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                  <text>�&amp;1aL10Te:cA ce:1117RA1.
lJ. A. N. L.

LA

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

�~ -LA

.,.

.

NOUVET.T.F.

�LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

:.\IENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XVI

PARIS
35 &amp; 37,

RUE M/\DA:'lfE,

I92I

35 &amp; 37

�UNE AGONIE

A LÉON DAUDET.

cc Monsieur je ne dis pas, mais vous n'avez pas pris de
rendez-vous avec moi, vous n'avez pas de numéro. D'ailleurs ce n'est pas mon jour de consultation. Vous de-vez
avoir votre médecin. Je ne peux pas me substituer, à
moins qu'il ne me fasse appeler en consultation. C'est une
question de déontologie... » J'avais rencontré le fameux
Professeur E ... , presque ami de mon père et de mon grandpère, en tous les cas en relations avec eux, et pris d'une
inspiration subite je l'avais arrêté au moment où il rentrait,
pensant qu'il serait peut-être d'un excellent conseil pour ma
grand'mère. Mais pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait m'éconduire, et je ne pus lui parler qu'en montant avec
lui dans l'ascenseur, dont il me pria de le laisser manœuvrer
les boutons, c'était chez lui une manie. « Mais, Monsieur,
je ne vous demande pas que vous receviez ma grand'mère,
vous comprendrez après ce que je veux. vous dire, elle est
peu en état, je vous demande au contraire de passer d'ici
une demi-heure chez nous, où elle sera rentrée. - Passer
chez vous, mais Monsieur, vous n'y pensez pas. Je dîne
chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une
visite avant, je vais m'habiller tout de suite, pour comble
de malheur mon habit a été déchiré et l'autre n'a pas de
boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie,
faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l'ascenseur, vous ne savez pas les manœuvrer, il faut être prudent

�6

LA !)IOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin
par amitié pour les vôtres si votre grand'mère vient tout de
suite je la recevrai, mais je vous préviens que je n'aurai qu'un
petit quart d'heure bien juste à lui donner. &gt;&gt; J'étais reparti
aussit6t n'étant même pas sorti de l'ascenseur que le Professeur E ... avait mis lui-même en marche pour me faire
desce_ndre non sans me regarder avec méfiance. J'ai pensé
depms que ce moment de son attaque n'avait pas dû surprendre entièrement ma grand'mère, que peut-être même
elle l'avait prévu longtemps d'avance, avait vécu dans son
attente. Sans doute, elle n'avait pas su quand ce moment
fatal viendrait, incertaine, pareille aux amants qu'un doute
du même genre porte tour à tour à fonder des espoirs déraisonnables et des soupçons injustifiés sur la fidélité de
leur maîtresse. Mais il est rare que ces grandes maladies,
telles que celle qui venait enfin de la frapper en plein visa&lt;Ye
, 1·
1::) '
né 1sent· pas pendant longtemps domicile chez le malade
avant de le tuer, et durant cette période ne se fassent pas
assez vite, comme un voisin ou un locataire c&lt; liant», connaitre de lui. C'est une terrible connaissance, moins par les
souffrances qu'elle cause que par l'étrange nouveauté des
restrictions définitives qu'elle impose à la vie. On se voit
mourir, dans ce cas, non pas à l'instant même de la mort,
mais des mois, quelquefois des années auparavant, depuis
qu'elle est hideusement venue habiter chez nous. La malade
fait la connaissance de l'étranger qu'elle entend aller et
œnir dans son cerveau. Elle.ne le connaît pas de vue, mais
des bruits qu'elle l'entend régulièrement faire, elle déduit
ses habitudes. Est-ce un malfaiteur ? Un matin elle ne
' ! Le
l'entend plus. Il est parti. Ah ! si c'était pour toujours
soir, il est revenu. Quels sont ses desseins ? Le médecin
consultant, soumis à la question, comme une maîtresse
adorée, répond par des serments tel jour crus, tel jour mis
en doute. Au reste, plutôt que celui de la maîtresse, le
médecin joue le rôle des serviteurs interrogés. Ils ne sont
que des tiers. Celle que nous pressons, dont nous soupçon-

UNE AGO~IE

7

nons qu'elle est sur le point de nous trahir, c'est la vie
elle-même et malgré que nous ne la sentions plus la même,
nous croyons encore en elle, mais demeurons dans le doute
jusqu'au jour qu'elle nous a enfin abandonnés.
Je rois ma grand'mère dans l'ascenseur du Professeur E...
et au bout d'un instant il vint à nous et nous fit passer
dans son cabinet. Mais là, si pressé qu'il fût, son air rogue
changea car les habitudes sont les plus fortes et il avaî.t
gardé celle d'être aimable, voire enjoué, avec ses malades.
Comme il savait ma grand'mère très lettrée, et qu'il l'était
aussi, il se mit à lui citer pendant deux ou trois minutes de
beaux vers sur le temps radieux qu'il faisait, puis l'assit dans
un fauteuil, lui à contre-jour de manière à bien l'examiner.
Cet examen fut minutieux, nécessita même que je sortisse
un instant. Il le continua encore, puis ayant fini, se mit,
bien que le quart d'heure touchât à sa fin, à refaire quelques
citations à ma grand'mère. Il lui adressa mème quelques plaisanteries assez fines que, pour elles-mêmes, j'eusse préféré
entendre un autre jour, mais qui me rassurèrent complètement par leur ton amusé. Je me rappelai aussitôt que
M. Fallières, Président du Sénat, avait eu, il y avait nombre
d'annéés, une fausse attaque et qu'au désespoir de ses concurrents il s'était mis trois jours après à reprendre ses fonctions de président, et préparait, disait-on, une candidature
plus ou moins lointaine à la Présidence de la République. Ma confiance en un prompt rétablissement de ma
grand'mère fut d'autant plus complète que, au moment ou
je me rappelais l'exemple de M. Fallières, je fus tiré de la
pensée de ce rapprochement par un franc éclat de rire qui
termina une plaisanterie du Professeur E. Sur quoi il tira
sa montre, fronça fiévreusement le sourcil en -çoyant qu'il
était en retard de cinq minutes et tout en nous disant
adieu sonna pour qu'on apportât immédiatement son habit.
Je laissai ma grand'mère passer devant, refermai la porte et
demandai la Yérité au Professeur. « Votre grand'mère est
perdue, me dit-il. C'est une attaque provoquée par l'urémie.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

En soi l'urémie n'est pas fatalement un mal mortel, mais
le cas me paraît désespéré. Je n'ai pas besoin de vous dirè
que je désire me tromper. Du reste avec Cottard vous êtes
en excellentes mains. Excusez-moi, ajouta-t-il, en voyant
la femme de chambre entrer qui portait sur le bras l'habit
noir du Professeur. Vous savez que je dîne chez le Ministre
du Commerce, j'ai une visite à faire avant. Ah! la vie n'est
pas que roses, comme on le croit à votre âge. » Et il me
tendit gracieusement la main. J'avais refermé la porte et un
valet de chambre nous guidait dans l'antichambre, ma
grand'mère et moi, quand nous entendîmes de grands cris
de colère. la femme de chambre avait oublié de percer la
boutonnière pour les décorations. Cela allait demander
encore dix: minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais sur le palier ma grand'mère qui était
perdue. Chaque personne est bien seule. Nous repartimes
vers la maispn.
Quand grâce aux soins parfaits de Françoise ma grand'mère fut couchée, elle se rendit compte qu'elle parlait
beaucoup plus facilement, le petit déchirement ou encombrement d'un vaisseau qu'avait produit l'urémie avait sans
doute été très léger. Alors elle voulut ne pas faire faute à
maman, l'assister dans les instants les plus cruels que
celle-ci eût encore traversés.
- Hé bien! ma fille, lui dit-elle, en lui prenant la main,
et en gardant l'autre devant sa bouche pour donner cette
cause apparente à la légère difficulté qu'elle avait encore i
prononcer certains mots, voilà con, me tu plains ta mère !
tu as l'air de croire que ce n'est pas désagréable une indigestion 1
Alors pour la première fois les yeux de ma mère se posèrent passionnément sur ceux de ma grand'mère, ne voulant
pas voir le reste de son Yisage, et elle dit, commcn~-ant la
liste de ces faux serments que nous ne pouvons pas tenir :
- Maman, tu seras bientôt guérie, c'est ta fille qui s'y
engage.

CNE .-\GO!\IE

9
Et enfermant son amour le plus fort, toute sa volonté
que sa mère guérît, dans un baiser à qui elle les confia et
qu'elle accomp:.1gna de sa pensée, de tout son être jusqu'au
bord de ses lèwes, elle alla le déposer humblement, pieusement sur le front adoré. Ma grnnd'ml!re se plaignait d'une
espèce d'alluvion de couvertures qui se faisait tout le temps
du mème côté sur sa jambe gauche et qu'elle ne pouvait
pas arriver :\ soulever. Mais elle ne se rendait pas compte
qu'elle en était elle-mème la cause (de sorte qu'elle accusait injustement Françoise de mal &lt;&lt; retaper )&gt; son lit). Par
un mouvement com•ulsif elle rejetait de ce côté tout le flot
de ces écumantes couvertures de fine laine qui s'y amoncdaient comme les sables dans une baie bien vite transformée en grève ( si on y construit une digue), par les
apports successifs du flux.
Ma mère et moi, (desquels le mensonge était d'avance
percé à jour par Françoise, perspicace et offensante), nous
ne voulions même pas dire que ma grand'mère fut très
malade, comme si cela eût pu faire plaisir aux ennemis
qu'elle n'avait d'ailleurs pas, et eût été plus affectueux de trouver qu'elle n'allait pas si mal que ça, en somme par le même
sentiment instinctif qui m'avait fait supposer que Andrée
plaignait trop Albertine pour l'aimer beaucoup. Les mêmes
phénomènes se reproduisent des particuliers à la masse,
dans les grandes crises. Dans une guerre celui qui n'aime
pas son pays n'en dit pas de mal, mais le croit perdu,
le plaint, YOÎt les choses en noir.
Françoise nous rendàit un service infini par sa faculté
Je se passer Je sommeil, d'accomplir les besognes les plus
dures. Et si, étant allée se coucher après plusieurs nuits
passées debout, on était obligé de l'appeler un quart d'heure
après qu'elle s'était endormie, elle était si heureuse de
pouvoir faire des choses ptnibles comme si elles eussent
été les plus simples Ju monde que, loin de rechigner, elle
montrait sur son visage de la satisfaction et de la modestie.
Seulement quand arrivait l'heure Je la messe, et l'heure

�10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du premier déjeuner, ma grand'mère eût-elle été agonisante, que Françoise se fût éclipsée à temps pour ne pas
être en retard. Elle ne pouvait être suppléée en rien par son
jeune valet de pied. Après avoir pris chez moi, à l'exemple
de Victor, tout mon papier à lettres, il s'était mis, de plus, à
emporter des volumes de vers. Il les lisait une bonne
moitié de la journée par admiration pour les poètes qui
les avaient composés, mais aussi afin, pendant l'autre
moitié de son temps, d'émailler de citations les lettres qu'il
écrivait à ses amis de village. Certes, il pensait ainsi les
éblouir. Mais, comme il avait peu de suite dans les idées,
il s'était formé celle-ci que ces poèmes trouvés dans ma
bibliothèque étaient chose connue de tout le monde et à
quoi il est courant de se reporter. Si bien qu'écrivant à ces
paysans dont il escomptait la stupéfaction, il entremêlait,
comme on verra, ses propres réflexions de vers de Lamartine, con1me il eût dit: qui vivra ver'ra, ou même: bonjour.
A cause des souffrances de ma grand'mère on lui permit
la morphine. Malheureusement si celle-ci les calmait, elle
augmentait aussi la dose d'albumine. Les coups que nous
destinions au mal qui s'était installé en grand'mère, portaient
toujours à faux, c'était elle, c'était son pauvre corps interposé qui les recevait, sans qu'elle se plaignît qu'avec un
faible gémissement. Et les douleurs que nous lui causions
n'étaient pas compensées par un bien que nous ne pouvions lui faire. Le mal féroce que nous aurions voulu exterminer, c'est à peine si nous l'avions frôlé, nous ne faisions
que l'exaspérer davantage, hâtant peut-être l'heure où la
captive serait dévorée. Les jours où la dose d'albumine avait
été trop forte, Cottard, après une hésitation, refusait la morphine. Chez cet homme si insignifiant, si commun, il y avait,
dans ces courts moments où il délibérait, où les dangers d'un
traitement et les dangers d'un autre se disputaient en lui
jusqu'à ce qu'il s'arrêtât à l'un, la sorte de grandeur d'un
général qui, vulgaire dans le reste de la vie, est un grand
stratège, et qui dans un moment périlleux, après avoir

UNE AGO."IE

II

réfléchi un instant conclut pour ce qui militairement est
le plus sage et dit : « Faites face à l'est ,&gt;. Médicalement si
peu d'espoir qu'il y eût de mettre un terme à cette crise
d'urémie, il ne fallait pas fatiguer le rein. Mais quand ma
grand'mère n'avait pas de morphine, ses douleurs devenaient intolérables; un certain mouvement qui lui était
difficile à accomplir sans gémir, elle le recommençait perpé- ·
tuellement car, pour une grande part, la souffrance est une
sorte de besoin de l'organisme de prendre conscience d'un
état nom·eau qui l'inquiète, de rendre la sensibilité adéquate à cet état. On peut discerner cette origine de ]a douleur dans le cas d'incommodités qui n'en sont pas pour
tout le monde. Dans une chambre remplie d'une fumée à
l'odeur pénétrante, deux hommes grossiers entreront et
vaqueront à leurs affaires; un troisième, d'organisme plus
fin, trahira un trouble incessant. Ses narines ne cesseront
de renifler anxieusement l'odeur qu'il devrait, semble-t-il,
essayer de ne pas sentir et qu'il cherchera chaque fois à
faire adhérer par une connaissance plus exacte à son odorat
incommodé. De là vient sans doute qu'une vive préoccupation empêche de se plaindre d'une rage de dents. Quand
ma grand'mère souffrait ainsi, la sueur coulait sur son
grand front mauve, y collant les mèches blanches, et, si
elle croyait que nous n'étions pas dans la chambre, elle
poussait des cris: «Ah! c'est affreux!», mais, apercevaitelle ma mère, aussitôt elle employait toute son énergie à
effacer de son Yisage les traces de douleur, ou, au contraire, répétait les mêmes plaintes en les accompagnant
d'explications qui donnaient rétrospectivement un autre
sens à celles q1;e nous avions
entendre :
- Ah ! ma fille, c'est affreu:t, rester couchée par ce
beau soleil quand on Youdrait aller se promener, je pleure
de rage contre \ ' OS prescriptions.
Mais elle ne pouvait empêcher le gémissement de ses
regards, la sueur de son front, le sursaut convulsif, austôt réprimé, de ses membres.
•

ru

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LA ~OUVELLE REVUE FRANÇ.\ISE

- Je n'ai pas de mal, je me plains parce que je suis mal
couchée, je me sens les cheveux en désordre, j'ai mal au
cœur, je me suis cognée contre le mur.
Et ma mt'.:re·, au pied du lit, rivée à cette souffrance
comme si, à force de percer de son regard ce front douloureux, ce corps qui recélait le mal, elle eût dû finir par
l'atteindre et l'emporter, ma mère disait:
·
- Non, ma petite maman, nous ne te laisserons pas
souffrir comme ça, c'est ta fille qui te le dit, on va trouver
quelque chose, prends patience une seconde, me permetstu de t'embrasser sans que tu aies à bouger ?
Et penchée sur le lit, les j:unbes fléchissantes, à demi
agenouillée, comme si, à force d'humilité, elle avait plus
de chance de faire exaucer le don passionné d'elle-même,
elle inclinait vers :ma granù'mère toute sa vie dans son
visage comme dans un ciboire qu'elle lui tendait, décoré
en reliefs de fossettes et de plissements si passionnés, si
désolés et si doux qu'ôn ne savait pas s'ils y étaient creusés
par le ciseau d'un baiser, d'un sanglot ou d'un sourire. Ma
grand'mère essayait, elle aussi, de tendre vers maman son
visage. Il avait tellement changé que sans doute si elle eût
eu la force de sortir, on ne l'eût reconnue qu'à la plume
de son chapeau. Ses traits comme dans un travail de sculpture semblaient s'appliqµer, dans un effort qui la décournait de tout le reste, à se conformer à certain modèle que
nous ne connaissions pas. Ce travail du statuaire touchait à
sa fin et si la figure de ma grand'rnère avait diminué, elle
avait également durci. Les veines qui la traversaient semblaient celles non pas d'un marbre mais d'une pierre plus
rugueuse. Toujours penchée en avant par la difficulté de
respirer, en même temps que repliée sur elle-même par la
fatigue, sa figure fruste, réduite, atrocement expressive,
semblait, dans une sculpture primitive, presque préhistorique, la figure rude, violâtre, rousse, désespérée, de quelque sauvage gardienne de tombeau. Mais toute l'œuvre
n'était pas accomplie: Ensuite, il faudrait la briser, et puis,

U~E .\GONIE

dans ce tombeau - qu'on avait si péniblement gardé,
aœc cette dure contraction - descendre.
Dans un de ces moment~ ot'.!, selon l'expression populaire, on ne sait plus à quel saint se vouer, comme ma
grand'mère toussait et éternuait be,rncoup, on suivit le
conseil d\m parent qui affirmait qu'ayec le spécialiste X
on était hors d'affaire en trois jours. Les gens du monde
disent cela de leur médecin et on les croit comme Francoise
croyait les réclames des journaux. Le spécialiste vint ·avec
s:i trousse, chargée comme l'outre d'Eole de tous les
rhumes de ses clients. Ma grand'mère refusa net de se
laisser examiner. Et nous, _g6nés pour le praticien qui
s'éta!t dérangé inutilement, nous défér:imes au désir qu'il
exprima de visiter nos nez respcctifa, lesquels pourtant
n'anient rien. Il prétendait que si, et que migraine ou
colique, maladie de cœur ou diabète, c'est une n~aladie du
nez mal comprise. A chacun de nous il dit : cc Voilà une
petite cornée que je serais bien aise de revoir. N'attendez
pa_s trop. Avec quelques pointes de feu je vous débarrassenu ». Certes nous pensions :t tout autre chose. Pourtant
nou~ nous demandions : cc Mais débarrasser de quoi ? »
Bret, tous nos nez étaient malades. Il ne se trompa qu'en
mettant la chose au présent. Car dès le lendemain son
ex~men et son pansement prO\·isoire avaient accompli leur
eflet. Chacun de nous eut son catarrhe. Et comme il rencontra dans la rue mon père sccouf par des quintes il
sourit à l'idée qu'un ignorant pùt croire !t: mal dù à ;on
intcrYention. Il nous avait ex-:iminés au moment où nous
étions déjà malades.
L1 maladie de_ ma grand'mère donna lieu à diverses personnes de mamfester un ex(c:s ou une insuffisance de
sympathie qui nous surprirent tout ::mtant que le genre de
hasard par lequel les uns ou les. autres nous Mcouvraient
des ch~ino1:s de circonstan..:es, ou mt:mc d'amitiés que
nous _n euss10ns pas soupçonnées. Et les marques d'intérêt
donnees par les personnes qui \·en~ient sans cesse prendre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des nouvelles, nous révélaient la gravité d'un mal que jusquelà nous n'avions pas assez isolé, séparé des mille impressions douloureuses ressenties :mprès de ma grand'mère.
Prévenues par dépêche, ses sœurs ne quittèrent pas Combray. Elles avaient découvert un artiste qui leur donnait
des séances d'excellente musique de chambre dans l'audition de laquelle elles pensaient trouver, mieux qu'au
chevet de la malade, un recueillement, une élévation douloureuse, desquels la forme ne laissa pas de paraître insolite. Madame Sazerat écrivit à maman, mais comme une
personne dont les fiançailles brusquement rompues (la
rupture était le dreyfusisme) nous avaient à jamais séparés.
Le sixième jour, maman, pour obéir am prières de
gra.nd'mère, dut la quitter un moment et faire semblant
d'aller se reposer. J'aurais voulu que Françoise restât un
instant sans bouger pour que ma grand'mère s'endormît.
Malgré mes"supplications, Françoise sortit de la chambre;
elle aimait ma grand'mère, avec sa clairvoyance et son pessimisme elle l'avait condamnée. Elle aurait donc voulu lui
donner tous les soins possibles. Mais on venait de dire
qu'il y avait un ouvrier électricien, beau-frère de sou patro1,,
estimé dans notre immeuble ou il venait travailler depuis
de longues années, et surtout de Jupien. On avait commandé cet ouvrier, avant que ma grand'mère tombât
malade. Il me .semblait qu'on eût pu le faire repartir ou le
laisser attendre. Mais le protocole de Françoise ne lL:
permettait pas, elle aurait manqùé de délicatesse envers ce
brave homme, l'état de ma grand'mère ne comptait plus.
Quand au bout d'un quart d'heure, exaspéré, j'allai la chercher' a la cuisine, je la trouni causant avec lui sur le
&lt;c carré 1&gt; de l'escalier de service, dont la porte était ouverte?
procédé qui avait l'av-antage de permettre, si l'un de nous
arrivait, de faire semblant qu'on allait se quitter mais qui
.envoyait d'affreux courants d'air. Françoise quitta donc
l'ouvrier non sans lui avoir encore crié quelques compliments qu'elle avait oubliés pour sa femme et son beau-

UNE AGO~IE

15

frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer
à la délicatesse et que Françoise portait jusque dans la politique extérieure. Les niais s'imaginent que les grosses
dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente
occasion de pénétrer plus avant dans l'âme humaine; ils
devraient au contraire comprendre que c'est en descendant
en profondeur dans une individualité qu'ils auraient chance
de comprendre ces phénomènes. Françoise trouvait, avait
mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est
le plus insensé des crimes et que rien ne vaut, sinon vivre.
Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était gênée
que nous ne nous fussions pas mis en guerre pour aider
c&lt; les pauvres Russes» cc puisqu'on est alliancé », disait-elle.
Elle ne trouvait pas cela délicat vis-à-vis du czar qui avait
toujours eu « de si bonnes paroles pour nous &gt;&gt; ; c'était un
effet du même code qui l'eût empêché de refuser à Jupien
un petit verre, dont elle savait qu'il allait cc contrarier sa
digestion &gt;&gt;, et si près de la mort de ma grand'mère, la
même malhonnêteté dont elle jugeait .coupable la France,
restée neutre à l'égard du Japon, elle eùt cru la commettre,
en n'allant pas s'excuser elle-même auprès de ce bon
ouvrier électricien qui avait pris tant de dérangement.
Nous fûmes heureusement très vite débarrassés de la
fille de Françoise, qui eut à s'absenter plusieurs semaines.
Aux conseils habituels qu'on donnait à Combray à la
famille d'un malade : cc Vous n'avez pas essayé d'un petit
voyage, le changement d'air, retrouver l'appétit, etc.&gt;&gt;, elle
avait ajouté l'idée presque unique qu'elle s'était spécialemen: forgée et qu'aussi elle répétait chaque fois qu'on la
voyait, sans se lasser et comme pour l'enfoncer d.1.n:.. la
tête des autres. « Elle aurait dû se soigner radicalement dès
le déb~t. 1&gt; Elle ne préc01ùsait pas un genre de cure plutôt qu un autre, pourvu que cette cure fût radicale. Quant
à Françoise, elle voyait qu'on donnait peu de médicaments
à ma grand'mère. Comme selon elle, ils ne servent qu'à
vous abîmer l'estomac, elle en était heureuse, mais plus

�16

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

encore elle en était humiliée. Elle avait dans le Midi des
cousins, riches relativement - dont la fille, tombée malade
en pleine adolescence, était morte à vingt-trois ans. Pendant ces quelques années, le père et la mère s'étaient ruinés
en remèdes, en docteurs différents, en pérégrinations d'une
« station » thermale à une autre, jusqu'au décès. Or cela
paraissait à Françoise, pour ces parents-là, une espèce de
luxe, comme s'ils avaient eu des chevaux de courses, un
château. Eux-mêmes, si affligés qu'ils fussent, tiraient une
certaine vanité de tant de dépenses. Ils n'avaient plus rien,
ni surtout le bien le plus précieux, leur enfant, mais ils
aimaient à répéter qu'ils avaient fait pour elle autant et
plus que les gens les plus riéhes. Les rayons ultra-violets, à
l'action desquels on avait plusieurs fois par jour, pendant
des mois, soumis la malheureuse, les flattaient particulièrement. Le. père enorgueilli dans sa douleur par une espèce
de gloire, en arrivait quelquefois à parler de sa fille comme
d'une étoile de !'Opéra pour laquelle il se fût ruiné. Françoise n'était pas insensible à tant de mise en scène. Celle
qui entourait la maladie de ma grand'mère lui semblait
un peu pauvre, bonne à une maladie sur un petit théâtre
de province.
Il y eut un moment ou les troubles de l'urémie se portèrent sur les yeux de ma grand'mère. Pendant qnelques
jours elle ne vit plus du tout, Ses yeux n'étaient nullement
ceux d'une aveugle et restaient les mêmes. Et je compris
seulement qu'elle ne voyait pas à l'étrangeté d'un certain
sourire d'accueil qu'elle avait dès qu'on ouvrait la porte
jusqu'à ce qu'on lui eût pris la main pour lui dire bonjour,
sourire qui commençait trop tôt, et restait stéréotypé sur
ses lèvres, fixe, mais toujours de face et tâchant à être vu
de partout, parce qu'il n'y avait plus l'aide du regard pour
le régler, lui indiquer le moment, la direction, le mettre
au point, le faire varier au fur et à mesure du changement
de place ou d'expression de la personne qui venait d'entrer;
qu'il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un

UNE AGO~IE

17
peu de lui l'attenùon du visiteur, et prenait par là, dans
sa gaucherie une importance excessive, donnant l'impression d'une amabilité exagérée ... Puis la vue revint complètement et des yeux le mal nomade passa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand'mère fut sourde. Et comme
elle avait peur d'être surprise par la •brusque entrée de
quelqu'un qu'elle n'aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du côté du mur) elle détournait
brusquement la tête vers la porte. Mais le mouvement de
~on cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques
Jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du
moins d'écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, ruais l'embarras de la parole augmenta. On était
obligé de faire répéter à ma grand'mère à peu près tout ce
qu'elle disait.
Selon notre médecin c'était un symptôme que la con.gestion du cerveau augmentait. Il fallait le dégager. Cottard
·hésitait. Françoise espéra un instant qu'on mettrait des ventouses « clarifiées i&gt;. Elle en chercha les effets dans mon
dictionnaire, mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de clarifiées qu'elle n'eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne le cherchait pas plus à la lettre
C qu'à la lettre S: elle disait en effet clarifiées, mais écrivait
(et par conséquent croyait que c'était écrit) ,, escarifiées ».
Couard, ce qui la déçut, donna, sans beaucoup d'espoir, la
?,référ~nce aux sangsues. Qi1and, quelques heures après,
J entrai chez ma grand'mère, attachés à sa nuque, à ses
tempes, à ses oreilles. les petits serpents noirs se tordaient
dans sa chevelure ensanglantée, comme dans cel'e de
~éduse. Mais dans son visage pâle et pacifié, entièrement
immobile, je vis grands ouverts, lumineux et c;Ùmes, ses
b;aux ~eux d'au~efois,' (~eut-être encore plus surchargés
J mtel11gence qu ils n étaient avant sa maladie, parce que,
c?m~1e elle ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger,
c e~t a se_s y~ux seuls quelle confiait sa pensée, la pensée
.qm tantot tient en nous une place immense, nous offrant
2

�18

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des trésors insoupçonnés, tantôt semble réduite à rien, puis
peut renaître comme par génération spontanée par quelques
gouttes de sang qu'on tire), ses yeux, doux et liquides
comme de l'huile, sur lesquels le feu rallumé qui brûlait
éclairait devant la malade l'univers reconquis. Son calme
n'était plus la sagesse du désespoir mais de l'espérance. Elle
comprenait qu'elle allait mieux, voulait être prudente, ne
remuait pas, et me fit seulement le don d'un beau sourire
pour que je susse qu'elle se sentait mieux et me pressa
légèrement la main.
Je savais quel dégoût ma grand'mère avait de voir certaines bêtes, à plus forte raison d'être touchée par elles. Je
savais que c'était en considération d'une utilité supérieure
qu'elle supponait les sangsues. Aussi, Françoise m'exaspérait-elle en lui répétant avec ces petits rires qu'on a avec
un enfant qu'on veut faire jouer : « Oh ! les petites bébêtes
qui courent sur Madame ». C'était, de plus, traiter notre
malade sans respect, comme si elle était tombée en enfance.
Mais ma grand'mère, dont la figure avait pris la calme bravoure d'un stoïcien, n'avait même pas l'air d'entendre.
Hélas ! aussitôt les sangsues retirées, la congestion reprit
de plus en plus grave. Je fus surpris qu'à ce moment où
ma grand'mère était si mal, Françoise disparût à tout
moment. C'est qu'elle s'était commandée une toilette de
deuil et ne voulait pas faire attendre la couturière. Dans la
vie de la plupart des femmes, tout) même le plus grand
chagrin, aboutit à une question d'essayage.
Quelques jours plus tard, comme je dormais) ma mère
vint m'appeler au milieu de la nuit. Avec les douces attentions que, dans les grandes circonstances, les gens qu'une
profonde douleur accable témoignent fût-ce aux petits
ennuis des autres :
- Pardonne-moi de veuir troubler ton sommeil, me
dit-elle.
- Je ne dormais pas, répondis-je en m'éveillant.
Je le disais de bonne foi: la grande modification qu'amène

UNE AGONIE

I9

en nous le réveil est moins de nous introduire dans la vie
claire de la conscience que de nous faire perdre le souvenir
de la lumière un peu plus tamisée où reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les pensées à demi
voilées sur lesquelles nous voguions il y a un instant
encore, entraînaient en nous un mouvement parfaitement
suffisant pour que nous ayons pu les désigner sous le nom
de veille. Mais les réveils trouvent alors une interférence
de mémoire. Peu après nous les qualifions sommeil parce
que nous ne nous les rappelons plus. Et quand luit cette
brillante étoile qui, à l'instant du réveil, éclaire derrière le
dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire pendant quelques secondes que c'était non du sommeil, mais
de la veille; étoile filante à vrai dire qui emporte avec sa
lumière l'existence mensongère, mais les aspects aussi du
songe et permet seulement à celui qui s'éveille de se dire :
« J'ai dormi».
D'une voix si douce qu'elle semblait craindre de me
faire mal, ma mère me demanda si cela ne me fatiguerait pas trop de me lever, et me caressant les mains:
- Mon pauvre petit, ce n'est plus maintenant que sur
ton papa et sur ta maman que tu pourras compter.
Nous entrâmes dans la chambre. Courbée en demi-cercle
sur le lit, un autre être que ma grand'mère, une espèce de
bête qui se serait affublée de ses cheveux et couchée dans
ses draps, haletait, geignait, de ses convulsions secouait les
couvertures. Les paupières étaient closes et c'est parce
qu'elles fermaient mal plutôt que parce qu'elles s'ouvraient
qu'elles laissaient voir un coin de prunelle, voilé, chassieux,
reflétant l'obscurité d'une vision organique et d'une souffrance interne. Toute cette agitation ne s'adressait pas à
nous qu'elle ne voyait pas, ni ne connaissait. Mais si ce
n'était plus qu'une bête qui remuait là, ma gra,nd'mère où
était-elle ? On reconnaissait pourtant la forme de son nez,
sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais
au coin duquel un grain de beauté restait attaché, sa main

"

�20

1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui écartait les ccuvertures d'un geste qui eût autretois
signifié que ces couvertures la gênaient et qui maintenant
ne signifiait rien.
Maman me demanda d'aller chercher un peu d'eau et de
vinaigre pour imbiber le front de grand'mère. C'était la
seule chose qui la rafraîchissait, croyait maman qui la
voyait essayer d'écarter ses cheveux. Mais on me fit signe
par la porte de venir. La nouvelle que ma grand'mère était
à toute extrémité s'était immédiatement répandue dans la
maison. Un de ces &lt;c extras ,, qu'on fait venir dans les
périodes exceptionnelles pour soulager la fatigue des domestiques, &lt;e qui fait que les agonies ont quelque chose
des fêtes, venait d'ouvrir au duc de Guermantes, lequel
resté dans l'antichambre me demandait : je ne pus lui
échapper.
- Je viens, mon cher monsieur, me dit-il, d'apprendre
ces nouvelles macabres. Je voudrais en signe de sympathie
serrer la main à monsieur votre père. " Je m'excusai sur
la difficulté de le déranger en ce moment. M. de Guermantes tombait comme au moment où on part en voyage.
Mais il sentait tellement l'importance de la politesse qu'il
11ous faisait, que cela lui cachait le r~te et qu'il rnulait
absolument entrerau salon. En général, il avait l'habitude
de tenir à l'accomplissement complet des formalités dont il
avait décidé d'honorer quelqu'un et il s'occupait peu que
les malles fussent faites ou le cercueil prêt.
-Avez-vous fait venir Dieulafoy? Ah! c'est une grave
erreur. Et si vous me l'aviez demandé, il serait venu pour
moi, il ne me refuse rien, bien qu'il ait refusé à la duchesse
de Chartres. Vous voyez, je me mets carrément au-dessus
d'une princesse du sang. D'ailleurs devant la mort nous
sommes tous égaux, ajoura-t-il, non pour me persuader que
ma grand'i;nère devenait son égale, mais ayant peut-être
senti qu'une conversation prolongée relativement à son
pouvoir sur Dieulafoy et à sa prééminence sur la duchesse
de Chartres ne serait pas de très bon goût.

2!

Son conseil du reste ne m'étonnait pas. Je savais que
chez les Guermantes, on citait toujours le nom de Dieulafoy
(avec un peu plus de respect seulement) comme celui d'un
cc fourniss,eur &gt;&gt; sans rival. Et la vieille duchesse de Mortemart née Guermantes (il est impossible de comprendre
pourquoi dès qu'il s'agit d'une duchesse on dit presque
toujours : cc la vieille duchesse de » ou tout au contraire,
d'un air fin et Watteau si elle est jeune, la &lt;c petite duchesse
de »),préconisait presque mécaniquement en clignant de
l'œil dans les cas graves « Dieulafoy, Dieulafoy », comme
si on avait besoin d'un glacier &lt;&lt; Poiré Blanche » ou pour
des petits fours « Rebattet, Rebattet ». Mais j'ignorais que
mon père venait précisément de faire demander Dieulafoy.
A ce moment ma mère, qui attendait avec impatience
des ballons d'oxygène qui devaient rendre plus aisée la
respiration de ma grand'mère, entra elle-même dans l'antichambre ou elle ne savait guère trouver M. de Guermantes.
J'aurais voulu le cacher n'importe où. Mais persuadé que
' rien n'était plus essentiel, ne pouvait d'ailleurs la .flatter davantage et n'était plus indispensable à maintenir sa réputation de parfait gentilhomme, il me prit violemment par le
bras et malgré que je me défendisse comme contr~ un viol
par des : cc Monsieur, monsieur, monsieur » répétés, il
m'entraîna vers maman en me disant: (( Voulez-vous me
faire le grand honneur de me présenter à madame votre
111Jre ! JJ, en déraillant un peu sur le mot mère. Et, il trouvait
tellement que l'honneur était pour elle qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire tout en faisant uoe figure de circonstance.
Je ne pus faire autrement que dele nommer, ce qui déclancha aussitôt de sa part des courbettes, des entrechats, et il
allait commencer toute la cérémonie complète du salut. Il
pensait même entrer en conversation, mais ma mère, noyée
dans sa douleur, me dit de venir vite, et ne répondit même
pas aux phrases de M. de Guermantes qui) s'attendant à être
reçu en visite, et se trouvant au contraire laissé seul dans
l'antichambre, eût fini par sortir, si au même moment il

�22

LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

n'avait vu entrer Saint-Loup arrivé le matin même et
accouru aux nouvelles. « Ah ! elle est bien bonne ! ,,
s'écria joyeusement le duc en attrapant son neveu p:tr sa
manche qu'il faillit arracher, sans se soucier de la présence
de ma mère qui rerraver ait l'nntichambre. Saint-Loup
n'ét1it pas fâché, je crois, malgré son sincère chagrin, d'éviter de me voir, étant donné ses dispositions pour moi. Il s'en
alla, entraîné par son oncle qui, ayant quelque chose de
trt:S important :\ lui dire, et ayant failli pour cela partir à
Doncières, ne pouvait pas en croire sa joie d'avoir pu économiser un tel dérangement. « Ah! si on m'avait dit que
je n'avais qu'à traverser la cour et que je te trouverais ici,
j'aurais cru à une vaste blague ; comme dirait ton camarade
M. Bloch, c'est assez farce. &gt;&gt; Et tout en s'éloignant avec
Robert qu'il tenait par l'épaule : « C'est ~gal, répétait-il,
on voit bien que je viens de toucher de la corde de pendu
ou tout comme ; j'ai une sacrée veine ». Ce n'est pas que
le duc de Guermantes fût mal éleYé, au contraire. fais il
était de ces hommes incapables de se mettre à. la place des
autres, de ces hommes en tête desquels il faut placer la plupart des médecins et les croque-morts, et qui après avoir
pris une figure de circonstance et dit : « ce sont des instants
très pénibles,,, vous avoir au besoin embrassé et conseillé
le repos, ne considèrent plus une agonie ou un enterrement
que comme une réunion mondaine plus ou moins restreinte
où, avec une jovialité comprimée un insu.nt, ils cherchent
des yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs
petites atfaires, demander de les présenter ,à une autre ou
cc offrir une place» dans leurvoirure pour les &lt;1 ramener ».
Le duc de Guermantes, tout en se félicitant du (1 bon vent,,
qui l'avait poussé vers son neveu, resta si étonné de raccueil pounant si naturel de ma mère, qu'il déclara plas tard
qu'elle était aussi désagréable que mon p re était poli,
qu'elle avait des « absenèes » pendant lesquelles elle semblait
même ne pas entendre les choses qu'on lui disait, et, qu'à
son a-vis elle n'a,'2it pas toute sa tête à elle. U ,oulut bien

ti!-:E AGO!l:IF.

23

cependant, à ce qu'on me; Jit, mettre cela en partie sur le
compte des circonstances et déclarer que ma mère lui a,Tait
paru très « affectée » par cet événement. Mais il gardait
encore dans les jambes tout le reste des saluts et révérences
à reculons qu\&gt;n l'a\·ait cmp~ché de mener à leur fin et
se rendait d'ailleurs si peu compte de cc que c'était que le
chagrin Je maman, qu'il demanda, la veille de l\:nterremcnt, i je n'essayais pas de la distraire.
Un beau-frère de ma grand'mère qui était religieux, et
que je ne connaissais pas, télégraphia en Autriche où était
le chef de son ordre et ayant, par faveur cxceprioonellc,
obtenu l'autorisation, vint cc jour-là. Accablé de tristesse,
il lisait à côté du lit Jes textes de prières et de méditations
sans cependant détacher ses yeux en vrille de la malade. A
un moment oü ma grand'm 're ét1it sans connaissance, la
vue de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai.
Il parut surpris de m:t pitif et il se produisit alors quelque
cho~e de singulier. 11 joignit ses mains sur sa figure comme
un . homme absorbé dans une méditation douloureuse
n:a1s comprenant que j'allais détourner de lui les yeux, je
vis qu'il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et au
moment où mes rec:irds le quittaient, j'aperçus son œil
a_ïgu qui avait profité de cet abri de ses mains pour observer
s1 ma douleur était sincère. Il était embusqul'.: là comme
dans. l'ombre d'un confes.5ionnal. Il s'aperçut que je le
VO):a1s e~ aussitôt clôtura hermétiquement le grillage qu'il
avait la1SSé entr'ou\'ert. Je l'ai rern plus tard et iamais
entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement convenu que je n'a\·ais pas remarqué qu'il m'épiait.
Chez le prêtre comme chez l'aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d'instruction. D'ailleurs quel est l'ami si
~it-il, da.us le passé commun avec h: nôtre de qui il
n Y :ut pas &lt;le ces minutes dont nous ne trouvions plus
commode de nous persuader qu'il a dû les oublier.
Le °:1éd~cin fit ~ne piqûre de morphine et pour rendre
la rcsp1rat1on moms p6nible demanda des ballons d'oxy-

.

'?cr

�LA NOUVELLE REYUE FRA~ÇAISE

gène. Ma mère, le docteur, la sœur les tenaient dans leurs
mains, dès que l'un était fini, on leur en passait un autre.
J'étais sorti un moment de la chambre. Quand je rentrai je
me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en
sourdine par un murmure incessant, ma grand'mère semblait nous adresser un long chant heureux qui remplissait
la chambre, rapide et musical. Je compris bientôt qu'il
n'était guère moins inconscient, qu'il était aussi purement
mécanique, que le râle de tout à l'heure. Peut-être réflétaitil dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la·
morphine. Il résultait surtout, l'air ne passant plus tout à
fait de la même façon dans les bronches, d'un changement
de registre de la respiration. Dégagé par la double action de
l'oxygène et de la morphine, le souffie de ma grand'mère
ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif, léger, glissait,
pâtineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à l'haleine,
insensible. comme celle du vent dans la flûte d'un roseau, se
mêlait-il dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus
humains qui, libérés à l'approche de la mort, font croire à
des impressions de souffrance ou de bonheur chez ceux qui
déjà ne sentent plus, et venaient ajouter un accent plus
mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette longue
phrase qui s'élevait, montait encore, puis retombait, pour
s'élancer de nouveau, de la poitrine allégée, à la poursuite
de l'o:ll:ygène. Puis, par moments, monté si haut, prolongé
avec tant de force, ce chant mêlé d'un murmure de supplication dans la rnlupté semblait s'arrêter tout à fait comme
une source s'épuise.
Françoise, quand elle avait un grand chagrin, éprouvait
le besoin si inutile, mais ne possédait pas l'art si simple, de
l'exprimer. Jugeant ma grand'mère tout à fait perdue, c'est
ses impressions à elle, Françoise, qu'elle tenait à nous faire
connaître. Et elle ne savait que répéter : « Cela me fait
quelque chose », du même ton dont elle disait quand elle
avait pris trop de soupe aux choux: « J'ai comme un poids
sur l'~tomac », ce qui dans les deux cas était plus naturel

UlŒ AGONIE

25

qu'elle ne semblait le croire. Si faiblement traduit, son chagrin n'en était pas moins très grand, aggravé d'ailleurs par
l'ennui que sa fille, retenue à Combray ( que la jeune Parisienne appelait maintenant la cambrousse et où elle se sentait devenir cc pétrousse &gt;l ), ne pût vraisemblablement revenir pour la cérémonie mortuaire que Françoise sentait
devoir être quelque chose de superbe. Sachant que nous
nous épanchions peu, elle avait à tout hasard convoqué
d'avance Jupien pour tous les soirs de la semaine. Elle
savait qu'il ne serait pas libre à l'heure de l'enterrement.
Elle voulait du moins, au retour, le lui&lt;&lt; raconter &gt;l.
Depuis plusieurs nuits mon père, mon grand-père, un de
nos cousins veillaient et ne sortaient plus de la maison.
Leur dévouement continu finissait par prendre un masque
d'indifférence et l'interminable oisiveté autour de cette agonie leur faisait tenir ces mêmes propos qui sont inséparables
d'un séjour prolongé dans un wagon de chemin de fer.
D'ailleurs ce cousin (le neveu de ma grand'tante) excitait
chez moi autant d'antipathie qu'il méritait et obtenait généralement d'estime.
On le c&lt; trouvait ii toujours dans les circonstances graves,
et il était si assidu auprès des mourants, que les familles,
prétendant qu'il était délicat de santé, malgré son apparence
robuste, sa voix de basse-taille et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les périphrases d'usage de ne pas
venir à l'enterrement. Je savais d'avance que maman qui
pensait aux autres au milieu de la plus immense douleur
lui dirait sous une tout autre forme ce qu'il avait l'habitude de s'entendre toujours dire :
- Promettez-moi que vous ne viendrez pas c&lt; demain ii.
Faites-le pour &lt;&lt; elle ». Au moins n'allez pas &lt;&lt;là-bas &gt;). Elle
vous aurait demandé de ne pas venir.
Rien n'y faisait; il était toujours le premier à la &lt;&lt; maison »
à cause de quoi on lui avait donné, dans un autre milieu, le
surnom que nous ignorions de c&lt; ni fleurs ni couronnes ».
Et avant d'aller à« tout», îl avait toujour~ « pensé à tout »,

�LA NOU\"ELLE REVUE FRA.\"ÇAISE

ce qui lui valait ces mots : cc Vous, on ne vous dit pas
merci ».
- Quoi? demanda d'une voix forte mon grand-père qui
était devenu un peu sourd et qui n'avait pas entendu quelque chose que mon cousin Yenait de dire à rnon ptrc.
- Rien, répondit le cousin. Je disais seulement qu~
j'avais reçu ce matin une lettre de Combray où il fait un
·temps épouvantable et ici un soleil trop chaud.
- Et pourtant le baromètre est très bas, dit mon père.
- Où ça dites-vous qu'il fait mauvais temps ? demanda
mon grand'père.
- A Combray.
-Ah ! cela ne m'étonne pas, chaque fois qu'il fait mauvais ici, il fait beau à Combray et 'Vice 'l/ersa. Ah ! mon
Dieu : vous parlez de Combray : a-t-on pensé à prévenir
Legrandin ?
- Oui, ne vous tourmentez pas, c'est fait, dit mon cousin dont les joues bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement, de la satisfaction d'y avoir pensé.
A ce moment, mon père se précipita, je crus qu'il y avait
du mieux ou du pire. C'était seulement le docteur Dieulafoy qui venait d'arriver. Mon père alla le rece\·oir dans le
"Salon voisin, comme l'acteur qui doit venir jouer. On l'avait
fait demander non pour soigner mais pour constater, comme
une sorte de notaire. Le docteur Dieulafoy a pu en effet être
un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles
divers où il excella, il en joignait un autre dans lequel il fut
pendant quarante ans sans rival, un ràle aussi original que
le raisonneur, le scaramouche ou le père noble, et qui était
de venir constater l'agonie ou la mort. Son nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l'emploi et guand la
servante disait : M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière.
A la dignité de l'attitude concourait sans se laisser voir la
souplesse d'une taille charmante. Un visage en soi-même
trop be.au était amorti par la convenance à des circonstances
douloureuses. Dans sa noble redingote noire, le professeur

UME AGONIE

entrait, triste sans affectation, ne donnait pas une seule
condoléance qu'on eût pu croire feinte et ne commettait
pas non plus la plus légère infraction au tact. Aux pieds
d'un lit de mort, c'était lui et non le duc de Guermantes
qui était le grand seigneur. Après avoir regardé ma grand'mère sans la fatiguer, et avec un excès de réserve qui était
une politesse au médecin traitant, il dit à voix basse quelques mots à mon père, s'inclina respectueusement devant
ma mère, à qui je sentis que mon père se retenait pour ne
pas dire : cc Le professeur Dieulafoy ,, . Mais déjà celui-ci
avait détourné la tête. ne Youlant pas importuner et sortit
de la plus belle façon du monde, en prenant simplement le
cachet qu'on lui remit. Il n'avait pas eu l'air de le voir, et
nous-mêmes nous demandâmes un moment si nous le lui
avions remis, tant il avait mis de la souplesse d'un prestidigitateur à le faire disparaître, sans pour cela perdre rien de sa
gravité plutôt accrue de grand consultant à la longue redingote à re,,ers de soie, à la belle tête pleine d'une noble
commisération. Sa lenteur et sa vivacité montraient que si
cent visites l'attendaient encore, il ne voulait pas aYoir l'air
pressé. Car il était le tact, l'intelligence et la bonté même.
Cet homme éminent n'est plus. D'autres médecins, d'autres
professeurs ont pu l'égaler, le dépasser p~ut-ètre. Mais
l' cr. emploi i&gt; où so•n savoir, ses dons physiques, sa haute
éducation le faisaient triompher, n'existe plus, faute de
successeurs qui aient su le tenir. Maman n'aYait même pas
aperçu M. Dieulafoy, tout ce qui n'ét:ri.t pas ma grand'mère
n'exista.nt pas. Je me souüens (et j'anticipe ici) qu'au cimetière, où on la vit, comme une apparition surnaturelle, s'ap~
procher timidement de la tombe et semblant regarder un
ètre envolé qui était déjà loin d'elle, mon père lui ayant
dit : « le père Norpois est venu à la maison, à l'église, au
cimetière, il a manqué une commission très importante
pour lui, tu devrais lui dire un mot, cela le toucherait
beaucoup », ma mère, quand l'ambassadeur s'inclina vers
elle, ne put que pencher avec douceur son visage qui

�28

,

i'

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

n'avait. pas pleuré. Deux jours plus tôt - et pour anticiper
encore .avant de revenir à l'instant même auprès du lit où
ma grand'mèr'e agonisait - pendant qu'on veillait ma
grand'mère morte, Françoise, qui ne niant pas absolument
les revenants, s'effrayait au moindre bruit, disait ; « Il me
semble que c'est elle. l&gt; Mais au lieu d'effroi, c'était une
douceur infinie que ces mots éveillèrent chez ma mère qui
aurait tant voulu que les morts revinssent, pour avoir quelquefois sa mère auprès d'elle.
Pour rétrograder maintenaqt à ces heures de l'agonie :
- Vous savez ce que ses sœurs nous ont télégraphié ?
demanda mon grand-pere à mon cousin.
- Oui, Beethoven, on m'a dit, c'est à encadrer, cela ne
m'étonne pas.
- Ma pauvre femme qui les aimait tant, dit mon grandpère en essuyant une larme. Il ne faut pas leur en vouloir.
Elles sont folles à lier, je l'ai toujours affirmé. Qu'est-ce
qu'il y a; on ne donne plus d'oxygène ?
Ma mère dit:
- Mais alors maman va commencer à mal respirer.
Le médecin répondit :
- Oh ! non, l'effet de l'oxygène durera encore un bon
moment, nous recommencerons tout à l'heure.
Il me semblait qu'on n'aurait pas dit cela pour une mourante, que si ce bon effet devait durer, c'est qu'on pouvait
quelgue chose sur sa vie. Le sifflement de l'oxygène cessa
pendant quelques instants. Mais la plainte heureuse de la
respiration jaillissait toujours légère, tourmentée, inachevée,
sans cesse recon:imençante. Par moments, il semblait que
tout fût fini, le souffle s'arrêtait, soit par ces mêmes changements d'octaves qu'il y a dans la respiration d'un dormeur, soit par une intermittence naturelle, un effet de
l'anesthésie, un progrès de l'asphyxie1 quelque défaillance
du cœur. Le médecin reprit le pouls de ma grand'mère,
ntais déjà, comme si un affinent venait apporter son tribut
au co1:1rant asséché, un nouveau chant s'embranchait à la

UKE AGONIE

phase interrompue. Et celle-ci reprenait a un autre diapason, avec le même élan inépuisable. Qui sait si, sans
même que ma grand'mère en eût conscience, tant d'états
heureux et tendres comprimés par la souffrance ne s'échappaient pas cj'elle maintenant comme ces gaz plus légers
qu'on refoula longtemps. On aurait dit que tout ce qu'elle
avait à nous dire s'épanchait, que c'était à nous qu'elle
s'adressait avec cette prolixité, cet empressement, cette effusion. \-Vagner qui a fait entrer dans sa musique tant de
rythmes de la nature et de la vie, depuis le reflux de la mer
jusqu'au martèlement du cordonnier, des coups du forgeron
au chant de l'oiseau, on peut croire, s'il a jamais assisté à
une t'elle mort qu'il en a dégagé pour les éterniser dans 1a
mort d'Y seule les inexhaustiblesress.issements. Au pied du lit,
convulsée par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant
pas mais par moments tremp&lt;:e de larmes, ma mère avait la
désolation sans pensée d'un feuillage que cingle la pluie et
retourne le vent. On me fa m'essuyer les yeux avant que
j'allasse embrasser ma grand'mère.
- Mais je croyais qu'elle ne voyait plus, dit mon père.
- On ne peut jamais savoir, répondit le docteur.
Quand mes lèvres la touchèrent, les mains de ma
grand'mère s'agitèrent, elle fut parcourue tout entière d'un
long frisson, soit réflexe, soit que certaines tendresses
.aient leur hyperesthésie qui recon::iaît à travers le voile de
l'inconscience ce qu'elles n'ont presque pas besoin des sens
pour chérir. Tout d'un coup ma grand'mère se dressa à
demi, fit un effort violent, comme quelqu'un qui défend sa
vie. Françoise ne pur résister à cette vue et éclata en sanglo~. Me rappelant ce que le médecin avait dit, je voulus
la fa1_re sortir de la chambre. A ce moment, ma grand'rnère
ouvnt les yeux. Je me précipitai sur Françoise pour cacher
ses pleurs, pendant que mes parents parleraient à la malade.
Le bruit de l'oxygène s'é:tait tu, le médecin s'éloigna du lit.
Ma grand'mère était morte.
Quelques heures plus tard, Françoise put une dernière

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fois et sans les faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui
grisonnaient seulement et jusqu'ici avaient semblé être
moins âgés qu'elle. Mais maintenant, au contraire, ils
étaient seuls à imposer la couronne ,de la vieillesse sur le
visage redevenu jeune d'ou avaient disparu les rides, 1es
contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que, depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps lointain où ses parents lui
avaient choisi un époux, elle anit les traits délicatement
tracés par la pureté et la soumission, les joues brillantes
d~une chas!€ espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une
innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits.
La ·vie en se retirant venait d'emporter les désillusions de
la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma
gra_nd'mère. Sur ce lit: funèbre, la mort, comme le sc.ulpteur
du moyen âge, l'avait couchée sous l'apparence d'une jeune
fille.
MARCEL PROUST

L'ERMITE

(SATIRE PREM.IÈRE)

Sur le sentier d11 plus âpre des bois,
Tel qu'un flâneur distrait qui ne me ·voit,
Le poil bouffa11t, ·uint tranqm1le vers J11Pi
U11 renard. J'eus co1111ue 11n léger émoi
Qui se changea vite en éclat de rire
Lors-que aussi prompt qu'1me brise qui vire
Il s'en alla si bien que je l'admire
Dans ma pensée où je vois encor luire
Sa queue. Et tout autour j'entends bruire
Le, cliquetis des arbres dépouillés.
0 mon renard! ami des prés mcn,tillés,
Cadres brillants des coqs aux chants ro11illfr
Dont l'orgueil fou trahit les poulat?lers,
C'est bien à toi que semblait ma Jeunesse
Lorsqtt'elle allait d'11n pied plein de finesse,,
Faisant glisser de tous côtes son œil
Et prête à fuir l'ombre d'un écureuil!

1

'

Cette Jeunesse elle est dans ma pensée.
Ainsi que tcri, rendrd, elle est passée
Sur le chemin des bois ou les pensées
Et l'ancolie ait printemps sont p01tssées.
Et maintenant, dans l'autonme froissée,.
Elle s'en va sur les mousses tassées

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et comme si, d'alors jMqn'aujourd'!mi,
Ce ne fât pas plus long que lorsque a lui,
u_11 simple instant, le beau re11ard poli.

Je ne saurais pleurer comma 'l!Ous faites,
Doux rabâcheurs que l'on 11omme poetes,
Que vous so)'ez Horace ou bim Ronsard,
Je ne murais pleurer avec 'l!Ofre art
Sur cetie rose lW soir fanü. Et puisque
Elle est fanée, et qu'il n'est plus de risque
Qu'elle retourne a son rosier, je veux
Me réjouir autant qu'il plait à Dieu,
Sans qu'un regret viemie mouiller mes yeux,
De l'a.utre fleur qu'on nomme l'immortelle.
Vous me fuyez., je vous fuis, toute belle
Qui roucoulez comme une tourterelle.
Pour vous 1110n archet cesse de jouer
Et pour vous 111es chants cessent de louer.
Da11s les bois galants vo11s irez. bouder
Et dire aux échos que je n'ai plus d'ailes.
Vous irez chercher des b1 ins d'asphodeles,
De la violette et d11 romarin,
Des joueurs de flûte et de tambo.irin,
Car je 'l.!OllS aurai bien scandalisée,
Pour m'ensevelir aux Champs-Elysées:

Cythère a cargui parmi les lueurs
Que dans l'ombre font les martins-pécheurs.
Donc loin de vous, et tel qu'un vieil ermite
Qui par '/! OS mains fut e11terré trop ·vile,
Portant au dos la gourde et la marmite,
Je poursuivrai le chemin que limite
Le ciel. La 11uit, semblable à d11 granite,
Se déploi,era dans le ;oilr de saphir

33

L'ERMITE

En vu berçant des liquides soupirs
Qu'un rossignol que l'on croi,·ait mo-ztritMéle au silence ou pleure la fontaine.
Me nourrissant de racine et de faîne,
Vêtu d:écorce et de grossière laine,
Je construirai ma cabane sereine
Avec l'argile et la branche de chêne
Dans ce val/cm où l'Amour vrai m'entraine.

C'est fait. ]'habite avec l'Amour, ici,
Et dans la joie est noyé 11wn souci.
Je suspendis mon cœur à cette-mousse.
fl est éclos et ses ailes le poussent
A voleter parmi les grimpe.reaux,
A sé baigner ai1ec eux au ruisseau,
A sautiller sur le dos dt1 troupeau,
A gaz.ouiller aux cimes de l'ormeau.
Par le chemin couleur de la pe.roenche
Oû le beau temps qui suit son cours s'épanche,
Tous les matins, mon rosaire a la hanche,
Je redescends vers la chape.lle blanche,
Car chaque jour n'est pour moi q11'1m Dimanche.
Or je dirai ce qui parfois m'advint
Depuis alors jusqu'en mil nezef cent 'l.'ingt.

Un jour heurta 111a hutte une diablesse
Qui voulut faire échec à ma sagesse :
Che-veux roulés comme on les porte en Grèce,
Et ces regards dont les pointes wus blessent,
Et cette voix dont Sirène caresse
:U voyageur qui dans la hm,te mer
En l'écoutant boit à l'amour amer.
3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

]'éJais ait coin du feu müt:brant, fhiver.
- Que voule{:-vous? dis-je à la visiteuse.
- Mais rien, qu'avec vous écouter l'yeuse
Et le sapin qui font harmonieuse
La poésie où maître êtes passé.
J'en aime fort le souffle cadencé,
Comme la branche où le vent a dansé,
Quand on entend l'orage dispersé
Rouler le char de la prochaine Aurore.
Cette diablesse, elle me dit encore
Ces mots subtils que les hommes adorent
Et qui les font tomber, et ptûs mourir·
Quand le plaisir a tué le désir.
- Ma barbe, dis-je, est comme de la mige I
- Rien n'est plus doux, quand un toit vous protège,
QtJe les flocons qui tombent ati dehors
Et dont le froid dans le chaud vous endort.
Ayant prié mon ange que l'infâme
Qui me parlait en attisant ma fiamnu
S'en allât loin et ne perdît m(l!I, âme,
Il m'inspira, non point u,n brusque blâme
Qui va perçant le cœur comme une lame,
Mais le moyen le pfas spirituel
Dont sut user poète sous le ciel. .
Il m'inspira, p11isque cette diablesse
S'était vantée à moi de la tendresse
Qu'elle portait aux brises qui caressent
Les branches tlarbre en les faisant cbanttr,
Et aux frimas qtt'® voit en l'air ftottt,r,
De lui servir sur ma plus juste lyre
Le plus doux chant dn bois quand il soupire
Et le duvet le plus blanc de Zéphyre.

3'5
Ce qu'alors je fis. Et d'abord souffla
Le vent aux sapins. Et la mer boula.
Puis le vent décrut. La mer désenfla.
Et tout doucement la brise coula
Comme de la pluie à travers l'yeuse.
Le soleil baisa la forêt joyeuse
Qui dans un tendre et long balancement
Berçait comme fait un être charmant
Ses nids de mésange et ses nids de graines.
Cet hymne aurait pu plaire à quelque reine,
Mais ala diablesse il 11e convint pas
Et je l'entendis maugréer iout bas.
Mon luth alors neigea sur la ·vallée
Qui s'épanouit co1nme l'a::._alie
La plus blanche. Et la plaine immaculée
Se tttt. Et les champs et toutes leurs claies
Disparurent dans l'éhlou.issernent;
C'était le livre pur du Tout-Puissant.
je vis bientôt la diablesse fuyant :
Elle n'aimait la neige ni le vent
FRANCIS JAMMES
1920.

�AU PI,.ATANE

Q11i, par les morts saisis, les pieds échevtlls
Dans la confwe cendre,
Sentent les fttit les fleurs, et les spermes ailü
Le cours léger descendre.

AU PLATANE

Le tremble pur~ le charme, et ce bêtre formi
De quatre jeunes femmes,
Ne cessent pas de battre un ciel touiours fermé,
Vltus en •vain de rames.

A ANDRÉ FONTAINAS

Tit penches, grand Platane, et te proposes nu,
Blanc comme un jeune Scythe,
Mais ta candeur est fJfise., et tan pi.ed retenu
Par la force du site.
Ombre retentissante e1i qui le mime aztir
Qui t'emporte, s'apaise,
La nai.re mère astreint ce pied natal et pur
A qui le monde pèse.
De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;
La terre tendre et sombre,
0 Platane, jamais ne laissera d'un pas
S'émerveiller ton ambre !

Ce front n'aura d'accès qu'aux degrés lmninJ!u.x
Où la st1:e l'exalte ;
Ttt peux grandir, candeur, mais non rompre leJ nœuds.
De l'éternelle balte !
Pressens autour de toi d'autres vivants liés
Par l'hydre vénérable ;
Tes pareils sont nombreux, des pins aux peiipliers,
De l'yeuse à l'érahle,

fls vivent séparés, ils pl.eurent confondus
Dans une seule absence,
Et leurs membres d'argent sont vainement fenàut
A lmr douce naissance. ·
Quand rdme lentement qu'ils expirent le soir
Vers l'Aphrodite monte,
La vierge doit dans l'ambre, en silence, s'asswir,
Toute chaude de honte.

Elle se sent rnrprendre, et pâle, appartenir
A ce t.endre présage
Qu'mie présente chair tourne ve·rs l'avenir
Par un jeim.e iùage ...
Mais wi, de bras plus pt1rs que les bras animaux,
Toi qui dans l'or les plonges,
Toi qui formes att jour le fantôme des rnau x
Que le sommeil fait songes,
Haute profusion de feuilles, trouble fier
Quand l'dpre tramontane
Sonne, au. comble de I'or, l'azur du jeune biver
Sur tes harpes, Platane,

37

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA.n.~

Ose gémir !... Il fau.t, ô .mt1,ple chai.r du bois,
Te tordre, te détorJre,
Te plttindre sœns te ,·ompre, et rendre aux vents la voix
Qu'ils cherchent en désorùe !

SI LE GRAIN NE MEURT ...

Flagelle-toi I... Parais l'impatient martyr
Qui soi-mbne s'écorche,
Et drspute à la flam11te impitissante à pa'rtirSes retours vers la torche !

FRAGMENTS
Je t'ai choisi, pu,issant personnage d'un parc,
Ivre de ton tang-age,
Puisque le ciel t'exerce, et te prme, 6 grand itrc,
De lui rendre zm langage,

Afin que l'hymne mnnte aux ofreaux qui rraJtrimt,
· Et que uwn ârne sacbe
Frémir jusques ceux dieux conduite par un tronc
Qui rtue de la hache !
0 qu'amoureustinent des Dryades ri·val,
Le, seul poète p,ûsse
Flatter ton corps poli comme il fait d1t Cheval
L'ambitieuse cuisse !...
- Non, dit rArbre. Il dit: Non! pa,- l'étillcellr:ment
De sa t&amp; mperbe,
Que la tempfte t-raite universellemerit
Comme elle fait une herbe !
PAUL VALfRY

r

VI
La rue de Commaille était une me nouvelle taillée-au
travers des jardins qU4 dans cette partie de la rue du Bac
sur quoi elle donnait, longtemps se dissjmulèrent derrière
la façade protectrice des hautes maisons. La porte cochère
de celles-ci restait-elle, par hasard, entr'ouverte, l'œil émerveillé s'enfonçait curieusement vers d'insoupçonnables, de
mystérieuses profondeurs, jardins d'hôtels particuliers, auxquels d'autres jardins faisaient suite, jardins de minist-ères,
d'ambassades, jardins de Fortunio, jalousement protégés,
mais sur lesquels les fenêtres des maisons voisines les
plus modernes avaient parfois le coûteux privilège de
plonger.
Les deux fenêtres du salon, celle de la bibliothèque.,
ceUes de la chambre de ma mère et de la mienne ouvraient sur un de ces merveilleux jardins, qui n'était
séparé .de rrous que par la largeur de la rue. Celle-ci n'était
bâùe que d'un côté ; un mur bas, face aux maisons, ne
gênait que les premiers étages ; nous habitions au quatrième.
r. Voir 1a Nouflelfe RÇ/Jue Française (rer février, 1er mars, 1er ll1l1i,
novembre et 1er décembre 1920).

1er

�,40

LA NOUVELLE IE\"UE FRANÇAISE

Cest dans la chambre de ma mère qu'elle et moi nous
nous tenions le plus souvent. C'est là que nous prenions
notre thé du matin. Je parle déjà de cette seconde année
où, ~onsieur Richard ayant réintégré le centre de Paris, je
~•étais pl_us que son « demi-pensionnaire », c'est-à-dire que
Je rentraIS dîner et coucher à la mai~n chaque jour. J'en
repartais au matin, à l'heure où Marie, commençait de
co~er ma mère, aussi ne m'était-il donné d'a~ister que
les Jours de congé à cette opération, qui durait une demiheure. Maman recou,·erte d'un blanc peignoir s'asseyait, bien au jour, devant la fenêtre. En face d'elle, et
de manière qu'elle se pût mirer, Marie dressait une glace
ovale échassière, articulée, montée sur tige de métal à
trépied, qui se haussait à volonté ; un minuscule plateau
rond ceinturait la tige, sur lequel peignes et brosses étaient
posés. Ma mère alternativement lisait trois lignes du Temps
de la veil!e au soir qu'elle tenait en main, puis regardait
dans le miroir. Elle y voyait le de~us de sa tête et la
main de Marie armée du peigne ou de la br~, qui
sévissait ; quoi que fit Marie, c'était avec l'apparence de la
fureur.
- Oh ! Marie, que vous me faites mal ! geignait ma
mère.
Je lisais, vautré dans un des deux grands fauteuils qui,
de droite et de gauche, encombraient les abords de la
cheminée (mastodontesques fauteuils de velours grenat,
dont la monture et la•forme même se dissimulaient sous
l'intumescence du capiton). Je levais un instant les yeux
vers le beau profil de ma mère ; ses traits étaient naturellement graves et doux, un peu durcis occasionnellement
par la blancheur crue du peignoir et par la résistance
qu'elle opposait quand Marie lui tirait les cheveux en
arrière.
- Marie, vous ne me brossez pas, vous me tapez !
.
Marie s'arrêtait un instant ; puis repartait de plus belle.
Maman laissait alors glisser de dessus ses genoux le journal

SI LB GLUN NE JIBUltT .••

et mettait ses mains l'une dans l'autre en signe de résignation, de cette manière qui lui était familière, les doigts
exactement croisés, à l'exception des deux index, arqués l'un
contre l'autre et pointant en avant. •
- Madame ferait bien mieux de se coiffer elle-même ;
comme ça elle ne se plaindrait plus.
Mais la coiffure de maman comportait un peu d'artifice
et se &amp;t malaisément passée de l'assistance de Marie. Séparés
par le milieu, de dessous un couronnement de tresses formant chignon plat, deux bandeaux lisses au-dessus des
tempes ne bombaient de manière séante qu'à l'aide de
quelques adjonctions. En ce temps on en fourrait partout;
c'était l'époque hideuse des « tournures ».
Marie n'avait pas précisément son franc-parler maman ne l'Clit point toléré - elle s'en tenait aux boutades: quelques mots partis en sifflant, chassés d'elle par
une furia comprimée. Maman tremblait un peu devant
elle, et lorsqu'elle ser\'ait à table, on attendait qu'elle fût
sortie pour dire :
·
- J'ai beau le répéter à Désirée (c'est à ma tante Claire
que la phrase s'adressait), sa mayonnaise est encore trop
vinaigrée.
Désirée avait succédé à Joséphine, l'ex-~ion de Marie;
mais quelle qu'eàt été la cuisinière, Marie aurait pris wu- ·
jours S&lt;?D parti. Alors, le lendemain, comme je sortais avec
elle:
- Tu sais, Marie, - commençais-je, à la ntanière des
plus vilains cafards - si Désirée ne \'eut pas écouter ce
que lui dit maman, je ne sais pas si nous pourrons la
garder. - C'était aussi pour faire l'important. - Sa mayonnaise, hier...
- Était encore trop vinaigrée, je sais, interrompait•
Marie, d'un air vengeur. Elle pinçait les lèvres, retenait son
ire un instant, puis, quand la pression était devenue assez
forte, on entendait jaillir :
- Allez I Vous êtes des fins-becs.

�•
42

LA NOUVELLE REVUE Fl.ANÇAfSE

~arie n'était pas réfractaire à toute émotion esthétique ;
~IS ch.ez elle, comme chez beaucoup de Suisses, le sentiment .de la beauté se confondait avec celui de l'ahitude;
~t pareillement ses disposiriom musicales se limitaient a11
.chan~ des cantiques. Un jour ponrtant, tandis que j'étais
au piano, elle entra brusquement dans le salon ; je jouais.
u~e R~mance sans pa:rolt:s assez fadement •expressive ( celle en

nu-maJ.).
- Au moins voilà de Ja. musi&lt;JUe, dit-elle en hochant la
tête av.ec sentiment ; puis furieusement ; - Je vous
demande si ça ne vaut pas mieux que tontes vos trioles ?
EUe appelait indifféremment« trio.les» toute la musique
qu'elle ne comprenait pas.
Les 1~çons de M11 e de Guesclin ayant été' jugées insuffisantes, Je fus confié à un professeur mâle, qui ne valait
hélas ! pas be.ruconp mieux. Mo1:1sienr Memman htait
essayeur chez Pleyel ; il avait fuit du métier de pianiste sa
profession~ sans vocation aucune ; à furce de travail était
~a:v~nu ~ décrocher .au Conserva:oire un premier prix,
s1 Je ne m ahnse; son Jeu .corr.ect, lrnsa.nt, glacé, ressortissait
plutôt à t'arithmétique qu'à l'àrt ; -quand il .se mettait au
piano,_ on croyait voir un comptable devant sa caisse; .sous
ses doigts, blanches, n.oiœs et croches:; s'.1dditionnaient ; il
faisan la vérification du mGrceau. Assurément il aurut pu
m'entrainer pour :le mé~anisme; mais il ne prenait aucttn
plaisir à enseigner. Avec lui, la musique devenait un pensum 2ride; ses maîtres étaient Cramer, Steibelt, Duss:eck,
du moins ceux dont il préconisait pour moi la férule.
Beethoven lui paraissait libidine-u.x. Deux fois par semaine
il venait, ponctuel ; b. leçon consistait dans la répétitio~
monotone de quelques exercices, et encore point des plus
· pr0fitables pour les doigts, mais des plus niaisement routiniers; quelques gammes, quelques .arpèges, puis je com- .
menç.lis de r,abâcher {( les huit dernières mesures» àn morceau en cours, c'est-à-dire les dernières étudiées ; après
quoi, huit pas plus loin il faisait une sorte de grand V au

SI LE G-RAIN NE MEURT...

-H

crayon, marquant la besogne à abattre, comme on désignedans une coupe de bois les arbres condamnés; puis disait en
se levant, tandis que sonnait la pendule :
- Pour la prochaine fois, vous étudierez les huit mesures
suivantes.
Jamais la moindre explication. Jamais te moindre appel,
je ne dis pas à mon goût musical ou à ma sensibilité(Comment en eût-iJ été question ?) mais- non plus seulement à: ma mimoire ou à mon jugement. A cet âge de
développement, de souplesse et d'assimilation, quels progrès
n'eussé-je point faits, si ma mère m'avait aussitôt confié au
maître incomparable que fut pour m01, un peu plus tard
(trop tard, hélas!) M. de la Nux. Hélas t apr~s deux ans
d'ânonnements mortels, je ne fus délivré de Merriman que
pour tomber en Schifma&lt;:ker.
Je reconnais qu'en ce temps il n'était pas aussi facilequ'aujourd'hui de trouver un bon professeur; la Schola
n'en fo~ait pas encore ; l'éducation musicale de la France
entière restait à faire, et, de plus, le milieu où fréquentait
ma mère n'y entendait à peu p-rès rien. Ma mère indéniablement faisait de grands efforts pour s'instruire ellemême et m'instruire ; mais ses efforts étaient mal dirigés.
Schifmacker lui était chaudement recommandé par une
amie:
- Croiriez-vous, disait-elle à ma mère qu'il a su m'y
faire prendre goût? A moi ! A la musique ! Un homme
extraordinaire, je vous dis. Essayez-en.
Le premier jour qu'il vint chez nous, il nous exposa son
système. C'était un gros vieux homme ardent, essouffié, qui
rougeoyait comme une forge, qui bredouillait, sifflait et
postillonnait en parlant. On eût dit qu'il était sous pression et laissait échapper sa vapeur. Il portait les cheveux
en brosse et des favoris ; tout cela, blanc de neige, avait
l'air de fondre sur sa face qu'il lui fallait sans ce~e éponger.
Il disait :
- Les autres professeurs, qu'est-ce qu'ils racontent ?

�44

1'
1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.A.!SE

Fa~t faire des exercices, des exercices, et patati, et patata.
Mais est-ce que j'en ai fait, moi, des exerckes ? Laissez-moi
donc tranquille ! On apprend à jouer en jouant. C'est
comme pour parler. Voyons, vous qui êtes raisonnable,
Mad~m~? est-ce que vous accepteriez que chaque ~tin on
fit [aire a ~otre enf~nt des exercices de langue, sous prétexte
qu il aura a se servir de sa langue dans la journée: ra, ra,
ra, ra, gla, gla, gla, gla. (lei ma mère positivement terrifiée
par l'humide exubérance de Schifmacker reculait sensiblement son fauteuil ; l'autre approchait le sien d'autant.) Qu'on ait la langue bien ou mal pendue, ce qu'on dit, c'est
ce qu'on ~ à dire, et au piano on a toujours assez de doigts
pour exprimer ce qu'on sent. Ah! si l'on ne sent rien
quand on aurait dix doigts à chaque main, la belle affaire!
-_Alors il partait d'un gros rire, puis s'étranglait et toussait,
pms suffoquait durant queiques instants, roulait des yeux
tout blancs, puis s'épongeait, puis s'éventait avec son mouchoir. Ma mère proposait d'aller lui chercher un verre d'eau·
~ais il foisait signe que ce n'était rien, agitait un demie;
coup ses petits bras, ses courtes jambes, expliquait qu'il
avait voulu rire et tousser à la fois, faisait un : Hhm ! retentissant et, tourné vers moi :
- Alors, mon petit, c'est compris : plus d'exercices. Regardez, Madame! regardez ce farceur comme il est content !
Il se dit déjà : on ne va pas s'embêter avec le papa Schifma.cker. Il a raison cet enfant.
Ma mère complètement submergée, éberluée, amusée tout
~e même par tant de pîtrerie, mais effrayée plutôt encore,
et n'approuvant pas trop une méthode qui supprimait la
contrainte etl'effort, elle qui en apportait à tout dans l;t vie
et s'appliquait sans cesse à quoi que ce soit qu'elle fît, tâchait
en vain de placer une phrase complète : on entendait, à
travers cet éclaboussement continu :
- Oui, pourvu que ... mais il ne demande pas à... évidemment ... à condition de ...
Et tout à coup Schifmacker se levait :

SI LE GRAIN NE MEURT, ••

45

- Maintenant je vais vous jouer quelque chose, pour
que vous n'alliez pas penser: ce professeur de piano, il ne
sait que parler.
Il ouvrit le piano, frappa quelques accords, puis se lança
dans une petite étude de Stephen Heller, en forme de
fanfare, qu'il mena d'un train d'enfer et avec un étourdissant brio. Il avait de petites mains courtes et rouges
avec lesquelles, presque sans agiter les doigts, il semblait
pétrir le piano. Son jeu ne -rappelait rien que j'eusse jamais
entendu ou que je dusse jamais plus entendre ; ce qu'on
appelle mécanisme lui faisait complètement défaut et je
crois qu'il aurait trébuché dans la simple gamme; aussi
, n'est-ce jamais précisément le morceau tel qu'il était écrit
qu'on entendait avec lui, mais quelque approximation pleine
de fougue, de sai.·eur et d'étrangeté.
Je n'étais pas tellement ravi qu'il supprimât de ma vie
les exercices ; déjà j'aimais étudier ; c'est pour plus de
progrès que je changeais de professeur, et je doutais si,
avec ce diable d'homme ... Il avait de bizarres principes ;
celui-ci, par exemple: que le doigt, sur la tanche, ne doit
jamais demeurer immobile ; il feignait que ce doigt continuât de disposer de la note, comme fait le doigt du violoniste ou l'archet qui porte sur la corde \·ibrante ellemême, et se donnait ainsi Pillusion d'en grossir ou d'en
diminuer le son et de le modeler à son gré, suivant qu'il
enfonçait ce doigt plus avant sur la touche ou au contraire
le ramenait à lui. C'est là ce qui donnait à son jeu cet
étrange mouvement de ya et vient par quoi il avait l'air de
malaxer la mélodie.
Ses leçons prirent fin brusquement sur une scène affreuse.
Voici ce qui la motiva: Schifmacker était corpulent, je l'ai
dit. Ma mère, craignant pour les petites chaises du salon,
et que leur complexion délicate s'accommodât mal d'un tel
poids, avait été chercher dans l'antichambre un robuste
siège, hideux, recouvert de molesquine et qui jurait étrangement avec le mobilier du salon. Elle mit ledit siège à

�Li\ NOtiYELLE REVUE FRANÇAISE

côté du piano, et écarta les autres, « pour qu'il comprît
bien où il devait s'asseoir, » disait-elle. La première leçon
tout alla bien. la chaise tenait bon et résistait à la pression
et à l'agitation de ce gros corps. Mais la fois suivante il se
passa. quelque chose d'épouvantable : Ja molesquine,
amollie sans doute par la chaleureuse leçon précédente,
commença de lui coller aux chausses. On ne s'en aperçut,
hélas! qu~à la fin de la séance, au moment qu'il voulut se
lever. Vains efforts ! Il tenait à la chaise, et la chaise tenait
à lui. Son mince pantalon (nous étions en été) si l'étoffe
en était un peu môre, le fond allait y rester, c'était sûr;
il y eut quelques minutes d'angoisse ... Et puis, non ! sur
un nouvel effort, ce fut la molesquine qui céda, doucement,
doucement, abandonnant du sien, comme par conciliation.
Je maintenais la chaise, encore trop consterné pour oser
rire ; lui, tirait de l'avant, disait :
- Mon Dieu! Mon Dieu I qu'est-ce que c'est encore que
cette invention d'enfer? - et tkhait, par-dessus son épaule,
de surveiller le décollement, ce qui rendait sa face plus rouge
encore.
Tout se passa sans déchirure, heureusement, et sans dommage, que pour la molcsqu.ine dont il emportait après lui
tout l'apprêt, laissant sur le siège, imprimée, l'image en
négatif de son énorme derrière.
•
Le plos Olrie~ c'est qu'il ne se Bella qu'à la leçon sui\-ante. Je ne sais ce qui lui prit ce jour là, mais, après la
leçon, comme je le raccompagnais dans l'antichambre,
subitement il éclata en im.-ectives d'une viôJence extrême,
déclara qu'il y voyait clair dans mon jeu, que j'étais « un
faux bonhomme, &gt;&gt; qu'il ne supporterait pas plus longtemps
qu'on se fichât de lui et qu'il ne remettrait plus les pieds
da.os une maison où on 1e traitait en paltoquet.
Effectivement il ne reparut plus ; et nous apprîmes par
les journaux:, à quelque temps de là, qu'il s'était noyé pendant une partie de canotage.
Je n'entrais guère dans le salon qu'à cause du piano

SI LE GRAIN NE MEURT •••

47

qui s'y trouvait. La pièce restait à demi-formée d'ordinaire, les meubles soigneusement protégés par des housses
de percale blanche, striée de minces raies rouge nf. (.e,s
housses habilfaient si exa.:temcut Ja forme des cha..ises et
des fauteuils, que c'était un plaisir que de les remettre
chaque jeudi matin, après la parade du mercredi, jour de
réception de ma mère; la percale a\·ait de savants retours,
et de petites agrafes la maintenaient appliquée contre les
soutiens des dossiers. Je ne suis pas sûr que j1:: ne préférasse
pas le salon, ainsi revêtu de son uniforme de housses,
décent, modeste et, l'été, délicieusement frais derrière les
volets clos, que lorsque éclatait aux regards son luxe morne
et inharmonieux. li y avait diverses chaises en tapis.serie,
. des fauteuils faux Louis XVI, recouverts d'un damas bleu
et vieil or, dont étaient faits également les rideaux, rangés
le long des murs ou en deux files qui, partant du milieu
du salon, rejoignaient, aux deux côtés de la cheminée,
deux fautewls beaucoup plus importants que les autres,
et dont le faste m'éblouissait ; je savais qu'ils étaient en
&lt;s. velours de Gènes &gt;&gt;, mais j'imaginais mal sur quel métier
compliqué pouvait être tissue cette étoffe qui tenait à la
fois du velours, de la guipure et de la broderie ; elle était
de couleur havane; les bois de ces fauteuils étaient 11oirs et
dorés; je n'avais pas 1a permission de m'y asseoir; ils ét1ieot
énormes, g~nants, inconforubles et hideux. Sur la cheminée, des candélabres et une pendule en cuivre doré : la
déc.ente Sapl» de Pradier. Que dirai-je du lustre et des appliques ? J'ai fait un grand pas dans l'émancipation de ma
pensée, le jour où j'osai me persuader que tous les lustres
de tous les salons n'étaient pas nécessairement en girandoles
de cristal, comme ceux-ci.
Devant la cheminée. un écran en tapisserie de soie présentait, sous des églantines, une espèce de pont chinois dont
les bleus me sont restés dans l'œil; des pendeloques :igrémentaicnt la monture de bambou, balançant de droite et
de gauche des glands de soie., du mbne azur que celui de

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la tapisserie, suspendus deux par deux à la tête et à la queue
de poissons de nacre et retenus par des fils d'or. Il me fut
raconté, plus urd, que ma mère l'avait brodé en secret
dans les premiers temps de son mariage ; le regard de mon
père, le jour de sa fête, avair été buter contre, en entrant
dans son cabinet. Quelle consternation ! Lui J si doux, et
qui adorait ma mère, il s'était presque fâché :
- Non, Juliette t s'était-il écrié ; non, je vous en prie.
Ici je suis cher. moi. Cette pièce au moins, laissez-moi l'arranger moi-même, tout seul, à ma façon.
Puis rappelant à lui son aménité, il avait persuadé ma
mère que l'écran lui faisait beaucoup de plaisir, mais qu'il
le préférait dans le salon.
Depuis la mort de mon père nous dînions chaque
dimanche avec ma tante Claire et Albert ; nous allions
chez eu,x et ils venaient chez nous, alternativement ; pour
eux on n'enlevait pas les housses. Après le repas, tandis
que nous nous mettions au piano, Albert et moi, ma tante
et ma mère s'approchaient de la grande table, éclairée par
une lampe à huile que coiffait un de ces abat-jour compliqués comme on en faisait alors; je crois qu'on n'en voit
plus de pareils aujourd'hui ; une fois par an, à même
époque, nous allions en choisir un nom·eau, maman
et moi, chez un papetier de la rue de Tournon qui en avait
un grand choix ; ils étaient en carton opaque, mais qui,
par des gaufrures savantes et des crevés, laissait passer des
onglets de lumière à travers des papiers très minces et diversement colorés ; c'était féerique.
La table du salon était cou,·erte d'un épais tapis de
velours, bordé d'une très large bande de tapisserie laine et
soie, qui, je crois, avait été l'œuvre patiente d'Anna et de
ma mi:re, du temps qu'elles étaient rue de Crosne. Elle
débordait la table et retombait sur les côtés, verticale, de
sorte qu'on ne la pom·ait admirer que de loin. Elle représentait, cette bordure, une torsadt: de pivoines et de rubans,
ou du moins de quelque chose de jaune et de contourné

SI LE GRAIN NE ~IEURT ...

qui pouvait passer pour tel. La bordure avait fait effort pour
se raccorder au velours, c'est-à-dire qu'il y avait, mordant
1~ bo~dure, e~guise d'amorce ou de pro\·ocation, une régu111.:re indentation de faux prolongements du velours ; mais
le velours, lui, n'avait fait aucun effort pour s'harmoniser
avec la bordure ; il avait préféré s'assonir aux fauteuils de
\·elours de Gênes, adoptant leur couleur havane, tandis que
les amorces restaient vert chou.
Tandis que ma tante et ma mère faisaient une partie
de cartes (par principe elles ne travaillaient à aucun
ouvrage, le_ dimanche) Albert et moi, nous nous plongions
Jans les tnos, les quatuors er les symphonies, de Mozart,
de Beethoven et de Schumann, déchiffrant avec frénésie
cout ce que les éditions allemandes ou fmnç~ses nous
offraient d'arrangements à quatre mains. }'~tais devenu à
p~u près_ dt sa ~orce, ce qui n'était du reste pas beaucoup
~1:e, mai~ ce qui nous permettait de goûter ensemble des
101es musicales qui sont restées parmi les plus vives et les
plus profondes que j'aie goûtées dans ma vie. Tout le
temps que nous jouions, ces dames n'arrêtaient pas de
causer ; leurs voix s'élevaient à [a faveur de nos fortissimos·
mais dans les .pianissimos, hélas l elles ne baissaient guèr;
et noussouff~ons beaucoup ~e ce défaut de recueillemem.
~ ne nous amva que deux fois de pouvoir jouer dans le
silence ; oh I ce fut un ravissement. Maman m'avait laissé
pour quelques jours, dans les circonstances que je vais dire
et ~lbe;t, deux soirs de suite, avait eu la gentillesse d;
venir dtn~r avec moi ; a-t-on compris ce qu'était pour moi
mon cousm, on comprendra du même coup quelle fête ce
put être de l'avoir ainsi pour moi tout seul, et qui n'était
venu que pour moi.· Nous prolongeâmes la soirée fort
avant dans la nuit, et nous jouâmes si sua\·ement que les
anges durent entendre.
C'eS t à La Roque qu'était allée maman ; une épidémie
de fièvre typhoïde s'était déclarée sur une de nos fermes et
maman ne l'avait pa~ plus tôt appris. qu'elle était partie

.

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour soigner les malades&gt; estimant qu'il était de son devoir
de le faire, puisque ces gens étaient ses fermiers. Ma tante
Oaire avait essayé de la retenir, disant qu'avant de se devoir
à ses fermiers1 elle se devait à son fils ; qu'elle risquait
beaucoup&gt; pour n'être que d'un secours très médiocre ; et
ce que ma tante aurait pu ajouter, c'est que ces gens, assez
neufs sur la ferme, butés, rapaces, étaient incapables à tout
jamais d'apprécier un geste désintéressé comme celui de ma
mère. Albert et moi faisions chorus, très alarmés, car déjà
deux des gens de la ferme étaient morts, et la fièHe
typhoïde passait en ce temps pour contagieuse. Conseils,
objurgations, rien n'y fit : ce que maman reconnaissait pour
son devoir, elle! l'accomplissait contre vents et marées. S'il
n'y paraissait pas toujours nettement, c'est qu'elle avait
encombré sa vie de maintes préoccupations adventices, de
sorte que l'idée de devoir, souvent, se brésillait chez elle en
un tas de menues obligations.
Ayant à parler souvent de ma mère, je comptais que ce
que je rappellerais d'elle en cours de route, allait la peindre
suffis~mment ; mais je crains d'avoir bien imparfaitement
laissé voir la personne de bonne volonté qu'elle était (je prends
ce mot dans le sens le plus évangélique) et cette constante
défiance de soi, que j'héritai d'elle. Elle était toujours s'efforçant vers quelque bien, vers quelque mieux et ne se
reposait jamais dans la satisfaction de soi-même ; il ne lui
suffisait point d'être modeste; sans cesse elle travaillait à
diminuer ses imperfections, ou celles qu'elle surprenait en
autrui, à se corriger, à s'instruire. Du vivant de mon père,
tout cela se soumettait, se fondait dans un grand amour.
Son amour pour moi était sans douce à peine moindre,
mais toute la soumission qu'elle avait professée pour mon
père, à présent, c'est de moi qu'elle l'exigeait. Des confüts
en naissaient, qui m'aidaient à me persuader que je ne
ressemblais qu'à mon père ; les plus profondes similitudes
ancestrales ne se révèlent que sur le tard.
En attendant, ma mère, très soucieuse de sa culture et

SI LE GRAIN NE MEURT •••

de la mienne, et pleine de considération pour la musique,
la peinture, la poésie et en général tout ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour éclairer mon goùt, mon jugement, et les siens propres. Si nous allions voir une exposition de tableaux - et nous .ne maaquions aucune de
celles que le Temps voulait bien nous signaler, - ce n'était
jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait,
ni sans relire sur place les appréciations du critique, par
grand'peur d'admirer de travers, ou de n'admirer pas du
tout. Pour les concerts, le resserrement et la timide monotonie des programmes d'alors laissaient peu de champ à
l'erreur; il n'y avait qu'à écouter, qu'à approuver, qu'à
applaudir.
Maman me menait chez Pasdeloup à peu près chaque
dimanche ; un peu plus tard nous prîmes un abonnement
au Conservatoire où, deux années de suite, nous allâmes
ainsi, de deux dimanches l'un. Je remportais de certains de
ces concerts des impressions profondes, et ce que je n'étais
pas d'âge encore à comprendre (c'est en 79 que maman
commença de m'y mener) n'en façonnait pas moins ma
sensibilité. J'admirais tout, à peu près indifféremment,
comme il sied à. cet âge, sans choix presque, et par urgent
besoin d'admirer : ut mineur et la Symphonie Ecossaise, la
suite de concertos de Mozart que Ritter ou Risler débitait
chez Pasdeloup de dimanche en dimanche, et le Désert de
Félicien David, que j'entendis plusieurs fois, Pasdeloup et
le public affectant un goût particulier pour cette œuvre
aimable, qui paraîtrait sans doute un peu désuette et manquant d'épaisseur, aujourd'hui ; elle me charmait alors
comme avait fait un paysage oriental de Tournemine, qui
lors de mes premières visites au Luxembourg avec Marie
me paraissait le plus beau du monde : il montrait, sur un
fond de couchant couleur de grenade et d'orange, réfl.été
dans de calmes eaux, des éléphants ou des chameaux allongeant trompe ou cou pour boire, et tout au loin une mosquée allongeant ses minarets vers le ciel.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,,

Si vifs que soient certains souvenirs de ces premiers
« moments musicaux 11, .il en est uo près duquel tous pâlissent: en 83 Rubinstein vint donner une suite de concerts,
à la salle Erard; les programmes' prenaient la musique de
piano à ses débuts et la menaient jusqu',à nos jours. Je n'assistai pas à tous, car les places étaient cc hors de prix 1&gt;,
comme disait maman, mais à trois seulement - dont j'ai
gardé souvenir si lumineux, si net, que je doute parfois s'il
s'agit bien du souvenir de Rubinstein lui-même, ou seulement du souvenir des morceaux que j'ai tant de fois lus et
relus ensuite. Mais non ; c'est bien précisément lui-même
que j'entends et que je revois ; et certains de ces morceaux:
quelques pièces de Couperin, par exemple, la sonate en C
dur de _Beethoven (op. 53) et le rondo de celle en mi
( op. 90) fo-isw.u prophète de Sd1umann, je ne les pus ensuite
écouter jamais gu'à travers lui.
Son pr,estige était considérable. II ressemblait à Beethoven,
de qui certains le disaient fils (je n'ai pas été vérifier si so1-1
âge rendait cette prétention vraisemblable) ; visage plat
aux pommettes marquées, large front à demi-noyé dans une
crinière abondante, sourcils broussailleux ; UJ?- regard
absent ou fougueux ; la mâchoire volontaire, et je ne sais
quoi de hargneux dans l'expression de La bouche lippue. Il
ne charmait point, il domptait. L'air hagard, il paraissait
ivre, et l'on disait que souvent il l'était. Il jouait les yeux
clos et comme ignorant du publLC. Il ne semblait point tant
présenter un morceau, que le chercher, le découvrir, ou le
composer à. mesure, et non point dans une improvisation,
mais dans une ardente vision intérieure, une progressive révélation dont lui-même 'éprouvât et ravissement et surprise.
Les trois concerts que j'entendis étaient consacrés, le
premier à la musique ancienne, J.es deux autres à Beethoven
et à Schumann. Il y en eut un consacré à Chopin auquel
j'aurais bien voulu également assister, mais ma mère tenait
la musique de Chopin pour (&lt; malsaine » et refusa de m'y
mener.

SI LE GRAIN NE MEUR.T •..

53

L'an suivant j'allai moins au concert; davantage au
théâtre, à l'Odéon, aux Français, à !'Opéra-Comique surtout, ou j'entendis à peu près tout ce qu'on voulait bien
donner du répertoire vieillot de l'époque, Grétry, Boïelflieu, Hérold, dont la grke m'emplissait d'aise, qui m'emplirait aujourd'hui d'un ennui mortel. Oh ! ce n'est pas i
ces maîtres charmants que j'en ai, mais à la musique dramatique; mais au théâtre en général. Y ai-je été trop
naguère ? Tout m'y paraît éventé, conventionnel, outré,
fastidieux ... Si par mégarde encore parfois je m'y aventure,
et si quelque ami ne me retient, j'ai bien du mal à
attendre le premier entr'acte pour m'éclipser du moins
décemment. Il a fallu dernièrement le Vieux Colombier,
l'art et la ferveur de Copeau et la bonne humeur de sa
troupe pour me réconcilier un peu avec les plaisirs de la
scène. Mais je réserve les commentaires et reviens à mes
souvenirs.
Depuis deux ans un enfant de mon âge venait passer
près de moi les vacances ; maman, qui s'était ingéniée à me
procurer ce camarade, y voyait un double avantage: faire
profiter du bon air de la campagne un enfant peu fortuné
qui sinon n'aurait pas quitté Paris de tout l'été, et m'arracher aux trop contemplatives joies de la pêche. Armand
Bavretel avait pour fonction de me remuer. Fils de pasteur,
nécessairement. Il vint la première année avec Edmond
Richard ; la seconde avec Richard l'aîné, chez qui j'étais
déjà pensionnaire. C'était un enfant d'aspect plutôt frêle,
aux traits délicats, fins, presque jolis ; son œil très vif et
son aspect craintif lui donnaient l'air d'un écureuil ; il était
de naturel espiègle et devenait rieur sitôt qu'il se sentait à
l'aise, mais le premier soir, tout dépaysé dans le grand
salon de La Roque, malgré l'accueil affectueux d'Anna et
de ma mère, le pauvre petit éclata en sanglots. Comme j'y
allais aussi de toute tnon affection, je fus plus que surpris
et presque choqué par ces larmes ; il me semblait qu'il

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reco::nais~it mal les tév:nances d: ma mère ; pour un
p~u J aurais trouvé qu 11 lm manquait. Je ne pouvais corn~
prendre alors tout ce que le visage de la fortune peut présenter d'offensant pour un pauvre ; et pourtant le salon de
L~ ~~qu~ n'avait rien de bien luxueux ; mais on s'y sentait a 1abn de cette meute de soucis qu'excite et fait aboyer
la misèr~. Armand quittait les siens pour la première fois
et je crois qu'il ~t~it de ceux qui se blessent à tout ce qui
leur ~st pas_ familier. Du reste la fâcheuse impression de ce
premier soir dura peu; bientôt il se laissa cajoler par ma
mère et pa~ Anna qui avait de bonnes raisons pour le comprendre mieux encore. Pour moi j'étais ravi d'avoir un
camarade, et remisai mes hameçons.
Notre plus grand amusement était de nous lancer à
travers bois, à la manière des &lt;&lt; Trapturs de l'Arkansas »
dont Gustave Aimard nous racontait les aventures, dédaigneux des chemins tracés, ne reculant devant fourrés ni
fondrières, et ravis au contraire lorsque l'épaïsseur des taillis
nous obligeait à progresser péniblement sur les genoux et
sur les mains, voire à plat-ventre, car nous tenions à
déshonneur de biaiser.
Nous passions les après-midi du dimanche à Blan cmesnil •
c'étaient alors d'épiques parties de cache-cache fécond~
en péripéties, car elles se jouaient dans la grand~ ferme, à
travers granges, remises et n'importe quels bâtiments. Puis
apres que nous eumes éventé leurs mystères, nous en
cherchâmes d'autres à La Roque, où vinrent Lionel et sa
sœur Blandine; nous montions à la ferme de la Cour
~esque ( q~e mes. parents appelaient Cour !'Evêque) et,
la, les parues repnrent de plus belle, dans l'imprévu de ce
décor ~ouveau. Blandine allait avec Armand, et je restais
avec Lionel ; les uns chassant, les autres, alternativement,
se cachant sous des fagots, sous des bottes de foin dans la
paille ; on grimpait sur les toits, on passait par 'rous les
pertuis, toutes les trappes, et par ce trou dangereux, audessus du pressoir, par où l'on fait crouler les pommes;

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SI LE GRAIN NE 1ŒURT,.,

55

on inventait, poursuivi, mainte acrobatie... Mais si passionnante que fût la poursuite, peut-être le contact avec
les biens de la terre, les plongeons dans l'épaisseur des
récoltes, et les bains d'odeurs variées, faisaient-ils le plus
vrai du plaisir. 0 parfum des luzernes séchées, âcres senteurs de la bauge aux pourceaux, de l'écurie ou de l'êtable !
Effluves capiteux du pressoir, et là, plus loin, entre les
tonnes, ces courants d'air glacé où se mêle aux relents des
futailles, une petite pointe de moisi. Oui ! j'ai connu
plus tard l'enivrante vapeur des vendanges, mais pareil à
la Snlamite qui demandait qu'on la soutînt avec des
pommes, c'est l'éther exquis de celles-ci que je respire de
préférence à la douceur obtuse du mmît. Lionel et moi
devant l'énorme tas de blé d'or qui s'effondrait en pentes
molles sur le plancher net du grenier, nous mettions bas
nos vestes, puis, les manches haut relevées, nous enfoncions nos bras jusqu'à l'épaule et sentions entre nos doigts
ouverts glisser les menus grains frais.
Nous convînmes un jour de nous aménager, chacun séparément et secrètement, une sorte de résidence particulière
où chacun inviterait les trois aurres qui apporteraient
le goûter. Le sort me désigna pour commencer. J'avisai
pour mon installation un bloc calcaire énorme blanc
'
'
lisse et de fort hel aspect, mais perdu dans un fouillis
d'orties, que je ne pus traverser que par un bond
énorme, en m'aidant d'une perche et prenant un formidable élan. Je baptisai le « Pourquoi pas » mon
beau domaine. Puis m'assis sur le bloc comme sur un
trône et j'attendis mes invités. Ils s'amenèrent enfin )
mais quand ils virent le rempart d'orties qui me séparait
d'eux, ils poussèrent les hauts cris. Je leur tendis la perche
qui m'avait servi, afin qu'ils sautassent à leur tour ; mais
ils ne s'en furent pas plus tôt saisis en riant, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes, emportant et perche et goûter,
m'abandonnant dans ce diable de retiro d'où, sans élan
j'eus le plus grand mal à sortir.
'

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Armand Bavretel ne vint passer chez nous que deux
étés. L'été de 84 mes cousines ne vinrent pas non plus,
ou que peu de temps, et, me trouvant seul à La Roque,
je fréquentai Lionel davantage. Non contents de nous
retrouver ouvertement le dimanche, jour où il était convenu que je goûtais à Blancmesnil, nous nous donnions
de vrais rendez-vous d'amoureux, auxquels nous courions
furtivement, le cœur battant et la pensée frémissante.
Nous avions convenu d'une cachette, qui nous pût servir
de poste restante ; pour savoir ou et quand nous retrouver
nous échangions des lettres bizarres, mystérieuses, cryptographiées et qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'une grille
ou d'une clef. La lettre était déposée dans un coffret clos,
lequel~coffret se dissimulait dans la mousse, à la base d'un
vieux pommier, dans un pré à l'orée du bois, à mi-distance exactement entre nos deux demeures. Sans doute il
entrait de la simagrée dans l'exagération de nos sentiments
l'un pour l'autre, et comme eût dit La Fontaine cc un peu
de faste», mais nullement d'hypocrisie, et après que l'un
à l'autre nous eûmes fait serment d'amitié fidèle, je crois
que pour nous joindre nous aurions traversé le feu. Lionel
me persuada qu'un pacte aussi solennel nécessitait un
gage ; il rompit en deux un fleuron de clématite, m'en
remit une moitié, garda l'autre qu'il jura de porter sur lui
comme talisman. J'enfermai mon demi-fleuron dans un
petit sachet brodé que je suspendis à mon cou à la façon
d'un scapulaire et que je gardai ainsi contre ma poitrine
jusqu'à ma première communion.
Si passionnée que fût notre liaison, il ne s'y glissait pas
la moindre sensualité. Lionel, d'abord, était richement laid;
puis sans doute éprouvais-je déjà cette inhabileté foncière à
mêler l'esprit et les sens, qui je crois m'est assez particulière, et qui deyait bientôt devenir une des répugnances cardinales de ma vie. De son côté, Lionel, en digne peùt-fils
de Ch ... , affichait des sentiments à la Corneille. Certain
jour de départ, comme je m'approchais pour une accolade

SI LE GRAIN NE MEURT •.•

57

fraternelle, il me repoussait à bras tendus et, solennel :
- Les hommes ne s'embrassent pas!
li avait un amical souci de m'entrer davantage dans sa
vie er dans la coutume de sa famille. J'ai dit qu'il était
orphelin ; Blancmesnil appartenait alors à son oncle, également gendre de Ch ... , les deux frères de R ... ayant épousé
les deux sœurs. Monsieur de R ... était député, et le fût
resté jusqu'à la fin de sa vie si, au début de l'affaire
Dreyfus, il n'avait eu l'unique courage de ,·oter contre son
.parti (c'est dire qu'il était de la droite). Extrêmement bon
, et droit, il manquait un peu de caractère, ou d'étoffe, ou
enfin de je ne sais quoi qui lui eût permis de présider autrement que par l'âge et qu'en apparence, à cette table de
famille nombreuse oû les éléments les plus jeunes n'étaient
pas toujours les plus soumis; mais l'excellent homme avait
déjà de la peine à faire figure suffisante aux côtés de sa
femme, dont la supériorité texténuait. Madame de R ...
était du .reste très calme, très douce et suffisamment prévenante ; rien dans le ton de sa voix ou dans ses manières
ne cherchait à imposer ; mais, sans dire peut-être des
choses bien neuves ou bien profondes, elle ne parlait jamais
pour ne rien dire et n'exprimait jamais rien que de sensé
ffajoute à mes souvenirs d'enfant d'autres souvenirs plus
récents) de sorte que l'ascendant était réel qu'elle exerçait
sur tous comme une naturelle souveraineté. Il ne me
paraît pas que ses traits rappelassent beaucoup ceux de
M. Ch ... ; mais elle avait été sa secrétaire, la confidente de
sa pensée, et certainement son prestige s'aggravait du poids
conscient de ce passé.
En plus de Monsieur de R ... toutle monde dans la famille
s'occupait plus ou moins de politique. Lionel dans sa
chambre me faisait me découvrir devant une photographie
du duc d'Orléans (inutile de dire qu'à cette époque je ne
savais absolument pas qui c'était). Son frère ainé qui travaillait l'opinion dans un département du midi s'était fait
blackbouler et reblackbouler aux élections. Le facteur

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

apportait de Lisieux: le courrier; il arrivait pendant qu'on
était à table ; chacun, grand ou petit, s'emparait.aussitôt d'un
journal ; on arrêtait de manger et, durant un long temps,
sur tout le tour de la table on ne voyait plus un visage.
Le dimanche matin, dans le salon, Madame de R ...
faisait le culte auquel assistaient parents, enfants et serviteurs. Lionel, d'autorité, me faisait asseoir près de lui ; et,
pendant la prière, alors que nous étions agenouillés, il me
prenait la main, qu'il gardait serrée dans la sienne, comme
pour offrir à Dieu notre amitié.
Pourtant Lionel ne respirait pas toujours le sublimè. A
côté de la salle du culte (j'ai dit que c'était le salon) se trouvait la bibliothèque, une vaste pièce carrée aux murs
tapissés de livres, où la Grande Encyclopédie avoisinait les
œuvres de Corneille. A portée de la main, elle s'ouvrait
aux curiosités de l'enfant : dès que Lionel savait trouver
déserte fa pièce, il y fouillait éperdument. Un article conduisait à l'autre ; tout y était présenté avec vivacité, agrément et vigueur ; ces impertinents esprits forts du
XVIII" siècle s'entendaient admirablement à amuser, à
étonner et à distraire. Quand nous traversions la pièce,
Lionel me poussait du coude (le dimanche il y avait toujours du monde à côté) et d'un clin d'œil m'indiquait les
fameux bouquins, que je n'eus ja~ais l'heur de toucher.
Du reste, d'esprit plus lent que Lionel, ou plus occupé,
j'étais beaucoup moins curieux que lui de ces choses - on
a cqmpris de quoi je veux parler ; et lorsqu'ensuite il me
racontait ses explorations au travers du dictionnaire, me
faisait part de ses découvertes, je l'écoutais, mais plus ahuri
qu'excité ; je l'écoutais, mais sans l'interroger. Je ne comprenais rien à demi-mot, et l'an suivant, encore, Lionel
me racontant, avec cet air supérieur et renseigné qu'il
savait prendre, qu'il avait trouvé dans la bibliothèque
abandonnée de son frère un livre des plus suggestifs : « Les
souvenirs d'un chien de chasse », je crus d'abord qu'il s'agissait de vénerie.

SI LE GRAIN ~E MEURT ..•

59

Cependant la nouveauté de l'Encycl9pédie s'ép~sai~
et le temps vint où Lionel n'y trouva plus guere a
apprendre. Par le plus singulier retour, nous fîmes alors,
mais cette fois de conserve, des lectures du genre le plus
sérieux : ce fut Bossuet, ce fut Fénélon, ce fut Pascal. A
force de dire « l'année suivante» j'en arrive à ma seizième
année. Je préparais mon instruction religi~use et la cor:~spondance que j'avais commencé d'entretenir ave~_E ... r_n mclinait également l'esprit. Cette année, passé l eté, Lionel
et moi nous ne cessâmes pas de nous voir ; à Paris nous
aUions alternativement l'un chez l'autre. Rien de plus prétentieux que nos entretiens de cette époque, pour profitables qu'ils fussent; nous avions la présomptio~ d'ét~e~
les grands écrivains susnommés; nous comment10ns a qm
mieux-mieux des passages philosophiques, et que nous
choisissions de préférence dans le plus touffu du taillis.
Les traités de la concupiscence, de la connaissance de Dieu
et de soi-même, etc, furent mis en coupes réglées; férus de
grandiloquence, nous pensions cheminer terre à terre,
tant que nous n'avions pas perdu pied ; nous élaborions
d'abstruses gloses, des paraphrases qui me feraient rougir
aujourd'hui si je les revoyais, mais qui tout de même nous
bandaient l'esprit, et dont surtout était ridicule la satisfaction de nous-mêmes que nous y puisions.
J'achève avec Lionel, car notre belle amitié n'eut pas
de suites, et je n'aurai pas l'occasion d'y revenir. Nous
continuâmes de nous voir encore quelques années, mais
avec de moins en moins de joie. Mes goûts, mes écrits
lui déplaisaient et lui devinrent à scandale ; il tenta de
m'amender d'abord, puis cessa de me fréquenter. Il était,
je crois, de cette famille d'esprits qui ne sont susceptibles
que d'amitiés dévalantes, je veux dire: accompagnées de condescendance et de protection. · Même au plus chaud de notre
amitié il me faisait sentir que je n'étais pas né comme lui.
La correspondance du Comte de Montalembert avec son
ami Cornudet venait de paraître ; le livre (la nouvelle édi-

�SI LE GRAIN "NE MEURT, ..

60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion de 84) était sur les tables du salon de La Roque et de
celui de Blancmesnil ; Lionel et moi, cédant au mouvevement nous nous exaltions sur ces lettres où Montalembert
faisait figure de grand homme ; son amitié pour Cornudet
était touchante ; Lionel rêvait notre amitié pareille; bien
enrendu, c'était moi, Cornudet.
C'est sans doute aussi ce qui fait qu'il ne supportait pas
qu'on lui apprît rien ; toujours il savait tout avant vous, et
parfois il lui arrivait de vous réciter votre propre opinion
corn me sienne, oubliant qu'il vous la devait, ou de vous
redonner avec suffisance le renseignement qu'il tenait de
vous. En général il servait comme de son cru ce qu'il avait
glané par ailleurs. Avec quel amusement j'avais retrouvé,
dans une revue, le mot, ab?urde du reste, qu'il avait laissé
tomber de si haut, comme un fruit de ses réflexions personnelles, du temps que nous découvrions Musset : « C'est
un garçon coiffeur qui a dans son cœur une belle boîte à
musique i&gt;. Je n'aur~is peut-être pas parlé de ce travers, si
je n'avais lu dans les Cahiers de Sainte-Beuve que -son
grand-père en était pareillement entiché.
- Et Armand?
- Durant quelques mois je continuai d'aller le voir à
Paris de loin en loin. Il habitait avec sa famille près des
Halles. Il vivait là, aux côtés de sa mère, digne femme,
douce et réservée ; avec deux sœurs : l'une, sensiblement
plus âgée, s'était faite insignifiante, par effacement et affectueuse abnégation devant sa sœur cadette, comme il advient
souvent, prenant à sa charge, pour autant qu'il pouvait me
paraître, toutes les corvées et les soins les plus rebutants du
ménage. La seconde sœur, du même lge à peu près qu'Armand, était charmante ; on eût dit qu'elle acceptait son
rôle d€ représenter la grâce et 1a poésie dans cette sombre
maison ; on la sentait choyée par tous et partictilièrement
par Armand, mais par celui~ci de la façon bizarre que je
vais dire ensuite. Armand avait encore un grand frère, qui

61

venait d'achever ses études de médecine et commençait à
chercher clientèle ; je n'ai pas souvenir de l'avoir jamais
rencontré. Quant au pasteur Bavretel, le père, la philanthropie le retenait sans doute et je ne le connaissais pas
encore, lorsque soudain, certaine fin d'après-midi que
Madame Bavretel avait convié à goûter quelques amis
d'Armand, il fit, dans la salle à manger où nous partagions
le gâteau des rois, une apparition sensationnelle. Ah I juste
ciel ! qu'il était laid ! C'était un homme court, carré des
épaules, avec des bras et des mains de gorille ; la dignité
de la redingote pastorale accentuait encore l'inélégance de
son aspect. Que dire de son chef ? Les cheveux grisonnants, huileux, par paquets de mèches plates lustraient son
col ; les yeu::x globuleux roulaient hagardement sous des
paupières épaisses ; le nez faisait un encombrement
informe ; sa lèvrè inférieure, tuméfiée, retombait en
avant, molle, violette et baveuse. Il parut, et notre animation figea net. Il ne demeura parmi nous qu'un instant,
prononça quelque phrase insignifiante, comme :
- Amusez-vous bien mes enfants.
ou
Que Dieu vous ait en sa sainte garde, et sortit,
entraînant à sa suite Madame Bavretel à qui il voulait
dire quelques mots.
L'an suivant, dans les mêmes circonstanc~s exactement,
il fit exactement la même entrée, dit la même phrase, ou
une exactement équivalente, et allait ressortir exactement
de la même manière, suivi de son épouse, lorsque celle-ci
ayant eu la malencontreuse attention de m'appeler pour me
présenter à lui, qui jusqu'alors ne me connaissait que de
nom, le pasteur me tira à lui, ô horreur ! et avant que
j'eusse pu m'en défendre, colla sa lèvre humide sur mon
front.
Je ne le vis que ces deux fois, mais mon impression fut
si vive qu'il ne cessa depuis de hanter mon imagination ;
même il commença d'habiter un livre que je projetais

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA.ISE

d'écrire, et qu'll n'est pas encore dit que je n'écrirai pas, au
travers duquel se fût répandue un peu de la fuligineuse
atmosphère que j'avais respirée chez les B.avretel. Ici la pauvreté cessait d'être seulement privative, comme la croient
les riches trop souvent ; on la sentait réelle, agissante,
attentionnée ; elle régnait affreusement sur les esprits et
sur les cœurs, s'insinuait partout, touchait aux endroits les
plus secrets et les plus tendres, et faussait les ressorts délicats de la vie. Tout ce qui s'éclaire à mes yeux aujourd'hui, j'étais mal éduqué pour le comprendre d'abord ;
bien ·des anomalies, chez les Bavretel, ne me paraissaient
étranges sans doute que parce que j'en discernais mal l'origine, et ne savais pas faire intervenir toujours et partout
cette gêne que, par pudeur, la famille prenait tant de soin
de cacher. Je n'étais pas précisément un enfant gâté ; j'ai
dit déjà la vigilance de ma mère à ne m'avantager en rien
sur d'autres camarades moins fortunés : mais ma mère ne
s'était jamais proposé de me faire échapper à mes habitudes
ni de rompre le cercle enchanté de mon bonheur. J'étais
privilégié sans le savoir, comme j'étais français et protestant sans le savoir; sorti de q_u oi, tout me paraissait exotique. Et de même qùil fallait une porte cochère à la maison
que nous habitions, ou mieux : que &lt;&lt; nous nous devions i&gt;
comme disait ma tante Claire·, d'avoir une porte cochère, de
même « nous nous devions- ii de ne voyager jamais qu'en
première classe, par exemple ; et de même, au théâtre, je
ne concevais pas que des gens qui se respectent pussent
aller ailleurs qu'au balcon. Quelles réactions une telle éducation me préparait, il est prématuré d'en parler ; j'en suis
encore au temps, où emmena.nt Armand à une matinée de
l'Opéra~Comique, pour Laquelle ma mère avait retenu deux
. places de seconde galerie - car nous laissant pour la première fois, sortir seuls, elle avait jugé ces places suffisantes
pour dem, galopins de notre âge je füs littéralement
éperdu de me trou~er, dans ce théâtre, sensiblement plus
haut que de coutume, environné de gens qui me parais-

SI LE GRAl'N' NE MEURT...

6J

saient du commun ; me précipitant au contrôle je v:ersai
tout l'argent que j'avais en poche, pour des suppléments qui
nous permissent de regagner mon niveau. Il faut dire aussi
que, pour une fois que j'invitais Armand, je souffrais de
ne pas lui offrir le meilleur.
Donc, au jour de !'Epiphanie, Madame Bavretel conviait
les amis d'Armandà venir(&lt; tirer les rois ». J'assistai plusieurs fois à cette petite fête; pas chaque année pourtant,
car à ce moment de l'hiver nous étions plus volontiers à
Rouen ou dans le Midi, qu'à Paris ; m-a1s je dus y aller
encore assez tard, car je me souviens que cette bonne
Madame Bavretel me présentait déjà comme un auteur
illustre aux autres jeunes gens, tous plus ou moins illustres
eux aussi. Evidemment, l'arrière souci du problématique
avenir de la jeune sœur n'était pas absent de ces réunions.
Madame Bavretel pensait que parmi ces jeunes célébrités un
parti s'offrirait peut-être, et cette préoccupation, qu'elle eût
voulu dissimuler et désavouer presque, était au contraire
brutalement mise en lumière par la cynique intervention
d'Armand, qui profitait du jour des rois pour se permettre
les allusions les plus directes et les plus gênantes ; c'est lui
qui taillait les parts du gâteau, et, connaissant la place de
la fève, il s'arrangeait de manière à ce qu'elle échüt à sa
sœur ou à l'éventuel prétendant. En l'absence d'autres
jeunes filles, force était de la choisir pour reine. Mais
alors, quelles plaisanteries ! Certainement Armand souffrait
déjà du mal bizarre qui le porta quelques années plus tard
à se tuer. Je ne puis m'expliquerautrementl'acharnement
qu'il y mettait ; il n'avait de cesse que sa sœur ne fût en
larmes, et, si les mots n'y suffisaient pas, il s'approchait
pour la brutaliser, la pincer. Quoi! la détestait-il ? Je crois
qu'il l'adorait au contraire, et qu'il souffrait pour elle de
tout, et aussi de ces mortifications qu'il lui faisait subir,
car il était de tendre nature et nullement cruel ; mais son
obscur démon se plaisait à détériorer son amour. Avec
nous Armand était verveux, sémill.ant, mais toujours ce

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•I
1

même esprit caustique envers soi-même, em·ers les siens,
envers tout ce qu'il aimait, le poussait à rengréger sur la
misère : il désolait sa mère en exposant et désignant tout
ce qu'elle aurait voulu cacher: les taches, les dépareillements, les déchirures, et mettait tous les invités mal à
l'aise. Madame Bavretel s'affolait, concédait à demi comme
faisant la part du feu, mais gâtait le reste par trop d'excuses, par des : « Je sais bien que chez M. Gide on n'oserait
pas servir le gâteau Jes rois dans un plat cassé» dont Armand
soulignait la gaucherie en éclatant de rire insolemment ou
s'écriant :
- Cest le plat dans lequel j'ai mis les pieds, ou: -Ça te la
coupe, mon vieux - exclamations qui s'échappaient de lui
nerveusement et dont il paraissait à peine responsable.
Qu'on imagine pour couronner la scène -Armand gouaillant, la mère protestant, la _sœur pleurant, tous les hôtes
dans leurs petits souliers - qu'on imagine l'entrée solennelle du pasteur !
J'expliquais à quel point mon éducation me rendait sensible à l'exotisme de la misère ; mais il s'y joignait ici je
ne sais quoi de grimaçant et de contraint, de courtois et
de saugrenu qui portait à la tête et, au bout de peu de
temps, me faisait perdre complètement la notion de la réalité; tout commençait à flotter autour de moi, à se décontenancer, à verser dans le fantastique, non seulement le
lieu, les gens, les propos, mais moi-même, ma propre voix,
que j'entendais comme à distance et dont les sonorités
m'épouvantaient. Parfois il me paraissait qu'Armand n'était
pas inconscient de toute cette bizarrerie, mais s'efforçait d'y
concourir, tant était juste et pour ainsi dire : attendue, la
note aigre qu'il apportait dans ce concert ; bien plus, il me
,semblait enfin que Madame Bavretel elle-même se grisait
de cette affolante harmonie, lorsqu'elle présentait à l'auteur
des Cahiers d'André Walter « ce livre si remarquable que
vous avez lu certainement », M. Dehelly, cc premier prix
de diction au Conservatoire, dont tous les journaux ont

65

SI LE GRAIN NE MEURT.,.

fait l'éloge » et chaque invité sur ce mode - de sorte que
moi-même, et Dehelly et tous les autres, bientôt, fantoches irréels, nous parlions, nous gesticulions sous la dictée
de l'atmosphère que nous avions nous-mêmes créée. On
était tout surpris, en sortant, de se retrouver dans la rue.
Je revis Armand ... Ce jour là, je fus reçu par la sœur
aînée. Elle était seule dans l'appartement. Elle me dit que
je trouverais Armand, deux étages au-dessus, dans sa chambre ; car il avait fait dire qu'il ne descendrait pas. Je savais
où était sa ch?-mbre, mais n'y étais encore jamais entré. Elle
donnait directement sur l'escalier, en face du logement où
son frère avait ouvert un cabinet de consultation, si je ne
me trompe. C'était une pièce point trop petite, mais très
sombre, qui prenait l'air sur une courette, et vers làquelle
un hideux réflecteur de zinc gondolé rabattait des reflets
blafards. Armand était étendu tout vêtu sur son lit défait ;
il avait gardé sa chemise de nuit ; il était mal rasé, sans
cravate. Il se leva quand j'entrai, et me serra dans ses bras,
ce qu'il ne faisait pas d'habitude. Je ne me souviens pas
du début de notre conversation. Sans doute étais-je beaucoup plus occupé par l'aspect de sa chambre que par ce
qu'il me disait. Il n'y avait pas dans toute la pièce le
moindre objet où poser agréablement le regard ; la misère,
la laideur, la noirceur étaient étouffantes, au point que
bientôt je lui demandai s'il ne consentir-ait pas à m'accompagner au dehors.
- Je ne sors plus, dit-il sommairement.
- Pourquoi ?
- Tu vois bien que je ne peux pas sortir comme je suis.
J'insistai, lui dis qu'il pouvait mettre un col et que jeme
souciais peu qu'il fût ou non rasé.
- Je ne suis pas lavé non plus, protesta-t-il. Puis, avec
une sorte de ricanement douloureux, il m'annonça qu'il
ne se lavait plus, et que c'était pour cela que ça sentait si
mauvais dans la pièce ; qu'il n'en sortait que pour les repas
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
li6
et n'avait plus mis les pieds dehors depuis vingt jours.
- Que fais-tu ?
-Rien.
Voyant que je cherchais à distinguer les titres des quel.
ques livres qui trainaient sur un coin de table, auprès de
son lit:
- Tu veux savoir ce que je lis ? .
Il me tendit la Pucelle de Voltaire, que depuis longtemps je savais être son livre de chevet, le Citateur de
Pigault-Lebrun, et le Cocu de Paul de Kock. Puis, mis en
veine de confidence, il m'expliqua bizarrement qu'il s'enfermait parce qu'il n'était capable de faire que du mal, qu'il
savait qu'il nuisait aux autres, leur déplaisait, les dégoûtait;
que d'ailleurs il avait beaucoup moins d'esprit qu'il n'avait
l'air d'en avoir, et que même le peu qu'il en avait il ne savait
plus s'en servir.
Je me dis aujourd'hui que je n'aurais pas dû l'abandonner dans cet état ; que du moins j'aurais dû lui parler
davantage ; il est certain que l'aspect d'Armand et sa conversation ne m'affectèrent pas alors autant qu'ils eussent
fait. plus tard. Il me semble bien me souvenir qu'il me
demanda brusquement ce que je pensais du suicide, et
qu'alors, le regardant dans les yeux, je répondis que, dans
certains cas, le suicide me paraissait louable - avec un
cynisme dont en ce temps j'étais bien capable - mais je
ne suis pas certain de n'avoir pas imaginé ces phrases
par la suite, à force de remuer dans ma tête ce dernier
entretien et de l'apprêter pour le livre où je me proposais de
faire figurer également son père, le pasteur.
J'y repensai particulièrement lorsqu'à quelques années de
là (je l'avais entre temps perdu de vue) je reçus le fairepart de la mort d'Armand. J'étais en voyage et ne pus aller
à son enterrement. Quand je revis un peu plus tard sa
malheureuse mère, je n'osai l'interroger. C'est indirectement que j'appris qu'il s'était jeté dans la Seine.
ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LA CONSCIENCE LIBRE ET LA GUERRE
Nous ne retrouvons pas encore tout à fait dans Clérambault
le Romain Rolland de Jean-Christopbe. La secousse morale de
1914 a déséquilibré chez bien d'autres encore les puissances
créatrices de l'œuvre d'art, et ce sont là, dans tous les pays du
monde, des dommages de guerre que nulle commission n'évaluera. Mais notons que l'affaire Dreyfus avait eu le même effet,
- et je crois que du point de vue intérieur français, du point
de vue spirituel surtout, on peut comparer à peu près les deux
événements et les deux influences. La différence la plus notoire
( elle est d'ailleurs d'importance et voilà un cas où, quelle que
soit la perspicacité du lecteur, le point d'ironie paraîtrait peutêtre nécessaire) consiste en ceci: que la France des temps dreyfusiens était bien partagée en deux camps, tandis que la France
de la guerre vivait à peu près sous le régime dit de cette union
sacrée, dont les dissidents étaient allés, pour toutes sortes de
raisons, se grouper en Suisse autour de M. Romain Rolland.
Peut-être devrait-on accorder à l'auteur de Clérambattlt que
cette différence numérique est du point de vue spirituel qui. est le
sien et qui sera, dans ces pages, le nôtre, tout à fait négligeable.
Dès qu'une question est posée devant l'esprit public, dès qu'un
« Etre ou ne pas être », cristallise pour des consciences autour
d'un problème vital, ce qui importe c'est ce problème, les passions qu'il excite, la profondeur à laquelle il enfonce sa charrue
et retourne la terre, et non pas le nombre qui appuie telle ou
telle solution, la quantité de têtes qu'il y a de l'un ou de l'autre
côté. Il y eut une période de l'affaire Dreyfus où les dreyfusards
étaient un, Bernard Lazare, puis une autre où ils auraient tenu,

�68

LA ~OUVELLE RE\"UE FRANÇAISE

scion le bngage tout professionnel Je l'ancien procureur gl!néral Quesnay de Beaurepaire, dans la largeur d'un coup de filet.
ri y eut plus tard le moment où ils furent en majorité dans le
pays et même dans la Chambre, les hommes politiques :iyant
libéré leur conscience. Et pourtant, à l'un ou l'autre de ces
moments, l'affaire Dreyfus était entière. Pareillement Clclram/rauli pose l'existence d'une :iffairc de la guerre, d'une affaire qui
aurait été d'abord le cas Romain Rolland de 19q, comme
l'affaire Dreyfus fut d'abord le cas Scbeurer-Kcstner. Et
M. Romain Rolland espère sans doute que le moment viendra
où la a \\:rit.'.: o et la « Justice » auront dans ce cas une satisfaction finale analogue à celle qu'elles purent éprOu\·er dans
l'autre. Et si elles ne l'obtiennent pas, cela lui sera dans un
certain sens indifférent: une conscience libre n'a de satisfaction
propre que celle qu'elle tire d'elle-même; en attendant il aura
écrit Clérambault.
Cette chronique de la guerre vue d'une conscience ne nous
rajeunit nullement, comme on pouvait l'espérer, de quatre ou
cinq ans. i\l. Rolland n'a pas réussi, de ses retraites suisses, à
reconstituer l'atmosphère d'un pays en guerre, et peut-être,
entre autre~ raisons, pour celle-ci qu'il n'y était pas. li va audelà : il nous rajeunit de Yi'¾:,ot ans. Clira111bm1lt appartient à. la
sfaie des ou...-rages que fit naitre l'affaire Dreyfus chez les écrivains de 1900, tels que ,\fomieur Bergt'rcl à Paris et que Jusficc.
Inutile de dire que M. Rolland est à l'antipode littéraire d'Anatole France, et qu'avec un peu plus de nuances et d'intelligence
il se rapproche assez du Zola de la dernière période. Aussi, toutes
autres raisons mises à part, sera-t-il, comme Zola, plÜs goûté
des lecteurs étr:mgers que des lettrés français. Si C/éra111ba11li se
tient un peu moins que Jea11-Cbrisfopbc, comme les Quaire Erarrg,les se tenaient beaucoup moins que le Docteur Pascal et la
Débâcle, il est facile de voir dans quelle mesure le souci de se
faire évangéliste a diminué chez l'un et chez l':iutre l'attention
à l'art. Mais enfin je n'attache pas à cette considération plus
d'importance qu'il ne conYient. Même ce qu'il y a de meilleur·
Jans Zob et dans M. Rolland n'est pas écrit pour l'éternité. Et
l'intér~t Yi,·ant que nous portons à l'auteur et à son œuvrc
g(nérale, celui surtou~ que nous gardons au drame social où ils
sont pris, OlL ils font figure d'acteur et de témoin, compense

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

69

l:iien largement celui Jont peuvent manquer les car:ictères qu'ils
ont tr.icés ou leur technique littéraire.
Il serait absurde et injuste de chercher dans ces œuvres la
moindre raison de disqualification morale. La loyauté de
.\1. Rollan_d n'est P;15 ~outcuse, p:is plus que la logique intérieure
~e. s01~ atu~ude et l muté de sa \'ie. Il a écrit ( ou rnulu écrire)
l h1st?1rc dune conscience libre pendJnt la guerre parce que,
depuis le commencement Je son existence littéraire, depuis sacorrc~pondance avec Tolstoî il s'était essayé à être une conscience
libre. C'était le premier hémisphère di.: son univers humain. En
même temps il était musicien, s'occupait profondément et
arJe~ment de la beauté musicale, lui consacrait une partie
conmlérable de son acthité intellectuelle. Quand ces deux
domaines se sont confondus et fertilisés l'un par l'autre il a écrit
]i:an-Cbris!"phc, œuvre évidemment inégale et cahotée, mais
~:!ont la place d..1.11s notre paysage littéraire reste considérable.
~'histoire d'un musicien et l'histoire d'une conscience s'v
tondent et s'y équilibrent harmonieusement, et M. Romain RoÏland ne pouva?t répéter cette œuue, qu'il a prolongée intellig~rnment e~ dix volumes comme s'il sentait qu'il fallait profiter
d une occasion que son talent ne retrou..-crait pas, il est fort
possible qu'il soit destiné à ne plus rien donner que d'inférieur
'
et a rc•tcr ]'auteur de J,•an-CbrisLoplte.
. Il n'en est p~s t~oios ,·rai que toutes les fois qu'il s'attaquera
a de nobles su1ets 11 courra l:i chance d'en réussir encore un et
que, mt:me s'il les manque, il nous intéressera et nous instrulra.
Rien n't:tait plus difficile que l'histoire d'une conscience libre
pendant la guerre, car rien ne parait moins simple que cette
question : Qu'était-ce alors qu'une conscience libre ? Le beau
mot de libre-pensée abrite souvent aussi peu de liberté que
de pensée. En serait-il de même, ici, du mot de conscience
libre ?
J'entends bien qu'une conscience libre c'est une conscience
qui cherche :\ l!tre libre, et 011 me saura rrré sans doute de ne
•
• •
0
pas citer 1c1 Pascal. En effet voilà bien la uaie définition. Elle
cherche avc_c scrupule à être libre, en scrutant tous h:s points,
tou~ les co1~s d'où pourraient lui venir des préju"gés et des
chames. Mrus trouve+elle si vite cette liberté ? Et surtout
était-cc pendant la guerre qu'on avait chance de la trouver?

.

�LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

M. Romain Rolland, qui le lendemain de la diclaration de
gu,erre s'installait au-dessus de la mêlée (il était normal qu'il Y
reçût quelques shrapnells spirituels), paraît l'avoir cru trouver
tout de suite. Tout au moins s'il aeu des incertitudes et des doutes
en a-t-il fait peu de part à ses lecteurs. Mais, traitant ici son
sujet dans l'atmosphère du roman, il a bic~ vu qu'u? p~rsonnage en état de grâce dès le début, èomme lm-même 1 ava~t é~é,
ne réussirait pas, et il a tenté de faire dans Clérambault l'l11st01re
d'une conscience qui devient libre. Aussi ne doit-on, nous dit
c1ès la première page M. Rolland, y rien chercher ~'aut~biographique. « J'ai voulu faire la description du dédale mténeur,
où erre en tâtonnant un esprit faible, indécis, vibrant, malléable, mais sincère et passionné po11r la vérité. » Le poète
Clérambault MUS est présenté comme un naïf honnête, toujours prêt à vibrer aux beaux sentiments et à s'emballer sur les
voies généreuses, qui au début de la .guerre prend spontanément le ton du patriotisme le plus ardent et Je plus verb~ux,
qui est d'abord franchement patriote comme n\m~orte qut de
la foule, n'importe quelle tête de Pecus, et ne dey1ent que sur
le tard ce qu'on appelait déjà au temps de l' Affaire une conscience.
Clérambault devient cette conscrence grâce à ses deux
enfants sa fille Rosine qui déteste la guerre par dou.ceur et
dé1icat:sse féminine, et son fils Maxime. Maxime, parti à la
mobilisation, apporte dès sa première -et dernière - per'!1ission chez son père le Mgoüt et l'horreur de la guerre. Il n ose
pas détromper le patriotisme d'arrière que professe Clérambault
de concert ayec un oncle, fanatique idiot du nom de Camus.
A son père qui lui demande ce qu'on fait aux tranchées, il
répond: « On se gare, on ·m e ~e temps : _c'e~t le plus gr~nd
ennemi.» S'agit-il donc d'un phil:-0sophe qm sa1tquetouteha1ne
est une erreur et qui ne voit dans l'ennemi qu'un pauvre diable
'
comme lui, mais né de l'autre côté de l'eau? Attendez. ~ennemi, qu'iI n'avait pas aperçu dans la tranchée (une d~s raisons
~it que si oo recevait ses marmites., on ne le -voy:nt pas) se
révèle to~t à coup à Maxime, en plein Pari~, au sortir d:une
pâtisserie : oc Et ses· ye~x, c:nellem~nt 1~1gus, 1écouvnrent
tout à coup autour de lut... l ennemi ; 1mc.ons.c1ence de. ce
monde, la bêtise, l'égoïsme, le luxe, le: je m'en fous ! l'1m-

.

