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                  <text>LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

TOME XVII

PARIS

35 &amp; 37,

RUE MADAME,

r921

35 &amp; 37

�...

EBAUCHE D'UN SERPENT

•
A HENRI

Parmi l'Arbre, la brise berce
La vipère que ie vêtis ;
Un sourire, que la dent perce
Et qu'elle éclaire d'appétits,
Sur le fardin se risque et rôde,
Et mon triangle d'émeraude
Tire sa langue à double fil ...
Bête je suis, mais bête aiguë,
De qui le venin quoique vil,
Laisse loin la sage ciguë ..

•

l

I

Suave est ce temps de plaisance!
Tremblez, mortels! Je suis bien fort,
Quand jamais à ma suffiiance,
Je baille a briser le ressort !
La splendeur de l'azur aiguise

GHEON.

�6

LA NOUVELLE REVUE FRAKÇAISE

Cette gui·vre qui me déguise
D'animale simplicité ;
Venez à moi, race étourdie !
Je suis debout et dégourdie,
Pareille a la nécessité!
Soleil, soleil !... Faute éclatante!
Toi qui masques la mort, Soleil,
Sous l'azur et l'or d'une tente
Où les fleurs tiennent leur conseil;
Par d'impénétrables délices,
Toi, le plus fier de mes complices,
Ei de mes piéges le plus baut,
Tu gardes les cœurs de connaître
Que l'univers 1îest qu'un défaut
Da11s la pureté du Non-Etre!
Grand Soleil, qui s.onnes récueil
A l'être, et de fm,i,x l'accompagnes,
Toi qui l'enfermes d'un sommeil
Trompeusement peint de campagnes,
Fauteur des fant6111es joyeux
Qui rendent sujette des yeu'.\·
La présence obscure de l' dme,
Toujours le mensonge m'a plu
Que tu répands sur l'absolu,
O Roi des ombres fad de flamme!

EBAUCHE o'oN SERPENT

Verse-mai ta brute chaleur,
0 li vient ma paresse glacée
Rêvasser de quelque malheur
Scion ma nature enlacée ...
Ce lieu charmant qui vit la chair
Choir et se joindre, rn'est très cher!
Majure:ur, iâ, se fait mûre.
Je la conseille et la recuis,
Je m'écoute, et dans mes circuits,
Ma méditation murmure...
0 Vanité! Cause Première!

Celui qui règne dans les Cieux.
D'une voix qui fut la lumiere
Ouvrit !univers spacieux.
Comme las de son pur spectacle,
Dieu lui-même a rom.pu l'obstacle
De sa parfaite éternité ;
Il se fit Celui qui dissipe
En conséquences, son Principe,
En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine !
Et l'abîme animal, béant! ...
Quelle chute dans l'origine
Etincelle au lieu du néant!
}vfais, le premier mot de son Verbe,

7

�8

...

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

i\rJOI I.. Des astres le plus superbe
Qu'ait parlés le fou créateur,
Je suis! ... Je serai/ ... [illumine
La diminution divine
De tous les feux du Séducteur !
Objet radieux de ma baine,
Vous que j'aimais éperdwnent,
Vous qui dûtes de la gébemie
Donner l'empire a cèt amant,
Regardez-vous dans ma ténebre !
Devant votre image funebre,
Orgueil· de mon sombre miroir,
Si profond fut votre malaise
Que ·votre s01tffie sur la glaise
}'ut un soupir de désespoir!

EBAUCHE D'UN SERPENT

A la ressemblance exécrée
'
Vous fûtes faits, et je vous hais!
Comme je bais le Nom qui crte
Tant de prodiges imparfaits f ,
Je sui:s Celui qui modifie,
Je retouche au cœur qui s'y.fie,
D'un doigt sûr et mystérieux! ...
Nous changerons ces molles œuvres
'
Et ces évasives couleuvres
En des reptiles furieux !

Pétri de faciles enfants,
Qui de vos actes triomphants
Tout le four Vous fissent louange I

Mon innombrable Intelligence
Touche dans 7:dme des humains
Un instrument de ma vengeance
Qui fut assemblé de tes mains ·
'
Et ta Paternité voilée,
Quoique, dans sa chambre étoilée,
Elle 1faccueille que rencens,
Toutefois l'excès de rnes charmes
Pourra de lointaines alarmes
Troubler ses desseins tout puissants !

Sitot pétris, sit6t soufflés,
Maitre Serpent les a sifflés,
Les beaux enfants que Vous créd tes I
Holà! dit-il, nouveaux 'L'enus !
Vous êtes des hommes tout nus,
0 bêtes blancbes et béates !

Je vais, je viens,je glisse, plonge,
Je disparais dans 1111 cœur pur!
Fut-il jamais de sein si dur
Qu'on n'y puisse loger un songe ?
Qui que tu sois, ne suis-je point

En vain, Vous avez._, dans la fange,

9

�IO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette complaisance qui poind
Dans ton dme, lorsqu'elle s'aime?
Je suis au fond de sa faveur
Cette inimitable saveur
Que tu ne trouves qu'a toi-même !
Eve, jadi.s, je la surpris,
Parmi ses prernieres pensées,
La· lèvre entr'ouverte aux esprits
Qui naissaient des roses bercées.
Cette parfaite m'apparut,
Son flanc vaste et d'or par couru
Ne craig1iant le soleil ni l'bomme ;
Tout offerte aux regards de l'air,
L'âme encore stupi,de, et cornme
Interdite au seuil de la cbair.
0 masse de béatitude,
Tu es si belle, juste prix
De la toute sollicitude
Des bons et deç meilleurs esprits !
Pour qu'à tes lèvres ils soient pris
Il leu.r suffit que tu soupires !
Les plus purs s'y penchent les pires,
Les plx,s dnrs sont les plus meurtris ...
Jusques à moi, tu m'attendris,
De qui -relé-vent les vampires !

•

1IBAUCHE D'UN SERPENT

ll

Oui! De mon poste de .I'féui/laae
.:, '
Rept1'/e aux extases d'oiseau ,
Cependant que mon babillage
Tissait de ruses le réseau,
Je te buvais, ô belle sourde f
Calme, claire, de charmes lourdf
'
Je dominais.furtivement,
L'œil dans l'or ardent de ta laine
Ta nuque énigmatique et pleine
Des secrets de tau mouvement !

J

f étais présent comme une odeur,
Comme l'arome d'une idée
Dont ne puisse être élucidée
L'insidieuse profondeur f

Et je t'inquiétais, candeur,
0 rbaù- mollement décidée,
Sans que je t'eusse intimidée,
A chanceler dans la splendeur! ..
Bientôt, je t'aurai, je pŒrie,
Déja ta nuance varie J
( La superbe simplicité

Demaude d'immenses égards !
Sa transparence de regards,
Sottise, orgueil, félirüé,
Gardent bien la belle cité !

�12

...

LA NOUVELLE REYUE FRANÇA15E

Sacbons lui créer des basards,
Et par ce plus rare des arts,
Soit le cœur pur sollicité!
C'est la mon fart, c'est la mon fin,
A moi les moyens de ma fin !)
Or, d'une éblouissante bave,
Filons les systèmes légers
Où l'oisive et l'Eve suave
S'engage en de vagues dangers !
Que sous une charge de soie,
Tremble la peau de cette proie
•
1
Accoutumée au seul azur . ;..
Mais de gaze point de subtile,
Ni de fil invisible et sûr,
Plus qu'une tramé de mon style!
Dore, langue ! dore-bû les .
.
1
Plus doux des dits que tu connaisses .
Allusions, fables, finesses,
Mille silences ciselés,
Use d~ tout ce qui lui nuise :
Rien qui ne flatte et ne l'induise
A se perdre dans mes desseins,
Docile à. ces pentes qui rendent
A·ux profondeurs des bfou.s bassins
Les ruisseaux qui des cieux descendent !

