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U.A.N.L.

\

..

..,

H AJ ·-KA l S

Les haï-kaïs sont des poèmes faponais de trois vers ; le
premier vers a cinq pieds, le second sept, le troisième cinq.
est difficile d'écrire plus coun ; l'on dira : moins, otatoire. La poésie japonaise de treize siècles tient, à peu
près, ~ans .:es miettes.
Basil Hall Chamberlain les appelle épigrammes lyriques. « Lucarne ouverte un instant», dit-il, ou t&lt; soupir
interrompu avant qu'on l'entende ~- De toute manière,
· ce sont des poési~s sans explication.
Paul Louis Couchoud a
les traduire 1 •

e

Le haï-kaï est pittoresque, ou bien mystique.
Voici 1~ canard sauvage :

Il a l'air tout fier
D'at'Oir vu le fond de l'e111,
, Le petit canard.
I,

Dans: Saies et poètes d'Asie (Caltnaan-Lêvy, édit.)
:u

�...1

J JO

LA NOUVELLE. ~VUE FRANÇAISE

Le bon poète embarrassé :

De ma baignoire
Où jeter l'eau bouillante ?
Partout des cris d'insectes.
Voici cependant l'écoulement des apparences:

Elles s'épanouissent, alors
On les regarde, - alors les fleurs
Se flétrissent, - alors... ·

Dix faiseurs de haï-kais, qui se découvrent ici réunis
autour de Couchoud, tâchent à mettre au point un instrument d'analyse. Ils ne savent pas quelles aventures,
ils supposent la:. plupart que des aventures attendent
le baï-kaï français - (qui pourrait trouver par exemple
b sorte de succès qui vint en d'autres temps au madrigal, ou bien au sonnet ; et par là former nn goût
&lt;:ommun:
ce goût justement qui passe pour préparer la venue
d'œuvres plus décisives.)

e

JEAN PAULHAN

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

332

HAÏ-KAÏS

333

*

La vache repue
Ne voii que le pied
Du saule argenté.

AU CIRQUE

*
Le fleuve mal endormi
Fait vivre dans la tel'reur
Le village pelotonné.

Matinée à Médrano:
Dans une attente joyeuse
L'iinmense cirque pépie.

'

*

Dans des satins, des l11.11!ières,.
Et des bouffées de crottin,
Voici venir l'écuyère :

Dans la nuit silencieuse
Lé fleiive épuisé et la vieille fou,r
Se rqppellent leur vaillance.

Avec ses écailles lie de vin
' Et son sourire carmin,
Une livrle verte la présente.

Une sù,~lefieur de papier
Dans un 1.'aset
Eglise rustique.

/
)

'

.

Elle hale le bateaii
.
Quand fépaale est meurtrie,
Elle tire avec le ventre:

/

1903.
PAUL LOUIS COUCHOUD

Des galops égaux
Au-dessous de satûs
Crevant des ·cerceaux.
(

Sur les joues des soufflets se plaquentJ
Les co~ps _chutent en claquant le bois .•.•
Les tout petits se caéhent.
Le clown a déclanché des rires frénétiques :
Il fit, e-n s'asseya.nt, fuser
Un air léger de musique.

I

�.
HAÏ--KAÏS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

H4

335

*

'

L'acrobate

POUSSIÈRE DE POÈME

Ne peut plus
Dtgagd-· sa vertèbre.
Flaque rfeau sans un pli.
Le cDq qui boit et -s&lt;m image
Se prenrzent par le bec.

, Apres le « tottr »
Son visage .re crispe :
JJ sourit.

*

*

Comme mit balle élastique,
Projeté pttr le tapi.s~
Il bonàit, bondit, bondit.

Dans, des splend:eurs voltaiques
ToitrbiUonnent des corps ailés, .•.
Au-dessus d'.un grand filet.
*

Après ces éhlnuissemenlJ
Nous ramenons, dans la nuit noire,
Le désespoir de nos enfants.
Mai 1916.
JULIEN VOCANCE

\

Elle a di1 : Oui;
Mais elle a répondu trop vi.JL
J'ai com1.ris : Nou..
•'f\

Sur l'épaule du soir
Comme d'un frère vénérable
Ne puis-je m'accouder.

*
L'obtts en éclats
Fait jaillir du bouquet d'arbres
Un mde ;ifoismux.
Trou ifo'bu-s oû cinq cadavres
Unis par les pieds rayonnent,
Lugubre étoile de mer.
GEORGES SABJllO?f

Georges Sabiron, soldat au 149" d'.Infanteriê, a été tué dan~
-les. tranchées d'Arcy Saiµte-Restitue, quelques mois a-près avoir
éc-nt ces haï-kaïs, que la Vie (Mars I 9 I 8) a publiés.

./

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POÈMES ' SUR MESURE

MAISON EN POITOU

Au-dessus il y a le ciel et plus bas le plafond
Et sur la table une hoft-e de petits pois
Avec le mode d'emploi.

La barrière ouverte
Laisse voir les buis Jrais taillés,
Tendre pluie d'hiver. '

*

Les oiseaux chantent toujdurs au sommet de la maison
Le Printemps dans les villes
Est sur les toits.

La pie, sa queue droite,
Amve, fait trois petits bonds,
Se pose et attend.
*

Un .r~ntiment est une robe a traîne
Il est bien malaisé d'empé,eher
Qu'on ne marche dessus.

Les courbes sont les promises des yeux .
Ma1'iage seçret d'un ail
Avec unJauteuil.
*

Le train sur son chemin gwmétrique
Traverse le mois de Juin
Les coquelicots font la haie
PIERRE ALBERT-BTROT

Dans le vent du soir
Le rorbeau retardataire
Croasse et se hâte.

*
A tttour de ma maison
Dans la nuit le vent d'hii1er
Chante sur deux notes.
*
Veillée solitaire ;
L'heure où les ~benêts renoncent
À nous consoler.

*
Nttit d'hiver campagne, .
Braise rouge dans la cheminée,
Et mes amis loin.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1iE

HAÏ-.KAÏS

*

339
Vieux cbat ronronnant, ttt m'aimes ?
Dieu te le fende,
Galeux!

. Nuit sur les fenêtres,
et les routes.
Moi seul et ma lampe.

N11it sitr 1es cbamps

*

Vieille barqu,e à.la côte,
Pour moi plu; de voile an vent.
Pourtant je sens la mer _q1,ii monte.

Cc,ntre le -sein nu
L'enfant 1'it, tDume la Jéte
Et le lait déborde.

Le 'bras de la mire
Le long du petit enfant,
Un fuseau géant.

Mes dmx mains sefe.nnent
Sur un volume sans igal,
L(,corps de l'aimée.

*
Je m'i!veiUe la nuit,
la route,
Désir de voyage.

La lune baigne

·JEAN-RtCHARD BLOCH

r

*

;

1

~u fil de l'eau rapprochées, séparé;,
Ce bottquet de ro.ses fanéu,
Et cette lettre déchirée.

*
Au, feu la 'l1ieille letJre.
Ah I dans la cendre des mots ont bn1lé
Comme pour survi'T:l'Te.

*
Crotte de papier par ci,
_Crotte de papier par là,,
Tiens 1 mon 11iari est rentré.
*

Aux nase.aux de 1110n cheval
Les hfrondelles croisent :
Ciseaux à touper le vent.
JEAN~)RETON

·,

{

•

�•

/

34o

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'autompbiJe est vraiment lancée
Quatre têtes de mart&gt;&lt;rs
Roulent sous les roues.

POUR VIVRE ICI

*

A moitié petite,
/ - La petite
Montée sur un banc . .
1 •

Roues des toutes,
Roues fil à fil déliées,
Usées.

*
Le vent
Hésitant
Roule 1tne cigarette d'air.

*
Palissade .peinte
Les arbres verts sont tout roses
Voilà ma saison.
*

Le cœur à ce qzcelle chante
Elle fait fondre la neige
La nourrice des oiseaux.
*

Paysage de pa,radis
Nul ne sait que je roiigis
Au contact d'un homme, la nttît.

34I

HAÏ-KAÎS

*
/

Ah! mille flammes, ttn feu, la lumière,

Une umbre I
Le soleil me s1ût.

*
Femme sans chanteur,
Vêtements noirs, #iaisons grises,
L'amour sort le soir.
( ·

*

Une plume donne au chapeau
Un air de légéreté.
La cheminée fttme.
PAUL EI.UARt&gt;

*

La muette parle
Cest l'impe1fectian de l'art
Ce laiigage obscur. ·

.r

\

�•
•

343

.ffA-Ï-KAÏS

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le petit port est endormi.
Soudain dans le silence gri:s,
Le bôut des mâts /éclaire!

Ni1ages rouges dn couchant.
Dans un trou vert
Un mince croissant dè lune.

*

*

Des canardf sauvages
Posés s1tr la mer.
L'ombre lf un nuage.

Nuit d'alerte.
Le projecteur à l'horizon
Ouvre et ferme son éventail.
MAURICE GOBJN

*

*

Dans la m.tit tUJire
Une. étoile et son r.efl,et.
Il y a çonc de l'eau?

* *

Nous avons seize ans tous les deux,
Mais quand elle en attra dix-huit,
je n'en aurai que dix-ht~it.

.*
La nuit en Bretagne.
Un vieux chant passe et s'en va,
Dans un bruit de sabots.

HENRI LEFEBVRE

*

Le berger crache des louis·d'or,
La vache lâche un arc-en-ciel :

Grincement de roues.

Caucber de soleil.

Un tas de foin. grossit
Jusqità cacher la lune.

*

*

Le banc de bois est humide,
Le banc de pierre est glacé:

Sur la plage
,
Un bout de planche :
Un grand navire a fait naufrage.

Rendez-vous d'au,tomne.
ALBERT PONCIN

*

.,,

I

�LA NOUVELLl;; REVUE FR1 NÇAISE

344

HAÏ-KAÏS

34&gt;

A11, cfoir ~ la lune,
Dans la brume tm pkbeur s'enfonce,
Vers le bruit de la mer.

La fumée s'envole ai~ Nore/.
Le papillon blanc vers l'Est
Vent frivole

Mes amis sont mo1·ts.

Je m'en mis fait d'autres.
Pardon ..•

*

*

La rivière..çoule nue
Les jeunes arbres vont vivre
Dans .fes bois

Jé vwx bien la voir,
Son fiancé aussi,
Mais pas ensemble.

*

Je pleurais dans le fmtteuil d'osier;
Elle m~a dit : « Consolez-vous »
Et ~'est mise à pleurer.

Qui te parle en sotmant?
Non, c'est le ruisseau qui roule
Quelq11es fleurs
La fille étonnée recherche

*

Les instincts b'êtes féroces

Reste à la fenêtre,
LA face dorée par la lampe,
Et les cheveux baignés de lune.
RENÉ MAOBLANC

Du sennon
*

Le costaud pourtant est mort
Mtme s-a fiè:vre allait bien
Dit le faible

*
La mère au fond du jardin
Cern'est pas goat pour la lune
L enfant crie
JEAN PAULHAN,

,/ 23

I ,

�(

'TOUTSS CHOSES EGALES D'AILLEURS...

TOUTES _CHOSES
EGALES D'AILLEURS ...

L'absence de système est en.cote
·
. 1e plus sympa'-un systeme,
mais
thique.
TRISTAN TZAU.

I
AU.THUR

Anicet n'avait retenu de ses études secondaires que
la règle des trois unités, la relativité du temps et de
l'espace; là se bornaient ses connaissances de l'art et de
la vie. Il s'y tenait dur comme fer et y tonformait sa
. conduite. Il en résulta quelques bizarreries qui n'alarmèrent guère sa famille jusqu'au jour qu'il se porta sur .
la voie publique à des extrémités peu décentes : on
comprit alors qu'il était poète, révélation qui tout
d'abord l'étonna mais qu'il accepta bonnement, par

.

•

347

modestie, dans la persuasion dé ne pouvoir lui-même
en trancher aussi bien qu'autrui. Ses parents, sans
doute, se ran_g èrent à l'avis universel puisqu'ils :firent
ce que tous les parents de poètes font : ils l'appelèrent
fils ingrat et lui enjoignirent de voyager. Il n'eut gardec
de leur résister puisqu'il savait que ni les chemins de
fer ni les paquebots ne modifieraient son noumène.
Un soir, dans une auberge d'un pays quelconque
(Anicet ne se fiait pas à la géographie, basée comme
toutes les sciences sur des données sensibles et non sur
les .intangibles réalités), il remarqua tandis qu'il dînait:
que son voisin de table d'hôte ne toudiait à aucun des.
mets et sembla.it cependant passer par toutes les jubilations gastronomiques du gourmet. Anicet saisit immédiatement que ce convive étrange était un esprit libre
qui .c;e refu~t ,à recourir aux formes a prwri de la sensibilité et n'éprouvait pas le besoin de porter les aliments.
à ses lè';res pour en concevoir les qualités. « Je vois,.
Monsieur, lui dit-il, que vous ne tombez pas dan~
la crédulité où se tiennent .généralement les hommes;.
et que, par mépris de leur sotte représentation de
l'étendue, vous vous abstenez des simulacres par lesquels ils s'imaginent changer leurs rapports avec le
monde.- De même que certains peuples croient à là
vertu des signes écrits, de même le commun attribue:
superstitieusement à ses gestes le pouvoir de bouleverser ·
la nature. Je me gausse autant que vous-même d'une
semblable prétention, laquelle dénote la légèreté d'esprit
- ~e nos contempor~ns ( mot dénué de sens que
J emprunte, comme. vous le pensez bien, à leur propre
langage) et la facilité qu'éprouvent les apparences _à les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

abuser de leur jeu. On me nomme Anicet, je suis
poète et fais semblant de voyager pour complaire à ma
famille. Je ne saurais vous dissimuler combien je
brûle d'apprendre à côté de qui je ~uis assis. La distinction qui paraît sur votre visage et l'excellence des principes dont vous avez fait montre en cette occasion
m'incitent à n'avoir pas de plus vif désir. » Anicet se tut,
fort content de soi-même, de l'aménité qu'il avait mise
en ses propos, de sa période et de la délicatesse des
sentiments qu'il y avait exprimés, enfin des quelques
archaïsmes par lesquels il avait si finement nargué
ridée de temps et la chronologie puérile et honnête des
lourdauds qui présentement se pourléchaient de l'illusion
d'un rapprochement de ltur palais et d'une tarte à la
crème.
L'inconnu ne se fit pas prier et commença le récit
suivant: « Je m'appelle Arthur et je suis né dans les
Ardennes, à ce qu'on m'a dit, mais rien ne me permet
de l'affirmer, d'autant moins que je n'admets nullement,
comme vous l'avez deviné, la dislocation de l'univers ·en
lieux distincts et séparés. Je me contenterais de dire : je
suis né, si même cette prdposition n'avait le tort de
présenter le fait qu'elle exprime comme une action
passée au lieu de le présenter comme un état indépendant de la durée. Le verbe a été ainsi créé que tous ses
modes sont fonctions du temps, et je m'assure que la
seule syntaxe sacre l'homme esclave de ce concept, car
il conçoit suivant elle, et son cerveau n'est au fond
qu'une grammaire. Peut-être le participe naissant
rendrait-il approximativement ma pensée, mais vous
voyez bien, Monsieur, » et ici Arthur frappa la table du

TOUTES CHOSES EGALES D'AILLEURS ..•

349
poing, « que nous n'en finirons plus si nous voulons
approprier nos discours à la réalité des choses, et que
Je maître d'auberge nous chassera de cette salle avant la
fin de mon histoire, si nous ne consentons chemin
faisant à des concessions purement form,elles aux catégories que nous abominons comme de faux dieux, et
dont nous nous servirons, si vous le voulez bien, à
défaut de les servir.
« Je m'appelle Arthttr et je suis né dans les Ard~nnes.
De t_rès b~nne_ heure, on_ me donna un précepteur lequel
devait m enseigner le latm mais qui préféra m'entretenir
de philos~phie. Mal lui en prit, car très rapideme,;it je
re~arquru q~e ~on professeur démentait par sa conduite les pnnc1pes !Dèmes qu'il avait démontrés. Il
agissait comme si Dieu pour construire la terre avait
préalablement calculé la dixmillionième partie du quart
du_ méridien terrestre. Je fus outré de cette malhonnêteté_- Aux re~rocbes un peu véhéments que je lui fis,
1~ philosophe 1mprobe répondit par la délation. Mon
pere, homme simple et qui ignorait tout de l'impératif
catégo_rique, me_ fustigea devant mes sœurs. Je décidai
de quitter la ma1~on ca_r déjà je possédais ce sens aigu
de la p~d:ur qui devait me dominer par la suite. Je
voyageai d abord par les routes, mendiant mon pain ou
le dérob~nt de P,référ~n~e. C'est pendant cette période
de ma vie que Jappns a concevoir les eaux, les forêts,
les ferm~s, les figurants des paysages indépendamment
de leurs !iens se~sibl~s, à me libérer du mensonge de la
pers~cuve, à tmagmer sur un plan ce qûe d'autres
considèrent sur plusieurs comme les enfants qui
épèlent, à ne plus me làisser berner de l'illusion des

�LA NOUVELLE R.BVUE FRANÇAISE

heutes et embrasser simultanément la succession des
siècles et des minutes. Un beau soir, un peu fatigué de
ces panoramas champêtres, je me glissai dans un train
et fis, caché sous une banquette pour ne pas payer mon
billet, le chemin de C ... · à Paris. Cette position ne
m'incommoda pas, dans la connaissance où j'étais qu'un
préjugé seul amène les voyageurs à en préférer une
autre .. J'utilisai le trajet à m'accoutumer à regarder le
monde du ras du sol, ce qui me permit de me faire une
idée des représentations qu'en ont les animaux de basse
taille. Puis je m'avisai qu'à l'inverse de mon passe-temps
habituel rien n'était plus aisé que de reporter sur plusieurs plans ce que l'on voit sur un seul: il suffit de
-fixer obliquement ce qu'on veut dissocier au lieu de le
regarder de champ. J'appliquai immédiatement ce procédé pour éloigner de ma figure les bottes du voyageur
assis au-dessus de moi. Dans l'enthousiasme de ces
exercices, je scandai mentalement, au bruit rythmé du
train snr le ballast, des poèmes qui faisaient bon marché
&lt;lu principe d'identité lui-même. »
Anicet se permit de l'interrompre: « Vous êtes donc
aussi poète, Monsieur ? 1
- A mes moments perdus, reprit le narrateur.
J'arrivai donc à destination dans la plus heureuse disposition d'esprit. Songez à ce qu'est Paris pour un garçon
de seize ans qui sait s'émerveiller de tout et de miHe
manières. Dès la gare, je me sentis transporté : ce m~uvement, les maisons chargées de la perspective, cette
f.tçon originale d'écrire CAFÉ au fronton des palais, les
fêtes lumineuses du soir et les murs couverts d'hyperboles, tout roncourait à ma joie. 11 y avait peu d'appa-

TOUTES CHœES ÉGALES

o'AJLLEURS...

351

rence que je me lassasse jamais d'un décor, varié sans
~esse par ~es quelques méthodes de contempbtion que
Je possédais, quand une aventure vint me donner lts loisirs et la retraite nécessaires pour en élaborer d'autres.
Un matin que je croisais un convoi funéraire je me
re?r~ntai le mort, comme je m'étais ·assou;li à le
faire, 10dépendammenr de Ja durée. Simultaném nt te
~e ~r~s dans les poses les plus prétentieuses, les plus
10sigrufiaotes et les plus naturelles, accomplissant routes
les bassesses et toutes les sottises d'une vie sans intérêt
.
,
avec ses pe~1ts ~1ces _et ses petites vertus, si peu responsable q~e Je ncanat assez haut de voir les passants se
découvrir devant la boîte cirée qui renfermait ses restes.
A cene époque, l'issue malheureuse d'une guerre encore
r~cente, les disse~sions politiques et le joug toujours
sevèr~ du romantisme portaient les esprits parisiens à
des v10lences peu coutumières au habitants de la ville
la plus polie du monde. Un quidam m'arrêta et
m'ordo~na d'un .ton emphatique de mettre ch:ipeau bas
devant_ Je ne sa~s ~uelle image de notre humilité. Je
~ressa1 mon ohbnus de quelques épithètes et n'en fis
~en .. Corn~ cet individu cherchait à m'y contraindre,
Je lu~ donna, une leçen pratique de philosophie.'Cela se
temuna au poste de police et je fus jeté dans uoe pièce
obscure où l'~n m~oublia t~ois jours. Pour être plus libre
que,mes geôhe~ ~ suffisait de m'abstraire du temps ou
d_e l étendue, mais Je préférai mettre :'l profit cette réclusion _pour des évasions nou ·elles. Les mathématiciens
ont
d'autres espaces que le nôtre, à n dimen. mvcnté
d.
s10ns, 1~ent-ils. Mais embarrassés par l'habitude de
penser suivant trois dimensions, ils ne parviennent pas

.

-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
352
à se représenter leurs propres imaginations. Grâce à ses

gymnastiques préalables, ce fut au contraire -un amusement pour mon esprit que d'envisager le monde en
donnant à n les valeurs les plus diverses; j'étais en train
de concevoir l'étendue à un tiers de dimension quand
on se souvint de ma présence pour me faire comparaitre
devant le commissaire. Comme mes réponses subissaient
un léger trouble du fait de cet exercice, ce fonctionnaire,_
qui av~it une idée puérile de la relativité des concept:s,
ne comprit rien à mes discours et, dans la·persuasion de
parler à un fou, me fit relâcher.
Paris devint pour moi un beaù jeu de constructions.
J'inventai une sorte d'Agence Cook bouffonne qui cher- ·
chait vainement à se reconnaître, un guide en main, dans
ce dédale d'époques et de lieux où je me mouvais avec
aisance. L'asphalte se remit à bouillir sous les pieds des
promeneurs; des maisons s'effondrèrent; il y en eut qui
grimpèrent sur leurs voisines. Les citadins portaient
plusieurs costumes qu'on voyait à la fois, comme sur les planches des Histoires de !'Habillement. L'Obélisquefit pousser le Sahara Place de Ja Concorde, tandis que·
des galères voguaient sur les toits du Ministère de la
Marine: c'étaient celles des ~cussons aux armes muni-..
cipales. Des machines tournèrent à Grenelle ; il y e-ut
des E~positions où l'on distribua des médailles a'or aux
millésimes différents sur l'avers et sur le revers; elles.,
coïncidèrent avec des arrivées de Souverains et des délégations extraordinaires. On habita sans inquiétude dans
des immeubles en flammes, dans d'es aquariums gigantesques. Une forêt surgit soudain près de l'Opéra, sous
les arbres de fer de laquelle on \rendait de.s étoffes.

TOUTES CHOSES ÉGALES

n'AILLEURS •• ,

353

bayadères. Je changeai de quartier les Abattoirs et le
canal Saint-Martin; le bouleversement n'épargna pas les
Musées, et _tous les livres de la fühliothèque Nationale
submergèrent un jour la foule des badauds.
Vous parlerai-je des mille métiers que j'adoptai, tour à
tour camelot et chantant comme des poèmes les titres
des journaux que je vendais, homme-réclame par
llmour des chapeaux hauts de forme, porteur de bagages,
débardeur à la Villette ? ~'étrangeté de ma vie m'attira
des curiosités, des fréquentations, des amitiés. Je corinus
dans certains milieux une vogue égale à celle d'un prestidigitateur ou d'un danseur de corde. Enfin quelques
oisifs de la rive gauche me trouvèrent du génie. Je fus
admis dans d~s cercles choisis, des académiciens m'hébergèrent, des femmes du monde voulurent me connaître.
Le contact journalier de mes semblables avait fortement
développé chez moi ce sentiment de la pudeur dont je
vous ai déjà parlé et qui m'était inné. Je me dérobai aux
sollicitations du monde pour éviter de me mettre à nu
devant tous. C'est à cette époque que je connus Hortense.
Elle ignorait tout de la vie, mais non de l'amour.
Image de la passivité, elle supporta mes -fantaisies sans
les comprendre. Elle admit tÔutes les expériences, se plia
à tous les caprices et me laissa pénétrer jusqu'au dégoût
les secrets de la féminité. Devant elle je pouvais
dépouiller tout masque, penser haut, dévoi_ler l'intime
· de moi-même, sans craindre qu'elle y entendît rien.
Elle me fut un manuel précieux que j'abandonnai au
bout de trois semaines : j'avais appris à connaît~e la
vision féminine du monde, aussi distante de celle des
hommes que l'est celle des souris valseuses du Japon,.

�354

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSE

lesquelles n'imaginent que deux dimensions à l'espace.
Parmi lés :i.mis que m~avaient valus quelques dons
naturels il en fut un qui s'attacha plus particulièrement à moi. Quand L.,..,.. parvenait à pénétrer ma
pensée, je le banais jusqn'au sang. Il me suivait comme
un chien. Ma pudeur était inco.mmodée à l'excès de cette
présence perpétuelle et mon_ se~l- r~coms était de
m'évader dans un univers que Je haussais et dans lequel
L- cherchait à m'atteindre avec des efforts si grotesques
que parfois je riais de lui jusqu'à ce qu'il en ple~râ:.
Cette honte qui me prenait quand on me dev1_na1t
s'exagéra vers ce temps au point qu'une simple ~u~tto~,
comme : quelle heure est-il ?, si par hasard Je 1allais
moi-même prononcer, me faisait monter le rouge aux
joues et me rendait la vie intolérable. Je devi~s a?ressif,
méfiant, insolent. Je giffiais à tous propos les mdtscrets.
Il y eut des scandales dans des réunions, des banquets.
Le comble fut qu'une aventure de cet ordre se trouva
contée ironiquement dans un journal avec mon nom en
toutes lettres. Je ne pus plus supporter le regard des gens
dans la rue: je décidai de m'expatrier.
L- m'accompagna à Londres où le brouillard nous
permit quelques distractions nouvelles. Joli songe doré
des bords de la Tamise, on se fatigue à: la fin de comparer tes réverbères à des points d'orgue. La diversion
survint heureusement sous les espèces d'une fille de
comptoir dans une de ces maisons ~e pickle~ et_de piccalilies qui parfu~ent tout un quartier au vma1gre rose,
encens d'un culte inconnu. Elle avait l'aspect de ces
poupées-anglaises, héroïnes des récits de Golliwog, et
qui s'appellent inlassablement Peg, Meg ou Sarah Jane,

TOUTES CHOSES ÉGALES D"AlLLEURS ...

•

355

les cheveux peints très noirs sur le crâne ovoïde, les
pommettes carminées, les yeux faits au pinceau_, pas de
nez, le corps formé de pièces d-e bois apparentes articulées par des chevi!Ies, les mem hres cylindriques. Dès
qu'elle fut ma maîtresse je m'aperçus de mon erreur:
rien de plus harmonieux que cette enfant potelée, rien
&lt;le plus souple que ses gestes. Habitué à Hortense, je
me I-aissai aller à penser haut devant Gertmd, à transpo•
ser la vie, à me montrer au naturel. Bien. vite il fallut
convenir qu'elle me pénétrait, que rien ne lui échappait
de ce que je lui abandonnais et qu'il n'y avait pas de jeu
si compliqué qu'elle n'en sût saisir la règle et la marche.
Après m'être un instant révolté d'une perspicacité qui
ne venait point sur commande, je ne pus me retenir
d'un mouvement d'admiration pour cette Gerrie si
voisine-de moi que je pensais déjà l'atteindre et me confondre avec elle. Elle apportait à me suivre une intelligence, une lucidité qui me déconcertaient. Elle me devançait dans ces courses spirituelles, devinait la direction
que f allais prendre, me surprenait par les bonds qu'elk
exécutait de sysfème en système et m►enseignait à son
tou-r mille divertissements nouveaux. Parfois nousnous poursuivions à travers les espaces de notre invention, nous nous fuyions, nous cachions l'on à l'autre,
et fin:i.lement nous rencontrions au détour d'un
univers. Tout aboutissait à l'amour. 11 devenait le but
suprême de la vie: pas un geste, pas un rire qui n"y
menât. Que je me sentais loin au-dessns de l'émotion
gotîtée aux premiers jours de Paris, maintenant que
j'allais contempler avec Gertie de la coupole de St Paul
Church cette antre métropole que les mêmes techniques

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

accommodaient à mon gré, mais pour mener à une joie
plus noble et plus complète, du sein de laquelle je
regardais avec pitié ces pauvres astronomies passées et
les enthousiasmes de mes seize ans! Suprême abolition
des catégories, l'a\Ilour rendait tout _aisé, tout docile,
nous· n'avions plus de limites à nous-mêmes au moment
qu'il s'accomplissait. Nous admettions sans protestation '
qu'il fût notre maître, mais nous le lui rendions bien. Il
se pliait à nos caprices, car nous savions le secret de
l'éterniser, de le recommencer, de le suspendre. Nous le
connûmes sous toutes ses formes, nous en inventâmes, ét
nous portâmes dans l'amour nos méthodes d'exaltation.
Nous , nous y adonnâmes aux confusions de plans, de
lieux, d'instants et de durée. Tout prenait un sens érotique et tout devenait autel pour la religion. de l'amour.
Une factice rivalité d'imagination nous poussa aux
fantaisies les plus folles. Nous nous aimâmes dans toutes
les contrées, sous tous les toits, dans toutes les compagnies, sous tous les costumes, sous tous les noms. Ce
fut un merveilleux voyage de noces. &lt;c Gertie, si nous
allions aux lacs italiens ? » Nous cherchions à nous
décevoir, mais la déception même tournait à la volupté.
Au temps précis où l'un de nous perdait le contrôle de
soi-même, le second parfois se sauvait dans un autre
monde. Le jeu consistait à forcer l'évadé au gîte. Que
me fallait-il de plus? Par moments j'éprouvais le besoin
d'être seul et Gertie intervenait, me tourmentait jusqu'à ce qu'un mensonge m'eût débarrassé d'elle. Par
moments je me lassais d'çtre un lutteur à armes égales
devant un autre lutteur. Par moments, cela me gênait
de dire : nous toujours, jamais: je. Par moments il y

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

357

avait un abîme entre nos lèvres réunies. Par moments
je me sentais hostile, dur, avec la mâle envie de. frapper
cette fille trop clairvoyante dont les roueries m'agaçaient,
dont les moqueries me blessaient, dont les provocations
n'excitaient pas seulement mon désir mais aussi la haine
noire de ma pudeur offensée. Bref le dialogue m'excédait, et le prétext~ qui s'offrit (L"""* 1voulait revenir sûr
le continent), fut accueilli comme qn soulagement. Un
jour, au lieu de prendre la voie lactée, j~ pris le vapeur
à Douvres.
\
Quelques discussions avec L*** qui dégénérèrent en
querelles, un voyage pendant lequel je pensai mourir,
la certitude trouvée au cours de ma liaison dernière que
l'art n'est pas la fin de cette vie, un scandale qui se fit
vers la même époque autour de mon nom, la publicité
qu'on lui dopna et la calomnie qui s'en empara, enfin
mille causes plus offensantes les unes que les autres
m'engagèrent à changer d'existence. Je résolus de donner
un but différent à mes jours et de tourner mon activité'
vers le commerce et l'acquisition des richesses. Après
avoir liquidé ce qui restait de'mon passé, je me munis
d'un lot de verroteries et je partis en Afrique orientale, .
dans l'intention de pratiquer la traite des nègres.
L'aisance que j'apportais à m'adapter à n'importe
quelle manière de concevoir, l'absence de tous les liens
qui enchaînent les Européens en exil, me mirent rapidement en lumière aux yeux des indigènes, peu accoutumés de voir un blanc se soucier d'eux a'.'ec autant de
clairvoyance, et à ceux des colons qui durent bientôt en
passer par moi pour toute tractation avec les gens du
pays. Il n'y eut plus un échange, une affaire que je n'y

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TOU.TES CHOSES ÊGALES D'AILLEURS •••
1

fusse intéressé c:&gt;u que je n'y intervinsse. Je m'enrichis
impudemment aux &lt;lépens de tout le monde, et tout le
monde ên retour m'en exprima sa gratitude. Je devenais.
une sorte de potentat économique, aussi indispensable à
la vie que le soleil aux &lt;:ultures. Je me grisais ~ ces.
succès rapides, mes seules préoccupations désormais.
Toute la poésie pour moi se bornait aux colonnes de·
chiffres sous leS- rubriques DOIT et AVOIR de mesregistres. Je m'enivrais de nomb.i:es, je me s:.toûlais demesures. Tout ce qui concernait les évaluations de
la durée, de l'espace, des quantités,. me paraissait.
subitement la plus merveilleuse création humaine.
L'assurance qu'aucune réalité ne les légitimait me pous..:.
sait à l'admiration de ces unités que l'homme a méticuleusement choisies de façon arbitraire pour servir depoint d'appui à ses emprises sur la nature. Rien de plus;
pur, de plus exempt d'éléments étrangers que les idées.
mathématiques. Ce sont &lt;les vues de l'esprit, qui.
n'existent que si quelqu'un les imagine et qui n'ont nt
foo&lt;lcment ni existence en dehors de celui qui les
conçoit. Les plus beaux poèmes furent éclipsés à mes
yeux par les épures, pâr les machines. La pendule_,.
étonnante réalisation d'hypothèse~ qui continue, quand
son propriétaire n'est plus là~ à cakuler une quantitéqui n'a de réalité qu'en présence de lui_, me bouleversait.·
plus qu'elle ne faisait lt!S peuplades auxquelles j'en
montrais une pour la première fois. J'étudiais les.. ·
sciences exactes comme j'eusse cherché à pénétrer les.
secrets du lyrisme. Un grand orgueil me naissait, que
seul peut-être j'en sentisse la bea11té. J'essayais par.fois.
de la divulguer parmi quelques-uns de ces sorciers ,de;

,,

tribus, hommes éminents et sages, mieux ouvèrts à la
spéculation gue ces Messieurs de Paris. Ils ne parvenaient point à me comprendre, hochaient la tête, et l'un
d'eux disait; cc Voici une datte, une deuxième datte~
une troisième datte. Il y en a trois. Je les vois, donc le
nombre trois n'·est pas seulement .une vue de l'esprit
mais aussi· des yeux . .» Ainsi raisonnent faussement les
plus experts des hommes&gt; sans saisir que les dattes
existent mais non le rapport qu'eux seuls établissent
entre elles. ies rares relations épistolaires que je conservais avec l'Europe m'apprirent qu'on y déplorait ma.
disparition et mon silence., que la gloire m'y .attendait
pour peu que je consentisse à y revenir. Cette nouvelle
ne m'émut pas; je préférais à ces lauriers vulgaires .la
situation de despote et de sage que je m'étais faite dans
ces pays africàins. Tout l_e monde reconnaissait ma.
supériorité intellectuelle, matériellement je n'avais plus.
rien à désirer. Quelques prodigalités me sacrèrent
die~ j'eus un nom dans les dialectes de la :région.,-jedevins légendaire. Je fus de tous les débats religieux;
la casuistique dépendi.t de moi ; je traitai des dogmes
solaires, du. culte des -idoles; on me mi.t à contribution
pour expliquer les phénomènes naturels, les cataclysmes_.
les signes célestes.
C'est ainsi qu'.un jour on m'.amena en grande pompe
dans un village où j'avais affaire&gt; une fille, folle~ me diton, que la population considérait comme sacrée. Un
Eurqpée11 qui s'était fix-é aux environs et qui pratiquait
la médecine cl.ans ces parages, m'.expliqua : t&lt; Cette jeune
négresse, sans doute .sourde~ ma,is non pas JJ1Uette, est
affligée 4epuis sa haissitnce .d'une maladie nerveuse assez

�TOUTES CHOSES ÉGALES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

complexe. Elle n'a 'jamais pu apprendre à communiquer
avec ses semblables ni par la voix ni par la mimique.
Ses gestes, incoordonnés, ne semblent pas appropriés à
une fin. Elle ne peut se mouvoir, même pour l'accomplissemeQJ Je ses fonctions naturelles qu'il faut bien que
des servantes préviennent pour elle·. Par ponheur elle
ne résiste jamais à une impulsion q-Qelconque qu'un
étranger donne à l'un de ses membres. Elle semble
demeutée dans l'état dù nouveau-né, et ces gens naïfs
la respectent comme un prodige. » Dès qu'elle se trouva
.devant ,moi, je fus frappé de la grande beauté de cette
fille. Elle possédait visiblement la virginité la plus rare,
,celle que jamais un désir d'homme n'effleura, tant la
.crainte et la vénération tenait chacun éloigné J'elle. Je
remarquai tout d'abord cette apparente incoordination
.des mouvements, signalée par l'officier de santé; on eût
-dit, quand elle ·cherchait à saisir un objet, que ses
regards, séparément commandés, partaient d'un être
.différent de celui qui tendait la main. Il n'y avaît aucun
l'apport entre l'étendue de son geste et la distance à
franchir ; parfois un objet _qui passait devant elle la
tentait plusieurs minutes après sa d'isparition et elle
faisait mine de l'atteindre vers l'emplacement depuis
longtemps vide ou dans toute autre direction. Aucun
.doute pour moi ne subsista quand j'eus pensé au mot:
'.Synchronisme, qui désigne admirablement cela qui
faisait défaut à ses actes : cette fille n'était ainsi isolée
de ses semblables que parce qu'elle n'avait pas l'idée
de temps, et vraisemblablement pas celle d'espace.
Gertrud quand elle/abstrayait des modes de la sensibilité avait de ces attitudes, inexplicables pour un tiers,

r

o'AILLEURS ...

mais que je ne pouvais méconnaître;-,. L'idée me vint,
qu'en appelant à mon aide mes anciens talents, je parviendrais à m'entendre avec la folle-par-philosophie.
Cela ne manqua pas, et, après quelques jours d'éducation, j'arrivai à. communiquer avec elle à l'aide de
monosyllabes, de gestes qui semblaient incoordonnés
aux assistants, de contacts. Ma réputation de sorcier
déjà établie fut confirmée du coup et l'on me confia la
vierge noire qui manifestait mon caractère magique
en correspondant avec moi. Je l'emmenai dans une
habitation où je m'appliquai à parfaire son instruction .
Elle me fit tout d'abord comprendre que, parvenue â
l'âge nubile, elle entendait prendre un amant, ce qui lui
semblait un mal nécessaire, et que, . puisque je l'avais
conquise comme nul autre, il était normal que ce fût
moi. Je n'eus garde de lui refuser ce service, et, l'amour
aidant, ma tâche se trouva simplifiée. Je lui donnai
bien des noms par la suite, mais si je veux encore
aujourd'hui penser à mon Africaine, je l'appelle de celui
qu'elle préférait, quoiqu'il ne soit pas sur le calendrier,
Viagère, que je ne puis, après bien des années et à uo
âge moins ardent, prononcer sans une certaine émotion. Viagère, trop intelligente, s'était mentalement
développée avec une précocité rare alors ·qu'elle n'avait
pas encore acquis de ceux qui étaient chargés de sa
petite enfance là science de considérer l'univers suivant
les modes généralement adoptés. Aussi vivait-elle au
milieu des siens comme une étrangère, laquelle ne
comprend pas la langue que l'oIJ parle autour d'elle.
Mais son esprit, déjà formé quand j'en commençai
l'éducation, exempt de toute idée préconçue, apprit
24

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aisément 1~ divers systèmes que je lui propos-ai, sut les appliquer rapidement, non point comme Gertrud qui
était embarrassée par la vision commune du monde,
mais d'un point de vue général, large, philosophique,
auquel je n'avais atteint qu'au prix d'incessants efforts.
Elle put se mettre en liaison avec les hommes et ne
retint de leurs discours qu'une admiration sans borne à
mon égard, et le juste sentiment de ma supériorité
eux. Tout ce qu'elle savait lui venait de moi, je l'avais
fa&lt;;onnée à mon image:- elle n'eut qu'une religion,
m'aimer. Mais cet amour fut d'autre sorte que celui rencontré à Patis ou à Londtes. Le calme y régnait, et non
cette inquiétude de connaître qui me talonnait aux bras
. d'Hortense, ni cette pudeur ·d'être connu qui me faisait
quitter ceux de Gertie. Je n'àvais pas besoin de sonder
son âme, œuvre de mon génie, et le mot pudeur perdait
pour moi tout sens devant elle, puisqu'elle était un
reflet de moi-même. Je ~on.geais avec orgueil de combien
j'avais dépassé, en modelant cet être, les faibles imaginations des lhommes : s'éprendre d'une statue au point
de l'animer n'était pas un exploit pareil à celui de dissiper les ténèbres qui entouraient, Viagère et d'appeler
cette larve à la vie. L'existence avec elle n'avait pas
l'amour pour but, elle était l'amour même. Rien ne me
choquait chez ma maîtresse puisque tout en elle venait
de moi. Pas un instant je ne pouvais cesser de l'aimer ni .
elle de m'adorer, par simple instinct de conservation.
Ce n'est que dans le récit que j'emploie, en parlant de
nous deux, le pronom personnel à la première personne
du pluriel. Nous n'étions qu'une seule personne, une
seule volonté, un seul amou.r. Aussi la volupté ne

sur

TOUTES CHOSES ÉGALES D' AILLBURS...

J 63

s'épuisait-elle jamais. pour nous, et grâce à.la science que
(avais de me soustraire aux lois physiq11es inventées pâr
les hommes, je trouvai-s: sans cesse en moi les .r:esoources
qui la perpétuaient. Toutes les nriations que j'avais fait
subir à mes amies passées devenaient superflues, où
l'acte se suffisait, sans. que nos fantaisies demandassent
,d'autres décors. Néanmoins du nœud de cette étreinre
sans fin qui nollls unissait nous associions le .thon.de à
nos ébats. Mais :ru lieu de no11s explorer nous-mêmes à
l'occasion d'un spectacle donné, ainsi que te l'avais fait
au cours de mes aventures antérieures, nous ne portions
nul intérêt à nos réactions affectives, mais nous souciions de la seule ambîanœ où nous nous trouvions;
Ainsi nous n'éti-ons-curieux que d'autrui et pas de nousrnêmes, parce que nous échangions à tont irntant le
meilleur de notre énergie, et que chacun donnait -à
l'autre l'image dè son propre don. Sans jamais interrompre le commerce de· nos corps, nos esprits s'appliquèrent à connaître la substance réelle des ,ehoses et la
conception que l'univers avait de noos. C'est dans la
poursuite d'e ces expériences qne no.us apprîmes qrre le
lion ne mange les hommes que parce qu'iJ les prend
pour des plantes qui courent; que nous sûmes des
grandes fourmis. r~uges qu'elles croient à l'immortalité
de l'âme ; que nous discutâmes avec des sensitives des
théories qui assimilent la lumière à des vibrations, à des
émanations ; que les serpents nous enseignèrent la véritable explication de l'hypnotisme, basée sur 'la grande
vitesse de la lumière, l'impossibilité pour l'homme d'éva,luer des fractions infinitésimales de la duré~ et de
l'espace, et la confusion de temps et de. lieu que le

�364

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regard fait naître en lui par sa soudaineté et qui, artifi- ciellement, abolit les formes de · sa sensibilité. Nous
transposions le plaisir de nos sens à chacune de ces
découvertes, de telle sorte que par un doux mensonge
nous feignions de le croire purement intellectuel et
intimement attaché à la satisfaction du travail accompli.
Ainsi notre joie avait mille visages san,s que la sourœ en
fût modifiée. Cela dura toute une éternité.
Mais c'est , en France que je suis mort, voici plus de
,vingt aùs. Dans le mépris où je me tiens de la façon
humaine de regarder la vie, je n'hésite pas à n'en point
tenir compte et à dîner anachroniquement ce soir à vos
côtés. If n'y a rien d'étonnant, Monsieur, à ce que mes
traits vous aient incité à entamer la conversation, car ce
sont ceux d'un homme lequel a délaissé -la poésie où il
excella, paraît-il, au-dessus qe tout autre, qui a connu
l'amour comme personne ici-bas, mais qui sait aujourd'hui se suffire, qui a dédaigné une gloire offerte, délaissé
une popularité dont il se passe fort bien, 'abandonné
des richesses dont il ignor~ le compte, qui est revenu de
la vie dont il peut sortir à son gré et de la m&lt;;&gt;rt qu'il
connaît trop bien pour y croire et qui, tout solde fait
de tant de qualités_naturelles et de connaissances amassées, n'a gardé- que l'affabilité ba_varde d'un vieillard,
petit fonctionnaire retraité de province qui s'entretient à
l'issue d'un repas de table d'hôte, en buvant le café
trop chaud à, petites lampées, avec un Monsieur Anicet,
poète, et qui fait, semblant de voyager pour co mplaire à
sa famille. »

TOUTES CHOSES ÈGALES

n' AILLEURS ...

II .
A}(!CET

« Monsieur, dit Anicet, je dînerais tous les soirs chez
les aubergistes pour peu que je fusse assuré 'd'y trouver
toujours un voisinage qui valût le vôtre. Par un miracle
assez inexplicable, -votre récit était précisément celui que
j'attendais à cette heure de ma vie, et vous avez bien
vu qu'il m'a tenu sous le charme. Mais permettez-moi
&lt;J.Uelques critiques sur la façon dont vous avez usé
pour le faire. Il m'y a paru un certain désordre qui
porte assez la marque de l'époque où vous êtes c~nsé
:avoir vécu, une certaine anarchie, conséquence de la
tempête romantique dont les meilleurs esprits se ressentaient encore à la fin du siècle dernier, une certaine
-eomplexité que la raison déplore et de laquelle un
homme, aussi libéré que · vous l'êtes des préjugés en
cours, ,pourrait aisément se défaire. Vous vpus êtes
peint dans l'enfance, l'adolescence et la .maturité; vous
m'avez promené par les contrées les plus diverses ; vous
m'ivez conté au moins trois romans amoureux. Il eût
été très simple et bien plus démonstratif de vous soumettre dans cet exposé à la règle des trois unités, qui
présente l'avantage de réduire au minimum l'importance des concepts humains et de permettre une clarté
narrative qu'on n'atteindrait pas sans elle. Ainsi vous

.

••

�LA NOUVE.LLE REVUE FRANÇAISE

•

eussiez présenté dans un seul décor, sans sacrifier à
l'exotisme, vos amours' avec une seule femme qui prit
successivement les diverses attituqes de vos maîtresses
successives dans . une unité de temps à votre choix, le
jour pat exemple. N'objectez pas que vous auriez altéré
la réalité, je sais que cela vous indiffère, et si vous y
voulez réfléchir, vous conviendrez que cela n'eût rien
changé ,à la portée de votre récit mais aurait conféré à
.celui-ci la composition et la ·p ureté qui lui manquent. Ne
vous· froissez pas d'une observation qui prouve seulement l'intérêt que suscite en moi votre narration et qui
part tont naturellement d'un jeune homme de ce temps.ci, accoutumé par tempérament et par souci de style
à se soumettre toujours à une règle, non pas par
conviction, mais dans la certitude que peu importe à
quelle discipline on se plie pourvu qu'on en téconnais.se
une. Cette époque-ci n'est point à la rév0lte, elle sourit
facilement des incartades mais ne pense pas détenir la
vérité. Voici pourquoi, en bon fils de mon siècle, je
conforme mes actes et mes œuvres à une loi, probablement sans fondement, mais qui revêt à mes yeux le
prestige d'être tombée en désuétude, de sembler intolérable à autrui, et de ne me peser guère à moi qui ne
crois ni au temps, ni au lieu, p,i à l'action. En illustration à. .ce préambule, et pour répondre à votre confiance
et à vos confidences, je vous ferai le récit suivant ~ns
lequel je vais m'efforcer d'appliquer les principes qui me
sont personnels comme comme ceux qui nous sont
communs~ Remarquez bien~ Monsieur, que leur strict .
usage entraîne d'une faç-00 constante l'emploi du présent
de l'indicatif qui vient ainsi se substituer au passé

\

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

r

défini bien pompeux pour le goût ac~el, embarrassant
darls l'expression des sentiments familiers et trop souvent escorté dans les propositions relatives du disgra-,
cieux imparfait du subjonctif. Excusez de si longs
prolégomènes de n'introduire que le bref: Conte à.e la
Parfumeuse et des Bonnes Mœurs.
Souffrez qu'il débute, puisque j'emprunte au théâtre
la règle à laquelle je le ploie, comme ferait un texte
dramatique, par la description du décor uniquè dans
lequel il va se dérouler. Le lieu impersonnel, neutre,
où tout peut advenir, ou à toute heure du joqr les
divers acteurs ont accès, où d'anciens amis pourront se
retrouver, des amoureux se réunir, la cou:r et la ville
défiler, n'est, je vous en fais grâce, ni le vestibule à
colonnes de la tragédie, ni la place publique de la comédie, mais participe de ces deux cadres comme l'actiop.
suivante fait de c~s ·deux genres. Elle se déroule à Paris
de nos jours, dans un des pa~ages vivants qui mènent
des plaisirs aux affaires, des boulevards aux quartiers
commerciaux. C'est la route que prend quotidiennement Anicet, fils de famille, pour se rendre de la maison
paternelle aux domaines plaisants de la galanterie, et celui
que Monsieur son père, agent de change, suit également
quand il va de son bureau à la Bourse, la tête bourrée
de chiffres et sans prendre garde aux tentations du chemin. Mille appâts -pour la curiosité d'un garçon de
vingt aQs arrêtent aux. devantures les regards d'Anicet
junior. Il y a l'étalage d'un marchand de papiers peints,
cel~i d'un épièier qui vend des produits exotiques, mandarines du Cambodge, noix de galles, jujubes, au milieu
desquels trône un œuf de verre rempli de graines de

�368

LA N"OO VELLE REVUE FRANÇAISE

cacao; l'étalage d'un ,tailleur auquel moulés sur des
fonds b1ancs obliques des pantalons rayés et des vestons
.cintrés fotppent de stupeur les âmes sensibles à ce prodige qu'un vêtement suffise à soi-même; l'étalage d'un
second tailleur constitué de pièces dé dra:p de trois ou
quatre gris, du fer à la perle, ·de chiné beige; rouge et
vert, à eârreaux petits et grands, obliques ou droits et
pointillés de tous acabits; l'étalage d'un orthopédiste,
mains coupées; corsets barbares, chaussures chinoises
avec les affreux plâttes des diverses sortes de pieds contrefaits, béquilles évocatrices des -sorcières, et bandages
hideux qui déshonorent des Vénus de Mild de plomb
doré; l'étalage d'une fabrique de machines à coudre,
bêtes féroces au milieu desquelles ié hasarde.n t des
ouvrières dompteuses (si seulement j'avais la chance
d'en voir dévorer une); l'étalage d'un coiffeur-parfumeur avec ses cires blousées de soie rose, ses fers à
friser, ses flacons d;essences aux noms entièrement
créés, le buste du Monsieur décoré dont les cheveux, la
"barb~ sont blancs du côté droit et noirs du côté gauche.
Enfin il y a là ren,trée . de ]'Hôtel Meublé, entre des
plantes vertes, où vient aboutir directement'l'escalier au
tapis gris à marges rouges, aux tringles de cuivre; sous
le titre bleu et b1anc qu'une lampe à gaz éclaire, ce seuil
s'ouvre avec une discrétion professionnelle sans que le
visage d'aucun portier retienne le passant de le franchir.
Sous le toit de verre qui garde ce lieu des intempéries,
le promeneur sentimental se trouve assez retranché du
monde pour se laisser aller à ses fantaisies, assez voisin
de lui pour emprunter à son activité industrielle les
éiéments d'un enthousiasme singulier.

TOUTES CHOSES EGALES D' AI LLEURS• ••

Ce promeneur, c'est Anie.et fils, qui parle, mentalement
et non pas en frappant les parois de sa bouche avec sa
langue, en 'soufflant l'air de ses poumons sur ses cordes
vocales et en agitant ses lèvres comme font puérilement les ·
acteurs dans les pièces_de théâtre : &lt;( Décor où se complaît ma sensibilité, je te baptise Passage des Cosmoramas. J'ai parmi mes vieux jouets une _boîte de prestidigit;ttion où, sur des étagères garnies de miroirs de
métal, sont rangés )es gobelets, les muscades, la baguette
jaune et noire, les mouchoirs de couleur, les pièces de
dnq fran~s à l'effigie de Napoléon Ill multipliables à
volonté, tout l'atti~ail d'un transfigurateur cl.es mondes.
Ce lieu en est l'image, et tout s'offre à ma guise pour
y transposer la vie. Aux q,evantures, les· inscriptions n~
deman·dent qu'à chan~er de sens, et si je lis : ici on
parle anglais, l'humble boutique devient pour moi un
endroit mystérieux où l'on s'assemble pour se croire en
Grandê - Bretagne : merveilleux subterfuge dont je
demeure saisi. Les majuscules sur les glaces des magasins se muent en troublants hiéroglyphes. Les noms
propres des fabricants prennent des significations menaçantes. Le faux-jour qui naît du conflit des lampes aux
vitrines et de la clarté blafarde du plafond, permet toutes
les erreurs et toutes les interprétations. Quel étrange
a~pect revêtent chez l'orthopédiste ces appareils trop
bien faits, sinistres imitations de la nature même,
démons qui attendent un amputé pour le posséder en
s'interposant entre sa volonté et la vie. Ecris, main
de bois, dit le manchot, mais élle continue à se
déplacer suivant son grand axe, avec une précision .
mécanique, sans tenir compte des 0bservations. Tout à

�37°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

coup le malheureux infirme s'aperçoit que ce qui bouge
au bout de son bras mutilé, c'est un horrible scorpion qui tourne lentement sur soi-même. Pour qu'il
m'épargne, je lui offre les· fruits des iles à l'étalage de
l'épicier. Du rose au rouge et au violet, ils prennent
l'apparence de viandes bleues, èt les figues fendues
saignent comme de jolis cancers. Les racines d'ignames
se multiplient, rampent, courent, montent et toute une
forêt vierge éclot de l'œuf de verre où les graines de
cacao gardaient les parfums des Indes et des Amériques.
De la boutique du naturaliste, qui jusqu'ici me passait
inaperçue, ·s'échappe la faune qui peuple les branches,
les taillis, les lianes, en tout point semblable à celle des
ligures dans les livres de prix. Mais, rat musqué,
casoar, · loutre, eider, petit gris ou caral;,e doré, tous
conservent en recouvrant la vie ce caractère poussiéreux des animaux empaillé-s. La végétation se développe
tellement, les bêtes deviennent si nombreuse~, que je
me sens enserré, étouffé, étranglé et que des êtres ver- ·
miculaires me frôlent le visage, que des pattes d'insectes
s'insinuent sous mes vêtements, que la nature m'envahit. J'ai beau me dire que l'illusion me tient, que ces
·ramages n'existent qu9t la devanture du · marchand de
papiers peints, ~ue le crissement des ongles des chacals
sur les feuilles mortes, le hurlement des loups blancs, le
siffiement des boas constrictors se réduisent au bruit
des machines à coudre, que l'homme mangé par le tigre
qui n'en a laissé que le buste est une réclame dè teinture pour les cheveux, j'ai beau _me dire que je ne cours
aucun danger, l'épouvante me gagne à force d'imagination. Comment sortir de la forêt? Je ne sais pas les

.

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS •••

37 1

mots magiques qui feraient évanouir le charme. Avec
.angoisse je regarde autour de moi sans rien apprendre.
Tout à coup une inscription me saute aux yeux. Je la
lis tout haut: VÊTEMENTS TOUT FAITS ET SUR
MESURE. Le sort est rompu, merci mon Dieu, je suis
sauvé. Je n'ai pa essé de me trouver dans le Passage
où se complaît
sensibilité. Seulement' il fait nuit
dans le monde et les magasins ont gagné la bat.iille de
l'électricité contre le jour. Parce que je reviens d'un
long voyage, je contemple le paysage avec des yeux
d'étranger, s~ns bien compreadre sa signification ni me
faire une idée nette du point de l'espace et du moment
des siècles où je vis. Sans doute, à ma droite, à ma
gauche, les mannequins des deux tailleurs, les corps
qui animent ces habits visibles, n'en ont pas non plus
.notion. Leurs têtes, leurs jambes, leurs mains sont vraisemblablement restées dans une autre époque. Je m'y
transporte, et par un curieux renversement des valeurs je
n'aperçois plus autour de moi que des mains, des jambes,
des têtes, des chapeaux, des gants, des pantalons démodés.
Mais quel style adoptent donc ces êtres fragmentaires ?
Aux gibus, aux escarpins, je reconnais le Second Empire.
Je suis entre deux haies de boursie.rs et gandins: l'un
en habit de nankin bleu barbeau revient de conduire
en tilbury dans l'Allée de l'Impératrice; l'autre, les
favoris à l'autrichienne, cravaté jusqu,'au menton, la
serviette de chagrin sous le bras, siffie un quadrille que
ses pieds scandent déjà; celui-ci est un milord ; ce quatrième porte un pantalon collant cuisse de nymphe émue,
un gilet de velours et des bagues à tous les doigts ; on
reconnaît à la presse qui l'entoure que ce beau merle-ci

�37 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

est un couturier; ce cavalier un peu trop brun appartient à la suite de l'Empereur du Brésil; ce joli cœur,
ce cocodès... mais place aux. dames ! Voilà les parta/ geuses, _qui se mettent de la partie. On ne l'es distingue
pas au visage: elles sont uniformément coiffées en
bandeaux comme la divine Eugé ·e. On les classe
d'après leurs robes dont les noms son"t au goût du jour:
Lady Rowena, Stéphanie, Rendez-vous bourgeois, Desdémone, L'Absence, Camille, Les Repentirs, Sans-Souci,
Pensez-y toujours, Le Torrent. Qu'arrive-t-il donc?
Toutes les femU?-es se précipitent vers u~ nouvel arrivant. Qui me dira son nom? La rumeur le murmure:
Palikao, Palikao, c:est le futur ministre de la guerre,
le plus charmant homme de l'État. Il semble qu'on
n'attendait que lui pour tirer les ficelles. Voici toute la
foure qui se met à danser. Les couples se font vis-à-vis,
sautent, saluent, chahutent. On saisif subitement pourquoi le bas des pantalons épouse les mollets des
hommes à voir ceux-ci passer le pied par-dessus la tête
de leur danseuse. Quelle musique joue-t-on là, elle a le
diable au corps. Les entrechats s'accélèrent. Le bal
devient général. Il n'y a que moi qui fais cavalier seul.
Bousculé par tout le monde, je ne sais plus où me garer;
cet air de bastringue me trotte par la tête, il faut bien
que je danse aussi. Vite, une femme. Toutes sont
prises, je reste désemparé. Justement de la Parfumerie
sort celle que j'attendais: elle a seize ans et un costume
à la Moresque. Tout de suite, je l'engage pour la
mazourke à cause de son ingénuité. Mais nous dansons
le cancan. Quelle fougue 'elle y apporte. Je ne m'imaginais pas qu'on pût lever si haut la jambe. La Parfu-

TOUTES CHOSES EGALES D'AILLEURS •.•

.

37J
meuse naïve replie la cuisse et la détend d'un·seul cour
comme un· ressort, le pied pointé en avant., qui vient
donner contre ma poitrine et m'envoie de surprise à
quelques pas. Dès que je suis remis de mo émotion,
nous renouons le ·motif et nous rapprochons corps à /
corps. Par exemple, je me demande un peu ce que
ce petit démon me fait danser là. Il n'y a pas de
nom pour ces cabrioles, ces tours · de force, ces voltiges.
Comment puis-je suivre ces pas que j'ignore? Toute la
. société fait cercle autour de nous. Je ne sais quelle force
me 'pousse, on jurerait que j'ai dansé ce charivari-là
toute ma vie. Exaltante gymnastique, chaque passad_e
me permêt de mieux connaître une des merveilles de
ma partenaire. La fermeté de ses seins ne peut plus
m'échapper, maintenant que je soulève cê corps par la
taille et qu'ensuite je le ramène contre moi. Comment
11e pas apprécier ses bras, noués autour de mon cou pour
la figure suivante ? Je ne parle pas des intimes contacts.
L'assemblée applaudit, et, fort de son approbation, ivre
de la ·beauté qui s'abandonne à moi, je continue cet
exercice. Cependant ma danseuse demeure mon guide,
et quand les mouvements nous rapprochent, ellem'enseigne en ces termes l'art et la volupté:
« Le sentiment qui t'anime, qui te porte, qui te pos-sède, sans que· tu le puisses définir, s'appelle désir en
français, mot dont _la traduction latine est précisément
le nom même de l'amour. Par ce trait ingénieux, les.
anciens marquaient que ce mouvement-là fait tout le
prix de cette passion-ci. Le désir se réduit à l'attente de·
la volupté, accompagnée de la représentation anticipée
de l'objet de notre transport. Sa puissance est seule-

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

infinie, et non celle de l'amour ; elle transforme à son
gré les imperfections en beautés, interprète les données
des sens suivant l'idéal que nous nous proposons, de telle
sorte que ous'le réalisons toujours à coup sûr, anéantit
en nous les préoccupations étrangères à l'idée qui nous
domine et simplifie cette psychologie trop complexe,
obstacle à la grandeur de nos actions. Ainsi, par un
double travail dont l'effet paraît immanquablement, le
désir modifie l'univers et nous-mêmes, qu'il embellit
d'un même élan. Sans que je m'étende autrement sur
-0es détails di:fficiles à pousser à la lumière dans la.situation où nous somn;ies, tu sauras apercevoir ici quelle
méthode d'exaltation je viens de mettre à ta portée en
te dotant de quelques principes g~néraux. Le désir seul,
n'en doute pas, me fait si belle et te transfigure à ce
point que tu devines une danse dont tu ignorais tout, et
que les hommes font cercle pour t'admirer, encore que
le plus souvent tu passasses pour peu plaisant à voir.
Ne te sens-tu pas confondu par l'élégance concertée de
nos mouvements. Les figures ~ue nous dessinons ici
gardent ce caractçre hautain des conceptions les plus
pures de l'homme, bien que l'unique sensualité nous
guide vers un point final, facile à prévoir. Le souci
de la composition ne saurait mieux balancer nos attitudes respectives, car tout naturellement le désir nous
conduit à la beauté. L'accord qui paraît entre nous
mène graduellement chacun à ne plus contempler que
l'autre. Ainsi sur ces peintures de la comédie italienne,
deux danseurs très grands et tenant la toile presque
entière compensent leurs gestes respectifs, tandis que
tout au bas du tableau on aperçoit minuscule et loin-

TOUTES CHOSES :ÉGALES D'AILLEURS...

375

taine, la place de la ville avec ses maisons à colonnades
et les ~sants perdus dans cette petitesse. Remarque
encore, ô bel amant, qu'au cours de ce morceau d'éloquence, ce qui nous entoure a pris l'aspect que lui
prêtaient mes paroles. Le décor où se meut notre sensibilité commune se croit dans l'obligation de se plier à
notre vision du monde. Voici que nous nous trouvons,
comme des panenaires, perdus dans l'île de Robinson.
les autres hommes et les villes et les palais sont à de
telles distances qu'il ne vient pas à l'esprit d'y songer. Il
ne reste .plus à nos pieds qu'une palmeraie géante que la
perspective atténue à n'en faire qu'un bouquet d'herbe.
Po~r simplifier le paysage, il-suffit de nous rapprocher.
Ma1S à ce moment de la danse, un nouveau sens· intervient dans l'imagination que nous nous faisons,de l'autre.
Le divin toucher bouleverse nos représentations. Laissons
durer ce point extrême du désir. Nous commençons à
nous connaître, avec lenteur, immobiles, craignant de
perdre le pouvoir d'éterniser nos jeux, d'analyser nos
corps et de damner nos âmes. Tremblant émoi de cet
an:êt mutuellement consenti qui nous épuise sans nous
vamcre. Un instant semble nous suspendre. Mais dans la
courbe_ de mon ~ras, au pli du .:oude, à peine bleue, tù
aperçois_ une érode tatouée, signe mystérieux qui t'attire
vers moi. Tu as ?°u~é, I.e charme est rompu, je ne peux
~lus attendre, m t01-meme. Appuie tes lèvres sur le
signe, rouges sur bleu, et serre-moi. Murmure encore
a,·ant de me saisir le nom que 1"'aime dans l'amour.
Lulu . Mais qu'attends-tu maintenant
·
que ma tête est·
renver~ée, et ~es cheveux. Ah prends tes aises. »
Docilement Je me conforme aux enseignements de

�376

LA NOUYELLE REVUE FUNÇAISI!

cette tendre beauté, si serà !ables à ceux de la _naturequ'elle la personnifie à mes yeux. Je sens des pomts de
moi-même naitre à une vie de laquelle je ne les eusse
pas cru capables. Le plaisir s'étire doucement,_ ~e propage, se précise, se prolonge avec to~te ~a fantatS~e géographique d'un fleuve sinueux. Je puis dire tout_ a c~up
que la volupté débute, et plein de la leçon q~e 1e viens
d'écouter j'annonce en ces termes la nouvelle a ~a camarade : « Lulu». Elle n'hésite pas à frissonner, Je cours
après son sou.ffie et tandis qu'elle s'échappe des dimensions coutumières, je me perds sans m'en rendre compte
au centre des sensations. »
Anicet junior se tait au moment mème qu'il passe du
désir à sa satisfaction. Tout d'abord sa pensée trop
faible l'abandonne au sein de la matière. Puis il parvient à un paroxysme fugitif, auquel il dem:ure comme
une machine au point mort, comme un navire au sommet de la vague. Et brusquement tout s'écroule sou
lui. Il sent ce petit trouble qu'on éprouve en ascenseur
à la descente. Il pense avec à-propos _qu'il a ~aim, ~ue
le petits pains au beurre sont des ob1ets de delecta~10n,
et qu'il se trouve dans une situation ridic~le dont 11 ne
se croit pas l'énergie de sortir. Un cer~m agacement
lui vient de sacrifier banalement à une tnstesse pr~verbiale et pour racheter la vulgarité dans laquelle il est
tombé, notre héros se tourne vers le monde extérieur et
le regarde. Justement voici Monsieur s~n père, dont
l'entrée était dès longtemps préparée, qw lève les bras
au ciel et ne peut plus ignorer la polissonnerie de sa
progéniture. Voici le rassemblement classique., avec ses.
figurants habituels. Voici les vieilles filles qu1 contem-

TOUTES CHOSES tGALES D'AILLEURS ...

•

377

plent l'inconduite du jeune homme, qu'elles décorent,
à l'instar des journaux du lendemain, de noms sylvestres
et mythologiques. Voici dans l'inclignation la plus vive
rous les autres personnages de Guignol : le Commissaire
ceint de son écharpe et qui représente ici l'ordre, la loi,
la Société ; le gendarme qui se fait une haute idée de
a mission; le propriétaire qui s'en prend à Tolstoï de
l'immoralité de ses contemporains ; le brigand calabrais
lui-même qui ponctue d'un Diawlo traditionnel l'affirmation qu'on ne devrait offenser la pudeur qu'à huisclos ou dans la campagne. Il n'est pas jusqu'au crocodile
qui ne verse un pleur sur la perversion de la jeunesse.
Au milieu de la réprobation générale, Anicet fils ne perd
pas le sentiment de sa dignité. Il se rajuste d'un geste
plein de noblesse qui ramène un instant son atte~tion
sur la parfumeuse endormie. A vrai dire, il manifeste
quelque étonnement, sans néanmoins se laisser aller à
une mimique de mauvais goût, lorsqu'il constate qu'en
r~toumant à l'époque actuelle sa séductrice a repris
cinquante anuées d'âge qu'elle avait omis d'accuser. Ses
chev~ux s?nt teints au henné, le fard ne masque pas
ses ndes, 11 ne faut pas être grand clerc pour juger ses
de~ts trop parfaites, ni ses charmes trop avantageux.
Amcet trouve ce spectacle écœurant, d'autant plus qu'il
ne peut douter qu'on l'ait trompé à bon escient. U s'en
~eut d'a~oir prêté une attention quelque peu soutenue
a des rumcs, belles encore, mais qu'on se vexe d'avoir
prises pour un palais confortable. Ainsi elle lui ment
e~rontément, profite du désarroi dans lequel le met le
~ec~r, et, sous prétexte de lui enseigner à considérer
1umvers, surprend sournoisement son innocence. Une
25

�•

378

•

LA N,ODVt::J.LE REV'UE 'FR.UiÇAîSE

perfidie si c.oir.e mérite un châtinient immédiat : Aniœt
~oulève Ia rtte de la vieille iinpu&lt;liq_ue, et :Sans autre
procès foi · tord proprement le cou. Ce dernier poi,nt
~'émeut pas tant la p~palati.on présente que ne l'ia fait,
l'attentat scandaleux .à la m..orale publique, Certain$
fantoches soulignent avec horreur le r;ulio.ement part:iculier qu':il existe à ou.trager les bonnes mœurs sur la
voie publique, précisément devant 1~ porte d'un Hôtel
Meublé ot1 polllr la romQle infime de deux funç_s. l'on
eût trouvé les movens de dissimuler à l'honnête peuple
de Paris des inte~:pérances tolérables seulement à moins
de trois spectatev.rs. Poussés aussi bien par les exigences
de la ,roascience publiq_ue que par ceU~s de lems fonctions, le Comm1ssaire et ie gendarme s'avancent et
procèdent à l'arrestation du jeune -libertin. Celui-ci,
avec toute ia réserve qu'une telle éventualité comporte,
les assure 4e sa parfuite soumission. A ce moment,. la
scène est envahie par les m.u:hinistes qui_la !ransforment
en tribµnal à l'aide &lt;le quelques bapçs, de ,quelques
greffiers et de quelques municipaux. Les juges font
leur apparition, avec la toge, la t?que et l'hermine,
mais sans se porter à d'autres excentricités. La foule
prend place dans les de.,,.antures des boutiques tandis
qti'Anicet se f7élicite -d'un jugement rendu au lieu
xnême du crime, et, si l',00 peut clire, au milieu de
ses circonstances atténuantes. Le cérémonial de la procédure l'encha:nte; iJ
sait comment remercier les
juges du spectacle gratuit qu'ils lui donnent. H g0ûte
comme un morceau du plus délicieux humour le dîs~oi;irs en trois points de son avocat qui plaide la foli~,
Il apprécie à si juste valeur l'énergie. clu procureur qui

ne

'I'OV"I'ES -CHOSIE-S EGALES D'AILLEURS ...

niq_uiert -oontre lui avec une fougue cicéronie1a1ae. Enfin
quancl. •Dn lmi demande .saoramentellement son avis personnel, Anicet se lève, et .sur le J:on d'urbanité ,que
n0as lui conn.aiss.ons, 5:pose il la oaur la véritable
w:er&amp;'Îon .d'dln incident déplo.rable, où lui-même fot le
pr.eœ.ier lésé, le premier leurré,, le ·premier- désalmsé. Il
p1"end à témoins les divers ,étalages qui l'.en.t0llrenr_. et
qui -sont t,ous légèrement .faut-ifs dans cette aviellture,
pour expliq_uer au trihu,nal d~une façon pûmeSélil.ltÎèr,e et
pittoresque la m;irche ,des événements. Il ne dédaigne
dans so.a brillant exposé ni ,quelques redondanœ3 rhéto• riques&gt; ni .cet esprit ;un _peu 1,uor&lt;lant qui lui varu le
plus souvent des succès d',estime. Mais l'auditoire .ne
sem.ble pa,s se laisser .conv~iucre, et sur l'ass~r:mce du.
Docteur qu'Anicet est fou, mai..s ino.fknsif, on rend not;re
jenne ,prateur à sa famille avec des conseils hydr-otb.érapiques que ,celle-ci met à profit en lui intimant l'.or-dre
de voy.ager. Au finale, tandis que la foule massée â
gauche :entonne un chant injurieux pour le voyageur et
que ses parents au premier plan à droite baissent tr~tement la tête de honte, nn voit Anicet s'éloigner dan.s le
fond d'un air allègre, un bâton sur l'épaule et toute sa
fortune dans un mouchoir noué,,.,.au bout de ce bâton :
une montre en or, cadeau maternel, un centimètre en
iv~ir~, don -de _son père, le mé_pris général et quelques
pnnc1pes de philosophie. Et comme il n'y a pas de rideau
pour dore le spectacle, on se contente d'un manque
~pportun d'.électricité qui vient rappeler bien à propos
a l?1onora~le société qu'il n'est comédie si légère ni
badmage s1 superficiel qui ne nous doive faire souvenir
de ce que la lumière n'apparüent que pa,ssagèrement

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aux hommes et de ce que les plaisirs dont nous nous
croyons le mieux assurés sont précisément les plus illusoires et les plus éphémères. i&gt;
cc Je n'ai point goûté comme. vous f.aites, dit ~rthu~,
l'ordonnance un peu trop théorique de votre récit. Mais
si j'ai quelques fois baîllé durant sa préface et son _exposition vous conviendrez que j'ai marqué l'attention la
plus ;ive à toute la dernière partie, qui m'a particulièrement touché pour une raison que vous ignorez et dont
il faut que je vous éclaircîsse. A l'étoile bleue de son
b;as, au diminutif intime qu'elle aimait, et surtout à la
nature de ses propos, ie n'ai pu méconnaître en la,,,pe~sonne de votrf parfumeuse cette même Gertrud ~ont Je
vous ai tout à l'heure entretenu. Elle ne possédait plus,
d'après la fin de votre histoire, cet éclat incomparable et
cette fraîcheur qui la mettaient au-dessus de toutes les
femmes et de toutes les louanges au temps déjà lointain
de nos amours. Je ne pourrais, m'étant toujours tenu
au courant de ses aventures, m'étonner qu'une fille aussi
oalante ait pu vous faire illusion avec si peu d'atouts
dans son jeu. Mais je vous sais gré de l'avoir fait disparaître : elle commençait à encanailler ma mémoire et à
rouler avec le premier venu dans les lieux les moins
propices au œspect que j'e1:1sse aimé qu'on _lui p?rtât.
Elle enseignait vous l'expérimentâtes, Monsieur, a tort
et à travers à 'tous les croquants les méthodes qu'elle
tenait de moi et qu'elle galvaudait sans scrupule pour
se tailler auprès des jeunes gens ·une façon de p~pularité.
Aussi ne me reste-t-il plus qu'à vous remercier de c~
service involontaire et du compte-réndu que vous m'en
avez fait avec tout l'art d·ésirable, malgré ce petit ton

TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS ...

pédant dont vous ne savez pas assez vous défendre, qui
ne vous passera qu'avec l'âge et qui n'est au demeurant
qu'un travers bien minime que vous pardonnerez sans
peine à un barbon de relever. »
cc Je n'aurais garde de m'en formaliser, répondit en
souriant Anicet, mais ce qui me tient assez désagréablement à cœur pour la minute, c'est d'apercevoir à notre
rencontre et aux propos que nous avons échangés un
sens caché, prétentieux, ambitieux, qui dépasse sans le
moindre souci des proportions le cadre, somme toute
un peu mesquin, des conv:ersations de table d'hôte, en
un mot, pour parler grec et clairement m'exprimer : un
symbole. Je le dégagerai, si vous y consentez, dans le
désir d'en faire prompte justice. Nous représentons ici
l'un et l'autre ,,aussi bien que nous le pouvons deux
générations différentes. Si la \:'Ôtre avait besoin pour se
développer de passer tout d'abord par les bras d'une
Hortense, qui figurera selon votre fantaisie la conception
commune de l'univers ou la poésie romantique, la
mienne qui dès le collège fut iv.itiée à ces Hortenses,
débuta dans la vie par l'amour de Gertrud. Cette dame,
la plus belle de votre époque et l'idéal de vos contemporains, quand vous l'avez abandonnée pour réaliser
votre destinée. personnelle, s'est graduellement mise à la
portée de tous au fur et à mesure que ses charmes se
flétrissaient. Un moment elle a pu me retenir comme
Hortense fit vous-même, et me berner de quelques
fantasmagories d'un autre âge. Cela ne sut que m'attirer
la haine des épiciers de ce temps et un sort assez semblable à celui qui vous échut après l'aventure de l'enterrement. Mais, quand je m'aperçus de quels philtres

�LA NOUVELLE REVUE FRA "ÇAISE

•

J~modés je faisais usg_ge-, je ne persistai pas dans mou
erreur er pa.rtis à- la recherche de l'idée moderne de la
vie, de 1~ ligne même qui marquait t'horizon de vos
contemporains. Après avoir comparé' le cycle révol'U de
vos jours à celui wmmençant des miens, il ne nous reste
plus, Monsieur-, à re que je crois, qu'à rrws séparer,
emportant de cette rencontre, moi la htçon de votre
exemple et le désir de trou._-er dans l'avenir ma Gertrud
et ma Viagère (c'est là tom le sujet de cette histoire),
wus le souvenir de vos seulttS amour~ et l'incompréhwsion. totale d~une jeunesse qui n'est p ;us la vôtre. »- L

CRITERIUM DES
NOVICES AMATEURS

A LUCIEN DUBECH

toms
t. Ces récits constituent les chapitra l et Il d' Anicet

r1i:1rm, rcmm (ti parai.tri).

A:RAGON

qui mangea du Lturie-r rose sur le
tombeau d' Amyeus.

ou le Pano-

~dain l'irruption des corps est pareille à l'éclalement
de l'orchestre.
Trente fois croisés dans la rue, si je me doutais
qu'aussi beaux qu'à la .palestre !
Je crois en Dieu 1

lis s'avancent sans s'approcher, loin derrière leurs bras
tendus,
la tête rejetée en arrière comme les aveugles ou les
sumes
de satyres qui par là symbolisent la joie de l'ivresse
dyonisiaque,
et l'un et l'autre ont aussi peur de la défense qu'ils
ont peur de l'attaque.

�384

LA NOUVELLE REVUE FRANG'.AlSE

Plus qu'aucune danse au monde, son brusque changement de garde est beau,
mais il n'est pas aimé du p:ublic à cause de l'aristocratie de sa peau~
polie comme à la pierre ponce, et fondante, et brillante de pâleur,
et diaphane comme le Paros qui est a1lumé à l'intérieùr. ,
Tout ce qui disparaît et reparaît et se transforme à
(;!haq ue seconde !
Sur sa poitrine et sur son dos là chaque seconde c'est
un nouveaù monde.
Mais rien que là, car ses jambes sont à peine dégrossies comme aux jeunes chiens,
encore empâtées d'enfance, et le modelé de ses genoux
ne vaut rien.
Lors Reby de cuivre rouge, son adversaire, en. parfait
détachement,
·
'
•
· Reby la Musaraigne, sombre et chaud comme le soleil
couchant,
les jambes droites et fendues, bondit, e,t ses péroniers
latéraux
jaillissent comme les tendons d'une sauterelle o·u les
nervures des végétaux.
0 corps tels exactement que Dieu les verra ressuscités
s'il est vrai que nous devons l'être dans l'état de notre
plus grande beauté,
·
ô nobles corps !

CRITERIUM DES NOVICES AMATEURS

Gauche doublé de Reby au menton, et crochet du
droit sur le cou,
(je ris du clignement de ses yeux au moment où il
encaisse le coup).
Il encaisse, mais vif comme l'éclair, il riposte en remise du droit au flanc.
Voilà ! Tu l'as bien coupée, sa profonde puissance de
déplacement !
Encore! Tu as trouvé ton coup ! Travaille-le avec des
crochets aux côtes.
/
Encore! Tu l'as arrêté! - Regardez son estomac qui
tressaute ! Le ring, les cordes, l'arbitre tres~autent comme cet
estomac et ce cœut.
Walron frappe du poing sur le rebord : God ! Yo11r
boy's a111erry little fighter !
Tinte.

Douce est l'eau sur son corps qui brûle et sa vie partout appuyée.
Les trois cordes posent Jeurs trois ombres sur ]es vertèbres de l'échine mouillée
'
blanche, imberbe et refl.étante
comme le pur ivoire
césarien.
Tout autour que devient la France ? Mais ici vraiment
on est très bien.
Ce quelque chose de déboutonné, sans une pensée,
que reposant !
Et pas de pli au pantalon, et le col mou et pas de
gants.

•

�386

LA NOUVE'LLE REVUE FRANÇAISE

]'ai farssé· i'Action Françmu à ma place et: mon voisin
lit le Populaire.
Ça ne fait rien, on est copains tout de même, il s'en
fait pas pour ça, le frère.

Que rJe plaisi1 !

Debout, corps pareils à tant de corps qui furent tués,,
corps que d'emaiin peut-être au fond de la tranchée
nouvelle,
je reièv-erai avec mes mains coutumières des frate.rnités,
debout, joie éternelle !

Allons, les voici en garde, sournois, brassant l'air, tissant l'air,
si nets et propres et onduleux comme s'ils bougeaient
au fond de la mer,
( sauf que la corde ol!l' il s&gt;ap-puya met une barre- rouge
sur ses omoplates).
Les cinq doigts de ses grands dentelés, comme si un
lion l'avait pris dans ses pattes,
dressent la fonce de la poitrine au-devam du cœur
bien abrite,
- ô femmes, qu'il est difficile à atteindre, ce cœur,
derrière un tel bouclier ! Transl'ucide ainsi qu'un savon de glycérine arrivé à

a~

.

luisant comme hüsait le Parthénon, de nkre, d'huile,
de cire et de parfum,
I

•

CRlTEIUtJ.M: D-ES NOVICES AM.A.'IEURS

les grnn.ds- droits et obliques de I'abàomen,.et ce c:o,::set
cuirassé d'insecte
divisent le temple inspiré constmit pax le di.i;iiin aJ!chitecte.
Les veines, les os, les musdes le foot, tandis. qu'il va
luisant,
fouillé comme une matière orfévrée par un amoureux
artisan,
dont la seule paille serait peut-être au bas de cette
nuque couleur:
d\1bricot frais la marque brune du bouton de col
ro\'lillé par la sueur.
Homme! le plus noble des Anges qu'ait s011ffi.éDieut

Hé là! le voilà dans les cordes, et le sang;sm: le cerps
:frais lavé,
et les cordes longtemps frissonnantes alors. que lui
'1éjà s'est relevé.
Le moindre petit calicot pr~ndrait place atl milieu des
Vivants
par la seule, sainte et splendide soudaine apparition de
son sang.
D'une seconde à l'autre, très distincte, j'ai l'impression
d'une bataille perdue.
Qu'a-t-il ?- Au lieu de répondre 7 il remonte sa. cu:lotte
avec ses mains pattues.
Er sa.garde? IL se rouvre~ Et ces gramls. bras. smphles
qui fauchent !

�•

388

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Bien ! Au bout de deux rounds, il s'aperçoit enfin qu'il
a un gauche!
Encore, ton gauche ! Encore, ton gauche ! Ah,
malheur ! l'in-fighting le secoue .!
Et pourtant, tout cela sans que le rouge une fois
monte à ses joues.

- God ! says Walton puffing, see the dttcky ducking !
Why; find an opening, step inside of his blow !
Nmu you're in the right place, ducky, set a fast pace,
Land a hook in his face ! Don't you see he guards low ?

' Il sourit. Comme dans les tirs forains, le ~ouave
sonne un peti~ air si on le touche,
à chaque fois qu'il est bien touché, un pauvre sourire dans l'instant crispe sa bouche. 1
Il vaoue
avec des bras tendus, tel qu'un homme à
0
demi-endormi,
il s'appuie contre celui qui le frappe comme à l'épaule
de son meilleur ami.
D'un regard doul~ureux vers l'arbitre il implore qu'on
fasse cesser ça"
mais moi, si j'étais l'arbitre, je sais bien que je n'arrêterais pas le combat.
Bien souvent, moi aussi; j'ai été groggy devant un être.

Des femmes crient derrière moi. Le gaz, comme un
mourao.t, bat dans l'air.
Toujours, comme un rocher que couvre et découvre
la mer,

CRITERIUM DES NOVICES AMATEURS

quand le corps-à-corps se défait, je me serre en voyant
reparaître
'
cette chose sanglante qui sourit.

.

Time. Je monte. Sous ma main son corps brûle d'une
façon effrayante.
'
(Sur ma manche pleuvent les duvets de la servietteépo"nge qui l'évente).
Dieu ! Quelque chose de physique m'éloigne de ce
garçon .fourbu.
,
Vraiment, c'est plus fort que moi, je ne peux pas supporter les vaincus.
'
Epongeant les cheveux durs et sous le vague regard
exténué,
je lui dis : « Mon cher garçon, tu l'as voulu, il faut
continuer&gt;&gt;.
Et je sens (effrayante est la façon dont l'essoufflement
le fait battre)
son reproche parce qu'il n'a que trois soigneurs alors
que son adversaire en a quatré.
On lui présente de l'eau, mais il refuse cette eau rouge'
de sang.
Refuse cette eau.
Pâles, aux visage; de perle, mains tordues, je vois paliO.er _et mourir
"· cés anglaises et ces américaines si ingénues dans l'acte
de s'offrir.
Car, tournoyant, dans cette extrême déchéance il est
toujours pareillement beau.

\

�390

LA

NOUVELLE

REVUE \FRANÇA:ISE

E~ .là ir,lèbe exulte, cair Oiil ne l'aime pas, f:.ai dit pourquoi, à cause de sa peau.
Chère plèbe, moi, t1e ùü-je pas .ain.1ée dans 1e·-désordre
des fins de séance,
quand les 'troisièmes passent aux premières ét que le
gaz défaille et s'élance ?
Huit secondes encore il titube. A-t-il conscience du
mot que jeta
le taciturne doctetlr roumain à la bouche d:e Mala·testa,
et du geste millénaire de son bras levé pour la
girâce,
~
et du jaillissement triomphal hors le vainqueur qui
traverse et i"embrasse ?
·
Qu'on le descende ! ·

SHAI{ESP-E ARE

ANTOINE ET CLEOPATRE'

ACTE V
SCÈNE PREMIÊRE
(Même liw q1t.'à la derniêre scêne de l'acte précédent).

Et je sens que se dessèche et se recroquevïlle mon
amitié,
et malgré moi je me détourne, pas assez pour ne pas
voir qui pendent .
ces jambes blanches et. sanglantes de petit esclave
crucifié.

(Au petit matin. - Deux serviteurs entren,f,
encore à demi endormis; ils fo11t un pezt a: ordre
et relèvent les rideaux deva.ut le jour naissant.
Antoine se soulève de la couche oft il repose,
toril vêtu, auprès de Cléopâtre. Il travl!;rse la

sâ.,re et appelle a:u debon :)

HENRY DE MONTHERLANT

Eros ! Eros t mon armure.
Dors encore un moment.
.;:_A~TOINE. - Non, ma gazelle, Eros! Eros. Allons!
riens. Mon armure.
(Eros entre, apportant l'armure.)
ANTOINE. -

ÜE0PATRE. -

ô

· r. Voir la Nouvelle R.~vueFrançaife des

rer juillet

et 1er aoôt r9 2o.

�LA NOUVELLE RE\'UE FR~NÇAISE
39 2
Viens, mon brave: apporte cette cuirasse et aide-moi
à me revêtir. Si la fortune se détourne de nous aujourd'hui,. c'est bien que nous l'aurons bravée. Allons!
· Çd:oPATRE. - Permets-moi de t'aider: où accrochet-on ça?
ANTOINE. - Laisse! Laisse! Occupe-toi d'armer mon
cœur. - Pas ainsi. Pas ainsi. Là. Là.
CLÉOPATRE. - Doucement. Bien. Je veux aider.
Est-ce assez serré?
ANTOlNE. - A pré$ent, à nous la victoire ! Suis-je
bien, mon bon camarade? Va t'équiper.
EROS. -A l'instant, cher Seigneur.
Cd:oPAT~- - }fa! Cela n'est-il pas bien bouclé?
ANTOINE. - A ravir. Et malheur à celui qui tenterait de le dégrafer avant l'heure et que ne m'y invite la
soif d'un repos bien gagné. Tu t'embrouilles, Eros; j'ai
dans la reine un écuyer plus adroit que toi. Fais vite.
0 mon amour, que ne peux-tu me voir combattre,
goûter toi-même à ce divertissement royal. Tu verrais ,..,.
aujourd'hui le bon artisan que je suis.
(En tre un officier'arme.)
Bonjour, toi. Sois le bienvenu. On voit à ton aspect
que, tu sais le métier des armes. Le travail qui nous
plaît nous trouve en 'disposition matinale et nous
y courons pleins de joie.
PREMIER OFFICIER. - Un millier de soldats, Seigneur, matinaux comme moi, déjà tout harnachés, vous
attendent aux portes de la ville.
(Sonneries de clairons. - Eutrent des soldats
et des officiers.)

SHAKESPEARE: ANTOIN~ ET CLÉOPATRE

393

CAPITAINE. - Un beau temps ce matin. Salut, mon
Général.
·
,
Tous. - Salut! Salut !
ANT~INE. ~ Voilà de la bonne musique, mes petits.
Ce matin ~adieux est pareil à l'enfance de quelqu'un qui
pré:end faire parler de 1ui. (à Eros) Bien, bien. Passem01 cela. ~on, ~as ainsi. Voilà . .(aux serviteurs) D?nne-:1101 ta mam, toi; tu I m'as toujours été fidèle; et
toi aussi; et toi; et toi; vous m'avez bien servi· vous
avez eu des rois pour collègues. Que ne suis-j; aussi
nombreux que vous, et que n'êtes-vous réunis en un
seul Antoine; j'aurais plaisir à vous servir aussi bien
que vous m'avez servi.
SERVITEURS. - Aux die~x ne plaise!
ANTOINE. - Peut-être ne me verrez-vous plus ou qu'à
l'é~at d'ombre infirme; et p~ut-être demain de;rez-vous
suivre un_ ~utre maît:e. Pour moi, je vous regarde tous
comme s1 Je ne devais plus vous reyoir.
CLÉOPATRE. - Qu'est-ce qui lui prend?
EROS. - Le besoin de faire pleurer ses amis.
AN:'~lNE. - Mes fidèles amis, je ne vous congédie
pas. Ja1 comme maître épousé votre bon service et ne
m'en déferai qu'à la mort.
(Les serviteurs f onde1nt en larmes.)
Eaos •.- A quoi pensez-vous, mo~ Seigneur , de
nous attnster ainsi? Voyez-les tous pleurer I Et ~oi
comme_ un âne qui aurait _brouté de l'oignon.! Vou;
allez faire de nous des femmes.
m'ANTOINE: .-: H? 1 Ho! Ho ! (Il rit) Que le sphinx
emporte s1 lavais ce désir. _Mais ces larmes désaltèrent

26

•

�, LA . NOUVELLE REVUE FRANÇA!SB
394
mon cœur. Mes généreux amis, vous prêtez à mes
paroles un sens trop douloureux; ce que j'en disais
n'était qu'à titre de réconfort au contraire. Sachez, chers
cœurs, que j'ai bel espoir pour tantôt; et j'attends du
combat la victoire et la vie, plutôt qu'une mort hono~
ra,ble. (A Clénpâtre) Machme, adieu. Soyez heureuse
quoi qu'il advienne. Allons ! un baiser de soldat ! A
tourner de grâcieux compliments, j'aurais honte. Je vous
quitte comme un homme bardé de fer. Et maintenant,.
qui veut combattre, qu'.il me suive et je le mène au bon
endroit ! Adieu.
·

(Soldats et chefs précèdent Antoine.)
CHARMION (à Cléopâtre). - Vous plaît-il qu'on vous
mène à votre chambre ?
_ CLÉOPATRE. Conduisez-moi. Il part si vaillamment!
Si seulement César se mesurait à lui seul à seul !...
Antoine alors •. ~ Mais à présent ...
(Antoine au moment de sortir est a-rrêté par un
soldat qui se prosterne devant lui.)
SOLDAT (Le même qu'à tacte III). - Antoine ! que
les dieux aujourd'hui te favorisent!
. ANTOINE. - Je te reconnais, mon brave. Plùt aux:
cieux que j'eusse écouté ta voix°' l'autre jour, et l'éloquence de tes blessures quand tu me suppliais de ne pas
me fier aux flots.
SOLDAT. Tu m'eusses écouté, que les rois révoltés
marcheraient encore à: ta suite et l'officier qui t'abandonna œ matin.
.
ANTOINE. - Qui donc a pu m'abandonner de si
bonne heure ?,
So10AT. - Un homme qui t'était cher entre tous.

SHAIŒSPE'AIŒ : ANTODŒ Br

CWOPATRE

J95

Appelle Eno!xirbus, il ne t'entendra pas; OU7 du camp
de Cés~ ré~ondra : c, Je ne suis plu~ des tiens•. &gt;)
ANTomi:. - Que rue dirtu. là ?
SoLUA.T. Il a rallié César.,
faws. ~ Sam emporter ni ses effets ni son argent ]
ANronŒ. - Est-il prni', naimemt ?
S0t.IDAT. Rien de plus;certain.
ANTOINE. Va, mon. Eros-&gt; occupe-toi de lni faire
pa~enir tout ce qn'il possède. Je veux qu'on ne lui
r;:t1~ne pas une obole. Ecris-lui, te signerai. Une rettlle
dadieu t~ut affectmeuse. Je souhaite qu'il n'ait jamais
pl~s motif de changer de maître. Dis-le lui. Ma mauvaise fortune a corrompu d'honnêtes fr.ens! Hâtons-nous.
Enobarlius !
(Ils $Ortent.)

SCÈNE II
(Le camp de César, devant Alexand(ie,)

CÉSAR, AGRIPPA~ MÊCÈN~ ENOBARBUS
(ce dernier un peu à l'écart.)

, CtsAa (achevant de lfre une lettre). - Il me traite
d enfant. Il ?1origène comme s:'il avait le potivoir de
;e chasser d I;,aypte ? II a battu de verges mon messager.
en combat sin:vnn:~r.
C'esar contre
'A me· provoque
.
u.:, ..uu:: •
ntome.
-..a:,..n, ,,.,.,:1 .,·t , f:.
ho'
d' Fa?SOns sa.voir au vieux L11uu..,
'i"'tl ..1 a :nre
c tx une autre facon de mou.rit· et quTau d
·
·
,
emem:an'll
Je me moque de ses menaces.
'

Mtd:NE. - César peut penser qli!e ptQur se livrer à
·;·~~

•

�396

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

de pareilles fanfaronnades, ce grand capitaine doit être
aux abois. e le laissez pas se ressaisir, .et mettez à
profit sa démence. La fureur est de mauvais conseil.
CESAR. - Annoncez à mes officiers que de tant d~
batailles nous allons livrer la décisive. ous comptons à
Wéscnt dans nos rangs d'anciens amis &lt;l'Antoi'ne en
nombre suffisant pour s'emparer de sa personne. Je veux
qu'on me l'amène prisonnier. Veillez à régaler d'abord
mon armée; 11ous avons des munitions en abondance,et mes hommes ont bien mérité de mes largesses.
Paune Antoine! Agrippa, c'est à toi d'engager l'action ..
Tu m'as bien compris: je veux qu'Antoine soit pri~
vivant. Fais-le savoir.
AGRlPPA. - Tu ser:;,s obéi.
(JI sort.)

CÉSAR. - Le temps de la paix universelle est
proche. Que ce jour nous soit seulement favorable, et
sur la terre tripartite verdoiera de nouveau librement
l'olivier.
(Entre 1m messager).

MES5AGER. - Antoine est arrivé sur le champ de
bat:iille.
CÉSAR. - Va; recommande à Agrippa de placer les
déserteurs à l'avant-garde afin qu'Antoine épuise sur·
lui-même, en quelque sorte, sa fureur.
(Ils sortent.)

ENOBARBUS. -Alexas a trahi. Envoyé en Judée chargé·
de mission par Antoine, il a persuadé le grand Hérode
de se rallier à César et d'abandonner Antoine son maître.
En récompense de quoi César l'a fait pendre. Canidius
et tous ceux que 5'ai vu tourner bride ont obtenu de

SHAKESPEARE: ANTOINE ET O.ÈOPATRE

397
César~~ _emp,loi; mais ~s n'ont pas sa confiance. ]'ai
ma~ ~1 , 1e men accuse smcèrement et sais que désormaIS 1e ne connaîtrai plus fa. joie.
(Entre

t11L

soldat de César.)

Eoobarbus, Antoine vous a fait expédier
tous vos trésors, et qu'ont encore grossis ses largesses.
?°n messager est venu sous ma garde; dans votre tente
·d décharge à présent ses mulets.
ENOBARBUS. - Va! Je te fais cadeau de ce qu'ils
portent.
~~DAT. ~ Vous ~royez que je plaisante, Enobarbus;
mats Je vous dis la vénté. Vous foriez même bien d'escorter
le 1:1essager jusqu'à la sortie du camp? Je l'aurais fait
m01-même si l'on ne m'attendait. pas à mon poste.
Vot:e empereur continue à se conduire en véritable
Jupiter.
SOLDAT. -

(Il Iorl.)

ENoB~RBUs. - Ab! Je suis l'être le plus abject de la
~erre~ et Je le sens comme pas un. Antoine, grand cœur
t~tanssable, comment aurais-tu payé mon con service
;; t~ couronnes d'or ma vilenie. Ceci gonfle mon cœur:
e remords ne suffit pas à le briser, nous chercherons
~uelque moyen plus pro?'pt. ~ais le remords y suffira,
Je le sens. Que contre toi, m01 je combatte ? .. Ton, non.
veux chercher quelque fosse où, pourrir. La plus
immonde est la mieux assortie à cette conclusion de
ma vie.

!e

(Il sort. Enlrwt m tumulte des soldats; Jambo11rs et trompettes.)

Il faut battre en retraite, nous nous
~ommes engagés trop avant, César lui-même a de la
AGRIPPA. -

�LA NOUVELLE REYUE FRA!.ÇAISE

tablatur.c. Leur résistance dépasse tout cc qu'on eût
cru.

(Ils fuieuJ.J
(EnJrenJ Auioine d Scarus blessé. Le bruit du
combat crmtinuc .)

ScARus. - Oh I mon brave empereur, voi~ ce qui
s'appeUe çombattre ! Si nous avions su nous tenir ainsi
dès le début, nous les aurions reconduits chez eux et
,::bacun aurait eu son compte.
ANTOINE. Tu saignes abondamment.
Sci'-iOS. - J'avais ici une entaille en forme de T,
qui maintenant est fajte comme un H.
(Ler soldats de César au f011d de la scène

fuient.)

C'est la déroute.
Nous les poursuivrons dans des trous,.
J'ai place encore pour six blessures.
(E11tre Eros.)
ANTOINE. -

SCARUS. -

En.os. - Les voici battus, Seiconeur. Et notre a an- tage prend tout l'aspect d'uoe belle victo~e.
ScARus. - C'est plaisir que de leur tailler des croupières. Talonnons ces fuyards. Courons-leur sus,
romme à des lièvres.
Al TOINE. - Pour ta joyeuse humeur, je te promets
une récompense, et dix pour ta vaillance. - Vienst'en.
ScARus (boitant). - Je vous suis de mon mieux.
(Symphonie hkmque.)
(&amp;'Vient A11toi11e, mivi de quelques chefs et de
Scarus.)
A NTOINE. -

Nous les avons renfoncés dans leur

/

SHAKESPEARE ; A!"TOI E ET CLÉOPATRE

399

camp. Cours au-devant de la Reine, et raconte lui nos
exploits.
(Cléopâtre et sa suite apparaissent dans le fond
de la scène.)
Demain matin, dès avant le lever du soleil, nous
achèverons de les saigner. Mes valeureux amis, je vous
rends grâces à tous; vous avez bien battu; et non pas
comme pour la cause d'un autre, mais chacun faisant de
ma cause la sienne. Chacun d$ vous s'est montré vaillant comme Hector.
.
Rentrez en ville, embrassez vos femmes, vos amis;
dites-leur vos prouesses. Que leurs larmes de joie lavent
le sang caillé, et que leurs· lèvres, avec vénération, se
viennent poser sur les lèvres de vos blessures. ,(à Scarns)
Donne-moi ta main.
( Cléopâtre venant mr le devant de la scène.)
Je veux présenter ta valeur à cette grande enchanteresse et que sa louange te récompense. 0 toi, jour de ce
monde, enchaîne avec ton bras mon cou. Vieas sur
mon cœur, sur mon cœur tout armé, et chevauche à
travers ma cuirasse, en triomphe sur ses bondissements.
CLÉOPATRE. -Roi des Rois! 0 héroïsme sans limites,
ton retour souriant échappe aux embüches des hommes.
ANTm. E. -Mon rossignol. Nousles avons chassés jusqu'à leurs lits. Oui, ma fille ! (il lève son casqzu et mcmtrl! ses
che:veux) Bien que les gris soient quelque peu mêlés aux
bruns, 191s avons gardé de la cervelle assez pour raidir
encore nerfs et muscles et pour damer le pion aux jouvence:tux.
Vois ce guerrier. Accorde ta main favorable à sa lèvre.
Vas-y d'un baiser, hnve. A le voir combattre anjour-

�400

/

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'hui on eût 'dit quelque dieu vengeur qui, par haine,
, etlt pris leur forme pour les détruire.
CLEOPATRE. - Ami, tu recevras une cuirasse êl'cir
{ni couvrit la poitrine d'un roi.
. ANTOINE. - Il la médte•, quand elle serait escarbouclée et pareille au char du soleil. Donne-moi ta main; à
travets Alexandrie, menons notre joyeux cortège, avec
nôs boucliers, balafrés comme nous. Je convierais à
souper t~~te l'armée si ·seulement le grand palais était
assez vaste. N'importe! nous ferons carrousse et bôirons
à ce jour de demain qui 'nous promet royal péril encore.
Clairoms, sonnez l Qu1unè clameur d'airain emplisse à
l'assourdir la ville. Mariez-y vos roulements, tambours!
Car l'applaudiss_ement -de la terre et du ciel doit éclater
à notre approche.
( Musique triompbalê.)
SCÈNE III
Extrémité du Catrip de César. - Il fait nuit.
Des sentinelles veillent.

PREMIER SoLDAT. - Si nous ne sômmes pas relevés
d'ici unè heure, il nous faudra rallier le corps ~e garde;
la nuit est claire ·; et l'on doit liner bataille dès deux
heures du matin.
SECOND SoLDAT. - La journée d'hier a été ure pour
-nous.
.
(Entre Enobarbus).
ENOBAlŒUS. - Sois mon témoin, ô nuit !
TROISIÈME SoLDAT. - Quel est cet homme ? -

'

SHAIŒSPEARE: ANTOINE

ET CLÉOPATRE

401

SECOND SOLDAT. - Silence, écoutons-!~.
ENOBARBUS. -Assiste-moi, lune bienveillante. Quand
les trahres plus tard seront voués "à l'exécration par la
mémoire vindicative des hommes, témoigne que, devant
ta face brillante, le misérable Enobarbus s'est repenti.
PREMIER SOLDA"!. - Enobarbus !
T!'l.o1sr.ÈME SOLDAT. -,Paix! Ecoute!
ENOBAR!lus. - , Souveraine bergère des profondes
mélancolies, que ton poison subtil m'imbibe, et que ma
vie, que je sens me trahir à son tour, déserte· ebfin
mon corps. Ah l que tu viennès e~fin te briser, lâèhe
cœur, contre le silex acéré de ma faute. Tout séché de
cbagr~n, puisses-tu te réduire en cendres, échappant aux
malsaines pensées. Antoine, Antoine, plus généreux que
ma révolte n'~st infâme, pourvu que toi, secrètement,
tu me pardonnes, que sur le grand registre du monde,
mon nom s'inscrive, le nom d'un traître d'un ·Ùansfuge ....• Antoine I Oh ! Marc Antoine ! '
•
SEC01'D SOLDAT. - Parlons-lui.
;,REMIEB. SoLDAT. - Prêtons l'oreille enco,re, car ce
qu 11 raconte pourrait bien intéresser César.
TROJSIEME SOLDAT. - Ecoutons. Mais il semble s'être
endormi.
FREMIE~ SoL~AT. - ~vanoui plutôt. Car jamais si
lugubre prière na condmt personne au sommeil.
_SECOND SoLi&gt;AT. - Approchons-nous.
TKOISJÈME SoLDAT. - Réveillez-vous, eh l'ami! Parlez-nous !
SECOND SOLDAT. -Entendez-vous?
PREMIER SOLDAT. - La main de la mort l'a S,\isi.

'

�,4-02,

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇA'f.~

(Tambours). Ecoute ! les tambours battent ie, réveil.
Emportons dans le am? ce maibeureuL Cest ~
personnage de marque. Viens. Notre quart estplus,quachevé.
TROISIEME
revenir.

SoLD:A:I'. -

Allons 1 Il peut encore en

(Entre Antoine ei Scarus, puis l'armée.)

-Tous leurs préparatifs sont de nouveau
sur mer, décidément nous ne leur plaisons pas sur terre
ferme.
ScARUS. Ils sont prêts à la fois sur mer et stir terre,.
ANTOINE.

Seigneur.

•

ANTOINE.. Que ne puis-je également dans l'air et
le feu les poursuivre ! Toujours est-il que notre infanterie tient le pied de cette colline. Mes ordres_ sont
donnés à la flotte, elle a déjà quitté la rade. De là-haut
nous pouvons admirer leur déplacement et la rencont;re~
(Ils sortmt).
,
. .~
(César traverse avec son armée 1autre extremite
de la seime.)

CÉSAR. - A moins d'être -attaqués, pas de comb_:i.t
sur terre. Et jt! doute qu'il nous attaque ; car le meilleur de ses forces est embarqué. Gagnons les vall6es et
conservons nos avantages.
( Ils passent.)
.
'
(Truis paysans desce11det1i de la c.oUine.)
PREMIER PAYSAN. - Non. Ils ne s'étaient pas encore
a bordés. De l.a lisière du bois de pins, ·là-haut, j'ai fort
bien pu les voir, dans la larté de la lune, d~ubler le.
cap. Mais peut-être qu'ils se sont rencontr~ mamten:an~DEUXIÈME PAYSAN. -On dit que deso1seaux-0ntfait:

SHAKESPEARE : ANTOINE ET

Cl.liOPATRE

leur nid dans les agrès des galères ~gyptiennes. Les
augures consultés n'ont pas voulu se prononcer ; mais
on dit qu'ils font la grimace.
T:aorsIÈME PAYSAN. - On dit qu'Antoine est tour à
tour bouillant et abattu. Que par accès sa fortune inquiète
l'emplit ou de crainte ou d'espoir selon qu'il regarde
ce qui lai reste encore, ou ce qu'il a déjà perdu.
(Ils sorkut. - Antoine redesceiul. de la colline.)
ANTOINE. Tout est perdu. La perfide Egyptienne
m'a trahi. Ma flotte s'est aussitôt rendue; de là-haut,
j'entendais leurs cris de ioie et je les -ai vus, jetant en l'air
leucs bonnets, s'embrasser comme des amis longtemps
perdus qui se retrouvent. Triple putain 1 C'est toi qui
m'~ vendu à ce novice. Ah ! mon cœur désormais ne
fait plus 1a guerre qu'à toi. ( À Scarus qui l'a rejoint.) Disleur à tous de fuir. Car après que je serai vengé de
ses channrs, tout sera dit. Dis-leur de fuir. Va.
(Scarus sorl. Le, ciel se &lt;iOZore et s'éclaire. C'est
l'aurore.)

Soleil, tu m'apparais pour fa dernière fois. C'est ici
qu'Antoinè prend congé de la Fortune. En être venu là!
Tous les cœurs qui jappaient et frétillaient à mes talons
et don! les vœqx attendaient de moi leur proveodej vont
à présent caracoler près de César. Tous apportent l'encens
à son éclosion ; le chêne vieillissant perd jusqu•à son
écorce, lui qui les abritait tous autrefois. Je suis trahi.
Ame douteuse de !'Egyptienne, enchanteresse mortelle
dont le regard armait ou désarmait mon bras, dont
les seins formaient ma couronne,, mon ciel... en
parfaite gipsy, à ce j-eu de pair et impair tu m'as

I

�404 ,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

mené jusqu'au cœur même de la détresse. Holà ! Eros!
Eros !
(Entrent Cléopâtre et ses sttivantes: - Elles se
tiennent à l'extrème gaucbe de la scene.)
ANTOINE. ~ Encore toi, Magicienne ! Arrière.
. .
CLÉOPATRE. - Pourquoi mon maître se débàt-il ams1
(:Ontre son amour ?
ANTOINE. - Disparais! ou je fais justice, et César
est volé. C'est derrière son char qu'est ta place, attachée
et traînée en ·butte aux huées de la populace, toi, la ~lus
_grande honte des temps. Qu'on t'~xhibe . à la mam~r~
d'un monstre ; les plus pauvres paieront pou~ te ~ou ,
on te montre déjà du doigt ; la patiente Octavie prepare
&lt;lepuis longtemps ses ongles pour te lacé~er le visage:
CLEOPATRE. - Soutenez-moi. Il est plus funeux
.qu'Aj_ax frustré du bouclier d'Achille. Plus redoutable
qu'un sanglier traqué.
CHARMION. - Réfugions-nous dans le tombeau des
Ptolémées; nous en condamnerons l'entrée et ferons
dire que vous êtes morte. , L'âme ?e _s'a.ttache pas
au corps plus fortement qu à ce qm faisait sa grandeur.
d"
CLEOPATRE. -Au tombeau. Oui, nous lui ferOJ.?.S ire
par Mardian que je me suis donné la mor:, et que le
dernier mot que j'ai prononcé fut : Antome. Il _faudra lui dire cela sur un ton bien pathétique. Mardian
viendra nous raconter comment il supporte ma mort.
( Cléop1ître disparaît.)
ANTOINE. - Ah ! tu fais bien de fuir, s'il est vra~ que
vivre est un bien. Pourtant, si j'épuisais sur toi ma
fureur, ta seule mort en épargnerait mille. - Eros !

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

405

Holà ! - Je sens sur moi l'ardente tunique de
Nessus ! Hercule I s'il est vrai qu'en moi tu reconnais
ton sang, enseigne-moi comment tu sus lancer
Lychas par-dessus les cornes de la lune, et qu'à l'exemple de ta main, qui sut manier la massue, cette main
sache en finir enfin avec moi-même. Mais eile doit
mourir aussi, 1a sorcière. A ce garçon romain, la garce
m'a vendu, et c'est sous son complot que je succombe~
Eile n10urra. Eros ! Eros !
(Entre Eros.)
Eros ! peux-tu me voir encore ?
EROS. - Parbleu ! Seigneur !
ANTOINE. - Parfois nous voyons un nuage prendre·
l'aspect d'un dragon, d'un lion, d'un ours ; parfois quelque vapeur errante offre l'image d'une tour, d'un château, d'un rocher crénelé, d'une montagne abrupte, ou
d'un promontoire azuré couvert d'arbres, que not~e œil
abusé voit chanceler dans l'air. As-tu bien observé parfois ces crépusculaires fantômes?
ERos. - Certes, Seigneur.
ANTOINE. - A l'instant, c'était un cheval, puis,.
fuyant comme la pensée, ce n'est plus rien; cela se
fond, se résorbe, ainsi que de l'eau dans de l'eau:
ERos. - Oui, mon Seigneur.
ANTOINE - Eros, cher brave ~nfant. Ton maître.
désormais n'a pas plus de réalité que ces apparences;.
ici je suis peut-être Antoine, mais je ne puis maintenir
plus longtemps cette forme visible, mon enfant ; oui,
j'ai combattu pour l'Egypte, pour cette reine, je croyaiSque j'avais son cœur, car elle avait le mien ...... ce cœur
qui m'.ntirait tant de cœurs, lorsque j'en disposais.

�"SHAKESPEARE; ANTOINE ET CLÉOPATRE

LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore,. perdus, perdus ..... Elle, Eros, elle a fait le je.u
de César et triché en sorte que ma propre glaire serve
d'atout à tiennen~i. Non! pas pleurer! non, doux Eros-.
On se reste eucôre à soi-même, quand à soi-mème on
prétend mettre fin.

(Ent,:e Mardian.)
Oh ! ton infà;me maîtresse, elle m'a pris yusqu'à mon
épée.
MARDIAN. - Antoine, non. Ma maîtresse vous
a.imait et sa fortune épousait indissolublement la vôtre.
ANTOINE. - ·Eunuque
,, impudent r Silence. Elle a trahi
et doit mourir.
MARDIAN. Héla~ ! aucun de nous rre peut mourir
deux fois. La pauvre tiame s"est déjà. acquittée de ce ~oio.
Sa m:tin n"a pas 'voulu. laisser à la vôtre l'ennui de la
tuer. « Antoine ! Mon tr:ès noble Antoine )), disait-elle,
· et ce furent ses dernières paroles. Puis, comme eHe répétait encore· votre nom, un sanglot l'auêta dans sa gorge,
-0ù il demeura suspendu à mi-chemin entre le cœur et
les lèvres ; de sorte qu'elle meurt, ensevelissant en elle
Yotre nom.
ANTOINE. - Elle est morte !
· MARDH.N. - Morte.
ANTOINE. -Eros, désarme-moi. Le dur fa beur du jour
esdini. nest temps de dormir. (A Mardiarr). P-our prix de
son message, riens-toi pour satisfait de repartir vivant. Va.
(Mardian sort.)
Allons r dépouiNe-moi. Les sept replis de 1a cuirasse
f Aia:X! ne su,-flir:.:i.ien;t plus à comprimer les battements
sauv,aiges de mon cœmr. Oh~ que mes flancs édarent f
Bris€' ton enveloppe p.reca:ire l Ech"1ppe à ta prison, mon
I

•

..cœur. Eros; allons ! fais vite. C'en est fait du soldat.
Emporte cette ferraille, à qui parfois pourtant j'ai fait
:honneur. Va ! laisse-moi seul un moment.
(Eros le quitte..)
Je vais: te rejoindre, ô Oéopâtre, je vais implorer mon
:pardon. Tout délai me torture. Une fois éteint le fl.am'beau, il ne reste plus qu'à se coucher, sans tâtonner dans
1e noir plus longtemps. Mon effort désormais ne s'en
prend plus qu'à soi-même. Il faut ap-poserici notre sceau;
,et que tout en soit diL - Eros! - Je viens, ô ma reine !
- Eros! - Attends-moi ! Sur les prés semés d'aspho,dèles, la main dans la main, nous irons. Notre démarche
passionnée fixera le regard des ombres. Didon et son
.-amant Enée jalouseront notre cortège. - Holà ! Eros !

.. Eros!
(Eros re:vùmt.)
ERos. - Que désire mon Seigneur !
ANTOINE. Depuis que Oéopâtre est mone, j'ai
·vécu da~s un opprobre à faire honte aux dieux. Moi qui
façonnais le monde à coups de glaive et qui sur le dos
,glauque et mouvant de Neptune construisais des cités
de vaisseaux, aurais-je à présent moins de résoiution
·q~une, femme, moins mble cœur que celle qui m'enseigne a présent par sa mort comment on se délivre de
·César~ en disant : &lt;c Moi seul peux disposer de moi ».
Eros, tu m'as promis que lorsque le moment viendrait
-e~ le voici certainement venu, oil je ne verrais plu~
-cl ~chappement possible à l'hol'reur, sur ma demande tu
·me_tuerais. Fais. Il est temps. Dis-toi que ce n'est pas
;m01 que tu frappes, c'est César que tu frustres. Allons !
:IB'lets un peu de rouge à tes joues.
•-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
EROS. - Que les dieux m'en préservent : quand les
flèches ennemies même se détournaient de toi, j'ose.
)
rais...
.
ANTOINE. - Eros, tu préfères du haut des balcons de
Rome contempler ton maître déchu, les bras liés,
la nuque asservie, le front in"cliné sous la honte, traîné
derrière le ' trône ambulant de Cé•sar, pour rehausser
l'éclat de son triomphe.
EROS. - Jamais je ne verrai cela.
ANTOINE. - Viens donc. Il faut qu'une blessure me
guérisse. Sors cette honnête épée qui rendit'a"ù pays tant
de services.
ERos. - 0 maître, excusez-moi .....
ANTOrnE. - Lorsque je t'affranchis, ne m'as-tu pas.
juré d'obtempérer à cette requête ? Fais-le donc; ou je
tiens pour néant tous tes services passés. Qu'attends-tu?
Frappe.
,
ERos. - Détourne alors de moi ce visage où respire
toute la majesté ·de l'univers.
ANTOiNE (se détournant). - Va.
EROS. - Mon épée est tirée.
ANTOINE. - Qu'elle accomplisse en hâte sa besogner
EROS. - Mon maître bien-aimé, mon ·roi, mon capitaine, avant le coup fatal, ah ! laissez-moi vous d'ire ;
adieu.
ANTOINE. - Bie~ dit, ~on compagnon, adieu !
EROS. - Dois-je -frapper?
ANTOINE. - Frappe.
ERos. - C'est fait. Ainsi je n.,iurai pa(à·te p~emer.
(Il se tue.)
ANT01Ni:;· - Ami .trois, fois plus noble que moi-

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET CLÉOPATRE

même ! Tu me montres comment m'y prendre ! De ma
reine et de toi, vaillant Eros, je vais suivre les instruc-·
tians. La mort m'attend_comme une épouse, le lit d'amour
s'entr'ouvre ... Comment faisais-tu donc Eros ? Je suis
donc ton élève, et voicj ce que tu m'as enseigné (Il se
j~tte sur son épee). Quo~! je ne suis pas mort ? pas mort !...
Cardes ! ohé ! gardes I Achevez-moi.
.,,,
·
(Eiltre Dercétas et des gardes.)
PREMIER GARDE. - Quel est ce bruit ?
ANTOINE. - J'ai mal fait mon travail, mes amis.
Tâchez d'y mettre la dernière main.
SECOND GARDE. - L'astre est tombé.
PREMIER GARDE. - Les temps sont révoius.
TROISIÈME GARDE. - Malheur ! Malheur !
ANTOINE. - Ah ! que celui qui m'aime m'achève.
PREMIER GARDE. - Ça non, pas moi.
SECOND GAR.DB. - Moi no11 plus.
TROISIÈME GARDE. - Ce n'est pas à nous qu'il faut
-demander ça.
I

( Ils sortent.)

DERCETAS. - iTes revers et ta mort mettent tes serviteurs
en déroute. Cette nouvelle, et ce glaive que
,,
}emporte, seront les bienvenus de César et me vaudront un bon accueil.
(En_tre Diomede).

DroMÈDE. - Où est Antoine ?
DERCÉTAS. - Ici, Diomède, ici.
·
DIOMÈDE. - Vit-il encore ? Pourquoi ne me répondstu pas?
(Dercélas sort.)
1

27

�410

LA NOUVELLE RE\1JE FRANÇAl~'E

SBA1U!Sl"l!.AR.E : A.'fTOINE ET CLEOPATRE

Est-ce toi, Diomède ? Tire ton glaive.
Achève-moi, tue-moi.
Dm~ù:nE. -Mon maître vénéré, Ofopâtre m'en,oie

ment en
· b. sou.riant de ses atteintes · Soutenez-m01. Je
vous a1 • ien souvent conduits r. a, votre tour, vous -portez-moi ; oh ! déjà je \"OUS remercie.
,
( Ils sortent.)

ANTOINE, -

.ous dire ...
A.,-ror.œ. - Quand t'a-t-elle cmvoyt: ?
D1m,ttnE. - Je la quitte à, L'instant.
ANTOINE. - Où donc est-elle ?
D1m.1ÈDE. - Elle s'est enfermée dans le tombeau des
Ptolémées. - Une crainte prophétique s'est emparée
d'elle lorsqu'elle a vu que vous la soupçonniez - ce
qu'aux dieux ne plaise -d'avoir composé avec César, et
qu'un injuste ressentiment vous aveuglait,. elle vous fit
annoncer qu'elle était morte, mais craignant sitôt
ensuite le funeste effet de cetre nouvelle, elle m'envoie
vous annoncer la vérité. J'accours, mais je. crains bien,
trop tard.
ANTOINE. - Trop tard, mon bon Diomède. Appelle
ma garde, je te prie.
D1o~lÈDE. - Holà, gardes ! Eh quoi ! viendrez-vous ?
Le maître vous appelle.

(E11tre11f quatre 011 ci11q gardes de la mite d'A11toi11e.)
A!-."'TOINE. - Mes bons amis, portez-moi jusqu'auprès
de la Reine. C'est le dernier service que je requiers de

ACTE VI
SCÈNE PREMIÈRE

;'.e.."'fb!eur. du mo,iumettt futùbre dont ~ verra
intén,ur a, la scene suivante · - n fiorm, terr~e' et c est. sur cette terrasse que se. timt
Cleopâtre e11.tourée de ses femmes.

sor;, que nous ~mm::~e~~:: n'en
CLEOPATRE. -

Calamité, Seigneur, que vous ne
puissiez vivre plus longtemps que nous tous, vos

fidèles.
Tous. - Jour de malheur!
ANTmm:. - Mes bons compagnons, n'"accordez pasau
destin cruel l'hommage de vos larmes. Accueillons de
bonne grâce ce qui nous mortifie et mortifions le châti-

Ou.i Cha.

.

,

nous

r:;ur
plus
Ayez bon es fr Mad
•
CLÉOPATRE
N
. po ,
ame.
Charmion. Je. ne tien~n•1: ne con~aîtrai plus l'espoir,
rible, et les. consolatio p
p~ur bienvenu que- le terleur pon• s'
.
ns me ont horreur. Notre dou- as.sortu au mal qui· l'a causée, ne sera. jamais
trop' immense.
HARMION. -

(Pam, au pied du

vous.

PREMIER GARDE. -

4u

ÛÉOPATRE (à Diomède
D10MÈDE. _
La
).

tncnu1,unt Dionùde )
,

•

.

- Quoi I Serait-iimort?
mort plane snr I ·
· ·
encore. Ses gardes vous l' è
ui, m:us 11 respire
am nent ; le voici.
û.toPAT.RE. _

6n:i:i"t%ne Porf_é par les Gardes.)

'
cend1e ton axe, ro.nsu.me
abandonne à. l' L
.
tnconsi.stmt du. monde A .
OU3C'IIOté le rivage
. ntome t Antoine ! Antoi1JC !

ton support

•

,t.;.._.

' ....~.its-,

�412

LA NOUVELLE REVUE -Y:ftl}açAlSE

A moi Charmion l A moi Iras I A l'aide, à la rescousse,
amis. Aidez à le hisser jusqu'ici.
ANTOINE. - Doucement ! on point César ; Antoine
seul a triomphé d'Antoine.
CLÉOPATRE. - Je savais qu'Antoine ne pouvait être
vaincu que par Antoine. Mais hélas !
ANTOINE. - Je meurs, Egypte t Je meurs. Je ne puis
écarter la mort que juste le temps de poser, de tant de
légions de baisers, le pauvre dernier, sur tes lèvres.
CLÉOPATRE. - Je n'ose pas descendre, cher. -Mon
seigneur, pardon, j'ai peur, peur d'être prise. 11 ne faut
pas que le fortuné César dans sa parade puisse se glorifier de m'avoir. Et tant qu'il y aura encore pour D1oi des
couteaux aiguisés, du poison, des serpents, des lacets, je
suis tranquille. Votre épouse, la chaste Octa\lie, ne doit
pas goûter le plaisir de reposer sur ma déconvenue ses
yeux modestes. Mais viens ! viens, mon ami ! Femmes,
aidez-moi, il faut que nous le tirions jusqu'ici. - Allons,
camarades : un coup de main.
ANTOINE. - Ah t faites vite ou il ne sera plus temps.
CLÉOPATRE. - En voilà un exercice I Non ! mais ce
que vous êtes lourd, mon Seigneur ! Toute notre faiblesse s'ajoute à votre poids. Si j'étais Junon, j'ordonnerais à Mercure ailé de vous enlever jusqu'au trône de
Jupiter. Mais les souhaits sont les gestes de fous. Bien,
encore un effort ! Oh I viens ! viens I viens 1
(Ils a111è11e11t le11teme11t A11toi,ie jusqu'à la
terrasse).

CLtoPATRE. - Te voilà l te voilà! Viens mourir où
tu voulais vivre. Ranimer avec des baisers ! Ah ! si je
leur connaissais ce pouvoir, j'y userais mes lèvres.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

41 3

Tous. - Quel triste spectacle !
A~T~INE. - J~ meurs, Egypte ! Je meurs ! Un peu
de vm Je vous pne. Je veux te dire ...
CLEOPATRE. - Non, laisse-moi parler. Je pousserai
mon imprécation jusqu'au ciel où de confusion trébuchera sur sa roue la Fortune.
ANTOINE. - Un mot seulement, reine adorée. Cherche auprès de César l'honneur et la sécurité.
. , CLEOPATRE. - Hélas ! en cherchant l'un, je perds
1autre.
ANTOINE. - Non, écoute-moi, mon amie. De tous
ceux qui entourent César ne te fie qu'à Proculéius.
CLfo:ATRE. - Je ne me fie qu'à ma résolution et qu'à
mes mams.
ANTOINE. - Oublie la décevante fin de l'histoire.
R~mène complaisamment ta pensée sur l'heureux temps
ou, pour toute la terre, rien n'était de plus fort de plus
noble que moi. Je meurs sans honte, Romai: vaincu
P_ar un Romain et ce n'est pas à ûn ennemi du sol ni
lachement, qu'aujourd'hui, je rends mon épée. Mon
souffle me quitte, je suis à bout.
CLÉOPAT~. - 0 le plus grand des hommes, tu veux
don~ m~unr ! N'as-tu donc plus souci de moi ? Faut-il
que Je 1_11 attar,de sans toi dans ce monde décoloré qui
sans toi ne m est rien plus qu'un cloaque. 0 mes filles,
;:ye~ ! La couronne de l'univers se dénoue. Seigneur !
gurrlaode flétrit, la palme du combat se fane et l'étendard est abattu. A présent tous les enfants des hommes
se valent~ ce qui superbement les dominait n'est plus.
T
out se nivelle et s'éga1·ise et 1a lune en visitant la terre
ne saura plus où regarder.
(Cléopâtre défaille.)

�414

L:A. NOUVEL1.E REVU.E .ERâNÇAISE

RepoSEZ-1rous, Madame.
Quoi i Morte, elle aussi!

.SHAKESPEARE : ANTOINE ET CLEOPATRE

CHARMION. -

1RAs.. -

CHARMION. -

Madame!

Reine, reine d'Egypte J
,CHAll.MION. .Paix, Iras ..~

..htAs. -

CLtOPATIŒ. - Je ne suis -plus qu'une simplefemme,
tout juste à la hauteur de la .servante d'étable qui porte
Ie lait au marché. Je veux jeter mon sce:prre à la face
insolente des dieux ; UJDn ·univers valait le leur, aussi
longtemps qu'il gardait sa p,uure ; ils l'ont volée. Rieq ·
ne m'est plus. La Tésig:rration n'est que duperie ·et la
révolte pareille à l'aboiement d'un chien fou. Est-ce un
crime alors, Charmion., :est-ce un crime de forcer la
porte mystérieuse de la mort avant que la mott n'y
invite 1 Dites, mes filles, Illes nobles filles ? Ah 1 voyez !
voyez ! le flambeau de ses yeux s'est éteint. Pœnez.cœur,
Messieurs, il nous faut l'enterrer à présent. Puis le geste
reste ·à fuire, le pins courageux, le plus digne, à la belle
manière romaine, et que la-mort nous jalou~e ce coup.
Venez ! Les .barream.'. de la cage sont froids d'où •cet
immense esprit s'est échappé. Venez, mes femmes! .fa-i.
sons Je notre résolution .notre .amie et ne la laissons
plus nous attendre. ·
(Ils snrtent, emportant le corps d'.AntOÏ1tt!.)

,

SCÈN"E II

.

Intirieur dtt tombeau.

CLÉOPATRE - CHARMION

et IRAS

CLfoP ATRE. - Mon désespoir fuit place à un état
meilleur. Quelle dérision qu'être César. "Il n'est qu·e le
laquais de la Fortune et celle-ci dispose de lui. L'acte
qui dispose de soi et met un terme à tous les autres, cet
acte seul est grand ; qui garrotte les accidents, muselle
les vicissitudes, qui délivre enfin le sommeil -et fait per-·
dre goût à la fange dont se nourrit également le mendiant et l~mpereur.
(A la porte du monument se présentent Proculéit1s, Gallus et des soldats.)
PRocULEIUs. - Césàr envoie ses ;eompliments à la
Reine d'Egypte. Il souhaite de savoir quelles requêtes
elle voudrait lui adresser.
CLfol&gt;ATRE. - Quel est ton nom?
PROCULEIUS. - Proculéius.
CLEOPATRE. - Oui, je sais par 1\:ntoine que l'on peut
~e fie_r à toi. Mais celui qui n'attend plus rien n'a plus
a cramdre d'être .trompé. S'il plaît à ton -maître de voir·
mendiei: une reine~ dis-lui qu'une Reine dëcemment ne
P:Ut de.mander moins qu'une couronne. S'il lui plaît
d accorder à mon fils l'Egypte conquise, il me redonne
.assez- peur que je le remercie à genoux.
PRocuL"trns. - Ne perdeil pas courage: vous tombez
en de généreuses mains. Soyez sans crainte, Livrez-vo.ms

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en tou1e-confianc~ à mon maître, dont la magnanimité
se répand sur eeux qui l'implorent. Laissez-moi lui fairepart de vôtre gracieuse soumission, et vous trouverez en
lui le vainqueur le plus dispos à l'indulgence envers
celui qu'il voit devant lui s'agenouiller.
CLEOPATRE. - Dis-lui, je te prie, que je suis la vassale
de sa fort'une et que je remets entre ses mains l'autorité
qu'il a conquise. Je fais de~ progrès d'heure en heure
dans l'art d'obéir et serais charmée de le voir.
PROCULÉIUS. - Tout cela lui sera redit, Madame.
Reprenez cœur, car je sais que votre douleur a ému
celui qui l'a càusée.
,
GALLUS. - Voyezcornbien îl est aisé d~ la surprendre.
(A ce moment Proculéius et deux soldats es_caladent le monument au moyen d'une écbelle et
font Cléopâtre prisonnière tandis que d'autres
soldats ouvrent la porte condamnée.)

GALLUS (a Proculéius).
rîvée de César.

~

Surveillez-la jusqu'à l';ir-

(Il sort.)
IRAS. - Maîtresse!
CHARMION. _:_ Princesse Cléopâtre, vous voilà prise.
CLÉOPATRE. - A l'aide, fidèle acier.
P!i.OCULEIUS. - Rentrez cela, Madame, rentrez! (Ir .
la désarme) Renon~ez à un tel attentat; je suis ici pour
vous secourir et non pour vous perdre.
CLEOPATRE. - Quoi, la mort aussi m'est défendue,..
qu'on accorde même aux chiens. malades.
PROCULÉIUS. - Cléopâtre, n'éludez pas la clémence
de mon maître en attentant contre .vous-même. N'enlevez pas au monde l'occasio·n d'admirer un geste

f'

SHAKESPEARE: ANTOINE

ET

CLEOPATRE

magnanime, dont votre mort cherche à nous frustrer.
CLÉOPATRE. - Où es-tu,,mort ! Viens à moi ! Viens t
viens! viens! Emporte une Reine, qui vaut bien, tout de
même, un lot de mendiants ou d'enfants nouveau-nés!
PRocuLtms. - Oh ! du calme, Madame.
CLÉOPATRE. - C'est bien, Monsjeur&gt; je ne vais plus
rien manger ; plus rien boire, Monsieur. Et s'il est
nécessaire d'insister, je ne dormirai plus. Je ruinerai
cette enveloppe mortelle, en dépit de César. Sachez-le
bien, Monsieur ! je ne supporterai jamais de paraître
enchaînée à la cour de César, et sous les yeux dédaigneux de la stuijide Octavie ? Pensez-vous que je vais
me laisser traîner et exhiber devant la glapissante valetaille de Rome? Ah! qu'un fossé d'Egypte m'est un
plus agréable tombeau ! Que sur la boue 'du Nil on
m'abandonne nue et en_ proie aux insectes d'eau dévorants ! qu'on choisisse plutôt pour gibet la plus haute
1 '
de mes pyram1.d es, qu
•
on m ' y pen de et que ...•...•....
PROCÛL.Érus. - Vous vous exagérez une horreur
qu'aucune pensée de César, croyez-moi, ne justifie.
(Entre Dolabella.)

DoLABELLA. -Proculéius, César m'envoie vers vou~,. ,.
instruit de tout ce que vous verez de faire. j'ai, ordre
de vous remplacer et de prendre la Reine sous ma
P~L
PROCULÉIUs. - Eh bien ! je n'en suis pas fâché,.
Dolabella. Mais soyez gentil avec elle. (A Cléopâtre)
S'il vous plaisait de faire savoir quoi que ce soit- à.
César...
·
CLÉOPATRE. - Dis-lui que je voudrais mourir.
(Sortent Promléius e.t les soldats.)

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
41.8
DoL:ABELU..
Trés noble Reine, vous nv:ez sans
doute enteurl.11 parler de moi.
CL:ÉOPA mE. - Je ne peux ·pas dire.
D0LAitELLA,.. ::--- Assurément je suis connu de vous.
CLÉOPATRE. - Ah! Qu'importe, Monsieur, ·q.u;e je
vous connais.se ou non. Dites-moi, vous riez au récit
. nest-ce
'
des songes ? V,ous avez .cette manie,
pas .~
ÜOLABELLA. - Je ne vous suis pas .•.
Cp:oPA'l:R!E. - J'ai rêvé d'un empereur qui ·s'appelait Antoine. Oh ! que je puisse dormir ~ncore, p011r
revoir .encore son pareil.
DoLABELLA. - Permetfez-nwi~ Mad,ame ...
CL.EOPATRE. _- Son visage éta-it semblable a~x ciem:,
,le soleil y brillait et la 1une i11umin-ait ce petit rond, la
terre.
DoLABELLA. - Très souveraine ~eine. s-i je•..
CLEOPATRE. - Son pas '.enyamba.it l'océah; son bras
étendu faisait ombre sur le monde ; sa ·voix, quand .il
parlait à un .ami, '1'appelait la musique des sphères ;
mais menaçante, ébranlait l'air comme un tonnerre.
Sa bonté n'avmt ·pas d'hiver; son automne apportait un
foisonnemeflt de moissons. Ses jeux délicieux ·semblaient cemc. du dauphin qu'on voit parmi les ondes
appar:aître ; sous sa liv.rée-s'agitaient to.rtiket couronnes ;
il seco1,J.ait sa robe et les royaumes~ comme des aumônes,
pleuvaient.
DOLA'BELLA. -- Cléo,pâtr-e !
CLEOPATRE. Un h0mme, e;X:iste+il, .pouvait-il
exister peut-être, dites, pareil à celui-là que je rèvais·?
DoLABELL:A.. - .Chè.re Madame, je ne crois pas.
CL~OE-A:'l"R-E. - Tu .m~ns, j'en atteste les dieux. Mais

·SHJJŒM&gt;EARE : ANT01NE ET CLEOPATRE

~'il soit seulement, qu'il ait pu .-être, voici qui .déborde
le rêve, et la puissance d'imaginer. La Nature envie,
ponr créer, !"étoffe inèpuisable du rêve ·; mais en concevant un Antoine, elle fait pièce au rêve et le rêve cède,
vaincu.
DoLABEL-LA. -Ecoutez-moi, chère Madame. La _
perte que vous venez de faire est inestimable, -assurément ; elle n'a d'égale que votre douleur ; que jamais
rien de ce que j'entreprends ne réussisse si~ par contre~
coup, je n'en ressens moi-même un chagrin .qui me
tanche le fond du cœur.
CLEOPATRE. Je · :vous remercie bien, Monsieur.
·Savez-vous ce que César prétend faire de moi ?
DoLA:BELLA. - Je répugne à vous dire, ce qu'i l faut
J10nrtant que vous sachiez.
-CL'ÉOPATRE. - Faites donc, je vous prie.
DOLABELLA. - Si généreux qu'il soit...
CLEOPATRE. Il veut me traîner en triomphe.
DoLABELLA. - Madame, il en a l'intention.
(Cris a l'extér.ieur : Yiv.c César ! .Place !
.Place!)
,(Entrent César, J&gt;roculéiats, Mécene, Séleucus.)
Où donc est la ReÏn.e d'Egypte ·?

CESAR. DoLA"BELLA. -

Voici l'empereur, Madame.
(Cléopâtre s'agenottille.)
CÊSAR. - Relevez-vous. Il ne faut pas vous ·agenouiller. Je vous en prie, relevez-vous, reine d'Egypte.
CtÊOPATRE. - Les dieux l'ont voulu, sire; ~e tlois,
.à mon maître et Seigneur, obéissance. .
CiS'A.R. - Quittez ckmc ces sombres pensées. Le souvenir de vos offenses encare qu'inscrit à même n0tre ,

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
.,po
chair, nous ne voulons plus y penser que comme à un
effet du hasard.
CLEOPATRE." - Unique arbitre de ce monde. Je ~e
sais point plaider ma caus~ assez b~en pour me blanchir
à vos yeux. Mais reconnaissez, Seigneur, que les fautes
dont on m'accuse sont de celles dont plus d'une femme
a rougi.
.
CÉSAR. Cléopâtre, nous sommes disposés à atténuer plutôt qu'à exagérer nos griefs. Si vous vous
pliez à nos intentions, qui sont, croyez-le, des plus
bienveillantes, vous reconn~îtrez que ~ous ,avez ?agné
au change. Mais si, vous suivez le chemm d Antoine et
agissez cruellement envers moi, en vous dérobant aux
effets de mon bon \'Ouloir vous. vouerez par là même vos
enfants à cette destruction dont je veux les sauver, pour
peu que vous me fassiez confiance. Je vais prendre congé
de vous.
.
CLÉOPATRE. - Vous pouvez prendre tout ce qui vous
plaît ; tout est à vous dans le m~?de .. Et nous, vos trophées de victoire,selon votre pla.1S1r,disposez.de nous. (Elle lui remet mi papier) Tenez, mon bon Seigneur.
CÉSAR. - Pour tout ce qui vous concerne, Cléopâtre, j'écouterai votre conseil.
CLEOPATRE. - Voici le relevé des sommes, de la
vaisselle d'or, des joyaux, enfin de tout ce que je _possède, très exactement dénombré, à quelques babioles
près. Où est Séleucus ?
SÉLEUCOS. - Me voici, Madame.
CLÉOPATRE .. - Je vous présente mon trésorier. Qu'il
vous dise, Seigneur, sur sa vie, si j'ai par devers moi
rien gardé. Allons, dis la vérité, Séleucus.

SHAKESPEARE:

ANTOINE

ET CLÉOPATRE

421

SELEucus. - Madame, je préfère cadenasser mes lèvres
plutôt que, sur ma vie, témoigner de ce qui n'est pas.
CLEOPATRE. - J'ai gardé quelque chose, moi ?
SELEucus. - Assez pour racheter tout ce que vous
avez déclaré.
CESAR. - Mais ne rougissez pas, Cléopâtre! Votre
précaution est digne de louange.
CLEOPATRE. - Voyez, César! Admirez comme le
succès entraîne tout après lui ! Ce qui était mien
devient vôtre; ce qui est vôtre serait mien, si nos destins
se retournaient. Mais c'est l'ingratitude de ce Séleucus
qui m'enrage. Esclave de pas plus de fiance que l'amour
d'une prostituée I Tu te caches ? Ah ! tu fais bien de te
cacher. Mais je saurai trouver tes yeux, je t'assure,
quand ils s'envoleraient ! vilain drôle, laquais, chien !
ah ! canaille 1
CÉsAR. - Excellente reine, nous vous supplions

de...

CLEOPATRE. - 0 César, est-il rien de plus mortifiant
que ceci I A l'instant où vous daignez nous faire
visite, comblant d'un tel honneur ma• patiente indignité, voici que mon propre servant vient ajouter à la
somme de mes disgrâces le surcroît de sa perfidie. ·
Disons donc, gracieux César, que j'ai mis de côié quelques colifichets de femme, quelques oripeaux sans
valeur, de ces petits riens qu'on offre aux familiers;
disons encore, un souvenir d'un peu plus de prix
que je réservais pour votre épouse, un autre encore
pour me concilier Octavie. Dois-je être dénoncée à
cause de cela par celui-ci que j'ai nourri ? Dieux l sa
lâcheté m'est plus cruelle encore que mes revers. -

�•

421

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

(A Séleucus) V:M'en degrâce ! Ou de dessous les cendres de l'ioforrune les braises de mon ressentiment
vont surgir. Si tu étais un homme, tu aw-:i.is pitié de
moi. (Elle sanglote.)
CESAR. - Retire-toi, Séleucus.

(Sékucus. 5ort.)
CLEOPATRE. - Il faut bien qu'on le sache : nous, les.
plus grands, nous devons répondre pour les fautes des
autres, et quand nous succombons c'est d'après le
mérite d'autrui qu'on nous juge; c'est vraiment pitié!
CÉSAR'.. Cléopâtre, nous n'appliquerons notre droir
de conquête ni sur œ que vous avez mis en réserve, ni
même sur ce que vous avez déclaré. Tout est à ,Tous
encore. Disposez-en selon votre plaisir. Persuadez-vous
que Cés:i.r n'est pas un commerçant, pour marchander
avec vous, sur des objets de commerce. Rassurez-vousr
vous n'êtes prisonnière que de vos propres pensé.es.
Chère Reine, délivrez-vous. Quant à nous, notre
intention, en ce qui vous concerne, est d'écouter votre
conseil. Mangez donc ~t dormez. Notre sollicitude est
celle d'un ami. Sur ce: Adieu !
Cu\:oPATRE.. Mon maître et mon Seigneur !
CÉSAR. - Ne m'appelez pas ainsi. Adieu.
(César se retire avec sa mite.)
Û..ÉOP.J.TRE. Il me paie de mots, filles, il me y.tie
de mots, pour me distraire du soin de ma. gloire, mais
écoute un peu, Charmion. (Elk lui parle à voix basse-)
!Ms. - C'en est fait, maîtresse chérie. En route
pour les ténèbres, la radieuse journée est finie.
Cr.toP,\.TRE. Fais vite, j'ai donné ordre et tout ~

prêt. Hâte-toL

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE

CHARMIO~. -

yy vais.

42 3

(Entre Dolabeila.)
DoLABELLA. - Où est la Reine?
CHARMION. - Vous la voyez, Monsieur.
(Elle sort.)
CLEOPATRE. - Dolabella.
Dot~BELLA. Madame, fidèle au serment que vous
avez eXJ~ de moi, et que mon zè!e pour vous me fait
un ~e,voir de te~ir, je viens vous annoncer que César a
décide de reparnr pour la Syrie et que vous d~·ez vous
;t _vos enfunts, prendre les dev·:mts dans trois' jours.
at~ profit de cet avis. Pour moi j'ai tenu, selon :votre
dés1r,
ma promesse.
CU:OPATRE. - Je suis bien obligée, Dolabella.
DOLABELLA-.
- Votre serviteur · .ne
Adieu , reine
.
··&gt;-s
· bl
u..i;:
aima c. Je retourne auprès de César.
Û.ÉOPATRE. - Adieu et merci.
.
(Dolabella se retire.)
Eh b1en l Iras I qu'en penses-tu;&gt; To·
.
.
nette d'F.gy
.
t, pente mar10u.
pte, ~u vas être produite à Rome, tout comme
mot.li Des ouvriers au:x: tabliers fangeux, quittant la
true e et l'équerre, nous él èveront sur le pavois.
Co
haJ~me encens, nous respirerons l'épais noage de leurs
emes, et le relent de leurs grossières digestio
lus · - Les dieux nous en préserYent !
ns.
ÛÉOPATRE. Las ·r nen
·
. Iras
n,est pl us cenam
D•·1mpud
1·
ents icteurs nous rudoieront com ' d •
filles L
. .
me es
·fa es mauvais rlnlailleurs nous blasonneront en

vers ux:
.
0
serons parodiées par des histrions de
tré teaux. .On us
rn-,!.te d
•
.
rouler Aa1:1 . t'-""'-_ n ra muner nos orgies ; oo y verra
ome ivre, et quelque éphèbe en travesti,

�424

LA N0UVEI'..LE REVUE

FRANÇAISE

dans le rôle de Cléopâtre, saura prêter à ma grandeur
sa voix. grêle avec des postures de bordel.
!RAS. - Grands dieux !
CLÉOPATRE. - Rien n'est plus certain.
IRAS. - Jamais je ne verrai cela. Ces ongles se
seront d'abord enfoncés dans mes yeux.
CLÉOPATRE. - Bravo 1 c'est un moyen de déconcerter leurs projets.
(Cbar111io1i reuient .)
Eh bien, Charmion? A présent, parez-moi, mes
filles ; cherchez mes vêtements les plus royaux. Embarquons-nous sur le Cydnus; je vais à la rencontre d'Antoine. Va, ma petite Iras ! Ma courageuse Cbarmion,
nous allons tout de bon en finir. Acquitte-toi de ces
derniers soins, puis je te donne congé et jusques à la fin
du monde. Allons, apporte ma couronne et... Quel
est ce bruit ?