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

71

monde profit de la guerre, la jouissance de la guerre, le
mensonge jusqu'aux racines ... les abrités, les embusqués, les
policiers, les obusiers, avec leurs autos insolentes 4ui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau
saignant, ces gueules de bonbon féroces ... Ils sont contents ...
Tout va bien!. .. Ça va durer, ça dure ... Une moitié de l'humanité mange l'autre. )) Le petit soldat a changé d'ennemis, alors
que Clérambault continue à les voir dans !'Allemand. Plus tard,
quand Maxime sera tué, il comprendra la pensée de son fils, il
la vivra à son tour. En attendant cc Maxime s'en alla, soulagé de
retourner au front. &gt;l (M. Rolland fera bien rire un poilu en
copiant ici les anciens patriotes d'arrière). Quand Clérambault
aura affranchi sa conscience, il groupera autour de lui de jeunes
anarchistes qui penseront que « la guerre a désigné à la vengeance des peuples les classes dirigeantes », et qui frissonnent
d'espoir « quand retentit au loin, dans la forêt, la hache de
Lénine et de Trotsky, les bûcherons héroïques. » (Comprenez
bien où sont les arbres et numérotez vos membres).
Nous voilà à peu près fixés. Ce Maxime, le héros du livre, le
pur, le Poilu antimilitariste selon le cœur de M. Rolland, c'est
simplem.ent un pauvre diable d'an.archiste spontané, un liquéfié,
un faible. Ces sentiments de haine que Muime éprouve au
sortir d'une pâtisserie, ils faisaient bien, avouons-le, l'ordinaire
moral des permissionnaires. Il était naturel de les éprouver, et
on les éprouvait parce qu'on était homme - homo - mais on
les dominait parce qu'on était un homme, - vir, - tout comme
on peut et d-0it dominer aujourd'hui les passions de petite vengeance et la haine rageuse du vainèu qui survivent à la victoire
et nous composent parfois un visage sans beauté. Un peu de réflexion et d'effort nous amenait à comprendre que les profiteurs
de la guerre n'étaient pas après tout nos ennemis, puisqu'ils assuraient le ravitaillement national et l'armement militaire beaucoup
mieux que ne l'eût fait un triumvirat du désintéressement
posé de Caton, de Calvin et de M. Rolland. C'étaient des
canailles, d'accord, tandis que les soldats allemands étaient
autant que les nôtres de braves soldats et de bons pères de
famille. Espérons que chacun d'eux recevra dans l'autre monde
ce qui lui est dû (la distinction de M. Barrès entre notre Dieu
qui est celui de saint Louis et Unser Gott qui est Odin entre

com-

�72

LA NOUVELLE RE\"OE FRA~ÇAISE

deux loups, me parait en effet un peu spécieuse) et que dès ce
monde-ci de bonnes taxes sur les bénéfices de guerre leur feront
rendre gorge. Mais dans ce monde sublunaire j'appelle ennemi,
quelle que soit ta pureté de ses intentions, celui qui en veut à la
,,ie de mon pays, et non celui qui d'une façon quelconque l'aide
à vivre. Quant à ces pauvres femmes, gueules de bonbon me
paraît d'une brutalité bien puritaine, et la férocité à l'égard des
permissionnaires est à coup sùr le dernier reproche qu'on ait pu
leur adresser. M. Rolland aurait écrit un beau livre en nous
montrant un combattant qui se purifie· de la haine ; il n'a écrit
que des pages sectaires lorsqu'il a remplacé chez ce pauvre
garçon impulsif une haine par une autre.
C'était aussi une belle idée que de faire cngendrl!r à la vérité
et à la lumière de l'esprit le père vivant par le fils mort. li me
semble même que d'une telle idée aur:iit dû sortir un des grands
livres de la guerre. Malheureusement Maxime qui est un faible
ne peut léguer, dans cette paternité spirituelle, à Clérambault
qu'une constitution morale faible. Sur le registre opposé
M. Hugues Le Roux a écrit un livre ,~rai ment très beau, Au
Cbamp d'Ho,weur, et cela simplement avec les sentiments vrais
d'un père dont le fils, uo cerveau d'élite, est tombé avec un pur
courage dans un sacrifice conscient. La forme même du livre est
un effet de cette paternité spirituelle du fils, car M. Le Roux
n'avait auparavant jamais mont~é d'autre talent que celui d'un
journaliste facile. Lisez-le après Cllrambault, et dites ce qui
reste du livre de M. Rolland!
Ce n'est pas que Clérambault, lorsque son àme nouvelle a
éJé engendrée par le souvenir de son fils, ~e transporte tout ,\
fait au pôle de haine qui s'oppose à la haine nationale. Substituer
la haine i\ la haine, l'injustice envers le compatriote à l'injustice
envers l'étranger lui paraît absurde. Il tombe comme Jaur~s, tué
par un fanatique nationaliste qui dit en le regardant mourir :
« j'ai tué l'ennemi ! :11 Et Clérambault sourit: « Mon pauvre
ami I pensait-il. C'est en toi qu'est l'ennemi... 11 reforma les
yeux, les si!!cles passèrent ... - Il n'y a plus d'ennemis... Clérambault goûtait la paix des mondes à venir. »
Cette fin est belle. Car l'auteur de laNow,elle J,mrnù sait bien
que si la haine est humaine, ni une vie ni une œuvre d'art ne
doivent se terminer sur une parole de haine, et que même l'E11Jer

UFLEXIO~S SUR LA LITTERATURE

i3

de Dante e~t suivi du Paradis. Et la sagesse consiste bien à
reconnaitre que nos Yéritablcs ennemis sont en nous, que notre
grand triomphe consiste à" les vaincre. Seulement quelques
indications et quelqm.:s pages ne sauraient enlever son caractère
à tout un füTc. Vidcl mtliora, dekriora srq11i/11r. Clùambaull est
manifestement rempli de colère et de haine. M. Rolland aurait
pu écrire un pendant à l'Aube ou à la ,\'orœelli: Journée et faire de
son émigration en Suisse le principe d'une Croix-Rouge intellectuelle. Il a préféré nous donner un pcnJant ;t la Foire mr /,z
Place, qui n'est pas la meilleure partie d~ Jea11-Cbrist11pht. li a
fait o.:uvre d'indignation, mais d'indignation contre qui ? Contre
la forme de sociét~ d'où est sortie la guerre européenne, c'cst-àJire, après tout, contre b nature humaine telle qu'elle a existé
jusqu'à présent, puisque jusqu'ici les nations se sont toujours
battues. Tant que cette indignation s'aJresse à cette nature
humaine, elle est du ressort du prédicateur et du moraliste, elle
relève de ~fontaigne, de Pascal, de la Bruyère, de leurs successeurs, de chacun de nous en tant qu'il philosophe. Mais philosopher appartient à peu d'hommes, et l'indignation générale
cède d'ordinaire la place à une indignation particulicre. La guerre
canalise cette indignation coutre l'ennemi, qui figure l'injustice.
L'auteur de Clérambauli et le héros de son livre prétendent s'indigner contre leurs compatriotes, contre leur patrie, qui figurent
aussi J'ii,justice. Et il est exact qu'il n'y a pas d'existence individuelle ou national..: sans injustice. L'injusticê appartient à la
nature h_umaine, et c'est bien arbitrairement que Clérambault et
~!. Rolland en placent la source dans l'existence Jes nations :
« Le foyer du mal était l'idée de nation. On ne pouvait toucher à cc point envenimé sans faire hurler la bête. Clémnbault
l'attaqua sans ménagements. » Et on nous cite ses articles :
« Ou'ai-je à faire de vos nations? Vous me dcm:indez d'aimer,
de haïr des nations ? J'aime, ou je hais des hommes. Il co est,
dans chaque nation, de nobles, de ,•ils, Je médiocres. » Cléramba~lt est un homme qui vit dans un pays en guerre pour son
existence, et qui a complètement perdu le sentiment de la patrie.
Et M. Rolland n'a nullement dissimulé le caractère tragique de
cett_e situation:« Comment consoler les hommes «. quand on ne
croit _pas à l'iJéal qui tes fait vivre et qui les tue? - La réponse
lepms longtemps cherchée lui ét,tit \'enue maintenant, sans

�74

LA ,NOUVELLE REVUE FRANÇA.lSE

qu'il l'eût vue entrer: Il faut .aimer les hommes plus que l'illusion et plus que la vérité.» C'est une parole de bonne i.ntention,
mais parfaitement vague et dont on peut tirer les conclusions contraires ¾ celles de Clérambault ( cela dans la mesure où Clérambault conclut autrement que par un mouvement spontané de son
cœur). On peut la tourner en une profession de foi nationaliste.
Et si elle reste après tout si vague, c'est peut-être que le terme
général et la profession verbale d'amour des hommes méritent
d'être aussi discrédités que le mot de philanthropie. La guerre
elle-même fait une part à cet amour des hommes, plus fort que
l'illusion et plus fort que la vérité, et qui constitue un ordre
supérieur à l'ordre national. Elle laisse au non-mobilisé la
faculté de se mettre à son service, et celui pour qui l'homme, et
non la nation, mérite seul amour et pitié n'a qu'à entrer dans le
spirituel ou le temporel des diverses Croix-Rouge. Il .aura le
devoir et Ie droit &lt;l'y aimer et d'y servir les hommes au-dessus
de toutes les patries, au-dessus de toutes les mêlées, et il y sera
honoré. Je crois bien que M. Rolland a rendu pendant la guerre
des services de ce genre. Pourquoi Clérambault ne sert-il pas,
de cette façon, l'humnnité en silence comme d'autres servent en
silence leur patrie ?
C'est que Clérambault est un homme de lettres, un sergent
dans cette armée de la plume qui se créerait au besoin un Capitole pour le sauver, et que la littérature lui paraît la seule façon
possible de s'employer en temps de guerre comme en temps de
pai.~. Or il est certain que la littérature s'est trouvée, pendant la
guerre, fort disqualifiée, et de plusieurs côtés, et pour plusieurs
raisons, et qu'une des raisons de son infériorité provient de la
position fausse où elle était placée. On était publiciste non pour
une raison efficiente, mais pour une cause déficieute, et comme
inapte à tout service sérieu.-.:. Le noir sur le blanc du troupeau
à plumes prenait un aspect comique, et le personnage de
M. Rolland participe de ce comique. Et le comique consiste
généralement dans un.e situation sans issue ; Molière le savait
bien, qui laissait ses pièces sans dénouement ou en prenait un
tout fait. M. Rolland a emprunté à la tr-agédie ( et aussi à une
réalité, la destinée de Jaurès) le dénouement de son Clérambault,
mais il ne parvient pas à soustraire son uaif héros à une atmosphère comique, celle où se déroulait, à c-0té de la tragédie, la

&amp;EFLEXiONS SUR LA LITTERATURE

75

guerre de plume que ses auteurs prenaient terriblement au
sérieux. Remarquons à quel point ce dénouement tragique est
faux. Si Jaurès a été assassiné dans l'air surchauffé &lt;les derniers
jours de la paix, aucun attentat de ce genre n'a été commis pendant la guerre contre un journaliste quelconque, les rédacteurs
du Bonnet Rouge n'ont jamais été molestés ni dans les restaurants
de nuit ni ailleurs, et les civils à la Camus qui dénonçaient à la
police-des propos de chemin de fer et de cave pouvaient être
portés aux nues par des journalistes, ils étaient tenus pour
mouchards parle sentiment public et français. Cette haine d'un
peuple excité contre w1 penseur qui dit sa ,·érité dans la mesure
où la censure la laisse filtrer n'a jamais existé qu'en un Paris
mythique, vu de Genève ou de Sierre. Quant aux injures qu'a
encaissées pour son compte !\L Romain Rolland, un peu de
philosophie devait les lui faire considérer comme les très petits
risques professionnels qu'en cas de guerre on court de l'autre
côté de la frontière, et elles ne l'ont heureusement pas tué.
Mais ce sujet apparent de Clérambault n'est pas, M. Rolland
nous en prévient, son sujet réel: « Le sujet de ce livre n'est pas
la guerre, bien que la guerre le couvre de son ombre. Le sujet
de ce livre est l'engloutissement de l'âme individuelle dans le
gouffre de l' âme multitudinaire. C'est, à mon sens, un événement beaucoup plus gros de conséquences pour l'avenir
humain que la suprématie passagère d'une nation. n
Je ne crois pas que cette dernière phrase soit vraie. La suprématie ou l'affaiblissement d'une nation, même s'ils ne sônt que
passagers, peuvent constituer, l'histoire le prouve abondamment,
des événements d'une importance capitale pour l'avenir humain.
Et la grande guerre aura probablement des suites aussi incalculables que l'effondrement de l'Empire roma:in. Quant à l'engloutissement dont parle M. Rolland, il est impossible tant que
l'imprimerie, la culture et en général la civilisation subsisteront.
Seul un avènement universel du bolchevisme le réaliserait, et
cette conquête du monde civilisé par le Chinois, le Juif et le
Russe parait aujourd'hui aussi peu probable que l'histoire de la
Bête Conquérante contée par M. Mac Orlan. M. Rolland,
comme l'autre musicien de Genève, a dramatisé à l'ex_cès sa
petite aventure personnelle. La mobilisation générale était une
nécessité du temps de guerre qui, d'un point de vue tout égoïste

�LA ~CUVELLE RE\"UE FRANÇ,\ISE

et n,\tional, a donné d'assez bons effets, puisqu'elle a empêch,;
la France de dispar:iitre, et UDL âme inJividuclle, que je connais
comme parfaitement réelle, d\:trc engloutie dans un gouffre
que je ne sais gu~re commrnt appeler, car je n'y vois qu'un
trou. Si cette mobilisation devait survine à la guerre, s'il fallait
prendre au sérieu1: plus que ~I. ~fourras lui-même la préface
qu'il écrivait à un livre Je Stendh,tl et que j'ai commentée ici,
on pourrait et on de,·rait également prendre au sérieux lt péril
signalé par M. Rolland. Je ne veux même pas dire qu'il ne
doive pas être pris, en effet, aujourd'hui au sérieux. Nous avons
à continuer de démobiliser l'âme indh·iduellc, moyen de
progrès, ounière de nos biens moraux. Et un individualisme
comme cdui de M. Rolland, qui pendant la guerre aurait pu
faire beaucoup de mal et qui en tout cas n'a fait aucun bien, est
dès lors appelé à rendre des services.
Il devrait, je crois, rendre des services l la fois par son
e:-;emple et à ses dépens. C'est en toi qu'est l'ennemi, dit Clérambault il son assassin . , 'ous aYons rous un ennemi intérieur,
et, quand nous l'avons vaincu, on peut dire en un sens, le sens
tout moral, que nous n'avons plus d'ennemis. L'ennemi intérieur de Clérambault, l'ennemi intérieur de ~!. RollanJ, et, je
crois, l'ennemi intérieur de nous tous tant que nous sommes,
nationalistes ou internationafü.tes, il me parait que c'est aujourd'hui la facilité. Nous. avons une tendance à croire que penser
consiste à rouler sur une pente, l s'y sentir ,·oluptueusement
rouler, au lieu que penser consbte au contraire à remonter une
pente, à découvrir des complexité:; et des difficultés. La conscience
libre dont M. Rolland a fait l'histoire, celle de l'auteur peut-être,
celle de son héros sûrement, se développent dans une facilité
roman~que. Evidemment ~!. Rolland a voulu donner l'impression contraire : Clérambault se soustrait peu à peu, par une
lutte pénible, à l'automatisme et à l'animalité de la foule où il
était pris, mais cette crise, qui est représentée Je faç~n sommaire et sans analyse bien aiguë, ne lui donne nullement une
intelligence critique, elle le fait passer d'un fanatisme à un
~utrc. Je sais bien que cette intelligence critique M. Rolland b
personnifie dans un autre de ses personnages, Perrotin, qui est
donné pour un pleutre : mais les couleurs dont il le peint sont la
preuve que M. Rolland déclasse absolument cette valeur au

RÉFLEXIONS SUlt LA 1.ITTliRATl RE

7ï

profit du fauatisllh! anti-nation:il. Tous les personnages qui
incarnent le patriotisme, qui ont en 1914 et 1915 cc qu'on
pourrait appeler le sentiment obsidional, sont représentés par
• t. Rolland comme des idiob, Je scélérat·, ou des conscience~
pourries. On ne trou\·e pas dans son livre cette honnêteté, ou
plutôt cette :tdrcsse élémentaire, qui, dans les romans à thèse
Je ,\L Paul Bourget, fait professer par Jes gens aussi honnêtes
que possible les idées que l'auteur comidèrc comme erronées.
Adresse élémentaire, pn:cisémeut p:m.:c qu'elle oblige l'auteur
il penser et à construire difficilement, à faire épouser cette difficulté par la réflexion du lecteur, :\ remonter et à faire remonter
une pente ( ou tout au moim :'t en avoir et ;\ en donner l'illusion, et il n'y :i pas d'art sans artifice). li e~t Yr:ii que M. RolLinJ se place :1 un :iutre point de ,·uc : quand un bate.1u, dit-il,
menace Je couler p;irce que tous les pass:igers se portent d'un côté,
il ne faut pa, se mettre au milieu, mab de l'autre côté; et on ne
rend droit un bjtun qu'en le courbant en sens contraire. Soit.
:\lais un livre est un livre et non une action. Un li\Te fanatique,
en dégoûtant les honnêtes gens de son fanatisme, fera les affaires
du fanatisme concurrent, ou tout au moins conduira ces honnêtes gt·ns au scepticisme, ou à l'inditfércoce. - Les honnêtes
gens dont vous me parlez, j'appelle cela les médiocres et le troupeau, et il n'y a d'humanité naie que dans ceux que vous appelez
les _fanatiques. - Je l'-Jdmets. :\fais un fan:itismc ne peut pas
se Juger à ses fruits de pensée : il n'en donne aucun. Il ne peut
se juger qu'.\ ses résultats pratiques. Le fanatisme que flétrit
Clera111b11ult a salm: littéralement Je la destruction la France Je
1 914 à 1918. li l'a perùue a\'ant 1914 en la conduisant i't Lt
gu~rrc, il fa perd aujourd'hui en y perpétuant l'esprit de
hame. - Pardon. Cléra111b1111/t est l'Hisloire d'une ro11scima libre
pe11da11t la gul'rrt, et non aYaut ni pendant la guerre. Il est le
~crmon du maitre d'école ù l'enfant qui se noie. li est beau et
honorable à un maitre d'école d'enseigner la prudence aux
enfants, mais en temps et lieu. Yous m0me n'ayez pa publié
Clérambault pendant h1 guerre. C'est aujourd'hui seulement que
le t_cmps de la conscience libre \'OUS parnit re\·enu, et que le
maitre d'école démobilisé prut r~prcndn: ses classes. En quoi
nous sommes d'accord.
Le temps de la conscience libre est rl!vcnu. et c'est un fait

�LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇAISE

qu'il revient chez nous plus tarJ et plus malaisémeRt que
dans le n:ste de l'Europe. On sait que là est aujourd'hui la.
cause du maltntendu entre la France et une bonne partie du
reste du monde, principalement l'Angleterre et l'Amérique.
Evidemment cela ue peut pa~ durer. Le cr défaitisme » n'a pas
ité un d:mger en temps de guerre parce que la bonne et bet1e
organisation militaire, alors valeur suprême, était là. Si le
nationalisme devenait un danger en temps de paix, le devoir de
l'intelligence serait sans doute de le combattre comme elle a
combattu le défaitisme, de le comb:ittre non pas tout à fait au
nom de cette Conscience libre que le titre de Clirambault orne
Je la majuscule réservée aux dh·inités ab traites, mais de cette
conscience réelle, simplement humaine et chrétienne que
l'humanité a eu assez &lt;li: peine à acquérir et qu'elle doit encore
maintenir avec peine.
Avec peine et non a,·ec facilit~. L'ennemi est en toi.
nous dit justement Cl(rambault. Ennemie, la soif de vengeance qui :.urvit à la guerre : " Le sentiment de la vengeanc1.·,
proclam:tit un de nos homme:; d'Etat dans un discours ou il
.:ontestait qu'il y eût en France une volonté de vengP.ance, n'e. t
pas un sentiment français. JI ÜOL: \'ille d'Espagne renorumi:e
pour ses bas en :1vaitoffert douie douzaines 1 la reine qui était
de passage dans le p;iys. La camercra-mayor s'indigna fort de
ce cadeau indécenf: « Une reine d'Espagne n'a pas de jambes! ))
déclara+ellc au. donataires. L'éloquence officielle vit sur un
fond immuable, et notre homme d'Etat répondrait id comme
Jans Rr1,· Bltt,, : je suis CJmerera-mayor et ;e remplis ma charge.
Mais nous sayons qu'une reine &lt;l'Espagne a des jambes, et
sujettes à entohes, rhumatismes et ariccs, et que le sentiment
de l:1 vengeance est une maladie n:iturellc à tout l'.:tre humain,
quelles que soient la long1tu&lt;le et la latitude du pays qui l'.i
vu n.:iîtrc. 11 est difficile de le maitri er, on le peut néanmoin ,
et quand on est à la tl!te politique ou morale &lt;l'un p:iys on h:
doit absolument. Voilà un cas pn:cis où la " conscience libre
se mettra aujourd'hui utilement au travail pour le bien de tou~.
• r 0 us sen·irons mieux la. reine en lui offrant, en cette saison.
&lt;les bas chauds, qu'en niant superbement que cette auguste
personne ait des jambes, et nous sourirons des duègnes.
11 faudra évidemment contre ces duègnes des armes plus

ll&amp;"LEXl&lt;»:S SUll LA LITIEltATURE

79

légères que l'artillerie lourde de Clirambault. Et pcut-étrc
soffit-il de les montrer parfois, d'un doigt discret, au public.
Je trouvais hier dans te numéro du 2} octobre 1920 de l'Etonomislt Europim, très considéré dans sa partie, ces lignes écrites
par _son corr~spondant de Londres : • On a convoqué la
deui1èmc ~mon du Comité de la lutte contre la faim et pour
la reconstitution économique de l'Europe. Am figurants b2bituels dans. les manifestations de cette espèce, tels que Sir
George Pa1sb, M. Hirst, il s'e~t joint des Holl:mdni des
Autrichiens, des Allemands. Avec un fanatisme extraordi~airc
Sir George Paish prêche la réconciliation et l'oubli. JI De;
.gens qui se réunissent en conseil autour d'une table pour autre
chose qu'un partage de dividendes et pour donner du pain
à d'autres hommes sont, au regard de cet économiste, des
figurants de cirque, et ce qu'on appelait au xvu• siècle des
« espè~es ~- Brave. é~onomiste ! Je retiendrai longtemps
" fanatisme cxtraordin:11re I o Quand j'ai bien bu et bien
mangé, dit Sganarelle, je prétends que tour Je monde soit saoul
dans 1~ maison I li faut des coups de bâton pour le chauger en
médecin : on en eût fait beaucoup plus facilement un éminent
économiste.
Si un pareil état d'esprit devait nous séparer du reste Je
l'h umamtc,
. ~ couper nos communications avec l:t conscience
h~maine et clm:tienne élémentaire, il faudrait bien qu'inter"\'ms5ent &lt;les Clérambault moins tendus. Le pauvre économiste
qui a Jénonci: le fanatisme extraordinaire de Sir Georo-e Paish
n'a fait ~u'étaler naï_vement le sien. Et (puisque cc so~t là des
« réflex10ns sur la littérature»), évitons simplement des fautes
de goût, celles dont CUram/1a11// n'est pas exempt. Un groupe
d~ farcc~r~ - les héros des Copains de Jules Romains - avait
fait vc:_mr 11 Y a quelques années à Paris le citoyen Brissct,
:inge\·m, proclamé par eux prince des penseurs. Les Copains
a!lèrent le chercher à la gare, et, a,·ant le banquet, le conduis.1_rcn_t de,·~nt son collègue de bronze, le Pmseur de Rodin, eu
1'.nvit:int a formuler clans cette confrontation quelque pensée
d'.gne ~e mé_moire : « C'est très beau, fit le Prince, mais est-il
bien ~cces aire de se mettre tout nu pour penser ? » Dès qu'il
ce~sall de faire des~endre l'homme de la grenouille, le citoyen
Bnssct ne manquait pas d'un certain bon sens. Ne croyons pas

�80

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

qu'une majuscule soit nécessaire à la Conscience libre pour être
libre. Considérons-la comme une œuvre quotidienne et difficile,
comme une lutte obscure contre l'ennemi intérieur. Mais aussi
la sculpture a ses lois et sa beauté propre, et le jour oü M. Romain Rolland, incorporant à nouveau les esprits de la musique
dans une œuYre, nous aura donné, comme Rodin dans sa
statue, · une figurè symbolique et belle de la conscience
individuelle qui se dégage de la conscience multitudinaire,
esprit qui se lève de la matière, lumi~re émergeant de l'ombret
clair-obscur participant aux essences pures de l'art, nous l'admirerons dans son ordre, qui sera l'ordre suprême. Et, après tout,
ne manquerait-il pas quelque chose à l'hu1nanité, si un autre.
citoyen de Genève ( quelles que soient les tares exhibitionnistes
que nous rév~lent, au principe obscur, les Co11fmio11s) ne s'était
hardiment rois tout nu pour penser ?
ALBERT THll'lA.UDE't

NOTES
PAUL VERLAINE ET QUELQUES-UNS, par Albert
Lantoine (Le Livre Mensuel).
M. Albert Lantoine aime les révoltés et les maudits, mais il
les veut aimer d'une manière tranchée et peu commune. Parlant
-de Verlaine, il est partagé entre une sympathie profonde et sin,cère et le désir de contrarier l'opinion reçue. Aussi convient-il
d'accueillir avec prudence, dans la collection· des portraits littéraires de Paul Verlaine, celui que trace M. Albert Lan toi ne, non
sans verve et sans vigueur : &lt;• Ce bohème était de goût plutôt
« bourgeois, très amateur de récompenses, vadrouilleur malgré
« lui, par paresse et incapacité de réagir, ayant toujours la nos.a talgie d'un intérieur sans fièvre. »
Voici, touchant le chagrin qu'éprouve le poète de ne pon,.
voir approcher son fils, qu'on avait éloigné des exemples paternels, un détail intéressant : « Stéphane Mallarmé, qui était pro« fesseur d'anglais au lycée Foutanes, avait dans sa classe le
&lt;( jeune Verlaine et il complota de l'emmener avec lui en pro&lt;&lt; rnenade et de lui faire rencontrer son père comme inci« demment. Mais la mère chaque jour envoyait chercher
« Georges au lycée, dans la crainte probable qu'il ne fit cette
« rencontre, et Mallarmé eut peur, en la favorisant, ùe provo« quer une plainte, et il ne mit pas son projet à exécution. »
Lorsque Verlaine sut qu'il ne fallait plus compter sur cette
,rencontre « il en trembla, disant : Voilà huit jours que je ne bois
« pas pour ce mioche là ! »
M. Albert Lantoine qui sait gré à François Villon de sa vil1onnerie et à Verlaine de sa gueuserie, parce qu'il appartient à
une génération nourri~ dans le mépris du bourgeois, est sévère
pour M. de Montesquiou, méfiant à l'égard de Barrès, et n'évo9ue pas sans amertume Je défilé, dans la chambre mortuaire de
Verlaine, « des esthètes équivoques plus ou moins chevelus,
~ avec leurs amies coiffées en hommes. ,&gt; 11 décerne à Coppée un
6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

brevet de sincérité et de noblesse. II faut que le chantre des
Humbles ait été vraiment un brave homme pour qu'il paraisse
encore tel, à la lueur de la lanterne ·d u cynique, que M. Lantoine braque sur les gens et les choses, avec une âpreté toujours
juvénile.
Littérairement M. Albert Lantoine n'admire sans réserve que
le Verlaine des premiers recueils, « ceux dont la fraîcheur de
sentiments détonne parmi la froideur des Parnassiens. »
Il a raison de dire que les jeunes le portèrent au pinacle pour
-son manque de so1:1ffie et l'incohérence mystique d~ ses pensées.
La Muse de Verlaine était charmante, même panm les hoquets
de l'ivresse, et son bégaiement n'était qu'un charme de plus mais
on lui doit des milliers de mauvais v~rs « délicieusement faux
exprès. &gt;i Il faut aimer Verl::tine et détester les vers « verlainîens ».
On doit le tenir pour le premier des chansonniers français
dans le genre sentimental. Ses lieds sont les cailloux du Rhi~ _e t
}es pierres de Lune de notre littérature. La Romance de Verlame
n'est pa~ la demoiselle bourgeoise assise au piano, mais elle se
souvient d'avoir été cela, avant que la vie ait fait d'elle, selon
l'heureuse expression de M. Ferna·nd Fleuret, « la pbtisique

émomJan-te qui chante dans les cours. ,,

ROGER ALLARD

*

* *

LA MUSE AU CABARET, par Rao-ul Ponchon (Fasquelle).
Quelques jeunes écrivains, impatients de- secouer la tutelle
du symboli-sme, adoptèrent M. Raoul Ponchon pour t'opposer
à M. Paul Fort, lors de la dernière élection du rrince des
poètes, où l'on vit pour la première fois la sph~re ~rillante où
les o-arçons de café rangent leur torchon servir d urne électoraÎe aux habitués de la Closerie. C'es:t M. André Salmon qui
fut le plus ardent à brandir le nom de Raoul Ponchon comme
un étendard de la révolte contre l'hégémonie des Lilas. Paris
rive-droite vota pour Raoul Ponchon, Montparnasse se divisa,
mais les jeunes revues proviru:iales d&lt;mnèrent la couronne à

M. Paul Fort.
Indifférent à ce plébiscite littéraire, M. Raoul Ponchon con-

NOTES

tinua de déguster, à l'angle des boulevards Saint-Michel et SaintGermain, le perood vespéral, jusqu'au jour glorieux où la vertu
d'abstinence fut conviée à participer au succès de nos armes.
L'ivrognerie est un vice classique par excellence ; il en est de
même de la poési~ bachique. Théophile Gautier, dans sa coruscante et incompréhensive préface des Fleurs du mal, loue
Baudelaire de l'avoir dramatisée et assombrie. C'est que le
romantisme considère la joie comme une bassesse d'âme.
M. Raoul Ponchon est le plus classique de nos poètes contemporains, le seul peut-être avec Auguste Angellier. Si son
influence est nulle, son témoignage demeure bien gênant peur
les plus sublimes de nos lyriques. Nombreux. sont les poètes qui
se flattent d' « exprimer l'inexprimable », mais M. Raoul Ponchon sait dire ce que d'autres trouvent indigne de leur génie;
il est prosaïque avec délices, avec raffinement, comme Voltaire.
Poète de cabaret, il est d'une époque qui a vu les cafés agrandir
leurs terrasses, où l'on est si bien posté pour regarder passer la
vie avec indulgence. Aussi, dans la satire morale, garde-t-il un
ton de bonne humeur et d'optimisme. (Toutefois la confédération
helvétique a le don d'exciter sa bile, et les seules pièces aigres
du recueil sont contre c&lt; ces messieurs crétins du Valais &gt;i ). Ce
n'est pas seulement par les traits du visage que M. Raoul Ponchon rappelle Clément Marot mais encore par l'esprit et par le
style qui feront vivre son œuvre légère.
.ROGER .Al.LARD

*

* *
TENTATIONS, par André Spire (Camille Bloch);
LE SECRET (Éd. de la Nouv~lle Revue française).
Il y a la plaine, il y a la montagne, la ville, le village, un
arbre, une rue, .la Riviera au bord de la mer et du soleil, il y a
l'Engadine et ses sports d'hiver, les luges et les bobsleighs
traçant sur la blancheur de la neige des arcs-en-ciel aux couleurs
pures dont chacune est un chandail.
La tâche du poète est d'énumérer tout cela et aussi, à l'occasion, le jardin, la grand'mère et les tartes de son enfance, les
tentations et les subtilités de sa seconde jeunesse, la oaix.
guerre.
Le monde est si beau, si varié, si émouvant, s1 1iche qu'OD

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' 1

i'

ne se lasse jamais de nommer ses beautés, ses variétés, ses
richesses et nos émotions. Le poète appelle par son nom chacune d'elles. Lorsqu'il est le plus heureusement inspiré jaillit de
son cœur un chant simple, profond et nu qui a l'apparence et
l'accent d'une chanson populaire.
Mais pourquoi y a-t-il aussi les hommes et qui pensent à
autre chose qu'à aimer et à énumérer l'innombrable splendeur
universelle ? Le rôle du poète, ce sera encore de railler et de
clouer au pilori cette humanité incompréhens~ve et v~nite~se.
Tel est André Spire, tel est son Art Poéuque. Rieu n est
prosaïque ni incongru quand Spire l'insère da.ns un rythme
savant et ~euf. Emotion, lyrisme gratuits qui s'épanchent parfoi~
en simples notations, parfois se composent en chansons q~•
semblent sortir de quelque folk-lore. Et à côté de cette poésie
sans but qu'elle-mê[l!e, toute une veine humoristique, satirique
et moralisatrice.
'
S'il existe aujourd'hui une poésie judéo-occidentale, c'est
sans doute par ces traits qu'elle peut se caractéris r. To~~ ~ tour
enivrée sans retenue ni contrôle par tous les biens d 1c1-bas :
« Sois loué, Eternel, notre Dieu, roi de l'Univers qui as ~réé l~s
fruits de la terre )), et impitoyablement critique, prophénsant 1a
colère du Dieu d,lsraël, luttant contre les méchants et les sots
qui retardent la venue de l'ère promise : a: Sois loué, Eternel,
qui, par ta miséricorde, rebâtiras Jérusalem .. "'
Relisez Henri Franck ou Gustave Kahn, lisez Umberto Saba,
poète juif triestin ou les vers de Zangwill. Ave~ ~es te~1péra:
ments divers, ils remplissent la m~me double 1mss1on qu Nndre
'
l!ENJAMlN CRÉMIEUX
Spue.

7

VOUS ; POÈMES TROUBLES (Sa11.5ot) ;_ HEURES
D'HIVER (Emile-Paul frères), par Marguerite BurnatProvins · MARGUERITE BORNAT-PROVINS, biographie cri~ique par Henri Malo (les Célébrités d'aujourd'hui
-

Sansot).

Emile Faguet auquel on ne pouvait dénier le mérit~ ~•avoir
beaucoup lu et de savoir lire écrivait, saluant l'appar1t1on_ du
Livre pour toi, qui rendit célèbre le nom de MmeBurnat-Provms,

NO'TES

ces lignes que M. Henri Malo a recueillies judicieusement dans
sa biographie critique : « On dirait que ces couplets sont des
a: demi-traductions d'auteurs soit orientaux, soit italiens - sep•
« tentrionaux jamais - le tout repensé et senti à nouveau par
&lt;&lt; une âme ardente qui a jeté sa flamme à travers tout cela. »
Ce que Faguet appelle une âme ardente est plutôt l'ardeur
d'un tempérament voluptueux.
cc Pour 1a première fois peut-être&gt;), écrit M. Henri Malo luimême, « une femme s'arrêtait à admirer la beauté plastique de
l'homme )) . Avant l'auteur des Cantiques d'été, Mme Colette avait
exprimé ce goé.t féminin pour la beauté physique masculine
inséparable du mépris de s,a personne morale.
Ce qui est propre à Mm• Burnat-Provins, c'est un certain mysticisme de la sensualité qui ne vise à rien moins qu'à faire de la
vie une transe érotique continue. Ce romantisme est essentiellement féminin. Sous sa forme idéaliste et sentimentale, il
inspira la tendre et larmoyante Marceline.
Les recueils de Mm• Burnat-Provins ont été très lus durant la
guerre. Avec Toi et moi et les quatrains d'Omar Khayam ils
alimentèrent la correspondance littéraire des marraines.
Chargée d'images et d,ornements d'un goût un peu conventionnel, cette prose poétique vise souvent à l'imitation de
M. André Suarès. En voici un exemple :
« Hiver, te voici tout blanc, couché en travers des épaules de
a: la montagne, sculpté dans le ciel.
« Tes longs cheveux de glace pendent sur les rocs et tes bras
« de marbre étouffent la terre où les germes se taisent. ))
On dirait une version édulcorée du Bouclier du Zodiaque.
Les Poèmes troubles rappel kot directement Renée Vivien, avec
une phraséologie plus molle. Si l'on s'avise de mettre à la ligne
les vers blancs qui émaillent ces périodes trop uniformément
musicales, on découvre sous le voile équivoque et commode du
poème en prose le Yisage de la romance :
Penez., venez Chimères
en immense troupeau,
battartt le sol et battant l'air,
11111 plate est 1d sur votre dos.
C'est vous qui sauterez.
Et d'un ilati rapide
m'empvrterez..

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On n'attend plus, après cela, qu'une ritournelle de M111c Chaminade. Au fond, la poésie de Mme Bumat-Provins est celle
que toutes les femmes belles et généreusement douées sous
le rapport du tempérament portent en. elles, à de certains
moments. Orgueilleuses de leur sensualité elles ne se lassent
pas d'en célébrer le miracle.
Elles ont la passion des confüiences, et toutes leurs con_fidences se ressemblent, même les plus spirituali-stes, au . pom:
qu'un critique aussi fin que M. Marcel Boulenger a pu citer, a
propos d' Àttente, de MUe Charasson, les Chansons de Bilitis !
Mm• Bumat-Provins est d'un pays ou l'on prend tout au
sérieux, y compris les plaisirs des sens. Penseuse ~t métaphysicienne Bilitis elle-même finira au prêche, ou plutot au confes- .
sionn~ ... par habitude littéraire de la confession.
ROGER ALLA.RD

*

NOTES

vie avec laquelle est évoqué ce Royaume de Dieu, l'intérieur
de cette petite communauté juive, sont "9'raiment admirables.
Tout vit là-dedans comme dans une miniature de Fouquet. On
sent que les dessous ont été préparés ave&lt;: science et patience,
que tout cela s'appuie sur une vérité; et quelle bonne humeur,
quelle joie de peindre, quel plaisir de sentir se former et vivre
un style étoffé, intense, corsé, qui n'a jamais chez les auteurs
été plus savoureux. Voici de bons travailleurs et de savants
artistes qui cueillent à l'heure juste la pleine maturité de leur
talent, obtiennent par cette réussite la pleine récompense d'un
renoncement délibéré à toute littérature hâtive. Excellente
occasion de voir unis en une même réalisation et sur une
même figure, comme deux frères el.L'e. aussi dont l'apport
personnel reste indiscernable, l'art littéraire et la moralité
littéraire.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

* *

UN ROYAUME DE DIEU, par Jérôme et Jean Tharaud
(Plon).

(Mercure de France).

Il est aujourd'hui peu d'artistes plus probes, plus patients et
plus parfaits que les Tharaud. Il semble qu'on les voie travaill~r
sous nos yeu:-. comme des Orientaux. qui ont le temps, et qw,
sans hâte, sans truquage, sans caprice, produisent q~elque
belle pièce inaltérable, quelque tapis épais, aux pures te;ntures
véuétales aux harmonieuses couleurs. Il leur faut la tache la
o
,
.
d
plus exacte et la plus limitée, ils ne la qwttent pas avan_t e
l'avoir amenée à toute la perfection possible. Quel que soit le
sujet qu'ils traitent, ils isolent un épisode en lui faisant rendre
toutes ses valeurs. Si le sujet riche et débordant ne se prête pas
à cette manière, le livre est mal venu: c'est le cas d_e _la Fète
.Arabe. Mais deux fois cet isolement et cette préc1SI~n de
la matière leur ont permis des chefs-d'œuvre, ave~ la Maîtresse
servante et !'Ombre de la Croix. En voici incontestablement un
troisième, et peut-être~ au pnint de vue ~e l'art
le pl~s
entièrement satisfaisant. Un Royamne de Dieu parait n être fait
de rien : des Juifs d'un village d'Ukraine, qui redoutent un
pogrom, font venir des cosaques pour les protég_er, et ~uand,_le
danger est passé, sont aussi contents de le~ voir pa~_ir qu 11s
l'étaient de les voir arriver . C'est tout; mais la préc1s1on et la

Avec Confession de Minuit Georges Duhamel a retrouvé sa
meilleure veine, celle qui traverse Vie des Martyrs et Civilisation,
celle à qui ses livres antérieurs doivent leurs plus excellentes
parties : une certaine perspicacité du cœur à la fois attendrie
et enjouée, une bonté charmante qui découvre en autrui
mille richesses, invisibles à des yeux plus orgueilleux. Il
semble que Duhamel se méprenne parfois sur ce qui fait sa
force véritable; mais le voici de non \·eau dans sa ligne, celle de
l'observation, de l'humour. C'est là qu'il est véritahlement
inventeur et po-ète.
Son dernier récit adopte la forme dont a si souvent usé
Dostoïewski, un de ces mo!lo.ogues, d'une sincérité lamentable, ou un malheureux éprouve le besoin de vider son cœur.
On imagine l'auditeur à qui s'adressent ces confidences: quelque
inconnu rencontré dans un café, qui fume derrière un verre
vide et qui hoche par moments la tête pour se donner l'air
d'écouter attentivement. On croit entendre l'es coups de voix
par lesquels celui qui parle cherche à s'épargner la mortification de voir se fermer les paupières de l'autre. Loin de craindre
qu'on lui reprocb:1t cette analogie avec de grands modèles,

~ur:

CONFESSION DE MINUIT, par Georges D11bamel

�LA NOUVELLE REYUE l'RA):ÇAISE

88

Duhamel s'est amusé à l:i souligner par maints détails. Pourquoi, en effet, tlcher de masquer une influence, quand l'inspiration va authentiquement dans le m~me sens que celle d'un
maître? Cc qu'il y a chez Duhamel de christianisme assimilé
le place en face de certains individus dans une attitude assez
proche de celle qu'a Oostoiewski devant quelques-uns de ses
personnages secondaires. Sa pitié ne s'aventure pas dans les
effrayantes profondeurs que perce le regard du Russe ; elle
demeure dans des zones tempérées, claires et qui restent le
domaine &lt;l'une sorte &lt;l'innocence. Elle n'y fait pas de dfrouYertes bouleversantes, mais elle est clairvoyante, point dupe,
point amère non plus, et c'est ce qui fait son prix.
Le récit débute d'une façon viYe, inattendue et tn:s captivante. Obéissant on ne sait à quelle impulsion saugrenue, un
pauvre petit employé de bureau, debout derrière son patron
auquel il ·dent de présenter un rapport, n'a pu résister à la tentation de lui toucher du doigt le lobe de l'oreille. Cette folie
d'une sccond.e est la cause de tous ses malheurs. Il est ch:issé;
toutes ses dt!biles vertus succombent à l'oisi,.eté. 11 s'h:ibitue à
,·ivre :iux crochets de sa trop faible mère qui s'épui:.e pour le
nourrir. 11 va, dans son délabrement, jusqu'à fonder des rêves
d'éternelle paresse sur la petite rente qu'il hériterait, si sa mère
voulait bien mourir. Ainsi se dégrade et se perd un malheureux,
parce qu'on a bousculé les habitudes qui lui tenaient lieu de
,·olonté. Et tout cela pour la plus inoffensive des :iberrations.
Ce qui plaît dans la manière dont ce thème est tr:iité, c'est
le don de communiquer la vie aux plus humbles figures ; c'est
l'extrême ju:,tesse dans la notation des p:iroles prononcées;
c'est aus:.i l'égalité du ton, la discrétion de l'auteu_r qui, tout
en s'effaçant. sait rendre sensible jusque dans la plainte de
ce pauvre diable, sou propre bon sens et son équité. Sc
faire aimer à tra,·ers un si pitoyable porteparole étai~ une façon
de tour de force. Duhamel l'a réussi.
0

JEAN SCHLUMBBRGER

** ..

L'I tQUlÈTE ADOLESCE CE, par Louis Chadoume
( Albin Michel).
C'est la guerre qui a fait de Louis Cbadourne -

comme d'au-

NOTES

tres jeunes poètes: Pierre Benoit, Alexandre Arnoux, Jean Pellerin - un prosateur. Ces cinq grandes années creuses, ils les
eussent emplies en temps norm:il de recueils &lt;le ,·ers. Et ils
auraient persévéré jusqu'à la quarnntaine, cet âge fatidique où
les poètes d'aujourd'hui commencent à écrire en prose. Mais
faute d'avoir pu commodément égrener au jour le jour les perles
Ji\'ines. ils se sont hâtés, l'armistice venu, de concentrer dans
des livres de prose le gros de leurs sentiments et de leurs expériences.
Ces poètes de\'enus prosateurs ont, avec toutes les différentes
imaginables de tempérament et d'idéal, au moins un trait commun : ils écriYent de propos délibéré pour le public sân~ se
préoccuper d'écoles. de formules ou de petites chapelles. Nous
attendrons pour sa\'oir s'ils font, comme André Salmon, deux
parts distinctes de leur activité d'écri\'ains : la part de la prose,
accessible à quiconque et celle des vers, réseITés aux seuls
initiés.
Présentement, écrivant pour le « grand public», ils n'oublient le plus sou,·ent ni qu'ils sont des po~tcs, ni la dignité de
l'art littéraire. lis incorporent à la prose franç:iise, avec quelques atténuations et quelque éclectisme, toutes les ineillcures
trouvailles formelles du symbolisme et du post-symbolisme. Ils
font p:isser dans le domaine public l'aspiration à la Beauté, le
goût du symbole, de l'inconscient et du décadent, les nostalgies
et les invit:itions au voyage selon Saint Baudelaire, Saint Laforgue
et_Saint Arthur Rimbaud. C'est grâce à eux que l'apport littéraire de 1880 :\ 1900 va grossir définitivement le génie français,
dont il sera désormais partie intégrante au même titre que la
Pléiade, les Classiques, le Romantisme ou les , 'aturalistes.
Tra\':iil de révision, d'épuration, de concentration, dira-t-on,
et qui n'innove pas. Possibilité, répondrons-nous, d'un classicisme, s'il est nai qu'un sii:cle classique est toujours un aboutisscm nt. Mise au point et amalgame de formules dépassées, mais
non pas épuisées, ni même pleinement utilisées. Ralentissement
de 1~. c~ur~e à l'originalité à tout prix. Destruction de la légende
de 1ccnvain table-rase, seul avec ses cinq sens, son ccrYcau et
son cœur uniques. Elaboration d'un classicisme butiné sur toutes
les fleurs du romantisme et de tous les post-romantismes.
li Y a dan l'Inquièle Adolesce11a de Louis Chadourne des mor-

�LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

ceaux achevés. Le premier chapitre de son récit (la rentrée
des classes dans un établissement religieux), plus loin la confession au Père Jésuite sont de ce nombre. Et partout répandues
la fi4:vre, la mélancolie, les épuisantes aspintions de l'adolescence. Chacun des personnages figure un aspect de l'adolescence - cette adolescence trompeuse et contr:idictoire où un
futur notaire de seize ans peut souffrir plus purement et plus
durement qu'un futur grand poète de la douleur, où un aspirant-cercleux peut faire figure de Don Juan et d'animateur.
Déjà dans le Maitre du Navire, chacun des héros n'était qu'un
reflet de la grande inquiétude humaine, de l'impossible stabilité, d~ l'impossible satisfaction, du "fuir, là-bas fuir ... »
li n'y a donc pas roman au sens propre du mot et l'intrigue
romanesque - tant dans le Maîlre du Nai•ire que dans l' lnquièu
Adolescmce - est plaquée, surajoutée. Il y a un ensemble de
thèmes, deux symphonies, la deuxième beaucoup mieux orchestrée. Et sous les influences évidentes, il y a une personnalité
qui n'a pas encore renié ses admirations, ni brisé ses attaches,
mais qui' est en définitive beaucoup plus originale que celle de
nombreux chercheurs d'imprévu.
Personnalité au premier abord un peu fuyante parce que faite
de contrastes : avidité à étreindre et à savourer tout le réel qui
aboutit à un insurmontable déscnchantemenl, désir agonisant à
peine réalisé, une sensualité mâle jointe à une sensibilité féminine, goût des départs et du compliqué contredits par le regret
de la simplicité native, tout un vieux fonds romantique, un peu
provincial ou snob quelquefois, mais éclairé par une impitoyable
lucidité et un humour de paysan français, réaliste et même un
peu cynique.
Personnalité un peu trop au miroir encore, encline au quantà-soi, avec trop peu de fenêtres ouvertes sur l'humanité. Mais
prenons garde que les deux premiers romans de Louis Chadourne renferment ce qu'auraient dû contenir les deux recueils
de vers qu'il n'a pas donnés. 11 s'est ép:mcbé. A juger des quelques figures de prêtres qu'il a dressées en pied dans l'Inquiœ
.Adolesetna, il est apte à sortir de lui-même et à plonger dans la
diversité du vaste monde pour en ramener des prises viTantes et
palpitantes.
Dès à présent, il est en pleine possession de sa forme. Quoi

ROl'BS

qu'il ait à dire, il trouve pour l'exprimer une prose à la fois
musicale, décorative et sa'foureuse, qui él"oque, décrit ou suggère sans une faute Je got"lt et sans jamais trébucher dans sa
facilité. Il écrit succulent, ce qui est une rareté parmi les écrivains de sa génération.

,

.

'IENJAJU

CRÉIIIJ!UX

* *
L'ENFA T INQUIET, par A,uJri Obey (Librairie des

Lettres).
fai eu grand plaisir à lire ce livre charmant, aigu çt luim~me inquiet. On trouvait évidemment des qualités dans l'œuvre
de début de M. Obey, le Gardie,i dt la JTille, mais son sujet ne lui
nait fourni qu'une fantaisie un peu laborieuse et lourde. L'E11fanl
ffl'IUÏe1 est une étude tr~s délicate d'un caractère qui a déjà inspiré
à M. Gilbert de Voisins un bon roman, l'Enfant qui prit peur:
la peur instinctive de la vie chez un enfant nerveux, entouré de
présences féminines et que ne défend plus l'attention agissante
et tonique d'un homme. L' Arnaud de M. Obey tire toute son
inquiétude et tout son mal de lui-même, et, Jans une vie
uniforme d'enfant apparemment heureux, n'en doit rien aux
circonstances. li a peur, voilà tout, il est posé sur la vie dans une
attitude de passage, de départ, d'enthousiasme qui tombe et de
d&amp;illusion qui reste. Le médecin dit qu'il a gardé la peur des
homme, d'autrefois devant la nuit et l'inconnu, - et il y a
peut~e un peu de cela.
Avec un sujet analogue, M. Gilbert de Voisins donnait un
livre sombre, poignant, et menait son personnage au suicide.
M. Ohey a mis un art très différent, mais tout à fait remarquable
à revétir le petit Arnaud d'éclat et de gaîté extérieurs, à écrire
mr un fond douloureux un livre amusant, un line chantant et
brillant de poète. Ses dialogues me rappellent les meilleurs lines
de Francis de Miomandre, et, chez un homme du 'ord, les
pages les plus ~incefantes d'A11 bon Sokil. Et je ne Msigne
ces points de repère qu'afin qu'on ne s'yarréte pas. L'humour
tendre de l'entant, du li\-re et de l'auteur est quelque chose de
tout original. Joignez-y un style tr~s sûr, brillant d'images qui
ne sont qu'usez rarement usées, c'est plus qu'il n'en faut pour
que je marque d'un caillou blanc les deux heures exquises que

�92

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fait passer cette lecture et pour que je retienne eu M. Obey un
écrivain dout l'œuvre future méritera grande attention.
L'avocat Lachaud sauva, paraît-il, une tête, en interrompant
sa plaidoirie pour faire fermer u~e fen~tre par o~ un_ rayon, de
soleil incommodait M. le quatrième iuré. Je sais b1en qu un
auteur n'a rien d'un accusé, et je ne m'illusionne pas sur le pouvoir de la critique. Mais le livre de M. Obey,méritait un
éditeur d'une courtoisie raffinée, et il l'a eu. « En adressant aux
destinataires de nos services de presse des livres aux pages coupées, nous avons eu l'intention de leur éviter une besogne, q~e
beaucoup estiment fastidieuse, et une perte de temps. Mais
nous prions instamment ceux qui, tel M. Bergeret, goûtent _à
s'escrimer du coupe-papier un plaisir respectable, de vo~l01r
bien nous notifier leur préférence, afin que nous en temons
compte à l'avenir. » M. Barlet a eu là une idée de génie. Si les
XIII de I' Intransigeant organisent un plébiscite sur cette question, je vote : coupé, comme Sieyès, sans phrases.
ALB.E~T THitlAUD.ET

*
* *

LE LIVRE MONITEUR. A propos de c&lt; Gallieni
parle ... &gt;i, par Marius-Ary Lehlond (Albin Michel).
Chez nous, quel livre a été plus lu que le Plutarque d' Amyo:?
Des derniers Valois aux derniers Bourbons, tous les Français
qui avaient appris leur rudiment l'ont eu entre ~es mains. Les
Cbrysales même, qui ne lisaient guère, le gardaient chez, e~x
comme meuble de famille, pour y mettre leurs rabats. C était
le pain quotidien des bourgeois, des gens de métier, des éc~liers
et de leurs régents. Que de Brutus et de Scévola lm dut
!'Indivisible! Il a disparu, aujourd'hui, même dans les cantons les
plus reculés ; mais Alphonse Daudet :it encore l~s g,ardiens du
phare des Sanguinaires épeler le vieux bouquin a tranches
rouges.
,, .
Quel fut le secret de sa surprenante fortune? C etait, cette
réplique civique et guerrière de la Vie des Saint:, un manuel
qu'on lisait par hygiène morale. Mais un manuel pomt ~nnuyeux,
modèle longtemps de beau langage, - argute loqm 1 -_tout
plein de nobles apophtegmes, de, t:aits à al!_éguer, et d:mté·
ressautes histoires. Je soupçonne d ailleurs qu 11 plut tant a nos

NOTES

93

pères-grands parce que l'antiquité ainsi présentée devait ressembler grandement à leur actualité même.
(A lire Amyot, Montaigne, Rabelais, d'autres, comme le
R. P. de Saint-Romuald, si naïvement amusant en son Thrésor
Cbro11ologique, on croit voir que la vie antique, en son privé,
pour le tour d'esprit, sinon pour les esprits et sentiments, ne
différait guère de la vie de nos aïeux. Et, voire de la vie présente
dans nos bourgs de campagne. Même imaginative, même manière
d'être frappé par un trait bizarre, par une phrase, même façon
de peindre un personnage par anecdotes, même besoin de la
légende, même puérilité bien souvent. Le grand siècle nous
l'a un peu caché qui mit ses soins à pro~crire le « rustique » et
le « fade ». Mais Montaigne seul le dévoilerait à tous ceux qui
savent quels sont au juste les souvenirs, le trésor de mémoire,
d'un de nos bourgs et quelles histoires s'y content autour du feu.)
Reste que le Plutarque fut lu parce qu'il était un moniteur.
L'idéal de l'honneur à la française, il contribua grandement à
le former, avec les Vies des Saints et les romans de chevalerie.
Après la Révolution et l'Empire, on ne demanda plus un
manuel de morale : plut6t un livre disant comment avoir de la
prise sur les hommes et sur les choses ; comment prendre
barre sur le destin, avec toujours de la magnanimité. Bref un
livre qui semblât le propos, déjà plus proche, d'un homme
supérieur naguère mêlé à de grands événements.
On eut le Mémorial de Sainte-Hélëne dont Julien Sorel fit ses
Heures. Le Mémorial ne pouvait connaître la vogue du PJutarque. Il devint populaire, - le fut-il bien ? - surtout par son
côté anecdotique, ses détails sur !'Empereur exilé. On y retrouvait les images que les feuilles d'Epinal faisaient familières :
les baraquements de Longwood surveillés par des sentinelles en
habit écarlate, le jardin exotique, les roches, la mer au loin avec
les frégates anglaises courant des bordées, les sites volcaniques
de l'îlot.
Et depuis le Mémorial nul moniteur du même ordre ne s'est
fait une fortune plus populaire.
Pourtant ? Ils sont nombreux ceux qui, faute de lettres, ou
faute d'un gmh pour leur pensée, pour leur style, ne peuvent
demander aux œuvres de Stendhal les secrets de l'énergie. Y
trouveraient-ils d'ailleurs ce qui est nécessaire à certains : de

�94

LA NOUVELLE RE''UE FRANÇAISE

hauts exemples historiques et un modèle ayant déjà la poésie
de la légende, sur qui se façonner? De jeunes Français de toute
condition, aujourd'hui, liraient et reliraient les livres où prendre
une méthode de pensée et d'action.
D'autre part les hommes supérieurs ne furent jamais à pareille
école: ils doivent pouvoir donner des leçons propres à susciter
les jeunes courages. Les époques de fortitude n'ont-ellei. pas
toujours été des époques d'imitation en c.et ordre ? et les raisons
en seraient faciles à' déduire.
On souhaiterait que le Gallùni de Marius-Ary Lcblond devint
populaire, qu'il fût beaucoup lu et par beaucoup. L'ouvrage
apporte de lourdes révélations sur la guerre, mais il apporte
aussi autre chose. Il dit comment les dirigeants manièrent les
hommes et les circonstances, et surtout il donne les maximes,
les directives d'un chef. Le testament de sa pensée et de son
cœur est là, et mis en lumière. Livre d'une nette simplicité où
passe le frisson de la grandeur, le frisson de la vie y passant
tout d'abord. On les devine notés mot pour mot, ces propos
familiers et brusques, comme il le faut, pour qu'ils portent
vraiment coup aujourd'hui, plus proches encore que ceux du
Mémorial ; et ces phrases du grand colonial, on les croirait
.rapportées par un Kipling de chez nous.
De jeunes garçons ne devraient pas pouvoir impunément lire
ce livre ; il leur faudrait se vouloir en le fermant, cœur bien
battant et tête bien faite. Certes, ce Gallimi pourrait être un
moniteur pour de jeunes Français. JI ne s'agit peut-être plus de
trouver le bonheur, de nos jours, mais de s'employer, de faire
chacun ce dont on est capable. Il ne s'est jamais agi d'autre
chose, d'ailleurs ; on le voit mieux à présent et voilà tout. Les
temps sont donc bons pour entendre le noble dire du héros de
\ïrgilc : « Enfant, je t'apprendrai le courage et cc que c'est
que la constance: que d'autres t'apprennent le bonheur. &gt;

.

HENRI POURRAT

* *

CAR rAV AL EST MORT (Premiers Essais pour mi.eux
comprendre mon temps), par ]ean-Ricbard Bloch (Editions
de la. ouvelle Revue Française).
Recueil d'essais et d'articles publiés dans !'Effort libre entre

NOTES

95

1910 et I?~4, Carll(tual est 11rnrt .•• plus encore qu'une entreprise
Je démolit1ou et de n:coostruction systématique est une confession, l'autobiographie d'un cerveau au terme d'une adolescence
passionnée, possédlt par le désarroi de son ~poque.
. 1905:1914, années de pré-renaissance, âge des précurseurs
1nconsc1cots ou méconnus et des grands liquidateurs, un Barr s
p:ir exe_mplc :- liq~c.lateur du romantisme, d'ailleurs au plus
haut pnx. Suit la pénode 1914-19 _30, d'incubation, d'o~mose, de
balb_utiements, ~e dadaïsmes. Puis, avec le même éclat qu'à
parùr de 1830, 1uste un siècle après, quinze annél!S de chefs~'.':u\Te - 19?0-194 5 -:-~n classicbmc nouveau au nom impré\ts1blc. Dans 1ordre poht1que, le bolchevisme a éclaté :tTec cette
m me soudaineté apparente, il y a trois :ms.
~fais cc qui étonnera le plus. l'historien des idées., c'est que les
meilleurs, les plus hardis des hommes de la pré-renais ance
ai,ent pu croire à la décadence de leur époque. Aucune génération
n aur: sans ~oute davantage, plus profondément, ni plus à tort
doute de soi que celle de Jean-Richard Bloch. D'un doute qui
n'é~it pas simplement, comme au xvre et au xvn• siècles la
cr_amte de ne jamais égaler les modèles de l'antiquité, 0 ~ te
~~couragemcnt_ des romantiques et du Parnasse, proYoqué par
l 1ncompréheos100 et l'hostilité du public. mais d'un doute
foncier, _ï_nti~e~ taraudant, d'un sentiment d'impuissance, pis
encore &lt;l mdignué. Et les aînés, Péguy sunout, entretenaient ce
doute.
Carnaval tsi muri ... , c'est donc avant toot le cri d'ano-oi.se
de cette génération, d'a'\·ance condamnée par ses maîtres" et se
condamnant elle-m&lt;:me. &lt;1 Ces page:., dit Bloch, ont été dictées
p~r une passion civilisatrice presque désespérée » (p. 18). Et
ailleurs : « Péguy no~s trouve découragés avant de vivre, las
sans avoir lutté, aveulis et peureux. Je suis de son avis... C'est
une hont~··· \ ous n'im:iginez pas, YOns ne pouvez pas imaginer 1~ s?htud~ des hommes de notre âge entre eux » (p. 4 6).
,en dangou.se, accompagné d'un anathème. Le même aa:itheme contre le culte du veau d'or et la bas esse du mond
moderne, privé de mystique, que chez Péguy, Sorel, Maurras:
Claudel ou Romain Rolland, qu1.: chez Gide même dont les
symb~lcs préférés sont ceux de la non-possession, de' la décooverte 10cessante, &lt;le la gratuilê de la sensation et de l'acte. La

�,.

1

1

LA NO0VELLE REVUE FRANÇAISE

société moderne vit sans idéal. « Rien que des malins. » La
civilisation chrétienne et française agonise. Carnaval meurt de
la mort de Carême. Et sans une civilisation, point d'art.
Au remède d'un retour vers le passé proposé par le traditionalisme, Bloch oppose sa foi en l'avenir. C'est d'abord qu'à la
meilleure copie, il préfère la création. C'est aussi qu'il ne croit
pas possible un retour à l'unité morale catholiq?e, et qu'il se.t~t
profondément cependant l'impérieuse nécessité d'une unité
morale, d'une discipline, d'une religion qui crée à nouveau
une communion d'âme entre l'artiste et la masse. Querelle renouvelée de celle des anciens et des modernes, mais élargie jusqu'à
eno-Iober la politique et la morale.
Ainsi en écho à son cri d'angoisse, Bloch pousse un cri d'espoir aflirme un devoir, une foi, un système. Quel de\'Oir ?
D'êt;e héroïque. Quelle foi? Dans le peuple. Quel système?
Le socialisme. La régénération de l'art, la possibilité d'un nouveau
classicisme dériveront de la révolution sociale.
Civilisation révolutionnaire, ce n'est pas dire art social à la
façon ·de 1895. Le grand mérite de Bloch restera d'avoir le
premier en France argumenté sur ce sujet, sans escamoter les
.difficultés et en homme qui sait à quoi s'en tenir sur les vieux
clichés tels qu'aller au peuple, art populaire, etc ... [Voir notamment l'essai sur le Théâtre du Peuple: Critique d'une Utopie.]
Ce n'est pas qu'il ne laisse point de prise aux objections.
Que le catholicisme ait épuisé sa vertu inspiratrice, c'est ce qu'on
'sera par exemple tenté de contester en citant les noms d~ Claudel, Jammes et Péguy, modèles peut-être dangereux, mais littérairement neufs. li est vrai que Hamp et Philippe sont deux
exemples déjà-sans oublier Bloch lui•même dans Lé:-'y ~~ da~,
Et O• - de ce que la peine des hommes peut fourmr d 10sp1ration et de lyrisme.
Que la volonté de création - et par suite la recherche de
l'originalité - soit préférable à la volonté de tradition, c'est
encore un point discutable. L'originalité ne devrait-elle pas être
involontaire ? Il y a un Prétexte de Gide à relire là-dessus.
Raphaël croyait-il faire autre chose qu'imiter Pérugin ?
Bloch, auquel Robert de Traz reprochait de vouloir détruire
nombre de choses nécessaires et humaines, répond en bon polémiste que si elles sont effectivement telles, nulle révolution

NOTES

97

n'en viendra à bout. Il ajoute qu'il a lu Baudelaire autant que
quiconque et n'entreprend.ra rien contre Baudelaire, Stendhal,
Flaubert et autres anciens.
Mais revenant sur la question dans les pages finales du livre
qui en sont les plus dramatiques et les plus émouvantes, il corrige
la solution provisoire à laquelle il s'était arrêté : « Au lieu de
regarder comme suffisamment amorcée du fait du groupement
des producteurs en syndicats la culture morale et intellectuelle
du prolétariat, regardons l'organisation du prolétariat comme le
point de dipart possÎble d'une civilisation nouvelle, la CrvrusATIOi.
RÉYOLU'I'IONNAIIŒ. Ke disons pas qu'elle doit naitre implicitement de la lutte ; l'événement a do1mé tort à une vue si
naïYe. Ne disons pas que la culture bourgeoise ne saurait que
souiller les ge;rmes de la future civilisation du monde des producteurs... Il subsiste dans la tradition démocratique un grand
nombre d'idées que le prolétariat a intérêt à ne pas ignorer».
Le livre qui s'ouvrait par un doute se clôt donc par un autre.
Le système médian est renoncé par son auteur, du moins sous
sa forme absolue. Mais ce qui est immuable, et forme la moëlle
du livre, c'est l'aspiration constant.e à l'héroïsme, une conception héroïque de la \'ie et de la mission de l'artiste, proche
parente de la conception lyrique d'un Elie Faure ou d'un Drieu
1;a Rochelle. Avec cette différence que Faure ou Drieu La
Rochelle voient dans la lutte, ~donc le dualisme, - le moteur
principal de l'art, et que Bloch le voit dans l'unité morale.
Doctrine à part, c'est une bien curieuse et héroïque aventure
intellectuelle que celle de ce jeune homme qui, en 1910, de Poitiers où il vivait, se mit en tête de se mêler à la foire sur la place,
pour y crier son dégoôt, ses haines et son credo. Nul ne le connaissait alors. Quatre ans plus tard, il avait rallié autour de lui
un groupe cohésif, solide, armé pour la parade et l'attaque et
sa revue 1'Effort libre était la seule revue révolutionnaire qui
ne fùt pas la proie des démagogues et des illettré5. La o-uerre l'a
, E
~
tuec. Ile n'a pas été remplacée.
BENJAMIN CRÉMIEUX

7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

DE QUELQUES CŒURS INQUIETS, petits essais de
psychologie religieuse, par François Mauriac (Société Littéraire de France).
.
M. François Mauriac qui est surtout poète et romancier,_~
saurait pas ne pas mettre du sien dans sa critique, et la moitié
de l'intérêt que nous prendrons à ses « petits essais de psychologie religieuse » ira fatalement à ce au'il nous révèle sur sa
manière de penser et de réagir devant le spectacle des_ &lt;1. c°:~s
inquiets,, dont il analyse p,our nous_ l'aventure .. Der;ière 1 i_nquiétude d'un Lacordaire, d un Maunce de Guénn, d un A~el
ou d'un Baudelaire, il ne nous est pas malaisé d'apercevoir la
sienne et ce n'est pas pour rien qu'il sympathise avec ces ~mes
chargées de tourment. A dire vrai le tou~ment _du xx• siècle
n'est pas très différent du tourment romantique; il a exactement
les mêmes causes: l'élan religieux de l'âme dans la non-conformité aux lois de Dieu, ou bien la passion qui veut l'ordre sans
renoncer à son enivrement. Ce tourment se complique aujourd'hui d'une subtilité intellectuelle plus rare, d'un plaisir un peu
cérébral indépendant du vertige purement affectif. C'est ainsi
que M. Mauriac, parlant de psyc~ologie religieuse, peut j?in,dre
aux noms que j'ai cités, le nom imprévu de Stendhal qui n eut
pas l'ombre de spiritualité en l~i et quoiqu,e,, perso_nnelleme_n~,
il ait depuis longtemps conclu, il se donne a 1 occas10n le pla1S1r
d'hésiter avant de conclure : un Barrès, un Gide ont influencé
ce cœur-là. Cependant, je le répète, M. Mauriac est bon catholique et par ailleurs il sait quelles ressources illimitées le point
de vue catholique fournit au jeu intérieur et à l'analyse psychologique. Donc loin de s'end~rrnir sur (( le mol orcill_er ~&gt; d'une
aveugle foi, il donne accueil à toute nouveauté qui vient du
siècle, quitte à bientôt la repousser, mais après une passe d'armes
qui lui aura permis de prendre contact avec elle; il est d'autant
plus libre de ses mouvements, voire de ses écarts, qu'il sent sa
foi plus assurée. Cela ne va pas sans péril, ni sans mélancolie.
C'est en quoi il ressemble aux écrivains dont il a décrit le tourment. - Voici Henri Lacordaire adolescent : faut-il ici parler
d'inquiétude ? c'est l'inquiétude de tous les jeunes gens : moins
du romantisme avéré et jalousement cultivé qu~ de la « fièvre
de croissance i,. Voici Maurice de Guérin qui s'efforce de fuir

NOTES

99

son Dieu dans la création de Dieu et qui, sans le savoir, nourrit
de foi chrétienne son paganisme délirant. Voici Charles Baudelaire qui sait ou est la vérité, qui la reconnaît, la salue, mais
éprouve un amer plaisir à lui dire: Non, et à suivre l'erreur. On
se souvient de la Préface d'André Gide à la réédition des Fleurs
du Mal. Dans le même sens, M. Mauriac écrit excellemment :
« Les fautes de Baudelaire ne l'exclueraient du catholicisme que si
elles n'étaient pas des péchés. S'il avait pu les commettre sans
devenir pécheur, alors il ne serait pas des nôtres. Chez Baudelaire, t?ute e'.reur devie~t péché, il la confesse comme un péché.
A ce signe, Je reconnais mon frère"· Et M. Mauriac ajoute :
« Un homme d'une vie plus nette, plus pure, Taine par exemple,
n'est pas de notre famille spirituelle. Ce misérable Baudelaire
est bien à nous "· Comme Baudelaire catholique aimait son
péc~é, voici mai~tenant Frédéric Amie], protestant qui aima sa
« s01f" ; Baudelaue mourut pardonné et pacifié· Amie! sans
l'avoir étanchée. Une étude sur Stendhal termin; le recueil .
l'aventurier à bon marché de la Chartreuse qui finit obscurémen~
en « vieux galantin obèse " à Civita-Vecchia, est confronté avec
les . « re1!enants de la tranchée II qui ont appris eux aussi à agir,
mais autrement et plus fécondément que Beyle. Par un curieux
détour, Mauriac nous montre que son jeune héros(&lt; s'en tient
toujours a_u principe essentiel du beylisme : appliquer une
bonne logique dans l'organisation de sa vie pour le bonheur.
Mais garçon positif et qui ne néglige aucun fait, comment
organiser son bonheur sans tenir aucun compte d'abord de ces
réalités, de cette réalité : la douleur, la mort ? ,, Notre jeune
homme y songe, et c'est par là que rentre l'inquiétude qu'a
refusée Stendhal et dont il demeure appauvri ; car en regard de
la sécurité et de la sécheresse passionnées du romancier matér!a!iste, l'inquiétud: devient sans prix. Ainsi, pensant« par oppositions», M. Maunac nous promène de Lacordaire à Stendhal et
nous pouvons juger de la diversité pathétique qui est en lui
d'après les nuances de son examen et les contradictions de sa
sympathie.
*

* *

HENRI GHÉON

�100-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

SCHOPENHAUER ET SES DISCIPLES, d'apr~ s:s
conversations et sa correspondance, par A. Bossert (L1bra1rie Hachette, 1920).
Comme la doctrine de Schopenhauer est intimement unie à
sa vie et la prolonge, il aime, à la différence d'un Descartes ou
d'un Spinoza, à entretenir ses interlocuteurs ou ~or:espondant:
de ses sentiments au moins autant que de ses 1dees. A tou
se brisent et se fragmentent chez
nom ent les démarches locriques
1
0
.
11·
t
lui en intentions; l'expérience 4.uoridienne cnsta 1se en mo s
d'esprit ; loin de se perdre dans le néant ou de se fond~e dans la
vie universelle, la personnalité se dégage. ~e s~nt d abord les
plaintes d'une sensibilité mal satisfaite et uiqmète. Prompt à
s'indigner contre les« misérables », Schopenhauer dénonc: les
« cabales des professeurs '&gt;, « la tactique du silence » e~ vit de
l'opinion qu'il a de soi. Soudain son nom paraît dans un iournal
de modes dans un programme de cours. 11 épie les symptômes
de célébri~é avec une anxiété nouvelle ; il suit les progrès de la
renommée cc qui crame comme un incendie». Maintenantla phrase
et l'image agisse~/; le verbe s'est fait chair. Minuteémouvan~e,
si Schopenhauer, maitre de soi, se fût donné, comm~ Voltaire
ou Renan, le spectacle de sa célébrité. Mais il accueille cette
célébrité tardive, gauchement, timidement, en h~mme. de letles
t res, non en homme d'action. Il la veut pour les mterv1ews,
.
séances de pe1ntres et de photographes qu'elle autonse, non
pour les passions en-vironna~tes qu'el!e dénude. De~ _ent~ousiasmes, des abandons il retient « huit lettres de féhc1ta:1ons,
un sonnet, un frais bouquet venant de Berlin, trois brodenes de
perles ; enfin deux livres. » Par là même, quel_que compr~hension qu'il ait de I' œuvre des idéologues et de ~tcha_t ( détail sur
lequel insiste M. Bossert) ; quelque goût qu 11 affiche .pour la
pensée anglaise, il demeure entièrement allemand; C~ il ,ne ~:
peut-être bien un grand cosmopolite qu~ fau:e d avo1.r re~sst ,a
être un grand Allemand au sein de l'Umvernté, celm qm precise ainsi à Frauenstaedt l'orientation de sa. pensée : « Nous
sommes kantiens et non cartésiens ».
R.-\ YMOND LENOIR

** *

lOI

LES BALLETS SUÉDOIS, au Théâtre des ChampsElysées.
La compagnie des ballets suédois, dirigée par le danseur Jean
Bôrlin, .est venue offrir aux Parisiens une série de fastueux
spectacles. Il est difficile d'être juste envers des entreprises de
ce genre, parce que le souvenir laissé par les premiers ballets
russes est encore trop vif dans nos mémoires et qu'un pareil
concours de circonstances heureuses ne saurait se retrouver
facilement. Quand même on remplacerait Nijinski, on ne nous
rendra pas notre premier émerveillement. Ce qui fait le charme
de cette nouvelle troupe, c'est une certaine fraîcheur, des visages
et des corps vraiment jeunes. A côté de ce que nous avons vu
naguère, on peut lui trouver un défaut de race et d'éclat, mais
quand elle veut bien oublier la littérature, elle ne manque pas
d'agrément. Le Tombeau de Couperin, par ·Ravel, fut dansé simplement dans un fin décor de Laprade. Les jolies inventions
plastiques abondent dans les Vierges folles et les traditions de la
Dalécarlie y apportent une sorte de préciosité rustique. C'est
dans cette voie que peut exceller Jean Bôrlin, plutôt que dans
des compositions plus laborieuses, comme cet El Greco qui
reproduisait avec beaucoup de soin et d'ingéniosité des attitudes,
des costumes et jusqu'aux éclairages du peintre espagnol, entreprise fort réussie à sa manière, mais âpre, tendue et, somme
toute, gageure assez vaine.
JEAi. SCHLUMSERGER

JEUX, de Claude Debussy, au Théâtre des Champs
Elysées.
S'être réveillé à l'aurore, partir sur une route que l'on espère
bien nouvelle, et partir avec la plus insouciante franchise, tout
ceci n'empêchera point de méditer sur les crépuscules passés.
Tâchons seulement à ce que ce soit au bon moment et sous
l'enseigne de quelque Franc Gaulois, emblème pour image d'Epinal. Le moment est peut-être venu de préciser notre attitude
devant ce qu'il fut convenu d'appeler le cc debussysme » ou, plus
simplement, de Claude Debussy, incontestablement le premier
musicien français.
L' « Histoire de l' Art » -- en cette occasion, celle de la

�102

LA • ·ooVELLE REVUE FRANÇAISE

musique - quel beau tableau on en pourrait tirer : celui des
poncifs multiples qui la conduisent. L'Art, communication avec
le plus mystérieu: au-delà: il est bien des façons de ressentir
une œuvre. Cette page de Bcctho\Ten découvre à tel« profane&gt;
un paradis à la fois littér:ure et sentimental - et ne sera pour
nous qu'une image saisissante de l'artifice et, si l'on peut dire,
du plu:. pathétique néant. Celle-ci, de Wagner, on voudrait, en
l'entendant, pouvoir se lever de .son fauteuil pour crier : « C'est
grotesque ! » Comme le caissier qui, à chaque ûn d'année, fait
le bilan. il n'est pas mauvais à certaines minutes de régler ses
comptes aYcc les gens de génie .• 'ous nous c11 porterons peut~tre mitux. Réhabilitation du« talent l) (qui nous ounira toutes
les portes), de la « force » (pas celle qui cas~e les pianos), de
l' « habileté J) ( échappée de~ écoles où elle s'ennuyait trop),
dégoût du «don» (à une certaine échelle), de la« gràcc » ( d'une
certaine couleur), voici notre diagno~tic. Et je pense :rnssi à tout
ce que nous aimerions comme régime : viandes saignantes et
vins secs. J'e~pliquc ainsi le goût de Darius Milhaud pour les
fugues de Bach et l'extra-Dry.
1890 : \Vagner, son béret, ses rob.::s de chambre. ses grosses
partitions, Louis li de Bavière, le symbolisme s'apprenant à
devenir français, la Rose-Croix, puis le souvenir d'Auber, les
cheveux blancs d'Ambroise Tho nus, au Conservatoire un vieux
monsieu~ inconnu qui enseigne l'orgue et meurt doucement de
pauvreté : César Fr:tnck ; Camille Saint-SJens, une musique en
bois qui brûlera comme de la pailli: ; un homme de génie
empêtré dans le genre o: puissant » et ce qui s'appelle, je crois,
le « sublime l) : Chabrier; ses amis qui grandiront : Vincent
d'Indy, Gabriel Fauré (combien de recueils charmanb et comment oublier, sur le piano de notre enfance, leurs couvcrrures
bleues et ces p:troles où l'on apprenait à bien connaitre, à côté
il est vrai d'Armand Silvestre et de Jean Lahor, le \'erlaine de la
Bo1111e Cbauson et des Files Galan/es).
Mais le x1xe siècle finiss;mt, après tant de feu:&lt; d'artifices, mais
Ros:;etti, Maeterlinck ( celui de la « Princes-se Maleinc » et de:.
articles d'Octave Mirbeau), les premiers tableaux impressionnistes, Sisley clignant des yeux de\·ant la Seine, Pissaro, habile
et fin. Monet dressant des fleurs comme Jes œufs à la neige
qu'on aurait empoisonnés, cette grande fatigue sensuelle, épar-

NOTES

103

pillée, papillotante, « la chair tSl triste bélas ... », il fallait à tout
ceci un _musicien. Erik Satie, alors très jeune et peu pressé de
« pr~?u1re :11:. se réserva. On imagine cc qu'aurait pu être la
part1~1on qu ~ rêva :ilors un moment pour la « Princesse
MaJcme l). Mais seul Claude Debussy devait ga!mer une partie
0
décisive.
Le Prllude à /'Après-Midi d'un Faune, les Nocturnes les Clumsons de_ Bililis, ~elli11s : ~oici ce qui sauva vraiment musique
française. Oublions un instant que c'est ce qui, hier, faillit bien
la perdre. De telles œuvres firent vraiment revivre notre art.
Bcethove_n, \Vagner, sonates, grands opéras, il fut enfin permis
de se délivrer de ces disciplines fatales. Sans doute un poncif
nouveau était né, mais qui permettrait en tout cas à une musique_ de France de grandir en liberté - quitte à se transformer
un JOur de la façon peut-être la plus imprévue. Pour tout cela
nous adm_irerons toujo~rs Debussy et d'autant mieux que 11ous
nous sentirons plu él01gnés du channant mystère de son œm-rc.
On c~nnait l_a lassitude de l'édectisme et c'e. t pour cela que: je
ne puis être 1uste envers la musique d'un Ravel, un « vivant,.
cependant, alors que j'aime tant celle de Debussv. si foin pourta~t- de ce qui _Peut être mon goût personnel. Mais c'est qu'il
re1010t e_n ~01, comme en tou 'mes amis, et, je pense, en tout
c::e~ qui sait encore battre, cette tendresse profonde qu'il ne
~ agit plus de cacher et avec laquelle je souhaite ne jamai:.
Jouer. A ce point, on peut alors confondre et mêler bien des
c~oses extrême~ : :cfra10s de Mayol, valses de Chopin, certains
au, en~cndus le so~r dans des petits cafés de province et que
tournaient sans fatigue des pianos mécaniques, tant de pages de
Mozart plus douces que les plus douces caresses ... Nous aurons
un jour à préciser et ,\ affirmer nos goûts. Mais il était bon de
rendre tout d';1bord cet hommage à un grand artiste franç.iis
que n?us n'avons _jamais méconnu. Si la formule debussyste
nous _unportune, s1 nous désirons aujourd'hui de plus fortes
nou~tures, nous n'oublierons pas trop un maitre de génie.
C est à tout ceci que je songeais en écoutant l'autre soir au
Théâtre des Champs-Elysées, Jeux, le ballet de Claude Deb~ssy
que nous présentait la troupe des Ballets Suédois de M. Jean
Bôrlin.

b

GEORGES AUltJC

�104

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES CRÉANCIERS, de

Strindberg, au Théàtre de

l'Œuvre.
On peut détester l'art de Strindberg, on ne peut nier sa force,
ni sa pénétration, ni même une sorte de grandeur farouche que
finit par dégager un tel paroxysme de haine, de pessimisme et
de mépris. Quand même il y aurait, entre Strindberg et le
public français, un fossé difficile à franchir, l'ignorance où nous
restons à l'égard de cette œuvre considérable touche au ridicule,
et nous devons être reconnaissants à M. Lugné-Poé d'avoir,
une fois de plus, comblé une regrenable lacune en portant les
Créanciers sur la scè11e de l'Œuvre. Bientôt Gémier et notre
ami Gaston Baty monteront la Danse de la Mari. Voilà qui nous
permettra un commencement de mise au point.
Avant la guerre, nous ne voyions pas sans étonnement l' Allemagne peu à peu octroyer à Strindberg la place qu'av_ait détenue
lbsen. Nous nous l'expliquions par l'incroyable doc!lité du
public allemand qu'on mène où l'on veut avec des théories.
Nous nous trompions. La fureur dont bénéficie Strindberg n'a
fait que s'accroitre depuis la « révolution :D, et ses pièces
envahissent les théàtres en une telle profusion qu'il faut bien
voir dans cette passion autre chose qu'une mode littéraire. En
somme, l'Allemagne mécontente, tounnentéc de crises, a\'ide
de sensations fortes et d'oubli. a trouvé dans les œuvres de
Strindberg une sorte de Grand-Guignol qui excite ses nerfs, sa
dureté, tout en flattant son goût pour les abimes psychologiques.
Ce qui l'attire vers cc théâtre, c'est sans doute ce qu'on y trouve
de plus détestable : une certaine odeur de cage à fauves, la
même hystérie et le même grincement que dans la musique de
Strauss, une sensualité morne, à base de haine et de cruauté, et
cette façon de flétrissure en quoi consiste si souvent le·raffinement chez un Allemand qui se déniaise. li y a de tout cela dans
les Créllnciers, mais avec une discrétion relath·e. Certes, nous
nous passerions bien volontiers de cette attaque d'épilepsie à
laquelle il nous faut assister non pas une fois seulement mais
deux, si ce n'est trois ; et il y aurait moyen de nous faire comprendre qu'un homme est une loque, que sa moelle épinière
n'en peut plus, sans nous le montrer flageollantsurdes béquilles,
balbutiant et pleurant d'un bout à l'autre de la pièce. C'est la

JK&gt;TES

105

part de la grand-guignolade, qui est dégoOtante et puérile.
Quel dommage qu'elle tienne tant de place, car la pièce débute
de façon magistrale et le sujet est attaqué avec une vigueur que
Becque est seul à égaler. On pense souvent à Becque comme à
la pure réalisation de ce qui reste trouble et bouillonnant dans
Strindberg ; lui qui manquait d'invention, que n'aurait-il pas
tiré de l'abondance de thèmes dramatiques qui fait rage dans
l'œuvre du Suédois ? Combien il eût apprécié ces mises en page
à la Degas, où les personnages surgissent, à demi· coupés par le
cadre, à la fois vrais et fantastiques. Au début des Créanciers, le
mari infirme fait la confidence de ses souffrances à un inconnu
rencontré dans un hôtel. Bientôt, sous la feinte bonhommie de
ce dernier, transperce une atroce perfidie et nous devinons en
lui un premier mari évincé qui prépare sa vengeance. 11 écrase
savamment les illusions de son successeur, l'encourage pour
mieux le déchirer ; et, quand il le voit torturé à point, il reconquiert.sous ses yeux, par des flatteries, la femme infidèle ; mais
c'est pour la rejeter sur le corps du moribond dès que le saccage
et la destruction sont irrémédiablement accomplis.
A quelle force s'élèverait ce drame, avec ses raccourcis
et son acuité, s'il était dégagé de ses prétentions philosophiques
et de son odeur d'hôpital ! li n'est pas d'auteur plus dépourvu
que Strindberg de ce que nous appelons le goût ; et, par suite,
aon œuvre ne pourra jamais être pour nous qu'un amoncellement
de puissants décombres, mais qu'il vaut la peine d'explorer et
où le technicien dramatique peut trouver de singuliers stimulants.
Combien, en tout cas, un drame comme les Créanciers parait
avoir de poil et de poigne, quand on l'entend après cette funèbre
tisane qu'est l'lnlruse de Maetedtnck ! Quel vide et quelle
puérilité ! Quelle absence de composition, de progression et
d'intérêt ! On dit toujours, quanJ on parle de Maeterlinck :
• Oui, mais il y a ses petits drames pour marionnettes ... 11 Combien en reste-t-il ?
JEAN SCHLUKBERGER

CARL SPITIELER.
li est à nouveau question de Spitteler à propos du prix Nobel.
Une déclaration du poète suisse alémanique prenant parti pen-

�ro6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dant la ITT1erre pour la civilisation française lui avait \'alu la
o
. d
notoriété chez nous. Spitteler avait du m~rite à cette attttu e :
il savait et il dbait que ~·n oomptait ses amis en France il aurait
trop des cinq doigts de la main. Et s'il comptait ses lecteun?
li serait curi.eu:i. de s:ivoir combien l'éditeur Payot a vendu
d'exemplaires des traductions de &lt;&lt; Imago », « Lieutenant Conrad », « Mes premiers souvenirs ». Pourtant la pénétrante
étude de G. Bianqui dans la Rrrme des Deux Mondes aurait dit
attirer un public à l'auteur de« Prométhée et Epiméthée » et du
« Printemps Olympien ». Il faut voir en lui autre cho ·e qu'un
parent spirituel et surtout autre chose qu'un parent pauvre de
Nietzsche. Il e~t Spitteler, il est Suisse et de nos amis. Cette
amitié suisse compte plus que d'aucuns ne pensent pour l'avenir
de pensée européenne. La Suisse comme l'Alsace, au confluent de deux civilisations qui se disputent l'influence, peut ou
bien absorber indifféremment l'une et l'autre et les noyer dans
se propres eaux, ou bien choisir, ou bien unir. Des trois écrivains repré~~tatifs de la dernière génération, Gottfried Keller
est resté Suisse tout en se nourrissant de germanisme; Con-rad
Ferdinand Meyer, formé à la française, a au lendemain de 1870
décidé de n'écrire qu'en allemand, et malgré lui c'estl'influeoce
de la France encore, son esprit artiste, que cc pur écrivain
diffusait. Quant à Spitteler, Jans la langue maternelle, dans la
pensée allemande c'est un génie double qu'il fait tenir. Son
exemple indique assez bien sinon cc que peut réali. er, du moins
ce que peut faire espérer l'union du Nord et du :\-1idi . De l'ex.al•
tation et Je la retenue, d'extraordinaires abandons lyriques et
une critique mordante, un perpétuel •dédoublement et contrôle
de soi, voilà qui ne laisse "pas seulement de donner tels beaux
effets dramatiques ou humo«stiques, mais ·qui nous intéresse
d'un point de vue européen. La question n'est pas tant de
décider qui l'emportera, de l' « âme » [qui entretient l'ivresse
germanique, ou de la « conscience "• lucide, latine, que de
savoir si dionysisme et apollinisme ne seraient point conciliables,
si à la conscience claire il ne faut pas sans cesse travailler à
intégrer de troubles mais riches apports, si enfin pour des Français, et des Français d'aujourd'hui, il n'y :aurait pas profit à
accueillir, dût en souffrir leur goût, des nourritures étrangères.
Le génie latin, s'il doit rester quelque chose de vivant, ne pe?t

u

IOT

OTES

accepter de cristallisation définiti\'e. Ab orber, élaborer, assimiler les contraires : opérations douloureuses - Spitteler le
sait - ; la création de formes neuves est à ce prix pourtant et
les éléments qu'en Suisse une lutte trop égale risque de neutraliser, de faire avorter, peuvent dans la toujours puissante
matrice française n'être qu'un germe fécond.

*••

Après Ibsen, puissant abstracteur. grand constructeur de
catégories dramatiques, et qui ne laisse aux esprits que le choix
de ses rudes alternative:., la littérature norYégienne allait-elle
s'immobiliser dans 1-e ronronnement d'une scolastique infertile?
ou s'enfermer dans le jardin familier de son lyrisme aimable et
de ses pay anneries, tour à tour idylliques ou violentes, fraîches
et sommaires comme les enluminures des métairies dalécarliennes ? Un XIX• siècle mouvementé avait manifesté la vigueur
de ce vieux peuple, qui avait donné à l'Europe l'une de ses
plus anciennes et plus savantes littérature.", et qui reparaissait
avec des gràces, une ardeur, une allure bondissante d'adolescent
régénéré par des siècles de demi-sommeil. ~fous ignorons tout
en France ùe « l'aurore de la • 'orvège » moderne, et de ce
tumultueux Wergeland, prince des sagas ressuscité, héros d'une
poésie millénaire ravivée, tourmentée par une montée de sève
impérative et un peu folle. Une curiosité moins nonchalante
nous eût fait douter que cinquante ans d'activité eussent suffi à
épuiser le génie norvégien. La • orvègc est le pays des renouvellements brusques et des révolutions littéraires. Après Ibsen,
Knut Hamsun.
Knut Hamsun raille Ibsen; avec une admirable inju tice, il
p1éfère Bjôrnson ; hommage imlirect, et 'qui trahit, db ses
&lt;lé buts, l'ampleur de son ambition.
Cet autodidacte, apprenti savetier à dix-sept ans, apprenti
littérateur au cours de quinze années err,mtes en Scandinavie et
en Amérique - années de tâches manuelles, de misère et de
constante révolte - est le prisonnier de ses sensations, Je ses
r~ves et de ses instinctives colères. Les abstractions d'un
théâtre d'idées, le calcul June intelligence où la vie se reflète

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇAISE

en problèmes ne lui inspirent que mépris. De Pee: Gynt, héros
national et symbolique, il ne retiendra que Je lynsme élémentaire' le août de l'aventure, et ce tempérament antisocial des
solit:iret des ~ells et des fjords . Il exalte Bjôrnson ; il sait bien
que la naï~e chanson de Synnôve Solbakken lui fournira le
thème d'une âpre et déchirante musique où se haussa rarement
le crénie du poète-orateur·.
artiste, indifférent aux préoccupations sociales, religieuses, morales, qui avaient divisé la génér~tio_n précédente'.
ennemi-né des conventions - il appelle ams1 tout ce qui
opprime le libre épanouissement de sa fantais~e - Knut Ha_msun restitue à l'âme nationale sa spontanéité : protestation
contre ]es empiètements de la civilisation, contention douloureuse des intelligences et des cœurs, revanches du se~timent
personnel, délires de l'homme enivré de la beauté grand10se de
son pays, Knut Hamsun élève un autel aux passions le~ plus
durables et les plus vraies de ses compatriotes. La Norvege se
reconnaît en }ui. Les Shives, les Germaniques de l'Europe centrale entendent son appel, qui remémore aux uns la mélopée
des steppes, au){ autres l'enchantement lointain de_ la forêt
ancestrale. Il" est presque aussitôt célèbre en Rus!;te et en
Allemagne qu'eQ Scandinavie. Lui-même accueille l'exemple
de Dosroïewski et la doctrine de Nietzsche que tels de ses personnages balbutient gauchement.
.
.
Mais il est et demeure Norvégien ; m les concept10ns du
monde à l'allemande, ni les énervements et les curiosités décadentes à la russe n'effleurent sa robustesse ; il hait Tolstoï; son
amour des humbles et des simples ignore le sentimentalisme
démocratique; il déteste le socialisme. Sa mélan~o~ie ~st, ~Ile
des nuits polaires; sa joie obéit au rythme et participe a 1elan
oraiaque des fêtes du printemps encore illuminées des feux
tr:mblants de l'aurore boréale en ces îles Lofoten, patrie de son
enfance et de son adolescence. Il entre dans son perpétuel défi
comme un renouveau de cette fureur que divinisaient les meilleurs des vikings (les , bersècres ») ; le _démon de sa race
l'entraine et ne lui pem1et aucune infidélité.
Son Pan n'est pas le fils d'Hermès et de la nymphe Dryopè,
mais une divinité scandinave, irritable, à _peine distincte de la
roche inerte et de la plante auxquelles il prête une voix de sor-

Pur

tilège, divinité terrible quanti elle se manifeste en l'homme par
la chaleur du sang et les troubles mou\rements · d'une passion
crépùsculaire et torturante.
Norvégien, et rien que Norvégien, 1ce personnage fantasque,
qui hante toute la première partie de l'œuvre de Knut Hamsun;
cousin des innombrables héros romantiques de tous les pays,
mais la fatalité qui l'exalte et l'accable a la couleur des ciels du
Nord ; ni son ex.otisme, ni son originalité ne sont contestables.
Après la Faim, début éclatant d'une carrière qui débute par la
liquidation des souffrances visionnaires et des haines d'une jeunesse malheureuse, Knut Hamsun se voue à cet unique personnage ; la diversité des masques sarcastiques et lyriques ne nous
égare pas sur le sens du pseudonyme; il se répand (Mystères)
en propos hardis et joyeusement amers ; il s'appelle le lieutenant Glahn (Pan), N'agel (Mysteres), Kareno (Aux Portes dr✓
Royaume) ... nous le nommons Hamsun. Ces divers volumes ne
sont que les chapitres d'un même livre: avatars d'un nomade
(lui-même définit ses héros des ({ comètes errantes » ), perpétuelles déconvenues d'un civilisé qui a Ia civilisation en
horreur, flux et reflux d'une dévotion partagée entre le culte
inquiétant de la femme et la religion apaisante de la nature ;
Knut Hamsun érige à sa propre ressemblance cette figure
d'amant et de rêveur qui demeurera son titre singulier à l'attention des littératures _européennes.
A ces Rêveries d'un promeneur solitaire, écrites par un
Saint-Preux sans galanterie, à, ces Confessions, d'une minutie
cruelle, vibrantes comme des tragédies, succèdent, parmi des
poèmes, des pièces de théâtre (Aux Portes du Royaun-u, Le Jeu
de la Vie, Le Crépuscule), de vastes romans sociaux (Beno11i,
Rosa ... La Ville de Segelfoss, Ler Feinmes à la Fontai11e). L'homme
s'est assagi ; il dément activement l'une de ses thèses favorites
en prouvant qu'à cinquante ans !'écrivain n'a pas perdu le
privilège du talent (Uri voyageut· joue m sourdine) ; il est clairvoyanJ, désintéressé ; il s'exile de son œuvrs:: et n'y accueille
plus que le menu peuple des bourgades et des côtes norvégiennes. Ce réalisme a sa saveur ; la Norvège affectionne. ce pur
miroir, et cette multitude de petits drames dépouillés de tout
commentaire, cette précision, cette coupante netteté ... Mais
c'est le lieutenant Glabn qui ,fut en Europe l'initiateur de la

�]10

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gloire de Knut Hamsun; et c'est à lui peut-être qu'ira enc?re à
l'avenir la tendresse des esprits curieux d'imprévu et des ames
éprises de romanesque troublant et passionné, c'est-à-dire
du plus grand nombre des lecteurs capables_ de s'intéresser au
dernier grand romantique de la pléiade scandinave.
LUCIEN MAURY

*

* *

LE BOURRIQUET, par Cyriel Suisse, traduit du flamand
(Rieder).
C'est le premier ouvrage qu'on ait traduit chez nous de
l'écrivain flamand contemporain le plus connu. Il faut espérer
que ce ne sera pas le dernier, car c'est une œuvre de pr~mier
ordre. M. Maeterlinck qui a donné au livre quelques lignes
de préface compare son compatriote à Maupassant. Maupass:rnt
a écrit un conte dont le thème rappelle dans une certaine
mesure celui du Bourriquet, Clair de Lune, mais le Bourriquet
lui est bien supérieur. Cette étude de vieilles filles et de cur~s
est poussée· avec une patience, une minutie, une bonhomie
et une finesse flamandes qui à chaque page nous font
retrouver un pays de connaissance, car nous nous souvenons
non seulement des sujets, mais de la manière des vieux peintres
des Pays-Bas. Tout l_e livre est entraîné, avec ~ne p~rfaite
mesure et le goüt le plus discret, vers un symbolisme simple
et puissant, vers une idée de la vie irrésistible qui monte sur
les barrières touchantes ou ridicules qu'on lui oppose et de
la chair flamande qui déborde les disciplines et les contraintes.
Ces vieilles filles, ces prêtres, ces sacristains sont des chefsd'œuvre d'observation malicieuse et les dernières pages atteignent comme Un Cœur simple la perfection de la juste sobriété.
Si les Flamands manquent souvent de sympathie pour notre
culture reconnaissons que c'est parfois notre faute et que des
écrivai~s de la valeur de Cyriel Buisse devraient depuis longtemps être passés en français.

ALBERT THIBAUDET

*

* *
LA FRANCE VUE DE L'ÉTRANGER : Une opinion
.anglaise sur Charles Maurras et le génie français :
On ne se connaît jamais, tant qu'on est seul à se connaître. Pour

NOTES

avoir quelque chance d'échapper à cette profonde incompréhension de

soi-même, qui semble bien être la loi même de la vie, il faut multiplier
le plus possible les points de vue, emprunter, au moins passagèrement,
celui de quiconque veut bien s'intéresser à nous, s'expatrier mentalement toutes les fois qu'on en trouve l'occasion. Nous autres français,
avons tout particuJjèrement bes.oin de nous laisser ainsi de temps en
temps regarder du dehors par d'autres esprits que le nôtre. L'idée que
nous nous faisons de notre génie, parce qu'elle est trop claire, tend
sans ces-se à devenir définitive, autant dire incomplète et mensongère.
Il nous faut entretenir par tous les moyens son inachè\·ement,.accueillir
tout ce qui peut lui donner de fa complexité. En aura-t-elle jamais
autant que notre propre nature ?
L'article ci-dessous qui a paru, suivant la coutume anglaise, sans
signature, dans le Supplément littéraire du Times du 30 septembre 1920,
contient des aperçus auxquels nous ne souscririons peut-être pas toujours sans résistance, mais il est inspiré par une si intelligente sympathie
critique et peut nous devenir l'occasion de réflexions si utiles que nos
lecteurs nous sauront certainement gré de leur en traduire les passages
essentiels :
Dans une des toutes premières lettres de Lamartine, datant
de sa période « d'immersion dans une jeunesse légère et corrompue», alors que sa philosophie de la vie changeait selon les
caprices de la divinité du moment, devenant très sombre lorsque
celle-ci lui témoignait quelque froideur, il dit à un ami :
cc Quelle épouvantable obscurité nous environne! Et que bienheureux sont les insouciants qui prétendent s'endormir sur tout
cela. Il est bien aisé de rejeter des systèmes comme j'ai fait,
mais s'il en faut bâtir d'autres, ou trouver des fondements r
Il me semble voir assez clairement ce qui ne doit pas être, mais
pourquoi le ciel nous voile+il si bien ce qui est ? Ou du
moins puisqu'il a voulu que nous fussions d'éternels ignorants
à quoi bon l'insatiable curiosité qui nous dévore ? »
Peu de temps après, Lamartine fixa sa vie par un mariage
arrangé avec une jeune Anglaise, dont il obtint la main, en
faisant semblant de l'aimer ; mais il ne s.u t jamais tout à fait
ramener à une surface unie tous les plis de son cerveau, ni
dominer en lui cette disposition naturelle à exalter ou à déprécier les valeurs divines, selon l'état de sa digestion. « Pourquoi
le ciel nous voile+il si bien ce qui est?&gt;&gt; L'exclamation serait
absurde sur les lèvres d'un enfant gâté, et lorsque Lamartine

�112

1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la fit, il n'était ·guère autre chose. Elle comporte néanmoins
un élément de bon sens et de candeur : à savoir qu'elle reconnaît qu'une grande partie de la vérité ~ous demeu,re ca~hée. Et
si Lamartine a pataugé dans le romantisme lorsqu une Jeunesse
déréo-lée ne pouvait plus lui servir d'excuse, la raison n'en était
pas ~eulement dans son égotisme et dans sa sentimentalité,
mais aussi en partie dans le fait que le sens qu'il avait du mystère des choses avait survécu en lui, grâce à l'aspiration vers
l'idéal 4ui ne s'était jamais entièrement éteinte en son esprit,
et à la fidélité qu'il avait consen·ée à l'idée de vérité.
Mais aujourd'hui ce n'est pas de Lamartine que nous voulons
nous occuper, mais de M. Charles Maurras. Un abîme s6pare
ces deux hommes, et pourtant il y a entre eux un trait de ressemblance qui est significatif. L'initiation de M. Maurras à l'activité littéraire fut une immersion semblable à celle de Lamartine, avec la différence que lorsque le moment fut venu d'émerger, il choisit l'autre bord de l'étang. Pendant qu'il ét~it à la nage
il se débattit, ,il nous semble, avec tout autant de vigueur que
son grand prédécesseur. Son individualisme séditieux le _mena
un moment jusqu'à nier le bien-fondé des mathémattques.
Pourtant il émergea; et il émergea 1'âme marquée d'une haine
irréductible du romantisme. Il avait découvert que la seule
chose essentielle à la vie était l'ordre ; il était prêt à rendre un
culte à l'ordre, partout où il le trouverait, et quel qu'en fût le
prix. Il ne faisait qu·une exception, mais elle est curieu~e. La
conduite de l'individu, dit M. Maurras, ne regarde que lm seul.
« Nous ne sommes pas des gens moraux! » L'ordre ne doit
pas sourdre du dedans, mais être appliqué du dehors. C'est
notre devoir sacré de l'imposer au monde. Nous n'avons pas à
convaincre, mais à réduire l'individu. Il n'est donc pas nécessaire que les idées soient naies, pourvu qu'elles en aient ·suffisamment l'air. Ce qu'il faut, c'est qu'elles soient tranchante~
et agissantes. C'est ainsi que la vérité tombe au second plan: la
loi qui régit la vie est l'opportunisme.
..
Pour l'esprit anglais, auquel une expérience trad1nonnelle
fait euvisaCYer
l'ordre comme étant le frnit du caractère et de
t:&gt;
l'indépendance, semblable attitude tend à paraître incompréhensible ; et c'est pour établir entre le-s théories de M. Maurras
et notre esprit, quelque relation qui puisse nous les rendre

II3

NOTES

intelligibles, que nous nous sommes risqués à foire une comparaison qui paraît d'abord choquante, entre cet ap6tre de la
raison et de la mesure, et Lamartine. Nous aimerions à suo-t:&gt;
gérer qu'il est possible de baîr romantiquement le romantisme
lui-même. Le romantisme est un excès d'émotivité, et l'émotion n'est pas nécessairement un état qui s'exprime, elle peut
résider au contraire dans le fait d'en réprimer l'expression.
Cet excès, d'ailleurs, peut aussi bien t:tre excès de crainte
qu'excès d'amour. Généralement parlant, le romantisme peut
se distinguer du classicisme par son attitude envers le mystère
fondamental de la vie : l'élément d'infini que celle-ci contient.
Le triomphe du classicisme consiste à accepter cet éll!ment et à
lui trouver sa place, à le reconnaitre, sans pour cela nier la
raison ; ët nul art n'a droit à l'épithète de classique qui ne se
pose le problème de la totalité. La tendance du romantisme est
de se montrer préoccupé, hanté par le sentiment de l'infini ; et
cette préoccupation revèt deux formes. Nous avons les romantiques par nature, comme Lamartine, qui passent alternative. ment des pleurs à l'extase; et les romantiques à rebours, comme
M. Maurras, qui cherchent à exorciser le démon, ou sont persuadés, comme les « Christian Scientists », que l'esprit malin
s'évanouira, si seulement ils savent l'ignorer tout le temps nécessaire. Pour M. Maurras, l'infini représente le chaos, et son
évangile de l'ordre est fondé sur son horreur du chaos: Ayant
expérimenté le chaos en sa propre personne, il en tire la conclusion que les impulsions des hommes n'ont en elles-mêmes
rien de raisonnable, et ne peuvent être c, rangées», que si on
les soumet à l'autorité et au contrôle de quelque faculté &lt;lu
dehors. La raison est un apanage social - non pas individuel
- et la vérité une sorte de découverte sociale, la tâche principale de la société consistant à façonner l'individu en conformité avec elle .....
li pourrait sembler que les idées de M. Maurras sont trop
extrêmes, pour mériter qu'on les prenne en sérieuse considération. Elles requièrent néanmoins notre attention, à cause
de la grande influence qu'elles exercent. M. Maurras est le chef
et l'inspirateur d'un parti fort et uni, et tout disposé si l'occa.
'
s1on s'en présentait, à traduire ses paroles en actes. C'est le
caractère d'efficacité Je ses écrits, qui semble avoir déterminé
8

�LA NOU\.ELLE REVUE FRANÇAI E

l'angle sous lequel M. Thibaudet les envisage dans ~on livrl!
récemment paru. M. Thibaudet, qui est un de collaborateurs
récrulien, de la Noiœcl/e Revue Frnnçaire, a des titres tout particuÏiers ,\ la sympathie du public anglais ; il a consacré des
faudcs étendues et pénétrantes à notre pensée et à notre littér:iturc. Il a écrit dernièrement ur George Eliot, Defoe,
H. Spencer, abordant toujour son sujet avec une fraîcheur
charmante, et ne se contentant jamais de simpl_e meot répéter
ou de nrier tc:lle ou telle interprétation reçue. li n'y a peutêtre pas d'auteur anglais, qui eût davantage besoin d'être rajeuni
par une interprét:ition Je cette nature qu'Herbert Spencer Nous devons une reconnaissance toute particulière à M. Thibau&lt;let. ~fais bien entendu, cc qui intéresse le plus M. Thibaudet
est son propre pays. Sou intérêt s·est porté, ces dernière:.
années, pendant les loisirs que lui laissait le service militaire,
1,ur un de ces gestes larges par lesquels e manifeste la conscience nationale, et qui, en France, sont comme l'apogée
naturelle de l'activité critique. L'œuvre qu'il annonce p:irattra
sous la forme d'une tétrnlogie et aura pour titre général :
Truite am de vie française. La période dont il traite Ya de
1 90 à 1920. Cc sont des :innées, dit-il, « qui forment, pour
des raisons qui seront mises en lumière dans la dernière partie,
un mortalis ar:ui rpalium aus~i circonscrit, l!t l'aire d'une géuération aus~i défi.nie que la continuité indiYisiblc du temps
le rend possible ». Selon lui, Bergson, Barrès et Maur_ras_ sont
les penseurs auxquels il faut faire remonter les pnnc1paux
courants qui one exercé une influence vniment vivante durant
les trente dernières années, et chacun de ces auteurs fera k
sujet d'une monographie : cr Les Idées de Charles Maurras »,
cr La Vie de Maurice Barrès», c Le Bergsonisme •· Enfin dans
le dernier volume, qui sera intitulé « Une Génératio12 », il
montrera les rapports entre ces trois courants, ces trois
influences capitales et toutes les autres influences qui les ont
croisées ou qui se sont mêlées à clics, et s'attachera « à concevoir ous l'aspect d'une unité \'ivante cc morceau compact
de trente années, bien orJonn~ par uo destin artiste, conipo:.é
comme un p.ipagc, où se concentrèrent, de foyers di\'er:., sur
les orandes idées françaises, :.ur les thèmes originels ou les
t&gt;
Mère) a·unc nation, tant de puiSliantcs et vivo.ntes clartés.

NOTES

115

Au ciel, assurément, la vie est l'accomplissement de l'idée, et
plus nous réfléchi sons, plub nous voyons qu'il devrait en ~re
ainsi sur terre. Mais nous savons qu'en Angleterre il n'en e,t
pas ainsi, et nous avons des raisons de croire que ce n'est pas
autant le cas, en France, que des critiques français ,•0Udraient
nous le faire accroire. fi y a toujours à 11otrc sens un élément
d'illusion dans tout effort qni a pour objet d'établi/ nne Telation
trop étroite entre les mobiles auxquels obéissent les masses et
les doctrines de leurs contemporains. Même là où, comme :'est
1~ cas en France, le peuple est particulièrement réceptrf et intelligent, le proce sus qui fait lever toute la pâte est toujours un
pro~essus laborieux et fort lent. M. Thibaudet est trop bon Bergsonien pour ne pas le voir, et il se tient sur ses gardes, cependant pas sufiisamment encore, comme aous le montre le pa,sage que nous venons &lt;le citer. Son ouvrage dans son ensemble
est une tétralogie. Si la forme qu'il a donnée à son premier
V&lt;?lumc est typique de l'ensemble, chaque section aura elle ausii
un caractère tétralogique. Cc cérémonial d'apparat inve·tit
l'idée d'u:ie pompe souveraine, mais lui confère un prestige
par trop imposant, par trop dominateuT. Lumiért de Grèct Air
de Pr,.,venu, .Piure de Rome, TMTt dè Fra,rce, telles sont les idées
mères à la lumière desquelles nous envisa eons M. Maurras, les
• portes à ~ravers_ lesquelles nous pénétrons dans le temple Je
son espnt; mais, hélas ! la première phrase de ce poème en
fo~me de fu_gue puibe dans la réalité une si mince justification
quelle proiette comme un reflet fantasmagorique sur tout Je
volume. Car la splendeur de l'art et de la pensée des Grecs
Tésidait justement dans l'équilibre qu'ils obtenaient entre deux
forces, dont M. Maurras sacrifie l'une. L'esprit et l'art O'recs
étaient tout à la fois individuels et u-ni\:ersels, ils étaient cÏassi'ues, ils tenaient compte de tout. Poumnt M. Thibaudet va
Jusqu'à comparer la fonction qu'assume M. Maurr:is dans fa vie
française moderne, à celle de Socrate à Athènes, alors que
Socrnte, plus qu'aucun homme qui fut jamais, est le fondateur
d~ l'individualisme_ et tandis que }.f. Maurras n'a d'autre objet et
d autre préoccupation que de le renverser. Air ik Prot!tnrt e~t
une 1:tiquette qui convient mieux; mais ici aussi l'auteur a laissé
trop libre cours à la fantaisie et à la flatterie. •(M. Maurras est
une t:lle pui:.sance qu'il com;ent de lui passer bien des choses.)

�u6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Maurras est de par sa naissance provençal, ici du moins nous
touchons à un fait solide ! Mais M. Thibaudet suppose que la
chaleur du soleil et la limpidité de l'air du midi ont contribué à
communiquer à son style la dureté et les contours_ arrêtés du
réel. Dans l'esprit de M. Thibaudet, le mystique et vague
vont de pair avec les brouillards du Nord ; le sens p_last_1que e~
les facultés de précision, de construction et de réah~ation qui
l'accompagnent, s'associent par contre, dans son esprit, avec le
clair soleil de la Méditerranée. A ce sujet, nous rappelons, non
sans une pointe d'ironie - car ce que nous allons dire cadre
mal avec l'idée que M. Maurras s'est faite du génie de sa terre
natale - que le grand Saint, auquel la ~rance pr:ta_s?n n~m,
trouva la source de son idéalisme mystique et md1v1duahste
dans cette même terre de Provence, qui, alors, était le pays de
la chevalerie avec tout ce qu'elle avait de nébuleux et de mys'
.
térieux, et qui ainsi fut le point de départ de cette renaissance
gothique, qui se répandit sur l'Italie, et qui devait trouver son
point culminant dans l'œuv:e ~e Gi~~o et du Dante. Après
to ut ce qui pour Paris stgmfie M1d1, vu de Florence et de
'
'
'
.
, .
Rome, signifie Nord, et n0us sommes convaincus qu auio~rd'hui encore, l'atmosphère de la Provence se prête au moins
autant à la poésie qu'à la précision. M. Maurras, nonobsta~t le
culte qu'il a voué à Mistral e: aux Féli~res, ~st un produit ~e
Paris et des sophistications, qui y ont pns naissance. Ce qm .a
rendu possible la grande œuvre de Mistral, c'est de les avon

1:

évités.

Terre de France comporte une idée sur laquelle personn_e ne
voudra chicaner. M. Maurras est de tout son être un nationaliste, c'est la source de sa popularité. L'amour de la Fr~ce,
même si cet amour revêt des formes romantiques et pervernes,
exerce un attrait irrésistible sur tout Français. M. Maurras
pourra même s'attaquer à la République: il suffit_ que so1n ~ème,
auquel il revient sans cesse, s~1t ~ue la F:ance, s1 ~!le n av~1t pas
adopté la constitution répubhcame, serait la première n~t10n du
monde, et que bien qu'elle l'ait fait, elle est encore virtuel!emênt Ja première. Le Français, en général, est encore moms
disposé à être satisfait de son gou~ernement q~e _nous ne l_e
sommes du nôtre ; et celui qui se fait fort de lui dire ses v_éntés, il l'aime comme peut être aimé un Léo Maxse, exclusive-

NOTES

117

ment pour la ferveur qu'il met dans son dévouement. Ce qui en
second lieu exerce un attrait sur M. Thibaudet et sur les intellectuels, c'est que la pensée de M, Maurras est un mécanisme
auquel il ne manque aucune pièce ; ils sont charmés par le tour
philosophique de son esprit, qui présente toutes choses sous
une forme bien arrondie, et ils reconnaissent dans le fini de
cette œuvre un caractère e~sentiellement français. Le fait que ce
système représente, pourainsi dire, une montre sans ressort, et
que son réalisme tant vanté se trouve pris en défaut, précisément làoù le sens des réalités devient indispensable, ne semble
guère porter atteinte à l'idée qu'ils se font du plan sur lequel la
machine est construite ; tant il est vrai qu'en Fran ce on aime
l'idée pour elle-même.
On ne saurait en vouloir à un Anglais, lorsqu'il s'attend à
ce qu'un défenseur de la monarchie, pour plaider sa cause, emprunte certains arguments à notre pays, qui, après tout, lui
fournit un e:œmple qu'on ne saurait négliger. Mais, par malheur,
l'Angleterre est située au Nord de la France,
« Sur

il!S

humides bords du royaume du vent » ;

et quant au fait que l'Angleterre et la France n'ont formé pendant

des siècles qu'un pays, le traditionalisme de M. Maurras ne saurait en faire état. D'abord tout ce qui n'est pas latin, pour
M. Maurras, est plus ou moins barbare; et étant donné que tout
ce qui a du succès parmi les barbares n'a réussi qu'en vertu de
raisons mauvaises par définition, vous ne pouvez conclure de la
,ie du sauvage à la vie de l'homme civilisé. Ensuite l'histoire
anglaise ne représente qu'une longue lutte du peuple avec ses
rois; et qu'est-ce après tout que la dynastie anglaise? Comment
y trouver de la continuité ? Des marchandages d'un caractère
douteux, des expédients, des compromis: voilà ce qui distingue
sa carrière, et en cela du moins, elle représente bien le caractère
anglais . Brefl'Angleterre n'a rien à faire valoir, qui puisse se
comparer avec la puissance grandissante par degrés, et avec la
sagesse de la famille des Capets. Le roi français qui doit nous
revenir, reviendra nécessairement. Ce phénomène se produira
avec l'évidence d'une déduction mathématique. Il faut qu'il
existe; son existence est d'une nécessité claire et démontrable.
M. Maurras prouve tout cela ; il a des preuves de l'existence

�119

n8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA151t.

de son roi, il abandonne seulement aux événements le soin de
le produire.

Le caa de M. Maurras est réellement fort intéiessaot ; on se
demande comment il ae fait que tant-d.'habilcté., tant de péné-tr.ation,. une passion si profonde pour la r.aison et la clarté aient
pu aboutie à de pareils égarements. M. Thibaudet ne nous serai
pu d'une grande aide pour résoudre la question - il se lais,e
trop impr.essionner lui-même. P.our le lecteur anglais, son livre
ne pcnit set&gt;V.ir qu'à accumuler de nouvelles complications
autaau d'un. sujet déjà passablement compliqué en lui-m~me.
Ses ironies à mots couvert', le sourire courtois- qu'on croit
parfois y décou~TÎr sont des armes puis6antes, mais- dont on se
sert plutôt pour esquiver l'àttaque que pour la mener. A nous
autres hommes du Nord, qui appelons les chosn par leur nom,
M. Malll'm8 apparait comme quelqu'un qui irait buter de la
tête contr:e un mur, et noua voudrions sa\loir pourquoi, pré.aitément en France, une activité qui semble à tel point dénuée de
raison, trouve -tant de gens pour l'applaudir. Pour M. Thibaudet, le fait que la pensée de M. Maurras ne puisse ttre mise en
pratique n'est qu'accidentel. L'idée d'une unité sous un roi,
d'une toyauté résumant pour la France sa grandeur passée, est
pour lui une acquisition solide de l'esprit français, dont la
valeur ne peut ~tre diminuée par l'erreur négligeable qui a
amené M. Maurras à supposer que la grandeur de la France
d1:vra se. faire à l'avenir selon la même formule. Pour un esprit .
anglais, une erreur pratique de ce genre, chez un écrivain dont
la fin et le but sont d'.un caractère pratique, ne parait pas négligeable. Comment alors expliquerons-nous le cas de M. Maurras
et où trouverons-nous les raisons de sa popularité ? Selon nous,
M. Maurras est populaire, parce que l'erreur qu'il commet est
une de celles que l'esprit français, avec toute sa clarté, est tout
disp,osé à commettre. Nous avons appelé M. Maurras un romantique; voulons-nous dire par là que la France est une nation romantique? Nous ne reculerons même P.as devant un tel paradoxe.
La France a dernièrement acclamé Jeanne d'Arc comme son
héroine national~ La période de création classique en France,
nou le croyons-, était une grande période romant"}ue, une
époque dan&amp; laquelle Jeanne d'Arc était. pour ainsi dire un•
fieur tardive, la période qui vit surgir les grandes cathédrales.

ltun ornements gothiques ; et cette période a été classique dau ce sens, qu'à œ moment toute l'énerJie du peuple
• œneentrait vers une fin uniqµe, qui n'était autu que de
trouver une upression à l'iaterpllétation spirihlellc de l~ vie. La
fai.c~•formait à la fois l'inspiration et l'atm0&amp;pbàe; et qµoiquc
la. foi, du moins la foi religieuse, ne forme paa un 8émeot
néccssa.ire de cette intégrité de l'àme qui est le fondement de
l'esprit classique, il n'y a pas d'état d'esprit q,.ii d'une façon plus
aaturelle y conduise, de sorte que cette -.ision de la vie çommc
uo. tout, qui implique que l'individu lui-m4me soit un tout afin
de pom·oir la voir ainsi, ne peut guère être considérée autrement que comme un état de foi. Pourtant la foi de la France du
Moyen Age avait un caractère spécifiquement religieux, de
même qu'elle s'étendait à tout; et les formes de l'art qui en
dsultaient avaient en conséquence cette détermination intrinsèque, sans laquelle l'art n'est jamais pleinement lui-même n'est
.
'
&gt;3ma1s classique. Les cathédrales françaises reflètent toute la vie
de l'Europe médiévale, et la ferveur de la dévotion qui les
avait fait conce\'oir, et qui leur avait donné forme, avait atteint
un tel degré que l'étincelle, que jeta saint François, embrasa son
propre pays, et produisit, là aussi, une fermentation dont résulta
~nalement o: Divina Commedia» . Les Français n'eurent pas de
httér~ture d un caractère classique au Moyen Age ; leur langue
n'éta1~ pas ~réte à servir à cette expression finale de pensée et
de foi; mais le feu de l'inspiration, la joie débordante de \'ie
qui rendirent celle-ci possible étaient d'origine française. Avec
le temps, la langue française devint un moyen artistique-; le ciel
bleu s'est couvert d'un voile gris ; c'est l'époque de la recherche_, dont l'expression type est le c qu, scais-je? », et d~orma1s le génie de la nation deviendca analytique. Le besoin de
dénnir, de diviser, de donner des qualifications est impérieux
.
'
au pomt que la poésie elle-méme en est imprégnée et subju~
guée ; et nous aboutissons à ce phénomène d'un peuple qu'on
rec~nnait être l'arbitrl! du goût, et que son raffinement pourtant
a p111vé des moyens d'exprimer la totalité de son humanité, qui
même se complait dans cette perte au point d'enseigner dans
ses écoles et de poser en modèle éternel de l'esprit de sa race,
dans sa perfection et dans sa pureté, les œuvres d'une période
de formalifflle .....

IIJU

.

1:

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il semble que la langue elle-même, et les grandes traditions
de précision et de clarté qui ont déterminé la tournure de
chaque phrnse, imposent à la pensée français-e des limitations,
qui ne sont pas inhérentes à la poésie elle-même. Nous citerons un passage tiré d'une œuvre contemporaine, passage
qui, sans aucun doute, a dû être censuré par maint connaisseur en France, pour la hardiesse avec laquelle il fait fi
des lois, mais qui nous paraît, à nous, tout simplement naturel.
En citant les belles lignes qui vont suivre nous aurons en même
temps l'avantage de présenter à nos lecteurs un texte qui ne leur
est pas familier :
« De nouveau après tant de sombres jours, le soleil délicieux
cc Brille dans le ciel bleu.
« L'hiver bientôt va finir, bientôt le printemps commence, et
« S'avance dans sa robe de lin.
[le matin

« Après le corbeau affreux et le sifflement de la bise gémiscc J'entends le merle qui chante!
[sante
cc Sur le platane tout à l'heure j'ai vu sortir de son trou
« Un insecte lent et mou.
« Tout s'illumine, tout s'échauffe, tout s'ouvre, tout se
« Peu à peu croît et se propage
[dégage,
« Une espèce de joie pure et simple, une espèce de sérénité,
« La foi dans le futur été !
cc Ce souffle encore incertain, dont je sens ma joue caressée
c, C'est la France, je le sais ! »

Une libération, d'un caractère presque magique, se fait sentir
dat1s ces vers de Paul Oaudel. En lisant nous avons le sentiment que des choses, oubliées depuis longtemps, sont revenues
à la mémoire et que des membres engourdis ont retrouvé leur
liberté de mouvement. Une charmante Psyché qui s'était emprisonnée elle-même, s'évade de sa prison pour planer dans la
lumière sur ses ailes légères et transparentes :
C'est la France, je le sais !
Et le miracle, ce n'est pas qu'elle plane maintenant dans la
lumière, c'est qu'elle n'y ait pas toujours plané, c'est qu'elle ait
un jour cessé de le faire.
La vraie France, la France des croisades et des cathédrales,
1a France de Sainte Jeanne d'Arc continue de vivre ; et nous

NOTES

121

pouvons comprendre avec quelle ardeur un Français d'aujourd'hui qui s'enflamme aux grandes traditions de son pays et qui sait
que la France ne pourra jamais s'élever à la pleine mesure de
sa grandeur, tant qu'elle sera déchirée intérieurement, doit
poursuivre la tâche sacrée qui consiste à refaire son unité.
Cela ne peut nous empêcher de voir certains faits d'une portée
générale qui dominent notre temps, certaines conditions préalables qui en France, tout comme chez nous, doivent être
accomplies si l'on veut y rétablir l'unité ..... .
De- nouveaux principes d'organisation doivent être recherchés,
dans lesquels la vérité en question sera. pleinement reconnue;
et cette reconnaissance pleine et entière rendra alors possibles
la sauvegarde et les limitations qu'exige la conservation de
l'organisme. C'est ce que M. Maurras n'a pas vu. Il voudrait
continuer à travailler avec les anciennes catégo.ies, il nourrit
encore l'espoir que la France d'aujourd'hui acceptera cette
camisole de force, que déjà au xvm• siècle, qui pourtant était
un siècle relativement peu éclairé, elle déchira avec tant de
violence, en la jetant loin derrière elle. Son horreur de la
révolution (la révolution dite française, comme il s'exprime)
ne connaît pas de limites, et pourtant considérés d'un certain
point de vue, les révolutionnaires ne firent que se rendre coupables de la même faute que . lui - la faute de pousser des
idées jusqu'à des excès romantiques : encore les idées qu'ils
exagérèrent eurent-elles le mérite d'être de celles qui étaient
dans la logique des choses.
Il n'y a rien de plus facile que de railler les erreurs des
modernes, que de ;e moquer des illusions pathétiques auxquelles le chaos de leurs aspirations contradictoires donne
lieu. L'atmosphère est tellement chargée de bonnes intentions
qu'on serait tenté d'envier les avocats qui plaident en faveur de
~ réalisation)&gt;, pour la joie qu'ils doivent éprouver à crever
les jolies bulles de savon. M. Maurras le fait avec autant de
grâce que de fermeté - du haut de ~on ballon qu'il prend
pour terra firma, tandis que des vaisseaux plus légers et plus
vulnérables naviguent tout autour de lui. Car il n'est pas un
réaliste, dans le vrai sens du mot. C'est un homme qui aime
les restrictions, et son amour du classique est l'amour de ce
qui est achevé et non de la puissance qui achève. Nous pen-

�ll2

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

sons qu'il ne peut y avoir qu'une sorte de vrai réalisme, comme
il ne peut y :rrnir: qu'un art qui soit vrai, qui soit classique,
et que le criterium, dans les deux ca~, est l'intégrité intellectuelle et émotionnelle. . 'ous ne pouvons pas plus que
M. Maurras nous contenter d'une 'iie qui ne saurait s'organiser
de manière à pouvoir sentir et exprimer un but spirituel.
~ous avons, autant que lui, le souci de la mesure et de l'harmonie. Mais nous reconnaissons que mesure et harmonie
sont simplement des mode ùe l'existence, et que la tâche de
notre temps consiste à achever, non un ordre quelconque,
mais notre ordre à nous. Cet ordre seul peut nous satisfaire,
car seul est praticable pour nous un ordre dans lequel notre
nature s'exprime dans toute sa plénitude, dans lequel tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir
trom'é une libre expansion, un Libre d~veloppemcnt, se trouveront situés, selon leurs vraies relations réciproques ; et nous
a •ons 1:1 certitude que cela ne pourra se faire que quand nous
aurons acquis, en ml:me temps que des ini;trumcnts nouveaux, la
maitrise de notre science nouvelle, au point de pou\'oir les faire
scn·ir à un but spirituel et les regarder comme fonction d'une
vie unie, d'une Yie qui ne serait pas i.culcment intelligible,
mais qui serait belle, d'une ,·ie qui, pour nous, dans ses buts
c dans ce qu'elle a de m illcur dans son achèYement, s'identifierait à toutes ces formes parfaites, qui de la terre sous nos
pieds jusqu'au soleil au-dessus de nous, ne cessent de nous
reprocher nos erreurs, et de nous inYitcr à un culte toujours
nouveau et à de nouveaux efforts. A chaque ~poque ses problèmes. };ous ne pouvons rede,·enir classiques scion les anciennes formules · nous ne pourrons redevenir classiques, que
lorsque toutes nos illusions, qu'elles dériYcnt de la foi ou du
manque de foi, auront mûri dan une upérience qui les
concilie. Le but auquel nous aspirons, est une plus large
intégration. De nouvelles connaissances ont impo~~ à la vie
du genre humain une nouvelle constitution. };ous a,·ons à
créer cette constitution, à viYTe ceue vie. ·
a

*

123

N0TES

LE LANGAGE POPULAIRE. Grammaire, syntaxe et
dictionnaire du français tel qu'on le parle dans le· peuple de
Paris, par HC11ri Battcbe (Payot).
Pour mener à bien sa recherche, qui est ingénieuse et
patiente, M. Bauche a pris appui sur deux ou trois idées générales : il admet ainsi que le langage « de fautes&gt; d'aujourd'hui
sera le langage correct de demain, et qu'à dire tout de suite tslaflle ou sonzambule, l'on gagnerait du temps. Ou encore : que la
quantité de littérature, qui pounit sortir du français régulier est
aujourd'hui épuisée. A des opinions aussi discutables, nous
deYons un li,Te amusant, complet, scientifique (mais il n'est
rien d'aussi peu innocent que la science).
J. P.

.

* *

L'ÉTRANGE EXISTEKCE DE L'ABBÉ DE CHOISY,
par Jea1,1 Melia (Emile-Paul). - LES MÉMOIRES DE
L'ABBE DE CHOISY (Bibliothèque des Curieux).
En même temps qu'on réédite les mémoires de l'abbé de
Choisy, M. Jean Melia consacre un volume à ln vie de ce singulier
personnage (une des figures les plus curieuses de l'histoire littéraire de la fin du xvn• siècle), et à J'analyse de se:. ouvrages.
Ceux-ci sont d'une extrême diversité et la plupart ne sont
connus que par leurs titres. Personne ne s'avise plus de lire son
HÎ!itoi,-e de l'Eglise ni même le joli conte circassicn intitulé Ir
Pri11re Krucbimm, mais tout le monde a lu les Mémoires qui ont
sen·i de modèle à Faublas comme le fait remarquer dans la
préface de son édition nouvelle, le chc..-alier de Perccfteur. Le
dit chevalier, non moins digne du titre de ~ membre correspondant de l'Académie des Dames ]) par l'enjouement de son style
que par la forme de son nom, a résumé en dix pages alertes
tout ce que l'on sait d'essentiel sur l'abb~ babillé eu femme,
... dont jamais on ne pourra dire
S'il fut plus fou que débauché.
R. A.

•

* *

�124

LA KOUVELLE REVUE FRANÇAISE

HENRY BECQUE. Ambroise Got (Crès).

SA VIE ET SON ŒUVRE, par
·

M. Got nous donne en dix-sept pages une biographie d'Henry
Becque, d'après les S011vc11irs d'un Auteur Dramatique de Becque
lui-même. Cela le conduit ( car il faut tenir compte des pages
consacrées à la dédicace et à l'avertissement) à la page 22. De la
page 22 à la page 1 38, M. Got nous donne de chacune des neuf
pièces et des cinq saynètes écrites par Becque une analyse
détaillée, accompagnée d'un résumé des opinions émises à leur
sujet par la critique. Suit (pp. 138-161) un exposé du système
dramatique de Becque.
Souhaitons que ce travail probe, exact, didactique, neutre et
consciencieux donne à un critique l'idée et le goût d'écrire
une monographie d'Henry Becque.
B. C.

*

* *
G. K. CHESTERTON, SES IDÉES ET SON CARAC-

TÈRE, par Joseph de To11qt1édec (Nouvelle Librairie Nationale).
Je suis prêt, si l'on y tient, à comparer Chesterton à une tortue ou à un rhinocéros ; mais à « un papillon ivre de soleil »,
pourquoi? M. de Tonquédec a pris grand mal à poursuivre une
pensée, dont le rnl, dit-il, est bizarre. Que ne l'abandonnait-il?
11 était cruel de livrer O1esterton à l'auteur d' « Une preuve
facile de l'existence de Dieu ».

NOTES

125

resque et significative des mots : tout ce qui constitue enfin
l'art poétique. &gt;1
Dans le genre érotique comme dans tous les genres qu'il
aborda, Ronsard apparaît comme un inventeur prodigieux.

•
* *

R. A •

THI-BA, FlLLE D'&amp;~NAM, roman, par /tan d'Esmt.
(Collect. des écrivains combattants. Renaissance du livre).
C'est J\wenture d'une Ariane coloniale, à laquelle 1L Jean
d'Esme après .MM. Loti, Farrère et Pierre Mille, entreprend de
nous intfresser. Heureuse surprise, il y parvient grâce à une
profonde sympathie pour les paysages, les mœurs et les gens
d'Annam, sympathie qu'il réussit à faire partager au lecteur.
On sent que M. Jean d'Esme n'a pas vécu en étranger dans le
milieu qu'il évoque avec un charme simple et sôr. Sa Thi-Ba
n'est pas une réplique des Butterfly et des Azyadé d'opéracomique; c'est un être complexe et puéril en qui souffre l'âme
annamite, sombre fleur secrète rêvant à la surface des étangs,
entre les touffes de lentilles d'eau et de lotus. Depuis les récits
farouches du pauvre Bernard Combette, notre littérature coloniale ne s'était pas enrichie d'un ouvrage de cette qualité, si
éloigné de l'exotisme conYentionnel.

. ,. ,.

R. A,

P.

LA FLUTE DE JADE, par Franz Towsaint (Piazza).
L'amour est enseveli sous les scrupules, comme 'la flûte ég.,-

LE LIVRET DE FOLASTRIES de Ronsard, édition
critique par Femand Flettref et Louis Perce.au (Bibliothèque
des Curieux).

rée sous l'herbe, l'ombre d'une fleur danse sur les joues endormies, un rêve ou un papillon se pose sur mon épaule ; il n'est
pas d'im?ge ici qui ne soit délicicusè par nature ou par habitude
- et telle enfin qu'en l'écrivant l'on doive avoir le sentiment de
tricher.
J. P.

J.

Cette excellente édition se recommande par la sûreté de jugement dont font preuve les deux commentateurs. Ils protestent
avec juste raison, dans les notes relatives aux Ditbyra111bes à la
pompe du bouc de E. Jodelle, contre le dédain de la plupart des
critiques à l'endroit de ce chef-d'œuvre, modèle inégalé du vers
libre lyrique. 11 On y trouve, disent-ils, un sens profond de
l'harmonie, de la cadence oratoire, de la valeur tonique, pitto-

*
* *
LE ROI DES SCHNORRERS, par Israël Zang-will. Traduction de Georges Dreyfus (Ollendorff).
Voici, mis au goût de la chrétienté, et saupoudré d'humour
anglais, le vieux comique juif des veillées du Sabbat, le comi-

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que des môcbelic/Jes que l'on conte après la carpe à la gelée et le
kougelhof, le seul comique, avec celui de France, qui rit à gorge
déployée, sans laisser après lui d'amertume. Comique farceur,
railleur, profondément moral -selon l'Ancien Testament. Quoi
de plus agréable à Dieu, que Je voir des hommes, incapables de
se guérir de leur vanité ou de leur avarice, tourner eux-mêmes
ces faiblesses en dérision ?
Les lecteurs français du Roi des ScJmorrers, s'ils ne sont pas
ingrats, dédieront à Zangwill, entre deux hoquets de me, la
même reconnaissance qu'à lenr Courteline national.
B. C.

*

* *

CINÉMA, par Pierre Albert-Birot (éditions Sic).
M. Pien:e Albert-Birot veut que Je cinéma parvienne à rendre
.tou.t évènement, sa11S projection de texte, par le mouvement et
la couleur. Ainsi ;

LES REVUES

.En tous temps le pu.bile s'est non_rri de romans; mals les beulll esprits ne
prenaient pas ceux-ci au sérica.x ; d'ailleurs les rom:lllS n'.ivaient gué-re de
prêtention et c'est uu fait qu'il en est fort peu que l'histoire de notre litt~rature ait 1:eteuus. Depuis un si~clc, tout au contraire. Et ce qui caractcrisc le
mieux notre esthétique roroJntique, c'est ce triompl1e dans l'opinion publique
de l'im2gination romanesque sur l'im2gination idcologiquc. Si Chénier, si
Ch.iteaubriand débutaient de uos jours, cc ne seraient pas de grandes démonstrations bistorico-philosophiques qu'ils se proposeraient d'ecrire en prose: et:
seraient de grands récits. Comme on voy:iit jadis les esprits les mic111 fait$
pour r.1isonaer, les mieux douês pour représenter l.1 vie coocréte, - un JeanJacques Rousse.iu, par exemple, - s'adonner i la « philosophie 1, on voit
1 présent une foule d'écrivains qoi peut-être au.raient du talent pour des
mémoires, des chroniques, des épîtres, que sais-je? bref pour cultiver les
genres qui ont fait durant des ~iècles b gloire des lettres fran?ises, on les
voit perdre leur temps ii créer, selon les forma.les connues, des personnages
plus dénués de vie que les ombres qu'évoquait Ulysse, on l r.1pponer S:&amp;DS y
rien changer, p.1r impnissmce, leurs petites histoires d'amour ou de famille
avec une euctitude déshonorante. C'est qu'ils cèdent à la mode, déesse impérieuse, comme y cédaient d'ailleurs, en un sens contraire, leurs prédécesseurs •
Il y aurait un joli ess:ii i écrire sur le snobisme intellecta.eL

•••

L'ami. et la fomme vont au piano, elle se met à
.:hanter, lui tourne les pages, h: mnri devient graduellement plus petit, les deux autre.5 plus gmnds,
en même temps le salon s'agrandit autant qu'il
est possible et s'enrichit.; lll1 petit meuble double de
volume, devient en bois clair et préciei,u; ; tout se colore en bleu, en mauve, en rose ...

L'l.\f.PRUIERIE OOUR)IONTIENlŒ a paru. Ce premier JJ.uméro du Bulletin, consacré à Rémy de Gourmont par SOll frère et par ses amis, est
émouvant et fin. Il contient des lettres de Gourmont, des articles de
Rachilde, Rouveyre, Jules de Gaultier; et de Paul Fort, ce poème:

Comrne on t.prout~ flrgr,at, or lotlcbe5, au gnJin

L'on reconnait la passion à ses débuts.
Les drames, qui prolongent d'ingénieuses réfkdons, sont
assez ten;es. C'est que l'auteur en néglige le sujet, et s'applique
seulement à fuer les conventions d'llll art cinématographique.
A\--ec le bon sens, qui se joint en lui à un amour violent po11r
la nouveauté, et twtôt sert, ou dessert cet amour.

J.

P.

· LES REVUES
DE U MODE DANS LES LETTRES
Jacques Boulenger écrit dans rOmno:-i (27 novembre):
Durant des siècles, en Fraru:e, ce n~~bient pas les • oavrages • d'imagination qui retenaient les rnflinë-s et les connaisseurs, mais les autres j11~t.

d'une pierre de toucœ,

li ,prouvait tout, la Beautl, Pan, Dii,u, Saint Paul
(ou Sainte Tb«it)
Amour5, la11guge ri • ubitù • - au plur fi,1 sourîrt
sikle.

Les

CAHIERS D'AUJOURD'HUI

ul!

••
et la VŒ

DES LETTRES

reparaissent.

Ln MINERVE Fli.NÇ!UliE cesse de pamître.
La Com.A1ss...NCE (novembre) a recueilli des Lettres inédites de Verlaine; l'ESPRlT NOUVEAU donne un Lipchitz., de Paul Dermée, et Je
début d'un roman de Knut Hamsun : La R~ine de Saba ; la REVUB
HEBDOMADAIRE a publié eu novembre un roman d'Edmond Jalou.._,
des nouvelles de Paul Morand, André Salmon, et A1eundrc Arnoux,
un poème de Lucien Fabre ; la REvuE DE PARIS fuit succéder au
roman d'Alexandre Arnoux un roman de Jean Giraudoux.: Suz:a,we et
le Pacijiq11e.

•

�128

LA J:.iOOVELLE 1\EVUE FRANÇAISE

La GRANDE
qui écrit:

REVUE

(novembre): de la cinéplastique, par Elie Faure,

JI y a, entre Charlot et Rigadin,une distance égale, sinon supérieure, à celle
qni separe William Shal;:espeare d'Edmond Rostand. Je n'écris pas le nom de
Shakespeare au ha:s;rd. Il repond parfaitement a l'impression d'ivresse divine
que, ~ans u11e Itlylle 11u.x Ch(lmps, par e1&lt;emple, Ch,ulot me fait éprouver, à cet
art prodigieux de profondeur mélancolique et de fanrnisie mêlees qui court,
grandit, décroit, repart comme une flamme portant, à chaque cime sinueuse
qu'elle promène en ondoyant, resscnce même de la vie spirituelle du monde,
cette mystcricuse lueur à la faveur de qui pons entre,oyons que notre rire est
une conquête sur notre impitoyable cLtirvoyance.

Le prix Lasserre {!920) a èté attribué à Pierre Hamp pour l'ensemble
de son œuvre. Ses amis et ses admirateurs ont décidé de lui offrir à
c~tte occasion un banquet. Les adhésions sont reçues à la Nauvelle

Revue Française.

••
CORRESPONDANCE

A propos àe « Vm de Circo11sta11ct ,, àe Stépbaue Mallarmé.
MONSIEUR LE DI.REC'l'EOR,

Permettez-moi de demander l'hospitalité de la Nozwelle Rei11e Française pour une mi~e au point qui a son importance.
Sur la foi d'un écho du « Gil Blas l) du 4 mars 1914 s'est glisse
dans le récent volume de VERS DE CrRcONSTANCE de Stéphane Mallarmé
sous le numéro l.XV, page 135, un quâtrain: A une voyageuse, qui n'est
pas de lui.
Déplorant la fausse attribution faite par cet écho à son insu, et dans
un élan de probité qui l'honore non moins que le talent dont il a fait
preuve et qui a pu en imposer à des yeux clairvoyants même autres
que les miens, M. Jean Pellerin s'est déclaré spontanément l'auteur
-0e ce pastiche.
Mon tort a été de ne pas m'arrêter au doute apparu à la fille du
poète, laquelle avait collectionné jour par jour, au temps de leur
production, tous les autres petits vers réunis dans ce recueil.
J'ajoute que naturellement ledit quatrain disparaîtra des réimpressions
suivantes .
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes plus
cordiaux sentiments.
Dr Edmond BoNNIOT.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBBVlLLE, -

lMPRIMERIE F. PAILLART.

UN BAISER

Bien que ce fût simplement un dimanche d'automne, je
venais de renaître, l'existence était intacte devant moi,
car, dans la matinée, après une série de jours doux, il
avait fait un brouillard froid qui ne s'était levé que vers
midi : or un changement de temps suffit à récréer le
monde et nous-mêmes. Jadis, quand le vent soufflait da.ns
ma cheminée, j'écoutais les coups qu'il frappait contre la
trappe avec autant d'émotion que si, pareils aux fameux
coups d'archet par lesquels débute la cinquième Symphonie,
ils avaient été les appels irrésistibles d'un mystérieux destin. Tout changement à vue de la nature nous offre une
transformation semblable, en adaptant au mode nouveau
des choses nos désirs harmonisés. La brume, dès le réveil,
avait fait de moi, au lieu de l'être centrifuge qu'on est par
les beaux jours, un homme replié, désireux du coin du feu
et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une Eve sédentaire, dans ce monde différent.
Entre la couleur grise et douce d'une campagne matinale et le goût d'une tasse de cho.:olat, je faisais tenir. toute
l'originalité de la vie physique, intellectuelle et morale que
j'avais apportée une année environ auparavant à Doncières,
et qui, blasonnée de la forme oblongue d'uµe colline pelée
- toujours présente même quand elle était invisible formait en moi une série de plaisirs entièrement distincte
de tous autres, indicibles à des amis en ce sens que les
impressions richement tissées les unes dans les autres qui
les orchestraient, les caractérisaient bien plus pour moi et à
9

�130

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mon insu que les faits que j'aurais pu raconter. A ce point
de vue le monde nouveau dans lequel le brouillard de ce
matin m'avait plongé était un monde déjà connu de moi,
ce qui ne lui donnait que plus de vérité, et oublié depuis
quelque temps, ce qui lui rendait toute sa fraîcheur. Et je
pus regarder quelques-uns des tableaux de brume que ma
mémoire avait acquis, notamment, des « Matin à Doncières », soit le premier jour au quartier, soit une autre
fois, dans un château voisin où Saint-Loup m'avait emmené
passer vingt-quatre heures: de la fenêtre dont j'avais soulevé les rideaux à l'aube, avant de me recoucher, dans le
premier tableau, un cavalier, dans le second, ml. cocher en
train d'astiquer une courroie sur une mince lisière d'étang
ou de bois dont tout le reste était englouti dans la douceur
uniforme et liquide de la brume, m'étaient apparus comme
ces rares personnages, à peine distincts pour l'œil obligé
de se faire au vague mystérieux des pénombres, et qui
émergent d'une fresque effacée.
C'est de mon lit que je regardais aujourd'hui ces souvenirs, car je m'étais recouché pour attendre le moment où,
profitant de l':absence de mes parents, partis pour quelques jours à Combray, je compt:ais ce soir même aller
entendre une petite pièce qu'.on jouait chez Mm• de Villeparisis. Eux revenus, je n'aurais peut-être pas osé le faire ;
ma mère, dans les scrupules de son respect pour le sou venir de ma grand'mère, vou1ait que les marques de regret
qui lui étaient données, le fussent librement, sincèrement;
elle ne m'aurait pas défendu cette sortie, elle l'eût désapprouvée. De Combray au contraire, consultée, elle ne
m'eût pas répondu par un triste : « Fais ce que tu veux,
tu es assez grand pOUT savoir ce que tu dois faire », mais se
reprochant de m"avoir laissé seul à Paris, et jugeant mon
chagrin d'après le sien, elle eût souhaité pour lui des distractions qu'elle se fût refusées à elle-même et qu'elle -se
persuadait que ma grand'mère, soucieuse avant tout de ma
santé et de mon équi1ibre nerveux, m'eût conseillées.