EBAUCHE D'UN SERPENT

•
0 quelle prose nonpareille,

Que d'esprit n'ai-je pas jeté
Dans le dédale duveté
De cette merveilleuse oreille!
Là, pensais-je, rien de perdu ;
Tout profite au cœur suspendu !
Sûr triomphe ! si ma parole,
De l'dme obsédant le trésor,
Comme une abeille une corolle
Ne quitte plus l'oreille d'or !
Rien, lui soufflais-je, n'est 11loins s(tr
Que la parole di·vine, Eve !
Une science vive crève
L'énormité de ce ;ruit mûr 1
N'écoute l'Etre vieil et pur
Qui maudit la morsure brè-ve !
Que si ta boucbe fait un rêve,
Cette soif qui songe à la sève,
Ce délice à demi futur,
Cest l'éternité Jondante, Eve !
Elle buvait mes petits mots
Qui bdtissaient une amvre étrange ;
Son œil, parfois, perdait un ange
Pour revenir à mes raméaux.
Le plus rusé des animaux

�•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qui te raille d'être si dure,
0 perfide et grasse de maux,
N'est qu'une voix dans la ver.dure !
- Mais sérieuse l'Eve était
Qui sous la branche l'écoutait !
Ame, disais-je, doux séjour
De toute extase prohibée,
Sens-tu la sinueuse amour
Que j'ai du Père dé.robée?
Je l'ai, cette essence du Ciel,
A des fins plus douces g_ue miel
Délicatement ardonnée...
Prends de ce fruit ... Dresse ton bras!
Pour cueillir ce que tii voudras
Ta belle rnain te fut donnée !
Quel silence battu d'1m cil!
i\fais quel souffie saus le sein sombre
Que mordait l'.drbre de son ombre!
L'àutre brillait comme un pistil !
- Siffle, si:ffie ! me cbantait-il !
Et je sentais frémir le nombre,
Tout le long de mon fouet subtil,
De ces repks dont je m'encombre :
Ils roulaient depuis le béryl
De ma crête, jusqu'au péril !

EBAUCHE D'ON SERPENT

Génie ! 0 longue impatience !
A la fin, les· temps sont venus,
Qu'un pas vers la neuve Science
Va donc jaillir de ces pieds nus !
Le marbre aspire, I'or se cambre!
Ces blondes bases d'ombre et d'ambre
Tremblent au bord du mouvement! ...
Elle chancelle, la grande urne
D'où va fuir le consentement
De l'apparente taciturne!
Du plaisir que tu te proposes

Céde, cher corps, ce.de aux appàts !
Que ta soif de métamorphoses
Autour de l'Atbre du Trépas
Engendre une chaîne de poses!
Viens sans venir! Forme des pas
Vaguement comme lourds de rœes ...
Danse, cher corps. Ne pense pas !
Ici les délices sont causes
Suffisantes ait cours des cboses !.. .
0 follement que je m'offrais

Cette infertile jouissanu :
Voir le long pur d'un dos si frais
Frémir la désobéissance! ..
• Déja délivra11t son essence

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

De sagesse et d:illusions,
Tout !'Arbre de la Connaissance
Echevelé de visions,
Agitait son grand corps qui plonge
Au soleil, et suce le songe !
Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,
Irrésistible Arbre des arbres,
Qui dans les faiblesses des marbres,
Poursuis des sucs délicieux,
Toi qu-i pousses tels labyrinthes
Par qui les ténebres étreintes
Siront perdre dans le saphir
De l'éternelle matinée,
Douce perte, ara-me ou z.éphir,
Ou colombe prédestinée,

E3AUCHE D'UN SERPENT

Tu peux repousser l'infini
Qui n'est fait que de ta croissance
'
Et de la tombe jusqu'au nid
Te sentir toute Connaissance! ...
Mais ce.vieil amateur d'échecs
'
Dans l'or oisif des soleils secs,
Sur ton brancbage vient se tordre,
Et parmi l'étincellement,
De sa queue éternellement
Eternellement le bout mordre ...
PAUL VALERY

0 Chanteur, 6 secret buveur
Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêt•eur
Qui jeta l'Eve en rêveries,
Grand Etre agité de savoir,
Qui toujours, comme pour mieux voir,
Grandis a l'appel de ta cime,
Toi qui dans l'or très pur promeus
Tes bras durs, tes rameaux fumeux,
D'autre-part, creusantvers l'abime, •
2

�tl TRODUCTION A U~ COURS DE TECH~IQUE POÉTIQUE

PETITE INTRODUCTION
A UN COURS
DE TECHNIQUE POBTIQ_UE

Il est entendu qt1e notre époque n'a qu'à un faible degré
le août de la compétence comme celui de la perfection
technique. Pourtant il n'y a pas un ~étier, pas ~n arr, pas
une activité spéciale, Jonc l'apprenussage ne s01~ plus ou
• moins organisé et qµ.i ne forme l'objet d'un ens_eigaement.
Qu'adolescent l'envie vous prenne de de,·emr horloger,
vous ne trouverez pas seulement des ateliers nombreux
où sous la direction d'un maître ouvrier, vous apprendrez
à. ~a nier, dans le détail de leur mécanisme, une montre ou
une pendule. Mais encore il existe dans le monde quelques douzaines d'écoles d'horlogerie où vous pou~rez
recevoir à la fois l'instruction théorique et la format10n
pratique que mus souhaitez.
Il en va d'e même, qu'il s'agisse pour vous d'appr~ndre
à faire une maison, un pont, un tableau, une syn~phome.
Je ne sais s'il existe des écoles, au sens précis &lt;l~ ~ot,
pour les gens qui veulent devenir tonnelier~; ma 15 il :
donne, en maints endroits de la terre, un ense1gnen:ent d
la tonnellerie, qui n ·a pas moins de sérieux et de ngueu~
pour se looer dans une cour de camp:igne ou sous u
hangar, qu; s'il occupait les étages d'un beau m?n~m~n~
de pierre. Et c'est orâce à cela que chaque ge~cr:itto
0
•
l' art Je mller. les
d'hommes n'est pas tenue de rérn\·enter
• bien·
douves et de.: les assembler. C'est encore par 1e merne

19

f.ait que les tonneaux modernes n'ont pas moins d'aptitude
à contenir le ,·in, sans le répandre peu à peu sur le sol,
que les tonneaux du xrn• siède ou que les cuveaux des
anciens. Particularité bien digne de remarque pour le
buveur.
Synge nous raconte, dans ses Iles Aran, que trois hommes
d'une famille qui fabriquait les vases en bois dont les insulaires fônt usage, se rendirent ensemble, il y a quelques
années, de l'île du cemre à la grande île. A leur retour,
ils se noyèrent et l'art de façonner ces petits barils disparue
avec eus. Car, pour faire un baril, il ne suffit pas d'ètre
inspiré.

•••
Si, ,·ou.s sentant une vocation de po te, \'Ous voulez
apprendre le métier de poète, vous ne découvrirez pas dans
le vaste monde une .seule école où l'on enseigne ce métierJà, pas même un atelier, pas même une cour de campagne.
A vous de réinventer votre métier, d'en attraper les secrets
par bribes et au petit bonheur. A moins que, dégoûté d'un
tel effort, vous ne décidiez un beau jour qu'il n'y a plus de
métier de poète, et que le poème est un objet qui tombe
du ciel tout façonné.
Si vous avez eu la chance d'aller au, collège, il se peut
qu'on vous ait parlé, incidemment, de la manière dont se
scande un vers de Racine ; il se peur qu'au cours d'une
explication de textes, on ait saisi l'occasion de \'Ous signaler
telle ou telle règle de la prosodie de Malherbe. Mais vous
n'étiez pas au collège pour apprendre le méti~r de poète
plus spécialement que celui de médecin ou de constructeur
de voies ferrées. Vous avez laissé choir tout cela, entre une
aotion de mécanique et une notion de géographie, dans le
vaste vide-poches que vous appelez votre culture gént:rale.
Vous saviez bien que ]'apprentissage &lt;l'une technique
spéciale ne commence que plus tard.
Or, futur poi.:te, vous voilà forcé d'être à vous seul le

�20

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maître et l'élève, d'ignorer et de connaitre, d'errer et de
corriger. Il vous arrivera sans doute d'appeler vos «maîtres»
des poètes plus âgés que vous, et d'autres qui sont morts.
Mais vous n'attachez à ce mot qu'une signification sentimentale ou de parade. Vous voulez dire que vous admirez
leurs livres, que vous êtes touché par la nature de leur
inspiration. Peut-être l'un d'eux vous a-t-il serré la main à
une terrasse de café, a-t-il raconté devant vous deux ou
trois anecdotes. Cela signifie encore - bien que votre
impatient génie n'aime pas à considérer ce point - que
vous êtes entraîné à imiter leur manière, à reproduire du
dehors les effets les plus voyants qu'ils obtiennent. Vous
êtes devant leurs œuvres à peu près dans la position d'un
émailleur d'aujourd'hui devant un vieil émail d'extrêmeorient. Vous contemplez et vous enviez un résultat dont
les moyens se dérobent à vous. Vous êtes donc condamné
ou à n'en pas tenir compte, pour Yotre propre travail, ou
bien à imiter, à simuler. Ce qui vous est refusé, c'est la
seule relation honnête, normale entre l'œuvre passée et
l'œuvre présente, ùst la tradition technique, c'est le bienfait d'un homme plus expérimenté que vous qui vous
installe a l'intérieur même de son expérience.

