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                  <text>�LE VOITURIER

I

Assurément, Monsieur, l'opinion des hommes, ce n'est
pas grand'chose; mais ce n'est pas rien. Vous pensez :
« des mots, des pruits, moins que du vent, moins qu'un
brouillard &gt;&gt;. Eh! vous avez peut-être raison, peut-être
tort. On vous dirait: cc Il y a, au Canada, une ville dont
tous les habitants vous tiennent pour un chenapan ))' ça
vous ferait rire, parce que le Canada, c'est loin. Moi,
à votre place, je ne sais trop comment je prendrais
l'affaire.
Le village que nous atteignons s'appelle Bosc-Roger.
Tout à l'heure, nous traverserons Bourgtheroulde, puis
Berville. Le Roumois, voilà un pays que je connais passablement. Je pourrais nommer toutes les maisons et raconter
l'histpire de chacune. Ces pommiers qui sont plantés dans
les cours, je les ai, plus de cinquante fois 1 vu fleurir; j'en
ai goûté Je cidre, année par année, en promenant mon
banneau du Thuit-Signol à Pont-Audemer et de Quillebœuf à Caudebec. C'est le métier qui veut ça. Quand un
pressoir grince au Bec-Hellouin, je l'entends du ThuitEbert. J'ai l'oreille sensible.
Nous passerons tout à l'heure au Teillement. Je vous
montrerai la maison d'un homme nommé Ginest qui était
bien le meilleur berger de ce plateau. Ginest a été tué,
voici dix ans, par le savetier de Berville et, dans tout le
:· ~•auteur rapporte aussi fidèlement que possible les propos du
voiturier Montgoubert, mais réserve, jusqu'à nouvel ordre, son jugement sur toute cette histoire.

H
,1

.,'

�514

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Roumois qui compte pourtant quelques fameuses têtes,
personne ne saurait vous dire à propos de quoi Ginest a
reçu dans la gorge un coup de tranchet qui l'a saigné aussi
proprement qu'un mouton. Non I personne ne saurait
vous dire la raison. Peut-être même aurait-on peine à
trouver dans la région, W1 homme qui se soucie plus de
feu Ginest que d'une aguignette; et c'est dommage, car la
race des bergers est en train de finir.
Le savetier qui a tué Ginest était un appelé Laud.rel. Je
l'ai bien connu. A l'heure qu'il est, ce savetier-là doit casser
des galets sur les routes de Cayenne, si toutefois les mouches
ne l'ont point maqué. Je vous le répète, je l'ai bien connu;
c'était l'homme le plus doux du monde. Quand un garçon
se met à tuer, il n'est point toujours aisé de connaître ce
qui l'y pousse. Laudrel a été condamné « à perpétuité .,, ;
je vous réponds qu'il ne s'évadera pas. C'est une bonne
pâte d'assassin. Que ses gardiens dorment sur les deux
oreilles : le savetier est entre leurs mains comme le mort
entre les mains du laveur.
Regardez les maisons de Bosc-Roger. Ce n'est pas la
vitre qui manque: il y a plus de fenêtres que de murailles.
Autrefois, derrière chacune de ces verrières, il y avait un
métier. Les gens d'ici travaillaient pour Elbeuf. Mais, petit
à petit, tous les tisserands sont descendus à fa ville et on
n'entend plus marcher les métiers, dans ce village.
Le Laud.rel dont je vous parle était natif de Bosc-Roger.
Il était tout jeune quand sa famille partit p~ur Elbeuf. Je
vous ferai remarquer qu'il y a de cela bien des années.
Pourquoi, diable! n'ai-je pas oublié cette histoire ? Hé,
hé! je n'oublie pas grand'chose, non, vraiment, pas grand'chose.
Ce Laudrel, qui s'appelait Fortuné, de son petit nom,
était et est sans doute encore un gars assez chétif, assez
rabougri, un fils de vieux, un petit ravisé, comme on dit
chez nous. Ce n'est peut-être pas inutile de vous donner
ce détail, bien qu'à mon sens il n'ait guère d'importance:

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1.:rnq ou six a.as, pas plus. Il n'émit point

�5I4

5.15
Laud-rel aurait êté plu:s fort qu'un ch.ev.al entier, plus gras

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Roumois qui compte pourtant quelques fameuses têtes,
personne ne saurait vous dire à propos de quoi Ginest a
reçu dans la gorge un coup de tranchet qui l'a saigné aussi
proprement qu'un mouton. Non l personne ne saurait
vous dire la raison. Peut-être même aurait-on peine à
trouver dans la région, un homme qui se soucie plus de
feu Ginest que d'une aguignette; et c'est dommage, car la
race des bergers est en train de finir.
Le savetier qui a tué Ginest était un appelé Laudrel. Je
l'ai bien connu. A l'heure qu'il est, ce savetier-là doit casser
des galets sur les routes de Cayenne, si toutefois les mouches
ne l'ont point maqué. Je vous le répète, je l'ai bien connu;
c'était l'homme le plus doux du monde. Quand un garçon
se met à. tuer, il n'est point toujours aisé de connaître ce
qui l'y pousse. Laudrel a été condamné « à perpétuité " ;
je vous réponds qu'il ne s'~vadera pas. C'est une bonne
pâte d'assassin. Que ses gardiens dorment sur les deux
oreilles:· le savetier est entre leurs mains comme le mort
entre les mains du laveur.
Regardez les maisons de Bosc-Roger. Ce n&gt;est pas la
vitre qui manque : il y a plus de fenêtres que de murailles.
Autrefois, derrière chacune de ces verrières, il y avait un
métier. Les gens d'ici travaillaient pour Elbeuf. Mais, petit
à petit, tous 1es tisserands sont descendus à la ville et on
n'entend plus marcher les métiers, dans ce village.
Le Landre) dont je vous parle était natif de Bosc-Roger.
Il était tout jeune quand sa famille partit pour Elbeuf. Je
vous ferai remarquer qu'il y a de cela bien des années.
Pourquoi, diable! n'ai-je pas oublié cette histoire ? Hé,
hé! je n'oublie pas grand'chose, non, vraiment, pas grand'-

chose.
Ce Laudrel, qui s'appelait Fortuné, de son petit nom,
était et est sans doute encore un gars assez chétif, assez
rabougri, un fils de vieux, un petit ravisé, comme on dit
chez nous. Ce n'est peut-être pas inutile de vous donner
ce détail, bien qu'à mon sens il n'ah guère d'importance:

tE' VOtroRIRR

qu'une loche et plus dru qu.'1m. fuya!'cl qu'id. n'en serait pas
mcins aujourd'hui en train de s'àrracher les tiques d«s pieds
en regardant nager les requins, là-bas, devant 1~ me11,_ _,_.
chaude. Il a eu &lt;rontre lui des puissances en, face desquell
la volônté d'nn homme seuI ne: pèse guère plus lourd
qu.'une graine &lt;œ séneçon.
UI
Quan&lt;l. Fortuné Laudrel qu.ittF le pays, il m.'était enœrrem
qu'un bambin, ainsi que j'ai eu l'honn~ur de vous le dire.
ï
Il est restlé plus de vingt ans ho.ns de ahez nous. On ne l'a
vu revenir que peu de temps .av.an:t le mauvais coup+
0
Comme iL faut aller p.ar ordre, je vais vous racont&lt;tr ce
qui lui est: arrivé da.ru; l'intervalle, sans ça vous se11iez C -t
,tTl
.att5si sotr que les au,tres po.ur enten.dte quoi que ce soit à
!:'affaire..
Les v.ieu~ Laudrel,, les parents, firent de n:ra.uv.aises ~&gt;
affaires· à Elb-euf. Tis ne, tardèrent pas l périr. C'est tout
po.ur eux. Ils n'ont au.cane part dans mon histoire, si ce
n'est d'avoir fair ce nralheure:ux garçon.
Laudrel avait appris le métier de cordon.nier. Il vint
s'établir à Rou.en, près de: l'aître Saiu.t-Madon. Là, il véimt
:0
assez. longtemps et fit la connaissance d'une domestique
d'auberge. Il l'épousa. C'était i.me fille sans grand bow sens,
qui était originaire du Vexïn et ne cessait de lam.en:tei; son
pays. (Riche pays, pour la cnltile, le Vexin). Elle passait
toutes ses journées à taœabust.er son mari pour qu'il quittât
Rouen; si bien qu'il s'y décida, Ils firent lerus trrois paquets
et s'allèrent établir à Uan.court-S'-Pienre,. un petit vilkt{5tt
du Vexin où il riy. a quasiment rien à faite pour W1 savetier, car les gens de Liancoill't ont coutume de porter- ùmrs
semelles à Chaumant.
Tout ça ne vous intéresse guère; ma.ÏB, si vol'l.s n'écnuuez
~oint~ vous ne c.om.pren.drez rien, à 1a suite. et il faudra que
Je recommence.
Fortuné L:rud.tel vécut av:ec sa re.trullle. à Liancourt-St...
Pierre peodant cinq ou six :m:s, p.:is plus. Il o'ét!ai.t pcrint

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�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aimé et ne voyait, autant dire, personne. On le considérait,
dans ce pays, comme un horsain, pour parler la langue de
chez nous. Sa femme était bien de la région, mais elle
s'aperçut, en y arrivant, qu'elle ne connaissait plus personne. Elle y était revenue parce que c'était le pays de son
enfance et qu'elle se figurait que là seulement elle serait
heur.euse. Or, à Liancourt, personne ne fit plus cas d'elle
que d'une pouche et elle se mit à s'ennuyer terriblement,
comme toutes les femmes.
Laudrel, lui, bricolait pour vivre : un peu la chaussure,.
un peu le sabot, un peu le harnais, un peu de tout et, en
définitive, bren, rien de rien, pour être juste. Il vivotait;
il attrapait, de-ci, de-là, une journée de travail qu'on lui
donnait à regret. Il était tenu à l'écart et ne comprenait
pas fort bien son cas, parce qu'il était un peu bête. Les gens
de Liancourt n'arrivaient pas à l'avaler; ils le supportaient,
voilà to.ut; et, bien à tort, ils le jugeaient malfaisant. S'ils
l'entendaient tousser, ils pensaient charitablement: « Voilà
Toupin qui va crever», car ils l'appelaient Toupin, pour
des raisons qu'il serait trop long de vous expliquer.
Eh bien, Laudrel dit Toupin ne creva point. Il toussait
souvent, car, vous le savez, il était minable; mais ce fut sa
femme qui mourut. Elle prit une maladie dans le ventre,
comme toutes les femmes, et fut emportée en trois jours,
ce qui n'est pas trop triste, au bout du compte, car c'était
une créature qui s'ennuyait terriblement.
Chez Laudrel, qui n'avait pas une once d'intelligence,
le cœur était bon. Il fut très affiigé. Il enterra sa femme
puis n'eut qu'une idée : quitter Liancourt. Il pensait7
comme tout le monde, qu'il serait plus heureux dans un
· autre endroit que celui où il se trouvait. Il n'avait point
fait d'amis à Rouen, non plus qu'à Elbeuf. Il se connaissait, en revanche, à toutes sortes de petites besognes qui
ne se rencontrent pas dans les villes. Enfin c'était un pauvre
bougre qui s'imaginait avoir un but parce que le vent le
poussait dans le dos. Il songeait à revenir camper dans les

LE VOITURIER

,517

parages de Bosc-Roger. Un matin, il prit ses outils et ses
quatre sous et il quitta Liancourt sans dire au revoir à personne. Ça se comprend, puisqu'on ne l'aimait pas et qu'il
n'avait pas de société; mais ce n'est pas un procédé recommandable, à mon sentiment.
Tout le pays de Liancourt fit « ouf&gt;&gt; comme si on lui
avait retiré une montagne de sur le cœur. Il ne s'agissait,
en vérité, que d'un gringalet sans conséquence, mais on ne
peut discuter ces choses-là, et quand un pays tout entier
se prend ' version pour un homme, c'est perdre son temps
que d'aller à l'encontre.
Laudrel gagna Rouen, par étapes. De là, il monta sur le
plateau et, un matin, les gens de Bosc-Roger le virent
&lt;lébarquer sur le carreau du village. Il but un bol de cidre
à l'auberge et se nomma avec autant de confiance que s'il
eût dit : « C'est moi Christophe Colomb, qui reviens
d'Amérique. »
Je crois bien que, dans tout Bosc-Roger, il n'y avait pas
trois maisons où fût demeuré le souvenir de Laudrel. Le
garçon s'aperçut tout de suite que le pays natal ce n'est pas
forcément celui où on est né. Lui, Laudrel, était un de
ces types qui n'ont pas de pays vraiment natal. En outre,
il avait le cerveau mal organisé et ne remettait même pas
les gens qui auraient pu le reconnaître.
Il traîna, quelques jours, de-ci, de-là, et finit par s'installer à Berville pour y bricoler, comme il avait fait à Liancourt. Chez nous, on l'appelait « le veuf», à cause de son
malheur. Il n'était même pas capable d'avoir un seul surnom. On l'avait appelé Toupin là-bas, ici le veuf; on
l'aurait appelé de vingt façons qu'il n'aurait rien trouvé à
reprendre.
Il avait, en ce temps-là, dans les trente-cinq ans. Je l'ai
fréquenté et je peux vous assurer qu'il ne présentait rien
d'extraordinaire, à première vue. Mais, pour quelqu'un
qui s'y connaît, il n'était pas tout à fait naturel. Il avait
l'air de dormir plutôt que de vivre. Il tenait toujours la

�518

LA NOUVELLE REVUE FRA..'lÇA.JSB

tête penchée, le menton touchant le bréchet, comme un
homme qui ·écoute un faible brnit. Son regard n'était .pas
fuyant, mais il n'avait ni poids ni fixité; il allait et venait,
ce regard, il voletait .s:1ns cesse comme ces loques qu'on
suspend au vent pour effaroucher les oiseaux. Avec. cela,
imaginez un teint de la couleur du vieux plâtre et, chose
qui montre que le sang de ce garçon n'était pas fort sain,
beaucoup de feu sauvage et de boutons entre cuir et chair,
dans le pam1i de la figure.
Fortu.ué Laudrel avait des abseu.ces pendant la conversation. Il s'arrêtait soudainement, au plein milieu d'une
phrase et, quand il se reprenait à parler, il semblait avoir
oublié ce qu'il était en train de dire. Parfois il criait:
c&lt; Ecoutez! écoutez ! &gt;&gt; Nous savions bien qu'.il n'y avait
rien à entendre, mais, pendant une ou deux minutes., il
agitait sa main ouverte, pour nous faire taire.
C'était un homme assez pieux. Il avait, dès son arrivée,
demandé à faire partie des frères de charité. On ne s'y
était pas opposé car, somme toute, il était du pays. Mltis
on avait dû lui prêter une tunique, parce qu'il ·était
pauvre. A part cela, il s'entendait -très bien à laver et ensevelir les mons.
Voilà l'homme, tel ,qu'il fut connu iGi. Un gaillnrd tout
à fait quelconque, Yous voyez.
Pendant le début de son séjour à Berville, il fit un patit
voyage. li avait reçu, de Chautnont-en-V.exin, une lettre le
convoquant chez l'homme d'.affaires; c'était au sqjet de je
ne sais plus quelle bêti~e concernant -sa femme. Il passa
ju6te une demi-journée à Chaumont, le temps de faire sa
course et de boire chopine. -Comme il avait une couple
d'heures à perdre avant le train, il s'en fut jusqu'au cimetière de Liancourt, histoire de réciter un bour de prière
sur la tombe de sa défunte. Il ne renGontra, en allant,
absolument personne ; mais, comme il 6ortait du cimetière,
il aperçut deu«: femmes de Liancourt. Elles le reconnurent
de loin, s'arrêtèr.ent et dirent : « Quoi ! Voilà Toupin qui

LE VOITURIER

519
est revenu ! » Lui, il n'y prit pas garde et s'en alla sans
donner le bonjour à personne. Le soir même, il quittait
le Vexin pour toujours. Je vous prie de remarquer qu'il
ne retourna januis dans ce pays. D'après ce que je sais, il
ces.sa même bientôt d'y penser : il n'a,,ait pas longue
mémoire et n'était point homme à penser sur beaucoup de
choses à la fois.
Il revint à Berville et reprit ses bricoles, toussotant, crachotant, se levant dès les chats, faisant poliment tout ce
qu'on le priait de faire, donnant l'impression d'un garçon
usé, minable et qui ne saurait aller très vieux.
Maintenant, attention I Voilà les choses qui deviennent
drôles.
Le lendemain du jour où Laud.rel avait été aperçu près
du cimetière de Liancourt, les gens de ce village découvrirent, derrière une meule, le cadavre d'une fille de ferme.
Comme on le sut par la suite, cette fille avait été étranglée
et traitée d'une manière honteuse; cela parut d'autant plus
triste que ce n'était pas une vacatout1 mais une femme de
bien.
Les gendarmes levèrent le nez, cherchèrent le pied du
vent et découvrirent, sans aller fort loin, un damné chemineau qui, une fois sous les ,·errous, avoua sans trop de
difficulté qu'il était le coupable. La justice se mit donc à
la besogne avec ce chemineau qui n'a guère d'importa.oce
pour ce qui concerne mon histoire.
Les gens de Liancourt laissèrent ba,•arder les hommes de
loi; ils n'en pensèrent pas moins. Ils avaient leur sentiment
sur l'affaire; tous murmuraient : &lt;&lt; C'est Toupin qui a tué
la fille. »
.
Ce n'était guère sensé de porter le crime au compte de
Laudrel puisqu'on tenait l'assassin et qu'il avait avoué;
mais quand une opinion s'enracine dans un village, le
Père éternel lui-même aurait peine à l'en arracher. Laudrel
dit Toupin avait été vu par deux femmes parfaitement
saines d'esprit et dignes de foi. Alors qu'on le croyait au

�j20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

diable, il avait été vu, en train &lt;le se glisser hors du cimetière où il n'avait rien pu faire que de malpropre. Donc
Toupin était revenu dans la région et se cachait. La fille
de ferme était sa première victime. Voilà ce qu'on pensait,
voilà ce qu'on disait à voix basse dans le pays de LiancourtUne chose étonnante est que de tous ces Liancourtois,
pas un n'eut le courage de prononcer en justice le nom de
Laudrel dit Toupin. le peu qui dut faire le voyage
d'Amiens pour y porter témoignage ne souffia pas mot de
Toupin. Peut-être les gens de Liancourt sentaient-ils qu'ils
navaient rien à prouver contre laudrel. Peut-être avaientils, de leur Laudrel, une peur si noire qu'ils redoutaient
même de lâcher son nom devant les juges. Pour mon
compte, je crois que la justice d'Amiens leur semblait une
chose redoutable, bien étrangère, somme toute, à leur
affaire. -Liancourt avait un secret, un de ces secrets qu'on
ne peut raconter à des gens qui ne sont pas du pays.
On laissa donc le tribunal se débrouiller bien tranquillement avec son chemineau, et on continua, dans Liancourt,
à penser ce qu'on pensait.
Le second coup de laudrel dit Toupin ne se fit pas
attendre. Un grand fointier prit feu, prè~ de la voie du
chemin de fer. Liancourt trembla sous l'averse de flammèches, car, comme vous le pensez bien, Toupin avait
attendu le vent d'ouest, afin de mettre tour le village dans
le souffie de l'incendie. Cette fois-là, on aperçut, à la lueur
des flammes, Toupin (ou l'ombre de Toupin), qui s'enfuyait vers les marais de la Troesne, car il lui fallait bien
trouver à se mucher dans une région qui n'est guère boca-

geuse.
Dans le courant de la même saison, trois porcs furent
massacrés dans leur ceute, massacrés à coups de hache.
Tout le monde reconnut que Toupin faisait le mal pour le
mal, sans espoir d'en tirer profit, ce qui, de l'avis général~
ttait assez bien dans son genre, à Toupin.

LE VOITURIER

52r

Ce fut une grande période pour Liancourt. Dans le
Vexin, les villages sont plus rassemblés que les nôtres. On
se voit de plus près ; on communique plus volontiers.
Toupin deYint le démon du pays, un démon familier dont
on avait grande horreur, dont on redoutait les maléfices,
mais dont on était quand même un peu · fier au regard
des villages voisins. Tous les pays ne sauraient se vanter
d'avoir un Toupin, surtout un Toupin comme celui-là.
Songez qu'en moins d'un an il fit, à Liancourt, toutes les
canailleries imaginables : il noya deux gamins dans la
Troesne, qui n'a pourtant que moyennement d'eau ; il
assomma d'un coup de poing, certain soir de grand froid, un
vieux retraité qui vivait seul, dans le haut du village et
qu'on trouva raide, en travers du chemin. Un homme,
notez-le, qui avait justement une profonde haine de Toupin. Les vaches, ici et là, perdirent la rerenette et avortèrent coup sur coup. Voilà du Toupin tout pur. Il y eut
une maladie des basses-cours et les poules tombèrent
comme mouches à gelée blanche. Encore Toupin ! De
temps à autre, une baraque brûlait, car Toupin avait pris
le goût du feu.
Il ne se faisait pas seulement sentir : il se montrait.
On l'apercevait parfois. à la nuit tombante, descendant du
plateau par un sentier vert. li avait, comme à l'ordinaire,
sa tête inclinée sur la poitrine ; il allait, regardant ses pieds
et dissimulant son visage. Parfois, la nuit, il parcourait les
ruelles. Tout le monde reconnaissait le bruit de ses souliers, qu'il fabriquait lui-même et qui ne sonnaient pas
comme les autres. Alors un homme ouvrait une lucarne
et lâchait un coup de fusil, au juger, daus le noir. Un
soir, à l'époque des couvraines, les gens de Liancourt le
virent, de loin, traverser une pièce de terre et ramasser,
chemin faisant, un peu du grain fraîchement semé, ce qui
ne laissait présager rien de bon pour le propriétaire du
champ.
Si jamais un homme a tenu en haleine un pays tout

�522

LA NOUYELLE REVUE .FRANÇAISE

entier, si Jamais un homme a occupé les pauvies âmes,
depuis les marmots de l'école jusqu'aux vieillar&lt;ls par.aIytiques, ce n'est pas Napoléon, croyez-moi : c'est Toupw . ,

Il se fit, dans Liaucourt, autour du nom de Toupin,
u,n mouvement des esprits si fort, si soutenu que nul
personnage vfr.ant n'était a.ussi vivant, ,dans le viU.ige.,

que ce Toupin, ou :pilutôt que cette ombre de Toupin.
La frayeur. la haine, la rancune, tout cela s'amoncelait
dans le cœur du pays, tout cela grondait et ,demandait
satisfaction. Ce n'est pas r~n, une pareille colère ! li .faut
bien que tôt ou tard ce poids-là tom.be sur quelqu'un.
Celui qui serait venu dire aux gens de Lianaourt que
Laudrel-Toupin vivait paisiblement en faisant de menues
bricoles, à Berville-en-Roumois, celui-là aurait vu les plus
ca.lmes lui rfre au nez. Ma foi, Monsieur, les Liaocourtois
n'aur;üent pas eu tout à fait tort, car un homme., •ce n'est
pas seulement ce que ça paraît, et le Toupin-Laudrel en
chair et en os qui bricolait chez nous .avait assurément
moins d'existence, moins de souffi.e ,que le Laud.rel-Toupin
imaginaire qui ravageait le pays de Liancourt. Oo n'est pas
seulement il ou l'on pose.
Quand je songe à œtte histoire., je me demande -si le peu
de Landret que nous avions chez nous., ,c'était bien l'homme,
si ce n'était pas plutôt le fantôme. On ne sait pas; v.raim~
on ne peut p.as savoir.
Je vais pourtaot laisser le Laudrel de Liancourt pour ,en
revenir à celui de Berville, le nôtre.
Je vous J'ai dit,, il avait t1.1ouvé à se loger et tr;availlait,
trntôt .de son métier de savetier., tantôt de bric et de
broc, .à des .riens. Je le vo,-a.is prcsgue chaque jour,
parce que je pasilÏs dans le .pays ma.tin et soir, avec ma
carriole ou mon banneau. A ce moment-là, je ne œ.nnaissais pas. biei1 entendu, tout ce que je vous raconte.
C'est plus tard, beaucoup plus tard que j'ai tout su, que
j'ai tout compris.

LE YOITURIER

52J

Il m'arrivait de boire un bol de cidre avec Laudrel., et de
camer. Il n'était pas très, très ifamilier; il manquait de conversation. Je lui disa.i.s : &lt;&lt; Comment ça va? » Et il me
répondait d'un air embarrassé : « Par•ci par-là. &gt;&gt; Pasgrand'chose de plus à en tirer.
Ce que je remarquais, ce qo.e tout le monde pouvait
remarquer, c'est qu'il maigrissait. Non que la nourniture lui fît défaut : il gagtUit bien assez pour le manger
d'un homme seul; mais il avait l'air d'être rongé en de-

dans.
ll était soigneux de son trav.ail :et allait régulièrememt .à
l'iglise. On n'avait .rien .à lui reprocher sur le chapitre des
femmes. Il donnait l'impression d'un homm.le vidé, absent ;
un homme ·sans importance et sans poids.
Mais .quelques mois passèrent et sa figure devint
étrange, pour ceux du moins qui&gt; comme moi, 011t J'œil.
Il marchait presque ployé en deux, a.ccablé,, tout pareil à
un gars qui emporterait uoe maison sur son dos. Il tenait
toujours la tête penchée et si fortement que son menton
devait faire trou dans sa poitrine. Il -m'ar.rivait de le rencontrer allant à ses affaires; je le prenais dans ma. voiture.
Il me disait : « J'ai nn feu qui me travaille le dedans du
corps. » Je lui répondais : &lt;c Il faut voir un médecin . .»
Mais lui hochait la tête pour dire non. Il prit, pen à peu,
l'habitude de ce mouvement et ne cessa p1us de hocher la
tête comme pour :répéter mille et mille fois: ·« nonJ non 1»
Je vais aller au court et vous dire ce qu'il advint .environ
un an après le retour de Laudrel.
Le savetier v.oyait assez souvent Gin.est qui était berger à
la Tomberie, et qui avait une maison moitié sur Berville,
moitié sur l!: Teillement, un endroit où nous allons .ar.r:iver
dans moins de cinq minutes. Laudrel allait volontiers fumer
une pipe auprès de Gioest, et ils causaient tous d.ew. à ne
rien dire, car si Laudrel était silencieux,, Ginest n'était pas
bavard. li lâchait peut-être trois mots par jour,, don.t dem.
pour ses chiens.

�524

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Laudrel n'était plus que l'ombre d'un homme. Ceux qui
l'observaient tant soit peu s'attendaient à le voir tomber au
moindre coup de vent. On le tenait pour un garçon perdu
et ?n. disait que c'était la poitrine ; mais ce n'était pas la
po1tnne.
Un jour, un dimanche, Laudrel s'en fut retrouver Gînest
qui était occupé à châtrer les moutons de l'année. Corbasson,
qui a vu la scène de loin, m'a tout raconté.
Ginest prenait les jeunes moutons entre ses genoux, le
derrière en l'air ; il leur fendait la peau avec un vieux tranchet que lui avait prêté Laudrel, puis il saisissait les parties
à deux mains et châtrait l'animal avec ses dents, en reculant la tête et en tirant, ce qui est une bonne manière de s'y
prendre quand on sait ce qu'on fait, comme ce Ginest.
Eh bien, ce jour-là, Laudrel regarda pendant un grand
moment Ginest châtrer ses bêtes. Laudrel était debout et
vint qn moment où il commença de trembler sur ses
jambes. Puis soudain, c'est ce que m'a raconté Corbassôn,
il saisit le tranchet et, pendant que Ginest serrait les dents
en renversant la tête, il lui enfonça le tranchet dans Ie gras
de la gorge, sous la mâchoire. Corbasson n'en revenait pas.
Il parait que Laudrel s'y prit aussi nettement qu'un homme
qui n'aurait fait que ça toute sa vie.
Ah ! Monsieur, voilà une affaire sur laquelle on a dit un
nombre considérable de bêtises. Oh ! oui l un nombre
considérable. Laudrel fut arrêté sans difficulté. Il ne se
sauva point. Il ne donna pas un mot d'explication. Il se contentait de répéter :
- C~mme c'est dégoûtant, ce qu'il faisait là l Comme
c'est dégoûtant t
Vous admettrez pourtant avec moi qu'un berger peut
châtrer les moutons avec ses dents, ce n'est pas une raison
pour le tuer. La raison, la vraie raison, les juges de Rouen
ne l'ont jamais connue. Laudrel, tout le premier, ne la
connaissait poip.t.
Il reprît si vite et si bien dans sa prison que, quand il

LE VOITURIER

525

parut devant le tribunal, il avait l'air mieux portant que
jamais. Il paraissait soulagé, délivré, guéri. Il ne chercha
point à se défendre ; il .ne lâcha pas, non plus, un mot
que l'on pût mettre à sa charge. C'était un homme dont
il n'y avait rien à dire. Personne de Berville ne témoigna
contre lui, le coup de tranchet mis ·à part. On lui a laissé
sa tête, à ce Laudrel, et on l'a expédié en Guyane où il
doit avoir plus chaud que nous, à l'heure présente.
Le curieux, Monsieur, est que ce malheureux ne setnblait
pas s'intéresser à son procès. Chaque fois qu'on lui rappelait
son crime, il était stupéfait; il ne disait ni oui, ni non; il
n'avait pas l'air bien convaincu que c'était lui qui avait fait
la chose et il parlait comme quelqu'uh que l'on réveille en
sursaut.
Bah ! en voilà bien assez de ce Laudrel. Je peux pourtant vous dire encore une chose : les gens de Liancourt
connurent, par les gazettes, tous les détails du procès de
Rouen. A compter de ce moment, Liancourt retomba dans le
calme et tout le monde se trouva satisfait. D'ailleurs, il ne
se produisit plus, dans ce village, que des choses naturelles,
il y eut des accidents, des maladies, quelques incendies, mais
plus rien que des choses naturelles.
Vous vous demandez, sans doute, comment il se fait
que je sache tout le vrai de l'affaire. C'est que moi, Monsieur, je voyage beaucoup. Je suis toujours sur les routes.
Je réfléchis. J'écoute grincer l'essieu, j'écoute le pas de
mes chevaux. et mille autres bruits, mille autres I Je regarde le jour naître et mourir sur les vitres du village.
Je bois avec les hommes dans les auberges. Je comprends
mieux que beaucoup les cris qu'on entend, le soir, en
rase plaine, quand les villages se parlent de loin, avant
le sommeil. Je sais beaucoup d'histoires, oui ! beaucoup
d'histoires.
Ah ! voilà la maison de feu Ginest. Cette maison que
vous voyez là-bas, près du remblai que nous appelons ici
un fossé et sur lequel il y a des hêtres. La limite des deux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

commnnes traverse cette maison. Quandi il s'est agi d'enterrer
Giinest, qnœ n''avait pas de famille, il y a eu grande querelte
,~llltll!e Bervitlœ- el! le Teillement. Personne ne voulait d'l!l.1eada.vre. Les hommes d:e loi ont fait observer que dans cette
maison, la cheminêe était sur Berville. Et c'est Berville &lt;qui
ai payé ; car, où est le.foyer d'une maison, éest là qu'en est

MARS

ou

LA GUERRE JUGÉE

I

t'âme.
Je vais m~ttre les chevaux au pas et vo'l!ls raconter cette
.quereUe-.
GEORGES DUHAMBt;

DU BEAU

Nul n'est à l'abri de cet enthousiasme prodigieux qui fait
que l'on veut marcher sans savoir jusqu'où, à la suite d'une
troupe bien disciplinée et résolue. Ces effets sont bien
connus, mais communément attribués au prestige de la
Patrie, naturellement présente ici à l'esprit de tous. Ce
n'est pas le seul cas où le Dieu nait de l'enthousiasme; et
je crois que ce sentiment est proprement esthétique, ;'entends qu'il n'est ni fortifié ni même modifié par les pâles
idées qui l'accompagnent, concernant le devoir et le sacrifice ; tout au contraire, ces idées en sont illuminées et
réchauffées ; en sorte que l'objet réel du culte, c'est bien
l'action même, commune, réglée, rythmée, enfin perçue et
sentie par toute la surface de notre corps.
Tout est parfait en cette danse ; l'ordre y est sensible j
la musique y est exactement adaptée; la volonté de tous est
perçue par chacun ; volonté de quoi ? D'agir en commun&gt;
sans rien d'autre ; et cela suffit pour que le bonheur de
société soit éprouvé sans mesure, balayant tous les médiocres soucis, tout sentiment de faiblesse, toute crainte.
L'homme se sent et se perçoit avec les autres, invincible et
immortel. Ce tambour le fait dieu.
Je renonce à définir le beau. Du moins ce défilé militaire en donne un exemple incomparable. Le sentiment de
bonheur ne dépend point du tout de quelque idée sur les
fins poursuivies ; l'opinion de chacun n'importe guère,
1.

Les chapitres que l'on va lire appartiennent au début et à la fin de

Mars ou la guerre jugée.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soyez instruit ou ignorant, cela n'y changera rien; il faut
ici penser et agir dans le bonheur le plus enivrant. Les
petites raisons ne servent qu'à vous amener là, si vous êtes
libre de vos mouvements. Pour le soldat, il y est conduit
par force ; mais il l'oublie aussitôt. Cette parade n'a nullement besoin de raisons ; elle se suffit à elle-même; elle
s'affirme glorieusement. Il n'y a qu'un remède contre cette
admiration totale, c'est d'être ailleurs. Et encore est-il qu'en
pensant seulement à cet ordre humain qui va, je sens que
je voudrais aller aussi. Mais le spectacle lui-même trompera
encore mon attente. J'irai. J'irai.
Par ces caractères, je dis que la chose militaire est proprement esthétique. Et je re1narque qu'il n'y a point d'autre
art populaire en ce temps-ci, ni même d'art qui soit comparable à celui-là, par la puissance et la perfection. Chacun
y est pris. Chacun y sera pris. Oui les morts seront oubliés ;
et les erreurs aussi ; et les mensonges ; et les froides et
tristes réflexions nées de solitude.
Il faut savoir que le beau est ce qui met l'esprit des
hommes en mouvement. Le vrai même est faible à côté; et
le bien est austère quand on s'y met. Jetiens quel'arnour de
la vérité est faible, quoiqu'assez bien dirigé toujours, s'il n'est
payé. Aussi, dans les discussions, les passions tristes finissent par régner. Au lieu que l'amour du beau efface tout et
guérit cette âme inquiète et faible. Aussi cette mystique de
la guerre, née d'un spectacle, régnera toujours et sur tous.
Semblable en cela à l'esthétique religieuse, mais plus puissante encore par son mouvement accéléré. C'est par là qu'on
s.iisit la parenté, étrange autrement, de l'esprit militaire
et de l'esprit religieux; ce que l'oreille musicienne, au
Te Deum, saisit très bien.
ANIMAUX DE COMBAT
J'ai vu sur les murs une affiche honorable, mais qui vise
à côté. On y dénonce cette corruption des jeunes gens,

\

MARS OU LA GUERRE JUGEE

529

visible par les spectacles et les chansons. Mais je pensais
aussitôt à ce que j'ai vu de la caserne quand la classe quatorze y vint apprendre le métier de soldat. Ici sont les racines de la guerre, et ses moyens secrets. Jeunes hommes
séparés de leurs familles, captifs et exilés. Soudain, jetés
-dans l'ordre humain le p)us effronté, le plus cynique, le
plus puissant aussi par la hiérarchie, par la moquerie, par la
domination des plus corrompus. L'homme est dévêtu alors
de ce qui l'orne et le protège, comme la sinistre cérémonie
&lt;lu Conseil de Révision l'annonce assez. Dépouillés de toute
pudeur, à l'âge ou il faut que la pudeur soutienne la sagesse.
D'un côté soumis à un pouvoir hautain et lointain qui ne
voit en eux que moyen et matière ; et de l'autre soumis à un
pouvoir d'opinion proche, familier, bientôt grossier par le
règne des impudents et des brutaux. Ainsi se forme et grandit de mois en mois un sauvage esprit de révolte, mais
purement animal et bas, découronné, qui gronde et n'agit
point; cette mauvaise volonté sans tête est le pire des prcduits humains.
L'art militaire, aussi ancien que l'escrime, a, de même
~ue l'escrime, des finesses de praticien, qui étonnent d'abord,
et bientôt effrayent par leur action concordante, qui va
toujours à la même fin. Tout ce cynisme appris et tout ce
désespoir informe iront enfin à l'assaut après bien des
détours ; cette colère ne peut s'échapper que par là. Tout
y concourt, jusqu'à ces costumes étudiés qui dirigent si bien
le respect et l'humiliation. Tout est calculé, quoique sans
pensée, pour que la moquerie des plus vils coquins assure
-encore cet ordre terrible. Et, par réaction, les puissantes
cérémonies et les actions en masse sont belles touchantes
'
,
enivrantes encore plus. D'où ce désir de l'action suprême
-qui réhabilitera. C'est pourquoi l'on n'ose point dire que
l'on ferait la guerre aussi bien si les hommes n'étaient décapés et trempés par ces procédés traditionnels. Mais aussi cet
entraînement veut la guerre, parce que l'idée de la guerre
ramasse en elle toutes les espérances et toutes les ven34

�LA NOUYELl.11 REVUE FRANÇAIS&amp;

53°
.
m rimées et enfin çonduites
geanc~, qui sont nourries et co . p d .~unes et la guerre
là C'est pourquoi cette corruption es_ 1
bl C' st
.
emble ou mées enseœ e.
doi,,.ent être voulues eru d fi
ei; dès qu'elles seront
pourquoi j'attends beaucoup es emrn
j ~ aussi de c~.c~os~urunt et qui est singulière, c'est
Sous une con iuoo
r côté un peu d~ cette pudeur
qu'elles abandonnent de leu
à ~equi est laid répugnam
d'esprit qui les détou_rne de pen~:,rffi ·1 problème'- et, par les
·1 C
se tient en ce ~1 c1 e
'
1
et w1 • ar t_o~t
• . ' .été fondée et maintenue par a
solid~s trad1ttons dune s~1 deur féminine va aux mêmes
guerre et pour la guerre, 1~ pu . 11
. a sc·ience &lt;les manières
,.
d rna$CU me· ams
finsque l unpu eur
'd
ts honnêtes s'accorde
l'
' e que c mo
'
qui ,•eut que on n us ,
eut nommer honnêtement.
avec l'art militaire, que 1~n : f tenon est aussi une esp ce
D'où vient que Mad~m~ e am fil après l'autre, sans quoi
d'adjudant. Mes arnts, tirons un
nous serrerons le nœuù.
LA FORGE

1 fi ce des coups de marteau
t encore une viola barre La trempe es
d
se retrouve aus
· . . , · forge une armée. La
, · eu près atns1 qu 00
lence. Or c e~t a P . . faite qu'elle supporte mieax u~
nature humaine e,st ams'. .
d'autres termes, c'est le 101grand :°'1~heur_qu un
:écont~nts. Si donc le peuple
sir qU1 fait les Jugeur
l.facbiavel voulait, que vous
la iodique comme i,
.
. f
d
gron e, c
·
~
N' yez pas nPUr • celui qui rap~
r- '
é
pas assez iort. a
f
ne rappez .
. t deu~ièmemenc respect ' et
fort est pren11èrement cram '

Il faut battre le fer. Toute a or

:::1~;s

finalement aimé. ~
u tous les esprits faibles, qui com}Y
C'est ce qu'ont m, co~t~é et sur l'enthousiasme. Mais ~es
taient surtout sur 1am
. ils ne peuvent nen
sentiments vifs ne durent p:: ;;:e~ves.
contre des jours ~e ter~eur atu.r:ile que celle-ci : « Soyons
C'est une réfle~1on b1en n
ouffert et ils sou.tfriront
indul~ents, car ils ont beaucoup s
,

XAiS OU LA GUERRE

JUGÉE

encore. » Mais ce raisonnement se trouve toujours mauvais;
parce que la moindre partie de liberté conduit à réfléchir.
Les vues du praticien sont plus jUS1es: « Soyons très sévères,
car ils ont beaucoup souffert ; ils ne nous le pardonneront
jamai , s'ils ont le loisir d'y pcmer. » Alors tombemt les
coups.de marteau, et sur le point sensible ; alors la moindre
liberté est pourchassée. les exercices •et les sanctions., tom,
jusqu'aux faveurs, a pour fin d'abolir entièrement l'idée
même d'un droit et le moindre mouvement d'espérance.
Ainsi~ quand on veut faire agir Wl gaz, on le comprime..
Toute cette force jeune étant ainsi comprimée etmntr:uiée
avec suite. sans une faiblesse, par l'~-tion d\u:i Système par.fuir, alors il n'y a plus d'échappée .que contre l'ennemi ; et
c'est lui qui paiera. Voili en href l'histoire d'un régimem
d'élite, et la pensée constante d'un vrai cbe(
Mais tour n'est pas noir en cette épopée. L'homme n'est
pas si simple. Quand il s'est heurté .aux barreaux vainement, il s'arrange pour y mucher le moins possible ; et
comme c'est exactement sa liberté qui est contrariée, il
trouve en lui-même de bonnes r.aisoos d'y renoncer;• mais
il faut d'abord qu'il soit assuré de c.'co pouvoir rien faire.
Et comme iJ :n'en meurt point, il .&amp;nt qu:e sa puiss;mc.e
s'emploie. Frappez, durcissez l'homme. L'idée de se \'enger
est bien fone en lui ; mais elle ne cherchera pas longtemps
un passage si tout est bien iiermé. Comme dans les canons,
l'obus ne partirait pas si la culasse n'était bien feranée. Ainsi
la. colère de l'homme, ayant f.ait le tour de la culôl$Se hermétique, se lanceruoute vers l'ennemi. Et voilà comment,
par Je travail continuel et par. la discipline inflenhJe, on
développe à coup sûr la valeur o.ffensir;ed'uoe troupe.
Finalement l'homme qui a échappé aux dangers, qui
s'est •,engé comme il pouvait, et qui a admiré son propre
courage, trouvera occasion, si les cé!remonies sont conVl:nablement réglées, d'adorer le Système et Je Cbef, un court
moment, et ensuite par souvenir. Ainsi les sllA"ivantsfouent
la guerre toujours plus qu'ils ne TOu.dra;ico.t.

�S3

2

Là NOUVBLLB UVUB FUNÇAISB

DE L'OBUGATION
On n~ doit pas de reconnaissance icelui qui paie ce qu'il
doit, dès qu'il ne peut pas faire autrement. Et certes je puis
supposer qu'il me paierait encore s'il était libre ; mais je puis
•pposer le contraire aussi. Lui-même n'en sait rien, puis-qu'il ne peut se poser la question en termes non ambigus.
Ledevoir, dans le sens plein du mot, suppose une délibération à part soi, dont tout dépend, sans aucune contrainte,
Or chacun sait que, pour le devoir militaire, la contrainte
est fon brutale.'Un Français ne peut donc choisir de servir
son pays sous les armes ; il peut choisir seulement d'être
chef; et c'est là un choix raisonnable, ou bien un choix
de la ~on ambitieuse. f entends il est vrai de belles phrases·, màis je remarque aussi de l'enthousiasme au départ
des simples conscrits, à l'égard desquels la contramte
iexerce sans façon. Cela me mettrait plutôt en d~nce, car
le saâifice vraiment libre serait plus fort de lui-même,sans
aucun secours des signes,doncplussilencieu:ii: il me semble.
Quelque pénible à entendre que soit ce genre de remarques, il faut pourtant y porter son attention avec une franchise entière. Si nous mentons là, l"unage de la Guerre est
aussitôt brouillée, et toute la suite des discours se tiendra
clans le convenable et dans l'apparence. Tous sont forcés;
il y en a seulement un bon nombre qui courent plus vite
que le gendarmeneles pousse. Je les ~lains tous; fadmi~
la RSignation et la bonne tenue de la plupart; mais admirer ici une libre résolution, un don volontaire que chacun
fait de soi-même à la patrie, je ne le puis. J'attends quelque dkision d'un homme entièrement dégagé de toute
obligation militaire ; par le jeu des institutions et les comnums effets de l'àge, il n'y en a pas beaucoup. Mais, par ces
raisons mêmes, il y faut une volonté de fer.
Et encore remarquez que l'art militaire, fondé d'après

.

ou

JOGD

SJJ
une ~ eaPf:rience, n'admet point du tout l'engagem a i t ~ , m m6me à terme. Disonsavec lesbommt1
d! ~• .recruteurs ou m6lecins., que si l'homme était
Jai_ssi Juge de ses propres forces, et de ce que la Patrie peut
lui clemander ~core, les effectifs fondraient, comme on dit.
MOI

t.&amp; . , . . .

n ~t ~ Juste là-des.,us et ne point cWormer la natureh ~ , d'aucnnemanière. DY a certainement des hommes
~ retournent volontairement au danger, par un souci de
ftlllcre la peur, et aussi par cette idée si puissante qu'il
n'est point j~e de laisser à d'autres, qu'ils soient libres ou
Corca, le potds des plus lourds dnoirs. D est un plus grand
nombre d'hommes qui, dans les moments où ils sentent
leur propre force que le danger, sont capables de
ermer la pone de l'arriàe, dans le temps très court oà
~ /ouvre. F.ofin le besoin de mipriser est bien fort chez
1adave. Et surrœt la longue suite des prières, des intti•
~~
mtme des mensonges qu'il faudrait mettre en jev.
~'-• cionsicl6rer les raisons mlme les plus Ugïtimes a
,._...,.. choee de rebu1ant et d'ignoble au
d'un
homme liln. L'œil d'un mfdecin militaire&gt; touÎ: armê
~tre
Ja ruse, suf&amp;t presque toujours pour achever la 1~
1110D
;--

:::t&amp;

J:ws

toujours est-il qu•un noble chef, et qui TOU~t
Cl'Olre à ses propres-". mou.ement;
.
..---, dini't du preDUer
« Q.ue ceux,~ en ont .assez s'en aillent; je ne veu:ii: que des
h&amp;os. • .Mais il est clair qu'il ne peut point dire cela. Cest
pourqUOI le chef militaire vit dans l'apparence, sans pens&amp;
aUCUDe sur les choses que je dis maintenant ; sans gloire
rielie au dedans ; ramenant tour au m&amp;ier • cordial sans
aucun natµrel ; inilaible et triste.
'
DE L'IRRÉ.50LUTION

• Les mouvements de l'homme vont par explosion touJOUIS au delà des causes extérieures. n est fou d'e::ii:pliquer

�5:34

LA :mtJVEtll :UVUE. FRANÇAISE

le,; guerres pa:r ces difficultés• de c~nœflerie, qui ne man-

•qœnt jaumis~ Il fu.ut considérer œt anrmal si dtmgereux
J'('1ttf lui-même, et qui di©isit c©mmunémint un malh.e~l'
«min plutôt que d'avoiT .à: I.e cra:indre longtem~s, Ma1S 11
est remarquable comme· ces mouvements humains échappent au momlisœ, toujours domi:rrë par l'idie puérile d'ufi.e
petite machine à c:alcul«l'. Les, sentiments, cependan:, déctdent (Îij tout, et au premier rang l'impatience, qm entœ
danB toutes nœ affmionS', d'amour, de hsaine, d'espoir ou
de, minte· sans en e»cepter une seule.
Void ~ne scène que j'ai vue une fois, et qui fut sans
doatie ordinaire, en cette guerre où, comme dans toutes, les
opinions qu'on ne d:it pas· furenc- le mote_ur principal. Plu:
sieurs officiers d'artillerie assemblés) parmi lesquels un qut
est le pfos:}eune. On lit une lettre officielle qui deman&lt;tt
~ volontaires pour l'aviation, Tous les regards vont a11
jenne, qui S"offie comme s'il n'attendait que Fo,c~sion,.
C'est choisir la mort.. Souvent on a demandé ams1 des
vofcmt:tlres, et toujours des mains se lèvent,. malgré la
crainte, mais je dirais plutôt : à eau~ ~e la c~~nte.
.
Descartes, moraliste trôp peu lu) disait que l 1..rrésoluncm
est le plus grand des maux humains. T~utes les souffrances
des passions d'app:m:ence- impalpable, vrenn~nt sans dou:e
de lài ; ma:rs on riy fait point attention. ].,'homme d'espnt
est continuellemen.t accupé à justifier ses propres a:ctes
selon les raisonnements des SOtS, Quand l'idée vient à
l'esprit d~une dédsion à prendre, r_edoutable
re?ou:ée;
les :rraisœ,s aussitôt répondent aux raisons, et l 1magmam1n
rra.vaille chin'S 'le corps, en mouvements contraJ!j&amp; qui tbnt
un beau tumulte ; cet état d'effervescence enchainée est
proprement la souffrance morale. Un _mal bien certain nous
délivre aussitôt, en proposant des actions réelles; ,?u, pour
dire autrement le fait accompli a, cefü de bon qu 11 est un
appui solide; ~n en peut partir; au lien que les décisio~s
i-ntériemes ont œl~ de remarqu.i.ble qu'elles échappent, des
que l'on compte sur ell~. D~ 1~ til'l besoin de s'engager

;t

MARS OU LA GUERRE JOGb:

535

irrévocablement. C'est pourquoi, dâns le moment n1ême où
la délibération est sans remède, la main se lève; non p:15
malgré l'irrésolution, mars à cause de t'irrésolutioo. R-etnarquez que le refus ne décide rien, parce qu'on sait bien
que la même question serà posée dix fois ; et la vieille politique militaire fait toujours cordiltlement entendre, seùm
ses pratiques connues, que l'on fini~ par forcer ceux qui ne
veulent point consentir. Cette auente sôre d'eUe-même est
trop forre pour un cœur jeune .
. ~ se peut q~e ce mouvement décidé soit propremem
Viril. Balzac dit, en Blattix, que les femmes supportent
mieux l'irrésolution et l'aittente ; dont là raison est sam
doute dans la structure physique, moins musclée, moins
violente en ses réactions sur elle-n1ême, j'oserais dire moins
thon1cique. Du moins je suis bien sûr que le mâle de
l'es~è~e, surtout jeune, est bâti comme je dis, et prompt à
cho1su son malheur. Mettez-en cent mille ensemble, et
vous.en verre~ sortir le fait hùm~in accompli, par quoi se
term_1~ent toui_ours les délibérations des vieillards, De quoi
les_ v1e11Ia~ds triomphent; mais cette duplicité des politiques
. dott être Jugée. Il y a des questions qu'il ne faut point poser
à un homme de vingt ans.

DU COMMA.NDF.MENT
« Trop de paroles. Il s'agit de trouver un responsable,

et de_ le pumr. &gt;&gt; :'-insi parlait un capitaine qui', par sa

fonct10n, gouvernait une petite ville d'aviateurs et d'ouvriers. Il n'était pas aimé et je crois qu'il ne s'en souciait
guère.
Cette méthode a de quoi étonner ; car l'amiti~, la confiance et l'attention. au beau travail peuvent beaucoup sur
les, homme_s. Je ;ms, pour ma part, de ceu:it qui croient
qu une société d hommes peut vivre et prospérer pat le
bon sens de chacun, à quelques exceptions près ; aussi

�LA .•OUVELLE REVUE FRANÇAISE

voit-on que la crainte et la menace ne sont pour rien dans
cet ordre plaisant des échanges et du crédit; tout métier
est honnête par soi. Aussi y a-t-il quelque chose de scandaleux en ce pouvoir militaire qui toujours menace, et
toujours fait sentir la contrainte brutale, et la mort à celui
qui résisterait ouvertement. Les utopies que l'on peut co_ncevoir à ce sujet, d'une armée agissant par la fraternité
seule et par la compétence reconnue des chefs, viennent
de ce que la guerre est toujours oubliée. La guerre dépasse
toujours les prévisions et le possible. Au moment où les
forces humaines sont à bout, il faut marcher encore ; au
moment où la position n'est plus tenable, il faut tenir encore. L'art militaire s'exerce au delà de ce qu'un homme
peut vouloir. Dans un homme écrasé par des ~orces i~exorables, il y a encore de puissantes convulsions apres le
dernier éclair de volonté. La guerre s'achève par de telles
convulsions, liées, coordonnées, armées; ce dernier sursaut
de l'animal collectif donne la victoire. Jusque-là, la guerre
est un jeu brillant, et non sans risques. Mais, comme on
sait, le plus brillant courage s'accommode avec la fuite ou
la capitulation, dl-s que la partie est jugée perdue. Or c'est
ici que l'art militaire produit ses derniers effets, à la stupeur
du guerrier libre, qui dès lors est régulièrement battu. Le
fameux Frédéric de Prusse est l'inventeur, dans les temps
modernes, de cette guerre mécanique qui, outre qu'elle
utilise l'enthousiasme, l'esprit de corps, la colère et la
vertu, fait jouer toutefois la crainte par provision, et
pousse par là un peu plus loin la pointe de son armée.
Cette méthode retrouvée, toute armée devait l'adopter. Il
n'y a aucun autre moyen de surmonter le plus haut degré
de la terreur.
Non sans discours idylliques. Car il est pénible de se
dire : « Comment savoir si la bonne volonté suffirait à ces
actions sublimes, quand toutes les précautions sont prises
au cas où elle manquerait? » Cependant la tradition reste,
assez soutenue par un esprit d'arrogance et de paresse;

MARS OU LA GUERRE JUGÉE

537

ainsi tout est prêt pour le dernier effort ; et dès la première
déban?ade, ex~sable mais funeste, chacun redescend par
nécessité au niveau de la force mécanique. De là cette certitude des conseils de guerre, qui ressemble à la force des
chose!&gt;. Et il ne faut point demander ce que devient la
conscience humaine, en ces sombres sacrifices · car elle
,
.
'
n en est pomt touchée; elle ne peut les saisir. Il y a une
horreur de ce qu'on ne saisit point, mais inexprimable et
presque physique. Aussi ne faut-il point tant de volonté
pour êtr~ impitoyable; au contraire il n'en faut point du
tou~; malS seulement être poussé et pousser; tel est ce métier
ternble, et tellement au-dessous du jugement moral que
les plus résolus. n'en parlent qu'en badinant. Ce qui détou;~e de mépnser la gloire militaire, mais peut-être aussi
de 1:umer. &lt;c Ne parlons pas de cela », dit le héros.

LE SYSTÈME
Ce qu'ont pensé, cc que pensent maintenant les hommes
~ui furent crochets, harpons ou aiguillons pour rassembler,
u,rer ~t p~usser les hommes vers la région terrible, je
n ~saie poi,ot de le ~cviner ; ces visages à forme humaine
fau~ent 1observauon par un sérieux mécanique. Du
~?ms, comme j'étais mêlé au troupeau des malheureux,
1ai connu le désespoir sans paroles de l'homme assis sur
s~n !it, équipé à neuf, attendant l'appel du clairon.
C étaient des blessés à moitié guéris. Ils avaient tenté de
gagner un jour ou deux et quelques-uns y avaient réussi ·
c'est quelque chose qu'un jour ou deux de vie mais enfi~
on en voit le bout. En route donc, tirant le pied, avec tout
le b~age sur le dos. L'excès de la fatigue supprime ces
rêveries amères qui aggravent nos maux · on est assez
con_tent de faire le chemin ; on ne pense q;,à cela. Néanmoms _presque tous cédaient à un instinct fort, qui les détournait. Ces voyages sont lents; il y a des arrêts inespérés;

�538

LA

ôUVELLE REVUE F!ANÇAISE

à la guerre tout se fait lentement et le temps passe vite.
Néanmoins, comme il est aisé de manquer un train, le peùt
détachement fondit en route. Les sacs et les armes restaient
sur les banquettes.
Cependant le Système allait son train, avec cette patience
-des mécaniques, dont les résultats étonnent toujo'llrs. Un
sergent, qui représentait l'invisible commissaire de la gare,
seigneur tout puissant, un sergent donc, comme je lui
remettais tous ces équipements abandonnés, disait : &lt;c Il y
en a toujours qui s'échappent; mais on les retrouvera ; où
voulez-vous qu'ils aillent ? » Cette tranquillité réussit à
-enlever tour espoir, et c'est le mieux. Cependant à mesure
que les baraques couvrent une plus grande étendue, et que le
vêtement civil devient plus rare, il est laissé plus de liberté
à l'homme, et c'est la preuve qu'il n'en peut rien faire.
Comi;ne ces épis appelés ramoneurs, que tout mouvement
pousse dans le même sens, ainsi tous les mom·ements de
fantaisie sont orientés dans la même direction. Le gendarme
vous iodique la route à suivre ; libre à vous de · vous
asseoir, de manger et boire, de dormir sur quelque
triangle d'herbe entre ces deux pistes de boue. Je revois
'd'autres hommes silencieux, inertes ; comme si le Système
les avait oubliés au· bord de la route. Comme ces poussières
oubliées par le premier balai tournant, le second les ramasse ; et il y a un troisième balai derrière. Mais ici, pour
ces hommes, nulle contrainte visible ; seulement ce désert
est assez éloquent; ce n'est qu'un passage; cçs pistes
boueuses s:risissent l'attention ; bientôt les jambes suivent.
Dès que l'on tourne la tête, on aperçoit cet arrière, unanime pour dire non au:t malheureu:t, l'arrière impitoyable
qui attend que l'on soit pani. Lorsque tant de volontés
humaines et tant de traces humaines font saisir le même
conseil muet, l'homme quelquefois se hâte, afin de moins
subir; et c'est le premier retour du courage.
Voici la dernière baraque, et voilà le dernier gendanne.
Ici la pression est nulle. Ici le Système de l'arrière ferme sa

MARS 00 LA GUERRE JUGÉE

derm'ère vanne · Tout ce qui· a d'epasse, ce point est pour539
la
guerre, sarn; aucun doute pou
, .
nuelJe de l'
•
.
r personne. L action conti. toutes les
délibéra . ennem1,
. l'h ma1menants
,
, ens1'bl e, termme
•
nons, ommc na qu une place, en ce .en
é•
ir1a
cherche
;
il
ne
peut
être
ailleurs
B1'e
.
J
serr
r .1 •
•
n va10cment cette,
igne rn camque, au crépuscule, illumine les nu~"es . . •
est comme déposée cette peur d''
. .
. ""b , ra
.ambes La
'
imagmanoq qui coupe les
!aie i .
~~ur n est plus à présent qu'une émotion bru, mprév1S1ble, et qui ne laisse point de traces Le da
a une forme, et le soldat retrouve son m~er· J n~~
tous ces hommes qui vous poussent offrent l'i . us~ed: la peur bien établie, spectacle qui nourrit
a:1~cte
tristesse. Maintenant ces frères de mi è . p . , ame,
fiance et fraternité. Tout à l'he
I s rêe iosp1reo_c con.
.
ure a m me quesnon
venait toujours: « Pourquo·
.
requoi le Système excer:·ait t moi, et_non pas eux?» Contre
n:mt au contra·
h c,
sa _Pressron mesurée. Mainteire c acun se dit · cc p
·
pas moi ' » C'
.
.
ourquo1 eux et nou
,
·
est
pourquoi
·mus
le
vovez
qui
v:i .1.
poste d un pas décidé
J
•
a son
Je deuxième reto d' comme Régulus retournant. Et c'est
ur u courage.

m:

LES RÈGLES DU JEU
Un jonm:il a raconté I'hist . d'
.
famille et deux fois cité
o1re un fantassin, père de
la tranchée avec des . pour son courage, qui, revenant à
vivres, entra dans un ab .
l.
passer un moment dao
n pour a1sser
à la suite de
. ·r fi gercux et par malheur s'y endormit.
quoi t ut accusé d' . · b
'
devant f ennemi et fi l
f a~o1r a andonné son poste
vrai car i''en a·,
nadetnent us1llé. Je prends le fait pour
,
1 enten u cont
b. d'
genre. Cc qui m'étonne c'est er i:n au.tres du même
rait cette histoire voula·~ f:. que le Journaliste qui rncondamnations sont at J aire_ e?te~dre que de relies contrompe car c'est roces et _miusufiables ; en quoi il se
dès
vo
.la guerre qui est atroce et injustifiable. et
us :icceptez la guerre
d
, ,
méthode de
.
' vous evcz accepter cette
punir.

qu;

�5

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-

0

· •' ce .qui est
f d' béir est rare, surtout dans l'action
Le re us o 'est la disposition à s'écarter des régions les
plus commun, c
.
elque prétexte comme
en mventant qu
'
.
d
plus angereuses,
' . d'autant qu'il est bien facile aussi
d'accompagner un blesse , . l f t'gue il n'est pas nécessaire
te . quant a a a 1 ,
de perd re sa rou ,
.
et en suppasant
,.
D' ès de tel1es ratSons,
de l mventer. apr
è e de bonne foi par
ld t prudent une esp c
' ..
même chez 1e so a
.
1 eur exerce nature llen1ent sur les op1la pmssance que_ a ?
fondre les troupes, et se perdre
nions on verratt blentôt
d
les moments où
,
1
.ustement ans
comme l'eau dans a te_rred~ tous les combattants; j'ajoute
l'on a un pressant beso1?
.
. l'on hésite devant des
,
l'on voit touiours s1
que c est ce que
. .
plus de terreur que le
chàtiments qui puissent msp1rer
4

combat lui-mè~e.
b
xcuse à donner, s'il ne se
Chacun a touiours ~ne onS~e e cuses sont admises, la
. 1 d rait être. 1ces ex
trouv_e pas out ev
. .
issance contre la peur, est
peine de mort, la seule qu1 ait pu
·a1·se l'excuse paraitra
.
. . r bonneou mauv
'
a.uss1tôtsaosacuon,ca,
. il aura quelque espérance
toujours bonne ~~ poltr~n; cette espérance, jointe à la
d'échapper au chaument ' e .
"bl ent du devoir
dé mer 1mpercept1 em
peur, suffit po_ur to~
de ses pas. Il faut donc que
strie~ l'h?~me isolé ~ -~ d:i~~tre ne puisse invoquer ni un~
celm qui n est pas ou 1
.
fati e ni une erreur, ru
défaillance d'un mom_ent, m uoebl ~d'~ù la nécessité de
bstaclc msurmonta e '
même un o
.. é d'après le fait sans tenir compte
punir sans aucune p1t1 '
'
des raisons.
.
e eut comprendre ces choses,.
Le spectateur éloigné n P , . d
battants eux-.
,· d' rès les rec1ts es com
.
parce qu il croit, ap
, t d'autre pensée que de courir
mêmes, que les hommes non
. s ont un intérêt bien
à l'ennemi. J'ajoute que les pouvo1_rt honte à l'arrière, de
.
• 1 . car on aurai
,
clair à fa1re croire ce a ,
bl
uand les combat.
lemeot passa e, q
réclamer une paix seu . M . , ceux qui ont la charge
'dés à mounr. ais, a
b. .
tants sont déci
b l'art militaire a 1entot

:~~::~:r

r~;p!~~~:e:è:~e::~:u~~ires, qui ont pour objet

MARS OU LA GUERRE JOGfo

541

d'enlever au combattant toute espèce d'espérance hors des
chances du combat. Au surplus qu'il s'agisse de faire un
exemple ou de chasser l'ennemi de ses tranchées, l'homme
est toujours moyen et outil. Et les plus courageux et les
plus dévoués étant destinés à la mort, il n'est pas étonnant
que l'on sacrifie encore sans hésiter quelques poltrons ou
hésitants.
.Mais si l'homme a fait ses preuves ? 11 n'y a point de
preuves, et l'expérience fait voir que tel qui s'est bien conduit quand il était entouré et surveillé, sans compter l'entraînement de l'action, est capable aussi de s'abriter un peu
trop vite, s'il est seul. Il faut dire aussi que les épreuves
répétées, auxquelles se joint la fatigue, épuisent souvent le
courage. Eût-on fait merveilles, il faut souvent recommencer encore et encore; et c'est un des problèmes de l'art
militaire de soutenir l'élan des troupes bien au delà des
limites que ·chacun des combattants s'est fixé. Il est ordinaire que celui qui a gagné la croix essaie de vivre désormais sur sa réputation sans trop risquer. Ainsi le bon sens
vulgaire, qui veut que l'on tienne compte des antécédents,
est encore redressé, ici, par l'inflexible expérience et la pressante nécessité. C'est pourquoi des exécutions précipitées,
effrayantes et même révoltantes ne me touchent pas plus
que la guerre elle-même, dont elles sont l'inévitable cons&amp;quence. Il ne faut jamais laisser entendre, ni se permettre de
croire que la guerte soit compatible, en un sens quelconque,
avec la justice et l'humanité.