UN BAISER

3I
Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à
I

eau. Son bruit désagréable qui poussait de temps à autre
une sorte de hoquet n'avait aucun rapport avec mes souvenirs de Doncières. Mais sa rencontre prolongée avec eux,
en moi, cet après-midi, allait lui faire contracter à leur
égard une affinité telle que chaque fois que, déshabitué de
lui j'entendrais de nouveau le chauffage central,- il me les
rappellerait.
Il n'y avait à la maison que Françoise. Le jour gris tombant comme une plu~e fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les promeneurs dominicaux semblaient s'argenter. Malgré l'absence du soleil, l'intensité du
jour m'indiquait que nous n'étions encore qu'au milieu de
l'après-midi. Les rideaux de tulle de la fenêtre, vaporeux
et friables, comme ils n'auraient pas été par un beau temps,
av:üent ce même mélange de douceur et de cassant qu'ont
les ailes de libellules et les verres de Venise. Il me pesait
d'autant plus d'être seul ce dimanche-là que j'avais fait
porter le matin une lettre à M11e de Stermaria. Robert de
Saint-Loup, que sa mère avait réussi à faire rompre, après
de douloureuses tentati\·es avortées, avec sa maîtresse, et
qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour
oublier celle qu'il n'aimait déjà plus depuis quelque temps,
m'avait écrit un mot, reçu la veille, où il m'annonçait sa
prochaine arrivée en France pour un congé très court.
Comme il ne ferait que toucher barre à Paris ( où sa
famille craignait sans doute de le voir renouer avec Rachel),
il m'avertissait, pour me montrer qu'il avait pensé à moi,
qu'il avait rencontré à Tanger, M110 ou plutàt Mn•• de Ster;_
maria, car elle avait divorcé après trois mois de mariage.
Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit à Balbec,
avait demandé de ma part un rendez-vous à la jeune
femme. Elle dînerait très volontiers avec moi, lui avait-elle
répondu, l'un des jours que, avant de regagner la Bretagne,
elle passerait à Paris. Il me disait de me hâter d'écrire à
Mme de Stermaria car elle était certainement arrivée. La

�132

LA ~OüYELLE REYCR FllA};ÇAISE

lettre de Saint-Loup ne m'ayait pas étonné bien que je
n'eusse pas reçu de nouvelles di.:: lui, depuis qu'au moment
de la mabdie de ma gr:md'mère il m'anit accusé de' perfidie
et de trahison. J'avais très bien compris alors ce qui s'était
passé. Rachel qui aimait à exciter sa jalousie - elle a,·ait des
raisons accessoires aussi de m'en vouloir - avait persuadt'.:
i son amant que j'a,·ais fait des tentati,·es sournoises pour
avoir, pendant l'absence de Robert, des relations avec elle.
Il est probable qu'il continuait à croire que c'était vrai,
mais il avait cessé d't:tre épris d'elle, Je sorte que nai ou
non cela lui était devenu parfaitement égal et que notre
amitié seule subsistait. Quand une fois que je l'eus revu,
je voulus essayer de lui parler de ses reproches, il eut seulement un bon et tendre sourire rar lequel il avait l'air
de s'excuser, puis il changea de conversation. Ce n'est pas
qu'il ne dût un peu' plus tard, quand il fut à Paris, revoir
quelquefois R.aèhel. Les créatures qui ont joué un grand
rôle Jans notre vie, il est rare qu'elles en sortent tout d'un
coup d'une façon définitive. Elles reviennent s'y poser par
moments (au point que certains croient à un recommencement d'amour) avant de la quitter à jamais. La rupture de
Saint-Loup avec Rachel lui était très vite de,enue moins
douloureuse, grâce au plaisir apaisant que lui apportaient les
incessantes demandes d'argent de son amie. La jalousie,
qui prolonge l'amour ne peut pas contenir beaucoup plus
de choses que les autres formes de l'imagination. Si l'on
emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images
qui du reste se perdront en route (les lys et les anémones
du Ponte Vecchio, l'église persane dans les brumes, etc.),
l::t malle est déjà bien pleine. Quand on quitte une maîtresse, on voudrait bien, jusqu'à ce qu'on l'ait un peu
oubliée, qu'elle ne devînt pas la possession de trois ou
quatre entreteneurs possibles et qu'on se figure, c'est-àdire dont on est jaloux. Tous ceux qu'on ne se figure pas
ne sont rien. Or, les demandt.-s d'argent fréquentes d'une
maîtresse quittée ne vous donnent pas plus une idée corn--

UN .BAbER

133

piète de sa vie que des feuilles de température élevée ne
donneraient de sa maladie. Mais les secondes seraient tout
de même un signe qu'elle est malade et les prëmièrcs fournissent une présomption, assez ,·ague, il est vrai, que la
délaissée ou délaisscuse n'a pas dû trou\'er grand'chose
comme riche protecteur. Aussi, chaque demande c:st elle
accueillie a\·ec la joie que produit une accalmie Jans la
souffrance du jaloux, et suivie immédiatement d'envois
d'argent, car on veut qu'dle ne manque de rien, sauf
d'amants (d'un des trois amants qu'on se figure), le temps
de se rétablir un peu soi-même et de poU\·oir apprendre
s.1ns faiblesse le nom du successeur. Quelquefois Rachel
rc\'int assez tard dans la soirée pour demander à son ancien
amant la permission de dormir à côté Je lui jusqu'au
matin. C'était une grande douceur pour Robert, car il se
rendait compte combien ils avaient tout de même vécu
in~i~,e~cnt ensemble, rien qu'à \'OÏr que, même s'il prcnatt a lU1 seul une grande moitié du lit, il ne la dérang ait
en rien pour dormir. Il comprenait qu'elle t'.-rait, près de
son corps, plus commodément qu'elle n'eût été ailleurs
qu'elle se retrouvait à son côté - fût-ce i l'hôtel- comm;
dans une chambre anciennement connue où l'on a ses
habi:'1des, où on dort mieux. li semait que ses épaules,
ses iambes, tout lui, éraient pour elk, même quand il
remuait
trop par insomnie ou travail à faire , de ces choses
.
s1 parfaitement usuelles qu'elles ne pem·ent gêner et que
leur. perception ajoute encore à la sensation du repos.
Pour revenir en arrière, j'a,·ais été d'autant plus troublé
par la lettre de Robert que je lisais entre les lignes cc qu'il
n'avait pas osé écrire plus explicitement. « Tu peux très
bien l'inviter en cabinet particulier, me disait-il. C'est une
jeune personne charmante, d'un délicieux caractère, vous
vous entendrez parfaiten1ent et je suis cenain d'avance que
tu pa~eras une trt!S bonne soirée. » Comme mes parents
rentraient à la fin de la semaine, samedi ou .dimanche '
et qu'après je semis forcé de diner tous les soirs à la

�134

LA KOUVELLE REVUE FRA~ÇATSE

UN BAISER

maison, j'avais aussitôt écrit à Mm de Stermaria
pour lui proposer le jour qu'elle voudrait, justiu'à
vendredi. On avait répondu que j'aurais une lettre,
vers huit heures ce soir même. Je l'aurais atteint assez
vite si j'avais eu pendant l'après-midi qui me séparaît de
lui le secours d'une visite. Quand les heures s'enveloppent
de causeries, on ne peut plus les mesurer, même les voir,
elles s'évanouissent et tout d'un coup c'est biefl loin du
point où il vous avait échappé que reparaît devant votre
attention le temps agile et escamoté. Mais si nous sommes
seuls, la préoccupation en ramenant devant nous le
moment encore éloigné et sans cesse attendu, avec la fréquence et l'uniformité d'un tic-tac, divise ou plutôt multiplie les heures par toutes les minutes qu'entre amis nous
0

n,aurions pas comptées9 Et confronté, par le retour incessant de mon désir, à l'ardent plaisir que je goûterais dans
quelques jours seulement, hélas I avec Mme de Stermaria,
cet après-midi que ·j'allais nchever seul, me paraissait bien
vide et bien mélancolique.
Par moment j'entendais le bruit de l'ascenseur qui montait mais, il était suivi d'un second bruit, non celui que
j'espérais, l'arrêt à mon étage, mais d'un autre fort différent
que l'ascenseur faisait pour continuer sa route élancée vers
les étages supérieurs et qui, parce qu'il signifia si souvent
la désertion du mien quand j'attendais une visite, est resté
pour moi plus tard et même quand je n'e~ désirais plus
aucune, un bruit par lui~même douloureux., où résonnait
comme une sentence d'abandon. Lasse, r4sigoée, occupée
pour plusim.irs heures encore à sa tâche immémoriale, la
grise jtmrnée filait sa passementerie de nacre et je m'attristais de penser que j'allais rester seul en tête à tête avec elle
qui ne me connaissait pas plus qu'une ouvrière qui, installée
près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne,
ne s'occupe nullement de la personne présente dans la
chambre. Tout d'un coup, sans que J'eusse entendu sonner,
Françoise vint ouvrir la porte) introduisant Albertine qui

entra souriante, silencieuse, replète, contenant dans la
plénitude de son corps, préparés pour que je continuasse à
à les vivre, venus vers moi, les jours passés dans ce Balbec
je n'étais jamais retourné. Sans doute chaque fois que
nous revoyons une personne avec qui nos rapports - si
insignifiants soient-ils - se trouvent changés, c'est comme
une confrontation de deux époques. Il n'y a pas besoin pour
cela qu'une ancienne maitresse vienne nous voir en amie, il
suffit de la visite à Paris de quelqu'un que nous avons
connu dans l'au jour le jour de la Yie et que cette vie ait
cessé, fût-ce depuis une semaine seulement. Sur chaque
trait rieur, interrogatif et gêné du visage d'Albertine, je
pouvais épeler ces questions: « Et Mm• de Villeparisis ? Et
le maitre de danse? Et le pâtissier? &gt;&gt; Quand elle s'assit son
dos eut l'air de dire: &lt;&lt; Dame, il n'y a pas de falaise ici,
vous permettez que je m'asseye tout de même près de vous,
comme j'aurais fait à Balbec? » Elle semblait une magicienne me présentant uu miroir du temps. En tout cela elle
était pareille à tous ceux que nous revoyons rarement, mais
qui jadis vécurent plus intimement avec nous_ Mais avec
Albertine il y avait plus que cela. Certes, même à Balbec,
dans nos rencontres presque quotidiennes, j'étais toujours
surpris en l'apercevant tant elle était journalière. Mais
maintenant on avait peine à la reconnaître. Dégagés de la
vapeur rose qui les baignait, ses traits avaiént sailli comme
une statue. Elle avait un autre visage, ou plutôt elle avait
enfin un visage ; son corps avait grandi. Il ne restait presque plus rien de la gaine où elle avait été enveloppée et
sur la surface de laquelle à Balbec sa forme future se dessinait à peine.
Albertine, cette fois, rentrait à Paris plus tôt que de coutume. D'ordinaire elle n'y arrivait qu'au printemps, de sorte
que déià troublé depuis quelques semaines par les orages
sur les premières fleurs, te ne séparais pas, &lt;kns le plaisir
que j'avais, le retour d' Albertine et celui de la belle
saison. Il suffi.sait qu'on me dise qu'elle était à Paris et

ou

~

135

�LA NOU\"EUE REVUE FUNÇA.ISE

• qu'elle était passée chez moi pour que je la revisse comme
une rose au bord de la mer. Je ne sais trop si c'était le
désir de Bal bec ou d'Qlle qui s'emparait de moi alors, peutêtre le désir d'elle étant lui-même une forme paresseuse,
làche et incomplète de posséder Balbec comme si posséder
matériellement une chose, faire sa résidence d'une ville,
équivalait à la posséder spirituellement. Et d'ailleurs,
même matériellement, quand elle était non plus balancée
par mon imagination devant l'horizon marin, mais immobile auprès de moi, elle me semblait souvent une bien
pauvre rose devant laquelle j'aurais bien voulu fermer les
yeux pour ne pas voir tel défaut des pétales et pour croire
que je respirais sur la plage.
Je pcu x le dire ici, bien que je ne susse pas alors ce qui
ne devait arriver que dans la suite. Certes, il est plus raisonnable de saçrifier sa vie aux femmes qu'aux timbresposte, aux vieilles tabatières, même aux tableaux et au:t
statues. Seulement l'exemple des autres collections devrait
nous avertir de changer, de n'avoir pas une seule femme,
mais beaucoup. Ces mélanges charmants qu'une jeune fille
fait avec une plage, avec la chevelure tressée d'une statue
d'église, avec une estampe, avec tout ce :\ cause de quoi
on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle entre, un
tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables.
Vivez tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien
de ce qui vous l'a fait aimer ; certes les deux éléments
désunis, la jalousie peut à nouveau les rejoindre. Si après un
long temps de vie commune je devais finir par ne plus voir
en Albertine qu'une femme ordinaire, quelque intrigue
d'elle avec un être qu'dle eût aimé à Bal bec eût peut-être suffi
pour réincorporer en elle, et amalgamer la plage et le déferlement du flot. Seulement ces mélanges secondaires ne
ravissent plus nos yeux, c'est à notre cœur qu'ils sont sensibles et funestes. On ne peut, sous une forme si dangereuse,
trouver souhaitable le renouvellement du miracle. Mais j'anticipe les années. Et je dois seulement ici regretter de n'être
1

UN BAISER

1 37

pas resté assez sage pour arnir eu simplement ma collection

de ft:mmes comme on a des lorgnettes anciennes, jamais
assez nombreuses derrière une vitrine ou toujours une
place vide attend une lorgnette nouvelle et plus rare.
Contrairement à l'ordre habituel de ses villégiatures cette
année Albertine ,·enait directement ~~e B:ilbec et encore y
était-elle restée bien moins tard que d'habitude. Il y avait
longtemps que je ne l'avais vue. Et comme je ne connaissais pas, même de nom, les personnes qu'elle fréquentait à
Paris, je ne savais rien d'elle pendant les périodes où elle
restait sans venir me voir. Celles-ci étaient som·ent assez
longues. Puis un beau jour, surgissait brusquement Albertine dont les roses apparitions et les silencieuses visites me
renseignaient assez peu sur ce qu'elle avait pu faire dans
leur intervalle, et qui restait plongé dans cette obscurité de
sa vie que mes yeux ne se souciaient guère de percer.
Cette fois-ci pourtant, certains signes semblaient indiquer que des choses nom·elles avaient dû se passer dans
cette vie. Mais il fallait peut-être tout simplement induire
d'eux qu'on change très vite à l'âge qu'avait Albertine. Par
exemple, son intelligence se montrait mieux et quand je lui
reparlai du jour où elle avait mis tanr d'ardeur à imposer
son idée de faire écrire par Sophocle: « Mon cher Racine»,
elle fut la première à rire de bon cœur. &lt;' C'est Andrée qui
avait raison, j'étais stupide, dit-elle, il fallait que Sophocle
écrive: «Monsieur». Je lui répondis que le « monsieur &gt;&gt;
et le« cher m9nsieur » d'Andrée n'étaient pas moins comiques que son « mon cher Racine &gt;&gt; à elle, et le&lt;&lt; mon cher
ami » de Gisèle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides
que des professl!urs faisant encore adresser par Sophocle
une lettre à Racine. Là, Albertine ne me suivit plus. Elle
ne voyait pas ce que cela avait de bête ; son intelligence
s'entr'ouvrait mais n'ét:tit pas di:veloppée. 11 y avait des
nouveautés plus attirantes en elle ; je sentais, dans la même
jolie fille qui venait de s'asseoir près de mon lit, quelque
chose de différent ; et dans ces lignes qui parmi le regard

�I)·B

LA NOUVELLE REVUE FRà.:.'IÇAl.SE

et les traits du visage expriment la volonté habituelle
un changement de front, une demi-conversion comme si
:avaient éré détruites ces résistances contre lesquelles je
m'étais brisé à Balbec, un soir déjà lointain où nous formions un couple symétriq11e mais inverse de celui de
l'après-midi actuelle, puisque alors c'était elle qui était
couchée et moi à côté de son lit. Voulant et n'osant m'assurer si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois
qu'elle se levait pour partir je lui demandais de rester
encore. Ce n'était pas très facile à obtenir car bien qu'elle
n'eût r~en à faire (sans cela, elle eût bondi au dehors).
elle était une personne exacte et d'ailleurs peu aim2ble avec
moi, ne semblant guère se plaire dans ma compagnie.
Pourtant chaque fois, après avoir regardé sa montre, elle se
rasseyait, à ma prière, de sorte qu'elle avait passé plusieurs
heures avec moi et sans que je lui eusse rien demandé ; les
phrases que je.lui disais se rattachaient à celles que je lui
avais dites pendant les heures précédentes, et ne rejoignaient
en rien ce à quoi je pensais, ce que je désirais, !ni restaient
indéfiniment parallèles. Il n'y a rien comme le désir pour
empê,her les choses qu'on dit d'avoir aucune ressemblance
avec ce qu'on a dans la pensée. Le temps presse et pourtant
il semble qu'on veuille gagner du temps en parlant de sujets
absolument étrangers à celui qui nous préoccupe. On cause,
alors que la phrase qu'on voudrait prononcer ser.i.ir déjà
accompagnée d'un geste, à supposer même que pour se
donner le plaisir de l'immédiat et assouvir la curiosité qu'on
éprouve à l'égard des réactions qu'il amènera - sans mot
~re, ~ns demander aucune permission, on ne faisait pas
silenoeusement ce geste. Certes je n'aimais nullement
Albertine; fille de la brume du dehors, elle poo\·ait seulement contenter le désir imaginatif que le temps nouveau avait éveillé en moi et qui était intermédiaire entte
les désirs que peuvent satisfaire d'une part les arts de la
cuisine et ceux de la sculpture monumentale, car il me
faisait rêver à la fois de mêler à ma chair une matière dif-

UN' BAISER

139

férente et chaude, et d'attacher par quelque point à mon
corps étendu un corpsdi,ergem, comme le corps d'Eve tenait
à peine par les pieds à la hanche d'Adam, au corps duquel
clleeSt presque perpendiculaire dans ces bas-reliefs romans de
la cathédrale de Balbec qui figurent d'une façon si noble et si
paisible, presque encore comme une frise antique, la création de la femme ; Dieu y est panout suivi, comme par
deux ministres, de deux petits anges dans lesquels on reconnaît, - telles ces créatures ailées et tourbillonnantes de l'été
que l'hiver a surprises et épargnées, des amours d'Herculanum encore en vie en plein xm• siècle, et traînant leur
dernier vol las mais ne manquant pas à la gr:ke qu'on peut
attendre d'eux, sur toute la façade du porche.
Or, ce plaisir qui en accomplissant mon désir m'eût
délivré de cette rêverie, et que j'eusse tout aussi \'oloutiers
cherché en n'importe quelle autre jolie femme, si l'on
m'avait demandé sur quoi - au cours de ce bavardage
interminable où je taisais à Albertine la seule chose à
laquelle je pensasse, se basait mon hypothèse optimiste au
sujet des complaisances possibles de la jeune fille, j'aurais
peut-être répondu que ce.tte hypothèse était due, (tandis
que des traits oubliés de la \·oix d' Albertine redessinaient
pour moi le contour de sa personnalité) à l'apparition de
certains mors qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire au moins dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. Comme elle me disait qu'Elstir était bête et que je
me récriais :
- Vous ne me comprenez pas, répliqua-t-elle en souriant, je veux dire qu'il a été bête en cette circonstance,
mais je sais parfaitement que c'est quelqu'un de tout à fait
distingué.
De même pour dire du golf de Fontainebleau qu'il était
élégant, elle déclara :
- C'est tout à fait une sélection.
A propos d'un duel que j'avais eu, elle me dit de mes
témoins : cc Ce sont des témoins de choix », et regardant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ma figure avoua qu'elle aimer.ait me voir c, porter la moustache ii.
Elle alla même, et mes chances me parurent alors très
grandes, jusqu'à prononcer, terme que, je l'eusse juré, elle
ignorait l'année précédente, que depuis qu'elle avait vu
Gisèle, il s'était passé un certain cc laps de temps ». Ce n'est
pas qu'Albertine ne possédât déjà quand j'étais à Bal bec un
lot très sortable de ces expressions qui décèlent immédiatement qu'on est issu d'une famille aisée, et que d'année
en année une mère abandonne à sa fille comme elle lui
donne au fur et à mesure qu'elle grandit, dans les circonstances importantes, ses propres bijoux. On avait senti
qu'Albertine avait cessé d'être une petite enfant quand
un jour, pour remercier d'un cadeau qu'une étrangère lui
avait fait elle avait répondu : « Je suis confuse. &gt;J Mm• Bontemps n'avait pu s'empêcher de regarder son mari qui avait
répondu:
- « Dame, elle va sur ses quatorze ans. » La nubilité
plus accentuée s'était marquée quand Albertine parlant
d'une jeune fille qui avait mauvaise façon avait dit : « On
ne peut même pas distinguer si elle est jolie, elle a un
pied de rouge sur la figure. &gt;&gt; Enfin, quoique jeune fille
encore, elle prenait déjà des façons de femme de son milieu
et de son rang en disant si quelqu'un faisait des grimaces :
(( Je ne peux pas le voir parce que j'ai envie d'en faire
aussi &gt;J, ou si on s'amusait à des imitations : « Le plus
drôle quand vous la contrefaites c'est que vous lui ressemblez. » Tout cela est tiré du trésor social. Mais justement le milieu d'Albertine ne me paraissait pas pouvoir lui
fournir (&lt; distingué &gt;&gt; dans le sens ou mon père disait de
tel de ses collègues qu'il ne connaissait pas encore et dont
on lui vantait la grande intelligence : c&lt; Il paraît que c'est
quelqu'un de tout à fait distingué. i&gt; cc Sélection i&gt;, même
pour le golf, me parut aussi incompatible avec la famille
Simonet qu'il le serait, accompagné dè l'adjectif« naturel i&gt;
avec un texte antérieur de plusieurs siècles aux travaux de

Darwin. Laps de temps · me sembla de meilleur augure
encore. Enfin m'apparut l'hidence de bouleversements que
je ne connaissais pas mais propres à autoriser pour moi
toutes les espérances, quand Albertine me dit, avéc la
satisfaction d'une personne dont l'opinion n'est pas indiffé~
rente :
- C'est, a 1110n sms, ce qui pouvait arri,·er de mieux ..•
J'estime que c'est la meilleure solution, la solution la plusélégante.
C'était si nom·eau, si visiblement une allu...-ion laissant
soupçonner de si capricieux détours à travers des terrains jadis inconnus d'elle que dès les mots cc à mon
sens &gt;i j'attirai Albertine, et à (c j'estime i&gt; je -t'assis sur mon
lit.
Sans Joute il arrive que des femmes .peu cultivées,
épousant un homme fort lettré, reçoivent dans leur apport
dotal de telles expressions. Et peu après la métamorphose·
qui suit la nuit de noces, quand elles font leurs visites et
sont réservt:es avec leurs anciennès amies, on remarque
avec étonnement qu'elles sont devenues femmes si en
décrétant qu'une personne est intelligente, elles mettent
deux 1 à intelligente; mais cela est justement le signe d'un
changement et il me semblait qu'entre le vocabulaire de
!'Albertine que j'a\·ais connue - celui où les plus grandeshardiesses étaient de dire d'une personne bizarre : « C'est
un type», ou si on proposait à Albertine de jouer à des jeux:
d'argent: &lt;&lt; Je n'ai pas d'argent à perdre&gt;&gt;, ou encore si tellede ses amies lui faisait un reproche qu'elle ne trouvait pas justifié : cc Ah! vraiment, je te trouve magnifique! » phrase
dictée dans ces cas-là par une sorte de tradition bourgeoise·
presque aussi ancienne que le Magnificat lui-même et qu'une·
jeune fille un peu en colère et sûre de son droit emploie ce
qu'on appelle tout naturellement, c'est-à-dire parce qu'elle
l'a appris de sa · mère comme à faire sa prière ou à saluer.
Albertine les avait apprises de sa tante en même temps que
fa haine des juifs et l'estime pour le noir où on est toujours.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

convenable et comme il faut, m~me sans que Mm• Bontemps
le lui eut formellement enseigné, mais comme se modèle
au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits
chardonnerets récemment nés, de sorte qu'ils deviennent
de vrais chardonnerets eux-mêmes. Malgré tout, « sélection)&gt; me parut allogène et &lt;c j'estime 1&gt; encourageant. Albertine n'était plus la mt':me, donc elle n'agirait peut-être pas,
ne réagirait pas de même.
Non seulement je n'avais plus d'amour pour elle, mais
je n'avais même plus :i craindre, comme j'aurais pu à Balbec, de briser en elle une amitié pour moi qui n'existait
plus. Il n'y a\·ait aucun doute que je lui fusse depuis longtemps devenu fort indifférent. Je me rendais compte que
pour elle je ne faisais plus du tout partie de la « petite
bande 1&gt; à laqudk j'avais autrefois tant cherché, et j'avais
ensuite été si heureux &lt;le réussir à être agrégé. Puis comme
elle n'avait même plus comme :i Balbcc un air de franchise
et de bonté, je n'éprom·ais pas de grands scrupules; pourtant je crois que ce qui me décida fut une dernière découYerte philologique. Comme continuant :i ajouter un nouvel
anneau à la chaîne extérieure de propos sous laquelle je
cachais mon désir intime, je parlais tout en ayant maintenant Albertine au coin de mon lit, d'une des filles de la
petite bande, plus menue que l~s autres mais que je trouvais tout de même assez jolie. c&lt; Oui, me répondit Albei:tine, elle aJ'air d'une petite mousmé. ) 1 De: toute éYidencc
quand j'avais connu Albertine le mot de cc mousmé » lui
était inconnu. Il est naisembl:.tble que si les choses eussent
suivi leur cours normal, elle ne l'eût jamais appris et je n'y
aurais vu pour ma. part aucun in..::onvénient, car nul n'est
plus horripilant. A l'entendre on se sent le même mal de
dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans
sa bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle érait,
même mousmé ne pouvait m'être déplaisant. En revanche,
il me parut révélateur sinon d'une initiation extérieure, au
moins d'une évolution interne . .Malheureusement il était

UN BAISER

l'heure où il eût fallu que je lui dise au revoir si je voulais
qu'elle rentrât à temps pour son dîner et aussi que je me
levasse assez tôt pour le mien. C'était Françoise qui le préparait, elle n'aimait pas qu'il attendît et de,ait déjà trouver
contraire à un des articles de son code, qu'Albertine, en
l'absence de mes parents, m'eût fait une visite aussi
prolongée et qui allait tout mettre en retard. Mais devant
• mousmé » ces raisons tombèrent et je me bâtai de
dire :
- Imaginez-vous que je ne suis pas chatouil!em du
tout, vous pourriez me chatouiller pendant une heure que
je ne le sentirais même pas.
- Vraiment!
- Je vous assure.
Elle comprit sans doute que c'était l'expression maladroite
d'un désir, car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez pas solliciter mais dont vos
paroles lui ont prouvé qu'elle pouvait vous être utile :
- Voulez-vous que j'essaye ? dit-elle avec l'humilité de
la femme.
- Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode
que vous vous étendiez tout à fait sur mon lit.
- Comme cela ?
, ·-00, enfoncez-vous.
- Mais je ne suis pas trop lourde ?
Comme elle finissait cette phrase la porte s'om-rit, et
Françoise portaut une lampe entra. Albertine n'eut que
le temps de se rasseoir sur la chaise. Peut-être Francoise
avait-elle choisi cet instant pour nous confondre, éta~nt à
écouter à la porte ou même à regarder par · le trou de la
s~~rure. Mais je n'avais pas besoin de faire une telle suppostnon, elle avait pu dédaigner de s'assurer par les yeux de
ce que son instinct avait dô. suffisamment flairer, car à
force de vivre avec moi et mes parents, la crainte, la prudence, l'attention et la ruse avaient fini par lui donner de
nous cette sorte de connaissance instinctive et presque

�144
divinatoire qu'a de la mer le matelot, du chasseur le gibi
et de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent
malade. Tout ce qu'elle arrivait à savoir aurait pu stu
· à aussi bon droit que l'état a~ancé de certaines con
sances chez les anciens, vu les moyens presque nuls d
formation qu'ils pcmédaient (les siens n'étaient pas pl
nombreux). C'était quelques propos, fom1ant à peine
vingtième de notre conversation à dîner, recueillis à la vo
par le maître d'hôtel et inexactement transmis à l'offi
Encore ses erreurs tenaient-elles plutôt, comme les fa
auxquelles Platon croyait encore, à une fausse con
tion du monde et à des idées préconçues qu'à l'i
sance des ressources matérielles. C'est ainsi que de
jours encore les plus grandes découvertes dans les mœ
des insectes ont pu être faites par un savant qui
disposait d'aucun laboratoire, de nul appareil. Mais si 1
gênes qui r~ultaient de sa position de domestique
l'avaient pas empêchée d'acquérir une science indispensa
à l'art qui en était Je terme - et qui consistait à nous co
fondre en nous en communiquant les résultats - la
trainte avait fait plus ; là l'entrave ne s'était pas conten
de ne pas paralyser l'essor, elle y avait puissamment ·
Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant, cel •
de la diction et de l'attitude par exemple. Comme (si
revanche e!le ne croyait jamais ce que nous lui disions
que nous souhaitions qu'elle crût) elle admettait sans l'
bre d'un doute ce que toute personne de sa condition
racontait de plus absurde et qui pouvait en même tcm
choquer nos idées, autant sa manière d'écouter nos
tions témoignait Je son incrédulité, autant l'accent a
lequel elle rapportait le récit d'une cuisinière qui lui a •
raconté qu'elle avait menacé ses maîtres et en avait obten
en les traitant devant tout le monde de o: fumier » m'
f:weurs, montrait que c'était pour elle parole d'évan ·
Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie orip
nelle pour la dame Ju quatrième, hausser les épaw

145
à une fable invnisemblable, à ce r6cit d'un si
vais exemple, en le faisant la narratrice savait prendre
cassant, le tranchant de la plus indiscutable et plus
illal;pér.mte affirmation.
Mais surtout, comme les écrivains a,dvent souvent à une
· ce de concentration dont les fât dispensa le régime
la liberté politique ou de l'anarchie litttraire, quand ils
ligotés par la tyrannie d'un monarque ou d'une po6- '
, par les sévérités des règles prosodiques ou d'une
· · d'Etat, ainsi Françoise ne pouvant nous rtpondœ
&amp;çon explicite, parlait comme Tir&amp;ias et et\t écrit
e Tacite. Elle savait faire tenir tont ce qu'elle ne
't exprimer directement dans une phrase que nous
pouvions inmminer sans nous a ~ , clans moius
'unc phase même, dans un silence, dans la manière dont
plaçait un objet.
Ainsi, quand il m'arrivait de laisser, par mégarde, sur
table, au milieu d'autres lettres, une certaine qu'il n'eàt
fallu qu'elle vît, par exemple parce qu"al y &amp;ait parlé
elle avec une malveillance qui en supposait une aussi
;pnde à son égard chez le destinataire que chez l'exp&amp;li-lCW', le soir, si je rentrais inquiet, et allais droit à ma cbam' sur mes lettreS rangées bien en ordre en une pile par·
'te, le document compromettant frappait toot d'abord mes
comme il n'aVlit pas pu ne pas frapper ceux de
ançoise, plaœe par elle tout en dessu.,, presque à part, en
me évidence qui était un langage, avait son éloquence, et
4là la porte me faisait tressaillir comme uo cri. Elle excellïit à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien
spectateur, Françoise absente, qu'il savait déjà qu'elle
•nit tout, quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait
pour faire parler ainsi un objet inanimé l'art à la fois génial
patient d'lrving et de Frédérick Lemaltre.'En ce moment
enant au-dessus d'Albenine et de moi la lampe allumée
• ne laissait dans l'ombre aucune des dépressions encoœ
• ·bles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le
JO

�I 46

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

couvre-pied, Françoise- avait l'air de la « Justice éclairant le
Crime &gt;i. La figure d'Albertine ne perdait pas à cet éclairage. If découvrait sur les joues le même vernis ensoleillé
qui m'avait charmé à Balbec. Ce visage d'Albertine dont
l'ensemble avait quelquefois, dehors, une espèce de pâleur
blême, montrait, au contrnire, au fur et à mesure que la
lampe les êèlaitait, des surfaces si brilfamment, si uniformément colorées, si Tésistantes et si lisses, qu'on aurait pu
les comparer aux carnations soutenues de certaines fleurs.
Surpris pourtant par l'entrée inattendue de Françoise, je
m'écriai:
- Comment déjà la lampe ? Mon Dieu que cette
lumière est vive !
Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases
de dissimuler mon trouble, par la première d'excuser mon
retard. Françoise répondit avec une ambiguïté cruelle:
- Faut-il que j'éteinde ?
- Teigne ? glissa à mon oreille Albertine, me laissant
charmé par la vivacité familière, avec laquelle, me prenant
à la fois pour maître et pour cotnplice, elle insinua cette
affirmation psychologique, dans le ton interrogatif d'une
question grammaticale.
Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine
rassise sur mon lit :
- Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si
nous continuons comme cela, je ne puisse pas m'empêcher
de vous embrassér.
- Ce serait un beau malheur.
Je n'obéis pas tout de suite à cette invitation. Un autre
l'eût même pu trouYer superflue, car Albertine avait une
prononciation si charnelle et si douce que rien qu'en vous
parlant elle semblait vous embrasser. Une parole d'elle
était une faveur, et sa conversation vous couvrait de baisers. Et pourtant elle m'était bien agréable, cette invitation.
EHe me l'eût été même d'une autre jolie fille du même
âge, mais qu'Albertine me fût maintenant si facil_e, cela me

UN :BAISER

1 47

causait plus que du plaisir, une confrontaùon d'images empreintes de beauté. Je me rappelais Albertine d'abord devant
la plage, presque peinte sur le fond de la mer, n'ayant pas
pour moi une existence plus réelle que ces visions de théâtre
où on ne sait pas si on y a affaire à l'actrice qui est censée
apparaître, à une figurante qui la double à ce moment-là,
ou à une simple prnjection. Puis, la femme vraie s'était
détachée du faisceau lumineux, elle était venue à moi, mais
simplement pour que je pusse m'apercevoir qu'elle n'avait
nullement dans le monde réel cette facilité amoureuse
qu'on lui supposait dans le tableau magique. J'avais appris
qu'il n'était pas possible de la toucher, de l'embrasser,
qu'on pouvait seulement causer avec elle, que pour moi
elle n'était pas une femme plus que des raisins de jade,
décoration incomestible des tables d'autrefois, ne sont des
raisins. Et voici que dans un troisième plan elle m'apparaissait, réelle comme dans la seconde connaissance que
j'avais eue d'elle, mais facile comme dans la première;
facile et d'autant plus délicieusement que j'avais cru longtemps qu'elle ne l'était pas. Mon surplus de science sur la
vie (sur la vie moins unie, moins simple que je ne l'avais
cru d'abord) aboutissait provisoirement à l'agnosticisme.
Que peut-on affirmer, puisque ce qu'on avait cru probable
d'abord s'est montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai. Et hélas, je n'étais pas au bout de
mes découvertes avec Albertine. En tout cas, même s'il
n'y avait pas eu l'attrait romanesque de cet enseignement d'une plus grande richesse de plans découverts
l'un après l'autre par la vie, cet attrait inverse de celui
que Saint-Loup trouvait à Balbec à retrouver parmi les
masques que l'existence avait superposés dans une calme
figure des traits qu'il avait jadis tenus sous ses lèvres,
savoir qu'embrasser les joues d'Albertine était une chose
possible, c'était un plaisir peut-être plus grand encore que
celui de les embrasser. Quelle différence entre posséder
une femme sur laquelle notre corps seul s'applique parce

�148

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elle n'est qu'un morceau de chair, ou posséder la jeune
fille qu'on apercevait sur la plage avec ses amies, certains
jours, sans même savoir pourquoi ces jours-là plutôt que tels
autres, ce qui faisait qu'on tremblait de ne pas la revoir. La
vie vous avait complaisamment révélé tout au long le
roman de cette petite fille, vous avait prêté pour la voir un
instrument d'optique, puis un autre, et ajouté au désir
charnel un accompagnement qui le centuple et le diversifie de ces désirs plus spirituels et moins assouvissables
qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller seul
quand il ne prétend qu'à la saisie d'un morceau de chair,
mais qui pour la possession de toute une région de souvenirs d'où ils se sentaient nostalgiquement exilés, s'élèvent
en tempête à côté de lui, le grossissent, ne peuvent le
suivre jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à l'assimilation,
impossible sous la forme où elle est souhaitée, d'une
réalité immatérielle, mais attendent ce désir à mi-chemin,
et au moment· du souvenir, du retour, lui font à nouveau
escorte ; baiser au lieu des joues de la première venue, si
fraîches soient-elles mais anonymes, sans secret, sans prestige, celles auxquelles j'avais si longtemps rêvé, serait connaître le goût, la saveur, d'une couleur bien souvent regardée. On a vu une femme, simple image dans le décor de la
vie, comme Albertine, profilée sur la mer, et puis cette image
on peut la détacher, la mettre près de soi, et voir peu à peu'
son volume, ses couleurs, comme si on l'avait fait passer
derrière les verres d'un stéréoscope. C'est pour cela que les
femmes un peu difficiles, qu'on ne possède pas tout de suite,
dont on ne sait même pas tout de suite qu'on pourra jamais
les posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître,
les approcher, les conquérir, c'est faire varier de forme, de
grandeur, de reliefl'image humaine, c'est une leçon de rela·
civisme dans l'appréciation d'une femme, belle à réapercevoir
quand elle a repris sa minceur de silhouette dans le décor
de la vie. Les femmes qu'on connaît d'abord chez l'entremetteuse n'intéressent pas parce qu'elles restent invariables.

UN BAISER

1 49

D'autre part Albertine tenait, liées autour d'elle, toutes
les impressions d'une série maritime qui m'était particulièrement chère. li me semble que j'aurais pu sur les deux
joues de la jeune fille, embrasser toute la plage de Balbec.
- Si vraiment vous permettez que je vous embrasse,
j'aimerais mieux remettre cela à plus tard et bien choisir
mon_ moment. Seulement il ne faudrait pas que vous
oubliez alors que vous m'avez permis. Il me faut un « bon
pour un baiser ».
- Faut-il que je le signe ?
- Mais si je le prenais tout de suite, en aurai-je un
tout de même plus tard ?
- Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de
temps en temps.
. - Dites-moi encore un mot, vous savez à Balbecquand
Je ne vous connaissais pas encore, vous aviez souvent un
regard dur, rusé, vous ne pouvez pas me dire à quoi vous
pensiez à ces moments-là ?
- Ah ! je n'ai aucun souvenir.
- Tenez, pour vous aider, un jour votre amie Gisèle a
sauté à pieds joints par-dessus la chaise où était assis un
vieux monsieur. Tâchez de vous rappeler ce que vous avez
pensé à ce moment-là.
- Gisèle était celle que nous fréquentions le moins elle
était de la_ bande si vous voulez, mais pas tout à fait. J';i dû
penser qu'elle était bien mal élevée et commune.
- Ah ! c'est tout ?
J'aurais bien voulu, avant de l'embrasser, pouvoir la
remplir à nouveau du mystère qu'elle avait pour moi sur
la plage, avant que je la connusse, retrouver en elle le pays
Où elle avait vécu auparavant ; à sa place du moins, si je
ne le connaissais pas, je pouvais insinuer tous les souvenirs
de notre vie à Balbec, le bruit du flot déferlant sous ma
fe~être, les cris des enfants. Mais en laissant mon regard
glisser sur le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces
doucement incurvées venaient mourir aux pieds des pre-

�I 50

UN BAISER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

miers plissements de ses beaux cheveux noirs qui couraient
en chaînes mouvementées, soulevaient leurs contreforts
escarpés cr modelaient les ondulations de leurs vallées, je
dus me dire : « Enfin, n'y ayant pas réussi à Balbec je vais
savoir le goût de la rose inconnue que sont les joues
d'Albertine. Et puisque les cercles que nous pouvons faire
traverser aux choses et aux êtres, pendant le cours de notre
existence ne sont pas bien nombreux, peut-être pourrai-je
considérer la mienne comme en quelque manière accomplie quand ayant fait sortir de son cadre lointain le visage
fleuri que j'avais choisi entre tous, je l'aurai amené dans ce
plan nouveau où j'aurai enfin de lui la connaissance par les
lèvres. » Je me disais cela parce que je croyais qu'il est
une connaissance par les lèvres ; je me disais que j'allais
connaître le goût de cette rose charnelle parce que je
n'avais pas songé que l'homme, créature, évidemment
moins rudimentaire que l'oursin ou même la baleine, manque cependant encore d'un certain nombre d'organes essen•
tiels et notamment n'en possède aucun qui serve au baiser.
A cet organe absent il supplée par les kvres, et par là
arrivc-t-il peut-être à un résultat un peu plus satisfaisant que
s'il était réduit à caresser la bien-aimée avec une défense de
corne. Mais les lèvres faites pour amener au palais la saveur
de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre
leur erreur et sans avouer leur déception, de vaguer a la
surface et de se heurter à la clôture de la joue impénétrable et désirée. D'ailleurs à ce moment-là, au contact
même de la chair, les lèvres, même dans l'hypothèse où
elles deviendraient plus expertes et mieux douées, ne
pourraient sans doute pas goûter davantage la saveur que la
nature les empêche actuellement de saisir, car dans cette zone
désolée où elles ne peuvent trouver leur nourriture, elles
sont seules, le regard, puis l'odorat les ont abandonnées
depuis longtemps. D'abord au fur et à mesure que ma
bouche commença à s'approcher des joues que mes regards
lui avaient proposé d"embrasser, ceux-ci se déplaçant virent

I5I

?es joues nouvelles : le cou aperçu de plus près et comme
a la l_oupe, montra, dans ses gros grains, une robustesse qui
modifia le caractère de la figure.
Les dernières. appli';tions Je la photographie - qui
couchent aux pieds dune cathédrale toutes les maisons
qui nous parûmes si souvent, de près,'presquc aussi hautes
que les tours, font successivement manœuvrcr comme un
régiment, par files, en ordre di~persé, en masses serrées,
les mèmes monuments, rapprochent l'une contre l'autre
les deux colonnes de la Piazzetta tout à l'heure si distantes, éloignent la proche Salure et dans un fond pâle et
dégradé réussissent à faire tenir un horizon immense sous
l'arche d'un pont, dans l'embrasure d'une fenêtre entre
les fe~illes d'un :trbre situé au premier plan et d'~n ton
pl~s v1go~reux, donnent successivement pour cadre à une
mcme église les arcades de toutes les autres, - je ne vois
que cela qui puisse
autant que le baiser faire suroir
de ce
•
0
que nous croyions une chose à aspect défini, les cent
autres choses qu'elle est t0ut aussi bien puisque chacune
es~ relative à une perspective non moins légitime. Bref, de
meme qu'~ Balbec, Albertine m'avait souvent paru différe~te, rnamt_e~ant, comme s~ en accélérant prodigieusen11:nt la rap1d1té des changements de perspective et des
changemen~ de coloration que nous offre une personne
d~s nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu les
Eure tenir toutes en quelques secondes pour recréer expérimentalement le phénomène qui diversifie l'individualité
d'un être et tirer les unes des autres comme d'un étui toutes
les possibilités qu'il enferme, dans ce court trajet de mes
lèvres _vers sa joue, c'est dix Albertines que je vis; cette
seule Jeune fille étant comme une déesse à plusieurs têtes
les unes des autres ; celle que j'avais vue en dernier,
s1 Je tentais de m'approcher d'elle, faisait place à une autre.
Du mo!ns tant que je ne l'avais pas t0uchée, cette tête je
la voyais, un léger parfum venait d'elle jusqu'à moi. Mais
hélas ! - car pour le baiser, nos narines et nos yeux son

5?i:t3nt

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi mal placés que nos lènes mal faites - tout d'un
coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez
s'écrasant ne perçut plus aucune odeur, et sans connaitre
pour cela da"antage le goût du rose désiré, j'appris, à ces
détestables signes, qu'enfin j'étais en train d'embrasser la
joue d'Albertioe.
Etait-ce parce que nous jouions la scène inverse de celle
de Balbec, que j'étais, moi, couché et elle levée, capable
d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir à s.,
guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilité maintenant ce qu'elle avait n.:fusé jadis avec une mine si .sévère.
(Sans doute, de cette mine d'autrefois, l'expression \'Oluptueuse que prenait aujourd'hui son visage à l'approche de
mes lèvres ne différait que par une déviation de lignes
infinitésimale, mais dans lesquelles peut tenir toute la distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achève un
blessé et d'un .qui le secourt, entre un portrait sublime ou
affreux). Sans savoir si j'a,,ais à faire honneur et savoir gré
de son changement ci'attitude à quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ce.s mois derniers, à Paris ou à Balbec,
avait travaillé pour moi, je pensai que la façon dont nous
étions placés était la principale cause de ce changement.
C'en fut pourtant une autre que me fournit Albertine;
exactement celle-ci: « Ah! c'est qu'à ce moment-là, à Balbec, je ne ,·ous connai~sajs pas, je pouvais croire que \'Ous
aviez de maU\·aiscs intentions. 11 Cette raison me laissa
perplexe. Albertine me la donna sans dbure sincèrement.
Une femme a tant de peine à reconnaître dans les mouvements , de ses membres, dans les sensations éprouvées par
son corps, au cours d'un tête-à-tête avec un camarade, la
faute inconnue où elle tremblait qu'un étranger préméditât
de la faire tom ber.
·
En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis quelque temps dans sa vie ( et qui eussent peutêtre expliqué qu'elle eût accordé aisément à mon dêsir
momentané et purement physique, ce qu'à Bal bec elle avait

UN BAISER

avec horœur refusé à mon amour), une bien plus étonnante se produisit en Albertine, ce soir-là même, aussitôt
que ses caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont
elle dut bien s'apercevoir et dont j'avais même craint qu'elle
ne lui causât le petit mouvement de répulsion et de pudeur
offensée que Gilberte avait eu à un moment semblable,
derrière le massif de lauriers, aux Champs-Elysées.
Ce fut tout le contraire. Déjà au moment où je l'avais
couchée sur mon lit et où j'avais commencé à la caresser,
Albertine avait pris un air que je ne lui connaissais pas de
bonne volonté docile, de simplicité presque puérile. Effaçant
d'elle toute préoccupation, toute prétention habituelles, le
moment qui précède le plaisir, pareil en cela à celui qui
suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme l'innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le calent
est soudain mis en jeu, devient modeste, appliqué et charmant ; surtout si par ce talent il sait nous donner un grand
plaisir, il en est lui-même heureux, veut nous le donner
bien complet. Mais dans cette expression nouvelle du
visage d'Albertine il y avait plus que du désintéressement et
de la conscience, de la générosité professionnelles, une sorte
de dévouement conventionnel et subit; et c'est plus loin
qu'à sa propre enfance, mais à la jeunesse de sa race qu'elle
était revenue. Bien différente de moi qui n'avais rien
souhaité de plus qu'un apaisement physique, enfin obtenu,
Albertine semblait trouYer qu'il y eùt eu de sa part quelque
grossièreté à croire que ce plaisir matériel allât sans un sentiment moral et terminât quelque chose. Elle si pressée
tout à l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle
trouvait que les baisers impliquent l'amour et que l'amour
l'emporte SlH tout autre de\'Oir, disait, quand je lui rappelai
son diner:
- Mais ça ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon
temps.
Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce
qu'elle venait de faire, gênée par bienséance; comme Fran-

�1

54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

çoi-se quand elle croyait, sans avoir soif, devoir accepter
avec une gaieté décente, le verre de vin que Jupien lui
offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la. dernière gorgée
hue, quelque devoir impérieux qui l'eût rappelée. Albertine
- et c'était peut-être avec une autre que l'on verra plus
tard, -une de-s rai~ons qui m'avait à mon insu fait la désirer
- était une des incarnations de 1a petite paysanne française
dont le modèle est en pierre à Saint-André-des-Champs.
De Françoise qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie envers
l'hôte et l'étranger, la dé.:ence, le respect de la couche.
Françoise, après la mort dy ma tante, ne croyait pouvoir
parler que sur un ton apitoyé, et dans les mois qui précé~
dèrent le mariage de sa fille eût trouvé choquant, quand
celle-ci se promenait avec son fiancé, qu'elle ne le tînt pas
par le bras. Albertine immobilisée auprès de moi, me
disait:
- Vous avez de jolis cheveu:K, vous avez de beaux yeux,
vous êtes gentil.
Comme lui ayant fait remarquer qu'il était tard, j'ajoutais; c&lt; Vous ne me croyez pas? » elle nie répondit ce qui
était peut-être vrai mais seulement depuis deux minutes et
pour quelques heures:
- Je vous crois toujours.
Elle me parla de moi, de ma famille, &lt;le mon milieu
social. Elle me dit: « Oh ! je sais que vos parent-s connaissent des gens très bien. Vous êtes ami de Robert Forestjer et de Suzanne Delage . » A la P!emière minute, ces
noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d'un coup,
je me rappelai que j'avais en effet joué aux Champs-Elysées
av:ec Robert Forestier que je n'avais jamais revu. Quant .à
Suzanne Delage, c'était la petite nièce de Mme Blandais et
j'avais dû une fois aller à une leçon de danse et même tenir
un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents.
Mais la peur d'avoir Je fou rire, et des saignements de nez
m'avaient empêché, de sotte que je ne l'avais jamais vue.

UN BAISER

I55

J'avais tout au plus cru comprendre aun·efois que l'institutrice à plumet des Swann avait été chez ses parents, mais
peut-être n'était-ce qu'une sœur de cette institutrice ou
une amie. Je protestai à Albertine que Robert Forestier et
Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. c&lt; C'est
possible, vos mères sont liées, cela permet de vous situer.
Je croise souvent Suzanne Delage avenue de Messine,. elle
a du chic. &gt;&gt; Nos mères ne se connaissaient que dans l'imagination de Mm• Bontemps qui, ayant su que j'avais joué
jadis avec Robert Forestier auquel, paraît-il, je récitais des
vers, en av.iit conclu que nous étions unis par des relations
de famille. Elle ne laissait jamais, m'a-t-on d.it, passer le
nom de maman sans dire: « Ah! oui, c'est le milieu des
Delage, des Forestier, etc. &gt;&gt;, donnant à mes parents un bon
point qu'ils ne méritaient pas.
Spontanément, par un devoir de confidences que le rapprochement des corps crée, au début du moins, avant qu'il
n'engendre la duplicité spéciale et le secret envers le même
être Albertine me raconta sur sa famille et un oncle
'
d'Andrée
une histoire dont elle avait, à Balbec, refusé de
me dire un seul mot, mais elle ne pensait pas qu'elle dût
par.aitre avoir encore des secrets à mon égard. Maintenant
sa meilleure amie lui eût ra.conté quelque chose contre
moi qu'elle se fût fait un devoir de me le rapporter. J'insistai pour qu'elle rentrât, elle finit par partir, mais si confuse
pour moi de ma grossièreté, qu'elle riait presque pour
m'excuser, comme une maitresse de maison chez qui on
va en veston, qui vous accepte ainsi mais à qui cela n'est
pas indifférent.
- Vous riez? lui dis-je.
.
- Je ne ris pas. je vous souris, me répondit-elle tendrement. Quand est-ce que je vous revois ? ajouta-t-elle
comme n'admettant pas que ce que nous venions de faire,
puisque c'en est d'habitude le couronnement, ne fût pas au
moins le prélude d'une amitié grande, d'une amitié préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et qui seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions
livrés.
- Puisque vous m'y autorisez, quand je serai libre, Je
vous ferai chercher.
Je n'osai lui dire que je voulais tout subordonner à la
possibilité de voir Mm• de Stermaria. - .Hélas! ce sera à
l'improviste, je ne sais jamais d'avance, lui dis-je. Serait-ce
possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai
libre?
- Ce sera très possible bientôt, car j'aurai une entrée
indépendante de celle de ma tante. Mais en ce moment
c'est impraticable. En tout cas je viendrai à tout hasard
demain ou après-demain dans l'après-midi. Vous ne me
recevrez que si vous le pouvez.
Arrivée à la porte, étonnée que je ne l'eusse pas devancée, elle me tendit sa joue, trouvant qu'il n'était nul besoin
d'un grossier ·désir physique pour que maintenant nous
nous embrassions. Comme les courtes relations que nous
avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles
auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un
choix du cœur, Albertine avait cru devoir improviser et
ajouter momentanément aux baisers que nous avions
échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le
signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les
concevoir un jongleur gothique.
MARCEL PROUST

DIONE
POÈME

A M. M. MOSZKOWSKI.
Art et guides, tout est dans les Champs-Elysées.
(LA FONTAINE.)

Cessez. de ce bijou I'aspect et l'examen,
Diane ; levez-vous et, me prenant la main,
Ordom1ez de la Nymphe et du sylvestre arcane :
C'est l'heure, qu'il vous faut, dit bout de votre canne,
Evoquer par un charme inotti dès antan
L'Atttomne, qrli sommeille et Votre Grdce attend.
Bientôt se gonflera la brutale folie
De l'esclave troupeau des grottes d'Eolie,
Dont la grave tristesse et le soupir nimbé
Obsedent sombrement la splendide Phébé.
Mais ils gisent là-bas enchaînés dans leur gêne ;
Seul caresse Zéphyr la Naïade prochaine,
Qui se rit du reflet balancé d'ttti fanal
Sur l'éti11celle111ent dtt lumineux canal.
Il enveloppera de son haleine étrange,
Où s'emmêlent la rose et le lys et forange,
La gondole, qu'11n Songe arme pour votre jeu :
Jupiter le 1101ûut, qlli par ce col neigeux,
De la suprbnt essence et la preuve et le signe,
En recourbe la proue à la guise d'utt cygne.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

1

•

l1

Seyez.-vous sous le toit du soyeux baldaquin.
Votre agile galant pousse le flot turquin,
Que borde l'amarante avec l'héliotrope.
Passez. l'anneau de Lede et la bague d'Europe;
Elles contempleront, d'un long regard glacé,
Leur astre fabuleux par le vôtruffacé
Et ce redoublement de faveur non-pareille,
Dont la jalouse Echo leur offense l'oreille.
L'image, évanouie aux bras de la forêt,
Lentement s'évapore et soudain disparaît.
Et voici, bondissant du tertre ou de la roche,
Que ce peupl~ léger s'élance à votre approche,
Faons, héres et daguets, les biches et leurs cerfs.
Mille oiseaux pélerins ont traversé les airs,
Ega11x pour le plumage à ceux des Grandes Indes.
Les rangs, couleur d'aurore, en deux flèches se scindent.·
Chacune joint sa rive ; et les deux à la fois
Semblent par le concert varié de leurs voix
De mille ruisselets la seule mélodie.
La rame, outrepassé le pont de Palladie,
Ajftigera le calme éclatant dit bassin.
Mais quel est ce sanglot qui trouble votre sein ?
Que baissez-vous les yeux vers la nappe tranquille
Où se baigne le corps tremblant de la presqu'île ?
Ministres ingénus de quelque divi,n gré,
Nous allons abolir sur le .glauque degré
De l'asile dtt Rtue et de la Solitude
Le désert des amants et lettr désultttde.

Accouplant le porphyre et le sombre portor,
La ronde des œlonnes
Hausse l'étroit cerceau d'ime corniche tfor,
Que douze urnes jalonnent.

1 59

DIONE

Du quadrille des paom l'ouvrage oriental,
Que le rejet flagelle,
Aspergé d;un débris bruissant de cristal,
Perche su1· la margelle.

Si j'accorde mon luth aux cadmces des eaux,
Les bras en forme d'anse,
Tressez. autour des faits, glissant sous les arceaux,
Le cordon tfune danse.
Doucement athrlez l'ibis et le flamant,
Dont le bec de corail pique le pavement ;
Ensuite descendons a1' parterre : Hortésie
Est le nouvel objet de notre fantaisie.
Des confins de sa gloire elle wle vers MUS ;
Sitôt qu'elle vous voit, elle tombe à tenoux
Et, chassant de la manche une furtive abeille,
Découvre le présent de sa riclie corbeille.
Cet ovale, au seci et du vert paravent d'if,
·ne la hcmlmse mer étale le motif:
La Sirene de bronze éléve, souple et grasse,
De l'onde, mollement que du gauche elle brasse,
Sa droite vers Neptune ; et lechœur des dauphins
Exhale, résolue en de brillants parfums,
Qui cloisonnent le ciel d'ttn voile de rosée,
Une adoration sans cesse refusée.
Le rideau de buissons, de houx et de fusains,
Borne à la majesté des bocages voisins,
De termes anciens s'aligne et se décore.
Pierres profondément, qui sont femmes encore,
C'est Jacinthe avec Menthe et Dryope. et Daphné,
Dont pantele à jamais le torse enraciné.
Narcisse. les ymx clos, e11 soi-mbna se mire.
L'anémone Adonis s'effeuille auprès de Myrrbe.
Si le faible Cypres, hors de l'escabel/011,
Offre sa cht:Ve!ure aux désirs d'Apollon,
0

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Inconsolahle alors ttpfos las de farène,
Celui-ci des chevaux abandomu la rêne ;
Il se repent dii jortr, il gémit, il se plaint.
Le char vague et déjà s'en va sur son dtclin.
Htbé vme t1 Ph/bus sa liqueur : dn calice
Il se détourne, en proie à son morne délice ;
Il le sauve 1m moment mr l'abî111e penché,
Piûs le laisse. Et le flot magnifique, épanché
D'une incertaine main par-dessus le balustre,
Colore un firmament dont pâlissait le lustre.
La mourante clarté de ce rose glacis
S'égare vers les eattx, el sa fuite transit
Les chênes, dont la cime est d'azur emhmmk.
Une /toile scintille au fond de la ramée,
De la tardive Nuit le premier diamant.
C'est e11 vain, que rebelle à voire sentiment,
Trop st2re de mon camr, C, mperbeennemie I
Vous iludt{ ma fiamme et faites l'mdnrmie.
Pour captiver Dùmett la mettre en émoi,
Quelle âme inspire alors, qui triomphe avec moi,
Du prestige des fleurs la douce violence,
La charmille enchantée et l'Ombre et le Silence?
GASPARD-MICHEL

LA PESTE

Quand nous amvames devant la Vera-Cruz, a,·ec le
pavillon hollandais à notre corne, dans l'espoir de traiter
avec les Espagnols sans crainte d'être dénoncés, nous
vîmes que tous les bâtiments en rade portaient le pavillon
jaune, ce qui indiquait que la mort sournoise dominait la
ville de son grand souffle fétide et mystérieux.
George Merry, Anselmo Pitti et Pierre Mouton-Noir
furent d'avis de virer pour fuir vent arrière devant la peste
,·orace, mais il advint que plusieurs autres, dont Mac
Graw, désirèrent au contraire descendre à terre arguant que
les affaires seraient faciles au milieu de la désolation générale et qu'ils se faisaient fort, connaissant un apothicaire
qui « fourguait » à l'occasion, d'éviter la quarantaine et
les alguazils orgueilleux et maigres.
Mac Graw demandait huit jours pour traiter nos affaires
et les siennes. George Merry hésitant se laissa convaincre
et l'Etoik Matutine chercha un mouillage sur la côte non
loin du havre pavoisé de jaune, vers S• Jean d'Ulhua.
A la nuit, nous détachâmes le canot et nous embarquâmes: Mac Graw, Pew et moi-même.
Le ciel sombre favorisa notre entrée dans la ville catholique que Mac Graw connaissait pour en avoir parcouru les
moindres ruelles. Sans bruit, nous accostâmes au pied
même d'une grande bâtisse d'aspect mélancolique qui
deYait servir de lazaret. Nous éprouvâmes de grandes difficultés à sortir notre canot et à le dis.simuler sous un tas de
décombres. Cette opération nous prit une heure. Nous la
II

�162

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conduisîmes à bien et dès lors, nos mains lavées dans l'eau
salée, nous nous dirigeâmes presque à tâtons à travers les
rues de l'opulente cité. Le petit jour nous surprit errants,
ayant eu le bonheur d'éviter le guet et les ~bires de la
Sainte Inquisition qui pullulent en cette cité, tels les
corbeaux dans un champ fraîchement ensemencé.
Avec la lumière du jour, nous retrouvâmes notre route
et Mac Graw souleva bientôt le heurtoir de cuivre d'une
maison construite à l'espagnole, soigneusement close, fraîche et poreuse comme une jarre à contenir de l'eau douce.
Un guichet percé dans la porte s'ouvrir à notre appel et
une voix, à la vérité peu aimable, nous accuerllit en ces
termes : cc Que voulez-vous ! Est-ce une hôtellerie ici,
pour que tous les chiens de la création viennent y demander asile !
- C'est parfait, fit Mac Graw... N'en dis pas plus ... je
te reconnais,· cc Red Fish ». Tu n'as pas changé, vieux
drôle ... Ouvre l'huis de ton accueillante demeure. C'est
Mac Graw et des amis et, par Jupiter, ce n'est pas encore
la peste qui me présentera au diable que j'estime autant
que ta Seigneurie. )&gt;
Pendant ce discours dont nous approuvions les termes,
la porte s'était ouverte et la figure de Poisson-Rouge éclairée
par un falot se montra pour affirmer combien le propriétaire de ce nom en était digne.
Le visage de Red Fisch était orné de deux yeux rouges;
le nez petit et mince surplombait une bouche sans lèvres i
le menton fuyant se confondait avec la ligne du cou, ce qui
lui donnait - si l'on tient compte de son crâne chauve er
pointu -l'apparence d'une tête de merluche. La couleur de
son teint était d'un beau roug~ brun autant que nous
pûmes en juger grâce à la lumière de la lanterne et am:
premières lueurs d'une aurore livide.
- Entrez et fermez la porte », fit Poisson-Rouge.
Nous le suivîmes. Il nous fit traverser une cour entourée
de quatre corps de bâtiments et d'une galerie circula:i:re en

LA PESTE

163

bois sculpté. Nous montâmes un escalier de pi.erre et Poisson-Rouge s'effaçant souffla sa lanterne et nous laissa
passer. Mac Graw le premier, nous pénétrâmes a-lors dans
une vaste chambre décorée d'une manière étrange qui sentait l'enfer de très loin.
- ~eci, souffla Mac Graw, me paraît une chapelle
construite pour les dévotions de Black-Teacb. &gt;&gt; Il s'assit
sur un escabeau et nous l'imitâmes, cherchant une place
afin de poser nos pieds au milieu des pots de couleur et
des pine:eaux trempés dans des vases ébréchés.
- Tu n'es pLus apothicaire? interrogea Mac Graw.
~ N?n, r~pondit Poisson-Rouge avec brusquerie, aujourd'hui, Je fais de la peinture. Pourquoi êtes-vous venus
tous trois ? i&gt;
Il s'approcha de moi, au point de me souffler dans la
~gure ; s~ main sèche prit mon poignet, un doigt fit press10n sur 1artère.
- Prenez garde», fit-il.
Puis se tournant vers Mac Gl"aw, il dit, avec de la colère
dans la voix : « Etes-vous sùr de ne pas l'avoir? Montrez
la langue ... Et vos yeux ... comme ils sont rouges ! »
- « Tu devrais nous donner à boire, &gt;&gt; répondit Mac
Graw.
Poisson-Rouge descendit en grommelant des paroles
con~ses. Nous l'entendimes remuer un trousseau de clefs
dans la cour.
Alors sans échanger une parole nous regardâmes autour
de_ nous : Le plancher de la pièce était jonché de débris de
toile, de pots de couleur et de pinceaux usés · dans un
ooi11, s?alignaient d'étranges pains de sucre en ca,;ton dont
certains, à moitié décorés, présentaient un aspect à la fois
grotesque et repoussant ; sur les murs étaient accrochés des
~.oix couvertes d'inscriptions latines, des scapulaires
immenses_ barrés _de croix ?e Saint-André et d'autres portant des diables, ailés- brandissant des tridents7 soufflant des

ilammes.

�164

Nous regardions ces décors, pour le moins incompréhensibles et dont la pauvreté des étoffes q1=1'ils ornaient ne
pouvait qu'évoquer un divertissement de masques vulgaires, quand Poisson-Rouge rentra avec deuK bouteilles
qu,.tl posa sur une table à côté d'un morceau de chandelle~
quelques croates de pain et des peaux d'oranges desséchées.
- Buvez, dit-il. Peut-être avez-vous la fièvre ? 11
Nous remplîmes nos verres et celui de Poisson-Rouge et
nous bQmes à sa santé. C'est alors que nous entendîmes
dans la rue une rumeur gémissante et grave, le piétinement
des chevaux et le bourdonnement majestueux d'une foule
en prières. Nous nous élançâmes vers les fenêtres protégées par des jalousies pour apercevoir une mascarade religieuse dont l'aspect nous laissa étonnés. Entre deux files de
soldats vêtus d'habits mal ajustés et portant le fusil avec.
nonchalance, tnarchaient des hommes et des femmes habillés de chasubles peintes à la manière de celles que nous
avions aperçues sur les murs de la chambre. Ils étaient
coiffés de bonnets grotesques, ce qui nous expliqua également l'utilité de ces pains de sucre dont l'aspect nous avait
paru si repoussant à notre arrivée. Derrière ces pénitents
de carnaval suivaient des esclaves métis soutenant sur leurs
épaules des caisses de bois en forme de petits cercueils. Les
prêtres chantaient dans cette confusion et des filles portant
chasuble et bonnet de carton enluminé, blêmes de terreur,
interrogeaient du regard, avec des yeux immenses, la foule
des hommes barbus. Leurs mâchoires tremblaient. Parfois elles fléchissaient sur les genoux, alors un confesseur
tenant ·un crucifix les relevait avec une bit:nveillance peu.
discrète.
- C'est l'inquisition, fit Mac Graw, et quelques juives
que l'on mène au bûcher. Le pavillon hollandais nous protège !
- Ils ont apporté la peste ici, répondit Poisson-Rouge.
j'ai peint l'ange de la peste sur leurs bonnets que l'on

165

appel!e des carrochas et s~r leurs samarras, car je suis
le• pemtr~ breveté de la Sam te Inquisition. Ces sorcières
~~nt va u mes plus belles-œuvres, toutes de sensibi»

JllC.

JI ajouta à voix posée, comme la procession oscillait
reprenant sa marche : « Je peins les croix, les carro~ et 1~ samams dont le fond est gris. Voyez, le portrait
~ l héréb~ue ?u du sorcier est traité avec naturel et vivacité. Je ~ms d après nature, dans la geôle même où ces inBmes ~ttguent le ciel de leurs cris. Je vous recommande
œtte
Jeune
.. A rès'Ia
fil dfemme ou fille , peu m'importe, 1a tro1s11;111e,
• · e es hommes. Vous y êtes ?J'ai peint son por~t sur les d_eu_x faces de la samarra, car cette fille porte ce
_ent artistique, pour avoir nié devant le saint tribu~, b1~n ~u'elle fQt convaincue d'avoir introduit dans notre
vill~ _J odieuse et !a mélancolique peste dont ceux qu'elle
cho1s1t pe~dent, dit-on, les sentiments de l'esprit.
• La nuit, confia le peintre patibulaire, il me semble que
ma peau tendue converge vers un énorme bubon qui
avec un bruit de tonnerre. la peste va dominer le
~nde et Je~ ~okans_ ne sont que des bubons peut-être
libérateurs, s1 1en crois mes songes.
- Et le commerce ? interrogea..Mac Graw.
.
_____Ah que le diable ici peint te f.. .. glapit Poisson~ - Ce beau merle vient nous parler de commerce
~ d toute la ville tremble comme une fillette tendant ~
)nain à une diseuse de bonne aventure.
• Regardez, s'e~ltait l'homme que Mac Graw avait
œnn~, r~dez mes portraits et les principes décoratifs des
pphces ~•vers,. selon l'âme du patient, ses goûts, ce qu'il
ce_~u il deviendra et surtout ce qu'il regrette, car toute
subbhté de ?30n art consiste à matérialiser le regret de la
avec des images dont toutes ne sont pas symboli-

:tete

!e

"1a-

1

~ t e se prit la tête entre ses mains et gémit : Mes
œuvre, mes pauvres chefs-d'œuvre seront encore

�...U PBSTE

166
}e5 victimes de l~todafé ! Ab les imbéciles qui pe.igaeot
4tS croix rouges S11r les vulgaires sanbenitos sont moins
à plauKtre que .lillOi ! Je suis le .plus grand supplicié .de la
Sainte-Inquisition.
- Quand 4:ette damnée masca.rade aura traversé la place,
murmw-a Mac Graw, nous laisserons le peintre à son art.
Puis, si Dieu le pccmet, nous rejoindrons Georse Merry,
et nous fuirons cette serre où la fièvre, comme une ,divinité païenne, se baigne dans toutes les foot.aines.
- Cette ville a l'air d'une .énorme pi.èce de monnaie
en cuivre surdu.uiéc, ajouta Pew. » Il fit .claquer a
langue, car :iutour de .nous l'air .sentait le cuivre chaud .avec.
par intervalles, par bouffées, l'odeur ,Je la fumée de bois«
de la chair grillée.
- Vous div~ez, fit Poisson-Rouge interromparA le
a&gt;urs de ses songes... vous divaguez, je crois et vous tremblez ... D'où ~nez-vous donc ... avec cette b.ngue épais.te,
as yeux ourlés d'écarlate et c«tc .exaltation des moindres
sentiments de\'Wt les spectacles de la nature ?
_.l. Allon~ calme-toi, Poisson-RoÜge. Souvicru-toi dll
vieux temps à Londres, quand tu buvais du punch à
l'urine, avec les &lt;1 veuves allemandes » de la mère Knox, à
Covent-Garden. laisse un peu ces m6meries ...
- M6mcries l gentlemen, Kigoeurs ! Il ou,·re la hou·
che pour blasphémer. ll... "
Poisson-Rouge suffoqué porta les mains à 60n c.ol
gonflé comme un cou Je serpent. Puis il s'apaisa, froua ses
paumes l'une contre l'autre et, timidement, s'approcha de
la ,porte.
- Gentlemell, dit le renégat, je place mes trésors SOUS
votre protection. ,, Il montra les carrochas et les sanbenitoL
« Je vais, de ce pas, ,quérir les éléments d'un festin digne è
vos Seigneuries .et du vieux camar.aJc, bien qu'à la vérité je
n'entende pas très clairement ses propos sur notre ancieO
matelotage. Je re,ieo.c:, »
Il fit un pas dans la direction Je la porte ..• un.seul pas.J

167

mais, je Je jure, nous vîmes tous, à la manière dont Mac
Graw nous ~~arda, qu'il fallait agir sans plus attendre.
J&amp;ac
. Graw, d ailleurs,
. bondit le premier sur Poisson-Rouge
qui ne put soutemr le choc et tomba sur ses deus. genœx.
• Han l .» fit-il.
Et Mac Graw l'étrangla Je ses deux mains puissantes
cepen_dant que nous maîtrisions, renversé en .arme,

le pemtre de sanbenitos. Ses yêux tournèrent leoiement
• !angue pointa hors de sa bouche, et sa figure violac&amp;
dnmt un masque semblable à ses peintures. Mac Graw
pour . reprendre ses forces • desserrait ses dniatc
--e-; un peu'
de vie semblait alors ranimer le hideux patieot. Notre
camarade resserra trois fois son étreinte et :nous sentîmes
.-e l'homme venait de mourir entre nos mains.
-:- Il voulait. nous dénoncer, pour ce que j'ai dit des
momes », soupira Mac Graw.
. Nous ~ssâ~es le cada\-Te tordu sur le plancher et derme ~es JaJousies, nous inspectâmes la place vide, chaucie,
ans air. Un dément courait en rasant les murs pour chercher_ un peu d'ombre. Il levait les bas au ciel. Essoufflé il
l'ISSI! près d'une fontaine tarie et se roula sur le sol ea
igraugnant la terre comme un.e bête blessée.
. - Le moment serait peut-être venu de partir• dis,e. Mac Graw et Pitti approuvèrent de la tête • 'mais
œ départ précipité ressemblant trop à une fuite: nous
cherchâmes autour de nous une compensation à cc parti.
Nous primes Poisson-Rouge et tel qu'il était .avec sa
&amp;cc torturée_ nous l'habillimes &lt;l'un scapulaire gris où
des délllOns inachevés hurlaient devant des flammes en
forme de langues; nous coiflàmes le peintre d'un bonnet
è carton, et œ fut le coup Je pinceau final terminant
feKt:oyable ~nnage que noos venions de créer, nous
aass1, en artistes. Quand il fut paré, nous le descendîmes
dans la cour et le pendîmes devant Ja porte, Jes pieds repotlDt sur les dalles de l'entrée.
- Nous ne pourrons pas encore sorùr, fit Pew, il fait

�168

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour. Attendons la nuit ... Nous l'avons pendu trop tôt...
n'ai-je pas Ja fièvre, Mac Graw ? »
Mac Graw, dans la demi-obscurité de la cour, tàta le poignet de Pew : &lt;&lt; Ce n'est rien &gt;), fit-il.
Nous restâmes assis sur les marches de l'escalier, tous
les trois, sans dire un mot, devant le mort au bonnet
pointu.
- J'ai toujours mal. .. au cœur ... dit encore Pew. &gt;&gt;
II se pencha un peu en dehors de Ja marche pour vonur.
- Va plus loin, porc 1 &gt;&gt; dit Mac Graw.
Nous attendions la nuit de même qu'un voleur expirant
sur la roue, la mort. Les minutes s'écoulaient lentement et
le soleil, aperçu au-dessus de la cour comme du fond
d'un puits, ne voulait pas replier ses rayons homicides.
- J'ai ... » dit Pew.
Il n'osait pas .se plaindre. Et je surpris dans l'ombre Mac
Graw qui lui-même tâtait son artère au poignet, avec une
inquiétude sournoise.
Et avec la nuit, cependant que les mauvaises odeurs
humides montaient de terre, nous franchîmes la porte de
la demeure du peintre des démons.
Pew ne pouvait pas marcher car ses jambes étaient
molles. Nous le soutenions par les poignets et nous
sentions son sang battre le long de ses veines, dans nos
mains crispées.
L'odeur de chair brûlée persistait sur la ville. Un grand
vol de corbeaux et de vautours passa au-dessus de nous
en poussant des cris variés ; certains gémissaient comme
des enfants.
Pew s'écroula enfin malgré nos efforts. Nous le laissâmes
aller sur le sol. Il leva vers Mac Graw des yeux merveilleusement intelligents.
- lei, Mac, fit-il, en montrant son cœur, fais vite. ,,
Et Mac Graw, penché vers lui, comme pour lui regarder
la langue, appuya de tout son corps sur son couteau

U. PESTE

qu'il avait discrètement appuyé contre le cœur de son camarade.
Nous abandonnâmes le défunt et rejoignîmes George
Merry et la bande. Et jamais nous ne parlâmes de PoissonRouge, ni de la Peste, dans la crainte d'être déposés, par
précaution, dans un canot avec des biscuits, de l'eau, un
fusil et de la poudre. La mort de Pew s'expliqua naturellen1ent à la suite d'une querelle adroitement décrite selon nos
traditions.
Mais pendant quinze jours et quinze nuits, Mac Graw et
moi tâtâmes, à la dérobée, la grosse veine de notre poignet gauche, et nous interrogeâmes les miroirs reflétant
notre langue ... Nous n'avions plus le goût d'interroger nos
souvenirs de la Vera-Cruz.
PlERRE MAC ORLAN

�-! Yffl (ilUI PERD L'H.A,RITl:JDE

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

Pumiirt p.ttrtie.
Oc»lVOI DE FEMltŒS 'AU BETSILBO

Ce Malgache crie, de la cour, qu'il vient_ d'Ambohi~e. et
que le quatrièm•e colonial campe à deux 1our~ées d tct. Il
n'avait pas besoin de me réveiller pour ça. Mais est-ce que
je dormais. Nos Sénégalaises auront retr~uvé leurs ho~mes
dans deux jours. Bon. Pour le moment c est Aytré qui les
surveille. Je comprends maintenant pourquoi ma case est
malsaine (il m'avait semblé d'abord qu'elle était la meilleure
du village) : c'est que les vieilles nattes sont tout ~ fait
pourries, sous la natte ~euve ; pa: exemple, celle;~1 est
encore gondolée comme s1 elle venait du marché. J a1 soulevé un coin, il n'y avait que des débris de paille et des
cloportes. Il est possible que ça dégage des miasmes, comme
un marais à sec. Ces histoires de bateau ne m'auraient pas
tant préoccupé sans l'affaire des six femmes qui se sont sau·
vées. Elles sont plus difficiles à mener, depuis qu' Aytré a
renoncé aux coups de corde. Il y a aussi la révolte. Je donnerais cher à celui qui me dirait pourquoi ces Malgach_es se
mettent en colère tout d'un coup. Sans raison. Un 1our,
tous les gens vous font fête. Vingt kilomètres plus loin les
villages sont vides, on vous tire des coups de feu sur la
route. C'est encore heureux qu'il n'y ait eu qu'une Sénégalaise de blessée. D'ailleurs par une sagaie. Pas gravement.

Je ne puis rien saisir ici, de ce q.ui f.a.it que ·je ne dors.
pas. Je me ,d-is: cette agitati©n ... Mais je ne ·suis pas qgité,
rqu.'est-.ce •qni pourrait-être ,agité en moi. Je sens mon œrps,
;au menton., QUK cô:t~__,, 11.nx pieds. .Nulle part ailleurs. Je ,se
bouge pas. Cest plutôt,que je n'ai pas les idées ln.abitueHes,
qui en se r.éduisant amènent .à dormir. Il semble qu'elles
soient détournées.
Cette tache ou .c.ette trace, sam ·qne je la pénètre jamais,
le soin ,que je mets à 1' éviter me rend pr.éocéupé d'elle.
Po.w- la reconnaître il me la faut appeler à.chaque fois dlune
nouvelle manière. Je pense .alors que si je lui avais d'abord
refusé ces -mots q.ui la maintiennent, j'en ser,ais débarrassé
maintenant ; je n'ai plus qu'à m'éwnner qu'elk ait p.u
m'inquiéter S(i).US sa première forme :
C'est touyours au moment où j~tais prêt à _partir - bien
que le bateau ne füt pas -en .bon état, la caJe avaitJ'air abandonnée depuis deux ans - que l'en me ·tondui~ait dans
une cabine qui éta:it :grande et aérée, pourtant pFéparée 1par
sa forme à recevoir toutes les ordures qui couvraient le
·plan.cher : -eUe semhlait pavée et, après deux hautes marches~ ouvrait un soupirail. Quant au lit, il pouvait se trouver sur la partie droite de la -seconde matche, qui restait
.dans l'ombre. Je &lt;lonnais dix francs au quartier-maitre et je
sortais ; mais a.près que ·j'avais fuit sur les q,ruûs une longue
promenade, -et bu un cnfé, c~est -dans la même cabine infecte
-que nie ram-emùt oe quartier-maître qui portait tm. uorps en
tonne.au sur fies jambes maigres, et s'appelait sans raison
Hippolyte Taine. Cette fois-,ci je ti.r.ais parti de fendroit,
qui déjà me préservait Ju .soleil; j'avais justement -dans ma
poche depuis le matin une lettre, que personne ne devait
me voir lire. (Toutes ces ordures, qui me gênaient $Î fort
pour poser -1,es pieds, pourtant n'avaient pas mau~ise
-odeur). fêtais assis sur la ma:rche, le bateau oa g.ninçant
,des chaînes faisait ses -efforts pour s'en aller, et la lettre
me révélait continuellement des; secrets, dont je découvrais en naême temps que j'avais eu la curiosité.

_

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

D'ailleurs j'a\-ais glissé tout d'un coup; j'étais à présent
sur une pirogue - ou plutôt quelqu'un était sur cette
pirogue et qui était moi. Il est singulier de s'échapper à
soi-même. Oui, voilà l'idée que tout à l'heure je tâchais
d'éviter, et qui cependant me tentait. (J'ai souvenir que je
m'en débarrassais par une sorte de mouvement intérieur
assez pareil à celui qui fait renvoyer à l'horizon, d'un coup
de vue, la lune trop grande qui surgit contre nous.)
Ces rêves avaient dû prendre leur commencement, ou
trouvaient leur fin dans une lourdeur de tout mon corps,
et moins une lourdeur après tout que le sentiment que
j'avais le dos et les reins exactement entourés, et pressés de
sorte qu'au moindre mouvement il en pût sortir de la
douleur. Mais cela m'avait déjà passé, lorsque le Malgache
m'a appelé. Quant au départ ... avant je ne me figurais pas
tant de choses. C'est depuis que nous avons commencé
cette vie, le champagne tous les soirs, et cette caisse de
glace, quelle folie. D'autant plus que tout sera fondu
demain. Ah, les femmes aussi : j'avais assez défendu à Ravao
de m'en apporter une à robe ou à souliers ; celle d'hier
n'osait mettre les pieds nulle part, elle marchait comme
une chinoise. C'est Ravao qui lui avait recommandé d'enlever ses souliers, évidemment. J'aurais mieux fait de prendre celle de Guetteloup. (Il se serait peut-être formalisé, il
est entendu que la plus petite est toujours pour lui.)
Tout de même, les sergents ne m'oublieront pas. Je
crois qu'ils ne sont pas à plaindre, depuis cinq jours - oui,
cinq: c'est un vendredi que nous avons quitté Ambositra,
trois jours après la mort de Raymonde. Eh bien, je n'ai pas
économisé, lorsqu'il s'agissait de les régaler. Si c'est ça qui
me fatigue.
Non, dès que je me suis un peu secoué, je me retrouve.
La chambre malsaine, je n'y crois pas; j'en ai vu bien
d'autres quand j'étais en Bétsiriry, et la case entre les
marais. Si c'était une idée; mais est-ce que j'ai été meilleur,
de toute ma vie. Et moi, à qui 1'011 reprochait de ne pas

AYTitt QUI PERD L'HABITUDE

173

savoir rigoler : je les roule tous les deux, je bois davantage.
Autre cho~ aussi. Et je puis changer, d'un jour à l'autre.
. M~me, il faudra assez que je change. Combien est-ce que
Je vais toucher, en arrivant à Tananarive? Ce sera juste.
*
* •

Il_y a e? un temps où j'étais préoccupé de savoir pourquoi certams hommes réussissent, deviennent des ministres, des généraux. A présent je pense que cela tient chez
eux à une sorte de défaut, au besoin de se ·sentir encou~é,_ po1:é ~ar
autres; ou bien encore c~mplété. C'est
difficile a dire, J a1 éprouYé ça : c'est les jours où je suis
brouillé avec ~oi qu'il me faut passer par les villages qui
me recevront b1en, avec les tambours, et les bananes que
m'apportent les vieux du pays, et les danses. Pas très sou\"eot, du diable si je monte plus haut que sous-lieutenant.
Aytré m'a dit hier: a Moi, ça me suffirait maintenant de
rester ass_is,u_n_e semaine. à rega:der grouiller les gens. »
Pourquoi l a1-1e_ connu s1 tard, t! me semblait avant que
nous ne pouvions pas nous entendre. li y a aussi des
mo_ments o~. je me sens si satisfait de moi, et plein, oui,
plem, que n importe quoi n me diminuer : même de bou~er l_es pie~s, même de dire : ffff. Quand j'étais gosse, que
1avais copié dans une composition, toute une semaine il
m:aurait bien s~ffi p~ur être content de me répéter : j'ai
tr'.ché. Et de voir venu. Il y a des jours où je rnudrais me
faire un savant : et sur les mœurs des Malgaches sur la
langue je sais déjà des choses que personne ne de:inerait
Il n'y a guère que ces révoltes que je ne m'explique pa~
encore.
_Et_î'en apprends, il me semble que je suis là pour ça.
A~ns1 le gouverneur de l'autre jour, avec son riz qu'il voul~tt me vendre. Je le laissais venir, je me disais : toi tu vas
dire.... • ça ne manquait pas, ses idées me \·enaient à la tête
aussi vite qu'à lui. C'est ainsi depuis le départ d'Ambositra.

.!~

�r;:4

LA

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

00\1ll.LE REVUE FRANÇAISK

•on, demr à. trois jours après, peut-être. Cela a commencé
le soir où je me suis réconcilié avec Aytré, après le dîner
au cb:unpagne.
.
Guetteloup était venu me dire: t&lt; Aytré veut quitter la
colonne, il voit bien que vous lui faites la tête, il dit que
c'est malheureux, quand on n'est que trois blancs dans un
pays ou le Français n'est plus respecté ; et si vo~ pouvez
supporter ça, lui il ne peut ?15· Il n'a pa-s dornu les deux
nuits passées. &gt;&gt; C'est là que j'ai songé au c~mpagn~ et
à- la glace, et qu'Aytré ensuite m'est devenu si: nécessaire:
presque amoureux de lui, vraiment. Gu.etteloup s:en est
aperçu ; à. présent, il ,·ient se plaindre que les merlleures
1,&gt;ardcs soient pour Aytré.
füer, pendant qu'ils dormaient, quelle longue prom~n:t.dc j'ai faite ; et tout naturellement, sans songer que JC
me promenais. Voilà ce qu'il f.ro.t. Je pensais bi_en q_ue le
ravitaillement sè finirait pend:mt ce temps. K.on, Je rentre:
Guetteloup n'est plus là ; et les Malgaches qui m'atten·
dent a:vec leurs sou biques pleines. J'ai dû me laisser encore
roul;r, comme l'autre jour avec le gouverneur. Je n'ai plos
de goût à discuter.
ans compter qu'après le riz ç'a été le tour des patates,
des herbes, du café. Dire qu'il y a eu nn temps où c'était
ma joie, de faire le marché, et j'aurais envoyé _promener
tout le reste ; maintenant, à. peine je commence, Je me sens
distrait. Après le caft:, ç'a été les comptes du détachement
à. mettre à jour ; après les comptes, l'appel des femmes:
~ix qu.i manquent. 11 y avait bien de quoi mal do~ir, et
réveil, où je rot rourmentaissottement..• de œtte unage, par
exemple - qu~l missionnaire l'a apportée ici ? - oo l'on.
a peint autour du Christ un coq, un socle de statue, une
écllelle qw se tient droit , un st.."t'pent qui rampe, un pot
à eau tt des flammes. Q~nd j'a.iiu.n moment d'inquiétude,
il me semble q1ùlle prend le des.sas sm moi, je me pc~~
à me demande11 ce que font là le pot à. tal.ll ec lt S©dt • J :n
oublié l'histoire sainte.

,e

175

C~est exprès que. Guetteloup était sorti. 11 prétend Mjà
que Je veux tout lm mettre sur le dos. Il ne se gêne plus
guère a\·ec moi, non, c'était une façon de montrer son contentement, lorsque je me suis réconcilié avec Aytré. Il est
devenu tout à fait naturel, il me traite comme un camarade. C'est-à-dire qu'il faut !,écouter, dès qu'il commence à
monter ses voyages, les jours qu'il a eu chaud, les jours
qu'il a eu froid, et à quel prix il a vendu, tout de même se
lajs.5anr voler par 11ndien, du bois qui ne lui appartenait
pas. Aytré l'écoute a,ec patience, comme s'il voulait le
ménager.
Mais je suis bien plus vire prêt à céder, maintenant.
Ainsi, quand il s'est agi de tem1iner notre rapport, sur la
mort de Raymonde, quelle sorte de lâcheté m'a fair répondre à Guetteloup, qui était d'aü; d'accuser franchement le
bouro à qui j'avais,. d'a~ord très bien dit : &lt;( Ce n'est pas
un~ raison parce qn 11 s est eùfui, un Malgache se sauve
touiours quand oo le soupçonne et il n'a pa tort », pour~
tmt un peu après: &lt;t Je croirais plutôt que c'est quelque
pro~teur, un_ Grec, un Indien. Il y en avait qui ne p:irdoonate?t pas ~ ~aymonde de recc-roir des Malgaches»,
reconnaissant :uns1 la chose la plus grave à laquelle pensait
Gu~ttel?up ~t qui, était _son vérit~b~e reproche : c'est que
m_o1 q~1 a~·ais de l autorité (pens:ut-il) :,ur Raymonde, j'aurais ~u lui défendre de voir des Malgaches ou plutôt ce
seul J~une Malgache qu'elle avait pris pour bouto, qui m'appona1t ses lettres et dont je n'aurais jamais imaginé qu'il
pût être son amant sans les bruits qui avaient couru depuis,
rélégaoce de son cosmme, et certaines de ses façons que je
me rappelle. Eofio, je n'avais aucun motif de faire cene
concession à Guetteloup précisément dans l'instant où j'évitais de devoir la consentir. Je ne me reproche pas tant la
phrase même, que de l'avoir dite avec soulaoement et
.
0
'
comme l ayant attendue. U semble que la liberté où je me
trouvais m'ait aussitôt embarœ ée.
Et il est vrai que l'exaspération de quel&lt;Jne ami de Ray-

:t

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monde en apprenant qu'elle recevait un Malgache pouvait
être la cause du meurtre. Mais il y avait aussi cette raison
dont je n'avais fait part à personne sur le moment, e.t qu'~I
était trop tard maintenant pour dire à Guetteloup : Je suis
le seul à savoir que Raymonde n'a pas été volée. H était
entendu, depuis mon premier passage, qu'elle me re~ettrait tout son argent - un peu plus de huit mille
francs - pour l'envoyer de Tananarive à sa famille. C'est
vrai qu'elle avait confiance en moi, et j'aurais peut-être dô.
lui parler pour le reste. Mais la confiance que l'on me porte
me fait hésiter, je doute si elle ne tient pas à mes défauts,
et par exemple à ce caractère « rangé ,i que Raymon~e
me reprochait. (Elle serait surprise, si elle pouvait me voir
à présent.) L'argent était dans le tiroir de la commode de
poupée, personne n'y avait touché. Quand il a été sûr que
Raymonde était morte, je l'ai pris et je l'ai rangé dans ma
cantine. Dans quinze jours, je l'enverrai à son frère, avec
une lettre. Il me faudra pourtant attendre d'avoir touché ma
solde.
C'est d'un coup de couteau que Raymonde a été tuée; je
l'ai vue le premier. Elle avait son sourire un peu dur, les
lèvres serrées. J'ai dû sentir le même trouble (avec l'effarement des yeux) que j'avais eu, la première fois qu'il m'était
arrivé d'attendre dans un salon avec trop de glaces. Il Y a
entre une iemme vivante - je veux dire une femme que
l'on voit tous les jours, dont on a l'habitude - et cette
femme morte, la même différence qui est entre une image
et la réelle femme nue que représentait cette image.
Je ne tenais pas assez à Raymonde pour être triste. J_e
me sens abandonné pourtant, depuis quelques jours. Oui,
cela n'a pas commencé aussitôt après sa mort ; il me semblerait plutàt que c'est une idée qui me manque, une de ces
idées qui font que l'on se défend. Voici qui peut m'en a,·ertir, ce matin : des douleurs aux reins, qui ne sont sa~s
doute que l'effet de ce que Guetteloup m'a dit hier au soir,
comme je reprenais du sucre : que j'avais tort, et que le

AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

sucre donnait le diabète. Par une sorte d'intimidation ;
puisqu'elles disparaissent, aussitôt que je bouge, et me
reprends.

***
Je ferais mieux de m'habiller et de sortir. Jeme suis surpris hier, à table, comme je demandais à haute voix d'où
venait cette tache rouge sur le riz, et me répondais aussitàt
que cela tenait à la cuillère, qui avait d'abord servi pour les
betteraves - ce que je savais très bien avant de parler.
Alors ce n'était guère la peine - ou si c'est pour flatter
Guetteloup, qui me reproche de le négliger, que je dis
depuis quelques jours tant de choses inutiles.
J'ai une autre idée ; je tâche de me rappeler s'il n'y a
pas deux parts à faire de l'argent de Raymonde. Est-ce
qu'elle n'a pas commencé un jour à me prier de ne pas tout
envoyer à la fois à son frère - qui pourrait très bien faire
une folie, ne rien mettre de côté - . Attendre un mois
'
deux mois par exemple pour le second envoi, ce serait raisonnable. Ou si elle me l'avait écrit, à mon premier passage, lorsque j'évitais de la voir : par exemple dans sa lettre
d'après notre promenade sur le plateau, et le grand feu
d'herbes sèches. Je lui ai même fait jurer qu'elle ne m'aimait pas, par :
Cerceau de plomb, cerceau de fer,
Si je meurs, j'irai en enfer.

Nous nous amusions comme des gosses. Et le feu qui
ne prenait pas, le vent l'aplatissait à chaque coup. « S'il ne
prend pas, c'est qu'il y aura du mauvais. Attention.» J'apportais encore des herbes. A la fin, il prend, nous sautons
par-dessus : je lui dis là qu'elle devrait se marier avec Aytré
- à ce qu'on racontait, ils étaient bien ensemble - qu'ils
se ressemblent, tous deux un peu sauvages. Même je veux
disparaître comme un génie, en tournant trois fois sur
moi-même. Je crie : « Je suis venu faire votre bonheur» et
12

�178

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je me jette sous les broussailles. :r-.1.ais elle m'a rappelé _deux
fois elle a dû penser que je m'étais moqué d'elle puisqu-e
voi~i ce qu'elle m'a écrit, que j'ai reçu le soir. C'était une
drôle de fille :
« Après l:i façon dont vous m'avez quittée, jt sai~ que vous ne
'liendrez pas, ni aujourd'hui ni demain. C'est pourquoi je vous écris

ces paroles finales.
.
.
« Vous avez raison, c'est incontestable et ie nageais dans la pure
folie, je m'en suis très bien rendu compte. Si vous r~flécbiss z aux
circonstances de ma vie, peut-être comprendrez-vous mieux. Ev1dem_ment il n'était pas raisonnable non plus de s'éprendre de 'sympathie
brusque et spontanée pour un étranger et sans juger si une réciproque

7

était possible. Pardonnez-moi.
. .
..
.
. .
" Mais pourquoi .cela empêèheratt-11 une am1tLé'. tO~J,Ours•en public_ s1
vous Je voulez, mais pas cette froideur de cc matm, Je vous en supplie,
et ces paroles méprisantes. J'en suis malade.
Votre ~mie, dites
Raymonde Chalinargues. »

Que j'étais gai dans ce temps. Je n'ai qu'à songer au senti.er
qui va jusqu'à ma case, à la barrière, à la mare, -~x poissons-têtards, au bouto qui m'apporta la lettre, J a1 autant
d'innocencç que j'en veux. Est-ce la mort de Raymonde
qui m'a changé, c'est peut-être ainsi que l'on regrette les
gens. Quand on commence à voir le détail et à se demander
comment arrivent les choses, le reste s'égare. A la fin de
la lettre, il y avait entore :
« Et puis j'aurais aussi un service a vous deman~er. Ce serait de
l'argent à porter jusqu'.I. Tananarive, à votre procham voyage, pour
l'envoyer à ma famille, qui l'atten~. C'est donc moi qu~ vous demand~
par grâce de venir ce soir, vers huit ou neuf heures. Et ie ne vous g:U:
derai pas rancune si vous ne vener. pas. Mais si vous saviez comme)~
suis seule. Et
n'est pas vrai que je suis heureuse de l'être. J'ai
fini d.e feindre je ne sais quel bien imaginaire. »

c:

Est-ce qu'elle était vraiment devenue amoureuse de moi le
jour où j'étais venu la voir de la ~a~ d'Aytré? Je ~en
revenais pas de surprise, lorsque J at reçu sa première

AY1"RE QUI PERD L'HABrtUDE

r79

lettre. Ou plutôt, non : celle-là s'est perdue. J'ai eu seulement la seconde qui disait :
« A la réflexion, il vaut mieux que vous passiez votre temps avec les
indigènes, et moi avec moi. Ceci annule donc la lettre que vous a
apportée le bouta, et cet ;lccès d'aberration mentale. Pourtant je vous
aime bien, mais il vaut mieux que ce soit de loin. Amicalement. »

Après tout cette première lettre, peut-être ne L'avait-elle
pas écrite. Avec elle, on ne pouvait pas savoir. Mais sur
l'argent à partager, non, il n'y avait décidément rien.
Quoiqu'elle m'ait répété plus d'une fois, cela j'en suis sû.r:
mon frère est une tête brùlée, il ne sait pas se conduire.
Pourquoi Guetteloup voulait-il faire le rapport contre le
.houto? J'aurais dû les appeler tous deux, avec Aytré, et
leur dire : « Il n'y a pas à se moquer du monde, nous
savons tous les trois que ce n'est pas un Malgache qui a
fait le coup. Possible qu'ils n'aient pas de grandes qualités,
dans cette race, mais ils n'ont pas ce vice; tâchons de
savoir la vérité. &gt;) Et un Grec, pas davantage, ce n'est·pas
la peine de me mentir à moi.
Après tout, je ne leur aurais rien appris, seulement il se
trouvait que, du fait que peu de gens avaient Je droit de
s'y intéresser, le meurtre perdait (malgré nous, certes) sa
gravité - je veux dire sa gravité courante, sa gravité de
tous les jours, de ces jourc: où nous étions en rapports
bien plutôt avec des nègres qu'avec .des blancs. La rareté
des Français les unissait aussi plus étroitement et portait à
atténuer les désaccords qui avaient pu exister entre eux.
(Raymonde devait en être venue à nous sembler un peu la
complice de son assassinat.)
L'on pensera que le meurtre ne devait nous en paraître que plus atroce et inquiétant, aux momC!Ots où nous
l'évoquions entre nous. Cela me semble aussi possible mais enfin je n'ai pas souvenir de tels moments. C'est
peut-être que notre état de « sous-officiers en pays malgache &gt;&gt; l'emportait su_r l'état .plus général de français.

�180

LA ~OUVELLE RE'fOE FRANÇAISE

De plus, nous ne le rappelions pas franchemeot pour
la raison que l'un de nous trois pou\'ait être l'assassin.
L'idée m'est venue il y a cinq jours que ce devait être
Guetteloup: j'ai le sentiment plutôt qu'il m'est étranger à
présent, qu'il n'y a rien de commun de lui à moi, qu'il vit
autre part. Il s'en rend compte: à quoi tient sa grossièreté,
et son indifférence. A l'instant, ils sont passés tous les
deux devant ma case. Guetteloup a dit, en écartant le
volet : « Qu'est-ce que fait l'oiseau? li dort toujours. »
Aytré a posé un cahier sur la natte: &lt;&lt; Le rapport, mon
adjudant. » Je vois d'ici la cou\'erture, c'est le journal de
route, que le commandant nous fait tenir - je l'ai donné•
à rédiger aux sergents. Aytré sait donc à présent que notre
voyage est fini, puisqu'il me le rend. J'ai fait semblant de
dormir, je veux me reposer encore. C'est vrai, je n'ai guère
dormi, cette nuit. Le pénible n'est pas de se réveiller,
mais de se rencontrer tout éveillé - et forcé de se dem:mder : je ne dormais donc pas ? J'ai dormi cependant, puisque je me trouvais, il n'y a pas longtemps, à quelque
cinquième étage, tout en chambres mansardées, domestique qui servais des dames à hennin. (Ce détail pittoresque, j'en aurais mal au cœur.) Je voyais chaque soir ces
dames se lever, et vouloir sortir; et très embarrass1:es,
parce que leurs coiffures cognaient le dessus des portes. Il
leur fallait se baisser ou prendre des positions singulières,
qui se trouvaient être en bien plus grand nombre que je ne
l'aurais supposé. mais dont aucune ne convenait tout à
fait - et finalement toutes arr~tées par d'autres portes
plus basses, et résignées s'asseyant et commençant à bavarder, de sorte que l'on ne voyait plus qu'osciller leurs coif·
fores.
La coiffure de Raymonde aussi était très haute : d'où
ven.üc son air d'autorité. Je ne me souviens pas de sa douceur, sans lui garder une sorte de rancune. De sa douceur,
et de la voix, dont elle m'a dit : &lt;• 1 e veux-tu pas sentir
comme j'ai les lèvres sèches ? » Plus tard : c&lt; Ne \·as-tu pas

A1'TRE QUI PERD L'HABITUDE

181

me demander?

&gt;&gt; Mais qu'il ait été évident pour nous deux
- aucune des ruses dont on convient avec soi ne devait ici
réussir, puisqu'elle aurait cout arrêté, et que chacun était
tendu dans son sens - que c'était elle qui me désirait
cela fait peut-.être que nous n'avons jamais été à égalité. J~
ne me pensais pas non plus sl:lpérieur : donc, je n'étais
obligé à rien. Enfin il ne me paraissait pas qu'elle dût
~•~s?mer ou ~'admirer, ét~nt trop occupée à obtenir que
Je Iaime. Ce qui peut laisser place au mépris ou aux autres
sentiments _(par .~xemple me trouver plus« jeune» qu'elfe)
do~t on san qu ils sont les plus blessants qui existent, à
peme les a-t-on soupçonnés. Recherchée par moi, elle se
fût trouvée · moins libre de me juger - et je le serais
moins à présent de négliger des ~recommandations, qui
eussent dû m'être précieuses.

Dtuxrë111e partie.
LE JOUltNAL DE ROUTE ET LES INSTRUCTIONS

Le détachement est composé de l'adjudant, des sergents
G~~tteloup et Aytré, et de trois cents femmes sénégalaises,

qu 11 nous faut conduire à Maoabo (Menabé).
Le 27 décembre.
Nous parvenons à Ambatomena où l'on cultive des
haricots et des patates sucrées.
'
Le 28.
En arrivant à Morona, nous croisons une procession de
Malgaches, vêtus de lambas rouges.
Le 29.
Nous faisons vingt kilomètres dans la journée.
~30.
Matsara est le siège de la reine du Betsiiafy. Nous avons
eu l'honneur de la voir. Elle est vieille et peu jolie. Deux
femmes sénégalaises sont mortes.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Le 31.
les habitants nous montrent toujours de la confiance. Il
faut marcher pendant une heure dans les palétuviers et dans
]a vase- ava.nt d'arriver à Potsipotsy.
Le 1°' janvier.
Nous avons dû acheter le riz. à trois kilomètres du village
de Maintsy, où nous campons. L'adjudant Yeille à touts et
nous traite comme se.s enfants.
le2.
À sept heures du matin, nous levons. le camp ; la pluie
tombe à torrents. Pour traverser la rivière Naftalana, nous
mettons bout à bout nos ceintures de flanelle.

Le3.
Arrivée à Tsiravy: une femme sénégalaise I11eurt. Il y avait
deux jours qu'elle traînait la jambe et retardait le convoi.
Le 4.
Nous sommes·rendus à Alakamisy à 4 heures de l'aprèsmidi; le chef du village est phtisique, ce qui ne l'empêche
pas d'être complaisant.
Le 5.
Nous arrivons à 8 heures du soir à Amboutsiry. Ce village a cent casess qui sont des sortes de cages aux parois
faites de feuilles de palmier enfilées dans un cadre de bois.
Le 6.
A Ambatofilandrana, nous trouvons un père missionnaire et un médecin malgache. Nous faisons provision de
médicaments. Nos femmes reçoivent des brochures.
Le 7.
Le père nous a prêté trois paillasses. D'ordinaire nous
dormons sur des nattes en feuilles de palmier tressées;
c'est très bien fait au point de vue construction, mais non
au point de vue douceur, car cela brise les côtes.
Le 9·
Nons avons desfemmesde trois races: des Yoloffs, des
Bambaras et des Toucouleurs. Elles se disputent fréquemment, ce sont des caricatures pas faciles à contenter. Mêm.e

AYTIŒ QUI PERD L'HAlHTUDE

quand elles font leurs cérémonies religieuses, il y en a qui
trouvent moyen de tourner le dos et de prendre un air
dégoûté.~ menace de quelques coups de corde suffit à les
faire rentrer dans le rang.
Nous sommes arrivés à Ibity.
Le 10.
Nous passons dans la matinée à Ilaka, village de 150 cases.
Le gouverneur a l'air faux, mais il est complaisant. Je lui
fais un petit cadeau, ce qui ne nous fait pas plus mal voir,
au contraire.
Le 11.
Les poulets ne coûtent que sept sous à Ambiso ; mais le
pain et les pommes de terre manquent toujours, c'est-à-dire
la nourriture principale du Français.
Le 12.
Nous marchons jusqu'à Ambatomandjaka. En arrivant
dans ce village, les femmes volent neuf ojes; on en retrouve
six, je règle les autres et je mets deux femmes à la barre.
Le 13.
Le détachement ayant fait un peu de bruit, je le mets
immédiatement en route et je le fais camper à dix kilomètres du village. L'adjudant, qui avait poussé le 9 jusqu'à
Ambositra pour prendre les renseignements, nous rejoint à
Maintibe. Il paraît que nous devons camper à Ambositra.
Le 14 . .
Les femmes nous cassent la tête de leurs cris. Aussi ai-je
pris le parti de ne pas les écouter d'abord et de ne pas leur
parler ensuite : ça les rend furieuses, mais tant pis.
Le 15.
Dans l'après-midi, nous sommes attaqués par un parti
d'irréguliers malgaches. A cinq heures, nous nous emparons du village de Befas, qui est vide. L'attaque dure toute
la soirée, mais nous n'avons pas de peine à disperser les
groupes. Le pays, quoique très couvert, me paraît bon pour
la culture du café et de la canne à sucre.

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le 16.
Nous sommes en vue de Mahatrnra à 8 h. 30. Il y a dans
ce village environ deux cents cases au milieu de marécages.
Un vieux: colon me fait visiter sa plantation de café. Il est
de mon avis sur beaucoup de points : « Un jeune homme,
dit-il, qui s'établirait sur la route et qui .ferait cultiver un
immense jardin par une vingtaine de Malgaches gagnerait
beaucoup d'argent. &gt;&gt;
Le 17.
Nous traversons la Manandona sur un mauvais pont de
bois. Nous avons de l'eau jusqu'aux cuisses, la courbe du
tablier ayant changé de sens.
Le 18.
Nous arrivons enfin à Ambositra, où je retrouve la petite
colonie européenne que j'ai connue à mon premier rnyage
dans le Sud, en juillet : M. Huguenin, garde de milice,
M. Lhermet, colon, le capitaine Ors et M"'• Chalinargues,
qui fait travailler des dentellières malgaches. Je suis bien
accueilli.
Le marché d'Ambositra est approYisionné en riz et en
manioc.
Le 20.
En l'absence de l'adjudant, Guetteloup doit faire les
achats. Il paie les poulets trente centimes la pièce. C'est
peut-être un pillard qui les lui a vendus; au marché les
prix sont plus élevés, bien qu'inférieurs à ceux de la brousse.
Au reste, voler adroitement est une qualité pour un Malgache. C'est qu'ils ne songent pas beaucoup aux conséquences de leurs actes. Ainsi quand on leur donne une
lettre à porter, il peut très bien arriver qu'ils se trompent
exprès et remettent la lettre à quelqu'un qui ne devait pas
la recevoir, même s'il leur faut pour cela la garder un ou
deux jours.
L'adjudant est occupé à faire l'enquête sur Mme Chalinargues, qui a été assassinée hier. L'on dit à présent qu'elle
allait avec des Malgaches, mais cela, je ne peux pas le

AYTRÉ QUI PERD L'HABITUDE

croire. l'on dit aussi que c'est son bouta qui l'aurait tuée.
Le 2r.
Le bouta n'a pas été retrouvé. N"ous attendons, pour
repartir, la fin de l'enquête.
Je ne suis pas un excellent écri1ain. Je tm·aille néanmoins à exprimer des idées pleines de franchise, qui pourront être fort utiles à nos successeurs. Je connais à présent,
par expérience, les divers peuples de l'île. L'indigène dans
la région 1d'Ambositra est un être craintif, mou et peu travaiJleur. La femme est vêtue de blanc ; sa coiffure est
bizarre : les tresses sont très nombreuses et quand elles sont
réunies elles font de chaque côté des oreilles un petit
amas ·de cheveux lisses en forme d'escargot. Cela doit tenir
à l'habitude qu'elles ont de tresser continuellement les.
joncs pour en faire des nattes et des paniers. Leur toilette
est assez coquette, elles ne montrent pas leurs jambes. II y
en a même quelques-unes qui ont commencé à porter des
chaussures mais elles ne savent guère s'en servir. Leurs
mœurs sont tout ce qu'il y a de plus dépravé : ce sont
probablement le pays et les habitudes gui veulent ça.
Le 22.
Nous sommes encore à Arnbositra. Nos Sénégalaises
s'impatientent. Je cherche à leur faire comprendre que
leurs hommes ne sont pas loin et qu'elles n'ont plus que
quelques jours à attendre, le plus difficile est de les empêcher de voler des poules aux Malgaches. Je veux la justice
parfaite en tout, et parfois j'ai assez de peine à l'obtenir. En
tout cas je fais pour le mieux, mais il arrive sur le moment
que cela cause des ennuis au point de vue amour-propre
personnel. Nous avons été de nouveau attaqués dans
l'après-midi. Une femme a eu la main traversée par une
sagaie. En France, on croit à 1a pacification de l'île. Je ne
me prononce pas mais ce que je sais, c'est que même dans
les provinces qui paraissent pacifiées les jeunes Malgaches
nous saluent par esprit de crainte, et les vieux, excités par
une influence étrangère, nous regardent d'un mauvais œil.

�186

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Ce n'est pas que le général manque d'énergie. Seulement
il est mal secondé par quelques subordonnés. Sans cela,
l'on viendrait vite à bout des rebelles de Madagascar, qui
nem'ont pas paru si terribles que ça. Le Gouverneur est
craint et respecté. Quand on prononce son nom devant
un Malgache, celui-ci ouvre de grands yeux comme s'il
était en admiration. Il ne faut pas faire erreur : si l'habitant est ficelle, son point de Yue est assez juste. Il raisonne
dans ce qu'il fait sans retirer pour cela à ses actes leur simplicité.
J'ai trouvé un petit exemple qui résume les défauts de
la politique que l'on a suivie :
Je prends deux cercles insoumis et voisins, que je dési• gne par A ec B. Le commandant du cercle B est peu actif,
et laisse son monde tranquille : le cercle B se trouve donc
par là pacifié.
Les rebelles chassés du cercle A viendront dans le cercle B rejoindre leurs camarades qui ne sont pas inquiétés.
Les deux cercles, sur les rapports au Général, sont donc
pacifiés. Mais la relève des deux commandants arrive. Le
nouveau commandant du cercle A suit la politique que
suivait auparavantJe commandant du cercle B, et l'inverse.
Les rebelles qui étaient venus se reposer dans le cercle B
font un coup, et voilà le pays en pleine révolution. C'est
le jeu de cache-cache et des belles surprises.
Le 23.
L'enquête n'a pas l'air de vouloir aboutir. Nous quittons Ambositra à trois heures de l'après-midi. La route
n'est qu'un simple sentier, l'on enfonce dans le sable
jusqu'au:1 chevilles. La pluie tombe, et nous sommes coin·
plètement mouillés ; lorsque le soleil apparaît, nous
sommes bien vite secs, car ses rayons sont cuisants : c'est
sans doute qu'il ne s'éloigne jamais de la terre autant qu'en
Europe: même les nuits sont très claires.

Le 24.
A partir d'Ivondro, nous allons en pirogue sur la Ma•

AITRE QUI PERD L'HABITUDE

tsiry. Il faut ·prendre mille précautions, et sunout ne pas
remuer : un simple mouvement peut faire chavirer l'embarcation qui est plus légère que nos bateaux.
Le 25.
La Matsiry peut avoir à certains endroits jusqu'à IIO mètres de largeur. Les Malgaches qui dirigent les pirogues
font retentir le ciel de leurs chants incompréhensibles, qui
~t cependant leur cachet. Cela fait que la vie nous paraît
gaie.
le 26.
Nous avançons maintenant vers Mahabo par la route. Je
tiens à noter ici un petit épisode : tous les jours je vois des
bourjanes malgaches revenant du Bétsiriry, qui rapportent
quatre ou cinq cadavres enveloppés dans des nattes. J'en
interroge un. Il me dit : « Nous pas beaucoup manger,
beaucoup mourir là-bas. »
·
Il y a eu là une incurie, on aurait pu installer des haltes
de bourjanes pour protéger les ravitaillements. Combien
d'hommes de l'Emyme sont morts dans ces régions en
servant la France. N'.e connaissant pas exactement les chiffres, je préfère me taire; mais il n'est pas défendu d'être
humain.
Le 27.
Les forêts et les montagnes que nous trouvons maintenant font contraste avec les pays plats que nous venons de
tr~verser. L'étrangeté des choses à Madagascar répond à
celle des hommes. A tous les tournants ce sont des paysages d'une originalité lunatique. Il serait important de savoir
au juste pourquoi ils sont comme ça. Quand nous passons
de nouveau dans les vallées, j'aperçois quelques noirs en
train de faire piétiner leurs rizières par un troupeau de
bœufs. C'est leur manière de labourer la terre.
Le .28.
Je voudrais dire quelques mots des différents moyens de
locomotion qui existent à Madagascar. Ce sont : r 0 le filanzane, espèce de chaise à porteurs basée sur le rnème sys-

�188

LA NOUYELLE REYUE FRANÇAISE

tèmc que la civière. Quatre hommes le portent, c'est le
fiacre de Madagascar ; 2° la pirogue, dont j'ai parlé plus
haut ; 3° la voiture française Lefèvre pour les bagages. Ses
timons se brisent comme du verre. Une fois les roues
enfoncées dans la vase, il est très difficile de les retirer ; 4•
le bourjane, homme porteur de colis, est un excellent
marcheur, qui fait facilement 40 à 50 kilomètres par jour
avec une charge de 25 kilogs ; 5° le buffie, que l'on comm~nce à apprivoiser ; 6° nous avons rencontré sur l'lkopa
une petite chaloupe à vapeur, qui rend de très grands
services ; 7° enfin la marche à pied qui se fait comme
en Europe, sauf qu'il faut être prudent et se méfier du
soleil.
Il y a une affaire assez compliquée, que force me sera de
laisser pendante. La femme n° 37 réclame au n° 142 une
sagaie et deux bagues que celle-ci lui aurait volées. Comme
elle ne cite pas de-témoins, j'ai pris le parti de faire interroger toutes les femmes par l'interprète, en ma présence.
Il y en a encore soixante qui n'ont pas été interrogées, le
sergent Guetteloup ayant refusé de m'aider.
Le 29.
Le gouverneur d'Ambohibe vient d'arriver pour annoncer
à l'adjudant que le quatrième colonial n'est pas loin. Nos
belles brunes vont donc retrouver leurs hommes. Pour terminer ce journal, je voudrais dire encore quelques mots des
Sakalaves que j'ai beaucoup connus, principalement depuis
quelques jours. Ce sont des hommes faux et voleurs par
excellence. Ils sont bons guerriers et courageux. Leur vêtement est aussi sauvage que leur personne. Leur principale
industrie est la recherche de l'or qu'ils échangent contre du
riz et des armes. L'homme est facile à reconnaitre à cause
de sa chevelure : il la laisse pousser, et réunit les cheveux
derrière la tête au moyen d'un anneau d'or ou d'argent. Je
me demande de quoi ils vivent, surtout du côté de Miandry,
le riz étant rare et cher. Ils ont la figure très noire et se ressemblent tous.

A\'TRÉ QUI PERD L'HABITUDE

Il est possible qu'ils pensent de leur côté que tous les
Blancs se ressemblent. Quelle idée se font-ils de nous? L'un
d'eux m'a dit qu'il ne remarquait pas beaucoup la différence
qu'il y a entre moi et Guetteloup, par exemple.
AYTRÉ, sergent.

Troisiètm partie.
AYTRE QUI PERD L'HABITUDE

Après tout, Aytré a voulu dire que les commandants de
cercle ont les révoltes qu'ils cherchent. C'est un peu gros,
il y aurait des distinctions à faire. Evidemment, il se
t rompes•·11pense que c'est exprès.....
En tout cas, il n'y a pas moyen de faire suivre le rapport; je vois d'ici le capitaine Rignot. J'aurais mieux fait
de tenir Je journal moi-même. Mais du diable si je pouvais supposer qu'Aytré allait me sortir toute une méthode
de colonisation.
Pas tout de suüe, pourtant. Les premiers jours ça sent la
corvée: &lt;1 Nous arrivons ... nous partons ... &gt;J Et c'est tamôt
l'un qui écrit, tantôt Î'autre, il y a les deux écritures ,'est Guetteloup qui a songé aux patates sucrées. Mais
après le 20, plus rien que celle d'Aytré. Elle est appliquée,
il aurait bien été capable d'inventer la corvée, si je ne la
leur avais pas donnée, il est entré dedans. Et les cheveux
tressés, les rayons trop chauds, l'enquête sur les bagues ...
Ah, lui aussi a voulu devenir savant.
'

Je n'aime pas beaucoup le sentiment que j'ai eu, un
instant : ce journal qui commençait à se creuser ou à

�r90

LA NOUVELLE REVUE fRAl!;ÇAIS&amp;

s'étendre, comme s'il n'avait pas été écrit. C'est plutôt
pathologique, après tout : pourquoi ne m'a-t-on jamais
appris que d'avoir tort cela tient au corps de si près:
cette absence des idées, aussi, ou leur retour continuel.
J'aurais tout de même pu m'en tirer sans le journal. Oui,
malgré tous ces rêves; au lieu qu'à présent ...
C'est bien à partir du 20 qu'il y a eu la chose nouvelle,
que le mécanisme a joué. Vraiment c'est devenu du coup
un journal véritable, un journal pour instruire, pour
instruire le bon Dieu sait qui, mais enfin quelqu'un d'autre.
Aytré ne se suffisait plus.
Je reconnais des signes faits pour moi: ils ne veulent
pas dire : cheveux, rayons, enquête - mais cette autre
chose qui s'ajoute maintenant à tout ce qui m'arrive, et
même à mes souvenirs, pour les défaire :
Ce soir où je demandais à Raymonde: « Pourquoi as-tu
deux points brillants dans ton œil, au lieu d'un comme
tout le monde ? - J'ai le mien, et l'autre est celui de ton
œil, que je regarde bien en f~ce. - Moi alors j'en ai trois,
les deux tiens et le mien. - Et moi quatre; nous sommes
comme les deux glaces qui se regardent ... )&gt; Qu'est-ce que
c'est donc que les yeux ?
** •

Je puis bien suivre dans Aytré le même souci et que
les choses qui vont de soi diminuent de nombre pour lui à
mesure qu'il avance...::.... jusqu'au point qu'il se voit marcher,
du dehors, comme un autre homme le verrait. Il y a eu
,bien d'autres moments de fatigue, de remords, où quelque
faute d'orthographe, un mot qui me manquait, un souci
de la justice excessif ou la recherche des causes ont suffi à
me faire trop préoccupé ·d'un état où l'on perdrait l'habitude, comme à l'ordinaire nous 1a prenons. Qu'Aytré se
défasse ainsi jusqu'à réfléchir le mouvement le plus naturel, je ne puis imaginer que ce soit autrement que moi.

\o\YTII.É QUI PERD L'H~BITUDE

L'idée Ja plus simple du monde, je sais maintenant qu'il
est le moins simple de l'avoir. Qu'a-t-il dû faire pour être
ainsi frappé.
(Les colons de Tamatave avec qui j'allais passer les
soirées, tout de même se trompaient sur les « sales bourgeois français », .disaient-ils; supposant que la mollesse
$CUie ou l'indifférence pouvaient retenir ces bourgeois
d'essayer l'aventure. Il me suffisait d'éprouver leur erreur
ailencieusement; aujourd'hui encore, je serais embarrassé
de nommer le danger contre Jequel il faut qu'aient à se
défendre - ou s'ils savent le prévoir ? - les hommes
qui souffrent l'ordre. Mais à lire Aytré, je reconnais ce
danger).
Il est donc vrai que c'est lui qui était jaloux à ce point
de- Raymonde.

*

* *
Je suis allé soupçonner Guetteloup: c'est que je ne doutais pas d'être encore innocent (je me croyais par là natu~
rellement renseigné sur l'état d'innocence) ; il eût fallu
me_ rendre compte plus tôt que le trouvant changé, c'est
moi, de vrai, qui le regardais d'une autre place - l'ancien
terrain m'avait déjà manqué.
Q~e plus bas je me sois tenu pour coupable, c'est donc
que Je m'attends à ne pas rendre l'argent. La chose me
serait bien facile, pourtant je ne l'ai jamais imaginée.
Comment se fait-il donc que j'aie cessé - exactement dès
le premier dîner, la première dépense - de conserver au
~egard de moi ce bénéfice d'un doute, que plus clairement
1e n'hésitais pas à me donner ? Mais la seule indécision
peut-être, devenait alors ma faute.
'
Cette trace dont je reconnais aujourd'hui, par une telle
renco~:re, le détour, la forme extérieure, je puis à la fin
la SalSlr. C'est d'elle que sortaient ces agitations auxquelles il me paraît - tant ma faute est la moins grave

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

des deux - que je résiste moins bien qu'Aytré, mais dans
le fond pareilles aux siennes et conduites comme s'il
fallait attendre du dehors un ordre que nous n'a\'ons pas
retenu en nous. Ça m'a presque été une satisfaction
d'avoir ainsi découvert que c'est Aytré - je pensais, à peu
-près, voir l'événement à l'envers - qui a assassiné Raymonde, qu'il faut enfin m'avouer que je vole depuis cinq
Jours.

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

JEAN PAULHA!i

LA LITTÉRATURE POLITIQUE
Si diversement qu'on puisse apprécier l'influence de
M. Maurras, chacun reconnaît au moins que cette influence
existe, et la manière la plus avantageuse de juger cet arbre,
- cet olivier de Provence - est évidemment de le juger
à ses fruits. Qu'il s'agisse d'orthodoxes ou de dissidents ( ou
même. finalement, d'adversaires), certains de ces fruits lui font
un singulier honneur, et nul plus que M. Jacques Bainville.
Evidemment, si M. Bainville s'était développé en dehors de
!'Enquête mr la Mo11arcbie et de Kiel et Tanger, il est probable
qu'il fût devenu tout de même un écrivain remarquable, mais
on voit bien ce qui lui eût manqué, ce que rien d'aussi convenable et fait exprès pour son tempérament n'eût su remplacer.
Avec des mérites littéraires de premier ordre ( qui font souvent de son article quotidien la meilleure colonne de journal
que nous offrent les papiers du matin, de midi et du soir)
M. Bainville a la sagesse élégante et classique de se cantonner
dans un domaine parfaitement précis et circonscrit. Il s'est fait
le docteur de l'intérêt politique français. Et vous me direz
peut-être qu'il n'est pas le seul (la profession n'est pas atteinte
par le chômage) et que tout le monde ne s'accorde pas à
reconnaitre qu'il soit le meilleur. Vous alléguerez les anonymes bien connus du Temps et de I'Ecbo de Paris, les réflexions de M. Gauvain dans les Débats, la suite qu'après avoir
joué des rôles divers et brillants M. André Tardieu donne
aujourd'hui dans l'Illustralion à son abondante production
d'avant-guerre. Mais, sans ttre dans le secret des dieux, ce que
I)

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous connaissons du caractère officiel ou officieux de cette
littérature souvent fort distinguée ne nous permet pas d'y
trouver une satisfaction sans mélange. Nous savons que nous
sommes devant les feuillets d'un dossier d'avocat, nous assistons à des campagnes, nous suivons une stratégie, nous vivons
dans un présent, nous reconnaissons les légistes nécessaires qui
travaillaient pour Philippe le Bel, Richelieu ou Louis XIV, et
dont un Etat moderne a ou croit avoir un besoin aussi urgent
que de militaires ou de conseillers en droit international. Et
si nous considérons d'anciens ministres comme M. Hanotaux,
d'anciens présidents du conseil comme M. Barthou, d'anciens
présidents de la République comme M. Poincaré, nous avons
davantage encore l'impression d'une action qui s'exerce sous
figure de pensée, d'un discours qui est, comme disait Démocrite,
l'ombre de l'action.
Le cas de M. Bainville est un peu différent. Evidemment, il
ne vise pas expressément à traiter les questions politiques de
1920 sous le même_ point de vue objectif que s'il étudiait la
politique étrangère de Ferdinand le Catholique. Il vise à être
utile dans la mesure de ses moyens et sans doute il déclarerait
lui-même qu'il revendique au même titre que M. Poincaré,
quoique avec moins d'autorité et de responsabilité, la fonction
et le nom d'avocat de la France. Mais si nous comparons sa
littérature avec toute celle à laquelle j'ai fait allusion, 11ous
verrons que, malgré tout, la liberté de l'homme de lettres n'est
pas un vain mot, et que si écrire ne représente sans doute pas
un métier supérieur à plaider et à gouverner, c'est du moins un
métier qui se suffit à lui-même et qu'aucun des deux autres ne
saurait remplacer dans les attributions qui lui sont propres. Je ne
me place ici qu'au point de vue de la forme. L' Histoire Politique
de M. Poincaré et 1es Enseignements politiques de la paix de
M. Bainville paraissent à peu près en même temps, et si le
premier est un meilleur plaidoyer, le second est incontestablement un meilleur livre.
Cest ici que, de ce point de vue tout littéraire, apparait
bienfaisante l'influence des idées sur lesquelles M. Maurras a
frappé, pour les enfoncer et les imposer, trente ans avec obstination. Des idées, ou plutôt une idée, celle de l'intérêt français.
Evidemment ce n'était pas une matière qui demandât un grand

IÉFLEX!O},S SUR LA LITTÉRATURE

1 95

effort d'invention ni qui fût bien difficile à saisir. Et il est bien
évident que le livre de M. Poincaré paraît tout aussi bien que
ceux de M. Maurras ou de M. Bainville l'œuvre d'un homme
qui a joué toute sa vie sur le tableau de l'intérêt français. Il y a
simplement ceci que certaines puissances, analogues à celles
qui président à la formation de l'œuvre d'art, sont à l'œuvre
dans l'atelier de M. Maurras. Il a connu et senti une France,
matérielle dans le présent, substantielle dans le passé, une
France de chair et d'os. 11 a donné à la réalité de la France ce
goût de chair qu'il reproche à Chateaubriand d'avoir donné aux
mots français. Et, pour rappeler un autre encore de ses ennemis intimes, il s'est identifié à l'être de la France par des
fibres sensibles comme Michelet, autre &lt;&lt; Français forcené ».
M. Bainville, très artiste lui aussi, s'est appliqué et consacré
.à cette même idée plastique de l'intérêt français, mais d'une
manière plus intellectuelle, plus lucide et plus dépouillée.
Il a été ( allons-y d'une troisième et d'une quatrième injure) le
Melanchthon de ce Luther, le Nicole de cet Arnauld.
I; Histoire de deux peuples, l' Histoire de trois gé11éra/ ions, les
Conséquences politiques de la paix, trois ouvrages explicatifs de
la grande guerre, figurent parmi les livres les meilleurs et les
plus solides qu'on ait écrits sur les questions vitales de la politique française. Ce sont des épures élégantes nées d'une méditation intense et lucide de l'histoire de France, de la guerre et
de la paix vues à la lumière de l'histoire de France.
Evidemment ce n'est pas M. Bainville qu'on accuserait jamais
d'être, comme on l'a dit de M. Maurras, un romantique retourné ou rebouilli. Ses trois livres portent à peu près dans la
politique le même visage que }'Histoire de la littérature française
de ~isard portait dans la littérature. Il existe pour lui une
perfection politique française: les traités de Westphalie évolués
harmonieusement en le « système » de 1756, comme il existait
pour Nisard une perfection littéraire, les grands auteurs classiques d'après 1661, complétés ou achevés par la critique et la
prose de Voltaire. Aucun autre point de vue ne permettra, sur
l'un et l'autre tableau, plus d'excellente critique et de solide
politique, qui l'une et l'autre peuvent mener à tout, à condition d'en sortir, c'est-à-dire d'en reconnaître et d'en juger les
limites après les avoir utilisées.

�LA NOUYELLE RE\"UE fR.\?&gt;.ÇAISE

IÉPLEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

197

guerre de !"Europe contre la France, en interyertissant il est

• ••

?\:.

li y a un fait, c'est que la paix dont
Bainville ~tu?ie les
conséquences politiques ne s'est pa~ faite sur ces pn~ctpes en
dehor:s desquels M.. Bainville ne voit pa~ ~e salut nanon~. ~
schème historique de~ umséqumces pvl1hq11ts de la pa,x fait
suite au schème historique de Kiel el Taugtr. L'un et l'autre
composent une déploration, figurent u_n geste_ avertisseur ~ui
désianc les lois violées et présage un n01r avemr. Pas de saine
poli;ique extérieure sans roi, dit M. Maurr~s, et le système_ de
politique extérieure suivi par un~ République cons~rv.'1tnce,
qui est la systémati,;ation plus noCl\·e du mal, répubhcam, d~
mal politique absolu, est plus d;mgereux ~ue 1abse?ce de ~ohtique extérieure propre à une Répubhqu~ radicale.' Nous
sommes, ajoute M. Bainville, à une époque ou, une paut durable étant possible et probable avec l'Angleterre, tous nos problèmes politiques sont commandés par nos rapports avec le
germanisme. Or nous avons toujours été attaqués par u~e
Germanie forte et unie, alors que nous avons vécu en paix
( et pour cause : un Allemand reticndrn ~'i~igénuité de ce~ ave~)
avec une Germanie dh·isée. Donc le d1v1dmda Germama doit
~tre notre dtle,uia Carthago. Et cette division n'est pas _u~e
opération à improviser ni à inventer. Elle a été pours~'.v1e,
réalisée, mlintenue par deux siècles de sagesse pol1t1que
français~. L'expérience en 1918 nous imposait absolument de
revenir à cette sagesse. Nous y avons manqué, et nous le
paierons cruellement.
Il n'entre pas dans mes intentions, ni surtout d:ms le cadre-habituel de ces articles, de discuter la thèse qu'expose a\·ec
tant J..: paisible clarté M. Biinville. Je n'en retiens que les
côtés lomques qui nous font toucher l~s qualités et les défauts
d'un ge:re de raisonnement transportable à be3ucoup d'autres
Jom:iines.
Depuis 19 q nous ,·ivons en plei~ dans le p~oblème bergsonien Je l'opposition entre le mécamque et le ,·1vant (e~ cc~tain néronisme intellectuel pourra s'en louer). Quand 1e disbera)onien
c'est un peu par 0août d'actualité ; en J 8 13 Schelling
D
t
•.
1
comprenait déjà comme un acte de la lnêmc oppos1t1on a

vrai n?s étiquettes et en Yoyant dans ~apoléon le monstre du
mfotmsm_e; et com?1e le bergsonisme descend authentiquement
de Schelling, ce n en de\'ient que plus intéressant. Mais si b
gr~nde guerre a posé une face de ce problème, les délibérations
qui ont pré~édé le. traité de Versailles en ont posé une autre
face. Ce traité a taillé, coupé, divisé abondamment en Europe
~t c'ei.t ce qu'on ùit quand on constate qu'il a balkanis~
1Europ; centrale, en a décomposé l~s unités politiques. Il l'a
déco.~pce comme on découpe un poulet. Or il y a deux
mamcres de couper un poulet, l'une qui suit les Ji,roes de la
. I'
.
"
v~e, autre qui, pour des raisons très pratiques, procède mécamquement.
La prem1cre,
-~
en usage dans les familles où l'on mange puissamment enlève selon les articulations naturelles de la volaille
J~ux ailes et deux cuis~es, la carcasse formJnt la cinquième part.
St on est seulemen~ six, la ~ignité · de la table exige qu'on
attaque un second 01se,tu. Mais ceux qui mangent à l'hôtel
sa,'.-ent par expé~ience dans q_ucl esprit de cautèle satanique et
a~ec quel mépris de ces articulations naturelles le tenancier
d'une table d'hôte sait faire rendre au corps im:puisable d'une
poule autant de portions qu'il a de clients un jour de foire. Cette
$1:COodc méthode, toute mécanique, est é,·idcmm..:ot intéressante
p~ur ~u hôt~licr, mais ne réussit que jusqu'au moment où un
cli~o~ 1mpav1dc recompose tant bien que mal le membre naturel
qui s appelle une aile en abattant froidement dans son assiette
une demi-douzaine de ces bouchées.
Les _at~teu:s du traité ac Versailles étaient partis en guerre - _
faudratt-11 dire plrtis en paix ? - pour découper l'Europe centr~le ~clon ses articulations naturelles, et cela faisait même le
pnn~1pal des _quatorze points. On dc\"ait y arrÎ\·er en observant
le ~nnci_P.e des nationalités. Mais on put s'apercevoir que la
nationaltt~ n:est pas une articulation si naturelle, et que dem
a~tres pnnc1res_ aussi essentiels doivent la compllter. C'est
d a?ord _le prmc1pe de l'association historique. Quand deux
?ationalités, soudées ensemble depuis des siècles, forment un
etre politique qui s'est rc.:,·élc.: viable, la \'olonté de l'une d'entre
el_les s_uffit-elle pour que le lien doive être dissous? L'as ociation
hrstonque ne constitue+elle pas une prescription ? ?-\on, a dit

�198

LA NOUVELLE REVL"E FRANÇMSH

!'Entente aux États danubiens. Si, dit l'Angleterre à l'Irlande,
Cest ensuite le principe des débouchés. Les articulations naturelles d'un pays sont déterminées par s~s voies naturelle;, par
les routes qui lui donnent une circulat10n normale du coté de
ses voisins et du côté de la mer. Quelles que soient les cau~es
profondes et diverses de la grande guerrei elle. est deyenm! bien
vite pour les Empires centraux et pour la Russie une guerre de
débouchés.
.
. .
Des articulations naturelles, régies par ces trots pnnc1pe~,
devraient donc être à la fois ethniques, historiques, géographiques. Or, dans la nature de l'Europe centrale, ces trois tendances
divergent beaucoup plus qu'elles ne s'accordent. La plu~art
du temps il faut que l'une soit Yiolée pour que les autres sOJ,ent
observées. Il n'y a pas dans l'Europe centrale u~ système d articulations naturelles, au triple sens que devrait comporter ce
mot. Ce qu'il y a de naturel ,c'est la divi~i~n. ~ai,s l1a division a
été autrefois aussi naturetle a la France, al Itahe, a l Angleterre.
En même temps que des forces naturelles de divi~iot: ont _travaillé en Europe centrale les forces conscientes d umiicat10n.
Ces dernières, Hohenzollern, Habsbourg, Romanof, sont celles
q_ui se sont effondrées en 1918.
.
L'unification de l'Europe centrale par la victoire des Empires
aurait ci:éé un bloc européen prépondérant comme 1'est dans le
continent américain celui des Etats-Unîs. La politique des
vieilles puissances occidentales ~i~-à-vis de_ ~•~urope, centr~i~
est donc nécessairement une politique de d1VJs10n. C e~t_ P~~
sément le point de vue traditionnel français sur cette d1v1s1on
que M. Bainville a exposé dans ses. trois _ouvrages et ~urtout
dans les Conséquences. Mais pourquoi ce pomt de vue est-li resté
seulement français? Tous les alliés n'avaient-ils pas le_ même
intérêt à la division de l'Europe centrale ? Certes. Mais pour
chacun des intér~ts nationaux cette division suit des H~nes ~articÙlières. Il ne s'agit nulle~ent de diviser selon les arnculattons
naturelles de l'objet à diviser, mais selon les articulations nat~relles des intérêts diviseurs. Ainsi pour le maître d'hôtel les artI·
culations naturelles de son intérêt commercial deviennent par
projection celles de la volaille à découper. M. Bainville nou~
donne l'analyse du système français. Mais en se _résignan.t a
de'Venir médiocre avocat, il füt devenu peut-être meilleur philo-

RÉFLEX.IONS SUR LA LITTERATURE

1 99

sophe. Il eût alors exposé en face du système français de découp~e le_ système de l'écuyer tranchant anglais, celui de l'intérêt
b?tannique, ou,, plus_simpleme~t, de l'intérêt thalassocratique.
L un des deux n est bien compns et classé que si on le comprend
et le cl;me par rapport à l'autre. En bref on peut dire que le
système de division anglais, commandé par des vues de mer et
des principes économiques, s'établit en fonction des débouchés
et que le système français, commandé par des vues de terre e;
des principes moraux., s'établit en fonction des nationalités.

***
Le pr.in_cipe de l'écuyertranchap.tanglais est celui-ci : séparer
(en le dm_sant) le plus possible le rivage de l'arrière pays conti.n_ental.', Pnn?pe que la politique anglaise a appliqué pendant
cmq s1ecles a la France ( quand elle était l'ennemi principal)
avec autant de nécessité et de constance que nous avons appliqué au corps germanique les principes des traités de Westphalie.
La guerre de Cent ans avait servi aux Anglais de leçon. Maîtres
de la Guyenne et de la Norman.die, c'est-à-dire des deux débouchés f~ançais sur l'Atlantique et la Manche, ils les perdirent
quand ils ~o'.11urent, méconnaissant leur force réelle, conquérir,
g~der et Jomdre les deux hinterland. Ils durent se résiguer à
voir la France comme l'Espagne - leurs deux ennemies _ en
possession de leurs débouchés naturels. Us s'attachèrent seulement à leur en interdire un, celui qui les etlt particulièrement
gênés, celui qui donnait de plus près sur leur domaine maritime.
Ils luttèrent trois siècles, sacrifiant toutes leurs ressources et
coalisant l'Europe, pour que la France du Nord ftlt séparée de
son débouché naturel, Anvers. Et le traité de Méthuen leur donna
à ~eu ~rès a_u ~anc de la péninsule ibérique l'équi.valent de ce
~u a~a1t été pd1s pour eux Bordeaux sur le rivage français. Contre
1héritage des trois Césars tombés ils n'ont pas procédé autrement qu~ contre les deux royaumes heureusement plus solides
de la maison de Bourbon. L'expérience a montré à l'Angleterre
q~ les pe~ts et moyens États créés au débouché des grandes
tie 5 cont~entales présentent le double avantage d'amputer les
_tats contmeruaux de leurs ambitions et de leurs moyens maritunes, et de devenir rapidement des barques de pêche à la

�200

LA NOU\'ELLE REVUE FllANÇAISE

remorque de la thalassocratie dominante. De là l'utilité de ces
Hollande et ces Belgique nou\'elles qui \'Ont de Dantzig à la
Finlande. De là la carte de l'Atlantique et de la mer Egée où
sinon toutes les c6tes, du moins tous les ports de valeur sont
sous une autre domination que leur hinterland continental.
Comme Louis XIV, en occupant Strasbourg, fit frapper la
médaille Gallia Gemumis clama, l'Angleterre verrait à la limite
de sa politique un Ab imptrio terres/ri sepanz/11111 11u,re, ce qu'auraient pu être .mtrefois une "Nprmandie et une Guyenne séparées du roi de Bourges. Un Suess de la politique rtconnaîtrait
élégamment dans \'ienne et l'Autriche le Bourges d'aujourd'hui,
un royaume de Bourges sans Jeanne d' Aic.
La lignè selon laquelle l'intérêt anglais di,·isera sera donc
celle de la séparation entre le bloc continental et son rivage. Du
Portugal à la Finlande et d'Anvers à Constantinople toute la
carte d'Europe porte la marque de ce\te œuvre séculaire. Au
contraire la ligne scloA laquelle l'intérêt français découpera ou
maintiendra découpée l'Europe centrale sera une ligne politique,
Les traités de Westphalie consacraient les divisions politiques
et religieuses que nous avions le plus possible pro\'oquées : ~I
ne nous importait pas que la mer fût séparée de la terre, mais
seulement que les princes fussent séparés de !'Empereur, les
catholiques des protestants, les gens de !'Elbe des gens Ju
Rhin.
Cette politique, selon M. Bain\'ille, était encore bonne e~
1918. Et tout le monde à peu près le reconnait en France. S1
elle n'a pas été tentée, c'est, disent les auteurs français du
traité, que la France s'e:.t heurtée à l'opposition de ses alliés. De
sorte que dans la balkanisation, le morcelage de l'Europe centrale, l'Allemagne, bien qu'amputée, fait exception, les cuisses
et les ailes de la volaille sont en morceaux minus01les devant
des gens qui n'attraperont pas d'indigestion, mais la carcasse reste
en résen·e et pourra contenter un bon appétit. M. BainYille
estime que si la France elle-mlme n'a tenté aucun effort séricu1
pour imposer le dividmda Germa11ia à ses alliés, c'est manqu:
gfoéral de foi, effet de la même éclipse de raison politique qui
fait que la France ~•est séparée de ses rois et ne songe pas à les
rappeler. Ce principe de la vieille politique « ne vivait plus,
dit-il, qu'à l'état de souvenir historique chez un très petit nom-

llÉFI.EXIOJ:-S SUR LA LJTIERATURE

101

bre Je_ personnes q~i. n'éta_ïe~t pas de celles à qui la charge de
conduire les négociations et:ut confiée. Si tel ou tel des membres de la délégation française a eu, à &lt;le certains moments une
lue~ de ~a politique à suivre, cc ne furent que des velléités
aussi tardives _que passag~res. Le cœur n'y était pas. us idées
non plus, les idées encore moins. 11 On cherche en vain dans
celles ~e M. Clémenceau « quelque chose qui ressemble aux
vues d un homme d'État. •
, L'i.~ée ~-é1_1érale q,u! gouver~e le line d~ M. Bainville est que
1anmn n:gune, ou il y a\'a1t une trad1t10n politique et des
hommes d'Etat, a .su tenir l'Allemagne di\'isée, ct assurer par
co~séqucot_ à .la !-rance une sécurité relative, tandis que les
r~mes qui lui ?nt succédé ont favorisé ou maintenu le danger
ma1eur pour la !-rance, à savoir l'unité allemande. Il en accuse
le manque d'esprit politique, l'oubli des traités de \Vestphali,
1es. ch'1mcres
~
·
1.:,
démocrauques,
napoléoniennes, wilsonicnnes,
trois masques sur un m~me ,:isage. Et je ne nie pas que tout
~ela réponde à une réalité. Mais pourquoi ne s'en prend-il pas
al~ natur: des chos~s ? Pourquoi le raisonnement par le sujet,
à I exclusion &lt;lu raisonnement par l'objet? • ous n'avons pas
divisé l'Allemagne en 1918 et 1919. Quand on renonce ;1
~ouper un poulet, ce peut être pour deux raisons : parce que Il!
i;outcau ne coupe pas, ou parce que la viande est trop dure, et
s?uvent c'est pour l'une et l'autre à la fois. Le livre de M. Bainville nous explique,"ap&amp;s Kitl el T,wgtr, que notre couteau ne
coupe pas. Il ne parait pas examiner la question de dureté de
la viande. « Des mœurs balkaniques, qui ne sont que les mœurs
é~ernell~s. ~es pet_its, Etats, seront la conséquence nécessaire
dune d1ns1on qui s est arrêtée au seuil de la race aermaniquc '
Pourtant aussi• apte que les autres à se diviser. » ;:,
Voilà, dam; la Politiq11e d'abord, un méprb bien superbe de
la géographie et de l'histoire. Le traité de \'er:.ailles a divisé là
0~ !a. nature des choses établissait déjà un commencement de
~l\'mon. Il a tranché en général là où il trouvait des aniculat;~ns naturelles, et c'est un fait qu'il y en a dans Îa patte et
l aile du poulet plutôt que dans la carcasse. La race slaYe n'a
p.1_s été divisée par un insondable décret de la trinité versaillais'!: elle l'était déjà par ses langues, le tchèque n'étant poinl
le serbe, ni le polonais le russe, elle l'était par son histoire et

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surtout par ses volontés. La race germanique (Allemagne,
Angleterre, Hollande, Scandinavie) comme la race _latine sont
pareillement divisées par leur histoire et par leurs langues.
Mais l'Allemagne, qui ne fut divisée autrefois que par la. religion et la politique, ne l'est plus depuis que _la toléran:e re~gieuse règne à peu près en Europe et depms que sa vie pohtique propre, après l'avoir divisée, l'a unie. Qu'eût été une
division maintenue artificiellement et violemment par plus de
gendarmes qu'il ne nous en faut pour occuper ~a Rhénanie ?_Je
veux bien qu'il soit possible de remonter certams courants historiques. Est-ce le cas pour celui-ci ?
Si le morcelage dicté par l'intérêt anglais, celui qui sépare
rivage et continent, a réussi dans une certaine mesure, cela
tient-il surtout à l'astuce et à l'habileté britanniques ? Pas précisément, mais à un état de la géographie politique qui favorise
aujourd'hui l'Angleterre. Cest un fait que sur les côtes orientales de la Baltique, de l'Adriatique et de la mer Egée les populations du rivage sont èn général de race et de langue différentes des populations de l'intérieur. Il n'y a dès lors qu:'à
laisser jouer les affinités nationales pour donner à cette partie
du monde un découpage a.nalogue à celui que l'Angleterre a dù
imposer à l'Escaut par trois guerres européennes. Noto~s
d'ailleurs qu'ici encore, en Allemagne, le morcelage traditionnel anglais n'a pas pu j.o uer plus que le morcelage traditionnel français, et pour la même raison, qui tient à la viande,
non au couteau. Hambourg indépendant'serait bien vite attiré
dans la sphère d'i-nftuenee anglaise : mais Hambourg indépendant étan.t une vieillerie historique comme la sainte ampoule,
il ne faut plus y penser, et les réalistes anglais n'y ont pas
pensé. Dans le dernier banquet qui lui fut offert, M. Cambon
résumait une vie d'eipérience politique concernant l'Angleterre en disant : l'Anglais vit dans le présent. 11 est vrai que
Taineet M. Bourgetfélicitentles Anglais de maintenir le passé.
Dans les deux cas cela veut dire la même chose, à savoir qut
les Anglais ne vivent pas comme nous, ne conçoivent pas
comme nous le présent et le passé. S'ils coiffent leur speJ1ker
d'une perruque et s'ils habillent les gardiens de la Tour de
Londres en costumes de mardi-gras, ils sont, en politique,
parfaitement réalistes et absorbés par le présent Notre ligne de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

203

séparation entre le présent et le passé est différente, voilà tout.
Les uns font la raie à droite, d'autres à gauche, d'autres au
milieu ; les uns, comme dans S,,,..ift, cassent les ceufs par le
gros bout, les autres par le petit bout, et Sirius n'a pas làdessus d'opinion bien tranchée. Mais la parole, pour le moment,
n'est pas à Sirius.
Retenons que le livre intéressant et très littéraire de M. Bainville expose le système français de morcelage européen tel
qu'il procède historiquement de Henri II et des traités de
Westphalie, modifiés par l'esprit de 1756 et du renversement
des alliances. Peut-être cette date de 1756 et ce renversement
signifient-ils une élasticité et un esprit de compromis qui n'ont
pas fini de se manifester et qui peuvent se déployer sur la ruine,
peut-être regrettable mais sans doute irrémédiable, de ce système
austro-hongois que M. Bainville eût vu volontiers complété au
nord par la Pol.:&gt;gne et associé à la France par une alliance
solide. L'intérêt français a eu ici contre lui l'ethnographie, sinon
la géographie, au moment où le système traditionnel anglais de
morcelage avait pour lui au moins l'ethnographie. Peut-être ,
y a-t-il là des données sur lesquelles se fonderait un réalisme
politique moins littéraire et moins lié à un passé dont une très
grande part semble bien périmée.
ALBERT THIBAUDET

�205

bJncentrer, en une phrase brève, une grande richesse de vues.

NOTES
LE COTÉ DE GUER~Li\ tTES, par Marcel Prc,ust
(éditions de la Nouvelle Revue Française).
M. Marcel Proust passe pour un écrivain diffus. Ainsi se
forment les légemks. Il est le plus concis des écrivains. Qu'on
lise la première partie du Ctité. de G11trma11/es. Cette lecture
faite, qu'on imagine le thème de ce roman proposé à Mérimée,
par exemple : cet auteur sec et précis serait bien empêché d'en
composer une nouvelle de_dix pages. :-.lais, ,1u'on eùt offert, a~
contraire, à Balzac, la matière abondante de ces 279 pages -Je
dis la matière, plus exactement la profusion de vues - : il eo
eût sorti quinze \'Olumes (parce qu'il est mort jeune).
Ainsi M. Proust enferme un monde dans un thème qui, pour
tout autre, n'en serait pai; même un : et voilà une conception
concise, servie par une inspiration riche. Ce monde, M. Proust
l'analys~ a\'ec une telle minutie que quiconque voudrait en grignoter les restes s'en retournerait le ,·entre vide : et il lui suffit
pour cela, de '1-79 pages ; et voilà une inspiration riche, sel'\ie
par une expression concise.
Mais voyons d'abord l'expression. Ce qui ~gare, c'est ~a
richesse étonnante des nuances. Parce que M. Proust emploie
volontiers quatre ou cinq pages, · ou mème dix, à suivre une
même idée; parce que le lien qui unit différents aspects de cene
idée lui semble si fragile, et cependant si nécessaire à conserver,
qu'un point tenninant une phrase suŒr.ùt à en rompre la continuité délicate - à quoi il se refuse - ; on lui reproche de
trop s'étendre et de se plaire aux phrases interminables. ~:~
ignorer les ressources de la syntaxe, et ne pas soupçonner la 10•~
qu'on goùte à l'enchainement des propositions. Et c'es~ auss•
laisser entendre que Saint-Simon est ennuyeux I Un point est,
en quelque façon, un a,·eu d'impuissance, une manière détournée, et point très bra\'e, de suggérer : « Voyez, je suis l bout
Je souffle. » li faut être Pascal, ou La Rochefoucauld, pour

'(cc n'est point une compMaison que j'établis entre des auteurs
mais deux t?urs d'esprit dont je marque la différence). Cc pro~
œdé est po!t, mais un peu téméraire, même, surtout, chez de
IÎ grands esprits. C:ir ilb renferment et condensent dans une

lllaltime, une ample matière, qui prête un fon.demen~ solide, et
ouvre un ,·:1stc champ ;Î Jcs réflexions profondes : ce qui suppose_ un l~cteur_ réflécl~i. _et capable ùc profondeur. J'ai dit que
è'ftut poli, mais tén11.:r,urc. Et pour dégager d'une formule
tout cc que le grand l'sprit qui l'a cbclée v a inclus, il v foumit un esprit de même taille. \"oyez plutl'.;t l'faan~ilc ~ tout
feff~r~ des docteurs, depuis 1900 ans, s'applique à en rendre
apltc1t~s
leçons '.mplicites: et je ne compte pas les hérésiarlfllCS, n1 le nsquc qu on court à extraire d'une formule ce qu'on
111ppose qu'elle renferme, ni le danger des paraphrases, ni l'auàce des commentaires.
M. Proust n'est p.1s moins poli, ni moins téméraire · seulelement, c'est d'antre façon. Il nous fait la grâce de penser
' que
nous sommes bons marcheurs, et poun·us de bons yeux. Il ne
te ~ntente pas de montrer au lecteur de vastes perspectives, où
le la1SSer s'aycnturer. Une infinité de petits sentiers s'enche\'éttent, dans ce paysage, qui n'est pas une toile de fond, mais un
~ r réel, et pl_cio d'animation. 11 s'y engage, les suit tous, jus~ au bout, revient sur ses pas, sans se perdre jamais, en nous ,
tirant par la manche. On n'.a qu'à le suinc. Cc n'est déjà pas si
commode, et b~a~coup :estent en chemin. Ce qui, d'abord,
tt_mble un peu trntant, c est la tutelle où il nous tient : il ne
~ISSe rien à découvrir à notre imagination, ou à notre curioSlté : chez lui, l'une est si vive, l'autre si anentive, que
nous n'avons qu'à rester cois. Mais ce n'est qu'une illusion.
Montesquieu écrit quelque part : « li ne faut pas toujours tellement épuher un sujet qu'on ne laisse rien à faire au lecteur. 11
~ ~nseil p~raît juste ; il es~ au fond bien vain. On n'épuise
Jllba1s un suiet. 11 peut arriver quelquefois qu'on en extraie
~t le suc, toutes les leçons : le lecteur se rattrape sur les application$, et en.découvre d'autant plus que les vues qu'on lui
~ son~ plus cl_aires et plus nombreuses. Ainsi fait M. Proust.
nous la1SSe la liberté de recommencer cette excunion non
plus à sa suite, et en noYices ignorants et soumis, mais'cette ,

le:

�206

LA !IJOL \'ELLE REVUE FRANÇAISE

fois, sans lui, cc que nous n'eussions pas pu faire, n'eût été sa
direction préalable et complai ante, a.Ycc autant de fruit, ni sans
risquer de nous égarer. Il nous apprend à voyager dans le
domaine de la vie intérieure.
La particularité de M. Proust, c'est que, tout en étwt minutieux comme on ne l'a, je crois, jamai:. été, il n'est pas méticuleux. Sa pénétr.1tion eir;trême ne lui ôte ui le sen des ensembles, ni celui ,ks rel.itions. C' :,t proprement, si l\1n y songe,
une qualité e:-.."traordinairc. A propos d'une impression p:utkulière, trè~ inten;e, d trè~ fouillée. il jette une vue générale. qui
éclaire d'une lumière nouvelle un recoin ju~qu'.ilors ignoré, non
point de s;1 sensibilité personnelle, mais de l'âme. li se promène avec assurance dans ces régions semi-obscures, dont
d'autres avant lui :waient rendu s n:,iblcs, ruais non intelligibles, ks mou,emeuts. li est par là, un créateur - au sens
ine. et, modéré, humain et non divin du mot - qui donne
l'e btence à c qui végétait, plus proprement un révélateur, qui
lance w1 (clair dans la nuit, 1:t sait en diriger la flamme, Un
esprit fortement nourri, une mémoire prodigieuse ( et la plus
rare, cdk des sentiments, des sensations, et de toutes leurs
nuances, évoqués, non point à l'état isolé, mais.d:ms le cadre
même et les conditions qui ont provoqué leur u:iissance et
permis leur épanouissement, mieux que par l'association fortuite de circoostances accessoires passées et présentes, par l'analogie ou l'opposition naturelle que présentent a\"ec un tel
sentiment, telle sensation nouvelle, celui ou celle de jadis, et
qui les ramènent à l'esprit, toutes dvantes, et non, par un jeu du
hasard, désagrégées) une intelligence attentive permettent seuls
de tels jeux. On pourrait asse~ justement le comparer à un bobniste, dont la curiosité d'esprit pa$se de beaucoup la bot:rnique,
mais qui s'anacbe à cette science et utili e à son propos toutes
les connaissances qu'il a. Etudiant ur.c bcanche de fleurs, il n'en
fait pas voir seulement l'cncbcvètrement des fibres, le tissu d11
bois, les voil~ des pétales et des feuilles ; il ne s'arrête pas au
développement actuel de cette branche; mais., par des moyellS
enchanteurs, il nous la montre, telle qu'elle étaj.J:, encore en·
close dans le bourgeon près d'éclater, et telle qu'elle $Ct3,
demnin, presque flétrie ; et non seulement cela, mais tdle
qu'elle eût été, si, ilor,lison d'automne, quelque miracle l'eût Wt

JIOTES

.

.

•

s'lpanou1r au prmtemps . et encore s

·eu;

I'

207

•

ttV!tu, si, au lieu qu
so·t
ous aspect quelle aurait
1 , par exemple un n
d
santhème, elle eût été dahlia l ..
.'
e JJenr e chry. .
'g a1eul, ou v10lette ; ou bien telle
qu'on l'
.
auran 'ue, non pas détachée de l'arbust
..
mais, somptueuse, dans un beau ·ardin
. . e nourncicr,
ou dans sa dernière splendeur
~u m1h~u de ses sœurs,
solitaire. Il froque com a ' ,r • pries de mourir, dans un vase,
'.
'
p re, suit es progrès t d'
doies, nous transporte dans un lieu
. . . ' e • un. coup
d'oü nous pouYons a erce,· .
ID) sténeux et dommant,
on'il a dt'sposé
p • o1r, non seulement le vaste ens1:mblc
'1aYcc un art appli ~
.
.
ble sous toutes ses faces E que et précis, ~ais cet enseru. t cette perspe t
,. 1
montre, et qui semble, parce u'il nou. ' . ; ive qn J nous
hre moins un paysage qu'un li~u d' s }_ a d abord promenés,
•
.
excursion, nous la com r
0
ons mieux, pour en a,·oir péoétri: les détails d
~
P, ehomme dégagera, a,·ec plus de lucidité le se ' d~ mc~e qu u~
s'~le dcYant ses yeux s'il e
.. t '
ns un dccor qui
Mais 1·'entcnds bien . • ' n a v1s1tc auparavant tous les replis.
que c est un art d"ffi ·1
&lt;l
.
ses grandes limes ce qu'o
' d J c1 e que c ,·01r, dans
a:n conn:ut :ins so dét ï
beaucoup, la minutie d'esprit écarte la p;rt, a~,' et ~ue, pour
grand nombre reprochent:. "{ p
ce esprit. Et un
" 1' •
roust que son
.
.
pas composé, dont le dessein leur é
,
rage ne soit
son livre précédent Il
. •chappc. Qu on se rappelle
Balbec la b J" • d. y opposait, a b poésie du nom de lieu
. ,
ana ite u pays de Balbec, ou si I'
'
. ..
pression produite par ·e d , .
•
on Vcut, a l nurencontre et par 1
s eux syll:ibes, préalablement à toute
dnite par Îa ,11e due se1u·s1eu d_e l'im~gination, l'impre 5Îon proimage fictiYe s"mblP·d}' , qui, ne rcpondant pas du tout à son
, "
e autant plus ba al •·1 é •
.
poétique. De mtme le
d G . n qu l a té tmagmé plus
d'abord de fantaisies agr~::ie/et ~e.:antes, source e~ pré!extc
pruntcr son charme
1·
c es, quand, au lieu d emlk.
en que que sorte à la phoné .
.
"tiende, et au château qu'il dé .
'
• .
nque, a la
pcnnct d' t
·1 ,
. signe, c est-à-dire à tout ce qu'il
tréd p"ucvoquer,
~
· 1 s applique à u ne• personne, d ' abord rcncon" prcs comme une · ·
dé
dualité pla1· sant.
.
lv1s1on,
pourvue de toute indivi•
'
c.: en ceci ~eu em. t
, Il
.
ala fiction et o t d
c.:n que c prde une apparence
autour du ~om
parures brodées par un esprit ingénieux
tnesure que la d~ h
porte, change Je sens en se fixant. Et l

.! • ,

?U\

i.

rn;,:11:

de l'empyrée où e~lce;!~~ t;rm;ntes, peu à peu descendue
comme une nymphe :u c, T orù comme un pur esprit, puis
mi ieu c ses compagnes et de ses .

�LA NOUVELLE REVUE FRA.1,ÇAlSE

208

. 't plus réelle revêt une personnalité, et avec
compaanons, se [.11
,
,
t:&gt; 1
·1·
' elle vit , ce nom de Guermantes
est absorbe
e Il e tout e mi 1eu ou
.
.
.
par elle, et devient au lieu du mot magique qui ouvrait un
ré ·
le terme qui désiune dgns le monde une cerroyaume 1, enque,
o
,
•
•
taine femme et puis une certaine famille. Et apre: avoir contribué à embellir cette dame, il perd sa vertu ancienne, et, de
talisman devient épithète.
,
seulement du Coli de GuerA .ms ·1 , l'on pourrait Jire, non
.
, .
''l . .fi t
mantes, mais de tous les livres parus de ~a sene: ~ut s s1g111 ~n
le passage de la fiction à la réalité, (a la ~eahté n?n point
sèche mais encore cnYeloppée -de tous les voiles gracieux de la
ti.ctio~ évanouie, de même que le so~venir d'une belle statue
demeure d:ms l'esprit de celui qui la vit, superbe et_ dressée sur
son socle, après qu'elle a été brisée et rempl~cec, p_ar une
mauvaise copie, augmenté encore par un regret mela~coh~ue, et
cependant gêné dans son évocation par la présence dune Jln~e
malencontreuse), ou plus exactement et plus précisément,_ qu ils
racontent la transformation des mots, selon que _ce~~-c1 ~voquent ou qualifient, dans un _esprit porté à la fOLs a Lmagmer
abondamment et à observer lucidement.
.
Ceci dit, tout reste à dire: ; et, entre ce desse1~ gén~ral,' et l_a
façon particulière dont il se développe, il y aurait m~tièrea é_p1lo&lt;n1er sans fin. Je ne m'y lancerai pas. Cependant, il faut b1en
si;na\er le lien qui unit les diverses parties de cette œu\~re co:·
sidérable, qui est la personnalité du narr~teur.11 faut le signa\
mais non s'y arrêter : la conclusion serait prématurée, av~nt .
ter me de l'ouvrao-e et malséante ou indiscrète : car ou bien 1_e
t&gt; '
d
··
onnais
ferais mine de tirer de mon propre fon ce que 1e ne c
que par ouï-dire, ou bien je ~irais tout_ crûment °:a source,::
j'abuserais d'une amitié dont 1e veux bien goûter l agrément
l'honneur, mais non tirer profit.

*
11&lt;

LOUJS MARTIN-CHA.UFFIER

*

NÈNE, par Ernest Perocbon (Pion-Nourrit).
coM. Pé rochon ' prix Goncourt, n'apporte pasl comme Ilsondans
lauréat de r.919 Marcel Proust, une formu e nouve e .
notre littérature,' mais il s'insère avec honneur dans la traditton
du roman paysan.