*

* *

L'on me dira que s'il est vrai que la peinture, la sculpture, la musique s'enseîgnent encore, tandis que la poésie
ne s'enseigne pas, la différence est à l'honneur de la poésie
et tient à ce qu'elle précède les autres arts dans le bon chemin. La poésie est émancipée. Les autres arts ont à lutter
contre une scolastique, fort ébranlée d'ailleurs et défaillante. Les gens de goût ne sont-ils pas d'accord pour
proclamer la déchéance de tous les Instituts, Ecoles des
Beaux-Arts, Conservatoires et autres officines d'académisme ? Les plus beaux produits de l'art moderne n'ontils pas pour origine la révolte de l'instinct créateur contre

INTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

2I

l'enseignement traditionnel ? Ce que nous aimons dans
l'art moderne, n'est-ce pas, même, de façon expresse, ce
qu'il contient de pure liberté, de trouvailles intransmissibles, n'est-ce pas sa négation de tout enseignement et de
toute règle ?
Vous connaissez le développement; il se prête à l'éloquence. Les mots de Bastilles et de Sépulcres s'y logent d'eu.'\'.mêmes, et il suffit de le reprendre pour se sentir à son tour
plein d'ardeur. Mais il faut pourtant regarder les choses d'un .
peu plus près. Que nous a-t•on prouvé, au juste ? que l'enseignement officiel de l'art, au moins dans certains pays, n'a
pas su recruter ses maîtres ni garder de la vie à ses méthodes,
et aussi que toute tradition finit par connaître la vieillesse,
que toute formule finit par se dessécher, donc que l'art, au
cours des siècles, se trouve bien de quelques périodes d'insurrection et d'anarchie. S'ensuit-il que l'humanité doive
renoncer désormais à toute espèce · de tradition technique
et d'enseignement de la technique ? Et d'abord que s'est-il
passé, en fait, chez les artistes, depuis qu'a commencé la
crise de l'enseignement officiel ?
Beaucoup d'entre eux ont continué à recevoir cet
enseignement, à passer par le Conservatoire ou les BeauxArts, quittes, comme ils disent, à &lt;&lt; oublier » au plus tôt
ce qu'on leur avait appris. C'est là une façon de parler. Ils
veulent dire qu'ils ont cessé d'être des élèves passifs, de tout
admettre sans contrôle, qu'ils se réservent l'entière liberté
de leurs admirations et de leurs tendances esthétiques. Il
leur arrivera même de faire semblant de n'avoir rien appris.
Ils auront l'air de découvrir le dessin, le mélange des couleurs, les combinaisons sonores ; un peu comme Descartes
a l'air de découvrir la notion de Dieu ou celle de l'immortalité de l'âme. Ce peut être un exercice plein d'intérêt et
même de profit intellectuel. Mais il va de soi que nous ne
sommes pas dupes.
D'autres ont fréquenté des ateliers, des académies, des
cours privés, dont l'esprit répondait plus ou moins· à leurs

�22

LA NOUVELJ.E REVUE FRANÇAISE

propres aspirations, ou dont faccès leur semblait plus
commode. Ils ont donc reçu un enseignement, qu i pouvait
être incomplet, incohérent, capricieux, confiner même au
néant, mais qui gardait malgré tout quelques-uns des
caractères ou quelques-unes des apparences d'un en5eignement technique .
Quant aux purs ignorants} ils ne sont guère nombreux,
et si l'on met à part deux ou trois cas, leurs travaux
n'auraient été pris au sérieux à aucune autre époque. Ils
ont bénéficié de ce besoin maladif de surprise et de scandale
qui agite les désœuvrés d'aujourd'hui et qui ne demande
d'ailleurs qu'à changer promptement d'objet.

Vous me drrez peut-être encore que la poésie, par sa
nature même, occupe entre les arts une situation excep-tionnelle. La partie spirituelle, divine, y corn pte bien plus
que la partie mécanique et ouvrière. Lire au fronton d'une
bâtisse cc école de poésie » comme on lit cc école d'électricité J&gt; ou même cc école d'architecture » donnerait le
sentiment du sacrilège. L'idée seule n'en peut que cho•
quer tout homme qui a l'instinct des réalités poétiques et
qui ne confond pas à plaisir des ordres de choses faits pour
s'exclure.
Voilà un noble pathos. Mais nous lisons sans indignation au fronton de divers monuments « école de théolo. gie ». Personne, dans aucune religion, ne trouve sacrilège
que le métier de prêtre s'enseigne et qu'il faille, à cette fin,
que des maîtres prêtres se donnent le mal de former des
élèves prêtres. Cela n'entraîne aucune méconnaissance
des réalités spirituelles et ne signifie point que l'élan de la
foi, l'amour de Dieu, l'inspiration prophétique puissent se
transmettre automatiquement à l'aide de quelques recettes.
Mais dès qu'jl y a activité spéciale ou métier, il y a un
système de procédés techniques qui ne sauraient survivre,
se pe1fectionner, s'accrohre que par un enseignement.

INTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

2J

A vrai dire, si cette idée est assez mal accueillie chez les
artistes contemporains, c'est qu'elle gêne beaucoup d'entre
eux. Pour les poètes, particulièrement~ ceux qui s'en
tiennent à la tradition classique, aux. règles de Malherbe,
savent ce qu'ils font, au moins en gros. Mais les autres ?
Les imagine-t-on mis en demeure d'exposer et de justifier
leur technique par le menu, de l'enseigner? Ah ! il est facile
de laisser entendre, en quelques pages hautaines et sans
condescendre à de vulgaires précisions, qu'on a ses secrets
aussi, sa technique laborieusement forgée, qu'on obéit à
des règles très savantes et très mystérieuses et que le vers
«moderne», c'est encore plus « calé » que le vers classique. Mais le moindre point sur l'i ferait bien mieux notre
affaire. Je conçois qu'un poète ait quelque pudeur à nous
entretenir trop intimement de son inspiration, et de la
manière dont jouent en lui les idées, les émotions, les
songes, ou dont se compose la nuance personnelle de son
style. Mais la versification est une chose qui ne réclame
point tant de mystère et qui souffre très bien qu'on la
démontre au tableau noir. Je crains hé1as ! que l'exposé ne
fût vite à son terme, et que la plupart des versifications
({révolutionnaires», qui depuis bientôt quarante ans défi.lem
devant l'amateur de po&amp;sie étonné, ne se ramenassent, une
fois dissipées les nuées dont elles s'errtourcnt, à une seule
petite règ1e, celle de Thélème : « Fais ce que vouldras. &gt;l
Il est évident qu'un art ne peut pas se contenter indéfiniment d'une technique nulle, ou d'une technique virtuelle.
Si la versification moderne ne constitue rien d'autre, sa
cause est perdue et Yon reviendra aux règles de Malherbe.
Mais s'il existe, au sens plein du mot, une technique
moderne du vers, aussi complète, aussi cohérente et au
moins aussi riche que le système qu'elle prétend remplacer,
il est temps qu'elle se fo!mule, mieux encore, qu'elle