MÉCANISME

La vraie ressource de la plus profonde philosophie contre
les passions est de les Yoir comme elles sont et de les nommer
comme elles méritent, ainsi que les Stoïciens l'ont bien YU.
Car, sous les ornements de la Raison Captive, ce sont des
mouvements mécaniques seulement, aussitôt jugés et

�542

LA NOUVELLE liVUE FRANÇAISE

méprisés. Par exemple une Colère, ou une Mélancolie, ou
une Amertume, ce n'est qu'Humeur dans le sens plein du
mot.
La Guerre, qui n'est que la Passion, en tous les sens aussi
de ce beau mot, nous éclaire l~-dessus par son développement
propre, qui est ménnique ; mais il faut l'avoir vu ; si on
l'imagine seulement, !'Épique revient avec la Pensée de l'ensemble. Le réel de la Chose est tout près du métier, comme
les Praticiens véritables ont fini par le dire. Aussi la première floraison des vertus imagin~rcs est promptement
flétrie par l'action de cette rude machine où l'homme.prend
figure de chose. A mesure que l'on approche de l'faénement abhorré, redouté, admiré, désiré, le tout ensemble
par les tumultes du co.:ur, à mesure tout s'égalise, tout
devient petit par l'importance des moindres actions. Tout
se passe comme dans l'Usine, où la fin est de produire,
sans jàmais se demander pourquoi, et où même chacun
perd l'idée de l'objet à foire, par la division des ua,·aux. Aux
premiers actes de guerre, les fins transcendantes périssent
aussitôt, comme étrangères en cette mécanique, ajustée
pour se passer de tout, et même de courage. Les moyens
matériels règlent tellement tout qu'une arrivée de munitions éveille l'énergie combattante, et qu'inversemeot la
pénurie établit aussitôt une paix armée et une indifférence philosophique.
Tout étant ainsi extérieur, l'âme m.ugrit ou grossit, si
l'on ose dire, selon le flux et le reflux des moyens; l'alcool,
le vin et les quartiers de bœuf sont ici d'énergiques symboles Ju matérialisme envahissant.
L'idée dominante en ces heures qui sont même au-dessous de l'effrayant, du triste et du° désespéré, c'est que l'on
se voit de toute façon conduit par les circonstanc.e!- extérieures. Et, inr cette Mécanisation, mot nécessaire ici, un
genre de consolation est aussi apporté, qui n'est point du
genre Pensée. Comme aussi revient la puérilité, attribut du
soldat. Aussi, par une réaction, la Pensée y trouve sa

MARS OU LA GOU.~ JUGÉE

54J:
~etraite ~t son Monastère, avec tous les avantages et les
mcoovémcnts de l'institution, qui tend naturellement à
séparer l'âme du corps et l'intention de l'acte. Le soldat
pensant pense pour l'A venir seulement, pour le Ciel, diraiton presque.
~ genre d'inertie, dont les effets frappent le Visiteur et
en g~nér~I c~lui qui n'est point dans le métier, crée un danger 1mag1na1re qui viendrait d'indifférence totale. Aussi les •
renforts d_e ~'ordre moral sont bientôt envoyés, mécaniques aussi, lieux communs et formules oratoires, puissants
seulement sur les Imaginations qui ne sont pas assez nettoyées par le Feu proche. Maie; les Praticiens sentent assez
la méc:anique se suffit à elle-même, et que Je souci de
veur et de_ nourrir, joint à un~ rigueur de discipline sans
aucune faiblesse, rétablissent le plus simplement du monde
ce que l'on appelle très improprement le Moral du combattant. Les Causes l'emportent ki sur les Fins à tel point que
~e plus humble en a le sentiment juste. Aussi, dans les
m_sta~ts de relâche, le rire règne sur ces régions désolées.
~ms1 se poursuit, par la structure propre de l'armée en
h~e,_ ce ~ssure mécanique, ou la force morale ne s'em~lo1e Jama~ à cho~ir, mais toujours à supporter. Préparation ascéuque, qu1 nous renvoie dépouillés d'omueil et
m~m~ de vanité, d'après cette vue 4ue la vanité n; va pas
lom s1 elle ne peut s'orner. La simplicité honore les héros
et déshonore la guerre.
Un des jeunes qui en sont revenus me disafr : « Si simplement ~u'on parle de la guerre, on · l'orne trop; et les
e~fants qu1 n~s éco~tent ont toujours trop d'e1wie de la
faire. Il vaut mJeux n en point parler». Mais cette vaste
étendue de silence était le mieux ; signe effrayant pour les
rhéteu:s. Et je sais maintenant que la jeunesse l'a très bie1
compns. ~es discours n'arrivent pas à remplir ce gran~
e$pace de silence.

q~:

•

�S44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CADAVRE

•

Je lis des récits de la Guerre, et mon cœur b~ndit l~rsque Mangin pique son épée dans le ~anc d: l adversaire.
. Voilà un fier jeu, comme chante Ver1ame. Mais douc:men~,
mon ami ; tu as vu ces choses de plus près, et tu les 1ugea1s
moins belles. Et d'abord tu sais bien que ce n'est pas Mangin qui bondit; tu sais où se trouve le poste ~'un commandant d'armée ; tu connais le téléphone et les signaleurs;
tu te représentes, dès que tu le veux, cette épée du général,
qui a dix kilomètres de longueur; à la pointe se tro~ve le
fantassin, dont tu vis assez le cadavre couché avec d autres
et comme jeté dans le sens de l'attaque. Je veux penser les
choses comme elles sont.
Il reste vrai que l'énergie d'un chef est quelque chose
de rare; et il reste vrai que n'importe quelle action difficile
et bien faite est belle. Mais une moisson de cadavres est
une chose à considérer aussi. Songez à ce chef-d'œuvre
d'os de nerfs et de muscles, à ce chef-d'œuvre qui agit,
qui' sent, ·qui pense; et appliquez-vous à le voir déchiré,
pourri, rongé; chose petite à la vérité, _et rentrant en
terre; mais chose qu'il faut ·pourtant grossir ; chose scandaleuse. En pleine force, en pleine volonté, le pl~s
fort, le plus sain, le plus courageux, le plus estimable; et tué non malgré cela, mais à cause précisément
de cela · tous ses fils possibles, et toutes ses filles ;
tout un' avenir humain, tout un espoir humain. Tout
cela sacrifié par l'ordre et par la volonté d'un autre qui,
pesant les moyens et les fins, en a immolé non pas un,
mais cinq mille, dix mille. Mais pensons-e~ u_n. seul; ,car
le nombre dissout l'idée et il faut penser l mdmdu; c est
le réel; et c'est une pensée lâche, celle qui ne veut point
voir le réel. Des masses, je jugerai un autre jour; des fins,
un autre jour. Voilà un homme moyen et instrument,

545

:.IARS OU LA GUERRE JUGEE

comme est une pioche ; et encore n'y a-t-il point de travail
où délibérément l'on casse la pioche; mais enfin on
accepte l'usure; on remplace froidement tant de pioches
par semaine; ainsi fut considéré cet homme, par d'autres
hommes . .Matériel humain. Cette idée est par elle-même
criminelle .
Un bourgeois répondait ,\ quelque remarque de ce
genre : (( C'est un principe premier qu'à la guerre on tue
des hommes. &gt;&gt; Or je ne veux pas ici m'irriter ; c'est
en~o:e guerre. Il avait une opinion; on dit que cette
~p101~n est fort commune ; du moins que celui qui
l e~~nme la forme et la porte, et qu'il n'en accuse pas le
,·01sm. Pour moi, devant ce cadavre toujours présent,
devant ,ce. c~davre qu~ je n'ai point voulu enterrer, je
forme l opm1on contraire, c'est qu'il n'est point de fin au
°:onde, _po~r u~ homme, qui puisse prendre pour moyen
b,1en d:3-1r, ~név1table, la mort d'un autre homme; ou bien
c est cnme. Et comme il me semble que cette opinion n'est
pas formée par la partie vile et animale de moi ; comme la
~eur, a~tant que j'en puis juger, n'y entre point, ni l'ambiuon, m la fla~terie, ni la servilité, je l'exprime en mon
propre nom ; Je_ la propose. Et j'invite un chacun à peser
~es choses en lui-même, sincèrement avec lui-même. Car
Je ne prétends point régler à moi cout seul l'opinion d'un
peuple, ~t même je m'y sourhettrai, comme j'ai fait. Mais
Je veux d abord qu'elle existe.

LA COURONNE
~u.and l'hom~e oublie, néglige, ou méprise la partie
supc_m:ure d0e lui-même, il ne vaut plus rien du tout. Le
méd'.ocre n est pas son lot. 11 le dit, pourtant, que le
médiocre est son lot ; c'est un des axiomes du méchant.
c'est ~rop~emen~ l'orgueil de l'homme découronné. Mai~
non ;• il n est pomt médiocre ; il ne peut l'être. Il ne sait
pas I être.
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je vois des hommes diminués, humiliés, annulés par un
cercle de femmes qui n'ont point de méchanceté naturelle;
et ce ne serait que demi-mal ; mais je vois naître aussi en
ces petites sociétés, qui n'ont plus de gom·crnement d'aucune sorte, des aigreurs et même des fureurs sans aucune
mesure, et ridicules par la violence. Ne visant plus en haut,
tous retombent en bas j et le ·mécanisme est laiss~ à !uimême, réglant tous les sentiments et toutes les pensées,
qui ensemble sont de rancune et de haine, on ne sait
pourquoi ni contre quoi. Les sottes et vides conver ·ations
sont alors une délivrance; et le mécanique jeu de canes
délivre · enfin des conversations. Tout retombe ainsi . à
un mécanisme réglé, non sans sursauts de colère, mais
couns.
Comment dire cela ? Peut-être la vie n'est plus alors
abordable. Avec de si pauvres armes. Quand tout est
réduit. au plus bas par trente ans d'efforts et de pcrsén:rance. Quand le poulailler a couvert tous les bruits
humains. Quand la tt!te pensante répc'.:te comme il faut, et
s'emploie seulement au jeu de paroles ; mais le jeu de
paroles lui.même, s'il est découronné, retombe au méca1ùsmc des paroles aussi. la vie humaine alors a perdu sa
forme. Ces vieilles et nobles sentences, qui les rappellera?
Ou est l'humanité dans les cercles ? Dans ces cercles où je
rnis que la sincérité, dès qu'elle s'essaie, découronn~e elle
aussi, tombe au m:tl d'estomac, .l la colique, :i l'échange des
misères. Toutes les choses ici symbolisent ensemble, et il
est vrai qu'il n'y a plus que du papier-monnaie: et que l'or
humain ne se montre plus. Vanité de tous les échanges.
Et comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, ainsi le
plus vil occupe la place, dans le cercle des apparences
d'abord, et aussi en chacun.
Transportez à la grande :.ociété cette folie mécanique.
C'est peut-être par Jà qu'on peut le mieui comprendre l:i
guerre folle et adorée. Comme l'humain, dans la vie
domestique, tombe à la crise de nerfs, qui est convulsion

MARS OU LA GUERRE JUGtt

54ï

pure, !insi toute _vie mécanisée \'a à la guerre mécanique
dont I exccs devrait étonner. Mais étonner qui? IJ n'y a
p!us d'hommes: Les discours mécaniques règnent sur la
v10lcnc~ mécanique. Et il est bien plaisant de surprendre
des essais de pensée encore, qui rendent de s'élever• mais
l'inférieur tire ferme et ramène à lui. Je le vois deux
signes: d'abord à ceci que l'expression re\·ient dans les
~êmes chemins après des essais incohérents; la première
d_1fficuhé et contradiction est comme un rappel à la condition dé~or~ais inférieur~ irrévocablement. Er aussi d'après
le ton 1mté, comme s1 toute pensée, même en essai et
esquisse, était par elle.même douloureuse. Avenissemenc
as~ez clair; il fa~t jouer aux canes. Contemplez Ja vie
pnvée de ceux qm veulent être l'élite; c'est Je jeu de cartes
et la violence mécanique Jec; passion·. Ainsi dans la vie
pu~lique, un jeu de cartes sans aucune réalité; er si l'on
reV1ent au réel, la guerre aussitôt.
,Un homme q_ui porte encore la couronne, mais milgré
lm elle tombe, 11 passe son temps à la remettre de travers
sur sa tête, cet homme; donc, disait que la cause des
guerres, c'est l'ennui. Mais la cause de l'ennui ? Cela ne
peut êcre que le silence et l'abdication de ce qui est huma·
d
.
in
eva_nt .ce qm est animal et sera finalement mécanique.
A~d1cat1on dans I_e cercle et co chacun. Et considfrez
qu en une mécanique à visage humain il y a invincible
.apparcn1.e de fermeté et de courage.
-

à

DE LA POLÉMIQUl!
Il _Y a u~ g~nre de pensée, ur Ja guerre, qui détourne
fatigue. Et c est là que les Politiques "eule
t
·
'
Il {0UJOUrs
nous ramener.
« L1 question n'est pas de sav 0 1
•r 5 · 1 G
.
1 a uerre
est cea. et cela,
belle ou
laide , mais bien Je déc1'd er s1· I' 011
• •
• ,
pouvait cho1s1r, et s1 l on pourra choisir. On se défend
comme on peut et non pas comme on veut » U Ch
•
n
aret

�LA NOUVELLE llEVOE FRANÇAISE

tiste, profondément instruit et praticien de ce genre
d'enquêtes, me disait un jour: &lt;&lt; Sachez que derrière chaque
document il y en a un autre. » Il en sera de la Grande
Guerre comme de ces offensives malheureuses, au sujet
desquelles chaque parti me jette une poussière de dO\.ïJnlents
qui m'aveugle au lieu de m'éclairer. Les affaires humaines,
et surtout dans les temps de crise, marchent par d'autres
ressorts que ceux que l'on d6:ouvre dans les pièces lcrites;
les pouvoirs sont bien forts toujours, et toutes les tragédies
se nouent et se dénouent par Jes rencontres, un accent,
des gestes, un regard, comme le Théâtre nous le fait
entendre. Il y eut, à l'orig:ne de l'événement terrible, des
rencontres, des entretiens peut-être fort courts, des promesses muettes, des attitudes, des résolutions écrites sur
des visages, des serments muets, une contagion d'homme à
homme. Certainement oui. Mais comment réfléchir làdessus ? Cet objet fut d'un instant ; aucune mémoire ne le
retrouvera. Le plus important, le plus décisif entretien de
cette histoire nous demeurera toujours inconnu. La sincérité Jes acteurs ne doit même pas être mise en doute, car
pour mentir il faut savoir le vrai ; et il est inévitable que
dans ces apparences du souvenir, les conséquences défom1ent
les causes. Un amoureux, lorsque son malheur est con·
sommé, ne peut revenir Je bonne foi à ce moment décisif
où d'un geste, d'un regard peut-être, il a consenti au
destin.
Dans le fait chacun pourra remarquer que, dans ces polémiques incertaines, les partis sont néanmoins assurés, et
nient, et affirment, et supposent intrépidement selon quelque sentiment fort, qui, à ce que je crois, concerne la
Guerre elle-même, considérée hors des circonstanœs historiques. Or c'est là, il me semble, que chacun peut utilement regarder ; car si, dans !'Événement, tout est caché,
sans aucun espoir de retrouver jamais l'instant passé tel
qu'il fut, au contraire 11nstirntion nous ~t pré5;nte en
ses détails, en ses mouvements, en ses effets, par d mnom-

549
brables souvenirs et témoignages, dont la concordance fait
~~ enfin une sorte de Fait qui, bien loin de se dérober
au regard, se montre partout au contraire dès qu'on Je
cherche, et même là où l'on ne l'attendrait point. Sans se
demander don~ si l'on aurait pu y échapper, si on pourra
y échapper, m même par quels moyens on pourrait y
~hap~r, d'abord ~yer,dc se dire à soi-même ce que
c est ; simplement cc que c est ; le fait nu, sans aucun vêtement. Tàche pénible, et qui, comme j'ai observé conduit
d'a~rd à une sorte d'horreur, sans aucun effet co~CCTable.
Mais cette horreur ne peut aller sans un grand repentir à
l'~d des mille approbations, chacune de petite importance, auxquelles vos serments ne vous obligeaient point.
U se. trouv~ le germe de la vraie Résistance, qui est
d'Espnt. Et s1 vous doutez qu'elle suffise, observez le visage
du Tyran, grand ou petit, pendant qu'il lira ces lignes.
MAIS OU LA GUDRE JUGÉE

DU SOUVERAIN

. Le sage_ m'arrête et me dit : • Il n'est pas d'un esprit
Juste de mer les faits, mais bien de les constater et de s'en
acco?1moder. La guerre est un fait; j'estime vain de demander SI elle est bonne ou mauvaise. •
. Oui, mon cher sage. Tu es fils de ces deux ou trois
Siècles où l'on s'est enivré de science ; et certes il faut connaître la nécessité extérieure; il n'est pas possible de ruser
~vec el~e sans d'abord lui obéir ; mais cette vue purement
an~ustnelle a engourdi l'esprit, à ce que je crois, lui prescnva_nt de tout prendre comme fait, et d'être enregistreur
non Jugeur.
'
0r ~la est bon~ l'égarJdu volcan et du cyclone ;de toute
façon 11 faut que Je supporte ; et, si j'ai d'abord observé
sans
• •Je me trouve mieux placé pour prévoir.
• . pana· pns,
J a1outc que la guerre est bien aussi, à un moment, une
es~ de vo~can ou de cyclone ; et ma doctrine politique est
qu il faut suivre la folie commune de gré ou de force, quand

�fSO

LA H01JVD.LB U'fUB FURÇAW

elle est dkhatn~. Ainsi ai-je fait, et sans mauvaise humeur.
Ce sont les enfants qui happent les piems.
Mais considérez que la guerre est un fait humain et qui
dipend des opinions. La guerre dsulte d'une opinion comnnme, juste ou fausse, accompagnft de colùe. Et j'ai bien
à constater cela, hélas I Seulement n'oublions pas que je
sais acteur aussi, fabricant d'opinion aussi. Il serait uop
niais de demander à la masse des autres si je veux la guerre;
surtout quand je les vois presque tous, sinoo tous, interroger i leur tour le voisin et les guettes, afin de savoir ce ctu'"als

pensent.

Ou bien la politique n'est que vertige de foule et l'homme
esclave absolument, ou bien il y a un moment, dans l'ilaboration de l'opinion commune, où fhommedoitjugeneul
et par lui-même. Non pu d ' ~ la méthode des fiamrlCJlle5, qui n'ont de pensée qu'eosemble, mais par la m~hode
de science vraie, qui suppose l'homme solitaire et libre par
volonté. Bref, avant de savoir si la guene sera par l'opinion
commune, il faut que je sache si la guerre sera par mon opinion. A ce moment-là je n'ai devant moi aucun fait humain
«Mterminant, si ce n'est ma propre pensée avec ses affections. Je suis souverain. Il s'agit non pas de ce que je suppose qui sera, mais de ~ que je veux qui soit. Problème
uniqutment moral ; je n'y puis «happer. Si la guerre est
bonne, si è'est seulement la cUfaite qui est mauvaise, si j'ai
pris le parti d'user de toUS moyens t'D we du succès, alors
oui le problème de la gu~rre sera un problmie de fait. cr Vaincn,m.nous? Sommes--nous prêts?• Mais si j'ai pris comme
rigle de vie le travail et la coopération, si la violence est
pour moi un moyen vil d'acquérir, si je tiens enfin pour la
justice de toutes mes forces, alors je dis noo à la guerre,•u
dedans d'abord, et au dehors, autour de moi, comme c'est
mon droit et mon devoir de dire, prononçant non sur ce
qui est, mais sur ce qui doit ~, non sur ce ·que je constate, mais sur ce que je veux. Juger, et non pas subir, c'est
le moment du Souverain.

DU JUGEMENT
D y a une intelligence qui est.miroir seuifment. Fidtk
qui est. Pufàite pour enseieçliquer; de nt effet pom ractioa. Non qu"cUe•
~ ~ ' lapcès l'àat ~ , fétat des choses p
SDlffl; mm agtr cl"aprk cela ce n est toujoms que saï-..
~ Il;; dudnr en politique nous mnonœ la g_uare ae
disette ; nous ne serons point surpds ; nous amons nœ , -..
~ OU DOS chaussma de mm:be.
Mais, pu l'exemple des P,RJVÎIÎOOS, on ut déj.à en 1J11ai
l'inttlligence miroir mnet l'homme aa-dessousd'uœboùe
macla~à pœ,oit; .car cuae telll:-..chir ue dnge P.111
l'av~mr par ses annonces ; ab lieu que l'&amp;ommc p aaiàt..
ta ûefte et fait des provisions -conuibue par sa P.ll't à
.semer filarmè et agrave là crise, tomme on a vu.
Venez donc une bonne fois à apercevoir 'l'le la ~
est un fait humain, purement humain, dont toutes les~
ses sont des_ ~i.ons. Et olieervons..que füpinion la pl•
d ~ 10 est ?~micelle qmfaitaoircque la guerre
est ~ente.et_ m~table: Sans qu'on puisse dire pourtant qu die SOlt Jamais vrue ; car sl beaucoup d'hommes-l'~aient, elle cesserait d"èm vraie. Considêrez
bien ~ ra~ ~ e r , que l'intelligence pares.,euse
veut~ 'WSU':-Voilà une opinion assumnent nuisible,
et qm peut-êue se trouven vraie, seulement parce 1111
beaucoup d'hommes l'auront eue. C'est dire que dans la
~ humaines, qui sont un tissu d'opinions, la vérit6
n est pas constatée, mais faite. Ainsi il n'y a point ..i.
ment à connaître, mais à Juger, en prenant ce beau mot
dans f;OJJte sa force.
P~ ou co~tre la guerre. D s'agit de
j'entends
de ~ au ~eu d'attendre les preuves. Situation sinpliàe ; sa tu cl6cides pour la· guerre, les prenYCS aboncleat,
reemœt Jescm:onstanceS de ce

..,-cc

iUF ;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

et ta propre décision en ajoute encore une ; jusqu'à l'effet,
qui te rendra enfin glorieux comme un docteur en politique. &lt;&lt; Je l'avais bien prévu. &gt;&gt; Eh oui. Vous étiez milliers
à l'avoir bien prévû; et c'est parce que vous l'avez prévu
que c'est arrivé.
Contre ce vertige d'esprit, ne cherche point de preuves.
Tant qu'un homme libre n'a pas prononc~ contre la guerre,
il n'y a pas une preuve. Mais toi, si tu juges contre, ce sera
une forte preuve. Ke t'aide donc point de preuves, et marche sans béquilles. Décide d'après ton goU\·croement tntérieur et souverainement. C'est ainsi qu'il faut faire, dès
qu'il s'agit non de ce qui est, mais de ce qui doit être. Nie
la guerre, fermement, sans aucune concession d'esprit ;
avant de la faire, quand tu la fais, aprè:s que tu l'as faite.
Car tu as bien compris qu'elle vit d'approbation ; commence
par ne pas la nourrir.
ALAIN

CŒURS A PRENDRE

INNOCENCE

Aux innoants les mains pleints I
Le soir, en se refermant,

Les roses des porcelaines
Emprisonnent quelque amant;
L'amour l'a réduit en cendre
- Les paradis sont étroitsGros papilkm, cœur aprendre,
Et /entemmt, sous nos doigts,
Dans les tb1ibre.s complices,
Jvnaisse nqtre désir,
Grâce aux tendres artifices
Que nous aurons s11 choisir.

PEINE D'AMOUR
Mon cœ11r est une prali11e !
Colombe au bec de vautmtr,
Qui déchirais ma poitrine,
Qu'as-ttt fait de mon a11wur l

�554

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CŒURS A PRENDRE

Une blanche épaule 1me,
Sou,s le manteau de satin,
Qu'entre mes bras j'ai tenue,
A Montmartre, un beau matin ...

En marchant sur la scène étroite
Et rose comme un cœur de femme,
Avant de rentrer dans sa boîte,
Sombre Pierrot dt mélodrame ;

Boule de neige rougie !
Nymphe des eaux de Vichy,
Vims ranimer l'énergie
D'un cœur wt peu défraîchi.

Le prince joue avec ses bagues
Et passe en riant sans entendre
Son 1101n murmuré par les vagues
De la mer invisible et tendre ;

VACANCE
Ma vie est la feu,ille qui tombe
D'u,n arbre pensif et glacé
Sur le chemin où j'ai laissé
Le chien, la rose et la colombe
Aux genoux de quelque maîtresse,
Mon corps, moncœur et num esprit,
Et la couronue se flétrit
Que j'ai faite ave.c ma jeunesse
Et chaque nuit je crois entendre,
Sur notre amour qui va finir,
Pkurer le vent du souvenir
Dans un jardin coul.eur de cendre.

OMBRE D'HAMLET

Une robe de jeune fille,
C'est un arc-en-t:iel sous la pluie IL fwne ttn cigare qui brille
Et pense ala mort d'Ophélie

Soupirant aux pieds de son maitre
Qui rêve, 1m doigt contre la tempe,
Dans les rideaux de la fenêtre,
La nuit, lorsque j'éteins ma lampe.

LAMPIONS ÉTEINTS
Soleil couchant al'horizon,
Brûle mes châteaux en Espagne,
La blanche déesse Raison
Sombre dans les flots du champagne ,Par couples s'envolent des cœurs
Et dans les jardins de Cythére,
Aux cris des vi.ol011s moqueurs,
Les tables s'enfoncent sous terre ;
0 tristessede Tabarin
Qui dallS ma chambre, es ,,e-1,1enue .. •
Mon cœztr était le tambourin
Qtte tu frappais de ta main 1111e.

555

�557

CŒURS A PRENDRE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FATIGUE
ARC-EN-CIEL
Mon cher cœur, boîte à musique,
Son gotU pour les airs de danses
Me sédtût lorsque je pense
Aux danseuses mécaniques.

]e noue autour de sa taille
L'arc-en-ciel de ma mémoire ...
Jours et nuits passés a boire
La vie avec une paille.
Les oreillers du mensonge
Sont plus doux que les n11ages ;
Pour sortir de mnn lit-cage,
Fai volé la clef des songes.

OPÉRA-COMIQUE
Etanche ma soif, éther;
Astres. apaisez. ma faim 1
Sous les tilleuls sans parfum,
Pleure le tendre Wertber.
Le jour s'éloifne apas lents,
Autre amo1'r, même décor,
Le duc meurt au son du cor,
Il avait tant d.e talents !

Au balcon de l'entresol,
Jiûiette et Ronio
Chantent l'éternel duo
Qti'accompagne ttn rossignol. ..

Un cœur joue aqui perd gagne,
Tout de tristesse vêtu,
Las d'avoir en vain battu,
Souvent la blanchecampagne.
La plus douce 1.Joix d11 monde
Ne saurait vous réveiller,
Petite naiàde blonde
Qui dormez. dans l'encrier;
Mais la neige tombe et puis
Pégase est a l'écurie ...
Laissez., laissez., je vous prie,
La 1.:érité dans le puits.
GEORGES GABORY

�NOTES SUR UN EVENEMENT
POLITIQ_UE

A la suite de la rupture des négociations de Londres, mi
'SOUpir de soulagement semble s'être élevé à la fois en France
et en Allemagne, comme si des deux parts on ~ sentait
brusquement rendu à une situation normale : « Enfin nous
n'allons plus être obligés de nous entendre, de nous comprendre! » semblait--00 s'écrier dans les deux camps. cr Nous
void délivrés de cet insupportable effort pour nous pénétrer les uns les autres, pour nous rendre compte de nos
points de vue respectifs, qui nous a toujours coâté tant de
peine en nous apportant si peu de résultat ! La guerre
reprend entre nous, qui est le seul état où nous nous sentions à l'aise et où nous puissions les uns les autres nous
estimer."
Et, de fait, il est presque effrayant de constater combien
ies deux mondes de pensée que représentent France et
Allemagne ont continué, depuis la paix, de graviter inconciliablement. Pour quiconque a le gotît de la psychologie, il
y a là un spectacle à la fois enivrant et désespérant. Les deux
mentalités semblent prises dans un mouvement qui lem
rend impossible à la fois de se saisir et de séparer ; en _tout,
-elles continuent d'observer"automatiquement leurs distances;
pour tout fait donné, en présence de tout problème à
ftSOudre, le même écan d'appréciation, dont il semble par
insunts qu'on pourrait fixer la valeur en termes mathémaliques, reparaît entre elles.

l!t sans clouœ il fàut tenir compte de ce que l'an11g0nisme .rigoorem de leurs intérêts actuels peut introduire
d'incompatibilité supplémentaire dans les relations de la
Fn.nce et c1e l'Allemape. Peut-être, si l'une n'avait pas si
praa besoiJl de œ que l'aune trouve tant d'incoafflÜents à
lui œiler, lèur tommerce se heurterait-il à moins d'olasœdes. Mais quelque envie qu'on puisse éprouver de voir se
fédaire à de pwa contingences extérieures le conflit ofa
elles sont prises, il serait dangereux de vouloir ignorer le
pncl abtme psychologique qui s'ouvre en dessous et que
les divergences d'int&amp;~ ne font qu'éclairer plus profon:Mmeot.
I
Toutes les cliffiêDltés que rencontrent les Allemands l -se
iepraenter la nature véritable des exigences des Alli6s, et
~ t de la France, à leur endtoit, viennent de
c:eUe qur.i, œtàse ,eprbenter le passé. Je Ds6r qlfils ne
metteot pas, dus re~ble, à considérer notre dmit et
llOlœ revenclication, autant de mauvaise volonté qu'on
pourrait le croire. Mais le passé, pour eux, n'a pas cene
forcie, cette constance, cette perdurabllité qu'il a pour
nous; il est 1'8er, il Botte, les moindres souffles quis'&amp;vent du prfsent suffisent à le refouler. En face de aos
r6qaisiroires et de l'b1sistance avec laquelle nous leurdemandons compte d'une &amp;ute. qu'ils se souviennent déjà à peint
a"awoir commise, ils se sentent gênés, mais surtout absents.
Entre telfi~ leur esprit ne demanderait qu'à fonctionner,
1,1111 •
mtme 4am une c:erwne mmme, au profit de ces
, . . . , _ ~ que BOUS' sommes : il üudrait seulè-8'elit,...efttt 8Qf des _ . 11011velles. Pour jouir de•
~ 4 1 • -,m cf!tre c U ~ de IOllt souveâk'
~ Jl. âut qli":d st sente mis cil contact avec 11#
,.... ~ ~. biéà aettD~ d'oblipions. ~ 4
~ , . , . . ~ - ~ t e t mCIVéilleusemea-.

�560

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essor. Inventer, créer, fournir ne lui sont possibles que
dans l'oubli.
Que la mémoire allemande soit faible, qu'elle ne reçoive
pas d'impressions irrémédiables, ou plutôt qu'elle ne puisse
pas s'attacher au passé, y coller au point qu'une conviction
et une conduite en découlent, c'est ce que mille exemples.
depuis la Révolution ont à nouveau montré. Le roi Ferdinand de Bulgarie est venu s'installer à Gotha et il y a rapidement conquis, paraît-il, une véritable popularité. Pour
qui se rappelle le tour qu'il joua aux Allemands en septembre 1918, et que l'armistice qu'il signa avec nous, fut
l'origine de toute leur déconfiture, ce succès apparaît tout
au moins extraordinaire. lrnagine-t-on Constantin de
Grèce, même après dix ans, même après trente, venant
s'établir en France et y jouissant de la considération
publique?
~fais pour !'Allemand les dents sont difficiles à garder,
quand les causes qui les ont fait pousser ont cessé d'être
actives. L'armistice bulgare, cela est bien vieux; de grandes
f.atalités étaient alors en jeu, dont il ne fut qu'un mince
effet: « Es bat kein Zweck », i1 n'y a aucun &lt;&lt; but», aucun
sens, aucune utilité, à en remâcher encore l'insulte. Tout
a bougé depuis; l'événement a été replongé dans la masse ..
Ce qui est intéressant, c'est de voir où l'on en est aujourd'hui 1 •
La Révolution Allemande, en elle-même, fut essentiellement opportuniste. C'est ce que la presse de !'Entente n'a pas
manqué de souligner aussitôt. Bien entendu_, le calcul
qu'elle attribuait aux Allemands : celui de fléchir notre
colère et particulièrement de se concilier le Président
Wilson, n'était dans leur esprit ni aussi conscient, ni aussi
clair qu'elle le supposait. Il y avait seulement ceci de vrai
que les Allemands ne se mettaient pas en révolution sous.,
r. " Regarder devant nous est le plus important ; regarder en arrière·
pour critiquer une situation comme la nôtre serait quelque chose de-particulièrement infructueux.» Frankfurltr Ztitung du II mars 1921.

56r

NOTES SUR UN ÉVENEMENT POLITIQUE

l'empire de quelque ancienne indignation, longtemps ruminée, longtemps contenue ; ce n'était pas le sen6ment d'injures reçues, de dommages subis, de violences encaissées
qui les dressait brusquement contre leurs maîtres. Pas de
plaie dont le venin fût devenu soudain corrosif, intolérable.
Même les longues souffrances de la guerre n'avaient pas
réussi à les ulcérer. Et quand ils passèrent aux actes, nulle
part on ne vit proprement éclater la vengeance, nulle ran~
çon ne fut exigée, nulle dette inexpiable ne fut signifiée.
Les Hohenzollern furent balayés, mais non pas poursuivis;
il n'y eut pas de Drouet pour les arrêter, pas de Pétion,
ni de Barnave pour les ramener ; leurs portraits ne furent
pas brisés, leurs biens ne furent pas pillés ; ils ne furent
pas un instant considérés comme les auteurs responsables du malheur ou tombait l'Allemagne ; l'image des
fautes qu'ils avaient pu commettre s'était déjà oblitérée ;
c'est le présent qui les rendait impossibles ; c'est sous sa
seule dictée qu'ils furent exclus; leur passé n'entra point
dans le grief auquel ils succombèrent '.
Le peuple allemand a fait sa révolution non pas par hypocrisie, non pas par ruse, ni même par adresse, mais par
Sacblichkeit, c'est-à-dire par analyse et estimation approfondies du donné. Un moment est venu, qu'il a senti, où son
organisation monarchique s'est trouvée inopportune ( unz.eitmii.ssig). Le temps ne la comportait plus, ne la contenait
plus : il s'en est aussit6t docilement dépouillé.
La Sachlichkeit pourrait être définie le don de prendre le
présent toujours à son titre exact. Au sens propre; c'est le
don de laisser tomber l'idéal, je veux dire ce qui n'est plus
qu'idées, le don de voir les choses autrement qu'à travers les
idées. La Sachlicbkeit consiste à pas.ser outre au souvenir, à
1. li y a dans le livre d'Oswald Spengler : Preusse111t111. und Soz.ialismus, que notre collaborateur Grœthuysen a analysé ici-même, le mois

dernier, un très curieu~ passage sur le manque de profondeur dont a
souffert la Révolution Allemande et en général sur l'inaptitude des
Allemands à casser les vitres.

;6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

faire abstraction de toute opinion prise, de tout point de
vue arrêté, à surmonter l'expérience acquise pour considérer le réel dans sa forme, ou plutôt dans son informité
immédiates. Elle consiste aussi à ne laisser échapper aucun
élément de ce réel, à en reconnaître et à en doser avec exactitude tous les plus petits ingrédients. Elle est enfin l'art
de prolonger ce réel, d'apercevoir ce qu'on en peut faire, de
quelles dispositions inédites il est susceprible, comment on
peut l'amender, le refaire, le transformer. La Sachlichkeit,
c'est le génie du présent, et de l'avenir immanent à ce
présent.
·
On pourrait dire un peu différemment que l'intelligence
allemande a pour constant et principal effet de maintenir
en fusion les éléments de la réalité; comme ces corps qui
empêchent la coagulation du sang, elle s'oppose autour
d'elle à ce que jamais les choses se stabilisent au point de
ne pouvoir plus être utilisées. Peut-être n'est-elle qu'une
sorte de température ; elle porte, en tous cas, avec elle de
la virtualité pour tout ce qui en manque ou en a perdu; il
y a sans cesse dans ses environs une possibilité de nouveau
moulage. Les formes peut-être risqueraient de manquer,
car elle n'est pas très inventh·e sous ce rapport; mais elle
conserve la matière liquide et prête à revêtir toutes celles
qu'elle pourra s'approprier.

It
Au contraii-e, notre ~tertu, à nous Français, est de saisir,
de tenirJ de retenir et de maintenir. Je laisse exprès à ces
mots leur sens le plus vague, le plus riche.
La mémoire est dans tout ce gue nous disons, dans tout
ce que nous faisons. Le moins doué d'entre nous, comme
il se rappelle bien tous les traits de tel inconnu rencontré !
Comn;1e il le couve ! Comme il le garde ! Comme il saura
bien le cc rendre 1&gt; à l'occasion !

NOTES SUR UN EVENEMENT POLITIQUE

Nos yeux, notre esprit sont des machines à percevoir et
à fixer. Malheur, ou chance à ce qui tom be sous leur prise!
Le voici du premier coup éternisé.
Ici, il y a une nuance à bien marquer. Nous voyons plus
clairement, plus profondément à l'intérieur de laréalité que
les Allemands ; nous photographions infiniment mieux
qu'ils ne savent; mais justement trop bien pour restercapables de Sachlichkeit. Car les quelques éléments qui se trouvent pris dans notre objectif, sont frappés dès l'abord d'une
telle lumière, une telle évidence s'y incorpore, qu'ils se
substituent à tous les autres et deviennent à leurs dépens
ineffaçables.
Nous voyons trop durablement. Si l'on y réfléchit bien,
toutes nos qualités et tous nos défauts découlent en partie
double de ce seul trait. Le relief de tout ce que nous exprimons, le caractère saillant, convaincant de toute notre littérature viennent du mélange d'éternel qui se fait automatiquement à toutes nos perceptioos ; nous n'avons. pou.ra-insi
dire aucun effort à faire pour arracher les choses au temps ;
par sa démarche la plus simple et sans même s'en apercevoir, notre esprit les lui dérobe.
Mais justement parce que tout ce qui pénètre dans cet
esprit y subsiste, s'y grave, le transformant tout de suite en
une sorte de musée intérieur, la place ne tarde pas à y manquer pour les &lt;1 nouvelles acquisitions» ; la réalité qui, elle,
continue à changer, ne trouve plus de chemin pour nous
aborder, de porte pour s'introduire en nous. Elle est peu à
peu exclue par la vue même que nous en avons prise et disparaît devant l'un de ses aspects.
Nous sommes ainsi~ malgré notre pénétration, ou plutôt
par sa faute, en continuelle différence avec elle ; nous ne la
suivons pas, nous ne nous assouplissons pas mentalement
à sa mesure. Ce qui a étê prend sur nous un pouvoir impossible à briser.
C'est le passé qui sans cesse nous commande; nous en
cherchons, nous en \·oulons la suite, celle qu'il doit avoir

�NOTES SUR UN ÉVENEMENT POLITIQUE
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour que la raison soit satisfaite. Aussi ne sommes-nous
capables que d'une politique, celle des conséquences, j'entends des conséquences logiques. On nous a pillés : il faut
qu'on nous rembourse. Nos maisons ont été démolies : il
faut qu'on nous les reconstruise. Il n'y a pas d'équivalents
à_ chercher. Nous n'examinons aucun moyen par où la
richesse puisse nous revenir s'il ne se présente comme réparation, s'il ne consiste dans l'extinction directe de la dette
qu~ l'ennemi a contractée envers nous et que notre imaginat10n sans cesse nous remontre.
Nous sommes créanciers dans l'âme. Cela ne veut point
dire que nous soyons cupides ; la cupidité donne de l'adresse
et Dieu sait si nous en manquons ! Ce n'est pas de la
rich~sse elle-même qui nous a été enlevée que nous sommes
épris. Notre revendication est au contraire presque désintéressée ; la passion qui l'engendre et qu'il nous faut apaiser,
est· d'ordre principalement intellectuel ; nous demandons
qu'il soit obtempéré à la justice, c'est-à-dire que le présent
vienne former au passé, dont nos yeux ne se détachent pas,
une sorte de conclusion légale ; nous demandons que les
événements se tiennent comme se tiennent nos pensées
et que uous puissions circuler le long d'eux avec la même
sécurité qu'à l'intérieur d'un raisonnement.
U nous est extrêmement difficile d'oublier. La guerre
n'était pas finie que des ligues déjà se formaient pour
empêcher que la moindre petite parcelle n'allât se perdre
dans les mémoires, du tort qui nous avait été fait, des
horreurs que nous avions subies. Mais c'était bien
inutile, car l'inscription s'en était faite toute seule et profondément.
Nous sommes le peuple le moins pardonnant de la terre,
celui chez qui il y a le moins de chances pour que le
~œur jamais déblaie l'esprit ; nous ne sommes à rien moins
enclins qu'à l'absolution. Notre générosité, il faut la chercher dans notre facilité à nous éprendre des grandes causes,

à nous passionner pour la justice, mais point dans l'aptitude
à remettre les péchés commis envers nous. (Il est vrai que
nous ne demandons pas non plus que nous soient remis
ceux que nous pouvons commettre envers autrui et que
jamais nous n'implorons grâce.)
Un pendant, un contrepoids au passé : voilà ce que nous
avons cherché avant tout à produire en élaborant le Traité
de Versailles. Dans la mesure où il réfl.ète l'influence de
Clémenceau, il est tout entier consacré à calmer nos vieilles
démangeaisons; on le sent, clause par clause, destiné à
annuler le Traité de Francfort: Guillaume passera en jugement et aura la tête tranchée; les drapeaux perdus en 70
nous seront restitués, l'Alsace-Lorraine nous sera rendue.
Et c'est dans la Galerie des Glaces que les Allemands
vie_ndront prendre l'engagement solennel de ces « réparat10ns &gt;&gt; 1 •
Que la situation créée par la partie positive du traité à
l'Europe soit à peu près inextricable, qu'il n'ait aucune
chance de déboucher dans l'avenir : cela est secondaire ou
du moins cela ne pouvait pas être envisagé d'abord. Notre
mémoire d'abord devait être caressée, pansée, guérie!
Nous avons une extrême difficulté à faire faillite. Nos
i~ées, non plus que nos biens, ne souffrent pas la liquidation._ Ce calme avec lequel les Allemands sont capables de
con~tdérer leur débâcle et de supputer ce qui en pourra
~orur, est le s;ntiment qui nous peut être au monde le plus
~tran_ger. Il n y a pas de Loslosung 2 pour nous. Les liens
J~mats ne se rompent, ni qui nous tiennent, ni par lesquels
d autres sont tenus envers nous.
Nous sommes magnifiquement aveugles au devenir du
monde. Le gouvernement bolcheviste peut se fortifier,
1 • Pour l~s autres,. pour les réparations matérielles, on avait bien le
temps de voir; un sruvant ministère règlerait la question.
2 • T~rme stratégique : c'est la rupture de contact avec l'adversaire
poursuivant, le « décollage "·

�566

t

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

étendre son influence, impressionner, à tort ou à raison,
les Anglais : pour nous il reste l' « ignoble tyrannie )&gt; que
nous avons tout de suite stigmatisée. Brest-Litowsk ne
cesse p2s d'être présent à nos yeux, ni tout cet argent
qu'on nous doit et qu'on ne veut pas nous rendre; et cette
double vision nous détermine - arrive ce qui voudra - à
un inébranlable refus de pactiser.
Tout l'étranger sourit complaisamment de notre « légèreté )&gt;. En fait nous sommes le peuple au monde qui a le
plus de suite dans les idées. Nous la pousserions même
facilement jusqu'au suicide. Il y a eu un moment de la
guerre, où, sous prétexte que nous la faisions ((( Je fais
la guerre », disait Clémenceau rageur et ravi), nous fûm(s
sur le point de perdre toute envie de ne la plus faire un
jour. Les hommes pouvaient tomber, toutes nos plaies
s'agrandir, il y avait dans la seule fidélité à la tâche que
nous avions entreprise un vertige supérieur à toute
réflexion. Il a fallu qu'on nous mette la main sur l'épaule
pour que nous consentissions à regarder autour de nous
et à découvrir les possibilités qui entre temps s'étaient fait
jour. Encore ne nous sommes-nous pas laissés tout de
suite éclairer : cc Nous ne comprendrons rien que ce ne
soit fini ! » semblions-nous crier au monde entier avec une
sublime et folle mauvaise humeur. La mer de dégoüt, de
doutes, de tentations nouvelles qui submergeait tous les
autres peuples, montait autour de nous comme autour
d'un irréductible îlot et nous assiégeait vainement.
Au fond, entre les Allemands et nous, le dissentiment
tient peut-être uniquement-au principe- à une différence
d'ordre sensoriel. Chez nous, c'est 1a vue qui est prépondérante, et le phénomène de la persistance rétinienne est assez
connu. Chez nos adversaires, c'est l'ouïe, dont les sensations ne parviennent jamais au repos, restent toujours
susceptibles de complément et de variation. Le monde que
nous percevons tend à chaque instant à la fixité ; ce sont

NOTES SUR UN ÉVÉNEMENT POLITIQUE

les parties les plus stables de notre cerveau qu'il frappe
d'abord, et il s'imprègne, si l'on peut dire, de leur permanence. Celui auquel les Allemands ont accès, est au contraire en continuelle évolution; il est suspendu à son ·
propre avenir, comme la sensible à la tonique; il n'existe
que le temps de s'y fondre ; sa stabilité est à jamais
future.

Ill
Si l'on réfléchît bien à l'importance de cette disparité
psychologique,
ne peut plus s'étonner qu'à chaque fois
que les diplomates français et allemands se trouvent face à
face ( et l'on peut prendre qu'à l'heure actuelle ils représentent très exactement les aspirations respectives des deux
nations), la même histoire aussitôt recommence.
Les nôtres tout de suite instinctivement se cramponnent;
ils n'ont qu'une préoccupation : celle de ne rien renoncer
du droit qu'ils ont réussi à faire écrire et qui leur apparaît
désormais comme une sorte d'absolu, soustrait à toutes
les conditions de temps et de . circonstances, méritant en
soi d'être respecté, imprescriptible. Ils aperçoivent bien, &lt;Llns
un vague monde de possibles, ceux par lesquels pourrait
être assurée la réalisation de ce droit; mais ils aperçoivent
surtout les transformations, les amoindrissements qui en
deviendraient nécessaires, et cette seule vue suffit à les
paralyser. Dans le bain où, pour lui donner forme et
surtout contenu, il faudrait plonger leur exigence, ils
craignent qu'elle n'aille se dissoudre. Ils sont surtout
inquiets de la maintenir intacte, de lui conserver tout son
volume.
Et peut-on leur en vouloir de cette timidité, quand on
voit la France tout entière les suivre et les approuver non
pas dans la proportion des avantages qu'ils lui rapportent,
mais dans la mesure où ils réussissent à éviter les écorniflures
au vain Traité de Versailles. Avons-nous, en conscience, été

ot

�568

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais plus satisfaits qu'en apprenant le naufrage del' Accord
de Paris que le peu de rabais qu'il comportait par rapport
au Traité avait suffi à nous rendre détestable? On n'a
peut-être jamais vu personne se féliciter aussi complaisamment que nous l'avons fait, de demeurer les mains vides.
Mais c'est que nous avions remporté la seule victoire à.
laquelle nous fussions vraiment attachés, la seule vers laquelle fussent dirigés dans le fond nos efforts : la fameuse
Victoire du Droit. Nous avions contrecarré, annihilé les
tentatives des Allemands pour se donner de l'air, pour
éluder leurs obligations ; nous les avions ramenés en
arrière, jusqu'au point ou leur dene dlnouveau apparaissait évidente, incontestable.
Mais eux, de leur côté, ils n'ont de souci que de fuir
ce point; de toutes leurs forces, de tout leur instinct ils
ne travaillent qu'à échapper. Ils n'acceptent, déjà dans leur
esprit, rien de ce qui est arrivé, rien, même, de ce qu'ils
ont pu être forcés un moment de reconnaître. Le paysage
derrière eux se déforme, s'efface comme derrière un aéroplane qui prend son vol. Les responsabilités de la guerre :
il y a eu un moment ou, sous Ja pression d'une nécessité
constatée par leur Sachlicbkeit inéluctable, ils les ont
assumées; on leur demandait même un aveu écrit, paraphé: ils font donné. Mais le temps a marché depuis; des
forces leur sont revenues; un peu de sève a recommencé à
circuler dans le grand arbre germanique. Pourquoi le passé
ne bougerait-il pas, lui aussi? Pourquoi ne se reformerait-il
pas en arrière, en fonction du présent et à son image?
Pourquoi ne se produirait-il pas une Umgruppierung, un
regroupement de ses éléments?
Et M. von Kahr, président du conseil de Bavière, s'écrie
avec une impayable audace : cc Nous protestons parce
qu'on c1mli1111e de rejeter la responsabilité unique de la
guerre sur le peuple allemand. » Autrement dit : nous
protestons parce qu'on veut que ce qui a été soit encore,
nous protestons parce qu'on refuse d'admettre que nos

NOTES SUR UN ÉVÉNEl'IŒNT POLITIQUE

actes anciens participent à notre évolution générale et
soient par elle transformables.
Au début de toute conférence, les Allemands s'attendent
sincèr~ment à. ce que l'ensemble des questions pendantes
entre eux et les Alliés soit envisagé sous l'aspect d'un
problème, et d'un problème entièrement nouveau ; ils ne
peuvent, pour leur part, de par la forme même de leur
cerveau, autrement le considérer; ils onr un besoin cons• titutionnel de la table rase. L'allure juridique que nous
donnons aussitôt au débat les déconcene et les paralyse
complètement. C'est certainement une impression très
profonde, très &lt;&lt; sentie » que M. von Simons a exprimée
au moment de la rupture de Londres en déclarant: « L'atmosphère créée par la menace des sanctions est défavorable
à la discussion de nouvelles contre-propositio~. » Il YOUlait dire: Il n'y a pas moyen pour nous de travailler,
d'inventer dans le cadre ou vous pn;tendez nous enfermer,
et sous le signe de la Justice abstraite 1 •
Je tiens à ce que ma pensée.soit ici bien comprise. Je
ne veux pas du tout insinuer que si nous laissions les
Allemands reposer à leur guise le problème des réparations,
ils nous en fourniraient aussitôt des solutions merveilleuses
et où nous trouverions une entière satisfaction. Malheureusement, la fécondité de leur imagination pratique serait
ici certainement combarue - comme d'ailleurs la Conférence de Londres ne l'a que trop fait voir - par leur
incroyable lésinerie, par leur instinct chicanier, par leur
affreux don de découvrir toujours le chemin du moindre
devoir envers autrui. Il~ n'iraient jamais spontanément
jusqu'à une avance véritablement généreuse, jusqu'à
1. « Le point de vue allemand peut ètrc ainsi défini: Une entente
ne peut intervenir dans la question des réparations que si l'on discute
tout l'ensemble de ce problème difficile, en étudiant s:ins parti-pris rous
les arguments pour et contre et en reconnaissant à tous les intéressés
des droits égaux. &gt;1 (Ber/iller Tnfb/att, cité par le Temps du 2 :ivtil ,921.)

�570

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'abandon gratuit d'une chose que l'état de leurs forces leur
permettrait de garder. Ils sont certainement le peuple le
plus inapte qu'il y ait dans le monde au cadeau.
Mais mon idée est que nous ne gagnons rien à méconnaître le mécanisme de leur pensée et à vouloir le faire
fonctionner à rebours. Sans que je puisse indiquer très
=ctement à quel moment nous aurions pu procéder
autrement, j'ai la sensation que nous avons toujours agi de
manière à le bloquer. On ne peut utifüer une force que
dans le sens où elle va. On l'a bien vu pour les forces économiques, qui, Dieu merci ! se sont assez vengées d'avoir
été rebroussées. Ponrquoi perdre encore du temps à
rebrousser les forces psychologiques ? Il y a une direction
dans laquelle l'Allemagne pense, progresse, se montre productive. Quelle raison peut-il y avoir au mon.de de ne pas
l'épouser ? Pour quelle stérile satisfaction d'amour-propre
nous acharnerions-nous à imposer toujours à nos adversaires
un schème contraire à celui que leur imagination d'ellemême dessine et qui est le seul où ils pourront jamais
trouver quelque chose à mettre ?
Si l'on demande pourquoi plutôt adopter le leur que le
nôtre, c'est seulement parce que c'est à eux qu'il appartient
d'agir, d'in,enter, de reformer de 1a richesse. Au travailleur les commodités; celui qui doit peiner et produire a
tout de même bien le droit d'exiger les conditions les plus
favorables à son effort, et de n'entreprendre celui-&lt;:i que
bien à l'aise au sein de son système de croyances et d'idées,
de sa Weltanschau11ng.
Je ne vois aucune raison de nous démunir des quelques
moyens de contrainte que nous gardons encore vis-à-vis
de notre débiteur. Il ne nous faut pas oublier que c'est par
une chance inestimable, et sans doute irretrouvable, que
nons avons pu mettre la main sur cette formidable turbine
qu'est l'Allemagne, et en capter, dans une certaine mesure,
la force à notre usage. Libre, et sans lien d'intérêt avec
nous, elle aurait tôt fait de nous refuser tout service.

NOTES St:R UN EVENEMENT POLITIQUE

57 1

Mais contrainte au maximum, et punie, comme nous la
voulons, elle nous est, si peut-être moins nuisible, en tout
cas tout aussi inutile. La « main au collet ,, n'est pas, à soi
seule, ce qui peut nous la rendre plus avantageuse; il y
faut joindre un peu de compréhension, de complicité avec
ses habitudes; il faut chercher son plan de roulement.
Nous sommes pareils à ces malades que le manque de
sommeil rend maladroits; nous aurions besoin avant tout
d.'un peu d'oubli. Il faudrait que nous ne nous rendissions
plus un compte aussi exact de ce que nous avons souffert;
l faudrait que nous n'eussions plus un souci aussi vif, aussi
direct de nos plaies. C'est de l'avenir seulement que nous
en pouvons attendre la guérison et l'avenir ne se construit
jamais à la ressemblance littérale, ni pour l'exacte compensation du passé. Il faut faire un certain crédit à ses artisans,
il faut cesser de voir en eux uniquement des coupables,
des forçats et renoncer à leur prescrire leur tâche dans tous
ses détails, à les conduire par des voies une fois pour toutes
décrétées.
Il s'agit en ce moment, pour tout le monde, mais spécialement pour nous, de revivre. Nous revivons en général
assez facilement, après les grandes crises, mais toujours
dans nos anciens moules, donc à l'étroit, chichement, et
par suite encore agressivement. Surmontant quelques répugnances et l'amertume de nos souvenirs, ne pourrionsnous pas profiter, pour une fois, de ce • devenir » dont
l'Allemagne surabonde et que la chance met à notre
disposition ? Ne pourrions-nous pas voir ce qu'il adviendrait d'une greffe temporaire de nos qualités sur sa sève ?
Et puisqu'il s'agit de réparations, ne serait-&lt;:e point par
cet emprunt-là que nous nous trouverions en fin de compte
le mieux payés?
J.\CQUES RIVIÈRE

�VIEILLE FRANÇOISE

573

pétitionnaient et le pro_priétaire se récus~it ironiquemen,t.
Vieille Françoise pleurait, se décourageait, et après quelques mois recommençait de chercher un logement hon-

VIEILLE FRANÇOISE
ou
« A

LA CONQUÊTE DE L'HONORABILITÉ

&gt;l

" Si ,•ous ne devenez comme de
petits enfants, vou.&lt;1 n'entrerc1. pas
d:ms Je Royaume de Dieu. »

(MATH., xvm, 3.)

Il y avait daus la petite ville de Chantaume une rue maudite que les honnêtes gens ne prenaient jamais. Les \·ieilles
filles en apercevaient-elles les maisons de loin, - elles se
signaient. Quand un curieux s'y aventurait le soir, après
toute une vie de désir et de peur, il y menait vingt pas
timides et s'en retournait, - tant la lumière de la lune s'y
faisait hagarde et troublante, parfois splendide jusqu'à
donner de l'aveuglement. Les chats y avaient les allures du
malin esprit. De Yieilles femmes ivres sur leur seuil, en
robe sérieuse, y connaissaient le geste des somnambules
pour attirer l'homme et qu'il partageât leur hystérie. Elles
soulevaient chacune le rideau de sa porte, dès qu'il approchait - et l'on entendait dans l'ombre de la chambre le
' d'une fille nue.
soupir
Vieille Françoise habitait cette rue des Tanneries depuis
longtemps. Il lui en coûtait. Elle en voulait sortir. Dûtelle se contenter d'une mansarde, elle aurait laissé volontiers
les trois pièces de sa maison, la cour, le grenier, le jardin
où poussaient les scabieuses et les belles-de-nuit près d'une
charmille. Souvent elle arrêtait son choix, mais dès qu'on
apprenait qu'elle venait des Tanneries, les futurs voisins

nête.
.
Un soir, des meubles insolites que des hommes n_o1rs
qu'on n'avait jamais vus, portaient avec des précauuous
amoureuses, traversèrent la grande place, l'avenue royale
et vinrent échouer devant une belle maison de la rue du
Commerce. Les Chantaumois étonnés par cette procession
touchante de misères qu'une vieille femme accompagne et
ses trois petits enfants, - s'interrogèrent. Le boucher qw
demeurait au rez-de-chaussée de la maison dont Vieille Françoise occuperait les galetas, lui fit comprendre sa mauvaise
humeur : elle pensait à sa vie, comme elle avait souffert.
Elle aurait oublié volontiers pourtant ce jour-là ses propres
angoisses, toutes les larmes, et comment sa mère l'av~it
conduire un beau matin de sa jeunesse dans les Tannt!nes
pour la vendre à un vieux marchand de drap. Elle se rappelait qu'on l'avait battue d'abord pour la faire danser et
puis qu'on l'avait battue encore pour l'empêcher de danser.
Il n'y avait que d'un tout jeune garçon, beau et doux,
vrai ange, dont elle se souvînt sans amertume, avec qui
elle avait joué dans son petit village natal. Ils allaient
ensemble au Mois de M:irie, cueillaient des fleurs sans connaitre le mal, quand elle était trop près de sa naissance,
pour que sa mère se souciât d'elle. Une fraîcheur invincible lui venait de ce souvenir, et comme un remords ou
le bon désir, une nostalgie indéfinissable, tout l'enseignement moral.
Vieille Françoise ce soir songeait surtout à ses filles
qu'elle avait vues panir de bonne heure loin de sa maison
dans les gtandes \·illes - et re\·enir semblables à des princesses au bras d'un prince cham1ant inconnu qui l'appelait
«mère». Comme ce n'était jamais le même individu et
qu'il eût été difficile de retenir le nom de chacun, attendu
qu'ils jouaient tous le même rôle auprès de ses filles,

�574

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Vieille Françoise les appelait « lui ». Celles-ci avaient la
main et le pied délicats, très soignés : Françoise se mettait
à leurs genoux pour nouer le lacet de leurs souliers garnis
de perle. Elle ne les aimait pas tout à fait pour ce luxe,
mais parce qu'elles reviendraient sans lui : elles revenaient
en effet bientôt tuméfiées et tristes, inconsolables, le corps
en lambeaux, l'âme déjà en allée. Françoise séchait leurs
larmes sans un reproche, les soignait, attendait leurs morts
dans la patience. Deux éraient mortes déjà. - Une troisième s'était mariée. L'ivrogne, qui l'avait prise à son
compte chez lui, lui faisait un enfant par année. Françoise
recevait dans ses pauvres bras las, - le jour des couches
- le petit, pour le garder et le nourrir. Deux dernières
princesses lointaines vivaient dans son âme. Les reverraitelle? Comment les retrouverait-elle ? Un redoublement
d'amour l'avait saisie pour ses petits-enfants. Elle ne voulait pas du moins qu'ils eussent sa vie ni la vie de ses
enfants. Il fallait les sauver à tout prix, et c'est pour eux
qu'elle quittait le faubourg ·infâme, qu'elle subissait avec
une sorte de joie intérieure ce soir et dans l'esprit d'une
humilité nouvelle, - le regard de tout Chantaumois sur
ses meubles honteux, - le chuchotement méprisa.n t à son
approche des voisins qu'elle allait avoir pour ses derniers
jours, - et jusqu'à l'insulte du boucher qui lui ouvrait
malgré lui la porte de la maison où elle allait mourir.
Elle savait bien qu'une de ses filles, la plus jeune, seule
sage, vierge encore hier, celle qui demeurerait avec elle toujours, - s'était donnée au régisseur la veille pour obtenir
ce droit de passage .. Vieille Françoise ne connaissait pas
l'exemple de Marie !'Egyptienne, mais n'éprouvait pas non
plus, - pour l'amour de ce qu'elle sauvait, - de scrupule.
Elle songeait à l'orgueil qu'il ne faut pas apporter, quand
on est si bas, dans le choix des moyens de son salut.
Vieille Françoise portait les jupons que ses · fi.Iles lui
envoyaient. Ils étaient quelquefois à volants ou à pompons,
de satin broché ou de soie pompadour. Elle les cachait

VŒILLE FRANÇOISE

5ï5

sous un tablier de droguet gris qui l'enveloppait bien toute.
Si des empiècements de chemise à dentelles ou des cachecorset brodés bardaient de luxe sa pauvre vieille poitrine
maigre, ce n'était pas de sa faute. Elle s'en revêtait pour
se vêtir, ne donnant d'attention et d'amour qu'à son
caraco de coton noir le plus simple, sans un pli, ou elle
enfermait bien exactement ces trésors et sa petite personne.
Une coiffe de mousseline blanche, paysanne, qu'elle
n'avait jamais voulu quitter malgré sa mère et les hommes,
auréolait encore son visage. Son visage parlait de ses
peines. Chaque ride en décrivait la courbe et la profondeur.
Il n'y avait pas de place qui ne fût marquée sur son corps
par la vie impitoyable. On y remarquait des taches bleues,.
violettes et noires comme des fleurs peintes, - des traces
légèrement verrdegrisées ou incolores de morsures et
comme l'empreinte même du fer rouge. Mais un sourire
qui ne s'effaçait jamais, son regard dans le cadre de la
coiffe blanche iJluminaient tout ce qui l'approchait. Chacun
finissait par voir sa face comme on regarde d'affreuses
ruines où le soleil avant de s'éteindre se reposerait dans la
splendeur.
Elle serait patiente. Elle savait bien qu'elle possèderait la
terre à force d'intelligence et d'humilité, - ce qui est la
douceur. Un soir, elle était restée très tard dans la rue sur
le pas de la porte de l'escalier, où elle se tenait rarement
par discrétion. Toutes les maisons autour d'elle étaie
fermées: - c&lt; Le monde est couché », dit-elle. Comme
elle prenait l'air avec bonheur, - l'air des honnêtes gens~
- quand ils n'en voulaient plus prendre et se retiraient
dans leurs alcôves ! Elle s'aperçut bientôt que Madame Pô,
une voisine, était seule à veiller derrière son contrevent et
qu'elle paraissait inquiète. Françoise de se dire que c'est
le moment d'acheter une cruche. Madame Pô, marchande
de poterie, est heureuse de vendre une cruche et de trouver
une distraction à son angoisse. Peut-être sera-t-elle heureuse un peu plus tard de dispo_ser d'une confidente ? ·

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Françoise lui sourit bonnement pour l'engager à ne pas être
.aussi discrète. Madame Pô va jusque sur le seuil regarder
- de l'un et de l'autre côté de la rue - si personne ne
-vient : &lt;&lt; Mes filles sont parties en pèlerinage à Notre-Dame
de Consolation. Le dernier train est en gare depuis longtemps. Je l'ai entendu siffler. L'omnibu~ vie~t de passer.
Leur serait-il arrivé malheur ? » Françoise dit une parole
douce et insignifiante. Mais voilà qu'elle conte une histoire.
Ces demoiselles arrivent enfin avec des amis. Quand elles
voient leur mère occupée à s'entretenir avec une des Tanneries et qu'elles l'entendent la saluer poliment, - à cause
de leurs amis elles sont humiliées. Cependant éprouventelles que leur mère à cause de la visite de cette femme se fait
plus patiente et ne leur sait pas mauvais gré du retard, :elles regrettent de ne l'avoir pas saluée. Le leodemam,
devant tout le monde, au marché, elles lui donneront _le
bonjour. Françoise en est tout étonnée et en reste droite
comme un plâtre. Ces demoiselles pour des oracles _s?nt
tenues; beaucoup règlent leur conduite sur elles. Vieille
Françoise remarque sur le chemin de son retour que les
visages les plus sévères commencent à lui. sourire. ~es
demoiselles Pô ramasseront les restes du déjeuner qu on
ne donnera pas au chien ce jour-là, qu'elles envoient à
Françoise, que Françoise jettera, mais dont elle viendra les
remercier avec un agenouillement de tout son être, comme
de n'avoir pas eu faim grâce à elles.
.
.
.
Il ne faut pas avoir de répugnance. Françoise fait maintenant sa cour à la servante du boucher. Celle-ci est jeune,
coquette et pieuse. Quand elle revient de la. messe, t~ute
parée, elle est bien impropre à plumer la vo.laille du déJeuner. Françoise voit cette fille en robe de fete commencer
la servile besogne. Elle s'approche de la fenêtre qui donne
sur la cour et timidement propose de l'aider. La servante,
le premier jour, fait mine de ne p~s l'entendre,_ mais elle
réfléchit durant la semaine ; le dimanche suivant, elle
.cèdera à la tentation d'être aidée par une femme des Tan-

577

VIEILLE FRANÇOISE

neries ... Et Françoise descend dans la cour du boucher .
La servante la recommande à tout le monde de la maison
et l'y installe. Françoise se croit en paradis sur la vieille
chaise de paille qu'on lui abandonne. Elle se sent enivrée
par la lumière gui tombe tout droit, du ciel qu'elle ne voit
pas, - sur elle. Les plumes blanches qu'elle touche lui
paraissent blanches comme la Blancheur qu'on désire de
voir et qu'on ne voit jamais sur la terre. Elle est heureuse.
Elle entend la vo]x de la bouchère, une grande dame
habillée de satin noir qui est tout près d'elle avec une croix
de jais sur sa poitrine. Les plumes blanches volent autour
de ses deux mains qu'elle rencontre dans sa joie toutes
nimbées, comme des amis qu'on avait connus malheureux
et qu'on retrouve dans le bonheur.
Après des semaines, la servante un matin de dimanche
appelle Françoise par son petit nom : « Françoise I JJ
Françoise lui dit : « Alors, c'est bien vrai. Maintenant vous me considérez comme une servante comme
vous.))