(Iras sort. Bruit au debors - Entre 1m garde.)
Il y a ici un paysan qui veut absolument

GARDE. pénétrer jusqu':mprès de Votre Altesse. Il vous apporte
un panier de figues.
CLEOPATRE, - Qu'on le laisse venir.
(Le garde sort.)

Qu'une si noble action doive recourir à un si misérable moyen. Mais il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise. Impassible comme le marbre, de la tête
aux pieds. Je n'ai plus rien d'une femme et la chan·
geante lune ne me tient plus asservie.
(Entrent des gat'dt! et ,m paysau.)
GARDE. - Voici le paysan.
CLEOPATRE. - C'est bien. Laisse-nous.
(Le garde se relirt.)

SHAIŒSPEAiE : ANTOINE ET CLÉOPATRE

425

Tu m'apportes donc ce gentil vermisseau du Nil qui tue
sans faire souffrir?
P~YSAN; - Jel'ai, pour s'Ûr. Mais je ne vous engage~a1 pas d y toucher, car sa piq-ûre est immortelle. Ceux
qw en meurent n'en relèvent pas souvent.
Cu!:OPATRE. - Tu connais des personnes qui en
sont mortes ?
PAYSAN. - Oh! des masses: hommes et femmes.
Pas plus tard qu'hier encore on parlait d'une. Une brave
ho?n~te ~e~e; un peu portée sur le mensonge, ce
qui n_est_ Jama1S agréable chez un,e femme, quapd ça ne
sert a nen. Comment elle est morte, ce qu'elle a
souffert, _to~t ça, c'est elle-même qui le raconte et que
le ver a Joliment travaillé.
CLÉOPATRE. - C'est bien, tu peux. pattir.
PAYSA.N. - Je vous souhaite bien du plaisir avec le
ver.
Û.ÉOPATRE. - Adieu!
PAYSAN. - Faites attenti0n que le ver ne se laisse
pas mener.
CL!~OPATRE. - C'est bien; c'est bien. Adieu!
PAYSAN. - Méfiez-vous du ver, croyez-m'en Ne le
confiez
qu "a des gens adroits ; car, voyez-vous, il· n'y a
.
nen de bon à en tirer.
CLÉOPATRE. - Ne t'inquiète pas. On y veille.
, PAYSAN. - 11 ne faut rien lui donner à manger Il
n en vaut pas la peine.
.
CLÉOPATRE · - T u cro1S
. qu 'il me mangerait ?
PAYSAN
Je
·
diabl l . .
ne ~ulS pas s1. bête de croire que le
1 :fi e ui-même oserait manger une femme. Je sais que
a emme est le régal des dieux quand ce n'est pas un
28

�LA NOUVELLE :REVUE FRANÇAISE

démon qui l'accommode. Mais il fant croire que ces
putassiers de démons font grand tort aux dieux dans
les femmes. Car sm dix femmes qu'ils se préparent. le
diable en gâte bien la moitié.
CLÉ(')PATRE. - Va-t'en ma:i:ntenant, laisse nous.
PAYSAN. Par ma foi l Amusez-vous bien a.vec
le ;er.
(Le PayJan ùn. va.)
(Iras rentre, ave.c les atau,s roya11:x.)
C:u\:oPA'l'RE. - Donne-moi mon manteau. Pose la
couronne:. Je sens une s.oif immo-rtelle. Jamais plus le
}US de la g,appe d'Egypte ne viendra rafarakhir mes
lèvres. fais vite, Iras l Dépêche-toi, je crois entendre
Antoine; il m'appelle; je le vois qui se lève; il me dit:
tu fais bien. Il rit à la fortune de César. Les dieux. font
payer trop cher la fortune. Antoine ► me voici, ton
épouse. Mon courage veut mériter ce titre. Je suis de 1~
flamme et de l'air. Tout ce qui pèse en moi, je le laisse
à la tenre et pour alimenter d'autres vies. Eh bien,! Tout
est-il prêt? Venez ! Cueillez la dernière chaleur de: ma
lèvre. Bon voyage, aimable Charmion ; Iras,. adieu_....
(Iras tombe- et meurt.) Eh! quoi:~ Suis-j.e un aspic! Mon
baiser l'a tu.ée ! Quoi le nœud si facilement se· défait?
Ah! vraiment ton étreint~, ô , mort, est pareille à celle
d'un amant ; elle blesse,, mais on la désue. Iras, oh 1
iomme elle est tranquille. Tu pars si doucemeo.t, comme
pour montrer que le monde ne vaut pas qu'on lui dise
adieù.
,,
CHARMIO.N. - Nuages épais:, répa:mdez vos avers.es, et
qu'elles soient &lt;mmme les larmes des d:iem::.
CLÉOPATRE. - Oh I lâ:c.he que je suis de me laisser

SHAKES1EARE:

ANTOIE

ET

CLÉOPATRE

427

devancer par elle. Si maintena.nt elle rencontre a.vant
moi mon Antoine aux belles bondes, elle me volera
peot-être ce baiser dont je veux fai:re tout mon ciel.
Viens, vermisseau mortel !
(Elle applique /:aspic à son sein.)
Ta dent aiguë saura trancher d'ull coup le fil tenace
de la. vie. Fkhe-toi, pauvre fou venimeux ! Finissonsen ! Que ne peux-tu pai:ler !1tu me dii:ais :ah tquel grand
niais malavisé que ce César.
CHARMION. - Etoile du levant !
CLEOPATRE. - Siilence ! Silence r Regarde: sur mon
sein le nourrissoo s'endort en tétant sa nourrice.
CHARMION. - Mon cœur se fend.
CLEOPATRE. - Suave comme la myrrhe, aussi subtil
que l'a~r, aussi doux ..-. Marc Antoine l (Elle applique à
son bras un second aspic.) Viens! fe vais te nourrir aussi.
Pourquoi demeurer plus 10'.ngt,mrps..•
(Erte 111e.t1J1t.)
CHARMION. : dans ce monde absurde. Adieu donc.
Vante-toi, mort! tu viens de ravir à la terre un joyau
non pareil. EcraIJS cl'alhâtre, abaissez-vous. Le 1:aditeux
Phébus ja:mais plus ne sera s.ilué pa.r un regard aussi
royal. Cette couronne est de travetts.. Je vais la redress:er;
puis jouer mon rôle.
(Des gardes entrem précipitamment.)
PREMIER GARDE. Ou est lai rei.ne ?
CHAIU,flON. - Parlez plus bas. Elle iiepose.
PREMIER GARDE. César a envoyé·•••
CHARMION. - Un messager trop lent.
(Elle applique mi aspic a; son bras.)
Allons, dépêche-toi ; ah ! je te sens un peu ...

•

�428

LA N0UV LE REVUE FRANÇAISE

PREMIER GARDE. - Approchez, vous autres. Ah ! il y
a du mauvais. César a été joué.
PREMIER GARDE. - Dolabella vient d'arriver; appelez-le.
PREMIER GARDE. - Qu'est-ce qu'elles ont fabriqué ?
Charmion ! Ah ! C'est du beau travail!
CHARMION. + Du beau travail, et digne d'une princesse, fille de tant de rois. Ah ! soldat .....
(Elle meurt,)
( Entre Dolabella.)
DoLABELLA. - Que se passe-t-il?
SECOND GARDE. - Tout le monde est mort.
DoLABELLA. - César, vos pressentiments se réalisent:
vous venez à temps pour contempler ce que vous
auriez tant voulu empêcher.
(Entre César escorté par sa suite.)
CESAR. - Conclusion intrépide. Elle avait éventé
nos desseins; .sa royale fierté a mis à l'abri sa couronne.
Comment sont-elles mortes? On ne voit pas trace de
sang.
DoLABELLA. - Qui les a quittées le· dernier ?
PREMIER GARDE. r-- Un paysan qui leur apportait des.
figues, dans la corbeille que voici.
CESAR. - Fruits 'empoisonnés?
PREMIER GARDE. - Celle-èi, Channion, vivait encore
à l'instant. Elle était debout et parlait. Quand je suis
entré, el~ arrangeait le diadème sur le front de sa m~îtresse expirée. Elle- s'est mise à trembler, puis soudam
est tombée.
CESAR. - 0 faiblesse héroïque! Si elles avaient pris
du poison on le reconnaîtrait à quelque enflure. A la.

SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLEOPATRE

429

voir on croirait qu'elle dort; dans une pose d'une g~â~e

si triomphante qu'un autre Antoine serait séduit.

DoLABELLA. - Voyez! là, sur le sein, une goutte de
~ang perle auprès d'une petite ampoule. On retrouve la
même à son bras.
PREMIER GARDE. - Ça, c'est la m'arque d'un aspic.
Et tenez! sur ces feuilles de figue, un peu de bave,
comme celle que les aspics répandent dans les cavernes
du Nil.
CÉ:SAR. - Il est très proba-ble que c'est de cette façon
qu'elle est morte. Son médecin m'a dit qu'elle se livrait
à d'infinies recherches sur la plus facile façon de mourir.
Enlevez-la de cette couche. Ses femmes non plus ne
doivent point rester ici. Cléopâtre doit être ensevelie
près d'Antoine. Aucun tombeau de ce monde ne se sera
jamais saisi d'un couple plus fameux. D'aussi grands
événements frappent d'étonnement ceux-là mêmes qui
les produisent. Mon triomphe sur eux ne me rapportera
pas plus de gloire, qu'à eux leur aventure ne leur rapportera de · pitié. Notre armée leur fera d'imposantes
funérailles. Puis nous rentrons à Rome. Va, Dolabella.
Donne les ordres pour cette grande solennité.
FIN

Traduction d'ANDRE GIDE

\

•

�llEFU!XIONS SUR LA LITTERATURE

R.l?.FLEXI ONS SUR
LA LITTERATURE
MÉMOIRES
Voici quatre liv_res de mémoires lîttér.aires parus à" peu
près en. même temps, et qui sont pour ces jours de vacances
une agréable et reposante lecture : Au t.emps de Judas
de M. Léon Daudet, Souvenirs de la Vie Littéraire de M. Antoine Albalat, Quelques fantômes de jadis de Laurent Tailhade,
et les Souvenirs d'A cti01i Publique et d'Université de M. Louis
Dimier. On me dit qu' il y en a d'autres sous .presse. Les
mémoires des gens de lettres donnent en rangs serrés comme
naguère les mémoires de combattants et même d'a1u:is. Le
public s'est lassé des der,niers parce qu'il trouvait que c'était
toujours la méme chœe. Le jour prochain où la douzaine
actuelle des premiers sera achevée, il pourra facilement
trouver là aussi des traits communs, qui le lasseront peutêtre. Mais il aura tort d'être lassé.
!)'abord parce qu'il y a: tout de même une différence.
La ressemblance entre les récits de guerre, écrits par des
débutants dans la -çie littéraire, ou dans la vie militaire, et
presque toujours dans toutes les deux à la fois, venait en
partie de ce que le lecteur ignorait à peu près leur vie
passée, ne les voyait que sur une scène contemporaine où
tous se groupaient en deux ou ttois types, et, -à l'intérieur
do ces types, se distinguaient mal les uns des autres . Ce qui

43 1

nous individualise c'est notre passé, c'est notre ensemble
de mémoire et d'habitude. Ce qui nous soustrait plus ou
moins à ce .passé appauvrit plus ou moins notre individualité, quitte à devenir plus tard, incorporé à aotre
mémoire, un élément qui l'enrichit. Et ,c'est pourquoi, pour
avoir l'iIJ,1:tge vivante et originale des fortes destinées individuelles qu'a fait naître notre guerre, il fa.ut attendre le
temps dela mémoire, le temps -des mémoires, celui des Coignet
et de-s Marbot, des Ségur et des Chateaubriand. Ce passé~ que
nous voulons sentir incorporé à des mémoires et que les livres
de guerre oe purent comporter jusqu'ici que fm-t peu, il est au
contraire l'élément d'où émergent naturellemendes souvenirs
d'une vie littéraire. Ceux- ci 0llt pow atmosphère les années
de la vteill~se ou de la maturité descendante. Ils sont écrits
par quelqa'un qui a un passé, et, surtout, à la différence
des souvenirs que nous donneront les Marbot ou les Ségur
de demain, ils sont écrits par des gens_dont nous conn~ssons le passé : leur passé d':rnteur se double de notre passé
de lecteur, du passé que nous leur apportons comme lecteurs de leurs œuvres et qui, nous mettant de plain-pied avec
eux, nous fait aborder les souvenirs ùe leur &lt;rie littéraire en
portant, derrière nous, cette même vie littéraire dans nos
s~uvenirs. Ils partage11t ce privîlège avec les hommes politiques, qui ont vécu comme eux en public, et dont la vie
~t incorporée à œlle du public., &lt;le sorte que (par une illusion à laquelle je viendrai tout -à l'heure) nous attendons les
mémoires d'un Talleyrand ou d' un Clemenceau avec la
même impatience et les mêmes espoirs que ceux d'un
Sainte-Beuve ou d'un Renan.
Et puis, pourquoi les traits communs 4ue nous trouvons
néœssairement entre . lei; divers m.émoi:ç.es de la vie littéraire
tout aussi bien qu'entre les aix;ndants mémoires di la vie
mi~tairè nous s;_raient-îls une raison de lassitude plut~t
qu une source d mtérêt? Ces traits communs nous con-

�43 2

1
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;luisent à connaître un genre commun, à réaliser une Idée.
Ils ne s'étendent pas au style, puisque chaque auteur aborde
ce genre de récit avec son style propre, et même avec ce
qu'il y a de meilleur et de plus original dans ce style propre ~
il est presque sans exemple que les mémoires d'un auteur
ne soient pas la partie la mieux écrite de son œuvre, de son
œuvre en prose s'il s'agit d'un poète. On citerait aussi
bien ici Rousseau que Marmontel, Cha~eaubriand que
George Sand, les Confidences de Lamartine que les Cboses .
Vues de Victor Hugo. Pour parler des livres d'aujourd'h1ii,
la différence entre le style pittoresque et savour,eux de
M. Léon Daudet dans ses mémoires et le style plus terne
de ses romans est frappante. Le genre des mé.moires dégage
donc chez un auteur l'originalité de style, probablement
parce que, le style étant l'homme et la vie de l'homme,
l'œuvre la plus consubstantielle à l'homme et à sa vie fournira au style son élément le plus naturel et son aliment le
plus riche. (Donnons d'ailleurs du jeu à cette idée et mettons-la au point en nous rappelant l'exe"mple apparemment
contraire de Flaubert.) Des mémoires n'ous laisseront donc
facilement, par leur forme comme par leur fond, une
impression d'humanité originale. Cela n'empêche pas que
les mémoires des gens de lettres, en se pressant les uns
contre les autres et en se laissant comparer les uns aux
autres, ne tendent à esquisser des traits généraux et à dessiner le visage d'un portrait composite.

L'image générique qui se dégage à première vue des
quatre volui;nes que j'ai ici sous les :Yeux serait peut-être
ce).le d'une danse du scalp. Tristan Bernard et Pierre
Veber rédigèrent autrefois un petit journal qui se publiait
comme supplément à la Revue Blanche et qui s'appelait

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

433

le Chasseut de Chevelures, déformateur du réel et informateur du possible. Je songeais à ce triple titre en lisant les
petits mémoires de MM. Daudet, Dimier, Tailhade. Le
divertissant est même que, les Animaux malades de la peste
figurant dans une actualité éternelle, le plus vitupéré des
quatre pour sa férocité s'est trouvé M. Albalat .qui m'a paru
généralement assez plein de sympathie pour toutes les
figures qu'il évoquait. A voir l'émotion soulevée par son
Moréas, je m'étais attendu à trouver, en ouvrant le livre,
sur l'auteur des Stances l'équivalent des pages anciennes de
M. Daudet sur le vicomte d'Avenel ou de Laurent Tailhade
sur Jean Rameau. M. Albalat nous laisse bien entendre que
Moréas n'était pas un puits de science, qu'il ne se targuait
pas - et avec raison - de modestie., et qu'il n'était pas
venu d'Athènes expressément pour disputer à M. de Coislin
le titre d'homme le plus poli de France. Mais il salue en lui
un très beau poète, il nous montre d~rrière ces dehors en
somme pittoresques et qui ne faisaient de mal à personne
un homme résigné sous une vie d'ennui, ayant des coins touchants de tendresse dans le cœur et qui s'avança vers la
mort dans un rythme de style antique. N'oublions pas qu'il
n'y, a rien de plus insipide que les vies de saints laïques et
que ce fut une dure destinée pour Descartes et Spinoza
que de laissser derrière eux à 'nous conter leur vie deux
hagiographes aussi confits que Baillet et Colerus. M. Paul
Arbelet, qui vient de commencer une monumentale et parf~it~. biographie de Stendhal, ne se croyant pas obligé
d écnre une vie de saint Stendhal, M. Souday s'est étonné
et presque scandalisé de voir un homme qui passe pour
Stendh~lien « débiner le patron». C'est être précisément
u~ vrai stendhalien que se tenir en garde contre le patron
lUI-même, et ceux qui, après nous, nous représentent avec les
passions, les ridicules et le~ petitesses qui font leur partie
dans presque toute existence humaine, ceux qui lèvent nos

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE t

masques et dégagent de nous des figures qui étaient bien en
nous, mais ,que l'optique de ~otre temps ne permettait ni à
nous ni aux autres d'apercevoir, ceux-là. sèment sur notre
tombe Jes ch.oses après ·tout vivantes, qui valent parf.ois
mieux. que l'eaù bénite et les marbres funéraires. Pierrot
dans une comédie de Théophile Gautier rédige aiµsi sa
propre épitaphe :
Il ne fit rùn qui vaille
Et vécut st1,ns remords en parfaite canaille ...
C'est plus original que bon .fil.s, bon époux,
Bon père, et c12iera, comme les morts sont taus.
.

.

Je veux d~re que le diable porte sa pierre à Dieu, et que
les ennemis d'un grand écrivain, après sa mort, ne mordent
pas précisément sur du granit, mais, à la fawn des ea11x
courantes, sculptent le granit qu'-iis rongent. Le livre de
Sainte-Be11ve arendu en somme service à Chateaubriand, le
Jaumal des Goncourt à Sai.n.te~Beuve, Edmond Biré à Victor
Hug-o. Si le lecteur sait mettre au point ces réquisitoir,~s
et en tirer la substance utile, il les voit qui jettent d1;1 bois
humain dans la flamme du génie, croyant l'obscurcir et l.a
nourrissaut.
. Toutes ces rai~ns, qui ne vont pas s~ns quelque sophisme, consoleront peut-être l'écrivai.n d'occuper parmi
les artistes ,certaine pla~e privilégiée; peut-être ·réellement, peut-être à rebours. La biographie des grands
peintres oll d.es .grands musiciens nous est présentée généralement sous les espèces d'une louange continue. Leur
génie constitue une. présomption de grandeur d'âme ; o~
s'attaque, suivant les fiuctuatîon.s du goût, à leur œuvre,
mais point à leur vie, qui ne s'écrit guère qu.e sur un
ton d'indifférence ou d'apologie, Il n'en est pas -de même
de l'écrivain, surtout depuis le xvme siècle. Voltai.l"e,
Rousseau, ·Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Musset,
Vigny, Balzac, -ont eu à subir un jugement des mo.rl$

WLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

435 f

rigoureux, ils ont passé devant le juge .d'in-stru;tion d'outretombe., ils y sont enoore. Et c'est ~'abord que la: plupart d'entre eltX ont e:u le tort d'éc.rirn leur pam;,ryrique,
un paé,gyrique qui appdait une réponse. Mais c:'.est ensuite et surtout q.ue les écrivains sont jugés par des écrivains, par d:es confrères. C'est que, depuis ie x.vrne siècle,
il y a une société d'hommes- de. lettres, 11ociété ju.SBu'à.
un certain point autonome, et qui, à hi. diffërence des
autres confréries, ne &lt;arrête pas aux vivants, mai:s s'incorpore des morts, !es engage dans -ses luttes intérieures:
un peintre peut regretter le rôle de David ou d'ingres
dans la suite de la peinture, mais jamais il ne professera
contre l'un ou l'autre cette sorte de hain.e professionnelle
que tels de nos écrivains, de nos cri-tiques d'aujourd'hui
témoignent contre Rousseau ou. Chateaubriand, SainteB.euve ou Baudelaire. Il y 4 là un ordre d~ goû.ts et
d'antipathies, d'.apologies-ou d'invectives, qui parait appartenir au monde de la politi~ue plutôt qu'au monde de
l'art et qui rappelle les combats sur les noi:ns de Danton,
de Napoléon ou de Guizot. Et comme le plus grand nombre de œs écrivains ont, par eux-mêmes ôu leurs di.scipks,
?n _pi~d dans la politique, les haines propres au genus
imtabile et le'S haines naturelles à,la politique se coniuguent
pour former une atmosphère orageus.e.
~ès lors on ne s'étonnera pas de voir les quatre livres
qui nous occupent suivre uae voie largement frayée par
les confrères antérieurs. Désiré Nisard ,a eu la franchise
d'i~titulet des souvenirs de ce genre .tEgri somnia ( ce qu'un
pent garçon étourdi traduirait avec divination par songes
dJun aigri) ; Mnime du Camp, dans ses itttéressants Souvenirs littéraires, nous en avait donné un bel échantill.o-n
et encore ces Souvenirs imprimés n.e sont-ils qu'un passe~
tout-grain derrière lequel existent, re.-OOllV'ertes à la Bibliothèque Nationa.ie par des toiles d'araignée qui seront un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour séculaires, des bouteilles mystérieuses auxquelles son
testament nous défend de toucher. Et les mémoires au
jour le jour des Goncourt, leur destinée posthume... Si
les historiens futurs s'rssayent à une psychologie des gens de
lettres d'après les mémoires que les gens de lettres ont écrits
les uns sur les autres, cette psychologie ne pourra manquer de
donner un. tableau peu avantageux de ,la corporation. Mais
enfin ce tableau serait vivant, et tous ces livres sont bien
des livres vivants. Comparez-les aux exceptions. La plus
intéressa_nte de ces exceptions est pr,obablement fournie par
les Mémoires, si ag.réables à lire, de Marmontel, qui n'ont
rien de féroce, et ou se développe, avec une facilité heureuse qui n'a d'égale que celle de la carrière même de
l'auteur, la vie d'un homme de lettres arrivé, favorisé par
les circonstances et ingénieux à solliciter cette faveur. Or ce
' ton de sincérité touchante, qui ouvre si facilement le cœur
du lecteur dupé, dissimule un adroit hâbleur, aussi aisé à
percer d'ailleurs que ce roi des menteurs qu'est Benvenuto
Cellini. La part du mensonge conscient dans les inexactitudes
de Chateaubriand, de Lamartine, de Hugo sur eux~mêmes
fait aujourd'hui en.core un problème psychologique qui n'est
point simple. Mais lorsque l'auteur de mémoires est violent
et passionné, lorsqu'il a toutes-les chances possibles de nous
tromper à moitié, îl nous donne raremei:it une impression de
mensonge. Les portraits dessinés avec tant de verve
M. Léon Daudet nous présentent ses ennemis et ses amis tels
sans doute qu'il les voit réellement, et cette réalité de sa
vision est après tout une réalité. 11 en est de même de ceux
de Tailhade. Il y a là un génie de déformation supérieur
à celui du caricaturiste Rouveyre, mais de même ordre.
Le caricaturiste, il est vrai, sait qu'il n'y a pas- de visage
humain d,oni on ne puisse extraire sori schème de laideur ;
même dans une irréprochable figure adolescente, il indiquera
Les lignes de fracture par lesquelles demain l'effondrera.

par

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

437

Mais !'écrivain, moins lesté par la matière, réserve ce genre
de déformation à ses ennemis et croit peut-être de bonne
foi qu'eux seuls en sont susceptibles. Pour lui l'inimitié
est un principe d'art : Facit indignatio versus, au lieu que
l'indignation n'a jamais fait œuvre d'architecte, de sculpteur
ou de peintre.

* *
De sorte qu'un auteur de mémoires a généralement un
pied dans l'art littéraire, un pied dans un tumulte à figure
politique et qui se confond souvent avec la politique ellemême. A moins d'y être poussé par une vocation particulière
et de n'écrire guère que cela, comme Retz et Saint-Simon,
aucun des grands auteurs du xvrr• siècle n'a écrit ses Mémoires. Ils ne pensaient rien avoir à dire d'intéressant, au
contraire d'un Sully, d'un Richelieu, ,d'un Pomponne, d'un
Torcy, même d'un Louis XIV qui jugeaient utile que l'expérience de leur vie fût enregistrée pour leurs successeurs ou
leurs descendants. Rousseau, le premier après saint Augustin,.
intéresse l'humanité.à la vie d'un homme qui n'est rien
qu'un homme, - pas même d'un homme de l~ttres, puisque la seconde partie des Confessions, écrite tard, ne rentrait
pas dans le plan primitif et reste , bien inférieure à la première. Mais Rousseau est entraîné pendant sa vie et surtout
après sa mort, par le poids d'une réalité politique, il en est
captif, et presque tous les écrivains qui après lui ' ont écrit
des Mémoires ont mené plus ou moins une carrière mixte
de politique et de littérature, ce qui ne les disposait pas
tout à fait à la sagesse et à l'égalité d'âme. De nos quatre
mémorialistes, deux, MM. Daudet et Dimier, sont des militants de l'Action Française, L.aurent Tailhade appartint à la presse anarchiste, socialiste ou socialisante. Le seul
qui n'ait rien de politique, M. Albalat, est aussi le plus.
modéré.

�LA NOUVELLE .REVUE FRANÇÂISE

L'intérêt de tous ces livres de Mémoires nous laisse
donc croire d'abord que la littérature a été ici heureu/sementfécondée par la politique. Et cela est sans doute vrai,
mais' dans des limites qu'il est curieux de marquer. La littérature de mémoires est extrêmement abondante, en France,
pour des raisons de psychologie nationale et littéraiie assez
évidentes : aucun pays n'offre une suite de mémoires,
une permanence de durée humaine aussi compactes. S'_il
en existait une bibliographie spéciale, on verrait que les.
mémoires des hommes politiques y tiennent la plus grande
plaae, et ensuite ceux des militaires, des femmes, des
hommes de lettres. Or tous les mémoires français qui
ont une valeur littéraire se trouvent dans les trois dernières catégories, et la H_emière, la plus riche èn noms
illustres, ne fournit que des livres d'une importance historique considérable, mais d'une valeur propre médiocre
ou nulle. Les hommes politiques ont eu plus que les autres
la coutume ·d'écrire leurs mémoires, et plus que les autres
ils y ont échoué.
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Deux des personnages
les plus origina\ll1. de Phistoire politique romaine, Sylla et
Auguste, ont rédigé lems mémoixes. Plutarque avait les
premiers sous les yeux. et Suétone les seconds. Aucun
ancien ne leur a attribué de valeur, et ils ont dü se perdre
assez tôt. Les, deux livres de mémoires qui ~omptent dans
la littérature anc.ienne sont des mémoi1es militaires, l'Amr
base de Xénophon et les Commentaires de César, d'où César
a eu soin d'éliminer sa vie politique pendant les deux
guerres, ce qui, à la fois, donne au De Bello Galliœ
sa pureté de médaille et brouille les plans du De BeJ"1
Civili.
En France, les plus grands noms de }a politique se
trouvent sur les mémoires les plus ternes. Je laisse. de,
côté les singuliers Mémoires, écrits à la seconde p'ersonne

lÉPLEXIONS SUR. LA LITTEllA TURE

439

du pluriel, où Sully se fait rawnter sa vie par ses secrétaires. Mais si le Testament Politique de Rièhelieu reste
une œuvre attachante et forte, ses Mémoires sont à peu
près illisibles pour qui n'y cherche pas un intérêt historique. Seuls a11SSi les historiens lisent les innom\Jrables
Mémoires d'hommes politigues publiés' dans les Documents
inédits et la collection de la Société de fHistoir'e dt France.
Les mémoires de Frédéric II et de Napoléon sont, comme
ceux de César, presque tous militaires. On sait quels espoirs
firent naître les Mémoires politiques de Talleyrand, et
quelle désillusion suivit leur publication. Les Mémoires
que Guizot et Emile Ollivier ont consacrés ayec complaisance à leur vie politique sont aussi gibier d'historien et
d'historien seulement. Je ne sais quelle bizarre destinée m'a
~ait lire un jour les Souvenirs politiques d~ M. de Freycinet:
d~ portent presque tout entiers sur la cuisine parlemet1tarre et sont certainement inférieurs à ceux du cuisinier
Carême.
Un grand homme politigue ou simplement un homme
politique qui a occupé une position considéraple nous
donner.a de médiocres Mémoires. Mai.s un ho~e qui a
essayé .1:1 vie politique, et qui y a éc4ou:é, un raté de
la. politique, en écrira parfois d'e.u:ellentg,. C'est le ,cas
du cardinal de Retz. N'est-cé pas aussi, sur un plan
monumen~al (Hsez le livre d'Albert Cassagne) celui de
~~teaubnand? Aluis d.e Tocqueville, dans ses Souvenirs
51 Intelligents, n.ous montre nées des mêmes racines sa
lu~dité devant la polhique et son incapacité d'en faire
acnvement.
Les mémoires de la vie militaire forment, au contraire
~e ceux de la politique, un des beaux fleurons de notre
li~érature de Mémoires, avec les Villehardouin et les Joirrvi~le, les Monluc et les Marb~t, et tant d'autres qui n'ont
fait que raconter sincèrement et naïvement leur vie. Au-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tant que dans la littérature épistolaire _les fe~mes ont
triomphé dans la littérature des mémoires, q~1 ne so~t
qu'une correspondance à l'adresse de la postérité, depuis
fadame de Motteville jusqu'à Madame Roland et à Madame de Boigne. Quant aux gens de lettres, depuis Rousseau,
ils nagent là dans leur élément.
.
. ,
Certainement tout cela a ses raisons et 11 n ~st pe~têtrc pas bien difficile de les dégager. Les ~émo1res du~
grand homme politique pourraient être de tr?1s s?rtes, av01~
l'un des trois genres d'intérêt : un intérêt histo~q~e, c~lu1
de l'histoire prise à sa source, contée par ceux _qui I ont faite,
_ un intérêt de narration el de psychologie, le t.-ibl~au
de la société, de l'humanité qu'ils ont connues, - un 10térêt d'analyse intérieure, l'eI.posé à la Roussea~ ~t à la
Chateaubriand de son être par un homme de ge~tc. Aucune de ces trois éventualités ne s'est jamais produite, sauf
une fois la dernière, exception qui confirme la règle.
Pour qu'il fit sa propre histoire, il faudrait qu'un homme
d'Etat eût des qualités d'historien, , les él~vât _même à la
deuxième puissance comme qualités d auto-h11stonen: Or ~ela
ne s'est jamais vu et il y a U quelque chose d assez. _singulier•
Un lieu·commun très ancien et apparemment très év'.dent v~~t
que l'histoire soit l'école des hommes d'Etat. Mais ils o~t tait
en général l'école buissonnière. M. Lloyd, G~orge, q~1 est,
dit-on, l'homme d'Etat le mieux doué d au1ourd hui, est
connu pour son ignorance en cette matière, et pou~ ce record
d'avoir attribué la victoire de Trafalgar aux navires de _la
reine Anne. Mais cela, ce n'est que de l'anecdote. La vénté
est que le sens politique et le sens historique vont mal :~scm·
ble ne s'accordent qu'en un certain point intermédiaire de
médiocrité commune comme chez. Thiers et Guizot. ~r~ba•
blement l'histoire demande un sens du passé, la poh~1que
un sens du présent et de l'avenir ; l'historien tend à :~•r 1~
événements sous un aspect de répétition, l'homme politique a

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

en épouser de l'intérieur, en artiste, la vie imprévisible ;
l'historien homme d'État sera porté à composer sa conduite comme Voltaire composait ses vers tragiques avec des
centons de Racine ; l'homme d'Etat historien sera aussi
gauche et aussi dépaysé pour écrire sa propre histoire que
l'eût été Victor Hugo pour rédiger une analyse critique du
Satyre ou que l'était Rodin pour « expliquer II ses marbres.
Pour qu'il fît, comme Saint-Simon, un tableau des groupes
humains parmi lesquels il a vécu, il faudrait que l'homme
d'Etat les eût connus, comme Saint-Simon, de façon libre et
désintéressée. L'art, la « finalité sans fin 11 est à ce prix. Mais
il les a connus au contraire de façon pratique, pour s'en servir. 11 n'est homme politique que parce qu'il est capable de
l'effort d'abstraction qui d'un homme complet et vivant lui
fait isoler et considérer un seul ressort, celui qu'il peut
incorporer à l'armature de l'Etat. C'est la grande force d'un
Richelieu ou d'un Napoléon. Richelieu était probablement
très sincère lorsqu'à son lit de mort il répondit (si cette
légende est vraie) à la question de son confesseur: « Pardonnez-vous à vos ennemis? - Je n'en eus jamais d'autres
que ceux de l'Etat. ,, li en était arrivé à voir les hommes
sous la catégorie des services qu'ils pouvaient rendre ou des
&lt;lommages qu'ils pouvaient porter à l'Etat. Mais si SaintSimon eût vu ses amis et ses ennemis sous cet angle, il n'eût
jamais écrit ses mémoires. M. Léon Daudet nous fait sourire
quand, dans la préface d'un volume de Souvenirs où ses ennemis privés comme M. Jean Aicard et M. Hanotaux sont
copieusement arrosés de prose pittoresque, il déclare n'avoir
en nie dans ses exécutions que l'intérêt de la chose publique. A la Muse robuste des Mémoires on pourrait adresser
les jolis vers du vieux Martian à sa fille dans la Pulchérie de
Corneille:
Pour l'intlrêt public rart111ent 01i soupire
Si qutlque ennui secret n'y mile so,i martyre ;

�LA NODVELLE REVUE FRANÇAISE

L'un se cachB sous raut,·e d fait un fauxklat,
Et fanirm, à t 0111, dgi, on nz plaignit rEtat.

Enfin si les Mémoires d'hommes politieiue'S ne nous offrent
pas d,avantage le tableau d'une vie intériew-e, c'est que le
sacrifice de cette vie est puur eux l'un de œux que demande.
le service de l'Etat. Comme dit Renan, ils ne font pas oraison. Il y a 'lillle exception app-arente, puisqu'un des chefsd'œUVTe de la vie intérieure a été réalisé i Rome par IIID des
maitres du monde. Mais il étaiit Tése.rvé à Marc-Aurèle de
donner exactement l'exemple contraire à ce qui œnstitue
chez un roi le plus haut sacrifice qu'il puisse faire à l'Etat :
le sacrifice d'un fils, tel q-ae Pierre le Grand l'offrit à son
œuvre. La luciàité intérieure de l'auteur du livre A moimême et l'aveugleinent politique du-père de Gommode s'opposent comme dans une toile ae Rembrandt avec une vérité
éternelle.
Et pourtant les hommes politiques ont écrit volontiers des
· mémoires. Mais si ces mémoires sont mauv~is, c'est un peu
parce qu'ils appartiennent à un genr.e qu'on pouuait_a:ppeler
les mémoires d'avocat. Leurs mémoires sont des plaidoyers,
des œuvres pr.agmati.ques destinées à les défen:dt'e devant la
postérité . Oe là ks -vices de ~éformatio~ '2.S:11cieus~ e,t ~utes
les plaies ide la prose avocassière. Les Men1~re:s :ur l~tst~ de
1tum temps que-Guizot rêdigea dans sa retraite, l Emjnre Ziberai
moitié histoire moitié mémoires d'Emile Olliyjer, toute cette
lî.ttéTatare de limogés n'est point en état de grâœ pour réaliser des chefs-d'œu1,1re. Ces apologies doi:vent êtr.e prises en
la flamme vivante du . discours, comme ce fut le œs de
Démosthène dans le Discollr! mr la Courorme., de Guizot luimême d,ans la séance parlemenmtre du ]'ai üé à Gand ! Mars
lorsque le plus grand avocat qui ait existé voulut écrire ,des
mémoires de ce genre, il ne pu,t s,e rendre .à iui-même le service qu'il avàit rendu à Murena et.à Milon; aousn'avons pas'

RÉFLEXIONS SUR LA. LITTÉRATURE

443

ses mémoires en vers sur son consulat, parce qu'ils se sont
effondrés sous les huées de l'antiquité.
Toutes ces 'réflexions n'ont empêché de parler comme ils
en valaient la peine de quatre livres pleins d'expérience et de
renseignements. Je voudrais qu'on les ltlt, et surtout qu'on
sût les lire, ce à quoi ces généralités ne nuiront peut-être
pas. Si par exemple vous -apprenez dans les Souvenirs de
M. Dimier que Brunetière « ne fut qu'un sot » et qu'Etienne
Lamy « avait l'air d'une büche et ne valait guère plus »,
retenez d'abord que ces deux catholiques furent les adversaires politi4ues de l'auteur sur la question du ralliement.

Homo bomini lupus, femina feminm lupior, clericus ckriro lupis-

sirnus, macaronisaient les goliards du moyen-âge. Et c'est la
bonneviaude rouge'dont se nourrissent de bons Mémoires. Retenezensuite que tous deux sont vus d'un cabinet dir~torial où
étaient refusés - peut-être pour les mêmes raisons politiques - les articles d'art, d'ailleurs fort bons, de M. Dimier.
Etienne Lamy ( que j'ai connu comme un fort galant homme
spirituel et g,li) fit sans doute ce jour-là à M. Dimier visage
de bois : c'est manière en effet d'avoir l'air ,d'une büche. Le
plaisir qu'on éprouve à lire des mémoires passionnés ( on ne
~parera plus de Saint-Simon les notes de l'édition Boislile)
,,ent en partie de ces exercices de traduction.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES

.
E DE STENDHAL' par Paul Ârbeld
LA JEUNESS
(Champion).
.
donné sous ce

,
s :ut pas encore
,
Je m'étonne qu on ne ~oud Stendhal » une vie de Napotitre : « Un contemporatn e Au reste ~ous avons de quoi
léon. Cela viendra, sans do~t~- livre sur Stendhal, où il
tromper notre attente : vo1c1 un
n'est parlé que de Stendhal.
.
.étude . ·1e ne l'ai pas
os livre avec mqui
'
.
J'ai ouvert ce gr
6
&lt;Yes se lisent sans ennui, et
terminé sans regret. Ces. ooLpagu·1et exige un tel effort, le
r
désirer la suite. e s
. d
nous iont
. "fi M Arbelet a entrepns e co
mérite de l'auteur le 1ust1 e. . é 'te n'est pas mince
' r Beyle . sa r USSI
prendre et d ex~ iquer . elle est incomplète ; il fallait s'f
Elle n'est pas mmc~, mais
t de façons d'expliquer Ull
mme il y a autan
' d'
atten dre. Co
.
,1
d'hommes à l étu ~r,
caractère, et de le 1uger' qu I y ad M A.rbelet soit défi.,
d'
ue l'ouvra&lt;Ye e ·
on ne peut pas ue q .
.t&gt;
t Mais il y a toujou
.
'il sOlt conva10can •
•
ni tif, 01 surtout qu
l' . '10n d'un homme inst
1
t à discuter op 10
plaisir à co?11a 1:e e r ent et fin, et qui écrit agréablemen
de son su1et, m_tel ig
. le ue M. Arbelet, dans u
D'ailleurs il est bien re~arqu,ab q e digression : c'est to
si longue étud~, ne se livre ~ :~~::e ramène à lui ; il n'
jours Beyle qut est en ~c::; ~ues généralei sur la littératulCf
pas un prétexte vague
ue développent volontiers, aut
la société ou la mora e, q

t

345

d'un trop maigre sujet, des auteurs abondants. Cependant,
M. Arbelet ne se pe~d pas non plus dans des niaiseries affligeantes ou d'encombrantes inutilités. C'est une âme, sa formation, ses manifestations, qu'il étudie. Il le fait ayec beaucoup
de subtilité, de méthode, d'intelligence, après de nombreuses
recherches ( dont il jette la substance en notes, nous débarrassant ainsi de ce pesant appareil d'érudition qui, chez tant
d'auteurs, transforme un livre littéraire en une mosaïque de
fiches ).11 m'a convaincu qu'il avait beaucoup de mérite, mais
non pas qu'il avait raison.
Ecrire un line d'analyse, c'est interpréter les faits d'observation, pour en expliquer l'origine, et pénétrer ainsi l'âme
qui les a inspirés ; puis, cette âme, il faut la juger. Mais
plus l'analyste est délié, plus il découvrira de raisons possibles, vraisemblables, aux actes qu'il observe, sans pouvoir
décider, s'il est sincère, laquelle fut le mobile véritable ; il
choisira, s'il veut décider cepe.ndant, celle qui cadre le
mieux avec son impression générale. Cette impression générale est antérièure à l'analyse, au raisonnement ; elle est,
pour une grande part, une affaire de sentiment. Ainsi, le
jugement est porté avant l'examen sérieux; et l'analyse, qui
est proprement, si j'ose dire, un raisonnement d'imagination, puisqu'elle s'attache à édifier des hypothèses logiques, se résout par le sentiment, quand il s'agit de faire un
choix, car l'expérience lui est interdite, s'il s'agit, comme
c'est le cas, d'examiner du passé. C'est ce qui explique les
jugements contradictoires portés sur tous les hommes qui
ont eu le périlleux honneur d' intéresser la postérité. C'est ce
qui explique aussi pourquoi tant d'écrivains d'analyse, capables de construire dans leurs livres, avec exactitude et jusque
dans les détails, des personnages nuancés, se sont révélés,
dans la vie, de médiocres observateurs, je veux dire trop
subtils et trop riches en explications, par conséquent trop
incertains, pour pénétrer la vérité des caractères. Ou bien·

�446

/

LA NOBVELLE REVOE FRANÇAISE

ils jugent avec leur sentiment, trouvent lllle . raison q~i les
satisfait, et ~Y tiennent, prenant pour la vénté le vraise,mblable qui leur agrée. Ce fut le cas de Stendhal, qui n est
-vraiment lucide que pour observer les mouvement:. d: son
âme propre et des âmes à sa ressemb~ance, patce qV, 11_ s examine avec sincérité, pou1 se connaitre, et sans souci ~e se
juger ( donc sans être porté à dissimuler ses fa~e~, ou a ~es
excuser); quant à la connaissance des au:res, 'r,11 n, ont ~0111t
}'heur de lui agréer, ou bien il )a néglige, sils l ennuient,
ou bien, s'il les déteste, elle se résout dans un jugement
simpliste, sommaire, aveugle, et sans appel.
.
M. ATbelet donne dans le même travers, mais, chez
il est plus aimable. Quand on consacre six cents pages a la
seule jeunesse d'un homme, on ne peut. se déf~nd~e d'un
certain sentiment pour lui, ni, par la suite, de 1ust1fler ce
sentiment. Du moins cette indulgence n'est pas cherchée ; et
i1 hri sera beaucoup pardonné pom cela. Non que M. Arbelet
épouse toutes les passions de Beyle, ou, S;Î l'on v~nt,_de
Henri Brulard ( car c'est la vie de Henri :Brula:d, qm ~aturellement lui sert de source principale). Il cT01t a sa sincérité ; mais le sachant passionné, il doute si ses sentiments
sont justes, et même s'ils sont vrais.
.
Les sentiments de sa jeunesse, Stendhal, en les ressuscitant, ne se les rappelle pas seulement, il les éprouve à nou+veau. Le vieux consul se remet, si i'ose dire, &lt;1 dans la peau.,,
de l'enfant qu'il fut, et, grâce à une mémoite aiguë, et à .u~e
r.mcune tenace cette réminiscence devient une revrv1scence. C'es1 là 'te curieux de son cas, et ce qui explique
l'importance qu'il attache à des enfantillages. Et, s'il l~
ressuscite avec une telle flamme, c'est que, s'ils ont depuis
changé d'objet, ses sentiments n"ont pas changé dé nature~
s'appliquant à nouveau sur leur objet_ancien, ils n'?nt pas a
-se modifier pour le ressaisir ; l&gt;ien mieux, la réflex10n, et le
jug_ement, n'ayant jamai:s eu de prise sur l'âme passionnée de

:m,

NOTES

447

Stendhal, ses haines ou ses aifectlons d'autrefois lui semblent toujours justifiées, et son aveuglement persiste. Un
seul élément s'est modifié : cette sensibilité, voilà un demisiècle qu'elle s'irrite, qu'elle se développe dans le s.ens de
la misanthropie·, de la rancune, de l'aigreur ; les impressions
d'enfance, ressenties- à nouveau, le sont dans. le même sens
que jadis, mais avec un excès qu'elles n'ont point connues,
et que le vieillard se plaît encore à exagérer. Henri Brulard
nous. semble l'enfant le plus perYers., le plus haineux, le
plus irrespectueux, le plus ardent, lé plus rempli d'idées
fausses, alors qu'il s'attache surtout à. nous persuader, dans
son â~e mûr, qu'il a été tout cela, qu'il met s.a joie à dépiaîre
et qu'il se révèle ainsi un vieil homme très -rancunier, très
peu scrupuleux, très peu tendre, très sensible, et très -irréfléchi. Ce n'est pas, à la vfaité, le portrait qu'e:n trace
M. Arbelet ; le jeune Beyle est moins noir à ses yeux, et
aux nôtres, que dans l'esprit du vieux Stendhal· mais il
dispose, pour le vieux Stendhal, de trésors d'indul~ence. B
nous démontre, par exemple que ce voluptueux amour pour
sa mère, qu'on lui a tant reproché, était un attachement
pur et vif de petit enfant, dont toute la souillure a été
~joutée, dans le but de déplaire, cinquante ans plus tard. Et
il ~ous :onvainc facilement qu'il r?y avait point là un
sad1sn~e d enfant trop précoce ; mais il ne songe pas qu'il y
a là, bien étalé, un sadisme recuit de vieux voluptueux.
M. Arbelet, à vrai dire, ne songe pas souvent à tirer des
conclusions des eneurs de Stendhal et de ses injustices. n
ne les partage pas toutes, mais il les excuse volontiers et
parfo'.s il y trouve un motif de louange ou de réjouissa~ce.
H~n, Beyle haïssait cordialement son père, sa tante Séraph1e, l abbé Raillanne et quelques autres. M. Arbelet ne les
trouve pas si haïssables, et détaille leur portrait avec finesse
bie~veillan~e. _Mais cette_haine l'éme1veille : ·bon petit
œur, il ne ha1ssa1t tant que parce qu'il avait l'âme tendre t

;t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette tendresse de Stendhal est une marotte de M. Arbelet ~
l'origine qu'il lui prête, et la preuve initiale,qu'il en donne,
suffiraient à nous en faire douter. Mais où diable l'a-t-il vue
ensuite ? Nous le connaissons sensible à l'excès, susceptible,
voluptueux, romanesque ; ce sont des qualités qui s'accommodent de la te-ndresse, mais qui ne l'impliquent pas, ni
n'en tiennent lieu. Est-ce la tendresse, ou le sens artistique
et une sensibilité nerveuse qui émeuvent jusqu'aux larmes
cet incroyant buté, et cet anticlérical fa~ouche, devant les
cérémonies religieuses? Est-ce la tendresse qui agite l'âme
de cet ami lointain du peuple, que dégoûtent la saleté et la
sottise, de ce héros de cabinet écœuré par la soldatesque ?
A-t-il même jamais aimé, jamais cherché dans ses successives amours, autre chose que la satisfaction des sens, et la
vaine rencontre d'un idéal romanesque ? Romanesque et
lucide, il espère éprouver la grande passion, et chaque expérience le déçoit, parce qu'elle d~meure inégale à son rêve.
Attaché à l'amour, et non pas à l'amante, il en multiplie les
esssais, parce que, lucide, il dessèche sa passion du moment,
et que, romanesque, il pare la suivante des plus somptueuses couleurs. Et il ne se doute pas qu'une grande passion
suppose un grand amoureux, c'est-à-dire un homme capable
de toutes les illusions, et de tous les attachements, d'un
complet oubli de soi-même, et d'une tendresse infinie. De
toutes ces vertus, il ne J&gt;Ossède que les illusions ; encore ne
lui servent-elles point à parer les réalités, mais à se perdre
dans des chimères, dont il n'aperçoit même pas qu'elles sont
chimériques.
Stendhal n'a pas d'indulgence; c'est la première vçrtu
du cœur. Elle demande beaucoup de candeur, ou beaucoup
de philosophie. Il est naïf, mais point candide; et pour
de la philosophie, il eût fallu une âme plus calme, une
misanthropie mieux fondée (par exemple : les hommes ne
valent pas éher, mais il faut les prendre tels qu'ils_ sont,

1

1

NOTES

449,

louer leurs ~eaux côtés et les plaindre d'être _si laids),
et quelques idées générales. Mais Beyle ne pense pas, il
sent. Ses principes politiques et religieux, nous en connaiss?~s l'origine : il est républicain et anticlérical, à sept ans,
s1 Je ne me trompe, parce que son père, sa tante, son
préce~teur, _qu'il ~:aime pas, _sont royalistes et catholiques.
~F~ut-11 c~o1re 1iU 11 est patnote parce que ses ennemis
mt1roes lui semblent ne ~as l'être_ ?) Le plus grave est qu'il
le demeurera toute sa vie, et pour les mêmes raisons. Et
par~e q~e son sentiment guide s pensée et son observat10n, 11 ne remarquera dans la vie que ce qui le sert : tout
ce ,.que . fo~t de bien les gens qui partagent une opinion
qu 1~ hait, 11 ne le verra pas ; tout ce qu'ils font de .mal lui
servira à re~forcer sa haine, à donner à celle-ci u;e apparence de raison, sans même qu'il se demande si ces gens
q~and ils ~ont le mal, suivent leurs principes ou s'ils le;
~ 10lent; .bien mieux, c'est par aversion de ces gens qu'il
Jugera leurs principes faux. Il déteste les ennuyeux · or les
g~ns ve~eux l'ennuient; donc la vertu est détestable.' Syllogi,sme simpliste, qui formerk le fond de son raisonnement.
Là-dessus, M. Arbelet d'écrire avec admiration : « Aucun
scrupulegênantne l'empêchera de trouver la vérité ni d'oser
1a d"_ire. '.&gt; Il serait mieux de supposer que beaucoup
'
de
p~r~ts-pns gênants l'empêcheront de découvrir la vérité.
~ ailleurs ne la cherc~e pas ; son seul souci est l'analyse,
l e~tends I analyse de sm, ou de ceux qui ressemblent à çe
qu il est, croit être ou rêve d'être, et il faut dire qu'il y
excelle
(enco re ne s,.mqm·ète-t-1•1 pas de la valeur morale
.
ni de port
·
,
er un Jugement,
m• de degager
des conclusions'

!l

générales). Ayant du goût pour l'héroïsme et pour le romane~que, mais dénué du pouvoir de le réaliser, il passera ce
goute ~' écnvant
·
des romans; ses personnages seront héroïques, ils seront romanesques, ils seront vrais, parce qu'ils
seront non pas observés, mais
. imaginés
.
.
par un homme

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

logique et lucide, dont les chimères sont irréalisables, mais
précises, et qui se connait bien. Un Julien Sorel, par
exemple, est un homme exceptionnel ; mais il est admirablement fouillé et construit, sans une erreur, sans une
lacune. Stendhal a dû envier ce frère de son âme mais qui
savait vouloir et agir, et qui lui ressemblait en le.surpassant, comme il a dù aimer mademoiselle de la Mole, ou
Mina de Wangel, qui ne l'eu sent d'ailleurs, s'il les eût rencontrées, probablement jamais aimées.
M. Arbelet, comme Stendbal, est un anaJyste subtil, et
limité ; comme lui, il a regard perçant, et des œillères. Il
décompose admirablement un sentiment, et puis il lui donne
un faux nom : l'émotivité devient de la tendresse ; la
révolte, de l'indépendance ; l'esprit de contradiction, une
volonté toute personnelle. Il se trompe, par affection ; mais
sa bonne foi est touchante. li blâme les parents de n'avoir
rien compris à l'enfant, J'aurais voulu l'y -voir ! 11 juge, lui,
l'enfance, après en avoir vu l'épanouissement; mais le petit
bonhomme qui envoie le billet Gardon, qui se réjouit de la
mort de deux prêtres guillotinés, à qui la mort de Louis XVl
cause le plus -vif bonheur, qui fait des scènes à Sérapbie,
et pleure éperdüment devant un bol qui lui rappelle la mort
de son ami Lambert, était bien fait pour inquiéter d'honnêtes gens. Qu'ils n'aient rien compris à Henri Beyle, ce
n'est pas douteux, et c'est fâcheux. Mais cet effroi que leur
inspirent des symptômes alarmants de sécheresse de cœur,
et de sensiblerie, de cruauté, de ruse, d'entêtement et d'irascibilité, n'est-il pas une prudente réserve, plus rare, et peutêtre plu estimable, que cette admiration béate des parents
• qui songent avec orgueil, parce que leur fils se bat tout le
jour avec des galopins : o: 'lous en ferons un militaire ,. et
le voient aénéral, ou, parce qu'il dessine des bonshommes
b
~il
sur le murs: « Il sera peintre "• étant sous-entendu qu
aura du génie ?

NOTES

45 1

. M. Arbelet blâme les parents, mais il se réjouit de leur
ignorance, et de leur stupide système d'éducation. La
tyrannie domestique développe, par son e:i.cès, un vif désir
d'indépe~dance, et la force de la ,;·olonté se développe par
la contramte. Beyle, petite âme tendre, s'il eût été aimé, ne
se fût pas développé : il eût obéi, par amour, et -fôt devenu
un ,bon brave homme d'avocat, bourgeois estimé de Grenoble, et peut-être membre notoire des sociétés savantes du
lieu ; il_ eût, comme son grand-père Gagnon, fait des éloges
académiques. Pour tout dire, « bien éle,é, » il eût été nul.
C'est faire peu de cas de la bonne éducation, et du mérite de
Stendhal. L' a éducation de la haine» (entendez quê c'est
1~ qui h~) l'a sauvé de la médiocrité. Mais l'indépendance
n est pas st bonne, et me paraît bien anarchique, quand elle
s~ réTolte _contre l'autorité, repousse ladiscipline, et, anténeure au Jugement, crée moins une volonté libre débarrassée de préjugés, que des velléités chancelantes, dépourvues d'.enseignement. J'aime à croire que Beyle, élevé par
un maitre ...-ertueox, mais intelligent, et surtout point
ennuyeux, n'eût pas changé de qualités : il les eût seulement
dévelo~pé&lt;:5 dans un autre sens : plus attentif et plus pru• dent, JI eut attendu, pour juger le monde de l'avoir vu,
pour émettre des opinions, d'acquérir des idées générales ·
né ~-ol~ntaire, il eût été plus tenace, et moins entêté, il eû;
moi~s imaginé, plus agi, moins dispersé ses efforts, et plus
réalisé. Et sans doute, il eût moins et mieux aimé. Misanthrope
·
. moms
pr écoce, 1·1 eût été plus curieux et plus
serem. Mais voyez le malheur, cet honnête homme fût
entré à l'Ecole Polytechnique, ou fOt deYenu colonel.
· ous aurions un héros obscur de plus, et un arand écrivain
de m010s.
.
M"1eux vaut cet affreux Beyle, etb que Stendhal .
existe.

a!ors

LOUIS MABTI -CHA'.UFFIER

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*
* *

LA CRISE SOCIALE DE 1848. LES ORIGINES ET
LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER par Pierre Quenti11Baucbart (Hachette).
Pierre Quentin-Bauchart, tué à l'ennemi en 1916, avait
consacré deux volumes consciencieux et complets à la vie
politique de Lamartine. Il se préparait sans doute à écrire
une histoire de la République de 1848 qui, entre \'Histoire dt
la Mo11arc1ne de Juillet de Thureau-Dangin et !'Histoire du
Secon~ Empire de M. Pierre de la Gorce, nous manque encore
malgré les livres estimables de Georges Renard et de Bouniols. Ce livre inachevé, consacré aux origines sociales de
la Révolution de 1848 et à l'histoire de ses premiers mois,
du 24 février au 16 avril, peut passer pour la maquette, assez
poussée sur quelques points, de la première partie.
Elle nous donne de grands regrets qu'une mort glorieuse
ait brisé l'œuvre commenc~e. Certes l'auteur s'il eùt vécu
eût nourri sa documentation et fait une plus large révision
des sources. Mais il avait vraiment ce qu'on pourrait appeler
le sens de J 848, c'est-à-dire la faculté de sympathie avec une
époque assez différente de la nôtre, et qui mérite mieux que
le mépris où on la tient aujourd'hui. Certes la Révolution
de Février fut une faute de ceux qui la firent ou la laissèrent
faire et un malheur pour la France. Mais, après le départ de
la duchesse d'Orléans et de son fils, cette révolution était un
fait accompli, elle appartenait au pays, et l'historien, même
s'il la déplore, ne doit plus s'intéresser dès lors qu'aux efforts
loyaux des hommes qui essayèrent d'instituer l'ordre nouveau. C'est dans cet esprit d'attention généreuse que Pierre
Quentin-Bauchartaborde son sujet. De même il estexcellent
que l'Historre de la Monarcbie de Juillet ait été écrite par un
homme d'esprit et de tempérament orléanistes. Les périodes

à

·.

453

~01t1é contempo:ainés, encore mal entrées dans l'histoire,
do1~~nt ~our être bien comprises être vécues et présentées
de I mténeur.
L'~uteur s'est attaché ici à la crise sociale qui gravite autour
des 1ournées de février. Il eùt sans doute complété son
~uvre par une étude de la crise politique. Mais il donne une
idé~ ~ort nette et fort juste des rapports entre le social et le
po~1bque, des malentendus et du divorce habituel entre ceux
parle,nt l'une _de ces deux langues et ceux qui parlent
tre. C est depws 1848 que )~ connaissance des deux laures, de_ leurs ~nalogies et de leurs différences, la faculté
e traduire rapidement l'une dans l'autre de
. 1
· éê é
.
,
voir es
mt r ts conom1ques sous les doctrines politiques sont deve
une des qualités indispens:ibles ( et fort rares) de l'homm~

f::

:~Ees

Ut.

p·
.
_1~rre Q~entm-Bauchart avait commencé une carrière
~olmque qm promettait d'être brillante. Il avait choisi beueu~eme_nt, avec la République de 1848, l'époque dont les
~nt ts1_asmes ~t les déceptions sont pour l'homme d'Etat
~,pus mstructives. Une des raisons de solidité de I t .
s1ème Républi
,
a ro1d
que est quel 1e a tenu compte des expériences
~~s es échecs de la République qui l'avait précédée. Les deux
. cours de Lamartine et de Jules Grévy à l'Assemblée Cons. du président ont pu mériter
dtituante
d sur
. le mode
. d'él ect1011
e
cvemr
classiques
e
g dï
' n opposant de 1, açon saisissante la
d;n I oqu~nce r~mantique du poète et le bon sens pratique
do p:rsan rança1s devenu légiste. Et cette époque nous a
est~; peut n_ous donner encore bien d'autres leçons. Aussi
l'a t sdouha1ter que l'œuvre d'histoire qu'a voulu réaliser
u eur e ce J'v
· repnse
• par d'autres.
i re soit
.

à

Al.BERT THIBAUDET

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
454
LES BUCOLIQUES ET LA COPA DE VIR~E
interprétées en vers français par Ernest Raynaud (Garnier
frères).

Que la justice fût moins exacte~e.nt rendue_ quand les
vieux magistrats consacraient leurs ~omrs à _tra~u1re Horac~,
cela n'est point prou,...é, au contraire. Mais c est une tradition qui se perd. Officier de police'. M. Ern_est Rayna,ud
111 terprète les Bucoliques en vers fr~nça1s. _Poète t1 fut nagucre
couronné de lauriers par les m:uns amies de Moréas, de
Frédéric Plessy et des compagnons ~e l'Ecole R~m~ne. A
ces derniers, à l'idéal littéraire que lw-même sen,t ~ leurs
côtés l'auteur de la Couro1111e des jours a voué une fidélité tr~s
dign;, dont on fut mal inspiré de lui faire un re_proche. Plem
de zèle pour la poésie il n'en déploya ~as m~'.ns en faveur
de la mémoire de Baudelaire et de Verlaine, qu tlsut défendre
en toute occasion.
Sa traduction révèle un grand souci d'exactitude, et de
simplicité, un sentiment fin de la concordance des rythm~s
et des sonorités, dans l'une et l'autre langue. 1Com~e l,Ulmême en prévient le lecteur dans sa préface, il s est smgneusement gardé « des excès de pittoresque et de coule~ » •· ·
des « bariolages de style ... suprême ressource des httéranues épuisées». Pourtant on peut penser que M. Ernest Raynaud atténue et pâlit à l'excès ; l'îma?e et l'épithète c~1ez
Virgile ne manquent ni d'énergie m de couleur .. Il n est
jamais prosaïque. Son traducteur n'évite pas tou1ours le
développement et 1a paraphrase, double écueil fatal au,
alexandrins enclins à voyager par couples.
Tels ceux-ci
... Son geste bérèditaire emplira de merveilles
un mo,uh â IJ1Û so11 plre a Sil diclu des lois
qui ne rendent pas le mouvement lyrique de l'hexamètre
latin:

NOTES

455
Pacatumque regct patriis çututibus orbem.

Mais souvent M. Ernest Raynaud est plus heureux:
PhJ-llis n'a qu'à paraitre, 1111e arerse agréable
tombe et le paysare a repris sa fraîcbeur.

En vérité cette poésie si son,eat imitée défie l'imitation ;
Chénier, quelquefois ... mais sa flûte est plus grèli: et n'a
les beaux sons graves de celle de Mantoue.
Quelques vers de Booz.. Endormi et de la Tristesse d'Ol)'mpio
Ge songe surtout au1: « grands chus gémissants ... &gt;&gt;) ont quelque chose de cette grâce vigoureuse et noble qui pare le
divin poète latin.
ROGER ALLARD

GASPARD DE LA NUIT, par Lottis Bertrand (à
la ~irène).
Après des siècles de philosophie, nous vivons sur les

idées poétiques des premiers hommes. En disant cr: le paradis :1 nous montrons le ciel. Le merveilleu."t abstrait répond
à un besoin trop particulier pour décider en quoi que ce soit
~e nos mœurs. L'A11gelus de .Millet est à cet égard une
illustration préférable à tous les tranux des pense~. Le
rôle ~ue joue dans la croyance le sens esthétique le plus
vulgaire nous console de mille débats inutiles. Une mort
acc1dentclle se traduit bien des années après dans la cam•
pagne par W1e petite croix éle,ée au lieu de la chute. C'est
tout ce que nous voulons saxoir. Le mot révélation ne saurait s'appliquer qu'i ce qui tombe sous le sens : une parole,
~érison. En présence d'un phénomène S1lrlllturel, nous
Deitp_nmons j2mais que le ra..-issement ou la peur. Les plus
iCCptiques d'entre nous habitent une maison hantée. La biologie qui, de nos jours, repousse la généntion spontanée, _
admet d'autres principes aussi peu rationnels. L'histoire se

u?e

�•
6

NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

45
» est une de nos
s· « comme d'tI leellepoctc
à
mord la queue. 1
nous témoignons
locutions courantes, c'es: qud~ pafir . vec la partie adverse
bate en nu a
chaque instant notre . d' , l'on voit « un ange descendre,
en gagnant l'observatoire ou é 'lé
les ailes frémissantes, du temp~ t~1 :~ réaction qui dure
.
donné pnse a u
,
Le romantisme a
d'
res présentes et futures .a
e nombre œuv
•
encore et expos
.
0 tient absolument a exterti n sommaire. n
une con damna O
•
1es hommes d'une autre
s· ux qui , pour
d.
miner les ln iens 10 .
. bl qu'à leurs plumes. Je
ère reconnaissa es
0
race, ne sont gu .
d'' . "fiant pour la critique. n
Pense qu'il n'est nen ms1g~L 't à la vue d'une souris. Le
T
e s'évanomssa1
ffi
raconte que urenn
. 'est pas néaliaeable, ne su t
.
uris qui n
o 0
,
Il en va de même,
Pouvou de cette so
l génie de Turenne.
.
1.
pas à exp iquer e_
d oison romantiques. Bienselon moi, du clair de_ lune et / ~e . les machines, le jourtôt les sources du lynsm,e mo er
. être considérées sana
'd'
ront a leur tour
,.
nal quotl ien, ~~ur '
des lus belles découvertes poçémotion. La faillite dune
de l'hystérie, devrait ~ous
tiques de notre époque,
f' h e tendance à générahsrr,
tre une ac eus
1.
d
mettre en gar e con
. ,
d' « état mental hystç.
. d'h . qu'il n y a pas
1
On sait au1our m
.
''l n'y a pas non p US
.
· b' n près de croire qu 1
rique » et 1e suis ie .
Charcot n'avait pas compté avec 1e
d'état mental r~mant1que. .
'oublions pas que, les UDI
don de simulation de_ ses suiets. 1 d qui change toutes les
et les autres, nous suivons une mo e

cell/

être retenu que comme une
A
manière il donnel
date dans l'histo~re de la dhttératud~et_
1.on :orale de la beautL
'ï , ste pas e con i
,
penser ~u i n ex1 mence à s'intéresser à autre chose q~ a~
Avec lui on com
. d . 'bie que le lanaagetnolD'"
d' bstacles. Il est ma m1ss1
o . ) ut
courses o
d difficultés voulues (prosodie ' 4.~
phe insolemment e
·oir danser dans l'obscuna
l'ambition du poète se borne à ~allv Le vœu de Baudewrc•
parmi des poignards et des boute1 es.

saisons.

.

Gaspard de la Nwt ne ?eut

457

« Qui n'a rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale,

'

sans rythm~ et sans rime, assez souple et assez heurtée pour
s'adapter aux mouvements lyriques de l'.ime, aux ondulations
de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? » peut fort
bien être interprété dans ce sens. Certes la prose de Louis
Bertrand diffère sensiblement de cet idéal, et Baudelaire ne
semble pas avoir été plus heureux. C'est que to'us deux ne
cessèrent en écrivant de se placer dans le cadre du« poème»,
en sorte qu'il s'établit promptement un modèle du genre et
qu'on put apprendre la règle du nouveau jeu. On « composa » dès lors des poèmes en prose tout .comme des sonnets. M1L Pierre Reverdy et Max Jacob viennent de se
rendre maîtres de cette forme ; il est fâcheux pour eux
que les assignats n'aient pas conservé leur valeur. La charmante distinction que l'auteur du Conret a dés nous impose entre le poème de Rimbaud et le sien me semble
fondée. Toutefois qu'il me laisse me prononcer avec Rimbaud pour le démembrement. Mon cher Max, l'enfer de l'art
est pavé d'intentions semblables aux vôtres. Par contre les
lllumi11atio11s n'ont rien à voir avec le système métrique, et
c'est à elles qu'il a été donné d'entrer en communication
a,·ec notre moi le plus intime, à elles qu'il a appartenu de
nous faire goûter les délices de cette « Chasse spirituelle »
qui n'est pas seulement pour nous un manuscrit perdu.
, 'otre vie est toujours la Maison du Passeur. « En moins
de temps qu'il n'en faut pour l'écrire » nous nous transportons d'un monde dans un autre. Il ne faut pas confondre les
lh'res qu'on lit en voyage et ceux qui font voyager. Malgré
tout je trouve bon que Bertrand se plaise à nous précipiter
du présent dans un passé où aussitôt nos certitudes tombent
en ruines. Je le loue aussi de recourir au dialogue chaque
fois qu'il veut faire éclater le malentendu. Il n'est pas de lec~re après laquelle on ne puisse continuer à chercher la
pierre philosophale. L'humanité n'a pas vieilli. Dans la nuit
30

�•
458

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

de Gaspard qu'importe s'il faut éte~dre longtemps la_ main
pour sentir tomber une de ces pluies très fines qu1 vont
donner naissance à une fontaine enchantée ?
ANDRÉ BRETON

*

* *

INTRODUCTION A QUELQUES ŒUVRES, par
;paul Claudel (Les Cahiers des Amis des Livres).
Certains mots sous la plume de M. Paul Claudel sont
pareils à ces llerbes des champs que l'on sent :ous les &lt;loi~~
à mesure qu'on les presse, rendre deux, trois odeurs différentes mais germaines l'une de l'autre :
Celui-là qui, comme un parfait musicien, garde le sentiment
toujours présent de ce concert aux innombrables in,strument_s où il
a sans cesse parmi des surprises toujours renouvelées, à SU1vre o~
à inventer sa partie, est ce qu'on appelle un homme juste, ce qw
est infiniment plus qu'un surhomme. Il est juste, comme tout le
,. cœur éprouve qu'une note, qu'une phrase musicale est juste,
qu'elle advient saintement à cette plaœ _où on l'att~&lt;l:üt: Il l'~
parce qu'il a entendu ce conseil des Ecritures : Ne impedUls mmicam J N'empêchez pas la musique!
On a dit que ce qui distingue un raisonnement d'un jeu
de mots, c'est que celui-ci ne saurait être traduit. Peutêtre serait-il malaisé de traduire le passage ci-dessus. Et
cependant ici, sous les mots, l'esprit trouve le suc de la
pensée. Hugo en ses semi-calembours a de ces sortes d'entr~
visions. Il exécute des tours prestigieux qui finissent par lm
troubler la vue :
Car le mot c'est le verbe, et le Verbe c'est Dieu ...
Cela s'appelle au vrai tirer des l~ins d'u.n chapeau. Beau
travail qui fait l'admiration des amateurs, mais qu'il est
difficile de prendre au sérieux tout à fait. Quand M. Paul
Claudel explique ce que c'est qu'un « homme juste », ou,

HOTES

459'

à propos des Saints de France,. qu'un« patron», il y a sans
doute dans son dire autre chose qu'un effet de vocabulaire.
A travers la vie des âges, dans les manières de vivre de
sentir, de pen:evoir, il retrouve les raisons des siuni1icat{ons
diverses dont s'est peu à peu chargé le mot ;
des clartés
courent tout le long de la pensée.
Mais revenons. M. Paul Claudel, dans cette Introduction
a été ame~é, parlant du drame, de la composition, des per~
sonnages, a montrer comment les individus ne se trouvent
isolés ni aux: limites de leur durée personnelle, ni su, le
plan où !ls p_ow-suivent leur carrière. L'homme juste n'est-il
pas ~elu1 qm se sent un élément dans une harmoiüe, harmome que d'ailleurs il contribue à établir ?

et

~ns cet~e harmonie autour d'elle, sans ces appels de l'extérieur
qui font vibrer cette construction de résonnateurs en elle dont

aucun regard direct ne pourrait lui donner l'intellioence auc.une
~rs:innalité humaine_ ne serait en mesure de conn:itre ;es possibihtes. Ce sont les circonstances extérieures qui lui permettent de
se ré.\'éler, ou, comme le dit profondément le langage courant de
seiwd'
·
• souvent· à sa profonde surprise,' un
• r- c iure, de produire,
bien
etre presque entièrement nouveau qu'elle ignorait. C'est en cela
que _la_ fameuse maxime Socratique : Connais-toi toi-même ! me
parait impraticable...
.

De fait un plongeur de restaurant a ;u se révéler au cours
de la guerre soldat, chef, intelligent et hérofque ; et il est à
supposer
' ù t nen
· gagn· é 1ad1s
· · a, tenti"r de se connaitre
.
qu •·1
1 ne
par mtrospection directe.
Nous sentons tous que c'est là une attitude contrafre à !a nature
et que l'œil est fait pour être toumé non pas vers Je dedans mais
vers Je. dehors. La vraie
. maxune
.
.
'
chréuenne
opposée à la maxime
S~crattque, ce n'est pas: Connais-toi toi-même! mais: Oublie-toi
toi-même •I en d'au t res termes : T oume ton attention aillew;s que
vers toi-mèmc, que ce soit vers Dieu ou vers les choses et les
gtns a· l' egard
·
de qui· tu as un de.voir à remplir.

�LA NOU\"ELJ'..E REVUE FRANÇAISE

(Peut-être faut-il noter que se connaltre et s'oublier ne
s'opposent pas tellement. Le premier peut mC!me mener
droit au second : examen ùe conscience, humilité, sainteté ... On entrevoit les distinctions nécessaires, d'ailleurs.)
Considérations bien générales, ajoute :M. Paul Claudel,
mais point inutiles à faire comprendre l'œuvre ù'un dramaturge. « Tandis que dans la ·de on croit que ce sont les
caractères qui expliquent l'action, ici c'est l'action qui implique les caractères. »
On le croit dans la vie. Mais si l'on attend du dramaturge
des œuncs qui le montrent, c'est surtout parce que Racine'
et tous les classiques ont pensé qu'en effet les caractères
doivent déterminer l'action. Pourtant il y a un point à bien
voir : la tragédie, _: qu'on a définie une crise, le moment
de libre-arbitre où tout étant mis en balance, chaque prota•
goniste se rassemble, q\lasi hors de la durée, - n'est pas le
drame, « actio11 complexe ou collective». Et l'on n'est point
en droit d'opposer Racine 1 ~L Paul Claudel.
li serait curjeux de relire, éclairés par cette lutrqd11ctio11, les
huit ou dix drames que l'on sait. En premier lieu Téte d'Or,
le plus héroïque, auquel j'imagine que va la faveur secrète
de l'auteur. Y voit-on les caractères expliquer l'action, ou
bien, au rebours? ... Cela fait question. Tête d'Or soulève
un peuple et lui impose les sentiments que les circonstances
exigent ; mais il avait en lui avant toute action la volonté
d'être un surhomme:
Que tmterai-je ? sur quoi me etterai-je d'11/1ord ? L'audace ara
JtllX per(a11ts crie m ai:at1I, et une trompette de fer rxtite 1110t1 caur
disespüé ...
Puissi-je devenir terrible I p1tissé-je époui-a11ter comme le -veut et l,

feu I

La jeune fille Violaine illustrerait mieux la théorie. Ce sont
bien les événements qui contraignent Violaine à la saintet~.
Elle devient sainte parce qu'elle écoute l'appel de Dieu, l&amp;

NOTES

.

,

461

vocation, quelle fait en to t
d'elle. Elle ne semblait qu'~n: ::nf:ontrje cc que D_ieu attend
que son fiancé rit de vo;,. ' t
lnt oyeuse, la 1eune fille
.. a ravers es hranche d
.
en fleur ; elle ne con n:ussa1t
. . pas son ,:
s e pommier
ame
"b'l"
Cependant tout être a
.
.
, ses poss1 1 Ités.
.
en 1Ul un samt un hér
l'h
ruté complète. Le père de ..",.lO l:une
. l'entrevoit.
'
. os, et uma.
Mais chacun da11S sa poitri,u conlie11t.
Un dehomme
tl u11e ftm
mml
ce ,,u'il
y'
- me, ~t qu ,ts-tu, d ma Jillt, que répa11011isre,
avai 1 m 11101 de f t!mfoin ..•
c Chacun de nous, écrit George Polti d
pénétrant Art d'I
t
l
ans son sagace et
bu .
.
,,ven er es Personnages, a foule l'àmc
mame, touiours et partout à elle-même identi
.
q~el ~omplète, puisque constituée à l'image de i~\p~1s« n y a pas de caractères il n'
.
n ni. »
caractère n'est
1•·
' . y a que des mstables... Le
reflète et nous e~e un pression sur autrui, ( qui nous la
nos actions » L p~~s~ade,') produite par quelques-unes de
lion u
. ..
e ' 01, c est au fond le nom, une su..,.cres' n mensoncrc
""
T.
b.
. ame, Barrès, ont considéré l'ind" ··d
duit de sa terre et de
1v1 u comme un prodamné à certai . e f
sesd morts, déterminé, limité, conl'est à un cert ~ s açons c. penser et de sentir comme il
mais corn
ty_pe physique. Leur théorie demeure .
-. '.
. me I arnve aux théories scicntifi ues
. '
1
1
p~:e!:~ ~ :u;_e;;;;rsées. en~iè~e~en,t par celles\ui '1~u;e1:~
Et en lisant M Bconv1en ra1t-1l d y apporter un correctif
pourrait être. · ergson ' on imagine
'
ce que cc correctif·

~:u

Les M
relations
de 1a conscience
.
pour
B
au cerveau sont à peu près
.
crgson,
celles
d'un
tabl
point un état d"
eau a' un cadre : ce n'est'
~érébral d
é ~me quelconque qui correspondra à un état
,.
onn • .- Posez le cadre .
,
1
n importe quel tableau . 1
' -..ou~ n y p acercz pas
du tableau en ff .
' e cadre détermine quelque chose
immant par avance tous ceux qui n'ont pas

�LA. NOUVELLE REVUE FRA.'Ç.tùSE

la ml:!me forme et la même dimen,ion ... &gt;; mais une multitude de tableaux düfl:rents peuvent entrer dans le cadre ;
« et p:ir conséquent le cef'\"eau ne Mtermine pas la pensée ;
et par conséquent la pensée, en grande partie du moins, est
indépendante du cerveau. » 1
« L'\ vie de l'esprit, dit plus loin M. Bergson, ne peut pas
être un effet de ta vie du corps... Tout se passe comme si le
corps était simplement utilisé par l'esprit, et dès lors nous
n'avons aucune raison de supposer que le corps et l'esprit
soient inséparablement liés l'un à l'autre. »
M. P:ml Claudel au demeurant, loin de ne faire point état
de l'hfrédité, n 'a-t-il pas fondé en partie sur elle cette suite
de l'Olage que sont le Pain dur et le Père lmmilië ? 11 ne songerait pas à nier le cadre, mais il doit penser que le tableau
peut le faire craquer au besoin. L'.lme, selon le mot des
anciens, ne se bâtit-elle pas son corps ?
On trou,·era dans ce m~me cahier d'intéressantes idées
non seulement sur le drame et sur le héros, mais encore
sur le poème et sur le saint. L'importance typographique du
livret n'est pas considérable; on n'en saurait dire autant de
son importance littéraire.
Hm.RI POURRAT

LI RAMPAU D'ARAM, par ]ousé à'Arbaud (édition
du Feu).
Le nou,·eau recueil de M. Joseph d'Arb:rud est composé
dans sa plus grande partie de poèmes de guerre. PoUT des
raisons très simples, que Brunetière a expliquées autreJ
fois, la poésie patriotique est peut-être la p1us ingrate, littérairement, de toutes. En 1870, où elle fut, pour tous nos
poètes, une sorte de ien.'"ice commandé, î1 n'est aucun
J.

L'Energie SpiritueTle.

NOTES

463

d:e~x (à c?mmencer pai: l'auteur de l'Aunk Terrible) qu'elle
nait sensiblement abaissé au-dessous de lui-même. Les
poètes n'en ont d'ailleurs, si on veut, que plus de mérite à
entrer dans ce service commandé et à faire ce sacrifice. Ceci
pour expliquer que ces poèmes de M. d'Arbaud ne nous
rendent pas tout à fait en entier le souffle et le charme du
1;1usii d'Arle. H~ureusement une des précieuses qualités de
l auteur y reste mtacte. Toujours la même technique irréprochable du _beau vers bien frappé et surtout l'éclat magnifique des vrais mots provençaux pris au cœur même de la
langu,e d'oc. Nul poè~e provençal n'a suivi mieux que
M. d Arbaud le conseil donné par Mistral dans le sonnet
lim_inaire du Trisor du Ftlihrige, de puiser dans ce trésor.
Mau pour suivre ce conseiJ il faut précisément n'en avoir
pas b~soin, n'avoir pas besoin du Trésor, porter ce Trisor
en
.d~ns le langage héréditaire assimilé en poésie.
Cétatt d ailleurs le cas de ?..iistral dont le vrai et propr:
trésor, mê.me lexicographique, est dans sa poésie, non dans
l~s deux volumes du dictionnaire en grande partie reproduit
d Honnorat, ( dont le nom au moins aurait pu y être bonnêtcmen~ rappelé. Depuis le Curi de Cucugnan jusqu'au Trésor
les f~hbr~ o~t p~ois ~nvisagé la propriété littéraire ave;
u~e. 1mag10auon a ,a Bilboquet multipliée par le soleil du
Midt. _Cette malle doit être à nous ... Et heureusement ils en
ont fa1t un usage tel qu'elle est bien aujourd'hui, authentiquement, à eux.)
On est sensible à ces qualités de M. d' Arbaud en un
tem ps ou· beaucoup de poètes provençaux sont invinciblement con~uits à écrire, comme le curé Sistre, du français
provençahsé et à négliger faute d'usage le trésor particulier
de leur langu e. J'hés.1terais
· peut-être davantage devant les
:ètres ~mpl~yés par M. d'Arbaud. Ils sont peu variés :
cmqua~rain d octosyllabes et le quatrain d'alexandrins, qu'il
ploie de préférence, me paraissent bien liés à notre

s?'•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

français du Nord. Mistral, dont le génie a fixé les rythmes
lyriques p·rovençaux comme Ronsard et Victor Hugo ont
fixé les rythmes poétiques français, n'en use presque jamais
En matière de mètre poétique Mistral n'a francisé qu'une
seule fois, avec les alexandrins tragiques de la Rei11e Jea,mt,
et l'essai a été absolument malheureux.. La francisation de la
métrique comme celle des mots paraît l'un des nombreux
périls que court aujourd'hui la poésie provençale.
Je crois en effet qu'en ces matières les questions de vocabulaire et de technique ont leur importance. Une récente
discussion nous en fit récemment souvenir. Précisément à
l'occasion du Lausié d'Arle, je faisais remarquer à cette
place, en février 1914, que le Midi ne nous a donné aucun
de nos grands poètes, mais quelques-uns de nos prosateurs les
plus originaux. M. Jacques Chaumié a repris à propos cette
question sous forme d'enquête dans les Margçs. J'écrivais
en 1914: « La musique la plus secrète d'une langue, celle
qui se traduit par la poésie, ne se révèle que pour celui
qui appartient à cette langue tout entier et qui plonge
en elle chacune de ses plus profondes racines ... La poésie
d'oc, coupée et renversée après le tumulte du xme siècle,
est demeurée jusqu'au xxxe siècle en sommeil. .. Et pendant
tout ce temps, le Midi, qui a mal chanté dans sa langue,
a mal chanté dans celle d'autre-Loire, ou dµ moins n'y
est pas parvenu jusqu'à la pointe extrême de musique. &gt;1
Si j'avais été consulté par les Marges, ce m'aurait été
une occasion de serrer da...-antage le problème. Je n'aurais pas été chercher les raisons morales, littéraires, historiques qu'on a invoquées, et qui m'ont paru très verbales. Au food de tout cela il y a une question phonétique.
Ce que nous appelons l'accent méridional (fassai11t) n'est
autre chose que l'accent propre de la langue d'oc, trans•
porté par le méridional francisant dans la langue française.
Cet accent suffit à détraquer pour son oreille le système

NOTES
d~J'
465
icat et fragile des sons de notre Jan
toutes les valeurs ph , .
gue, à bousculer
onettques et rythmiques
.
l~ corps d'u_n vers français. Cela n'empêchera as ~~1 so~t
!on;~ ~e fa:re _de~ vers français à la suite, co!me Sa;::~~
J ,eney fa1sa1ent• des vers latins ' et F re'd cnc
~ . II d
français à I 't
es vers
•
a sut e, mais cela lui interdira d'\• faire fonct'
d
maitre
et de créateur . A'ms1. un h omme J du
ion e
.
d
Luc1en-Bonaparte Wv r: • • d
or , comme
•
J se 1a1sa1 t es vers prove
1 .
amsi un autre Frédéric II, le petit-fil d B b nçaux a a s~1t~,
quand la é .
s e ar crousse, en fa1sa1t
po s1e provençale rayonnait sur l'Europe du m t
écIat presque
q
I
d
cme
n'est pas une que ~ us dtar la poésie française classique. Ce
uest1on e sanoet
de
r
.
0
d'oreille Si , l''
d'
ace, mais une question
• . .
a age un an les parent d
.
.
lavaient envo}·é che
,
s u pettt Racme
•
z son oncle d Uzès et •·1 , .
·
.
si Y l!ta1t resté
Jusqu'à quinze
· pas de poésie racinienne et
si par un
m· ans '.11 n'y aurait
tout de mê iracle impossible le démon du théâtre l'a~·ait
me emporté chez lui
Pl 'd
versifiée d'un f
.
' sa ,e re n'eût pas été
aurait pu n e açon bien supérieure à celle de Pradon. Il
,
e pas Yapprendre cent mots d
•
,
.
1accent du Mid'
''l
e patois : ncanmoms
J, ~u 1 eôt nécessairement contracté n'eût
Perm1s. ai son ore1ll
d d&lt;'.: 1
'
pas
génie d'ou . d e e ·ve opper la corde suprême à son
plus secrèt/rd1r ans le cœur du vers français la cha~bre ht
e sa musique Inve
·
parents a,•i n
.
·
rsement un enfant issu de
seule langu! irlll10.t~ ou toulousains, élev&lt;'.: à Paris dans b
ançaise ne présent
d
•
rédhibitoire qu·
. ' l'
era sans oute aucun vice
ou un Victor ~ puisse empêcher de devenir un Ronsard
semble-t il
uolo-o, La même observation peut être faite
a donné- d• pour a Suisse ro man d e que pour le Midi Elle'
e grands prosateu
' 1 F
·
poète. On ne saurait .
rs, a a rance, pas un seul
Les grands
mvoquer cependant les mêmes causes
prosateurs de e
R
·
Staël, Constant A .
c pays, ousseau, Madame de
critiques, res o~s :tel, sont ren~us, par certains de · nos
premiers du p . a )les de la poésie romantique (les deux
moms et pourtant Rousseau et Amie!, s'ils

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

466
.
ibilité romantique, furent au~si _maueureot une vraie sens
Cest qu'à vrai dire la
.
&lt;Ttands prosateurs.
d
vais poetes que o
'é d ue sur un bref espace e
littérature romande ne s ~n q_ t de vue français, avant
temps : elle n'existe pas, u rrpomé ssaire pour fournir une
Il , oint l' étoue n ce
Rousseau. E e na P
.
mérique d'humanité au
lète fép:usseur nu
littérature comp
'
sont également et 1arsein de laquelle poètes et pr?sateurs_mpossible qu'il y ait là
gement appelés à l'être. hll née~t up:s ·1~ crois plutôt que c'est
·
t'1on de P on uq '
t
aussi une ques
z ue la Bretagne, avec qua rcaffaire de hasard: remarqu~ lq fi d ·vmc siècle (Chateaué depms a n u x
17tands prosateurs n s
v·11· -de-l'Isle-Adam) et son
o
. Renan
l iers
.
'
briand, Lamennais,
, è
f: 't un pendant cuneux a
défaut complet de bons p_o tes,Fa1
d'oc. Mais il n'y a
d et anss1 à la rance
d
la Suisse roman e
.
rofonde pour qu'un grau
sans doute aucune raison p . e pas demain, de même
. u breton ne na1ss
d \
poète gé ne\"01s o
ue le recul constant e a
d'ailleurs longtemps.
qu'il n'y en a aucune pour q .
mbre en survivra
d
(
langue d'oc u~e o
1 ré tout au français parlé ans
dans l'accent qui restera ma g 1
ovinces françaises ne
. ') 1 b ssage entre es pr
.
él é
le :M1d1 , e ra
d
é 'dt'onaux authennques, ev
' un fils e m n
permettent pas a
. . la mAme destinée.
• l' al· d't
de reussir
"
BT
comme JC
I ,
ALBERT 1'lHBAU0 •

*

**
SEPT CHANSO S de Malipiero à l'Opéra.
LES
.
élé au monde le scandale provoqu~

Les journaux ont rév
. N . ale de Musique dCJ
. à l'Académie atton
Mal' . o Tous les critiquei
Par la représentation
G Fr ncesco ' 1p1er .
Sept Cb1mso11s de . a
é d'accord pour proclamer
e se sont trouv s
. é
de la uran d e pre~
t ne œuvre aussi r vo-0
d'
·
en montan u
l'erreur de la irect100
é . t'ons ne concordèrent
t leurs appr cta 1
lutionnaire. Par con re
'f:
d l'œuvre. « Dissonancd
. b'
ant aux de auts e
nt
pas ausst ien qu
.
d' ne discordance privée de to
insupportables », « Musique u

NOTES

agrément», « Musique tellement dissonante qu'elle perd toute
signification » s'exclamèrent MM. Jean Poueigh, Alfred
Bruneau et Paul Souday, tandis que M. Reynaldo Hahn,
loin de se plaindre à'a,·oir eu l'oreille déchirée, reprochait au
vocabulaire harmonique et orchestral de Malipiero d'être
debussyste. « A aucun moment la musique ne donne à, ces
sept tableaux l'émotion qui pourrait seule les transfigurer »,
écrivait M. Adolphe Boschot, tandis que M. Banès, après un
jugement sévère, avouait que « l'émotion vous étreint puissamment aux belles scènes des Vipres et du Re/01,r » et que
« les pages intéressantes ne manquent point».
On éprouve un sentiment de malaise à lire les comptesrendus publiés au lendemain de la première. Quelques critiques enthousiastes signées de musiciens ou d'écrivains
dont la jeunesse n'exclut pas, bien au contraire, la compétence, le talent et l'indépendance et puis un flot d'assertions contradictoires, parfois franchement saugrenues,
entremêlées de récriminations contre la direction de
l'Opéra. On ne peut s'empêcher de penser: Mais à qui en
veulent ces gens là ?
Cette impression, beaucoup de ceux l{Ui assistèrent :t b
première l'ont ressentie. Singulière représentation que
celle-là ! Public d'abonnés, de spectateurs ayant payé leurs
places pour ouir Rigoletlo et de critiques musicaux. Exéa1tion franchement médiocre malgré les louables efforts
du chef d'orchestre qui n'arriva pas à empécher certains instrumentistes de partir deux ou trois mesures trop
tôt, ce qui ne s'était pas produit aux dernières répétitions.
Mise en scène insuffisamment réglée donnant une impression de travail hâtif et d'inachevé. Malgré tout, la musique
de Malipiero dégageait une telle force de vie, les décors de
Valdo Barbey étaient si beaux dans leur simplicité et les
chanteurs si remarquables que le succè parut se dessiner
nettement dès les premiers tableaux. li y avait pourtant aux

�468

U

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fauteuils de balcon des groupes hostiles qui parlaient à
haute voix et s'exclamaient sans cesse, excellente manière
d'écouter Ja musique. Le dernier tableau, par la faute du
décorateur, dont ce fut la seule erreur, offrit à la cabale une
.excellentt: occasion de se déchainer.
On sait en quoi consistent les Sept Ch~11~0!1s. Ce. sont des
poèmes des xv• et xv1• siècles que Malipiero a mis en mu- ,
sique. Pour chacun de ces morceaux, il a imaginé une brève
.action dramatique jouée par un chanteur assisté de pantomimes. Le dernier tableau illustrait le fameux chant
carnavalesque de Laurent le Magnifique pour le Char de la
Mort:

Dolor, Pia nto, Penitenza
Ci tormentan tutta via.
Questa morta compagnia
Va gridaodo : Pcniteoza l

Malipiero avait inventé le scénario suivant : Le Matin des
Cendres. Au petit jour des bandes de masques courent
encore les rues tandis que les fidèles appelés p::r les
cloches se rendent à l'église. Survient une confrérie de
Pénitents escortant le Char de l.i Mort qui va figurer dans
la procession. Elle se heurte à une troupe de pierrots ivres
qui hurlent et dansent. Les pénitents font remuer le mannequin représentant la Mort et les pierrots s'enfuient. La con•
frérie entonne son chant, reprend sa marche et sort en
criant : Pénitence l Pénitence 1
Or il arriva que le char de la Mort au lieu d'être une
simple plateforme roulante supportant la fir1re de _la
Camarde, présenta assez vaguement la forme d un ccrcu_eil.
On crut que c'était uu enterrement autour duquel venaie~t
danser des Pierrots et l'on trouva l'invention de très mauva 15
goût. Pourtant il y avait des programm_es qui euss~~t dà
permettre aux specmteurs et à plus forte raison aux cnttques
de faire le départ entre l'erreur du metteur eu scène et celle

NOTES·

d~ musicien. A~ b:1.isser du rideau, dominant les applaudissements, &lt;les sifflets fusèrent. Un monsieur hurla a: Vive
Ja France! » et la poignée de spect:1.teurs qui n'avait cessé
de parler pcnd:1.nt l:t ropréscntation lui fit écho.
Or parmi les siffleurs plusieurs musiciens se distinQ1.lèrent
par leur ardeur qui, la veille, s'en étaient venus ~rouver
M. Rouché pour se plaindre hautement qu'il etlt accueilli
une œ~vre étrangère alors que leurs opéras et leurs ballets demeu:31ent _en souffrance. Ces mêmes compositeurs dont
plusieurs signèrent des articles furibonds contre les Sept
Cba11s~ns et &lt;lont aucun ne compte parmi les gloires de l'école
française mo_derne, re,vinrent au lendem:iin de la première
m~na~cr le d1r~cteur d un pire scandale si la pièce ne dispara1ss:11t pas de 1affiche. Ils eurent satisfaction.
. Il serait ~àcheux qu'on pût croire à l'étranger le public pari5ie~ en proie à ce genre de xénophobie que Stendhal dénommait« le patriotisme d'antichambre». Le succ~s dans les conc_crts et les théâtres lyriques d'œuvres allemandes, russes italiennes_ prouve à l'évidence que, pour l'immense majorité, les
Français p~nsent avec le général Mangin qu' ., il n'est rien de
plus ~tup1de que le chauvinisme artistique » .• L'école
franç~'.sc, cell~ qu'illustrent les noms de Gabriel Fauré,
d~ \ mcent d Indy, de Paul Dukas, de Maurice Ravel
d Albert Rou
I e tc... , est assez vigoureuse
·
. sse,
pour n'avoir'
aucun bes~m de protection. Au reste, il y aurait de la
~uffonn_e~1e dans cette prétention de vouloir réserver
ux _mus1c1ens français la scène de l'Académie National" deMusique
r
.
, st· l'on songe à tout ce que notre musique dramatique doit
· a· J'é tranger, quand ce ne serait qu'à Lulli à Gluck
~àR · ·
'
l'
ossim, créateurs des trois formes les plus durables de
opéra français.

1 Mais ~ui donc parmi les siffleurs s'inquiétait du sort de~e:t:us'.que française » ? Pauvre musique si ceux-là qui
P oclaicnt parler en son nom étaient ses seuls soutiens t

�470

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le scandàle fut causé par un petit nombre de musiciens-criti-ques, mécontents de n'~tre pas joués, et non par le public. Le
jour où les Srpt Cba11so11s reparaitront sur l'affiche, les gens de
bonne foi s'apercevront avec surprise qu'il n'y avait rien dans
cette œuvre qui pllt justifier l'accusation de futurisme. Si
j'avais un reproche à adresser à l'auteur, c'est de s'être contenté d'inventions scéniques d'un romantisme désuet. Le
drame côtoie le mélodrame. Je pense que Malipiero voulut
plus ou moins consciemment tenter cette gageure de traiter
à sa manière des sujets qui eussent pu inspirer Mascagni
ou Puccini afin de prouver i:iu'un sujet • vériste » pou,·ait
être l'occasion de belle musique, simple, poignante, exempte
'emphase et de grandiloquence.
Et puis cette surviv:mce de l'esprit romantique se combü1ant avec une sensibilité toute moderne est caractéristique
ùu tempérament de Malipiero et ne constitue pas le moindre
attrait de ces œuvres symphoniques d'une sombre puissance : Pause Jtl Silm,io, Pan/ra, Ditirambo lragico ...
Comme l'observe très justement M. A. Cœuroy, « le
seul, le véritable intérêt des Sept Cba11son1 est la musique.
Et celle-là. est d'un maitre. Autant la. vision sct!nique est
convenue, autant la musique est libre et vivante. On ne
sait ce qu'il y faut le plus admirer : la force du rythme
ou la mélodie. Dès le début~ le r)1hme s'installe dans
l'orchestre et n'en sort plus ; il passe dans tous les timbres.
dans tous les registrL'S ; il est puissant comme le 111bmt
des _chants populaires. Au travers la mc'.:lodie circule, aisée.
ample, ·variée... Il y a des musiques, comme celle J.es
imitateurs de Ddussy qui sentent le pa.rti-pri et l:t facture.
lei rien de tel. Point de dis:;ooance pour l'amour de la
Jissonance : il n'y a qu'une joie musicale qui s'exprime av"
une- ili\"crsité infinie. » On ne saurait mieux dire et ayant
eu l'occasion d'exprimer souvent mon opinion sm ceue
partition dont j'ai été le premier à proclamer la ,·aleut,

:NOTES

471

j'éprouve une vive satisfaction à
.
par un jeune écrivain aussi compéte:~1:t n;~mn pgéohût p_afrtagé
M Cœuro ,
. .
r eos1 que
M.
) , par un mus1c1en aussi raffiné que M R I d
anuel et par un des rares crin
. o an
qui n'abdique jamais son indépe~~=:c:eMla Rgr;nde (presse
parler de MM. Louis Lalo et
. . . rune , sans
~té acquis à cette œuvre d?l Edo~ar~ Schneider qui ont
es e prenuer 1our
A
.
·
. u reste , en dé pt·t d' une exécution
médiocre
les
.
c1ens non prévc
é
,
mus1-0rchestrale « MnuMs o,~t- té sensibles à l'éclat de la palette
,
.
. a tp1ero, note M R0 I d Ma
1un des cinq ou six co
.
·
an
nuel, est
dent au plus haut deg ~p~s1te~rs de ce temps qui possè-égard, les Sept Chansons r é a science de l'orchestre. A cet
.naots exemples d'un pr ~~n~ent, à tout instant, d'étonmerveilleux
Cet e hpro 1g1euse habileté et d'un don
ore . estre. transp aren t est net de vaine
urcharge · ·T·
Qu'il ~;. di:u~lesdt clair, u_ti_le et parfaitement en place ..• »
ci e e conc1her ces
, · ·
&lt;l'bommes dont 1•· dé
d
apprec1at1ons émanant
JJOus citions en c~:m~en ance est _connue avec celles que
première des Se"l Chan~;,a;s at céetét article ...dMIon Dieu, oui, la
r
'
un scao a e !. ..

•*•

HRNRY PRUNIÈRES

LETTRES A GLAISES :
ANGLIOSMES.
LA QUESTION DES
Voici une agréable su · .
. .
&lt;ismes. Copions d'abord 1rpr_1se . un d1ct1onnaire des angli,reraient se rendre a
titre, pvur les lecteurs qui désiBonnaffé . L'A 1· ~qu.ereurs de ce volume : « Edouard
,,.~
·
i •
.
1-.,,ue
franraise
d.11g zetsme
.
. et l'Anglo-A 1/1,;J·tca,wme
da11.s la
A .
, 1ct1onna1re étymol ·
.
ngltcismes, préface de M F . og1que et historique des
..grave, r 5, rue Soufflot
. erdmand Brunot, Paris, Dela.
l'impression que
1· , 1920. » Nous avons ainsi dès l'abord
ii .
ce wre est l'œuvred'u b'1 1
esston: une préface d F B
n p I o ogue clc proe . runot est une excellente lettre

t

�47 2

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

d'introduction auprès du public. Cette impression est du
reste confirmée par la lecture des pnges que l'auteur a mises
en tête de son Dictionnaire.
Il faut citer et au besoin commenter quelques passages de
cette Introduction de M. E. Bonnaffé : car l:t question des
Anglicismes est deYenue, dans ces derniers temps, une question d'actualité, dont on trouve des échos même dans la
presse quotidienne.
L'auteur Yient de dire que les emprunts faits par l'anglais.
au français sont beaucoup plus nombreux que ceux du fran çais à l'anglais, puis il ajoute : &lt;t De notre côté il n'y a ni l:l
même mobilité ni la même facilité d'assimilation verbale .
Le nombre de mots anglais francisés est donc beaucoup
moins cons-idérable. Par contre, un certain engouement,
assez inexplicable en soi, et qui, depuis un demi-siècle, a
gagné jusqu'aux. classes moyennes de_ la société, ~ous fa!t
adopter une quantité de termes sportifs, de locutions so it
disant « hiah-life », parfois complètement inutiles, et, la
plupart du ~emps, rendues méconnaissables par la manièredont on les prononce. »
Très juste. Mais cet engouement, est-il si difficile à expliquer? Les deux principaux personnages masculins de Corinne,
ou l'Italie sont, corn me on sait, un Anglais et un Français, et
que1que part le Français dit à I' Anglais - je cite de_ mémoire - qu'il n'y a qu'eux, hommes de leurs deux nattons,
qui aient une physionomie originale et une personnalité bien.
marquée parmi tous les peuples d'Europe. Ainsi, pour ce
« monsieur 11, la belle Corinne elle-même pourrait bien faire"
perdre la tête à « un Prince allemand ou à quelque Grand
d'Espagne», mais aux yeux d'un Français ou d'un Anglais,
gens plus délicats, moins naïfs, plus dégourdis, elle ne peut
être « qu'une femme aimable 11 comme tant d'autres. Elr
bien, l' Anglais et le Français de Mme de Staël existent encore.
Aujourd'hui comme alors ils s'estiment ets'étonnent mutuel·

NOTES

473

)~ment.: le Fr~nçais ~oyennement cultivé est étonné par

1Anglais, tandis que l Angl:iis (mais !'Anglais très cultiYé
seulement) admire chez le Français toutes sortes de qualités
&lt;!ont le Françai_s _l~i-mê~e ignore qu'il les possède : pat
.exemple sa sens1bil1té à l égard des formes littéraires et lt
1
$érieux avec lequel il parle de tout ce qui touche aux beauxarts. _"oilà pourq~oi, sans doute, les mots anglais ont acquis
un s1 haut prestige aux yeu.'t du public français, de nit:me
que les mots français aux yeui,. du public lettré anglais
( exemples : les a: Marys » un peu prétentieuses se faisant
.appeler a: Marie », et tant d'expressions françaises, - mots
« de luxe », :- souvent si improprement employées dans
les textes qu'il est presque impossible de les conserver telles
quelles lorsqu'on traduit ces textes en français). Toutefois
nous n'avons fait que reculer la difficulté : il s'aairait main~
tenant d'expliquer les raisons du prestige que 0 nos voisins
exe_rcent sur_ nous et de celui que nous exerçons sur eux ;
mais cc ser:ut sortir du domaine de la philologie.
Autre chose : en disant que cette ano-Jomanic verbale « a
.
'
i:,
~agn é iusqu am.: classes moyennes », M. E. Bonnaffé scruhgne un fait tr1:s important et dont il aurait dù tirer les conséquences p~obables. E~ effet, cette extension indique
P:esque certamement la fi11 de l'anglomanie verbale. Flirt et
.ftrrtcr, q~i figurent dans ce dictionnaire, sont déjà presque
&lt;les archa1smes : on ne les entend plus guère qu'en province
dans des milieux sociaux sans contact avec les groupes
l~tcll~ctu~ls_ et les hautes classes qui dépendent, au point de
' ue hngu1st1quc et idéologique, Je ces groupes. W• to date
et d' au t rcs expressions
·
r à passer'
du même genre, ne tarderont
de mode aussi. Un travail de.décomposition est en train de
s'acc
.. omp 1·tr sous nos yeux. Un nombre considérable d'anglicismes, dont beaucoup furent « lancés i&gt; par les écrivains
de I"eco 1e d u Roman Psychologique, sont devenus vulcraires
ou sont en train de le devenir ; exactement comme c·cs° faux

?u

31

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

anglicismes, de fabrication française, (jooti11g, ral!ye-pa~er,
reclirdma 11 , etc.) que M. E. Bonnaffé signale. Ces de_rmers
ont disparu ou disparaîtront parce q~c 1~ l~ngue ~ngla1_se est
mieux connue en France qu'elle ne l éta.it il y a ,·1~gt-c10q et
trente ans. Déjà des enseignes en pseud,o-angla1~, comme
« Modern' ... (bar, restaurant, etc.) », qu on voyait dans le
quartier de !'Opéra, ne se rencontrent plus que dans les faubourgs. De même l'étonnant génitif du prénom, d;vant l:
nom ( « Arthur's Dupont ») et tous ~es ~bus de 1 us », qm
parait avoir exercé une véritable fasc10at1on sur les commerçants parisiens, - le peuple y a vu, peut-être, une for~e
d'abréviation pleine de désinvolture et d'audace. Elle a disparu aussi, cette inscription qu'on a pu voir pendao~ des
années, en lettres d'or, à la devanture d'u~ grand magas1~ de
fourrures de rue Saint-Honoré: Furs taken care _off (sic~;
et 00 chercherait en vain aux devantures des créme~es ce Fi~e
o'clocl, a to~le bmre qu'une remme d'esprit nous affirme a,01r
vu il y a quelques années. ~n ~lus gra~d nom?re de
çais savent l'anglais: par suite 1I est m01~s «_chic» de s~\01r
l'aocrlais ; et ils le savent mieux : par suite ils sont revenus
de t'enthousiasme et de )'admiration qu'~prouvcnt tous les
commençants, et, les mots leur étant mieux c~\nnus, plus
leurs
fami·1·1ers, 1·1s les respectent moins , et leur préfcrcnt
•
•
équivalents français. La plupart de ces loc~tions sott-dtsaot
« hicrh-lifc ., appartiennent donc au domaine de la mode,
et n~ sont pas destinées à rester dans le langage, parlé ou
écrit et peut-être M. E. Bonnaffé aurait-il bien fait en les
excl~aot de son dictionnaire, ou en les y faisant figu~er e_n
caractères plus petits que ceux dans lesquels ont été impnmés les anglicismes durables, c'est-à-dire : :eux dont l'us~ge
est fréquent dans toutes les classes de la soc1é~é et dont 1_1n:
traduction remonte à cinquante ans au moins. Il est ~rai
qu'alors son dictionnaire, au lieu d'avoir près de dem: cents
pages, n'en aurait eu peut-être que cent cinquante. En tout

Fr:1~-

NOTES

475

cas, il est peu probable que se réalise jamais cette prédiction
de M. de Vogüé (citée par M. Bonnaffé dans son Introduction) : « Dans vingt ans, si Dieu nous prête vie, nous
arpenterons un boulevard qui ne différera guère de Piccadilly. _• On nous demandera peut-être : « Mais, quelle
« manie • verbale va succéder à l'anglomanie ? &gt; - Si nous
osio?s fair~ un,e ~rédiction'. nous répondrions : " La gallomanie», c est-a-dire la remise en honneur et la résurrection
de beaucoup de vieux mots français ; par exemple ménager
(d'hôtel) au lieu de manager. Mais ce que nous désirons n'est
pas forcément ce qui arrivera. Et puis, il faudra longtemps
pour que l'anglomanie verbale achève de décrire sa courbe
descendante, et les yeux et les oreilles des puristes n'ont pas
fini de souffrir.
C'est ainsi qu'il y a quelque temps nous avons entendu en
plein Paris, un Français, - un explicateur de ~mato~raphe, - employer douze ou quinze fois dans une heure le
m?t " réaliser &gt; dans son sens anglais ( d'origine américa.10e): « Les explorateurs réalisent le danger qu'ils courent.
Shackleton réalise la situation désespérée dans laquelle ... etc.,
etc. » Et le lendemain ou le surlendemain, nous lisions dans
un grand quotidien : « L'Allemagne n'a pas encore réalisé
sa défaite. »
Chose curieuse, dans ce même quotidien, quelques jours

av_ant, quelqu'un protestait contre les anglicismes, et accu~t " les jeunes écrivains

&gt;

de corrompre la langue fran-

çaise en se faisant les introducteurs de mots et Jocntions

licieuses.
« ~éaliser &gt; est bien le type de ces barbarismes. Déjà

~ re~e » n'est pas d'un excellent anglais, et nous n'aurions
Jamais osé l'écrire dans une dissertation de licence. Mais
« réaliser », en français, n'a et ne peut avoir qu'un sens :
• r~od_re réel ». Nous nous sommes demandé quel ~ jeune
«rivam » avait introduit ce mot ( « Une nouvelle acception

~

�llOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

équivaut à un mot nouveau ,,, dit Bréal, que cite M. E.
Bonnaffé,) et, une fois en possession du Dictiomiaire des
Anglicismes, nous l'y avons cherché, mais sans beaucoup
compter l'y trouver. Or, il y est, et savez-vous qui l'a introduit en France ? Paul Bourget ! et cela en I 89 5. Prenez-vous
en donc à Paul Bourget, ô puriste, et laissez en paix - au
moins en ce qui concerne « réaliser » - les o: jeunes écrivains :o. Mais Paul Bourget a une excuse : c'est dans OutreMtr qu'il emploie o: réaliser » (deux fois, d'après M. Bonnaffé). Dans un livre sur les Etats-Unis, un américanisme
était bien à sa place ; c'~tait un peu de couleur locale, un
artifice littéraire tout à fait légitime, et dont Taine avait
donné l'exemple. Le mal a commencé le jour où un Français a tiré ce u réaliser » des pages d'Ottlre-Mer. (D'après le
New Englis/J Dictio11ary, - NED pour les philologues, 11 realize »Qans le sens de comprurdre, saisir, se rendre compte
de ... , fut o: à l'origine en usage surtout en Amérique, et souvent condamné de ce fait par les écrivains anglais, vers le
milieu du x1xe siècle». On le trouve pour la première fois
eo 1775 dans la Cardipbonia de John Newton, l'ami du poète
Cowper. Au point de vue sémantique, il y a eu, en
anglais, un acheminement vers cette acception, une évolution dont on retrouve les chainons successifs. Rien de tel en
français.)
Continuons de lire l'introduction de M. E. Boonaffé,
« Il y a lieu, écrit-il, de noter que, malgré la longue
domination de l'Angleterre sur une partie de nos provinces, sous les Plantagenets, malgré la guerre de Cent
Ans qui nous mit aux prises d'une façon si étroite avec
nos voisins, ceux-ci ne nous ont passé, pendant toute
cette période, qu'un nombre insignifiant de vocables. "
Ceci nous fait penser que tel n'était pas l'avis d'un angliste distingué, philologue un peu imaginatif, mais
esprit original, qui a laissé sà marque et que M. E. Bon-

4ï7

naffé cite souvent : Philarète Ch as les. Il a donné q 1
que part un certain nombre d'éty
1 .
.
ue à vrai dire assez di"ffi .1 à
. mio ogies curieuses, ci es
vérifier m ·
·
à augmenter la liste des a
ats qui tendraient
de Cent Ans U
d
ng 1c1smes datant de la Q'Uerre
ledou » (« ~our~; lee ces_élltydruologies est celle de: guilgu1 e ou ») qu·1
fi
dans l'ouvrage de M E B
fli
. . ne gure pas
parce qu'il en a tr~uvé /n~a. e. Mais tl a pu l'exclure
(et pourtant ~)
on~1nc anglaise trop douteuse
· ou parce qu'il a
·
d
modestie des lectrices S craint e choquer la
d
,
comme amuel Job
'
ame félicitait un jour d'
.
nson, qu une
a: les vilains ~ots
. ' av01r exclu de son dictionnaire
» • - « Ah I
b~
grand Docteur vous le
d
ma c cre, répondit le
a: A
.
'
s Y avez one cherchés ? »
pamr du x1x• siècle c'est l'
h'
mais nous avons dit 1 'h
enva tssement. » Oui,
et q
I
p us aut ce que nous en pensions,
l'ano-~: e. xx• siècle verra très probablemenl la fin de
8 t&gt;) mame verbale, les vieux ano-licismes (
d'
I oo et les mots techn.
"
x avant
vocabulaire.
tques seuls demeurant dans le

r.

'

« Comme on aura
'
mération ci-dessus le }u sen _ rendre compte par l'énupendant la !!U
' 1
ong sé1our qu'ont fait en France
" erre, es armées angJa·
. .
,
paraît pas avoir eu d'" nfl
ise et améncame, ne
bulaire. Nous so
1
uence ?1arquée sur notre vocamrues encore il est
. b
près des événeme t
,
vrai, eaucoup trop
é
n s pour tenter d
•
r percussions lingu • f
e pronostiquer leurs
pendant trois ans tse~qudes .. Cependant, ay~t été mêlé,
des Chemins de F d em1, comme officier du Service
vement des trou
er . ans la zone britannique, au moupetit nom br d pes alliées, nous avons été frappé du très
e e mots et de !oc ti
du . 'ord ont adoptés de I
hôu ons que_ les populations
S
d
eurs tes en kaki »
. ans oute, mais ce n'était
.
niques et amé . .
pas par les troupes britan.
chances d'étr .ncames que les a ngric1smcs
avaient des
e importés. Ces anglicismes-là auraient pu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ètre adoptés, oralement, par « les populations du Nord » ;
leur forme aurait été profondément modifiée, ils se seraient
incorporés d'abord au parler local, seraient devenus du
patois ; enfin ils n'auraient pu entrer dans la langue
française qu'après un long stage en province, au bout
duquel ils seraient probablement devenus d'abord de
l'argot parisien ; mais ils auraient couru tant de risques
en route ! Non : la plupart des anglicismes de la guerre,
- anglicismes de vocabulaire et de syntaxe (surtout de
syntaxe), - sont venus par les journaux, par les communiqués traduits mot à mot, par les articles de propagande importés d'autre-Manche, par les documents
diplomatiques traduits à la hâte et sans soin ; et enfin,
dans une assez faible mesure, par les conversations entre
gens cultivés de nationalités différentes. De ces anglicismes-là nous avons déjà dit un mot, l'an dernier, dans
la Nouvelle Revue Française (Juillet 1919) : à notre avis,
un certain nombre d'entre eux étaient d'anciens gallicismes qui nous faisaient retour ; d'autres étaient de purs
latinismes, parfaitement acceptables • ; et quelques-uns encore étaient si bien francisés qu'ort ne pouvait que se
féliciter de les voir s'agréger au vocabulaire ou à la syn-

taxe française.
Il serait trop long d'examiner en détail le dictionnaire
de M. E. Bonnaffé. Ce n'est pas que l'envie nous en
manque, mais nous craignons d'abuser de la patience du
lecteur. Voici toutefois quelques gloses à des mots qui,
tandis que nous parcourions cet ouvrage, ont attiré notre
attention :
Cosy et cosy wrrttr sont des anglicismes, à notre avis,
de passage, des anglicismes de mode, qui ne tarderont
1. Du m!me type que « E\•oluer, évolution », qui est
employé comme un verbe neutre.

e't-'Oli'trf

NOTES

pas à rejoindre flirt à la cam o479
le mot flirt appliqué ,
pagne. (A remarquer, que
a une personne
Sl •
.
« C'est une coquette »
'
- « ~r ,s a flirt » :
L1111ch C
' - n a~a pas été connu en France.)
.
e mot restera-t-11 ~ En to
,
de.rait nous avertir que « lundi »
ut cas, 1auteur
en Angleterre . dans Je
.d
d est devenu vulgaire
l'employé du ~a&lt;Yon
ts rap1 es e la M:mche, lorsque
•"' -res aurant passe dans 1
1.
annonçant : « Lunch read , 1 »
. e cou 01r en
n'est pas à cause d l' y .
les Anglais sourient ; cc
nonce ce mot . c'est e accent avec lequel l'employé pro.
,
parce que « lunch
d d .
petit-bourgeois et tombe en dés é d
» est u ermer
u tu c.
S b N'
no ·
a pas la mê
anglais. Si un A '1 . me ~cc~ption en français qu'en
•
ng ats me d1s:11t · « y
Je me sentirais offensé et
·I . .
ou are a snob »,
versation pourrait fi ~ c1/c on notre humeur, la conRoi être Yiolée A rur .sagréablemeut et la paix du
· u contraire j un F
.
.
« Allez, VGUs n'êt
,
'
rança1s me disait :
.
es
qu
un
snob
» ·
, ffi
.
1u1 prouver très aim bl
,.
' Je ru e orcera1s de
à l'é
, .
a ement qu il se trompe. Et . ê
poque ou Je ne savais p l'
lai .,
m me,
flatté. II urait fall
. d'as :tng s, ) aurais été plut6t
Du reste suob
- u JO iquer cette différence de sens.
littéraire.
passera probablement à l'état d'archaïsme
d Signalons quelq ues ou hl.1s et omissions
c « ouate » (bien installé en F
)
' comme celle
qui a déJ"à d"
rance ; et de « r,,&lt;Y-time "
isparu avec l'e ~
d
"
'
gnait, et toute un
é . dspece e danses qu'il désie s ne e noms
•
ont été substitué
propres anglais qui
aux n~m1s françai:, dé.à me~menta~ément, espérons-le, Canterbury pour Cant!rbé depuis lon~emps, existants :
Sorlingues etc A
ry, les Iles Scilly pour les Iles
être, de f.1ire . b ce propos _il n'est pas déplacé, peut.
o servcr que s1 nou d'
toUJOUrs
Ir Cantorbé
'
s isons et écrivons
nous disons et , . ry » en parlant de la ville an&lt;Ylaise
0
.
ccnvons « Ca
b
•
v1lle nfo-zéland . .
.
nter ury » en parlant de la
aise, suivant en cela l'exemple des o-éo1:&gt;

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

480

M. PIERRE LASSERRE CONTRE MARCEL
PROUST.

graphes, qui écrivent Cordoue (Espagne) et Côrdoba (République Argentine).
fi
as dans
L
om de la comtesse d'Aulnoy ne gure P_
e n
.
.
M E Bonnaffé aurait cepenl'index de ce Dicuonn:me.
. .
r
. é
,
ll d mots ou des iormes mt •
dant pu trouver chez e e es .
Cbariog
( barae » et « Chenncr:i.s » - pour
ressants «
t&gt;
)
E fi
d'une manière gfoérale,
Cross _ entre autres • n
d'
il no;s semble qu'il aurait d(\ étendre son enquetc(, un~
à un lus grand nombre de traducteurs res~on
part
au !éme titre que les romanciers de la_ ~énode
sables,
d l'introduction de plusieurs aoghc1smes),
187d5;19too, aret aux ouvrarres de biologie générnle poset au re P
t)
• •
a E ,,, · s . c'est
à la publication de l'Ong111e es srecc .
é .
t neurs
été surpris de ne pas
ainsi qu'à l'article spart uous ayons
d
d ·t
rt » dans le sens e a pro Ul
trouœr le substant1 « s o
.
ermets
. .
b rusque ». A ce propos 1e me P
&lt;l'une vanauon
e
. _,
à M E Bonnaffé le verbe « sporter » qu
de s1g11.uer
· ·
·
·
n cas de varia·
·•ai dû employer (au sens de « devenir u
d
l
dre exactement la pensée e
tion brusque ») pour ren
'd La vie tl l'babitttdt.
S uel Butler dans un passage e
T é
un anglicisme dont je prends l'entière Brles~on.lsa~ 1~
anng 1e
et pour lequel I., ose esp é rer - pace M . L.

°,

·

.

•r

v:ià

un accueil favorable.
d"
que
~fais en voilà assez. Pour conclure nous ironhs
•
"
•
· t à son eure •
ce livre, à la fois attachant et uo 1e, v1~n
.
entrés
il est comme l'inventaire des mots anglais qu~ sont.
et
à peu près définitivement dans la langue . ra~ç:use, nt
n y _a~ro
d e ceux. - un bon tiers de la. liste •- , qui
des anrrhc1smC1
f .
' court séjour . - un mvent:ur'"
;::,
ait qu un
'à la veille de la disparition de l'a~
dressé, croyons-nous,
glomanie verbale.

VALERY LARBAUD

"'

* *

•

Il y a quelque chose de touchant dans l'infaillibilité avec
laquelle M. Pierre Lasserre découvre l'un après l'autre tous
les sujets qui pem·ent mettre le mieux en lumière sa radicale
incompréhension de la littérature contemporaine. Après
Claudel, après Péguy, le voici qui prend bien garde de ne
pas manquer l'occasion superbe que lui offrait Marcel
Proust. Son article de la Revue Universelle (n° du I " Juillet):
Marcel Proust humoriste et moraliste témoigne d'un manque
de pénétration vraiment exceptionnel. Sous les dehors de
l'aisance et ùe la Yivacité, le plus naïf p~dantisme et une
extrême inintelligence s'y étalent inconsiMrément. Par
moments on croit entendre Bloch lui-même, par miracle
sorti de !'Ombre des jeunes filles en fleurs et en entreprenant
la critique. ou plutôt l'éreintement.
Plusieurs phrases de M. Lasserre indiquent qu'il fait grand
cas de la 1, légèreté J&gt;, (Ne reproche-t-il pas à Marcel Proust
d'être 11 !'écrivain le plus empesé de son temps l) ?) Luimême tient à en donner l'exemple :
« Je s:mlis bien, lisait-on dans A l'omùre des jewus jilleJ
en fleurs, que je ne possèderais pas cette jeune cycliste si
je ne possédais aussi ce qu'il y avait dans ses yeux,
etc. !)
« Manière de dire un peu exagérée, interrompt aussitôt
M. Lasserre. Car il nous a été'montré dans les yeux de la
jeune cycliste tout un paysage comprenant notamment les
« pelouses des hippodromes » (M. Proust a voulu prob:iblemcnt dire: des vélodromes) familiers à sa mémoire
imaginative. Et cc serait une beaucoup trop bonne affaire
que la possession d'une cycliste jeune et jolie entraînant par
dessus le marché l'acquisition gratuite du terrain où· elle
cultive son sport. »

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Il est évidemment regrettable que l'œuvre de .Marcel
Proust ne soit pas plus abondante en traits de la grâce de
celui que décoche ici M. Lasserre. Elle se laisserait lire certainement avec beaucoup plus d'amusement.
Mais le fond en resterait toujours déplorablement aride.
Car Marcel Proust n'a jamais eu la moindre imagination,
la moindre sensibilité. « Sa nature ? J'ai dit, tranche
M. Lasserre, qu'il n'en avait pas. » Aussi est-il obligé de se
forger sans cesse artificiellement des sensations.
• Tout chez lui est concerté. D'impressions Y-ives, personnelles, originales, colorées, qui valussent la peine d'être
écrites il n'en a point. Il veut cependant écrire des impressi;ns. Placé dès lors devant le problème de l'omelette
sans œufs ( encore un joli trait et dont Marcel Proust fera
bien d'enrichir son répertoire), M. Proust fait de l'trsatz.
La qualité d'inspiration et de feu _d'esp_rit qui lui ~er~it
nécessaire pour briller dans le genre httéra1rc de son c~o_Lx,
il en fabrique le simili au moyen d'une espèce de cu1S1ne
intellectuelle. J&gt;
Sans nous laisser éblouir par l'éclat du style, sondons un peu
]a profondeur de ces remarques de M. Lasserre. Elles ont ce
rare mérite de devenir extrêmement justes sitôt qu'on en prend
le contre-pied. C'est en effet une évidence que chez 1-!arc~I
Proust rien « n'est concerté li. M. Lasserre a tout a fait
raison de dire que « d'impressions vives, person~elles,
originales, colorées, et qui vaillent la peine d'être écntcs, ~
Proust en a trop. C'est même la difficulté contre laquelle il
doit lutter sans cesse : endiguer ce flot, éviter d'être sub·
mergé par lui ; tout son art se réduit peut-être à faire fac~, à
tenir tête à sa mémoire, - une des plus copieuses qm SC
soient jamais vues.
Et combien M. Lasserre est a·visé quand il dénonce
« cette qualité d'inspiration et de feu d'esprit ,. ql~i _le
frappe chez Marcel Proust! Nul auteur, en effet, qu1 ait,

'JlBVUE DES REVUES

483

m~ins qu_e Proust, à chercher ce qu'il va dire, qui ait moins de
tra1ct à fa_1re four a~eindre son sujet, qui soit plus facilement
~~ plu~ vite a son 01,•eau; nul écrivain qui, moins que lui,
s mqmète tic &lt;t prendre un ton ». La simplicité l'absence de
recherche et d'effort, le naturel ( certains diraien; peut-être: 1:t
nonchalance) : voilà bien, en effet, les qualités éminentes de
.Marcel Proust. Il a de l'esprit comme s'il parlait seulement
au fur et à mesure des choses, sous leur seule influence'
Jamais il ne s'écoute, jamais il oc se travaille; c'est le simpl~
-c_ourant de sa pensée qui l'amène à ses meilleures i11Yent1ons.
Après_ tout, ~•est peut-être de la reconnaissance que nous
~evons a :V!: ~terr~ Lasserre. Je me trompais au début en
l accusant d m10telligence.1l a, au contraire, Je sens de l'erreur
profit.,blc ... tout au moins pour les autres. Voici que sans
le• vouloir
·1
·
l
·
_
1 nous a IDJs sur a voie de plusieurs des caracténstJques essentielles du talent de Marcel Proust. Continu~rons-nous de lui faire mauvais visage ? Ce serait cruel
P~ 1~que, dans cett~ affaire, i_l est le seul en somme qui soi;
'VlCtirue, le seul qut reste pnvé de récompense et de plaisir.

•

JACQ(!ES RIVIÉRE

* *

REVUE DES REVUES
ALAI~-FOURNIER
~otrc regret d'Abin-Fournier, si nous voulons le dire
les mêtnes mots qu•Alain-Fournier inventait s'offrent d'abord:
'Ûu ceux qu'il avait préférés : Certains d'entre nous disait
Keats , ont rencontré Antigone
•
dans une autre vie ... '
. Notre rencontre avec Alain-Fournier tient de cette autre
'1le. li est difficile de la. rappeler, et demeurer exact. Qu'un

�LA NOUVELLE REVUE FR.\NÇAISE

484

le regret, que formait

recrret nouveau continue seulement
"'
d G d Meauloes.
chaque page u ran .
1 REvuE HEBDOl.tt..D/\tRE
Edmond Pilon écnt dans
a

(3

Juillet) :
. d' la boutique d'un vannier po~
Il savait que l'on peut partir _e l
onde . mais ce qu'il savait
ête et découvrir e m
,
à
la
s'en aller à conqu
• t que non loin de nous,
r
de Stevenson, ces
•
rès
bien aussi, à la açon
d 1 lôture d'un grand parc, aup
icux pas, de l'autre cô;é ;eu:e: il est un pays merveilleux ; et
d'une forêt et le long d un
.
de soleil et de clarté, on
f buleux cc dorua1oe
.
que cel..1, ce pays a,
' . . entre les branches, un beau maUD,
peut tout d'un coup I apcrce,01r,
b e dont la sortie est un rond
au bout d' « une longue avenue som r
de lumière tout petit •·

Et plus loin :

.

« Prenez le livre

.

S

en.son

écrit Marcel

R ben-louis tev
'
e o
1
de l' Ile ari Trésor.
S . ·1t1ri en par ant
U
d

Schwob dans son ,pw " ~
. -1 U ile un tn:sor. Des pirates. Qui raconte.?1 n
Qu'est-cc ? d1t-1 . ne ,
b" . 1 dans le Grand Mtall nes,
.
. l' ·enture » Eh ien
.
'est
enfant :\ qui amva a,
.
'
e l'aventure arnva ; c
.
C'e t à un eniant qu
. f . la
il en est de mcme:
s
E . ilà 'ustemeut ce qui ait
un autre enfant qui la, racon~. t t ';inai~e fraicheur qui nous sur·
suavité, le charme et surtout
raodr
t ce liv-re au milieu ch&amp;
ce quan paru
'
prit tous comme une_ sour
tes avant la guerre.
.
désert bien un peu ande des et r , ère Al:tin-Fouroier, écrivit que
M. Maurice Barrès, en louaot ndaguG d Mea11/nes nous promet·
· · d l'auteur u r,171
,
1'111
la &lt;t souple fant11s1e e
d
1 Grand Muiulnes, il n y a rMais ans ,
,1.
N d.
tait un Charles o ser ».
'
é 1·gence ab:,.ndonnée du St)..,
• fd · ages cetten gi
_,._
q ue ce seul relie es im
'
d' pprêt qui enchantent u. li . é et ce manque a
,-,r.
enfin cette s11np est
1
1 a autre chose et plus r-·
N odier Dans le Grand Mtau 11es, 1 y
lite~ de la fant:iisie tolll l
·
.
1 ·sme une qua
être : une ioteos1té et un yn . '. .
rA que _ plus tard, ls Aussi . suLS-Je assu "
,
tlll1
fait rares et personne_ . . à 'Alain-Fournier, les critiques fu
quand ils rendront 1ust1c~
. ioal Pour nous, - ce cher betll
placeront très haut cet ~~:':;;~'un .printemps plein d'orage_ et de
livre soulevé de toute 11, r
l'un
·er comme nous aunOIIS
ta ddpouvons que a
lannes, - nous ne
d l'art - l'Iris de Watteau,
déjà, - dans diwrs ordres c
'

,x

Î

'

REVUE DES REVUES

criprion de l'automne dans D:mii11ique, les Caprices de Musset et
quelques-unes de ces Filles du Jeu d'une ardente douceur ...
Voici Alain-Fournier lui-même :

Il habitait, dans lt: quartier de l'Observatoire, une de ces rues
paisibles et solitaires qui font songer :iux vieilles rues de Bourges.
C'était un mince jeune homme brun, d'aspect très doux, les cheveux
lisses, la moustache fine ..... un jeune compagnon de lettres enthousiaste et mesuré.

..

. . .

Alain-Fournier s'en alla disparaitre dans une embuscade.
Cela se produisit le 22 septembre 1914, dans la Meuse, au bois
Saint-Rémy. Le pauvre Albert Thierry, dont là Gran.le Rn:ue
publia de si poignants Ca,-,uts de guerre, lui-même blessé et soigné
dans un hôpital militaire, vint à apprendre la nouvelle et, fébrilement, la nota : &lt;&lt; Journaux. X... a été pris, et Alain-Fournier,

cbtr Grand M,a11lntS, blesse. »

• ••
SUR LA LANGUE ET
LA PENSÉE CHINOISES
Les recherches pénétrantes, sobrement appliquées à la rü
lité, que Lévy-Bruhl a poursuivies sur la mentalité des pri
mitifs, ont été à l'origine de toute une série d'observations
et d'enquêtes. Les conclusions auxquelles l'étude de la langue
chinoise a conduit ;\farce! Granet (REVUE PHJLOSOPlilQUE,
Jaov.-Fénier et Mars-Avril) méritent d'être notées : elles
viennent confirmer, dans leur ensemble, les hypothèses
générales que Lévy-Bruhl admettait au terme de son étude ;
elles offrent des traits intéressants sur · di ver~ points et
touchant par exemple le jeu, la situation des mots chinois :

Les mots chinois qui se rapprochent le plus de nos verbes
n'expriment point une action verbale toute nue et abstraite, une
action qui ait besoin, pour être considérée comme réelle, d'être
rapportée à un sujet agissant ; cei; mots peignent, au contraire, des
manicrcs d'être en train de se réaliser, et la vision de l'action n'e5t

�MEMENTO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais détach~ de celle de son principe ou de sa fin : si l'on- peut
dire que ces mots ressemblent à nos verbes, c'est en pensant à ceux
q . nt intransitifs et impersonnels, qui se passent de sujet et se
suffisent à eux-mêmes. Les mots chinois, d'autre part, qui semblent
le plus voisins de cc que nous nommons adjectifs ou substantif$
n'e~priment jamais l'idée d'un état ou d'une substance conçueindépendamment de sa réalité objective; ils n'ont pas besoin d'~
mis nécessairement en rapport avec un verbe et peuvent eux aussi
~e suffire à eux-mi:mes. Chaque mot éveille une image, plus 011
moins active, mais toujours assez complexe pour former une espèce"
de tout ayant sa vie indépendante.
Le Chinois dans son langage doit aller ainsi du concret à
l'abstrait, et l'Europêen au contraire de l'abstrait au concret.
L'un pense d'abord en artiste, l'autre en savant :
Le Chinois dispose, non pas d'une laoi:,uc faite pour noter de,.
concepts d'une abstraction ou d'une généralité variées, apte t
exprimer toutes les modalités du jugement, et orientant enfin l'esprit vers l'analyse, mais, au contraire, d'une langue entièrement
attachée à l'expression pittoresque des sensations et où seul le
rythme, dégageant la peOSC!C de l'ordre émotionnel, permet
d'ébaucher, en une espèce d'éclair intuitif, quelque chose qui
ressemble à une analyse ou à une synthése. Tandis qu'un Français,
par exemple, ~ède, avec sa langue, un merveilleux instrument
de discipline logique, mais doit peiner et s'ingénier, s'il veut traduire un aspect p::irticulier et concret du monde sensible, le Chinois
parle au contraire un langage fait pour peindre et non pour d~.
un langage fait pour évoquer les sensations les plus particulières et
non pour définir et pour juger, un langage admirable pour 1111
poète ou pour un historien, mais le plus mauvais qui soit pour SOlltenir une penste claire et distincte, puisqu'il oblige les opératiOllf
qui nous semblent les plus nécessaires à l'esprit, à oc se f~
jamais que de façon latente et fugitive.
D'où vient que les Chinois, pour acquérir la science occidentale, se voient aujourd'hui forcés de modifier profoo-dément leur langue, et en quelque manière de b. retournér•

J, p

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MEMENTO
L'AMouR,.n,1
DE t' ART
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u1n): L'art roman p An .
yv-.me de Patù Valé .
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tome Bourdelle.
J'3r• Angel
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et
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portrait
de Reno1r
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et Le CRAPOUll.l.OT est 1a première• revue · ·
. avec précision des spectacles de . é qUl ait su parler avec goût
tiques de Jean Galtier-B . . .
cm ma. Il continue. Des ..
1er Juillet).
01SS1ere et d'André Varagnac (rer J um,
~Il fa~t signaler dans la Jù:vuE •
n,ents médits des camtlI d ,D~ JEUJŒS (ro Juillet) lesfi
Dupouc,·.
u ,eu/man/ de wisseau Do m1Wque-P1erre
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Dans

RYTHME

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1 'ce poéme de Paul Valéry •

LES GRENADES

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D~rts gre11ai/n tnlr'ar1t1trlts
Cé.Ja11t &lt;i T'aœs de
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w,r tks Jra11ts sar,wrairu
lu Je k11rs tÜcin;verl,s I

Si les soleils ,art&lt;ous sub·
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grmades et1/rtbai//i,s
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Dt sa stcrik arcbitu:J ure.

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LucienJùvui,
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( 1 5 Juillet) : Les tblorüs d'Ems
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1
Vis ( 12 .Tuilier) donne un• po~me de Henri p
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�LA NOUVELLE REVUE l'RA~ÇA ISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
l. _ BEAUX-ARTS.
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l' ,.,.(;IIAca10)
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G1•rt'c'
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( 100 fr);
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BONNES INTENTIONS

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ROM.-\~S. THEA1 RE.
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o'its C6 rr l : Ollendo~ Î. 'Eluç tl•
C1tAllLII )IAcaa~s Cb;a:pl un.
B,rr, {10 Ir.) :
Tome 1 :
;:s'... : Lt1
6 Ir -~ . ~uu~ellc

l'tAS(OII_

~À,.,,.,

Pr,jii .

6 tr. ; Tome • •
Rnue Fr&amp;llçaloc.
•

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LE Gt11..,NT : GAS"l"O~ GALLIMARD.

ABBJ!VlLJ.11. -

\MPRIMERlE F. PAll.LAII.T.

La présence de Dieu

dans les différents sanctuaires ne

• manifeste pas chez les mêmes dévots par de mêmes
fmotions. Des affiches dénoncent l'existence des voyages

::-,ieux et celle des agences qui les organisent vers les sanc-.&amp;es les plus émouvants. Je respecte, j'admire, j'aime
'Jnleur des pèlerins pour la connaissance de Dieu par
multiples aspects. Je ne les veux croire ni des habi~ ni des sensuels, ni des goum1ands de sentiments
-ps plus que je ne fais du savant devant la vérité, de
leaplorateur devant la terre inconnue. Vraiment, il y a
heaux caractères dans la pépinière Je Dieu... j'en ai
.l_equenté... j'en fréquente ... Jans celle du diable aussi...
•troublant.Je ne puis parler de ces fortes âmes que
ftst,oir de s'approcher de l'Œil et du Cœur de N.-S.
ne souvent pauvres d'argent bien au-delà des
en Italie, en Espagne. Je ne veux pas parlerdavandcs ndèles de nos fêtes paroissiales à Paris qui à
te-Geneviêve et à Saint-Sulpice le 2 et le 19 jan· ~ à Saint-Médard le8 juin, à Saint-Eustache le 29 sep• à Saint-Roch le 16 août, à Notre-Dame-desrctoires en tous temps et certains dimanches au Sacrér apportent leur zèle d'organisateurs dans les
•

32

�491

LA NOU\'ELLE REVUE FRA'SÇAI

processions, leur calme douleur rcsignée, qui se connaissent et se reconnaissent sans se saluer, déplorent
dans les coins le malheur des temps, notent les cou
de la vengeance de Dieu ou les miracles de Sa Miséri
corde. Je ne veux parler que d'un seul de ces pèlerins d
églises parisiennes, j'en veux parler, car personne
s'aviserait de le faire.
Il est si petit, il a si peu de corps qu'on ne le rem
que pas ; il a les traits si rougeauds, si ronds, si effac
qu'il semble n'en avoir aucun. Plus de cheveux, pas
moustaches, point d'àge. A-t-il un nom ? « 11 est ici t
les jours», me dit un Suisse près de qui je m'enquérais
lui parce qu'il avait parlé à un prêtre trop gaiement
l'appelant « Monsieur » en s'excusant, en bredouill
u Oh ! c'est un monsieur très bien : il esttrès donnant.
toujours! tenez ! le voilà à la chapelle Saint-Joseph
train de pleurer. Il fait toutes les églises de Paris corn
ça. » Je le regardai : il a la bouche mince et méchan
les yeux sans vie ... ou plutôt ... oui plutôt ... plutôt
vers ... ma foi ! Ses habits sont élégants mais fati
Son chapeau a coûté cher à quelqu'un mais pas à 1
son pardessus est superbe mais ne lui va vraiment
assez ! Le voilà qui s'essaie à l'onction près du Su'
c'est un comédien ! Tiens, il sourit I Oh ! quelle
france secrète, quelle naïve bonté ! c'est un philanth
par désespcir et par habitude. Non ! Il n'est pas
aux dévots. Je le surnomme le « petit homme
églises •, c'est le héros de cette histoire qu'on
contée.
A tout petits pas assez rapides, il tourne autour
nef dans une église de faubourg : il ne prie pas, il

Cargueilleux ; il ch_erche la sacristie, elle est devant lui,
il la c~cbe encore, il est myope ou distrait. • Sacristie!
ah I c est là, ? » Il hésite encore, il entre ,. 1·1 s,arrete
• ; 1-1
~nd' qu on le re?iarque, mais qui le remarquerait ?
C_est un manage ?... c'est pour un enterrement? ... »
Le ~ t homme des églises prend beaucoup d'onction er
cle politesse.
•. Je... c'_est ..., non ... moins important que ... t:x.cusez-

monsieur l abbé, c'est mon agenda ... un petit servic1:
i!IC.. , pouvez-vous ... ce n'est pas un livre de messe ...
les monuments de Paris ... mon agenda ne mentionne
dans ce quani_er que Saint-Jean de Belleville et SaintJoseph de ~lémlmontant. Est-ce qu'il y a d'autres églises ?
- Il Y a boulevard. de la Villette la chapelle de la
-:~• dans une •mpnmerie. Il Y a rue de Bagnolet
i!glise flamande de la Sainte-Famille : il y a près du
anal Satnt-Manin ...
Je la connais:·· [e suis_désolé... merci ... je la con,._,::· désolé ... mais si ! mais non I oh ! ne me rcconllUJ:IICZ pas. »
Un prêtre l'a pris pour un étranger qui visite Paris et
J.)eUt-étre_ pour un fou s'il l'a vu se remettre à pleurer
Sllls savoir pourquoi.
li Depuis qu'ils n'étaient plus retenus par les devoirs de
411!
les hommes de cette époque songeaient :t ceux
Qlasacr mille : ~u mariage ! et on demandait à Dieu de
la cr les umons plus souvent que jadis, les douleurs
'Cités dguerrc ayant attendri les-eœurs et les ayant rapprou Consolateur Divin. Un samedi vers midi le grohomme d~ églises entra à Saint-Josepn de
nt,1nt, sanctuaire neuf mais souillé par les foules
tllOt,

n:;

r~••.

1:l~":.,etn

�49 2

LA NOUVELLE RëYL'E FRANÇ:\ ISlt

comme une école communale. Les cortèges de noce$
étaient plus nombreux que les prêtres et moins nombreux que les chapelles de la grande église.
« Bénissez tous les fidèles qui sont venus recernir le
Sacrement de mariage, disait le petit homme à genoui&lt;
sur les marches d'une chapelle. Donnez-moi un peu
d'intelligence aujourd'hui et je ne mangerai que d5
légumes ce matin, un peu d'intelligence car je ne comprends rien de rien. Saint Joseph, donnez-moi des pensée$
plus chastes car l'obscénité est dans mes yeux, dans me$
oreilles et dans ma tête. Sacré-Cœur, donnez-moi l'amour
de l'humanité, disait-il ailleurs, car je me réjouis de ,on
malheur et la méchanceté et la vengeance sortent de
moi naturellement. »
Il avait parlé à la moitié des saints honorés d'aute
en ce lieu et s'apprêtait à visiter les autres quand il fut
arrêté par les cort~ges nuptiaux. Alors derrière chacu~
de ces nouvelles familles il médita sur ses malheurs pœsibles priant Dieu de les détourner d'elles. Toujou
priant, toujours pleurant,il arriva pri,s d'une porte gran
et c\o$C et près d'une chapelle qui eût été cbirc si let
vitres en étaient restées blanches et qui devait être éga)
un jour par les boiseries d'une consécration. A ce
grotte sans miracle deux marches conduisaient qu
deux cierges n'éclairaient pas. Là trois malheure
artendaient un prêtre : il vint sans faste portant
livre. Un ouvrier noir le suivait plus fait pour ser ·
les mans que les vivants. Oh! le pau,•re mariage q
voilà ! pas de chaises ! pas d'amis ! un témoin,
seul, bossu, falot, louche et blond, accroupi sur un pri
Dieu:

IONNE.S INTENTIONS

• Rébecca... patriarches
d
.
493
.!'lsrad ... J,1 femme forte ..J.é posC!e. brutalités... Dieu

le

.

.

...

SUS·

\TISI

. prctre lit très bas. Le grotes uc ···. »
éghses n'écoute pas. il r
d
q_ pem homme des
et le chapeau secs q'
egar e Ia triste humanité, la robe
.
ue cette servant
ë
suivant la mode vagueme t
1 ~ man e a cousus en
J" •
n , et, e temt roun · · I • •
lie ou par des travaux
·1· .
o' pat a t1m1'é
m, Itaires récents
ca11 endimanché. Le prêt d"
. , ce garçon de
· d
re 11 très vite . , u
rn.am roire sur ce!! d
· 'mettez votre
e e votre épo
V
devant Dieu.,,
use. ous êtes unis
« Enfants, mes enfants '
1
des églises, enfants de c~pense egrotesque_petithomme
votre noce mes ,
peuple. Il Y a1·ait un ami a·
,
en,ants M
"è
'
ioule, ma prière es; I . , es pn res ,·aient celles d'une
· ·
P us ,one que celle d
d
impies, mes enfants Vo
'
es mon ains
·
us n avez pas eu d
vous avez eu des .è
.
e messe mais
Dieu.
pn res amicales. Bénissez-les, mon

- Attendez-moi H d"t · 1
i11$Cju'à la sacristie ~Îie:c:'m~ ement le prêrrc. Je vais
Vous savez signer 1 _. 1 ber e registre des mariages.
1·
· ·1 a onne heur 1 •
, .
parc des bagues... houm I A
d e · ·: · Je ... n a, pas
Alon; l'époux d" d . . _rren ez-mo, là ... »
- T
. . '~ evant Dieu :
.!
u le connais le petit vieux .
.
epuis le commencement. Si I qui est v1~sé derrière
~Jours aimé les vieux Il 1 • tu le connais, ,·a ! t'as
ttens, c't'idte.
. p cure parce que ru t'maries
- T'avais promis q , 'é . fi .
-T'as J·uré '' u ~ _tait ni après le mariage.
qu t en avais
· eu d'autres que moi
. Jam a,s
A preuve qu'a
n se manera à l'Egl"
,
·
lllariera par le pr'tr .
'
,se, tas dit. On se
Eh b"1en ! ca fait c e, ,a preuve que
.,
.
. J suis pos unesalert'.
.
que tes deux fois plus saleté.