209

NOTES

M. Pérochon a le don de la mise en scène. Il y a dans Nêne
vingt tableautins, tournants de récit ou situations de détail qui
excitent l'intérêt ou l'émotion. Dans le chapitre où la servante
Nène songe tout à coup en jouant à la maman avec les enfants
de son maître, que celui-ci pourrait bien l'épouser, la façon
dont le maître surprend son secret est une trouvaille. Le battage &lt;lu blé-, le curage de l'étang, tout ce qui a trait au paysage
ou à la vie des champs ne laisse rien à désirer en fait de justesse
et de précision dans le détail, de poésie dar;s l'ensemble. Il y a,
comme disent les peintres, de l'atmosphère.
Mais ce qui manque tout gâter, et peut-être le gâte, c'est
l'essentiel du récit qui n'est que du mauvais mélodrame et
l'étude des caractères qui appartient à ce même répertoire
conventionnel, celui de Nène y compris, bien que la lumière projetée constamment sur elle éclaire ses gestes d'une clarté un
peu plus humaine que ceux des autres personnages.
Les héros de Nèue vivent tant qu'ils demeurent paysans. Ils
ne sont plus que des pantins, dès qu'ils devraient se montrer
hommes tout court. L'observation et le rendu de la vie paysanne
sont de premier ordre et jaillissent de verve ; mais la connaissance du cœur humain fait défaut. Ce qui est hors-d'œuvre
approche parfois de la perfection, l'œuvre manque.
On a parlé à propos de M. Pérochon de naturalisme. C'est
impressionnisme qu'il faudrait plutôt dire, si on voulait le situer
dans uu camp. Impressionnisme charmant et véridique de
poète campagnard, ciseleur précieux d'idylles et de mimes à la
Théocrite et patoisant (patoise-t-on vraiment d'une manière
aussi délicieuse dans les Deux-Sèvres ?) avec saveur, mais
dépourvu de tout génie constructif. Conteur peut-être, romancier non.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *
DES INCONNUS CHEZ MOI, par Lu.cie Cousturiu
(La Sirène).
Ces inconnus que Madame Lucie Cousturier s'emploie à
nous faire aimer, ce sont ces Tirailleurs Sénégalais, ces « engagés volontaires &gt; arrachés à leur Afrique natale et traniformés en défenseurs du Droit. C'est sur la Côte d'Azur,
parmi les paysages d'oliviers et de pins que Madame Cous14

�2!0

LA NOUVELLE RE\"UE FRA'NÇAlSE

turicr Jes a reocontr~s. Ils se sont introduits presque malgré
elle dans son e~btcncc et l'ont charmée. L'auteur ne péUt
se retenir de no11.s faire partager les joies d'une qualité rare
qu'elle :i goûtées en colnpagnie de ses noir!i amis.
Mad;,1mc Cousturicr a d'ailleurs le bon gotît ùe ne pas éttblir
entre ses compatriotes et les Sénégalais uoc comparaison trop
nette. 1 011 pas que son opinion soit un instant · douteuse:
quelques épithète~ méprisantes jetées çà et là montrent 110
quelle mince estime elle tient les civilisés que nous somm~.
EJle ne fait même point d'e:-:ception pour elle-même ; elle
laisse deviner en certaines pages qu'elle se sent fort inférieure
aux inconnus qui franchirent son seuil.
Mais cc livre n\:st pas une plaiJC?irie en favtur de la race
noirt. Madame Cousturier dédaigne de s'adresser à notre raison
et même à notre cœur. li est depuis longtemps démontti
que ni l'unt ni l'autre ne sont capables de nous faire comprendre que des hommes peuvent être nos frères bien que Jeur
peau soit d'une autre teinte que la nôtre. Pour gagner notre
sympathie ~ ceux qui forcèrent la sienne, Madame Cousturier
fait ,uniquement appel l notre sensibilité physique. EJie use
pour peindre ses amis de fraiches image, qui émeuvent nos
sens. Voici les saurir~ de Metcy Silr: ils sont purs comme b
fenêtre ouverte.,.oici S:tar Gueye, rafrnîchiss:mt, discret comme
une goutte d'eau dans l'herbe. Tel autre tirailleur évoque uo
peuplier, tel :mtre encore une guêpe blessée. Cela conquiert
mieux que des discours.
Ces Jnconnus, Madame Cousturier ne s'ingénie pas à nous
les faire connaître. Elle s'emploie à les éloigner, à nous les
rendre étrangers, s.\chant bien qu'ainsi nous les comprendro111
mieux. C'e5t que nous avons, d~s qu'il s'agit de porter un
jugement, un Yoile épais deY:mt les yeux - c'~t Ja théorie
111ême et presque les termei; propres de Madame Cousturier.
Nos sens sont oblitérés par des clichés qui sont ce que nous
appelons fièrement nos « connaissances ». Et nos connaiss:1.ncts
touchant ]es Sênégahis c'est la légende du Soldat-Bête, du
Diable n1iJitarisé, invention dérisoire que ~fadame Cousturier
d~truit en se jou:mt.
Dè i'im,tant qu'il n'est plus l'homme dont les musettes soat
lourdes de tttes sanglantes, le Sénégalais devitnt loinuio,

NOTES

211

élémentaire dans le noble sens de ce mot - quelque chose
comme le vent ou le courant du ruisseau, phénomènes impé• ~rables et familiers, étrangers autant que pr~es et d'où nou:,;
viennent nos plus siùs bonheurs.
Il Y a dans ce livre une partie pédagogique dont l'intérêt

nous échappe. Madame Cousturier a tenté d'instruire ses
amis au~ dents blanches, de leur apprendre à lire, à écrire et
surtout a parle: ~n langag~ autre que l'officiel idiome petitn_ègre. Appar:ut-1! nécessaire de faire goûter à ces hommes
11mples la saveur perfide d'une civilisation à. laquelle nous
devons notre cécité intellectuelle ? Fort heureusement les
Ti~illeurs sont en grande part retoum~s dans leur chaude
Afr_rque. Souhaitons qu'ils aient la fortune d'oublier ce
qu'ils ont appris. Puisse le mal de la Connaissance n'avoir
pas contaminé à jamais le jugement sûr des Inconnus !

•"'•

MICHEL DJ! GJlüOIIT

LA RELÈVE DU MATIN, par Henry de Montherlant
(Société Littéraire de France).
. J;a~rais voulu parler de cet omTage en écartant la question
l'.ttc::ii~e. Le fond en est trop riche pour qu'il a'y ait pas iojus~ce a s arrêter 101 tàtonneme~~ de la forme. Il fawha pourtant
s Y ~ésoudre ; car on doit :i un débutant la vérité coœplète et il
serait dommage qu'une telle subtilité et une telle fo,ce de pensée ne tro11vassent pas au plus tôt le mode d'expression choisi
épuré, dont elles sont dignes.. Au relïte, œ n'est pa., par faibl~
que pèche l'expression ici, mais par surabandancc et enivrement
de so~-même, et déjà, da.os quelques morceaux, notablement
IU~neurs aux premiers : c Dn,oir d'tlffllS.st d devoir fra.nçais ••
• Plll/ms tk guerre au wJJi-ge », et surtout c le Dialogue eu
G!~ard » qu'on a pu lire dan la revue, elle prend une conas1on, un accent, une juste musicalité qui marquent J'é;olution
la plus heureuse. Comment UD premier livre ne renfermerait-il
~ !e tout du jeune homme qui l'écrivit, et justement quand
ccJw--ci en a voulu &amp;ire une·« somme », la « somme • de ses
pcmées les plus seaètes.;_da.as le moment tragique, unique, où
loute:s choses sont remises en question par le fait de la guerre et
tt la mon. - J'ai prononcé le mot de c musicalité». Abor-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

212

dant un sujet difficile entre tous et qui déjà a découragé les plus
grands, la psychologie de l'enfance et de cc l'âge ingrat», M. de
Montherlant a traité symphoniquement ses découvertes. La
pièce de résistance du volume, la Gloire du college, est _p'.·oprement un poème symphonique où toute . la mattè'.e spmtu:l!e
et aussi sensuelle du sujet est brassée, mêlée, vanée, et sa1S1e
dans une seule onde, et d'où les thèmes principaux n'émergent
que pour replonger aussitôt dans l'épais tourbillo_n des incidentes. Ce n'est pas que l'impression d'ensemble s~it man~uée;
ce collège est vraiment un être dont la masse palpite, oscille et
se penche parfois sur nous ; toutes les petites â~es encore obscùrcs, contradictoires, décevantes et chères qui le composent,
forment une seule âme passionnée dont on sent passer le souffle
brûlant. Mais on en veut au musicien de prendre trop souvent
le pas sur l'analyste, de tourner sans fin autour de l~objet, de le
circonvenir de loin, en un mot, d'orchestrer sa lucide pensée,
sous le prétexte de l'approfondir. L'excès d·e l'analyse v_a contre
l'analyse et brouille l'image . au lieu de la fixer-, Con1b1e_n tous
ces traits authentiques, si directement observes, combien c~s
fümres vivantes qu'on entrevoit, qu'on va aimer et que soudain
~
'
on perd de vue, gagneraient-elles à ?orter un n~m'. a nous parler tout droit, à se présenter en chair et en os, ams1 que fera-:
à la fin du livre - le jeune collégien Gérard ! Mais on ne vit
pas impunément à une époque où le goût de l'image et de l'allusion perdant toute mesure et bravant toute règle, est en train de
devenir un danger public : M. de Montherlant, comme les autres,
aura dû payer son tribut. Ajoutons que l'objectivisme, po::r
employer ce vilain mot, n'est pas le fait des débutants et sil
faut s'étonner de quelque chose, c'est de ce que M. Je Montherlant, sous le débotdement de l'exaltation personnelle, montre
tant de curiosité précise pour autrui; c'est par quoi il vaut selon
moi. - Ceci dit, qui ne concerne que la forme, il reste que la
Relève du Mati1t est un livre unique en son genre, important en
son genre et qu'il apporte une contribution précieuse à l'his:
toire des esprits dans la période que nous traversons et qut
commence avec la guerre. M. de Montherlant nous propose de
méditer son propre cas et celui de ses camarades, transportés
brusquement du collège au front de bataille, gardant avec cc
collèrre chrétien un contact étroit et profond, y laissant cle plus
~

NOT.ES

2r3

jeunes hommes qui sans doute ne se battront pas, mais pour qui
on se bat et en qui se prépare tout l'avenir. Durant ces cinq
années de sacrifice, que pensaient les grands des petits? et surtout
- puisqu'ils sont l'avenir, je le répète - que pensaient les
petits des grands ? Pensaient-ils, comme pensait ou eût dû
penser le non-combattant : o: S'il existait une justice il n'y aurait
pas trois hommes sur dix qui oseraient vous regarder dans les
yeux. Que devons-nous leur dire? dire d'eux? faire pour eux?»
L'enfant « égoïste, orgueilleux, impérieux » en apprenant la
mort d'un aîné s'écriera : a: Qu'est-ce que tu veux ? ce sont les
risques de la guerre ! » Exactement ce qu'on pensait au front :
sous ses dehors dédaigneux et indifférents, c'est l'élève Gérard
qui est le plus près du soldat. - Voilà un des thèmes du livre.
Il y en a un autre, de la inême importance, c'est celui de l'éducation : comment réduira-t-on Gérard ? comment poussera+on
Gérard ? quelles précautions prendra-t-on avec ce nerveux petit
être pour qu'il ne déraille pas et qu'il travaille, comme il faut,
à refaire la France, sauvée par ses camarades aînés ? Derrière le
troupeau scolaire, on devine quelques silhouettes de prêtres, de
surveillants, de professeurs, comme les collèges laïques n'en
comptent guère, pour la raison que dans un collège religieux, il
s'agit de former des âmes autant que des esprits. Ici on a le
maniement de l'impondérable, on connaît les ressources de
chaque enfant et l'auteur, qui s'est penché passionnément sur
le mystère de l'enfance, résume la tactique qu'il faudrait partout
employer: « Primum vivere ». D'abord (( faire vivre ». A cet
âge &lt;&lt; c'est la première et la dernière fois que les enfants sont
gratuits » et par conséquent disponibles. o: Avec une prudente
audace » il faudrait en eux« systématiquement créer de la crise.
Dieu n'a guère de prise sur une âme toute ronde et qui se tient »
(ni Dieu, ni aucun sentiment profond) o: mais dans tout ce qui
est humecté ou fêlé, dans chaque fente de ce qui se défait,
comme il s'insinue, le Dieu subtil... le Dieu qui v-ient comme un
voleur / » Le procédé peut être discuté et il n'est surtout pas
applicable à toutes les âmes ; aussi bien n'examinè-je pas le
fond de la question. Je n'ai dessein que de montrer dans quel
sens se porte aujourd'hui la curiosité psychologique, morale -et
je puis dire sociale - . de l'auteur que nous étudions et de quel
intérêt me semblent être ses recherches. - M. de Montherlant

�215
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

a pris la guerre au sérieux ; il prend la paix au ~eux ; il prend
toute chose au sérieux. De là une sorte de gravité précoce, qui
le d&amp;ignc à notre attention. Il avoue qu'il a la passion des
• étres,, ; il se penche avec angoisse sur eux, il calcule leurs
chances, il s'6ne"eille de tant de « possibilités &gt; futures. Mais
non comme l'anarchiste dilettante qui, sans souci des con~quences, attend l'klatcmcnt de quelque désastre tout oeuf.
sont des possibilités qui feront t'ordre, la santé et la joie du
monde, à l'ombre immense de la Croix. Ce livre nous révèle
quelques-uns des moments supr!mes où, dans un collège chtitien, communièrent toutes ks âmes, durant la guerre qui vient
de finir et aucun n'est plus beau que celui des Pâques, qui réunit
un jour parents, élè,•es, combattants, avant de nouvelles batailles ; M. Henry de Montherlant nous montre les mères en plcun
et, dit-il, « dans une minute peut-être irretrouvable elles pensèrent qu'il valait bien que leurs fils fussent morts pour qu'une
telle heure ait existé. » Les phrases chargées de cette belle émotion ne sont pas rares dans leiivre. On n'ttudiera pas la mystique
de la guerre sans y recourir. - Et maintenant M. de Montherlant qui est un homme et, à n'en pas douter, un écri'ftin, nom
doit des portraits directs et des dialogues tout nus.

c.e

..

HENn GHtoll

•

LES FORCES ÉTERNELLES, par la Comusst de Noailles
(Fayard).
Il appartenait à une femme de trouver, à la gloire de la mort
héroïque, les paroles mêmes qu'attendaient les soldats. De
toutes les voix •enues de l'arrière, c'est peut-~ la seule qui
dt apporté quelque exaltation et quelque réconfort i un mourant, dans le .s upr!me débat entre l'acceptation et la révolte. Car
nillance et pitié alternent en ces poèmes sans s'ahérer rki~
quemcnt, et il plait à un homme courageur. d'entendre exprimer
par des lbres de femme cette horreur sactic de la mort, qu'il
n'a pas le droit de fonnuler lui-même. Les vers de Madame de
Noailles sont un hommage à la grandeur sans prkédent
du sacrifice, non point cet hommage d'égal à égal qui n'est
qu'une sorte de politesse, mais un agenouillement et un don clc

Ln vus que l'an écrit m sontunl 4ux bataille.
Tr:embler,I de se smtir bllt"dis.
Que fM"' le faibk chan! dot1J mon âme lms.illt
Puisqiu l,s soldllls ,ml Joui diJ ?•..

Comme /out nous surprmd quand un bommt tsl p.ssé
Dans ombre oû ne vient pas aurMe !
Se peut-il que l'o,z soit, l'un du c~U glad,
L'autre du côU tilde encore? ...

r

r

ûmmtnt vivre à prisent l Toul ltre est soli,11irr,
Les morts ont tué les i•iva11ts;
Leur innombrabk pciàs m'attire vers la Jerrt.
Pourquoi. sont-ils passés d111anl ?•••

ût étonnement, cet effroi, cette lutte passionob! contre l'ingratitude et l'oubli ne s'accompagnent pas de lâches plaintes,
mais restent loin cependant d'un stoïcisme trop facilement résigné. Le scandale d'une mort prématurée, le grand effacement des
IIÛllftS bumai11s, arrachent au poète des cris tantôt désolés et
11Dt6t charmants :
Soir de jui/1,t Ji,,,pide où flllft
1A. ,ierveuse el brusque hirondelle,
Tranquilliié du paysage
Ou le large soleil ruisselle,
C-iel d' atur tl de nzirabelle,
Qu'ave-z-vorlS fait dt lrtws visages? ...

us 1"'-" toujours levés, fâme balnianJ fesp«~,
Le peuple féminin, comme u11 peupu d'oiS4UA,
Fendra la ,wble nue ùÙ jamais ne s'tff"'e,u
Les t.Xj)loits jaillis d1. vos o.s !
Quel homme arrêterait w #,autes birondellts
Et lts saurait tenir sous un joug assez sûr ;
Etlts s'échapperont, adroilts illfalèles,
Et i•ous rejoindront da,is l'az11r J•••
Un quart à peine du volume est consacré à la guerre, mais
l'idée de la mort l'horreur de l'anéintisscmcnt, la pitié envers
lea ,orps voluptueux, condamnés à la vieillesse et à l'insensibi-

soi :

•

�216

lité, mêlent une note douloureuse aux chants les plus exaltâ.
Pour célébrer la chaleur de midi, - 0 châtaigne d'atur qti
Jacére-:_ le azur 1 - le jeune printemps, le vent tout moucbdl
d'aventures agrestes, le mol ouragan ùs arômes, la pluie, l'herbe,
les branches, les biches, les oiseaux, Madame de Noailles a.
retrouvé la fraîcheur de ses plus éclatantes images, avec cd
alternances de langueur et de raison, qui sont tantôt d'une
ménade blessée, tantôt d'une Pallas à l'œil juste et perçaat
(car il y a dans ce volume quelques analyses de l'inimitié '8
désir, qui montrent la sin&lt;;érité la plus hardie). Mais en vain elle
glorifie
Le crime mivranl du plaisir
A la fois baclJJqut et funèbre,
le thème de la mort s'enlace à celui de l'amour et déchire obsti-,
nément cette somptueuse trame :
Le souffle un jour me manquera ;

En vain j'aciterai les bras 1
Je songe, ardente et so/ilaire,
Au dernier objet sur la terre
Que mon regard rencontrera.
Il s'est trouvé des esprits moroses pour relever dans
des inégalités ou des faiblesses, voire des « improP.riétés da
pensée ». Quand donc cessera cette mode d'opposer à tout&amp;n
et à toute générosité le spectre d'une perfection malherbieune.
pauvre et compassée, où l'on trouve peut-être lt longue
·patience, mais assurément pas le génie? Si tel poète a besoin,
pour créer, de se laisser aller à une sorte d'abondance heureuse.
c'est à nous de faire notre choix ( nous le faisons bien pour Lamartine) parmi ce qu'il nous offre, que ce soient des aveux tolll
char"és
de désir et de cruauté (Le Re"rocJJe,
Tu m'aimaiimoi11s),
b
r
.~
ou de simples arabesques de sensations et de souvenirs (Ppri11/a11ièrt, Ode à u11 c"O/(au de Savoie); ou enfin, si l'on veutl
tout prix une perfection mesurée, cette Milodie :

Comme "" cou/eau dans un fruit
Amè11t un glissant rai•age,
1A mélodie aux doux bruits
Fend le cœur et le partage

El tendremmt le détruit.
Et la langueur irisée
Des arpèges, des aca,rds,
Descend, tranchante et rusk,
Dans la faiblesse du corps
El dans râme divisée ...
JEAN

SCHLUYBERGER

•••

:µ

FABLE DE POLYPHÈME ET DE GALATHÉE,
e de Gongora, traduction française de Marius André

&amp;mier).
esM:e pas à M. Francis de Miomandre que le nom de
ora doit de briller d'un nouYcau lustre, après un injuste
it? Reprenant un parallèle esquissé par Rémy de Gourt dans ses Promenades Littiraires, il publia, dès juillet 1918,
s Hispania, une étude sur Go11gora et Mallarmé.
Le gongorisme de Gongora, comme le marivaudage de
'vaux, serait-il un de ces mythes dont les auteurs de
els entretiennent le culte paresseux. Ce poème le laisse
penser. On n'y trouve guère d'afféterie ni de préciosité,
· de l'enflure et le go'1t des images rares. Cordouan comme
• • il ne prodigue pas moins généreusement que lui l'ort et les brillants. Les strophes de ce poème ressemblent à
belles conques nacrées et chatoyantes où l'on entend la
r de la mer et le chant des sirènes ...
oici Cérès
Sur un char qui ressemble aux herses estivales

.

Coupe de Bacchus, jardin de Pomone
ra, pour décrire l'antre de Polyphème, rencontre un
sublime, digne d'Homère :
Ce formidable baillemcnt de la terre.

plainte de Polyphème, par son ampleur et son majesdéroulement, rappelle !'Ode à Michel de l'Hospital d~

d.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Malheureusement la traduction de M. Marius André, exactement calquée, fait songer à ces traductions juxtalinéaires
de la collection Hachette, qui nous furent d'un $i grand secours
en rhétorique.
La vanité de cet effort vers le mot à mot est d'autant plus
cruelle qu'on y sent la main d'un excellent humaniste.
La fugitive nymphe, cependnnt, là où
dérobe un laurier son tronc au soleil ardent ...

Voilà qui ressemble aux: incidentes d'Un coµp de dés ... et a.us.
galantes inventions de M. Jourdain : (( me font, belle marquise, d'amour vos beaux yeux mourir ». ~- Marius André a
laissé au lecteur le soin de traduire son mot à mot en prose
française, tâche que lui-même était qualifié pour mener à
bien et qu'il nous doit d'entreprendre à présent.
ROGER ALLARD
4'

* *

LE POÈME DE LA .PIPE ET DE L'ESCARGOT, par
Tristan Derbne (Emile Paul).
M. Tristan Derème, par le soin qu'il prend de justifier sa
réputation de fantaisiste, demeure souvent en deça de son talent.
Il lui arri~e d'allumer, aux endroits les plus touchants, une
pipe qui sent un peu l'affectation. Cela nous f~it sou~enir des
cigarettes de Penses-fa rdussir ? - cendres de l irome ~ la rnode
de 1900. Il abuse aussi des enjambements à la Banville et des
phrases en forme de table-gigogne :
reau tiède des bouquets que boit l'ombre torride
et toi vo1uptueuse et nue et toc souilre
et ton bras où miroite une chaîne d'ivoire

et d'or. ..
Ces artifices qui jouent la &lt;1 sensibilité frémissa~te_ » sont in.di·
gnes d'un poète qui, d'autres fois, sait chanter amst :
L'orage fauche l'herbe et les feuilles froissées
Il siffle et fait voler les ardoises &lt;lu toit.

Ce dernier vers ne ferait pas tache d.ans -une beUe fable de La
Fontaine. La jolie piè.ce : Prenils ton mantu,u ... présente une
série d'assonances subtilement nuancées.

HOTES

219

Cette poésie rend un son fin et jm,te, mais Je soupçonne
M. Derème d'avoir forcé la dose d'amertume ironique et de
10Utires pincés, par crainte de verser dans l'élégie.
L'auteur du Poème de la Pipe et de fEscargot est un élégiaque
qui s'ignore - volontairement.
ROGER ALLARD

*

,. *

GEORGE SAND, MYSTIQUE DE LA PASSION, DE
LA POLITIQUE ET DE l' ART, par Ernest Seillière
(Alcan).
M. Seillière continue par ce gros volume d'analyses consciencieuses la série des études qu'il a entreprises sur le mysticisme moderne, sur les courants sociaux et littéraires qui lui
paraissent continuer les spéculations mystiques sorties des cou"Jents ·au temps de Madame Guyon. Le cas de George Sand èst
aujourd'hui assez spécial. On ne la lit presque plus, et peut-être
a-t-on tort. Je ne veux pas dire qu'il faille souscrire à ce jugement extraordinaire de M. Seillière : « La première Lelia vaut
bien Faust; le Journal de l'automne 1834 ou la correspondance
avec Michel de Bourges sont de plus puissants cris que Werther ;
certaines Lettres d'un Voyageur atteignent les Elégies romaines, la
Mar, au Diable ne le cède pas à Hermann et Dorothée, pas même
à Iphigénie en Tauride pour la pureté de la ligne classique. »
Mais enfin il est certain qu'il y a chez George Sand des centaines
de pages admirables. Si on ne la lit pas, on continue à la connaitre et à en parler beaucoup, généralement ~ans sympathie,
comme type de la sensibilité romantique. Il semble que les
amants de Venise tendent à prendre place dans la légende littéraire comme autrefois Héloïse et Abélard dans la légende populaire. Cet intérêt est raisonnable, et il serait aussi bien raisonnable de le reporter sur les romans: l'œuvre de George Sand
est en effet la plus complète, la plus puissante explosion de
nature féminine qui existe eo littérature. Aucun roman, aucune
pièce de théâtre écrits par un homme ne donnent cette sensation directe de la femme, dans sa présence physique, dans son
abondance sensuelle et morale. Il est naturel que les misogynes
l'aient détestée. Barbey d'Aurevilly se plut à l'injurier, et Remy
de Gourmont la poursuivait bien après sa mort d'une haine

�220

221

LA NOUVELLE

singulière. Presque tous ses romans sont des épisodes de sa TÎI
sentimentale, et de cc qu'une femme répand de cette vie seaumentale dans u vie intellectuelle. Si nous mettons à part noe
contemporaines, elle est bien la seule femme de lettres qui Dt
soit qu'une femme, car on n'en dirait pas autant de Madame de
Stai:l et de George Eliot. M. Seillière a analysé soigneuscmeat
son œuvre pour la montrer modelée ou déposée par le coun
impétueux de cette nature féminine, et de cette merveilleme
puissance d'amour qui nous :apparaît vr:iiment chez elle comme
une force Je la nature. En défiance contre le romantisme, il ne
reporte point sur sa nature morale l'admiration excessive qu'"il
professe pour son œuvre littéraire. li la juge a-.·cc une COlllcience d'homme et des principes d'homme, et les ironies qu'"d
lui adresse ne portent pas toujours. On souhaiterait non pa
plus d'estime ni plus de mesure, mais plus de sympatbie
vivante. Tel qu'il est le li\'Te restera un des plus utiles à coosalter, après ceux de Madame Karénine. sur un écrivain dOlll
l'œu,·re ni le nom ne sauraient descendre dans l'oubli.

~plusieurs épisodes de sa vie font honneur au cœur et ¼ la
loyauté du poète. Tout ce que M. de Reynold écrit sur l'art et
rœuvre est excellent : cette étude soignée, méthodique c:t qui ne
cnint pas le détail rendra bien des services et aidera beaucoup de
lecteurs à pénétrer plus littérairement dans une poésie qui ne laisse
pa de dérouter parfois. L'idée directrice qu'a imaginée M. de
leynold pour relier les visions et les impressions des Fleurs du
~ est ingénieuse et intéressante. Ses deux chapitres sur l'art
et l'e~pression présentent la rc,·ue technique comp\~te qui ne
devrait manquer dans aucun livrecone&amp;rnant un poète ... L'étude
IV Baudelaire critique aurait pu ~trc un peu plus poussée. La
sagesse de la critique de Baudelaire, la lucidité et la sûreté de
aoa jugement l'honorent entre tous les po~tes romantiques;
lat un aspect de son talent auquel M. Mauclair a rendu hommge dans son li~r~ et que Brunetière lui-même admirait presque
11111 réserves. Voila Jonc un bon li He de critique qui nousvicnt
è Berne, et l'auteur rendrait un nouveau service aux lettres
françaises en nous donnant, sur le même modèle, le Vtrlaine
fli nous manque encore.
AI.BF.RT TIIIBAUDET

CHARLES BAUDELAIRE, par Gon,agut
(Crès).
11 n'cxbtait jusqu'ici touchant
d'autre étude d'ensemble que le beau liHe d'artiste écrit par
M. Camille Mauclair. M. Gonz:igue de Rcynold inaugul'
aujourd'hui la Collection franco-suisse par un ouwage consi~
rable sur le po~te des Flmrs d11 Mal, qui a servi de matière h•
cours professé à l'Université de Berne. M. de Reynold ~crit •
livre en pleine sympathie pour Baudelaire, et laisse ,·olontairement de côté toute la légende qui s'est formée autour de hd.
Peut-être le regrettera-t-on : l'Eglise elle-même a pris 111
Evangiles apocryphes des traditions et des épisodes de 11 tie
du Christ, et les historiettes apocryphes, parfois fort dignes clc
créance, qui se sont formées autour de B:iudelaire, ajoutent vraiment ¼cc personnage, rendent à ce grand mystificateur un bics
qu'il eût reconnu pour sien. Peut-être aussi la partie que M. clc
Reynold a consacrée à la personne de Baudelaire présente-t-cllc
un caractère un peu hagiographique, mais il est certain en solJllllC

•••
PROUDHON ET ~OTRE TEMPS, prHacc de C. Bou,U (E. Chiron).
Quelques esprits de tempérament différent, avant des métho-. de tra,·ail et une orientation politique diffé;entcs, mais sentlotavec une égale acuité la nature et l'étendue des problèmes
IOCiaux posés par l'après-guerre, ont pensé trouver dans une
COllllaissance approfondie de l'œuvre Je Proudhon les éléments
lune discipline ; dans leur admiration commune pour ProuAon une raison de mettre en commun leurs recherches. De là
la vie de ce recueil d'études.
1~ n'y faut point chercher un enseignement politique ou
IOCial. La pensée de Proudhon, dans la mesure où clic s'abanbne aux suggestions d'une expérience toujours renouvelée,
~ r e trop complexe et trop mobile pour se figer en une doc- •
trine _et éliminer les contr.idictions internes. Telle que la définit
~ Justesse M. Augé Laribé, c'est c un libéralisme, mais .souCICIIJ de justice et d'égalité ; un socialisme qui respecte le,

�NOTES

222

libertés individuelles ; une organisation économique que dominent les préoccupations morales. »
11 n'y faut point chercher des raisons qui puissent légitimer
« l'actualité JJ. de Proudhon, sinon l'indigence actuelle d'une
i;péculation politique et sociale engagée trop profondément
dans la voie du Marxisme. Les rapprochements que l'on C$I
tenté d'opérer entre la situation de l'Europe au lendemain du
Traité de Vienne et la situation du monde au lendemain du
Traité de Versailles; entre certaines conceptions de Proudhon
et les déclarations actuell;s du syndicalisme et de la C. G. T.
semblent bien trompeurs : Ils méconnaissent en un sens le
déplacement constant des forces sociales au cours du x1xe etau
début du xxe siècle.
Il y faut peut-être chercher l'esquisse d'une réforme intel·
lectuelle et morale. Si Proudhon n·a qu'une entente moyenne
des questions agraires et fina!Jcières, il a un sentiment tr~s. Tif
du désaccord qui surgit, dès la Révolution, entre les cond1t1ons
d'existence nouvelles de. sociétés démocratiques tenues d'être
simultanément industrielles et militaires, et les anciennes Ill1nières d'agir et de penser. Dans les techniques comme expression
de l'intelligence créatrice et du vouloir humain, il cherche les
éléments de l'humanisme que les grands bourgeois de la Restauration demandent aux civilisations disparues, au moyen-âge,
la catholicité. Il constitue une Philosophie di. Travail, qui,
sous la nouveauté d'apports propres au monde moderne, de·
meure fidèle aux tradition-s intellectuelles de la France, à son
rationalisme expérimental. En une étude excellente sur ce ~ujet
M. A. Berthod nous a donné toutes les raisons que nous a\-100s
de compter, sans exagération, parmi nos philosophes, celui _q~
sut affirmer que o: toute idée naît de l'action et doit revenir 1
l'action. ;l)
RA.Y)!OND LEMOII

i

*

* ..
L'OUVERTURE DE LA COMÉDIE MONTAIGNEGÉMIER.
Allons-nous enfin assister en France à une véritable reoais·
sance de l'art du théfitre, c'est-à-dire à un mouvement assez
ample pour englober les initiatives particulières, les dépasser et
obtenir du public cet assentiment général sans lequel une épa-

2.23

que n'a pas, à proprement parler, de style dramatique ? A lire
tout récemment les réflex.ions de Gordon Craig sur I' Art du
Théâtre (éd. de la Nouve.Jle Revus française), on a pu constater
combien d'idées, naguère lancées comme des défis par ce grand
chercheur et accueillies comme d'irritants paradoxes, sont
aujourd'hui passées dans le domaine commun. On les reconnaît
à peine, dépouillées qu'elles sont de leurs outrances, démarquées
au goth de ceux qui les ont appliquées et transportées, si l'on
peut dire, de !'Apocalypse dans la vie réelle. Mais ce qui est
certain, c'est que tous ceux qui font œuvre vivante au tbiâtre
travaillent, bon gré mal gré, dans un sens analogue. L'accord
s'est fait sur certains principes : simplification de la mise en
scène matérielle, souci d'obtenir l'e:ffet plastique avec un minimum de moyens, respect du texte mais aussi subordination de
l'intérêt littéraire à rintérêt dramatique, etc. Ce qui a manqué
jusqu'ici, c'est une continuité des efforts et une multiplicité suffisante pour entraîner le public toujours docile aux mouvements
collectifs. Mais la vitalité rajeunie du Théâtre de l'Œuvre, le
succès du Vieux-Colombier et !'ouverture par Gémier d'une
nouvelle scène semblent annoncer un fécond réveil.
Le prnmier spectacle donné à la Comédie Montaigne est d'une
mise 11.u point parfaite. Rien de tapageur. Les lieux sont évoqués avec ingéniosité et go~t, au moyen de quelques toiles, de
lumières et d'une ossature de décor fixe. Il y a là des trouvailles
discrètes qui soutiennent toutnaturellement un jeu de bon aloi.
. Gémier peut mettre en va.leur ses meilleurs dons de comédien,
so11 réàlisme juste et sobre. O'aiUeurs l'interprétation tout entière
est excellente. Par ce qu'il présente, vers l:t fin surtout, de mélodramatique et de trop verbalement lyrique, le Simoun de
M. Lenormand imposait au metteur en scène des notes un peu
forcées; mais 1:\. où: l'action se meut dans le réel, là ou elle est
poétique par_ le dedans ( cmnme dans ces scènes de la rue arabe
qui cou!lent l'actit:&gt;n à la manière d'un èhœur antique), le
spectacle avait de la simplicité et de la vie.
Cette première représentation révèle une entreprise décidée
l faire son chemin tranquillement, progressivement, et il b.tldra
~icn que le public finisse par renoncer à l'absurde prévention
qll'il a jusqu'ici montrée contre une des plus belles sàltes qui
soient à Paris.
JE!.N SCHLUl!llERGl!&amp;

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

** *

THÉATRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES. russes : à propos de PARADE.

225

NOTES

Peut-être aussi ne pas nous laisser étourdir par ce grelot: le
il ne m'importe plus
que de constater ou non la réussite: si l'acr~bate ~tombe sur ~es
pieds, on applaudit. Etre touché ou être msens1ble - mais,
autour de moi, on a trop été intelligent. Si j'apprécie à sa
mesure le « talent », je me demande si nous serons des « constructeurs »... Musique nouvelle: affaire de sentiment, affaire
de cœur. J'ajouterais que l'impressionnisme était devenu affaire
d'argent. Toute une génération a vécu sur le préjugé romantique de l'artiste misérable et du riche « maudit ». Verlaine a
imaginé sans doute les poètes cc maudits II pour se donner l'illusion d'une richesse.
Le musicien ne peut rien perdre à jeter un coup d'œil sur
ses voisins de toujours, peintres ou poètes. lei se pose un grand
point d'interrogation.
Rimbaud, Dada-le Har~as ou le Cabaret du Néant. Plutôt : le
suicide. A de si violentes ivresses, à de tels délires, il restait
bien une conclusion. Mais comment ne pas réaliser notre infirmité: en présence de Dieu, parce que nous avons accepté de
u vine &gt;&gt;, c'est nous, les damnés de la ferre, et ne nous oublions
pas : les éternels damnés de l' Art. Ce monde se révèle, peuplé
de machines, de mécanismes. L'artiste arrive au milieu, comme
le peintre avec sa boîte, au milieu d'un paysage. Il n'est plus
qu'une solution : jouer Je mieux possible avec tout cela. Celui-ci,
« esprit nouveau », regardera une rose et peindra un moteur.
J'imagine sans peine aujourd'hui qu'un autre, regardant Je
moteur, peindra une rose. Le douanier Rousseau n'a-t-il pas
fait de la Tour Eiffel la plus charmante des jeunes. filles?
L'avion se pose dans ses tableaux comme un papillon. Mais,
hier, nous étions las d'avance d'une jeune fille et d'un papillon.
Il faut avoir traversé plusieurs fois le Salon de !'Automobile
pour apprécier la carriole de M. Juniet.
Voilà qui expliquera le dernier malentendu que l'on a pu
créer autour de Paradt. Parade où l'on a découvert mille intentions, Parade, (( ballet cubiste)), Parade, folie, scandale, Parade~
« pétarade » pour les journaux illustrés à peu près comme
le Seure du Printemps massacre le printemps, Parade, j'y
retrouve, après bientôt quatre ans, cette nostalgie émouvante
des trombones et des tambours, boulevard Saint-Jacques ou
o: génie ». A vrai dire, dans une œuvre,

Les ballets

Sans nul doute un monde nouveau se prépare et il me semble
que ce qu'on a convenu d'appeler des« œuvres_)) ne l~i servira
en rien. Les générations qui nous précèdent 1mmédiatemcnt,
les voici écrasées par la vanité de tout leur art. A parler encore
de celui-ci on ne peut que rabâcher, mais il importe tout de
même de le dire : notre évasion de tant de a beauté )) sera véritablement le réveil d'entre les morts.
Je devine facilement la lassitude de nos lieux communs. Le
"Jazz-Band » ou le « Cirque » sont tout aussi ennuyeux que
les cathédrales et les couchers de soleil. Mais qu'on y découvre
moins de prétention et nous serons sauvés. Ce n'est pas pour
rire que nous souhaitons la mort de toutes les di~cipl,Ïnes: C~s
mots, on aura beau les associer avec plus ou moms d hab1lcte,
ne prendront de vali:ur, a~rontés à toute. produ~:ion de nos
esprits libres, que par la puissance des réactions qu ils pourront
provoquer.
Ainsi le Jazz-Band était excellent, situé en face des nuage~ et
des sirènes du debussysme, tout comme, dans un domaine
supérieur mais beaucoup plus pa~ticulier, le ~arre du :rintemps
et la production récente de Strawmsky. On n est pas 1uste tous
les jours et j'ai essayé de l'être vis-à-vis de Claude Debussy:
Après cela comment exprimer la médiocrité de tout ce qut
relève de son esthétique. Il ne s'agit pas là. de chimères:
l'ensemble de la musique publiée en France au cours de ces
dix dernières années, si l'on en isole, avec celles de Debussy,
les œuvres d'Albert Roussel et de Maurice Ravel, montre assez
une corruption de la force et une perversion du sentiment
peut-être sans précédent. De tout cela comment ne pas retir:r
un immense dégoit. Si l'on m'accuse d'être déjà « blasé», JC
ne m'inquiète pas. La cc grandeur » de mes aînés· ne peut me
toucher et il me serait agréable de pouvoir, connue je le
souhaite, détruire une musique où je ne trouve que des germe~
de mensonge et de mort. Laz.are le resrnsciti ! quel beau. rôle a.
jouer aujourd'hui. Mais n'y pensons pas trop et ne soulignons
pas notre aurore par d'inutiles feux de bengale.

15

�LA 1'0UVELLE REYUE FRANÇAIS!

boule,:ird Pasteur, la pauvre mélancolie des faubourgs, des
visages blêmes sous les lumières de la foire. Le Chinois, la
Petite Fille Américaine, les Acrobates, voici trois « numéros :a
qui ne cc transposent &gt;&gt; pas le music-ball mais l'élargissent et
l'agrandissent .....:.. et les deux Managers, si, maintenant, leurs
lourdes carcasses de. bois et de tôle surprennent à peine un
public prêt à tout accepter, je ne puis oublier les sifflets et les
cris qui accompagnaient, en T9 I 7, leurs piétinements méchants.
Enfin la ,·ogue de Médrano, le souvenir des Fratellini, ont fait
applaudir comme une danseuse-étoile le cheval de cirque, imaginé par Picasso, et son irrésistible comique.
Jean Cocteau a présenté Parade ainsi qu' « un gros jouet,
simple comme bonjour&gt;•, en ajoutant: « Pourquoi chercher du
crime, du mystère, de l'intention secrète dans ce divertissement qui nous a coûté tant de travail à Satie, Picasso, Massine
et moi. » C'est là ce qui fait b perfection de Paradi et d'ou sort
vraiment la force de la partition de Satie. Satie, c'est l'ordre, la
raison, la clarté - mais quel ordre et quelle raison ! Voici des
années que je l'admire. Il nous a appris à tous une simplicité
foconnue et combien les « moyens » et les « raffmements ,, sont
choses misérables et artificielles. Sa partition justifie une phrase
de Strawinsky rque je veux transcrire ici et classant, après
Parade, trois musiciens français:« IJ ya Bizet, Chabrier, Satie.,
Bizet ! On pense aussitôt à Nietzsche, au Cas Wagner et voici en
effet la même lutte. Mais le triomphe réel et presque imprévisible de cette reprise de Parade paraît bien être un clair symptôme de l'esprit qui anime maintenant tout un public.
Il ne sert à rien de parler ici Je la 1, mode ». Wagner, Debussy ont été Il' à la mode ». Ils ne le sont plus. Mais il faut se
féliciter sans doute qu'ils l'aient été. Erik Satie n'est pas un
montmartrois qui tape sur des machine à écrire pour mystifier
les snobs. Qui pourrait songer à orgnniser, aussi coûteusement,
de semblables mystifications? La « farce », pitoyable jeu de
l'esprit, ses derniers refuges sont peut-être Bayreuth ou Ja Corné•
die-Française. J'aime cette phrase de Satie, que j'ai lue il ya déjà
quelques années: « A,ant d'écrire une œuvre, j'en fais plu•
sieurs fois le tour en compagnie de moi-même. &gt;) L' ir impro\-Îsatibn », la « charge d~telier », la fausse note « drôle», voilà
ce qui m'éloignerait de quelqu'un. M. Suarès se trompe lors-

1IOTJ!S

'227

qu'il pense que nous avons cru décounir la gaieté. On s'ennulrait trop naime~t à récrire_l'Odt à la fair. Il est vain de s'ellpliquer sur le Conuque. Parsifal, la Messe m ri me paraissent à'un
morme comique. Et ce monde nouveau dont j'attends avec
coufiam:c la domination, comme- il rira, j'en 1mis sûr, au devant
de ta~~ de chef~-d'œuvrc ! A moins qu'il ne préfère plutM,
,vec Nietzsche, s attendrir sur la milmzcolie de tout acbèvtmmt.

.

GEORGES AURIC

• •
NOTRE AMÉRIQUE, par Waldo Frm,I.·. Traduction
de H. Boussinesq (Nom-elle Revue Française).
En ouvrant Notre Améri.q11t. c-n lis:mt la lettre que \\'aldo
~ adre~se à Jacques Co~eau et à Gaston Gallimard en guise
d1ntroduct1on. on est surpris de ne point trouycr l'ordinaire
atmosphère des traductions, de n'avoir point le sentiment toujours un peu pénible, d'une chose étrange, lointaine et qui ne
parviendrait qu'imparfaitcmcnt jusqu'à nous. Il semble que
l'auteur se soit directement liné, et dès l'abord on subit
le charme d'une pensée mêlée à la nôtre sans perdre son origi-

oalité.
J'imagine Waldo Frank jeune, dévoré de passions intellec-

tuelles, doué d'un tempérament artiste; il se classe au nombre
-. très petit en vérité de ces Américains qui n'ont
~t .accepté leur Amérique telle qu'elle est, qui ne sont
•~11ts ni d'eHe, ni d'eux-mêmes, et dont l'esprit ne fait
~errer comme un feu follet de l'une à l'autre rive d'un

i~~n ~ CC:ntinent où il. y a trop de matière ; nnl souffle jus~u 1c1 na cté assez puissant pour l'animer vraiment, pour
arracher au mowvemeot mécanique dc ce que Frank: appelle la
•. pré:""ture ». 11 n'y a pas encore à proprement parler de spintuahté américaine. Mais il y a dorénavant Une inquiétude qui
pousse certains à rompre a,·ec les réalités étroites de leurs pères
~ v~loir pour leur propre compte une réalité qui soit
lcspnt._ La spiritualité française n'a pas été sans agir sur eux. Ils
~,ent des révélations. Ce n'e t pas que notre propagande
ai les contacts de la guerre les leur aient toujours apponées.
Tel rnhiétrier jouant dans un restaurant français de la 420 rue
Ille Madelon hystérique, a pu passer pour y apporter un air de

d;

�228

LA NOUVELLE REVUE FRAN

Fr:ince. Le public n'en demand:iit pas plus. Mais dans ce public
même, deci, delà, on réclamait obscurément autre chose -a
qui manque le plus dans l'opulente civilisation matérielle
une inspiration. C'est ce qu'apportait Copeau a,·ec son thEm
du Vieux-Colombier. li eût, s'il l'avait voulu, en allant au-devac
de la foule de New-York, en descendant à elle, trouvé da
succès faciles. Dédaigneux et passionné, il la força de ,·enirl
lui, il éleva parmi elle une élite - deux années de Iain
héroïque et fécond : \Valdo Frank en vient témoigner.
En échange, constant avec Copeau et Gallimard qui, pleim
de la volonté de comprendre, l'assaillaient de questions, voyaiit
la déchirure causée à des sensibilités françaises « par les toan
d'acier et les voies aiguës de New-York », il fut :imené à défin~
son pays. Tâchant à en dessiner pour d'autres l'image, cœtraint par eux de l'examiner d'un point de vue extra-amériC2ia,
il lui arrachait son masque, fouillait plus avant, découvrm
à de nouvelles profondeurs de toujours nouveaux visages.
ViYisection terrible :·à aucun moment pourtant Waldo Frank
ne s'est labsé arrêter. Il était bon qu'un Américain lui-mmr
mît à nu tout ce qui là-bas se dérobe sous la surface. Un étr211ger l'eût pu faire, mais son attitude fût demeurée purcmait
critique, tandis qu'ici l'amer dépouillement est aussi gestt
d'amour, acte d'intelligence créatrice. Cest l'Amérique dt
demain que cherche Frank. La pointe de son scapel n'est impitoyable que pour crever les abcès, détacher les lambeaux mo!II.
dégager la vie qui étouffait. La vie étouffant dans un papoi
précisément son rythme est frénétique? Il n'y a point là de p2tldoxe. Un saisissant raccourci de l'histoire des Etats-Unis met
en é,·idence ce fait que des hommes partis à la conqu~te d'unt
matière ériorme, se sont à leur tour laissé posséder d'elle, 1t
trouvent maintenant en danger de mourir à eux-mêmes. Leur
mouvement s'est étendu dans une seule direction, du dedan.1211
dehors.« Extravertis», dit l'auteur, ils ont cMéà une puissanct
centrifuge qui les jetait au-devant du réel. Et leur moi éteaàa
aux limites de ce réel, en épousant exactement les contours, 11
on l'examine, on le trouve Yide. L' « idéalisme » américain
d'hier n'ayant été que la justification de la mécanique :unéri·
caine, le consentement de l'homme à se confondre a,ec le produit de son industrie, voici que grandit une autre soif. Quelqot

vision qu1; Frank déroule à nos yeux, Je~ pay~agc~, les cités, les
hommes, les_ lin~~' tout laisse l'impression d'un chaos tragique,
d'une Aménque . 1we et chancelante alors qu'elle se croyait
ftrme sur ses pieds, sûre de s:i direction. C'est par li, c'est
par ceux en qui s'est éveillée l'inquiétude - et non plus seulement le désir - qu'elle nous attache. Ils annoncent une oo-énération qui sera la première à connaître le repliement. En
apparence pessimiste, destructrice, si elle ,·eut détruire c'est
pour mieux rebâtir, et elle a, elle aussi, son optimisme, sa foi,
non dans l'ordre actuel et tout extérieur, mais dans un ordre
intérieur, qui est • à venir, et qu'il lui appartient de créer. A
chacun de ses pas incertains, c'est une Amérique neuve qui se
li\"èle -à elle-même. On la voit naître entre les propos heurtés
de Waldo Frank, qui n'est pas seulement obserYatcur, informateur, mais poëte et poëte qui a son rêYe : a Dès nos origines nous
f4mes un peuple centrifuge, impatient et inquiet, en qui
l'énergie ne put s'accumuler. Nous nous déversâmes sans trêYe,
pionniers, exploiteurs, et la crise aujourd'hui nous trouve à
vide. Nous ne sommes ni stupides ni tout à fait ignares, nos
prouesses matérielles sont énormes ; mais pour faire face à
rcxigence de l'heure, qui est de recréer un monde, nous sommes
plus démunis que le Magyar ou le Slave, car nous n'avons pas
l'esprit d'où nait la foi, et qui soulèYe les montagnes. Voici
donc notre tâche : Whitman la prévit, la chanta, et nous en
avenit. li nous faut traverser une période statique de souffrance
~ de culture intérieure, nous dépouillant de la manie de touJO~rs accomplir. Il nous faut susciter en nous-mêmes l'énergie
qui est l'amour de la vie ; car cette foergie, quelque forme que
le cer,;eau lui assigne, est religieuse, et a pour fonction de
crfo. Or, dans un monde qui se meurt, création signifie révo!'EUX BERH.UX
hnioo. 11
**•

LETTRE D'ANGLETERRE: POÈTES CONTEMPORAINS.
~ ~ a emiron trente ans, l'on commença à dire que nous
ISltltlons en Angleterre à une remarquable explosion de
• l)Onies mineures~- On le disait alors, on le dit maintenant
et oa n'a pas cessé de le dire pendant tout l'interYalle. Ce fut,

�LA NOUVELLE REVUE FRA
230
et cela reste parfaitement vrai. Durant !'_espace d'une
tioo il y a eu un oiseau dans chaque buisson, et un c~
cba~ts tel, que l'on n'en a vu que deux ou tro'.s fois d'anal
dan~ notre littérature. Le plus célèbre de 1 ce~ 10tenuèdes
eaux. se produisit au xv1• siècle, au temps d ~hsabeth, où~
tout le monde semblait a\'oir de la mélodie da?s la ~ois. l
avait alors des poètes à n'en plus finir, et p~rm1 eu~ il ea
dont les noms sont devenus immortels, tandis q~e d a~trea
nombreux n'ont pas laissé de nom du tout; nen qu un
lyrique ou deux, qui font e~core entendre_ da~s nos a
.
1a fluide musique, qui leur est particulière. .Cc 6lt
gies,
grande époque de la a: poésie mineure •• et de_ temps a a~
a vu renaître quelque chose de cette harmonie aux v~11
tiples. Mais le x1i-c siècle, pendant la plus grande partie de .
cours, ne fut pas une époque de ce genre .. Il y eut c
poètes éminents, et bien entendu de m~uva1s_ poètes en
dance, mais relativement peu Je a: poésies mineures».
peu près vers 1890, cela"reprit.
.
.
Le genre de poésie auquel je fais allus1on, est cette'
qui est bonne de son espèce, mais sans être pour cela 1 •
d'un grand poète. J'imagine que chaque époque P ~
offrir une assez riche moisson, si à chaque époque
• autour Jc 1UI,
· ses amis et. ses volSU1',
talent rencontrait
,
•
adonnés à faire des vers. Je croirais volontiers qu un l .
talent aurait toujours un volum1.: d~ vers da_ns ~a ?1aocbe, ~
volume de vers était anendu de lm, pour ainsi dire par d1,._
.
0 r, il se trouve qu'en ce moment, c'est . le cas,
. 1'
uon.
• Jce111111
déjà il y a quelque temps, cc l'est plus que pma~s ~ ·
m, 'rrc De minces volumes de \'ers, élégamment 101p
5 ..1.:
.
•1 d
. e. •
colltant fort cher s'éditent journellement a a,. ouza10 ,
aranJ nombre conticnncot quelque chose d rntéressanl. •
;eut-être la génération suivante découvrira-t-elle que d;:..
trois d'entre eux sont elfectivcment l'œuvrc de grands 1 Aujourd'hui, nous n'en savons rien, à l'heure actuel e,
relèvent de la a: poé~ie mineure».
.-.
A la tête, et inve ti d'une autorité universe_llement re~ il.Ill
nous trouvons le poète laurC:at, M. Robert Bridges. Serû-endiâ
Par hasard un ITTand poète? Certains d'entre nous s~nt - •
à le penser' qui&lt;&gt;se demandent quel autre titre
pourrait

!~ut

,oa-

231

1 J'auœur de poèmes aussi vigoureux, aussi originaux et d'une
flllpiration aussi élevée que les ~iens. Mais ces poèmes ne sont

JIii en très grand nombre. M. Bridges a toujours été le plus
anome et le plus exigeant des écrivains. Et la vigueur, lorstta"elle ne s'accompagna pas d'une certaine ampleur d'horizon,
adresse à la postérité un appel qui risque de demeurer chanmax. Aujourd'hui, du moins, -M. Bridges est notre maître, et
Hnt curieux de voir la prise qn'il exerce sur un troupeau,
4loot la plupart des membres n'étaient pas n&amp;, (iUaod il était
dql, lui, au milieu de la vie. Ce n'est pas que son influence
directe soit grande : M. Bridges est un poète érudit du métier
lt plus exquis, et bicu peu parmi nos choristes par.tissent avoir
llivi ses leçons. U n'en est pas moins vrai que nul d'entre eux
• met en question la position particulière et · isolée qu'il
ei;icupe. On honore son œuvre dont l'austère perfection établit
n criterium, que tout le monde respecte, mais tout le monde
lit choisirait pas de plein gré de voir ses œuvres jugées d'après
ce criteri um.
Panni la foule de ceux que l'on est convenu d'appeler les
c Gtorgian poets » •, je ne me risquerai pas à mentionner de
IOIDs. La nouvelle ère gcorgienne est maintenant vieille de
Ml ans, et nous avons eu depuis lors l'occasion d"assister dix
Ilia à l'éclosion des premiers volumes de d~ jeunes pohes.
lmmer leurs qualités à tous et être bien sOr de choisir les plus
lemarquables, demande une recherche spéciale à laquelle on
'-t se consacrer comme un c scholar » 1 , qui délimite rigouJllllcment son sujet afin de s'en rendre maitre. Heureusement
1 IC trouve qu'il existe un tel c scholar » parmi nous :
M. Edouard Marsh, qui par son travail personnel est en cons• contact avec les bureaux du gouvernement, et les ministres,
et qui se garde, en ce qui le concerne, de toute espèce de
Jl'Ddaction poétique, mais un homme dont le public est deax
._ le débiteur, car M. Marsh ne se borne pas à être le bras
4roit des hommes politiques : il consacre tous ses loisirs à
t. On entend par u G~orgian poets •, .:eux qui oat commencé à

,al,lier des vers au début du r.;gnc de Georges V.
2. Mot intraduisible, intenuédiaire e11tte c savant • et • lettré •
. _ entrainant une légère idée d'érudition.

�233
232

LA NOUVEUI! RE\'UE FRAN

nous ~ider à. travers le labyrinthe de nos poètes. De temps Cil
te~ps, 11 pubhe un volume de« poésie georgienne 11 - c'estl
lw que ~t dll cc nom à l'origine - et l'on y trouve un chois
de poésies contemporaines qui semble extrêmement judicieu
et représentatif. Ceux d'entre nous qui ne peuvent se livrer l
des recherches personnelles, suh·ent volontiers les indication,
de M. Marsh, convaincus qu'ils sont que rien de ce ~
possède un m~rite saillant ne lui échappe, et qu'en étudiaar
ses volumes, ils pourront se former une idée exacte du CO!trant dans lequel se meuvent les jeunes talents.
Et ce mouvement général, quel est-il? Eh bien, je soupçoDDe
que, dans l'ensem~le, il ne diffère guère de celui que l'on. peul'
observ.er chez les 1eunes talents ailleurs, et plus particulià'ement. en France. Depuis 1890 environ, lorsque la poésiecle
Verlame et de Mallarmé - de ces deux-là surtout, à mon
- commença à exercer une influence ici, ce fut comme UN'
tradition pour nos poètes que de regarder constamment dllll'
votre direction. Cette tendance assuma d'abord des formet
naïves et peut-être un peu absurdes. On essaya de convertir d
u_n quani~r latin notre très anglaise Fleet Street, si prosaïque cr
s1 peu lattne - un quartier de Londres que hantait un fant6me
ressemblant aussi peu que possible à Murger : le fantôme da
docteur J?hnson, Mai_s ~tte affectation passa, et ceux qui vinrent ens~•~e, o~t ~ppns a être plus naturels et ont compris 411'
même .s1 l esprit_d une époque est cosmopolite, la forme danl
!aq~e!le cet esprit trouve une expremon adéquate, doit~
md1v1duelle, et aussi individuelle que possible. Aujourd'hui.
nos . poètes sont bien d'aplomb, et personne ne pourrait la
accuser d'imitation, si ce n'est peut-être de s'imiter de temps ea
temps les uns les autres. La \;e anglaise, et plus particuli~
ment la vie de la campagne anglaise ( qui n'était pas du toal
à la mode, il y a trente ans - je note en passant qu'à mesmt
que nos poètes deviennent plus sincères, Londres cesse de Jear
être une source d'inspiration) : tel est le refrain de leurs chanU.
Et il. ne faut pas voir là seulement l'effet de l'exil , de la DOitalg1e du pays provoquée chez beaucoup d'entre eux par la guerre,
car c'était une tendance qui se dessinait nettement déjà biCI
avant 1914. JI n'en est pas moins vrai que pendant toute k
période dont je parle, nos jeunes littérateurs, à quelques nftll':

aa

esceptions près, n'ont cessé d'être attirés par l'esprit latin, de
lilDdrc vers le Sud, vers la Méditerranée ; il y a longtemps
p les appels vers le Nord de la trompette de M. Rudyard
Kipling ont cessé d'éveiller un écho sensible parmi eux. Et
~ conclus que si la complexion du talent de ce c6té de la
Manche parait se résoudre en un singulier mélange de scepdcisme et d'exubérance, de désillusion et de passion, de sang. dans la pensée et d'ardeur dans le tempérament, il ne
it pas en aller fort différemment chez vous.
Mais un critique assez âgé pour se rappeler le règne
ij'Eclouard VII, un critique qui en fait, commença sous l'ère
~rienne, à réfléchir sur la poésie, trouve plus de facilité
à:éaire sur ses contemporains que sur les Georgiens, même
ucc l'appui de M. Marsh. D'abord la génération précédente a
~1 passé par le crible du temps. Il y a vingt ans, les poètes
foisonnaient presque aussi abondamment qu'aujourd'hui, mais
parmi ceux qui étaient alors l'objet de notre admiration, il
rien est pas beaucoup qui fassent encore figure à présent. Certains sont morts, d'autres ont cessé d'écrire ou tout au moins
4'krire comme il nous semblait alors qu'ils écrivaient. Je ne
puis m'empêcher de dire que parmi toutes les formes de littémure, la poésie est celle qui est le moins accessible au jugement. Je lis un roman ou un essai, et mon opinion bondit à sa
micontre, je n'ai pas de difficulté à la découvrir, cette opinion,
l en rendre compte; quant à sa valeur, c'est là bien entendu,
une autre question. Mais je lis un poème : il me frappe, je le
trouve beau et intéressant et je n'ai d'opinion plus définie à
IOD sujet, que cette impression ; et si j'essaye Je critiquer le
poàne et de dire pourquoi je l'admire, j'en éprouve toutes les
clifticultés du monde. Je ne me hasarderais pas à faire cette
confession, si je ne soupçonnais que mon expérience est partag&amp; par beaucoup d'antres. La plupart d'entre nous commencent par sentir une certaine timidité, lorsqu'il s'agit d'exprimer
un jugement immédiat sur un poème. Mais plus tard quand
nous avons vécu quelque temps, pour ainsi dire dans l'intimité
1le ce poème, le doute se dissipe et nous y voyons clair. C'est
ce qui s'est produit dans le cas des poètes pré-géorgiens, ceux
dont les premiers vers remontent au commencement de ma
gfflération. Nous connaissons aujourd'hui fort bien les mérites

�2 34

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISI

variés de poètes tel:. que M. Sturge Moore, Sir Henry Newbolt,
M. Laurence Binyon, ~1. W. B. Yeats; et nous n'ignorons pas
non plus - pour en arriver là où je voulais en venir - les
qualités rares et particulières de la poésie de M. Walter de
La Mare. Personne ne gude Je doute en cc qui le concerne.
Son œuvre poétique n'est ni longue ni bruyante, mais elle a
vécu avec nous bon nombre d'années et nous sommes sûrs de
ce qu'elle vaut.
M. de L:i Mare vient de réunir en Jeux volumes tous les
vers qu'il a écrits à des époques différentes pendant les vingt
dernière.-, années (son premier livre parut en 19or). C'est la
raison pour laquelle je vous entretiens aujourd'hui de lui, car
l'instant est propice pour résumer nos impre sions sur son
talent. M. de La Marc est un critique aussi bien qu'un poète,
et il a écrit un roman remarquable : le Retour, mais je ne
veux en cc moment parler que de sa poésie. Et celle-ci est,
de l'avis général, une poésie qui, dans la littérature de nos
jours, occupe une place tout à fait à part. li a un don, qui
en dépit des floD d'ondes onores dont nous sommes submergé~, n'cs.t pas du tout répandu : le don de la musique
l ·rique. M. Yeats l'a aussi, avec un plus beau sens du style;
mais l'imagination de M. Yeats n'est pas aussi purement
lyrique, et son œuvre la plus caractéristique se rencontre dans
ses drames d'une inspiration toute romanesque et chimérique.
La phrase qui est vraiment chantante demeure spécialement
le priYilège de M. de La Mare. Et il a également le don d'une
sorte de magie capricieuse et féerique, que ne semble certes
pas favoriser l'époque dans laquelle nous Yivons. Aujourd'hui,
où tout le monde est psychologue par définition, et où les
secrets timidement blottis dans l'e:.prit ont cessé d'être des
secrets, mais sont repérés, étiquetés et promulgués, il est
trè rare de rencontrer un poète qui! comme M. Je La Mare,
éprom'e encore un certain effroi respectueux, et comme une
hésitation, en présence de sa propre imagination. Je songe
au personnage de la Recherche de l' Abrolu qui rappelle ¼ sa
femme en pleurs qu'il avait analysé les ingrédients chimiques
des larmes: Aujourd'hui, la plupart d'entre nous lui ressem·
bicot. rous ne pouvons plus considérer une larme avec le
re~pecl ingénu de Madame Claes - nous en savons trop à

}ïOTES

235

son :;ujet, il nous faut chercher le mystère (qui aprt:s tout
5e trouve quelque part) dans des régions plus prof?.ndes .. Mais
M. de La Mare, lui, ne parait pas du tout sûr qu 11 détJenne
en effet la science de ce qui compose le· larmes ; ou plutôt
la question ne l'intéresse pas le moins du momie, car des
larmes continuent à être répandues, et nous avons encore des
rhes et nous tressaillons toujour~ dans l'obscurité, et dans
ces expériences, sans préjuger de ce qui peut se trou\'er_ au
fond d'elles, il semble à M. de La Mare qu'il y a encore matière
à poésie. Pour lui, en tout cas, il y en a ; un ii.:cle après
William Blake, il écrit des poèmes qu'on ne peut compartr
qu'aux S011gs of fo11occ11ce ùe ce der~i~r.
.
.
.
Il se peut que je communique 1c1 une 1mpresston 111exacte.
Pas plus que celle de Blake, l'imagination de M. de La Mare
n'est une imaoiuation larmoyante et timorée . A11imul11 vag11la
blat1dula, il Î•cst peut-être, mais il ne choie ui m: dorl_otte
sa sensibilité et les passions plus profondes, les spéculations
plus hardies ~c l'effraient pas. Je . veux dire t~ut implement
que son tour d'esprit est essentiellement lynque et ~ue les
pensées et les émotions qui l'attirent sont. de celles qui trouvent leur vraie expression dans la musique des mots. Au
point où la poésie commence à pens~r d'u~e ,façon constructive ou à créer d'une manière dramattque, il s arr~te. on que
dans cette région, il n'y ait plus de musique, mais la musiqu_c
n'est alors qu'un ornement, un bel accompagnement, tandis.
que dans le domaine lyrique, elle est ab:iolument tout. Et
même. dans ce domaine. cc qui captive surtout M. de La Mare,
ce so~t les tressaillements les plus subtils de l'imagination,
les moins mesurables, les plus impossibles. à décrire ; ùe_ ceux
qui se révèlent dans une allusion ou une lueur, et qut so_nt
détruits dès l'instant où on cherche à leur donner du relief
et à s'appesantir sur eux. Beaucoup de ces poèmes sont ~es
échos de l'enfance. Tout le monde sait comme à certams
moments si l'on ressaisit un fil auquel on ne songeait plus,
avec une' rapidité soudaine, toute la sensation de l'enfance
- plus qu'une image visuelle : le vrai troucber et la saveur
du passé _ est recouvrée; c'est de tels moments que ces poèmes
sont faits. Ils sont tendn.:~ et pleins d'humour, ils sont romanesque~ d mystérieux ; parfois il:, sont franchement fantasques

�2 36

LA NOUVELLE REVCE FRANÇAISE

et délibérément absurdes : et ils sont toujours vrais ; en chacun
d'e~x le moment est sai~i au passage. M. de La Mare règne en
ma1tr_e sur tout ce domaine de sentiments que l'on peut à peine
définir, dans leur ~tra_oge mélange de terreur et de joie, et auquel nous ~ppliquons notre ,ieux terme si commode : « eery »,
un mot qui nous suggère le hurlement &lt;lu vent d'hiver dans
des lieux désolés, les ombres qui peuplent la forêt sous le clair
de la lune, une vieille maison qui dans le silence de la nuit se
remplit d'agit_ations et de craquements mystérieux : lt:s signes
de présences mconnues auxquelles nous croyons et ne croyons
pas, qui sont à nos yeux les bienvenues et dont pourtant nous
nous écartons avec un frisson, émus à la fois de crainte et de
joie deYant ces ténèbres qui entourent l'enceinte de l'expérience quotidienne. Je voudrais citer un poème qui est plein
de ces frémissements exquis et qui me semble mettre en valeur,
la manière délicate deM. de La Mare à ses meilleurs moments :
c'est un poème intitulé: Lu Ecoufrurs. Je le donnerai en entier.
Imaginez-vous les profondcùrs d'une for~t pendant une nuit
de clair &lt;le lune intense, et ne supposez pas que vous rêviez,
car dans la scène que je vais vous décrire, il n'y a rien de
ces solutions de continuitt, de ces contradictions qui caractérisent le r~ve. Tout simplement, vous avez quitté le monde
où règne la mesure ordinaire du temps, et quand yous entendez
1~ bruit sourd des sabots d'un cheval, vous savez que le cava• lier parcourt la forêt avec une mission étrange du temps jadis
pour accomplir quelque vœu périlleux. li chevauche et che,auche, et il arrive l une maison à tourelles, dans. une clairière
de la forêt. Aucun signe de vie dans la maison, les fem:trcs
sont sombres, mais le voyageur s'arrête, car ceci est Je terme
de son expédition, et il doit se raidir pour rompre le silence
lugubre.
Voici le poème :

• 1s there anybody there,

» said the Traveller,
Knocking on the moonlit door;
And bis herse in the silence champed the grasses
Of the forest's ferny floor :
And a bird fiew up out of the turret.
Above the Traveller's head :

2 37

NOTES

And he smote upon the door a second time ;
o: Is there anybody there ? » he said.
:But no one descended to the Traveller ;
No head from the leaf-fringed sill
Leaned over and looked into his grey cyer.,
Where he stood perplexed and still.
But only a host of phantom listeners
That dwelt in the lone bouse then
Stood listening in the quiet of the mooolight
To thaf voice from the world of men:
Stood thronging the faint moonbeams on the dark stair,
That goes down to the empty hall,
Hearkening in an air stirred and shaken
By the lonely Traveller's call.
And he felt in bis heart their strangeness,
Tbeir stillness answering bis cry,
While bis horse moved, cropping the dark turf,
Neath the starred and leafy sky ;
For he suddenly smote on the door, even
Louder, and lifted his head : a: Tell them I came, and no one answered,
That I kept my word », be said.
~ever the least stir made the listeners 1
Tbough every word he spake
FeU echoing through the shadowiness of the still hou se
From the one man left awake :
A.y, they heard bis foot upon the stirrup,
And the sound of iroo on stone,
And how the silence surged softly backward,
When the plunging hoofs were gonc '.
1. « Quelqu'un est-il là "• dit le ,·oya.geur,
Frappant i la porte que la lune éclairait ;
Et son cheval dans le silence 01.lchait b herbe,
Du tapis de fougères de la forêt ;
Et un oiseau s'envola hors de la tourelle.

Au-dessus de la tête du voyageur ;
Et celui-ci cogna i la porte uni: seconde iois ;
« Quelqu'un est-il là », dit-il.

M4lS personne ne descenJit ouvrir au ,·oyageur ;
Ptr-dessus l'allège feuillue. nulle t1:tc

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qu'est-ce que cela signifie ? Quel est ce voyageur et quel
était son vœu ? Je ne saurais le dire, ni vous, ni le poète
non plus ; c'est tout juste une lueur qui reste isolée et sans
explication ; et point n'est besoin d'explication du moment
où la lueur est assez claire et assez aiguë. On voit la chose,
et on la sent - le silence, le cheval broutant l'herbe blanche,
la voix soudaine de l'homme qui appelle, et le mouvement
inquiet et· excité des. fantômes sur l'escalier et dans les corridors de la maison abandonnée, les fantômes qui écoutent
et qui savent bien que le voyageur frappe, mais qui ne peuvent lui répondre ni lui ouvrir. Il suffit, 1'e:irpérience est
rendue. Nous savons bien, et le poète aussi, qu'il y a cinquante significations à lui donner beaucoup plus intenses et
plus distinctes qu'elles ne le seraient, si on essayait de les
rendre par de simples mots. Et c'est là que se dévoile la qualité
-de ce poète.
)'ajoute en terminant, que, par ses ancêtres, M. de La Mare
Ne se pencha ni ne regarda dans ses yeux gris,
Ne regarda là où il se tenait perplexe et immobile.
Seule une troupe de fantômes écouteurs,
Qui hantaient ~ors la maison abandonnée,
Dans le calme du clair de lune, se tenait aux écoutes,
A cette voix venue du monde! des humains :
Ils peuplaient le sombre escalier baigné de rayons de Lune,
L'escalier qui conduit au hall vide,
Tendant l'oreille à travers l'air qui semblait bouger et frémir
A l'appel du voyageur solit2ire.
Cependant que son cheval errait çà et là, broutant les fougères
Au-dessus du ciel ombreux et semé d'étoiles;
[dans les ténèbres,
Il devait sentir dans son cœur l'étrangeté de ces fantômes,
La réponse que leur silence adressait à son cri,
Car il cogna soudain à la porte plus fort
Encore, et leva la tête : « Dites-leur que je suis venu et que personne n'a ~épondu,
Que j'ai tenu parole» dit-il.
Pas le plus léger bruit parmi les écouteurs,
Bien que chaque mot qu'il prononçât,
Lui le seul homme demeuré en état de veille,
Répercutât son écho à travers les ombres de la maison ,ilcncieuse.
Ils entendirent son pied sur l'étrier,
Le son du fer sur la pierre,
Et Je silence qui reflua doucement en arrière,
Lorsque le bruit précipité des Sltbots du cheval se int évanoui.

WOTES

2 39

est Français ; ses arrière-grands-pères étaient des Huguenots
français. Il est un de ces nombreux Anglais de marque que nous
devons à la Révocation de l'Edit de Nantes. Peut-être l'eussiezvous deviné ?
PERCY LUBBOCK

DU CRÉPUSCULE A L'AUBE DES HOMMES•.
Lucidité prussienne et lyrisme germanique, deux éléments

qui se sont, dans la période ascendante du Reich, combinés de
façon à rendre possible une prodigieuse maîtrise. Bien avisé
qui eût prévu le moment où le mécanicien grisé par la vitesse
lancerait sa machine au fossé et qui aujourd'hui dirait s'il n'en
saura pas reprendre la direction? Pourtant il ne faut pas trop
se hâter de croire que l'Allemagne soit prête à se remettre à la
suite de quelques têtes qui la réorganisent en tenant compte du
présent. Aux vues de l'esprit de ses théoriciens, de ses expérimentateurs, elle offre des résistances assez imprévues et malaisées
à surmonter, parce qu'elles tiennent moins à un accident de
l'histoire et à une confusion matérielle qu'à l'anarchie de natures
mal disciplinées en profondeur.
Cinquante années de strict gouyemement ont pu dresser
rAllemand; elles ne l'ont pas aidé à élaborer son être intime.
L'ours métamorphosé en officier, en fonctionnaire, en bourgeois, n'a au food point cessé de se débattre sous l'uniforme qui
le sanglait. Les manifestations d'une activité réglementée dans
le détail ne satisfaisai{!nt l'individu que parce que par elles il
participait de la grandeur collective. L'expansion nationale
entretenait l'état d'ébriété où il aime à se sentir. Une politique
dont les vues étaient à la mesure du monde flattait son goût
métaphysique. Sous-officier, commis-voyageur, chacune de ses
attitudes avait la valeur d'un symbole. Bouger équivalait pour
lui à se répandre sans limites, sans résistances, dans l'univers :
tlie Welt. Son réalisme s'enflait, se ooursouflait de son lyrisme.
Cest de ce lyrisme qu'il faut partir comme d'un point central
si l'on veut observer l'actuel jeu des forces en Allemagne. Elles
sont demeurées éruptives. Un élément encore tout près de la
I.

Menschbeidàmmerung Symphonie jüngster Dichtung heransgc-

~ber von Kart Pintshus.

�LA NOUVELLE IŒ\"UE FRAN

source dont il a jailli, un torrent des Alpes avant la traven&amp;
des grands lacs, n'a encore pu ni Mcanter son flot, ni s'orienter.
Au 'hasard des apports il déborde, il noie tout; et pÛis il 1t
disperse, n'ayant creusé qu'un lit provisoire, trou,·é qu'un chemin sans issue. Tout e~t à refaire après la tentative de Kultwpolilik de la récente Allemagne, comme après l'effort de Goethe
à Weimar. Et on assiste à un nouveau bouillonnement, aa
Sturm und Drang qui revient périodiquement et que nom
serions tentés d'appeler révolution si ce n'était surtout une crue
de la sensibilité, larmes et rire nerveux.
Au-devant de l'imagination point d'objet défini qui l'entraine.
Les Allemands d'hier se croyaient une mission. Un acte de foi
reliait les uns aux autres les membres d'une communauté religieuse vraiment. La mission ayant échoué, la religiosili
reste ne sach.mt à quoi se prendre. L'individu qui était dépotsédé de lui,même par la chose d'état, s'agrippe aux ruines de
cette chose. Ou bien il tâche à s'y retrouver tout seul. Mais
alors débarrassé de la contrainte qu'il avait appelée pour Je
défendre du danger &lt;le ses impulsions, de ses contradictions, le
voici encore une fois IÏ\Té à elles. Il s'y abandonne a\·ec la
,·olupté de l'iconoclaste. Une frénésie l'entraine à mettre en
pi~ces ses idoles : il faut que meurent les anciens dieux pour
qu'un monde renaisse.
Ce monde à ressusciter n'a dans l'esprit de l'Allemaod 01
lignes, ni figure. Il n'est pas TIi, il n'est pas ordonné sur UD
plan, conçu sous trois dimensions. On l'entend seulement
venir; on l'épie; il \'ient. Et son ordre ~st celui de la musiqut,
Un moi qui n'est pas lié, qui est trop fluide pour se modeler,
qui ne garde pa~ même la forme &lt;lu moule où il fut un instaDt
coulé, échappe aux doigh du sculpteur. Et pourtant vi-:ant,
frémissant, impatie"nt de se former, ou au moins de s'exprimer,
il chante. JI chante n'importe comment, n'importe quoi, ce qui
d'un cœur à la Wcrther, maladif et gâté, monte aux lèvres,
spontanément. Une âme éperdue devant la beauté, devant
l'horreur du monde, s'extravase, se répand en effusions, en
bJlbutiements lyriques. L'expressionnisme n'est que l'essai de
projeter au dehors ce dont l'Allemagne se croit grosse, d
qu'elle n'a pas jusqu'ici réussi à enfanter. Que sera-ce? EU~
n'en sait rien : comment nommer cc qui n'est pas encore et qw

110TES

sera peut-t'.:trc demain, qui veut être, qui vagit sa \'Olonté
d'être ?
L'anthologie lyrique publiée sous le titre de .\fmscbheilsdtimmtr1111g •, apporte aux théories qui risqueraient de montrer une
Allemagne trop volontaire et consciente le nécessaire correctif
~ documents qui _ont plus. d'importance qu'il n'y parait. Nous
n avons pas le droit de négliger les manifestations d'une certaine
f&gt;?usséc . intellectuelle qui a gr:mdi en Allemagne dans les
dix dernières ~n.rn:cs. Fi~,·reuse,, obscure, elle échappe à l'analyse,~ la définition. Les 1eunes s échappent à eux-m.émcs. Pourtant 11s ont commencé à prendre conscience d'une chose leur
opposition à cc qui fut.
'
~urs ccuvrcs ne sont pas toutes filles de la guerre, de la ré\'O·
Junon. _Quel~ues-uncs datées d'avant 1914 étaient guerre et
~é\·oluuon dé1l - guerre intérieure, rérnlution intérieure, sans
influence sur les événements du réel, néès seulement des
mêmes causes et se linant sur un autre plan. Le conflit, avant
d'ftre de l'Allemagne et du monde, était d'un moi allemand
douloureusement inc de possibilités et d'un moi &lt;l'Empire, en
apparence fixé et satisfait. Une détermination élémentaire
opérée sous la triple influence du nationalisme, du socialisme
et du matérialisme scientifique, tenJ:iit à arrêter le devenir au/
mand, à faire de l'individu le rou3gc anonyme d'un immense
engren~g~. Or ~urt Pinthus, dans la préface aux poèmes qu'il
a rccue1lhs, écrit : ci Au spectacle &lt;l'une humanité mise Jans
• la dépcnJance totale &lt;le cc qu'elle produisait, Je sa science,
• de sa technique, de sa statistique, de son commerce de son
• industrie, d'un ordre :.ocial figé, d'une convcntio:1 bour• gcoise, nous nous somme~ de plus en plus nettement sentis
• e?g~gés à faux. Se rendre compte de l'impos~ibilité &lt;l'aller
• ainsi plus a\'ant, c'était engager le combat contre le présent
• et ses r!':alités. »
Lt nouveau, c'est que de:; hommes tâchent à retrou,·er la
qualité d'homme, qu'ils avaient perdue. QuJlité toute lyrique
encore: et d'un lyrisme explo~if. De leur dynamite ils ne saYCnt
que fane. Elle n'a réussi qu'à arracher des fragments au bloc
à détacher des indi\'idus du groupe où ils étaient pris comm~
J.

Berlin. Rowohh \"c:rl.ig.
16

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAI5E

dans une gaine de pierre. On n'assi:.te eocore qu'à leurs di\,gations. « Mcnschheitsdiimmerung » le litre en dit asse-L sur le
yague de leurs aspirations. lis vont dans le clair obscur que
traduit leur mot Dtimmmmg. On ne sait si c'est le crépusu.lc
qui s'attarde salué de plaintes élégiaques, ou l'aube qui vient
annoncée par de timides chants d'alouettes. Les clameurs ·vio•
lentes dominent. Les gestes sont force.nés souvent, et en apparence absurdes ; mais ils déliTient parce qu'ils épuisent l'absurdité mC::mc. Dada a chez les Allemands sa justification profonde.
li ri;pond à leur besoin d'aller enfin une fois jusqu'au bout de
quelque chose, de la d.estruction du faux-moi dans lequel ih
étaient enfermés. Cela fait il resterait de la vie, inachc,é1:, sans
doute, mai~ c'est là son intérêt. Qu'importe provisoirement
que ceux-ci n'aient point troun: leur orientation, s'ih proclament que u l'homme ne peut être sauvé que par l'homme »,
s'ih éprouYent la nostalgie non d'une institution, d'une organisation qui les détermine, mais d'une nouvelle tendresse
humaine ? 11 Mensch, 8ruder )&gt; : des mot:, que l'on n'était plus
habitué à entendre; ils sonn~nt comme une promes~e de libé·
r:ttion intérieure. la scuk qui compte.
FÉLIX BERTA.UX

DIE PROSAISCHEK SCHRIFfEN, von Ilugo t1711
Hof111am1sthal. (Fischer. Berlin, 1919 et 1920). - DIE
FUERSTIN, Yon Kasimir Edscbmidt. (Paul Cassicrer. Ber~
lin, 1920).
L'art Je M. Hofmannsthal, quelle que soit la forme qu'il revête,
tient toujours de l'interprétation. Alliant à une intelligcntt (j&amp;Î
·&amp;e saisit de tout et d.evient en quelque wrte une sympathie ani·
Yerselle, une sensibilité à laquelle aucune nuance ne sa'1lraÎt
échapper, il c~e eo comprenant ; la faculté ùe comprendre, en
lui, devient une force créatrice. Aussi tout est source d'inspirttion à M. Hofmannsthal, jusqu'aux inspira.tians qui se soot dtjà
cristallisées dans de:; œuvres d'.tutrui et qui chez lui reprcnntot
un~ -,,ie nou..,."CLle.
« Le poète est le spectateur, mieux, le compagnon caché, le
frère silencieux Je toutes choses ». En son âme, nous explique

NOTES

2 43

M. von Hofmann$thal, se confondent les ho:nunes
.
Jes pensées et les rêves . tout:o'est
&lt;
et les obiets,
au même titre.
'
que phcnomène, et tout existe
La poésie, pour toute une oénérati d' .
Hofmannsthal est le représe~ant le
artI~tes, d,ont M. von
rendre la vie sous ses mille as
s q_ualifié, C étaifl'art ûe
l'universel en variant et en
esprit du poète tendait ù
,.
im:.n:naant d~ plus
1 1
moyens d tnterprétation. Mais l'actualité •·
ben pu~ es
suffisait plus de comprendre ·1 fall . . s imposa nnale; il ne
temps, où tout n'existe
' I
ait vivre. Dans la suite des
du présent.
.
que comme phénomène, se tailla le bloc

7u
r.
d·f;:ts ..

11 Hugo von HofmaKnsthaJ a\'ait
• ,
voir les teintes intermédiaires ~ e ta~pmd,a notre génération à
.
, • x raire es mots u
•
mysténcuse ». Ainsi s'ei,;primc M Ka . . E
. .d h _ne ntusique
oè d 1 .
•
. . s1mtr
se m1dt un des
top:;e ~ ~~euhne école, dans un recueil intitulé rr Oie' Doppel• t:i
• )
P e " (Ed. Paul Cassierer ' B l' )
. .
aussitôt que l'enseignement de M H . a cr tn , et tl a1oute
pour notre époque. Les or o-es ~. :tmannsthal ne vaut plus
menaçant Je toutes parts e~O"eni -~n o:o~dent sous terre, nous
les nouveaux venus péné,tr . " d
11} e nouveau. Audacieux
b
erout ans e monde de mhr
.
rusquement réveillées se heurtent et se b
Is o
es, qui
entrainer à leur suite dans de
~uscu ..:nt pour nous
ges et les mots dans l'œuvre d/~1steKs to_ur~ilElo~s,h tc_ls les ima• • as1m1r use midt.

\V ANDERSCHAIT.
. 1 B .
' - GED ICHTE, von Oskar lnerk
(s · F~1~
eilin).
·
lui~;~s le mo~de du poète Loe-rke, tout est nature.

rr

L'homme

..J_
un des me
· devu~ot nature .' il passe to"•
..... ent'1er uans
son soufile .
tlll
commun
les
un1't
»
c·•
·
•
• "", run.s1 que M. Moritz H '

man_n interprète les visions du poète dans un des ,,
be:yl•·1 ·
,em:irqua es
3 vol Edqu JS VtF~~1.~e ~~nnir_ en recueil. (Pros:üsche Schiftcn
•
• • 1~ r • Berlin).
'
On ne saur:ait mieux
·
d tre
· : alb l'œoTTedeM. La-lt l"
1orsqu'elle
é' •
,
.... e, ame
qu'un ·th se r 1~u1t et qu elle souffre, semble toujours ne suivre
ry me uru,·er5eJ qui cntr:1.in.c tout et met to.ut au même
essais

�2 45

244
diapason. Lorsqu'il fait nuit, l'âme est triste, non pas parce qu'il
fait nuit, mais plus simplement de la tristesse même de la nuit
qui la pénètre. Ici inditréremment la vie rayonne de partout.
L'homme, personnage aux gestes prétentieux et au cœur qui
s'écoute, dans le monde de Loerke ne sera toujours qu'un
intrus, et les amoureux qui invoquent la lune silencieuse, des
indiscrets et des impertinents. Le po~te se tait et écoute; son
âme répercute les mouvements cosmiques, elle s'envole dans
l'oiseau, elle glisse avec les rivières, se ride dans les pierres et se
perd dans la nuit.
BERNARD GROETHUYSt.'(

.
*

nation scan~ina\'es : aube du matin, ou crépuscule du soir ?
form~sé 11~1précises s'agitent dans une demi-nuit toute pleine
e_sondo~hlt _s emouvantcs. Serait-ce, en Norvège, l'annonce, pour
au1our, u1 ou pour demain , d'une ve'r.tté , •.J•u ne poes1e
' · nouIl
w es r
wcmN MAUR\'

:es

... *

LES BOUCANIERS D'OLIVIER ŒXMEUN LES
FLIBUSTIERS DE RA VENEAU DE LUSSAN ET
QUELQUES GENTILSHOMMES DE FORTUNES

DIVERSES.

•

....

t:

LA GRA~DE FAI~i, par ]oban Bojer.
Les écrivains norvégiens - c'est une justice à leur rendre ne redoutent pas les grands sujets. Johan Bojer nous a prou,i
naguère qu'il savait labourer profondémest un domaine restreint ; et cc fut la Puissa11ce du ,\,fmso11ie, son meilleur livre. Il
s'arrache au sillon psycholog}que et s'élance vers les horizons
illimités de la critique sociale, religieuse, métaphysique ; et c'rst
S011.s lt ciel vide, et, d'hier, la Grande Faim.
La première moitié de ce nouveau roman est charm,mte, à la
façon d'un conte douloureux et tendre, qui foule le dur granit
norvégien juste assez pour ne pas renier les lois de la pesan•
teur, mais rebondit avec aisance aux royaumes de la fantaisie,
cette reine des littératures du 'ord, proche puente de Titania.
Peut-être Bojer s'est-il ici impiré de ses sou\'cnirs ; car il eut,
comme Per Hohn, une enfance malheureuse, une adolescence
inquiète, une jeunesse partagée entre la religion des trolls et
l'àprc souci du corps et de l'esprit. Poésie et vérité.
.
Ensuite le roman ambitionne de s'épanouir en drame, le
drame d'une ,·ie. De beaux élans, des idées de romancier, ici
traitées avec amour, ailleurs simplement esquissées, ou elliptiquement suggérées. La disproportion est flagrante entre le cadre
et la peinture.
Il reste cet émoi profond de l'homme que ne satisfont ni le
succès, ni la science, ni le prêche, que ne désaltère pas la halte
de l'amour, qu'épouvante la stérilité de l'âme contempe&gt;raine.
Li no~t.ilgie Ju psaume évolue Jans la com,cience et J'imagi•

_La _u Sirène» ,·icnt de faire paraitre un petit volume intitulé :
Jl_1sl01re des. Aventuriers, des Flibusiurs et des Bot1canier; d' Amt"'I"', traduit du hollandais par Alexandre-Olivier Œxmelin.
~est une excellente idée, d'autant plus que cette nouvelle édib~o, expurg~e de quelques dltails sans importance, ~ut être
nuse dans toutes les mains.
Œxemelin, après une carri~re mOu\·ementée que Christian
qconte ~ou~ au long d_ans s~n intéressante, quoique assez con~• H_zslo~re des mar111s, p,,-a/ts et corsaires, finit par devenir
~rurgien a bord de plusieurs na\'ires montés par des flibustiers de. renom. Ce frater, qui n'était pas sans avoir l'amour de
la botanique et des dons d'observation assez réduits raconte
dans ses mémoires, sa vie sur l'île de la Tortue et le's exploit;
de :eux à q.ui il d~vait,_ moyennant une part sur les prises,
ses tntervent1ons chirurgicales. li logeait naturellement avec lti
bossman à l'avant du navire.
·
Depuis la fin de la guerre, il est remarquable que le goût
pour les ch'oses touchant !'Aventure semble renaître chez le
lecteur français. C'est, à mon avis une tendance digne d'éloges
~n ce sens que les livres d'aventures considérés comme de;
h".1'es didactiques nous prépareront plus normalement aux surp~s de la prochaine guerre que les livres de Charles-Louis
Pb1hppe, par e~emple, ou de ses disciples.
• Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer en librairie la réimpresllon de_s livres d'aventures qui furent écrits par de véritables
nentuners. Donner un coup de poing et faire saisir à un tiers
les beautés &lt;lu coup de poing donné sont deux choses diffé- •

.

�LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAIS!

rentes. Œsmelin, le capuin Johnson qui écrivit la Vi, dts
Pirat&amp; auglnis et Raveneau de Lussan cc garde française pas~
pa.i: humeur à. la mer ne sont que de:. écrivains documentaires.
lb n'émeuvent pa et n'ont jamais su retenir les détails essenrids qui font l'atmosphère d'une histoire aussi inquiétante que
celle dont ils furent les héros. L'amour de la botanique est chez
eux au' moins égale à celui de l'or et la seule conviction que
l'on puis e acquérir dans leur fréquentation, c'est que les soldats
espagnols de cette époque e rendirent cé]1;bres p:1r leur couardise inconcevable. Je pense que les troupes espagnoles en garnison au Mexique devaient être recrutées parmi les indigènes.
Et pourtant ces associations internationales d'aventuriers
protégfs par la France et l'Angleterre pomaicnt offrir un
champ uaique d'obsen·atiom pour un poète. li faut chercher
leur ârne véritable dans les chansons des galères que l'on
retrouve d.lns les Con.Jessiour de Bouchard et dans les recueils de
chansons du X.VII" siècle comme la C,iribarJe des Artisa11s, ou le
Tbrisor el Triompbe des plus belles cbamom (1624) dans lequel
Pierre de Blaty, natif de Cahors en Quercy, chante a,·ec mélanro~:

.

L'on m'apprend à é.;rire
D'un..:. étrange façon.
La plume qu'on me donne
A trente pieds de long.
Marcel Schwob qui savait admirablement dig~rer ce genre de
document, a vn, mieux: qu'Œxmelin, ce que pouvait !tre soit
un flibustier, soit un gentilhomme de fortune. Et nul lim
d'aventures écrit par un témoin de c1.:tte :ivenrure ne peut être
aussi exact qu'un livre de Stevenson sur le même . sujet, car,
par une contradiction des choses d'ici-bas, il n'appartient qu'à
certains prédestinés de créer l'atmosphère enveloppant une
bis-toire dont les acteurs, sacrifiant au gofit littéraire du temps,
ne retiMent que des généralités as~ez ternes.
PIEllRE li.AC ORLA!i

GISÈLE, par Henry Duvernofr (Flamm.rion).
Dts trois nouvelles qui comp~nt ce line, la dem~re, ü
J]-tJitart d Id ]a~-'/,a11d, est de la meilleme ,·eine de l'auteur de cc

ROTES

cruel, mélancoliquè et tendre Edgar, a:uvre d'un romancier
soucieux de rester supérieur à son succès. Dans un trépidant
décor de cinéma, où le rythme de la Yie contemporaine s'accélère jusqu'à l'angoisse, de douloureux fantoches se poursuivent
ou se.: fuient sous lc.:s projecteurs des passions. Un clown invisible ricane dans u•1 coin; vers le centre une maigre.: équilibriste éc:1rte les coudes et regarde en souriant le trou noir du
réalisme, sous ses pieds.
M. Henri Duvernois, qui appartient à la génération de l'écriture artiste, est devenu peu .\ peu le plus rapide de nos conteurs.
Dépouillé de toute rhétorique d'humour, il intéressera et touchera davantage.
. ft. A.
s

.. *

LES GAIS LUR01 ·s, par R. L. Ste-.m1so11, traduit de
l'anglais par Tb!o Varlet (La Sirène).
li ne s'agit point ici des exploits héroï-comiques d'une bande
de joyeux « copains » : ces Gais Lurons sont des écueils sur
lesquels se déroule une effroyable aventure de naufrage et de
folie. Et les cinq autres nouvelles dont se compose le livre
offrent toutes les nriétés souhait:2bles de f.mtastique, depuÎ$ le
fantastique attendri et rêveur de Will du Moulin jusqu'au fantastique terrifiant de JaneJ la .Rnwame. On goûte ici, dans tout
ce qu'il peut avoir de plus aigu et de plus délicieux, le plaisir de
s'amuser à avoir vraiment peur.
M. ~1.

LE RÊVE DE CINYRAS, par ,\aiùr de Couruille
(Stoà).
L'auteur de cette amusante fantaisie-dialogue nous invite à la
considén.:r comme une distraction, imaginée par un combattant
pour occuper les loisirs de la guerre. Au risque d'alarmer sa
modestie, on lui répondra qu'un divertissement dè cette qualité
n'est pas le fait d'un esprit vulgaire. M.• •avier de Courville qui
pastiche tantôt Meilhac et Halevy, tantôt Aristophane, avec nne
verve égalem nt heureuse, nous fait songer encore à l'art subtil
de Jules Lemaitre, ornant d'arabesques ironiques les marges des
vieux livres.
·

�LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

2 49

Ecoutez Ménélas exposant les buts de la guerre ... de Troie :

prendre place entre Baudelaire et Quincey, dans la littérature
des Paradis artificiels.
R. A.

ULYSSE. CINYRAS. -

No11s lu/tous, mes amis, afin que les humains
Disposent aleur rré d'eux-mêmes
Qu,'mte femme jawilis 11'ait à donner sa main
Qilau bel épm1x que son cœur aime/
1',·ous lutto11s pour que les tyraus soie11t aba/lrts
Et q11e l'on s'aime â la Jolie
Et que sur les 11atirn1s libres 11e n:g11e plus
Qu'une gra11de Dànocratir. !
Nous lulto11s pour l'ii-olution,
la ré1:olutio11
et pou,· l'éclosion
de nouveaux silkim,
l'e'111ancipatio1i
des dominations,
La fédl'ration
des grandes nations I
Et l,1 belle Hélène
Ttt n'y pensrs plus ?
Pour être encor dupe, ah ~ c'est bien la peint
D'être fait cONl !

* *

AIMER ( en doùze leçons), texte et dessins de Je/1&lt;111 Testevuide (Albin Michel).
« Le premier chien coiffé prétend discourir sur l'amour sous
le prétexte qu'il l'a éprouvé. C'est comme si l'on se croyait
de\·enu médecin parce que l'on a eu la rougeole. » C'est l'auteur
qui parle. Mais si les livres de médecine étaient écrits par les
malades, qui sait s'ils ne- seraient pas lus davantage ?
R. A.

** *

AUTOUR DE PARIS, deuxième série, par A11dré
Hallays (Perrin).

\' oilà des vers de mirliton - c'est l'auteur qui les qualifie
lui-même ainsi - qui eussent enchanté Guillaume Apollinaire
et qui divertiront tous ceux, dont nous sommes, qui admirent
l'art d'un Raoul Ponchon.
Cette parodie satirique est précédée d'une préface composée
En lisant Homère sur le front, qui parut sous forme d'article
dans la Rrvm critique et qu'on relira avec plaisir.
R, A,

*

* *

LA BELLA VENERE et autres contes, par Théo Varlet
le Hérisson).

(Amiens -

M. Théo Varlet, poète et conteur, s'est montré curieux de
tout hormis de sa propre renommée.
S~n style tendu, fourbi, coruscant, ralentit souy~nt_ l'allure
de ses récits d'une coupe si juste et nette. La descnpt1on des
ruines, dans Je Ton,rerre de Zeus, a la vigueur sombre et dorée
d'une e;iu-forte ancienne et certaine analyse des effets du haschisch fait de Télépathie un saisissant chef-d'œuvre qui mérite de

M. André Hallays publie le second volume de ses « flâ.
neries » autour de Paris. On y trouvera de nombreuses notes
sur des sites, des églises, des châteaux, soit qu'il s'agisse
d'arracher à la destruction telle œuvre menacée (il faudrait
dresser la liste des monuments sauvés de la ruine ou de la
mutilation par l'inlassable vigilance de M. André Hallays ;
on trouverait à son actif assez de voûtes et de murailles pour
faire la gloire d'un grand architecte), soit qu'il s'agisse simplement de rapprocher, de remarier le passé que nous ont
transmis les livrês et celui guè nous ont conservé bâtiments
et paysages. Souvent, par cette remise en contact de ce qui
ne devrait pas être dissocié pour nous, l'auteur ne se propose pas d'autre but que de rendre une âme à quelque humble
coin de France; mais d'autres fois, c'est dans l'âme française
qu'à l'aide des vieilles pierres il parvient à préci-ser quelques
traits. A cet égard notre intérêt s'arrête tout particulièrement
sur les études consacrées à Le Nôtre et à La Quintinie. Elles
montrent à la fois sur quelle bonhomie s'appuyaient les
splendeurs du x\'ue siècle et quelle culture partout éparse
donnait du goût, de la politesse et une fermeté de langage qui
sent son Bossuet à de braves gens comme ces maîtres-jardiniers. En ce temps de vains bavardages sur le classicisme,
recueillons tout ce qui peut nous aider à nous faire du grand
siècle une idée positive et concrète.
JEAN SCHLUHBERGER

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

LES REVUES

sans qu'ils aient_ aucune r~ssemblance.) Ce nouvel écrivain est général~ment assez fatigant à lire et difficile à cornprendTe parce qu'il
umt l~s chos~s- par des rapports nouveaux. On suit bien jusqu'à la
prenuère m0111é de la phrase, mais là on retombe; et on sent que
c'es~ seul~mcnt parce que le nouvel écrivain est plus agüe que nous..
Or 11 adv1eo: des écrivains originaux comme des peintres originaux.
~dReno~ commença de peindre, on ne reconnaissait pas les choses
qui! mon~'.t. Il est. facile de dire aujourd'hui que c'est un peintre
du xvrne s1ede, mais on omet, en disant cela le facteur temps et
'
qo,.tl en a f:allu beaucoup, même- en piein X.L'(•, pour
que- Renoir ' fùt
reconnu grand artiste. Ponr y réussir, le peintre oriofoal ]'écrivain
ori.ginal, procé~ent à _la façon des oculistes. Le trai~em:nt par leur
~~re, leur littérature - n'est pas toujours agréable. Quand il est
~Dl, ils vous disent : maintenant regardez. Et voici que Je monde qui
na.pas ét_é _créé une fois, mais l'est aussi souvent que survient un
a~ste ongmal, nous apparaît si différent de l'ancien - parfaitement
clair.• Nous adorons les femmes de Renoir, Morand ou Giraudoux
dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des
femmes. _Et nous avons envie de nous promener dans la forêt qui
110U6 avaJ.t semblé, le premier jour, tout, excepté une forêt, et par
CRmple une tapisserie de mille nuances où manquaient justement
les nuances d.es forêts. Tel est l'univers périssable et nom·eau
que nous crée l'artiste et qui durera jusqu'à ce qu'un nouveau
Sill'Vienne.
et

LES REVUES
Albert Thibaudet dans la REVUE DE GENtVE (septembre)
remarque, à propos des discours dont Thucydide reproduit
non point le texte exact mais le résumé, l' « ~ction ))' que
la Grèce fut, par excellence, une civilisation sans livres :
La Grèce n'aboutit jamais à l'écrit que contrainte et forcée et avec
uue mauvaise conscience. L'exemple de son livre foudamental, les
poèmes homériques, est caractéristique. On ne croit plus guère aujourd'hui qu'Homère ait ignoré l'écriture ...
C'est que l'écriture parai3sait à un Etat, à un public et à un poète
d'alors, chose m:gligeable et sans éclat. Autant il était beau de_ montrer
un aède comme Démodocus dans la splendeur de sa foncuon, débitant devant les princes en s'accompagnant sur la lyre les poèmes
magnifiques, autant il eût semblé ridicule de le mettre au_ jour,av:' le
souffleur docile qu'eût été un rouleau de papyrus ... Auiourd hm encore le poète « chante », il n'écrit pas. L'écriture pour elle-même _est
toojour.; restée indifférente aux Gre.cs, ils n'y ont vu qu\m signe. Rien
de pa1eil chez eux à cette science de l'écriture qui fait le food de ~
civilisation des Chinois et qui est au principe de leur peinture. .. J~
ils n'ol!lt été tentés par la beauté l:apidaire, spacieuse et durable de,
hiéroglyphes égyptiens, n'ont essayé d'en faire p:asser quelque ch~
dans leurs inscriptions, gribouillis qu'écrasent de si haut les belles
inscriptions romaines. lis ont emprunté leur écriture aux marcb~ds
phenicieos, quelque chose de simplifié, de rapide, de comme~cial,
employê simplement à la notation du moment. L'art du beau h~'fe,
la calligraphie, n'apparaissent en Orient et en Occident qu'avec le lme
sacré, Evangile ou Coran. L'art des Arabes consistera surtout en cela,
les Grecs ont mis de l'art dans tout, excepté dans cela.
Il y a un texte célèbre du Pbèdre sur lequel on voit pivoter tout. cet
ordre d'idées. La répugnance du Grec pour une civilis,.tion du livtC
s'y exprime en plein. Platon y reproche à l'écriture exactement .:e
q.uc M. Bergson reproche au langage dont les idées sont une hypllS·
tase.

•••

Marcel Proust écrit (REVUE o(PARIS du I 5 novembre) :
De temps en temps il survient un nouvel écrivain original. (APJJ:
Jons-le si vous le voulez, Jean Giraudoux ou Paul Morand, puisqu'on ;approche toujours je ne sais pourquoi Morand de Giraudoat,
comme dans la merveilleuse Nuit d Cbafttwrct1x Natoire de Falcormet

Suarès parle de Cat·lyle dans les ÉCRITS NOUVEAUX (Dé-

cembre):
l'épouvantable abondance de Carlyle en toute sorte de deYoirs et
~ dogmes m'en fait une sorte de monstre. Il n'est pas d'orateur qui
pérore plus vainement que ce Lapon du désert. Carlyle est le Tartarin
du_ ~le. Là-haut, on ne tue pas des lions ea carton peint; on pêche des
principes gelés, des absolus pétrifiés et des étoiles : elles brillent, mais
elles sont mortes depuis dix mille ans.....
Sarr culte du silence est une manie du même ordre. Il s'enferme
dans une tour ; mais elle est en peau d'âne er tous les vents du
ciel
.
'
. }' JOUCRt du tambour. Il fait murer sa chambre, pour avoir le
sileru:e ; mais il fait illuminer la maison, pour qu'on sache qu'il
tst dans sa coombre. Et si seul q1/il y soit, mille sirenes répètent
chacun de ses soupirs ; mille lampes l'éclairent dans les cent défr~
ques en poil de chameau qu'il revêt tour à tour. En somme, il veut être
seul i crier.
11 l'féçhe la sincérité sanglante et il ne réussit pas à être sincère.

�LA NOU\"ELLE REVUE FRAl-:ÇAJSl

même quand il se met en sang: car il fait métier de saigner, et il
n'oublie pas qu'il saigne, un seul instant. Ne jamais faire m~tier dt
rien, seule façon d'être vrai.
Tout lui est occasion de se produire, toujours au premier rang,
toujours en scène. C'est la première place qu'il réclame sans cesse,
en la refusant aux autres. S'il n'était point né aux champs, il ne se
vanterait pas d'être paysan. Tartarin ne prend peut-être pas Tarascon au sérieux. Mais Carlyle doum: toujours la bière aigre de
sou village pour le nectar, et le porridge pour l'ambroisie des dieux.
Il n'honore pas seulement sa vieille mère gui fume la pipe, comme
son devoir l'y engage ; il l'élève au-dessus de toutes les mères. Il
insulte à celles qui se parfument. Pourquoi ? Je ne suis pa.~ son
fils. Et j'aime mieux une mère gui sent la violette et qui ne fume pas
la pipe.

...
*

(15 novembre), Léon Daudet
Mistral, et la Provence autour de Mistral :

Dans LA REYUE UNIVERSELLE
évoque

Je me rappelle qu'un vendredi, comme tout le monde avait
grand'faim, Roumanille, cependant orthodoxe, se laissa aller, en bon
amphitryon (chacun régalait à son \our, comme il se doit) à com·
mander des côtelettes. L'hôtesse leva les bras au ciel : « Des côtelettes,
un vendredi, ah ! Seigneur Dieu 1 » Mais Mistral, intervenant, avec
son inimitable sourire, sous l'aile de son grand chapeau gris: « Chassez
ce scrupule, ma bonne femme, nous sommes des poêtes ; c'est nous
qui faisons les psaumes. »....
Sur le chapitre de la beauté des Proveuçales, Frédéric Mistral oe
pl:iisantait pas. Jean Aicard, caricature sans talent, tantôt de Paul
Arène, tantôt de Félix Gras, raillait lourdement, un jour, en présence
du Maillanais, des silhouettes de lavandiêres, entrevues, revenant
du travail : &lt;&lt; Je te conseille, lui dit Mistral, de parler du phy·
sigue d'autrui, avec ta mine de vieux caillou poreux, retiré du
Rhône. »....
Ses recits, d'une bonhomie narquoise, et qu'il relevait d'une po'.ntc
d'accent du pays d'Arles Qes Provençaux me comprendront), avaient
un charme et une syntaxe à part. Il parlait souvent de lui, à la seconde
ou à la troisième p~rsonne : &lt;&lt; Je me dis : tu as tort ... âlors j'em·
menai mon pauvre Mistral ... Et je songeais : mais qu'est-ce qui t~
1•
Prend , mon bonhomme ? » D'un petit épisode, il faisait jaillir un eos.:
d'
goellleut genfral, sans appuyer, complétant sa démonstration un
sourire, ou d'un rire léger, qui lui plissait le coin de l'œil, demaoda~t
à celui-ci et celui-là une explication complémentaire, prenant à têm~in
sa femme, la servante, son interlocuteur, un personnage li:geadaire

2 53

LES REVUES

oo historique, et demeurant grand amateur de précision : « Nous
étions alors à cinq kilomètres environ de Saint-Remy, sur une route
perpendiculaire à la route des Baux, et dont le dernier tronçon se
perd dans un champ... A qui donc appartient ce champ ?... Bref,
c'est là que nous rencontrâmes un tel et qu'il nous dit ... » li atteignait
allll sommets par un entrelacs de souvenirs et de courtes remarques.
Sa fantaisie était à base de jugement. Cela aussi est très provençal.
Je connais une chanson qui énumère les trente et une pièces de b
charrue, avant de conclure ; « Celui qui l'a inventée, il faut qu'il ait
eu de l'adresse. Certainement, c'est quelque monsieur 1 » Quand
YOUS demandez vorre chemin entre Avignon et ;\,larseille, entr&lt;!
Nimes et Sisteron, celui à gui vous vous adressez YOUS énumère patiemment les routes et tournants par lesquels il vous faudra passer.
L'homme du Midi a l'horreur du vague, et, quand il aborde le mystère, il le fait méticuleusement. Rien d'abrupt dans les fresques maj~tucuses de Mireille, de Nerte, de Calendal. Le Polme du Rb611e
est un itinéraire dramatique à travers les .lges et le long du fleuve de la
civilisation.

L,

REVUE CRITIQUE DES IDÉES ET DES L!\'RES, après la
DE PARIS, a donné des fragments de l'-œuvre inacheYée
de Paul Drouot, Eurydice deux fois perdue :
REVUE

Tandis que les vagues écument autour du paquebot qui siffle, tandis
que la Pc1trie, qui se soulève sur son flanc, se traine au bord de la
falaise autant qu'elle peut, maladroitement, vers la mer, se penche
vers ses enfants pauvres ( et à la fois l'odeur du blé, l'odeur de la soupe
et l'odeur de l'eau dans les bas quartiers de sa ville natale montent au
cœur de l'émigrant qui tourne le dos à la mer), combien de fois t'ai-je
attendue, prêt à tous les départs ?
Tu sais bien qu'avec ces colères, ce ton brusque, ce front buté, je ne
suis rien qu'une fleur lacérée, moite.
11 ne faut pas seulemeut savoir étre un homme, il faut savoir ttre
l'Jrc et les flèches de l'amour, le lien qui lit! la porte au mur, la barrière
infranchissable, la nuit trop brune, le jour trop éclatant, le pardon,
l'excuse, le géant Briarée ; il faut tout comprendre.
C'ét:i,it la volupté, elle avait un ,·isage d'une expression affreuse et
.cpendaut point d'yeux, point de nez ; de la chair et une bouche.

• •
Revues passées : Les So~TICES,

que Louis de Gonz:tgue-Frick
dirigeait avec un goût raisonnable et raftinl!, réunirent dans
leurs trois numéros, de Juin à Aoftt 1917, les noms d'Allard,

�2 54

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAW!

Breton, Fleuret, Mac Orlan, Spire, et publièrent, entre autres
poèmes:
Qu'il faut fuir les Serva11tes.
Fuis lit jeunesse des servantes, qui denoue
Le luxe insolent d'un beait crin.
Il te sied de m--i'Ïr Zes seules Muses. C-rains
Une intendante uux belles joues.
Lorsque tu don, furtive, elle quitte ta couche,
Et court se vendre à ton i•oisin,
Qui parmi les bai-sers grapille sur sa bouc/Je
Tes surets ccmme des raisins.

Tel, sur son lit de /)em,x de brebis et de vaches,
Œysse, nux corridors obscurs,
Méditant l'Arc sonore et la Joute des Haches,
Surprit les Commerces impurs
Des sen·antes qui rient, en s'échappant des chambres,
Et vont cbtJyer ?es Pretendants
De i•iandes, de vins, de leurs co,ps frottés d'ambre,
Et de mensonge à belles dents.
La nuit, les jeunes bras, tannés pa.r les lessives,
Se targuent de moire et de fleur ;
Car où rôde Vifnus, ·une fièvre offensive
Emplit les misérables cœurs.

Mais le fort de leurs wois ferait toume1· les sauces
Dont I'âge goumzand fait grand cas;
Et tu dois préférer a leurs caresses fausses
L'amitié d'un vin délir-at.

Tzi fuiras Melantho, tu prendras Euryclie,
Au pas lent, à l'agile main,
Pou,, que de torcbes d'or et de sagesse ailee
Minerve éclafre tes chemins ..

.
*

CH,-TIŒOPHILE FERET

*

Le. prix des livres et la baisse du papier. -

Depuis 'qu'on parle de
la baisse de prix des papiers, une illusion dangereuse s'insinue aans
œrtaios esprits : ln baisse très prochaine du prix .des livres. Nous en
sommes loin, très loin, du moins en ce qui concerne lal)lUS nombreuse
catégorie d'ouvrages français, ceux qui se vendaient autrefois 3 fr. 5o.
C'est que la majoration des prix de vente des volumes de cette
atégorie est restée très au-dessous de la hausse des prix de rc-mnt.
Ecoutons M. Bourdel. directeur &lt;le la Librairie P.lon et président ~e
l'Union syndicale des Maîtres Imprimeurs de France, dont C ~

.255

W REVUES

du 8 décembre publiait l'opinion doublement autorisée sur la &lt;&lt; crise de
la librairie ,, .
Ayant rappelé que la majoration appliqm!e aux prix de vente du
livre est de 100 o/o, ce qui d'ailleurs est un maximum et non une
moyenne, M. Bourdel poursuit : « Voyons maintenant les augmenta.rions moyennes des éléments de fabrication du livre : 10 le papier
représente 600 o/ o ; 2° l'imprimerie 300 o/ o; 3° le brochage 400 o/o.
Vous voyez qu'en parlant de 400 à 450 o/ o d'augmentation moyenne
je n'ai pas exagéré. ,,
Certes. Et il y a encore la hausse des salaires da personnel dans les
maisons d'éditi~n, celle des tarifs de transport, le prix invraisemblable
des emballages, les lourdes contributions nouvelles, et notamment,
pour une industrie dont le chiffre d'affaires s'élevait par suite des majorations des prix de vente en même temps que son bénéfice tombait à
rien en raison de l'énormité des prix de revient, l'impôt sur le chiffre
d'affaires.
Devant une telle accumulation de charges, dont la plupart sont pour
longtemps irréductibles, que peut représenter la baisse espérée du prix
des papiers ? Si les prévisions les plus optimistes se réalisent, les prix
stabilises atteindront encore trois fois ceux de 1914. Mais à supposer
que le marché des papiers s'établît au niveau de 1914, ce qui est
absurde, le prix de revient du livre serait encore de deux à trois fois
ce qu'il était avant la guerre. Or, le prix de vente actuel du livre n'est
qu'i 'peine doublé.
L'élément papier ne joue efficacement que sur les gros tirages, la
presse quotidienne par exemple, qui se vend d'ailleurs bien plus cher
que ie lh,re, puisqu'elle a doublé, triplé ou quadruplé ses prix et réduit
le nombre de ses pages ; mais en matière de librairie, qu'il s'agisse de
livres nouveaux ou de réimpressions, le véritable gros tirage est exceptionnel.
La vérité est que si le papier ne baissait pas, le prix du livre devrait
encore être c111gi11enté. Il y a donc des chances pour que les prix actuels
se maintiennent longtemps. Il est au surplus loisible à tout le monde
de reconnaitre que jamais l'in-16 traditionnel n'a coûté moins cher
qu'aujourd'hui. Notre franc valant au maximum o fr. 35, même à Z1ntérieur, un livre vendu 7 francs coûre à l'acheteur 7xo,35 =2 fr. 45,
donc pas même les 2 fr. 75 du bon vieux temps, si vieux ...
II se créera certainemént, sur des bases économiques à l'etude, des
collections à meilleur marché. Mais c'est là une autre question que
celle de l'ancien 3 fr. 50. - A. v.
(Meruire de France, 15 janvier 1921).

** *

�LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO
Pot'mes, par Paul Eluard.
ART ET DtcoRATION (dccembre): A11toine Bourdelle, par Paul Vitry.
LA CONN,\JSSANCE (décembre) : Lettres de Rabindranath Tagore.
LE CORRESPONDANT (25 novembre) : Chronique des Ltltres, par
Henri Brémond.(Stendhal, A1111tole Frnnu).
LES ECRITS Nouvnux (décembre) : Le te-rrain Boucmwalle, par
Max Jacob.
LA GRANDE REVUE (décembre): L'œuvre de Pierre Hamp et la i'Ù
socîale, par Georges Vidaleoc.
LITTÉRATL"RE (décembre) : Je serai sérieux comme le plaisir, par
Jacques Rigaut.
LE MERCURE DE FRANCE (r•r janvier) : Notes sur qudques ouwages
de R. L. Stevet1So11, par Jacques Delebecque.
LE MONDE NouvE.~u (nov.): Le Voyage de Holl,mde, par Paul Fort.
LE PARTHÈNON (novembre-décembre): De quelques spectacles et surtci,t
d1i public, par Alfred de Tarde.
LA REVUE BLEUE ( 18 décembre) : Le quincailler, par Hilaire
Belloc ; Paul .dJam, par Francis de Mioma.ndre.
LA REVUE CRITIQUE DES IDÉES ET DES L1VRES (10 jan_vier):
Menus prnpos, par René Boylesve.
REvuE DES DEux-Mm-mEs (15 décembre-1er janvier): Bolcbei·istes àe
Hongrie, par Jérôme et Jean Tharaud.
REVUE DE GENÈVE (décembre): Origine et dh•eloppe111e11/ de lapsycbanalyse, par S. Freud.
LA REVUE HEBDOMADAlRE (25 décembre) : Plaidoyer pour l'hu111ilit.!, par G. K. Chesterton ; Les époques du tbéâtre conlt111porain t11
France, par Henry Bidou.
LA REVUE DE LA SEMAINE (8 janvier) : Les plus Ioi11taùies origillts
de la Fra1ice, par Camille Jullian.
LA REVUE UNJVERSELLE (15 déc., 15 janv.): Cbro11iq11e des Arts, par
Roger Allard.
ACTION (janvier) ;

..
•

~OTE
Les S01m•1iirs sur Tolstoï par Maxime Gorki, publiés dans notre
m1méro du 1er déc~mbre, ont été traduits avec l'autorisation de
MM. Ladyschnikow et Ci• à Berlin, éditeurs de Ma.:1ime Goùi,
dont toutes les œuvres soot protégées par la Convention littéraire
lnternatiooale.
LE GERANT : GASTON G,\LLJMARD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE
DIALOGUE DES MORTS i

P~ÈDRE. - Que ~a~s-tu là, Socrate ? Voici longtemps
que Je te cherche. J a1 parcouru notre pâle séjour, je t'ai
demandé de toutes parts. Tout le monde ici te connaît, et
personne ne t'avait vu. Pourquoi t'es-tu éloigné des autres
ombres, et quelle pensée a réuni ton âme, à l'écart des
nôtres, sur les frontières de cet empire transparent?
SoCRATE. Attends. Je ne puis pas répondre. Tu sais
bien que la réflexion chez les morts est indivisible. Nous
sommes trop simplifiés maintenant pour ne pas subir jusqu'au bout le mouvement de quelque idée. Les vivants ont
un corps qui leur permet de sortir de la ·connaissance et
d'y rentrer. Ils sont faits d'une maison et d'une abeille.
PHÈDRE. - Merveilleux: Socrate, je me tais.
SoCRATE. Je te remercie de ton silence. L'observant
tu fis aux die~.ix et à ma pensée le sacrifice le plus du/
Tu as consumé ta curiosité, et immolé ton impatience à
mon âme. Parle maintenant librement, et si quelque désir
te reste de m'interroger, je suis prêt à répondre, ayant
achevé de me questionner et de me répondre à moi-même .
- Mais il est rare qu'une question que l'on a réprimée ne
se soit pas dévorée elle-même dans l'instant.
PHÈDRE. Pourquoi donc cet exil ? Que fais-tu,
séparé de nous tous ? Alcibiade, Zénon, Menexène, Lysis,
l. fatrait d'A 1·clnteclures,
Frc111çaise.

à

paraitre aux éditions de la Noutielle Rmu

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tous nos amis sont étonnés de ne pas te voir. Ils parlent
sans but, et leurs ombres bourdonnent.
SocRA n:. - Regarde et entends.
PHÈDRE. - Je n'entends rien. Jè ne vois pas grand'chose.
SocRATE. - Peut-être n'es-tu pas suffisamment mort.
C'est ici la limite de notre domaine. Devant toi coule un
fleuve.
PHÈDRE. - Hélas ! Pauvre Ilissus !
SocRATE. - Celui-ci est le fleuve du Temps. li ne
rejette que les âmes sur cette rive; mais tout le reste, il
l'entraîne sans effort.
PHÈDRE. - Je commence à voir quelque chose. Mais
je ne distingue rien. Tout ce qui file et qui dérive, mes
regards le suivent un instant et le perdent sans l'avoir
divisé ... Si je n'étais pas mort, ce mouvement me donnerait la nausée, tant il est triste e.t irrésistible. Ou bien, je
serais contraint de l'imiter, à la façon des corps humains:
je m'endormirais pour m'écouler aussi.
Socl{ATE. - Ce grand flux, cependant, est f~it de toutes
choses que tu as connues, ou que tu aurais pu· connaître.
Cette nappe immense et accidentée, qui se précipite sans
répit, roule vers le néant toutes les couleurs. Vois comme
elle est terne dans l'ensemble.
PHÈDRE. - Je crois à chaque instant que je vais dis·
cerner quelque forme, mais ce que j'ai cru voir n'arrive
jamais à éveiller la moindre similitude dans mon esprit. .
SocRATE, - C'est que tu assistes à l'écoulement vrai
des êtres, toi immobile dans la more. Nous voyons, de cette
rive si pure, toutes les choses humaines et les formes
naturelles mues, selon la vitesse véritable de leur essence.
Nous sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures
et les pensées bizarrement altérées par leur fuite, les ttr~
se composent avec leurs changements; ici tout est négh•
geable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent
d'immenses bienfaits, et les plus grandes vertus dévelop-

EUPALINOS OU L' ARCHI,TECTE

259

pent des conséquences funestes : le jugement ne se fixe
nulle part, l'idée se fait sensation sous le regard, et chaque
homme traîne après soi un enchaînement de monstres qui
est fait inextricablement de ses acres et des formes successives de son corps. Je songe à la présence et aux habitudes
des mortel~ dans ce cours si fluide, et que je fus l'un d'entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je Jes vois
précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éternelle où nous sommes. Mais d'ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien.
,
PHÈDRE. - Mais d'où peut donc, ô Socrate venir ce
goût de l'éternel qui se remarque parfois chez le~ vivants ?
Tu poursuivais la connaissance. Les plus grossiers essaient
de préserver désespérément jusqu'aux cadavres des morts.
D'autres bâtissent des temples et des tombes qu'ils s'efforcent de rendre indestructibles. Les plus sages et les mieux
inspirés des hommes \'eulent donner à leurs pensées une
harmonie et une cadeqce qui les défendent des altérations
comme de l'oubli.
SocRATE. - Folie! ô Phèdre; tu le vois clairement.
Mais les destins ont arrêté que, parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent nécessairement quelques désirs insensés. Il n'y aurait pas d'hommes sans
l'amour. Ni la science n'existerait sans d'absurdes ambi~ons. Et d'où penses-tu que nous ayons tiré la première
idée et l'énergie de ces immenses efforts qui ont élevé tant
d~ villes très illustres et de monuments inutiles, que la
raison admire qui eût été incapable de les concevoir ?
PHÈDRE. - Mais la raison, cependant, y eut quelque
pan. Tout, sans elle, serait par terre.
SocRATE. - Tout.
PHÈDKE. - Te souvient-il de ces constructions que nous
vimes faire au Pirée ?
SocRATE. Oui.
PHÈDRE. - De ces engins, de ces efforts, de ces flûtes

�260

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAIS!

· les tempéraient de leur musique; de ces opérations si
qm
. 1. &gt;
exactes de ces progrès à la fois si mystérieux et si C airs.
Quelle'confusion tout d'abord, qu_i sembla se f?ndre dans
l'ordre! Quelle solidité, quelle rigueur naquirent e~tre
ces fils qui donnaient les aplombs, et le long ~e ces freles
cordeaux tendus pour être affleurés par la croissance des
lits de briques!
.
. 1
SOCRATE Je garde ce beau souvenir. 0 maténaux.
.
Belles pierres!..
O trop légers que nous sommes devenus.'
PHÈDRE. Et de ce temple hors les murs, auprès de
l'autel de Borée, te souvient-il ?
SocRATE. - Celui d'Artémis la Chasseresse?
PHÈDRE. Celui-là même. Un jour, nous avons été
par là. Nous avons discouru de la Beauté.•·
SocRATE. Hélas!
.
PHÈDRE. - J'étais lié d'amitié avec celui qui a constnut
ce temple. Il était de Mégare et s'~ppelait Eupalinos. Il me
parlait volontiers de son art, de t~us les s~i~s et de toutes
les connaissances qu'il demande ; il me faisai: comprend~e
tout ce que je voyais avec lui su~ le cha~uer. Je_voyats
surtout son étonnant esprit. Je lm trouvais la pmssance
aux
d'O rp ll ée , Il prédisait leur avenir monumental
.
. •
informes amas de pierres et de poutres qm g1sa'.eot
tou r de nous et ces matériaux, à sa voix, semblaient
au
· favora bles. a' la d'eesse
voués à la place 'unique où les destms
les auraient assignés. Quelle merveille que ses d1sco~rs ~ux
•
1 Il n'y demeurait nulle trace de ses d1ffic1les
ouvriers.
.
méditations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres
et des nombres.
C'est la manière même de Die~..
.
.
SI
P HE•ORE • _ Ses discours et leurs actes s aiusta1ent
,
•
e
heureusement qu'on eût dit que ces hommes n étaient~~
e membres. Tu ne saurais croire, Socrate, quelle 101e
:,;tait pour mon fune de connaître une chose si bien régl~J
e sépare plus l'idée d'un temple de celle de son êdifiEn yoyant un, je vois une action admirable, plus
SocRATB. _

~ti:o.

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

26r

glorieuse encore qu'une victoire et plus contraire à la misérable nature. Le détruire et le construire sont égaux en
importance, et il faut des âmes pour l'un et pour l'autre;
mais le construire est le plus cher à mon esprit. 0 très
heureux Eupalinos!
SocRATE. Quel enthousiasme •d'une ombre pour un
fantôme! - Je n'ai pas connu cet Eupalinos. C'était donc
un grand homme ? Je vois qu'il s'élevait à la suprême connaissance de son art. Est-il ici ?
PHÈDRE. Il est sans doute parmi nous ; mais je ne l'ai
encore jamais rencontré dans ce pays.
SocRATE. - Je ne sais pas ce qu'il pourrait y construire.
Ici les projets eux-mêmes sont souvenirs. Mais réduits que
nous sommes au."r seuls agréments de la conversation,
j'aimerais assez de l'entendre.
PHÈDRE. J'en ai retenu quelques préceptes. Je ne
sais s'ils te plairaient. Moi, ils m'enchantent.
SOCRATE. Peux-tu m'en redire quelqu'un ?
PHÈDRE - Ecoute donc. Il disait bien souvent : Il n'y
apoint de détails dans l'exécution.
SocRATE, Je comprends et je ne comprends pas. Je
comprends quelque chose, et je ne suis pas sûr qu'elle soit
bien celle qu'il voulait dire.
PHÈDRE. Et moi, je suis certain que ton esprit subtil
n'a pas manqué de bien saisir. Dans une âme si claire et si
complète que la tienne, il doit arriver qu'une maxime de
praticien prenne une force et une étendue toutes nouvelles.
Si elle est véritablement nette, et tirée immédiatement du
travail par un acte bref de l'esprit qui résume son expérience, sans se donner le temps de divaguer, elle est une
matière précieuse au philosophe; c'est un lingot brut d'or
brut que je te remets, orfèvre !
SocRATE. - Je fus ortèvre de mes chaînes! - Mais considérons ce précepte. L'éternité d'ici nous convie à n'être
pas économes de paroles. Cette durée infinie doit, ou ne
pas être, ou contenir mus les discours possibles, et les vrais

�LA ~OUVF.LLE REVUE FRASÇAIS!

comme les faux. Je puis donc parler sans nulle crainte de
me tromper, car si je me trompe, je dirai vrai tout à
l'heure, et si je dis vrai, je dirai faux. un peu plus tard.
0 Phèdre, tu n'es pas sans avoir remarqu~ dans les disours les plus jmportants, qu'il s'agisse de politique ou des
intérêts particuliers des- citoyens, ou encore dans les paroles
délicates que l'on doit dire à un amant, lorsque les circonstances sont décisives, - tu as certainement remarqué quel
poids et quelle portée prennent les moindres petits mots
et les moindres silences qui s'y insèrent. Et moi, qui ai tant
parlé, avec le désir insatiable de convaincre, je me suis moimême à la longue convaincu que les plus graves arguments
et les démon:.trations les mieux conduites avaient bien peu
d'effet, sans le secours de ces détails insignifiants en apparence ; et que par contre, des raisons médiocres, convena·
blement suspendues à des paroles pleines de tact, ou dorées
comme des couronnes, séduisent pour longtemps les
oreilles. Ces entremetteuses sont aux portes de l'esprit. Elles
lui répètent ce qui leur plaît, elles le lui redisent à plaisir,
finissant par lui faire croire qu'il entend sa propre voix. Le
réel d'un discours, c'est après tout cette chanson, et cette
couleur d'une voix, que nous traitons à tort comme détails
et accidents.
PHEDRE. Tu fais uo immense détour, cher Socrate,
mais je te vois revenir de si loin, avec mille autres exem·
ples, et toutes tes forces dialectiques déployées !
SOCRATE. - Considèn.: aussi la médecine. Le plus habile
opérateur du monde, qui met ses doigts industrieux dans
ta plaie, si légères que soient ses mains, si savantes, si clairvoyantes soient-elles ; pour sûr qu'il se sente de la
situation des organes et des veines, de leurs rapports et de
leurs profondeurs; quelle que soit aussi sa certitude des actes
qu'il se propose d'accomplir dans ta chair, des choses à
retrancher et des choses à rejoindre; si par quelque circoos·
tance dont il ne s'est pas préoccupé, un fil, u.oe aiguille dont
il se sert, un rien qui dans son opération lui est utile, n'est

EUPALI. 'OS OU L'ARCHITECTE

point exactement pur, ou suffisamment purifié, il te tue.
Te voilà mort ...
. Ptt~DRE. - He~reusement la chose est faite ! Et c'est préosémen t celle qw m'advint.
·
SocRATE. -Te voilà mort, te dis-je, te voilà mort, guéri
selon toutes les règles : car toutes les exigences &lt;le l'art et
de l'opportunité étant satisfaites, la pensée contemple son
œuvre avec amour. - Mais tu es mort. Un brin de soie
mal préparé a rendu le savoir assassin ; ce plus mince des
détails a fait échouer l'œuvre d'Esculape et d'Athéna.
PHÈDRE. - Eupalinos le savait bien.
SocRATE. - U en est ainsi dans tous les domaines à
l'exception de celui des philosophes, dont c'est le gr:nd
malheur qu'ils ne voient jamais s'écrouler les univers qu'ils
imaginent, puisqu'enfin ils n'existent pas.
PHÈDRE. - Eupalinos était l'homme de son pr~cepte. Il
ne négligeait rien. Il prescrivait de tailler &lt;les planchettes
dans le fil du bois, afin qu'interposées entre la maçonnerie
et les poutres qui s'y appuient, elles empêchassent l'hunùdité de s'élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il avait
de pareilles attentions à tous les points sensibles de l'édifice. On eût dit qu'il s'agissait de son propre corps. Pendant _le travail de la construction, 'il ne quittait guère le
cban~er. Je crois bien qu'il en connaissait tomes les pierres,
~ veillait à la précision de leur taille; il étudiait minu·
tl~sement tous ces moyens que l'on a imaginés pow~.tter que ,les arêtes ne s'eotament, et que la netteté des
)Oints ne s altère. 11 ordonnait de pratiquer des ciselures,
de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le
marbre des parements. Il apportait les soins les plus exquis
aux enduits qu'il faisait passer sur les murs de simple
pierre.
Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la Jurée de
l'édifice étaient peu de chose au prix de celles dont il
usait, quand il élaborait les émotions et les vibmions de
l'àme du futur contemplateur de son œuvre.

�LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

Il préparait à la lumière un instrument incomparable,
qui la répandît, tout affectée de formes intelligibles et de
propriétés presque musicales, dans l'espace où se meuvent
les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes auxquels
tu pensais tout à l'heure, il connaissait, ô Socrate, la venu
mystérieuse des imperceptibles modulations. Nul ne s'apercevait, devant une masse délicatement allégée, et d'apparence si simple, d'être conduit à une sorte de bonheur par
des courbures insensibles, par des inflexions infimes et
toutes puissantes ; et par ces profondes combinaisons du
régulier et de l'irrégulier qu'il avait introduites et cachées,
et rendues aussi impérieuses qu'elles étaient indéfinissables;
elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence invisible, passer de vision à vision, et de grands
silences aux murmures du plaisir, à mesure qu'il s'avançait,
se reculait, se rapprochait encore, et . qu'il errait dans le
rayon de l'œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la
seule admiration.- Il faut, disait cet homme de Mégare,
qu, mon temple meuve les hommes comme les meut l'objet aimé.
SocRATE. - Cela est divin. J'ai entendu, cher Phèdre,
une parole toute semblable, et toute contraire. Un de nos
amis, qu'il est inutile de nommer, disait de notre Alcibiad~
dont le corps était si bien fait : En le voyant, on se sent devenir
architecte !... Que je te plains, cher Phèdre ! Tu es ici bien
plus malheureux que moi-même. Je n'aimais que le V:ai;
je lui ai donné ma vie; or, dans ces prés élyséens, quoique
je doute encore si je n'ai pas fait un assez mauvais marché,
je puis imaginer toujours qu'il me reste quelque chose
à connaître. Je cherche volontiers, parmi les ombres,
l'ombre de quelque vérité. Mais toi, de qui la Beauté toute
seule a formé les désirs et gouverné les actes, te voici entiè·
rement démuni. Les corps sont souvenirs, les figures son~
de fumée ; cette lumière si égale en tous les points ; si
faible et si écœurante de pâleur ; cette indifférence générale qu'elle éclaire, ou plutôt qu'elle imprègne, sans rien
dessiner exactement ; ces groupes à demi tran.,parents que

'EUPALINOS

OU L'ARCHITECTE

265

nous formons de nos fantômes ; ces voix tout amorties qui
nous restent à peine, et qu'on dirait chuchotées dans l'épais
-0'une toison ou dans l'indolence d'une brume ... Tu dois
souffrir, cher Phèdre ! Mais encore, ne pas assez souffrir...
Cela même nous est interdit, étant vivre.
PHÈDRE. - Je crois à chaque instant que je vais souffrir ... Mais ne me parle pas, je te prie, de ce que j'ai perdu.
Laisse ma mémoire à soi-même. Laisse-lui son soleil et ses
-statues ! 0 quel contraste me possède l Il y a peut-être,
-pour les souvenirs, une espèce de seconde mort que je n'ai
pas encore subie. Mais je revis, mais je revois les cieux
éphémères! ... Ce qu'il y a de plus beau ne figure pas dans
l'éternel !
SocRATE. - Où donc le places-tu ?
PHÈDRE. - Rien de beau n'est séparable de la vie, et la
vie est ce qui meurt.
SocRATE. - On peut le dire ... Mais la plupart ont de la
Beauté je ne sais quelle notion immortelle.
PHÈDRE. - Je te dirai, Socrate, que la beauté, selon ce
Phèdre que je fus ...
SocRATE. - Platon n'est-il pas dans ces parages ?
PHÈDRE. - Je parle contre lui.
SOCRATE. - Eh bien! parle !
PHÈDRE. - .... ne réside pas dans certains rares objets,
ni même dans ces modèles situés hors de la nature, et
contemplés par les âmes les plus nobles comme les exemplaires de leurs desseins et les types secrets de leurs travaux; choses sacrées, et dont il conviendrait de parler avec
les mots mêmes du poète :

Gloire du long désir, Idées/
SocRA TE. - Quel poète ?
PHÈDRE. - Le très admirable Stephanos, qui parut
tant de siècles après nous. Mais à mon sentiment, l'idée de
ces Idées, desquelles notre merveilleux Platon est le père,
est infiniment trop simple, et comme trop pure, pour

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les hommes, l'effacement de tant d'œuvres
qui furent portées aux nues, les créations toutes n~uvelles,
et les résurrections impossibles à prévoir. Il y a bien d'autres objections ?
' ;&gt;
SocRATE. - Mais quelle est ta propre pensee .
PHEDRE. Je ne sais plus comment la saisir. Rien ne
l'enferme; tout la suppose. Elle est en moi comme .moimême · elle aoit infailliblement ; elle juge, elle désire....
Mais q~ant à t'exprimer, je le puis aussi diffic!le~ent ~ue
je puis dire ce qui me fait moi, et que je connais s1 prémément et si peu.
.
.
SOCRATE. - Mais puisqu'il est permis par les dieux,
mon cher Phèdre, que nos entretiens se poursuivent dans
ces enfers, où nous n'avons rien oublié, où nous avons
appris quelque chose, où nous sommes ~lacés. au-delà de
tout ce qui est humain, nous devons savoir ma1~tenan~ ce
qui est véritablement beau, ce qui est laid; ce qm convient
à l'homme ; ce qui doit l'émerveiller sans le co~fondre, le
posséder sans l'abêtir ...
PHÈDRE. C'est ce qui le met sans effort au-dessus de
sa nature.
SocRATE. -

Sans effort? Au-dessus dt sa nature?
PHEDRE. - Oui.
SocRATE. - Sa11s 4Jort ? Comment se peut-il ? Au-dlssus
de sa nature? Que veut dire ceci ? Je pense invinciblement
à un homme qui voudrait grimper -s ur ses propres épaules!..
Rebuté par cette image absurde, je te demande, Phèdre,
comment cesser d'être soi-même, puis revenir à son
essence ? Et comment, sans violence, peut arriver ceci?
Je sais bien que les extrêmes de l'amour, et que l'excès
du vin ou encore l'étonnante action de ces vapeurs que
' les pythies, nous transportent, comme l'on dit,
respirent
hors de nous-mêmes ; et je sais mieux encore par
mon expérience très certaine, que nos âmes p~uv~nt se
former, dans le sein même du temps, des sanctuaires uopé-

EOPALl~OS OU

L'ARCHITECTE

aétrables à la durée, éternels intérieurement, passagers
quant à la nature; où elles sont enfin ce qu'elles connaissent; où elles désirent ce qu'elles sont; où elles se
sentent créées par ce qu'elles aiment, et lui rendent
lumière pour lumière, et silence pour silence, se donnant
et se recevant sans rien emprunter à la matière du monde
ni aux Heures. Elles sont alors comme ces calmes étincelants, circonscrits de tempêtes, qui se déplacent sur les
mers. Qui sommes-nous, pendant ces abîmes? Ils supposent la vie qu'ils suspendent ...
Mais ces merveilles, ces contemplations et ces extases
n'éclaircissent pas pour mes yeux notre étrange problème de
la beauté. Je ne sais pas attacher ces états suprêmes de
l'âme à la présence d'un corps ou de quelque objet qui les

suscite.
PHÈDRE. - 0 Socrate, c'est que tu veux toujours tout
tirer de toi-même!... Toi que j'admire entre tous les
hommes, toi plus beau dans ta vie, plus beau dans ta mort,
que la plus belle chose visible; grand Socrate, adorable
laideur, toute-puissante pensée qui changes le poison en
un breuvage d'immortalité, ô toi qui, refroidi, et la moitié
du corps déjà de marbre, l'autre encore parlante, nous
tenais amicalement le langage d'un dieu, laisse-moi te dire
quelle chose a manqué peut-être à ton expérience.
Soc:&amp;ATE. - Il est bien tard, sans doute, pour m'en
instruire. Mais parle tout de même.
PHEDRE. - Une chose, Socrate, une seule t'a fait défaut.
Tu fus homme divin, et tu n'avais peut-être nul besoin
des beautés matérielles du monde. Tu n'y goûtais qu'à
peine. Je sais bien que tu ne dédaignais pas la douceur des
campagnes, la splendeur de la ville et ni les eaux vives,
ni l'ombre délicate du platane; mais ce n'étaient pour toi
que les ornements lointains de tes méditations, les environs
délicieux de tes doutes, le site favorable à tes pas intérieurs. Ce qu'il y avait de plus beau te conduisant bien loin
de soi ; tu voyais toujours autre chose.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

L'homme, et l'esprit de l'homme.
PHfonE, - Mais alors, n'as-m pas rencontré, parmi les
hommes, certains dont la passion singulière pour les
formes et les apparences t'ait surpris?
SocRATE, Sans doute.
PHÈDRE. - Et dont l'intelligence pourtant, et les vertus
ne le cédaient à aucunes ?
SocRATE. - Certes !
PHÈDRE. - Les plaçais-tu plus haut ou plus bas que les
philosophes?
SoCRATE. - Cela dépend.
.
PHÈDRE. Leur objet te paraissait-il plus ou moms
digne de recherche et d'amour que le tien m.ême?
.
SocRATE. Il ne s'agit pas de leur obJet. Je ne pu~
penser qu'il existe plusieurs Souverain Bien. Mais ce qw
m'est obscur et difficile à entendre, c'est que des hommes
:mssi purs ~uant à l'intelligence, aient eu besoin. des
formes sensibles et des grâces corporelles pour attemdre
leur état le plus élevé.
.
.
PHÈDRE. Un jour, cher Socrate, Je parlais de ces
mêmes choses avec mon ami Eupalinos.
- Phèdre, me disait-il, plus je médite sur mon art, plus
je l'exerce; plus je pense et ~s, plus je souffr~ et me
réjouis en architecte ; - et plus ie me ressens m~1-même,
avec une volupté et une clarté toujours plus certaines.
Je m'égare dans mes longues attentes; je me retrouve
par les surprises que je ·me cause ; et au moyen de ces
Jeorés successifs ùe mon silence, je m'avance dans ma
Pr~pre édification· et j'approche d'une si exacte correspon,
dance entre mes vœux
et mes puissances, qu 'il me sem ble
d'avoir fait de l'existence qui me fut donnée, une sorte
d'ouvrage humain.
. .
A force de construire, me fit-il, en souriant, je crois bien
que 1·e me suis construit moi-même.
•
· ême1
SocRATE. Se construire, se connaitre
s01-m
sont-ce deux actes, ou non ?
SOCRATE. -

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE
PHÈDRE. ... et il ajouta : J'ai cherché la justesse dans
les pensées; afin que, clairement engendrées par la considération dt.-s choses, elles se changent, comme d'eUcsmémes, dans les actes de mon art. J'ai distribué mes attentions; j'ai refait l'ordre des problèmes; je commence par
où je finissais jadis, pour aller un peu plus loin ... Je suis
avare de rc!veries, je conçois comme si j'exécutais. Jamais
plus dans l'espace informe de mon âme, je ne contemple de
ces édifices imaginaires, qui sont aux édifices réels, ce que
les chimères et les gorgones sont aux \·éritables animaux.
Mais ce que je pense, est faisable; et ce que je fais, se
rapporte à l'intelligible... Et puis ... Ecoute, Phèdre (me
disait-il encore), ce petit temple que j'ai bâti pour Herm.ès, à quelques pas d'ici, si tu sa\·ais ce qu'il est pour
moi! - Où le passant ne voit qu'une élégante chapelle,
- c'est peu de chose: quatre colonnes, un style très simple
- j'ai mis le souvenir d'un clair jour de ma vie. 0 douce
métamorphose I Ce temple délicat, nul ne le sait, est
l'image mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions
particulières. Il vit pour moi! Il me rend ce que je lui ai
donné ...
- C'est donc pourquoi il est d'une grâce inexplicable, lui dis-je. On r sent bien la présence d'une personne, la première fleur d'une femme, l'harmonie d'un
être charmant. Il éveille vaguc.:ment un souvenir qui ne
peut pas arriver à son terme; et cc commencement d'une
image dont tu possèdes la perfection, ne laisse pas de
poindre l'âme et de la confondre. Sais-tu bien que si je
m'abandonne à ma pensée, je \'ais le comparer à quelque
chant nuptial mêlé de flûtes, que je sens naître de moi-

même.