La jeune fille s'étonne un peu de ce transport incompréhensible. Elle ira le même soir chez Madame Pô et lui
dira: - « Eh bien ! ces gens des · Tanneries dont nous
redoutions le voisinage ?
- Ils sont comme les autres, dit Madame Pô.
- Meilleurs que· les autres, renchérit la servante.
Cette Françoise me rend tant de services et toujours avec
la même douceur.
- Meilleurs que nous, convient Madame Pô. Un soir
elle m'a tenu bonne compagnie.
- Ce matin, elle m'a rendu contente, moi, d'être
servante. Je n'avais jamais songé à être contente de
cela. »
Bientôt la bouchère fait appeler Françoise. Elle lui dit :
« Il faut mettre vos petites filles à l'école chrétienne .
Oh ! Je le voudrais bien, Madame, pour qu'elles
37

�579
fin, repoussa par délicatesse le premier et tous les motifs
de joie qu'elle pouvait tirer d'un événement désiré mille
fois, ne prit qu'un jupon autour &lt;le ses jambes, un fichu
sur sa t.ête, Elle emportait la petite Marie dans ses bras,
pour qu'elle pÎit voir encore son père. Vieille Françoise
partit dans cet appareil à travers les rues mal pavées sans
lumière jusqu'aux Tanneries, et ses pieds nus sortaient à
&lt;::haque instant de ses sabots de bois qui réveillèrent route la
ville. L'enfant, qui marchait auprès d'elle dans le caemi:n,
lui dit:
- &lt;c Hier soir, cc il }&gt; est rentré tard, en .criant. Il était
ivre. II a encore bu et il est sorti. Ce matin, on l'a trouvé
mort dans le fossé. Deux boueurs nous le rapportent.»
L'enfant qui était fier ,et courageux méprisait l'ivrogne
qui par aver1ture était son père. Il ne s'effrayait pas devant
la mort. Il disait tout .cela sans larmes. Françoise pleurait.
Quand .elle fut entrée dans la maison, elle abandonna tout
de suite la petite Marie. Des médecins autour du lit, qu'on
av-ait tir:é au milieu de la ·chambre, avaient dévêtu le
cadavre et l'examinaient. La veuve, une grande brune aux
yeux bleus très durs, se tenait dans un coin ou elle !rem~
blait pâle et peureuse, son regard &lt;l'acier fixé sur le côté du
mur qui était nu et où il y avait de la lumière. Françoise
était moins impressionnée que sa fille. Elle n'était impressionnée que par la mort. Elle interrogea les médecins qui
ne lui répondirent pas. Le gendarmt qui se tenait près de
la porte emmena sa fille qui ne lui demaada rien avant de
partir. La petite Marie qu'on avait oubliée dans son coin
voyait le cadavre de son père n)1 devant elle. EU~ semblait
curieuse et ne pleurait pas.
·
Petite Marie, à sept a.ns, portait déjà sw Je monde ]es
beaux yeux obstipés de sa nière, les boudes de ses che.veux
courts, dorés, dansaient comme des grelots de folie au.tour
de son front pâle et sur son cou grassouillet. Dès qp'elle
regardait quelqu'un, elle l'avait conquis, et vous parlait-eUe
sur un ton sérieux, d'une voix plus grave qu'on ne l'atV:IEILLE FRANÇOISE

LA NOUVELLE llVOE FRANÇAISE

578

aient vos vrincipes. Mais les sœnrs ne voud~~t pas les
. Ces dames sont difficiles. Elles n aiment pas
recevo1lf. onde Trois fois dé"Jà, elles m'ont refusé leur
tout e m
·
porte.
·
r ne pas
- li est vrai, elles ont leurs raisons pou
.
d etn:-e n'importe qui, mais je vous r-ecommande:'11. »
a ;rancoise rentre chez elle. C'était l'été._ ~e ~ir, leur~
•
rt
sa fille la plus jeune gui etait sage lm
fenêtres ouve es,
•
, fi rt de
Hsai.t un journal démocrat1que. Elles -causa1~nt ues_ o
f; on ,que tous les bourgeois d'alentour qm parla1~nt bas
;~ri.ère leurs persiennes fermêes, -suivaient _le verbiage et
.
.
odés "'uand elles éta1ent couchées
en étaie.ut mcoi;nm
· '-l!
•
•
,
4
chacune dans un lit, elles continuaient a
toutes eux,
. _..
.
'elles pensaient,
s'entretenir encore plus fort ue to-nt œ qu
- ouvertement, sans rien dissimuler. Les. ~nfa~ts s~
mêlaient à leurs propos. fi n'y avait que ces .cna1ll~n~s qui
.
nt étrangères - « faubourignières », clisa1t-on,
les retmsse
~i ~ •
effet
• pour faubouriennes, - et ei. es datent en
par mépns,
f b
·11é
une colonie du faubourg, tout un ~eti: au o~rg en v1 .
dans ce -quartier quas1-ar15tocrauque. Toute
gtatme, -

.

aristocratie est rdat1ve.
.
~ 1 . J"
_ « Pourquoi ne lisez..vuus pa~ « 1a Cror~ i) · m · tt
h bouchère un jour. Ce mot aurait dû la faire se mettre

en garde.
.
.
· d
Sans doute, si Françoise était entrée chez le uota1re u
premier ê!:age, lui. eût-ii dit:
- « Pourquoi ne lisez-vous pas &lt;&lt; le Gaulois ii ou
le figaro » ? i&gt;
• , •
•
,• 1
Ce soir la fille de Fra~oise, .qui 'l'l ~uma1t guei:e es
. .
ne leur ménagea pas les épithètes les
facons des ' re 11gieuses,
.
, .
11
pius •dëcolletées. Elles s'endormirent. A pem,e s êt~ie?t-~ .~
endormies qu'un petit garçon les appela dune vo1x ou

(t

l&lt;JUrease:
.
- « Gnnd'mère Françoise, _
père est mort. i i
•
Françoise se leva toute droite .. Elle songea _à tout ce-~~~
-pouvait lui Tendre pitoyab.1.e ·celu1 dont on lui annonçai

�VIEILLE FRANÇOISE

582

LA NOUVELLE l\EVUE FRANÇAISE

La fille de Françoise n,est plus en prison. Aucun juge
dti? ce monde n'.t pu établir qu,elle ait toé. Une aurre de ses
filles revient de loin !a voir. Elle est la; maîtresse d'un
prince russe er porte un manteau de dentelle au point
d'Angleterre. Son lux:e ne scandalise pas les femmes de
la rue du Commerce que la beauté an:ire plus qu'elles
n'écoutent leur conscieace. Leur jalousie non plus ne songe
à s'émouvoir, tant elles sont différentes. Madame Bincourt, la bouchère, daigne faire une 1isite à cette « folle de
son corps » :
•
- cc Ma bonne Françoise, dites-lui que nous sommespour vous des amis. »
.
.
Françoise tressaille, à. ce nom d' « alllls », La prmcesse
qui n'aime pas les façons ne veut pas se découvrir.
Un soir, Françoise exige qùelle fasse une promenade avec
elle :
&lt;&lt; Pour faire honneur à ta mère &gt;&gt;, lui dit f ran-

~~
'
.
A peine sont-eUes dans la rue qu une femme et pUls
deux trois se lèvent poi.rr venir au-d~\rant d'elles. Toutes
Pron~ncent , comme un mot ritl!lel,. un mot polir devant
Françoise qu'elles connaissent, pour approcher . , étrange
créature qu'elles ne connaissent pas. Elles ont déra touché
la frange de son vêtement. Elles en admirent le déuil,
, l'harmonie. Il y en a dix et puis vingt qlli s'assemblent et
soulèvent de leurs mains inélégances un coin de la précieuse
dentelle. Les; autres attendent leur tour, romme on fait
qoeue pour baiser. les reliques de s~nte Gen~viève. Le.
soleil a presque disparu. Elles ont moms pe~r d apprcxher
leurs yeux de ce qui est fastueux et maudit. Les enfants
mêm{!s ont laissé leurs jouet~ pour rejoindre leur mère e~
partager l'émotion que donne une prostit~ée~ C'est à' qui
sollicitera la gnke d'être admis le lend.ema1n auprès d :Ile ..
Celle-ci veut relever le patron de son corsage ; celle-la. _le
dessin de la broderie de son manteau. Vieille Françoise
a vraiment achevé ce soir la conquête de son quartier-:

58;

Mais voilà qu•ene serait tentée de mépriser sa conquête r
Elle ne négligera pourtant aucun de ses « devoirs» ni la
discrétion. li y a un mort qu'on va. mettre en bière dans la.
maison d'en face. Toutes les voisines vont le voir et le
bénir. françoise ne veut pas sonner pour elle-même à la
porte mortuaire. Elle attend que vienne un autre vis.iteur.
Elle entre derrière lui. On la: remarque à peine. Elle regarde
le mort ; elle admire comme les honnêtes gen~ se conduisent avec les morts ~ le cierge allumé près du buis, la
mousseline tendue sur le visage et sur les miroirs, la pendule arrêtée comme avec le cœur. Mais'dcmande-t-on si un
ami voudrait veiller à cause do chagrin et de la fatigue des
parents qui ne dorment pas depuis des semaines, tom le
monde s'excuse de ne le pouvoir faire œ soir. Vieille Fran~ise alors timidemerrt s'aV2.D.Ce et, sa.os es~rer qu'on lui
fasse l'honneur d'accepter ses services, propose de garder le
cadavre des honnêtes gens... On accepte., sans la remercier~
comme il était narurel. On lui envercl de l'argent le lendemain, pour la. payer.
A quelques mois de là., Marie joue sur la Petite Place.
Une dame et une religieuse causent près d'elle sons un
marronnier. M.uie suspend son jeu. Elle se tient debout
à. técart, ses rm:ins croisé~ pour regarder - tranquillement, longtemps de ses grands yeux attentifs - la religieose. Elle la. regarde comme on est en extase, sans rien
voir d'autre, sans détourner la tête ni son attention,
sans baisser une seule fois ses paupières, sans penser à
autre chose qu'à ce qu'elle voit et à désirer de l'approcher.
La religieuse s'aperçoit bientôt de l'admiration e.&lt;ttraord.inaire dont elle est fobjet. Elle appelle l'enfant : « Pourquoi me regardes-tu ainsi? - Madame la Sœur SainteBéatrice, je vous aime. Si vous ne m'aviez pas parlé à ce
moment, je serais devenue malade. » Le lendemain, les trois
petits enfants de Françoise entraient au couvent de la Providence. Sœur Béatrice, toute blanche et belle sous le manteau vint leur ouvrir. Marie demanda tout de suite qu'on

�BILLET A ANGb.E

BILLET A ANGELE

On l'a dit souvent.; les jugements que nous portons sur
nos contemporains sont contrefaits. Outre que nos amitiés
nous obligent, nous manquons du recul nécessaire et,
suivant notre humeur, dénigrons ou magnifions à l'excès
ceux qui œuvrent trop près de nous. Certains ·qui nous
paraissent considérables, dont le renom, grâce à la complicité des critiques, semble aux yeux même de l'étranger
apporter un lustre neuf à la France, étonneront bientôt
par leur insignifiance. Je veux que l'on m'ignore si, avant
que deux générations aient passé, les noms de Curel, ~e
Bernstein, de Bataille sont beaucoup plus cotés que déjà
celui de Mendès aujourd'hui ...
Je m'étais bien promis de ne plus parler que des morts;
mais il me désolerait pourtant de ne laisser en mes écrits
aucune trace d'une des admirations les plus vives que j'aie
jamais éprouvées pour un auteur contemporain - et je
dirais sans doute la plus vive, si Paul Valéry n'existait
point. Malgré ce que j'ai dit plus haut, je ne pense pas
surfaire l'importance de Marcel Proust ; je ne pense pas
qu'on la puisse surfaire. Il me paraît que, depuis longtemps,
nul écrivain ne nous avait plus enrichis.
Madame B... me racontait hier qu'elle avait eu de tout
temps la vue faible; ses parents ne s'en avisèrent pas aussitôt, et ce n'est que vers l'âge de douze ans qu'on commença de lui faire porter des lunettes. « Je me souviens si
bien de ma joie)&gt;, me disait-elle, cc lorsque, pour la première
fois, je distinguai tous les petits cailloux de la cour. » -

58T

Lorsque nous lisons Proust, nDOs commençons de percevoir brusquement du. détail. où ne nous appataiss;ai.t. jusqu'alors qu'une masse. C'est, me direz-vous, ce qu'on.
appelle: un analyste. Non; l'analyste sépare a;vec effon; il
explique; il s'applique: Proust sent ainsi tout narurelle-ment. Proust est quelqu'un dont le regaxd est infini.ment
plus subtil et plus attentif que le nôtre, et qui uow prête
ce regard,. tout le temps que nous le lisons. Et comme les:
choses qu'il regarde ( et si spontanément qu'il n'a. jamais
l'air d'observer) sont les plus naturelles du mond_e, il nons
semble sans cesse, en le lisant, que c'est en nous qu'il nous
permet de voir ; par lui rout le confus de notre être sort du
ch~os, prend conscience ; et comme Ies sentiments les pins
divers existent en chaque homme à l'état larvaire, à son
insu le plus souvent, qui n'attendent parfois ,qu'un e:remple
ou qu'une désignation, j'allais dire •~ qu'une dénonciation,
pour s'affirmer, n&lt;1Us nous imaginons, grâce à Proust,
avoir éprouvé nous-mêmes ce détail, nous le reconnai~ns,
l'adoptons, et c'est notre propre passé que ce foisonnement
vient enrichir. Les livres de Proust agissent à la manière
de œs révélateurs puissants sur les plaques photographiques
à demi voilées que sont nos souvenirs, où tout à coup
viennent réapparaitre tel visage, tel sourire oublié, et telles.
émotions que l'effacement de ceux-&lt;l entrainait avec eux
dans l'oubli.
Je ne sais ce qu'il fant le plus ad.mirer, de cette suracnité
du regard intérieur, ou de l'art prestigi.eu:t qui s'empare de
ce détail et ne nous l'offre que ravissant de fraîcheur et de
vie. L'écriture de Proust est (pour employer un mot que les
Goncourt m'avaient fait prendre en horreur, mai.s qui,
lorsque je songe à Proust, cesse de me déplaire) la plus
artiste que je connaisse. Par elle il ne se sent jamais empêché. Si, pour informer l'indicible, le mot lui manque, il
'recourt à l'image ; il dispose de tout un trésor d'analogies,
d'équivalences, de comparaisons si précises et si exquises
que parfois l'on en viçnt à douter lequel prêt~ à l'autre le

•

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus de vie, de lumière et d'amusement, et si le sentiment
est secouru par l'image, ou si cette image volante n'attendait pas le sentiment pour s'y poser. Je cherche le défaut
de ce style, et ne le puis trouver. Je cherche ses qualités
dominantes, et je ne les puis trouver non plus; il n'a pas telle
ou telle qualité: il les a toutes (or ceci n'est peut-être pas
uniquell?ent une louange) non tour à tour, mais à la fois; si
déconcertante est sa souplesse, tout autre style, auprès du
sien, paraît guindé, terne, imprécis, sommaire, inanimé.
Dois-je l'avouer? chaque fois qu'il m'arrive de replonger
dans ce lac de délices, je reste ensuite nombre de jours
sans oser reprendre la plume, n'admettant plus - comme
il advient durant tout le temps qu'un chef-d'œuvre exerce
sur nous son empire, - qu'il y ait d'autres manières de
bien écrire, ne voyant plus dans ce que vous appelez la
« pureté » de mon style, que pauvreté.
Vous m'avez dit que souvent la longueur des phrases de
Proust vous exténue. Mais attendez seulement mon retour
et je vous lis ces interminables phrases à haute voix: comme
aussitôt tout s'organise ! comme les plans s'étagent !
comme s'approfondit le paysage de la pensée !. .. J'imagine
une page de Guermantes imprimée à la manière du « Coup
de dés &gt;&gt; de Mallarmé ; ma voix donne aux mots-soutiens
leur relief; j'orchestre à .1;na façon les incidentes, je les
nuance, tempérant ou précipitant mon débit; et je vous
prouve que rien -n'est superflu dans cette phrase, qu'il n'y
fallait pas un mot de moins pour en maintenir les plans
divers à leur distance et pour permettre à sa complexité un
épanouissement total. Si détaillé que soit Proust, je ne
le trouve jamais prolixe ; si abondant, jamais diffus. « Minutieux i&gt;, mais &lt;c non méticuleux», disait judicieusement
Louis Martin-Chauffier.
Proust m'éclaire exemplairement ce que Jacques Rivière
entendait par le mot « global », dont il se servait pour
dénoncer la paresse d'esprit de ceux qui se contentent de
saisir par br~sée des sentiments que 1~ coutume a si bien

BILLET A ANGÈLE

589

liés que le faisceau nous apparaît trompeusement comme
homogène. ~ro~st au con.traire délie s·oigneusement chaque
gerbe, en distrait tout 1embrouillement. Même il ne se
tient pour satisfait que s'il nous montre avec la fleur la
tige, puis même le délicat chevelu racinier. Quels curi~ux
livres! On y pénètre comme dans une forêt enchantée•
dès les premières pages, on s'y perd, et l'on est heureu;
de s'y perdre; on ne sait bientôt plus par où l'on est entré
ni à quelle distance on se trouve de la lisière · par instants il
s,emble que l'on marche sans avancer, et p~r instants que
l on ava~ce sans m~rcher; on regarde tout en passant;
on ne sait plus ou 1on est, où l'on va, et:
1

Tout d'un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma
mère : « Où sommes-nous? » Epuisée par la marche mais fière
de lui, elle lui avouait tendrement qu'elle n'en sa;ait absolument rien. Il haussait les épaules et riait. Alors comme s'il
l'avait sortie de la poche de son veston avec sa 'clef il nous
~o~trait ~eb~ut devant nous la petite porte de derrièr~ de notre
Jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit
nous attendre au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui
disait avec admiration : ~ Tu es extraordinaire !. .. »

Vous êtes extraordinaire, mon cher Proust! Il semble
que vous ne nous parliez que. de vous, et vos livres sont
a?ssi peuplés que toute la Comédie humaine; votre récit
_~est pas un roman, vous n'y nouez ni n'y dénouez aucune
mtrigue, et pourtant je n'en connais point qu'on suive
avec un inté:~t ~lus vif; vous ne nous présentez vos personnages qu 10c1demment et par raccroc pourrait-on d_i.re
mais no~s les connaissons bientôt aussi profondément qu;
le Cousm Pons, Eugénie Grandet ou Vautrin. Il semble
que v~s liv,res ne soi~nt pas « composés i&gt; et que vous
r~pand1ez votre profusion au hasard ; mais, si j'attends vos ·
livres suivants pour en bien juger, je soupçonne déjà que
tous les éléments s'en déploient selon une ordonnancecachée,_ com~e. les branches d'un éventail qui par une
extrémité se re101gnent et dont la divergence est reliée par

�) 90

LA NOUVELLE lœV'UE FRANÇAISE

u~ tissu subtil où vient se peindre la diaprure de votre
Maja. Et vous trouvez le moyen, çbe.mm fosaot, de 1:'1rler
-de tout, mêlant à l'éparplllement a:ppa.rent du souveoU' des
réflexions si judicieuses et si neuves que j'en viens à souhaiter, en appendice à votre œuvre, une sorœ de lexique qui
nous permette aisément de retrouver telles_ remarqu~ sur
•le sommeil et sur l'insomnie, sur la mala&lt;lie, la musique,
l'art dramatique et le jeu des acteurs.. •. , lexique qui déjà
!&gt;erait épais mais où je pense qu'il faudrait faire figurer à
peu près tous les mots de not1-e hngue, quand auroot paru
tous les volumes que vous nous promettez encore.
Si je cherche à présent ce que j'admire le plus dans -cette
œuvre, je crois que c'est sa gratuité. Je n'en con;iais pas de
plus inutile, ni qui cherche moins à prouver. - Je sais bien
que c'est à quoi prétend toute œuvre d'art, et que chacune
trouve sa fin dans sa beauté. Mais,. et c'est là sa qualité,
les éléments qui la composent s'effotcent tous, et si
fensemb1e même est inutile. rien n'y paraît ou n'y devrait
paraître qui ne soit utile à l'ensemble, et n~us savons que
tout ce qui n'y sert pas y nuit. - Dans la Recherche du
Temps perdu, cette subordination est si cachée qu'il sem~le
que tour à tour chaque page du livre trouve sa fin parfa1:e
en elle-même. De là cette extrême lenteur, ce non-désir
d'aller plus ·vite, cette satisfaction continue. Je ne connais
pareil nonchaloir qu'à Montaigne? et c'~st pourq~o~ sans
doute je ne puis co~arer le plaiSU' que JC prends a lire un
livre de Proust qu'à celui que me donnent les Ess.aiL Ce
sont des œuvres de long loisir. Et je ne veu.."&lt; point dire
seulement que l'auteur pour les produire dut se sentir
l'esprit parfaitement désengagé de la fuite des heures~ mais
-qu'elles exigent aussi bien pareille désoccupation du lecteur.
Tout à la fois elles l'exigent et l'obtiennent; c'est là leur
plus réel bienfait. Vous me direz que le propre d.e l'art et
de la pbîlosophie est d'échapper précisément à la réclamation de l'heure; mai{; le livre de Proust a ceci de particulier
qu'il tient compte de chaque instant; on dirait qu'il a la

BILLET A ANGÈLE

591

fuite même du temps pour objet. Échappé de la vie, il ne
se détourne pas de la vie; penché sur elle, il la contemple,
ou plutôt il contemple en lui son reflet. Et plus inquiète
est l'image, plus calme est le miroir, plus contemplatif le
regard.
Il est étrange que de tels livres viennent à une heure où
l'événement triomphe partout de l'idée, où le temps
manque, où l'action mogue la pensée) où la contemplation
ne semble plus possible, plus permise, où mal ressuyés de
la guerre, nous n'avons plus de considér~tion que pour ce
qui peut être utile, servir. Et soudain l'œuvre de Proust,
si désintéressée, .si gratuite, nous apparaît plus profitable et
de plus grand secours que tant d'œuvres dont l'utilité seule
est le but.
ANDR.E GIDE

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE ROMAN DE L'INTELLECTUEL
M. Edmond Jaloux a écrit sous ce titre la Fin d'un Beau Jour
un roman assurément distingué, mais qui n'est pas son meilleur. Si j'en crois ce que j'ai lu quelque part, ce roman n'est
que le premier d'une série où l'auteur se propose de décrire, en
la considérant sous des angles et dans des situations différentes,
la yje de l'intellectuel, et il est certain que c'est là 'une vie aussi
intéres.sante au moins que celle des personnages de Jésus-laCaille ou de Chéri. Rien de plus louable qu'une telle ambition, ·
et il faut souhaiter ardemment à un écrivain si intelligent et si
consciencieux d'en réaliser une partie.
D'autant plus ardemment que s'il y réussit il sera le premier.
Evidemment on a écrit de bons romans sur ce qu'on pourrait
appeler le petit intellectuel, comme on dit le petit bourgeois, par
exemple Charles Demailly. Mais si le roman du grand intellectuel
a parfois été tenté,}! n'a jamais produit uneœuvreviable. Balzac
y a complètement échoué dans Louis Lambert. S'U peut sembler
avoir réussi dans la Recherche der Absolu, c'est d'abord parce que
le titre en est faux et que les recherches de Balthazar Claës ,ne
font que symboliser dans le relatif la recherche de l'absolu.
C'est ensuite que Claës est vu du dehors et non du dedans, que
l'intérêt du drame consiste en ce dehors : cette obscurité du
centre, dans le tableau, fait un effet aussi puissant que la lumière
du centre dans un tableau de Rembrandt ou dans la Nuit du
Corrège. La « recherche de l'absolu » nous passionne surtout
ici par le mouvement dont elle ronge une vieille fortune de
famille, comme dans un autre roman se rétrécit sous le feu
d'une vie ardente la symbolique peau de chagrin. Balzac a puis-

593

-samment ramené son roman à un roman d'argent. II a tenu
le coup et il a réussi en choisissant cette voie étroite et paradoxale. Je crois bien qu'un autre eüt choisi la, voie large et
facile, qui eüt été de faire occuper par l'amour la valeur que
Balzac fait tenir par l'argent, et qui lui ellt fourni probablement
une belle occasion d'échouer.
Les raisons pour lesquelles le roman intérieur du grand philosophe ou du grand savant, du grand poète ou du grand artiste,
n'a jamais pu et ne pourra probablement jamais être réalisée
pleinement ne sont pas très obscures, et cela nous étonnerait
bien si elles n'allaient pas par.trois.
,.**

J'indiquerais la première d'une façon bien lourde en disant que
les personnages d'un roman ou d'une œuvre dramatique doivent être contenus en l'auteur sinon formellement du moins éminemment. Ces termes scolastiques signifient simplement qu'il
ne peut créer des êtres dont les perfections soient égales ou
supérieures aux siennes. Je dis des perfections et non des
volontés. En usant toujours des mêmes expressions scolasticocartésiennes, nous dirons que, de même que la volonté est
pareillement infinie chez Dieu et chez l'homme, de même l'artiste atteindra couramment le beau ou le sublime d'une volonté
aussi infinie que celle de son génie : telles les grandes figures
J'Homère oude Milton, de Shakespeare ou de Corneille, deGœthe
-0u de Balzac. Mais, de même qu'on ne conçoit pas que Dieu
puisse réaliser dans l'être libre et créé, dont la volonté est infinie
comme l'est la volonté divine, une perfection d'intelligence
et de création pareille à la sienne, de même que Dieu peut tout
créer (même selon Descartes des triangles dont les trois angles
vaudraient plus de deux droits) excepté un autre Dieu, de même
le génie peut tout recréer, sauf le génie. Un artiste fait concurrence à l'état-civil qui enregistre des hommes, il ne fait pas concurrence au registre divin où lui-même est inscrit et où s'immatriculent les génies.
Non seulement un génie ne peut pas créer un génie imaO'inaire, mais encore il échoue presque toujours à reconstituer ;ar
le roman, à faire revivre irectement un homme de génie réel.

38

�5!M

LA NOOVF.J..LE REVUE FRANÇAISB

Les plus grands éc,rivains du x1xe s!ècle ont ~sa_yé de ~ettre
sur pied une figure de Napoléon : ni Hugo, 111 Vigny, n1 Tolstoi n'ont fait de concurrence sérieuse à l'étaHivil d'Ajaccio.
Prenez le poète qui a créé évi11emment les héros les plusgra.nds,
Corneille. Il a atteint ll'\Tec Pol1,ucle le sommet de sa propre
grandeur, et, cherchant comment il pourrà gran&lt;iir encore, il
songe à ajouter à la grandeur de sa tragédie i~bile 1~ ~andeur
de la tragédie réelle, il aborde pour la premtère fois 1homme
de génie, dans la Mort ~ Po11i:pét, .avec César. Et le ~réat~\lr
d'Hora.ce, de Polyeucte et de Pauline ne nous, do~e qu tu_1 bien
triste César. Toutes proportions gardées c est l aventure de
Rostand dans l'Aiglon, lorsqu'il passe du panache de Cyrano au
petit chapeau.
Ainsi un grand poète a toute latitude pour créer des êtres
»ublimes- par leur abnégation, leur héroïsme ou leur ~olonté,
une Cordelia, un Horace, un Prométhée. En c;:ette matière nou
seulement il fait c-0n,urrence à l'état-dvil, mais il le dépasse
1• nfi'niment il fait les êtres plus grands que nature, il peint les
l
~
hommes tels qu'ils devraient être, et c'est en voyant ce qu &amp;
devraient être que les hommes se reconnaissent en lui, non p~r
hyPocrisie, mais parce que leur devoir-être éest leur être véritable c'est eux-m~me5 dans lea.r mouvernent, leur tendan,e,
leut élan, et, poW' tout téaurner d'un mo:• leur ~evoir.
Alltant l'artistP. a pleine liberté et pleme puissance dans la
sphère de ce que Kant àppelle la seule chose absol~ment bonn~,
la bonne volonté, alltap;t ses mayens sont restreints quand il
veut créer des intelligences ; j'entenda de grandes in_telli~ence$,,
des intelligences géniales, car s'il s'agit du monde 10.féneur de
l'intelligence, celui-ci lui est largement o~vert : la concurrence
à l'étt.Hivil lui est petmi&amp;e Pour produire des mal-venus de
l'intelligence, faire vivre et parler des imbéciles. Le théâtre et
le rt;&gt;man trouvent là u,JlC magnifique ,arrière, et vont à leur
tour plus loin que la réalité ~ la plénitude de l'imbécmité ~'un
Orgon ou d'un Homais n'est probabl~m~nt pa~ plus réalisée
dans la nature que la pléninide de p:itnonsme .d Horace o~ la.
plénitude du sentiment du devoir chez Pauline. En ~tt-ère
morale un romwciet peu.t avoir ses personnages au-d~s_sus de
lui. et Taine estime même que, toutes chose$ égales d ulleurst
un 'romancier qui ks a a.u-d~us de lui est supérieur à un

IÊFLExIONS

sun.

LA I.llTEU.TUI.E

5.95

romancier qui les prend au-dessous. M.ris en matière intellectuelle _c'est le contraire. Le romancier qui les prend au-dessus
de lui les prend mal, les peint mal, écholle. Dans Mada11U
~a:ry Flaubert ne p~end qu'un personnage au-dessus de Juit
et 11 a chance de le bien conndtre, puisqu'il veut y figurer son
père : c'est le docteur Larivière. Or il est vu du dehors ; com~aré aux au~es personnages il ne vit pas, il n'a que deux dimen,10ns quand ils en ont trois.
~nsi l'art, atel_ier d:s héros, n'a jamais produit et ne promura sans doute Jarruus un héros de l'intelligen,e. A vrai dire il
n.c iy est jamais essayé, ou il n'a commencé ;). s'y essayer que
très récemment. La voie a été tentu par des romanciers ou dea
auteurs dramatiques intelligents et instruits qui ont voulu le
plus. l~itimement ~u monde, renouveler quelque peù teur 'art
en le faisant bénéficier de cette intelligence et de cette instruction. C'est ce qu'a essayé M. Bourget dans le Disciple, qui fut en
son temps uoe tentative originale. Et le cas paraît typique.
M. _Bourget reçut alors de Taine une lettre assez dure~ mais sin•
gnhèrement précise et précieuse, et qu'il a eu la loyautt de
œmmun_ïqueraux.~eurs dela Correspondance, o"à nous pouvons la hrc. Le prrncipal reproche que Taine fait à M. Bourget
c'est d'ignorer ce que c'est qu'un savant et de construire~
personnage de chic, de représenter non un vrai savant mais la
figure_ conventionnelle que prend le savant dans l'im~nation
~lga;re. 11 est ~rai q_u'il s'agit d'un roman, où nous autorisons
J1tsqu à un certam point le romancier à expliquer les ~tres par Je
~ehorset à racheter cette infériorité évidente par d'autres mérites·
il~~ vrai aussi que Sixte n'est pat le principal personnage~
Dis,tpJ.e et que Greslou est constrùit :rvec plus de science et
?lus en_ profondeur. Mais dès qu'on passe au théâtre le vke
trrémédiable de la tentative apparait. Les FJamlnaux de
M. He~ry Bataille étaient une pièce très ûible, et ao.,un auteur
dr~mat1que n'eüt pu de ce sujet rien tirer qu. f'Ût beaucoup
m1~ux : les planches soot le lieu. de la vie et non le lieu de l:'intelligence.

On fait concurrenœ à l'état-cinl, on fait plus difficilement
concnrren,e à la nature. L'état--civil enregistre chaque jour de

�596

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

futurs amoureux, de futurs avares, de futurs-médecins, d~futurs
professeurs, de futurs députés, qui ressembleront aux mnombrables amoureux et avares, aux innombrables pr?fesseur~,
médecins, députés. L'artiste qui ajoutera à cette s~ne ~01mnique, Grandet, Diafoirus, Monneron, Leveau Gen cite des_
grand.s et des petits) imite la nature en créant ses personnage~,
et le terme uniter la nature a fini par prendre un sens assez clair
pour me dispenser de toute explicati~n. Mai~ pour créer le
·e 1·1 ne fam pas imiter la nature, 11 faudrait être la nature,
géDl
.
•
. d
l'h
être une nature. On appelle géme précisément ce qui ans _umanité correspond à cette imprévisible nouveauté:. ac:e e_ssent1el
de la nature. On appelle génie ce qui dépasse l 1m1tat1on. Le
g énie lui imite la nature lorsqu'il crée les êtres que la nature
' produisent elles-mêmes en série, amoureux ou
ou la ' société
avares, professeurs ou médecins, députés ou me~br~s de plu•
sieuts sociétés savantes. Il ajoute alors à cette séne, il met un
nom de plus à l'état-civil, et de telle sorte que l'être qu'il ajoute
à cette série exprime la série entière et que ce nom de plus
qu'enregistre l'état-civil pourrait clore l'état-civil, rendre les
autres inutiles. Mais si le génie imite ce que la nature crée_ en
série, il ne saurait imiter le génie, qui ;st précisément ce q~ 1 ne
saurait être produit en série. Si le génie ré~lise des type~, il ~e
saurait réaliser le génie, qui est le contraire du t~p~, a savmr
·l'individu, et l'individu absolu. Représenter le gente, ce sera
nécessairement le représenter selon les lois de toute r:présenta.:
tion artistique, le représenter comme une généralité :1vante qm
nous paraîtra absorber tous les hommes de géme comme
Grandet absorbe tous les avares, comme Juliette absorbe toutes
les jeunes filles amoureuses, comme, Arnolp~e o~ Mith~d~te
absorbent tous les amoureux hors d âge. Ma1s qu es:-ce a dire
sinon que représenter le génie c'es~ détruir~ le gém;, tuer ~a
plante pour la classer dans un herbier, substituer à l 1mprév~-

.

sible le prévu et le donné ?
des
Seulement , comme l'art consiste après tout à surmonter
• h
difficultés qui paraissaient d'abord insurmontab_les, on tac era
d'user d'un biais. Au lieu de regarder le soleil en face on le
regardera dans l'eau. Considérons ~a seule ~uvre qui, produite
par le génie, ait pour sujet le travail du géme, la_ Recherche ~
l'Absofrt. (Quant à Faust je ne crois pas qu'on pmsse le coos1-

RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE

597

dérer sous cet angle.) Balzac n'a eu garde de décrire ce travail ;
mais il l'a rendu auguste et mystérieux en le reflétant dans un
certain milieu, en le mettant en contact avec le monde par Marguerite et Mulquinier. Il a fait œuvre éternelle et typique en
représentant non pas le génie, réalité d'invention et de présent
fulgurant, mais un tableau de toujours qui peut s'appeler les
hommes devant le génie.
Et il n'y a que cette façon pour l'artiste d'aborder le génie,
ou même tout simplement d'aborder le portrait de l'intellectuel:
le considérer non e'n lui-même, mais dans ses rapports avec les
hommes. Ainsi, dans le Disciple, le roman de l'intellectuel commence au moment où son intelligence, ou son œuvre, ont agi
sur un homme et l'ont poussé à l'action. Mais alors il ne s'agira
plus de la vie ni des drames de l'intelligence ; il s'agira d'une vie
et de drames qui se passent hors de l'intelligence.
Une autre façon bea\foup plus naturelle et plus tentante
pour un écrivain, de peindre l'intellectuel parmi les hommes,
ce sera de le peindre parmi les femmes, de letnontrer au moment
où il ressemble à presque tous les hommes, au moment ~où il
aime. Et c'est ce qu'a fait M. Bataille dans les Flambeaux; c'est
ce qu'a fait M. Jaloux dans la Fin d'un Beau Jour.
Mais alors prenons garde. L'intérêt de l'ouvrage consistera
évidemment pour l'auteur à colorer l'amour des reflets de l'intelligence et du génie, à donner à l'amour l'équation personnelle
de l'intelligence et du génie. Or cela me paraît encore plus difficile que de les peindre.
Aime-t-on avec son intelligence ou son génie ? Non. Même
une femme n'aime pas ainsi. L'homme qu'ait Je plus aimé cette
créature d'amour, ce génie d'amour qu'était George Sand, ce fut
un être creux, vaniteux et sot, Michel de Bourges. Si un génie
d'amour lui-même n'aime pas avec cc génie . et n'en fait qu'un
emploi esthétique, à plus forte raison un peintre, un romancier,
un philosophe n'aimera-t-il pas avec son génie. Autrement les
plus grands hommes aimeraient les femmes les plus distinguées.
Je ne dis pas que cela ne soit pas réalisé parfois, et trois a: ménages .» me viennent à l'esprit: Voltaire et madame du Châtelet
( qui était un cerveau remarquable), Constant et madame de
Staël, George Sand et Alfred de Musset. Or les deux dernières
liaisons étaient des enfers; et bien que la première ait eu des

�llibuxIONS St1R LA Lff'dli'l'UU

s,S
oraga telriblcs elle est peut-ftre la anle esœptioa, que d•ailJeurs bien des raisons espliqueat. Mais ~lemmt f inlellipaœ et l'amour m~eotlem train~ Ne -,oit-on pas l'intelligence la plus critîflllt pencbantfrfquemmcnt .era des amours
Oil des unions nettement aacillalra? On comprend qu'•
u:riWlin soit tenté par ce beau sujet : rcpmenter àns u grand
génie une magnifique explosion d'amour. li conjugue dana 118
etre idéal deus puissances q11'il voudra.il IUliser en lui-même,
. . 1'apercnoir qu'elles oe se amcilialt que dans le rm et
qa•elles s'esc:Juraient à peu près en ua être -.ivant.
La~ que tient l'amou, dos w, homme cl..mtelligtn,c:e

n'iolires~ guùe son intelligence. (Une fusion de l'amour et de

t•imeJligencc apparaitrait bien dans les dialogues de Platon.
mais oo trOUTcra bon que je ne complique pu ces raisons en
discutant la façon dont oa entendait l'amour dans les écoles philoloplûques d' Athènet.) Dès lors Ici amours des hommes de
gaaie resaembluoot bemcoap mxamoundu reste des hommes.
IUIODt"plllfDt une teadao.ce à s'empuu moias de to•te l'àme, à
êlre moiœ intéressantes. Cest dans un certain entre dem, daoa
.ne sorte de classe moyenne, "est chez ln c honn~es gens•
qu'on trouvera cette combinaison d'intelligence et d'amom, de
pauioo et d'analyse, cette humanité ,aormale qui est le tenain
inquisable 4a roman et du tbütre : je ne crois pas que let
ucunion1 au delà euricbiueot beaucoup notre litt&amp;at\Jrc psy-

c:hologiqae.

.

• *
Le rc,man du génie n'es&amp; pas capable de sou.taiir la concurdie 1&amp; naswe, qui 1CUle aée des
Et ~ roman de
• l'iat.ell'leoce n'est pas capable de soutenir la concurrence de la
criticitue, li C6t généralement écrit par des esprits doués pour la
aicique qui transportent leur don critique dans le roman puce
qu'ils jugent plus ag,éablc de faire du roman. Ils arrivent à u
genre bâtard qui n'est ni l'un ni l'autre, bien CJ"'il puisse à son
t.ow', en vertu de la puisuncc imprhisible et de l'inYCntioo du
génie, donner un cbef-d'œuwe : nous ne poaVOtls cataloguer et
juger que le pusé.
•
Et c'est pourquoi précisément l'analyse critiqneda géaie et de
1•mtelligence a 11oe immense supériorité nr ce même tnvail
N:Dœ

pes.

ttlltt pcar le roman. La cridqaelct ftudie dans leur ~lité, c:'est+
dire dans un pa11f, dans leur neture, clos racte ~mcdu gcfnle et
de riatelllgeac:e. Le roman les prend clens 1l0epoesibilitd, c'etti\-dire dans le vague et faMtnletion; "1omme de gfflie qa"il
crfe nous donnera l'impre•ion de tout sauf du génie. C-at le
cas du roman de M. Jaloux. M. J.toux a éttit J'h~re , -rieil homme amoureux d'une ~s jeune fi.He, et qui, ayant coa.deace de 1..mconvenanœ d'une tene union, la cède à un jeue

homme : l'histoire de la Maslll,e, si ~ s voulez. Il a fait la
jeane fille tendrement admiratrice du -rieiDard, et cela anHi 1
Yoccuion donnera une création "riftnte : le sacrHke ( eH t!~
toujmm 2PRS tout an sattifice) peut !tre accept~ ou provoqœ.
~cor,naissant Ml joyeuK, le coeur présentant mille cMtoMs
imprévisibles et subtils. Cest un ~ sujet de roman on de
thatre, qui peut ltTe incUfitiiment tni~, indéfiniment rtltui.
Mais rautenr a pensé le reft(lllffeler en di,posant les personmges
et les sentiments autour de la présence du génie. Et le génie
u'ajoute rien à l'intérêt du sujet.
Le génie de ce roman est un génie conventionnel qui n'a
encore jamais existé, à savoir l'union d'un abondant génie
artistique et d'un grand métaphysicien. Nous pouvons supposer
qu'un génie qui soit au roman ce que Platon fut au dialogue et
qui y mette une puissance m~taphysique aussi intense existe
quelque jour. Mais tant qu'il n'est pas réel il n'est pas possible,
il n'est pas vraisemblable, il ne s'accorde pas à la nature qui
nous est donnée, et dans laquelle nous vivons. Le romancier ne saurait animer en un tel sujet !:homme de génie
1·1 peut animer l'homme, ce qui est différent, mais alors'
le génie devient quelque chose de surajouté, qui est placé là
pour bien faire et comme une décoration extérieure : un amoureux a du génie comme il a la rosent rouge ou comme il est de
l'lnsti~t. Je ne puis voir le génie incorporé à une vie que si
cette vie et cc génie ont existé, si j'étudie en critique Shakespea,e, Rousseau ou Gœthe.
La clef des romans de ce genre se trouve dans la dédicace de
la Fin d'un Btau Jour au charmant esprit qu'est M. Jean-Louis
Vaudoyer. L'auteur souhaite que son ami donne place dans sa
mémoire à Joachim Prémery et à Olive Hallencourt simplement, dit-il u parce qu'ils témoignent tous deux d'un méme

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE -

goüt pour cette vie à la fois spirituelle et romanesque, qui nous
a toujours panda plus belle de toutes. » A la bonne heure I Mais
de ce qu'un homme intelligent d'aujourd'hui go-0.te ces deux
formes de vie; il ne s'ensuit pas qu'elles puissent être réaliséesy
ni par lui ni par un autre, sous leur forme pure et totale, en une
figure artistique, en une image du génie. « Le paradi:;, disait
M. Barrès, c'est d'être à la fois clairvoyant et fiévreux.» Le paradis du Père Éternel lui-même conciliera-t-il ces contradictoires?
J'ai voulu montrer simplement la difficulté &lt;f'une tâche telle
que celle qu'a entreprise l'auteur de la Fin d'un Beaufour. J'ai
indiqué les raisons pour lesquelles un romancier aura infiniment
plus de chances de rfaliser comme vivante une figure de raté
comme le Maurice de Cordouan de Fumées dans la Campagne
qu'une figure de génie achevé et sublime comme Joachim Prémery. Et cela nous amènerait à chercher comment et pourquoi
le roman du x1x• siècle, surtout français, a été particulièrement
le lieu des existences obscures ou des existences qui se défont.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
FACE A FACE OU LE POÈTE ET TOI, par Luc
Durtain (Les Amis des Livres).
Il est des morts qu'on ne se lasse pas de tuer et qui ne s'en
portent pas plus mal ; le « vers régulier » par exemple. Presque
tous les ans nous voyons paraître un traité plus ou moins bref,
où, sous couleur d'étudier l'état et les destinées de la poésie, un
réformateur déclare vétustes, caduques, néfastes, réactionnaires,.
aristocrates, antisociales et inhumaines les 11. formes traditionnelles » du vers français, célèbre les conquêtes du vers libre, ou
des versets claudeliens et conclut en affirmant que la poésie sera
-ici un adjectif en iste - ou né sera pas. M. Luc Durtain, du
moins, s'est gardé de proposer un système. Encore qu'il s'exprime en un langage dont la familiarité apparente n&lt;! laisse pas
d'être assez hermétique, on distingue ce qu'il rejette, mais non
pas toujours ce qu'il propose.
Ses confidences sont censées adressées à « un authentique être
humain » rencontré par lui dans la rue. En Europe ou ailleurs ?
voilà qui n'importe guère à M. Durtain. Il se résout à « être en
France pour la commodité du langage». C'est une concession
dont on lui saura gré. Du reste cette indifférence dont il se targue n'est que trop réelle. Il ne tient compte de la tradition française que pour rompre délibérément avec elle, du passé que pour
en dénoncer les « constructions vermoulues », et les « formes
surannées». La « prosodie traditionnelle» est pour lui un« ordre
arbitraire, pareil dans son inutilité et sa tyrannie à ces formes
sociales qui ont causé l'immense ébranlement d'hier et lui survivent encore un temps ». Ainsi, traditionalisme poétique et
conservation sociale se prêtant un mutuel appui, M. Durtain les
déteste l'un et l'autre.
Toute réforme prosodique lui apparaît comme cr un premier
progrès, image d'autres espérances, vers l' équilibre des lois et
des choses &gt;&gt;. Il conçoit l'art comme une force fatale qui ne va

�-602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jamais en arrière, et qui progresse sans égard aux frontières,
,aux races. Chemin faisant, il tire aux « aînés» un grand coup de
chapeau, mais leur fait défense d'influencer l'avenir. Le passé
pour lui n'est qu'une galerie de portraits de grands hommes.
Mais rien de ce qui leur a sérvi à faire des chefs-d' œuvrc ne
saurait plus nous être bon à rien. &lt;e Il semble impossible qu'un
"Vrai poète veuille désormais i'imposer un instrument ~&lt;:ln se~Jement suranné, mais fàcheux. » Il s'agit de la &lt;1. prosodie traditionnelle » ; mais cela tombe à pic sur le « vers libre » des symbolistes, qui ~t bien en effet tout ce qu'il y a de plus désuet et

ddmodé.
Verlaine, qui avait tant d'autres trésors à gaspiller, faisait fi
de la rime, ce bijou d'un ,ou. Paur M. Durtafn la rime n'est plus
qu'un 1( mauvais caillou ». Il préconise l'emploi du vers _blanc.
« Dans le langage, le rythme introduit la forme, le vers libre la
mesure ; 1e vers blanc, la lutte entre la ligne régulière qu'il
trace et l'idée ,&gt;.
Cette dernière remarque s'applique moins justement au vers
blanc qu'au vers régulier et rimé. S~l est vrai que cette_ lutte,
cette opposition harmonieuse de la pensée et la forme s01t fav~
rable à la poésie, ce conflit ne peut exister que si _la ligne a son
indépendance propre, vis-à-vis de l'idée. Or,
mdé~end~ce
tire p1écisément son origine de cet ordre arb1tr:ire qu a~~mrne
M. Durtain. Cest en suscitant maint obstacle a la facilité de
l'élocution courante, c'est en acceptant cette« contrainte rig_oureuse » dont parle Houdart de la Motte que le poète se délrvre
de la servitude du langage 'lftllgaire.
-Certes il peut, par nn effort de génie, inventer lui-même ~
rèule, au fur et à mesure. Mais cela ne va pas sans grande fat1~e et sans dépense inutile de fo1'œ et d'ingéniosité.
.
Un poète aussi maître de sa langue que M. Jules R.omams e-t
qui a. écrit de fermes et admirables pages de prose se cionne un.e
peine extrême pour créer des disciplines à son usage. Cela fait
,q'U'il s'illusionne sur leur nouveauté et sur leur vertu :

~ett:

Pas tÙ place ici pour i·ous
événements périssables,
je ,vott.s laisserai dehors
oirec l, vent ,el la mir
étourdir d'autres mémoires
du Tonnerre qu'il leur Jaut.

Ces vers àe M. Jules- Romains, que l'auteur de Fau af(!Ce cite
en exemple, ont leur genre de beauté grave. L'absence de rime
y est à demi déguisée par un jeu subtil d'assonances et de rappels de consonnes. Et cette absence de rimes est elle-même un
procédé qui, déjoWlllt La routine de l'oreille, ti.ent la curiosité
en éveil. Mais l'effet en est comt. J'ai.écouté Cromtdeyre-li-vieil
avec l'attention que mé.ritaitce poème dramari&lt;jue. Ilm,asemblé
&lt;l'abord que fabsence de rime engendre une monotonie non pas
égale, mais pire que celle de la rime.
Pour ce qui es1! &lt;l'e Yallitération, c'est là un procédé qui convient llUx langues où !'"accent tonique est partout furtementmaTqtré. En français n a. quelque chose de trop voyant et se confond
aisément avec des effets d'harmonie imitative qui ne sont
agréables que par hasard. Ma:i's l'assonance, àirez vous? L'assonance en définitive, qu'est-ce sinon une rime pauwe ; et pollt'quoi le dogme !l'e la pauvreté oblîgatoire plutôt que celui de la
richesse? Ce serait là pous~er un peu loin le préjugé démago-

gique.
Une j'llste remarque de M. Luc Durtain a trait :ru vers de quatorze syllabes, lequel « par sa longueur et ses propriétés arithmétiques, refose cette scansion trop nette à laquelle l'alexandrin
ne se prête que trop, et risque moins que ce dernier de rebuter l'attention par la monotonie ou de la fatiguer par la diversité " et comme tel convient am œtrVl'es de longue haleine.
Sans d'oute. Toutefois, sitôt que l'oreille aura sai~i le nombre
dn vers, et que le contrôle syfü.bique s"exercera automatiquement, Ies chances àe IDO'llotonie seront les mêmes que ponr
tout autre mètre avec lequel nous sommes famifiarisés. A des
oreilles françaises le vers de quatorze syllabes offre un attrait plus
p05itif: sa ressemblance à l'hexamètre latin. A M. Luc Durtain
que ces questions techniques préoccupeat et qui les aborde avec
bonne foi, sinon sans prétentions, fe me permets de signaler les
S01mefs de guerre d'e M. Henry Céard, ou se rencontrent d'admirables exemples de vers mesurés et scandés, comme les he:xamètres latins, avec la césure vocale tantôt après la dixième syllabe, tantôt après la huitième. Si l'on considère que 14 est
&lt;livisîbJe par 2, de même que 8 et que 10, que &amp; est divisible par
2 et par 3, on conçoit la variété des combinaisons rythmiques
qui découlent de cette arithmétique, dont M. Céard a tiré le plus

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

brillant parti. Je cède au plaisir de citer quelques vers pris a11
hasard:

Vents qui so111Jle{ d, la sanglante ,mr et des f ronWru
Et secout:{ nos ururs cq,nme les wlels sur leurs gonds
Que faites-vous tt1te11dre, tt1 vos t11tn11ltuewc: Jargons
Lorsqru wus gémissez: dans ùs ché,ieaux et leJ goultitres 7
Etes-wus le soupir des bois changés en cimetüres
La plainte des blmu hurlant atlX cahots des wagons ?...

li est évident que de tels vers ont un rythme aussi sensible'"
sinon aussi simple que l'alexandrin, et comme lui ils sont susceptibles de monotonie. Pour charmer, le poète doit porter son
art et le tenir légèrement au-delà de l'habitude. En cela consiste
la surprise légitime et heureuse, qui ne détourne pas l'esprit du
discours et du se11s.
La prosodie française est assez riche pour se renouveler dans
ses limites naturelles. Il suffit de laisser certaines 'formes reposer
et décanter pour qu'elles retrouvent leur saveur. Ainsi, le vers
de dix syllabes, longtemps considéré comme le vers épique par
excellence, puis réservé à la poésie légère, a retrouvé, grâce à
M. Henri Pourrat, qui en a usé avec bonheur dans ses Monta-

~1ards, ses vertus primitives.
En même temps qu'il réclame un art objectif et capable de
créer un lien entre les hommes de bonne volonté, M. Luc Durtain fait de la poésie un art étroitement subjectif, dont chacun
invente soi-même les règles, sans nul égard à la tradition nationale. Ses vues sur l'art sont commandées par ses conceptions
politiques et sociales. Il veut aller au peuple. Il ne le dit pas en
propres termes parce que ce désir, exprimé sous cette forme, est
un peu démodé, mais telle est bien sa pensée. Et son tourment
secret, c'est l'invincible indifférence qu'oppose le plus grand
nombre à l'effort des écrivains qui se piquent d'aimer le peuple
et de s'en faire aimer. En se présentant comme des poètes,
comme des hommes de progrès, ils croient augmenter leurs
chances. Quelle erreur ! c'est dans le peuple que la tr,dition,
toutes les traditions ( et l'esprit révolutionnaire, en France, en
est une) sont le plus profondément enracinées. Les déformations de tout ordre sont le ragoüt des délicats et des renchéris.
Le peuple, lui, demande des peintures ressemblantes, des

605

NOTES

musiques mélodiques. Tout le débat se ramène à l'éternelle
question de « l'élite ». Or, cela n'est que trop évident une salle
de répétition générale en 1921, n'est pas l'Hôtei' de Rambouillet ou le Salon de M 11 t de Lespinasse. Les catalogues et
les prosp~ctus Dada sont parfaits pour un public qui ne lit plus.
M. Durt~m dénonce la fausse nouveauté. Mais c'est en vain qu'il
espérerait confiner les effets de ce snobisme de barbarie et d'extravagance sans l'appui de cette tradition qu'il fait profession
de détester.
ROGER ALLARD

•

* *

. TORCHES ET LUMIGNONS, par J.-H. Rosny ainé
(Editions de la Force Française).
On lit d'une go:11ée ces souvenirs de la vie littéraire d'il y a
trente ans - Grenier des Goncourt, salon de ville et de campagne d'Alphonse Daudet, Gil Blas, Echo de Paris première
manière, Justice. de Clémenceau, Revue Indépendante - avec le
même plaisir que ceux de Léon Daudet, c'est-à-dire avec un peu
moins de plaisir qu'on ne lit le Journal des Goncourt. Chez
G~ncourt, m~me si chacun d'eux est déformé, Jes traits, dissém1n~s de page en page, se complètent ou, se contredisant, s'harmonisent selon la vérité irrationnelle de la vie: ce sont des matériaux de construction que le lecteur assemble à son gré. Chez
Rosny comme chez Daudet, il y a trop de recul dans la notation
pour qu'elle ne soit pas stylisée et schématisée en même temps:
ce n'est plus ~e tout-venant des impressions, le jaillissement de
sentences vraies ou fausses, vraies et fausses, c'est du roman historique, des natures vues à travers des tempéraments. Rien ne
pe~t ren~placer pour l:s mémorialistes le procédé du journal,
quitte, bien entendu, a le réviser avant public:ition.
Daudet a la truculence du pamphlétaire, Rosny s'etforce de
parler sans haine et sans crainte et de scruter les âmes immortelles ?e ses o~iginaux et non pas leurs âmes ~ociales. Il y a des
portraits exquis, ceux de Bonnetain, d'Hervieu, d'Hermant.
Mais le plus intéressant, c'est sans aucun doute cc que Rosny,
volens 1ioltns, révèle sur sa robuste personnalité d'autodidacte
scientiste. « Comme j'ai rêvé sans que cela me cachât le réel ! ,
- « Tous mes rêves sont profondément nourris de choses vues

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et entendues. ll - 11: La science est chez moi une passion poétique. »
Rosny est un des premiers écrivains de chez nous, et pe~têtre le premier en date~ qui ait édifié une œuvre valable, sans
rien connaître àes vieilles disciplines classiquei et en demandant
tout aux philosophies, à la science età la vie d'aujourd'hui fût-ce pour recréer de la préhistoire. C'e5t une sorte de Gorki

Français.
Le « Cosmos » de Rosny, - on s'en apercevra plus tard, si
leur style puissamment forgé, mais parfo1.s rebutant, n'empêche pas ses œuvres de survivre, - contient ou reflète à peu
près tout ce qui (littérature exceptée) a intéressé, ému, passionné les individus et les sociétés de 1890 à 1914. Et d'autre
part, nul plus que lui n'a le sens de l'ékmmtaire.
Nous sera-t-il permis d'esquisser un regret ? Mes livres »,
dit Rosny aîné. On eût aimé col)lla.Ître l'histoire d'une collaboration aussi féconde que celle des deux frères Rosny. Le nom
de Rosny jeune n'est pas une seule fois p,ron-0,ncé dans le
volnme.
BENJA.MIN CRÉMIEUX
(l

*

* *

ITINÉRAIRES D'INTELLECTUELS,

par

Rene Johannet

(Nouvelle Librairie Nationale).
Les deux intellectuels dont M. René J ohanoet suit et décrit
l'itinéraire sont Charles Péguy et Georges Sorel. M. Johannet
est de leur famille. Il les a connus personnellement. Il partage
ou a partagé certaines de leurs pensées et, ce qui est plus important, une cert.tine façon à eux de _penser. Il y a même en lui
une préformation - naturelle ou acquise - qui lui permit de
recevoir directement et complètement leur empreinte. Il était
fait pour parler d'eux. Comme Péguy, comme M. Sorel, il n'est
pas ce que l'on appelle un « littérateur pur » et les problèmes
de l'art et de la mise eu forme ne se sont pas posés premiers
devant lui. Comtne Péguy, comme M. Sorel, il ne les a jamais
séparés jusqu'ici des problèmes vitaux, momu. et socia.1.U qui
plus que jamais tourmentent les hommes. Mais de~ livres techniques tels que le Principe. des NaJionaliüs, Rhin et France~ des
essais curieux~ abondants et vivaI1t.s,- non eiicore groupés en
volume comme œm. qui ont paru dans la revue les Lttf.res sous

NOTES

le titre commun, Au Seuil de l'Eurnpe Nouvelle (c'est à peu près
tout son bagage, plus une œuvre de journaliste qui a. les mêmes
qn;ilités)- tout cela suppose,. à mon sens, beaucoup plus d'art
que l'auteur n'a voulu en laisser paraître. Cest un art difficile
que de coordonner des faits, quand ils se présentent en masse
dans toute leur complexité élémentaire et de les ajuster exactement dans un système wx membres souples et aux jointures
bien graissées. Plus proche en cela de M. Sorel que de Péguy,
qui vivait sur son propre fond, et für quelques lectures solidesmais singulièrement limitées, M. René Johann.et possède une
inf.ormation considérable tant littéraire que philosophique, tant
· économique que politique et son originalité, qui est grande,
tenant à nous en faire profiter, se borne à découvrir des rapports
neufs entre les chiffres, les événements et les hommes et nous.
ouvre modestement des horizons imprévus et illimités : je
recommande en particulier certain essai sur « les respon~bilités
de Denys Papin » dans la. décadence du monde moderne. Voilà.
exactement ce que devrait être « l'historien Jl : chargé de toute
la matière possible et parfaitement maître de sa mati.ère. De fait,
sous son érudition puiss.lnte, M. Johannet nous donne le spec~
tacle d'une parfaite liberté. Il a une manière d'exposer et de
peindre ample, familière, variée, de la bonhommie dans l'ar-deur, une parfaite précision dans l'abondance. En vérité, depuis
Péguy nous n'avons rien connu d'aussi
dru » chez nos
« essayistes ». Journalisme, si vous voulez, mais journâlisme
supérieur. Et ainsi entendu, le journalisme est une bonne chose.
Quand il s'applique à l'étude d'Wl écrivain, un tel critique ne
lais$era rien passer et vous pouvez être assuré qu'il vous livrera
un portrait vivant et complet de l'œuvre et de l'homme. Avec
Lotte, Mgr Battifol, Daniel H.alévy et j'en passe, la littérature
consacrée à Péguy est déjà bien fournie. M. Johanuet. y ajoute
des souvenirs qu'il nous étaitimportantde connaître; il ébauche
pour nous telle œuvre projetée q_ue Péguy n'a pas eu, hélas! le
temps d'écrire, mais qui vivait dans son esprit ... et M. Jobannet
nous donne l'illusion. qu'elle existe; il précise tel point obscur,
d'intérêt capital, CO!lllll.e la question de la foi chez Péguy : c'est
la part de l'historiographe. Mais par ailleurs le psychologue,
relevant un itinéraire capricieux., nous met en main le fil qui.
nous conduira sûrement à ce lieu géométrique autoUI duquel.
(l

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Péguy n'a cessé de t~urner et où ses sentiments contradictoires
se recoupent. Que trouve+il au centre et qui suffira presque
à tout ? l'horreur du monde moderne. De là ces bonds alternatifs
et quelquefois simultanés vers la révolution et vers la réaction ;
dans les deux cas, loin d'un présent abominable ... Et quand la
réaction l'emporte, cette voix garde encore le ton de la Révolution. Des « changements apparents et superficiels ... s'expliquent
parce que nous avons affaire à un homme bien doué, qui, placé
dans un milieu de déperdition, réagit dans le sens du recul, du
maintien et de la conservation de l'énergie » : ils « consistèrent
à récupérer sa nature et à oublier ses acquisitions ». Parlant de
son éducation en partie double, Péguy n'écrivait-il pas dans
rArgent (1913): « Nous croyions intégralement aux enseignetl!ents de nos maîtres et également intégralement aux enseignements de nos curés ... Aujourd'hui je puis dire, sans offenser
personne, que la métaphysique de nos maîtres n'a plus pour
nous et pour personne aucune espèce d'existence et la métaphysiqu~ des curés a pris possession de nos êtres à une profondeur
que les curés eux-mêmes se seraient bien gardés de soupçonner ... Nous croyons intégralement ce qu'il y a dans le catéchisme et c'est devenu et c'est resté notre chair. n Ailleurs, il
nous avouera que ses maîtres lui avaient « masqué dix siècles
de l'ancienne France» et c'est là qu'il respire à l'aise, lui, Péguy!
En dépit de tous les orages, de toutes les contradictions internes et externes, nous possédons en lui « le scion le plus tardif
et le plus sûr du vieil arbre médiéval». -D'où vient pourtant ce
flottement qui persista obstinément en lui, quand il eut pris
conscience de sa vraie nature? Du caractère (aigri), du milieu
(bigarré), de l'influence bergsonienne. M. Johannet rapproche
ingénieusement Péguy de Jean-Jacques et les ennemis de Péguy
de la coterie holbachique ( c'est de la même façon qu'il rapprochera les écrivains de l'Encyclopédie des contre-révolutionnaires
d'aujourd'hui, Bourget, Barrès, Sorel, Péguy, Maurras, et il n'y a
pas là qu'un paradoxe). Persécuté comme Rousseau, né du peuple comme Rousseau, Péguy fut comme Rousseau un « susceptible », avec Je continuel souci de se mettre en avant « sans
cachotterie, sans humilité vraie ou feinte », mais à cette diffé,rence près cependant, que« Péguy a l'esprit sain, Jean-Jacques
l'esprit faux», que cr tout le mal que Jean-Jacques se donne pour

NOTES

créer des équivoques ou justifier son cynisme, Péguy se le donne
pour atteindre le réel et propager la moralité. » Pourtant, chez
l'un comme chez l'autre, on découvre « un pareil amour des
choses en soi qui révèlent une origine et des préoccupations
populaires. »
On voit par ces minces extraits quelle est la qualité de la
réflexion chez M. Johannet, ce qu'elle précise, ce qu'elle suggère.
Il faudrait citer Je morceau consacré au Bergsonisme de Péguy
et de son style - celui que M. Bergson devrait avoir et qu'il
n'a point - celui que Péguy a eu pour lui : exactement la
) sténographie du subconscient. " Dans la discussion ... il manœuvre
ses répétitions, ses juxtapositions de telle sorte que l'équivoque
à extirper, que le sophisme à réduire, martelés, tenaillés, se
déchaussent, s'écrasent, disparaissent. Pendant ce temps là,
grimpé sur ses répétitions ... le raisonnement fait son ascension
parfois encombrante mais toujours sûre. &gt; Dans la description,
par un procédé analogue, « il provoque à la longue toutes
les sensations de la présence .. . » Cela est juste et excellent,
et juste aussi, me semble-t-il, l'idée de faire sortir la bonne
prose de Péguy de la plus mauvaise prose de Hugo que
l'auteur de Jeanne d'Arc avait tant pratiqué... Mais nous
n'en finirions pas. - Qu'il s'agisse de l'œuvre ou de l'homme,
M. Johannet n'est jamais à court et fait vivre par le
dedans tout ce qu'il touche. Si quelqu'un ignore M. Sorel, qu'il
lise d'abord le portrait qu'il en trace, le montrant tour à tour
indi\'idualiste, socialiste, syndicaliste et craditionaliste comme
Péguy, pour redeYenir enfin bolcheviste, et balancé exactement
entre Lénine et Maurras. « Attitude de veilleur et de curieux ? •
peut-être. Pourtant il y a le fameux conseil : « Ne reculez pas
devant votre énergie. » M. Johannet ne forcera pas les faits
pour conclure; s'il y a lieu, il nous laisse en suspens : c'est le
cas pour M. Sorel.
Mais je voudrais, en terminant, lui faire une petite querelle
au sujet du ton un peu supérieur (racheté amplement par la suite,
du reste), qu'il prend vis-à-vis de Péguy dans le préambule de
son ouvrage. S'il est permis de dire que « Péguy a voulu être un
grand écrivain » ainsi qu'il méritait de l'être, l'est-il d'ajouter
aussitôt« qu'il n'y a pas réussi » et d'écrire ailleurs qu'il fut
« un génie secondaire». Au regard des classiques d'un autre

39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

temps, peut-être ... Mais paimi ses contemporains? Il n'a pas fait
la grande « carrière temporelle » qui procure à. l'homme de lettres la fortune avec les honneurs. C'est entendu. Mais est-cc là
la mesure du « grand écrivain » à une époque comme la nôtre,
où le jeu des sanctions se trouve nécessairement faussé par l'incohérence même du public ? S'il n'a pas obtenu la gloire qu'il
rêvait d'abord, la gloire qu'il obtint n'a pas fini de monter et de
s'étendre et c'est celle d'un animateur de premier plan ; puis sur
le terrain de la vraie grandeur, il a réalisé, dans le temps qui lui
fut donné, un maximum qu'aucun autre écrivain de son temps
ne dépasse; il a tout dit, essentiellement, de ce q~'il voulait d~e
et dans la forme qu'il voulait. Cette forme est discutable, s01t ;
mais vivante, certes ; mais intelligible ; mais française; ses
défauts sont ceux d'avant-guerre. Disons qu'il est né trop tôt ou
trop tard. A une époque - dont heureusement le déclin
commence - où tous les hommes d'une certaine puissance sont
1condamnés à se chercher longtemps, voire indéfiniment avant
d'agir, _Péguy ne cesse pas d'agir dans le même temps qu'il
se cherche, ni de créer avec des moyens de fortune. C'est tout
ce qu'il était permis de demander au grand écrivain en un
j siède sans traditions de métier.

HENRI GHÉON

*

* *
LE NÈGRE LÉONARD ET MAITRE JEAN MULLIN,
illustrations en couleurs de Chas-Laborde (Editions de la
Banderole ; Editions de la Nouvelle Revue Française);
LA CLIQUE DU CAFÉ BREBIS, histoire d'un centre
de rééducation intellectuelle, par Pierre Mac Orlan (Renaissance du Livre).
Pierre Mac Orlan est venu prendre place au Grand Conseil
des Lettres précédé d'une légende. Faudra+il faire violence à
plusieurs pour bousculer cette légende, brillante et aussi confortable que certaines opinions politiques ? L'homme le plus
moderne. Un amateur de clairon qui sait le refrain de la Légion
Etrangère ; un poète dont son ami, l'ancien gabier devenu cafetier à Moëlan, épingle sur les murs du cabaret le portrait, en
uniforme kha.ki, découpé dans le Bulletin de l'Associalion des Àn-

ciens du Racing-Club de France.

'NOTES

6II

Pierre Mac Orlan pourrait aussi bien apparaître en costume
&lt;le Docteur ès-sciences secrètes, officiant en sa chaire de la planète Nazar, qui est au centre de la terre et où, lassés de l' Aventure qui a ses platitudes, se réfugièrent les plus rudes hôtes de
l'ile de la Tortue.
Certains routier~ aussi portaient besicles et il y avait, sous
leur porte-manteau et dans leurs fontes de cuir, des bouquins vénérables. A l'étape, la compagnie Shakespeare leur
donnait la comédie. Ils servaient sous des drapeaux bien
divers pourvu qu'ils fussent dûment écussonnés et point trop
l'ouvrage tout neuf de chanceliers et de légats sans imagination.
Ailleurs, des médecins très habiles à discourir sur la peste.
Pour Marcel Schwob, lecteur attentif des gazettes de Marseille,
le mot« quarantaine» scintillait du pire des prestiges.
Troupier moderne, d'une totale invisibilité, Pierre Mac
Orlan fut sur la Somme, sur la Marne, sur la Scarpe et sur le
Rhin. Que, conduisant les fifres aigres et les tambours du « fore
•
and aft », passa la mascotte étrangère aux belles cornes courbes
et à la barbe longue, notre sentinelle savait exactement ce que
mêler veut dire.
« Chacun de nous possède en lui-même, au plus secret de ses
pensées, le petit détail vulgaire lui permettant de finir ses jours
dans la mélancolie. •
Telle est la conclusion au Nègre Léonard et Maitre Jean !,ful-

lin.
Tel est le romantisme de cet écrivain classique ; classiqu~
comme cela s'entend au jeu moderne du rugby.
On a vanté, avant ce beau Retour du Sabbat, le Cbant de
l'Equipage et les Poissons Morts, le plus complet des livres de
guerre, impersonnel par l'effet de la plus totale projection sur
l'extérieur. N'a-t-on pas négligé, parce qu'on se pouvait alors
encore méprendre, un livre de la qualité de La Clique du Café
Brebis ? Ce livre qu'il faudra patiemment déchiffrer, faute d'intelligentes gloses contemporaines, pour obtenir une clarté réelle
sur la sensibilité propre aux initiés de la réserve de l'armée
active au long de la grande guerre. Les hommes d'après 1900
que Pierre Mac Orlan attendait et qui le rejoignirent, à Montmartre, au cabaret pionnier de la Dernière chance, et où la Reine

�613

LA NOUVELLE UVOB FliMÇAISB

612
Peste, apprivoisée, servait à boire et mouchait la chandelle
quand Guillaume Apollinaire lisait la Chanson du Mal .Aimé,
quand Mu Jacob se trompait de page, expm, en ré~tant
les erreurs édifiantes de Saint Matborel. On accrochait au
porte-manteau des compagnons de ~onfiancc, ceux du gibet de

Savannah.
Sur les murs du Café Brehis une main qui ne tremble pas a
gravé : Le Ginois Christophe Colomb, qui conquit les Amériques
avu une poignée d'hommes, était peut-être un grand clown

tJrieux.