�494

LA NOUVELLE JtEVOE FJtANÇA

Le témoin bossu et blond mettait les doigts dans
nez. C'est un savetier de la rue de Tlemcen qui a t
qué contre l'apéritif et le déjeuner une matinée de t
vail et de gains.
« Et toute ma vie je prierai pour eux : ils ne m
verront pas et Dieu les comblera de prospérité. Ils
devront le bonheur et nul que Dieu ne le saura. Sai
Joseph n'était pas plus riche quand il prit Marie de\"a
Dieu... de\'ant Dieu ... devant Dieu. »
Ainsi pensait le petit homme des églises et malg
l'envie qu'il en avait il n'osa pas avec le témoin bossu
blond signer le registre apporté par le prêtre.
Une heure après au milieu d'ouvriers bruyants et r
gnés le petit homme des églises rêvait devant un co
vert de fer, une table en marbre blanc, un plat de ha
cots roses et une carafod'eau. Il ne comprit ni la prése
debout à cette table du marié qu'il avait béni, ni 1
paroles qu'il lui disait.
« Alors ! c'est y à Madame que vous en avez? D'
donc que \'OUS la wnnaissez ~1adame ? Vous pou,·e
faire société à l\ladame car nous autres on Ya hou
ailleurs, pas, Charles ?
- Laisse-le donc, disait Charles, tu vois bien quec'
un louftingue.
- j'aime pas beaucoup qu'on se foute de moi. »
Le petit homme des églises n'eut ni le cou
d'achever son maigre repas ni celui de l'abandonner,
celui de répondre aux paroles brutales des hommes,
regard douloureux de la pauvre mariée solitaire. V
ment il devinait toute intervention nuisible, toute
cation inutile. Le premier pas vers la .sainteté est

495
ête du calme intérieur, il s'essava à retro .
en avait perdu.
•
u, er ce

Le diers
même soir, dans une chambre d'hôtel
d
, rue es

.._...YilU

.

' un garçon de café enlevait un habit de

• Je te ferai parler ! Je t'en ferai tant que t fi .
u mras

/U parler ! »

Dy avait une voix qui venait du mur d 1

. d
ules et . d' .
' e a nuit, es
, qui 1sa1t :
• Pas ~elui-là, j' te dis, Alfred ! Pas celui-là. »
Le ·petit
c homme des églisec:- s'appelle ni.1• 1e marquis•
m rescenc Lepan de la Cressonoye.
MAX JACOB

�SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

u hl

a es » et, complaisamment il lu.

497

, de lui fournir l'entrée en matiè . i propose de
c Allons, il n'y a p

.
reCommencez
·
as a. 11és1ter.
.
onne la première phrase . 1
' Je
lllvrit, et l'on vit pa •
· a porte du salon
ranre....
- Mais, Monsieur le Lecteur, il n' • . .
au château de M d 'd .
) :l',ait pas de
_ Eh b' 1 . a ri , 1es salons...
,en . La grande salle était rem lie d'une
e... etc ... parmi laquelle O n d'1stmgua1t
·
. p
Qu
e voulez-,·ous qu'on y disti
"&gt; ...
- Parbleu ! Primo: Charles IX ngue .
- Secundo?
• ...

d

NOTE SUR ME.RIMÉE
PORTRAITISTE
li y a dans la Cbro11iq11e du règne. de Charlt·s IX un chapitre intitulé : &lt;&lt; Dialogue entre le lecteur et l'auteur »,
qu'il importe de lire de près si l'on veut bien comprendre
l'attitude de Mérimée vis-à-vis de la littérature descriptive appliquée à une matière historique.
Le titre seul du chapitre indique que ~lérimée contrevient ici à tous ses principes, mais il n'y contrevient
qu'afin de les mieux étayer, en découvrant, une fois pour
toutes, les secrets motifs de ses fins de non-recevoir.
Le lecteur commence par féliciter l'auteur de l'occasion que lui offre son sujet de décrire les grands personnages de la cour franco-italienne du château de Madrid.
Sur quoi l'auteur se récuse : « Je voudrais bien, dit-il,
avoir le talent d'écrire une Histoire de France, je n'écrirais pas de contes », et, aussitôt, il ajoute : « Mais, dites-moi, pourquoi voulez-vous que je vous fasse faire con-naissance avec des gens qui ne doivent point jouer
rôle dans le roman ? »
Bl:lme sévère du lecteur indigné : ,, Mais vous av
le plus grand tort de ne pas leur y faire jouer un rôl
Comment ! ,'ous me transportez à l'année 15i2, et
,·ous prétendez esquh·er les portraits de tant &lt;l'homm

- Halte-là. Décri\·cz d'ab d
me ferez son
.
~r son costume, puis
. C'est
. pod~ra,~ physique, enfin son portrait
auiour hui la grande route po
ur tout
de roman.
-;,:; costume ? II était habillé en chasseur, avec
- " c~r de chasse passé autour du cou.
YOUS etes bref.
-Pour so
·
feriez bi~:;:~~1t ~h?·sique... attendez... Ma foi,
ân Il
cr ,01r son buste au musée d'Ane. est dans la seconde salle' No 98 • .J)

Je ne sais pas de réi,onse

. .
révélatri-e d fi d d qt soit plus caractéristique,
û de to '- u on e a pensée de .Mérimée. En
~n
ut personnage qui l'intéresse le plwsique le
•
•
· .
kri e,. - plus peut-ctre
mcmc
qu,.il ne pas
vams qui, rivalisant a,· 1
•
s10nne
vent avec . .
cc es pcmtres, exécutent
IUrimé ma,tnse, de_tels portraits; car ici la passio~
•
e est une passion désintéressée pure d.
.
e-pensé, &lt;l'é 1 •
,
c toute
c
mu auon: c'est la passion à base de

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

49
.
curiosité du grand observateur, du naruraliste: l'œil ~ul
regarde non la main qui s'acharne à rendre. Connaitre
le phy~ique des personnages historiq~es, c'est, chez
Mérimée, à la fois un plaisir et un besom, comme une
loi de son esprit.
. .
.
• Ne trouvez-rnus pas agréable de voir Ill th, m1111fs 'Y'
les objets dont il est question dans l'.~istoire? Lorsqucr
je voulais écrire l'histoire de _César, J avais tant r~gardf
et si som·ent dessiné ses médailles et son buste de !\~pl
que je le voyais tr~s distinctement à Pharsale et meme à:
Alexandrie '. »
.
Mais connaître et rendre sont deux opérations tout
fait différentes, - que l'on a peut-être trop t~ndan~e
considérer comme les deux stades complém_enta1~es d un
opération unique : entre les d_eux, la relatton s1mfle
cause à effet s'établit bien moms fréquemment qu on
pourrait le supposer. La conn~ssa~ce d'un ~érimée,_
de qui \'ictor Cousin, pour_ 1~vo1~ une fms épromé
ses dépens, disait : « Il ne sait nen 101parfa1tement »,
circonstanciée et scrupuleuse, où un retrait, un repen
vient aussitôt corriger, compenser toute avance un
risquée, de toutes les formes de connaissance est pe
être la moins fa\'orable à l'art de rendre, au sens p
tique du terme, lequel trouve son meilleur poi_nc_
départ, son tremplin le plus efficace, dans une vue hm1
prise par un regard perçant.
Mais, objectera-t-on peut-être, ce refus de Mérimée
entreprendre le portrait physique d'un pe'."°nn:'l'e
tiendrait-il pas, tout simplement, à quelque 1mpwssa
t.

Ur1e C 1rrtspo11,la11,e i11iditt, p. SJ, lettre de 18s6.

SUI. MÉRIMEE PORTRAITISTE

499

sa pan? On pourrnit admettre la plausibilité de l'expli'iaâon si certaines particularités, sur lesquelles nous
i)mous à revenir plus loin, ne venaient, justement dans
fla suite de notre chapitre, lui apporter un curieux
dfmenti. Non, la vérité, c'est que Mérimée, qui aurait
pa prendre comme devise d'écrivain le « Nibil fore aliter
M dt«at » de ce Cicéron pour lequel il s'est montré si
injuste, a le sens le plus susceptible, le pluschatouilleux1111 sens attique - de ces distinctions entre les genres,
~ ces délimitations entre les arts, dans lesquelles
~phe le meilleur esprit gréco-latin, l'esprit d'un
Aristote et celui d'un Quintilien. Il n'est que de lire les
Ullres aune l11conn11e ou la Correspo11dance Inidite pour
ltncontrer, toutes les fois où il s'agit d'un tableau, d'une
a.tue, d'un objet d'art, quel qu'il soit, ces remarques qui
le trompent pas, qui décèlent aussitôt l'amateur vêri- ·
llhle, - traductions toujours précises d'impressions
~ et aurhemiques. Mais, justement, cette distance
qw, do peintre, sépare l'écrivain, Mérimée ne la franchira pas, parce qu'il la juge infranchissable, que, d'ailJems, il estime qu'il est bien qu'il en soit ainsi, et parce
qa"tl_ ne convient, en aucun cas, d'entreprendre l'im-pbssi~le. Une certaine confusion entre ce qui se peut et
œ qu, ne se peut pas dans une forme d'art donnée, rien
,:eut~e n'inspire à l'esprit de Mérimée une plus--invindhle répugnance, comme une sorte de dégoût ; il y
entre 1~ sentiment d'un ridicule qui entraîne à ses yeux
:Ille Jl?lnte de déshonneur pour l'intellect, - mais, surlDat, 11 voit dans cette confusion un manquement au
ode esthétique fondamental, et, par là, une manière
limprobité.

�SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il se trouve 1c1 d'accord avec Taine, mais pour des
motifs d'un ordre tout différent.
.
Le deuxième volume de la correspondance de Taine
!"enferme en effet toute une série de notes, sur l'i_mportance desquelles Paul Bourget a rappelé l attenuon au
moment de la publication d'E1ie111u Mayran : les notes
personnelles de février et d'octobre 186.2, un des plus
beaux efforts d'auto-critique qui existent, et les notes
sur Paris qui s'échelonnent entre 1861 et 186~, et dans
lesquelles sont transcrits et commentés c~rtams .e~tretiens de Taine avec les écrivains et les arustes cdcbres
Je son époque. Du récit de ses deux•premières rencontres
avec Haubert en J 86.2, après la publication de Sala111111M,
je détache les phrases suiv,111te~ : .
&lt;• Ma thèse a\·cc lui est de lm dire (avec des ménagements) qui: :-on style s'écaillera, que l,a desc.~iption sera
inintelligible dans cent ans, qu'elle 1es~ dcià ~ur _les
trois quart,; des esprits, que la narratton et l acuon
comme d.ms Cil Blas et Fielding sont les seuls procédé!t
Jurables.
d (;"
» Il répond qu'aujourd'hui il n'y a pas moyen _e at
.autrement, que d'ailleurs il n'y a pas d'art sans ptt_tores.que, que l'idée doit atteindre. l~s dehors, se man1fest~
par une forme corporelle ,et v1s1ble.. ,
» Toujours est-il que c est de la lmeraturc dégéné~
tirée hors de son domaine, trainée de force dans celui d
la science et des arts du dessin .... »
,
.
.•
« Ma thèse est toujours que son état d espnt, la ns1
.Ju détail physique, n'est point transmissible par l'é
turc mais seulement par la peinture. Sa réponse est 4
4 'es; là son état d'esprit, et l'état d'esprit moderne ..••

501

c Tout ce qui n'est pas une forme physique, minuent vue par une vue de visionnaire: est pour lui

achevé, vague.

.• li_~~it d'une manière extraordinaire, avec un preJet incomplet, maladif, mettant des carrés, des
, un mot en vedette, un bout de phrase, attent que le chant vienne, reposant, rt:,·enant avec un
r énorme et insensé... »
Il ne saurait être question d'aborder un seul des nom~ et passionnants problëmes que ces textes soulè11nt; il ne s'agit ici de Flauben ·et de Taine que par
Jappon à Mérimée : en regard de ces notes de Taine
ilms lesquelles la pensée est si honnêtement pesée je
;llt mettrai pas les passages des Leltrrs à 1me b1con~11~
CJI! O~t trait à Sala111111/,J : l'irritation qui s'y fait jour et
qui n est rendue que plus \"Ï\"e par la nécessité où se
tlouve Mérimée de reconnaître que l'auteur u a du
:11tent », engendre une injustice qui n'est plus guère que
;de la légèreté.

~is pu!squ'en réalité c'est une conception générale

1bi est en Jeu,

dans laquelle le cas de Flauben n'interirien~ po~r Taine comme pour Mérimée, qu'à titre de
, relisons plutôt dans la notice de Mérimée publiée
1855 en tête des œuvres complètes de Stendhal cettcsi symptomatique :
• Û&gt;mme tous les critiques, Beyle luttait contre une
lté probabl~ment insoluble. Notre langue, ni
ne autre que Je sache, ne peut décrire avec exace les qualités d'une œuvre d'art. Elle est assez riche
distinguer les couleurs; mais, entre les nuances

liiBe

�503

502

qui ont un nom, combien y en a-t-il, appréciables _aux
yeux, qu'il est absolument impossible de_ détermmer
. r des mots ! La pauvreté des langues devient encore
ren plus sensible lorsqu'il s'agit de formes, non pl~s
de couleurs. Un œil médiocrement exercé rec?nnatt
facilement un contour vicieux. Quiconque examme la
statuette de la Vénus de Milo rl-duite par le procédé
Callos reconnaît aussitôt que le nez n'est pas anuque.
Pourt;nt la différence entre ce nez rapporté et le ~ez du
statuaire grec ne peut consister qu'en une fr_acnon de
millimètre : or quels mots peuvenr caractériser c~ •
forme dont la beauté dépend d'une fraction de nulhmètre en plus ou en moins? Ce qui se sent avec tan
Je facilité, on ne peut l'exprimer avec du nmr sur d
blanc, comme disait Beyle'. •
.
Nous touchons ici le fond de la pensée de ,\!ému
Si déjà il considérait qu'il était impossible de faire av
des mots la copie d'un portrait peint, d'opérer la tran
lation dans le domaine verbal d'un système de form
et de couleurs que l'on a pourtant sous les yeux, co
bien devait lui paraître à la fois plus folle et_ pl
vaine l'entreprise de !'écrivain qui, partant d'une s1mr
image mentale, prétend néanmoins, avec le se".l so_u
de ces mêmes mots, édifier une œU\•re qui nvahse
plasticité et comme de matière avec celle du p~mtre.
La protestation de toute la nature de Ménmée
contre est encore plus foncière que celle de Tame:
protestation de Taine se rattache à ces préoccupan
d'hygiéniste mental dans lesquelles Paul Bourget
1.

Mérimée. PorfraUs liisloriques d lillùaira, PP· 184-i85.

*

niso_n une des pièces maîtresses de son esprit.
vérifie sur un Flauben ce qu'il avait déjà signalé
fin de son étude sur Lord Byron comme une fata•
propre à l'artiste moderne, à sa,·oir qu'un tel mode
crâtion détruit infailliblement !'écrivain qui s'y livre;
il se détourne alors d'un péril dont, à un moment
s'l!tait senti lui-même menacé, mais il se détourn;
t en admirant, et s'il se persuadait que les conditions
tnvail fussent susceptibles de modification, sans
e ne se détournerait-il pas. Voici d'ailleurs, à cet
, le texte capital. Il vient 'de dire que son idée
•~entale a été « de peindre l'homme à la façon
arttstes et en même temps de le construire à la
des raisonneurs », et il ajoute: • L'idc'e est vraie•
pl?5, quand on peut la mettre à exécution, cil;
u1t des effets puissants, je lui dois mon succes ·
· elle démonte le cerveau, et il ne faut pas ~
ire. »

Mttimée, lui, se détourne, mais sans admiration.
qu'en plus des mille différences palpables qui les
nt, ces deux hommes, dans la région même des
, par les obscures racines de leurs facultés étaient
'loin qne possible l'un de l'autre. Chez Taine la
~ é artistique était beaucoup moins sponta~ée
•?lassablement conquise, héroïquement obtenue et
~u'il advient parfois, il contemplait, non ~ans
e, dans ces possibilités qui s'ouvrent de,·ant la
et la gén~rosité de dons de l'artiste plastique,
mondes relauvement interdits. Chez Mérimée Je
de l'artiste littéraire, - de l'artiste littéraire pur _ ·
au contraire inné, mais comme nonchalant. II en

'CSt

�5o4

LA NOU\'t:LLE REVUE FRANÇA

usait de moins en moins, et, a,·ec les années, il en
venu à ne plus priser véritablement que l'his~oire: ~
il ne perdait jamais de \'UC les sa..:.:ages splend1d~s,
gigantesques, auxquels !'écrivain de type plastique
livre sans cesse dans ce domaine de l'histoire q
Mérimée eût \'Oulu transformer en une chasse gar&lt;lt:e.
là sa répugnance, ses d~oûts, ses injusti~es mê1~e ; •
là aussi, qu'éle\·ant pour une fo~s la. v~1x, . car 11 es
mait que le sujet en valait la pe111e, 11 s écne dans u
de ses lettres : « L'Histoirc est à n2es yeux une ch
sacrée.»
Le plus curieux, - et ceci nous ramène à la suite
notre dialogue, - c'est qu'après s'être ré..:usé auprès
son lecteur et l'avoir poliment, mais fermement, rc
voyé au b~stc de Charles IX du Musée d'Angoulêm
Mérimée, sur son insistance, et dans l'espoir de
débarrasser de lui, finit par s'exé..:uter, et, en qu~lqu
lignes, il nous trace, de Charles IX et de Catherme
Médicis, des portraits qui, faits en des_ ten~es t~
moraux qui n'ont même pas l'air d'avoir_ éte cho
avec un soin particulier, restituent néanmoms sous
yeux, et de la manière la plus frappante, le ph
sique des personnages. Récompense ac:~rdée au rega
objectif: à l'œil pur qu'il n'a cessé de dmger sur tou
choses.
Mais qu'il vienne à s'agir, non plus d'u~ pe~n.
historique, mais d'une créature de son 1ma~mau
l'esprit de Mérimée se trouve alors en face de _difficul
d'un autre ordre, et qui lui interdisent bien plus sév
ment encore le portrait physique de ses propres ~
nages. 1':ous avons noté plus haut une analogie à

SUR MÉRIMÉE PORTRAITISTE

entre l'attitude de Stendhal et la sienne, mais on
vre à la réflexion que les pourquoi de cette attie sont, au fond, très différents. Stendhal, toujours
~is ailleurs, p:i~e, pour voler à des tâches qui l'inté«-Dt bien da,·antage. Chez Mérimée, tout à la
i;,ïs plus disponible et plus concerté, il y a plutôt comme
noU\·eau scrnpulc ; historien avant tout, - d'un
ac,At qui, d'autre part, lui interdisait jusqu'à la seule
conception du roman à clé, 'il se trouve pris entre deux
IO!utions également impossibles. Il n'a pas cette verve
111Ï fait jaillir les personnages avec toutes leurs particuJ.rités physiques et animales, - il faudrait donc les
construire, dans une certaine mesure les fabriquer, et
plie opération plus artificielle, plus factice, plus con• au canon de l'art littéraire tel que Mérimée le
:conçoit, qu'une opération de ce genre ! Non, - sem°Me-t-il toujours dire, - de ses personnages un écrivain
ne doit décidément au lecteur que le portrait moral et
li, à travers ce portrait moral, il se trouve qu'il lui livre
qatlque chose de plus, tant mieux pour !'écrivain, à
;œadition qu'il ne l'ait pas cherché. Le lecteur avec
œla n'est-il pas encore satisfait ? S'il proteste, comme à
li fin du dialogue : « Oh I je m'aperçois que je ne trou~ pas dans votre roman cc que je cherchais »,
Mhimée se bornera toujollrs à répondre: &lt;&lt; Je le crains».
CIIARLES OU BOS

H

�ipa,,, d11 tamb,,,111i11 tout contre. sans arrêt,
CHANSONS

/xmssa11t pour marcber de r,us souliers ferrés
S11r les pieds 1111s de la pam"rel/e.
Une }Jase, ras,· t11q11i11e. ! Allons, hardi!
:'Et wus la belle mfant, ue faites pas la tête!&gt;&gt;
- Qui élu-ivus, pour me parler ainsi?
.- Je suis, m11da11u, lt: sire de Framboisy.

ELLE ET MOI
DU MIEL
(Le bon ménager d'Auvergne forme cc rêve. ù'~v
une Muse, et dit comment il se comporterait a

égard.)
j'ai ,lvi l'autre ,iuit q~ j'm:ais mu },foSe.
Je 1.'011drais bim prendre ce rli-e at1 111~! ·
« Vent,, la belle enfant, danser sous lrs 01wta11x
A II doux so,i de /,i cortw1111se 1
Da11stz.., saute,, et embrassez. qui 'i.'OtlS voudrez..,
A t\ius d'en Jaire à t'tlln-: tlte. »
.
011i. Maispour nmsdire t·rai, jewus la mènerais
Pluttit à la baguette.
Car il ferait beall voir que tout n'aille à 1110,z gré,
Et que l'on Jasse sa Sophie I
Je lui en passerais l'envie.
« Ha, par ma foi, •1.'011s danserez. I »
Pour la t'Oir pit'Oter et baller to11t de mime,
Je crois que je ferais comme ces mâclmds
A leurs 011rs-111arti11s de Bo/Jlme

.ménag.:rc se complaignant s.1ns cesse de la rareté
, le bon ménager forme le projet d'avoir un

dans son jardin.)

On dit bim : qui 11'a pns de mit! en so11 rucha
Dait l0111 a11

a,:oir sur sa langue.
r les gms. Car les gens aimmt se pourllcher,
;,l difaut dt' 1:rai 111id, d'1111e dcJure harangue.
}tt'Oltdrais 1111 rudxr tout 1111i111cnt pour moi,
Non pt111r c11 affi11er le. 111011de.
L miel plait,il smt bo11, a belle couleur blonde.
JI est bim de gt1nl1•r au jardin 1111 mdroit
~, sous 1111 iùux s11rea1t penchant 011 petit toit
1k tnif..s ébrkhles que !1• lirbm kaille,
Sa!ig11mt trois ruches de paille.
n r«oiu Cil balcon, do1ma11l cJlé dt' jour
TOUi d'herbe, de fmillagt, el de rayons qui glissent
D.ns l'odmr cbaude des lys rouges, des mtlisses,
'#•pris-midi d't'té z.011z.on11n11t lt l'mtour...
mci11s ni

�508

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAI

Oui, j'aimerais avoir en 11wn petit ménage
Une retraile où se ferait le miel.
Les abeilles iraient buti11er sous le ciel
Aux acacias bordant la route du village,
Et reviendraient ici l'amasser en requoi.
Ainsi se fait sans qu'on y pense,
Pourvti que l'on ait STt garder pa.r devers soi
Un coin d.e paix tranquille et coi,
Le miel de la douce sapience.
Et maintena.nt, écoute une chose, mon fi :
« As-tu trouvé le miel,prends-en ce qui mffit. »

UN DÉPART
(Ici le bon ménager se souvient d'une rencontre fat
la veille au cours de sa petite promenade.)

]'ai fait hier rencontre a11 pont
Dit Claude et de sa Toinon.
Habillés qu'ils étaient de lettr dimanche,
Moi d'abordée j'hésitais quelque peu
Et ne les reconnus que passé la Croix-blanche.
Elle, rouge comme le feu,
Verbiageant, frétillant, ne se tenait pas d'aise
Et dansait presque, ainsi qu'un cog sur de la braise.
Lui, l'air naïf et faraud,
Suivait d'ttn pas relevé son élue,
Et portait rnr l'épaule, - il est puissant ribaud
Une malle abandes poilues.

La Tot'non m'a bonjouré
D'une façon fort civile. '
Son homme n/a déclaré
Qu'on partait pour la grand'ville...
N'en fiwent pas au haut là-bas
Qu'ils pressèrent encor le pas.
Ne se tournèrent même pas
Pour regarder les noyers du vil!aue
Les .
ôJ
m~1sons de la soupe chaude et du bon feu,
Ces toz/s en escalier au creux de leur feui/laue
IYoû les fumées montaient dans la paix dit Bon Dieu..•

Au tournant du bois-bocage
Une pie a jacassé.
A la corne di, pacage
Une grolle a croassé.
Dieu vo1ts garde du présage f
Moi je n'avais rien chanté
Sinon quelque : Bon voyage f
Vit qu'on n'aurait pas compris.
D'ailleurs, ce nous dit le saue
ô
•·
A chose faite, conseil est pris.
Partez, partez., mes amis
Puis donc que vous avez bouclé v:tre bagage.
Mais puissiez-vous pour le prix
Ne pas aller vous trop faire lanlaire
Et quelque jour nous revenir marris
Car ce n'est pas pour rien qu'on voit w:e galùe
Sur le blason de Paris.

�LA NOlJ\'ELLE REVUE FRANÇA

FILS DE L'AUVERGNE QUI VOYAGEZ ...

DE JULES LAFORGUE

(Un dimanche apr~-s Yêpres, le bon ménager son
tous les gens du pays qui cheminent au loin de par
monde.)

Fils de. /'A11v1•1-g111• qui i 1oyng1"- sous I'm:erse.
Ou dans la bise el dans le Mir,
Par les grm1d'ro11tes nationales
P()ur lt-s btSoi11s de t~s commerces,
us rl,a11drim11iers, les réJameurs, les porle-ballt,
Les rarrommodmrs tk {tzfma,
Qtte les accordéo11s jouanl des airs de danse
Dans les faubourgs a11 bas d,·s cJtes,
Vous fassent som.•mir de 110/re teu1· /Jau/~:
Les dimanches, as soirs aux ro11le111ents cforage
Qu'oll dam11il la bourrée dans le bas du ·l.'illage,
Les fili's, les 111nrc/Jils, ll'S pécbes ti mi-cuisse
Dans le 111issen11 de la truite et de l'éai·,:im;
Et 10111, le go11J dtt i·ent, I'odwr des iieillrs salles,
Le lit à bousse rouge et lti table (Jli l'on ma11ge,
Le gros soleil rnr les rochers à digitiJlts,
Etre bruit que faisait la porte de üi grange ...
Mais wus qui par basard êlt•s cle là dl'niilre,
Ha, souiie11e,-t•ous si·ulement de Picq110/ng11e,
De Vi11chal, d11 po11t de Tbioliëre
Et de let pe1ite 111011/agnc.

der:011s à l'obligeance d • M fi
• io11 d'un arre,,·~, a '
· acq,us-Emlle Blanche /a
&lt;&gt; ui iyn111nppa ·t
• r l
,par,mdroils, de 110/u 111111111s .; enu a ,11 r.s l.1,jorgue el
tlu poile ne liro11t p
c~, es, q11r les amis cl ndmias sa11s 111llrél Ell d
Allemagne, où il occupait lesfi .. es nlml de S(lfl
atrii:e Auousla
L'
o11ct1011s de lecteur au1três
&lt;&gt;
• ll"t.Jtda
·
d
'.l"''
tnm1dai11 Mitép,r Cl ~ ,' qm est t 188;, est le
'
~t11-pt11lur 11 , 1 l
•
Ill rouleurs par dh-ers nrlist,·s.
, , te e,,: e, ,lessms ri

llot1t de la pau
·
6e,/11 fifre.
et sans couleur.

-

Hippol)'te é

d
ten u sans

JA°!':\'lER

Rentré couche · 1
d r acb icures après le chamb messe - rentré u e ;rlottenburg. Été à
~- mort e Gambetta. Visites

et

Jff. -

le plomb fond

, 2• -

Été à 8 /

·

l

M. B. - la bou 1 2 a a messe Bh\ige Kirche
glacial - Elle c~e pâtebuse- les yeux brouillés
a son anc -

moi . l

n~:::d::::~~bslpieds glacés aux da~lcs: ;-;,;;
le
es.
j BertJI jamitr SOtlS la rubr.tq11e " Notes ,, in. Observations.

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FEVRIER

(Après le 28, sous la rubrique" Notes")-:- La _Toccata.
Bach - Thausig. Le concerto de Rubmstein - La
Fantaisie de Liszt - Le Lohengrin.
Dell Eva - Coppélia - Carmen - La
Saba - Hamlet.
MARS

Jeudi 1er. -Marions-nous - Mariez-vous. X.
Samedi 17. -Gudrun.
Dimanche 18. - Le Prophète (!) Drame en
actes. Un malheureux.
Lundi 19. - Congé - Complainte du fœtus.
Mardi 20. - Congé - Thé à cinq heures fisch. Liebling - Büchlein - complainte des amou•
reuses - donné à R. à lire cette lettre prise à Eugène.
Mercredi 21. - Congé - Tannhauser- Précéd6
d'un hymne au Kaiser. Ma belle inconnue de l'Opéra 1
souvenir éternel- Elle aura ma dernière pensée à moll'.
lit de mort. Idéal entrevu et enfin. Je suis sûr qu'elle
vu que je l'adorais et qu'elle m'en a adoré - Où est-elle?
elle se couche ? Elle ôte ses faux cheveux - en fredo
nant cette obsession, l'ouverture du Tannhauser, que
chantent ensuite les pèlerins - ouverture que j'ai
entendue dans le spleen de Coblentz. - Tout est ni
tère - Elle était seule.
Jeudi 22. - Congé - Reichsall - die Ochsen acrobates - les 2 créoles. - La vie est bizarre. grand volume de Mariette-Bey - Mon Alleluia -P

NOTES

DE JULES LAFORGUE

513

logue à mes complaintes. Tous ces gens qui commu•
nient !!
Vendredi 2 J. - Congé. -la journée seul - Toujours
l'économique Printz_ -- Une course dans le Thiergarten
- spl~en - Impossible de combiner deux idées devant
le ~ap1er ~lanc - Toujours pas de lettres - Plus un
radis - fait avancer mon trimestre.
cirque - les Aquimoff - 1a con.Samedi 24. -Au
,.
na1ss~nce de 1Illustre Cascabel - Proteus. de la neige.
les Accents exotiques • Qu,.trat-Je
··
r •Dmzanche
, .2 5. 1a1re aux Etats-Unis ?
Jeudi 29. - Concert F. Planté. Sing-Akadémie succès fou. la tête des berlinois - le P. Radziwill dans
sa loge.
Vendred! JO. - au Wallhala - l'hystérique de Tl~éo.
les S~hœffer - les 2 Darc - les chiens - Exposition
Gurlm et Jansen avec R. l'antipathie instinctive devinée
- Mil•. de Jo. Klinger. Une photo de Dell-Eva faisant
une pomte et souriant.
Samedi JI. - Tristan et Ysolde - drames Mallarméens - couché à 4 heures - Mon porteplume seul au monde.
. (Sous la rubrique " Notes ") ··- Dîners sommaires ~ip:s nombreuses - Démocratie - Mon Faust - mort
a Gide! à Louis-le-Grand - Indigestion de Carmen Gudrun.
AVRIL

" Dimanche rer. - Soleil - Que fait en ce moment
Ifiui
etre qui· dessma
· les chats en regard desquels j'écris ?????
Démocratie -

( ce soir non la H. mais la Schol)

�DE Jt;LF.S LAFORGUE

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

Une heure a l'opéra. les Rattcnfanger. Un joli décor -

La Pr. F. Ch. - échange de coups d'œil - que fait ce
mystérieux lord de Bourget ?
Lr111di 2. - Je trouve ma pièce stupide- En face
l'éternel sourire de Dell-Eva - Walhalla - manqué
Verscnbot •. Mélancolie de l'homme-serpent. Retour avec Théo 2 Jans la Fricdrichstrasse. Bahnhof, mélancolie. - 2 ' édition mais plus huppt'.:e de cl.
Mardi J. - Les diamants de la Couronne - stupide.
Soup~ avec Théo et Lewinsky - Le problème des
huîtres.
Dimanclh! S. - !:té voir danser Dell-Eva à Carmen Et la danseuse phtisique - Et le danseur qui m'a jeté
le mauvais œil.
Lrmdi 9.- J. B. - et S. M. V.!! - Partout la dynamite - Ici &lt;le grands malades - J'attends de !'Imprévu t
Le cœur palpitant.
Mardi 10. - Il pluviottc. Acheté une huître bronze
chinois pour pot à tabac - puis comme encrier.
Vmdrrdi 1;. - chargé demi-mot de regret pour
Planté - voir après lecture danser Dell-Eva Reine de
Saba de Golùmarck - puis au concert Planté - à la fin
présenté par Huster - (de même à Femow et Wolf?)
charmant débordant - Avec Théo- rencontré l'Américain " Thausig ist mein Gott ! ". Colossal ! etc. - été
chez Julit1. - huîtres microscopiques- éreinté.
Samedi 1.1. - 9h. Hôtel de France - Planté seuls - causé - bredouillé avec mon français - sa
1.
2.

Mot Joutcux.
Tofo Ysaye, pianiste compositeur, frcre d'Eugène, le ,ioloniste.

son cahier d'a11ides réunis par un C•• ' de
bass:iJe - Il reta~de d'un jour son départ, naissance
un enfant. - angoisse - court chez la H - emballé
cette figure insoucieuse, déj.i embêtée à cette he
des Ir .
R
ure
. so ic1teurs- entré - Angoisse! Bernstein IOl't1 ; ensemble• - voir chez· R· - "'
"·e1'nder ,,. ca ,·a ~e - déliué - chez Langlet• - puis à Î'h6tel :
b!1ez tout, excepté que je ,·ous suis dérnué.
Dimanche If. -Mon costume - mince J'élégance;'foto _ne va pas à ~harlottenburg - Ollerich - spleen
soirée chez lm - dames - le matin promenade

to -

R.

_Lmdi r6. -Lecture- puis chez R - sc~ne interhie -

banquise et tison, - Aïda.

Mardi Iï. - Lecture - ébauché préparatifs pour
~les - Dresde - à I h. chez Théo - toilette impa~nte - ses chaussures ! fous ! à 2. départ - sous
- ~ga~es - b111terbrod. paysages - seuls - chahut.
·é a 6. rôdé - . bêtes curieuses, nos chapeaux é ~ perdus - ,·ottures énormes - cocher fumiste
nuit - diné Hôtel de France. plan - traversé !'Elbe
~é - éreintés - Kaiserhoff- \'aste chambre au
~Iller - fumé au balcon - couché - causé - Pan• ~e - apparence Brahme, renoncement, jusqu'à
uit en _fumant - Ostende - réveil - fous.
Mtrcrrd, 18. - Levés à 8 en fr • - rum
r.
é sur Ie ba lcon
nt une caserne, soldats enfants - fait les fous é ~ note - rôdé jusqu'à dix h. - ruissclance des
œuwe - beau à sangloter - n'insistons pas -

�516

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

Tôdé - mangé hôtel de France - rôdé - Kunstverein
(deux Klinger) terrasse café - fumé - rôdé - plein
le dos - musée ethnographique et anthropologique spleen -fumé- rôdé - gare. embêtements - éreintc'.:s
- rôdé en voiture - départs - folie - fumi: - sentimentalité. crépuscule champs - dormi côte à côte, joue
contre joue - arrivés à minuit - rôdé - fous - Lune.
Jeudi 19. - Rentré ce matin à 1 h. tout encombré pêle-méle - fait mes malles - couché - levé à 7 tout expédié - lavé - rasé - vu Théo - parti avec
Velten - journée de paysages monotones a\·ec le sifflement des poussières •. plus nous allions plus ça verdissait - troupeaux. de moutons - Pâtres idiots (\·. aux
notes !!!)
Vmdrcdi 20. - Levé à 8. - Rinçage effréné - écrit
à Henry - Promenade invinciblement poseuse sans les
Lichtental - Une aquarelliste - passé par la \·illa de
du Camp. L'lmpé d'Autriche etsa fille. dîné avec Artelt
- travaillé - écrit à Théo - et envoyé quelques arti.des traduits à Planté à Mont-de-Marsan - cabinet de
lecture. Peur dL-s yeux. bleus de chez Marx - soupé thé - ('m• \ïstchoune ? lecture - relation sur Dresde.
Le chambellan aux doigtiers d'argent.
Samedi 2 r. - Cc matin Yburgstrasse - lecture mer
intérieure Boudairc 2 - Promenade folle avec R. lamentations d'ambitieux esclave - etc. - Lecture - La C'V. yeux baissés - Discours de Mgr. Perraud. Est-œ
:issez idiot I Quelle comédie - Tous ces gens-là sont-ils,;
.assez stupides et vides !
1-2.

;\lots douteux.

DE Jl'LES LAFORGUE

Dimanche 22. - De bonne heure .
,. .
517
.,_ Puis à la messe avc:· R
D JUsqu a L1chtenthal
.,:5alon - sC'lles · ( • i; • et
• - Cora Pearl _ Je
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Jeudi 26 _ Là h
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noirs à croix d'arcrent ·11
ise . grecque, Popes
traits des St dt&gt;
, nas1 ements msensés - Porour za - sccne avec R
Samedi28.- Dans les ho· U .
tendres un ·1
ts. ne cathédrale de feuilles
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s1 ence, et toute cette
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grisâtres tiarés de mo
arm e e nunces troncs
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1 c. •
uc me sam·er comme seul
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I
au mon e et de ,-agabo d à
vers es peuples les fil d l'H
n er
llaintes.
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omme - Mes Com-

n·ima11che 29. - Averse
Cab·
Mélancolie du cornet . . -d
,met de lecture L d.
a piston ans I averse.
"" 1 JO. - A la gare Cécile de Sch
p
- Leurs cors T
.
•romenade
1
out rnm1de et reverdoyant.
N oirs

de Berrma· Bade - diné avec R. lu Une Vie de M
]IISsant, reçu la Revue - pris le thé -

r. Mot dout..-ux.

.
cigares
-

R.auet

�518

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sch. - et la sœur Placida riant, signes - Insensé. Crépuscule - les draperies de la nuit sont retenues par la
-fibule de nacre de la lune - je chantonne dans ma
mémoire des lambeaux d'airs de cet hiver (Toccata, la
prière et l'autre du Freischütz, Tannhauser, Lohengrin,
Carmen) la locomotive déraillée. - Les chauffeurs
tremblants - locomotive lente enlevée aux voyageurs
arrivant de Mannheim ! bout de tendresse, s€rrements
&lt;le mains tièdes avec R. - arrivé ici à I 1/ 2 - ma
vieille chambre avec un faux Berghem ou Du jardin installation - dodo. réflexions sur là vie.
à Bade - les journées passent ne sais comme. pas la
force de m'atteler à une besogne - on mange trop bien
- on fume trop - on n'est pas assez seul - voisins,
voisines, il y a dans l'air trop de tentations de promenades. MAI

Mardi r r. -Avec R. Tendresse - Cigares - Le
Salon là-bas - Rage d'esclave - Ambition - sans le
0

sou -

Rochegrosse - Les Furstenstein 2. Rage de dents - promenades éter·
nelles - bons repas - cigares - La complainte des
vieilles tapisseries de haute lisse. Les Rantzau.
Jeudi J. - Promenades - orchestre - etc. - Fête
- spleen - cigares - Prairies -Hannetons.« J'avoue
que c'est la dernière des choses à laquelle
exposée». Vendredi 4. - comme toujours.
Samedi 5. - Après la lecture - seul à la lampe Hartmann - Dehors l'averse - Hallucination univer.oc

Mercredi

DE JULES LAFORGUE

#!Je-E-'r•él
519
uro1 r e devant 1a déb' ·! d
· Dimanche 6 _ Embêt
ace e mon (?) cerveau.
Lu a·
·
ement général.
n t 7• - Clown à New-York
&amp;écutant en une minute de o des . ~ostume épatant -lesgrandes personnalités emi é caricatures au charbon
États-Unis - (Le clown du
1:nlnles, et d_es pers. des
Mardi 8 _ Q ,
. a a a a Berlm).
mardi 8 ? .
u est-ce qui peut bien m'être arrivé

v-!

1fer~,edi 9 · -

v • Valérie de Sch. ·
spleen - 1a fi
.
ûlles - (Traduct. .Planté).
ête des petites
Jl'lldt 10.

r,

Vend d't

-Averses -

11 • -

·
L'Etincelle
L
d
;;:n e où l'on s'enla Reine d W
yod - P. Renez
e urtemberg. Keine Vor-

nuie. (Quelles pièces idiotes
etc. - Averses -

hng.

s.amed't I2. -Averses -

Ï)

p d
Yulichen Compl .
d as . e lecture le soir. Scène
amte es pianos
d
mon portrait dans le m1'ro·
- rage e .faire
D'
u.
,manche 1 J. - Schones Wetter
Q
.
- spleen _ Encore
.
.
ue fait Théo
qurnze Jours et , Be 1·
yable !! - Ah 1 -1 r d
.
a
r m. Spleen
. l rau ra s01oner
C
llement sera peut-être une d'
i,_
ça e couronfait rage - Quel é . Istracuon - L'orchestre d'à
Lund'
m t1er.
.
z 1 4· - Embêtement fixe _ N
.
.
au dessus de zéro Eté h d ombre rnfim de
t d
.
c ez u Camp
S
e e Pentecôte - Déb
'
ous
- Salade de 1
d'
auches de 1orchestre d'à
cbes etc p ':1 Jses, l ouvertures, de rhapsodies de
'
· · • ms es c oche d la V
'
qui m'arrivera mardi I 5 ;&gt; s e
allée - Qu'estMardi 1 _ Il
, ·.
Mer, d.5 .
ne Ill est nen arrivé
-crt t 16. - Eté chez du Camp. Ch l
·
a eur acca-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

520
bl ante -

.
Cigares

Pron1ena des accoutumées -

Mil•
' de Kérouare.
d
ens - Humamt
· é' encore
d . 7 - Cette fête es g . .
Lecture
- . Le
Jeu i r ·
. d la peme c
.
e
tu
me
fais
e
,
·t
complamte
une ioii qu
Dans la nm
.
erre d'huile de du Camp. ' Les crins-crins, le p1sv
En bas on danse_ - O terre, o• terre, que tu
des bals aisers
de Strauss.
ton, 1es b
· d la peine.
C
_ Longue
me fais e.
_ Visite à du
am~
ith la
Vendredi 18.
. T . e Le portrait de Jud
bavette » comme dit am
. . . au salon - perruque - .
«
)
L1. visite
I Jogie
filleule (500.oo~ -Manet relevant de l'ophta m? du
Devenons-nOus 1ous. c
planes - L es portraits
. que les sunaces
' (énorme) . Deu x sortes•
ne voyait
t Gros
siècle - David et surtou
ui les aiment et ceux_ ~Ul
.
de lettres - ceux q
ons - Clamn.
de gens
. et Massenet, bons garç
. Moderne
en vivent. Puvis .
L'arrivée de la Vie
f .
d
Same i. ,9. - Rien. - ettes tabac conservé au r.us
. me roule des cigar . ' .
Pas de lettres -dans1e mon lrn1'tre bronze chinois .
.
Je
coule.
h
du
matill
Dîner copieux.
~ 0 - Promenade à 8 .
~
Dimanche 20. - . .
.
- Notes - Le vent
·
jusque là-haut - bad• impression
t comme de vieux
m.euble!!;
Les pins oémissant, c~aqudan c ntinement plaintifs d
b
as11lar s ema
fi d'u
les _miauleme~ts ·~1ouette décharnée, g~is de_ er lafo
corbeaux -: te s~ers Strasbourg - puis dro1:/ha11
cigogne qm fi h b' é des seuls oiseaux nant - silence a it
.s le genêt, la flûte mo
Le coucou sourno1 '
salles . à bec orangé.
Le
•
tone des merles no18rsl Parti pour Strasbourg. . Lttndi. 2I • - A 1. M Anolais - Le Gaulois
vieux chef de gare es
b

,ions DE JULES LAFORGUE

521

Voltaire -arrivé à ro h. Pourquoi que tu pleures, René?
-Flâné, que degasse et de gàsschen! Pas de cigognes.

Tout parle français hors les soldats et les enfants. Du•
moins les enfants pauvres - Flâné - mangé. Hôtel de
l'Europe - Café à la franç. - Café Broglie-platz, où
est le Rhin?

- Jeunes filles à cheveux châtains ou noirs
- L'Exposition hôtel de Ville - Zundt. Doré - La
Vilette etc. - Pille - Moncchablon - Flâné - que
de gosse et de gâsschen. Revenu ici à 7 h. ( un peu de
la route avec mes goinfres d'Anglais) - Kurhaus;
01
Parsifal ! la 9 • symphonie de Beethoven - Promenade
.au clair de lune avec Betelschen - A r r h. sentimental et sceptique.

Mardi 22.

-

Une heure avec les yeux bleus de chez

Marx - Spleen - Lettre de Bourget - lettre de
Planté - Figaro: article sur le pointe-séchiste Marcelin
Desboutin. - ô gravure, quand me laisseras-tu tranquille.
Mercredi 2 J. -

Encore cinq jours: et du chang~-

ment - Misérable et inconstante créature.
Jeudi 24. - Dès 8 h. - La procession de la FêteDieu ! Devant l'hôtel d'Angleterre - Elles avec la sœur
Placida aux fenêtres de la duch. Hamilton. - Quelle
horrible population tannée, déjetée, osseuse, abrutie,
abêtie - ô faune &amp;p.f \00-,.-;o; de Praxitèle - Les valets
s'étaient mis à la file des hommes aussi - en noir et
gantés. Toujours la hiérarchie, Corbeil d'abord et le
palefrenier, le gros, le dernier. Les petites filles, les garÇons. - C'est rc ÉNORME! » des gens récitaient des

chapek:ts.

Pendrtdi 25. -

La princesse Victoria de Suède, celle
34

.,
)

�DE JULES LAFORGUE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

que D• E\'ans voulait marier à Loulou en leur l
U-b:ls est le couronnement - Et
n'y suis pas - Je serais le seul à y faire de la psycho.
Complainte du soir d'hyménée (envoyé mon mo
logue des journées à Coquelin cadet! !). - Rtlu
cba11so11s dts R11es tl des bois - \'raiment un Etn 11ni
Samedi 26. - Complainte des a\'eugles - Été a
les 2 Scho - boire là haut du kuhrnilch - Mes
veux en brosse l'œil rouge de l'Imp. Lettre
Bourget - demain le co1,ro111u·111mt ! Que va-t-il arriver
Qu'est-ce qui est écrit ? ? ? ?
Dima11cbe 2ï- - Autour de la chapelle grecque
errait un pope crasseux dans les belles fleurs en fleur
Grande scène avec Il... Elle était née pour être mère
Le soir lettre. - Lecture - bagnges - Adieus:
Max. du Camp (fa-ans, Michiels.
L1111di 28. - A 5• h. promenade vers Lichtcntal
Les paysans descendant vers la ville - Les pui
effi.u,·es de café des hôtels - rentré - puis à la T ·
halle - puis rentré, pourboires - puis rentré promenade - rentré - puis à l:t gare - puis v
rentrer pour Adieu :i. la p• Cécile - pas pu - et
1,ralop à la gare - \'oyage - poussière - spleen 8 à 11 h. du soir. Quelle journée - pris le thé
elles dans le salon bleu - Là-bas à Moscou rien.
Mort de Ri,·ière etc. - Le soir seul dans le coupé
tant des airs au crépuscule - Potc;damer bahnhaf
puis en voiture avec R. et la Sdw.:ester Placida
m'aime?). R se pressait contre moi - Et Placida ·
des regards, me semble-t-il.
Mardi 29. - Thfo - la pipe - piano (pasto

ses millions. 0

tti Tha • ) Ba
5lJ
t...,,;,____
us1g
uer - Dimitri - salon de
..-:uburg - lamentable _ (
Char..nr-.:~
v. aux notes) Ex ·
•--ni ~e - lamentable aussi - dîné là
posat.
c:banin de fer _ 2
•
rentré par
11ft -

Je alais -

...,,, ? p
Mercredi JO. -

Biplosion.

grues--:- Envoi à Bourget - Leeson petit-fils le gd duc de Bade

Ereinté

T

endresses chez

R.

]llldi J r. - Ereinté - Pris
Charlottenburg. Tendresses.
des notes au salon à
JUIN

Ymdredi I " - Ereinté - T ·d
en rtsses.
'. 2 · ~ Théo et Lewinski, à l'H "'.1

Saud'

hmg. puis Fnedrichstrasse
lettre de Bourget.

1

T

reppe -

Yr&gt; ène-Austeldes morsures 1

3· - Seul - N anonal-Gallery
·
•Dimanche
1
J
ha' .
- • e ne
-- alors ,, _ Sch
1sers
,,
«
Ra
. .
contez-mot•
Di_,
. a, an p 1euré elle ,
.
11115 p us digne de vos

s ennuie - chaleur accablante _
6 les soirs de dimanche d"été
· - '&lt;-ue ma d ti ée
tout est éphémère.
es n est sublime I et

.-&amp;KJt

et Flock -

Dell-Eva

liakon du café B
àns la capitale :mer ri.
~

wndi .4· B- Sa!on de Clurlottenburg avec R
Envoyé
a ourget à Oxfio d I
.
IHyménée.
r a complainte du soir
M11rdi J. - Avec Théo au salon
tr . h
Doles, puis mal dîn ~ 1· .
ois cures de
t: a a une terrasse
• 1
les Mcywalt _ La . h d'. - puis e afè
1 isc en esrrable _ Re trés
- à8 h
.i.__
JUCZ

4oot

• Lewinski - l'Ak d •
.
n
le ventre vibrait s 1· a. e~ma of Music .- le vieux
o ltatri.; - La première, blasée

�S24

LA NOUVS..LE REVUE FRANÇAISE

_ Celle qui m'a fait demander un ~nanas-~ov.:le ressemblant à Marguerite - La dernière, voix mse?sée ! ! puis le tingle-tangle de la Hauswagte1 1
platz, 3. Une Juive aux aisselles• noires - une blonde
en bois - et l'Anglaise rouge, inouïe. « Yours, yours,
yours. » La quête aux pfennige -:-- ~ccompagné
Lewinski à minuit au tramway et la lm emprunté
dix marks - Partie carrée inse~sée - Lutte (d'abord
les ohringen pour la monnaie - inouïe d'entêtement)
Friedrichstrasse 159, bei Elsa III. A 2 h. le café chez
Bauer - puis erré philosophant le long de la ?prée
désolée au jour naissant avec ses énor°:es pé~1che!.
Inouï _ Rentré chez lui à 4 h. 1/2. Causé 1usqu à
6 h. i/2 - Au palais à 7 h. - malles - toilette puis à la Potsdamer Bahnhof - ·!'Empereur l'acc?mpagnait - Vais avec Velten - R. ~evant m~ mme Excusé ou essayé - temps splendide - amvé à 9 1/2
à Coblentz. La C,•• Hacke sur le seuil - soupé chez
Velten - ma chambre sur le Rhin - dormi - (!)
Jeudi 7. - CS•• Hacke - Lecture. Le matin fumé la
pipe - dessiné des bateaux et le pont - coup d'orage
- spleen - amas de journaux.
.
.
Le soir après la lect. - essayé de travailler - maJS
fenêtre ouverte - trop de moustiques - .
Vendredi 8. - Scène de l'indigne.
Samedi 9. -Après la lecture - le livre de la Queen
-visite à Napoléon III - cc Hélas! »- la nuit - averse
dans le jour - les grenouilles crécellent monotonement
- des pipes - la langue me pèle.
1-2.

Mots douteux.

NOTES DE JULES LAFORGUE

52

S

Dimanche 10. ~ Congé de 2 jours - Je dois aller à
Cologne - Emprunt de roo m. Un gd bateau à 2 cheminées
- à . 5. h. l'orwe
- puis sur le pont _ 1es
.
P
1
1
nves - es v1 ames gens des réjouissances dominicales
- chanté - épatant der Vater Rhein - Arrivé à
IO h. 1/2 couché - (café atroce) à l'hôtel de
Cologne en face - Un ménage d'ouvriers mangeant
par_ 1~ fenêtre avec la placidité ·de tous les jours. _
Ecnt a Marie et à Bourget Lundi 11. - Levé à 8 h. :_ café - note - le Dôme
- un guide - L_e Christ en bois 9• siècle style grec
sans couronne, les Jambes à la Morat'. Un monstrueux
S• Christophe en pierre.coloriée - Je préfère la Ste Chapelle et N. Dame - Chez Farmoy 2 le modèle en bois
I8 ans et 17 jours! flacon d'eau et photo - Permanente
Kuns_t Austellung, vergiftet de G. Max et martyre
chréuenne, le tourmenté factice et chromo d'Andreas
A~c~enbach - Au Musée, un buste de César et de
Scipi_on l'Africain - l'épatant petit Roybet - la Louise
?e Richter - Le Camphausen à képi français _ erré _
10 1
a
/4 le Bismarck - jeune couple français. L'éternel
fouettage des flots flasques - Table d'hôte. La petite
comtess~ Blumenthal devenue jolie - 8 h. de bateau
7 les nves - sensation de pleine mer - Le maître
~ école de Blondel loyal, débonnaire, Breton. &lt;&lt; L'indélicatesse est la cruauté moderne » Lettre de Klinger.
lecture.

Mercredi I 3. ses reflets.
1- 2 •

Mots douteux.

Silence de Bourget -

Le silence et

�526

LA NOUVELLE llEVUE

FJlANÇA

Jeudi 14. - Le boulet de mon salon berlinois
l'horrible loque du catalogue - ma pipe cassée
plutôt désagrégée par trop d'imbibition nicotinale
silence de Théo - Lettre de Charlot - (?).
Vendredi 1 f. - Terminé mon salon, onze mo
trueuses pages et envoyé rue Favart - L'lmp(:. l'att
de plus en plus. Quel fiasco si ça ne passait pas l
C5c Schicmclman maigre simple à la Bachen1 boi
avec une canne - bavarde ! un rire ncrreux de fem
qui a beaucoup sangloté. La \'itzthung toujour~ pcrc
· et muette comme le poisson de ce nom - et la Eisen (
idiote, prenant son thé avec des mines impcrceptib
- changement de Chambellan - reçu le 5c de
Légende des siècles - Un prodigieux monsieur,
vérité.
Samdi 16. - Les cloches chevrotantes de Coblen
Dimanche 17. - Soleil - paisibilité - Le Rhin
bas sous le pont, un gamin endimanché fait des •
chets en lançant à l'écho des tyroliennes monotones.
Lundi 18. - Point de côté - pris froid - sou
nirs. Il doit être moins difficile de mourir que je ne
l'étais figuré - Le soir pleine lune sur le Rhin.
Mardi 19. - Matinée de soleil sur le Rhin entend le bruit de la tondeuse sur les petites pelouses
jardin où les gens (fées? ') jouent au lawn-tennis.
Mercredi 20 &gt;. Cercle - aux Anlagen - crème
poudre oriza de :Moltke - refais ma pièce d'aller à Dusseldorf - Pas de lettre - le 8 Antoine
Mot douteux.
Sous le mot mer,r.:di, un croquis à la plume : la tète de
Moltke.
1.

2.

.
527
, gag_~e ma r•c partie de crocket avec la Bàbelsche

la prem1ere et seule fois
·•
n
Achille Fould !
que J eusse touché un crocket,

(me

~tudi

21 • -

..__,endrtdi 22.
11UU1et!

Gagne: 2 part. de crocket avec Sch
Salon de Berlin à refaire
.Q l
ue

pa ~ i 2J. - Le colooel - Voyage en Egypte du
•. Charles. Ma réponse au fü·re Je Hillebrand 1
Dima11clk'.
24. - Spleen - reYu Maria Scl1 • - c:ton.
r_
Diote - La saacsse d \' J ·
C b"
.o
e er ame - Quel vrai poète est ien cclw dom je me rapproche le plus - n li~ absolue de la forme, plaintes d'enfant - ~
LAlexandre Dumas de Bourget
Lundi 2!. - Crocket- Lady.Seymour?
Mercredi 2 7. - Man ' ! c'est un o ngma
. . 1)
]eud"
.
8
tes 11' 2 .d- Grand thé - la baronne? avec sa o-orge
a ures e sernnte
L d Se
c
,
lllr la ei
~ a y ymour, longue baYette
L'étra p bnture anglaise. Les 2 petites comtesses
nge ackfisch la Vitztung.
Yendrtdi
Qsy
b 29 ·. - Perd u au crock·et - chaleur atroce
nt ras et pmbes.
Samtdi JO. _ ?
Xotes
VoUo savez, entre litt1:rate1Jrs ,
moi le secret.
' n est-cc pas, gardezPériode aigu-t: d'ama b·1·
J He, &lt;les 2 parts.

1"

~lot sur.:harg~, illisible.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

528

JUILLET
cr

La Vie parisienne.

Dimanche r • . tes _ Quand enfin
Quelques cornp1am
r .
d.
Mar
i J. ..,
R
,
rera1t
. ..
!que chose r em oyé mon salon ..
publierai-Je que
E
1 colonel Propos1t1ons
-

.
d • atroce ncore e
mal e tete
. .
v·ive le roi· à Kœmgraetz
our Munich - de Géhen -

p

· 11 t

_ photo. 3 JUI e ·
k L'Empereur _ départ pour
Veudredi 6. -. Croc/~ra ~- Ma pipe.
Munich - Sleepmg-ca ·
gl B h I of_ Hôtel BelleA 8 h Centra a n 1
Samedi 7. - · au · hasard Ex posit· , « Plaisirs de
v:ue, toilette pu'.s
. '
.d l'argent sans bagages»
l"b
bien mis avec e
'
1
voyager,
re,
M . • en_ l'italien.
-le soir théâtre troupe emmgB
h _ Hofer p·1nacothèque. ouc er
1Dimanche 8. si grossiers - .[Ç
.
bleus
blancs,
rouges,
.
é
d
les étu iants,
' . d 1 bière - Le soir err '
tramway pour aller boire e ~
.
.
ar les rues n01res - .
1 .
éreinté a mort, p
. 1 I 1· ens clowns - ga ene
Expos1t es ta 1 .
.
d.
Lun i 9. .·
are _ nuit en sleepmgSchack - erré - puis en g
car.

Coblentz - Pas de lettres
-Mayence -B kl' a' Wauters. Lec_ de journaux - Lettre à œc m,

Mardi

10.

é é à Hohrd? acheté
Spleen t
d
.
_ Nihilisme ans
1
s ou v1drecomes
deux puissants 1anap
.1
me votre pauvre
le Temps - ce sont des artic es corn
père devrait en lire plus souvent.
ture du matin .

d.
Mercre i
•

1.

1
I • -

Mot douteux.

l.OTES DE JULES LAFORGUE

Jeudi 12. - Cercle - crocket - le colonel Egypte.
Vendredi I J. - Le matin lecture - tandis qu'elle·
signe des diplômes gothique.

oh ! Je règne de la lettre

Samedi 14. - Gdc soirée. r2 personnes - 4 tables
- le voyageur barbe à la française, voix grave et lente(dix ans, pôle nord) - Je faisais remarquer sa distinction à 1a (sse Elsa ( qui en est amoureuse ?) Les 2 jeunes
Furstenberg - piquantes (la plus jeune!) - le prince
fils du prince Hermann - de Gélien, sa femme et sa.
1
fille - Le C •? Hussard - (jadis à l'ambass. à Londres)
à Rome mainten. s'est fait présenter à moi - charmante conversation - notre table, moi - Elsa Mlle de Gélien Le Crc hussard, l'aînée Furstenberg, Schwerin, la jeune Furstenberg - le prince
président - on jouait à Ia loterie des lots.
articles·de Vienne ou de Paris - je ne voulais pas jouer
- On avait commencé - la Hacke s'est levée et m'a.
dit tout haut que je joue de par. I'Impérat. - on joue- à la rrc carte je gagne! et double! une boîte peluche
bleue à roses pour cartes, et un cendrier en métal
(têtes!) - on continue - thé - souper - glaces conversation - Je rentre mes lots sous le bras - Et je
fume une pipe en ravaudant mes complaintes. Le prince
à côté de qui j'étais et dont j'avais aimablement arrangéles cartes, m'a serré la main en sortant! - bull-dog, va!
Dimanche 15. - Concert, arrangé aux écuries les.
drapeaux. Les toilettesdeschœurs(LessaisonsdeHaydn.)
l'épileptique chef Maszkowski - mes complaintes.
Ctessc Elsa cousine du pianiste Graf Zicky - .
Lundi 16. - Lecture matin - lvfidi sonnant aux

�LA NOUVELLE REVOE FRANÇA

r

la fenêtre le Rhin soœ
pendules du d_1ilteau s - rêvassé - Ce SI).
l'averse - Dé1euné - P pe
I
t - concen•
l
Le vent e ven
Joachim et Br~ i~1s. t le con~erto de Max Bruch)
Joachim (ses vanauons e
• - chanteuse légère en:
froid - les toilettes - les tete~ chantent - Brahms
lunettes. Ridicule des g~?s ~u1 1 chœurs - Ce soir 'Hiller - Quelles balles arust~s 0·
de 1) quels v
. \'OUS a Sten .
C•* Munster - ( rendez- le roman de Ouïda (les gla~es). .
) - in
. - ..:_ Le û• Mouranc,· (croix rouge.
Mardi •11·
Pbcé entre Brandebourg ct hcuten
d
. ut. au mer . ,, au pied de la statue
• 1 H., ·kc et 1,;omer.
- lettre a a .....
.
bser•;é l'Emp. m
J
calier ce soir, o
d
haut u g es
. d rocket - ennuis pour
tère - Règle du 1eu c c bl fard - sensations d'
• . - g.i vent - tout a
c11em1scs

530

•

tomne.

.

' -

Pluies -

averses -_vent, q~•

Mercredi I J. . . 1 . de 1une solitaire sur le R
1 . . car ce soir c arr
.ù

. -1 ·r de lune charmeur des ni s .
le prin.e Ma,T
soirée _ le pnnce 1
de e.:ture dé mauvais franç.
·
barbu pomma '
, dato, noir,
. ,
.· e tournant ses pouces ga
· · ·t
comme un m a.né de pro, me
. ' .
Il a 1oue,
a
tOUt

DE JULES LAFORGUE

p

:1':e,

et les coteaux, '- ai

q uand l'Impé. le comp~1ment~a·1ts· mort - délicat,
. . , • ·
que 1e cro)
,
réveille cc . piaru~o
. nal grec ?) fa princes.se,
élève princier. (air nauo
b' •me en bleu cm~
b
'ffée crépue, t-.w.&gt; ,
•
maigre, é oun ~1•11• de Gélien trop blondasse mais
Puis les autres d 1 'd charmante - etc. etc...
dou·eur e a1 e
.
vive d:i.ns sa
'.
.
, . d. con\'ersauon
as
crnq
mmutcs
c
.
al
d
Dans cc mon e, P
d · banalités des on
brile
ncu\'c
es
creuse,. hne, su
•
art, littêraturc, etc.

53I

]ndi 19. - Comme toujours - lecture le matin à
• · après le déjeuner, l'après-midi après le café, crocket
Bou sci:ne avec R - diné à 5 1/2 - puis promee en voiture tous 4 ou crocket - automne -vent f mdrcdi 20. - J. D. Complaintes.
Samdi 21. - Reçu 2 placards d'épreuves de mon
~ e - et retourné ..:_ l'officier pour l'officiel W emer !
hdroyant pour poudroyant.
Dimanche 2 2 ?
Lundi 23. - Prenant me:; congés, de Potsdam aller
jusqu'à? Hambourg - de Hambourg au Havre, du

Havre à Paris ?
Mardi 24. -

Cécile de Scholcr - dessiné 2 fois à
plume !'Innocent de Velasquez (photo) collection
Devonshire - puis des sanguines of Watteau.
Mercrrdi 25. - Mes congés du ro août au z« novem1,re ! - Fumc: l'odalisque - maudite la race des blan~uses inexactes ! ! - Cc soir le prince Mavrocorclato - coiffeur - joue - puis cause en mangeant
avec l'Emp.

la

. } de
Des airs

prince - cabotin
bl d bo . .
capa es c urgeo1s
tel morceau du cachet - Elle : on retrouve b trace de
leS souffrances dans les morceaux de Chopin - On joue.
'°1lrses de chevaux de plomb - u11e partie. Je joue le
lernier tout le temps, je vais dernier, et soudain je
e ! ! l'lmp. envoie la C. Hacke chercher un carnet
feluche rouge pour mon lot.

]tudi 26. -

La Pr•c Fürstenberg em·oyaat à l'Imp.

4e l'eau de Lourdes et de la poudre.

Samedi 2s? - Mes complaintes - Paris! Paris! -

�LA 'NOUVELLE REVUE FRAN

DE JULES LAFORGUE

S3J

S32 li-.Te Quantin
. - sur la peinture allemande
Un

7-mdrtdi J. - Reçu la Gazette des B. A. mon anicle.

temporaine k
T _ du•· hesse de Tou
;i
Croc ·et - La ~
•
Dimanche 29 · -.
E o-e époque. Pans 1
_ Schreckliche Zeit. trann

Samedi 4. - Arrivé à 3 1/ 2 (à Ems) la gare, un pont,

Paris 1 p . 1_
Lundi JO ? ans ·

40

complaintes -

avant la mme -. .
U e quarantaine de person
Mardi JI. - 5?1rée - e:aminant le Saxe - ca
- La tête du SehgmannM . ur roux dont je ne
avec un ons1e
.
tout le temps .
.
L fièvre les derniers 1ours
naîtrai jamais l'1dent1té -b ~ des ·1oueurs de whist.
• 1 Hacke - le ruit
· l
ta
la cour a a
Sal . Regina _ sal e aux
chœur - 4 morceaux~ ~e 1 . tes finite t avant
• Bouc11er. - fimte , comp am
'
senes
;i
messe - Logerai-je Hôtel Jersey .
AOUT

· - la catastro
. •r
Thé - tout français
.
Mercredi I • d
ooo mortels - Les
d1schia - une purée e 5
s'amusent - le choléra Et allez donc, gens de la terre,
.
·eux mystère.
Tout est un triste er_v1
d S ède - gJ• d
.
La Kronpnncesse e u
.)
Jmd1 2. d d Schonen t (9 m01s 1e
gandée en allée - le uc r:sente - correction de
thé ·- loterie - elle me P . reine à qui les Co
1 Jan sen 3 la vice-,·1ce.
angle
a
é mes complamtes.
ziens font la cour. erm

F

1-2-3. Mots douteux.

.quai des mulets ornés de rouge - eau dormante,
• vapeur de plaisance - une poignée d'hôtels dans
trou de montagne - Les gens se promenant un
à la main - les sources et leurs nymphes œvrier occupé à graver des initiales sur un verre émee - les galeries, boutiques, - acheté Graindorge
un coupe-papier = 5 m. 50. Le bijoutier de Coblenz
10D corail solitaire - La musique - celui qui joue
de Carmen sur le xylophone. Toilettes - une
te en pensées - Un français lisant les mémoires de
Claude. Les 2 rouges. Une fine, longue, longue,
rouges l - le soir viandes froides - après la lec- la charité de Maxime du Camp.
(Ecri1 en marge da11s le haut de la page) : La pierre à
it où, en I 870, le roi de Prusse tourna le dos à
tti.

•airs

Dimancl,e J. - Promenade en voiture le long des
• es de la Moselle - reçu !'Irréparable zr• partie, de
t. Je me suis rué dessus, je riais tout seul dans ma
bre, tellement chatouillé au tréfonds de mes impiéSchopenhaueriennes - plus un paquet d'articles du
ent-

L.,,d; 6. ·_ La C&gt;&lt; Blumenthal - le soir touj~urs
turc Mayence chaussée - Le train qui passe - la
"ère qu'on ferme - la petite église de l'lmp. où un
ne veut pas vendre la place d'un arbre - thé ~ ~ i C d'Arenberg et sa fille Bruxelles Elle cause
Gélien, chauvinisme français, la Commune, une
e et pédante personne - sans tact - l'Imp. lui

�LA NOUVELLE REVUE FllAN

534
. que s1. l'on donnait carte blanche à
é nd . Je crains
rdvnam1teur,
po . .
on en trouverait partout.
.
.

~

.

-

Xavier Manmer.

Mardi _.,.
7 ·8 _ Bebelch en - Crocket-party.
Mercrcui
· ·t des 100 c11e1s
l'.
d'œuvre) pour pa
. (l'E
.
matie
xpos1 .
è ' Hekkino- et Lmden1a
•
di
échoué.
Eug
ne
'
0
le )CU •
m'attendent à Liège ! .
partir le vendredi. écho
]et1di 9· - Dip;r~ue pour tour-promenade du soir.
- La reine de e g1queAvent - malles
. qm• pa!tiC _
verses avec le tram
papiers a~ panier.

Samedi

Ir• -

2~ :

malade à sièges souffiés_

P L. d I b Hekking - so1

.
h
Eugène m en au '
Verv1ers 3 · 'hou uèts _ ouvriers - la
Voncken - courondne, - l~ure. Névroses jusqu'à 4
quiste. Hôtel de Lon res
du matin.
-

.• _ Clément et son horizon
-Liege J
) Hekking le chien
théâtre (pauvre acques
'

Dima11che
bal -

12.

tout mangl:.
.
ces d'Eugène, cous·
.
Spa connalSS3n
Lrmd, 1 J · '
fête _ lampions au Gé11
cousines, tantes, oncles uarges, de Font
•
5 lie de lecture - !U
tère, Casino ~ •
parti avec Lindenlaub
rentré à Verviers a IO 1l.
Paris à

I

h. du mat~n.d

mes vases de Hôhr -

Mardi 14. - Pans ou_ane
.
Ed
l•u· h _ Henry- R1emer. Lorrame
Bou fülC_.,.
en
Bourget en
Mmrw1 15 · - .
,. Rollin rentré à pied
théâtre Ricmer 1•

Eugène Ysaye.

2•

Mot douteux.

Jusqu a

DE JULES LAFORGUE

535

·ches rue Richelieu - rue Champollion, 12 - dix h. du matin + 4.
Jeudi 16. - Henry. L'om·rière - coquetteries. poses·
mri-poseuse~. Atelier d'Henry Cros - cires exquises -

lapone, Nevers

Je Geoffroy $'-Hilaire -

Olive.

Ymdrrdi 17. - Après-midi chez Larroque- pianoGaouchos -

Fauré le soir ensemble -

crise de retour

dt la Fauré, rires nerveux sur l'épaule de la femme du
llilleur '. - S:tgesse de la Loula - costume de la Loula
-virginité du salut militaire - rue Roullier.
Samedi 18. - Avec Riemer- le soir Henri et l'ouvriêre - re\·u l'.\evers.

Dimanche. 19. - A 8 h. 10 départ pour Tarbes journée avec Riemer - dîner chez Thiviez 2 _.:_ Jardin
des Plantes - dormi en wagon ! costume anglais.
Lundi 20. - A 5 h. à Bordeaux -La,·abo- accent!
- déjeuné Morieux - Tarbes, tour, Massac J à midi 39.
Mardi 21. - Pérès • - le soir musique aux allt'.:es Marguerite enrrerne dans le va-et-vient causant pâle,
Ja tête haute, perdue, avec un Monsieur vulgaire et

gras.

Mercredi 22. - Bagnères de Bigorre - voitures à
petits chevaux grelots - la Yierge du Dédale s - l'accent
trainard et bravache des gens - les maïs - dîné Hôtel
Beauséjour - colonie élégante nulle - Coustous, promtnade abrutissante - Rentré à 10 h. soir - les prés
bruissants de cigales et grillons Samedi 25. - Tarbes à Bayonne .- sur les banquettes
ioumaux conservateurs en deuil - deu:,:: royalistes les

�LA NOUVE::..LE REVUE FRANÇAISE

536

, la gare de Pau drapeaux etc ...
larmes aux yeux - a
lé
Raynal réception du ministre des postes et té gr. .
hô
ital
_
Le
soir
Bertrand.
d
Lour_ es. p
• 1d Londres ' - Bertrand et deux
Dunanche26.-Hote e
. .
La artigo et
ffi . - $•-Sébastien - le cap1tame ~
oFrascue
c1erslo - Mantilles éventail - assaut des trams lents.
:retour (notes).
notes_ la lame
Lundi 27. -Biarritz - 1es grues · uit avec Bertrand.
le Pl1are _ rentré a, mm
M ·
- Mardi 28. - A Tarbes a, 2 h • apres
, m i&lt;li - 1 ane
Ten aillou •.
SEPTEMBRE

rrrendred'i 7. -

Cadeau des drames de Klinger. 9, im-

pasSse ~-~aine. Mon roman. « Ce pauvre Etienne»
am t Tourgueneff
•
notes_::,_
- mort - Mon Don Juan de
Pouchkine ?

Dimanche 9. - M· Lafi t te -

:ge7;indi I o. - A Lourdes -

1

nus -

Ennui·s d'ar-

jeunes brancardiers épa-

537
NOVEMBRE

Jeudi 1er. - Au cimetière d'Ivry - bières mal brûlées - angoisse de mon argent - Lettre à Pigeon afés - gens endimanchés - cabinet de lecture rue Vau.girard fermant à 5 h. - Pas de journaux du soir crépuscule au Luxembourg- Rieffel - Formosa et le
bel .Armand.

Vendredi 2. - Angoisse de mon argent - la comédie - chez Rieffel - le soir chez Henry - Régina C.
Samedi J. - Le matin - averse - boue et tramways
- N° 17 - 99, Bd S1-Michel - ma malle - etc ....
Réveillé dès 5 h. à 8. Rieffel - gare de l'Est - camions
lents à indifférence journalière - averse - café au lait
Paris - gueule de bois - voyage - ô mélancoliasse. les 2 Avricourt - le train d'été à partir d'Aos à r r h.
Richard - les fenêtres Mindorff et Bachem éclairées
seules - la sceur Placida circulant blanche arrangeant
des coussins.
Dimanche 4. -

boudiné de Bade.

nouis,.

Dimanche r6. - Lafitte.
.
Mardi 18. - Musique - cirque- parade.

Jeudi 20. - Musique.
,
1 » Ennuis
..,i•
Notes pour roman« l Aveug e
Sa11twt22..d'argent.

Dimanche 2J. - Avec Pérès 4.
Lundi 24. - Lamon - La fête.
1• 2 • 3_4_ Mots

NOTES DE JULES LAFORGUE

douteux.

Jour tiède de printemps -

l'unique

Lundi J. - Je passe le blaireau de l'euphuisme sur
ma complainte. Oh ! cette cloche des après-midis de mai !
le Kurgarten fouetté d'averses par rafales - Et les belles
feuilles mortes - Et les deux monts d'un vert noir profond et vivace tacheté de rousseurs Mardi 6. - Quelle interruption!. ... et quelle mélan.colie - Ma table - N° 19 villa Mesmer - la lampe la cire de Cros qui me sourit - remis - viens de dîner
dans la blanche Speise-Saal - Le jet d'eau en bas 35

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

5 38
elconques _ Mélancolie
Un piano joue des fugu~s _qu 1'y abandonner - Et je
.
t me convie a n
.
idéale ! et tou_
.
auvre être inquiet.
n'ose---= Que Je suis un p tien tes cômme des anges Lundi I 2 • - A verses pa
c Sch lief - le
· otentes - a,e
départ roidi - Deux rmpS h de Bade - k mot de
d Gratz - la ap O
Corvdon
e
· ux tant qu ''l
1 a., ...
·J
h mme n,est pas vie
r
Gortchakoff cc un o
. 8 / (la Gerrnania sans ieu
,
Lecture a
r 2
Rh"
Arrivée a 7 . d Binaen). Ma chambre, le
m
de Bengale, la v1lle e
n

LES PINCENGRAIN
HISTOIRE D'UNE FAMILLE CHAMPENOISE

terreux.
,
, .cre rou e de B~de, par les aver.
Les rues delayées do
.,g_
. tté il y· a trois m01s,
1 C Oblentz que J ai qui
persistantes, e
y e Lindenlaub, Hekk"mg
ivre de gaîté pour trouver say '
. à Verviers.
Kahn 4 rue Laugie~ '
Henry 5 quai d'AnJOU
Ysaye 8 rue Papillon .
Emile 36 rue des Moines
M Brisbane
E~luussi 8 r rue de ~onceau
Bourget 7 rue Monsieur
.
Lindenlaub 39 Clau~e Be:nard
Bernstein 2 5 in den Zellen
. Lee 57 Werniagraetzer
Strasse
b
MlSS
M. Fuchs.
•
tées à la fin de l'agenda, à l'intérieur chi
I. Ces adresses sont no
papier de garde.

PREMIERE PARTIE

LA FAUTE DE PINCENGRAIN
I
-

« Encore une, mon cher gendre, qui n'a pas su

poner le mariage. Il y faut mettre tant de sensibilité et

d'esprit. »

Maman Lecœur jette cette parole devant sa fille. Elle
revient de l'enterrement d'une jeune femme, où Pincengrain l'accompagnait.
Bien prise dans sa visite pailletée de iais, sous son
petit chapeau en taffetas, Maman Lecœur paraît être une
bourgeoise qui friserait la noblesse, à cause de 1a simplicité dans la recherche de sa toilette et de la distinction
de son nez. Elle est seulement fille et veuve de gardesft&gt;rcstiers. Son père et son mari ont bien voulu se tuer
au travail quotidien pour elle.
Maman Leçœur est fluette, guindée. Son gendre lui
ressemble comme un fils ne ressemble pas toujours à sa

�. E REVUE FRANÇAISE·
LA NOU\. iàLL

540
. • 1ut.sent et s'insinuent
.
t leur visage
mère. Leurs mains e
. reluit davantage et vous a
au-devant de leur regard qui
.
perces.
.
ante ans des coquetteries de
.
On a malgré ses c_inqu ur le principe et par trad1. e On entre tou1ours po
de la terre' même
v1erg
. en• nva
. !'té
avec toutes 1es femmes
uon
i
avec sa propre fille..
le Curé puisse dire de Maman
Il faut que Mons1e:r d'stinguée et que son gendre le
Lecœur qu'elle est tr s t
pense toujours.
u'on doit faire, pour« Il faut parer le per~nnag\~t à sa fille directement,
suit Maman Lecœur en s ate:nie un peu de malice et
- ·1ouer avec une espèce e? • 1' - s'habituer à la
,
on petit ro e,
1
beaucoup d amour s
.
roueries sentimenta es, -:
bonne ruse comme aux pireslus désirable, - être trois
paraître toujours belle e; ~emme de quelqu'un toute
fois femme pour re~ter . a uvent à Clorinde.
sa
. vie. C'est ce . que
d' 1e dis
oussoce1a a, Clorinde ? » inter- Pourquoi ttes-v .
. n'approuve pas encore
romp t Monsieur Pincengratn, qui
tout a. i;ra·1t sa belle-mère.

II
Monsieur Pincengrain sont assis
Le soir, Madame et
. ée dans la grande arn~re&lt;le chaque côté de la_ ch~m•~adame Pincengrain ue~t
boutique de leur épicerie. , Monsieur Pincengra1n
t ·1t Robert sur ses genoudx,
t A l'écart jouent
pe
L
ges ormen .
petite \' éronique. , es ~n à eine.
.
.:eux diablotins qu on aime p dinaire est notre véro- « Quelle créature extraor

LES PINCENGRAJN

54 1
nique, dit Pincengrain. Brunette si mince ... je crains
de la briser quand je l'habille, et sa peur &lt;lu mal m'impressionne. Je n'ose pas lui faire seulement une remarque
dans le pressentiment du remords et de la résolution
que je vais faire naître au cœur de l'enfant.
- Robert m'a dit ..., conte Madame Pincengrain
:t\'ec mystère, tu ne devinerais pas ?. . . ce matin
parce que je le porte toujours : quand je serai grand et
que tu seras toute petite, je te porterai. En revenant &lt;le
promenade il se retournait souvent dans sa voiture pour
me voir. Je le grondais. Alors il m'a dit que j'étais trop
belle, qu'il se marierait avec moi, puis tout de suite
après, comme si c'était la même chose, qu'il se ferait
prêtre et que nous bâtirions des églises pareilles à
Notre-Dame de Reims.
- La recette n'a pas été brillante aujourd'hui,
soupire Pincengrain. Je vais avoir besoin de trois cents
francs pour l'affichage.
Pincengrain, Pincengrain, si j'avais su me
plaindre une seule fois, je me fàcherais ce soir. Il y a
deux ans nous parlions de nous, de Robert et de Véronique bien tranquillement toute la veillée. Mais voilà
que la politique s'est glissée dans notre seul moment &lt;le
repos et l'empoisonne. »

III
- cc Ces mille francs sont à vous, mon gendre. Il me
faut être raisonnable. Vous vous donnez bien la peine
d'être parfait depuis le matin jusqu'au soir avec ma fille
et a\'ec moi. Ce sont les derniers francs que j'aie. Faites-

�LA ~OU\'ELl,E REVUE FRANÇAlSE

54 2

moi le billet promis pour la rente que vous me devrez
servir. ,,
la rente et le mensoogc.
Pincengrain maugrdée pour ·nement encore beaucoup
Le ·ur gar c certa1
d'
Maman
cœ
ses draps marqués un
d' « espèces » ~ou~hées e;rre ême du service qu'on lui
grand L
se r~1,ou1t tou'til eemprenne à craindre que
usqu a ce qu s
,
•
d
reo
' - Lecœur
1
. que ce soit la fin d un trcsor
Maman
eût dit vrai,

p

inépuisable.

IV
. avec son gendre . La Gerboise
Maman Lecœur sortait
entrait. Elle dit : .
Madame Pincengraio,
Vous êtes bienheureuse,
.
.
.
«
.
1
"-ci
Dans
trois
semames,
d ' . n man comme ce u1 .
a,01r u
. 0 le dirait prêtre, tant il est ~7
sera notre maire. n_
Maman Lecœur. On d1rut
d l' d 1re avec
Tout le mon e a ~ .
et u'elle lui parle
qu'il sait tout ce qu ~n igndorel
q rre mien l'année
tout ce qu'il sait. J'ai per u e pauvb.
• , à Mo
Il n'était pas comparable, ien sur,
d 'è
em1 re.
.
p·
in a tellement
sieur Pincengrain. Mons1e~r mcengraun rasoir dans
soin de sa personne. Il bnlle comme
gaine de buis. »
Elle pleure:
. la console a,·ec toutes sortes
Madame Pmcen?ram
Eli lui dit sans y prend
tendresses neuves, inespérées. e
'
garde, en lui remettant le linge sal::
tem
« Venez veiller avec nous de temps en
Gerboise.
p·
in Ce
- Vous êtes bonne, Madame mcengra .

543

.Pl&gt;.'CENGRAIN

hr... S'il n'était pas mort, je ne la\'erais pas le linge
V

Monsieur Pincengrain seul, sur le mail des acacias:
- « Ma belle-mère est admirable. Quelle mairesse
elle eût jouée ! Clorinde est par trop insuffisante. Elle
ihabille de pilou et méprise la politique. Elle m'aime ;
elle aime ses enfants ; c'est tout. La Gerboi~e a moins
fair d'une paysanne et d'une servante: qu'elle. Son
tisage n'est pas replet ni ses cheveux bêtement noués et

tiJonds.

Pourquoi la Gerboise me regarde-t-elle avec de grands
de \"ache?,,

\'I
Monsieur Pincengrain a du médecin de village et du
croque-mort. On le rabaisserait ou relèverait un peu
trop en le comparant exclush·ement à l'uu ou à l'autre.
1 a presque autant de dignité que le premier, presque
plus de tristesse macabre que le second, les ridicules de
tous les deux. Sa redingote noire, prétentieuse pour un
fpicier, com·icndrait parfaitement au docteur, si ses
· calleuses et couleur de terre malgré la pâleur et le
soin, ne disaient qu'on s'occupe surtout de besognes
lel'viles. Le \'isage osseux sent Je squelette. L'.ime se
CDDiplait dans l'aridité et la maigreur.
C.Omme il s'a\·ance dans le chemin, la Gerboise
sur le pas de sa pone avec la charcutière a d'en

�LES PINCENGRAIN

LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE'

544

« Voici venir Monsieur Pincengrain
redingote noire, dit celle-ci.
- Comme il est bien! dit celle-là.
- Un peu guindé, reprend l'une.
- Mais si soigné, répond l'autre.
- Et triste?
- On ne sait pas », aime à supposer la Gerboise.
Elle l'appelle du doigt, quand il les salue. Elle l'a conduit dans sa maison.
- « Je voudrais vous parler de ma terre qui est à
vendre. »
Quand elle a refermé la porte sur eux, une main de
laveuse s'accroche à la redingote magistrale et cherche
le corps de Pincengrain.
Ils sont sur le lit.

VII
« Marius! &gt;&gt; appelle Madame Pinceugrain.
Les enfants rentrent de classe et la délivrent. Survient
Monsieur Pincengrain (Monsieur Pincengrain s'appelle
Marius). Elle raconte:
« J'allais dans la buanderie. Quelqu'un marchait
derrière moi. Je n'y avais pas mis le pied qu'on m'y enfermait à double tour et voilà deux heures que j'y suis. •
Elle regarde autour d'elle et toute en larmes:
« Mes oiseaux! On a donné la volée à me$
oiseaux. On a brisé les lis et les hortensias qui allaient
fleurir sous la fenêtre de notre chambre. C'est tout ce
que j'avais emporté de la maison et de la forêt de mon
père.
-

- Que veux-tu? dit Pinc
.
545
gner, Clorinde à a . d engrarn .. Il faut nous rési,
voir es ennemis politiques. »

VIII

'Le_ soir' Pincengrain fatigué se couche d

L amère-boutique tient lieu d
chambre à coucher.

, e bonne heure.
e salle a manger et de

. Clorinde veille en face du lit.
vête~ents de ses enfants.
Elle raccommode les
Pmcengrain lui dit :
« Encore ce peignoir de 1
Si quelqu'un
.
p1 ou, couleur de cendre
venait ... »
•
Clorinde, sans faire une remar
robe de satin noir d I d
.
que, va décrocher la
.
u en emam de ses
. '
,
noces, garme d un
1rseré d'argent Eli '
·
e sen revet.
Entre la Gerboise.
- « Je viens veiller avec vous M d
Ses
1
, a ame. »
yeux c 1erc1ient le lit o, P"
.
dort. Elle le regard
' u. mcengram maintenant
Md
.
e sans travailler, tout le t
a ame Pmcengrain travaille M d
.
emps que
raconte pour la centiè
f; . • a ame Pmcengrain lui
grande forêt . qu'1 é n:e ~1s que son père habitait une
ne s'est pas '
.1é tait pieux; qu'elle l'aimait . qu'elle
man e pou
··
'
s'est réjouie de 1
. r quitter sa mère ; mais qu'elle
.beaucoup moins a qun:er, en se mariant; qu'elle aimait
.
sa mere que son pè
ne_l'aimer
point.
re, sans toutefois
-

ditLa
: Gerboise regarde le l'tt. p·mcengrain se réveille. Il
-

voir?

c&lt;

Qui nous fait donc la

1·
d
po ttesse e nous venir ·

�546
- C'est la Gerboise, répond ~ladame Pincengrain.
- Bonsoir, Gerboise.
- Bonne nuit, Monsieur Pincengrain, » dit la Gerboise aYcc un enthousiasme indiscret sous la cérémonie.
Yéronique pleure dans son sommeil.
Sa mère la console de la voix.
- « La lumière les gêne», dit-elle.
La Gerboise s'en ,·a.

IX
\'éronique : « Maman, la petite
le soir papa vient chez elle. »
Robert : « Et à moi, qu'elle croyait bien avoir
reconnu père dans le lit de sa mère. •
1fadame Pincengrain se demande si elle rêve affr
ment, se frotte les yeux, croit qu'elle dt.:Yit:nt folle, ,·eut
se moquer des larmt.:S que fait verser un conte &lt;l'enfantS.
- • Et pourquoi faut-il que ce soit ses enfants qui
lui disent ce mal et qu'ils lui parlent de leur père ? •
Elle plt.:ure.
~faman Lecœur entre sans voir. La rue était ensoleil
Ln maison est sombre. Elle enlève ses gants d'une f.
précieuse. Elle dit :
« Je viens de la Sacristie où les Mères Chr~ticnnes
réunissaient extraordinairement sous la Présidence
Monseigneur de Châlons. Toutes ces dames se plaign,
que tu n'ües pas assez de piété. »
Clorinde pense que sa mère jusqu'alors la détou
de l'Eglise, pour ménager la candidature anticléricale
Pincengrain.

PINCENGRAJ!I:

Maman Lecœur voit 1 . 1am
547
. ~ di~
les de sa fille :
I tu 1
.
e sais • t-eHe u le . ~
•grand.Tout le monde en '
, ~~ · Le malheur
1 1
_ • Ah

-a•.1 prévenue

. D'ieu
et 1· e su. . p:ir e. •' aIS Je t'a..us,

"' do'
,s mnocente Une fe
.
..., lt recommencer de séd .
.
mme, vo1sD6ut supporter d'êt 1
son mari tous les jours.
re a maitresse o
•·1
ma tresse à côté de so·1.
u qu , y ait une

w:e

l)

•

' aman Lecœu ·
M
.
r aioure presque bas .
- « Pmcengram
· est un homme · é .
ans doute droit à un autre 1 . . 'A- sup neur. Il avait
ffiiment moins que rien ~;isir: lais 1~. Gerboise est
pour toi et pour moi. )) .
suis humiliée pour lui,
Oorinde ne comprend rien à .
.
1
' ..e que dit sa mère.
n P us graces ' D'
• mari qui s'entreti
.,
a. _,eu! Elle écoute
.-ïc.
ent a,ec une religieuse dans l'épi-

lUe ne l'écoute pas no

X
Sœur
Mane

Ephrem est une virago
.
habïl,
.
1 ~ d
, presque un homme
.
~ e norr et de
fOalme Pinceograin res
,bl qui serait un vieillard
-....:
sem e :\
•.
'
.,....ue, ridée à la •·oix· .
• une v1e1 1le femme
Ds
'
aigre.
,
. sont pareils, sauf que l'une
. .
Gnd1dat anticlérical .
est rel1g1euse, l'autre
· contraste ap
.
mblance de de•"
parent qui effucc la
lis se disputent
.
...x natures .!,..,J
.
sa
"6" ement antipathiques.
ffCi
ns cesse pour le
·dé
proquement leurs ca
.
urs i es, mais aiment
~
. a-.ec ~1 · racteres
Si Sœur EP11rem a,·ait
IDanée
. ·
~
i 00s1eur Pmcena •
,
rvé sa religion, et si M .bram,_ e11e n eût pas
y

~ Sœur Ephrem il ' •ons1eur Pmcengrain avait
~ : Monsieur Pince' ~ eu~ pas été candidat anticléngram eut été toute la religion de

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISlt

548
hrem toute la politique de so~ mari.
sa femme ; Sœur Ep .
p· cengrain sont aussi âpres
t Monsieur m
,
E h
Sœur p rem e
..
·1 impropres a corn. .
i égo1stes, auss
d
aux opm1ons, auss
d' x dès qu'ils ont u
,
ffre autour eu. ,
·
prendre qu on ~ou fi
s· Monsieur Pincengrain avait
plaisir ou une idée x~Î 1 seraient une moitié de leur
, ousé Sœur Ephrem, 1 s pas .
..
ep
. l'amour, l'autre a se hair.
temps a, faire

XI
.
hé tout nu, auprès de la Gerboise.
Pincengram est couc
,
t dans les roses roses du
. d
· se promenen
Ses deux pie s, qui
er sur le ciel du lit.
n'd eau da111assé' vont se repos

Il
dit :
f .
de la
« Parce que nous aisons
, politique, on croit qtW;:
nous devons avoir l'air
. compasse. i&gt;
La Gerboise lui dit :
· d
t i froide 1 »
...,
« Clonn e. es s • d .la fami·1·ian"té que se permÇI,'
Pincengram. sourit . ~'é ard de sa femme. Il pense à
d'avoir sa maitresse ~ g da"it les mains sur un b
i lm regar
'1
l
Sœur Ep :irem qu
.
'elle les voyait, parce qui
de candi, ce soir. Il croit qu
.
est perverti..
·11 très fort à sa fille, qui chan
La Gerboise consei ,e 1 . dressé dans l'entrée,
sur le lit de fortune qu on Ul a
dormir.
, d .· t d'un bouquet de dah
La lampe fume pres u ,;me
sombres qui puent.
. de l'autre côté de
- « Marius ! i&gt; appelle une voix,
porte mince, dans le chemin.

Pincengrain reconnaît la voix de Clorinde.
Il éteint la lampe.

549

XII
Véronique : «Autrefois, père, tu faisais la toilette de

mes petits ongles et tu me baignais le soir. »
Robert: &lt;&lt; Pourquoi es-tu
a pleuré, pleuré. Quand mes
ielle m'a laissé seu-1, pour que
petit. Elle est sortie. Elle est
jusque chez la Gerboise... ii

rentré tard hier? Maman
sœurs se sont endormies,
je les garde, moi, le tout
revenue. Le temps d'aller

Monsieur Pincengrain qui avait toujours été d'une
-douceur parfaite avec ses enfants et surtout avec sa fille
Véronique écarte les bras violemment et la repousse.
l'enfant, interdite, se réfugie dans la cour auprès de sa
mère. Elle s'y évanouit.
Alors, Madame Pincengrain vient s'asseoir ên face
,de Monsieur Pincengrain. Elle porte, sur ses bras, sa

préférée qui est à demi morte. Elle la déshabille. Pin.cengrain voit le petit corps.
Il se lève pour aller promener au mail des acacias.

XIII
C'est le jour des élections municipales. Tout en se
promenant, Pincengrain médite « la Vie ii du premier
César. Il vient de lire la traduction de Suétone qu'offre
la Bibliothèque Nationale pour vingt-cinq centimes sur
papier de paille, - et conclut :
« Cette Gerboise est inimitable : une courtisane

�LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA

55 1

55°
.
•
rand de connaît
. Il me manquait, pour etre ~.
'
·1
d
e roi.••
.
.
La Mame de mon v 1
les voluptés q~':lle imagm:e. e n'ai pas encore. »
ne me suffit déJa plus, - q l

XV

.Maman Lecœur, sur l'air d'une grande dame qui ,·oie

-Je revers, a conduit ses petites filles dans un asile
d'enfants abandonnés. Des religieuses dirigent l'asile qui

XIV
A~·ant..que revienne Monsieur Pincengrain, la Ger
uffiée arrive. Elle appelle :
.
ess_:_ « Monsieur, Monsieur Marius, Manus... _» Vé
• conunu
· e .de bercer
Madame Pincengram
. petite
là de
.
.
Pincengrain
était
touiours
mque comme s1
.
lies deux Elle ne se détourne pas.
e La Gerboise
··
lui demand e ce qu'a Véroruque
1 . le
être si blême, et sans attendre une réponse m par
élections. .
dit après un silence im
Pincengram rentre. 11
,
sionnant:
« Je suis maire. »
Il
t du fond de la cour monte, - t~ e 11
A ce momen '
r sale de la maison
serrante chargée de tout le mge .
. ne fait pas
Madame Pincengrain vers la Gerboise qm
'
pas pour la servi:• .
La Gerboise lm dit :
Je ne la
- « Il faudra vous chercher une laveuse.
rai plus pour le monde. »
Pincengrain se trouble un peu.
Madame Pincengrain répond :
d. qu'
vous
voudrez,
Gerboise
», tan is
e
C
-« omm
.
le
,'a bercer encore sa petite Véromque avec ne
calme imperturbable ..Et elle ne regarde person .

porte un nom poëtique. Maman Lecœu~ pense que ses

petites filles au moins pourront parler plus tard, comme
dans les romans, - de leur couvent.
Elle s'entretient avec la supérieure ... de spiritualité.
On la fait asseoir dans un fauteuil de velours cramoisi,
à cause de la distinction de ses manières, de sa robe et
de son nez. Cependant ses petites filles vont prendre
lear place à l'orphelinat et sa fille a rejoint une grande
lille du Nord, où elle sera caissière dèpuis le matin jusqu'au soir, dans une épicerie.
Les Pincengrain sont ruinés.
Maman Lecœur vivra désormais toute seule dans sa
petite maison, où elle garde Robert.

XVI
1

-Robert est inconsolable de ne plus voir sa mère,
sa petite cane »,

iours:
1

«

sa fiancée » . Il lui écrit tous les

N'aie crainte. Je serai curé de la grande Paroisse. Je

Ile marierai avec toi. Nous bâtirons des églises comme
il n'y eh a pas encore. »

Un soir, il rentre . tout suffoquant. Sa grand'mère lui
4eblande ce qu'il y a.
-

a Je

pêchais dans l'oseraie, où personne jamais ne

�5S2

LA NOUVELLE RC\"UE l'RANÇAISI

1.a même nuit,

Robert meurt
553
Le lendemain, tout Je monde
le long de J
respectueusement se
a route de Re·
à l' .
e Pincengrain. On sait qu'elle i~:~• . arnvée de
ima1t tant.
Chacun veut voir so h .
Chrétiennes de Mn c algnn entre les bras des
'
arnan ecœur T
1
une statue qui march .
· out e monde
ait toute seule dans Je chemin.

vient. pour que je pense mieux à mère. Quelqu'un
venait. Je ne le connaissais pas, et puis je l'ai reconnu.
C'était père. Il a voulu m'embrasser. Je lui ai dit« non•
et je me suis mis à courir jusquïd. Jamais plus je n'irai
.\ l'oseraie. )l
Alors M:tman Lecœur lui fait un reproche :
« li fallait tout de même l'embrasser. 11 va croire que
c'est moi qui ne veux pas...
Si j'avais su, répond Robert, je lui aurais
c'était moi tout seul qui ne voulais pas. &gt;&gt;

XVII
Un dimanche matin, Maman Lecœur revient de l'église:
elle trou,·e petit Robert en chemise de nuit dans
mansarde. Il a étendu sur ses genoux un grand sa
rouillé qu'il frotte a,ec du papier de verre et le coin de
sa descente de lit.
li tousse plus que jamais, demande une envelop
pour écrire à« tite \' éronique ». Maman Lecœur lui aba
donne un ruban de parchemin. Elle regarde plus tatd,
quand la fièvre augmente, cc qu'il a écrit.
- « Tite Véronique, tout ce matin j'ai fourbi le
de papa Lecœur pour tuer la Gerboise, quand je
grand. »
li délire.
~faman Lccœur envoie chercher Sœur Ephrem.
Di'.:s que Sœur Ephrem est entrée, Robert pleure da
uge. On ne sait pas pourquoi. C'e5t que lui seul
dé.:ouvert et éprouve douloureusement en elle la
semblance du père.

-

Madame Pincengrain a re .
Ja toute petite maison
p_lac~ au comptoir
mme un reliquaire ou la ni h d:s habituelle, grande
So
c e une sainte
n masque s'est creusé émacié
.
.
Il ne faudrait pas qu'eÎle leu' term. El!e ne pleure
non plus. Elle a.
p . re. Elle n en a pas le
1mc cette soli rude q , 1 .
ve de la douceur a'
.
u on u1 a faite
sa pnson parce
, Il
•
apparence de sépulcre 1 , /
que e y voit
du firo,'d sur ses genou . Eli
eniant ,mort
.
. y est touiours
qu'elle touche pu. '~I· e mepnse constamment
' isqu l ne pourrait
l'
se souvenir ni d'être se 1 Ell
pas empêcher
sa douleur où elle u e.
e tremble seulement
'
est enfermée
l
ill
e euse et insensible. Elle év·
, . ne a rende
vement qui ne
.
. He de faire le moindre
serait pas mdisp
bl
éranger
le
W
ensa e, - pour ne
d
·,on, - et se de
d •
re à ses filles.
man e s1 elle pense

J:n~s_a

Un papillon vient-il s'égarer d

, .

vient de la forêt d
ans l épicerie, elle sait
-••uir
· été vive comme l e. son père. Elle se SOU\'ient
UI.

�554

PINCENGRA1N

LA NOUVELLE

555
~era_qui a fait la dernière toilette de sa mère, la voiSllle tout naturellement lui rép d . ,
'
on ra.
- « C est la Gerboise. &gt;&gt;

XIX
Véronique et Prisca sont revenues du couvent pour
assister Maman Lecœur. C'est au·tour de maman Lecœur
de mourir.
Maman Lecœur pense toujours à Pincengrain.
Véronique et Prisca sont assises en deuil de chaque
côté de son lit et de cette pensée.
Il est dix heures du soir.
Une voisine s~ tient sur le pas de sa porte. Elle ne
peut pas dormir. Elle a le pressentiment que Maman
Lecœur mourra cette nuit.
La Gerboise vient rôder autour de cette heure et de
cette maison, on ne sait pourquoi. Elle regarde par la.
fenêtre de Maman Lecœur. Véronique et Prisca reconnaissent le pas et le visage.
Elle dit très fort à la voisine :
- «Morte?»
Maman Lecœur reconnaît la voix de la
Maman Lecœur se soulève, comme si èétait la voix de la
mort qu'elle eût entendue. Elledemande à ses petites-filles
d'aller au-devant d'elle pour la chasser. Elle fait de grands..
gestes, comme pour se débarrasser de quelqu'un qui
l'étoufferait. Elle crie. Véronique et Prisca s'évanouissent.
La voisine et la Gerboise qui la suit, entrent pour babiller une morte. La Gerboise cherche dans l'armoire de
Maman Lecœur. Elle y .trouve le voile de mariage de
Clorinde, et l'étend sur le pauvre visage, après l:t
toilette.
Le lendemain, quand

DEUXIEME PARTIE

LE MARIAGE DE GODICHON

I
Véronique et Eliane reviennent d 1
.
Vèpres sont dites Eli.
e eur Paroisse. Les
·
es trouvent leur ,
•
une chaise de paille au milieu d
~ere assise sur
entre les deux lits
. e leur umque chambre,
' ses mams sur ses
El
prennent une chaise d
·11
,
. genoux. les
• ,d
e pai e et s asseo1ent d b
COt~. e leur mère, assez loin d'elle. Véron.
e c. aque
tra~ail de broderie très bl !
tque fait un
eote des ba
.
anc le pour Eliane. Eliane tri, s noirs pour Véronique
Elles
. .
• disent un mot toutes les demi-heures
.
meme:
, touJours

le

«P.
nsca va rentrer. »
Madame Pincengrain se tait.
. Leur cœur ne peut co
.
Joie, qui vient de cette iut:~;t. une forte ~motion de
précaire. Trois larmes b ·' l
si. heureuse&gt; mespérée et
tère de leur· .
ru antes disent un instant le mysu1110n.
Mesdames Pincen .
Madame Pin
. gram se sont réunies à Paris
~illent. El!escengram ne tra_vaille plus. Ses filles tra~
Ja G
partent le matm rentrent 1 ..
rand'Messe et aux Vê res' 1 .
e sou, vont à
p
e dimanche, trouvent

�PINCENGRAIN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

toujours, quand elles rentrent, leur mère assise sur
même chaise de p_aille, au milieu de la chambre, en
les deux lits, ses deux mains sur ses genoux. Il y a pl
de cinq années que Madame Pincengrain n'est pas so
de l'u!;)ique chambre.
Prisca est un peu différente de ses deux sœurs.
ressemble à la jeunesse de Madame Pincengrain. Elle
blonde, à face replète, très gaie, insouciante, naturel
et presque éclatante comme une fleur des fo.têts ou
oiseau. Madame Pincengrain a un faible pour c
Prisca. Elle n'a pas besoin d'être si tendre envers Er
et Véronique _ qui lui sont pareilles, silencieuses
tristes, fortes dans l'inconsolation comme son âge
et sa vieillesse, pour les aimer. Elle les voit toujours,
en elle-même. Elle regarde quelquefois Prisca pour
reposer. Prisca ne va pas aux Vêpres. Une vieille dem
selle champenoise vient la chercher le dimanche so
Elles se promènent dans les jardins de Paris.

II
Madame Pincengrain n'a jamais l'air de trava
Quand ses filles rentrent, elle se repose. Mais le linge
repassé, lê couvert mis, le repas préparé. Quand elle
repose, pourquoi a-t-elle choisi la place la moins co
nable, le milieu de la chambre où ·1e froid vient de
tout, et une chaise de paille ? N'y a-t-ir pas au coin
la cheminée la bonne bergère capitonnée de ma
Lecœur ? Le repos de Madame Pincengrain a tou·
l'air provisoire_et inquiet. Elle penche la tête un pe
avant comme si elle allait se lever et prête l'oreille,

endre venir de plus loin celui
.
_5 57
nger ou la délivrer
ou celle qui pourrait la

Les

..

•

. V01S10S respectent cette vi ·u
.
i$l maigre, si pâle au visa e d
e1 e femme mconnue~
.aît entre deux rideaux
1i e squel:tte, qui leur appad'ange. La blancheur d 1· n souleves comme des ailes
J
·
u mge qu'ell
·
ue
son visage troùbl 1
.
e entretient autour
. Pris
e a conscience de Paris
ca traverse en étranoère 1 ·1
.
de ses sœurs. Elle se laiss o . e s1 ence de sa mère et
.
e vamcre rare
l'
phère triste et tranquille ' Il
ment par atmos:dans le lit de sa me' Vqéu e ~s ont créée. Elle couche
re.
romque
El·
. .
et iane partagent
f:autre lit. Véronique a c1101s1
.J •
corn
d .
urott ». Eliane quand
1 .
me ev1se cc Tout
1 Suivre Véro~ique
rn Ul d~mande la sienne, dit :
94ues, n'ont cepend:~t peurs! act1?ns, si elles sont idenaime I'ascétisme pour as
.
. a• meme vaIeur. Véromque
1m-meme
.,__ .
ne
•
"'11Ut1ons morales t
. .,
connait que des
. .
' rouve sa J01e d
I .
JUSllceoù elle se tient El"
.
ans a rigueur de la
• 1ane aime l' , ·
ne connaît que des é .
. . ascet1sme pour Dieu
,
mot10ns rehaieu
. '
d
t:,•
ses, trouve sa Joie
dans I enthousiasme du
J)Orte un air de la relr;~n ai~ur chrétien. Véronique
Il pratique les exercices dt~: , e en a?o?te les rites
tOnférent, et parce u'il ptet~ pour la distinction qu'ils
gens». Mais elle ne 1e s c;nv-1ennent aux cc honnêtes
ne trouve pas e l . 1 ~~n e pas Son secours à Dieu et
-i,i
n m a 101edu
Eli
'
~le aime d'abord et froid
cœur.. e ne prie jamais.
~près le bien la
1
. ement le bien, et tout de suite
Prisca ' , . co~ eur Jaune et la maigreur.
i:.
•
n est 1ama1s entrée si
d
• religion Eli
.d
avant ans la morale et
.
e pren à l'un
, l'
venir à son rêve lé er à e et. a aut~e ce qui peut
n mariage "d' 1 d.g '
sa vie sans importance a' '
n 1cu e e d emam.
· 1 c plus grand charme
,
•

l

....

�558

559

de Prisca est dans la façon dont elle parle de ses sœuts
et de sa mère ; de sa mère qui porte une douleur
inconsolable ; de Véronique plus intelligente qu'elles
trois, plus instruite que femme ordinaire, et droit:
comme l'image de la Justice ; d'Eliane la plus pure, qut
est sans péché, une bonne victime expiatoire.
Madame Pincengrain pense toujours à Monsieur Pincengrain. Elle n'en parle jamais, - défend à ses filles
d'en parler, - ou bien elle en parle comme d'un mort.
Elle se réjouit d'avoir l'apparence d'une morte, pour
satisfaire à des perversions insoupçonnées. Elle recherche
la propreté la plus excessive, observe un soin de S01l
coTps que ses filles ne lui -connaissaient pas et qu'~lle,
servent, comme on est impressionné d-evant la pierre
d'un autel. S'il arrive à Madame Pinceograin de parler
de Maman Lecœur, sa propre mère, elle dit que c'était
« une belle petite femme ».

III
Prisca rentre en retard un soi~. Ses sœurs s'inquiètent.
Sa mère lui fait un reproche. Prisca se retourne vers leut
tristesse avec un regard nouveau qui leur reste étranger,,
qu'elles prennent pour de la colère contre elles, parcei
qu'il est ioyeux. Eliane n'a jatnais rien désiré qui ~1e ~
conforme au cœur de Véronique. Véronique n'a iama
dit non aux états d'âme parfois si sotnbres de sa mère.
L'union de ces trois créatnres moroses paraissafr llnh'~rselle et indîssoluble. La joie de Prisca les fait souffnr,
leur fait éprouver leur « différence )&gt; dans le monde,
presque les insulte.

-

« Il s:appelle Godichon, commence-t-elle. Il est un

pe~ plus Jeune que moi. J'ai vieilli si vite entre vous
trois. Il est plus petit que moi aussi. Il est comique, tout
rose et blanc. La rondeur absolue de sa face est corrigée

par l'une
.
. barbiche de bouc &lt;l'un blond fade . Véromque

~e aime.ra pas, parce qu'il est gros et n'aime pas le
Jaune.
- De qui nous parles-tu ? JJ demande Madame Pin• cengrain qui ne l'avait pas écoutée.
&lt;c De mon fiancé. &gt;J
Prisca, qui aurait pu être une belle fille blonde ét~it
devenue un peu maigre et pâle, à cause de la triste'sse de
ses sœurs et de sa mère. Elle eût pu être commune aussi
dan~ son port, et, dans son âme, frivole ; mais une discr~tlon, _un cha;me délicat la pénétrait toute, qui ne
!Ul vena1 t pas delle-même et se répandait sur ses actions.
il l_ui venait de l'atmosphère de ses réveils et de s~
n~1ts, de la fermeté morale de Véronique de la religion d'El'1ane, auxquelles elle participait. ' La grande
'
· d ont elle se souvenait tou.douleur de sa mere
aussi,
)Ours, consacrait sa santé et sa joie, se réflétait sur les
beautés vulgaires de son apparence, sur ses cheveux
dorés po
, lie d evmt
• une épouse par trop inespérée
'
ur que
et comme &lt;&lt; le paradis » de Godichon.

IV
. le dimanche suivant, Mesdames Pincengrain sont
installées à leurs places respectives. Prisca va et vient
autour des statues. Elle s'assied en face de sa mère qui a
. couvert d'une dentelle noire sa ~ête, et boutonné autour

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

de son cou un foulard amidonné, simple et éclatant
blancheur. Véronique et Eliane sont dans leur d •
coutumier. Elles n'ont pas regardé leur mère pour ditposer tout de même leurs mains comme elle, sur leurs
genoux. Prisca porte un corsage de satinette rose. Da•
ses cheveux étincelle l'unique bijou qui reste aux Pincengrain.
Mesdames Pinceograin se taisent. Prisca essaie de les
préparer à la visite de Godichon et de sa mère. Elle:
dépeint celle-ci fantastique d'inconvenance et de vulgarité, faite comme pour signifier ce qui peut leur dépl •
le plus au monde.
Prisca reste bien au-dessous de la réalité dans
poétiques exagérations qu'elle imagine sur un
· inconnu. Entre Madame Gœichon. Elle habite la p
vince. Son voile de veuve, lom d'elle flotte, quand e
marche, et les volants antiques de sa jupe de moire ~
un bruit de fougères sèches dans le vent d'automne.
faut qu'elle donne de grands éclats de sa voix, qu'
s'accompagne d'un geste encore plus surprenant,
qu'elle ait rien à dire. Voilà qu'elle se lève pour don
la comédie de ce qu'elle raconte ? C'est le mouvem
perpétuel, une machine parlante. Elle éclabousse
salive les visages, bouleverse de la main les meubles,
objets, les membres qu'on expose encore assez loin d'
N'ouvre-t-elle pas l'armoire de Madame Pinceng
pour lui dire que celle de son fils est en désordre ?
soulève le jupon de Véronique pour affirmer que
d'une Godichon est de soie, de la balayeuse au co
Quand la Godichon est entrée, Prisca s'est ava
vers elle. Les trois Pincengrain se sont élevées pour

561
ir sans broncher. Elles n'on
.
le que- la Go&lt;lich I
t _pas encore du une
on es a renseignées sur toute sa
Godichon .est gêné par tout 1e tram
• de sa mc~re d'
p1us qu' J
• ·
, au•
I ne s est Jamais trouvé en face d'êt
1
ts d'elle U
• 1
res p us
•
. . pe~~ a a douceur, à la modestie de
' au silence
qui
'1
. . I environne et l'accompagne tou, pour s 1U011lier, hum1·1·ier sa mère et toutes 1
mes devant
. le secret de l'e .es. sa fiancée . Il cI1erchait
dc P nsca et des fascia .
,
xis
. da?~ les profondeurs de s;~~~;e :~; 1;:~çait jus-

::i~

~~

:i:

q:el\ée dse déta~he ~n le bas-relief Je pl;s:~:1
rn e trois saintes 0101
· bé
au lis IJ
•
es, comme une
. ' .
est moins étonné par elle à cause d
qui I accompagnent. Il s'émerv ·11 '
e
té qu'ï
•
et e surtout de la
i pourrait avoir a\'ec des femn
. ·1
ent silencieuses dont l'une de . ies_s1 pa es et
les de
marn serait sa mère
ux aul'tres ses sœu rs. Prisca le regarde avec ten,
pour encourager à espér
1
tnt qu l
d
er, ma gré le décourae
eur
onne
le
gest
.
.ne . .
e excessif de sa mère Il
a perne que ces femmes p ·
I' .
. ·
familières un jour avec le u_issent a1_mer Jamais,
ue du fils de la G d.
petit corp~ s1 gauche et
trahi
.
_o ichon. Il les vott lointaines et
es, maccess1bles, attirantes comme la p .
a1x
Ja Mort.
,

:- •etesans
n'ai jamais approché, pense-t-il, que des êtres
mystère, dont on . 1 •
•
J' · li
sait e pnx et qu on peut
. ~1 te ement vécu déjà. Comme on doit
Prï!:~att~ment ~ntre _leurs bras immobiles, tand~
irait et v1endra1t autour de no us, pour me

naître

�LA !\Ot;\'EI.LE

563

V
.
· - quand on s'est. tu
L
·· M dame Pmcengratn
c soir, . a use de la fatigue que dispensent le brmtet
longtemps, a ad
d . . fille ce qui peut lui plaire ea
la laideur, eman e a sa
Godichon.
.
f \
dit Prisca, plus
Il est plus peut que son n.:rc,
. •
-· « .
.
. é S
::i,, vient pour le maner,
•·1 ,.,
la•1d plus sot moms a1m . , a me e
'
·
'
,
T t le temps qu 1 m.
elle ne parle que de I autre. ou de son cadet et ses
conté parallèlement les avantages
d il a pleuré
Propres disgrâces, j'ai haï son frère, et qua_n . l'ai aimé.
, .
'il allait soulever en mo1, Je
pour le mcpns qu
d
. l'a privé et aussi parce;
0
Je l'aime pour tout ce ~~t ieu ffi·rt - pour toute li
qu'il vous a déplu et qu il en a sou cn10,nde un petit
.
.
p ut porter au
misère mi mense que c:
d" ·!
- et surtout p
rose et blanc, comme Go t\1~n,_
.
lus
qu •·1
l t.:St d'tgn e dé1'à que vous 1a1m1ez un 1our, p
quand il sera trop tar~. » .
Madame Pincengram se tait.
é . Il· "fada
· ~ plus mat ne e.""d'
I:11c 11ensc à une autre m1scre
•
Go&lt;lichon
est peut-être r•
ice pJus n·che que
fil nQ1
1 tra:terncnt de son
s.
Admirable e~t e_ '• ,.- ir elle ne songe pas
Madame Pincengrarn sen ~qou '.
d . filles . Pnsca et a ses eux
Il
clic-même. E e songe a •. '
d '· par God.ichon,
.
qu·1 seront t'"
n..,ut-drc gar 1.:es,
tristesla faim.

&lt;l p ·
est proche ~b
Le jour du mariage e nsca
r en s. cctade
Pincengrain qui ne veulent pas donne
p

pauvreté à Madame Godichon, l'entretiennent tout le

jour, les mains croisées sur leur poitrine, comme des
i:mmes qui peuvent ne pas faire clics-mêmes leur \'ête
ment. Di:s que ;\fadame GoJicbon est 1&gt;3rtie Je soir très
tard, elles cherchent au fond d'une mans:irde la robe de
la mariée, pliée en quatre dans un drap très blanc. EUcs
l'étendent sur leurs genoux décharnés et y tra\'aillent
~utcs les quatre. Elles cousent ainsi jusqu'au jour sans
défaillance. Quand la huitième nuit s':ichè,·e et qu':il ,-a
falloir se parer pour l'acc.omp~nement des noces, elles
ressemblent à des fantômes qui pré1&gt;3rent un linceul.
Leurs mains maigres, humides et froides, transparentes
comme dés nuages, leur paraissent lourdes et impossiblcs
à soule,·er.
4

Clucunc se troU\·era mal à son tour sur le chemin de
l'~lisc : Madame Pincengrain, Véronique, Eliaoc. I.e
cortège trois fois s'-arr~tera pour les attendre rcvcqir de
la mon. Prisca elle-même p:ilira au br:is de Goùichon, à
l'heure de l'office, - la pl us solenndle.

\'II
Godichon, qui faisait dans Je monde la ligure d'un
JeUne homme brutal et sacrifié, deYient un mari heu
~ et entreprenant. Chez les Pincengrai11, sans être
incommodé par la tristesse dt:s trois femmes, il prend
l'attitude qui conn.ent à son caractère et .à SèS expéricoœs. De,·ant \"éronique loyalement il affinne qu'il n'y
a pas de bien dans le monde en dehors d'elle, - devant
Eliane, que le catholicisme est une erreur, si elle est
une sainte. Tomes les deux rendent hommage ii. la
4

�6

5 4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sincérité de Godichon. Toutes les quatre l'ont converti
bientôt à la seule religion qui les intéresse, celle du
-0ésintéressement. Une communion d'idées, en même
temps que le communisme le plus absolu sont réalis~s
-0ans cette maison. Godichon dépose tout ce qu il
.gagne entre les mains scrupuleusement soignées. de
Madame Pincengrain. Comme il ne peut plus vivre
sans elle, ni loin de Véronique et d'Eliane, quand les ,
indiscrétions de Prisca, insatiable amoureuse, ont lassé
Je désir d'un homme que la vie déjà a lassé, - il installe
:Sa belle-famille dans un grand appartement qu'il partagera. Leur salle à manger sera riche, austère et artistique, presque reltgieuse, gothique.
~
Godichon a repeuplé d'oiseaux très gais les cages de sa
belle-mère, et fleuri les douze fenêtres de l'appartement.
Madame Pincengrain se croit revenue dans la forêt de
sa jeunesse. Elle se lève de bonne heure l'été, av~nt_ que
Prisca ne s'éveille, pour parler avec son gendre mt1mement. Sont:ils seuls et le jour point-il derrière les
fleurs? Godichon lui fait cunfidence de ses plaisirs. Au
détour d'une phrase comme d'un sentier ensoleillé, elle
rencontre Pincenorain et salue avec regret ce fiancé
:ancien et nouvea~ qu'elle n'avait pas connu. Si ~~di.chou s'égare dans une église et parle sur la reltg1on,
elle lui accorde tout ce qu'il veut, - pourvu qu'il ne
contrarie pas trop Eliane su--r ce chapitre au _d~jeuner,
et qu'il revienne bientôt à l'histoire de ses pla1s1rs, dont
il s'abstiendra de faire mémoire au dîner devant Véronique.

LES PINCENGRAIN

VIII
Un so_ir de dimanch~, Eliane est assise seule auprès.
de sa mere. Madame Pmcengrain trône dans un fauteuil
de ?°is scµlpté, monumental, comme au fond d'une
chaire à baldaquin. Trois degrés la surélèvent. Eliane
!'°ur une fois, n'ira pas aux Vêpres. Elles disent à de;
Intervalles réguliers toujours la même parole :
« Véronique va rentrer. »
Véronique revient d'un loeg voyage. Elle est fatiguée
à mourir. Elle va tomber. Elle embrasse sa mère, sa
sœur, et prend sa place en face d'Eliane, de l'autre côté
de leur mère :
", J'arrive chez le curé du Monteil, après la messe.
Il na pas voulu que père eût un enterrement chrétien
Je ,!'ai supp!ié. Il m'.a rappelé toutes les fautes du mo;; qu i1_,app_ela1t des cnmes. Je lui ai dit que je les savais,
q~e J ~tais sa fille, que nous en avions souffert, que nous
!u1 a;1ons pardonné, que l'Eglise fasse de même. Comme
Je
à ce moment un peu lasse, il se leva •« Em asseyais
.
t pms vot~e père a fait vendre mon presbytère aux:
enc_h~res publiques. » - Je me suis présentée à la
mame, pour réclamer le droit d'inhumer sur la commune. Le Conseil municipaf était réuni dans la salle
des ~êtes. Monsieur Bidon, ceint de ~on écharpe tricolore a la place de père, m'a obligée à dire trois fois le
nom de Piocengrain, quand il m'avait reconnue.
Vers midi enfin, je prenais la route des Sorbiers
pour rejoindre la maison où était le corps. Ce voyaoe d;
toute une nuit, apràs quinze ans d'absence, m'avait ;aru

�566

LA NOUVELLE REVUE FRASÇAISB

interminable : j'allais me retrouver en face de celui qui
m'aimait tant.
- Comme il t'aimait!» interrompt Madame Pincen_grain, qui descend de son fauteuil et prend une c~aise
pareille à celles de ses filles, pour se rapprocher de \ éroniquc.
- « Je marche longtemps. J'arrive au petit !,ont de
pierre. Un bruit Je pas presque nombreux ,·1cnt audevant de moi. Je lè,·e les yeux. La bière.sur la route
s'avance .:ouverte d'un drap rouge, &lt;c la Libre-Pensée»
entre le; paysans. Elle est à deux pas de moi. Je pourrais
la toucher Je la main. On dirait qu'elle tremble sur les
épaules des hommes. Elle \'a s'arrêter? Elle passe,
.comme si je lui étais étrangère. Les paysans se découvr~nt
devant moi. Je vais pour les suivre ; mais la Gerboise
est li qui marche toute seule. Je m'ap~uie au pa:apet
du pont. Des femmes que je ne connais _Pas, rc,·ctues
de longues mantes, soulè,·ent leur ,·01le pour ~e
voir. Quand elles sont au bout de la route, je me déctd~
à :l\'auccr. Je ne pensais à personne qu'aux ar~res _qu1.dansaie11t loin de moi de chaque côté dt.: moi et. a la
route interminable qui remuait sous mes deux pieds.
Au cimetière, je n'ai jamais été si lasse de ma Yie. La
Gerboise m'a embrassée. Il y a,·ait avec elle deux enfants
que je n'ai pas regardés, qui devaien_t être ~n.es frères.
Plus loin, j'ai rencontré sa fille Lucie. J~ n a1 pas _pu
m'empêcher de lui demander quelle étan la_ physionomie de père, quand il est mort. - « Il était deYenu
très gros, m'a-t-elle dit, et il nt! se lavait plus,- » Alors
Madame Pinccngrain tressaillit dans sa cha1r et son
cœur qui allait se briser ne se brisa pas.

PINCD;GRAI~

Les genoux des trois femmes se touchaient. Elles
avaient reconnu le curé &lt;lu ~lonteil, Monsieur Bidon le
maire, ta Gerboise, sa fille Lucie. Il n'y a\·ait que cet
homme, gros et malpropre, assis sur le banc de la Ger- ·
~se, Ùe\'a~t sa porte, a~ pied lune vigne pourrie, le
SOtr, - quelles ne pou\'a1ent pas reconnaitre.
Comme leurs trois fronts se rapprochaient, Godichon
entra. Il fit une pirouette et se saisit des mains cÎe Véronique. :~is:a et lui ignoraient la mort de « père ».
~ fam1hamés an:c les membres précieux, soignés et
1nstes de \"éronique, d'Eliane et de Madame Pincengrain
parurent daYautage cc soir une profanation. Godi~hon
ia~çut de leur recul et rabattit ses expansions sur Prisca
«JIU en fut heureuse .
Mes_damcs Pincengrain pè5ent tous les mots qu'elles
emplo1_enr. Elles disaient de leurs morts qu'ils étaient
• panis » et de Monsieur Pincengrain qu'il était
•mort». Godichon remarqua ce soir-là qu'elles dirent
4a père pour la première fois : « Il est parti. »
IX
le jour anni\'ersaire des noces de Prisca, Madame Godichon vient annoncer aux: Pinccngrain le mariagt: de
111n fils cadet. Il épousera Marie. Mesdames Pincen!?T:lin

fe

•

b

~•sent ,devant ce nom. Le silence de Véronique et
iane n l?tonne p-as Madame Godichon, mais son fils
lfné aurait-il appris l'inilulgence ell\·ers son frère, le
ftspect en\'crs elle, une réscn·c sans exemple d:10s son
, la politesse ?

�568

LA NOU\"El.LE RE\'UE FRAN

Elle rend toutes sortes de grâces à ses éducatri
quand Prisca commence :
« Cette Marie n'aura-t-elle pas été la fiancée de
deux fils?
- Une paysanne, dit Godichon, que
pas voulue, que le distingué épouse.
- Pourquoi l'épouse+il? dit Prisca.
- p·arce qu'elle est blonde, parce qu'elle est so
ou parce qu'elle est dotée? » interroge Godich?n.
Sa mère se tait. Elle pense que son fils amé a
chez les Pincengrain un peu d'esprit et encore plus
méchanceté. Godichon continue:
« Il suffisait que les vingt mille francs de
ne sortissent pas de la famille. Je n'irai pas aux n .
Nous approm·erions par notre présence un ma
intéressé, et je craindrais de retrouver dan~ la fem
de mon frère ma fiancée d'autrefois. Question de d
caresse 1 »
Madame Godichon supplie. Godichon résiste.
mère trouve qu'on prend de la ténacité à vivre
des femmes silencieuses.

569
~dame Godichon. Madame Pinceugrain attaque: el!e
dit, pour flatter Godichon, que &lt;&lt; cette femme, sa
wre •, ne parle p~s leur langue, qu'elle ne sait pas le
sens d~ mot « .M~m~éressement », qu'il faut l'excmer,
que !~1-même I a s1 bien appris. Mais Godichon a dt'.cidé
de livre~ le premier sa mère au sarcasme. Mesdames Pmcengrain lui savent gré de cette générosité
envers elles, du sacrifice qu'il leur fait de sa propre mère.
Dans le mouvement de sa passion elles se sont levées
!'°~' _l'entendre. Emu par la douceur amère de cette
intimité de femmes, ,oilà qu'il leur conte deux ou trois
anecdotes qu'il regrettera d'avoir dites, qui déshonorent
son frèr~, atteignent sa mère dans l'honneur, feront la
consolation de ces dames Pincengrain, dès que Godichon
11C sera pas là, ou ne leur sera plus préférable. Elles
pourront parler alors d'autre chose de plus profo~d que
de la mal~ropre~é du corps de .Madame Godichon, qui
est un suiet quelles ont épuisé. Elles ne voii::nt pas
encor~ que Godichon est malpropre comme sa mère.
Elles s apercevront bientôt que ces deux ou trois contes
fOllt préjudiciables à son âme.

X
Madame Godichon est partie. Les Pincengrain
Godichon se sentent rapprochés parce qu'ils ont un
de conversation nouveau. Ils peuvent dire ensemble
mal de quelqu'un, du fiancé de Marie, et se_ moq~
Marie. Véronique fait mine de les retemr et
des deux. Une ardeur joyeuse illumine le front
saintes, où perce la haine. Ils n'épargneront même

XI
Godic~on ni Prisca n'iront pas aux noces de leur

frère. Eliane seule, qui est innocente de tout, y repré•
tentera les Pinccngrain.
Godichon avait parlé d'un cavalier qu'elle lui
~e~ait, Godeau, le modèle des parfaits et de belle
=ltt~n. Elle di~it chez les Pincengrain que Godeau
fa1t pour Eliane, chez les Godeau qu'Eliane était

.:,ada~e

37

�LA NOUVELLE

5~0

Godeau. Elle appelait Eliane ~&lt; mon tou~ »
faite pour
Godeau &lt;&lt; mon tout » chez les Pm•
chez les Godeau, et
Er
s'en vient de la gare,
cengrain. A l'heure où iane_ ter aux noces de Marie,
d G d" hon pour assis
escortée es o 1c
1
de leur porte, excepté
tous les Godeau sont s~r e :ei;;ersiennes ferméef, entre
Godea~. Il se tient de;nerd
hilosophie, l'autre de reli•
deux livres ouverts, 1un e lp d'rauts d.u bois de la
. , travers es e1;
gion, pour voir a ' . .
ui ourrait bien devenir
jalousie, passer_une Pan~1elnnel ~vel~re d'or d'Aphrodite,
f
Il lm reconnait a c 1
sa
_emlme._
mais es p1ed s u n peu lourds d'une chrétienne.

XII
"uand Eliane sera revenue c h ez e Ue. un soir.' dansEll14
~
.
l l . ntera ses impressions.
lit de Véromque el eMu1 :o Godeau lui plaît, mais:
. d"
que ons1eur
. .
ne lui it pas•
. r Godeau te plairait.
mme Monsieu
« Si tu savais _co . e res ue maigre. . On voit le$
li est grand, tres m1_nc , l p . q e Il a aimé la religion.
.
Il aime e 1aun .
1.
os de sou visage.
te cl1angée à cause de W.
. 1 b"
Je me sens tou
d•
Il fait e ien.
me je les voyais, quan l
Je ne vois p~us !es choses c~n;l parle de Dieu auquel ~
ne le connaissais pas enc~r .
. a redoublé ma fot.
. 1
ec une rerveur qm
ne .croit
. p· us av
rtout 11eureuse pour l'enthousiasme q
Mais Je suis su
.
G d au Il expose dans .
O e
Monsieur
·
d
d
te onnera
ri d t il compte les plaies ev
chambre un crue~ x, 1 o;
le corps comme s'il l
dépet.tlt a race,
,
Il
vous:
e_n
1 iter. On pleure en l'écoutant. .
voyait vraiment pa ~
G d
qu'on regarde souffi
.
, t Monsieur o eau
.
à
croit que ces
·1
é
Tu deviendras pieuse
sur la croix, tant l est 11?-ll•

5ïI

LES PINCENGRAIN

oonnaître. Un soir au &lt;:répuscule, avec ses sœurs, il
m'a conduite sur une montagne déserte, couverte
.d'ajoncs5ec5 et &lt;le bruyères, où il nous a fait danser. Je
n'avais jamais dansé ; et puis il nous a fait agenouiller
vers le soleil disparu, pour dire notre « Pater ».
Toujours il . m'entraînait en :avant, et les autres
semblaient nous faire escorte. Personne ne l'intéressait plus que moi, et il semblait n'être occupé
que de lui-même. Il parlait du soleil cotnme de
son cousin. Jamais je n'avais regardé le -soleil, avant
d'avoir vu Monsieur Godeau. Je m'attendris chaque soir
maintenant quand le soleil s'en va. Mais Moasieur Godeau donne surtout le goût de voir une lumière plus
divine, qui pourrait être en lui, que je veux checcher
en Dieu. i&gt;

XII1

Le lendemain, Godeau fit son entrée chez les P.incengrain. On le présenta d'abord à Véronique, c-0mme à
Ja plus instruite et au plus parfait modèle de l'idéal triste

de 1a

maison. li accourait au-devant d'elle, l'âme travaillée de pressen\iments infinis. Elle le voyait venir de
l'éternité comme le soleil se lève au pied d'une colline
qui porte une pauvre vigne et veut voir mûrir son
fruit.
Tout le monde se fit leur complice, et la mère de
Véronique et la mère de Godeau. Ils étaient faits pour
se comprendre, répétait Madame Godichon. On les
-l'approcha, en attenda~t le dîner; on isola leurs &lt;ieux
couverts à table. Ils eurent une conversation immédiate,
intime et continuelle, oublièrent leur entourage, et avant

�LA NOUV]:,LLE REVUE FRA'NÇAls&amp;

572
le dessert parlaient d'enthousiasme, se montraient les
images de leurs saints.
Godeau, entrant chez les Pincengrain, avait regardé
Godichon, - comme un qu'il avait connu pitoyable
dans leur petite 'fille natale et méprisé, - de ce regard
que l'instruit, le distingué, le riche peut jeter sur l'ignorance, la grossièreté et le plus pauvre du monde. Il
l'avait aussitôt, par son attitude, dominé dans son propre
esprit et dans l'esprit des quatre dames Pincengrain.
Tout le temps que Véronique lui parlait, une nostalgie de l'âme d'Eliane travaillait Godeau. Il se sentait
rede,·enir chrétien pour se rapprocher de la jeunesse.
Véronique était une vierge par trop rassise déjà. La
pointe maladroite que Godichon dirigea contre le christianisme, acheva la conversion de Godeau.
Godichon n'avait pas d'autre vocabulaire que
celui qu'il empruntait à son journal anticlérical. Il
était heureux ue pouvoir parler abondamment de quelque chose pour rJer le temps, et avec une compétence
apparente devant Gocleau. Le christianisme l'intéressait
moins que la discussion et Godeau l'exaspérait plus que
le christianisme.

XTV
Godeau, ramené au christianisme, par le concours
d'Eliane charmante, de Véronique ennuyeuse et de Godichon exaspéré, ,·eut retrouver le secret de « l'Ad~
rable » pour les prosterner tous les trois devant lui• même. Il imagine des ascétismes nouveaux et leur don~
en lui le spectacle de la perfection.
•
Eliane qui avait rî:.vé d'être aimée de Godeau, et ,q\U

LES PINCE.-.GRAJN

573
l'aime .~lus que tout au monde sans le savoir, fait tout
œ qu 11 ~aut constamment davantage, pour lui être le
plus séduisante. Elle commence par se souvenir de O-e
•
bt·
i u
et parame ou 1er Godeau, ce qui est la perfection
Elle trouve Dieu en Godeau. Godeau trouve Dieu e~
~lie. Ils ,sont ravis l'un dans l'autre, quand ils paraissent
1un de 1autre se détourner.
Véronique, qui n'avait su garder rien de sensible dans
la ~oncep:ion de sa justice, est désemparée, quand il lui
amve ~ aimer Godeau et d'être contrainte à réaliser la
perfection pour lui devenir aimable. On ne peut aimer
Godeau et rester parfaite. Véronique ne connaît pas Ïe
s~bterfuge de l'amour de Dieu, pour échapper au
dilemne.
Eliane et Godeau parlent de Béthanie, et Godeau
com~~à une Mad~leine inconvertie, prêche à Véroniqu;
que Dieu vaut mieux que Godeau. Il essaie de le prouver. Véronique ne voit que Godeau. Le sentiment de
sa_ propre imperfection devant la perfection de Godeau
fatt ~u elle cherche une place près de ses pieds.
Bientôt, elle est humiliée devant Godichon lui-même
par ~•excès de sa passion pour Godeau. Elle soutenait
~ichon que le bien existe dans le monde ; il ne voulait le _recon~aître qu'en elle; voilà qu'elle ne peut plus
soutenir le bien dans le Sl:ul refuge qu'il s'était gardt sur
la terre. La conscience de cette obligation morale et
d'o_rgue,·1 quelle
,
a contractée en face de Godichon la
retient dans un devoir qu'elle ne se connait plus. La
peur même de voir Godeau s'éloi!mer
d'elle lui donne
0
l'héroism,e
··
honteux de paraître mystique, - alors qu'elle
ne
peut I être, - ou de la première hypocrisie.

à

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XV
Prisca, qui avait eu jusqu'à ce jour le plus de joie
parmi les siens, paraissait diriger ses sœurs et sa mère.
On ne sait pourquoi Véronique s'est élevée maintenant
au-dessus d'elle dans sa force. Elle commande aux barrements des quatre cœurs.
Madame Pincengrain appelle Godeau &lt;( mon fils ":
Véronique et Eliane l'appellent « mon frère &gt;J. On lut
donne la place d'honneur. Godichon cire ses souliers et
va lui porter un parapluie au bout du monde, s'il vient à
pleuvoir et qu'on sache Godeau en apostolat.
.
Godichon. voit moins la perfection de Véromque.
Celle de Godeau l'éblouit. Il voit Godeau entre Véronique
et Eliane, comme le soleil resplendit dans le d~sert
entre deux palmiers.
Godichon troublé dans ses admirations devient malade.
Il a souvent la fièvre. On l'humilie. Madame Pincengrain le suit sans cesse avec un linge pour. essuyer la
trace de ses pieds sur le plancher et rendroit de la table
où ses doigts ont passé. On lni dit devant Godeau qu'il
est malpropre ; sa femme soulève les épaules, en le
regardant, si parle Godeau. Si Godeau préfère un. mets
qui empoisonne Godichon, on empoisonne Godrchon
pour plaire à Godeau.
.
Godeau s'assied dans l'unique fauteuil à b:lldaquin ;
ces dames ont pris les trois chaises sculptées ; Godichon
cherche le tabouret.
Godichon ne discute plus le christianisme. Il
accepte la puissance mystérieuse. Il lui reconnaît une

575
.au~orité douce, persuasive, il ne sait pas ? irrésistible
q1i le prépare- délicieusement à la mort. II parle de cc
Gr~ce » _comme ~héolog_ien. Lui, le petit nain trapu qui
avait désiré de voir le geant le plus terrible de la terre
pour le défier et qu'on ne pût contester son couraoe ni
0
sa force au moins, si on lui refusait l'intelligence et le
charme, vo~Ià, qu'il r:ncontre un éphèbe pâle et sans
tnuscles, qm d avance I a réduit. .

1:

XVI

~ soir cependant, Godichon paraît souffrir de sa
d~f.11~e. Gode~u lui a dit un mot trop dur. Véronique
Eliane ne 1ont pas regardé avec leur pitié habituelle
Parce qu'il a soulevé un peu trop haut vers ses lèvre~
le pied de P,risca, pour le baiser, Madame Pincengrain
fa m~acé d emmener ses filles et de se retirer de lui.
Godichon se met à parler très vite entre les trois
femmes assises et devant Godeau, pontife étonné. Il
expose un doute particulier, violent et subit qu'il
éprouve. ~odeau s'emporte, rétorque, objecte à son
tour, c?n_vai~c ces dames. Godichon se rabat sur l'esprit
du chnsttamsme où il découvre la haine de la vie. Il
parle de l'h~pocrisie de tous les chrétiens. Alors, Godeau
veut se croire blessé. Il se lève. Il gagne la porte. Ces
dames Pincengrain le poursuivent. Eliane a pris une
~ue de so~ habit. Prisca s'agenouille. Véronique
Maccompagne Jusque dans la rue, tandis que Madame
èr~ a fixé sur Godichon le regard le plus dur qu'elle
eot Jamais,
•
·
b"tle, sans parole, ses bras en croix.
- immo
ni

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

LES PINCENGRAIN

577

XVII

~~tte c?uronne était la plus belle. Prisca en concut de

1,1mpattence. Au repas des funérailles, Godeau pro~onça

l éloge de Godichon.
Le dimanche suivant, Godeau a voulu prendre le
tabouret humble aux pieds de Godichon qui est assis
pour u~e fois dans l'unique fauteuil à baldaquin.
Ces dames les ont isolés solennellement tous les deux.
Elles causent dans un coin de la grande salle autour de
« la vieille demoiselle champenoise 1&gt;. La vieille demoiselle est triste parce que Godichon, qui se moquait toujours
d'elle, ne s'en moque plus. Ces dames commencent à
dire qu'il est devenu plus docile, qu'il a beaucoup g~gné
en leur compagnie et surtout en celle de Monsieur
Godeau, qu'il ne protère plus · de mots ~rossie,:s et
qu'elles peuvent lui laver le corps c;haque matm, qu 11 est
sur le point de prier.
La tête de Godichon repose blanche, - tel un masque
de plâtre, - sur un coussinet rouge sang en aur~ole de
martyr. Elle s'incline sur son bras. Godeau contmue le
sermon. Prisca se lève. Godichon est mort.

Mesdames Pincengrain qui comptaient sur le traitemen_t de Godichon pour vivre, parlèrent comme elles
savaient, du désintéressement devant sa ~ère. Leur ton
absolu. d~ven~it trrésistible, donnait la fièvre et le goût
de les ~miter Jusqu'à l'hallucination. Madame Godichon
crut fa~re
beau geste, en leur abandonnant tout ce
que !~1 la1ssa1t son fils. Elle invita son fils cadet à se
con~u~e comme elle. Avant tout, les Pincengrain se
souc~a,em de n'être les obligées de personne. Elles ne se
souv1n7ent plus le le_ndemain que de la malpropreté de
la God1chon et de trois anecdotes, qui la convainquaient .
elle et son fils, d'indélicatesse.
~

:lll .

M~dame Pincengrain, avec l'argent de la Godichon,

fit faire un grand portrait de Godichon en pied et dit
que sa mère le pleurait moins qu'elle.
II

TROISIÈME PARTIE

L'APOTHÉOSE DE GODEAU

Un jour, Eliane vint vers sa mère et lui dit: « Je
\reux être religieuse. »
Sa mère pensa : « En voici une qui ne mourra

pas de faim. »
I
Godeau conduisit le deuil de Godichon. Tout le
monde vit la couronne de roses naturelles démesurée
qu'il lui fit faire. Véronique répéta une fois de trop que

Elle lui répondit : « Choisis plutôt un ordre cloîtré. On ne voit pas clair avec ces cornettes. Je ne serais
pas t~anquille. Tu te fer:1is écraser par une auto. »
Eliane, la nuit prochaine, dit à sa sœur Véronique
dans leur lit :
,.

�LA NOU\'ELLE !tEVUE FRAN

« Je veux être religieuse. Mère m'a permis. Je
tirai, si tu le permets toi-m~me. »

Véronique sentit son cœur battre affreusement.
pensait:
.
« Enfin, je vais être seule avec MonS1eur Godeau.
Eliane était toujours entre eux et Godeau la préfi
pour sa l'erfo::tion et sa jeune~. ·
,
Véronique répondit :\ Eliane : &lt;&lt; Il ne m est
loisible d'entraver une vocation. »
Eliane crut que sa sœur inconsolable pleurait, et pl
toute seule.
Prisca eut une pensée de vanité, à la nouvelle
cette résolution d'Eliane : « Pouvoir parler à ses am
de sa sœur Elia.ne qui est entrée en religion. »
Godeau éprouva un sentiment d'orgueil. li_ corn
que cette joone fille allait sacrifie:, - pou: lut pro
qu'il avait été à cc point persuasif et séduisant d~ns
spirituel, - toutes les joies incstima~les,_ m~téne
auxquelles il se proposait bien de revemr lm-mcme,
tarder.

III
Madame Pincengrain seule vit avec un peu de c
Monsieur Godeau se pen·enir. - &lt;1 Puisqu'il en é
serait quelqu'une, il aurait pu choisir Eliane ... ll
avait fait l'épouse de Dieu, c'était toujours cela. »
Madame Pincengrain restait surtout déçue,
qu'elle avait cru longtemps trou,·er en Godca~
qu'un qui fi'.tt p:trfait. Elle sentait bien que, depuis l
nement de Godichon, son àme s'était dégr:tdéc,

?

579
u l'avait relevée. Sans doute elle se disait qu'ils
. t épuisé, elle et Godeau, tous les thèmes de la
on et de la morale, dans leurs interminables causeII l~i par~~rait maintenant de ses plaisirs. Elle v
vera~t de I imprévu, après ceux de Godichon. Mais
lumières anciennes de Godcau, elle se reprochait
perversité possible.
~ fronçait le sourcil de\·aot l'apost:it et profitait du
vais exemple.
\raonique songea!t :_ « Ses péchés ne vont-ils pas
~ h e r de ~ 01, st sa perfection l'en éloignait. Il
mecrot~e tro_p tnste. Je vais faire entrer l'excentrique
ma d1scréuon. Il sera séduit. »
Eliane priait pour Godeau.

IV
Madame Pincengrain ne croit plus au désintéressede personne. Elle se remémore ave.: amertume
les repas que Godeau a pris chez Godichon. Elle se
De_ qu'il montait qu:ttre étages chaque matin pour
IOtltlrer un bol de lait.
lladame Pincengrain ne veut plus croire au désiotént de personne. Quand Godeau prend des confielle enl~,·e le fromage. Il n'y avait que Godichon
• être déstntéressé. Godeau a trop d'esprit pour
r été jttmais.
jour où Eliane devait entrer au cou,·ent arriva
ét~it debout près de la porte de l'appartement:
• Pm~eograin prenait son bras. Prisca et Véronique
t Elune dont on avait lavé les chen:ux. Cette

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

chevelure d'un bel or allait retenir un instant le regard
de tout le monde, avant de se dérober pour jamais sous
le voile.
Eliane s'arrêta :
« J'ai oublié quelque chose. »
, .
.
Elle disparut dans l'appartement. C était la dermère
fois qu'elle s'y trouvait. Elle allait faire ses adieux sa~
doute à chaque meuble, à chaque petit coin qu'elle avait
aimé. Elle ne regarda rien. Elle avait oublié de garnir li
lampe. Depuis l'âge de dix ans, elle s'acquitt~it q~oti•
diennement de cette besogne. Quand on rev1endra1t le
soir, qu'elle ne serait plus là, et qu'on parlera~t d'elle,
ses deux sœurs, sa mère et Monsieur Godeau, 11 ne fa~
lait pas qu'elle eût oublié de garnir la lampe qui écla1·
rerait les siens.
Comme c'était Godeau qui payait la voiture, Madame
Pincenorain
demanda à ce qu'on allât visiter le Louvre
~
b
•
et le Panthéon. « Eliane jamais plus ne les verrait. "
Eliane se demandait comment cette femme, sa mè~,
avait le courage de lever la tête pour admirer des demol"
selles peintes qui dansaient sur les murs d'un Temple
autour de Godeau, - quand elle conduisait sa pro~re
fille sous le ciseau du prêtre. Eliane voyait les plaies
de Dieu qu'elle panserait toute sa vie, et rien d'autre.
Véronique et Prisca s'étonnaient douloureusemen
aussi des curiosités incompréhensibles de leur m
qu'elles ne pouvaient partager. Le masque de Mada .
Pincengrain se faisait plus dur. Elle pensait que le taitmètre marchait, que Godeau lui remboursait un peu ses
dîners.