Eupalinos me regarda a\·ec une amitié plus précise et
plus tendre.
- Oh! dit-il, que tu es fait pour me comprendre! Nul
plus que coi ne s'est approché de mon démon. Je voudrais

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bien te confier tous mes secrets; mais, des uns, je ne saurais moi-même te parler convenablement, tant ils se dérobent au langage; les autres, risqueraient fort de t'ennuyer,
car ils se réfèrent aux procédés et aux connaissances les
plus spéciales de mon art. Je puis te dire seulement quelles
vérités, sinon quels mystères, tu viens maintenant d'effleurer, me parlant de concert, de chants et de flûtes, au sujet
de mon jeune temple. Dis-moi (puisque tu es si sensible
aux effets de l'architecture), n'as-tu pas observé, en te
promenant dans cette ville, que d'entre les édifices dont
elle est peuplée, les uns sont ntttets; les autres parlent; et
d'autres enfin, qui sont les plus rares~ chantent ? - Ce n'est
pas leur destination, ni même leur figure générale, qui les
animent à ce point, ou qui les réduisent au silence. Cela
tient au talent de leur constructeur, ou bien à la faveur des
Muses.
- Maintenant que tu me le fais rem~rquer, je le remarque
dans mon esprit.
- Bien. Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent,
ne méritent que le dédain ; ce sont choses mortes, inférieures dans la hiérarchie à ces tas de moellons que
vomissent les chariots des entrepreneurs, et qui amusent,
du moins, l'œil sagace, par l'ordre accidentel qu'ils
empruntent de leur chute ... Quant aux monuments qui ~e
bornent à parler, s'ils parlent clair, je les estime. let,
disent-ils, se réunissent les marchands. Ici, les juges délibèrent. Ici, gémissent des captifs. Ici, les amateurs de
débauche ... (Je dis alors à Eupalinos que j'en avais vu de
bien remarquables dans ce dernier genre. Mais il ne
m'entendit pas). .. Ces loges mercantiles, ces tribunaux et
ces prisons, quand ceux qui les construisent savent s'y
prendre, tiennent le langage le plus net. Les uns aspire~t
visiblement une foule active et sans cesse renouvelée; ils
lui offrent des péristyles et des portiques; ils l'invitent par
bien des portes et par de faciles escaliers, à venir, dans
leurs salles vastes et bien éclairées, former des groupes, et

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

271

se livrer à la fermentation des affaires ... Mais les demeures
de la justice doivent parler aux yeux de la rigueur et de
l'équité de nos lois. La majesté leur sied, des masses toutes
nues; et la plénitude effrayante des murailles. Les silences
de ces paren;ients déserts sont à peine rompus, de loin en
loin, par la menace d'une porte mystérieuse, ou par les
tristes signes que font sur les ténèbres d'une étroite fenêtre
les gros fers dont elle est barrée. Tout ici rend des arrêts,'
et parle de peines. La pierre prononce gravement ce
qu'elle renferme; le mur est implacable ; et cette œuvre,
si conforme à la vérité, déclare fortement sa destination

sévère ...
SocRATE. - Ma prison n'était point si terrible... Il
me semble que c'était un lieu terne et indifférent en soi.
PHÈDRE. - Comment peux-tu le dire!
SOCRATE. - J'avoue que je l'ai peu considérée. Je ne
voyais que mes amis, l'immortalité, et la mort.
PHÈDRE. - Et je n'étais pas avec toi!
SocRATE. - Platon n'y était pas non plus, ni Aristippe... Mais Li salle était pleine. Les murs m'étaient
cachés. La lumière ·du soir mettait la couleur de la chair
sur les pierres de la voûte ... En vérité, cher Phèdre, je
n'eus jamais de prison que mon corps. Mais reviens à ce
que te disait ton ami. Je crois qu'il allait te parler des
édifices les plus précieux, et c'est ce que je voudrais
entendre.
PHÈDRE. - Eh bien, je poursuivrai.
- Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces
constructions gigantesques que l'on admire dans les ports.
Elles s'avancent dans la mer. Leurs bras, d'une blancheur
absolue et dure, circonscrivent des bassins assoupis dont
ils défendent le calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés de galères, à l'abri des enrochements héri~sés et
des jetées retentissantes. De hautes tours, où veille quelqu'un, où la flamme des pommes de pin, pendant les
nuits impénétrables, danse et fait rage, commandent le

�272

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISi

large, à l'extrémité écumante des môles... Oser de tels
travaux, c'est braver Neptune lui-même. Il faut jeter les
montagnes à charretées, dans les eaux que l'on veut enclore.
Il faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de la
terre, à la mobile profondeur de la mer, et aux chocs des.
cavaleries monotones que presse et dépasse le vent ... Ces
ports. me disait mon ami, ces vastes ports, quelle clarté
devant l'esprit! Comme ils développent leurs parties!
Comme·ils descendent vers leurtâch e !- Mais les merveilles
propres à la mer, et la statuaire accidentelle des rivages
sont offertes gracieusement par les dieux à l'architecte.
Tout conspire à l'effet que produisent sur les âmes, ces
nobles établissements à demi-naturels : la présence de
l'horizon pur, la naissance· et l'effacement d'une voile~
l'émotion du détachement de la terre, le commencement
des périls, le seuil étincelant des contrées inconn·ues; et
l'avidité même des hommes, toute prête à se changer dans
une crainte superstitieuse, à peine lui cètlent-ils et mettentils le pied sur le navire ... Ce sont en vérité d'admirables
théâtres ; mais plaçons au-dessus, les édifices de l'art seul l
Dussions-nous faire contre nous-mêmes un effort assez
difficile, il faut s'abstraire quelque peu des prestiges de la
vie, et de la jouissance immédiate. Ce qu'il y a de plus
beau est nécessairement tyrannique ...
- Mais je dis à Eupalinos que je ne voyais pas pourquoi il en doit 'tre ainsi. Il me répondit que la véritable
beauté était précisément aussi rare que l'est, entre les
hommes, l'homme capable de faire effort contre soi-roêrue,
c'est-à-dire de choisir un certain soi-même, et de se
l'imposer. Ensuite, ressaisissant le fil d'or de sa pensée: Je
viens maintenant, dit-il, à ces cbefs-d'œuvre entièrement
dus à quelqu'un, et desquels je te disais, il y a un instant,
qu'ils semblent chanter par eux-mêmes.
Etait-ce là une parole vaine, ô Phèdre ? Etaient-ce des mots
néaHgemment créés par le discours, qu'ils ornent rapidem:nt, mais qui ne supportent pas d'être réfléchis ? - Mais

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

273
n~nJ Ph~dre, mai.s non !. .. Et quand tu as parlé (le premier, et mvolonta1rement), de musique à propos de mon
temple, c'est une divine analogie gui t'a visité. Cet hymen
de pensées qui s'est conclu de soi-même sur tes lèvres
com~e l'acte distr~it _de ta voix ; cette union d'apparenc~
fortuite de choses s1 différentes, tient à une nécessité admirable, qu'il est presque impossible de penser dans toute sa
profondeur, 1:1ais don~ tu as ressenti obscurément la présence persuasive. Imagme donc fortement ce que serait un
mortel assez pur, assez raisonnable, assez subtil et tenace,
ass~z ,puis~amment ar?1é par Mine:ve, pour méditer jusqu a I extreme de son etre, et donc Jusqu'à l'extrême réalité
cet étrange rapprochement des formes visibles avec le;
~1:1bl~ge.s éphémè:es des sons successifs; pense à quelle
on~ne 1~t1me_et u~1verselle, il s'avancerait; à quel point
préc1eux il amvera1t; quel dieu il trouverait dans sa propre
chair! Et se possédant enfin dans cet état de divine ambiguïté, s'il se prop~sait alors de construire je ne sais quels
~o.nu~en.ts, de qm la figure vénérable et gracieuse partic1pat d1re.ctement de la pureté du son musical, ou dût
communiquer à l'âme l'émotion d'un accord inépuisable,
- songe, Phedre, quel homme! Imagine quels édifices!...
Et nous, quelles jouissances !
·- Et toi, lui dis-je, tu le conçois ?
- Oui et non. Oui, comme rêve. Non, comme science.
- Tires-tu quelque secours de ces pensées ?
- Oui, comme aiguillon. Oui, comme jugement. Oui
comme peines... Mais je ne suis p:i.s en possessio1;
d'enchaîner, comme il le faudrait, une analyse à une
extase. Je m'approche parfois de ce pouvoir si précieux ...
Une fois, je fus infiniment près de le saisir, mais seu1en_ient comme on possède, pendant le sommeil, un objet
aimé. Je ne puis te parler que des approches d'une si
R~nde chose. Quand elle s'annonce, cher Phèdre, je diffère
df1à de moi-même, autant qu'une corde tendue diffère
delle-même qui était lâche et sinueuse. Je suis tout autre
18

�LA NOUV~LLE REVUE FRANÇAJSI

lH-.
. Tout est clair, et semble facile. Alors, mes
que Je. ne• sutS. se poursu1ven
. t et se conservent dans ma
b
com maisons
b . de beauté égal à mes rcslumière. Je sens mon esd010 . so·1 seul 'aes figures qui le
.
ues engeo rer a
sources mconn '
'·t
Les puissances
dés' de tout mon 1.- re ...
contentent. je
ir~
. pwss·ances de l'âme proT ai bien que 1es
accourent. u s s d 1
•t
Elles s'avancent, par
é
ment e a nui ...
cède~t ~angc'au réel Je les appelle, je les adjure par
illusions,
·. . tou tes chargées de clartés et
.1 Jusqu Les vo1c1
mon s1 eoce.. . .
f; ' brillent é~ement dans lems
Le vrai le aux,
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erreur.
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Elles m'écrasent de leurs ons,
yeux, sur leurs dd1a lèmesa.iles Phèdre c'est ici le péril!
, 'è t e eurs
...
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elles m as.st geo . .
h d monde !. .. O moment K"
C'est la plus d1ffie1le c o_se u
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Ces favews
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plus unportant,et myst
e é neus
. es loin de les accueillir telles
,
bo d
sura o an~es
nt déduites du grand désir, oaïve~uent
quelles, umquemc
. de mon âme il faut que JC les
d l'extrême attente
,
.
Et les
fonnécs e
• Ues attendeoc·mon signal.
arrête, ô Phèdre, et qu e orte d'interruption de ma vie
b
es par une s
ayant o tenu
d l'ordinaire durée), je \"eux encore
(ado~abdl~ _suspel''nnds'1vi:ble et que je tempère et que j'interue JC 1\"lSC 1
'
q
• ce même des Idées ...
rompe la naissan . l . dis-'1e que veux-tu faire .Pendant
_ o malheureux, ui
'
un éclair? . •
a bien des choses, reprit-il, il y a...
- Etre bbrc. Il Y .
.
ce dont s'occupent
d
cet mstant, et tout
toutes choses ans
e entre le regard qui tombe su~~
en hntr
1 hilosophes se pass
esb. Pt et la &lt;:oona1ssan
• ce qui en résulte ... pour
O JC,
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é naturément.
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i
Tu t'efforces donc de retarQÇI
- Je ne te comprenus pas.
ces_Idées?
Il le faut. Je les empêche de me satisfaire. Je diHère
le pur bonheur~~ D'où tires-tu cette force cruelle? . JA
h
d' btenlf ~
- Pourquoi•·1 • •·mporte
sur toute c ose, o
C'est qu 1 m 1
'
•
de !I
- .... .1tre qu'il satisfasse, avec toute la vigueur

ce qm

t .. c

'

IOPALJNOS OU L'ARCHITECTE

2 75

nouveauté, aux exigences raisonnables de Ct qui a étl.
Comment ne pas être obscur? ... Ecoute : j'ai vu, un jour,
rtlle touffe de roses, et j'en ai fait une cire. Cette cire
achevte, je l'ai mise dans le sable. Le Temps rapide réduit
les roses à rien ; et le feu rend promptement la cire à sa
nature informe. ~is la cire, ay~t fui de on moule
i)menté et perdue, la liqueur éblouissante du bronze vient
q,ouser dans le sable durci, la creuse identité du m&lt;?i11dre
pétale...
- J'entends ! Eupalinos. Cette énigme m'est transparente; le mythe est facile ,à raduire.
Ces roses qui furent fraiches, et qui périssent so~ tes
yeux, ne sont-elles pas toutes choses, et li vie mouvante
elle-même ? - Cette cire que tu .as modelée, r imposant
œs doigts ha.biles, l'œil butinant sur les corolles et revenant
chargé de Beurs vers ton ouvrage., - n'est-ce ~s là une
igure de ton labeur quotidien, riche du commerce de tes
ICtcs avec tes o~ervations nouvelles ? Le feu, c'est Je
Temps lui-même, qui abolirait cnticrcment, ou dissiperait
llms le vaste monde, et les roses réelJes et te.5 roses de
circ, si ton être, en quelque manière, ne gardait, je ne sais
mmmenr, les formes d~ ton expérience et la solidité
secrète de sa raison ... Quant à l'airain liquide, certes, ce
IODt les puissances exceptîonoelles de ton âme qu'il signiit, et le tumultueux état de quelque chose qui veut naître.·
Cette foison incandescente e erdrait en vaine chaleur et
Clll réverbérations infinies, et ne laisserait après soi que
des lingots ou d'irrégulières coulées, i tu ne-savais la con4Dire, par des anaux mystérieui:, se refroidir et se créJlllldre ua'm les nettes matrices de ta sagesse. Il faut Jonc
~airement que ton être se divise, et se fasse, dans le
instant, chaud et froiJ, fluide et solide, libre et lié,
~roses, cire, et le feu; m'atrice et métal de Cocinthe.
- Cest cela même ! Mais je t'ai &lt;lit que je m'y essaye
lalleaient.
- Comment t'y prends-tu ?

•me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-

-

Comme je puis.
Mais dis-moi comment tu essayes ?

_ Ecoute encore, puisque tu le désires ... J~ ne sais
trop comment t'éclaircir ce qui n'est pas clair pour
moi-même ... O Phèdre, quand je compose une demeure
(qu'elle soit pour les dieux, qu'elle soit pour un, ho1~me)!
et quand je cherche cette forme avec a~our, m _étudiant a
créer un objet qui réjouisse le regard, qui s'entretienne avec
l'esprit, qui s'accorde avec la raison et les nombr~uses
convenances,... je te dirai cette chose .étrang~ ~iul me
semble que t1Wff c.orps est de la partie... Lusse-moi dire. Ce
corps est un instrument admirable, dont ie m'assure que les
vivants, qui l'ont tous à leur service:. n usent pas dans sa
plénitude. Ils n'en tirent que du pla1S1r, de la doule~r, et
des actes indispensables, comme de vivre. Tantôt 11s se
confondent avec lui ; tantôt, ils oublient quelque . tem!'5
son existence ; et tantôt brutes, tantôt p~rs esprits, ils
ignorent quelles liaisons universelles ils _contiennent, et de
quelle substance prodigieuse il~ sont. fa.tts. Par elle, ce~~dant, ils participent de ce qutls voient ~t de ce quils
touchent : ils sont pierres, ils sont arbres ; 1ls échangent des
contacts et des souffies avec la matière qui les englobe. Ils
touchent, ils sont touchés ; ils pèsent et soulèvent des
poids . ils se meuvent, et transportent leurs vertus et leurs
vices ;' et quand ils tombent dans 1a revene, ou dans
. le
sommeil indéfini, ils reproduisent la nature des _eaux, ils se
font sables et nuées ... Dans d'autres occasions, ils accumu·
lent et projettent la foudre !.. •
.
e
Mais leur âme ne sait pas exactement se servir de cett
nature qui est si près d'elle, et qu'elle pénètre. Elle devan~,
elle retarde . elle semble fuir l'instant même. Elle en reçoit
des chocs e; des impulsions qui la font s'éloigner en ellemême, et se perdre dans son vide_ où . elle ~nfante
fumées. Mais moi, tout au contraire, mstm1t par Dl
• 1um1ere,
· , ·Je me répète à chaque
erreurs, je dis en pleme
aurore :
A

•

d:

EUPALINOS OU L'ARCHITECTE

2 77

« 0 mon corps, qui me rappelez à tout tnoment ce tempéra_ment de mes_ tendances, cet équilibre de vos organes,
ces Justes proportions de vos parties, qui vous font être et
vous rétablir au sein des choses mouvantes ; prenez garde
à mon ouvrage ; enseignez-moi sourdement les exigences
de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous
êtes doué, comme vous en êtes fait, de survivre aux
saisons, et de vous reprendre des hasards. Donnez-moi de
trouver dans votre alliance le sentiment des choses vraies ·
modérez, renforcez, assurez mes pensées. Tout périssabl;
que vous soyez, vous l'êtes bien moins que mes songes.
Vous durez un, peu plus qu'une fantaisie ; vous payez
pour mes actes, et vous expiez pour mes erreurs : Instrument que vous êtes de la vie, vous êtes à chacun de nous
l'unique objet qui se compare à l'univers. La sphère tout
entière vous a toujours pour centre ; ô chose réciproque
de l'attention de tout le ciel étoilé ! Vous êtes bien la
mesure du monde, dont mon âme ne me présente que le
dehors. Elle le connaît sans profondeur, et si vainement,
qu'elle se prend quelquefois à le ranger au rang de ses
rêves ; elle doute du soleil... Infatuée de ses fabrications
éphémères, elle se croit capable d'une infinité de réalités
différentes ; elle imagine qu'il existe d'autres mondes
. vous la rappelez à vous-même, comme l'ancre, à soi,'
mais
le navire ...
Mon intelligence mieux inspirée ne_cessera, cher corps,
de vous appeler à soi désormais; ni vous, je l'espère, de la
fournir de vos présences, de vos instances, de vos attaches
locales. Car nous trouvâmes enfin, vous et moi, le moyen
de nous joindre, et Je nœud indissoluble de nos différences :
c'est une œuvre qui soit fille de nous. Nous agissions
chacun de notre côté. Vous viviez. Je rêvais. Mes vastes
rêveries aboutissaient à une impuissance illimitée. Mais
ce_tte œuvre que maintenant je veux faire, et qui ne se
fait pas d'elle-même, puisse-t-elle nous contraindre de
nous répondre, et surgir uniquement de notre entente !

�LA NOUVELLE REVUE PR.ANÇAISB

EUPAU~OS OU t'AlKHITECTE

2 79

Mais ce corps et cet esprit, mais cett~ présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent
rêtre,. et qu'il faut enfin composer ; mais ce fini et cet
infini que nous apportons, chacun selon sa nature, il faut à
présent qu'ils s'unissent dans une construction bien
ordonnée; et si, grâces aux dieux, ils travaillent de concert,
s'ils échangent entre eux de la convenance et de la grâce,
de la beauté et de la durée, des mouvements contre des
lignes, et des nombres contre des pensées, c'est donc
qu'ils auront découvert leur véritable relation, leur acte.
Qu'ils se concertent, qu'ils se comprennent au moyen de
la matière de mon art ! Les pierres et les forces, les profils
et les masses, les lumières et les ombres, les groupements
artificieux, les illusions de la perspective et les réalités de
la pesanteur, ce sont les objets de leur commerce, dont le
lucre soit enfin cette incorruptible richesse que je nomme
Perfection. »
SocRATE. - Quelle prière sans exemple!.. Et ensuite?
PHEDRE. - Il se tut.
SOCRATE. Tout ceci sonne étrangement dans ce lieu.
Maintenant que nous sommes privés de corps, nous de~ons
assurément nous en plaindre, et considérer cette vie que
nous avons quittée, du même œil envieux: que nous
regardions jadis le jardin des ombres heureuses ... Ni les
œuvres, ni les désirs ne nous suivent ici ; mais il y a
place ponr les regrets.

AUTRE FRAGMENT

SOCRATE. - Je suis encore tout imprégné des propos
d'Eupalinos que tu rapportais. En moi-même ils ont
réveillé quelque chose qui leur ressemble.
PHÈDRE. Tu contenais donc un architecte ?
SocRATE. - Rien ne peut nous séduire, rien nous
attirer; rien ne fait se dresser notre oreille, se fixer notre
regard ; rien, par nous, n'est choisi dans la multitude des
choses, et ne rend inégale notre âme, qui ne soit, en
quelque manière, ou pré-existant dans notre être, ou
attendu secrètement par notre nature. Tout ce que nous
devenons, même passagèrement, était préparé. li y avait
en moi un architecte, que les circonstances n'ont pas achevé
de former.
PHEDRE. A quoi le connais-tu ?
SocRATE. A je ne sais quelle intention profonde de
construire, qm inquiète sourdement ma pensée.
PHÈDRE. Tu n'en fis rien paraître, quand nous
étions.
SocRATE. - Je t'ai dit que je suis né plusùurs, et que je
suis mort, un seul. L'enfant qui vient est une foule
innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt. Une quantité de
Socrates est née avec moi, d'où peu à peu se détacha le
Socrate qui était dû aux magistrats et à la ciguë.
PHÈDRE. - Et que sont devenus tous les autres ?
SOCRATE. - Idées. Ils sont restés à l'état d'idées. Ils sont
venus demander à être, et ils ont été refusés. Je les gardais
en moi,. en tant que mes doutes et mes contradictions ...
~rfois-, ces germes de personnes sont favorisés par l'occaston, et nous voici très près de changer de nature. Nous
nous trouvons des goihs et des dons que nous ne soupçon-

�280

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAIS]!

nions pas d'être en nous : le musicien devient stratège, le
pilote se sent médecin ; et celui dont la vertu se mirait et
se respectait elle-même, se découvre un Cacus caché, et une
âme de voleur.
PHÈDRE. - Il est bien vrai que certains âges de l'homme
sont comme des croisements de routes.
SocRATE. - L'adolescence est singulièrement située au
milieu des chemins ... Un jour de mes beaux jours, mon
cher Phèdre, j'ai connu une étrange hésitation entre mes
âmes. Le hasard, dans mes mains, vint placer l'objet du
monde le plus ambigu. Et les rétlexions infinies qu'il me
fit faire, pouvaient aussi bien me conduire à ce philosophe
que je fus, qu'à l'artiste que je n'ai pas été ...
PHÈDRE. - C'est un objet qui t'a sollicité si cliver·
sement?
. SocRATE. - Oui. Un pauvre objet, une certaine-chose
que j'ai trouvée, en me promenant... Elle fut l'origine
d'une pensée qui se divisait d'elle-même entre le construire
et le connaître.
PHÈDRE. - Merveilleux objet ! Objet comparable à ce
coffret de Pandore où tous les biens et tous les maux
étaient ensemble contenus !.. Fais-moi voir cet objet,
comme le grand Homère nous fait admirer le bouclier du
fils de Pélée !
SocRATE. - Tu penses bien qu'il est indescriptible ... Son
importance est inséparable de l'embarras qu'il me causa.
PHÈDRE. - Explique-toi plus abondamment.
SocRATE. - Eh bien, Phèdre, voici ce qu'il en fut : je
marchais sur le bord même de la mer, je suivais une plage
sans fin ... Ce n'est pas un rêve que je te raconte. J'allais
je ne sais où, trop plein de vie, à demi enivré par ma
jeunesse. L'air, délicieusement rude et pur, pesant sur mon
visage et sur mes membres, m'opposait un héros impal·
pable qu'il fallait vaincre pour avancer. Et cette résistance
toujours repoussée faisait de moi-même, à chaque pas, un
h~ros imaginaire, victorieux du vent, et riche de forces

EUPALINOS OU

L'ARCHITECTE

281

toujours renaissantes, toujours égales à la puissance de
l'invisible adversaire... C'est là précisément la jeunesse. Je
foulais fortement le bord sinueux, durci et rebattu par le
flot. Toutes choses autour de moi étaient simples et
pures : le ciel, le sable, l'eau. Je regardais venir du large
ces grandes formes qui semblent courir depuis les rives
de Libye, transportant leurs sommets étincelants, leurs
creuses vallées, leur implacable énergie, de l'Afrique
jusqu'à !'Attique, sur l'immense étendue liquide. Elles
trouvent enfin leur obstacle, et le socle même de l'Hellas ·
elles se rompent sur cette base sous-marine ; elles reculent'
en désordre vers l'origine de leur durée. Les vagues, à ce
point, détruites et confondues, mais ressaisies par celles qui
les suivent, on dirait que les figures de l'onde se combattent. Les gouttes innombrables brisent leurs chaines une
'
poudre étincelante s'élève. On voit de blancs cavaliers
sauter par delà eux-mêmes, et tous ces envoyés de la mer
inépuisable périr et reparaître, avec un tumulte monotone,
sur une pente molle et presque imperceptible, que tout
leur emportement, quoique venu de l'extrême horizon, ne
saurait gravir ... Ici, l'écume, jetée au plus loin par le flot
le plus haut, forme des tas jaunâtres et irisés qui crèvent
au soleil, ou que le vent chasse et disperse, le plus drôlement du monde, comme bêtes épouvantées par le bond
brusque de la mer. Mais moi, je jouissais de l'écume
naissante et vierge ... Elle est d'une douceur étrange, au
contact. C'est un lait tout tiède, et aéré, qui vient avec une
violence voluptueuse, inonde les pieds nus, les abreuve,
les dépasse, et redescend sur eux, en gémissant d'une voix
qui abandonne le rivage et se retire en elle-même ; cependant que l'humaine statue, présente et vivante, s'enfonce
~~ peu plus dans le sable qui l'entraîne ; et cependant que
l,ame s'abandonne à cette musique si puissante et si fine,
s apaise, et la suit éternellement.
PHÈDRE. - Tu me fais revivre. 0 langage chargé de
sel, et paroles véritablement marines !

�LA 1-Z&lt;n:;,ELLE REVUE FRANÇAIS!

Je me suis laissé parler .•. Nous avons
l'éternité pour discourir sur le temps. Nous sommes
ici pour épuiser nos esprits, à la manière des Danaïdes.
PHÈDRE. - L'obj~t ?
SocRATE. - L'objet gît sur le bord 011 je marchais, où
je me suis arrlté, ou je t'ai parlé longuement d'un specta~
de que tu connais aussi bien que moi, mais qui, rappelé
dans ce lieu, emprunte U11e sorte de nouveauté de ce fait
qu'il est à jamais disparu. Attends donc, et dans quelques
mots, je vais trouver ce que je ne cherchais pas.
PHÈDRE. - Nous sommes bien toujours sur le rivage de
la mer?
SOCRATE. Nécessairement. Cette frontière de Neptune
et de la TeITe, toujours disputée par les divinités rivales,
est le lieu du commerce le plus funèbre, le plus incessant.
Ce que rejette la mer, ce que la terre ne sait pas retenir,
les épaves énigmatiques ; les membres affreux des navires
disloqués, aussi noirs que le charbon, et tels que si les
eaux salées les avaient brûlés ; les charognes horriblement
becquetées, et toutes lissées par les flots ; les herbages
élastiques auachés par les tempêtes aux pâtis transparents
des troupeaux de Protée; les monstres dégonflés, aux
couleurs froides et mourantes ; tùutes les choses enfin que
la fortune livre aux fureurs littorales, et au litige sans
issue de l'onde avec le rivage, sont là portées et déportées i
élevées, rabaissées ; prises, perdues, reprises selon l'heure
et le jour ; tristes témoins de l'indifférenc:e des destinées,
ignobles trésors, et les jouets d'un échange perpétuel
comme il est stationnaire ...
PHÈDRE. - Et c'est là que tu as trouvé ?
SocRATE. -Là même. J'ai trouvé une de ces choses
rejetées par la mer ; une chose blanche, et de la. plus pur.t
blancheur ; polie, et dure, et douce, et légère, Elle b:ill~tt
au soleil, sur le sable léché, qui est sombre, et semé d·éun•
celles. Je la pris ; je souffini sur elle ; je la frottai sur 1non
manteau, et sa forme singulière arrêta toutes mes autres
SOCRATE.

-

IUPALI~OS OU L'ARCHlTECTE

283

penstes. Qui t'a faite? pensais-je. Tu ne ressembles à rien
p~urtant tu n'es pas informe. Es-tu le jeu de la nature ;
ô pnvée de nom, et arrivée à moi, de par les dieux
au milieu des immondices que la mer a répudiées cett;
nuit ?
PHÈDRE. De quelle grandeur était cet objet ?
SocRATE. - Gros à peu près comme mon poing.
PHÈDRE. - Et de quelle matière ?
SOCRATE. - De 1a même matière que sa forme : matière
à doutes. C'était peut-être un ossement de poisson bizarrement usé par le frottement du sable fin sous les eaux ?
0~ de l}voire :aillé' pour je ne sais quel usage, par un
artisan d au-dela les mers ? Qui sait ?... Divinité, peutêtre, périe avec le même vaisseau qu'elle était faite pour
préserver de sa perte ? Mais qui donc était l'auteur de ceci?
Fu~-ce le mo~el obéissant à une idée, qui, de ses propres
mams poursuivant un but étranger à la matière qu'il
attaque, gratte, retranche, ou rejoint ; s'arrête et juge ; et
se sépare enfin de son ouvrage, - quelque chose lui disant
que l'ouvrage est achevé ?.. Ou bien, n'était-ce pas l'œuvre
d'un corps vivant, qui, sans le savoir, travaille de sa propre
substance, et se forme aveuglément ses organes et ses
armures, sa coque, ses os, ses défenses ; faisant participer
sa nourriture, puisée autour de lui, à la construction
mystérieuse qui lui assure quelque durée?
Mais, peut-être, ce n'était que le fruit d'un temps infini ...
Moyennant l'éternel travail des ondes marines, le fragment
~une roche, à force d'être roulé et heurté de toutes parts,
Sl la roche est d'une matière inégalement dure, et ne risque
à la longue de s'arrondir, peut bien prendre quelque
'?Parence remarquable. Il n'est pas entièrement impossible, un morceau de marbre ou de pierre tout informe
~nt confié à l'agitation permanente des eaux, qu'il èn
son retiré quelque jour, par un hasard d'une autre esp~ce,
et qu'il affecte maintenant la ressemblance d'Apollon. Je
vtux dire que le pêcheur qui a quelque idée de &lt;itte face
et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!
284divine, le reconnaitra sur ce marbre tiré des eaux ; mais
quant à la chose elle-même, le visage sacré lui est une
forme passagère d'entre la famille des formes que l'action
des mers lui doit imposer. Les siècles ne coûtant rien, qui
en dispose, change ce qu'il veut en ce qu'il veut.
PHEDRE. - Mais alors, cher Socrate, le travail d'un
artiste, quand il fait immédiatement, et par sa volonté
suivie, un tel buste ( comme celui d'Apollon), n'est-il pas,
en quelque sorte, le contraire du temps indéfini?
SocRATE. - Précisément. Il en est le contraire même,
comme si les actes éclairés par une pensée abrégeaient le
cours de la nature ; et l'on peut dire, en toute sécurité,
qu'un artiste vaut mille siècles, ou cent mille, ou bienplus encore ! - C'est dire qu'il eftt fallu ce temps presque
inconcevable, à l'ignorance ou au hasard, pour amener
aveuglément la même chose que notre homme excellent a
accomplie en peu. de jours. Voilà une étrange mesure pour
l'es œu vres !
.
PHÈDRE. - Tout à fait étrange. C'est un grand malheur
que nous ne puissions guère nous en servir... Mais,
dis-moi, que fis-tu avec cette chose dans ta main ?
SocRATE. - Je demeurai quelque temps et la moitié
d'un temps, à la considérer sous toutes ses faces. Je l'inter·
rogeai sans m'arrêter à une réponse... Que cet objet
singulier fiît l'œuvre de Ja vie, ou celle de l'art, ou bien
celle du temps et un jeu de la nature, je ne pouvais
le distinguer ... Alors, je l'ai tout à coup rejeté à la
mer.
PHÈDRE. - L'eau rejaillit, et tu te sentis soulagé.
SOCRATE, - L'esprit ne rejette pas si facilement une
énigme. L'âme ne se remet pas au calme aussi simplement
que la mer ... Cette question qui venait de naître, ne man·
quant de subsides, ni de résonnance, ni de loisir, ni
d'espace, dans mon âme, commença de croître, et pendant
des heures, m'exerça. J'avais beau respirer délicieusement,
et laisser se réjouir mes regards des brillantes beautés de

J!UPALINOS

OU L'ARCHlTECTE

l'étendue, toutefois je me sentais le captif d'une pensée.
Mes souvenirs l'alimentaient d'exemples, qu'elle essayait de
tourner à son avantage. Je lui présentais mille choses, car
je n'étais pas encore, en ce t-emps-là, si expert dans l'art de
réfléchir et de me leurrer, que je pressentisse ce qu'il
fallait et ce qu'il ne fallait pas exiger d'une vérité trop
jeune encore, et trop délicate pour supporter routes les
rigueurs d'un long interrogatoire ...
PHÈDRE. - Voyons un peu cette vérité si fragile.
SocRATE. - Je n'ose guère t'en offrir l'amusement...
PHÈDRE. - Mais c'est toi qui l'as proposé!
SocRATE. - Oui. Je la croyais plus honorable à exposer ... Mais à mesure que je m'approche, et me trouvant
tout près de la dire, ]a pudeur me saisit; et je ressens
quelque vergogne à te faire connaître cette naïve production de mon âge d'or.
PAUL VALÉRY

�AUTOMNE

PIGEON VOLE

Quand la dimwiselle bien née,
Pivoine, ne veut rien savoir
Elle serre fort ses pétales.
Pig-eon vole! A1rre sur parole
Pris.onnière, le coup, s'il pa1·t
Nous dt/ivre de nos serments.
Sans jmnelles allons vair l'âme
Des suicidés-pour-rire.
Dame
Au lieu d'ttttenàre une parole
De ce coquillage muet obstinément
Q11e n'exigèrent-ils de vous le tendre gage!

AUTOMNE

Tu 'le sais, im'mitable fraise des boù
Comme un charbon ardente aux il-Oigts de qui te cueille
Lefons et rires buissonniers
Ne se commandent pas.
Chez. le chasseur qui la 1net en joue
Z:automne pe-nse-t-elle susciter l'émoi
Que nous mettent au cœur les plus jeunes mois ?
Blessée ·a mort, Nature,
Et feignant encor
D'une Eve enfantine la joue
Que fardent nrm la pudeitr mais les confitures
Ta mare témérité
S'efforce de mériter
La feuille de vigne vitrge.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE HAMAC

UN ROI

Au fond du ciel, non de la mer,
Prise aux filets que ttt tendis,
Si, pour des raisons qui rrèéchappent,
Tu m'en veux, ondine derair,
De t'offrir nue au paradis,
Ne vas emprunter une écfurpe
A cet az.ur d'avril en berbe.

Poissons t di, printemps messagers
Comme jadis les hirondelles
Tes pieds méprisants pour mes gerbes
Où se cache utt cœur sans danger,
Gracieuse, bercent le ciel
Car le sommeil au fond du lac
.s'agite comme en un hamac.
RAYMOND RADIGUET

« Je trouve en moi une lei cle
rébellion et d'intempérance. ,,
(St PAUL.)

Ils -se plaignaient, et, comme d'habitude, je les écoutais

sans rien dire. Il y avait là, sous le bombardement, dans une
uve obscu~e, douze Limousins de trente à quarante ans ;
des révolutionnaires évidemment, se méfiant, surtout, de
toute parole pour excuser la guerre ; mais bonnes gens avec
moi, leur lieutenant, leur camarade d'enfance et leur voisin
des champs.
- « Et toi, Martelou ? » dis-je à un grand sec, fichu
comme un épouvantail, toujours muet mai~ qui, depuis
une heure, faisait des confidences à son bidon. Martelou
est un ancien maçon de Paris, aujourd'hui petit propriétaire au Maisonnieux.
- « Bah ! dit-il, la guerre, c'est pas plus râpant que le
reste ; je ne gobe pas toutes leurs histoires, mais je m'en
fous. Socialos et Bourgeois, je les emmerde tous. C'est tous
des types de société. Qu'on me laisse tout seul, je ne
demande que ça, moi. Je suis comme vous, mon lieutenant; je me suffis à ruminer dans mon coin, et si mus êtes
instruit, j'ai ma gnole.
Pour sûr que le jour où ça sera fini, je retrouverai
Le Maisonnieux avec plaisir. Je m'y assomme pourtant.
Mais il y a de bonnes heures. Vous savez, surtout quand
vient l'hiver. Vous connaissez ma baraque, hein ? dans le
19

�291

290

pli de la montagne, après bien deux lieues de landes et de
bois ? J'aime quand il fait ces temp~ mouillés, pas ttts
froids, mais bas, bas, et qu'on voit pourtant les monts de la
Creuse tout noirs au bout de la vallée. Et puis, il n'y a pas
de bavards par là, et, ces jours, pas même un oiseau qui
parle. - Alors, vers le matin, je sors travailler un peu ; je
cure les rigoles, parce que le pré descend raide, vous savez,
devant chez moi ; j'arrange la&lt;&lt; pêcherie », qui est glacée;
il y a des gouttes qui tombent dans le taillis ; ça me fait
bon ; alors je rentre à la maison ; je me fous près d'une
flambée, et j'allume I:Î pipe, hein?- Puis, j'ai tiède, et puis
je somnole, et j'entends que les bêtes sommeillent aussi,
bien au chaud, dans l'étable, et la maison dort, et il y a qne
le feu qui bouge.
Alors, je vais vous dire, je commence par manger 1a
soupe, hein ? la « bréjaude » avec des choux verts, et puis,
par là-dessus, j'avale un verre de vin brûlant ; et puis je
vas me coller contre la fenêtre avec un bol de châtaignes et
reau-de-vie. Alors il faut voir le pays. Il tombe de côté, il
ne tient plus sur ses pattes, il est saoul quoi ? et c'est sombre, tout sombre, et le brouillard se traîne partout, et les
monts de la Creuse, ils sont violets, et ils s'approchent, ils
s'approchent, ils bouchent la vallée, et puis la pluie commence, et on est seul, on est seul ! C'est épatant! - Alors
je me rappelle, comme ça, quand j'étais maçon, et je vois
la grande ville avec des échafaudages, des rues ... et puis des
copains qui gueulent; et puis ils veulent tuer celui-ci et
celui-là ; moi, je m'en fous, mais je sens la rogne qui
monte. Et puis je revois les femmes de là-bas, de Paris
quoi ? Et puis tant plus que je cognerais bien les copains,
tant plus que je vois les femmes faire les paillardes.
Alors, mon lieutenant, ça devient épatant d'être seul, là,
dans le Maisonnieux, par ce cochon de temps; ça me plait,
moi, la bicoque toute chaude et toute noire, avec le grand
pieu dans le coin. Et j'entends la pluie, et tant plus que?
pisse, tant plus que ça me va. jempoigne la bouteille, hein?

je la vide. Alors il y a le vent qui se déchaîne, et puis qai
hurle. Je me lève, je fous un coup de pied dans la porte de la
cuisine, et il y a la Valérie, hein ? elle sait ce que ça veut
dire, et qu'il n'y a pas à barguigner. C't'St une belle putain,
vous savez. Et pour un gros derrière blanc, il n'y a qu'elle.
Je la paye, mais il faut qu'elle me passe le caprice. Est-ce
que je sais, d'ailleurs ? li y a les bestiaux qui se mettent.
sur le coup, à beugler, à ~Ier, :l tirer sur la corde; les
cochons poussent la çabane avec le nez ; on dirait une
maison de fous; et je t'empoigne la garce, et je te la fesse,
et je te la fesse pour tout le monde, et pour Je bourgeois,
-et pour le socialo ... Est-ce qu'on ne me foutra pas la pa~ ?
Je veux être seul, moi ! Et je cogne, et je te la pose sur Je
lit, et tant plus que tout le monde me dégol\te, et t:int plus
que les bestiaux. gu~ulent de peur, et tant plus qu'à la
fenêtre je vois le pays qui fout le camp, •tant plus que ça
m'excite à la baiser, la vache ! »
Ah ! s:icré Martelou ! Vieux frère, va !
et

LOUIS DEMONT:)

�NAUFRAGE DE LA « \'ILLE DE SAINT-NAZAIRE

RËCIT DU NAUFRAGE DE LA
« VILLE- DE SAINT-NAZAIRE »
J'étais parti de New-York, le 6 mars 1~97, vers unt
heure et demie de -l'après-midi, avec beau temp. Dans la
nuit du 6 au 7, le temps est devenu mauvais et le devint
de plus en plus dans la journée du ?• grains très vi?len~
du N .-E., horizon clair entre les grains ; la mer était tres
grosse mais le navire,_ peu char~é, ~ùmbarquait pas
beaucoup d'eau, il r~ula1t quelquefois trcs fort.
Vers 6 heures, un coup de roulis plus fort ~ue les
autres, fit faire cuiller au navire, qui embarqua, tribord ~t
abord, une assez grande quantité d'eau, dont une pa~e
passa par les grillages des chaufferies. Au coup de roulis,
les plaques du parquet s'étant déplacées, les ch,auffeur~
noirs furent pris de panique, surtout en voyant 1eau qut
était tombée dans les chaufferies. Ils montèrent dans le
poste, où le chef mécanicien fut obligé de le~. menacer
pour les faire redescendre à leur poste. Ce qu ils firent,
mais lentement. Pendant ce temps, la pression était tombét:
et il n'y eut plus la possibilité de la relever e_nsuite.
Le chef mécanicien n'est venu me prévemr, sur la passerelle, de tout ce qui venait de se passer, qu'après le
liement complet de son personnel et la mise en fonction
des pompes, en me disant que le naYire roulait beaucoup
rop fort pour qu'on pût bien pomper.
.
Je pris alors la cape sur babord, mais le navir~ venait
dans le vent malgré la barre, par suite du ralent1ss:01ent
des machines. J'aurais pris de préférence la cape surtnbord,

:al·

»

293

mais le paquebot n'y pouvait tenir. En effet la machine de
babord, qui ne fonctionnait plus que lentement, ne pouvait vaincre la résistance du vent qui venait de la hanche
babord. Et ce vent était si violent qu'il n'était pas posible
de ramener le navire sur tribord avec une machine marchant babord avant lentement et l'autre marchant AR.
Force fut donc de prendre la cape à babord, ce n'était du
reste qu'une allure momentanée pour permettre de pomper
l'eau des chaufferies. Je comptais ensuite reprendre ma route.
Cette manœuvre terminée je descendis dans la machine où
je vis qu'une certaine quantité d'eau roulait dans la chaufferie, et que les pompes étaient en marche, mais l'eau ne
diminuait pas et d'autre part la pression tombait au point que
les machines stoppèrent d'elles-mêmes pendant que j'étais
auprès. Le navire resta alors en travers au vent et à la mer.
Nous n'avions plus qu'à essayer de pomper l'eau des chaufferies avec la pression qui nous restait et les autres moyens
en notre pouvoir ; ce que nous avons fait sans obtenir
après toute une nuit de fatigue aucun résultat.
J'ai laissé le premier lieutenant et un homme toute la
nuit sur la passerelle avec mission de surveiller l'horizon
et, si un navire venait en vue, de lui faire des signaux de
détresse avec des bombettes; malheureusement aucun navire
n'a été en vue et je n'ai pas voulu brûler au hasard, sans
savoir si elles seraient aperçues, mes bombettes dont la prorision était très restreinte ; j'ai préféré ne m'en servir qu'à
coup sûr en présence d'un navire ... Nous en possédions
une boîte de 24 incomplète ; il en restait, je crois, une
douzaine; du reste ces bombes ne se voient pas de très
loin. Nous en avions essayé dans le début du voyage et
elles n'avaient donné qu'une traînée lumineuse très faible
et pas de détonation en l'air. D'autres expériences à bord
ont donné le même résultat ; nous les aurions brûlées à
longue distance en pure perte.
Tous les marins savent que sur les paquebots les voiles..

�2 94

ne sont qu'un ac.:es.c;oire des machines et qu'elles n'auraicat
~me pas fait gouverner le paquebot surtout ·par le telllf'
qu'il faisait; sans compter que, rempli d'eau comme ilétai;
je ne serais jamais parvenu à établir les voiles. Elles auraiell
été enlevées en peu de temps.
On avait prépart: des vivres dans six grands canotsj
malheureusement quatre ont été défoncés le long du bord
et perdus avec les vivres qui y étaient accumulés. La
baleinière et le troisième petit canot ne devaient pas oom
servir au sauvetage et n'avaient pas été pourvus; ce n'est
qu'au moment de s'en servir que l'on a embarqué quelques
litres d'eau dans des bidons et des pains avec des comestibles : saucissons, jambons, etc ...
Je n'ai pas toujours été d'accord avec le commissaire à
propos des vivres et fai souvent soupçonné le commissan
de majorer le nombre des repas sur les bons pour faut
paraître ses gestions meilleures ; je lui en ai fait quelquefois le reproche, qu'il prit le plus souvent de très haut;
surtout quand il avait bu un peu plus que de raison, et
qui lui arrivait quelquefois. Quant aux demandes de
réparation des emménagements et de la machine, je fis souvent des observations comme j'en avais le devoir, puisqat
j'étais là pour prendre les intérêts de la Compagnie, tOlll
en approuvant les demandes pour réparations nêcessaires.
De tout cela vient cette accusation de m'être mood
toujours de mauvaise humeur quand on venait me trou••
En somme il n'y a jamais eu d'altercation entre mes oficiers et moi, excepté avec le premier second capitaine qui
était loin de me donner satisfaction dans son service. F.t
cependant je ne passe pas pour uo homme très difficile
comme capitaine ; il y a assez de gens à la Compagnie qui
out navigué sous mes ordres pour en témoigner. Du reste,
des mouvements d'humeur arrivent à tout le rnondc s ~
à ceux qui ont de la responsabilité.

DE LA c \'ILLE DE SA.tH:-NAZAlllB •

195

~ous _voilà donc tous dans les embarcations. Je fu voir
la üect10n dans laquelle il fallait se dirigu et les quatre
ClllOIS naviguèrent à l'niron et de amsc~ touœ J'après-

midi.
Dfaut avoir passé par une épreuve :inreilie pour se renère
campte des tristes impressions qw étreignent Je ICŒIIIII[' d'un
apiraioe quand il se voit oWigé d'abandonner son navire
à a fureur des flots. Le sestiment d'une respoosabilité
&amp;orme dans la sauvegarde ,des existences qui se ~oot cou~ à lui, absorbe toute sa pensée et le tonure sans cesse
~ lu.i donnant la crainte de ne pas prévoir touœs les petites
arc.on.stances prQpres à assurer le salut de œux dont les
yeuxsuppliants sont 'toornés vers roi. Mais dans ces tristes
œojonctures les &lt;ievoin; d'un ûpitaine sont tellemeot n:mltiples, q_u'il en oublie forcément quelques-uns. festime que
le premier de tous est d'inspirer la con6.anœ qui fait supporter tous les mauK avec résignation.
A Ja tombée du jour, chaque amotavaitinstallé ses toiles.
Les deux grands canots qui étaieoc bien armés nec une voi.lare coruplètc, une boussole et autres accessoires, avaient lt
tâan~ ~•arriver _à terre plus vite que ma baleinière et que
le tro1s1ème peut canot qui n'avaient qu'une demi-voilure
dw:un, sans boussole ni gouvernail. Ces deux demiccs
canots étaient Jes plus mal partagés à tous les points de vue,
IOn _seulement pour l'armement, mais aussi pour les vivres,
ar ils ne devaient primitivement pas oous servir dans
f-abandoo du paquebot et n'avaient pas été approvisionnés.
Cc n'est qu'après que les grands canots de babord eurent
W démolis le loag du navire par la mer et par le roulis,
~ nous fûmes forcés de penser pour notre sauvetage à ces
petites embarcations. Nous jetâmes donc dedans, au dernier
aio~cnt, le plus de vivres que nous pûmes, tels que pain,
~ISSOD, _jambons, andouiJles, plus un bidon d'une vingllioe de ütres d'eau, le seul récipient que nous pûmes
~ .er dans la hâte à laquelle nous obligeait la disparition
Jmmioente cl.u paquebot.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le troisième canot, armé avant, la baleinière, avait reçu,
en dehors des autres vivres, par les soins du maitre d'hôtel
qui devait s'y embarquer, pas mal de bouteilles de vin, de
cognac, de champagne, etc ... et je pense que cette abondance de liquides alcoolisés fut la raison pour laquelle on
n'en eût jamais de nouvelles. Car, qui pourrait dire si,
s'abandonnant au désespoir de ne pas apercevoir la terre,
les hommes qui montaient cette embarcation, ne burent
pas plus que de raison. L'ivresse qui noie la conscience,
adoucit toujours le passage de vie à trépas, en effaçant toute
sensation douloureusè. Ce fut probablement pour eux un
moyen de mourir sans souffrir, mais ce fut aussi sans doute
la cause de leur mort, car s'ils avaient lutté de sang-froid, le
salut était peut-être pour eux comme pour nous au bout
de leurs souffrances.
Les quatre embarcations naviguèrent donc de conserve
jusqu'à la tombée dµ jour et ce n'est qu'au crépuscule
qu'elles se perdirent de vue ; les deux grands canots étaient
placés devant avec une boussole pour se diriger, les deux
petits canots derrière ceux-ci et n'ayant comme guide que
l'étoile polaire, quand les nuages capricieux ou la brume
traîtresse voulaient bien la laisser apparaître aux yeux de
ceux qui les montaient. Dans le courant de la nuit, jusque
vers minuit, il nous fut donné d'apercevoir deux fois les
feux de ralliement du canot Berry. Ces feux, à leur apparition, étaient pour nous des lueurs d'espérance et nous
nous demandions si ce n'étaient pas les feux d'un navire sauveur envoyé tout exprès par la Providence pour nous
recueillir. Mais hélas I ils s'éteignaient et leurs dernièresétince:lles emportaient avec elles nos dernières lueurs d'espoir.
Alors, un silence de mort régnait parmi nous.
Après minuit, aucun feu ne vint frapper nos regards désespérés et à partir de ce moment, nous eûmes tous la convictio~
que notre baleinière naviguait maintenant séparée des tro~
autres embarcations, et ce fut à ce moment que les sentiments de tristesse et de désespoir commencèrent à se maoi-

NAOFRAGE DE LA « VILLE DE SAINT-NAZAIRE»

297

fester chez plusieurs de m_es compagnons d'infortune; tant
qu'ils sentirent que la baleinière était dans le voisinage
des grands life-boat~, la confiance dans le salut ne cessa
de régner, mais quand ils eurent acquis la certitude que
notre frêle esquif, constamment rempli à moitié par les
Yagues, ne pouvait même plus, en cas de submersion complète, compter sur le secours des autres canots, les lamentations les plus tristes sortirent d~ leur bouche, et il devint
difficile de leur donner la confiance qui soutient le courage.
Malgré ce désespoir, qui finit d'ailleurs par s'apaiser et par
faire place peu à peu à la somnolence de 1a fatigue, cette
première nuit se passa sans que nous ayons trop à nous
plaindre. Nous avions navigué à la voile toute la nuit, la
mer n'était pas trop grosse (ce qui ne l'empêchait pas d'embarquer fréquemment), et la brise, très maniable pour une
demi-voilure, nous avait fait faire assez de chemin pour
me donner l'espoir, si le temps continuait ainsi, d'atteindre
la terre à la fin de la journée. Malheureusement, au lever
du soleil, Je vent de N.-E. re.:ommença de plus belle à
souffler et nous gêna beaucoup. Nous tînmes pourtant bon,
vent arrière jusqu'à 10 heures; mais à ce moment la mer
était devenue si grosse, que ~ette allure devenait dangereuse
et que les lames embarquaient à bord de notre pauvre baleinière en la remplissant sans cesse à moitié, ce qui fait
qu'elle n'était guère élevée au-dessus de l'eau, par l'arrière,
que d'une vingtaine de œntimèrres. Nous préférâmes alors
perdre un peu de chemin et ne pas risquer d'être engloutis
par une de ces grosses lames qui déferlaient sur nous avec
un fracas épouvantable et qui arrachaient des cris de détresse
à la plupart de mes compagnons, surtout à la pauvre femme
de chambre, qui en avait des crises nerveuses épouvantables. Nous prîmes donc la cape debout au vent en filant,
comme ancre de salut, nos avirons amarrés en drome.
Ce~te allure nous permettait de vider notre baleinière plus
facilement et ne nous était pas défavorable comme direction de dérive, car le vent de N.-E., portant à terre, nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

entraînait très lentement vers ,elle. L'inconvénient qui
en a résulté est la perte de six milles environ, mais nous
avions échappé à la mort certaine.
Vers une heure de l'après-midi, le vent soufH.a moins
fort, et la mer déferla beauçoup moins. Nous en profitâmes
sans retard pour reprendre notre route dans la direction de
la terre : nous rentrâmes notre ancre flottante et la voile
fut hissée tout en haut, ainsi que le foc qui nous permettait de gouverner la baleinière, bien mieux qu'avec un
simple aviron de queue, - travail très dur et tres pénible,
auquel il me fallait porter toute mon attention, car je
devais perdre le moins possible de chemin et m'appl~quer
sans cesse à atténuer les embardées ou crochets à. dr01te et
à gauche. Nous pûmes conserver cette allure, mal~ré que
le vent et la mer fussent encore très forts; ceux-ci pourtant diminuaient au fur et mesure que nous avancions;
au point gue, vers 4. heures, le temps était_ devenu
maniable et que nous étions bien plus tranqmlles; les
lames n'embarquaient presque plus dans la baleinière, ce
'lui donnait un peu de répit aux hommes chargés de la
vider. Puis, avec le temps mania.ble, l'espoir était revenu;
cela se lisait sur tous les visages, car nous marchions vite
et bien sur la terre. La position du soleil, lequel apparaissait de temps à autre, m'en donnait la certitude. D'après
mon estime du chemin parcouru, je comptais bien l'apercevoir avant la nuit ; l'horizon était très clair, nous
devions la voir de très loin. Cet espoir ranimait tous les

a

courages.
Vers 5 heures du soir, la mer et le vent n'étaient pl_us
bien forts; du vent, il ne restait plus qu'une légère brtse
faisant filer environ deux nœuds à l'embarcation, et de la
mer qu'une forte houle, très longue, sur laquelle notre
baleinière montait, corome un oiseau sur la lame. Je
voyais le moment approcher où il faudrait reprendre les
avirons, car le vent tombait touiours de plus en plus, et
dans cette prévision, j'engageai mes hommes à prendre un

N.\UFRAGE DE LA

cc VILLE DE SAINT-NAZAIRE»

peu de nourrituie. Nous grignotâmes les bribes de
pain détrempé d'eau de mer qui nous restaient, avec
quelques parcelles de saumon et de jambon ; mais tout
œla étant salé, nous ne pûmes en manger qu'une ou
deux bouchées, qui eurent encore beaucoup de mal à
passer dans notre estomac, car nous n'a\'ions plus rien à
boire. Les quelques litres d'eau que nous avions pu
emporter avaient été consommés dans le courant de la
journée; il ne restait plus comme ressoui'ce que l'eau
salée, dont plusieurs de mes compagnons usèrent, et
abusèrent même, et qui leur causa des hallucinations. Nous
étions donc occupés à nous restaurer ainsi médiocrement,
quand, vers 5 heures, au moment où notre embarcation
se trouvait sur la crête d'une grosse lame, j'aperçus fort
distinctement une bande grise à l'horizon: il n'y avait pas
de doute, c'était bien la terre. Tous mes compagnons se
mireur à regarder et furent bien convaincus que c'était
elle. Au même instant, le lieutenant Hébert qui était
monté sur la plate-forme de l'avant, s'écrie: cc Un navire
à voiles droit devant. &gt;&gt; Tous les yeux se dirigèrent vers la
direction indiquée, et virent en effet à une grande distance un navire, dont on distinguait ttès bien la voilure.
Malgré cet espoir, je doutai fort que ce navire pût apercevoir
notre pauvre petite embarcation, qui ne devait lui apparaître que comme· un point minuscule à l'horizon. Dans
la direction du navire, on n'apercèvait aucune bande de
terre, car celle que l'on voyait se trouvait dans la direction du N.-0., c'est-à-dire faisait avec la direction de notre
route (à peu près l'Ouest), un angle de quarre quarts
environ (46°). La question de savoir si nous devions continuer à courir sur le navire, ou bien nous diriger sur la
terre, fut agitée. Les uns, qui croyaient reconnaître que le
navire avait le cap sur nous, optèrent pour continuer fa
même route; les autres (je fus de ceux-là) apercevant la
terre relativement peu éloignée, se dirent avec raison qu'il
valait mieux se diriger vers elle, puisqu'on était sllr de

�300

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'atteindre à un moment donné, tandis qu'au contraire le
navire se déplaçait sans que rien prouvât que c'était vers
nous. Malgré le dire de quelques-uns, il était certainement
imprudent'de se mettre à la poursuite d'un navire, quand
on aYait la terre à une dizaine de milles ( distance évaluée,
mais sans doute fortement erronée). Il fut dont décidé à la
majorité que nous continuerions à naviguer vers la terre.
Mais presque aussitôt la nuit vint et le vent se calma tout
à fait, ce qui nous força, pour continuer notre route, à
nous servir de nos avirons. Tout le monde avait repris
courage et tous ramaient avec énergie, dans l'espoir
d'atteindre la terre en peu de temps. A la tombée du
jour, le temps qui_ était clair, m'avait permis de prendre un
angle de route d'après la Polaire, qui paraissait très bien,
ainsi que presque toutes les étoiles. Nous naviguions donc,
avec l'espoir dans le cœur, quand -tout à coup, le temps,
de clair qu'il était, devint subitement brumeux et cacha
à nos yeux les étoiles qui servaient à nous diriger. Un
moment de stupeur s'empara de nous, mais aussitôt nous
reprîmes le dessus et nous tînmes ce raisonnement: puisque nous ne pouvons plus nous diriger à cause de la
brume qui nous cache les étoiles, que le temps est calme
et ]a mer belle, nous allons en profiter pour sommeiller un
peu et nous reposer des fatigues endurées depuis la veille.
Si le temps vient à s'éclaircir, nous continuerons notre
route. Nous allions donc nous étendre, après avoir désigné
l'un de nous pour veiller, quand le Commissaire Lejeune
s'écria, en regardant derrière nous: « Oh ! voyez donc
comme c'est bizarre, on dirait la terrasse d'un casino tout
illuminée. i&gt; Tous les regards, y compris le mien, se por:tèrent dans la direction indiquée et virent vaguement, en
effet, la silhouette d'un casino précédée d'un vaste jardin et
entourée d'arbres immenses; entre chaque arbre apparaissaient de grandes caisses à fleurs ; on eût dit des lauriersroses. Les arbres étaient réunis entre eux par une corde à
laquelle étaient suspendus des lampions allumés, dont on

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

DE S.\INT-NAZAIRE ))

3or

n'apercevait que la lueur vacillante. La façade elle-même
était illuminée de quelques points dont on n'apercevait
que les lueurs vagues.
T~ut à coup, tout disparaissait, puis reparaissait presque mstantanément. C'étaient les hallucinations qui comm~nçaient. Je m'expliquais très bien la cause de cette prenuère ; la voici : c'était tout simplement un banc de
brume dont les couches étaient plus ou moins éclairées
pa: les /toil_es, très brillantes à ce moment, et qui donnaient l 1llus10n de lampions suspendus. Les rayons lumineux traversant les couches de brume en sens divers
forrr_iaiem des parties sombres et des parties éclairées ; le~
~art1es sombres représentaient les branches d'arbres. Plusieurs de mes compagnons eurent peur de cette vision et
crurent que c'était d'un mauvais augure pour notre sauveJe les :ass~rai de mon mieux en leur donnant l'explicat1_on que Je v1ens de décrire ici et qui est certainement la
meilleure. Leur frayeur parut alors se dissiper, et comme
le temps était toujours calme, ils se couchèrent dans le
fo?d de l'embarcation. Ne voulant laisser à personne le
soin de vei!ler, je restai assis · sur la banquette pour
attendre. mo1-1~ême les événements, de façon à pouvoir
profiter immédiatement d'une éclaircie s'il s'en produisait
u~e. M~is_ comme. j'étais exténué d'avoir tenu depuis la
veille_ 1aviron qm me servait de gouvernail, je m'endor~11s appuyé sur cet aviron. J'estime qu'il y avait
env1r?n une_ demi-he~re que je sommeillais ainsi, quand
tout a coup Je fus réveillé par le bruit du vent et de la mer.
~près avoir secoué la torpeur causée par le sommeil
J'observai le ciel et l'horizon, afin de m'orienter, et d~
reconnaître la direction de cette brise intempestive qui
ro'.1flait si fort en soulevant les vagues. Je reconnus de
sun~, par la position de la pol~ire, que le Y~nt soufflait
de l Ouest, de toutes les directions, la plus défavorable à
n~tre route. En faisant cette constatation, feus un moment
d abattement dont aucun de mes compagnons heureuse-

tag:.

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ment ne s'aperçut. Je laissai seulement échapper cette
phrase, qui ne fut entendue que du chef mécanicien :
« A.h ! nous sommes propres avec cela. &gt;) Et ce fut tout.
Je fis lever tout le monde et reprendre les avirons pour
nous tenir debout au vent et à la lame. Que se passa-t-il à
ce moment dans le cœur de mes compagnons? Je ne
pouvais observer leurs visages à cause de l'obscurité, mais
au silence qui régnait dans le canot, j'ai lieu de croire que
de grandes angoisses les étreignaient ; ils se disaient
sans doute que s'il fallait reprendre les rames pour faire
tête au vent et à la mer, c'est que ces deux éléments nous
poussaient dans une direction mauvaise qui nous é)ojgoait
de la terre promise, entrevue quelques instants avant. Je
dois avouer qu'à ce moment, je fus un peu découragé;
mais il fallait surmonter immédiatement et à tout prix
cette faiblesse et remonter le courage des rameurs afin
qu'ils ne lâchent pas leurs avirons et n'aillent pas nous faire
rouler par la mer.
La veille, en aba11donnant le paquebot à son triste
destin, j'avais réglé le service de la nage, de façon à ce que
tout le monde y passe à son tour et puisse se reposer une
heure et demie après une heure de nage. Tout le monde
fut désigné : chef mécanicien, lieutenant, commissaire,
tous prirent régulièrement les rames, comme la justice
l'ordonnait. Pour moi, je devais rester à mon avirongou-vernaH; car seul, je savais m'en servir efficacement pour
tenir l'embarcation en bonne direction (il fallait que j'y
restasse forcément). J'appelai donc les gens de service de
nage à leur poste, et pour ne pas les décourager, je fus
obligé de mentir en leur disant que la direction du ve~t
était bonne, mais que la mer étant trop grosse pour nav1gner à la voile, il était nécessaire de tenir notre embarcation debout à la lame, pour ne pas qu'elle nous roule et
nous noie en un clin d'œil. Ils le crurent, n'ayant pas le
moyen de contrôler mon dire, et ils se mirent à nager, sa~s
se douter un seul instant que le vent &lt;l'Ouest nous entrai-

'NAUFllAGE DE LA « VILLE DE SADIT-NAZAIRE »

303
nait au large et nous faisait perdre en grande partie le
chemin que nousavions fait dans la bonne direction. Le
lendemain matin, quand le jour parut, tous les yeux

explorèrent l'horizon, pour s'assurer si la terre aperçue la
veille, était encore en vue. Comme on ne distinguait plm
rien, je vis l'inquiétude se peindre sur les physionomies, et
l'effroi qui s'était emparé deJa plupart d'entre eux, donnait déjà à leurs yeux l'expression de la. folie. Heureusement qu'au lever du soleil, le vent changea de direction en
mollissant un peu, ce qui eut pour effet de faire tomber la
mer. Le vent, ayant passé au Nord, nous permit de mettre
à la voile et de nous diriger de nouveau dans la direction
de la côte. Ce changement de temps ranima de nouveau
les courages abattus et mit un peu de tranquillité dans les
cœurs. Dès que la voile fut installée, les hommes exténués
par l'épouvantable nuit passée à tirer sur les avirons,
mouillés à clia~ue instant par les lames qui embarquaient
furieusement et qu'il fallait rejeter immédiatement au
dehors, sous peine de sombrer, torturés par la peur de ne
pas atteindre la terre, so11ffrant du froid, de la faim, de 1a
soif, ne purent s'empêcher de profiter de }'embellie qui
s'~tait produite pour dormir. Il s'allongèrent dans le fond
du canot, serrés les uns-contre les autres pour se réchanffer,
et sous l'eau des vagues qui embarquait par moments,
ils s'endormirent d'un profond sommeil qui devait être le
dernier, hélas! pour deux noirs.
Nous naviguâmes à la voile une partie de la journée du
10 mars, mais dans l'après-midi le vent vint à calmir. Pendant que nous naviguions à la voile, j'échangeai avec ceux
qui ne dormaient plus, le chef mécanicien Mariani, le commissairt: Lejeune, le lieutenant Hébert, et quelquefois la
femme de chambre, j'échmgeai, dis-je, quelques réflexions
sur notre situation en essayant toujours de soutenir leur
espoir défaillant. Le commissaire, qui avait déjà donné
depuis la veille au soir quelques signes de divagation, me
parlait du retour à terre; il énumérait les bons plats qu'il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

comptait nous faire déguster pour réconforter nos estomacs
restés creux depuis tant d'heures ; lesquels plats seraient
arrosés des meilleurs crus que nous pourrions trouver dans
le pays hospitalier qui le premier nous recevrait ; car dans
son imagination, il se voyait atterrissant tout de suite
dans un pays bien habité, muni d'un hôtel confortable
et 011 l'on nous hébergerait suivant le menu qu'il énumérait avec l'enthousiasme d'un homme qui n'a rien mangé
depuis de longues heures.
Le chef mécanicien Maria ni était sombre et parlait rartment, mais il avait encore ce jour-là l'esprit très sain; il
ne faisait aucun projet, car il sentait bien la situation désespérée dans laquelle nous nous trouvions, et le souvenir
de sa femme et de son vieux père, qu'il ne reverrait peutêtre plus, était je crois la raison qui lui faisait le plus
regretter la vie.
Le lieutenant Hébert-Suffrin est un mulâtre de beaucoup
d'énergie; je suis heureux à cette place de rendre hommage à son courage et à sa résignation qui ne se sont pas
démentis un seul instant. C'est lui qui, le plus souvent,
pendant le jour, monté sur la plate-forme de la baleinière
et accroché au mât pour ne pas être lancé à l'eau par les
mouvements désordonnés de l'embarcation, veillait à
l'avant et observait l'horizon d'un œil anxieux. A chaque
instant il croyait voir la terre et il nous montrait du doigt la
direction dans laquelle il l'apercevait. Nous regardions avec
des yeux remplis d'espoir et nous finissions (l'imagination
et le désir aidant) par aperœvoir une silhouette de
monticule ; mais hélas! quelques instants plus tard on ne
voyait plus rien; la terre s'était évanouie. C'était simplement un mirage trompeur, qui ne nous laissait dans le
cœur qu'un abattement immense, lequel annihilait toutes
nos facultés, alors qu'au contraire nous aurions eu besoin
de beaucoup de courage pour continuer la lutte.
Notre pauvre femme de chambre qui était à l'arrière
dans le fond de la baleinière, ah I la pauvre Cécile

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

305

DE SAINT-NAZAIRE »

Lavakkée, comme elle a souffert 1 ]'ai encore dans les
o~eill~s les plaintes d'abord douces et résignées qu'elle
la1ssa1t échapper quand une lame glacée l'avait couverte et
mouillée jusqu'aux os; puis ses crises de nerfs et les cris
inhumains qu'elle poussait quand elle voyait la lame
an:ïv~r et dé~erler sur notre frêle esquif. Elle se· cramponnait a mes Jambes, la malheureuse, me suppliant de la
protéger, comme si je ne courais pas moi aussi les mêmes
dangers. Elle priait le ciel de la sauver ; elle avait une
Sai~te-Vierge en relief enfermée dans un petit cadre, qu'elle
avait suspendue sur les parois de la baleinière ; sans cesse
elle invoquait la Mère de Dieu, mais ni le ciel ni la SainteVierge n'ont eu pitié de ses souffrances, et certes peu de
martyres en ont enduré autant qu'elle avant de mourir.
Quelles consolations pouvais-je donner à cette pauvre
femme ? Je ne pouvais que lui dire d'espérer, que tout
n'était pas perdu, qu'un navire pouvait se présenter d'un
mo~ent à l'a~tre qui nous sauverait tous. Cela l'apaisait
un mstant, pms son affolement revenait avec de continuels
.sanglots qui me fendaient l'âme. Quelles impressions
pénibles n'ai-je pas ressenties devant l'agonie de cette
femme, glacée depuis quatre jours, malgré les vêtements
que nous lui avions donnés les uns et les autres.
Ce fut le 10 que nous eûmes à déplorer la mort des
deux noirs, premières victimes dans notre canot de Ja
.
'
temble catastrophe. Ils s'étaient couchés dans Je fond du
canot pour se reposer des fatigues de la nuit précédente,
passée à tenir tête aux lames au moyen des avirons. Quand
leur tour fut revenu de reprendre les avirons, nous voult'.lmes les réveiller, mais l'un d'eux resta inerte, la mort
avait accompli son œuvre et les membres du malheureux
étaient déjà raidis. Quant au deuxième noir, il se réveilla,
mais avec des regards affolés et en faisant des gestes tellement désordonnés qu'il fallut l'amarrer pour l'empêcher de
se jeter à la mer. Au bout d'un moment, il parut vouloir
rester tranquille; on le démarra et il se recoucha à nouveau
20

�30 6

LA NOUVELLE REVUE Flt.ANÇAISI

· côté de son camarade déjà mort. Une. heure après,
il
a
•
avait également cessé de vivre, sans avoir prononce;: uo~
parole. Nous cachâmes aussi longtemps que nous 1~ pûmes,
à la femme de chambre, la mort de ses compatriotes, en
lui faisant croire qu'ils dormaient toujours et ce n'est qu'à
la tomb~e du jour, au moment de jeter les corps à l_a mer,
qu'il fallut bien lui dire la vérité, puisque dans un instant
elle a!Jait les voir ensevelir sous ses yeux dans la mer. Je
renonce à décrire le désespoir de cette malheureuse, au
moment où elle \'it passer les cadavres par-dessus bord,
Après cette triste opération, l'abattemen; d~vint_ général,
car tous se demandaient si leur tour o amvera1t p~ le
lendemain.
La nuit vint, et le calme aussi ; nous essayâmes de ~ous
reposer ; les uns se couchèrent, les autres rc~èrent. as~1s et
somnolèrent. Je restai toujours à mon aviron, mais _le
sommeil et la fatigue m~ fermaient les yeu't malgré mo~;
c'était ma tête qui, en retombant lourdement, me _réveillait. Je me sou•iens qu'au sortir d'un_ d_e ces d~m1-~om·
meils, j'eus la sensation que notre ba!~1ruèrc nav1~a1tsur.
une grande place publique entourée d llll°:1eoscs bâtiments
noirs dont on apercevait seulement la S1lhouecte ; cette
place, que bordait une rivière, était surmontée d'un grand
parapet au-dessus du~uel j'ap~rcevais le courant de 1~
rivière qui était excesS1vcmeut v1olent ; ce courant d_es~_en
dait et arrivait sur la place en conrournant la bale101ere,
qui faait entraînée ayec une vitesse vcrti~neuse _dan~ la
direction des grJnds bâtiments sur lesquels 1esenta1s qu ell~
allait se briser. J'eus alors un moment d'angoisse, j'appelai
mes compagoous. qui se mirent aux avi~~s et, ayant ~oul·ours 1a vision dans les yeux, je les excita, de mon ~,eux
·
·
pour nous arracher à 1a s1tuat1011
qui· m' o.bséda1t_- Ils
nagèrent ainsi pendant une heure et je _croy:iu: t~uiou~
na,·iguer dans les rues immenses d'une ,1llc nom.: 11 m
demandant par où je devais sortir.
Un peu plus tard, pendant i:l même nuit, le temps tou-

NAUFRAGE DE LA « VlllE DE SAINT-NAZAlRE

ll

307

jours calme était devenu brumeux avec des éclaircies fréquentes, car les bancs de brume passaient rapidement.
J'eus de nouveau la sensation que notre baleinière allait
sonir de l'enceinte fortifiée d'une \'ille, dont les immenses
maisons à plusieurs étages étaient construites à toucher
une porte de sonie ooo moins immense (j'avais la conviction qu'une fois passé la port1.:, j'apcrcevr.1is un phare). On
dis~inguait nenement la forme de ces maisons, ainsi que
les scuJprures donc elles paraissaient ornées. Cela avait l'aspect grandiose d'une ville gigantesque; la rue aboutissait à
la porte, et paraissait très large. Nous nous imaginions voir
cela quand le banc de brume pass:tir, puis ensuite tout
s'éva~ouissa_it. Au moment où cette Yision disp:irnissait, je
croyais touJours que nous allions apercevoir un phare à
l'horizon et je disais à mes pauvres compagnons; &lt;&lt; Regar-·
dez bien dans telle direction, vous allez cerrainemenr voir
un feu. » Mais les bancs de brume se succédant avec rapidité, ramenaient avec eux la vision, qui disparaissait presque aussitôt, sans nous laisser voir le plus petit feu. Parfois,
tour. le monde avait cru, dans une de ces éclaircies, apercevoir la lueur d'un feu tournant et celui qui en avait eu la
,ision disait, haletant : « Là, dans cette direction, vous allez
voir un éclat du feu. » Tout le monde alors de fixer le
point désigné par l'halluciné, et il y en avait qui, à force de
fixer, finissaient par croire véritablement que l'on voyait
quelque chose ; les autres ne voyaient rien que la brume
qui revenait avec les formes bizarres qu'elle ne cessait de
nous amener. Ce fut encore cette nuit-là que nous vîmes
comme des corps de femmes qui nageaient autour de notre
balc.inière. A ce moment, nous marchions à la \'Oile, poussés par une légère brise qui s'était levée. On voyait parfaitement les mou'l'emeots des bras et des jambes mais sans
distinguer de nsage, car tout cela ne paraissait que sous
forme de silhouettes. On en voyait des groupes innombnbles à l'arrière de notre baleinière et qui avaient l'air de
nous poursuivre. Le Commissaire nous disait qu'il en voyait

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
308
qui nageaient plus vite les uns que les autres, puis d'autres
qui arrivaient près de notre canot et cessaient de nager
pour faire la planche et toutes sortes de contorsions. Certaines de ces formes étaient de petite taille, d'autres beau·
coup plus grandes.
Cette vision s'explique par les lames que soulevait une
brise naissante, et qui, par l'effet du clair de lune, prenaient l'apparence de corps de femmes ; les petites lames .
représentaient les petits corps et les autres les plus gran~s.
Le mouvement de ces lames faisait que ces ombres avaient
des bras et des jambes .qui nageaient. Cette vision nous
avait beaucoup intéressés, au point que nous en oubliions
nos souffrances pour nous communiquer nos remarques :
mais nous n'avons jamais remarqué que ce fussent des
poissons, comme autour du canot de Nicolaï, car des pois·
sons en telle quantité eussent fait autour de nous un bruit
infernal, tandis que nous· apercevions tout cela qui grouillait dans un silence lugubre.
La petite brise qui s'était levée, formant les petites lames
qui nous avaient donné la vision des corps de femmes, ne
dura pas beaucoup plus d'une heure ; puis le calme revint.
Il restait cependant un souffle de vent suffisamment fort
pour faire marcher un peu notre baleinière. La mer n'étant
plus agitée, la vision disparut, mais elle fut remplacée par
une autre. C'était, autant que je m'en souviens, au moment
où le jour allait se lever ; j'étais alors dans un demi-sommeil occasionné par la fatigue de n'avoir pu m'allonger
depuis deux jours et deux nuits. Je voyais très bien la baleinière filer lentement au milieu d'une cour immense entou·
rée de hauts murs ; dans cette cour, il y avait d'énonnes
maisons à &lt;&lt; plusieurs étages » bâties sans symétrie et pré·
cédées d'une petite place entourée de pieux (les pieds des
bâtiments baignaient dans la mer, car la place qui précé·
dait était recouverte d'eau). Cela me faisait l'effet d'être
d'immenses magasins comme on en voit dans les arseuaux,
mais bâtis séparément et sans ordre ; j'en distinguais à

NAt;FRAGE DE LA cc VILLE DE SAINT-KAZAIRE »

309

droite, ~ gauche, devant la baleinière et enfin dans toutes
les directions. Chaque fois que j'avais la sensation que
l'embarcation s'approchait des pieux qui encadraient les
places, J'avais envie de l'embosser, car parmi toutes ces
grandes maisons, je ne distinguais pas de passage pour
sortir et je me demandais où j'étais ; puis je croyais contourner le coin de l'un de ces grands bâtiments, mais alors
j'en apercevais un autre devant moi et ainsi de suite, sans
pouvoir sortir de cette situation. Enfin, à un moment
donné, après être sorti d'une ruelle formée par deux de ces
constructions, je vis une place très vaste, plantée d'arbres
de hauteur moyenne ; j'eus alors la sensation que j'apercevais le fond de la mer et que je disais à mes compagnons :
- Tenez mes enfants, vous voyez, eh ! bien, de l'autre
côté de cette place nous allons voir un phare, nous pourrons y attacher notre embarcation et nous irons déjeuner
chez le gardien.
- Ce n'est vraiment pas trop tôt, disait l'un, car j'ai
bien faim.
- Pourvu qu'il ait seulement quelques œufs pour faire
une omelette, disait l'autre, cela nous suffira, avec un bon
morceau de pain.
- Nous boirons ensuite un bon bock par là-dessus,
disait un troisième, et cela nous fera beaucoup de bien.
Mais hélas ! notre baleinière marchait toujours, et le
phare n'apparaissait pas. Puis le jour grandissait, le soleil
montait au-dessus de l'horizon, nous ramenant la triste
réalité, accompagnée de désespoir pour les uns, d'espérance
pour les autres, et quelquefois des deux en même temps
pour tout le monde.
Le 1 I, le soleil se leva radieux et nous réchauffa un peu
de ses rayons ; nous en avions bien besoin ; car nous
avions passé toutes les nuits précédentes dans l'humidité
d'une brume intense, et avions été mouillés par les lames
qui embarquaient à chaque instant dans notre pauvre petite
baleinière, laquelle pourtant se défendait vaillamment

�3ro

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

contre elles, et se soulevait, légère comme un oiseau, sur
leur crête ; cette humidité et ces lames, dis-je, nous avaient
glacé le sang et engourdi les membres. Malheureusement le
soleil ne nous prodigua pas longtemps sa chaleur, car le
temps se couvrit de nouveau et les nuages nous le masquèrent complètement ; il n'apparut plus ensuite que de
loin en loin par quelques coupures étroites qui ne laissaient
arriver jusqu'à n_ous gue de faibles rayons dont la chaleur
était très :i.ffaiblie ; cependant nous étions heureux quand
nous apercevions ce pâle rayon ; il nous réconfortait-un peu
et nous permettait de nous orienter pour nous diriger du
côté de l'Ouest vers b terre.
A mesure que le soleil montait dans le ciel, la petite bris_e
de N.-E qui s'était levée dans la matinée, précédantle soleil
de quelques minutes, fraîchit graduellement pour se fixer à
grand frais. La mer se faisait de plus en plus agitée à me~ure
que la. force du vent augmentait ; mais comme ~ous allions
grand largue, c'est-à-dire vent de la hanche ~u tribord, ce~te
brise ne nous gênait pas beaucoup pour faire route, pmsque nous allions dans le même sens qu'elle. Ce n'est que
dans l'après-midi que nous fûmes mouillés par les lames
qui avaient grossi et qui embarquaient f:équemment. M~gré cela il fallait conserver cette allure qu1 nous rapprochait
de la terre, que nous désirions tant et dont tout le monde
croyait distinguer la silhouette ; malheureusement ce
n'étaient que les ·nuages que l'on apercevait, montant au~
dessus de l'horizon et qui se disloquaient au fur et a
mesure qu'ils montaient.
Cette allure que nous avions n'était pas intenable cependant et nous arrivions facilement à rejeter l'eau qui embar·
quait. Cependant il n'aurait pas fallu que ]a brise devînt
plus fraîche, car les lames co~mença~ent à ~éfe:ler ,ave:
force sur notre canot. Celui-ci se levait très bien a la 1am
qui l'entraînait dans ses volutes ; mais cela faisait pousse'.
des cris de frayeur à cette pauvre femme de chambre, qm
croyait à.chaque instant vou- la baleinière s'emplir etsom·

NAUfRAGE DE LA

C&lt;

VILLE DE SAINT-NAZAIRE

»

3II

brer. Ce qu'elle a souffert de la peur ce jour-là, cette pauvre
femme, est inimaginable et il faudrait une plume plus éloquente q oe la mienne pour pouvait décrire les angoisses et
]es crises de nerfs qui la prenaient. Malheureusement,
j'ttais impuissant à lui rendre le sang-froid nécessaire et à
l'apaiser même un instant.
Vers 3 heures après-midi, le vent tomba tout à coup de
moitié et un orage se fit annoncer par un gros nuage noir
montant du côté de 1a terre et accompagné d'éclairs très
vifs, laissant une traînée lumineuse sur le nuage. La mer
s'était :i.planie en même temps que le vent était tombé et,
dans le canot, nous étions relativement tranquilles; l'eau
n'embarquait plus. La femme de chambre était devenue
moins nerveuse, mais comme elle était trempée jusqu'aux
os, ses dents claquaient continuellement.
Pour moi, je voyais avec plaisir monter l'orage et je pensais qu'il allait probablement nous donner à boire. Je ne
me trompais pas. L'orage approchait rapidement et nous
aveuglait d'éclairs très intenses, , en même temps que le
tonnerre nous assourdissait de son terrible fracas. De Jarges
gou(tes de pluie commencèrent à tomber. C'était un &lt;le ces
orages sans vent, mais chargé d'électricité et d'eau glacée.
Cette eau était mélangée de petits grêlons et ceux-ci nous
paralysèrent de froid pendant l'heure qu'ils mirent à tomber. Mais que nous importait d'être mouillés jusqu'aux os
par cette eau glacée, pourvu que nous puissions boire et
nous redonner des forces pour continuer notre lutte. (De
deux souffrances qui vous é-trejgnent on en arrive à oublier
la moins dure et pour nous, ce n'était pas le froid qui nous
gênait le plus, mais un grand besoin de boire n'importe
quoi.) Enfin la pluie tomba de plus en plus serrée et tous,
dans la baleinière~ nous nous mîmes en mesure d'en recueillir le plus possible. Heureusement nous avions une
gamelle et une pelle à ordures qui avaient été jetées dans
le canot au moment d'abandonner notre navire et qui nous
furent d'un grand secours pour _recueillir l'eau qui dégout-

�312

tait de la voile. Mais comme elles étaient mauvaises ces
premières gouttes d'eau, qui avaient rincé la toile à voile
remplie de saletés! Elles avaient un goût amer plus insupportable que celui de l'eau de mer. Mais que nous impor·
tait le goût ! c'était quand même de l'eau douce et cette
manne tombée du ciel devait servir à prolonger nos forces.
Nous en bûmes donc autant que nous pûmes en absorber.
L'eau tomba ainsi pendant une heure et les dernières
gouttes venues de la voile, que ce lavage avait rendue plus
propre, n'étaient pas trop mauvaises. De mon côté j'en
avais recueilli une certaine quantité eo faisant un creux
dans ma capote cirée. Elle eût été très bonne, sans le petit
goût d'huile que ma capote lui avait communiqué. J'en 6s
boire de bonnes lampées à cette pauvre femme de chambre
à laquelle personne ne voulait donner de l'eau de la voile.
Le chef mécanicien et le Commissaire, qui divaguaient et
qui avaient, dans leur folie, une certaine animosité contre
cette malheureuse femme, ne voulaient pas la voir boire.
Ils !'agonisaient d'abjectes invectives, surtout le commissaire qui prétendait qu'elle lui avait volé 300 francs sur sa
table, avant l'abandon de la Ville de Saint-Na,aire. Je fus
obligé d'employer mon autorité, qu'ils reconnaissaient encore
un peu, pour les obliger à se tenir tranquilles ; encore eus-je
toutes les peines du monde pour obtenir qu'ils la laissent
boire.
Quand la grosse pluie fut passée et qu'il n'y eut plus
moyen d'emplir les récipients que nous avions, mes com·
pagnons, pour perdre le moins possible d'eau, sucèrent la
voile afin d'en extraire les quelques gouttes dont l'imprégnait la pluie, moins dense, qui tombait encore. Pour moi!
afin de boire encore, je suçais le tour de ma casquette qui
en retenait une certaine quantité. Cette casquette, qui
avait été bien lavée par l'orage, contenait encore la meil·
leure eau que j'eusse bue jusqu'ici ; sauf un petit goût de
drap, die me parut fort potable. Malheureusement je oc
pus pas en boire beaucoup, car la pluie cessa peu apr:ès

HAUFRAGE DE LA

U

VILLE DE SAIXT-NAZAIRE l&gt;

jI

~

de tomber, l'orage s'éloignant dans la direction &lt;le l'Est.
I_I avait. f:it le :~lrne le plus complet pendant cet orage,
mais aussnot qu 1I fut passé, la brise reprit du N.-E. et
devint fraîche. Des grains de brouillard se formèrent pendant lesquels il ventait fort et qui limitaient beaucoup
notre vue. La mer devenait rapidement agitée au fur et à
mesure .que 1~ ve~t prenait de la force. Pendant les grains
nous :1V1ons 11llus1on que notre baleinière naviguait sur un
plan incliné et qu'elle était emportée avec une vitesse vertigineuse. Derrière nous, nous apercevions l'horizon embrumé et m:s élevé, comme on aperçoit le sommet d'une
colline quand on est à mi-penre. Devant nous l'horizon
n~us apparaissait comme le fond de la vallée ; je me sou':ens _très bien que nous nous demandions dans quelle
d1rcc11on nous emportait cette pente, sans réfléchir que le
vent étant N.-E. (chose dont j'avais pu me rendre compte
en apercevant un instant le soleil tout de suite après
l'orage) comme nous prenions la brise de la hanche de tribord, nous devions avoir le cap à l'Ouest ; mais mon
~tte?tion était complètement retenue par la surface en plan
mclmé sur laquelle je sentais la baléinière emportée comme
une flèche. Quand l'horizon devenait cout à fait clair,
l'i,'lu~ion dis?araissait, ce qui me fait supposer qu'ell!!
nétaJt produite que par le brouillard, joint au fait que nos
yeux étant placés presque au niveau de la mer, notre yue
ne s'étendait pas très loin.
Ce fut dans le courant de cette journée que nous fîmes
la rencontre du troisième vapeur. Il était environ une
heure de l'après-midi, d'après fa hauteur du soleil dont
i'a~ais aperçu la lueur plusieurs fois entre les nuages. La
brise étant très fraîche, ainsi que je l'ai déjà dit, et la mer
~yant grossi, nous naviguions à l'Ouest. Tout à coup le
lieutenant Hébert ( mulâtre de sang-froid et d'énergie qui a
été le seul dans ma baleinière qui m'ait été d'un concours
utile et incontestable pour nous défendre de la mer et
lutter a,;e, courage jusqu'à la ?ernière minute), le Heute-

�314

U

NOUVELLE REVUE FRAN"ÇMSE

nant Hébert, dis-je, qui était à l'avant pour veiller et apercevoir plus facilement soit les navires qui auraient pu se
trouver dans notre rayon visuel, soit la terre que nous pensions toujours apercevoir à chaque instant, s'écria que l'on
apercevait un navire un peu par abord. La voile me masquant la vue, je ne pouvais l'aper&lt;:evoir de l'arrière du
canot ou je tenais l'aviron gouvernail ; je fis alors une
embardée sur babord et j'aperçus à l'avant la mâture d'un
navire dont la coque apparaissait quand il montait sur la
lame. Je me rendis compte immédiatement que ce navire
nous coupait la route presque à angle droit allant au Nord;
je revins de suite sur tribord de manière à gouverner pour
lui couper la route le plus N'ord possible, tout en faisant
bien porter la voile pour conserver une vitesse suffisante et
pour passer le plus près possible de notre but. Au bout de
20 minutes environ, pendant lesquelles j'avais fait préparer des signaux de détresse : deux mouchoirs amarrés
bout à bout au haut d'une gaffe assez longue, nous avions
beaucoup approché du navire, dont on distinguait toujours
la coque qui maintenant ne disparaissait plus dans le creux
de la houle. J'estimai alors que nous en étions au maximum à deux milles et à cette distance, il pouvait très bien
nous apercevoir. Comme il avait aussi une bonne vitesse
( on le voyait droit devant nous et nous nous trouvions à
peu près par son travers), il nous avait gagné rapidement
et, croisant notre route, il allait s'éloigner. Depuis un bon
moment déjà nous agitions notre signal de détresse avec
toute l'énergie que donne le désespoir, mais □ os yeux braqués sans cesse avec anxiété sur le navire, qui devait être
notre salut, le virent s'éloigner lentement et majestueusement, sans nous faire le plus petit signe indiquant qu'il
nous avait aperçus. Nous a-t-il vus ? Je ne pourrais le certifier; mais j'affirme qu'il aurait pu nous voir si la surveillance de l'horizon avait été bien faite sur la passerelle par
les hommes de vigie et par l'officier de quart lui-même.
Tous les marins savent qu'à la mer on aperçoit un

NAUFRAGE DE LA

« VILLE DE SAI)jT-NAZAIRE J&gt;

315

goëland. qui vole pres~a.e à deux milles de distance; à plus
forte raison une bale1mère avec sa voile haute gui est
une surface assez grande au-dessus de l'horizon pour attirer
l'attention à plus de trois milles, par beau temps; mais
m~me avec le temps qui régnait à ce moment, ce navire
aurait certainement pu nous voir à deux milles, surtout
dans les instants où la baleinière se trouvait sur la crête
des lames. Il disparut pourtant à nos. yeux en laissant dans
nos cœurs un profond sentiment de découragement, qui
s'augmentait du fait que c'était le troisième steamer que
nous apercevions et qui nous abandonnait ainsi à une
mort que , nous sentions approcher à chaque minute. Les
angoisses qui suivent de tels moments sont mémorables et
défient toute description. Il faut s'être trouvé dans une
telle situation pour bien en imaginer l'horreur. Je ne
devais pourtant pas me laisser aller à un découragement
trop visible afin de ne pas augmenter l'effroi de mes
pauvres compagnons, qui n'a·vaient que trop de tendance à
se croire irrémédiablement perdus. Et puis, ne fallait-il pas
lutter encore, lutter toujours et iusqu'au dernier souille
pour essayer de nous arracher à notre lugubre sort.
Je repris donc mon aviron gouvernail un instant abandonné, et je maintins notre ancienne allure en gouvernant
de façon à tenir le vent de la hanche de tribord; nous
continuâmes ainsi à naviguer sans échanger la plus petite
~éfiexion sur ce qui venait de se passer. La nuit approchait
a_ grands pas et avec elle nos souffrances devenaient plus
vives et nos angoisses plus profondes ; en effet des navires
pouvaient passer sans nous voir et rien ne pouvait signaler
notre présence. Nous n'avions pas le plus petit feu à faire
briller ; il ne nous restait que nos faibles voix, bien atténuées par les souffrances de toutes sortes déjà endurées,
pour essayer d'attirer l'attention des navires dans la nuit
noire. Mais pour entendre nos appels désespérés qui
~ussent encore été presque couverts parle bruit du vent,
il eût fallu que ces navires vinssent à passer bien près de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!
316
nous. Malheureusement, nous n'eûmes même pas besoin
de crier· nous vîmes bien, dans cette soirée, deux feux de
'
.
navire, mais ils étaient si loin que toute tentative pour
attirer leur attention en criant n'eût servi qu'à dépenser
des forces déjà bien épuisées. Nous regardâmes ces feUI
disparaître avec une angoisse de plus au cœur. La nuit
s'était faite complètement noire, car le ciel était couvert de
nuages épais qui m;isquaient la lune, dont la lueur eût pu
nous éclairer un peu et diminuer ainsi l'horreur et le sentment du néant que cause une obscurité profonde.
Nous naviguions toujours sous la même allure, avec la
brise fraîche qui nous avait poussés toute la journée; nous
traversions sans doute des bouchons de brume, car de
temps à autre les hallucinations revenaient et nous fai~ent
voir des chos,es extraordinaires. C'est ainsi que, cette sotrée,
nous eûmes la sensation de naviguer en longeant 1a
silhouette d'un mur immense, par-dessus lequel on apercevait les maîtresses branches d'arbres gigantesques qui
s'épandaient au-dessus de la mer, laquelle battait très
distinctement le pied du mur. J'avais à chaque instant !a
crainte que la baleinière n'allât se briser sur le mur e~ J~
faisais de grands efforts pour dévier sa direction; puis ~l
me semblait contourner le coin de ce mur que je ne voyais
que du côté du vent. Sous le vent il me semblait apercevoir dans le noir de l'horizon la silhouette encore plus
noire d'une île, quelquefois même j'apercevais vaguement
comme des arbustes dont le pied sortait de l'eau. Je ne me
souviens pas si mes compagnons ont eu la vision de ~'île,
mais je sais qu'ils ont eu celle du grand mur. Je ne sa1sau
juste à quoi attribuer c:es visions, mais j'ai toujours cru
que les bouchons de brume en étaient la principale cause
et que fanémie du cerveau aidant, les couches de brume
plus ou moins épaisses prenaient à nos yeux haga:ds des
formes bizarres. Brusquement tout disparaissait, puis réapparaissait dans le lointain.
Nous naviguâmes ainsi toute la nuit sans savoir exacte·

NAUFRAGE DE LA &lt;c VILLE DE SAINT-NAZAIRE «

317
ment si nous allions dans la direction de la terre. Vers le
milieu de la nuit, la brise avait commencé à mollir de sorte
que l~rsque !e jo~r ~u r2 parut, il ne ventait plus b~aucoup.
La brise avait du egalement changer de direction car le
ciel s'était un peu dégagé. J'aperçus 1a lueur d~ soleil
levant qui m'indiqua que nous avions le cap à peu près au
Nord, tout en tenant toujours le vent de notre hanche de
tribord ; je supposai alors que le vent était passé au S.-E.
Le vent continuait à se calmer à mesure que le soleil montait et je profitai de ce moment d'accalmie pour rectifier ]a
~oilure et consolider un peu le mât qui commençait à
Jouer dans son emplanture, laquelle s'était usée par les
mou;ements d_e tangage et de roulis qui n'avaient pas cessé
depws quatre Jours que nous étions ainsi ballottés sur une
m~r le plus ~ou vent grosse. Enfin je réussis, avec quelques
coins en b01s et quelques bouts de bitord, à consolider
tant bien que .mal notre mât, et nous reprîmes, mornes et
abattus, notre navigation de hasard.
Le vent tourna peu à peu par le Sud, puis au S.-O et le
temps devint à grains faibles d'abord, puis assez Yiolents dans
la journée, ce qui fit grossir la mer suffisamment pour nous
arroser constamment et nous obliger à vider sans relâche
notre baleinière presque toujours au quart pleine. Quels
efforts surhumains ne fallait-il pas faire pour se mouvoir
dans l'embarcation! nos membres étaient tellement endolo:is que le plus petit mouvement devenait · un vrai supplice. Nos pieds toujours trempés jusque par-dessus la
cheville~ étaient gonflés dans les chaussures et ne pouvaient
pl~s. nous porter. Ce n'est qu'en gémissant que nous
amv1ons à vider 1a baleinière, qu'il ne fallait pas laisser
remplir, sous peine de se noyer immédiatement.
. Les grains qui tombèrent dans le courant de cette
Journée, ne donnèrent pas assez d'eau pour nous désaltérer ; malgré cela, nous faisions nos efforts pour happer
au passage quelques gouttes de ce précieux liquide. Tous
nous étions la bouche ouverte au vent, pour en recevoir

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

le plus possible, mais cela ne faisait qu'augmenter notre
supplice, en excitant davantage notre envie de boire.
Dans l'après-midi, de ce jour, les grains cessèrent, mais
le ciel resta couvert. Il faisait froid, le vent était passé au
Nord et nous apportait une température glaciale. Je voyais
le désespoir peint sur les physionomies; le chef mécanicien dont les yeux sortaient de la tête tant ils étaient
gonflés, me demandait dans sa folie qui augmentait, la
permission d'aller à terre pour se réchauffer; il cherchait
partout l'échelle de commandement pour descendre un
moment; puis il voulait descendre dans sa machine et il
cherchait l'écoutille dans le fond de la baleinière ; ne
trouvant rien, il se mettait en colère et ne cessait de jurer
en me menaçant. Ce fut dans la nuit de ce jour-là que,
furieux que l'on ne veujlle pas le mettre à terre pour aller
prendre l'apéritif a\·ec son frère qu'il entendait l'appeler,
disait-il, il m'administra deux ou trois coups avec un support de banquette, qu'il avait arraché pour la circonstance.
Heureusement je pus le maîtriser. Puis il redevint calme.
Le charpentier qui avait vu la scène (les autres hommes
étaient couchés au fond du canot à l'avant et leur tête
commençait à devenir faible), fut indigné de ce que venait
de faire le chef mécanicien et il en conçut immédiatement
une haine profonde contre lui, à tel point qu'il vint me dire
à l'oreiUe: « Si vous voulez, Commandant, je vais le jeter
à la mer et le noyer. » Je fus saisis et révolté de cette proposition. « Malheureux, lui répondis-je, ne faites pas cela,
vous seriez un assassin et cela vous porterait malheur. »
Il fut impressionné par ma phrase, car il me répondit en
tremblant: « C'est vrai, Commandant, je ne pensais pas
que ce serait un crime, même pour vous défendre; » puis
il alla se coucher à côté des autres, sans songer que le lendemain matin il se noierait lui-même sous les yeux de
celui qu'il voulait noyer la veille.
Le Commissaire ne tenait plus sur ses jambes depuis le
matin, et lui aussi cherchait le moyen de débarquer. Toute

NAUFRAGE DE LA

C(

VILLE DE SAINT-NAZAIRE J&gt;

JI9

la journée. il alla de l'avant à l'arrière du canot en rampant
1
sur es . pied~ et les mains pour trouver le débarcadère.
Quand 11 était exténué
. sur
, .. d'avoir. tant cherclié, 1.1s,asseyait

b

la . anqul~étt!e d_e l amere, puis prenait un dollar dans sa
mam
.
.
. et .eva1t comme s'il s'adressait à un cocher 1mag1na1re
en
cnant:
C( Arrête ton fiacre coch
.
d
d .
,
er, que Je esce:i e, Je te donne~ai le dollar; tu n'entends pas que l'on
ma_ppelle chez moi et qu'il faut que je retourne. 11 Puis
~ou!ou'.-~ en rampant, il reprenait son va-et-vient de l'a van;
a 1arnere, sans que je pusse obtenir qu'il restât un
moment tranquille.

Qu~nt à la pauvre femme de chambre, elle ne cessa toute
~~ttc Journée ~: pleurer et de gémir, tout en implorant
!~age de la ~ ierge r~nformc!e dans un petit cadre qu'elle
avaususpendu ala paroi du canot. On entendait, à travers ses
san_glots et ses claquements de dents occasionnés par le
fro1~, _le pardon qu'elle implorait de la Vierge pour la
r~~1Ss10n
~es péchés : « Sainte Vierge, disait-elle, ayez
pné de ~101, . Je sens la morç qui vient et vous ne voulez
~ ~ue Je meure si j~une encore. » Souvent, sa prière
te:mmée, elle se torda1t dans des crises de nerfs, qui épuisaient le _peu~~ forces qui lui restaient. A la suite de l'une
de ces c:1ses,. J eus le pressentiment que sa fin était proche;
e~ était bleme comme un linceul, ses yeux me regar~~nt fixement .et une. e~pression de tristesse résignée s'y
lisait. El~e me dtt de lui tirer sur les bras qu'elle sentait la
mo~ lm prendre; puis un instant après elle cessa ses
géllemissements et, ne se plaignant plus, tout en oscillant
e appuya
· bes. Placée ainsi, elle me'
fat"
.
sa t't
e e sur mes Jam
b" iguatt beau~oup, la pauvre femme, car mes jambes étaient
~- e'.1dolones depuis cinq jours que je n'avais pour
aitJSI dire pas quitté 1a position accroupie, afin de pouvoir
gouvern
. . er. J'eus cepen d ant assez de force pour la supporter
ainsi pendant un grand moment; j'en souffrais d'autant
~us ~u: je sentais de temps en temps sa tête se raidir sur
llles tib11s. C'étaient, supposais-je, les dernières convulsions

d:

�320

LA NOUVELLE

de la mort, et je ne me trompais pas. Après une contraction plus forte de tout son corps, je vis sa tête s'incliner et
tomber sur mes pieds avec un bruit sourd. J'essayai- de la
lui relever, mais je vis qu'elle était morte.
Je ne saurais dépeindre quelle impressîon de tristesse
j'éprouvai, ainsi que ceux qui avaient encore leur raison;
nous nous regardions tristement sans échanger une parole
et chacun pensait sans doute que son tour allait arriver.
Comme il faisait encore grand jour, je ne voulus pas
jeter immédiatement le corps de la pauvre femme à _la
mer; je trouvais convenable et décent d'attendre la nuit,
car sous les pardessus mouillés qui la recouvraient elle
était presque nue et je voùlais que sa sépulture dans la mer
fut pratiquée avec tout le respect dû aux morts. Cette
triste cérémonie fut donc effectuée assez avant dans la
soirée par le charpentier et par moi ; nous jetâmes le corps
par-dessus bord.
.
.
.
Dans cette avant-dernière journée, gu1 était la onquième, celui qui me fut du plus grand secours est
M. Hébert, car sans lui, notre baleinière aurait probablement coulé dès le matin, ou encore, abandonnant le canot
à la dérive, sans direction, n'aurions-nous pas rencontré le
navire sauveur. Grâce à lui, dès le matin de ce cinquième
jour, je pus réinstaller la mâtme, qui ne tenait plus d~s
l'emplanture de l'avant, usée par le frottement du mat.
(Nous ne pouvions plus tenir la voile ainsi, il fallait à tout
prix la réinstaller pour pouvoir naviguer.)
,
Nous transportâmes donc le mât à l'emplanture de !arrière, qui était celle du grand mât et qui était encore
intacte puisque nous n'avions pas de grand mât ~!Ilment eûmes-nous la force d'opérer ce changement, faibles
.comme nous l'étions ? Je l'ignore, mais ce ne fut pas sans
peine que nous réussîmes à remâter et à réinstaller l_a
voile. Le comble est qu'ainsi mâté, notre canot gouvernaJt
très mal car, la voile n'étant pas équilibrée, il était très
.ardent et venait toujours dans le vent ; cela nécessitait des

NAUFRAGE DE LA

(&lt;

VILLE DE SAll\T-~AZAIRE

321

&gt;)

efforts inouïs et au-dessus de mes forces, pour le bien
gouverner et le tenir en bonne direction. Je trouvai alors
le moyen d'installer le foc bordé au vent le plus à l'avant
possible; de cette manière, bien que ne gouvernant pas
encore très bien, l'embarcation était tenable et ce fut ainsi
que nous naviguâmes pendant toute cette journée. Mais
comme je l'ai dit plus haut, sans Hébert il m'eî1t été
impossible de faire cette opération, car le matelot Savona
~•av~t même plus le courage de se tenir debout ; pourtant
d était encore asse~ bien portant ; mais il était d'une nature
très t:no_lle et préféra_it s'abandonner au hasard, plutôt que
de réagir et de travailler à notre sauvetage. En fait ce fut
cette dernière manœuvre qui nous mit sur la route du
Maroa qui, le lendemain dans l'après-midi, devait nous
recueillir.
Nous avions navigué à peu près à l'Ouest pendant route
cette journée, après la réinstallation de notre voilure et ce
.
'
nesr que dans la soirée que le vent tomba graduellement. ·
Ala nuit il fit presque calme et la brume fit son apparition.
La lune qui était alors à son deuxième quartier, nous laissa
apercevoir sa lueur blafarde à travers le brouillard. Ce fut
alors que nous eûmes la vision d'un grand hall rectangulaire ( quelque chose comme la galerie des 'machines
de l'exposition de 1889) ; il nous semblait être à l'une
des extrémités du hall et l'on l!-percevait très bien la
jonction des deux murailles, immenses et toutes blanches, qui formaient l'encoignure. La lune apparaissait au
plafond comme une boule de feu, sans contour déterminé
et ~!airait d'une lueur vague les murailles, dont le pied
~t léché par la lame. Cette lame montait contre elles
jusqu'à une assez grande hauteur, puis était rejetée exact~~ent comme elle l'eût été par un rocher abrupt. Cette
VJs:on nous fit encore plus d'impression que toutes -les
autres, car nous nous voyions renfermés dans cette
enceinte, et nous nous demandions par où nous allions
sonir (nous n'apercevions aucune issue en naviguant tout

.

Il

�322
autour). Il y avait dijà un asse, long moment que nous
étions ainsi, lorsque se déroula la scène que me ~t le chef
micanicien et que j'ai racontée plus haut. Il voulait à toute
force qu'on le mît à terre, d'oil son frère l'appelait, disait•
il, pour aller prendre l'apéritif. Ce fut aussi un peu apris
cene scène, que le Commissaire, cherchant partout une
issue pour descendre à terre, se laissa glissscr une premièrt
fois à l'extérieur en sc tenant aca-oché à la lisse. Cc furem
ses cris d'appel provoqués par le froid glacial de l'eau, dans
laquelle il était plon~é jusqu'à la cei?t~re, qu! attirèrent
mon attention ( encore ne me rendais-Je pas bren compte
au premier moment, d'où venaient ces cris sourds et désespérés, pareils à ceux d'un agonisant). Cc ne fut qu'aprtS
m'être rendu compte que le Commissaire n'était plus dans
le canot ( et cela me demanda un peu de rem ps, car il faisait
très sombre), que je regardai le long du liord et que 1~
l'apuçus qui oe sc tenait ·plus que d'une main. Je l'attraJ)QI
dans le dos par son paletot et je réussis à le soule,er un
peu, ce qui lui permit de se cramponner à la Hsse. ""
son autre main ; en s'aidant ainsi de ses deux m:uns, 11 me
donna le moyen de le remonter i bord, bien qu'avec une
peine inouïe. J'aurais pn appeler l'un de mes hommes pour
m'aider, mais depuis un inSt2nr ils s'étaient tous allongés
dans le fond de l'embarcuion, à l'ci:ception pourtant du
chef mécanicien qui n'avait conscien~ de rien et qui était
toujours sous l'impression de son idée fixe d'aller rejoindre
son frère, auquel il répondait de temps à antre, commc
s'il l'entendait.
Au moment où je remontai. le Commissaire dms la
baleinière le cadavre de la femme de chambre n'était pas
encore jet~ à la mer; il était toujours accroupi à l'arri~Lc Commim.ire, trempé par l'eau glacée, rampa 1usqu}
lui en claquant des dents, et sans conscience de ce qu il
faisait, il s'assit dessus. C'est alors que j'eus l'idée de mettre
cette pauvre femme dans sa dernière demeure ; je fis
retirer le Commissaire Cil l'aidant, et j'appelai le maître

llAOfRAGE DE LA

« VILLE

DE SA!liT-NAZAIRE

»

charpentier pour me permettre d'accomplir cene lugubre
besogne. Je ne voulus pas que le lieutenant Hébert, qui
était son compatriote et mulitre comme elle, assistât
à cette triste cér~monie et c'est pour cela que je ne l'appelai
pas. Quant au matelot Savoua, il n'aurait pas bougé.
Je me contentai donc de l'aide du charpentier er nous
cOmes toutes les peines du monde à faire rouler le corps
par-dessus la lisse de la baleinière. Quand il tomba enfin,
l'eau bouillonna pendant une seconde, et ce fut tour.
Grâce à l'obscurité, nous ne vîmes pas le corps, qui sans
doute dur surnager. C'était le troisième que nous jetions

ainsi.
Toute cette triste besogne avait demandé un temps
assez long, et quand nous eOmes fini, la soirée devait être
assez avancée. Nous étions toujours sous l'impression
pfoible que nous étions renfermés dans une enceinte,
sans chance d'en sortir ; le temps était relativement calme,
mais la brume qui nous entour.iit était glaciale. Pas une
étoile eo ,-ue pour nous indiquer notre direction ; nous
eùmes alors, et moi tout le premier, un moment de découragement qui me fit abandonner l'aviron et laisser aller la
baleinière au gré des flots. J'étais tellement abattu et
fatigué que je 6s comme les autres, je me couchai ; il ne
resta debout que le chef mtcanicieu qui croyait toujours
entendre son frère. Je ne sais si je dormis, mais il me
sembla que j'étais resté couché bien peu de temps; le froid
m'avait envahi et je grelottais comme si j'avais été exposé
no à l'air glacé. Je me soulevai péniblement en regardant
autour de moi ; l'obscuritl ne me pennit pas d'abord de
distinguer quoi que cc fùt; pourtant je finis par apercevoir
le chef mécanicien assis sur wie banquette et ne disant pas
un 0101. En revanche je ne vis plus le Commissaire à l'arrière de la baleinière ; je regardai aussitôt à l'extérieur et
j'aperçus très bien, à la lueur de la lune et à une certaine
distance du canot, un bouillonoem.cot dans l'eau comme
de quelqu'un qui se fOt débattu ; puis en fiunt mieui, je

�3-24

'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB'

.· une casquette surnageant à environ deux mètres du
'lilS
'
• 1 C
.
bouillonnement. Je compris alors que c était e • ~mm1ssaire qui se noyait. J'appelai im~édiatem_ent à I aide afin
de diriger la baleinière sur ce poi~t, ma~s personn~ nebougea. Je pris alors un aviron que Je tendis dans la direction du bouillonnement, qui devenait de . plu~ en pl~
faible, mais il ne fut pas assez long pour arriver Ju~ue-la_;
·e le lâchai alors et le lançai. Malheureusement il ét~t
~op tard ; je ne vis pas le Commissaire s'y accrocher;_l'agitation de l'eau disparut et ce fut tout. Le pauvre Le1~une
ava1·c , dans sa folie , voulu recommencer
. .1une, deuxième·
.
tentative pour aller à terre, mais cette fois 1 n avait pas eu
la force de se tenir accroché à la lisse du canot et sans nul
doute il avait glissé avant d'avoir eu le temps Je_pousser u?
cri; sa faiblesse était déjà si grande qu'ùne. fo~s _tombé il
n'avait guère pu se mainteni.r à la s~rface. Ams1 disparut la
quatrième victime de mon embarcation.
.
Ce triste événement m'impressionna beau~oup et mor·
qui jusque-là n'avait presque pas pensé que 1e pusse me
que
noyer, ·Je me fis cette réflexion ·· «. Peut-être
.
. dans une
heure, deux heures, trois heures ..... Je dev1endra1 fou co~me
cet homme et me noirai de la même façon ..... » Ces _mst~
pensées envahirent mon cerveau et je vis alors en imagination ma pauvre famille éplorée versant des torrents de
larmes sur le disparu, sans espoir de retour.
Après les tragiques incidents qui avaient marqué la première partie de cette nuit, nous passâmes la seconde da~s.
une angoisse inexprimable et elle ne nous p~rut n~ devo~
·ama·1s s'achever. Quelques heures avant le Jour, 1 halluo1
· pa_r d",spara1•ue. ,.·
nation que nous avions eue jusque-là fi mt
c'était la brume qui se dissipait et la lune qui se ~ouchait.
La brise devint plus fraîche, le ciel moins couvert;_ J'a~rçusl'étoile polaire, qui me permit de pr~odre la dtrectton à
l'Ouest en constatant que la brise venait du Nord.
.
Le ~tit jour parut enfin et ~vec ~ui _l'espoir d'aperc,evo~r
un navire sauveur; la brise avait fraiclu et la mer de,ena1t

IIAUFRAGE DE LA &lt;&lt; VlUE DE SAINT-NAZAIRE »

325

~ .agitée et embarquait très souvent à bord, parce que
nous la prenions de tra,·ers .• Tous avions toujours l'espoir
d'apercevoir la terre à chaque instant ; Je lieutenant Hébert,
de vigie à l'avant, continuait à la deviner sans cesse. Hélas!
nous en étions bien loin ; nous sùmes plus tard qu'à ce
ce moment-là nous en étions à plus de 230 milles. Mais la
roi soutient le courage dans de si tristes cirwnstances, et
nous étions toujours convaincus que nous finirions par y
miver.
Le jour, j'av:tis toujours coofi:ince, mais la nuit remplissait notre cœur d'angoisse, avec des alternatives d'espoir.
Avec la brise du Nord, la mer était agitée sans être grosse;
là baleinière marchait bien à l'Ouest ; malheureusement,
comme je le disais tout à l'heure, elle embarquait fréquemment de l'eau, tout en roulant et tanguant sans cesse.
Ces mouvements continuels finirent par ébranler notre mât,
qu'il fallut consolider à noU\·eau. Le soleil, qui paraissait
par intermittenèe, à travers le ciel nuageux, était déjà
monté au-dessus de l'horizon, quand nous nous décidâmes
àréinstaller,notre voilure, qui menaçait de tomber avec le
mât; à chaque fois cette opération Jcvenait plus difficile
pour nos forces épuisées et nos membres fatigués, et nous
imposait un supplice encore plus grand que la faim et la
soif; mais il fallait lutter jusqu'au dernier moment ....
Nous amenâmes donc la voile et je me mis en devoir de
recouvrir le pied du mât et de raidir les haubans. Le charpentier, très faible aussi, aidait à la manœuvre de la voile,
tout à fait à l'arrière du canot. Le chef mécanicien, assis sur
une banquette de l'arrière, était comme l'oiseau qui va
mourir sur une branche ; il n'ouvrait que rarement les yeux
età chaque instant je m•attendais à le voir tomber dans le
fond du canot. Il était tout à fait inconscient et incapable
cl'aider à quoi que ce soit. Le lieutenant Hébert et le matelot S.wona étaient plus à l'avant pour tenir la vergue de la
voile, pendant que je coinçais Je pied du mât. Que se passa-t-il pendant que je faisais ce travail ? Je l'ignore. Mais

�326

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAtsat

quand je me relevai, je ne vis plus le charpentier dans l'embarcation. Je regardai tout autour du canot et je l'aperçus
à la mer par tribord, à une certaine distance et q_ui se
débattait ; sa tête paraissait et disparaissait à chaque seconde.
Nous nous précipitâmes aussi vite que nous le pûmes sur
les a virons pour les armer et faire tourner la baleinière et
ensuite nous approcher de la victime pour la repêcher ;
mais la baleinière était à peine en direction, qu'il disparut
à nos yeux et nous ne le revîmes plus. Ce malheureux qui, la
veille au soir, voulait noyer le chef mécanicien, se noyait
lui-même sous nos yeux, sans que nous puissions le secourir. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que personne
de nous ne l'a vu tomber à l'eau ; je suppose que, voulant
rattraper la toile de la voile gonflée par le vent, il a dû se
mettre à genoux sur le banc et que dans un coup de roulis,
n'ayant plus assez de forces pour se retenir, il ~ été ~é~arqué. Ce fut la cinquième et heureusement dernière v1cume
du naufrage, dans mon embarcation.
Je ne sais si c'est parce qu'il faisait jour, mais je fus
moins impressionné par la mort du charpentier que par
celle du Commissaire. Je ne sais si Savona et Hébert, e11x
aussi, le furent moins ; ils ne me firent pas part de leurs
impressions. Du reste, après avoir subi de si longues souf•
frances, on arrive à un certain degré d'indifférence, et tel
fait qui. vous toucherait profondément dans un autre
moment, dans l'état où nous nous trouvions, perd beau·
coup de son tragique.
Nous réussîmes tant bien que mal à consolider notre
mât, puis nous rehissâmes la voile et nous continuâmes
notre route à l'Ouest. Ce jour, qui fut celui de notre sau·
vetage, était notre dernier espoir, car le peu de forces q~i
nous restait, s'épuisait rapidement. Notre moral s'atfa~blissait de minute en minute et la hideuse folie qui s'était
emparée de nos compagnons disparus, nous guettait et nous
faisait peur, car avec elle, toute lutte devenait impossible.
Pourtant aucune plainte ne sortait de nos poitrines ; nous

NAUFRAGE DE LA

« VILLE

DE SAINT-NAZAlRE

»

3l'J

subissions avec résignation ces supplices de tous les instants. Mais je voyais bien que mes deux compagnons dont
le moral était resté sain, étaient désespérés et je dois avouer
que moi-même je commençais à croire la partie bien compromise. J'étais fermement convaincu que si nous n'étions
pas recueillis avant la fin de ce jour, nous étions perdus.
Quand je pensais à oela, le qécouragement m'envahissait ;
mais je n'avais pas le droit d'être découragé ; je devais
lutter jusqu'au bout pour ceux qui étaient avec moi, pour
ma famille dont le chagrin et la misère si je venais à disparaître eussent été irrémédiable.. et enfin pour moi qui,
n'ayant rien à me reprocher dans ce naufrage, n'avais pas
envie de mourir. Cette pensée soutint mon courage et ;e
fus assez heureux pour soutenir celui de mes deux autres
compagnons, dont le concours m'était indispensable pour
lutter encore.
Après nous avoir soumis -à tant de supplices, Dieu ne
voulut pas que tant d'efforts fussent perdus. Touché de nos
souffrances et &lt;le notre résignation, il voulut nous donner
une joie immense en nous envoyant une aide inespérée,
sous la forme du Capitaine anglais Adams da Maroa.
Oui, ce fut un Capitaine anglais qui nous sauva, et cela
étonnera probablement beaucoup de marins français, sans
rompter ceux de nos compatriotes qui ne naviguent pas,
mais qui s'intéressent aux cnoses de la mer. (Les Anglais
ont en effet la réputation, méritiée ou non, d'être très peu
humains à la mer et l'on pourrait citer bien des cas de
navires anglais passant près de navires en -détresse, sans daigner jeter un regard de -compassion sur les camarades qu'ils
tbandonnent au désespoir.) Cependant, il y en a de charitables aussi parmi eux et mon sauvet-age le prouve, car non
seulement le Capitaine Adams n'hésita pas à venir à mon
secours, mais il fut ensuite d'une fraternité digne de tous
1~ éloges, et me prodigua, ainsi qu'à mes compagnons, les
soins les plus attenùfs. Ceci prouve que chez les Anglais
«&gt;mme chez nous, il y el\ a~ bons et de mauvak

�LA NOt,ELLE REVUE FRAN
328
Nous naviguions donc, mor~es et silencieux, depuis le
matin, vidant péniblement notre canot que la mer visiû
par moments. Nous étions s.ms doute absorbés par da
pensées bien tristes ( celles que donne l'échéance prochainede
la mort), car nous ne vîmes pas aussi vite que nous l'auriom
pu, un steamer qui se trouvait droit devant nous et un pea
sous le vent de notre route (il était ainsi caché à mes yem
par la voile). Ce fut le matelot Savooa, couché au fond du
canot qui, en se soulevant, aperçut la mâture du navire,
car le lieutenant Hébert avait oublié un instant sa vigie.
Au cri &lt;le joie poussé par Savona : « Un navire droit
devant », je fixai immédiatement mon regard dans la direction indiquée. Je ne vis rien d'abord à cause de la voile;
mais en dpnnant un coup d'aviron, je fis venir la baleinière
sur babord et alors j'aperçus distinctement les deux mâts er
la cheminée d'un steamer. L1 coque ne se voyait pas
encore, bien qu'il fut peu éloigné, mais notre œil, plad
presque au niveau de la mer, ne pouvait l'apercevoir qu'l
petite distance. Je me rendis instantanément compte, d'après
l'alignement de ses mâts, que sa route n'était pas tout àfail
paraJlèle à la notre et qu'en la continuant il passerait à une
certaine distance de nous, si bien que nous risquions de ne
pas être aperçus; d'après la direction du vent, je \'is qu'en
virant de bord, ce vent nous permettait de nous rapprocher
du point où il devait nous croiser et de lui couper la route.
Je fis cette manœuvre immédiatement et je gouvernai le
plus près du vent possible, tout en gardant assez Je vent
dans les voiles pour conserver de la vitesse et rapprocher le
plus possible notre point de rencontre. J: ous nous approchâmes en effet de sa route et, malgré cela, il passa encore à
une assez bonne distance au Nord de nous. Tant que nous
ne fûmes pas par son travers, nous ne vîmes rien qui
puisse nous faire supposer qu'il nous avait aperçus, malgtt
les signaux de détresse que nous lui fîmes avec deux mouchoirs attachés bout à bout et fixês au bout d'une longue
gaffe, que nous agitions sans cesse. Nous commencions

AOFRAGE DE t... &lt;1 \"ILLE DE SAINT-NAZAIRE

»

329

même à rede\'enir follement anxi;ux et à pousser des cris
_désespérés, quand tout à coup nous lui vîmes carguer sa
misaine goélette. Le commencement de cette manœuvre
nous indiqua immédiatement qu'il nous avait vus et
nous transporta de joie ; nous retrouv:imes nos forces
~puisées.
Le matelot S.won.t, qui jusque-là avait été d'une mollesse inconcevable, car il était robmte, iut animé immédiatement d'une acti\·ité fébrile. Aucun de nous d'ailleurs ne
sentai~ plus _les_ douleurs atroces &lt;lt! son pauvre corps
démoli. Manam seul fut insensible à cem joie de voir
apparaitre un navire sauveur au moment où nous allions
mourir, car il n'avait plus conscience de rien. Cependant
aux mouvements que nous fîmes pour manœuvrer et faire
?os si~naux, aux cris désespérés que nous a,·ions poussés,
Je le vis ouvrir les yeux, lui qui ne les ouvrait plus depuis
des heures, et il regarda ce qui se passait. Mais j'eus beau
lui dire que nous allions être recueiHis, aucune impression
de joie ne se manifesta sur sa physionomie. Il resta assis sur
~ banquette, sans faire un mouvement, dans l'attitude où
il était depuis le matin, son corps se balançant seulement
suivant les mouvements de l'embarcation. Il referma les
yeux presque aussitôt, comme si rien ne se passait.
Le steamer, sa ,oile carguée, esquissait son mouvement
pour t~urner complètement ét venir au vent à nous pour
~ous abriter de la mer qui était houleuse et agitée. Quand
il eut tourné complètement et fut revenu sur ses pas, en
sone que nous nous trouvâmes par son travers, nous amen!mes notre voile et nous nageâmes environ deux cents
mètres pour l'atteindre. Plusieurs matelots qui étaient prêts
sur la lisse avec des amarres, nous le~ lancèrent aussitôt que
la baleinière fut accostée ; deux forts gaillards descendirent
dedans pour nous aider à grimper à l'échelle de pilote, que
l'on avait installée. On fut obligé d'amarrer Hébert et
Savooa sous les bras, pour les aider à monter, car leurs
forces ne leur permettaient plus de le faire seuls. Après

�)30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eux, j'eus encore la force de monter seul à l'échelle, je ne
voulais pas être attaché ; mais qu'elle me sembla haute,
cette échelle ! Je pensais que je montais au ciel ; ce qui était
vrai du reste, car pour nous c'était bien le ciel que nous
allions trouver, après toutes les tortures de l'enfer.
Il était temps que j'arrive au dernier échelon ; la tête
commençait à me tourner, mais je me sentis saisir par des
bras vigoureux qui me mirent sur le pont. Trois échelons
de plus, je n'aurais pu les grimper. Quand je fus sur le
pont, les jambes me manquèrent complètement; on me fit
asseoir un instant sur l'hiloire d'un panneau qui se trouvait
en face, et après m'avoir laissé souffler, ainsi qu'Hébert et
Savona, on me fit descendre dans une cabine, en me soutenant sous les bras, car il m'eût été impossible désormais de
faire un pas tout seul (mes forces étant complètement
épuisées par l'émotion du sauvetage).
f avais laissé Mariani dans· le canot, sans m'en occuper,
' sachant qu'il était dans de bonnes mains. Ce fut, paraît-il,
tout un travail de le mettre à bord. D'abord, il ne voulait
pas monter sur le Maroa, disant que ce n'était pas son
navire, et qu'il attendait sou capitaine qui était allé déjeuner à bord et qui allait revenir. On voulut alors l'amarrer
pour le hisser, mais il trouva assez de forces dans sa folie
pour se débattre tellement qu'il fallut encore renoncer à ce
moyen. On se contenta donc simplement de l'ame~er avec
la baleinière et quand celle-ci fut montée à la hauteur de
la lisse, on l'empoigna et 011 le mit sur le pont. Ce ne fut
pas sans qu'il se débattît encore, mais faiblern~nt, car il
n'en pouvait plus.
Quand nous fûmes tous montés et installés dans des
cabines, on commença par nous donner des vêtements secs,
que nous endossâmes avec joie, puis on nous prépara un
grog léger, que nous absorbâmes avec plus de joie encore,
et on nous fit coucher. Il n'y eut pas besoin de nous bercer
pour faire venir Le sommeil. Pour ma part, il n'y avait pas
dix minutes que j'étais dans ma couchette que je donnais

lUUFRAGE DE LA cc VILLE DE SAINT-NAZAIRE ))

33r

d'un sommeil de plomb, et il en fut de même de mes
camarades.
Le Capitaine du Maroa avait donné des· ordres pour que
l'on nous fît pendant notre sommeil un excellent bouillon
de poulet. Quand ce bouillon fut prêt, on vint nous réveiller pour nous !e faire prendre. Je me souviens, lorsque
j'ouvris les yeux, que je ne vis rien autour de moi; je fus
longtemps avant d'apercevoir le Capitaine du Maroa luimême, qui me tendait le bouillon réconfmtant. J'avais,
paraît-il, les yeux ouverts, que je dormais encore. Je
n'avais aucune notion de ce qui se passait autour de moi ;
je ne me souvenais de rien ; j'étais comme un homme qui
aurait dormi des mois entiers et qui aurait tout oublié à son

réveil.
Enfin, peu à peu, la lumière se fit dans mes yeux, et
j'aperçus tout près de moi le Capitaine Adams, entouré de
deux ou trois personnes, qui me présentait une tasse de
bouillon, que je bus avec bonheur. En reconnaissant le
Capitaine&gt; la mémoire de ce qui venait d'arriver me revint
aussitôt et en me rémémoraut les six affreux jours passés
dans la baleinière, je rendis grâce à Dieu de nous avoir sau-vés d'une mort certaine, en nous plaçant heureusement sur
le chemin du Maroa.
Il m'est impossible de décrire toutes les pensées tristes
et gaies qui envahirent à partir de ce momem mon cerveau.
En me souvenant de mes camarades morts si tristement, le
sentiment de ma responsabilité me forçait à me questionner
et à me demander si j'avais bien fait t-0ut ce que je devais
pour les arracher à la mort. Je mettais mon esprit à la torture pour découvrir les moyens par quoi j'aurais pu sauver
mon navire et tout mon monde ; car je me doutais bien
{d'après ce qui s'était passé dans mon canot) que les pertes
ne se bornaient pas à celles dont j'avais été témoin et que la
l!!Ort avait fauché largement dans les autres embarcations.
Mais j'eus beau chercher ; il m'apparut toujours que ;e ne
pouvais rien faire de plus. l'abandon du paquebot s'im-

�332

LA ~OU\"ELLE RE\'l'.E F

CE DE LA

pos:iit, :iprès que nous avions fait tout ce ~u:~1 ét~it
•
pour le sauver; et depuis le moment ou ),:i.va~s réUIII
placer tout le monde dans le~ canots et où J a~·a1s donaf i,
direction à suivre :t ceux qm les command:uent, ma
ponsabilité n'était plus engagée que vis-à-vis des. ~embni
de l'équipage qui avaient pris pl:rce dans _ma bale101êre. li
bonne ou la mauvaise chance seules devaient sauverlcs-.
ou faire périr les autres. Mais alors je ,·oyais par la ~
ces malheureux lutter contre la mer, la faim et )a soif. Je
voyais les uns devenir f~us et gr!macer, les au~rcs. m~
doucement :iu fond du canot, sans rien dire, ams1 que Je
l'avais ,·u sur ma pauvre baleinière.
Ensuite, des pensées plus gaies me ,·enaient au cervea
je voyais ma famille heureuse de mo_n rct~ur, ~prês avar
subi de longues angoisses et une amo~té d1lt fois plus tarible que la triste réalité ; je me voyais cou,·ert de caraars
par mes enfants, qui avaient un instant désespéré de•
revoir, et alors j'étais heureux d'avoir pu écha~per, à~
·triste mort, et de m'être arraché au gouffre qui m avut Il
longtemps guetté.
araLes longues journées passées à bord du M~raa me p
rent des siècles. Malgré tous les bons soi?s q u_1 n~us y furac
prodigués par le Capitaine, par ses officiers _ams1 que ~ lemaitre d'hôtel, je souffrais : d'abord phys1queme.nt , ma
pieds me faisaient horriblement mal et ne pouvaient pies
me porter; je ne pouvais ~on plus m'asseoir (mes coi::;
gnons étaient comme m01), - mes fe~~s étant_ e
mement douloureuses, par suite de la position assise que
j'avais été obligé de g:irder rendant cinq jours dans le foni
de mon embarcation. Ces douleurs persistèrent longtemps
après mon débarquement.
., .
Il fallait joindre à cela la souffrance morale ; lavais CODI'
cience que le naufrage était dès ce mo_ment connu
famille et qu'elle ne pouvait encore avoir de mes nouve
Dans quelle anxiété devaient vivre ma femme et mes
enfants? Je sentais surtout que ma femme, de tempéraJDeDl

den:

Cl

\'JLLE DE SAl!.T-!iAZAIRE •

3H

lible, se mourait sur pied, en attendant mon retour
fl'elle devait juger presque impossible, et cela ne me lais~ aucun repos. Aussi puis-je dire qu'après les deux prcllÎffl jours qui suivirent mon sauvetage, je ne dormis plus;
IIOD

cerveau tra\.tillait sans cesse et ne me laissait p.1$ le

plus petit répit ; sans cesse je voyais ma femme devenir

'6 de désespoir. Aussi combien je déplorais la lenteur du
JIM'OO (lenteur qui, à un autre point &lt;le \'lie, était pourtant
aasede mon sau\"ctage) ! Mais je pensais que cette lenteur
ae me permettrait pas de longtemps d'annoncer que j'étais
ffllllt. Et en effet ma femme ne l'apprit que 14 jours après
fl'elle eut été informée de mon naufrage. Il est t'.-pouvanllWe de rester

14 jours dans une incertitude aussi grande et
je n'hésite pas à dire qu'elle a dû souffrir beaucoup plusque

IIOil
I.e MarM, peu favorisé p:u le temps, avançait lentement;
compagnons et moi comptions les heures une à une,
Disant mille conjectures sur le sort &lt;les autres canots.
!emem-ils sauvés plus tôt ou plus tard que nous ? Le
·ent-ils même ? Leurs pas!&gt;agers auraient-ils à subir
-.une nous les horreurs Je la faim, de la soif, du froid,
1 la folie? Telles étaient les questions que nous nous
• s à chaque instant pour tromper la lenteur du
, et ce sujet de com·el'$atÎon rc\·cnaic sans cesse sur
tapis, car notre imagination, encore imprt.~née des maux
nous avions soufferts pendant ces cinq tristes journées.,.
• nous permettait pas de penser à autre chose.
Gdcc aux bons soins &lt;lu Capitaine Adams, notre santt
• avait été ébranlée par les souffrances et les pri,·ations,
tttablissait tout doucement. Les jambes seules étaient
• rs faibles, mais la cin:ulation du sang revenait peu à
et nous n'a\·ions qu'un désir, celui d'être de\·ant le
Lizard le plus tôt possible, pour apprendre à nos
• es que nous étions sains et saufs.
f.e fut le.... mars que nous aperçûmes les Scilly ;
heures après nous étions au Cap Lizard. A\·ant

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

334
· ·
C . • d Maroa et moi avtOIIS
d'arriver à ce point, le apitame u
ur les si naler au
b"né une collection de phrases, po
dg
c?m I
c . Le Capitaine approcha one ~
semaphore du :1'P
"ble de la côte (à environ un mille
steamer le plus pres possi . •
· naux. Quand ils
d ") et nous commençames nos sig
et em1 '.
., us ac uis la conviction que le sémafurent finrs et que Je . q_ ,
• · si· que les autres
. b'
ns i'eprouva1s, am
phore avait ien comp ' .
d · · en pensant que
rofond sentiment e JOJe
naufragés, un P_
uel ues heures, être fixées
nos familles a!~ai:~t ;é~t;é::0:i!si Jes terrible~ angoisses
sur notre so
.
désormalS attendre
. ·
Nous pouvions
qui les étreignaient..
, Hambourg où allait le Maroa.
patiemment notre arnvée a
., , . u faire comle courant de la traversée, J avais _P
d
D
ans
d
. seralS heureux e
des ~
Prendre au Capitaine A ams que Je
• · ue mes camara ,
débarquer à Cher~o~rg, ainsi q
r notre arrivée au
.ons ams1 du temps pou
. .
nous gagn~n . '
ue la douane s'opposerait a ce
Havre; mais Il m assura q
,. 1 eût force majeure
qu'il se détournât de sa route sans qui y
ur toucher un autre port.
Ce fut
po
fut donc d'aller jusqu'à Hambourg.
ba
Force nous
rt et nous dé r·
nous arrivâmes dans ce po
.
le .... que
' ,
.d. L'acrent de la Compagme,
quâmes dans 1apr~•m1 1. é d
de ses principaux com·
M Liebermann, avait envoy e
ttre à notre
.
d
s sur l'Elbe pour se me
mis au-devant e nou ' .
, 1 difficultés que nous

;x

::ns

-dispositi_on semtna~uq:e?1:::n::::r
un pays dont nous
nepouv1on
ne connaissions pas la langue.
•
, Hamboug fut
La première journée que nous_ p~~~ :êtements, car
artie consacrée à nous rav1ta1 er c •
arte,en p
l
s étions descendus a terre app
1
ceux avec esque s nou
,
officiers Quant à cens
naient au Capitaine Adams et adses
etag.e ce n'étaient
.
sauv 'e,' t pas voulu .
que nous avions
au moment . u di
guère que des 1oques don t un men ant n uhez le cbe1111"'.
venable·
M Liebermann lui-même nous accompagna c
·
fi
plètement et con
sier et le tailleur, e~ nous . t
étant beaucoup trop
ment habiller. Pms, la 1ourn e

co:

NAUFRA.G.E DE LA

« VIUE DE SAINT-NAZAIRE »

33 5

avancée, nous remîmes au lendemain n1atin notre visite au
Consulat. Ce fut une horrible journée de froid et de neige,
qui réveillèrent les douleurs de mes pieds qui s'étaient un
peu calmées dans les derniers jours de 1a traversée. Vers
dix heures du matin nous allâmes voir le Consul, qui me
pria de me conformer à la règle qui veut qu'après un naufrage, le capitaine remette son rapport dans les vingt-quatre
heures qui suivent son arrivée dans le lieu où se trouve
une autorité française. Je fus un peu contrarié de cette
demande, car je n'étais pas encore en état de fournir un
récit très fidèle des événements que je venai_s de traverser.
J'étais encore souffrant, mes souvenirs étaient confus sur
beaucoup de points ; et je craignais de dire des cboses
erronées ou de commettre des oublis ; ce qui ne manqua
pas d'arriver.
Je promis pourtant au Consul de lui faire mon rapport
pour le lendemain matin, ayant besoin du reste de la
journée pour régler différentes questions. Je me mis donc
à l'œuvre après dîner, et je passai une partie de la nuit à
écrire mon rappon, dans lequel, comme je le dis plus
haut, j'omis de signaler certains faits dont la mention
m'eût évité par la suite bien des ennuis.
Je tenais à rester Je moins de temps possible à Hambourg, car j'avais hâte de revofr ma femme er mes enfants
qui devaient m'attendre avec impatience. Aussi, mes
affaires étant terminées, je résolus de partir sans retard ; je
fis donc mes préparatifs le soir du même jour, en invitant
mes compagnons à m'imiter. Notre voyage s'effectua dans
de très bonnes conditions et nous arrivâmes à Paris le
lendemain matin. A la gare, je trouvai deux bons amis qui
m'attendaient pour m'embrasser.
Aussitôt les félicitations et les serrements de mains
terminés, ie me rendis à la Compagnie Transatlantique,
ou je trouvai Messieurs les Administrateurs et beaucoup
de rédacteurs de journaux parisiens, qui tous voulaient
recueillir des renseignements de ma bouche. Je les satisfis,

�LA NOlffELLE REVUE fRAI\ÇAISI

autant que je le pus faire, puis je me rendis à l'invitation
du ]011mal, où je reçus un accueil des plus sympathiques.
Le lendemain matin, je terminai mes affaires à la Compagnie et j'aurais pu partir immédiatement par le train de
midi trente pour le Havre, mais je voulais éviter une
arrivée de jour, afin Je ne pas être attendu par un trop
grand nombre d'amis qui m'eussent accaparé à ma descente du train· ( comme cela s'est produit du reste pour le
second capitaine Nicolaï, à son débarquement du bateau
de Southampton).
Je pris donc le train de 6 heures 30 du soir, qui me fit
arrh·er ù 11 heures au Havre. Malgré cette heure avancée,
je trouvai encore un certain nombre de mes meilleurs
amis, mais de ceux qui ne sont jamais importuns. Ils
me reconduisirent jusqu'à ma porte où ils prirent congé
en me disant au revoir. Je u1ontai alors chez moi, accompagné seulement de deux amis intimes, dont la mère et la
sœur tenaient compagnie à ma femme, en attendant mon
retour.
Je n'entreprendrai pas de décrire la scène qui se passa
quand j'apparus au milieu des miens. Je me contenterai
de dire que ce fut une scène en même temps pénible et
joyeuse. Pénible d'abord parce que ma femme, qui était
dans un état d'épuisement complet, se trou,·a mal et resta
longtemps en syncope ; puis joyeuse, quand elle put
reprendre ses sens et que nous pûmes causer un peu.
Après les premiers épanchements, comme la soirée était
avancée, nous prîmes une casse de thé avec la famille Ma·
zeline ; celle-ci ne resta pas longtemps ; car nous avions
tous grand besoin de repos; elle prit donc congé de nous
et nous allâmes nous coucher, heureux de nous retrouver
encore une fois au complet.
PAUL JAGUENEAUD,

BILLETS A ANGELE

CHÈRE ANGÈLE

'

. Il y a tr?p lon~emps. J'ai désappris de vous écrire. On
mus portait parnu les« disparus». Mais puisque vous avez
~ouvert votre salon, mais puisque vous souhaitez la reprise
b~i°otre correspondance, souffrez que parfois le plus court
et - et enc_ore de manière peu régulière.
Avant,d~ q~nter Paris j'ai rangé ma bibliothèque ; que de
~:tras !.J a~ P~'.s. pour règle d'écrire Je moins possible; et
ut de sune l a1 pensé à vous en prenant cette résolution.

I
?n est ven~ ?1'interviewer. La Rtnaissanct. désirait connaitre ~on op1ruon sur la question du classicisme.
Cons1~érant ~ue ceux qui parlent le plus sont souvent
ceu~ qu; pr?du~sen~ )~ moins, je coml;llençai par protester
te. n avais nen a dire. Mais Emile Henriot, qui venait
ueilhr ma réponse, appone à ses interviews tant d'inteHig~nce, de bonne grâce et de persuasion qu'il ne suffit pas d
d1:e qu'avec lui l'on peut causer : avec lui l'on ne peut s;
taire. Vous_ aurez lu d'autre part ma réponse '.
Ayant fait résider le principal secret du classicisme dans

J:

es.-C1pitainc de la Ville..Je.Saint•l'-:a{Oirt.
r • \'. P· 379·
.12

�.ua
la moclescie, je puis bien vous dire à présent que je me
sidèxe aujourd'hui comme le meilleur représentant du
sicisme. fallais dire le seut; maisfoubliais MM. Go
Truc et Benda.
Et maintenant permettez-moi quelques remarques
plémentai(es.fkrisau if_ de~ pensée: •
Le triomphe de l'indiv1duahsme et le tn~mp~ du
sicisme se confondent. Or le triomphe de l mdtv1d
est 'clans le renoncement à l'individualité. Il n'est pas
des qualités du style classiqu~ qui ne s'acll~ par le
•
d'une complaisance. Les peintres ~t les littéra~rs
NU9 looaogcoos li: plus ~ujourd'hw ont uue ~
p.Dd artiste c:lamque uavaille à n'avoir pas .de mam
Jls'cff'oroe vas la baaalir~. S'il parvient à cette
sans effort c'est qu'il n'est pas un grand artiste. ~~1;111~
L'œuvre cbssÏque oe sera forte et belle qu'en raison de
nNDa~tisme clom~. « Un gœid artiste n'a qu'un
àMnirle plushumainpœsihle, - disons mieux:
Mlllll, - écrivais-je il y a vilJil ans. Et chose aa.m~
c'est ainsi qu'il devient le plus personnel. Tandis que
'lllÎ fuit l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à d
particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer ici le mot
J'Evangil~ ? - Oui, car je ne pe~ pas •~ détourner de
sens: Celui qui veut sauver sa vie (sa vie personnelle)
petdra ; mais celui qui veut la perdre la smven (œ,
traduire plus ez:actcmcnt le te"Xte grec : LI rfflllnt Wi
viw,ntl}. &gt;
Yemme que fœuwe d'art accompH sera ceDe qui
d'abord inperçue, qn'on ne remarquera mêm~ pas ; œ
.,...ttœs les plus contraires, les plasamtndicto1res en
miœ : 'force et douceur, tenUC et grâce, logique et lblllllll'-i
pt'êàsioo ·et poésie - respireront si aisément, qG.
paraitront naturelles et pas smprenmtes ~u tottt: ~ qut
Cl9C le premier des renoncements à obtemr de SOI, c'e9t
d'étonner ses contemporains. Baudelaire, Blake, •
Browning, Stendhal n'ont écrit que pour les ~raaoas

I Pamt da à ce.;et

m dloses

,.,
à {llli•

je• CllOis po1HW1t pu 4111e ,_,_ ...._ •
m6:rnwmuc d'abard. Boilaa, a.a-.

•

--·-. Molière m!m.e, - ét6 . . --·..,....
et.ii nom mnonai__, dam .lems 6crils Wm •
. . n ~ t pas celles .am:quellaon.était
•
•!tait iien, ql1i IICJU5 peni,amc aajomd'W
gnsds, qu'aUaient teut aussit6tiec .lpp lff- ~
aa inÏlltelligent œ Galltier, de ?O\lloir ,-.iles
es• du xwe siècle Mcouw:ir g6nies 1g, f ,
ne font nullemc:m &amp;Uplàtde aos pmis dwipm
que fait un Ba116:laire aQpK"S· .-1 Pnrrnl aa
. _·_..LonniaL C'est .que kpubJic . . _ 6tait .,_
wait le go6t de JadiGSe das~ae ; èat .,ïe • ..il aimait« aigeait de l«1Hœ~atétaiell œ11eHi
qui Dous la font l'.QI aid&amp;er comme~ ..;.u.

cr111,aa1.

«es

1wi le mot • olassique • est ea 1d aMaK, on
.aujoanf'hui d'un tel seas.'lae :peu sa b
dassictae toute euwe pale et 4,aie, Ce,t
• Il y a des œuvœs hn:me1 ,qui e 9IHlt point..._
du tout. Sans &amp;re plus TOOlanriqaes par œla. Ûbe
• D nâ de raison d'ftre .a &amp;anœ; et, .-e
quoi de moins classique ICllllfCIJt que .P.aaf,
lais, que VjlJon. Ni SJ,ak, spœœ, 1IÎ Midmli Beetooven, ni ·DostorewSky, ni Remlwa... ai
Dante (je ne cite que les plus graads), œ amt
• Le Don Qwcbotte, non phis t11C le&amp; pi!œs ~

.ffU•

, .ne sont dassiques ni ._.a~ees;
·
ois. aout parement. A dir.e wai je ne con~ .ctq.is
· , d'autresdusiques:q11e œu. è Eranae (a.._
• ~ e Gœthe - ·et eacore.ilae~&lt;Olaaique
imitatioo des anciens). Le classicisme me i-..tt i
eneüiventiGn fraoça.ise., qne , - r a ,eu jci:nis
œs œus mots: classique -et fraoçais,ti.de~

�340
•mier terme pouvait prétendre à épuiser le génie de
France et si le romantisme aussi n'avait su se faire
du moins c'est dans son art classique que le génie de
France s'est le plus pleinement réal~. Tandis que
effort vers le classicisme rester2, chez tout autre peuple,
tice, comme il advient avec Pope par exemple. Cest a
qu'en France, et dans la Fr2nce seule, l'intelligence
toujours à l'emporter sur le sentiment et l'instinct. Ce
ne veut nullement dire, comme certains étrangers ont
disposition à le croire, que le sentiment ou l'instinct
absent. Il suffit de parcourir les salles du Louvre no
ment rouvertes, tant de peinture que de sculpture. A
point toutes ces œuvres sont raisonnables ! Quelle
ration, quelle mesure ! Il faut les contempler longu
pour qu'elles consentent à livrer leur signification pro~
tant leur frémissement est secret. Débordante chez Rubell.;
la sensualité chez Poussin est-elle moins puissante, pour
tue toute refoulée ? •
Le classicisme - et par là j'entends : le classicisme français- tend tout entier vers la litote. C'est l'art d'exp •
le plus en disant le moins. C'est un art de pudeur et de
modestie. Chacun de nos classiques est plus ému qu'il ne
le laisse paraitre d'abord. Le romantique, par le faste qQ'I
apporte dans l'expression, tend toujours à paraitre plas
ému qu'il ne l'est en réalité, de sorte que chez nos autealf
romantiques sans cesse le mot précède et déborde ('étnc)âoa
et la pen~e ; il répondait à certain émoussement de goM
résultant d'une moindre culture - qui permit de dc,allr
de la réalité Je ce qui chez nos classiques était si moclesement exprimé. Faute de savoir les pénétrer et les entcDlkl
à demi-mot, nos classiques dès lors parurent froids, et r•
tint pour défaut leur qualité la plus exquise : la résefve.
L'auteur romantique reste toujours en deça de 1CS
paroles ; il faut toujours chercher l'auteur classique par delà. Une certaine faculté de passer trop rapidement, trOl'
facilement, de l'émotion à la parole est le propre de tollS

•

.
341
romantiques
français
_
d'où
reur
peu
d'
œ
d
• d ,
euort e pren~ 1 0 0 e 1émotion autrement que par la parole,
peu d ~on po~r la maîtriser. L'important pour eux
plus d ~e mais de paraitre ému. Dans toute la litté.re grecque, dans le meilleur de la poésie anglaise, dans
, dans Pascal, dans Baudelaire, l'on sent que la
, tout en_ révélant l'émotion, ne la contient pas toute,
_que, u?e fois le mot prononcé, l'émotion qui le r~
lit, continue.
Chez Ronsard
p ne
d
. • Corneille• Hugo, pour
~ que e grands noms, il semble que l'émotion abou~u mot et s'y tienne ; elle est \·erbale et le verbe
; le seul re~ntissement qu'on y trouve est le retenent de la \'01x.

Il
Avez-~ous •~ dans le numéro de janvier de la N. R.F.
tndu~on d un remarquable article anglais, qui me fut
mumqué par votre ami Arnold Bennett Cet art" 1
san ·
·
1cea
. d s ~atur~,. selon l'~e, dans le supplément litu •~· J a1 pensé qu il pourrait intéresser nos
~ et qu ils trouveraient profit :l écouter un peu ce
du de no~, ~rançais, à l'étranger. Il m'a paru que
~ponses a 1enquête de M. Henriot projetaient sur
question du classici,~me plus de clarté que cet article. Il
~ !e danger qu tl y a d'apporter dans l'idée d'ordre et
classictsme les restrictions et suppressions qu'y prétend
poser Mau~ras. &lt;1 Nul art, y est-il dit, n'a droit à l'épide c~ass1que, qui ne pose le problème de la totalité•·
plus lo!n : &lt;c _La splendeur Je l'art et de la pensée des
. res1da1r Justement dans réquilibre qu'obtenaient
~ entre deux forces, dont M. Maurras sacrifie l'
t t I'
.
une.
e ~rt gr~ étaient tour à la fois individuels et
1s ; ils étuent classiques parce qu'ils tenaient ,,.,
""' •· C'est b'ien aussi. ce que je tentais d'exprimercomr.e
dans

°:e

�l42

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ma réponse. Et enfin : «' M. Maurras est un homme qui
aime Les restrictions; son amour du classique est /'a11W11,r
de ae qui est achevé et ·non de la puissance qui achève. Nous
pensons qu'il ne peut y avoir qu'une sorte devrai réalisme,
comme il ne peut y avoir qu'un art qui soit vrai, qui soit
classique, et que le critérium dans les deux cas est l'intégrité intellectuelle et émotionnelle ... Nous avons autant
que M. Maurras le souci de la mesure et de l'harmonie;
mais nous reconnaissons que mesure et harmonie sont
simplement des modes de l'exi&lt;;tence,- et que la tâche de
notl'e teinps consiste à instaurer non un ordre quelconque,
mais notre ordre à nous. Cet ordre peut seul nous satisfaire - un ordre dans lequel notre nature s'exprime dans
toute sa plénitude, dans lequel tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir. .. etc. »
Je ne puis citer tout l'article ; mais vous le lirez, n'est·
ce pas ? Où je suis moins le ·rédacteur anonyme du Times,
c'est lorsqu'il veut nous ptrsuader que le véritable âge
classique de la France - au sens parfait qu'il donne à ce
mot : dassiq_ue - a été celui des cathédrales : le MoyenAge. « Cette période a été classique, dit-il, en ce sens qu'à
ce moment toute l'énergie du peuple se concentrait vers
une fin unique )) . Le paradoxe est du reste fort intéressant. Et, ajoute-t-il, si c&lt; les Français n'eurent pas de litre-rature d'un caractère classique au Moyen-Age l&gt;, c'est que
« lenr langue n'était pas prête à servir cette expression
finale de pensée et de foi. » Notre xvnc siècle, en regard
de cet âge de complète. intég-ration lui parait « une époque
de formalisme &gt;). Je ne. puis épouser ici la pensée de
notre critique. Au contraire, tout œ qu'il disait précédemment m'aide à comprendre l'insigne grandeur du sièele
tic Molière, de La Fontaine et de Racine. Il me paraît que
l'importance des écrivains de cette époque, le caractère classique- de leurs œuvres, venaient précisément de ce qu'ils
intégraient en eux la totalité des préoccupations morales,
inttllrctuelles et sentimentales de leur temps; tanfu que

BILLETS A ANGÈLE

)'t)

c~ qui fait la pauvreté des néo-classiques d'aujourd'hui,
c e~t qu 1ls prétendent (je parle de la plupart d'entre eux)
amver au grand style par déni, refus d'admettre et ignorance.
Le seul
. .classicisme légitime aui·ourd'hui , Ie seu I auque l
nous pmss1ons et devions prttendre est celui dans l'ordre
duquel« tous les éléments qui fermentent dans le rno d
moderne, après avoir trouvé une libre expansion s'org:i~
se:~nt selon l~urs vra~;s relations réciproques», ;onclut le
critique du Times. Et J adopte volontiers sa formule finale .
«
~ut auquel nous aspirons, c'est
large intégration. &gt;;
ntegro~ ~one, ma chère Angèle. Intégrons. Tout ce
que Je cfass~rsme se refuse d'intégrer, risque de se retourner contre lu1.