Cest d'une extrême sagesse si Pierre Mac Orlan, dans sa préface à la venion autobiographique d'un roman de Jack Lqndoa

(qu'il tient pour œuvre de grande classe et dont l'outrecuidante
puérilité yankee m'est hostile), loue ses ~~e~ parisie~s
d'avoir, à l'imitation des compagnons de 1Améncam, acquis
leur vraie science hors ou au-delàdesunivenités, hautes-études
dont les amphithéatres furent le cabaret, le gami glacé, l'impasse connue de quelques maudits de qualité, la Morgue où
l'oo va reconnaitre qui n'a pas résisté aux circonstances les plus
dramatiques, une prison de régiment et le • Salon de la Soci~ li
conquis pour un soir et où règne, en vêtements magnifiques et
pas encore payés, celui qui, pcut~tre, connait le sobriquet
renouvelé de la Coquille ou dei Dévorants, et par quoi sc fait
compter parmi de souterrains philadelphcs cc valet poussif aux
gants de coton blanc.
Mais Jack London sc vend vite aux trusteurs ; Marc Twain
ne • réalise li pas le drame qu'il porte et s'use à divertir bassement les pionnien puritains. Pierre Mac Orlan tend raide au.dessus de lui, comme un ciel d'été, l'étoffe diaprée de cet humour,.
à d'autres tunique de Nessus, et dont le vêtirent ses c clients •
du premier jour. Qµand notre jeunesse aimait, au-dessus de la
vie artistique, le commerce des hommes de métier et des fain&amp;nts ingénieux.
Mac Orlan était riche d'amulettes protectrices, monnaie du
rachat permanent de son vrai ~nie : les écussons de nos
provinces, les lances de nos drapeaux et des noms de bataille,
les fers des vieux livres, des graines rapportées par l'oncle voyageur.
On peut bien, dans les revues « qui se respectent

li,

disputer

du classicisme et du romantiame. Le confident du Nlgrel.lonard
d de Maitre ]um Mullin, propriétaire d'un joli verger sur le

terrain d'une bataille napoléonnienne, la dernière victoire
avant la défaite, trand,e la questùm en se laissant mener au dû,bl,
par sa servante étrangùe. Et d'abord, il est bien assuré de
réduire à la domesticité, jusqu'à la bonté des manuels de morale,
k béte infernale, s'il couche avec la servante aux belles fesses
pareilles à celles des modèles de Renoir.
Qpi a retrouvé, sur les quais, une ordonnance contre la peste
dans un recueil de chansons populaires ?
La légende ne tient pas non plus assez compte d'un détail
~portant. C'est habillé, _d'él~ants vêtements civils que
Pierre Mac Orlan est à l aise pour sonner du clairon sur la

p1agc.
!eut-on que je fasse à présent le pédant ? Qµe j'écrive
driewement de son style et de cet art de composition qui lui e1t
propre?
Il n'y a pas longtemps qu'un de ses amis surprenait en grave
conversation l'auteur du Chant Je f Equipage et tel peintre de
marines, enseigne de vaisseau de réserve.
- Croyez-vous pas, disait Mac Orlan ripostant avec vivacité, qu'on doive tout connaître des possibilités et fantaisies d'un
troi~ponts solidement mâté quand on a dû, comme moi,
•viguer dessus en qualité de capitaine responsable durant trois
cent•••

Allait-il dire : Trois cent mille nœuds marins?
Non. C'est « trois cents pages » qu'il articula.
La phrase de Mac Orlan donne des jouissances de bien foncier. Toute la terre, la forte et généreuse terre de France au
temps des récoltes ; et les airs appropriés aux travaux de la
saison. Un monde limité et limité parce qu'il. suffit aus
besoins, - porté sur l'instable élément. Haleine des mondes
habités. Le flux et le reflux. C'est son style et c'est sa
cadence.
L'exemple de cet auteur augmentera la troupe des martyrs.
Par esprit d'imitation, mais mal entendu, des jeunes gens jaloux
de ce sage voyageur le voudront suivre. Ils se tromperont et
s'engageront dans un corps de marine; on leur donnera un uniforme et un numéro matricule.
ANDll sAUIOM

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

*

* *

VALENTINE PACQUAULT, par Gaston Chérau
(Plon).
On donne aujourd'hui, par mode ou par intérêt, figu~e de
roman à des pensées qui fourniraient excellemment matière à
un dialogue, à un essai, à une maxime, et dont l'auteur fourvoyé ne se doute pas des regards de pitié ~vec lesqu:ls nous le
suivons. Ce pullulement factice ne saurait nous faire méconnaître que les écrivains réellement romanciers, capables de charpenter un récit vivant à trois dimensions, sont à prése~t beaucoup plus rares qu'il y a cinquante ans. Il est f~rt possible q~_e
le genre soit arrivé à un épuisement irrémédiable, _ou qu 11
traîne comme la tragédie classique un siècle de décré~ttude.
M. Chéran, lui, est incontestablement un romancier, pense
en romancier, a incorporé à son talent à peu près to_ute la part
ie science et de conscience professionnelles possible. Je ne
veux pas dire ici l'art de ficeler une intrigue, mais de créer des
êtres vivants d'éveiller l'émotion du lecteur, de mettre en mouvement le c~urant de sympathie qui unit la vie à, la _vi~. Un_e
place comme celle d'Alphonse Daudet es~ ~ujourd h~1, vide : 11
semble que M. Chérau puisse chercher lég'.t11neme1:t a I occup~r.
L'an dernier il donnait une nouvelle version corngée, étoffee,
élanrie de Champi-Tcn·tu, qui fut, je crois, son œuvre de début;
"' à la réserve d'une fin un peu truquée qui. ma
' paru dé c'était
plaisa~te, une belle étude d'enfant sacrifié, qui rappela~:à la fois
le Petit Chose et Jack, et aussi beaucoup de romans d mternat,
mais qui reste en somme le meilleur produit de ce genre abondant, genre qui prête un peu à l'émotion facile, et ce n~est pas
avec lui qu'un auteur donne toute sa m~sure. Valentme Pacquault est une œuvre aussi attachante, mais de Jualit~ plus rare
et de maîtrise plus solidement prouvée. M. Cherau ~ a yas e~
peur de s'essayer à une nouvelle Madame Bovar&gt;:, et il_ n y avait
pas en effet à avoir peur. C'est moi qui devra:s avoir pe~r de
rappeler Madame Bovary en usant de je ne sais quel, cliché,.
comme si c'était imiter Flaubert que de créer et d exposer
comme lui une femme que ses sens entrainent dans le vie~. Cela
a été fait et sera encore fait bien souvent, et peut fournir ma-

NOTES

615

tière à cinquante chefs-d'œuvre tous différents. M. Cbérau y a
réalisé de main de maître ce qui est vraiment le trait supérieur
dans l'art du roman, je veux dire la progression à la fois logique et imprévisible d'un caractère. Le romancier reste de second
ordre tant qu'il n'a pas fait comme· Dédale des statues qui marchent ; il a manqué le meilleur de l'œuvre quand Je lecteur
tient dès les premières pages ses personnages,. peut les prévoir
et les vivre a',!ant qu'ils aient vécu devant lui. Et il a manqué
aussi son œuvre quand le lecteur, le livre fermé, n'est pas saisi
par la logique des mêmes personnages, n'aperçoit pas la ligne
unique de leur caractère, ne la tient pas dans sa mémoire
comme une note simple et pure. A aucun de ces deux points
de vue M. Chérau n'a manqué son roman. Il n'a pas cherché à
faire court. Il a pris toute la place que demandait son étude
copieuse, patiente et lente. Comme dans les œuvres dont le but
est de donner à un haut degré l'impression de la vie, il a été
embarrassé pour finir et conclure, et les dernières pages de
Valentine Pacquault me plaisent aussi peu que les dernières
pages de Champi-Tortu. Il sera curieux de voir si, au cours d'une
carrière de romancier qui ne pourra qu'aller à de nouvelles
réussites, M. Chérau portera toujours dans ses fins de roman ce
fléchissement ou cette négligence à la Molière. En tout cas sa
production sera toujours une source de vie drue, robuste et
claire.

*

ALBERT TffiBAUDET

* *

LA VIE INQUIÈTE DE JEAN HERMELIN, par
qtte.s de La.cretelü. (Grasset).

Jac-

Jean Hermelin, enfant inquiet, désireux de connaître son
âme incertaine, éprouve le besoin d'en fixer les aspects par
écrit, pour méditer sur son passé, et en dégager quelque enseignement. 11 a dix-huit ans. C'est l'âge où les jeunes filles ferment leurs « cahiers intimes » et commencent d'avoir des
secrets pour leur plus chère amie, n'ayant le golit des confidences que si elles sont insignifiantes. C'est l'âge où les jeunes
gens qui ont le sens de l'analyse, de la curiosité d'esprit, une
bonne opinion de soi, et qui sentent le défaut d'un ami, ou une
certaine réserve jointe à un certain désir d'épanchement, trouvent, ou prêtent quelque intérêt aux mouvements de leur âme,

�uJIOO'flU.SmaJU_,.
• • ~ o u la fautleot eo les COIIChant mr le pqler~
Rien n'eat molm re1M1Dblant, et riesi n•cst plu carieux que ces
_podlllts ofl fautear eat atai le mocWe, quand cet auteur est
:;.., etpPSC, DOD pu dcftat le public, ni devant Ja potœritf,
maÎI cleftDt IOÎ, et reproduit une image, non point v&amp;itable~
mait con{oime l faspect IOU lequel il se voit,• r6ft. ou pense
te manifester, et que, l son iMe, let tepms ....,_ d&amp;1DIDL Car, s'il se peint ainsi, test praque toujours po1IIIE par
le lèndment oà il at que les auuea le coanailteot mal, et ignoftllt IOD intimiti : aiDli, il prend, ma,mdemmeDt, le contrepÎN de fopinloa qu'on a de lui, et, p\llJ cpa'l se pinfter, c'est
i l1pa1er ferreur des autres à son sujet qu'U iat1Khe, .
Jta HermeJin tt'eat pu fait autrement, quoiqu'il veuille se
coalllltre, et prftende n'avoir aucaa autre IOUCÎ, n l'atfirme
clus-ua pnambule, c1eatiœ, comme to111 la prfambulea l des
ouvnges de cegeme, l biter le r:eproc:be.cl'iaventlonlittâaire,
dl de dBectation orgueilleuse, Et, selon r-,e, auuit6t pn&gt;-

~ •a ferme volond de fuir ce double pKbi, il iy enfonce
jqsqu'au yem. nIC d«end d'fcrire une confeaio1l, et~- une
confasion qu'il 6crit: ~est commencer bien jeune, et cela
cuadâise une Ame que cette compJaùance qu'elle met, l clixlimt ana, à ~ r en arrià'e et l se rappeler. Le d&amp;ir, qu'il
•die, de se connaitre, est bien moina vif que la douceur
amàe, et, pour repreoclrelOD es~,Ja dQectatiooorgueilleute qu'il trœve l m,quer sa souvenirs, non point pour en
tirer-matike l dflesion et juger leur mérite, mais pour fpi:ou•
'YU l noufflll des âll~oas, qu'il est aavoamu, canent-elles
~ naguùe mSaocoliques ou douloureuses, non pas de réveiller, et de seodr de nollff&amp;U, mais de sentir nouvellement, dans
un cœurmodi66, ofl leur empreinte n'eat plus la même.
De tels jeux sont bien savoureux, mais ila aboutissent rarement l autre chose qu"l des regrets. Jean Hcrmelin veut mfditer; mais il rêve et il s'abandonne. Et il doit bien eo convenir,
quand, parti pour la connaimn~ de IOÏ, il avoue ne pas mieux
ae ~ t r e , en terminant. Il fallait iy attendre. Je ne m'en
plains pas autrement, car nous, nous le connaissons bien. Si ce
livre 1.vait voulu etre ce que Jean Hermelio pRtendait qu'-il
clevlnt, une sorte de fiche psychologique, à fin d'enseignement
aonl, il e6t éœ bien vain, et se fàt soldé par un fdlec. Mais je

reaue•

pa (poipe
a Je litlia.t,bieapià cle 1•-etceciat 11D p Bote, et autre choie enc:on) q•f-estlDODlieur de Lacretèlle, que cette conféaa1oo est une
- ~ litlbaire, et Jean Hermclin une création {julqu'iquel
? MOlllicar de Laaetelle te sait, et ne le clin pas). De
cpieœt&amp;laectmoigaedu talent de r.-.e1:que. a
•at,ule l la conalusion, 10D ~ e de caractàe at toQt l &amp;tt
; et tout ce qu'on reprocherait l Jean Hermelln, il c:q..
t d'en louer monsieur de Lacrttelle. S'il faut absolument
.._., querelle l c:ehû-c:i, je lai dirai que Jean Hermelin &amp;rit
bien, et at tiop 111btil pour son Age, fl\t-il pm:oce et bien,
, comme nom fl&gt;JODI qu'il l'est, et que ce journal aeable
par ua homme dont l'lme est toute semblable à celle à
!IP-1ia, mais qui COIDpte quelques andes de plut.
Henaelln est 1m timicle, acessivement timide, etdQicat,
,..uq.e; tellemeDt qu•oa le lui reprocbeait, ai l'on pc)IMÎt
_,Odll'll' 1•esc:à lune qualit6 à une époque oà f on n'en coaplua gùre, non ruœ1, mais le 1imple usage. Mai• il •
pu de notre 6poque I C'est un fOIDllltique (et j'entenclt JaJ
bplemeat, fftat c1•4me que. ~ œ appelle
. .mti4.ue). Il est iDcompris, voudrait ttre compris, et ne fait
pour l'être. s'enmgueillit et se.d&amp;ole d'un isolement doat
IOQftie, et qu'il lui répugne cle briser. Cela le rend moro,e et
btil, comme to111 cem qui se concentrent sur em-mnet, par
et par impuimnc:e l se muifester au dehors. C.U il at
tœ, non point par fgolame, ni, aomme ~ . pàl' mgueU.
par timiditi. Et il est timide par défiance de soi. ~
ne se croit pas capable d'fpler le• autres hommes dm
gestes qu'ils font, qu'il estime inf&amp;ieun et que, peut..fUè
qu•il les est;ime infmeun, il ne saurait pas accomplir
une pudeur un peu vaniteose, parce qu'il çraint qu'on u
te pas assez, faute de la comprendre, son lme vmtable, ti
jour il J,. dvélait ; et, enfin, il est timide, . puce qu'il eJt
· e, sans que rien puisse y rien changer (œmoia ces beau
•eoun qu'il tient en peDlff l son ami Landry, ouvrier pariet camarade de tranchée, mais qu'il n'ose pas prononcer).
Dy amait encore mille choses l dire mr l'Am.e de Jean
elin, et la place me manque. C.e jeanedâenchanti meœt.
,_.avoir connu de l'amour que les premiers épancbemenll, Ali

Jean

�6r8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l':tmitié que les premières inclinations. Faut-il le plaindre ? Il
meurt consolé par les iHusions qu,il se fait. C'est une belle fin.
Il eüt, s'il avait vécu, raconté des choses bien fines, bien délicates, bien subtiles, car il avait l'âme tendre et profonde, l'intelligence déliée, un tour d'esprit original. Il savait voir, rêver surtout, et plaire en déroulant ses rêves. Consolons-nous. Jean
Hermelin est mort. Vive monsieur de Lacretelle!
LOUIS MA.RTIN-CHAUFFIER

NOTES

Où crhle infininunt la rumeur de la masse
De la mer, de la marche et des troupes des eaux,
To1111es d'odeurs, grands ronds par les races beureuses
Sur le golfe qui mange et qui mo11fe au soleil,

On songe à un Bateau ivre~ mais riche de plus de sérénité, et de
ce germe de pureté d'où devait jaillir une rose de si beau cristal.
ROGER ALLARD-

... * *

ALBUM DE VERS ANCIENS (r890-r900), par Paul
Valery (Les Amis de la Maison des livres).
cc Je m'abandonne ' l'adorable allure : lire, vivre ou mènent

les mots, &gt;&gt; écrivait M. Paul Valéry dans le même temps, à peu
près, qu'il composait les poèmes égarés en des revues désormais introuvables et qu'on se félicite de trouver réunis dans cet
album.
Les, beautés n'y sont pas rares, mais on conçoit qu'un esprit
aussi noble que M. Paul Valéry se soit dégoûté de leur facilité.
Il sait maintenant le prix des roses et des pierreries et ne prodigue
plus au hasard ces trésors. Tout à l'enchantement des fi.ôtes
d'argent de Stéphane Mallarmé, d'abord, il semble qu'ensuite il
retrouva Racine, à travers Hérodiade, pour en arriver enfin à
Malherbe.
Rien n'est plus émouvant peut-être, dans la poésie contemporaine, que ce long silence rompu par la Jeune Parque, et le spectacle de ce capitaine savant qu'est Je poète des Odes menant
rudement les mots à l'assaut de la pensée, après avoir conduit
leurs jeux étincelants dans les paysag-es impressionnistes.
Rare exemple de courage intellectue1 ! M. Paul Valéry, du
jour qu'il eut senti que l'art de Mallarmé aboutissait aux vers dt
i;irconstance, aux improvisations d'album, à des adresses postales
laborieusement rimées, .::omprit qu'il fallait regonfler les raisins
du Faune non d'illusoire éclat, mais de suc. C'est à quoi il s'appliqua avec la fortune que l'on sait.
Mais on relira toujours avec plaisir Ies strophes lumineusei

d'Eté:
Et toi, 11111ison &gt;rûlante, Espace, cher Espace
Tranquille, oli l'arbre fume et perd quelques oisea.ux,

. CHANTS DU DÉSESPÉRÉ, par Charles Vildrac (Edit10ns de la Nouvelle Revue Française).
On ne peut lire de sang-froid ces vingt et un poèmes dont
chacun, à s©n tour, du même geste in1périeux et tendre, vous
« prend par la main » et vous invite à témoigner avec lui contre
la guerre et le militarisme. Cette poésie qui parle au cœur et
que le cœur accueille, cette chanson spontanée dont la mélodie
une fois entendue ne s'oubliera plus, cette tendresse humaine
toute simple et sans fausse honte, qui, avant 1914, pouvaient
sembler non pa_s insincères, mais trop voulues et côtoyer trop
souvent la sensiblerie et l'humanitarisme, prennent aujourd'hui
tout leur sens pour tous ceux que la guerre a rapprochés d'euxmêmes. Il y a là une émotion contenue à laquelle le belliciste
le plus décidé ne pourra lui-même se soustraire, même s'il
s'oblige à se rebeller contre l'indignatio qui dicta. ses vers au
poète.
Ce qu'il ne faut pas, c'est que la qualité morale et le jwlissement incessant de l'émotion voilent la qualité littéraire de ces
poèmes et leur valeur novatrice.
Qu'apporte donc Vildrac à la poésîe française ? Tout d'abord
( une poésie qui est exactement d'aujourd'hui. Avec une ampleur
e~ une force que n'aura jamais Vildrac ( car nous savons aussi
bien que quiconque que Vildrac, vrai poète, pur poète n'est
pas plus un « grand poète » que Sappho, Théocrite, Catulle
ou Albert Samain), un Paul Valéry concentre en lui en le
vivifiant, tout le legs de notre passé poétique, de Villon à
Mallarmé; un Jules Romains s'efforce à mordre sur la poésie
de demain, à la préformer, Vildrac est peut-être (avec Larbaud)
le seul poète français du &lt;C temps présent », non pas que sa

�620

'. ,j

1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fltlte à trois notes suffise à l'exprime~ tout entier, mais en ce
sens qu'il n'exprime rien qui ne soit très précisément d'aujourd'hui.
Et nous savons encore fort bien qu'il ne manque pas d'autres
poètes qui se donnent pour tâche de décrire· le monde moderne ;
mais il ne s'est jamais agi en poésie de décrire, mais d'exprimer.
Parmi les poètes de pure effusion, Vildrac est le premier à
avoir rompu avec la romantique tradition mussettiste, que, tout
en la modernisant, n'avaient abandonnée, si on y regarde de
près, ni Anna de Noailles, ni même Francis Jammes. Vildrac
tend, à force de sobriété et de mesure, vers ce qu'on pourrait
appeler un classicisme de l'effusion qu'il n'avait encore jamais
atteint avant ses Chants du Désespéré.
Enfin, il est un des premiers à retrouver la possibilité d'une
poésie narrative. Presque tous les poèmes de ses Chants sont
des récits en vers, comme ceux de Hugo ou de François Coppée.
Il renouvelle ce genre. Francis Jammes (Madame de Warrens,
Amster:dam, etc ... ) et aussi Paul Fort lui ont ici, il est vrai,
frayé la route, mais chez eux le récit n'utilise qu'une matière
historique, légendaire, « poétique », au lieu que Vildrac poétise
sa .matière, extrait de faits, d'êtres, de choses d'aujourd'hui, qui
ne sont pour le commun que de la prose la plus plate, la plus
pure émotion poétique.
La faiblesse de Vildrac, c'est sa technique. Il n'est pas maître
du vers libre. Il emploie le vers libéré qui est d'ailleurs le véritable
vers d'aujourd'hui. Son rythme manque de variété et d'imprévus
heureux. Sa première' strophe part en vers libres. Le plus souvent, dès la deuxième, on retombe dans l'ornière du vers de
cinq, six ou sept syllabes. La Grange (page 30 et suiv.) est bien
caractéristique à cet égard; à partir de la troisième strophe,
exception faite pour les deux premiers vers de la page 3I, cette
pièce est exclusivement composée de vers de cinq syllabes,
tantôt jux.taposés, tantôt éqits l'un sous l'autre.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*
* *

LES ŒUVRES SATYRIQUES COMPLÈTES DU
SIEUR DE SIGOGNE, extraites des recueils et manuscrits
satyriques avec un discours préliminaire, des variantes et

NOTES

b2I

des notes par Fernand Fleuret et Louis Perceau (Bibliothèque
des Curieux, Collection des Satiriques Français).
C'est M. Pierre Louys qui, le premier, rendit quelque lustre
au nom du sieur de Sigogne, que la critique officielle, disent
MM. Fleuret et Perceau, « affecta longtemps d'ignorer». On
peut même croire qu'eI!e l'ignora tout bonnement, comme tant
d'autres.
Dans l'excellent cc discours préliminaire » de MM. Fleuret et
Perceau, qui connaissent mieux que quiconque les satiriques du
xv1• siècle, le cas littéraire de Sigogne est fort bien élucidé. On
y lit notamment ceci : « Sous une forme facile et comme
« improvisée, le talent de Sigogne doit beaucoup plus à l'étude
« et à la recherche qu'il n'y paraît au premier abord ... Dans le
« but d'accentuer sa langue comique et de lui donner un tour
cc naïf, Sigogne a souvent fait usage de mots déjà vétustes en
« son temps, ou qui n'étaient plus employés qu'en province. »
Il suivait du reste, en cela comme sur d'autres points ( emploi
des termes de métier, surtout de volerie et de vèmrie), l'enseignement et l'exemple de la Pléiade.
II faut souhaiter que d'autres éditions critiques de même
valeur nous rendent, daus leur intégrité savoureuse, l'œuvre
de nos vieux satiriques.
Les curieux trouveront dans la préface de celle-ci de curieux
détails et d'ingénieuses hypothèses touchant l'assassinat
d'Henri IV et le rôle de Sigogne, gouverneur de la place de
Dieppe, dans les événements de cette époque.
ROGER ALLA.RD,

*

* *

A LA COMÉDIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES: LE HÉROS
ET LE SOLDAT, comédie antiromanesque en 3 actes de

Bernard Shaw, trad. Henriette et Augustin Hamon.
LES AMANTS PUÉRILS, de F. Crommelynck.
Il faut soigneusement distinguer chez Bernard Shaw le psychologue et le dramaturge. Je me permets de trouver le premier
ass.ez. médiocre : qu'elle soit optimiste ou pess1m1ste, uneop1mon préconçue sur la nature humaine ne peut en aucun cas
servir de base à l'invention des caractères. C'e.t un fait que

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

notre âme est un lieu de perpétuels contrastes et que, peutêtre, une extrême médiocrité, le plus piètre égoïsme, l'ignorance, la suffisance, l'imbécillité sous-tendent continuellement
,ses expansions les plus magrufiques ; mais la façon dont le
vil s'y mélange a_u sublime varie suivant les individus d'une
manière absolument imprévisible ; il faut pour chacun découvrir
ce mélange, l'analyser, en détermine,r les proportions toujours
inédites, le refaire soi-même, si l'on veut que le personnage
vive. Bernard Shaw dédaigne de remettre ainsi la main à la
pâte; il n'écoute que son idée, qui est que l'endroit de l'homme
n'est que son envers; cette idée seule est à l'œuvre dans ses
pièces; elle seule agit, crée, sans détour par la vie, sans véritable
observation. Aussi la complexité de chaque âme reste-t-elle
toute en surface; ce n'est qu'un trompe-l'œil ; seul l'esprit
de l'auteur s'agite pour la suggérer ; une succession, presque
mécanique, d'aspects psychologiques opposés fait ici fonction
&lt;le mouvement intérieur, d'animation. On sent le montreur par
derrière ; le paradoxe des attitudes est toujours de lui ; c'est
.toujours lui qui le propose; il ne naît jamais de la vie elle-même.
En revanche, Bernard Shaw est un dramaturge extrêmement
adroit ; à déf.aut du don tragique, qui est celui de suivre et de
révéler une fatalité, il a l'art de renouveler constamment les
aspects dramatiques et de ne jamais laisser retomber notre
attente. Il est même étrange qu'avec si peu de ressources
véritables, il puisse s'arranger pour fournir à celle-ci une
satisfaction si régulière et de qualité si imprévue. Sa légèreté,
l'instabilité même de son esprit lui viennent ici sans doute en
aide ; il lui suffit de céder à son irritante manie de bousculer les
situations, les indices qu'il vient de poser. Génie tout subversif, pur courant d'air peut-être, il a une façon inimitable
d'abattre et de reconstruire sans cesse ses spécieux châtearu::
de cartes. On le suit en tous cas, il nous agace, il nous tient.
*

"*
Ce n'était pas le moindre intérêt du Cocu Magnifùlue que de
nous laisser dans 'l'hésitation sur la nature véritable des dOID de
son auteur. Presque jusqu'à la fin du II• acte, on pouvai.t croire
:à un psychologue, l'homme de théâtre étant, par surcroit, dès le
.début, à peu près incontestable. La façon dont la jalousie nous

NOTES

623

était montrée, jaillissant soudain, comme une affreuse fleur
implici:e, d'un amour simplement devenu trop fort, trop
expansif, la lutte du héros avec son doute, la constatation de
l'invincible dilemne : Ou lui, ou moi ( « Ou Je doute me tuera
ou jele tuerai», disait à peu près Bruno), l'extrême logique ave~
1~quell.e le malheureux suivait son aberration, l'alternance,
s1 cune~sement rythmée, en lui, du soupçon et de la foi,
de la cramte et de la paix, la fatalité avec laquelle pourtant au
bout du compte reparaissaient toujours l'incertitude et l'atroce
besoin de la calmer aux dépens même de son bonheu~, _ toute
œtte étu~e semblait ~tre, pouvait être de quelqu'un qui percevait
les ?ass10ns et était capable de les peindre. Elle pouvait être
aussi, malheureusement, à la rigueur, d'un simple eotrepreneu~ d'étrangeté ; la déduction qu'on nous propc;&gt;sait pouvait
avoir été conçu.e dans ~'abstrait, pour notre étonnement plutôt
que_ pour notre 1nstruct1on ; elle pouvait découler de prémisses
entrère~ent artificielles, au lieu de traduire une suite positive
de sent1m~nts. 11 pouvait y avoir eu, entre un esprit compliqué,
retors, mais se mouvant dans le vide, d'uoe part, et la réalité
psychologique, de l'autre, une- interférence tout à fait acciden~
t~lle, . essentiellement passagère. Le IIIe acte, si résolument
rnvra~semblable, si surchargé d'absurde pittoresque, et qui
rendait rétrospectivement attentif à certaines bizarreries désagréables des deux premiers, n'était pas fait pour décourager
complètement cette hypothèse.
Les Amants puérils la fortifieraient, hélas ! gravement, si l'on
ne m'assurait qu'ils ont été écrits antérieurement au Cocu. Je
veux croire à cette chronologie ; je ne veux pas laisser si vite
tomber en moi l'espoir d'un véritable talent psychologique. Et
tout en comprenant l'opinion de ceux qui, d'après les seuls
Amants Puérils, pronostiquent un nouveau Bataille, je veux me
rappeler les scènes du Cocu qui semblent nous promettre un
'tout autre astre au ciel de notre dramaturgie.
JACQUES RI.VIBRE

***

LA PAIX, pièce en quatre actes, par Marie Lenéru
(Odéon).
Au moment où Marie Lenéru est morte, on mourait tant et

�624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la Yie française restait sous le coup d'une telle menace que la
. liberté de cœur et d'esprit nous a manqué, même à nous qui
savions le prix de cette belle intelligence, pour mesurer l'étendue de notre perte. Il a fallu ces quelques représentations de
Ln Paix pour nous faire ajouter un nouveau nom à la liste des
morts dont nous ne pourrons nous consoler: « tombée au
champ d'honneur », pense-t-on malgré soi, tant il y ~vait _de
vaillance dans cette âme extraordinaire. Par le don littéraire
dans ce qu'il a d'intuitif et de proprement féminin,_ Marie Le~
néru ne pouvait prétendre au premier rang parmi celles qm
écrivent ; mais elle les surpassait toutes par l'intelligence, si on
laisse à ce mot sa force entière, si on en bannit ce qu'il peut
avoir d'étroit et de pédant. Peu d'esprits, même virils, savaient
comme elle conserver aux idées tout leur contenu passionnel et
les mettre en action avec une si magnifique équité. Qu'elle
avait de tranquille audace dans l'attaque des problèmes, qu'elle
était loyale envers la partie adverse et qu'elle lui laissait beau
jeu ! Les malentendus suscités par Le Redoutable lui a~prirent le
danger que comporte une impartialité si haute : mais quel~ue
douloureux qu'il lui fô.t de se voir dénoncée comme l'apologiste
de la trahison, elle ne fut ébranlée ni dans son parti pris d~
justice ni dans sa conviction que c'est la faute de l'auteur s1
un problème, tout délicat qu'il soit, n'est pas intelligible à
l'auditoire d'un grand théâtre. « Il eût fallu, écrivait-elle alors,
un peu plus de patience et des trémas sur les i ; il est décid~ment moins dangereux d'être long que d'être court ; le public
n'a pas mes satiétés ... »
Toutes les qualités, on voudrait dire toutes les vertus deMarie Lenéru, se retrou,·ent dans La Paix. Conçoit-on bien ce
qu'il v avait de courage, en pleine guerre, non pas à faire, comme
tant d':iutres, cet acte de foi dans la victoire, mais à se représenter avec cette lucidité prophétique ce que seraient les déboires de la paix, les lâchetés de l'oubli, le recommencement
des , •ieilles erreurs. On sent une âme qui, ne ponvant combattre
:mtremeot, a voulu se surpasser par l'héroïsme de la sincérité.
Il faut croire que le public, ne pouvant accrocher ~ ces ~auts
plaidoyers pas plus son militarisme que son faoat1sm~ int:rnatiooa1, s'est trouvé gêné, mal à l'aise, car la pièce a bien vite
disparu dans l'indifférence générale. Pour ceux qui l'ont bien

NOTES

écoutée, elle était bouleversante, tant elle contraignait à des
retours sur soi-même, à des remises en question. Ces deux
belles figures de femmes, celle que ses deuils ont blessée jusqu'à détruire en clic toute volonté de reviwe, et celle qu'ils
n'ont blessée que dans sa faculté d'oublier, quelle magnifique
illustration de cette fidélité dans le souvenir dont Jacques
Rivière faisait plus haut une des caractéristiques de l·esprit
français !
Il faut souhaiter qu'en volume, La Paix ait un retentissement
que, malgré tout l'art et le dévouement de ceux qui montèrent
la pièce, la scène n'a pu lui donner. D'autres œuvres de Marie
Lenéru étaient achevées avant la guerre. Il en est une, en tout
cas, qu'elle refusa de laisser jouer après l'échec du Redoul.ablc.
« Je ne veux pas, écrivait-elle, passer pour celle qui réhabilite
toutes les vilenies. » Aujourd'hui le malentendu n'est plus possible. Nous avons le droit de connaître en sa totalité l'œuvre de
celle qui écrivit Les Ajfrancbis.
JKA~ SCKLUMBERGER

'

** •

CELUI QUI A REÇU DES GIFLES, d'Andreieff, joué
par la troupe Pitoëff au Théâtre Moncey.
Ce n'est pas sans être légèrement éberlué que l'on sort du
Théâtre \foncey après avoir vu jouer Ctlui qui a reçu des gijiu.
Cet ébahissement, m~lé d'irritation et de fatigue, est assez surprenant si l'on ne songe qu'à l'action banale, simple, presque
linéaire de la pièce.
Certains n'y veulent voir qu'un ordinaire mélodrame. Il est
conformé en vérité aux tradition; du genre qu'un homme
jadis riche, aimé et presqu'illustre puis trompé, pillé, plagié,
s'engage dans un cirque comme pitre. Qu'il se prenne pour
une jeune et belle écuyère d'un amour affectueux, qu'il l'empoisonne pour la soustraire aux entreprises d'un baron riche
mais défraîchi qui la veut épouser, c'est encore dans l'ordre
du mélodrame. Et il est tout aussi logique qu'il s'empoisonne
à son tour, devancé d'ailleurs par le baron qui lui inflige ainsi
une suprême gifle.
Mais en une telle pièce l'action est sans la moindre impor-

40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tance. L'œuvre vaut par un mélange es-sentiellement slave de
réalisme et de mysticisme, de précision et de vague.
L'événement que tennine un dénouement trois fois funèbre
se déroule dans un lieu aussi neutre que la ,c salle d'un
);Jalais » des trag-édies dassiques mais il est situé entre deux
gnmds mystères : ce « là-bas » d'où vient -« Celui» et où
sévit la vie fertile en gifles et cette arène 'où s'est réfugié tout
ce qui est beau, brillant et consolant.
Les personnages ne sont pas moins mystérieux qui dans
leurs propos mêlent aux mots quotidiens des paroles sibyllines.
Ce ne sont même point des personnages symboliques, inter:prètes des Idées . C'est encore chose précise qu'un symbole et
dontaisément on démêle le mystère. Mais en écoutant « Celui&gt;&gt;,
Consuelo, l'écuyère et leurs comparses, il semble qu'on écoute
une mélodie dont une note sur deux serait seulement perceptiltle. Cela ne donne nullement à penser ; à deviner seulement à deviner quelque chose qui peut-être n,èxiste pas.
Pour nou.s délasser Andreïeff a mis dans sa pièce un personnage sans énigme, c'est le père de Consuelo, un comte ruiné,
amateur de petites filles, qui exploite intrépidement sa fille et
veut la marier au vieux baron. Il es.t si nettement dessiné, sans
gmbre aucune, et s'exprime avec un si magnifique cynisme
qu'il est au fond le personnage le plus sympathique de Ja
pièce.
MICHEL DE GRAMONT

·*

* "
LE CHŒUR UKRAINIEN, sous la direction du
Professeur Kochilz., au Théâtre des Champs-Bysées.
Les mains de M. Kochitz: ! La douce pâte ménagère, si mociestement parfumée, qu'elles pétrissent! Le suave gâteau paysa.n
qu'elles nous confectionnent !
Cette musique n'est pas de toute première qualité, ces chants
populaires ont subi de toute évidence des arrangements que le
génie n'a pas toujours inspirés. Nous sommes loin de Moussorgski.
Mais la façon dont cela « sort :11, les murmures, les bouffées,
les pauses, les sourdines, les prompt~ éclats naïfs; on dirait une
abeille au potager, ou quelque merveilleux accordéon au fond
d'une izba enchantée !
Allons ! il ne nous sera pas facile de remplacer les Russes,

NOTES

ni même les Petits-Russes_ Tant d'en&amp;nce ne se laisse pu
ré-inventer, et nos voix jamais ne sauront revenir si loin, si
haut en arrière de la parole, de la pensée, jusqu'à cette pu11e,
timide, confiante exhalaison !
JACQUES IUVI~

EXPOSITIONS MARIE LAURENCIN (Galerie Paul
Rosenberg) et ANDRÉ LHOTE (à la 'Licorne).
La critique o.ffi.ciefle a rendu les arme:; à Marie Laurencin.
J'appelle critique officielle celle qui croit à la réalité de sa
fonction, limitée à elle-même. Le Temps a loué Marie Laurencin pour l'harmonie de ses :i.ccords de cendres vertes, bleues,
de ses gris et de ses laques roses d'une économie si aiguë. A
peine lui reproche-t-il certaine monotonie, un manque d'învention... Car c'est à de telles conclusions que conduit la
pratique sacerdotale de la critique officielle. Marie Laurencin
qui conçut le Café de la Marine, Je n'irai plus au Bal et son
troupeau de cerfs à roulettes dont les bois portent des feuilles
printanières, ne contente pas M. Thiebault-Sisson, dontchaque
jour est une nuit de féerie entre Mille et Une ! Ça nous eut
bien fait rire au temps où, sans que rien filt concerté, s'élaborait
l'art nouveau, l'art vivant, dans la maison de bois du sommet
de Montmartre. Au seuil, cette inscription à la craie bleue
Au Yende'{-vous des paètes. La grosse mitraille a épargné une fin
trop sentimentale à la mort de cette jeunesse. Marie Laurencin
ne rit plus. Les survivants de notre bel âge ont banni l'esprit.
Aperçoit~on ce dramatique (qui s'épargnera le dramatisme)
dont l'œuvre dernière est l'illustration ? Artiste précieux, Je
plus précieux, jusqu'a.11 maniérisme, en ses premiers jonrs,
Marie Laurencin saurait aujourd'hui, sans qu'on lui puisse
susciter de rival, illustrer les plus austères poèmes optimistes
des rieurs d'hier qui ont cessé de rire. Nous nous sommes bien
volontairement condamnés à abandonner la fantaisie à Messieurs Thiebault-Sisson, Paul Souday et aux maîtres d'hôtel
des banquets artistiques. Il y eut une École Fantaisiste. Cette
fantaisie est morte à la Marne, à Verdun, à Moscou ou sur
les pavés de Paris au soir d'un premier mai, ou sur le seuil
d'une église sans architecture. On ne connaîtra januis trop

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'ennemis à la tragique Marie, demeurée &lt;&lt; charmante i&gt; et à
qui l'on vit la critique officielle rendre les armes. Détourneronsnous aussi d'elle les néo-fantaisistes, grammairiens espiègles
joliment habillés qui la louèrent de sa naïveté : cr pauvre biche
prise au piège entre les Fauves et les cubistes » ?
Marie Laurencin n'eut jamais aucune naïveté.
C'est la Fête chez Thérèse sous un signe fatal. Par delà le
mur de roses, des hommes las montent vers un front qui recule
toujours.
Marie Laurencin a donné l'une des plus profondes représentations de notre vie moderne. Par là, elle a forcé l'attention de
plusieurs, et si justement que la critique officielle nous épargne
aujourd'hui de décrire ses façons de peindre dont la bonne
volonté des médiocres n'a pas encore réussi d'extraire un
procédé. Marie Laurencin est une systématique de l'intuition.

André, Lhote fut avec allégresse au-devant d'une position
d_anoereuse. Michel Bréal contait l'histoire de ce gentilhomme
" qui, nommé juge, prit le lit, fou de terreur à la pensée
andalou
- violemment révoquée - de manier les dangereux engins
des lois. Critique, Lhote risquait plus encore. Un perpétuel
débat devait être stérilisant. Le médit;\nt pouvait-il demeurer
mi.litant? Une aisance harmonieuse de l'esprit a conservé sa
main au peintre. Le seul péril serait, bien plus que de composer de grands ouvrages à considérer comme les figures
illustrant la théorie, le Manuel du Peintre Intelligent, d'insister sur cette aisance entretenue, sur la liberté de cette main
sauvée. Est-ce à cela que l'on pensait en visitant sa récente
exposition d'aquarelles ? Seuls y pensèrent ceux que la très
proche amitié fit trembler. André Lhote s'est inquiété en
vain. Non pas en vain, pourtant, si le méditant, ne croyant
qu'à un exercice d'hygiène, a conduit plus loin le militant.
ANDRÉ SALMON

*

* ,.

GEORGE ELIOT ET GEORGE MEREDITH
PROPOS DE SHAGPAT RASÉ.

A

Lorsque The Saving of Shagpat parut, George Eliot salua

NOTES

aussitôt l'œuvre nouvelle, et publia dans The Leader du
5 janvier I 8 56 un article élogieux où, après quelques considérations générales sur l'Orient, source du matin et de « presque
toutes nos bonnes choses 1&gt;, elle s'exprimait ainsi :
« Shagpat Rasé est l!ne œuvre de génie, de génie poétique.
Elle .n'a rien de la faiblesse qui est le lot des simples imitations
manufacturées par un effort servile, ou« jetées» avec une sinueuse
facilité. Ce n'est pas une mosaïque d'incidents empruntés.
Mr Meredith ne s'est pas contenté d'imiter les fictions arabes, il
a été inspiré par elles, il s'est servi des formes orientales, mais
seulement comme l'eût fait un génie oriental &lt;&lt; to the manner
barn». Lorsque Gœthe, sous l'inspiration d'études orientales,
écrivit un ouvrage immortel, il l'appela très justement« Westôstliche )i, comme étant entièrement occidental d'esprit, si ses
formes étaient orientales. Mais cette double épithète ne donnerait pas une idée vraie de Shagpat Rasé, car, en le lisant,
nous ne souvenons pas d'avoir été frappés une seule fois parun
manque de congruité entre la pensée et la forme, d'avoir frissonné une seule fois à l'intrusion du Nord glacé dans les terres
du désert et des palmiers. Peut-être des critiques aux yeux plus
perçants et des Orientalistes plus instruits que nous pourrontils discerner des fautes de ton que nous n'apercevons pas, mais
notre appréciation indique du moins ce qui sera vraisemblablement l'impression moyenne. Sur un point, à la vérité,
Mr Meredith diffère largement de ses modèles, mais cette différence est un haut mérite ; ca~ elle réside dans l'exquise délicatesse de ses épisodes d'amour et scènes d'amour. Mais toutes les
autres caractéristiques, luxuriance d'imagination, pittoresque
étrangeté d'aventures, humour riche de sens, sagesse sentencieuse, font de Shagpat Rasé une nouvelle Mille et une nuit.
Pour les deux tiers des lecteurs, voilà qui constituera une
recommandation suffisante. ,i
Poursuivant son étude, George Eliot cherche à exciter l'intérêt et la curiosité du public anglais en lui faisant entrevoir une
profondeallégorie morale cachée sous les voiles de la fiction
poétique ; puis elle loue la vigueur concrète des descriptions,
la r1chesse des images, la splendeur lyrique des vers d'amour
que contient !'Histoire de Bhanavar. Elle multiplie les citations
à mesure qu'elle avance, et finit par donner presque en entier

�630

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le conte humoristique intitur Le châtiment de Khipil, afin
d'illustrer l'habileté de l'auteur i manier l'apologue. La conclusion de son article est que Shagpat rasé, comparé amc ouvrages
d'imagination récents, est, « pour employer une image orientale, « comme le pommier parmi les arbres de la forêt» .
Il est curieux de voir George Eliot, la traductrice de Strauss
et de Feuerbach, l'amie de Spencer et de Lewes, s'enthousiasmer pour Sbagpat Rasé t Elle fait lire l'ouvrage autour d'elle,
en reparle encore dans un article« Art et Belles-Lettres J&gt;, donné
à la Westminster Review en avril 1856. De son mieux, elle
essaye de procurer des lecteurs à Meredith. Elle-même n'avait
encore écrit aucune œuvre d'imagination. Sa première nouvelle, Amos Barton, ne devait paraitre qu'en 1857, la même
année que Farina (Elle loua ce nouveau conte, mais avec de
sérieuses réserves); Adam Bede, en 1859, la même année que
Richard Feverel ; Middlemarcb en 1871, peu après Harry
Richmvnd. A partir.de r857, elle garde le silence sur Meredith,
et dans ·cette froideur dédaigneuse à l'égard de celui qu'elle a
loué si chaleureusement, il y a comme un ressentiment dont
nous connaîtrons peut-être la cause un jour. D'autre part, la
Correspondance de Meredith ne renferme que de brèves
allusions au succès d'Adam Bede et à « la plus grande des
femmes écrivai_ns :», et nous savons qu'il n'avait pas le même
respect pour elle dans sa conversation. Un ami ayant comparé
George Eliot à une guerrière qui, « armée de toutes les philosophies, est apte à fondre sur un lieu commun», il rit et envie
l'épigramme à son auteur.
Il est certain que George Eliot porte moins légèrement que
Meredith sa vaste érudition. Sa philosophie est parfois un pen
pédante ; et ses analyses ou ses descriptions parfois un peu
ongues. Son humour tranquille, sa puissante lenteur, son réaisme minutieux de peintre hollandais s'opposent à l'esprit, à
'imagination ailée, à la fantaisie de Meredith, qui, tout en étant
un psychologue merveilleusement subtil, a une vie, une
mpulsion, une flamme créatrice intenses. Mais les qualités de
George Eliot étaient beaucoup plus faites que celles de son contemporain pour plaire à la moyenne des lecteurs. Et lorsqu'elle
appliquait ces qualités à décrire la vie provinciale, les petites
gens de la campagne ou des villes calmes de son enfance, elle

NOTES

était incomparable, éclairant d'un jour nouveau les âmes simples
et les choses de tous les jours. Le public de l'ère victorienne
goûtait en ses livres l'évocation, avec une humanité vraie, de
l'Angleterre éternelle, en même temps qu'il y trouvait, selon le
mot d'Acton, « le symbole d'une génération tiraillée entre le
besoin intense de croire et la difficulté des croyances )&gt;. D'emblée, elle fut classique. Au contraire, il sembla longtemps que
le succès de Meredith düt se borner à l'appréciation d'une honorable minorité. « J'ai un auditoire d'une douzaine environ », '
écrivait-il vers 1870 : entendons, je suis compris véritablement
pa,r très peu de gens ; mais on comptait parmi eux Rossetti,
Swinburne, Henley, Stevenson, qui devait l'appeler « notre mi
à tous», et parmi les historiens ou philosophes, Henri Sidgwick,
York Powell, Leslie Stephen et John Morley. Une pensfr
rapide; impatiente des clichés, un style original, ou « rintelligence et la passion s'étreignent dans une lutte à mort», devaieat
desservir Meredith auprès d'un public, plus moral qu'artiste,
enclin à voir une moquerie de sa lourdeur et comme une injure
à son adresse dans toute manifestation de la fantaisie poétique.
RENÉ GALLAND

*

* *

LES PETITES IRONIES DE LA VIE, par Thomas
traduction d'Hélène Boivin (Rieder).

Hardy;

On n'avait jusqu'ici traduit en français que des romans de
Hardy. Le recueil de nouvelles que nous donne Mme Boivi•
dans une traduction qui est exacte et coulante, mais exclut
impitoyablement l'imparfait du subjonctif de la grammaire
française, montre que Hardy est meilleur romancier et plus
romancier que conteur. Ses nouvelles ( dont chacune est un
petit roman) n'en sont pas moins extrêmement curieuses.
D'une donnée schématique et arbitraire, après une mise en train
un peu lente, il arri,•e à faire jaillir une émotion profondément
et simplement humaine et à insinuer en nous, chaque fois, e11
souriant, le sentiment du néant de tout et de l'irrémédiable
toute-puissance du hasard, qui, chez ce puritain sans la foi,
tient lieu de grâce divine.

*

* *

�632
LA NOUVELLE UVUE PUNÇAISB
'BAD GADYA, par lsroil Zangwill ; traduction de
Mm• Marcel Girette (Crès).
On se rappelle la publication dans ies Cahiers tÙ la Quit1-zaine
de l'étude d'André Spire sur Zangwill et d'upe traduction de
'Had Gadya, précédée d'une préface de Péguy. L'une et l'autre
sont à peu près introuvables. li faut donc remercier M-Girette
de nous offrir une nouvelle version de ce récit - plus poème
que récit - où tout le tragique juif contemporain est condensé.
• C'est par 'Had Gadya que Zangwill s'est d'abord fait connaitre
en France, et l'on ne saurait exagérer l'importance de son
influence sur tous les romans et poèmes, - si nombreux chez
nous depuis une dizaine d'années - où l'âme des Juifs occidentaux assimilés est analysée ou exprimée. Ce filon restreint,
mais nouveau, c'est Zangwill qui nous a donné l'idée de l'exploiter.
Profitons de l'occasion pour signaler un nouveau rejeton
d'Had Gadya, un recueil de poèmes intitulé Paroles Juives de
M. Albert Cohen (Crès), où il y ade la vigueur et de l'émotion
et qui dévoile des états d'âme assez forcenés.
BENJAMIN CllÉMIEUX

**•

SUR LA CONDITION PRÉSENTE DES LETfRFS
ITALIENNES (Suite).
Il ne sera sans doute pas inutile, après avoir envisagé les lettres
italiennes d'aujourd'hui sous rangle européen ', de compléter
le tableau en précisant leur situation et, si l'on peut dire, leur
politique intérieures.
Leopardi, écrivain international, est un romantique. Ecrivain
national, c'est le type même du çlassique qui réagit contre le
romantisme de son époque. Si les meilleurs des poètes et des
prosateurs italiens d'aujourd'hui nous paraissent, vus de France,
s'efforcer tous vers la nudité lyrique, vers le a: romantisme sans
mal du siècle et post-whitmanien » que nous souhaitions, qu'ils
écrivent des poèmes en prose comme Papini ou Cardarelli, des
récits de guerre comme Soflici, de brefs poèmes comme Unga1.

Nout•tllt

Ret'l1t

Français,, octobre 1920.

1tO'l'1!S

retti, des impressions de voyage comme Linati ou C.Ccchi, des
romans autobiographique, comme Jahier ou Sibilla Aleramo, et
si nous sommes tentés de laisser de côté les différences d'esthétique et de forme qui les séparent ces différences n'en existent
pas moins et l'on peut méme dire que, depuis dix ans, la vie
littéraire de la péninsule a été dominée par des discussions à
leur sujet. Nous assistons en Italie à une révision générale des
valeurs littéraires.
La grande querelle des Anciens et des Modernes a repris avec
une ardeur et une véhémence polémiques dont nous n'avons
plus l'idée en France.
1.e courant d'idées de la 1'oce, si accueillante aux novateurs,
mais plus préoccupée de culture et de sociologie que de littérature proprement dite, semble pour l'instant tari. Une phrase
krite en 19 10 par Scipio Slataper caractérisait bien cette
tendance alors à son apogée : q: Notre littérature ( notre art en
gfoéral) est trop pauvre en œuvres qui ne possèdent pas en soi
une valeur e~étique absolue, mais qui possèdent une valeur
biatorique d'une portée considérable : œuvres libératrices qui
aèrent les âmes moisies et rongées des vers. »
D'autre part, le futurisme semble aussi avoir fait son temps. Il
avait réussi,(en , 91 3, àgrouperles écrivains les plus représentatifs
d1talie (Papini, Soflici, Palazzcschi, etc ... ). lAcerba fut leur
organe; Apollinaire, Max Jacob y collaborèrent.
Transformée en une sorte d'anthologie éclectique, la Voce fit
place au même moment aux futuristes. La guerre tua la Pou
deux~ème-manière et Lacerba. Papini, Soflici, Palazzeschtsesont
Eloignés du futurisme; Marinetti n'est plus aujourd'hui suivi
que par de médiocres épigones, et s'il trouve encore de nouvelles recrues, c'est au fond des petites villes de province, où
les adolescents s'exercent, au sortir du collège, à l'assemblage de
môts en liberté. Au surplus, l'activité futuriste a dérivé vers la
politique: la plupart des compagnons de d'Annunzio à Fiume
faisaient profession de futurisme intégral.
Les partisans des Anciens ont beau jeu, momentanément tout
au moins. Au laisser-aller dans la forme, à la recherche de l'expression Yierge, de la sensation à l'état naissant, de l'origûialité
obtenue à tout prix, à l'anarchie dans la syntaxe et le vocabulaire, à l'emploi d'onomatopées, de signes mathématiques, d'ar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tifices typographiques, ils opposent un retour à l'ordre, à la
décence, et, pour tout dire d'un mot, à la grande tradition italienne, interrompue, d'après eux, depuis Leopardi.
C'est de Leopardi qu'ils se réclament, d'où le nom de néoclassiques qu'on leur a donné et qu'ils ont fini par accepter.
Toute la littérature postérieure au poète de la Ginestra, en particulier l'œuvre de Carducci, de Pascoli et de D'Annunzio, est
rejetée par eux avec une intransigeante sévérité. Verga seul trouve
grâce. Ils ont pour organe attitré la revue mensuelle La Ronda,
dont le doctrinarisme n'a pas faibli un instant depuis sa fondation eu mars r9 r ~ par les sept écrivains suivants : Riccardo
Bacchelli, Antonio Baldini, Bruno Barilli, Vincenzo Cardarelli,
Emilio Cecchi, Lorenzo Montane, Aurelio E. Saffi.
LaRonda a naturellement, et d'abord, sa théorie de la langue
qui est celle de Leopardi, à savoir que h langue italienne est
« la dernière des langues anciennes, dont l'excellence unique,
orthographique, grammaticale, esthétique soutient et explique
la continuité à travers les siècles ... Il nous a été accordé, à nous
Italiens, l'idée formelle d'un langage antique et moderne, ina1iénable et incorruptible . » (Rtmda, octobre 1920). « Toute la
perfection qu'il est possible d'atteindre dans l'art fut atteinte,
-chez nous, très vite, en un prodigieux et précoce épanouissement
méridien ... Il n'est pas possible de concevoir dans notre pays
un art véritable qui ne soit pas un art classique. » (Cardarelli,
Viaggi nel Tempo, pp. n7-n9). En d'autres termes, il existe
depuis Dante une langue littéraire distincte du langage parlé.
C'est à elle qu'il faut s'en tenir, car elle seule permet d'atteindre à la forme classique) dont la littérature italienne ne Joit
point s'écarter et dont elle a eu le tort de s'écarter depuis
Manzoni.
Daas une première période, la Ronda fut surtout un effort vers
une expression classique de style et de langue, capable de donner une forme définitive à l'expérience romantique . Les Prologhi
et les Viaggi nel Tempo de Cardarelli, le mieux doué et le chef
de tout ce groupe, ne visent qu'à cela, et si on les traduit,
il ne reste le plus souvent qu'un résidu de romantisme postnietzschéen: « Si tu savais quel esJ l'amour qui me tord la 1111it

dans macha-mbre, comme un arbre qui cherche l'air! ... 0 démon
noir ! ... Vierge injuste et damnée! » Ou encore : « Je dévore les

NOTES

faits. Mon lyrisme (attention aux pauses et aux distances) ne suppose
que synthese. Lumière sans couleur, existences sans attributs, hymnes
sans interjections, impassibilité el éloignement, ordres et non figures,
voilà ce que je puis vous donner. »
Mais très vite la théorie formelle a contaminé la matière
même. Aujourd'hui le groupe de la Ronda affiche son mépris
non seulement pour les effusions personnelles ou les représentations de la vie contemporaine ou locale, mais encore pour la
recherche de sujets nouveaux. C'est une tendance comparable
à celle qui fit traiter, au dernier salon des Indépendants, le
vieux thème de l'Enlevement d'Europe par André Lhote et par
Favory. Bacchelli a donné àla Ronda un Ham let, un Spartacus,
un Abandon d'Ariane. Cardarelli annonce les Fables de la Genèse,
qui ont pour sujets des épisodes de l'Ancien Testament.
« Les grands poetes, écrit Cardarelli, ont puse répeter et s'imiter,

par une habitude qui est devenue traditionnelle, parce qu'ils savaient
que les sujets poétiques les plus profonds, ceux dont on ne peut se
passer, se trouvent déjà. inscrits dans la nature, et n'appartiennent
en définitive apersonne. Et ils ne craignaient point de ne pas paraitre
originaux. Ils etaient beureux au contraire que les motifs cbers à leur
inspira.fion fussent consacrés par quelque précédent insigne. Ils en
tiraient, quant à eux, mcouragernent à SEN'fIR. »
Et ailleurs:« Quand la passitm d'un poète commence à avoir,,
sa disposition des moyens tfexpression trop savourés et trop parfaits,
qui souvent coïncident av.ec une abondance paralysante, lotsque, pour
st~nifier ses idées et diswurir de ses douleurs, il commence à prendre
des allures subtilement blasées et badines, l'heure est proche pour l'artiste qui ne se satisfait pas des purs sortileges du style, - si chers dtt
reste aux grands écrivains romantiques, de Gœtbe à Nietzsche, l"l,eure est procbe de s'établir dans un genred'art qu.i permette à l'itzspiration de l'écrivain une liberté de modulaHons et d'attitudes plus
compréhensive sur un fond, m méme temps, plus purement illusoire.
Incipit comœdia, dirait-on m paraphrasant un mot de Nietzsche
lui-même. La comédie de l'art objectif. En vérité, continuer à feindre
à la première personne finirait par devenir à la longue un jeu trop
pauvre m surprises. &gt;&gt;
On voit les conséquences heureuses qui pourraient découler
pour la littérature italienne de ces théories, si elles étaient illustrées par des œuvres. Que Cardarelli ou un de ses compagnons

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réussissent, et ils auront remis au jour une des grandes
traditions littéraires de l'Italie, celle d'un Arioste qui, reprenant
après Pu lei et Boiardo la matière du cycle carolingien et du
cycle breton, les amalgame et en tire un univers nouveau, celle
aussi d'un Pétrarque, d'un Boccace, d'un Politien, de tous les
grands écrivains italiens qui ne furent pas des écr:vains patriotiques, mais se voulurent amuseurs, dans la plus noble acception, et considérèrent l'art comme un simple jeu, mais comme
un jeu divin.
Mais on voit également les dangers redoutables qui menaceraient les lettres italiennes : insincérité, académisme ' pesanteur,
ennui, vains exercices d'école, œunes de cénacles.
Aussi peut-on constater déjà un vif mouvement de réaction
contre J,1 Ro11da, et souvent chez ceux-là même qui lui avaient
témoigné au début le plus de sympathie. Il est encore impossible
de dire si ce mouvement ennemi de l'impressionnisme facile et
partisan d'un retour à un style sévère et mesuré, patiemment
élaboré et orné, a déjà donné tous ses fruits ou s'il peut espérer
de nouvelles floraisons.
De jeunes revues, - le Com 1eg110, par exemple, fondé en
février 1920, - semblent avoir adopté ce qu'il y avait de juste
et de fécond dans la Ronda, mais sans verser dans les mêmes
excès de dogmatisme et avec une moindre tendan~e qu'elle au:,;
exclusives et aux excommunications. En somme, ce qui est à la
mode aujourd'hui, c'est l'humanisme, un peu dilelfm1te, mais
plein de goût, dont Renato Serra avait donné le modèle savoureux_dans son petit livre Je Lellere, paru en 191 3, qui n'a encore
rien perdu de sa ,·aleur, bien peu de son actualité.
Papi ni et Soffici, naguère de toutes les manifestations d'avantgarde, se sont isolés. Le premier, converti au catholicisme militant, a terminé une Vie de Jésus qui ne va plus tarder à paraitre.
Soffici annonce le second volume de Lemmo11io Boreo, sorte de
roman picaresque contemporain, dont le premier tome date de
I 9 r 2 ; il publie régulièrement une re\'ue qu ïl rédige seul : Rete
Mcditerranen. Ils restent l'un et l'autre les deux' piliers littéraires
de leur génération.
Le roman n'a rien donné depuis longtemps, à part les œuvres
à succès de Guido da Verona, qui ait forcé l'attention du public
cultivé. Tout ce qui est art littéraire (ou presque) est poème en

.

LES REVUES

637

prose. Poeti d'Oggi, l'anthologie publiée p,lr Papini et Pancrazi
chez l'éditeur Vallecchi, en 1920, contient plus de pages de
prose que de vers, en vertu de ce principe que les anciennes
formes de versification sont périmées, que poésie ne se confond
plus avec poème et qu'il y en a :iutant « dans les Histoires de
Machiavel que dans !'Arioste.»
Au théâtre, un ess:1i a été tenté sous le nom de gro/lesro, mais
il semble sombrer dans le vaudeville. LA Mascbcra e il l'alto (Le
Masque et le Visage) de Luigi Chiarelli, dont le succès fut
retentissant, est le modèle de ce genre hybride qui traite le
drame en farce et, selon le mot de Luigi Pirandello, auteur de
grottescbi applaudis, projette l'ombre des personnages en même
temps que leur figure.
Telle est en gros la condition présente des lettres italiennes.
On voit qu'elles traversent une période de fermentation un
peu trouble et d'incubation fiévreuse. Le problème essentiel et
peut-être inutile qui se pose en Italie, c'est de couler l'apport
de toute la sensibilité moderne internationale dans le moule d'un
humanisme nfo-latin. Lorsque ma dernière note constatait l'absence de réalisations dont nous pussions tirer profit, elle ne prétendait en aucune façon accuser l'Italie de stagnation intellectuelle. Il n'est sans doute pas uo pays en Europe où la littérature
soit présentement cultivée avec une passion et un enthousiasme
aussi désintéressés et aussi fougueux qu'en Italie. Mais, si
intéressants et intelligents que puissent être les débats critiques
qui passionnent nos voisins, ils ne sauraient remplacer les
œuvres, romantiques ou classiques, peu importe, que nous
attendons et souhaitons.
Bl!SJAMIN CRÉMIEUX

,.

••
LES REVUES
MADAME COLETTE
Henriette Charasson écrit dans les LETTRES ( 1 n Mars) :
Si, d'une part, l'agrément de la langue, la sieoce du rythme et des
consonances, uo je-oc-sais-quoi de coulant et d'harmonieux, si, d'autre
pan, uo tcmp~ament d'aniste " pour qui le monde visible: existe »
(selon la parole de Gautier) et une adr~-s~c aiguë .i rendre en toutes

�LA MOOVBLLB

dVUB l'UllÇAISll

leurs nuances, et dans del paroles velout«s, ses plus lprcs ou ses plus
piuoresques sensations, suffisaient, joints à un esprit facile et gouailleur, à faire un grand romancier, M- Colette, - autrefois Mme Colette Wally - serait un grand romancier. C'est un rare prosateur, c'est
un de nos meilleurs pœtes en prose, et nul œ pourrait songer à Je
nier, qui conndt bien quelques fragments de CIMiru m mJn4te, une
bonne partie de la Retrait, s-timentalt, des chapitres des Yn'lles le la
flig,,,, et deux ou trois passages réellement incomparables de '4 Y4fabond1. Mais une grande romanci~re ? que non pas. M- Colette, qui
a des dons d'analyste, a su, ea des pages cyniques, troublantes et belles
dont qudques ais tâlisent parfois Mon tltllW ais à n de Baudelaire,
donner des aperçus nouveaux sur une certaine femme ( et non sur • la
Femme •• comme on l'a dit en gma-alisant trop, car, Dieu merci, nos
mères n'ont rien d'une Claudine, d'une Minne ou d'une Renée Néré 1)
Mais elle ne sait pas crffl des personnages, les animer de vie, et, tout
aurour de la femme p.erverse, igoiste, làche et séduisante qui composait
jusqu'ici le centre de chacun de ses récits, il n'y a que des fantoehes. Ce
sont tous des caricatureS, et non point des caricatures à la Daumier 011
à la Forain,. pleines d'âpreté et de vérité, mais d'amusants dessins sans
portt'C, comme on en nouve dans la Yü Porisinme.
·

•••
DE L'AGE DIVIN A L'AGE INGRAT
Des derniers souvenirs, que Francis Jammes a donnés à la
bVUB UMIVDSELLE ( 1er Man), détachons ce passage sur Jules

Verne:
Trop de pions n'ont pas compris la grandeur hommque de ce construeteur qui, ayant posé ses fondations au centre de la terre, él~e à
travers l'oc&amp;n sa cathMrale jusqu'au ciel. Qpe n'a-t-il pas YU ? Que
n'a-t-il pas ressenti? Non pas à la manière d'un 'fO)'ageur qui parcourt
eflectivcment le monde et n'en rapporte rien, mais comme saint Jean
de la Croix qui, muré dans sa cellule, y trouve :
... les monlapa,
La wllies solitair,s d &amp;ois#s,
La Iles itrangër,s,
Les jlon,IS retentisJ411ts,
u murmure du tlpbyrs omo11reux.
~ n'a pas embrasK son gèoic dans les trois règnes, sous 11:JUtes leslatitudes et longitudes? Quelles vocations n'a-t-il pas sa,àtm, et, 1
n.earc oil j'écris, œmbien de mariDs écouwlt la mer leur parler à.

l'otàUc, combien de missi~ Olffl3llt les tel!tiers d'une chapelle
a Brâil ou dans l'Inde poumimt témoigner que la lamme qui les a
pou$Sâ en avant, ils la tiemtent de Jules Verne. Cet homme ne sut
poiàt me&amp; poser pour aniver, et, d'ailleurs;daDS chaque siècle, il n'esr

Jid beaucoup de personnes qui soient aptes à godter l'Orlyssie, à moins
p ce ne soient des enfants. Lui-mme semble avoir ignod sa gran:dear : il allait au théàtre cfAmiens chaque soir et il trouvait bis
4r61eJ dans un bal travesti, de se déguiser en cuisinier, de c:oifler 1111
ab blanc, de ceindre un torchon et de brandir une ~ - Je connaissais
Mjl le Yt1Jtlf' au cmtr, '61" ""'• mais quelques chapitres de Yingt
.-1ines ,or,s ùs ..,,.,, que me prfla uae dame qui clirigeait les coun
p suivait ma sœur, me traaspottbent davantage encore. Je résolus œ
,me, si je peur. dire, dans une atmœpbàe sous-marine. Je fus sui,.'.
- - . . Le bm-e M. Dabas lui-même, je ne l'apercevais plus qu'à
- . S des ondes glauques toutes tlemies de mMuses, toutes arbores'CilDlel de coraux, toutes grouillantes de moostreS, f apportai dans
fèlqlloration imaginaire de l'abime une telle passion que je ressens
;Wiea aujourd'hui que c'est !'Etre que je rechen:bais alors dans ces
~ - Mais j'ai dit, h&amp; 1 que j'aftis beauœup trop n ~ .
ma huitième année, les courants qui c:oodui5eDt 1 l'ab9olu. Je
..,._, aujourd'hui que si j'avais apporti à la poursuate de Dieu
. . , Cn:oâie qui débuta par cette fasdaation du gouffre mcrveilleua.
• tpi plus tard se changea eu une nallalion qui toUChait surtout la
•
• mon cœur et que m'inspinit le pur amour des vierges, je ime
,-wtre parvenu à l'extase. Mais tandis qu'en vÏlallt à Jisus-Ouisl je~ qiae àm uœ subslaace sans défaut, toute de lumiàe et
\JlùlWc d'aqges, une suite de grocesques apparurent ça et là dam moa
ftidis sous-marin.

•
••

PAGE o•ALBUM

La REVUE DB FRANCE parait depuis le I s Mars ; elle a pour
aïrectcurs Marcel Prévost et Joseph ~dier, donne un roman de
Yierre Benoit, et tient à la fois des LECTUJtES POU. Tous et de
là llEWE DE PARIS, Elle a publié dans son premier numéro
w poâies inédites de Marceline Desbordes-Valmores :
A LUI
Lli wis-tu,

moi, cette lloile brillant, ?
trist,ss, m .,,gardiutl l.s ii,,,s 1
No,, I Ill •Mit pour moi u,J, m rlmul ,t &amp;reim,,
Elle 11'11 qu po,,r
111 tloourir tl, tes ,-a.
co,m,u

RMu,u-t11 ""'

"'°'

�LA

OUVEI.LB IBVUB FIANÇAISB

f •ptwu wi-1 111 },ur f#JStJruus,
Qui dul liK lfOS etnn l'un à l'autr, jaloux ;
Fr/Je nnbUm• tl'dlllOIU, M co,ùnr grQfiluse
Laissait mœr l'espoir Il le cill entre no11s.
D,wis-tu la r,pr,nhe à ma 11ie isolie l
doux """'• ta ù sais, œnsolail ma langueur
Et ta main, outrapaal ma trisllsSe isolk,
Pour un front plus brillant l'arraeha tl,
car,r .

Sa,,

A PROPOS DE BAUDELAIRE

"'°"

.Airui, """""tes œu, ta mJmoir, est wZt,g, :

Toi, qui Jais tant souffrir, tu ne t'm

smmms pas.

MoN cHu RmÈ_
u,

Sas ,,,;,,,oir, à son tour, hûntôt u Jroül riuag,
ÀUrG

p,ràu f,mpm,,11 Il

Ù

bruit àe lfflS pas.

•••
CHARLOT
Les Û.BIEIS NOUVEAUX (Mars) rappellent, à propos de cinégrapbie, l'un des films qui nous révél~rent Charlot:
Sur l'man, Charlot venait de tomber entre les mains d'un policeman qui le trainait au commissariat le plus proche. Et comme le
ciœma fait toujoun les choses tr!s consciencieusement, Charlot était
« trainé » au sens le plus liné:ral du mot, vers le cbltiment mérité ;
ualné par les pieds, allègrement, férocement, la t!te ballottée au ras
.des Jlllvés· Dans cette situation d~lallte il ne perdait pas une seconde
son sang-froid. Il n'entendait pas renoncer pour si peu, à la richesse de
sa vie intaieure.
Aussi, malgré le négligeable changement d'orientation de sa guenille
•humaine, Charlot, aernel ~e, blasé sur le prosaisme de la vie, apercevant une petite ftc:ur sur son chemin, la cueillait délicatement au vol
.et l'épinglait avec précaution à sa boutonnière.