... ......

58r
Quand _Eli:ne eut dit adieu à tout le monde qui l'accompagnait, a sa mère et à Godeau, - la porte du couvent se referma sur elle. Elle la fit rouvrir.
Elle courait derrière Véronique. Elle lui remit son
parapluie et les gants qu'elle portait.
- &lt;c Tu les utiliseras», dit-elle.
Cette démarche fait énigme.
Eliane, dans le jardin de la communauté rencontra
la Mère Prieur~, _qui lui dit: &lt;c Comme vous frappiez à
la_porte d_u nov1C1at, un homme mort qu'on nous apportait entrait par la porte de l'hôpital. C'est la bienvenue
Dieu vous so"!-lhaite. Venez laver le corps de
lmconnu. »
Eliane crut ensevelir le corps de Godeau.

tue

V
Une vieille dame riche, malade et sourde eut besoin
d'une_ garde. Véronique s'offrit à la soigner. Elle s'y
rendait pour cc passer la nuit n en robe de tulle noir
ses cheveux bruns.lissés sur ses tempes étroites, un œil~
let rouge sanglant près du cœur.
•
Godeau devait venir la rejoindr@ un de ces soirs dans
l'antichambre de la vieille femme qui se mourait. Un
fauteuil de paille et une chaise faisaient tout l'ameublement de cette pièce aux murs nus et blancs, très

hauts.

. Vér~nique s'assit-dans le fauteuil, ses pieds en croix,
ses ma111s en croix.
Gode,lu imaginait le ventre de Véronique, - gros
comme un œuf d'autruche.
-

�582

LA NOUVELLE REVUE FUN

Corps de femme jamais n'avait été plus aride, pl
brûlant, plus desséché par le Désir, plus désertique.
yeux de Véronique avaient mangé toute sa face
mieux voir Godeau.
Longtemps Godeau calcula le mouvement qu'il au ·
à faire, pour que sa tête reposât sur l'épaule de Véroniqu
ou sur ses genoux sans s'être · brisée. Il en étudia li
trajectoire, compta jusqu'à dix.
La veilleuse tremblait. Véronique se demanda
quel miracle la tête d'un homme s'appuy~it à l'é~a~e
la Maigreur et de l'Honnêteté. Il est vrai que c était
tête de Godeau.
Elle la regardait sans l'oser t~uchér, et puis elle se
à la repousser avec des caresses. Godeau ajouta à
répulsion de Véronique plus de sens qu'à ses caresses
étaient si dures. Il se redressa.
Véronique dit, - qui n'àttribuait de sens qu'à
caresses:
« Oh ! Monsieur Godeau. Quelle honte ! V
allez me croire pareille à elles toutes. »
Cérémonieux et froissé, Godeau proclama qu'elle
l'aimait point.·
Véronique dit : « J'ai encore ma mère. &gt;&gt;
On entendit la vieille femme, qui se mourait,
retourner.

VI

PINCENGRAH(

583
de la part de sa mère et de sa sœur, à cause
de lui. Godeau expliqua :
« Elles sont jalouses de moi, parée que vous m'aimez trop. Si je prends des confitures, elles enlèvent le

~ t ]'objet

fromage ».
A ce momen_t, madame Pincengrain appela Godeau :
- « 0~ ne sait pas toujours bien agir, monsieur Godeau. Godtchon en est mort. La vie est difficile. Mon
~re, u?, vieux soldat de Napoléon, avait coutume de
dire qu il y faut souvent changer son fusil d'épaule. Je
vous demande pardon, monsieur Godeau ; j'ai manqué
d'égards envers vous et de bonté ces derniers -mois aux

desserts. Tout le fruit de la douceur universelle que.j'eus
pour. vous, durant trois années, est perdu. Vous ne vous
80Uv1endrez jamais que du mal que je vous ai fait • et
comme j'étais devenue méchante ! Ah ! si vous a~iez.
~nnu mes jours de grande douleur, comme j'étais
diane
,• Je ne sais
· pas s1· J.,a1· cru a, D.1eu jamais. Bien peu
't)··
~ dévots mêmes y croient. Mais durant trois années
fai ~ru en vous et que vous m'éleviez au-dessus de
~1chon. Si vous n'êtes pas fidèle, il n'est pas possible
qu un_ autre le soit. Véronique va être seule au monde,
Jnons1eur Godeau, et vous êtes bien seul. .. »
: Une quinte de toux, _un évanouissement interrom?1r~nt les conclusions. Godeau essaya d'échapper aux
inviolables promesses qu'on peut faire à l'oreille d'une
lllOUrante.

VII
Deux mois plus tard, Madame Pincengrain
mourir. Godeau se trouvait auprès de l'alcô\'e de
agonie. Véronique lui parlait des persécutions dont

Véronique causait avec Godeau.
_- « Véronique ! » appelle sa ~1ère.

�LES PISCEXGRAIN

LA .SOU\"ELLE RE\'UE FR.-\N~

5S4
.
.t avec Godeau. Il y avait huit jours
Véro111q uc causai
C Il
. n'a ·1amais dit &lt;&lt; non •
.1é · ·t venue e e qui
'I
qu'elle u sir:u sa
. uaod elle l'appelle, à 1 1eure
à sa mère, ne répond pas, q
de h mort.
Il
e autre fois sa mère.
\ ., . e ' » appe e un '
• 1•
_ « . eromqu _-t avec Godeau. li allait peut-ctre ut
.
Véronique causai
, lie attendait depuis troll
dire à cette minute le mot.Julie -~rs sa mère. Elle le
années. GoJeau la presse u a cr v
regarde toujours.
lie une dernière fois
_ « Véronique ! » appe
.
a·n épuisée.
madame Pmcengr i .
sa mère se meurt.
Véronique se souvient que . de monsieur Godeau,
rend le soin de s'excuse~ aupn:s
p
·
le ltt
avant Je counr vers
. G d
lui dit sa mère.
V
a causer avec o eau,
. d'"
- « a, v •
' fait mourir imptIl est trop tard. Sacl~e que tu m as la pire des filles.
tience et d'indignation, que tudes
jours Go eau ... »
Godeau, Go~eea~f;d:~1: Pincengrain fixaient su\\'~
Les yeux
nique
un regard' tern"ble . Prisca essaiera toute a n
Je les fermer.
\'Ill

. • ue . Elle se tient
arrive chez \ . cromq
. aupdt
G d
o eau
.
ur le voir revenir.
de sa fcn~tre d~pu1s un
! pense-t-elle, depuis que
- « Que Pnsca est on
des comme des anges,
Nous sommesgran
noii
mère est morte.
,
Il 'y a pas un ange
.
d I' ne que I autre. n
. ...aussi gran e u
.
p ··sca est la ma1tr'--'
· J crois que 11
plus noir que _moi. ~. it le maître de Godkhon etqUI
d'un homme nc~e qui e~
sieur Godeau ».
Godichon haïssait ... Boniour, mon

:t re

- « Je viens &lt;le rencontrer Prisca au bras du vieux
monsieur Prud'homme », dit Go&lt;leau. « Une veu,·e
inconsolable, qui méprisait avant la mort de son mari
toute préoccupation d'intén'.:t dans le mariage, - peut
bien sans déroger accepter pour amant cc vieillard mondoré. Il suffie &lt;l'être logique avec soi-même. ,,
- « J'avais peur de Go&lt;lkhon u, dit Véronique. « Je
lui avais si souvent affirmé que le bien existe sur la
terre. Je me devais de le)ui laisser croire jusqu'à la fin.
J'ai eu peur d'Eliane ensuite. Elle me rendait mon
image, quand je ne me souvenais plus de moi &lt;léjà nide
la justice. Elle m'obligeait à un respect nouveau de moimême, quand je la regardais. Et puis, j'ai eu peur de
mère, jusqu'à l'avoir désespérée et que légère Ille fut sa
malédiction. J'ai eu peur de Prisca enfin, pour le mau,-ais exemple que je lui aurais donné ... "
&lt;&lt; Godichon n'est plus, dit Go&lt;leau. Eliane est sauvée. Yotre mère est morte. Prisca est perdue ... »
Vfronique cherche dans son porte-monnaie une
lettre de Godeau qui lui paraît excitante. Elle trouye
la lettre &lt;le petit Robert : « Cc matin, j'ai fourbi le sabre
de papa Lccœur, pour tuer la Gerbobe, quand je serai
grand. »

- «·n me semble», traduit Véronique, « que père
m'entraine ,·ers lui, que je \'ais retrouver l'indulgence
qui lui convient, à lui ressembler. Il m'aimait tant. Je
relève les péchés de Pincengrain, en_ les accor&lt;lanc à la
beauté et à l'esprit de Godeau. »
Godeau s'écrie : - « Il n'y a plus personne entre toi
et moi. ,,
-

« Il y a encore le Dieu de Godeau », dit Véro38

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

586
nique.

&lt;&lt;

.
.
t à fait qu'au Dieu de
]e n'a1. 1ama1s cru tou

Godeau. &gt;&gt;
• •
deau ne pouvait que faire sem- « Godeau, dit Go
, d.
.re un moment de ses
. , Dieu pour 1stra1
blant de croire a
, 1
fait jouet d'un homme
solitu~·es. Die~ est lend ~; 1::isse, quand il veut. &gt;&gt;
d'esprit, - qm le pr~.
. lui-même la place »,
_ « JusqU'a' ce qu il en ait pns
·
dit Véronique.

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

FIN

LA SYMPHONIE PASTORALE
MARCEL JOUHANDEAU'

Nous n'avons jusqu'ici parlé qu'avec la plus grande réserve

.cJes ouvrages que nos lecteurs connaissaient pour en avoir
la primeur dans la revue: En particulier, aucun livre
-d'André Gide n'a été l'objet de la moindre note. Cette discrétion nous continuerons à l'observer dans son esprit;
mais, comme elle n'avait rien d'une consigne littérale, il n'y
a aucun lieu de lui laisser l'apparence de lettre et de consigne. Depuis que la Nouvelle Revue Fra1Jçnise a repris sa
publication, les rapports de ses collaborateurs ont été plutôt
de discussion que de congratulation. L'expérience, la raison
et le bon goût nous montrent là un moyen de vie et de
santé supérieur aux échanges de séné et de casse. Les livres
d'André Gide, qui sont des livres d'intelligence, de réflexion
et de critique sollicitent l'intelligence, la réflexion, la critique, parfois avec eux, parfois contre eux, y trouvent leur
milieu et leur prolongement naturels. Il semble même. que
l'auteur s'efforce aujourd'hui -d'y tenir le moins de place possible, afin d'en laisser dav:i.ntage où s'é\·eille, s'exerce et
s'étende sur ses thèmes l'esprit du lecteur. Et cela ne s'entecd ni des Nourritures Terrestres ni de Paludes développés
dans le mouvement inverse et d'ot1 Gide est reven~, depuis
l'Immomliste, par une grande courbe. Mais la Porte Etroite
-~U

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

588
, cette spontan é'1té du lecteur ou du dcridonnait
l . Pastorale, s'accor ant
' beaucoup
.
1a
la Symp,ome
tique, et il sc?1b c qu.e
1 . abandonne davantage encore.
ici avec son titre musical, UJ 1
.e réponde ici à cet appel
On voudra bien trom·er nature que l
d'air.
. . ue la mariée soit trop belle et que
Peut-être regrettera1s-1e q
I
Il a indiqué tout l'esham1)
trop arge. '
.
l'auteur me fasse 1e c
'
,
de faire refleunr ses
'
.
t c est a nous
1
scntiel de son suiet,. e
. t était si beau et si riche, ~
roses de Jéricho. ~a1~ ce s;~: suooestions qu'on voudra!t
Prêtait à tant de variations el . d "'"'1us de passion encore, et
que l'auteur se fû t pn·s pour UJh e .P lutôt qu'en sonate. Il
.
. .e symp ome p
à
q u'il l'eût traité
en Hat
d
tt musique de chambre
e ce• e le Retour de l'E 1an
,r. t
dépasse par trop 1e cadre
'
11 . •
,
t nt p1u a, ec
laquelle Gide s est ~
J b lie Peut-être abandonnera1-1e
t Etro,te et sa e ·
Prodiaue, la Pore
·s ce ne sera pas sans en
• t de vue mai
ut &lt;&gt;à )'heure ce pom
.
:
to
,.1
tient de iuste.
à1
avoir tiré ce qu I con
. t est très beau, quand. a
d.
e ce suie
· ·e
Quand je is qu
't e le plus beau qui s01t, l
., •
e c'est peut-e r
d Ill
réflexion l aioute qu 1·
de Descartes-: Du Mo11de ou e d
· d'un ivre
'
f n
Pense à ce titre
.
l''dée du monde se con o
.
ntel11oence
J
, lié
Lumière. Pour une l . .,
'tre c'est voir ; et la gorie
avec l'idée de la lun11ère, ~tna1 st à peine une allégorie, et
de la caverne dans la Répu ,que e , 1 lu111ière intellectuelle_
'f
exacte a a
"è
bien plutôt la transpos1 ion . 'ée ou bien jumelle, la lun11 re
de ce qui concerncd sa séœu11rat:;ellement une des plus ?elles.
Cela' a onn
· · ria1·t év1dem...
physique.
.
Platon aurait
aocs
des
littératures
hmnaml
es.
t
l'aventure
d'un de ces
P 0
d livre en déve oppan '
,
il est
ment un gran
.
·ès tout nous l avons et
.
.
et
ce
hvre
api
d
l
I
mière
et
Prisonniers ,
d a· loQUes lutte e a u
1
l' emble es ia n '
• vre eformé par ens. . . d yeux qui s'ouvrent, ou qu ou
des ténèbres, h1stoue es
.
pasteur-type, Socrate. d l'âme comme pour 1es )·eux.du
Mais pour les yeux cr
.
de J'ombre, en fonction
corps l a l um1.ère existe en ionctton

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

des ténèbres. Le héros de 1a lumière dans le monde de la peinture c'est Rembrandt. Et dans les dialogues platoniciens, où
la lumière intellectuelle diffère tellement de cette lumière
d'atelier répandue chez Aristote, Descartes ou Spinoza, où
elle subit autant de contacts avec l'ombre que dans Rembrandt et donne des modelés aussi vivants, l'ignorance, l'interrogation, l'ironie socratique constituent la part de ces
ténèbres nécessaires.
Un philosophe, un peintre, un poète peuvent connaître à
des titres différents que la lumière est chose vivante et qu'il
n'y a pas solution de continuité entre la lumière extérieure
iUi frappe la rétine et la lumière intérieure qui s'exprime par
le regard. Dans quelle mesure l'une est fonction de l'autre,
la-psychologie l'a expliqué en analysant l'atlas visuel et l'atlas
tactile (le mot heureux de Taine peut C:tre conservé). Mais
ces théories ont contracté une vie vraiment dramatique,
depuis le -xvm• siècle, dans l'observation des aveugles-nés
auxquels une opération donnait, à l'âge adulte, l'usage de la
vue. Diderot ne manqua pas de ressentir l'intérêt prodigieux
-de cette découverte et d'en exploiter avec profondeur
toutes les suggestions dans la Lettre sur les Aveugles qui le fit
mettre à Vincennes. Trente ou quarante ans plus tard, écrivant des commentaires à cette lettre, il y esquissait la touchante
et belle histoire de mademoiselle de Salignac, qui semble
annoncer déjà Gertrude, et à laquelle l'auteur de Jacques le
Fataliste et du Neveu de Ra111eau eût été capable, s'il s'y fut
2rrêté, de donner une vie magnifique.
Il est singulier que (sauf les Em111urés de M. Lucien Descave et un ou deux autres livres) le roman n'ait jamais
touché à ce sujet profond et riche. Un aveugle-né dans
tlne famille, dans une histoire, y fait un peu la figure
de !'Ingénu ou de de Micromégas dans un roman de
Voltaire ( et c'est pourquoi la Lettre sur les Aveugles
dc\'ient si vite, sous la plume de Diderot, de la littérature

�L A NOQVELLE REVUE F RANÇAIS&amp;

590

. .

lau bert, sape les bases).
critique et qui, comme d1s:~:n!e sa raison à lui. Tl lionne
L'aveugle-né a ses sens, son
-~loppé en même tempSc
d différent e 5t em:
&lt; Il pportel'impression u .
,'
ienveillance sacrce.
~ .
d, e pitié attentive et dune b
lecon de relat1v1sme.
un
lus obtus une
,
.
lus
Par sa présence aux P
.
ce plus consc1ente, P
Il permet et pro~age une
s· ' ex1sten
tune femme, elle é ten d encore
1
trao1que.
1
c
es
curieuse, p us
o . .
sibilité, en dé!'icatcsse . Dans
ce domaine en frag1lité~l~n se~eux mondes sont en conrnct
· bilingue, une Alsace 'ou
cette fam1·11e o.u ce m1f 1eu,t'ère et
P
ays
ron
1
comme dans un
d'y faire des vers1· ons et,ues
Suisse. On ne peut manquer d s la connaissance d füune riences curieuses,
.
d'v
avancer an
J
expé
trui et de soi-même.
*

**
1e troisième
livre
·
/ ale est en somme
.
u'ait
La Symphome Pas or
fantaisie lynque, q
à'analyse serrée, raisonnabley sa~\ ,étaient l' Im111oralisle et
·&lt;l \ deux premiei
cerécrit André G1 e ; es
. '.
aissent construits sur un
é
la Porte Etroite. Tous tro~!;rl'histoire d'un caractè~~ la:~tain modèle commun.. ar des forces intérieures q~ il p ui
dans la vie, et retourné P_
l'histoire d'une gnénson. ~
't
lui
et
qu'il
ignorait,
--:
ta1 en
ladie ou p1utôt la transpos1t1on
, esdevient elle- même une ma. é .'
dans un monde ·ou c
nson e raison et ou, J. n'y a
d s iMes de malad.ie e t de ou
o
e
d
comporter
un
. 1 qua-deux termes cessent e
e d'un esprit qui ne
.
1· . e . œuvr Le Michel de l' ]111111or11lus que des états c m1qu s .
P
l.1fie point et qui seulement expose.é . par le dévouement de
·
ment,
est
gu ellen 'même la fi gur; d'une
liste, malade physique
.
rend
be-sa fem me, et cette guérison P d la pitié l'amour, s attac 'il
' elle éoo1ste
.. qu
1 d" puisque M.icJ1e1 y per . ' ·
ma a te à
absolu à cette vie personn . '·e de pasteur
comme
un
,.
retrouvée avec une 101
ar
allait perdant et qu il a Al'
s'est èfforcée d'entrer _P
devant sa brebis perdue. . , issa . ' la vie éternelle et il pa
porte ét roite, elle a sacnfie sa vie a

59 1

bien que le rétrécissement continu de la voie qu'elle suit

vers cette ·porte stricte soit _simplement l'affaiblissement et la
perte de la vie vraie. Dans Miche] l'instinct vitaL s'accroît et
emporte tout ; dans Alissa il décroît et manque à tout. E stil la seule vérité? Doit-il s'appeler le mensonge vital ? L'auteur refuse de répondre, où plut6t · il est placé et il nous
place à un point o·ù le même. texte - la vie - peut se lire
indifféremment dans les deux langues.
Alissa s'est engagée vers la porte étroite parce qu'un
fiancé sans énergie l'y laisse tristement aller, et qu' il ajoute à
celle d' Alissa, pour l'accélérer, sa propre démission de la vie.
Le récit, vu d'un certain biais, est construit sur cette parole
de l'Evangile que, si un aveugle conduit un autre aveugle,
ils tom beront tous deux dans le précipice. Le terme d'ayeugle
n'appartient d'ailleurs qu'à l'un des deux langages critiques
en lesquels on peut traduire le livre. Et, pour peu que nous
en eussions envie, les dernières pages, le ménage de Juliette,
pourraient nous incliner à croire qu'à J érôme· et à Alissa est
échue la meilleure part.
On voit dès lors le rappor t qui unit le thème de la Symphonie à celui de la Porte Etroite. C'est un peu artificiellement
que je viens de rappeler à propos de la dernière un mot de ·
l'Eva1igile : il y a chez Jérôme plutôt qu'aveuglement torpeur,
lllollesse et, dans la conduite d'Alissa il pèche par omission et
non par action ; mais dans la Symphonie nou s trouvons littéralement l'histoire d'une aveugle .conduite par un aveugle et
l'issue tragique que prédit (Evangile.

Le pasteur est aveugle non évidemment comme Gertrude,
lllais, sur un autre registre, dans la même mesure. Comme
Gertrude il figure un aveugle au milieu de clairvoyants, et le
principal clairvoyant est ici sa femme. Amélie a du bon sens,
de la raison et de l'arithmétique. Elle sait que sur un troupeau de cent brebis, une brebis, même si elle est égarée, ne
compte que pour un centième. Et le pasteur, qui porte

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'Evangile et qui marche à sa lumière, a pitié de cet aveuglement, car la clairvoyance de l'un est la cécité de l'autre.
Mais Amélie voit clair là où son mari reste dans les ténèbres ; elle voit clair dans l'amour du pasteur pour ,Gertrude. Jacques aussi y voit clair. Et cette cécité du pasteur
en ce qui concerne son amour n'est qu'un cas d'une cl:cité
plus générale, d'une ombre dans laquelle il baigne et qui
paraît son élément comme l'est pour Gertrude la nuit matérielle des aveugles. Pasteur de l'Evangile et de la loi d'amour
il croit à la bonté et à l'innocence de l'amour, il se livre
comme à une facilité suprême à l'abondante charité de son
cœur ; il croit en s'abandonnant à la mansuétude et à la tendresse marcher divinement dans une voie sans piège. C'est
sur cette voie qu'il a ramassé la brebis perdue pour la porter
vers son foyer . .Et cette parabole de la brebis perdue justifie
pour lui toute la conduite aveuglée qui mènera son cœur à
la ruine et Gertrude à la mort. Elle l'autorise et l'invite à
s'occuper, comme Amélie le lui reproche avec amertume,
de Gertrude plus qu'il n'a fait jamais d'aucun de ses enfants.
Il glisse insensiblement à l'amour, avec le doux consentement qui l'attache au progrès d'une bonne œuvre. Il est
aveugle et il vit dans le bonheur des aveugles.
Un bonheur comme celui de Gertrude. Gertrude est la
fille spirituelle du pasteur, et cette pureté spirituelle abolit
toutes les barrières qui partagent le champ du cœur dans
l'espace de la paternité à l'amour. Quand le pasteur l'a
recueillie, à l'âge de quinze ans, ce n'était que de la chair
sans âme, une misérable couverte de vermine et qui, de
n'avoir vécu qu'avec une vieille femme sourde, était restée
muette. Par une éducation patiente il l'éveille à la parole et
à l'esprit. Et, ici comme ailleurs, nous sommes un peu gênés
par la condensation et la brièveté du récit : un beau défaut,
et que tant de livres diffus et sans discipline nous rendent
cher, mais un défaut tout de même. Il semble que ce récit et

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRATURE

ces personnages ne so•
593
de la durée humaine A1~nt _pas tout à fait accordés au rythme
• InSl ces proi' ection
· é
ques qui nous font •
s cm matographismvre 1a marche accélé é d'
s'ouvre d'une ch
l'd
.
.
r e une rose qui
.
'
rysa I e qui devient pap·ll
. ,
1
Intéressant mais nous r t
on , c est très
.
· '
es ons un peu oênés d
.
meux artifice parce q ,.I 1
"'
evant cet mgéu nous montre la v·
contraire à la · ·
.
ie sous un aspect
, vie, une vie sans durée o d
.
durée qui est propre à 1 .
.
u u moms sans la
a vie, une vie où cett d ,
.
est remplacée par un d d
e uree vraie
or re e rapports
· 1•· ·
remplacer Nous ·
qui 11mte sans la
.
vivons, comme aime à l
1
son, dans un monde o'
d
e rappe er M. Bergu nous evons attend
,
..
re qu un morceau
de sucre fonde La ficti·o
·
n qui nous sou t · '
nous soustrait aux loi d
s rait a cette attente
s e notre monde au I . d 1 .
,
x ois e a vie.
Les grands romans an 1 .
d'EI'
gais, ceux de Thackeray de n· k
1ot nous conse ,
.
,
1c ens,
durée. I e
f n en_t merveilleusement ce sens de la
" roman rança1s plus ab . ·
pressé, y réussit peur êt
stia1t, plus nerveux, plus
d .
- re un peu moins o b'
a ro1tement autour de la diffi 1
'. . u ien tourne
sujet de la Symphonie Pastor;; té. ~ette difficulté, dans le
table: on peut e .
e, était peut-être insurmonde repère bien c;~.n_mer en qluelques pages, par des points
1S1s, toute a durée d'
f
.
un en ant qui devient
homme et cela
que no~s-même;:~;n;:::~e ~u-~ée, est la nôtre propre, celle
la durée d'u
'd·
' J n en est pas de même de
ne 1 iote, muette et aveuole
.
années devient une b Il
é
"' , qui en quelques
quente, et les po· t de e cr ature, se~sible, intelligente, élo. . artific' I
m s e repère les mieux cl101s1s
· • paraissent
1c1
ie s parce que n t
é ·
qui puisse les ré . D o re exp nence ne nous fournit rien
tisme et de
~~1r. e sorte que le franc parti de schémaconc1s1on qu'a · A d é .
après tout l b
.
pns n r Gide était peut-être
e on parti.
Gertrude
. la division et le mal
dans
la
.a apporté sans le savoir
maison du p t
M .
bonheur intémé é
a~ eur. ais elle reste heureuse, de ce
r
,
contmu
g1es et qui d
. et doux qui· est propre aux aveu' ans une certame mesure, appartient aussi à cet

�LA NOUVELLE REVUE

594
• que 1es aveuoles-nés
1 u'est le pasteur. On sait
"'
autre aveug e q
l d' 'lieurs l'air plus heureux que
ont toutes choses éga es a1 . ,
1
u·ent fort
'
h looiquemeut, ce a se
les clairvoyants, et, psyc o ::,
ontra1· re que les adultes
·
t
en
apparence c
bien avec cet autre f:u
· 1
tilés ceux.
1
accident sont parmi es mu
devenus aveug es par '
,
. d
C'est qu'un aveude tactile
qu i nous paraissent .davantage a p1am re.
.
nde à sa mesure, un mon
'
gle-né Ylt dans un m? l'entoure s'adapte à lui comtne un
odorant et sonore qUL d S ' 1·vers reste à sa portée.
1 et chau . on un
vêtement soup e
.
, d des choses qui ne sont
L' d visuel au contraire est 1 or re
.
orà re t e portée d e vie,
. l'o rd-e
' de ce qui nous est coexispas no r .
a ort à notre existence propre, demeure,
tant et qui, par r p~
' ur ossible . Cet espace visuel,
dans sa presque totalité, du P p
d
·
t disparu
· u'à des mon es qm on
étendu par le télescope 1usq
1 . I' devant nous les
depuis des milliers d'ann~es, ~1rnottr1pe ideésir Il constitue le
é '
tre ch01x et a n
.
objets propos s, \no ê
d~ désir' et il faut beaucoup d~
monde propre a es tres
.
ue le désir moyen
bonh~ur ou beaucoup de sageèsse poulr qn1al de l'indi:idu. Et,
l' \ e n'am ne pas e
de progrès pour espec '
1 d 'fli ïe et plus beau d'atbien qu'il soit évidemment p us d1 c1 le voyaO"e humain la
::,asse comme
teindre la sagesse en traversant. ans
lumière pleine d'embûches, du iou_r, tout se p,
e datU
si les a:eugles de naissance la captaient, cette sagess ,
la fraîcheur de sa source obscur~.
tée' le monde d'un
M . tout en restant à sa stncte por ,
. Oms,
. aussi riche aussi nuancé, aussi pr
aveuO'le-né peut devemr
, A d é G'de a été tt5
1 '
"'
d'
1 · oyant
n r
fond que le monde un c a1rv
d.
mn1e dans le reste,
•
à
ce
mon
e
co
sobre dans ses a11 us10ns
1.
t d'une étrange
.
.
'il ouvre sur u1 son
mais les perspectives qu
d Gertrude sur les lys des.
beauté. Le ~ialogue du pasteur et e de ces lys îdéaux que
champs est pur lui-même com~e un as u'avec un peu de
décrit l'aveugle : « Ne pensez-,ous p q · ~ Mais quani
Je v~
Confiance l'homme recommencerait de le~ vlo1r . .
j'écoute cette parole, .ie vous assure que Je es vms.

595
vous les décrire, voulez-vous ? On dirait des cloches de
flamme, de grandes cloches d'azur emplies du parfum de
l'amour et que balance le vent du soir. Pourquoi me ditesvous qu'il n'y en a pas, là devant nous? J'en vois la prairie
toute emplie. )) Le monde où vit Gertrude est beau comme
un rayon de miel, d'un miel composé de la musique, si
compl ète et si ptiissante pour une créature chez qui l'oreill.,:
est appelée à suppléer le regard, de la charité des hommes,
de la douceur du maître qui. l'a conduite à la pensée, de
l'Evangile dans lequel cette maison de pasteur l'a maintenue baignée.
Ce monde est beau, mais illusoire. Ce monde qui s'est
formé autour d'une aveugle participe de l'aveuglement et du
mensonge. -On songerait un peu au Canard Sauvage .
Dans un monde de clairvoyants, il y a un ordre de la
lumière, qui fait fonction de vérité. Et le jour oü Gertrude a
cessé d'être physiquement aveugle, le contraste entre l'erreur
où elle était mêlée et la vérité à laquelle lui donne accès son
sens nouveau lui rend sa destinée contradictoire et la vie
impossible. Aveugle elle a aimé la parole et l'.âme du pasteur; clairvoyante elle voit que cette parole et cette âme
correspondent à la figure de Jacques. Son monde ancien et
son monde nouveau, au lieu de se combiner pour la faire
vivre, la tuent par leur contraste.
A ce point du récit, il y a un monde d'illusion et un
monde de vérité. Le monde d'illusion se confond avec
l'âxèuglement physique de Gertrude et l'aveuglement spirituel du pasteur. Cette illusion c'est, d'une façon générale,
celle de la facilité, cette facilité que Lamartine appelait
la grâce du génie et qui en paraît la tentation et le danger :
danger de l'art, danger de l'Etat, danger de la vie intérieure.
« Est-ce trahir le Christ ? dit le pasteur. Est-ce diminuer,
profaner l'Evangile que d'y voir surtout une méthode pour
lll'river à la ·uie bie11heureuse ? L'état de joie, qu'empêchent

�IÉFLEXIO~S SCR LA LITTÉRATURE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'596
1 d eté de nos cœurs, pour le chrétien est
notre doute et a ur
•
t lus ou moim capable
.
· Chaque o:::tre es p
.
un état obhgato1rc.
•.
d à 1 ·oie Le seul sounre de
. . Ch
~tre doit ten rc a 1 ·
,
de 101c.
~que
d l~s J:1-dcssus que mes leçons ne 1ut
Gertrude men apprcn p
d
tt ·oie de Gertrude et de
.enseignent. » L'interférence e cc c I son Evan&lt;Yile a été
. .
• é au pasteur par
"
h docte 101e ense1gn c .
1 mensonoc de l'amour, illul'amour, ou plutôt l'illus100 c\ e·eune fill: quand elle les voit
i.ion et mensonge dont meurt a 1
,en face.' . é h ~tienne ou mcmc
,.
la ,•érité
tout court
.
. .se défiL1 vent c rc
'.
f 'lité de cette 101c sponnira t-clle par le contra•r: de ccttctraa·1cr1c t;nu par lui pour la
c'est a cc con
•
tanéc ? En tout cas
~ conduit la clairvoyance de
vérité, que l'erreur de s~n rc t'
c'est que la contrainte
Jacques:« Le fâcheux, dit c pas_euprr\ent lui paraît bonne
,.
lù ·
à son cœur, a ~
E
..,u 11 al imposer
.
.
· ·mposcr il tous. » t
,
.
ï I ouhaitera1t voir 1
·
.
en ellc-mcmc ; 1 a s
G rt de quand clic a compns,
.
h )' uc et e ru ,
1
Jacques dcv1en_t cat o iq , l 1i u'clle aime. Sans doute e
devient catholique comme ce l lq .. p~rcc qu'il est plus
.
• ·1 à Jacques c vr,n "
.
catholic1smc par:ut-1 ' ' ''d "fi 111·1eux avec le tragique
•.
Jexe
s
I
enu
c
·
'
&lt;lifhc1lc, p1us comp
' . d ns laquelle « il entre plus
. C'est une conversion a •
}rnmain.
.
t que d'amour».
de raisonnemen I b'
e la Sy111pbonit soit une contreDès lors il scmb e _1en qu vérit~blc aveugle tle la Sympartie de la Porte Etro1/t. ~e. 1 fic\lYC é\-angéliquc p1Sser
e
1 . '-ns la facilité de
Pbo11ie ' qui est le p:1stcur,ï ,oit
. passe avec u1 ua '
.
sous une porte large, et • )h ·b' à travers l'Evangile, ,e
,
·rt
.
•
Je
c
en
..
c
,
T
~on cœur ome ·
défense. out
·
.
lement menace,
cherche en vam c~mma:; JI « é•est au défaut de l'amour
cela n'est que de samt ~a . . meur I enlcve1. de mon cœ~
que nous at~aq~e le M~hn.
à l'a1~1our. JI La S1 mpbMnl
tout ce qui _n appartie~~ i'erreur de la porte large (avec les
Pa5/omle par:nt conclure a .
d ~1 Seillière à ~L Maur•
'f ues récents du rom:musme, e • .
d la voie
~::)~omme la Porte Etroilt concluait à l'erreur e

f

s::g

597

stricte, et cette contr.1diction lai~sc beau jeu il ceux qui
donneraient Yolonticrs de Gide la définition que Moréas
donnait de Saintc-Beu\'c : un n:1turel tortueux surexcité par
l'intelligence. Mais cette apparence doit être redressée.
Il ya là au contraire, ou, si l'on veut, :1ussi bien, l'cxpn:s•
sion d'une parfaite loyauté intcllcctuclle. En réalité
aocune Je ces deux études de pi.ychologie religieuse
n'implique de conclusion positive, ou plutôt chacune
des Jeux corrige et détruit cc que l'.1Utrc pourrait pr(senter comme apparence de conclusion positive. Les conclusions positives sont des abstraits, des • coupes théoriques
sur la Yie; l'auteur des .\'()urrilures Terrestres les écarte
pour épouser directement et authentiquement la vie. Il ne
présente pas à la critique cc bloc d'idées arrêtées par lequel
elle aurait prise sur lui et le cataloguerait parmi les tenants
ou les auteurs d'une doctrine. T:1111 mieux après tout : il ne
faut pas que la critique soit, comme le pasteur de la !&gt;)wpb/1//ic, \'ictime de la facilité et de la porte large.
Je rappc:ais tout à l'heure 1bscn ( et, entre parenthèses, les
dialogues de la \w1pbo11ie nous font parfois regretter que
l'œunc n'ait pa) été exécutée SOU) l.t forme dramatique,
qu'elle me semble fort bien comporter. li est vrai qu'alors
• la scène il faire :o eût été la même que cdlc de la Massiere).
Le C111111rd Satœnge, Un E1111e111i du Pmph·, Rosmersbo/m
paraissent de même impliquer des conclusions contradictoires. Les critiques français, dont l'éducation s'était faite
dans la pièce à thèse d' \ugier et de Dumas, en ont été troublés, ou bien ont essayé de concilier ces contr:1ircs et de
prêter il Ibsen des thèses générales et permanentes. Du jour
où Ibsen eût déclaré et expliqué que la scène était pour lui
lln lieu de vie et non une chaire .\ thèses, il leur parut moins
intéressant. Or les romans de Gide sont comme les pièces
d'Jbsen des points de vue Yivants sur un problème, non des
plaidoyer~ pour la solution &lt;le cc problèmi!. Le contraire de

�"'OUVELLE REVUE FRANÇAI
LA ,,

598
.
t là un scepticisme, un
verron
é ·èM Paul Bourget. Certains
'
·ai
•·1s condamneront s '
.
1é"
SOC!
» qu 1
1
nihilisme, u n « at 1 isme B 't and condamnait n on seu e. · M Artus er r
p r
rement. Amsi · .
èce de ,,amphlet. - « ou 1 L · mais toute
esp
. •l ?
meut Pau - oms,
.
Lettres rProv111cia
es · - Oht
1
d ·t Couner, 1es
tant lui deman a1
h f: -d'œuvre de notre an'
d" . un des c es
't
livre admirable, ivm,
l ra1·sons qu'on nous donnai
us donc es
.
1
mie ». Rappe ons-no f .
. er les contradictions appa•
oous aire a1m
ées
au collège pour n
exen1ple les morales oppos
F
· e' et. par. ·
rentes de la ontarn
t du Meunier, son F l"ls BI
. delle et les Pel1ts Oiseaux e
de l'Hiron

l'Ane.

ALBERT THIBAUDET

NOTES

LE CHAOS EUROPÉEN, par Norman A ngell, trailuit de l'anglais par André Pierre (Bernard Grasset) .
La traduction littérale du titre devrait être : Le Traité de
paix et le chaos économique de l'Europe, mais on a cra int sans
doute u ne confusion avec le livre de M. J. M. Keynes : les
Conséquences écouomiques du traité de paf}-,. En fait les deux
livres traitent le même sujet dans un même esprit. Ils font
tous deux le procès du traité de Versailles, et s'adressent,

1e premier aux hommes d'Etat et aux intellectuels, le second
au g rand public, pour exiger une révision immédiate du
traité, sans laquelle il n'est pas pour eux d'espoir d'un relèvement économique de l'Europe.
Déjà longue est la liste de tous les ouvrages anglais qui
traitent la question. C'est que la méthode britannique est la
lllême : elle tend à mettre fin au chaos européen par une
restauration économique. C'était également le point de vue
de M. Lloyd George quand, dans un discours récent sur la
Russie, il concluait : donnons aux peuples la prospéri tt!
matérielle et l'ordre moral en naîtra .
Les faits ne semblent pas justifier cette théorie : on voit
tn effet la vie économique européenne reprendre tant bien

ille mal, les échanges commerciaux, les relations postales et
1erroviaires se renouer et cependant l'inquiétude rester la
me. C'est qu'on a omis de doter l'Eurnpe d'un statut

�600
mor;1I. Tout, en matière internation;1le, le change, les o~
rotions de banque, le commerce extérieur ou la diplomatie,
a une base spirituelle. Tant qu'il n'y aura p:1s de sécurité
morale pour les nations, il n'y aura pas non plus de production matérielle abondante et mème suffisante. M:ais
ceci n'apparait pas comme une Yérité. Aussi ne cannai•
tra-t-on peut-être plus que de courtes suspensions d'armes.
Ces réseryes d'ordre général une fois faites, passons 1
l'examen du livre de ~orm:111 Angel 1. Un :1vertissemcnt liminaire, écrit spécialement par l'auteur ( qui :1 ré)idO: longtcn1JII
à Paris comme directeur de l'édition continentale du Dail,,\foil) pour le public français peut )e résumer ainsi : il est ua
obstacle au relhemcnt économique de l'Europe : c'est la
politique de la France. Par excès de méfiance envers son
ennemi hén:ditairc, la Fr:1nce mène l'Europe et Ya ellemême à la ruine. li est impossible de rcconstniire en faisat&amp;.
une politique de répression, c'est-à-dire en voulant ap~
quer le traité de \'ersailles. Donc révision immédiate de ce
traité. La loi qui se dégage de cette guerre est celle de l'interdépendance économique des peuples ; « nous sommes to•
économiquement solidaires les uns des autres», dit N. AngeU.
A cet égard, l'on ne peut que regretter que le traducteur IÏ'
cru deYoir omettre le chapitre oü l'.1utcur traite de la dépeo-dance de la Grmde-Bretagnc vis-à-Yis du continent :
trairement à cc qll'il affirme d,rns son avant-propos, cela D •
à l'unité du livre ; on eût aimé serrer de près cette questio
Si en effet les théoriciens angbis envisagent tous les pror
blêmes de la restauration européenne sous leur aspect~
nomique, c'est que parmi les alliés, la Gr:mdc-Brctagnc ~
bc;mcoup plus directement menacée que la France ~
exemple. On peut cn\'Ïsager :\ la rigueur une France se
fü;rnt à ellc-mème. On peut mèmc conce,·oir une politique;,
économique française de vase clos, où une juste répartiri
des riche!ses n;nionales, une mise en valeur intcnsi\'C de

.

601

CO1
omcs,

une prohibition de
·
maintenue our t
~ortie totale et ~é\-èrement
d' b b p fi out ce que le marché intérieur est \ même
dde: ~!s sévères restrictio_ns mises à .l'entrée
angcrs, permettraient à la F .
d
ne plus dépendre que d'clle-m~me Il •
• de
rance
• n en est pas
mé c
pour 1a Grande-Bretagne L'A I
me
&lt;Ichors no
.
ng eterre est une ile. Du
•
us en sentons tous les avantaoes Du dcd
·1
en voie 11t t . 1 . ·
.
&lt;&gt; •
ans t s
ous
es
tnconvémcnts
La
G
d
Norman A JI
• •
ran c-Brct:ignc, dit
nge , ne peut entretenir sa population que a .• •
au commerce avec ses ennemis
. commerciaux . ainsi .,race
I'
peu~ mesurer. combien la restauration de la Gra 'd 1;
on
.ser:111 handica ée
n e- &gt;ret:1gnc
I
'E
P par a perte Je marchés tels que ccu. d
l urope Centrale et S d O ·
1
x e
• traire la vache c ' au - ne~ta e •· Comme on ne peut
,de vivre.
t I ét&gt;orger », tl faut permettre à l'Europe

-e/à

;~\:~d:~c:

Cest toujours le m~
~
sailles !\o .
.
eme proces de la politique de \'crcriti . • us ne nt~:ons pas à Norman Angel! son droit :\ la
que, encore qu il y fasse montre de bic
. J
~ue Keynes ; son livre est mal
n moms c valeur
0rd
et insuffisa
d
onné, souYent excessif,
,de ne jam n_imcnt ocumenté •. On peut regretter seulement

.se dire fra:~~;~~~::ru~h:o~e~ aut~urs q~i prennent soin de
un
d'
. .
e sympathie pour la France
geste admtratton pour sen o:1ssé d ,. .
.'
11ées g,
•d
.
•
, e ,01 en ses des11, este qut evra1t leur venir d'.:utant 1
•
1
:::.que leurs critiques de la politique du 111: 01~;:~:;t ;~~:
P. M.

~•~: ;!:~:~

st 1

;i5 ~?:ffrJ~c':5 ~ont terribles•, affimic l'Juteur.

u

ll!lever l'ioexactituje d~ cet~ qui i:t~1t .:n Hongrie il y a un mois de

.
c asscmon.
plusieurs reprises Norman A
1
de ne pas livrer de ch b,
C
nge I excuse l'Allemagne
France lui avant pris àar, OD • «. aute de moyens de transports, la
....
•
.i.rm1st1cc sou 111.1térid ro 1
C
r- un argument sérieux.
u Jnt ». c n'est
2.

A

39

�602

LA XOU\'ELLE

JIOTES

à peine pnblié. En effiiçant du titre le nom de Stendhal
amsi bien que le sien p~pre, Mérimée avait-il l'intention

H. B., par l'un des Quara11te
Co11uaissa11a).
On a bien fait de réimprimer ces quelques pa~c_s qui
n'cxist.,icnt pas dans les œunes dites co~pl~:es d~ ~1cnmtt,
lutôt qui )' étaient remplacées par I ess:u, plus long et
ou P 'm. des Porfrazls
. Lttlcra1res.
·
·
L'cntréc dc M&lt;crnn
. C-edans,
plUS tC c,
le domaine public \"a d'ailleurs permettre de réa iscr une
· blc c'di't·,on complète • analoQ'Ue
,·énta
"' au Stendhal
. de• Olam·
td'
.
et où la correspondmcc, avec ses parties JOc ites,
pion,
.
S
d" · 1 r la
ourra être donnée dans son entier. ans s~ lf&gt;Simu e
i.1.cunes et lc5 limites de Mérimée, l:t vulganté de son s_tYle!
le caractère artificiel de beaucoup de ses récits, on Jo'.t 1111
marquer une place capitale parmi J.:s _intcl~igences qu'. ?nt
maintenu tout le long du romantisme l espnt et la trad1tJOG

r

du ,;\"Ille ~iècle.
.
.
On ne saurait chercher dans c.:t opuscule un \Tal porttad
de Stendhal ; mais on y trouve des coups de cray~n bu' . dont doit faire état le peintre de ce portrait. Nou
rcux,
l et r Nous
avons les com·crsations de Stendha1 :ivec son e eu .
·meri&lt;'ns avoir des con,·er~ations vraies de Stendhal a,-ec
~~elqu'un de ses contemporains qui
de. son b~rd et de
son intelligence, - et oui n'en pouvait l:tre m_1ctn que
M~ ·mée Bien qu'aucune parole de Stendhal n! soit propRcnt .... p.portéc dans ces paacs,
il semble que nous l'y voyons
0
men , ..
Mé · ~
us l'y
i
nous
n')'
V0}'Ons
pas
causer
nmcc, no_ .
causer. Et S
f · d L' on1e
YO ·ons écouter avec un sourire intérieur et rot .
ir
tris ,·oiléc avec laquelle il parle de Stendhal r~sc:nbte i
l'ironie a,·cc laquelle Stendhal eût parlé ~e M~imce. :
paraît appartenir à un prot~ole _Je relanons idéales.
est comme une politesse de 1mtclligen~e.
Le linct, tiré~ vingt-cinq exemplaires,

fù!

de maintenir leurs relations dans une sorte de royaume des
ombres, ou bien prétend:ait-il seule~nt prolonger par
quelques exemplaires distribués l'écho d'une conversation?
Attribuons plutôt cette discrétion à ce q•e Maxime du ûmp.
clans ses Som mirs, appelle un peu lourdement le cana.ère
ordurier du livre. Telle ligne sur Saint Je:in eût écœuré trop
profondément l'impératrice.
L'auteur de Cla,- Ga,ul et des cha.nts illyriens a su m~
dans ses publications l'imprévu et le piuoresque qu'on y
mettait au xv111• sil!cle. Il aimait faire à ce qu'il écrivait une
destinée originale. Il publiait comme Voltaire, avec des plans
et des nuances, en artiste et non en fournisseur d'éditeur.
Qui aura le courage et le talent de faire pour lui cc que
M. Paul Arbelct fait pour Stendhal, de nous donner la
copieuse, lucide, et ironique - biographie qui nous
manque?
ALBERT THIBAUDF.T

* ••

POÉSIES, par Jean Cocteau (La Sirène).
Ce recueil suggère l'idée d'un numéro très copieux d'une
revue d' u esprit nouveau ». Au bas de cert2ines pièces, on se
prend à chercher une signature qui n'est pas nécessairement
celle de M. Jean Cocteau. Doué de plus d'esprit et de talent
que la plupart de ceux qu'il imite, il prend son bien où il le
trouve et sa prodigieuse mémoire n'a d'égale que son étonnant~ faculté d'oubli. Excellent metteur en scène il pratique
en \'Utuosc la mise au point des procédés à la mode, mais il
est tourmenté du besoin de passer pour un inventeur en
matière de truqiuge typographique. C'est une volontaire et
8",lcieusc victime de la lutte sournoise engagée entre les

�6~4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

b05

NOTES
0

écrivains qui ont quelque chose à exprimer et les reporters de
la littérature occupés à couper sous le pied dù voisin l'herbe
maigre de la nouveauté.
.
Le Cap de Emme-Espérance, pénible pensum pseudo-cubiste,
était presque illisible ; dans ce recueil de Poésies, il y a_ des
pièces de plus heureuse veine. Les plus brè:7es sont auss'. les
meilleures · encore n'en voit-on pas de s1 courtes qm ne
.pourraient 'encore être tronçonnées : les morceaux n'en
seraient que plus vivants. On obtiendrait de cette fa~on _un
choix fort agréable d'épigrammes descriptives (faut-il dire,
pour nous faire mieux entendre, d'haï-kaïs ?)
En voici quelques-unes :
Le toit domim 1m champ de courses
après-dî11er co111111e l'âme des
jockeys morts la 111011golfare
monte au ciel
..•au bout du corridor channa11t
la nuit met ses {aflx dia111a11ts ...
Daus la bulle de sat'On
le jardill 11'e11tre pas
il glisse
autour

Ce vent com;exe
épouse tout
Si la carnbiue Flobert
lance l'œuf co11tr1 les rocbers
la dame n'a qu'à se pencher
pour refleurir la tulipe.

On en citerait d'autres auxquels ne font défaut ni la grâce
ni l'ino-éniosité. Ce genre de réussites est devenu fort
commin. Un tel art fondé sur la notation pittoresque s'apparente à Jules Renard, à travers l'école Bonnard-Vuillard, beau•

coup plus qu'à Picasso et à Braque, bien qu'il s'efforce à une
profitable analogie.
Ce qui ne saurait être dénié à M. Cocteau c'est la parfaite
aisance avec laquelle il laisse tomber le poncif usagé. Hier il
découvrait, après d'autres, le paradis d'acajou et de nickel
des bars, les jazz-bands et les gratte-ciels, aujourd'hui le \'Oici
qui s'avise qu' « il n'y a rien de plus démodé que le moderne».
Il prépare son retour à la Rose, c'est-à-dire à' son naturel.
Rien de mieux, surtout si la rose est un peu plus étoffée que
celle de Sbéhérazade. Cette conversion est à inscrire au
compte de Dada. M. Jean Cocteau renonce à la lutte. Honneur
au plus offrant et dernier enchérisseur.
ROGER ALLARD

* **

EDMOND JALOUX.
. L'Académie Française a décerné cette année son prix principal de littérature à l'œuvre de M. Edmond Jaloux. Cette
récompense allait d'une f~çon parfaitement naturelle à l'un des
romanciers les plus distingués d'aujourd'hui, et elle nous fait
une occasion de marquer un peu la place qu'il occupe.
La production romanesque de M. Jaloux, déjà considérable,
rappelle par certains côtés celle de M. Bourget, de M. Boylesve, de M. Bertrand. Comme eux M. Jaloux se fait du
roman une idée organique et Yivante qui le conduit à tenter
des genres différents, à remplir un cercle plutôt qu'à allonger
une ligne. C'est là pour· un romancier une condition de
renouvellement et d'élasticité ; c'est seulement ainsi que lui'.11ême apprend à connaître ses forces et que nous apprenons
a le connaître suivant ses réussites et ses échecs, à le modeler
.selon les ombres et les lumières qui lui sont propres.
M. Jalou.-: a écrit des romans de mœurs provinciales, pitt~resques et vigoureux, comme les Sangsues, des romans
d analyse très délicats comme !'Agonie de l'Amour, des romans

�6o6
de psychologie mond.,.ine un peu superficielle comme l'l:t-entail de Cripe, des études posées et profondes d'âme enfantine
comme Le Reste est silc11cc, des constructions sûres et solides
de caractère comme Fmnia da11s la c.,npagwe, des fantaisies
comme l'lncertaine, des suites de dialogues d'une belle tenue
comme A11-dtsrus dt la Villl. Si on voul2it chercher un
car2ctère conJmun ~ toutes ces œUTTes de nature fort diverse,
on le trouverait peut-être dans un ton général d'intelligence
et de n:-flexion. L'auteur est de ces romanciers qui sont capables, comme M. Paul .Bourget ou M. Louis Bertrand, d'exceJ..
lente critique, et cette présence de l'esprit critique ( ou plutôt
d'un esprit de la critique, cc qui n'est pas la même choie) se
sent dans leurs productions, leurs constructions, leurs person•
nages comme les éléments chimiques d'un terrain dans les
plantes qui y poussent. Avec des qualités différentes et une
réussite inégale, ils prennent leur sujet du dehors plus que
du dedans, ·valent par des mérites de dessin plutôt que p3t
des inventions de lumière et de couleur, lorsque cene probi~
du métier est ser\'ie par la trounille d'un sujet favorable, au
milieu d'œuvres honorable:. ou curieuses, ib arrivent une 01I
deux fois - ou plus souvent - à réaliser dans sa plénitude
le cbcf-d'œuvre que leur nature et leur travail comportaient,
M. Edmond Jaioux est parvenu au moins deux fois à cette
réussite, avec Le Reste est silence et F11niies dans la Cq111ta:,""'·
Ce sont des œuvres d'une f&gt;CÎence, d'une mesure irréprochable, et dont la pureté de lignes comporte une résonanct
musicale longtemps prolongée. On y retrouve l'élégance, 1t
science de composition, la mélancolie harmonieuse et douce
de certains romans de Tourgueniew. Cest le travail d'ua
écrivain ingénieux, attentif, qui pour nous émouvoir a besoin
de précautions, de silences, de dé,·eloppcments, Je dude.
Aussi le roman lui convient-il mieux que la nom·elle, bien
qu'il y en ait une ou deux de fort agréables dans le &amp;,uMÏr

dt Proserpùie.

:NOTES

60j

Les deux derniers romans Je .\L Jaloux, Fu111ùs ,laus la
Ca~upagu~ et Au-dwus dt la Ville, sont ceux de ses ouvrages
qw témoignent ~e plus de maturité, de l'idée la plus haute
(et, pour le dermer, la plus sé,ère), qu'il se soit faite Je son
art. li ne s'est donc pas engagé dans la voie de la facilité,
et' kt courbe lente et assez régulière de son o.:uvrc nous
montre que nous pou,·ons espérer encore :m moins une
autre Fumlcs. Ce~t plus qu'il n'en faut pour faire une belle
destinée de créateur d':lmes.

..

At.BERT 'rHIIIAl:I&gt;ET

*
LA N_ÉGRESSE DU SACRÉ-CŒDR (et quelques
~onstrcs aimables et ends), par André Sa/111011 (Editions de la Nouvelle Revue Française).
• Il faut avoir vécu avec intensité à Montmartre, cc rcp,1irc
des ?1auvaises ~bitudes et des penchants d.1ngercux pour
savoir à quel pomt la négresse du Sacré-Co.:ur e5t une fille
aux attituà~s consolautes et combien les personnages Je sa
cour sont dignes, pour la plupart, de la fin brutale que l'auteur kur dép.1rtit. Mumu, le frère 0' Bricn, cet 1.:tonnant
planteur, flibu~tier honnête, l'allemand voué dès ~a n:1iss,111cc
.
au rcgunent étranger Je SaïJ.1, et cette petite fille, semblable
i_~outes celles qui fleurissent les alentours de la rue S:iin1\ tn~ent, sont autant d'ornements pour les beaux conc••c!s
seott~enuux d'un poète qui n'est p.istoujour~ tendre. Ec~ppés d un monde réel comme il est donné aux plus lourds de
le _contempler, ils dansent kur Yie aux limites J'u1:c: merîedlcusc aventure mal définie pour chacun d'eux. C.1r l'.iventure qu1: Salmon pouvait concevoir au-delà des propürtions
mont
·
li . ma~tro1ses
est ramenée par ses pcrsclnnagcs aux fatat(') tragiques d"une comédie dont les ,1cteur:. et les arl ,1uins
en ca~ucttes sont dessinés par Pica~so. plus ei.actcment
comme Picasso dessinait il y a quinze ans.
~

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Devant le cabaret de Chilperic, il y a un carrefour que les
habitués connaissent bien, une route borde un cimetière de
province, une autre un terrain vague ; à l'angle de la troisième et de la quatrième route s'élève une maison à six
étages. Le soir un éclairage assez chiche donne à cette maii;on peinte en rouge brun un aspect qui la fait ressembler à
une maison de bourreau pour petite ville de cinq mille
âmes. La nuit, ces quatre routes, dont chacune aboutit à je
ne sais quel mystère peu enchanteur, sont parfaitement
désertes jusqu'au moment où il ne le faut pas. L'immeuble de
rapport garde un air d'honnêteté trompeuse et l'on imagin~
que le seul personnage possible dans ce décor est un petit
vieillard vêtu proprement, qui, tout en regardant autour de
lui avec une inquiétude craintive, lave une tête fraîchement
coupée dans un seau d'eau. Il ne faut pas chercher le nom
du vieillard, le nom de la rue, et le nom de la concierge de
l'immeuble, tout cela n'offre aucun intérêt, mais c'est le
décor où la négresse du Sacré-Cœur évolue, c'est le paysage
que nous avons eu sous les yeux, mon cher Salmon, en
marge de la bonne route que nous avons toujours suivie.

*
* *
J'ai pour Salmon poète et romancier une profonde admiration. Cet écrivain élégant, habile à évaluer la canaille selon
son importance, n'est jamais la dupe de ses créations. Une
tendresse un peu hautaine flotte dans l'atmosphère qu'il a
choisie, mais il ne perd jamais de vue la valeur mora(e de
ses héros et pour cette raison ces voyous ne sont pas odieux.
Le poète les rend sympathiques, moins par leurs gestes quotidiens, que par ce qu'il y a d'inachevé dans ces .gestes. Le
curieux goût d'aventure de cet écrivain entoure les hérosde
ce roman d'une auréole que quelques-uns peuvent reconnaître pour le signe du martyr. Mais, je le répète, Salmon ne

NOTES

609
0

f~it ja'.11~!s de _dup_es, car il est bic n entendu que ce qui appartient_ al 1111agmat10n reste la propriété de l'auteur. La sympathie ne va pas au ruffian habillé de rose, elle va à celui
qui lui d~ona, avec ce costume, l'occasion de faire figure
dans un hvre, honorablement. Enfin dans le livre de Salmon
il Y a un allemand : Karl Darneting qui, à lui seul, est ut~
. élément important de mystère.
Les personnages de nationruité allemande se retrouvent
dans plusieurs livres d'Apollinaire, dans Indice J3, d'Alexandre
~rnou,x, etc ... Pour beaucoup d'écriv:.ins de notre génération, 1Allemand représente le point mystérieux dont l'aventu~e va partir. L'auteur se tient dt::vant !'Allemand créé par
lui, comme le chien d'arrêt devant les herbes où les perdrix
s~nt rassemblées. Les romantiques furent influencés par les
vieux conteurs allemands qu'ils assimilaient trop rapidement.
Les contes de Museus et d'Achim d'Arnim fournirent des
thèmes infinis aux amateurs de rêves et de pipes à la fumée
loquace. Aujourd'hui que nous le connaissons mieux, ]'Allemand _demeu~e ~lus mystfrieux encore. Karl Darneting,
dépomllé de 1umforme ,.feldgrau, est un personnage important pour les livres où notre race jouera sa chance élans
l'avenir. C'est le héros indéfinissable d'un o-rand roma:1 d'inquiétude dont André Salmon écrira les pag~s.
PIERRE MAC-ORLAN

*" *

UNE AMITIÉ, par Pierre Lievre (la Renaissance du
Livre).
. Ce sont des entretiens sur le devoir, la discipline, l'autorité, la liberté, la mort et le courage et autres sujets du
même ordre. Ces controverses courtoises ont pour cadre
la vie menacée sinon taciturne d'une escadrille d~ réglao-e
vers le milieu de la guerre. Il faudrait n'avoir jam:i;

�•
~10

LA !-:OUVELLE RE\'UE FRAN

611

fréquenté de popote pour ignorer que le~ propos
uble. lorsqu'ils cessent d'ttre bas ou frivoles, agitm
volontiers les plus graves problèmes. La conversatiœ
qui ~•échauffe en traversant la zone politique aboutit biesl
vite à une discussion sur l'immortalité de l'âme et s'ardte
&lt;Uns ce cul-de-sac. ~i. Pierre Lièvre a mis en présence deui
interlocuteurs principaux, de formation intellectuelle d
morale différente et de caractère tranché. j'ai cru reconnaitre
sous la ,·este d'a-çiateur, Alceste et Philinte, à cela près
qu'Alceste est devenu catholique fcITent et non moins fervent Jisciplc de M. Maurras et brûle de se dévouer à ceUI
humanité qu'il doit faire effort pour ne pas mépriser. Pi.
lintc, de .son côté, est républicain modéré ; il professe la
tolérance et l'écl1.-ctisme, mai!. sa culture mistiquc et limraire $'étend au ddà de Rimbaud et jusqu'aux terres mysl6rieuses du cubisme. Autour Je ..:es protagonistes entre lesquell
se noue et se dénoue une amitié dont :-.1. Pierre Lièvre suit
avec une délicatesse infinie les moint.lres détours, des personnages secondaires obsen·és sans parti pris d'indulgenœ
ou Je déni!!Tement, sont dessinés d'un trait sobre et juste.
"'
L'auteur n'hésite pas à marquer les ridicules et les faible-:Jc braves rrens entre lesquels la mort fait un choix qu»
quotidien, ~1ais il se garde de les rendre odieux. Excitui
l'extrême la pitié ou la haine lui parait un jeu trop ,-ul,,aire. li sait aussi sacrifier le détail réaliste à la vfrité générile,
cadre est discrètement esquissé, mais bien vu. Je n'ai pat
~,,uvenir d'avoir rien lu qui rendît aussi heureusement les
impressions que laisse le vol mécanique. U11e Amitié est
des très rares ounages traitant des choses Je l'air, où ne ae
rencontrent pas des descriptions extravagantes d'invraiselDbl.able:. manœunes, dont les professionnels ne sont plll
moins prodigues que les romanciers d'aycntures aéricla-

..

.

Le

rua

ne:,.
Quant au style de l'ouvrage, il est d'une perfection aWs'

qui cnc~ante. Il reflèt; en se jouant l~s nu:tnces les plus
mies dune pensée pcnétrante, et qui fuit par un suprrnic
toUci d'él~gancc l'apparence m~mc de la profondeur. Si Je
tfflne_ d' '.' écriva!n
race 1&gt; n'était si g:ilvaudé, on
fapphqueratt volontlers a ~t Pierre Liène.

d;

...•

ROGER .\Ll.\RD

LES TERRASSES DE TOMBOUCTOU. - DES
FANTAISIES SUR L'ÉTERNEL, par Robert Ratzda11
(2 vol. des Editions du Livre Mensuel).
M. Robert Randau est connu d'un cercle restreint de lec~s ~ui deu.1it . bien s'élargir. rI serait n;iturel qu'il
sêtcudit à ceux qw ne craignent pas un stvle insoucieux
cle to~te chaine académique, qui se plais~ut devant un
~ ~lllloncux, mais fécond et puissant, dont à nai
dire il serait impossible de tirer un verre d'eau claire
u
.
.
n puriste comme M. Abel Hcrmant pLi.cera encore
M. ~-dau à pl,usieurs étages au dessous des Goncourt et
tlhers de I I:.le-Adam, rangera ce:; livre:. touffus et bar~ dans quelque art nègre. Et je suis loin de mettre les
livres de ~f. Randau au rang des œuvres parfaites, mais je
~ préfère h ces œuvres froides qui sont 6crites sous le
~e de b. perfection comme les prélats Je Béran"'er
~ent en invoquant le S:ùnt-Esprit.
"'

*\

.Von, dit l'füprit-Saillt, je ,u dtiuitds p,u.

M. R:mdau a le mou\"ement, la vie la verve et il roule

œs qu:i1·rté~ avi.&gt;c épaisseur et tumulte
,
dans les livres qui
ftstrnt
ses
·
11
1
&amp;
met eurs, es Rom1111s dt la Grnudc Brousse, les
~ateurs, le Co111m1ZJ1daut et les Foulbé, l'Avml11re mr le

liafr · Je

crois bien que cc sont les seules œuvres de ,Taie
ature coloniale et africaine non seulement par le sujet

�•

612

613

LA NOC\'ELLE

(cc qui n'est pas 'la question), mais par la substance,
matière, l'odeur : cela sent le nègre et l'huile de palme.
M. Randau est un colonial d'origine algérienne, qui cir
et administre depuis vingt ans en Afrique occidentale
çaise, où il porte aujourd'hui le titre pittoresque d'ln~
teur des cercles de nomades. On comprend qu'il ne rclèlê
pas de la même esthétique qu'un inspecteur d'Académie: it
en faut d'ailleurs des uns et des autres.
Les Ro111a11s de la Grande Brousse étaient des livres vigoa-;
rcux d'ayenture, d'action, de bonne santé, de foi en l'es~
africain, en les puissances du Grand '!\iger, en les énergict'
coloniales, avec des peintures truculentes, amusées, Cl
somme sympathiques de la vie indigène. Lts Termsses li:
Tomb&lt;mc/011, d'une verve aussi cocasse, d'une enluminlliï
aussi fraiche et barbare, paraissent écrites dans un mo
de désenchantement et sous le signe du terrible
africain. Bonne manière, d'ailleurs, de l'écraser, que l,
faire l'impitoyable physiologie. Il était bien superflu q#
M. Randau attribuât son livre au Touareg Amessakoul
Tidet, dont la biographie liminaire, en son excès de DM
taisic, n'intéresse guère. Mais le tableau de haute graisse Il
parfois d'émotion \Taie que le prétendu Amessakoul DOII
donne de la vie à Tombouctou, européenne et indigène, me.
paraît du meilleur Randau.
Des Fa11/aisits sur l'Elmul sont, comme les Terrasses,•
suite de dialogues où M. Randau met en scène de faÇOI
bouffonne plusieurs époques historiques. Je n'en apcrçail
de plaisant et d'excellent qu'une farce d'une Co
endiablée, la Passic11 de Judas, qu'il serait curieux de jouer sur quelque théâtre comme drame satyrique n'est point irrévérencieuse - après le drame tragique de
Passion. Quelques autres scènes de ces Fantaisies témo'
de la même verve, mais le gr:md morceau qui tient plus
la moitié du livre, Lt Fils de D.m Jua11, où il y a des i

~énicuscs, par~t bien manqué. Ces deux livres un peu
manendus, témoignent, dans l'ensemble, d'une souplesse et
d'un renouvellement remarquables, qui font bien auuurer
des prochaines œuvre, de l'auteur.
"

..

Al.BERT TIJIBAUJ&gt;ET

* *

Pf!IT MANUEL DU PARFAIT AVENTURIER,
par P1tm Mac-Orlan (L-1 Sirène).
L'~sprit ~'aven~re est une perYersion de l'imagination,
dont 11 ne tient qu_ à nous désormais, guidés par M. Pierre
Mac-~rlan, de tirer le meilleur parti voluptueux. Cette
~culte, dont les développements possibles sont in nom brablcs
n.est-clic
pas, à l'on·0cr·me, une iemte,
r ·
,
•
.
un dcgu1sement
de'
rinstinct poétique, refréné par la prudence bour...eoise ?
La guerre a fourni maint exemple de l'esprit d';·eaturc
toum~nt au sadisme intellectuel. Les acteurs de cette
tragédie - aventuriers actifs, donc inconscients - n'étaient
pas_ les meilleurs clients des fabricants de récits militaires.
Mais no~brc~x furent ces « aventuriers passifs .» qui pratiquèrent I héro1sme par délectation morose, et goûtaient ainsi
de secrètes jouissances.
D'un trait
· sagace, et dont l'arabesque imprérnc s'inscrit
avec_ une singulière netteté, l'auteur du Chaut de l'iquipa"e
~hgne les rapports étroits de l'frotisme et de l'esp;it
dea\'entur~\Il isole le ferment de cruauté qui repose au fond
. toute littcrature aventurière, exception faite &lt;les compilatiulons entomologiques, cynégétiques et géographiques à la
J es Verne.
11 Y~ d:n~ le petit traité de M. Mac-Orlan l'esquisse d'une·
aude
. h O1og1que
·
Le htteraire et PS)C
extrêmement •importante.
00

~!

de M. Fernand Fleuret et ceux des libertins du
y reviennent à diverses reprises. Ce n'est pas par
Dans l'attrait tout spécial de la poésie satirique de

l\11" s1ccle

hasard.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

cette époque on distingue un arrière-goût de vagabon
démoniaque. D'autres points vaudraient la peine d'être él&amp;-'
cidés : archaïsme spécial du roman policier ; les fiacres dt
Monsieur Lecoq et l'auto de Pearl White. M. Pierre MacOrlan n'a retenu du sujet que les points de contact avec sa
propre sensibilité. En ce sens, son manuel est une manière
de confession. La pratique de ce genre littéraire réserve il
!'écrivain des joies particulières. M. Pierre Mac-Orlan prend
plaisir à démonter sous nos yeux, avec une ironiq~e simplicité, les rouages de son invention romanesque. Mais le rusé
prestidigitateur garde, dans son imagination de conteurpoète, le secret d'animer le mécanisme.

LE PENDU DÉPENDU, de Henri Ghéon, au Théitre
Balzac.
Le nouveau théâtre de la rue Fontaine a donné p&lt;S
premier spectacle une farce tirée par Henri Ghfon dt la
Légende des Saints. La pente naturelle de ses préoccupations portait Ghéon à reprendre les traditions du théâtre
religieux abandonnées chez nous depuis le Moyen-~ge:
j'entends qu'il n'aspirait pas simplement à écrire des pi~
dont le sujet fût religieux - ce qu'à aucune époque on na
cessé de faire - mais qu'il se rattachait délibérément, par
u.nè attitude d'esprit plus que par des analogies formelles,
à nos anciens mystères. On a pu lire ici-même et ~
diverses revues des fragments du Mystère de Sainte c;,i.J,,
trilogie lyrique et séraphique, dont les pures et souples
lignes, les vers fluides et ardents forment comme un, écho
de certains chœurs de Racine et de certaines strophes d EÙIIDans le Pauvre som l'Escalier~ tragi-comédie. sacrée tirée de
la vie de Saint Alexis et que le Vieux-Colombier doit monter
la saison prochaine, on trouvera, alternant :rvec des sdDCI

615
du mysticisme le plus aigu et le plus délicat, ces passages
comiques, voire de pure farce, qui furent jadis les agréments humains de cette sorte d'ouTTages. &amp;lfin, pour aller
jusqu'au bout de sa tentative, Ghéon a écrit ce Miracle ilu
Pmdu dépetfdtt où l'on voit un pélerin se rendant à Compostelle faussement · accusé d'avoir volé un bo-obelet d'arcrent
n
,
pendu, miraçuleusement maintenu ea vie par Saint Jacques
et finalement remis sur ses pieds, plus i;ouriant et candide
que jamais.
La presse a été quelque peu déconcertée par cette naïve
histoire. Elle s'attendait à trouver, dans ce nouveau théâtre
montmartrois, sinon une pièce gaillarde, du moins quel9ue
chose de rare, de raffiné, d'extraordinaire. Or l'extraordinaire a pcécisément consisté eo ceci qu'on l'a mise en présence d'une farce populaire, sommaire et naïve, d'une
naïveté authentique, sans mièvreries, sans enfantillages pour
gens blasés, un vrai divertissement de patronage, avec de
grosses plaisanteries, une verve drue et une poésie qui
demande, pour être sentie, une certaine fraîcheur d'âme.
I.e malentendu était aggravé par le jeu des acteurs, dont la
bonne volonté ne parvenait pas à faire oublier le manque de
style. Rien n'est plus malaisé que d'obtenir une simplicité
qui ait de la force et du caractère, de la part de comédiens
habitués à jouer de petites choses réalistes. Ici leur conscience professionnelle les a desservis, et la vérité qu'ils ont
cherché à mettre dans l'interprétation des deux premiers
actes n'a fait qu'y introduire de l'invraisemblance. I1 a fallu
le troisième acte avec son pendu qui se met à parler; pour
que le sujet même imposàt aux acteurs Je ton et le style de
la farce. Et aussitôt le spectacle a pleinement porté ; il a
Emu et il a fait rire.
Il faut espérer que, de la veine féconde où il a puisé celle-ci,
Henri Ghéon tirera d'autres pièces et qu'il saura. rendre
llne vie ingénue à des sujets qui depuis si longtemps avaient

�-616

LA NOU\'ELLE RE\'CE FRASÇA

cessé d'être utilisables. Mais souhaitons qu'il t~,nte .s~ p~
ch.line expérience dans un cadre ,mieux_ appropm:, J ~u soit
1
dès l'abord exclu tout ~oupçon d esthfosme. Les qu.1htcs
de
son Ji.ilogue n'y apparaitront qu'avec plus J'c5viùencc.
JEA~ SCIILU~IBERGEI

•* *

LA DOULOUREUSE PASSION, par A,me-Catht,-i11e Emmericb, avec bois gravés de Afalo Renault,
(La Connaissance).
Ce n'est pas une n'.:n:lation pour_ l_es familiers ùes ch~fs.
J'n:u,·re mystiques. :\fais ces fanuhers s~nt ~ares,_ mc:nc
hélas ! chez les chrétiens. Du reste, en gênerai •! sulht qu un
ouvrage soit dit spirituel pour qu'un lecteur qui se re_specte
l'écarte dédaigneusement. Et jt: ne parle pas ùes ,~nuques
qui font profession de s'intéresser à tout, au ~azdets~~• ail
brahmanisme, au " totémisme 11. mais Ùe\'ant 1art cl'.rctten et
]a pensée chrétienne et à plus forte raison catho!•qucs, se
récusent formellement ! A l'endroit du c:tth~hc1sm_e, les
journaux, les revues, le lecteur moye~,. le feu1llc:o~,•~te se
conduisent comme si la littüature, officiellement la1_c1?ce, DC
de\'ait avoir désormai~ aucune attache avec la rchg1on du
plus grand nombre des Français. On ne saurait d~nc
encourager des tentatives comme celle Je la« Conna1ssa~ce.
qui s'efforce Je mettre en circulation, par !e moyen d éditions soianécs, tels extraits d'ouvrages mystiques d~ (a plus
haute va~ur, enterrés jusqu'ici chez des éditeurs spcc1au1 et
tout à fait inconnus du public. Pour commencer ils_ ne~
. , •nt pas mieux choisir que la D,J11lo11re1m
Pamo11
,aie
.
1 demsœur au!!Ustine Anne-Catherine Emmench. Dans a ~o
pagaie des auteurs mystiques, celle-ci, une des dernières
vc;rnes, occupe une place quasiment unique, en ce sens,~
le pouvoir de « vision » qui se manifcst_a chez el~c et qu~,
tout le moins, mérite le nom de « gé111c », au lteu de I en-

asse:

llOTES
'trainer loin de la terre, dans la pure contemplation, s'est
entièrement concentré sur la ,·ie terrestre de Jésus-Christ
dans sa n:alité physique. Au commencement du xrxe siècle,
dans son cou\'ent de Dulmen, en pays rhénan, la sœur dicta,
-comme spontanément, a\'ec une volubilité incroyable, :\
Clément Brentano qui les a publiés en allemand, la matit."re
de trois énormes \'Olumes qui suivent pas à pas le .Vorlt'eau
TtsJamwl, racontent la Naissance, la Vic cachée, la Prédication, le C.,lvaire, mais à la façon réaliste c.:t sans omettre
aucun détail sur les mœurs, le costume, le paysage, les particularités historiques et pittoresques touchant le grand
drame sacré. Que de récents archfologues aient confirmé
sur bien des points l'exactitude de ces ;, vues », c'est une
autre question. Littérairement parlant, je ne connais aucun
exemple d'une telle faculté d'é\'ocation descripti\'e. Et cc
n'est pas le rythme qui porte ici le ,·erbc et ce n'est pas
J'eultation de la couleur ; Anne-Catherine ne peint pas, ne
chante pas ; clic constate. Elle a tout \'U et tout étant sacré
pour clic, tout noté. « La croix du Sau\'eur était arrondie par
derrière et formait une surface plane sur le devant. Elle était
à ptu près aussi large qu'épaisse, etc ... » Je Y0US fais grâce
de la minutieuse description que subitement dramatise et
authentifie un trait effrayant comme celui-ci : « S011 corps
-était tellement allongé qu'il ne recouvrait plus complètement
l'épaisseur du bois de la croix 11. Voilà Anne-Catherine
Emmerich. La force tragique et lyrique du trait est puisée
dans l'exactitude. Ainsi les faits, les choses et les ëtrcs
reprennent vie, consistance, durée ; s'ils glissent sans cesse
dans le plan mystique, c'est pour un surcroit de réalité.
Auprès d'une telle peinture, les récits soi-disant exacts et soidisant humains d'un Strauss et d'un Renan apparaissent d'une
maigreur et d'une pâleur abstraites ; ils sont froids, ils sont
loin de nous. Anne-Catherine Emmerich, qu'elle ait« vu •,
OU imaginé, demeure le seul écrivain qui restitue dans sa

40

�618

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRAN

J_r~i:i~c

n:alité totale, phy&gt;ique autant que spirituelle, le
Rédemption si tristement dé.:oloré par le faux sp~nt
.
., e . et seule elh: est d.ins la tradition cathohqueqw •
moucrn ,
1
bl' ·
M: are as l'âme du corps. - Souhaitons ~ue a pu .'
d[ce nfor;eau incite le lecteur à lire tout l ouvrage. ~o: pet
chef-d'œuvre, mais unique trésor et sans l'om_bre de pr ld6
tion littéraire : c'e~t sa faiblesse et c•e~t son pnx.
..,,_

,.

.

,.

HEXRI G.....,..

LE JOURNALISME S~
Rabert ch ]0111,ie11rl (Payot).
à l'usage ~e cCll
E 't (et même fort élégamment .écrit)
ui en
font les journaux et de ceux qui 1es r,sent , cc petit
~nscignc aux uns l'art de mentir .aux a~t_rcs et i t~~:tile i;
de se mépriser mutuellement. Il 1omt donc
-· •ROGER A ~
l'agréable.
•

• •
LES PENSfms CHOISIES DES ROIS DE FRANC!.
recueillies par Cab, irl Boiss)', (Grasset).
· est.dû. à l'effet
de -Le grand succès de cett.: ant h o1?g1e
. e
~
.
odu,·t sur le lecteur franç:m. Celu1-&lt;:1 était p •..1.
pnse pr
· é : ouv~
que le peuple le plus spirituel de la terre aYa1t te g I Es
, d nt des siècle:. par des imbéciles ou des crapu es.
~irant d'erreur, M. Gabriel Boissy flatte, somme
notre amour-propre nat'.onal. Et l'on ap~re_n,1,r: da:: ce
·s X' 'III écrivait en bon frança1:. a l cpoq
que Loui • v
A
Je frallQ!t,
, le seul P.-L. Courier pouvait, scion M. nato
......
OU
•
ROGUA,e flatter d'écrire à la perfection.

~::s

toli~

TRADITION ET TROISIÈME DIMENSION.
Plus encore que le mou,ement désordonné des exposi1919-19201 la parution ininterrompue de livres ou
d'articles sur l'art révèle l'énorme tr:tvail auquel se lh·rc la
pen~e contemporaine pour mettre 'au point ses inquiétudes,
asseoir ses jugements et troU\·er une formule picturale \'Ï\·antc
et fertilisante.
Le peintre cubiste, intellectuel et théoricien !je ne dis pas
idfologuc), avant la guerre méprisé et tourné en dérision,
est aujourd'hui, sinon mieux compris, &lt;lu moins écouté et
discuté. On lui fait crédit, on lui demande ses raisons.
Des esprits sérieux, des professeurs même, peu suspects
de faiblesse à l'égard des jeunes artistes, ,·eulent bien solliciter leurs explications ; malgré que sévère, leur réplique
me parait plus précieuse et encourageante que les cris d'admiration irraisonnée de certains de nos amis.
D'aucuns s'étonnent de voir M. André Michel, ou M. Henri
Longnon reconnaître, tout en blâmant notre technique, le
bien-fondé de nos désirs et abandonner à leur déroute les
impuissants officiels :

tions en

~ vr:ii dire une influence intellectuelle peut encore se m:irquer,
qu'on imagine dirigée dans le même sens que l:i réflexion politique
ou mor:ilc, c'cst-à-dirc 'ver.; la remise en pliœ de toutes choses,
vtn le retour à un ordre jugé désormais nécessaire.... ~ussi bien
D'est-cc pas plus au Salon de la Nationale qu'à cc:lui des Artistes
&amp;ançais qu'on peut s':ittcndre à ri:ncontrer les premiers tcmoignages
de œne ~olution.

Cc dur jugement de M. Henri Longnon est définitif.
la faillite des Sal~ns officiels est chose admise par le moins
audacieux ; le journal le Temps a solennellement souligné la
rupture.
Si l'on considère les productions de l'Ecole comme définitivement isolées, sans raccord avec :aucune ligne spirituelle,

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il ne reste plus actuellement que deux ordres, de pensée,.Possibles en art. Il n'y a plus en présence que, d un c6té, 1idéal
impressionniste (auquel se rattachent les mauvais imitateurs
de Cézanne, les paresseux disciples de Sisley et de Monet et
ces « fa,uves » devenus amoureux de leur confortable cage)
- et de l'autre, l'idéal cubiste englobant tous les peintres
reno~çant au langage direct. D'un c6té religion de l'instin~t,
du don pur, libéré de toute entrave, négation de tous p~mcipes, innovation totale, anarchie. De l'autre, au contraire,
respect de la règle et recherche des principes traditionnels.
Il était fatal qu'il y eût rencontre et accord sur le fond,
sinon sur la forme, entre les cubistes et certains « conservateurs » assez indulgents pour, en faveur d'une idée, fermer
les yeux sur ce qu'ils jugeront longtemps encore être des
écarts du langage pictural.
** *
Parmi les explications touchant l'art moderne, je signalerai
la plaquette que M. Albert Gleizes, peintre, publie sous c_e
titre : Du cubisme et des moyens de le comprmdre. Ce petit
livre renferme un court historique du mouvement actuel,
indiquant fort bien la nécessité esthétique en ~uelqu~ sorte
supérieure à laquelle les peintres nouveaux obé1rent_d a~ord
aveuglément. L'embrouillamini des idées contrad1cto1re~,
enfantines ou prétentieuses dont essayèrent de se couvnr
certains des novateurs est indiqué rapidement et quelques
axiomes excellents expriment avec justesse les désirs plus
lucides des cubistes actuels. Les illustrations qui accompa•
·
· · . Elles
ch01s1es
.
g nent le texte eussent peut-être pu être mieux
·
ne nous paraissent pas assez convamcantes pour un . hvre•
somme toute de vulgarisation. De plus, si la sourcill~use
intransicreance de ce cubiste convaincu motive l'éliminauon,
"' sérieux, de reproductions
·
d'œuvres moi·ns absde ce livre

NOTES

62r

traites - il les juge moins décidées - je m'explique mal
l'oubli où est laissée .Madame Maria Blanchard, peintre pas
assez connu, dont les productions antérieures, d'une maîtrise
singulière, justifient l'hermétisme de son actuel cubisme. Ce
n'est certainement qu'un oubli, car il serait à souhaiter que
les déclarations esthétiques des artistes ou des critiques d'art
contemporains émanassent d'esprits aussi dégagés à la fois
de toute camaraderie et de toute mesquine rancune que l'est
celui de M. A. Gleizes.

*
* *
Parmi les réponses de nos courtois adversaires, je choisirai
l'article que M. Henri Longnon a publié dans la Revue Universelle du 1er mai. Rien n'est plus instructif que la confrontation de ce texte ( qui critique certains des· miens) avec celui
de M. A. Gleizes. Rien mieux que la comparaison de ces
affirmations contraires ne fait mesurer l'écart qui peut se produire entre deux mentalités différentes, soucieuses des mêmes
résultats, dès qu'il s'agit d'adopter les moyens propres à les
atteindre ! « Le grand intérêt de l'école cubiste, c'est d'avoir
parmi les peintres fait renaître le goût des théories »; « ·Avant
de s'élever à la dignité d'exp"ression intellectuelle, tout art est
d'abord un métier, où la réalisation de l'œuvre est commandée par la technique» ; « •..•• Cette reconstructi_on objective
du monde extérieur, qui est, en définitive, je crois, l'objectif
de la nouvelle école ? Car je ne puis penser que nous ne
soyons d'accord, M. Lhote et moi, pour estimer que cette
reconstruction ne doive êtrè la base de tout essai de restaurat!on de la peinture. » Yoici des phrases de M. Longnon
~Ul attestent un certain fonds commun d'idées, sur lequel
il semblerait facile, chacun travaillant de son c6té, d'élever
des constructions parallèles. Hélas! dès qu'il s'agit seulement
de choisir les matériaux nécessaires, dès que, quittant le

�623

LA NOUVELLE REVUE FRAN

622

. des 1"dées , on passe
·l
•
• celui des réalisations, rien
d omame
va plus.
· c t
Consultons le livre de M. Gleizes, à la page qui p u.
.
ur « la découYerte ou l'application technique
rem~gnus
•
avec laquelle, selon M. Longnon, ~ chaque grande conq
va de pair». Voici ce que nous lisons:

La peinture c'est l'art d'animer une surface pllne. ~
lane est un moode, :\ deux dimensioos. Elle _c~t vra,~ par.
dimensions. Prétendre l'investir d'une tr~1s1~rue d11nenstaa,:
c'est vouloir la dénaturer daos son essence mcmc.

des esprits que l'on peut dire parents. Certains déplorent,
devant de tels exemples, la confusion actuelle. Il n'y a là, au
contraire, que motif à émulation. Pour ma p:m, je me
ûjouis en évaluant la somme d'efforts qu'il va falloir dlpen-

ser pour élucider, non par de vaines paroles, mais par des
œuvres persunsives, un problème dont ces textes antagonistes
font soupçonner les Yastes proportions.

.

,. *

:etn:

Et ailleurs :
N'est-il pas contraire à la raison qu'un ta~leau, a~pelé à
~é à côté d'objets à trois dimcnsioru., veullle_ conunucr,
f.musion d'optique, ces trois dimensions - au _heu_ de de
• {; • En ,·éritc le rôle du peintre est de faire vivre dans
1u1-m
me. •
,
. ..
. • •, ·
trois
dimensions, celles de son intcrmcd1a1re, la r1.-:tht&lt;= qw en ~ .
et ooo de rappeler• en interprétant plus ou moins, ces trois
sions sur une surface plane.
Passons maintenant à l'article de M. Longnon:
• Toute orme donnée par la nature possède tr~is dintenSiaa
hauteur, largeur, épaisseur ; et _tout art, p~u~ e11pn~1er c~ue .
dans ses qualité~ cs.\eoriclk·s don donner 1idce de_ces troIS_ ~
sioos •· Plus loin : « La matiere ù'In~res, peut-ctre aussi
(mais moins belle) qu'une _au~e à exprimer la_~~tcurd:!-.
des objclS est impropre a evoquer leur troisu.:m.e
relief et la 'profondeur. Elle abolit ainsi le v_olume: ell!ment f,
de la sensualité pl:tstique. Cette suppression fait que l_es
nouvelles rl!vêlëes par Ingres ne jouent que dans deux ù1mleutenm-,..
la hauteur et la largeuT, et que le relief et la profondeur·a:s.
sant défaut, elles semblent parado.ules et même_ cstropt·vanr
peut valoir en soi une analyse de la forme pratiquée sw
telle méthode et par de tels moyens ? »
J'ai tenu à citer longuement, p~ur que s'affirme
cil
précision

l'énormité du

fossé qm sépare actu

Je demande

la permission de m'attarder un peu sur cette

question capitale de la troisième dimension, en attendant de
Mmontrcr au prix de quels travaux et de quels sacrifices
Channe arrivai mggértr la profondeur au lieu de l'imiter, ce
~, si j'y réussis, ébranlera peut-être un peu la confinncc de
aos distingués adversaires en la vertu des techniques péri-

mées.
La raison ciu'in,çoque d'abord M. Longnon pour restaurer
la profondeur du tableau est d'ordre réaliste. La nature nous
ofrc trois dimensions : il est donc nécessaire de la repréRnter dans ses trois dimensions. Je pourrnis objecter que la
nature est une chose et la peinture une autre, ou dire avec
Richard \\'ngner que « l'art commence où la nature cesse •

mais je préfère, adoptant un langage moins prétentieux,
imettre la propo~ition suiY:1nte: N'est-il pa~ possible d'exprimer la profondeur autrement que littéralement ? Ne pou'Yons-nou~ donner fiq11fr11lc11/ de ln troisièm~ dimension ? Ce
droit que l'on accorde au poète au nom même de la vérité,
d'exprimer les chos6 par suggestion, ne peut-on l'accorder
~n aux peintres sur un point ? L:1 profondeur ne peut-clic
"réaliser dans l'esprit du spect1teur plutôt que sur la toile?
Résultant du &lt;lynami~me des couleurs qui se situent naturellement à différent~ dcgr[s de profondeur, cette d1.1ta11ce entre
c1a plans colorés ne scr:i-t-elle pas j l:t fois plus éloquente

�624
et plus mystérieuse que si elle est le résultat d'un échelonnement mécanique, suivant les lois - d'ailleurs conventionnelles - de la perspective aérienne ? Une seule référence:
Giotto, qui réduisit la profondeur au minimum, est-il moins
grand, moins beau que n'importe quel perspecteur du siècle
suivant?
Le second argument qu'invoque M. Longnon pour condamner la technique cubiste repose sur une analyse du
métier « traditionnel ». Mais, d'abord, par quoi nous est
révélée la tradition ? Par les musées. Or ceux-ci nous proposent-ils une technique immuable ? f entends bien que celle
qui nous est présentée comme traditionnelle est celle de J,
Renaissance. Je suis le premier à vénérer les Dieux de cette
époque, les Vénitiens et Rubens ; aussi ne pensé-je pas les
diminuer en prétendant que leur art, devenu par la suite
traditionnel, fut, à ses débuts, aussi anti-traditionnel que
possible, puisque en contradiction flagrante avec celui des
primitifs. Un critique aussi sévère que M. Longnon eût pu
reprocher avec raison à Rubens d'être un révolutionnair~
renonçant à l'admirable tradition des Van Eyck. Par quoi
Rubens eût-il pu se défendre ? Peut-être seulement par
quelque réflexion semblable à l'irrévérencieuse boutade de
Rémy de Gourmont : « La tradition, la tradition ! li Y '
commencement à tout, même à la tradition ». Donc, quand
M. Longnon, qui voit comme moi en Ingres le père du
cubisme, constate qu'il « mit au point une technique tout au
rebours de l'ancienne »,' ce ne devrait pas être pour blâmer
le peintre de !'Odalisque, mais pour lui accorder au cont~re
le titre incontestable de rénovateur. Car l'artiste qu'en pleine
décadence romantique on appelait « le Gothique n est certes
celui qui, de tous ceux de son époque, est le plus digne de
la déférence de tout véritable traditionaliste.
Il n'est pas une loi de cette peinture à deux. dimensi~os
des primitifs, plane, murale, architecturale, précise, parfaite,

NOTES

que la Renaissance n'ait violée. Les peintres du xvr• siècle
,écurent sur un schisme ; ils firent d'une technique « tout
au rebours de l'ancienne » le sujet de mille émerveillements
nouveaux. Le moment est venu de constater à notre tour
l'épuisement de leurs formules. L'École couronne les
producti~ns misérables d'un Jean Gabriel Domergue ;.
MM. Éll).tle Bernard et Armand Point, cultivés autant qu'on
peut l'être, d'une pureté d'intentions absolue, et détenteurs
des se~r~ts cont~1m.s en cette partie des musées choisie par
nos cnt1ques, n arrivent même plus à intéresser les amateurs
de faux tableaux. C'est à ces signes de décrépitude qu'on
reconnaît la fin d'une période historique et l'imminenced'une Révolution.
Je sai_s que nous ne pouvons effectuer la nôtre par-desms.
la Renaissance, t!t c'est en ceci que je diffère d'opinion avec
mon_ami Gleizes, partisan d'un retour pur et simple à l'idéal
gotluque, voire byzantin. Ce proo-ramme serait sans doute
"'
exccss1·r. U_ne civilisation ne se débarrasse
pas aussi rapidement, aussi légèrement des habitudes acquises. L'oubli total
de!_beautés de la Renaissance serait un sacrifice cruel autant
q_u inefficace . On ne peut brûler complètement ce que l'on a
51 ~ongtemps adoré. Un détachement spontané n'indiquerait
qu une grande sécheresse de cœur. Ces obstacles tout sentimentaux que M. Gleizes dénonce comme seules entraves à
notre l(bération entière, ces tergiversations, ces remords,
ces cra1~r~ cette pudeur, sont autant de ferments qui donneront a nos œuvres le baptême de l'inquiétude et les doteront d'ù ne ame
'
'
L e but idéal
·
· ·
et d'un mystere.
sera attemt
la simpficité des primitifs sera retrouvée mais à travers I~
Renaissance, dont quelque chose dcmeur~ malo-ré
tout dans
notre œ1·1 et dans nos doigts
· : une façon déliée0 et rapide de
travailler, un goût de la chair, et puisqu'il faut tout avouer
quelq~e scepticisme et un certain manque d'humilité.
Mais pourquoi chercher une formule souple et complexe

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

pour définir notre effort ? Ne nous sufl-irait-il pas de dire,
avec M. Longnon ou M. André Michel: cc Oui, nous _voulons
prendre modèle sur_nos derniers maîtres, les Renaissants ,
.et d'ajouter : « Ce sera précisément en n'imitant pas leurs
œuvres ». Car, de même qu'un enfant imite son père en
s'inspirant de sâ. conduite ancienne, plut6t qu'en si~ulant
ses tics actuels de même nous imiterons nos maîtres immédiats, selon la logique d!une émulation lucide, en refaisant
11on leur amvre, mais leur geste initial. Et puisque leur geste
fut si audacieusement dénégateur du passé, ayons le courage
de rejeter le plus possible d'un passé qu'ils représentent à
leur tour. Comportons-nous autant que possible à leur égard
comme ils se comportèrent à l'égàrd des primitifs. Voilà la
vraie tradition : une révolte appliquée, surveillée, consciente conduisant non à une libération complète, mais à un
~ssuje;tissemeut à de nouvelles règles ~ ou à de plus
anciennes, ce qui cc revient au même » pmsque tout recoinmence.

ANDRÉ LHOTB

LETTRES ALLEMANDES
LES PIONNIERS
LITTÉRAIRES DE LA FRANCE NOUVELLE, par
Ernst Cttrtius.
Il me déplairait de voir mon r_ô le ici réduit à ne signaler
qu'erreurs, ridicules ou insuffisances. Aussi est-ce avec une
satisfaction réelle que j'appelle l'attention des lecte~rs de _la
Nouvelle Revue Française sur un livre de critique bien fait,
intellio-ent et solide. Il intéressera d'autant plus qu'il a pour
0
c· ro-objet les lettres françaises : l'auteur en est Ernst urtms,'
fesseur à l'Université de Bonn, ou il fit en I9l4 une scnede
leçons qu'il publia à la fin de la guerre en un volume ay~nt
pour titre : Die litterarisclmr Wegbereiter des 11eum Fra11kreicbs
( « Les pionniers littéraires de la France nouvelle »). CeSl

f

NOTES

une étude remarquable sur l'orientation de la mentalité fran~ise depuis 1890, orientation dont, d'après Curtius, il ne fut
pris conscience historiquement que vers 19 ro .
L'auteur apporte à l'observation de ce mouvement ascensionnel de la sève française une indéniable sympathie dont
son intelligence critique bénéficie, et se trouve élargie. L'introduction, claire et bien composée contient une courte revue
historique, un exposé des motifs ou plutôt une énumération
des symptômes précurseurs du mouvement, - car en bon
disciple de Bergson, Curtius se refuse à trouver l'entière
explication d'un phénomène psychologique dans les états de
conscfonce qui le précèdent- des citations presque toujours
bien choisies et témoignant d'une doçumentation abondante,
sinon complète:
Le mouyement semble se répartir sur dèux générations. La plus
ancienne est celle des pionniers et des avant-coureurs (« Balmbraher und Wegbereiter "), ils sont nt'.!s autour de 70.
Curtius en veut voir cinq principau~ : Gide~ Péguy, Rolland, Suarès et Claudel. Ils sont solitaires : leur effort ne
t~ouve pas d'écho dans leur propre génération mais leurs
livres seront les livres vitaux ( « Lebensbûcher ») de ceux qui,
nés vers 1885, prendront la parole à partir de 1910.
S'il laisse de côté de grands écrivains comme Maurras ou
Barrès, de bons auteurs comme France et Henri de Régnier,
c'est qu'il n'entend pas parler de tous les courants dont Je
faisceau forme la conscience française de l'époque, mais seulement de ceux dont la flèche pointe en avant, et dont la
direction va du centre à la périphérie. Le sens lui fait certes
d~faut des proportions de ces cinq auteurs, si bien choisis
pour illustrer son thème, mais il faut admirer à quel degré il
est arrivé à les pénétrer, et il est assez curieux pour nous de
constater avec quels reliefs et quels creux le profil de chacun se dessine aux yeux d'un étranger lettré, compréhensif,
et qui parait de bonne foi.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'André Gide dont pourtant la position est fort intelligemment définie, soit présenté à une échelle diminuée,
alors que l'importance de Rolland est plusieurs fois grossie,
ceci ne doit pas nous surprendre outre mesure : Tout conspire à faire Romain Rolland plus grand que nature pour l'appréciation allemande, et sans doute, bien plus encore que
ses tendances politiques, d'évidentes affinités dans le tour
d'esprit.
« La conscience européenne se fait de l'intelligence française, manifestée dans ses grandes créations depuis la haute
Renaissance jusqu'à nos jours, une image nette ... cette image
de la vieille France, fixée par l'histoire, rejoint celle de la
jeune France à travers André Gide. &gt;&gt; Curtius le constate
moins révolutionnaire, moins novateur, moins hardi aussi
que Rolland, Suarès, Claudel ou Péguy. Mais il l'a senti avec
précision profondément classique, et a rendu toute jf:istice à la
double inspiration qui anime l'auteur de l'Eufant prodigue.
Cette double inspiration, comment lui reprocher, à lui étranger, à lui allemand, de la confiner au domaine de l'esprit etde
la forme, ne la sentant pas dans celui du cœur, et de prêter
plus d'humanité à « d'autres esprits qui retrouvèrent en une
« fraternelle effusion le chemin des intarissables sources
« de l'amour sanctifié par la douleur, de l'acte héroïque, de
la « foi témoignante "· Ce n'est pas qu'il se méprenne sur
Gide : il ne le découvre qu'à moitié, et sa perspicacité ne
pénètre pas la pudeur d'âme du plus discret des auteurs.
Perspicacité de la tête plus que de la sensibilité, - Curtius,
ici, se montre bien de sa race, mais il faut le louer sans restriction de tout ce qu'il dit sur l'œuvre critique de Gide, et
qui ne fut guère mieux dit jusqu'ici, ni plus complètement.
li saisit d'un coup l'essentiel de cette pensée d'apparence si
compliquée, il en saisit surtout la foncière nouveauté; tout
ce qui s'en laisse expliquer, il l'expose avec une lucidité
rare. S'il n'était pas incongru de parler de la métaphysique·

NOTES

629

de Gide, on dirait volontiers que Curtius l'a subtilement et
comme d'un coup pénétrée.
La po~t~e historique de Gide repose sur deux piliers, dit-il, son
œuvre cnuque et son œuvre créatrice.

Il analyse avec sagacité les Prétextes et les Nouveaux Prétextes, ces volumes de critiqué d'art qui vont au delà de l'art
et qui sont autant, à qui sait lire, des traités de morale indi~iduelle et ,_sociale, si importants qu'il ne faudrait pas
s étonner qu ils fussent appelés à devenir, dans un temps
assez p~oche, les plus sûrs véhicules à l'étranger, de l'influence
éducatnce, qui est dévolue à la France parmi les nations.
_Dans_ l'anarc~ie artist(que de l'époque présente, est-il dit plus
lom, Gide a mamtenu vivantes les traditions de la vieille France.
Tous les instincts du classicisme français vivent en lui et il loue
~ans c~ classicisme précisément ce qui parait si étroit et si étranger
.au sentiment superficiel des modernes : la clarté.
Il l'aime parce qu'elle protège le plus sûrement le secret de
l'œuvre d'art contre toute intrusion profane•..

Voici maintenant le passage sur Rolland :
Nul Français cadrant si peu que Romain Rolland avec l'image
que nous avons coutume de nous faire de la France Moderne.
Certains s'étonneront que cette voix, dit en °1914 Otto Grautoff .
'
, vienne d'un pays auquel si souvent nous reprochons ses tendances neurasthéniques, que nous sommes habitués à considérer
comme le terrain d'éclosion de convoitises séniles et corruptrices.
Nous ne pensions pas que la santé, la force, l'équilibre de l'âme la
1'.'auté limpide et claire pussent se rencontrer aussi bien sur l'a~tre
nve du Rhin.

Il a fallu Romain Rolland pour les en convaincre.
On comprend du reste que certains côtés à la fois subli~~s, moralisateurs, didactiques, certains côtés « Schiller »
SI '
,l _ose d'1re, et cette sauce à la fois sentimentale et vertueuse,
&lt;&gt;u il a réussi à faire flotter d'aussi rudes figures 4ue celles de

�630

U

!\OOYELLE REYOE FRAN

. .

.

Michel-An c et de Beetho,·en, ai~nt pu sé~u•r_e des esp
allemands âan~ précisément cc qu'ils ont d anu:Gœt~éea
d'anti-Nictzschécn ... D'ailleurs Curtius es~ trop mtellb1gent~
.
trop bon conn:usseur
pour ne pas, au moins par un out, s.
sentir.

d'

. . h e, d"t-1
art pour1 1 , n'est pas le fruit d'une ,·olonté
Jean Chmtop
r
rqaal
.
but d'expression ~thétique. Cela exp ique pou
smvant un
.
h t ue l'art (" die 1.'0n J,r K11rrst.,,.,
Ct."llll qui dans l'art ne cher.: en q
Le
"Ili ~ lec•
.
d·'
ers
die Kwut ·«:olim »), se ctoumcnt de Rolbnd . s .m1n'ont.,...•
. Jean Christophe est devenu un ami
rtcurs pour qui
é.
d'art que comme une leçon clc
seoti cc li,•re comme une exp n~n~e
• li,·re rêche pais•
. , • à faire avec la httcrature. - Cc
P
•
: : : : : ;~.;~:gie ! (« Ei11e. gev:alti~e Prtdigl àtr E11ergit ist 4i#

B11cl1»).

En effet prêche.
'
• tle
Et Jus ioin : &lt;• Le grand danger de cette co~c~puoo
l'ar~ ! t de nous amener facilement à f~ire sRenl•l1r lda:e : . :
fins qui sont en d ehOr) de l'art ••• peut-ctre o Van"là ui dt
.
li,
il pas tou1ours
assez défié
. de ce danaer
o .
h01 1 •q même
.
.
T
t
comme
Chnstop
e, i uimicux, mais ensuite: c, ou
.
ode clci
,
le
chemin
d'une
concepuoo
plus
pro
o
a trouYe
'
.é
ra ort) entre l'art et le salut de 1humamt »: . .- . . el l
~urtius pense que s'il fallait assigner un m~heu ~p1lntu..._
. Ro11 and on l'imag10era1t
rl'état d'c:,prit de Roma10
. . "d li .e tétiohè
d'une
culture
10d1n
ue
e
m
,·olonticrs, dans 1a sp re
.
( · der 5111,ar, Ill
.é
I rotestantisme et la musique « ,,,
r
:,0

ns tcsfp:,;;cbmusif::lisi·bt•erimllrlicbtmPtrsou/icbkti~.(kul!~
f
· à ce cnb1e 10..-On Yoit que, traduite en langue rança1,se, '
"t, et
rable, la pensée perd l'espcce·de fennetc quelle usurpai
ne si!mifie rien que d'assez vague.
. . .
-

Pr'1 t a

"'
·
"fié de ses 1ngn:dients u-r
Dam l'idéalisme de Rolland vit, pun . .
• . tionoaïrcs•
humaim, le pius noble pathétiq~e ~es
Michelet,
Frmce. l'enthousi2smc humaruta1re
•
' • !land scmWs
Victor Hugo, de 7..ola. Vu de cet angle, 1œuvre de Ro

~:~:~~;:t~~u

a

se nttachcr ( u uaâ, nickmïrls
la philosophie des lumicr.:s.

,11 u-eism ,,) aux grJndc~ traditions de

Pour Curtius, A11-dess11s dt la mélk, est un des rares li\Tes

qui resteront, « quand seront envolées à tous les \'Cnts les
montagnes de papier de la littérature de guerre • ·
Cc qu'on peut dire de mieux de cette étude c'est que
sans doute l'auteur y voit Rolland comme Rolland se voit
lui-même, et que son absence de critique a droit ù quclquc
indulgence de la part d'un Allemand qui manifcsterrient
aime la France, et en dépit de tout, ne parait pas avoir tout
i fait abandonné l'espoir d'un rapprochement.

Si différents de tempframent que soient Rolland et Gide,
ils sont parents en ceci que leur art s'est développé par
l'entrée en rapport avec les idées de leur époque, qu'ils sont
tous deux nourris de la substance du xrx• siècle. Par contre
la première impression qu'on reçoit de Claudel est celle
d'une absence de toute histoire ( « Gescbicbts/osigkcit »), un
bloc erratique des Vosges, le seul poète de la France moderne
dont l'inspiration jaillisse de ses propres sources. » Curtius
sent profondément cette forte et originale poésie, qui a
selon lui le poids et la densité de~ fruits lentement mûris ..•
Qu'il y trou,·e ample nutière à &lt;ll'.ploiement d'interprétation
métaphysique ne doit pas étonner, et il n'est certes pas Jans
aes intentions de compromcttrè le poète par une louange
comme celle-ci : « Claudel a apporté aux Français le drame
métaphysique, aux Français qui sont de tous les peuples le
plus a-métaphysique. La cosmologie de Oaudel n'est pas
désagrégeantc... .. . elle instaure l'ordre, cet ordre qui était
au commc11cemcot et qui est à la fin. •
L'essai sur Suarès est de tous le plus intére)Sant psychologiquement. En voici quelques citations :
« L:i passion est pour Suar6 la forme fondamentale de la vie,
ridée centrale de la pensée. Soo 1,mpo reste toujours pareil; l'alle:ro

�633

.

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRA'SÇA

/Mriruo de la passion de vkrc. Su.ires prend sa part du combat
gfoéral que l:i. Jeune France comme la Jeune Allemagne mènent
.contre l'intellectualisme mécanisant. Il est panni Ils prophi:tes
l'irrationalisme moderne, il n'a que faire d'une vérité qui ne vit
plus. Une erreur viv:i.nte lui vaut plus que la \'érité morte ........ D
n'y a pas de mot allemand pour le substratum de pensée siogulit'.-rcment compo~é qu'exprimc le mot fr-.mçais sirbrité comme le
latin wwitas.. Depuis que Lucrèce 3 parlé du sapimti11111 lmJÜ
strena, cc mot, dans les bouches latines et romanes, s'est ,hargl
,·ie et de destinée qu'il charric comme un fardeau précieux. Peut•
.être désigne+il une possibilité de l'.ime essentiellement romane et
latine et par là même intraduisible.... Cc qui ne peut se rendre par
le langage correspond toujours à une l:icunc dans l:i culture.....
La lutte entre la conception paicnne et chrétienne n'est en fin tle
compte qu'un cas spécial de l'état de tension où l'assimilation de
toutes les cultures anciennes et modernes a mis l'âme de l'homme
d'aujourd'hui » .... " \'is-:1-vis de ce qui l'entoure, Suari:s se plaœ
.:\ des points de vue :malogues de ceux de Rolland : il procède l
une critique destructrice du monde officiel en France. &gt;&gt; - « Suarü
.aime le silence, mais ne peut se taire...... »

œ

œ

Le critique a s:iisi l'import:ince littéraire de Suarès qu'il
~itue a\'ec justesse, il a senti aussi que son e~sence profonde c'est la passion de la vie et que cette passion al
malheureuse.
Péguy est le dernier auteur traité. Comme les autres a\'CC
un visible plaisir de pénétration et peut-être encore avec
plus de soins. L:i documentation est excellente sur la bi~
g-raphie et sur les Cahiers. Curtius déclare Péguy intraduisible ex à la deuxième puissance ». 11 Pour Péguy, dit-il, ee
contraste a\'ec Suarès, la \'ic est égale à de la valeur réelle
vécue. » Il oc lui trou,·e pas de précédent, pas &lt;l'analotit
historique ; en tant qu'écrivain il l'incorpore, suivant Cil
cela l'indic:ition de Péguy lui-même, parmi les chro..qucurs français, - classement plus ingénieux que juste, A
-plusieurs reprises il revient sur le paganisme de PégUY,

c cette espèce
de répuanancc
à h· morale e o 1u1. comme en
.
::,
Barrès.• ; il ~écou\·rc les assises nationales et païennes de
leur fo1 catholique .
L'article conclut ainsi : ex Péguy est un combatt:int pour
la France: _Il a mené le combat charnel et il a mené le
pour la F r:incc comme
1combat
h 1 spmtucl. •Il a donné son sana
• o
es uos et les sa10ts qu'il vénérait. ,.
~n _un r~s~m~ ~xccllcnt, ~urtius expose ensuite à quel
pont 1u_squ 1c1 a etc fausse et mcomplète l'image que l'Allemagne rntcllc,ctuelle se _faisa~t de la France contemporaine .
Les uns . ne consentaient a y voir qu'csthétismc, déca~ence, érotisme, un mélange dont la vuloarisation a donné
c • caban:t », cette tardive poussée vicn:oise et ber!' . '
du Ch· t x · d'
_
11101sc
d . a, · oir antan. Cette conception était surtout celle
es htteratcurs,
I'a t mosp h~ere d u
café
. . ex qui, dit-il' invent"'·rent
1.:
en opposition aYcc celle de la brasserie ».
.
de Une autre
. , panic du _P~ bl'ic_que ses occup:mons
mettaient à l'écan
s actualitcs de la cuisine littéraire, tenait la lith:raturt: fr.inçaise
!'°urll un dc.:s composés les plus importants de toute formation
IDte ectu~lle c.:t en
éc' .
g éné ra1 de toute culture humaine aboutie lis

ap:~

•~1en~ d_.: la Fran.ce tout cc qui c:;t étranger .t l'Alkm~nd.
d il_s hs:11cnt des hvrcs français ils ne voulaient pas que quo·
que ce
, m amque
·
1eur ,ut
r·
•
leu
fï fut Je gc.:r
rappele,
ni rien percevoir quil
r ut parent. lis voulaient se sentir enveloppes' par la
. d
,
La
magie e
la latin'lie.......
den
. France de l'esprit comme la France de décace, deux v1stons, aussi incomplctes l'une que l'autre chacune
COntenant un as
d 1 -'- • •
,
vau.i
d
pect e _a u:..hte française ...... Taures deux pro"'"-~t le la sympJth1e et de l'admiration ..... ' Toutes deux
-devcna·
..~1ent ad portc d'un domamc
• des lettres françaises ...... Elles ne·
~ e n t _ange~euses, que quand elles prétendaient de leur angle
Un ·nt dc.:termmer I esprit total de la France .....
: tmage nou\'elle de la France ne pourra naitre en Alk~ que quand un intérêt y sera disponible pour la nou\'elle vie
""cctuelle
en franc.e, qui· d·',;passera celui. d'un contact fugitif.
.

Q

Le lme se termine ainsi :
41

�LA NOUVELLE REVUE FRAN
En résumant les citations ci-dessus oo se rend compte que le
mouvement intellectuel qui a ses guides et ses initiateurs en Js
personnes de Gide, de Rolland, de Claudel, de Soarés, de P~,
est assez profond pour dérouter l'esprit français dans 1~ ~
lions que jusqu'ici il avait données de lui-même et que 1~ void
forcé à une nouvelle investigation, à une nouvelle conception de
son ètre. Il s'est rendu compte de sa propre expansion qui fait
éclater ses formes traditionnelles. Conscient de sa force, il déchùe
l'acte de décès que loi avaient délivré les diagnosticiens de sa
décadence..... li sait que la nouvelle France est la vraie France.
la France éternelle. La révolution mondiale de cette guem: vat-elle éparpiller au vent Ja graine multiple qui a ge:"1é en cette
France nouvelle ?.. . ... Ou bien la cause française sera-t-ellc
défendue dans un monde ébranlé jusqu'en ses fondations? C'est la
question du destin spirituel de la France...... Et ce ~:est pas
l'avenir de la France seule qui en dépendra. L'Europe eru11:rcy C9l
intéressée. Il ne peut ètre indifférent pour l'avenir de l'Europe.
que la foi et l'esprit français y participent ou non ......

A ces paroles que nous n'avons aucune raison de ne pa
tenir pour -sincères, comment ne pas sousc?1e ?.. . ; Q~ellcs
que soient les nuances d'interprétation qm nous puissent
sépare·r d'un esprit dont les points de _-rue ~ont ~éccssairement très différents des nôtres, mais qui par:ut un
connaisseur passionné de la civilisation française, il ~
de notre devoir d'en faire abstraction, et de ne con~~
dérer que la bonne volonté et l'intelligence qui sont 10
dépensées.
Ce que l'Allemagne gagne en authentiq_uc~ clartél 9111'
la France, sur la véritable étendue de sa vie rntellec~
et sur la profondeur de sa vie morale, comme sur ses possibilités de culture, ne pourra jamais être qu'au plus grd
avantage de celle-ci.
Et si, selon de mot de Maurras lui-mème, « il y a en~
Allemand un candidat à la qualité de Français~ » au pamt
. de n:1e humam,
. comment
de vue français comme au pomt

1'0TES

ne pas foire bon accueil à tout ce qui prépare à cette
candidature des b~scs non sophistiquées ?

*

At.An; DESPORTES

* *

L'EXPOSITION DES BEAUX-ARTS DE DUSSELDORF.
L1 ville de Düsseldorf a organisé cet été, dans son grand
palais au bord du Rhin, une exposition purement allcrr.ande. Jadis, les expositions de Düsseldorf ou de Cologne
étaient internationales, avec des comités où füruraicnt
un
l:)
certain nombre de peintres, d'écrivains et de man.:hands
parisiens. - Rappelons la belle exposition organisée en 191 z
par le Souderbu11d à Cologne ; on put y voir de nombreuses toiles de Cézanne, V:tn Gogh, Gauguin, Signac,
Seurat, .Marie Laure11cin, Matisse, Picisso.
L'expositi&lt;&gt;n actuelle est éclectique. Elle va de l'académi5me et du naturalisme jusqu'à l'impressionnisme, avec
Liebcrmann, Corinth, SleYogt, Uhde, Kohlschein.
L1 partie la plus vivante est celle consacrée aux fauves
Jïci, dont aucun n'a moins de 40 ans. On distingue chez
eux• deux tendances distinctes, l'une purement l:)o-ermanique,
qui remonte au ~orvégien Edou:ird Munck: cfrébrale, visant
a\'ant tout au contenu spirit~el du tableau - et l'autre,
rhéna:1e et westph:ilienne, qui se rapproche de la tradition
française.
Les peintres du premier groupe dessinent puissamment
:rvec leurs pinceau:t plutôt qu'ils ne « peignent». Ils sont
f~rt intéressants, ont une renommée énorme en Allemagne
ou leurs œuvrcs atteignent de très hauts prix. Kirchner
'est le plus célèbre d'entre eux, aYec X olde, Heckel et
Meidncr.
Paula ~fodcrsohn, morte très jeune, a ,•écu .\ Paris, a subi
l'influence de Cézanne sans oublier les bons peintres rhé-

�L.\ ~OUYELLE REYUE FRASÇA

nans Leibl et Trübncr. !.'Autrichien Oskar Kokoschka procède de \'an Go~h. Paul Klee, un suisse de ::\1unich, fait de
curieuses petites aquardles qui font penser à Braque.
Le clou de cc « s.tlon » est une belle et complète rétrospecti,·e de l'o.:uvre d'un sculpteur rhén:m mort en janvier 1919, Wilhelm Lehmbruck. On n'a pas oublié sa
curieuse exposition Je juin 1914, chez Barbazanges, préfac«
par André Salmon. Sa très noble et pure inspiration pro\'ient en partie de la st.ttuaire gothique française.
Bien des peintres rhénans ont ,·écu :\ Paris, comme Ottode W:ietjen, qu: a enrnyé un Bal /,arcr/o111111is, Rudolf Lévy,
le président des " Peintres du C,fé du Dtime ", et Thcsing
et les frère, Solm-Rcthel. - D'autres n'ont fait qu'y passer,.
mais ont g:irdé des traces de leur passage.
Le président de la 11 Société des Jeunes Rhén:rns » est
Henri ~auen. li etpos:t aux Indépendants, en 1910, un,
grand panneau: La Rù:.1//e, encore influencé de \'an Gogh.
Il a cette année trois intéressant:. panneaux destinés à une
salle de concert. Mat Burchartz consen·e à traYcrs tout unetendance classique. Otto Gleichmann a des toiles d'uneyision intérieure intense, curieuse, émouv:mte.
August Macke, de Bonn, plein de goùt, et Franz M:irc.
un Bavarois, tous deux morts à la guerre, avaient édité, a~
le Russe Kandiski, le Cai•alier Blm, revue qui eut un succèsénorme en Allemagne. :\lare a subi depuis l'influence dePicasso.
Tué également :1 la guerre à 26 ans, ayant cessé de
peindre à 23 ans, mais laissant plus qu'une promesse derrière lui, voici Morgncr, au tempérament puissant. li est
venu &lt;le la Ytlle libre de Soest, en Westphalie, qui a des
vitraux célèbres. La galerie Flechtheim donne parallèlement
une importante ex.position &lt;le ses œunes. C'écait un peintre
né. - En 1910 il c:tait encore d'un impressionnisme frais et
agréable, en 1911 il subit l'influence des néo-imprc:ssionnist~

vl
~7
,qu • ~ vus_ probablement au muslc de I Iagcn, en 191 2 et
1913, il pemt des toiles pleinement originales, d'une couleur
.et dune force _surprenantes, et s'il y reste une influence
.c'est celle des ntraux de sa ville natale, qui ont impressionné
son enfance.

*• ,.

re. Lal"'galerie Flcchtheim, à côté des peintres rhénans, expose
V gu ierement

des
·
p·1casso, Dufy,
. Vlaminck
. ' Deram,
an.?ongen, :\fane Laurenc111, des aquarelles de Sianac ·t
"e Cczanne.
o
c
.J

* * ,.

prépare
..
. Düsseldorf
.
. • pour 1 92 1 une expos1t1011
internatJon:ile ou les pemtres français seront inYi tés, s';ls
le
d.
. t•
•
esire11

,.

H. P. ROCH!l:

* •

SUR LA CONDITION PRÉSENTE DES LETTRES
ITALIENNES.
. Dans la Yie intellectuelle de l'Europe, la littérature •·ta11ennc d'au1our
· d'h u1· ne joue aucun rôle actif et fécondant
'

Elie n'est
.
. plus qu' une succursa1e des littératures
étrangères •
ranç-a1se et anglaise en particulier. Les auteurs à succts e,;
'?nt encore à imiter Dickens et ::\faupassant . les aut~urs
,d avant
-garùe ne d'b
c arquent &lt;lu dernier bateau' que pour
~n~er dans le suh·ant, quittant Romain Rolland pour
~ cl, ~laudel pour Apollinaire, Apollinaire pour Tz:ira.
En ou~ b1en_co~sidéré, l'Italie a &lt;l'Annunzio et n'a que lui.
cdore ~aut-tl s entendre : il y a d'Annunzio, comme il )' .1
Car ucc1 o L
u'on . ~ ~opard"1. o n ne le discute plus, mais c'est depuis·
ne l 1m1te plus. Son art appartient déjà à l'histoire
1 raire et ~s œ .
uues ne sont plus que des pi~ccs de
musée.
~

1tté .

�638

LA NOUVELLE REVUE l'RA '

63'

D'Annunzio excepté, l'Italie n'a aucun grand écriYain \'Ïvaat
à ei,;porter. Les meilleurs des Futuristes(Pabueschi, Gornni,
Cavacchioli), les écri,·ains du groupe si sympathique de 16
Vou (Papini, Jahicr, Soffici, Rébor.1), tout aud:icicux d
entreprenants qu'ils soient, n'ont e~core à leur a~t~~ que_des
demi-réussites. Cc n'est pourtant 111 la culture, 111 11magmaticin, ni les dons lyriques, ni, pour tout dire d'un mot, le
talent qui leur manquent. Et le plus triste, c·est q~·unc réussite complète de l'un d'eux ne nou&gt; apportcult, à oou.
Fran~i~. aucun enseignement original.
On a dit, pour expliquer cette sorte dl! paraly:.ie, que la
Italiens traversaient une phase oc culturelle •, de posivimme
et de critique, peu favorable à une floraison littéraire. Et il
est vrai qu'en dehors Je d'Annunzio, les deux sc_u_l~ gran~,
noms familiers au public européen sont ctux du cnt1quc-pbt•
losophe Benedetto Croce et de l'historien-critique Guglielmo
Ferrero. Mais l'activité sp1ritudlc d'un peuple de quarante
millions d'âmes serait-elle donc si limitée qu'il ne pût produire des lyriques et des wmanciers parce qu'il proJuit__des
critiques ? li est faux du reste que le goût Jes lettres 501t e11
défaveur en Italiè, mais poète:. et pro:.ateur:. ltrangers
plécnt à la plnuric Jes écrivains nation:mx. Un Fr:mçall
notamment s'émcr\'eillc Je ,·oir les plus hermétiques poètel
de son pay) lus, commentés, compris, traduits ml'.:me par
l'élite de la jcunes~e italienne.
Cc taris~cmcnt de la création littfrair.:: est un phéoo~~
particulier à l'Italie. De 1625, année où meur,t le _ch~\·ail'f
Marin à 1-50 elle n'a pas eu un seul grand écn\'Wl, CC'
'
I
'
I'' d"
phénomène semble lié à un au:rc : ~'absence d'éi:ol.:~: . Ul_ 1vidualisme de la production httfome. Le~ grands e~n~IUIS
surgissent en Italie comme des météore_s, cr~cnt l~urun1vers
artistique dans une langue à eu\, puis d1s~ara1ssent ~
laisser de Jisciplcs. mais seulement Je mauvais i.:t plats lllll"
tateurs. On peut leur découvrir des précurseurs, mais le plua

SUJ:

IOIWent c'est dans la tradition populaire qu'ib sont allés
•cher la matière qu'ils ont élaborfo. C'est Je cas de
loa:ace et c'est celui Je )'Arioste.
~t individu~li~me_ littéraire est d'aut:int plus curieux à
~ e r q_ue ~ ~•sto1re des arts plastiques en Italie n'est
~ une clwnc 1010terrompue d'écoles. Raphaël sort de PlTUpi, et Sodoma du Yinci. Mais Dante, Pétrarque, Boccace
oat,des fondements au toit, bâti leur œuvre seuls, l'ont seuls
aménagée et meublée. fü créèrent et épuisèrent à eu., seuls
leur • manière ». Aucun ne laissa à glaner après lui dans son

champ•.

.o~

~e su!t ,ïamais en Julie à travers un grand nombre
~1ndiv1duahtcs de mérite inégal l'éclosion, puis J'éYolution
duo _genre. l!arJy, ~otrou, Corneillç, Racine, Voltaint,
~bdlo~,D~c1s, la naman.ce, l'apogée et la mort dcla tragécbss1que, ou encore 1e.tfort concerté des hommes de la
PWiadc ~u du Symbolisme n'ont pas de pendants en Italie.
Plus nche pc~t-étre en gé11i.es littérairt:s que les autres pays
d'Europe, l'luhe a toujours été singulièrement plus pau,Te
Ill

lalenJs.

Nous sommes dcpuî:i quinze ans assez volontiers sévère,
envers nos romantiques. L'Italie n'a pas eu de véritable
l'O~tisn_1e, et l'on peut ,e c!emander si ce n'est pas à cela
fi elle doit sa stérilité actue'.le. Le romantisme iulien celui

lUD Manzoni et de se~ disciples, n'a pas, comme ailleurs,
:nouvelé le lyrisme et libéré les movens d'e:&lt;pression li
borné à un ~ôle ~e propagande nationale c~ populair~ et
~~aucu1~ '::a1 _ltnque à son sei:vic~. Les grands lyriques
du ux ~tccle - Leopardi, loscolo Carducci Glllto
•~
'
dt
us ell.:. pa,r ma1h~ur des classiques. Les romantiques
nom ont_ JC:c ba:. 1appn:t et la pompe académique, mais
pour abouttr a des vers de mirliton.

ri:

r. I.e_ pétr.1rquismc n'est qu'une exception app.1rcote. Aucun
ISte n'a rien ajouté à Pétrarque.

�640

NOTES

Tout le maigre apport d~ romantisi1:e italien s'es~ diss!P_é
en fumée après 1860 sous I mfluence d un grand fait poh~que : 1'unité. Le lyrisme patriotiqu~ traditio~nel, a~quel ~
avait ajouté une note nouvelle, a disparu apre~. avo1~ ~eun
une dernière fois chez d'Annunzio, poète de 11mpénahsme
et de la plus grande Italie.
. .
On peut dire que l'unité italienne a enlevé leur pnnc1pal
motif d'inspiration aux poètes de la péninsule. Et comme
leur romantisme ne leur a léoué aucune tradition de lyrisme
personnel, ils tâtonnent san; trouver leur voie. Ce qui fait
cruellement défaut à l'Italie, c'est de n'avoir pas derrière elle
une série du genre Lamartine-Hugo-Musset-BaudelaireVerlaine et Byron-Shelley-Keats-Browning.
.
Dans l'ordre littéraire moins encore que dans l'ordrcsoc1al
ou politique, la nature n~ fait pas de saut. Le propre de l'ltal~e
contemporaine est pourtant de vouloir dans tous !es d.omat·
nes brûler les étapes. A peine sortie de la monarchie absolue,
elle veut sauter par-dessus le parlementarisme, et tend vers
les Soviets ; au sortir d'un régime économique moyenâgeux,
elle prétend réaliser les grands trusts à l'américain: ; ~s
campagnes sont encore dans l'analphabétisme et la pomllerie,
et ses o-randes Yilles rivalisent déjà en bon9e tenue et en
moder~ité avec les plus belles villes d'Allemagne.
En littérature l'Italie a voulu du classicisme ( devenu, sauf
exceptions, académisme) passer au futurisme. Depuis vingt
ans elle balbutie.Ar&lt;lengo Soffici, quiétait, avant laguerre,de
'
· autant que d e FI orence, disait un
Montparnasse
au moms
.
jour : « Les littérateurs italiel;ls ont avant tout besoin de boire
de !'absinthe. ,, Rien de plus exact : !'absinthe, breuvage
romantique, leur conviendrait parfaitement. Soffici, en ~ar. aux v1ei
• 'Iles perruque s qui étaient
lant de la sorte, pensait
ock
encore au sage régime du vin. Il ne songeait pas aux c ·
tails dadaïstes.
• nt
De l'académisme ils ont bondi à l'ésotérisme. Qu'ils boive

d,onc de !'absinthe~ c~mme le conseille Soffici, et qu'ils
s abandonnent ensuite a i::es longues effusions sentimentales
ou' l'homme s 'éta1e a' nu, s' anatomise inlassablement, qu'ils'
se montrent un peu tels qu'ils sont, au lieu d'imiter
Machiavel et de vêtir l'habit de cour avant d'écrire. Entre
autres défauts, la littérature italienne d'aujourd'hui a en effet
celui d'être mortellement ennuyeuse. Les humoristes euxmêmes sont ennuyeux, et le plus célèbre d'entre eux Alfred
Panzini: qu'on voudrait faire passer pour un Anatol: France
plus pomtu, est celui qui emporte la palme.
Pour« passer un bon moment", il n'v a qu'une ressource
•
c' est d'aborder les contemporains qui écrivent
en dialecte. Les'
sonnets pi6ans de Renato Fucini, les poèmes napolitains de
Salvatore di Giacomo, les épopées burlesques en romain de
P,ascarella ou les fables de Trilussa, voilà d'authentiques chef5 ~ °:uvre. Toute la spontanéité, toute la Yer-ve, tout le lyrisme
italien semblent s'être réfugiés dans la littérature dialectale.
, No~s touchons sans doute là au nœud même du problème.
L out1llage littéraire italien est défectueux.
~'outil qui fait encore défaut aux Italiens et que seul un
véntable_ romantisme aurait pu leur donner : c'est une langue.
Nous ~u1 _en possédons une admirablement mise au point il
Y a trois siècles, réglée à nouveau_ tous les cinquante ans par
un ou deux grands écrivains ( ces « lexiques en désordre i&gt;
selon le mot de Cocteau), nous ne soupçonnons pas l'effort
supplémentair~ - et vain le plus souvent - qu'exige d'un
auteur la création de son vocabulaire.
Ce problème de la langue est si important que la plupart
dei gr~ndes querelles littéraires italiennes ont été provoquées
par lui et que de Dante à Carducci, en passant par Manzoni
etLe
d' ·1,
·.
?par 1, 1 n est pas un grand écrivain qui n'ait eu sa
th
é?ne de la langue. Combien d'auteurs de second plan qui
avaient quelque chose à dire n'ont pu que le bégayer ou le
déclamer.

�642
Eu r9 r 3, un critique mort depuis à la guerre, le meilleur
de sa génération~ Renato Serra. saluait l'avènemtntde l'unité
linguistique de l'ltali.e :
« Ce qui, écrivait-il, semblait un mythe, un idéal fabuleUI.
et impossible, poursuivi sans trêve à travers tous les sièclo
de notre histoire, l'unité de la langue et de l'expression littéraire, commence aujourd'hui à être un fait accompli et ~acifique, si naturel que les gens n'y font presque pas ~ttc'.1t10~.
Mais c'e.st un fait: les différences si profondes qm d1vers1fiaient et salissaient les productions, hier encore, ont disparu. On ne sent plus aujourd'hui, en le lisant, si l'auteur est
lombard, piémontais ou sicilien i on ne trouve plus à côté de
la page conventionnelle et académique, la page grossièrement calquée sur le français, ou confuse et incertaine dans sa.
recherche de l'expression vive et courante ; il n'y a plus cette
différence de caste qu'il y avait entre la façon d'écrire des
lettrés et des professeurs et celle de la masse et de l'usage.
Rappelez-vous seulement l'époque de Carducci, et à côt~ de
lui le lano-a&lt;Ye d'un des derniers puristes, d'un ma11zon1en,
'
b t'&gt;
•
d'un romIDcier lombard comme Rovetta ou d'un Vicenon
comme Fogazzaro, et puis, la langue des journaux, ce type
hybride participant de la rédaction administratiYe et de la.
traduction du français. »
Serra criait trop tôt vïctoire. Certes on ne se bat plus
aujourd'hui comme il y a seulement soixante ans, quand le~
puristes s'interdisaient encore un mot ou une tournure. qm
ne fio-urât pas dans un des bons auteurs du Cinquecmto, et
" Manzoniens n'avaient souci que de farç1r
" l eur prose
que les
de « riboboli » florentins, mais on n'est pas encore parvenu
à l'unification rêvée. La façon d'écrire « mi-partie carducienne et d'annunziesque &gt;&gt; que ~erra s'efforçait de définir et
qu'il croyait une formule d'avenir est déjà périmée. ~
drame reste pour les écrivains d'aujourd'hui le même. que.
. 1•·1ta1·1en dans les livres
pour ceux d'hier : ou bien étud1er

643
comme une langue morte, ou bien aller à Florence ou à
Sienne remplir ses cahiers d'expressions recueillies sur les
lèvres du peuple.
·P~rl~nt ~u dernier livre de Piero Jahier, M. Francesco
Ruffi~1 écr'.vait dans la Ga:;_z.ctta del Popolo du 4 mai dernier :
« Jah1cr, piémontais d'origine, a eu la chance de voir résolue
~ la n_ature et le h~sard cette. grosse question de la langue~
qw a fait le désespoir de tous les écrivains nés cl.ans le Nord
(dans le Midi aussi) de Manzoni à De Amids ... La mère deJahier était florentine ; il a fait toutes ses études à Florence
fréquen_té les cé~acles littéraires toscans, et ainsi s'est opéré;
chu lUI une fusion vraiment intime de son fond montagnard
et du langage le plus purement il.orentin. »
Le_ pr?b!ème ne sera résolu que le jour oü, à quelques
r~'l"IDCiahsmes près, tout le monde en Italie parlera.
.~d~ome de Flo~ence c~mme tout le monde en France parle
I idio~ne de Pans. Ce JOUr est encore loin. La. bourgeoisie
de Mil~n parle encore « menegbino », celle de Turin, piémontais, etc ... On peut espérer, mais à très lono-ue
échéance
0
que le développement de l'instruction finira par répandr~
dans toute la péninsule l'usage du toscan et par faire tomber
les c1oisons
·
étanches qui séparent la langue parlée de la
langue écrite.
~ais s'il faut attendre jusque là pour voir fleurir à nouveau
la ht~frature transalpine, nous risquons de perdre patience.
On an~erait voir les écrivains iuliens d'aujourd'hui travailler
à aplanir la route, en détoscanisant la langue pour l'italianiser
en luttant pour la liberté du vocabulaire comme Huo-o lutt:
~ur _le droit cl'écrire dans Hernani : « Quelle heure"est-il ?
tnuit ». Mais le groupe de la Voce, dont presque tous les
DJem~res sont toscans, se désintéresse de la question. Les
fu
l"btunstes paraissen t l'"ignorer, et pourtant leurs « paroles en
1
ené '' restent encore esclaves du vieux vocabulaire poétique' onde, grève, char, coursier, etc ...

�LES RE\'UES

(;44
On reste confondu de la manière dont s'y prennent les
littérateurs italiens d'aujourd'hui pour atteindre l'originalité.
Quand on songe qu'un poète un peu doué qui s'aban•
.donnerait à rimer des vers fluents et sincères comme les
Nuits de Musset ou les Harmonies lamartiniennes serait un
grand novateur, qu'un poète mélodieux et subtil comme
Verlaine oil seulement Samain en serait un autre, quand on
voit le succès obtenu par Guido Gozzano pour quatre vers
&lt;l'une émotion un peu « directe » qu'il avait écrits, on se
demande ce que les écrivains italiens ont à gagner à faire du
futurisme, du cubisme ou du dadaïsme.
Comment ne se rendent-ils pas compte qu'ils ont tout un
romantisme en retard à rattraper ? Qu'attendent-ils pour
s'élancer dans les effusions sentimentales et les récits auto•
biographiques ? Simplicité du fond, simplicité de la forme,
sincérité humaine, tout unie et quotidienne, ou lyrique, ou
gonflée d'humour, telle est pour eux la sagesse littéraire.
Heureuses les périodes littéraires pour qui la sagesse est d'être
~impie. On ne peut jauger d'avance ce que le développement
.actuel d'un romantisme italien, sans mal du siècle, et après
·whitman, pourrait apporter de neuf et de beau à l'Europe.
Souhaitons-eo. l'avènement, sans toutefois nous montrer surpris, si un homme de génie - celui que le xx• siècle Joit à
l'Italie - rompt tout à coup le silence d'aujourd'hui par une
œuvre fertil\sante et impréYisible.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *

LES REVUES
UN BALLET
DE
DESCARTES
~a jeut~e REVUE DE GENÈVE, dont on connaîtra lus loin
les mtent10ns et les méthodes a bl'é
d
p
numéro (A , )
' ' pu I
ans son second
out un ballet de Descartes qui fut dansé au cl ,
teau royal de St kh l
•
ia. b' é
oc o m: ballet non pas inédit mais éaaré et
s1 .. ien garé qu'il a fallu l'aller chercher en Suède M No' d
trom I' d,
• . or sb
a ecouvert dans la bibliothèque d'Upsal. Albert Th._
audct le présente et le critique :
t
la reforme de Malhe b
,
résistances et D . '
r _c n a. p~s encore surmonté toutes les
dants et e~ bel! eshcartes potte écnt a la manière des poètes indépene umeur du temps de Louis XIII.
...
Il
est certes plus p O h
é •
Saint A
d
r c e en po sic de Scarron, de Théophile de
volon-tie:a1~~ que de Co~neille, avec qui la critique lui déco:Yre
ressernbla~ces. peu par gout de la symétrie, tant de rapports et de
... Et le caractêre attardé d
•· ,
d1ez Des
e cette poes1e s accorde parfaitemenr
·
cartes avec le caractère de sa p
Il ,
.
etranae de voir l'h. t .
.
' rose.
m a touiours paru
une thtte dans l'! . is_ o1re littéraire faire du Discours sur la Méthode
au contraire
usto1re de_ la prose française. On doit être frappé
la
par le caractere archaïque du style et mê
d 1
nguc de Descartes E 6 6
me e a
années sa
. n r 3 Balzac a commence depuis plusieurs
et son style laisse de plus de cinquante ans corresp_ondance,
en amère les J
1
posées du 1 .
ongues P irases que Descartes a transatm.

De toute faç
,
• on, c est une bonne fortune que la découv~n~ d'~n ballet sur la Naissance de la Paix .
exprnne a peu è
'd
, Descartespr s 1es 1 ées de Norman Angel] :
Célébrons donc cette Naissance
Et re11iarquo11s en cette Danse•

�LA ~OC\"ELLE REVUE
Mii;
Oil la iutrrt t 1 la ,· rs/almt lmr /&gt;Ollt'Oir,
. de ptllStr que 1,1 guerre,
Que Pallas ,1 ra1w11

La mtillt11r1 qu'o11 p11isse tr..'Oir,
.
Lwco•"'
Oste I011J0Urs
,..,
~r dtJ b,aulés .de fa ltrrt,
Et que dt 11011s d"'mtr la P_,11:c .
C'ts/ 1( plus gra11d dt ~ts lnmfiu/s.

Yoici les soldats estropiés :

.

Qui t'OÎI ro1111ne 11ous somma /ails
Et p,ns,· q11e la gutrrt tsl bt-llt• .
Ou qi1'tllt i•a11I 111i111x q1u 1.t Paix,
fa/ t3'ropit d.: un·tllt.

les fuyards :
,\·ous uous so111mts bittt Jeftmlus.
Mais 11011s tstiom ve,ulus. . .
Tous 110s cbtfs n'ont rit11 fait qm rn11lt.
Tous Tes chams sont co1r11trls dt cors.
Tous lts 11oslrts semi morlt.
Xo11s a1'011s ptrdu la bal41illt.

la terre qui se renouvelle :
.,..,,- dt 111, ~'(IÎ, jtll114 tl btilt,t •
~·e i·or1s tslo1111rz. 1
•Moi. q111. 1 ·o11s paroissois la11tost lc111/ a11/rt1nm
.
Il
Ho11 Y1itl111t. 1 t si Itl q11t 1·e mt rt11om·e e
•S j /O!t IJ!lt ]l
• JC'lll
• ·s J•
mari COii t,•11 lt111t11I · • ,
•
. SC&gt;III COllr,,
,,,,.. mts i·illts .r1111z«S,
n11a11J 1/ltJ OOIS
d lis
,.,;
J
thlaissn
Tous mts ,~ms
"' ,ius chas/e.rnx tmo ûs
ut dire à bon droit qu, j'oy ma111/ts '"'" • '
()11 qut
pt mts 11,nn/,res morts so11 I prtsque msn•e11s.
El

. re..·t11a11t on r, ,.
...1,t trltS dits,
l&gt;! •s la pa,.-c
o,~·stmt J'aulrtS /&gt;ois, OIi j;iit J'aulres d~~~au:c,
011 cul/in: llltS cb11111s pour lts rend1e ftr ' :~1L-c,
Jts ,,icml•rrs tous 110111
Et 1" a1 par ct mow11
•,

•• •

IR!tlD.ïO

MEMENTO
LE CoRRESl'Ol-.'DA~T (25 Juio), Maurice Emmanuel 1:crit, sur

U. tlxrur nu sa/011 :

Quelle surprise ! Enc:2dré p2r les t11ble..ux que ;\fauri.:c Denis n i;:roup~s
ea une sutlon d'an religieux, un cha:ur, voué ~u chant liturgique,
s'c11 f.ait entendre le 2 5 mai dernier, à la Socié1~ uHionale des Bc:rux-

.Ans.••

. . . . .

.

... ...

. . . . . .

..

Il 5e tron'7c encore Je nos jours un maiire de cba:ur, un senl, pour qui
Tètudc et la culture des voix dcmenrc a:u,·rc de soin, de science et de
patience ; qui s;iit tout cc que la musique Joit â h sensation, et qui éJi6c
~r le plaisir Je l'oreille les constructions sonores les plus mystiques. Cc
musidco, dont s'inspire;\!. Clément 8cs:1C, et dont je m'honore J'ètrc
lt di,(iple, est n~ilrc de chapelle à la C4thèdralc de Dijon. Dans u vidllc
&lt;ité des duc, de Bourgogne qu'embellirent Caus Sluter, Bugue Slmbin tl
Rade, l'cglisc métropolitaine retcn1i1 des voix, juste~ en pcrfc.:1io11, des
soi=te élès·cs de M. le chanoine Moissenet. Etron d'un au1re ~ge ? Cc
n'est p;1s dit ; et il fau1 le rêphcr sans se bsscr jamais : un musidcn, quel
&lt;p1'il soit, pianiste, flûtis1e, compositeur, doit prntiqucr l'nn chor.!l, panicipcr i 13 vie organique de cet ,:difice, tout vivant, Je la polyphonie. Tcut
lhSÏ&amp;i,,. doit cba,1/a, d.2n, un ensemble de ,·oix sévèrement discipliné, mèm~ si s.,. \'Oix propre est défectueuse et mal timbr~c. Ln scn,ntiou Je la
ÏUJkssc est 'UU te.l bienfait et un ,; pur délice que, ii qui l'ignore, il nuu4jllera toujours un ~uxilhtire inJispcns:ible.

...

L1 RE\'l:11 DE GE~,."E (46, rue du Stand, Genève), par:iit depuis

le ,., juillet. Elle a publié, d:ins ses deux premiers numéros, un b,1llct
de Descartes, uo css.1i d'André Suarès, un roman de ConrJd, une
ttude de Camille :\faucbir, fa « Campagne 2vec Tirncydide » d'.-\1bcn Thibaudet, « La marche sur Paris et fa bataille de la :\fJrnc n
du général von Kluck, enfin plusieurs chroniques natiooales et
~ationales. M. Robert de Tru, qui la diriie, écrit:
Voici nos iot~ntions :
Noas l'oudrions rèuoir id des écriv.tins de v:tlcur, appancnant ides~\-~
ë.'tcrs, et :es faire entendre côte à cote, sans autre intcrmédhire que
tn~nction. :-:ous convoquerons des hommes typiques cl nous les laisseron$

il

�648
s'exprimer librement. Nous apporterons des texte~ d'une ~ortée littéraire
et psychologique, pour aider à comparer et ~ savoir. ~ue I on nou~ _co~•
. : n 0 us ne venons pas prêcher une doctnne de concihauon
prenne b 1en
.
obligatoire, mais simplement fournir l'occasion de rencont~e~ qui ne ~
produiraient pas ailleurs. Dessein prudent, d'une sagesse empmque, et qu,
vise à juxtaposer, non à confondre.

••

L'E!'1SEIGNEMENT DE CEZANNE

Anatole France, dans la REvuE DE PARIS (1er s~ptembre), parleenfin de Sten.dbal; voici deux aimables motifs de vignettes :
1 ' .. dre
A Milan, durant les guerres, le hasard ingénieux ... sep u~ ~ io,_n .
dans une loge de la Scala un jeune officier joufflu, enlumrn,e, _rabl_c,
Je mollet tendu, à un vieux, long et mélancolique géuèral _d arnllene
Henri Bevle à Choderlos de Laclos. Beyle, dès l'enfance, p1oclta1t 1~
Liaisons dangere 11ses comme le manuel du bon séducteur. Or, Laclos avai'.
·
D aup h"mois
. lu,
composé ce livre dans sa jeunesse à Grenoble. Le Jeune
put parler de madame de Merteuil, de sou vrai nom m,dame d~ ~Ioutfor~
boiteuse et qui lui donnait des noix confites. Et Laclos, att:1stc par
ruine de ses ambitions démesurees, • s'attendrit • à ce souvemr.