;e

une

ANDRÉ GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
L'IDÉE DE GÉNÉRATION
On ne saurait contester au livre de M. Mentré sur les Géni•
rations Sociales le double mérite de l'opportunité et de l'utilité.
Il semble, à voir l'emploi extrêmement fréquent du terme de
génération, à entendre les uns et les autres, les jeunes et les
vieux, parler de l'esprit ou de la sensibilité ou de la volonté de
leur génération, que le tertne de •génération soit clair, et que la
génération puisse passer pour une véritable mesure de la durée
sociale. Or il n'en est rien. On ne saurait admettre que chaque
année produise sa génération originale et bien tranchée. Mais
alors sur combien d'années répartir le laps de temps nécessaire
pour constituer une génération ? Et comment séparer la première année de cette époque et la dernière année de l'époque
précédente ? L'argument du chauve ou du tas de sable joue ici,
semble-t-il, légitimement. Plus précisément la difficulté consiste
à passer d'une idée claire à une idée obscure. L'idée claire est
celle de génération familiale, la génération faisant dans la suite
d'une famille l'unité naturelle et évidente en laquelle cette
famille se décompose. L'idée obscure, c'est l'idée de génération
sociale, ou de génération historique, parce que, même en limitant à trente ans, de vingt-cinq à cinquante-cinq ans la durée
de la vie active et productive, les adultes actifs et productifs
qui vivent ensemble appartiennent à des époques différentes et
se renouvellent incessamment, sans qu'on voie jamais express6ment rien commencer ni rien finir.
Mais cette absence d'un commencement et d'une fin marqués,
cet écoulement régulier et cette gradation insensible, ce sont des
caractères de la vie. Tout problème du vivant est un problème

345

du continu. Et du mathématicien au sociologue, de l'ariiste à
l'homme politique, les cerveaux sont aujourd'hui de mieux en
mieux armés pour apercevoir les choses sous cet aspect de continuité et de mutation insensibles qui nous apparait de plus en
plus comme le secret même de leur réalité. De ce point de vue
l'argument du chauve s'effondre comme ceux de Zénon. Les
problèmes de continuité sont précisément ceux qui nous atti•
rent le plus, et qui nous paraissent, à tort ou à raison, résolus
ou prêts à l'être quand nous nous sommes placés intuitivement
dans le courant même de la continuité.
Telles ne sont pas d'ailleurs l'intention ni la méthode de
M. ~e.ntrf: Da?s sa t~èse complémentaire intitulée Espèce. et
Varie/es d inlell1ge11ce, lm-même nous prévient de ses habitudes
d'esprit : cc J'ai toujours été en méfiance vis-à-vis des modernes
philosophes du sentiment et de la vie. Je ne puis croire qu'ils
soient convaincus. C'est là un préjugé contre lequel je dois lutter, je le sens bien; il y en a tant qui les admirent, et de bonne
foi, que je dois me tromper ! Mais je me reconnais incapable
de les suiwe et même de les comprendre ; leurs arguments
n'ont pas la netteté décisive qui est l'atmosphère vitale de mon
intelligence. A leur aspect, mon esprit se change en place forte
qui lève les ponts-levis et se prépare au combat. » Et plus loin il
reprend plus longuement cette analyse de sa forme intellectuelle.
Il eût été intéressant que dans sa grande thèse M. Mentré donnât un pendant à cettë mise au point personnelle et qu'il rechercbàt si ce tour d'esprit qui est le sien, aujourd'hui de plus en plus
rare, n'appartient pas à certaine génération philosophique, celle
qui s'est développée sous l'influence de Renouvier et qui a trouvé
une soçte de point de perfection dans la thèse d'Hamelin (à
laquelle, personnellement, j'appliquerais presque tous les traits
que M. Mentré, dans les lignes que j'ai citées, dirige contre la
pbilosophie bergsonienne). Cependant il appartiendrait à une
variété de cette génération un peu particulière, ayant pris plutôt
son appui sur la pensée de Tarde. Comme Tarde il procède de
Cournot, sur qui il a écrit un important ouvrage. Sachons lui
gré d'avoir posé en excellents termes le problème des générations
et d'y avoir réfléchi avec une rare conscience : d'un bout à
l'autre son livre donne une impression de probité, de prudence
tt d'intelligence. Mais je crois que sa thèse n'est qu'une pré-

�346

IÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

fa.ce à l'œuvrc de celui qui reprendra ce beau problème du
point de vue qui lui convient si expressément et auqutl
M. Mentré se déclare étranger. Le problème des générations
paraît bien être par excellence un problème d'élan vital, analogut
à celui des espèces et des individus. Les générations constituent
le tissu même de la durée sociak, et s'il est peut-être dangereUI
de vouloir ramener la durée sociale à une durée psychologique,
la. réflexion sur le problème de la durée, la prise et la suite dece
problème dans son centre et dans son acte pourraient conduire
.à des résultats précieux. Mais cela sera sans doute tenté un jour,
et il sera intéressant de voir toi une méthode opposée à celle de
M. Mentré mène à des conclusions très différentes ou bien à
des conclusions analogues. Lui-même nous donne les siennes
comme assez. conject11rales et le problème qu'il soulève comme
une première question sur un. chemin où bien des découvertes
sont possibles.

l'école

*
Ayant résumé par des analyses cousciencieuses les travall.l
de ses prédécesseurs Dr:omet, Ferrari, Lorenz, M. Mentré place
-en lumière un cenain nombre de faits sur lesquels ces auteUis
avaient attiré l'attention, et que lui-même sait mettre au point
de la façon la plus suggestive.
Pour lui la génération sociale exi.ste, et il estime que l'hi~•
toü:e présenterait plus de clarté et d'intérêt si au lieu de la diviser par siècles, par époques au par règfles, on la divisait en
générations. On m'a dit qu'à la soutenance il a été à ce sujet
fort maltraité par M. Seignobos, et c'est assez naturel. Personae
évidemment n'a un sens historique plus éveillé et plus juste que
M. Seignobos, mais les professeurs d'histoire ne jugent pas que
le sens pédagogique révélé par ses manuels soit à la hauteur Je
son sens historique. M. Meotré, qui· est professeur à l'Ecole des
Roehes (un des laboratoires d'enseignement libre les plus intéressants qui soient en France) 11ol1s dit avoir obtenu d'excellents
résultats en employant devant ses élèves cette méthode des
générations. Elle a en tout cas l'avantage d'être très viv~n:e;
d'introduire à la fois dans l'enseignement l'idée de la relauvite
et celle du progrès, de mnntrer au travail dans la vie so~iale
des réalités 4:lont les adolescents ont l'expérience dans la famille,

et la vie

347

: celles de la düférence et de l'opposition des
âges.. Tout ce qui incorpore davantage l'histoire à la psychologie de La nature humaine doit être tenu pour une vérité et un
bien. Il est difficile, mais singulièrement utile, de se concevoir
soi-même dans la psychologie de son âge, de comprendre
qu'aucune génération, aucun âge ne possède les normes nécessaires pour juger les autres générations, de savoir prendre sa
place, à son rang et à son grade, dans l'humanité, l'histoire ou
la nation en marche. Si l'étude du passé peut nous conduire à
cette habitude et à cette idée, elle aura rendu un précieux service. Et s'il est difficile ou impossible de discerner les
générations historiques, il faut comprendre cette difficulté ou
cette impossibilité comme incorporée à la réalité sociale, de
mime que les mystères sont incorporés à la religion. « L'enchaînement des générations humaines, dit M. Mentr~, qui est le
plus grand obstacle à leur discernement, assure à la fois leur
continuité sociale et la régularité du progrès. La réalité sociale
humaine est une réalité où tous les âges sont mêlés, agissent et
~éagissent l'un sur l'autre. » La différence des âges est donnée
dans l'étoffe sociale comme la différence des sexes et la différence des peuples.
S'il est difficile de discerner les génénùons humaines, c'est
que la vie sociale appartient à l'ordre de 1a durée et du continu.
C'est dans la plénitude de cette durée et de ce continu qu'il faudrait se placer pour avoir une vue claire et profonde du problème, et M. Mentré nous prévient que sa tournure d'esprit le
r~nd inhabile à cette méthode. Mais on peut encore, d'une position moins centrale, arriver à ces vues de détail et à ces clartés
partielles qui abondent dans son livre.
Cet enchevêtrement des générations n'est pas tel qu'il n'aboutisse à un certain ordre. Des ingénieuses réflexions de Ferrari,
de Lorenz et de M. Mentré on pourrait tirer une formule qui
fonderait la réalité du « siècle » et qui s'exprimerait à peu près
ainsi : Le siècle, unité de durée vivante, se définit comme l'espace de temps couvert par 1a réalité sociale de l'homme normal.
Il ne s'agit nullement de réalité physique, et il faut laisser à des
maniaques de la longévité des affirmations comme celle-ci : La
Rature a fait l'homme pour être centenaire, et s'il ne le devient
pasc'est qu'il se tue auparavant ( ou qu'il ne prend ni les pilules

�348

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISII

Crac ni l'élixir de l'abbé Mulot). li s'agit de cette réalité soci.ùc
utile dont Auguste Comte a eu le sentiment si profond et si
clair. La moyenne de la vie sociale utile, de la vie productive
de l'aJulte, est d'environ trente-trois :10s. Mais la réalité sociale
encadre l'individu entre ses parents et ses enfants : une génération familiale est liée à celle qui la précède et à celle qui la suit,
à celle qui l'a élevée et à celle qu'elle élève, l'homme vit de
l'héritaae social que lui ont transmis ses parents, vit pour en
transm:ttre un autre à ses enfants. La première partie de sa vie
est liée à la vie de ses parents, la dernière partie à la ,·ie de ses
enfants. Socialement et intellectuellement il connaît donc trois
générations : la sienne, la génération précédente qui l'a préparé
et dont il s'est détaché, la génération suivante qu'il prépare et
qui se détache de lui. On peut dire que les états psychologiques
dont la chaine constitue son existence intérieure sont intéressés
et déterminés à peu près également par ces trois générations, b
sienne propre déterminant particulièrement ce que Comte
appelle son existence objective, les deu;,c autres étant prépondérantes dans son c:,;istence subjective, dans l'existence représentée.
Trois existences utiles de trente-trois ans chacune forment précisément un siècle. De cette loi des trois générations, Lorenz
(que résume M. Mentré) tire une philosophie de l'histoire qui
repose sur ces principes. « La mesure objective de tous les événements historiques est le siècle. - Le siècle est l'expression
matérielle et spirituelle de trois générations d'hommes. - C'est
une unité de mesure trop petite pour les longues séries d'événements. - lmméJiatement après vknncnt les périodes de ,oo
ou 600 ans.»
Nul doute qu'il ne soit intéressant et fructueux de creuser
dans la direction indiquée par le savant allemand. Malheureusement ses thèses sont d'autant plus fragiles qu'il serre l'histoire
de plus près. Il faut leur donner plus de jeu, d'élasticit.é, ~t,
comme disait Mallarmé, y remettre de l'obscurité. Aur. lois historiques qui paraîtraient se dégager de celle des trois gfoérations ( clont le fond est incontestable) il faudrait provisoircme~t
garJer un caractère tout empirique, analogue à celui des lors
Je Bode ou de Brückner. En voici une qu'on peut tirer des
idées de Lorenz et que le siècle suivant a curieusement con·
firmée.

REFLEXIONS SU.R LA LITTÉRATURE

349

Lorenz, élève de Ranke, part d'une ,·uc tri:s juste de ce dernier qui place en 15J 5, à l'avènement de François Jtr et de
Charles-Quint, le début des temps modernes, l'éclosion brusque
d'une génération nouvelle, celle de la Réforme : génération qµi
fait passer à l'acte les découvertes de l'imprimerie et de l'Amérique. Or, depuis cette date de r 51 5, l'histoire de l'Europe a
toujours ramené au bout d'un siècle ( soit de trois générations)
un tournant décisif analogue, une autre date capitale, à deux ou
troisannées près: peu après 1615, commencement de la guerre
de Trente ans; en 1715, mort de Louis XIV et liquidation du
xvne siècle; en J 81 5 fin du bouleversement révolutionnaire
et commencement du x1xe siècle; en 1914-1915 la grande
guerre. Tous les centenaires de I 515 coïncideront avec des époques de coupure. Je ne donne ces indications qu'avec la plus
grande réserve et même avec quelque sourire. Il n'y a là peutêtre que des coïncidences, et l'on ferait des réflexions analOQ'Ucs
D
sur les retours 1548-1648-1748-1848, qui marquent trente-trois
ans après les premiers l'arrivée d'une génération nouvelle. Cc
qui est délicat c'est qu'en hi~toire, :m contraire de ce qui se
passe dans la nature, les lois comportent toujours de nombreuses
aceptions, qui ne confirment pas la règle, et qu'il sera toujours
loisible de prendre comme des exemples qui au contraire l'infirment. Comme le dit justement M. Mcntré c la théorie des
générations aura toujours pour adversaires ceux qui veulent
introduire partout la rigueur mathématique : les nombreuses
etceptions à la loi les décourageront. C'est oublier que le concept de loi perd de sa rigidité à mesure que l'objet des sciences
devient plus complexe : la loi biologique est plus souple que la
loi physique et celle-ci que la loi mécanique. » ~fais les synthèses incertaines - telles celles de l'histoire - qu'on trouve
à la limite peuvent-elles encore être appelées des lois ?
Cest ainsi que rien ne parait plus incertain que cette unité de
trois générations qu'on appelle un siècle. Je conçois très bien
que, comme le dit Lorenz, « le siècle est l'expression de la
liaison matérielle et spirituelle entre trois générations d'hommes. » Mais dans un ensemble de six générations ABC DE F,
oc pourrai-je pas appeler siècle aussi bien la succession B C D
que les deux successions A B Cet D E F ? Tel n'est p.1s l'a\'is de
M. Mentré qui croit à l'existence réelle &lt;ies siècles, que « les

�350

~EXJONS SUR LA UT'l'tRATVRE

xvm•, xvu•, xvr• et xvc siècles sont bien distincts, et da11S le
xv11re siècle on distingue clairement dans la Yie politique, l'an
et la littérature trois générations qui offrent entre elles des airs
de famille. » Peut-être dîstingue-t-on clairement toat cela dans
l'idée qu'on s'en fait, dans le morcelage artificiel qu'on établit.
plutôt que dans la.réalité. Les coupures ne sont pas les mêmes
pour les divers pays. L'unité du xvn• siècle consiste en partie
dans l'ombre projetée que fait sur lui la personne de Louis XIV,
l'unité du xvrn" siècle dans celle de Voltaire, et la carrière de
Victor Hugo ne nuit pas à celle du xrx•.
Cette tendance qui porte M. Mentré à réaliser la génération
comme un être au lieu de la suivre dans son mouvement se
retrouve ailleurs. cc On v.a répétaiu, dit-il, que Ja fa.mille est la
cellule de la société. L'autorité d'A. Comte ou de Le Play ne
saurait garantir l'exactitude de cette comparaison. La cellule
sooiale est l'individu adulte. La famille est le réservoir qui alimente tous les organismes superposés. Elle remplit une fonction analogue à celle des organes hématopoiétiq.ues (foie, rate,
moelle osseuse), qui fabriquent les globules sanguins. &gt;&gt; Famille
ou adulte, le seul fait d'employer le mot de cellule sociale, qui
apparaît de plus en plus dépourvu de sens, ramène de vieilles
erreurs; le fait social n'a pas plus d'analogue physique ou biologique que le fait psychique, et nous trouvons là .simplement
une express:ion de la tendance naturelle à réaliser en chose ce
qui n'est pas une chose.
**

Il y a un curieux contraste entre l'obscurité .relative où sont
restés les penseurs qui élucidèrent avant M. Mentré l'idée de
génération, Dromel, Ferrari, Lorenz, et l'emploi de plus en plus
oénéral que les littérateurs et particulièrement les critiques• ont
0
fuit de cette idée. Elle est au fond un héritage du romannsme,
une des idées justes et définitives qu'il ait apportées. M. Mentré
ne cite pas le nom de Stendhal. C'est pourtant sur la différence
des générations qu'est bâtie dansRacineû Shakespeare sa définiti~n
du romantisme, et le Rouge eJ Noir est avant tout la psychologie
d'une génération d'Epigones, d'une âme née dans le rayonnement napoléonien et à laquelle manque le milieu napoléonien
qui lui eût permis de réaliser sa Yie. Julien Sorel échoue sur

3F

les voies qu'il, a choi~cs, mais cette génération réussit littérai~ent lo,r~u e_Ue ~fovc dans 1a littérature les énergies du foyer
mtense ou s était a_Itm~ntée son enfance : ce sont les premières
pages d_e 1~ Confession d un enfant du siècle qui font entrer l'idée
de ?énerat10n dans le bagage courant et les lieux communs de
la h~ature. Depuis Sainte-Beuve, la critique l'a saisie et ne l'a
pas lâchée. Nou~ avon~ aujourd'hui l'habitude de distinguer
~s no~re passé 1mmé?1at 1a génération romantique, la géoératl~n r~ahste, la générano:n symboliste, et c'est une des besoQ'tles
pnnc!pale~ de la_ criti~ue que de chercher les traits comm~s à
la générat1_on qm monte, de préciser plus minutieusement, dans
nne chromque rétrospective, les traits de la génération qui s'en

va.

Une génération sociale est créée par l'accumulation et Je
mouvement de millions de petits faits, de ces millions d'acci~nt~ que sont les millions de générations familiales, et le-drame
inténe~r de toute_ génération familiale se ramène à un élément
a_ssez simple, q.m est ,la divergence nécessaire entre les leçons
tirées d~ l expérience d autrui ou de l'expérience sociale et les
~~ tirées de l'expérience iod!viduelle,_ vécue. Aucune vie
u~aine ne comporte une expénence qu1 puisse se substituer
~rement, pour instruire et conduire une autre vie, à l'expénenœ propre de ceJle-ci, et comme les parents et les maîtres
1~ Etats et les Eglises, les professeurs et les écrivains s'efforceo;
d~poser par :ous les ~oyens le plus possible de l'expérience
111' ls ont acquise et q111 est en partie inopérante et morte, une
~arche ~anu:ell~ à la vie qui croit et à l'adolescence qui
~te _consiste a reieter cette expérience morte. « La leçon des
&amp;its, dit M. Mentré, qui contredit l'héritage de leurs parents et
~ Jeurs maîtres, amène les adolescents à préciser Jeurs
anours et leurs haines, à réviser la table traditionnelle des
~eurs, à établir une hiérarchie des fins et des ty· pes d'humallté ' · ·
. qu~ msprrera désormais leur conduite. » De sorte que si la
l'le sociale c.onsiste d'une part en évolution rogressive et en
~~~ments insensibles, 1a succession des oénérations fami1111e, tm
d'
b
P iqu_e autre part des mutations brusques et des ren~ents violents. « Les petits-fils, selon 1a chair et selon
~t, des hommes d'action, renient souvent leur héritage.
5-c-Beuve a été frappé par cc contraste en étodiant les asc:en-

r

�35 2
danu des solitaires jansénistes (famille Roannez); Madaa
Maintenon est la petite-fille du farouche huguenot
d'Aubigné, comme le lieutenant Psichari est le petit-fils d
Renan. •
Il semble que la continuité, la prise en main docile
tradition soit l'habitude dans la majorité des familles, et qe
renvenement soit l'exception. Mais ici les question, de q
importent plus que celles de quantité. Jmqu'à ces deraila
temps, dans les pays d'Europe, le corp, des officiers s'estrecnlt
dans des familles traditionnelles où les générations nouwllt
imitaient les anciennes. A l'autre extrémité Ica littérat.eun, la
artistes présentent le caractère opposé, puisqu'on est artillle
krivain dans la mesure où l'on apporte quelque chose de...,
veau, où l'on rompt avec un passé, et les e1emples ~mcscilel
par M. Mentré, ceux de Madame de Maintenon et d'Enlell
Psichari, nous montrent que l'exception confirme la Rgle, •
qu'une génération littéraire traditionaliste l'est volontiers •
par goâi de la tradition, mais par goOt du changement et ,..
volonté d'cx~rience différente vis-à-vis d'une génération.lutionnaire. Il est vrai que M. Mentré nous dit ailleurs que, lt
fils continue son grand-père plutôt que son père, car il ptellik
contre-pied de son pêre, qui avait pris lui-méme le conm-,W
du grand-père. Mais le rythme n'est pas toujours auui simple.•
Il n'est jamais simple.
Il n'est pas simple quand on considère les rapports des.,_.
rations dans le temps, et il est pcut~tre encore moins simple
quand on considère l'unité d'une m~me génération dans f•
pacc. Il semble ~ien qu'il y ait beaucoup d'arbitraire dans l,.IIYc
que chacun de nous se fait de sa génération, qu'il s'agisse d'1II
vieillard dont la génération est passée ou d'un jeune homlll
dont la génération prend place. Je ne veux pas revenir aar 11
psychologie Jes âges. c On a besoin, quand on est jeune, il
M. Romain Rolland, de se donner l'illusion qu'on particïpel
un grand mouvement de l'humanité, qu'on renouvelle le
monde... On est si libre et si léger I On ne s'est pas cDCOII
(:hargé du lest d'une famille, on n'a rien, on ne risque gubC,
On est bien généreux, quand on peut renoncer à cc qu'on •
tient pas encore. • Evidemment. Mais si, au lieu de regarder CIi
puissances vitales propres à toute jeunesse de tous Ica teJIIP't

IONS SUI LA LlfflllATUU

regardons les directions précises de la jeunesse en un

tllllps donné, nous les voyons toujours beaucoup plus divcr~~ que ne paraissent l'impliquer tantôt une simplification

tilific1ellc, tantôt un égocentrisme naïf. c Ma génération •
la bouche d'un écrivain est souvent l'équivalent de 41 Le
:aouvememen_t de la République » dans la bouche d'un ministre.
est une périp~rasc sonore qui ne désigne que lui-même, un
nt collccnf donné à ses fantaisies personnelles. M. Gitillld, ayant fait sous ce titre : les Maitres de r Heurt une tuite
~des sur Loti, Brunetière, Faguet, Vogfié, Bou~et, Lemal, RoJ, France, conclut que la génération qui était adoles•tc ve,': 1,8?0 est une génération classique en art, réactionà I mtcneur, patriote à l'extérieur.
Et l'op ne serait pas embarrassé pour tirer d'autres no
•
dé .
ms
aca nuques, et de ces noms académiques eux-mêmes
conclusions fort différentes sur le caractère de ladite généra:
1ion. En réalité une génération forme un tout d'une Yastc amplilldc, une sorte ~e Conférence Molé pour les jeunes, de Parlet pour les vieux: ayant sa droite, son centre, sa gauche, son
~e-gauche. lin y a pas de génération de droite ou de géqéfllion d~ gauc~e. ~t pou~nt il est bien vrai qu'une génération
taa traits part1cuhers, mais des traits qui naissent d'un mouvement, et ne se rai~ènent pas à des choses ou à des idées. Je tente
~~ un portr~lt de ,ce genre, et il est certain que tout ce que
,_.,ra, à ce su1et, d un point de ,-ue différent de celui de
M. Mentré, comportera au moins autant de difficultés et susciau1:1nt de réserves que son travail. Nul problème ne saurait
CIDDRntu autant que celui des générations à être rectifié lui~ par les générations successives et à porter le rcftet partir de l'esprit qui le traite.
ALBHT THIIAUDIT

2J

�355

-.
NOTES

111udance nouvelle Jes esprits autre chose qu'une mauvaise
pSais~nterie, je d!r~s qu'aux divens oc i..smes » lancés jusqu'i~i
et qm ne caracténsa1eut que différentuinfirmités. il conviendrait,
pour qualifier l'effollt aetuel, d'en substituer un seul, qui sera.it
• l'équiJibrisme ».
'1ue firent en effet la plupart des novateurs de toutes caté-

LE TRENTE-DEUXIÈME SALON DES INDÉPENDANTS.
Cette 32e exposition des Indépendants ne ressemble par S1
tenue à aucune de celles qui la précédèrent. Certains, q_ueséduisait outre mesure le pittores'lue de la présentation des œuvres,
dans les baraquements d'antan, accusent Ie Grand Palais d'offrir un décor trop somptueux, et glacé, à cette manifestation
dont la tranquillité les déçoit. Ils attribuent au cadre archite.:tural une impression qui résulte de la seule cohésion des efforts
de la je~esse qui, pour fa première fois depuis de longues
années, renonce aux ruades excessives, et, lasse de piaffer sur
place, s 1 achemine à une allure modérée vers les buts divers
mais parallèles du classicisme nouveau - quïl ne faut pas
confondre avec certain néo--classicisme ...
Deux: événements caractérisent ce Salon, significatifs au même
degré, et d'une importance capitale. Le premier est ;ustement ce•
lui qui cause la plus gtande d.ésillu.sion à ceux qui jusqu'à aujourd'hui s'étaient habitués à chercher aux Indépendants des émotions dont lQ force venait du scandale : l'élément o: fauve » a
presque entièrement disparu et, sallf quelques jeunes impatients
qui poussent des rugissements sans échos, la majorité des. ar·
tistes de valeur conserve une attitwle naturelle et s'expnrne
avec décence. On parait« s'atteler» sérieusement à la besognr
et dédaigner à 1a fois les grandes surfaces et le métier « t-0rcbé »
et frénétique si fort en honneur il y a dix ans. Le tableau d,e
.:hevalet, qui implique un m~tier consciencieux et appuye,
succède à la « toile d'exposition », à la grande machine
« déèorative )) qui, sortie du Salon, n'avait plus aucune raison
d'être.
Disparus également, ces « ismes ,, nouveaux qui naissai:nt
à chaque saison d'avant-guerre. Si je ne craignais qu on
se refusât à voir dans le mot qui me vient pour définir 1l

gories, sinon tricher à ce jeu divin de ]'a,çr.obatie pla.stique ?

Je ne peux trouver mie.ux,

pour exprimer l'attitude de l'artiste,

que de le comparer à un homme. q,ui marcherait su.r la corde
raide, ks yeux fixés sur un but qu'écl:i.îrent et qu'enténèbrent
~cessivement, en un duel égal, son instinct et son inteiligence. De chaque côté de la carde, un péril. A g:m.che, fa
C(llfltrée perfide de l'immédiat, le domaine de la &lt;&lt; nature » au
SC!_ns b:1s 011 l'entendent les photo-peintres, vers lequel l'incline s~ s~nsllillité. A droite, l'étendue aride de la spéculation
pure, vers laquelle sa raison penche. Répugnant au difficile et
trop- peu « original » labeur de conserver J'équilibre, maints
artistes, hier encore impatients de signaler' au public leur fanss.e
agilité, firent ils autre chose que ùe tomber, qui à droite, qui :i
gauch~? Et le public des vernissages sensationnels d'applaudir
surtout s.i la chute s'effectuait avec grâce. La défaillance était ausSffi&gt;t baptisée d'un « isme » nouveau. L'opinion générale semble
s'aviser que ces amusements ne conduisent à rien, pas même au
plaisir durable, et que Je jeu tnême implique une règle. La règle,
admise par la plupart des exposants des dix salles. qui comptent
au Grand Palais, semble être d'accorder son. cœur et son cervtau, et de se garder des chutes même élégant~.
Le deuxième événement caractéristique de cc Salon est ta
dét:hé:mce du paysage, et Yavènement de la figure humaine.
les jeunes peintres ont compris, semb1e+i1, que le meilleur
moyen de r.ésoudre les problèn1.es pressants de la peinture est
ile s'attaquer au « sujet » qui les implique tous. L'homme, dans
sa, nudité éte.mellc: ou dans sa ten.ue familière, est renus eu
h.aneur, et l'étuJ.e de ses aspects paraît vouloir se poursuivre
à~tites touches,. patiemment et non y1us comme du temps des
f.au\:es, par de vastes,et allusives arabcsq,u es.
La salle n° 7 est significative de cette recherche méti.culeuse
èe Ia vérité humaine. Si l'on n'y voit nulle œuvre étonnante,
on y peut découvrir de fort honnêtes travaux.

�356

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

n n'est pas jusqu'à la médiocrité qui n'y devienne sympa·
)
t 11que, tellement elle cherche peu à se cacher sous
. des dehoB
d
·
•
On
assiste
par
endroits
à
ce
spectacle
m:mendu
g émaux.
· h e
peintres qui avouent leur faib!ess~, et
des moyens SI umbles que cette faiblesse en arnve a reveur un ~barme touchant
et puéril. Quelle différence entre cette salle, ou pres~ue tou.t6
les œuvres attestent l'attention, l'application, le. désir de b1~
faire, et ces salles d'avant la guerre, où le moindre ~pprentl
tenait à affirmer, à J'aide de quelques hachures de v~r~mllon et
de vert émeraude son indomptable génie ! Les cnt1ques 001
insuffisamment souligné la probité picturale do~t c~tte salle
est particulièrement imprégnée. Ils ont négligé I ense1gncment
des ensembles pour étudier le détail et commen~er les œuvrcs
)es plus brillantes. C'est ainsi que la salle 4 a hérité des_ él~1gt$
les plus pompeux. j'avoue étre plus inqu1~et _qu~ ravi dune
louan"e aussi intempérante et je pense qu 11 s1é~a1t aux cx~osants d'être moins satisfaits d'eux-mêmes, depws que ccrtam5

r~r

s'en déclarent ravis.
.
M · s·1 l'on a Joué - nous dirons ainsi qu'il convena1ta1s
· 'è
les travaux de MM. de Segonzac, Moreau, ~ernez'. B1ss1 re,
Lotiron, Gimmy, Favory. Simon Lévy.' Galam~, ,Glc1zes, Go:
·
r{· 1· rr
etc ., on a été moms prolixe ou plus
m
d 010,
1!Sl00·"&gt;
• h'
inspiré au sujet de Maria Blanchard et de Jacques Llpc itz.
•1•ria BlancharJ fut :1 dessein placée dans la salle 4 et un peu
•~"
· b'
n
à l'écart, entre deu:ic draperies qui l'isolent. A~SSI ten SO
œuvrc ne se r:ittache-t-elle aux: bonnes toiles qui I entourent qu~
par la qualité Je la matière : l'esprit en est tout autre ; _quant a
l'introduire dans la salle où l'on · groupa les pr_oJ_uctiou~ des
femmes peintres les plus notoires, c'était tout à f:ut 1mpossible.
Il y a dans cette pièce « de la peinture de femme » avec tout
ce que cette expression comporte de légèreté, de charme ~t
finesse. Or, Mademoiselle Blanchard est une femme cc qui fait
Je la peinture». J'espère qu'on saisira le distinguo. On a fort
rarement vu un cas pareil, et il est probable que de longt:mpsé
·
semblable mélange de fermeté dans l' ex écut,on
et de na1,·et

d:

_ j'ajouterai : Je tendresse, malgré les apparences -

ne se

trouvera réalisé.
·n
S.1 le public fut en somme, peu chariuble envers cette pe1 •
•
1·1 n'est
ture ingénue, mais' douloureuse à force de contractton,

OTES

357

pas un peintre qui soit resté insensible JU&gt;: qualités techniques
de ce tableau. On Yit mt:me un ,·il'illard célèbre par son humeur
maussade, son esprit de dénigrement, et sa h:iine pour tout ce
qui n'est pas Whistler ou Degas ; on vit cc peintre agressif
s'attendrir et même courir - une heure trop tarJ - au bureau
de vente.

La place me manque pour •dignement céh:brcr la maitrise de
Maria Blanchard, le seul peintre de talent qui, après dix ans
d'un travail forcené, avait, hier encore, le magnifique et rare
honneur d'être dans la misère. Il me suffira d'indiquer aujour-

d'hui que toutes les tonalités nacrées des impressionnistes sont
utilisées par elle avec une science du dessin et une subtilité de
touche dignes d'un primitif. 1
li conYicnt de placer à côté Je ;\faria Blanchard le sculpteur
Jacques Lipchitz, son égal au point de vue du talent, son
compagnon dans l'incompréhension du public. Son œuvre
est trop profonde, elle décèle trop de sa\·oir, clic est trop organisée pour séduire la foule des amateurs et des critiques. Le
• qu'est-cc que ça représente ? » est répété ici quotidiennement,
et il ne ,·ient à l'idée de personne (je devrais dire à la sensibilité
Je personne) que ces pierres sculptén n'ont à représenter que
la cristallisation de la pens{-e poétique de l'artiste - laquelle
pensée ne peut naître, soudaine ou lente. qu'au contact ou ;m
1011venir d'une imoti,m de .\'a/ure. Le sculpteur n'a que faire de
gestes ou de dentelles qui brisent anecdotiquement la lumière .
Dne veut retenir du spectacle humain que des attitudes repottts, qui lui sont révélées par des éclair:1gcs plus ou moins
intenses, et par des ombres plus ou moins denses. Une fois
dans son atelier, il tkhe à recréer ces architectures vivantes l
raide de plans nets, groupés de façon à accueillir la lumière ou
i s'y dérober selon une progression calculée. li ne peut pas
Yavoir superposition de la réalité fluide et de l'œuvre solide ;
drmandons seulement au sculpteur d'établir, entre la nature et
nous, un système de correspondances, si tyrannique soit-il,
~ai nous puisse faire goliter l'émotion purcmml plastique qui
1. La ((communiante» de Maria Blanchard d.lte de 1912 et est in:r~ée. J'ai vu chez Paul Rosenberg uoc toile récente représentant deux
Jeanes filles d'une beiut.: et d'une réussite indiscutables.

�LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISl-

s'est emparée de lui à l'occasi~n d'un spectacle naturel. Pour
tO'\lt homme doué d'un peu de sensibilité les œuvres que Lipchitz expose au Grand Palais correspondent, dans le domaine
idéal de la sculpture pure, à des attitudes de Pierrots joueUJS
de flûte, personnages abstraits mais véridiques, dont la l'e-présentation n'est nullement destinée à authentifier l'existeaœ
réelle.
Ce sera la gloire de ce 32• Salon des Indépendants d'avoir,
en silence et dans l'ombre d'un vestibule, ou les plis d"1111
rideau, abrité les œuvres de ces deux techniciens inspirés.
ANDRÉ LHOTE
,I&lt;

* *

LES JARDINS, par André Véra, avec des

bois de

Paul Véra éEmile-Paul) '.
Depuis vingt ans, André et Paul Véra combattent fraternellement pou~ une cause qui semble enfin près de triompher:mjomd'hui. Justice leur soit rendue. Ils furent des premiers à croire
au style décoratif modertrc, et à s'élever, par leurs manifestations,
leurs travaux et leur exemple, contre cette période de désunion,
d'individualismes inventifs, de complaisance pour le caprice et
l'excentricité, qui précéda la guerre : la période des « notati~
personnelles ». Nourris du plus solide classicisme français, ils
eurent dès leurs premiers tâtonnements, la nostalgie d'une dis'
cipline professionnelle, d'une technique qu'ils ne trouvaient
plns enseignée nulle part. Ils ne cessèrent, l'un et l'autre, de
prêcher aux décO'rateurs modernes le renoncement au romantisme et à l'individualisme borné, mieux que l'union, la collaboration féconde sous une même règle, dans cet effort comtl111fl
qui gêne peut-être l'essor du génie, - encore n'est-ce point
prouvé - , mais qui seul permet aux talents d'une époque de
s'épanouir et de fructifier.
On sait' que cet espoir est réalisé aujourd'hui, et qu'au lendemain de la guerre, à l'heure où se cherchaient toutes ~C'
forces nationales, une poignée de jeunes hommes, en parfaite
communion d'éducation et de tendances, s'est groupée autour

.

1.

Du même auteur : Le Nout!eau Jardin (Emile-Paul, 1912).

W&lt;7l'ES

359

de farchitecte
.
I Louis Süe, pour"form~r·une laborieuse coDfr.&lt;-!
ç11e
d'arnsans
; eur œuvre naissante permet d'affirmer enfin la
permanence
. des
. .dons décoratifs de notre race , et ta qua1·..1:
ll'C,

1 que Jamais vivace, du godt français.
pus
André Véra orienta spécialement ses ~cherches \'ers l'art
abandonné des Jardins, et voici le second volume où il npose
ses découvertes.
L'auteur nous met d'abord en garde contre cette commune
erreur de confondre tout l'Art du Jardin régulier avec les réalisations .particu,lières d_e Le ~6tre. L'ordonnance des jardins du
grand siècle, cerémomeuse, impersonnelle, relativement monot~ne. en ses combinaisons, convenait parfaitement à cette époque
dunité m~narchique où chacun empruntait religieusement le
goc1t d_u Pnnce, sans l'interpréter ni l'adapter. Aujourd'hui au
con~aue~ dans une société qui n'offre que confusion, l'Art du
Jardm d01t répondre à la diTersité des aspirations, des besoins,
des fortunes, - ou continuer 2. n'être pas. Tout est donc à
créer. Est-ce à dire qu'il faiUc écar:er l'influence de Le Nôtre?
Non certes : il nous enseignera l'essentiel : la méthode tes
règles de composition. Depui, Le Nôt~ l'art paysager 's'est
c1ercé au hasard, sans progrès ; les plus remarquables réussiœs
des ~vm• et XIXe siècles ne sont qu'assemblements fortuits de
motifs charmants ou majestueux, sans plan raisonné uns
volonté préexistante.
'
An.dré Véra nous persuade que le génie contemporain peut

~ doit renouveler !'Art des Jardins, si toutefois l'enseignement

~ un ~e ~ôtre, bien dégagé, bién assimilé, porte ses fruits. Car

~ ~e s agit pas de reproduire le passé ; rien ne serait plus vain ;

il ,1mpo~~ d'innover : or la création durable n'est possible

qu avec laide de la tradition, soutien, support de toute audace

cadence de toute inspir_ation rajeunie. Pas de tradition ~
~ernité ; mais pas de modernité sans tradition : il faut au
Jet d'eau sa pression,
·
· créateur Ja contrainte salutaire
au génie
de_s règles. Et quelJes règles pour nous, aujourd'hui? FranÇllses : .règles de la clarté et de l'harmonie, de l'intelligence,
If( la raison.

La majeure partie du livre jette sur ces généralités la lumière

~ e~emples,

et prouv~ qne de tell~s espérances ne sont pas
lusoires. Dans une smte de chapitres techniques, l'auteur

�360

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étudie pour nos jardins modernes cent possibilités ingénieuses,
selon les climats ou les sites, selon les habitations, selon les
besoins privés de chacun : depuis les résidences d'été, aux
riches parterres, aux fraîches allées d'arbres taillés, aux roseraies, aux treillages colorés garnis de plantes sarmenteuses, aux
fontaines, aux terrasses, aux degrés, jusqu'aux petits jardins de
ville, enclos de murs, dont les réalisations spirituelles ennobliraient si facilement nos banlieues. Une profusion de plans et
de dessins, dus au crayon intelligent de M. Verdeau, illustrent
le volume de la façon la plus suggestive.
Des bois gravés par Paul Véra font à chaque page de ce texte
un accompagnement harmonieux.
Quelques traits, et voici ressuscitée la transparence d'un
verre chargé de roses trop lourdes ; une femme, coiffée d'un
large parasol, assise sur deux cornes d'abondance croisées, et
voici tout à la fois la richesse décorative d'une ornementation
géométrique, la gravité hiératique d'une allégorie, et la plus
directe, la plus moderne évocation du nu féminin. Pareil aux
imagiers de jadis, Paul Véra laisse sa verve s'amuser à des détails
accessoires dont l'ingénuité nous ravit : petits personnages qui
peuplent les fonds, les coins, et qu'un geste vrai suffit à douer
de vie, côlombes roucoulantes courbant le col vers une gerbe
de fleurs, ou bien, cabrées en éventail, lacérant de coups de bec
le galbe d'un fruit. Aucun artiste contemporain ne fait plus
souvent songer aux artisans du passé : il possède leur évidente
probité, leur conscience un peu naïve, leur modestie ; comme
eux, on le sent habité par le souci des conditions matériell~s
de son art _; comme eux, on le voit, de saison en saison, gravlf
les échelons du savoir technique, de l'expérience ; c'est d'eux.
qu'il a hérité cette humilité sereine, qui était le plus précieux
apanage des maitres-ouvriers du moyen-âge : ses motifs sont
peu nombreux ; mais ce n'est pas indigence c'est seulement
le contraire de l'abondance incohérente et suspecte dont s'enorgueillissent tant de faux génies. Femmes aux formes volontiers
iourdes, voluptueuses, enfants aux nus innocents, colom~es,
cornes d'abondance, corbeilles de fleurs, pyramides de fruits,
animaux fabuleux ; c'est à peu près tout. Mais, peu variés,. ces
motifs lui appartiennent. Sa richesse n'est pas de poursuivre
d'autres visions, mais de varier à l'infini les modulations de ces

NOTES

quelques thèmes authentiques, où s'affirment, non ses limites
mais au contraire la vigueur, la concentration et la permanenc;
de sa personnalité.
Il ne faudrait pas que ce volume, à cause de sa présentation
som_ptueuse, ftît confondu avec les ouvrages de luxe qu'on
fabnque pour les bibliophiles. C'est un livre ; il mérite d'être
lu et médité.
ROGER MARTIN DU GARD

*

* *

LE ~ALUMET, édition définitive ornée de gravures
sur bois par André Derain (Editions de la Nouvelle
Revue Française) ;
LE LIVRE ET LA BOUTEILLE, poésies, par André Salmon (Camille Bloch).
Ceux qui datent de la publication du Calumet leur admiration pour M. André Salmon, sont heureux de voir rééditer un
recueil devenu introuvable. Une époque y revit, avec ses modes
esthétiques, ses querelles et ses inquiétudes. Il s'en déo-aCYe un
charme mélancolique: odeur des lilas de Ja Closerie de nbag:ère,
effluves des banquets littéraires et des bars du carrefour Buci
souvenirs d'un te)llps déjà légendaire où les peintres n'avaien;
pas encore accaparé toutes les tables des cafés et toutes les
pages _des jeunes revues. On relira avec le même plaisir
le Festin nocturne, le Cuisinier des grâces, et surtout le beau
poème du Zouave, aux couleurs vives comme celles des uniformes, avant la fallacieuse suavité du bleu « horizon » de
cruelle mémoire.
'
Sous ce titre : Le Livre et la Bouteille, sont réunies des pièces
de caractère différent, et d'époques non moins diverses. Je
préfère aux poèmes que M. André Salmon écrit pour l'amusement des peintres ceux qu'il compose pour le sien propre.
Il. ne m'en, voudra pas de considérer, plutôt que « le c6té
pemtre de 1aventure », l'aventure de son talent, le &lt;( côté
poète». C'est ce dernier, je crois bien, que l'avenir éclairera le
plus volontiers.
Les poètes qui sont tristes ont raison d'aimer le cirque et les
clowns, mais il ne faut jamais faire grimacer la poésie.
M. André Salmon, chaque fois qu'une passion âpre l'anime,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

trouve des accents d'une énetgi.e et d'une sonorité si0i:,aulières,
comme dans les strophes de Costal l'Indim ·

0 père ton enfa11-t perdu
Ne couvrira pas ses blessures
·D'un lourd manteau de chevelures,
Les gllerriers d'ici sont tondus.

NOO'ES

Mra• Deshoulières. Elle a les yeux clairs de Minerve et, de
Marthe,_ le front sage et r.asri.urant. Discipk de Mal.herbe,
~- Lucien Dubech, en dépit d'une ce.r.aine clDilcur d'-Ame,.
fait plutôt songer à Louis Ra.-cine et à ses honn&amp;es ttansports.
Mais il y a de fermes accents dans J'Ode Rhénwe qui clôt
le livre :
Les dyn~tes de Fra11couie
Qui dans Spire sont a1:1 cercueil ...

Maitre, les dévots de la Croix
M'ont enseigné, dans ton langage,
Ce qu'était la gr~rre du droit
Vers laquelle un monde s'engage,

et la strophe finale :
Ala poupe d'une vedette
-Qu;ind tombait Le jour émouvant
J'ai vu pass1:r, ombre muette

f avais m,es bras, men tœur loyal,
Ils ont voulu dans leur délire
M'apprmdre à frapper? Non, à lire!
Et ces débiles m'ont fait mal.

Un drapeau gonflé par le vent ...

Le recrtiteur était un traître

Car on fait faire, il m'a menti
Aux grands la guerre des petits
Pour les marchands et pour Jeurs prltrrs
Et mal g,·isé d'un dernier cha1tt
]'attends que la mort me délivre
Des blancs sensibles et micbants
Qui font la guerre avec des livres.
Comptez, je vous prie, les poètes capables de tresser et de
aouer aussi fortement le fil de la pensée et le rythme de la
phrase, et convenez que le poète de Prikaz mérite de trouver
un sujet à la mesure de l'~ndign.ation passionnée et de la pitié
cruelle que notre époque lui inspire, et qu'il cache trop souvent
.ous le fard d'un pittoresque empruntë.
11.0GKR ALLA.RD

** *

POÈMES POUR ARICIE, par Lucien Dabech (Société
littéraire de France).
La muse pudique de M. Lucien Dubech n'est pas la dondon
dépeinte, en un sonnet fameux, pu l'idyllique .et vindicative

~ne langu~ s_ûre suflit à galvaniser un genre aussi us.é que
1ode p~otique. Une République athénienne d\,one de œ
nom '.era1t àM. Dubech .qui professe le nationalisme intégral, la
surpnse de le nommer Poète-lauréat. Il aurait tôt fait d'éclipser
dans cet emploi le pâle M. Fel"llland Gregh; et l'on ne risquerait plus d'entendre, sous prétexte cl'honorer les mons,
ces dames des Frauçais, aux bras pléthor:iques, déclamer de
pompeux solécismes.
&amp;. A.

*

DRAGÉES, par Jules Laforgue (Editions de la Connaissance).
Les a: inédits" posthumes ont des partisans et des adversaires.

Les uns et les autres ont eu, il y a un an, l'occasion d-e faire
valoir leurs raisons, lors de la publication des Cloportes de
Jules Renard. Celle des inédits de Laforgue leur en offre une
n~uv~lle auj~urd'h_ui. Il nous paraît assez vain d'invoquer des
pnnc1pes, là où 11 n'y a que des cas d'espèce à examiner.
Un inédit peut introduire un écrivain dans la littérature :
André Chénier, par exemple, ou plus près deJ1ous Henri Franck.·
~e soot, il est vw, des cas exceptionnels. Mais on pouuait
citer des inédits qui ont ajouté quel.que chose à des figures déjà
connues, comme oeux de Leopardi ou de Stendhal.
Les fragments, notes et impressions recueillis ici n'ajoutent

�LA }.;OUVELLE REVUE FRANÇAISE

-aucun trait nouveau à la physionomie littéraire, philosophique
ou morale de Laforgue. Mais ils éclairent le mécanisme de sa
création littéraire et forment passerelle entre son œuvre et sa
vie. On a donc eu raison de les publier.
La déformation définitive du réel selon son tempérament et
sa poétique est immédiate chez Laforgue ; elle coïncide avec la
sensation. li n'y a jamais simple enregistrement photographique, réfracté et stylisé après coup. li n'y a pas approximation graduelle, aboutissant après un travail de plus ou moins
longue durée à la découverte de l'image, comme sans doute
chez Baudelaire et sûrement chez Mallarmé. Il n'y a pas non
plus absorption passive, coupée d'illuminations fulgurantes, qui
éclairent toute l'ombre voisine et autour desquelles tout se
groupe, comme chez Hugo. Il y a prise de possession soudaine
et en bloc; il y a transfert de l'être ou de l'objet d'un milieu
défini dans un autre milieu non moins défini ; ce qui baignait
dans l'air tout à coup baigne dans l'eau par immersion brusque.
Les paveurs âes pages 11 et 12, par exemple, n'existent qu'en
fonction de l'orgue de Barbarie qui leur « fait un peu de
musique mélancolique ». Tout et n'importe quoi s'insérait
directement dans le Cosmos que Laforgue portait en lui. Ce
n'était pas de fortuites coîncidences qu'il recherchait entre le
monde réel et son monde idéal ; mais il pratiquait sur la
réalité un perpétuel enlèvement des Sabines pour en repeupler
son univers, l'égal en richesse t:t en variété de l'univers alors
gauchement énuméré par les naturalistes. On pourrait retourner
à son propos la boutade d'Edmond de Goncourt. C'était quelqu'un pour qui le monde extérieur n'existait pas. Ce père des
impressionnistes ne fut jamais impressionniste, voilà ce que
nous enseignent ces fragments. Tout était chez lui construction
sur plan préétabli, avec une indifférence à peu près complète
pour les matériaux employés.
Page 101, Laforgue livre son secret, la clé de toute son
œuvre. Voici : « Comment s'est passée notre puberté (corps et imagi-

nation) tout est là, tout vient de là.
Il y a une heure de nos quinze ans d'où dépendra notre caractère,
notre mirage personnel de l'1mivers. »
Mort à vingt-sept ans, il est disparu trop tôt pour prévoir la
crise de stabilisation de la trentième année, qui pourtant

NOTES

s'annonce déjà dans ses dernières lettres à sa sœur. II a eu ses
quinze ans, éperdus et dominateurs devant la femme la vie et
le néant, jusqu'à sa mort. Un Rimbaud plus o-éni;l devance
l"age et a trente ans dès dix-neuf. Un LaforQUe
'
b
tant sa' puberte'
.
h
'
b
'
est ne e, sen alimente, s'en exalte, s'en torture et ne consent
pas à l'épuiser.
*

BENJAMIN CRÉMIEUX

* "

HISTOIRE DE FRANCE publiée sous 1a direction
d'Ernest Lavisse. La Révolution. Tome I, par P. Sagnac.
Tome II, par E. Parisot.
La grande histoire de France dont la première partie était
arrêtée à la Révolution reprend aujourd'hui sa marche et sera
conduite rapidement jusqu'à nos jours. Les deux premiers volum:s de cette nom·elle série sont d'excellents précis qui rendront
évidemment des services, mais qui sont loin d'être aussi vivants
que 1a Révolution publiée à la même librairie par M. Madelin. II
est_ douteux que la nouvelle série s'élève au-dessus des qualités
est_1mables _et moyeooes de ces deux volumes par des œuvres
qm vaudraient les_ Premiers Capétie11s de Luchaire, le Philippe fp
Bel de M. Langlois, le Louis XIV de M. Lavisse. La différence
?es d~ux p~ti~s nous fera tou~her du doigt la difficulté qu'il y a
~ -~crue I h1sto_1re '?~tem~oram_e. A un point de vue qur n'a
e,1demment neo d h1stonque, Il est curieux de voir combien le
p~rti-pris réactionnaire de M. Madelin rend plus, en verve et en
vie, que la quasi-apologétique révolutionnaire de MM. Sagnac
et Parisot.

*

A.T,

" *
L'HUMANISTE A LA GUERRE par Paul Cazin
(Pion).
'
Nous avons eu bien des livres de guerre, de bons, de médiocres, de détestables. Il en naîtra encore. Car il est impossible
que, passé le temps de réaction et de désaffection inévitables et le
désir d'échapp.er à l'ob_session convenablement satisfait par
quelques exercices gratmts, nombre d'écrivains, combattants, ou
f~ère5, ou fils de combattants, n'aillent pas puiser leur inspiration_ dans le souvenir de ces temps affreux, exaltants, opulents;
quoique nous en ayons, la guerre nous a marqués pour

�LA NOUVELLE , REVUE FRANÇAJSE

la viv. Du re~te, ce fut plosienrs di~in-es d'années après tui que
Napolion trouv:a ses poètes ; ainsi sans doute en sera-t-il pour
nos soldats. En attendant Je o-rand
poème épique, gardons-nous
'
t,
de trainer avec dédain les documents authentiques, directs, qui
s'accumulent un peu plus cmaque jour et qui redressent ou
nuancent l'image sommaire et banale, presque toujours faussée
dans un sens ou dans l'autre par la passion du moment, que
nous gardons en nous du cataclys:ne. Je n'en connais pas de plus
pondéré, de plus humain, de plus français que celui dont un
1c humaniste », inconnu de nous hier, étranger jusqu'ici àla littérature, nous fait aujourd'hui présent et qui est exclusivement
composé de fragments de lettres et c!e notes cursives écrites dans
la tranchée ou au repos, de mars i septembre 1915, sur le front
des Haut-de-Meuse. M. Paul Cazin, homme calme, fut arraché
brusquement à ses livres, à l'Odyssée, aux Psaumes,· à Diogène
Laërce, pour être précipité dans la guerre en qualité de sousofficier d'infanterie. li appartenait à. une catégorie d'intellectuels singulièrement rédnite en ces temps de spécialistes, d'auto-didactes et de primaires. Un « humaniste 11 ; j'ai dit le mot
et il est inscrit sur la couverture. Nous imaginons aussitôt un
homme séparé du sièck, vivant parmi des choses mortes et
mort lui-même. Que non pas. Dans la fréquentation assidue et
e,idusive des anciens, il se trouve· qu'il a cultivé ce qu'il y a de
plus subtilement vivant en l'homme tel que l'a modelé notre
civilisation : la simplicité, fa sagacité, la bonté et cette indifférence qui est plus exactement politesse et qui cache, par modestie, un fond de générosité, de foi etde courage commun du reste
à la majorité des Français. L'humaniste, c'est « l'honnête
homme » : celui qui ne ment pas, celui qui ne se fait pas
meiIIeur qu'il est (ni plus mauvais non plus, comme certains dilettantes pervers de la sincérité romantique); celui q~i
· ne met pas son point d'honneur à fronder les idées reçues, mais
qui ne se défend pas de les examiner à part soi(il s'en voudrait de
leur faire tort en public, si elles sont utiles àu grand nombre ) ;
celui qui accepte l'adver_sité, qui ne s'en réjouit pas, mais qui
s'en accommode ; qui fait son devoir jusqu'au bout, se demande
pourquoi-, mais le fait et ne voudrait pour rien au monde ne
po int le faire · celui en un mot dont l'espritcritique, excessive'
.
ment aiguisé, loin de paralyser son action, l'exalte - et préci-

NOTES

sé~ent en s':u~usant_ d'elle. Remarquons-le en passant : à ce
~01nt d: vue~ 1I ne fait que réaliser à la millième puissance l'attitude d espm nature1Ie an moindre « poilu ,, ; c'est bien de la
tnêm~ c~lture_ que celui-ci inconsciemment participe. II doute
et cr01t, il crmt parce qu'il doute et comme il cro1·t ~oit A. ·
•
.
'
, 7:,· •
1ns1
Mo~ta.i.gne a pu vivre e_n bon chrttien, pratiquer sa religion, se
décider ~n _toute CCJtnude et dans ses écrits, par ailleurs,
adopter l attitude du doute philosophique. Paul Cazin au front
c'~st Montaigne dans la tranchée, avec un peu plus de Bible e~
lm et le soufile d'Ezé~hiel qu! soulève de temps en temps la
tempê:e autour du va1sse:m d Ulysse. Pour lui, comme pour
Montaigne, c~mme pour le véritable humaniste, Ulysse n'est pas
un tnythe, mais un homme, mieux : un compagnon d'aventure .
_un vers d'Homère ne représente pas quelque chose qui sonn;
JUste et donne du plaisir, mais une pensée éternelle actuelle
é~happantparna~re à,touteprescription-et voici qu: laguerr;
lm donne 1occasion d en contrôler la vérité active. Miracle ! Ja
sagesse des siècles rejoint celle de nos soldats. Cazin recueille
sur leurs lhres ·telle et telle parole qui ne serait pas déplacée dans Xénophon et quand il se plaint de monter la garde
avec de la boue jusqu'au ventre, il s'applique aussitôt la parole
sacrée : Aqu;z multœ non potuerurrJ. extinguere caritatem. Les
~a~d&lt;:5 eaux n'auront pu éteindre l'amour. &lt;&lt; Les grandes eaux,
dit-il, image des grandes calamités » et justement d'une des
pires ca!amités de cette guerre. Ainsi, en ce guerrier improvisé
il ne nait pas une émotion, la plus imprévue, la plus insolite,
comme la plus banale, qui ne trouve dans sa mémoire nourrie
de textes un répondant, et sa culture devient un des ressorts
principaux de son endurance ; j'imagine assez bien Péguy dans
le même cas. Si eu effet on pouvaitsongerà rapprocherdequelqne chose ces notes brèves, plaisantes, g:iies, profondes, fleuries
et P~~ant si~ples~ aisées et pourtant rares, d'une rareté qui ne
~ fait pas voir, ce serait, pour l'aIIant et pour la qualité morale
smon pour« l'écriture :&amp;, des cahiers de Péguy. Cazin, no~
plus que Péguy, moins que Péguy peut-être, si fort entamé par
Hugo, n'a pas été gâté par le moderne ; on sent qu'il ignore
tout de nos modes, de nos grimaces, de nos discussions · il
D~t, tout frais, d'un passé de culture; les mots ont encore p;ur
lm tout leur sens, et c'est en quoi1 comme Nguy encore, il est si

�NOTES

368

LA ~OUVELLE RE\'OE FRANÇAISE

près du pcupk. De sorte que ce livre, com_pos_é par_un &lt;, rat de
bibliothèque » est le plus vrai peut~tre qui s?1t ~ort1 de la t~aachée. Du point de vue de « l'humaniste » qut volt de haut, l ennemi ( qu'il déteste) est moins détestable, l'horreur et l'enthousiasme se balancent et même, en fin de compte, la bonne humeur
sait surmonter le désespoir. Il faut dire que cet humaniste est
chrétien chrétien encore tout plein de doutes, mais chrétien, et
quand Homère ne lui suffit pas, il appelle le saint roi David à
la rescousse. - Je donnerai deux citations. c, Penses-tu que
cda les gêne, les alouettes ? (il s'agit d'un ~ombarde~cnt). Elles
sont des centaines à tournoyer dans ce soleil pâlot qui ne chauffe
,n.u:re ks doiru et quand nous nous jetons pêle-mêle au fond
.t,
b
• ,
du déblai, pour laisser passer un gros obus qui sen va cr~vcren
hurlant de fureur, en deç1 de nos lignes, quand les outtls ces:
sent de tinter et le cœur de battre, je les entends encore qu'.
urisolent à perdre haleine. El les lroupitrs, cri1is-lll que ula a11m
tmpicbc de-plaisanter ? ,. Voilà la note juste: Et mainte~ant
cette belle prière:« \'ous ~tes mon attente, Seigneur. Vous ~tes
l'espérance de ceux qui n'ont plus rien à espérer. L'hommt
drail à désbJ1meur d'tire ainsi aiml le dernier el /a11le de muux.
Mab c'est votre uloire éternelle de recueillir les cœurs aban"
b
d'
donnés et les restes de la ,·anité. " \' oilà les paroles uu
homme, qui ne compose pas sa figure.

les

!1m•

HEN"Rf GHÉO,'

Y\'ONNE ET PIJALLET, par Léon Werth (Albin.Michel).
Les documents littéraires sur l'évolution morale des individu~
au cours de la !!Uerre abondent depuis M. Britli11g commence n
n&lt;'Ut
rnir clair jusqu'àb Clérambault, sans ou bl'te~ tout ce qu 'o,n .rulaner dans les livres de combattants, nt un assez °!ed1ocre
~uvrage en deux tomes &lt;le M. Léon Wertb lui-même: Clm:tl
soldat et Cla1Jtl clm, les MajorJ. Nous avons également toute.une
série de romans et &lt;le pièces de théâtre sur les répercu~s1ons
économiques et sociales de la guerre, a,·ec nouveaux-nches,
•
b'1-nat1onaux,
·
etc. •., mais sur
nouveaux-pauvres, manages
.. le·/
1
désarroi intellectuel et moral de l'après-guerre, Yvo,me el P 1all,
est 1:1 première étude un peu poussée qu'on nous ait offerte

jusqu'ici. Cest, en forme de conte, la méditation âpre et co't.rageuse d'un bourgeois révolutionnaire, ballotté entre le scepticisme jouisseur et nihiliste du milieu où il vit et la fidélité à
son idéal, se· comprenant tour à tour comme le centre de
l'univers et comme le rouage conscient et douloureux d'une
sodété inique.
Le voici comblé par ce qu'il appelle l'amour : c Les jours qui
suivirent, Pijallet ne souffrit pas de son époque, il oc souffrit
pas des erreurs collectives, de la bêtise des hommes ou de leur
duplicité. Sur la scène du monde, il improvisait une scène
magnifique dont il était avec Mm• Bussière l'unique acteur. Et le
reste des hommes n'était que figuration. lis allaient, elle et lui,
dans une belle lumiè~e. Les foules ondulaient à l'arrière-plan.
Et ses amis n'étaient que des comparses, pour des scènes de
répit et la commodité des répliques. J)
Le voici à présent en proie à la douleur sociale, ( découragé
ou rebuté par les solutions dont Clavel suldat et Léon Werth,
collaborateur du Journal d11 Pt11plt, se satisfaisaient pendant la
guerre) hésitant et amer au bord du bolchevisme: a: Il n'y a pas
de beauté dans la promiscuité. C'est une mollesse, un emputassement. La civilisation, ce n'est rien qu'un choix entre de
petites nuances d'hommes, c'est la valeur qu'on accorde à des
impondérables. La beauté du barbare, c'est une blague littéraire,
comme la vertu est une blague morale. Mais il faut choisir avec
puissance les ·idées qu'on aime et les hommes par lesquels on se
laisse toucher. 11

Ou encore formulant cet acte de foi individualiste quand
même: • Pijallet n était pas de ces imbéciles qui déduisent le
monde sur un principe et se mettent ainsi la cervelle en paix .
S'il imaginait une transformation de la société, il fallait qu'il se
représentât la modification qu'elle apportait à la vie des individus.»
Td est le drame. S'il perd beaucoup de son efficacité à ne
pas quitter le plan cérébral, où M. Léon Werth (qui est un bon
chroniqueur et un bon critique des mœurs, ruais n'est pas un
romancier), l'a maintenu, et à se diluer en trop d'épisodes
d'inégale signification, il n'en .:st pas moins robustement exposé
et traité avec une loyanté pu instant très émouvante et toujoun
~ympathique.
24

�3iO
.
· n e . pourrait-on
Jl y manque une conclus1on,
mais
• . , laMtromer
Léon
réa arition des Cahû.rJ d'auJt)Urd bu,, ou
.
dms
PP sa p 1ace, an m1'lieu d'autres esprits libres?
Werthlareprend

Vietine ton jour, déesse aux yeux. si beaux,
Par un matin iierme11 de Salamme
Anarchie, ô porteuse de flambeaux ...
Il

pas en France un seul bon roman sociatiste. Le

,

ro:a~

a

;a:,~;

a:archiste au contraire _nous ;~~_J~les ~:::•
1 maître de M. Wertb, Mubeau.
icit~s
.
M
et
rth aiguüler à nouveau le roman subversif vers f~narchiel,
• e s'il lui manque la puissance
.
ème
et l a verdeur de Mirbeau,
'ï pl a
m
d e Vallès , l'ironie supérieure de France et s i a us
verve

~

d'ongles que de patte.
y oturt
Le curieux c'est que cette littératnre aoarcbis:':- et v t
1,_. a' une tradition nettemeo
Pi 'a lld ' ' manque pas - se rem:
tf 1
n. y
d t Voltaire homme d'ordre, res.te: le modèle.
pré-romantique, on
,
BENJAlillN CRDOBUX

.,

* *

SOUS LES MARRONNIERS EN FLEURS, par Henri
.&amp;chel.in (Société littéraire de France).
• •
dé'Jà deu~ Hemi Bachelin : fun obserNous conna1sS1.ons
.
_ de la lignée de
· ·
ble sec un peu gnnçant,
vateur nnpnoya ,
•
.
d PhTppe - s"""•
l'
proche parent e
1 1
rJules. Renard,; autreé -lté ar l'injustice sociale et attendri
tateur tour a tour r vo
~
. it son émotion et ses
Par la vie des simples, qm compnma . . l d'un }·et si
.
fus er que rarement , mars a ors
colères, oe les la1ssânt
fort qu'H allait jusqu'au cœur.

trouvons une

Mar10111z.i1rs tn fteurs, nous
Dans
esarion de Bac helin qua
,, défaut d'une chrono. 'èm ous
.
tm1s1
e
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't t té de prendre pour h
logie exacte de son œuvre, on serai en
S

l

I"~~;;:!'"::

'."o;:""::):

&amp;ch,lin e,t à rebou&lt;s d, fa façon
. .
eu méprisant ( au lien d y a ou '
il part d'an sceptJ.Clsme un f
.
id ,fü ue du monde,
il aboutit à une transfigu:atl~n znq~e ~: labl! se fait ermite.
qni est d'ordinaire au p~1~t e pa . mme il l'a fait dans ses
Qu'ayant dépeint en satmqne amer co
f
. rd'hui
premières œuvres la vie d'un séminaire, il s'en asse au1ou

NOTES

37r
l'évocateur ému, cela interloquera un peu ses premiers lectèurs.

Ce n'est pas qu'un écrivain n'ait le droit de renouveler totalement ses manières de penser, de sentir et de s'exprimer.
·Mais il accepte le risque de déplaire à ceux auxquels il avait
plu d'abord. Et si, comme c'est le cas pour Henri Bachelin,
il se réduit en se renouvelant, au lieu de se compliquer et de
s'enrichir, s'il cesse d'un coup de s'intéresser aux problèmes
humains qui le tourmentaient jusqu'alors, pour se rallier sagement à I'ordre établi, le risque est plus grave encore.
Le troisième Bachelin n'est d'ailleurs pas antipathique en soi,
il n'a ni les lèvres pincées du premier, ni la pudeur à laisser
transparaitre son émotion et les révoltes un peu primaires du
second. fi s'abandonne, i1 se livre. II parle de son enfance et de
l'enfance, comme nous nous lasserons sans doute un jour,
mais comme nous ne sommes pas encore las d'en entendre
parler. 1r Quand j'essaie de jeter un regard en arrière sur les
premières années de mon enfance, elles m'apparaissent comme
un pays merveilleux qu'en pleine nuit j'ai traversé; bien avant
le lever du soleil sur les champs et les maisons. De ci de là
pourtant, un souvenir brille comme la lanterne qu'un homme
d'équipe balance sur le quai ... »
Il y a une école et des écoliers, une petite fille .blonde, et
enfin un petit garçon persécuté qui est le hfros du récit et
dont un camarade raconte l'histoire, à laquelle il est lui-même
intimement mêfé~ selon le procédé du Grand Mt.aulnes, de
Fermina Marquez. ou de l'Iuquièle Adolescence. Mais la trouvaille
d'Henri Bachelin, c'est de n'avoir pas fait raconter la vie du
plus fort par le plus faible, mais du plus faible par le plus
fort, d'avoir glissé au premier plan un personnage de deuxième.
Signé d'un nom inconnu, ce petit livre aurait attiré sans
tarder l'estime des lettrés.
Signé d'Henri Bachelin, il peut sembler un peu mince à ses
adairateurs, et à ceux qui l'admirent, moins une concession
un peu inattendue à un certain poncif néo-classique. Mais
il ne s'agit peut-être que d'un délassement : dans ce cas, ii faat
le reconnaître charmant, d'une musique et d'une tr.ansparence
de cristal.
BENJAJCIN CRÉMfRIIX

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

37 2
LA CAUSE DU BEAU GUILLAUME, par Duranty
(éditions

de la Sirène).

NOTES
r a· M . . d'
373
Jeu i.
ais s1 autres font mieux réft, 1 .
mieux que M. Billy.
.
ec ur personne ne conte

*

La Sirètie a eu la main particulièrement heureuse en rééditant
ce roman à peu près ignoré. Il appartient à l'abondante série des
Mœurs Je Prwince que le roman réaliste multiplie au temps de
Madame Bovary. Et s'il ne vaut évidemment pas le chef-d'œuvre
de Flaubert, si malencontreusement dénigré par Duranty, il est
infiniment supérieur aux romans de Champfleury. Le sujet a
été traité bien souvent. C'est l'hostilité entre des paysans et un
bourgeois établi parmi eux, le tout se terminant par des coups
de fusil et un procès criminel, mais jamais il n'a été traité avec
plus de soin, de mesure et surtout de psychologie. Rien de
plus vivant, de plus justement avancé que le caractère de ce
neurasthénique à accès de volonté, de ce sensitif et de ce faible
qu'est Leforgeur, admirablement placé dans l'atmosphère
même d'E_mma Bovary (le roman fut écrit vers 1859). C'est
moins carré et moins robuste que du Maupassant, mais
peut-être plus fin. Même justesse et même solidité dans les
portraits de paysans : le Volusien et le Guillaume sont parfaits.
Pas l'ombre ici de cette déformation caricaturale qui appartient
au génie des deux romanciers normands, et qui est puisée'lians
tout le naturalisme. Rien non plus de la qualité contraire, la
sympathie émue ou gaie d'un Daudet. C'est juste et c'est vrai,
simplement. Cela rappelle la Maitrese Servante des Tharaud et
la vaut. Ceux qui se plaisent aux romans des deux frères se
plairont à la Cause du Beau Guillaume, bien qu'elle manque de
raccourci et que Duranty ait besoin de beaucoup de pages pour
déployer sa psychologie.
A. r.

** *

BARABOUR OU L'HARMONIE UNIVERSELLE, par
Andri Billy. (La Renaissance du Livre).
On ne saurait refuser au livre de M. André Billy d'être spirituel et amusant: lisez-le en chemin de fer, le voyage de Bara·
bour vous fera oublier le vôtre, et vous arriverez à destination
sans vous apercevoir de la route. Evidemment la formu1e e~t
moins nouvelle qu'on ne l'a dit : on songe souvent au Pramithée mal enchaîné et aux Caves dit Vaticati ainsi qu'au N01t1mi

A. T.

* *

LES CONTES DE PERRAULT
Lafarge (aux éditions de la Sirène). '

illustrés

par Lucien

Si ~.n~tole France, pour clore dignement Je Livre de mon ami
se plait a retrouver
les mythes solaires dans la Ba r be- bl eue etc '
-1 .
par un trava1 mverse c'est au décor coutumier del' c
'
.
Lucien L~
en,ance que
. .
org_e emprunte les éléments de sa re résentation
Ams1 ces Messieurs
p "è re et ne.
. se trompent-ils ' chacun a' sa man1
nous proposent-ils plus, l'un pédant l'autre plat que d '
rabâchés
•
'
,
es contes
, qu on annote ou réédite au lieu de ces l . t .
,·eilleu
1
'
us 01res merses, pour a première fois entendues quand on .
qu'est une fe
,
ignore ce
. mm; et qu on imagine déjà les fées. Ce n'est as
:ans ce hvre d étrennes que nous retrouverons le mo!de
uyant des ogres et forêts, ou prenait une mysté .
.
tance cett
Il.
neuse tmporh .
e pantou e vraimeat de verre, ou le futur du verbe
c ou au moment du danger.
L. A.

***

Au

Théâtre de

l'Œuvre : LE COCU MAGNIFIQUE,

de Crommelynck.
Nous avons eu en France un théâtre pessimiste N
un thé't d'
· ous avons
q
éa re · auteurs mal élevés. Entre les deu x, - sau f que 1
u~s r partie: de Jules Renard et quelques scènes deMaxJacob-,11 maln_qua1t un théâtre déplaisant, au sens de « unpleasant &gt;:
qu emp 01e Shaw · La piè ce de M · Crommelynck comble la
1
acune._ C'est une très belle pièce, et puisqu'il s'agit d'art
d
·
'ramatique et qu '1
I convient
de hausser le ton c'est un chefd
œuvre.
'
· · une puissante et adroite synthèse cie la
·a1 L'a~ t cur a ~euss1
l ous1e
. ·.« La 1alous·ie, d"1t L a Roch efoucauld, est en uel ue
mamère JUste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à coqn q
un bie
·
.
server
drame :,qu1 n~us appartient »._ Sans doute; mais le héros du
L
. en pcisuade par un bien curieux et désolant détour
_e SUJet e1lt pu être traité par M. Sacha Guitry e d
.
cieux, veul es et bou Ievard iers à-peu-près, ou par M.n deeCurel
gra-

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec une grandeur glacée. M. Crommelynck y a mis toute sa
tougue, son sanguin réalisme flamand, et toute la maîtrise dramatique d'un homme familier, jusque·dans son hérédité, avec
le théâtre.
Nous retrouvons en lui les magnifiques qualités d'audace et
de conscience littéraires qui valent à la jeunesse belge son enrichissement, et dont les preuves étonneront.
Une fois de plus il faut remercier M. Lugné Poë d'avoir su
choisir et recréer une œuvre en même temps qu'il relevait le
métier d'acteur. Une fois de plus il a su émouvoir et contrarier
le public dit parisien, si remarquablement peu digne de sa répu•
tation de public tolérant et attentif.
l'AUL MORAND
*

* *

LA CHAUVE-SOURIS DE MOSCOU AU THÉATRE
FEMINA.
Le spectacle russe de la Chauve-Souris n'a pas suscité l'enthousiasme que soulevèrent, voici dix ans, les premiers ballets
russes, mais il s'est acquis une sympathie d'autant plus solide
que la surprise et le goût de la nouveauté n'en constituent pas
les élém·ents essentiels.
Les programmes de la Chauve-Souris nous séduisent parce
qu'ils tirent leur attrait du passé. Osons dire le mot : c'est un
spectacle très « Second Empire», voire «rococo&gt;). Son succès
est légitime en un temps où l'on se dispute les meubles LouisPhilippe. Le choix fait par le public parmi les quelque dix
scènes mises sous ses yeux est décisif : sa faveur va sans hésiter
à ceJJes qui nous ramènent à trois quarts de siècle en arrière.
Chose remarquable, les critiques et les profanes se sont trouvés ,
d'accord : les uns et les autres ont loué surtout les Romances
de Glinka, les Fiancées de Moscou, la poignante chanson
tzigane. Trouve-t-on dans ces scènes quelqu'une de ces inventions extraordinaires qui, par surprise, nous enlèvent uoe part
de notre libre jugement? Non point. lei ce sont deux. jeunes
femmes en blanches robes bouffantes et un jeune homme très
lamartinien. Nos grand'mères du temps qu'elles étaient jeunes
eurent mêmes costumes et mêmes soupirants. Ll., ce militaire
grotesque et bravache qui fait ht cour aux fiancées de Moscou

.NOTES

3ï5
n'e~t pas davantage un inconnu pour nous : c'est le cousin ·du
Maior
de. table d'bôte cher à Meilhac et à Halévy . Etl e cancan
.
qw tcnmne œtte courte scène eût ravi les mânes de Chicard:
Enfin, apr!h le .rococo senbimental et le IOcoco burlesque nous
IY'OillS le rococo tragique sous les espèces d'un officier et d'une
fmime à J'œil fatal qui chantent d'amour et de souffrance
cependant qu'autour du cabinet où ils viennent de souper
resonnent des cris joyeux et -de tcndres chansons.
Nous ~vons connu jadis qoelque chose qui ressemblait fort
~. créatwns ~ la Chauve-Souris. C'était dans !c somnolent
iardm du Palais-Royal. ll y avait Jà un kiosque de jouets et de
g!t~~~ que tenait une vieille femme douée d'une taille de
cai:ab1n1er. EIJ-e avait sous l'Empire caracolé au Bois en compagnie des ~lus nobles amis. Déchue de son pouvoir sut les cœw-s
elle ~égnatt sur ~a petite boutique qu'elle avait tapissée d'image:
d~~m~ : parmi les verdures violentes, rles militûes- éclatants
l'Oism~~eut avec de nobles femmes aux costumes encombrants;
Ces _v1S1ons nous enchantaient et, aujourd'hui encore nous les
,~ions av-ec plaisir : mais la vieille Amazone est n:orte et Je
kiosque fermé.
Ces im3t&gt;o-es nous les avons retrouvées à la Chauve~Souris
présentées avec un goût sans défaut, douées au surplus d~
IIIOuvement et de voix.
_Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'elles parlent puisque, s'-expnmant en n1sse, on ne les comprend guère. Mais Je quasi
lllystè.re ~ont _s'enveloppent leurs paroles est un charme de plus
et marntient intacte cette stylisation que les directeurs de fa
~uv~-Souris ont donnée à Jeurs créations. On Jeur prête
iat~nnon d'amoindrir ce mystère en mettant en français u.oe
~e d~ leu~ rép;rtoire. Complaisance fâcheuse qui risque de
~re à 1attrait qu exerce sur nous l'irréalité vivante de leurs
1lllagcs animées.

.. * *

MICHEL DE GRAMONT

D_EUX PIÈCES DE M. MAETERLINCK AU
THÉATRE MONCEY.
. ~'étant exprimé a'Vec un peu de vivacité au sujet de l'Intru-se
Jt tiens à dire le plaisir que m'ont procuré les deui pièces d;
M. Maeterlinck jouées au théâtre Moncey. II est vrai que le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

&amp;,urgmts/re de Stilmonde n'appartient que bien peu à ce que l'on
appelle la « littérature •. C'est une ceuvre de guerre, une œuvre
de combat, ne disons pas une pièce écrite 4 en service commandé», mais enfin le travail d'un esprit mobilisé, qui prend
soin, sous l'uniforme, de ne pas laisser paraître ses caprices
personnels. Le drame pose avec honnêteté un de ces cas de
conscience, terribles et sans complication, tels que la guerre en
a tant fait naitre et qu'un brave homme résout en acceptant de
mourir, pour ne pas faire mourir d'autres à sa place. Ces trois
actes auraient pu être signés de Sardou aussi bien que de
Maeterlinck, et c'est en quoi précisément ( ceci soit dit sans
aucune ironie) n:side leur mérite : l'effacement de l'homme de
lettres, à l'heure où il ne devait plus y avoir que des citoyens
dressés contre l'ennemi.
Le Miracl, dt Saint A.nloine est une petite œuvre charmante et
qui pourr:i longtemps continuer à plaire. Peut-être M. Maeterlinck n'y attache-t-il pas lui-même plus d'importance qu'i un
délassement entre deux grands ouvrages, mais ce délassement
nous amÜse et nous touche. Les mésaventures du pauvre Saint
Antoine, revenu sur terre pour ressusciter une vieille demoiselle,
houspillé par tout le monde, par les hfritiers, les domestiques et
par la ressuscitée elle-même, cc conte où se mêlent le bon sens,
la farce et une pointe de· poésie mystique, est dans la meilleure
tradition flamande. Il diffère du Pendu ,iépmdu d'Henri Ghéon,
dont il est par ailleurs si proche, en ceci qu'il s'adresse à un
public plus large. Rien n'était divertissant comme d'observer
l'auditoire, fort populaire en ce théâtre de la périphérie, l'inquiétude de quelques spectateurs quand l'auréole du saint se mit
à luire, et leur rapide apprivoisement dès qu'ils comprirent qu'on
pouvait ne point prendre au tragique ces aventures surnaturelles. Quelques esprits forts ne furent tout à fait rassurés que
lorsqu'un fantoche de médecin eut déclaré : Puisque M11• Hortense parle de nouveau, c'est qu'auparavcnt elle n'était pas
vraiment morte - et ils applaudirent avec vigueur. Mais, dans
l'ensemble, c'était plaisir que de voir comme le bon peuple d_c
Paris entre aisément dans un jeu d'esprit aussi subtil, comme il
a vite fait d'en saisir l'ironie et, sans bien s'en rendre compte,
la poésie dfücate.
JEt\N scHLUMBEtGE1

•• •

NOTES

3ï7

MARTIN EDEN, par Jack Limdon (Edition Française
Illustrée).
~'est une figure assez curieuse que celle de Jack London
qui fut dans le sens le moins populaire du mot un aventurier
posséd~nt tous les gollts de ceux qui firent les délices des
roma~ttques, la sensibilité toutefois l'emportant sur la passion.
Depuis quelques années les œuvres de Jack London semblent
7onnaitre la faveur du public. Elles offrent d'ailleurs un intérêt
inégal, car cet écrivain donna aux magazines de nombreuses
oou~clles qui réunies en volumes n'apportent aucun élément de
quali~é dans notre langue. Les meilleurs livres de Jack London
tra~u1ts en français so_nt : L'amour de la Vie, J'Appel de la Forli,
qui trou,·a par la suite bien des imitateurs de l'autre côté de
l'.Atlantique ~t cette histoire monotone, tragique et mélancolique de Marttn Eden qui représente Jack London sous un des
aspects qu'il conna~ssait le mieux. Dans ce roman qui est
peut-être une autobiographie, l'esprit d'aventures du matelot
Martin Eden se replie au contact d'une fille de la bourgeoisie.
Cette fille est elle-même une curieuse figure sociale. C'est le
c ~ocber mou ll où les forces Ju jeune homme viennent se
bnser. Il connaît cependant l'art Je soigner se~ attitudes et
quelques paragraphes essentiels des bons manuels de civilité.
L1 lutte de cet homme pour conquérir la gloire littéraire est
un _en~eigncm~nt ;• je ne le conseille toutefois qu'aux apprentis
écrivains dou.:s d une force physique les mettant à l'abri des
surp_rises. ~es ~ivres émouvants pris à la lettre, et en particulier
les li~·res d actio_n ne valent rien au point de vue didactique.
Martrn Eden finit par connaître la fortune et la considération
des éditeurs. Sa première joie, qui est commune à beaucoup
de débutants, est de surprendre la stupéfaction de sa famille •
p_uis ~a joie s'apaise, il demeure seul en présence de celle qu'ij
a1~a1t. 11 _la retrouve, et mieux armé par les propres armes
~u _elle lui a données il ~•aperçoit de la petitesse d'esprit de cette
1ohe bourgeoise. 11 en résulte une immense déperdition de
~orces, et_ M~;tin Eden se supprime à bord d'un paquebot qui
1emmenait n importe où.
Cette fin mélancolique, si elle n'est pas conforme au. besoins
du roman, n'en demeure pas moins explicable. Cest le besoin

�378

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de dormir que l'on éprouve après la solution, bonne ou mau-vaise, d'une aventure compliquée . Martin Eden se noie comme
Franck Brown le héros de Mandragore, las et sans arguments
pour se défendre, conclut so.n histoire par ces mots : « Je veux
rentrer chez ma mère. -» n faut le talent des grands auteurs
pour rendre sympathiques ces crises d'enfantillage: London est
de ceux qui puissamment organisés pour la lutte peuvent être
vaincus sans déchoir; mais que dire de ces faibles dont toute la
vie ne fut qu'une plainte et qui réussirent à prendre dans l'art
littéraire d'un pays une place, sinon honorable, tout au moins
-sympathique .
PIEJ!.RE MAC ORLA!\

,.

*

*

LES CLASSIQUES DE L'ORIENT. (Rossard).
I. La légende de Nala et Damayanti, traduite du sanscrit par
Sylvain Uvi, ornée d'illustratioss par Andree Karpeles.
Le tome I de la collection des Classiques de r Orient est
dû au maître de l'indianisme français ; il nous présente une
impeccable et pittoresque traduction de l'un des plus célèbres
épisodes du MahâbMrata (Ill, 52-79 ). L'amour conjugal
s'y révèle aussi sincère, non moins ardent que dans d'autres
littératures la passion coupable ; peut-être fallait-il goûter la
douceur de la vie pure comme la goûtait l'Inde, pour exalter la
mutudle fidélité en une telle noblesse de caractères, avec un tel
charme· poé~ique. La chaste décence n'exclut ni le piquant du
récit, ni la vivacité des sentiments : double vérité que le genre
courtois ou romanesque devait Yolontiers méconnaître plus
tard, en Orient comme en Europe.

II. La marcbt à la lumiere (Bodhicary.¼vatâra), poème sanscrit
de Çântideva, traduit avec introduction par L. Fill0t. Bois
dessinés et gravés par H. Tirnian.
Le fondateur de l'Ecole Française d'Eitrême-Orient ' nous
apporte ici une version française d'un ouvrage du vil" siècle,
qui constitue en quelque sorte l' Introduclion· a la vie d.!vote du
Botiddhismc septentrional. Çântideva y montre pat quelle discipline spirituelle doivent passer les futurs Bouddhas pour
réaliser, dans l'illumination souveraine, la perfection. La base
théorique de la doctrine se compose du dogme ruâdhyamika de

~

REVUES

l' ·
l
379
umverse le vacuité ; mais cette thèse se double d'
êch
ardent de la h · é
. .
un pr e
. •
c a.nt , caracténstique du grand Véhicule L
nUYaiµ des premiers âges bouddhiques tout négatif t .L. e
q'ï éd
•
'
~,»ren
~ l ~r ten e _suppnmer la personnalité, tout égeïste, cède la
p ace a la notion du bodhisattva être
. é . d.
.
• · à ,
,
mis ncor 1eux qtu
n aspue s évader de l'illusion qu'en délivrant du même'cou
1esé _autres ho1?mes. L'individualité étant chose vaine le~
m ntes du Samt peuvent s'étendre à autrui Q . ,
s'intére
, 1 a1
.
· mconque
sse a a v eur spéculative de ces doctrines d
reporter à fa traduction antérieure de L de la Vallé pevra ~e
d'H:' ·
·
e oussm
(R
:vue
istoire _et de Littérature religieuses, 1905-1907). ainsi
au commenta1_re ancien, publié par lui, du traité de Çânti/va. La traduction de M. Finot évüe à dessein de présenter
_ouvrage comme un manuel de dogma.tique ; non moins
ngoureuse, certes, que la précédente elle révèle u
é
·
Il d'
•
.
ne pens e
Plus h umame,
ce e un moraliste autant que d'un scola t'
Mlk H T'
é .
s 1que.
. . irma~ a r uss1 cette gageure, d'illustrer à l'ind'
un traité abstrait.
ienne

r

P. MASSON-OUR.SEL

LES REVUES
. A)ndré Gide a ré~ondu à l'enquête de la

RENAISSANCE

(8 j-an-

VIer sur le Romantisme et le Cla,ssfri.sme :
Je_ ~e pens~ pas que les questions qlle vous me posez. au su· et du
class1C1sme puissent être comprises ailleurs qu'en F
1
.J
d ·
{;
rance, a patae et le
. ermer re uge du classicisme. Et pourtant en France in ..-e
·1
Jama · 1
'
eu, , y eut-1
is p us grands représentants du classicisme que Raphaël .G th

ou Mozart ?

,

œ

e

ceJ]::::iai chlssicis~e ~•est pas le résultat d'une contrainte extérieure ;
TI
1 emeure art1fic1elle et ne produit que des œuvres icadémiques
si :e semble que les qualité~ que nous nous plaisons à appeler clas~
c~ :s. Sont surtout des qualités morales, et volontiers )e èonsidère le
est ssla1osmde c~mme un harmonieux faiscfl!u de vertus, dont la première
·
d'inf: mo. est1e. Le .romantis
.
me est touiours accompagné d'orgueil
atuation. la perfection classique implique
.
,
su
•
,. . .
, non pomt certes une
rn:f'ress1on de_ 1_md:iv1du (peu s'en faut que je ne dise : au contra.ire)
s 1a soum1ss1on de l'individu, sa subordination, et celle dl.l mot
~ la p~ase, de !a plirase dans la page, de la page dans l'œuvre.
est la rmse en évidence d'une hiérarchie

li importe de considérer que la lutte en~e classicisme et romantisme

�LES REVUES

380

J'ai seulement voulu faire concevoir que les nombres obligatoires,
les rimes, les formes fixes, tout cet arbitraire, une fois pour toutes
adopté, et opposé à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et
philosophique. Des chaines, qui se roidissent à chaque mouvement de
notre génie, nous rappellent, sur le moment, à tout le mépris que
mérite, ~ans aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire appelle
pensée, et dont ils ignorent que les conditions naturelles ne sont pas
moins fortuites, ni moins futiles, que les conditions d'une charade.
C'est un art de profond sceptique que la poésie savante. Elle suppose
une liberté extraordinaire à l'égard de l'ensemble de nos idées et de
nos sensations. Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel
premier vers; mais c'est à nous de façonner le second qui doit
consonner avec l'autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel.
Ce n'est pas trop de toutes les ressources de l'expérience et de
l'esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don.

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

·
ex.1ste
aussi· b"ieu a' 1• 1· ntérieur de chaque esprit. Et c'est
. de cette lutte
même que doit naitre l'œuvre ; l'œuvre d'art classi~ue r~con~e le
·
h d l'ordre et de la mesure sur le romantisme intérieur.
tnomp e e
.
. , b
1
L'œuvre est d'autant plus belle que la chose soum1~e était da or~ pus
• s· la matière est soumise par avance, 1œuvre est froide et
r évo1tee. 1
.
"ctif ·
sans intérêt. Le yéritable classicisme ne comporte nen de restn . ru
de suppressif; n n'est point tant conservateur que ~rê~teur ; '.l se
détourne de l'archaisme et se refuse à croire que tout a déjà été _dit.
J'ajoute que ne devient pas classique qui \"eut ; et que les vrais classiques sont ceux qui le sont maigre eux, ceux qui le sont sans le
savoir.

•••

Paul Valéry traite dans la REvuE DE PARIS ( r~• février), à
l'Adonis de La Fontaine, de la contramte dans le

propos de

.

vers:

Henry Bidou écrit dans L'OPINION (29 janvier)

Les exicrences d'une stricte prosodie sont l'artifice qui confère au
langage na~urel les qualités d'une matière résistante, étrangère~. notre
âme et comme sourde à nos désirs. Si elles n'étaient pas~ dc1m ~sensées: et q~'elles n'excitassent pas notre révolte, elles s~ra1ent _radicalement absurdes. On ne peut plus tout dire ; et pour dire quoi qu7 ce
soit, il ne suffit plus de le concevoir fortemen~, d'en être plein ~
enivrê ni de laisser échapper, de l'instant mymque, une figure déJa
presq;e tout achevée en notre absence. A un dieu ~eule~eot est
rêservêe l'ineffable indistinction de son acte et de sa pensee. Mais nous,
il faut peiner; il faut connaître amèrement leur différence. N_ou~ avo~
à poursuivre des mots qui n'existent pas toujours, et des comcidence
chimériques ; nous avons à nous maintenir dans l'impuissan:e, essa~aot
de conjoindre des sons et des significations, et créant _en ,pleme l~miè~
l'un de ces cauchemars où s'épuise le rêveur, quand il s efforce md~
niment d'égaliser deux fantômes de lignes aussi instables que luimême. Nous devons dooc passionnément attendre, changer d'heure et
de jour comme l'on changerait d'outil, et vouloir, vouloir .... Et même,

ne pas excessivement vouloir.

Et plus loin :

.

Entendez-moi je ne dis pas que le « délice sans chemin &gt;• ne soit le
• · ~3 s le don_
principe et le but' même de l'art des poètes. Je ne depnse
éblouissant que fait notre vie à notre conscience, quand elle J_ett: bru:cs
quemen dans le brasier mille souvenirs d'un seul coup. Ma_1s, JU~ nt
à nos jours, jamais une trouvaille, ni un ensemble de trouvailles, 0 0
r,aru constituer un ouvrage.

,

.

••

1

à l'occ:i.sion

de la reprise de Tristan et Isolde par la Société des Concerts du
Conservatoire.
Il y a eu ce moment dans l'univers une guerre entre deux musiques.
Ce n'est pas entre la musique française et la musique allemande. li faut
l'aveuglement intéressé de M. Saint-Saens pour imaginer que ses exercices, d'ailleurs agréables et corrects, puissent être mis en balance avec
les grandes œuvres des maitres, soit allemands, soit français. La vérité
est toute différente. Il existe une mauvaise musique internationale, en
grande partie italienne et française, qui accapare la scène dans tous les
pays du monde. J'ai été témoin, en Amérique du Sud, de cette lamentable et ridicule usurpation. J'ai vu, dans un des plus beaux théâtres
du monde, régner lA Tosca et Manon. La vraie guerre est entre cette
musique frelatée et l'art véritable, qu'il soit allemand, français, russe
ou de quelque pays qurù lui plaira. D'un c6tê, il y a les Puccini et les
Massenet, de l'autre il y a les Beethoven, les Wagner, les d'Iody, les
Franck, les Debussy, les Stravinsky : génies à la fois opposés et fraternels, qui tous ont arraché un cri uouveau à l'éternelle nature. En por- .
tant en triomphe une œune comme Tristan, le public rend plus facile
le chemin que devra faire le gfoie qui naîtra demain chei nous ; et en
applaudissant \Vagner, j'ai le sentiment que nous faisons une œuvre
nationale.

•

••
Du manifeste de Marinetti: La Danse

futuriste, qu'a

publié

�382

283

l'EsPlnT NouvEAu (nP 3), et qui « annule toutes les danses
pasreistes », détachons la Danse de la Mitrailleuse :
Je veux exprimer toute l'émotion délirante du cri Sa·wia ! qui se
déchire en lambeaux et meurt héroïquement sous le laminoir mécanique-géemétrique inexorable du feu des mitrailleuses.
·
rer 11wuv.munt. - Avec les pieds (lès bras tendus en avant) la danseuse imitera le martellement mécanique du tap-tap-tap-tap-tap-tap-tap
de la mitrailleuse. La danseuse montrera d'un geste rap-ide une pancarte
imprimée en rouge : Ennemi il 700 111.tres.
2e 111(JUVJment. - Avec les. mains arrondies eo forme de coupe (l'une
pltine de roses blanches, l'autre pleine de roses rouges), elle imitera
l'éclosion du feu au sortir du canon de la mitrailleuse. La danseuse
aura entre les lèvres une grande orchidée bland1e et montrera une
pancarte imprimée en rouge : Em1m1i à 500 mètres.
;• mouvement. - Avec les bras grands ouverts, elle décrira l'éventail
tournoyant et arrosant des projectiles.
4• 11W11vemimt. - Le corps pivotera lentement, et les pieds martellcront les phuacbes.
5c mouvement. - Elle accompagnera. avec d'impétueux élans du
corps en avant le cri de Sm1oiaaaaaaaaaaaaa !
6e mo1wemerit. - La danseuse à quatre pattes imitera la forme de la
m:irntilleuse, noin:~argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les
bras tendus en avant, elle agitera fiévreusement l'orchidée blanche et
roQge, comme ttn canon de mitrailleuse pendant .le tir.

.. .

LA

GRANDE REVUE

(Fèvrièr) : De la 111édiouité de la littérature

~rJsente, par René Lote.

LEs LETTR.Es (Déc.-Janv.): Ra/ailla, par L. Martin-Chauffier .
(Févr.): Pour une semaine des écrirnins catholiques.
'
. LE M~CVRE DE FRANCE (r5 Janv.
Jourd'hui, par Maurice Boissard.

rer

Févr.): Gazette d'hier et à'au-

L'ŒIL·DE-BŒUF(Janvtcr): Arrivée d New-York, par Fr. de Heeckeren.

LA fu:NAISS.~NCE (r5 Janv. S Févr.): Le PolitiqUB et le Réel par
Georges Aime!.
'
REVUE DES BILLES-LETTRES

Tanner.
LA. RE":°E

0anvier): Au théâtre Pitœj, par H~mi

CRITIQUE DES IDÉES ET DES

LrvREs (25 Janv.): Les précut·-

sttm tle Nie.tzche, par A. Thibaudet.
REVUE DES DEUX-MONDES (1er

par Paul Bourget.

Février): Un drame dans le momfe ·
'

LAREvlra. DE L'EroQU2 (Février): Le Semeu.r d'i-l'raie par Fr V'J.lé

Griftin.

MEMENTO

L'AMOUR DE L'ART Qauvier) : LDis d'lm·monü et de lradititm, par
E. Monod-Herzen.
ART E1" Dtcoa/lTJON Uaovier) : us aquarell,s de Sig-na&amp;, par
L. Deshairs.
BEI.lEs-LETTRES Qanvier) : OpinionH-t souvenirs sur Verlaine.
LE. Buu:&amp;TIN DE LA,. VIE ARTISTIQUE (rer Février): Le centenaire tle
Mkyo,i, par Tabarant,
LEs CAll.IBlls CATHOUQUES (25 Janv.): La guerre en espadrillts, par
Alff~d Butot.
LEs CAH?Ell.S D'AUJOURD'Hvr Qanvier): Queslicms militaires, par
V akry Luibaud; Façom d'être jeune-politique d'abcmJ., par André Salmoo.
LES Ûlil.ERSID:ÉALISTES CTanvier): Pour·11n ,1mi lui, par Charles Vildrac ; Entrée dans Cromedeyre-le-Vieil, par Luc Durtaia.
Ù: DIVAN aanv.-Fév.): Ü 1'/Jtl_(e et le Noil- au .i1iéma, par Doris

Gurmell.

!.Es ECRITS NmJVEAUX (Févric:r): Moravagine, par Blaise Cendrars•
L'art selon Sai11t Thomas d'Aqui11, p.ar Henri Ghéon.
'
11 Il
L'EsPRTT NOUVEAU
(no
3)
·
Go
t
·
la
·
• ngora e iVld arme, ou conna,ssanctrde
flÙMolv par les mots, par Z. Miloer; (uo 4) Le Purisme par Ozenfant
etJeanneret; Femand Léger, par Maurice Raynal.
'
ETuD_ES (20 Janvier) : Un prophtte contemporain ; Antoine le gufrisseur,
par Lucien Roure;_ IV.lit Whitfllan, par J. de Tonquédec.
LA GERBE Ganv1er) :A propos du bai-kaï, par Jules Romains . Vingtquatre ba'i-kai, par R. Druart.
'

'

.

J,;;

_LA RBVUE HEBDOMADAI1U! (15 Janv.) Emile Verhaeren, par André
Gide; ~tendhal et l'éJ1,cation des filles, par Jean Balde. (22 Janv.): L'Allema,1111 in.far= et le traiti, par-...

LA. REVUE UNIVERSELLE (15 Janv.): Réjlexwns sur un premier livre~
par Charles Maurras; l' Aiinéedra111atiqut, par Henry Bidou.
LE THYRSE (1er Février) ; Le cocu magnifique, par Léon Ruth.

!-4 VIE (15 Janv.): Le dJant de la 5id~, par Daniel ThaJy.

L./t. ~IE DES LETTRES {Décembre) ~ Li ligne droite est morte, par
Hans P1pp; Qanvier): La Gérant.,, par Franz Hellens.

•* •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE.

Nous croyons intéresser nos lecteurs en leur offra~t de temps
en temps un bref aperçu des publications les pins importantes
en langue étrangère.
1. _

LETTRES

LITTÉRATURE ANGLAISE.

AVEC COMMENTAIRES

.
A last Diary,
par W• N· p · BARBELLION. (Chatto and Windus, 97, St. Martin's Lane, Loudon, W. C. 2 -)
0
99 Notes on Lije and Letters, par JosEPH CoNRAD. (Dcn~~T;u1 AcHI!•
Shakespeare's last years in London (1586-1592), par
(Quaritch.)
Letters of William James.

SON.

2

.
fil Henry
volumes. (Editées par son s,

James, chez Longs,n1~n et Co, London.~ OLD
Things thal havi tnlerested me, par RN

BENNETT.

Windus.)

(Macmillan )

The Cantives (Roman), par HUGH WALPOLE.
r
. .
Principles
oj Probabsl1ty,
par JOHN MAY NARD
Ea,,wrnic Consequences of Peau. (Macmillan.)
Il._

(Chatto and
(&lt;

•

KEYNES'

auteur

d n,,
e

ÙTTÉRATURE ALLEMANDE.

S
(Ed s Fischer, Berlin, 19r9.)
Der Spiegel, par füllL TRAUSS.
• .
(Ed S Fischer 1919.)
• •
·.1..... hall
arJAKOBWASSERMANN.
• •
'
Cbmllan w..,,,..,, ~e,p
H
(Ed s Fischer 1920.)
l(lfo11sors le-tz.ter Sommer, par Hermann esse.
. . (Ed, S FisDemian Die Gescbichte eitJer Ju1;end, par EwtL SINCLAIR.
. .

cher, 1920.)
. . .L. R
par Alfred DôDie drei Sprünge des Wang-Lun Clnnesisc,x;r oma II '
blin. (Ed. S. Fischer, 1920.)
• .
K RNFELD. (Ed. S. Fis•
Rimmel u,ul Erde. EiM Tragodre, par PAUL o
cher 1919.)
(Ed s Fscher 1920.)
G~taltwandel der Gotter, par LEOPOLD ZIEG(ELEd:k. PauÎ êas1siere/ 1920.)
• b Balladm par ELSE LASKER.
•
'
)
Rebra,sc e
,
(Ed Paul Cassierer, 1920.
Die echten Sede,nu,1ds, par ERNST BARLACH.
•

LE G6RANT : GA.STOK GAWMUD.
ABBBYtLLE. -

I

UI.PRlliU!RIK P. P.&amp;ILLART.

CHARLES

!

« Après ce qui vient de se passer, j'éprouve le besoin
de vous écrire. Hélas! ce n'est plus le temps des culbutes
sur la plage, le cadran de nos cœurs marque une heure
plus grave. Vous l'avez compris, Charles ! Un auteur dont
je ne sais plus le nom l'a dit : on ne badine pas avec
l'amour ! Vous avez badiné avec le mien. Je n'ai plus de
piano : pourquoi, ou plutôt pour· qui ? Il y a trois sortes
d'intérieurs: l'intérieur coquet, l'intérieur sérieux, l'intérieur
artiste. Vous n'aimez pas le laqué blanc! Vous avez la
responsabilité des changements: mon intérieur était coquet.
Nous avons commencé par des plaisanteries d'ombrelle
sur la plage : aujourd'hui vous me dites que j'ai pesé sur
votre destinée et que vous devriez être am: Chargeurs
Réunis. Croyez-vous que ce ne soit rien d'avoir changé
mon mobilier parce vous n'aimez pas le laqué blanc?
d'avoir vendu mon piano parce que je ne peux: pas résister
au besoin de tapoter. Vous me dites : « Tu m'as brouillé
avec ma mère pour la vie. » Charles l vous oubliez que je
suis restée sept mois sans faire entrer un œuf dans la salle
à manger sous prétexte que la vue d'un œuf vous donne
des vomissements. J'ai l'esprit de sacrifice, Charles. Je suis
2)

�386
blonde; vous le ~avez, ma blondeur ne doit_ rien aux.artifices du coiffeur: toutes les blondes ont l'esprit de sacrifice.
Un ami à moi le disait - un de ceux que vous ave~ ch~
par vos sarcasmes. C'était un homme charmant qut récitait
agréablement les monologues. Il disait a~ssi que le~ cheveux qui ondulent naturellement sont un signe de pauence.
Ainsi vous voyez comme il est intelligent. Vous avez
chassê ma femme de chambre ou c'est tout comme. Cette
fille vous déplaisait. J'avais un tapis de table en velours de
Gênes : il est au grenier dans ma maison du Tréport, P,arce
que vous l'avez brûlé avec votre cigare. Pensez-vous qu un_e
femme qui se pique d'élégance puisse conserver un tapis
de table brî1lé? Elle ne le peut pas. Charles ! Je vous rends
justice : vous avez cherché dans tout Paris une étoffe pareille à celle de mon tapis de table. Mais l'avez-vous trouvée~
non, Charles, vous ne l'avez pas trou~•ée. Dès, l~rs à quoi
bon ? Aujourd'hui \'"OUS venez me dire : « J a1 manq_uê
pour vos beaux yeux un mariage de quatre ~ent treize
mille francs ! ,. Charles, au lieu de me remercier pour la
noblesse de mes sentiments, vous me faites d~s. r~proches.
Non I je n'ai pas voulu qu'un homme que J a1 :i~é, qu_e
j'aime encore devînt vil à mes yeux de femme. 0 ou ve~ait
cet argent ? il venait de gains indignes de la répuuuon
d'un homme à peu près ... La pureté de mon amour_ vous
a préservé d'une infamie. Mais croyez-vous que 1e ne
connaisse pas votre mépris pour les femmes ? Croyez-vous
que je n'en souffrais pas da~s mon amo~r-prop~e. ?
Croyez-vous que je ne souffratS pas quand ,ous arnviez
en retard de plusieurs minutes, sans égard pour une femm~
libre et aimante et qui s'était donnée, fière de tr~m~er c,elu1
u'elle n'aimait plus pour celui à qui elle le sacnfia1t. \ ous
1vez quelquefois du tact, Charles, Die_u m~rci, _vous ne
, vez 1· am.ais reproché de \'OUS avoir fait hnser u~
ma
.
. ' .
be D
amitié utile. Mais écoutez-moi, Charles, Je n 31 pas 5?'
&lt;le tact. Je suis femme et la femme est un être de p~s,on
irréfléchie. Aristide que j'ai quitté pour vous était un

1.BTTRES AVEC cm,U.(D."TAIRES

homme d'avenir et vous n'avez jamais réussi à entrer aux
Chargeurs Réunis, malgré votre diplôme de docteur en
droit. ~c ne vous fais pas de reproche mais ne parlez pas
de sacrifices à une martyre de l'amour. Ne vous permettez
pas de Yous plaindre alors que je n'ai même plus mon
Jl'IUvre piano pour chanter d'un cœur brisé. Rachetez un
piano, me direz-\·ous ! les pianos sont hors de prix et qui
me rendra les doigts du couvent pour en parcourir le
clavier. Dès lors à quoi bon ? c'est comme pour les
plantes d'appartement. Qu'est-ce que je n'aurais pas donné
pour conserver mon araucaria ? Mon araucaria vous
déplaisait. C'est au point que j'avais envie de vous mettre
.
'
comme on d1t le marché au poing : lui et moi ou rien !
mais je vous aimais et je suis une femme de tact. Je
n'aime pas le ridicule. J'avoue que je vous ai aimé jusqu'à sacrifier mes goûts artistiques. Les gol'.it artistiques
pounant, Charles, font la noblesse d'une vie de femme et
c'est ce qui nous sépare de la bête. Ah ! non, ce n'est plus
le temps des culbutes, ce n'est plus, ce n'est plus le temps
des jeux d'ombrelle. Vous m'avez tyrannisée et c'est maintenant que je m'en aperçois, tant il est vrai que l'Amour
est aveugle.
&lt;1 Vous m'écrivez: « Vous m'avez chassé de \"Otre vie
après avoir brisé la mienne 1 » J'aime beaucoup votre manière d'écrire et je conserverai toutes vos lettres malgré
l'imprudence, car personne n'a rien à y voir. Mais quand
vous ai-je chassé de ma vie ? Est-ce que ce n'est pas ,·ous
qui êtes parti parce que Aristide est revenu. Vous dites
qu'Aristide est de nouveau mon amant. Quelles preuves
avez-vous ? et quand même vous auriez des preuves qu'estcc que ça prouverait ? Aristide est revenu parce qu'il
n'habite plus Montfort-sur-Meu étant brouill1: avec la
&amp;mille de sa femme. Aristide est mon grand ami et si
- ce que je ne veu p.s supposer - si Aristide était ce
qu'on appelle« un amant 1, je vous demande si c'est une
raison pour me reprocher d'avoir brisé votre vie ? Suis-je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

femme à briser la vie d'un homme ? où avez-vous pris
que je fusse une femme sans cœur? quand m'avez-vous vu
faire souffrir qui que ce soit ? ne m'avez-vous pas vu faire
l'aumône? mon Dieu, demandez seulement à mes domestiques comme ils sont traités chez moi. Est-ce que j'ai fermé
les yeux quand je me suis aperçue que Maria Vaillant me
volait ? est-ce que jtï: n'ai pas marié Yvonne avec le
cocher de madame Protaize ? Est-ce que je fais une rente à
ma mère ou non ? n'ai-je pas établi mon frère Edouard ?
N'ai-je pas donné deux cents francs aux sinistrés du paquebot « l'Elan )&gt;, Alors? qu'avez-vous à me reprocher
du côté cœur. Croyez-Yous après cela que je sois femme
à briser la vie d'un homme ? Ah! non ! ce n'est plus le
temps des culbutes et des jeux d'ombrelle ! nous sommes
devant la vie comme deux malheureux qui se sont pris par
amour. Et maintenant ! jugez-moi ! Non, Charles, ma
maison ne vous est pas fermée, ne le croyez point. Vous
me ferez toujours plaisir en venant me voir. Croyez que
ce qui reste d'amour dans mon cœur me fera oublier la
cruauté de votre dernière lettre et celle de votre attitude.
« Celle qui est toujours votre amie,
cc Anna BouRDIN. &gt;&gt;
COMMENTAIRE DE LA LETTRE

Il faut reconnaître que l'intérieur d'Anna Bourdin était
coquet mais jusqu'à quel point doit-on admettre avec la
maîtresse de Charles que celui-ci soit pour quelque chose
dans le chambardement auquel il est fait allusion plus haut?
Non, Anna Bourdin, soyez franche ! n'est-ce pas vous qui
avez été frappée de ce que madame Protaize vous avait
dit : « Le laqué blanc ne se fait plus ! » De même pour le
piano ! pourquoi rendre Charles responsable de ce dégoût
du piano ? Charles aime la musique, mais avouez que la
vôtre n'était pas supportable. Il n'est guère agréable d'entendre ânonner une chanson de Mayol avec un ou deux

LETTRES AVEC COMMENTAIRES

389

doigts. Or jamais Charles n'a proféré une plainte au sujet
de vos a11:usen;ents musica_ux, c'est vous, permettez-moi de
vous le dire, c est vous qui avez été un soir attristée par le
talent de madame Protaize laquelle joue vraiment assez
allègrement les valses, Jes tangos et même des fragments
de ~an~n. Vous.avez vendu votre piano par rage ou bou~ene, ~ ayan: n: le _courage ~e travailler pour l'Art musical, Ill celui d envisager froidement 1a supériorité évidente d~ votre amie madame Protaize dans ses exercices.
Quant a ~ ques~o~ des amis chassés par ce pauvre
Charles, la1ssez-mo1 nre. Vous étiez à cette époque très
amoureuse de Charles, je le sais ; vos amis essayaient de
vous_ d~t~cher de lui pour des raisons que je n'ai pas à approfondir 1c1: vous avez préféré l'amour à l'amitié, ce qui est
très naturel, et pour établir l'autorité amoureuse vous avez
établi la solitude à deux. Je n'insiste pas sur 1a' femme de
chambre qui connaissait trop bien un passé que vous vouliez
oublier. Je n'insiste pas davantage sur le tapis en velours de
Gênes, les torts sont ici du côté de Charles il a brûlé Je
.
'
ta~1s en velours de Gênes et qui plus est, il a menti en vous
faisant croire à des démarches faites dans le but de le remplacer: il n'en a pas fait une seule. Quant à l'araucaria
.
'
vous Y temez surtout parce que c'était un cadeau d'Aristide
et c'était pour la même raison que Charles n'y tenait pas.
~e parl~z ~one pas de vos goûts artistiques au sujet de
1arauca_n~ Je :7ous a~re que les goûts artistiques que je ne
vous a1 Jamais démés n'ont rien à voir avec ce cadeau
d'Aristide. Je ne dénie pas non plus vos qualités de cœur
~ais est-ce à moi de vous faire observer que briser la vi;
d ~n homme par amour et faire la charité ou ne pas la
faue cela ne vient pas des mêmes compartiments du
cerveau ou du cœur? vous le savez aussi bien que moi•
.
n 'êtes pas mnocente
à ce point, ne serait-ce pas plutôt'
1c1 un peu de ... comment dirais-je... de mauvaise foi.
Charles vous reproche d'avoir brisé sa vie... nous allons
examiner cette proposition tout à l'heure ... que répondriez-

:~us

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
39°
vous bien? c'est difficile. Allez-vous nier que vous avez
brisé sa vie ? si vous étiez plus méchante que vous n'êtes,
vous seriez flattée d'avoir eu la puissance de briser une
vie (il y a beaucoup de femmes de cette force-là) mais
vous n'êtes pas méchante. Si vous étiez aussi bonne que
vous prétendez l'être, vous trouveriez dans votre cœur des
mots consolateurs très doux. Mais vous êtes avant tout
indifférente et Dieu sait ce qu'est l'indifférence d'une femme
qui n'aime plus. Et dans votre indifférence vous n'éprouvez
que le besoin de démontrer votre vertu.
Passons à Charles ! Charles n'avoue pas, Charles n'a
jamais voulu avouer qu'il est sujet au m~l de mer l quan~
on lui a proposé aux Chargeurs Réums une place qm
nécessitait des voyages dans les cinq .parties du monde
Charles qui aime le drame est venu pleurer dans_ le_s br~
d'Anna Bourdin en jurant qu'il ne se séparerait Jamais
d'elle. A1ma Bourdin a caressé sa tête chauve toute émue.
Voilà que Charles reproche à Anna d'avoir pesé sur sa
destinée : Charles est injuste. Charles dit à Anna: c&lt; Tu
m'as brouillé avec ma mère pour la vie ! » Il y a du vrai
dans cette assertion mais très indirectement. La mère de
Charles fit des observations un soir à son fils parce qu'il
sortait tous les soirs après le dîner. Charles répondit qu'il
n'était plus un enfant. La mère de Charles voulut emmener
Charles chez les Talabardon, gens qui ont des amis députés.
Charles dont Anna espérait la venue, refusa d'accompagner
sa mère. Sa mère lui dit en pleurant : cc Avoue-le, Charles,
tu as une liaison ! - Et quand même ce serait! tu sais bien
que je ne peux me marier puisque nous n'avons que. juste
de quoi vivre à deux. Penses-tu que je vais vivre en morne?»
Sur ce la mère de Charles se trouva mal ou presque,
Charles prit la porte et vint habiter chez Anna Bourdin e~
attendant de « trouver qHelque chose ». On voit par ce qm
précède qu'Anna Bourdin n'est pour ains1 dire pas responsable de la brouille du plus brave homme des fils avec la plus
~ffectionnée des mères.

LETnœS AVEC COMMENTAIRES

39r

Parlons du mariage de quatre cent treize mille francs !
Ce mariage n'a pas plus existé en projet qu'antrement. La mère de Charles le jour où elle apprit que
Mlle Talabardon avait quatre cent treize mille francs provenant de sa grand'mère qui était aussi sa marraine, se mit
?ans l_a tête que son fils valait bien une pareille fortune par son
mtelligence et sa distinction native et acquise. Elle émit
. ~e~te pe?sée devant Charles plusieurs tais, et Charles prit
1air de_ 1é~olier puni. Un jour il déclara à sa mère qu'il ne
se manera1t pas parce qu'il ne voulait pas devoir sa fortune
à sa f:mme. ~harles vint raconter à Anna Bourdin qu'on
voulai_t le maner à quatre cent treize mille francs et qu'il
re~s~1t parc; qu'il n'ai~ait qu'eII~. Ajoutons pour être
véridique _qu Anna Bo~rdm répondit : 1&lt; Accepte toujours,
m~~ chén, tu ne serais pas le premier mari qui jurerait
fidehté devant le maire avec une arrière-pensée amoureuse. » Voilà que Charles écrit à Anna; cc J'ai manqué
~r vos beaux yeux un mariage de quatre cent treize
nulle francs!» Voilà qu'Anna lui répond: &lt;c D'où venait cet
a~gent _? de gains indignes, etc ... &gt;J jetant l'opprobre et le
d1SCré.dit sur 1honorable famille des T alabardon.
Finissons-en. Qu'èst-ce qu'Ar1stide? qui était Aristide ?
Quelles sont les relations d'Aristide avec Charles ? Aristide
est propriétaire à Montfort-sur-Meu et membre de 1a famille Talabardon. C'est par !ni que Charles a connu
Ann~ Bourdin= « J'ai une petite femme, mon vieux, si tu
voya1S ç~·-· u?_e femme du monde, du vrai monde et pas
~e petite IDIJaurée. Non ! une femme intelligence, pianiste. » Pendant un temps Charles fut un tiers distrayant
~evant un couple qui s'ennuyait. Un jour il y eut des
silences, Aristide comprit qu'il était devenu une gêne et
comme il était obligé de partir pour Montfort-sur-Men il
s'éclipsa en galant homme. lorsqu'il revint de Montf;n:?r•Meu il t~mba ~hez ~nna et dans ses bras. Charles qui
. est pas un imbécile devma ou comprit ; comme il avait
a ce moment selon son expression u.n petit roman aille:urs,
1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

39 2

il fut indulgent pour celui d'Anna jusqu'au jour où
l'héroïne de son « petit roman ailleurs» devint jalouse; il
se para de dignité, parla amèrement d'Aristide. Ces messieurs
sont toujours de très bons amis Dieu merci. Charles a même
lu à Aristide la lettre reproduite ici. Ils en ont ri ensemble
au café.

II
DEUX LETTRES ÉCRITES A QUINZE ANS
D'INTERVALLE
A Mademoiselle Marie V... , chez. ses parents,
Nouveautés, 15, rue dtt Pont-Tournant, E. V.
.« MADEMOISELLE,
&lt;( li est toujou~s flartéur de recevoir une lettre d'amour
surtout dans cette ville ci où on s'ennuie tellement. Mettezvous bien dans l'idée que si je ne vous ai pas répondu tout
de suite ce n'est pas qu'il ne m'était pas agréable de faire
plus ample connaissance avec une charmante demoiselle
mais c'est que j'ai beaucoup à faire à cause de mon concours. Ah ! mademoiselle ! je ne suis pas une personne
poétique, comme vous dites. Ce n'est pas une raison_ parce
que vous m'avez rencontré avec votre. honorable fam~lle en
train de regarder le coucher de soleil sur le chemm de
halage pour que je sois ce que vous dites. Je ne dis pas
que à l'occasion je ne pourrai pas vous faire desve:s ~omme
vous me faites l'honneur de me le demander, mais Je vous
avertis que je ne suis pas un Lamartine ni même un Vic~or
Hugo dans le genre. Savez-vous ce que c'est que les drains
en pierres sèches et les drains en tuyaux ? Ce so~t des
questions qui n'intéressent pas et pourtant les drams en
pierres sèches ne se bouchent pas aussi facilement que les
autres et c'est cette science des ingénieurs des Ponts et

LEIT.RF.S AVEC COMMENTAIRES

393

Chaussées qui empêchent que vos charmants petits petons
ne soient mouillés quand vous allez vous promener du côté
de Port-Prijean. Vous voyez que je suis au courant de vos
habitudes et qu'il y a longtemps que moi aussi je vous
aime. Malheureusement je n'ai pas beaucoup la tête à
l'amour et certainement j'aimerais mieux penser à vos
jolis yeux changeants vert bleu qu'aux différentes espèces
de dragage : le dragage à pelle simple, le dragage à treuil, le
dragage à cuillère, le dragage à griffe, le dragage à grappin, à
chapelet, sans parler des dragues à aspiration (tout ça n'est
jamais qu'une affaire de prix de revient). Je vous expli•
querai tout cela un jour quand j'aurai passé mon concours.
C'est un concours sérieux et avec messieurs les examinateurs la cote d'amour ne compte pas beaucoup- permettez.
moi cette plaisanterie. Vous me faites l'honneur de me
donner rendez-vous pour demain soir derrière le kiosque. Hélas ! mademoiselle ! c'est ma vie que vous me
demandez là ! car je travaille avec Léonce Dupuis tous les
soirs et il faudrait lui dire pourquoi et ainsi de suite. Donc
à l'heure où je pourrais serrer votre mignonne petite taille
dans mes pectoraux j'étudierai l'origine des Bateaux pompeurs dans le Pontzen qui est le meilleur ouvrage sur la
matière.
&lt;&lt; Vous me direz à ça: Vous avez une bonne place, êtesvous si ambitieux de vouloir passer un concours encore ?
Ah ! mademoiselle ! Paris ! Paris ! depuis que je connais
la Ville Lumière, je ne vis plus dans ce trou-ci. Quelles distractions intellectuelles avez-vous dans notre ville : est-ce ici
que j'aurai les premières représentations où l'on voit tous
les journalistes au grand complet d'un seul coup d'œil et les
concerts suaves avec de jolies dames en décolleté (pas si
jolies que vous sûrement, petite mignonne) et les cirques
en pierre alors que nous n'avons que des cirques en toile et
encore ! une fois par an ! et les salons où on parle d'art, et
où on fait la connaissance des ministres pour vous pistonner ou vous décorer ou n'importe. Eh bien, oui! j'adore

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les couchers de soleil à la Corot mais pour cela il faut des
rentes, ou sinon des rentes, de beaux appointements. Voilà
pourquoi ie passe le concours du Ministère des Travaux
publics, roe comprenez-vous ? cértainement avec votre
intelligençe vous m'avez compris ! D'ailleurs je suis un
peu inventeur et il me faut l'appréciation des hommes de
l'art. J'ai inventé une machine pour désagréger les déblais
provenant de fonds résistants de manière à en rendre le
transport plus facile. Que ferais-je avec ma machine sur
papier dans ce pays ? Vous avez ici un magnifique musée,
je n'en dis.conviens pas, mais comment voulez-vous, n'es.tee pas, qu'on ait confiance que tous les tableaux ne soient
pas plus ou moins faux, étant donné que les originaux doivent être au Louvre ou dans les capitales comme le British
Museum de Londres. Dès lors, qu'est-ce que l'amour pour
un homme qui souffre? une consolation passagère. Est-ce
qu'un homme délicat peut demander à une personne qui
croit en sa loyanté un moment de plaisir sans lendemain ?
Le mariage, je ne peux le promettre étant donné que je ne
suis pas mûr pour le mariage. Une heure de plaisir ! et ce
n'est pas une réponse à l'amour que vous m'offrez avec
franchise et ça prouve en votre faveur. Alors moi aussi je
serai franc : j'ai mon concours et un concours ça n'attend
pas !
« Oui ! votre mignonne petite taille, votre petite bouche mignonne 1 et tout votre petit corps trottera dans ma
cervelle la nuit comme le jour. Bien des fois je verrai votre
céleste .image entre le tableau noir et mes yeux mais je dois
penser à l'avenir. Qqisait ? qui sait? qui sait?
« Celui qui vous aime et qui souffre sans adieu.
« Lucien PERETI'B. »
COMMENTAIRE

L'auteur de cette lettre est digne de l'estime de celui qui
la rapporte et de l'estime du lecteur. Loin de nous la peu-

LEITRES A VFL COMMENTAIRES

395

sée de mépriser les ambitieux: que l'ambition ici s'exprime
avec qne.lqu~ naïveté provinciale, que Lucien Perrette se
fasse des illus1~~s ~Ur les charmes de 1a vie parisienne pour
employé de nurustere, cela n'est pas douteux mais qui ne
reco?naî~a chez ce je~ne ~omme des goûts élevés : plus de
po~ie ,u il ne le croit lui-même, plus d'amour des arts
qu_il ne~ entre souvent dans le cœur de nos dilettanti ;
qu: ne 1u1 reconnaîtra cet amour du luxe et de la grande vie
qu on rencontre souvent uni à l'idéal le plus pur dans
l:s âmes de l'~lite. Il n'est pas douteux que ce garçon
aime son métier. Le coni:ours est important mais les
dragages et les machines à déblaiement ont évidemment
a:sez _d'intérêt pour ~ui, pour qu'il se soit donné la peine
den mventer, ce qui n est pas à la portée de tout le monde.
Honorons les gens qui aiment leur métier, ils sont la force
de la France. Enfin, il sacrifie un amour réel au succès
d'un examen : .ce~ esprit de sacrifice est vraiment respectable partout ou 11 se trouve. Saluons l'esprit du sacrifice
même quand il se fait à l'ambition.
Cependa~t il ne f~udrait rien exagérer dans nos légitimes
éloges. Lucien admire les duchesses mais il n'aime guère
que les femmes de chambre, et s'il avait à choisir entre
~e~"t femmes de ces deux espèces, encore que sa vanité dût
l attirer vers la première, son instinct l'amènerait à Ja
seconde. Marie V ..• n'est pas une femme de chambre.
Lucien n'est d'ailleurs pas très bien portant ; et sa maladie
est de celles qui se communiquent dans certaines circonstances sur lesquelles il ne m'est pas permis d'insister. Admirons ensemble la délicatesse de Lucien. Admirons aussi les
goûts ~ui l'entraînent .-ers Paris ; mais soyon~ véridiques.
Lucien est un peu ridicule et dans une ville ou chacun
l'est à sa façon, celle de Lucien se distingue. Lucien s'habille
avec prétention bien que pauvrement, il a un gilet de soie
Verte que ses cbefs eux-mêmes n'ont pu parvenir à Jui faire
abandonner. Il a un chapeau noir bolero qu'il pose tout en
haut de 1a tête et des cravates Lavallière claires ; il a les

�3J'

LA IIOUftLLB IBVUS

mucles des caisses tris dmlop~, il est ttà brun,
nsé, porte un gros pince-nez.,. De_ plus il . est tou·
scoI et silencieu sauf lcmqu il tient un 1nterlocu
complaisant qu'il aaomme de ses plaintes, de ses es •
de ses propos imagés. Cet ensemble fait rire _de lui.
gamins n'hâitent pu à cri~r « Au f~ I • qua~d t1 ~ ,
lui jeter au nez le nom d un~ cerwne ~ e ~on
laquelle plusieurs personnes 1ont surpns- un soir dans
posture scandaleuse..
Ces motifs sont assez forts pour pousser au travail
çc,nCOUIS le malheureux Lucien Perette.
·
DEUXIÈlœ um,œ DE LUCIEN ( QUINZE ANS APÙS)

« CHDB M.u.QOJSE,
« Que je baise d'abord les jolis ongles roses qui ho
les lys de vos doigts I merci I merci I merci I je le ré
vos pieds I le ministre est un très brave homme et
nous sommes uù bien compris. Je crois que dé
j'ai en lui plus qu'un colla~rateur (1~ ~nds __ .,.""'
s'entendent toujours), un véntable auu: 1espk~ en est
c'est Lafontaine qui l'a dit, si j'ai bonne mémoire. M
heim des Constructions métalliques du Creu7.0t m'est
acquis et
de ma petite mécanique à déblai devient
cote de Bourse comme les autres cotes de Bourse.
ment je viendrai lundi. Comment voulez-vous que j
refuse au délicat plaisir de vous contempler dans I'
de vos devoirs de maîtresse de maison. Mais non 1
quoi vous moquer du marquis I il est. c ~ t I Je
assure que je le troove charmant. Oui aUSSI pour le,
nec I dites au marquis que puisque cette bagatelle lm
tant. je me ferai un plaisir de la lui offrir.
cr Je demeure à vos pieds, belle marquise,
Votre fid~le et un peu jaloux,

rai&amp;îre

« LUCŒN PEIBTl1t

III
A PROPOS DE BACCALAUIŒAT
« MON CBD F1LS,

Tu me dis par ta lettre du r scourant que tu es surpris
• conduite vis à vis de toi et que j'aie wt intervenir
de ta mère. Et en eff'et, mon cher fils, a.yant eu des
reptio"os de ta part à cause de l'aft'ection que j'ai pour toi
la considmtion 9ue j'avais pour ton caractàe, je ne
plus au moins provisoirement avoir affaiœ à toi.
j'ai été étonné et contrarié que ni aies écbou6
baccalauréat, mais voilà la troisième fois que tu
• D'abord c'était une malchance, la deuuhle fois
à cause des courses de Deauville, cette fois èest la
d'un examinateur qui connatt la petite Juliette. J'en
d'envoyer de l'argent à ta mère SQUS le pûtute de
mides. Sa susceptibilité plus ou moins justifiée par mes
• de femmes m'a co6té assez cher. En tous cas que
soit donc liquidé pour ce qui est de toi et de tes 6tuFais œ que tu voudras mais vous n'aurez plus' un 1011
les études. J'ai prévenu les personnes qui nous ont
ensemble que je ne paierai pas tes dettes ; ne pense donc
À vivre de dettes comme Lucien Coudray. Tu aimes la
vie, c'est bien, je t'en félicite. Eh bien, s'il te faut
de vie, fais ta fortune comme moi. Quand je t'emavec mes amis en auto, je aoyais que tu &amp;isais le
·rc pour tes études en dehors de la fête; j'avais de
e pour toi parce que je croyais que tu me ressemblais.
non I Tu n'es qu'un a: fils de patron • et je n'aime pas.
• fils à papa •. Il est possible que œ soit ta mà'e qui
complètement.gité avec les j&amp;uitières à la mode de son
Mais ne disons pas de mal de ta mère : c'est un prin-

�398

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI5E

cipe. Libre à toi de penser d'elle èe que tu veux selon le
respect filial que tu lui dois. Cependant je connais les gens
dits vertueux et tu les prendras pour le poids qu'ils valent si
tu deviens l'homme que j'espère malgré tes échecs au début
de la vie.
11 Ne crois pas que j'agisse par mauvaise humeur contre
toi ou contre ta mère ou par avarke. Je t'ai toujours traité
comme un bon camarade ne te demandant pas que tu me
traites autrement. Voilà mes principes : je n'aime pas la
jésuiterie. Quant à l'avarice, il me semble que tu n'as paseu
à te plaindre de mon avarice jusqu'à ce jour dans laquestion
d'argent. Donc c'est dans ton intérêt que j'agis ; tu échoueras à ton baccalauréat tant que tu iras en ballade en auto
avec nos petites amies et il faudra men que tu restts chezta
mère quand tu n'auras plus d'argent. Tu sais anssi bien que
moi combien les femmes et les ballades coûtent cher. Il est
vrai qù'à toi... mais tu verras les femmes que tu auras
quand mon auto ne sera plus là ni mon :argent pour les
taxis.
« Et puisque nous sommes sur le chapitre; permets-moi
de te le dire : je ne suis pas content de toi, car il y a des
choses qui ne se font pas d'homme à homme et surtout de
père à fils. Je ne te parle pas d'honneur l on ne parle pas
d'honneur à. un enfant de dix-sept ans; je te parle convenance. Ah ! j'ai compris pourquoi tu ne voulais pas aller
chez Maxims ! tu ne voulais pas te trouver entre Louise
Duchamp et moi par crainte de l'attitude des copines qui
plus ou moins méchamment t'aurait trahi. Mais toue se
sait, apprends-le pour ta gouverne et je donne cinq francs à
Ernest chaque fois qu'il me fait un rapport sur Louise
Duchamp. Ah ! oui! c, Maxim's est un endroit démodé». La
vérité, je l'ai sue par Ernest, le garçon que tu connais, et la
vérité est que Louise t'a emmené chez elle. Elle t'a dit : « Je
serai toujours chez moi pour toi! ii Ce n'est pas pour faire
de l'escrime ou de hl boxe, je pense ? Or tu sais quel .attachement j'ai pour cette femme puisqu'elle est la principale

LETTRES AVEC COMMENTAIRES

399

cause de mon divorce
, . et des malheurs de ta me're . T uesau
c~rant, d~nc c était une raison pour ne pas accepter.
~ as-tu fa1t ?,t.out fier ?'avoir plu - car je ne crois pas
qu elle te. p_renait pour I argent - tu as oublié le respect
que tu do1s a ton père.
« Je ~e me place yas au point de vue cc cœur )). Laissons

1a quest:on (( chagrin

Je

sais assez le cas qu'on doit faire
&gt;i. Ce n'est
pas par les momenes des jésuitières qu'on montre le
ect, d''
res
p qu on oit
a
un
père
qui
vous
traite
en
camarade
m
.
.
.
a~
p~r une certaine attitude dans les grandes circonstances de la
vie. Par rappon à cet~e fem1:1e qui est payée par ton père
tu es devenu le monsieur qui ne la paie pas r Je mot ·
l'é ·
•
, Je ne
cr_is pas? ~e voulant pas insulter mon propre fils, tu devines a qu01 Je pense. Ce n'est pas une question d'honneur à
ton âg~, c'est ~ne question de respect de la famille de resp.ect filial. V?ilà ce que j'ai à te dire. Oh l certes, j~ te félicite néanmom~ de ton succès près de Louise ; ce n'est pas
une femme facile et elle s'y connaît en hommes
. .
éfè
· ,
, mars Je
pr rera1s d autres succès - en tous genres, tu me comprends .. Pour le baccalauréat si ta mère y tient, vous vous
déb:?mllere~ ; tu es d'~ge à gagner ta vie, en somme. Et
1!101 Je ne tiens pas à te donner de l'argent pour que tu
t a~uses avec les femmes que tu as connues avec moi et
qm sont plus ou moins les miennes.
« Voilà des explications puisque tu en veux.
&lt;&lt; Ceci dit, je t'embrasse paternellement en te souhaitant
bonne chance dans la vie.
i,.

des sentunent~, ma~s au point de vue « re.spect

&lt;&lt;

Ton père mécontent,

COMMENTA1RES

Premières réflexions du jeune homme : &lt;&lt; Son père est
:1UfBe. ~a mère ~ dû en endurer de vertes avec un type~:
et acabit. Certamement ! il fera sa fortune ! il n'est pas

�LA NÇUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

-1oo
·
11"
. es Il
plus bête que tous les crétins qu'on vo1~ m1 ~onn~ir 1Î
fera sa fortune pour s:i mère qu'il ne qu1tte~a 1ama1S. ~e
voit d'ailleurs pas la nécessité d'être bachelier pour de, e-

nir riche.
:
h
. M père ne
Deuxièmes réflexions du 1eune o~me . on .
vivra pas vieux s'il continue la vie qu tl mènei Je suis son
uni ue'héritier, je n'ai pas besoin de me la fo~ er.
C~ci dit il prend un taxi et vole vers Louise Duchamp
pour la tenir au courant.
,. fi
Du coté de la mire: Une lettre de l'avoué 1m ormant que
le père ne donnera plus rien pour les études duilfil 1s : le
d ' Hubert ne trava e pas.
;:~ç~e~n:ie:~=~:e:on. père, à la suite de laquelle
et
·1 a été bien tendre pour sa mèrc. La mère est émue
.
~eureuse. Elle paiera les études sur sa pension de ~vorcée.
uel bonheur qu'il échappe à l'influence d~ ~et 10mme

~~~:~t

~onsttueux. Elle pleure un peu, mais c'est deJ°'~: d:::I~;
dresse. Elle provoque une conversation avec
trouve cette fois glacial et entêté.

u e q
MAX JACOB

LES NOUVELLES
LETTRES DE STENDHAL
A PAULINE
Les lettres de Beyle à sa sœur sont apparemment les plus
sincères qu'il écrivît jamais. De tous les points de l'Europe
où le promènent son caprice, son ambition ou son amour,
il envoie à cette petite provinciale les plus précieuses confidences. Elle ne lui répond guère. N'importe ! Sans se lasser,
pendant vingt-cinq ans, il lui écrit. A quelle femme Stendhal fut-il jamais aussi fidèle?
Nous possédions, dans la Correspondance éditée par
A. Paupe, 166 lettres d'Henri Beyle à Pauline. Les 117
nou\·elles lettres que nous révèlent MM. L. Royer et R. de
1a Tour du Villard ne font, sur bien des points, que confirmer cc que nous savions déjà. Nous connaissions cette
amitié singulière, ou Beyle semble avoir concentré tout ce
qu'il y avait en lui de sentiment familial sans emploi, amitié fort peu caressante (à peine embrasse+il sa sœur,
dans ses lettres), mais qui n'en parle pas moins, bien souvenr, avec toute l'énergie de ramour. A la façon dont
Beyle aimait ses maîtresses, y avait-il pour lui tant de différence entre l'amour et l'amitié ? C'est la belle .ime de
Victorine, ou de .Mélanie, ou même d'Angela, qui exalte
son imagination, plus romanesque que sensuelle ; et
n'écrit-il point à sa sœur: ,, Henri ne trouvera jamais une
plûs belle âme que Pauline » ; cc J'épouserais une autre
Pauline, si j'en trouvais une qui ne fût pas ma sœur i&gt; ?
Henri Beyle est un chaste. C'esc pour cela que, sans danger
aucun, il lui arrive de confondre tous les sentiments.
26

�402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOUVELLES LEîTJlES DE STENDHAL

Mais voilà un tendhal qui nous ètait déjà famil~e:. Ces
nouvelles lettres• nous permettent seulement d aiouter
qûelques retouches légères à son portrait f~ternel:
.
C'est 'ainsi qu'un jour elles nous font decouvnr en lui
un brave homme d'oncle mut prêt à gâter ses _neve~ :
« A.ie donc des enfants, écrit-il à Pauline,_ que J~ puL~se
aimer aùtant que je vous aime &gt;&gt; ; et il insiste : « 1:îchez
donc de me faire des neveux: ... » Mais Paulin~ ne,. vo~ut
pas s'exécuter, et Beyle, vieillissant, n'aura pomt 11llus1on
d'une famille.
Nous It: voyons aussi recommander à sa sœu~ 1~ plu~
stricte observance de ses devoir:, d'épouse. A vr~ dire, SI
cet émule Je Valmont, qui avait quelques mans sur la
conscience, prêche à Pauline la fidélité conjugale, la mor_ale'
n'y est pour rien. Plein de sagt.-sse pratique et ~c froide
raison, quand il s'agit des autres, Beyle a be~u Jeu pour
montl'er à sa sceur les dangers de l'adultère : n est-elle pas
entourée comme lui-même d'envieux à l'affût? Car la
nature les a laits tous les deux différents du com1nun d:s
hommes, et vraiment d'une autre « espèce que ces :tmmaux•là. ,i
•
• P .
Et c'est aiasi, nous le voulons croire, que ha~çois é.ner•
Lagrange, grâce à Beyle, ne fut point un ma~ tro~1.pe.
On recueillerait, en lisant ces lettres, bien d autres
menus épisodes pour illustrer la vie d:~enri. Beyle, et par
surcroit mille détails r.1atériels, dates, 1tméra1:es, adresses,
qui ~cront fort utiles a ses biograp_he~, ~u qm toucheront
ceux qui aiment à vi..-re dans son inunuté, - sans p~rler
de maimes pensées aiguës, où nous savourons un beylisme
du meilleur cru.
Mais ces lettres apportent plus encore.. Elles nous
révèlent un Stendhal que jusqu'ici on pouvait seulcm~nt
entrevoir, et par échappées, le Stendhal ambitieux, et
homme d'argent.
1_ T.ellm à Pauli,re (Editioll5 de la C011naiss11r.cr).

403

Stendhal n'aime point l'argent pour lui-même, en avare,
comme un paysan ou comme un bourgeois. Il est encore
plus incapable, si par hasard il en possède, de l'étaler grossièrement, à la façon d'un Balzac. Ce n'est pas lui qui
emplirait de ses comptes, de se-; dettes et de son luxe, les
lettres à sa maîtresse.
Pourtant, comme tous ceux qui ont des goûts délicats,
Stendhal aime l'argent, seul moyen de les satisfaire. Ses
lettres à sa sœur et à son beau-frère sont toutes pleines
de calculs et de chiffres.
Mais Stendhal, rn~me quand il fait son bilan, garde son
âme de poète. 11 bâtit, dans le rêve, sa fortune comme ses
amours; de chimériques hypothèses lui font ensemble
espérer une maitresse sublime et les plus copieux revenus.
Et c'est ainsi qu'il se prépare, en fait de fc:mrnes ou d'argent,
des désillusions parallèles.
Car Beyle, par la faute peut-être de son père (d'où sa
haine féroce contre l'homme qui a rué tout l'infini de ses
espérances: crime inexpiable, pour un rèveur), Beyle,
malgré son imagination féconde, ne réussit poim à faire
fortune. Ce n'esr pas faute du moins de combinaisons
variées. Nous pouvons les suivre, au long de ses lettres,
et en apprécier le succès. Il nous est ainsi permis de comparer, pour la première fois, les projets de Beyle, et ses

rcmes.

Le 17 mars 1805, il expose à Pauline un de ses plans.
et s'associer son ami Mante: « Mc
Voilà, ma chère amie, ave..: Ia perspective du plus bel état.
Si nous vivons encore 40 ans l'un et l'autre, nous aurons
!00.000 ·francs de rente cbacun ... » Dix ans plus tard,
d avait 37.000 francs de dettes, et, pour les payer, de chancelames combinaisons.

Il va se faire banquier

A la vérité, nous savions déjà que Beyle n'était point
devenu un capitaliste, mais nous croyions du moins qu'au
temps de sa plus haute fortune, quand il était auditeur au
Conseil d'Etat et inspecteur des bâtiments de la Couronne,

�LA NOUVELLE JlEVUE FllAN
40-4
1 cumulait de copieux appointements. Les Lettres tl p. .
~int viennent bouleverser toutes nos .idées sur led bu~
d'Henri Beyle. En 181t il ne gagnait pa_s pl~s e St~
huit mille francs par an, et il en dépensait qumze mille.
Les usuriers comblaient la différence.
.
, que M• de Beyle menait la fastueuse existence
Cest
•
d'un dandy. Il déjeunait au café à la mode, promen~1t sur
les boulevards un élégant cabriolet, et entret~natt une
,.
• 't de perdreau froid. Cela
chanteuse qu •1 noumssa1
.
'il 1 f: :....:.
' le savions,
·
· nous pensions qu. e a' .....
encore nous
mais
•
ur ~n plaisir. Nous apprenons ~ujo~rd'~u• que c é~
pour plaire à ses chefs. Napoléon n'a1matt pomtl les ~ellUl,
po
·ses sont
il savait gue les fortunes b.ien _ass1.
.
. e. mete eur
ses
. des gouvernements établis; il lut plaisait qu
souuen
fa •li Et Beyle blu&amp;i,
fonctionnaires fussent des fils de m1. e. .
'il était
pour . faire croire au gouvernement impérial qu
di e des plus hautes fonctions. .
.
t s uttres à Pa11/ine nous ouvrent donc un 1our n~
veau sur l'art de devenir préfet, au temps du Pre~
E .
ou du moins sur la méthode que Beyle croyait
1t:i::•efficace, - et apparemment la P.1~. agréable, . dre a· ce but suprême de ses amb,uons. d SOll
pour attem
Car Beyle était ambitieux, et c'est le second aspec~ e de
ces nouvelles lettres sont plemes
caractère sUr lequel
1 ·•
confidences révélatrices. Il était arnbitieu~ comme _t ~
l'ar ent à sa manière. L'ambition, c'éta•~ po~r 1~1 d
l'a!use~ent de sa fantaisie. Mais il se P•_quat~ b1~nt:~ 1 ~
.
Et par un devoir d'orgueil, comme il se 1ura1t aVOlf
1eu. ,
' b .
d ou une
une femme, il se promettait do tenir un gra e
il
S'il
n'obtenait
pas
plus
la
femme
que
la
place,
il
préficcture•
• • d 1 basse cc
!_-:J
avait connu tout au moins l'âpre pla1s1r e a c
· En p1eme
· ~art'te, l'ingéntœa~
se jetait à un nouveau capnce.
'
vaicbt
de ses manœuvres, son entêtement passionné , pou

· · ·Je n'ai _fail •
suivie,
1 • « J ' a1. eu, pendant quatre ans, 'Une conduited'heure
sans - d~ses que pour cela. Je n'ai pas agi un quart
...
au but que je voulais atteindre• •

,fOS

tromper le spectateur. Mais lui ne s'y trompait pas; il savait
bien qu'une heure de lecture, d'amitié ou d'amour, lui ferait
oublier toutes ces « bêtises d'avancement et de fortune ».
- « Tu me crois devenu un vilain ambitieux aux joues
caves et ridées, à l'œil envieux... , écrit-il à Pauline.
Pas du tout. Je suis plus joufflu que jamais... • Et il lui
conte une escapade sentimentale digne d'un écolier.
Un jeu donc, un sport si l'on veut, parfois une fière
aaJade, - l'ambition n'était guère autre chose pour Henri
Beyle.
Ajoutons qu'elle ne le rendait point servile. « On ne peut
me avec honneur fonctionnaire public », déclare-t-il un
jour, que si l'on est prêt à tout quitter dès qu'il vous faut
l&amp;Ïr contre vos « principes ».
Dquitta tout en effet, mais ce n'était pas de son plein
p. Du moins l'écroulement de sa fortune fut-il pour lui
l'occasion de montrer un courage d'une qualité assez fine,
une sorte d'épicurisme héroïque.
la chute de Napoléon, en elle-même, paraîtl'avoirlaissé
ISSez indifférent. Beyle était de ceux qui s'enthousiasment
aurtout par le regret ou par l'espérance : de pres, une
observation trop aiguë ne leur laisse point assez d'illusion;
mais, à distance, leur imagination transfigure les hommes
et les choses. Beyle, quoi qu'on en ait dit, ne semble gub-e
avoir aimé Napoléon qu'à Sainte-Hélène. Il paraît sincère,
lorsque, le 24 juin 181-4, il écrit à sa sœur: «... vous vous
Jai&amp;,ez prendre aux hlaguu des journaux. Pour le bonheur
de la France, les gens qu'on persécutait ont pris la conduite
des affaires. Plus de massacre, plus de guerre ; la conscriplion ne viendra plus prendre l'artiste de 20 ans... •
Mais ce qui faisait « le bonheur de la France • apportait
la ruine à Henri Beyle. En joueur trop confiant, il avait
misé sur l'avenir ; il avait calculé qu'après cinq ou sit
années il était s0r de devenir préfet - et emprunté en con16qucnce : • ... au bout du compte, j'obtiendrai une place
-.uî vaut 24.000 fr:incs. J'y arriverai avec 36.000 francs de

�4o6

LA NOUVBUB 1lBVUB RAXÇA

dettes, que je paierai en dix ans au plus. » Fa~te ~•av •
prévu la Bérésina et Leipzig, en 1814 Beyle avait bien
36.000 francs de dettes, mais il n'avait point _de p~éf~
Il n'avait même plus de place du tout. Sa s1tuatton é
tragique. « Il faut se brtiler la ce_rvelle ~o~t . de suite, OI
chercher à vivre comme je pourrai », écm-tl a sa sœur.
Beyle était courageux ; il chercha en effet à vivte'j
comme il pouvait. « Me voilà culbuté de fo?d en. comb
au moment où on dt:mandait tout pour mot. Oh1mé 1
vendrai mon mobilier et filerai dans deux mois. » Jor
crânerie d'un homme à qui quelques dures aventures,
l'approche répétée de la mort, avaient appris à !ouïr, .
illusion sur l'avenir, de la minute présente, et a ~e po
s'exagérer les accidents de la vie, - mora!e de poilu, q
la guerre nous a de nouveau enseignée'.
Beyle se mit donc à combiner des ventes et de nouvea
emprunts, pour s'assurer quelques années à peine d'.
existence précaire. « li me faut 6.000 francs par a_n, écnt
à Pauline, dont deux mille pour payer de gros mtérêts. 1
_ « Je n'ai d'autre ressource que de manger ce que
doit M. Gagnon, de vendre la maison, d~ payer ~esc •
ciers et au bout de trois ans, de mounr de faim. • Maf'
aussitôt' il lui parle de ses lectures, de Mm• de Staël d
d11elvétius.
Déchu, ruiné, mais touj?urs fier, ~yle se résout
à aller « vivre en pauvre diable » à Milan, à ~o~e ~
Venise, résidences économiques. Avant de partir, il écriti
Pauline : « Je vais commencer une rude épreuve, et_ qal
peut être longue. » _ « ... dix ou vingt ans de misât
viennent me tomber sur le corps. »
•
Et sans doute il va rencontrer, dès Turin, « une musaque charmante•, mais, à Milan, la sublime An~ela, Mçae
peut~tre de retroUver un amant aussi dênué et 1mprod-

000:

J «
ne jamais remettre au .lendemain la jouisS3JICC que l'on pall
se ~rer le jour même, füt-ce celle d'avaler une huitre. •
.