Une grave maladie m'empkhe malheureusement de
donner, je ne dis m!me pas une étude, mais un·
simple anicle sur Baudelaire. Tenons - nous en faute de
mieux à quelques petites remarques. Je le regrette d'autant plus que je tiens Baudelaire - avec Alfred de Vigny
- pour le plus grand poète du x1x• sikle. Je ne veux pas
dire par là que s'il fallait choisir le plus beau poème du
xix• sikle, c'est dans Baudelaire qu'on devrait le chercher.
Je ne crois pas que dans toutes les Flturs du Mal, dans
ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, oo
la débauche fait le signe de la croix, où le soin d'enaeigner la plus profonde théologie est confié à Satan, on
pume trouver une pike égale à Booz endm-mi. Un Age
entier de l'histoire et de la géologie s'y développe avec une
ampleur que rien ne contracte et n'arrête, depuis
touS

1A Terr,

mco,-

mcuillk el molle du DJlug,

jusqu'à Jésus-Christ :
En bas un roi d,a11tait, en haut mourait un /Jin .

•
••

LB GbAJrr : GASTON GALUMilD.

ilUVILIJ!. -

UolRDlDll! F. PAJLI..UT.

Ce grand poème biblique (comme etît dit Lucien de Rubempré: • Biblique, dit Zifine étonnée? 11) n'a rien de sèchement
historique, il est perpétuellement vivifié par la personnaliœ
cle Victor Hugo qui s'objectiveen Booz. Quand le poète dit
que les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
41

�LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

c'est ou bien pour rappeler de récentes bonnes fortunes, ou
pour en provoquer. Il cherche à convaincre les femmes q~e
si elles ont du août, elles aimeront non un freluquet, mais
le vieux bard~. Tout cela dit avec la syntaxe la plus libre et
la plus noble. Sans parler des vers trop illustres sur les yeux
du jeune homme comparés à ceux du vieillard (avec_ ~ré~érence naturellement pour ce dernier) de quelle fam1hanté
Hugo n'use-t-il pas, dans ce couplet même, pour asservir,
aux lois du vers, celles de la logique
Le dtillard, qui r-ri&gt;imt i•trs s,1 source prt111ihe,
E11/rt aux jours tltnitls et sort des ;ours cba11gea11/s

En prose on eût é\'idemment commencé par dire « sort des
jours changeants ». Et il ne craint pas de jeter à ~a fi~
du vers où elles s'anoblissent, des phrases tout à fait tnviales:
Laiss~ tomber e.tprts ,lu ipis, disait-il

A PROl'OS DE IIAODELAllŒ

B«r,. ,u s111:ail pas fM'IUle f e111t11e it1il ld
Et Rillh ne savait pas u q1u Ditu nmlail d'ell1 •.

Et dans ceux qui suivent quel art suprême pour donner
en redoublant les l, une impression Je légèreté fluidique :
Les souffles de la 11uit flottaient sur Galgala.

Alfred de Vigny n'a pas procédé autrement : pour insuffler une \'Îe intense dans cet autre épisode biblique, la
Coli're de Samson, c'est lui-rnlrne Vigny qu'il a objectiv~
en Samson et c'est parce que l'amitié de Madame Dorval
pour certaines femmes lui causait de la jalousie qu'il a
écrit :
La femme aum Gomo1Yl-l el fhomme aura Sodome

Mais l'admirable sérénité d'Hugo qui lui permet de conduire Boo{ endormi jusqu'à l'image pastorale de la fin,

a, l'élnMl lie
Ai•ail, t11 s'en allonl, niglige,nrnenl ;'ué
Celte faucille d'or dam le champ Jes itc,iles.

Qlltl Dit11, q11cl u,oissonnnir

Tout le temps, des impressions personnelles, des moments vécus, soutiennent ce grand poème lùstorique.
C'est dans une impression ressentie sans aucun doute par
Victor Hugo et non dans la Bible, qu'il faut chercher
l'origine des vers admirables :
Q111111d ()IJ

t_sl

jeut1e 011 a des mali11s triompl,a11ts,

Le jour sort àe 1.1 nuit niiisi q11'1111e 'l!icloirt,

Les pensées les plus indivisibles sont rendues au degré
de fusion nécessaire :
Voilà longtemps que ullt at'tc qui j'ai dormi

cette sérénité, qui assure le majestueux déroulement du
poeme, ne vaut pas l'extraordinaire tension de celui d'Alfred de Yigny. Tout aussi bien dans ses poésies calmes
Vigny reste mystérieux, la source de ce calme et de son
ineffable beauté nous échappent. ictor Hugo fait toujours
merveilleusement ce qu'il faut faire ; on ne peut pas souhaiter plus de précision que dans l'image du croissant;
même les mouvements les plus légers de l'air, nous venons
4e le voir, sont admirablement rendus. Mais là encore Ja

O Stig11r1,,·, a q1Jitlé ma co11che pour la nitre

Et nons Jl'l'flmes mror tout n1llls r,m à foutre
Elle il dt111i rit'anlt, ri mci 1nart à demi.

Li noblesse de la syntax1.: ne fléchit pas même dans les
vers les plus simples:

J. C'est iatentionndlemcnt qee je ne fais pas ici allusion aux études
d'1me drôlerie et d'une ampleur magnifique que Uon Daudet a
publices récemment avec un succès juste et prodigieux. Ici il n'importe
pas que Victor Hugo ne füt pas rc!ellc1m:nt Booz ; mais qu'il le crût ou
cherchât à le faire croire.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fabrication - la fabrication même de l'impalpable - est
visible. Et alors au moment qui devrait être si mystérieux,
il n'y a nùlle impression de mystère. Comment dire en
re;anche comment sont faits des vers, mystérieux ceux-là,
comme
Daus ks balancements de ta Jaille pencbee
Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant

ou
Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines
Ton amour taciturne et toujours me11aci.

( ces quatre vers pris au hasard dans la Maison du Berger
d'Alfred de Vigny).
Bien des vers du Balcon de Baudelaire donnent aussi
cette impression de mystère. Mais ce n'est pas cela qui
est le plus frappant chez lui. A côté d'un livre comme
les Fleurs dtt Mal, comme l'œuvre immense d'Hugo
paraît molle, vague, sans accent. Hugo n'a cessé de
parler de la mort, mais avec le détachement d'un gr~s
mangeur et d'un grand jouisseur. Peut-être hélas ! faut-il
contenir la mort prochaine en soi, être menacé d'aphasie
comme Baudelaire, pour avoir cette lucidité dans la souf~
france véritable, ces accents religieux, dans les pièces sataniques :
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
•.. Avez.-vous do11c pu croire, hypocrites surpris
Qu'on se moque du maître et q1/avec lui l'on triche,
Et qu'il soit 11aturel de recec:oir deux prix,
D'aller au ciel et &lt;fifre riche.

peut-être faut-il avoir ressenti les mortelles fatigues qui
précèdent la mort, pour pouvoir écrirè sur elle le vers
délicieux que jamais Victor Hugo n'aurait trouvé
Et qui refait le lit des [etiS paiwres et 1121s.

Si celui qui a écrit cela n'avait pas encore éprouvé le·

A PROPOS DE BAUDELA1RE

mortel besoin qu'on refît son lit, alors c'est une « anticipation » de son inconscient, un pressentiment du destin qui
lui dicta un vers pareil. Aussi je ne puis tout à fait m'arrêter à l'opinion de Paul Valéry qui, dans un admirable
passage d'Eupalinos, fait ainsi parler Socrate (opposant un
buste fait délibérément par un artiste à celui qu'a inconsciemment sculpté au cours des âges le travail des mers
s'exerçant sur un rocher) : « Les actes éclairés, dit Valéry
prenant le nom de Socrate, abrègent le cours de la nature.
Et l'on peut dire en toute sécurité qu'un artiste vaut mille
siècles, ou cent mille ou bien plus encore ». Mais moi je
répondrai à Valéry: « Ces artistes harmonieux ou réfléchis,
s'ils représentent mille siècles par rapport au travail aveugle
de la nature, ne constituent pas eux-mêmes, les Voltaire par
exemple, un temps indéfini par rapport à quelque malade,
un Baudelaire, mieux encore un Dostoïewski qui en trente
ans, entre leurs crises d'épilepsie et autres, créent tout ce
dont une lignée de mille artistes seulement bien portants
n'auraient pu faire un alinéa. »
Socrate et Valéry nous ont interrompu comme nous
citions le vers sur les pauvres. Personne n'a parlé d'eux
avec plus de vraie tendresse que Baudelaire, ce «dandy».
Une bonne hygiène antialcoolique ne peut pas approuver
l'éloge du vin:
A to11 fils je rendrai la force et la iiig11e11r
Et serai pour ce frile athlète tk la t•ie
L'huile qui raffermit les membres du ltttteur.

Le poète pourrait répondre que c'est le vin et non lui qui
parle. En tout cas, quel divin poème. Quel admirable style
(cc tombe et caveaux»). Quelle cordialité humaine, quel
tableau esquissé du vignoble I Bien souvent le poète
retrouve cette veine populaire. On sait les yers sublimes
sur les concerts publics :
ces concerts, riches de cuivre
Dont les soldats parfois inondent nos jardins

�ROIOS DE BAUDBUill

LA NOUTBLLE UVUB FKANÇAIS&amp;

f"Ï pa, U1 soirs tfor a. l'on se'"" rmt•TI
Versmt qUllqru héroïsme au cœur du citadin.

• E,

D semble impossible d'aller au delà. Et pourtant cette
impression, Baudelaire a su la faire monter encore d'un
ton, lui donnér une significa,ion mystique dans le finale
.inattendu où l'étrange bonheur des élus clôt une pièce
sinistre sur les Damnés :
u s011 de la /romptfte ,st si délicieux
Dam eu soir11olttmtls de ci/estes t•mdangts
Qu'il s'injll,e co,n,ru ime IXlaseia,is
ceux
Do#/ tlù chaflle lis lou"ges.

,ous

Ici il est permis de penser que chez le poète, aux impressions du badaud parisien qu'il était, se joint le souvenir de
l'admirateur p,asonn~ de Wagner. Quand même les jeunes
musiciens acruels auraÎ'C1lt raison ( ce que je ne crois pas)
en niant le génie de Wagner, des vers pareils prouveraimt
que l'exactitude objective des jugements qu'un ~crivain
porte sw telle œuvre appartenant à un autre art que
le sien n'a pas d'importancr, et que son admintioo,
même fau•, lui inspire d'utiles rêveries. Pour moi
qui admire beaucoup Wagner, je 01e souviens que dans
mon enfance, aux Concerts Lamoureux, l'entholisiasme
qu'on devrait réserver aux vrais chefs-d'œuvre comme
Tristan ou les Maitres Cbmiteurs, était excité, sans distinction aucune, par des morccan insipides comme la romance
à l'étoile ou la prière d'Elisabeth, du Tannhatlstr. A supposer que musicalement je ne me trompasse pas (ce
qai n'est pas certain) je- suis sûr que la bonne pGlrt
n'était pas la mienne mais et&amp; des coll~ens qui au•
tonr de moi applaudissaient indéfiniment à tout rompre,
criaient leur admiration comme des fous, comme des
• hommes politiques, et sans doute en rentrant voyaimt
devant les yeux de leur esprit une nuit d'étoiles que la
pauvre romance ne ~ aurait pa.1 suggérée si elle avait

porœ comme nom d'auteur au lieu de celui, alors honoré,
de Wagner, le nom décrié de Gounod.
Depuis les choses ont un peu changé. Et la nécessité de
n'iDscrire sur un menu musical que des œuvres fuançaises
oa alli~, fit sortir de la poussière Faust et Roméo. F.n
pareille matière le cuisinier n'a qu'à se conformer aux
interdictions du médecin nationaliste. On change le nom
des entremets comme le nom des rues. Et de grands m~taphyskiens purent faire une histoire de la philosophie nniverselk sans prononcer une seule fois les noms abhorrés
de Leibnitz, de Kant et de Hegel, sans compter les autres.
Cela ne laissait pas de creuser quelques vides, insuffisamment remplis par Victor Cousin.
Gest dans les pièces relativement courtes (la Pipe m'en
semble lechef-d'œuvre) que Baudelaire est incomparable.
Les longs poèmes, même te Voyage
Pour fn,ja,u amo11mu d, rartes eJ tl'esta,,,pts
l'u•ii~rs est égJJ .:1 son vaste apjliJiJ.
Ah f q11e lt t/fOlldt ,st gr1111d Q la clarté des la111p,s f
.4 ux yeux d11 soutrenir que le 1110,ide est petit l

(et Jacques Boulenger, de beaucoup le meilleur critique,
et bien plus que critique, de sa génération, ose nous •
dire que la poésie de Baudelaire manque de pensée 1)
m&amp;ne ce sublime Voyage qui débute si bien, se soutiennent
ensuite par de la rhétorique. Et comme tant d'autres grandes pièces, comme « Andrmnaq•e fe pense aWfllS, » il tourne
coun, tombe presque à plat.
I.e Yoyage finit par
Au J,md der foconn11 pour trout'tr du """''""'·
et

Andromaque par
A11x

Cllptijs, aux t ·aincws, ti 'bie" J'• utres

MC11r.

C'est peut-être voulu, ces fins si simples. Il semble malgré

�648

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout qu'il y ait là quelque chose d'écourté, un manque de
souffie.
Et pourtant nul poète n'eut le sens du renouvellement au
milieu même d'une poésie. Parfois c'est un brusque changement de ton. Nous avons déjà cité la pièce satanique
« Harpagon q1û veillait son père agonisant » finissant par
&lt;&lt; Le son de la trompette est si délicieux ». Un exemple plus
frappant ( et que M. Fauré admirablement traduit dans une
de ses mélodies) est le poème qui commence par « Bientôt
nous plongerons dans les froides ténèbres &gt;i et continue tout
d'un coup, sans transition, dans un autre ton, par ces vers
qui même dans le livre, sont tout naturellement chantés
j'aime, de vos longs yeux, la lumière verddtre.

D'autres fois la pièce s'interrompt par une action précise. Au moment où Baudelaire dit : « Mon cœur est un
palais .... i,, brusquement, sans que cela soit dit, le désir
le repi-end, la femme le force à une nouvelle jouissance,
et le poète à la fois enivré par les délices à l'instant offertes
et songeant à la fatigue du lendemain, s'écrie :
Un parfum nage autour de votre gorge nue
0 Beauté, dur fléau des âmes, hi le veux,
Avec ces yeux de feu brillants comme des fêtes
Calcine ces lambeaux qu'ont épargne les bites.

Du reste certaines pièces longues sont, par exception,
conduites jusqu'à la fin sans une défaillance comme les
« Petites Vieilles &gt;i, dédiées, à cause de cela je pense, à Victor
Hugo. Mais cette pièce si belle, entre autres, laisse une
impression pénible de cruauté. Bien qu'en principe on
puisse comprendre la souffrance et ne pas être bon, je ne
croîs pas que Baudelaire, exerçant sur ces malheureuses
une pitié qui prend des accents d'ironie, se soit montré
à leur égard cruel. Il ne voulait pas laisser voir sa pitié, il se
contentait d'extraire le &lt;&lt; caractère » d'un tel spectacle, de
sorte que certaines strophes semblent d'une atroce et méchante beauté:

A PROPOS DE BAUDELAIRE

Ou dansent sans 'IJouloir danser, pauv1·es sonnettes ....

Je goûte à vol re insu des plaisirs clandestins.

Je suppose surtout que le vers de Bandelaire était tellement
fort, tellement vigoureux, tellement beau, que le poète passait
la mesure sans le savoir. Il écrivait sur ces malheureuses
petites vieilles les vers les plus vigoureux que la langue
française ait connus, sans songer plus à adoucir sa parole
pour ne pas flageller les mourantes, que Beethoven dans sa
surdité ne comprenait en écrivant la Symphonie avec
chœurs, que les notes n'en sont pas toujours écrites pour
des gosiers humains, audibles à des oreilles humaines,
que cela aura toujours l'air d'être chanté faux. L'étrangeté
qui fait pour moi le charme enivrant de ses derniers quatuors, les rend à certaines personnes qui en chérissent pourtant le divin mystère, inécoutables, sans qu'elles grincent
des dents, autrement que transposés au piano. C'est à nous
de dégager ce que contiennent de douleur ces petites
vieilles, « débris d'humanité pour l'Eternüé mûrs &gt;i. Cette
douleur; le poète nous en torture, plutôt qu'il ne l'exprime.
Pour lui il laisse une galerie de géniales caricatures de
vieilles, comparables aux caricatures de Léonard de Vinci;
ou de portraits d'une grandeur sans égale mais sans pitié :
Celle-là droite encor, fièi·e et sentant la règle
Humait avidement lt chant vif et guerrier.
Son œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'ttt. vieil aigle,
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier.

ou

Ce poème des Petites Vieilles est un de ceux
Baudelaire montre sa connaissance de l'Antiquité. On ne la
remarque pas moins dans le Voyage, ou. l'histoire d'Electre
est citée comme elle aurait pu l'être par Racine dans une
de ses préfac~s. Avec la différence que dans les préfaces des
classiques, les allusions sont généralement pour se défendre
d'un reproche. On ne peut s'empêcher de sourire en
voyant toute !'Antiquité témoigner dans la préface de
P~re &lt;&lt; que Racine n'a pas fait de tragédie où la vertu soit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus mise au jour que dans celle-ô ; les moindres fautes y
sont sévèrement punies. La pensée du crime y est regardée
avec autant d'horreur que le crime même; les faiblesses de
l'amour y passent pour de véritables faiblesses, et le vice y
est peint partout avec des couleurs qui en font haïr la difformité ». Et Racine, cet habile homme, de re~retter aussitôt
de n'avoir pas pour juges Aristote et Socrate qui reconnaîtraient que son théàtre est une école où la vertu n'est pas
moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes.
Peut-être Baudelaire est-il plus sincère, dans la pièce liminaire au lecteur cc Hypocrite lecteur, nwn semblable, nwn
frère ». Et, en tenant compte de la différence des temps,
rien n'est si baudelairien que Phèdre, rien n'est si digne de
Racine, voire de Malherbe, que les Fleurs du Mal. Faut-il
même parler de différence des temps~ elle n'a pas empêché
Baudelaire 4'écrire comme les classiques.
Et c'est encor, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions do1mer de notre dignil ,!;

...............
0 Seigneur, do1111ez.-•111oi la force et le courage

...............

Ses bras v11ùicus jetés œmme fk va·foes armes
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

On sait que ces derniers vers s'appliquent à une femme
qu'une autre femme vient d'épuiser par ses caresses. Mais qu'il
s'agisse de peindre Junie devant Néron, Racine parlerait-il
autrement ? Si Baudelaire veut s'inspirer d'Horace ( encore
dans une des pièces entre deux femmes), il le surpasse.
Au lieu de « anirnœ dimùlium r,z,ez » auquel il me semble
bien difficile qu'il n'ait pas songé, il écrira cc nwn tout et
ma moitié ». Il faut du reste reconnaître que Victor Hugo,
quand il voulait citer l'antique, le faisait avec la toute-puissante liberté, la griffe dominatrice du génie (par exemple
dans la pièce admirable qui finit par c&lt; ni l'importimité des
sinistres oiseaux», ce qui est à la lettre &lt;&lt; importunique
volucres »).

A PROPOS DE BAUDELAIRE

Je ne parle du classicisme de Baudelaire que selon la
vérité pure, avec le scrupule de ne pas fausser, par ingé~osi~, ce qu'a voulu le poète. Je trouve au contraire trop
mgémeux, et pas dans la vérité baudelairienne, un de
mes amis qui prétend que
Sois sage, d ma dorûeur, et tie11s-toi plus tranquille

n'est autre chose que le « Pleurez., Pleurez. mes yeux et
forulez.-vous en eau » du Cid. Sans compter que je trouverais
mieux choisis les vers de l'Infante dans ce même Cid sur
le cc respect de_ sa naissance », un tel parallèle me semble tout
à fait extérieur. L'exhortation que Baudelaire adresse à sa
douleur n'a rien au fond d'une apostrophe cornélienne. C'est
le langage retenu, frissonnant, de quelqu'un qui grelotte
pour avoir trop pleuré.
Ces sentiments que nous venons de dire, sentiment de
la souffrance, de la mort, d'une humble fraternité, font
que Baudelaire est, pour le peuple et pour l'au-delà, le
poète qui en a le mieux parlé, si Victor Hugo est seulement
le p~ète qui en a le plus parlé. Les majuscules d'Hugo,
ses dialogues avec Dieu, tant de tintamarre, ne valent pas
ce que le pauvre Baudelaire a trouvé dans l'intimité
so~rante de son cœur et de son corps. Au reste, l'inspiration de Baudelaire ne doit rien à celle d'Hugo. Le
poète qui aurait pu être imagier d'une cathédrale, ce n'est
pas . le faux moyen-âgeux Hugo, c'est l'impur dévot,
~su1ste, agenouillé, grimaçant, maudit qu'est Baudelaire.
Si. leurs accents sur la Mort, sur le Peuple , sont si inégaux ,
s1_ la corde chez Baudelaire est tellement plus serrée et
vibrante, je ne peux: pas dire que Baudelaire surpasse Hugo
dans la peinture de l'amour; et à
Cette gratitufk infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qrlun long soupir

je préfère les vers d'Hugo
Elle 11~ r,garda de ce rtgard suprême
Qui reste à la beauté qua11d nous m trwmphtms

�652

A PROPOS DE BAUDELAIRE

6 53

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'amour, du reste, selon Hugo, et selon Baudelaire sont
si différents. Baudelaire n'a vraiment puisé chez aucun
autre poète les sources de son inspiration. Le monde de
Baudelaire est un étrange sectionnement du temps où
seuls de rares jours notables apparaissent; ce qui explique
les fréquentes expressions telles que « Si quelque soir »
etc. Quant au mobilier baudelairien qui était sans doute
celui de son temps, qu'il serve à donner une leçon aux
dames élégantes de nos vingt dernières années, lesquelles
n'admettaient pas dans « leur hôtel,, la moindre faute de
goût. Que devant la prétendue pureté de style qu'elles ont
pris tant de peine à atteindre, elles so~ge?t qu'on a ~u être
le plus grand et le plus artiste des écnvams~ en ne peignant
que des lits à « rideaux» refermables (Pièces con_damn~s)
des halls pareils à des serres (Une martyre), des lits plems
d'odeurs légères des divans profonds comme des tombeaux,
des étagères av;, des fleurs, des lampes qui ne brûlaient
pas très longtemps (Pièces condamnées), si bien qu'on n~é~ait
plus éclairé que par un feu de charbon. Monde baudelamen
que vient par moment mouiller et enchanter un souffle
parfumé du large, soit par réminiscences (La Chev_elure,
etc.)~ soit directement, grâce à ces portiques dont il . est
souvent question chez Baudelaire (&lt; o~tverts ~ur d~s cz~t4X
inconnus )&gt; (La Mort) ou (&lt; que les soleils marins teignaient
de mille feux » .(La Vie antérieure). Nous disions que
l'amour baudelairien diffère profondément de l'amo~r
d'après Hugo. Il a ses particularités, et, dans ce qu 11
a d'avoué, cet amour semble chérir chez la femme avant
tout les cheveux, les pieds et les genoux :
O toison 1110ttto1ma11t jusque sur l'encolure.

Cheveux bleus, pavillons de ténèbres tendus.

(La C/Jt'llelure)
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
(Le Balco11)
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes 11oires tresses
G'aurais) diroulé le trésor des profondes caresses.

Évidemment entre les pieds et les cbev~ux, il y a tout le
corps. On peut pourtant penser que Baudelaire se serait
longtemps arrêté aux genoux quand on voit avec quelle
insistance il dit dans les Fleurs du Mal :
Ah / laissez-moi le J,-011t posé s1w vos genoux
(Chant d'Automne)
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
(Le Voyafe)

Il n'en reste pas moins que cette façon de dérouler le.
trésor des profondes caresses est un peu spéciale. Et il en
faut venir à l'amour selon Baudelaire, tout en taisant
ce qu'il n'a pas cru devoir dire, ce qu'il a tout au plus
par instants insinué. Quand parurent les Flwrs du Mal,
Sainte-Beuve écrivit naïvement à Baudelaire que ces pièces
réunies faisaient un tout autre effet. Cet effet qui semble
favorable au critique des Lundis, est effrayant et grandiose
pour quiconque, comme tous ceux de mon âge, ne connut
les Fleurs dtt Mal, que dans l'édition expurgée. Certes nous
savions bien que Baudelaire avait écrit des « Femmes Damnées » et nous les avions lues. Mais nous pensions que
c'était un ouvrage non seulement défendu mais différent.
Bien d'autres poètes avaient eu ainsi leur petite publication
secrète. Qui n'a lu les deux volumes de Verlaine, d'ailleurs
aussi mauvais que les Femmes Damnées sont belles,
intitulés Hommes, Femmes. Et au collège les élèves
se passent de main en main des ouvrages de pornographie
pure qu'ils croient d'Alfred de Musset, sans que j'aie
songé depuis à m'informer si l'attribution est exacte. Il
en va tout autrement de Femmes Damnées. Quand on
ouvre un Baudelaire conforme à l'édition primitive (par
exemple le Baudelaire de M. Féli Gautier), ceux qui ne
savaient pas sont stupéfaits de voir que les pièces les plus
licencieuses, les plus crues, sur les amours entre femmes, se
trouvent là, et que dans sa géniale innocence le grand
Poète avait donné dans son livre à une pièce comme Delphine

�LA NOUVELLE REVUE FilANÇJJSI

autant d'importance 4u'au V~ age lui-même. Ce n'est
pas que pour ma part je souscrive d'une façon absolue au
jugement que j'ai jadis entendu émettre p_a r M.. A~tole
France, à savoir que c'était ce que Baudelaire avait écnt de
plus beau. Il yen a de sublimes, mais d'autres à côté de cela
qui sont rendues irritantes par des vers tels que:

A PROPOS DE BAUDELAIRE

PoiiF sauoir si la mer est ind-ulgente et bo~tu,

1

Laisse du •vieux Platon se fronce1• l'œil austère.

André Chénier a dit qu'après trois mille ans Homère
était encore jeune. Mais combien plus jeune encore Platon.
Quel vers d'élève ignorant - et d'autant plus surprenant
que Baudelaire avait une tournure d'es~rit ph~losopbiqu_e,
disringttait volontiers la forme de la mauère qm la remplit.
(Alors, 6 ma beautii, dites à la ven1ii11e
Q,û vous mangera dt lJaisers
Qiu j'a,i gardt la forme et l'essence divine
D~ mes a,rnmrs decomposés.

Ou

Réponds, cadai1re im:pur•..
Ton ép011x court le monde et ta Jamie immortelle ... )

Et malheureusement à peine a-t-on eu le temps de noyer
sa rancœurdans les vers suivants, les plus beaux qu'on ait
jamais écrits, la forme poétique a~optée ~ar Baudelaire
ramènera au bout de cinq yers « Laisse dit vieu.x Platon se
froncer l'œil austere &gt;&gt;. Cette forme donne les plus beaux
effets dans le Balcon :
Les soirs illumines par l'ardeur du charbon

vers auquel je préfère d'ailleurs dans les Bijoux :
Et la lampe s'ét11,11t resignée à mourir
Clmime Je ft1-yer seul illumitzait la chambre
Chaque f ois qu'il poussait nn flamboyant soupir
Jl in011dait de ;a11g cette puw couleur d'a1t1ùre.

mais dans les pièces condamnées elle est fatigante et inutile.
Quand on a dit au premier vers

à quoi bon redire au cinquième
Pour S(W()ir si la mer est i11dulffente et bonne.

Il n en est pas moins vrai que les magnifiques pièces ajoutées
1

aux autres, font, comme écrivait Sainte-Beuve sans savoir
si bien dire, un tout autre effet 1 • Elles reprennent leurs
places entre les plus hautes pièces du livre comme ces
lames altières de cristal qui s'élèvent majestueusement,
après les soirs de tempête et qui élargissent de leurs
cimes intercalées, l'immense tableau de la mer. L'émotion est accrue encore quand on apprend que ces pièces
n'étaient pas là seulement au même titre que les autres,
mais que pour Baudelaire elles étaient tellement les
pièces capitales qu'il voulait d'abord appeler tout le
volume non pas les Fleurs du Mal, mais les Lesbiennes,
et que le titre beauroup plus juste et plus général de
Fleui·s du Mal, ce titre que nous ne pouvons plus désintégrer ~ujourd'hui de l'histoire de la Littérature française,
ne fut pas trouvé par Baudelaire mais lui fut fourni
par Babou. Il n'est pas seulement meilleur. S'étendant à
autre chose qu'aux lesbiennes, il ne les exclut pas puisqu'elles sont essentiellement, selon la conception esthétique et morale de Baudelaire, des Fleurs du Mal. Comment
a-t-il pu s'intéresser si particulièrement aux lesbiennes que
d'aller jusqu'à vouloir donner leur nom comme titre à tout
son splendide ouvrage? Quand Vigny, irrité contre la
femme, l'a expliquée par les mystères de l'allaitement
fl

rèvtra toujours à la chaleur d11 sein,

par la physiologie particulière à la femme
1. Je n'ose plus parler des procédés de Sainte-Bem·e à l'égard de Baudelaire; j'ai appris eu effet que j'avais été devancé par M. Fernand
V andérem lequel dans une remarquable brochure, en discutant d'une
façon irréfotable des textes incontestés, a établi l' affreuse véritè.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Enfant malade et douz.e foisïmpur,

par sa psychologie
Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr,

on comprend que dans son amour déçu et jaloux il ait écrit:
« la Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome &gt;).
Mais du moins c'est en irréconciliables ennemis qu'il les
pose loin l'un de l'autre :
Et se jetant de loin tm 1·egard irrité,
Les deux sexes 11101irro11t cbacun de son côté.

Il n'en est nullement de même pour Baudelaire :
Cai· Lesbos entre tous m'a cboisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vietges en fleurs
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère

Cette (&lt; liaison » entre Sodome et Gomorrhe que dans
les dernières parties de mon ouvrage ( et non dans la première
Sodome qui vient de paraître) j'ai confiée à une brute,
Charles Morel ( ce sont du reste les brutes à qui ce rôle est
d'habitude réparti), il semble que Baudelaire s'y soit de luimême « affecté » d'une façon toute privilégiée. Ce rôle,
combien il eût été intéressant de savoir pourquoi Baudelaire l'avait choisi, comment il l'avait rempli. Ce qui est
compréhensible chez Charles Morel reste profondément
mystérieux chez l'auteur des F/m,rs du Mal.
*

* *

Après ces grands poètes (je n'ai pas eu le temps de parler
du rôle des cités antiques dans Baudelaire et de la couleur
écarlate qu'elles mettent çà et là dans son œuvre) on ne
peut plus, avant le Parnasse et le Symbolisme, desquels
nous ne parlerons pas aujourd'hui, citer de véritables
génies. Musset est malgré tout un poète de second ordre et
ses admirateurs le sentent si bien qu'ils laissent toujours

A PROPOS DE BAUDELAIRE

reposer pendant quelques années une partie de son œuvre,
quitte à y revenir quand ils sont fatigués de cultiver l'autre.
Lassés par le côté déclamatoire des Nuits qui sont pourtant ce vers quoi il a tendu, ils font alterner avec elles de
petits poèmes
Plus ennuyeuse q11e Milan
Où du moins à.eux ou trois fois l'an Cerrilo danse.

Mais un peu plus loin dans la même pièce des vers sur
Venise où il a laissé son cœur, découragent. On essaye
.alors des poésies simplement documentaires qui nous montrent ce qu'étaient au temps de Musset les bals de la
« season &gt;i. Ce bric à brac ne suffit pas pour faire un
poète (malgré le désopilant enthousiasme avec lequel
M. Taine a parlé de la musique, de la couleur, etc., de ces
poésies là). Alors on revient aux Nuits, à !'Espoir en Diett,
à Rolla qui ont eu le temps de se rafraîchir un peu. Seules
des pièces délicieuses comme Narnoima, demeurent vivaces
et donnent des fleurs toute l'année.
C'est encore à un bien plus bas échelon qu_'est le noble
Sully Prudhomme, au profil, au regard à la fois divin et
chevalin mais qui n'était pas un bien vigoureux Pégase. Il a
des débuts charmants d'élégiaque :
Au..--.: étoiles j'ai dit un sofr
Vous ne me semblez. pas heureuses

Malheureusement cela ne s'arrête pas là, et les deux vers
suivants sont quelque chose d'affreux que je ne me rappelle
plus bien ;
Vos lueurs dans l'infini 11oir
Ont des tendresses doulo11re11ses.

Puis, à la fin, deux vers charmants. Ailleurs il confesse
avec grâce
Je n'aime pas les maisons ne11vts
Elles ont fair illdifférent

Hélas, il ajoute aussitôt quelque chose comme ceci :
42

�A PIOPOS DE BAUDKLAI.IŒ

w

'Vieilles olit :z•~z,, de 'Ulllm
Qtli se rolllllitmtttlt tm plt1wm,t.

Q.oelq'Uefois envois au Let5teur sont dignes de. œu'K c;le
Musset, moins alertes, plus pensifs et plus senst~les, ~
somme charmants. Toutcekl laisse t0ut de même bien lom
de soi lè Roruantisme et la gta:nde Valmore. ~ul ( av~nt
le Parnasse et le Symbolisme) un poète contmue, bien
diminuée, la tradition des Grands M~îtres. C'est Leconte
de Lisle. Certes n a utilement réagi contre un ,langage
.
relâchait. Pourtant il ne faut pas le croire trop
q m se
à P . .
. . d ux vers .
différent de ce qui l'a précé è. et1t ieu ; vo1c1 e
.
La ~~ lèflwe m paix

et:

L'a11be atijlanc noir des

-Stsl

,Yes ep,:illes 'fllll(S

,nl)1ltS

marclwd'un ,pied t•em1eil.

autres, avait ses bizarres façons de dire à lui. T.onjours les
animaux étaient le Chef, le Roi, le Prince de quelque
chose, absolument comme Midi est « Roi du Et1s ~- Il ne
disait pas le lion, mais « Voici ton heure ô Roi d11. Sennaar d
Chef J », le tigre, mais le &lt;&lt; Seigneur rayé », la panthère
noire mais &lt;&lt; 1.a Reine de Java, 1.a noire chasseresse »,
le Jaguar, mais le ir CbaJseu.r au beau poil », le loup,
mais le cc Seigneur du Hartz. », l'albatros, mais le « Roi de
l'Espace », le requin, mais le &lt;&lt; sinistre rôdeur des steppes de
la mtr )&gt;. Arrêtons-nous parce qu'il y aurait encore tous les
)

serpents. Plus tard, il est vrai, il a renoncé aux métaphores et comme Flaubert avec lequel il a tant de rapports,
n'a pas voulu que rien s'interposât entre les mots et l'objet.
Dans le lévrier de Magnus, il parle du lévrier avec la parfaite ressemblance qu'aurait eue Flaubert dans la Légende

de saint Julien rHospitalier :
Hé bien le premier, très Leconte àe Lisle, estd'Affred de
Musset dans la Coupe et les Lèvres. Et le second es_: de
Leconte de Lisle dans son plus ramsant ~oème peut-etre,
la Fontaine aux Lianes. l.econte de Lisle a épuré la langueo
l'a purgée.de toutes les '!iottes métaphores four 1esquelles U
était impitoyable. Mais lui-mêrue a usé ( et avec qu_el
vent )) . Ailleurs c'est le cc rire
b h r ') de l' &lt;c aile
on eu •
zd z
'
la
amoureux du vent», les cc gotittes de crùta ~ a rosee »'
&lt;&lt; robe de fett de la terre », la &lt;c coupe du so1.eil »' la « cendre
du sokil ~,, le « wl de l'illusion »-.
.
Je l'ai vu écoutant d'un regard sar~qù: .les ~lus
belles pièces de Musset, or il n'est souven: lm-meme qu u~
Musset plus rigide mai's aussi d.~cl11mat~1re .. ,Et la ressem
blance est quelquefois. si hallucmante '1_ue 1 avoue ne pas
arriver à me souvenir s1

au

Tu ne sommeillais pas calme comme Ophélie

.
. pourtant persuadé être de Leconte de Lisle,
que ie st11s
,
d
n'est pas de Musset, tant cela ressemble a un _vers e /e
dernier. Leconte de üsl-e, sans prëfùdice dès -images es

·

L'arc vertébral tendu, nœuds par nœuds étag!,
Il a posé sa t!te aig-ui entn ses pattes.

Et c'est tout le temps aus.si bien. Malgré cela nous n'aurions pas cité Leconte de Lisle comme le dernier poète de
quelque talent ( avant le Parnasse et le Symbolisme) s'il n'y
avait cbez lui une source délicieuse et nouvelle de poésie, un
sentiment de la fraîcheur, apporté sans doute des pays tropicaux où il avait vécu. Je n'ai là-dessus aucun renseignement
et je regrette avant de vous écrire, mon cher Rivière, de ne
pas avoir été en état d'aHer trouver un grand poète dont
Leconte de Lisle favorisa paternellement les débuts,
Madame Henri de Régnier. Elle eut sans doute çà et là
rectifié d'un mot juste une affirmation qui ne l'est peut-être
pas. Mais nous n'avons voulu aujourd'hui, n'est-ce pas, qu'essayer de lire ensemble, de mémoire, à haute voix, et en
nous fiant à notre seul sens critique. Or si, sans renseignements d'aucune sorte, on laisse seulement revenir d'euxmêmes dans sa mémoire quelques vers bien choisis de
Leconte deLisleJ on est frappé du rôle que, non passenlement

�LA NOUVELLE REVUE I-RANÇAISB

660

le soleil, mais les soleils, ne cessent d'y jouer. Je ~e par~e
plus de la cendre du soleil qui revient tant de fois,. mais_
des « joye11x soleils des naïves annles »' de~ cc st~riles so~etls qui
n'ltes plus q11.e cendres», de « tant d.e soleils qui ne revundront
plus » etc. Sans doute tous ces soleils traînent a~rès eux
bien des souvenirs des théogonies antiques. L'horizon est
« divin ». La vie antique est faite inépuisablement
Du lourbillo11 sans fi11 iùs espérances tYJines.

Ces soleils
L'esprit qui les songea la e11traîne a,, 11ia11l.

• Cet idéalisme subjectif nous ennuie un peu .. Mais on
peut le détacher. Il reste la lumière et ~e qui le corn.pense délicieusement, la fraîcheur. Baudela1re se sou,;en~t
bien de cette nature tropicale. Même « derrière la muraille
immense du brouillard &gt;&gt; il faisait évoquer par sa ~égresse
« les rocotiers absents de la mperbe Afrique ». Mais cette
nature on dirait qu'il ne l'a vue que du bateau. Leconte
de Li;le y a vécu, en a surpris et savouré to_utes les
heures. Quand il parle des sources, on sent bien que
ce n'est pas en rhéteur qu'il emploie les verbes ge~mer,
circuler, filtrer; le simple mot de graviers n'est ~as mis par
lui au hasard. Quel charme quand il va se réfug~er près de
la Fontaine aux Lianes, lieu réservé presque à lU! seul,
Qui dis le premier jour u'a ccn11u que peu d'hôtes.
Le bruit n'y monte pas de 1.i mtr sur les c~les,
Ni la rume11r de l'hommt, oii y pent oubl1tr.
Ce sont des eb&lt;turs soudains dt chansons i11finies

U l'azur

est si doux qu'il suffit à sécher les plumes des

oiseaux.
L'oiseai, tout couurt d'lli11ulles
Mo 11tail skhtr so11 aile

(dans une des pièces :

A PROPOS OE BAUDELAIRE

d la b,-ise plus ,haude,

dans l'autre :
Au tiMt firmame,1/).
A peim une khappk llinulante tl bleue
Laissait-tilt entrevoir tn ce pa11 du ciel pur,
Vers Rodrigue 011 Ceylan le vol des pailk-t11-qutue
Comme un flocon de neige egaré d.ms raz_ur.

Est-ce que ce n'est pas bien joli, mon cher Rivière ? Et
bien au-dessous de Baudelaire, ne nous devions-nous pas
pourtant de rappeler de si charmants vers au lecteur d'aujourd'hui qui en lit de si mauvais. Les Français depuis
quelque temps ont appris à connaître les églises, tout le
trésor architectural de notre pays. Il serait bon de ne pas
laisser pour cela tomber dans l'oubli ces autres monuments,
riches eux aussi de formes et de pensées, qui s'élèvent au
dessus des pages d'un livre.
MARCEL PROUST

Quand j'écrivis cette lettre à Jacques Rivière, je n'avais
pas auprès de mon lit de malade un seul livre. On excusera
donc l'inexactitude possible, et facile à rectifier, de certaines citations. Je ne prétendais que feuilleter ma mémoire
et orienter le goût de mes amis. J'ai dit à peine la moitié
de ce que je voulais, et par conséquent bien plus du double
de ce que je m'étais promis et qui, plus condensé, moins
encombré de citations ( orné d'autres plus frappantes qui
reviennent en ce moment du fond de mon souvenir
comme pour se plaindre de ne pas avoir eu leur pl.ace),
eût été infiniment plus court. Parmi les remarques que
j'ai omises, J'une donne raison à M. Halévy qui me
reprochait, suivant en cela Sainte-Beuve, de dire adjectif
descriptif comme si un verbe ne pouvait tout aussi bien
décrire, et du même coup à ceux qui ne comprennent
pas que selon moi il n'y ait qu'une seule manière de
peindre une chose. En effet dans la Chevelure Baudelaire dit:
U11 ciel pur oû frlt11il riltnullr chalnir

�'

LA

NOIDULUl 1mVUB 'fUJIÇàlSII

et dans le poê,,,l m proSè conespœclmt:
Oli

SI

p,Basu l'Jtmull, d,aùi,r.

D y a donc deu'1 versions également belles et de plus les
deus fois l'épithète est un verbe. fajoute que personne ne
m'«ritcela et que c'est moo propre souvenir qui casse le nez,
comme dit Molière, à mon raisonnement. Je persiste à croire
que fapable .,... de Sainte-Beuve citl il y a environ
1111111 JJI" M. Halévy, et que je cmmaksais fon bien, n'a
tien de si mmrquable. Et que même il n'y a pas lieu de
-'cmsiersurla vende Vugile,si j~,quecitefautemdes
Lr,uü. Naturellement, condamné depuis tant d'ann&amp;s l
fflte clans une chambre am volets fermâ, q,iédaire la
ltale ilectrici~, reme les belles promenades clu sage de
Mantooe. Mais pour lui, qui a pai une partie de sa vie l
éaire les Gœrgiquts et les Buœliqt,u, il serait un peu fort
qu"d n'e6t jmws eu l'idée de regarder le ciel et la disposition des nuages par un temps pluvieux. C'est charmant, mais
il n'y a pas de quoi se tfcrier sur une simple obsemtion.
Chateaubriand, lui, avait sur ce m!me sujet des nuages bien
plus que des observations, des impressions1 ce qui n'est pas
la mtme chose, et génialement exprimœs. T0t1t ceci ne
toDdle en rien à mon admiration pour Virgile. Le danger
cfarticles comme celui de Sainte-Beuve, c'est que quand une
George Sand ou un Fromentin ont des traits pareils, on
ne soittentf de le:i ttoaver • dignes de Vugile -., ce qui ne
mn rien dire du tout. De même, on dit aujourd1mi d'miflins qui n'emploient que le vocabubùe de Voltaire:« B
mit zassi bien que Voluire •· Non, pour krire aussi bien
que Voltaire, il faudrait commence!' par écrire autremeot
qae lui. Un peu de ce malentendu règne dans la renaissance
qui s'est&amp;iœautoardu nom de Moréas. Ce n'est pas le
seul. On mène gr.mcl bruit autour de Toulet qui vient de
mourir; tous ses amis 111 reste affirment, je le crois volontiers, que c"~t un l-tre dfficieux. Et les gentils vers de 1ui
que j'ai entendu citer, souvent fon gncieus, s'élnent par-

66J

PROPOS DB BAUDBLAIIB

~is _à ~e véritable éloquence. Mais voilà-t-il pas que notre
ti distmgué collaborateur M. Allard vient &amp;ire de la min~ ~ème de son œuvre lll\e raison pour qu'elle survive à

J-?111s. A,ve~ un si l~cr 1,~,. 4it-il (à peu p~), on se
~ plus ~';11~nt Jusqu'à la postérité. Avec de pareils
arguments, dirai-Je à mon tour, il n'y a rien qu'on ne puisse
pmcndre: La postérité se soucie de la qualité des œuvres,
elle ne Juge pas sur la quantité. Elle retient les immenses Noces de Cana ou les Mémoires de ~int-Simon
~ bien qa'-n R&gt;Bdel 4e Oxarles 6()rWaos ou u~
~~le et divin Ver Meer. Le raisonnement de Allard
~ a wt par contraste pe~r à une phrase, tout oppos&amp;,
JDCUCte, absurde, de Voltaire, une phrase si amusante quoi1ue si fa1.WC que j, R8'ftlt '1~nopasia cilereactement:
« Le Dante est assuré Je suniVR : oa Je lit peu •·

M.

M. P.

�POÈMES

POÈMES'
I
Je n'ecris plus de vers que pour le Cinéma

C'est Fantônias / C'est Filibus I
Tous les voleurs ont des gibus•

Changement tous les vendredis,
Voyage aRome pour pr!tres interdits
Toutes nos bien aimées
Aux Iles Borromées
Entretenues par un interdit de séjour,
L'enfant prodige et son amour/
Le bagne chez. la portière.
Supplément au drame,
l7ues prises avec l'autorisation du Ministre de la Guerre :

Chasseur de Vinwines
Au pied du, donjon,
La Marne et la Seine
Fttient entre les jonts.

Je voudrais comme Cha.rlot
Jouer du piano dans l'eau.

Le pauvre prisonnier n'a pas séduit la reine,
Et ceux qui sont dµ.ns le coma
Iront aussi au cinéma.

Il es! dans son réduit, elle est dans son palais,
Mais cependant, voyez : lui qui était si laid,
Il a trente marraines.

Enfin s'allie a la plastique
Sa samr physique, la musique.

Ah J.•• la suite dans 1m instant

En supplément au programme

Funérailles de Mounet-Sully,
La nuit se fait quand Miss va se glisser au lit.
r. Extraits de l'Age a~ l'Hu111anilé.

Le soleil qui se lève a aussi la forme d'un gibus,
Est-ce un fantôme ou Fantômas ?
Cinéma
Ou apparition avant l'heure des autobus?
Mais une ombre suspend aux grilles,
Effrayant les chats du jardin,
La bague illustre où brille
Le fendu chaton d'Augusta
Mieux qu'une lampe d'Aladin ;
Un jonc célèbre bat en rêve la pierre grise
Et ce petit bruit sec que le vent aigre attise

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!l

Est la pire des plairim.
Res'mrgissa.nt ,li,jgr
Et la plus vaine
Et l'âme en peine
Qui fut d'1m b.tatt je1/!IIM homme mB.ll1MOl~qi1e- et fier
D'une voix de fausset dit set fade Compl'a:inte.

Or, voix plus franche
De lai nnit akmchi.,.
Voix de la pierre,
A mes pieds roident des paves
Taillés en dés ;
Construction ou. d4nwliti:on ?
Aux six faces a'tflJl,'Jtt d.'imcripti0ns:

Louise Michel éclipse Paulus
Paul :Bert :rapporte le. Tonkin dans son chapeau
Victor Hugo mourant tué pax un vélocipède
Malédiction de Boulanger
Cinquantenaire des Chemins de Fer
Rome vue de la Tour Eiffel
Et Jésus dans la Rue du Caire
Amazones de Béh2nzin
Verlaine ivre-mort à minuit
Et ta garçonnière en Russie

Lodoïska pinçant la balalaû..--a
Jongleuse bleue de Medrano
Bas roses des négresses du Manie~
Square d'Anvers tt ses garons
Le R:u-Mort et ses g2rçom

Des
Des
Des
Des

caissiers
propriétaires
dossiers
itin aires

Six pieds sous terre
Et le Calvaire
Droit snr le toit
A FonqneviUers en Artois
Forêt d'Argonne
0 Vierge bonne

Vmies fié:tris de ton enfance
Et k Hnceul matriculé de ta jeunesse J
Vn. espoir te reste de mtriur ta souffrana
Et le ci4l loi.wre à ta promesse
Et voici par hier reftlté
Aujourd'hui sur Ucran priporépour demttin.
.Alhambra noir du peuple en lùsse. /
La folle crhle f écran pour nie prendr~ ÙJ main.
Peins 'le mon~ a peins sa ditrme,
Maitre après Dieu,
Maître du feu,
Christophe Colomb du cim!ma,
- Un gamin qui Jette une Mange g,iette la terre
au haut d'un mât Pein~re i~vi~&amp; e1 maître des mé.temp5ychoses,
0 toz. qrit -pems cat1t1.ne im a"ase.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

Aimer I
Aimer I
Que par l'Amour on voit le grand cadavre ranimé
L'A11UJur rouvre les yeux fermés I
Aimer I c'est la béquille qui se change en aile
Aimer ! le plus juste des zèles /
Aimer/ voir ce q1la l'homme I'lmmanité céla I
Aimer quoi ? Cela ?
Cette vie exécrable
Le réveil du soldat et le sommeil des bites à l'étable ?
Ces tourments, ces remords qz,i corrompent les mets sur la table
La vie des jours et des journaux
La vie du pain dur qui fait les gencives sanglantes,
Recette de beaitté pour les pauvres /
La vie de l'or qtti perd à tous les changes
La vie du plomb dont pour tuer ou corrompre
On fait des caractères tfimprimerie ou des balles
La· vie des viandes à l'étal
La vie des lires fous tfun dieu q11i se dérobe
Cette vie absurde de recards
Et de handicaps truqués et de sauts de la 11wrt ?
Et ces fils préférés que l'orgueil piétine
Et les autres, chéris d1, scandale a qui tu les destines
Et ces noces traversées de fimérailles
Et ces lits qtû ne sont jamais à ta taille
Et tout ce dont tes yeux vo1"1raient s'émerveiller
Sali, gdché, vendu, cassé par des laqllais mal réveillés
Et ces bannissements après ces trahisons
Et cette bourse vide, cette ma.in coupée sans bague et ce couteau

POÈMES

Et les cendres de ta maison
Envel-Opples dans des journaux
Et lts malédictions assommantes des pauvres
Et les dettes des morts
Et les péchés des autres
]al.oux de tes remords
Et letemps, cette fable!
Et le nombre, ce caprice !
Et Dieu, ce réhus
Et les pieds dans la boue et l'orgie-omnibus
Cette vie exécrable
Dont tient le fil
La peste purificatrice
La première des Terreurs revenues de l'An Mil!

Délivrez-nous d'abord des souffrances vulgaires,
Des puanteurs de nos misères.

0 fott qui croit an mervez7leux de ?imposture /
Tais-toi donc /
Ecoute roucoitler au pied d'une tombe un ange ~ porcelaine
Et soumets-toi au pardon/
Haïr comme tu crus, trop faible créature
Qu'est-ce sinon a1, moins aùner la haine?
Aimer I aimer I te dis-je,
Aimer I C'est bien assez. et c'est un assez.grand prodige.
Tu peux toutes les fautes
Hors celle de nier.
Dieu se dérobe, dis-tu; c'est pourn'ttre pas nié
Par son mauvais hôte
Je te le dis du fond de I'infini des jours,
Tu ne peux rien qu'aimer

�LA NOUVELLE REVUE FIUliCA,tsa

Pri.s1,Mier Je J'A.mour ·
Plus solide est ta prison
Moins fragile est ta ,-ai'S'OJJ
La fai dont Dieu se vtt s'alimeate du ~lnUe
La nuit est la promesse w.idmte.du JflYf
Je te lasse mais tu m'kœttes
Fais ton salut par l' A,mour.

Un enfant joyeux frappe sur un tambour
Tais-toi, laisse~le faire.
Le, propre de f!Nnmne w tk ~ ,rien cDmpro11frt,
Tu, hais encore d'un cœur si tendre !
Tu te souviens d'un four
·De l'août ,f:atai et ·m.o,gnifo?ue
Parce qu'alors il a suffi d'1m ta:mh0111·; .
Laisse l'enfant marqué à sa barb~re musique,
Nous le s11ivrons peut-ltre
Et sais-tu jruq1ùn't son gai 'ia/)age frnèlm pmU•re
Et jusqu'à quai il peut prétendre ?
Il peut suffire d'nn wmhoin·.-~
..O"DlŒ fü.\LMON

HYMÉNÉE
ÉVÈNEMENT FORT INVRAISEMBLABLE
EN DEUX ACTES 1

PERSONNAGES ~
AGAFIA TIKHONOVNA, fille de marchand, jeune fille à
marier.
ARINA PANTÉLÉIMONOVNA., sa ta11te.
FIOKLA IVANOVNA, marieuse professionnelle.
PODKOUÈSSINE, consevller de Ctnw.
KOTCHKARIOV, son ami.
IAÏTCHNITSA [OMELETTE], employé de chancellerie •
ANOUTCHKINE, qfficier d'infanterie en retraite.
JÉVAKINE, officier de marine en retraite.
DOUNIACHKA, jewne don1estique d'Arûra P:antéJ!imofünma.

STARIKOV, marchand aux Boutiques 2 •
STÉPANE, valet de Podkolièssine.
r. \'oir aux Notes l'histoire de la composition de cet ouvrage.
Exactement au Gosti11oï. D11or, I'emplacemeot réservé lians tout!!

2.

ville russe importante anx 1111rrchaods en gros et en demi-gr-0s.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA1SE

ACTE PREMIER
Une chambre de célibataire.
SCÈNE I

PomwLIÈSSlNE, seul, étendu sur son divan, fumant sa pi.pe.
- Et voilà, quand on se met à y réfléchir tout se~l, à
loisir, on trouve qu'il faut à la fin absolument se maner !
Car, vraiment, que fait-on ? On se laisse vivre et ça en
devient fastidieux. J'ai encore laissé passer le temps des
mariao-es
avant le carême. Au fond, tout est prêt et la
0
•
marieuse vient depuis trois mois. Je commence à en av01r
honte. Eh, Stépane !
SCÈNE II

PonKoutssrnE, STEPANE.
PooKOLIÈSSINE. - La marieuse n'est pas arrivée?
STEPANE. - Pas du tout.
PonKoLIESSlNE. - Et chez le tailleur, tu y es allé ?
STEPANE. - J'y ai été.
PonKOLIÈSSINE. - Eh bien, il travaille à mon frac ?
STÉPANE. - Il y travaille.
PonKOLIÈSSINE. - Et son travail est avancé.
STEPANE. - Oui, assez. Il a déjà commencé les bou·
tonnières.
PoDKOLŒSSINE, - Que dis-tu ?
STÉPANE. - Je dis : il a commencé les boutonnières.
PooKOLIÈSSINE. - Et il n'a pas demandé : Pourquoi
Monsieur a-t-il besoin d'un frac ?
STEPANE. - Non, il ne l'a pas demandé.

HYMÉNfa

!

. PooKOLIESSJNE. - Il a peut-être dit : Est-ce que Monsieur ne songe pas à se marier ?
STEPANE. - Non, il n'a rien dit.
PoDKOLIESSINE. - Tu as probablement vu d'autres fracs
che~ lui ? Assurément, il en fait pour d'autres que pour
mot.
ST.EPANE. - Oui, il y avait beaucoup de fracs déjà prêts.
PooKoLIÈSSlNE. - Mais ils étaient, je pense, d'un drap
moins fin que le mien ?
STEPANE. - Oui, le vôtre sera d'un drap plus attirant.
PonKOLIÈsSINE. -Tu dis?
~TEPANE. - Je dis que le vôtre sera plus attirant.
Poo~OLIESSIN~.-:- Bien. Est-ce qu'il a demandé pourquoi
ton maitre se fait faire un frac en drap si fin?
ST.EPANE. -Non.
PooKOLIESSINE. - N'aurait-il pas demandé : Monsieur
ne songe-t-il pas à se marier ?
STEPANE. - Non, il n'en a pas parlé.
PooKOLIÈSSINE. - Tu lui as cependant dit quel est mon
rang et quelle est ma fonction.
STEPANE. - Je le lui ai dit.
PonKOLIÈSSlNE. - Et qu'est-ce qu'il a répondu ?
STEPANE. - Il a dit : Je ferai pour le mieux.
PonKOLIÈssrNE. - Bien. Retire-toi.
(Stépane sort.)
SCÈNE III

PoDKOLIÈSSINE, seul.
Po~KOLIÈssn-m. - Je trouve qu'un frac noir donne plus
de ~01ds. 1 7s fra~s clairs vont mieux aux gratte-papier, aux
petits fonct1onna1res et autre fretin; ça vous a un air blancbec. Les gens d'un rang supérieur doivent observer comme
on dit le ... Bon, le mot m'échappe, et pourtan~ c'est un
beau mot ... Oui, mon petit, il n'y a pas à tortiller, un con-

4,

�6'i 4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

HYMÈNÈE

!

'

seiller de cour, c'est un colonel moins les épaulettes. Eh,
Stépane !

SCÊNE VI
SCÈNE fV
PonKOLJESSINE .

~

PonKOLJESSINE. -

STEPANE:

Sn:PANE.

Que désirez-vous ?
As-tu dit au cordonnier de faire en
sorte que je n'aie pas ùe cors ?
STEPANE. - Je le lui ai dit.
PoDKOLIÈssnœ. - Et qu'a-t-il répondu?
STEPANE. - Il a répondu: bien.
STEPANE. -

·
Et le cirage,

PonKOLIÈSSINE. -

tu

l'as ac l1et'e

;i

.

Sri:PANE. - Oui.
PoDKOLŒSSlNB. -

. ,. . .
Où ? A la boutique que Je t a1 mdiquée, perspective de l'Ascension?
STEPANE. Précisément là.
PonKOLiESSINE. Et il est bon ?
STÉPA...~E. - Oui.
PoDKOLIÈSSINE. - Tu as ciré les chaussures avec?
STÉPANE. - Oui.
PonKOLIÈSSINE. Et ça brille ?
STEPANE . _ Pour briller, ça brille bien.
PoDKOLIÈSSINE. - Et en te remettant la boîte,_ le ma:chand ne t'a pas demandé pourquoi ton maître avait besoin
d'un cirage de cette qualité ?
STÉPANE. - Non.
Po:oKOLIÈSSINE. Ne t'a-t-il pas dit : Est-ce que ton
,.
· de se man·er .~
maître n'aurait pas l mtention
STEPANE. Non, il n'a rien dit.
PonKOLIÈSSINE. - C'est bon. Tu peux aller.

PoDKOL1ÈSSINE. -

(Stépane sort.)

vn

SCÈNE
Porum1..1ÈSSINE. -

Puis,

STÉPANE.

Oui, le diable m'emporte, c'est une
chose tracassante que de se fiancer ! Ceci, cela, et autre
chose. Il faut que ceci et cela marchent ensemble. Non, le
diable m'emporte, ce n'est pas si facile qu'on le dit. Eb, Sté.pane! (Stépane entre.) Je voulais encore te dire ...
SréPANE. - La -:ieille est arrivée.
PoDKOLlESSINE. Arrivée? .. Amène-la vite ! (Stépane
sort.) Oui, c'est une chose ... une chose ... il n'y a pas à
dire, ... difficile.
PoDKOLIÈSSIXE. -

SCÈNE VIII
SCÈNE V
PoDKOLIÊSSDŒ. PoDK0LlÈSS1NE,
PooKOLIÈSSINE. -

Il semble que ce ne soit rien, la chaus-

sure. Pourtant si elle est mal faite et que le cira~e l'ait
roussie &lt;lans la bonne société on vous considère moins. Ce
ne sera' plus la même chose ... Et ce qui est mauvais, c'est
quand on a des cors. Je suis prêt à tout endurer, sauf les
cors. Eh, Stépane !

FrôKLA.

seul.
PooK011Èss1NE. - Ah, bonjour, bonjour, Fiôkla Ivâ.novna ! Comment vas-tu ? Prends une ~haise, assieds-toi et
raconte ... Eh bien, comment ça marche-t-iJ ta ... (comment
l'appelle-t-on ?) Mélanie ?...

FrôKLA. -

Agâfia Tîkhonovna.
PooKoutssr:N.E. - Oui, c'est ça : Agà:fia T"ikhonovna.
Encore une vieille nlle de quarante ans, je parie.

�676

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

FIÔKLA. - Ah, ça, non ! Epousez-la, vous m'en féliciterez chaque jour et m'en remercierez.
PonKOLIÈSSINE. - Tu blagues, Fiôkla Ivânovna.
FiôKLA. - Je suis trop vieille, mon cher, pour blaguer.
Laisse ça aux autres.
PonKOLIÈSSINE- - Et la dot? la dot ? Reparle m'en un
peu.

FJÔKLA. -La dot? Maison en pierres à deux étages dans
]e quartier de Moscou, et d'un tel rapport que c'est une
vraie satisfaction. L'épicier seul paye sept cents roubles. Le
débit de bière attire une société énorme. Et la maison a
deux ailes, l'une toute en bois, l'autre sur fondation de
pierres. Chaque aile rapporte quatre ce~ts roubles par an.
Et il y a aussi un potager dans le quartier de Vyborg. Un
marchand voulait, il y a trois ans, le louer pour y planter
des choux · un marchand tout ce qu'il y a de bien, qui ne
s'envoie'pa~ une goutte de liqueur par le bec, et gui a trois
fils. Il en a marié deux ; le troisième, dit-il, est encore
jeune ; qu'il reste à la boutique pour m'aider à mener mon
commerce. Je suis déjà vieux, dit-il.
PàoKOLIESSINE. Et de sa personne, comment est-elle ?
F1ôKLA. - Comme du sucre fin ! Blanche, rose. Du
sana et du lait !.. Une telle crème qu'on ne peut pas en
donbner une idée. Vous en aurez du plaisir jusque là. (Elle
111 ontre son gosier.) Vous direz, et à vos amis et ~ vôs ~nn:mis ; Ah, cette brave Fiôkla Ivânovna, comme Je lm sms

reconnaissant !
PooKOLIÈSSINE. - Dis tout ce que tu voudras, mais
elle n'est pas de mon rang qui est celui d'un officier supérieur.
FcôKLA. - Fille d'un marchand de la troisième classe,
je ne dis pas le contraire. Mais, elle ne ferait pas honte à
un géneral. Elle ne veut pas entendre parl~r d'un marchand: Je prendrai n'importe quel homme, dit-elle, même
un nabot, pourvu que ce soit un noble. Ah, elle a des
sentiments dénicats ! Et le dimanche, quand elle met sa

HYMENÉE!

677

robe de soie, j'en prends le Christ à témoin, c'est un tel
frou-frou qu'on dirait une princesse!
PoDKOLIÈSSINE. - Je te demandais cela, tu comprends,
parce que je suis conseiller de cour. Alors, naturellement ...
F1ôKLA. - C'est clair. Comment ne pas comprendre?
Nous avons eu aussi un conseiller de cour. Et nous l'avons
refusé. Il n'a pas plu. li avait une humeur étrange. Il ne
prononçait pas un mot sans dire un mensonge, et, pourtant,
quelle belle allure il avait ! Qu'y faire ? Lui-même ça
l'ennuyait. Mais H ne pouvait pas s'empêcher d'inventer.
C'est Dieu lui-même qui le voulait.
PoDKoLIÈSSINE. - Et en dehors d'elle, pas d'autres ?
FrôKLA. - Que te faut-il encore? C'est ce qu'il y a de
mieux dans le genre.
PooKOLIÈSSINE. - Vraiment de mieux?
FrôKLA. - Tu peux chercher dans le monde entier tu
ne trouveras rien de semblable.
PoDKOLIÈSSINE. - Bien, on y songera, la mère ; on y
songera. Reviens après-demain. Je resterai comme aujour-·
d'hui tranquillement étendu. Toi, tu raconteras ...
F1ôKLA. - Ah, permets, mon vieux ! Il y a déjà trois
mois que je viens chez toi sans aucun résultat ! Tu restes
dans ta robe de chambre et tu suces ta-pipe.
PonKOLIÈSSINE. - Et tu crois que se fiancer c'est comme
de dire à Stépane: cc Donne-moi mes bottes », et de les
mettre et de sortir ! Il faut bien réfléchir, bien regarder de
tous côtés.
F1ôKLA. - Eh bien! si tu veux regarder, va regarder. La
marchandise est faite pour être vue. Fais-toi donner ton
habit, profite de la matinée, et fais t'y conduire.
PooKOLIÈSSINE. - A présent! ... Mais le temps est gris.
Si je sors, la pluie me prendra.
FrôKLA. - Malheur à toi ! Les cheveux blancs te
poussent déjà, et tu ne vaudras bientôt plus rien pour
l'œuvre du mariage. Crois-tu que ce soit si rare un con-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!.
seiller de cour? .•. Nous dénicherons des prétendants tels
qu'on ne te regardera même plus ...
PonKOLIÈSSINE. - QueUes bêtises tu racontes ? Où as-tu
été prendre que j'ai déjà des cheveux blancs? Où sontils d'abord, ces cheveux blancs? (Il bérisse ses cheveux.)
FrôKLA. - Comment ne pas avoir des cheveux blancs,
quand l'homme ne vit qne pour en avoir? Voyez un peu:
Celle-ci ne va pas; l'autre ne lui convient pas. Eh bien ! j'ai
en réserve un capitaine, auquel tu ne viens pas à l'épaule J
il a une voix de trompette et sert à la gramfgarderie.
PoDKOLIESSINE. - Sornette ! Je vais regarder dans mon
miroir où tu as vu un cheveu blanc. Eh! Stépane, apporte
mon miroir!. .. Ou non, attends; j'y vais moi-même ... En
voilà une idée! Dieu m'en préserve !. .. C'est pire que la
variole. (Il passe dans la pièce voisine.)
SCÈNE IX

F1ôKu. -

KoTCHKARtov.

KoTCHKA~Iov (Il entre en co11p de vent). - Tu es ici, Podkolièssine? (Il aperçoit Fiôkla.) Eh, que fais-tu ici, la vieille? ...
Dis-moi, je te prie, pourquoi diable tu m'as marié?
F16KLA. - Quel mal y a-t-il à cela? Tu as fait ton
devoir.
KoTCHKARIOV. - Mon devoir? La bellemerveillequ'une
femme! Ne pouvais-je pas m'en passer?
FIÔKLA. - C'est toi-même qui me relançais : « Mariemoi, ma bonne vieille. • Tn ne me disais que cela.
KOTCHKARIOV. - Ah! vieux rat ! pourquoi es-tu ici ?
Est-ce que Podkolièssine voudrait ?•..
F1ôKLA. - Pourquoi pas? C'est la bénédiction de Dieu
qui lui arrive.
KoTCHKARJOV. - Non?! Et il ne m'a pas soufllé mot
de cela, l'animal ! Quel être! Je vous demande un peu !
tout cela en cachette 1•••

HYMÉNÈE !
SCÈNE X

MÊMES. - PoDKOLIÈsSINE.
(Podkolièssine tient un miroir dans lequel il se regarde
avec attention.)
LES

KoTCHKARIOV (s'approche de lui à pas de loup et crie très
Jort). - Pouf!
PonKOLIESSINE (pousse un cri et laisse tomber le mirmr).
- Espèce de fou! Mais qu'est-ce que tu as? En voilà une
bêtise ! Tu m'as fait si peur, ma parole, que je ne peux pas
en revenir.