« Si j'étais peintre de paysages, je voudrais m'épuiser en eflorts sublimes pour
vous contraindre d'en adorer un seul: coin
d'ombre ou de lumière, de ciel et d'eau ou
de verdure, et qui serait tout l'univers. »

Il avait horreur de l'art chrétien. Il ne pouvait souffrir ce q~•· est tri·str
et s'en tenait sur ]es cathédrales au sentiment de Fenelon qm, dans 5'.'0
· seqnon a· un e , égbsc
Dialogue s11r T!floq 11 mce, comparait un mauvais
"Oth,·que C'est Mérimée qui lui apprit à distinguer l'arc roman de I arc en
"tiers-point.
· L'archeologue
' qui étudia la Cha1se-D1eu
· · et Samt·
· sav,~,
· lt
·eune l\Iérimée ironique et froid, montrant au gros homme rougeau 4
J
· tend le jarret une
' abside romane ornee
• de tetes
•
coupées, voilà un beau
..
sui·et de vi&lt;rnette I Celle-la nous l'imaginons romantique, dans la man,~
t
· 111ustrathi·
..
crueÜe et satanique
des lithographies dont Eugène De1acroix
Faust de Gœthe. Cette lithographie porterait pour légende en lettre go

Il y a des génies dont la destinée est d'être compris à
rebours, prisés pour les raisons qu'ils eussent pu avoir
de se mépriser. C'est le cas - entre cent - de David,
d'Ingres et de Cézanne. J'entends de toutes parts louer
Cézanne de son réalisme solide, de son sens du volume,
de la pesanteur et de la profondeur de ses tableaux avec
les mêmes mots dont on peut se servir ponr vanter
Courbet, dont il est l'adversaire autant que l'admirateur.
Je vois chaque jour, exposés à ces vitrines qui sollicitent
l'amateur raisonnable, des natures mortes et des paysages
dont la facture hachée, à prétention cézannienne, ne
~ecouvre cependant que des formes sans éloquence,
impuissantes à s'évader de la plus plate littéralité. Grâce
au maître d'Aix ,la médiocrité et la bassesse, au lieu
d'emprunter à la photo-peinture des Artistes français

u•

que de style 1830 :
« Steud. _ Non, je n'aime pas l'art triste.
.
rie •
1
« Mér. _ Ce qui amuse n'est pas triste. Voyez toute cette diable

..•

LA REVUE UNIVERSELLE (I S Août)

: La

classes, par G. Valois.
LE GÉRA:-.T : GASTON GALLIMARD.
AFBEV!LLE. -

1:MPRIMERIE F. PAILLART.

ANDRÉ SALMON,

La Négresse du

Sacré-Cœur.

42

�650

LA !\OUVELLE RE\'l.iE

leurs movens d'expression, prennent hypocritement un
visage dé~ent. Devant cette su?ercherie, o~ aurait en~e
de crier a :\ bas Cézanne ! » s1 on ne savatt que certams
peintres, par des moyens différents quoique issus des
siens perpétuent son esprit.
. 1·1er. phcno~
Ici' il faut constater, d'ailleurs, un smgu
'
.
\
mène d'ingratitude - peut-être nécessaire, apres tout,
au labeur, qui aime à se croire « indépendant »..-Il
est de bon ton, depuis quelques années, chez les pcmtres
dont Cézanne fut le libérateur, de le considérer de haut,
de le négliger, comme si ses conseils se fussent tout à
coup évaporés. Le grand homme est, en_ ce. moment
comme arrivé à un point mort dans 1osc1llanon de sa
gloire.
..
Je voudrais tenter de le réhab1hter aux yeux
.
détracteurs volontaires : quelques cubistes, et de ses
famateurs inconscients: les réalistes à courte-vue qui
l'in\'oqucnt - p.!ut-être sincèrement - au sein de leutS
misérables travaux. Un ancien disciple de Cézanne,
M. Émile Bernard, s'occupant maintenant (à l'.eo
croire) à des besognes plus sérieuses, accuse son ancien
maître d'être le fauteur du désordre pictural acro~.
L'exemple de son tra\'ail obstiné d'après nature_ aurait
suscité cene horde de maniaques qui peignent ml3SSZ•
blement les maisons de la campagne d'Aix, ou ~es
pommes dans un compotier. Le crime de ce grand pe!D·
tre serait, au dire de M. E. Bernard, d'a\'oir « basé son
système sur une optique ». Le remède unique contre
cette formule qui, toujours selon M. E. _Bernard,':;
tiendrait ses propres germes de destrucuon, ne ~rioD
autre qu'~n retour sans remords :i la grande tradi

dif:

651
classique : Puvis-Delacroix-Rubens-Le Vinci-TintoretMichel Ange. Le peintre ne regardera plus de trop près
cette partie du spectacle du Monde au décalque de
laquelle s'acharnent la majorité des artistes actuels ; il
réapprendra les règles classiques : l'anatomie, la perspective, la composition ; il adoptera en d'autres termes les
lois de la com·ention picturale qui a produit les plus
belles œuvres et y soumettra à nom·eau la Xature.
Il n'y a dans cet exposé, pour qui juge superfi.:ielle~ent,
rien qui puisse choquer tout artiste sincèrement épris
de réno\'ation artistique et cependant il n'est pas une
partie de cette exhortation qui ne puisse à mon a,·is
mieux égarer ceux-là m~mes qu'elle se propose de

diriger.
Quand i\f. E. Bernard nous indique les Musées comme
référence, il a infiniment raison, et il ne fait là qu 'adopter la seconde partie de la formule cézannienne : &lt;c j'ai
voulu faire de l'impressionnisme quelque chose de solide
et de durable comme l'art des .Musées». Mais quand il
nous désigne les œuvres et les procédés de la Renaisance comme bons à recommencer, il se trompe. Les
moyens dont usèrent les peintres de cette époque ne
sont eux-mêmes autre chose que des résultats dont la
source est dans une certaine activité de la sensibilité.
Nous en réserver l'emploi revient à nous convit:r à construire a\'ec du déjà construit. On n'édifie pas une maison
avec une autre maison, encore moins a,·ec des ruines,
si augustes soient-elles : on cherche une carrière d'où
eitraire une pierre humide et vivante. Si le gis1:ment
ancien est épuisé, on en découvre un nouvt:tau. Cbanne
at le découvreur hardi d'une ,·eine inexplorée dans le

�,

652

LA NOU\"EI.LP. REYUE FRA~ÇAI.

domaine de la spéculation picturale : il travaille avec
des matériaux vierges : rien d'étonnant à ce que le plan
de l'édifice dont il pose les premières pierres ne ressemble
ni de couleur ni de proportions à ceux qui furent construits en d'autres temps et d'autres lieux.

• ••
Dans une de ces petites expositions à tendance presque
uniquement impressionniste qu'organise la librairit
Crès, on pouvait voir, dernièrement, deux œu,·res de
Cézanne. Ue souligne le fait à titre d'exemple de ce que
je constate plus haut : le pt.:Între essentiellement an~
impressionniste patronant des manifestations dont il
cùt réprouvé l'esprit.) L'une de ces œuvrt·s, datant de
ses débuts, représentait une tète de femme très empat«,
traitée fougueusement à coups de couteau à palette. ~
manque d'expérience &lt;lu peintre s'j: dissimule (se_!~
l'habitude à laquelle nul de nous n échappa) dem~
une truculence de facture, un énervement de la malll,
aboutissant à une « cuisine » violente simulant la fortt
et la décision absentes. L'autre toile, de beaucoup postérieure, était le portrait de Joachim Gasquet : on pent
\'affirmer ressemblant, encore que non terminé. Cézanne.
i cette époque, possède son métier à fond; les ,aleurs,
transposrcs dans ce registre ardoisé si longtemps par lui
adopté, sont d'une finesse, &lt;l'une rareté indépassab_Jes. J;e
noir nourri et profond du ,eston est &lt;l'une sonorité plO"
digieuse. Le peintre le plus féru de lui-même ne peut
que s'enthousiasmer et se désespérer &lt;levant cette ~
,·eille de force aérienne. Ici plus d'épaisseur: une ma

LENSEIG?Œ~IEXT DE ŒZAl\.'XE

653
u~i~ue, digne des plus grands maîtres, obten.ue avec le
mm1mum de pâte. La légèreté d'une aquarelle chinoise
la pro~ondeur d'un épais Rembrandt. !\ul discours n'eû;
pu, ~,ie.ux q~e la présentation de ces deux toiles, nous
servir d enseignement. Entre l'œuvre du début, lourde
et_ terrestre, et celle de la maturité, rayonnante et sublim,sée, c_hemin parcouru par cette sensible intelligence
se de~10a1t avec netteté. Il est inconcevable que les
organisateurs~~ cette exposition, et certains des exposan~ n~ême n aient pas mieux vu que Cézanne incarne
la nctom de l'esprit sur la malitrt.
Pour qui l'essentiel du devoir artistique aC\:ompli par
Cézanne s'affirme tel, il ne lui reste qu'à parcourir selon
son endurance physique personnelle, les étapes d~ dangereux voyage, et, partisan ri:solu d'un art spiritualiste,
Je demander aux œuvres du Maître le secret d'une des
plus ~ra~dc_s réussites d'évasion terrestre que l'esprit
!u~am_aa_iamais r_éalisées. Par quel moyen ce peintre
rma- t-tl a dépouiller ses a.:uvres de cette couche
~humu_s, de cc;tte crasse qui entoure toute production
imparf~ite ? Cc Méditerranéen vibrant et modeste qui,
: la suite des grands maîtres français, célèbre le mariage
~ « style » italien et de la bonhomie flamande opérat-il le mirace
1 gracc
• à une passive
· obéissance aux' procécl&amp;
de Venise ou d'Amsterdam? ~on : les moyens
cmpl_oyés par Cézanne offrent avec une rigueur prot'$ive un démenti absolu à ceux des maîtres classiques.
cependant ses o.:unes, à la suite des leurs et sur lt
:'::' plan, se placent a,·ec majesté. Je vais essayer de
ontrer qu'elles sont, comme leurs aînées le fruit du
llême 1)·h
' les détert me créateur, et que la poussée qui

!e

�6

~

LA

NOU\'ELLE RE\'UP. FRANÇAISS

.

•

54
• .
.
d . de haute généralisauon.
mine est un identique t:~ir d moule traditionnel:
· tout entier u
Cézanne est som
li d'un raté selon la con. • 1 · d'être ce e
'
. 1
son l11sto1re, om
li d' homme qui rester:ut « e
ception de Zola, ou ce e I uni hrase de M. E. Bernard,
. . ·r d 1 . même» se on a P
pmmtl e m•
les rands précurseurs.
son histoire est cel~c de t~usdeu~ de Bp.ance cessèrent
Qua1_1d les abstra'.tes spdenQumrocento leur influence
d'exercer sur les pemtres u
'. qu'1ttant des veux le
· tes nouveaux,
·
1,
fécondante, t:S. art1s . Il
tournèrent leurs regards
d
s
formes
ntuc
es,
.
d
1
cata ogue e
·11· toutes frémissantes es
ir
d
é 1. é our ". cuc1
,·ers la r ·a it p
1
•·1 a•·aient l'habitude e
de cel es qui s ' •
formes parentes
.
s'accentua gra•
. meilt de &lt;t conversion »
d
tracer. Cc mome
·'-·l et donna naissance à e
duellcment durant deux sic~ t:s .
ang desquels il faut
nouveaux « canons », au pren11er
,
.r, d l'art pictura1
· . L'\ n:générauon e
Placer la perspecme.
. : une o,,.,tiqw· nou,.clle.
dé en partw ,1
r
fut donc dcman e_
•, ondt'.:rante fut donnée à
Pour la premiè:e f01s llace rct~ ne furent plus, comme
l'illusion d'optique. :s o
l · qu'ils sont mais tels
. . 'f reprcsentt:s tes
,
1
chez les pmmtl
s,
d'
.
les
-onst'ltations
de
a
•
•
A 1re Yr:u
~
'
qu'ils paraissent
etre.
.
ple'tes On se con·
. . r
nt fort mcom
.
.
perspective na ienne sfo. f . les horizontales sans un' plc de aire mr •
•
tenta par excm
. 1 . . l'ellipse que deSSJDC
· des veruca es ,
l
d fi
liscr la é ormau~n 1 ée obliquement par rapport
toute surface ron e -~ ac 'é t pas analysl·e dans ses
l'œil, demeura réguhere, n tan.
s'arrête ·unsi à son
.
d fi
• n perspcct!Ye
' · .
détails. La é ormauo
. li ctuelle que vraiment
premier temps, elle cs\~~u; ~::~o~s fixes, codifiée, et~
sensible; elle est soum .. ' L'l b. de de s'entretenir
é auscc
1a itu
•
application est syst
1 ente des coni:ess1ons
avec l'éternel arrête I artiste sur a p

t

?1 . .

L'ENSEIGNEMENT DE C&amp;Z.A!.~E

aux sens : il ne perd pas de vue l'universel, et s'il cesse
de le voir directement, et pour ainsi dire « sur mesure ,1,
il l'évoque constamment, à travers l'accidentel des sensations ,·isucllesqu'il sait limiter. La perspecth-e italienne
peut être définie : une convention basée sur les sens:tùons de l'œil, mais dont le but ne cesse pas d'être généralisateur. Grâce à la sagesse dans l'emploi des nou\·ellt'S
formules, toute oblique con\'ergcant Yers ·un point fixe
implique l'horizontale réelle, tout ovale est relié par les
\'Oies de l'esprit au cercle initial, et tout cercle particulier,
quittant l'objet qui le supporte, comme les ondes issues
d'un caillou jeté dans l'eau, se propage sur la toile jusqu'à
envelopper l'œU\·re tout entière d'un mouvement éternel
et

fem1é.

Lorsque l'heure des sacrifices historiques eut sonné à
nouveau, les· in1pressionnistes, obéissant à l'impulsion
ancienne, achevèrent ce mouvement de conversion ébauché p.tr la Renaissance. Cela les amena à faire, si j'ose
continuer la figure, un demi-tour complet. Ils se trou\'èrent face à lart!:tlité. Sans \"OÎles, mais le dos rourné au
mur d'où naquit jadis la raison d'ètre du pdntre. Dès
lors, n'ayant plus sous les yeux le cadre architectural où
•iusque-là s'inséraient tous les travaux de l'artis:m, ils
P0USscnt jusqu'au bout l'étude des phénomènes optiques, les enregistrant sans cl,oix. FiMles à leur position
lpOstatique, ils renoncent au frein que les Renaissants
inventèrent. Le tableau entièrement libéré de la tutelle
tnurale n'offre aucune résistance aux éléments dissolvants
\Tenus du dehors. Grâce à cette entière liberté de recherche, les gais e:x_plorateurs sans souci mettent au jour,
IDélang~s à de nombreuses scorie,, des matériaux nou-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

veaux, que je suis le premier, quoi qu'en disent avCf'
malveillance certains critiques, à leur savoir gré d'avoir
découverts et utilisés. Pour dissiper un malentendu,
remercions Monet de ses rubis et de ses émeraudes,
Sisley, Jongkind et Boudin de leurs charmantes ,·e~rotcries, Berthe Morisot de ses guirlandes, Manet et P1ssaro
de leurs piliers et de leurs chapiteaux, mais sachons leur
gré surtout d'avoir restauré la peinture d'i~timité, .sa~fiée par les Italiens à la peinture décorative, et d avmr
été suffisamment logiques pour substituer à la notion
décorative de beauté, la notion d'intensité, dont Cé1.anne
tirera les conclusions les plus fécondes. (En effet, le
tableau, n'étant plus soutenu par une charpente intérieu~
se fût volatilisé, pour ainsi dire, s'il n'avait pas été rempli
par quelque chose qui lui donnât du poids. La_ ri~h~
de la matière colorée vient vivifier la surface 1ad1s anrmée par les développements ornementaux ; l'œuvre se.
ramasse, renonce aux grandes dimensions, le souci de là
qualité matérielle renaît.)
. •
C'est donc grâce à un mou,·ement pareil à celui qui
poussa les peintres du x,·• siède à demander à leurs sensations le renouvellement de leurs formules que ceuxda
x1x• renouvelèrent les leurs. Le geste eût été parfait s'il
eût coexisté, comme celui des Renaissants, avec une spéculation spirituelle. Mais loin d'être mis au service de
l'esprit, les matériaux nouveaux sont cultivés paur CUI'"
mêmes. Le travail impressionniste pur s'arrête à la
recherche, par l'impression directe, « d'après nature ~
d'une expression uniquement colorée et sans auatll
pouvoir généralisateur. S'il y a marche ascendan~ •
l'acuité sensible, et du pouvoir analytique, deputS

L'ENSEJGNE~IF.NT DE CEZANNE

6) 7

Renaissance, il y a régression de la faculté d'organisation.

Par exemple, les éléments du tableau qui, chez les primitifs, étaient suptrposls, se trouvent, chez les renaissante;,
ag~nc:s, ~om-posrs; mais chez les impressionnistes les
vo11:1 - irréparablement, croirait-on- confo11d11s. A,·ant

de montrer comment l'ordre s'établira, situons une fois
pour.toutes la figure de l'impressionnisme pur: L'impression personnelle du peintre sur un ensemble d'apparen~es, succède à la description didactique des Renaissants
laquelle succédait à fim:entaire imptrsonntl tl 111oralisaltt1;
des Primitifs.
On le \'Oit, l'homme peu à peu s'avance dans un
domaine qui appartenait au début à la religion et à la
morale.
De serviteur, le peintre devient prooressivement
•
0
mame, et se dresse à lui-même son propre autel; il :;e
~et au _premier plan de son œuvre qui, dès lors, vit
dune ,·1e propre limitée comme une vie animale - et
n:est plus qu'un document psychologique. Un tel rapctISSCment de l'idéal artistique eût nécessairement abouti
à un violent mou\'ement de réaction académique semblab~e à cclu! que yrécon~se M. E. Bernard si n'eussent pas
surgi les trois artistes qu1 devaient, en dotant d'une âme
la paresseuse nymphe impressionniste, transformer du
~~me coup son ,·isage 1,;t lui donner les proportions
dune nou,·elle déesse.
V.·
·
. 01c1 done, brassant les matériaux
neufs et tenant en
mam la règle et le compas, sans lesquels nulle œuvrc
ne .s··1~
· premiers constructeurs : Renoir, le
c t:ve, 1es trois
~~tre maçon, joyeux, logique et sain ; Seurat, le théoncien précis, le délicat et subtil ornemaniste, le tourneur de pures colonnes ; enfin, découvrant un lien à ·

�.
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

chaque chose et lui donnant son sens véritable, Cézanne,
le grand architecte, le maître de l'œuvre, possédant les
secrets de la matière et traçant, sur le modèle de l'univers, le plan du temple nouveau.
Pour réaliser sa tâche, et introduire dans une atmosphère morale et architecturale la peinture « au jour le
jour&gt;&gt; des braconniers impressionnistes, Cézanne comprit qu'il né suffisait pas « d'user culinairement du
monde », comme dit Emerson, mais qu'il fallait en avoir
une perception humaine et universelle. Au lieu de
s'ébrouer follement en des prairies trop fleuries et de
laisser son regard s'amuser au gré des arabesques passagères, il admit implicitement qu'il lui fallait adopter
. « une rectitude de position telle que les pôles de l'œil
coïncidassent avec l'axe du monde &gt;&gt;. En cette attitude,
l'artiste peut enYisager les phénomènes ; il le doit,
même puisqu'i~s deviennent pour lui le langage symbolique des grandes lois cosmiques. Découverte magnifique,
invention du seul génie ! Où Gauguin tente, avec une
intelligence de littérateur plus que de peintre de réaliser
cette même orientation de l'esprit synthétique en s'évadant entièrement de l'impressionnisme, c'est-à-dire en
soulevant un problème hors de l'actualité, Cézanne, avec la
sagesse du juste, assume entièrement la question posée
et trouve la seule réponse pertinente. Les impressionnistes, dédaignant le ciel, n'interrogèrent que la terre.
Il ne va pas déserter la région que défrichent gauchement
ses condisciples ; il conservera au contraire leur attitude
courbée. Au lieu de se redresser orgueilleusement,
comme son faux disciple Gauguin vers les cieux trop
connus des enlumineurs, il cherchera sur la terre un reflet·

L'ENSEIGNEMENT DE CÉZANNE

659

de ce ciel qui la domine. Les mouvements des ombres
et des lumières terrestres cachent l'immobilité d'une loi
supérieure. Il s'agit de trouver et de transcrire la minute
suprême où les deux faces de la réalité se superposent et
fusionnent parfaitement.
~ézanne continue donc à scruter la nature ; il met
au Jour les mêmes matériaux que ses prédécesseurs
~nais, au lieu de se reposer après ce travail préparatoire:
il soumet ces matériaux à la pression de ses commentaires, et tire les conclusions nécessaires. Le résultat
matériel de cette opération de l'esprit est celui-ci : La
:n5te et bouillonnante ondulation qui, dans les œuvres
impressionnistes, se répète ?ans fin - n'ayant à céder la
place à rien d'autre - s'arrête et se solidifie dans celles
de Cézanne. La ligne serpentine disparaît, qui refléchis~ai; l'indécisi?n des autres peintres, pour laisser ici place
a l angle dro1t, symbole de l'équilibre entre la matière:
~orizontale, et l'esprit : ve11ical. La géométrie, qui préside à toute création, apparaît, et il n'est pas jusqu'à la
t?uche désordonnée du début qui ne prenne forme. De
virgule, elle devient trait : la main même commande à
la matière.
.
Fidèle encore à l'impulsion reçue, Cézanne ne va pas,
comme Gauguin, dont l'esprit est décidément-la néo-ation
d .
b
u sien, larmoyer sur l'absence de murs à décorer ou
~indre. des ?écorations sans emploi : Il hérite du ~oût
1
mpress1on111ste pour la petite dimension ; il étudie les
moyens de remplacer sans appauvrissement, la quantité
le~s de l'Italie, par la qualité, sens par excellence fran~
çais, dont Foucquet, notre plus haute référence nationale, fut le parfait ouvrier. Il réapprend, pour notre salut; •

�660

L°ENSEJG'SEMD;T DE CÉZ.\SSE

LA !\OU\'ELLE RE\'UE

qu'en art comme ailleurs toute riche~seest intérieure. On
ne saurait trop insister sur cette dtlivrance par Cézanne
de la peinture française depuis qu~tre siècles _ligo~tée
comme Angélique sur le rocher théatral du Sublime lta•
lien. Ce héros pacifique osa ce simple geste, qu'lngres,
trop ébloui par le côté " décorateur » de_ Raphaël, ne fit
qu'à moitié: li referma la porte séculaire donnant s~
des contrées trop magnifiques et du même coup, ouvnt
une nouvelle fenêtre sur l'infini. li reconduisit, avec des
politesses dont on suit le reflet d~ns ses prem~ère_s compositions mouvementées, la classique déesse italienne_ à
sa frontière. Mais, ce faisant, il rencontra en chemin
une fée nouvelle, semblable à celles qui, dans les contcS,
revêtent, pour éprouver le ~œur du passant,_ la robe la
plus humble. Il fut le premier à donner audience avec
une entière générosité, avec un modeste abandon, ~ la
fée &lt;&lt; sensation ,,. Les impressionnistes, certes, l'ava1cnt
déjà accueillie, mais n'avaient pas eu la patien~e d'écouter son discours jusqu'au bout. El_le ne leur, laissa ~ntre
les mains, pour prix de leurs gentillesses, qu une po1gnie
de perles. Elle donna davantage à Renoir, à Seurat et à
Cézanne. Ce dernier eut comme récompense de son
humilité le pouvoir de lire à travers les objets. L'univers
pour lui n'eut plus de limites m:nér!el~es. Les _Phénomènes devinrent transparents, et la1sserent voir leua
sources. Le dessus et le dessous des objets lui apparurent
simultanément. C'est pourquoi le geste maniaque_ de
planter son che,·alet en plein air n'a plus chez lw le
ridic~le qu'il revêt chez. tant de col_lecti~n~~urs
« points-de-vue ». Les ob1ets, pour qui es~ 10'.ué
plus élémentaires mystères du monde, ne s arrctent JIil'

!

661

à leurs seules racines. Dès lors, il n'y a plus aucune
bassesse à les étudier, puisqu'on en saisit aussitôt les
prolongements. La sempiternelle formule: « Imiter la
nature 1&gt; pren~ ici un sens supérieur à celui qu'entend le
morne paysagiste. Celui-ci imite ks pm.l11its de la nature
alors qu'il en faut in_1iter les lois. Quiconque possède:
par ~ulture ou par intuition, l'idée que cc le monde
·physique est purement symbolique du monde spirituel » 1 , le sens de la gravitation universelle de
l'équil!bre, et de la ressemblance du petit et du gra~d, a
~e droit de re~arder autour &lt;le lui : il 11e copiera qu'en
rntffllant. Cczanne, comme Rimbaud, son frère en
esprit, nous enjoint de « regarder la nature,,, mais, donnant un sens pur à cette rengaine du public, ajoute :
• ~r l'on ne voit que soi ». Tous les accidents que son
œd contourne et &lt;lt!limite lui disent la même chose
qu'au poète: ils sont le reflet de son rêœ intérieur. Ils
sont de ce rêve la justification, les supports et le nou,·eau visage.
, Ainsi, pour prendre exemple sur la matière mème de
1œuvre ct'.:zannienne, le grand peintre, pour parachever
la desti~ution de l'idéal italien, remplace la perspective
~ém1quc par une perspective en quelque sorte affecbve. Négligeant la mesure métrique des choses il donne
Acelles-ci leur dimension spirituelle. li constr~it sur le
plan. plastique ce que Rimbaud construisit sur le plan
poéuque : une hiérarchie nouvelle, un système de pré~e~ces qui a l'émotion pour base et la métaphore pour
élucule. Il donne à chaque objet la place et la grandeur
l. Swedenborg.

�~62

LA NOUVELLE RE\.UE FRA~ÇA158

,que sa vertu expressive lui assigne, plutôt que celle qui
résulte de l'éloignement, et que l'absurde travail des académies fixe impitoyablement. (On connaît ce dignement d'œil mensuratcur devant le bras étendu armé
d'un crayon en guise de jauge.)
Cézanne n'a pas à fermer i demi, comme à l'Ecole,
des yeux myopes de bjdeur de pochades, mais à tes·
ounir tout grands, car il ouvre en même ti!mps les
portes de son esprit. On comprend facilement que les
amateurs de ~rspective linéaire, ou projection immobile
du spectacle sur notre rétine, ne \'Oient que chaos dans
ses tableaux de b.dernière époque, qui s'organisentscloo
l'importance !!motive de chaque partie. Un paysage de
Cézanne n'a ni ligne d'horizon., ni point de fuite unique ;
il ne sied pas de se promener dans ce monde peint avec
l'~\me d'un aqx;nteur, mais avec un sentiment pôétique
frais, et le dédain dc.:s conventions usées. (t; château
blanc, qui, certes, existe exactement, pour les pieds du
touriste, au bout de l'allée du parc, se place réellet1ltfft,
pour moi qui le vois à tra,·ers les branches des premiers
arbres de l'allée, a1i premier plau du spectacle. De même
que mes doigts, à travers lesquels je regarde un visage,
n'existent plus pour le regard de mon esprit, Je même
ces feuilles ( qui pourraient me cacher les détails archi·
tectoniques) et cette distance ( qui m'induirait en
erreur sur les proportions du château) s'hanouisi;ent
sa.ns laisser de trace dans mon œil. Si j'ai suivi et
scrupuleusement le mécanisme de ma vision synchronique, j'obtiens sur mon tableau l'image, non des objetS
inanimés, mais d'objets que le contact des sens épris
illumine et doue de vie humaine - c'est-à-dire céleste.

noœ

L'ENSEIGXE~IE'"T
DE w:Z.-\XSE
_.,__
.,

C est cette fusion ordonnée .
~
. .
des formes, ce chevaucl1e
' ,dntell1g1ble et plastique
ment es pla
.
en1acemcnt amoureu . d
b'
.
ns v1,·ants, cet

.
x es o Jets qu
mais vh·re les uns
l
I ne peuvent désord.,__
sans es autres e
,
c:\.Ouper du pinceau sé
t. qu on ne peut
ce conglomérat sensibl parer ~1ns les faire mourir, c'est
ses tableaux do11t 1·1 . e que éza.nne reconstitue dans
'
importe pe
•·1
compotier rempli de
u qu J s représentent un
pommes un pa)·s:i d'-1 .
1curs, ou une fieure L'0 b' '
. ge " ou d'ailb
•
J•t maténef · ·
pus
1
'
, ici, ne compte
! ou, plutôt il n'y
c'est fémotùm née de l a p u~ qu un seul objet en vue ;
a smsatwn Qu d C.
• sur le motif» , 1·1 savait
. . b'.
ezanne,. allait
ien _ an
• adopté » tel bouquet d' b
e:1core qu il c,h
tout spirituel . Ja ,·b :ir r~s -. que ce motif serait
P b.
·
" 1 ration mtén cure, au contact de
• 0 Jet- prétexte.

Il me parait
• nécessaire d
,
lisme que j'aperçois entre
at~rder sur ce paralléet le plus émouvant d
. p us oquent des peintres
es pactes et d défi ·
pour toutes ce que j' . dé'.
,
e
mir une fois
tique.
ai Ja nommé 1a métaphore plas-

1/ i;1

A qui reçoit
· une émotion r f◄ d
pure et simple du fait ne suffi; o on e, la constatition
tente pas de décrire l'objet d'
Le poète ne se conmais il le prend et le
. ' en onner le contour exact
celui où il baigne pdr?Je~te dans un monde différent
or ma1rement Il 1
pu un autre ob·et mie
.
c rempbce ainsi
iblouir. La lun/ ~
u~ que le premier capable de nous

rs.

H.:re proJetée en la c
·
·
onscience du lecteur
b. .
o Jet mattendu donne
ltn'
motion u po't c·
. riment semblable à celui : e .. t'zanne, mû par un
gine une opération identique
an1m: ce dernier, ima. connait un monde mer~
mr

l'

d;

r- apparition
d · d
r~
.
sou ame e cet
""fUl\-alent de l'e'
. d

\~1

�LA -SOt:\"ELLE RE\'CE FRAN

veillcux, où toutes les figures sont dans des rap
toujours harmonieux ; elles baignent dans une aunos..
phère idéale, d'un pur cristal ; nul phénomène de
rêfraction, nulle poussière, nulle ,·égétation parasitaire
ne viennent altérer ces rapports éternellement justes
C'est le domaine de la géométrie, domaine des dieux,
qu'il est interdit au peintre, serviteur de la terre, de parcourir, mais auquel il lui est enjoint de faire allusion.
Pour qui est capable de S:élever à ces hauteurs, tout
objet ou tout ensemble d'objets suggère, à travers la profusion des détlils, la pure forme essentielle, gC:ométriquc. La ronde des apparences en perpétuel changement
et s'effaçant pour ainsi dire elles-mêmes du cornmencoment à la fin de la journée semble à certains momenlt
s'approcher d'une figure parfaite. C'est alors qu'on
des choses qu'elles sont le plus belles. Pour Cézan~
familier de l'absolu, il n'est point de moment où celle
beauté ne puisse se ré,·éler en son imagination, ·com
clic apparut jadis à Paolo Ucello et au Gréco. Dès 100,
pour lui, exprimer un objet revient ,t affirmer le ra
qu'il soutient à n'importe quel moment de son évolttion terrestre avec telle figure transcendantale : sphèle.
cône, cylindre, ou a,·ec une figure complexe résul
de leurs combinaisons. Et c'est la sensation qui est
truchement de cette transfiguration. Cézanne, CO
rant l'objet, cause de sa sensation, à son équivalent
un monde supérieur, use d'une mt::taphorc plastique.
crée un nouvel objet, dont les racines plongent au
profond et au plus mystérieux de la conscience humai
A la :.uite de Grünevald et du Gréco, il est un des
peintres auxquels on puisse appliquer la formule«

f1ENSEIGNE~Œ'.ST DE CÉzA,...,...E
~~

66·

te:

:v:vec son ~me ». C'est bien là la plus périlleuse
que puisse assumer un artiste. Un tel idéal .
.
~ue, pour
ne
pas
atteindre
à
un
m
,
.
.
imph.
.
) st1c1sme extrav:102
une digesuon préalable à titre d' "d
-o-nt,
géométrie et, dans l'œ~vre mêm/~~ ot~, de toute la
ce support invincible C
. h ' omm-présence de
· c qu1, c ez les esp ·
·
ment .scientifiques aboutit à la sécI1eresse proYoqu
nts uniquecontraue,
.'
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U chez cette âme tendre, Ie maximum
d' . e au
saon.
ne
grande
partie
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.
.J Cé
u fOuvo1r émotif desexprcs.,
11e zanne provient ainsi de
1
tc1.es
4e ca~.h:r, montre StS moyens~e que e peintre, :m lieu
.
la Ja1 déJa mdiqué , - trop rapidement
à mori ré
ge~èse de cette orientation nouvelle de l'e . ~ . en Da ·d sprn pictural
dont Je distinguais les prém1ces
airseur dont le règne est 10· d'*
v1 , cet autre prl.
m c:cre term· é c
.
en évidence de la méthod d
.
m . ette mise
l'auteur des Sabines as ed' u pemtre est encore, chez
.
, sez 1scrète Dan
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. ·
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plus didactiques' Ja démonstrauon
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par le sujet qui la motive Ch Cé
u1ours a sorbée
.
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a mesure qu'il ssèd 1
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gratuité de ses sujets favoris . b .
ouon.
moncs est indéniable L
. daigne.uses et naturesctntrc d
. e geste e Ia femme
.
u tableau des Sabines étend les bras 1 . qui lau
lllent est autant un
ionzonta e1&gt;.a::
mouvement de supp11-cat1on
.
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que
1
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un ange constructif. Dans le
eau des Baigneuses de la collection Pell enn,
. augrand
con-

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L.J,l!rnnihe 'l'isil, au Louin. Voir

-

septembre

1

919

,

la Nouwll, Rtt·tu Fm 11rais,

41

�667

666

LbSl!IGNEME!-.ï DE CÉZANNE

traire les nudités ne sont strictement, ainsi que les
tronc; d'arbres du second plan, que la limite de pyramides idéales. C'est la seule impondérable force intérieure de l'artiste, le rayonnement de son âme de peintre
qui nimbe ces corps - désintéressés de toute aventure
autre que plastique - d'un halo de gdce et d'humanité.
La prédominance de la volonté spéculatiYe sur le respect
de la vérité naturelle ou historique s'affirme chez
Cézanne jusque dans la composition. Chez David, la
solidité de l'édifice constructif est due à la seule sôreœ
du goût et à l'application de deux ou trois règles ~impies. Chez Cézanne, ja peux affirmer - encore que 1e ne
pousse pas l'impertinence jusqu'à prétendre, comme certains faux-savants, avoir déchiffré toute l'énigme cézan.
nicnne - je peux affirmer que la construction est, l
partir de 188 5, le résultat d'une corn binaison méthodique, mathématique, scientifique _de fo~es élémentaires, choisies comme types ou len-mouv et dont la
répercussion systématique, au lieu d'~tre soigneusement
motivée par des objets d'apparence 111nocentc, transparait, s·a\·oue, s'affirme avec éloquence. Qu'on regarde
avec quelque attention ses tableaux à pa:ti~ de l~é~ue
où il peignit ce curieux Mardi gras aussi smguher datpcct qu'une écriture chiffrée et dont toutes les formes se
font les unes aux autres de mystérieuses allusions. Cer-taines natures-mortes sont le résultat d'un système d'analogies de formes, de . rappels et de répétitions =, Jlll"
exemple de la courbe d'une assiette et de l'an~lc du~
table dans les plis à sous-entendus d'une s~r:'1c~te, ~
tortillée arbitrairement, là étirée, et d'une rig1d1té m~
semblable. On retrouve sur toute l'üendue de ces toild

- si l'on veut se donner la peine de chercher - les
~~mes repères qui, comme des rimes plastiques, les
~on~e.nt. Le tableau d~vie1~t ~insi un men·eilleuxchamp
dexpenences. La poésie qui sen d1:gage provient, autant
que de la couleur, et plus que du sujet, de ce qu'il
demeure le témoin et l'arbitre d'un jeu aussi cérébral
~ue s~nsible. J'entends ricaner quelques leaders imprcsSl0nmstes : &lt;&lt; Jeu de puzzle. » Mais oui, certainement :
J~u d'autant plus enivrant qu'on ne sait jamais quand
il ces~ d'~tre u~ dh·ertissement pour devenir un grave
~e~.cicc ; J~u, q~ permet la seule fantaisie licite et qui,
~ lame de I artiste est puissante et noble, reflétera toucette é~otion de nature qui n'aura jamais cessé de
lan1mer secrètement. Car le travail de Cézanne ne cesse
pas d'être un effort d'introspection. Grâce à ses découvertes admirables, les féeries indécises qui naissent en
notre conscience au choc d'une émotion trouvent le
chemin de leur extériorisation avant leur rapide évaP,O-

!eu.

J?U~s

ration.
Pour résumer la méthode de Cézanne, on doit la divi-

ser en deux temps. D'abord le peintre, au contact d'un
spectacle, éprouve une émotion d'ordre esswtiellemmt

Plastiq11e : il démêle sous les apparences l'existence d'un
ordre caché qui suscite en sa conscience une construction
giométrique adéquate. La sensation remplace Tinspirati,m
au sens classique et demeure investie des mêmes pou:irs.. Le premie~ travail, direct, spontané, consiste à
I' u_rnr de maténaux colorés, renfermant l'essentiel de
0
bJet envisagé, le fugace édifice de la sensation. Le
second travail qui a lieu à tête reposée consiste à soulllCttre à un rythme mécanique reflet du rythme

�LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

668
é d l'analyse précédente.
.
l
l s éléments n s e
•
umverse - e_
fidélité qu'eut Cézanne a cette
Qui douterait de la
,.
. chez M. Vol·1 n'a qua voir,
éthode
de
travai
m
.
s Non seu lemen t les végétalard ses dermers paysage .d b
ées de leur caractère
•
.
sont é arrass
.
ùons et les maisons
. ·1 , a plus au sens ou
d · e mais 1 n Y
.
b
i maison ni arbre, m
Particulier, anec otiqu '
. l' e de Cour et, n
,
..
.
l'entend le rea ism
.
U
te rythme ici veru.
ment dits &gt;L n vas
,
cl
terrain « propre
1 s éléments du specta e
.
.
ntraine tous e
dc
cal, là giratoire, e
fi é Les objets se éiont,
en une trombe cohérente et g e.Jaissant émerger d'eux·
mélangent en ne
·e
se dénouent, se
assemblée compacte, qu'une pa~i
mêmes, dans cette
. t d'un mur courbe d un
significative, angle d'un toit ~ d'une ma~se de feuillal res et entonn01r
. de
tertre, canne u
,
e derniers témoins
ges dôme et volute d un nuhagè , Comment pourrait•
,
d
tte synt se.
.
l'analyse précé ant ce
l' le de l'harmonie
. .
es œuvres sous ang
..
on désormais Juger c
h
s adorés des cnuques
L
ts bouc e-trou
classique ? es mo
d naoce profondeur, atmosparesseux : cadence, or. ~n
' s Le rythme ne prophère coloris, perdent ic1 tout sen .dué et majestueux
vient , plus d' un échelonnement gra e dans les ta bleaUl
des arbres et des_&lt;&lt; ~abrique:;b~~:i:au mouvement du
du Poussin mats il est se
.
L'ordonnance
,
l l'ordre cosmique.
chaos s'organisan~ se_ on.
b' ets selon l'imPortanCC
n'est plus cette d1stnbut1on ~es o_ l
ble (semblable à
.
d
e convenuon immua
) ais
que lm accor e un
.
1 civilité honnête ' m
celle qui englobe l_es lois de 1:tique sur des différences
une spéculation stncteme?t p
rofondeur ne rappelle
de dimensions tout abstraite~. La p
ftatte plus notre
plus nos souvenirs de touristes et ne
gm\t des promenades.

L'ENSEIGNEMENT DE CÉZANNE

L'idée de Cézanne, que tout doit se passer sur la surface de la toile, l'entraîna à faire chavirer sur un seul
plan vertical les formes qui, dans la nature, s'échelonnent horizontalement, partant de notre œil pour
rejoindre l'horizon. L'espace, ici, n'est pas matériel; il
exclut l'idée de distance, de vide et de mensuration. La
troisième dimension, ou profondeur métrique, est supprimée pour laisser place à une dimension toute métaphorique, elle aussi, et qui nous offre une évocation
illimitée. Quelques peintres, à ce propos, parlèrent de
quatrième dimension, sans se douter du danger qu'ils
faisaient ainsi courir au langage pictural nouveau. Il ne
peut réellement être question d'employer ici un vocable
appartenant à la science purement intellectuelle des
mathématiques, pas plus que de se contenter des
deux dimensions de la peinture plate, ornementale.
Cette dimension qui n'est ni la seconde, ni la troisième, pourquoi ne pas l'appeler tout simplement
la profondeur picturale ? Quant à l'atmosphère elle
perd ici son sens de chose neutre et respirable, mais
elle se dégage, impondérable, des subtils prolongements
des objets, de leur façon de se continuer sur la toile et
de se conjuguer. Elle résulte du jeri délicat que le peintre
introduit entre les rouages de cette machine vivante,
douée d'un corps et d'un esprit, qu'est le tableau véritable. Enfin la couleur, qui jadis se répandait à l'intérieur de formes fermées et les revêtait du ton local,
s'écoule par la blessure de ces formes, ouvertes du fait
de leurs compénétrations, et, dès lors, n'exprime plus
le ton sui generis, mais l'indique à peine, sur la partie
résistante qu'abandonne l'objet à l'analyse matérielle.

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

L•ENSEIG)l."E.\IENT DI:: CÉZAN:-.E

Les paysages de la dernière époque sont revêtus d'un,
chromatisme extrêmement réduit, dont la richesse ne
provient que des modulations de la couleur sur l'échelle
des valeurs qui vont du noir au blanc. Cette couleur,
choisie avec parcimonie, aussi abstraite que les formes
qu'elle recouvre, est moins représentative qu'évocatrice.
Elle est constituée habituellement par un violet ( mélange
de laque et de bleu de prusse), un jaune (ocre jaune} et
un •;ert (véronl:se). On pourrait, jouant sur les molS,
parler de tons « universels » ou « passe-partout ». Au
lieu d'être des tons analytiques, comme au début de ses
recherches, ce sont des tons récapitulatifs.
Est-il besoin de souligner à nouveau le caractère profondément, radicalement insurrectionnel des procédés de
Cézanne, complètement exclusifs de ceux employés par
les peintres dits « classiques » ? Je terminerai cette étude
en proposant seulement de rayer de la liste des v~bles
pompeux dont on importune sa mémoire, celw de
u Beau té ». 11 n'y a plus rien ici de Joco11Je ni de Vénus;
ni sourire engageant, ni représentation de membres
bien amenuisés, mais un équivalent imagl du mysœt'C
sacré que dégagent les gestes d'un corps vi,·an\ Il Y1
une i11te11sitt plastique et suggestive. C'est cette p~ssatd
à demi avouée, cette secrète fermentation de la forme
repliée et prête à bondir. et saturée de géométrie
tons solaires ; c'est le profond bouillonnement de mille
virtualités expressives qui rendent désormais in~u~5111t
et banal un mot qui a plus rarement au1ourd hui que
n'importe quand signifié quelque chose.

Cf..•

•••
Pour ceux des peintres qui comme moi ont tout .
aéer, n~ s'ét~nt jusq~'ici bornés qu'à soulever de timid~
hypothcses, Je souh~tte que le redoutable problème posé
par Cézanne a~para1sse le plus possible débarrassé des
b.rumes d?nt 1entour~nt tant de littérateurs plus souaeux - c est leur droit et peut-être leur devoir - d 'aligner des phrases ornementales que de dégager le sens de
cette espèc~ d'ultimatum que pose aux seuls peintres ce
~nd ~én'.e. Il est impossible de se dérober à cette
IDJon~uon imposante, impossible de ne pas collaborer à
~e immense entreprise qui, d'ailleurs: n'est pas celle
dun seul homme, mais de tous ceux qui, à la suite d'In~s e_t de Courbet, cherchèrent par l.t culture de leurs
nsat1ons des moyens nou,·ea_!.lx, et, souci plus important, de_nouveaux 11wtifs. L'impressionnisme, souvent si
:~c1ellementanalysé, ne doit plus, après l'usage qu'en
. zanne, _nous apparaître comme une simple tentallve de nettoiement de la palette, ainsi qu'un journaliste
Cltraordinairement ému de mes propos sur Renoir l'écrit
~~e. De l'avis même de Renoir ' la palette n'a
Jamais _pr~duit
· si· peu de chefs-d'œuvre que depuis qu'elle
fut
fim S0i-~1s.1 n~ nettoyée. Le sens fatal et profond de
. press1onrnsme dépasse les prédictions des impressionlDStes du dc'·but ·. i·1 imp
· Jtque, non un rajeunissement de
la
pa!eue - ce qui ne v·eut nen
· d'ire - , ma1sun
·
aisse
rajeumem des esprits. Ne compromettons pas, par des
1• Réponse

;\ I'cnquctc
• dc 1a Rtt•ue du t 5 stptcmbre 1915.

�672
bavardages en marge de la peinture, le succès de cetœ
insurrection salutaire ; nous donnerions ainsi à M. F..
Bernard l'occasion de nous diminuer. Avouons qu'"d
n'est rien, dans tout ce que l'on tenta durant ces vingt
dernières années, qui ne trouve dans Cézanne son point
de départ et encore, parfois, sa solution anticipée. Cen
qui parmi nous eurent le sens créateur le plus étendà
ne firent que souligner les intentions les plus secrètes da
Maître, et donner plus de liberté à ses gestes dont d'ex·
cessives pudeurs restreignirent souvent le jeu. Le droit
du peintre à disposer librement des objets pour recomtituer et rendre sensibles à autrui les arclnttct11res 111t7flMIS
11/es de sa seusatitm est affirmé avec violence par tous cC\11
qu'anime un esprit noU\·eau. li est possible que les'
résultats jusqu'ici obtenus par les méthodes récentesci
travail ne vaillent pas ceux dus aux méthodes anciennes.
Mais - encore que le nouvel art n'en soit qu'à sesdébolS
- les jeunes peintres, en répondant de leur mieux l
la question posée par Cézanne ont rempli leur devoir. &lt;l!lt
ceux qui les blâment cessent donc de répondre iobsslblement à de séculaires questions qrti rie se posmt pl,uf/t
trouvent, s'ils le peuvent, à la dernière posée une sol11tion plus juste que celle des cubistes - ou encore, s'ils
s'en sentent la force, et si une telle entreprise est pat"
sible, qu'ils soulèvent une nouvelle inquiétude. Jusque":
là j'affirme qu'il n'est pas d'idéal artistique capable
d'exciter davantage les facultés les plus poétiques et les
plus généreuses de l'esprit humain.

ODE

Qui 111e le dit, qu'en ce moment
Da11s ln plei11e épaisseur du monde
Tourne, se creuse, tourne et 111anq11~
Un ro11d att loin d'espace 11wrl?
011 comme si le t'tnt /rot11.·ait
Au ct11tre d'unecapitale
Unt grand'plna bim 0111.·erte :
Personne, que le wnl rnbtil.
Une sorte de carrefour
Vous appelle à la fin des mes
Ji.fais to11s les hommes s'en dét;urnmt
Par des chemins qtt'ils ont appris.
Qui 1.ie11t de le dire, s,Jt1daill,
En difit des lampes tranquillrs,
Tandis que les oreilles tintmt
Et que le sang fait un recul?

�LA XOU\'HLE RE\'UE FRAN

• •*
JI ja 11drail st ln.u d'ici,
Partir _ 11011 pas ai•tc les membres,
Peut-étre, 11; /a chair assise ,lï:ec autre cbose de moi.

Il faudrait arrÎ'l.'tr au bord
De ce /iw que le pas dl/este,
Puis bra..'t111mt, d'1111 coup de force,
Passer, passer au nom de tous.
N'est-a pas le dtt'IJir premier,
Coudre cette nffreuse blesrnn·,
Rlparer /.: mo11dt, /ti-111!111e?
J..e resle se fait à loisir.

A-fais tout pese d'1111 poids si las,
Et l'mtreprise est si lointaine
Que c'est beaucoup, déjà, pour l'time
Que d'y penser plus d'1111 i11slant.

VIE DE GUILLAUME
A POL -LIN AIRE

André Gide, Jacques Rivière, qu'est-ce que ces pages
sans lien, qui ne relèvent d'aucun genre, d'aucune
méthode et qui ne pourront s:itisfaire personne, ni moimême ? Et pourtant vous m'avez pressé de les écrire.
Il y a bien des semaines déjà que tous ceux qui
devaient savoir ont su que le deuxième anniversaire de
la mon de Guillaume Apollinaire serait commémoré
avec une espèce d'éclat. Plusieurs, au moins qualifiés
par leur fidélité à la grande mémoire, leur tendresse,
leur dévotion paisible, ont reçu dans le même moment
comme un ordre - parti d'ot1 cela ? -et qui les qualifiait mieux encore. J'avais jeté des notes, puis tout
déchiré, renonçant quand je savais déjà le projet d'André
Rouveyre, réalisé au Mtrmrt dt Frana, le projet d'André Billy, que réalise Les Ecrils N,•111.'ta11x.
Je ne sais rien exactement des raisons vraies de mon
mioncement quand vous êtes venus me presser d'écrire,
André Gide, Jacques Rivière.
Hélas ! ce n'est pas ici l'étude atténdue, nécessaire, du
plus formidable et du plus complet tempérament de
~e. Dans l'ordre des souvenir;s, je confesse que je ne
)IQÎs tout dire si je n'ai rien oublié. Alors, à quoi bon ?

�\'JE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

676
Mieux eût valu, je pense, le pieux exercice d'un
jeune homme nourri de son exemple et qui ne l'aurait pas connu.
Les images d'hier m'assaillent et j'écoute plusieurs des
plus belles, des plus douces. Non, pas cela... pas si t6t
cela !. .. gardons-le encore pour nous !
Et j'écris comme on écriraitagenouillé sur une tombe,
collant, pour prendre dictée, l'oreille contre la dalle
glacée.
J'ai dans un coffre que je n'ose plus ouvrir le dernier
poème écrit au front par René Dalize, le poème bouffon
et hardi de la mort militaire ; les vers en sont recopiés
de la main divine de Guillaume Apollinaire. C'est trop.
C'est pendant un entr'acte des Ballets russes, après
Parade, qu'André Billy, m'attirant à l'écart, m'apptit la
mort du capitaine René Dalize, tué à la ferme de
Cogne-le-Vent.
Un grotesque me poursuivait, gueulant : &lt;&lt; Alors,
c'est ça, l'art français ?... Alors, vous soutenez:, .;a ?...
Alors ... » L'ai-je assez injurié !. ..
Un dimanche, le 10 novembre 1918, quand l'im·
mense espoir de la paix commençait de nous rendre le
repos perdu, un télégramme m'apportait la nouvelle de
la mort de mon ami Guillaume Apollinaire.
Naguère, dans les tranchées, je m'étais abandonné,
avec beaucoup de soldats parmi les hommes les plus
simples, à la représentation pathétique de celui qui se~
le dernier mort de la guerre. Ce devait donc être toi,
mon Guillaume !
Guillaume Apollinaire, mort dans ton lit, terrassé par
la grippe espagnole dont on a dit que c'était la peste l

677

a~se qu'à la suite de la guerre, dans la pensée de ceux
qui 1~ souffrent, vient immanquablement la peste.
G~11Iaume Apollinaire, si pâle sur l'oreiller blanc
dommé par le képi neuf de lieutenant, rouge, noir et or
comme un coq français.
Guillaume livide, avec la tache rose-rouge de la
double blessure à ron front.
. Quelques-uns de ceux qui, ce dimanche-là, se retrouverent. dans le petit appartement du boulevard SaincGer~ain, glacés, serrant les mâchoires, devraient se
réunir pour évoquer, pour réveiller, pour remuer
~semble tant de riche cendre. De leurs souvenirs assooés, ~es affirmations éprouvées de ces témoins sa,haot
trop l'immensité de la perte, on pourrait peuc-être composer un h~mmage qui fût un jugement, équitable.
Nous revmmes le lendemain, le lundi II novembre
quand_ tonnaient les vieux canons des Invalides, quand
sonnaient toutes les cloches parisiennes ; celles de Saintî~omas d'Aquin où s'était marié Guillaume celles de
Saint-Merry
dont 1·1 avait
· chanté le musicien.
' Et des
ba
ndes d~sceodaient le boulevard en hurlant : « Cons~' Guillaume ! ... C~nspuez, Guillnume, conspuez ! »...
! Que nous étions près l'un de l'autre Max
J"1"-'uvame
acob
no
· · et malheurs avaient tant appro'
·
chés 1' us que )Otes
Nous pnmes
•
notre repas au premier étage d'un café
d
u
boulevard
Sa·
· Des Saint-Cyriens
.
défi!
mt- Germatn.
casqués
à la ~re~t avec des drapeaux, et en chantant. Nous fûmes
enet~e saluer ces jeunes soldats qui n'iraient pas à la
guerre,qu1 ne mourraientpasd'elleetsansdoute d'en bas
nous pr·,rent-11s pour de très joyeux drilles, à nous
'
voir,,

�6 8
LA ~CUVELLE RE\'UE !'RAN
7
• 1·
ceu
à nous entendre mêler aux leur~ de_s cns p a1sants,
"llaume
qui a1ma1t les enfants
''ût poussés Gu 1
•
1 arm~
•

!~t

chérissait en humaniste l'image parfaite de a ra::
de se:. travaux et qui n'avait pas détesté le spectac e
guerre.
Inoubliable horreur de tant de
thfose !

•••

Un samedi de l'automne de x903, nous noSusl~~/n;&lt;&gt;;;
•
au sous-sol
u
trions, sans nous connaitre,
,
d du a .,
. Saintdevenu le Caft du Dlpart, à l angle . u. q~a1
't
Michel et du boulevard. Gui_llaumc Apolhna1re a écn
dans Alcools ceci qui est ioim1table :

}..'ous nous sommes rmco11trc.J dans un caveau maudit
Ar, temps de ,zotre jt1mt.Sse
,
Fumant tous deux el mal vêtus attendaut l aube1
Epris des t11lmes paroles dont il faudra changer e S t ~
Tt~mpts tromfis pauvm Jxtits tt tu sachant pas
rire
.
La table et les deux verres de~mmzt tm
twus jeta le demier regard d Orphie
Les 'l!trres tombèrt11I se bristrml
Et nous apprîmes a rire
..
Nous partîmes alors pèlerins de la perd1t10n
l rli·
A trai•ers les rues a• travers 1es co11 trks à travers a
son ... '
1.

tr
.
d"A11dré Sal111011 le IJ juilltl 1909. (Alt,t/lf/
, . Potine lu art manage
page 84.)

DE GUILLAUMF. APOLLl}:AIRE

'
.
En ce temps-là, il n'était pas encore parfaitement
impossible de s'accouder à un piano pour réciter &lt;les vers

dans une cave enfumée. Parce que nous avions Yingt
ans, parce que nous entendions pour la première fois nos
vers se résoudre en naïve musique pour des inconnus,

bcave nous paraissait illuminée. Par la suite,

nous travaillâmes gaiement à rendre une telle attitude irrecevable. La jeunesse a besoin d'assurer une destruction
quelconque. Nous avons détruit cela. Nous avons tra\'ailléaisément à ruiner l'attitude artistique.et la vie litténire qui n'étaient plus que com·ention amollie, après
s'être soutenues longtemps assez haut mais toujours
anificiellement. Dédaigneux du conseil de mettre de la
vie dans l'art, n?us avons tenté de restituer l'an à la

vie.

Nous nous reconnûmes. Qui aborda l'autre le premier? Je crois que le charmant Arne Hammer, le filleul
de Bjerstcrn Bjornson, secrétaire de l'E11ropü.11, sut obéir
àsa mission de secourir nos timidités. Quelques semaines
plus tard, nous 'nous trouvions en face de Max Jacob et
Guillaume que nous accompagnions rencontrait &lt;&lt; le plus
ancien de ses amis l&gt;, René Dalize le marin, dans un
Qssemblcment, qui revenait de Chine et &lt;le la Martinique. La mon seule devait dissoudre le groupe.
Je ne peux rien écrire que d'une écriture brisée.
Jacques Rivière avait raison. L'anecdote peut être
Dlerveillcusement appropriée.
. Une suite d'images, divinement tristes malgré leurs
'1ves couleurs à cause &lt;le la faiblesse de nos yeux martyrisés,
Guillaume était marqué pour régner.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
680
Sa simplicité, ses façons de camarade ajoutaient à son
autorité. Mais il possédait encor&lt;; ce prestige d'avoir collaboré à la Revue Blanche, dont nous suivions l'agonie,
d'avoir publié ava~t 1900, d'être un homme du s,i_ècle
de la vie" littéraire ; cette vie littéraire que nous vouuons
assassiner comme on mange les vieillards dans certaines
îles, pour épargner aux parents la honte de la décrépi-

tude.
Nous avons conçu et exécuté certaines farces qui ont
rendu impossible une nouvelle saison des Soirées ~ la
Plume. Les grimaces de Mécislas Golberg nous étaient
un encouragement puissant. Nous aimions tant la _poésie qu'il nous devenait obligé de tourmenter plusieurs
poètes. De charmants élégiaques très bien habillé,s se
produisaient au Soleil d'Or. Après que chacun deux
avait fait valoir l'une de ses élégies, l'un de nous surgissait qui déclamait de Corbière le Fils de Lamartine et
de Graz.iella. Exercice qui troublait plus profondément
les esprits que ce Schienderhannes dont un poète gascon
&lt;lisait, à chaque audition : « C'est un geinre I » .
Ainsi Guillaume Apollinaire commença+il son
apprentissage de chef d'école.
Un soir, Fagus nous révéla que la Revue Blanche en
était à son dernier numéro. Je ne sais pas s'il faut
aujourd'hui sourire ; ce soir-là nous prîmes le deuil. _on
grand espoir s'anéantissait. Il nous avait semblé, ~t 1ustement je pense, que la Revue Blanche qui paraît si durement datée aujourd'hui, était riche d'un perpétuel pauvoir de rajeunissement. La Plume fleurait trop le 4?a1:"'
tier et l'esprit verlainien sans Verlaine. Morëas en ~a~t
fi. Nous décidons donc de fonder une revue. Apolhmure

681

VIE DE GUILLAUME APOLLlNAlRE

ne détestant pas un certain mystère nous apprit seulement qu'il entrait en correspondance avec des gens
importants. Officiers ou officiels monégasques, fonctionnaires romains, un conspirateur albanais !. Tous, et
tout simplement, des condisciples de Guillaume au collège catholique-de Monaco ou au lycée de Nice.
Enfin, un soir, Guillaume nous émerveilla - lui qui
eut pour devise : J'émerveille ! - en nous révélant qu'on
était à la veille de la réalisation. Ça se passait rue de
Seine, là où l'on a percé la rue Callot, dans une boutique de marchand de vin restaurateur aux poches gonflées des bons que nous lui signions chaque soir en paiement, jusqu'à règlement de comptes. Le bonhomme
auvergnat se nommait Ginisty. Son établissement était
l'Odéon. Mais pour une si neuve entreprise, un cadre
nouveau convenait. Nous fûmes donc fonder le Festin
d'Esope (après avoir rejeté Le Geste et Notre Route) dans
une étroite brasserie de la rue Christine.
C'est cette même brasserie qu'Apollinaire, six ou
sept ans plus tard, désira de revoir pour composer
son poème Lundi, Rue Christine, orphisme de l'assassinat :

Des piles de souco11~s des fleurs un calendrier
Pim pam pim
.J;,
Je dois fiche pres de 300 francs à ma probloque
Je préfèrerais me couper le par/aitement que d.e les lui
donner
Je partirai à 20 h. 27
Six glaces s'y dévisagent toujoMs
Je cro-is que nous allons nous embrouiller encore davantage
44

�68.2

LA NOUVELLE REVUE FRAN

La réunion de jeunes innocents, ardents et rnaltrai
très fort par la vie qu'ils aiment, devient cette élaboratiœ
du crime.
Témoin de mou mariage en l'église Saint-Merry, le
13 juillet 1909, Guillaume Apollinaire revient, en 1913'.•
à l'Eglise noire d'encens, noire de la poudre des bamcades, noire du crayon de Daumier et il chante · avec le

Musicien de Saint-Merry:
Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas
Il s'arrêta au coin de la rue Saint-Martin
Jouant l'air qu~ je chante et que j'ai inventé
Les femmes qui passaient s'arrêtaient pres de lui
Il en venait de toutes parts
Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent
à sonner
Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine
Qui se trouve au roin de la rue Simon-le-Franc
Puis Saint-Merry se tut
Je crois, et ne pense _pas avoir besoin de m'explique~,
à l'importance de ces retours justifiant toute une p~e
de l'œuvre de Guillaume Apollinaire. Mais il faut avolI
beaucoup vécu et en confidence auprès de ce grand poè!e
pour affirmer comme je fais, lais~~\tit à d'au_tres le soin
d'une glose. S'il était nécessaire Je relèverais beaucour
. pl
d'autres retours, rapports, rapprochements aussi ca •
taux.
hz
1,'examen de ce phénomène, à peu près constant c e
mon ami, ramènerait à son origine, cette faculté, ou
i:

Le 21 du mois de mai 1913 (Calligrammes).

683
œieux, cette nécessité dont il jouissait non pas de s'approprier mais de transformer à son usage l'événement
né d'autrui et auquel on l'associait, soit en actes, soit
par la parole. Ainsi s'explique que Guillaume Apollinaire ait été peut-être le premier poète en état agréable
de composer dans le bruit des conversations de ses
amis, voire d'étrangers, de ces importuns qui encombraient sa maison et qu'il s'appliquait, malicieux et
naïf, à nous peindre comme les meilleurs fils du monde,
les plus précieux hôtes, jusqu'au jour que, leur refusant
sourdement sa porte, il les écoutait carillonner, en riant
dans le creux de sa main, logé en boule parmi les coussins pareils à des ventres coupés, à de joyeux bedons
arrachés, enveloppés de gilets bariolés.
Guillaume Apollinaire, interrompu dans ce qu'avant
le Parnasse on nommait la méditation, s'emparait, au
vol, de la phrase la plus banale, la plus triviale - si
elle était incongrue ce pouvait être du bonheur pour
l' cc esprit nouveau » l - et~ sans la parer, sans trahir
la rfvélation, il repartait de ce plan, de ce dernier des
plans superposés dans un miracle d'unité, pour de
nouvelles ascensions en un c:~l libre, sans perdre de vue
la terre.

As-tu pris la piece de dix sous je l'ai prise
Ceci qui dépasse la critique littéraire devrait tenter
un psychologue, au moins un Janet ou le Daudet le
moins culbutant.

Nous apprîmes à rire. Tu le sais, Billy, qui · riais si

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

mal dans ta barbe révoquée, ta barbe de conscrit du
Cambrésis, lorsque « le baron» nous rassembla ! Nous
apprîmes à rire. Je recopie, en pensant beaucoup am
jeunes inventeurs de I 9.20, ces vers farce de Guillaume.
Personne n'en a jamais rien lu.
Mai·di,

2

octobre 1906.

A celui qui régit
La troupe Le Bargy,

Tu partiras, dit-on, vendredi pour l'Afrique;
Viens demain avec moi vider quelque barrique
D'eau de vie 011 de vin. Je t'attendrai de huit
Heures jusqu'à midi, puis d'une heure à minuit.
Aussi bien laisse donc ton maître à ses cravates,
(Eternelle douleur, Périer, vous en rêvâtes!)
Et porte-moi tout ce que tn rrfavais promis ;
Il ne faut pas manquer de parole aux amis.
Et puis dorénavant pas d'anthropophagie,
Tu ne mangeras plus d'allumette-bougie;
Chaque amphiboche et toi serez de la régie.
Dis-moi, quand tn sauras par cœur tout le Duel
Apprendras-tu les vers d'Eugène Manuel
Avec ceux de celui qu'a Don Caramuel '
Moréas compara pour dire quelque chose ?
Laissons, laissons, laissons à son rosier la rose
Et laissons à Paul Fort ses poèmes en prose.
P1wds pour le lire en route un roman de Beaubourg
.. 1 •vers

Le sculpteur catalan Manuel Ugue dit Manolo. V01c1 e. rn·
de Moréas : De Don Caramuû Manolo mil la trace. Manolo co
posait d'étranges poèmes phonétiques en son ignorance~ de. notre
langue écrite.
1.

VIE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

685

Et pour tes nuits d'automne engage au Ltixembo11rg
Quelque tante a l'œil vif, à la mine éclatante
Puisqu'il faut, pour camper en voyage, une tente.
J'habite au Vésinet, huit boulevard Carnot.
GUILLAUME APOLLINAIRE

P. S. Apporte le tonneau ' .
Viens toujours rue de la Pépinière.
Apollinaire y était employé de banque. Je « tournais » pour l'entrepreneur-comédien Barret, un peu las
du Secrétariat de Vers et Prose, n'ayant pas les vertus
de Paul Fort.
Guillaume ne se plaignait pas. Il redoutait comme
une honte d'être plaint, ainsi qu'on voyait les meilleurs
plaindre le pauvre Charles-Louis Philippe, piqueur des
Ponts et Chaussées, inspecteur des étalages de mastroquets « dans les septièmes arrondissements », qu'il
pleuve ou grêle, et pour quel prix! - faible, malade.
Notre pauvreté se donnait des airs.
Guillaume passait pour gagner de l'argent à la Bourse.
On en riait ! Si haut ! Comme ce soir où nous fûmes
en loge au Nouveau-Cirque, avec un sou. L'ouvreuse
nous adopta en quelque ·sorte. Mais Guillaume négligea
cette sainte matrone pour faire de l'œil à l'écuyère.
Voilà des souvenirs bien médiocres, dira-t-on.
Hé quoi ! Ecrire cela, pas plus, d'Apollinaire ? C'est
- qu'on y prenne garde - que tout cela est démodé
au point d'atteindre au style.
l. Le jeu de tonneau du jardin de mes parents, à Chelles. Guillaume affichait des pretentious à mettre dans la « grenouille » à
volonté.

�686

LA NOUVELLE REVUE FRAN

C'est des fleurettes, des étincelles d'un âge dont ri~
ne reviendra plus, et tout ce qui était possible en ce
temps-là valait souvent mieux que l'horrible raison de
cet âge de fer qu'on nous a fait.
Mais beaucoup de ce qui était alors possible, c'est toi,
Guillaume, qui l'a rendu possible, par ta for_ce douce,
par je ne sais quelle grâce si sage, par ton génie.
J'en veux tenter la preuve.
*

**
Je souhaite dans ma maison
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre '
Las d'habiter le Vésinet, de manquer tant de trains,
ce qui l'obligeait à fréquenter les bars anglais de des
Esseintes, rue d'Amsterdam, Guillaume Apollinaire
s'installa rue Léonie, devenue rue Henner. Je ne revois
pas le chat, mais il y eut dans la maison un doux bruit
de robe, de mâles voix amies firent trembler les glaces
et chaque jour les livres s'ajoutaient aux livres.
Le temp's des essais était passé. Le Festin d'Esope, do~t
l'histoire seule exigerait beaucoup de place, n'occupait
plus notre mémoire et l'on oubliait même la R~
Immoraliste (deux numéros 2 ) qui avait associé GuilLe B~stiaire ou Cortège d'O,phée (Le Chat).
.
Même, le second numéro de la Rwue Immoraliste devint rum:
que numéro des Letti-es Modernes ; la concierge de notre ann
1.

2.

687
laume et ses anùs au fils de l'auteur d'En r'venant de la
revue. Détail qui nous ramènerait aux bars de la gare
Saint-Lazare, au Criterion, à la clinique du Dr R ...,
hospitalisant la R:evue Immoraliste en des locaux bénis;
au Vésinet, à Chatou; tout cela qui vaudrait une longue
chronique. Nous avions comploté d'écrire un roman
moderne sur la vie des bords de la Seine - la Vie.
chatouillarde, disait Guillaume qui, sous le prétexte
gamin d'effacer jusqu'au souvenir de Maupassant, el'.it
réalisé l'ambition naturaliste bien mieux que les naturalistes qu'il avait relativement peu pratiqués, leur préférant Paul Féval.
Chatou permit à Guillaume de connaître de bonne
heure André Derain et Vlaminck, lesquels furent un
temps les cadres et les troupes de l'Ecole de Chatou. D'une
suite de propos nocturnes naquit en Guillaume Apollinaire l'ambition d~ se dévouer à la défense de la peinture moderne. Jusqu'alors, il n'avait rien donné dans ce
genre qu'une lyrique et très lucide étude sur Picasso,
illustrée de reproductions del'Epoque bleue et de l'époque
des Saltimbanques, que publia La Plume. Cette étude n'a
pas été recueillie dans Les Peintres Cubistes. Quand, en
1910, je passai au Paris-Journal de Gérault-Richard,
Apollinaire me remplaça à l'Intransigeant. Il y fit merveille. Les poètes longtemps écartés de la presse prirent
avec lui une fière revanche et tous les peintres nommés .
au long de ses Salons et, plus tard, dans sa Vie anecd-0~~éopatbe bien pensant s'étant inquiétt!e de ces poètes, voire du
cc Conspirateur albanais » lui demandant « l'étjlge de la
e lmrrwraliste », on consentit ce sacrifice à notre hôte.

~Ill(

�688

689

LA NOUVELLE REVUE FRAN

tique du Mtrcure de Fra11ce, défilèrent rue Henner,
cette petite salle à manger encombrée de ses meu
bretons qui le faisaient rigoler, autour de cette
bourgeoise en noyer ciré sur laquelle M. Louis de
zague Frick, sanglé dans un raglan autant que dans
capote hongroise, monoclé, ganté de blanc et le tube l
main, vint poser une pomme mûre, tous les ma·
deux mois durant.
Les peintres suivirent Guillaume à Passy, rue
d'abord, et rue La Fontaine, ensuite, et puis boui
Saint-Germain. Même leur nombre s'augmentait. L'•
deur que dépensait Guillaume à leur défense n'était
du goût de tous ses amis. Si l'exquis René Dalize
un faible pour Apollinaire et sa Muse par le Do
Rousseau, et sur quoi l'on a tout dit, il estimait ~
crement les cubistes. Prié aux noces du peintre Gl •
Guillaume, en retard ainsi qu'à l'habitude, se mettait
quête d'un fiacre.
- J'espère, dit René Dalize, que tu vas prendR aà
fiacre aux roues carrées !
Lorsque Guillaume Apollinaire fit, en la salle de la
rue de l'Orient, représenter les Mamellts de Tirésias', Cl
qui n'alla pas sans quelque tapage, bon nombre des ~
tres en faveur de qui mon ami s'était compromis, d ~
1. Apollinaire a fondu dans 1A Mamtlles deux parades(~
ment la scène du gendarme) dont il nous fit lecture à l'o.Lbs, til:
dessert. Les deux pièces devaient ètre publiées sous ce titre uniqlle:
Thidtre de Guillaume Apollinairt. Le mème soir, Apollinaire nc,a1•
lu Le Gim-Gim-Gim dLS Captissills, jamais édité et qui,
suite, a constitué le chapitre du Poile Ass&lt;1ssillé intitulé D r a ~
mais sensiblement remanié.

dalll,-

pot de profitables alliances, perdant par son honnêteté
la petite situation acquise dans un journal du soir,
œdigèrent un effarant communiqué aux fins de se désolidariser d'avec Guillaume Apollinaire &lt;&lt; qui les compromettait 1 »
C'est à crever de rire I Je l'en vis pleurer. Depuis, les
meilleurs d'entre ces coupables ont témoigné d'un vrai
repentir. Je n'ai rapporté cette pitoyable anecdote que
pour marquer mieux la sincérité de mon cher compagnon continuant après cela de servir la cause d'un art
41ui lui devait tant et qui avait tout son amour. Je mets
au défi qui que ce soit de se flatter, sérieusement, d'avoir
RCUeilli d'Apollinaire le moindre aveu de mystification.
D'honnêtes gens se trompent quand ils soutiennent
qu'Apollinaire s'amusait en poète de faire vivre ,des
baudruches, de prêter son âme diaprée à des Ô1annequins.
Voici ce qui advint, simplement, et qui, avant nous,
~t vrai pour les historiens au jour le jour du symbolisme, de l'impressionnisme ou du réalisme. On ne peut
pas, au premier jour, alors qu'on aspire à faire admettre
le credo d'une école, rendre sensible le génie du chef, de
l'initiateur, la valeur des premiers disciples et l'inanité
des trublions accourus. Les ennemis de ces écoles neuves
le savent bien qui, avec moins d'honnêteté, usent de la
méthode contraire et, pour l'éreinter, adoptent, eux
aussi, tout le groupe. Pour discréditer Mallarmé, Henry
Fouquier utilisait Baju. A cause de quoi, l'on refusa
cl'admettre notre tendresse dédiée au vieux Rousseau.
Même parmi d'anciennes victimes des Fouquier on méconnut la bonne foi d'Apollinaire. Seuls parmi nos aînés,

�690
Jean Moréas, Rémy de Gourmont, Alfred Jarry et, il
faut le dire, le léger Paul Fort, tinrent le poète d'Alcools
pour incapable d'aucune simulation.
Les farces qu'il se permit furent d'autre sorte. Il
trompa l'ennui d'accomplir des besognes de librairie
en équivoquant avec une verve rare. Dalize ici fut parfois son complice. L'avenir retrouvera la clé d'une histoire littéraire enfouie sous un fatras babylonien imité
des pédants. M. Seignobos a couvert de son autori~
une publication internationale, accueillante aux élucubrations du poète annonçant, avec traduction des pièces
diplomatiques et dépêches datées à l'appui, la prochaine
conversion du Kaiser au catholicisme !
Ah ! ce bureau de !'Européen, rue Dauphine! Le gentil
ArDI! Hammer, secrétaire fidèle, couvrant de son corps,
de ses bras, la table du rédacteur en chef, aux. fins de
contrarier le pillage des revues que nous préméditions.
Quand Jean Jaurès et Pressensé parlèrent, au Tivoli
Vaux Hall, en faveur des juifs martyrisés à Kichinew,
Pierre Quillard et Louis Dumur prièrent leurs jeunes
collaborateurs d'assurer un service de propagande; soit
vendre l'Européen dans la salle. Le prix exorbitant pour
l'époque, six, sous, favorisait mal notre industrie. Je pris
sur moi de distribuer gratuitement l'organe. Idée que
Guillaume voulut trouver la meilleure. Mais c'était long.
Alors, grimpant aux galeries, Guillaume qui avait de ces
innocentes inventions, ne cessa plus de jeter ses Européttl
sur le parterre, par gros paquets ficelés. Il y eut tempête.
Le prolétaire se révolta assommé par le poète et j'eus
grand'peine à tirer de là Guillaume qu'après le peuple
les agents voulurent malmener sans savoir pourquoi.

*

••
J'ai vu Guillaume Apollinaire engraissé, déjeunant
seul, pareil ainsi au Roi Soleil et tenant tour à tour les
propos de Denis Diderot et de Casanova, et puis, en
pelant une poire, chantant quelque refrain bien absurde
des mauvaises époques: 1827, 1850 ou 1875:

Fo11tons-11ous d'ça,
Tralalala I
Mais je sais de quoi Guillaume ne se foutait pas.
J'ai vu Guillaume au jour le plus affreux de sa vie.
En l'embrassant, je lui glissai une parole d'espérance. Il
riait dans ses larmes

Foutans-nous tfça,
Tralalala !
Et si la calomnie n'a pas tout à fait désarmé, si les
ignorants, les artistes de contrebande, si ceux qui te
doivent tout nient encore, ah ! Guillaume mon frère

Foutons-nous d'ça.
Tu adorais ce r~frain ridicule. ~t vraiment ne chanterons-nous plus jamais cet air Saint-Simonien, Ménilmo11la11t, chant religieux, à quoi nous avions voulu rendre
une certaine vogue !

•••
La guerre ! Les recruteurs se montraient exigeants et
quelques bonnes volonfés demeuraient à · l'abandon.

�692

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Apollinaire, en peine de servir, manqua entrer dans les
postes.
.
- Bon sang! s'écria Dalize en bouclant sa cantme,
nous ne recevrons jamais nos lettres.
Ce fut l'artillerie, Nîmes d'où il m'écrivit :
J'ai vu Cremnitz. à Nice où il est encore ati dépôt. Très

jaloux de ma tenue de conâucteur. C'est, il est vrai, tres
chic.
Il m'écrivit encore à Vincennes, très sérieux : « Je te
félicite. &gt;&gt; Au front, cette carte me parvint : « Brigadier,
je suis dans un patelin où j'ai retrouvé le vin de l' Escargot,
rue Lepic, ce n'est pas l'Anjou.»
C'était la Champagne où l'infanterie le prit pour en
faire un officier et où la mort lui donna le baiser de fer
et de feu avec la marque de quoi il devait vivre jusqu'à
ce que la fièvre l'emporte,
« ... le brigadier au masque aveugle souriait amoureuse-

ment à l'avenir, lorsqu'un éclat d'obus de gros calibre le
frappa a la tête d'où il sortit, comme un sang pur, une
Minerve triomphale.
« Debo-ut, tout le monde, afin d'acweillir courtoisement la
victoire! »
Le jour mourait sans que la pensée nous vînt_d'allumer les lampe's · ma femme et moi, nous écouuons ta
' · s1· tnste
·
d''etre depuis la
femme en deuil' « ••. Il eta1t
guerre éloigné de ses amis... il ne se consolait pas de
la mort de René Dalize ... il se sentait très seul. .. le
soir ... ah! comme il voyait tomber le soir avec hor·
reur ! &gt;&gt;
Il y a, rue de Châteaudun, chez un bouquiniste, une

"

VIE DE GUILLAUME APOLLINAIRE

échelle de bambou au haut de laquelle je te vois toujours juché, en habit gris. J'ai rencontré une fois Giovanni Moroni et ses belles bagues fausses et ne l'ai plus
revu. J'irai, songeant au jour · des jours où les tristes
vivants ressusciteront parmi les morts élus, boire un
verre à ta santé chez le troquet de la rue Caulaincourt,
au rez-de-chaussée de la maison d'une somnambule qui
avait ta pratique. Je t'y attendis deux heures. Et j'irai
en boire un autre chez le bougnat de l'avenue Niel où
nous fûmes noyer de clairet notre folle gaieté, après
avoir, pour « le baron », été demander raison à ce sympathique M. D ... qui nous répondit : « Pouvais-je supposer !... Vrai, messieurs, je croyais que vous veniez
m'intéresser à la fondation d'une revue ! &gt;&gt;
Guillaume, tout est bien changé ; tout est bien froid
ici et les hommes sont plus durs. Bannis les regrets
d'une vie dont l'ordinaire t'eût affiigé de désillusions.
Pourtant le soleil de gloire s'est levé sur ton champ
d'asile et le jour viendra de la résurrection des poètes.
ANDRE SALMON

�.\NS.\LDIN

Je crois qu'il est bien temps de partir
Car sous peu le règne de la mort
S'étendra jusqu'ici

CO U LEU R D U T EMPS
ACTE PREMIER
SCÈNE I

Une place publique dans la capitale d'un pays
qui jouit de la paix
NYCTOR, ANSALDIN DE ROOLPE, YAN DIE~IES.

ANSALDIN

Il mtrt s11it•i par ses compagnons qu'il i•eul entrainer tandis
q11e 'NJclor s11rto11t fait 111i11e de ne pas w11/oir le mivrt
Par ici par ici venez donc
Notre avion est prêt à voler
VAN DIEMEN

Belles nuits de ma ville natale
C'est à présent seulement
Que je sens toute votre douceur
ANSALDTN

Vous verrez ce sera merveilleux
Notre \'Oyage s'annonce bien
VAN DIDIEN

C'est ici que j'ai vécu aimé
Et que je me suis enrichi

!\YCTOR

Laissez- moi
Partez si vous voulez partez donc
Mais moi je reste
Oui la mort règne
Mais cependant
Notre patrie
N'app:mient pas
A ces rovaumes
On y jouit en pai~ de la vie
Et l'on y _meurt encore en paix
ANSALDIN

Yite
Venez nous discuterons après
NYCTOR

N'est-il pas plus dangereux encore
D'aller cueillir la rose d'azur
Dans les grands jardins aériens
ANSALDIN

Venez vite il est témps de partir
La mort \;eot qui ne trouve pas juste
Que quelqu'un vous ·vous ou bien moi
Echappe à sa domination
Il est encore temps de partir
Bientôt l'on ,·erra bondir la mort ·

�LA NOU\'ELLE REVUE

Elle bondira jusqu'ici
Comme un tigre affamé au milieu
D'un troupeau éperdu de captives
Venez vite Au sud à l'est au nord
Coule le sang des antagonistes
Et leurs grandes ombres atroces
Obscurciront bientôt l'horizon
A l'ouest c'est la mer incertaine
Que sillonnent de nouveaux poissons
Au-dessus de nos têtes enfin
Des oiseaux de métal et de bois
Planent menaçants il faut partir
Il essaye de les mtrai11er

•

NYCTOR

Partez si vous voulez je reste
Car il ne faut jamais déserter
VAN DIEMEN

Déserter le mot est un peu fort
N'avons-nous pas le droit de partir
Notre pays jouit de la paix
D'aillt:urs le ministre m'a donné
Passeports autorisations
Enfin tout ce qui est nécessaire
NYCTOR

Mais on peut avoir l:esoin de nous
Et un pressentiment me dit
Qu'en partant nous allons à la mort
ANS.\LDIN

A la vie

YAN DIEMEN

Et qu'en savons-nous
ANSALDIN

A la vie je le jure Venez
NYCTOR

Vous ne songez qu'à mon existence
Merci mais moi j'aime le danger
Je suis un poète et les poètes
Sont l'âme de l:i patrie
ANSALDIN

Venez
NYCTOR

Platon les met hors de la République
Ils sont au-dessus lois et morale
Mais un tel privilège comporte
De très grandes obligations
Et notamment celle d'exprimer
Tout ce que les autres citoyens
Peuvent ressentir de sublime
C'est pourquoi il faut bien que je reste
\'AN DIEMEN

Vos scrupules je les comprends tous
Mais j'ai réfléchi à notre cas
En partant nous sauvons avec nous
L'âme même de notre patrie
Comme fit Enée en quittant Troie
Et Rome naquit de ce départ
Une Rome nouvelle monte en nous
Pour moi j'eusse évité ce voyage
45

�R DU TEMPS

Je suis vieux c'est pour ,·ous que je pars
Pour sauver un sa,·ant un poète
Et plutôt qu'eux je sauve leur a.:uvre
Partez partez pour sauver votre œuvre
Elle est votre patrie sauvez-la
Elle appartient à l'humanité
Partez vous en êtes responsablès
lsYCTOR

Je me rends enfin vous l'emportez
Hélas
(Il pleure)
ANSALDIN

Il est grand temps de partir
NYCTOR

Et voici le moment du départ
Je le considère avec aAgoisse
Trois hommes pour un monde nouveau
L'un riche ce qui nous a permis
De tout préparer pour ce voyage
Adieu donc monde où rien n'est gratuit
Il est tout le passé ce richard
Le passé c'est-à-dire la mort
L'autre un savant dont les connaissances
Nous feront vivre il est le présent
C'est-à-dire la vie et la lutte
Quelque chose enfin de bien bourgeois
Le corus oui la réalité
L'autre enfin voyageant les mains vides
Pleurera à jamais pleurera
Comme si tout était trépassé
Comme si le présent était mort

C;r il es~ l'avenir, ce poète
C e~t-à-d1re la crainte joyeuse
~~oms _que la mort et plus que la vie
L
.
Laavemr enfin ou le déSIC
beauté même ou la vérité
ANSALDIN

Venez
VAN DIE.YEN

N'avez-,·ous rien oublié
ANSALDIN

Tout est prêt
NYCTOR

Adieu mon doux pays
ANSALDIN

Mon nouveau moteur fera merveilles.
Nous avons de quoi faire deux fois
Le tour du monde aérien
YAN DIEMEN

Bien
NYCTOR

Et la nuit s'ouvre magiquement
Comme un porche béa nt entrons vite
D ans le palais inconnu
ANSALDIN

Venez
VAN DIEMEN

Vous êtes sûr de votre appareil
ANSALDTS

N'en doutez pas mais iJ faut partir

•

�700

LA NOUVELLE
YAN DIEMEN

Et vous saurez vous orienter
ANSALDlN

Oui venez montez dans l'appareil
L'atmosphère est je crois favorable

OOULEUR DU TEMPS

701
NYCTOR

Et des nuages dorés
Folâtrent autour de nous
Ainsi que des dauphins autour d'une carène
VAN DIEMEN

Nyccor ne vous penchez pas
SCÈNE

Il

NYCTOR

LES MÊMES

Que sont ces traces ces longues traces
Qui partout partout rayent le sol
Est-ce une région volcanique

NYCTOR

\'AN DIEMEN

Entre ciel et terre

Le désir infini qui nous enlhe au ciel
M'ordonne de chanter Et puis quelle douceur
j'oublie ce qui n'est pas la suave douceur
De ce voyage aérien et il me semble
Que si je chantais à présent l'hymne du ciel
Je prendrais à mon chant un si noble plaisir
Que je m'arrêterais pour l'entendre vibrer
Dans l'espace Harmonie Eblouissement d'or
Des musiques du ciel Résonnances de feu
D'une ardente lumière arrivant à grands flots
Les ondes de mon chant assaillent le silence
Le silence infini et l'immobilité
Mais quelle douceur
La terre se creuse
L'horizon s'élève
ANSALDIN

li s'élève à mesure
Que nous nous élevons

Nyctor Nyctor regardez au ciel
NYCTOR

laissez-moi le spectacle est poignant
Et descendons à une altitude
Qui me permette de regarder
VAN DlE..\tEN

Non redoublons plutôt de vitesse
Montons plus haut fuyons ces oiseaux
Qui paraissent bien vouloir nous poursuivre
NYCTOR

Ils poursuivent l'avion là-bas
ANSALD!N

Prenez garde car d'étranges fleurs
Eclosent brusquement près de nous
NYCTOR

Mais avant de quiner ces régions
Je veux voir ces sites désolés

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

702

Et je veux connaître sur le sol
Le danger enivrant descendons
ANSALDIN

Ce serait une grande imprudence
NYCTOR

Lâches vous avez peur de la mort
ANSALDIN

Je

ne crai~s pas la mort cependant
Je ne veux pas être à sa merci
VAN DIEMEN

Aucul) de nous n'a peur
' Eh bien soit descendons
NYCTOR

La terrible magie
De cette ardente lutte
Me retiendra en bas
Quelques instants à peine
Puis je romprai le charme
Et nous repartirons
VAN DIEMEN

C'est bien
ANSALDIN

Nous descendons

SCÈNE

III

Champ de bataille avec des croix
MADAME GIRAUME

puis

MAVlSE

MADAME GIRAUME

C'est ici qu'a eu lieu la bataille
Il est tombé frappé à la tête

Elle trouve la croix sous laquelle repose son fils
Mon fils te voilà sous cette croix
Te voici mon joyau précieux
Te voici mon fruit blanc et vermeil
C'est mon fils c'est mon enfant c'est lui
Fils tu n'es plus rien que cette croix·
C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi
0 très belle fontaine vermeille
Te voilà tarie à tout jamais
Q toi dont la source était en moi
C'est mon fils c'est mon enfant c'est toi
Tu dors dans la pourpre impériaie
Teipte du sang que je t'ai donné
0 fils beau lys issu de ma chair
Floraison exquise de mon cœur
. Mon fils mon fils te voilà donc mort
A ton front une bouche nouvelle
Rit de tout ce que ce soir j'endure .
Parle sous terre bouche nouvelle
Que dis-tu bouche toujours ouverte
Tu es muette bouche trop rouge
MAVISE

Sa mère est près de son tombeau

�j05

0 Fiancé si beau si fort
Toi qui mourus vêtu de bleu
Un morceau de ciel enterré
Il était adroit et habile
Il était fort j'étais savante
Lui le travail moi la pensée
La vie et l'ordre en un seul couple
Lui le travail moi la pensée
Il était fort j'étais savante
MADAME Giï,AUME

Et comme ton corps doit être lourd
Déjà je plit:: sous ton souvenir
0 mon fils je t'ai porté jadis
Lorsque tu ne pesais presque rien
Et je n'ai plus de lait pour nourrir
Ta mort comme j'ai nourri ta vie
MAVISE

Mais ma science ne peut pas
Faire ressusciter sa force
Je veux me coucher près de lui
Près de lui dans ma robe noire
li était bleu comme le jour
Je suis plus triste que la nuit

Depuis que tout le monde souffre
Mais que m'importent tous les autres
Il est là bleu comme le ciel
Où rougeoient les nuées du soir
MADAME GIRAUME

J'ai fait des démarches incroyables
Pour atteindre ce lieu prohibe!
Et te voilà mort mon cher enfant
Qu'ont-ils fait de toi ils t'ont tué
Ils s'y sont mis tous pour te tuer
Et puisq~'ils en voulaient à mon sang
Pourquoi donc pour en tarir la source
N'ont-ils pas pris ma vie ô mon fils
Pourquoi ta vie et non pas la mienne
MA\'ISE

Mon amour pour toi contient tout
Les grandes raisons de ta mort
Et cet avenir qui naît d'elle
Mais réponds réponds que tu m'aimes
0 mon fiancé je suis vierge
Mais tout ton sang repose en moi
Tu m'as fécondée en mourant
Je sens en moi tout l'avenir
MADAME GIRAUME

MADAME GIRAUME

Parle mon fils réponds à t(mèrc
C'est la voix qui t'apprit à parler
MAYISE

Orgueil orgueil abaisse-toi
Orgueil qui ne sais plus souffrir

Que vais je devenir douloureuse
Désolée meurtrie et tout en larmes
Écoutez mon fils mon fils est mort
Mon fils une grappe de raisin
Dont on a exprimé tout le vin
Et ce vin précieux ils l'ont bu ·

�L.\ ~OC\'ELLE RE\'UE

Ils sont i\'res voyez écoutez .
lis en sont tous ivres de ce vin
De ce vin mon sang mon sang \'Crmeil
~L\YISE

Nous sommes enfin mariés
Et l'a,·enir est notre fils
\'oici les bataillons issus
De ton trépas de ton espoir
Savais-tu combien je t'aimais
Je baise le sol de ta tombe
Comme si je baisais tes lt:vres
O merveille la terre a rendu le baiser
MAD.UIE GIRAC~Œ, MA \"ISE, \"OIX DES ~IORTS ET DES \'IV

msemblt

\"OIX DES MORTS ET DES \ï\"AN1'S

C'est le crépuscule de l'Amour
Et qu'imponent qu'importent les hommes
Qu'importent les frelons à la ruche
Qu'importent gloire richesse amour
Et qu'importent qu'importent les hommes
Adieu Adieu il faut que tout meure
SCÈNE l\'

MàlES,

NYCTOR, VA~ DIEMEN, ANSALDI"N DE ROULPE
\'A~ DlfüdEN

Voici des femmes
~YCTOR

Voici des cris

,)UD.\ME GIRACME

0 fils ô mon fils plus blanc qu'un lys
Mon fils mon fils hiver de mon âme
O mon fils hostie de la patrie
0 fils douceur et douleur immenses
Réponds réponds 111011 petit enfant
Réponds réponds mon _111.:tit enfant
MAnSR

Mort ô mort ô vivante mort
Merveilleuse et cruelle mort
Mes larmes s:mg de mon esprit
Baignent le sol qui m'a rendu
Son suprême baiser ô larmes
Coulez pour ma grande douleur
Et la terre comme un anneau
Tentoure ô mon beau fiancé
C'est la bague des épousailles

ANSALDlX

C'e:.t le sfjour de la mort
VAN DIEMEN

Mesdames c'est un endroit malsain
Xe restez pas ici sui\'ez-nous
~IADAME GlRAliME

Puisque je ne Yerrai plus mon fils
Emmenez-moi donc où vous voudrez
N\'CTOR

à

.ANSALDIN

C'est une comp_agnic imprévue
Mais la femme est l'ennemie du rêve
Et je ,·ais peut-i:trc m'ennuyer
Moi qui jamais jamais ne m'ennuie
Hier elles s'amusaient peut-être
Aujourd'hui elles sont toute~ larmes

�708

LA NOUVELLE REVUE FRAN

Demain elles auront oublié
La mort pour ne songer qu'au.'{ vivants
Et les voilà prêtes à nous suivre
Mais elles ne sont que deux tant mieux
Je pourrai s'il me plaît rester seul
ANSALDlN

Nyctor vous êtes vraiment i~juste
Elles ne savent pas nos desseins
Elles supposent que nous voulons
Simplement les faire s'éloigner
De ce dangereux champ de bataille
Et ne pensent pas que nous allons
Voir le pays divin de la paix

NYCTOR

Je vais leur dire ce qui en est
ANSALOIN

Je le défends si vous le tentez
Je vous tuerai car je n'admets pas
Que vous contrecarriez mes projets
NYCTOR

Je suis sans volonté Ansaldin
Et je me trouve à votre merci
Je vous hais voilà la paix promise
Et c'est déjà la haine entre nous
MADAME GIRAUME

Mavise venez aussi

NYCTOR

MA VISE

Il faut donc leur dire nos projets

Où ça

ANSALOIN

Mais non elles ne nous suivraient pas
Plus tard elles apprécieront mieux
L'ineffable douceur de la paix
Car elles ont souffert
NYCTOR

VAN DIEMEN

Ailleurs
MAVISE

Mère de mon fiancé
Je vous suivrai toujours et partout
NYCTOR

Misérable

Et cette époque veut pour surnom
Ce terrible mot latin cruor
Qui signifie du sang répandu

ANSALDIN

Et ce seront d'utiles compagnes
NYCTOR.

ANSALDIN

Et vous ne les renseignerez pas
ANSALOIN

Non

Par ici il est temps de partir
J'entends les premiers éclatements
De ce qu'ils appellent aujourd'hui

�710

711

LA NOUVELLE

Une préparation Venez

Voix des nwrts et des vivants
Adieu Adieu il faut que tout meure

VAN DIEMEN

Non c'est vrai
MADAME GIRAUME

Vous souriez
ACTE DEUXIÈME
Une île déserté
SCÈNE I
VAN DIEMEN, MADAME GIRAUME.
VAN DIEMEN

Quel agréable voyage
MADAME GIRAUME

Oui
Bien agréable où sommes-nous donc
VAN DIEMEN

Tout près de l'Équateur dans une île africaine
Que ne hante jamais aucun navigateur .
D'après ce qu'en a dit notre cher Ansaldin
C'est une île déserte à moins qu'elle ait changé
Et soit peuplée depuis son exploration
Par les grands voyageurs Livingstone et Stanley
_Et nous y rencontrerons peut-être quelques nègra
Des serpents et aussi des mdnstres poétiques
Que nous inventerons pour vous faire plaisir
MADAME GIRAUME

Quoi une île déserte ·en Afrique
L'Équateur des serpents et des monstres
Est-ce possible mais vous riez
Vous vous moquez de moi n'est~e pas

VAN DIEMEN

Mais non
MADAME GIRAUME

Nou_s n'avons pas quitté mon pays
Serait-ce vrai non mais il fait chaud
Oui il fait une chaleur torride
Mais non vous riez je ne vois point
·De végétation tropicale
VAN DIEMEN

· C'est qu'elle ne se laisse pas voir
Dès l'abord et que pour distinguer
La végétation tropicale
De _celle qui ne l'est pas il faut ·
S'entendre un peu à la botanique.
Mais avec de l'habitude
MA.DAME GIRAUME

Quoi
L'Equateur la chose est incroyable
Cependant vous me l'affirmez
VAN DIEMEN

Oui
MADAME GIRAUME

Mais quelles gens êtes-vous donc
VAN DIEMEN

Nous aimons la p;iix et nous fuyons
Les pays qu'elle n'habite pas

�"]Il

LA NOUVELLE REVUE

Par pitié pour votre désespoir
Nous vous avons priées de veni_r avec nous
Et vous êtes venues de plem gré
MADAME GIRAUME

Ce que vous m'aprrenez_ m'étourdit
Et il faut que je m Y hab~tu~
Et puis oui vous av~z ~u raison
Qu'aurions-nous fait la-bas
VAN DIEMEN

En effet
MADAME GlRAUME

Les femmes sont faites pour la paix
Mais où donc trouver la paix sinon
Dans une île déserte
VAN DIEMEN

C'est ça
MADAME GIRAUME

M.ais nous y serons· si abandonnés
Cinq êtres tous seuls dans l'univers
VAN DIEMEN

Unis comme les doigts de la main
Eh oui nous serons seuls
MADAME GIRAUME

Seuls tout seuls
VA!-&lt; DIEMEN

C'es(l'heure pour certains
De supporter
La solitude

71 3
Là-bas d'où nous venons un homme n'est plus rien
Là-bas l'individu n'est qu'une particule
D'êtres au corps énorme anciens ou nouveaux
L'homme n'est qu'une goutte au sang des capitales
Un tout petit peu de.salive dans la bouche
Des assemblées brin d'herbe au champ qu'est un pays
C'est un simple coup d'œil jeté dans un musée
La pièce de billon dans la caisse des banques
C'est un peu de buée aux vitres d'un café
Il pense mais il est l'esclave des machines
Les trains dictent leurs lois à l'homme dans l'horaire
L'homme n'était plus rien c'est pourquoi nous fuyons
Pour retrouver un peu de liberté humaine
MADAME GIRÂUME

Je vous écoute comme on écoute
Son libérateur ce que vous dites
Me cause une allégresse _infinie
Un plaisir
VAN DIEMEN

Prenez garde madame
Mais je ne m'habituerai jamais
A ce que vous ne soyez plus triste
Vous devez nous rappeler sans cesse
Dans le domaine heureux de la paix
Les douleurs dont on souffre là-bas

�714

LA NOUVELLE

SCÈNE

II

ANSALDIN DE ROOLPE, MAVlSE

ANSALDIN

C'est donc Nyctor qui avait raison
Il ne voulait pas que vous ve~iez

MAVlSE

Oui c'est une infa1:pie

Vous nous avez trompées
Vous vous êtes moqués
De f~rnrnes ·malheureuses
Je ,eux voir à l'instant
Ce monsieur Van Diemen
Je veux qu'o1,1 nous ramêne.
Dans notre beau pays
ANSALDIN

Oh je l'attendais cette colère
Cette fureur vous êtes injuste
Nous vous avons sauvées de la mort
Et de la plus affreuse tristesse
Qu'auriez-vous fait là-bas dites-moi
Simples cellules madréporiques
Des attols monstrueux et dolents
Qui montent à la surface affreuse
Du tragique océan humain
D'ici vous dominez l'univers
• MAVISE

Qu'importe Le devoir
C'est de rester là-bas
C'est le devoir des femmes
De panser les blessures
De consoler les cœurs

MAVISE

Si vous aviez tout dit
Vous auriez bien agi
J'ai cru que simplement
Vous vouliez nous mener
Hors du champ de bataille
Et non à l'Equateur
Pour y chercher la paix
Mais elle est cette paix
Seulement dans les cœurs
Et c'est le savez-vous
Le devoir accompli
ANSALDl:-l

Pardonnez-moi car en vous voyant
J'ai été séduit et attiré
Puis j'ai compris qu'ainsi que moi-même
Vous aimiez avant tout la science
Et il me sembla que vous étiez
Pareille au terrain où lentement
Par has~rd et par mille chimies
Se forment ces pierres précieuses
Qui taillées et polies sont si belles.
MA VISE

La beauté est en tout
Le devoir accompli

�LA NOU\'ELLE REYUE

MA\'ISE

ous n,arnns pas le droit

}.;
ANSALDIX

Voulez-vous donc n'être que l'esclave
Des grandes paroles collectives

D'abandonner ainsi
Les morts et les vivants
ANS.\LOI~

MA\'ISE

Mais ces grandes paroles désignent
Des êtres véritables Patrie
Nationalités ou bien races
Dont nous sommes une particule
Que dire d'un globule du sang
D'une simple cellule du corps
Qui se rduserait à remplir
Sa fonction
ANSALDIN

Soit et cependant
Hors vos états policés ou non
Du sang il naît un ordre nouveau
Il naît un état un grand état
La nation de ceux qui ne veulent
Plus de mots souverains plus de gloireEt comme les premiers chrétiens
Ils sont tous prêts dans la douleur
Prêts à devenir uni,·ersels
Le Christ acquit aux hommes
Leurs droits spirituels
Et la France inventa
Leurs droits philosophiques
Dans cette île déserte
Proclamons donc enfin
Leurs droits physiques et politiques

•

Vous êtes esclave de paroles
MA VISSE

Ramenez-nous dans notre pays
A~S:\LOlN

Il nait une catholicité
Fondée seulement sur la science
Et sur l'intérêt immédiat
D~s hom_mes ne serait-il pas juste
D1tes-11101 que leur tranquillité
Allât de pair avec les progrès
De l'industrie
:.IA\'ISSE

Folie O folie
Ramenez-nous dans notre pays
Allez chercher monsieur \'an Diemen
Je rnus attends ici
ANSHDI~

j'obéis
SCÈ~E

Ill

MAVISE
~IA\'ISE

Peut-être me trompé-je
Les femmes souffrent tant

�L.\ NOU\'ELLE RE\'UE

Et moi j'ai tant souffert
Mille pensées m'assaillent
Je ne me connais plus
Je cric contre le rapt
Qui m'a menée ici
Et au fond de moi-même
Je me sens presque heureuse
0 vie ô vie instable
Je suis comme un jardin
Que le vent ou la pluie
Peut d'un instant à l'autre
Défleurir \ïe passée
Violente et sublime
Et quelle fille étais-je
J'allais me marier
Et l'amour est sous terre
Mais qu'eût été l'amour
Je ne sais je ne sais
Je sais que je suis bel!c
Comme un champ de bataille
Tout l'amour crie vers moi
L'amour Je tous les hommes
L'amour Je tous les êtres
De toutes les machines
Mais puis-je puis-je aimer
Moi i,·re de devoir
Ivre d'être assaillie
Par les tentations
Ivre d'y résister
A moi ine de lutte
On voudrait imposer

La paix ignoble et triste
De cette ile déserte
Non il faut que je parte
Il faut qu'on me ramène
Dans cette humanité
Pleine d'amour et de haine
Mais j'hésite à partir
Comme un nouveau devoir
A surgi dans mon âme
A grandi dans mon cœur
Un devoir vis à vis
De cet enfant N'yctor
Qui se tient à l'écart
Honteux d'être p:u-ti
Honteux d'être poète
Honteux d'être vivant
SCÈNE

IV

MAVISE, NYCI'OR

NYCTOR

Etes-vous donc égarée Ma,·ise
MAVJSE

Non j'ai prié monsieur Ansaldin
De retrouver monsieur Van Diemen
NYCTOR

Ah \'ous étes outrée de ce rapt
Je vous devine et je vous approuve
Oui vous rnuJez repartir là-bas
C'est juste et je suis un grand coupable

�720

U

~OU-VELLE REVUE FRAN

Car moi seul Je mes trois compagnons
Savais quel crime nous commetùons
En vous entraînant sans vous le dire
Loin du jardin des explosions
MAYISE

Votre regard m'enivre Nyctor
Et vous devinez bien mes pensées
L'humanité tout entière parle
Par votre voix si harmonieuse
L'humanité dont je suis l'épouse
Depuis que mon fiancé est mort
NYCTOR

Je ne suis qu'un poète une voix
De l'infini une faible voix

ï2I
~YCIOR

Et \'Ous voilà réduite à la paix
MA VISE

Que de sphinx rôdent autour de moi
Tous m'ont crié devine devine
Et à chacun d'eux je voudrais bien
Pou\'oir répondre j'ai deviné
Quel monstre singulier êtes-vous
~ui ne ~e proposez pas d'énigme
D1tes-mo1 voulez-vous que je reste
!\YCTOR

Yotrc devoir
~!AVISE

Je le sacrifie
~YCTOR

MA.VISE

Oui il y a dans votre réserve
Dans votre goût de la solitude
Quelque chose Nyctor qui m'échappe
Et qui pourtant m'attire écoutez
Et cependant j'avais renoncé
A la chimie trompeuse des cœurs
L'amour c'était pour moi une armée
M'assaillant m'assiégeant mais vaincue
Savante je rêvais d'un bonheur
Fondé sur le devoir accompli
Et sur la liberté de chercher
La lutte mais oui toujours la lutte
De l'humanité contre mon cœur
De mon cerveau contre la nature

Yos souvenirs
M.\VISE

Je les sacrifie
XYCTOR

0 femme ô femme plus mécanique
Plus mécanique que les machiiws
L'lme des canons est plus sensible
Que l'jme de la femme il ne crie
En elle que l'instinct de l'espèce
MA VISE

Je suis .une femme bien étranoe
0
Et aussi esseulée que \'OUS l'êtes
Je cherche la formule savante

�LA NOU\'ELLE REVUE FRAN

722

Qui contiendrait la toute-puissance
Permettez Nyctor que je m'éclaire
A Ja flamme de votre cen·eau
Nous unirons si vous le voulez
La science avec la poésie
Ainsi qu'il fut au commencement
Mais non non je m'égare Nyctor
Je ne sais plus rien Nyctor plus rien
J'ai tÔut oublié tout oublié
Et de plus je n'ai rien deviné
Oui il faut aimer sans rien savoir
NYCTOR

Aimer c'est sans doute la formule
De la puissance absolue aimer
Mais qui peut aimer à volonté
MAVISSE

Celui qui ne fuit pas le danger
NYCTOR

C'est vrai le danger est à la \'Îe
Comme le sublime est au poète
Mais que cela est loin de l'am.our
Tiens voici Ansaldin il \'OUS aime
Adieu
MA\ïSE

Est-ce la paix entre nous
!\YCTOR

Adieu

SCÈNE

\'

LES MbŒS, ANSALDIN DE ROL' L_"E, LE SOLITAIRE
ANSALDIN

j'ai parcouru toute l'ile
Ne ,·ous en allez donc pas Nyctor
Je n'ai pas rencontré \'an Diemen
MA\'ISE

Oh il ne doit pas être bien loin
ANSALDJN

Voici le seul habitant de l'île
LE SOLITAIRE

Je vous le répète fuyez donc
Cc volcan le maître de cette ile
Se ré,·eillc fuyez avant peu
11 dérnstcra tout mais fuyez
Ou bien vous périrez a,·ec moi
Fuyez Fuyez
SCÈNF.

\'J

LES .\IÊMES, \'AN DIE.\IEN, .\I..\D.\ME GIRAUME
ANSALDIN

Cet homme a bien raison
En errant dans l'île j'ai bien vu
Le grave danger qu'il nous annonce
Lt solilairt est mr lt poi1lt de s'évanouir.
\ ' AN DIEMEN

Qu'a,·cz-vous

�!.IADAME GIRAUME

Cet homme meurt de faim
LE SOLlTAIRE

Non non mais laissez-moi me remettre
Depuis dix ans je n'ai pas parlé
.
Avec un être humain

Vous jugerez et vous partirez
Tandis que vous Yous enrnlercz
Un feu mortel me purifiera
\'Ali: DIE~ŒN

Parlez
NYCTOR

Parlez

ANSALDIN

Quelle paix
LE SOLITAIRE

Oui si on peut appeler ainsi
La dure lutte ayec la nature
Avec les animaux les insectes
VAN DIEMEN

Yenez avec nous pourquoi rester
NYCTOR

Oui venez
LE. SOLITAIRE.

Je n'en ai pas le droit
Le devoir me retient dans cette île
ANSALDIN

Quel est donc cet austère devoir
LE. SOLITAIRE

Le devoir d'expier un grand crime
Mais vous êtes là comme des juges
Vous qui vous ell\·okrez bientôt
0 multiple oiseau inattendu
Je vais vous dire ce que j'expie

LE SOLITAIRE

Mes compatriotes
M'ayant accablé sous l'injustice
Je me suis ,·engé en trahissant
Puis je fus justement condamné
Tandis que le navire voguait
\'ers le lieu où l'on me déportait
Je me suis évadé à la nage
Et je n'ai pas le droit de partir
J'ai moi-même choisi ma prison
Quand on a conscience du crime
On ne s'évade pas de prison
Tant qu'on n'a pas encore expié
Et je n'ai pas encore expié
J'ai mené une vie admirable
Dans sa sauvagerie une vie
De luttes dont je fus le vainqueur
Laissez moi laissez-moi donc adieu
]'ai voulu choisir le châtiment
Et non l'éviter Adieu fuyez
Adieu je ne suis qu'un criminel
NYCTOR

Vous le fûtes

�LA NOUVELLE REVUE FRA

LE SOLITAIRE

Qu'entends-je merci
\'AN DIEMEN

Mais si vous tenez à expier
.
Vous n'avez pas le droit de mounr
Il faut vivre et souffrir

Juges descendus du ciel dans l'ile
•
Voulez-vous m'absoudre de mon crime
Et suis-je un homme comme les autres
Un homme ayant le droit de mourir
En poussant le cri de la bravoure
Un homme dont le sang peut couler
Comme un fleuve où je me laverai
VAN DIE~IEN

LE SOLITAIRE

Est-cc vrai
ANSAI.DIS

Venez avec nous
LE $OLIT.-\IRE

Qui êtes-vous

Oui nous vous jugeons et votre crime
Est remis mais venez avec nous
Quand nous aurons trouvé le pays
Où gît cette paix que nous chc:rchons
~fous vous ramènerons aux pays
Où le sang coule

-·

Des hommes qui voient en vous un hom
Comme les autres pendant qu'ailleurs
Les autres s'entretuent
LE SOLIT \IRE

Oùcda

Vite Venez
Vite il est grand temps d'appareiller
Nous gagnerons le pûle venez
MA VISE

Ce traître a plus fortement que nous
Le sentiment de son devoir

\'AN DIEMEN

Là-bas Dans tous les pays
I.F. SOLITAIRE

o ··oie O joie on peut donc verser son sang
0 ;~ peut mourir honorablement
On peut mourir glorieusement
Emmenez-moi aux pays sanglants
Je mourrai pour ceux que_ j'ai trahis
Je réparerai enfin mon cnme

.

AXS.\LDIN

ANS.\LDIN

XYCTOR

Ah voyez le ,·olcan jette des flammes
La lave jaillit c'est la nature
Qui se déclare notre ennemie
Venez

ANSALOJN
NYCTOR

\'oyez donc comme est terrible
Cette paix que nous cherchons en vain

�•
ACTE TROISIÈME
SCÈNE

1.

Entre ciel et terre
OULPE YAN DIEME ' , LE SOLITAIRE,
NYCTOR ANSALDlN DER
'
,
~tADAME GIRAUME, MA VISE

Puis les i•oix des Dieux
VAN DIEMEN

C'est un éblouissement affreux
Ansaldin vous montez bie~ trop haut
Le soleil aujourd'hui a vra1me?t
Un éclat qu'on ne peut soutenir
ANSALDlN

Il faut cependant monter encore
Voyez ces gros nuages qui montent
Et nous montons pour fuir la tempête
MAVISE

Oh certains ont une forme humaine
D'autres nuages ont l'air de monstres
NYCTOR

.
quart d'heure
Oui vous avez raison et depms un
.
.
t les dieux MaY1se
Je les vois arnver ce son
·
l 1anité
Les dieux oui tous les dieux de notre lU~oute
Q . 'assemblent ici et c'est sans aucu~
ms
.
1 1 arrive
Bien la première f01s que cel a d~ur de la matière
•
et d'or es 1eux
Les dieux d e pierre
tï
Et ceux de la pensée viennent vers le so e1

L'univers sous leur ombre oscille de terreur
Et l'atmosphère même en est toute troublée
Bel fend l'immensité avec ses douze cornes
Tous les temples se sont ouverts et tous les dieux
Sont venus de partout pour parler au soleil
Tous sont bons même ceux qui aiment les victimes
Ils ont toujours voulu la paix de leurs croyants
La plupart aiment l'homme et voudraient qu'il soit bon
lis voudraient que jamais il ne donnât la mort
Ils veulent qu'à eux seuls s'immolent les hosties
Gages sacrés de paix entre l'homme et la vie
Le5 plus sanglants les plus cruels aiment la paix
Et c'est pourquoi ils viennent tous se concerter
Avec ce grand soleil qui nous vivifie tous
Voyez ces dieux ce sont une mer déchaînée
C'est un grand incendie qui s'avance et qui gronde
Voici les vieux génies taureaux au front humain
Dont la barbe ruisselle et coiffés de la mitre
Tous ces dieu.x monstrueux obscurcissent l'azur
Les dieux de Babylone et tous les dieux d'Assur
Voici Melquarth le nautonier et le moloch
L'affiimé qui toujours nourrit son \·entre ardent
Baal au nom multiple adoré sur les côtes
Ce tourbillonenment Belzébuth Dieu ùes mouches
Et des champs de bataille écoutez écoutez
Tanit vient en criant et Lilith se lamente
Et sur un trône fait de flammes étagées
D'anges épouvantés et de bêtes célestes
Terrible et magnifique entouré d'ailes d'or
De cercles lumineux à la lueur mouvante
Jéhovah le jaloux dont le nom épouvante
47

�73r
Arrive fulgurant infini adorable
\'oici des dieux toujours des dieux toujours des
Tous les antiques dieux venus des p)Tamides
Les sphinx les dieux d'Egypte aux têtes d'ani
Les nomes Osiris et les dieu.'t de la Grèce
Les muses les trois sœurs Hermès les Dioscures
Jupiter Apollon tous les dieux de Virgile
Et la tragique croix d'où le sang coule à flots
Par le front écorché par les cinq plaies divines
Domine le soleil qui l'adore en tremblant
Voilà les manitous les dieux américains
Les esprits de la neige et Jeurs mouches ganiques
Le Teutatès gaulois les walkyries nordiques
Les temples indiens se sont aussi \·idés
Tous ies dieux assemblés pleurent de Yoir les
S'entretuer sous le soleil qui plt:ure aussi
LES \"OlX DES DIEUX

Soleil ô vie ô vie
Apaise les colères
Console les regrets
Prends en pitié les hommes
Prends en pitié les Di1.:ux
Les Dieux qui vont mourir
Si l'humanité meurt

SCÈNE 11

Le Pôle Sud
LE SOLITAIRE, NYCTOR, ANSALDIN DE ROOLPE, VAN DIE~EN,
MADAME ŒRAUME, MAVISE.
VAN DIEMEN

Nous roià au pôle mes amis
Est-ce ici le séjour de la paix
Ansaldin vous nous avez promis .
De nous rendre la vie agréable
Et nous tremblons de froid et de peur
NYCTOR

Hélas
!.!AVISE

Parfois le sommeil me gagne
Comme si tout se glaçait en moi
MADAME GIRAUME

Moi je regrette un petit balcon
Donnant sur une rue peu passante
Et le b_ruit très lointain des tramways
Banquise de souvenirs glacés
MA\ïSH

Souvenirs Souvenirs
LE 501.JTATRE

Mais j'espère
Que nous ne resterons pas longt1.:m ps
Dans ce désert vous m'avez promis
De me ramener dans les pays
Du grand courage indi,iduel

�COULEUR DU TEMPS

732
NYCTOR

La blancheur souveraine qui brille
Partout est l'image de la paix
Implacablement froide la paix .
Vers laquelle monsieur Ansaldm
De Roulpe nous a enfin menés
Nous ne tarderons pas à connaître
Cette paix dans toute son horreur
MADAME GlRAUME

La profonde et l'éternelle mort

7H

Si je savais mener l'avion
Nous repartirions oui Ansaldin
Est fou et nous ne tarderons pas
A le devenir aussi nous tous
La mort nous attend Adieu Mavise
Il me semble que ma pensée se gèle
MAVISE

Ma parole se glace au sortir
De ma bouche
MADAME GIRAUME

Je me sens mourir

VAN DIEMEN

De fortes brises accompagnées
De durs flocons de neige voyez
Font raae continuellement
Et cou:reot tout d'un brouillard livide
Fait d'embrun et de l'humidité
Conaelée
de l'atmosphère
0
NYCTOR

Hélas
\'AN DfEMEN

Mais si monsieur Ansaldin de Roulpe
Réussit ses miracles savants
ANSALDIN

Mais ne vous impatientez pas
]'organiserai tout savamment
Logis chauffage éclairage tout
Et je tirerai tout de la glace
NYCTOR à y AN DIEMEN
Il ne faut pas trop compter sur lui
Je crois bien qu'il est devenu fou

ANSALDIN

Ne désespérez pas je vous prie
Mais ayez tous confiance en moi
Et je vois déjà la cit~ blanche
Qui bientôt s'élèvera ici
Je ferai jaillir une lumière
Toutes les banquises brilleront
Comme des diamants
MA\"ISE

C'est fou
ANSALDIN

Et des palais seront nos demeures
La terre donnera la chaleur
Des profondeurs une vie magique
Va naître ici bientôt
LE SOLITAIRE

Mais je veux
Aller au pays où l'on se bat
0 souvenirs cruels souvenirs

�735

1.H
NYCTOR

NYCTOR

Le froid augmente en mourant ici
Nous aurons la consolation
De ne point tomber en pourriture
Dans des siècles nous serons intacts
Comme si nous dormions car la mort
Ce n'est pas la putréfaction
Dans ce lieu merveitleux de la paix
Mais seulement un sommeil sans fin

MAVISE

La folie a fait de grandes choses
Le doute est toujours cause de mon
Sachez qu'on peut tout utiliser
Même les aurores boréales
Qui splendides marchent àans le ciel
En froissant leur grand manteau de soie
NYCTOR

VAN DTEMIDI

Allons ne nous abandonnons pas
Au désespoir et séparons-nous
Pour aller tous à la découverte
Pour ma part parmi les blocs épars
Je vais sur ces pentes de cristal
Reconnaitre notre blanc royaume
SCÈNE

Mais il est fou

Ill

MAVISE, NYCTCR
NYCTOR

Leurs silhouettes dans le brouillard
Sont comme des fantômes
M.A\"ISE

Hélas
Vous êtes cruel Nyctor oui vous l'êtes
Vous avez écarté tout espoir
Nous n'avons plus foi dans An~din
C'est votre faute

Mais nous sommes plus près de la mort
Plus près qu'avec une mitrailleuse
Braquée sur notre poitrine
MA\'ISE

Quoi
Oh lâche je vous méprise L'homme
N'est-il pas en tous lieux et toujours
En danger Fou ou non Ansaldin
Espère Vous rêvez à la mort
Pwsque vous avez votre bon sens
Sauvez-nous inventez soyez homme
NYCI'OR

0 nuit ô splendide nuit où rampent
Les célestes bêtes de phosphore
Belles musiques agonisant
Dans la rondeur de l'immensité
Je jouis pleinement de la-paix
De ces splendeurs et de ces blancheurs
Et l'éternité qui les fit naître
Ne les verra jamais mourir

�LA 'SOUYELLE R.E\'UE

Ah
li est devenu fou il est fou
Tous sont devenus fous
NïCTOR

C'est je crois
Une promesse d'éternité
Que mourir dans cette froide paix
Mais je vais aller me promener

i37
Et que non Salomé la danseuse
Que ne fut Cléopâtre et ne fut
Rosemonde au palais Merveilleux
0 beauté je te salue au nom
De tous les hommes &lt;le tous les hommes
C'est moi qui t'avais imaginée
C'est moi qui t'ai enfin inventée
Je t'ai créée fille de mes rêves
Je t'adore ma création

'1AVISE

J'ai peur de lui j'ai peur d'être seule
(Elle crie)
Venez tous au secours au secours
SCÈ'XE IY

Un autre site du pôle avec une banquise de glace transparente qui renferme un corps de femme
LA FE~l~IE DANS LA BANQUISE DE GLACE, NYCTOR
NYCTOR en/rani
Comme elle est belle mais je suis fou
Est-ce possible ou n'est-ce qu'un songt:
Je vois bien devant moi la beauté
L'adorable beauté de mes rl!vcs
Elle est plus belle que dans les lines
Toutes les imaginations
Des poètes n'avaient supposé
Elle est plus belle que ne fut fae
Plus belle que ne fut Eurydice
Plus belle qu'Hélène et Dalila
Plus belle que Didon cette Reine

SCÈ'SE

V

LES ~lli.\lES, A'XSALDIX DE ROULPE

A"ISALDIN

Que vois-je. quelle est cette men·eille
Mais c'est là un phénomène unique
On parle de mammouths millénaires
Retrouvés intacts en Sibérie
C'est une femme Et quelle beauté
Voilà voilà la vie immortelle
La paix harmonieusement belle
C'est la science parfaite et pure
C'est la plus belle qu'on puisse voir
Et cependant elle est plus antique
Que la plus antique des beautés
Qu'aient jamais célébrée les poètes
file est \·raie ce n'est pas un prestige
Elle est là derrière cette 0alace
· C'est la beauté la Jeunesse même
Et c·cst l'être le plus ancien

�LA NOUVELLE JtEHJE

NYCTOR

Ne serait-œ pas Eve elle-même
ANSALDIN

Qu'importe son nom c'est la science
Celle que depuis les origines
Le froid ùe la paix a conservée
Belle et pure à jamais
NYCI'OR

Et jél'aime
ANSALD~

Arrière qui donc ose l'aimer
~YCTOR

Moi je l'adore et elle est à moi
A moi seul qui l'ai vue le premier

739
Je la transponerai en Europe
Et quelle gloire m'entourera
La gloire mt!tlle de sa beauté
De\·ant quoi pâliront les artistes
Devant quoi pâliront les poètes
On bâtira un musée pour elle
Ce sera son palais éternel
Où elle survivra à jamais
On Y portera ce bloc de glace
Sans cesse jour et nuit des machines
Seront occupées à la garder
Froide et dure transparente comme
Cn diamant oui un diamant
un immense
.
diamant de glace
C'est la seule splendeur qui soit digne
De sa beauté précieuse et pure

ANSALDIN

!\,fais qu'importe elle n'est qu'à moi seul
Puisque seul Je puis la conserver
Je suis seul à pouvoir assurer
La perpétuité de sa beauté
NYCTOR

Et moi je l'idéaliserai
:\SSALDlN

Et moi je la s.1uvegardcrai

}..ï-CTOll

Mais si vous ne m'aviez p;s suivi
V
.
ous n,aunez
pas trouvé cette femme
A,ouez&lt;Ju'ellc est à moi
ANSALDIN

A moi
NYCTOR

Elle est à moi qui l'ai inventée
ANSALDTN

~YCTOR

C'est l'idéal
.~'-:S.UDl~

.Non c'e~t la science
Mais quelle gloire pour un savant

A moi qui peux la sauvegarder
NYCTOR

Mais elle est la fille de mes rèvt..'S

Et de mon imagination

�TEMPS

ANSALDIN

Mais elle est une réalité
Elle est à la science et non pas
A l'irréelle poésie
SCÈNB

Vl

LES MÊMES, VAN DIEMEN
YAN DIEMEN

Ah
Je ne rêve pas non Qu'elle est belle
NYCTOR

Elle est à moi
ANSALDIN

Non elle est à moi
VAN DIEMEN

Elle est à moi oui elle est) moi
Car c'est moi qui suis venu ici
Et vous ne m'avez suivi que grâce
A la bonté que j'eus de vous prendre
Avec moi est-ce vrai Répondez
Sans moi vous seriez restés là-bas
La voilà la paix la belle paix
L'immobile paix de nos souhaits
Elle est à moi partez mais partez
ANSALDlN

Elle est à moi
NYCTOR

Elle n'est qu'à_moi

741
SCENE

LES

.\thœs,

VII

LE SOLITAIRE

LE SOLITAIRE

Qu'elle eSt belle A vous cette merveille
Non non Elle est à moi tout seul
.
Elle est à moi et non pas à vous
Des fous des trompeurs Je veux
Que vous vous en alliez laissez-moi
J'ai été longtemps seul laissez-moi
Avec elle je Yeux vivre ici
Allez vous-en mais allez vous-en .
Je vous ai tous sauvés de ]a mort
Dans l'île volcanique est-ce vrai
Laissez cette femme solitaire
Au solitaire que j'ai été
Allez vous-en donc je vous en prie
Elle est à moi et non pas à vous
NYCTOR

Eve modèle de la beauté
ANSALDIN

La science qui ne change pas
VAN DIEMEN

Immobile et très belle à jamais
C'eSt la paix même que nous cherchons
LE SOLITAIRE

Puisque vous le voulez ce sera
Pour elle que nous nous battrons

�(A NOUVELLE

743
MA VISE

ANSALDI!-:'

Soit
VAN DIEMEN

Jusqu'à la mort
NYCTOR

Oui jusqu'à la mort
Ils st ba
SCÈNE

VIII

LES MblES, MADAME GIRAUME, MAVISE,
VOIX DES MORTS ET DES VIVANTS
•

MA\. ISE

Et voilà cette paix qu'on cherchait
Cette immobile paix pour laquelle
Ils se battent ces malheureux fous
VAN DIEMEN

Ah je meurs Assassins Assassins
MAYISE

Quelle horreur et nous vi,·rons encore
Jusqu'à ce que le froid souverain
Faisant tourbillonner un grand vent
Sur nos silhouettes accroupies
Crie désespérément son triomphe
NYCTOR

Je meurs avec joie pour sa beauté
ANSALDI'I

Je meurs satisfait j'ai tout connu
LE SOUTAIRE

Ah il m'a tué mon sang me lave

Voilà cette paix si blanche et belle
Si immobile si morte enfin
La voilà cette paix homicide
Pour laquelle les homn1es se battent
Et pour laquelle les hommes meurent
MADAME GIRAUME

0 mon fils je t'avais oublié
Tu mourus en faveur de la ,·ieNous mourons d'une paix qui ressemble à la mort
VOIX DES MORTS ET DES VI\" ANTS

Adieu Adieu il faut que tout meure
GUILLAUME APOLLl~AIRE

�ï45
il ne retenait plus rien. Je ne me souviens que des doigts
en spatult: de M. Pourtil, extraordinairement plats,

SI LE GRAIN NE MEURT...

FRAGMENTS

1

IY

. ..

• ~fa ~è;e s; lai.ssa ·pc;suader .par. la f~mi_lt;;;:l~~e~~~
à Rouen les premiers temps de son. eu1\.' d l · et c't:!6.

·
le cœur de me la1sser
chez Monsieur
.
. e. e . , r ère et
mo1 cette vie irregu i
ainsi que commença pour
,
lie je ne
désencadrée, cette éducation rompue a laque
•
&lt;le\·ais que trop prendre ?oût.
de \' chez mon
C'est donc dans la maison de la rue
.,
·1 n
•
·l T que nous passames
cet 1m. •er . M. Pouru , u
om. e •,
d
•
à ma couprofcsseu r qui donnait également ~s 1eçons
haque
-· e Juliette vint me faire travailler un peu ch. de
sm
,
,
•
1 oéoarap 1e,
.
li se servait pour m enseigner a r, • t&gt; •
us
1our.
'
. d . re érer et msa1re to
« cartes muettes», dont 1e evalS pé d'
ts L'effort
· à quoi.
les noms, repasser 'à l'encre les trac s 1scre
. r:ice
&lt;le l'enfant était considérablement épargné 'g
· d
Voir la Xom·tlle Rtrne FriJ11fa1U es
mai 1920.

J.

• l cr

1 er

février,

1er

mars d

larges et carrés du bout, qu'il promenait sur ces cartes.
Je reçus en cadeau de nouvd an, cet hi,·er, un appareil à copier ; je ne sais plus le nom de cette machine
rudimentaire, qui n'était en vérité qu'un plateau de
métal couvert d'une substance gélatineuse, sur laquelle
on appliquait d'abord la feuille qu'on venait d'écrire,
puis la sérit: des feuilles à impressionner. L'idée d\m
journal naquit-elle de ce cadeau, ou au contraire le
cadeau ,·int-il pour répondre à un projet de journal ?
Peu importe. Toujours est-il qu'une petite gazette à
l'usage des proches fut fondée. Je ne pense pas avoir
conservé les quelques numéros qui parurent : je crois
bien qu'il y avait de la prose et des vers de mes cousines ;
quant à ma collaboration, elle consistait uniquement
dans la copie de quelques pages des grands attlmrs : par
une modestie que je renonce à qualifier, je m'étais rersuadé que les parents trouveraient plus de plaisir à lire
« L'Écureuil est un gentil petit animal... » de Buffon et
des fragments d'épîtres de Boileau, que n'importe quoi
de mon cru - et qu'il était séant qu'il en fût ainsi.
. . .
Cçtte année 1881, ma douzième, ma mère qui s'inquiétait un peu du désordre de mes études et de mon
désœunement à La Roque, fit venir un précepteur. Je
ne sais trop qui put lui recommander M. Gallin.
C'était un tout jeune gandin, un étudiant en théologie
iecrains bien, myope et niais, que les leçons qu'il donnaitsemblaient embêter encore plus que moi, ce qui n'était
pourtant pas peu dire. Il m'accompagnait dans les bois,
48

�•
]◄i&gt;

LA NOt.:\'ELLE REVUE FRA

mais sans cacher qu'il ne goûtait pas la campagne. .f
ravi quand une branche de coudre, :m passage,
sauter son pince-nez. Il chantait du bo~t des_ lèvres, .
affectation, un air des Cloches de Conzn.&gt;ille, ou re\·en
ces paroles :
... Des :imourettes.
Qu'on n'aime pas.

La complaisante affectation de sa \"Oix mièvre m~e
pérait; je finis par déclarer que je ne co~1prc~:us •
qu'il pût troU\·er plaisir à chanter de pareilles '.n
_ Yous trouvez cela stupide rarce que vous t:tes
jeune, répliqua-t-il avec suffisance. Vous aimerez
plus tard. C'est au contraire très fin.
Il ajoura qu~ c'était un air très \'~nt~ d'un opéra
en vogue ... Tout alimentait m~n ~1cpn~.
J'admire qu'une instruction s1 bnsé.e _att ma_lgré lOIE
pu réussir en moi quelque chose : 1h1Yer Stll\'ant_ ~
mère m'emmena dans le midi. Sans doute cette déc~
fut-elle le résultat de longues mé&lt;litati~ns, d~
débats • chaque action de maman était touiours
raison;ée. S'inquiétait-clic de mon médiocre état de
santé ? Cédait-elle à des objurgations de ma
Charles Gide, qui s'obstinait \·olontiers à cc qu'elle esbmait le préférable ? Je ne sais. Les raisons des ~
sont impénétrables.
.
Les Charles Gide occupaient alors à Montpellier,•
bout eo cul-Je-sac de la rue Salle L'faêque, le secood et
dernier étage de l'hôtel particulier d_cs Ca5re=
Ceux-ci ne s'étaient réservé que le premier et le
chaussée beaucoup plus Yaste, de plain pied avec

pau:
tan'

747
• où nous avions gracieux accès. Le jardin n'était
en lui-même, autant qu'il m'en souvient, qu'un fouillis
de cbèncs-vcns et de lauriers, mais sa position était
.admirable; en terrasse d'angle au-dt.'Ssus de !'Esplanade,
dont il dominait l'extrémité, ainsi que les faubourgs de
la ville, jetant le regard jusqu'au lointain pic Saint-Loup,
que mon onde contemplait également des fcn1:trcs de
JOn cabinet de tra\"ail.
Est-cc par discrt'.tion que ma mère et moi nous ne
logeâmes pas chez les Charles Gide ? ou simplement
parce qu'ils n'a\'aient pas la place de nous héberger? car
nous a\'ÏOns Marie avec nous. Peut-être aussi le deuil
mclinait-il ma mère et la faisait-elle souhaiter plus de
.solitude. Xous descendîmes d'abord à l'hôtel ~evet,
avant de chercher dans un quartier voisin un appartement meublé où nous installer pour l'hiH:r.
Celui sur lcqud s'arrêta le choix de ma mère était
Ùos une rue en dépente qui partait de la grand'place,
à l~utre bout de !'Esplanade ; en contre-bas de celle-ci,
de sone qu'elle n'ayait de maisons que d'un côté. A
llleSure qu'elle descendait, s'éloignant de la grand'place,
la rue se fai~ait plus sombre et plus sale. Xotre maison
était vers le milieu.
L'appartement était petit, laid, misérable ; son mobilier était sordide. Les fenêtres de la chambre de ma
mère et de la pièce qui servait à la fois de salon et de
salle à manger, donnaient sur l'Esplan:ide, c'est-à-dire
que le regard butait sur le mur de soutènement. Ma
.chambre et celle de Marie prenaient jour sur un jardinet
ans gazon, sans arbres, sans fleurs, et que l'on eût
~lé cour, n'eussent été deux buissons sans feuilles

�LA NOUVELLE

sur lesquels la lessive de la propriétaire s'épanouissait
hebdomadairement. Un mur bas séparait ce jardin d'une
courette voisine, sur laquelle ouvraient d'autres fenêtres:
il y avait là &lt;les cris, des chants, des odeurs d'huile, des
lanoes qui séchaient, des tapis qu'on secouait, des pots
0
de chambre qu'on vidait, des enfants qui piaillaient,
:les oiseaux qui s'égosillaient dans leurs cages ... On
voyait errer de cour en cour nombre de chats faméliques que, dans le désœuvrement des dimanches, le
fils de la propriétaire et ses amis, grands galopins de
dix-huit ans, poursuivaient à coups de débris de vaisselle.
Nous dînions assez souvent chez les Charles Gide;
leur cuisine était excellente et contrastait avec la rata·
touille que nous apportait le reste du temps un traiteur.
La hideur de notre installation me donnait à penser que
la mort.de mon père avait entraîné notre ruine; mais je
n'osais questionner maman là-dessus. Si lugubre que fût
l'appartement, c'était un paradis pour qui revenait du lycée.
Je doute s'il avait beaucoup changé depuis le temps
de Rabelais. L'entrée des classes était si peu protégée
que le jeu des é]èYes était d'attirer les chiens de la rue.
Non ; je dois me tromper; la classe n'ouvrait tout ~e
mème pas directement sur le dehors ... En tout ~ Je
me souviens fort bien que, par la porte que Monsi~ur
Nadaud laissait volontiers ouverte, un jour un chien
entra ; ·après tout c'était peut-être le chien du con~
cierge ... Comme il n'y avait de patères nulle part ~u
pouvoir accrocher ses eflets, ceux-ci servaient de cou~~n
de siège · et aussi de coussin de pieds pour le vo1S1n
d'au-desst~s, car on était sur èes gradins. On écrivait sur
ses genoux.

SI LE GRAIN NE MEURT ...

749

Deux factions divisaient la classe, et divisaient tout le
lycée : Il y avait le parti des catholiques et le parti des
protestants. A mon entrée à l'École Alsacienne j'avais
appris que j'étais protestant : dès la première récréation
les autres, m'entourant, m'avaient demandé :
- T'es catholique, toi ? ou protescul ?
Parfaitement interloqué, entendant pour la première
fois de p1a vie ces sons baroques - car mes parents
s'étaien'fgardés de me laisser connaître que la foi de tous
les Français pouvait ne pas être la même, et l'entente
qui régnait à Rouen entre mes parents m'aveuglait sur
leurs divergences confessionnelles - je répondis que je
ne savais pas ce que tout cela voulait dire. Il y eut un
camarade obligeant qui se chargea de m'expliquer :
- Les catholiques c'est ceux qui croient à la Sainte
Vierge.
·
Sur quoi je m'écriai qu'alors j'étais sûrement protestant. II n'y avait pas de juifs parmi nous, par miracle ;
mais un petit gringalet, qui n'avait pas encore parlé,
s'écria soudain :
- Mon père, lui, est athée. - Ceci dit d'un ton
supérieur, qui laissa les autres perplexes. Je retins le mot
pour en demander l'explication à ma mère :
· - Qu'est-ce que cela veut dire : athée ?
- Cela veut dire : un vilain sot.
Peu satisfait, j'interrogeai derechef, je pressai ; enf.in
maman, lassée, coupa court à mon insistance, comme
elle faisait souvent, p~r un :
- Tu n'as pas besoin de comprendre cela maintenant,
ou: Tu comprendras cela plus tard. (Elle avait un grand
choix de réponses de ce genre, qui m'enrageaient). ·

�i50

LA XOUVELLE REVUE FRA~ÇAISI'.

S'étonncra-t-on que des mioches de dix à douze ans
se préoccup:issent déjà de ces choses '. ~lais non ; il n'!
avait là que ce besoin inné du f rança1s, de prl'ndrc parti,
d'être d'un parti, qui se rctrou,·e à tous les :':ges et du
haut en b:is de notre société.
Un peu plus r:ird, me promen:int au Bois a,·ec François de Witt et mon cousin Ücta\·e Join-Lambert, d~ns
la rniture des parents de celui-ci, je me fis chanter pomlle
·
deman dc~ s1• ·•~
p:ir les deux autres : 1·1s m' av:uent
J c ...
.., is
royali,te ou républicain, et j'a,-ais répondu:
- Républicain parbleu ! ne comprenant pas encore,
·puisque nous étions en république, qu'on pù_t être autre
que républicain. François et Octave m'étaient tombé
dessus à bras raccourcis. Sitôt de retour :
- Ça n'est donc pas ça que j'aurais dù dire? :ivais-je
demandé naïvement.
- Mon enfant, m'avait répondu ma mère après un
petit temps de rdlexion, lorsqu'on te dcmande~a ce que
tu es, dis que tu es pour une bonne représentation constitutionnelle. Tu te souviendras ?
Elle m'a,·ait fait répéter ces mots surprenants.
- Mais... qu'est-ce que ça veut dire ?
- Eh bien l précisément, mon petit : les autres ne
comprendront pas plus que toi, et alors ils te laisseront
tranquille.
.
.
A Montpellier la question confessionnelle nnp~rtait
peu ; mais comme l'aristocratie catholique enrnya1t ses
enfants chez les Frères, il ne restait guère au lycée, en
. . t
regard des protestants qui presque tous cousmaien
entre eux, qu'une plèbe souvent assez déplais.:ntc et
qu'animait contre nous des sentiments nettement h:uneux,

SI LE GRAI~ 'NE ?.IEURT•••

Je dis

i5I

« nous » car presque aussitôt j'avais fait corps
avec mes corréligionnain.-s, enfants de ceux que fréquentaient mon oncle et ma tante, et auprès de qui j'avais
été introduit. Il y a,·ait là des w-, des L... des è,
'
'
des B-, parents les uns des autres et des plus accueillants. Tous n'étaient pas Jans ma classe, mais on se
retrouvait à b sonic.
LL'S deux fils du docteur L,._ étaient ceux avec qui je
frayais le plus. Ils étaient de naturel ouvert, franc, un
peu taquin, mais foncitrement honnête ; malgré quoi je
n'éprouvais qu'un médiocre plaisir à me trouver avec
eux. Je ne sais quoi dt: positif dans leurs propos, de
déluré dans leur allure, me rtnccgnait dans ma timidité,
qui 1,'était entre temps beaucoup accrue. Je devenais
triste, maussade et ne fréquentais mes camarades que
parce que je ne pou\'ais faire autrement. Leurs jeux étaient
bruyants autant que les miens eussent été calmes et je me
sentais pacifique autant qu'ils se montraient belliqueux.
~on contents des tripotées au sortir &lt;les classes, ils ne parlàientque de canons, de poudre et de« pois fulminants».
Cétait une invention que nous ne connaissions heureusement pas à Paris : un peu de fulminate, un peu de fin
gnvierou de sable, le tout enveloppé dans un papier à
papillotes, et cela pétait fem1e quand on le lançait sur le
trottoir entre les jambes d'un passant. Aux premiers pois
qne les fils L- me donnèrent, je n'eus rien de plus pre~é
~ de les noyer dans ma cuvette, sitôt rentré dans notre
mfect appancment. L'argent de poche qu'ils pouvaient
~voir pass.,it en achats de poudre dont ils bourraient
Jllsqu'à la gueule des petits canons de cuivre ou d'acier
qu'on venait de leur donner pour leurs étrennes et qui

�752
positivement me terrifiaient. Ces détonations me tapaient:
sur les nerfs, m'étaient odieuses et je ne comprenais pas
quelle sorte de plaisir infernal on y pouvait prendre.
Ils organisaient des feux de file contre des armées de
soldats de plomb ... Moi aussi j'avais eu des soldats de
plomb ; moi aussïje jouais avec ; mais c'était à les faire
fondre. On les mettait tout droits sur une pelle qu'on
faisait chauffer; alors on les voyait chanceler soudain sur
leur base, piquer du nez, et bientôt s'échappait de leur
uniforme terni une petite âme brillante, ardente et
dépouillée ... Je reviens au lycée de Montpellier.
Le régime de l'École Alsacienne amendait celui du
lycée ; mais ces améliorations, pour sages qu'elles fus·
;ent, tournaient à mon désavantage. Ainsi l'on m'avait
appris à réciter · à peu près décemment les vers, ce à
quoi déjà m'invitait un goût naturel ; tandis qu'au lycée
( du moins celai de Montpellier) l'usage était de réciter
indifféremment vers ou prose d'une v9ix blanche, le
plus vite possible et sur un ton qui enlevât au texte
je ne dis pas seulement tout attrait, mais tout se~s
même, de sorte que plus rien n'en demeurait qui m~uvât le mal qu'on s'était donné pour l'apprendre. Rien
n'était plus affreux ; ni plus baroque ; on avait beau
connaître le texte, on n'en reconnaissait plus rien ; on
doutait si l'on entendait du francais. Quand mon tour
vint de réciter (je voudrais me r;ppeler quoi), je sen~
aussitôt que, malgré le meilleur vouloir, je ne pourra15
me plier à leur mode, et qui, vrai! me répugnait trop .. ,.
Je récitai donc comme j'eusse récité chez nous.
Aux·premiers vers ce fut de la stupeur, cette sort~de
stupeur que soulèvent les vrais scandales; puis qui fit

SI LE GRAL"I NE MEURT •.•

753

place à un immense rire général. D'un bout à l'autre
&lt;les gradins, du haut en bas de la salle, on se tordait ;
chaque élève riait comme il n'est pas souvent donné de
~re en classe ; on ne se moquait même plus ; l'hilarité
était irrésistible au point que Monsieur Nadaud luimême y cédait ; du moins souriait-il, et les rires alors
s'autorisant de ce sourire, ne se retenaient plus. Le sou~
rire du professeur était ma condamnation assurée ; je ne
~ais p~s où je pus trouver la constance de poursuivre
Ju:qu_au bout du morceau, que, Dieu merci, je possédais bien. Alors, à mon étonnement et à l'ahurissement
de la classe, on entendit la voix très calme, auguste même,
de Monsieur Nadaud, qui souriait encore après que les
rires enfin s'étaient tus :
- Gide, dix. (C'était la note la plus haute.) Cela
vous fait rire, Messieurs ; eh bien ! permettez-moi de
vous le dire: c'est comme cela que vous devriez tous
réciter.
J'étais perdu. Ce compliment, en m'opposant à mes
camarades, eut pour résultat le plus clair de me les
~ettre tous à dos. On ne pardonne pas, entre condisciples, les faveurs subites, et Monsieur Nadaud s'il
.
'
avait rnulu m'accabler, ne s'y serait pas pris autrement.
Ne suffisait-il pas déjà qu'ils me trouvassent poseur, et
ma récitation ridicule ? Ce qui achevait de me compromettre, c'est qu'on savait que je prenais avec Monsieur
Nada~d des leçons particulières. Et YOÎci pourquoi j'en
prenais:
Une des réformes de l'Ecole Alsacienne portait sur
l'enseignement
.
du latin, qu'elle ne commencait plus
qu'en si.xième. De la sixième au baccalauréat s~s élèves

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI

auraient le temps, prétendait-elle, de rejoindre ceux dt
lycée qui, dès la neuvième ânonnaient : rosa, rosœ. On
partait P.lus tard, mais pour arriver pas moins tôt ; les
résultats l'a\·aient prouvé ... Oui ; mais moi qui prenais
la course en écharpe, j'étais handicapé ; malgré les.
fastidieuses répétitions de Monsieur Nadaud je perdis
vite tout espoir de rattraper jamais ceux qui déjà traduisaient Virgile. Je sombrai dans un désespoir affreux.
Ce stupide succès de récitation et la réputation de
poseur qui s'ensuivit déchaînèrent l'hostilité de mes
camarades ; ceux qui d'abord m'avaient entouré me
renoncèrent; les autres s'enhardirent, dès qu'ils ne me
virent plus soutenu. Je fus moqué, rossé, traqué. Le
supplice commençait au sortir du lycée ; pas aussitôt
pourtant, car ceux qui d'abord avaient été mes compagnons ne m'auraiènt tout de même pas laissé brimer
sous leurs yeux; mais au premier détour de la rue. Avec
quelle appréhension j'attendais la fin de la classe! Et
sitôt dehors, je· me glissais, je courais. Heureusement
nous n'habitions pas loin ; mais eux s'embusquaient sur
ma route : alors, par peur des guet-apens, j'inventais
d'énormes détours ; ce que les autres ayant compris, ce
ne fut plus de l'affût, ce devint de la chasse à courre i
pour un peu ç'aurait pu devenir amusant; mais je sentais
chez eux moins l'amour du jeu que la haine du misérable
gibier que j'étais. Il y avait surtout le fils d'un entrepreneur forain, d'un directeur de cirque, un nommé
Lopez, ou Tropez, ou· Gomez, un butor de formes
athlétiques, sensiblement plus âgé qu'aucun de nous,
qui mettait son orgueil à rester dernier de la classe,
dont je revois le mauvais regard, les cheveux ramenés

SI LE GRAIN NE MEURT ...

bas sur

755

le front, plaqués, luisants de pommade, et la

La Vallière couleur de sang ; il dirigeait la bande, et
celui-là vraiment voulait ma mort. Certains jours je
rentrais dans un état pitoyable, les vêtements déchirés~
pleins de boue, saignant du nez, claquant des dents,
hagard. Ma pauvre mère se désolait. Puis enfin je tombai
sérieusement malade, ce qui mit fin à cet enfer. On
appela le &lt;lecteur : j'avais la petite Vérole. Sauvé l
Bien soignée la maladie suivit son cours ordinaire ·
c'est-à-dire que j'allais être bientôt remis sur pied. Mai;
à mesure qu'avançait la convalescence et qu'approchait
l'instant où je devrais reprendre le licol, je sentais une
affreuse angoisse, faite du souvenir de mes misères, une
angoisse sans nom m'envahir. Dans mes rêves je revoyais
Gomez le féroce ; je haletais poursuivi par sa meute ;
essuyais à nouveau contre ma joue l'abominable contact
du chat crevé qu'un jour il avait ramassé dans le ruisseau
pour m'en frictionner le visage, tandis que d'autres
me tenaient les bras ; je me réveillais en sueur mais
c'était pour retrom1er mon épouvante en song~ant à
ce ~ue le docteur L*-1&lt;* avait dit â ma mère : - clans peu
~ Jours je pourrais rentrer au lycée - alors je sen~ts le cœur me manquer. Au demeurant ce que j'en dis
nest nullement pour excuser ce qui va suivre. Dans la
maladie nerveuse qui succéda à ma variole, je laisse
aux neurologues à démêler la part qu'y prit la complaisance.
. Voici je crois comment . cela commença : Au premier
Jo_ur_qu'on me pern1ir de me lever, un certain vertige
&amp;is_ait chanceler ma démarche, comme il est naturel après
trois semaines de lit. Si ce vertige était un peu plus fort,

�L\ :-;OU\'ELLE REVUE FRAS

• pensais-je, pu1s-1e imaginer cc qui se passerait?
sans doute : ma tète, je la sentirais fuir en arrihe ;
genoux fléchiraient (j'étais dans le petit couloir
menait de ma chambre à celle de ma mère) et soudait
je croûlerais à la renverse. Oh ! me disais-je, imiter ~
qu'on imagine !... Et tandis que j'imaginais, déjà jo;
pressentais quelle détente, quel répit je goûterais à céd«
à l'invitation de mes P1erfs. Un regard en arrière, pou,
m'assurer de l'endroit où ne pas me faire trop de mal en,
tombant ...
Dans la pièce voisine, j'entendis un cri. C'était Marie,
qui accourut. Je savais que ma mère était sortie; UD
reste de pudeur, ou de pitié, me retenait encore devant
elle ; mais je comptais qu'il lui serait tout rapportl
Après ce coup d'c!Ssai, presque étonné d'abord qu'"il
réussît, promptement enhardi, deYenu plus habile et
plus décidément inspiré, je hasardai d'autres mou\"e"'
ments, que tantôt j'im·entais saccidés et brusques, que
tantôt je prolongeais au contraire, répétais et rythmais
en danses. J'y de\·ins fort expert et possédai bientôt un
répertoire assez varié : celle-ci se sautait presque sur
place ; cette autre nécessitait le peu d'espace de la fen~
à mon lit, sur lequel, tout debout, à chaque retour je me
hnçais : en tout trois bonds bien exactement réussis;
et cela plus d'une heure durant. Une autre enfin que
j'exécutais couché, les couvertures rejetées, consistait CD
une série de ruades en hauteur, scandées, comme celles
des jongleurs japonais.
Maintes fois par la suite je me suis indigné contre
moi-même, doutant où je pusse trou\·er le ca:ur, ~
les yeux de ma mère, de mener cette comédie ? Mail

'SI LE GRAIN NE MEURT•••

i57

avo~erai-je . qu'auj~urd'hui cette indignation ne me
parait_ pas bien méritée : Ces mou\'c:ments, s'ils étaient
c~nscients, n'étaient qu'à peu près volontaires. C'est-àd1r~ ~~e, tout au plus, j'aurais pu les retenir un peu.
Mais
le plus grand soulas à les faire .•.·~),
'
d fi .I éprouvais
I
~ • . que
e ois'. o~g~~mps en~uite, _souffrant des nerfs, ai-je pu
déplon.:r den ctre plus a un age ou quelques entrechats ...
Dès les P::ièr:s manifestations de ce mal bizarre,
le docreur L . ~\'a~t pu rassurer ma mère: les nerfs, rien
que _les ~erfs, ~1sa1t-il_ ; . mai~ comme tout de même je
cont111ua1s de g,goter, ,1 Jugea bon d'appeler à la res.:ousse
deux c~nfrères. La consultation eut lieu, je ne sais comment 1~1 pourquoi, dans une chambre de l'hôtel ~eYet '.
Ils. étaient
, là,
. trois docteurs, L•••, T*** et B***, ce dermer, ~1l'decm de Lamalou-les-bains, où il était question
de ~1 e_nrnycr. Ma mère assistait, silencieuse.
Jcta1s un_ peu tremblant du tour que prenait l'aYenture; ces ,·1cux messieurs, dont deux à barbe blanche
me r~toumaient dans tous les sens, m'auscultaient, pui~
parlaient
entre eux· à ,·01·.x basse... Ali:i1ent-1
.
·1s me pcrcl·r
.
à Jour? dire, l'un d'eux, M. T*" à l'œil séYère :
- Une bonne fessée, Madame, \'Oilà cc qui conYient
à cet enfant ... ?
Mais non; et plus ils m'examinent, plus semble" ks
pén~trer le sentiment de l'authenticité de mon cas.
Apres to ut , pu1s-1c
· · préten dre en sa\·o:r sur moi-même
1 long que ces Messieurs ? En cro\'ant
Pus
les trom11er
.
)

'·•h',r ·Je cro1,
· qu•·1
_ 1• A bien,.
- r"lfl c~
1 f::iut pIa,cr , cm: comuit 11·1c11•
•
à bm:ilou, et c·c~t cc qui exp!i~--...at que nou, lussions :\ l'hôtel.