�24

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

s'enseigne, et que les jeunes poètes, s'ils ignorent leur
métier, n'aient plus l'excuse de ne savoir où l'apprendre.
Une &lt;&lt; école de poésie &gt;l ne va pas soudain sortir de
terre. Mais il est permis de tenter dès maintenant un petit
essai modeste dont je veux espérer que les poètes et amateurs de poésie ne se scandaliseront point. Nous avons
bravement décidé, Georges Chennevière et moi, d'ouvrir,
dès le début d:e la saison prochaine, à Paris, un petit cours
de technique poétique, et nous serons tout heureux si
nous réussissons à grouper et à retenir quelques auditeurs.
Ce n'est pas un projet monstrueux, ni qui mérite qu'on
nous accable de railleries.
Nous n'esquiverons point la difficulté, au contraire.
Nous prendrons le mot d' &lt;&lt; enseignement &gt;&gt; dans toute
son honnête rigueur. L'un de nous fera un cours théorique, c'est-à-dire exposera le détail successif des ressources
et des règles de la versification moderne. L'autre dirigera
des travaux pratiques, c'est-à-dire proposera des exercices
de prosodie, montrera comment s'appliquent les règles,
comment s'emploient les ressources, comment se construit
un vers, une strophe, un poème. Les deux enseignements
suivront, bien entendu, une marche parallèle.
Rassurons tout de suite les &lt;c consciences i1. Nous
n'entreprendrons point sur leur liberté. Il ne sera pas fait
par nous la plus fugitive allusion aux choses qui concernent
le fond, la matière même de la poésie, aux problèmes de
l'inspiration, de la tendance esthétique, de la doctrine littéraire, ni proprement à ceux du style. C'est là une tout
autre besogne. Nos auditeurs auront licence de mettre en
vers la vie de Confucius ou l'art de cultiver les salades.
Une technique constituée est quelque chose d'objectif,
dont la valeur ne dépend point d'un parti-pris esthétique,
et qui doit pouvoir servir à l'expression de n'importe
qu01.
C'est dire, par là-même, que nous n'exposerons pas une
technique (( personnelle ». Il faut d'ailleurs une époque

JNTRODUCTION A UN COURS DE TECHNIQUE POÉTIQUE

25

aussi déréglée que la nôtre pour que cette locution de
« technique personnelle » puisse s'écrire journellement et
' même s'entendre comme un éloge. Une technique est
impersonnelle, ou elle n'est point. Le seul rôle des
« personnes » dans l'affaire est de favoriser l'évolution de
la technique en prenant l'initiative d'une modification
devenue inévitable ou encore en se chargeant d'une codification depuis longtemps attendue et préparée.
Nous ne prévoyons pas du tout comment notre entr
prise sera accueillie, ni si les habitués des récréations
mondaines ne nous tiendront pas pour des spécia1istes
bien ennuyeux. Mais il est un point sur lequel j'ose me
montrer affirmatif, c'est que pas un de nos auditeurs - je
dis pas un - ne pourra nous quitter, l'année finie, aYec
la conviction qu'il n'n rien appris. Quand il s'agit d' « enseignement», n'est-ce pas déjà quelque chose?
JULES ROMAT~S

�HYMÉNEE!

HYMÉNÉE II

ACTE II
Une chambre chez Agâfia Tîkhonovna.
SCÈ)Œ I

• AGAFIA TIKHONOVNA. Puis KOTCHKARIOV.
AGAFfA TIKHONOVNA. - Vraiment, choisir est difficile !
S'il n'y en avait qu'un, ou deux, mais quatre, comment
s'en tirer? ... Nicanor Ivânovitch z n'est pas mal, bien qu'un
peu maigre. Ivaoe Kouzmitch ? non plus n'est pas mal. Et,
à dire vrai, Ivane Pâvlovitch 4 n'est pas mal non plus, bien
qu'il soit g'ros. En tout cas c'est un homme que l'on
remarque. Balthazar Balthazârovitch 5 a, lui aussi, des qualités .. . Aussi, combien il est difficile de se décider ! Si audessus des lèvres de Nicanor Ivânovitch, on pouvait planter
le nez d'frane Kouzmitch; si on pouvait prendre un peu
de la désinvolture de Balthazar Ba!thazârovitcb et ajouter
à tout cela un peu de l'embonpoint d'Ivane Pâvlovitch,
je serais vite décidée. Mais maintenant, va te prononcer !
r. Voir la No11vel/e Revue Française du
Anoûtcbkine.
3. Podkolièssine.
4. Iaîtchnitsa.
5. Jévâkine.
2.

1er

juin

1921.

Rien que d'y songer, la tète me fait mal. Je pense que le
mieux est de tirer au sort. S'en remettre à la volonté de
Dieu! Celui gui sortira sera mon époux. Je vais écrire le
nom de chacun sur un bout de papier, rouler les billets, et,
advienne que pourra! (Elle ·va à son secrétaire, y prend du
papier et des ciseaux, fait des bill.ets et les roule, tout en continuant de parler.) C'est une malheureuse situation que
celle de jeune fille, surtout de jeune fille amoureuse.
Aucun homme ne veut se mettre à notre place et comprendre.. . Voilà les billets prêts. Il n'y a plus qu'à les
mettre dans mon réticule, ·à fermer les yeux, à tirer, et
qu'il en soit ce qu'il en sera! (Elle fait ce qu'elle vient de
dire et brasse les billets.) Ah! j'ai peur.. . Si Dieu voulait
que ce soit Nicanor Ivfmovitch qui sorte ! Non ! Pourquoi
lui? Mieux vaudrait Ivane Kouzmitch. Bah ! pourquoi
Ivane Kouzmitch? Les autres valent-ils moins que lui?
Bah ! celui qui sortira, c'est celui que je prendrai. (Elle
plonge la main dans le réticule et, au lieu d'en tirer un billet,
les retire tous.) Oh, tous! Tous sont sortis! Comme mon
cœur bat ! Mais il n'en faut qu'un ! Rien qu'un ! (Elle
remet les billets dans le réticule et agite. A ce 111ome11t-là,
Kotcbkariov entre furti'l'ement et s'arrête derrière elle.) Ah, si
je pouvais retirer Balthazar!. .. Qu'est-ce que je dis ?... Je
voulais dire Nicanor Ivânovitch ... Non, je ne veux pas,
je ne veux pas ... Celui que le sort désignera ...
KoTCHKARro,·. - Prenez donc Ivane Kouzmitch, c'est le
mieux de tous.
AGAFIA TJKHONO\'NA, poussant 1m cri. - Ah ! (Elle se
cache le visage dans ses mains, craignant de se retourner.)
KoTCHKARIOV. - Pourquoi avez-vous peur ? Ne vous
effrayez pas. C'est moi. Bien vrai, prenez Ivane Kouzmitch.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Ah, j'ai honte ! Vous m'écou-

tiez.
KoTCHKARIOV. - Qu'est-ce que ça peut faire ? N'ayez
donc pas honte avec moi. Ne suis-je pas votre parent ?
Découvrez votre joli visage.

�28

29
TIKHONOVHA. - Alors, vous me conseillez de
lvaoe Kouzmitch ?
•

LA NOUVELLE UVUE 1-

AGAFIA T1xao 0VNA. -

Vraiment, j'ai honte.

dlœtwre à demi son visage.)
KOTCHKARI0V. - Allons, choisissez Ivane Kouzmi
AGAFIA T1KRONO\"NA. - Ah t (Elle se anwre à nouvea

visage.)
KOTCHKARI0V. - Vraiment c'est une merveille d'bo
Administrateur hors-ligne. Unhomme étonnant 1
AGAFIA TIKHONOVNA. (Elle se dkomlre peu d peu levi
- Et un autre peut~tre : Nicanor lvlnovitch,
exemple ? N'est-ce pas, lui aussi, un homme bien ?
KOTCHKARI0V. - Excusez-moi, c'est 'du néant, com
à lvane Kouzmitch.
AGAFIA T1KHON0VNA. - Pourquoi cela ?
KoTCHKAIU0V. - Parce que. Mais c'est clair 1
Kouzmitch est un homme ... un homme enfin ... un ho
p&gt;mme vous n'en trou\lerez pas.
AGAFIA TIKBON0VNA. - - Et lvane Pàvlovitch ?
KOTCHKARI0V. - lvane Pâvlovitch, c'est de la
Tous les autres aussi, de la pacotille.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Croyez-vous qu'ils le
tous?