KOTCHKARIOV. - Ce n'est rien. Je plaisantais.
PonKOLIÈSSINE. - Tu fais de belles plaisanteries! Je
ne peux pas retrouver mes sens. Et tu m'as fait casser
mon miroir. Un miroir qui coûtait bon. Acheté au Magasin
Anglais.
KOTCHKARIOV. - Ah, de grâce! Je te trouverai un
autre miroir.
PonKOLJESSINE. - Oui, je t'entends! ... Je les connais
ces autres miroirs. Ils vous vieillissent de dix ans et vous
font la figure de travers.
KoTCHKARIOV. - Ecoute, c'est moi qui devrais surtout
me fâcher. Tu me caches tout, à moi, ton vieil ami!
Ah ! tu songes à te marier ?
PonKOLIÈSSIM.E. - Tn radotes. Je n'y ai pas du tout
songé.
KoTCHKARIOV. - En voici la preuve vivante. (Il nwntre
Fi/Jkla.) Et l'on sait quelle sorte d'oiseau c'est là ! Il n'y a rien
de mal à se marier, rien du tout. C'est chose chrétienne
que le mariage, et même indispensable à la patrie. Laissemoi faire, je me charge de tout. (A Fiôkla.) Dis-moi un
peu de qui il s'agit; où c'en est; etc. Noble? Fille de fonctionnaire ? Marchande ? Et le nom ?
FrôKLA. -Agâfia Tîkhonovna.

�680

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE

KoTCHKARI0V. - AgAfia Tîkhonovna Brandakhlystov ?
FrôKLA. - Pas le moins du monde : Kouperdîaguine.
KoTCHKARIOV. - De la rue des Six-Boutiques ?
F1ôKLA. - Pas encore ça; plus près des Pèski: Petite
rue des Savons.
KoTCHKARIOV. - Ah bien! Petite rue des Savons :
tout de suite après le magasin; la maison de bois ?
FrôKLA. - Point du tout ; après le débit de bière.
KoTCHKARIOV. - Ab oui! peut-être. Je m'y perds.
FrôRLA. - Quand tu entres dans la petite rue, tu as
droit devant toi une guérite. Passe-la et tourne à gauche;
tu auras alors droit dans tes yeux, mais là, tout droit, une
maison en bois. C'est là qu'habite la couturière qui vivait
avec le sous-séclétaire du Sénat. Tu n'entres pas chez la
couturière, et, tout de suite après, tu as une autre maison,
celle-là en pierre. C'est justement la maison qu'habite
Agâfia Tîkhonovna, la jeune fille.
KoTCHKARIOV. - Parfait, parfait! Maintenant, je bâclerai l'affaire. Tu peux filer! On n'a plus besoin de toi.
Ouste!
FrôKLA. - Comment !... Tu voudrais cuisiner toimême un mariage ?
KoTCHKARIOV. - Oui, moi-même. Toi, ne t'en mêle
plus l
FrôKLA. - Ah, l'éhonté ! Ce n'est pas un métier
d'homme. N'entreprenez pas cela, mon vieux!
KOTCHKARrov. - Va, va, tu n'y entends rien. Chaque
oiseau son nid. Détale.
F1ôKLA. - Les gens ne songent qu'à vous ôter le pain
de la bouche. Espèce de mécréant! Se mêler de pareille
ordure... Si j'avais su, je n'aurais rien dit. (Elle sort
fâcbée.)

HYMÉNÉE!

681
SCÈNE XI

PODKOLIÈSSINE. -

KOTCHKARIOV.

KOTCHKARIOV. - Eh bien, frère, il ne faut pas ajourner
ça; allons-y.
PooKOLI:ËSSINE. - Mais je ne suis pas encore décidé. Je
ne faisais qu'y penser ...
K~TCHKARIOV. - Fadaises, fadaises! Il n'y a pas à en
rougir. Je te marierai; tu ne t'en apercevras même pas.
Nous allons à l'instant chez la jeune fille et tu verras
comme tout marchera.
PooKOLIÈSSINE. - En voilà une idée! partir tout de suite.
KoTCHKARIOV. - Qu'est-ce qui t'arrête? Réfléchis un
peu ; quel profit y a-t-il à ne pas être marié ? Regarde ta
chambre: qu'y vois-tu de bien? Ici une botte sale, là une
cuvette, là du tabac sur la table. Et tu passes ta vie comme
un loir, couché toute la journée.
PonKOLIÈSSINE. - C'est vrai, je l'avoue, je n'ai pas
beaucoup d'ordre.
KoTCHKARrov. - Et quand tu auras une femme, tu ne
rec_onnaîtra~ ni toi ni ton logis. Là tu auras un canapé, et
puis un petit chien, un serin dans une cage, une broderie
en train... Figure-toi ça : Tu es assis sur le canapé et à
côté de toi s'assied une petite femme tout ce qu'il y a
d'exquis, et de sa petite main elle te ...
PooK011Èss1NE. - Ah, le diable vous emporte, quand
on songe quelles petites mains elles ont! C'est comme du
petit lait, mon cher.
KoTCHKARiov. - Qu'en sais-tu ? Comme si elles
n'avaient que leurs petites mains ! Elles vous ont encore
mon vieux ... Ah, n'en parlons pas! Le diable sait c~
qu'elles n'ont pas .
., :ODKOLIÈSSINE. - Ecoute, je vais te le dire franchement:
l aime à avoir auprès de moi une jolie petite.

�682

LA NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

KoTCHKARIOV. - Tu vois, tu y prends goût. Il n'y a
plus qu'à donner les ordres. Ne t'inquiète de rien. L: repas
de noces et autres machines, je m'en charge ... Moms de
douze bouteilles de champagne, qu'on le veuille ou non,
mon cher, il n'y faut pas songer. Du madère, i~ en faut
absolument aussi une demi-douzaine de bouteilles. La
fiancée doit vous avoir une masse de ces tantes et de ces
commères qui n'admettent pas la plaisanterie là-des.sus. Le
vin du Rhin, qu'il aille au diable le vin du Rhin ! on n'en
donnera pas, n'est-ce pas? Pour faire le dî~er,_ j'ai déià en
vue un domestique de la Cour. Il te fera s1 bien manger,
l'animal, que ru ne pourras pas te lever de ta c~aise.
.
PonKOLIÈss1~rn. - Eh, là ! tu y vas comme s1 on en était
déJ"à à la noce ...
.
t
KoTCHKAJUOV. - Pourquoi ixis ! Pourqu01 remettre.
Tu es d'accord ?
PonKOLIÈs~n-.'E. - Moi, mais non !. .. Je ne le suis pas
tout à fait.
.
KoTCHKARIO\'. - En voilà une bonne! Tu viens de
dire à l'instant que tu voulais ...
PoDKOLIÈSSINE. - J'ai dit que ce ne serait pas mal, rien
de plus.
KoTCHKARIOV. - Je t'en prie! Nous avions déjà presque
tout arrangé ... Est- ce que la vie matrimoniale ne te plaît
pas ? Dis-le.
PonKOLIÈssINE. - Non, elle me plaît.
KoTCHKARIOV. - Eh bien, qu'est-ce qui t'arrête?
PonKOLJÈSSlNE. -Rien ne m'arrête . Mais ce serait tout
de même curieux ...
KoTCHKARIOV. - Quoi donc?
PonKouÈssINE. - Avoir toujours vécu non marié; et,
tout à coup, l'être.
KOTcHRARIOV. - Assez, as.c,ez ! N'as-tu pas honte de
tant balancer ? Je le vois, il faut te parler sérieusement.. Je
le ferai donc comme un père à son fils. Regarde-toi atten·
tivement comme ru me regardes en ce moment: qu'es-tu

HYMÉNÉE!

à l'heure présente ? Une bûche ! disons-le franchement.
Tu ne signifies rien et ne sais pas pourquoi tu vis. Jette
un ~oup d'œil dans une glace; tu n'y vois qu'un visage
stupide. Au lieu de cela, imagine auprès de toi des marmots, pas seulement deux ou trois, six peut-être, et tous,
te ressemblant comme deux gouttes d'eau. Tu es seul et
nniq?e conseiUer de cour, chefde division, ou autre espèce
de directeur, Dieu seul sait quoi ! Et alors il y aura autour
de toi, imagine-le, de ces petits chefs de division de ces
petits polissons ... Et l'un de ces sacripants, en te 'rendant
ses menottes, te tirera tes favoris ; et tu lui aboieras comme
u~ chie? : aff, aff, aô ! Dis-moi ce qu'il peut y avoir de
mieux t
PooKOLIÈSSINE. - Mais ce seront de grands polissons.
Ils gâteront tout, mêleront mes papiers.
KoTCHKARTOV. - Polissons, peu impone ! Tous te ressembleront, voilà le principal.
, PodDKOLIÈSSrNE. - C'est vrai, le diable vous emporte,
c est rôle tout de même ! Dire que ces petits choux:-à-lacrème-là, ces petits morveux, ça vous ressemble!
KoTCHKARIOV. - Evidemment c'est drôle. Alors on y Ya?
PooKoLIÈSSINE. - Allons-y s'il le faut !
KüTCHKARiov. - Stépane, viens aider ton maitre à s'habiller !
PonKOLIESSINE, s'habillant devant la a/ace. - Je crois
qu'il faudrait mettre un gilet blanc.
b
KoTcHKARJOV. - Ça n'a aucune importance.
PonROLIESSlNE, attachant son col. - Maudite blanchisseuse, elle empèse si mal les cols que jamais ça ne tient !
~tépane, tu lui diras que si elle continue, l'idiote, à repasser
si mal mon linge, j'en ·prendrai une autre. Elle doit perdre
son temps avec des amoureux au lieu de repasser.
KoTCHKARIOV. - Allons, plus vite, vieux! Comme tu
lambines !
, P?DKOLIÈSSINE. - Tout de suite! (Il passe son frac et
sassud.) Ecoute, cher ami, sais-tu? Vas-y tout seul!

�LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

KoTCHKARJOV. - Quelle idée l Tu es fou ? Y aller tout
seul l Qui de nous deux se marie? Toi ou moi ?
PonKOLIÈSSINE. - Vraiment je n'ai pas envie de bouger,
aujourd'hui. Demain, ce serait mieux.
KoTCHKARIOV. -Te reste+il une goutte de raison, par
ma foi ? N'es-tu pas un cornichon ? Tu t'es entièrement
préparé et, tout à coup, tu renonces. N'es-tu pas un maraud
après cela? Dis-le moi ?
PooKOLIÈSS1NE. -Eh! pourquoi m'injuries-tu? Qu'est-ce
que je t'ai fait ?
KoTCHKARIOV. -- Imbécile, imbécile complet l voilà ce
que chacun dira. Un sot tout court, bien que tu sois· chef
de division. Qu'est-ce que je cherche ? Ton bien. On
t'ôtera le morceau de la bouche, mon petit ... Et toi, vieux
garçon endurci, tu restes couché. Dis-moi à quoi tu ressembles, je te prie ? Espèce de loque, de vieux bonnet de
nuit I Je te dirais ton fait, mais ce serait trop inconvenant;
je me retiens. Vieille femme, va ! Pire qu'une vieille
femme.
PooKOLIESSINE. - Ahi tu es bon !. .. (A voix basse.)
Es-tu dans ton bon sens ? Il y a ici un serf, et devant lui tu
me dis de ces mots ... Tu aurais pu trouver un autre
endroit 1
KoTCHKARIOV. - Comment ne pas t'insulter, je te prie?
qui aurait assez de patience? qui saurait résister ? Comme
tout homme convenable tu te décides à te marier, et, tout à
coup, sans rime ni raison, tu deviens sourd comme le bois.
PoDKOLTÈSSINE. - Allons, assez ; j'y vais ! Qu'as-tu à
crier encore ?
KoTCHKARIOV. - A la. bonne heure ! As-tu autre chose
à faire que d'y aller ? (A Stépane.) Donne-lui son chapeau
et son manteau.
PonKoLIÈSSINE (ptès de la porte). - Quel homme
étrange l Avec lui on ne sait sur quel pied danser ; tout
d'un coup il se met à vous invectiver sans propos. Il ne
comprend rien !

HYMÉNÉE l
KoTCHKARrov. - C'est bon, je ne dis plus rien.
(Ils sortent.)
SCÈNE XII

Une chambre chez Agâfia Tîkhonovna.
(AGAFIA TrKHONOVNA se tire les cartes et sa tante ARrnA
PANTELEIMONOVNA suit le jw.)
AGAFIA TrKHONOVNA. - Encore un voyage, ma petite
tante. Le roi de carreau s'y intéresse. Des larmes. Une
lettre d'amour. A gauche, le roi de trèfle prend un grand
intérêt à la chose, mais une intrigante va au travers.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - Qui penses-tu que soit le
roi de trèfle ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Je l'ignore.
ARINA PANT.ÈLÈIMONOVNA ..- Et moi je sais.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Qui ?
~RINA ~ANTELÈlMONOVNA. - Un bon marchand qui
hab1te la Ligne-des-Draps, Alexis Dmîtriévitch Starikôv.
AGAFL-\ T1KHONOVNA. - Oh, ce n'est certainement pas.
lui. Je gage ce qu'on voudra que ce n'est pas lui.
ARINA PANT-ÉLÈIMONOVNA. - Ne dis pas non, Agâfia
Tîkhonovna. Lui qui a les cheveux si blonds, ce ne peut
être que le roi de trèfle.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Mais non. Le roi de trèfle, ici~
est un noble. Un marchand ne peut pas être le roi de
trèfle.
MINA PANTELÜMONOVNA. - Agâfia Tikhonovna, tu ne
dirais pas cela si feu ton père, Tîkhone Pantélèïmonovitcb
vi:ait. Je me souviens que, parfois, il frappait de ses cin~
doigts sur la table et s'écriait: « Je crache, disait-il, sur quic~n~u~ rougit d'être un marchand. Je ne donnerais pas,
d1Sa1t-1l, ma fille à un colonel. Que les autres, disait-il, le
fassent s'ils le veulent ! Et mon fils non plus, disait-il, je
n'en ferai pas un fonctionnaire. Est~ce qu'un marchand
disait-il, ne sert pas l'empereur comme n'importe qui ? »

Et:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
686
de sa paume, il bourrait la table. Et sa main était large
comme un seau ; ça faisait peur. Et si tu veux la vérité,
c'est lui qui a mis ta mère en marmelade. Sans lui la pauvre
défunte aurait vécu beaucoup plus longtemps.
AGAFIA TIKHON0YNA. - Et tu vemc que j'épouse un
homme aussi méchant ! Pour rien au monde je n'épouserai
un marchand.
ARINA PAN'I'ÉLÈIM0N0VNA. - Mais Alexis Dmîtriévitch
n'est pas de ces gens-là.
AGAFIA T1KH0NOVNA. - Je n'en veux pas ! n'en veux
pas ! Il porte la barbe et quand il mangera, tout coulera
dedans. Non, non, je ne le veux pas !
ARlNA PANTELEIMONOVNA. - Et où prendras-tu un noble
comme il faut ? Ça ne court pas les rues.
AGAFIA Trntto::-soVNA. - Fiôkla Ivânovna en trouvera
un. Elle m'a promis d'en trouver un parfait.
ARINA PANT:ELEIMOX0V~A. - Mais c'est une menteuse,
ma chérie.

SCÈNE XIII
LES MÊMES. -

FIÔKLA..

FiôKLA. - Ah, Ariha Pantélèïmonovna, c'est un gros
péché de porter un faux jugement.
AGAFIA TIKH0~0VNA. - Ah, c'est Fiôkla Ivânovna ? Eh
bien, parle, raconte ! Tu en as ?
F1ôKLA- - J'en ai._.. Mais laisse-moi d'abord reprendre
mes sens, tant je me suis démenée. Pour toi, j'ai sonné à
toutes les portes ; j'ai couru les chancelleries, les ministères,
les corps de garde. Sais-tu, petite mère, gu'on m'a presque
battue. Je te jure ! Cette vieille qui a marié les Afi.ôrov
s'est collée à moi : « Ah, me dit-elle, tu es ceci et cela ;
tu m'arraches le pain de la bouche ; reste au moins dans
ton quartier. » - « Comptes-y, lui ai-je r~pliqué carrément. Tu as beau te fâcher : pour satisfaire ma cHente, lui
ai-je dit, je suis prête à tout. l&gt; Mais aussi quels prétendants

HYMÉNÉE!

je t'ai dénichés, ma petite l Bref, le monde existe et
existera toujours, mais il n'y en a jamais eu de pareils.
Aujourd'hui même il en viendra quelques-uns. J'accours
te prévenir.
AGAFIA TIKHONOVNA.
Comment, aujourd'hui? ma
chère âme ! Ça me fait peur.
FrôKLA. - Ne crains rien, petite mère. C'est affaire courante. Ils viendront, regarderont, et rien Je plus. Tu les
regarderas toi aussi; s'ils ne te plaisent pas, ils s'en retourneront.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - J'espère que tu en as pêché
de bons ?
AGAFL\ TIKHOi"lOVNA. - Et combien sont-ils? Beaucoup?
FrôKLA. - Près d'une demi-douzaine.
AGAFIA T1KHONOVNA (poussant un cri). - Ah !
F1ôKLA. - Ne t'effraie pas si fort. Mieux vaùt choisir.
Si l'un n'est pas de ton goût, un autre le sera.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et ils sont nobles ?
FrôKLA. - Tous comme un assortiment. Si nobles qu'il
n'y a pas encore eu les pareils.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et de quel genre ?
FIÔKLA. - Excellents. Tous beau.'I'., soignés. Le premier,
Balthazar Balthazârovitch Jévâkine est excellent. Il a servi
dans la flotte. C'est tout à fait ce qu'il te faut. Il veut une
fia~cé~ bien en chair. Il n'aime pas du tout les maigres.
Puis, il y a Ivane Pàvlovitch, employé de chancellerie, si fier
qu'il est difficile de l'aborder. Très important de sa personne .. Et comme ~l a crié après moi : « Ne me dis pas de
turlutames, que la Jeune fille est ceci, cela ; dis-moi tout de
suite combien elle a de mobilier et d'immobilier ! &gt;&gt; « Tant
et tant, gros père », ai-je répondu. &lt;&lt; Tu mens fille de
chie_n ! » Et encore il m'a collé un mot, ma petit;, qu'il ne
serait pas convenable de te répéter. J'ai tout de suite compris : Celui-là, me suis-je dit, doit être un personnage !
AGAFIA TIKHO!i!OVXA. -Et encore, qui y a-t-il?

�688

r

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

F1ôKLA. - Il y a Nîcanor Ivànovitch Anoûtchkine. Un
homme si dénicat, Des lèvres, ma petite mère, tout à fait
comme de la framboise. Si excellent ! &lt;&lt; J'ai besoin, m'a-t-il
dit, d'une :fiancée jolie, bien élevée et qui sache le français. &gt;&gt; C'est un homme de belle conduite. Un article
allemand. Et si menu de sa personne ! Des petites jambes
fines, fluettes ...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Ah, merci, les si-menus ne
sont pas mon affaire. Je n'y vois rien d'attr~yant.
FIÔKLA. - Si tu en veux un plus gros, prends Ivane
Pàvlovitch. On ne peut faire un meilleur choix. C'est tout
juste s'il passera par cette pmte. Et si excellent!
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et quel âge ?
FIÔKLA. - Un homme encore jeune. Dans les cinquante
ans. Même pas encore cinquante.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Et son nom ?
FrôKLA. - Son nom ? Ivane Pâvlovitch laïtchnitsa.
[Omelette.]
AGAFIA T1KHONOVNA. - C'est son nom ?
F1ôKLA. - Oui.
AGAFIA T1KHONOVNA, - Ah, mon Dieu, quel nom !
Ecoute un peu ça, roa petite Fiôkla, si je l'épouse, je m'appellerai Agafia Tîkhonovna Iaïtchnitsa. De quoi est-ce que
ça aura l'air ?
F1ôKLA. -Eh, ma petite, il y a en Russie des noms qu'à
les entendre, on ne peut que dire fi et se signer. Si le nom
de celui-ci ne te plait pas, prends Balthazar Balthazârovitch, c'est un excellent prétendant.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Comment a-t-il les cheveux ?
F1ôKLA. - De beaux cheveux.
AGAFIA TnrnoNOVNA.. - Et le nez ?
F1ôKLA. •- Un joli nez. Tout est en place. Et si excellent!..
Mais, ne va pas te fâcher : dans son logement il n'y a
qu'une pipe; rien de plus. Aucun meuble.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Et qui as-tu encore ?
FIÔKLA. - Akinnf Stépânovitch Pantélêiév, fonction-

HYMENÉE!

naire, conseiller honoraire. Il bégaie un peu, mais, en
revanche, il est très modeste.
ARINA PANTÉLi:IMONOVNA. - Tu ne fais que dire qu'il
est fonctionnaire ; tu ferais mieux de nous raconter s'il ne
boit pas.
F1ôKLA. - Il boit, je ne dis pas le contraire ; il boit.
Qu'y faire ? Mais il est bien conseillér honoraire ! Et avec
ça, doux comme la soie.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Ah, non, je ne veux pas d'un
ivrogne !
F1ôKLA. - A ton idée, petite mère. Si tu ne veux pas
l'un, prends l'autre. Du reste, qu'est-ce que ça peut te faire
qu'une fois il boive un peu plus que dé raison ? Il n'est pas
sâoul toute la semaine. Il y a des jours où il ne boit pas ..•
AGAFIA Trn.HONOVNA. - Et encore qu'y a-t-il ?
FIÔKLA,
- Il y en a encore un, mais rien de bien ,• les
.
premiers sont les plus convenables.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Bon, mais qui est-ce ?
FrôKLA. - Je ne \·oudrais pas t'en parler. Il est, c'est
vrai, conseiller de cour et décoré ; mais, très difficile à
mettre debout; on ne peut pas le faire sortit de sa maison.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Et encore qui y a-t-il? Ça ne
fait que cinq. Tu parlais de six.
F1ôKLA. - Ça ne te suffit pas ! Tu vois que tu y as pris
goût; tout d'abord, six ça t'effrayait.
ARINA PANT:ÉLÈIMONOVNA.- Et que ferons-nou; de tous
tes nobles ? Tu as beau en avoir six, un seul marchand les
vaut bien.
F1ôKLA. - Ah, je ne suis pas de votre avis, Arîna Pantéléïmonovna I Un fiancé noble est toujours plus respectable.
ARINA p A..'ITELÈIMONOVNA. - Qu'avons-nous à faire de ce
respect ? Regarde-moi, par exemple, Alexis Dmîtriévitch
quand il met son bonnet de zibeline et se promène en
traîneau ...
F1ôKLA. - Et qu'un noble avec ses apaulettes le ren44

�HYMENÉE!

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB
690
contre il lui criera : Espèce de petit marchand, sors de
mon :hemin ! Ou il lui dira: Montre-moi, petit marchand,
du velours de première quatité. Et le march~n~ répondra :
Daignez regarder, mon père. Et le noble lm dira : Ertlève
ton chapeau, malotru !
,.
ARfNA PANTÊLÈIMONOVNA. ~ Mais le marchand, s 11 le
veut, ne lui donnera pas de drap, et le noble restera tout

nu.

Et le noble taillera le m-archan

FiôKLA. -

ceaux.
ARINA PANTÊLEIMONOVNA. -

d

Et le marchan

petite:!! (Elle coniinue a. s'trffaim . .Flbu.niâchka apporte u:,re
1U1:ppe. On m011nTE œla jmrta.) Coms ouvrir et dis : 'l'ont àe
suite:! (Dauniâchka.tr:riede-loin :) Tout de suite r
Â.GAFIA Tl'EHON©VNA. -Tante; etma rohre cq,ui n'est. p:m
repagsée l
MIN.A F Am'ELÊIMOlIDVNA. - Dieu de 'tni:sélm!J;)rde, sam,eHDUs ! ~ une: autre wbe.
Frôn..A (e1itre m.cor,.ra11t). - Pomrq.uoi n'allez-\&gt;otis, pz
ouvrir ? Agmia 1:îkhonorna, pressezi...wms la: petite mère !
( On sunne: en:core. )' Ah, m0l:I Dreui, il' atlîe-nd toujours !
ARINA PANTtLEIMONOVNA. - Dooniachkay frais:...le entrer
par ici et prie-le d'attendre.
(Douniâchka t:/JU.rt da:,1.r- l'anticha.trdm! et ouvre- la porte.:. On
entend des vot,: : Ces dames y sont ? - Donnez-vous la
peine d'entrer. Tout le 111onJe regarde curieusement par le
trou de la serrure.)
AGAFIA T1KHONOVNA (tVVRc un cri) - Ah, comme il est
gros.
FrôKJ..Ai. - Il entre, il entre. (Toutes s'enfuient pr!'c.ipitamment, et sortent.)

en mord .
ira

se

plaindre à la police.
FlôKLA. ~ Et le noble ira se plaindre du marchand au
sénaklneur.
ARINA PAN"I'ÊLÊlMON'0YNA, Et le marchand au gouvernheur.
FiôKLA. - Etle hoble .. •
ARINA P,'l'.'NTELÈIMONOYNA. Tu inventes, Fiôkla ! Le
rnheur est plus haut placé que un sénakbteut. Tu es
gouve
bl
.
.
&lt;l
assommante avec tes nobles ! Et uti no e, 1w auss1, qu~n
il en a besoin, vous tire le chapeau très bas. (On sonne a la
1&gt;orte.) On dirait que l'on sonne.
FrôKLA. _ Ah, mon Dieu, ce sot'lt eux !
ARINA PA~rt1trn:0N0VNA. -

FrôKLA, _
AGAFIA

SCÈNE XIV
l!Aî'l'O&lt;mJTSA, ET DOUNI'ACHH:A.

Qu1,. eux ;i.

Quelqu'un des prétendants.
(effrayée, poussant un cri). -

Ouh !

ARINA PANTELÈIMONOVNA. Saints protecteur~,. ayez
pitié de nous I La pièce n'est plis en ordre. (Elle sawt tout
ce qui lui tombe s/JÙs fa main et coiirt à tr~vers la sune) Et la
!.. Doumâchka,
nappe, la nappe sur la table est toute noire
.
.
Douniâchka ! (D(Jt(1iiâcbka 'lrppttrait.) Vite une ~~ppe p10pre ! (Elle ml.è:ve la nappe sale et s'affaire dnns la pœce.)_ _ .
AGAPIA TiKHONOV'NA. -Ah, ma tante que faire, Je)nUs

presque en chemise.
ARf'NA PA~TÈLÈIM0NOV'NA. -

.
, .
Cours vite t habiller, ma

Attendez icl. (EUe svrb.)
IAïTCHNITSA!.-:Bon, on. a~ndra. Mais que ce ne soit- pas
trop l0ng. Je me snis esquivé une minute de mon bureau.
Le général peut' dctmal'lder :- « Ou eS11 donc: l'empla,yé ? »
- w II est allé ~eluqne11 une- funcée-. » « Je lui en ferai
voir, moi, des :fiancées &gt;1 •• ~ Bah, étndÏons un pcm l'in'V1fil.-tnre. (Il lit.).« Maison de pr~ne· à deux étages. » ( Il lève les
yeux, regarde.) Ça y est. (Il continue à lire.) « Den..~ ailes,
!'mie sur fond~tion en, pierres, l'autre en bois ... &gt;&gt; 0-ni ;
mais l'aile en bois ne vaut! pas gra:ni'chose. cr Petite voitl!l.'1'e,
tr.rlneau sculpté à deqx places: avec graDd et petit tablier ...
Ptut-étre q-ue rout ,ela n'1est bon qu'à faire du bois de feu.
DoUNlACHKA. -

T1KHO~ùV~A

&gt;)

'

�LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇAISE

Néanrnoins la vieille assure que c'est de première qualité.
Ne disputons pas. cc Deux douzaines de cuillers en
argent ... » Evidemment, il faut des cuillers d'argent dans un
ménage. cc Deux pelisses en renard ... » Hum! cc Quatre
grands édredons et deux petits ... &gt;&gt; (Il fait ime moue significative.) « Six paires de robes de soie et six en indienne;
deux manteaux de nuit; deux ... » Chapitre peu intéressant. cc Lingerie, serviettes ... &gt;&gt; Ça, comme elle voudra. Du
reste, il faudra vérifier tout en nature ! On te promet
maison et voitures et quand tu épouseras tu ne trouveras que
des édredons et de la plume.
( Ort sonne. Dottnidchka court onvrir. On entend des voix :
Ces dames sont à la maison ? - Elles y sont.)
SCÈNE XV
lAÏTCHNITSA. -

AN0UTCHK.INE,

DoUNIACHKA. Attendez ici. Elles vont venir. (Elle
sort. A1wûtchkine salue Iaitchnitsa.)
lAïTCH~ITSA. - Mes hommages.
.ANoU'I'CHKINE. - N'est-ce pas au papa de la délicieuse
propriétaire de la maison que j'ai l'honnel,lr de parler ?
lAïTCHNITSA. - Pas le moins du monde ! pas au papa. Je
n'ai même pas encore d'enfants.
A~ouTCHKINE. - Ah I pardon. Excusez-moi.
IAïTCHNITSA (à part). - La figure de cet individu m'est
tant soit peu suspecte. Je crois qu'il vient ici pour 1e même
motif que moi. (A hau,te voix.) Vous avez évidemment
affaire à la maîtresse de la maison ?
.ANouTCHKINE. - Pas précisément ... Je suis entré en
me promenant.
IAïTCH~ITSA (à part). - Blâgueur, va ! « En se promenant. &gt;) Il vient se marier, la canaille.
( On entend sonner. Do1miâchka traverse la scène en courant
pour aller ozwrit. Voix: ... (&lt; sont à la maison))?-« Oui.»)

HYMENEE!
SCÈNE XVI

LES MÊMES. -

}ÉVAKINE.

JtvAKINE, à Douniâchka, qui le fait entrer. - Chère
petite, je te prie, époussette-moi un peu. J'ai ramassé tu
le vois, pas mal de poussière dans la rue. Enlève-moi,' s'il
te plaît, ~e duvet par là. (Il se tourne.) C'est ça. Merci,
ch~re petite: Regarde encore là; n'y a-t-il pas une petite
clra1_gné~ qu1 me court ? Sur les basques de mon· habit, n'y
a-t-11 nen ? Merci, ma petite. Je crois qu'il y a encore
quelque chose là. (Il passe la main sur la manche dr, son
fmc et regarde An~tchkine et lai"tcbnitsa.) Ce petit drap-là
est ~u drap anglais, ... et comme il est solide ! En :i:795,
tandis que notre escadre était en Sicile, je l'ai acheté,
étant encore enseigne, et je m'en suis fait faire un uniforme. ~n 1801, sous le règne de l'empereur Paul, j'ai été
promu lieutenant, et le drap était encore tout neuf. En
~ 814, j'ai fait une expédition autour du monde; c'est tout
JU:te si le drap s'est un peu usé aux coutures. En r815, j'ai
pns ma retra~te et l'ai fait retourner. Il y a dix ans que je
le porte.., et il est encore comme neuf. Merci, ma chère
petite ... Hum, la belle des belles ! (Il lui fait mt remerciement de la main, s'approche du miroir et s'ébouâffe les cheveux.)
ANOUTCHKINE. - Oserai-je vous le demander, la Sicile,
dont vous avez daigné prononcer le nom, ce doit être un
beau pays, la Sicile ?
JtvAKINE. - Magnifique l Nous y avons passé trentequatre jours, et, j'ose vous le dire, c'est un pays merveilleux. ~e ces montagnes, de ces arbustes, de ces petits
gre~adiers, et, partout, de ces petites Italiennes, comme des
peutes roses. On n'a que l'idée de les embrasser.
ANOUTCHKIKE. - Sont-elles bien élevées ?
}ÊvAKINE, - Extrêmement bien. Il _n'y a chez nous

�694

LA

NOUVELLE REVUE

FRANÇA.îSB

que les comtesses qui en approchent. Parfois, dans la rue,
on rencontrait de ces petites beautés brunes. On sait ce
que c'est, naturellement, qu'un officier russe ; ici des épaulettes (il montre s&lt;m épaule,) et des broderies d'or. .. En
Italie, chaque maison a son petit balcon et les toits sont
plats .comme ce plancher. On lèv.e les veux et -on wit, assise,
une de ,ces petites mses. Alors., naturellement, porur ne pas
:passer il)Out un goujat ... (il .salue §1 fait de la nu:iin. 1111, Jar:ge
geste») et elle répondait comme ça ... (n fait un autre geste.)
Habiillée, naturellement comme ça: ici, un peu de taffetas,
,des .1:aoets au corsage iet &amp;fférents bijoux•.• En uo mot mi
vrai régal...
A.NoollOHKlll!E. Permettez-moi de vo:US fuire encore
une ~uestion. En quelle lanrgue .l exprime-t-.on en Sicile ?
Jtv.A.JUNE. - Naturellement oom: le monde y parle
français.
~OŒI'CH.KThlF.. Et toutes ies jeunes fi.Ues.,, sans -exception, le par.lent ?
JEw,.KINE. - Toutes~ sans e.xoeptioo. Vous ne ~rcire-z
peut-être pas œ -que je vais vous dire : pendant les trente,qWl!tre jours que ncm.s 1J a-vons J)as5~ ie ne [es ai pas entendu -d:ire un seul mot de russe.
ANoU'if,CHKINE. - Pas un seul mot !
JÉVAKl'NE. - P.as un. Je ne parle pas des nohles seulement et autres signori, en d'autres termes, de leurs officiers.
Prenez un simple ip.aysan -de là--has., lie moindre porte-faix;
essayez de lua di-r-e : c&lt; L'al,J;l.Î, donne-moi du pam ». 11 ne
comprendra pas, je vous jure. Mais &lt;lites-.lui, en français :
Dat«i. de], pane, ou Porla'te vùio, iJ .c-ompremin; partira
en roarant et vous apportrera exactement œ que vous demaru:lez.
illTCliNITSA. La Sicile, comme je le vois, doit être
un pays fort cw:ieux. Vous venez &lt;le pari.er d'un p.ay.san.
Eh bien, le paysan, comment y est-il ? Est-il exactement
~orome le moujik ~ large .d'épaules ·et laboureur ?

HYMÉNÉE!

JtvAKINE. - Ça, je ne saurais vous le dire. Je n'ai pas
remarqué si on laboure ou si on ne laboure pas. Mais en
ce qui regarde le tabac à priser, je puis vous rapporter que
non seulement on le prise, mais que, même, on en mâche.
Les moyens de transport aussi y sont à très bon compte.
Là-bas, il y a presque partout de l'eau, et partout des gondoles ... Une de ces petites Italiennes, naturellement: y est
assise, une de ces petites roses gentiment habillées :-une
chemisette, un mouchoir de tête !.. . Il y avait en même
temps que nous, en Sicile, des officiers anglais. Ce sont des
gens à pei1 près comme nous, bref des marins ... Au début,
c'est bizarre, on ne se comprenait pas. Mais quand on eut
bien lié connaissance, on commença à s'entendre. On se
montrait une bouteille et un verre, et on comprenait tout de
suite qu'il fallait boire. Si on se mettait la main fermée
devant la bouche en aspirant : pff, p:ff, on savait qu'il
fallait fumer une pipe. En somme, je puis vous le dire,
c'est une langue assez facile. Nos matelots, en l'espace
de trois jours, se faisaient comprendre, et, même, comprenaient.
lAïTCHNITSA. - C'est une chose extrêmement intéres•
sante, je Je vois, que la vie dans les pays étrangers. Il m'est
très agréable d'avoir fait connaissance avec un homme qui
a vu tant de choses. Puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler ?
JÉVAIUNE. ~ Jévâkine, lieutenant de marine en retraite.
Permettez-moi, à mon tour, de vous demander avec qui j'ai
le bonheur de m'entretenir?
ÎAÏTCHNITSA. ~ Ivane Pâvlovitch iaïtchnitsa. [Omelette],
employé de chancellerie.
]ÉVAKINE, qui a mal entendu. - Moi aussi, je viens de
faire un léger repas. Je savais que la route était longue; et le
temps est frais ; j'ai mangé un peu de hareng et un petit
pain.
ÎAÏTCHNITSA. - Je crois que vous n'avez pas bien com.
pris. C'est mon nom qui est laïtchnitsa [Omelette].

�LA

NOUVELLE

REVUE

FRANÇAISE

]ÉVAKINE, s'inclinant. - Ah ! pardon, je suis un peu
dur d'oreille. J'avais cru que vous aviez daigné dire que
vou.s aviez mangé un peu d'omelette.
lAïTCHNITSA. - Hélas, que faire ! J'ai eu l'intention de
demander à mon général qu'il me permît de m'appeler
Iaïtchnitsyn ; mais mes parents me l'ont déconseillé !
]ÉVAKINE. - Il y a de ces noms étonnants. Chez nous,
dans la troisième escadre, officiers et matelots avaient des
noms étranges : Pomoïkine, Iaryjkine, le lieutenant Pérépréiév. Et un enseigne s'appelait Dyrka [Petit trou]. Le
capitaine l'appelait: &lt;( Eh, Dyrka, viens ici. » Et il ajoutait:
&lt;t Espèce de petit trou. »
(On entend sonner. Fidkla traverse la scbze en courant pour
aller 01wrir. Les trois prétendants la salue1~t joyeusement.)
lAïTCHNITSA. - Ah, bonjour, maman !
JtvAKINE. - Bonjour, mon âme, comment va ?
A:N0UTCHKINE. - Bonjour, maman Fiôkla Ivânovna.
FrôKLA (court en se trémoussant). - Merci, mes pères, je
vais bien, je vais bien !
(Elle ouvre la porte. Dans l'antichambre on entend:) sont à
la maison ?- Elles y sont. ( Ensuite qitelqttes 111ots inintelligibles
auxquels Fiôkla répond d'ttn ton fdché :) Dis donc, toi, tienstoi un peu!

SCÈNE XVII

LEs Mhrns. - KorcHKARI0V, PooKOLIESSINE,
ET

FrôKLA.

KoTCHKARIOV (à Podkolièssine). - Mets-toi bien cela
en tête : Courage, et rien de plus ! (Il regarde de cotés et
d'autres, et s'incline O'l/U sttrprise. A part.) Diable, quelle
masse de monde! Qu'est-ce à dire?Nesont-ce pas là d'autres
prétendants? (Il pousse Fiôklaet lui dit, à voix basse.:) Où as-tu
ramassé tous ces corbeaux, hein ?
FrôKLA. - Il n'y a pas de corbeaux, ici. Il n'y a que des
honnêtes gens.

HYMÉNEE!
KoTcH KARrov (aFiôlda). - Beaucoup d'invités, mais tous
fripés.
FrôKLA. - Parle pour toi. Tu as bien à faire le fier !
Casquette d'un rouble et choux sans beurre.
KoTCHKARIOV. - Et ceux que tu amènes sont-ils cossus?
Un trou à leur poche, rien de plus. (Haut.) Mais qu'est-ce
qu'elle peut bien faire maintenant ? Je suis sûr que c'est
Ja porte de sa chambre à coucher. (Il va vers la porte.)
FiôKLA. - Effronté! On te dit qu'elle s'habille.
KoTCHKARIOV. - Et après? Qu'est-ce que ça peut faire ?
Je ne fais que regarder. (Il regarde par le trou de la serrure.)
J:évAKINE. - Permettez-moi de passer, moi aussi, ma
curiosité.
IAïTCHNITSA. - Permettez-moi aussi de regarder une
petite fois.
KoTCHKARIOV, continuant de regarder. - Mais, Messieur5-,
on ne voit absolument rien. Impossible de distinguer ce
qu'il y a de blanc : une femme ou un oreiller.
.
( Cependant tous les personnages entourent la porte et
essaient de regarder.)
KoTCHKARIOV. - Chut ! On vient.
(Tous s'écartent précipitam111e11/.)
SCÈNE XVIII

LEs Mbrns, ARINA PANTELEIMONOVNA ET

AGAFIA

TrKHONOVNA.
(Elles entrent. Tous saluent.)
ARINA PANTELÈIMONOVNA. -A quel sujet avez-vous bien
daigné me gratifier d'une visite ?
lAïTCHNITSA. - J'ai su par les gazettes que vous désiriez
entreprendre des fournitures de bois et, étant employé
d'une administration d'État, je suis venu m'informer quel
genre de bois vous pouvez fournir, quelle quantité et à
quelle date?

�LA NOUVELLE REVUE

FR.A,~ÇAISE

ARINA PANTÉLÈIMONOV).!A. - Bien que nous n'ayons
l'intention de prendre aucune fourniture, je suis heureuse •
de votre venue. Quel est votre nom ?
IAïTCHNITSA. - l'assesseur de collège Ivane Pâvlovitch
Iaïtchnitsa.
ARINA PA"NTÈLÈIMONOVNA. - Veuillez bien vous asseoir.
(A Jévdki11e.) Permettez-moi de savoir de vous aussi? ...
Jtv AKINE. - J'ai vu aussi dans les gazettes un avis se
rapportant à je ne sais quoi ; alors je me suis dit: Si j'y
allais ! le temps m'a paru délicieux, l'herbe poussait partout. .•
ARTNA PANTELÈJMONOVNA. - Et quel est votre nom ?
]ÉVAKINE. - le lieutenant de marine en retraite Bal·
thazar Balthazârovitch Jévâkine IL Il y avait un autre
Jévâkine, mais qui fut mis à la retraite avant moi. Il avait
été blessé au-dessous du genou et la balle avait touché un
nerf ; aussi, quand on était auprès de lui, il avait l'air de
~ouloir vous donner un coup de genou quelque patt.
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - Veuillez bien vous asseoir.
(A An01Uchkine.) Puis-je savoir pour qneUe raison? ...
ANOUTCHKINE. - Raison de voisinage. Me trouvant à
quelques pas de cbez vous. .•
ARINA PANTELÈIMONOVNA. - N'habitez-vous pas la maison de la marchande Touloubov, en face de chez nous?
ANOUTCHKINE. - Non. Présentement, je demeure
aux Péski, mais j'ai l'intention de venir bientôt habiter ce
quartier.
ARINA PANTELÊfMONOVNA. - Donnez-vous la peine de
vous asseoir. (A Kotchkarlov.) Et permettez-moi de savoir? ..•
KOTCHKARIOV. - Est-&lt;.e que vous ne me reconnaîtriez
pas? (A Agafi.a Tîkhonovna). Et vous non plus) mademoiselle?
AGAFl'.A TIKHONOVNA. - li me semble que je ne •,mus ai
1ama1s vu.
KoT-CHKARJOV. - Rappelez-vous bien ! Vous avez dû
pourtant me voir quelque part.

HYMÉNÉE!
AGA.FIA Tm:HONOVNA. - Ma foi, je ne sais pas. Chez les
Birioûchkine, peut-être ?
KoTCHKARIOV. - Mais oui, chez les Birioùdikine.
ÂGAF!A TIKHONOVNA. - Vous savez ce qui est arrivé à
la fille ?
KoTCHKARIOV. - Oui, je le sais : elle s'est mariée.
AGAFIA Tnrno:N"OVNA. - Non ! Ce serait encore là un
bonheur. Elle s'est cassé la jambe.
ARINA PANTELÈ{MONOVNA. - Elle s'est fait affreusement
mal. Elle rentrait tard, le soir, en voiture ; le cocher était
ivre et l'a versée.
KOTCHKARrov. Oui, je savais quelque chose : ou
qu'elle s'était cassé la jam be ou qu'elle s'était marjée.
ARINA PANT.ÉLELN:ONOVNA. - Et quel est votre nom ?
KoTCTIXARIOv.-IliaFomitchKotchkarîov.Noussommes
même un peu parents. Mafemmeenparlesanscesse.Permettez-moi de vous présenter (Jl prend Podkolièssine par le bras
ei le fait avamer,) mon ami Podkolièssine, lvane Kouzmitch,
conseiller de cour, chef de division. Il a merveilleusement
amélioré son département; c'est lui qui fu.it tout. ..
ARINA PAMTÉLEIMONOVNA (à Podkolièssine). -Et quelest
votre nom?
KOTCHKARIOV. -lv:uie Kouzmitch Podkolièssine. Son
directeur n'est 1à que pour la furme. C'est Ivane Kouzmitch
Podkolièssine qui dirige routes les affaires.
ARINA PANTÉLÈIMONOVNA. - Parfait. Donnez-vous la
peine de vous asseoir.

SCÈNE XIX

LES MÊMES. -

STARIKOV.

STAIUKOV (Il salue vite, à la 111atzii.re nia.rebande~ se tenant
un peu les p&lt;ings sur les côtés.) -Bonjour, maman Arîna Pantél.èïmonovna ! Les camarades, aux Boutiques, ont dit que
vous aviez de la laine à vendre.

�700

• r

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

AGAFIA TIKHONOVNA (se détourne avec dtdain, et, à mi-1.10tx,
mais assez.fort ~ur ltre entendue de Starikov). - Ce n'est pas
une boutique, ici.
STARIKOV. - Ah, bon I Est-ce que j'arrive mal à propos
ou l'affaire est-elle déjà faite ?
ARINA PANTÉLEIMONOVNA. Ne faites pas attention,
Alexis Dmîtriévitch; bien que nous n'ayons pas de laine
à vendre, nous sommes heureuses de vous voir. Veuillez
bien vous asseoir.
(Tout le mondes'assied. Silence.)
lAïTCHNITSA. - Quel drôle de temps il fait aujourd'hui.
On aurait dit, ce matin, qu'il allait pleuvoir, et, à présent,
on dirait que c'est passé.
.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, c'est un temps qui ne ressemble à rien. Par momepts, il fait clair; d'autres moments il
se met à pleuvoir ! C'est extrêmement désagréable.
]ÉVAK1NE. - En Sicile, où nous étions, madame, au
printemps avec l'escadre (ce devait être, si je compte bien,
aux alentours de notre mois de février), quand on sortait,
je me rappelle, il faisait soleil, et, tout d'un coup, arrivait
une petite pluie ; et, \.Taiment, c'était la pluie.
IAiTCHNITSA. - Le plus fâcheux c'est d'être seul par un
temps pareil. Un homme marié, c'est autre chose. Il ne
s'ennuie pas. Mais pour un célibataire, c'~st réellement. ..
Jtv AKINE. - La mort. La vraie mort !
ANOUTCHKINE. - C'est juste.
KoTCHKARIOV. -Assurément, c'est un vrai tourment. On
maudit la vie. Que Dieu garde chacun d'éprouver pareille
chose 1
lAïTCHNITSA. - Ma&lt;lemoiselle, s'il vous était donné de
choisir un objet à votre goût, voudriez-vous me dire
- pardonnez-n"l;oi d'y aller si carrément - quel il serait?
Permettez-moi de savoir dans quelle administration vous
juaeriez le plus convenable de prendre un époux ?
JEVAKINE. - Voudriez-vous pour mari, mademoiselle,
un homme qui a connu les tempêtes marines?

HYMÉN:ÈE !

7or

KoTCHKARIOV. - Non, certes ! A mon avis, le meilleur
mari est l'homme qui dirige presque seul tout son département.
ANOUTCHKINE. - Pourquoi cette présomption ? Prétendez-vous marquer du dédain pour un homme qui, bien
qu'ayant servi dans l'infanterie, sait pourtant apprécier les
manières de la haute société ?
lAïTCHNITSA. - Mademoiselle, décidez vous-même.
(Agâfia Tikhonovna se tait.)
FrôKLA. - Réponds donc, ma petite ; dis-leur quelque
chose.
, lAïTCHNITSA. - Eh bien, que dites-vous, petite mère ?
KoTCHKARIOV. - Quel est votre avis, Agafia Tikhonovna ?
FrôKLA (bas à Agdfia Tikhonénma ). - Dis leur, par exemple ~&lt; Merci }&gt;, ou &lt;&lt; Avec plaisir » ; ce n'est pas bien de
rester muette.
AGAFIA TIKHONOVNA. - J'ai honte, Fiôkla ; vraiment
j'ai honte. Je vais m'en aller, ma parole ; je m'en vais! Ma
tante, restez à ma place.
FrôK.LA. - Ah, ne nous fais pas cet affront ! Ne pars pas.
Tu vas te couvrir de honte. Dieu sait ce qu'ils penseraient !
AGAFIA TIKHONOVNA. - Non, par ma foi, je m'en vais;
je pars; je sors ! (Elle s'enfuit. Fiôkla et Arlna Pantélèïmonovna la suivent.)
SCÈNE XX

LEs MÊMES, MOINS LES TROIS FEMMES.

IAïTCHNITSA. - En voilà une bonne l Toutes parties !
Qu'est-ce que cela veut dire ?
KoTCHKARIOV. - Il a dù arriver quelque chose.
]ÉVAKINE. - Quelque secret de toilette féminine. Quelque chose à arranger, à épingler, une chemisette ...

�702

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

(Fiôkla rentre. Chacun la presse de qrrestùms .-Quoi?
qu'est-ce qu'il y a ?
KoTCHKARIOV.- Qu'est-il arrivé?
FrôKU. - Rien du tout. Que veux-tu qu'il soit anivé?
KoTCHKAR.l:OY. - Pourquoi est-elle partie?
FrôKLA. - Vousl'avez intimidée; elle est partie. Ellen'a.
pu tenir en place. Elle prie de l'excuser,et vousdemandede
venir ce soir prendre une tasse de th.é. (Elle sert.)
lAïTCHNITSA, à part. - Ah, la tasse de thé! Voilà pourquoi je n'aime pas ces entrevues. Il surgit tOU}Ours des
complications : Aujourd'hui, impossible; venez demain, ou
même après-demain, prendre une tasse de thé. Ou même :
Il faut qne nous y pensions. Et pourtant c'est une affaire
de rien du tout, pas du tout un casse-tête. Que le diable
l'emporte! C'est que je n'ai pas le temps. Je suis un homme
occupé.
KoTCHKARIOV, à Podkoliessine. - Elle n'est pas mal,
hein, la petite patronne ?
PonKOUÈSSINE. - Oui, pas mal.
]ÊvAKINE. - Elle est jolie, la petite maitresse de
maison?
KoTCHKARJOV, à part. - Le diable l'emporte! L'imbécile est tombé amoureux. Il va nous gêner, je parie.
(Haut.) Pas jolie&gt; pas jolie du tout!
lAïTCRNI'l:SA. - Elle a le nez long.
JEVAKINE. - Je n'ai pas remarqué cela. Une si jolie petite
rose.
ANOUTCHKINE, - Je suis du même avis que vous ...
C'est-à-dire, je me trompe ... Pour moi, je crains qu'elle ne
connaisse mal les manières du grand monde. Et je me
demande si elle sait le français.
JÉYAKJ.NE. Oserai-je vous demander pourquoi vous
n'avez pas essayé de lui parler i.:ette langue? Peut-être
qu'elle la sait.
ANOUTCHKINE. Vous croyez que je sais le français!
Je n'ai pas eu le bonheur de recevoir une éducation~ si

HYMENÉE!

soignée. Mon père était un butor, une brute. Il n'a pas
songé à me faire apprendre les langues. Pourtant, quand
j'étais enf~nt, c'etît été si facile! Il n'y aurait eu qu'à me
bien fouetter; j'aurais certainement appris.
]ÉvAKINE. - Alors puisque vous ne savez pas lefran~is~
quel besoin avez-vous qu'elle le sache?
ANOUTCHKINE. - Ah, pour une femme c'est autre
chose! Il faut absolument qu'une femme sache le français.
Sans cela,, elle peut savoir ceci et cela, mais, en fin de
compte, quelque chose lui manque.
lAïTCHNITSA. - Qu'ils se chamaillent là-dessus, moi je
vais aller inspecter la maison et les ailes. Et si tout se comporte bien, j'aurai dès ce soir ce que je veux. Ces petits
prétendants ne sont pas dangereux, c'est un petit monde
négligeable. Les jeunes filles n'aiment pas les gens de cette
espèce.
]EVAKINE. - Si on allait fumer une pipe? (A Anotltchkine.) N'allons-nous pas dans la même direction ? Où
habitez-vous, permettez-moi de vous le demander?
ANOUTCHKlNE. - J'habite les Péski. Ruelle Pétrovska.
]EVAKlNE. Oh, ce serait un grand détour ! Moi
j'habite Vassili-Ostrov., r8• ligoe. Bah, qu'à cela ne tienne!
je vous accompagne tout de même.
STARIKov, à part. - Ici on le fait pas mal à la pose.
Bah! Agâfia Tîkhonovtia, vous nous reviendrez bientôt.
(A haute voix.) Messieurs, j'ai bien l'honneur ... (Il salue et

wrt.)
SCÈNE XXI
PoDKOLI.ESSINE.,
PonKOLIÈSSINE. -

KorcHKARlOV. jolie, hein ?

P-onKoul';s.srnE. plaît pas !

KoTCHKARrov.

Qu'attendons--nous, nous aussi ?
Eh bien! franchement, la petite est
Euh ! je te !'.avouerai; elle ne me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
7o4
Allons bon! Qu'est-ce à dire? Tu
KoTCHKARrov.
reconnaissais tout à l'heure qu'elle est jolie.
PooKOLIESSINE. - Oui, mais il y a quelque chose qui
doche : elle a le nez long et ne parle pas français.
KoKHKARI0V. - Qu'est-ce que ça peut te faire qu'elle
ne parle pas français?
PoDKOLIÈSSINE. - Il faut tout de même qu'une fiancée
parle français !
KoTCHKARI0V. - Pourquoi donc ?
PoDKOLIÈSSINE. - Parce que... Sans cela, ce n'est
-pas ça.
KoTCHKARrov. - Voilà encore! Un imbécile vient de
le dire et tu as ouvert l'oreille toute grande. C'est une
beauté, entends-tu ! Une vraie beauté! Une jeune fille
comme on n'en trouve nulle part.
PooKoLIÈSSINE. - Oui, au début elle me plaisait ; mais
quand les autres ont commencé à dire: elle a le nez long,
-elle a le nez long, j'ai réfléchi et j'-ai trouvé qu'en effet elle
l'avait peut-être un peu long.
KoTCHKARI0V. - Eh ! tète dure, tu n'y vois pas plus
loin que le bout de ton nez. Ils n'ont dit cela que pour te
dégoûter. Et moi, l'ai-je vantée? c'est comme ça qu'on
s'y prend. Mais, mon cher, c'est une de ces jeunes filles!...
Regarde seulement ses yeux. Ce sont des yeux, le diable
m'emporte, qui parlent, qui respirent ... Et son nez ! Je ne
sais pas ce que c'est que ce nez. De la blancheur, de l'albât;e.
Et pas n'importe quel albâtre, tu sais! Rappelle-toi un peu.
PooKOLIÈSSINE, sou,riallt. - Oui, à présent il me semble
qu'elle est peut-être bien.
.
KoTCHKARI0V, - Certainement qu'elle est bien!
Ecoute : Maintenant qu'ils sont partis, allons la trouver;
expliquons-nous ; finissons-en.
PooKOLIÈSSINE. - Ah, ça non! Je ne le ferai pas l
KoTCHKARl0V. - Pourquoi donc?
PonKOLŒSSINE. - Ce serait de l'impudence. Nous
sommes plusieurs. Il fau~ qu'elle choisisse.

HYMENÉE!

705

KoTcHKARIOV. - Vas-tu te soucier des autres? Crains-tu
la concurrence ? Veux-tu que je les expédie tous en une
.
;)
mmute
....
PODKOLIÈSSINE, - Comment feras-tu?
KoTCHKAruov. - C'est mon affaire. Donne-moi seulement ta parole qu'après tu ne reculeras pas ?
PonKOLIESSINE. - Pourquoi ne pas te la donner? Je
te I~ donne, tu veux. Je ne m'en cache pas, je veux me
marier.
KoTCHKARlOV. - Ta main?
PooKOLIÈSSINE, la lui tendant. - Prends-la.
KoTCHKARIOV. - C'est tout ce qu'il me faut.
(Ils sortent.)

:i

Fin de l'acte I.

(A su.ivre.)
(traduit

par DENIS

ROCHES)

NICOLAS

GOGOL

45

�BILLET A ANGÈLE

Grecs ... Et c'est œt art, que fort heureusement vous ne
reniez qu'en paroles, .à quoi vos meilleurs écrits devront de
survivre à vos théories.

*

* *
LES DÉRACINÉS

BILLET A ANGfLE

CHÈRE ANGÈLE,

A l'occasion du livre de Thibaudet sur Maurice Barrès,
je ressors pour vous, du fond d'un tiroir, ces quelques
notes d'avant-guerre. Fort anciennes déjà pour la plupart
( et puissent-elles ne vous paraitre point trop surannées)
j'écrivis chacune d'elles à la suite d'une lecture - peu après
l'apparition du livre auquel il ,est fait allusion.
DISCOURS A L'ACADÉMIE

"- Si ces livres valent quelque chose, c'est par leur logique, par l'esprit de suite que j'y a~ _mis du~ant c~nq années.
Pour l'art que les lecteurs ou cnuques b1enve1llants voudront y trouver, c'est chose de mode. &gt;)
BARRES, lettre ala Plume du r•• Avril 1891.

so?~

Ce qui est &lt;c chose de mode», bien au contraire, ce
vos opinions, vos idées. Du reste, ce que vous appelez, 1c1
votre &lt;c logique &gt;&gt; ne me paraît le plu~ souvent. qu un
cramponnement à des théories que la logique de ~1eu, ou
si vous préférez, de &lt;&lt; l'histoire naturelle » contre~t. Et ce
que nous aimons le mieux en vous, ce sont ces rnconséqucnces tout au contraire où l'homme nat~rel ~eprend le
pas sur le dogmatique et qui vous font, nationaliste, trouver vos plus exquises louanges pour Hérédia,. Chénier et
Moréas, vos trois poètes préférés : un Cubam, et deux

Barrès a-t-il vraiment pu croire, a-t-il pu supposer un
instant, que ses théories en appa,rence si opportunes (et je
prends ce mot dans son sens le plus urgent) de vertu si thérapeutique pour notre pays délabré, si savantes assurément
à galvaniser les moyennes intelligences de nombreux vieux
adolescents - qu'elles trouveraient encore, ces théories,
quelque crédit avant trente ans ? Et ne comprend-il pas
que ses théories s'exténuent précisément en redonnant
vigueur à la France ; car il n'est pas d'un peuple bien portant, ni d'un esprit gaillard de demeurer les yeux fichés au
sol, en ayant soin de n'y reconnaître que des tombes; de
sorte que peut-être, et je veux Je croire, le remède sauvera
le pays ; mais, sit6t sauvé, le pays prendra le remède en
dégo-ût.
LES AMITIES FRANÇAISES

Heureusement pour lui, dans ses livres il ne conclut
point tant, qu'on ne conclut pour lui. Il reste, dans ses
Evres, deJa question sans réponse et c'est ce qu'on y trouve
de meilleur. Malheur aux livres qui concluent ; ce sont
ceux qui d'abord satisfont le plus le public ; mais au bout
de vingt ans la conclusion écrase le livre.
Il y a des &lt;, pensées de circonstance» qui valent ce que
valent les « lois de circonstance ».
Ce n'est ni à leur style, ni à leur naturel pathétique, ni à
leur nouveauté psychologique que les écrits de Rousseau
durent leur premier succès, mais bien précisément à ce
qu'il y avait de plus captieux et de plus faux dans leurs
théories : excellence du naturel, retour à la nature, précellence de la musique italiënne, etc ; et même certains

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conseils pratiques (allaitement des enfants par la mère, etc.)
dont les esprits les plus épais se pouvaient saisir aisément. Je
sens dans les écrits de Barrès, à côté de la volonté la plus
noble et d'un bon sens très droit, un grand encombrement de
sophismes. Sur vingt lecteurs capables d'apprécier les
qualités réelles de l'écrivain, il y en a cent ou mille capables
de prendre ces sophismes pour des vérités; et c'est à ces
sophismes mêmes, non à son grand talent qui lui permettra de survivre, que Barrès doit le plus gros de sa gloire
aujourd'hui.
Il soutient que l'animal ou la plante ne prospère nulle
part aussi bien que dans son lieu d'origine ; cela peut
paraître « logique )) , mais cela est parfaitement faux,
comme de dire que, réciproquement, sur chaque sol
doivent prospérer surtout les espèces que ce sol a YU
naître.
* .

* *

Bérénice &lt;&lt; qui mourut pour avoir mis sa confiance dans
l'adversaire ... &gt;&gt; C'est bien ceci qui eût dû être le rnjct du
livre ; mais c'est ceci précisément que le livre ne montre pas.
De même, n'eût-il pas été intéressant - indispensable
pour ruiner la doctrine d'un Bouteiller, que cette doctrine
( « agir de telle sorte, toujours, que je puisse voQloir que
mon action serve de règle universelle ») fût cause directe de
sa ruine. Il n'en est rien. Tout au contraire, c'est par suite
d'une infraction à cette règle de conduite que Bouteiller se
dégrade et périt.
*

* *
ScÈNES ET DOCTRINES DU NATIONALISM.E

Ce que Barrès dénonce, ce qu'il appelle &lt;&lt; esprit protestant », c'est ce « dangereux » esprit d'équité qui faisait les
jansénistes écrire :
« De quelque ordre, et de quelque païs que vous soyez,

]!ILLET A ANGÈLE

V-Ous ne_ dev_ez croire que ce qui est vray, et que ce que
v?us senez disposé à croire, si vous étiez d'un autre païs,
d un autre ordre, d'une autre profession. &gt;&gt;
Et encore : « Nous jugeons des choses, non par ce qu'elles
sont en elles-mêmes ; mais par ce qu'elles sont à notre
égard : et la vérité et l'utilité ne sont pour nous qu'une
même chose. »
Logique de Port-Royal, IIIe partie; chap. XIX ; § 1.
C: que 1~ grand Arnauld constate, en le déplorant,
Barres en fan la base de son éthique ; il pense que nous
ne devons point chercher à juger des choses par ce qu'elles
~ont en elles-mêmes, et que nous ne les pouvons du reste
Juger que par rapport à nous. De là à réduire la notion de
véri_té à celle d'utilité, il n'y a qu'un pas, que par oppor,tnmté l'on franchit vite, et tout le raisonnement est
faussé.
Pour plus d'utilité Barrès peint comme kantienne et allem:nde, ou protestante et antifrançaise, et par conséquent
~1ssable, une forme de pensée qui est proprement jansémste et plus pr~fondément française au contraire que la
forme de pensée Jésuite à laquelle elle s'est toujours opposée.

*

* *
AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE

Le geste qui soutient ses écrits est un geste de défense
et n'a de raison d'être qu'en fonction de l'ennemi. Ce
g~ste, une fois le danger disparu, je doute si ceux qui
'-'1t:ndront comprendront bien son éloquence. Son insistance et ses redites lasseront dès qu'elles ne seront plus
op~or:unes. Même Au Service de l'Allemagne, excellent
pent hvre, mais d'intérêt bien spécial, intéressera moins
que_ le récit d'Astiné Aravian par exemple, que la Mort de
YentSe, que /,es deux femmes du Bourgeois de Bruges ou que

�710

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

/'Amateur d'Ames, - qûi feront sans doute penser que, de
tous ces esprits cc dissolvants » contre lesquels Barrès s'élève,
il eût été le plus subtil et le meilleur, s'il eût été plus
naturel.
*
* *

P.I\ CAL

Barrès se fera peut-être catholique, un jour ; j'allais
même écrire : Barrès se fera sûrement catholique ; mais
il n'y a pas à craindre qu'il verse dans le jansénisme jamais.
Je consens que la figure de Pascal lui impose; mais par
tempérament, il reste tout de même plus près de Sanchez
et de Loyola. Dès le début de sa conférence (sur Pascal)
un mot, une exclamation nous avertit : cc Il s'agit, Messieurs, de vous mettre sur le chemin de Pascal, de vous
permettre, non pas d~ l'accompagner (grands dieux ! il ne
s'agit pas de cela) ... »
•
.
Ce cc grands dieux ! » est-il malicieux ? est-il involontaire ? Je ne sais et peu m'importe ; mais nous sentons
aussitôt qu'en effet il ne s'agit point d'açcompagner Pascal;.
et lorsque aussitôt après nous lisons : &lt;&lt; Je vais donc
ramasser toutes mes remarques sur un même point
(sur un texte très bref, mais le plus significatif) afin
de vous amener aussi près que possible de cette grande
âme » - nous nous sentons trop loin de Dieu pour
être vraiment bien près de Pascal, et nous craignons
que le pathétique que ,·oici ne soit surtout littéraire :
« J'essaierai de vous conduire où palpitent les 111int1tt.s
sublimes ... »
L'angoisse, la véritable angoisse ; Pascal, le vrai Pascal
- l'angoisse de Pascal ; non, ce n'est pas un sujet pour
une conférence mondaine. Barrès le reconnaît : cc Voilà un
état d'esprit, dit-il, en parlant de l'état d'tsprit de Pascal,
dont vous et moi, Messieurs, nous ne pouvons avoir un
sentiment exact. » Et nous le reconnaissons avec lui.

711

BILLET A ANGÈLE

L'APPEL AU SOLDAT

Barrès' apporte un critérium, une toise neuve avec quoi
mesurer les esprits et les choses de l'esprit. D'où la reconnaiss~nce d~s je~nes cerveaux dont il flatte ainsi la paresse.
On Juge d apres ... ou sdon ... Telle chose est reconnue
bonne _ou ma~vaise, ~arce qu~ .... Barrès ne fait point tant
appel a la raison, qu à des pnnc1pes; les principes sont là
pou: pe:metr:e à la raison de se reposer. On oublie que
celui qm les 10vente le~ cherchait pour aider au développeme.nt de sa personnalité; on oublie l'opporrunité qui les
fit naitre; on leur prête, à distance, un caractère d'absolu.
. Un espri~ sur cent, et sur cent déjà choisis, arrive à
Juger par lm-même. De là le triomphe des écoles, des pro~és de pensée, aussi bien en politique qu'en religion et
qu en art.

•

* •
LE \'OYAGE DE SPARTE

Le cerveau de Barrès me rappelle certaine machine à faire
d~s chapeau.~, dont je me souviens d'avoir vu, il y a quelque
dix ~ns déJa, cette é_tonnante réclame : Une image représentait assez sommairement la machine, représentait les
chapeaux produits; tout ce qu'on donnait en aliment à la
~achine en ressortait sous forme de chapeau - les matén~ux les plus divers. Enfin, parmi les spectateurs émerve1!lés, que représentait aussi cette image, un jeune enfant
qw se P:nch~it trop .éta!t soudain happé par un rouage ;
la machine l englout1ssa1t; on voyait les parents, et leurs
gestes de
désespoir
; puis leur enfant, la délicate créature~
.
.
ressortan un instant après, à l'autre bout de la machine
pour le régal ~es ye~x, pour le ravissement des parents:
sous forme d un p~m chapeau tout parfait cc avec lequel,
Mesdames et Messieurs, concluait l'inventeur, j'ai bien

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

712

l'honneur de vous saluer. • -

L'enfant servait enfin à

quelque chose.
.
. • •
On aurait pu douter d'abord que la Grece lm put etre
utile • et d'abord il est vrai, Barrès lui-même hésite, tourne,
dout;, cherche l; joint, la manière de s'en servir. Mais voici
son admiration pour les Normands déracinés dont il retrouve
à Sparte les châteaux.
ANDRE GIDE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LES CHAPELLES LITTÉRAIRES

~.