~•
1re mes J eux prcm1_
·c, , s~1
•·ours
.,__,.

�7)9

LA NOUV~LLE REVUE FRA~

c'est sans doute 11101 que je trompe ... La séance
finie.
Je me rhabille. T"'** paternellement se penche, veut.
m'aider; B*** aussitôt l'arrête ; je surprends de lui à
T*** un petit geste, un clin d'œil, et suis averti qu'un
regard malicieux, fixé sur moi, m'observe, veut m'observer encore, alors que je ne me sache plus observf;
qu'il épie le mouvement de mes doigts, ce regard, tandis
que je reboutonne ma veste ... « Avec le petit vieux que
voilà, s'il m'accompagne à Lamalou, il va falloir jouer
serré, » pensai-je, et, sans en avoir l'air, je lui servis
quelques grimaces de supplément, du bout des doigts
trébuchant dans les boutonnières.
Quelqu'un qut ne prenait pas au sérieux ma maladie,
c'était mon oncle ; et comme je ne savais pas encore
qu'il ne prenait au sérieux les maladies de personne,
j'étais vexé. J'étais extrêmement vexé, et résolus de
vaincre cette indifférence en jouant gros. Ah ! quel son•
venir misérable ! Comme je sauterais par dessus, si j'acceptais de rien omettre !... Me voici dans l'antichambre
de l'appartement, rue Salle L'Evêque ; mon oncle vient
&lt;le sortir de sa bibliothèque et je sais qu'il Ya repasser;
je me glisse sous une console, me couche à ras le sol,
sur les dalles, et, quand il revient, j'attends d'abord
quelques instants, si peut-être il m'apercevra de lui·
même, car l'antichambre est vaste et mon oncle va
lentement; mais il tient à la main un journal qu'il lit
tout en marchant ; encore un peu et il va passer outre ..,
,Je fais un mouvement; je pousse un gémissement ;
alors il s'arrête, soulèYe son binocle et, de par dessus
son journal :

- Tiens !. .. Qu'est-ce que tu fais là ?
Je me crispe, me contracte, me tords et, dans une
~ e de sanglot que je voudrais irrésistible :
- Je souffre, dis-je.
Mais tout aussitôt j'eus la conscience du fiasco : mon
?11cle remit le lorgnon sur son nez, son nez dans son
JOUrnal, rentra dans sa bibliothèque dont il referma la
~r~e de l'air l~ plus quiet. 0 honte ! Que me restait-il
afaire, que me relever, secouet la poussière de mes vêtements, et détester mon oncle ; à quoi je m'appliquai de
tout mon cœur.
Est-il besoin d'ajouter que je l'en aimai d'autant plus

par la suite ?
Les _rh'umatisants s'arrêtaient à Lamalou-le-bas ; ils
trouvaient là, auprès de l'établissement thermal un
bourg, un casino, des boutiques. A quatre kilomètr~s en
amo_nt, Lamalou-le-haut, ou le-vieux, le Lamalou des
a~x1qu~\ n'offrait que sa sauvagerie. L'~tablissement des
bams, l hotel, une chapelle et trois villas, dont celle du
Docteur
· tout; encore l ,établissement se déro. . B*** .•c'était
bait-il aux regards, en contre-bas dans une faille ravi:;us~; c_elle-ci, brusquement, coupait le jardin de l'hôtel
glissait, ombreusement, furtivement vers la r1·v1·e're
A l'â, ge que J.,avais
· ·alors, le charme le ' plus proche est·
ttre~e ; une sorte de myopie désintéresse des plans
om'."1ms ; on préfère le détail à l'ensemble; au pays qui
. se hvre, le pays qui se dissimule et qu'on découvre en
a~ançant.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

Nous venions d'arriver. Pendant que maman et
s'occupaient à Mfaire les malles, j'échappai. Je co
au jardin ; je pénétrai dans cet étroit ravin ; par-dessus
les parois &lt;;chisteuses, de hauts arbres penchés formaienr
voûte · un ruisselet fumant, qui s'échappait de l'établisse-ment :hermal, chantait au bord de mon sentier; son lit
était tapissé d'une épaisse rouille floconneuse ; j'étais
transi de surprise, et, pour exagérer mon ravissement,
je ir.e souviens que j'avançais les bras le\'és, à l'orientale, ainsi gue j'avais YU faire à Sindbad dans le ~allon des Pierreries, sur une image de mes chères Mille
et une Nuits. La faille aboutissait à la rivière, qui faisait ,
coude à cet endroit et dont l'eau rapide, en venant buter
contre la falaise schisteuse, l'avait profondément creusée ; le haut de la falaise était frangé par l'infulte prolongement des jardins de l'hôtel : _yeuses, cistes, arbou·
siers et, courant d'un arbuste à l'autre, puis retombant en
chevelure dans le vide hésitant au-dessus des eaux, le
smilax ai:11é des bacchantes. La limpidité de la rivière
éteianait aussitôt l'ardeur ferrugineuse des sources; des
tro;peaux de goujons jouaient parmi les débris ~rd~isés
faits du délitement des roches ; celles-ci ne s'abaissaient
qu'un peu plus loin, en aval, où plus lentement coulaient
des eaux plus profondes ; en amont, l'étrécissement de
la rivière en précipitait le cours : il y avait des remous,
des bondissements, des cascades, des vasques fraîches où
l'imagination se baignait ; par endroits lorsqu'un avancement de la falaise barrait la route, de grandes dalles
espacées permettaient de passer sur l'autre rh·e ; par
endroits les falaises des deux rives à la fois se rapprochaient : force était de gravir, quittant le bord des eaux,

.si LE GRAIN NE MEURT ...

'J,Uittant l'ombre. On retrouvait, au-dessus des falaises
un terrain où quelques cultures fanaient sous un arden~
soleil ; plus loin, aux premières pentes des monts, commençaient d'immenses forêts de châtaigniers séculaires.
La piscine de Lamalou-le-haut prétendait, je crois,
remonter au temps des Romains ; elle était du moins
primitive, et je l'aimais pour cela ; petite, mais il
importait peu, puisqu'il était prescrit d'y demeurer tout
immobile afin de permettre à l'acide carbonique d'opérer.
L'eau, d'une opaque couleur de rouille, n'était point si
chaude qu'en y plongeant on ne s'y sentît d'abord
frissonner; puis bientôt, si l'on ne bouo-eait point ve•
0
'
na1ent _vous taquiner des myriades de petites bulles, qui
.se fixaient sur vous, vous piquaient, interposaient à la
.demi-fraîcheur de l'eau une cuisson mystérieuse par quoi
1~ centres nerveux fussent décongestionnés ; le fer agissa:t de son côté, ou' de connivence, avec le concours d'on
ne sait quels éléments subtils, et tout cela m,êlé
faisait l'extraordinaire efficacité de la cure. On sortait
du bain la peau cuite et les os gelés. Un grand feu de
.sarments flamboyait, que le vieil Antoine activait encore
.et au-dessus duquel il faisait ballonner ma chemise de
nuit ; car ensuite on se recouchait : par un interminable
couloir on regagnait l'hôtel, et sa chambre, et son lit
,que bassinait en votre absence un " moine " - c'est
.ainsi qu'on appelle là-bas un réchaud qu'un ino-énieux
syst~me d'arceaux suspend entre les draps écanét
Lassemblée des docteurs, à la suite de cette première
-cur~, reconnut que Lamalou m'avait fait du bien ( oui,
-dé~idément, ce dut être cette consultation qui se tint
.à l Hôtel Nevet) et conclut à .l'opportunité d'une nou49

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

velle cure en automne ; ce qui servait tous mes désirs;;
Entre temps l'on m'envoyait prendre des douches l
Gérardmer.
Je renonce à copier ici les pages où je racontais d'abord
Gérardmer, ses forêts, ses vallons, ses chaumes, la vie
oisive que j'y menai. Elles n'apporteraient rien de neuf et
j'ai hâte de sortir enfin des ténèbres de mon enfance.
Lorsqu'après dix mois de jachère ma mère me
ramena à Paris et me remit à l'Ecole Alsacienne, j'avais
complètement perdu le pli. Je n'y étais pas depuis
quinze jours que j'ajoutais à mon répertoire de troubles
nerveux, les maux de tête, d'usage plus discret, et
partant plus pratique en classe. Ces maux de tête
m'ayant complètement quitté à partir de la vingùème
année, et plus tôt même, je les ai jugés très sévèrem~t
par la suite, les accusant d'avoir été, sinon tout à fait
feints, du moins grandement exagérés. Mais à présent
qu'ils reparaissent, je les reconnais,, ceux de la qu~~ante·
sixième année' exactement pareils à ceux de la tre1z1ème,
et admets qu'ils aient pu décourager mon effort. En
vérité je n'étais pas paresseux ; et de toute mon âme_
j'applaudissais en entendant mon· oncle Emile déclarer :
- André aimera toujours le travail.
Mais c'était également lui qui m'appelait : l'irrégulier.
Le fait est que je ne m'astreignais qu'à grand'pein.e ;·
à cet âge déjà, l'obstination laborieuse je la mettais da~s
la reprise à petits coups d'un effort que je ne po~vais
pas prolonger. Il me prenait des fatigues soudaines,
des fatigues de tête, des sortes d'interruptions de cou·
1.

Ecrit en 19t6.

SI LE G.l&lt;AIN NE MEURT .••

rant, qui persistèrent après que les migraines eurent
cessé, ou qui, plus proprement, les remplacèrent, et qui
se prolongeaient des jours, des semaines, des mois.
Indépendamment de tour cela, je ressentais alors un
dégoût sans nom pour tout ce que nous faisions en
classe, pour la classe elle-même, le régime des leçons,
les examens, les concours, les récréations même ; et .
l'immobilité sur les bancs, les lenteurs, les insipidités,
les stagnances. Que rne.s maux de tête vinssent fort à
propos, cela est sûr ; il m'est impossible de dire dans
quelle mesure j'en jouiis.
Brouardel, que nous avions d'abord comme docteur,
était cependant devenu si célèbre que ma mère reculait
à le demander, tout empêchée par je ne sais quelle vergogne, que certainement j'héritai d'elle et qui me paralyse également en face des gens arrivés. Ayec Monsieur
-Doussart, qui l'avait remplacé près de nous, rien de pareil
n'était à craindre ; on pouvait être bien assuré que la
célébrité jamais ne se saisirait de lui, car il n'offrait
aucune prise : un être débonnaire, blond et niais, à la
voix caressante, au regard tendre, au geste mou - inoffensif en apparence ; mais rien n'est plus redoutable
qu'un sot. Comment lui pardonner ses ordonnances et
le traitement qu'il prescrivit. Dès que je me sentais, ou
prétendais, nerveux : du bromure ; dès que je ne dormais pas : du chloral. Pour un cerveau.qui se formait à
peine ! Toutes mes défaillances de mémoire ou de
volonté, ·plus tard, c'est lui que j'en fais responsable. Si
l'on plaidait contre les morts je lui intenterais procès.
J'enrage à me remémorer que durant des semaines,
chaque nuit, un yerre à demi plein d'une solution de

�~64-

lA
. .NOUVELLE REVUE FRANÇA)Slt.

œ

;hloral (j'avais la libre disposition du flacon 1~l~in
• cristaux
·
d'h,.•drate
et dosais à ma fantaJS1e)
de
petits
J
•
bon
chloral dis-je attendait au chevet de mon ht le
plaisir 'de l'in~mnie, et que je sirotais à petits c~ups dès
la première impatience; que durant des se1:1a.10es, des
mois, je trouvais en me mettant à table, à cote mon
.
assiette,
ma boutei·11e de " sirop Laroze .- d" e~orces
d
d'oranges amères, au bromure de potassmm . ; ont
il me fallait prendre à chacun des repas, une, puis_ deux,
puis trois cuillerées - et de cuillère non pas a ~é!
mais à soupe - puis rec~mme~cer, ~thmant,.
par triades le traitement, qm durait, du~1t et ~u il y
avait aucune raison d'interrompre avant l abrut~m~t
complet du patient naïf que j'étais. D'autant qu'il avait
fort bon goût, ce sirop ! Je ne comprends encore pas
comment j'en ai pu réchapper quelque chose.

?~.

a1:,'

.

.

ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LES GONCOURT
S'il faut en croire le ]011rnal, Larroumet contait un jour
chez Edmond de Goncourt qu'ayant cité un livre des deux
frères dans les notes de sa grosse thèse sur Marivaux, il fut,
à la soutenance, vivement repris pour avoir osé prononcer
le nom d'un homme qui avait appel(: l'antiquité le pain des
professeurs. Je crois fort que Larroumct, Gascon avisé et
intrigant, inventait là de quoi se faire bien voir du vieil
homme de lettres d'Auteuil, bien qu'à vrai dire des sorties
de ce genre ne fussent pas inconnues, dans la vieille salle
des thèses, au temps du doyen· Himly. Quoiqu'il en soit,
c'est comme sujet de thèse que les Goncourt entrent aujourd'hui en Sorbonne, - de l'énorme thèse qu'insoucicux de
la crhe du papier M. Pierre Sabatier consacre à l'Eslbtliq11c
ks Go11court livre un peu diffus mais complet, écrit dans
UD effort consciencieux de sympathie, et qui rendra de bons
services. On y souhaiterait un jugement moins timide, ou,
plus simplement, un jugement. Sans faire du jugement, à la
manière de M. Lasserre, le tout de la critique, on ne saurait,
à moins d'une certaine démission, se soustraire à la fonction
de juger, lorsqu'on traite d'une matière aussi litigieuse et
IIUsi disc4téc que celle qu'a choisie M. Sabatier. Et je ne
Yeux pas dire qu'il s'en dispcnst: tout l fait, mais enfin il

�ï67

LA :--OUVEI.LE RE\'UE FRA~

préfère comprendre et approuver, et il me semble qœ
j'étais un fidèle des Goncourt, je ne lui saurais pas un
bien vif de cette bienveillance un peu molle.
Car il y a une question des Goncourt. Ils ont vécu d
une atmosphère de bataille littéraire, et la piété fratern
d'Edmond de Goncourt a mfme fait admettre la lég
d'après laquelle Jules aurait été tué dans cette bat:ti11e, vic-i
time de la littérature, de l'acharnement 'au travail et surtoaa
des coups portés par la critique malveillante. Et, au fond, Cl
conflit persistant, œtte opposition des Goncourt et de li
critique sont bien une réalité littéraire, curieuse à ,·oir de
près, et qui nous ouvre une route dans l'histoire intellectuellt
du siècle passé.
Il faut d'abord liquider en souriant certains points de t11
un peu élémentaires, propos de Grenier et de Journal, ...,
quels la candeur d'Edmond de Goncourt et la politesSC •
ses interlocuteurs se ralliaient volontiers. Les deux frères•
seraient aliénés par leur.. premiers romans les milieux•
plus influents. Cbarlts Dm111illy les aurait brouillés avec les
journalistes, puce que la rédaction du Scandale y
flattée, Ma11ctte Salowo11 avec les Juifs, parce que Manetse est
d'Israël, Madarru Grn.aisais nec les catholiques, tous lc:ars
romans où la femme est dépeinte menteuse, perfide OI
hystérique, a...ec les femmes, et leurs livres d'histoire,~
toirc libr~et non officielle, avec les professeurs. qui COOll"
dèrcnt l'histoire comme leur chasse gardée, ou cOllllll
leur •pain• (justement déserté par le beurre). Joipel l
cela une histoire de France dirigée obstinément, penddl
w1 demi-siècle, contre les Goncourt. comme autref.oil
contre la maison d'Autriche, et tous les gr:inds é.,.éoemd
qui absorbent l'attention publique, depuis le coup ~•Eut
jusqu'à l'assassinat de Carnot, écbunt le jour de la mue•
,·ente d'un de Jeurs livres.
La vérité est que, si les Goncourt n'ont p:is coollll Ja

est,-

p,ire bien installée et les gros tirages des Flaubert, des

Zola, des Daudet et des Maupassant, ils ne sauraient tout de
même passer pour des méconnus ou- des sacrifiés tels que le
forent Gérard de NerYal ou \ïlliers de l'Isle-Adam. Edmond
de Goncourt a occupé pendant les trente dernières années,
~ ann~es t~litaires de sa v_ïe, une place ni très supfricure
m très 10fc.:neure à son ménte. Des sources de mésintelligeace qu'il indiquait ou qu'on indiquait autour de lui, il en
est pour.tant d_eux que je crois sérieuses et qu'il faut prendre
CD cons1dérat1on. Il est exact que la misogynie des deux
frères les disposait peu à comprendre les femme,, et que
l~rs romans n'ont presque pas eu de public féminin. A vrai
dire la psychologie des personnaaes
féminins est une des
~
panics. les plus remarquables de leur œuvre; mais la psychologie de la femme ne porte presque jamais chez eux sur
famour, au sens plein et courant du mot, c'est-à-dire sur cc
~ai eût séduit des lectrices. Ils ne pouvaient donc conqufrir
ce large ~ublic féminin qui fait à un romancier une des plu5
Aires assises de sa renommée. En second lieu il est certain
- et le Journal s'en plaint - que les Goncourt ont eu cons~ment et ont encore contre eux les professeurs et la crillque universitaire, c'est-à-dire presque toute la critique
professionnelle. Dans la longue campagne de la Rr.rue àrs
Dtwx-Mc11d1·s
Montégut, Taillandier, Brunetière, Doumic
- contre le roman réaliste t:t natur:iliste les auteurs de
;mi11ie Lnccrlmx ont toujours attiré sur e~x les ironies et
coups b plu) coléreux. La thèse de M. Sabatier marque
peut-être la fin de ces luttes, et dans trois ans le centenaire
de l'ainé des Goncourt éclaircira sans doute l'atmosph~re où
pourra aborder d'une àme rassise le problème de leur
.iace et de leur influence. Mais dès maintenant nous pou~ peut-être di,cerner sur la critique les côtés de l'horizon
OÙ se lèYeront les nuages et où s'établira le calme.

.

ron

�j69

•

••
Un artiste, un écrivain, laissent derrière eux une
et un nom, et ces deux héritages peuvent être d'impo
égale ou inégale. j'entends par œuvre une œuvre qui
tinue à être lue, par nom un nom qui ne constitue
mot vide, mais pour l'esprit la représentation d'un
indéfiniment et originalement vivant. Pour un Rousseau
un Constant l'un et l'autre sont à peu près de poidil
d'amplitude pareils : un nom qui évoque une ligne,
forme originale de vie ou de pensée, une œune,
sio11s ou Adolpbe, qui demeure constamment actuelle
fréquentée. De l'abbé Prévost il ne reste pas de nom,
rien que des syllabes mortes comme celles de Gutenberg
de Parmentier - mais une œuHe, ,.\,fa11011 Les&lt;aut.
Buffon ou de Madame de Stai:l il ne reste pour ainsi dire
d'œuvre, en cc sens que leurs livres ne sont plus lus
par des professionnels, mais il reste de grands noms
que l'un et l'autre ont été des centres de pensée ou de
bilité, des dates, des influences. Quand il s'agit de p
ce qui restera des Goncourt, nous pouvons hésiter
l'œuvrc plus que sur le nom.
Leurs romans datent aujourd'hui beaucoup, et bien
y en ait la moitié qu'il m'arrive de relire avec intértt
plaisir, je suis bien sûr qu'aucun d'eux ne conservera
de lecteurs que l'Ed11calio11 St11limmtale, Bel-Ami ou
Jules Lemaitre, parlant de Cbarlts Demailly, dit qu'oa il
iamais eu dans un journal plus d'esprit que les Gi
n'en prêtent à la rédaction du Sca11dale. Or c'est de l'
qui parait aujourd'hui grimacer comme le sourire d'une
de mort, le même à peu près que celui qu'on trouve
l'Etien11e Mayra11 de Taine, qui en est contemporain et
est devenu sinistre. Je sais bien que rien ne se di

comme l'esprit, et qu'un numéro de la Vie P11risit1111t tourne
l l'illisible et à l'aigre en moins de dix ans. Mais c'est dans
tous les romans des Goncourt que nous trouvons quelque
chose de cet archaïsme, de cette vieillerie et de cette poussière. Impression qui détournera de plus tn plus le lecteur
ordinaire, mais qui pourra retenir le lecteur curieux. Il suffit
de souffler sur cette poussière, de nettoyer un peu pour voir
apparaître des pièces délicates ou robustes. Ma11e/le Salomon, Germiuie Lacerlrux, Rmée Ma11peri11 sont des œuvres
savantes et soignées, où, sous le décousu apparent, les
auteurs sa,·ent réaliser jusqu'au bout leurs intentions, où les
caracti:res se tiennent, où circule un sentiment vivant.
Quant aux livres d'histoire, qui fom1ent une si grosse
partie de leur œuvre, ils ont pu amuser beaucoup MM. de
Goncourt, leur fournir une excellente occasion de faire
vivre leurs découvertes d'estampes, de miniatures, d'étoffes,
apporter même une contribution à la psychologie du bric-à~rac. Historiquement, littérairement ils n'existent guère. Ils
intéressent non pas même l'amateur qui s'occupe du
nm• siècle, mais l'amateur qui s'occupe de la façon dont on
•'est occupé du xv111• siècle. li faut faire une exception pour
cette série d'études sur les grands peintres qui s\1ppelle l' Art
~ XVIII• sitcle. C'est un des cinq ou six bons livres de cribque d'art qui e,:istent en France, et il me semble bien que
c'est en fait de style le chef-d'œuvre des Goncourt.
Et il faut bien arriver à cette question rebattu.-: et célèbre
du style des Goncourt. S'il n'y a que les œuvres bien écrites
qui passent à la postérité, quelle assurance celles des Goncourt ont-elles de faire le grand voyage? Les Goncourt
«rivent-ils bien, ou, simplement, écrivent-ils? Certes ils
le sont donné beaucoup de peine. lis ont fait difficilement
du style diilicile. Le résultat vaut-il l'effort ?
Cest le point sur lequel la critique. universitaire a le plus
Aprement crié au scandale. Elle a eu. en horreur un style qui

�\

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA.

prend le français à rebrousse-poil, passe sans cesse, avec
rythme de douche écossaise, de la préciosité extrême à la
négligence outrée, procède par juxtaposition et jamais par
construction, et des phrases qui ne peuvent se lire tout haut
sans disloquer la voix. En revanche les Goncourt foot
remonter jusqu'à Flaubert leur haine du rondouillard et de
l'oratoire, dénoncent dans Salammbô une syntaxe à l'usage
des vieux universitaires flegmatiques.
De fait on ne saurait dire que ce style procure à l'oreille
et au goût de grandes voluptés. Mais on s'y accoutume et
même on y prend plaisir dès qu'on l'a rangé sous son idée,
dès qu'on l'a mis à la place qui lui convient dans le paysage
des styles français. S'il n'existait pas il manquerait quelque
chose à la complexité harmonieuse de notre art littéraire. A
sa racine il y a une faiblesse et une insuffisance, il y a l'inintelligence et l'impossibilité du continu, du continu constructii
dans le plan d'un roman, du continu logique .dans un chapitre, du continu rythmique et musical dans le di:;ssin d'wu:
phrase. Comme il est naturel les Goncourt ont déclassé et
méprisé l'art dont ils étaient iucapables, et mis à une pl2œ
très haute celui qu'ils possédaient à un degré très haut: l'art
d'exprimer et de jeter sur le papier, d'une touche sûre, une
impression vue. Et la somme de ces impressions a fait quelque chose d'original qui a agi profondément sur tout l'art
contemporain. Mais l'Université enseigne à développer, à
faire des « discours ,i. Elle a, de son côté, une tendance à
croire que là est toute la substance de la littératw-e. Auss!
s'est-elle réconciliée assez vite avec ceux des romantiques qui
étaient des « oratoires ». Et il s'est trouvé, par une heureuse
combinaison du destin artiste, qu'e pendant Yingt ans le plus
grand nom de la critique française a été, après celui de
l'orator Taine, celui d'un professeur à l'Ecole Nor~ale,
o-rand concaténateur devant l'Eternel, un tacticien du hvre,
.t,
' faùe
dont l'art essentiel 'Consistait.à grouper solidement et a

LITTERATURE

771

marcher puissamment des files imisistibles Je raisons sous

leur équipement complet: on conçoit que pour un Ferdinand Brunetière un Goncourt ait été, absolument et ra.dicalement, le mal, l'Adversaire.

Mais ce n'est pas dans son être propre, dans les livres des
Goncourt même, que ce style prend son intérêt le plus vif.
C'est dans son mouvement, son influence, la flamme qu'il
allume et propage. Et il ne s'agit pas seulement ici du style
des Goncourt, mais de leurs romans, de leurs recherches et de
leurs idées sur l'art du xvm• siècle et sur !'.art japonais. Ils
durent comme un nom plus encore que comme une œuvre.
Ils ont été considérables par leur influence, dont toute la
littérature française, depuis soixante ans, a été retournée et
labourée.
Le roman dit naturaliste, qui continue à vivre de façon
assez florissante en France et à l'étranger, a eu deux têtes,
deux sources, Flaubert et les Goncourt. Si Zola et Maupassant descendent de Flaubert, Alphonse Daudet vient authentiquement des Goncourt. Et son style, qui est un des meilleurs du roman français, met au point avec des qualités de
mesure, de finesse et d'oreille une bonne partie des nouveautés qu'apportaient Cbarles Demailly et Manette Salomon.
Cest par !ui que le vin encore rude des deux frères s'est
dépouillé, que leurs trouvailles se sont incorporées à un certain acquis durable des iettres françaises. Daudet lui-même
voyait d'ailleurs l'influence des Goncourt s'étendre ph~s loiu
encore. Comme Edmond, à son âge, restait quelque peu
ahuri et pantois devant le Symb-Olisroe, il lui disait &lt;l'un
ton moitié plaisant et moitié sérieux ( c'est M. Albalat qui le
rapporte): « Ce sont vos disciples, votre postérité. »
Ce qui est vrai jusqu'à un certain point. Le Symbolisme

�77 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN

fut le règne de ce qu'on appelait l'écriture artiste, et l'é
ture artiste peut passer pour un héritage des Goncourt.
consiste dans un effort d'invention verbale perpétuellem
visible, dans une volonté de laisser cet effort incorporé à1texture du style: il faut que le lecteur voie que l'auteur s'est
appliqué et qu'au contraire d'Oronte il a mis beaucoup plus
d'un quart d'heure à faire sa phrase. Elle aboutit rapidement i
certaines fondrières, par exemple à la cacographie de Jeaa
Lombard. Mais elle a aussi contribué à forger des styles
solides, ingénieux, construits et défendus contre le cliché par
une vigilance intelligente, comme ceux de Huysmans et dt
Rémy de Gourmont.
Surtout le Symbolisme et une bonne partie de la littérature actuelle ont continué l'œuvre des Goncourtetmenéleur
combat en réagissant de plus en plus contre l'oratoire, en lui
devenant de plus en plus étrangers. L'incapacité absolue des
Goncourt dans tout l'ordre qui se rattachait plus ou moins
à la culture oratoire, s'est étendue peu à peu, en entourant
et en dépassant certains îlots tenaces de résistance, à toute
notre littérature.
Notons que les nouveautés vers lesquelles allait en peinture
le goût, hardiment précurseur, des Gonco\lrt, marquent bien
les affinités et les analogies qui nous feront mieux comprendre ce qu'est une réaction contre l'oratoire. La peinture
du xvm• siècle qu'ils ont si intelligemment ramenée à 12
lumière, aimée et étudiée, vit dans un état précaire de ten·
dresse et de défense .contre la peinture oratoire qui la précède - celle du xvn• siècle, - contre celle qui la guette et
dont elle a porté le germe - Greuze conseillé par Diderot, contre celle qui la suit - David dont les élèves cribleront
de mie de pain !'Embarquement pour Cythère. - Pareillement
l'art japonais est à l'antipode de la « composition » grécoromaine et classique, et, par une loi inévitable de compen•
sation, en même temps que nous nous sommes fait un sens

LITIÉRATURE

773

pour le comprendre, nous -avons laissé s'oblitérer en partie
celui qui nous portait vers les ensembles, vers les organismes
d'art bien liés.
Aussi tout n'est-il pas faux dans ces propos de Jules de
Goncourt, recueillis par le Journal et dont le sens (je n'en ai
pas le texte sous les yeux) est à peu près celui-ci. Il y a eu
après 1850 trois grandes sources de rénovation, le retour au
xvm• siècle, la découverte du japonisme, l'introduction du
réalisme dans le roman. Or nous avons été pour beaucoup
dans chacun de ces trois mouvements. Donc nous s~mmes
un peu là. En réalité ces trois lignes selon lesquelles s'est
exercée, de la manière la plus féconde, l'activité des Gon,o~rt, sui:ent une même direction, convergent Yers un
point, celui que dans son Art Poétique symboliste Verlaine
ex~rime par un vers lapidaire : Prends l'éloquence et tords
hu le cou. Dans le réalisme et le naturalisme même cet art
de la sensation isolée et de la touche discontinue a eu contre
lui l'art purement oratoire d'un méridional, d'un latin, Zola,
qui est bien, par son talent de constructeur ou comme on
disait, de maçon, à l'antipode des Goncou:t. Mais précisément Zola servit de tête de Turc à toute la génération qui
eut de quinze à vingt-cinq ans vers 1890. Le déclassement de
l'art oratoire
. se fit ou se continua contre lui, alors que l'on
entoura jusqu'à sa mort Edmond de Goncourt d'un confortable respect.
Observons d'ailleurs que ce déclassement de l'oratoire, en
r~~lant sur une pente logique qui n'est en somme que de la
liaison et de l'oratoire retournés, a pour limite dernière un
~n de mots discontinus, ce que Marinetti appelle les mots en
. ~~e~é (~uel réactionnaire déjà, quel jacobin nanti que le
1Ctionna1re en bonnet rouge de Victor Hugo !) et ce que
Dad~ renonce à appeler d'un mot quelconqqe, car dans un
mot 11 Y a déjà du discours. « Monsieur, disait jadis notre
proviseur dL
·1e-Grand
'
·
e omsaux fumeurs
trop précoces, on

�774

LA NOC\'ELLE REVUE FR.AN

va de la cigarette au cigare, du cigare à la pipe, et de la
à l'échafaud. &gt; Et Ponsard estimait de même que qu
borne est franchie il n'est plus de limite.
Mais enfin lier des mots et des idées, faire de l'oratoire
s'appelle penser, et, la faculté de liaison étant faible che1
Goncourt, on en a inféré une pareille faiblesse de l
faculté de penser. Quand parurent les comptes-rendus
diners Mauny,
réduits, disait-on, à des commérages et à•
0
calembredaines, Renan et Taine firent observer que 11
n'y avait tenu que de pareils propos ils n'y fussent
retournés deux fois, et que les relations de M. de GonCOUII
témoignaient seulement de son inaptitude absolue à saisi;\.
justement et à reproduire proprement une idée générale.
Evidemment il y a là du vrai. li ne faut pas, cependant, colllllll
ont une tendance à le faire les critiques, spécialistes clc!
l'abstraction, faire consister toute la pensée dans la pens6f
abstraite, croire trop facilement à la bêtise de Victor Hago,:
séparer trop arbitrairement, ainsi que Faguet, les poètes et
les romanciers en gens qui ont des idées et gens qui n'en~
pas. Un critique a des idées de critique, c'est son. métlCI'•
Mais un poète a des idées de poète, et un philosophe.~rait avec justice donner toutes les idées de tous les cnnq~
français pour l'idée de poète qu'est le Satyre. Un rom:mdtl"
a des idées de romancier, et celle de Madame Bul.'ary est 111
moins aussi féconde et aussi instructive qué l'idée historiq•
de l'Europe et la Révolution française ou l'idée critique de
l' Evol11tio11 des Gmres. Les Goncourt, eux, ont des idées l.tistes, et ce sont des idées parfaitement viables et intélOsantes. Pour en revenir au même exemple, leur tableau•
dîners Magny est évidemment incomplet, mais il est vivaatt
il est vu par des yeux d'artiste, il en sort par exe~le ~
Théophile Gautier d'un relief étonnant. Il n'est n1 déplli-,
sant ni inutile de relire de temps en temps un ~olume:
' Journal (et il ne faudrait pas tout de même oublier que

LITTERATURE

775

testan~ent, d'E~mond de Goncourt m'a donné, à moi public,
le droit den lire au dépôt des manuscrits de la Bibliothèque
Nationale, depuis 1918, le texte complet, de la même encre
~-so~s la garantie du même code ciYil qui lui ont permis
d mst1tuer I_es rentes des Huit). C'est le spectacle de Ja \·ie
contemporame Yue par un œil vif, transmise à un cer,eau
agile, rendue par une main nerveuse et sûre. Ces instantanés
resteront dans notre littérature des Mémoires, contribueront,
comme au xvme siècle la correspondance de Gtimm, à
donner un tableau animé, et après tout assez sûr de la vie
littéraire. Ils demeureront peut-être le meilleur de ~ettc œuvre
des G~nc.~u1:, ~n peu c~aotique, mais pittoresque et mobile,
et ~u a l 1m1tat1on du livre d'Edmond de Gonconrt sur la
Ma1so11 d'ttn Artiste, - la sienne - on pourrait appeler Ie
cerveau d'un artiste.
ALBERT THIBAUOET

�777

NOTES

PAUL-JEAN TOULET.
Toulet nous a quittés au moment où son nom commen·
.çait à passer enfin un cercle étroit d'iniüés, d'amis.
.
Une réédition ou, plus exactement, une nouvelle mise
en vente de Monsieur du Paur, deux livres en deux a~,
Comme 1111è fantaisie et la Jeune fille verte, avaient permis
.à ceux qui connaissaient son œu_vre de le rap~eler. Les
bibliophiles s'inquiétaient du Mariage de do'.i Qu1c!;otte, de
la « première» de Mon amie Nane, des trois fascicules d~
Damier. Et l'on collectionnait les numéros de revues qui
publiaient les Contrerimes, ces strophes écrites selon ~e
rythme du chant de Ronsard pour Gastyne, mais où le troi~ième vers répond au second.
L'œuvre que laisse Paul-Jean Toulet, d'une richesse
-inutile à beaucoup de gens, n'atteindra jamais à la gran~e
notoriété. Il demeurera vivant et choyé dans une éh~e
{}u'on doit souhaiter nombreuse moins pour l'écrivai~
que pour les lettres. Car on ne saurait demander un plat·
sir de meilleure qualité que celui pris à ces romans de
composition désinvolte, à ces contes nonchalants où les .
fantaisies anachroniques, les malices de mystificateur,
jeux de paradoxes, les sollicitations d'exégèse les moins
révues s'habillent des images les plus hardies et les plus
P
· ' t pas
variées ? La durée semble promise à ce style qm n es .
classique aux yeux de l'école, qui le restera, toutefois,

!es

et à la raison. Bien que Toulet en ait souvent
trop travaillé, damasquiné le métal, son verbe reste solide. Malgré ses caprices et ses clowneries délicieuses de
syntaxe, il n'évoque jamais les abominables 1·arrrons dits
.
d
b
'artistes » ont on nous a tant fatigués. Il s'est appris
c~ez le Balzac d'Angoulême, chez La Bruyère et chez Rac_me, façonné avec Voltaire, Laclos et Rivarol. Le beau pastiche que réalise l'épître dédicatoire de Mon amie Nane
atteste déjà une sûreté foncière.
Et l'expression de Toulet a, quand il le faut une
concision, ~ne sobriété magistrales, lorsqu'on dé~ouvre
d~ns ses écnts autre chose qu'un ·divertissement. Sous la
bizarrerie des personnages et du décor, il est d'âpres et
mêm: de brutales leçons. Nane, M. du Paur, la Mme d'Erèse
de~ Tendres Ménages ne se travestissent que pour mieux
ac~ser ~eur hu~anité, traduire plus fortement le pessimisme 1r~éductible de l'auteur. Ou plutôt son mépris
quelquefois amusé, rarement indulgent. Un recueil de
pensées, voire · de boutades, de petits portraits (le Divan
en ~ 1mprim
·
· é quelques pages) nous fera connaître l'essentiel du Toulet, habile à chercher, implacable à dénon:er la tare, apportant une joie féroce à en détailler
!a laideur. Puis, revenant à un rêve de beauté, d'élévation
~n~ccessi?les.' et, par la nostalgie qu'il éprouve, expliquant la
aine satisfaite de sa clairvoyance. Almanacb des Trois Impostures annoncera le titre amer.
La _saveur de la prose qui trace ses précieuses arabesques,
réussit des ellipses si caractéristiques dans la Princesse
de Colchide ou les Ombres Chinoises, le charme des fictions
des
•
a· symb
.. 0 1es, ]''tnattendu des répliques,
les observations'
~es, tout ce_ que le roman et la nouvelle de P.-J. Toulet
. nt en un s1 voluptueux et clair désordre vient, semblet.il, _au second plan lorsqu'on relit les Contrerimes. Le
travail du prosateur paraît n'être qu'un exercice où l'art du
50

�779
778

seul vœu convient, celui qui appelle une édition complète
de l'œuvre de Paul-Jean Toulet. De ce qui lui garantira en
quelques hommes soucieux de la perpétuer toute sa durable
existence.

poëte affermit son habileté, dégage son émoi, se fait «
vant et pur ,, selon la noble constatation de Moréas. T
discret, recueilli,
C'est à voix basse qu'on encbante

JEA~ PELLERIN

Sous la cendre d'hiver
Ce cœu.r, pareil ai, jeu wuvert,
Qtti se_consu111e et c/Jame.

*

* *

FEUILLES DE TEMPÉRATURE, par Paul Morand

Plaisamment évocateur,

{Au Sans-pareil).

Dans son palais d'a.venfürine
Où se 11101,,,ait le j&lt;JUr,
Avez-vous i,u Boudroulboudcur,
Pri1lcesse dt la CJ1i11e,
Plus rose en son noir prmtalo,i
Que nacre sous l'üaine ?

Railleur, épris de burlesque, caricaturant des huissiq,.
ou peignant un Satan femelle qui montre ses seins avelf.
orgueil,
Oui, siffla-t-elle, et le silence
Ondulait à sa voi:x; :
Ils ne tombent pas tous, tu vois,
Les frnits de la science.
. a, trad'eEtid
li n'est rien que Toulet poëte ne s•essaie
u1r • ,
l'expression n'asservit jamais l'interprète. Elle lui do~ne a,
contraire la sûreté dont il a besoin, Iui permet de 5 aba&amp;donner sans contrainte à ses souvenirs et à ses images.
Toulet est mort à Guéthary. Il avait quitté quelq~I
. tt ce bar dlP·dontt
mois avant la guerre Pans
e a aix
faudrait écrire les soirées qu'il enchanta de son déser
chantement. ~ Quand on a connu que la vie n'est que
· g~rde encore
fumée, a-t-il dit, celle de spn propre toit
t'Alquelque douœur. » Le passant de l'Ile Maunce, de
gérie du Tonkin et de !'Ile de France regagna son
et Je 'quitta pour la côte basque au c11mat
Plus favoralll"'•
'llJl
On ne doit pas joncher cette tombe de fleurs banale,,

r;!,

Vérification faite la Muse de M. Paul Morand a le pouls
parfaitement régulier. Ce n'était qu'une fausse fièvre. Le
papier des feuilles de température est finement quadrillé; les
points de repère y sont innombrables. Ainsi cette courbe de
fantaisie avec les associations d'idées en guise de nœuds de
ruban est tracée au compas. Elle part de Jules Laforgue,
traverse \Vhitman et d'autres régions plus proches de nous
et aboutira d'ici peu à M. Paul Morand romancier et auteur
dramatique. Le carnet de notes impressionnistes a remplacé
le recueil de sonnets par quoi l'usage voulait qu'on débutât
dans les lettres. M. Paul Morand sait parler des banques, des
usines, des bureaux, des affaires avec aisance et sans affectation, en homme depuis longtemps familiarisé avec la Compagnie des wagons-lits et des grands express européens. Trop
intelligent pour prendre systématiquement le lecteur pour
un imbécile, il évite d'avoir l'air de s'amuser à ses dépens.
On n'ose plus prononcer le mot de mystification car il est
pris au tragique par ceux-là mêmes qui font profession de
ne rien prendre au sérieux. Il est pourtant une mystification
qui peut passer pour un développement lyrique de l'ironie.
Pour qui ne croit à rien du monde sensible, c'est une forme
de la sincérité.
Voici à la fin de Mine d'or une des plus heureuses rencontres de M. Paul Morand :

�LA NOUVELLE

••• Promenades au.T bo11s smtimmts
us Jaillis se riliabilitmt
Par des confmio11spuMiq11es.
A11 pri11/e111ps
tout rsl
parfumtrie - tulle - fleurs
occasio11; txuptio,111elles.
C'est l,r fjte des agents de change ri dts garro11s
dt rttrlle.
J.'mumble d11 marcl&gt;i est bien i111prrssil&gt;1mé
1
par 1, soleil.

Observons toutefois que ces allusions ingfoieuses et
emprunts amusants au répertoire des annonces et J~ 1~ c
nique financière seront d'ici peu J'années tout à fait 1m
ceptibles. Et surtout c'est un exercice trop_ facile pour
per longtemps un esprit aussi juste, aum fin que M. P
Morand.

Qu'1111it la bildit arde11lt au trille dt rat·trSt,
Songer q11'1111 maigre cœur àa,,s les pla,rs ri ltS cris
St s.itisfait, qu'm ptu tk cmàr, il se disptrse
Comme 1111 tison cbt1111, dt sout'tnirs transi ...

Ce même Yoluptueux pessimisme est répandu dans les
,iœmes groupés o: Sous le vocable du chêne» (1910) où
Tinflucnce de Baudelaire est sensible sans toutefois masquer
la saveur personnelle d'une poésie volontairement âpre.

Née sous le signe de la mélancolie et de la gràcc, elle
aprime avec une obstination passionnée le désir de l'action
et le goût de la force. Paul Drouot est de ceux que leur

4atin, si tragique fut-il, n'aura pu étonner ni décevoir.
Son chef-d'œuvri:, à mon gré, est le poème inspiré par le
tou,·enir de ses Ardennes natales et qui est intitulé
Pâ,q,,,brt :

...•

at•ec so11 boriz.011 qui pense,
lts plmrs cle ses so11rces jaillis
c,1111111t mts lamus, tll silt11ce.
... .Ll, co11m1t 1111 a11cien trisor
Luit lt sc,ltil dt l'i11forlu11t.

LES DERNIERS VERS DE PAUL DROUOT (1
primerie François Bernouard).
Parmi les poètes morts à la guerre, il en est peu dont
perte doive ~tre plus vivement ressentie que ce~)~ de
Drouot. Deux volumes de \'ers, La Grappe de ra1s111 et S.
le t'OCable du cbi11e, témoignaient des dons les plus rares.,:
premier se compose de courtes pièce~, dont _la f?ri:1e n
pas sans rappeler les Sltmus ùc Moreas, mats ou_ 1on ~
frémir une voix ardente et fiévreuse avec ùes mflesiollt
d'aigre amertume :
d,'p.1rtir du 111ois d'at•ril aimer /,J pluit,
.-/ rhit-lf 11/(COTIIHI {OIISatrtr '"' gra11J ftll
DJttS l'dlrt gl,,cial il recom·er/ dt rnit,
Prdn l'oreille 1111:r t·oi:c du co11urt th,ibrtux

Att

.
Cest mo,, fa)'S, dpre pays,

Celui qui a écrit ces deux. derniers vers est digne Je tous
IIOI regrets

et de la fidélité des amis qui ont entrepris de

iÏrt vine sa mémoire.
Trompé par d'impudentes
à se méfier des
au champ d'honneur.
que plus méritoire et M.
y participant.

-.P porté

réclames, le public n'c~t que
œuvres nouvelles d'écrivains
Un effort comme celui-ci n'en
François Bernouard s'honore
ROGER ALLARD

LÉGE~DE DES SIÈCLES de Victor Hugo,
critique avec un commentaire et des notes p:tr

�L.&lt; NOU\'ELLE REVUE FRAN

ï82

M. Paul B,mt. (Hachette. Collection des Grands
Yains,

2

vol. gr. in-8.)

M. Paul Berret a, depuis trente ans, consacré tous ses lo' ·
à étudier la poésie de Hugo, les sources historiques et litl6raire~ de son inspiration, ses procédés de travail et la
nique de son verbe incomparable. Son édition de la Ug
dts si«lts est un monument d'érudition en même tempsqu'
cbef-d'œunc de critique scientifique. L\1bondance et fiagéniosité des confrontations de textes font de cet ou,TJll
une sorte de dictionnaire Jes images et du lyrisme roman-

tiques. M. Paul Berre! est un admirateur de Victor Hago
poète, mais il ne professe pas à !"endroit du philosophe cl.;
du penseur le culte orthodoxe de M. Paul Souday qui, i-"
une singulière déformation du sens critique, classe, juce,
censure et loue les écrivains morts ou vivants selon qn'ilt

ont eux-ml:mes bien ou mal parlé - ou pensé - de Hugo.
L'athéisme de Mérimée n'a pu sauver cet auteur des foudres

de M. Souday. Et naguère, pour délit de lèse-Hugo, Baudolaire et ~·[créas furent, par le magister du Temps, fustigfs

d'impor1ance.
M. Paul Souday, ferme rtpublicain, considère Victor
Hugo comme un pilier du régime et l'hugollltric comrne la
marque d'un esprit libre et ami du progrès. Mais il a domll
par ailleurs tant de preuves cl&lt;: son peu de goût et de ditceracment en matière de poésie qu'on peut bien douter qu'II
3.dmirc en Victor Hugo ce qui est en effet admir.i.ble.

Le caractère colossal et pyramidal de l'ccuYTC de Hugo,
construite en forme de système philosophique où les pro:positions sont remplacées par des antithèses, a quelque
chose de simpliste et de volontairement primaire. Ce cJ,tj,
déplaisant et suranné est justement celui qui paraît av~

séduit M. Paul Souday. Mais la béte noire de cc dernJeC
est Lamartine que

de méchants réactionnaires fcignd

8

ad ·

pour faire pièce à Hugo. C'est
lmcnmirer
"bl à I

Ion

ï 3

que 'I So d
•• • u ay est

s1 d e L'
• a noblesse souveraine d'u n La martme
. et d ' un

sar .

un est le nai grand poète libéral et dé

rautrc le pocte royal parexcelleace. Ou plutôt si Mm;;~~:'.
ICllt cda, ,1 en éprouve de la gêne et du dé . Q
~
Hugo- ,1 est le premier des chefs d' oreh estre, mais
P": non
uantJea
premier d.es chanteurs. Lorsqu'il est excellent et il l'est uel
,1 •égale les plus hauts · Mais si· 1e P1:11s1r
. . queq Ion
. pœnJ a M,
rehrc ses poèmes est inégal • le profit es t touiour.;
.
'""
•--D . ~ cme après Baudelaire, après Rimbaud
œune n'• t 1 · h d' .
· , aucune
ratrice di~é pus n~ e excitations intellectuelles, plus g~népo
. t es poétiques que la sienne, où les idées comptent
. , ; " peu. C'est le jardin d'essai de toute la poésie
~me. fi suffi.t de savoir y chercher fortune. A cet éaard
~ l.igmde _da s1edes n'était pas 1e moins intéressant d: ses
~rages ; ,1 est désormais le plus précieux de tous
• à1
patience et .à la .
' grace a
.
science de M. Paul Bcrret, que l'auteur de
: hgn~ eut le bonheur et l'bonaeur d'avoir pour maitre
rhétorique, et auquel il garde toute sa vénération.

..,.rois,
d•

•••

ROGER llLAJlD

ADORABLE CLIO ' par Ji&lt;011 Gira11do11x (EmilePaul).
Comment rendre , co mpte
•
d e ce livre
.
lâri
charmant sans en
. r la grke et l émotion ? Peu d'écrivains semb1-.
llloins •ppelés que M . G"u-audoux .\ parler de 1, guerre
uient
. ,·1
1 CD a peu doat r·msp1rauon
· · parilt moins mobiHs.able ~fais
'
']Ill':

ce que sa sensibilité est vraie, son imaginatio
...
11 que sa subtilité _
edo tab
n vivante,
_ est
.
sa r
u le et charmante subtilité

a bel c~~que touiours plus aJteodrie que cérébr2.le, il nous
lllntcs ~;n donaé q_uelques-unes des notes les plus pénéCc , q on ait éc.ntes sur certains aspects de la Q1J.Cnc
n est pas la boue, le sang et la pourriture ; mais ~ous l;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

NOTES

nappe de lumière frisante dont M. Giraudoux se plait à;
noyer ses paysages, on n'oublie pas le sang. Si ce qu'il
décrit se nacre de reflets, si tout ce qu'il évoque s'entoure
d'associations imprévues, c'est par l'effet de ce courage souriant, qui a maintenu la bonne humeur du soldat jusque da?s
les plus mornes épreuves. (On n'en trouverait pas de meilleur exemple que les pages de ce volume qui peignent une
matinée sur la presqu'île de Gallipoli.) D'ailleurs, à côté
de l'épopée, la bucolique de guerre et l'élégie ont aussi leu~
droits. Combien de combattants pour qui la guerre de pos1•
tion fut la première expérience de vie champêtre! A moins
d'être, dans le civil, bücheron ou charbonnier, quand a-t-o~
pu goüter le cycle des saisons mieux que dans un gour~1
au fond des bois ; et surveiller toutes les heures de la nuit
et de l'aube, que par le soupirail d'un observatoire ; et
nouer des amitiés inattendues, que dans l'oisiveté des cantonnements; et connaître les peuples du monde entier, qu'en
cette babel d'armées amies que fut le front pendant les dernières années ? Les souvenirs heureux étant ceux qui finissent presque toujours par prendre le dessus dans nos
mémoires, qui sait si un livre comme celui-ci, av~c son
enjouement et sa mélancolie, ne semblera pas ~n J_our,
beaucoup de ceux qui ont fait la guerre, un miroir plu
fidèle que tel récit plus littéral de ~ qu'ils ont vu ? .
On n'a pas oublié cette Nuit à Châteauroux, qm parut
ici-même et par laquelle débute Adorable Clio. Dans un
hôpital militaire de la ville où s'est écoulée son enfance,
l'auteur passe toute une nuit à• échanger des lettres avec
un ami de pension, un Russe qu'il a· connu dans un
aimable Munich d'il y a vingt ans. On se rappelle avec quel art capricieux les plans se confondent, les époques se .
superposent, les contrées se télescopent, quel agrément
naît de ces contrastes, de ces rapprochements, de ces émo. de g1aces. Même fantions répercutées comme dans un ]CU

!

taisie, mais sur un ton plus graYc, dans ce Repos au lac
Asquam où les figures sanglantes des jeunes poètes tombés
pendant la guerre traversent un papillotant paysao-e d'Amérique, enchâssé lui-même entre deux souvenir: d'amour.
S'il y a, dans l'architecture de ces rêveries, un procédé un
peu trop visible et si M. Giraudoux semble trop craindre
d'être indiscret en posant çà et là quelques touches plus
larges et plus insistantes, on ose à peine le lui reprocher,
tant il sait conserver, sous son ingéniosité, la fraîcheur de
ses émotions. (Voyez, dans ce volume, les touchants souvenirs_ de la vie de fantassin intitulés Mort de Segaux, mort
de Dngeard.) Sans cesse on tremble qu'il ne franchisse la
limite de la quintessence, tant il s'amuse à la serrer de près.
On songe à ce cc bouleau fluet et o-éant » dont il parle « qui
'
t,
'
na qu'une touffe à son SO\nmet et qui chavirera s'il lui
pousse une autre feuille &gt;&gt;. Cette feuille, M. Giraudoux l'arrache à temps et si le bouleau oscille un instant c'est &lt;&gt;ra•
'
t,
c1eusement et sans verser.
No~s a-t-on assez décrit ou chanté l'entrée des troupes
françaises dans les villes d'Alsace ; mais que tout cela est
terne, plat ou emphatique à côté du délire d'amour auquel
nous avons assisté, à côté de la merveilleuse flambée où
le comique le plus attendrissant se mêlait aux larmes de
joie. Je n'ai retrouvé ce frémissement, ce crescendo d'ivresse
que dans !'Entrée à Saverne de M. Giraudoux. Libre à lui
de juxtaposer de petites images tarabiscotées, s'il en obtient
cet effet d'ensemble.
Certains s'irriteront contre le ton de ce livre, trop « guerre
en dentelles » à leur goüt. S'imaginent-ils donc que la
guerre de la Succession d'Espagne ou la guerre de Sept
Ans furent beaucoup plus riantes que celle d'où nous
sonons? L'élégance n'a jamais résidé que dans la bravoure
du conteur. Notre époque n'aurait-elle plus assez de verve
})Our aimer la crânerie lorsqu'elle est jointe à de la jeu-

�j86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ

nesse, de la sensibilité et de la justesse de coup d'œi~? Clio
est une muse austère ; laissons-la pour une fo1~ être
« adorable ». « Pardonne-moi, ô guerre, de t'avoir, toutes les fois où je l'ai pu, - caressée !. •· »
JEAN SCHLUMBERGEl

*

* *

L'ATELIER DE MARIE-CLAIRE, par Marguerite
Audoux (Fasquelle, éditeur).
Madame Marguerite Audou~, couturière, ~écrit l'.At~IÙ:

de A1arie-Claire, comme Madame Colette, im_me, decnvaJ.t •
l'E11vers du Music-Hall. Une part de confession, une part
d'observation directe et nue, une part d'humour, une part

ca~i

d'émotion et un style fluide comme l'eau &lt;l'u? beau_
coupé d'écluses, où le sentiment s'élève peu a peu 1us~u
emplir toute l'âme, tout flottant d'im~ges fraîches et p1~pantes comme des péniches aux cuivres luisants et fleuries
de géraniums.
ne
Ce n'est que du naturalisme, mais l'on ne songe pas u
seule fois à Zola, qui eût pourtant pu faire de ~e 'thème un
des leit-motivs du Bonheur des Dames, pas une fois a M~u~sant. On pense parfois à Charles-Louis Philippe, mais Pus
souvent à Stevenson.
. e
L'Atelier de Marie-Claire, c'est un navire avec sonéqu1pag
· a, 1'·1
d Coofecqui v·1 de l'ile de la Clientèle bourgeoise
l e es
tionn~urs à travers écueils et tempêtes. C'est un voyage au
·
· att dues..' en
ays de la' couture aussi riche en émot10ns
in en
P
'
-''é
· t d'héro1SU1e
chausses-trappes, aussi générateur ~ ~erg1e e
de
qu'un voyage à l' Ile au Trésor. L é_P1sode_ de la robeême
Madame Linella (p. 90 et suiv.) ofire un mtérêt de'~ du
orme que l'épisode' du câble coupé et du retour dansd.lffi1 eul•·é
' 1 ' 't d'une I c •
mousse de Stevenson. Ici comme l a l s agi
. des Jectechnique ( d'une technique ignorée de la généralité ' ne
teurs) à surmonter pour atteindre un but idéal, et qu on

,Bï
surmonte, après des péripéties angoissantes, que pour tomber dans de nouvelles difficultés et de nouveaux dangers.
Le défaut du roman naturaliste traditionnel, de la" tranche
de vie », ce n'était pas, comme on l'a répété, 1'absence de
romanesque, c'était son asservissement à la manie historique
du x1x• siècle. li singeait l'histoire, la pseudo-logique de
l'histoire, avec ses rapports plausihles de cause à effet, erreùr
plus grave encore que de philosopher, de moraliser ou de
poétiser en racontant.
Ce que les romanciers d'aventures ont tenté en accumulant
les péripéties romanesques et en nous dépaysant, deux
femmes - Marguerite Audoux et Colette - l'ont réalisé
simplement en s'affranchissant de la servitude historique.
Leur \"ision est anti-historique : légendaire. Cc n'est pas pour
rien que la sagesse orientale met dans la bouche d'une
femme les contes des Mille et Une Nuits. Quand elle s'abandonne à son génie naturel, sans souci des procédés littéraires
masculins, la femme crée sans effort une atmosphère d&lt;!
légende autour de ses personnages. Selma Lagerlôf est
l'exemple le plus typique de cette aptitude féminine. Co1ette
(dans quelques-uns de ses livres) et Marguerite Audoux, profondément Françaises et donc réalistes, ont donné un aspect
légendaire à d'humbles figures d'aujourd'hui.
On a cru que le récent apport féminin dans la littérature,
c'était l'individualisme effréné, le paroxysme sexuel permanent et une ivresse dyonisiaque sans répit. Rien n'est plus
faux: il n'y avait là qu'imitation outrancière d'ouvrages masculins, et notamment de d'Annunzio.
Le véritable apport féminin, depuis quinze ans, se trouve
chez Colette et Marguerite Audoux, et c'est d'avoir donné au
roman naturaliste dégénéré la ligne et le mouvement du
roman d'aventures.
Que, par surcroît, l'Atelier de Marie-Claire soit dans ·sa
modération un des réquisitoires les plus efficaces et les plus

�788

789

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA

émouvants qui existent contre la société et le rég!me du _na~
·1
1 cela démontre qu'on peut traiter
les su1ets sociaux
va1 actuc s,
.
lt ocail•
1
.
d
re'chi-prêcha
et
aussi
que
e
tumu 1e r~
l
sans e mom re P
'
!eux d'un Zola ou d'un Paul Adam n'est pas la seu e orme
qui leur convienne.
BENJAMIN CRÉMIEUX

* **

LES BEAUX SOIRS DE L'IRAN, roman ~ontemporain en Pers·e, par Emile Zavie (La Renaissance du
livre).

à ,disposer
La sauvegarde du droit des peuples iraniens
.
l' b
d'eux-mêmes a voulu qu'un écrivain français servit a-- as
comme interprète.
'
'
d PrésiLorsque M. Emile Zavie voyage, c est a la façon u u'il
dent de Brosses de Casanova ou de Stendhal. Entendez ~
ne s'embarrass~ pas de l'attirail du peintre et de la boite à
leurs de Chateaubriand. Le titre même de son roman est
cou
· 1es a rnateurs
une duperie ironique faite exprès pour décevo1r
d'exotisme impressionniste.
.
'est le
Sous le ciel d'Orient le plus fertile en pres~1ges c
jeu des passions qui intéresse l'auteur ~e ce récit. ·1 Zavie
Historio()'raphe et critique du naturalisme, M. Em1 e 't de
dé de la fréquentation des maîtres de l'école, le ~ou
a gar
è d
nnaissance
l'observation physiologique et cette esp ce_ e co lutôt de ce
sensorielle des mouvements du cœur humam ou p
qu'on désigne par cet euphémisme.
,
amante
Dans un 1·ardin de Perse, les confidences d uneh, e de
'
· l'é ch o d'une
ras
douloureuse
éveillent dans son espnt
. p. d"fiicile
Mérimée sur le bonheur introuvable chez autrui _et s_~ ~tive .
à découvrir chez soi-même. La renco.ntre ;st ~;rmn~rveux:
le style de M. Emile Zavie est de la meme an11 e,
sobre, un peu sec.
llementla
Son rnman est de ceux qui ne se racontent pas, te .

trame en est simple et nue. Qu'il conte ou décrive, l'auteur
semble toujours craindre de trop appuyer sur une certitude.
Pour lui l'homme et la nature ne sont que des mirages et sa
passion d'observer n'a d'égale que son scepticisme. Il se
garde bien de jamais conclure et, comme ses héros, il se plaît
aux sentiments et aux paroles qui se tiennent au bord du
silence. Discrétion rare et difficile à pratiquer, que M. Zavic
ne craint pas de pousser à l'txtrême.

** *

ROGER Al.LARD

MANDRAGORE, histoire d'un être mystérieux, par
]. W Ewers, traduit de l'allemand par Marc Henry

(Edition françlise illustrée).
L'auteur de ce livre fréquentait les cercles littéraires de la

rive gauche, avant la guerre. Il passait pour l'un des meilleurs jeunes poètes allemands. On ne saurait concevoir une
idée favorable de son génie d'après cette Mandragore, éditée,
parait-il, en toutes langues avant d'être traduite dans la
nôtre. Est-ce que le français serait moins apte à exprimer ce
mélange de satanisme et de sentimentalité : Rops tourné au
chromo ? Il faudrait alors remercier les éditeurs de cette traduction française, qui nous donnent l'occasion de faire une
constatation aussi agréable, en admettant qu'elle soit exacte,
ce qui serait trop beau.
ROGER ALLARD

*

* *

BIBLIOTHÈQUE SCANDINAVE, collection de traductions des auteurs scandinaves, dirigée par Lucien
Maury et Paul Desfeuilles. I. LA LOGIQUE DE LA
POÉSIE, par Hans lArsson. - II. ELSE, par Ki~ll1111d.
- III. MADAME MARIE GRUBBE, par Jacobsen
(E. Leroux).
Il y aurait quelque exagération à se plaindre que les litté-

�7'JO

LA NOUVELLE RE\'UE

7'1

ratures scandinaves soient ignorées en France, et il

dqà une bibliothèque :appréciable de traductions. Dans
bibliothèque on trouve néanmoins d'é~or~es. l:acunes
importe de combler. Rares sont les écm·:ams illustres
les œuvres à peu près complètes soient passées en f.
Ibsen en Nor:èae, et aussi. à peu près, Johan Boj«
Suède la seule Selma Lagerlôf. Mais Bjornson ( qui s'
plaint 'amèrement) est loin d'avoir bénéficié chez no~s
mèmc curiosité qu'lbsen, et de l'œuvn: énorme de Sm
nous n'avo~s guère que des bribes. Knut Hamsun r
grande p.irtie à traduire. Kierkegaard est fr~qu~mmen.t
on le lit dans des traductions allemande~, 11 n en a
donné en français.
.
Un travail comidérable est Jonc encore nécessaire
assurer la liaison entre la France et les riches littéra
Nord. L:a Bibliothèque Scandinave, dont s'occupent
ment MM. Maury et Desfcuilles, sera donc de grande
Elle a publié jusqu'ici trois volumes intfressants :\
titres, mais de Yaleur assez in[-gale.
La Lagiq1Je de la Poisk, du professeur _Larsso_n_, parue.une préface de M. Boutroux est un essai Je cnuque
phiquc d'une élégance et d'une finc:.se remarquable~. f:lle
pelle certains de ces essais oit les profess&lt;:urs frança1S2I
autrefois à résumer leur expérience et leur goût, tels
Dilfr.alesst dans /'Art de Jules M.irtlu. Cette critique
abstraite est aujourd'hui démodé&lt;: chez nous. Il n cat.
mau\·ais qu'elle nous revienne de l'étranger, ~t que lemier livre de la Bibli0Jlûq11e Snmdwm•t' nous rappelle
ques vieilles qualités françaises dont nous de,·~~ons ua
oublieux. Lc:1 volumes sui,·ants auront &lt;l ailleurs..
doute, à faire connaitre encore en France certains 15 •
1:a critique suédoise, et on nous annonce une tradu
Levcrtin qui fut naiment un critique Je valeur.
Elst, de Kidl:mJ, paraitra, je crois, un peu

:'9

français, et peut-être la littérature norvégienne elltfourni pour inaugurer sa part de la Bibliothèque une
re plus significative. En revanche Madaltll Mt1rie GnJ,l,e
~te heureusement en français l'œuvre de Jacobsen,
les deux grands romans se trom·ent ainsi traduits
notre langue. Cette reconstitution de la vie scandinave
XVIII' siècle rappelle d:ins une certaine mesure la R"""111,
George Eliot. C'est comme Romofo une œuvre très
• née, pleine d'archéologie, groupl'.-e autour d'un caractère
femme solidement et sa\·ammcnt construit. Mais, au contraire de R11mo/a, J.forit Grub[,e est une œunc de stvle
'auticux et artiste, qui parait inspirée parfois de Gautie; et
le Flaubert, un des lines les mieux écrits de la littérature
oisc, et la traduction a au moins le mérite de nous
bisser parfois deYincr.
La Bibliolhèque Scnndi111ro1• sera continuée par trois htstoires
la littérature ~uédoise, danoise, norvégienne, par unetra·on de Kierke&lt;Jaard, et une autre de !'Edda. Il serait à
·1er qu'on y ajoutât des études détaillées sur deux écri. tn:s_ rcprésenta~ifs de leurs pays, dont l'œU\·re ne pas13ma1s en franç:us que par fragments, Bjôrnson et Striod. L'un et l'autre fourniraient d'excellents sujets de
e, et l'existence ~e la Biblio/luque résoudrait en partie
r leurs :iute_urs les difficultés pécuniaires que le prix du
e dresse m:untenant de\·ant le doctorat. Si nous voulons
l'~tranger nous connaisse il nous faut apprendre :\ Je
~aitre nous-mèmes. ~e monument d'ignorance que fut
cle de Jules Lemaitre sur les lilliralurrs du Nord
. 'ndberg y est pris pour un Allemand) nous a as~ez ridis pour nous donner le désir de mettre tin :\ l'état d'esd'où il est né.

..

••

ALFRED THIBAUbET

�ï9 2

LA NOU\'ELLE

LE'ITRE D'ALLEMAG~E.
Avant la guerre, lorsque mes amis rnulaient
s'adresser à moi pour sn\'oir où en était le mouvem
intellectuel en Allemagne, je leur citais des noms,
leur signalais des œunes, et je n'envis.1geais l'AUem
que comme une donnée )pirituellc, représentant une deJ
formes de la pensée humaine. Quant à l'actualité laiclf
et bruyante, dans laquelle se mêlaient la brutalité det:
appétits et le clinquant du prestige, je pouvais ne pas à
parler. La littérature et la philosophie, en etfet, conto
titu.iient alors un monde à part. La pensée était un refuge,
une sorte de retraite spirituelle fennée aux idéès du jour,
et dans laquelle on ne voulait voir les choses que _.
:rternitatis specie, ou cc qui revenait au même, sub sp,d,
anmiz. Les nais poètes, les vrais philosophes - et qu'avaitje besoin de parler des autres - étaient ceux qui ne comprenaient rien à la politique et sa\'aient ignorer cc qui
se passe au dehors. Les circonstances ont changé. L'éternité est peu de chose en regard des exigences impératives
et immédiates du présent ; l'âme c~t devenue un centre
de résonnance, une sorte d'appareil pour enregistrer la
impressions d'un monde que jadis elle ne \'oulait pat
connaitre.
C'est pourquoi il semble difficile maintenant d'isoler
b littérature et la philosophie de l'ensemble des moo•
vements sociaux et politiques, et d'analyser la crise intellectuelle, qui sévit en cc moment, autrement qu'en la
rapportant à de) conditions d'un ordre plus général. Nous
, ·oudrions toutefois tenter de le faire, croyant que tolll
essai d'cnvisao-er la littérature comme littérature, la philosophie comm: philosophie, faciliterait une certaine 1~~
tl'appréciation. Ajouton~, d\ 1utre part, que les cond1uoa•
dans lesquelles la pensée allemande évolue, soit qu'ellcl

793
.soient d'un ordre plus général, soit qu'elles se rapportent
plus particulit!rement à l'Allemagne d'aujourd'hui, sont
usez connues, ~ez ressenties, dirais-je, par le monde
européen, po~r qu il ne soit pas nécessaire d'entrer dans
(le lo!1gs détails à. leur sujet. Sans pouvoir espérer restituer

~ la_ hn_ératu_rc ~t a _la philosophie l'indépendance dont elles
1ou1ssa1ent pd1s, 1e me bornerai Jonc à retracer ici les
répercussions sentimentales d'é,·énemcnts que je laisserai
dans la pénombre.
. L'~lle~ag~e intellectuelle traYerse une crise. 11 scmhlc
bien
. s,rns
..
l' .mutile d. insister . sur cc que tout le monde s:ut,
avoir appns, tant il est \'rai que le contraire aurait lieu

de surprendre.
. C'est
,. pourquoi, 1·e ne m'étend rat. pas 1onglemps pou.r dire qu il y a fermentation dans les esprits,
.que le~ vieux se sentent mal à l'aise et ne savent tro

:e

faire dans un mond.e qu'ils ne reconnaissent plus et q!
veut plus les conn:11tre, que les jeunes sont sans ·1· ,
1
.
··1
pl 1e
pour
.
es vieux,. qu • y a chez eux désespérance et e.xal~tl~n, e~thous1asme et satire, qu'avant d'avoir une convict1on,
en ont le geste, et que parfois à force de répéter
ce geste, il se f~n~e chez eux quelque chose qui ressemble
fort
. .
1 à une, connct1on ; qu'après' changeant de conv1cuon
'. s vont d un absolu à l'autre, et que l'absolu s'exprime tou:
JOUrs en paroles tranchantes et sonores, qui cependant
~hent mal le désarroi intérieur. Ce sont là des symptômes
d~n ordre fort général, et j'aime mieux en venir tout de
auue aux caractères
particuliers d'une crise qui· p r ·
d' li
,
,
ario1s
Ill eur_s, deroute l'observateur par des changements brusJucs et inattendus. Je me bornerai pour l'instant à en relever
eux aspects, l'un qui a surtout trait aux conditions générales
tOus lesqu~lles, l'homme d'à présent conçoit l'avenir du
gc~re humain, 1 autre qui concerne son ~tre intime et sa
destinée parti cu 1ière.

•!s

51

�794

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI.

Lorsque je rentrai en Allemagne, et que je revis leti
intellectuels que je connaissais d'avant la ~erre, ~c no~
qui revenait sans cesse _dans leur conversatwn était ce~
de M. Spengler. Il y a une façon de vous ~emander 91
vous avez lu un livre, qui équivaut à vous dire que dam
le cas - tout à fait invraisemblable d'ailleurs, - où vous
ne l'auriez pas lu, vous ignorez à peu près tout. C'est
ainsi que je fus questionné au sujet du livre de M. S~en•
gler : Der Untergang des Abendlandes. Je lus donc le hvre
avec curiosité, et voici ce que j'ai cru y trouver de plus
frappant.
. .. ,
M. Spengler nous dit que chaque c1vil1sat1on a -~n
enfance, sa jeunesse, son îtge viril et sa périod~ de v1e_1llesse. L'histoire d'une civilisation est une b1ograph1e.
Tout comme l'évohation de l'homme celle des différen~
civilisations obéit à de certaines lois, et présen~e à certai~s
moments les mêmes phénomènes. Ayant connu un c~rtatn
"!Ombre de personnes de différents âges, il vous sera facile de
t&gt;réciser l'âge de toute personne que vous rencontrerez pat
la suite. Il en sera de même pour les civilisations. En les
comparaFlt entre elles, il vous sera possible de préci~er le
« moment historique », l'étape à laquelle elles sont arrivées,
Appliquons ceci à notre civilisation occide~tal:e. Notre
étrangement
e'poque ' vous dira M. Spengler, ressemble
.
·
des
à ce que nous savons de la décadence des_ Egyptt~ns, r·
Arabes, des Chinois et surtout des Romams. Mais ~o~.
· d'une ...
crv1liquoi les civilisations meurent-elies .~ L'h'1sto}re
sation n'étant que le développement successif des poss1hilités
elle
qu'elle renferme, ces possibilités une fois. épuisé.:s,
sentonss'anéantit. Et si nous nous observons b1en, ne
· 11esse ?• C'est •le
nous pas en nous les symptômes de 1a v1e1
cerveau qui règne chez nous, et non plus l'âme. On est
devenu cons~ient en tout, et on fait de la science de
tout ; on constate les faits, et la vie elle-même est de-

795
un fait. Ceci précisément prouve que notre vitalité
. fort rédu~te, .que les vraies sources de .notre producti'llt~ sont tanes, et que nos virtualités intérieures sont à la
'teiile de s'épuiser. C'est l'agonie de !'.âme qui a commencé
:Je grand signe avant-coureur de la mort Jente d'une civil:

·on..
Mais qu'allons-nous faire avant ·d.e mourir comment
xmplir les derniers moments qui nous reste:t à vivre ?
En gens raisonnables et sensés que nous sommes devenus,
~o~s saurons nous résigner à ne plus faire que les choses

ljlll ~on~ de notre âge. Nous ne ferons plus les jeunes

~ hi~t01re, ne ~ouvant ignorer que nous :sommes prêts
àavotr accomph notre destinée et que ce serait en "2.in

~e ~ous lutterions contre les lois du développement
Àistor1que. Sachant exactement où nous en sommes, nous
~ons ~rendre les choses comme elles sont, et, en gens
asés, suivre un régime approprié .à notre état de vieil~ - Il y a des choses qui nous sont défendues, d'autres
qui ~ous sont permises. Ne faisons par exemple plus de
f0és1e, ce serait tout à fait hors .de saison et d'ailleurs
«. serait de la fort mauvaise poésie, ne faisons plus de
~ln~re, ce serait un art décadent ; ne nous risquons
rlls ~ échafauper des systèmes de philo.sophie ; nous
'lle~cnons que répéter ce que d'autres ont dit avant nous.
Mais que pouvons-:nous donc faire qui sâit en rapport
.avec notre âge ? Nous savons bâtir fies chemins de fer
-et faire de la navigation. Voilà qui est fort bien pou;
. . ~ens dont la vitalité se réduit de plus ea plus aux
'-actions cérébrales. Une autre tâche pourtant nous est
ill!servée et qui est beaucoup plus importante. Si nous
•111mes jncapables de création métaphysique, du moins
Pouv~ns-nous établir le bilan de 1a philosophie -antérieure.
cptiques, désabusés, parce que sans vie et sans foi• nous
mes bien placés pour faire l'histoire des idées que d'i:utres,

�LA NOUVELLE REVUE FRAN

plus forts et plus croyants, avaient su extraire d~ fond
leur âme, et pour en dégager les caractères essentiels..
quand notre destinée s'ach~vera, nous saurons mo~nr
hommes conscients et enregistrer en observateurs curieux
avisés toutes les étapes de notre dissolution finale,
Les quelques idées que nous venons d'esq_uisser n'é
sent certainement pas la philosophie de M. Speng~er 'ÎÎ
mais notre résumé suffira, je le crois, pour exph
l'impression que ces théories ont produite sur ses CO~
temporains, et pour diagnostiquer les symp~ômes de r,
crise qui les prédisposait à recevoir les révélations de notlf
philosophe. On a le sentiment de vivre_ dans un mo~
tragique ; M. Spengler interprète ce sentiment, et_ le légitime. Or, on aime toujours à être dans le vrai, fût~
pour se dire en droit de souffrir. D'autre, ~art'. M. SF9:
o-ler emploie de·s arguments tirés de I h1st01re umver_
:elle, et c'est précisément ce qu'il fallait à des gens qui
pendant cinq ans n'avaient entendu parler que de guerrt
mondiale.
Mais pour mieux apprécier la crise qui sévit en ce mo.
1·· rtet
ment et qui, comme nous allons le v01r, semb e ICI po
·
· mora1e, 1·1 faut qu'en ,IU]el•
atteinte au sens de 1' onentat1on
ques mots nous en indiquions les origines. Avant la·guerre,
il en était du temps comme de l'espace ; on savait Oil •on
. ' combien
était, et cela suffisait. Inutile de vous d1re a
•
. de Pék'111 ou de New-York'
de lieues vous vous trouviez
. dll
inutile de préciser combien de siècles vous sépar~icnt
temps de Charlemagne ou de celui du roi David.é EtN
allemand ou être de son siècle semblaient choses ~
• 'fiait
· en somme qu'être. pla~
ment naturelles. Cela ne s1gm
· évoluait, en
dans certains cadres, dans 1esqu_e1s la vie
suivant l'ordre qui lui était particulier.
Survint la guerre, qui chez beaucoup bouleversa
ceptions du temps et de l'espace, et tout le monde se

les=~

ï97
Or, si jadis les jours se suivaient, si
leur suite même vous donnait je ne sais quel sentiment de
sécurité, les choses ont bien changé, depuis qu'étendant la
vue au loin, on se mît à compter les siècles et à ne
plus vivre que par époques. On s'aperçut alors que c'était
un fait fort digne d'attention que d'être né en 19 .. . , et
on alla demander conseil aux historiens. L'ordre des temps
est devenu pour les Allemands un problème, et à force
d'y penser, ils ont perdu tout repos et toute stabilité.
C'est ainsi que mal réveillés encore d'un long cauchemar,
ils me font l'impression parfois de naufragés, qui au mifieu des flots, cherchent par des calculs savants, et en
o~servant la marche des étoiles, à déterminer sur quel
point de la surface du globe le sort les a jetés.
Il y a quelque chose que l'on semble avoir perdu aujourd'hui, et c'est l'abandon à la vie, et la confiance dans le moment présent. Jacob Burckhardt, le grand historien de la
Renaissance italienne, préconisait cette volonté aveugle,
ces aspirations irréfléchies, qui, dégageant chez les diff~rentes générations les forces latentes, préparent l'avenir. L'homme d'aujourd'hui, par contre, semble ne savoir
agir qu'après s'être retracé le plan de l'histoire. Il paraît
v~uloir se constituer sa propre providence, et par un
11ngulier renversement des choses, l'historien se place
pour ainsi dire à l'orîgine de l'histoire qu'il recommence.
Mais les Allemands ne sont pas seulement devenus des
~storiens, ils sont passés à l'état de personnages histonques. Simmel, pour montrer à ses étudiants de quelle
façon, dans l'esprit des historiens, se forme ce que nous
sommes convenus d'appeler l'histoire, leur faisait remarquer, que, de deux personnages ayant vécu à la même
E~que, l'un, César, entrait de plein droit dans l'histoire
~tverselle, tandis que l'autre, son valet de chambre, restait modestement à la porte. Depuis, les choses ont bien

�LA NOUVELLE REVUE FRA

changé. Tout le monde, sans être César est devenu
ti:que. Cest un des effets de la grande guerre. On
d'ailleurs fort content,. au commencement, du rôle
.tllait jouer, et, ~e maints. documents que fai sons
main,, s'e'.llha·le à la foi:s une reconnaissance émue
la Providence qui allait permettre d'entrer dans le d
de l'histoiJe,. d·e lï-iistmre· universelle bien .entendu,
qu'on mépris hautain pour ceu."'C qui, ~ant la gueilli
végétaient sans histoi:re et partant,. sans grandeur.
explique: a11ssi. pomquOO on commença à s'intéres-s.er ~
coup à l'histoire, qui était devenue la ch0se de tout ft!
monde,, en même temps qu'une affaire personnelle.
Quand on. eut vécu cette tragique expérience que l'bit-:
taire souvent se fait aux dépens de ceux: qui croyüat'
la faire, le pres~o-e dont jouissaient les hlstoriens ne cesst
pas cependant de croître. Comme radis les ouailles, dfttl.
leurs angoisses, s'adressaient. à le.ru coré pour savoir Je.
yourqmoi et le comment d'nn monde qu'ils habitaient_.
le. comprendre, le&lt; hommes d.e la génération présente ..,.
bleat mettre toute lel.lt confiance en des· constructeurs lbittoire, qni se font forts d'interpr€ter le sort particulier ~
chacnn par les données de l'histoire universelle. La fui
,
o·
semble s'être retirée dans l'histoire, une histoire sans ~
et sans providence, mais dont les vues répondent à. des
besoins que des interprétations tirées de la vie. individudk
ne saùraient satisfaiie, depuis que l'homme, pendant une
longne suite cf années, a senti s.on impuissance et perdu~
fumce en ses propres forces.
.
Mais n'est-il pas après tout bien naturel qu'il y ait des
gens en Allemagne, qui se sentant à un tournant de leur
histoire et de l'histoire mondiale aient dirigé leurs r ~
vers le pas·sé, pour comprend.Je le présent.et deviner 1'2.1"emf•
Où vâ:-t-elle, notre civilisation moderne ? Est-ce à l'abt~
plein d,horreur,_ est-ce à des_ ha.utean, inconnues jusqu'IO

799

à l'humanité? se demande M. Natorp (Deutscher Weltbernf).
De même M. Pannwitz (Die Krisis der europii.ischen Kultur)
s'interroge ?~ur savoir si c'est la grandeur qui nous attend,
ou le précipice. Devant des questions aussi anooissantes
ne serait-il pas permis de convoquer, en conseil d; familleL
pour ainsi dire, l'humanité tout entière, les vivants et
morts?
Toutefois je ne p.eux m'empêcher de faire mes réserves.
Je trouve qu'on abuse des morts. Ce sont de continuels
défilés &lt;l'Egyptiens, d'Assyriens, de Gre.cs et de Romaios
que l'on manœuvre à sa guise, et, oubliant trop que ces
peuples ont rempli leurs destinées, on voudrait qu'ils s'intéressassent à la nôtre, et participassent en quelque manière
aux misères du jour.
Je reproche aux vivants de manquer de discrétion, de
même que je trouve que le savant historien abuse parfois
d~ _mo~ent, tragique, lorsque m'entrainant au bord du précipice, 11 m y arrête pour que j'écoute son système; et je lui
en veux de prolonger mon agonie.
Mais n'y a-t-il pas une certaine grandeur à vouloir quitter
les bornes étroites de notre existence particulière, pour
embrasser du regard le développement universel ?
.
Grandeur d'emprunt, sera.1s-1e tenté de dire, onndet-J.r
toujours factice, dès qu,en étendant la vue,
resserre
l'âme et laisse l'homme petit et faible .
Je n,entends parler que siècles et époques ; tout est
devenu mondial et universel. Ajoutez à cela que l'on ne
procède_que par catastrophes qui engloutissent le monde,
e~ ~n font naître d'autres. Tout est à la synthèse et aux.
~s1ons apocalyptiques, et je suis écrasé par les preuves que
1on me donne de .ma petitesse dans le monde.
,. M~i~ me sera-t-il prom·é aussi qu:en apprenant à mépriser
j md1v1du, la nouvelle génération ait acquis· de ce fait, une
grandeur réelle ? Ou n'est-çe pas plutôt qù'obsédée des

le;

en/&gt;

�800

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISJ!

visions d'un passé récent, elle ne serait pas encore revenue
à la vie ?
C'est la guerre qui continue dans les âmes et les esprits.
Au fond des conceptions historiques de leurs savants, il y a
je ne sais quel besoin de manœuvrer les peuples, de ne
compter les individus que par unités; il y a en quelque sorte
la brutalité du chiffre. Les esprits en sont enco_re à penser en
masses et par masses. Ayant perdu le sens de ce qui est
individuel et particulier, leur vue aisément embrassera les
temps et les peuples. Mais c'est aussi pourquoi il est à
craindre que se figurant voir les choses en grand, il leur
arrive de ne les plus voir qu'en gros.
« Le bon sens consiste beaucoup à connaître les nuances
des choses))' nous dit Montesquieu. Or, ce bon sens se perd
facilement, quand on s'habitue à ne voir tout que de loin,
et en raccourci. Gest pourquoi je dirais volontiers à ces
constructeurs de synthèses historiqu~s, dont l'esprit semble
être encore mal démobilisé, de réduire leurs mesures au
niveau de la vie pacifique, qui rend l'individu à lui-mèn~e.
Perchés sur une montagne, ils ont trouvé un bon observatmre
pour voir évoluer des masses. Mais il y a des choses qu'on n_e
voit bien qu'en descendant dans la plaine, et je ne sais
s'Jl ne faudrait leur souhaiter de rentrer peu à peu dans leurs
villarres
o , et d'y retrouver bientôt le sens des choses particulières et la vie aux aspects multiples.
Mais une fois rentrés, retrollveront-ils les visions de jadis?
et , avant tout, se retrouveront-ils eux-mêmes ?

.

*
**
Gœthe ne croyait pas qu'une guerre, fût-elle mondiale,
pftt exercer une influence bienfaisante sur les esprits. Selon
lui le renouveau qu'elle produit en pensée et en poésie, par
'
..
. ~
le fait d'intensifier et d'étendre les v1s10ns, garde toUJOU
quelque chose d'artificiel, qui fausse l'intuition artistique et

NOTES

Sor

en tarit les sources. c( Les événements d'aujourd'hui, dit-il
en parlant a Eckermann, ont stimulé le vouloir plutôt que
l'esprit, l'esp,rit politique plutôt que l'esprit artistique, et par
contre, toute naïveté s'est perdue et tout rapport direct avec
le monde sensible. » Gœthe, s'il avait vécu de notre temps,
n'aurait, je le suppose, trouvé aucune raison de modifier son
jugement. C'est le : je veux, qui en ce moment est au commencement de toute production artistique et une conviction
bien arrêtée précède et dirige l'inspiration. Avant de se
mettre à l'œuvre, l'artiste, ce me semble, se met en posture,
bien décidé à ne s'abandonner qu'à ce qu'il croit légitime.
Il attend de pied ferme ombres et visions, il donnera accès
aux unes, il chassera les autres, puis, convaincu d'avoir
édifié un monde selon les règles, il jouira, dans ses extases
mêmes, du sentiment d'aVoir raison, et de s'être acquitté de
ses devoirs d'homme moderne.
Car tout est là en ce moment : avoir raison ou avoir tort 7
suivre son temps ou ne pas le suivre. A-t-on raison de
peindre comme cela, a-t-on tort ? En cultivant telle forme
d'expression poétique est-on de son temps, ne l'est-on pas ?
L'œuvre d'art présente une intention plutôt qu'une réalité,
une exhortation à quelque chose plutôt que la vision de
quelque chose. Au fond ces poètes et artistes sont des moralistes. En m'en retournant de chez eux, je fais mon examen
de conscience : j'ai trop badiné jusqu'ici, et j'ai trop aimé
Je xvme siècle; j'ai bien d'autres fautes à me reprocher,
comme par exemple de n'avoir pas changé de grammaire
~ de syntaxe. Il faudra que je me convertisse; autrement
JC ne serai jamais qu'un mauvais contemporain, un enfant
égaré qui n'est pas de son siècle.
Poètes et artistes, en effet, se bornent rarement à dire : je
~ux. C'est : nous voulons, qu'il faut entendre : volonté
collective et partant impérative, qui s'impose au nom d'une
époque dont il faut être, par droit et devoir de·naissance.

�802

LA NOlJVELLE REVUE FRA"S

Mais avant d'analyser plus à fond les caractères in
sèques de la rnlonté de ces maîtres, qui commandent au n
de l'histoire, autorité suprême de nos jours, disons quelq ·
mots pour préciser ce qu'ils veulent, et nous disent vo
La crise artistique et littéraire d'aujourd'hui ressemb_le
toutes les crises de ce genre. Périodiquement l'art se rév
coutre l'art, la littérature contre la Jittérature. L'art ~
s'accuse de mensonge, et la littérature se méprise parce qat
littérature. L'artiste et le poète, dans ces moments, semblellt
reprocher à leur art de n'être que de l'art, et aux images de
n'être que des ombres. C'est une tension entre l'art et la
vie, tension tout intérieure, bien entendu, car il ne s'agit
toujours que de différences entre ce que l'artiste éprouve,
et les moyens dont l'art dispose pour le rendre. On cherchera donc à éliminer tout ce qui s'interpose entre l'artiste
et l'œuvre de ses visions. C'est l'art direct que l'on veut,
l'art qui ferait retour à l'àme, dont il s'est éloigné, en suivant les voies détournées que les conventions et les bienséances lui ont tracées ou bien, - et c'est la théorie da
jour - en se laissant guider par les vues d'une réalité qui
n'est pas b sienne, la réalité des choses extérieure~-- On
cherchera donc à raccourcir la voie qui sépare les v1s10DS
de l'âme et les images de l'art, et l'on goûtera d'une liberté
nouvelle, du moment où l'on pourra sans réserve et sans
-s'imposer de contrainte, s'abandonner aux inspirations. L'art
semblera plus vrai, parce qu' exprimant sans ambages et sans
détours ce qui se passe dans l'àme de l'artiste, il sera censé
être plus près de la vie.
Je me bornerai ici à ces quelques indications sur les_ cara~~
tères de l'art moderne, qui, à tout prendre, ne sont Ill particuliers à notre époque, ni à l'Allemagne, pour en venir à ce
qui plus particulièrement fait le fond de visions et d'émotions, que littérature et art cherchent à exprimer en ce
moment.

So3
La crise de l'art se complique ici d'une crise de sentiment,
laquelle n'est pas du domaine de l'imagination. Cette âme
qui recherche l'expression immédiate de ce qu'elle vit et de
ce qu'elle sent, c'est une âme en peine et qui veut dire
se~ souffra~ces. Mais ce n'est pas par gestes pathétiques
~ elle essaiera de les rendre. Le tragique s'exprime parfois
mieux par grimaces et contorsions que par mots profonds
et rythmes sonores. C'est ce que n'ignorent pas nos artistes
et poètes~ qui ont d'ailleurs subi l'influence de l'art japonais.
rechercheront donc le grotesque de préférence au pathétique, pour exp-rimer la désespérance . et le morne abattement. Je ne ferai aucune difficulté pour reconnaître que je
préfère leur façon d.e se communiquer, aux manières des
pédants savants qui diluent la tragédie, et aux paroles onctueuses de ceux: qui la mettent en formules édifiantes.
Mais je dirai aussi que la génération est mal préparée à la
tragédie.

l!s

Avaut la g.ierre, vie et littérature tendaient de plus en
plus à éliminer de la conscience les éléments tragiques.
L'état réglé des choses produisait une certaine sécurité, qui,
de l'extérieur, gagnait l'intérieur. Nous n'avons connu alors
qu'un grand poète tragr4ue, et ce fut le suédois Strindberg.
Il fut peu compris avant la guerre, mais la génération présente retrouve dans ses œuvres les visions èl'un enfer, dont
les expériences récentes ont révélé l'existence. Sera-ce donc
Strindberg qui donnera aux poètes et a1L't artistes le sens du
tragique ? Sera-ce lui le prophète de cette génération ?
!'hésite à le croire, du moins je ne crois pas qu'il puisse
Jouer ce rôle en ce moment. Chez Strindberg c'est la tragédie
de.!'individ? qui a souffert en son âme et en sa chair, et qui
de. ses souffrances a su composer une tragédie humaine. La
tragédie par contre qui se joue en ce moment ici, est encore
~op chargée de faits et de dates, elle est encore trop histonque, en un certain sens, pour pouvait être humaine, et

�8o4
puis, étant venue du dehors plutôt que du dedans, le mo'
tragique lui fait défaut.
En effet, si ·les événements, certes, sont tragiques,
personnages, à généralement parler, ne le sont guère.
Aussi a-t-on souvent l'impression d'une tragéJie jouée par
des acteurs fort médiocres. Je ,·ou~ ai Jéjà parlé du pédant
tragique qui manque son effet par de trop longs Jiscoun.
Il y a aussi ceux qui trop aisément confondent leurs misèrea
personnelles avec le drame universel, et, de cc fait, rédu~
sent la grande tragédie aux proportions d'une comédie lar•
moyante et bourgeoise. Il y a enfin la grande masse :monymt
composée de ceux qui n'ont qu'un rôle etfacé à jouer; et
ce sont peut-être eux, les figurants de la grande tragédie.
qui par mines et gestes expriment le mieux ce que les autres.
en vain, cherchent à mettre en paroles. Mais il semble dif•
ficile de ne composer une tragédie que de figurants, et on
est, qu'on le veuille ou non, à la recherche de l'individu.
Or, c'est précisément ici que nous touchons au grand
problème, qui semble se poser pour la ,·ie intellectuelle ea
Allemagne. L'intellectuel allemand, - je parle de la jeunesse
- a été brusquement tiré du refuge qu'il s'était créé en
lui-même, et lorsqu'il a voulu y revenir, il a trouvé la porte
close. Resté au dehors il s'est mis en quête de ceux qui,
comme lui, erraient sur les grand'routes, et vous ne
,·oyez plus que bandes et groupes où vous étiez accoutumf
à trouver des individus.
Toutefois ne croyez pas que l'individu ait volontairement
abdiqué sa personnalité. li cherche, au contraire, dans le
groupe, ce qu'il ne peut trouver en lui-même, et se menanl
d'accord avec les autres, il se croit original. ~tais si par ses
cris et gestes il nous démontre qu'il n'est pas comJlle lea
autres, il ne saurait nous convaincre qu'il sait être lui-même ;
à travers les cris dissonants et les gestès incohérents pet
lesquels il cherche à prouver son originalité aux autres et l

8o5
lui-même, on sent la dJtresse de l'homme qui a perdu son
moi.
La grande victime de la guerre ici, c'est l'individu. Je
~'imagine parfois que, re\'enus de la guerre, beaucoup
d e?tr~ eux essa?·èrcnt d'abord de vivre de la vie personnelle
de 1ad1s. Ils allaient enfin retrouver leur moi, et les senti•
ments nuancc:s qu'ils a\'aicnt connus autrefois.
Mais rentrés chez eux, ils se sentirent étrangement dépaysés.
~yant p_crdu l'habitude du silence, du colloque intime et
dune vie fondée sur la durée individuelle, ils ne savaient
plus écouter leur âme qui semblait être dc,·enue muette.
Faut-il ,·oir en cet homme qui a perdu son moi, le prototy~e de la génération présente ? Ou n est-ce 1.\ qu'une apostasie passagère, et l'âme reviendra-t-elle un jour de son exil
pour se retrouver plus riche et plus humaine qu'avant?
Tout le problème sur lequel repose l'avenir de la vie de
l'esprit en Allemagne est là. Xous n'avons voulu aujour~'hui que signaler la crise par bquelle passe l'Allemagne
tntellectuelle, et nous nous réservons d'en noter, au fur et
à mesure de leur développement, les diverses phases.
Bt:Rl\.t.RD GRŒTHU\'SES

LES REVUES
LE GÉ~IE M~:\1E :-:E SCFFIT PAS
Jules Romains remarque, dJns la RES.\ISS.t.XCE (14 août),
que le mépris systématique où le x1x~ siècle a tenu les doctrines est en grande partie responsable du désordre actuel.
li a certes rai~on. L'on voudrait seulement qu'il eût raison
avec plus de peine. La question vaut d'être traitée, et par
Jules Romains. Elle est du moins abordée ici, et délimitée
avec bon sens :

�80;

8o6
Mépris de~ théories, ou, ce qui revient au même, théories tcadant à établir qu'il c'en fout point, théories anti~théoriqucs. Que
pouvait•il sortir de 1a ?
D'abord, chez les directeurs du goût public, chez les critiques,
UDC' sorte d'l!clectisme, plus ou moins altéré par les antipathies pc,-.
sonndlcs, par les caprices de l'humeur. Ea principe, tout est l~girime, toutes les tendances se valent ... Cne telle anarchie garde, chez
le critique, dt l'élégance. Avec du talent, elle peut être fort
agréable. Mais elle a son reflet dans l'esprit public, et plus on s'enfonce d&gt;ns b profondeur du public, plus le rdlct y devieai
diffom1t:.
A qudquc JlStance de.; foyers de culrure, le spea.:1cle du dés«•
drc mental prend un caractère inquiétant et pour ainsi dire vertigi-m'\1't. Je ne sais s'il \'OUS est 21Tivé de lire avec assez de recueil,..
lemcnt ces correspondances entre abonnées que les journaux de
modes oot imaginé d'accueillir, et qu•i permetteot à dL'S milliers de
femmes J\~changer leurs avis sur toute espèce de sujets. J'y 2Ï,
quant à moi. cons.1c.ré. de longues heures. J'en suis sorti, chaque
I
fois, plein de tristesse et tenant le cas de notre époque pour déscs·
pért!. Quels abimes d'éclectisme l Et comme on préfèrerait des cervelles bornées et ignorantes à ces cervelles mal instruites qui ae
savent plus ni choisir ni rejeter. Pasal, l..:amartine et l'auteur de
Phi-Phi sont cèlébrt!S du même ton, associés dans une méme liste
d'é:lus, conseillés pour l'apaisement des mêmes besoins de l'â~ ;
et cela sans malice, sans soupçon d'ironie, a,•cc une tranquille
inconvenance.

•**

LA MÉCHA}.'TE, ÉLOGE DE LA POLYGA~ilE,
COMME LE VENT.

Ce sont des essais récents - portr.1.its, ré.flexions ou fantaisise - d'Eugène Marsan. L'un a paru dans les Ecans

t-

11ouvu1JX (Juillet), l'autre dans le D1VAN (Janvier-Février).
le troisième dans Pou• LE PulSla ( 15 Juillet). lis onI

trois le m~me charme : tendresse et sensualité mêlées oa.
bien distinctes, cependant en tous cas sévèrement mesurics,.

le beau linge blanc aux belles femmes : vous oc
sur \'Ous que des toiles d'araignêc. bleues vertes roses
'11 bir:~ment colll)\!es que \'Ottt pantalon ne r~ble a' ritn. •
!l'on vous décou\'"Mrait trop au travers s'il o';&gt;-~ en avait tant que
• ~UJ&gt;ef1&gt;:0_sez expres, sachant que votre fom1c a moins de pou•
, 1mpari:ute, que leur légèreté et leur chaleur.
Vous ne bissez pas ,-oir beaucoup plus que \'OS bras et votre
c, mais l'on ne sait plus jusqu'où monu: la soie de \"OS deus.
Si vous versez une monelle douceur dans toutes les ,·eincs, une
aoe, votre tête n'est pourtant rien. Qu'une ombre. La gouache
évent.1.il.

fltais, il y a cinq ou si:ic ans, dans une grande ville de Lombardie
la fin de l'étè. Je m'étais pris d'amitié pour l'une de ces cscla\'~
es que je myais dans la plus belle salle du monde au plafond
et très bien pein~. j'aimais à m'y trouver â la fia de l'aprt:SL:s hautes persiennes vertes a jalousies mettaient aux murs
eur de pourpre une grille d'or. Le mobilier était d'èbêne et de
rouge ; ce Louis X'V du Second Empire entrrmêlé de poufs
vu des ,:unbass.:adeurs et des princes... Mon amie s'appelait
Florence. Elle ressemblait :\ voire Polaire et même elle en
vanité, lorsqu'elle céd:ût à un idéal cosmopolite. Mais elle
une bi!a.ut~ plus étoffée. Je n'étais pa.s sru1s avoir rcmarqu~
dJc, qu~uc chose que je n'a\'ais pas la fatuité de prCCiser. u
qu un JOur elle ne demeura plus maitresse de cacher son
le : et cette fois je voulus savoir. Première réponse : un h2.us_t d't:pa~1les. J'insistai, ce que je regrette à présent puisque je
cenamement ce cœur oll, malgrê tout, la pudeur s'était
l un _dernier refuge, le silence. L'on me répondit à la. fin, c.n
• tou1ours les belles épaules : « Pur Jn1ppo / » C'est-à-dire:
a eu que trop vrai ! ,.
ue rhomme remet son manteau, celle qu'il a choisie et
quitt_er, ~it son nom .. . Quoi donc? A-t-elle espoir que cet
ère lut re\'1cnne ? Veut-.elle manifester qu'elle e11:iste aussi, et
dnncurcr dans voqe mémoire uoc figure anonpne ? u se

Ya

�LA NOUVELLE RE\'UE FRAN

808

. ne la reg:irde déj;i plus et même qu
-peut que son p:i~e~a,rc ur une vilenie. Si \'OUS revenez ja
haïsse, ce que JC tt~ns po
è
Ou bien elle scr:i panic..•
•
le capnce vous m ne.
elle sait que
qu'on ne lui demande pas t0ujours: par
,dit pourtant cc nom,
tude et civilité ...

Le dessin que j'ai ,·u sur uu mur représentait un
ÈYe ddmut.
.
· possible.,
•
.
ts d'Ève auraient demande un :lTt ml
Les scnttmcn
.· .
d' ~ de Stendhal cent manil:r&amp;.
'd
aYa1t au ir..
génie J_u Gut e, qui
d
b
. "eux L'on s'en était ti
r •
der le ciel par eux eaux J
•
~aire rcgar
, . .
. . à la jeune fille une queue
un trait Je génie. Lon a,·a1t nm
1tine et qui semblait bouga.

f:.dmond Pilon raconte, dans Li

REVUE

&lt;1er Juillet) :

,

• .
d
L,i Bruyère s'est servi rour pet1111
J)e~cotcaux est cet ong,na1 ont
c • Lt Jlturisl• • • .
,
r
\'ous savcr Je fameux 1'2~8 ·
amateur uc tu ,pcs.
•
d •• /ri/ ,t il m ,ttintl d SOII
L'/
toUI / OIi 1n·tr
U ,..
•
•
f
dans lt fduwurg
i 1 1 .
.
.
'/'tu dt us tuli,,,,. Eh bica
,_ 1• 1 111 opru r.uuu au 1111 r
r
w1u Üt'O)"', J&gt;wn u 9
••
d'un pancrrc diaprè de
.
hcr debout ,u m,1aeu
d 1
homme smgu . '
. •
d c'c&lt;t l&gt;csc6tcam, le joueur c
•
t et fait I cntcn u,
,
1
ftcu~. qui soun
I
ë • de Chapelle - fréquenta chez CS
mtmc qui, - dans a ,oc, te
'

.

~~

Nous void donc en compagnie des quatre anlls :
•

1

,

de son manteau, aff'e,unt cet

La llruycrc, envc oppc
m~iutif, pesant tt • un peu
Rl\tistc....
•

!Jot • qu'on lui • rcprochl,

50

. . . . . .
. . . . • .. t. G;ch~s ~t ..La Fontain
A cinq ou six pas en arrihc, vena,en
La Fonuinc, bien trop tin1ide et non~bala

ltait cet ami que
. . avec lui 1 dusc10 de
sou...cnlr de ses propres vers, condu1&gt;a1t
rc!.:itcr des fables 1 sa place.

L'on cause:

·
es !llessi
Une saillie de Bo,·teau fi t, ~' cc moment, blen r11c c

,p,nd il rapporta qu ay:int tté une fois à b campagne chez Barbin, le
fameux libraire, celui&lt;i l'a\'ait conduit, après le repu, dans un jardin atteUDt l la maison mais si ridiculement petit qu'il scmbl~it qu'on y houffàt.

Et, comme l'auteur des Epilrts n'avait eu, aussitôt parvenu dans cet
Clldroit, que l'iMe de s'enfuir pour appeler son cocher et rentrer en ville,
Barbin lui a,ait dCDUndé an~ surprise où il 11bit. • Je vais â P•ris
prendre l'air •• n,•3it r~pondu Boileau que l'exiguïté de cc petit domaine
&amp;nit offensé.

Dan~ la RE\'UE MONDIALE du w Octobre M. C. Marx donne une
acelleme étude sur Un rbtut'illeur d11 rom1111; Marcel Proust.
Etonimlle rencontre chct un seul être J 'une sensibilité, J 'une imagina•
tion, d'une mèmoirc uns égales l Si singulihcmcn: fondues, ces trois
facultés n'en sont plus qu'une: mémoire sensible, hwgination Je la $CllSÏ•
bilit~? comment la nommer ? Grlcc ~ s.t vigilance, tout est sau,·.ë de
l'oubli. Et toujours p;ir la m3':ic du moindre Jéuil: la rutil.2ncc d'une
tarte aux cerhcs, l'emploi pHticulicr d'un mot, quelques notes d'une souatc
reconnue - ou moins eucorc, une s.i,·cur, une odeur • portent sans IU~hir
l'fdifice immense du souvenir•· Cc détail si heureusement retrouve â tout
illstaot par lbrcel Proust, pour en sentir toute la \':lieur, il faudrait relire
an roman Je l'époque naturaliste (de préférence un médiocre, car les plus
grands déP3ssent l'Ecole), l'opposer i l:t remarque terne, cnuoycuse, ,·érilliquc et toujours superfiuc épinglcc pu la • mëmoire ,·olontaire •· l.a vie
prise en notes au jour le jour, observée d1ns Je but ucro-uint d'écrire, ne
liYra d'elle qu'un aspect cxu\ricur et figt
Proust, lui, respecte les graoJe, retouches, la lente mise au point iuté•
deare. L'inutile s'efface du cliché. Seul subsiste cc qui amigait i. scnsiWlité et c'est l'inuginition qui lt réinvente et l'curichit. Mieux gotltécs
1D'à l'heure tumultueuse de la r&lt;'.-.lité, les impressions a'inscrh·ent détiniliYement. Rien ne peut plus les affaiblir. Pour les exprimer, la variété
4'111aJyses est si grande que cc n'est plus qu'un jeu de cueillir la mieux
adaptée, la plus riche en correspondances.

•
DE FRANCE ( 15

sept.) : Rmaiss,111u, par Adolphe

�,,.

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE
Luis DE GONGORA : Fable de p
pbème el Galathée, traduite,

I. _ BEAUX-ARTS.
Caricatures de
Danseurs et de Danseuses à la mode
(SO fr.); Editions du 1:lon Ton.
REMBRANDT : Lége11des religieuses.
Préface d'EuE FAURE, 20 Pl.
(1.200 fr.); Crès.
ANDRE SALMON : L'ari vivant (9 fr.);
Crès.
MoURGU&amp; et CRASTEL:

TI. __ LITTÉRATURE,
ROMANS, THÉATRE.
PAUL

ADAM

:

Le Lion d'Arras

(6 fr. 7,); Flammariqn.
HENRI BACIIELIN : Sous les Marro11,iiei·s tll jle,,rs 4 fr.); Société littéraire de France.
LtoN BLOY : Le/Ires de jeumsse
(}O fr.); Edouard-Josepl1 .
PAUL BoURGEl'; A11omalics (7 fr.) ;
Pion-Nourrit.
LÉON DEFEOUX et EillLE ZA VIE : Le
grn1,pe de Mêd,m (9 fr.); Payot.
RENE-Louis DoroN : Proses mystiques 24 fr.); L'l Connaissance.

c

c

GEORGES DUHAMEL

:Elégies (12ofr.);

Camille Blocl1.

EDMOND FLEG : Le Psa11me de la
Terre Promise; Kundig.
RENE GttIL : Les Images d11 Monde,
Dire des Sa,,gs (S fr. 60); Fignière.

LAFORGUE : En_11~is IIOII
tllés. Cbroiiiq1ies parme11nu, l
(IS fr.); La Connaissance.
PlERRE Lon: La mort de.1wlr1
Fra11ce m 01'ient (6 fr. 7S)
Calmann-Lévy.
.
FRANÇOlS MAUIUA.C : La CIHlir.
le Sang (6 fr.); Emile-Paul.
CHARLES MAURRAS : Le Cimstil
Dant, (S fr.) ; Nouvelle Lib
Nationale.

FRAGMENTS

JULES

ROBERT DE MONTESQUIOU : [.n

lices de Capbarnazïm
Emile-Paul.

(7

HENRY DE MoNTHl!RLANT

:La

fr

dll matin (6 fr.) ; Société li
de France.

Clérambcnt.ll,
tofre d'm,e co11scie11ce libre
la guerre (8 fr,); Ollendodf,
SAINTE-BEUVE: Madame de P
Christel, Le Clou ,!or,
(z vol., ~o fr.); Société Li
de France.
•
CLAUDE TILT.IER: Mon oncleBe/lj
( 20 fr.) ; La Counai_ssan:~e.
PAUL VALt-.ry: Le Ctmet1ere
(i 2 fr.); Emile-Paul.
EMILB V ER.HAlllŒN : I,e
( 250 fr.); La Counaissace,,
ROMAIN ROLLAND :

LE GÉRAN1' : GASTON GALLIMARD.
ABBEVILLE. -

SI LE GRAIN NE MEURT ...

précédée d'une ode à Gong
par MARlUS ANDRE (8 fr.)
Garnier.
J.-P. JAcosSF..N : Madame M.
Grubbe (S fr.); Leroux.

lMPRIMERIE F, PAILLART.

La!'

I

V

C'est sur la côte d'Azur que nous achevâmes de
passer l'hiver. Anna nous av,ait accompagnés. Une
fâcheuse inspiration nous arrêta d'abord à Hyères, où la
campagne est d'accès difficile, où la mer, gue nous espérions toute proche, n'apparaissait au loin, par delà les
cultures maraîchères, que comme un mirage décevant ;
le séjour nous y parut mortel ; de plus Anna et moi
y tombâmes malades. Un certain docteur dont le nom
me reviendra demain, spécialiste pour enfants, persuada
ma mère que tous ·mes malaises, nerveux ou. autres,
étaient dus à des flatuosités ; en m'auscultant il découvrit à mon abdomen des cavités inquiétantes et une disposition à enfler ; même il désigna magistralement le

ei

I. Voir la Nouv$Ile Revue
r•r novembre 1920).

Fnmçaise (r ~r février,

rer

mars, 1er mai

�812

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

repli d'intestin où se formaient les vapeurs peccantes et
prescrivit le port d'une ceinture orthopédiqu~ de cent
cinquante francs, à commander chez son cousm le bandagiste, pour prévenir mon ballonnement. J'ai porté
quelque temps, il me souvient, cet appareil ridicule qui
gênait tous mes mouvements et avait d'autant plus de
mal à me comprimer le ventre que j'étais maigre comme
un clou.
Les palmiers d'Hyères ne me ravirent point tant que
les eucalyptus en fleurs. Au premier que je vis, j'eus
un transport ; j'étais seul ; il me fallut courir aussitôt
annoncer l'événement à. ma mère et à Anna, et comme
je n'avais pu rapporter la moindre brindille, les frondaisons fleuries restant hors de prise, je n'eus de cesse que
je ne les eusse amenées toutes deux au pied de l'arbre de
merveilles. Anna dit alors :
- C'est un eucalyptus; un arbre importé d'Australi~.
- Et elle me fit observer le port des feui1les, la disposition des ramures, la chute de l'écorce ...
Un chariot passa; un gamin haut perché sur des sacs
cueillit et n'o us jeta un rameau couvert de ces fleurs
bizarrès qu'il me tardait d'examiner de près. Les bout~ns
couleur vert-de-gris, que couvrait une sorte de prume
résineuse, avaient l'aspect de petites cassolettes fermées;
on aurait cru des graines, n'eût été leur fraîcheur; et
soudain le couvercle d'une ces cassolettes cédait, soulevé par un bouillonnement d'étamines ; puis le _couvercle tombait à terre, les étamines délivrées se disposaient en auréole ; de loin, dans le fouillis des feuilles
coupantes, oblongues et retombées, cette blanche fleur
sans pétales semblait une anémone de mer..

SI LE GRAIN NE M:EURT ...

La première rencontre avec l'eucalyptus et la découverte, dans les haies qui bordaient les chemins vers
Costebelle, d'un petit arum à &lt;!apuchon, furent les événements de ce séjour.
Pendant
que
.
. nous nous morfondions à Hyères, maman ,
q~1 ne prenait pas son parti de notre déconvenue, poussait une exploration par delà !'Esterel, revenait éblouie,
et nous emmenait à Cannes le jour suivant. Si médiocrement installés que nous fussiqns, près de la gare,
dans le quartier le moins agréable de la vill:e, j'ai gardé
de Cannes un souvenir ench.mté. Aucun hôtel et presque aucune villa ne s'élev.ait encore dans la direction de
Grasse; la route du Cannet circula:it à travers les bois
,d'oliviers ; où finissait la ville, 1~ -campagne a.ussitôt
commençait ; à l'ombre des oliviers, narcisses, anémones, tulipes croissaient en abondance ; à profusion
dès que l'on s'éloignait.
~ais c'est principalement une autre flore qui recevait
le tribut de mon admiration ; je veux pa.rler de la sousmari~e, que je pouvais contempler une ou deux fois p.ar
semame, quand Marie m'emmenait promener aux îles de
Lerins. Il n'était pas besoin de s'écarter beaucoup du
débarcadère, à Sainte-Marguerite ou nous allions de
préférence, pour trouver, à l'abri du ressac, des criques
pro~ondes que l'érosion du roc divisait en multiples
bassms. Là, coquillages, algues, q_1-adrépores déployaient
leurs splendeurs avec une magnificence orientale. Le
P;em~er _coup d' œil était un ravissement ; mais le passant
navatt n~n vu, qui s'en ~errait à œ premier regard: pour
~u que Je demeurasse immobile, penché comme NarCISSe au-dessus de la surface des eaux, j'admirais lente-

�8I 4

LA NOUVELLE REVUE FRA."lÇAISI

ment ressortir de mille trous, de mille anfractuosités du
roc, tout ce que mon approche avait fait fuir. Tout se
mettait à respirer, à palpiter, le roc même semblait
prendre vie et ce qu'on a,·ait cru inerte commençait craintivement à se mouvoir; des êtres translucides, bizarres,
aux allures fantasques surgissaient d'entre le lacis des
algues; l'eau se peuplait; le sable clair qui tapissait le
fond, par places, s'agitait, et tout au bout de tubes ter·
nes, qu'on eût pris pour de vieilles tiges de jonc, on
voyait une frêle corolle, peureuse encore un peu, par
petits soubresauts s'épanouir.
Tandis que Marie lisait ou tricotait non loin, je restais ainsi durant des heures, sans souci du soleil, contemplant inlassablement le lent traYail rotacoire d'un
oursin pour se creuser une alvéole, les changements de
couleur d'une pieuvre, les tâtonnements ambulatoires
d'une actinie, et des chasses, des poursuites, des embuscades, un tas de drames mystérieux qui me faisaient
battre le cœur. Je me relevais d'ordinaire avec un mal
de tête fou. Comment eût-il été question de travail ?
Durant cout cet hiver, je n'ai pas souvenir d'avoir
ouvert un livre, écrit une lettre, appris une leçon. Mon
esprit restait en vacances aussi complètement que mon
corps. Il me parait aujourd'hui que ma mère aurait P~
profiter de ce temps pour me faire apprendre l'angla.is
par exemple; mais c'était là une langue que mes paren~
se réservaient pour dire devant moi ce que je ne dera~
pas comprendre ; de plus j'étais si maladroit à me se~,r
du peu d'allemand que Marie m'avait appris, que 1on
jugeait prudent de ne pas m'embarrasser davanrage. ~
y a,·ait bien dans le salon un piano, fort médiocre ma 15

SI LE GRAIN NE MEURT. ..

SIS

sur lequel j'aurais pu m'exercer un peu chaque jour .
hé.las I n'avait-on pas recommandé à ma mère d'évite;
5?igneusement tout ce qui m'eût coûté quelque effort? ...
Je?ra_ge, c?m~e Monsieur Jourdain, à rêver au virtuose
~u au1ourd bu1 Je pourrais être si seulement, en ce temps,
J eusse été quelque peu poussé.
_De reto~r à 1:aris, au début du printemps, maman se
en quete d un nouvel appartement, car il avait été
reconnu que _celui ~e la rue de Tournon ne pouvait plus
no~ conve01r. Ev1dernment, pensais-je au souvenir du
sord1de logement garni de Montpellier, évidemment la
mort de papa entraîne l'effondrement de iiotre fortune .
et de route manière cet appartement de la rue de Tour~
no~ es~ désormais beaucoup trop vaste pour nous deux.
Qu, sait de quoi ma mère et moi allons &lt;levoir nous
contenter ?
Mon inquiétude fut de courte durée. J'entendis bien6
t. t ma tante Démarest et ma mère débattre des quest10ns de loyer, de quartier, d'étage et il n'y paraissait pas
du t?ut que notre train de vie fût sur le point de se
ré~u1re. Depuis la mort de papa, ma tante Claire avait
pns ascendant sur ma mère. Elle lui disait sur un con
tranchan~ e~ avec une moue qui lui était particulière :
- Oui, 1étage, passe encore. Avec un ascenseur on
peut consentir à monter. Mais, quant à l'autre point
n~n,_ Juliette. Je dirai même : absolument pas. Et el!;
fa1sa1t du plat de la main un petit geste en biais net et
péremptoire qui mettait fin à la discussion.
'
Cet « autre point», c'était la porte cochère. Il pouvait
paraître à l'esprit d'un enfant que, ne rece,ant guère et
mit

�8I 6

LA NOUVELLE RE.VUE FRANÇAISE

ne roulant point carrosse nous-mêmes, la porte cochère
était chose dont on eût pu peµt·être se passer. Mais l'en.fant que j'étais n'avait pas voix au chapitre ; et du reste
que pouvait-on trouver à répliquer, après que ma tante
avait déclaré :
- Ce n'est pas une question de commodité. mais de
décence.
Puis, voyant que ma mère se taisait, elle reprenait
plus doucement, mais d'une manière plus pressante.
- Tu te le dois ; tu le dois à ton fils.
Puis, très vite et comme par-dessus le marché :
- D'ailleurs, c'est bien simple, si tu n'as pas de porte
cochère, je peux te nommer déjà ceux qui renonceront
à te voir.
Et elle énumérait aussitôt de quoi faire frémir ma
mère. Mais celle-ci regardait sa sœu.r, souriait d'un air
un peu triste et disait presque tendrement :
- Et toi, Claire, tu cesserais aussi de venir?
Sur quoi ma tante reprenait sa broderie en pinçant
les lèvres.
Ces conversations n'a\·aient lien que quand Albert
n'était pas là. Albert certainement manquait d'usages.
Ma mère l'écoutait pourtant volontiers, se sou\·enant
d'avoir été d'esprit frondeur ; mais ma tante préférait
qu'il ne donnât pas son avis.
Bref, le nouvel appartement choisi se trouva être sensiblement plus grand, plus beau, plus agréable et plus
luxueux que l'ancien. J'en réserve la descripùon.
Avant de quitter celui de la rae de Tournon, je regar~
une dernière fois tout le passé qui s'y rattache et relis
ce que j'en ai écrit. Il m'apparaît que j'ai obscurci à

SI LE GRATN NE MEURT...

817

l'excès les ténèbres où patientait mon enfance· c'est-àdire que je n'ai pas su parler de deux éclairs, d~ux sursauts étranges qui secouèrent un instant ma nuit. Les
eussé-je racontés plus tôt, à la place qu'il eût fallu pour
respecter l'ordre chronologique, sans doute se fût expliqué mieux le bouleversement de tout mon être ce
soir d'automne, rue de L. .. , au contact d'une nou;elle
réalité.
Oui, ces deux menus faits sont bien du mêm~ ordre
que ce troi~ième ; on dirait qu'ils l'ont préparé, et sans
do~te est-1~ maladroit de ne les raconter qu'ensuite ;
mais parmi les puérilités avoisinantes, je ne savais ; à
présent il est plus aisé ... Le premier me reporte loin en
~rrièr: ; ~e vo~drais préciser l'année ; mais tout ce que
Je pu1s dire, c est que mon père vivait encore. Nous
éti~ns à t~ble ; Anna déjeunait avec nous. Mes parents
étaient tnstes parce qu'ils avaient appris dans la matinée
la n_ion d'un petit enfant de quatre ans, fils de nos
cousms Widmer; je ne connaissais pas encore la nouv~lle, mais je la compris à quelques mots que ma mère
dit ~ Nan~. Je n'avais vu que deux ou trois fois le petit
Enule W1drner et n'avais point re~enti pour lui de
sympa:hie bien particulière ; mais je n'eus pas plus tôt
comp:1s qu'il était mort, qu'un océan de chagrin déferla
souda10 dans mon cœur. Maman me prit alors sur ses
genoux et tâcha de calmer mes sanglots ; elle me dit que
chac~n de nous doit mourir ; que le petit Emile était
au ciel où il n'y a plus ni larmes ni souffrances, et tout
c~ que sa tendresse imaginait de plus consolant ; rien
ny.fit, car ce n'était pas précisément la mort de mon
peut cousin qui me faisait pleurer, mais je ne savais quoi,

�818

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mais une angoisse indéfinissable et qu'il n'était pas
étonnant que je ne pusse expliquer à ma mère, -puisqu'encore aujourd'hui · je ne la puis expliquer davantage.
Si ridi~ule que cela doive paraître à certains, je dirai
pourtant que, plus tard, en lisant certaines pages de
Schopenhauer, il me sembla tout à coup la reconnaître.
Oui vraiment, pour les comprendre, c'est le souvenir de
inon premier schaudern à l'annonce de cette mort que,
malgré moi et tout irrésistiblement,. j'évoquai.
Le second tressaillement est plus bizarre encore :
c'était quelques années plus tard, peu après la mort de
mon père, c'est-à-dire que j~ devais avoir onze ans. La
scène de nouveau se passa à table, pendant un repas du.
matin·; mais, cette fois, ma mère et moi nous étions seuls.
J'avais été en classe ce matin-là. Que s'était-il passé ?
Rien peut-être ... Alors pourquoi tout à coup me décom·
posai-je et, me jetant entre les bras de maman, sanglotant,
convulsé, sentis-je à n~uveau cette angoisse inexprimable,
la même exactement que lors de la mort de rtton pe~it
cousin? On eût dit que brusquement s'ouvrait l'écluse
particulière de je ne sais quelle co.mmube mer intérieure
inconnue dont le flot s'engouffrait démesurément dans
mon cœur; j'étais moins triste qu'épouvanté; mais com·
ment expliquer cela à ma mère qui ne distinguait, à
travers mes sanglots, que ces confuses paroles que je
répétais avec désespoir :
- Je ne suis pas pareil aux autres ! Je nè suis pas
pareil aux autres !
Deux autres souvenirs se rattachent encore à l'appartement de la rue de Tournon : il faut vite que je les dise

SI LE GRAU-1 NE MEURT •••

avant de déménager : je m'étais fait donner pour mes
étrennes le gros livre de chimie de Troost : ce fut ma
tante Lu.cile qui me l'offrit ; ma tante Claire, à qui je
l'avais d'abord demandé, trouvait ridicule de me faire
cadeau d'un livre de classe ; mais je criai si fort qu'aucun autre livre ne pouvait me faire plus de plaisir, que
ma tante Lucile accéda. Elle avait ce bon esprit de
s'inquiéter, pour me contenter, de mes goüts plus que
des siens propres, et c'est à elle que je dus également, _
quelques années plus tard, la çollection des Lundis de
Sainte-Beuve, puis la Comédie Humaine de Balzac ...
Mais je reviens à la chimie.
Je n'avais encore que treize _ans, mais je proteste
qu'aucun étudiant jamais ne plongea dans ce livre avec
plus d'avidité que je ne fis. II va sans dire, toutefois,
qu'une partie de l'intérêt que je prenais à cette lecture
pendait aux expériences que je me proposais de tenter.
Ma mère consentait à ce que cette office y servît, qui se
trouvait à l'extrémité de notre appartement de la rue
de Tournon~ à côté de ma chambre, et où j'élev.ais des
cochons de Barbarie. C'est là que j'installai un petit
fourneau à alcool, des matras et des appareils. J'admire
encore que ma mère m'ait laissé faire ; soit qu'elle ne se
rendît pas nettement cçmipte 'des risques que couraient
les murs, le plancher et moi-même, ou. peut-être estimant
qu'il valait la peine de les courir s'il devait en sortir
pour moi quelque profit, elle mit à ma disposition, hebdomadairement, une somme a-ssez ronde que j'allais
aussitôt dépenser place de la Sorbonne ou rue de l'Ancienne Comédie en cornu~s, éprouvettes, sels, . métalloïdes et métaux - acides enfin, dont certains je

�LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

m'étonne aujourd'hui qu'on consentît à me les vendre ;
mais sans doute le commis qui me servait me prenait-il
pour un simple commissionnaire. Il arriva nécessair~
ment qu'un beau matin le récipient dans lequel Je
fabriquais de l'hydrogène m'éclata au nez. C'~tait, ~l
m'en souvient, l'expéri~nce d-ite de « l'harmomca clumique JJ qui se fait avec le concours d'un verre de
lampe ... La production de l'hydrogène était ~arfait~;
j'avais assuietti le tube effilé par où le g~z d:va~t soru:,
que je m'apprêtais à enflammer ; d'une mam Je tenais
l'allumette et de l'autre le verre de lampe dans le corps
duquel la flamme avait mission de se mettre à chanter;
mais je n'eus pas plus tôt approché l'allumette, que la
flamme, envahissant l'intérieur de l'appareil, projeta au
diable verre, tubes et bouchons. Au bruit de l'explosion
les cochons de Barbarie avaient fait en hauteur un bond
absolument extraordinaire et le verre de lampe m'était
échappé &lt;l'es mains. Je compris en tremblant que, pour
peu qne le r.écipient eût été plus solidement bouché, l~
verre même m'eût éclaté au visage, et ceci me rendit
plus réservé dans mes rapports avec les gaz. A partir _de
ce jour, je lus ma chimie d'un autre'œil. Comme Dieu
départ les justes et les•injustes, i.e désignai d'u~ crayo~
rouge les corps tranquilles, ceux avec lesquel~ il y a~ait
plaisir à commercer~ d'un crayon bleu tous ceux qui se
comportent d'une façon douteuse ou terrible.
Il m'est arrivé ces temps d.emiei;s d'ouvrir un livre de
chimie de mes jeunes nièces. Je n'y reconnais plus rien;
tou.t est changé : formules, lois, classification des corps,
e~ leurs noms, et leur place dans le livre, et iusqu'à l_eurs
propriétés.... Moi qui. tes avais cru si fidèles! Mes nièceS

SI LE GRAJN NE MEURT .••

s'amusent de mon désatroi; mais, devant ces bouleversements, j'éprouve une secrète tri-stesse, co me lorsqu'on retrouve pères de famille d'anciens amis qu;on
imaginait devoir toujours 1ester garçons.
L'autre souvenir est celui d'une conversation avec
Albert Démarest. Quand nous étions à Paris, il venait
dîner chez nous une fois par semai~e, accompagnant sa
mère. Après dîner, ma tante Claire s'installait ~vec
maman devant une partie de cartes ou de jacquet; Albert
et moi nous nous mettions au piano, d'ordinaire. Mais,
ce soir-là, la causerie l'emp011:a sur la musique. Qu'avaisje pu dire pendant le dîner, je ne sais plus, qui parut à
Albert mériter d'être relevé ? Il n'en fit rien devant les
autres et attendit que le repas fut achevé ; mais sitôt
après,. me prenant à part ...
J'avais pour · Albert, à cette époque déjà, une espèce
d'adoration ; j'ai dit de quelle âme je pouvais boire ses
paroles, surtout lorsqu'elles allaient à l'encontre de mon
penchant naturel ; c'est aussi qu'il ne sy opposait que
rarement et que je le trouvais. d'ordinaire extraordinairement attentif à comprendre de moi précisément ce qui
risquait d'être le moins bien compris par ma mère et
par le reste de la famille. Albe.rt était grand ; à la fois
très fort et très doux ; ses moindres propos m'anmsaient inexprimablement,. soit qu'il dît précisément ce
que je n'osais point dire, soit même ce que je n'osais pas
penser; le son même de sa voix me ravissait. Il · représentait pour moi l'art, laliberté, la franchise. Je le savais
-vainqueur à tous les sports, à la nage et au canotage
surtout; et après avoir c~mnu l'ivresse au grand air. du
bel épanouissement physique, la peinture, la musique et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la poési.e l'occupaient à présent tout entier. Mais ce soirlà ce n'est de rien de tout cela que nous parlâmes. Ce
soir, Albert m'expliqua ce que c'était que la _patrie.
Certes sur ce sujet il me restait beaucoup à apprendre ;
car ni mon père, ni ma mère,. si bons Français qu'ils
fussent, ne m'avaient inculqué le sentiment très net des
frontières qe nos terres ni de nos esprits. Je ne jurerais
pas qu'ils l'eussent eux-mêmes ; . et par tempérament
naturel, disposé ·comme l'avait été mon père à attacher
moins d'importance aux faits qu'aux idées, je raisonnais
là-dessus, à treize ans, comme un idéologue, comme un
enfant et comme un sot. J'avais dû décla~er pendant le
diner, qu'en 70 ic si ·j'avais été la France ,, je _ne me
serais sûrement pas défendu - ou quelque ânerie de
ce genre ; et que du reste j'avais horreur de tout ce ~ui
est militaire. C'est là ce qu'Albert avait jugé nécessaire
de relever.
.
Il le fit sans - protestations, ni grandes phrases, mais
-simplen1ent en me racontant Yinvasion, et tous ses souvenirs de soldat. Il me dit égale à la mienne son horreur
de ·l a force qui provoque, mais que pour cela même il
aimait celle qui défend, et que la beauté du soldat
venait de ce qu'il ne se défendait pas pour lui-même,
ma· s bien pour protéger les faibles qu'iLsentait menacés.
Et tandis qu'il .parlai_t, sa voix devenait plus grave et
tre1~blait :
- Alors tu penses qu'on peut de sang-froid laisser in.
sulter ses parents, &gt;710ler
ses sœurs, p1·11 er, son b.1en ... ·? et
l'image de la guerre certainement passait devant ses
yeux, que je voyais s'emplir de larmes bien q~e son
visage fût dans l'ombre. Il était dans un fauteml bas,

SI LÈ GRAIN NE MEURT •••

tout près de la grande· table de mon père sur laquelle
j'étais juché, les jambes -ballantes, un peu gêné par ses
propos et d'être assis plus haut que lui. A l'autre extrémité de la pièce, ma tante et ma mère travailfaient un,
grabuge ou un bézigue avec Anna qui était venue dîner
ce soir-là. Albert parlait à demi-voix, de nianière à n'être
pas entendu par ces dames ; après qu'il eût acl1evé de
parler, je pris sa grosse main dans les miennes et
demeurai sans rien dire'. assurément plus ému p,ar la
beauté dé son cœur que convaincu par ses raisons. Du
moins devais-je me rappeler ses paroles, plus tard,
lorsque je fus mieux éduqué pour les comprendre. Et
pourtant je ne suis pas sûr, aujourd'fiui, de lui donner
pleinement raison.
L'id'ée de déménager m'exaltait immensément et
l'amusement que je me promettais de la mise en place des
m~ubles; mais ce déménagement s'effectua sans moi. A
notre retour de Cannes, maman m'avait mis en pension
chez un nouveau professeur ; ce dont elle espérait plus
de profit pour moi, plus de tranquillité pour elle . .
M. Richard, à qui je fus confié, avait eu le bon goùt
de se loger à Auteuil ; et peut-être maman m'avait-elle
confié à lui, précisément parce qu'il ha,b itait Auteuil.
Il occupait, dans la rue Raynouard, au n° 12 je crois,
une maison vieillotte à deux étages, flanquée d'un jardin pas très grand mais qui formait terrasse et' d'où l'on
dominait la moitié de Paris. Tout ~da existe encore ,
pour peu d'années sans doute, car le ·temps est loin où·
une modeste famill~ de professeur choisissait la rue
Raynouard pour des raisons d'économie. M. Richard ne

�LA NOUVELl,E REVUE FRANÇAISE

&lt;lonnait alors de leçons qu'à ses -pensionnaires, c'est-àdire qu'à moi et qu'à deux demoiselles ang1aises qui, je
crois, payaient surtout pour le bon air et la belle ~e.
M. Richard, à vrai dire, n'était pas professeur; ce ne fut
que plus tard, qu'ayant passé son agrégation, p obtint
un cours d'a11emaiid ·dans un . lycée. C'est au pastorat
qu'il se destinait d'abord et pour quoi il avait fait, je
pense, &lt;l'assez bonnes études, car il n'était ni paresseux,
ni sot ; puis des doutes ou des scrupules (les deux
ensemble plus vraisemblablement) l'avaient arrêté sur le
seuil de Î'église. Il gardait de sa première vocation je
ne sais quelle onction .du regard et de la voix, qu'il avait
naturellement pastorale, je veux dire propr.e à remuer
les cœurs ; mais un ~ourire tempérait ses propos les
plus austères, mi-triste et mi-a.musé, et je crois presqu_e
involontaire, à quoi l'on comprenait qu'il ne se prenait
pas lui-même bien ~u sérieux. Il avait toutes sortes de
qualités, &lt;le vertus mê:m·e, mais rien dans son personnage ne par.aissait ni tout à fait valide, ni solidement
établi ; il était inèonsistant, flâneur, prêt à blaguer les
choses gr.aves et à prendre
sérieux les fadaises défauts âuxquels, si jeune .que je fusse, je ne laissais pas
d'être sensible et que je jugeais en ce temps avec peut'
. q~e
être encore plus de sévérité qu'aujourd'.hui.
Je crois_
sa belle-sœur, la veuve du général Bertrand, qui vivait
avec nous rue Raynouard., n'.avait pas pour lui beaucoup de considération ; et cela m'en. donnait beaucoup
pour elle. Femme de grand bon sens et qui ~va.It
connu des temps meilleurs, il me parait qu'elle était la
seule personne raisonnable .de la maison : av~c cela
beaucoup de cœur, mais ne le montrant qu'à la meilleure

au

SI LE GRAIN NE MEURT •••

occasion. M-adame Richard avait autant de cœur qu'elle
sans doute; même on eût -dit qu'elle en avait davantage,
car, de bon. sens aucun, il n'y avait jamais que son cœur
qui parlât. Celle-ci était de santé' médiocre, maigre, au
visage pâle et tiré ; très douce, elle s'effaçait sans cesse
devant son mari, devant sa sœur, et c'est assurément
pourquoi je n'ai conservé d'elle qu'un souvenir indistinct;
tandis qu'au contraire, Madame Bertrand, solide, affirmative et décidée, a su graver ses traits dans ma mémoire.
Je crois que tout le monde avait un peu peur d'elle, à
commencer par M. Richard lui-même; et c'est probablement pour cela que j'attachais plus de prix à son estime
qu'à cell~ des autres hôtes de la maison. Elle avait une
fille de quelques années plus jeune que moi, qu~elle tenait
précautionneusement à l'êcart de nous tous, et qui, à ce
qu'il me semblait, souffrait un peu de l'excès d'autorité
de sa: mère. Yvonne Bertrand était délicate, chétive
presque, et comme réduite par la discipline ; même
quand on la voyait sourire, elle avait toujours l'air d'~voir
pleuré. Je ne la voyais guère qu'aux repas.
Les Richard avaient deux enfants: une fillette de dixhuit mois, que je considérais avec stupeur depuis le jour
OÙ, dans le ja-rdin, je 1ui avais vu manger de la terre, au
grand amusement du petit Blaise, son frère, chargé de la
surveiller, bien qu'il ne fût âgé lui-même que de cinq ans.
Tantôt seul, tantôt avec M. Richard, je trav~illaisdans
u_ne petite orangerie, si j'ose appeler ainsi un app~tis
VJ.tré, qui s'appuyait au mur aveugle d'une grande maison voisine, à l'extrémité du jardin.
A côté du pupitre .où je travaillais, végétait sur une
planchette un glaïeul q~e je prétendais voir pousser.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

J'avais acheté l'oignon au marché de Saint-Sulpice et
l'avais mis en pot moi-même. Un glaive verdoyant avait
bientôt surgi de terre, et sa croissance de jour en jour
m'émerveillait ; pour la contrôler, j'avais fiché dans le
pot une baguette blanche sur laquelle, chaque jour,
j'inscrivais le progrès. J'avais calculé que la feuille
gagnait trois cinquièmes de millimètre par heure, ce
qui tout de même, avec un peu de patience, dc:vait être
perceptible à l'œil nu. Or j'étais tourmenté de savoir par
où le dé,•eloppement se faisait. Mais j'en venais à croire
que la plante donnait d'un coup toute sa poussée dans
la nuit, car j'avais beau rester les yeux fixés sur la
feuille ... L'observation des souris était infiniment plus
récompensante.Je n'étais pas depuis cinq minutes devant
un livre ou devant mon glaïeul, que gentiment elles
accouraient me distraire ; chaque jc,ur je leur apportais
des friandises, et je les avais enfin si bien rassurées
qu'elles venaient grignoter les miettes sur la table
même oi'.1 je travaillais. Elles n'étaient que deux ; ma1s
je me persuadai que l'une des deux était pleine, de
sorte que chaque matin, avec des battements de cœur
j'espérais l'apparition des souriceaux. Il y a nit un tro~
dans le mur; c'est là qu'elles rentraient quand approchait
M. Richard ; c'est là qu'étaitleur nid ; c'était de là que je
m'attendais à voir sortir la portée ; et du coin de l'œil
je guettais tandis que M. Richard me faisait réciter ma
leçon ; ~arurellement je récitais fort mal ; à. la. fi~
M. Richard me demanda d'où venait que je para1ssa1s 51
distrait. Jusqu'alors j'avais gardé le secret sur la présence de mes .:ompagoes. Ce jour-là je racontai t~ut.
Je savais que les jeunes filles ont peur des souns ;

827

SI LE GRAIN NE MEURT...

j'admettais que les ménagères les craianissent · mais
M. Richard était un homme. Il parut°vïvemen't intéress~ par rno_n réc~t. Il me fit lui montrer le trou, puis
~ort1t sans nen dire, en me laissant perplexe. Quelques
instants après je le vis revenir avec une bouillotte
fumante. Je n'osais comprendre.
- Qu'est-ce que vous apportez, .Monsieur ?
- De l'eau bouillante.
-- Pour quoi faire ?
- Les échauder, vos sales bêtes.
- Oh_! Monsieur Richard, je vous en prie! Je vous
~n supplie. Justement je crois qu'elles viennent d'a~·oir
.des petits ...
- Raison de plus.
Et c'est moi qui les avais livrées I J'aurais dû lui
-&lt;le_ma?der d'~bord, s'il aimait les animaux ... Pleurs, suppli~at10n,~, r_1en ~ y fit. _Ah! quel homme pervers! Je
crois qu il ricanait en vidant sa bouillotte dans le trou
.du mur. Mais j'avais détourné les yeux
J'eus du_ mal à ~ui pardonner. A vrai dire il parut un
peu_ s~r_PnS e~su1te, devant le. grand chagrin que j'en
avais , 11 ne s excusa pas précisément, mais je sentais
-percer un peu de confusion dans l'effort qu'il faisait
;pour n:e dém?ntrer à q~el point j'étais ridicule, et que
ces petits anunaux étaient affreux, et qu'ils sentaient
mauvais, et qu'ils faisaient beaucoup de mal · surtout ils
m'empêchaient de travailler. Et comme ~f. Richard
n'était pas, incapable_ de ret~ur, il m'offrit, à quelque
~emps de _la, en. man'.ère de reparation, tels animaux que
~e voudrais, mais qui du moins ne fussent pas nuisibles.
Ce fut une coûple de tourterelles. A près tout, fut-ce
53

�828

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien lui qui me les offrit, ou simplement les toléra-t-il ?
Mon ingrate mémoire abandonne ce point.•. On suspendit leur cage d'osier dans une volière au1o. gr~llage:s à
demi-crevés qui fais.ait pendant à l'orangerie, et où
vivaient deux ou trois poules, piailleuses, coléreuses,
stupides, qui ne m'intéressaient pas du tout.
Les premiers )OlUS je: fus charmé par le roucoulement
de mes tourterelles ; je n'avais rien encore entendu
de plus suave; elles roucou~aient com~e. des source:,
sans arrêt et tout' le long du JOUr; de délicieux, ce bruit
devint exaspérant. Miss Elvin, l'une ·des deux pensionnaires anglaises, à qui le roucoulis tapait particulièrement
sur les nerfs, me persuada de leur donner un nid .. C~
que te n'eus pas plus tôt fait, que l.a femelle se mit a
pondre, et que les roucoulements s'espacèrent • .
Elle ponditdeu.xœufs; c'est leur mesure; ma_is comme
je ne savais pas combien de temps ell: les de_va~t couver,
j'entrais à tout propos dans le poulailler; la, iuché ~
un vieil escabeau, je pouvais dominer le nid ; mais
comme jè ne voulais pas dér~nger la couveuse, j'attendais intermin.ablement qu'elle voulût bien se soulever
pour me laisser voir que les œufs n'ét~ien\ p~s écl~s.
Puis, un matin, dès avant d'entrer, Je. di&amp;tmgua1, sur
le plancher de la cage, à hauteur de mon n~, des
débris de coquilles à-l'intérieur légèrementsangumol~t.
Enfin ! :Mais quand je. voulus pénétrer dans la voliere
.
,
. ma
m aperçus a .
Pour contempler les nouveau-nés, Je· c
'Upetlt
profonde stupeur que la porte en était 1ermee.
n_
-,leoas
la
ma:intenaitr
que
je
reconnus
pour
celui
que
C
au
'Il , n
M. Richard avait été ,acheter avec moi l'avant-vei e a u
bazar du- quartier.