KoTCHKARI0V. - Mais jugez, comparez : lvane
mitch, comme ça sonne I Les autres au contraire,
que soit celui que vous preniez : Ivane Pâvlovitch, Ni
ldnovitch ... est-ce aussi bien ?
AGAFIA TIKHON0VNA, - Vous avez peut-être •
Tous les autres sont très.•• effacés.
KoTCHKARI0V. - Effacés ! y pensez-vous ? Des q
leurs, des gens turbulents, voilà ce qu'ils sont!
vous envie d'être battue le lendemain même dé
mariage?
AGAFIA T1KHON0VNA, - Ah, mon Dieu I C'est le
malheur qui puisse arriver.
KoTCHKARI0Y. - Je vous crois. On ne peut rien
giner de pire.

conseilk .

KAuov. - Naturellement, je vous le
~ouzmitch I aturellement ! (A pari.) L'af&amp;ire, j~
5 arrange. Podkoliêsmie est dans un café pres d'ici.
le chercher.
A TIKRONOVNA. - Alors vous pensez que c'est à
pas douter, lvane Kouzmitch ?
'
KAIUOV. - Absolument.
FIA TIKRONOVNA. - Et les autres, les refuser ?
ltARiov. - Evidemment, les refuser.
A TIKHONOVNA.-:- Et comment m'y prendre ? j'ai
•

1.10v. - Pourquoi ça ! Dites-leur que vous êtes

JCllDC, que vous ne voulez pas vous marier.
TrKHONOVNA. - Ils ne me croiront pas. Ils me
eront le pourquoi et le comment.
""z....uu.11ov. - Eh bien, si vous voulez en finir en
teule fois, dites-leur simplement : :Allez tous
er, imbéciles l
TIKHONOVNA. - Est-ce qu'on peut dire des
pareilles ?
ov. - &amp;sayez seulement. Je vous mure
cela tous déguerpiront.
TnœONOVNA. - C'est que ce n'est pas três poli.
,.-H.rui.AJU0V. -Qu'est-ce que ça fait puisque vous ne
,enrrcz plus.
PIA TIKHONOVNA, - Tout de m~e, c'est mal. Us
ront certainement.
KAU0V. - Beau malheur. Si leur colère pouvait
quelque chose de Bcbeux, je comprendrais.Mais le
J11t 4ue l'un d'eux vous crache au visage. Rien' de

:ous

. TIKHONOVNA. - Vous voyez 1
KAII0V. - Grand malheur I Il en est au:xquels

�30

LA

NOUVELLE REVùE FRANÇAIS!

c'est arrivé plusieurs fois, je vous jure. Je sais même un
très bel homme, le teinrmagnifique~ qui turlupinait telle-ment son chef pour qu'il augmentât son traitement que,
celui-ci, n'y tenant plus, lui cracha en plein visage : « Voilà
toute l'auo1nentation
que tu auras, satané raseur,
ii hu
~
.
cria-t-iL Mais tout de même il augmenta ses appomtements;
alors quel malheur y eut-il là. ? Cen serait un si on n'avait
pas son mouchoir sous la main. Mais quand on l'a .dans sa
poche, on le tire, on s'essuie, et c'est tout. (On sonne dans
l'antichambre.) On vienL C'est évidemment l'un des prétendants. Je ne voudrais pas les rencontrer. N'y a-t.,.il pas·
d'autre sortie ?
AGAFIA TuœoxOVN'A. - Oui, par l'escalier de service ...
Je suis toute tremblante.
KoTCHKARIOV. - Ce n'est rien. Ayez seulement un peu
de sang-froid. Adieu ! (A part.) Je vais vite ramener
Podkolièssine.

HYMÉNÉE!

31

se démène-t-elle ? Peut-être avez-vous voulu dire autre
chose? Expliquez-vous ... (On entend sonner.) Le diable les
emporte ! Jam~s une minute pour ses affaires.
SCÈNE III
LES MÊMES. ]ÉVAKINE.

JÉVAKINE. - Pardonnez-moi, mademoiselle. Je viens
peut-être trop tôt. (Il se tourne et aperçrit Iaitchnitsa .) Ah,
vous êtes déjà ici ... Ivane Pâvlovîtch, mes hommages !
lAïTCHNITSA, à part. - Puisses-tu disparaître sous terre
avec tes hommages 1 (Haut.) Eh bien. mademoiselle, un
mot seulement : Oui ou non? (On entend sonner. n crache
par terre avec dépit.) On sonne encore !

SCÈNE II

SCÈNE IV

AGAFIA TIKHOKOVNA, IAÏTCHNITSA.

LES MÊMES. ANOUTCHKINE.

IAïTCHNITSA. - Je suis venu exprès un peu à. l'avance,
mademoiselle, pour causer tr:mquillernent en tête-il-tête.
Mon rang, mademoiseHe, vous est déjà connu, n'est~ce pas?
Je suis assesseur de collège, aimé &lt;le mes chefs, ,obéi de mes
inférieurs. Il ne me manque qu'une chose : une compagne.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, monsieur.
IAï'OCHl';ITSA. - Je rencontre maintenant cette . campa~
gne · cette compaone, mademoiselle, c'est vous. D1tes-mo1
fran~hement :
ou non. (Il lorgne sa poitrine. A ~art.)
·
· ·
Ce n'est pas de ces étrangeres
ma1gnotes
co nm1e il en
existe · il y a quelque chose.
AG~IA TIKHONOVNA. - C'est que je suis encore très
jeune ... je ne suis pas encore disposée à me marier. .
IAÏTCHNITSA. - Permettez, et pourquoi donc la marieuse

ANOUTCHKINE. - J'arrive peut-être un peu plus tôt,
mademoiseUe, que le veut et le dicte le code des convenances ... (Apercevant les a11tres prétendants, il pousse 1111e exclamation, et salue.) Mes hommages !
hïTCHNITSA, à part. - Garde-les pour toi tes hommages !
C'est le diable qui t'envoie. Te fusses-tu cassé les quilles !
(Haut.) Allons, je vous prie, mademoiselle, décidez. Je
suis un homme occupé qui n'a que peu de temps. Oui ou
non?

o:i

AGAFIA TIKHONOVNA troublée. -

Il ne le faut pas~.. il ne

faut pas ... (A part.) Je ne comprends rien à ce que je dis.
lAïTCHNITSA. - Mais si, il le faut. Pourquoi ne Ie faut-il
pas?
AGAFrA TIKHONOVNA. -

Non, rien . Je ne voulais pas

�32

1

,1

LA

NOUVEI.LE REVUE

FRAN'ÇA.1SR

dire cela. (Prenant son courage à deux wains.) Allez tous
vous promener!. .. (A part, joignant les mains.) Ah, mon
Dieu, que viens-je de dire ?
lAiTCHNITSA. - Comment : Allez vous promener !
Qu'est-ce que cela signifie ? Permettez-moi de savoir ce
que vous entendez par là ? (Les mains .rnr les côtés, il marche
vers elle d'un air menaçant.)
AGAFIA TrKHONOVNA, le regardant effrayée, s'écrie: - Ah!
il va me battre. Il va me battre ! (Elle s'enfuit. lai'tchnitsa
reste bouche bée. Arîna PantéléïmomnJna accourt, et, apercevant
laitchnitsa, elle s'écrie elle aussi: Ah, il va me battre. Et elle
s'enfuit.)
lAiTCHNITSA. - Qu'est-ce que c'est que cette aventure?
En voilà une histoire !
( On sonne a la porte et on entend des voix:)
Von,: DE KoTCHKARIOV. - Entre, passe. Qu'as-tu à
t'arrêter.
Vmx DE PoDKOLIESSlNE. - Passe le premier. J'ai besoin
de m'arrêter une minute pour souffier et rattacher mon
-sous-pied.
Vorx DE KoTCHKARIOV. - Tu ne vas pas t'esquiver
encore une fois ?
Vorx DE PonKOLIÈSSINE. - Non, je ne m'esquiverai par,
je te le jure.
SCÈNE V