C'est le titre d'un ouvrage où M. Pierre Lasserre a réuni trois
études sur Claudel, Jammes et Péguy. Quand elles paraissaient
dans la Miuerve Française, il s'est attiré des ripostes indignées
contre lesquelles il proteste dans sa préface, revendiquant avec
raison la liberté de la critique, le droit de ne pas annoncer le
buffle des buffles, d'approuver et de blâmer ou il lui convient,
d'apporter dans l'examen des contemporains le même sérieux et
le même détachement que dans ]'étude des œuvres du passé.
Il s'est efforcé d'ajouter à l'intérêt de cette critique en la systématisant autour de l'idée de chapelle littéraire, en s'essayant
à définir ce que sont une chapelle et la littérature de chapelle.
C'est bien. Mais il suffit de jeter les yeux sur les trois noms qui
forment sa table des matières pour voir que les trois chapelles
dont il parle sont celles de trois écrivains catholique~. Il suffit
ensuite de parcourir son livre pour constater que s'il rend hommage à certaines qualités lyriques et dramatiques de Claudel, s'il
goûte vraiment la fraîcheur et la sincérité de bien des poèmes
de Jammes, s'il admire en Péguy la verve du pamphlétaire,
celles de leurs œuvres qu'il condamne sont en général leurs
œuvres d'inspiration catholique. Ou plutôt il se refuse à partir
de l'inspiration catholique, du besoin, de l'aspiration ou de la
croyance religieuses comme centre de leur œuvre, qu'il revendique la liberté d'examiner en pur critique littéraire. Il ne se
demande pas si certains aspects qui lui semblent bizarres ou sans
valeur ne viennent pas de ce que ces chapelles sont appuyées à
l'Église. Encore une fois c'est sou droit ; c'est même, étant
donné la nature et le sens ordinaire de sa critique, son devoir,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Lasserre nous apparaissant, depuis le Romantisme Français,
comme le défenseur, l'avocat, d'un système ancien de critique
qui a sa place dans notre organisme littéraire français, et nous
n'avons aucune raison de le vouloir autre.
Mais lorsque des catholiques comme M. Vallery-Radot, ayant
lu son article sur Claudel, font observer que le sens chrétien lui
manque, et que son esprit d'humaniste strict ne le dispose nullement à une poésie fondée tout entière sur le fait chrétien et
la création de l'homme nouveau, M. Lasserre s'indigne et
s'écrie :
« A en croire les paroles, d'ailleurs mêlées de confusion, de
M. Vallery-Radot, j'ai resprit entièrement fermé au génie de Paul
Oaudel, parce que je l'ai entièrement fermé au christianisme lui_-même.
Rien de moins ... Pour Paul Claudel, dont l'inspiration se meut dans
le plan de la Ré~élation et de la Grâce, je n'y saurais rien entendre.
Le temple m'est interdit parce que je n'ai pas la foi, ni sans doute le
sens de la foi. L'admiration pour la littérature de Paul Claudrtl est une
application ou une illumination de la foi ; fa1;1te de cette lanterne divine,
les profondeurs de sa poésie restent pour moi des ténèbres. f y entre
comme un aveugle, cherchant sous mes pas la chaussée de Minerve, et
m'étonnant de ue l'y pas trouver, alors que je suis dans les subiimes
abimes d'Elie. 1&gt;

Et M. Lasserre, ayant prêté à ses critiques ces paroles comiques, n'est pas embarrassé pour y répondre victorieusement : il
y a de bons chrétiens qui ne comprennent rien à Claudel, et il y
a des littérateurs, des mondains, des diplomates fort peu chrétiens, et parfois Juifs, qui l'admirent. Donc le sens chrétien n'a
rien à voir en ces matières. Mais lorsque Victor Hugo fait à
Racine les plus injustes critiques, ne sommes-nous pas fondés à
lui objecter que le sens du xvne siècle, nécessaire à un homme
cultivé pour bien goûter Racine, lui manque évidemment ? Et
s'il nous répond, comme M. Lasserre : Je connais de grands
érudits en xvnc siècle, des Edouard Fournier ou des bibliophile Jacob, que Mitbridate ennuie ; et quand jadis madaru.~
Sarah Bernhardt jouait Phedre, les trois quarts de ceux qm
applaudissaient eussent pris volontiers Louis XV pour le fils de
Louis XIV, -ne pourrons-nous dénoncer l'artifice du raisonnement, maintenir que le sens du xvue siècle, dont il est naturel
qu'un romantique soit à peu près dépourvu, est indispensable

FÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

po~r la pleine et l'harmonieuse possession du génie racinien,
mais que le sens du XVII' siècle n'est pas la même chose que la
science du xvrr• siècle, ni que le désir de restaurer le rfaime
Politique ou littéraire du XV11" siècle, pas plus que le se:s du
christianisme ne se confond avec la croyance chrétienne ? Le
sens du christianisme peut conduire à la foi chrétienne : ce fut
à peu près le cas de Brunetière, de Lemaître, de Faguet, ces
deux derniers sur leur lit de mort. Mais le sens raffiné du christianisme, l'intelligence de la psychologie chrétienne peuvent
aussi bien éloigner de la foi : ce fut le cas de Renan et surtout
de Sainte-Beuve, si peu chrétien et si admirable connaisseur des
chrétiens de Port-Royal. Un sentiment puissant de l'EvanQ"Ïle
peut éloigner du catholicisme : c'est le cas des protestants."un
sentiment puissant de l'ordre catholique peut éloigner de l'Evangile : c'est le cas de M. Maurras. Le sentiment reli&lt;Yieux
est donc
0
une chose et la croyance religieuse une autre, et les rapports de
l'un à l'autre prennent des formes complexes et variées. Or une
œuvre d'art s'adresse à un sentiment et non à une croyance.
Lorsque M. Zangvill écrit Chad Gadya, il peut compter légitimement que son lecteur cultivé apportera. à sa lecture assez de
sympathie avec l'âme juive, assez de sentiment juif, pour le
~omprendre et le goûter. Et ce sentiment du judaïsme pourra
etre accordé à un chrétien et refusé à un juif. Mais on avoue
rarement qu'un certain sentiment vous manque. Personne ne
se plaint de son jugement, et on estime toujours qu'on a assez
de sentiment pour bien juger. A qui lui objecte qu'il lui manque,
~ur comprendre trois poètes catholiques, le sentiment catholique, M. Lasserre répond qu'il s'en trouve très suffisamment
po~ : .cc M. Vallery-Ra.dot dit que nous n'avons pas le sens du
chn~namsme, ce que nous considérerions, quoi qu.'il en soit de
nos tdées en matière dogmatique, comme une lacune intellec~ell~ et morale aussi désolante et déplorable en droit qu'elle est
tnvra1semblable à présumer en fait. Mais nous avons démontré
que cela voulait dire sous sa plume : sens du claudélisme. C'est
tout autre chose. »
. Or il _ne s'agit ici ni de déplorer en droit, ni de présumer en
fait, mats de constater d'après les faits. Je ne crois pas, en dépit
de M. Lasserre, qu'aucun de ses critiques ait été assez dénué de
bon sens pour juger qu'on ne saurait parler d'un écrivain catho-

�jl6

LA NOUYELI.E RE\'UE FRAI\ÇAISI

lique sans billet de confession. Mais je crois les jugements littéraires de M. Lasserre dans ses trois études aussi étroits et généralement aussi faux que ceux qu'il a avancés dans son R()111011tisme Français sur les poètes du x1x• sicdc. Je crois que si l'art
de Claudel et de Jâmmes peut être dit ( et dans un sens qui n'est
pas nécessairement malveillant) un art de chapelle esthétique, la
critique de M. Lasserre peut s'appeler une critique de chapelle
critique. Je crois que son défaut de ,entiment à l'égard de ceruines formes de l'.ut coïncide avec un défaut de sentiment
catholique. Et je crois enfin, :iprès a,·oir reconnu l'existence et
pris la mesure de l:i chapelle critique et laïque de M. La.sscrrc,
qu'il n'y a aucune raison de la jeter bas, qu'il sied de l'entretenir
comme monument historique, de la cbsser dans une tradition,
d'y autoriser avec une tolérance éclairée l'exercice. du culte et
les imprécations contre le siècle.

Sur le premier point, une discussion écrite ne servirait
pas .à grand'chose et c'est une conversation qu'il y faudrait.
M. Lasserre, dans sa préface. donne comme mission du critique
et comme objet propre de son livre le soin de former le goût du
public. Il croit que nous souffrons d'une crise du goût et qu'il
appartient à la critique de remédier à cette crise. Et je ne dis
pas qu'il ait tort. Je Yois seulement d'abord que on goût n'est
pas le mien, et ensuite que la tâche proposée ici à la critique
est singulièrement délicate; le goût rend des services comme les
lutins dans une frrme, à condition de n'être ni inyoqué ni
emprisonné ni enrégimenté. Croyons à son existence pour allé·
gcr notre travail, pour y mtttre une présence intelligente et
animée, ne l'invoquons pas à trop haute rnix.
Ainsi, cherchant dans Claudel de belles pages, M. Lasserre cite
ces mots de Marthe à Louis Laine lorsqu'ils sont arrin~s en
Amérique.
() Louis Lni11t, jt 11',n•,iis ja11111.is rn /,r 11:tr I Chez. 11011s
Le mondr. ne q11if/t pas du pays, commt les bilts qui vit-ml sur lts lys,
Mais chamn perte dans s«l/1 ca-11r rimagt
Dt sa porte el de so,i p,lits tl Je l'atmeau où il attache le cb.-i'&lt;Jl
0 ! t! qu,md uous é/io11s dijtl partis, 1111 gros rourdon
Passa a11/our àt ma Uu tl dejd il filait -.as 1'1 trrrt.

IÉFLEXIO~S SUR LA LITTERATURE

M. Lasserre qui trouve cela très expressif y ,·oit néanmoins
ce~ deux ta~hes: « ~&lt;m1111t les bites qui 1 iveul sur les lys, compara1so~ précieuse _et ~orcée: Ce b,1urdo11 que Marthe vit au départ
et_ qui ne nous dit rien, c est un trah d'impressionnisme à la
Rm~baud. 11 SouscrÏ\·ez-rnus à ces deux coups d'encre roucre?
Mot, pas du tout. J'aime pleinement cette comparaison viva~te
les bêtes qu'on appelle des bêtes à lis (j'ignore leur autre nom)
ne se voyant que sur ces fleurs. Et quant au bourdon il ne rcss~mb.le en rien à quoi que ce soit de Rimbaud ; e; s'il ne dit
rien a ~~- ~~serre il me di: beaucoup_. _Qui nous départagera,
et d~ 1cpa1sscur de combien de critiques considérables s'en
faut-11 que mon goût soit formé et louable ?
Un autre exemple nous permettra peut-être de mieux conclure. ~st certain ~uc M. Claudel, pa!; plus que Péguy, n'est
un écnva10 sobre. Bten qu'à des endroits de ses drames il arrive
ides moments de sobriété nerveuse .aisissantc, il a généralement besoin d'un large espace pour se déployer et pour étendre
ses eaux de fleuve tropical. Mais n'y a-t-il de beauté que la
~-uté sobre ? Condamnerons-nous le Satyre et Jocely11 parcequ 11s manquent de sobriété ? « Un critique délicat, dit
M. Lasserre, remarquant la prodigieuse quantité et l'extraordinaire luxuriance des métaphores orientales au moyen desquelles
Ysé et Mésa se déclarent leur amour dans P,1rfa11e
,, de Midi, y
compare l~s q~atre p~tits n~ots de_ l'héroïne racinienne: ,\'1111 , je.
11e vous bais pomt, qui en disent bien plus long et qui nous touchent aut,re~cn_t le cœur. La musique de ces quatre petits mots
échappe a I oreille de M. Claudel, grande amie du bruit et du
trouble. 11
Notons que le critique délicat et M. Lasserre se sont mis deu_~
pour se tro~per, c:tr aucune héroïne racinienne n'a jamais proféré la musique de ces quatre petits mots. li est probable qu'ils
ont confondu avec ces mots de Chimène à RodriQ'Ue : l'tt je ne te
bais poinl. lis ont eu le « cœur touché • par u0n fantôme. Et
ces glissements d~ mémoire arrivent à tout le monde
.comme
,
'
Je o aurais pas eu la lourdeur de relever celui-ci s'il n'était caracté,risti~u~ de toute une_ métho~e et de tout un e prit critique.
L hémistiche de Corne1l1c était donné, dans l'ancienne rhétorique, comme l'exemple classique de litote, de même qu'E11/rr
k pam.n d wus ét:iit le modèle obligatoire de syllepse. Or il

!I

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

y a un certain goût classique qui voit la perfection de l'art dans
une litote perpétuelle, dans une sobriété hyperbolique où on ne
parlerait que par sous-entendus : ainsi ces adresses au souverain
qu'on votait dans les Chambres de la Restauration, les ordres du
jour parlementaires, où une virgule bien placte peut fa.ire tomber un ministère, les toasts où le Je bois d'un chef d'État signifie
que la Pologne est ivre. Mais en poésie la litote est souvent
une invention du grammairien qui projette en Corneille ou en
' Racine sa propre pauvreté. Ni chez Corneille qui l'a dit, ni à
plus forte :raison chez Racine qui ne l'a pas dit, Je ne te bais
point ne signifie Je t'aime. Il porte bien précisément et à plein
sur fidée de haine, il répond à ce mot de Rodrigue : vivre avec
ta haine. Chimène ne peut pas ressentir pour Rodrigue la haine
qu'elle doit au meurtrier de son père, et elle le dit. Ni Corneille ni Racine n'ont usé communément de la litote dans leurs
scènes de déclaratio11 d'amour : je ne vois guère qu'Hippolyte
et Aricie, qui emploient ce genre d'agréables énigmes que je
trouve charmantes, mais qui évidemment me touchent moins le
cœur que le torrent verbal et l'explosion directe de Phèdre et
le j'aime! cri d'une bouche ouverte comme une blessure. Ni
dans Shakespeare ni dans Hugo l'amour ne procède par litote.
Ni dans Claudel. M. Lasserre remarque d'ailleurs très justement
que si les personnages claudéliens parlent beaucoup, c'est qu'ils
ne parlent pas seulement pour eux-mêmes, ils parlent aussi poor
M. Claudel. Je le vois bien, mais cela ne me gêne pas. Je ne
demande pas plus à M. Claudel les qualités de Racine que je ne
cherche une orange sur un pommier. Je ne trouve pas, dans ses
drames, des personnages très vivants, j'y trouve un auteur vivant,
une idée "&lt;le la vie, une idée originale et forte, carrément et
puissamment catholique, une idée rendue vivante par une grande
inspiration. Il est d'autres poètes qui m'apporteront autre chose.
** *
M. Lasserre appelle cet art un art de chapelle. Il entend par
chapelle le cercle fanatique et la louange, sans critique ni di~
cerneroent, dont certains écrivains serai.eut entourés, et ~Ill
s'appliqueraient comme à leur objet naturel à certains génies
contrefaits et manqués. « Ce qui s'empare de l'intelligence et du
cœur par la libre pénétration de la vérité, de la bonté, de la

RÉFLEXIONS SOR LA LITTÉRATURE

719

~e.auté, lumineusement connues -0u ressenties, ne rend pas fanatique, avec qu lque chaleur qu'on y adhère. Les vrais grands
_po~tes,_ les vrai~ grands artistes n'inspirent pas du fanatisme ;
1!~ msp1rent de 1enthousiasme. C'est fort différent. L'enthouw.sm~ est amour. Le fanatisme trahit une mauvaise conscience
esthétique.» Cette distinction du fanatisme et de l'enthousiasme
ressemble à ~e!les de fa liberté et de la licence, de la religion et
1e la superstI?on, elle appartient à l'ordre oratoire plutôt qu'à
1or~re de_ la ,ze. Quand un contemporain présente une personnaht~ c~euse et un génie original, c'est un fait qu'il suscite des
adm1rat1ons en bloc qui peuvent prendre, comme cela arriva
pour Rousseau ou Hugo, certajne apparence religieuse. Certes
cela ne semble _pas le cas pour les trois écrivains qu'étudie
M. Lass.erre. Mais comme tous trois sont catholiques, sont des
c_onver~1s, comme leur littérature est en tout ou en partie catholique, 11 est naturel que des catholiques l'aient considérée avec
faveur. ~laudel, Jammes, Péguy ont un public comme Gide a
un public. M. Lasserre rangera+il Gide parmi les auteurs de
c~~pelle ? Ou bien la cha~el~e est-elle, dans le Jang.age de sa
cnt1~u;, le pro?re ~es écnvams catholiques ?
S1 1admirat10n. mtransigeante et tendue d'un groupe de
fidèles est nécessaire pour constituer une chapelle, ne pourra-ton ?arler de la chapelle de Moréas? M. Lasserre a été aforement
traité par les daudéliens. Mais celui qui s'efforce à tem;érer de
réserves son admiration pour le bon poète que fut l'auteur des
Stances n'est-il pas exposé à recevoir de toute l'ancienne table
du ca~é Vachette une mitrailie de soucoupes et de pyrogènes?
Et s1 1a chapelle est, comme il semble, pour M. Lasserre, une
pr~férence est~étique commandée par une profession de foi ( ce
qm fera de la Jeunesse catholique, en effet, un bon milieu pour
Jes chapelles) ne pourrons-nous pas ranger à notre tour Je
s?tème critique de M. Lasserre parmi les chapelles? Son partipns.et ses pré~érences se sont manifestés jusqu'ici surtout par
des condamoat10ns et des exclusions. Il occupe sur le parvis de
sa chapelle une place d'excommunicateur.

7

*
, Une chapelle qui se rattache elle aussi à une Éofüe à l'Église
dune ce rtame
· cnt1que
··
'
que nous connaissons bieni:,. Sainte-Beuve

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.tiSE

dit quelque part que Voltaire, ayant pris le sceptre de la critique, désigna pour lui succéder La Harpe, que La Harpe désigna
Fontanes, que Fontanes désigna Villemain, et il se plaint que
Villemain n'ait encore désigné personne. Posait-il sa candidature ? Aspirait-il à descendre ? Mais peut-être pourrait-on êon•
tinuer cette image en disant que Villemain aurait pu désigner
Nisard~ Nisard Brunetière, et que Brunetière aurait peut-être
pu désigner M. Lasserre si la Revue des Deux Mondes n'avait pas
été brouillée avec l'école politique à laquelle celui-ci appartient.
(Nous n'avons vu de notre temps qu'une transmission de ce
genre. C'est Sarcey disant à Lemaître : Allez ! allez ! après
moi c'est vous qui serez la vieille bête.)
Cette chaîne désigne une ligne très respectable de critique
traditionnelle, et on doit souhaiter qu'elle ne finisse pas a,·ec
M. Lasserre. Mais croirons-nous Voltaire sur Shakespeare, La
Harpe sur Corneille (Le petit homme à son petit compaJ ... ), Fon•
tanes sur Lamartine, Villemain sur Gœthe, Nisard sur Victor
Hugo, Brunetière sur Baudelaire., M. Lasserre sur Claudel
Toute cette critique a ses limites sans laquelle elle ne serait pas.
Et puisque nous parlons de trois écrivains catholiques, Claudel,
jammes et Péguy, voici des lignes de M. Lasserre qui nous
feront sentir fort bien ces limites.
Déclarant avec raison qu'il n'y a pas besoin d'être catholique
pour juger un écrivain catholique, il ajoute: &lt;&lt; Voltaire passe
pour avoir parlé en critique aussi merveilleux qu'enthousiast~
de Bossuet, de Massillon, des tragédies de Polyeuc/c et d'Atbalie
et autres œuvres ou génies inspirés par les croyances chré•
tiennes. Devrons-nous admettre que Voltaire n'ait rien entendu
à de tels sujets et le prendre pour un sourd expliquant la ·mu•
sique?)) Mais oui, à peu près. Voltaire a bien parlé des œuvres
chrétiennes dans la mesure où on peut en bien parler après les
avoir vidées de leur christianisme. Ce Massillon qui réalisait
pour lui le type de la perfection du bien-dire, si on ne. le lit
plus guère c'est en partie parce qu'il annonce le xvm• siècle,
c'est en partie parce que ses sermons ou bien sont pauvres de
substance chrétienne ou bien ne l'admettent que contrainte et
forcée. Le Bossuet que connait \' oltaire n'est qu'un Bossuet d'ap·
parat. Et Voltaire n'a pas parlé merveilleusement de Polyeuct~,
car il l'a fort mal compris, aussi mal que l'avaient compns

REFLEXIONS SUR LA LinÈRA.TURE

72r

so~ siècle et même le xvn•; il n'y voit guère, dans son C1,1111ue 11 •
taire, que des scènes ridicules de convulsionnaires. C'est la critique du x1x• siècle, avec Sainte-Beuve et après lui, qui a presqu~ d~co.uvert Poly;ucte, e~ il y fallait cette réintégration du
chnst1amsme dans l art, qru date de Chateaubriand. Il en est de
même d'Athalie que Voltaire et le xvme siècle ont enfumée en
e? faisant le typ~ de la. tragédie ~e ,collège. Et ce n'est pas Je
b1ll~t de confession qm manquait a Voltaire (le deux singe
obligea le curé de Ferney à lui en délivrer un, à le faire communier, et bâtit l'église Deo erexit Voltaire). C'est un sens du
c~r!stiani~me ~ui doit compléter le sens critique lorsque le sens
cntt,que s apphque_aux _œuvres chrétiennes, de même qu'un sens
de I hellémsme d01t ammer le sens critique tourné vers Sophocle
ou Platon. M. Lasserre a écrit un excellent livre sur Mistral le
seul contemporain avec Moréas qui lui ait paru mériter ~ne
lou~nge sans réser:e, et il l'a intitulé : Mistral, l'homme, le porfr,
le citoyen. li a admirablement vu que Mistral n'est pas seulement
un grand poète, mais un poète citoyen, qu'il est impossible de
le compren~:e s( on n'~ pas le sens de la cité. Je ne crois pas
non plus qu il soit possible de comprendre la suite et le sens
de 1:œuvre de Claudel si on ne cherche pas à se donner plus ou
moms un sens de la Cité de Dieu. Là est le centre d'inteJJi.
gence, le quartier général de l'esprit critique appliqué à Claude].
Cel~ n'empêch~ra pas l'esprit critique de rayonner, de discuter,
~e Juger, de discerner le bon, le médiocre et le mau,·ais, &lt;l'es•
tm1er ~ue la Reine Jer111:1e de Mistral n'a guère plus de portée que
le Mmse de Chateaubriand, et que le comique de Prolér ne vaut
pas celui du Légataire Universel.
.Cela entendu, nous entourerons la chapelle critique de Voltaire, de la Harpe, de Fontanes, de Villemain, de Nisard de
Brunetière, de M. Lasserre, d'autant de sollicitude et d'estime
q~e M. _Barrès en voulait mettre autour de nos églises de village.
'No~s dirons, comme M. fü.rrès, en la défendant : C'est pour
~o1-.même ~ue je me bats. Pour moi-même, c'est-à-dire pour la
dignité et 1 mdépendance de la critique. « Assez d'autres, dit
M. Lasserre, entendent par critique le simple fait de vivre de la
substance de ceux qui produisent, en enroulant autour de leurs
œuvres ~n lacis de périphrases chétives et inopérantes. Je préfère les risques honorables d'une entreprise peut-ètre supfrieure

�722

SIJll U

UIICMJl'IIILUIIMJB

• ma forces.et la, ccrtkwleà me faire(à grand nptcf ·

M'uajmte5 cnnemia am maldpln 9'nri"9 clecn·mltllRII
tila•• Qu'il, ait ici qaelqge traa ct•aïgreur iajaatifi"-,
ftidmt et ,egre11ablt: le.• pmphrues • qui 6claiftmt et
,pentune œll'ffll lai âmaeat 1100 lblloapbète, uae actioa,
font panîcipe, à lai~• sociale de l'1111t. Si- c"est une JIIIIUlq1M'
lticbdé intelltctaolle 1fS de, ~ t e toUt comprendrerien jqger; de laiseer •--endormir et clnpanltre soe goàt, u·
nui • ganter d'aller trop indimtemnt, arm4-cl'un
aayon 1,hna, l f assaat du aut&amp;Un;. Il.et S.tùrunls tl, r•~rdlflii
,.,. le Ci,4 le
dt Voltaiœ sur Corneille, que
ils denoua ? • La critique, dit M, La,;err~, est une fol'llle,
ncate eyitre toutm, de b.- c:réatioo intelleataelle, oa eHe a
point. • L;e critique au, ora,oo. ltleo, jusqu'ici, n'a, JIO
snndfc:bole et nom nom MfolÙSIOD• de voir M, ll.aa,~
totU'Dff Je clœ en DOUJ. aanoaçaot un grand oump ee
.olumel sur acnaa. Ce qu'iJ a.6aittUr Goethe, sûr Mistral
le monft_.i 6daiœ par fadmiration, qu~od ilparledeltra qa'il aime, qu'avceglé PF le parti-pris, lorsqa..d •
lue dam f &amp;eintemcmt. Rien de pl111 dangereux qu"un
œment manqué a dit And~ Gide : il 1e retourne co~
autem. Sam pretendre le retourner contre M. Lanene-,
uou-.e dans les Cbt,p,Jhs un petit exemple aaez curie\R
lequel je termine.
Parmi le. ennemi• de M. Lasserre figure le philosophe
kheim. L'article sur Nguy lui e9t une occaaioo d'inqui6ter
JINIDOire d'ùn sociologue dont 011 peut dilCllter certtailllilll
œuvres, mais dont j'admire trop le labeur et dine l'i
poor,laillet; paner sans protestation le cWguisement' ftl'IOge
lui ioftige ici M. I..ateem=. ous apprenons que

U'ftDATIIIIB

,..,

.. cullmt ±ripe, la IIMialJiti haçaile iGDt . . ,.,.. . . .

tflll_dgwe,em.1

r

ifaill_,.

m·

en.,,,,,,,..,.,

, sa dostrine se r6duisait à ce poim : tout œ que les socMt~

c.ivilil6cs et c.e1Jes-la sunout qui se sont crua plus civilis6cs que
autres, ont adopcê. pr.uiqué, approuvé jusqu'ici en fait de Ql0IUlt,
\fadiùODS, de sentiments généraux et de golhs, en fait d'inslitutioo&amp;
téraircs et pédagogiques, tout cela .a des raisons d'être au sujet
quelles les esprits les plus éclairés de ces siècles sont plonga dlM:
plus compl~ illusion. Tout cela 11'est... qu':autaat de sn"lvanœs,
ou moins ~ohm et mmsform~. du
ou culte des anü'l!lllllf!!
du tùoa ou fitichisme, qui 4istinguent les 90Ciftés primimes. Le

'°'""

~ntel raconte-à ta fin le -~11111"ett 17~ileldell• moyen, ~ m r ane hrne, cscitet- fa popuhliea•
çant ce fàit ~table- : le- 4espt,tisme, pom-jeœr m
• pNpie de- Paris erlai- anaoncer œ q,ri ra-Ait, wuit
.• tontes les- portes de- la 9ile- d's liem •~ 1mJai1e ~
•ill.saient d~s chaînes. Il_ en tremblait d'indigoation, et IOlt
Mltoi:re aussr, de façon sa pathétique que Marmontel se dit
après tout cela pouvait ~tre vrai. Et, comme le Marseillais il
vo_ir. ~ il vit ceci: la chafne qui ~ i t les voitures ~
i était acaochée à des appliques de bronze, qui avaient la
e ~•un. mufle d~ lion, de caniche ou d'un animal approchaat.
,-qinabon du ç1toyen de la borne avait puissamment tra-

!°""."

Je ne crois poi_nt la So~~nne
et ~e sorbonagre n'est pu
..,,. de ma tribu. Mais Je pws bien dire à quoi se réduiteat
cbatnes que leur a vu vomir M. Lasserre. Le coun de socio• de Durkheim n'a jamais é~ plus obligatoire que les
• Seulement, lors de la réforme qui tendit à donner à
n d'apégation un caractère plus pédagogique, on dkida
les étud_iants candi~ats aux agrégatioo.s, et qui n'avaient pas
~nseagné, devraient assiater à quelques conférenus sur
rl!llhli~tion. On chargea de ces conf6rences Durkheim comme
aurait pu en charger n'importe quel autre professeur qui
accepté cette liche scolaire et sans éclat, et il traita chaque

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

année de l'histoire de l'enseignement secondaire au xrx• ~iècle.
Je puis assurer à M. Lasserre que la bifurcation de M. Fortoul
n'y était pas présentée comme un reste du tabou qui put être
attaché jadis aux arbres fourchus, et que, malgré le surnom de
bestiaux donné aux élèves de l'etlseignement spécial, Durkheim
n'établissait nul rapport entre le totemisme et cette création de
Victor Duruy. Je ne sais pas qui lui a succédé dans ces conférences qu'on a jugées, sans doute avec raison, utiles à de futurs
professeurs, mais elles n'avaient aucun rapport avec le cours de
sociologie, et même l'obligation d'y assister pour les candidats
aux agrégations était à peu près théorique : y allait qui voulait. M. Lasserre nous apprend que, Durkheim étant fils d'un
rabbin, cc son véritable personnage .é tait celui d'un trahi de l'antique lsntël, qui ne s'est, en dépit de Nonnale, de l'agrégation,
du doctorat et de tous les diplômes, que très superficiellement
frotté à la civilisation de l'Occident. » Je ne crois pas que Durkheim ait jamais fait à ses élèves l'impression d'un prophète
d'Israël, mais je vois fort bien que le citoyen sur sa borne et
M. Lasserre sur la sienne nous éclairent assez la psychologie de
ces nabis, comparés par Renan à nos orateurs et -à nos journalistes.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
. LE VOYAGE DES AMANTS, par ]tiles Romains (Edit10ns de ]a Nouvelle Revue Française).
Redevenir à l'improviste un lecteur : tout oublier comme sait
Ie fai:e ce passant entrevu auquel ne suffit plus ce qui l'entoure
et ~u1 demande à la parole écrite de susciter pour lui un nouvel
umver~ ;_ dès,lors, suivre de toute son âme le poète, que dis-je,
se préc1p1ter a ses côtés dans les aventures de sa sagesse et de
son audace, par moments même le croire distancé, mais au
détour l'apercevoir là-bas qui vous ouvre les voies : voilà bien
le plus allègre bonheur du critique. Il ne lui arrive guère, hélas
qu'une ou geux fois l'an, et encore ! dans la boîte de quelqu~
facteur_ a~~ larges pi~ds_ particulièrement favorables. II y faut la
cen~-m11heme comb10a1son heureuse, la seule valable, celle qui
décide des gr-0s lots ou des œuvres authentiques.
Aussi nous rappellerons-nous seulement tout à l'heure, si
vous le voulez bien, les abstractions à défaut de quoi, lecteur,
vous cro~ez peut-être que l'on n'a point qualité pour vous parler..• D'ailleurs celles qui se devinent à l'horizon de ce Voyaue
d:s Amants dont rnilà devant nous la perspective, ne manquC:.t
m de ~gure ni d'altitude. Mais laissons nous prendre d'abord
t?ut simplement : buvons à la coupe sans songer à l'art impéneux et savant auquel nous devons de pouvoir la toucher des
lèvres.
« Ils » sont là, tous deux, dans leur chambre. Mais quelque
chose leur manque et les murs les gênent :

Je voudm.is écarter un peu leurs panses dures
Qui font 1111e chaleur d'étable autour &lt;k nous .

. Le bonheur serait-il ailleurs qu'ici ? Ah, faire un geste
liberté et de fantaisie J
Si les mes et lu boule•mrds
Etaimt la suite de mes maim ...

ae

�726

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Tu entendrais soudain le bruit
D'utie fracture d'horizon.

L'imagination des amants voyage déjà. Elle évoque Marse~e
avec la formidable vision de Notre-Damé de la Garde, .et pms
Brest, et puis les délicates nuances de Paris. Mais est-ce assez
que l'idée ? Il faut vraiment partir.
L'express, dont une ode au rythme cahoté subit les, chocs.' ~t
tantôt le pur enthousiasme, tantôt l'insoleo.ce d une io1e
énorme : pourquoi ne pas faire comprendre ,à cett~ da~e
« qu'elle va perdre un de ses seins » ? Qm1.11t a ce br~ad1er
morveux~ s'il nese mouche~ tirons le signal d'alarme 1
V·oici enfin une ville belge au« clocher gonflé b ~
(M dirait?'"" ,itron
&amp;t tc,,nbé su,,- la .flèche i

(comme o.n joue à contempler son image dans cesr-eux aimés!);
et Amsterdam, ponts et brouillards, rues et !'loumtures, et cette
";sion si fine de la Hollande, où tout semble pareil:
A quelq11e femme dgle st riche
Muis rien n'a de trist,sse tnaWt ...
Et l'enfanu ~i 'IJimt d'ailleurs
Est reç1a tWJC un sourire ;

et Londres; et la Kalverstraat et Amsterdam de nouveau; et
Paris encore. Mais je vous laisse poursuivre la route a.vec cet
ami de prédilection et ce charmant profil féminin ...
Voilà. Est-ce déjà fini ? En vérité l'on a plus de goôt à
songer qu'à parler après avoir lu ce poème : laissez.moi pourtant vous demander ce qui vous y a paru le plus remarquabl~- Qu'il est bien fait, - me répondrez~vous sans doute. Qu 11
dit ce qu'il veut, et sait J.ussi sous-entendre et s~gérer à son
choix. Qu'il se sert d'un admirable langage, sür, stmple, sobre,
alerte.
.
Soit. Mais quoi, les critiques même qui ne se rende~t point
compte de l'importance de l'apport fait par Jute~ Romatns à la
poésie contemporaine lui reconnaissent volontJ.ers des .doru
exceptionnels d'écrivain. Et de fait, lorsqu'un poète s~1~ de
quelques mots habituels faire ]C$ vers émouvants que vo1c1 :

Sem le Joux awnir

Te souffler sur Ja joue
Comm.e un petit enfant
Q11'on embrasse dix fois,

ou tel tableau crépusculaire d'nne beauté magique:

n Sllll!UlÙ dans l~ur plus •oir
Une ll&lt;'ur.e â'il y.a t:t:JJ.t am.
f"'- craignais cot11ttie fit/# J,/essure
Le poiut ik la prnniè.ru!toile,

( or de pareilles trouvailles se rencontrent à chaque page. de
Jules Romains), sa maîtrise cesse d'être en question.
Que vous reste-t-il de ce livre, vous demander.ai-je donc plus
précisément ? - Des images ! Que d'images intenses ! - Ah,
lecteur d'aujourd'hui, j'atterulais bien de vous ces mots-là !
Visions éclatantes ou délicates, Apres contacts, contours de
passions et d'idées, certes, les qotations les plus audacieuses
foisonnent dans le Voyage des Amants. Lorsque Romains nous
parle du train " aux dents de loup», des trottoirs « couleur
d'avenir»., du monde qu'il prend avec sa main crparsarondeur,
comme le verre, » je crois qu'il témoigne d'autant de hardiesse
que ceux qui, après avoir vidé de sens le langage, secouent
leur vocabulaire dans un chapeau. Mais en matière d'art ce qui
importe encore plus que Paudace, c'est la sorte d'usage que l'on
en fait. Vous remarquerez que chez Romains l'image est fort
éloignée de ce simple Iôle d'illustration que lui assignaient les
romantiques, innocemment continués de nos jours par de naïfs
novateurs. Elle ne nous fait point seulement voir le monde,
mais connaitre la façon dont nous y participons. Elle est la
f~rme immédiate, retrouvée par une savante attention et un
cœur simple, de nos sensations, de nos émotions, de nos vouloirs, Comment un homme sent-il sa joie, sinon à ce que, dans
ce bout du del qu'il entrevoit, la lumière lui semble « gufrie ».
Un degré de plus : il « pousse comme un cri » cette tour qui
est devant lui. Un degré encore et :
. . . dau, u.nt arpke de fanjmY
Vctre vit ~" bl« ut soulevk
C amme,zm poids au b011t d'un bras te,iJtt.

�J

728

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

De même pour la douleur, l'amour, l'idée et surtout pour ces
émotions profondes et sans nom précis, sur lesquelles Romains
apporte souvent les documents les plus révélateurs.
Comprise de la sorte, l'image n'est plus une parure plus ou
moins ingénieuse mais le témoignage immédiat de notre conscience. Et dès lors la suite des notations et des métaphores nous
offre notre véritable absolu, dont la réalité s'accorde bien à ce
réalisme qui est au fond de l'art de notre pays.
L'élément intellectuel de ces poèmes est pourtant de toute
importance : c'est dans la composition qu'il faut le déc,:eler.
L'œuvre est vertébrée. Le plus éclatant détail y sait obéir à
l'ensemble. Le tout connaît chacune des parties: les unes construites en alternance ou en parallélisme, d'autres dessinées par
l'angle d'une décision, les détours de l'aventure, les méandres
du temps, d'autres élancées en un sursaut suprême ou recueillies
peu à peu dans les paumes de la méditation.
Cette autorité du poète sur la matière qu'il façonne ne se
laisse nulle part mieux discerner que dans le rythme - la musique d'une poésie en est la confidente. On' sait que la forme
prosodique créée par Romains en vue des vastes ensembles
qu'il aime à établir est celle du vers blanc employé par strophes
ou larges laisses de même mesure. Il sait user des possibilités
de cette rythmique avec le sens le plus subtil et obtenir décisivement ce qu'il iui faut, même par les moyens les plus contradictoires en apparence. C'est ainsi que le Voyage des Amants
semble à la mémoire écrit en vers libres tant les mètres y sont
variés, tandis que chaque page donne à la lecture une incontestable impression de régularité,
Mais je :veux. vous laisser seul avec ce beau poème dont nous
venons dè nous entretenir de façon sommaire. Laissez-moi
pourtant vous demander de vous · apercevoir qu'il offre en
dehors de ses propres mérites celui de compléter l'une des
œuvres poétiques les plus importantes de notre temps. Une
œuvre qui ne vise point à l'éblouir mais sait lui apporter s_a
véritable image. Après la puissante affirmation de la Vte
Unanime, les intuitions des Odes, les larges vues d'Europe,
l'âpre et fruste et autochtone Cromedeyre-le-Vieil, le Voyage des
Amants a cette grâce qui est comme le bonheur de la force.
Ce li-ne ne marque pas avec moins d'éclat dans une certaine

NOTES

série de créations poétiques qui, continuant des efforts antérieurs

à la guerre, ont paru depuis celle-ci. Loin de moi, j'y insiste,
l'intention de rien contester ni au talent, ni au génie de tels de
nos aînés immédiats, ni de diminuer l'intérêt qui s'attache à
diverses tentatives dont nous sommes témoins. Mais il me
parait qu'une suite de réalisations telles que : Elégies de Georges
Duhamel, le Cbant du Désespéré de Charles Vildrac, les Poèmts
de Georges Chennevière et ce Cromedeyre-le-Vieil et ce Voyage des
Amants de Jules Romains, ( œuvres qui malgré les différences
individuelles offrenct de si profondes affinités réciproques), a le
caractère tout particulier dans le chaos de la poésîe actuelle
d'enYisager l'ensemble des problèmes qui se posent actuel.
lement .'i l'art et non point seulement tel ou tel d'entre eux :
bref, de tenter l'essai d'un style. Un style dont les traits principaux semblent être : une technique poétique libre mais avertie
des exigences du rythme et respectant les conventions du langage pour pouvoir disposer de ses ressources ; la recherche du
vrai dans le sujet comme dans la forme ; l'expression directe
des choses sans symbole, ni allégorie ; cette étude passionnée
du modèle humain d'où sont soJties toutes les rénontions de
l'art, poursuivie avec un sens profond de la fraternité humaine ·
.
'
la mise en œuvre d'un acquis aussi large qu'il se peut, aussi bien
intellectuel que sensible ; la tradition non point reçue du passé
mais retrouvée dans le décours à jamais identique des choses,
encore que ces écrivains ne se croient point di•minués de deYoir
à des maitres; l'œuvre enfin tout entière établie en vue du lecteur qui doit y entrer non point lorsqu'enfin elle lui parvient,
mais dès qu'elle commence à exister.
Les tendances communes à ces écrivains et à quelques autres
que je pourrais citer à leurs côtés seraient peut-être plus exactement connues du public si, chacun d'eux travaillant en toute
indépendance, ils s'étaient plus souciés de l'ensemble qu'ils se
trouvent former presque involontairement.Mais le principal n'estil pas que nous nous trouvions en présence, non seulement d'une
nouvelle conception de la poésie, mais surtout d'un groupe
d'œuvres où elle se trom·e incluse? L'apparition, et l'apparition
non isolée d'ouvrages forts, simples et vrais tels que le Voyage des
1mants me paraît bien l'un des plus solides motifs que nous puissions avoir de faire confiance à notre temps.
LGC DUR'rAIN

�730

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.ilSE

731

NOTJSS

Celui gui Jlt!urit
A tous tn$.S printemps,
Celui-là 1n'a tout donné.

***

ÉLÉGIES, par Georges Duhttmel (Mercnre de France).
En mars, certains soirs, les nuages se mêlent aux chaînes de
montagnes tandis qu'une brume d'argent cendre la plaine. Des
rayons fumeux pleuvent de la nue, et s'écartant en gerbe, se
déplaçant lentement, balaient les crêtes d'un or pile et fluide.
Les étranges jeux de lumière dans ces amas confus de-vapeurs.
Est-ce la pluie, là-bas, est-ce le soleil ?
Les Elégies de M. Georges Duhamel font songer à ces incertaines soirées du temps de l'équinoxe: mais pourquoi? On n'y
saurait trouver de paysages touchés avec minutie. Même il n'est
parlé des choses agrestes, semble-t-il, que lorsque la joie
qu'elles donnent prend une valeur morale, - métaphysique.
A peine si deux, trois traits, parfois font tableau, de même
qu'en un site pluvieux d'avril la touffe sombre de quelques pins
et le jaune éclatant d'un champ de colza:
Rouges, les j/eitrs, et plei11es de rancune,
Et le mépris patient des platanes.
Et le silence épuisé d'une allie
Oû ranpe et meurt une ru11Îe11r de

n111.

La manière de dire de M. Duhamel semble se jouer toute
dans « la clarté timide abreuvée de brumes &gt;&gt; dont il parle. Ces
brèves chansons grises où du précis traverse l'imprécis, elles ne
montent pas, comme les alouettes, par bonds au-dessus de la
lande : modulées on ne sait où, dans le brouillard, elles ne
pleurent point, elles n'exultent pas non plus. De fines, de
libres cadences, un ondoiement transparent qui brouille un peu
la mélodie.
Si je l'ai cl1erché,
Ce n'tapas en moi,
Mais bars de m~ .solitraù.
Si je l'tli clurcl,i,
C'est dans ton déurt,
Immense 111011de cn11e111i !

Celui qui gémit
Mo11 g-étnmement
Et r.essemble à ma détresse,

C'i::st su~ an rocher,
C'~st diuis un pdlis,
C'e,st aux ranuaux d'u,u ro11&amp;e 1
Qu'ingrat J'ai chercl1é
Le signe, le mot,
Le maftre et le comp;ig11.011.
Rien n'a timoign'é /
Sl!fd enc/J're
Avec ce miroir sté.l'ile.
Seul I Et vos sanglots
0 frères, jamais
Ne m'ont si bien déchiré.

Je tuis

Le charme de ces rythmes sans rimes demeurerait peut-être un
peu suspect, comparable à celui qu'ont les traductions de certains
poètes étrangers. Mais il y a autre cho-se, ici, un vague, un
doux-amer enchantement, né d'une rencontre dans le clair~cur entre la siccérité directe, et je ne sais quel énigmatique
lynsme. Encore, parler de rencontre, c'est mal dire : ces
poèmes ne seraient-ils pas mystérieux précisément parce
Q\l'individuels ?
M. Duhamel fait un sort à des choses plutôt indicibles, mais
profondes en nous, à ce qu'on eflt appelé jadis les allées et
ven?es de la grâce. Oui, à travers les jours, souvent &lt;1. sans
gloire et sans grâce», les hasards de l'âme. Les lecteurs de la PosSlssion du M()nde se souviendront des pages où il est conté
comment la vue d'une bâche mervei11eusement jaune et verte,
ou un autre jour l'odeur de ces fleurs épineuses de la lande q1;1e
les paysans appellent des arrête-bœufs, peuvent réconcilier un
homme avec la vie. 0bermann, dans les pâturages du Titlis, eut
le ~ême coup au cœur en respirant une jonquille: « Une jon~
qu1ll_e était fl urie, C'est la plus forte ~xpression du désir:
c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur
destiné à l'homme ... ,,
En somme le sentiment d'une promesse, et si intense qu'il
emporte tout doute, Pour un Jammes, un Oaudel de tels

7

,

'

�733

SOTES

ïP

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

émerveillements sont comme l'entrevision du paradis perdu,
dans lequel nous ne cessons de vivre, mais que jusqu'à la mort,
nous ne saurons pas voir. Pour Obermann, pour M. Duhamel,
si la parole est certaine, son sens, en définitive, ne reste-t-il
douteux ou fallace? Ces Elégies - c'est leur charme, est-ce leur
péché? - donnent leur coup d'aile au-dessus d'un paysage de
brumes ...
Un rayon leur vient, d'ailleurs, quand les inspire la tendresse
humaine. Large rai qui glisse entre les collines pluvieuses,
éclaire les baraquements maussades, et frappe les couchettes
où des hommes, des soldats, laissent étendre avec indifférence
leurs membres froids et blessés.

HENRI POURRAT

*

* *

JEAN-LUC PERSÉCUTÉ (nouvelle édition) et LE
CHANT DE NOTRE RHÔNE, par C.-F. Ra11111z. (Georg,

à Genè,ve).
La renommée de M. Ramuz, qui est très grande en Suisse
romande, s'est jusqu'ici peu répandue en France, et beaucoup de
Suisses nous taxent, à ce propos, d'injustice, ce qui n'est pas
sans quelque vérité. L'éditeur Georg en a publié récemment deux
volumes, tous deux d'une grande beauté d'exécution matérielle,
et sur l'un et l'autre desquels un Français portera des jugements
assez différents.
Le Cba11t de 11otre Rhône est un poème en prose à la gloire du
Rhône, figuré comme le père du pays qu'il traverse et que
M. Ramuz chante avec un bel enthousiasme de vigneron vaudois. Ce poème c'est un jus de raisin écrasé qui coule sous le
pressoir, fumeux et trouble, encombré de peaux de raisin, de
pépins et de boue, en style dionysiaque vraiment cahoté et barbare, où se détachent quelques morceaux verveux sur bien des
pages sans intérêt. Sans intérêt pour nous tout au moins. Il est
très possible, il est même fort probable que cela a une saveur
locale très prononcée et que lu à Vevey, à la fête des vignerons,
cela réjouirait bien des cœurs, et le 1nien d'abord si je m'y trou•
vais. Lu sans atmosphère favorable il en reste peu de chose. ..
li n'en est pas &lt;le même de Jean-Luc persécuté, roman déJa
ancien, mais que M. Ramuz a écrit à nouveau et présenté avec

beaucoup de changements en général très heureux, - à peu
près comme M. Claudel quand il a récrit Tète d'Or et la Ville.
Jea11-Lt1c est vraiment d'uH bout à l'autre un fort beau morceau,
pris dans un rythme rude et simple, et dont l'émotion triste
et brutale constitue une note d'art qu'on ne trouverait nulle part
ailleurs. Il est rare que l'illustration d'un li\ re n'arrive pas à le
gâter. Ici les gravures vraiment font corps :n·ec le récit. Ce sont
de beaux bois simples et solides, et leur présence nous aide singulièrement à évoquer les personnages du roman, et surtout
Jean-Luc, qui sont aussi des « bois ». L'art de M. Ramuz est
bien d'un graveur sur bois ou plutôt d'un sculpteur sur bois :
quelque chose de natif et de franc qui porte la marque de l'outil.
Son parti-pris de simplification réussit sur tous ses caractères,
mais particulièrement sur celui de! Jean-Luc, un paysan mélancolique, trompé par sa femme, qui devient fou, la bn1le, se tue.
Ce tableau de vie rustique et de folie est plein de fatalité pesante
et triste. On fait souvent au style de M. Ramuz des reproches
divers, et certains de ses ouvrages peuvent en partie les justifier.
Mais on ne rencontre dans Jean-Luc rien que de sain et de
robuste. Le dessin de la phrase appartient bien à l'auteur, et
l'oreille ne tarde pas à y prendre une grande satisfaction. On
dirait par instant du Péguy discipliné. Le grand plaisir que
donne ce style c'est qu'on le sent proche d'un parler, rafraîchi à
la source vive d'un langage local que je reconnais assez proche
de celui de Franche-Comté et de Bourgogne : je ne parle pas
des mots, mais du dessin de la phrase, qu'on regrette de ne pas
trouver aussi rustique et aussi pur dans le Cba11t de 11otre Rbô11e,
où vraiment trop est trop.
ALBERT THIBAUDET

*

* *
. UN HOMME HEUREUX, par Jean Schl11111berger (Edi&lt;10ns de la Nouvelle Revue Française).
Suivant un usage de plus en plus répandu, c'est le héros
même qui est aussi le narrateur dans le récit de M. Schlumberger. Il faut peut-être chercher l'origine de ce août dans un
1ésir de concilier la littérature personnelle et Ïa littérature
impersonnelle, quand l'une et l'autre ont fait leurs preuves et
se sont révélées chimériques. Puisqu'on ne peut, à aucun pri.i:

.

'

�734

.,

LA ~CUVELLE REVUE FRANÇAISE

être tout à fait « objectif» et s'écarter soi-même du roman
qu'on é&lt;1:rit; puisqu'un roman tout « subjectif» ne saurait être
un vrai roman, à hér-0s divers et vrvants ; on a trouvé ce compromis de s'objectivei, si j'ose dire, dans un antre sujet, et de
faire passer de soi auta11l qu'on veut dans son héros, sans être
pour ce tnité d'intrus.
Blaise Eydieu est au soir de sa vie ,. il a terminé son ouvrage ;
pour son fils il jette un regard sur la route parcourue, e! il en
fixe les aspects. Il n'en retient, il n'en dégage que lt$ lignes
essentielles, la part profond'e de la vie, celle qui vaut qu'on s'y
attarde, et que les enfants ne connaissent pas. Délié du devoir
de garder son prestige pour gouverner et élever, il peut s'ouvrit
en.6n, et offri-r :\ son fils le don de son âme véritable, et de sa
propre expérience. Double cxpéri-ence, il a vécu, i:l a considéré
sa vie et connu les raisons qui la firent ce qu'elle fut. Double
fruit pour ce-l'ni qni receTra la confidence.
Curieux de son âme et de ses mouvements, il va chercher
d'abor~ les causes lointaines et profondes qui, avant que Fâme
fût même.conçue, préludaient;\ ces mouvements, et de-vaient,
par Ia suite, orienter ses élans. Qu'elle cédât tour à tour aux
influences opposées qui la sollicitaient, mieux qu'aux influences,
aux forces qui }'·avaient formée, on qu'elle réagit là-contre, elle
sllpporta le poids de ses hérédités: et lorsq_ue, épanouie, semblant vivre par elle~même, cette âme pa,aî~ choisir et agir
librement, elle serait inconcevable, sans u~ p~ssé plus ancien
qu'elle qui l'enroule dans ses liens di-vers.
« To11te la vie d'une famille s'est nouée- autour de moi. Les
expériences de deux générations se sont, contredites, répétées,
complétées. Jamais ces sortes de débats ne sont clos. » Du
moins, grâce à lui, ils sont éclairés, et son fils, averti, pourra
diriger des instiocts, dont il connaît et l'origine, et les jeux
opposés, et l'effet .
Il faut louer d'aoord M. Schlumberger d'avoir suivi son ptan.
Il a proscrit de son récit toute la part proprement desaipti've,
tous ces décors purement pittoresques, qui ern::adrent une â~
sans se- fondre en elle. Cela, c'est la matière des contes que fait
le voyageur, à son retour, et le fils tes connaît déjà. Il 1;1e subsiste d'U cadre, de la ,ie courante, que les souvenirs que t'àme
en coi1sene, et qui l'ont marquée de leur, empreinte, non ces

JID1'ES

73S

vues panoramiques que la mémoire soUicitée peut reftéter, ma·i3
dont ene ne retient pas, .l jamais captive et vive, l'image. Ainsi
dépou-illée, dénudée, l'œuvre n'est point devenue sèche, mais
puissante; et ce n'est pas un procédé ingénieux pour dissimuler
lJlle absence affligeante du sens descriptif (qu'on lise seulement
la chute du grand cèdre Jéroboam : qud ami des forêts a rien
écrit qui soit plus émouvant, plus sobre et' plus re1:entissant ?) mais la concision d'un homme qni, poursuivant son âme
à travers ses détours, ne veut pas s'écarter des voies au long
desquelles elle chemine.
S'il faut maintenant apprécier le héros, je le plaindrai, sarni
le louer. Sans doute il est le champ d"nn débat d'influences;
ln!Îs il c~de à ces influences, il ne dirige pas la Jutt-e, il n'est
pas maître de son âme. Ce n'est rien sans doute qtie de posséder
les conditions du bonheur; il y faut une âme sereine, capable
d'apprécier les biens dont elle dispose, tournée à les défendre,
tendue contre les événements., et contre sa propre faiblesse.
Blaise Eydien est une âme inquiète, inégale au bonhe.ur, moins
attachée à se dompter, qu'abandonnée à suivre tous ses élans,
où qu'ils l'emportent. La vie a disposé autour de lui tous les
agréments régulfers ; mais elle a, par un jeu inverse, déposé
en lui le goùt m~me de ce qui lui manque. Comblé, il ne désire
pas davantage; il désire autre chose. Connafssant son bonheur,
il ne le goût-e pas ; il y renonce enfin, non qu'il se considère
indigne de si grands biens qu'il n'a pas conquis, mais qui lui
sont offerts, ni qu'il veuille les mériter, en les sacrifiant pour
un moment, ou bien, eh les abandonnant, leur rendre un
agrément qui se trouve épuisé par la possession ( quoi qu'il y
ait aussi un peu de tout cela). Il part, poussé par le désir de
calmer rappétit d'aveRtures, d'indépendance, de liberté, de
sol.itude, q1.:1'il a hérité de son père, et qui l'empêche, en T'agitant, d'apprécier ce qu'il sait paurtant qui a du prix.
Il sent la chaine et rêve de partir libre et seul, vers des hori2ons lointains, dont l'incertitude l'attire, plus qu'elle ne
l'enchante. Proprement, il ne s'élance pas, volontiers, vers un
bm qu'il a fixé ; il s'abandonne à l'instinct qui l'entraîne,
jusqu'au jour où, sa force instinctive épuisée, il pourra
revenir goûter'le bonheur qu'il a fui, et renouer des liens dont
il ne sentira, dès lors, que la douceur. Admirable carence de la

�736

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

volonté directrice·, cet homme énergique est sans puissance
.
contre lui-même ; peut-être la fortune l'a-t-elle trop bien servi,
qui ne lui laissa pas la tâche de com~léter ses dons. Indépendance liberté solitude, il fait verser bien des larmes, pour que
ces b:.,ux vis;ges puissent lui sourire de près. Le soir vient; le
vieil homme las libre, indépendant, solitaire, a pour compagnes désonnai: ces ~o-ures jadis ch:rmantcs: auj_ourd'hui
fatiguées, et vides de promesses. Leur presenc~ lm es.t 1mpos~e,
qu'il convoitait naguère ; il aurai~ mau~a1se gra_ce a sen
plaindre: il possède l'objet de ses désirs, mais se_s désirs se s?nt
éteints. Il n'en reconnaît pas la grâce, et, dernère cette tnste
compao-nie il reo-arde le beau cortège des morts aimés, qu'il
0
t&gt;
·11e de
abandonna ' autrefois
; il pleure sur leurs fantômes, et tac
les faire revivre. Voilà un homme heureux.
LOUIS MARTDl· CHAUFF1ER

*

L'ENFANT PRODIGUE DU VÉSINET, par Tristan
Bernard (f:lammarion).
L' Avare de .Molière ao-it en avare, le }vtisa11tbrope en misanthrope. Mais l'Enfanf prodigue du Vésinet, qui est veule, timid~,
irrésolu, agit de la façon la moins conforme à son caractère : 11
décide d'abandonner la maison paternelle plutôt que d'épouser
l'héritière qu'on lui destinait; il met son projet à exécution et
gacrne courageusement sa vie comme précepteur d'ab~rd,
co~1me comptable ensuite ; il sganarellise son patron ; 11. a
l'énero-ie d'abandonner sa bonne ami~ pour regagner le bercail,
où il best reçu à bras ouverts ; enfin, vite lassé du pot-au-fru
familial, il retourne, cette fois avec l'assentiment de_ s~s par~nt~
et une grosse commandite, auprès de son patron q~1 I associe a
son commerce. Si Tristan Bernard ne le démontrait, comment
imaginerait-on que le héros de cette histoire mouvementée est
un autre Triplepalle ?
.
C'est que les hommes sont tous Jes Tnplepalle, quelle _que
soit leur façon d'agir et fût-elle en apparence la plus énergique
et la plus cohérente. Tristan Bernard n'est pas un observateur
réaliste c'est un théoricien qui a une idée préconçue sur la
nature humaine et l'illustre par des exemples. L·a diversité des
caractères n'est pas ce qui l'intéresse, c'est de les ramener

NOTES

737

à un commun dénominateur, à la manière d'un La Rochefoucauld, qui décelait l'amour-propre à la racine de toutes
les actions et de tous les sentiments des hommes.
Ce que l'auteurdesMémoires d'un ]e1meHommera11gey découne, c'est, sous toutes ses formes, la paresse: paresse physique,
morale, paresse de volonté, paresse de sentiment. Et il choisit
tour à tour les personnages de ses romans et de ses pièces
parmi ceux qui se plient le plus docilement à sa théorie (Triplepatle, Danseur inconnu, Mari pacifique, etc ... ) et parmi ceux qui
semblent la contredire le plus expressément et représenter icibas la violence aveugle (les assassins d'Amauts et Voleurs), la
continuité dans l'effort (les boxeurs de Nicolas Bergère), le sangfroid et la suite dans l'action (les diplomates de Secrets d'Etat).
Le comique chez Tristan Bernard ne naît pas de la peinture
directe des ridicules ou des travers, mais de la disproportion
entre les mobiles, les moyens mis en œuvre et les résultats
obtenus. La comédie ne s'alimente plus chez lui d'une croyance
aux vices, aux faiblesses, aux ridicules, aux travers, bref aux
caractères des hommes. Il ne croit ni aux uns, ni aux autres
parce que sa théorie sur la paresse le détourne de croire aux
passions ou même aux instincts.
Livré à lui-même, l'homme ne devient pas une brute, il ne
se ravale pas au niveau de l'animalité, comme le soutiennent
les prédicateurs ( dans la première partie de leurs sermons) et
les romanciers naturalistes, d'un bout à l'autre de leurs œuYres.
L'homme, livré à lui-même, aspire à l'inertie de la matière.
L'immobilité, mère de toutes les paresses, règle du nirvâna,
que les Stoïciens muèrent pompeusement en ataraxie, est
sa loi.
S'il bouge, c'est parce que le hasard le déplace, sïl croit
avoir envie de bouger, c'est à cause de son imagination. L'imagination, sous toutes ses formes: vanité, bovarysme, aspirations
romanesques, appétit de gloire, etc ... , voilà ce qui distinQ'Ue au
r
.
ô
1ond un homme d'un caillou. Encore faut-il remarquer que
cette imagination n'est pas un produit spontané de l'individu :
elle lui est arrivée par l'intermédiaire de la poésie, de l'histoire
.
'
tt11roirs déformants et ennoblissants de l'à jamais morne et
inerte réalité. La paresse plus l'imagination, c'est tout l'homme.
Qu'on y ajoute le hasard, c'est toute la vie. Telles sont les deux

47

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

équations fondamentales que développe T_rü,tan ~emard et dont
i\ ne s'écarte pas, même dans les plus petits détail~.
Voici, empruntés au texte de l'Enfant Prodigue, quelq1.1es
exemples de « végétalisation » ou de « minéralisation » d~
l'humanité : « Très peu de sourcils avaient poussé dans les mvirons de ses mornes yeux. » (p. 20). - « Jules Zèbre, remisier
vénérable, très entouré de barbe et de cheveux blancs. &gt;&gt; (p. 8).
_ oc ... Mlle Irma. Le jeune homme éprouvait un vrai mal
de mer devant cet océan de fruleur. &gt;&gt; (p. 27). - &lt;t Mme Orega •.. ne semblait plus très ferme, comme si, au cours de son
existence, elle eüt été plusieurs fois gonflée et diffonftée. »
(p. 48).
L'outrance même de cette philosophie masque ce qu'elle
comporte de dégradant pour l'homme. Le déterminisme absolu,
présenté en action, est toujours comique, car il se heurte à
)'incrédulité intime des spectateurs ou des lecteurs, et leur permet d'en rire sans contrainte, ni arrière-goût d'a.roenume. Les
procédés v~udevillesques n'en sont que l'a~plic_ation mécanique, le vaudeville étant un engrenage une fois mis en marche
et dont on ne s'évade plus. Tristan Bernard dépasse ce bas
degré de comique, en l'appliquant non pl~ aux actes, mai~
aux sentiments, en substituant sa psychologie passe-partout a
l'étude directe des caractères.
Là où les sentiments les plus di"9"ers sembleraient de mise, chez
un assassin, un héros, un automobiliste, un boxeur ou un diplomate, placés dans les situations les plus dissemblables, nous
voyons inÙlssablement reparaitre, et de la manière la plus pla~sible, l'éternelle paresse et l'éternelle imagination. L'~ftet
comique bien connu de la répétition se double de celm de
l'inattendu.
Cette méthode permet d'agrandir le domaine du rire de tout
le dramatique et même de tout le répugnant. Molière, remarquons-le, est le seul qui nous ait fait rire avec des vices ;_I~
moins grands que lui n'osent aborder que les mœurs, les n~cules. Et-Molière lui-même doit s'en tenir aux vices les moins
affreux, les moins anti-humains. Certaines scènes de l'Avan
confinent au drame, on a eu raison de le répéter. Harpagon e5t
par moments aussi tragique que Mithridate et que Gr~ndet. Au
lieu que Tristan Bernard, en dissociant l'acte des senuments de

NOTES

739

son auteur qui en reste toujours irresponsable, peut, sans nous
gêner, fabriquer du rire avec n'importe quoi, et notamment
avec la maladie, la mort, le meurtre.
On voit du coup le revers de la médaille : ce comique ne va
pas sans monotonie, et surtout, la part d'humanité profonde
des personnages est très réduite. Ce ue sont jamais des fantoches, mais ils ne sont que partiellement humains. Les seuls
personnages qui soient complètement vrais, ce sont Triplepatte
et le Jeune homme rangé parce qu'il sont les seuls personnages
dont les actes et les sentiments soient d'accord.
Sur ce fond comique qui lui est personnet, Tristan Bernard
greffe toutes les sortes de cornique traditionnel : celui par
e~emple dont abusa Scaron dans Je Virgile tra1•eslî et qui con•
s1ste à montrer les petits côtés, !es b-esoins bàs de la nat'Ure
humaine au moment où un grand geste devrait être accompli,
ou encore la dissociation des expressions toutes faites ( « Le
';ai cidre commençait à lui donner d'authentiques crampes
d estomac » ou : « Il leur envoyait mille baisers, pas un de
plus, pas un de moins )) ), sans oublier le comique des mots
et . celui des noms propres, ou les plaisanteries les plus
faciles sur la bureaucratie et Je téléphone, Il y a de tout cela
dans l'Eufa11i
Prodiuue.
:J'
"
Tristan Bernard est, a.vec Courteline, le plus grand d,e nos
auteurs comiques d'aujourd'hui. La différence fondamentale
e?tre les deux, c'est que Tristan Bernard tire ses effets les plus
surs du manque de volonté, Courteline du manque cf intelligence des hommes. Les héros de Tristan Bernard ne sont
presque jamais inintelligents, toutours abouliques, ceux de
Courteline, prodigieusement actifs et entreprenants, toujours
stupides.
BENJ,\:lll~ CRtMJEUX
*
*

« ...