SI LB. GRAIN NE MEUR.T •••

- Ça vaut quelque chose. ? avait-il demandé au
marchand.
- Monsieur, c'est aussi bon qu'un gramd, lui avait-il
été répondu.
Monsieur Richard et Madame Bertrand, exaspérés de
me voir passer tant de temps auprès de mes oiseaux,
avaient résolu d'y apporter obstacle;. ils m'annoncèrent au
déjeuner qu'à partir de ce jour, le cadenas resterait mis,
dont Madame Bertrand garderait la.clef, et qu'elle ne me
prêterait cette clef qu'une fois. par jour, à quatre heures,
à la récréation du goûter. Madame Bertrand arrivait "à l:a
rescousse chaque fois qu'il y avait lieu de prendre une
initiative ou d'exercer une sanction. Elie parlait alors
avec calme, douceur même, mais grande fermeté. En
m'an.n-0nçant cette décision terrible, elle souriait presque. Je. me ga.rdai de protester ;, mais c'.est que j'avais
déjà. mon. idée : ces petits cadenas à bon marché ont
tous des. clefs semblables.; j'avais pn le constater l'autre jour tandis que M. Richard en choisissait un. Avec
les quelques s.ous que j;entendais tinter dans·ma poche.'°
sitôt après le, déieuner, m'échappant, je courus au bazar.
Je proteste qu'il n'y avait place en mon cœur pour
aucun sentiment de révolte_ Jamais, alors ou plus tard,
je n'ai pcis plaisir ~ frauder. Je. prétendais jouer avec
Madame Berttand, non la jouer. Comment l'amusement
que je me promettais; de cette. gaminerie put-il m'a.vengler à. ce point snr le caractère qu'elle risquait de
prendre à ses yeux ? J'avais pour elle de l'affec:tion,.. olu
iespect, et même, je: l'ai dit, j:étais parùculièrement
~ci€Ux de son e~t:inre ; le peu d'humeur que peut-être
Je ressentais verrait plutôt de ce qu'elle. eû.t eu recours. à

�830

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cet empêchement matériel, alors qu'il eût suffi de faire
appel à mon obéissance ; c'est aussi là ce que je me
proposais de lui faire sentir; car, à bien considérer les
choses, elle ne m'avait .pas précisément défendu d'entrer
dans la volière ; simplement elle y mettait obstacle,
comme si ... Eh bien ! nous allions lui montrer ce que
valait son cadenas. Naturellement, pour entrer dans la
cage, je ne me cacherais point d'elle ; si elle _ne me
voyait pas, ce ne ser.ait plus amus~nt du tout ; j'attendrais
pour ouvrir la porte qu'elle fût -au salon, dont les fenêtres
faisaient face à la volière ( déjà je riais de sa surprise) et
ensuite je lui tendrais la double clef en l'assurant de mon
bon vouloir. Cest tout cela que je ruminais en revenant
du bazar ;' et qu'.on ne cherche point de logique dans ·
l'exposé de mes raisons; je les présente en vrac, comme
elles m'étaient venues et sans les ordonner davantage.
:En entrant dans le poulailler, j'avais. moins d'yeux
pour mes tourterelles que pour Madame Bertrand ; je la
savais dans le salon, dont je surveillais les fenêtres ;
·mais rien n'y paraissait ; on eût dit que c'était elle quise
cachait. Comme c'était manqué ! Je ne pouvais tout de
même pas l'appeler. J'attendais ; j'attendais et il fallut
bien à la.fin se résigner à sortir. A peine si j'avais regard~
la couvée sans enlever ma clef du cadenas. Je retournai
'
'
dans l'orangerie où m'attendait une version -de ~m~te
&lt;'urce et restai devant mon travail, vaguement mqu1et
~ me demandant ce que j'aurais à fuire, quand sonnerait

.

l'heurn du goûter.
.
Le petit Blaise vint me chercher quelques minutes
avant quatre heures : sa tante désirait me parler. Madame
Bertrand m'auendai~ dans le salon. Elle se leva quand

SI LE GRArn NE MEURT...

.

83 r

j'entrai, évidemment pour m'impressionner davantage .
me laissa faire quelques pas vers elle, puis :
'
., - J~ vois q_~e j~ n:ie s_uis trompée sur votre compte;
) espérais que J avais a faire à un honnête garçon ... Vous
avez cru que je ne vous voyais pas tout à l'heure .. .
-Mais ...
- Vous regardiez vers la maison dans la crainte que ...
- Mais précisément c'est ...
- Non, i_e ne vous laisserai pas dÏ!e un mot. Ce que
vous avez fait est ~rès mal. D'ou:avez-vous eu cette clef?
-Je ...
- Je vous défends de répondre. Savez-vbus où l'on
met les g~ns qui forcent les serrures ? En prison. Je ne
raconte:a1 pas vos tromperies à votre mère, parce qu'elle
en aur:1t tro~ de. chagrin } si vous aviez un peu plus
songé a elle, Jamais vous n auriez osé faire cela.
Je me. rendais compte, à mesure qu'elle parlait, qu'il
me sera~t à tout jamais. impossible d'éclairer pour elle
les ~ob1l~s secrets de ma conduite ; et, à dire vrai, ces
mobiles, Je ne les distinguais plus bien moi-même • à
pr~ent ~ue !'excitation était retombée, mon espiègle~ie
mappar~1ssa1t sous un jour autre ·et je n'y voyais plus
q.ue sott1~e. Au demeurant, cette impuissance à me justifier. avait amené tout aussitôt une sorte de résignation
dédaigneuse qui me permit d'essuyer sans rougir le
sermon de Madame Bertrand. Je crois qu'après m'avoir
dé~endu de parler, elle s'irritait à présent de mon silence,
~UI. la forçait de continuer après qu'elle n'avait plus tien
a dire._A défaut de voix, je chargeais mes yeux d'éloquence:
-Je n'y tiens plus du tout, à votre estime, lui disaient-

,,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

ils; dès l'instant que vous me jugez mai, je cesse de vous
considérer.
Et pour exagérer mon dédain, je m~abstins quinze
jours durant d'aller visiter mes- oiseaux. Le résultat fut
excellent pour le travail.
M. Richard était bon professeur ; plus que le besoin
de s'instruire, il avait le goût d'enseigner ; il s'y prenait
avec douceur et a-vec une sorte d'enjouement qui faisait
que ses leçons n'étaient pas ennuyeuses. Comme il me ·
restait tout à apprendre, .nous avions dressé un emploi
du temps compliqué, mais que brouillaient sans cesse
mes maux de tête persistants. Il faut dire aussi que mon
esprit prenait facilement 1a tangente ; M. Richard m'y
suivait, tant par crainte de me fatiguer que par goût
naturel, -et la leçon dégénérait en causerie. C'est l'incoµyénient ordinaire des professeurs particuliers.
M. Richard avait du goût pour les lettres, mais
n~était pas assez lettré pour que te goût fût excellent. ~
ne se cachù pas de moi pour bâiller devant les class~ques; force était de .se soumettre _aux pro,grammes, mat~
il se remettait d'une analyse de Cinna en me li~nt le Roi
s'amuse. Les apostrophes de Triboulet aux courtisa~s
m'arrachaient des larmes ; avec des sang1ots .dans la voix
je déclamais :

11a-yez. r Ceue main, main qui rt'a rien d'illustre,
Main ifun "homme du,-petipfe, -et a: un serf d d'un rustre,
Cette main qui pamît IJ.ésarmée aux rieurs
Et qtti n'a pas d'i~, a dei ong1es, Messieim !

(JI,!

Ces vers dont -aujourd'hui 1-a soufflure m'est intoléra·

SI LE G.RAIN NE MEURT...

8B

hie, à treize ans me paraissaïentles plus beaux du monde,
et autrement émus que le

Embrassons-nous, Cinna.
qu'on proposait à mon admiration. Je ré1Détais après
M. Richard la tirade fameuse du Marquis de SaintVallier:

Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes
Terni, flétri, souiZlé, déshonoré, brisé,
Diane de Poitiers, Comtesse de Briz_é.
Qu'on osât écrire ces choses, et en vers encore ! voici
qui m'emplissait de stupeur lyrique. Car ce que j'admirais
surtout en ces vers, c'était assurément la hardiesse. Le
hardi, c'était de les lire à treize ans.
Devant mon émotion, et constatant que je rendais
comme un violon, M. Richard résolut de soumettre
ma sensibilité poétique à de plus rares épreuves. Il m'ap~orta les Blasphèmes de Richepin et les Né:vroses de Rollmat, qui. étaient à ce. rrroment ses livres -de chevet, et
commença de me les lire. Bizarre enseignement !
Ce qui me permet de préciser la date de ces lectures,
c'est le souvenir exact du lieu où je les fis. M. Richar&lt;l
avec qui je trava:illai tro~s ans, s'install.i -au centre de
Paris l'hiver :suivant; le Roi s'amuse, les Nwroses et les
Blaspbémes ont pour décor la petite orangerie de Passy.
M. Rich-ac&lt;l -avait deux frères. Edmond, le puîné, était
un grand jeune homme mince, -distingué d'intelligence
et de manières, que j'avais eu comme précepteur l'été
précédent, en remplacemen..t &lt;le Gallin le dadais. Depuis

�834

LA ?&lt;OUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

je ne l'ai plus revu ; il était de santé délicate et ne pouvait YÎvre à Paris. O'ai récemment appris qu'il avait fait,
depuis, une brillante carrière dans la banque.)
Je n'étais que depuis peu de temps rue Raynouard
lorsqu'y vint habiter le second frère, Abel, qui n'avait que
cinq ans de plus que moi. Il vivait précédemment à
Guéret, chez une sœur dont je connaissais l'existence
parce que, l'été passé, Edmond Richard avait parlé d'elle
à ma mère; c'est-à-dire que, répondant aux interrogations de ma mère qui, le soir de son arrivée à La Roque,
s'informait affablement de ses pro.::hes, comme elle lui
demandait :
- Vous n'avez pas de sœurs, n'est-ce pas?
- Si, Madame, avait-il dit. Puis, en homme bien
élevé trouvant son monosyllabe un peu bref, il ajoutait
d'une Yoix douce:
- J'ai une sœur, qui vit à Guéret.
- Tiens ! faisait maman ; à Guéret ... Et que faitelle ?
- Elle est pâtissière.
Ce colloque avait lieu pendant le dîner; mes cousines
étaient là ; nous étions suspendus aux lèvres du nouveau
précepteur, cet inconnu qui venait partager notre vie et
qui, pour peu qu'il se montrât prétentieux, niais ou
grincheux, allait nous gâter nos vacances.
Edmond Richard nous paraissait charmant, mais nous
guettions ses premiers propos sur lesquels notre jugement collectif allait s'asseoir, ce jugement si implacable,
si irrévocable, que sont disposés à porter ceux qui ne
connaissent rien de la vie. Nous n'étions pas moqueurs
et c'est un rire sans méchanceté, mais un fou rire incoer-

SI LE GRA lK NE MEURT ...

83 5.

cible, qui s'empara de nous à ces mots : Elle est pâtissière - qu'Edmond Richard avai(dit pounant bien simplement, droitement, et courageusement si tant est qu'il
ait pu pressentir ces rires. Nous les étouffâmes de notre
mieux, sent2nt bien à quel point ils étaient indécents et
cruels ; la pensée qu'il a pu les entendre me rend ce
souvenir très douloureux.
•
Abel Richard était sinon simple d'esprit, du moins
sensiblement moins ouvert que ses deux aînés; et c'est
pourquoi son .instrucüon avait été très négligée. Grand
garçon d'aspect flasque, au regard tendre, à la main molle,
à la voix plaintive, il était serviable, empressé même,
mais pas très adroit, de sorte que, pour prix de ses soins,
il recevait moins de remerciements que de rebuffades.
Bien qu'il tournât sans cesse autour de moi, nous ne
causions pas beaucoup ensemble ; je ne trouvais rien à
lui dire, et lui semblait tout essouffié dès qu'il avait sorti
trois phrases. Un soir d'été, un de ces beaux soirs
chauds où vient se reposer dans l'adoration toute la
peine de la journée, nous prolongions la veillée sur la
terrasse. Abel s'approcha de moi selon son habitude et,
comme à l'ordinaire, je feignais de ne pas le voir; j'étais
assis un peu à l'écart, sur une escarpolette où durant
le jour se balançaient. les enfants de M. Richard ;
mais ils étaient couchés depuis longtemps. Du bout du
pied je maintenais immobile la balançoire, et, sentant
Abel tout près de moi maintenant, immobile lui aussi,
appuyé contre un montant de la balançoire à laquelle ·
sans le vouloir il imprimait un léger tremblement, je res•
tais la fac~ détournée, les regards fixés vers la ville où les
feux répondaient aux étoiles du ciel. Nous demeurions

�LA NOUVEU.E '.REVUE FRANÇAISE

ainsi depuis assez longtemps l'un et l'autre; à un petit
mouvement qu'il fit enfin je le regardai. Sans doute il
n?attendait que mon regard ; il halbutia d'une voix
étranglée, et .que je pou vais à peine entendre :
- Voulez-vous être mon ami ?
Je ne ressentais .à l'égard d'Abel qu'une affection des
plus ordinaires ; mais il aurait fallu de la haine pour
repousser ce cœur qui s'offrait. Je répondis :
- Mais oui, ou: Je veux bien;· gauchement, confusément. Et lui, tout aussitôt, sans transition aucune:
- Alors, je vais vous montrer mes secrets. Venez.
Je le suivis. Dans le vestibule i1 voulut a.Uumer une
bougie ; il était si tremblant que plusieurs allumettes
se cassèrent. A ce moment, la voix de M. Richard:
- And.ré ! Où .êtes-vous ? II est temps d'aller vous
-&lt;:oucher.
Abel me prit la main dans l'ombre.
- Ce sera pour demain, dit-il :avec résignation.
Le jour suivant il me fit monter dans sa chambre. J'y
vis deux lits ; mais un restait inoccupé depuis le départ
d&gt;Edmonq Richard. Abel, sans un mot, se dirigea vers
une.irmo-ire de· poupée, qui se tttouvait sur une table,
l'ouvrit :avec une olef q_ui restait pendue .à sa c~aîne de
montre ; il ~rtit &lt;le hune douzaine de lettres ceinturées
d'une faveur rose, dont il rléfit le nœnd ; puis, me tendant le paquet:
- Tenez. Vous pouvez toutes les lire, fit-il avec un
grand élan.
A ,dire vrai, je n'en avais aucun- désir. -L'écriture &lt;le
toutes œs lettr~ était iamême; une écrmrure de femme,
déliée, égale, banale, pareille 'à celle lies .comptables ou

SI .l.E rai.AIN N,E ME.URT ...

837

des fournissems, et «lnntJe s.eul aspect eût glacé ma curiosité. Mais je ne pouvais me dérober ; il fallait lire ou
mortifier .Abel cruellement.
J'avais pu .croire à des lettres ·d'amour; mais non ':
,c'étaient des lettres de sa ·sœur, la p.âtissière de ·Guéret ;
-de pauvres lettres éplorées, lamentables, où il n'était
-question qne ' de traites à payer, clé termes échus,
cl' cc arriéré » - je voyàis pour la première fois ce mot
sinistre - et je comprenais à des allusions, des rétîc,en-ces., qu'Abel avait dû généreusement faire l'abandon à
.sa sœur .d'une part -qui lui serait .r evenue de la for.tune
de leurs parents ; je me souviens spéèialement .d\me
ph1:.ase .où il était dit que .son geste ne suffir.ait pas, hélas !
à cc c0uvrir 1'arriéré ·»~-·
Abel s\était écarté &lt;le .moi pour me laisser lire ; j'étais
assis devant une table de b0is blaEc., à côté de l'armoire
minuscule d'où il avait sorti les lettres; il n'avait pas
r.efermé l'armoire et, tout en lisant, qe louchais vers celle&lt;:i, craignant que n'en sortissent d'.iutres lettres ; mais
l'armoire était vide. Abel se tenait près de Ja · fenêtre
ouverte :; assurément il connaissait ces pages par' •cœur ;
re sentais qu'il suivait ,de loin ma lecture. Il attendait
évidemment q,nelque parole de -sympathie, et je ,ne saivais
trop que lu,i dire, ·.répugnant .à marquer plus à'émotion
que je ·n'en éprouvais. Les dramesd'argent .sont de ceux
dont un enfant sent le plus difficilement la beauté ;
j'aurais juré qu'ils n'en:avaient .aucune, et j1avais besoin
de quelque sorte de beauté pour m'émouvoir. J\eusenfin
l'idée de demander à Abel s'il n'avait pas un portrait de
sa sœur, ce qui m'épargnait tout mensonge et cependant pouvait passer pour un témoignage d'intérêt. Avec

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une hâte bégayante, il tira de son portefeuille une photographie :
- Conune elle vous ressemble ! m'écriai-je.
- Oh ! n'est-ce pas ! fit-il dans une jubilation subite.
J'avais dit ce mot sans intention, mais il y trouvait plus.
de réconfort que dans une protestation d'amitié.
- Maintenant vous savez tous mes secrets reprit-il
'
'
'
après que je lui eus rendu l'image. Vous me raconterez.
les vôtres, n'est-ce pas ?
Déjà 1 tout en lisant les lettr~s de sa sœur, j'avais distraitement évoqué Em ... Auprès de ces tristesses désenchantées, de quel rayonnement se nimbait le beau visage
de mon amie ! Le vœu que j'avais fait de lui garder tout
l'amour de ma vie gonflait mon c:œur où foisonnait la
joie; d'indistinctes ambitions déjà tout au fond de moi
s'agitaient; mille velléités confuses : chants, rires, danses
et bondissantes harmonies formaient cortège à mon
amour. A la question d'Abel je sentis, gonflé de tant de
biens, mon cœur s'étrangler dans ma gorge. Et, décemment, devant sa pénurie, puis-je étaler mes trésors, pensais-je ? En détacherai-je quelque parcelle ? Mais quoi !
c'était le bloc d'une fortune immense, .un lingot qui ne
se laissait pas monnayer. Je regardai de nouveau le
paquet de lettres autour duquel Abel renouait avec application la faveur, la petite armoire vidée ... et quand Abel
de nouveau me den-ianda :
- Dites-moi vos secrets, voulez-vous ?
Je répondis :
- Je n'en ai pas.
ANORÉ GIDE

SAINT MARTIN

La mère est ce qu'il y ;i. de patient et de fidèle et
de tout près et de toujours pareil et · de toujours présent.
. C'est toujours la même figure attentive, et c'est tou1ours, sous son regard, le niême enfant,
Qui sait que tout lui appartient sans pitié et qui vous
trépigne de ses deux pieds sur le ventre.
Mais le père est ce qui n'est jamais là, il sort et l'on ~e
sait jamais au juste quand il rentre,
L'hôte aux rares paroles du repas que le journal dès
,qu'il a quitté la table réengloutit :
.
. Un bonjour, un bonsoir distraits, une ou deux quest10ns de temps en temps, une explication difficile et pas

finie,
Pui~. subitement parfois quelques jeux ·violents et
-courts et l'intervention terrifiante de ce gros camarade.
_Et cependant c'est bon, cette grosse main quand on ne
-sait plus au juste où l'on est, qui vous prend, ou
sur le front cette caresse .furtive lorsque l'on est mafade.
C'est lui qui commande notre château et qui se dél-irouille au dehors avec ce grand mopde confus.
Il est le justicier en dernier recours formidable et

�840

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le côté avec espoir toujours par où l'on attend l'inattendu.
Avant que nous soyons il était là et déjà nous étions
avec lui sa nécessité et son désir.
De son côté est le commencement et cela dont le
propre est de ne pas mourir.
Il y a eu un moment de lui à nous commun où nous
n'étions pas séparés.
Et certes nous ne serions pas venus dans ce monde si
bien fait et que notre dev-oir comme tout homme vivant
est de déranger,
Et nous aurions pu attendre longtemps le consentement de notre mère,
'
Si lui n'avait tour secoué pour nous arracher de lui
dans le grondement de son rire et de sa colère.
Et cela même qui nous a faits, c'est cela dans les grands
moments qui nous ressaisit.
C'est ses yeux qui recherchent les ~ôtres, les mêmes,
pour voir si oous sommes un mâle comme lui.
Ainsi quand ce n'est pas un homme seulement, par
hasard, mais que la nation même jusque dans ses racines
est insultée,
Et qu'un autre peuple en pleine figure la nie et lui dit
que le moment est venu de la vérité,
Etce droit qu'elle prétend de ne pas obéir, on vabien
voir à l'instant de quoi c'est fait,
.
Un frisson, plus encore que la colère, surprise, déplaçant le sommeil stu.pide de la paix,
La révélaùon. tout à coup de cette chose plus que nous
autour de nous nécessaire, et plus ancienne que . no~
avec nous, et tellement plns forte et ample,

SAINT MARTIN

84r

, Re~_e, et que pour continuer à tom prix il n'y a pas.
a cho1S1r que nous restions tous ensemble
Parce que je tiens de toutes parts et ~ue c'est moi
par mon nom que l'on affronte
Et que c'est vrai qu'on m'~ frappé, de tant d'âmes créant
cette âme qui refuse la honte !

Et de même aux grandes hemes pour chacun de
nous de l'épreuve7 et du doute, et du danger,
&lt;?,uand la mort heurte à petit bruit à nos portes~
mats pas autant que nous lui sommes préparés,
Quand le Fort Ennemi nous attaque, pas autant que
nous avons de ressources pour lui répondre,
Quand le capitaine salue pour la dernière fois la
mer en biais ~u haut de son navire qui s'effondre,
Quand, lekilomètrequ'onlui avait donné comme sa pan
gagné et toute l'armée qui se lève pour Je suivre
La ~ictoii~e po~r le chef de section est si grande qu'il
Yaurait eu 1DJust1ce à lui survine,
Quand la nuit chargée de soupirs s'achève et le problème du savant est résolu,
Quand le sculpteur voit le premier sourire sur le visage
de sa statue,
Quan.~ la ten~on pied à pied repoussée s'éloign et
dans le ciel du matm hùt une lampe solennelle,
Qu_and nous nous arrachons à ce qui passe à cause de
ce qui est éternel,
~lors dans une plénitude qui au-dessus de toute satisfaction est la paix,
J'entends une voix qui dit : 0 mon fils, connais ce
père qui t'a fait 1

�LA NOUVElLE REVUE FRANÇAISE

O France, rappelle-toi, en ces jours où je commençais avec toi, quand cette dure carapace sur le monde de
main ci.'bomme,
Nations sur nations imbriquées, l'impôt, et les longues.
.chaussées de ciment à travers tout, et la loi de Rome,
Par étoiles et par la,rges morceaux se mit à partir, et
tous ces Allemands qui passent par les portes débarrées,
Et le barand temple qui donne de. la bande sur la gauche
.à cause de la source au-dessous qui s'est déclarée,
Mais aussitôt, ce qui est plus fort que les ténèbres, c'est
la foi !
Plus fort que tout un tt).O_nde, tant pis pour lui ! qui
s'écroulè c'était ce sentiment invincible de la joie!
Qtl'es;-ce qu'on peut faire à Martin ; ·maintenant qu'il
a tout donné

?

Son cheval à ce compagnon d'armes qu'il aimait, son
vêtement à Jésus qui le lui a demandé.
A la place du rude poil militaire \'.oici )a chape et le
pallium.
Le général et le préfet sont par terre et à leur place
-voici le Père qui commence entre les hommes,
Tel que iadis j'ai vu Monseigneur :favier à Pékin et
tous ces grands Jésuites de Chinkiang et de zikaweï.
· C'est bien lui avec sa rude barbe mêlée de gris, et ce
teint rouge, e/ ces cheveqx gris tout boudés qui lui
retombent' sur les oreilles,
Et .cet airçolère et bon, et ce sourire, et ces yeux un
11eu pro,éminents,
Ces pommettes de vigneron et ce front de Jupiter
·tonnant.

SAINT MARTIN

. S'il faut niourir, il est prêt, mais tant qu'il est
vivant, celu~-là n'est pas né qui saura le soutenir en face.
La néc~ssité ~st en lui de ce peuple même, pas un
autre~ qu il a lU1 seul à enfanter dàns la Grâce. ·
, S?1xan te ans sont bien peu de chose pour qu'on refuse
a D1eu ce peu de travail.
:out ce mo,~de impétueux d'entreprisès, et de conna1ssanc~s, et d idées, et ce désir, et l'imour qui lui dévore
les entrailles !
Son domaine, démolition et chantier, c'est ce chaos
qui sera la France.
Mais_c'est pour ce chaos précisément qu'il existe, et
non pornt pour cet ordre tout fait, César et sa mortelle
·ordonnance.
~e Paganisme a chu pan sur pan, et ce ~'est p,as à lui
qu on, de_mandera tout de même de le regretter, et il n'y
a pas a mer que le décembre soit immense .! _
(Un artiste n'envisage pas l'Acropole avec plus de
complaisance.)
,
Ca_r Jésu~ même à dit qu'il n'était point venu porter
la pau, mais la guerre, et le glaive, et le feu qui à rien
de ce qui est capable de brûler ne demeure indifférent
Le levain que, pour s'en emparer, on a mis dans troi;
mesures de froment
~e vin nouveau, ;t, qu'on le verse ded~ns, ce qui peut
arnver de moins aux vieilles outres, c'est qu'elles crèvent!
Le Royaume du Ciel est 1~ qui ne nous laisse paix ni
trêve:
_L'invincible ennemi est là contre qui les Saints
(st mal) cependant n'en ont jamais fini de se défendre
54

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et c@nt!!e-Eiui les.tristes sociétés Civiles si ridiculement
toajour5, sans se lasser recommencent de corn biner et de
rendre
.
'
Le réseau. b.a:rbelé des lois,, et des Pragmatiques, et des
Articles Concordataires,
Et ce petit rempart de sable upé qui, dit : Tu rr'i.ras
pas plus loin ! à la Mer_
Pourquoi s'étonner que les choses: devant nos yeux st
ruent quand leur nature précisément est de passer ?
Qu'elles passent ! Martin n":r pas d'ans sa tête un autre
ordre tout prêt pour le leur substituer,
_
Il ne veut pas autre chose que l.r gloire· de Jésus-Christ
aujourd'hui même !
Ce n'est pas des pierres qu'il a à enfanter, ce sont des
hommes, et sa paternité, c'est le baptême,
Le baptême ou replongement dans cette eau qui est le
mouvement lui-même,
Les âmes qui ne se meuvent plus sur la terre seulement,
mais sans poids
dégagées dans la lumière libre et
l'eau vivante !
Demain c'est le Roi sur son trône et !'Evêque dans la
Cathédrale· triomphante !
.
Mais aujourd'hui c'est Martin tout seul et cette foi
en lui
,
Qu'il est de la part de Dieu quelque chose capable de
.d onner la vie !
.
Que demain- prenne soirr de lui-même-! Son d01_name
à portée de sa main sans imagination et sans orgueil,
.
, ·
· et le
C'est ce païen tout vivant d:e démons a rnstrmre,
marécage. à évangéliser, et la brousse,. er cè grand pont

SAJNT MARTIN

,

845

poùr tous les siècles sur la Loire qui ne se construira pas
tout seul !
'

. _Quand le soleil de Dieu est a,u c:iel, toute cette ombre
m1que sur la terre, est-ce que nous pouvons plus longtemps la tolérer ?
Est-ce qu'il y a moyen de dormir quand on a déjà au
poing ce bon blé
.

Dont le morne savart plein de flaques est capable où le
colon hagard aujourd'hui loin ,des rnutes se tapit a.vec sa
chèvre et sa vache,

Joint ~u vin sur le coteau aride que prophétisent tous
ces mûners sauvages ?
·
, ~a ter:e, au ]~eu de cet herbage rude, est-ce qu'ell~
n a1mera1t pas Irueux faire de l'or,
.
Le .pain et ~~ vin sur la grande table carrée pour la
nourriture de 1ame et du corps ? ·
Et_passons à nous, cette mort que nous voyons s'élargir
peu a peu, corrompant ce qui nous entoure,
Est-ce la peine de lui avoir échappé, si n0us ne trouvons le moyen que ce soit pour toujours ?
., Ni ses fondements n'ont samr6 Fédi-fice, et ni sa dédicace emphatique, ni sa beauté,
l'aqueduc est interrompu, et le prétoire est à bas et
quant à ce qui est de César et &lt;.te sa divinité
'
Il n'y a que la vieille Vénus avec les Grices ses compagnes dont Dous so:yons à ce point dégoûtés l
.
Toutes ces choses qui étaient là pour toajours
qu'est-ce qui lem prend tout à. coup qu'elleS' disparais~
sent?
~oilà q~e c'est nous qui sommes plus solides qu-'elles,
etc est elles tout à coup qui bougent et qui nous laissent.

�846

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les lois sont pour les voleurs, les pierres sont pour les
tombeaux.
On respire I nous qui sommes vivants, nous avons le
ciel à nous sans limites et le soleil qui ne nous fera jamais
dêfaut,
Cet air qui ne nous servirait à rien s'il n'était absolument inépuisable.
Ce qui n'a point de mesure est précisément ce qui est
pour nous le,premier et l'indispensable,
Et quand tout.Je reste nous manque, cela que l'on est
toujours)ôr de retrouver.
Qu'on verse parmi les orties Mercure et toutes ces
idoles bien sculptées !
Mon Dieu à moi est le Père sans qui je ne puis absolument exister.
Que les montagnes s'entrechoquent et que les Royaumes culbutent sur les Empires !
La catastrophe est si grande que pour nous désormais
il n'y a plus besoin de mourir!
A ce monde immense qui fait eau, que pourrait ajouter
notre petit naufrage personnel ?
Tout ce que nous aimons ne nous serait pas davantage ôté, qui sans que nous bougions s'en va de nous
comme par un mouvement naturel.
Cette étoffe dont nous avions trouvé tous nos murs
tendus, - « personnages et fleurs &gt;&gt;, dit le catalogue, exactement comme s'ils étaient réels,
Nous ne les verrions pas davantage se décolorer et

' ..
sammcir,
Les convives (si pâles 1) se retirer, et emballer la musique, et le festin finir,

SAINT MARTIN

847

. Sa~s que ~ous ayons eu la peine de bouger la main et

fait signe qu on pouvait desservir.
Pourquoi tant nous occuper de cet événement la
mon, qui comme l'achat des habits et le repas se produit
dans la sphère pratique et subalterne ?
L'esprit d'un coup de rame vigoureux remonte vers
ces choses générales et qui n'ont aucun terme.
Et bien que je sois, paraît-il, au courant mêlé et que
tout file à mes côtés vers la chute
Cela vaut la peine d'être éterneÎ ne serait-ce qu'une
minute!
'
Le monde· est si peu solide que cela fait rire !
~'était ça qui voulait nous dominer ? quand tou·t ce
qu 11 demande, dans le fond, est de nous obéir.
Pas la peine de combiner tant de plans et de machines
et de systèmes !
Ce n'est pas demain que j'entrerai dans le paradis
c'est aujourd'hui même !
'
Car, bien que ce ne soit pas aujourd'hui que nous
entrerons avec Dieu face à face
C'est aujourd'hui que nous ' avons dans nos mains ce
que Lui n'a pas de mains pour qu'il le fasse !
Tem_ps et lieu pourraient être meilleurs, mais ce n'est
pas m01 qui les ai choisis.
.&lt;&lt; Je_ ne suis pas un ange &gt;&gt;, dit Martin, « mais toùt de
meme Je suis ce qu'on pouvait trouver de mieux en Pannonie. J&gt;
cc C'est heureux pour ces pauvres gens » dit Mania
«q .
. tout de même pas un pur esprit.
,
'
ue Je ne sois
»
La tentative de se couper en deux n'est pas chose qui
généralement réussisse,

�LA NOUVELLE REVD'_E FltANÇAlSE

Comme le prauve ce coin de manteau jadis que j'ai
laissé prendre et qui peu à peu tout entier m'attira vers
on -autre ·Commandant,
Il a tout pris, corps et âme, ·rien de moi 'fina1ernent
qui ne se soit trouvé propre à son service.
Mais si je suis défricheur de forêts aujourd'hui, ce n'est
pas pour le p1us grana honneur de la statistique et l'avantage du départem~m,
Pour l'augmentation de sa superficie cultivée ·en blé,
vivres, chanvre et méteil,
C'est que, partout où je suis, ma mission est d'arrêter
le soleil !
Si je fais des routes· et des ponts, ~e n'est pas pour
que le commerce en soit facilité,
C'est po1.1r que la distance ne soit plus désormais
puissante contre la charité,
Tour que les villes se baisent et que les îles au sein des
rners se rendent visite !
· J'interviens au travers de tout parce que j'existe !
Ce n'est pas la guerre que je suis venn détruire, c'est
la paix que je suis· venu surajouter : .
Il lui fallait ce-labourage pour qu'elle puisse pousser.
Malgré la guerre et l'orage, on m'a dit que ce gtand
château de l'âme avec Dieu aujourd'hui même est possible, .
La ·vigueur d'Ad:im corps et âme dans le principe des
choses visibles eJ invisibles,
L'âme qui possède son Dieu et qu1 ne se réjouit pas
à moitié!
'
Que le palais des 'Empereurs s'effondre et moi je
plante Marmoutiers !

SAINT M1.RTIN '

Ecoute, peuple, que je sais obscurément . dans mon
cœur que j'ai fait et qui ne cessera plus jamais d'exister
, Co_mment for_ais"'l:u pour mour.ir quand tu -sais ,qu'o~
ta ID.ls pour touiours la ivie même ·à ta portée ?
Ah ! qu'est-ce que _ça fait! Que le vent s0ufile t-ant qn:'11
v.oudra de la mer ! m les grandes pluies ëcrasantes, ni le
vent,
Ne -suffir-ont désormais 'à éteindre ces églises et .ces
chaires, et ces couvents,
'.
Grand~s et petites, _qui .brillent parmi ta forêt ( et cette
grosse veme de la Loiretoute luisante sous les feuilles)
comme des vaisseaux d'or et comme des lampes d'argent!
Tout ce que j'avais à faire pour toi était de te montrer le Père une fois pour toutes qui sa'ffit.
Le tourment et le malheur sublime à ton t0ur tu le
sauras, d'avoir-en soi ce.qui est -capable de donner'la tVie •!
., _Et si c'est vivant ou non, ce ,que ton cœnr a conçu,
Ja1 p~acé près de toi des peuples qui te l'apprendront,
. Soit .que tout de suite et sans plus anendtre tu te
Jettes sur eux dans le transp0rt &lt;le -.ton idée toute ·neuve
et de ta jeunesse,
Soit -que, le silence étant devenu trop long et la n:nit ·à
la fin sll1' ia terre trop épaisse,
Ce soit eux qui une fois et deux fois et trois fois viennent dans toi frapper .et te requérir : '
La mort est venue pour toi, 'Ô France, si tn ne nou.s
fournis plus le moyen de ne pas mourir 1 11

,

~t la .guerre ,en .effut que nous attendions chaque ·
printemps, la guerre un.e dernière tfcis est-venue.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- C'est Novembre, et la lutte au bout de ces cinq
années sans qu'on sache comment a pris fin, et la meil·
leure preuve de ce qui s'est passé,
Pendant que nous existons toujours, c'est l'ennemi
tout-à-coup dans nos bras qui s'_est affaissé.
Quoi, on ne nous demapde plus rien, quoi, c'est vrai
que nous sotnmes vainqueurs !
C'est vrai que pour notre sang versé nous allons recevoir autre chose que de l'honneur,
Ce salaire que les autres nolis ont p~rmis de toucher,
ce prix pour la première fois de notre sang, (ah, nous
n'y étions pas habitués !)
Je dis, du haut des °Vosges, là-bas, - cette tache dans
le brouillard d'automne et le long de ce grand fleuve
indistinct, - cette terre qui était à nous et qu'on va
nous restituer.
Jamais, à qui revient, après ces longs ans, d'exil, vktôire ne fut annoncée par tant de pleurs et tant de pluie!
Des deux parts des Chan;ips-Elysées toute cette fer·
raille qui luit,
C'était ça qui tirait sur nous et c'est ça de nos mains
que nous avons pris.
·
Tout ce parc de dragons confus maculés de fange et de
mousse qu'on ayait amené pour nous démolir,
Tout cela.qui tonnait et crevait sur deux cents lieues,
l'artillerie de Wotan et d'JEgir 1
C'est cela qui fond ainsi lamentablement, insulté par
les taxis dans le- ruisseau, et nous sommes pleins de cette
affreuse dépouille abandonnée !

SAINT MARTIN

Qu'en dis-tu, peuple de Hambourg ? et réponds si tu
t'en souviens encore, de ces sombres jours d'été,
Quand les trains chargés de soldats commencèrent' et
le soleil était cette scorie rouge dans le ciel,
Et ~ette foule sans parler tout ce peuple en chapeaux
de paille sur la Jungfernstiege qui attendait les nouvelles !
Et comme le vent par risées soudaines fait grésiller
toute la surface de l'.i\lster,
Ainsi ces têtes tout-à-coup qui ondulent et les feuilles
blanches des extras qui se propagent d'un bout à l'autre
aux mains de cette foule qui plie dans le" courant d'air.
Le torse monstrueux de la Guerre au bout de la
cha1.1ssée apparait et d'un tour de son épaule elle déracine la Porte de la Cité.
Les sirènes des bateaux se sont tues et déjà la sortie
de l'Allemagne est arrêtée.
• Voici la Guerre que ton cœur désirait, ô peuple à
1ombre de tes clochers protestants, es-tu content ?
salue-la !
Comme ces fous qui à grand labeur jadis à_travers la
muraille fondue firent entrer le Cheval de bois.
Peuple qui ne sait pas parler et qui n'as issue de t'ex( primer que la musique !
Effort de la volonté aveugle et de l'avidité physique !
Nation dans le mécontentement de la limite et de
' toute forme-par le dehors qui te soit propre,
Allemagne, grand tas confus de tripes et , d'entrailles
de l'Europe !
'
Peuple mal baptisé, en as-tu assez maintenant de ce
grossier désir d'être Dieu ?

�852

LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE

Le.Rhin qu'on t'a mis à travers toi est-il si peu profond qu'à jamais tu pouvais en éloigner ton ,cœur et ton
oreille et tes yeux ?
Ecoute ce que dit de sa source le fleuve à travers toi
qui passe et ce récit qui t'est antérieur:
Une vraie rive, tu ne.pourras pas l'atteindre, ô peu p1e ·
à jamais intérieur !
C'est en vain que tu redemandes ton image à cette
eau vaine.
La malédiction est sur toi de ceux-là qui regardent Soimême.
Race de forgerons et de min.eurs et de fabricateurs
dans l'ombre des bois et de la fumée !
Scruteurs de toutes les archives à cause de ce secret
qui peut-être y est renfermé,
L'or sous le Rhin, le talisman tout à l'heure qui va te
donner la possessi0n de l'univers,
La formule qui permet d'avoir à soi ce ,qui est à Di~u
et qui est tombée· du Ciel avec Lucifer !
C'est en vain que tu as fait ton bien &lt;léjà de toutef; ces
richesses en paquets et de toutes ces moitiés de peuples
mal avalées !
Il n'y a aucune paix pour toi tant que ton affrewr trésor est menacé.
-On ne t'êtera pas de l'esprit que le monde tout entier
est à toi parce que tu es au centre.
Il n'y a pas de paix possible pour toi aJJ'eC toUt ce que
tu n'as pas mis dans ton ventre.
Tous ces biens mal acquis en toi bougent et ae te
laissent point de repos.

SAINT MARTIN

fls ne te furent pas plus nécessaires jadis, et davantage
légitimes, que ceux-ci qu'à présent il te faut,
L'expansion à droite et à g.auche de tes ailes et l'àvancement de ta bouche jusqu'à la mer !
Ceins tes reins une fois de plus ! prépare-toi prends
les armes une fois de plus, Ange hideux tout pressé et
replié dans le centre de la Terre !
·Fais sortir de .tes usines ces rangées de volcans qui
roulent!
Bascule tes ,cu:bilots ! à la matière liquéfiée impose ton
sinistre moule !
•.
·
Les outils enchevêtrés tournent et crient, une lourde
vapeur jour et nuit s'éploie au-dessus des villes.
L'Europe -écoute sourdement ses bases trembler au
bruit de tes marteaux qui pilent,
Et quand le bras de grue au-dessus de ses fonts baptismaux transporte l'affreux fût branlant qui vient de .naître,
Du fond de la .citerne d'huile jusgu'aù toit saute une
fiamlil1.e de quatre-vingts mètres !
Peuple de Luther et de Kant, médite de nouveaux
nuages empoisonnés !
A tout ce que tes advetsairts ont de pire propose ta
complicité.
Rien ne fut omis, c'est bien. Ce qui dépendait de toi,
tu l'as fait e.n conscience;
L'heure est venue, en avant! Ce qui t'attend , tu le sais
d,avance.
C'est l'enthousiasme de la mor.r g-ui t'a pris, comme
d'autres l'espérance!
~ dont il s'agit pour toi, tu le sais, ce n'est pas de
vamcre, c'est de mourir.

�.

SAINT MARTIN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

C'est la mort seule que tu apportes avec toi et c'est
la mort toute seule qui peut combler ton désir.
Tout cela qui fait semblant d'être le bien, et tout cela
qui était à toi, et tout cela que t4 n'avais pas le droit
d'avoir, et tout cela qui n'avait pas le droit d'exister,
C'est cela dans le transport ~e ton désespoir comme
l'amour que tu nous apportes à tuer !
C'est cela de l'abîme et parmi ces jets de flamme et
dans ces rots de gaz empestés et ces griffes d'acier qui
s'enfoncent et ces nœuds de muscles contractés quipoussent et ces poignées de poux,
Qui .de l'abîme avec ces millions de voix balbutiantes
est sorti et qui supplie et qui se jette en palpitant affreusement contre nous !
C'est cela qui est ·construit pour obliger Dieu à être le
plus fort.
C'est le mal vivant qui vient rechercher le bien en
nous qui était mort.
. . ,
C'est cela tout plein d'enfer qui vient voir s1 .c est
vrai que nous sommes creux et abandonnés !
.
C'est cela qui vient se venger sur nous de la v1e que
nous n'avons pas su donner !
A mesure que le jour diminue, le monstre vers luimême se retire, hagard et las.
. t
Tout-à-coup nous n'avons plus rien dans les mams e
- l'Allemagne a capitulé à voix basse.
Les feuilles tombent, et la brume entre les monta·
gnes s'épaissit, c'est le jour de la Saint Martin.
Le soldat a jeté son fardeau par terre et regarde le
Rhin.

C'est fini, la guerre est finie, et l'ennemi est là devant
lui tout ouvert, et le terme sans aucune joie est atteint.
L'espérance a été pour les morts, la paix est à jamais
pour les morts, et pour lui,
Neuf jours après le Jour des Morts, cette victoire qu'on
lui dit qu'il a gagnée dans le brouillard et dans la nuit.
Le voilà donc, pendant qu'on se battait ces cinq ans,
et du même mouvement toujours, ce grand fleuve làbas qui ne cessait pas de couler entre la terre et le ciel.
Le soldat le regarde tout blanc sous la lune qui brille
comme une grande loi solennelle,
La grande Règle de Dieu éternelle qu'on aperçoit par
moments toute brillante à travers la nuit et le brouillard.
Mais ce qu'il a donné, ce gue tous ces morts derrière
lui ont donné, il sait que ni la paix ni la victoire,
Ni cette terre qu'on lui a rendue comme une épouse
dans la nuit, ne l'explique, ni ce grand Fleuve à toutes
les portes de son âme tant désiré,
Ni la potasse, ni le fer, ni le charbon, ni l'or, ne pourronrle lui payer.
Le sang qu'il a répandu, toute la terre ne suffirait pas
à l'étancher !
Le canon' sur tout le front s'est tu, et la poussée préparée s'est dissoute, et le cri dans la gorge s'est défait,
Il y a un terme qui secrètement est atteint, il y a un
compte qui se trouve réglé, il y a quelque chose d'obscur
qui est satisfait.
L'homme ne sait rien, sinon que son sang a co4lé: et
sinon cela que le sang de la France a coulé, et que son
âme s'est séparée en deux et que le sang a coulé d'ellemême comme un fleuve !
·

�8jti

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS.

Le- voici qui s'est séparé d'elle. comme l'eau qui fait

s0n œuv11e,
Et qui administrée par lai pente s'en va de toutes parts
porter la vie à ces millions d'êtres inconnus,
.
. La vie qui est de Dieu seul et c'est pourtant de mo1,
ô· mon fils, que tu l'as reçue,
.
Cette vie qu'il n'est pas permis de donner autrement
que dans le sommeil et l'ignorance de ~a _mort !
Maintenant le ~emps est venu de reromdre ccts choses
,dont on dit qu'elles existent encore,
Tout cela qui se faisait tout petit pendant que ~a frontière tœana,it, et qui: de nouveau es:saye de me dire son
nom à voix basse.
.
Voici le bois qui. précède mon village, _e t t!!Uel est ce bruit_
dans les ronces, et j'entends le cri sombre des bé,:asses.
-Soissons et Rheims ont brûlé; et ce que je rapporte
avec moi, dans mon dos, c'e_st le silemce d'un million
d'hommes qui reposent.
Les feuilles mortes par terre font un triste tapis rose.
Ce tas noir entre les arbres là-haut, c'est le village où
1a- femme t'attend et l'enfant que tu ne connais pas.
. Laisse la éhercher dans la nuit un peu pour voir si elle
ne te trouvera pas,
Et dis si c'est bien cela que tu attendais, sans un motet
san~ u-n bruit,
· •h
Cette face couverte de larmes et cette bouche frarc e
et numide dans la nuit !
P.AUL CLAUDEL

Copenhague, septemb::e r919.

PEINTURE COMMUNISTE?

Pour peu qu'on ait pa-rcouru les galeries de pourtour de~
escaliers latéraux:, où le Sa:Ion d.'Automne a, coutume de
reléguer les chefs-d'œuvi:e un peu, voyants,, ou a pu i;em111·quer un grand table.au cubiste, désigné, dans le catalogue,.
par cette formule: Peinture pour la gare de M.... Si c1est une
gare d'embranchement on fera sagement de soustraiFe &lt;lette
peinture à la vue des conducteurs, ~ trains qui, pourraient
croire à une c.onfusio11 d.e.. signaux. Mais il s'agit de la gare
de M ... Discrets- et pourtant évocateurs ces points de s-us•
pension égarent le spectateur imaginatif jusque dans le pay~
des Soviets. Les trains de propagande bolche:viquesont, paraîtil, décorés de- peintures du même genre. Üü le croit sans peine
et cette forme mécanique du cubisme méritait d'être promue
à la dignité d'art olficiel.
·
L'auteur du tahleau en question est un tbtoricien. On lui
doit une espèce de guide du cubisme expliqué en vingt
leçons, dans lequel il prophétise la fin_ de tout art mdiv:i•-.
dualiste- et l'avènement d'un art communiste dont les réalisations seront le produit d'u.u,eff-0rt anonyme et collectif.
Il ne précise pas s'il s'agit d'un effort anarchique et livré
à. lui-même, qu s'i-1 sera dirigé par des coryphées. Cette dernièr,e éventualité est la. plus pi:o.bable, car elle se trotlve être
tonforme à 1a doctrine révolutionnaire actuellement ài- la
tnode, la seule, tau surplus, qui ait _prouvé son efficacité,

)

�858

LA NOUVEaE REVUE FRANÇAISE

sinon son excellence, et qui institue dans l'ordre économique et politique la dictature d'une cla~se.
.
Un avantage de cette méthode, qui n ~ ce~meme~t pas
échappé à ses partisans, réside dans ce fait qu en s~ppnman~
l'individualisme artistique, on débarrasse les art1_stes mé
diocres de leurs confrères assez indiscrets pour mamfes~er un
tempérament et des dons personnels ou assez outrecuidants
pour prétendre en tirer gloire et profit. ,
.
. .
Désormais il suffira pour être peintre d av01r cholSI cette
rofession. Les choses, dira-t-on, ne se passent guère autre~ent dès maintenant. Cela n'est vrai qu'en apparence et. les
soi-disant artistes sentent st• b"1en qu 'ïI s n'ont. pas le . meme
1
rang et la même valeur sociale qt;e les artistes véntab es,
qu'on les entend réclamer la péréquation du talent.
Ces idées ne sont pas nouvelles. La plup~rt d_es écoles
littéraires et artistiques fondées récemment n ava1ent~ell:s
pas pour objectif réel, sinon avoué, d'entraîner dans le s1~J:
d'un bateau collectif, lancé à grand orchestre et bap~ts cal'encre un équipage de médiocres ou de paresseux, rn,
pables 'de forcer, par leur effort fe:sonnel, l'attention d un
Publ ic même restreint et réputé délite.
· f:actions
·
d'
En ce qui concerne la peinture, les satis
. amourpropre ne sont pas les seules en jeu : l'intérêt ma~énel :::~
aussi en liane de compte. La peinture est un objet de
•
c
merce
et même
de _spéculation. Avec 1•·instaura tion du . com·
munisme c'est l'âge d'or qui s'ouvre pour les ~emtrest.
' désormais non 1eur passion,
•
Jeu r divertlssemen
Peindre est
.
.
ou leur métier, c'est leur fonction sociale : fonct1onna1res,
ils peignent, l'Etat les entretient.
voudra
Mais à ce compte, objectera-t-on, tout le mo~de
. . ' - p ar d on, n'oublions
être peintre poète ou mus1c1eu.
. pas que
·at
'
d
l'
·
émme
d1ctaton
ce régime communiste e art est aussi un r c·_ .
t choi-·
Le ou les dictateurs décrètent une peinture offic1elle e
sissent les peintres qualifiés pour co Ila borer au grand œuvrc.

PEINTURE COMMUNISTE

?

- Alors un directeur des Beaux-Arzs, un jury, un Institut,
des croix, des diplômes? ...
- Evidemment ! N'est-ce point là le complément de tout
.art officiel ?
Les avantages matériels que le syndicalisme a procurés aux
ouvriers manuels ont tourné la t~te à beaucoup de travailleurs intellectuels. Non contents de défendre leurs intfrêts
corporatifs, ce qui est légitime, certains d'entre eux voudraient encore supprimer au profit de la collectivité, c'est-à-dire au leur, la prime au talent que donne la faveur - justifiée ou non, la question n'est pas là - du public.
N'a-t-on pas vu un syndicat d'auteurs dramatiques dont la
plupart des membres sont des auteurs dramatiques en puissance, et dirigé par l'un de ces derniers, s'unir aux machinistes et aux contrôleurs pour marcher ensemble à la con.quête des contrées opulentes où viYentgrassement les auteurs
don~ le public applaudit-à tort ou à raison - les ouvrages.
Ces pièces, disent les syndiqués, ne valent rien et les
spectateurs ont mauvais goût. Soit, peut-on leur répondre,
mais emploierez-vous la force pour attirer et retenir les
.spectateurs à des spectacles qui les ennuient, contraindrez-vous
un chacun de participer à ces fêtes du peuple et autres cérémonies laïques et obligatoires que M. Gémier rêve de« mettre
.en scène ».
C'est ici que la dictature intervient. Et c'est fort logique.
Car, après tout, de quel droit prétendrai-je, en régime communiste, choisir mes plaisirs, éprouver telle ,ou telle sensation, différente et peut-être plus vive ou plus agréable que
celles de mon voisin ? Un seul plaisir, le même pour tous,
'telle est la pure doctrine.
11 est assez significatif qu'elle ait trouvé à s'exprimer, sous
.une forme enveloppée il est vrai, voire même sybilline, dans
la préface du catalogue du Salon d'Automne. L'auteur de ce
.morceau est mon excellent confrère Pierre Jaudon. Cet écri55

�860

LA NOUV:gUL'E REVUE FRANÇ'A'ISE

~ain, lui-même romancier- des plus originaux ·et aes ·moins
accessibles, vitupère contre &lt;&lt; les explosions -dè 'talents sin•
guliers » qu~ cc .jettent des 1luettrs •aont nous ne pduvons pas
attendre la lumière sous le rayonnement de laquelle une
tollectivité otganise sa vie. »
'Parlant des écrivains français contempotiins, 11 . leur
reproche de pratiquer « un i-narvièlnàlisme aissblvant et
n~gatif » qu'il baptise ·du nmn .ae « 'Vercingtiorimte ». •Qr
Vercingétori-x passe êomniunément poµr avoir réagi contre
le particularisme jaloux·d·es chefs gaulois,, po.ur avoir réalisé
ce que M. :Jaudon appdle une crnrganisatitrn syliergique &gt;).'0n
·le croit du moitts sur)a 1oi de Jules Cés.ar, assez bien ·placé
pour en ·juger. Mais poursuivons : M. Jaudon veut bien
admettre que l'on '.Pourrait fonder cértaines espérances «•sur
la pla:sticité de rintelligence française, si ses agents professionnêls ou 'bénévdles -v'Oulaient se plier ·à certain~
cdntrain:tes q~i ne pottertt attéinte qu'f l'égocentrisme. »
Devront-ils ailer jusqu'i se ·contraindre à n'avoir pa-s ·plus
d·e talent qu'aucun ae leurs confrères ?
M. Jaudon ne 1le·prétentl pas, mais de conèlure : ·« ·L'épo•
:que est ·propice-â un retlversetnent de-valeurs individuelles
et à l'éclosion 13.'un art littéraire 'renouvelé •.. ")) et 1il ·sou•
:haite de voir la section littéraire du Salon tl'Automne former
le noyau cc d'une sorte de complot contre toutes les forces
de routine et con:tre toµs .1es individus incurables qui en·
conrbrent lle marèhé ·ûn lme ... )&gt;
ln'curaBle est ''bien 11.e mbt, cm-.l'inllivitlua1is1ne •est un ro:il
qui résiste ,heureusemelit'à tous '.lês traitements -et 'tous les
•remêdes; unais ·aussi ue'le gagne ·pas qui 'Vet1t.
Il n'en est pas moins vrai que 1be-aucou:p d'esprits, 'à
'Pheure 'actuélle ·sont Cin l'a lilt ici-'m.ême, ·Mgoîltés de la
.
'
'
liberté, parce qti.'ils ne savent qû~en :faire.
'Ii~rte ~e ~
,,:rouve qu'en soi~niême, ·dit le sage. Cest ·un 1lieu ou }es
attistes, les p-eibtrcs en parlicuîier ne'fréquenrent guère- Ils

'.hl

PEINTURE COMMUNISTE

·?

861

sont trop souvent les uns chez les autres, et méfiants ou
envieux, n'osent plus rien laisser traîner à portée des visiteurs. Insensiblement ils perdent leur person·nalité à force
de la déguiser. Pour que personne ne paraisse faire mieux
que les camarades, on s'accorde tacitement pour faire tous
ensem·ble la même chose ou à peu pr.è.s.
Telle est l'impression que laisse le Salon d'Automne, lequel
comme tous les Salons à jury tend à l'uniformité et à l'art
officiel. Il y a des îlots de résistance, formés ici par l'intérêt
commun, et là par des sympathiçs et des affinités réelles, et.
quelquefois, trop r.arement, par un « individualisme incurable )&gt; : un Matisse, un Braque, un Segonzac. Mais peu à
peu 1a "P einture de groupe gagne du terrain. L'alluvion de la
médiocrité et du snobisme s'épaissit.
Mais _gare au retour du printemps. Alors le Salon des
Indépendants ouvre les écluses. Et c"est l'a dénâde des.glaces.
é'est le dëlu_ge où 1es uns flottent lamentablement comme
des ·cadavres, où 1es autres sont pareîls au (t bo_n nageur » de
Baudelaire. Du rivage lointain, le Temps, critique· a•art narquois et sans c.omp1aisance, les regarde se débattre et 'leur
crie : Sauve-qu,i-peut !
Vive le Salon des Indépendants!
ROGER ALLARD

�SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

SOUVENIRS SUR TOLSTOI

863

que cette obsession soit irn signe de vieille~se, un pressentiment de la mort - non, je crois qu'elle vient de la profondeur de son orgueil d'homme, et - un peu aussi - d'un
sentirnentd'humiliation : car étant Léon Tolstoï il est humiliant d'avoir à soumettre sa volonté à un strep;oc~que. S'il
était un homme de science, il développerait certainement les
hyl_)othèses les plus ingénieuses, et ferait de grandes découvertes.-

II
Ce petit ouvrage e$t composé de notes fragmentaires que
j'écrivis, pendant que je séjournais à Oleise, et que Léon
Nicolaïevitch viv,üt à Gaspra en Crimée. Elles datent de la
période où Tolstoï fut sérieusement malade, et de sa con•
valescence. Les notes furent prises négligemment sur des
bouts de papier, et je croyais déjà que je les avais perdues,
lorsque, dernièrement, j'en ai retrouvé quelques-unes. J'ai
ajouté une lettre non terminée que j'écrivis sous le coup de
la« Fuite » de Léon Nicolaïevitch, et de sa mort. Je publie
la lettre telle qu'elle a été écrite en·son temps, et sans en corriger un seul mot. Et je ne la termine pas, car, pour une
raison ou pour une .autre, cela est impossible.

Il a des mains admirables - non pas belles régulièrement,
- elles sont toutes nouées par le gonflement des vèines singulièrement expressives cepeni:lant, des mains de créateur~
Léonard de :Vinci devait avoir des mains comme celles-là.
Avec de pareilles mains on peut tout faire. Parfois en parlant.
il remue les doigts, puis les rassemble, serrant peu à peu le
poing, et de nouveau,. il ouvre la main, et articule en même
temps quelque parole frappante et qui a du poids. Il est
comme un Dieu, non pas comme un Jéhoiah de l'Ancien
Testament ou nne divinité de !'Olympe, mais à la manière
d'un dieu russe « assis sur un trône d'érable, sous un tilleul
doré », sans grande majesté peut~être, tnais plus rusé que
tous les autres dieux.

NOTES

III

I

Il a pour Sulerzhizki l'affection caressante d'une fèmme ..
Son amour pour Tcbekov est paternel - iJ y entre .le senti-,
ment de fierté du créateur - Suler éveille en lui exactement
de la tendresse, un intérêt perpétuel, et un enchantement
dont le sorcier ne semble jamais se fatiguer. Peut-être même
Ya-t-il dans ce sentiment quelque chose du ridicule 'de
l'amour qu'éprouve une vieille fille pour un perroquet, un
carlin ou un matou. Suler est un oiseau d'une fascinante

Plus que toutes les autres, la pensée qui manifestement
, ne cesse de le ronger, est la pensêe de Dieu. A la vérité, il Y
a des moments où ce ne paraît pas être une pensée, mais une
violenterésistance qu'il oppose à quelque chose qu'il sent ·
être au-dessus de lui. Il en parle moins souvent qu'il ne le
voudrait, mais il y pense toujours. L'on peut à peine dire

�LA NOUVlU,U: REVUE FRANÇAISE

s~agme, venu de quelque pays étrange et inwnnu. Une
centaine d'hommes de son espèce suffiraient à changer tout
Yzspect,. aµssii bten que l'âme d'une ville de- province. lis
briseraient la façade,. et illutninci-aient l'âme de la. passion
d'tllle ~aerie tnmultu~use, brillante et emportée. On
mŒf Suler facilement, et de gaîté de cœur, et quand je vois
l'insouciance avec laquelle les femmes l'acceptent, j'en suis
surpris et fâché à la fois. Et cependant cette insouciance
cache peut-être une certaine prudence. On ne peut se fier à
Suler. Que fera-t-il demain ? Il se peut qu'il jette une bombe
ou; rejoigne une troupe dt: musiciens. de café-concert. Il a en
lui uue énergie qui suffirait à trois vies, et un tel foyer de
vitilité, qu'il sc,mblc laru:er des étincelles comme un fer sur-

dwrlfé..
IV
Gold.cnwciser a joué du Chopin, ce. qui a provoqué chez
Léou N.icolaïevitch les rt111arques suivantes : « Un cerwa
petit prince d' Allem2gnedit un jour : «- Si vous voulez avok
dtll esdaves,.faites le. plus de musique possible.» Cclà est à la
fois hien pensé et bien obsei;vé - la musique engourdit l'esprit. Les catholiques l'ont particulièrement bien compris,
Nos prêtres évidemment ne pourront pas se ,éconcilier av«
l'idée de jouer du Mendelssohn à l'Eglise. Un prêtre de Toula
m'assura un jour que le Christ n'était pas Juif, bien qu'il fût
le fils d'un Dieu juif, et que sa mère fût une Juive - il
admettait cela~ mm H disait : « C'est impossible. » Je lui
dem:aruiai : • Pourquoi donc. ?_. » il ha\l-ssa les épw!es et
dit: n C'ut là justement qu'est tout le mystère.•
V
«

L'intdlectuel ressemble à œ mux princ.e de Galicie qui
: • Des miracles, cela

àu me siècle déjà, déclan effrontément

SOUVENIRS SUR- TOLSTOÏ

n'existe· pas de notre temps. » Six. siècles se sont écowés
depuis, et tous les intellectuels se le ressassent mutuellement:
« Il n'y a pas de miracles, de miracles il n'y en a point. ,, Et
tout le monde continue à croire aux miracles, comme on y
croyait au xn• siècle. »

VI
« La minorité éprouve le besoin d'un Dieu, parce qu'elle
0

po~sède tout le reste, tout, excepté lui, la majorité parce

qu eJle ne possède rien. •
J~ pose~ais le problème en termes différents : la majQrité
croit en D1eu par lâcheté. Rares sont ceux en qui la foi naît
de la plénitude de l'âme.

VII

Il m'a conseillé de lire le~ écrits des Bouddhistes. Quand il
parle du Bouddhisme et du Christ, il devient toujours sentiment-il. Ce qu'il dit du Christ est en général d'une pau\'reté
remarquable, pas d'enthousiasme, aucun sentiment dans ses
paroles, point d'étincelles jaillissant d'un vrai foyer. J'ai l'im~
pr~ssio~ qu'il regarde le Christ comme un cœur simple, et
qui ménte notre pitié. Et bien que parfois aussi, il lui arrive.
d'éJ?l"~uver,~e !:admiration pour Lui, il Qe L'aime guère. Je
cro1ra1s qu 11 n e~t pas sans appréhension : si Jésus arrivait
dans un villâge russe, les filles se moqueraient de Lui.

VIH
Aujourd'hui le grand duc Nicolas Mikhaïlovitch était en
visite chez les Tolstoï. C'est évidemment un homme très
intellige~t. Très ·modeste de maintien, il parle peu. Il a des
yeux. plems de sympathie, une belle prestance et des gestes

�866

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tranquilles. Léon Nicolaïcvitcfi lui souriait d'un air caressant,.
et parlait alternativement le français et l'anglais. Il lui dit en
russe :
« Karamzine écrivit pour le tsar, S9loviov longuement et
de façon ennuyeuse et Kloutchevski pour son propre amusement. Un malin, ce Kloutchevski; au début vous avez l'impression qu'il loue, puis, à mesure que vous-lisez, vous vous
apercevez qu'il blâme. »
Quelqu'un mentionna le nom de Zabiéline.
&lt;&lt; C'est un délicat. Un collectionneur amateur. Il collec~
tienne toute chose, que ce soit utile ou non. Il parle de
nourriture, comme s'il n'avait jamais fait un solide repasi
mais il est amusant, très amusant. »

IX
Il me rappelle ces pèlerins, qui toute leur vie, le bâton
en main, errent de par le monde, parcourant des milliers de
lieues, d'un monastère à l'autre, passant des reliques de tel
saint à celles de tel autre, toujours sans foyer et terriblement
étranO'ers
à tous les hommes et à toutes les choses. Le monde
b
.
n'a pas été fait pour eux, ni Dieu non plus. Ils lm adressent
des prières, par habitude, et dans le secret de leur âme, ils le
haïssent. - Pourquoi les pourchasse-t-il par toute la terre,
d'un bout à l'autre ? Pourquoi donc? Les gens sont des souches, des racines, des pierres posées en travers du chemin,
sur lesquelles on butte et qui vous blessent parfois. On pe~t
se passer d'eux, mais il n'est pas désagréable parfois
d'étonner quelqu'un en manifestant devant lui de la dissemblance et ce qui vous différencie.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

X
&lt;&lt; Frédéric de Prusse disait avec beaucoup de justesse :
Chacun doit trouver soi-même la voi_e de son salut. )) Il a
dit aussi : « Discutez autant que vous voudrez, mais obéissez. » Mais en mourant il fit cet aveu : «Je suis las de mener
des esclaves ». Ceux qu'on appelle de grands hommes sont
toujours terriblement contradictoires : cela leur sera pardonné avec toutes leurs autres folies. Bien qu'inconséquence
ne soit pas folie : un fou est opiniâtre, et ne sait pas se contredire. Oui, Frédéric était un homme étrange : chez les
Allemands il a acquis la réputation d'être le meilleur roi, et
cependant il ne pouvait pas les supporter, il détestait même
Gœthe et Wieland. ,,
&lt;c

XI
« Le romantisme vient de la peur de regarder la vérité en
face », a-t-il dit hier à propos des poèmes de Balmont. Suler
ne partageait pas son opinion, et bégayant d'excitation, lut
avec beaucoup de sentiment encore quelques poèmes.« Ce
ne sont pas là des poèmes, cher ami. C'est du charlatanisme,
du fatras, une séquelle de mots dépourvue de tout sens. La
naie poésie est ingénue ; lorsque Fet a écrit :

Je ne sais pas moi-même ce que je vais chanter
Je sais seulement qu'un chant mûrit en moi,

il a exprimé de la façon la plus naturelle et la plus réelle, ce
que le peuple sent d'instinct comme étant la poésie. Le
paysan non plus ne sait pas s'il est poète, il s'essaye, il
tâtonne - oh, oi, ah et aye - et voilà que sort droit de
l'âme comme d'un oiseau, une vraie chanson. Ce_s nouveaux
poètes que :vous prônez, inventent. Il y a certains petits

�868

LA NOUVELLE REVUE l'RAN-ÇAISE

objets absurdes que l'on appelle articles de Paris - eh bien
-voilà ce que vos aligneurs de "lters produisent. Les mauvais
vers de Nekrassov aussi sont de l'invention ·du commencement à la fin.
- Et Béranger? demanda Suler.
- Béranger, cela c'es.t tout à fait différent. Qu'y a-t.-il de
c.ommun entre les Frau~S- et nous.- ? Ce sont des sç_nsuels,la
-vie de l'esprit n'es.t pas. aussi ü~poi::tante pour em: que celle
de la chair. Pour uu Français., 1afemme es.ttout. Ce sont des
gens épuisés, émasculés. Les médecins dîsent que tous, les
ge1,1s, qui se meurent de consomption, sont des. sensuels. l)
Suler se mit à défendre son point de' vue avec l'âpreté qui
lui est particulière, lançant à tout ,~asard un flot de par~les.
Léon Nicolaïevitch le regarda e.t 4it avec. un large s.o.unre :
« Vous êtes irritable aujourd'hui, comme une fille qui a
atteint l'~ge nubile et qui n'a pas d'amoureux. »

XII
L-' maladie le desséchait encore plus, con.s umait quelque
chose en lui. Intérieuremeat, il semblait devenir plus léger,
plus transparent, -p lus résigné. Ses yeux sont enc°:re plus
aigus, son regard plus pe_.rçant. Il éc;oute attenuvern~t
,omme s'il recherch1\Ît dans sa mémoire. quelque. chose qu il
y aurait oublié 2 ou comme s'il s'attendait à ce. que quelque
chose de neuf ou d'inconnu lui fût révélé. A Yasnaya
Poliana, ·il me paraissait être un homme qui savait tout,
qui n'avait plus rien à apprendre - un homme qui avait
trouvé une réponse à, toute question.

:t

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ:

eaux calmes .des rivières de la terre. Autour de lui, ici ou là
les petits' poissons s'arrêtent et partent en flèche dans toutes
les directions ; ce qu'il dit ne les intéresse pas, ne leur est
pas né-cessa.ire,. et son silence ne le&amp; e~ie ni ne les émeut.
Et pourtant son silence est impressionnant, comme celui
-'1' ,mü el1mite., ban,ni de ce monde. Bien qu'il parle beauceup et comme par devoir sur certains- sujets} son silcnœ
parait ilien plus grand encore- que ses paroles. Il y a des
-choses qu'on ne peut dire à personne. Assurément, il a des
pensées dont il a peur.
XIV
Quelqu'un lui a envoyé une excellente version de l'histoire du filleul du Christ. Il l'a lue tou._t haut e.t avec plaisir
à Tchekhov et à Suler - i,l lit me.rv-eilleusement bien. Il
s'amusac tout particuli~ent des diables. to.urmentant Jes
propriétaires. Il y avait dans soo attitude quelque chose que
je n'aimais pas. II ne peut pas être in.sincère., mais s'il riaft
sincèrement, cela n'en était que pire ..
Il dit 61core :
« Comme les paysans s'y entendent à composet: les histoires. Tout est simple, sobre de paroles et plei n. de. sentiment. La vraie sages.se. cç nsiste ·à employer peu de mots;
par exemple: &lt;c Que· Dieu ait pitié de nous. '»
Et éependant l'histoiie est une histajre cruelle.

XV
L'intérêt qu'.il me porte est d.'onlre ethnographique. A ses

XIII

yeux j'ap;partiens à une e.sp~ce: qui ne lui est pas familière
- · rien. d.c plus:.

S'il était poisson, _il ne nagerait certain.ement que dans
l'O~éan, ne hantant jamais les mers étroites et surtout pas les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ
I

XVI

XVII

Je lui ai lu mon conte : « Le Taureau». Il a beaucoup ri
et fait l'éloge de ma conn~issance des «artifices du langage».
- Mais dit-il vous ne maniez pas adroitement les mots ;
'
'
'
tous vos paysans parlent a,vec intelligence. Dans la vie ce
qu'ils disent est sot et incohérent, et, au premier abord, il
vous est impo~sible de débrouiller ce qu'un paysan veut
dire. Il fait cela sciemment; sous la maladresse de ses paroles
se cache toujours le désir qu'il a de permettre à l'autre de
dévoiler ce qu'il a dans l'esprit. Un vrai paysan ne laissera
jamais voir tout de suite ce qu'il pense : ce n'est pas profitable. Il sait que lorsqu'on a affaire à un homme stupide, on
l'aborde d'ordinaire franchement et sans détour, et c'est précisément ce qu'il désire . Vous voilà à découvert devant lui;
et il peut tout de suite voir vos côtés faibles. Il est plein de
soupçons ; il a peur de dire ses pensées intimes, même à sa
femme. Or vos paysans, chaque fois que vous les mettez en
scène, racontent tout ; c'est un conseil universel de sagesse.
Et ils parlent tous par aphorismes, ce qui n'est pas davantage
conforme à la vie ; les aphorismes ne sont pas naturels à la
langue r~sse.
.
- Et que faites-vous des proverbes et dictons ?
- C'est autre chose ; ils n'ont pas été faits d'aujourd'hui.
- Mais vous-même, vous parlez souvent par aphorismes.
- Jamais. Je vous y prends encore une fois. Vous retouchez tout les o-ens aussi bien que la nature - et surtout les
'
b
affi ,
gens. C'est aussi-ce que faisait Lieskov, un écrivain ect:,
et qui fio-nolait si bien ses- écrits que personne ne les ht
b
• fl
plus à présent. Ne permettez à personne de vous m uencer,
ne craignez personne, et vous serez sût d'être dans le bon
chemin.

Dans son Jpurnal qu'il m'avait donné à lire, je fus frappé
par un étrange aphorisme : « Dieu est mon désir. ))
Aujourd'hui en lui rendant le carnet, je lui demandai ce
que cela voulait dire.
« Une pensée non achevée, dit-il, en jetant un regard sur
la page, et fronçant les sourcils. J'ai dû vouloir dire ; « Dieu
est mon désir de Le connaître ... » Non, pas cela ... II se mit à
rire et faisant un rouleau de son carnet, le glissa dans la large
poche de sa blouse. Ses relations avec Dieu ont un caractère suspect ; elles me font parfois penser à .la relation des
« deux ours dans une fosse )),

XVIII
A ,propos de la science :
« La science est une barre d'or faite par un alchimiste
charlatan. Ils veulent la simplifi~r, la rendre accessible à
tous : vous découvrez alors que vous avez frappé une
quantité de faux écus. Le jour où les . gens réaliseront
la valeur réelle de ces écus, ils ne vous en sauront pas
gré.))

XIX
Nous marchions dans le parc de JoussopoN II parlait
en termes admirables des coutumes de l'aristocratie de
Moscou. Une forte paysanne travaillait à une plate-bande de
fleurs. Pliée à angle droit, elle montrait ses jambes d'ivoire,
et faisait trembler sa lourde poitrine. Il la regarda attentivement.
« Ce sont ces cariatides, qui ont entretenu ·toute cette
magnificence et cette extravagance. Et cela non seulement

�LA NOUVELLE lŒVUE FRM(ÇAI'SE

par le travail des paysans et paysannes, ou par les taxes
qu'ils paient, mais au sens littéral du mot, par leur sang.
Si l'aristocratie ne s'était pas de temps à autre accouplée
· à ·des ma&lt;stodontèS comme cette femme-là, il y a longtemps
qu'elle se serait faei-nt-e. Lorsqu'on gaspille -ses frtrces comme
lt! faisaient les ieunes ~ens ,cle mon temps, il est_ impossible
que ce soit impunément." Mais après avoir jeté 1eur ·gourme,
beaucou_p d'entre eux épousèrent 11-es fiUes de serfs -et par
11 sauvèrent la race. -C'est aussi -de cette façon que la force
des paysans a été leur salut. Cette force-là se manifeste
p.irtoll't. rLa rooitii.é -d e 'l'aristocratie -en est &lt;réduite à vivre
de s0 a pr.opre fünds, t a~dis que -l'autre moitié mêle son sang
à .celui des jllay_san:s q-u i s'tm trouve ·quelque pen tli-l1.1é. C-ela a
son utilité. &gt;&gt;

XX
Tout corn.me un romancier français, il par1e souvent et
vbi:ontiers cks femm~s, mars avec en p1us 1a grossièreté d'un
i'ayS'an -russe. A.U't'refois cela me produisaïtune ~rnpression
dés-agtéable. Auj·o1!1r--d"hui -dans Ire parc d'Mmond il dem:mda
à Anton T~hek:hov:
~ 1\;vez--vcms ibeauceup fait l'amour quand varrs étiez:
jeune?
.
.
Anton Pavlovitch eut un st&gt;urire embarrassé, et t1tant
sur sa petite ba~be, marmotta quelque chose d'incompréhe,nsible . Et LéoTI NicolaîeV'Îtch regardant vers la mer avomi;
- Jlé!t:ai s infatigable...
•
Il '. dit ·cehi en pénite:nt, employant à la fi:ri ·de -sa phrase.
une exp-ress.i on sàlée ,&amp;e 1raysan. Et 1e rem-arquii pour _ll
pr:emi~e fois la ·sim~Iicite a'{ec laquelle îl usait de pareil~
termes, tout com:me s'il n'en conn·aissait pas d'autres, qui
fussènt plus · approptiés. Tou.tes les p:iroles de ·ce ,genre,
·s0rnu1t -d-e ses 4èv-res perdues dans des poils épais, ont q1Ie1-

SOUV'EmRS SUR TOLSTOÏ

que chose de :~irnple_et de naturel, et perdent la c:rrossièreté
et fobscéni-té qu'eHes 011t dans :ta bouche du ,;oupier. Je
me souviens de ce qu'il dit la première fois où je le rencantrai, sur« Varienka Oliess-ova )&gt; et sur ma nouvelle hititulée « Vingt-six et une ». Si on se place au point de vue
Conventionnel, ce qu'il dit alors n'était qu'un tissu de fnots:
indécents. J'en fus tout embarrassé et même offensé. ]'eu-s
l'impression qu'il me considérait comme incapable de compreadre toute au.tre espèce de tangage. Jl4aintenant je vois
les choses rout autte-hrent : i:l .é tait 'S ttlpide de Jna part de.
m'en êt-re o:ffen·sé.

XXI
Il était assis sur le banc de pieHe à i'ombre des cypr.ès.
Sa silhouette paraissait très mince, pèl:ite 'et grise, et pourtant elle faisait ·p enser au Dieu .des Juifs, à un Jehov:ah qui,
un peu fatigué, se dêlasseràit 'en s'-essaya.nt à siffler cen .me--

sure avec, un pinson. L'oiseau chantait da.ns la pénotn'bre d:c
l'épais feuillage : Léon Nkolaïevitth 'le cherdiait dés yeux en
fro-nçant les sourcils et, faisant une moue -emmne ·nn· enfant
il siffi.ait maladroitement.
·
'
- Elle a le diable
oorps cette petite créature..Jà, elle est
enragée. Quel oiseau ceJ.a peut~il bien être ?
Je lui par'lài du pinson 'et :de la jilousie qui le cara-ctéri-se.
« T(füte sa vie, dit-il, il ne chante qu'une chanson,'et avec
cela il est jaloux ! L'homme a un millier de chants dans le
tœur et ·cependant on lui en veut d'êtrej;üoux. » li parlait
d"\u:n air rêvèUT et comme s'il s'interrogeait lui-mênte. cc 11
Y·&amp;Jes motnea.1ts ~ù ·u-n ho-m,11l'lle en parlant de h.rt-même -dit
à une femme plus q'à'il rre faui:'lnrit. 11 parle, et puis il
oublie, mais elle se souvient. La jalousie ne viendrait-elle
pas de 1a peu-r de dégrnaer son âtne., o:u d'être hutnili.é et rendu

;u

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ridicule? Ce n'est pas qu'une femme soit dangereuse quand
elle tient un homme par son ..... , mais celle qui le tient par
son âme ... »
Comme je relevais la contradiction que je remarquais entre
les paroles qu'il venait de dire et les idées de la « Sonate à
Kreuzer », un sourire, fusant à travers sa barbe, lui illumina
toute la figure, et il dit:
- Je ne suis pas un pinson.
Le soir tandis qu'il se promenait, il dit subitement :
&lt;t. L'homme survit à des tremblements de terre, aux épidémies,
aux horreurs de la maladie, et à toutes les agonies de l'âme,
mais de tous t.:mps la tragédie qui l'a tourmenté, qui le tourmente et le tourmentera le plus, c'est - et ce sera - la tragédie de l'alcôve. »
En disant cela il avait un sourire Je triomphe : par moments, il avait le sourire large et calme d'un homme qui
a surmonté quelque chose de très difficile, ou, qui vient
.d'être soulagé tout à coup d'une douleur aiguë qui l'aurait
lanciné pendant longtemps. Chaque pensée fore son âme
..comme une tique ; ou bien il l'arrache tout de suite, ou
bien il lui permet de se repaître de son sang et quand
elle en est pleine, elle tombe tout simplement d'elle-même.

11 nous lut à Suler et à moi une variante de la scène
de la chute du « Père Sergius n - une scène cruelle.
Suler faisait la moue et s'agitait, mal à l'aise sur sa chaise.
- Qu'y a-t-il ? Vous ne l'aimez pas ? demanda Léon Nicolaïevitch.
- Cette scène est trop brutale, on dirait qu'elle est
de Dostoïevski. C'est une fille dégoûtante, dont les seins
ressemblent à des crêpes et autres choses de ce genre. Poùrquoi ne l'avez-vous pas fait pécher avec une femme belle et
.saine ?
- C'eût été pécher sans excuse, tandis qu'ainsi le péché

SOUVENIRS SOR TOLSTOÏ

875

est justifié par la pitié qu'inspire la fille. Qui donc pourrait
la désirer dans l'état où elle est ?
- Je ne puis me l'imaginer ...

- _li y~ bien des choses, cher ami, que vous ne pouvez
vous imaginer. Vous n'êtes pas malin ...
Là-dessus
. .
. fi . la femme d'André Lvovitch entra et la COO\'ersanon ut interrompue. Elle ne tarda pas à quitter la chambre
~vec Suler, et Léon Nicolaïevitch me dit : "Léopold est
I ~o~me le plus pur que je connaisse; il est comme cela: s'il
f:11sa1t quelque chose de mal, ce ne serait jamais que par pitié
pour quelqu'un. »

XXII
Ses sujets favoris sont Dieu, les paysans et les femme .
~e littérature _il ne parle que rarement et peu, comme si si;
littérature était quelque chose qui lui füt étranger. En ce qui
concerne_ 1~ fe_mme, mon sentiment est qu'il la considère avec
qu'il aime positivement à la
·
àune hostilité
·
,. 1implacable,
, •
pumr,
mo10s qu I ne s agisse d'une Kittie ou d'une Natacha Ro _
t • ,
, d'
d'
s
~"• c est~a- 1:e
créature qui ne soit pas trop étroite.
C est ou bien 1ho~t'.hté d~ mâle qui n'a pas réussi à se pro~urer _tout le plamr_ qu il voulait, ou bien l'hostilité de
1espnt contre « les. . impulsions déaradantes
de la ch air».
·
o
M. ,
ais ~est de l'hosnhté, et de la froide comme dans Allna
Knrém,u. Sur ·« les impulsions dégradantes de la chair» il a
parlé de_ façon fort intéressante dans une conversation qu'il,
a eue D113:anche avec Tchekhov et Yelpatievski, au sujet des
« Confessions &gt; de Rousseau. Suler avait transcrit ce qu'il
disait, mais plus tard en préparant le café, il brûla ses notes
dans la lampe à alcool. Il lui était déjà arrivé une fois de brûler
ainsi les opinions de Lfon Nicolaïevitch sur Ibsen et il a aussi
perdu l~s n~_tes_ qu'il av_ait .prises d'un entretien dans lequel
Léon N1cola1ev1tch avait dit sur le symbolisme du mariage

~?e

56

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

SOUVENFRS SUR TOLSTOÏ

rituel des choses d'un caractère très païen, et se rapprochant
dans une certaine mesure des opinions de V. V. Rosanov.

xxm
Ce matin quelques « stundistes » s~nt venus de Féodosia,
voir Tolstoï, et de toute la journée, ii n'a fait que parler des
paysans avec ravissement.
Au déjeuner: « Ils sont venus tous deux: pleins de force
et de sève ; l'un a dit : cc Voilà, nous sommes venus sans
être învités &gt;i et l'autre : cc 'Avec l'aide de Dieu, nous ne retournerons pas chez nous bredouilles)). Et il éclata d'un rire d'enfant qui le secouait tout entier. Après le déjeuner sur la terrasse:
- Nous cesserons bientôt complètement de comprendre
le langage du peuple. A présent nous disons : « la théorie
du progrès))' cc le rôle de l'individu dans l'histoire~,, &lt;&lt; l'évolution de la sciel}ce ))' et le paysan dit: cc Vous ne pou~ez
cacher une anguille &lt;lans un sac '&gt;, et toutes les théories,
histoires, et évolutions deviennent misérables et ridicules,
parce qu'elles sont incompréhensibles 'et inutiles au peuple.
Mai:s le pays-an est plus fort que nous. Il a 1a vie plus tenace'.
et il se pourrait fort bien qu'il nous arrivât un jour ce qui
advint à la tribu des Atzurs dont il fut rapporté à un savant :
cc Tous les Atzurs sont morts, mais il y a ici un perroquet
qui connaît quelques paroles de leur langage. »

XXIV
-

'{ « De par son corps, la femme est plus sincère que l'homme,

mais de par son esprit elle ment, et quand elle ment, ell~ ne
croit pas à ce qu'elle dit ; tandis que Rousseau mentait et
croyait en ses mensonges.»

XXV
« Dostoïevski, décrivant un de s.es caractères de fous, a
dit que sa vie se passait àse venger&lt;les autres·et de lui-même,
parce qu'il avait servi une cause en laquelle il ne croyait pas.
C'est de lui-même qu'il a écrit cela••. J'entends qu'il aurait
pu tout aussi bien le dire de lui-même. »

XXVI
,&lt; Quelques-unes des paroles qu'on emploie dans l'Eglise
s-ont d'une étonnante obscurité. Comment par exemple
tr~uver un sens à ces mots : « La terre de même que son.
abondance sont de Dieu » ? Ce ne sont pas là les Saintes
Ecritures, mais une espèce de matérialisme scientifique à
l'usage du peuple.
- Mais vous avez expliqué ces paroles quelque part, dit
Suler.
- I1 y a bien des choses qui sont expliquées ... On n'enfonce pas toujours l'épée jusqu'à la garde. )1
Et il eut un petit sourire rusé.

XXVII
Il aime à poser des questions difficiles, embarrassantes el
malicieuses :
- Que pensez-vous de vous-même ?
- Aimez-vous votre femme ?
- Croyez-vous que mon fils Léon ait du talent?
- Comment aimez-vous Sophie Andreïevna, ?
r. La femme de Léon Tolstoï.

�LA NOUVEI:.LE REVUE FRANÇAISE

Un jour, il me dit : « M'aimez-vous, Ale:'teï Maximovitch? &gt;)
Il y a là la malice d'un bogatyr -'.
Vaska B-uslayev jouait de parei_ls tours dans sa jeunesse,
le malin. Il est toujours à examiner et à essayer quelque chose,
comme s'il se préparait à lutter. C'est intéressant, mais cela
n'est guère de mon goût. Il est le diable, et tnoi je ne suis
encore qu'un enfant qui vient de naître, et il de"Tait me
laisser tranquiUc.

XXVIII
Peut-être que paysan ne signifie rien d'autre pour lui que
mauvaise odeur. Il en a toujours le sentiment et qu'il le
veui"lle ou non, il faut qu'il en parle.
Hier au soir je lui ai racqnté ma querelle avec la femme
du général Kornet .; il a ri à en pleurer, pris d'un point de
côt~, il gémissait tout en ne cessant pas de s'écrier d'une
voix glapissante :
.
:- Avec la pelle 1 Sur le derrière, avec la pelle, hein?
Droit sur le derrière ! Etait-ce une large pelle ?
Ensuite après un moment de silence, il dit sérieusement :
&lt;c C'était généreux de T0tre part de la frapper comme cela.
Après ce qu'elle avait fait,- tout autre que vous l'auraît frappé
sur la tête. Très généreux ! Aviez-vous compris qu'elle vous.
désirait?»
- Je ne me rappelle -pas. Je crois difficilement que j'aie
pu comprendre cela.
- Allons donc, mais c'est clair, naturellement qu'elle vous.
désirait.
- Ce n'est pas pou.r cela que je vivais alors.
r. Un héros de la légende russe, brave, mais sauvage et volontaire
conuue un enfant.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

- Quelque raison de vivre qu'on puisse avoir, ceb
revient au même. Vous n'avez évidemment rien d'un homme
à femmes. N'importe quel autre à votre place aurait tiré parti
de la situation pour faire fortune, et après être deven; un
gros propriétaire, aurait fini par jouer sa partie dans un couple d'ivrognes.
Après un silence : cc Vous êtes un drôle d'homme, ne vow,
formalisez pas de ce que je vous dis - un très drôle
d'homme. Et il est étrange que vous ayez conservé un si boe
naturel alors que yous auriez toutes les raisons de ressentir
de l'amertÙne ... Oui, vous auriez toutes les raisons tl'êtrt:
amer ... Vous êtes fort ... Voilà qui est bien ... ,,
Et après un nouveau silence, devenu songeur, il a)outa:
Votre esprit, je ne le comprends pas - c'est un esprit très
embrouillé -mais votre cœur est sensible . .. oui, c'est 11n
cœur sensible.

Nom. - Lorsque je vivais à Kazrtn; j'étais entré au service de la femme du général Kornet. C'était une Frnnçaise,
la ·veuve d'un général, une jeune femme potelée, avec .des
pieds menus c.omme ceux d'une petite lille. Ses yeux étaient
merveilleusement beaux, toujours en mouvement et .pétulants de convoitise. Avant son mariage elle avait été, je crois,
revendeuse ou cuisinière, ou peut-être même avait-elle
fait le trottoir. Elle s'enivrait d'habitude dès la premjère
heure, et descendait dans la cour ou dans le jardin, revêtue
seulement d'une chemise sur laquelle elle passait un peignoir
orange, chaussée de pantoufles tartares en msiroquin rouge,
et sur la tête une épaisse crinière noire. Ses cheveux négligemment tordus pendaient sur $es joues rouges et sui- ses
épaules. Une jeune sorcièrè ! Se promenant dans le jardin
elle fredonnait__d'ordinaire des chansons françaises tout en
surveillant mon travail, et de temps à autre elle allait à la.
fenêtre de la cuisine et appelait :

�880 .
-

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

Pauline, donnez-moi quelque chose.

« Quelque chose » signifiait toujours la même chose : nn

verre de vin rouge avec de la glace.
An rez-de-chaussée, vivaient trois jeunes femmes, les princesses D. G. qut n'avaient plus de mère et dont le père s'en
était allé ailleurs. La yeuve du général Kornet s'était prise de
haine pour les jeunes femmes et essayait de se débarrasser
d'elles en leur faisant toutes sortes de misères. Elle parlait
très mal le russe, mais elle jurait à la perfection comme Wl
vrai charretier. Son · attitude vis-à-vis des pauvres filles qui
ne faisaient de mal à personne me déplaisait fort. Ellel.$
avaient l'air si triste, si eifarouché, si timide. Une aprèsmidi, deux d'entre elles se promenaient dans le jardin, quand
soudain la femme du général apparut ; ivre comme d'habit1Jde, elle commença à pousser des cris pour les chasser. Les
jeunes femmes se retiraient tranquillement, mais la veuve du
général se plaça en travers de la porte du jardin, la bouchant
de son corps et se mit à les injurier copieusement dans des
termes que n'aurait pas désavoué un vrai charretier. Je lui
dis de cesser de jurer, et de laisser sortir les jeunes femmes.
mais elle cria :
- Vous, je vous connais. Vous vous faufilez chez elles la
nuit par la fenêtre.
Je me mis en colère, et la prenant par les épaules je la fis
reçuler ; mais elle échappa à mon étreinte et se campant
devant moi, d'un geste brusque elle défit sa robe et souleva
sa chemise, me criant de toutes ses forces :
- Je suis bien mieux que ces pimbêches.
Je perdis alors toute contenance. Je la pris par le cou et
lui faisant faire demi-tour je dirigeai ma pelle ,ers le bas de
son dos et la frappai, si bien que se glissant hors de la grille
du jardin, elle se mit à traverser la cour au galop, criant
tout épouvantée trois fois de suite : « Oh ! Oh ! Oh ! »
Je donnai mon congé à sa confidente Pauline - une ivro-

881

gnesse elle aussi, et de plus une femme pleine d'astuce . et
mon baluchon sous le bras je vidai les lieux, pendant qu~ la
veuve du_ ~énéral debout à sa fenêtre et agitant un châle
rouge, cna1t :
/

- Je ne ferai pas venir la police - Tout est oublié Ecoutez donc - Revenez - N'ayez pas peur.

XXIX
Je lui demandai : " Est-ce votre avis qu'ex rime Posnitchev i lorsque vous lui faites dire que les mpéd .
dé ·
d
•
ec,ns ont
_truit et ~tr_msent tous les jours des centaines et des centames de m,~hers de gens ?
- Avez-vous un grand intérêt à le savoir)
- Grand intérêt.
·
- ~lors je ne vous le dirai pas. »
Et il souriait, Jouant avec ses pouces.
le me_ souviens que dans une de ses histoires il met sur le
: m~ n~veau un de ces charlatans de village qui se disent
.., ténnaues et un docteur en médecine :
« giltchak », « pote h etc hm• », « saignée
.
. « .Les mots
.
», ne
s1gn_ifi.ent-tls pa~ exactement la même chose que nerfs, rhumatisme, orga01sme, etc. ? »
E~ ceci a été écrit après Jenner, Behring, Pasteur.
C est de la perversité.

XXX
av,Etra°?e à quel poin_t il aime jouer aux cartes ! Il y joue
ec sé~teux, avec passion. Ses mains frémissent de nervosité
;°and_ il relève _les cartes, exactement comme s'il tenait entre.
~s doigts des Oiseaux vivants et non des bouts de carto . rumés.
n ma
1•

Dans la Sonat, d Kreuz..er.

�882

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXXI
« On trouve chez Diçkens une pensée fort remarquabl~ : .
« La vie nous a été donnée soU:s la condition expresse de la

défendre vaillamment jusqu'au dernier souffle.» Somme toute,
c'était un écrivain sentimental, loquace et d'une intelligence
médiocre. Mais il savait mieux qu'aucun autre, comment
construire un roman. Il le savait certainement mieux que
Balzac. Quelqu'un a dit : « Beaucoup_sont possédés de la
passion d'écrire des livres, mais il y en a peu. qui éprouvent
quelque honte après en avoir écrit. 1&gt; Balzac pas plus que
Dickens ne ressentait pareil sentiment. Et tous les.deux ont
écrit bon nombre de mauvais livres. Et cependant Balzac est
un génie. En tous cas il a ce qui · seul peut être appelé
génie ... »

XXXII
Il semble quelquefois vaniteux et intolérant comme un
prédicateur de la Volga, et ceci me paraît terrible chez un
homme dont les paroles résonnent dans ce monde comme des
sons de cloche. Hier il m'a dit :
- Je suis plus moujik que vous, et ma manière de sentir
tient beaucoup plus de moujik que la vôtre.
.
Oh mon Dieu, il ne devrait pas s'en vanter. Non, Il ne le
doit pas.

XXXIII
Je viens de lui lire quelques scènes de mon drame &lt;c Les
Bas Fonds &gt;&gt;. Après m'avoir écouté attentivement il me
demanda:
- Pourquoi écrivez-vous cela?
Je m'expliquai de mon mieux.
- On vous voit toujours sauter comme un coq sur tout
ce que vous rencontrez, et plus que cela, vous voulez .tou-

SOUVENIRS SDR TOLSTOÏ

joqrs recouvrir d'une peinture de votre cru toutes les fentes
et crevasses que vous apercevez. Rappelez:..vous ce que dit
Andersen : « La dorure s'usera, fa peau_.de cochon restera 11 ,
Ou comme le disent les paysans : « Toute chose passera, la
vérité seule restera. » Vous feriez beaucoup mieux de ne pas
mettre d'emplâtre, car vous-même vous en souffrirez plus
tard. Enfin, votre langage est très adroit, plein de toutes
sortes d'artifices - cela n'est pas li1en. Vous devez écrire
d'une manière plus simple. Le penple a le parler simple,
voire même incohérent, et voilà qui est bien. Un paysan ne
demande pas, comme le fait une jeune demoiselle instruite :
« Pourquoi un tiers est-il plus qu'un quart, alors que quatre
est toujours plus que trois ? &gt;)
« Pas d'artifice, je vous prie. &gt;&gt;
Il parlait avec irritation ; il était clair que ce que je venais
de lui lire lui déplaisait beaucoup. Et après un silence,
regardant par-dessus ma tête, il dit d'un air sombre: « Votre
vieillard n'est pas sympathique, on ne croit pas en sa bonté.
L'acteur peut aller ; il est bon. Connaissez-vous les « Fruits
de !'Instruction ,:, ? Mon cuisinier y. ressemble. fort à votre
acteur. Il est difficile d'écrire des pièces de théâtre. Votre
prostituée, par exemple, n'est pas maf réussie, elles doivent
être comme cela. En avez-vous connu beaucoup ?
- J'en connaissais beaucoup dans le temps.
- Oui, cela se voit. La vérité s'énonce toujours d'ellernême. Là plupart des choses que vous dites, sortent de vousmême, et c'est aussi pourquoi on ne trouve pas de caractère
dans vos drames, et tous vos personnages ont la même ·
figure. Je croirais que vous ne comprenez pas les femmes ;
elles ne viennent pas bien chez vous. On ne s'en souvient
pas ...
En ce moment la femme de A. L. entra et nous invita à
prendre le thé ; il se leva et sortit d'un pas pressé, comme
s'il avait été content de mettre fin à la conversation.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

XXXIV
- Quel est le rêve le plus terrible que vous ayez jamais
fait ? me demanda Tolstoï.
- Il m'arrive rarement d'avoir des rêves, et je m'en souviens mal ; mais j'ai fait deux. rêves qui me sont restés dans
la mémoire, et selon toute probabilité, ils ù'en sortiront de
toute ma vie. Il m'apparut une fois en rêve que le ciel était
scrofuleux, en putréfaction, d'un jaune verdâtre. et les étoiles y étaient rondes et plates, sans rayonnement, sans éclat,
comme des escarres sur la peau d'un malade. A travers ce
ciel en putréfaction glissait rarement un éclair rougeâtre et
fourchu, qui ressemblait assez à un serpent et, quand il touchait une étoile, cette étoile se gonflait en boule et éclatait
sans bruit, laissant derrière elle une tache noirâtre, semblable
à une petite fumée ; et pu!s la tache disparaissait vite dans le
ciel trouble et en liquéfaction. Ainsi en fut-il de toutes les
étoiles. L'une après l'autre, elles éclatèrent .et disparurent, et
le ciel devint de plus en plus sombre, de plus en plus
lugubre, jusqu'à ce que bouillonnant dans un tourbillon, il
éclata en mille morceaux, et commença à tomber sur ma
tête en une sorte de gelée, et à travers les interstices on
apercevait une masse noire et luisante, comme si e~e é~i~
de fer. » Léon Nicolaïevitch dit : « Eh bien ! Tout ceci est ure
d'un livre savant ; vous avez dü lire quelque chose sur l'astronomie, d'où votre cauchemar. -Et l'autre rêve? »
- Vautre rêve: une plaine couverte de neige, lisse comme
une feuille de papier. Pas de colline, pas d'arbre, nulle part
de buisson, seules - à peine visibles - quelques perches
pointant de dessous la neige. Et sur la neige de ces dé!erts
morts s'étendait d'horizon à horizon, le jaune ruban dune
route qu'on pouvait à peine distinguer, et sur la route
déambulait lentement une paire de hautes bottes en feutre
gris - vides.

SOUVENIJl.:S SUR TOLSTOÏ

Il leva ses épais sourcils de loup-garou, me regarda avec
insistance et resta songeur pendant quelque temps :
cc C'est terrible cela. Est-ce vraiment un rêve ? Ne l'avez~
vous pas inventé ? Il y a dans ce que ,,ous venez de dire tout
de même quelque chose qui sent le livre. n
Et tout à coup il se fâcha, et dit d'une voix irritée et
sévère, tout en se frottant le genou avec le doigt : «_Mais
vous n'êtes pas un buveur, n'est-ce pas ? Il me paraît fort
invraisemblable que vous vous soyez jamais adonné à la
boisson. Et pourtant il y a quelque chose dans vos rêves
qu'ou dirait inspiré par la boisson. Il y a eu un écrivain
allemand, Hoffmann, qui dans ses rêves voyait courir à
travers les rues des tables de jeu, et toutes sortes de fantômes de cette espèce ; mais c'était ua ivrogne - un cc calaholic », comme dit notre cocher, quand il fait le lettré.
Des bottes vides en marche - c'est réellement terrible.
Même si vous l'avez inventé, ce n'est pas mal. Terrible. »
Soudainement sa figure s'épanouit en un large sourrire, s
bien que ses pommettes même me semblaient rayonner.
c&lt; Représentez-vous ceci : Tout à coup dans la rue Tverskaya une table court sur ses pieds arqués. Les planches
clapotent et soulèvent une poussière de craie, et vous pouvez
encore lire les chiffres inscrits sur le tapis vert. - Des employés de la régie s'en étant servi trois jours et trois nuits
durant, elle avait fini par en avoir assez, et, exaspérée, elle
prit la fuite én courant. ,&gt;
Il se mit à rire, et puis, remarquànt probablement que
j'étais un peu blessé de la méfiance qu'il me témoignait, il
dit:
- Etes-vous offensé de ce que je pense que vos rêves ont
une allure livresque ? Ne vous en formalise-,: pas ; parfois il
arrive, je le sais, qu'on invente quelque chose sans s'en
apercevoir, quelque chose que l'on ne -peut croire, qu'il est
impossible de croire, et alors on s'imagine qu'on l'a rêvé

�886

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qu'on ne l'a pas inventé du tout. Je me rappelle une
histoire que racontai~ un vieux propriétaire. Il rêvait qu'il
se promenait dans une forêt et que débouchant au sortir
de cette forêt sur la steppe, il vit deux collines. Celles-ci
soudainement se changèrent en seins de femme et entre
les seins apparut une figure noire qui en guise d'yeux avait
deux lunes comme des taches blanches. Le vieil homme
rêvait qu'il était debout entre les iambes de la femme et
qu'il avait devant lui un ravin profond et sombre qui s'entr'ouvrait pour l'engloutir tout entier. Après ce rêve ses
cheveux devinrent gris, et il fut pris d'un tremblement dans
les mains. Il se rendit à l'étranger chez le docteur Kneip et
se soumit à une cure d'eau. Pour moi, il n'y a pas de doute,
il doit avoir vu quelque chose de ce genre. C'était un homme
de mœurs dissolues. v
•
Il me tapa sur l'épaule.
- Mais vous vous n'êtes ni un ivrogne ni un libertin
- comment vous arrive-t-il d'avoir de pareils rêves ?
- Je ne le sais pas.
- Nous ne savons rien sur nous-mêmes.
Il poussa un soupir, fronça les sourcils, resta songeur
un instant, et puis ajouta à voix basse : « Nous ne savons
rien. »
Ce soir pendant que nous nous promenions, il me dit en
me prenant par le bras : « Les bottes sont en marche,
terrible, hein ? tout à fait vides - tiop, tiop - et la neige
grince sous les pas. Oui, cela n'est pas mal, mais il n'y a pas
à dire vous ètes t!'l!s livresque, vous l'êtes beaucoup. 1 'e
vous fâchez pas, mais cela ne vaut rien et cela pourrait sérieusement entraver votre développement. »
Je suis à peine plus livresque que lui ; à ce moment
je le considérais comme un rationaliste cruel, et toutes
ses petites phrases aimables ne pouvaient rien changer à mon
impression.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

XXXV

,

~I Y, a,. des moments où il donne l'impression d'être
arnvé ~ 11n~ta,nt de quelque pays lointain où les gèns sentent
et pensent d1ffcremment, et ont d'autres coutumes et un autre
~~rie;. li_ est là, assis dans un coin, fatigué et gris comme
s 1~ n avait pas encore secoué la poussière d'une autre terre,
et il regarde attentivement chaque chose avec Je reo-ard d'un
mue~ ou d'un homme qui ne parle pas la langue d; pays.
Hier a;a~t le diner, il entra dans le salon, tel que je viens.
de le dccnre, ses pensées loin et ailleurs. Il s'assit sur Je
sofa, et après un moment de silence dit soudainement
en balançant un peu le corps et se frottant les genoux de
paume de ses mains, tandis que toute sa figure se plissait:
- Et cependant ce n'est pas là tout, non, pas tout.
Quelqu'un d'obtus, d'une stupidité dl! tout repos, comme
un fer à repasser, demanda :
- Que dites-vous ?

I;

Il le regarda fixement et puis se pencha en avant et dirigeant
s?.n _r~gard vers la terrasse où j'étais assis avec le docteur
N1k1t1ne et Yelpatievski, il dit: « De quoi parlez-vous? i&gt;
- De Plehve.
- , De Plehve... Plehve... répt:t:1-t-il, absorbé dans ses
pensces et gardant le silence un moment comme s'il entendait
c~ nom _pour la première fois. Et puis il fit le geste d'un
oiseau qui secoue .ses plumes et dit avec un sourire à peine
perceptible :
- Depuis ce matin j'ai une sotte idée; qui me roule
da~s la tête ; un jour quelqu'un m'a dit avoir lu l'épitaphe
.suivante dans un cimetière :
Sous cette pierre repose Ivan Jegovner;
Tanneur de son métier, du matin au soir il trempait les cuirs
Son travail était honnête, son cœur bon, mais voyez,
•

�LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

i88

Il passa de vie à trépas, laissant à sa femme son ouvrage.
Et pourtant il n'était pas encore bien vieux
Et il aurait encore pu faire de la bonne besogne.
Mais Dieu l'enleva pourla vie du paradis
Pendant la nuit de Vendredi à Samedi, de la semaine Sainte....

Et quelque chose de ce genre... &gt;&gt; Il se tut et puis
.secouant la tête et souriant faiblement, ïl ajouta : « Dans
la bêtise humaine, si elle n'est pas méchante, il y a quelque
,chose de très touchant, de beau mème ... et cela toujours. »
On nous appela pour le dîner.

XXXVI
« Je n'aime pas les gens qui sont ivres, mais j'en connais
q ui du moment où ils sont bo-ris deviennent intéressants et.
acquiÙent alors un je ne sais quoi qu'on ne l~ur connaissait
pas à l'état normal - de l'esprit, une certame beauté de I_a
pensée, une vivacité_ et un~ rich~sse d'_expression. En pareil
cas je me sens tout disposé a bémr Le vm. »
Suler raconte qu'allant se promener un jour avec Léon
Nicolaïevitch dans la rue Tverskaya, Tolstoï remarqua à
une certaine distance deux soldats de la garde. Le métal de
leur armature luisait au soleil, leurs éperons brillaient
et ils marchaient en cadence comme un seul homme, la
fi bgure tout illuminée de la confiance en soi, que donnent la

force et la jeunesse.
Tolstoï se mit à les invectiYer tout bas : « Quelle pompeuse stupidité ! Ils ont l'air d'animaux que l'o~ _a ~re~sés
au fouet. » Mais quand les gardes l'eurent reiomt il s arrêta les suivit q'un regard caressant t::t dit avec . en- .
' .
thousiasme
: « "·
'--l...u •·1
i s sont beaux .t O n dirait de vieux_
Romains. Qu'en dites.-vous, mon petit ? Cette force et cette
beauté! Seigneur ! Quelle joie de voir un bel homme!
quelle vraie joie! )&gt;

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

UNE LETTRE
Je viens de mettre une lettre à la poste pour vous_ des
télégrammes sont arrivés annonçant la « Fuite de Tolstoï »
et n:e sentant de nouveau uni à vous par la. pensée, je vou~
récns.
Il est probable que tout ce que je voudrais vous dire, à
propos de cette nouvelle, vous semblera confus, peut-être
même dur, et dicté par l'irritation de mon humeur, mais vous
m~ ?~rdonnerez. J'ai la sensation de quelqu'.un qu'on aurait
saisi a la gorge et qu'on étrangle.
Je me suis souvent et longuement entretenu avec lui •
lorsqu'il vivait à Gaspra, en Crimée, j'allais souvent c11e;
lui, et lui venait volontiers me voir ; j'ai étudié ses livres
avec amou~; il me s~mble que j'ai le droit de dire ce que je
pense de lm, même s1 ce que je disais devait être audacieux
et ~ifférer considérablement de l'opinion généralement
ad~is:. Je sais_ aussi bien que les autres qu'il n'y a personne
_qui son plus digne q~e lui du titre d'homme de génie ; personne de plus compliqué, de plus contradictoire, de plus
grand en toutes choses - oui, j'insiste, en toutes choses.
Grand - dans un sens à part, vaste, informulable par des
m?ts., Il y a quelque chose en lui qui me donnait envie de
cner a tout le monde : « Voyez quel homme admirable vit
en ce moment sur cette terre ! » Car il est, pour ainsi dire et
par dessus tout, un homme au sens universel du mot, l'homme
du genre humain.
Mais, ce qui m'a toujours rebuté en lui, c'était cet entêtement despotique qu' il mettait à substituer à la vie du comte
~on Nicolaïevitch Tolstoï « la vie sainte de notre père bien
aimé, le boyard Léon ». Comme vous le savez, il y a longtemps qu'il recherchait l'occasion de souffrir; il avait exprimé

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

à E. Soloviov et à Suler le regret qu'il avait de n'y avoir pas

.

réussi ·, mais il voulait soufftir en toute simplicité, non
. par
un désir naturel de mettre à l'épreuve la force de résistance
de sa volonté, mais avec l'intention manifeste, et, je le répète,
despotique, d'accroître l'influence de ses idées religieuses, et
de donner plus de poids à son enseignement, afin de ren~re
sa parole irrésistible, de la sanctifier aux yeux des humains
par la souffrance, de les forcer à l'accepter, vous e~ten~ez
bien, de les y forcer. Car il a conscience que sa préd1cat1on
n'est pas, en elle-même, suffisamment convaincante; dans
son journal, vous trouverez un jour des indices probants du
scepticisme qu'il gardait vis-à-vis de sa doctrine et ·d_e saper:
sonnalité. J.l sait que " -ceux qui sont martyrs, et ceux qm
s~uffrent sont, à de rares exceptions près, des despotes et des
tytans ». Je vous dis qu'il sait tout! Et pourtant se parlant à
l~i-même, il dit : cc S'il m'était donné de souffrir pour mes
idées 1 elles exerceraient une plus grande influence. » C'est
ce qui m'a toujours rebuté en lui, car je ne peux m'emp_êcher
d'y sentir une tentative d'user de violence envers moi, un
désir de s'emparer de ma conscience, de l'éblouir par l'au•
réole qui émane du sang du }uste, de me faire passer au cou
le joug d'un d~gme.
,. .
.
.
d·
II n'était jamais las de vanter l 1mmortahté qm nous_atten
de l'autre côté de la tombe, mais au fond, iJ préférait celle
que l'on obtient de ce côté-ci. Ecrivain.national, dans le sens
le plus vrai et le plus complet du terme, il incarnait en. sa
grandê âme tous les défauts de sa nation, toutes les _mu~ila:
tions que nous ont fait subir les épreuv~s .de notre h1stoir:~
sa doctrine nébuleuse de la « non-act1V1té », de la o: no
résistance au mal » - la doctrine de la passivité - tout cel.a
n'est que le ferment malsain du vieux ~~n~ r_usse, _e°:po;:
sonné par le fatalisme mongol, et pour a10s1 due chimiqu
ment hostile à l'Occident, avec son infatigable effort créa·
teur, et la résistance active et indomptable qu'il oppose aui

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

maux de la vie. Ce qu'on appelle cc l'anarchisme » de Tolstoï _expr~me par essence et (jans son principe même, notre
anti-étatisme slave, qui est, à son tour, un trait vraiment
national, et se confond avec le désir profondément enraciné
en nous, depuis des siècles, qui nous porte à vivre en
nomades, chacun de son côté. Jusqu'à présent, comme tout
le monde le sait de reste, nous avons assouvi ce désir avec
passion. 1:fous autres Russes, nous le savons aussi, mais
nous
nous échappons toujours le long de la lione
de moindre
i,
é.
r_s1stanc~ ; nous ~ous r~ndons tous compte que c'est nuisible, mais nous n en glissons pas moins toujours plus loin
les uns des autres, et ce sont ces lamentables vaoabondages à
la façon des blattes, que l'on appelle&lt;&lt; histoire d~ la Russie:&gt;
c'est-à~dire d'un Etat qui a été fondé comme par hasard: '
mécamquement, par les forces unies des Varègues, des Tart~res, des B~ltes allem~n~s, et de chétifs agents de police, à
~ étonnement de la maionté de ses citoyens honnêtes. Je dis
a leur étonnement, parce que jusque là, nous n'avions fait
que nous (( éparpiller», et ce n'est qu'une fois parvenus en
des endroits: au del~ desquels il ne pouvait y avoir pire_
pour cette simple raison que nous n'avions où aller plus loin
- que nous nous décidâmes enfin à nous arrêter et à nous
fixer. C'est là le sort, la destinée à laquelle nous• sommes
.condamnés : nous installer au milieu des marais et des neioes
à côté des tribus sauvages\l.'Erza, de Tchoud, de Vess et t&gt;de
M?urman. Ccpen?ant des hommes survinrent, qui comprirent que la lunuère devait nous venir, non de l'Est mais
de l'Ouest, et voilà que lui, en qui culmîne toute not;e histoire ancienne, veut consciemment ou inconsciemment
s'é ten dre et s•·mterposer, telle une vaste montaone en traver '
&lt;lh'
'è
o,
s
~ c e~11.n qm . m ne notre nation vers l'Europe, vers cette
vie active, qm réclame impérieusement de l'homme le
suprême effort de ses forces spirituelles. Son attitude envers
la science aussi, est certainement nationale ; en lui se trouve
s7

�892

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

reflété, avec magnificence, le vieu-x scepticisme du village
russe, scepticisme issu de l'ignorance. Tout est national en
lui, et sa prédication tout entière -est un sursaut du_ passé,
un auvisme que nous nions déjà commencé à dépouiller, et

à dépttsser.

Rappelez-vous la lenre : « Les Intellectuels, l'Etat. et le
Peuple », écrite en 1905, si ino1Jportune, si malfaisante
même, et dans la(\uelle on entend résonner le: « Je vous
l'avais bien dit» du seetaire. ]'écri\'is à cette époque une
réponse, sous forme d'un~ lettre, qui lui ~-tait ~dre~sée? et où
je prenais texte de certaines_paro~cs qu 11 m av-a_1t dites, _à
savoir que depuis longtemps 11 av:nt perdu le drmt de parler
du peuple russe en son nom, car je puis témoigner dupe~
de désir qu'il avait à écouter et à comprendre ceux qui
"enaient à lui dan~ l'espoir de s'entretenir d'âme à âme:
Mais ma lettre était amère, et finalement je ne la lui envoyai

p~.
.
Aujourd'hui, il fait sans doute une ~ern1ère tent~t1ve
pour donner à ses idées le ~lus de _retent1~ement possible.
Comme Vassily Buslayev, 1' a t0'liJOurs aimé cc genre de
démonstration, mais toujours aussi, de faç0n à c.c qDe .sa
sainteté en fût rehaussée et à ce qu'il luienresclt une auréole.
Ce sont l'!i. des procédés de dictateur, encore que sa doctrine ait denière elle la vieille histoire russe, sans parler
de ses propres souffrance-s d'homlfle de génie. La sainteté
est atteinte par une sorte de flirt avec le péché, en refoulant
le vouloir vivre. Les gens veulent vivre, mais il essaye ~e
les convaincre que tout cela est absurde, absurde notre vie
sur terre. Rieo n'est plus facile que de convaincre un Russe
de cela; c'cSt ·un être pàresseux, qui aime par dessus to~t
trouver une c-xcuse à son inactivité. Dans l'ensemble, .é'."1demment, un Russe n'est ni un Platon Karatayev, nt un
Akim ni un Bc.zonsky, ni un Nek.lyudov; tous ces hommes
'
d 1
·qu'elles
sont des créations de l'histoire et e a. nature, quoi

893

ne les .~ient_pa~ cr~és exactement sur le même modèle que
Tolsto1, mais s1 lui les a perfectionnés, ce ne fut que pour
les ~en~re ,de plus probants témoins de sa doctrine. Néann:ioms ~] n a pas de doute que dans son ensemble la. Russie
c est T1ouhne eo haut, et Oblomov en bas Pour tro
l
T
I' d'
·
uver e
'iou ine en haut vous n'avez qu'à vous rappeler ce ui
s est passé en 1905, quant à l'Oblomov d'en bas, regard: le
comte A. N. Tolstoï, L Bounine, regu-dez. partout autour de
vous. P~ur les brutes et les fripouilles nous n'avons pas besoin
de_ les faire entrer en ligne de compte, encore que la brute
so1t~bez nous un type vraiment national, dans son mélange
d~ !acheté crapuleuse et de cruauté. Quant aux fripouilles
bien entendu elles sont les mêmes dans toutes les nations •
_Il Ya en Léon Nicolayevitcb beaucoup de côtés qui à~_
tams .moments, éve1'llèrent en moi un sentiment voisin
• de
r
la ?aine, et cette haine retombait sur mon âme comme un
poids
Par sa croissance disproportionnée , son m
. d'1"d liécrasant.
,
vi ua_ te est un phénomène monstrneux, presque laid~ il ya
en lui quelque ~hose ~e- Sviatogor, le bogatyr, que le monde
ne _Peut contenir. Om, tl est grand, incontestablement grand
J'ai
.
il y a.
b la conviction qu'au delà de tout ce qu'il expnme,
e.aucoup_ de choses sur lesquelles il est silencieux, même
?ans s~n 1~urn~, - beaucoup de choses que probablement
il ~e dLra 1am~1s à personne. Ce « je ne sais quoi » d'inex.pruné ne perçait dans sa conversation qu'à de rares occasions
et par voie d'allusions. On trouverait aussi des allusions d~
même genre dans les deux carnets de son journal qu'il
do'.1°a à lire, ainsi qu'à L. A. Sulerzhizky ; il me semblt;
v~1~ ~ne espèce de « négation de toutes les affirmations », le
~1?1!1s:ne le plus radical et le plus malfaisant qui ait jamais
J~h d un fond de désespoir innni et irrémédiable; d'un sentunent d'aba~don que probablement personne J'autre quelui
au mo~e na éprouvé avec une lucidité aussi terrifiante. Je
me le suis souvent représenté comme un homme, qui dans

!

�89-f

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

les profondeurs de son âme est opiniâtrement _indifférent ,aux
autres hommes • il est tellement par-dessus et au-delà deux
qu'avec leurs ag'itations ridicules et misérables, ils lui apparaissent comme des moucherons. Il s'est trop éloigné d'eux
dans le désert, où il s'est refugié, et là, dans la solitude, _so~s
la plus haute tension de toutes les forces de_ son cspnt, il
scrute sans répit « ce qu'il y a de plus essentiel &gt;&gt; : la mo~.
Toute sa vie il a craint et détesté la mort, toute sa v1_e
tressaillit en son âme la « terreur d' Arsamas », - faut-11
mourir? Le monde entier, toute la terre a les regards tournés vers lui; de la Chine, des Indes, del' Amérique, de pa~tout
des antennes vivantes et palpitantes se·tendent dans sa d1;ection son âme est à tous et pour toujours. Pourquoi_ la
nat;re ne ferait-elle pas une exception à sa loi, pourquoi n_e
donnerait-elle pas à un homme l'immorta~ité matérielle, oui,
pourquoi pas ? Il est certainerr.ien; trop ratton~el et trop sensé
pour croire aux miracles, mais d autr: part c est un bog~tyr,
un explorateur, et il ressemble à la 1eune re_crue, qui de
crainte et de désespoir s'affole et se bute en prés~nc~ ~e la
caserne étrangère. Je me rappelle qu'à Gaspra, il hs:11t le
livre de Léon Shestov : « Le bien et le mal dans la doctrine d~
Tolstoï et de Nietzsche», et Anton Tchekhov, ayant observe
qu'il n'aimait pas l'ouvrage, Tolst_oï répliqua : « Je l'.ai trouv:
amusant. Il est écrit dans un espnt de bravade, mais so~1 m
toute, il est bien et intéressant. J'aime toujours les cymqu~s
quand ils sont sincères. L'auteur d_it : On n'_a ~as besoin
de la vérité. Fort bien, qu'en ferai!-il en effet, il n en faudra
pas moins qu'il meure.»
· .
: .
été
Et voyant évidemment que ses paroles n avaient pas
comprises, il ajouta avec un sourire fugitif :
.
- Siseulemènt un homme a appris à peqser, peu importe
à quoi il pense, il pense toujours au fond à sa P;opre m~rt.
Tous les philosophes ont été ainsi. Et quelle vénté peut-11 y
avoir, s'il y a la mort?

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

Il poursuivit en ajoutant que la vérité était la même pour
tous, et qu'elle était l'amour de Die1:1. Mais, sur ce sujet, il
s'exprimait avec froideur, et comme avec lassitude. Après le
déjeuner sur la terrasse, il reprit le livre, et tombant sur le
passage où Shestov dit : « Tolstoï, Dostoïevsky, Nietzsche
ne pouvaient vivre sans avoir une réponse aux questions
qu'ils se posaient, et pour eux, n'importe quelle réponse
valait mie,ux qu'aucune, » il se mit à rire et dit :
- Quel impudent coiffeur ! Il dit carrément que je cherchais à me tromper, et cela signifie que je trompais les
autres. La conclusion s'impose ...
- Pourquoi coiffeur? demanda Suler. ·
- Eh bien, répondit-il songeur, cela m'est venu à l'instant
à l'esprit. Il est fashionable et chic, et il m'a rappelé le coiffeur de Moscou, assistant aux noces de son oncle, le paysan.
Il a les meilleures manières, et sait danser à la mode, et en
conséquence, il méprise tout le monde.
Je crois rapporter cette conversation presque littéralement;
elle fit date dans mon esprit, et j'en pris note alors, comme
je le fis de beaucoup d'autres choses qui me frappèrent.
Sulerzhizky et moi, avons noté beaucoup de propos de
Tolstoï, mais Suler avait perdu ses notes lorsqu'il vin~ me·
voir à Arsamas : il était en général très négligent, et bien
qu'il aimât Léon Nicolaïevitch comme une femme, il se conduisait envers lui de façon étrange et presque en s~périeur.
Moi aussi, j'ai égaré mes notes, quelqu'un en Russie doit les
avoir. J'ai étudié Tolstoï très attentivement, parce que j'étais
à la recherche - je le suis encore, et je le serai jusqu'à ma
mort - d'un homme animé d'une foi vivante et agissante, et
aussj parce qu'un jour Anton Tchekhov, faisant allusion à notre
manque de culture, s'était exprimé de la façon suivante :
- Toutes les paroles de Gcethe onl été rapportées, mais les
paroles de Tolstoï, on les laisse se perdre. Cela, mon cher ami,
est intolérablement russe. Après sa mort, tout le monde corn-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mencera à s'agiter ; on écrira des souvenirs et on mentira.
Mais pour en revenir à Shestov : « Shestov prétend, dit
Tolstoï, qu'il est impossible de vivre face à face avec « d'horribles spectres l&gt;. Mais comment peut-il savoir, lui, si c'est
horrible ou non ? S'il le savait, s'il avait vu des spectres, il
n'écrirait pas ces insanités, mais il ferait quelque chose de
sérieux, ce que Bouddha a fait toute sa vie. »
Quelqu'un fit la remarque que Shestov était Juif.
- A peine, dit Léon Nicolaïevitch, d'un air sceptique.
- Non, il n'a rien du Juif, il n'y a pas de Juif sans foi, je
vous défie de m'en nommer un ... Non.
On eftt dit parfois que ce vieux magicien jouait avec la
mort, qu'il était en coquetterie avec elle, qu'il essayait en
quelque sorte de la tromper en disant : « Je n'ai pas peur de
toi, je t'aime, je te désire. »
Et en même temps fixant la mort de ses petits yeux perçants : « Qu'y a-t-il après toi ? Me détruiras-tu tout à fait, ou
quelque chose en moi continuera-t-il à vivre ? ~
Une impression étrange émanait de lui lorsqu'il disait :
o: Je suis heureux, je suis terriblement heureux, je suis trop
heureux. l) Et puis immédiatement après: a: Souffrir. ,. Souffrir l cela aussi était vrai en lui. Je ne doute pas une seconde,
qu'à moitié convalescent encore, il n'eftt été vraiment heureux d'être mis en prison, banni- en un mot d'embrasser la
couronne du martyre. Le martyre ne pourrait-il pas jusyifier
en quelque mesure la mort, la rendre plus compréhensible,
plus acceptable comme fait extérieur et formel ? Mais il n'a
jamais été heureux, jam~is et nulle part. De cela, je suis certain : ni plongé « dans les livres de la sagesse », ni « à cheval », ni « entre les bras d'une femme»► il ne pouvait éprouver dans leur plénitude les a: déliœs du paradis terrestre &gt;. Il
est trop rationnellement organisé pour cela, et il connait
trop bien la 'Vie et les hommes. Voici encore quelques-unes
de ses paroles :

• SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

. - Le calife Abdurahm::in eut pendant sa vie quatorle
1ours de ~bonheur, mais je suis bien sûr de n'en avoir pas eu
au~t. Et ~ela parce que je n'ai jamais vécu, - je n'ai
1ama1s pu vivre - pour moi, pour mon propre moi. Je vis
pour la montre, pour les gens.
Comme nous le quittions, Tchekhov me dit:« Je ne crois
~as qu'il n'ait pas été heureux. » Mais moi, je le crois, il ne
la pas été, et pourtant, il n'est pas vrai qu'il ait vécu pour la
re~résenta~on. C'est entendu, ce dont il n'avait pas besoin
lm-même, 11 le donnait aux gens, comme à des mendiants •
il aimait à les contraindre, à les contraindre à lire, à marcher:
à être végétariens, à aimer les paysans et à croire à l'infaillibilité des réflexions mi-rationnelles, mi-religieuses de Léon
To!stoï. 11 faut donner aux gens quelque chose qui les
sa:1sfasse, ou les amuse, et puis qu'ils s'en aillent, qu'ils
latssent un homme en paix à sa solitude habituelle, tourmentée, voluptueuse pourtant parfois, en son tête-à-tête avec
l'abime sans fond du problème de « l'essentiel ».
Tous les prophètes russes, à l'exception d'Avvakum et
.
'
pe~t-i:tre de T1kkon Zadonsky, sont des hommes froids, parce
qu'ils ne possèdent pas une foi vivante et agissante . Lorsque
j'ai tracé le personnage de Louka, dans les a Bas-Fonds »,
je voulais décrire un vieillard de ce genre : il porte intérêt
à toute solution qui se présente, mais non aux gens eux~èmes. Lorsqu'il vient inévitablement en contact avec eux,
il les console, mais seulement afin qu'ils le laissent en paix.
Et toute la philosophie, toute la prédication de tels hommes,
ce ne sont qu'aumônes distribuées avec une aversion voilée.
D~rrière leurs sermons, on perçoit la plainte de paroles suppliantes : • Allez-vous en, aimez Dieu et votre prochain
.mais allez-vous en. Ou maudissez Dieu et aimez l'étranger:
m~is laissez-moi seul. Laissez-moi seul, car je suis un homme,
et ie suis voué à la mon. »
Hélas ! il en est ainsi, et ainsi en sera-t.il. Il ne pouvait et

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il ne peut en être autrement, car les hommes sont devenus
des êtres U$és et exténués, terriblement séparés les uns des
autres, et ils sont tous enchaînés à une solitude qui dessèche
l'âme. Si Léon Nicolaïevitch se filt réconcilié avec l'Eglisey
je n'en eus été nullement surpris. L'événement aurait eu sa
logique. Tous les hommes sont également insignifiants,
même les archevêques. En réalité cela n'et'it pas été une
réconciliation, au sens strict du mot. Pour lui personnellement l'acte n'eüt été que conséquent. « Je pardonne à ceux
qui me détestent. &gt;&gt; C'et'it été ·u n acte chrétien: et derrière cet
acte se serait dissimulé un petit sourire brusque et ironique
qui eût voulu dire : ~ C'est ainsi qu'un homme sage riposte
aux sots. ,,
Ce que j'écris n'est pas ce que je veux dire ; je ne parviens
pas à le rendre ainsi que je le voudrais. Il y a comme un
chien qui hurle dans mon âme, et j'ai le pressentiment de
quelque malheur. Les journaux viennent d'arriver, et déjà
cela ne fait plus de doute : vous commencez, en Russie, à
créer une lécrende
; des oisifs et des bons à rien
ont continué
a
.
.
à mener leur vie et voici qu'ils accouchent d'un saint. Mais
songez combien cela est funeste au pays, dans un moment
comme celui-ci, où les hommes désillusionnés courbent la
tête, où le vide remplit l'âme de la plupart, et la douleur
celle des meilleurs d'entre eux. Lacérés intérieurement, et
mourant d'inanition, ils aspirent à une légende. Ils ont tellement besoin d'un allègement à leur souffrance, 4'un adoucissement à leurs tourments. Et ils vont créer précisément ce
que lui désire, mais ce qui n'e~t pas souhaitable : la vie d'un
errpite et d'un saint. Mais assurément c'est parce qu'il est homme
qu'il est grand et sai_n t, parce-qu'il est un homme, beau dans
ses folies et dans ses angoisses, l'homme de l'humanité entière.
En disant cela je me contredis quelque peu, mais qu'importe!
Tolstoï est un homme qui cherche Dieu, non pour lui-même
mais pour les auttes hommes, si bien que Dieu peut le

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

~

laisser, lui, homme, abahdonné dans la paix du désert qu'il a
choisie. Sa version des Evangiles, il nous l'a donnée, afin
que nous puissions oublier les contradictions qui se rencontrent dans le Christ ; il a simplifié l'image du Christ, adoucissant les côtés militants de sa nature, et mettant au premier plan l'humilité de celui qui a dit : c&lt; Que ta volonté soit
faite ! &gt;&gt; Nul doute que l'Evangile de Tolstoï ne soit accepté
d'autant plus aisément qu'il agit comme un « calmant sur la
maladie '/) dont souffre le peuple russe. Il fallait qu'il leur
donnât quelque chose, car ils se plaignent et remplissent les
airs de leurs lamentations, et le détournent de cc l'essentiel ».·
Mais « la Gùerre et la Paix» et'toutes les autres choses du
même ordre, n'apaiseront pas cette douleur et le ,désespoir
qui monte du sol grisâtre de la Russie. Parlant de « la Gµerre
et la Paix », il disait lui-même : « Sans fausse m.odestie, cela
vaut l'Iliade. &gt;&gt; M. Y. Tchaikovsky l'a entendu parler dans
les mêmes termes cc d'Enfance &gt;&gt; et « d'Adolescence ».
Des journalistes viennent d'arriver de Naples ; l'un d'eux
même est accouru jusque de Rome. Ils me demandent de
leur dire ce que je pense de la « Fuite de Tolstoï». « Fuite )),
voilà le mot qu'ils emploient. Je n'ai pas voulu leur parler.
Vous, vous pourrez comprendre' qu'intérieurement je suis
terriblement troublé : ce n'est pas sous la figure d'un saint
que je veux voir Tolstoï : qu'il demeure un pécheur dont le
cœur reste proche de ce monde, en proie au péché, proche
même du cœur de chacun d'entre nous; Pouchkine et lui il n'~ a rien de plus sublime, ni qui nous soit plus cher.
Léon Tolstoi est mort.
Un télégramme est parvenu contenant ces simples mots =
il est mort.
J'ai reçu un coup au cœur : j'ai pleuré de peine et de
colère, et maintenant à demi fou, je l'évoque tel que je l'ai
connu, tel que je l'ai vu. - Je suis -tourmenté du désir de
lui parler. Je me le représente dans son cercueil. ~ Il y gît

�900

LA NO"GV'ELLE REVUE FRANÇAISE

comme une pierre lisse, tout au fond d'une rivière, et dans
sa barbe grise, j'en suis bien sû:, se joue tr_anq~il.i ement le
petit sourire distant et mystérieux. Ses mams JOtntes enfin
reposent- leur rude tâche est terminée.
Je me rappelle ses yeux aigus, qui perçaie~t tout~s cho~es
de part en part - les mouvements de ~es doigts qui ?:ra1ssaient perpétuellement modeler quelque chose dans 1a!f, sa
conversation, ses plaisanteries, certains mots de paysan, dont
il aimait à se servir, sa voix évasive. Et je me rends compte
de l'énorme masse de vie qui prenait corps en cet homme,
je vois ce qu'il y avait d'inhutnain, de terrifiant dans la pénétration de son intelligence.
- Je l'ai vu un jour, comme peut-être personne ne l'a jamais
vu. Je me rendais chez lui, à Gaspra, et je longeais la côte,
lorsque derrière le domaine de Youssopor, }'aperçus sur la
plage, parmi les pierres, sa silhouette trapue et anguleuse.
Il portait un vêtement gris, fripé, usé jusqu'à la corde, et
son chapeau était tout bosselé. Il était assis, la têt~ appuy~e
sur les mains, et le vent lui soufflait à travers les doigts, agitant les poils d'argent de sa barbe. li regar~ait au ~oin vers
la mer et les petites vague~ verdâtres roulaient obéissantes_ à
sès pieds, et les caressaient comme si ~!_les ét~ie~t en t_ratn
de parler d'elles-mêmes au vieux mag1c1en. C était un 1our
de soleil et de nuages · les ombres des nuages glissaient sur
· 11ard
les pierres, et comme' les pierres elles-mêmes le v1e1
était tantôt dans la lumière, tantôt dans l'ombre. Les galets
)!1'UCS
étaient énormes , fissurés de crevasses, et recouverts .d'ai:,
marines, qui exhalaient leur odeur saumâtre. Il y avait eu une
forte marée. Et lui aussi me faisait l'effet d'une de ces
.
• pns
• vie
· - qui· sa1't 1es orio-ioes
et
vieilles pierres
qui. aurait
i:,
les fins des choses, et qui considère quand et quel sera le
terme, et des pierres, et des herb~s de la t~rre, et .des
de la mer, et de l'univers tout entier, depuis le caillou l
qu'au soleil. La mer fait partie de son âme, et tout autour de

e::~

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

901

lui, vient de lui, sort de lui. Dans l'immobilité méditante du
vieillard, je sentais quelque chose de magique, de fatidique,
&lt;}Uelque chose qui tout ensemble plongeait dans l'obscurité
qui dévalait à ses pieds, et se dressait, tel ,un rayon projeté
par un phare dans le vide bleu qui surplombe la terre. On eût
dit que c'était lui, sa volonté concentrée qui attirait les va!!Ues
jusqu'à lui, et les repoussait, qui réglait les mouvements"' des
nuages et des ombres, et qui éveillait les pierres à la vie.
Tout à coup, dans un moment de folie, ce miracle m'apparut
possible : il va se lever, étendre la main, et la mer se figera et
&lt;leviendra de verre, et les pierres s'ébranleront et profèreront
des cris. Tout autour de lui s'animera, prendra voix, et toutes
&lt;:hoses - chacune dans une langue différente - parleront
d'elles-mêmes, de lui, contre lui. Je ne puis exprimer par des
mots, ce qu'à ce moment là je sentis plutôt d'ailleurs que je ne
le pensai. Mon âme était partagée entre la joie et la crainte, et
puis tout se fopdit en une seule pensée de bonheur: « Je ne
suis pas un orphelin sur cette terre, aussi longtemps que cet
homme y vit. »

_

Je m'éloignai alors sur la pointe des pieds, pour ne pas
faire crier les galets sous mes pas, désirant ne pas le distraire
dans ses pens~es. - Et maintenant je me sens un orphelin,
je pleure tandis que j'écris - jamais jusqu'ici je n'avais
pleuré de si inconsolable &lt;lé'tresse, de si amer désespoir. Je
ne sais pas si je l'aimais, mais cela importe+il que ce fô.t
amour ou haine que j'éprouvais pour lui ?Toujours il éveillait en moi des sensations et des agitations qui étaient de
nature gigantesque, fantastique ; même les sentiments pénibles et hostiles qu'il faisait naître n'étaient pas d'une sorte à
opprimer l'âme, mais plutôt à la faire éclater ; ils accroissaient sa sensibilité et son volume. II était grandiose, alors
que râclant le sol de ses bottes, comme s'il voulait impérieusement le niveler, on le voyait surgir soudain, on ne savait
d'où, de derrière une porte ou de quelque coin, et venir

�902

LA NOUVELLE REVUE FR,\NÇAISE

vers vous de ce pas court, léger et rapide, qui est celui de
l'homme habitué aux longues marches. Les pouces passés
dans la ceinture, il s'arrêtait alors un instant, jetant un bref
regard circulaire, qui embrassait tout, un regard qui enregistrait aussitôt ce qu'il pouvait y voir de neuf, et absorbait
sur l'heure la signification de toutes choses.
- Comment allez-vous ?
·
Je me suis toujours traduit ces mots ainsi : « Comment
allez-vous ? Cela me fait plaisir et pour vous cela ne signifie '
pas grand'chose. Mais cependant comment allez-vous? »
Il appa,raissait, et il avait l'air plutôt petit, et immédiatement tout le monde autour de lui devenait plus petit que
lui-même. Une barbe de paysan, des mains rudes, mais
extraordinaires, des vêtements simples, tout cet appareil
démocratique confortable trompait beaucoup de gens, et j'ai
souvent vu de ces Russes, qui jugent les gens d'après l'habit,
- une vieille habitude serve - commencer à déverser en sa
présence les flots de leur odieuse « franchise », ou de ce
qu'il vaudrait mieux appeler leur o: familiarité de porchers».
- Ah ! vous êtes l'un des nôtres : voilà ce que vous êtes.
Me voilà enfin, par la grâce de Dieu, face à face avec le plus
grand des fils de notre terre natale. Salut! Je m'incline bien
bas devant vous.
Ceci est un spécimen des propos d'un Russe moscovite, et
le cœur sur la main. Et en Yoici un autre, mais cette fois
d'un libre-penseur :
- Léon Nicolaievitch, bien que je ne partage pas vos opinions en matière de religion ou de philosophie, je respecte
profondément en votre personne le plus grand des artistes.
Et soudain, sous la barbe du paysan, et sous la blouse
froissée du démocrate, se dressait le vieux barine russe, le
grand aristocrate : alors, le visiteur au cœur simple, l'homme
éduqué et tous les autres sentaient aussitôt leur nez bleuir,
comme sous l'action d'un froid intolérable. C'était plaisir que

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

903

dde voir é,,oluer cette créature de race , du sang le plus pur,
e suiv:e la grâce nob_le de ses gestes, d'observer l'orgueilleuse_ reserve de son discours, de noter l'à propos, la pointe
exq_u1s~ de ses paroles meurtrières. Il laissait apparaitre du
banne 1us_te ce qu'il :allait pour ces serfs, et lorsque ceux-ci
provoquaient le banne en Tolstoï, il venait à la surface tout
n~turellement et sans effort, et les écrasait au point de les
faire se recroqueviller sur eux-mêmes et geindre piteusement.
Un jour que je faisais la route de Yusnaya Poliana à Moscou, en co~1pagnie _d'un de ces Russes all' cr cœur simple »,
u~ Mo~co:'1te, celui-ci tout abusourdi par l'impression que
lu_1 ava1tfaite !olstoï, ne cessait de sourire piteusement et répé~1t tout ah~_n: « Quelle douche, mon Dieu, quelle douche!
Non, ce qu il est sévère ... Brr ... ,,
Et au milieu de ses exclamations, il s'écria, évidemment
avec u_n regret: « Et moi qui pensuis qu'il était vraiment
anarch'.ste ! Tout le monde ne fait que l'appeler anarchiste
anarchiste, et moi je le croyais ... »
'
L'.homme qui prononçait ces paroles était un gros et riche
fabncant, _à !a panse rebondie, et dont la figure haute en
~ouleur faisait penser à de la viande crue. Pou quoi voulait11 que Tolstoi fût anarchiste ? C'est là encore un de ces
cr profonds mystères » de l'âme russe!
Lorsq_ue Léon Nicolaievitch tenait à plaire, il y arrh·ait
plus facilement qu'une femme belle et intelliaente. ImaainezYo u,s ré ume
. dans sa chambre une société "de gens de" toute
espece :_le grand duc Nicolas Michaïlovitch, le peintre en b.iti:1ent Ih~,. un social-démocrate de Yalta, le stundiste Patzuk,
n mus1c_ien, un Allemand, l'intendant des domaines de la
comtesse Kleinmichel, le poète Bulgakov - et vous les
verrez, tous également fascinés, le suivre amoureusement
!~s teux. li leur explique la doctr.ine de Lao Tse, et l'on
irait un homme orchestre d'une habileté extraordinaire, et

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui possède la faculté de jouer à la fois de plusieurs instruments. Moi je subissais son charme tout comme les autres.
Et à présent je n'aurais qu'un désir, ce serait de le voir une
fois encore - et je ne le reverrai plus ja?lais.
Des journalistes viennent d'arriver, disant qu'un télégramme, parvenu à Rome; dément la nouvelle de « la mort
de Tolstoï ». Ils s'agitaient et bavardaient, exprimant avec
redondance leur sympathie pour la Russie. Les journaux
russes ne permettent plus le doute.
Lui mentir, füt-ce par pitié, était impossible; même lorsqu'il était sérieusement malade, l'on ne pouvait s'apitoyer
sur lui. Témoigner de la pitié à un homme de sa trempe eût
été banal. Il était de ceux qu'il fallait soigner, chérir,
mais non couvrir de là poussière verbeuse de paroles .usées
et sans vie.
Il lui arrivait souvent de vous demander : « Vous n'avez.
pas d'affection pour moi ? » Et force vous était de lui
répondre: (( Non, je n'en ai pas.
- Vous ne m'aimez pas?:--- Non, aujourd'hui je ne vous
aime pas. »
Il était sans merci dans ses questions, réservé dans ses
réponses~ ainsi &lt;iu'il sied à un sage.
Lorsqu'il parlait du passé, et en particulier de To~rgu~niev, ce qu'il disait était d'une surprenante beauté. S exprimait-il sur Fet, c'était toujours avec un sourire bienveillant
et qu'accompagnait quelque remarque amusante; . s~r
Nekrassov c'était avec froideur et scepticisme. Mais il
traitait to~s les écrivains exact~ment comme s'ils étaient
ses enfants, et que lui, le père, conn'ftt tous leurs défauts.
C'était sa manière, de relever leurs défauts avant leurs
mérites, et chaque fois qu'il critiquait l'un d'e~x, ~ ine se~blait qu'il faisait la charité à ses auditeurs, tant ils produisaient à côté de lui l'impression de pauvres ; en !'écout~nt i
ces moments, on se sentait mal à l'aise; sans le voul01r on

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

baissait les yeux, - et il semblait qu'un vide se fit dans la
mémoire.
. .
Un jour il soutenait avec des arguments tranchants que
~- Y_- U'&gt;pensky écrivait la langue qu'on parle à Toula, et
n avait aucune espèce de talent. Quelque temps après je
l'entendis dire à Anton Tchekqov, en parlant du même Uspensky : « Voilà un écrivain ! Par la puissance de sa sincérité, il fait penser à Dostoïevsky, seulement Dostcievsky se
mê.lait de ~1olit~que et n'était pas dépourvu de toute coquettene, tandis qu Uspensky est plus simple et plus sincère. S'il
avait cru en Dieu, c'eût été un sectaire.
- Mais vous àvez dit qu'il écrivait la langue de Toula et
qu'il n'avait aucune espèce de talent ! :o
'
. S~s épais sourcil: se plissèrent, s'abaissant sur ses yeux, et
il dit : « Il écrivait mal. Quelle langue emploie-t-il? Il y a
plus de signes de ponctuation que de mots. Le talent c'est
l'amour. Celui qui aime a du talent. Voyez les amoureux, ils
ont tous du talent. »
Parlait-il de Dostoïevsky, il le faisait à contre-cœur et avec
effort, comme s'il voulait déguiser sa pensée ou la refoul~.
« Il aurait dû s'initier à la doctrine de Confucius ou · des
Bouddhi'iites; cela lui aurait donné du calme. C'est la chose
capitale que chacun devrait connaitre. C'était un homme
dont la chair était rebelle; lorsqu'il se fâchait, des bosses se
formaient soudai11.ement sur son crâne; et ses oreilles se
mettaient à remuer. Il avait une grande richesse de senti~
ments, mais non d-e pensées; c'est à l'école des Fom:rieristes,
des Butashevitch et autres, qu'il avait appris à penser. Et
après il passa sa vie à les détester. Il était défiant sans raiso?, ambitieux, et prenait tout à cœur. C'est étrange qu'il
soit tant lu. Je ne peux comprendre pourquoi. Tout cda
e~t pénible, et inutile, car tous ces Idiot, Adolesceat,RaskolnU1ov. et autres n~ soat pas réels ·~ la réalité est beau&lt;:oup
plus simple, et se comprend plus aisément. C'est malheureux
I •,

�906

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.
que les gens ne 11sent
pas L'1esk·ov • Voilà un vrai écrivain!
L'avez-vous lu ?
_ Oui, je l'aime beaucoup, surtout sa langue.
_ Il possédait la làngue merveilleusement, même dans ses
artifices. C'est étrange que vous l'aimiez, car en quelque
:Sorte, vous n'ètes pas Russe. Vos pensées ne sont ~as
russes. Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, d~ ~ous d1r~
.cela? Je suis un vieillard, et peut-être ne sms-J~ ~lus a
même de comprendre la littérature moderne, mais il me
semble que tout cela n'est pas russe. I_ls commencent à
.écrire des vers d'un genre bizarre; je ne sais pas ce qu~ s~nt
.ces poèmes, ni ce qu'ils veulent di:e. Pour app:endre _a fa1~_e
de la poésie, c'est chez Pouchk10e, chez T1utche, qu il
faut aller. Vous, par exemple, dit-il en s'adressant à Tchekhov,
vous êtes Russe, ôui très Russe. »
.
,
Et souriant affectueusement, il mit la main sur l é~a~le de
1'chekhov tandis que celui-ci mal à l'aise se mett:ut a bredouiller ~uelques mots sur son « bungalow » et sur les
Tartares.
1
'1 le
Il avait un amour profond pour Tchekhov; orsqu 1
cr dait ses yeux devenaient tendres et semblaient presque
;-eoar
'
1 U .
'Anton
caresser la figure d'Anton Pavlovitc l. n 1our qu
·Pavlovitch marchait sur 1a pe 1ousc en compa 0cr m·e d'Alexan~ .
dra Lvovna Tolstoï qui encore malade à ce moment cta1t
assis sur la' terrasse: 1:1urmura ~ans un éla~- où tout ;~
être semblait se porter vers lm : « Ah qu il est bea .
quelle merveille que cet homme, et avec cela modest~ et
tranquille comme une jeune fille! Voyez sa démarche s1 ce
n'est pas celle d'une jeune fille. C'est tout simplement un
prodiae que cet homme 1 »
t
un'"soir dans la pénombre, fermant à demi les yeux, de
remuant Jes sourcils, il lisait une variante ?e 1~ scène l~
Père Seraius » où la femme se rend chez 1 ermite pour
;éduire. Il Ïa lut d'un bout à l'autre, jusqu'à la fin, et alors,

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

fermant les yeux, il dit, en accentuant ses paroles : « II a
vraiment bien écrit cela, le vieux, très bien. »
Cela avait été dit avec une si surprenante simplicité, le
plaisir que lui avait causé la beauté de ce qu'il venait de lire
avait un tel accent de sincérité, que je n'oublierai jamais la
joie que j'éprouvai sur le moment, une joie que je ne pouvais pas, que je ne savais pas comment exprimer, mais que
je ne pus dominer qu'en faisant un énorme effort sur moimême . .Mon cœur cessa de battre un instant, et puis toutes
les choses qui m'entouraient me semblèrent s'animer et
briller d'un éclat nouveau .
Il faut l'avoir entendu parler pour comprendre l'extraordinaire, l'indéfinissable beauté de son langage; celui-ci était,
en un sens, incorrect, plein de répétitions du même mot,
saturé de simplicité villageoise. L'effet que produbaient ses
paroles ne venait pas seulement de l'intonation qu'il y
mettait, et de l'expression de figure qui les accompagnait, mais
du jeu et de la lumière de ses yeux, les yeux les plus parlants
que j'aie jamais vus. Dans ses deux yeux, Léon Nicolaïevitch
en possédait mille.
Un jour Suler, Serge Lvovitch et un autre étaient
assis dans le parc et parlaient des femmes : il écouta en
silence pendant longtemps, puis soudain il dit : 1: Et moi je
dirai la vérité sur les femmes quand j'aurai un pied dans le
tombeau. Je la dirai, et puis je sauterai dans mon cercueil,
rabattrai le couvercle et crierai : A présent faites ce que
vous voulez. » Il nous lança un regard si farouche, si terrifiant que nous en restâmes un moment silencieux.
Il y avait en lui la nature d'un Vaska Buslayev, avec ses
curiosités et ses malices, et aussi quelque chose de rime
opiniâtre de Protopop Avva.kum, tandis que le scepticisme
d'un Tchaadaycv le guettait ou planait sur lui. L'«Hément
avvakumicn harcelait ou tourment.rit de ses sermons l'artiste
qu'il était. L'ingénuité faroucbe du Novgorodien renversait

sS

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Shakespeare et Le Dante, Tchaadayev raillait les jouissances
de son âme et indirectement ses agonies. Et le vieux Russe
en lui s'attaquait à la science et à l'Etat, le Russe que la stérilité de tous ses efforts pour reconstruire une vie plus
humaine avait conduit à un anarchisme passif.
Fait étrange ! Cet élément Buslayev du caractère de Tolstoï,
Olav Gulbranson, le caricaturiste dù Simplicissimus, l'a
saisi, par quelque mystérieuse intuition. Regardez de près
son dessin, et vous v,errez à quel point il a su attraper la
ressemblance du vrai Tolstoï. Quelle audace intellectuelle
n'y a-t-il pas dans cette figure ! Regardez ces yeux voilés et
enfoncés qui ne tiennent rien pour sacré, qui n'ajoutent foi
à aucu1,1e superstition, à nul présage, qu'il s'agisse « d'un
éternuement, d'un rêve, ou du croassement d'un oiseau D.
Le vieux magicien est là devant moi, étranger à tous.
Voy-ageur solitaire, il a traversé tous les déserts de la pensée
à la recherche d'une vérité qui embrasserait tout, et qu'il n'a
pas trouvée. - Je le regarde, et bien que j'éprouve du chagrin &lt;le sa perte, je suis fier d'avoir vu cet homme, et cette
fierté a'doucit ma peine et ma tristesse.
C'était curieux de voir Léon Nicolaïevitch entouré de
« Tolstoïens n. Imaginez un beffroi ~ux nobles lignes do~t
la cl0che sonne, saRs se lasser sur le monde entier, tandis
que des petits roquets, accourus .tout autour, répondent au
son de la cloche par des aboiements plaintifs, et s'interrogent
l'un l'.autre d'un regard plein de méfiance comme s'üs voulaient dire ; « Qui de nous .aboie le mieux.? » J'ai toujours
pensé que ces sortes de gens avaient infesté la m~son, de
Yasnaya Poliana et le château de la comtesse Pa~11'.e d un
esprit d'hypocrisie et de lâcheté, et qu'ils s'y condutsa1ent en
mercenaires, •préoccupés av.ant tout de leur petite personne,
et à l'affût d'héritages . .Les Tolstoïens ont quelque chose.de
commuR avec çes cc Frères » que l'on voit errer dans tous
l~ œins sombres de la Russie, portant des os de chien qu'ils

SOUV.ENIRS SUR TOLSTOÏ

font pass:r pour des reliques, et vendant ce qu'iis appellent
les « pentes lannes de Notre-Dame » et « les ténèbres
d'Egypte_». Un de ces apôtres, je me 1appelle, étant à Yasnaya Pohana, refusa de manger des œufs, Cfaignant de faire
tort aux poules, et au buffet de la gare de Toula,. il mangea de la viande avec voracité disant : cdl exagère, le vieu.x ! :.
Pr;esque tous, ils aiment à se plaifldre, et s'embrassent
volontiers l'un l'autre ; ils ont tous des mains moites et
molles, et le regard faux:. En même temps ce sont Jes êtres
pratiques, et qui s'entendent à bie.o diriger leurs affaires en
ce monde.
Lé_on Nicolaïevitch, cela. va sans dire, savait apprécier à
leur 1uste valeur les Tolstoïens. Et il eu était de même de
Sulerzhizky que Tolstoï aimait tendrement, et dont il ne
parlait ja1:1ais ~utrement qu'avec chaleur, je dirais presque
avec une 1uvémle ardeur. Un jour, à Yasnaya. Poliana, un de
ces Tolstoïeus expliquait éloquemment combien sa vie était
dev_enue heureuse et combien pure son ârne, depuis qu'il
avait embrassé la doctrine de Tolstoï. Léon Nicolaïevitch se
pencha vers moi, et me dit à voix basse: « li ment tout le
temps, le coquin, mais s'il le fait, c'est pour me plaire. :.
Beaucoup de gens s:essayaient à lui plaire, mais je n'ai pas
remarqué qu'ils aient su bien jouer leur rôle ou s'y prendre
avec quelque adresse. Il n'abordait que r_arement avec moi
les questi~ns du pardon 11niver~l, de l'amour du prochain,
!,~ Evangiles ou le Bouddhisme, qui étaient ses sujets favoris,
ev1demmen.t parce qu'il avait tout de suite senti que cela. ne
« prenait » pas avt:c moi.
Lorsqu'il le voulait, il pouvait être d'un charme, d'une
finesse et d'un tact extraordinaires. Sa conYersation vous fas~~ait ta~t par sa simplicité qlle par son élégance. Mais parfo1; aus_s1,. on éprouvait à l'écouter un malaise pénible. Ce
~u tl d1sa1t sur les femmes m'a toujours déplu, il était
mcroyablement « vulgaire », et il y avait d~ ses paroles

�SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

910

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quelque chose d'artificiel, d'insincère, et en même temps de
très personnel. On eût dit qu'il avait été blessé un jour et
qu'il ne pouvait ni oublier ni pardonner. Le soir ou je fis sa
connaissance, il me conduisit dans son cabinet de travail c'était à Khamovniki à Moscou - et m'ayant fait asseoir en
face de lui, il commença à me parler de deux de mes nouvelles : « Varienka Oliessova »et« Vingt-six et une». Je fus
stupéfait du ton de ses paroles, et je perdis contenance, tant
son parler était cru et brutal. Il soutenait que chez une jeune
, fille saine, la chasteté n'est pas naturelle. « Si une jeune fille
qui a atteint ses quinze ans, est vraiment saine, elle désire
qu'on la caresse et qu'on l'embrasse. Son esprit encore
ùmide devant l'inconnu, appréhende ce qu'il ne comprend
pas. C'esrlà ce qu'ils appellent tous chasteté et pureté. Mais
déjà sa chair l'avertit que ce qui est encore incompréhensible à son esprit est dans l'ordre des choses, est justifié
par la loi de la nature, et malgré les réticences de l'esprit, la
chair réclame l'accomplissement de la loi. Or vous décrivez
Varienka comme une nature saine, et pourtant les sentiments
que vous lui prêtez sont anémiques. Cela n'est pas conforme

à la vie. ,.