LES MÊMES. KoTCHKAR,IOV.
KoTCHKARIOV à Podkolièssine, dans la coulisse. - Parbleu,
tu as bien besoin de rattacher ton sous-pied.
IAïTCHNITSA aKotchkarlov. - Dites-moi, la jeune fille
est sotte, n'est-ce pas ?
KoTCHKARIOV. - Quoi ? Est-il arrivé quelque chose ?
IAiTCHNITSA. - Oui, une chose inconcevable. Tout d'un

HYMENÉE

1

33
coup, elle s'est enfuie en criant : Il va me battre, il va me
baure ! Le diable y comprenne quelque chose !
KoTCHKARIOV. - Oui, parfois ça lui arrive. Elle est
sotte.
lAïTCHNITSA. - Dites ? Vous êtes son parent ?
KoTCHKARIOY. - Certainement.
IAÏTCHNITSA. - Et à quel degré, peut-on vous le demander?
KoTCHKARIOV. - Ma foi, je ne sais pas. C'est la tante
de ma mère qui était quelque chose à son père ou son père
qui était quelque chose à ma tante. Cela, ma femme le sait.
C'est son fort.
lAïTCHNITSA. - Et il y a longtemps qu'elle donne des
signes de sottise ?
KoTCHKARrov. - Dès sa plus tendre enfance.
lAïTCHNITSA. - Il vaudr.ait certainement mieux qu'elle fût
intelligente. Mais une sotte même a du bon pourvu que
les articles supplémentaires soient bien en ordre.
KoTCHKARIOV. - Mais elle n'a pas un sou vaillant.
IAïTCHNITSA. - Comment ça? Et la maison de pierre?
KoTcHKARIOV. - Elle n'a que la renommée d'être en
pierre. Si vous saviez comment elle est construite! Les murs
n'ont qµe des parements de briques entre· lesquels il y a
toute sorte de saletés : des gravois, des copeaux, des rabotures ...
IAïTCHNITSA. - Que dites-vous?
KoTCHKARIOV. - Assurément. Ne savez-vous pas de
quelle faç?n, on construit aujourd'hui ? Rien que pour
avoir gage sur quoi emprunter.
lAïTCHNITSA. - Pourtant la maison n'est pas hypothéquée?
KoTCHKARIOV. -Qui vous l'a dit? Elle l'est. Et même,
les intérêts ne sont pas payés depuis deux ans. Et, au
Séna.t, il y a un frère qui guigne la maison. Le monde
n'a jamais produit un plus grand plaideur. Il arracherait
sa dernière jupe à sa propre mère, le mécréant!
3

�34

LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISI

IAÏTCHNITSA. - Et pourtant cette vieille marieuse me
disait ... Ah, la pécore, le rebut du genre humain!... (A part.)
Et s'il mentait ... Il faut soumettre la vieille au plus strict
interrogatoire, et, si ce qu'il raconte est vrai ... je la ferai
chanter comme on ne chante guère.
ANouTCHKINE. - Laissez-moi, à mon tour, vous importuner ; une question ? Ne connaissant pas la langue fran·
çaise, il m'est difficile de juger par moi-même si une femme
la sait ou ne la sait pas. Eh bien, dites-moi, la maîtresse de
maison la sait-elle ?
KoTCHKARI0V. - Pas un traître mot.
ANOUTCHKINE. - Est-ce possible ?
KoTCHKARrov. - Je vous l'affirme; Agâfia Tikhonovna
a été en pension avec ma femme, et c'était une paresseuse
insigne. Son maître de français lui donnait même du bâton.
ANoUTCHKINE. - Figurez-vous que dès la première minute j'ai eu comme le pressentiment qu'elle ne savait pas le
français ..•
I.AiTClINITSA. - Au diable, le français, mais que cette
marieuse maudite ait osé!. .• Ah, la carogne, ah, la sorcière!
Si vous saviez en quels termes louangeurs elle me la peignait ... C'est un peintre, monsieur, un peintre acc9tnpli !
« Maison en pierre, aile sur fondation, disait-elle, cuillers
d'argent, traîneaux ... il n'y a qu'à monter dedans et à te
promener i&gt; ••• Il est rare de pouvoir lire, dans un roman,
une plus belle page. Ah, vieille serneHe ! Tombe-moi seulement sous la patte!...
SCÈNE VI

LES MÊMES. FIOKLA.

(TottS, apercevant Fiôkla, s'en prennent à elle.)
lAïTCH~ITSA. -Ah, la voilà ! Arrive ici, vieille semeuse
de péchés ! Approche vite !

HYMENÉE!

3·5
A~0UTCHKlNE. - C'est comme ça que vous me trom~
piez, Fiôkla Ivanovna!
KoTCHKARiov. - Avance un peu pour subir ton châtiment.
FIOKLA. - Je n'y comprends rien; vous m'étourdissez
absolument.
!AïTCHNITSA. - La maison n'est construite qu'en parements de briques, vieille semelle, et tu m'as menti
prétendant qu'il y avait une mansarde ; tu as menti eo
tout.
~IOKLA. -:- Ce n'est pas moi qui l'ai bâtie. Il a dû y
avou- une raison pour qu'on s'y prenne ainsi.
. lAïTCHNITSA. - Et la maison est hypothéquée ! Que le
diable t'avale, sorcière maudite ! (fl trépigne.)
FIOKLA. - Voyez ça! Il m'insulte. Un autre m'aurait
remerciée d'avoir fait tant de démarches pour lui.
AKOUTCHKINE. - Vous m1aviez aussi narré, Fiôkla Ivânovna, que la demoiselle savait le francais.
FroKLA. - Mais elle le sait, mon cÎ1éri. Elle sait tout.
Et l'allemand, et n'importe quoi. Et toutes les manières que
vous voudrez, elle les sait.
A~OUTCHKlNE. - Ah, ça non! Je crois qu'elle ne sait
que le russe.
FIOKLA. - Quel mal y a-t-il là? Le russe est plus facile à
comprendre, c'est pourquoi elle parle russe. Si elle savait le
musulman, ce serait pire pour toi : tu n'y comprendrais
goutte. D'ailleurs il n'y a rien à reprocher au parler russe •
·on sait ce qu'il est : tous les saints parlaient russe.
,
_IAïTcH~ITSA. - Approche un peu, damnée ! Approchetoi de moi!
F1~KLA, n_iarche à rec1~lons wrs la porte. - Je ne m'appro~ra1 pas ; Je te connais ; tu as la main lourde ; pour un
rien tu rosses.
lAïTCHNITSA. - Ecoute, ma colombe, tu ne t'en tireras
pas à si bon compte. Je te traînerai à la police. On t'y
apprendra à tromper les honnêtes gens. Tu verras ! Et tu

en

�36

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

diras de ma part à ta jeune personne que c'est une gredine.
N'oublie pas ! (Il sort.)
F10KLA. - Voyez le coco; comme il rage! Parce qu'il
est g(os, il croit qu'il n'a pas son égal. Je lui dirai que c'est
toi qui es un gredin; voilà ce que je lui dirai !
ANOUTCHKINE. - J'avoue, ma très chère, que je n'aurais
jamais pensé que vous puissiez me tromper d'une façon
pareilli:! l Si j'avais su que la jeune fille avait reçu une si
piètre éducation, je n'aurais jamais mis les pieds ici. Voilà
ce que j'avais à vous dire ! (Il sort.)
FroKLA. ~ Sur quelle herbe ont-ils marché ? Ont-ils
trop bu ? Voyez-moi quels insolents ! Ils ont tant étudié
qu'ils en sont stupides.
SCÈNE VII

fIOKLA, KoTCHKARIOV . JEVAKINE.