4o7
• , J'accueille fon mal, J'envoie se promener à Gênes, et
apprête à Je tromper comme un homme qui ne mérite
us de ménagements.
Beyle a trop de pudeur pour étaler ses souffrances,
même aux yeux de sa sœur. Mais ne nous y trompons pas,
SI détresse est profonde. L'amour et l'argent, cruellement
;.mociés, comme i) est d'usage, pour accabler Je malbeu. , lui font dmener si dure vie, que de nouveau, et le plus
eusement u monde, quand il aura vendu ses livres
subsister, il songe à « quitter )a compagnie, sans
dooner à Grenoble le spectacle inutile de sa m~re 11.
Cette détresse pitoyable, avant les Lettres aPauline oous
~ connaissions guère. Dans sa correspondance av~ ses
•
Beyle nous apparaissait tout autre ; cous imagins que la Scala, et ses amours, suffisaient à lui &amp;ire
blier la médiocrité de sa fortune. Et sans doute, en effet
Yen, l'oublia-t-il. Mais nous savons aujouro'hui tout ~
• et tou~e Ja mi~re que 1a fierté d'Henri Beyle
t à ses meilleurs amis, sous ses allures d'épicurien et

dilettante.
Béni~ns pourtant de si bienfaisantes sou1fr.mces. La
• e de Beyle, ettous ses déboires, nous l'ont gardé tel que
l'aimous. Si l'Empire avait survécu, si Beyle était
u un imponant fonctionnaire, soo heureuse fott1me
eOt assurément sâté ce tendre rêveur. N'écrivait-il pas
_me en 1810: « Pour peu que ma vie acaielle dore ... ,
crois que DlO!I cœur s'œsifiera tout-à-w.t ..• On prenè
'tude d'afficher la dureté pour échapper au ridicule
tendre».
PAUL AlllBLBT

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GENS

GENS
NoTRE-DAME UES BELLES LOQUES était une vierge en
manteau bleu nichée dans le mur de la brasserie de M. Omer
Locquart qui fabriquait la bière Notre-Dame, pur malt et
houblon, en trois qualités : Bière forte, Bière de ménage,
Bière en bouteilles. Les petits guenillons du quartier
avaient nommé la vierge : Notre-Dame des Belles Loques,
pour.son vêtement de ciel étoilé. Morveux et recueillis, ils
venaient à la porte aux camions regarder dans le mur de la
cour la divine leur sourire. Leurs yeux ravis faisaient dans
leurs nippes noires et leurs cheveux raides une constellation claire qui gravitait vers les astres du manteau. _Les
gros rinceurs de fûts ne tourmentaient pas leur adoration.
Les mignons contemplateurs l'interrompaient pour des
galopades en plein ruisseau. Faire gicler _l'~au sale so~s
leurs pauvres chaussures éuit une grande JOie à ces_pents
enfants. Si l'un pleurait pour une chute ou une griffade,
quelque grande fille aimante le prenait à bras :
- Ne braie plus viens voir la Dame des Belles Loques,
M. Omer Locquart: homme de grande fortune, poss~t
quatre-vingts cabarets où buvaient le! ouvriers ~u bânment et ceux des usines; il prétendait la Brasserie supérieure à la Boulangerie: « parce que les gens n'ont faim que
deux fois par jour mais ont toujours soif. »
Il portait à sa cravate une fleur de lys faite de trois perles,
eu il n'aimait pas la République.
Elle est, disait-il, sans respect pour Dieu.
Elle veut maintenant empêcher l'alcool. Sous un gou-

409
vernement où il n'y a plus de liberté pour la religion et
pour le commerce, la France est malheureuse.
On l~i avait une fois demandé de fermer un débit qu'il
possédait en face du lycée, ~t où les jeunes gens prenaient,
auprès des de,ux femmes qu1 servaient la bière, ce qui était
très suffisant a empêcher la continuation de leurs études.
M. Om:!r Locquart avait répondu :
- J'ai payé mes contributions.
Il ét.ait le deuxième fils des Locquart, du Cambrésis, qui
en avaient quatre et deux filles, tous richement établis.
La fortune de la famille avait commencé au grandpè~e Locquart, plaçant ses économies de petit brasseur en
acti~ns de la compagnie des mines de Bruay. Les petits-fils
av~ent retrouvé ce capital multiplié par vingt, mais ne s'en
étaient pas contentés. Ils avaient créé des distilleries en
acceptant comme actionnaires tous les petits cultivateurs de
~~craves. Le conseil d'administration donnait de minimes
div~dendes, contre quoi les paysans n'osaient réclamer, par
cramte que la distillerie n'achète plus leur récolte.
, Les ~ocquart brasseurs et distillateurs avaient beaucoup
destammets près des puits de mines. Ils possédaient aussi
~ne ve:rerîe, un tissage, une sucrerie, un moulin. Ils
1~talla1ent autour de ces lieux de travail assez de débits de
boisson pour ne laisser à aucun autre brasseur la possibilité
de reprendre tour ce qui était possible du salaire des soufBeurs _de bouteilles, des tisseurs de batiste, des ouvriers de
sucrerie et de minoterie.

. M. Omer Locquart s'était spécialisé dans la comman~te d~s briqueteries. Il y prenait en plus de sa participatlon d intérêts, le droit exclusif de fournir la boisson sur les
~hant:ers où les ouvriers viennent en avril et travaillent
Jusq~ en septembre. Ils font dur métier par équipes de sept
~epu1: le démêleur qui bêche l'argile et l'amollit d'eau,
Jusqu aux enfants qui prennent la brique moulée, la portent sécher sur le sol sablé. La couche d'argile utilisable est
généralement de deux mètres, de sorte que Je travail

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB
410
s'étend loin du four pendant t5 à 20 ans que dure l'exploitation. Quand la distance augmente entre la fouille de
terre où travaillent les démêleurs et les tables du moulage,
le travail est un peu ralenti, mais les hommes fatiguent
plus et boivent mieux. Les bénéfices de M. Omer Locquart n'étaient pas seulement en proportion du nombre des
briques moulées mais du nombre des litres absorbés.
Les équipes payées aux pièces accéléraient la besogne
pénible aux petits porteurs. A deux par table, ils menaient
à l'étendage les briques par paires, ce qui les faisait chacun
aller, se baisser et revenir 250 fois dans l'heure, 3.000 fois
par jour sur une distance de 20 à 100 mètres, soit 36 kilomètres à pieds nus. Eo plus du salaire aux pièces et du
logis l'équipe reçoit une rondelle de bière : 160 litres par
cent mille briques moulées. Le travail durant environ
150 jours ouvrables, le patron doit par équipe faisant
12.oo~ brigues par jour, 2.880 litres de bière pour la campagne d'avril à septembre. Aux chantiers de dix tables la
brasserie Locquart fournissait dans la saison I 80 pièces de
160 litres et en plus le genièvre. Presque tous les briquetiers demandaient aux livreurs de la bière supplémentaire.
Des chantiers de cinq équipes où chaque personne buvait
quatre litres par jour assuraient à M. Omer Locquart une
fourniture d'un demi-million de litres de bière pendant la
durée de rentreprise. Ce rnde métier de mouleurs de terre,
demi-nus au soleil d'août, assoiffe les hommes. Leur nom·
bre pouvait être réduit par le moulage mécanique, à quoi
M. Omer Locquart était résolument opposé dans les entreprises où il engageait se.s capitaux. Toutes ses constructions
d'estaminets et d'agraodissementde brasserie étaient montées
en briques moulées à la main, par des ouvriers vêtus de
boue dont chaque équipe de sept faisait en moyenne mille
briques par heure. Ils buvaient encore la bière du dimanche
aux estaminets installés par M. Locquart en face des chan·
tiers~ Le brasseur y logeait le contre-maître briquetier
gagnant moins que les ouvriers aux pièces, mais qui repre-

GENS

411
nai~_gain sur eux en leur versant la bière et surtout le
ge111e:7re, c~r les briquetiers ayant à domicile la boisson du
repas prenaient au débit l'alcool boisson d'agrément. Le
contre-m~tr~ ~erseur de liqueur détestait les hommes
sobres qm lut laISsaieat peu en main, quand il leur réglait
les acomptes_ de quinzaine donnés en attendant le calcul du
total des bnques moulées. La tactique du contre-maître
pour obliger à boire est de ne payer que le sam~di soir, i
9 heu~es ou Io heures, les hommes assis chez lui depuis fa
fin de Journée : 7 heures.
~- Locquart avait cependant une fois trouvé un contremaitre belge . rebelle à une si habile organisation. Cet
h~mme _au v1Sage taché de rousseur tenait la cantine de la
bnqueterie du marais de Wawrin :
- J'aimerais mieux, dit-il au brasseur, mille francs de
plus par an pour être sur l'ouvrage que de tenir la cantine.
Marche pas si vite, sais-tu, je te dirai quoi : il faut se tra~ser pour gagner des sous. Quand la femme est cantinier~ elle ~oit rester le dimanche pour faire à manger aux
penS1onna1res. On ne peut jamais sortir, on ne gagne rien
sur la ~ou~iture, il faut saoûler les hommes. Quand ils
sont plems 11s gueulent. C'est des ruses tout çà.
. M. Locquart avait méprisé ce discoureur qui voulait abolir sur son chantier la dîme du genièvre, car, disait le brasseur : « s'ils ne boivent pas chez moi, ils boiront chez
les autres. »
Son am~i,tion était de_ débiter dans l'année plus de rondelles de b1ere et de pipes d'alcool que son concurrent
Sae!ens. Abreuve1t1r de multitudes il savait la qualité de
gosier de chaque corporation : les verriers. qui suent abondamment ; les fileurs de lin au sec, avalenrs de poussière~
et les fileurs au mouillé, avaleurs de buée. Il connaissait
très bien son métier.
Au:x ouvriers de plein a:ir une bière douce suffi.sait et
le genièvre à 40 degrés, aux ouvriers des industries à
poussières et à haute température il fallait de la bière mor-

�412

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRANÇAISE

dante et de l'alcool épicé. A dur métier, dure boisson.
M. Locquart savait faire boire le peuple.
.
.tétait
que
les
noirs
gens
du
fer
préféraient
la
Son dé pt
.
.
.
d'
. d
bière Saelens, mais il cherchait les occas10ns ou_vnr ~
nouveaux estaminets devant les usines métallurg1qu~~ a
côté des débits Saelens. Il fabriquait po~r cela u~e b1ere
forte, vinaigrée et mettait mariner du po~vre en grams da~s
les pipes du genièvre qu'il tirait en bouteilles pour les débitants.
'
bli
ï
Amoureux de sa profession et de l'estime_ pu . qu~, 1
allait régulièrement à la messe le dimanche, il était pieux
aux heures fixées, il accomplissait dans son co~merce_ et sa
religion ce qui était écrit. Cette honnêteté lm donnait un
grand orgueil.
..
Il surveillait lui-même la fabrication de la b1ere ~otreDame si bien réputée dans le. bâtiment et la_ bnq.ueterie'. Il goûtait les brassins et rougissait son fort visage a se
pencher sur la bière boui~lante dans les gr~ndes cuves en
cuivre, puis il élargissait dans la cour fraiche ses lar~es
épaules et respirait à fond, content de sa marchandise
expédiée en tonneaux marqués à feu de l'image de la
vierge. Par les trappes des caves il les voyait _alignés ~aver
leur « purure » au trou de bonde où bougeatt la mou~
blanche. Dans la cour les chaînes de frottement roulant _a
l'intérieur des rondelles en lavage, tais~ient un beau .bnnt
de grande activité dans cette brasserie fumante, ou travaillaient quarante forts hommes aux bras nus ..
Les enfants sous la voûte d'e~trée d_urent f~ir de_vant
solides chevaux noirs d'un ca1~1on_ qui men~1t la bière au d
estaminets. La marmaille admiratrice de la Vierge en gran
manteau était le lundi nombreuse à la rue. Hélène F~ur? avait douze ans y menait son petit frère qui en
ment qm
.
• d"sait ·
avait trois. Le père \"enait de rentrer ivre, 1a mere i :
« Quand il est en bu, ce serait encore rien s'il dormait, ,:nais
il faut qu'il battille ... »
l
Il frappait sur tout ce qui pouvait crier : le chat, a

1:

femme et les enfants que la mère mettait dehors parce
qu'elle les aimait bien :
- C'est assez de ma figure pour les cliques, il n'y a pas
besoin de leur cul.
Ainsi Hélène Fourment conduisait chaque lundi le petit
Marceau devant Notre-Dame des Belles Loques.
L'enfant aux yeux régalés d'azur tendait les bras vers le
manteau fleuri d'étoiles et sa sœur disait :
- Guette-la, elle a une robe de beau temps.
Elle se serra contre le mur de la brasserie avec le petit
Marceau car le père Fourment passait. Les bras levés et la
tête portée en arrièœ il marchait par saccades, semblant
deYoir tomber sur le dos puis brusquement se remettait
d'aplomb mais alors n'avançait plus. Enfin il se penchait
lentement en avant et au point de choir, courait, les
genoux lui battant la figure, il heurtait les murailles et leur
hurlait:
- Ote-toi de là !
II ét:1it vert de figure, ce qui est b couleur de l'espérance, il disait aux enfants :
- Je suis poli avec vous, moi, tas de salauds !
Eux suivaient sa folle allure, mais reculaient vite s'il
s'arrêtait. Quand il recommençait à marcher, les grands
prenaient les petits par la main et tous ensemble couraient
derrière l'ivrogne. Comme il passait devant la brasserie, sa
fille Hélène Fourment tourna le petit Marceau vers la
Vierge radieuse :
- Regarde, la Dame des Belles Loques. Elle te rit.
D'autres petits ,enaient s'abriter au coin de la porte
aimée par leur détresse, car c'était lundi jour de malheur
pour eux, et de grand profit au brasseur.
Les enfants chassés des logis souillés où hurlaient des
fous venaient à la Vierge bleu et or qui levait ses mains de
bénédiction sur leur misère extasiée.
PIERRE HAMP

�L'ŒUVRE DE ROBERT BROWNING

L'ŒUVRE DE ROBERT BROWNING

Le long poème de Browning dont nous donnons ici la tra·
duction est extrait du recueil Dramatis per-so1ia' - que Browning
fit paraître en 1864 à l'âge de 52 ans (né en r8r2). Slttd!e fait
pendant au Bishop Blougram's Apology, paru dans le recueil Men
andWomen en 185 5. Les poèmes de Browning revêtent les formes
les plus variées ; souvent même il inve_nte des mè:res nouveaux
et se soumet aux rythmes les plus bizarres. Mais Blougram et
Sludge, le premier de ro10 vers, le second de 152 5, sont l'un
et l'autre écrits en pentamètres iambiques non rimés, forme
classique et miltonienne adoptée par Browning le plus fréquem·
ment et daps ses plus longs poèmes, comme la plus s01.1ple et
se prêtant le mieux aux plus subtiles nuances de la confession.
La partie la plus importante, et à notre avi_s, de beam:ou~ la
plus intéressante, la plus parti.culière, de l'œuvre de Bro1:mng
consiste en monologues dont Sludge est un eKcellent spécimen.
Il met en scène les _personnages les plus divers, de tous les pays
et de toute~ les époques; mais principalement de la renaissatl.Ce
italienne, qui présentait le champ le plus riche à so~ jnvestigation psychologique, et l'exemple de toutes les passions. La ma·
nière dont chacune des Dramatis personœ se raconte rappelle
parfois étrangement l'illogi.s me apparent et la logique profonde
de certains des courts récits de Dostoïewsky, de Krotkaya par
exemple, et c'est à cela seul que je trouve à les co11_1p:u:er.
« Avec Men and W01nen, - est-il dit dans la nouce mtrodu~tive de la •g rande édition en ro vol. de
Brownin? atteignit le sommet de son. g.éni&lt;:; tout au plus peut-on d.ire qne
certains des poèmes de .Dr-amatis personœ et quelques uns -des
· liVTes du Book and the Ring égalèrent ensuite les meilleurs des
poèmes de ce recueil ; mais ils ne les surpassèrent point. »

r~u-

4r,

. Pourtant l'accueil qu'on fità ce livre fut tiède. Sans doute les
c1rconstancès n'étaient pas favorables. Tennys0navecMaud et r
M .
'é.
~n
emorram, s tait emparé de la faveur du public. A côté de lui,
pas de pl_ac.e ·sur le ~amasse. Au surplus la question de Crimée
accaparait
les espnts. Sébastopol venait
. et l' on lle
.
· d'être pns
~rêtalt plus attention qu'à -des poèmes où, comme dans Maud,
l ?n pl'.lt_ trouver quelque écho d.cs événements du jour. Browrung était en Ital~e; les Anglais se &lt;lésintéressaient de lui. Cest
pour la génération suivante qu'écrivait Brownino- - et ou
110t/S,
b
p I
Entre Men attd Women ( 1 855) et Dramatis Personm (i864)
se place le seul gran.d _événement de la vie de Browning, la
mort~e sa femme Gurn 1861). La mauvaise sant{ de celle-ci,
les soms donnés également à l'éducation de son fils Je é é
S V nements P.o 1t1qu{e~ avaient cependant r-alenti considérablement sa
pro~uct10n ?oet1que, qui ne se ranima qu'en 1859.
C est vnnsemblablement vers cette époque que Sludge fut
composé.

r·

?as

,

Il n'est
in~tile, _pour l'intelligence-du poème, de rappeler
comme~t il a pns naissance. - Browning et sa femme rencontrèrent a Florence, en 1857, le médium américain David Douglas
~urne. Mme _Browning, nerveuse, impressionnable, entbons1aste, se pass10rrna pour le spiritisme; Bro~ing, qni aimait
profondément sa fe~me et la connaissait, vit -Sans doute pour
elle le danger des idées et des émotions où elle se laissait
entraîner. Con·vaincu qne Je caractère de Hume ne méritait
a~cune confiance et q.ue ses expériences ne pouvaient mener à
nen, très conscient, d'autre part, d:e ses responsabilités d'homme
et, d'é poux, 1·1 rntervmt,
·
·
non sans violence, et fit cesser, brusquement, toute rela-tion avec Hume. A l'égard des médiums et
de le~m adcpt~,. il g~.rda, une méfiance et une aversion compréhensibles, mars 11 étatt d un esprit trop ouvert, et î1 vouait à sa
~emm: u.ne trop tendre ad1?int.tion, pour n'avoir pas compris
l attt~It mtellectud et sentrmental qu'elle pouvait éprouver.
Aussi le poème de Sludgen'est-il pas, comme on semble l'avoir
~• lors de son apparition, une simple attaque contre ·le spiritisme. On Y trouve à vrai dire une assez féroce caricature d'un
personnage de médium et une satire des milieux spirites mais
tout entremêlées d'aperçus profonds sur les sentiments bu:nains

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI!Hl

que le spiritisme intéresse et de lumières projetées sur les problèmes qui se posent dès que l'on touche aux mystères de la
mort et de l'au-delà.
C'est, en quelque sorte, un examen général de la question,
dans cette forme affectionnée par Browning et souvent employée
par lui du monologue dramatiq1u. Pour qui sait l'employer,
forme avantageuse entre toutes : son pittoresque permet l'extension du poème au delà des limites admises; son unité
facilite le ,·a-et-vient d'une pensée active qui réfléchit sur un
même sujet, s'en écarte, y revient, et se pennet toutes les
digressions sans que le lecteur s'égare. Le monologue étant
confié à un ho!Ume dépourvu de tout scrupule, l'intérêt de cc
débat unilatéral s'en trouve singulièrement accru: le vrai y
alterne avec le faux suivant les besoins de la cause, le mal s'y
mtlt: avec le bien quand cet avocat de sa propre honte n'y voit
plus clair lui-même, et nous nous renseignons sur sa psychologie intime lorsque nous perdons le fil logique de son discours.
Cela permet en outre de mèler aux plus hautes préoccupations
le grotesque le plus courant, le plus vulgaire ou le plus inattendu : cet homme parle pour soi et comme il pense, il ne
s'adresse pas à la galerie ; sincérité basse mais vraie qui frappait
beaucoup Browning, qu'il relevait partout et dont nous-mêmes
découvrons plus d'un exemple dans la littérature anglaise, spécialement au théâtre. De plus c'est une facilité pour envisager
une question sous tous ses aspects, franchement et presque
cyniquement, c'est un moyen de se servir des aYantage~ de la
scène en évitant ses inconvénients, c'était enfin une façon
d'échapper à la terrible censure victorienne (n'oublions pas la
date de Sluage), à une époque où Je lecteur anglais se choquait
de la moindre atteinte à ses préjugés et n'eût jamais compris :n
quoi Robert Browning, qui n'était point poète lauréat, pouvait
se croire autorisé à parler, à penser et à écrire autrement que
dans les limites d'une règle reconnue et suivie par le plus grand
nombre. - Il faut avouer, d'ailleurs, que Browning profitait
de ccrt:iines licences dues à la réputation d'obscurité qu'il s'était
faite et dont il ne se formalisait pas. Un auteur difficile a de ces
avantages.

ASDRft GIDE, PACL AI.FASSA êf

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM
Non, je vous en prie, Monsieur ,
ne
.
pas ! pour cette fois ! C'ét . 1
· ··:
me denoncez
suis prêt à I .
au a première et la seule, ... je
e Jurer, - regardez-me· , ,
·
genoux, - la seule fois ·e
.
i, 'IO~,e~, J_e me mets à
dé I
O ·
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' J le Jure, que J aie Jamais frau...
u1, sur ame de Celle
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sainte mère, Monsieur !) tout qu; nodus e?tend Çvotre
était vérité ure
' sau ce ermer accident,
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E
p ... tout, sauf cette petite sone de déf. 'l
ance. t même cela, c'est ,·otre ropre vi
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a1 bon champagne _ d Ca .L P •. . n, Monsieur, ce
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u
tav. ua ' s1 Je ne me t
vous êtes si aimable
. ,. ' .
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« Dehout )), dites-v~~;&gt; q;~;omspt une pareille folie.
rible visage ;i Vo ,.
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. ~rs a menace de ce ter.
us l!tes sans p1t1é ;&gt;
Q ·1
pour l'amour d'Elie J'âm
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d.. ..
uo1 pas même
l'instant évente ma' . . e sainte ont 1a douce haleine à
chose M
. · 1) Joue, (,·ous .ne semez pas quelque
'
ons1em . . . . vous me dénoncerez ?
~llez donc, dénoncez! Qui diable s'occ
d
,.
plan__à un ~uerelleur de ,·otre espèce de ... upe e ce qu il
t
Mons1eur
.
,Aie ! aie ! aïe .r De gr.tee,
' Vos pouces
m entrent dans le gosier! Ch !. .. Ch 1
•
Ah bien I vous ave fi ·
·
Dieu I Hi .
. z ~1 mamtenant, j'espère? Seigneur
1;~:• Je ne pensais ~ère, quand votre
défunte
paix et v
.
par mon entremise ces paroles de
.
ous émut s1 fort que vous me fîtes don ( fu
~
gracieux à vous) de ces boutons de chemise, ce

m~;e ~:~:~

~i:~:

GILBERT DE VOISl~S

, . Champagne améric.1in de la Caro1·10e.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vaut les reprendre, je vous en prie, Monsieur, - oui, je ne
pensais guère que, sitôt après, une fraude de rien du tout,
due à un verre de trop de son propre champagne, changerait mon meilleur ami en un gentleman furieux!
Pourtant, c'était mal, je ne conteste pas le point; votre
colère était juste : quelle que soit Ja raison qui m'ait mis
en tête cette folie, je sais que je suis coupable. Il y a un
esprit épais, crépusculaire et mal développé qui me gard·e
une dent (je l'ai remarqué) ... l'esprit d'un nègre, je pense,
ou bien celui d'un émigrant irlandais; vous-même expliquiez le cas si bien, dimanche dernier, Monsieur, quand
nous fîmes venir Franklin pour élucider certain point touchant ces actions du télégraphe; oui, et il jura... ( ou bien
était-ce Tom Paine r ?)... en cognant la tab]e près de
l'endroit où j'étais accroupi, qu'il me jouerait avant longtemps un vilain tour. -11 disait vrai !
Ah, je vois que votre figure s'éclaire! J'en étais sûr!
Alors, pour cette seule fois.,. ( ne retirez pas votre main ; à
traTers elle, certainement, je baise la main de votre mère)
vous m'assurez de mon pardon? - ou, du moins, de ne
rien dire à personne? Réfléchissez, Monsieur~ quel mal
peut faire la pitié? Ah! si seulement l'ombre de la vénérée
défunte- voulait fntriper ou frôler le bois de la table !...
Qu'est-ce que c'est que ce bout de papier? ... Si nous prenions un crayon, qu'elle écrive ou fasse le moindre signe
pour conjurer son enfant de pardonner? ... Ah! Voilà!
Hein? ... Oh !. .. c'était votre pied, Monsieur, pas un craquement naturel?
Répondez donc! Une, deux, trois... Voyez, j'attends
pom dire « trois! ir... Rien n'y fait? Aucun espoir pour
moi? Tout sera envoyé au Journal de Greeiey 2 ?
Eh. bien ! et si je vous racontais toute la fraude ? Sur
Un des champions de !'Indépendance Américaine.
2. La Tribut1e ile New-York, journal fondé en 184r par Horace
Grceley.
1.

MONSl&amp;UR SLUDGB, LE MEDIUM

won àme ! toute fa vérité, rien d'autre, et d'ou le mensonge
est venu ? De votre côté, vous engagez-vous à payer mon
passage pour partir et à né tien dire avant que je sois en
sûreté à bord ? C'est en Angleterre qu'il faut aller, pas à
Boston (soit dit sans offense!) .. , Je vois ce qui vous fait
hésiter. Ne craignez rien! je compte changer de métier et
ne plus frauder ... Oui, cette fois, vraiment, cela me pèse
sut l'âme! Soyez mon sauveur ... après le ciel s'entend! Je
raconterai des choses singulières. Sôixante billets de cinq
feront l'affaire. Une bagatelie de plus, pourtant, comme
viatique! Chargeons la table de répondre ... '?
Comme vous êtes changé !.. . Alors, tranchons la différence; disons trente de plus .•. Oui, mais vous me laissez
les cadeaux l Si non, (affirmerai qu'ils sont cause de tout,
que vous regrettiez votre bien et que, pour le ra.voir, vous
m avez cherché q_uerelle. - Marchez sur un reptile" il se
retourne, Monsieur! Si je me reto11tne, c'est de votre faute!
c'est vous qui m'y aurez forcé. Qui donc est obligé de
renoncer. à la vie sans essayer de se défendre ? En tout
cas, j'en cours la chance. Hein ?
C'est dit I Puis-je m'asseoir, Monsieur?. .. Ah I cette
brave vieille table! Vous me donnerez bien, Monsieur, le
cigare et l'egg-nog du dépatt? J'ai été si heureux chez
vo_us ! de bons sièges remb0urrés, et des buffets sympathiques ... Qnelie fin à tant de soirées instructives! Q'ai
du feu ... ) Que voulez-vous l rien ne dure, comme Bacon
est venu nous le dite ... A votre santé!. .. mais ne vous
fâchez pas ou je crie 1

.

Tra la la la laire ! Tra la la la lit! Voyez-vous, Monsieur,
il y a plus de votre faute que de la mienne : c'est tout de
votre faute, curieux gens du monde I Vous êtes des poseurs
(sauf votre respect), vous aimel à. paraitte si malins, si
intelligents, quand vous vous tenez par une patte au perchoir où vous vous juchez pour faite bouffer vos plumes,

�420

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

oui, ce bout de vanité qui vous sert de perchoir et qui vous
paraît sûr parce que vous l'avez choisi. Oh [ par ailleurs,
vous êtes assez perspicaces ! Vous distinguez bien qui perd
l'équilibre, qui glisse, qui, faute de pouvoir prendre pied,
s'accroche par une aile, et qui ne peut se tenir droit sur le
perchoir d'à côté qu'a choisi votre voisin, pas vous ! En ce
qui le concerne, pas moyen de vous tromper !
Prenons un exemple: les hommes aiment l'argent, vous
savez ça ? et ce que font les hommes pour le gagner ? Eh
bien,! imaginez un pauvre garçôn (mettons le fils d'un
domestique de votre maison) qui, en écoutant aux trous
de serrure, entend la compagnie faire des phrases sur les
dollars, les billets de banque, etc., dire comme il est dur
de les gagner, comme il est bon de les tenir,. et ce qu'ils
peuvent acheter, - si, tout à coup, il entre et s'écrie:
cc Moi, j'ai un billet de cinq dollars! », que lui répond_ezvous ? Quel est le premier mot qui suit votre dernier coup
de pied? « Où l'as-tu volé, coquin?,, Cela parce qu'il vous a
trouvé descendu du perchoir ( et il pourrait bien se p1yer
votre tête), de ce bout particulier de sottise, que vous
avez choisi, Monsieur, comme terrain d'exercice. Supposez
qu'il essaie toute sa liste de mensonges:
Il a ramassé le billet par terre.
Son cousin est mort et le lui a laissé partestatnent.
Le Président le lui a jeté en passant à cheval.
Une actrice l'a troqué contre une mèche de ses cheveux.
Il a rêvé de veine et a trouvé sa chaussure enrichie.
Il a tiré de terre de l'argile et de cette argile a fait de
l'or ...
Comment traiteriez-vous ces possioilités,? Ne feriez-vous
pas votre enquête, au plus vite, avec un nerf de bœuf?
&lt;&lt; Mensonges I mensonges! mensonges/ }) crieriez-vous. Et
pourquoi ? Est-il une seule de ces histoires qui ne puisse
être la simple vérité? La dernière peut-être, celle de l'argile
changée en pièces d'or? Voyons •.. passez-le moi maintenant, ce garçon, pour que je parle en sa faveur.

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIU1i

42r

Combien de nos plus excellents philosophes, en d'affreux
bouquins où j'ai dû mettre le nez, ont dit que l'or peut
être ainsi fait, l'ont vu faire ainsi, en ont fait! Oh l avec
de tels philosophes vous prenez des formes, tandis qu'avec
ce garçon ... ! Avec lui, vous décidez des vraîsem blances en
un clin d'œil et vous ne doutez pas un moment de la façon
dont lui est venue son aubaine. Dans son cas, vous entendez, jugez et exécutez tout d'une haleine; et la plupart des
gens sensés feraient comme vous.
Mais que le même garçon, par le même trou de serrure,
vous entende, vous et vos invités, faire d'autres belles
phrases sur les signes et les prodiges et le monde invisible;
raconter que la sagesse méprise un vulgaire manque de foi
davantage encore que la plus vulgaire crédulité, et comment des gens de bien ont désiré voir un esprit, et ce que
Johnson avait coutu~e de dire et ce que faisait Wesley ',
et ce que pensait Ma Mère l'Oye, et patati et patata, - s'il
fait irruption en criant : cc Moi, Monsieur, j'ai 1m un
esprit I &gt;) ah l les façons changent! Il vous trouve, cette
fois, perché et paré : c'est une de vos idées, cela, qu'il
peut y avoir des esprits. Il n'est plus question de nerf de
bœuf à présent ! cc Allons, raconte I N'aie pas peur de 11ous /

Prends ton temps et rappelle tes souvenirs. Et d'abord, assiedstoi. Que dirais-tu d'un verre de vin, m{),i garçon? Et srtrtout,
David (c'est bien là ton prénom?), surtottt, si cela arrive
encore - c'est possible - ne manque pas de nous l'apprendre
pendant que tu l'as encore présent a la mémoire. » Le garçon
dit-il des bêtises, s'embrouille-t-il ici, bafouille-t-il là ;
reste-t-il court ailleurs, comme font les commençants ...
tout est candeur, tout est prudence! &lt;c Pas.de bâte/ arréte-

toi I recueille-toi I Nous comprenons. C'est l'effet de la mauvaise
mémoire, ou de la secousse bien naturelle, Ott des phénomènes
inexphqués ! »
x. Samuel Johnson (1709-1784), Je grand érudit anglais; John
Wes1ey (1701-1793), fondateur dela secte protestante des Méthodistes.

�422

LA ltlOUVELLf: REVUE FRANÇAlS&amp;

Pardieu ! le garçon prend courage et trouve, n'ayez
crainte, le plus court moyen de s'ouvrir tout grand votre
creur, de faire- apparaître ce que j'appelle votre perchoir à
paon, poste d'élection pour se pavaner, faire la roue et
piailler. « Comme vous le pensiez bien, comme vous vous
y" ;mendiez, il est plus de choses dans le ciel et sur la
terre, Horatio '... &gt;&gt;, et ainsi de suite. Croyez-vous que
David neva pas comprendre à demi-mot, gagner en audace,
vous caresser le dos plus prestement? - S'il ébouriffe une
plume : « Do11cernent, dira+on, pa#e1ue. Les premières

manifestations sont si faibles! Le doute au surpfos les tue,
cotJpe cott1't a tout, arrête les frais/ &gt;&gt;
Voilà, Monsieur, votre manière. Ce garçon que vous
avez, de telles peines prises avec lui ( ou avec n'importe
quel cerveau de valeur moyenne) pour lui apprendre ... mettons le grec, l'instruiraient bien vite à fond, en feraient un
Persan (Porson ? 2 Merci, Monsieur !) ; à plus forte raison le
rendront très habile dans l'art du mensonge. Vous n'interrompez jamais la leçon. Le feu une fois allumé, allez
donc le laisser éteindre! Vous avez des amis: impossible
de cacher ce que l'on sait, surtout à ceux qui sont portés à
chercher ailleurs leur nourriture spirituelle. Pourquoi ne
feriez vous pas parade du bien légitimement acquis? Celui
qui découvre un tableau, déterre une médaille, tombe sur
une première édition, celui-là, désormais, lui donne son
nom, devient notable : à plus forte raison celui qui déniche
un médium? &lt;1 David est à vous, homme favorisé par la fortune!

Ayez. pitié des âmes moins privilégiées. Souffrez. que nous profitions de votre chance ( » Et David tient le cercle, préside à
tout, fait le récit de la vision, regarde dans la boule de
cristal, se met à l'écriture spirite, entend les coups frappés,
suiYant le cas.
Remarquez, - je tiens à préciser, - que si j'appelle
1.
2.

Hamlet, I. 5.
Richard Persan (1759-18.08), le graod helléniste anglais.

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

42 3

tout cela des cc mensonges » dans cette première phase,
c'est simplement par égard pour la science: je nomme ces
larves du nom de ce qu'elles seront plus tard, une fois devenues libellules. Exactement c'est ce que les geos vertueux
appellent ne pas dire la vérité; mais jusque-là, cependant,
la chose n'a pas atteint sa pleine croissance: c'est encore
imaginer, faire des contes, inventer des balivernes ( ce qui
n'a jamais été d'intention bien criminelle), c'est l'habitude
prise de raconter des histoires et d'astiquer tous les vieux
bouts de faits qui perdent leur éclat. On voit toujours
quelque chose quand on ferme les yeux, ne fût-ce que des
points et des lignes. Les tables sautent d'elles-mêmes de la
façon la plus étrange, et les plumes, Seigneur Dieu ! sait-on
jamais si on les conduit ou si c'est elles qui vous conduisent? Ce n'est que tremper un pied dans l'eau pour le
retirer aussitôt, non pas y faire le saut qui oblige à plongef.
Notez ceci, c'est important : écoutez pourquoi.
Je vais prouver que c'est vous qui poussez David jusqu'à
ce qu'il plonge et cesse de grelotter.
Voilà votre cercle réuni : les deux tiers de vos invités,
doués de cervelles pareilles à la vôtre, lèvent les yeux au
ciel et s'écrient comme vous · y comptez : cc Seigneur, qui
l'eût crn I » Mais il y en a toujours un pour prendre l'air
raisonnable, sourire avec pitié et déclarer : {( De votre sincé.-

rité, aucun doute. Mais êtes-vous aussi certain de celle de ce garçvn ? En vérité, jereste rêveur. Pour ma part, je suis, je I'avoue,
plus avare de n_w. foi. » C'est très blessant, Monsieur ! Eh
quoi ! il veut faire des enquêtes, émettre des sentences,
quand tout est fini, quand vous venez de fermer les yeux,
d'ouvrirla bouche et de gober David d'un seul coup, vous!
Ce serait une terrible catastrophe. Alors on répète l'expérience, une fois, deux fois, une fois encore et l'on dit :

« Il a entendu, nous avons entend/J,, vous avez entendu, et eux
aussi, votre mère et votre fmmze, vos enfants et l'itranger qui est
dans vos murs : est-ce exact, oui ou non ? » •.. Et voilà pour lui.

la brebis galeuse, le convive sans robe de noces, l'incrédule

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Thomas ! A votre tour de chanter victoire : « n est bien
bon tk notts croire si bltes ! Sludge fraude ? •• . Laissez-11ous le
sojn des précautions ! »
.
Aussitôt les autres font chorus. Thomas demeure confus,
goûte en silence à quelque breuvage comme celui-ci, et se
demande s'il est plus dur de fermer les yeux et de gober
David en bon camarade ou d'aller ailleurs pour trouver en
échange (sans egg-nog qui fasse glisser le morceau) un aliment tout aussi coriace. De l'autre côté de la rue, le capitain~ Sparks tient sa cour ... Est-on mieux là ? N'a-t-on
pas des histoires de chasse, des scènes de scalp et des
exploits de la guerre du Mexique à avaler d'un trait, si
l'on veut goûter en paix la chaleur du poêle, le rockingchair et la compagnie du trio des charmantes filles de la
maison?
Le doute succombe ! Victoire ! Tout Yotre cercle est
reçonquis. Grâce au concours de ces esprits soumis, la
prouesse de David s'arrondit, toutes les fissures se bouchent, la moindre saillie est limée er polie : la boule est à
point pour qu'on l'envoie rouler autour du monde et qu'elle
revienne à David en fin de course, large de sept pieds,
alors qu'elle n'avait au départ qu'un demi-pouce d'épaisseur. Admirable naissance que voilà du surnaturel auquel
le pauvre David se trouve lié ! Vous n'avez employé
aucune arme que les lois réprouvent, sauf celles du diable,
et néanmoins vous avez contraint David à vous tromper
dorénavant jusqu'à plus soif, - et tout est sorti d'un seul
demi-mensonge !
S'il ya eu un demi-mensonge, ou la centième partie d'un
mensonge, c'est sa faute à lui, pensez-vous, -qu'il en porte
la peine ! D'accord. Mais vous, résisteriez-vous mieux à sa
place ? Trouveriez-vous le courage, - une fois calmé le
premier émoi, une fois terminé cet inoffensif petit ouvrage
d'imagination, - d'interrompre en disant : « Ceci devient
sérieux, il faut s'arrêter I Monsieur, je n'ai jamais vu le moindre
fant6me. Apprenez à vos amis que ... eb bien! que je me suis

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

pa)'é leurs têtes et que /ai trmn:é la vôtre paJée d'm:ance. j'ai

comme un coq en pâle durant ces trois semaines. Faites-le
moi payer à coups de pied » ?
J'en doute fort. Interrogez mtre conscience ! }fous ver-

iictt

rons, dans douze mois d'ici, avec quel petit nombre d'embellissements vous aurez raconté à la toute-puissante cité de
Boston cette passe d'armes entre nous, le premier coup de
fleuret reçu de Sludge, qui ne connaissait rien à l'escrime,
Monsieur ; de Sludge votre familier ! - J'ai menti, Monsieur, c'est entendu. Je me suis levé &lt;lu repas où, dans le
ruisseau, j'avalais des viandes de rebut et j'ai préféré vos
canards sauvages : j'ai pris la mesure de celui qui les découpait, j'ai pesé le peu qu'il avait d'intelligence, je lui ai chatouillé le cœur avec une plume de paon et, la semaine
suivante, je me suis trouvé, frais et propre, faisant un
diner fin, bien nippé, installé sur une chaise appuyée à des
genoux de femmes ; toutes ces belles soudeuses me
choyant, encourageant mon histoire àse dérouler et à sortir
petit à petit de son trou : « La nuit derniere. à peine élais-je
couché bien au chaud, bien bordé, que j'entendis, comme on venait
de me quitter, des coups frappés, tandis que passait une lumière
subite. » - « Avait-elle zm peu la forme d'une étoile?» « Mon Dieu, Madame ... la forme de certaines étoiles. » « C'est bien ce que nous pensions I Et aucune voix ? Pas encore?
Efforcez-vous la procbaine fois d'entendre une voix ; nous pensons que 'l!OIIS y arriverez. Du moins, c'est ce qu'ont fait les
médiums de Pensyh·anie. » Oh ! Ja prochaine fois, la voix
arrive! c&lt; Tout comme nous l'espérions I &gt;&gt; Celles qui espéraient
ne sont-elles pas fières maintenant et contentes, et prodigues
d,une reconnaissance toute naturelle ?
Cela va sans dire ! Donc, nous poussons au large ; à
Dieu vat I barque droite ! Nous filons, ayant une cataracte
devant nous. Nous voici à mi-chemin du Fer-à-Cheval ' : '
arrête qui pourra la danse joyeuse des bouillons contre
t. Chute du Niagara.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

notre proue l Les expériences valent à présent la peine
qu'on les attende. Les esprits parlent sans crainte, révèlent
le fond de leur pensée et font au médium d'honnêtes
compliments : ils s'intéressent à son habit du dimanche, se
plaisent à voir des bagues à ses doigts. - Demandez-vous
comment vous accueilleriez toute une série de fêtes pareilles I Prenez le cheval le plus doux, mettez-le à l'écurie et
bourrez-le d'avoine, un mois durant, puis menez-le par un
beau matin d'avril au milieu de ses compagnons, en lui
laissant le champ libre. Oui ou non, va-t-il caracoler, faire
des écarts et des sauts de mouton ? A plus forte raison, un
jeune homme dont les fantaisies jaillissent avec autant de
vigueur que des champignons d'une couche à melons.
Bientôt on en arrive à ceci : « Allons l'Esprit, maraud !
viens! va ! cherche ! rapporte! lis ! écris ! frappe! rataplan, et va te faire pendre ! »
Je suis débarrassé de tout souci ; tout est réglé; votre
cercle fait mes affaires; je puis divaguer à la f~on du
derviche épileptique dont on parle dans les livres, écumer,
me jeter à plat ventre, mettre mes vêtements en lambeaux,
peu importe: mes admirateurs, amis et compatriotes formuleront des lois spirituelles, trouveront un sens juste à
des choses fausses par la loi des contraires. Si François
Verulam se présente comme Bacon, s'il va jusqu'à écrire
son nom avec un y ou un k •, s'il dit qu'il a. vu le jour à
York et qu'il a rendu l'âme dans le pays de Galles sous le
règne de Cromwell ( comme je crains bien, Monsieur, qu'il
l'ait pu dire avant que j'eusse trouvé le livre utilement renseigné) eh bien ! quel mal à cela ? Le cercle sourit aussitôt ; « Après tout, dit-on, vous voye.z, ce n'était pas Bacon !

Nous co.mprenons : le tour n'a rien que de naturel. L'individualité de tels esprits est difficile a mettre en évidence. Elles ont
une tendance ase moquer, à railler, ces espèces mal évoluées.
r. François Bacon, baron Verulam (r 56r-r626), le célèbre philosophe
et homme d'Etat. La prononciation de son nom avec l'accent américain peut être figurée en anglais pa.r l'orthographe Bykon.

MONSŒ:UR SLUDGE, LE MEDIUM

427

Voye{_-vous, leur monde ·ressembl-l beaucoup a tme prison dont on
a forcé la porte, tandis qt1e le nôtre, ici-bas, reste clos, verrouillé,
fermé de barres et n'a qa'une seule fenêtre. Notre ami Sludge
est cette fenttre, épaisse Ott mince, claire ou ternie; il est la vitre
de communication a laquelle, ji&lt;rur nous voir et se laisser voir,
les esprits viennent regarder. Ils se pressent, se bousculent pour
trouver tme place, marchent mr les engelitres de Jeiers voisins, se
jouent mille tours. Si Bacon, fati?ué d'attendre, s'écarte, voici
Barnum qui surgit à la place : t&lt; Je rnis 1:otre bomn1e, dit-il, je
vous répondrai au liett de Bacon ». - Essayons une autre fois ».
Ou bien on dit : &lt;c Qu'est-ce qu'un médium ? C'est un
moyen (bon, mauvais ou passable, mais le seul moyen) par
lequel les esprits peuvent parler. Parfois il comprend mal, il
bafouille, et bégaie: il n'est jamais que leur Slttdge et letw soufjredoulettr ; ils le prennent ou le quittent. Mais ils doivmt se taire
ou consentir que leur science ne s'exprime qit'à demi~ a cawe de
son ignorance. Supposez. que l'esprit de Beethoven veuille répandre
la musique nouvelle dont il déborde, eh bien! il tourne la manivelle de l'orgue que wici, il itient moudre chez. Sludge, et ce qu'il
a versé a la gueule du moulin comme trente-troisieme sonate
(hein, quelle idée!) sort de la trémie connue du Sludge battant
neuf, sans plus : « !'Hymne des Shakers » en sol avec mz fa
naturel ou « la Bannière étoilée &gt;&gt; avec 1uze succession de quartes
pour accompagnement. »
Ah ! Monsieur, de quels embarras ne m'avez-vous pas
aidé à sortir, vous qui êtes sage ! Quant aux imbéciles, ces
gens qui venaient voir, quant à vos invités ... (notez bien
ce mot) : avez-vous jamais vu des invités critiquer votre
viu, vos meubles, votre syntax.e ou votre nez? Alors pourquoi critiqueraient-ils votre médium ? Où est la différence ?
Prouver que votre vin est fait d'encre rouge et de gommegutte, prouver que votre Sludge est un trompeur, c'est dire
que quelqu'un est un serin s'il a vanté leur authenticité.
Des« invités» ! N'ayez crainte ! Ils feront la grimace ( et
encore, pas trop), puis ils vous laisseront dans votre gloire.
(( Non, dites~Yous, ils doutent quelquefois, et le font savoir. &gt;&gt;-

�428

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Eh parbleu ! oui, ils doutent. Et qu'en résulte-t-il ? Vous
en profitez pour triompher : cc Bien entendu, ils doutent, voilà
q11i explique aussitôt l'anicroche : cc doute a gêné notre médium,
a troublé son esprit si pur. Il les a payés de retour : jetez-y de la
balle, sortira-t-ilde la farined'tm moulin bonnite? )&gt; Là-dessus
les fidèles applaudissent ; on cite à foison les cas analogues:
« Un mauvais plaisant ayant, 1m jour, ·uoufa qu'un médium
appelât Jacques un esprit nommé Georges, « Jacques I ,, cria le
médium, - c'était la preuve de la vérité!» Bref, un coup qui
touche le but prouve beaucoup, un qui le manque, davantage. Vous ètes convaincu par ceci? Tant mieux. Vous ne
l'êtes pas ? C'est alors le moment de lâcher Ja double bordée, puis ... les grands moyens, dernière ressource. Prenez
l'air sombre et important:« Vous 1un1straitez d'idiots, direzvous, par conséquent (pot1rqt1oi s'ardter en cbemin ?) de complices d'une canaillerie ? Et cela, nous l'cntmdons dans notre
propre maison, de la bouche de 11otre imJité qui trouve assez. dr.
courage pour faire auront à un pauvre garçon exposé par notre
bo1mefoi 1- Vous vous êtes bien fait entendre l Entendez-nous
un peu maintenant. Un bom111e seul n'en 1:at1t pas tout à fait
douze. Vous 'l!O)'tZ. un trompeur? Nous sommes do11z..e ici qui
vQyons 11n âne .1 Excusez si je fais ce cnlml, et bomoir I » Le
sceptique s'esquive, tous les rires éclatent... Sludge triomphant agite son chapeau.
Ou bien ... il ne l'agite pas. Il y a quelque chose dans
la vérité vraie (explique qui pourra) que l'on regarde avec
un œil d'envie, comme fait le cheval qui reste mélancolique
sous des rateliers bourrés de foin et ne veut pas manger
parce qu'il aperçoit un sac d'avoine. Au diable cette vérité
là I Elle glte toutes les douceurs que l'on offre à sa place.
Il m'a semblé parfois, quand la susdite Société me choyait,
me caressait, me cajolait ou m'engageait à prendre plaisir à
ses taquineries (ce qui ne m'empêchait pas, croyez-le bien,
de cracher par-dessus leurs épaules sur l'homme en fuite),
il m'a i;emblé parfois que j'étais un enfant, mais un enfant
terrible : sa nourrice, sa tante, sa grand'mère, le dorlotent,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

Je tiennent éloigné de 1a niche du chien, du soleil et du
vent, des bonnes farces et de la saine boue; on lui enjoint
de se montrer gentil, gracieux et digne, mais lui, du coin
de l'œil, regarde les enfants déguenillés du ruisseau, occupés
à leurs jeux; il voudrait être là-bas, avec eux, au milieu de
l'ordure, faire des pâtés de crotte et rire à son aise et parler
franc, et traiter bonne maman de vieille toupie (ce qu'elle
est en effet). Je vous en ai voulu, je vous le dis, à vous, à
eux, de ces embrassades, de ces sottises. Je grinçais des
dents par désir de voir passer un honnête chien... C'est
mal, je vous le dis, de détruire une âme ainsi !
Mais qu'est-ce qui demeure « ainsi » ? Qu'est-ce qui est
fixé ? Où peut-on s'arrêter ? Nulle part. Couvez .le mensonge, il en sort la fraude, lentement et sûrement filée,
juste à votre taille, Monsieur. Moi, je m'arrêterais bien,
mais vous, vous êtes pour le progrès: c&lt; Rien que du viertx ?
jamais de 11.tuf? Rien que le parler d't1sage, pa,r la bouche, 011
f écriture par la main ? Je croyais, je l'avoue, que foi se développerait, deviendrait demontrahle, rendrait le doute absurde, donnerait des formes que nous pourrions voir, des fleurs q11e 11011s
pourrions tottcber. Personne ne doute de vous, Slruige ! Vous
rêt1ez les rêves. vous voyez. les visions de l'esprit, les discours
·vous naissent dans la cervelle, sans con/este. Nt!am-noins, à
cause des sctptiq11es, pour clore le bec à tous, nous 1iOrdons tme
manifestation extérieure. Les Pensylvaniens y sont bien arrivés,
pottrquoi pa,s Sludge? Il peut fairt des progrès avec le temps ».
Ah ! oui, il peut en faire ! Il voit son sort : on n'évite pas
le destin. - C'est d'abord une vétille : &lt;&lt; Eh i David,
entends-tu? C'est toi qui as poussé la table? Ton pi.ed qui l'a fait
craquer? Cette fois, tu veux ...plaisanter, n'est-ce pas, num gm·çon ? - « N ... uon » - Et me voilà perdu, vendu, acheté,
désorn1ais. Le bon vieux train-train facile, le ... quoi ?.. _
le ... non ! pas si faux que cela en tant que fausseté ! ••. le
filage et le fin tracé ... vous savez bien ... en vérité, rien
qu'une façon de faire du roman, de jouer la comédie, d'improviser, de feindre, mais à coup sftr pas l'absolue tromperie !

�43°

LA NOUVELLE REVUE FRAl-lÇAISE

De toute manière, il n'en est plus question, le sort en est.
jeté : « Trompeur » voilà mon nom dorénavant? Le fatal
filet de cognac versé dans votre thé a fué ce que vous
aoyez être la saveur du Souchong : la boîte à thé cède le
pas à la gourde.
Et puis, c'est si terriblement facile ! Oh ! ces tours qui
ne peuvent être des tours, ces faits de passe-passe qui ne
sont à coup sûr pas d'un vulgaire escamoteur ! Non certes !
Un escamoteur ? Choisissez-moi n'importe quel métier sur
terre auquel un homme puisse s'appliquer ; avec six mois
de travail, je ferai vingt tours tenant du miracle aux yeux
des gens ignorants de la perfection. Avez-vous vu souffler du
verre ? percer des tuyaux ? Tenez, ne fût-ce que ce biscuit
que je casse, avez-vous jamais regardé le pâtissier en aplatir
un sur le four ? Essayez d'en faire autant ! Croyez-moi :
exercez-vous la moitié moins de temps, quand vos membres
sont souples, à tourner, pousser et soulever une table, à
faire craquer vos jointures, à faire agir vos pieds, à placer
vos mains comme il convient, à commander des fils de fer
qui tirent les rideaux, à manœuvrer le gaot au bout de
votre escarpin, - puis soufflez les lumières et ... voilà !
voilà ! tout ce que mus désirez vous l'obtiendrez, j'espère !. .. Pour ma part, je ,·is qu'on y glissait aussi facilement que dans un vieux soulier.
Maintenant, que l'on remette les lumières sur la table !
J'ai joué mon rôle. Prenez ma place pendant que je remercie et me repose.
« Eb bien ! Juge Humgmffin, dites-moi, quel est votre 11erdict, ù t'OtlS, la plus [tJrle rite des Etals-Unis ? Avez.-1.•ous
dlcom'trt un tr{)fflpeur ici ? Un instant ... Voyons ,m peu ... faisoos d'abord une exptriena, pour ltre impartial :je i•ais essayer
dt t'OrtS /rompe,, Juge I La tabk penche : est-ce moi qui la fais
bouger?... l:.'crii'l{ J Je pose nza mai11 sur la n}tre : criez. quand
je pousserai l.ltl. dirigerai wtre crayon, Juge / » - Sludge
triomphe encore. « Cûa un ~11p frappé ? vous dit-on dans
l'assistance. Vraiment! Cela de la vtritable écriture? On dirait

l!OSSlEUR SLODGE, LE MEDIUM

431

d'rmûaltint !... Eb bim I si vous, Jfonsimr, tm homme lmitttnt ... - d si le Juge n'ltait pas la, je dirais ... mais peu
importe J- si ·vous, Monsieur, t'Ous échm1tz,, si wus ne parve,uz pas à nous tromper, il y a ptu de chances pour 9m~ Sludge
, arrii~ ! »

Vous croyez, Madame ?... Mais que serait-il ad,·enu si
votre éminent amphytrion avait pris, comme Sludge, Dieu
à témoin qu'il n'usait d'aucune supercherie, lorsque vous
étiez convaincue que l'auteur des coups frappés n'était autre
qu'un certain enfant qui est mort, vous savez, et dont vos
lèvres ont cru sentir le dernier souille ? Hein ? C'est là un
point capital, Madame. Sludge commence à votre prière
avec votre mort le plus cher ; la petite voix se remet à
zézayer, }a main mignonne cherche de nouveau la vôtre, la
pauvre image perdue revient, claire comme un r~ve, cette
image qui, si par hasard un mot la rappelait, amenait
devant vos yeux Je nuage coutumier, faisait à votre cœur
rendre son ancien battement et souffrir son angoisse. Voilà
bien la disposition qui convient pour une enquête, n'est-ce
pas ? On se sent à l'aise avec Saül et Jonath:m, Pompée et
César, mais avec son propre enfant qu'on a perdu ... Je me
demande si, à l'instant où vous avez entendu choir la première pelletée de terre sur le bord de la t0mbe, vous vous
sentiez l'esprit assez libre pour rechercher qui anit touché
votre voile de deuil ou frôlé les volants de votre robe. Alors,
il va sans dire, ,·ous deviez être assommée et :.tupide; alors
(comment en eût-il éré autrement ?) votre souffle avec
votre sang s'arrêtaient, votre cerveau refusait tout service.
Mais aujourd'hui, les mèmes causes n'ont plus les mêmes
effets t Tour est changé : la petite rnix se remet à parler, et
cependant vous êtes calme, vous êtes raisonnable, vous pouvez essayer, sonder la vérité, en chercher les preuves. « Dts pm,1.·e.s ?... L'mfant n'a-t-il pas dit k nom tk sa nourrice et qu'il at1ait vécu six années el qu'il montail st1r tm chn.'al
â bascule ?... Pas besoin d'autres pmœes I Jamais Sludge 11.e
ptut atl(!ÎT appris cela ? i&gt;

�432

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

Ha! il ne peut pas? Vous le flattez. « Il ne peut pas ? »
Parlez pour vous ! Je voudrais bien savoir quel homme il
m'est arrivé de voir une fois, - peu impone où, quand,
pourquoi ni comment, - de voir une fois et de qui je ne
me rappelle pas quelque chose dont il jurerait (cœur plein
de sagacité !) que je &lt;&lt; ne peux pas &gt;&gt; le savoir. Eh quoi ! estil possible que vous viviez dans le souffie de ce monde chargé
de suie, de bavardages et de potins, est-il possible que vous
y vi\'iez une heure sans qu'un petit grain de suie se dépos~
sur votre nez ? La valeur d'un grain de suie, ni plus, ni
moins : un fait échappé du courant des faits er par lequel
vous apprenez ce qu'était quelqu'un, où il était, et quand, et
pourquoi? Vous ne dites pas aux gens : cc Voytz. ce qui vient
de se co!li·r a 111f)Î: ]ttge H,mgrutfin, 11ous notre plus b11inen1
concitoyen, votre oncle hait tailleur et votre femme qui comptait
tpousr~ Miggs, s'est rabattue sur 'L'Olls, fa11te de mieux! » Lui
•dites-vous ça, bien que vous le voyiez deux fois par semaine ?
« Non, répondez-vous, quelle utilité de colporter ces rboses?
Pourquoi faire ? ,, Mais, un jour, vous apercevez qu'il ?' a
lieu de le faire, parce qu'un jour cela devient très uttle,
- c'est Je jour où ce fait vous amène le Juge sur ses deux
genoux goutteux aux pieds du surnaturel, et que cela
prouve que Sludge sait, comme vous dites, une chose qu'il
« ne peut pas» .savoir. - Est-ce que désormais Sludge ne
se tiendra pas le visage tendu du côté où soufBe le vent ?
« Ne peut pas! ... ,, Ecoutez un peu: je vais conter une
histoire. Je connais un type à fa\·oris, un étranger qui est
professeur de musique ici et, faute de connaître un moyen
meilleur, gagne ainsi son pain. Il dit que l'individu qui l'a
dénoncé et forcé de fuir son pays pour échouer dans
l'Ouest était un savetier bossu qui se tenait assis, cousant
des semelles et chantant, en certaine cité lointaine ... la ville
de Rome ... , dans une cave sur leur Broadway', et cela tout
le long du jour. Il ne pos.1ir jamais de questions, ne s'arrê1.

Une des rues princip.iles de, 'ew-York.

MO. "SIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

4 33

tait jamais pour écouter ni regarder, ne levait pas le nez de
sa pierre à battre. Il laissait le monde rouler autour de son
escabeau et les nouvelles entrer dans son oreille qu'il semblait à peine dresser. Eh bien ! cet homme, voyez-vous,
allait chaque dimanche toucher sa paye et recevoir les
éloges du gouvernement. Pour deux dollars, à peu près, par
semaine, il s'engageait à Yous dire, au sujet d'un certain
homme, certaine petite chose qui menait à beaucoup d'autres (parce qu'une seule vérité mène tour droit au bout du
monde) er il vous rendait maître de cet homme, \'OUS
avant appris quand il dînait et de quels plats, où il faisait sa
p~omenade hygiénique et dans quelle rue. Son mér~e~ était
de projeter ainsi son intelligence comme un fourmilier sa
longue langue, douce, innocente, tiède, humide, impassible ... et quand elle était tour encroùtéc de petites bêtes,
vite, son palais s'enrichissait de leur jus. - « rt ne peut
pas, ce Sludge 1 »
.
Je vais plus loin ; et je maintiens que l'imposture~ ayant
une fois atteint la profondeur convenable dans le pourn de vos
natures, à vous tous (à moins que l'on ne soit fou, ou ivre ...
et encore !) je maintiens qu'il est impossible de tromper,
- j'entends d'être découvert. Allez raconter à votre confrérie ce premier faux pas que j'ai fatt, toute l'histoire d'aujourd'hui, comment vous avez surpris Sludge et agi de
façon désagréable à son égard, jusqu'à ce qu'il fût forcé
d'avouer et qu'ainsi il lui arrivât malheur ! Vous n'aurez
pas de peine, je pense, à trouver la raison pour laquelle
Sludgc continue cependant1à vous faire l.a niqu~.
. • :&gt;
Vous le leur avez dit, bon! Que réphquent-1ls_auss1tot.
&lt;&lt; .A1onsimr, re jeu11e homme m'eût-il amué l11i-1111'i11e qu'il
:m'avait /rompt, je ne le croirais pas. Il se ptut qu'il trompe parfois : c'est da,zs la nature dtt mldium; ils sc1nt ainsi faits, vains
et vindicatifs, lâches, encli11s à griffer ... les _chats aussi. Et pourtant le rhat est cette bête dont vc111s arrh-ez. à tirer d'étranges
étincelles m frollant son poil à rebours.,/ n'en va de même. d'un
chien, ni d.'1111 lion, ni d'un agneau : c't-st de la naltm• du chat.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;
434
Mcmsin,r ! Pourquoi pas du thien ? Dtmandt~. à Die,~ _qui a
crll as bites. Pmsez_-7,1011s qu'un homme sain rt hum _!qmlzbrt .•_.
(à part : comme moi) ... (à vo!x haute:) comme r1w1-,nb~ sort
du bois dont on fait tm mtd111m ? Sacreh~eu, c est de ers. lires
anib(fus, bystlriques, hybrides, dr œlfe i'q1uwque et méprzsa~le
t-ermine.qtu jaillit le feu ! JI n()IIS faut les prendre. r,vmme
sonl,quitte à 1101's garda de lmrs tours, car ~us O'/!OTTS besoin
de /e 11 rs services. Sludge vo11s a trompé, Monsreur - con:ment,
je,1e puis le dire ,i'aya11t pas /té présent fotir obscn_rer : tl a l;l
u11,Jé par votre farilité à wus laisser faire - 11101, il 1u ma
pas lrompi! I »
.
.
Merci pour Sludge ! Il me faut avoir de 1? reconnaissance envers de tds patrons, n'est-ce pas ? puisque ce que
vous venez d'entendre est ce que je pourrais dire de mieu~.
C'est un défi que mus me jetez : « Cbien sauvage m~l appr1tl()isé, donm 11 11 co11p de. dmts à tous les étrangers, 111azs 7:ampe_
romme il conviml au signe.di: ton maitre I Chat, montre. ll qum
--t les griffes
s~~"
U', ne les rentre q1u peur moi seul! Trompe.· les
autm si tu peux, moi si tu I'osu ! » Er, mon très sa~c ~ons1e~r,
j'ai O é. Je vous ai trompé d'abord, je vous a1 fat~ ensuite
tromper les autres et votre fermeté de caract~re s1 va?tée
m'a aidé à malmener l'incrédule. Vous vous etes sen.·1 d_e
moi ? Ne me suis-je pas servi de vous ? N'ai-je pas pns
pleinement ma revanche ? N'ai-je pas persuadé aux gens
qu'ils ne savaient pas leur pr~pre nom?.:. et, :ur-lc-,!~amp,
ils avouaient leur erreur. Qui donc tenait le role de I imbécile quand à un cercle Je gens sensés, saisis d'effroi, les
yeux ronds, la bouche bée, ~ludge présenta_it Milton composant dc.&gt;s chansons de nourrice et Locke raisonnant en cl~arabia Homère écrfrant le grec aYec des ronds Cl des cron:,
Asaph mettant des noires et des trilles coi:nme musiq~c à s~
psaumes ? J'ai fait crier un esprit en déguisant ma ,·01x, pms
bravement je reprenais ma voi.· natu~elle, nargua_nt l_es
imbé ... ilcs; j'ai copié pendant une demi-page des. gn bouillages de fantômes, puis j'achevais de ma propre écmu~c sans
la déguiser : 11 Je couçois ! disait-on, l'esprit se sm'llll tout
1

' .s

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

435

simplement dr. Sl~ge, et s'arrangeait de ce fonds imparfait 1 »
Non, ne me parlez pas de reconnaissance. Reconnaissance de quoi? D'être traité en singe savant ; d'être encouragé à mal faire et à me moquer du monde, à gémir ou à
bouder, à ricaner ou à pleurnicher, à n'importe quoi,
pourrn que le singe s'y retrouve et non l'homme. - Car
alors toute disposition d'esprit se paie également d'une
noisette. Maudite soit votre espèce supérieure et qui veut
tout régenter ! Parce que vous détestez la fumée rnus faites
grimper des gosses dans votre cheminée pour la ramoner,
vous forcez un médium à mentir pour vous descendre
la vérité à coups de balai. Maudites soient aussi vos femmes, vos épouses, vos filles insolentes qui prennent feu
ou se trouvent mal quand la main d'un homme serre la
leur, mais qui, pour encourager Sludge, peuvent bien
jouer avec Sludge puisqu'il n'est rien qu'un médium, rien
qu'une sorte de chose qu'elles dofrent ménager, cajoler...
Oh ! s'y laisser prendre serait par trop ridicule! Mais je me
suis vengé, elles ont eu cc qu'elles souhaitaient : elles
demandaient la vérité toute nue, et voilà qu'elle est entrée
d'un pas léger, s'est assise et les a in virées à la contempler!
Il ne leur restait plus qu'à rougir un peu et à pardonner.
~ Le. fait esl, disaient-elles, que les enftmts par/ml ainsi. Dans
l'autre monde, /011/es uos amventions sont i11fir111/eJ, - pe.ut-lt,·e.
mlmf. négligées ... cela rappelle 1111 peu les anru,mes gravures,
ma chére ! Le juge m possède tmr. qu'il a rapportée, d'Italie : une
grande1:ille. dans le fond, - sur 1m pont, un équipage de clut•aux de poste au trot - des groupes joyeux de wyageur.s au
bord du chemi11~ dts :paysans à leur tra?'lli[, e~, tout a,, premier
plan, fort insouciante.s (pourquoi pas?), trois 11ymphes causant
avec titi au:alier, ri pas tm chiffon ti elles trois : « Superbe 1 ))
s'tcriml lts gms ... Les habitudes dies/es ne semblent pas trü
difjérmtes. Que Sludt{', àJ11/i1111e I Nous nous imaginerons que
c'esl tians 1111t gravure. Il
i tels qui venaient chercher de la laine s'en sont retournés tondus, quel tort leur ai-je fait ? C'est eux qui l'ont

�436

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

voulu : ils ont tenté l'aventure, couru le risque, joué à pile
ou face et perdu, comme il arrive forcément à quelqu'un
quand on joue. Ils se figuraient que moi seul devais perdre,
- que j'étais un verre fumé utile pour observer le soleil
en protégeant leurs yeux. Et si je m'étais trouvé être une
plaque de fer rouge qu'ils eussent essayé de percer du
regard et que, pour la peine, ils eussent perdu la vue, à qui
la faute sinon à eux? Au lieu que, de la façon dont vont
les choses, leur perte équivaut à un gain : c'est d'autant
plus honteux pour eux !
Ils ont jeté un coup d'œil dans le monde spirituel et tout
ce monde-ci peut en être informé. Ils ont engraissé leur
vanité qui, sans cela, serait morte de faim : quelle occasion
meilleure de glousser sur un œuf d'or et, du coup, de se
distinguer des autres oiseaux de même plume ? Eh bien !
·pour cela, ils ont payé, et pas un prix exorbitant : à peine,
sans compter d'agréables intermèdes, la valeur d'une pièce
vulgaire. Lorsque vous achetez Je talent d'un acteur, osezvous demander à acquérir aussi son âme? Tandis que mon
âme à moi, vous l'achetez ! Sludge joue Macbeth, il est
forcé d'être Macbeth ou vous n'écouteriez pas son premier
mot. Une petite formalité suffit, qu'il jure être lui-même
Macbeth, et dès lors il peut vivre son heure de parade et
d'agitation ', pérorer, cracher en parlant, brandir son hou. dier, nul n'y trouve à redire. Pourquoi ne me permettait-on pas de faire des tours, Sludge étant Sludge ? - En
voilà assez ! Nos comptes sont réglés. J'ai subi votre galimatias, je me suis laissé zébrer par vous d'ocre et de carmin
comme un bouffon&gt; j'ai porté le costume bariolé dont,
pour métamorphoser quelqu'un, vos respectables doigts
avaient cousu les pièces ... oui, j'ai gagné mon salaire, j'ai
avalé le pain de ma honte ... où en secouerais-je les miettes,
sinon dans votre figure ?
Quant à Ja religion ... mais je l'ai servie, Monsieur ! Je
1 • •Matbelb,

v. S·

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIU~!

437

~•en démordrai pas. Avec mes &lt;c phénomènes » j'étalais
!at~ée les quatre fers en l'air, je donnais un coup d'épaule
a saint Paul, ou tout au moins à Swedenborg. En réalité
c'est le bon moyen d,: déjouer ces fâcheux gaillards, ~
menteurs tous tant q~ ils sont, n'est-ce pas, ces sceptiques?
Pour les confondre, nen ne sert de faire Je délicat : mentez
mus-même ! Construisez, de votre côté de la ligne qui
vous sépare d'eux, un arc-boutant, juste à la même distance
que celle où, du leur, ils dressent leur contrefort; là où
les deux se rencontreront, en un point à mi-chemin, très
au-dessus de nos têtes, là est la vérité; donc choisissez
votre place, entassez vos briques, mentez !... Oh ! toute
Jionte a sa petite volupté. Ce que la neige perd en blanc
elle le gagne en rose : Miss Stokes devient ... Rahab 1 ••• O~
n~ perd p~ au change ! Gloire à elle, pour J~ bien qu'elle a
fait en rammant la foi sous les côtes de la mort, en intimidant un jour ceux qui jusque-là ne s'étaient jamais laissé
t~oubler, en nous débarrassant de toute la paillasse de leur
ne par un charbon ardent pris sur l'autel ! Jadis de grands
hommes ont passé des années et des années à écrire des
!ivres pour prouver que nous avons une âme, sans parvenir
a prouver grand'chose: Miss Stokes et son charbon ardent
voilà c~ ~u'il nous fallait,' à vous, à moi ! Sûrement, pou;
parvemr a ce bon résultat, tout était permis : non seule~ent de cajoler Sludge, mais encore (à supposer qu'il lui
echapp~t quelque petite friponnerie) de se refuser sagement
à la voir. Ne louez-,·ous pas Nelson d'avoir mis sa lunette
à 1 son œil~veugleet_d'avoirdit. .. comment donc? ... qu'il
n a~~r~eva1t p~ le ~1gnal qui le gênait ? Oui, parbleu !
J irai plus 1010 : JI y a un véritable amour du mensonge
qu~ le~ menteurs trouvent tout prêt pour les mensonges
qu Jls lOnt, comme sont prêts la main pour le gant et la
!an~e pour les sucreries. Au mieux, une croyance n'est
Jamais pure et complète. Ceux qui sont le plus avant dans
• 1. Iùhab, l'hôtelit:re qui, à c.1use de s:i foi, ne périt pa:. avec les
rncrédulcs (Hébreux, x:1, 31).

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le marécage, n'allez pas croire qu'ils se soient égarés là sans
être avertis, sans avoir reçu au visage quelque éclaboussure
qui leur ait fait serrer les dents et froncer le sourcil. Ils ont
eu des doutes, soyez-en sûr, ils n'ont pas manquéd'invites •
loyales à éprouver du pied l'apparente solidité du sable.
Mais comment s'arrêter ? Ils avaient engagé leur foi, avisé
aussi leurs amis, il ne restait qu'un dernier pas à faire, on
avait agité les mouchoirs et traité Sludge de noms d'amitié : il était plus facile de continuer d'avancer vers la terre
promise pourrejoîndre ceux qui, jeudi prochain, comptaient
rencontrer Shakespeare ; mieux ,alait suivre Sludge, avec prudence ( oh ! bien sûr !) se tenant sur ses gardes
(naturellement !), - mais en se dirigeant vers le centre
du marécage, tout de même. A entendre les cris que vous
jetez, dirait-on pas que j'ai pris Miss Stokes par la peau
du cou et que je l'ai•jetée à terre tout de son long, sa sotte
tète la première !
Ecoutez ces nigauds, - c'est tout ce que je \·ous
demande, - avant que j'aie commencé mon travail, avant
que je les aie seulement touchés du bout du doigt ! Voici
comme ils m'accueillent - écoutez, je vous en prie, car
c'est du raisonnement ceci ! .. . malheureusement je ne
saurai pas imiter cette voix de bébé : « Dans totltts ces his-

taires il doit )' avoir un pei. de 11érité, peut-étre pas plus gros
qu'tme tête d'épingle~ rnais tm peu tout de mime. Un seul bomme
peut se laisser tromper, mille difficilement : qu'un seiil trompeur
soit capable de les duper tous les mille serait beauc01,p plus
miraculeux qtte tous les miraclts reconnus par nous ... &gt;&gt; et
cœtera. Puis, le Juge résume les faits, - ce qui ne lui
arrive pas souvent, - vous prie de respecter les autorités
qui s'élancent tout de suite au tribunal : comment ne
remarquez-vous pas la nature limpide. la vie sans tache,
l'honneur immaculé, le bon ~ens indiscutable du premier
début, en écoutant son histoire ? Quoi 1outrager ce garçon
que vous n'aviez jusqu'ici YU de votre vie parce qu'il est
inquiété par des coups frappés ?

MONSIEUR SLUDGE, LE iŒDIUM

439

Ces gens sont des imbéciles, oui ; mais que dire de
ceux de l'autre camp qui, dans Je fond de leur cœur, n'ont
jamais cru un seul instant ? Hommes émasculés, vides de
foi, qui ont joué avec la superstition à la manière des eunuques, sans rien risquer; gens de sang-froid qui, voyant le
profit à tirer du mystère, ont saisi l'occasion et soutenu
Sludge ... En prosélytes ? Non, grand merci, bien trop
malins !. .. Mais en prometteurs d'impartialité, en partisans
du demandeur, en hommes que leur bonne foi ob]ige à
hiss~r Sludge jusqu'à !'Aréopage et à lui soutirer des discours dont ils puissent s'emparer pour faire le critique et le
cafard. Athènes ne traita-t-elle pas ainsi saint Paul ? ... Eu
tout cas, il s'agit d' « une chose nouvelle », que la philosophie ne sait p:tr quel bout prendre...
·
Et puis, il y a cet autre chercheur de perles dans les tas
de fumier, - oui, ,·otre homme de lettres qui enfile ses
gants de Suède pour entreprendre Sludge avec élégance et
discrétion, qui fair tomber un peu de la poussière de la doctrine et en assaisonne (il connaît la recette) sa nouveUe ou
son roman, qui croit à-demi, uniquement à cause de son
livre, de l'œil du public fixé sur lui et de l'argent, seule
chose solide que Dieu ait créée en ce monde ! Regardez-le.
Essayez d'être trop hardi, trop grossier pour le maître !
Rien à faire l Il est l'homme à qui plaît l'ordure. Lancez-la
à 1.a pelle, éclaboussez-le en plein, il travaillera votre brun
et en fera des beautés artistiques, n'ayez crainte ! Fournissezlui la matière brute; le jour ou vous reconnaitrez votre
mensonge, vous lui tirerez ,otre chapeau: jl sera en toilette,
prêt à alJer dans le monde ! Je dis« dans le monde&gt;&gt;, car
c'est là qu'on goûte le succès : tous auront les égards qui
conviennent, nommeront le mensonge vérité, sauf ce
Monsieur silencieux, minaudier et doux qui a introduit
l'étranger; vous ne manquerez pas de soupirer : « Comme

c'est triste! lui seul est incapable de saisir la parlée de cette •i;érité
à laquelle il a lui-même d01111i 1111issance ! » Voilà qui a la
vraie saveur du triomphe ! Cet homme-là verrait volon-

�440
tiers rouler ia terre entière dans la fange du bourbier, afiu
de pouvoir seulement ttemper le bout de son pinceau dans:
ce que j'appelle le plus beau des bruns et en colorer des
histoires de fantômes, des contes spirites, bien plus puis-samment qu'avec la terre d'ombre et le bistre banals.
Pourtant, il me semble qu'il y a une forme de sotti
plus haïssable encore: c'est le sage de société, Salomon du
salon, et dîneur-en-ville philosophe, le bel esprit qui se
sert d'une doctrine comme d'un billot pour essayer des.ma
le tranchant de ses facultés et montrer combien d'opinions
sensées il peut couper en morceaux durant l'instant critique qui sépare la soupe du. poisson. Ces gens-là furent
mes protecteurs; et c'est à ces gens-là et à leurs pareils,
dont le souvenir remonte en moi et me soulève le cœur;
que j'aurais fait tort 1 De la reconnaissance à ces gens-là?
h reconnaissance, alors, d'une fille envers le gigolo et le
maquereau, envers ses bons amis, depuis le loustic qui
cherche des plaisanteries douteuses à répéter au cercle jusqu'au décorateur de tabatières qui (l'honnête homme) se
creusait inutilement la tête pour découvrir une Pasip~
aussi « nature ». Tons et chacun la paient, lui font des
cadeaux, la protègent de la police, - et comme elle les
hait pour la peine t Moi, de même. Et voilà pour le
remords que j'ai de mon ingratitude envers un digne
public !
Mais Dieu? ... Oui, c'est une question grave. Eh bien!
Monsieur, puisque vous insistez.. , ( vraiment comme vous
savez me forcer à tout dire ! Je ne parle pas de vous, bien
entendu, quand je dis « ces gens-là • : Moi vous haïr t
Mais cette mm Stokes,-ce Juge !... Assez, merci ... oui, du
sucre... Merci, Monsieur).... Allons-y donc 1 Me aoirezvous, pourtant ? Vous avez entendu mes aveux, je ne
m'en dédis pas d'un seul mot: j'ai trompé quand j'ai pu.
j'ai imité des coups frappés en faisant craquer mes doigts
de pieds, j'ai fait mouvoir de fausses mains, j'ai écrit, sans

SLUDGI! LB IŒDIUII

441

.yer, d~ noms avec de l'encre sympathique, obtenu des
ères odiques en frottant le phosphore des allumettes,
•.. Croyez cela ; croyez ceci, sur le même témoignage
lien que j'aie l'air de redresser ce qui était de travers ~
· e ce que j'avais dit, de remettre debout ce que j ' ~
ienversé. Je n'y puis rien: c'est la vérité. ·La vérité on
~it q~e j'en~ aujourd'hui. - Ce métier que je
ne sais pas.•• , Je ne suis pas sdr qu'il n'y avait pas, au
fond, quelque ch~, malgré les trucs et le reste. Vniment, j'ai besoin d"éclairer mon propre esprit. li y avait
des ~es, c'est vrai, - mais ce que je vais ajouter est vrai

'°"

&amp;is,

:-assa.
D'abord (ça ne vous frappe pas, Monsieur, quand vous
remontez à l'origine?), le premier &amp;it qu'on nous enseigne
est qu'il existe, au-delà de ce monde, un autre monde occu~
on ~ des hommes mais par des esprits; que beaucoup
cl'hab1tants de cet autre monde ont jadis séjourné ici, que
to~ ceux de ~ monde-ci iront dans celui-là et que, par
swte, nous qui sommes incarnés ici-bas, nous devons avoir,
l connaître les façons de ce monde supérieur, exactement le
m!?1e intérêt que (selon toute analogie probable) le peuple
désincarné à regarder ce qui nous arrive, dans l'ancien
ZD?nde, à no~ ses fils, ses successeurs et tout ce qui s'enSlllt. Oh oui I sans doute ils ont des facultés accrues
convenant_ à 1~ état nouveau, - anciennes amours pacifiées, anciens mtérêts mieux compris, - ils nous .surveillent, ayant des yeux pour voir, des oreilles pour
entendre, ~es mains pour assister, tout cela en proportion
de leur état d'évolution: ils nous devancent, voilà tout. Ils
font ce qpe nous faisons, mais de façon plus noble ils
~nt de vaisselle plate (pour me servir d'une image) au
lieu que nous mangeons dans de la falence.
Celaétantadmis,jedemande maintenantquel peut ~le
mode de communication entre nous autres hommes, ici, et
ces ex-hommes, là-bas. D'abord il y a les paroles de la Bible
puis l'histoire avec son élément surnaturel, - vo~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
44 2
m'entendez - tout cela, nous l'avons sucé avec le lait
maternel, nous avons giandi avec, enfin cela nous a pénétré
jusqu'à devenir os de nos os et chair de notre chair. Vous
le voyez, dès le départ, nous sommes en contact avec le
miraculeux, nous savons, en tout cas, qu'il a existé autrefois : quel est dans cette discmsion qui va du connu vers le
mystérieux, le premier pas que nous faisons, que nous
sommes forcés de faire ? Evidemment celui-ci : « Ce qui a
été jadis, pensons-nous, peut encore être aujourd'hui. Puisque le fantôme de Samuel est apparu à Saül, il va de soi
qut: l'esprit de mon frère peut m'apparaître à moi. &gt;) Allez•
dire cela à votre professeur I Que répondra-t-il ? D'où
vient cette première ombre de doute sur son front naguère
si brillant de foi ? &lt;&lt; De telles cboses ont été, dira-t-il, et assu-

rément de trlles choses peuvent être encore : mais je conseille la
méfiance aux yeux, aux oreilles, à l'estomac et, par-dessus tottt,
à votre cerveaU-, à moins q'ilil ne s'agisse de votre arrière-grand'
mere, toute.r les fois qu'on viendra vous proposer un fantôme. \)
En fin de compte, on fait un compromis : C'est entendu,
nous avons aujourd'hui un moyen de communication,
tout comme au temps de Saül ; seulement le moyen diffère: Comment, quand et où le trouver? à nous de chercher. Je demande alors : n'est-il pas tout naturel qu'une
personne née dans ce monde et ayant subi l'empreinte d'un
tel enseignement débute avec la ferme espérance et le désir
sincère de trouver sa part personnelle du secret, - bref son
fantôme particulier? J'entends une personne née pour
regarder dans cette direction, car les natures sont diverses :
voyez, par exemple, l'espèce des peintres; tel homme
vivra cinquante ans sans savoir si l'herbe est rouge
ou verte, &lt;&lt; Il est absolument insensible â la ccruleur », dites-vous; - tandis que tel autre, tout enfant,
ramasse et met de côté des cailloùx polis, à cause de leurs
taches bleuâtres et de leurs veines rosées : « Donnez-lui sans
larder une boite acouleurs ... ! » De même, je suis né, moi, ...
vous ne me permettez pas de dire «médium» ... mettons:

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

44 3

voyant du surnaturel en tous temps, lieux et modes ... cela
va+il?
Bien entendu nous avons été, au départ, tous les garçons
de même âge et moi, munis du même fonds de vérités
bibliques ; seulement ce que chez les autres vous nommez sentiment, instinct, raisonnement aveugle mais impératif, leur a de bonne heure enseigné que l'ancien monde
avait une loi et le nôtre une loi différente, - cc A un
monde nouveau, des lois nou'velles, » se sont-ils écriés, - moi
' j'ai crié: « Il n'est pas d'autres lois que les a11cie1111es, on les
voit partout 1m action ! » ; et, à l'aide de ces lois, j'ai expliqué ma vie à la manière des Juifs, qui pour moi restait
valable. C'étaient des esprits qui causaient les bruits, les
fées qui agitaient les lumières, Santallam qui descendait,
la nuit de saint Sylvestre, pour bourrer de g:1teaux le bas
pe.ndu à mon lit, remplacer les souliers usés, nettoyer
l'ardoise, maculée par les doigts, de l'addition à qui la
veille il était arrivé malheur 1 •
Cela ne pouvait durer longtemps : je découvris bien vite
qui faisait ces prodiges et dans quel but, mais est-ce que
j'en pris mon parti comme mes camarades? Dorénavant,
plus de surnaturel ? Pas le moins du monde. Qu'est-ce qui
pousse les billes de billard? Vous répondrez: &lt;c Une queue
de billard )&gt;: cc Oui, me suis-je dit, une queue de billard,
mais quelle main appuyée à la bande a fait mouvoir la
queue? Quel agent invisible, hors du monde, a soufilé à
ses marionnettes de faire ceci ou cela, leur a mis dans
l'esprit les gâteaux, les souliers, l'ardoise, à ces mères et à
ces tantes et même à ces maîtres d'école? » Voilà le point
où je me suis élevé d'un bond et où, depuis lors, je me
suis tenu. Je raisonne exactement de même aujourd'hui,
en toute sincérité, au sujet des événements imprévus de
I. En Angleterre et en Amérique, la coutume de mettre les souliers
dans Ja cheminée la nuit de Noël est remplacée par ceUc d'exposer le
31 janvier les bas ou les enfants croient que le vieillard SantaUam vient
déposer les cadeaux.

�444

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus grande importance, ce que vous appelez les pertes et
les gains sérieux de ma vie. Que sais-je de votre monde et
que m'importe? Qu'il soit ou paraisse être, je_ m':n ba:s
l'œil ! Ce qui m'importe, c'est moi-même; moi-meme, Je
suis l'entière et seule réalité au sein d'une foire, d'un·
marché public qui se presse alentour: les choses n'ont pas
d'autre usage. Il est facile de dire qu'elles servent de vastes
desseins pour le plus grand profit de leurs illustres individualités; que ce soit vrai ou faux, ça m'est égal : toute
chose peut avoir deux usages. Qu' est-ce qu ' une ét01·1 e.1 V n
monde, ou le soleil d'un monde : mais ne sert-elle pas
aussi de chandelle, d'horloge, de baromètre et d'almanach ?
Les étoiles ne sont-elles pas mises là comme signes qu'il
faut tondre nos moutons, semer le blé, émonder les arbres?
- La Bible le dit.
Eh bien! j'ajoute un usage de plus à tous les usages
reconnus, et je vous déclare que si j'aperçois la Grande
Ourse aujourd'hui à minuit, elle me donne l'avertissement
suivant: « Sludge ! va, sans perdre un jour de plus, te
faire couper les cheYeux ! &gt;&gt; - Vous riez? Pourquoi donc?
.
, n·ieu ;i.
Cet avertissement donnerait-il trop de peme a
Non ; mais Sludge paraît bien petit pour une telle faveur :
Merci, Monsieur ! C'est là votre avis, ce n'est pas celui
de Sludge. Vous et vos gens vertueux, vous vous ébahissez
bien devant la Providence, vous allez bien chercher dans
l'histoire pour nous y faire remarquer non seulement les
complots-des-poudres déjoués, les couronnes maintenues
sur les têtes des rois de façon suffisamment miraculeuse,
mais aussi les grâces particulières! ... Oh! Monsieur! vous
m'avezparléd'inventions de ce genre! Vous m'avez raconté
comment vous-même, certain jour mémorable, ne trouvant
pas votre mouchoir, - juste au moment où vous ven~ez
de sortir, vous savez! - vous étiez rentré le prendre, aviez
manqué le train, et, de ce fait, sauvé votre précieuse pe:sonne du sort subi par les trente-trois autres que la Providence avait oubliées. Vous me racontez ça, et vous me

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

445

demandez ce que j'en pense? Eh bien ! Monsieur, puisque
vous tenez à le savoir, - je pense ceci: si vous et la ville
de Boston par-dessus le marché aviez été soufflés en l'air
comme pelures d'oignons brûlées, ... quelle importance?
Très grande pour vous, sans doute ; mais moi, indubitablement, la coupe de mes cheveux m'intéresse davantage,
parce que, si triste que puisse sembler cette vérité, Sludge
est de toute importance pour lui-même. - Chaque année,
vous réservez ce jour-là pour une action de grâces spéciale
( on n'est pas un païen !). Eh bien ! moi qui ne puis me
vanter de l'avoir échappé belle comme vous, supposez que
je dise : cc Je ne remercie pas la Providence, ne lui de:uant
pour ma part aucune gratitude», vous me reprendriez aussitôt: « Ah! mais vous lui en devez, ·vous et tout homme

vivant, pour les bienfaits reçus à toute heure du jour ... Si seulement vous saviez. ! Moi, j'ai vu ma grâce suprême : cbacun à
la sienne ... Si seulement ils voyaient ! » Tout de même, Monsieur, pourquoi ne voient-ils pas ? « C'est qu'ils ne 'ê'eulent
pas regarder - on peut-être qu'ils ne peuvent pas. »
Alors, Monsieur, supposez que je puisse faire, que je
veuille faire et que je fasse au microscope, comme il convient, l'examen de chaque heure avec son infinité d'influences qui travaillent au profit de Sludge. Car tel est
bien le cas : j'ai aiguisé ma vue jusqu'à apercevoir un
signe providentiel dans le feu qui s'éteint, dans l'eau du
thé qui bout, dans la pièce de dix cents qui adhère à la
poche trouée. Dites que ce sont des idées que je me fais,
que de tels faits sont trop infimes pour occuper la Providence, et, du coup, ces mêmes remerciements que vous
me soutirez deviennent un paiement démesuré : remerciements de quoi, si rien ne nous protège ni ne nous
guide, nous pauvres hommes ? Non, non, Monsieur !
Il faut mettre votre orgueil de côté et vous résoudre à
admettre Sludge aux bénéfices ! Ma vie se règle sur les
signes et les présages. J'ai regardé le toit où les pigeons
se posent : « Si c'est l'oiseau du bout, le blanc, qui s'en- .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vole d'abord, j'avouerai tout quand il me rossera ; mais
pas si c'est le bleu », voilà ce que je m'étais dit, la semaine
dernière, pour le cas où vous me surprendriez ; c'est le
blanc qui s'envola, - et, vous voyez, Monsieur, j'avoue !
Peut-être sont-ce là des façons capricieuses que la Providence me réserve à moi seul, comment savoir ? « C'est
peu probable ,,, dites-vous. Voyons, était-il plus probable
que ce monde-ci, seul entre tous les autres, les millions de
je ne sais quoi, serait justement choisi pour la confection
d'Adam et toute la suite de l'histoire ? Pourtant l'histoire
est vraie, vous savez. Cette argile indigne fut ainsi honorée
jadis ; pourquoi ne serait-il pas honoré de même, l'indigne
Sludge ? Sommes-nous trafiquants en mérite ? Faisonsnous étalage de haillons immondes ? Tout ce que vous
pouvez opposer à mon privilège c'est qu'avec vous on ne
s'y est pas pris de même, - ce dont je ne doute pas.
· Ma chance est toute gratuite : je suis rompu aux signes
de tête et aux clignements d'yeux, je n'ai pas besoin
qu'on me convoque officiellement. Vous, vous avez un
domestique, vous ·criez son nom, vous sifflez, vous battez
des mains, vous frappez du pied ou tirez le cordon de
sonnette : c'est tout un ; il comprend que vous avez besoin
de lui, le voilà qui arrive. J'arrive de même à un coup
frappé. Vous, Monsieur, vous attendez la voix de la sonnette, vous ne bougez pas avant d'avoir perçu le tintement
clair de la. raison ou l'appel bref de la nature ou ce rire
traditionnel qui avait coutume d'égayer le visage de votre
mère levé vers le ciel : hors ceux-là, vous pensez qu'il
n'y a pas d'appels authentiques, pas vrai ? - ... Eh bien !
quand vous les aurez entendus, vous y répondrez, vous
vous lèverez précipitamment, vous irez à grands yas
silencieux vous présenter, et vous trouverez Sludge arrivé
avant vous, Sludge qui avait bondi au bruit du doigt
frappant sur la cloison !. .. De nous deux, je considère que
c'est moi l'honime le plus religieux. La religion, c'est tout
ou rien ; ce n'est pas qu'un sourire de satisfaction,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

447

.Monsieur, ou un soupir vers le ciel - une qualité spéciale
à l'argile fine comme la blancheur ou la légèreté, c'est plu
tôt l'essence même de l'essence, la vie de 1a vie, le moi du
moi. Je vous dis que les hommes se refusent à le voir;
quand ils s'y décideront, ils comprendront. Moi, je ne vois
rien d'autre : mes yeux, mes oreilles, ma bouche, ne sont
que regard et qu'attente; rien ne m'échappe, tout m'est
une indication, un instrument, une aide. Tout· cela est
absurde, et cependant, au fond, il y a quelque chose, je le
sais : Jusqu'à quel point? Pas de réponse ! Qu'est-ce que ça
prouve ? Tout compte fait, l'homme reste un homme,
voué à sa pauvre part de maladroite besogne; mais si
quelque chose se fait, de ce genre, le cas se présente-t-il
de même que si rien ne se fait ? - Admettons qu'en
devinant le sens de l'appel qu'a frappé le doigt, je me
trompe neuf fois sur dix ... Et si la dixième fois je tombe
juste ? Si la dixième pelletée de quartz pulvérisé me livre
la pépite
,. ? Je ramasse, je broie, je crible le tout, et néolib
geant 1msuccès, je saute sur la réussite.
Ainsi, pour vous en donner une idée, (rira bien qui rira
le dernier !) quand je vois un homme pour la première
fois, qu'est-ce que je fais ? - Je compte les lettres qui
forment son nom et, suivant que le chiffre est pair ou
impair, je conclus et m'oriente. Votre respectable nom
est Hiram H. Horsefall, - et n'ai-je pas en vous trouvé
un patron ? « Vais-je tromper cet étranger ? » - Je prends
des pépins de pomme, j'en fourre un dans chaque coin de
mon œil et si celui de gauche tombe d'abord (pour vous,
Monsieur, celui de gauche resta en pl.a.ce), je suis averti, il
faut cette fois lâcher l'a.ffaire. Vous, Monsieur, qui
souriez,
vous sentant bien au-dessus de ces sottises , vous
.
Jugez les gens par d'autres règles: vos règles ne sont-elles
jamais en défaut ? Dites-moi, de grâce, par quelle règle
avez-vous jugé Sludge jusqu'ici?
Oh ! soyez-en sûr, vous faites des bévues, tout le monde
en fait, tout comme moi, et dans des matières beaucoup

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus simples que celle-ci ! Par exemple, j'ai connu deux
fermiers, l'un, prétendu sage, qui étudiait les saisons,
fouillait dans les almanachs, alléguait les températures
de rosée, enregistrait les gelées, et qui déclara, comme
résultat de ses travaux, que l'été suivant serait plutôt
humide... Ce fut la sécheresse. Son voisin prédit cette
sécheresse, sauva son foin, son blé, gagna ainsi cent pour
cent. D'où venait sa science ? De ce que, dans les
derniers jours de mars, une génisse tavelée raidissait sa
queue vers le soir, et, je ne sais comment, il se mit dans
· la t~te que cela annonçait la sécheresse ! Je ne m'attends
pas à ce que tout homme puisse en faire autant : un tel
baiser se reçoit par faveur. Il faut, pour cela, se donner un
certain tour d:esprit spécial, - faire prendre un pli à la
chair aussi. Soyez paresseusement éveillé, la bouche
,ouverte comme mon ami le fourmilier qui laisse tous les
atomes mal surveillés de la nature se fixer sur sa langue,
et d'un coup les avale I Croyez que vous êtes en ce monde
le seul, celui pour qui le monde a été fait ; attendez qu'il
vienne vous chatouiller la bouche... Alors vous verrez
l'essaim bourdonnant des mouches actives, nuées de coïn.:idences, éclore, grandir, se reproduire, se multiplier et
vous donner à manger tout votre saoùl.
Je n'ai pas la prétention de m'affecter de votre sourire,
Monsieur, oh ! je vois bien ce que vous pensez ! Une
intimité pareille, un commerce aussi suivi, un échange de
services aussi déclaré, cette sympathie étroite de l'infiniment grand avec l'infiniment petit que dénote ici une
succession de signes et de présages, de bruits et de feux,
- comment les concilier avec le texte traditionnel et
auguste du t&lt; Nom grand et terrible » ? Le Saint des
Saints s'abaisse+il à de tels jeux d'enfants ?
Je vous en prie, Monsieur, suivez-moi un moment, et
je tâcherai de vous répondre. Le &lt;&lt; }.Jagnum et lerribilt »
(est-ce bien dit ?), c'est aYec ça que les gens ont débuté aux
premiers i?urs; et tous les actes qu'ils tenaient pour probants

449

MO. ·sœUR SLUDGE, LE MEDIUM

étaient les coups de tonnerre, les éclairs, les tremblements de terre, les cyclones, dirigés sans. conteste contre les
?omme~ dont ils ca_usaient la mort. Là, et là seulement,
ils _voyaient la Providence à l'œuvre, - ce que voyant, il
était nacurel que les têtes se missent à trembler, les mains à
se.:or&lt;lre, les genoux à s'entrechoquer au souille de la prem1ere _lettre du Nom. - Même, je me suis laissé dire que
les Jwfs se refusent à l'écrire, oui, aujourd'hui encore, ou à
la ~rononcer ~out haut ( vous sayez mieux que moi si c'est
vrai). Une f01s passf chaque acc~s d'épouvante les hommes
allaient se blottir (parœ qu'il faut bien que l~s gens n
ri·, •
)
,ue
01s nes, vivent hors de son influen~c et de son contrôle
dans li,n c~in du mo~1de resté dans l'ombre, lieu sûr que ,;
pe~r n avait p~s atternt. C'est là qu'ils regardaient alentour,
qu ils reprenaient haleine et se sentaient vraiment c1 chez
eu~», si l'on peut dire. Quant au courant des choses ordi~a1res, à la vie quotidienne, ils méprisaient cela comme il
s1eJ; aucun• rom ne poursuÎ\·aic l'homme, du sommet de
la montagne où règnent )es feux jusqu'au pied où se trouve
son ~rou Je souris _pe'.sonncl, dans lequel il mangeait,
buv:ut, en un mot n\·a1t : telles éraient les affaires ordinaires Je l'homme - trop petites pour mériter le tonnerre
« petites », ~isaient les gens, &lt;&lt; petites », ils y insistaien;
avec c?mpl a1sance en ces grands jours ! Un grain de sable,
u.n bnn d herbe ... quoi de plus mépris.1ble qu'un brin
d'herbe, s_auf_ peut-être la vie de la mouche ou du ,·er qui
5, y. nournssa1t. Ccm~-L'i étaient « petits », les hommes
eta1ent grands. Eh bien ! Monsieur, l'ancien état a, depuis
lors, quelque peu changé et le monde aujourd'hui a pris un
autre aspect. Quelqu'un retourne notre lunette, ou bien y
me: une nouvelle h;ntille : l'herbe, le ver, la mouche
deviennent gros ; nous nous apercevons que les grandes
choses sont faites de petites et. que les petites ,·ont e:1 diminuant jusqu'à ce qu'enfin, derrière elles, paraisse Dieu. Parlez de montagnes maintenant ? Non, nous parlons d'une
motte de terre qui s'accumule en montagne, des infiniment
1

29

�450

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

petits qui peuplent la motte et de Dieu qui les créa. Le
Nom surgit derrière une cellule, la plus simple des choses
créées : rien qu'1m sac ~ui est à la fois bouche, cœur, jambes et ventre, mais qui vit cependant et qui sent et qui,
wncLuons-nous, ne pourrait faire ni l'un ni l'autre s'il était
encolfe simpfüié d'un degré. Le petit devient l'effrayant et
l'immense ! La foudre ?... allons donc I ne parlez plus de
çà! Une bouteille en étain, un bout de soie graissée, avec
no blfin de fil de fer et un bouton de cuivre, - et vous
avez de- la foudre pour un dollar ! Mais la cellule ... la vie
de la plus petite des choses?
Non, non ! Ceux qui prêchent et qui enseignent
essayent autre chose et, cette fois, se rapprochent de la
vérité. Ils écartent le tonnerre et l'éclair : cc C'est uire
erreur, disent-ils, la foiulre ne tombe ni pour effrayer, ni pour

amuser, mais pour faire tm bie11 appréciable, comme en font les
·marées, ks variations du vent et autres pàénomenes naturels, par c&lt; bien )) , il faut entendre un bim pour l'homme, pour son
corps tm son dme. Directement ou indirectement, toute chose est
destinée à l'homme, voilà ttn point réf lé. Que notre texte sait à
l'avtnir : « nous sommes Ses enfants &gt;&gt;. Et les voilà qui discourent de l'intention et des moyens, de tout ce qui entretientle jeu d'un incessant amour ... Voyez. le livre qui a reçu
le prix Bridgewater.
Disons amen ! Eh bien ! Monsieur, je vous pose une
question. Je suis un enfant? Soit! sans perdre de temps, je
vous prends au mot : comment vais-le bien jouermonrôle
d'enfant? Pensez à votre sainte mère, Monsieur ... viviezvous avec une pensée de ce genre-ci pour vous tracasser ?

Il est en son pauvair de m'étrangler, de me poignarder ou de
m'empoisonner; tlle peut rne mettre à la porte ou m'enfermer à
clef; elle peut même ne pas s'en tenir att présent mais encore me
dépouiller dam l'avenir de la fortu1te qui me revient (puissiezvous en jouir longtemps, Monsieur!), pour tout dire, elle
peut désenfanttr l'enfant que ie mis l&gt;. Vous n'avez jamais eu
de pareilles idées ? Moi non plus. Moi, qui m'avouant
«

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDlUM

4 5I

enfant avec franchise dès le début, ne puis à la fois avoir
peur et me sentir rassuré. Par conséquent, ne craignez rien :
sachez ce qui pourrait être, sans doute, mais sachez aussi
~ue ~~la ne ~e_ra pas, du moins dans mon cas à moi qui suis
1h~rmer lég1t1me du royaume, ainsi que vous le proclamez.
Mais croyez-vous que je m'arrête là ? Vous étonnerel-vous
que_ j'~se ~~éten,~e. à tro~ver l'habit et le service auxquels a
droit l hént1er Ieg1t1me, s1 cherchant les signes qui s'appliquent à une telle personne, je les reconnais aussitôt pour
irrésistibles ?
Convenez que cet hommage, un fils y a strictement droit
e~ (sans v~us ar;ê~er aux signes de tête, aux coups frappés,
m aux clms d œil) que c'est purement et clairement
le surnaturel qui s'avance et rend hommage. Oui bien
en~endu, j'a_i de~ P:essentiments, mes rêves se réalis:nt. Je
vois u~ am1 qm st~~• tout vêtu de blanc, gai comme pinso~ et) a~prends qu 11 est mort. Je prends en grippe un
chien qui Iongtem ps fut mon favori ; je le vends ; il devient
enragé la semaine suivante et se met à mordre. Je gage que
cet é~rang~r va s'amener aujourd'hui, que je n'ai pas vu
defms trots _ans : le voilà qui frappe à la porte. Je parie
&lt;}U il y a s01xante pêches sur cet arbre, que je ramasserai
un dollar au cours de ma promenade, que le cousin du
frère de votre femme s'appelle Georges - et je gagne sur
toute la ligne. Ah ! ici vous vous cabrez ! Il y a don et don,
pensez-v~us, vous voudriez distinguer entre la prédiction
de Washmgton et la démangeaison que Sludge sent à son
coude quand, au whist, il doit jouer atout. Pour Sludae
.
1:) '
d1tes-vous,
c'est trop absurde !
La démarcation il faut bien la tracer,
Mais je ne la mets pas là où vous la placez...

Dieu nous garde, je deviens poète l Il est temps de finir._
Comme vous m'avez fait parler, Monsieur! - Je demande
seule?1ent ceci : Su~s-je ou ne suis-je pas l'héritier ? Si je
le sms, alors, Monsieur, rappelez-vous que ce personnage

�MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

452

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

(à en juger par ce que nous lisons dans le journal) a besoin,
en plus d'un chevalier tout doré pour pr_omener sa cou:
ronne, d'un autre serviteur, - un duc, ,ie pen~e, - ~~1
lui tienne son egg-nogg tout prêt. Je ne vms pa: pourquoi il
se priverait de services, puisque, dans la maison de son
père, les domestiques abondent.
.
.
Assez causé ! Mon erreur est de proclamer une vé~1té
trop évidente. Eh quoi ! en est-il un seul de c~s gens qm se
disent incrédules, de vos gens intelligents, qui n'a p~s rê~_é
son rêve, rencontré sa coïncidence, bronché s_ur un_ fait qu il
ne peut expliquer, que(vousdira-t-il en sounant)ües: trop
hilosophe pour considérer comme surna:11rel, en vén:é,:u'il nommera donc une énigme, un probleme, et dont1l,sera
fier ? Il vous recommandera toutefois de ne pas cesser d êtr~
sur vos gardes, parce qu'un fait, vous sa:·ez, ça ne su_ffit pas ~
.bâtir un système ni à prouver que ceci est une fuite occa
sionnelle d'esprit sous la matière. Voilà le genre l De même
que les peaux-rouges sauvages ont recu~illi, morcea~ par
morceau le fait en Californie, je veux dire le bel org1s.·mt
sous le ;ra\1ier, l'ont amassé, mais jamais n'ont bâti de sy~tèmes et n'ont creusé le sol, de même que les hommes raisonnables présentent dans le creux de _cha:une de le~rs
paumes une poignée d'expérience, un fait étincelant qu ils
ne peuvent expliquer; et, parce que tout le rest~ de l~ur
vie est explicable, « qu'est-ce que ça prouve? &gt;&gt; ?1sent-Ü~Au lieu que moi, je saisis le fait, la parcelle do:, et 1e
rejette le sale résidu de vie ; j'ajoute cette parc~lle a la par·
celle que chacun des cent mille imbécile~ de philosophe_s d_~
même genre a découverte, - cel~ jusqu a~ moment ou l
. l'or , tout or , rien que de l or : vénté sans• conteste
VOIS
. ,
bien qu'inexplicable ; et v?ilà le m~racul~ux qui apparait
banal ! Les autres imbéciles croyaient a la bo~e, et n~
reconnaissaient pas l'or qu'ils voyaient : ét-:it-ces1 étrange.
Tous les hommes naissent-ils capables de 1ouer les fugues
de violon de Bach, de terminer l'assaut avec le ~euret e:
quarte, de sauter leur hauteur, de découper le gigot ave

453
un sabre, de dessiner un cinq en patinant, de blouser la
rouge au billard, de se couper les ongles en nageant, de
couvrir à la rame un mille en cinq minutes, de se hausser
de trois pieds en l'air à l'aide du bras gauche, de faire de
tête des additions de cinquante chiffres, etc ... car les eKemples abondent ? La veine aidant, Sludge voit les faits spirites que ses compagnons s'efforcent en vain de voir, peut
rivaliser avec ces gens-là et prendre sa part des avantages !
Mais sa part, aussi, des inconvénients ! Réfléchissez-y
tout seul : moi, le courage me manque, Monsieur, et le
feu est en cendres. Toute médaille a son revers, chacun sait
ça. Oh ! Monsieur, nous sommes égaux, vous et moi ! Le
gaillard aux longues jambes, si ses longues jambes gagnent
la course, a le bras court et peu de cervelle : pensez-vous
que j'échappe au sort commun ? Je suis né avec une chair
si sensible, une âme si éveillée que, l'entraînement aidant
l'une et l'autre, je devine ce qui se passe derrière le voile,
tout comme la grue captive sent la saison des amours dans
les îles où vit sa race, et, par quelque nuit de lune, se livre
à des danses solitaires, comme si votre cour intérieure était
un plant d'épices ; c'est de la même façon que je sais ce qui
se passe dans le monde des esprits. Tandis que vous, aveugle comme une taupe à ce point de vue, ,,ous pouvez, en
compensation, Monsieur, serrer le poing et m'envoyer
rouler par terre : vous pouvez monter ce sacré cheval que
vous avez, si chaud avec une bouche si dure ; rire quand il
fait des éclairs ; jouer avec le gran&lt;l chien; dire tout ce que
vous pensez, même si quelque ami doit en prendre ombrage,
ne jamais vous vanter, ne jamais fanfaronner, ne jamais
rougir ... En un mot, vous avez du courage et moi je suis
un lâche ... Voilà ! - Je le sais, je n'y peux rien ... Sottise ou
non, devant le danger, je suis paralysé,
main n'est plus
une main, ma tête n'est plus une tête. Vous pouvez sourire et
passer votre pipe dans l'autre coin de votre bouche: vos dons
ne sont pas les miens. Voudriez-vous d'un échange ? Non,
mais vous ajouteriez volontiers les miens aux vôtres : par-

ma

�454

•

LA NOUVELLE REVUE FllAKÇAISE

bleu ! Moi aussi parfois, je soupire, j'ambitionne d'être plus
solide de pouvoir dire la vérité sans flancher, de gar~er
mon ;ang-froid devant la menace, de tenir moins à me bien
vêtir a provoquer l'étonnement des étrangers, à manger
de b~nnes choses. Quand je veux m'amuser, je ferme les
yeux et je m'imagine dans ma tête que je suis ta}ltôt le ~r~•
sident, tantôt Jenny Lind, tantôt Emerson, tantot le Bemcrn
Boy , et tout le monde civilisé s'émerveil_le et adore ... Je
sais que c'est de la sottise et pis,.encore : . Je_ sens q~e ces
habitudes vous sapent, criblent 1ame, mais Je ne pms me
guérir ... découragement, désespoir, et puis, hé là !_ presto l
un tour de roue, le dessous vient au-dessusi le destin donne
pleine compensation : Sludge sait ~t. voit et :nteod. ce_nt
choses qui vous échappent à tous. J a1 mon ?out de ~ént!
tôut comme m:1 teinte de mensonge ... C est du vice,
coup sûr, mais vous avez aussi vos vices : je suis satis~ai~.
Quoi, Monsieur ! Vous refusez de me serrer la mam : •••

Para que je triche! Parce que vous avez découver_t ma trzcl~rie ! » Voilà de quoi faire sacrer un apôtre ! Mais, quand Je

·«

triche,
En désir, en action, et suis pris sur le fait,
Etes-vous ou, plutôt, suis-je très sûr du fait ?

(Encore des vers! Que v?ule~-vous,_ je me. sens comme
inspiré !) Parfaitetnent, 1e n en su~s . pàs sur !, Peut..être
suis-je innocent comme l'e~;a_nt qm ~ent de naitre. ~oniment il débuta, ce don que J a,, peu importe; ce qu il est
devenu finalement aujourd'hui, voilà la questio~ : rép~ndez
à cela! Peut-être, si j'avais vu quelle main tenait là ~1e~1~e
et où elle me co1tduisait, serais-je mort de peur, et a~ns1 Je
fus ametlé à croire que je me conduisais tout se~l. Si, d'un
toit à l'autre, je posais une planche large de six pouces:
Yous rte feriez pas un pàs pour traverse.r la _1:1e, même a
rappel de votre mère, mais moi, mahn, s1 Je colle du
1. Jenny Lind, cantatrice suédoise qui fit en ~?1~ri4ue u11e tournée
célèbre dit18èe par Barnum ; le Benida Boy1 pugiliste nègre.

MONSIEUR SLUDGE, LE t.ŒlDIUM

455

papier de chaque côté de la planche et V!OUS rore,q·u'elle ei;t
un p.avé solide, v.ous tra.verserez, en siffiotam /\ln air, ne
sachant pas que Beacon street létend à ce.nt pieds 11.'tl,dessous. J'.ai marché de .cette .fuçon : J'ai pris le papier trompeur
pour de la pierre. Je me sentais poussé à metttre en route
une chose qui, le départ donné, !lourait vraiment .toute
seule. Ainsi la bière coule une fois le siphon amorcé; lancez
le cerf-volant, il prend le vent et flotte par ses propres
moyens.. Ce morceau de vérité, ne le laissez pas pourrir
inerte, fal.I!e du levain d'un mensonge salutaire venu à
point. Mettez un œuf de plâtre sous la poule qui glousse,
louablement déçue, elle en pondra un vrai tous les jours,
durant six semaines.. J'ai dit mon mensonge, et j',ai vu la
vérité venir à sa snne : merveilles qui ne sont pas de mon
&amp;it. Tout n'était pas tromperie, Monsieur, j'œ suis certain.. Je me sais vraiment pas si parfois je pousse votre main
quand l'écriture-spontanée s'étend si loin, ni si mon genou
soulève la tablei toute cette hauteur, ni pourquoi l'encrier
ne tombe pas du bureau qui penche, ni pourquoi l'accordéon joue une valse plus jolie qae celle que je pourrais
tapoter au p:iano, ni pourquoi je parle tellement plus que
je ne comptais faire et .décris .tant de chas.es que je n'ai
jamais vues.. Je vous assure, Mcmsieur, qmie dans un sens,
je me refuse à rien croire : chacun peut tricher, vettt tricher et triche ; mais, dans un autre sens, je suis •prêt à
croire, moi-même, que toute tromperie est inspirée et
qu'un germe de vérité anime tom mensonge.
Peut-être demandez-vous pourquoi je m'abaisse jusqu'à
tricher du t.oat si je sais un moyen de m'en .passer ? Je vais
V()Us dire.

II y a toujours un étrange et doux sentünent de sacrifice
à s'aviiir l'âme dans un noble but. N'est-.ce ,pas Hé!04rote
(je voudrais tanr savoir le latin !) qui décrit l'holocauste de
la virginité d1.1 pay.s que demandaient lès vieux niches .égyptiens ? (je m'ci ai qu'une idée vague ... aidez1mro, Monsieur !). Cela représentait nne intention dans 1\m.rv.ers, un

�•
456

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jour dans la vie, une heure dans le jour... après quoi, la
pureté et un voile jeté sur le passé pour jamais. Eh l ils
comprenaient pas mal de choses, là-bas, dans cette cité sur
le Nil... ou ailleurs ! J'ai toujours juré qu'après le mensonge d'un instant et le gain final, je m'en tiendrais à la
vérité : ceci, Monsieur, ce fait tout simple, tout rond,
touche au fond même de la question ; admettez-le, •vous
aurez la clef de bien des énigmes. Aussi bien, en fin de
compte, pourquoi me donner du mal pour tant faire reluire
les choses ? Qu'est-ce que ça me fait ? Je trompe pour me
défendre, voilà une réponse à un monde de trompeurs !
Tromper ? à coup sûr, Monsieur ! le monde mérite+il
rien d'autre ? Qui donc le prend comme il le trouve et
remercie son étoile ? N'a-t-il pas besoin d'être arrangé,
tourné, fourbi et poli ? Vos soi-disant grands hommes
acceptent-ils une seule vérité dans l'état où on la trouve,
ou s'essayent-ils à la remettre à neuf ? - Qu'est-ce que
·votre monde? Vous êtes né ici, vous qui, je me hâte de le
dire, êtes un des mieux partagés, que ce soit pour la tête et
le cœur, le corps et l'âme ou pour tout ce qui leur vient
en aide. Eh bien ! regardez en arrière : laquelle de vos
facultés est parvenue à sa plénitude, s'est fait rendre justice
entière, en croissant par temps de pluie, en attendant son
heure, en solidifiant son développement quand le sol était
mort, en lançant ses pousses, en s'étendant de tous côtés, la
saison venue ?... Jamais cela n'arrive ! Vous avez poussé, et
le froid vous a mordu ; vous vous êtes endormi quand le
soleil vous invitait à bourgeonner ; chacune de vos facultés
a entravé sa voisine et, en fin de compte, tout ce que vous
pouvez dire en votre faveur c'est : cc J'eusse été ttn arbre
sublime sous d'autres climats. &gt;&gt; Et pourtant celui-ci était le
climat qui vous convenait) si vous aviez su prévoir les
sa1sons.
Jeune, on a de la force à revendre, comme en ont les
sources profondes. Vieux ... oh ! alors, en effet, voyez le
labyrinthe de tuyaux hydrauliques qui vous serviraient à

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDIUM

457
faire marcher de merveilleux jeux d'eau !... seulement, il
ne reste plus d'eau pour alimenter. Jeune, vous avez un
espoir, un but, un amour, vous jouez à pile ou face ; c'est
pile : vous perdez ... vous ne renoncez pas, gardant au fond
du cœur, malgré le froid et la douleur, je ne sais quelle
étincelle abritée contre les souilles d'alentour. Tout cela se
calme avec le temps; le moment est venu du triomphe de
l'âge : la lumière secrète que vous comptiez répandre sur la
face changée des choses, élevez-la sur le trépied !. .. Trop
tard : elle est éteinte. - Ce qui vous reste de temps à
vivre, passez-le à vous demander lequel valait mieux de la
lumière enfouie qui jamais ne se révéla ou du flambeau
qui, une fois refroidi, eut toute liberté de briller.
Admettez-donc ceci encore : cherchez-en le fruit, non
pas dans le plaisir (nous savons que ce n'est qu'un rêve icibas), mais dans la connaissance qui peut servir en une
autre occasion, en une autre vie ... Ce monde vous échappe :
vous avez acquis sa connaissance pour le prochain. Quelle
connaissance, Monsieur, sinon que vous ne savez rien ? Oui ! vous vous demandez s'il valait mieux être créé homme
ou bête, s'il existe rien de vrai, si le mal et le bien s'opposent. - Sans noblesse ni vilenie, sans dedans et sans
dehors ... voilà votre monde !
Livrez-le moi ! Je le frappe vivement âu sceptre en carton d'Arlequin : de quoi a t-il l'air, maintenant ? - Il a
changé, comme au premier retour de la vague montante,
une roche plate, rugueuse d'algues rouillées : toute cette
matière sèche, morte, inutile, renaît à la vie, à la lumière :
pareillement ce monde envahi par l'afflux de l'autre.
Je trompe ... et quel est l'heureux résultat ? Aussitôt,
vous trouvez que pleine justice vous est rendue, que tous
vos besoins sont satisfaits, apaisées toutes vos ignorances,
dissipées toutes vos folies. Désormais, pl"us de labeur d'une
vie entière au prix de moins que rien ! plus de voile qui
vous maintienne enchaîné plus durement, semble-t-il, que
des fers, sans que vous puissiez seulement étirer vos bras et

�458

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vos jambes dans la lumière du soleil interdite par les moralistes. - Que désirez-vous ? Vous n'avez qu'à parler et,
\"Oyez ... vos lacunes sont comblées, vous vous sentez enfin
complet. Bacon offre ses avis, Shakespeare vous écrit des
chansons, et Marie Stuart vous serre dans ses bras ... Et cela
se déroule ainsi, non pas tout à fait comme &lt;lans 1a vie,
peut-être, mais si près que la différence même est piquante,
montrant que ce très boa deviendra meilleur encore ...
divertissement passager dans une cabane dont les murs
nus vous plaisent déjà, c.ar, une étape encore, et vous
arrivez au palais : tout cela, à demi réel, et vous-même,
pour vous y accorder, moins que réel aussi, plongé dans un
rêve, une façon de mort léthargique et vivante, qui ai&lt;le
à cet échange de natures, à cette pénétration de la chair
par des âmes, et quelles âmes ! - Oh ! c'est délicieux ! et
si, de temps à autre, la bulle, souffiée trop mince, semble
près de crever, si vous voyez presque le vrai monde à
travers le faux, que voyez-vous en effet ? Le vieux est-il
tellement en ruines? Vous vous trouvez .dans une troupe
formée de ce qui est jeune, sincère, passionné (génie et
beauté, haut rang et fortune aussi, au cas ou v-ous tiendriez
à ces choses), et tous, ils se dépouillent de leurs droits
naturels, saluent en vous (c'est-à-dire en moi, Monsieur!) leur camarade, leur compagnon de joug. se
joignent à la confrérie Sludge, bien mieux, se donnent
à moi (je les possède vraiment), bannissent le doute, la
retenue et la modestie tout ensemble !. .. Mais, c'est l'âge
d'or, œla ! l'ancien Paradis ou !'Utopie nouvelle! C'est, à
coup stîr, la vraie vie et le monde désormais bien gagné,
vôtre pour la première fois ! Et tout cela pourrait être, peut
même être et, avec l'hOU!eux secou1'S d'un légef' mensonge,
sera. : c'est pourquoi Slu&lt;lge ment. Quoi ! à mettre les
choses au pire, Sludge ressemble à votre poète dont les
ch2nts nous disent comment des Grecs qui jamais n'exist-èrent, dat1s la ville de Troie qui n'exista jamais, firent
ceci ou telle autre chose impossible. Il est Lowell -

M0~SJEUR SLUDGE, LE MEDIUM

459
~•est ~n mon~e, dites-vous en souriant de sa propre
mvent1on, - il est le merveilleux Longfellow, le surprenant Hawthorne I Sludge les dépasse et met en action les
livres qu'ils écrivent : louez-le d'autant plus !
. Mais pourquoi m'élever jusqu'aux poètes? Prenons la
simple prose : les marchands de sens commun mettez-les
a œuvre, que peuvent-ils faire sans leurs secourables
mensonges ? Chacun présente la loi, le fait, l'aspect des
ch_oses, .tout com_me il veut les voir ; il découvre ce qui
lm parait convemr et reste aveugle à ce qui ne lui convient
pas, rapporte tout juste ce qui vient confirmer sa thèse et
ignore complètement le reste. Que ce soit une histoire de
l'Univers, de l'âge des sauriens, des premiers peaux-rouges,
de la guerre de l'Indépendance, de Jérôme Napoléon ou
de ce qu'il vous plaira, tout arrive suivant les besoins de
l'auteur. A un tel écrivain, vous donnez de l'argent et des
louanges pour avoir animé des pierres, illuminé le brouillard, fait du passé votre monde. Vous lui répétez abondamment : « Comment donc avez-vous réussi a saisir Te fil

.r

'

qui vous a permis de.. traverser ce labyrinthe ? Comment, avec
dn vent, m.iez_·i'Ous pu amstruire un édifice aussi solide ? Comment, sur des bases aussi frlles, avez.-vo1ts pt, fonder cette
histoire, cette biographie, ce récit? » Ou en d'autres termes :
« Combien de mensonges vous a-t-il fallu pour fabriquer cette
majestueuse vérité que 'i!OUs nous offrez. ici ? &gt;&gt; - « Oh ! dit
l'homme de plume, unit est imagination, il n'y a pas
l'ombre de ttérité ! /'élais pauvre et râpé quand j'ai écrit le
livre intitt1lé JOURS HEUREUX DANS LA CITE D'OR. Moi à
Thèbes ? Nous attires écrivains, voyez-vous, nous peitnons
d'imagination. » - «Ah! votre don n'en est que plus merveilleux ! quel art divin ! ». Mais moi, si je vous offre mon
ouvrage, vous dites : cc Com11ient, Sludge ! lorsque nia
sainte mire a récité les derniers 'L'ers composés par Lady Jane
Grey sur le bosquet de roses où elle se trot1ve l,ogie, dans le
septiime ciel, avec la reine Elisal,eth, - c'est vous qui {nippiez.
les coups? c'est vous qui ai•~ inventé ça ? Chien! Vil esda'l:'e {

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Démon J » ... Huit doigts et deux pouces se plantent dans
ma gorge!
Oh ! si les marques semblent avoir disparu, c'est qu'un
cocktail sérieux, pris à temps, vaut mieux pour les contusions que l'arnica.
Allons, Monsieur, je ne vous en veux pas : ce n'est pas
dans mon caractère. Je sais que j'ai mal agi ; pourtant, j'ai
tâché de dire ce que je pouvais pour m'excuser, pour
montrer que le démon n'est pas démon tout entier ... je ne
prétends pas qu'il soit ange, encore moins un gentleman de
votre qualité, Monsieur !... Et je vous ai perdu ! je me
suis perdu moi•même ! j'ai t ... t ... t0ut perdu !
Quoi! ... c'est pour de bon, Monsieur? oh, Monsieur, votre
rôle est çelui d'un ange t Je sais à quoi pousse la prévention
et comment s'y prennent ordinairement les hommes pour
calmer leurs blessures d'amour-propre ! Vous seul vous
élevez au-dessus de cela !
· Non, Monsieur, ça ne fait pas très mal ; c'est d'avoir
parlé longtemps qui m'étrangle un peu; les m~rques passeront!
Quoi ! vingt billets de cinq en plus, et aussi mes frais
d'équipement ? et pas un mot à Greeley ?.. Un seul, un
seul baiser sur la main qui me sauve! Vous ne voudrez pas
me laisser parler, je le sais bien, et j'e~ ai perdu le droit,
ce n'est que trop vrai ! mais il faut que je vous dise,
Monsieur, que si Elle entend (elle entend) ... votre très
sainte ... Eh bien, Monsieur, soit ! Voilà, je crois, le bouoeoir
de ma chambre. Bonsoir ! que Dieu vous g ... g ...
b
garde, Monsieur !
*

*

*

Br ... r ... r ... ! oh ! la brute ! la canaille ! oh ! le sale
lâche! Ah ! si j'osais seulement mettre le feu à la maison !
Ça t'arrêterait de te payer ma tête ! Eh bien quoi ! tu as
le dessus, te voilà enfin satisfait ! Tu as démasqué
Sludge ?.. nous verrons ça tout à l'heure. A mon tour,

MONSIEUR SLUDGE, LE MEDJUM

maintenant ! Moi aussi, je puis raconter mon histoire ;
entends-tu, sauvage ?... Tu as étranglé ta sainte mère, ce
vieux chameau, dans un accès de colère tout pareil... non !
c'était ... pour avoir cette maison qui lui appartenait, et
plus d'un billet comme ceux-ci... En tout cas, je les
empoche... cinq, dix, quinze ... Oui, tu lui as tordu le
cou ... ou bien tu l'as empoisonnée I Au diable, l'animal !
où donc avais-je la tête ? - J'aurais dû prophétiser qu'il
mourrait dans un an et irait la rejoindre : voilà ce qu'il
fallait faire !
Vraiment, je ne sais où j'ai la tête ! Qu'avais-je fait ?
comment tout s'est-il passé ? - Ah oui ! Je lui ait dit qu'il
l'avait empoisonnée, et que j'espérais que la grâce lui serait
accordée de se repentir, sur quoi, il m'a cherché querelle, il
a essayé de m'intimider et m'a traité de tricheur. Je l'ai
rossé ! (qui m'en eût empêché?) il a crié grâce en hurlant,
m'a imploré à genoux de partir au plus vite et le sauver de
la honte. Je le fais et, quand je suis parti, il me calomnie ...
Assez parlé de lui ! Je recommencerai ailleurs ! Boston est
un trou ; la mare aux harengs est large, les billets de cinq
dollars ont leur valeur, la liberté davantage . . . et puis,
est-il le seul imbécile qui soit au monde ?
ROBERT BROWNING

(Traduction de Paul Alfassa et Gilbert
de Voisins) .

�BU.LETS. A ANGW

eHes vont vers la gauche extrême, et je ne les ramène à

droite que par l'effort de ma raison. Cet effort je l'ai donné
durant la guerre, par opportunité, par urgence, et je le
donne encore par égard pour quelques amis à qui il me

BILLETS A ANGELE

I

Il me revient que la Nouvelle Rèvue Française déçoit
nombre de ses lecteurs, de ses amis et des meilleurs. On
attendait d'elle autre chose. c&lt; Je ne me console pas, m'écrit
Michel Arnauld, de voir · la N. R. F. renoncer à ce que
son ancien effort avait si bien préparé : une révision des
. valeurs françaises - et des valeurs européennes - sans
préventions d'école ni de parti ... )&gt; Et de cela, je vous
.avoue que je ne me consolerais pas non plus, car j'estime
que jamais ce travail n'a été plus utile. Mais d'abord,
ce renoncement, si tant est qu'il soit réel, je ne crois
pas qu'il soit volontaire ; je ne crois pas surtout qu'il
soit seulement imputable au nouveau directeur de la
Revue. Il vient surtout de ce fait., que nombre des premiers
et plus actifs .collaborateurs, ayant « évolué )&gt; durant la
guerre, n'apportaient plus le même esprit à la critique de
ces c&lt; valeurs » et qu'ils cotaient différemment. Pour ma
part, ne les approuvant pas toujours, n'approuvant pas
plus souvent Rivière, je me suis tu par grande crainte
d'envenimer les débats auxquels la reprise de notre revue
donnait lieu ; et soucieux, surtout, de ne point diminuer
l'autorité de notre directeur, de la renforcer au contraire,
je lui donnai du moins l'appui de mon silence. Il y avait
à celui-ci d'autres motifs, que peut-être aujourd'hui je
puis vous dire :
Quand j'abandonne à leur penchant naturel mes pensées,

déplaît de déplaire - et qui ne se doutent sûrement pas de
ce que je prends sur moi pour eux. Je ne dis point que mon
raisonnement soit faussé, par quoi j'obtiens cette rectification de mes idées; je dis simplement .que cette direction oe
leur est pas naturelle. Et je ne parviens pas à me persuader
que la direction naturelle de la pensée ne soit pas la direct~on la meilleure. On l'incline aisément par intérêt patriotique ou personnel, par sympathie; mais jene lui reconnais
quelque valeur que si je la sens non inclinée. Voilà pourquoi je me suis tu durant la guerre; on a traversé de lugubres moments, où tontes les pensées du cœur et du cerveau
s'enrôlaient; il n'était plus question que d'aider, chacun de
tout son modeste pouvoir ; aider la France ; l'aider à vaincre, àen sortirvivante. La Franceen sort; victoriense,mais
épuisée. Et maintenant, cette soumission de la pensée, on
vient nous dire qu'elle est plus nécessaire que jamais. Certains qui, durant la guerre, ont mis héroïquement leur
cerveau dans leur giberne, veulent nous persuader qu'il est
fort bien en cette place et n'a que faire d'en sortir. Que tout
au moins il est utile qu'il y reste - pour permettre le relèvement de la France. Le pis est qu'ils le croient. Voici donc
le dilemme : risquer de troubler momentanément un ordre
factice et manifestement provisoire, par la mise au vent de
certaines idées qui ne s'accommodent pas de lui - ou consentir aux compromissions de la pensée, laisser se fausser
notre jugement, s'émousser notre sens critique et se ternir
enfin ce beau miroir qu'offrait la France, où la vérité,
mieux que partout ailleurs, reconnaissait son clair visage r.

r. « ~'intel~en~e fi:311çaise, dms cet ~tat de mobilis.1.tion perrnan~te, nsquera.J.t b1entot oo_n seule~7nt de ne plus être l'intelligence,
in:us de ne plus être française )), d1s~ut votre ami Thibaudet darls son

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'idée de patrie est un très complexe faisceau. Il n'y a
pas seulement des champs, des intérêts, des cathédrales à
protéger; il y a aussi des qualités intellectuelles et morales,
inévaluables, dont l'effacement progressif risque de demeurer inaperçu, puisque se perd avec elles le sentiment de leur
valeur; celles-ci sont en grand Janger.
Je sens bien que ces considérations vous assassinent ; si
vous préférez mon silence, vous le direz. Mais laissez-moi
d'abord vous lire ces quelques lignes d'une lettre de Michel
Arnauld:
« Ce qui m'effraie, c'est de voir à quel point les hautes
activités de l'esprit sont à présent séparées. Tout ce que je
· regarde, tout ce que je lis, montre que le goût n'est pas en
péril. L'art prospère; il se met au rang des nouveaux riches;
il laisse la pensée du côté des vieux pauvres. S'il y eut un
temps où le savoir et la logique abstraite gênaient le jugement intuitif, nous n'en sommes plus là, et le mal d'aujourd'hui est pire. Ce qui demanderait rassemblement
d'informations et enchaînement des conséquences, on en
décide comme on ferait du choix d'un trait ou d'une valeur
dans un tableau. On prétend penser comme on sent, et,
sentant juste, on pense faux. Pour la patrie et pour la paix
sociale, les votes d'un Congrès de Tours sont moins menaçants que cette irréflexion des classes cultivées. »
J'hésite à vous envoyer ces pages ; car cette lettre répond
bien peu, je m'en persuade, à ce que vous espériez de moi.
Fuissé-je, un autre jour, répondre mieux à votre attente. A
cause dece silence que j'ai si longtemps observé, il faut que
je sorte d'abord ce qui d'abord se met en travers.

excellent article cc sur la démobilisation de l'intelligence &gt;&gt; (N. R.F.
du 1•1 jam:ier 1920) - article après lequel je ne trouve plus rien à
dire.

BILLETS A ANGÈLE

Il
~lus _je -~e retire de la N. R. F., plus on croit que c'est
mo1 qui dmge. Il est vrai que Rivière me fait cet honneur
souv~nt de me demander consfûl; pour moi qui surtout ai
-sou~1 _d~ ~onner à c,bacun ~e l'assurance, je l'encourage en
ses m1t1at1ves; or c est toujours dans celles qui diffèrent le
plus de ma façon de voir, que le public se plaît à reconnaître
!e plus mon _esprit. On s'userait à protester et c'est pourquoi
Je gar~e le silence; mais ce faisant on laisse une fausse image
de so1 se former ; de tous les monstres c'est celui contre
lequel il est le plus difficile de lutter. Vous m'avez fait
o~s~rver déjà _que: pour ce qui est de la fausse image, je
n a1 souvent a men prendre qu'à moi-même et qu'avec ma
Synph~nie Pastorale {avais donné le change à plus d'un. Il
est vrai_. Et c'est ce qui, ma morosité aidant, m'a retenu de
remem~r aucun critique, si élogieux fût-il, si sensible que je!
fusse, _si ~xcelle~1t q~e me parût l'ar~icle. Plus encore que
ceux-ci, J~ cro1s, ma touché certaine lettre d'un jeune
auteu_r, qui me prenait à partie, sentant subtilement que je
n'a~a1s pu me plaire à ~e livre, s'étonnant que je l'eusse
écnt, a~rès les Caves, men demandant raison ... A quoi je
ne savais répondre, de la manière la plus gauche, que par ]a
phrase des Goncourt:« On n'écrit pasleslivresqu'on veut»
et qu'il ne me paraissait point tant que je voulusse écrire c;
!ivre, m~is_ bien ~ue ce livre voulût être écrit par moi. Que
Je ne fa1sa1s, en 1écrivant, que m'acquitter d'une ancienne
_dett~ co?tractée, ja~is envers moi-même. Que jusqu'à présent
Je n avais pas ~cnt un seul livre qui n'eût été conçu dès
avant ma trenuème année, de sorte que chacun d'eux me
tirait en arrière et ne répondait nullement au plus récent
état de mon esprit; mais qu'à présent, enfin, j'étais quitte .
~ue ~e li~re était ~a dernière dette envers le passé ; que j;
lavais écnt pour m exonérer; que pour l'écrire et le mener
jO

�LA NOUVELLE RBVUE FRAlfÇAISB
466
à bien j'avais dû terriblement me. contrefaire, ou du moins
rentrer dans des plis effacbi ; que du~ot tou: le ~emps, q~e
je l'écrivais, je pestais contre ce travail au P:tlt pomt qu exigeait la donnée du problème, contr_ec~sde1:11-tons, ce~ n~nces _ t:i.oJis que ce que je souha1tus m:11ntenant, c était ...
mais je vous dirai cela une autre fois.

Cu~erülle.
ANDRÉ GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
PSYCHANALYSE ET CRITIQUE
On sait quelle influence considérable exercent aujourd'hui
. hors Je France les théories psychologiques et les moyens de
thérapeutique morale que Siegmnnd Freud a formulés sous Je
nom de psychanalyse. Je dis hors de France, car des étrangers
et Freud lui-m~me ont manifesté plusieurs fois un étonnement
un peu attristé en voyant que non seulement le public instruit,
mais mèmi:-, ce qui est plus grave, les psychologues paraissent
les ignorer à peu près. La Revue Philosophique, qui est restée
après son fondateur et illustre directeur, Ribot, principalement
un organe d'étude et d'iaformation touchant la psychologie,
n'y a gnère fait attention, jusqu'ici, que par des comptrs-rendus
sommaires, un peu ironiques. Seuls des médecins en ont.donné
des expbsés, mais la littérature dogmatique et courte des médecins est une chose, et la psychologie en est une autre. A Freud
la mai. on A kan n'a pas encore fait l'honneur d'un de ces com modes .2,50 (8,40 aujourd'hui !) par lesquels MM. Ribot, Lichtcnberger, Le Roy mirent Schopenhauer, Nietzsche ou Bergson,
alors dan, leur nouveauté relative, à la portée du grand public,
et qui sûnt nne des fom1es de la popubrité philosophique.
On s'en é-tonnera moins quand on songera que, pour des
raisons qu'il serait peut-ètre possible de voir en se servant de
fortes lunettes, la psychologie est une science qui prend à ses
heures une figure curieusement nationaliste. Des fenêtres rur le
· dehors, comme les grands lincs de Ribot sur la Psychologie
anglai~ et la Psyc/Jologu allmuznde, ont rares chez nous, et ces
hcllcs informations, ces justes mises au point n'ont guère été
continuét' après lui. La France, avec sa vieille et forte tradition

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

psychologique, l'esprit de finesse qu'en cette matière lui ont
transmis ses moralistes et qui nous met immédiatement en état
de défiance et de sourire devant certaines insistances de théorie
ou certaine lourdeur d'exposition, a ,·u surtout dans les doctrines psychologiques de ses voisins une matière à critiquer et à
dépasser. L'associationnisme anglais a servi longtemps d'adversaire traditionnel à une psychologie non moins traditionnelle,
comme !'Anglais lui-même à nos marins, et tout bachelier de
philosophie se souvient de Fechner comme tout certifié d'études
primaires se rappelle le vase de Soissons. C'est que Fechner était
le type du psychologue qu'on« réfutait» ,,ictorieusement, comme
Kant était celui du philosophe qu'on « dépassait» majestueusement (les Kantophobes de notre Littérature politique ont fait
là-dessus des confusions bien comiques) et il occupait à ce titre
dans le cours de psychologie une place rituelle. Ne nous
moquons pas d'ailleurs : cela a amené la psychologie française
à prendre davantage conscience de son élément moteur, de ce
que ses traditions contenaient de Ucond, de préciser la qualité
p.ar cette critique de la quantité, l'esprit de finesse par c~tte critique de l'esprit de géométrie. Que dans tout cela le psychologue allemand fût un peu dénaturé, et qu'on réfutât moins
Fechner que ce que Fechner aurait dû dire pour être bien
réfuté, c'est cc qui n'étonnera personne de ceux qui savent que
la discus'sion de la psychologie relève, tomme toutes les autres,
de la psychologie de la discussion.
Plus précisément nous dirons que la psychologie, comme
toutes les sciences qui portent sur les phénomènes de la vie,
comporte des écoles, procède par écoles ; que, dans ces écoles
formées autour de la personne d'un maitre presque autant
qu'autour de l'œuvre imprimée qui fait sa doctrine partout
présente dans l'espace, les considérations de langue, de nation,
de religion, de clientèle, d'éloquence, de savoir-faire jouent un
rôle important ; que, sciences de la vie, elles baignent par ailleurs de toutes parts dans les conditions et dans les nécessités,
souvent humiliantes, de la vie. Un mathématicien n'a pas
besoin d'élèves : ses élèves cc sont les quelques douzaines ou
centaines de têtes mathématiques vivant ensemble sur la planète, capables de le comprendre, et auxquelles quelques pages
dans une revue spéciale donnent toute la connaissance utile de

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

ses travaux. Il n'en est pas de même d'un médecin, d'un psychologue, d'un sociologue, dont les découvertes ne peuvent manifester à leurs propres yeux une fécondité que si elles sont continuées sous leur direction et leur influence par une équipe
de travailleurs. En ces matières un professeur, ayant des
qualités de professeur, fera deux ou trois fois plus de travail
utile qu'un isolé qui se contente de penser, d'écrire et de
publier. La place considérable de Durkheim est due moins peutêtre à ses livres qu'à son enseignement, aux groupes de sociologues qu'il a formés, aux recherches qu'il a guidées et encouragées. Quand la Sorbonne a refusé par deux fois d'accepter
M. Bergson, elle savait parfaitement qu'elle entraverait ainsi
l'action d'une philosophie qui autant et plus qu'une autre a
besoin de collaborateurs et d'élèves, attentivement formés,
capables de l'appliquer à des domaines nouveaux, de l'étendre
dans ces directions imprévisibles où l'impulsion du maitre ne
ferait que donner une lumière à l'originalité des trouvailles.
L'enseignement du Collège de France ne permet à peu près
aucune action réelle. Si M. Bergson vivait en pays germaniques, où il n'y a pas comme en France une seule Université
vivante pour quarante millions d'habitants, il aurait peut-être
non seulement sa chaire d'université et ses équipes de travailleurs, mais, comme Freud, une revue spéciale pour les travaux
inspirés par sa méthode.
Les équipes de Freud prolifèrent aujourd'hui et se répandent
de façon merveilleuse sur l'Allemagne et sur la Suisse. (Elles
ont peu touché les pays scandinaves.) Il me semble que leur
influence devrait se conjuguer à peu près avec celle de la philosophie ou simplement de la psychologie bergsoni~nne : les
théories de Freud s'éclairent singulièrement à la lumière de
Matière el Mémoire. Elles figurent une spéculation ou plutôt
une observation hardie et profonde sur la conservation de notre
passé, sur la totalité de notre durée qui nous suit et qui est nous,
sur les mécanismes qui font passer nos états psychologiques du
conscient à l'inconscient et de l'inconscie1!t au conscient. Et je
sais bien que ces théories nous paraîtront en France moins
neuves qu'elles ne semblent ailleurs, et que Freud nous semblera parfois avoir simplement nommé de certains vocables
nouveaux et prestigieux des faits d'observation que l'analyse

�47°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

psychologique nous avait révélés depuis longtemps, comme les
médecins qui croient avoir fait avancer la science da mal de
tête en Je nommant céphalalgie. Mais rien de plus complexe et
de plus délicat que cette question de la nouveauté. M. Bergson
s'étant pendant Ja guerre quelque peu employé à notre propagande, des professeurs allemands en ont conclu que toute sa
philosophie, bien surfaite, était déjà dans Schelling et dans
Schopenhauer. Et je ne dis pas qu'ils aient absolument tort et
que cette malveillance utile ne les amène pas à éclairer les
antécédents du bergsonisme, ce que des critiques n'ont pas
laissé de faire aussi chez nous. Mais si d'une part il n'y a pas de
philosophe, fût-il Descartes ou Schopenhauer, qui ne doive plus à
la philosophie qu'il ne croit, d'autre part tout philosophe ou
psychologue ou savant qui a groupé un public, suscité un courant, éveillé une attention comme Bergson ou Freud, ne l'a pu
faire qu'en vertu non de ce qu'il tenait d'autrui, mais bien de
ce qu'il tirait de lui-même.

*

* *

Tout cela nous fera comprendre pourquoi ces deux sources
de renouvellement psychologique ont coulé de façon assez
diverse et inégale. Et je me borne ici à un seul terrain, celui de
la critique littéraire. La philosophie bergsonienne aurait pu
avoir sur cette critique une influence considérable (je m'expliquerai là-dessus ailleurs) ; de fait elle n'en a pas eu, pas plus
que sur quoi que ce soit hors la philosophie elle-mtme,
et cela se comprend : il faut longtemps à une philosophie pour
passer dans le domaine des idées courantes, morales, politiques,
esthétiques, :fleuves qui ne grossissent que lorsque fondent, la
saison suivante, les hautes neiges de la. pensée. Conformément
d'ailleurs à une tradition de la philosophie française, la psychologie bergsonienne est elle-même trop commandée par une
métaphysique pour jouer dès aujourd'hui à l'état d'influence
autonome . Au contH1.ire Freud et ses disciples ont pensé que la
psychanalyse jetait une trè'S neuve lumière sur la genèse des
œuvrcs littéraires, ils ont essayé, parfois avec ingéniosité et
parfois avec une bien lourde fantaisie, de l'appliquer à l'histoire
intérieure des artistes et des écrivains. On en trouve de nom-

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

47r

breux exemples dans la revue de Freud: Imago. ]'en relèverai
seulement deux, qui nous arrivent de la Suisse où fa psychanalyse exerce dans les Universités un prestige parfois dangereux
pour les têtes faibles ; une préface de M. Pierre Kahler à
Adolphe et un singulier petit li\Te de M. Vodoz sur Roland. (La
Revm de Genève a 'd'ailleurs commencé la traduction de quatre
leçons de psychanalyse par Freud, précédées d'une bonne introduction de M. Claparède.) .
M. Kahler, ayant publié à Lausanne une fort jolie édition
d'Adolphe, avec des éclaircissements et des documents bien choisis, l'a fait donc précéder d'une préface des plus curieuses. Tous
ceux qui s'occupent de Constant sont aujourd'hui tributaires de
la science et du labeur de M. Rudler, qui a donné d'Adolphe une
édition modèle et a porté beaucoup de lumière dans les coins et
recoins de son auteur. Or, dans sa thèse sur la Jemmse de ûmstant, arrivé aux rapports de Constant et de son père, il écrit:
« On saisit mal comment Juste Co~stant, qui ne vécut pas beaucoup avec son fils durant ses vingt premières années et qui
n'etit jamais avec lui de conversation suivie, put avoir une
influence à la fois si intermittente et si décisive. Je pense qu'il
y avait entre le père et le fils une identité de nature qui se résolut imméruatement, par le frottement et le choc des caractères,
en une opposition irréductible. Deux électricités de même nom
.
'
qui. se repoussatent.
»
On voit à quel point l'exp1ic:ition, armée de la seule psychologie courante, reste superficielle et verbale. Et M. Kohler a
bien raison de remarquer que voilà un cas où les théories de la.
psychanalyse sur le comJ?lexe paternel apportent à la critique
une précieuse lumière. Il est bien certain que lorsqu'il nous
rend compte de ses rapports avec son père, un psychologue
artiste comme Constant arrivera à des profondeurs de vérité que
la psychologie traditionnelle ne peut classer ( et la plus grande
partie d'Adolpbe, qui nous paraît aujourd'hui si claire et si proche de nous, étant vraiment, quand le livre parut, et même
longtemps après, inclassable et sans commune mesure). Mais
précisément la psychanalyse nous montre que les cadres de la
psychologie traditionnelle sont faits, malgré tout, de réalités
conscientes, de réalités sociales, c'est-à-dire de réalités secondes
et dérivées. Les réalités premières et originelles, celles qui ont

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une prise directe sur l'i;conscient, ont aucontraire pour expressions naturelles les formes de l'art et du mythe. « L'éton nant, dit M. Kohler, c'est que la psychologie ait tant tardé à
isoler, à reconnaitre, à nommer des états des nerfs et du cœu r
qui furent de tous les temps. " Cela cesse d'être étonnant dès
qu'on voit fonctionner, dans le monde social et même dans le
monde du langage, l'équivalent et l'adjuvant externes de ce qu e
Freud appelle, dans le monde interne, le refoulement, et il
est bien difficile à la psychologie elle-même, réalité sociale toujours par quelque côté, d'échapper à cette loi du refoulement :
sinon c'est elle-même qui est refoulée, et on pourrait peut-être
trouver une des causes du peu de succès de la psychanalyse en
France en ceci que d'une part nous en connaissions déjà une
bonne partie, que d'autre part, les puissances sociales de notre
vieille culture la refoulent automatiquement.
Les quelques pages discrètes de M. Kohler nous indiquent
cependant une voie où les travaux de la psychanalyse peuvent
rendre à la critique des services réels. Malgré bien des lourdeurs
et une hantise probablement exagérée de l'inceste (les recherches psychologiques ne sauraient guère al1er ici sans les
recherches sociologiques qui les complètent, et l'étude de la
prohibition de l'inceste par l'école de Durkheim prépare heureusement la voie aux travaux psychanalytiques) la psychanalyse a ce mérite de substituer à des spéculations toujours un
peu extérieures et vaines sur l'hérédité, un examen plus serré et
plus profond des conditions familiales où s'est formée et développée dans sa première enfance l'âme d'un écrivain ; le complexe paternel, le complexe maternel sont bien des réalités
importantes que personne avant l'école de Freud n'avait encore
mises à leur vraie place, et qu'elle nous apprend à voir dans
leur source authentique, non dans des images déformées par
la mémoire et par la convention sociale.