Il se mit ensuite à parler de la jeuqe fille dont j'ai fait le
portrait dans « Vingt-six et une :o. Ce fut alors un vrai flot
de mots indécents, dont il se servait avec une aisance qui me
parut cynique et qui avait quelque chose d'offensant pour
moi. Plus tard je compris peu a peu qu'il n'employait des.
expressions grossières que parce qu'il les trouvait plus.
exactes et plus frappantes, mais à ce moment-là, il me fut
pénible de devoir les entendre de sa bouche. Je ne répondis
pas, et tout à coup il devint prévenant et aimable, et commença à me questionner sur ma vie, sur ce que j'étudiais et
sur ce que je lisais :
- On dit que vous avez b~ucoup lu. Est-ce vrai ? Korolenko est-il un bon musicien ?

9II

., - Je ne le crois pas, mais je ne suis pas certain de ce que
J avance.
- Vous ne savez pa~. Aimez-vous ses nouvelles-,
- Je les aime beaucoup.
·
- C'est le contraste alors qui vous attire. Il est lvriq ue, et c'est une n ote qui· vous manque. Avez-vousJ lu
W I
t tmann ?
-Oui.
- N'est-ce. pa~ que c'est un bon écrivain, intelligent,
exact,_ et qui sait éviter l'exagéraùon ? Il surpasse quel~uefo1s Gogol. Il connaissait Balzac. Et Goool imitait Marhnsky.
b
. Comme je prétendais que probablement Goool avait été
infl~encé par Hoffmann, Sterne, et peut-être pa: Dickens, il
me Jeta un regard et me dit : « Avez-vous lu cela quelque
p~rt? Non ? ~ela n'est pas vrai. Gogol connaissait à peine
Dickens. Mats vous avez évidemment lu beaucoup. Q
.
vous Ie d'ise, t1 y a là un danger. Korolenko s'est abîméuepar
1e
la lecture. »
.. En me reconduisant, il me dit: « Vous ~tes un vrai mouJl~· Vous _vous habituerez difficilement à vivre parmi des écriv~tos. M~1s que cela ne vous inquiète pas I N'ayez pas peur ;
dites tou1ours ce que \rous sentez, même si c'est impoli. Les
gens sensés comprendront. »
. Cette première rencontre me laissa une double impresston : . J.,eta1s
, . he?r:ux et fier d'avoir vu Tolscoï, mais sa conversa_uon me f:11sa1t penser un peu à un examen, et en un
~erta1n sens ce que je venais de voir en lui était moins
~ auteur_ des « Cosaques», de « Kbolstomier »' de « La Guerre
t la ~au », que le barine qui, descendant à mon niveau
croyait nécessaire de me parler la langue de tout le monde'
:; langue ~e la ~e.et ~e la plac~ publique. Cela renvers;
dée_que Je m eta1s faite de lui, une idée profondément
enracinée en moi et qui m'était chère.

�912

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce fut à Yasnaya Poliana que je le revis. Le ciel était
couvert. C'était;un jour d'automne et de bruine. Après s'être
enveloppé d'un lourd pardessus et chaussé de hautes bottes
de cuir, il m'emmena faire une promenade dans le bois de
bouleaux. Tl enjambait les fossés et les flaques d'eau avec
l'agilité d'un jeune homme, il secouait les gouttes de pluie
des branches, et en même temps il me i::acontait en termes
magnifiques, comment Fet lui avait expliqu6 Schopenhauer
dans ce mêmè bois. Caressant d'un geste affectueux les troncs
humides et satinés des bouleaux, il disait : « Je viens de lire
un poème:
Les champignons sont partis mais dans les cavités persiste
Leur odeur lourde et humide ....

- Très bien, et très vrai cela ! »
Tout à coup, un lièvre nous partit entre les jambes. Léon
Nicol:üevitch sursauta tout excité. Sa figure s'anima, et le
vieux chasseur qui subsiste en lui, pouss.1 un cri. Puis se
tournant vers moi, il m'adressa un étrange petit sourire qui
se transforma en un rire si humain, si plein de bon sens.
Rien ne saurait rendre le charme qui émanait de lui, à cet
instant.
Une autre fois il suivait des yeux un épervier, dans le
parc. L'oiseau planait au-dessus de l'étable, et suspendu
dans les airs, décrivait de larges cercles, battant à peine des
· ailes, comme s'il n'était pas sûr encore que le moment fût
venu de foncer sur sa proie. Léon Nicolaïcvitchs'arrê;a, et
s'abritant les yeux de la _main, murmura tout excité : « Le
coquin, il a l'intention de foncer sumos poulets. Regardez .. ·
le voilà ... le \'oilà ... Oh, il a peur. Le groom est là, n'est-ce
pas ? Je vais appeler le groom. »
.
Et il cria pour appeler le groom. A ses cris, l'épervier
s'effaroucha, rebondit en l'air et virant de l'aile disparut
à nos yeux. Léon Nicolaievitch poussa un soupir, et se repro-

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

c~ant .évidemment ce qu'il venait de faire, il dit : &lt;f Je
n aurais pas dû crier; pourquoi au fond ne l'avoir pas laissé
faire. 11
Un jou:, évoquant des souvenirs de Tiflis, je mentionnai Je
nom de\• V. Flerowski-Bervi. « L'avez-vous connu? me demanda Léon Nicolaïevitch avec intérêt. Dites-moi quelle sorte
d'homme il est. »
Je lui pa~lais de Flerowski, je le décrivais grand et mince,
a~ec . une ongue barbe et des yeux immenses, portant
d bab1tude une blouse de toile à voile, qui lui descendait
très _bas. Je racontais comment il parcourait avec moi les
sentiers des ~ontagnes de la Transcaucasie, am1é d'une
ombrelle ~e toile, et poun-u d'un sac qui contenait du riz
cuit au Vin rouge, et qu'il attachait à sa ceinture ; comment nous rencontrâmes, sur un sentier un buffle et fûmes
obligés de battre prudemment en retraite, tout ~n menaça?t l'animal ~e. l'ombrelle ouverte, au risque, chaque
fois que nous famons un pas en arrière, de tomber dans
le précipice. Tout à coup, je remarquai qu'il y avait des
larmes dans les yeux de Tolstoï, et je m'arrêtai court.
- N_e fait~s. pas attention, dit-il, poursuivez, poursuivez.
Cela fait plaisir d'entendre parler d'un vtlritable homme
C'est bien comme cela que je me l'étais imaginé, u~iqu;
son espèc~. ~e tous les écrivains qui se sont attaqu~
a I ordre établi, c était le plus mtîr et le plus capable • dans
son « Alphabet », il prouve de la façon la plus c;nvaincantc, que toute notre civilisation est barbare, que la vraie
culture ne se trouve que chez les nations pacifiques et faibles,
~t non chez les fortes, et que la lutte pour la vie est une
inve~tio_n m~nsongère, par laquelle on essaye de donner
une JUst1ficat1on au mal. Vous, évidemment, ne partagez pas
cette opinion, mais Daudet, vous le savez, la partage. Vous
souvenez-vous de son Paul Astier ?
-Mais comment réconcilierez-vo~s la théorie de Flerowski

?e,

�. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec le rôle que les Normands, pour ne prendre que cet
exemple, ont joué dans l'histoire de l'Europe ?
- Les Normands? Cela, c'.est autre chose. - C'était son
habitude, lorsqu'il ne voulait pas répondre de dire : « Cela,
c'est autre chose. »
Il m'a toujours semblé - et je ne crois pas me tromper
-:- que Léon Nicolaïevitch n'aimait guèr.e parler littérature.
Mais ce qui pour lui était d'un intérêt vital c'était la personnalité d'un auteur. Les questions : Le connaissez-vous?
Quelle sorte d'homme est-ce ? Où est-il né ? sont celles
que je lui entendais faire le ?lus souvent. Et presque tout
ce qu'il disait, . éclairait d'un jour curieux une personnalité.
Parlànt de V. K. il dit songeur: « Ce n'est pas un Grand
Russien, et c'est pourquoi il doit avoir une intelligence plus
vraie et plus profonde de notre vie.&gt;&gt; D'Anton Tchekhov,
qu'il aimait tendrement : « La médecine a entravé ses
progrès. S'il n'avait pas été docteur, il autait été un bien
meilleur écrivàin encore. ,i D'un de nos jeunes écri-:
vains : « . Il prétend être Anglais, et c'est précisément
dans ce genre qu'un Moscovite a le moins de succès. »
A moi, il dit un j.o ur :· &lt;&lt; Vous êtes un inventeur. Tous
ces Kouwaldas sont de vot(e cru. » Lorsque je lui répondis
que Kouwalda était dessiné d'après nature, il dit : « Rayontez-moi : où l'avez-vous vu ? »
Il rit de tour son cœur, quand je lui décrivis la scène
dans la cour du magistrat de Kazan, Konowalow, ou je vis
pour la première fois l'homme dont j'ai fait le personnage
de Kouwalda. « Du sang bleu », disait-il, essuyant les
larmes de &amp;es yeux. « C'est ça - du sang bleu. Que c'est
splendide, que ç'est amusant, vous le racontez mieux qu_e
vous ne l'écrivez. Oui, vous êtes un inventeur, un e~pnt
romanesque, vous rie sauriez le nier. »
Je lui dis q~e probablement tous les écrivains, _en une
certaine mesure, sont des i?venteurs, et décrivent les

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

gen~ tels ~.u'.ils ~oudr~ient les voir dans la vi: ; je lui dis
aus_s1 que J a1ma1s voir des gens actifs, qui s'efforcent de
résister aux maux de la vie, par tous les moyens, fût-ce
même par la violence.
- La violence est le principal de tous les maux s'écrîa•
' sortir
t-i·1 , me prenant par le bras. Comment voulez-vous
de ce dilemme, inventeur? Mais prenons votre « Compagnon
d~ voyage ». Voilà qui n'est pas inventé. - C'est bien,-p;éc1sément parce que ce n'est pas inventé. Mais quand vous
vous mettez à penser, votre cerveau engendre des chevaliers,
des Amadis et des Siegfried.
Je fis la remarque que tant que nous restons dans la
sphère , étroite de nos « compagnons de voyage », êtres •
anthropomorphes et dont nous ne pouvons nous défaire
nous ne bâtissons que sur le sable, et dans un milieu réfrac~
taire.
Il sourit, et me poussant légèrement du coude il
dit : « De ce que _vous' venez de dire on pourrait ;irer
des conséquences da\lgereuses, extrêmement dangereuses.
Votre socialisme me semble de qualité quelque peu douteuse.
Vous êtes un romantique, et les romantiques doivent être des
monarchistes, ils l'ont toujours été.
- Et Hugo?
- Hugo ? Ce n'est pas la même chose, j~ ne l'aime pas.
C'est un homme bruyant.
Il. me questionnait souvent pour savoir ce que je lisais,
et s'il trouvait mon choix mauvais, il ne manquait pas de me
le reprocher.
t&lt; Gibbon est pire, que Kostomarov. On devrait lire Mommsen. Il est très ennuyeux à lire, mais tout y est tellement
solide. ii •

~uand je lui dis que le premier livre que j'eusse jamais lu
était « Les Frères Ze!Ilgarino », il ;;e mit dans une vraie colèr;- « Là, voyez-vous. Un roman stupide ! C'est ce qui

�LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE

vous a gâté. Les Français ont trois écrivains : Stendhal,
Balzac, Flaubert, et si vous voulez, peut-être Maupassant,
bien que Tchekhov vaille mieux: que. lui. Les Gon~our; ne
sont rien d'autre que des clowns qui ont la prétention d être
sérieux:. Ils a~aient étudié la vie dans des livres écrits par
des inventeurs -de leur espèce, et croyaient faire du bon travail.
Mais il n'y a âme qui vive qui puisse en tirer profit. ))
Je ne pou'1'ais partager cette opinion et cela irrita quelque
peu Léon Nicolaïevitch. C'est à peine s'il pouvait supporter
la contradiction, et parfois ses opinions étaient étranges et
capricieuses.
- Il n'y a pas de dégénérescence, dit-il une ~oi~, ce n'e~t
qu'une opinion de l'italien Lombroso. ~pr~s lm vint le Jurf
Nordau, criant comme un perroquet. L Italie est un pays de
charlatans et d'aventuriers. On n'y a jamais vu que de·s Arétin, des Casanova, des Cagliostro et gens de la même espèce.
- Et Garibaldi ?
- Cela, c'est de la politique. C-e n'est plus la même
chose.
Une fois que je lui citais toute une série de faits tirés
d'observations faites sur la vie des familles appartenant à la
classe des marchands russes, il répondit : « Mais ce n'~st pas
vrai, cela ne se trouve que dans des livres habilement
composés.»
.
.
Je lui racontai l'histoire véridique de trois génér_atw_ns
d'une famille de marchands que j'avais connue, une h1sto 1r~
qui illustrait de façon particulièrement saisissante la_ 101
inexorable de la dégénérescence. Alors il se mit à ~e tl~er
par la manche, d'un air excité, m'en~ourage~nt a écn~e
quelque chose sur ce sujet : « En effet, c est vrai. ~e conna~s
cela, il y a deux familles de la sorte à Toula ; 1~ . faudrait
qu'on fît là-dessus un long roman écrit avec concmon. Me
comprenez-vous bien ? Vous devez le faire. » Ses yeux
brillaient.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

- Mais il s'y mêlera encore des chevaliers, Léon Nicolaïevitch.
- _Laisse~ donc. J~ parle très sérieusement ... Celui qui va
se fatre r~~111e et p;1er pour toute la famille - c'est magni~q~e,- Voila ce quel on appelle la réalité. Vous péchez et moi
Je vais aller expier vos péchés par la prière. Et puis l'autre,
le dégénéré, le fondateur rapace de la famille - voilà encore qui est vrai. Et c'est un ivrocrne, c'est une brute dépravée
il aime tout le monde et tout à ~oup, il commet un meurtre'.
Ab, voilà 9':1i est bien, on devrait l'écrire. Parmi des voleurs
· et des mendiants, vous ne devez pas chercher des héros.
Non, réellement, vous ne le devez pas. Des héros, c'est un
1.. mensonge, une invention. Il 111y a que des hommes des
hommes, rien d'autre.
'
li lui arrivait souvent de relever des exagérations dans
mes contes. Mais un jour, parlant des « Ames Mortes i, il
dit, avec un bon sourire :
,
'
- Au fond, nous sommes tous de terribles inventeurs; Moi aussi il m'arrive quand j'écris, de me prendre
tout ~ co~p d~ compassion pour un de mes personnages, et
alors 1elu1 attribue une qualité, ou j'en 6te une à quelque autre
pour qu'à la comparaison, il ne paraisse pas trop sombre. »
Et prenant le ton sévère d'un juge inexorable : « C'est
po~~quoi je dis que l'art est un mensonge, une feinte voulue,
nu1s1~le aux hommes. On ne décrit pas la vie, on n'écrit que
ce qu ?n pense d~ la vie. Quel bien cela peut-il faire à qui que
ce soit de savoir comment moi j'envisage cette tour, ou
la mer ou un Tartare? Quel intérêt ou quelle utilité y trouvet-on? &gt;J Je me rappelle une promenade que je fis, un jour, en
sa compagnie sur la' route qui mène de Dyulbev à Ai-Todor.
Il marchait du pas léger d'un jeune homme, lorsqu'il me dit
avec plus de nervosité qu'il n'en mettait d'habitude : c&lt; La
cha~r devrait être le chien soumi~ de l'esprit, accourant au
momdre signe que lui fait son maître pour exécuter ses

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

918

ordres ; mais nous, comment vivons-nous ? La chair. se
soulève et se rebelle, et l'esprit la suit désemparé et misérable. :o
Il se frotta énergiquement la poitrine près · du cœur,
fronça les sourcils, et puis se souvenant de quel~ue _chose,
continua à parler: « Un jour d'automne à Mosc~u, 1e vis dans
une allée près de la porte Souk.hariev une femme ivre, _çou~hée
.
Un filet d'eau crasseuse se déversant dune
d ans 1e ruisseau.
d
cour voisine lui coulait sur le cou et le dos. Etendue ans
l'eau froide, elle geignait, grelottait, et tordait son cor~,
mais il lui était impossible de se soulever. :o Il eut un tressaillem ent puis les veux à demi fermés, il secoua la tête et c~n'
J
• •
Il n' )· a .ne•
tinua d'une
voix tranquille
: « Asseyons-nous 1c1...
de plus horrible et de plus dégotitant qu:un,e. fe01~1e ivre.
J'aurais voulu lui venir en aide, je voula_1s I aider a se soulever, mais je ne le pouvais pas; j'épro~va1s un t~l dégO\'lt,.i
elle était si glissante et gluante. J'avais le sentn~ent que s
.e l'avais touchée, j'aurais eu beau me laver les matns penda.~t
~out un mois. Quelle horreur l Et sur .le bord du t~ottou
était assis un bel enfant aux yeux gris. Les la~me~ lui co~~
laient le long des joues. Il sanglotait et ré~éta1t d u~e v01
. .
fatiguée et plamuve
: « Maman , m man
· ' m man ...
lève-toi donc. &gt;&gt; Et elle remuait les bras, ~oussait un g~ognement, et soulevait la tête,_ qui retombait chaque f01s avec
un bruit sourd sur le trottoir. :o
d 1.
Il était devenÙ silencieux, puis regardant autour e
• « 0 m,· eu i, quelle horreur
il répéta comme dans un soupir:
M •
Avez-v;us vu beaucoup de femmes ivres? Beaucoup. on
Dieu I Vous, vous ne devez pas écrire là-dessus. Non, vous

m;

ne le devez pas.
)
_ Pourquoi.
·ant •
Il me regarda droit dans les y,;:ux, et répéta en soun
.
.
'f 'l ooonça lentement
ic Pourquoi~ 1) Puis, d'un air pens1 , 1 pr
. pas. Ce la ma
' échappé... C'est
ces paroles :. « Je ne sais

.

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

honteux de décrire la boue. Mais cependant pourquoi ne
pas le faire ? Si, il est nécessaire de dire tout sur toute
chose, tout. :o
Des larmes lui vinrent aux yeux. Il les essuya, et puis err
souriant il jeta un regard sur son mouchoir pendant que des
larmes coulaient de nouveau le long de ses rides. cr Je pleure,
disait-il. Je suis un vieillard. Cela me fend le cœur chaque
fois que quelque chose d'horrible me revient à la mémoire.»
Et me poussant très doucement du coude, il dit : « Vous.
aussi vous arriverez à la fin de votre vie, et toutes les choses
resteront exactement ce qu'elles étaient, et alors, vous
aussi, vous pleurerez, vous pleurerez plus amèrement encore
que moi, vous verserez des ruisseaux de larmes, comme·
disent les paysannes. Oui, il faut que dans les livres, il soit
parlé de toutes choses, de toutes choses sans exception :
autrement le bel enfant pourrait nous en vouloir, iJ pourrait
nous faire des reproches : a Ce n'est pas vrai ce que vous.
dites, ce n'est pas toute la vérité, nous dira-t-il, car lui, il
est pour la vérité. &gt;
Il se secoua et dit d'une Yoix bienveillante : « Et maintenant racontez-moi une histoire. Vous savez bien raconter.
·Racontez-moi quelque chose sur un enfant. Parlez-moi devotre enfance. li est difficile de croire qu'il y eut un temps•
où vous fûtes enfant. Vous êtes une créature étrange : on a
l'impression en vous voyant, que vous êtes né grande personne. Dans vos idées il y a souvent un je ne sais quoi, qui
fait songer à l'enfant et qui n'a pas été suffisamment mtiri
encore. Mais vous n'en savez que trop sur la vie, et on nepeut pas en demander plus. Allons, racontez-moi une histoire .... »
Il s'étendit confortablement sur les racines découvertes
d'un pin, et se mit à suivre les évolutions des fourmis
courant affairées parmi les aigw1les grises qui jonchaient
le sol.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dans notre Sud, avec sa végétation d'une luxuriance sans
frein et comme insolente et qui semble si étrangement
disconvenir à l'originaire du Nord, Léon Tolstoï 1 -son nom
signifie force - apparaissait de petite stature, mais tout
nou~ pour ainsi dire de fortes racines qui plongeaient très
avant dans le sol ; dans cet opulent pay_sage de la Crimée~
il était à la .fois déplacé et à sa place. Il avait l'air d'un personnage très ncien, maître de tout ce qui l'entoure - un
maître maçon qui après des siècles d'absence rentre dans la
maison qu'il a bâtie naguère. ·Il a oublié. une grande partie
de ce qu'elle contient et bien des choses lui sont nouvelles.
Tout est comme cela doit être, et en même temps pas tout
à fait comme ceb. doit être, et il lui faut découvrir sur le
champ ce qui cloche, et pourquoi cela cloche.
Il parcourait les routes et les sentiers du pas affairé et
pressé d'un homme h:i.bitué à explorer la terre, et de ses yeux
aigus auxquels ne pouvait échapper ni le moindre caillou,
ni la moindre pensée, il _regardait, mesurait, jaugeait et
comparait. Et il jetait autour de lui toutes vives les semences
de pensées indomptables. Parlant à Suler, il,ilit une fois :
&lt;r Vous, çher ami, la bonne opinion que vous avez de vousmême vous porte à ne lire que de bons livres, tandis q1te Gor~i
en litun·tas de mauvais parce qu'il-n,a pas confiance en lmmême. J'écris beaucoup dé choses qui ne valent: pas lourd,
parce que j'ai en moi l'ambition ·d'un vieillard qui souhai~e
que tout le monde pense comme lui. Naturellement, Je
pen_se que c'est bien, 'et .Gorki pense que ce n'est p.as bien~
et vous vous ne pensez rien du tout. Vous vous contentez
'
.
de cligner des yeux et de guetter ce que vous pourrez bten
attraper. Un jour il vous arrivera d'attraper qucl~~e ch~se
qui ne vous appartient pas. - Cela vous est deia arrivé
d' aillems. - Vous enfoncerez vos griffes, vous tiendrez votre.
r. Tolstoï, en russe, signifie : épais, massif, fort. •

SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ

921

proie un insta~t, et quand elle commencer-a à se dégager,
v~us ne ferez nen pour la retenir. ll y a une admirable histmre &lt;le Tchekhov intitulée u Chérie». Vous r,essemblez
fort à cette Chérie.
- En quoi ? demanda Suler en riant.
- Vous s~vez aimer. mais quant à faire votre choix, non,
vous ne le savez pas. Et vous gaspillerez tout ce que vous
avez en vous, sur -des r.iens.
- Tout le monde est-il comme cela ?
- Tout le mon&lt;le? répéta Léon Nicofaïevitch. Non, pas
tout le monde.
Et tout à coup, il se tourna vers moi, d'un mouvement
bru~que, exactement comme s'il voulait me frapper : (c Pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu ?
- Je n'.ti pas de foi, Léon Nicol.aïevitch.
- Ce n'est pas vrai. P.ar nature vous êtes un croyant,
et vous ne pouvez avancer dans la vie, sans Dieu. Un jou.r
vous vous en rendrez compte. Votre manque de foi vient
de votre 1 0bsrin2tion, parce que vous avez été meurtri: le
mon~e ~ est pas ce que vous voudriez qu'il fùt. On en voit
aussJ qm sont mécréants par timidité. Cela arrive aux jeunes
ge~s. Il~ adorent une femme, mais ils ont peur de le faire
voir, craignant qu'elle ne le comprenne pas, et aussi par
manque de courage: La foi comme l'amour demande du
courage et exige de l'audace. Il faut que l'on se dise à soimême : je crois, et tout viendra en spn temps, tout arrivera
comme vous le souhaitez, tout ce qui existe vous dévoilera
s?n sens intime, et vous attirera à soi. Maintenant, vous
armez be~ucoup, et la foi n'est qu'un amour plus ·orand
encore : il faut que vous aimiez encore davantage, et 0votre
a~our se changera en foi. Quand on aime une femme, cellecr ne manquera jamais d'être la meilleure femme au monde
et _tout homme qui aime, aime la meilleure des femmes:
voilà ce que c'est que la foi. Celui qui ne croit pas, ne sait

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

22

9
.
. . d'I i il tombera amoureux d'une fiemme ,
pas aimer . au1our ,1u
s hommes-là ont des âmes
et l'année suivante d une autre. ~e é ·1 - cela n'est pas
· ent d'une vie st n e,
d
de vagabon s, et viv
ur uoi vouloir
b.
Mais vous vous êtes né croyant, alors po q
l d
ien.
'
? Je vous entends : vous parez e
agir contre votr~ nature l beauté ~ La beauté suprême, la
beauté. Mais qu est-ce que a
.
beauté parfaite, c'est Dieu.»
moi sur ce sujet et
Il lui arrivait rareme~t de caus~r. av:; la manière abrupte
le sérieux avec lequel il me par ~~~leversait. Je me tus. Il
dont il avait cha~é de to~, ~e e liées sous lui. Tout à
était assis sur Je divan, les 1am es. r p . triomphant et
fi
'illumina d'un petit sourire
'.
coup ~a gure s_
d . d ·gt il dit: « Vous n'en sortirez
me faisant un signe u o1 '
pas, par le silence, n_on. »
Dieu je le contemplai d'un
Et moi qui ne crois pas en
,
. 1
t m lai et
d légèrement timide et mal assuré, _1e e con e p '
regar .
Cet homme est à l'image de Dieu. ,.
pensai:«
MAXIME GORKI

(Traduit d'après la version
•nglaise par AUX GUILLAIN.)

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE GROUPE ÔE MÉDAN
C'est Ie titre d'un livre fort agréable à lire où MM. Léon
Defloux et Emile Zavie ont rapporté beaucoup d'anecdotes
sur les six écrivains naturalistes qui collaborèrent aux Soirées
.de Afédan et dont le groupement constitua dans tous les sens
du mot une école définie et assez solide: Zola, Maupassant,
Huysmans, Céard, Hennique, et, fermant la marche, Paul
Alexis. Lorsqu'en 1889 Jules Huret mena sa célèbre enquête
sur le décfin du naturalisme et l'a,·enir du symbolisme naissant,
Alexis, qui se trouvait à Aix au reçu du questionnaire, tc:légraphia : « Naturalisme pas mort. Lettre ~uit. u j'ai entendu
Catulle Mendès proclamer cette dc:pêche le meilleur de ses
.ouvrages : ce qui n'est pas beaucoup dire. Et Je fait est
qu'après trente ans elle est encore vraie. Evidemment on
peut dire qu'en littérature rien ne meurt et tout se transforme. Mais enfin, très peu d'années avant la guerre, la
Comédie Française recevait encore des drames romantiques
selon la pure formule de Hugo et de Vacquerie, comme
-en 1830 elle recevait des tragédies classiques. Aujourd'hui
c'est enlevé et liquidé, on n'écrit plus et sans doute on
n'écrira plus jamais de drames romantiques. Et le romantisme en tant que genre litttéraire est mort, quoique son
-esprit soit assez vivace pour qu'on nous le montre tous les
59

�RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE
LA NOOVELL~ REYUE FRANÇAISE

jours dans notre miroir même, en nous invitant à écraser
l'infâme. Le symbolisme a moins duré encore. On ne fait
plus de vers symbolistes, et les poètes symbolistes eux.mêmes y ont renoncé. Mais on écrit toujours des romans
naturalistes, où il semble que rien à peu près n'ait bougé
depuis 1885. Le roman, plus ou moins satirique, poussé au
noir et peuplé de grotesques, que tant de débutants rédigent
. sur le milieu professionnel où ils ont vécu, est un roman
naturaliste. Depuis Sous-Offs et le Cavalier Miserey on en a
écrit sur la vie militaire plusieurs douzaines. La guerre a
donné une nouvelle force à ce courant, et le plus grand
succès de librairie de ce temps, le Feu, a pris la suite des
Soirées de Médan et de la Débâcle.
Cene persistance de la formule naturaliste prouve-t-elle
sa fécondité et son excellence ? Pas tout à fait. La ,·érité est
que le naturalisme a comtitué une école de roman pour
tous, a montré au premier venu qu'il pouvait bâtir un roman
avec sa vie et celle de ses voisins, la figure de son :td.judant
ou de son chef de bureau. Et cette école primaire a donné
des résultats en somme défendables. Le président Grévy, à
qui on disait que le Salon- manquait d'œuvres exception·
nelles, mais présentait une bonne moyenne, se frotta les
mains et déclara : « Une bonne moyenne ! C'est ce qu'il
faut dans une République ! ,1 Vers la même époque, Zola
déclarait dans un article bruyant que la République serait
naturaliste ou ne serait pas: je ne sais pas dans quelle mesure
la République est naturaliste, mais le naturalisme s'es~
montré républicain, en se révélant comme la formule qui
convient pour donner le plus grand nombre d'élèves ?assables. Cette foule de romans plus ou moins naturalistes
ne sont pas ennuyeux. Ils décrivent avec intértt. lis_ ~onstituent de bons documents sur un grand nombre de m1heux.
Leur psychologie n'est pas profonde, mais pas négligeable non
plus. Le Français, surtout s'il vit à Paris, possède une

92 5

faculté d'observation critique etde psychologie remarquable.
ce genre d~ roman moyen fournità cette capacité mo ·enne d;
psych_olog1~ son don~aine n~turel. Le roman naturali!re n'aura
pas laissé d œuvre d art puissante, mais aucune é o ue
m~me le xvm• siècle, ne sera éclairée de tous les cfté;pa; :::
te e ~asse de documents sur les conditions et les milieux.
Les fr~res Leblond ont pu écrire une Histoire de la Sociéli
Française
d'ahrès
· l'è sous la, troisième RéJ..ublique
r
r Jes romans, et part1cu 1 rement
d
après
ceux
qu'ava
"t
• 1a conception
.
1 pro du1ts
.
naturaliste.
C'est
une
esquisse
géné
l
.
•
ra e qm pourra être
repnse dans ch~cu_ne de ses parties. On souhaiterait ar
exemple u~e bibliographie analytique et complète ~es
ro~ns, sur I armée, ou sur l'Université, ou sur les bureaux.
e n est donc pas seulement du uroupe de Médan
.
de toute
·
•
b
, mru.s
'
une_ su1~e ae petits romanciers encore :florissants
qu on poumut dire avec MM. Deffoux et Zavie : « Quels
documents pour les Maindrons de l'avenir et quelles ressources p_our ceux qui voudront étudier la seconde partie
du XIX" siècle ! Ces écrivains ont catalorrué de la fi d
S•c
· aux \1ngt
·
n u
e on d E mptre
premières annéesb de 'la République
toutes les classes d'une société en pleine transformation:
Ils s~ sont efforcés d'établir le dossier vivant de leur temps.
~t s1, ~ar excès de scrupules, il leur arriva d'accumuler dans
eu_rs l1Hes ~rop de documents humains - voire photographiques ~ ils nous transmirent aussi sur cette époque bien
des rense1?nem~nts ou des aspects typiques qui, sans eux,
ne pourraient aisément se reconstituer. N'est-ce pas souvent
chez des petits-maitres, chez un Restif de la Bretonne par
exemple, que les dévots du xvme siècle vont chercher parmi
·
lores auiour
· db m,. parmi. tant de' bavardtant
u de pages
.
mco
~es, le pittoresque psychologique et l'atmosphère même
d un âge de transition ? »

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *

.

Cependant ce qui existe littérairement-ce sont les élites et
non les moyennes. Le naturalisme c'est avant tout le groupe
dit de Médan, les six écrivains sur ,qui MM. Deffoux et Zavie
ont .écrit six chapitres pleins de choses curieuses. Il y a eu
cette année quarante ans que Zola, Maupassant, Huysmans,
Paul Alexis, MM. Céard et Hennique, réunis .·par certaine
idée commune du récit et du roman, écrivirent les six nouvelles des Soirées de Mèdan. Zola, alors lancé et connu, y collaborait bienveillamment avéc cinq jeunes écrivains qui
n'avaient rien produit de remarqué. Or les six se partagent
nettement en deux groupes.
D'abord celui qu'on pourrait appeler le naturalisme
impersonnel, avec Céard, Hennique et Alexis, qui
a saisi et appliqué la formule avec le minimum d'orioinalité extérieure et visible, ce qui se concilie fort
bien avec la pure esthétique naturaliste, et lui a fait écrire
les œuvres chimiquement pures de l'école, comme Une
Belle Journée. Evidemment_ Une Belle Journée n'est pa~
baptisée dans les eaux du génie. Mais cette œuvre sèche, qm
a aujourd'hui quarante ans, ne date pas, et se lit encore avec
une parfaite satisfaction. On sait d'ailleur.s qu'un de. ses
mérites est d'être placée sur le chemin du Vin en Bo11te1lles,
un simple titre qui, comme rJncommodité des Commodes de
Jules Vabre, est plus célèbre que bien des œuvres en trentecinq volumes, et que M. Deffoux dépouille, malheureusement,
de son auréole en nous apprenant que le manuscrit existe et
compte trois cents lianes. Le naturalisme a tourné ici, comme
le symbolisme avec Mallarmé, a~tour d'une page bl~n~he~ d'~ne
perfection sans tache et sans réalité. du roman ou 1t n a:nve
rie!\ et qui, pour des initiés, signifierait tout. Ce naturalisme
est à l'Education Sentimmtale ce que l'Après-Midi d'un Faune

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

92 7

est au Satyre. Paul Alexis que MM. Deffoux. et Zavie nomment l'ombre de Zola, n'y figure que pour mémoire, et, sans
parler de son fameux télégramme, pour quelques contes assez
savo~reux (ses romans ne valent rien). Mais après que le
chapitre du Groupe de Médan nous a fait connaitre l'auteur
du Vin en Bouteilles, il faudrait y faire une place à M. Gabriel
Thyébaut, ce naturaliste idéal qui aussi, écrit M. Céard,
~ excellait à découvrir les intentions compliquées et secrètes
incluses dans les vers de Stéphane Mallarmé. &gt;&gt; Connaissait-il
qu'il aurait pu être ou qu'il était le Mallarmé du naturalisme,
ayant le Vin en Bouteilles pour Une dentelle !abolit ? Ces logiciens parfaits, ces humoristes--de l'absolu, ce sont les edelweiss
de notre littérature, les fleurs des glaciers. Vous direz peutêtre que le glacier naturaliste ressemble à celui qu'on pouvait
voir à la porte d'Augias quand Hercule eût passé chez lui;
vous me rajeunirez de vingt ans avec ces facéties d'autrefois
qui firent à Emile Zola le meilleur de sa gloire. populaire.
Ainsi le premier groupe naturaliste serait celui de ces
gens d'esprit, de ces humoristes qui ne manquent à aucu~ de
nos mouvements littéraires et qui pouvaient se sati~faire
amplement à débiter en morceaux l'observation misanthropique et comique de Flaub~rt. Au seco~d appartiendraient
trois tempéraments positifs et originaux, vigoureux et suivis,
Zola, Maupassant, Huysmans, qui furent le noyau du naturalisme et dont les noms restent en pleine lumière dans notre
suite littéraire.

* **
Les noms restent en lumière. Que demeure-t-il aujourd'hui des œuvres ? Certainement beaucoup. Réalisme et natu.
ralisme auront été, après Balzac, et de Flaubert à Huysmans,
le vrai massif, le roc substantiel et solide du roman français.
La critique des grands organes et · des grands noms, qui
s'est acharnée contre ces roD1anciers, qui ·a donné contre

.

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

928

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eux pendant un demi-siècle avec le plus persévérant ens:mble,
a perdu son procès. La critique, c01~me da~s l'.affa1re ~u
Cul a eu tort contre le public. C est moi qui le crois,
mais elle n'en convient p1s encore. J'ai sous les yeux un
recueil de morceaux choisis, daté de 1920, qui est un des
plus répandus dans l' ens:ignemè~t seconda~e, et qui , e~t &lt;l~stiné par ses notices suivies à se:-:1r ~ même temps d h1s~oire
de la littérature française, ce qui mc1te par ces temps de hvr~s
chers les professeurs à l'adopter. Ni Zola ni Maupass~nt n y
ont de notice mais bien Jules Sandeau, Octave Feuillet et
André Theuriet. Pour les vivants deux notices seulement,
l'une sur Pàul Bourget, l'autre sur Pierre Loti, dont on no~s
dit froidement qu' « il saisit avec sîireté les traits cai:acténstiques de la. psychologie japonaise! » (n_i Fra~c:, m Barrès
n'existent). L'ensemble de la critique un1~ers1ta1r~ reste_sur
ses anciennes positions ( on fera les exce~uons qm conviennent, M." Lanson et quelques autres). Mais 1-:1 Bruyère ~ous
dit que si le Cul est un cbef-d' œuvre _les Sentiments de l Aca•
démie sont de l'excellente critique. Mieux vaut comprendre
et expliquer les répugnances de cette critique que les condamner en bloc.
On conçoit que le réalisme et le naturalisme, o~ plutôt
les œuvres· vivantes auxquelles il a fallu donner ce~ étiquettes
·
· la en·t·1que devant un cas de
conventionnelles aient
nus
conscience fort délicat, Îe même après tout où l'_avait plac~e
le romantisme. On a dit cent fois que le romantisme d:pu'.s
· · du sens 1nd1-.
Rousseau était l'insurrection, ch ez l'écnva1n,
•
· ·
viduel contre la société. C'est vrai dans. le pnnc1pe,
c'f'st
~ vrai.
pour le psychologue, mais ce n'était généralement ~as vr~1
pour le lecteur, pour le public, qui pouvait au contra.1re pu'.·
ser à pleines· mains dans les grands romantiques des senti·
·
ments religieux et socîaux : respect de la conscience
etamour
Ch
de l'humanité chez Rousseau, sentiment religieux c~ez .
teaubriand sentiment de l'honneur chez Vigny, senttment e

t

. '

· la famille chez Lamartine, sentiment de la patrie chez Hugo,
goût du bon sens chez Alfred de Musset, religion de l'amour
chez George Sand, - tous sentiments positifs qui élèvent le
ton vital de l'homme. A partir de Flaubert, l'insurrection de
l'individu contre la société devient chez le romancier plus
ardente, plus totale, plus acharnée, mais, au contraire du
romantisme, elle correspond à une dépression vitale chez
l'artiste et elle a pour effet de produire la même dépression
chez le lecteur. Pour effet, non pour but. Le but est la pureté,
l'absolu de l'œuvre d'art, l'évangile de Gautier et de Baudelaire qui forme plus ou moins liaison du romantisme au
réalisme ·et assurera plus tard, avec Remy de Gourmont par
exemple, la même liaison du naturalisme au symbolisme.
Le critique qui par profession, ou par devoir, ou simplement par conformité avec la nature des revues et des journaux. par lesquels il peut atteindre le public, a le goût et le
sentiment d'une fonction morale des livres, se trouve naturellement à l'état de défiance et de défense contre cette littérature. ];t il serait absurde de l'imaginer dès l'abord louée,
comprise, encouragée par une critique liée de tant de côtés à
l'enseignement, à la formation d'un esprit public. Les naturalistes ont été les meilleurs romànciers de leur temps, et le
Roman Naturaliste de Brunetière ·demeure un livre de critique
excellent, loyal et qui devait être écrit : le mot de La Bruyère
conserve une vérité permanente.
Une seconqe raison justifiait la révolte, la mauvaise volonté
et la mauvaise humeur de la critique. Le mouvement réaliste
n'était pas limité à la France. Il tra~sformait e1, même
temps le roman anglais avec George Eliot. Et Eliot lui
donnait une figure bienfaisante, constructrice, fortifiante qui
contrastait absolument avec cette pente où le menaient Flaubert, les Goncourt, Zola, Maupassant, celle d'une énergie,
d'une société, d'un pays qui se défont. De là le transfert à la
littérature d'un lieu commun politique qui; de Montesquieu à

,.

�93o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Taine et à M. Bourget, a exercé chez nous une si grande
action : la comparaison de l'excellence et de la solidité
anglaises avec les malheurs et les défauts de notre caractère,
de nos institutions, de notre histoire.
En troisième lieu le naturalisme n'eut pas ce qu'avait eu le
romantisme et ce qu'allait avoir le symbolisme, une critique
à Lui. Victime de la critique officielle, il en chercha une autre
et ne ]a troun pas. Zola, qui avait parcouru les livres de
Taine à la librairie Hachette quand il y était commis (une
de ses rares lectures) avait pensé offrir cette place à Taine en
se proclamant son disciple. Le philosophe déclina ce role de
cornac, et regarda le prétendu disciple à peu près de l'œil
dont un professeur de rhétorique se voit écouté par le garçon qui porte dans les classes Je cahier d'absences. Le lance:
ment d'un contemporain ne lui avait d'ailleurs pas réussi
avec Hector Malot, et sa vieillesse considérait tous les
romanciers de son temps, y compris Paul Bourget, comme
des malades. N'ayant pas trouvé ce qu'il cherchait, Zola se
déclara le critique du naturalisme, comme le père Ubu,
brouillé a'"ec les magistrats, rendra lui-même la justice. Il
gagna dans ces fonctions beaucoup de ridicule, et ses quatre
ou cinq volumes ineptes sur ce chapitre demeurèrent toute
la somme de la critique naturaliste. Le public se trouYa
donc placé devant les œuvres naturalistes sans prése_ntation sans médiateur intellectuel. Cela amena les naturalistes
à ch~rcher le succès par des moyens directs, à atteindre le
public et non la critique, à demander des succès de quantité
plutôt que de qualité.
..
La manière dont ils s'y prirent ne leur concilia pas les
honnêtes gens. N'ayant à la bouche que les intérêts de l'art, ils
extorquèrent ce succès de la façon la plus g~oss~ère. ,La
course à la vente fit tomber Zola dans le mépns, 1usqu au
moment où l'affaire Dreyfus, dans laquelle il se conduisit avec
l'orgueil naïf d'une nature italienne (ses manifestes sont de

IŒFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

931

!'Annunzio sans ailes, d'Annunzio biffin au lieu d'Annunzio
aviateur) mais avec désintéressement et courage, groupa
derrière lui toutes les files d'un parti politique. Il y laissa
d'ailleurs tout talent, et le romancier finit enlisé dans le gribouillage illisible des Quaire Evangiles. Quant aux autres
naturalistes, qui, ainsi que le font remarquer MM. Deffom:
et Zavie, étaient presque tous bureaucrates, on se gaussait
de leurs rêves érotiques et on se répétait le dernier vers des
Assis de Rimbaud. On égaye facilement toute une salle par
le spectacle d'un monsieur qui a la colique, mais il est
entendu que les autres maladies en elles-mêmes ne sont pas
plaisantes: il était résen·é à Huysmans de reculer ces limites
et de faire rir~, mais à ses dépens, toute une génération, des
dyspepsies que Folantin-Durtal conduit du picolo à l'eau
bénite et de l'escalope au Saint-Sacrement.
Tout cela explique l'impopularité du naturalisme auprès
de la critique. Et pourtant il a fitit son chemin et remporté
sa victoire. De ses trois artistes créateurs, Zola, Maupassant
et Huysmans, il ne reste pas une image d'hommes, mais une
réalité d'œuYres. Aucun d'eux ne paraît avoir eu d'existence
en dehors de sa création, et la plus médiocre de leurs œuvres
c'est assurément eux-mêmes. Le naturalisme tirait d'ailleurs
de cette médiocrité un de ses principes créateurs, puisque
son sujet faYOri était l'histoire d'une Yie manquée. Ils
semblent avoir eu le don de la vie intérieure juste assez
manquée pour fournir à la fois à leur pessimisme et à leur
observation, pareils à ces chenilles qu'une guêpe afin de
fournir à sa larve une proie fraîche, pique juste assez pour
les immobiliser, pas assez pour les tuer.
Zola a laissé une gram!e œuvre, qui tient de la place,
comme le soulier classique, mais qu'on ne lit plus. La
machinerie puérile, les prétentions primaires y rebutent le
goût, qui aujourd'hui ne veut pas plus _de Rougon-Macquart
en littérature que de grandes toiles historiques en peinture.

�932

LA NOUVELLE REVUE FR.\NÇAISE

Et pourtant le jugement de Lemaitre sur cette " épopée
pessimiste de la nature humaine » me paraît aujourd'hui •
encore très juste. Non seulement cette masse commande le
respect, mais plus de la moitié de ces livres, quand nous les
relisons, se tiennent encore. Il y a un art de faire de la vie
et cet homme connaissait son art. Lé jour où les retours et
les balancements inévitables nous ramèneront à l'oratoire, ;\
t:enchaîné, au massif, évidemment on ne fermera pas les
yeux sur le manque de style de cette grande œuvre, mais
on lui rendra de l'estime, ou cherchera à y rapprendre
quelques secrets que le goût du détail aura fait perdre.
Maupassant n'a pas été sujet à la même éclipse. Il subsiste,
d'un bout à l'autre à peu près, intact et robuste. Il est curieux
que les deux maitres de la nouvelle, Mérimée et lui, nous
présentent les deux tempéraments ::.i opposés de l'intellectuel
et du sensitif. (Et encore, en cherchant bien, en cherchant la
femme, on trouverait le joint). Mais le jour où l'on fera de
l'un à l'autre la comparaison classique qui s'imposera, on
trouvera, je crois, que Maupassant l'emporte. Je ne vois pas
d'où une ride, une fêlure, une moisissure pourraient venir
sur Boule-de-Suif, la Maison Tellier, ni même sur Bel-Ami.
De Huysmans, Remy de Gourmont a fait remarquer à peu
près, avec raison, que c'était la médiocrité parfaite sauvée
par le style. En lui-même il serait peu de chose, mais ( en
jetant par-dessus bord l'insupportable .A Rebours) il a eu le
génie de pousser jusqu'au bout la conscience et la peinture
de la médiocrité et de l'envelopper dans ce style imagé,
caustique et verveux qui demeure une agréable jouissance de
lettré.
Ce qui n'empêche nos trois naturalistes d'apparaître, après
Flaubert, comme des Epigones. Dans ce partage de l'empire
d'Alexandre, Zola a pris pour l'appliquer à la société contemporaina le gaufrier oratoire, le mouvement épique de
Sa/ammbô, en quêtant sans grand succès son style dans les

RÉFLEXIONS S "R LA LITTÉRATURE

933

cuisines d'Hamilcar. Maupassant a reçu l'héritage normand
de Madame Bovar_v et d'Un Cœur simple, et Huvsmans a écrit
toute so_n œuvrc dans les marges de Bouvard e/Pécuchet. Que
&lt;:,eux qui sont déroutés par ce livre étrange remarquent par
l exemple de Huysmans à quel point Flaubert a modelé B&lt;&gt;Ut'ard sur la_n\alité, à ~uel point la réalité de Huysmans, chef
de bureau a 1Instrucnon publique, s'est modelée sur lui.
ALBERT THIBAUDET

�NOTES

NOTES

ANOMALIES, par Paul Bourget (Plan-Nourrit).

M. le professeur Dupré a bien de l'esprit, du moins
je le pense. Dans une note publiée à la fin du volume de
M. Bourget, il fait remarquer à l'auteur que le petit tailleur,
immobilisé devant la maison de Saint-Cloud, dont son imagination le rend propriétaire, est perdu dans une rêverie, et
non frappé par « une espèce d'ictus psychique )). Je trouve à
cette note une saveur extrême.
Je ne sais pas jusqu'à quel point la psychiâtrie est une
question de vocabulaire, ni où commence l'anomalie en
matière de sentiment. J'avais sur ce sujet, quand j'en ignorais tout, des opinions certaines ; la lecture de quelques
livres très savants m'a ren~u plus prudent, et je ne sais plus
rien. Pour le professeur Grasset, tous les héros de romans
sont des demi-fous, et tous les romanciers aussi. Cela donne
d'abord à réfléchir, et puis cela rassure, car l'anomalie devenant la règle, il n'y a plus à s'inquiéter d'être anormal. Les
gens qui font des statistiques savent que la moyenne est un
chiffre qui ne répond à rien, le résultat d'une balance entre
ceux-qui sont au-dessus et ceux qui sont au-dessous, et que
l'individu sain est un étalon ---:- je parle très sérieusementfictif, qu'on ne rencontre jamais, quelque ch@se comme ce
nombre zéro, gui détermine, étant nul, le positif et le
négatif. ,
,
, .
Il m'a semblé que les anormaux de M. Bourget ne l étaient
J

935

pas plus que les compliqués de ses autres œuvres, ou, si l'on
veut, gue ce~x-ci ne l'étaient pas moins. A en juger empiriquement, qm est en somme, quand on s'avise de juger dans
des questions si incertaines, le seul moyen d'être affirmatif
.
'
Je -~C;. trouve, _dan~ ses dix nouvelles, que Je héros de la prem1ere, ce petit ta1lle11r d'abord enclin à la rêverie, gui me
para!sse, comme on dit, &lt;cun peu maboul» ..Et, précisément,
c'est ce récit-là qui m'a paru le moins bon, je veux dire
qu'il m'a été le moins agréable de lire. Ceci n'étant qu'une
opinion, l'empirisme n'y a rien à voir, et je me risque à l'expliquer.
Dans une histoire de fous, le héros n'intéresse pas · c'est
l'art du conteur qui est tout. Pour que notre émoti~n se
laisse aller, sans retours inquiets, et se satisfasse elle-même
il lui faut un objet respon_sable ; et notre curiosité demande:
pour se nourrir, un élément humain, au sens complet du
mot. Sans quoi, nous nous attachons, non pas au personnage, mais aux complications gue sa folie provoque, à l'incertitude où nous demeurons des gestes qu'il fera, à la terreur
que cette incertitude permet. Un fou éveille, en vérité, notre
pitié pour son état, notre épouvante, si cet état le pousse à
quelque fantaisie terrible : mais c'est proprement une pitié
san_s objet, une épouvante sans haine - puisque criminel, il
n'est pas coupable - donc privées de leur meilleur élémept.
Et nous sommes agités, non point pour le héros - gue son
âme ne mène pas - mais par cette sorte d'obscur émoi que le
mystère remue en nous. C'est là qu'intervient l'artifice,
quand !'écrivain, conscient de l'inquiétude vague, dont nous
sommes émus, s'attache, pour nous plajre, à la développer,
à nous laisser enfin, au terme de son œuvre, dans un trouble
poignant, ·qu~il a su provoquer, mais qu'il ne saurait apàiser. Alors, nous acceptons l'irritant désaccord entre la tension extrême de notre sensibilité et son frémissement sans
objet, en faveur de l'accord perçu entre cet état où nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sommes et le .dessein de l'auteur, qui était de n_o us y mener,
Nous connaissons son but, et tious voyons qu'il l'a atteint :
cela suffit pour que, haletants, arrêtés devant les sombres
èhamps au seuil desquels il nous conduit, et qu'il n'éclaire
point, nous sQyons satisfaits.
,
Ici, nous ne le sommes pas. Il ne s'agit pas d'u~e histoire
defon, mais d'une façon d'obsen-ation médicale à propos
d'un fou. Ce n'est pas un auteur qui cherche à nou,s troubler,
en faisant agir devant nous un insensé en proie à son délire :
c'est un clinicien qui analyse l'état pathologique d'un
malade, et décompose, pour nous instruire, la progression
d'une névrose. Ce n'est pas émouvant, c'est assez curieux, et
ce doit être juste.
Dieu merci, sauf dans ce premier cas, le titre ne répond
pas au sujet, et ce n'est qu'une fausse alerte. Même, _dans
les deux autres nouvelles où je trouve - ce n'est touiours
qu'une opinion - une ano1;ualie bien sentie (le Mythomane
et l' Aveu menteur), l' anormàl n'est pas le hérns ; le h~ros,
c'est celui q_ui cherche (l'inspecteur Garraube, le Juge
PitJ.gré) et qui, mis en présence d'un problème, insoluble ou
mal rés-olù si l'on tient compte_seulement des éléments normaux, en découvre l''explication dans une anomalie mentale. Et ce n'est pas cette anomalie qu'il explique, ce n'est
pas elle qui fait l'intérêt du conte, c'est le conflit, dont elle
fut la s.ource, qu'il éclaire en la découvrant, c'est cette
recherche qui nous passionne. Si bien qu'il s'agit là, _en
somme, d'une façon d'histoires policières, traitées d'un pain~
de vue très élevé, de petits " romans d'investigation », 51
j'ose dire, auxquels wie grande habileté technique, une
logique rigoureuse, la .forte pensée qui les mè~e, la h:ute:
· des suiets dont ils provoquent l'abord, donnent un pn~, q
ne manquait à ce gente - jusqu'ici justement dépréc1e que par la pauvre qualité des auteurs qui "S'y consacrèrent ..
Èt cependant ! Et cependant, il y a dans ces Anomalies

NOTES

937

quelque chose d'anormal. Si le titre ne répond pas au sujet, do_nt je me réjouissais naguère - il semble qu'il réponde
trop bien à la disposition de l'auteur. Et peut-être y a-t-il,
entre la psychiâtrie et l'analyse., moins de différence qu'entre
le psychi'âtre et l'analyste? Et peut-être l'anomalie est•clle dan 5,
l'œil qui l'observe. M. Bourget regarde maintenant ses hfros,
non plus avec la curiosité d'un écrivain, soucieux de réunir
les éléments d'une fine et profonde étude de sentiments, mais.
avec la préoccupation d'en découvrir et d'en mettre en
lumière le côté morbide ; et fe n'est plus autant l'analyse qui
l'intéresse que le rapport entre le résultat de cette analyse et
la case· pathologique où il pourra l'étiqueter. Les personnages n'ont point chang~ mais la perspective est modifiée et
j'en éprouve quelque regret.
Mais ces anormaux restent humains ; leur responsabilité,
pour atténuée qu'elle soit, persiste ; ils peuvent ainsi se corriger ; enfin, il y a, dans' ces récits, matière à de fortes
leçons. Par là, les qualités éminentes de M. Bourget reprennent leurs droits, èt nous retrouvons le psychologue, le
moraliste, et aussi Je constructeur, l'excellent artisan -noble
mot qui exprime un bien noble souci, -que avons a:cc.oùtumé
de goûter. Il y a même, dans le Mythomane, un élément assez
nouveau dans l'œuvre de M. Bourget, ou que du moins,
il n'a jamais utilisé avec une telle audaœ : je veux dire" une
façon de jouer du hasard, ae la coïncidence fortuite et comp!èt~, si peu vraisemblable, et pourtant si fréquente, qui peut
sembler à certains - qui -veulent des romans plus logiques
que la vie - une licence défendue, mais que j'estime qui
est - s'il en use, non comme· d'une ficelle coutumière, mais
par exception, et, en quelque manière, philosophiquementun droit éminent du romancier. En somme quand on y réflé:
chit, le coup du sort qui prête, dans cette nouvelle, à l'innocent Schwartz toutes les apparences d'un coupable, parce que
l'hypothèse de sa trahison cadr~ exactement avec la fable

�NOTES

938

939

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

imaginée par le jeune Sulpice, n'est pas plus étonnant que
celui qui fit un beau soit, se connaître Jean d'Agrève et
Hélène, mis sur la terre pour s'aimer, et pour n'aimer chacun que l'autre.
Un goût vif et ancien - indice peut-être d'une vocation
contrariée-, a toujours attiré M. Bo.~rget ver~ les choses
de la médecine. Il lui arrive maintenant d'y sacrifièr avec
excès, et d'introduire cet élément étranger dans le domaine
littéraire, non pas en l'adaptant aux lois de l'art où il
pénètre, comme il eût été convenable de 1~ part d'un aubin
désireux d'obtenir ses lettres de naturalité, mais en prêtant,
pour l~i faire honneur, à cet étranger ·qui prétend conserver
son origine, et n'est pas dénué d'un esprit de conquête, l'appui de son talent, qui, par là même, sans que sa qualité varie,
chano-e de valeur, en changeant d'usage. Et M. Bourget me
b
•
semble, dans ceci, jouer un peu le rôle d'un pontife, qm,
devan:t à sa foi vive, et à ses lumières, une place, éminente
dans sa religion, mais porté, par un tour d'esprit quelque
peu hérétique, à trouver du charme à une idole étrangère,
prête au désir qu'il a d'introduire celle-ci dans le sanctuaire,
le couvert de ses propres mérites, et tente de fonder ce culte
11étérodoxe sur son orthodoxie reconnue. M. Sylvestre
Bonnard était plus sage, qui, archéologue assez illustre'.
abandonna, au soir d'une vie sereine, les travaux qut
l'avaient amusé, pour consacrer tous ses soins aux amours
des insectes et des fleurs, objet jusqu'alors négligé d'une
prédilection constante.
LOUIS MARTIN-CHAUFFIER

*
* *

CHÉRI, par Colette (Fayard).
Chéri a déconcerté quelques admirateurs de Madame _Cofotte, parce qu'ils y ont cherché en vain la chaleur ly_n~ue
.des Vi-illes de la Vic111e et de !'Entrave. II y a dans ChJn bien

"

peu de ces pages palpitantes qui avaient une saveur mystiquement charnelle et c'est tout à la fin du livre qu'il faut
aller les découvrir : c Enfin efle le saisit au bras, cria faiblement, et sombra dans cet abime d'où l\1mour remonte pâle,
taciturne et plein du regret de la mort ... »-(p. 221 ).
Mitsou ou Comment l'amour vient aux filles indiquait déjà la
direction nouvelle choisie par Colette. La guerre semble
avoir clos pour elle la phase des Confessions (autobiographiques ou non, peu importe) qui vont des Claudine à l'"Enn-ave et qu'on imagine volontiers recueillies en un seul gros
in-octavo, imprimées fin sur deux colonnes, pour faire le
pendant féminin à celles de Jean-Jacques.
Le récit qui ne craignait naguère ni redites, ni horsd'œuvre, et semblait n'obéir qu'à une libre fantaisie de poète,
apparaît dans Chéri discipliné, resserré, dompté. Si son
génie éclate moins, le talent de Colette s'épanouit dans sa
plus riche perfection. Tout dans ce livre pourrait se donner
en modèle: la composition, et notamment l'exposition du
suîet dans les vingt premiè'res pages, l'étude des caractères,
la vérité des dialogues, la qualité du style . .
Colette a pris pleine conscience de son art spontané, et
domine ses dons au lieu de s'abandonner. Elle travaille
désormais à la façon des classiques, sans plus rien demander
au subconscient, et n'écrit plus un mot qu'elle ne l'ait prémé~
dité. Ce n'est plus une matière en fusionj mais durcie, polie
qu'elle offre à son lecteur.
Chéri a para en tranches hebdomadaires dans la Vie Parisienne/ Ce mode de publication, en exigeant que chaque
chapitre forme un tout, contraint l'auteur à une discipline
stricte dans la composition et la conduite de son ouvrage.
Cette influençe classique de la Vie Parisienne sur ses collaborateurs n'avait pas, croyons-nous, encore été notée. Il
convient sans doute de ne pas l'exagérer.
Saluons ce renouvellement de Colette' qui nous promet .

60

�LA NOUVELLE REVUE FRAfo:ÇAISE

des surprises heureuses, et observons qu'elle est de nos
grands écrivains le seul qui, depuis la guerre, se manifeste
autre que nous ne le connaissions déjà, sans rien perdre de
ses qualités d'antan.
• Colette a achevé de découvrirle monde, l'homme, l'amour,
cllc-méme. Elle ne va plus vivre la suite de ses expériences
particulières devant nous ; elle va nous livrer un choix
déli~ré de son expérience globale. Le sujet de Cblri
est mince et spécial, mais il a les dessou,, les perspt'ctives,
les prolongements d'une nouvelle de Balzac, qui savait tout.
Close dans sa féminité, Colette ne sait sans doute pas tout sur
toutes choses, mais elle sait tout sur ce dont elle nous parlt.
Cerné 1par elle, son sujet ne s'évade pas; elle nous en livre
l'aspect extérieur, toutes les facettes et le plus intime secret.
Ce n'est que le réel, mais c'est le réel tout entil"r.
Si nous souhaitons des personnages plus fraternels que
ceux de Chiri, cous n'avons peut~c qu'à patienter un peu
et à faire crédit à un écrivain qui a introduit dans notre litt~
rature la prose Jimini11e qui lui manquait.
Ce n'est que dans un siècle ou deux qu'on pourra doseravcc
q~elque chance de précision l'apport de Colette dans la littérature frnnçaise. Aucune des femmes-prosateurs qui l'ont
précédée, de Marguerite de Navarre à Mme de Staël et l
George Sand, n'ont écrit autrement que des hommes. Colette
a créé un style où s'équilibrent la mesure et la spontanéité, où
l'adjectif a rctrou\'é toute sa valeur d'épithète, les alliances
de mots une nouveauté musicale ou suggestive sans afféterie, ni cubisme, style aussi propre à la description qu'à
l'analyse, bref sans sécheresse, charnu sans rcJondance .et
dont la plus sûre valeur est de plonger ses racines dans le
fonds même de notre terroir linguistique.
BF.~JAlll~ CRtlliEUX

941

NOTES

LA CHA.IR ET LE SANG par Franç.ois Mauriac
(Emile-Paul).

'

Les rom_a ns de M. Mauriac sont $étieux, sin,ères, vivants,
e~ le dernier, plus aérf, plus vigoureux. que les deux préccdents, me p:m1lt le meilleur qu'il ait encore donné.
Touffu, elliptique, il est fait, d;{ns ln simplicité de son his.toi:e•. de plus_ïeurs suicts qui se coupent UJl peu. Ceux
qui aiment qu un roman leur bisse une idée neue, et qui
a~tende~t de M. M_a~riac, apôtre un peu naïf, autrefois,
dune littérature spmtualiste, l'établissemeu.t d'une t~c
seront peut-être déçus. :Mais ceux qui JemanJent à un r0tua~
la multiplicité et les divergences de la vie oe seront nullement rcbutrs par l'indécision de ce livre ardent et rich~ :
au contraire.
. M.. l.~auri3; n'a suiv~ ju5qu'au bont aucune des lignes qui
1out 10 teutc, ou plutot je m'exprime là i l'inverse de la
vérité : il s'est placé ~ un centre, à un nœud de routes et il
~ r~connu successivement lei routes dont ce centre fait la
hats,o n. ~e sorte qu'ila l'apparenced'c.voir esquissé et super•
pose plusieurs romans.
L'un d'eux aurait pu être très beau, mais pour" le traiter
entièrc_ruent il fa~drait être plus :artiste pur, plus indépendant
de la 1.·1e que ne 1est (heureusement :après tout) M. Mauriac.
C':!st le rom~ du pouvoir spirituel déchu qui garde pouruut
son ~ar~tèrc et un peu Je son action, un sm:erdoS{ in a-./er11J(m
pltqué à un séminariste qui n'est pas défroqué, puisqu'il
na p:is reçu les ordres, et qu'il :a gardé sa foi intacte, mais
q~e h _puissance de h chair a .maché dn séminaire quand il
lui éu1t encore permis de se r!prcndre. Claude est rclltré
pour ttrc paysan dans le domaine qu'exploite son père et qui
a pour châtelain nn bourgeois grossier et brutal dont les
deux cnf.mts, Edward et May, habitué~ à le.mépriser, vivent
dans un ttat d 'anar.chie int~ricurc, étant d'ailleurs protestants.

af

�942

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'ascendant que ce cultivateur, parce qu'il a été séminariste
et qu'il s'est assis sur la pierre catholique, prend naturelle•
ment sur eux, la direction morale qu'il ~sume par sa seule
présence autour d'un foyer dévasté (la mère Gonzalès y figure
un type parfaitement réussi), tout cela est mené avec maîtrise,
sobriété, arrêté sobrement en deça de l'effet qu'on pouvait
peut-étre en tirer.
On y trouve aussi le sujet qui parait hanter M. Mauriac
romancier : la lin de la jeunesse, la misère de la perdre, et
l'utilisation de ce tournant de l'âge par Ia religion qui seule
peut lui donner un sens et lui apporter une consolation. Le
romancier n'a pas anticipé son expérience : il a enregistré
jusqu'ici des sentimc11ts d'enfance et de jeunesse, et il est
probable que la densité de ses romans., sJaccroîtra avec cellt
-.. de son passé intérieur.
On y trouve enfin l'expression d-'unc sensibilité et d'une
intelligence catholiques à l'égard de la chair et du sang, tout
le scrupule et la mauvaise conscience çhez des êtres ardents
et jeunes, loyaux et croyants comme Claude et May.
M. Mauriac ne soutient pas de thèses; il indique par touches
des sentiments vifs. Ses trois jeunes gens, Claude, May,
Edward, sont plus ou moins déséquilibrés et rendus malheureux par le passage de l'amour. Chacun d'eux a une histoire
qui servirait aussi de symbole à l'histoire des deux autres :
tous trois vont à une déchéance, et pour Je plus faible c'est le
su!cide. Les seuls personnages qui trouvent leur équilibre et
pour qui la chair et le sang présentent toutes garanties de
confort, c'est un vieil épicurien, Firmin Pacaud, et un jeune
catholique parfaitement simple et naïf, Marcel, qui, dit sa
femme,« si pratiquant, s'inquiète peu de connaître les limites
de ce que l'Eglise accorde aux époux •· Ce qui ne veut pas
dire que M. Mauriac conclut au primat de la vie simple.
Comme je l'ai dit, il ne conclut pas et je serais bien le dernier
à l'en blâmer. JI a voulu créer un petit coin de vie et il y a à.

NOTES

943
peu près réussi. C'est ce qu'on doit demander d'abord à un
romancier.
ALBERT THIBAUDET

• •
LES IMAGES DU MONDE (Tome deuxième)
(Figuière et C") ; LA TRADITION DE POÉSIE
SCIENTIFIQUE, par René Ghil. (Société littéraire de
France).
La doctrine poét'.quede_ M. _René_ Ghil, après avoir occupé
I; pre~1er plan de l actualité httéraue, au point de requérir
1 attention de la grande presse, semblait un peu oubli~e. Le
nom même du poète de l'Œuvre n'était plus guère cité dans
les revues jeunes qu'à de rares occasions.
Pourtant son influence n'avait pas cessé de s'exercer et
P,:esq~e _tous les systèhJes poétiques lancés depuis quinze ans
s msp1ra1ent des mêmes principes, ou plutôt de la ml!me
c?imère. Mais outre que les fondateurs d'écoles sont plutôt
dise.rets sur ce qui touche à leurs précurseurs directs, on
pe~t penser qu'ils suivaient moins l'exemple de M. René
Gh1l que le vieil esprit confusionniste dont ce poète difficile
.demeurera le plus curieux représentant.
La notion de genres distincts, en art ou en littérature est
o~ieuse à. quiconque a plus de sensibilité que de mo;ens
d expression. Faute de pouvoir extérioriser et rendre palpable
ou concret I_,enthousiasme confus qui l'anime et qui se
prend volontiers pour le souffle du génie, tel inventeur
déclare l'outil imparfait et les règles du métier étroites ou
.caduques.

Ainsi maint écrivain de qui les premiers essais - sincères
.dans leur médiocrité - trahissaient le défaut de tempérament, et l'inaptitude à l'un quelconque des arts existants
entreprit d'en fabriquer un de toutes pièces, qui fut nouveau:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à sa mesure, ou plutôt, comme il dit modestement,
adéquat à la vie et à l'esprit modernes.
Ces tentath·es ~riodiquemcnt renouvelées onl pour traits
communs la répudiation de tout art limité dans son dessein
et dans sa technique, le mépris des formes arrêtées et des
wjets bien délinb, et, parallèlement, le goût des enchainements interminables Je pensée, de rythmes et 6Urtou.t
d'images, la passion Ju sublime continu, et l'.imbition d'~tre
un homme-orchestre cosmique. Mais écoutons plutôt M. René
Ghil • : « Ainsi, le grand « lcit-motiv » de la Poésie -scienti« fiquc, étant le rapport de !'Humain au Cosmos, elle com« prend do!,c, et en volonté résultante, le ,oncept philoso« phiquc et métaphysique ... Elle a nécessité pour son ŒuT~,
« de la cosmologie et de la paléontologie et leurs dépen« dances, de l'ethnologie et de l'histoire des cultes, etc...
« Elle développe en m~me temt&gt;5 une méditation sur !'Ethique,
cet ose sa logique votkination sur les destins des peuples,
« et suppute l'équilibre dessoleils ... etc. "
Ce que l'on suppute a,·ec effroi c'est surtout la somme de
connaissances et le nombre de Jiplômes universitaires indispensable, nu Poète scientifique. Fort heureusement pour ce
dernier, on nous laisse entendre qu'il ne sera pas tenu de
posséder à fond toutes les sciences. ll lui suffira d'avoir une
teinture générale, ou si l'on veut ces clartés de fout que
Clitandre-Mo1ihc accordait aux honn~tes femmes. En un
mot le poète scion M. René Ghil n'a pas besoin d'~tre savant,
il lui suffit d'~tre scientifique, c'est-à-dire d'aill\er la Science
Oltensiblement et d'y croire. On ne lui demande qu'un acte

et

de foi et d'amour.
Voilà donc le Poète muni d'un « acquis en tout domaiae
• du sa\'Oir, auit lacunes, aux doutes et aux apparences isolé~
« duquel mpplée son intuition.• Ah! l'intuition ... j'attendat•
r. Tradition de poésic,,scicntifique, p.

21.

NOTES

94S

le mot_; vous aussi. Intuition. au 1urplus, c sp6cialemeot
• h~r~1e et étrangement devineresse du génie poétique qui
• saillit du sub-conscient ».
Surtout il se gardera de tout didactisme, et pour cause.
C;1r ~- René _Ghil preod soin de marquer que sa conception
n.a ri~n ~ ~oir avec la poésie di&lt;bctique. En est-il bien sûr ?
Ce qui J1st1ngu~ un poète didactique d'un poète scientifique
est que le premier expose a\'ec précision ce qu'il sait et que
le second parle vaguement de ce dont il a non moins vaguement entendu parler.
;Au. surplus, pourquoi ce dédain du didactique"? Les
Georg,q,us, un des chefs-d'œuvre accomplis de la poésie
d~ to~s les temps, sont aussi le parfait modèle du p~mc
d1dac~1que. Un des sommets de notre art classique, n'en
déplaise à tous les croque-Boileau passés, présents et futurs.
est ~e quatriè_me chant Je l'Arl Pùéti(jue que la Fontaine et
Racwc, bons }Uge.s, admiraient par-dessus tout. Enfin l'œuvre
capitak de Victor Hugo ne présente-t-elle pas un caractère
didactique ? Qu'est la LJgnuù tks Siaks sinon un essai
d'his.toirc universelle synthétique illustrao/une philosophie
ma111chéiste de l'histoire, fondc.:csur l".aotiù1èse Prêtre-TyranObscurité et Justice-Peuple-Clarté.
D'ailleurs, il convient de le reconnaitre, M. Rcoé Ghil
rend justice à ses prédécesseurs. Il n'est pns de ceux qui font
~ de ce qu'ils ignorent. C'est ainsi qu'au cours de son étude,
11 expose fort bien les mérites de poètes comme du Bartas
~el_ill~ et Sully-P~dhomme. Le grief qu'jl leur fait à to~
10di~t1octcmcnt est de n'avoir pas l'esprit de synthèse. C'est
aussi le reproche que je ferai à M. René Ghil lui-m~me. Son
art procède par énumération, par incidente$ enchevêtrée.,
ou par redondances verbales comme dans le célèbre et très
~armonieu1 PMlmmi dts Pt111ÙJU111S. U est aussi peu synthétique que possible, à moins d'admettre que synthèse est uo
synonyme poético-scientifique de confusion et d'obscuriœ.

�LA NOUVELLE REVUE Fi.ANÇAISE

Au cours d'une carrière déjà longue et à la dignité de
laquelle on se plait à rendre hommage, M. René Ghil
n'avait suscité que des imitateurs honteux. Voilà qu'il .lui
est né sur le tard de déclarés disciples. Leur organe est la
revue Rythme et Syntlûse et les plus notoires d'entre eux. sont
M. Charles Cousin et M. )amati, dont l'enthousiasme est
exemplaire et le prosélytisme désintéressé.

•
••

ROGER ALLARD

ANTHOLOGIE CRITIQUE DES POÈTES NOR-

MANDS DE 1900 A 1920, par Charlés-Tbéophile Férel,
Raymond Postal et divers auteurs (Garnier).
Voici une excellente publication et qui devrait su~citer
parmi nos provinces une émulation fé'conde.
L'auteur de ce chef-d'œuvre inconnu, lANortnandie exaltét
é\ait bien qualifié pour l'entreprendre. Légitimement orgueilleux de sa race, Charles-Théophile Féret est un de ces normannistes intégraux qui ne pardonnent pas à la Révolution
d'avoir annexé une province que le traité de Oair-sur-Epte
donnait au domaine de la courot11te. Il constate avec amer•
turne que Rouen n,cst plus uae capitale ; ni Caen « la
source des beaux esprits•· Mais il rappelle la part prépondérante prise par les Normands à la formatiou de la langue
d,oû. o: Nous avons le droit, écrit-il fièrement, de prendre
le nom de 1a race dont nous nous réclamons, même si nous
ne jouissons pas d'une langue à nous tous seuls. D'une langue
qui devrait s'appeler le normand plutôt que le français, si
l,on mettait en balance les denx apports, si l'on comptait et
mesurait les génies qui l'ont fécondée.
Au surplus la langue n'est pas le seul élément dont il
faille tenir compte dans la formation d'une littérature, le
sang, même un peu le sol nourricier, c'est la source de la
sensibilité. »

\

NOTES

947

Voici maintenant, selon le poète de l'Arc d'Ulysse, la structure normande du ceneau :
« Avec la faculté non contradictoire de l'enthousiasme
l'esprit pratique, et, dans l'espèce, réaliste, le respect du fai;
et du succès. Un ,, rêve, qui a des contours définis, voit
d'a._vance_ l'action et l'engendre. Un goût rude à l'origine,
puu apaisé par le décor d'une nature plus plantureuse eJ:
moins tourmentée que la patrie origineJle. Un sérieux qui
méprise la frivolité. Une extrême prudence à s'engager, et
une habile souplesse à se dégager, ce qu'on nomme 11otre dit
et notre dldit. Un attachement infrangible à ce que le Normand ~egarde comme son droit; d'où - pour le rechercher,
ce dr01t - le gm1t de l'histoire ; des dispositions naturelles
à l'étude et à l'interprétation des lois, et à la procédure. Des
loups mués en renards, parce que t&gt;adresse devient un meilleur: levier que le muscle. De la ruse, disent nos voisins;mais souvent légitime, mais parfois nécessaire. En tout cas
assez de noblesse pour inventer le jury... la clameur de Haro,
le jugement prompt et par les pairs, toutes les formes de
l'équité sociale. »
Ici Charles-Théophile Péret trace un magnifique tableau
de l'histoire littéraire oorman~e, depuis Théroulde, Wace,
Béroul et Thomas. La poésie satirique appartient presque en
propre aux Normands. Normand, Vauquelin de la Fresnaye,
auteur du premier art poétique en forme et dont la race au
bout de quatre siècles donne encore un peintre à la France !
Mais, comme l'observe fort justement Féret 1 l'énumération
de nos anciennes prééminences non plus que les constatations
de l'état-civil ne résolve111 pas ce problème : « Existe-t-il
encore en Normandie un génie littéraire normand ? » Le seul
trait commun qui puisse être relevé est la persistance d'une
poésie discursive, dans les formes classiques et d'une certaine résistance à l'impressionnisme et à la nota..tion. En
général le poète normand conçoit bien et exprime claire-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment. Son lyrisme est oratoire et vise à convaincre, comme
celui du vieux Corneille.
Féret semble désespérer &lt;le l'avenir, il semble redouter de
voir l'industrie minière et textile « encrasser nos ciels pastellisés ll et en chasser les derniers rossignols. Je n~ putage
pas ses craintes, au contraire.
Les armateurs, les corsaires de jadis étaient devenus peu à
peu des tenanciers d'hôtels, &lt;les loueurs en meublé et des
videurs de p(?ts de chambre : ils s'engraissaient sur les baigneurs et les Anglais. La prospérité industrielle, la renaissance maritime qui en est le corollaire va changer tout cela.
Rouen redevient une métropole commerciale. Absurde est la
publicité qui proclame sur les affiches de voyages : « Visitez
Rouen la ville-musée». Non certes, ni un musée ni une villemorte, mais le premier port de France par le tonnage, et
demain peut-être, si les franchises de jadis revivaient, le plus
grand port fluvial du monde. Et quel incomparable visage:
vingt églises gothiques s'élan~nt au-dessus d'une forêt de
mâts, une ville entière où se rencontrent tous les types de
maisons depuis le xm0 siècle, qui semble portée sur des milliers de carènes entre lesquelles la Seine a peine à se frayer
un chemin. Et cela dans un cirque de collines aussi nobles
· que celles de Rome. Quel spectacle plus digne d'éruouvo~r
et d'inspirer les poètes !_Cette prospérité nouvelle ne peut
manquer d'en susciter. Le bonheur appelle les chans~ns.
Féret, ayons confiance! Après l'ère d'enrichissement reviendra l'âge d'or des muses normandes'.
ROGER .ALLARD

** *

FOND DE CANTINE, par Drieu La Rochelle (Editions de la Nouvelle Revue Française).
,,
Drieu La Rochelle est sans doute le produit le plus typique de la génération qui eut vingt ans en 1914, ou du moins

NOTES

949

d'une partie de cette génération, celle qui était le mieux prédisposée à s'enorgueillir et à s'exalter du destin qui lui était
réservé au sortir du collège.
.. .Songe
Que nous serions restes toujours inassouvis
Si l'heureux coup du sort 11e nous at'fl.it ravis.
(Fond de Cantine, p. 13).

'

Ces jeunes hommes n'ont pas eu, entre leur deuxieme
baccalauréat et leur débarquement dans la vie-telle-qu'ellcest, ces quatre ou cinq années de navigation errante et de
flânerie à travers un océan d'images, d'idéologies, de rêves,
de traditions, de contacts où l'adolescence enrichit sa personnalité, se tamise et s'arrondit aux angles. Avant que la vie
, se charge de cet office, nos auteurs de prédilection dégonflent les ballons de notre dix-septième année et nous enseignent à en gonfler d'autres.
Il y a là enrichissement certain de la personnalité, ( qu'estce en effet que cinq petits sens et un seul cerveau pour
explorer le monde et soi-même?), mais il y a risque de

dépersonnalisation.
Drieu La Rochelle, collégien émàncipé par la guerre, préser"é par elle qe la timidité et de la crainte du ridicule,
encouragé par les brisques de sa manche droite, a osé notifier
pêle-mêle et sans tarder aux générations précédentes les
raisons de vivre de la sienne.
Il a fait sauter les ponts derrière lui comme Barrès en
1888. Fond de Cantine suit Interrogatio1i, comme Un homme
libre a suivi Soi,s fŒil des Barbarn. L'exercice d'application
vient après l'exposé doctrinal.
Drieu La Rochélle est autant logicien èt systématique
que poète, et ses deux premiers ouvrages sont plus des •
essais que des poèmes. Drieu nous a donné à la mode de
son temps, sans ironie, un pendant au Culte ·du M8i · et,
comme Barrès, fourni sa réponse provisoire aux deux ques-

�I

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISE

950
tions fondamentales : Pourquoi \'Ïvre ? Comment vivre ?
Il y a dans Jnlerrogatüm un systèm: cohéren:, _toute l'idéologie morale d'une génération sportive, ?éfimuvement établie dans le pragmatisme par son expérience de la guerre.
Action et jeu, jeu de l'action.
Lancer une idée dans le monde comme un ballon de football dans )a mélée, affirmer une id~ de la vie et la faire
triompher, c'est la raison de vivre de l'élite ~es _hommes ,et
de l'élite des peuples. Si les idées contrad1cto1res la_ncccs
par tous les hommcs-mai~cs forment un chaos, tant m1e~x :
« Il faut choisir entre le néant et le chaos » (bttetrnga/zo11,
~3~.
Mais ces idées-forces en se muant en action tangible et
corporelle se heurtent fatalement: « Td est 1: secret, tel~c
est )a nécessité de la guerre ». La guerre rend intense la ,,e
assaiJlie par la mort. ~ masse se sacrifie p~ur fair~ triompher l'idée du chef soit qu'elle adhère à cette idée, soit plutôt
qu'on la précipite dans la guerre par le mensonge («Appelez
le chef l'homme-qui-ment•).
Et pourtant Je vœu de la masse, celui mé?1e d~ l'ho~m_e
qui déchaîne la m1erre est de ne pas souffrir. N y aurait-il
donc de choix ;our l'humanité qu'entre la ~ou_ffranc~ de la
guerre et le néant d'une existence « de bout1qu1er retiré des
affaires » ? Non, il se peut que la guerre ne demeure pas
toujours cette mêlée meurtrière. « Mais la guerre nous fit
croire non pas au progrès, mais au .nobl_e e~ort sans but _et
libre d'espoir.» Cc qui importe à 1ama1s, c est« la sou,eraine présence en temps de paix de l'âme de la guerre, de
l'esprit d'inquiétude, enfin de l'actio~ qui éjacule le monde 11 •
Et dans Fo11d de Ca11ti11t, « l'art qu1 est un regard sur tous
ces agissements » s'arrétc à examiner quelques-uns de ce~
« nobles efforts » de cette « action qui éjacule le monde » a
· · de 1a _guerre
force de mythes.' Voici le mythe aménca10
s'opposant au mythe français ; \'Oici le mythe bolchénste; le

951

mythe de l'alliance de l'homme et de la matière (Grue,
Al/a,1tide); celui de la vitesse (A11/omobile); celui du jeu pur,
1.1 fin en soi » (Te1111is) ; et enfin, rejoignant sur un autre
plan I'lut•italio11 au t•oyage, la vieille Sel111s11cl,J romantique, le
désir d'évasion (Ro11dmr).
Il y aurait quelque chose de décevant et de simplistç dans
une pareille conception de la vie-jeu et de la vie-guerre
(Faisan/ ma prière -Au dieu de la guerre - El des rlvolutiims), si l'œuvre où elle s'exprime n'était pas toute bouillante
de jeunesse, d'une fougue et d'un élan qui font pardonner
tous les fléchissements de la pensEe, et si cene aspiration un
peu romantique et irréaliste à un renouvellement de l'uni,·ers ne se soudait pas à la a: fatalité du moderne » et ne
corncidait pas ayec l'heure révolutionnaire que nous traversons . .,
Le style de Drieu La Rochelle a le 1)1hme de la mer ou de
l'assaut (aucune fluidité, aucune musique), il déferle par
,·agues successives, qui parfois échouent, parfois arrivent au
but dans un tourbillon d'images neu,·es et de mots. Au premier abord, cefa rappelle du Rimbaud, du Laforgue, du
Whitman ou du Marinetti, et il est bien certain que le style
de Drieu est encore soumis aux influences, et qu'il est, par
manque de soin, souvent raboteux, heurté, inutilement télégraphique, pareil à la mauvaise traduction d'un bon poète
étranger. Mais il y a un élément tout personnel qui relie
Drieu à la plus sévère et à la plus belle tradition classique
lali11e, qui va de Luaèce à Dante, de Tacite à La Bruyère,
c'est l'art du raccourci, la recherche et fréquemment la décou,·erte de la formule explosive, à force d'être comprimée. Ce
renouveau partiel du classicisme dans l'expression est sans
doute ce qui fait la ,·alcur littéraire durable et l'originalité
naie d'l11/trrcgalio11 et de F,md de Ca11/i11e, qui sans cela ne
seraient que de précieux documents sur les façons de sentir
des_adolescents de 1914.
DENJAlUN ciltMtl!UX

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

953
ment. Stendhal répond
e le
.
voyer au diable les ré. qu I
ro1~anusme, c'est d'en.à
ves et es rêvenes Alors L
.
regret cesse quelque tem d"
·.
amartine
La d"
ps ~tre romantique
ispute n'est pas au·ourd'h . }
.
/
Stendhal ait quiné le parti J • . ~ p us nette, bien que
et que Pierre La
. , p~mc1pa ement depuis dix ans
d
l
. sserre ait repns la thèse d'Isidore Du
'
ont es Polsies, on le sait sont une
casse sibles, et la réfutation du' romantisrJ::face à des poésies pos-

*

* *

CHRONIQUES PARISIENNES, ENNUIS NON
RIMÉS, par Jules Laforgue (La Connaissance).
Ce premier volume de nouveaux inédits complètera heureusement celui qui, au Mercure, fom1e le troisième volume
des Œuvres de Laforgue. Rien de ce qu'a pu produire un
esprit aussi rare ne doit nous être indifférent, et si les petites
chroniques ici reGueillies n'ont pas gran-de importance, elles
rappellent cependant, comme des doigts distraits sur un
piano, quelques thèmes des Poésies et des Maralités. On
ferait un volume pareil, et plus charmant encore, avec les
chroniques de Mallarmé oubliées dans le National, la Dernière Mode et quelq~es journaux. Mallarmé et Laforgue se
relient pareillement à! .. chronique de Banville. Genre aujourd'hui perdu, et tué sous la mvraille des grains de !:-on sens.
Mais pourquoi M. André Malraux, qui a recueilli ces textes,
ne nous dit-il pas, en une page, d'ou ils sont tirés et à quelles
occasions ils furent écrits ? Je suis peut-être un barbare,
mais ces détails m'intéressent plus que ceux qui concernent
sur la première et la dernière feuilles, le nom de l'imprimeur,
la quantité du tinige et la nuance du papier.

Depuis Racine, la poésie n'a as
'
a reculé. Grâce 'à quP A G p progressé d un millimètre. Elle
·
ux randes-Têtes-Molles de
~ue. Grâce aux femmelettes, Chateaubr" d 1
. notre épolique •.. F.dgru-d Poë
M
ian , e Moh1can-Mélanco• 1e ameluck-des--Réves;-d'AI 1
le Compère-des-Ténèbres . G
Sa
,
coo ; Mathurin,
cis ; Tlléopbile Gau .
►, eorge nd, l lf_e~aphrodite-Ci.rconCigoo-ne ' r - t:ler, Uncomparable-Ep1c1e.r
Lamartine la
.,~ -uc,uuoyante...
,

Ce sont des

invectives. Ducasse, plus

« une vérification J&gt;.

loin,

tente, dit-il,,

La voici:
Vous qui entrez, laissez tout désespoir.
Les enfants qui na·s
.
i sent ne connaissent
rien de la vie pas .
,
meme
1a grandeur.
La jeunesse écoute les conseils de l'â e • .
illimitée en elle-mê
g mur. Ele a une confiance
me.
Si la morale de Oé •
•
·
la terre aurait cbanoé . ;patre e~t été moins courte, la face de
L'h
o , n nez n en serait pas devenu plus long
omme est un chêne. La nature n'en corn te a
.
robuste. Il ne faut pas que l'uo· e
'
p p s de plus
goutte d'eau ne suffit pas à sa ;;é::r:a::~ pour ·le défendre. Une

A. THIBAUDET.

*

* *

·POÉSIES, par Isidore Ducasse (comte de Lautréamont),
avec préface de Philippe Soupault (Au Sans Pareil).
Le numéro ·3 du Spectateur reprochait au romantisme de

1 Le.1eu n' est pas neuf. Il n'est pas inoffensif non plus
I . prend assez naturellement les traits intellectuels d'u'
vice.
•
n

livrer le monde aux rêves ; la Direction annonçait pour le
numéro 4 la réponse d'un romantique, que l'on ne découvrit pas. Hugo, le mot ne lui allait guère. Lamartine un peu
plus tard écrivit à Stendhal pour lui demander un renseigneI

. Exactement il imp rique que 1es phrases - et en ,particul 1er cette espèce' que l'on appeIl e smgulièrement
.
des pen-

�..
954

LA NOtJ VELLE llEVUB FR.ANÇAlSll

sées - sont de méme pite que les idées, de sorte qu'il suffit
de retourner l'ordre des mots pour avoir leur sens retourné.
Une nouvelle maxime porte un témoignage opposé aa
premier, mais qui ne peut manquer ~'ltrc aussi pressant,
aussi prégnant - n'étant pas autre, mais le_ même.,
Il s'agit dans les Poisies d'une démonstration par l absurde.
Si le langage, suppose à peu près Ducasse, était cc que
vous pensez, il faudrait dire ...

• ••
Toute doctrine littéraire se fonde sur une thforie du langage. Il faut savoir si l'instrument est sûr - l'affliter
être, le redresser, le garder de la rouille ? Les romant1,ues
en général lui font confiance, ils en sont plus tranquilles
pour chercher des herbes inattendues. ~ugo ap~lle_le mot:
verbe. Ce n'est plus cette matière difficile à réduire, il semble
que le langage par nature porte sens, il est de la r~ce de ~
pensée. Premier effet d'une do~trine. paresseuse, qui ne croit
guère aux objets. Si le romantisme tient_de Jea_n-Jacques _une
image des passions, bien plus s~rement 11 reçoit de C.Ondt~C
la confusion des mots avec les idées.
C'est au milieu de cette confusion que Ducasse pose sa
machine infernale. « Il n'y a rien, dit-il, d'incompréhensible Il. li s'en suit à peu près que l'on n'a plus à penser, les
phrases y suffisent. Un coup de pouce de temps en temps les

peut-

fait d'ricr.
,.
rtit
L'on pouvait attendre de Lautréamont , qu 11 ~ppo
quelque bon sens à dérn~ler la q~erel~e, _que I on a ~1te. Seulement il semble aussi qu'il n'1magma1t aucune httéra~,
sauf Maldoror et ce romantisme, qu'il fai~ait éclate~. - N ' :
porte quelle œuvre possible lui semblait contredite par
langage de paradis.
JEAN PAULHAII

NOTES

955

ÉVIDENCES, par LuciL11 Daudet (à la Sirène).
.C'est un petit linet précieux et complexe, perspicace et
ùtste, ~e chap~let ~e sensations aiguës qu'on se garderait bien
de rédiger, qu on Jette en vrac sous quelques titres faits d'un
seul mot sans article ; des notations vibrantes, réduites à
_ l'essentiel, et dont l'ensemble, arbitrairement arrêté0 nous
fait assez bien pénétrer dans une conscience. Pour mettre
en contact une sensibilité et un public, ce genre de livret
t~nd à remplacer aujourd'hui le livre de poèmes qu'on sent
s1 lourdement démodé : en ouvrant un recueil de vers nou,ç,eaux, à l'a seul~ vue des lignes inégales, l'œil est déjà fatigué,
s attend a de vieux rythmes et à de vieilles choses. li ne
.s'agit pas_ ici. de la lassit~de _d'un lecteur neurasthénique ni
d_e la chair tmt~ de celui qui a lu tous les livres. li s'agit
simplement des Jeunes gens, de ce qui leur paraît à eux-mêmes
propre ou inapte à les exprimer. Ces livrets, qui seront démodés, à leur tour bientôt, p·arai~sent bien la forme actuellement la plus juste et la plus directe pour accomplir la fonction poétique, pour exposer aux yeux du public sa marchandise intérieure.
Celui de M. Lucien Daudet ne fera évidemment pas
oublier les Illumi11atio11s, qui demeurent, comme les Tropbies
de Heredia, le classique et l'achèvement d'un art. Mais il
contribuera, avec d'autres livres à établir autour de ce chefd'œuv,:e la multiplicité d'un genre, à prouver par là le bon
droit et la légitimité de la tentative de Rimbaud. Bien entendu
je ne vois pas ici d'imitation, et je ne méconnais pas la
figure personnelle. Mais ce n'est pas ma faute si je m'intéresse par mécanisme, par profession, à ce qui d'une sensibilité et d'un style tend à cristalliser en genre. Genre dont le
livret de M. Daudet tend singulièrement à éclairer les affinités
61

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

956

.
T l
rceau (très beau et qui me semble
avec la musique . e. mo
.
t t fluide de la musique
parfait) comme Angoisse est en~ore ou
rba.lement mais
qui l'a déposé, et p~raît ?ess:uer, ~;\;:lque lied schuintérieurement, les hgnes m mes .
d
. où sa destinée irréalisée serait de se fou re.
manmen
ALBERT THIBAUDET
** *

HISTOIRES EXOTIQUES ET MERVEILLEUSES,
ar Pierre Mille (Ferenczi, éditeur).
P

douze histoires, com~e dans les

0~ retro~ve dans ~es ubliées Pierre Mille, tous les donSc
centames d autres qua p'
t t de reporter d'autre part
de conteur de F~bl_iaul-: t~ uenterpe:t:n: l'essentiel de son art.
. f: t on ongina t e
1 .
qm on s 1
le cbante-histoù-es du xme siècle, i pu:se
Comme le c erc ou
d
1 . he fond des « bonnes h1sd'f
orale ans e ne
l
dans a tra i 1011
• ' es et du folklore juif, c.olonial ou
toires )&gt; de nos provm~ ,
, 't en les ornant de consi.
t 1 transcrit ces rec1 s
1
musu man, e 1
h'
ou sociales en les enndérations morales, p~illo sopA1qule; çon du f~it-diversier du
d'" dées génera es
a a
1 1
chissant i
· . · ..
et à fondre ensemb e e
"è l 11 réussit à faire vo1S1ner .
xxe si c e,
.
d l' enture
·
l' · t ce et l'umque e av
quotidien de exis en
.
tels qu'ils sont, tous nos
Mll eint les aventuriers
.
Pierre I e p, .
' .l
eignent tels qu'ils devraient
Stevensoniens d auiourd hm es p
être.

sauvent apparente,
. c .et
Quant a' l'influ.ence anglo-saxonne,
.
,
reo-arde
à
deux
101s,
1
.
Ile n'est pas si on y c
.

même agressive, e
. ,
.
villao-es français
::,
é
f d 1 z lui que dans ces vieux
plus pro on e C1e
le Britanniques ont enseign
du front picard, où_ tout ce qdue shabitation c'est à épicer
'
, en ctnq ans e co
'
a nos ruraux .
.
bœuf bouilli national.
de quelques pi:kles notre
BENJAMIN CRJhUEUX
*

**

NOTES

957

LE MÉDECIN MALGRÉ LUI, au Vieux-Colombier.
Le Vieux-Colornbieri désireux de marguer une fois de
plus quelles sont les sources où il puise sa force, vient d'ouvrir Sea troisième saison avec le Médecin malgré lui. Les procédés de mise en scène sont les mêmes gue ceux des Fourberies, et c'est précisément l'absence d'innovations techniques qui fait l'intérêt de cette représentation, puisqu'elle permet, tout effet de surprise passé, de mesurer la fécondité du
parti adopté par Copeau. Nous avons donc retrouvé le tréteau, cette plateforme en bois qui occupe le milieu de la
scène et que des mar-ches réunissent au plateau. Ainsi surélevés et isolés, les personnages comiques acquièrent des proportions au-dessus de l'échelle humaine. Le jeu du visage
s'efface; par contre les gestes prennent une ampleur et un
accent tels qu'on les imagine chez les acteurs masqués de
l'antiquit€. Ce n'est pas que les finesses soient sacrifiées.,
mais elles changent de nature et diffèrent de ce qu'on a
l'habitude de voir au théâtre, comme le plein air diffère
d'une atmosphère d'intérieur. C'est l'optique de la rue et par
·conséquent du théâtre forain. On pourrait objecter que
Molière avait dépassé, dans presque tout ce que nous possédons de lui, ce stade de l'art scénique. C'est exact; aussi,
dans les représentations données sur le tréteau, les parties
de comédie pure pâlissent-elles un peu devant les parties de
farce. La bouffonnerie l'emporte souvent sur la gaieté et la
bonne grâce ; mais., pour réagir contre l'abâtardissement du
théâtre, il saute aux yeux que c'est bien dans ce sens qu'il
f.aut marcher. Les figures que dressent devant nous les comédiens du Vieu:&amp;-Colombier ne s'effacent plus de nos mémoires,
tant elles ont de caractère et de relief. Que le bdcheron
Sganarelle prenne la silhouette formidable .du Grand Pan
lui-même, cela vaut certes mieux que s'il se r~petisse à
l'image d'un professeur de diction. C'est surtout dans les

�958

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rôles secondaires, doués par eux-mêmes d'une existence plu~
falote, qu' apparaîÙout le bénéfice d'une mis~ en scèn_e aussi
vigoureuse. Là, l'invention triomp~e et l'on ne saurai~ én~mérer les trouvailles amusantes. D'ailleurs le tréteau n eôt-11
d'autre utilité que d'imposer au jeu la symétrie classique, on
en tirerait un avantage qui n'est pas mince. Ces balancements
du dialogue de Molière, ces effets qui se réponden.t, t?ute
cette architecture de répliques et de gestes parait d un~
ordonnance un peu rigide et gênante sur une scène ou
règnent, à quelque degré que ce soit, ~os habitudes réalistes. Au Vieux-Colombier, la configurat10n même ~u so~
sur lequel évoluent les acteurs . les p~se d'une mam~re s1
nette et dans un style si déterminé qu ils peuvent ensuite se
laisser aller à toute leu~ fantaisie. Ils s'y laisseront aller d~
plus en plus, à mesure qu'ils s'accoutumeront_ davantage a
leur nouveau terrain. La sévérité est dans le pomt de. départ
et non à la surface; ainsi seulement elle féconde le 1eu au
lieu de le glacer.

JEAN SCHLUMBERGER

*

* *

LA SURPRISE DE L'AMOUR, de Marivaux au
Vieux-Colombier. Représenter du Marivaux est devenu, à notr~ époque de
Profonde indifférence à la peinture des sentiments, une
· .T ou t ce qui n'est
pas. ' au
entreprise presque t éméraire.
.
5
·théâtre, immédiatement pathétique, tout ce qu~ ne fait pa
effet en bloc sur notre émotivité, tout ce q~1 se présen_te
comme analytique, déductif, partant comme P:o~ess_if,
décourage notre attention et nous paraît pure chmo1sen~.
La vérité de ce qui n'impressionne pas d'abord ne saurait
plus être reconnue.
Nous sommes devenus tellement sensibles, et à tant de
choses, nous avons laissé la nature matérielle prendre sur

NOTES

959

nous un tel empire, nous acceptons d'elle tant d'ivresses, nœ
sensations nous sont déjà une source de si grand délire, que
nous avons perdu tout intérêt pour les sentiments proprement dits, que nous ne croyons plus en eux, je veux dire à
leur pureté, à leur indépendance, à leur réalité abstraite.
Nos nerfs sont trop vite ébranlés; nous n'avons plus la
patience d'attendre que notre cœur le soit tout seul. Et si
quelqu'un nous montre ses mouvements propres, autonomes,
nous l'accusons de les supposer.
Il est vrai que la psychologie de Marivaux a quelque
chose de plus strictement technique qu'aucune autre. Elle
porte sur le seul phénomène de l'amour et le décrit d'une
manière quasi-scientifique, en faisant ab~traction des indiv.idus qui peuvent en devenir le sujet. C'est à peu près comme
Descartes croyait pouvoir étudier les pas_sions. Il n'y a, chez
Marivaux, pour ainsi dire pas de caractères : il prend les
types tout faits de la Comédie Italienne et loin de chercher
à les particulariser, il les appauvrit encore, si possible, de
leurs p"rérogatives traditio,;melles pour en faire les réceptacles neutres et vides d'un sentiment dont son ingéniosité
passera toute à analyser les seules intrinsèques variations.
Un tel parti-pris &lt;l'épure entraînerait à coup sôr de la: sécheresse, si l'analyse ne se trouvait être presque constamment
d'une vérité miraculeuse et ne restituait par là au spectateur
tout au moins un personnage vivant, à savoir lui-même, qui
assiste, qui écoute et qui ne peut faire autrement, s'il a
jamais éprouvé l'amour, que de se reconnaître à çhaque
mot. Si le lieu de la pièce, chez Marivaux, reste toujours
indéterminé et comme idéal, c'est au fond parce qu'elle se
déroule au dedans de p.ous, parce qu'elle n'est rien de plus
que l'éclaircissement, lâ mise en marche et en activité, de
nos propres passions. Nous n'avons pas à la situer, parce
que nous la portons en nous, ou mieux, parce que, sous
l'appel de sa constante évidence, nous nous portons sans

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cesse instinctivement à sa suite, lui fournissant la masse sans
laquelle ses nuances risqueraient par moments de demeurer
• en l'air D. Il y a ainsi un échange continuel de réalité et
comme une alimentation réciproque entre le texte et nousmêmes.
Toutefois il ne faudrait pas, par trop d'insistance sur ce
point, faire oublier le caractère très nettement objectif du
théâtre de Marivaux. Notre âme n'y monte pas en scène
toute seule ni toute simple. Elle subit à tout le moins un
dédoublement. Même si des traits nettement personnels ne
les distinguent pas, les personnages restent indépendants,
représentent des forces différentt's, et même le plus souvent
antagonistes, ou tout au moins n' opérant pas dans le mêfue
champ. Le drame que Marivaux recherche et cultive avec
une prédilection infatigable, c'est la rencontre entre ces deux
somnambules que sont toujours deux vrais amants. Nous les
voyons arriver au-de,a.nt l'un de l'autre, chacun avec ses
rêves, ses désirs, ses espoirs, ses ignorances, ses suppositions.
Chacun est gouverné, presque comme un pantin, par les
grandes lois aveugles et quasi-mécaniques de l'amour: il
heurte l'autre, il trébuche sur lui ; mais ce ne lui est
d'abord qu'un prétexte à divaguer tout seul ; il faut qu'il
en passe par toutes les folies que sa maladie entraîne. Il
croit, il doute, il méconnaît, dans une symétrie et dans
une contrariété touchantes avec son partenaire. Sa soif de le
comprendre n'a d'égale que son impuissance à le deviner. Son
adresse à prendre le change, et sur lui, et sur sm, la douce
lutte qu'il entreprend avec les ténèbres de son cœur, les
éclaircies qu'il obtient, puis de nouveaux nuages, le fil qu'il
perd, mais retrouve, l'autre âme d'abord comme par hasard,
comme en songe, entrevue, puis effleurée, enfin définitivement saisie et qui tendrement, à ce contact, elle aussi, se
réveille de sa propre absence, - tous ces mouvements
forment les véritables et seules péripéties du drame auquel

NOTES

961

Marivaux tente de nous intéresser. Je ne crois pas faire preuve
de coupable délicatesse en avouant que c'est au monde celui
pour lequel je me sens capable de me passionner davantage.
Les méthodes mêmes de mise en scè!ne du Vieux-Colombier étaient faites pour donner au texte de Marivaux ce vif
déf.ouillement et, si l'on peut dire, ce relief dans le vide,
~u 11 comporte naturellement. Une simple statuette de
1Amour, au-dessus du banc circulaire où ,enaient s'asseoir
les personnages, formait comme le commun pivot de leurs
âm~s. - Uo peu plus de force, d'entrain, de passion chez
L~ho eussent peut-être été nécessaires pour donner à la
pièce, et en particulier au 2e acte, son vrai mouvement. La
Comtesse fut excellente.
JACQUES RIVIÈRE

"'

"' "'
LE MAITRE DE SO CŒUR, pièce en trois actes,
par Paul Raynal, à l'Odéon.
_Il n'est peut-être pas encore trop tard pour signaler la
pièce de M. Raynal que l'Odéon a monté à la fin de la saison
d~rnière e: qu'il a eu l'heureuse idée de reprendre ces tempsc1. Le Maitre de son cœ11r est w1e comédie dramatique à trois
personnages : deux hommes liés d'une forte amitié, le
plus jeune épris d'une femme, qui s'éprend à son tour de
l'aîné; bien que celui-ci ne soit pas insensible à ce sentiment, son amitié est la plus forte ; il veut contraindre la
femme qui lui plait de se donner à son jeune ami ; elle est
sur le point d'obéir, quand une ré,·olte de· sa pudeur fait
éclater la vérité et ptovoque le dénouement tragique.
Une partie de la presse a crié à l'invraisemblance ; c'est
souvent signe que l'auteur a mis en œuvre quelques éléme.ots
plus neufs et plus vrais que ceux dont les pièces courantes
sont construites. Ce qui frappe au contraire dan~ ces trois
actes, c'est la fermeté du dessin et la vérité des personnages.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si le plus jeune des deux amis n'est guère que l'amoureux
délirant du répertoire, les deux autres figures sont des créatures existantes. On peut en faire le tour ; elles continuent
de vivre en dehors des instants où elles paraissent sur la
scène. Il était hardi de montrer une femme, sur le point de
céder à un amoureux, se laisser fasciner par la tendressé un
peu narquoise d'un homme qui ne la sollicite pas et reporter
sur lui tout ce que l'autre a éveillé de sentiments ; et
M. Raynal a conduit la-scène avec une sôreté si délicate que
rien ne paraît invraisemblable dans ce glissement. (Je dis
.hardi par rapport aux conventions sentimentales dont' vit
notre scène, car enfin tout le théâtre de Mari-vaux est fait de
cette sorte de revirements.) J'ajoute que le public payant ne
semblait pas du tout déconcerté et qu'il ne marchandait pas
ses applaudissements. Il n'a pas regimbé no0 plus à l'idée
qu'un homme, incapable.de grands emportements, repousse,
par simple fidélité amicale, une femme qui s'offre à lui et
pour laquelle il a du goût.
Il y a certainement chez M. Raynal une curiosité des sentiments, une invention et une grâce dans l'art de les rendre
intelligibles qui permettent d'attendre de lui les plus belles
choses. Mais si les matériaux de son œuvre sont bien à lui et
ne manquent pas de noblesse, le dialogue est surchargé d'ornements, de métaphores qui souvent le gâtent, et l'atmosphère
de la pièce est encore, à bien des égards, celle dont vit le
théâtre des boulevards depuis Amoureuse. C'est du « Théâtre
d' Amour », avec ses éternels oisifs qui ont pour seul intérêt
dans la vie quelques petits événements de cœur ; et le coup
de revolver qui termine la pièce obus a rappelé de bien
mauvais souvenirs. On respire un air de salon, où trop de
dames ont laissé leur parfum et trop de messieurs l'odeur de
leur cigarette ; il serait temps d'ouvrir les fenêtres, et la sincérité nous plairait mieux dans un autre endroit. Cette
remarque ne touche d'ailleurs qu'à ce qu'il y a de plus exté-

LES REVUES

rieur .dans Le Maitre de. son Cœur et l'on ne sonaerait
pas à la
b
formuler si la pièce ne révélait tant de qualités probes et
fortes.

*

*

JEAN SCHLUMBERGER

*

LES REVUES
INVENTION DE LA TIMIDITÉ
Mérimée, qui se reconnaissait cinq âmes différentes, serait étonné:
Bourget ne parle pas de lui d'autre maniè.e que ne fait Aoc!Ié Thérive,
ou même Daniel Lesueur. « Sensibilité rentrée », dit-ot'i, ou : « un
émotif réné ».
(Amie! ainsi s'imaginait pierre, arbre ou animal tout aussi bien
qu'homme : pourtant à qui le fréquentait les traits humains les
plus simples paraissaient le cerner. A quoi tiennent beaucoup de déceptions.)
M. Dugas écrit, d'une façon singulière, dans le MERCURE du
r•r octobre :
Sa timidité fut. comme une vocation sentimentale, déterminée par un
c11up de foudre.

,Le coup de foudre, c'est Mérimée découvrant il cinq ans, que ses
parents ne le prennent guère au sérieux.

•••
LA NOUVELLE ET LE ROMAN
Mérimée qui ne croyait guère aux causes, il semble encore qu'il
n'existe pas d'écrivain plus aisé~1ent explicable. L'on déduit ainsi de
sa première timidité ses goûts d' « aficionado », un cynisme mêlé
de sévérité, et jusqu'à ceci qu'il a composé des nouvelles. M. Paul
Bourget écrit dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 15 sep'tembre:
L'habitude du controle intérieur devait le suivre dans l'emploi de
ses facultés, quelles qu'elles fussent . Visiblement il a répugné à 'l'expansion de son g~nic de conteur, comme à tontes les autres. Poète, il eût

�LA ~OU\' ELLE RE\'UE FlùUlÇAISE
choisi la rigueur concise du sonnet; dramaturge, la pièce en un acte. Conteur il a trouvé dans la. Nouvelle une forme adêquate à son attitude coutumière de r~traction.

et plus loin :
Marquons un autre motif qui a cantonnè :Mérimée dans l'art de la nouvelle. Le romancier, se voulùt-il comme Flaubert absolument objectif et
indiffèrent, ne peut pas 1:\-iter !'indic.1tion des causes... Le romaucier
ressemble au botaniste qui vous moutre, avec son terreau et ses racines,
la plante dont le nouvelliste cueille une fleur pour vous la présenter
isolée. Ces•racines, le botaniste les voit. li l~s touche. Le romancier, lui,
ne peut que les supposer. Indiquer des causes, c'est toujours formuler une
liypethèse, quand il s'agit des actions humaines. P3I suite, c'est prendre
parti, c'est, implicitement ou explicitement, conclure, donc juger. Aucun
romancier n'a jamais échappé à cette loi du genre. Flaubert, pour citer de
nouveau ce doctrinaire de l'impassibilite, juge M- Bov;iry, quoi qu'il en
ait. Il juge Fréd~ric Moreau. li juge Bouvard et Plcuchet. Qµand il disait
l Maxime du Camp, après la guerre de 1870 et la Commune : • Tout cela
ne serait Jl'1S arriv~, si on avait compris l'lducalion seuti111r11talr, • il ne
proférait pas, comme l'a cru son ami, une phrase ambitieuse d' illuminé
littéraire. Il avolllit tout bllut qu'il avait entendu faire dans ce livre un
diagnostic social.

Mais s'il est vrai que le roman traite naturellement des causes, la
tentation aurait fort bien pu vt:nir à Mérimée de jouer la difficulté et
composer un roman sans causes ; ex.:rçant ainsi dans les conditions
qui pouvaient le mieux le mettre en valeur ce contrôle intérieur,
auquel il se plaisait. Telle est la faibk-sse de toute explication psychologique : elle peut avoir été touro&lt;:e. - Ou si Je romancier
encore évite de juger :

••
GIDE, DOSTOIEWSKY
Suarès écrit de Dostoiewsky, dans LES EcRITS NOUVEAUX (septembre):
La u:ùe Yertu de l'homme, comme de l'artiste, est de se rendre objet,

LES REVUES
vertu, sinon la suprême intelligence ? Elle est l'amour intellccroel dans
toute son étendue.
Grâce à cette imagination de l'objet, grâce à cette connaissance aniourcusc, chez Dostoïewski on assiste à la creation d'un monde. Les jeunes
gens de Dost~ïe'."ski so?t le centre chacun de l'univers, et pour eux,
~omme pour 1 univers memc, la question est d 'étre ou ne pas être. Par U,
1 1 a rendu c_omme_ personne le drame de tous les jeunes g,ms, de tous
ceu.x au . moins qui ont qnelque génie : car le jeune homme, eu passion ou
en poésie, est un dieu ingénu qui se met lui-même en demeure de tout
créer, en créant sa propre vie ; et s'il ne croit pas à soi-même il ne peut
croire l la realitê du monde.
'

et François Le Grix, dans la RllvuE HEBDOMADAIRE (n sept.) écrit
sur la Symphonie pastorale :
L'an infiniment minutieux de M. Gide, semblable à celui de Racine en
cela, dissimule si bien ses préparations qu'il fant y regarder de près peur
k~ retr~u~er. Cette hésitante et brëve histoire, qui n'est que celle d'un
meme tnttme secret d'amour, découvert, puis tu, puis avoué par le past:ur, par sa. fen~me,, _pa~ l~ur fils Jacques et par Gertrude, il faut bien, peur
n en pas dctruire l rnunuté, que cc soit par le journal du pasteur qu'elle
nous soit contêe. Mais pour en resserrer encore l'effet, - car ces nuances
~es demi-teintes pourraient contribuer à une impression de lenteur, - c;
Journal de deux annèes est écrit en quelques semllines. Le pasteur le commence au passe; il l'achcve au présent ; drns l'intervalle, il a connu sa
-vé~ité, celle de Gertrude. ;\insi la lente démarche et la rapi.iité que son
su1et réclamait et qui semblaient s'exclure, M. Gide a su les neutraliser
l'une par l'autre et les concilier, .•

.....

Un commentateur s'avisait, il y a quelques jours, que l'ironie de
M. Andre Gide ne connaissait de rivale que celle de ~{. Anatole France.
Il est difficile de se méprendre plus complètement, et M. Gide a dù ètre
bien étonné de s'entendre louer de son ironie. Les ~ductions incon1parables
de M. Anatole France sauraient-elles empêcher ce qu'il peut y avoir d'un
peu élémentaire, pour ne pas dire primaire, dans un parti-pris sans inquictude, dans un sourire insu.lié, fùt-ce celui de Voltaire. Que 1. Gide
est loin de ce parti-pris I Que son sourire est fugace 1 Tout interroger ce
n'est pas douter de tont, pas plus que tout comprcadre n'est tout croire.
C'est encore moins ne croire :\ rien.

et d'être objet le plus possible : enfin d'être pour lui en lui, comme il
est lni-mêmc. Compatir n'est plus, alors, cette vague mollesse d'une
charité qui ne distingue rien, où il y a bien moins d'amour que d'aban•
dan, Compatir consiste à communier dans la vie. Qu'est-ce bien que cette

• ••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

TABLE DES MATibRES

CHAMP-DE-MARS

CONTENUES DANS

Dans Aè'I'ION (Octobre), ce poème de Raymond Radiguet :

LE TOME XV

Mo11nayer l'or des coucha11Js /
Que les c/airom militaires
Berce,m du stêrile. cha11,p
Et1mn:encenl d'autres terres

r920)

ROGER ALLARD

OreWe Î11se1tsib/e au:,; chants
Qui s'e1wo/ent de Cytbère
Je suis devmu méchant
À force de battre I'ai,·e

Sonnets de guerre, par Henry eéard . . r17
Pensus d'une Amazone, ·par Natalie Clifford Barney.

.

.

.

.

.

.

.

.

Ernest Ra}naud

.

.

• .

.

.

.

(LXXXII)
(LXXXII)
(LXXXIII)

454

(LXXXIV)
~LXXXV)
' LXXXV)

613

(LXXXV)

618

(LXXXV)

6r8

(LXXXV)

779
780

(LXXXVI)
(LXXXVI)

781
788

(LXXXVI)
(LXXXVI)

Poesies, par ean Cocteau . . . . . 603
Une Amitié, par Pierre Li~vre. . . . 6o9
Peti~ manuel du• Parfait Aventurier, par

Car so11 Pegase qui 1·ue
Ne ;ourrait wir sans horre111·
Fleu1'ir les chanso11s des rues

Pierre Mac-Orlan.

.

.

.

.

.

.

Le Journalisme en vingt leçons, par Robert
de Jouvenel.

MEMENTO

.

.

.

.

.

.

.

.

Les pensées choisies des Rois de Françe,
recueillies par Gabriel Boissy . . .
de Tempirature,· par Paul
Morand . . . . . . . .
Les derniers vers de Paul Drouot.
La légende des Siècles de Victor Hugo
avec un commentaire et des notes
par Paul Berret . . . . . . .
Les beaux soirs de l'Iran, par Emile Zavie
Mandragore, par J. W. Ewers, traduit
par Marc Henry .
. . . . .
Peinture communiste ? . • . . . . .
Les images du t11011de, par René Ghil.

Feuilles

•
Le premier numéro de l'Es1&gt;RIT NOUVEAU, re.vue d'esthétique, a paru.
• L'art, écrit Paul Dermée, a ses lois comme la physiologie ou ·1a phy•
sique: nous suivrons les travaux d'esthétique de l_aboratoire avec autant
de curiosité que les expériences librement instituées dans leurs œuvres par
les artistes. •
Bissière parle de Seura.t ; Ozenfant et Jeanneret des Lois de la Plastique;
André Salmon de· Pj.:asso; Tokine du Cilléma ; Le Corbusier Saugnier de
l'arcbileclrtre; Paul Dermée des fondements psychologiques du Lyrisme.

•
LE MERCURE DE FRANCE (1er septembre) :
Souvmirs de 111011 comm,crce : a11 bras de Guillaume Apolli11aire, par' André
Rouveyre.

Anthologie cl'itiqut des poètes t1ormands

(LXXXII)

r23

G. Q.G. Secteur 1, par ran de Pierrefeu. I36
Cittématoma, par Max acob . . . . 317
Les Bucoliqius et la Copa dt Vfrgile, par

Le temps e,f 1111 labo11rew· :
Rùks tracées sans charme
Vaille d'un asti-e empe1·eur

789 (LXXXVI)
857 (LXXXVII)
943 (LXXXVII)
946 (LXXXVII)

GUILLAUME APOLLINAIRE
Couleur du temps .
694

(LXXXVI)

LOUIS ARAGON
Toutes choses égales d'ailleurs ·.

346

(LXXXIV)

336

(LXXXIV)

LAREVUE RHÉNANE(novembre):

PIERRE ALBERT-BIJWT
Hai-Kais.

'La Légende de Sai11t-Ch1·istophe, par Henri Lichtenb,erg·cr.
* **

(Ju1tLET-DtcEMBRE

J.

P.

�LA NOUVELLE REVl-'E FRANÇAISE.

ANDRÉ BRETON
Pour Dada .
2o8
Gaspard de la Nuit, par Louis Bertrand . 455

(LXX.XIII)

TABLE DES MATIÈRES

La do11lourt1tse passion, par Anne-Catherine Emmerich. . . . . . . . 616

(LUXIV)

ANDR~ GIDE

339

(LXXXIV}

Si le grain ne meurt (quatrième fragme11t)
Si le grain ne meurt (cinquième Jragmmt)

Hai-Kais.

337

(LXXXIV)

Haï-Kaîs.

PAUL CLAUDEL
Saint Louis, roi de France
Saint Martin

161 (LXXXlll)
839 (LXXXVII)

JEAN BRETON
Haï-Kaïs.

MAURICE GOBIN

JEAN-RICHARD BLOCH

PAUL-LOUIS COUCHOUD
Haï-Kaïs.

BENJAMIN CRÉMIEUX
Pierre Hamp : Les métiers blessls - La
Victoire mécanicic1111e • . . . • .
Sur la condition présente des lettres italiennes . . .
.
L'Atelier de Marie-Clain, par Marguerite Audoux.
Fcmd de cantine, par P. Drieu la Rochelle.
Chéri, par Colette. . . . . . . .
Histoires exotiques et merueille11ses, par
Pierre Mille . . . . . . . . .

MAXIME GOlUU

331

744
811

(Lx..'&lt;XVII)

(LX..'i.XYI}

342

(L'O~XI V)

862 (L."XXYII)

BERNARD GRŒTHUYSEN
Lettre d'Allemagne .
792

(LXXXVI)

MAX JACOB
Bonnes intentions .

I 26

(LXXXII}

637

(LXX.XV)

786

(LXXXVI)

948 (LXXXVII)
938. (LXXXVII)
956 (LX.'l'{VIl)

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE
Le retour du soldat
238

(LX,UIIl)

511

VALERY LARBAUD
6r
Beauté, mon beau souci .
Poètes espagnols et hispano-américains
contemporains . . . . . . . . 141
Be.-nrté, mon beau souci ... (fin). . . . . . 247
Lettres anglaises : La question des an~li471
cismes

(LXXXV)

340

(LXXXIV)

HENRI GHÉON
Les voix qui crient dans le disert, par
Ernest Psichari. . . . . .
1P
Autour d'Antoine et Cliopdtre .
3I 9

(LXXXli}
(LXXXill)

ANDRÊ LHOTE
Tradition et troisième dimension.
L'Enseignement de Cézanne
PIERRE MAC ORLAN
La négresse du Sacri-Cœur, par André
Salmon .

(LXXXV)
(LXXXII)

(LXXXII)
(UC&lt;..Xlll)

(LXJ,L'i.IV)
(LXXXIV)

Hai-Kaïs.

497

PAUL ÉLUARD

JULES LAFORGUE
Notes d'un agenda.

HENRI LEFEBVRE

(LXXXV)

Hai-Kaïs.

Souvenirs sur Tolstoï .

(LXXXIV)

ALAIN DESPORTES
Lettres allemandes: Les pûmniers littiraires àe la Fr1111ce 11ar1veUe, par Ernest
Curtius
626

CHARLES DU BOS
Note sur Mérimée portr:1itiste

(L.'&lt;X.XV)

619
649

(LX.XXV)
(L"&lt;XX.Vl)

6o7

(LXXXV)

LOUIS l\B.RTlN-CHAUFFIER
La je1111esse de Stendhal, par Paul Arbelet. 344 (LX.XXIV)
Anomalits, par Paul Bourget . . .
(LXX..'X.\11)
RENÉ MAUBLANC
Haï-Kais .

343

(LXXXIV}

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

97°

HENRY DE MONTHERLANT
Critérium des novices amateurs. . . . .
383

(LXXXIV)
Haï-Rais.

PAUL MORAND
Feuilles de température . . . . . . . .
La fi11 du momie filmée par l' A11ge N. D.,
par Blaise Cendrars . . .
Le Cbaos européen, par Norman Angell,
traduit par André Pierre . . .
.

56

599

(LXXXV)

JEAN PAULHAN
. . . . . ; . . . 329 et 345
Poé.sies, par Isidore Ducasse. . . . . 952

(LXXXIV)
(LXXXVII)

JEAN PELLERIN
L'Appal'tement des je1mes filles ; les feux de
. .
La nlgresse blo11de, par Georges Fourest.
Paul- Jean Toulet. . . . . . . . .

119

776

(LXXXJI)
(LXX.Xll)
(LXXXVI)

342

(LXXXIV)

125

ALBERT PONCIN
Haï-Kaïs.

.

458
506

(LXXXJV)
(LXXXV)

HENRY PRUNIÈRES
Les Sept cha11so11s de Malipiero à !'Opéra. 466

(LXXXIV)

YVONNE RIHOUET
Aux ballt:ts russes : Pulcinella .
. · 326

(LXXXIII)

JACQUES RIVIÈRE
Reconnaissaoce à Dada .
216
M. Pierre Lasserre comrt: Marcel Proust 481
La Surprise de l'Amour, au Vieux-Colomhier
958

.

(LXXXI~
(LXXXI )
(LXXXVII)

H. P. !\OCHE
L'Exposition des Beaux-Ans de Dusse!dorf

635

(L"l{XXIV)

673

(LXXXVI)

JULES ROMAINS
-Ode

GEORGES SABIRON
. . • .

B5

(LXXXIV)

. •

.

.

675

(LXXXVI)

JEAN SCHLUMBERGER
Lettre à un historien . . . . . . . . • 4t
Les nuits des îles, par R. L. Stevenson,
traduction de Fred Causse-Maël
• 138
Le pmdu dépendu, de Henri Ghéon . -: 614
Adorable Clio, par Jean Giraudoux . . 783
Le Médecin malgri ltti au Vieux-Colombier . . . . • . . . . . . 957

(LXXXll)
(LXXXII)
(LXXXV)

(LXXXVI)
(LXXX.VIT)

SHAKESPEARE (Traduction d'André Gide)
Antoine et Cléopâtre (Actes I et II) •
5
(LXXXII)
- d• (Actes III et IV) . . . 392 (LXXXIII)
- d• (Actes V et VI) . . . 878 (LXXXIV)

ALBERT THIBAUDET

HENRI POURRAT
l11troduttio11 à q11eh1ues œu1!res, par Paul
Claudel .
•Chansons

• .

Vie de Guillaume Apollinaire .
(LXXXII)

la Saitif-/ta11, par Roger Allard

•

ANDRÉ SALMON

(LXXXII)

1 22

Haï-Kaïs. .

971

TABLE DES MATIÈRES

I

Réflexions sur la littérature : Du rontaoesque
Réfiexions sur la littéranrre : Les aualystes romands.
R~exions sur la littérature : Mémoires.
La crise sociale de 1848 ; les origines de la
ri11olution de février, par Pierre Quentin-Bauchart,
•
Lon Rampau d'Aram, par Jousé d'Arhalld - . • . .
•
,
Réflexions sur la littérature : La Symphonie Pastorale . • .
H. B. par l'un des quarante.
Edmond Jaloux . • . . . . . .

Les terrasses de Tombouctou ; des fa,itaisies s11r l'Eternel, par Robert Randan .

107

(LXXXII) ·

306
430

(LXXXIII)

452

(LXXXIV)

462

(LXXXIV)

587
6o2
6o5

(LXXXV)
(LXXXV)

811

(LXXXV)

Réflexions sur la Littérature : L'Esthé765
tique des Goncourt
789
La bibliothèque scandinave.
Réflexions sur la Littérature: Le groupe
923
de Médan
La Chair n le Sang, par François
941
Mauriac .
•

(LXXXIV)

(LXXXV)

(LXXXVI)
(LXXXVl)
(LXXX.VU)

(LXXXVII)
62

�972

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Chroniques Parisiennes,

Ennuis

952 (LXXXVII)
955 (LXXXVII)

JULIEN VOCANCE
'

973

non

rimJs, par Jules Laforgue . . .
Evidences, par Lucien Daudet . . .
Haï-Kaïs.

LA NOUVELLE REVUE FRA?:l"ÇAISE

333

(LXXXIV)

153
483
645
805

(LXXXII)
(LXXXIV)
&amp;XXXV)
XXXVI)
( XX,XVTI)

XXX

Les revues •
Les revues .
Les revues
Les revues
Les revues

,

961

LE

CA RN ET
NOTE
Le memento bibliographique que nous' avions coutume de donner sur cette page prendra place désormais dans
les feuilles d'annonces rouges que l'on trouvera au débµt de
chaq_ue numéro.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.

DES ÉDITE u·R S

�974
GABRIEL NIGOND

LA NOUVELLE FRANÇAISE
: GONE,

roman, r vol. in-12 de

248 pages (tirage de luxe : ·dix exemplaires sur
hollande) 1 -;
C'est assurément l'œuvre maîtresse de l'auteur des Contes
de la limousine qui est aussi le poète exquis de l'Ombre des
Pins.
'
Dans le cadre, familier à l'auteur, d'une vallée de la
Creuse, étincelante de reflets d'eau vive et de feuillages
légers, puis à Venise, puis dans un village montagnard de la
Savoie, enfin dans son pays natal où elle revient finir sa vie
de légende, nous voyons se dérouler l'histoire étrange d'Antigone de Jambune, dernière fleur d'une race épuisée.
Un ardent désir de vivre la dévore, que ,;eut enflammer
une passion romanesque, sans objet précis, et qui se nourrit
d'elle-même.
Toute petite enèore, Gone, entre une baignade en ,Creuse
et une partie de pêche, s'est éprise de la Nouvelle Héloïse et
de son amoureuse rhétorique. Désormais elle respire par la
bouche pensive de la triste Julie et tous ses sentiments, exaltés jusqu'à la folie, obéissent au fantôme de Jean-Jacques.
C'est le philosophe voûté, à la perruque étroite et aux souliers à boucles qui la conduit au terme de son destin. •
Comment lire sans émotion les préparatifs du mariage de
Gone, ~a crise dernière de folie, et sa mort merveilleuse au
cœur de l'incendie de la vieille demeure natale. On songe à
Charles Nodier. M. Gabriel Nigond possède tous les dons du
conteur, la grâce naïve, la saveur rustique et légendaire de
l'imagination, la fantaisie ornée et surtout, ce qui n'appartient qu'aux poètes, la force lyrique qui entraîne le lecte':r.

r. Paris, Société d'éditions littéraires et artistiques. Librairie
P. Ollendorjj, 50, rue de la Chaussée d'Antin.

LE CARNET DES ÉDITEURS

975

L'ENFANT INQUIET, roman, I vol.
in-12 de 212 pages (tirage de luxe : 12 exemplaires
numérotés sur Hollande von Gelder) '.
J.,e premier ouvrage de M. André Ohey, le Gardien de la

ANDRÉ ÜBEY :

Ville, avait reçu l'accueil le plus favorable de la-critique, qui
avait unanimement salué le début d'un jeune écrivain, particulièrement doué, semblait-il, pour rendre les nuances les
plus délicates de la sensibilité.
Ses qualités n'ont pas tardé à s'affirmer. Avec l'Enfant
inquiet c'est le roman de l'adolescence qu'après tant d'autres, M. André Obey a voulu écrire, ce roman que tout
écrivain sensible porte en soi, mais dont bien peu savent
nous faire goûter le charme trouble et délicieux. Le sujet est
le plus simple qui soit, et les détails ont cette saveur particulière d'autobiographie dont le lectwr d'aujourd'hui est
si friand.
Dans l'âme d'Arnaud, le héros du livre, s'éveille tour à
tour, l'e sentiment de la nature, de la mélancolie, de la joie,
de l'amour, enfin de la douleur, avec la première peine de
cœur du collégien sentimental.
On goùtera, en particulier, les scènes de l'Ecole de
musique, lé Dimauche de Pâques et surtout le dialogue si
subtil, d'une atmosphère si juste, intitulé au Jardin des

arbres.
Mais le roman de M. André Obey offre encore un sens
profond. Sous une apparence ironique et fantaisiste, il pose
.le vieux problème de l'instinct naturel et de la sensibilité
enfantine en lutte avec la société et la famille.

J,

Librairie des Lettres, Paris, 13, rue Séguier.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
MARCEL WrLLARD

TOUR D'HORIZON ; avec des-

sins de Raoul Dufy '.
Voici le premier livre de M. Willard. Ce n'est pas une
crise de croissance, mais l'œuvre d'un écrivain qui n'a
voulu publier qu'après avoir tout discerné en lui, appris à
penser, dompté sa frénésie et accepté de ne nous restituer sa
science qu'après un long labeur. Des prosts et des poésies
commentét:s par le charmant crayon de Dufy, écrites avec
une même volonté, nerveuse et tendue à se rompre, qui en
fait l'unité. Dq surconscient en attendant le subconscient :
dans cette fermentation organisée, parfois une douce trêve
mallarméenne :
L'aurore est-elle ? N'est-elle
promesse de lumière éternelle
aile du jour folle aile .
le couvant sur amour vœu d'amour ?
'

... . . . . . . . . .

Oh ! jour fané que douter de soi décolore !

.............

De cette écriture concise et intolérante comme une devise,
trop précieuse peut-être, la tension est telle que la métaphore n'y peut plus vivre. On se prend à le regretter, surtout après la lecture de Lieu commun où s'humanisent
un instant ces paysages cérébraux.
Tout alentour, con1me au hasard, dos à. dos des sièges, seuls... ~

Des corps interposés entre deux uniformes. Seuls ... Le couple. Elle
et Elle. Lui et Lui. Le Ventre au centre mobilier se chauffe. Deux
ou trois êtres collectifs en formation.

Il y a lieu de s'arrêt~r à ce livre ; à chaque page on trouvera le signe d'une vocation.

LE CARNET DES J\:DITEURS

977

ANDRJ\: BILLy : BARABOUR ou L'HARMONIE UNIVERSELLE, Roman '.
Est-ce bien un roman? N'est-ce pas plutôt un essai de
destruction du roman, considéré comme un ensemble de
conventions littéraires périmées ? « Faire sauter le roman
français, et qu'il retombe en pierreries brûlantes, écrit l'auteur,
quel rêve ! » Œuvre déconcertante, agressive, toute chargée
d'ironie et de désenchantement, Barabour indique chez
André Billy une position bien arrêtée vis-à-vis de ce qu'on
pourrait appeler « la vieille littérature ». Il en utilise en riant
1-es recettes, mais dans le même instant il les bafoue : celles .
du roman policier et du roman d'aventures, celle du roman
psychologique et du romàn philosophique surtout. Et ce
mélap.ge étourdissant est le plus curieux et le plus amusant
qu'on puisse rêver. Dadaïsme ! dira-t-on. Peut-être, par
certain côté, à condition que le Dadaïsme ne soit au fond
qu'un aspect de l'universelle inquiétude. Mais il ne faut pas
s'y tromper : Bara,bour est plus et mieux. Ce roman se rattache
par sa forme alerte et toute classique à la meilleure tradition
des~conteurs français. On parlera de Voltaire à propos de ce
récit où sont raillés les entrepreneurs de religions u,niverselles, dans la personne de Barabour, millionn~ire qui se
dépouille de sa fortune au profit du premier venu, avide de
découvrir les lois de l'harmonie universelle parmi les masses,
et dans la personne aussi de ce singulier Vivelésétasunidasi
qui, d'esprit trop paresseux pour ~isputer des principes, croit
de toutes ses forces à la toute-puissance des mots. Vraiment,
Barabour nous donne l'impression d'une fantaisie joyeuse et
féroce de quelque Jérôme Coignard qui aurait fréquenté
Chesterton, le grand mystique. Il se dégage de ces pages une
volonté d'orienter la race vers plus de logique et de clarté,
et d'émanciper le roman de la tutelle des genres usés.
JEAN DES BONNEFEUILLES
I. La R~1aissance du Livre, 78, Boulevard S&lt;-Michel. Un voi. in:
18 jésus. 6 francs.

r. Au Sans Pareil, 37, avenue Kléber, Paris,

�......,;

Pour produire leurs livres, les Éditeurs sont OBLlGATOIREMENT TRIBUTAIRES de trois industries : celle ùu
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cent.
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o/o

1.300

J. 200 ~,

l.100

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pour cent.

Comparée aux augmentations de toutes choses
Celle du li~re est la plus réduite
L'ancien livre à 3 fr. 50 n'a pas subi
100 0/0 fie majoration

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500 ,~

400

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300 %

La courbe figuri:e par des croii rcpréstntc 13 majoratio,i sy11di&amp;ale
du prix des /ivm de littérature.
ABBBVILUl. -

lMPRIMERIE F. PAILLAfl'r,

200

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1920, Tomo 15, Septiembre-Diciembre</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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