(Kotchkariov, en apercevant Fi6kla, se met à rire à gorge
déployée et la 111ontre-dn doigt.)
F10KLA, ennuyée. - Qu'as-tu donc à t'écorcher la gorge ?
(Kotchkariov continue à rire.)
F10KLA. - Ab, comme ça le travaille l
KoTCHKARIOV. - Ah, marieuse, marieuse! Maîtresse en
l'art de marier ! Tu t'y entends à conduire les choses ! (Il
contimœ à rire.)
FroKLA. - Vraiment, ça le secoue ! Ta défunte mère a dû
devenir folle en te mettant au monde. (Elle sort furieuse.)
SCÈNE VIII

KDTCHKARIOV. JÉVAKINE.
KoTCHKARIOV, riant to1yours. - Ah, je n'en puis plus;
mes forces m'abandonnent. Je sens que ma poitrine va
éclater ! (Il continue à rire.)
(Jevâkine, à le voir faire, commence à rire lui aussi.)

HYMENÉE!

37
KoTCHKARrov, se laissant tomber sur zme cbaise. - Je
défaille. Je sens que si je me remets à rire, j'y perdrai la
vie.
JtvAKINE. - La gaieté de votre humeur me plaît. Il y
avait dans l'escadre du capitaine Bôldyriov un enseigne
nommé Piétoukkov, Antone lvânovitch ; lui aussi était
d'humeur joyeuse. Pa1fois, il n'y avait qu'à lui montrer le
doigt, il se mettait aussitôt à rire. Et, je vous jure qu'il
riait jusqu'au soir. Et à le voir faire, soi-mème à la fin, on
se prenait à rire.
KoTCHKARiov, reprenant sa respiration. - Oh, Seigneur, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs ! Ce qu'elle
avait imaginé la vieille folle ! Est-elle capable de marier
quelqu'un ? Tandis que moi, je marie qui je veux.
JtvAKINE. - Vraiment? Vous pouvez, sans plaisanterie,
faire des mariages ?
KoTCHKARIOV. - Je crois bien. N'importe qui avec qui
vous voudrez.
JEVAKINE. - Alors mariez-moi avec la maîtresse de
céans.
KorcHKARIOV. - Vous ! Pourquoi voulez-vous donc
vous marier ?
)EVAK!NE. Pourquoi ? Voilà, permettez-moi de le
remarquer, une · question un peu étrange l On sait pourquoi on se marie ...
KoTCHKARrov. - Mais vous venez de l'entendre, elle
n'a pas un sou de dot.
)EVAKINE. - A l'impossible nul n'est tenu. Evidemment
c'est triste. Mais avec une si aimable fille, on peut vivre
sans dot. Une petite chambre (il la circonscrit de la main),
une petite antichambre, un petit paravent ou une autre
petite cloison quelconque ...
KoTCHKARIOv. - Qu'est-ce qui vous a tant plu en elle?
)EVAKnu:. - A franchement parler ce qui m'a plu, c'est
qu'elle est en bonne chair. Je suis très amateur de l'embonpoint féminin.

�38

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

KoTCHKARIOV, le regardant de côté, apart. ~ 11 aime les
fetnrues grasses et il est maigre comme une blague à tabac
vide. (Haut.) Non, vous ne devez absolument pas vous
Ihatier.
JtVAKt:N':e. - Pourquoi ça ?
Rorc1tu1uov. - Parce que. Quelle allure avez-vous,
entre nous soit dit ? Des panes de coq.
Jtv AKtNE. - De coq ?
KotCHKARlOV. Certes ! Quelle mine avez-vbUs?
JEvAKINE. - Que voulez-vous dire .à la fin avec vos
pfües de coq ?
KoTCHKARIOV. C'est simple : des pattes de coq.
JEVAKINE. - Il me semble que vous allez un peu loin ...
KoTcHKARIOV. - Je parle ainsi parce que je sais bien que
j\ü affaire à un homme raisonnable. A un autre, je ne l'aurais pas dit. Je vous marierai : entendu; mais à une autre
personne.
JEVAKlNE, Non, je demande que ce soit justement
à celle-là. Voulez-vous être mon bienfaiteur ? Mariez-moi
pr~isément à celle-là.
KoTCHKARIOV. Soit! Mais à une condition, Vous ne
vous mêlerez absolument de tien et ne vous montrerez
même pas aux yeux de la demoiselle. J'arrangerai tout sans
vous.
JEVAKINE. Permettez! comment tout faire sans moi?
Il me semble qu'il faudra bien que je me montre à la iin.
KôrcHIU.tUoV, -Absolnment irtutile. Rentrez thez vous
et âttendez. Ce ,50fr, tout sera fait.
JtVAKINE, se frottant les main5. - Voilà qui serait bien!
Ne vous faut-il pas la liste de mes emplois, quelque certi·
ficat ? Ça pourrait intéresser la jeune fille. Je puis vous rapporter tout dahs une rt'linnte.
Korclll&lt;:ARIOV. - n n'y 1 besoin de rien. Rentrez chez
vous. Et ce soir je vous ferai prév-enir. ( Il le pousse. dehors·)
Tu peux y tompter, mon brave ! Mais pourquoi Podko-

39
lièssine ne vient-il pas ? Ça me paraît louche. N'a-t•il pas
fini de remettre son sous-pied ? Il faut courir le chercher.
HYMENÉE!

sctNE 1X

KoTCHKA.Riov.
AGAFlA TIKHONOVNA,

AGAFIA TIKHONOVNA.

regardant autour d'elle. -

Quoi,

partis ? Personne ?
Partis. Personne.
Ah, si vous saviez comme j'ai
tremblé ! Jamais je n'ai ressenti rien de pareil. Comme ce
laïtchnitsa est effrayant ! Quel tyran ce doit être pour une
femme! Il me semble toujours qu'il va revenir.
KoTCHKARIOV. Oh, il ne reviendra pour rien au
monde ! Je donne ma tête à couper si l'un de ces deux là
remet le nez ici.
AGAFJA T1KHONOVNA. Et le troisième ?
KoTCHKARIOV. - Quel troisième ?
]EVAKINE, passant la ttte à la porte. - J'ai une envie
folle d'en tendre ce que sa petite bouche va dire de moi. .. la
si jolie petite rose !
AGAFIA TIKHONOVNA, -Mais Balthazar Balthazârovitch.
}ÉVAKINE. Nous y voilà, nous y voilà ! (Il se frotte let
KorCHKARrov. -

AGAFIA TIKHONOVNA. -

mains.)
KoTCHKARIOV. - Ah, n'en parlons pas I Je ne savais pas
qui vous aviez en vue. C'est vraiment, par ma foi, un âne
bâté!
JÈVAKINE. - Qu'est-ce à dire? J'avoue que je n'y comprends plus rien.
AGAFU T1KHONOVNA. - Pourtant, à le voir, il paraissait
très bien.
KoTCHKARIOV. - un ivrogne !
JEVAKINE. -Par Dieu, je ne comprends plus 1
• AGAFIA TIKHONOVNA. Se peut-il, vraiment, qu'il soit
ivrogne?

�HYMÉNÉE!
KoTCHKARIOV.
Passez-moi le mot, une canaille
fieffée.
JÉVAKINE, haut. - Ah, pardon, je ne vous ai nullement
demandé de dire ça ! Glisser quelques mots en ma faveur,
me louer un peu, c'est une autre affaire. Mais me draper
ainsi ; gardez ça pour un autre. Moi, je n'en suis plus !
KoTCHKARIOV, à part. - Comment a-t-il pu se glisser
ici 1 (A Agdfia Tîkhonovna, à mi-voix.) Voyez-le; il tient
à peine sur ses jambes. Il fait chaque jour des zigzags
plreils. Envoyez-le promener, et que ce soit.fini. (A part.)Ce
Podkolièssine qui ne vient toujours pas ! Quel homme
abominable ! Je lui revaudrai ça. (Il sort.)
SCÈNE X

AGAFIA TIKHONOVNA. }ÉVAKINE
JÉVAKINE, à part. - Il avait promis de me servir et
m'a desservi. Drôle d'homme ! (Haut.) Mademoiselle, je
vous prie de ne rien croire ...
AGAFIA TrKHONOVNA. - Pardon, je me sens mal à l'aise,
J'ai mal de tête. (Elle veut sortir.)
]ÉVAKINE. - Peut-être, mademoiselle, quelque ch~
vous déplaît-il en moi ? N'accordez pas d'importance, JC
vous prie, à cette légère calvitie que j'ai ; c'est à la suite
d'une fièvre ; mes cheveux repousseront incessamment l
AGAFIA TIKHONOVNA. - Ça m'est fort égal ce que vous
pouvez avoir.
.
]EVAKINE, - Mademoiselle •.. quand je mets un frac noir
mon teint s'éclaircit...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Tant mieux pour vous. Adieu!
( Elle sort.)