***
Le livre étrange de M. Vodoz sur Roland nous paraîtra plus
fant~isiste, et il risque souvent, surtout dans sa dernière partie,
d'être considéré par un lecteur français comme une mauvaise
plaisanterie. Je crois cependant que si on sait en abattre les

RÉFLEXIONS SUR LA LITIERATCRE

473

angles bizarres et carguer pour les faire rentrer dans le bon sens
des pages un peu folles, on en tirera des indications utiles.
Ce qu'écrit M. Vodoz, à propos de Roland, sur la psychologie du symbole, est fort juste. Un héros de légende comme
Roland n'acquiert son immense popularité que si ce héros est
« pour ainsi dire, la projection d'une certaine quantité de
forces vives, accumulées en nous, sur un objet capable d'accomplir, dans le domaine moral, une tâche, un devoir qui nous
paraît être au-dessus de nos forces, des forces du sujet», ce qui
signifie simplement qu'un héros est l'idéal d'un pays ou d'un
temps, et que ni les divers pays ni les divers temps n'ont les
mêmes idéaux, et tout cela on n'avait pas attendu la psychanalyse pour Je savoir et le dire. Pareillement il est peut-être
inutile de déranger un aussi gros personnage psychanalytique
que « le complexus négatif paternel » pour expliquer que
Ganelon ayant épousé la mère de Roland, Je beau-père et le
beau-fils s'entendent mal, et la psychologie de cette mésentente
est sans doute bien loin d'impliquer toujours le genre d'obscure
rivalité amoureuse qu'y voit obstinément l'école viennoise.
Mais le sujet principal du livre de M. Vodoz consiste à
étudier d'un point de vue psychanalytique le Mariage de Roland
de Victor Hugo et à le relier à l'inconscient du poète. Le Mariage
deRola11d est lui aussi un symbole, le symbole, pour M. Vodoz.
de la lutte entre le classicisme et le romantisme. « Du premier
jusqu'au dernier vers, les passages, les épisodes se succèdent
comme autant de représentations symboliques des diverses
phases, des divers traits caractéristiques de ce long duel, des
deux tendances qui luttaient pour dominer dans l'âm~ de Hugo,
ne lui laissant aucun répit. » Le poème est écrit en 1846 et
publié seulement treize ans après. En 1846 Hugo était à un
tournant de sa carrière que tous les critiques ont marqué et
que M. Vodoz rappelle une fois de plus, mais ce qu'aucun
critique n'avait certainement vu c'est que le Roland de son
poème, inspiré d'un résumé populaire de chanson de geste,
représente le romantisme, et Olivier le classicisme. Si vous en
doutez considérez que :
« L'un de ces chevaliers, nous dit le poète, s'appelle Olivier,
l'autre, Roland. Olivier doit représenter les tendances classiques,
cela ressort avec évidence de la façon dont il est équipé. Il est

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de bonne souche, son aïeul est le cé1èbre Garin, sou père le
non moins célèbre Gérard: les classiques sont ~e~ descenda~ts
de Corneille et de Racine ! Pour cc · combat Ol1V1er fut habillé
par son père. Les Romantiques reprochaient au~ ~las~iques le~r
manque d'originalité, leur dépendan~, leur· um_tatton, se1;ile
des grands modèles; ils leur reprochaient de continuer. a pmser
à la source tarie de l'antiquité ... Serait-ce pour cela que Roland
appelle Olivier un vassal? Un étr~nge c01~bat
représenté
sur la targe d'Olivier: Bacchus, le dieu du vm, faisant la 8'1;1erre
aux Normands, buveurs de cidre. Cela res~emble fort : de
l'ironie. Le poète veut-il faire ressortir ~o~b1e_u le F_rança1s se
rend ridicule en se laissant griser par l ant1qmté, qui ~rend ~a
fonne du grotesque Dieu du vin, tandis que son sol lm fournit
.,
une boisson plus saine et plus conforme a sa nature •

:st

,

Il porte le baubcrt que portait Salonum,
. Je moraliste, le sage, la personnification de la raison e~ d~ la
,,ertu ? (Le pomt d'interrogation est de_ M. Vodoz et signifie
qu'il doute non de son raisonnement, mais de_ la vertu de ~alomon.) Ioutile d'insister sur le sens de cctt: image. ,La _rats~n
n'était~lle pas la faculté maîtresse des ~lass1ques? ~ étaient-ils
pas, eux aussi, à leur façon, des mora?stes? Co~ne1ll; ne_ prêchait-il pas la vertu? et, dans ses pièces, le vice n est-11 pas
toujours puni, tandis que la vertu est récompensée?

Son casque esl enfoui sous les ailes cf une bydn.
Les Classiques, eux aussi, rendaient un certain culte au tner,,eilleux mythologique ... Olivier a gravé son no~ sur son estoc
afin qu'on s'en souvienne. La vanité des Classtq~es est assez
connue, ce qui ne veut pas dire que les Romannq~es eus5:nt
été étrangers à ce défaut. .. Il était également sous. 1 1mpress10n
de )a religiosité des Classiques ... Voil~ pour~uo1 au mo~ent
du départ l'archevêque de Vienne « bénit le pieux chevalier».
Puis lorsque Roland et Olivier se battent, l'un avec un chêne,
l'autre avec un orme, c'est que le chêne est « l'emblème du sol
gaulois, de la -vieille France ,,, tandis que l'orme es_t ~ l'a:bre
&lt;le Racine, l'arbre dont l'élégance, la finesse, la d1stmct1.on,
contrastent avec la robuste carrure dn chêne ».

RÉFLEXION'S SUR LA LITTERATURE

475

En lisant cela nous nous disons : Où diable ai-je donc déjà
trouvé ce genre de raisonnement? Il doit y avoir des gens très
bien qui se sont fait une réputation avec de telles trouvailles.
M. Vodoz nous cite un de ses précurseurs. C'est M. Jean
Richepin. En 191 5 cet académicien apprenait à ses auditrices qu!! Victor Hugo était un visionnaire, un prophète et
qu'il avait prédit la guerre précisément dans le Mariage de
Roland. « C'est la France et l'Angleterre, dit M. Richepin,
qui ont lutté pendant la guerre de Cent ans. Elles aussi ont
déraciné des chênes, elles se sont battues, non pas quatre
jours et quatre nuits, mais des années, toute leur vie, et toujours avec grandeur, et toujours avec loyauté, toujours avec
générosité. Et aujourd'hui elles ont pu se tendre la main et se
dire : Plus nous nous sommes battues, plus nous pouvons
nous aimer maintenant. Et alors Roland, c'est-à-dire la France,
a donné l'accolade à Olivier, c'est-à-dire à l'Angleterre, et ils
ont épousé tous les deux la belle Aude, c'est-à-dire la Russie. )&gt;
M. Vodoz estime que cette interprétation est c, très ingénieuse, très poétique, admirable dans son cadre et inspirée par
la solennité de l'heure :xi . Il parle ...
Nous avons pourtant vu cela ailleurs encore que dans le
cadre de Conferencia. Je me souviens maintenant. Cela fait
même toute une littérature, celle du symbolisme chrétien.
Depuis que des Juifs d'Alexandrie ont découvert que la Bible
était pleine d'allégories platoniciennes et autres, et que par
exemple Sara représentait la vie contemplative et Agar la .-ie
active, ce genre d'interprétation a pris place dans la littérature
religieuse. Saint Augustin, le moyen-âge, Bossuet lui-même en
sont remplis. On faisait un usage analogue du mythe solaire,
au temps où il resplendissait dans sa gloire. Œdipe avait exercé
la profession de mythe solaire avant de personnifier le fameux
complexe des psychanalystes, et ses incarnations suivantes
provoqueront sans doute d'aussi subtiles comparaisons. Le petit
livre sur Napoléon mythe solaire rappelle assez l'interprétation
du Mariage par M. Vodoz, et l'on sait qu'un humoriste allemand
a ramené la vie de Max Müller lui-même, champion du so1arisme, au développement d'un mythe solaire analogue :
Maximus Müller, le grand meunier, dont tourne la meule
enflammée, et tout Je reste, qui se tient très bien.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et pourtant il y a une :ime de vérité dans tout cela, il y a une
poésie dans l'ivresse du Thrace et le Strymon glacé. Et si je
trouve à M. Vodoz une certaine lourdeur, je ne lui refuse pas
le don de m'instruire.
Gardons-nous d'abord d'une confusion qui dénaturerait sa
pensée. Il serait absurde de lui faire dire que Victor Hugo a eu
conscience du symbolisme qu'il lui prête. Bien au contraire
tout cela se passe dans son inconscient, ou à peu près. « Le
poète n'était pas conscient de la valeur de son travail. Il se
disait simplement que le sujet lui avait plu, l'avait attiré parce
qu'il lui permettait d'exercer toutes ses facultés d'artiste, de
visionnaire; la source de la force impétueuse qui s'y manifeste
lui était inconnue. ,, Ajoutons que 1a critique de M. Vodoz a au
moins le mérite d'être très hugolienne. Elle eût plu à Victor Hugo, et je vois d'ici la lette enthousiaste que l'auteur, s'il eût
écrit son livre soixante ans plus tôt, eût reçue de Guernesey.
Comme il l'a fait pour l'articlt&gt; de Jubinal sur Roland, l'auteur du
Satyre eût peut-être transposé cc livre en un poème éblouissant
de l'inspiration, qu'il a esquissé d'ailleurs dans le poème des
Quatre Vents où il traite un peu les mascarons du Pont-Neuf
comme M. Vodoz traite son Roland:

Shakespeare, ôprofo11dtur ! sai•ait-il tout Shakespeare ... ?
Cc so11geu1· itait-il dans son propre secret ?
Et c'!.!st là un point que nous devons retenir au bénéfice de

M. Vodoz.
D'autre part on a déjà reconnu une des méprises qui rendent
un peu comique ce livre écrit à Zurich. Ce que M. Vodoz
explique parl'inconscicnt, nous l'expliquons par des associations
de mots, d'assonances, d'allitérations, et surtout de rimes. Nous
sommes habitués depuis longtemps à voir le génie de Hugo
conduit docilement et splendidement par ces êtres vivants que
sont les mots; nous plaçant à l'intérieur et dans la chair de sa
poésie, nous en suivons la circulation, l'ondulation physiques,
nous la connaissons surtout c0mme corps et nous lui donnons
comme âme la seule beauté sensuelle de cc corps. Nous la

IÊFLExIONS SUR LA LITfÉRATURE

477

plaçons dans un courant d'histoire littéraire, dans une continuité
poétique oû l'autonomie des mots, la liberté de leurs associations, le milieu sonore et passif qu'est l'inspiration du poète,
prennent jusqu'à Mal1armé et même plus loin une place grandissante. En critique comme en psychologie c'est en nous fondant
d'abord sur cet élément physique que nous pourrons tabler
sur quelque chose de solide. Mais est-ce bien tout? Et ne
risquons-nous pas d'encourir le même reproche que nous
adressons au poète, de nous laisser conduire par des abstractions
et des idées toutes faites comme lui-même se laisserait conduire
par les mots ?
En tout cas ces mots le conduisent par certaines voies plutôt
que par d'autres. L'être réel et vivant qu'est un poème hugolien
ne se ramène pas à de la chair verbale, il a une âme et même
une pensée, et il implique, comme le dit justement M. Vodoz,
une part d'inconscient. Cet inconscient représentait probablement chez Victor Hugo une force formidable et hors de proportion avec celui de n'importe quel poète français. Dans les expériences de spiritisme qu'on faisait à Guernesey, Molière et Victor
Hugo dialoguaient en fort beaux vers, qui étaient bien entendu
tous également hugolicns, et l'étude des profondes sources psychiques de cc génie poétique reste à faire : la psychologie nouvelle y contribuera.
Sans tenter rien qui concerne cette étude, il me semble que
peut-être déjà une psychologie assa courante nous permettrait
de reconnaitre ce qu'il y a après tout de vrai dans les enluminures bizarres de M. Vodoz et même, Dieu me pardonne ! dans
les cabrioles de M. Richepin.
Tout poème de Victor Hugo est construit non pas sur une
idée, non pas sur des associations physiques de mots et d'images, mais sur un élément qui comprend l'un et l'autre, sur un
élément primitif d'où l'un et l'autre ne se dissocient que postérieurement et artificiellement, et qui est un schème moteur. On
sait que la création linguistique, dont l'invention poétique
ne constitue qu'un état plus parfait, procède par schèmes
moteurs, que les racines verbales sont, dans les langues indoeuropéennes et plus encore dans les langues sémitiques, des
assemblages de consonnes, c'est-à-dire des mom·ements verbaux, et non pas des sons, c'est-à-dire des corps ,·erbau:c Toute

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

racine, tout mouvement verbal, peut se résoudre selon les cas
en des mots fixes, en des vocalisations précises, s'arrêter en se
solidifiant autour de voyelles ; espril, inspiration, respirer représentent des réalisations locales et précises en lesquelles il ne
nous paraît pas que la racine élémentaire faite de consonnes
épuise toutes les possibilités verbales dont elle est grosse, étant
vivante : les centaines de mots indo-européens actuels qu'elle a
comme déposés sur sa route sont peu de chose à côté de ceux
qu'elle y a un moment déposés et_qui ont péri, à côté de ceux
qu'elle aurait pu y déposer. Et pourtant cette réalité indéfiniment féconde de la racine faite de consonnes est une réalité
simple. EBe nous représente le type du schème moteur, type
élémentaire de toute vie linguistique : c'est par schèmes moteurs
que nous apprenons une langue, c'est par schèmes moteurs que
nous lisons une page, des expériences précises l'ont prouvé, et
M. Bergson a utilis~ cette vue avec profondeur pour fonder une
psychologie de la mobilité.
Le rôle des schèmes moteurs est analogue dans la poésie, qui
ne fait que mettre en jeu de façon plus complexe les mécanismes
du langage. En particulier ce sont les schèmes moteurs qui
commandent toute la poésie de Victor Hugo, et un commentaire du Satyre serait bien instructif à cet égard. Dans le Mariage
de Roland Victor Hugo a eu d'abord devant les yeux ce schème
d'un combat qui cesse non faute de combattants, mais parce
qu'aucun des combattants . ne peut vaincre l'autre. Voilà ce qui
lui a sauté aux yeux quand il a lu l'article de Jubinal. Il faut y
joindre un second schème, dont on se rendra fort bien compte
en comparant le poème de Hugo avec celui du moyen-ige que
Jubinal résume : le schème militaire, l'instinct et la volonté de
ré:tliser la nature claire, précise et loyale, sans arrière-boutique
intérieure, sans recoins d'ombre, sans complication ni analyse,
dont le fils du général Hugo (J'aurais été soùlat si je n'étais poète)
a comme beaucoup de littérateurs le goût et presque la nostalgie.
Les deux schèmes se réunissent adnùrablement pour former le
sujet d'un combat épique. Mais on peut dire que la puissance
d'un poète se mesure à sa capacité de symbolisme, c'est-à-dire à
sa capacité de créer des œuvres qui aient une valeur universelle de symboles ou de types. Racine a fait tenir dans Athalie toute
la lutte de l'Eglise et de l'Etat : le schème moteur qu'il a monté

RÉFLEX.IONS SUR LA LITTÉRATURE

· 479

dans sa tragédie, et qui en dépasse l'aventure particulière, prend
corps pour nous aussi bien dans la querelle des Investitures que
dans la politique de M. Combes, et si Atbalie eût été au temps
de celui-ci reçue comme pièce nouvelle au Théâtre-Français
elle e(H été interdite par la censure. La reine Athalie é.tait une
belle personnification de la République, et comme la réalité ne
fournissait pas de Joad, l'imagination d'extrême-gauche en créa
un sous la .figure de l'inoffensif père Du Lac, qualifié couramment de moine atroce, comme si le Bloc d'alors substituait à la
trérité réelle la vérité typique mise en lumière par Racine.
Dirons-nous donc que Racine en écrivant Athalie pensait à Gré. go ire VII et prévoyait M. Combes, comme Victor Hugo a, selon
M. Richepin, prévu que la Russie serait la belle Aude de 1915 ?
(mais non à vrai dire que la belle Aude tournerait assez mal).
Pas du tout. Seulement il avait du génie et ce génie consistait
à créer une racine verbale qui pouvait s'incarner dans bien des
systèmes de voyelles, un schème moteur capable de se résoudre
en une multitude de figures. une substance qui comme la substance spinoziste de Dieu s'exprime en une infinité d'attributs.
Mais pour que toutes ces virtualités existent dans une racine
verbale ou un schème moteur il faut qu'elles y soient déjà présentes d'une certaine façon ainsi que l'infinité d'attributs dans la
substal}-ce infinie. Et dire qu'elles y sont présentes c'ei;t dire
qu'elles existent dans l'inconscient du poète. De sorte qu'en
somme il y a un élément de vérité dans l'interprétation de
M. Vodoz. Le schème moteur de la lutte qui fait place à la
paix par cette seule raison qu'elle serait interminable - schème
d'une magnificence, d'une profondeur et d'une fécondité admirables - il se résolvait bien pour Victor Hugo, ou plutôt il se
serait résolu pour Victor Hugo, s'il s'était arrêté à ses images ou
à ses idées au lieu de les déposer dans un mouvement lyrique
ininterrompu, en un certain nombre d'attitudes de toutes sortes
parmi lesquelles il y eüt eu ou il y eût pu avoir l'attitude littéraire dont parle M. Vodoz, l'attitude politique dont parle
M. Richepin. Il est bien certain que la lutte entre classiques et
romantiques est une lutte de ce genre ; il est bien certain que
dans la figure qu'il a prêtée à Olivier et à Roland, Victor Hugo
s'est inspiré du vieux vers de la Chanson : « Roland est preux,
mais Olivier est .sage ,,, et que le preux et le sage sont un couple

�I

LA NOUVELLE REVUE FR.A~ÇAISE

du même ordre que le romantique et le classique, mettez Victor
Hugo et Sainte-Bem-e, de sorte qu'il était naturel que la poésie
de Victor Hugo laissât tomber ici spontanément des images
applicables au romantique et au classique ; il est bien certain
enfin que les luttes politiques et militaires sont au premier chef
des luttes de ce genre, et même que les mariages de rois paraissaient autrefois un moyen, pas plus mauvais que les autres, de
les terminer ou de les prévenir. La belle Aude c'est Henriette
de France, Marie-Thérèse d'Espagne, Marie-Antoinette d'Autriche. li ne serait même pasimpossible que Victor Hugo qui, à
la suite du« coup d'Agadir" de 1840, a\'"ait écrit dans la seconde
partie du Re/our de l'Empereur son Rhin français, ait conçu le
Mariaie de Roland comme une sorte de .\farstillaise de la Paix ;
il l'a bâti en tout cas sur le thème du soldat courageux et sans
haine. celui &lt;l'.Après la Bataille (bons coups d'air pur, tout cela,
pour chasser aujourd'hui les miasmes d'après-guerre). Le dernier acte des Burgraves, représentés trois ans auparavant, était
construit sur le schème de la réconciliation entre deux ennemis
gigantesques autour d'une belle Aude qui prend un bien autre
pseudonyme que celui dont la dote .M. Richepin, puisqu'elle
est l'Allemagne.

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

de réalités intérieures où bien des découvertes sont possibles.
~ais ceux qui s'y appliquent ne sauraient éliminer l'esprit de
finesse ni J'acquis de la critique littéraire. Il existe toute une
littérature médicale sur la nature des écrivains et des artistes,
elle est d'une misère lamentable, et le seul nom de docteur,
placé sur un livre de ce genre, nous met en fuit: (parfois inju~tement) et nous fait invoquer le secours de Molière. Une fusion
plus étroite de l'esprit scientifique et de l'esprit littéraire qui,
séparés l'un de l'autre, arrivent, en ces matières, si vite au bout
de leur rouleau, est bien désirable, et c'est d'une telle union,
d'une telle discipline, que dépend probablement l'avenir de ces
études.
ALBERT THIBAUDBT

Je vous bais, mais je veux une Allemagne au monde,
Mon pays plie el pend,e en mre ombre profonde,
Sa11'l'tt•ie; moi je tombe à genoux en ce lim
Deva11l mon empereur que ramène mou Dieu.
Et que sont tous ces schèmes d'Aprh la bataille, sinon les
descendants du \'ieux schème éternel, celui du vingt-quatrième
chant de l'Iliade ?
Nous voilà loin de la psychanalyse. Mais précisément le chemin qui nous a conduits nous montre qu'elle mène loin à condition d'en sortir un peu, de voir parfois en elle de nouveaux
noms appliqués à de vieilles choses, de la mettre au point et à
son rang parmi d'autres courants de psychologie et de critique.
Il ne fout pas liquider dédaigneusement les livres qu'elle inspire
en Suisse ou en Allemagne parce qu'ils nous rebutent d'abord
p:i.r leur aspect d'excentricité et de lourdeur. Il nous faut comprendre que ces coups de sonde dans l'inconscient poétique ou
artistique touchent en effet une matière très riche, une épaisseur
}l

�NOTES

l'autre meurt de jalousie
et moi,jememeurs d'amour. ..

NOTES
LES CONTRERIMES, de P. ]. Taulet (Editions du
Divan).
Ailleurs, ici-même, il fut parlé de P. J. Toulet, de ses amihés, de ses voyages, de ses mœurs, du &lt;r Weber» et du «Barde la
Paix», de son esprit amer, nocturne et lumineux. Voici l'œuvre
du poète: cela fait un volume mince et léger, assez mince pour
se glisser vers l'avenir, à tr.avers le fatras lyrico-cosmique, synthétique ou simultané, assez léger pour flotter jusqu'aux rives
lointaines de la postérité. Quand l'heure sera venue de choisir
sévèrement, quand notre temps aura les anthologies qui lui sont
dues ( celles que fabriquent les poètes ambitieux, pour soimême et quelques camarades, demeurant vaines et prématurées)
le nom de Toulet est assuré d'y briller au-dessous de vers
comme ceux-ci :
Toute allégresse a son dijaut
Et se brise elle-111e111e.
Si vous voulez. que je ·vous aime,
Ne riez. pas trop haut.
C'est avoix basse qu'ô11 enchante
Sous la cend1·e d'hiver
Ce cœur, pareil au feu couve,·t
Qui se cousume et chante.

, Les Contrerimes résonnent souvent comme un écho des grelots de Banville, et parfois du tympanon de Moréas, avec moins
de solennité, mais un accent aussi pur. La tradition qu'il continue est noble et courtoise : Charles d'Orléans, Saint-Gelais, et
surtout Voiture. En lisant Toulet on retrouve cette grâce précieuse du langage qui donne au lieu commun la saveur de l'imprévu. N'est-ce point déjà l'esprit de Toulet qui rit dans l'elliptique et charmant début des stances célèbres :
L'un 111e11.,-f qu'à sa fa11taisie
il ne s'avance à la cour ;

Mais sa muse porte les atours de son siècle. On l'imagine
empanachée comme une nymphe de Toulouse-Lautrec, au
milieu de chapeaux de haute-forme qui bougent comme des
marionnettes noires, reflétés à l'infini dans les glaces du bar. Sur
la vitre embuée le boulevard d'automne passe comme un spectacle d'ombres. Musique de Rico ; valses lentes de l'Exposîtion
universelle ; épaules de Paulette Darly ; sourire de Germaine
Gallois ; jupons de Mealy-Froufrou. Le jazz-band~ les nègres et
leurs frénésies mercantiles n'égayaient encore, outre-océan, que
des puritains en rupture du club salutiste: Toulet est_ parti ~~
tnoment qu'il fallait. Il se fait trop de brmts da~ les heu_x ~u 11
aima et l'on n'y pourrait plus commodément réçrter tel distique
impromptu:
Ciel ! Isado1•a Duncan
Va danser. F ... ()'t1S lt c,imp.

Il est bien que des poètes aient célébré la danseuse : _« C~rps
de la femme argile idéale à mervdll.e ». Il n'es: pas mau:a1s qu u~
homme d'esprit soit demeuré rebelle au délire esthétique et a
l'en-vahissante fureur d'exégèse plastique. L'incompréhension du
« Boulevard » flétrie par les purs des brasseries de 1a Rive
Gauche eut souvent son bon c6té, et ses côtés charmants. Lorsque tant' de sots considèrent l';rt co~rne u~ sac;rdoce, c' est
tant mieux qu'un vrai poète n y veutlle v-0ir qu un honnête
divertissement. Tout ce qui dégoûte de la fausse profondeur et
du faux sublime est un p~écieux antidote, par le temps qui
court.
Tou1et avait peu de souffle, hélas! et moins de coffre encore,
mais comme i1 disait juste :

L'un i•ainqueu.r ou. l'a1d1•e battu
Ces beaux soldats qui vous ont faite
Gardaient jusque dans la défaite
Le sourire de leur iiertu.
Vous, pour avoir rendu les armes
Je vous troiwe Jondite e11 larmes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PETITS AIRS, poèmes de Francis Carco, ornés d'un
bois grayé par Deslignères et d'un dessin de Maurice Barraud. (Ronald Davis et (ie).

Et qui m'insultez. mti·e tant.
Que, si l'on doit, toute sa i•ie
.Déplorer l'éclair d'un instant,
Mieux ,mut ccuclm· sur sot1 e,wie.

Il excellait dans l'épigramme :
j'ai con11u, dans Slfuille, une enfant brune et tmdre
Nous n'eilmes aucun mal, be/as ! à nous entendre.

Et celle-ci, digne de Méléagre :
Etranger, je sens bon. C11ûlle-m.oi sans 1·emords :
Les violett~s sont le sourire des morts.

Encor qu'on l'eût un jour promu, sans lui demander son avis,
chef de l'école fantaisiste, il répudiait toute sensibilité bégayante,
il voulait le nombre jusque dans le calembour et la cadence
dans l'argot. Enfin il se gardait de mépriser l'éloquence et sans
forcer la voix il savait hausser le ton :
·
Tel qui soula de sang ses rêves et s011 fer,
Aujourd'Jn.i pardonné, son opprobre s'ejjace.
Ccst ainsi qite sur nous Dieu fait tonner sa grâce.
Ne force pas qui,veut les portes de l'enfer.

L'admirable épitaphe qu'il fit pour Henry de Bruchard est un
chcf-d'œuvre de poésie lapidaire :
Ici repose Henry de Bruchard ; si la cendre
Donnait, d'un si beau feu. Trahi dans son propos
france, il tomba, le jour qi.'il ne te put d-éfendre;
Comme 1m fer suspendu, qu'outrage le repos.

Voilà, n'est-il pas vrai, l'accent de la vraie perfection, non
pas dure comme le diamant taillé, mais nuancée comme la perle,
ou comme une larme au soleil, non pas repliée sur soi-même
comme un brillant reptile inextricable, mais aisément nouée et
dénouée comme l'écharpe &lt;l'Iris.
ROGER ALLARD

* **

NOTES

La poésie de M. Francis Carco est née entte deux pavés d'une
rue déserte, au petit jour, dans le veut crispe et la pluie sédative
des lendemains d'orgie. Elle a l'âcre et touchante odeur de la
belle gueuse de Tristan l'Hermite, et de la mendiante rousse de
Baudelaire. Entre les strophes au dessin net et découpées comme
les toits sur le pâle azur des cités matinales, on entrevoit des
paysages de barrière, d'hôtels meublés, la lueur d'un bar qui
éclabousse le trottoir mouillé, le visage d'une vie ardente et
secrète, aux traits tirés précocement, aux yeux cernés. Il y a là
un pittoresque à la Toulouse-Lautrec qui date un peu, et qui
tournerait à la manière si M. Carco n'avait le souci d'être bref,
aigu:
Maigre et brune ai•ec de gros seins
dont les deu,î pointes sont rnngées
tu t'étires su1· les coussins
comme les biles enr,1gies.
Ta croupe étroite a des sursauts,
sous tes paupières alourdies
tes yeux chavirés sont si beaux
qit'ils passent tout en perfidies.
Ces deux derniers vers, admirables et d'une si noble résonance
justifient le titre de la pièce : Eau-forte. On voudrait que M.
Carco ne burinât jamais que d'une pointe aussi sl1re. Ce qui
rend parfois si touchantes ses chansons aigres-douces c'est qu'on
y sent passer le fier regret d'un poèk que n'ont pu satisfaire ses succès de romancier.... ( ... à prononcer cette parole
à peu que le cœur ne me fend ... )
Non, ce n'est pas à l'appel de Bubu de Montparnasse, mais à
la voix de Villon lui-même que M. Francis Carco est venu de
Marseille à Paris pour respirer
l'heure amère des poètes
qtti se smtent tristement
portés sur l'aile inquiète
du désordre et dtt to11r111e11t.
ROGER ALLARD

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *

LA MAISON DU SAGE, par Louis Artus (Emile-Paul).
Ce livre analyse la lente dépravation d'-on homme qui pouvait se croire, par sa force et sa maturité, à l'abri des surprises
et dont le caractère se désagrège au contact d'un aventurier.
L'étude est pénétrante. On nous avait déjà montré, dans
!'Immoraliste par exemple, la réaction qui s'opère au moment
ou une nature gauchie par l'éducation se découvre elle-même ;
mais si Michel n'avait pas rencontré Ménalque, nous savons
bien qu'il n'en aurait pas moins obéi, tôt ou tard, aux forces
intérieures qui réclamaient leur libération ; le démoralisateur •
ne fait que confirmer le mouvement spontané d'un tempérament.
Le seul fait que l'homme dont M. Artus étudie le glissement,
soit depuis longtemps sorti de la jeunesse, pose le problème
assez différemment. Il n'est pas impossible qu'une nature active,
prise dans les cadres du métier et de la famille, même si on la
suppose avertie et perspicace, ignore jusque dans l'âge mûr les
curiosités et les appétits qui couvent en elle (n'oublions pas
qu'il ne s'agit pas ici d'un amour soudain, dont une vie bien
assise se trouverait bouleversée, mais de ces poussées obscures des
sens et de l'imagination, qui n'ont pas besoin d'être proYoquées
par un objet précis). Pourtant, si cette fermentation ne se produit que vers la cinquantaine, il y a des chances pour qu'elle ne
réponde pas à des passions bien impérieuses et pour qu'il faille
admettre une contamination réelle, facilitée par une surprenante
absence de réaction. Moralement l'on n'attrape guère que les
maladies que l'on a déjà, et peut~tre -M. Artus pensc+il que
l'homme, entaché de péché originel, possède en lui-même tous
les mauvais germes. Quoi qu'il en soit, spontanéité et passivité
se confondent dans l'entrainement auquel obéit le personnage
central de son roman, et nous voudrions discerner plus clairement dans quelle mesure ces éléments entrent en jeu, car c'est
là le point qui nous intéresse, nous autres lecteurs curieux
d'analyse. Nous en voulons un peu à M. Artus de faire passer
au second plan l'origine même de la déchéance et de céder trop
facilement à cr la joie dure ,, qu'il éprouve en voyant s'écrouler
« la demeure du sage ». Dans son désir d'humilier la superbe de

NOTES

l'homme qui ne recherche d'appui qu'en soi, M. Artus se laisse
entraîner au delà de cc qu'exigeait le dessin de son livre: on
a peine à le suivre dans l'épisode où sa victime tue de sa propre
main l'ami suspect qui a dévasté sa vie. Mais il nous intéresse
de nouveau quand il nous montre les blessures laissées par cette
crise dans l'homme vieillissant, son redressement partiel, l'hypo crisie d'une double existence et l'acceptation définitive de ce qui,
dans la débauche tardivement apprise, correspondait sans doute
:\ un goût profond.
JEAN SCHLUMBERGER
*

**
TENDRES STOCKS, par Paul Morand (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
Les trois béroînes de Paul Morand - Oarisse, Delphine,
Aurore - se présentent à nous, irréelles et véridiques, dans
une Londres cosmopolite, crapuleuse et dévorante, et,
J:omme devant les portraits de femmes de Van Dongen, nous
comprenons tout à coup ce qu'est l'ère des bars, des dancings
et des aéroplanes.
Ces figures féminines traitées, nous semblc-t-il d'abord, en
pointe-sèche, soudain ricanent; leur fard s'écaille; les diamants
à leurs doigts se muent en strass ; le dessin léger se transforme
en planche d'anatomie. Mais bientôt le sourire renaît sur
leur bouche, comme dans les baraques de foire, sur le fond noir
du rideau, alterne l'apparition d'une tête de mort et d'un visage
épanoui de jeune fille.
Morand est passé maître dans cet habile jeu de prestige et de
miroirs. li se divertit à projeter sur ses personnages toutes les
couleurs de son réflecteur. L'heureuse Clarisse ; Delphine engouffrée par Londres ; et la plus attendrissante des trois,
Aurore, dont la charmante absurdité est le masque qu'a pris une
,·ertu trop consciente de ses défaillances possibles, on ne les
oubliera pas plus que l'ironie tour à tour apitoyée et sarcastique
de leur montreur.
Un bien curie!L"t montreur qui d'un mot, d'une image, fait
tourbillonner devant nous toutes les trouvailles extrêmes, délicieusement odieuses ou stupides, de la civilisation, et dont
Gérard de Nerval et Barbey eussent aimé le dandysme élégant
et narquois.

�488
S..rl fallait situer Monod, et le com~ à quelqu'un, ce ne
aerait pas Giraudoux qu'on devrait nommer, mais le Larbaud
de Btrrulbootb. Il faudrait alon se demander si ce qu'il y a chez
toua deux de comparable ne leur vient pu d'un long séjour en
Angleterre, puis étudier l'inffuenc:e de la Grande-Bretagne sur de
jeunes lettra français qui l'ont connue autrement qu'à travers sa
littérature.
Le genre du portrait, délaim depuis la régence d'Anne d'Autriche, et que renouvelle Paul Morand, est pourtant bien
français. Morand compose les siens avec une fantaisie frénée
par un souci évident de classicisme. Il n'énumà'e pas son
modèle, il le reconstruit.
Sa phrue en arabesque oe déconcerte pas (comme Marcel
Proust, son pdfacier, l'appréhende, et l'en loûe; mais en
pensant peut~ surtout aux vers de uunpes il Arc ou de
Feuilla de T,-plrtdrr1); elle est ~me son plus s6r instrument
de séduction. Il y a des choses qu'on ne pourra plus voir qu'à
travers le souvenir d'une phrase de Tendres St«ls: • Ma valise
dont les Bancs lisses sont comme des joues, sur lesquelles toua
les venta ont soufflé, tous les doigts ont passé ; étiquettes des
h6tela et des gares ; craies multicolores des douanes ; et le fond
qui s'en va est bleui de sueurs, d'eau de mer, de vomissures, et
rouge là où les flacons d'eau de Cologne se sont cassés à l'intérieur. »
BENJAMIN CUIIIEUX

•••

LB QUATUOR EN FA DIÈSE, pièce en S actes, par
Gabriel Marcel.
Que donnerait - ou, pour sembler moins pessimiste, que
donnera - à la aœne ce Quatuor en fa dièse, récemment publié
dans la collection de • l'Information tbatrale • que dirige
Antoine? Il serait malaisé de le prédire, mais on n'en achève
pas la lecture sana un vif sentiment de sympathie et de gratitude envers M. Gabriet Marcel. Toutes les objections que
peuvent susciter ces cinq actes, toutes les &amp;iblesses d'exécution
n'apparaissent que plus tard, et sans effacer la forte impression
du début, ni diminuer la valeur de l'ensemble.
Un drame d'amour moderne, dont les protagonistes ne sont
ni des neurasthéniques, ni des énergumènes, ni des érotomanes,

ni des • professionnels •• mais chez lesquels, tout bourgeoia
qu'ils soient, nous découvrons le m4me profil d'Ame que chez
les héros de la ~ e classique, c'est quasiment un miracle
en France, depuis que Porto-Riche, Bataille et Bernstein ont
achevé d'avilir ce genre d, théAtre, auquel Augier, Dumas et
même Becque avaient déjà poiû un premier coup terrible, en
le rapetissant de toute la question d'argent.
li est réconfortant que de jeunes écrivains dramatiques
semblent s'apercevoir à nouveau que le nombre et l'essence
des grands sentiments, indispensables à un grand thé!tre, n'ont
pas varié. Il y en a autant à notre époque qu'au nue sikk
et capables d'engendrer de grands conflits sana bassesse, moraux ou immoraux, sublimes ou sataniques, peu importe.
M. Paul Raynal, dana le MaUre de sms Clllllr, mettait am
prises l'amour et l'amitié. M. Gabriel Marcel affront~, dans son
Q,uu,.,., des sentiments de mbne taille. Son sujet: l'amour en
lutte atec l'art et en lutte avec le sentiment fraternel, l'histoire
d'une femme qui, trompée, a divorcé et s'est remariée avec le
frère du musicien de génie, son premier mari. Encore aux deus
thànes dominants en jm.tapose-t-il de nombreux autres qui
s'entr.ecroiaent, s'enchevêtrent, se recouvrent - l'amour en
conffit avec le pharisaiame bourgeois ; le retour de la femme au
premier amour dont elle est restée • imprégnée ,. ; Paspiration
à la paternité ; la passion pour la musique, - trop peut~tre,
car ils risquent d'éparpiller l'attention du spectateur (le fcc:teur
s'y retrouve mieux) au lieu de la concentrer sur les deux ?Wmes
principaux.
Sur une trame qui était racinienne, l'auteur a brodé des épisodes
et des motifa ibséniens, lyriques, moraux et padois symboliques.
Mais est-ce en amalgamant Racine et Ibsen qu'on réalisera.
la tragéjlie d'amour moderne ? M. Gabriel Marcel n'a d'aillelll'f
pas réussi la fusion. Nc,us nous garderons pourtant de condamner
sa tentative. La dramaturgie de Racine, pour un écrivain dramatique d'aujourd'hui, n'est plus un modèle suffisant. M. Raynal
qui, ·au départ, avait lui aussi songé à Racine et qui ne voulut
pas s'écarter de la tradition française, dut recruter, en cours de
route, Marivam. et Mussct.
Ces tentatives, qui n'ont pas abouti à une réussite complète,
marquent du moins nettement une nouvelle étape. Ils font

�49o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sortir le drame d'amour de l'ornière post - romantique
( amour= but de la vie) et le réannexent au domaine des passions.
Us montrent non seulement la possibilité, mais la nécessité
de remettre en honneur dans notre théâtre d'amour l'alternative
psychologique et morale, ressort unique de la tragédie dassiqu e,
mais ils montrent en même temps son insuffisance à remplir
seule une pièce moderne. Combler le vide en s'inspirant
d'lbsen, de Musset ou de Marivaux, ce n'est encore qu'un
expédient. La mine des grands sujets semble retrouvée. Ce qui
manque encore, c'est une formule inédite qui ajoute à Corneille
et à Racine autant de modernité qu'ils en ajoutèrent euxmêmes à .Euripide ou à Sénèque le Tragique.
BENJAMIN CRÉMIEUX

LE LIVRE DES ORAISONS DE GASTON PHÉBUS,
mis en français par Jean Varie Monniot (la Sirène).
Dans ses charmantes Chroniques, Jehan Froissart raconte la
belle réception que lui fit en l'année 1388 à Orthez Gast0n Phébus, comte de Foix et de Béarn. Ce prince magnifique, grand
amateur de chasse, d'oiseaux, d'art, de fêtes, de femmes et
d'argent, passait pour un puissant seigneur et pour un profond
politique, si averti mt".!me qu'on le supposait e11 rapports avec
un esprit mystérieux qui lui annonçait avant qu'on les stî t dans
le pays les nouvelles de toute l'Europe. Outre les perfidies,
meurtres, rapines communes aux plus nobles seigneurs de son
époque bouleversée, outre « la fureur de luxure » dont il
s'accuse, Gaston Phébus avait sur la conscience le souvenir
d'un drame domestique qui semble aYoir profondément secoué
son âme. Est-ce à cela que nous devons la composition des
trente-six petites prières émouvantes et raffinées dont la Sirëne
nous donne aujourd'hui une traduction? Aussi bien le sentiment de culpabilité n'est-il point l'un des plus profonds points
d'appui ùe l'ardeur religieuse ? Les remords firent-ils rentrer en
lui-même le violent féodal et ouvrirent-ils Ja ,·oie à la grâce
chrétienne, seul contrepoids à la brutalité d'une société que
la guerre de Cent Ans avait fait dfrhoir du haut degré de culture atteint par le ,xm• siècle ?

NOT.ES

49 1

Une question d'argent avait brouillé Gaston Phébus et son
beau-frère le roi de Navarre. L1 comtesse de Foix, sœur de ce
demie.r, n'osait plus quitter sa cour malgré les instances de ron
fils qui était allé la rechercher. Au moment où ce jeune homme
allait repartir seul, le roi lui glissa une bourse pleine d'une
cert~ine poudre qui, disait-il, s'il en faisait prendre au comte,
agirait comme un philtre d'amour et ne manquerait pas de
réconcilier les deux &lt;!poux. Cette poudre, découverte par Phébus, tua net un de ses chiens. Furieux, le comte voulut faire
périr son fils, puis se contenta de le jeter en prison, non sans avoir
fait mourir « de la plus horrible mort » quinze jeunes écuyers
« si jolis, si beaux, que cc fut pitié ». Mais comme le jeune
homme désespéré refusait depuis neuf jours toute nourriture,
son père, s'emportant de nouveau, lui creva par accident une
œine du cou, avec un petit canif dont il se curait les ongles.
L'I mort s'ensuivit aussitôt, dont le comte ne se consola
jamais.
Ces détails expliquent pourquoi Jans ses Ora.isom, Phébus
insiste avec tant d'âpreté sur ses péchés alfrem:, criant à Dieu
miséricorde, non seulement par crainte de l'en~cr, mais aussi
par le sentiment plus noble Je sa propre imperfection et
impuissance, par foi compli:te en la miséricorde divine plus
forte que le mal et par aspirntio:i sincère à l'amour absolu considéré comme nfressaire à l'harmonie véritable de son âme.
Est-ce grâce au souvenir de David pénitent que le comte de
Foix atteint parfois une grandeur presque biblique?
« Tu remplis le Ciel », dit-il, « et la Terre, portant tout
!"Univers sans effort; tu remplis tout sans être borné toi-même ;
tu es toujours en travail, recevant sans avoir de besoins, demandant bien qu'il ne te manque rien.
« Tu aimes sans te consumer, tu te reprends sans déplaisir,
tu es courroucé et très paisible ... Tu récupères sans avoir rien
perdu ... ; tu paies tes dettes et ne dois rien : tu négliges de
recouvrer ce qu'on te doit et tu n'éprouves aucune perte ... Tu
es invisible et tu es perçu ... ; tu es partout présent et nul ne
te peut trouver. Tu environnes, domines et soutiens toutes
choses ...
« Je te désire, Seigneur; appelle-moi, s'il te plaît, par mon
nom . .. »

�492

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais ce qui domine, c'est le dialogue du pécheur et de son
Dieu. On pourrait s'attendre à lire des hymnes conventionnelles, à trouver un auteur, un grand seigneur qui juge de bon
ton de composer des prières après avoir écrit des poèmes
d'amour et un traité de vénerie. Et l'on a la surprise de trouver
un homme du x1ve siècle qui a une vie intérieure et voudrait
n'avoir point« reçu son âme en vain».
EMILE DERMENGHEM

*
* *

NOTES

493

déterminer des influences, surtout chez un homme dontle développement a été si mystérieux et si complexe l M. Andler, en
remontant cette série des précurseurs, s'arrête à Montaigne, ce
qui est peut-être un peu arbitraire : on pouvait faire de Platon
un « précurseur » bien qu'il n'ait pas tardé à devenir pour
Nietzsche une sorte d'ennemi personnel : n'a-t-il pas fait soutenir par Calliclès dans le Gorgias, et par Adimante dans la République, des idées bien nietzschéennes ?
ALBERT THIBAUDET

MÉMOIRE SUR LES PERCEPTIONS OBSCURES
par Maine de Biran, publié par Pierre Tisserand (tome XII'
des Classiques de la philosophie, Colin).
M. Tisserand publie dans ces Classiques quelques opuscules
de Maine de Biran, en grande partie inédits. lls contribuent à
nous faire voir en lui une tête philosophique vraiment puissante
mieux doué peut-être de tous les philosophes français qui
aient creusé les problèmes de la vie intérieure. Son entretien au
Luxembourg avec Royer-Collard, un des morceaux les plus intéressants de ce petit livre, le maintient vraiment dans la bonne
voie, investi d'un sens de l'observation intérieure dont RoyerCol_lard, arrêté ici à l'écorce verbale, est à peu près dépourvu.
Mais Royer-Collard savait écrire, alors que les échantillons du
style biranien que nous présente ce volume ne permettent Q'Uère
de réviser le jugement de Taine et la parre de la (r cave» 0 dans
0
les Philosophes français du XJx• siecle.
ALBERT THIBAUDET

1:

.
* *
LES PRÉCURSEURS DE NIETZSCHE, par Charles
Andler (Bossard).
M. Charles Andler commence dans ce volume une vaste
étude sur Nietzsche, qui doit en comporter six. Il y passe en
revue tous les écrivains qui eurent une influence sur Nietzsche
depuis Montai?ne jusqu'au collègue et ami du philosophe,
Burckhardt, et il marque ce qu'il croit que chacun a fait germer
dans 1~ pensée de Nietzsche. Il fallait en effet qu'un ouvrage de
cette importance débutât ainsi, mais c'en est é\&gt;idemment la
partie la plus délicate et la plus co~jecturale. Il est si difficile de

*

* *

LE DOCTEUR PIERRE BUCHER.
La France vient de perdre un des hommes qui ont fait le
plus pour la défense de sa culture ; mais, dans le chagrin que
nous cause un coup si soudain, comment distinguer entre
le deuil national, celui de notre amitié et le simple regret
humain devant la disparition d'un si actif et brillant génie ?
Non seulement le Docteur Bucher représenta l'âme de l'Alsace pendant les années difficiles qui précédèrent la guerre,
m_ais il redressa cette âme tourmentée, que tout contribuait à
faire languir dans une attitude fausse et déjetée. Avant lui, les
jeunes Alsaciens n'avaient le choix qu'entre deux maux : ou,
pour rester français, quitter leur province à l'âge de dix-sept
ans, sans intention de retour, abandonnant le sol, les usines, la
fortune et l'influence aux immigrés allemands ; ou bien racheter
le droit de rester dans le pays en passant par la caserne prus~
sienne. Dans les deux cas, ils avaient le sentiment de trahir ; et
si les premiers pouvaient assez vite oublier leurs regrets dans la
plénitude de la vie française, les seconds restaient atteints d'une
sourde gêne, d'une courbature qui peu à peu détruisait les plus
belles qualités de la race. Pour ·opérer Je rétablissement, pour
transformer en détermination active, en ruse de guerre, ce qui
n'avait été jusque-là que capitulation, en geste de conquête ce
qui avait semblé compromis de vaincus, il fallait le courage
d'une de ces natures passionnées qui, sans le savoir ellesmêmes, ont dès l'âge de vingt ans l'étoffe des meneurs d'hommes. On peut aujourd'hui désigner de son vrai nom le jeune
Ehrmann qui, dans Au Service de l'Allemagne, se décide à plier
sous la loi de l'ennemi, afin de s'accrdcher au sol et d'y orga-

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

niser la résistance; la fière détermination' de Pierre Bucher fut
celle de tout un pays qui passait avec lui à une défensh-e méthodique.
Si l'on ne connait pas le poids qu'une caste dirigeante, jalousement fermée, fait peser en Alsace sur tout ce qui n'est pas de
son bord, on ne saurait comprendre quel couvercle un homme
jeune devait soulever avant d'oser avoir foi en lui-même, puis
avant de pouvoir faire respecter cette foi par autrui. Et il faut
se représenter l'infériorité où un enseignement en langue étrangère peut mettre un provincial, les efforts qu'exige l'acquisition
d'une culture même moyenne, il faut mesurer toutes ces difficultés surmontées, pour comprendre ce qu'il y avait d'âpre et
d'impératif dans la passion de Pierre Bucher pour ce qui est
français. Au temps où il était engagé dans la lutte contre les
autorités allemandes, lutte souvent morne et épuisante, que de
fois est-ce lui qui trouvait moyen de redonner du cœur aux
parisiens, alors qu'il aurait dû pouvoir s'appuyer sur eux ! Et
tel était le rayonnement de sa personnalité que c'est, en quelque
sorte, l'Alsace qui par lui reconquérait l:i France, plus encore
que la France qui reprenait pied en Alsace.
Pendant les dernières années de la guerre, on put voir cc
spectacle inouï : des généraux venant écouter avec déférence
un simple major de deuxième classe, se faisant ex:pliquer par
lui les forces respectives de l'Allemagne et de la France, le
laissant, exaltés par la merveilleuse lucidité de sa parole,
détruire tantôt leurs illusions, tantôt leurs doutes secrets. Une
autorité naturelle mettait Bucher de plain-pied avec les plus
grands chefs.
Il ne peut être question de dessiner ici cette complexe et
belle figure. Ceux qui l'ont approchée ont pu voir à l'œuvre les
ressources, les souplesses, le coup d'œil prompt, les prudences
jointes au goût du risque, les calculs et la fougue, le calme
parfait dans le danger qui appartiennent au grand homme d'action, et ce dévouement total à sa cause qui fait, si l'on peut dire,
sa sainteté. Après le grand essor de la victoire, nous l'avons vu
se remettre avec abnégation à sa tâche d'aYant-guerre et consacrer à la parfaite soudure entre la France et les provinces récupérées les forces qu'il avait jadis employées à protéger les liens
menacés. La lutte que la Revtu1 alsaciemu illustrée avait menée

NOTES

495

souterrainement, il l'avait reprise dans 1'.Alsaa française, mais
cette fois avec une contre-partie : montrer l'influence que I'Alsace peut exercer sur l:i. France en échange de ce qu'elle en
reçoit. Avec le Docteur Bucher disparaît notre meilJeure sentinelle sur le Rhin. La Nouvelle Revue Française perd en lui un des
hommes qui lui avaient marqué la plus fidèle amitié.
JEAN SCHI.Ul,IBERGER

*

* *

SOUS LES YEUX D'OCCIDENT, par Joseph Conrad,
traduit de l'anglais par Philippe Neel. (Editions de la Nouvelle Revue Française).
0

Razumov est un professeur laborieu.x, pas très intellig~nt,
ambitieux comme peut l'être un fonctionnaire, content du présent et d'un avenir suffisamment précis. Sa vie s'accélère souda.in d'une catastrophe: c'est l'entrée dans sa chambre d'Haldin,
étudiant anarchiste qui, à la suite d'un meurtre politique dont
il est l'auteur, vient chercher refuge. Razumov J'enferme, sort
et va le dénoncer. (La scène est très belle, c'est la meilleure du
livre.) Razumov n'est pas à ses propres yeux un délateur.
Converti par raison au régime autocratique qu'il estime
nécessaire à la masse russe, il considère qu'il agit par civisme.
Ayant livré l'étudiant, Razumov a peur. Ne sera-t-il pas
désormais suspect aux deux partis? (Car sans être révolutionnaire, il a cependant donné des gages aux fractions avancées.)
Perspicace, le Chef de la Police entretient cette névrose, assure
l'isolement moral de son sujet, mûrit l'équivoque et réussit à
s'attacher Razumov et à l'envoyer comme agent secret à Genève
dans les centres révolutionnaires.
Mais ceci n'est que l'extérieur du drame. Le vrai conflit,
pathétique et destructeur, qui dévaste Razumov, c'est la perte de
son honneur ; conflit tout occidental, et même anglo-saxon. Ce
Russe souffre comme un gentleman qui a perdu son stlf-,·esp«I. Cette salissure, à lui involontairement infügée par Haldin, Razumov essaie de la faire partager à son entourage. Il
pousse au vol un jeune disciple ; il séduit la sœur de l'homme
•qu'il a livret Ce dernier crime sera son salut : car il aime
Nathalie ; il lui faudra dire toute la vérité : « La vérité qui
paraissait en vous a forcé la vfrité sur mes lèvres ; vous m'a,·ez

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

arraché à la nuit de la colère et de la haine, je trouve enfin de
l'air à respirer. Il n'y a plus pour moi qu'une chose à faire .. , ))
Cest d'aller se dénoncer au comité révolutionnaire. La scène
est émouvante. Dominant le tumulte, Razumov avoue avec
orgueil, conscient de la valeur morale de son acte. Il paye courageusement et froidement sa dette, sans sentimentàl espoir, ni
mysticisme.
On l'assomme et on le jette à la rue. Devenu infirme,
escorté d'infortunes, ·il sombre dans un néant très anglais.
La comparaison avec Crime et Châtiment s'impose : le parallélisme des deux œuvres est tel qu'il semble voulu. Elles abordent
le même problème - morale traditionnelle contre individualisme - , et le résolvent de même manière : similitude des
scènes chez les juges d'instruction, des épisodes capitaux de la
confession. Même état d'âme chez Razumov et chez Raskolnikoff : orgueil cérébral, prétentions intellectuelles, débilité,
impressionnabilité, laissez-aller suivis de réactions furieuses,
·avec désir de meurtre. Razumov voudrait étrangler Pierre lvanovitch, Raskolnikoff Porphyre. Mêmes influences féminines
agissant dans le sens cc de la libération du conflit par l'aveu »
- pour parler comme les Freudiens-, même répugnance des
deux coupables au moment de se confesser. Tous deux cèdent
à l'impératif d'une nécessité intérieure. Mêmes efforts pour ne
pas prononcer le mot fatal, pour le faire deviner . « Je n'avais
pas la simplicité ni le courage nécessaires pour être un coquin
ou un homme exceptionnel, car qui donc en Russie peut distinguer l'un de l'autre? », dit Razumov; et Raskolnikoff :
« J'ai voulu savoir si j'étais un homme dans toute l'acception du
mot, capable de franchir l'obstacle, ou une vermine comme les
autres; eh bien, je suis une vermine ... » Sonia, dans Dostoievsky,
s'écrie: c&lt; Il n'existe pas au monde d'homme plus malheureux
que toi! » et l'héroïne de Conrad, moins russe: &lt;c Il est impossible d'être plus malheureuse que moi ! )&gt; Après la confession
publique, même départ pour l'expiation, et, si l'on veut, même
paix après l'orage, mais combien sinistre et désolée chez Razumov, sans le moindre rayon d'espérance chrétienne : Raskolnikoff, au contraire, régénéré par le bagne et l'amour de Sonia
re_commence une vie nouvelle.
Les différences entre les deux œuvres sont à noter. Elles

NOTES

497

éclairent l'une et l'autre. Le livre de Dostoievsky est le livre
d'un. Oriental, celui de Conrad est d'un Occidental. Dans le
premier, Dieu est présent ; on le chercherait en vain dans le
second. Ci-ime et Cha.liment est tout pénétré d'amour pour les
vertus russes ; Conrad les laisse quelque peu dans l'ombre soit
qu'~l les redo~te pour son public anglais, soit qu'il les,juge
séverement, d après son cœur de Polonais. Son héros n'est
qu'un honnête homme contraint par une fatalité stupide à
sauver sa vie ; Rask.olnikoff, au contraire, est un théoricien de
l'individualisme nietschéen, tuan-t de propos délibéré, pour
affirmer sa volonté de puissance. Les deux amours enfin sont
dissemblables: celui de Sonia est divin ; quant à Nathalie, c'est
la vierge classique, forte et pure, des Tauchnitz.
PAl'.l. MOUND

*
* *
LETTRE D'ALLEMAGNE.
25

Jawuirr

I921.

Il faut que je vous parle encore de M. Spengler. L'auteur de
1'U11terga11g des Abendlandes est un cas tout à fait intéressant un
cas type, je dirais presque un beau cas, et qui est mieux ' fait
peut-être que tout autre pour nous faire comprendre certains
caractères de la crise que traverse l'Allemagne en ce moment.
Le livre de M. Spengler dont je dois vous parler aujourd'hui,
s'intitule c&lt; Preussentmn und Soziaüsnms » (Ed. Oskar Beck,
Munich, 1920). Inutile de vous laisser longtemps en suspens,
pour vous révéler la thèse de cet ouvrage. Dites à la place de
prussianisme et socialisme : prussiaoisme éoale
socialisme &gt; et
b
vous saurez à peu près tout ce que M. Spengler aura à vous
dire. Mais pour rehausser l'éclat de cette thèse, il fallait lui en
opposer une autre d'un sens négatif. Prussianisme égale socialisme, non-socialisme égale X. Comment définir X ? Ne cherchez pas bien loin pour le trouver : X, c'est l'Angleterre. Voici
donc notre construction bien à point. L'esprit prussien et le
socialisme ne font qu'un ; l'esprit anglais d'autre part est la
contradiction ,ivante et palpable de tout socialisme. L'antithèse
est nette et tranchante, affirmation contre négation, absolu
contre absolu ; c'est clair comme de l'arithmétique. Après
l'arithmétique viendra la rhétorique. L'antithèse se subdivisera
32

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

en une foule d'oppositions brillantes et imagées, et voilà le système•tout fait.
il n'y a qu'uni socialisme et c'est le. socialisme allemand, c@romence par nous déclare.r M. Speng(er: nous autr:s _Allem~nd~,
nous serions socialvites, même- SJ, le. mot sociahsme 11;ava1t
jamais été.pron;oncé. Les autres ne sauraient pas l'être. Ce ~ui rend
les Allemands socialistes, c'est l'esprit pJUssfon. L'espnt p.ru&amp;sien traditionnel et le soci;µisme ne font qu'un. En vertu de cet
esprit, rout Alleman-d est ouvri-er et se. met au service dela c@lle&lt;:tivité. L'Etat forme une organisation dans laquelle chacun,
qu'il commande ou qll'il obéisse, a des devoirs à remp.l ir.,La
volonté· individuelle se confond avec la volonté du tout. C est
de cet esprit qu'est née la grande idée de la vie é1mnomique
conçue comme un tout solidaire et qui doit être réglé d'après
des points de vue supérieurs à l'égoïsme des particuliers, ou
pour mieux dire, comme une administration où il n'y aurait
plus de place pour des particuliers qui voudraient se créer une
'existence séparée. Pour ache,er le socialisme, qui d'instinct se
trouve dans. tout cœur vraimen.t.prus-sien, il n'y aura qu'à faire
de tout•·ouvrier un fonctionnaire. Le fonctionnaire· prussien,
création des Hohenzollern, est le socialisme personnifié. Que.
sa manière d'ê.tre et de faire s'étende à tous les sujets de l'Etat
prussien et voilà le socialisme d-evenu une réalité:
Je vous ai présenté le Prus-sien. Il faudra mamtenant que
vous connaissiez !'Anglais qù'une providence ne semble avoir
mis au monde que pour mieux faire res.sortir les qualités du
premier. Si le Prussien est l'a.ffinnation la plus haute de l'idée
de l'Etat, l'esprit anglais en est la négation. Tous pour tous :
c'est la. formule prussienne ; chacun pour soi,. l'anglaise.
L'Anglais ne cherche donc que son intérêt individuel, ce qui
veut dire pour M. Spengler qu'il cherche à s'enrichit. Le
Prussien, au contraire, n'est tout à fait wntent que lorsqu'il
occupe Ul.'I rang dans l'Etat; C'est aussi pourquoi le Prussie_n
place toutes ses valeurs dans le travail en lui-même, tandis
que pour l' Anglais le travail n'est qu'un moyen d'aboutir et de
satisfaire une ambition personnelle.
Le Prussien travaille « pour le roi de Prusse » - c'est
M. Spengler qui le dit - c'est-à-dire qu'il travaille · sans ~a
sordide considération du profit. L'Anglais ne veut pas avmr

NOTES

499

travaillé pour le roi de Prusse, il veut que son travail lui rapporte. C'est aussi pourquoi, tandis que le Prussien pour être
socialiste n'a besoin que d'être pleinement lui-même, !'Anglais
aura beau faire~ il ne le sera j_amais. Tant pis pour l'Anglais,
direz-vous, ou tant mieux, selon votre conviction politique, et
que chacun des deux., le Prussien et fAngJais, continue donc de
vivre à sa manière. Telle n'es.t pas l'opinion de M. Spengler. Il
faut que les choses se décident, et qu'on sache lequel des deux
aura raison. Car les deux idées et les deux nations qui les incarnent, ont une tendance vers l'universel, et l'universel ne pouvant se diviser en deux, sans cesser d'être l'universel, il faudra
bien que l'une ou l'autre d'entr'elles cède la place. Mettons donc
les choses au point. L'univers sera-t-il la proie de quelques
individualistes entreprenan.ts, ou sera-t-il administré selon les
principes d'une sage organisation ? Les Césars du futur empire
mondial seront-ils des milliardaires Oli le monde sera-t-il régi
par des fonctionnaires mondiaux:.? Le commerce sera-t-il soumis
à l'Etat ou l'Etat sera-t-il soumis au commerce; le travail serat-il désormais considéré comme une marchandise ou comme un
devoir? Les différences entre les hommes seront-elles toujours
fondées sur des degrés de richesse, y aura-t-il toujours des
riches et des pauvres, ou saura-t-on créer une large organisation dans laquelle chacun. aura son rang selon l'importance des
fonctions qu'il exerce dans l'ensemble?
Telles sont les questions. Mais comment une décision interviendra-t-elle? Les idées ont beau s'opposer l'une àl'autre : leur
opposition, en tant qu'idées, a beau être irrémédiable, elle n'entraine pas pour cela de décision. Dans le monde de Platon règne
la paix. Cest pourquoi les idées, lorsqu'elles veulent que leur
procès soit jugé, descendent sur terre; elles s'incarnent dans des
:Etats, dans des peuples, des partis politiques ; et les voilà bien
années et en mesure de se faire la guerre.
Les idées exigent du sang, dit M. Spengler. Paisibles entités
tant qu'elles séjournent dans le monde éternel, elles deviennen;
sanguinaires, aussitôt qu'elles se mêlent aux mortels et que
vivant de notre vie, elles deviennent chair de a-0tre chair. Les
peuples dont elles ont pris possession subissent alors le sort
qu'elles leur dictent. A eux de se sacrifier et de sacrifier les
autres pour l'idée. C'est ainsi que l'histoire est faite, l'histoire

1

1

�LA NOUVELLE UVOB JIUNÇAISE

qùi ne cOJlDaît que la lutte et non la réconciliation ,: l~~ à
outrance qui ne finit jamais qu'à la mort, mort de 1 mdmdu,
mort d'un peuple, mort d~ne tultur~.
.
.
. Il est doncfacile de prévoir ce qui doit amver. Prussiens et
Anglais se feront une guerre acharnée ju~qu'à c~ qu'e~ soit
apportée une décision à la grande question ~u1 les d1~se et
qu'on sache s'il doit y avoir sur cette terre dictature del orga:nisation ou dictature de l'argent, si nous serons commandés par
des généraux ou exploités par des ~lliardair«:5, enfin, si nous
serons socialistes à la manière prussienne ou libéraux a la façon

anglaise.
En relisant tout à l'heure le livre de M. Spengler uhe question qu'autrefois se posait le sage ~on~igne m'est _revenue à
l'esprit : « Mais d'où il puisse advenir qu une âme nche_ de la
c;ognoissance de toutes choses, n'en devienne ?as pl~s vifve et
plus esveillée ; et qu'un esprit grossier et ~aire puisse loger
en soi sans s'amender, les discours et les Jugements des plus
'
.
.,
excellents esprits que le monde ait portés ; J en suis encore en
doubte ». Pourtant M. Spengler ne ressemble pas à l'humani~te
pédant, que Montaigne avait en vue. C'est_ un savant érud10~,
sans doute~ m'.ais son savoir n'a rien de stérile : de tout ce qu il
apprend, ii fait quelque chose, i-1 l'ordonne, il le fait servir. Son
esprit n'a rien d'une encyclopédie, dans laquelle les mots _ne
s'accumuleraient que •pour retomber aussit6t dans un sommeil~
peine it1terrompu • c'est un homme à systèmes, et tout chez lui
est en éveil, tout l~tte pour le maître, pour la cause qu'il défe~d •
Les idées qu'il recueille, loin de s'assoupir dans de larges infolios, vont toujours en avant; il les domine, il les commande.
Et cependant le cas de M. Spengler pose un ~rob!ème, no_n
moins troublant pour ses contemporains que celui qui autrefois
préoccupait l'esprit de Montaigne. Si le savoir de M. S~ngl~r
est universel son esprit au fond ne l'est guère. Il a w mfiniment de cho;es, et pourtant sa vue est restée courte. L'universel
oblige ; M. Spengler ne connait · aucune obligation de la sort~Revenu d'un long voyage qui l'a mené ~uto~r d~ m~nde, 11
reprend facilement son existe~~e d'au~refoi~; il a vite fa'.t de se
refaire aux préjugés de son miheu, et invective ceux qut ne les
partagent pas.

.

Mais pourquoi en vouloir à M, Spengler ? Le temps n'est
plus où on pouvait dire avec Montesquieu, que « quoiqu'on
doiv~ aimer sa patrie, il est aussi ridicule d'en parler avec•prévention que de sa femme, de sa naissance ou de son bien. » Si
, je lui rappelais la sentence de l'auteur de l'Espril des Lois,
M. Spengler qui est historien, pourrait me reprocher à juste
titre, de commettre un anachronisme. Qu'il use donc hardi•
ment du droit que lui confère son siècle et qui lui permettra en
tous cas de persévérer dans une fidélité exclusive et à toute
épreuve. Et pourtant, je lui en veux parfois. Historien universel, il a dtî jouir de l'hospitalité, d'uqe hospitalité toute spirituelJe chez les différents peuples qu'il a rencontrés dans aea
voyages ; il me semble parfois qu'il l'oublie trop facilement.
. D'ailleurs les infidélités ou la fidélité de M. Spengler n'ont pu
lieu de nous préoccuper beaucoup.
que nous voudriÔIIÎ
savoir, c'est comment M. Spengler parvient à unir si parfaitement à ses visions de .l'univers les vues bomées et étroites d'Ull
politicien en mal de programme. C'est là en effet un .problème
bien curieux, et qui est loin de se limiter au livre ~t à la pet•
sonne de M. Spengler. Comment arrive-t-il que les mêmes·
hommes puissent être à la foi$ myopes et presbytes, comment
se fait-il que leur horizon semble tant6t s'élargir pour s'étendre
à l'infini, et tant6t aller en se rétrécissant. pour ne plus laisser
place qu'aux vues courtes et bornées, et comment ces dem
manières de voir s'unissent-elles pour former cet être hybride :
une métaphysique nationale ?
L'idée pour M. Spengler est toujours inhumaine, et· devant
ce fait d'ordre métaphysique, l'homme ne pourra que s'incliner; s'il ne veut pas l'admettre, et, faible humain, 'témoigne de
quelque pitié pour ses compagnons, il sera démontré que c'est
un individualiste, un eudémoniste, un Anglais enfin. Mais ,on
aura beau faire, phénomène bizarre, l'homme après s'être humblement prosterné devant l'idée, à la première occasion, prend
sa revanche. Ne pouvant prétendre s'élever jusqu'au monde des
idées, il fera descendre l'idée à son niveau et tout en continuant
de lui témoigner un zèle fervent, il lui fera dire ce qu'il voudrait qu'elle dît. Cela d'ailleurs n'a rien qui doive nous étonner.
Quand l'homme croyait aux dieux, il n'agissait pas autrement;
ne pouvant lutter contre les volontés divines, il s'y prenait de

c.e

�502

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

façon à ce que les dieux voulussent exactement ce qu'il voulait
- et obéissait. Ainsi, qu'il s'agisse de dieux ou d'idé"es, tout
finit toujours par s'arranger, tant il est vrai que l'homme, être
faible et dépendant, n'est jamais à court de ruses et d'artifices,
quand il s'agit de lutter contre plus fort que soi. Le Dieu de
l'Ancien Testament, tout en ayant l'air de commander le peup1e juif, en fait, le servit; mettez à la place de Jéhovah le socialisme tel que le conçoit M. Spengler, remplacez le Juif par le
Prussien, à la mode de notre philosophe, et vous aurez le
même résultat. Ainsi l'idée, pour reprendre encore une fois
l'expression de M. Spengler, aura travaillé pour le roi de
Prusse.
Je ne voudrais cependant pas prétendre que telle ait été l'intention de M. Spengler, et je me bornerai à dire qu'il manque
souvent de sens critique. Il vit dans un temps qui fait peu de
cas de la réflexion lente et mesurée, et où on néglige l'art qui
consiste à nuancer la pensée pour conserver ses teintes intermédiaires, les degrés de certitude et de doute, par lesquels
passe l'esprit lorsqu'il cherche la vérité.
Parmi les nombreuses victimes que la guerre a faites tant
parmi les hommes que parmi les idées, il faudrait compter
certaines formes du parler, que les grammairiens retiennent
soigneusement, et qui, de par le rôle effacé qu'elles jouent,
semblaient devoir échapper aux ravages mondiaux. Modestes
auxiliaires des idées qu'elles servent, elles ne paraissaient pas
devoir partager leur sort. Ce sont les « mais », les « si », les
« toutefois », les « peut-être », et autres eKpressions du même
genre. Naguère fort en honneur chez les savants et chez les
simples curieux, elles sont tombées aujourd'hui en disgrâce. Et
pourtant elles avaient leur sens, car elles correspondaient à
quelque chose de profond. Elles mettaient une distance respectueuse entre l'humaine pensée et la vérité, elles étaient parfoîs
comme autant d'humbles prières adressées à l'infini d'une vérité
qu•on ne saisira jamais. Fatigué, le savant s'asseyait au bord
d'une route, arrêtê par un « mais » ou un « si i), et sa tristesse
n'était pas sans grandeur; je m'imagine aussi que, dans 1a
légende, la vérité devait lui s~urire d'un sourire gracieux ;
mais je doute qu'elle ait jamais souri à M. Spengler, qui délibérément piétine ces petits serviteurs et d'un pas solide et

NO-TES

5o3

toujours assuré poursuit sa route, n'ayant que faire des « peutêtre ».
'Avec ces formes dubitatives et courtoises de la pensée, s'évanouit la vision de la complexité des rapports. M. Spengler ne
·veut connaître que l'identité, l'identité totale et absolue. Commençant par un paradoxe, il finira régulièrement .par une formule géométrique. Il attrape une pensée au vol ·pour l'enfermer dans une cage et y colle une étiquette. Dans sa cage, le
paradoxe s'alourdit et s'appesantit en lieu commun. Phénomène
curieux que ce divorce entre le paradoxe et l'esprit de finesse.
Le paradoxe, expression nécessaire d'une époque de fermentation, et qui rend la pensée vive et flexible, ici parfois ne sert
qu'à l'alourdir et l'arrêter. Il est vrai que le spectateur aura la
ressource de changer de paradoxe ; car ceux-ci foisonnent mais
il se fatiguera bien vite d'aller d'un absolu à l'autre, dev~t traverser autant de systèmes qu'il y a de paradoxes.
Mais d'où ce réveil de l~bsolu? Serait-ce sous un travestisse~ent bizarre, la raison pure qui renaît, et M. Spengler ne seraitil qu'un apôtre trop fervent et parfois indiscret d'une vérité
qu'il. croit pouvoir emporter de haute lutte? Je .crois qu'il n'en
est nen, et que des motifs d'un ordre fort différent poussent
aujourd'~ui les esprits à recherl:her les formules d'apparence
gêométnque. Il n'y a que les identités qui rendent, il n'y a que
l'absolu qui émeuve et fasse agir. C'est ce que M. Spengler ne
saurait ignorer, et estimant qu'une vtrité qui de nos jours ne
ferait pas agir, serait au moins fort in.utile, il chasse .d'un .geste
brusque et impérieux doutes et hésitations, et ce qu'il retient,
•c'est la formule, simple et brutale.
Il y a de nos jours un certain activisme de la vérité, qui, si
nous l'analysons de plus près, pourrait aider à nous faire comprendre certains aspects de la crise qui sévit en ce moment. Le
criterium de la vérité, pourrait-on dire, s'est déplacé. Cest le
rendement social d'une thèse, d'un système qui en fournit la
~reuve, s?n unique argument. Il s'est ainsi formé un pragmatisme social, théorie ou plus simplement fait moral, qui ne date
pas d'hier, mais dont l'influence s'est considérablement accrue
depuis quelques années.

li y eut un temps, où le culte de la vérité fut peut-être
poussé trop loin à certains égards, non qu'on eût été tro.p ardent

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans sa recherche, mais on adorait comme vérité tout ce qui se
présentait comme telle, sans aucun souci de l'intérêt qui pouvait s'y attacher. En parcourant traités et articles, ' il vous arrivait alors de dire que tout cela semblait en effet assez solidement établi, mais que vous ne voyiez pas d'être au monde que
cela püt intéresser. La vérité de ce temps était souvent
ennuyeuse ; je dirais même qu'elle y mettait une certaine
coquetterie, ne voulant être aimée que d'un amour pur et désintéressé.
Mais bientôt la vérité devint moins prétentieuse. Les temps
avaient changé, elle dut pour suppléer aux attraits qu'elle avait
perdus ou qu'on avait cessé de lui reconnaître se rendre intéressante. C'est alors qu'on vit des auteurs savants annoncer dans
leurs préfaces, que, quoi que les titres de leur ouvrage ne le fis-•
sent pas prévoir, les lecteurs y trouveraient une solution à des
questions qui devaient les préoccuper beaucoup, parce qu'étant
de toute actualité. C'est ainsi que la vérité promettait à tous ceux
qui voulaient l'entendre, que, désormais, ils ne s'ennuieraient
plus avec elle, ce qui d'ailleurs la plupart du temps n'était qu'une
façon de parler.
Les temps troublés qui suivirent étaient peu faits pour
accroître le prestige de la vérité. On lui en voulait de n'être
que la vérité et de faire la plupart du temps besogne inutile,
voire même dangereuse, parce que sans rapport avec les événements du jour. Il lui arrivait aussi de sourire parfois quand on
annonçait des victoires, ce qui lui valut d'être traitée de mauvaise citoyenne. Mais cela sort de mon sujet. Disons seulement
qu'à force de se voir délaissée, elle devint gauche et timide.
Ayant perdu la confiance en elle-même, un peu dépitée d'ailleurs
et déçue, elle vit bien que si elle trouvait encore des adorateurs,
les temps n'étaient plus où elle pouvait mener une existence
purement contemplative.
Un terri~le problème semble se poser aujourd'hui : celui du
sens et de la valeur de la vérité. Je ne parle pas de la question
de Pilate : qu'est-ce que la vérité ? c'est un problème d'ordre
déjà ancien, et qui intéresse les philosophes . A quoi bon la
Yérité, devons-nous dire aujourd'hui . Je ne sais si je me trompe,
mais il me semble que pareille question se posera bien plus
pour les savants, qui auront grandi pendant la guerre, que pour

1

ceux d'avant-guerre. Avant de s'engager dans de longues
recherches, ils hésiteront ; se contentant moins facilement
d'avoir fait une découverte, ils voudront en connaître la portée
morale et pratique, et ses multiples répercussions. Une curiosité
intellectuelle, la jouissance spirituelle, l'application d'une
méthode, l'idée qui en fait naître d'autres, ne seront plus des
motifs suffisants pour justifier l'effort qui tend vers la vérité. At-on drojt à la vérité, à la vérité sans épithète, à la vérité qui
pour tout témoignage, ne s'offre qu'elle-même, se demanderontils peut-être. Ils ressembleront alors au jeune artiste qui, devant
un corps de femme, hésite et se trouble : après tout tu n'es que
belle, dit-il i il cherche une justification, et sa peinture deviendra
un manifeste.
L'attitude de scepticisme qu'on observe beaucoup moins
envers la vérité qu'envers sa valeur et l'intérêt qu'elle pourrait
comporter en elle-même, prédispose l'esprit à toutes sortes de
pragmatismes. La vérité reçoit des valeurs par l'extérieur, ou
même, elle n'existe qu'en fonction de ces valeurs. Vrai sera
désormais ce qui rend, ce qui a de l'efficacité. En émettant une
thèse, vous faites un placement social ; d'après ce qu'il rapporte
vous jugerez si vous avez raison ou tort. Si votre placement a
été bon, vous avez été dans le vrai, sinon vous vous êtes
trompé, et votre thèse doit être écartée. C'est ainsi que vous
serez parfaitement justifié, en disant que ce qui remonte le
moral doit être vrai. On ne peut cependant ignorer que ce qui
remonte le moral des uns, abaisse celui des autres. Il y aura
donc plusieurs vérités ; il y en aura autant qu'il y a de nations.
Le pragmatisme social, pour tendre dans chaque cas particulier
à l'absolu, aboutit en fait, et vu les circonstances, au relativisme, à un relativisme national.
Comprenez-vous maintenant pourquoi le ·socialisme et le
prussianisme ne font qu'un ? Le prussianisme c'est le socialisme; voilà qui est trouvé, voilà qui fait du bien. Le lecteur
est fier, il se voit comme l'homme de l'avenir, il est content ; et
c'est beaucoup de faire des contents dans un temps où personne
ne l'est; mais est-ce là aussi la meilleure preuve qu'on puisse
donner d'une vérité ?
Vous vous demandez peut-être : quand la vérité recouvrerat-elle son indépendance ? Je ne saurais vous donner de préci-

�1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-siens. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le jour où ene
rentrera ·e n possession, elle aura beaucoup à faire. Des abstractions sans nombre courent sous son nom. Tel ce Prussien, tel
cet Anglais, qui ne s'aiment pas. Spengler, qui, lui, n'aime pas
les philosophes du xvm• siècle, leur a emprunté l'homme naturel, en lui enlevant ce qu'il avait de naturel, et lui laissant ce
qu)il avait d'abstrait. Prenant l'homme natu:-el, il l'affuble d'un
casque, et le voilà devenu Prussien. Prenant ensuite un second,
de la m~me espèce, il le coiffe d'un chapeau haut de forme, et
vous dira que c'est un Anglais. C'est sans doute la meilleure
manière de les cc dénaturer ~, comme aurait dit Jean-Jacques,
mais non d'en faire simplement des hommes. Vous prenez une
fonction, vous la poussez à la limite, et vous croyez avoir fait
un homme ; le xvmc siècle cherchait à rendre tbutes les fonctions humaines en les réduisant à une commune mesure, à
représenter sous les trait-s d'un homme, I1humanité en raccourci.
Je crois que la vérité regrenera·son homme naturel, que le cœur
de Jean-Jacques avait rendu bon, alors que vos Anglais et vos
Prussiens sont aussi méchants qu~ils sont abstr'aits.
Mais n"anticipons pas et revenons à M. Spengler et son
1emps. M. Spengler est un organisateur émérite; un vrai généra] d'après-guerre, dont les unités •ont des idées.
Kant dit quelque part que tout énoncé est précédé et déterminé dans sa forme, par le « Je pense ». Ce n'est pas tout à fait
vrai pour M. Spengler. Pour lui, c'est un «J'ordonne» qui
forme l'a priuri de sa pensée ; et puisque c'est un philosophe
qui pense, il commande l'univers.
Terrible responsabilité direz--·-vous, mais pas trop lourde pour
M. Spengler, qui toujours alerte et confiant pourvoit à tout.
Voici par exemple : !'Anglais et le Prussien qui viennent chercher des ordres : vous direz toujours oui, quand l'autre dit
non, dira M. Spengler, et voilà que tout est bien parce que parfaitement logique et ordor.né, vu que cela fait une antithèse.
Mais il n'y a pas ~eulement les Anglais et les Prussiens, il y a
d'autres peuples, les Français par exemple. Oui, parlons
,de la France et de M. Spengler ; ce sera tout à fait intéressant.
Il faut que je commence par vous dire que M. Spengler
·n'aime pas les Français, du moins ceux d'à. présent, car pour

NOTES

ceux du « rokoko » c'est tout autre chose. Rococo, ..culture
suprême, s'exclame M. Spengler. Signalons à ce sujet une
~trange manie, qui règne dans certains milieux : la manie du
rococo, qu'on identifie volontiers a l'esprit français. Ceux qui
en sont atteints, prononçant le mot« rokoko l) ont d'étranges
saurir.es, et leurs jeux de physionomie font penser à des enfants,
qui tout en suçant un bonbon verraient quelque chose de drô1e.
Je ne sais à quoi ils pensent dans ces moments là, mais je m'imagine qu'ils rêvent d'une époque où il n'y aurait eu que marquis et mar.qnises, dansant un éternel menuet, qui régulièrement se terminait en orgie. Les Français, somme toute, n'avaient
qu'à continuer. S'ils ont fait la révolution, c'est bien de leur
faute. Décidément, M. Spengler ne les aime plus, depuis qu'ils
se sont pris au sérieux ; et ayant cessé de plaire, ils seront sans
emploi dans son univers.
Mais il y a autre chose qui risque un moment d'embarrasser
M. Spengler : ce sont les Russes. Vous savez que c'est à l'esprit prussien de faire, ou plutôt d'être, le socialisme. Or, avec
les Russes on ne sait jamais, ce peuple venu de loin, pourrait
se mc!ler de ce qui ne le regarde pas. Il faut donc les occuper à
autre chose; M. Spengler leur commande u □ e religion, et les
envoie à Jérusalem.
Ainsi, en.cor.e une fois, tout s'arrange. Les Prussiens font le
socialisme, les Anglais le .contraire, les Russes, une religion, -et
les Français : rien du tout.
.Après tom, cela n'est peut-être qu'amusant. Mais dites-moi
pourquoi dans le pays au vécut Gœthe, dont le clair regard et
la pensée toujoun, humaine n'embrassaient les vastes horizons,
que pour mieux comprendre le sens du particulier et pouvoir
rendre justice à toute chose, dites-moi pourquoi, dans le pays
de Gœtbe, il y a des es_prits qui tantôt m'entrainant dans des
nuages d'où la vue se perd en des fantasmagories sans forme,
tantôt me ramenant dans leurs caveaux. où j'étouffe, toujours
iQjustes, toujours en deçà ou au delà de J'humaine vérité,
sacrifient l'homme à l'idée et l'idée au préjugé du moment.
J'ai essayé de vous décrire le « mer.bus Spengler ». N'ayant
pas les mèmes raisons que M. Spengler de rechercher des effets
d'identité, ·je suis loin de vouloir identifier M. Spengler à sa
maladie. Je rappellerai même pour ne laisser oucun doute à ce

•

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sujet, que M. Spengler est l'auteur d'un livre fort remarquable
qui s'intitule Unfe1'.[[ang des Abendlandes et qu'il faut discuter
en philosophe. Encore moins suis-je disposé à vouloir prétendre
que les égarements de M. Spengler soient ici ceux de tout le
monde. J'aurai d'ailleurs l'occasion prochainement de vous
montrer le contraire en vous parlant d'un véritable disciple de
Gœthe : le comte Keyserling.
BERNARD GRŒTHUYSEN

** *

LES REVUES
LA COMÉDIE DE CARACTÈRE
AU CINÉMA
Jean Galtier-Boissière écrit dans le

CRAPOUlLLOT ( 16

février):

Les premiers acteurs qui en France tentèrent de faire rire sur l'écran
vellllient directement du vaudeville. Aujourd'l1ui que le cinéma se
dégage chaque jour davantage de la tutelle théâtrale, nous pouvons
aisément juger l'erreur des Max, des Rigadin, même du beaucoup plus
fin Lévesque : Leurs petits sketchs sans paroles étai-ent des vaudevilles
assez grossiers, qu'un amateur du moindre effort avait simplement
,, calqu~s en images &gt;&gt;. Le scénariste comptait sur les légendes, sur
les noms burlesques de ses personnages, sur des calembours et des quiproquos, pour firire rire, et, avant tout, tablait sur le talent de quelque
interprète, renommé pour sa cocasserie irrésistible sur les planches. Or
ces comiques vocaux, muets par nécessité, ne surent que grimacer
simiesquement devant l'opérateur, et, comble de malheur, il se trouva
mêm1: que leur masque, plaisant à la scène, perdit malencontreusement toute saveur par l'agrandissement et la déformation photographiques ...
Au contraire, les jeunes cinégraphistes américains qui cherchèrent
des effets comiques sur l'écran, partirent tout simplement de la base
photographique de l'art nouveau, et commencèrent par perfectionner
les truquages : la supercherie assez plaisante, quoique aujourd'hui
désuète des « objets animés » ( obtenue en prenant une succession de
vues d'objets, entre temps déplacés à la main) fut le point de départ
d'une foule de trouvailles burlesques; dont le papier qui se colle de
Iui-mème au mur est une des meilleures réalisations. Puis les Américains étudièrent la surimpression, exécutèrent des prises de vues avec
baladeur (pour imiter le tangage des navires : Charlot voyage) et désaxèrent les horizons (Charlot déménageur). Le comique obtenu n'était

NOTES

certes point de qualité très rare, tnais il avait le mérite d'exister, et au.
lieu d'è~re un ersatz. du théâtre, de se présenter au titre photographique,
sinon déjà cioégraphique.
Puis, tandis qu'en des salles doses Henri II, les Français s'obstinaient à faire pérorer et gesticuler des mousquetaires muets, les Américains découvraient que le cinéma s'apparente d'assez pres à t, danse
et instituaient LE MOUVEMENT, conditiou essentielle de l'art
nouveau.
Ce mouvement qui nous fait trouver passionnants, malgré la
puérilité et la monotonie de leur livret, tous les films du Far West
(Rio Jim, Tom Mix), est également à la base des bandes comiques
yankees. La vie y est perpétuellement « à. l'accéléré 1&gt;. L'homme qui
marche, court, tombe, se relève, nous est présenté comme une sorte de
mécanique à aspect humain, dont la transcription photogrnphique ne
fait qu'exagérer l'automatisme. Et ce sont les ineffables poursuites, les
culbutes, les glissades sur parquets trop cirés, les déraillements, les
accidents d'auto, toutes hilarantes petites choses, auxquelles Mac Sennet
ajouta le comique grivois des Baigneuses en maillot avec Harry Polar
et Zigoto, et le comique, beaucoup plus intéressant, des animaux ave'c
Louise Fazenda dite Philomène. Bien que les interprètes de cette
trépidante commediti del arte cinégraphique soient exactement d'accord
avec M. Bergson qui définit le comique : « du mécanique plaqué sur du
vivant &gt;&gt;, il est évident que ces primitifs n'ont fait qu'indiquer la bonne
voie. Mais ne fallait-il pas étudier longuement les gammes, avant de se
lancer dans l'exécution des morceaux difficiles ?
Trois comédiens sont allés plus avant : Thomas Arl'iuckle ( « Fatty ~ ),
Harold Lloyd(« Lui») et Charlie Chaplin(" Charlot»).

Et plus loin :
Le cinèma doit chercher la création de types comiques, fortement
accentués, dans la voie génialement ouverte par Chaplin.
L'optique cinégraphique est tout à fait différente de l'optique théâtrale; force sera au scénariste, privé du dialogue qui nuance les caractères, de placer le comique continuellement dans l'action et dans les
plans successifs du personnage par rapport à l'action.
Ce renforcement de l'action ne suffira pas. Pour démonter logiquement Je mécanisme mental du ou des personnages, le procédé des
images mentales devra intervenir. Ainsi l'ont compris Louis Delluc
(Fumée noii-e et Le Silence) et Léon Poirier (LtPmseur), mais leuts
images mentales étaient encore emhryonnaires. Le cinéma devra d'une
part différencier par un procédé spécial les images mentales des images
du réel, et d'autre part reconstituer à l'aide d'une succession visuelle
le mouvement psychologique lui-même.

�510

MEMENTO ,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

Actuellement ni les auteurs, ni le public n'ont l'éducation. visuelle
nécessaire à ce mode nouveau d'expression. Les auteurs, habitués dès
leur plus jeune âge à penser en mots, se trouvent, lorsqu'il leur faut
réaliser cinégraphiquement, dans la situation d'un Anglais traduisant
en français sa pensée e."Primée en locutions anglaises. Quant au public,
auquel les premiers cioégraphisteS firent la concession des sous-titres,
il ne vient pas encore dans les salles obscures en possession du vocabulaire indispensable à b transmission de l'idée cinégraphiste.
Le jour où nos cinégraphistes sauront reconstituer en images un
proœssus psychologique, la comédie de caractère sera possible sur

5l I
ART ET DÉCORATION (Fé . ) L'
.
moud Escholier.
vner : . A1't chretim moderne, par RayBEI.r.ES-LEn-ru;s : Cassa,·d le Be,.-bire, par Robert R~nda
LA CONNAISSANCE (Fé.vder) . L
.
.
u.
La belle Mat' .
G
· t&amp; p,opos Sribversift lfun Mandarin •
meu;e, par .-M. Moreau
,
L'ESPRIT NOUVEAU
(No
)
,
L'E
l'
,
.
5
.
·
shd1qt1e sans amour par Ch Lai
ETUD.ES (20 Février)•
0·
Le Catho1·tcisme.
·
' L. de ·Mondadon.
.
de Ba1uklaire, par
u LE GARY Sç.worn (25 Février) ; Sttr la route de Mandalay par C 1
morton oule.
,
o as

LA GERBE (Février): Tra7.,uiJ manuel, par Marc Eider.
L
A GRANDE RsvuE (Fth ·e ) . S
.
R de Cha
Tl r . ouvemrs et Opi11ions Stlr jules Renard

l'écran.

Dans la RoNDA de Rome (décembre r920), signé de Lorenzo
Montano, un apologue sur la vertu du classicisme :

Par

·
vagues.
,
JOURNAL DE PSYCHOLOGIE (15 Dé
) ['
.
la mort, par E. Rabaud.
c. 20 : • Imti11ct de simulation dl

u

Un moine fort pieux, après avoir longuement médité sur les textes
sacrés, en vint à une telle vénération du Verbe, dont, comme il est
écrit, tout l'uuivers fut engendré, qu'il estimait une profanation l'usage
irréflêchi que les hommes en font continuellemi:nt pour exprimer leurs
besoins grossiers, sentiments profanes et vaines pensées. Pour honorer
en quelque manière cette origine divine de toutes les choses créées, il
résolut de ne plus parler et de passer le reste de sa vie dans la contemplation et le silence . Et durant vingt années, le son de sa voix ne fut

MERCURE DE FRANCE (15 F cvner
: . )
· Henry ]a111es d'a'P ·è
.•
, s sa conespondance,
LE Nouv.EAu SPECTATEUR (
F,

plus entendu de quiconque.
Au bout de quoi, il advint qu'éclata un incendie dans le couvent où
il se trouvait, et, malgré tous les efforts, le feu se développa furieusement, si bien que les moines désespérés ne pensèrent plus qu'à se
mettre en sûreté. Quelques-uns d'entre eux pénétrèrent dans la cellule
de leur compagnon qui, plongé dans sa méditation, ne s'apercevait de
rien et ils l'exhortèrent à les suivre, s'il ne voulait point périr dans les
flammes ; il leur fit alors comprendre par signes qu'il désirait être
conduit là où Je feu brûlait. Stupéfaits, ils le guidèrent; et qµand il fut
parvenu jusqu'au point extrême permis par les flammes, pour la première fois depuis qu'il avait fait son \'œu, il descella ses lèvres et dit aiL
feu: 11 Arrête ». On vit alors que le respect et la longue crainte
avaient restitué à la parole sa vertu première; l'élément, en l'entendant, rentra dans l'obéissance désapprise : la flamme tomba et

. R~VU.E DE L'ENSEIGNEMENT DES LANGUES VIVANTES .
.
Fevner)
· La pc · ·
l ·
Qanvter
.
esie ang azse d'aujourd'hui, par Floris Delattte
'
LA REVUE HEBDOMADAIRE
( 5 Mars) : La plnlosohbù
.
.
·
coutem""rain,
Par Go nzao-ue True· ( 2 6 p· · ) U
r
r·
••·
p
o
'
evner : ne soirée de brouillard par M
I
roust; L'Art de Marctl Proust, par François Mauriac
'
arec

s'éteignit.

.•.

L'.AMoUR DE L'ART (Février)
A. Vollard.

Roger Allard.

Rmoir tJ timpressionnisnu, par

· )

.

}·

tvner : Nt jury ni récompense, par

,
. de Paul de Kock
d LA. RENAISSANCE (5 l\.fa rs) .• L a resurrectzon
l
ermer roman de M. Bl,wche, par F. Strowski.
ou e
REVUE CRITIQUE (25 F' . )
G. LA
Grappe.
evner : Le paganisme de Keats, par

LA REVUE DE PARIS (1er M ) H D 77.
'
Walden ou la vie dans les bois apra\ :H -D·- T.h ,oreau, par L. Fabulet ;
R

'

EV1JE PHILOSOPHIQUE (Ma

industriel par M H lb .
,

•

a wachs.

• •
oreau
A '!) Le
,
rs- vn :
Jacteu1· instinctif dans l'art

. du Voyage aux Indes de
I ars) .· D eux extraits
WLAB REVUE
l RHÉNANE (M
onse s.

.

,

LA REVUE
UN!VERSE LLE (Fé ,mer-Mars)
.
Franc·
J
: Mémoires (fraume,its) par
JS ammes.
"
'
lat;;.

'

MEMENTO

20

· n D · . · .,
era.,;11,,, anfflo-a111ùicain :
par Henry D. Davra'

·

~~E

~rorLMars): Intérieur, par Paul Valéry; Thiers, par A. Viaares acoste, par D. Halévy .

•••

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIBE

512

NOTE
M. Eugène Montfort explique dans les Marges que la N. R. F.
a coutume d'acheter le silence de ses adversaires et qu'il suffit

de l'injurier pour recevoir aussitôt les compliments les plus
flatteurs. cc Nous avions noté, écrit-il, une attaque parue dans la
jeune revue Rytlmie et Synthese contre la N. R. F. Celle-ci a
sans tarder, du tac au tac, répondu ... en couvrant de fleurs les
rédacteurs de Rythme et Synthèse. Nous sommes vraiment hontemc d'avoir si bien compris et expliqué le jeu ... ,,
C'est dans la note de Roger Allard, sur les Images du Monde
de René Ghil, parue dans notre numéro de Décembre dernier,
que M. Eugène Montfort croit découvrir les fleurs dont nous
aurions, en échange de leurs attaques, couvert les rédacteurs
de Rytbme et Synthèse. Nous n'enseignerons pas à M. Montfort à lire le français; celui de Roger Allard, pour être nuancé
et courtois, n'en est pas moins en général assez clair. En
écrivant que René Ghil cc ce curieux représentant du vieil
esprit confusionniste )&gt; a trouvé . sur le tard de « déclarés disciples» en MM. Charles Cousin et Jamati cc dont l'enthousiasme
est exemplaire et le prosélytisme désintéressé &gt;&gt;, notre collaborateur ne nous semble pas avoir fait preuve d'une prévenance
insolite pour nos agresseurs. Si ces quelques mots ont suffi à
les acheter, nous pouvons nous vanter de les avoir eus à
bon marché.
M. Montfort serait sans doute plus coûteux à calmer. Nous
avons déjà pensé aux moyens. Mais pour le dissuader des
venimeuses calomnies qu'une rancune personnelle, vieille de
plus de douze ans, lui dicte périodiquement contre nous, nous
n'avons pu découvrir le moindre petit compliment à lui,
adresser.

,.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

JACQUES RIVIÈRE

LE GÉRANT ; GASTON GALLl:Ml&gt;ltD.
ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

9

�LE

2

CARNET

DES ÉDITEURS

JEAN DE TINAN: PENSES-TU RÉUSSIR! ou Les di'(}erses
amours de nwn ami Raoul de Vallonges. Roman. I vol.
in-16 jésus (r9 X 14), tiré à nombre limité sur papier
vergé '.
Ce roman réédité après vingt-trois ans de demi-silence dans la
pénombre d'admirations discrètes ou d~ bibliothèq~e: averties, a su garder le charme d'une confess10n et celui d un âge
aujourd'hui révolu.
Confession d'amour et d'amours, « Livre de Jeunesse »,
comme il s'appelle lui-même, ce livre est l'histoire d'une SENSIBILITÉ, ainsi qu'on écrivait de son temps.
.
L'auteur, en mains le scalpel de Stendhal, fro1SSe ses fibres les
plus profondes et met à nu parfois ~ne vérité: C'est un roma1~tique qui, par dilettantisme barrés1en, se guinde pour devenir
héroïque . Ainsi l'œuvre porte sa date.
.
Ce qui _en fait la nouveauté toujours vivante, c'est la mamère
dont les épisodes se déroulent, sans suite apparente comme la
vie, avec des heurts, des vides, des retours et des élans, dont
nous n'arrivons qu'après coup à saisir le mécanisme.
Film (avant le ciné) les pages de ce roman font passer devant
nous, sans lien précisé, des débris de journal intime, des pages
de critique philosophique, des scènes de bar, des ~aysages .. ,
Penses-tu réussir! Invitation à la vie, malgré la vie; départ sans
fin . volonté de naïveté, tenJue dans une âme très neuve qu'ont
fanée des repliements forcés, des étiolements artificiels ; histoire
de toute une génération. Penses-tu réussir à faire de ton cœ~r
un champ d'expériences psychoseutimentales l :enses-,t~ réusm
à aimer la vie ! Mais la vie ne demande pas s1 vous l aunez. Il
faut s'apprendre à se déprendre. La fin morale de ce jeune
amoraliste rejoint la vieille morale la plus austère, celle des
ascètes par désespoir: renoncer, c'est posséder.
A noter que cet ouvrage est le premier d'une Collection qui,
sous le titre« LA BONNE COMPAGNIE» réunira, pour le
plaisir de quelques lettrés et,de b'.bliophi~es, des œuues oubliées
ou mal connues, d'âge et d espnt très divers.
1.

Au Sans Pareil, 37 avenue Kléber, Paris,

LE CARNET

DES ÉDITEURS

3

CHARLES ANDLER : NIETZCHE, SA VIE ET SA PENSÉE,
t. I: LES PRÉCURSEURS DE NIETZCHE .1 vol. in-.
8°, 420 pp. '.
Nietzche ne voit aucune différence entre l'art d'apprendre et
le don naturel : « Qu'appelez-vous le don, si ce n'est un
fragment plus ancien d'apprentissage ? » Ainsi loin qu'il redoute
d'être influencé, lui-même le premier se livre à ses précurseurs,
ne les abandonne que lorsqu'il les sent d'abord se retirer de lui.
Un Gœthe nous avait familiarisés avec une telle attitude.' Elle
donne au problème, que se pose M. Charles Andler, la plus
haute gravité. C'est qu'à la fois ce problème engage la pensée
entière de Nietzche, et cependant oblige à aborder cette pensée
par son côté le plus complexe : plutôt qu'à cette pensée brute
l'on aura à faire à ses tâtonnements et comme aux traductions
qu'elle s'est d'abord choisies.
M. Andler apporte à délimiter la part de chaque influence,
tJne prudence d'historien, une subtilité de philosophe: lorsqu'il
vient de décrire l'action de longue haleine exercée par La Rochefoucauld sur Nietzche, le choc court mais décisif de Pascal,
il sait à temps changer. de mots, de méthode même pour
dépeindre les influences - pour nous plus surprenantes d'un Burckardt, de qui Nietzche reçoit le souci d'être l'éducateur de l'humanité, d'un Emerson qui lui apprend que le philosophe doit par sa pensée ajouter à la \·ie du monde une
richesse qu'elle ne contenait pas.
Une fois arrivé à pied d'œuvre, Nietzche congédie ses amis,
ceux dont « il sent couler le sang dans ses veines ». Ce n'est
point sans s'être demandé comment il se fait que leur pensée
cesse brusquement de le soutenir, et sombre dans « !'étriqué, le
bienveillant, le chinois, le chrétien » : par quelle mue, par
quelle « puberté renouvelée » faut-il donc que passe l'esprit? Alors commence l'aventure proprement nietzchéenne.
M. Andler se propose de l'étudier dans les volumes ultérieurs.
Mais il semble déjà que la méthode précise et forte qui est la
sienne - et dont on a vu dans un autre domaine, un peu avant
la guerre, l'inflexibilité et l'effet bienfaisant - l'amène à dégager une philosophie nietzchéenne différente de celle que l'on
avait jusqu'à présent considérée, à la fois plus mystique et plus
rationnelle - plus émouvante en tout cas.
1.

Aux Editions Bossard, 43, rue Madame.

�LE CARNET DES ÉDITEURS

4
CH. L. PHILIPPE : LE PÈRE PERDRIX. Un beau
volume in-8 jésus de 200 pages illustré, de 3 I bois originaux de Deslignères, tiré à 660 exemplaires sur vieux
japon, japon impérial et hollande Van Gelder '.
La rencontre du sentiment le plus profond et d'un talent
d'écrivain d'une extrême délicatesse font de Charles-Louis Philippe l'un des romanciers les plus attachants de notre temps. On
trouva trace, dans son œuvre, de toutes les inquiétudes et de
toutes les curiosités qui furent celles des artistes de sa génération, mais pour ainsi dire sublimées dans une atmosphère. de
pitié et d'amour. Le Pere Perdrix a mis le sceau à la réputation
de Charles-Louis Philippe. Nullepartailleurs on n'avait entendu
un accent plus humain et plus paternel, une voix plus tendre à
raconter les souffrances de la vie et plus véridique à la fois.
Nombreux étaient le.s admirateurs Charles-Louis Philippe qui
déploraient de ne pouvoir se procurer un ouvrage épuisé en
librairie. Ceux d'entre eux qui ontle loisir et les moyens d'être
bibliophiles vont avoir satisfaction. Aussi peut-on dire que cette
édition illustrée vient à son heure. Il est permis égalem&lt;!nt de
penser que l'auteur en aurait été content lui-même. En effet nul
n'était plus désigné pour interpréter plastiquement un tel livre
que le maître-graveur Deslignères, auquel on doit déjà les bois
admirables qui décorent la Mere et l'Enfant. Paysages et figures
offrent ce caractère de sobre vérité qui fait le mérite de l'œuvre
littéraire.

La vie bumble aux travaux ewwycux et faciles .••
y est retracée avec toute l'ardeur d'une âme d'artiste.
L'art d'un graveur comme Deslignères exige aussi « beaucoup
d'amour». Probité, simplicité, fermeté du trait et de l'intention
décorative, soumission scrupuleuse à l'ordre typographique,
tous les mérites qu'on demande aujourd'hui à l'illustrateur d'une
œuvre littéraire, se rencontrent dans ce livre parfait, dont la
beauté robuste survivra aux engouements de la mode.

1.

EditioH d'Art de la Librairie André-Coq, 36, rue Bonaparte.

LE CAltNET DES ÉDITEURS

5

LE LIVRE DU PAYS
?'AR-MOR. I vo~. in-16 coquille de 2ro pages (tirage
a part : 20 ex. sur Japon et 300 sur hollande) r.

MARGUERITE

BORNAT-PROVINS :

L'ardent poète du Cantique d'Eté et du Livre pour toi a subi le
:harme étrange de la Bretagne et l'on devine quels accents
emus ~t tourmentés le pays d'Ar-i\for a pu lui inspirer. Toutes
les rés1sta~:es d'une âme joyeuse et sensuelle à l'âpreté de I:t
terr; gra~1t1~ue et d~ mélancolique océan, l'abandon progressif
de I âme a l mcantat10n du Pays magique, sol sacré des vieux
Enchanteurs, enfin le cœur du poète battant à l'unisson des
légendes antiques, tel est ce livre d'Ar-mor au parfum àe vent
salubre et d'embruns, à la couleur de sombre émeraude et de
nuages gris.
~"'e _Marguerite Burnat-Provins.se plait à reconnaitre, parmi
la fete immense de l'écume, la forme dominatrice de l'immortelle Amphitrite dont le sel conservera la crrâce immaculée
Mais pour bien juger le poète de la Boule
verre il faut s~
souvenir qu'elle appartient à une race méditative, attentive aux
scrupules de conscience et aux conflits intimes de la morale et
de la sensibilité. Une telle inquiétude donne à ces confidences
passionnées un accent particulièrement émouvant.
Tous le~ lecteurs et toutes les lectrices surtout, qui ont bercé
leur rêvene aux chansons voluptueuses de Madame BurnatProvins, voudront faire le pélerinage de Bretagne avec un guide
aussi ému qu'éloquent et qui sait faire briller clans les cieux les
pl~s sombres et parmi les paysages tragiques, la flamme viYe et
bnllante de son enthousiaste amour de la vie, de son désir
d'épuiser jusqu'à la lie la scène enivrante et joyeuse des choses
terrestres.
Ainsi par le miracle de cette poésie sensible et coloriée se réalisera le vœu de l'auteur, souhaitant que l'écume de la mer
bretonne « s'aperçoive jusqu'au bout du monde et qu'un soleil
plus doux, comme une âme profonde, vive au blanc âe ses
yeux».

de

1.

Librairie Ollendorff, 50, rue de la Chaussée d'Antin.

�LE CARNET DES EDITEURS
6
COLLECTION LITTÉRAIRE « LES CHEFS - D'ŒUVRE .MÉCONNÛS », volumes in-16, grand aigle sur
vélin des Papeteries d'Annonay et de Rinage. Tirage
limité à 2. 500 exemplaires'.

Ce n'est pas la première collection où l'on se propose de
rassembler des ouvrages oubliés ou peu lus de grands écrivains
ou des œuvres d'auteurs réputés, à plus ou moins juste titre de
second ordre. Chaque fois le succès a couronné ses tentatives, ce
qui est tout à l'honneur de notre littérature classique, fonds
véritablement inépuisable, où les curiosités et les goûts les plus
divers peuvent trouver matière à s'exercer.
Le choix des ouvrages qui doivent paraître successivement
dans la Collection des cbefs - d'œuvre mec,:m11us témoigne d'une
grande indépendance de pensée et d'un rare esprit critique.
M. Gonzague Truc qui la dirige est un des critiques les plus
remarquables de notre temps, en même temps qu'un penseur
original. Parmi les noms des auteurs des notices et préfaces,
11ous relevons les noms de MM. Clouard, J. Benda, J. Boulenger,
A. Therme, de Mme Marcelle Tinayre, etc ... , tous familiers aux
lettrés et garants d'une présentation parfaite des textes réédités.
Les premiers volumes parus : Mémoires de Marguerite de
Valois, - Les Amours d'Alcidon d'Honoré d'Urfé, - Vie de
Rancé de Chateaubriand, - La Provençale de Regnard, - Entretiens d' Ariste et d'Eugène de Bouhours, - Richelieu, sa famille,
wn favori de Tallemant des Réaux ont remporté le plus légitime
succès et l'on peut penser que ces excellentes rééditions seront
recherchées des bibliophiles, soucieux de satisfaire leur passion
tout en se procurant une nourriture intellectuelle et une récréation du meilleur aloi; les portraits gravés par le maitre-graveur
Ouvré, d'après les documents authentiques, ajoutent un attrait
distingué à ces volumes parfaitement imprimés et qui font honneur au grand typographe abbevillois F. Paillart. Par son prix
modique, ·par son exécution impeccable, cette collection mérite
de prendre place auprès de celles qui ont rendu célèbre le nom
des Jouaust, des Gay, de la Bibliothèque elzévirienne, etc.
L'élégante couverture des éditions Bossard ne sera pas moins
familière aux gens de goût.
1.

Aux Editions Bossard, 43, rue Madame.

LE CARNET DES ÉDITEURS

7

COLLE~TION ORIENTALISTE &lt;c LES CLASSIQUES
DE LORIENT &gt;&gt; : I. LA LEGENDE DE NALA ET
DAMAYA:NTI. -II. LA MARCHE A LA LUMIÈRE
~~~es , m-80 coquille, illustrés de bois, sur vélit;
c es a _la for?1e. et papier bouffant des Papeteries de
~apault. Tirage hm1té à 1.65 5 exemplaires '.
. ~~;ide de la pensée et de l'art orientaux a fait en Europe etpart1c I re_ment :n France, depuis quinze ans, des ro rès
.
et ré~be:s. Lon sait quelle a été ici la part de
lvai::r~d~s
1e,ma1tre mcontesté des études sanscrites, celle dei.
ce le enfin des savants que Oaroupe l'Ecole des L
O . ,
tal
Le d
an!!Ues nen~
. es. s , e~x ouvrages déjà parus de la collection&lt;&gt;des « Clas~~tes ?el Onent » n?us peuvent révéler déjà quelle fraîcheur
;ot1~n, quelle puissance simple et directe se voit par ces
r:c erc es re~~ue a des œuvres dont nous pouvait sé arer aussi
bien une ér?-d1t10~ maladroite qu'un exotisme de cam~lote

J. l Meil!;;,

l'h~;0~7el~~~o~é~~I: t;:~~tdte~~;n~;~°;oUy e pt_récis: et mes~rée,
et
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an 1, qm se quittent
se rec erc ent lonQ'Uement s'étant d' b J . ,
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D
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or aunes au pomt
q
amayanti a pré1éré aux Dieux immortels, « le re ard fixe
purs de, toute poussière, debout sans toucher le solg » Na!;
&lt;&lt;l.~ouble par son ombre, debout les pieds sur le sol
l'œil
c 1gnotant ».
La Marche a la Lumiêre, qu'a traduite M Lou.1 p·
é
mère les d'
•
·
s inot, nu•
,1
1v:rs actes qui conduisent à l'illumination bouddh ·
et a a connaissance de la Loi L'on aimera
t' l'è
ique
de
b
•
·
par icu I rement
ces o servanons subtiles et pénétrantes u· c
parfo•
E
•
. .
, q i 1ont sonaer'
. is au~ xercices spirituels d'Ignace de Lo ol
qui ont trait à la vertu de la douleur ou bien au gy da, cc es
•
cc ran secret »
qu 1· permet de vamcre
les passions - il suffit d
qu l'
•
e se persuader
fr e ·1·oén destl:ut~1, et qu'autrui est soi-même - ou encore à fa
ag1 1t e espnt :

;t

il

é De . même qu'un blessé, entouré d'étourdis protèo-e a\·ec
p; caution sa blessu~e, ainsi doit-on parmi les' péche~rs prot ger comme une plaie son esprit.

M. Victor Goloubew dont les récentes explorations et les dé
~ouvertes ont révélé le goüt sûr et la science diriae j
tlon des « Classiques de l'Orient )&gt; Elle s'enri~hit o a Collecseils d'a è
•
·
sous ses con'
pr s ses esquisses, de bois aravés exacts
dus à Andrée Karpelès et à H. Tinuan.:,
.
et sobres
I.

Aux Editions Rossard, 4 3, rue Madame.

�LE CARNET DES EDITEURS

Ln Société des Amis de

r Université àe St,wbourg

nous adresse l'appel

suiva,it :

L'Université de Strasbourg occupe une situation unique en
France ~ sa prospérité est étroitement liée à celle de l'influence
française sur le Rhin : faire de l'Université de Strasbourg la
filleule de la France, tel est notre plus ardent désir.
La Société des Amis de l'Université de Strasbourg se met
entièrement à la. disposition des Français qui désirent prendre
contact avec les maîtres de nos Facultés et la population alsacienne.
Au cours de ~et hiver, se tinrent dans ses locaux des soirées
ou s'unissaient les divers élémen.ts de la nouvelle Société Strasbourgeoise. Récem~ent, elle instituait des (( Soirées de Bienvenue » pour les étudiants, afin de leur permettre de lier connaissance avec les familles de la ville.
A l'occasion des prochains congrès qui doivent avoir lieu à
Strasbourg, elle réserve à leurs membres un accueil cordial et
organisera pour eux des visites de l'Université.
D'autre part, pour aider la jeunesse lorraine et alsacienne à
mieux saisir les différentes formes du génie français, elle favorisera les voyages d'études et les séjours des étudiants dans le~
Universités et les écoles de la Vieille France.
Il n'est pas un coin de la généreuse terre de France qui puisse
rester insensible à l'appel de Strasbourg.
La Sociéte comprimd /Ùs membres titulaires, des 1ne111bres fo11daJe21rs et
dn membres donalei1,-s gui ont à verser respecth-ement nne cotisation annuûle de 20 francs, une somme de 800 fr., 1111e somme de 2.000 fr. Les
'lltrsemmts doivent être ~1Jectt1és au Secrétariat de la Société, 2, rue Geiler,
à Strasl!o1irt.

,

.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�LE CARNET DES EDITEUlS

LE LABORATOIRE CENTRAL.
volume in-16 coquille'.

~l.-\x

JACOB :

Un

C'e)t donner dans. le lieu commua que de découvrir en
.\fox Jacob le docteur subtil en fantaisie; mais c'est aussi le
méconnaitre que le prétendre classer dans un apparentement
légitime.
Lai ons-nous promener au travers de cc bal masqué où le
poète-mime grimé ne se laisse surprendre qu'à son sourire
inquiet et sa face de coquillard sans âge.
J.a pirouette est un mou,ement de la pudeur. La verve du
montreur forain est un mode du cérémonial lyrique. Dépouiller
avec charme, débrailler avec style sont pierres de touche &lt;le
l'art, comme c'est à certains ré,·eils que se révèle la pureté d'un
vbage.
Et Max J;tcob, dansant ainsi que dansent Petrouchka, l'lndifféren~ et Charlie O1aplin (les voyez-vous rue Ravignan ?), :m:c
eux déjouant l'émotion dupé et se jouant des triYialités, mène
la farandole des pantins sensibles.
Ici, )Oudain retour sur soi, de mau,·ais garçon :

Mes jemus ptmées Naienl e11 robe dt dima,rc!Je
Elles av,ticnl des fleurs daus leurs cbc1•e11x lisses ...

.

L:i part de l'effusion ( Le pic beur el l'Autre). La concession
sentimentale sous le Yocablc de la Vierge. Mais le potard municipal a tôt rajusté son masque.

Parfois aussi, l'angoisse grimace sous le maquillage (Léon
Uo11), nu se transpose dans la Yision (Verre d,· sn11g. Mort
lll(lrn/e).
A quoi bon s'attarder sur la forme? Ayant inventé son sourire, le poète a fait de certaine musique son climat. Et cette
musique dit solfège (.\f11siq11e alid11lét). Max Jacob connait
mieux qu'homme de France les règles du jeu.

1. Au Slns Pareil, 3i, :1,·euue Kléber, P:iris.

LE CARNET DES ÉDITEURS

EnMo.·o ].1i.wux : LA FIN D'UN BEAU JOUR

1•

3
Un

volume in-18 jésus, 6 francs.
La Fin d'uu beau jour est k premier roman publié par Edmond
)::doux depuis que l'Acadi:mie Française lui décerna, au mois
de juin dernier. le Grand Pri. de I.ittérature. Cc nouvel ouvrage
ne pourra qu'ajouter à la renommée du bel écrÎ\-;1in de Le. Resle
ut silture et de F11111irs dans la C,11npag11e, dont M. Frédéric
.\fasson, sous 1a coupole, se plut à définir « l'art supérieur, la
justesse de touche, le souci de beauté et de profondeur J1 qui
le placent au premier rang des romanciers de « la Yie sentimentale contemporaine JI. Maintes fois, le roman et le théâtre ont
posé cette question : un homme âgé a-t-il le droit d'aimer une
jeune fille, et de se laisser aimer d'elle ? Ici, c'est la qualitl! de
l'homme qui complique le drame. Joachim Prémery est lin
romancier de génie. S'il hésite, malgré la tendresse qu'il a pour
elle, à accepter J'0live Hallencourt un amour né d'une admiration exaltée pour son œunc et d'une confiance sans limite
dans sa bonté, il ne peut méconnaitre que la présence d'0lh·e
fait sa joie et sa force, et que d'elle dépend peut-être un dernier
essor du génie. L'on comprend qu'il se ré,·olte contre sa propre
fille, l'aut?ritairc et égoïste Mme de Jaulgonne, qui convoite
Olive pour l'un de ses fils ; et l'on conçoit que la lutte ne
dépose rien de sa violence lors même qu'il consent à abdiquer,
:i accorder Olive à (jirbal, son disciple préféré, cdui dans
lequel il peut avoir l'illusion qu'elle pourra aimer un autre luimême, son intelligence et son cœur. La Fi11 d'un beau jour nous
apparait, ainsi, non seulement comme un des plus beaux
romans de la passion qui se domine, mais comme le plus vaste
des drames de l'esprit. Jamais peut-ttre, autant qu'ici, la matière
humaine ne fut remuée par un typhon qui semble bouleverser
au même instant tous les pensers et tous les sentiments. Et, par.
un suprême raffinement d'art, Edmond Jaloux a situé cette crise
dans le décor gracieux et solennel de \' ersaiUes, comme pour lui
imposer cette mesure qui sauve les passions des éclats inutiles,
et les dé\•cloppe en profondeur, afin peut-être que leur souvenir
dure en nous comme une déchirante mais très harmonieuse
leçon de dignité et d'héroïsme de,·ant l'amour, devant la vie.
1.

La Rcoaissaoce du LÎ\-rc, ï8, boulevard Saint-Michel.

�4

LE CARNET DES fDITEURS

ESPÈCES ET VARIÉTÉS D'INTELLIGENCES. ELÉMENTS DE NOOLOGIE 1 • Un

FRANÇOlS MENTRE:

volume in-8°.
L'on discerne assez vite entre les esprits - comme entre les
visages - des traits communs. 11 est plus malaisé de classer
ces traits : il y f~t inte-rroger longuement les âmes, et scruter
les œuyres. Cependant quelle science est plus nécessaire que
celle qui permettrait à l'éducateur de distinguer le genre d'instruction qui convient à chacun de ses élèves, au moraliste
d'adapter à des intelligences de natures différentes les vérités
qu'il découvre, au psychologue de distinguer entre plusieurs
formes d'esprit, à chacun de nous enfin de découvrir le pourquoi de ses brusques sympathies ou de ses hostilités irrnisom1ées. Il fa.ut savoir gré à M. Mentré de n'avoir pas craint
de considérer l'utilité directe, le profit immédiat, matériel
qu'offre la solution d'un problème dont il était à même, plus
que quiconque, de mesurer exactement la portée philosophique et morale.
·
Von peut distinguer trois types noologiques fondamentam.
Le méditatif, caractérisé par la prédominance des idées cr d'explication &gt;&gt; - souci de la vérité, esprit de géométrie - donne
naissance au type dévié de l'érudit-compilateur. Le contemplatif en qui prédominent les rapports subjectifs à ba~e émotive
- de forme lyrique, intuitive ou plastique - a pour type dévié
le verbal qui se satisfait des mots. Le praticien enfin, le moins
connu des trois, est aussi celui que M. Mentré dépeint avec la
plus fidèle ingéniosité : il est caractérisé par la prédominance
des représentations musculaires, des idées « de mouvements 1&gt; ;
il a la vocation du dessin linéaire, son habileté à manier les
choses, - ou les hommes qu'il considère comme des choses a
pour contre-partie son incapacité à manier les mots, et les idées
abstraites. La forme normale de ce type est le technicien ou
l'administrateur, sa forme déviée l'utopiste.
S'il est vrai que le monde des intelligences soit aussi peu
connu aujourd'hui que l'était l'Afrique au début du xix• siède,
il faut savoir le plus grand gré à M. Mentré, explorateur hardi
et sagace, d'a,oir tracé pour nous et suivi le premier quelques
itinéraires sûrs dont il nous donne la description claire, sérieuse,
aimable.

1.

' Madame.
Editions Bossard, 43, rue

5

LE CARNE't DES EDITEURS

JEAN RosTAND:

LA LOI DES RICHES. Un volume in-r8

1•

~~ pitié de nos jours se fait rare; ceux qui la renient le plus
ent1erernent sont aussi ceux qui par nature étaient Je mieux
p~rtés à s'abandonner. à elle - et qui doivent par là se
~efendre contre eux-memes. Cette défense se voit portée dans
1ouv~age de M. Jean Rostand à son plus haut haut point de
réflexion contenue, serrée. Comme l'apologie de la maaistrature
qu'écrivit Anatole France dans Crainquebille, la Loi
Riches
donne ~u lecteur à douter,_ par instant, si elle n'est pas l'éloge
de la richesse 1e plus vraisemblable qui ait été jamais écrit.
M. Jean Rostand ainsi oblige aussi bien à réfléchir contre lui
que suivant lui; ce n'est pas là le moindre mérite d'un ouvra,,.e
subtil où abondent les traits, les réflexions d'une bonne ven~e
psychologique, d'un parfait art littéraire :

des

En _ayant un ami pauvre, tu introduiras chez toi un foyer pennaneul
d'en\'le; Un ~o~ insignifiant, fût-il le mieux intentionné, le jette dans
une ,me~co_hc 1~portune; Nous oublions parfois qu'il est pauvre, lui
ne 1oublie iama1s. Il a 1obsession, l'idée fixe de sa pauvreté on ne
parvient pas à l'en distraire.
'

Albert Thi_e~ry avait écrit : c&lt; l'homme cm proie aux
enfants». Vo1c1 en quelque sorte &lt;c le riche en proie aux
pauvres J&gt;. Le problème qui consiste à « se tirer d'affaire )&gt;
avec ses supérieurs comme avec ses inférieurs est trop grave
pour qu'il nous soit pennis ici de négliger une seule solution:
ou une chance de solution. Celle que M. Jean Rostand feint
~e n~us ~rop~ser, et celle_ qu'en réalité il nous propose n'avaient
13ma1s éte presentées, depuis Swift, avec plus de vraisemblance
et de raison que dans cette satire âpre, sincère et lucide.
JEAN DES BONNFFEUJLLES

r. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Ptres.

�t. 300 ~~

Pour produire leurs livres, les Éditeurs sont OBLIGATOIREMENT TRIBUTAIRES de trois industries: celle du
Papier, celle de ['Imprimerie, celle du
Cart©nnage.
Sur les prix de 1914, !'Industrie du P2.pier
a des majorations de 800 à 1.300 pour cent
(suivant la nature).
Sur le prix de 1914, !'Imprimerie (suivant
l'importance des tirages ou des réimpressions) a des majorations de 300 à 500 pour
cent.
Sur les prix de 1914, !'Industrie du
Cartonnage a des majorations de 4 à 500

1.200 ~{,

Comparée aux augmentaNons de toutes choses
Celle du livre est la plus réduite
L'ancien livre à 3 fr. 50 n'a pas subi
100 0/0 de majoratio11

1.000

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La courbe figurée par des croix représente la m11jorttlio1• syndicals m~yennt
dtJ prix ,!es lii,rts de littiraltlre.

�LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�LE CARNET DES EDITEURS

2

PAUL ELUARD : LES NÉCESSITÉS DE LA VIE ET LES
CONSÉQUENCES DES RÊVES, précédé d,EXEMPLES
et d'une note de JEAN PAULHAN. Un vol. in-I6 jésus'.
Ne cherchez dans ces Exemples aussi gratuits que les ProYerbes
du même ~uteur ni rime ni raison, ni parce que ni pour, effusion
ni système. Ils sont plus riches, comme la pudeur qui ne dit
rien pour parler. Le langage est à soi sa fin. Aucune spéculation ne vaut la brutalité d'y plier le verbe. Tous les dilemnes,
où finit la pensée, ressemblent à la nageoire caudale des poissons.
Déjà les Animaux el leurs Hommes témoignaient de ce partipris de n'en pas prendre.
.
Et c'était l'heure du bain Dada. Aucune valeur reçue (vmre le
Beau, voire Rùn) n'y trouvait grâce. Au surplus Dada, pour
Eluard, était une société anonyme pour l'exploitation du vocabulaire.
Mais le poète est maître désormais de son inquiétude et de
son indifférence. Il accueille la vie, comme les mots, sans
violence vaine. Il sait recevoir. Ni vulgaire éclat, ni littérature.
Et son rêve échappé d'un cadran (Montre avec décors) rebelle à
toute nécessité finale (Conséquences des rêves, Déclaration, etc ... )
affecte parfois des figures de danse jusqu'à la lassitude (Une,

Air noir, Fins) ...
On dit que la musi.que perd le sentiment

Pas un geste inutile. Une aisance anticipatrice. Une sensibilité qui détourne le visage.
La voix est pure. Le séducteur parle comme tout le monde.
Mais les mœurs des mots lui sont connues.
Sédentaires ou migrateurs, seuls ou sociaux, en formations
tendues ou lâches, leur vol obéit toujours à l'appeau qui les
charme. Paul Eluard est un oiseleur.

r. A Paris. Au Sans Pareil, 37, avenue Kléber.

LE CARNET DES EDITEURS
FRANÇOIS DE LA GUÉRINIÈRE

3

L'OISELEUR DES CHI-

MÈRES. Un volume in-18 '.
Ce qui animait, au dire de Laurent Tailhade, les premiers
romans de M. François de la Guérinière, c'était une verve en
même temps fine et bouffonne, un sens amer et comique du
ridicule des gens, toute une raillerie alerte, de tradition moliéresque, peu dissimulée sous une facture qui tient, par
instants, du cauchemar. L'on retrouve les mêmes qualités,
mais portées à leur plus haut~ expression, dans l'Oiseleur
des Chimères. Il y a de tout, dans cet étrange roman :
du rêve, de la fantaisie, de la science, de .la philosophie, que
sais-je ; un roman-feuilleton, une suite de poèmes en prose,
une étude psychologique. Et, sous les visions tourbillonnantes,
l'on appréciera, à chaque ligne, un souci scrupuleux, continuel
de l'expression juste, qui surprend et ravit : cc La grosse
dame, exaspérée dans la quiétude de sa disgrâce corporelle ... »,
ou « La fortune le conduisait, embaumé d'éloges, vers les horizons illimités de la Gloire ,1.
Dès la troisième page, le le.:teur ne consent plus à se séparer
d'un livre qui d'abord le déroutait, trop anxieux d,apprendre ce
que deviendront le vicomte de Kertugal, oiseleur de chimères,
qui cherche péniblement en de longues randonnées autour du
château de son père, puis dans les splendeurs de la vie littéraire
à Paris, l'épanouissement du rêve qui hante son espoir ; Regina
Bianca, sa compagne, grande, musclée et charnue, que le
vicomte, insoucieux des réalités, appelle obstinément o: miononne ", cependant que son charme s'effrite, à chaque nou:elle secousse du malheur, au point de la rendre assez pareille à
une vulgaire grue; Maria Cocapot qui en (&lt; se laissant ravager
de pinçons des rondeurs réjouissantes» fait la fortune de l'hôtelier son père. Il n'est pas de personnage ici qui ne nous
touche. M. de la Guérinière sait renùre avec une truculence
égale, qui fait songer parfois à quelque écrivain de la décadence
latine ou bien à quelque peintre flamand, un comte méprisant, une femme bien en chair, une chanteuse avachie.

r. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Pères.

'

. 1

�4

LE CAR?-.'ET DES EDIT.li.URS

EoMO. ·o CAZAL : SAI 1TE THÉRÈSE 1 •
La destinée des lines est étrange et les préférences du public,
que tant d'auteurs s'étudient à capter à leur profit, demeurent
mystérieuses. C'est ainsi qu'un ouvrage historique, qui ne
paraissait destiné qu'aux savants et aux curieux conquiert parfois d'innombrables lecteurs. On vient de rééditer la Sainte TJrid:se de M. Edmond Cazal et cette édition sera certainement suivie de beaucoup d'autres. Il n'est pas de fiction romanesque plus
passionnante, pas de récit plus dramatique et plus poignant que
l'histoire véridique de Thérèse d'Avila dont M. Edmond Cazal
fait revivre d'étonnante façon la prodigieuse ~C&gt;'\lre. Nous assistons d'abord à l'enfance, à l'adolescence de Thérèse, à ses premières effusions mystiques, puis au développement de cette
personnalité unique où l'ardeur la plus passionnée va de pair
avec une fermeté dans les desseins, une habileté politique, une
hauteur de nies, une connaissance des hommes et de la vie,
dignes d'un grand homme d'Etat ou d'un grand capitaine. Nous
assistons a,·ec un intérêt croissant aux luttes de la Réformatrice,
aux persécutions dont elle est victime et dont elle triomphe à
fon.:e de Jouceur et de patience, nous voyageons avec elle, en
compagnie du célèbre poète mystique Juan de Yepès à travers
l'Espagne du xv1c siècle, évoquée avec une puissance d'imagination qui n'a d'égale que la vérité documentaire. En cours de
route nous faisons connaissance avec nombre de figures énigmatiques, originales : moines, grands sêigneurs, jésuites, jeunes
filles de la haute société attirées invinciblement par le charme
de la Yierge d'A\'ila. Enfin la partie physiologique de l'ouvrage,
celle qui a trait à la maladie de Thérèse, à sa catalepsie, à sa
mort, n'est pas la moins attachante. En achevant ce line on
souhaite de voir paraitre bientôt le Turquemada, annoncé par
l'auteur et dont la sombre figure viendra former un contraste
saisissant a,·cc l'ardente et pure Thérèse, dont M. Edmond
Cazal a dressé une image inoubliable.

, . Soci~tés d'éditions littêraircs et artistique~, libr:tiric P. Ollendorf.

5

LE CARNET DES ÉDITEURS
MARTIAL PERRIER :

LE . DO

JUA

~

DE PAYS SANS

GARE 1 •
C'est l'histoire d"un homme que sa naissance, sa condition,
son milieu, tout en un mot semblait promettre aux calmes félicités d'une vie provinciale et que brusquement, un caprice de la
destinée jette dans les a'\"entures sentimentales. Le héros du
livre, Hubert-François Arnoux, fils adoptif d'un jardinier, nous
conte d'abord son enfance, au milieu de paysages de l'Aisne,
son adolescence, avec les premiers émois passionnés devant la
vie. Mais au rebours de tant de romans autobiographiques, le
héros romanesque et passionné de cette histoire pleine de sensibilité et d'ironie, ne retrace à nos yeux sa vie passée que pour
mieux nous préparer à comprendre comment, parvenu au tournant dangereux de l'existence, il devient la proie facile d'une
fille intrigante, qu'il pare de toutes les illusions de son rêve, et
qui le mènerait à la déchéance s'il ne se ressaisissait à temps.
Cette expérience a mûri son esprit et par un singulier choc en
retour, redonné à sa sensibilité une fraîcheur et une jeunesse
nouvelles. Et rien n'est plus attachant, plus émounnt que le
récit de cette vie qui s'achève parmi les plaisirs modérés de la
botanique et de la rêverie, dans le commerce des chefs-d'œune
de l'esprit humain, avec le souvenir enchanté de Syh,;e, le visage
même de l'adolescence qui revient éclairer, après les orages,
l'automne du professeur Arnoux. Ce qu'une sèche analyse ne
saurait rendre, c'est la finesse nuancée d'une psychologie toujours juste et vraie sans tomber dans le pessimisme factice où
se complurent tant d'écrivains. La clairvoyance de M. Martial
Perrier n'a d'égale que la profonde sympathie avec laquelle il
regarde vivre ses héros et qu'il sait faire partager. La grâce et
la sobriété du style, un tour d'imagination personnel assureront à ce roman délicat la faveur de tous les lecteurs, également
avides de pittoresque, d'observation et de fantaisie romanesque.

1. Collection des écrivains comk-att.ints, la Renaissance du Li\'rc,
j8, boulevard Saint-Michel, Paris.

�6

LF. CARNET DES ÉDITEURS

CLAUDE fARllÈRE: LA PEUR DE M. DE FIERCE

1•

Un

LE CAl:llor.T DES ÉDITEUllS
WOODROW WILSON :

CAIN. Traduit par DÉSIRÉ ROUSTAN, professeur de
philosophie au lycée Louis-le-Grand. Préface de
M. EMILE BouTROtiX, de l'Académie Française. Ouvrage
orné de 30 planches hors texte reproduisant les portraits des Présidents des Etats-Unis d'Amérique. Deux
volumes ( en I 3 livraisons) ou deux volumes reliés. '.

volume in-8 raisin, tiré à nombre limité sur chine,
japon et vélin pur fil Lafuma, orné de bois originaux de
WALHAIN.

Ce conte si vivant de Farrère méritait d'être aussi dignement
présenté et cette rencontre de l'écrivain et de l'artiste aura bien
servi le héros de cette histoire fantastique.
La Peur de M .• de Ficrcc est-clic un simple conte ou la glori- •
fication de la drogue magique dont la vertu exalta chez M. de
Ficrcc l'hérédité militaire endormie dans son S2ng ? Peu
importe ! M. de Fierce, après avoir longtemps témoigné de
l'éloignement pour le danger, mourut comme un preux, d'une
manière aussi glorieuse qu'inattendue.
L'on pouvait redouter la gravure sur bois pour illustrer un
épisode situé en plein xvmc. Les graveurs ont tant abusé du
large trait I Ce genre rustique ... et facile ~st à" la mode aujourd'hui, mais si c'est le premier mot de l'art, il n'en est pas ]a
perfection.
Walhain a rénové la manière des anciens maitres. Son prin•
cipe est que nul détail ne doit être sacrifié au buis mais que la
matière doit obéir à l'artiste.
Les premiers états que nous a\·ons pu admirer seront une
vraie révélation pour les bibliophiles. Aucun autre livre d'art
ne pourra, par la beauté des gravures, égaler cc livre et les
fervents de Farrère rendront un hommage reconnaissant à son
interprète.
Léon Rouillon fut le premier qui salua Farrère du titre
d'écrivain classique aprb que celui-ci eut fait sa profession de
foi : c Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné 1.:
dédain des modernes et de leurs procédés. Le romantisme et le
naturalisme m'irritaient pareillement. »
Aussi bien les éditeurs ont-ils eu raison lorsque, méprisant
tout art moderne, ils ont encadré cc chef-d'œuvre du maitre
dans un décor inspiré du sentiment classique le plus pur.

7

HISTOIRE DU PEUPLE AMÉRI-

Nous nous intéressons tous à la personnalité de celui qui tenta
d'~tre l'arbitre du monde. Depuis son échec éclatant beaucoup
le traitent de rêveur chimérique. Ce line nous le révèlera
c idéaliste positif», ainsi que le définit E. Boutroux dans son
éloquente préface. ?',;ous le Yerrons étudiant les faits avec
patience, afin de découvrir en eux un enseignement pratique
pour l'avenir. C'est l'histoire des peuples qui doit guider leur
destinée. Et nous comprenons que celui qui cherchait
:iinsi à dégager l'âme des faits ait tenté de dicter la loi au
,monde. Mais nous voyons aussi une des raisons &lt;le son échec :
Combien il est et veut demeurer américain. - Ce terme
« américain » vague pour un grand nombre d'entre nous, il va
le précisant dans chacune de ses pages.
Le peuple américain se trouva intimement mêlé :l notre ,·ie,
mais si subitement qu'après l'avoir ignoré, beaucoup Je méconnurent, et souffrent de le sentir redevenir lointain. Wilson le
fait vivre devant nous ; nous le \'oyons naitre ; organisme de
plus en plus complexe, mais acquérant peu ¼ peu une unité
de plus en plus profonde, de plus en plus capable d'attirer des
éléments contraires et de les unir sans les fondre - de mettre
les facultés positives au service des tendances idéalistes d'essayer de donner corps à des rêves.
La guerre et sunout la difficile élabor:ition du traité de paix
nous ont montré combien les peuples s'ignoraient.
Une telle ignorance serait à présent criminelle. Nous le
~avions, Boutroux nous le redit, les peuples pour trav:iiller
ensemble doivent se connaitre et se comprendre.
Un tel livre nous fait connaitre et comprendre intimement
l'Amérique. ~otre sympathie pour elle grandit en s'éclairant.
Nous ne nous cherchons plus. elle et nous, nou~ nous sommes
trow,és, nous savon:. que nuus pouvons aller de l'avant, l:i
main d:ins l:i main, vers le même but.
Jl!A'S lJES BON~EFEUIUES

1.

!.es éditions u G.11Ius », , 5, rue Je \'crncuil, Paris (Vil•).

1.

Aux éditions Bossard, 43, rue Madame.

�11':

CA RN ET

DES ÉDITEURS

�i

LB cAlltBT DIS

m&gt;mrolS

GBOBGISRmMONT-l&gt;BSulGNES:L'EMPEREURDECHINE,
trois actes, suivi de LE SERIN MUET, un acte '.
Dans œe Oûne plus-que-passée, et d'a~tant plus pr~te,
des fantoches continuent à \ivre autour d un monarque fini et
hué prïncesse déliquescente. La .mort m ~ de _l'Empercur ne
tue pas l'Empire ; le corps social, décapité ~~e, tel un
canard auquel on vient de trancher la tète, et qui s kbappe avec
son moignon de cou grotesq~t a eugle, ~ de
,pasmes. A le voir, les fantoches neot con~sivement: ..
;a.qu'à l'instant-dédie où le pantin le moins disloqué amve
dletUe terme au drame, - en fakutant.
Farce sinistre, que fauteur sime en une contrée improbable,
pour reculer dans sa plnombre propice une ironie qu'il redoute
uop éclatante ou trop actuelle.
.
.
Des figures passent, et certaine pose c le mot de Clment , qw
,celle une vérité :
·
Il y II une tl.iffératu entre celui qui donnr la lumürt, el la
lt,,nière.
.
Cbaque penonnage se déplace, en quête d'une réalité
eatreVUe, tantôt par h1i seul ( et n_ous rail_lons _sa démarche),
tantôt par le public ( et nous assistons, impwssants à son
erreur). Une fantaisie obscure, parfois libre et s'acb~ant ellemême, plus souvent brisée par aes propres retours, anime cette
)lunwûté fdle, anxieuse à jamais de sa fin :
.Angoisse dilalû jusqu'à la muraille du monde.
M•aille dl Cbine.
A chaque élan, des barrières arrêtent l'essor : le cadavre
social partout présent !.. . éanmoins, de timides l?eurs
filtrent des fissures, et vivent. Au dénouement, la vénté se
dleSSC sur la ruine soudaine et morne de l'Empire :
Une vieille femme est morta dt faim, mer, à Saint-Denis.
Simple et cruelle certitude, qui c16t un monde uranné, et
fonde l'Empire nouvepu, - celui que nous ne errons pas.

.

••

Enfin
'il vous plait d'apprendre p0urquo~ certaine échelle es!
sociale, pourquoi les êtres se mêlent sans se pénftrer, pourquoi
M. Gounod est nègre, et sa musique, blanche, allez entnulrt le
SERI MUET.

LE CAlHB'l' DIS

FRANCIS ÙROO l

u Sans Pareil, 37, Avenue Kléber, Paris.

LES HUMORISTBS

I•

Observateur tom à tour amer et tendre, ironique et pkoyable,
M. Francia Carco itait plus désigné que quic:ooque poar 6taclier
la talents ai divers de nos caricaturistes et peintres de ~
que l'on nomme aujourd'hui humoristes. A l a ~ li 1 ~
emploie ce mot, lui aussi, ce n'est pas sans dé.terminer d'.,.a
cc qu'il faut entenclte pat là. Il clisl;ingue avec soin ln satirÏJlel
des dcssiaateurs de mode qui ont enwhi tant cie journau gaie•
frivoles, mais non pas humoristiques. prà avoir tracé un QPi(c
tableau de Ill caricature romantique, Daumier, Guys. Ga~
_puis de celle de la fin du xix• siècle, Lautrec, Caran d' cbe
Willette, Steinlen, Cliéret, Forain, etc... afin de discerner la
courants qui se prolongent jusque dans notre si«lc, M, Fnncit
Carco aborde les contemporains. C'est surtout l'eumeo de lâ
caricature en France depuis 1914 qui est la partie neuve et originale du livre et qui constitue un document unique. Dans •
chapitre d'introduction, M. Ca.ra&gt; é~e les sujets et les tW,,.
mes les plus volontiers trait&amp; par les satyriatcs modènlce ; it le
fait avec cette précision et cette fermed de trait qui
i
ses rQDlans de mœurs UDC saveur si partiœlm. Au çc,arsde cet
eumea il jette négligemment am le râlismc en art et ear lï
transposition sysœmatique de la vulgariti. mr la dbdcace cle
la caricatme politique, des rift.es.ions pleines de ~ et de
profondeur. Puis viennent de courtes et substantielles noâc:el,
rangies par ordre alphabétique, sur toua les ~ u n hmiaoristes, un iades des journaux et notamment de cee publicatioai
illustréel que Ja guerre a vu naitre jusque dam le.a tranch&amp;f. A
signaler également 11D expc&gt;K ~ complet des ÎnltÎtlltÏODI corporatives, salons et aoci6téa diverses qui groupent les b,uao,-,
ristes. D'excellentes reproductions de Daumier, Guys, Willetœ,
Forain,Cappiello,Hemard, Gu Bofa, etc;.•. illustrentcctoUfft&amp;C
aussi utile qu'attrayant et qui vient combler une Jaame fkbea,e •
Il appartenait au critique d'art auquel on doit une brilllate
notice sur nu..i..d, et au peintre de mœurs qu'est M. c.arco
de tracer d'une plume rapide et sdre ce dernier 6tat de fHumour.

•onaeat

t.
1.

M&gt;1'l'BU.S

Olltodorf, éditeur, 50, 1ue de la Cbaussêe-d'Antin.

�LE CARNET DES ÊDI1'EURS

4

DIALOGUES OLYMPIQUES, traduit
de l'espagnol, par Alfred de Bengoecha '.

CARLOS REYLÈS :

Voici peut-être le livre le plus original et le plus profond que
la grande guerre ait inspiré. Par la sérénité et la hauteur de
vues dont ils témoignent, ces dialogues entre Apollon et
Dyonisos d'une part, entre le Christ et Mammon de l'autre, sont
dignes de Renan et d'Anatole France. M. Carlos Reylès a l'imagination métaphysique du premier, la pénétration et la grâce du
second. Deux forces se partagent le monde : la force Apollinienne, esprit de liberté, de justice et de progrès, et la force
Dyonisiennc, esprit d'expansion et de connaissance. C'est
l'Amour qui doit opérer la fusion de ces volontés divines. Mais
comment faire régner l'Amour ? par le désintéressement et le
sacrifice de soi, répond le Christ ; par l'égoïsme et les intérêts
bien ordonnés répond Mammon. On voit ainsi comment l'auteur
envisage le conflit de la culture germanique et de l'idéal latin.
La Kultur est traduite devant le tribunal de Jupiter. Apollon instruit son procès et Dionysos, qui pourtant représente le principe de domination, désavoue l'application qu'en a fait la Germanie : sans doute toute philosophie inspirée de la Nature lui
est sympathique, mais il est adversaire de l'impérialisme
corn me de toute conception inhumaine. Jupiter, interprète de
tous les dieux, loue et déclare profitable pour le monde la raison de Lutèce ; mais il ne faudrait pas qu'après la défaite des appétits déréglés de domination brutale, la force fut tenue en discrédit ou qu'une réaction idéaliste apportât un spiritualisme à l'eau
de rose mêlé de niaiserie rationalistes. Les « buveurs de vent»,
inspirent autant d'horreur à l'Olympe que les «Junkers». Il faut
que le fabricant d'illusions et que le fabricant d'instrum~nts se
fondent en l'homme humain, personnification de la richesse
naturelle, volonté de domination et volonté de conscience, dont
la fusion est créatrice de bonheur.
Tous ceux qui veulenttirer la leçon philosophique de la guerre
et connaître le sens profond des événements actuels liront cet
ouvrage puissant et surprenant, écrit dans une langue admirable, et qui, grâce à l'adresse du traducteur, ne perd aucun de

LE CAR1'.ET DES EDITEURS

J.-H. ~os~r AI~E: TORCHES ET LUMIGNONS, Souvenirs littéraires, 1 volume in-16 '.
Le titre est amusant.
Les sous-titres ~xc~tent la curiosité, et de ceux qui ont connu
t~us les ~aods écnn1ns et les petits - que la liste de ces derniers serait longue ! - de l'époque naturaliste et d
·
auraient aimé les connaître.
'
c ceux qt:t
Le livre ne déçoit pas. Nous les voyons tous défiler devant
nous.' et ceux que nous étions contents d'oublier et de savoir
oubliés, ~ous n~ nous les retrouvons pas sans le malin plaisir
de les Yo1r dépernts petits et laids.
Nous n'oublierons pas de si tôt HerYieu, par exemple, cc
pauvre e~clav~ ~e la destinée qui le voulant célèbre l'obligeait à
accomplir religieusement et sans joie tant de rites mondains et
autres.
Mais ~cconnaissous-lc tout de suite, la plume de Rosny laisse
c?uler bien peu de fiel comparée à certaine autre qui nous décrivit elle aussi le grenier Goncourt et Champrosay.
Rosny nous paraît plus nai.
Lo~n de s'attarder auprès de ceux qu'il n'aime pas_ presque mdulgent à leurs défauts et à leurs erreurs il consacre
toute sa verve à faire revivre de-.:aot nous ceux qu'il aima.
A. Daudet est de ceux-là. Rosny nous le montre de nature
la:ge, débordante de vie, cherchant toujours à aimer plus et
mieux.
_, Qu~ Rosny mie un peu_ trop peut-être avec les yeux de J'amit1e qu importe I Il nous la1SSe un portrait attachant les défaut ·
même du modèle séduisent.
'
s
Rosny n_ous fait suivre aussi les petites intrigues qui sapent
!es grands Journaux, les petits motifs d'où naissent les grandes
10fl~ences ... et nous nous amusons beaucoup.
Ce~~ du bavardage, mais qui fera dire à ceux qui connurent
les milieux évoqués « comme c'est çà » et qui fera croire aux
autres qu'ils les ont connus.
'
Ces à-~6té de l'h_istoire littéraire ne risquent point de perdre
l~ur _att:a~. Se désrntéres~cra-t-o? jamais de l'homme derrière
1~cnva10 : Rosny nous fait connaitre quelques hommes et nous
aimons mieux ce?x ~ont nous aimions l'œuvre, moins les autres.
~ela se~!, n~ JUSt~fierait-il pas ce nouvel ouvrage sur une
pénode dep s1 étudiée ?

ses prestiges.
1.

B. Grasset, é&lt;litellr. 61 , rue des S:i.ints-Pères.

5

l -

Editions de la Force Fnnç.iise, 53, nie Réaumur.

�6

4
CARLOS REYJ

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et connaît
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1.

B. G

I.E C.\RNET DES ÈDrrF.URS

TROIS MYSTÈRES TIBÉTAINS (de la collection: Lt·s
Classiques de l'Orient). Gn volume in-8 '.
•
La civilisation de l'Orient peut bien nous paraitre :m~si inaccessible que ses monts, la littérature qu'elle nous offre n'en a
que plus de charme.
Charme tout spécial - unique.
Celui qui se nourrit ex~lusivement de ces œuvres trépidantes
0ù les mots qui dansent sur certaines pages ne sont que le
tableau fidèle des idées et des images qu'elles évoquent toute.,
goûtera un plaisir d'une sa\·eur oubliée en lisant les« Classique:;
de l'Orient » et tout particulièrement le dernier de la série :
« Trois mystères tibétains )l.
Tout dans cet ouvrage est si loin de nous, que notre sensibilité que rien en lui n'effleure, et notre intelligence que rien ne
heurte laissent toute liberté à notre imagination.
C'est un repo:, délicieux que de lire ces drames gigantesques,
âtroces par moments, et sanglants.
Ceci n'est point du paradoxe.
Le décor de ces drames c'est la nature elle-même, leur intrigue n'est pas limitée par l'idée de temps - c'est à peine si celleci en limite la représentation - ils jouent avec des idées générales sur le bien et le mal. et quelques-uns de leurs personnages
50nt le~ esclaves de la passion religieuse à un point que nous ne
~aurions même imaginer.
ët justement parce qu'ils sont loin de la réalité, ces drames
- que les spectateurs tibétains accueillent avec des pleurs nous les accueillons comme des contes de fées, des cont
Je fée mcn·eilleux. Nous ne pouvons résister à la magie de
cette poésie tout imaginati,·c, si lointaine des réalités, mais qui
emprunte assezii la nature humaine et à la nature mystérieuse de
J'lndc pour créer une admirable vision décorative.
Le sa\'aot pourra noter ce qui différencie ces trOil&gt; drames
créés à des époques di.tTérentcs, dont l'intrigue est plus ou moins
compliquée, la psychologie plus ou moins simpliste.
1
• ous nou contentons de jouir dt: cette poésie qui donne vie
t couleur à ces trois d~ames, et par instants nous berce de sou
rythme doux et lent.
JP.AN m:s nox. ·F.FEl.'ILLE.
, •. \u EJition Bossard, 4 3, rue Mad.une.

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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