*

MAIS L'ART EST DIFFICILE

», par

Jacques

Boulenger (Flon-Nourrit).
M. J~ques Boulenger a du bon sens, un beau style, de la
modération (sauf quand il se précipitey pour le déchiqueter, sur
ce pauvre M. Vandérem : eh ! si ce critique est si mau,vais
mérite-t-il tant d'intérêt ?). Ce sont trois vertus assez rares, e~
un temps où la prétention d'avoir des idées neuves détourne de

�LA NOUYELLE REVUE FRAKÇAISH

peser la valeur des \·ieilles idées, d'y faire son choix, de rajeunir, par quelque application ingénieuse ou par quelque façon
nouvelle de les dire, celles qu'on trouve qui sont justes, de
réfléchir, en un mot ; où l'art de s'exprimer devient d'autant
plus tortueux qu'on ne sait plus très bien ce qu'on veut expt:imer, et où l'obscurité du verbe dissimule, sous ses ténèbres,
l'indigence de la pensée ; où l'on ne sait guère observer, entre
la rage du parti-pris et l'indifférence parfaite, ce calme élégant
de l'esprit, qui comprend, apprécie, et goûte ou rejette, mais
d'abord s'intéresse et ne se passionne pas. A cause de ces trois
vertus, on lit M. Boulenger avec sécurité. Il en a d'autres. Il a
du goût, je veux dire qu'il savoure, et qu'il choisit ses mets, de
la finesse, de la clarté, et de la politesse. Peut-être un peu trop
de politesse, et peut-être une politesse un ;eu trop intéressée,
quand les lauriers qu'il célèbre sont brodés sur des parements ;
du moins, s'il force la louange, elle ne tombe pas à faux, et ce
ne sont pas ses compliments qui détonnent, mais leur excès qui
surprend.
Je me per~ettrai un reproche. Il arrive à M. Boulenger d'annoncer, avec le sourire satisfait d'un homme qui va tout casser:
cc Attention, vous allez bondir. Je vais dire tout le contraire de
ce qu'on pense ». Et il le dit, et l'on ne bondit pas. On est un
peu déçu ; on attendait une idée originale, on trouve une idée
juste, que tous les bons esprits reconnaissent et saluent, dont le
défaut est seulement d'être précédée de quelque fracas. Il me
semble qu'une idée originale se conçoit autrement, et que de prendre le contre-pied d'une erreur courante est une preuve de
rectitude d'esprit, plutôt qu'une grande nouveauté. Regarder à
l'endroit une face qu'on a coutume de considérer à l'envers, est
bon ; découvrir une vue nouvelle, faire voir un aspect inédit
d'un sujet est meilleur. M. Boulenger n'y manque pas ; et il le fait
sans un prélude de fanfares. Ma critique est petite, qui n'atteint
pas la valeur d'un esprit, mais signale un défaut de présentation,
et la seule faiblesse de ton qu'on rencontre dans son ouvrage.
M. Boulenger a beaucoup lu ses grands prédécesseurs ; il ne
les a pas assez oubliés. On songe quelquefois, en lisant ses
pages : « Tiens, je connais cela ». Il n'en est rien ; on est abusé
par une ressemblance de forme, voire de tour d'esprit ; on a déjà
lu, dans Lemaitre ou dans Sainte-BeuYe, sous une apparence

NOTES

74 1

analogue, des idées du tout difffrentes. C'est un dano-er · est-ce
un défaut? Une bonne façon de dire garde son prix, ; 0 u:VU que
l'on dise autre chose.
Ce critique intelligent, curieux, Jucide, et honnête homme,
est un bon guide. Il tâche à faire connaître la valeur des livres
~~•~ ét~di_e, e: non pas_ ~eulement ~ :aire :pprécier la finesse,
1_mbémos1té,_ 1art du cnt1que. La cnt1que n est pas pour lui une
simple occaswn de briller; cela encore est une rare vertu.
LOUIS ~!ARTIN·CHAUFFJER

*

* *

L'ONCLE VANIA, par Anton Tchékhoff (Représentations
de M. et de Mm• Pitoëff au Vieux-Colombier).
En France, nous ne connaissons presque pas Tchékhoff - et
ce ne sera pas la dernière fois que nous devrons rougir de nous
être laissés devancer, dans la joie d'admirer, par tous les peuples
de l'Europe. Un premier effort fut tenté, à la fin du siècle dernier, pour attirer notre attention sur Tchékhoff. Mais à cette
époque-là, nous avions tout à découvrir; et il n'est pas étonnant
que de grandes figures comme Ibsen ou Dostoïevski aient absorbé
le meilleur de notre curiosité. Chez l'un comme chez l'autre, c'est
toute une orientation nouvelle que nous entrevoyions, un
métier nouveau que nous apprenions. Tchékoff ne pouvait rien
nous offrir d'équivalent. Son apport, pour être goûté, réclamait
un terrain déjà déblayé et des yeux accoutumés à reconnaître
quelques nuances dans ces fameuses « brumes du nord » où les
gens d'esprit prétendaient ne rien distinguer du tout. Mais le
moment semble venu où nous allons pom·oir faire sa place à cet
écrivain : plusieurs indices tendent à prouver que la curiosité se
tourne vers lui, et les représentations de l'011cle Va11ia contribueront à faciliter cette prise de contact.
Elles ne suffiront cependant pas à conquérir d'un seul coup
ceux qui ne connaissent rien de Tchékhoff, car son œuvre est de
celles dont on ne voit pas Ja portée tant qu'on demeure à la
périphérie. Elle use de moyens si discrets qu'elle paraît d'abord
grise et risque de se voir traiter, à cause de sa politesse même,
s~ns considération suffisante. Pour discerner ce qu'il y a d'original dans le ton de Tchékhoff, il faut le recoupement de deux
ou trois ouvrages. La stagnation, l'ennui où vit la province

�74 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

russe et que Tchékhoff peint si puissamment, ce n'est que par la
répétition des mêmes thèmes qu'il peut les faire comprendre. Ne
nous étonnons pas qu'en ce premier essai, la curiosité du public
soit allée à l'interprétation avant de parvenir jusqu'à la pièce.
Mm~ Pitoëff trouvait, dans un channant rôle de jeune -fille, l'occasion de faire valoir ses dons éminents de vérité, d'émotion et
de fraîcheur. Quant à cet oncle Vania qui devrait incarner l'âme
même de {a province russe, cet homme accablé par la mono •
tonie de sa vie, jeté dans le désarroi par la présence d'unefemm e ·
venue de Moscou, puis qui reprend péniblement la morne tâche
où il se sacrifie pour nourrir les vaniteux et les égoïstes de la
capitale, ce personnage, le plus important de la pièce, passait
au second plan par la faute de l'acteur qui en avait la charge .
L'œuvre tout entière s'en est trouvée légèrement désaxée.
Toutefois cette représentation suffisait à révéler l'extraordinaire subtilité des moyens dramatiques de Tchékhoif. Cet art
manque &lt;le ramassement, de sacrifices dans l'établissement des
plans ; il dédaigne ce soulignement de l'action et ce resserrement
en quelques riœuds, sans lesquels notre goût de l'architecture
n'est pas satisfait. Mais la manière dont Tchékhoff indique les
caractères et leurs réactions, ces petites touches si justes, si révé•
latrices; si rapides, n'y a-t-il pas là quelque chose qui doit plaire
tout particulièrement àdes esprits français? Nous aimons com ·
prendre à demi-mot, sans. qu'on insiste, sans qu'on soit forcé de
nous expliquer la portée d'un geste ou d.'une parole. A cet
égard, Tchékhotf peut nous 1donner de vifs plaisirs ; et, sur ce
point-là du moins, il se montre un des Ru~es les plus proches
de nous.
JEAN SCHLUMBERGER
*

**
L'ANNONCE FAITE A MARIE, à

la

Comédie-Mon-

taigne.
Admirable semain_e, qui nous rend coup sur coup Arùtiu et
Barbe-Bleue et !'Annonce faite à Marie . Pour la première de ces
œuvres, nous étions arndeux de vérifier nos impressions d'il }'
a dix ans, et un peu inquiets de savoir si nous retrouverions
intact tout notre plaisir. Aucune interrogation de cet ordre ne
se posait pour la sec~mde, car, à chaque lecture que nous en
avons refaite, notre.admiration n'a cessé de s'affermir. De tous

NOTES

743

les ouvrages que Paul Claudel a écrits pour le théâtre, c'est certainement le plus complet, celui qui allie le plus de grandeur
au plus précis dessin des figures, celui qui fait réso11ner tous
les registres de l'émotion, depuis les plus familiers jusqu'aux
plus sublimes. Nous n'attendions aucune révélation de la pièce
même, mais nous étions curieux de voir ce que serait l'interprétation d'une œuvre qui présente des difficultés si exceptionnelles, et quel eifet proprement dramatique elle produirait à la
scène.
La Comédie-Montaigne s'est efforcée, avant tout, de conserver à la pièce sa vérité immédiate, quotidienne, de la rapprocher de nous, d'en souligner le côté rustique et populaire par
où elle enfonce des radnes profondes dans le sol de la vieille
France. C'était assurément le meilleur point de départ et, tant
qu'à courir un danger, mieux valait risquer de ne pas soulever
le spectateur jusque sur les parvis du ciel, que de s'élancer soimême au plus haut, mais sans contact avec l'auditoire et sans le
faire décoller du sol. Combien il y a de grandes œuvres
lyriques qui ne supporteraient pas cette épreuve de la familia~té et qui s'évanouiraient si l'on voulait remplacer par de
Sllllples créatures humaines leurs solennels fantômes ! L'A11nonce en sort victorieuse parce que tous ses personnages
marchent bien réellement sur notre terre et que, s'ils ont des
proportions surhumaines, ils sont cependant organisés comme
des hommes de tous les jours. Le biais par où Gaston Baty
abordait sa mise eu scène était donc excellent; le reste était
question de souffle, de force, d'envergure. Chose paradoxale et
qui tient en partie à la distribution : ce sont pourtant les scènes
surnaturelles, comme celle de la résurrection de l'enfunt, qui
sont sorties avec le plus de relief; ce sont les plus humaines
qui ont manqué de force . Dans toute f'œuvre, rien ne me
touche autant que les adieux du vieil Anne Vercors qui, « las
d'être heureux l&gt;, quitte les siens pour aller en Terre Sainte ;
cette figure du père, humaine et mystique, me paraît être le
ce~tre même de la pièce; c'est elle qui en donne le ton, qui en
relie les parties terrestres et divines. Or elle fut jouée de façon
molle, sans accent ni grandeur, et tout le spectacle s'en est
r~ssenti. D'une façon générale, la crainte du jansénisme dramatique a fait verser l'interprétation dans le défaut contraire :

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

effacement excessif des arêtes, substitution de l'agrément et de
l'ingéniosité à la puissance et au caractère. Les costumes ont de
la saveur; la disposition de la scène est sobre et satisfaisante;
mais on eût souhaité dans le jeu quelque chose de plus âpre,
que semble appeler la robustesse même de la langue et la plénitude de sa sonorité. Mais c'est déjà beaucoup que d'avoir su
rendre, d'une manière cohérente, un aspect d'un ouvrage si
écrasant, qui demande de la part des comédiens non seulement
de l'autorité mais une science peu commune de la diction.
Paul Claudel a intitulé sa pièce non pas drame mais mystère.
C'est ce qu'il ne faut pas oublier. Un drame est clos sitôt que
s'est produite la catastrophe; un mystère au contraire se prolonge au delà de la crise, jusqu'au rétablissement de l'équilibre,
jusqu'à la réconciliation avec Dieu. De là le dernier acte, qui va
vers l'apaisement et qui étonne toujours nos vieilles habitudes.
Mais il est bien dans la tradition et dans la logique du théâtre
religieux. Un tel prolongement, contraire à toutes les règles
du théâtre, ne serait-il pas aussi, bien souvent, conforme à Ja
simple logique· humaine, car enfin la catastrophe jette tout par
terre, mais nous laisse en général fort incertains sur l'avenir des
personnages auxquels nous nous sommes intéressés ; et quand
l'auteur ne les tue pas tous, ne serait-il pas plus satisfaisant
pour le cœur de ramener les survivants jusqu'à la paix ?
JEAN SCHLUMBERGER

*

*

*

LA ROSE DE ROSEIM, par Jean Variot (Théâtre des
Champs-Elysées).
Un vieil homme nommé Mathias, soldat de métier au service
de la ville de Roseim, est congédié par le conseil. Il ne demande
qu'à servir encore. On lui donne des remerciements avec un
verre de vin, du pain et quelques pièces de monnaie qui n'ont
plus cours. Et le voici à la disposition de Dieu sur la route.
(On ne parle pas de Dieu, mais il est là.) li rencontre successivement un mendiant aveugle, une femme abandonnée, trois
orphelins. Il distribue son pain, ses pièces de monnaie et prend
les enfants avec lui après les avoir retirés de l'eau. Le jour de la
grande fête des vendanges, il entre par hasard dans une autre
cité. Comme il a fait entendre le « cri de charité », la petite

NOTES

745

ville adopte les enfants - mais expulse Mathias quand sonne
l'heure du couvre-feu. De nouveau il est seul, cette fois dénué
de tout. Que peut-il attendre des hommes ? Au pied du Christ
en croix, c'est son patron saint Martin, en soldat, puis la Mort
belle, jeune et parée, qu'il rencontre. Celle-ci lui ouvre les
portes de la gloire et sur son cadavre qui roule au fossé, la
Rose, emblème de sa ville, fleurit à Ja place du cœur.
Ceci est une pièce ? Ceci est une pièce. Il faudrait s'entendre
·une fois pour tontes sur ce que peut nous donner le théâtre. A
telle époque bien déterminée, je veux dire bien dessinée, telle
forme d'art dramatique (et d'art tout court) s'impose d'ellemême ; on n'en conçoit pas d'autre, on n'en attend pas d'autre.
Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est une grande force du moins.
Mais notre temps ne connaît plus cette nécessité ; il n'a le droit
de nous en imposer aucune. Louis XIV disait des tableaux de
Téniers : &lt;&lt; Ecartez ces magots ! » et peut-être avait-il raison. Il
croyait en Poussin ; il croyait en Racine ; il apportait un goût
passionné, exclusif, aux choses que créait son temps. Nous
avons appris depuis un siècle à ne plus dire non à rien. Nous
admirons plus de choses, trop de choses ... Mais il ne nous est
plus permis de déclarer : « Ceci est du théâtre et cela n'en est
point. » Nous connaissons et nous aimons - à juste titre toutes sortes de théâtre et nous savons que la pièce bien faite,
au mécanisme complexe mais exactement agencé, est une
invention de nos classiques, bonne pour eux, bonne encort· pour
nous, mais non la seule bonne et qu'il y a eu d'autre part une
poétique dramatique shakespearienne, une poétique dramatique
médiévale, une poétique dramatique grecque, d'autres encore,
que nous sommes capables, toutes, d'apprécier, d'assimiler, de
suivre encore. ~ ous ne les mettons pas sur le même plan, ni sur
le même rang ; mais peu importe. En l'absence de règles fixes,
unanimement acceptées, nous avons donc à notre disposition
toutes les formes possibles d'art dramatique et nous pouvons,
nous devons en user. Il s'agit seulement de satisfaire aux lois
fondamentales, humaines, raisonnables (loi d'unité, loi d'harmonie, loi de logique, loi de progression) qui sont communes en
tout temps à toutes les œuvres viables. Aussi qualifierons-nous
de théâtre, au même titre que le mélodrame ou que la tragédie
classique avec leur intrigue serrée, sûrement conduite et déduite,

�LA NOUVELLE REVUE FRAN"ÇâlSE

exposée à fond, dénouée à point par la résolution des conflits,
un ouvrage linéaire comme celui-ci. Il ne s'agit plus avec lui
de conflits et d'intrigue. Un homme et une destinée. Il n'y a pas
davantage dans aombre de tragédies grecques, dans Promethée
enchaîné, dans les Perses, dans Œdipe a Colone. Si l'homme vit,
si le dessin de sa destinéé est lisible, si les tableaux successifs
forment un tout signifiant, la pièce est bd et bien construite.
Nous n'avons rien à demander de plus. Ainsi une pièce de
théâtre peut être une toute simple histoire, un livre illustré
qu'on feuillette, une mouvante image d'Epinal. Mais le cadre
que l'intrigue ne remplit pas, l'homme doit le remplir, j'entends l'humanité du personnage : son être, son verbe, sa poé sie. Poésie et humanité, voilà ce qui doit être exigé de l'auteur.
En ce sens, M. Jean Variot n'a pas été inférieur à sa tâche. Il
ne nous montre que Mathias, mais il nous intéresse à Mathias.
Le reste est agrément, divertissement, atmosphère, la satire des
assemblées au premier acte, comme la fête bachique du troisième ( qui tient un peu trop de place selon moi et tend à rompre l'équilibre). Mathias est quelqu'un comine nous, avec ses
façons à lui d'étre et de dire, de la verve, de la bonté, de la
résignation ; et il est aussi de son temps ; et par là-de~sus un
symbole, grâce à lagénéralité de son malheur. Il ala~éalité etla
poésie. Quand on sort du théâtre on ne se sou•tient guère
d'avoir vu que lui ; mais on ne l'oublie pas. A~rès cela, que
public moderne - et j'entends un certain pubhc-:- reste f~01d
devant ses malheurs et se refuse à « marcher », c est un fait et
qui ne devra surprendre personne. Mais un public simple, non
pas. Celui-ci malheureusement est dispersé à notre époque. La
tâche de nos dramaturges consistera à le rallier peu à ?eu.
L'événement a prouvé qu'il est sen:.ible à la nuance, à la mesu:e,
à la saveur d'une langue directe et populaire, à la simplicité
rude et délicate du ton ; et, avec le don de la vie, ce sont les
qualités principales de M. Jean Variot.

!e

aENR! GJiÉON

*

* *

L'EXPOSITION DE PEINTURE HOLLANDAISE aux
Tuileries.
Le peintre moderne en. quête d'une certitude, et qui n'épar•

NOTES

747

gne aucune occasion de demander conseil aux grands et aux
petits événements artistiques, se trouve en ce moment sollicité
par quatre manifestations riches en exhortations et en exemples.
Le Louvre a achevé l'installation nouvelle de la salle des
Etats, où règnent Ingres, Delacroix, Corot et Courbet; l'exposition Ingres, s.i impatiemment attendue, est ouverte ; Picasso
montre chez Paul Rosenberg, pour la première fois, un ensemble de ses œuvres peintes ; la salle du Jeu de Paume, enfin,
hospitalise quelques chefs-d'œuvre de la pemture hollandaise.
C'est au Louvre et auprès du peintre de !'Odalisque que nous
trouverons les conseils les plus directs, parce que proférés en
une langue qui nous est familière ; c'est également là qu'il sera
le plus émouvant et le plus difficile de suivre à travers la pureté
apparente des œuvres, la trace subtile des altéraùoos que subit
la peinture classique. C'est chez Picasso que nous pDurrons
constater les conséquences inattendues de ces atteintes successives, portées au cours du x1xe siècle, à l'académisme traditionnel. De nombreuses visites et de longues méditations seront
nécessaires pour dégager clair-ement, de ces trois manifestations,
la leçon qu'elles contiennent.
Je n'oserai parler, aujourd'hui, rapidement, que de la peinture hollandaise, des récentes visites aux Musées des Pays-Bas
m'ayant permis de l'étudier plus profondément. Aussi bien certains jugements, que je crois nécessaire de réviser, commencent
à circuler concernant cette exposition, et à prendre corps avec
rapidité. Rien de plus rapide, en effet, que l'absorption par la
masse des opinions les plus gratuites.
Aux yeux d'un certain groupe d'artistes, cette manifestation
aboutit à une déception totale. La peinture ho1landaise n'aurait
de raison d'être qu'en Hollande, elle serait privée de signification universelle, elle serait trop spécifique, trop ex:pressive d'un
pays bizarre, dont les habitudes sont trop différentes des nôtres
et, dépaysée, elle perdrait son éclat et son parfum comme une
plante déraciqée. Louis XIV avait bien raison de rejeter ces
« magots » et, décidément, il sied de n'interroger que l'Italie,
comme aux temps du grand règne, etc .. .
Ces sentences m'ont d'autant plus frappé qu'elles sont exactement l'opposé des jugements que je portais pour mon compte,
lors de mes voyages en Hollande.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S'il m'eüt fallu aller à Venise ou à Florence, écrivais-je à ce
moment-là, c'eût été, certes, l'âme recueillie et prête à d'admiratifs étonnements, mais c'eüt été avec un appétit plus intellectuel que sensible, et avec moins d: c~nfianc_e _dan~ le ?ouvoir
animateur de ce climat nouveau. L Italie, qui msp1ra s1 longtemps l'art français, me semble vraiment perdre un peu plus,
chaque jour, auprès des peintres modernes, sinon de son prestige, du moins de sa puissance inspiratrice. ~rendr: contact
avec l'Italie, eüt été pour moi comme accomplir un pieux pélerinage sans être empli du zèle ardent du croyant. A part
Raphaël, que l'on trouve présent partout ~ù i~ ~ a recherche
d'intensité plastique, ne serait-ce pas le géme realiste de Ruben~
et de Rembrandt, de Breughel et de Veermer (je confonds a
dessein les peintres des anciens Pays-Bas) qui coinciderait le
mieux avec le génie français, tel qu'il tend ase réveiller ?
Ces notes, malgré la circonspection à laquelle les propos que
j'ai cités plus haut me disposent, je _les relis sa~s érr~uve: aucun
désir de les modifier. Quel que soit mon désir d éviter I exagération coutumière aux« militants » je ne peux m'empêcher d'en
transcrire ici une partie. Je les donne telles que je les retrouve
sur mon carnet de croquis, en m'excusant de n'avoir ni le temps
-0e les polir, ni celui de les agrémenter de considérations opportunistes.
*

**
La Hollande propose à l'a!tention du visiteur, dès le premier
jour, l'exemple d'un dualisme extrêmement attachant.~- Amster-Oam, au détour de chaque rue, des travaux de démoht1on ~on·
trent au passant, à la place de ce qui fut une coquette maison,
de grandes excavations au fond desquelles stagne une vase
épaisse et noire. - Toute la Holland~ repose sur un fo~d répu•
gnant de boue, mais élève dans un Ciel aux clartés su~lime~ ~es
maisons et ses monuments, tantôt assombris par I humidité
ambiante, tantôt spiritualisés par une céleste lumière,- L'âme des
Hollandais est ainsi partagée, et les œuvres de ses pemtres reflètent fidèlement un goût égal pour la matière, pour les grasses
·
de I' espn't, Pcuvant aller
jouissances et pour les spécu 1at1ons
,usqu'au mysticisme préraphaélite ou au dédain des exigences
plastiques.

NOTES

749

Rembrandt, austère génie, affirme ce goût de la matière dans

la plupart de ses toiles, avec une force un peu effrayante. li
n'est pas de « cuisine » défendue qui ne soit pratiquée par lui :
empâtements, jus, frottis, retouches et râclures au couteau, tous
les impedimenta du métier de peintre sont obstinément employés
par lui, sauf en quelques toiles, les plus belles, où le métier
simple de la brosse balaie magistralement des surfaces vivantes.
Son dessin est le moins plastique qui soit : il est impossible,
devant ses toiles, de se livrer à ces facile~ spéculations, que sollicitent les tableaux italiens, sur les organisations de courbes et
de droites, d'obliques et de verticales. Les formes émergent en
trompe-l'œil, d'une ombre épaisse, violemment fouettées de
lumière, bosselées plutôt qu'eofermées en des linéaments purs.
A distance, quelques taches claires sur un fond trop sombre. Les
modulations ( ou variations des valeurs) qui justifient toute
peinture et qui sont chez Rembrandt indépassables en nombre
eten subtilité, sont le plus souvent localisées sur un visage ou
une main. Ces parties sortent ainsi du cadre, n'étant pas équilibrées, repoussées en arrière par des valeurs équivalentes dans
les fonds (comme chez le Gréco par exemple). C'est donc avec
mille précautions, et, cette fois, avec un soin jaloux des règles
latines, qu'il convient, pour un Français, d'aborder ce géant
dangereux, dont la technique singulière hypnotise quelques
jeunes artistes de talent qui à la suite de Le Fauconnier semblent
vouloir verser dans un romantisme technique, et ne jurent que
par 1a truelle, le brun rouge, et le pittoresque des plans désordonnés.
Les réserves nécessaires une fois faites, Rembrandt nou~
encourage, avec une force nulle part égalée, à abandonner ,;,.r1e
fois pour toutes la stérile et un peu enfantine recherche « décorativè &gt;&gt; dans le tableau de chevalet. Il nous pousse à rompre
définitivement avec la fausse doctrine du tableau-fresque, à
abandonner tout reflet d'imagerie, à préférer la ,, valeur » à la
« couleur» du tube ; il nous enjoint enfin l'ordre de cultiver le
clair-obscur, seul élément susceptible de douer le tableau d'intensité, d'en faire un organisme complet, vivant sur lui-même
et non parasitairement sur le mur comme ces fausses fresques
que la manie ornementale suscita depuis Gauguin, et dont nous
commençons à peine à perdre le goût. Le clair-obscur, l'amour

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SR

de la lumière! Voici le point commun le plus net que je perçois
entre les peintres de France et ceux des Pays-Bas. Cette recherche, en Hollande amorcée par tous les maîtres, grands ou petits,
du xvue siècle, et, en France, par Claude Lorrain et Chardin,
devait s'exaspérer tout à coup jusqu'à la négation même de son
objet au moment 1ie l'impressionnisme. Puisque l'occasion nous
est offerte d'une comparaison entre les œuvres de nos derniers
maîtres impressionnistes et les œuvres de ceux qui nous apparaissent comme leurs ancêtres, profitons-en pour énumérer les
vertus les plus foncièrement inhérentes à la France et à la Hollande : le goût pour les compositions calmes et pour les formes
attendries par la lumière ; la compréhension profonde des frissonnements atmosphériques ; le souci de la pureté prenant
naissance dans la contemplation èles choses familières, en d'autres pays réputées impures ; la recherche de l'absolu, non directement, d'un seul bond, comme chez les Italiens idéalistes,
mais à travers les méandres de l'accidentel et du relatif; legoûc
de la petite dim~nsion, et de la matière dense, serrée, nourrie,
en un mot le goût d'une p7inture expressive, non à force
d'étend'ue, mais plutôt par sa seule vertu explosive.

Est-ce goût naturel pour la restriction, ~t impuissance à co~cevoir quantitativement l'éloquence? Pour un cœur français,
Vermeer de Delft, plutôt que Rembrandt, possède une vertu
attractive et fécondante. Le peintre de la Verseuse de lait confesse
'~ goM hollandais pour les choses de l'esprit avec m~ins de
d~:-urs que Rembrandt. Comme ce dernier, Vermeer laisse ses
regards errer dans la rue sachant bien qu'il n'est pas un objet, si
bas soit-il, que la lumière ne puisse diviniser ; mais, alors que
Rembrandt éclabousse sa toile de ces clartés, sans souci souvent
d'en canaliser plastiquement les effets, Vermeer ne se lasse pas
de les contenir en des limites géométriques. Il convient de célébrer chez Vermeer, comme chez les maîtres Français les pl~s
vivants à cette heure, l'amour des belles lignes verticales ethonzontales qui sont comme les hiéroglyphes du silence. Ces
liernes qui introduisent dans l'œuvre animée des éléments de
t,
'
.
stabilité, on les peut opposer aux lignes serpentines, aux cour·

NOTES

751

bes que préfèrent en général les Italiens et qui sont le symbole
du mouvement et du tumulte.
Le repos d'un mur nu, ou orné seulement d'une immense
carte géographique, le calme d'une porte enténébrée ou d'une
table rectangulaire s'opposant à quelque silhouette vivante tels
sont les motifs qu'affectionne Vermeer et avec lui tous les ;eintres d'intimité.
En cette ~x.position_ des Tuileries comme pour opportuném~nt co~se1ller les pemtres français, ce sont ces peintres d'intimité qui sont les mieux représentés . Vermeer le premier
constitue le trait d'union le plus frappant entre la tradition fiamande et l'impressionnisme. Sa Vue de Delft baio-née de clartés
~cristallines, n'est-elle pas aussi éclatante qu'~n paysage de
P1ssaro ? La technique impressionniste elle-même fut pressentie
par cet amoureux de la lumière. Que l'on regarde la nature
morte de la Verseuse dt lait traitée par petites touches pressées
~ _les maisons de la Vm de Delft : on reconnaîtra dans ce poin:
lllhsme modulateur le métier dont les impressionnistes devaient
faire un emploi systématique. Mais il ennoblit singulièrement
cette technique du coup de pinceau, en exerçant le frémissement
d~ sa brosse dans les limites d'une architecture précise et géomé•
trique. On ne saurait trop admirer la beauté du dessin de ses
deux figures : celle qui massh•e et grave verse le lait et celle
qui, co~ffée d'un turban, immobilise son regard dans l'atmosphère picturale la plus pure qui ait jamais été créée. Il convient
de placer immédiatement après Vermeer, Pieter de Hoogh moins
profond et moins savant, mais dont le Cellier, la Maison de
campagne, et ce jardin où il semble que le douanier Rousseau
a!t glané quélques fleurs, sont des merveilles dont seul Le Moulm de Ruysdaël peut supporter sans amoindrissement l'éclat.
Rembrandt el'.Jt plus fortement impressionné, s'il eût été représenté par ses tableaux colorés (il . conviendrait de dire : ses
ta_bleaux les mieux conservés) tels que le Portrait du bourgmestre
Six, ou ce prodigieux David et Saill du Mauristhuis, une des
œuvres qui méritent le mieux le nom de sublime. Sauf la
nature-morte aux paons, où les Français, habitués aux Rembr~dt crasseux du Louvre, découvrent avec stupeur que le
peintre du Bon Samaritain employait tout comme un autre Je
bleu, le vert et le blanc, ces toiles de Rembrandt, tout admirables

�ïP

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'elles soient, sont peu faites pour nous éclairer sur ses qualités de coloriste. li faut en dire autant des tableaux de Frantz
Hals. La raison en est que presque toutes les toiles de ces deux
maîtres exposées aux Tuileries n'appartiennent pas aux Musées
de Hollande.
Cc n'est qu'en Hollande, en effet, que les conservateurs, libres
d'agir à leur guise, s'acharnent à délivrer les chefs-d'œuvre qui
leur sont confiés de l'horrible salissure qui en France submerge
les œunes des Musées. Que l'on compare par exemple Lt
Joyeux Bzœeur du Musée d'Amsterdam avec le tableau de famille
de Fr:mtz Hals, ou La Co,icorde du Pays, Rembrandt de Rotterdam avec le Portrail dt' 1•ieille femme appartenant à Sir Holford :
on constatera nettement à quel point l'écran fumeux des vieux
vernis peut altfrer une œuvre peinte et combien tout amoureux
de la peinture doit haïr cette routine, ce mépris de l'œU\'re
d'art et ce goùt du moindre effort, grâce am.quels les œunes
les plus belles se recouvrent d'une moisissure qui non seulement les cache. mais les ronge, ainsi que je le démontrerai
bientôt.
·
Je parlais au début de ma note, des leçons que les peintres
français peuvent recevoir de cette exposition hollandaise. Je
souhaite que les conser\'ateurs de nos Musées nationaux, et surtout les écrivains qui les conseillent ou les jugent, méditent sur
la leçon que dégagent pour eux. la f'ut de D1•lfi •, la T'ersmse de
Vermeer, le Mou/iu de Ruysdaël, les Pieter de Hoogh, et en
général toutes les toiles auxquelles .M;\L Schmidt Degener,
\Y. Martin et Gratama, courageux et honnêtes conservateurs de
Rotterdam, de la Haye et de Harlem, ont donné leurs soins
éclairés.
ANDRÉ LHOTE

•

DÉODAT DE SÉYERAC.
Le temps n'est pas si lointain où la tr:insposition des paysages en formes sonores n'était que prétexte à la puérilité imita,. Uno: b:inde de plusieurs ceatimétres, dans la partie supérieure du
ciel, qui a été préservée des vernis parce que sur l'aucieo ch:issis elle
était repliée, montre, par s:1 fr:1icheur mate, que tout étincebot qu'il
p;1raissc, ce t:iblcau est encore recouvert d'un vernis j;1une. Que l"on
pcnso: à la qu:imité de couches qu'il faut ,lccumuler pour obtenir le ,·oile
chocolat gui obscurcit presque toutl!s les toill!S du Louvre 1

NOTES

ï53

ti\-e : ruissellement des eaux, fracas des cascades, gazouillis
d'oiseaux, frissons des ramures, autant d'exercices stériles d'un
intellect qui n'a point suffi à rendre agrestes les murmures de la
forêt dans Siegfried. S'il est arrh·é p:irfois que la contempbtion
des spectacles naturels sollicitât cette ingénuité par quoi
l'ouverture des Hébrides se dérobe aux habituelles ruses mendelsshoniennes, et cette fraicheur qui tire les bonnes pages de
Berlioz hors de la.médiocrité des musiciens en chambre de son
temps, c'est de nos jours que l'amour de l:t nature a pénétré
l'âme des compositeurs et que notre musique en a été tout
entière renouvelée. Sans doute mèmc est-ce là le point saillant
de ce renouveau. Et l'on ne saurait dire à quel point sont
injustes les adYersaircs de la Schola quand ils accusent cette école
de ne travailler que sur des formules et des théorèmes. Ils
affectent de la confondre avec une usine à contrepoint, un
atelier de démontage &lt;les œm·res classées, un strict rucher affairé
aux« cellules», un trust de bâtisset1rs de cc ponts». Et si cela
peut être, et si cela est pour les faibles, cela n'empêche point
que, pour les forts, les meilleurs parmi es adeptes ont trouvé
leur inspiration la plus \'r:tic dans l:t nature et qu'ils l'ont faite
diverse, soit, comme Albert Roussel, en parcourant le nste
monde, soit en la localisant: d'lndy dans le Vivarais, Guy Ropartz et Le f·lem dans la Bretagne, Déodat &lt;le Séverac dans le
Languedoc.
Parmi eux, Déodat de Séverac, dont la musique déplore
amèrement la perte, la plus lourde qu'elle ait subie depuis la
mort de Debussy, était le plus rudement rustique. Sa phrase
courte, incisive, et fruste volontiers, n'a cessé de chanter les
géorgiques des labours, des semailles et Jes moissons, les
cruautés brèves de la grêle, le Mas, ses fêtes et ses foires, ks
courses à cheval dans les prairies, les ménétriers, les glaneuses,
et l'implacable soleil •. Elle n'a été que joie, tour à tour alerte
et puissante. Elle n'a pas connu, à l'aurore du siècle: la tristesse contemporaine : quand elle a médité sur des tombes, le
cimetière était en fleurs. C'est pour elle que l'obscur labeur du
langage a créé les mots saveur et terroir, pour les mélodies sur
1. Ü Chant de la Terre; Eu La11gutdoc: Cerdn,i11; Baigneuses
Soleil; Sorts lrs La11ritrs roses.

a11

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des poèmes en langue d'oc où la poésie ancestrale chatoie sous
le réseau des rythmes gais et des harmonies enjouées. A l'â~e
:fidèle aux clochers d'enfance, l'esprit vivant et souple apportait
ses richesses renouvelées, so1t que d'une Elégie il saluât Gauguin mourant, soit qu'il élût d'un goût sûr les ~~èmes que
chantait sa musique ou qu'il allât choisir dans les v1e1lles chwsons françaises et dans les chansons du xvm• siècle les perles
les plus rares pour les enchâsser de simple franchise..
.
Sous la poussée des forces séculaires au fond des s1lenc1euses
provinces, un musicien qui sut n'être que musicien, discret et
solitaire avec de farouches délices, unique pour chanter les
amours africaines de Didon et Enée, si l'ironie du sort, qui
jamais ne lui fut tendre, n'avait voulu que le manuscrit de cette
suite symphonique ne se perdît, un soir, dans l'omnibus des
Batignolles.
*
~NDRÉ cœuRO'i
* *

NOTES

** *

REVUE DE LITTÉRATURE COMPARÉE, publiée
par F. Baldenspe,-ger et P. Hazard (Edouard Champion).
Ce~e revue nous manquait avant la guerre. Qu'elle apparaisse

à présent, c'est une preuve que la pensée française ne peut se

.

replier sur elle-même en se fermant aux idées étrangères. A~rès
tant de thèses ou de libres essais, les informations ne manquaient
sur aucune des littératures romanes, nordiques ou même slaves • mais il est bon qu'on nous montre ces littératures natio•
nal:s dans leurs rapports mutuels, comme au lit d'un même
fleuve où leurs courants· restent distincts.
D'une littérature à l'autre, toutes comparaisons sont possibles;
mais beaucoup sont arbitraires, matière à dilettantisme ou bien
à vaine érudition. L'entreprise ne peut -yaloir que par le sens
critique de ceux qui la surveillent. Les noms des de~x directe_urs
nous sont une garantie ; et le premier numéro traite de sujets
laro-es mais précis : L'invasion des littératures du Nord dcws
l'
du XVlll• siècle - voilà qui permet de voir l'esprit d'une
nation se révéler par son accueil à l'étranger, par ses résistances
et par ses méprises. Diderot et Scbiller, - même leçon, et mon·
trant de plus comment l'homme de génie reçoit et transforme
les idées d'autrui. Dans l'article inaugural, M. Baldensperger
définit avec soin, pour le tirer du vague, l'objet de son étude.

17azie

755

Il rappelle les résultats obtenus, dans les sciences bioloo-iques
b
&gt;
par la méthode comparative ; il critique les conceptions systématiques d'un Taine, d'un Brunetière, d'un Gaston Paris ; il
insiste sur le besoin de consulter, comme J. Texte en a donné
l'exemple, « la presse, les témoignages secondaires, les opinions
contemporaines, même médiocres », tout en se gardant d'exagérer l'importance des cc infiniment petits ». On attendrait,
pour conclure, une plus nette indication des problèmes et des
procédés qui conduisent aux solutions ; peut-être vaut-il
mieux qu'un programme aussi neuf ne soit pas trop tôt fermé.
Du moins la fin pratique est bien mise en lumière : (&lt; C'est la
préparation d'un nouvel humanisme, au lendemain de la crise qui
nous domine encore : une sorte d'arbitrage, de cleari11u ouvrirait la voie à des certitudes nouvelles, humaines, vital:S, civilisatrices, où pourrait à nouveau se reposer le siècle où nous
sommes.»
MICHEL ARNAULD

SUR LA COMPOSITION D'HYMÊNÉE ! DE
GOGOL.
Commencée en 1833, alors que l'auteur est préoccupé de
donner le moins possible prise à la censure, de faire, comme il
l'écrit à Pogodine, une pièce, « où même le commissaire du
quartier ne trouverait rien à redire », Hyménée ! qui s'appela
d'abord les Fiancés (Jénikhi), subit toute une série de transformations successives. Il faut lire dans la grande édition de Gogol
par Chenrok l'histoire de ces diverses rédactions . La pièce est
reman_iée en 1834 et r835, puis en 1838, 1839 et r840. Ce n'est
qu'en r842 que l'écrivain est satisfait et que l'œuvre apparaît
dans sa forme définitive. Au mois de décembre de cette année,
elle est donnée p0ur la première fois au Théâtre Alexandre, au
bénéfice de Sosnitzki.
Le plan primitif était tout différent de ce qu'il est devenu. La
scène était placée en Petite-Russie ~t l'affabulation rappelait ces
épisodes champêtres et comiques qui nous amusent dans la Foire
à Sorolcbine et la Nuit de Noël. L'héroïne, !'Agathe de la pièce
actuelle, était primitivement une propriétaire rurale en mal de
fiancé et qui envoie à la foire son domestique pour lui en dénicher un. Ce fut une trouvaille que d'avoîr transporté le lieu de
48*

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'~ction de la Petite-Russie à Pétersbourg. Gogol se trouvait ainsi
beaucoup plus à l'aise pour donner libre cours à ses instincts satiriques et faire défiler sa série de grotesques, dont l'apparition
aunit été peu naturelle dans quelque lointain domaine de
l'Ukraine. De plus, les typ.es si caractéristiques de Kotchhriov
et de Podkoliessine sont absents de la première version. L'auteur
donna, en 1&amp;35, de sa pièce sous sa forme nouvelle, dans le cercle de Pogodine, une lecture qui fit sensation. q_ Gogol, écrit
Serge Aksakov, lut ou pour mieux dire, joua sa pièce avec taat
de maitrise que bien des gens, au courant de ces sortes de choses,
disent, depuis ce moment, que sur la scène, malgré le jeu
ex~llent des acteurs, œtte pièce n'est j}&lt;lS si amusante que dans
la bouche même de l'auteur. Les auditeurs riaient à tel point
que certains faillirent se trouver mal. Mais, hélas ! la comédie
ne fut pas comprise. La plupart disaient que ce n'était qu'une
farce invraisemblable, mais que Gogol lisait d'une façon bien
amusante. » Il est probable que cette rédaction poussait les choses
au comique et l'auteur s'efforça, dans la suite, d'éviter de
tomber dans la far.ce.
Malgré les efforts de !'écrivain, Je même mot de farce reYint
sous la plume des critiques, après la première représentation de
la pièce en 1842, qui fut un échec très net. On reprocha à
Gogol ses mots grossiers, l'invraisemblance de ses tcbinovniks,
le peu de distinction, la banalité, en un mot le réalisme des
personnages. On constata l'absence d'intrigue, ie décousu des
scènes. Un journaliste parle de « caricatures difformes, du
genre des ombres chinoises». La comédie fut représentée également à Moscou, sans que Chtchepkine, qui interpréta Kotchkariov, en r~ueilltt beaucoup de lauriers.
En dépit de la froideur avec laquelle fut accueilli Hyménie !
à ses débuu, il resta au répertoire. L'acteur Davydov s11t même
s'y tailler un succès dans le personnage de Podkoliessine. La
dernière représentation mémorable qui en fut donnée fut celle
du jubilé de Gogol, au Théâtre Alexandre, au mois de mars de
1909.
LOUIS JOUSSERANDOT

*

* *

NOTES

757

SAMUEL BUTLER, par Valery Larbaud (Les Cahiers
des Amis des Livres).
Elle est peut-être inattendue mais à coup sflr d'une sirnruiière
vérité, cette analogie que signale M. Valery Larbaud dans sa
conférence sur Samuel Butler entre Epicure, le philosophe
grec prôné par St Jérôme, et l'humoriste anglais. Le peu
que nous savons de l'un s'applique bien à l'autre et, sans
vouloir pousser trop loin des ressemblances souvent fortuites,
il faut avouer que l'on retrouve chez tous deux des traits
identiques, qu'il s'agisse de leur morale, de leur -vie privée ou
même de leur conception générale du monde, comme aussi
d~ leur haine du préjugé, füt-il placé p.ar Ja foule au rang des
dieux, et de leur culte pour la beauté, la musique, l'amour et
l'amitié.
Butler aura toujours, il semble, dé passionnés défenseurs et
to~jours, comme de son vivant, il sera violemment attaqué. Il
lui manquera cette rassurante et tranquille gloire posthume qui
rappelle la sécurité du rentier; il ne la recherchait ni ne l'espérait ; même après sa mort il n'en aurait que faire : ses écrits
demeurent et leur protestation suffit à écarter une renommée
de qualité médiocre.
N'est-il pas plaisant de constater à quel point son seul nom
évoqué tourne aisément en grimace le sourire d'un bourgeois
anglais de demi-culture, qui se croit lettré, libéral et compréhensif? Cet homme était U11 révolté; sa révolte lui survit et le
ton de sa polémique hargneuse indispose comme jadis. Ceux
qui ne l'ignorent pas l'adorent ou le détestent, l'adorent quelquefois tout en le détestant, car ses œuvres, nombreuses et
variées, son _caractère, son esprit, ont une complexité qui
permet le choix. Il disait de lui-m~me : « Je :mis l'e1ifa11t
terrible de la litté~e et de la science. Si je ne puis et sais que
je a.e puis amener les gros bonnets littéraires et scientifiques l
me faire l'aumône, je puis et sais que je puis leur lancer de
lourds cai11oux. »
En vérité, certains de ses défauts restent exaspérants : son
parti-pris, d'ailleurs sans nulle mauvaise foi, devient vite
insupportable. On n'aime guère à l'entendre parler de Bach ou
de Beethoven, tant il met d'aigre obstination à leur échapper, à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les jeter aux genoux de Haendel qui, pour lui, ne représente pas
seulement un grand musicien, mais le seul musicien de génie,
la réincarnation d'Orphée. Il saisira la moindre occasion de
revenir à ce sujet ; il en abuse. De même, il donne à certaines
de ses théories, à celle par exemple qui féminise l'auteur de
l'Odyssée, une importance troublànte, sinon fâcheuse. Ne vous
permettez pas de critiquer, fftt-ce modestement, ni de douter,
même sur le ton le plus respectueux : Butler se fâcherait aussitôt
et vous dirait les choses les plus désagréables, puisqu'il sait de
source süre que Nausicaa fut l'auteur de l'Otlyssée, et que vous
n'en savez rien.
« Je suis, écrivait-il, d'âge mûr, grisonnant et, à l'avis
d'Alfred, mon secrétaire, d'un embonpoint dégoûtant; je porte
lunettes et, à mesure que je vieillis, ma bronchite augmente.
Et pourtant, aucun prince de conte de fées jamais ne découvrit
princesse invisible mieux cachée derrière un buisson de stupidité ou dormant d'un plus profond sommeil que Nausicaa
quand je la réveillai, saluant en elle l'auteur de l'Odyssée. Et_cela
ne fit non plus nulle difficulté : il suffisait d'atteindre le semi de
la porte et de tirer le cordon de sonnette. »
.
Vous voyez ; il serait inutile d'intervenir. Butler en sait plus
long que vous et ne le laisse pas ignorer. - S'il se dégagea
brutalement, violemment, de la foi de ses. pères, il la remplaçait par des convictions personnelles aussi ardentes, P:esq~e
fanatiques et qui, peut-être, l'encombrèrent. En tous cas, iama1s
Butler n'est ennuyeux. : la courte et pénétrante étude que
M. Valery Larbaud nous donne de lui, étude précise et cepen. dant générale, inspire l'envie de le connaître. ~•a~te~r de ces
quelques pages le connaît bien. Il a vécu, ~our_ ams1 dir~, dans
l'intimité spirituelle d'un grand homme qui lu_1 es,t cher iusqu~
dans ses singularités. Quatre années durant, 11 s est évertué a
traduire ses œuvres maîtresses. Je pense que leur lecture sera
fructueuse, étonnante souvent. attachante toujours ... mais il
faut apprendre à les lire.
GILBERT DE vo1srns
*

*

LES RE\"UES

759

LES REVUES
LA CHASSE AU SANGLIER
De Joseph de Pesquidoux, dans ]'OPINION (19 Mars), ce curieux et fort récit :
Les déprédations du sanglier exaspèrent nos métayers. Ils le chassent
avec acharnement, à pied, le fusil au poing. Nul de nous n'est assez
fortuné pour le courre. Ils organisent des battues, le plus souvent
l'hiver. Dès que l'un d'eux, comme Jacot, du Piche-Hère, las d'être
dévasté, de se lever en sursaut pour battre l'ombre vide ou guetter
au clair de lune une bête qui l'évente, s'est résigné « aux sacrifices »,
aux dépenses du retour de chasse, il fait appel à ses voisins.
Ils se dirigent vers la marnière proche. Non pour la cerner, certes,
car ils savent que par ce temps où il vente nord, par ce soleil couleur
de printemps déjà, l'animal aura choisi la meilleure exposition pour y
passer le jour. Mais parce qu'ils veulent recueillîr des indices, savoir si
d'aventure il a pris par là, quelle direction il a suivie ensuite. lis longent
un pré, traversent une lande. Le chien en laisse trotte à côté d'eux. Et
les premiers indices se font voir. C'est un groupe de pins comme
saignés à mon, que la bête a déchirés en y aiguisant ses défenses, c'est
un boutis dans la terre limoneuse, et, au passage d'un ruisseau, un
« souil » profond qui garde l't:mpreinte du corps rude. Le chien s'anime
et voici la marnière au bas d'un rehaut de terrain. Chacun scrute la
place, discute, et le limier tirant au collier, M. Paul dit : « Allons à la
forêt». Il est midi. On mange un morceau sur le pouce, on repart. Et
se succèdent des plaines, des coteaux, du chemiu à user les pieds. Enfin les bois se dressent à l'horizon, rideau pâle troué de jour. Le chien
s'agite humant l'air. Un effiuve de chair forte semble flotter partout .
On marche. On croise un tronc sec, maculé de bou~ mêlée de poils,
où la bête s'est grattée. Plus loin, auprès d'un surgeon d'eau, sur le
sable rouge, deux traces apparaissent, l'une grande, l'autre petite. Les
chasseur.s se regardent. Et maintenant le limit:r, le nez haut, pointe
vers la forêt. On le suit. On aborde la lisière, on parvient à la coupe.
On s'arrête, on se passe la consigne à voix basse : doucement I Un filet
de vent lui apportant l'ombre d'un son avertirait l'animal. 11 entend se
détacher une feuille. Jacot indique du doigt le réseau de voies con\'ergeant vers la bauge, et la manœuvre d'encerclement commence,
rapide, silencieuse. Tandis que M. Paul et son limier, acteurs mobiles,
se placent à l'entrée d'un layon, les autres grimpent ou descendent,
vont s'emparer des issues pour n'en plus bouger, et, retenant leur
souffle, les surveillent. Jacot fait face à une brèche dans un tertre,

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dantès commande une allée, Piquemil une coupure du terrain, Taillem:rgre le lit d'un ruisselet. Et, quand tous sont à leur poste, le chien
est lâché sur la piste ... Tout ;i coup, une bête passe, courte, basse, au
galop. Le marcassin I On se retient de tirer. L'autre n'est pas loin. Il
a fait dèMcber ce compagnon, soit pour le sauver, soit pour donner le
change.

Après la chasse:
· Au Piche-Hère ils. '-'Ont manger et boire jusqu'à l'aube : et d'abord
le foie de l'animal grillé, un poulet sauté aux oignons, nne tuisse d'oi~
et s:1. sa1ade frisée et puis des crêpes, et du café arrosé d'armagnac,
Tersé dans la rasse. Pour Je vin, les convives vont le chercher au chai.
11s se. lèvent entre les plats, goùtent à chaque tonneau, et reviennent à
table, le verre plein. L'âtre flamboie à ce point qu'il n'est pas besoin
d'allumer une lampe ... Seul le chien garde la mesure. Ap-rès quelques
os broyés, quelques croûtes de pain trempées dans la sauce avalées, il
sort, va se nicher dans la meule. Cependant l'émoi de la chasse le possède encore, et il hurle, par intervalles, en dormant.

*

* *

NARCISSE
La REVUE UNIVERSELLE du re-r Mai publie un fragment d'un
poème en préparation de Paul Valéry, fntitulé: Narcisse. Nous
le reproduisons en rétablissant deux passages qui avaient pani
antérieurement dans la Revue de Paris :
Que tu bn1les enfin, terme pur Je 111a course!

Cir soir, aimme d'un &lt;:4rf, la },die vers la snurre
Ne cts.e rp1'il ne t01nk au 111iliru des- rQUt:1.WÇ,
Ma soif me f!inrt abatfre ll1t benI mê#1e ~ eau:r..
Mais, pour désaltirer cette amour 6U1'Ût1se,
Je He trouble,·ai pas r o11i.e rnystfritu.Se :
Nymphes ! si vow 111:mm~, il faut ttw.)01,ws dormir !
La ,noinàre. tbne d'iros l'air wus fr1it louk,s- frémrr;
Mim:e, dans sa f a:iblesse, aux omh·m dchappée,
Si la f euilk éperdue ejf/,1tm la napée,
Elle suffei à ro11r.jn'e wz. 1t1m·ers donil/J.nt••.
Votire S9'11meil import, à ,non erid1ant,ment,
11 c1·ai1it jtillJ1t'au frisson lf1me plume q11i pl{)IJ.ge !
Guiùz moi longue1&gt;1e1Jt a visage pour songe

LES REVUES
Qu'1111e ahm1u divi11t est seule à rot1u1:,,ir !

Sommeil des nJmp!Ms, ciel, ne cessez de 111e i1cir I
Rivez., rb.rez de mci !... Sans vous, belles [&lt;&gt;11tai11es,
Ma beauti, ma douleur, me seraimt incertaines;
Je chercherais m vaiu ce que j'ai dt plus cher,
Sa tendresse ronfuse etonntrait 111,i chafr,
Et 1nes tristes regards, ig11ora11ts de nus chartnu,
A d'aulr~ que 11wi:-mi111e adresserai111l leurs larmes ...
Vous attendiez., peut-être, 1111 i•isage sa11s pleurs,
Vous raln,es, ·1:ous toujo11rs, de feuilles et de fleurs,
Et de I'incorruptible allitude b,wtées,
0 Nymphes! ... Mais docile aux pe11tes enchanté~
Qui ne firent vers 1-ws d'iln&gt;incihles cbenii11s,
Souffrez. ce beat• reflet des disordres buinafos l
Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profoll{Jes I
Je rnis seul ! ... Si les Dieux, les c'chos et les ondes,
Et si ta11t de S(Jltj&gt;irs pem1ette11t qu'1m le soil I
Seul ! ... Mais em:or celui 'lui s'approche de soi
Quand il s'approche aux ùords que bénit ce /millage ...
Des cimes, l'ail' déjà cesse le pur pillage ;
La voix des sources chrn1ge, et 111e parle du .roir ;
U,1 gn111d calme m'écoutr., où j'écoute l'~ir.
J'entends l'herbe d,s 1tUits croîtz-e dans l'omùre safot,,
Et la lune perfide élèt-e son 1,uiroir
Jusque da11s les secrets de la f(ltiJai:ne éteinte .•.
J11sq11e dans !es secrets que je çrains de sa-uoir,
Jusque dans le repli de l'amour de soi-mime,
Rien ne peut échapper a1t silence J11 soir;
La 1111.it vunt sttr ma chafr lui S(nlj/ler que je l'aim#.
Sil voix fraîche à mes vœi1x tremble de consentir ;
A peine, dans la brise, elle semble mentir,
Tant le frémissement Je son temple tacite
Co11spire au spacieux silence d'un tel site.
0 douceur àt survivre à la force du jour,

Quand elle s~ retire, eui,i rose d'amour,
Encore 1m peu brûlante, et lasse, mais co111blée,
Et dt ta11t de trésors te11d1·ement accablée
Par de tels souvenirs qu'ils empourprent sa 111011,
Et qu'ils lCl foiit heureuse agmo11iller da11s l'or,
Puis s'itendre, se fondre, et perdre sa vendange,
Et s'étei11dre en 1m songe en qui le soir se change.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Quelle perte m soi-même oifr.e w1 si m./me lieu !
L'dnie jusqu'â périr s'y penche pow 1111 die1l
Qrt'elle demande d l'onde, 011de dlse,te, et digne,
Sur son lustre, du lisse ai•é11e111e11t d'un cygne•..
A cette onde jamais ue burent les troupeaux l
D'autres, ici perdus, tro1l'l!eraie11t le npos,
Et dans la sombre terre, 1111 clair tombeau qui s.'01n11·e...
Mais ce u'est point le calme, he1as ! que j'y décou'l/re 1
Po1,r l'i11quiet Narâsse, il n'est ici qu'emiui !
Repomsa11t aux forits leur éternelle nuit,
Tout m'appelle et 111'e11ch,1i11e à la cbafr lui11i11ezm
Que m'oppose des e/litx la p(lix i 1ertigineuse I
Que je déplore ton éclat fatal et pur,
Si mollement de moi, fontaÎtle environnée,
Oû puisèrent mes yeux dans un mortel azur
Les ymx mêmes el noirs de leur drne éton11é.e !
Profondeur, profo11de11r, songes qui me ·voyez,
Comme ils verraient une autre vie,
Dites, ue suis-je pas celui que vous c,-oyez.,
Votre corps vous fait-il e1wie?

Cessez, so111hres esprits, cet ouvrage anxieux
Qui se fait dans l'âme qui veille ;
Ne cherchez.pas en vous, n'allez. surpi'mdre aux cieux
Le 11wlbe1w d'étre une merveille;
Trouvez. da11s la fontaille un rorps délicimx ...

MEMENT O
(no 7); L'Eubage, par Blaise Cendrars.
LITTÊRATURE (Mars) : Ro111a11 d'mi jeune homme pauvre, par Jacques
Rigaut. (Mai) : Mes sottvenirs, par Paul Eluard
MERCURE DE FRANCE (r5 Avril, 1e r Mai): Simplification amoureuse,
par L. Pierre-Quint.
L'CEJL DE BŒUF (Avril): La fausse morte, par Paul Valéry; Un projet
aba11do1111é p~r H. de Montherlant; Cbronique, par J. de Lacretelle.
REVUE DES DEUX-MONDES (r5 Awil): Bold1wistes de Ho11grie, par
Jérome et Jean Tharaud.
LA REVUE FÉDERALISTE (Avril) : Hommage à Jean Marc Bernard.
LA REvuE HEBDOMADAIRE (23 Avril) : Hugo Sti1111es, par Pierre
Hamp.
*
L'ESPRIT NOUVEAU

**

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

LE TOME XVI (J ANYIEa-Jurn 192 r)

ALAIN
527

(XCII)

. 4r4

(XCI)

Mars ou la guerre jllgée

PAUL ALFASSA
L'œllvre de Robert Browning .
ROGER ALLARD

Paul Ver la iffe et quelq1us-1111s, par Albert
Lantoine. .
. . . .
La Mme au cabaret, par Raoul Ponchon .
Vous; Po,'•mes troubles; Heures d'hiiu, par
Marguerite Buroat-Provins .
. . .
L'étrange existwce de l'abbe de Choisy, par
Jean Mélia ; les Mémoires de l'abbé de
Choisy .
. . . .
Le livret de folastries, de Ronsard. .
Tbi-bd,fille d'Annam, par Jean d'Esrne
.
La fable de Polyphème el de Gala/bée, de
Gongora, trad. Marius André . . . .
Le poé111e de la pipe et de l'escargot, par Tristan Derême. . . . . . . . . .
Gisèle, par Henry Duvernois . . . .
Le rtive de Cinyras, par X. de Courville .
La. bel/a ·;:e11ert, par Tl1éo Varlet .
Aimer, par Jehan Testevuide .
.
Le cal11111et ; le livre el la boutei11e, par Aod ré
Salmon . . . . . . . . . •
Poèmes pour. Aride, par Lllcien Dubech . .
Les Co11Jrenmes de P. J. Toulet . . • .
Petits airs, par Francis Carco . . . . .
Face aface ou le poète et1oi, par Luc Durtain.
Album de vers a.1u:iens, par Paul Valéry . .
Les œuvres satyriques du sieur de Sigogne.

BI (LXXXVJII)
82 (LXXXVJII)
84 (LXXXVIII)
r23 (LXXXVIII)
124 (LXX.XVIII)
r 2 5 (LXXXVIII)
217

(LXXXIX)

2r8
246

(LXXXIX)

2

47

248
249
361
362
482
485

6or

618

(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXIX)
frXXXX)
LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCII)
(XCII)

620

(XCII)

373

(LXXXX)

. 401

(XCI)

· 754

(XCIII)

LOUIS ARAGON

Les Co11fes de Perrault, illustrés par Lucien
Laforge

PAUL ARBELET
Les nouvelles lettres de Stendhal à P:iuline .

MICHEL ARNAULD
La Revue de Litlér.iture comparée .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

GEORGES AURIC

GEORGES GABORY
IOI

Jeux, de Claude Debussy . . . .
Les Ballets russes : Paradt . . . .

224

FÉLIX BERTAUX
Carl Spitteler . . . . . . . .
Noire Atnh-ique, par Waldo Frank .
Du crépuscule à l'aube des hommes .

(LXXXVIII)
(LXXXIX)

105 (LXXXVIII)
227 (LXXXIX)
239 (LXXXIX)

ROBERT BROWNING
(trad.

PAUL ALFASSA et GILBERT DE VOISINS)

• • .

417

(XCI)

ANDRÉ CŒUROY
Déodat de Séverac . . . . . . .

752

(XCIII)

Monsieur Sludge, le médium .

.

.

BENJAMIN CRÉMIEUX
Tentatio11; Le Secret, par André Spire . .
L'Inquiète adolescence, par Louis Chadourne.
Carnaval est mMt, par Jean-Richard Bloch .
Henry Becque : sa vie et son œuwe, par
A. Got . . . . . . . . . . •
Le Roi des Sclmon-ers, par Israel Zangwill
Nè11e, par Eroe-st Pérochon . . . • • .
Dragées, par Jules Laforgue. . . . • •
Yvonne et Pijallet, par Léon Werth . . ·.
Som les marronniers en jfe1;rs, par Henn
Bachelin . . . . . . . . . • .
Tendres stocks, par Paul Morand . . . •
Le quatuor en fa dièz.e, de Gabriel Marcel. .
Torches et lumignons, par J.-H. Rosny ainé .
Chants di. désespéré, par Charles Vildrac. .
Les Petites fronies de la ·11ie, par Thomas
Hardy. . . . . . . • • • • ·
'Had gadya, par Israël Zangwill . . ·. .
Sur la condition présente des lettres italiennes . . . . . . . . . . .
L'enfant prodigue du Visinet, par Tristan
Bernard . .
• • . . .

765

TABLE DES MATIÈRES

8 3 (LXJ{XVIll)
88 (LXXXVIII)
94 (LXXXVIII)
124 (LXXXVIII)
125 (L'CTXVIll)
208 (LXXXIX)
3-63
(LXXXX)
368
(LXXXX) .

Cœurs à prendre .
RENÉ GALLAND
George Eliot et George Meredith .

(LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCII)
(XCII)

629
632

(XCII)
(XCII)

632

(XCII)

736

(XCIII)

EMILE DERMENGHEM

Billets à Angèle . . . . . . . .
L'œl'.IVl'e de Robert Browning
Billets à Angèle. . . . .
Billet à Angèle ·.
.Billet à Angèle. .
Hyménée 1 (Acte I)

39 (LXXXVllI)
(L.X..."'CT.,"X)
(XCI)
414
(XCI)
462
(XCII)
586
(XCIII)
706

H7

MICHEL DE GRAMONT
Des incomms cbez. moi, par Lucie Cousturier. 209
La Chauve-Sonris de Moscou au théâtre
Femina, . . . . . . . . . . . 374
Cdni qui a TtÇtt des rifles, d' Andrei:eff. . . 625
BERNARD GRŒTHUYSEN
Œcrvres récentes de Hugo von Hofmannsthal, Kasimir Edschmidt, Oskar Loerke
242
Lettre d'Allemagne . . . . . .
497

(LXXXIX)
(LXXXX)
(XCil)

(LXXXIX)
(XCI)

408

(XCI)

385

(XO)

COMMANDANT P. JAGUENEAUD
». .
292

(LXXXX)

,

MAX JACOR

(XCll)

Le nanfrage de la« Ville de Saint-Nazaire

Le Voyage des amauts, par Jules Romains • 725

(XCIII)

L'ermite.

LUC DURTAIN

(XCIII)

PIERREHAMP

513

GEORGES DUHAMEL
• •

(LXXXIX)

671

lettres avec commentaires . . .

• • .

r57

ANDRÉ GIDE

Si le grain ne meurt (sixième fragment).

(XCl)

Le livre des oraisons de Gaston Phébus .
.

(XCII)

HENRI GHÉON
De quelques cœurs inquiets, par François
Mauriac . . . . . . . . . . . 98 (LXXXVIII)
La relève du 111ali(i, par Henry de Montherlant . . . . . . . . . . . . 21 I (LXXXIX)
L'humaniste d la guerre, par Paul Cazin. . 365
(LXXXX)
(XCII)
Itinéraires d'intellectHels, par René Johannet 6o6
La Rose de Roseim, de Jean Variot. .
744
(XCIII)

Gens . . . . . . .

• • • .

628

GASPARD-MICHEL
Dione.

LOUIS DEMONTS

.

(XCII)

:NICOLAS GOGOL

370
487
488
605
6r9

Unroi. . . • • •

Le voiturier .

553

. . . .

• .

FRANCIS JAMMES
. . . . . . . .

31 (LXXXVIII)

�TABLE DES MATIERES

LA NOUVELLE REVUE

MARCEL JOUHANDEAU
. . . . . . . . . .

572

LOUIS JOUSSERANDOT
Sur la composition d'Hymét1ée ! de Gogol .

75 5

Vieille Françoise

RAYMOND LENOIR
Scho/m1har1.er et ses disciples, par A. Bossert .
Proudhon et notre temps . . . . . .

roo (LXXXVlII)
2:2 r
(LX.'&lt;:XlX)

ANDRÉ LHOTE
Le trente-deuxicme salon des Indépendants. 354
L'exposition de peinture holbndaise aux
Tuileries. .
. . . . .
746
PERCY LUBBOCK
Lettre d'Angleterre : poetes contemporains .
PIERRE MAC ORLAN
. . . . . . .
Les Boucaniers d'Olivier Œxmelio.
Martfo Eden, par Jack London. . . .

La peste .

.

:

.

LOUIS MARTIN-CHAUFFIER
Le C6U de Guer111a11tes, par Marcel Proust. .
La vie i11q11iète de Jean Hermelin, par Jacques
de Lacretelle. . . . . . . . . .
Un homme heureux, par Jean Schlumberger .
... Mais l'art est dijficile, par Jacques Boulenger. . . . . . . . . . . .

(XCII)

(XCIII)

. 286

(LXXXX)

245
377
204

(LXXXIX)

615
733

(XCII)
(XCIII)

Les Ballets suédois

739

(XCIII)

Les Créanciers, de Strindberg . . . . .
Les Forces éternelles, par la Comtesse de

(XCI)
(XCII)
(XCIT)

(XCII)

ANDRÉ SALMON

Le n_ègre Léona1·d el 111aître Jea11 M11lli11 ; La
clique du café Brebis, par P. Mac Orlan . 610

(XCII)

627
664

(XCIII)

ExLositions Marie Laurencin
bote. .
. . . .
Poèmes . . . .

et André
. . . .

(XCII)

JEAN SCHLUMBERGER

(LX.XXX)

LUCIEN MAURY
. . . . . . .
La grnu.àe faim, par Johan Bojer . .

107

244

(LXXXVIII)
(LXXXIX)

Le cocu magnifique, de Crommelynck. . . 373
Sous les yeux d'Occident, par Joseph Conrad. 495

(LXXXX)
(XCI)

PAUL MORAND

JEAN PAULHAN

.
.

(LXXXJX)
(XCIII)

JACQUES RIVIÈRE
Note. . . . . . . . . . . . . 512
Notes sur un événement politique. . . . . . 558
Le Héros et le Soldat, de Bernard Shaw · Les
amants puérils, de F. Crommelynck '
921
Le Chœur ukrainien . . . . . .
626

(LXXXIX)
(LXXXIX)
(LXXXX)

378

.
.

......

161

P. MASSON-OURSEL
Les Classiques de l'Orient . . . .

Cinima, par P. A. Birot. .
Aytré qui perd l'habitude. . . .

641

RAYMOND RADIGUET

(LXX.XIX)

(LXXXX)

Le langage populaire, par Henri Bauche
G. K. Chesterto11, par J. de Tonquédec
La jl1ite de jade, par Franz Toussaint

5 (LX,'(XVIII)
129

229

ROGER MARTIN DU GARD
358
Les jardins, par André Véra et Paul Véra.

Knut Hamsun .

92 (LXXXVIll)
(XCIII)
730

MARCEL PROUST
Une agonie . . . .
Un baiser . . . . . . . . . . . .
A propos de Baudelaire . . . . . . . .
Pigeon vole .

(LXX.XX)

767

HENRI POURRAT
Le livre moniteur. . . . . . . .
Elégies, par Georges Duh.imel . . . .

12 3
124
125
126
170

(LXXXVIII)
(LXXXVIIl)
(LXXXVIII)
(LXXXVIII)
(LXXXIX)

Confession de mitluil, par Georges Duhamel.
.

.

.

.

.

.

.

.

Noailles . . . . . : . . . . .
L'ouverture de la Comédie MontaigneGémier . . . . . . . . • . .
Autour de Paris, par André Hallays . . .
Deux pièces de M. Maeterlinck au théâtre
Moncey . . . . . . . .
La 111aiso11 du sage, par Louis Artus . . .
Le docteur Pierre Bucher . . . . . .
La Paix, par Marie Lenéru . . . . . .
L'oncle Vanio. par Anton Tchekhoff. ·. .
L'Anno11cefaite à Marie a la Comédie Montaigne. . . . . . . . . . . .

87 (LXXX VIII)
ror (LXXXVI11)
104 (LXXXVIII)
214 ·

(LXXXJX)

222
249

(LXXXIX)
(LXXXIX)

375
486
493
623
741

(LXXXX)
(XCI)
(XCI)
(XCI)
(XCI)

742

(XCII)

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : La Conscience
libre et la guerre . . . . . . . .
67 (LXXXVIII)
Un Royaume de Dieu, par Jérôme et Jean
Tharaud . . . . . . . . . . .
86 (LXXXVIII)
L'enfant inquiet, par André Obey. . . . 9r (LXXXv1H)
Le Bourriq~t, par Cyriel Buisse . . . . 110 (LXXxvnn
Réflexions sur la littérature : La littérature
politique . . . . . . . . . . . 193 (LXXXIX)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
219
220

(LXXXIX)
(LX.XXIX)

ration.
. . .
. . . . . 344
Histoire de France : La Ré1Jalurion, par P.
Sagnac, et E. Parisot . . . . . . . 365
La cause du beau Guillaume, par Duranty . ,72
Barabour ou l'harmonie universelle, par André
Billy . . . . . . . . . . . . 372

(LXXXX)

George Sand, par Ernest Seillière . . . .
Chai-les Baiulûaire, par G. de Reynold . .
Réflexions sur la littérature: L'idée de géné-

Réflexions sur la littérature : Psychanaly.se
et critique . . . . . . . . . .
Mémoire sur les perceptions-obscu,·es, par Maine
de Biran . . • . . . . . . . .
Les précurseurs de Nietz.cbe, par Charles
Andler . .
. . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le roman de
l'intellectuel.
Valentine Pacquault, par Gaston 01érau. .
Réftexions -sur la littérature ; Les chapelles
littéraires . . . . . • . . . . .
Jean-Luc persécuté ; Le chant iie 110/re Rhône,
par C. F. Ramuz . . . . • . . •

(LX._X:XX)
(LXX.XX)

(LXXX."'\)

467

(XCI)

492

(XCI)

492

(XCI)

592
614

(XCII)
(XCII)

ïI3

(XCIII)

737

(XCIII)

LA

PAUL VALÉRY

36 (LXXXVIII)

Au platane
Eupalinos ou l'architecte.

257

(LX:XXX)

414

(XCI)
(XCIII)

GILBERT DE VOISINS
L'Œuvre de Robert Browning . . . .
Samuel Butler, par Valery Larbaud

•
.

757

CORRESPONDANCE
A propos de Vers de Gif-constance de Stéphane Mallarmé
. . . . 128 (LXXX\111)
XXX

La France vue de l'étranger : une opinion
anglaise sur Charles Maurras .
Les revues . . . . . . . . .
Les gais lurons, p.ar R. L. Stevenson .
Les revues . . . . . . . . .
.Les reyues . . . . . . . . .
Memeuto bibliographique (littérature
glaise et allemande)
Les revues .
Les revues .
Les revues .

IIO (LXXXVIll)
. • 126 (LXXXVIII)
. • 247 (LXXXIX.)
(LXXXIX)
. . 250
(LXX.XX)
. . 379
an384
(LXXX.X)

508
637

(XCI)
(XCII)

759

(XCIII)

LE GÉB.ANT : GASTON GAUJMAB.D.
AllllEVlLLil. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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