SCÈNE XI

)ÉVAKINE (seul, s'adressant d'abord
qui s'en va.)

a Agâfia Tîkhonovna

Je vous en prie, mademoiselle, dites-moi la raison, la
cause, le pourquoi ?.. Existerait-il en moi un défaut marqué ?.. La voilà partie ... Fort étrange aventure ! Ce n'est
pas moins de la dix-septième fois que cela m'arrive. Et
presque toujours de la même façon ! Au début, il semble
que ça marche, et, quand ça approche de la fin, pouf l
on me refuse ... (Il arpente la scène, ré'l!eur.) Oui, c'était ma
dix-septième fiancée. En somme, qu'est-ce qui l'a prise ?..
Ce n'est pas clair; pas clair du tout! Ça se comprendrait si
j'étais mal fait. (Il sé contemple.) Il me semble qu'on ne peut
pas dire cela. Grâce à Dieu, la nature ne m'a pas disgracié.
Incompréhensible l Si je rentrais chez moi et y cherchais
dans ma cassette ! J'ai de ces petites poésies auxquelles
aucune femme ne saurait résister ... En vérité, c'est incompréhensible! Me voilà obligé de ratteler sens devant derrière.
Dommage vraiment ! Dommage! (Il sort.)
SCÈNE XII

PooK011Èss1NE. KoTCHKARIOV.
KoTCHKARIOV. - Il ne nous a pas vus ... As-tu remarqué quelle longue figure il fait !
PoDKOLIESSINE. - Se peut-il qu'on l'ait rebuté comme
les autres.
KoTcHKARIOV.- Bel et bien.
PooKOLIESSINE, d'un air mffisant. - Ce doit être très
humiliant d'être refusé.
KoTCHKARIOV. - Je le pense.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
PoDKOLIÈSSINE. - Je ne puis croire eBcore qu'elle ait
vraiment dit qu'elle me préfère à tous.
KoTCHKARIOV. - Que dis-tu cc préfère &gt;) ? Elle est follement amoureuse de toi. Un amour immense ! Quels jolis
petits noms ne t'a-t-elle pas donnés l Elle bout, littfralement; elle bout d'amour.
PooKOLlÈSSINE, il sourit avec suffisance. - Et quels jolis
petit noms, en effet, les femmes ne trouvent-elles pas
quand elles le veulent!.. Frimoussette, bestiole, noiraud ...
KoTCHKARIOV. - Ce n'est encore rien .•. Marie-toi; tu
verras quels beaux mots tu entendras les deux premiers
mois. Mon cher, c'est à en fondre de joie ...
PoDKOLIÈSSINE, souriant. - Est-ce possible !
KoTCHKARIOV. - Foi d'honnête homme ! Mais assez
là-dessus ; mettons-nous plutôt à l'œuvre. Parle-lui;
ouvre-lui ton cœur sur-le-champ; et demande lui sa main.
PoDKOLIESSINE. - Sur-le-champ! Que dis-tu ?
KoTCHKARIOV, - Il le faut, sur-le-champ !. .. Au reste.
la voilà.
SCÈNE

LES

illMES. -

xm

AGAFIA TIKHONOVNA.

KoTCHKA.RIOV. - Je vous amène, mademoiselle, le sujet
que voici. Il n'y a jamais eu au monde un homme plus
amoureux. Dieu me pardonne, je ne souhaiterais pas une
chose pareille à un ennemi ...
PonKOLIÈSSINE, le poussant du coude, à voix basse. - Mon
cher, je crois qtie tu vas un peu loin 1...
KoTCHKARIOV. - Laisse, laisse faire ! (Bas, a Agâfia
Tîklxmovna.) Soyez plus hardie, il est très timide. Tâchez
d'être plus dégagée. Remuez un peu les sourcils, ou baissez
les yeux, de façon à déconcerter ce scélérat. Ou encore,
montrez-lui un coin de votre épaule, et qu'il regarde ]...
Au reste vous avez eu tort de ne pas mettre une robe à
ma~che/ courtes. Après tou½ ça ne fait rien. (Hazit.)

43
Allons, je vous laisse en agréable tête-à-tête. J'entre mie
minute dans la salle à manger et à la cuisine donner des
ordres. Le maître d'hôtel, à qui j'ai commandé le souper,
ne va pas tarder à venir. On a peut-être tnême déjà apporté
les vins. Au revoir. (A Podkolièssîne.) Courage, courage ! (Il
sort.)
SCÈNE XIV

PoDKOùÈSSlNE, -AGAFIA TIK.HONOVN,A,.
AGA.FIA TIKHONOYNA. - Veuillez bien vous asseoir. (Rs
s'asseyent et se taisent.)
PooKOLIÈSSINE. - Aimez-vous la promenade, mademoiselle ?
AGAFIA TnrnoNOVNA. - Quelle promenade ?
PonKOLIÈSSL\fE. - A la campagne, en ëté, il est très
agréable de se promener en bateau.
• AGAFlA T1KHONO'VNA. - Oui., Monsieur. Quelquefois,
nous faisons des promenades avec des amis.
PonxoutssINE. -Quel été aurons-nous, on ne sait pas.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Il faut souhaiter qu'il soit
beau.
(Ils se tais-errt.)
PonKOLIÊSSINE. - Quelle est votre fleur préférée, mademoiselle?
AGABA Turno:NOVNA. - Celle qui sent le plus fort.
L'œillet.
PooKOLIÈSSINE. - Les fleurs vont très bien aux darnes.
AGAFIA T1KRONOVNA. -Oui, c'est une dmse ttgréable.
(U11 silence.) A quelle église êtes-vous allé à la messe,
dimanche dernier ?
PooKOL1ÈSSIN1'. - A l'église de !'Ascension. Et le
dimanche d'avant j'étais à Notre-Dan1e de Kazan. Du reste,
pour prier, l'église importe peu. A Notre-Dame, seulement,
les ornements sont plus beaux. (Il se tait ; pttis tambourine

�LA

44

NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

des doigts mr la table.) Ça va être bientôt la fête d'Ekatérinenhof 1 •
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oui, dans un mois, je crois.
PooKOLlÈSsINE. - Et même dans moins que ça ...
AGAFIA TIKHONOVNA. - Il faut penser que 1a fête sera
gaie.
PooKOLIÈSSINE. - }.fous sommes aujourd'hui le 8. (Il
compte sur ses doigts.) 9, 10, II ... Dans 22 jours.
AGAFIA T1KHONOVNA. - Vraiment ! Si vite !
PooKoLIÈssnŒ. - Et je n'ai pas même compté aujourd'hui. ( Un silence.) Comme le peuple russe est courageux!
AGAFIA TIKHONOVNA. - Comment ?
PooKoLIÈSSINE. - Prenons les ouvriers. Ils travaillent à
de prodigieuses hauteurs. Je suis passé près d'une maison
ou un maçon faisait un enduit, et il n'avait peur de rien.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Vraiment? Où l'avez-vous vu?
PonKOLJÈSSINE. - Dans le trajet que je fais chaque jour
pour aller à mon bureau. Je vais, voyez-vous, chaque
matin à mon département. (Silence.)
(Podkolièssine recommenae a tambouriner sur la table,
puis il prend son chapean et salue.)
AGAFIA T1KHONOVNA. - Vous partez déjà?
PonKOLIESSINE. - Oui. Excusez-moi si peut-être je vous
ai ennuyée.
. .
AGAFIA T1KHONOVNA. - Quelle idée ! Au contraire, Je
dois vous remercier pour un si agréable passe-t~mps.. , .
PooKOLIESSINE, souriant. - Il me semblait que Javais
dû vous ennuyer. •
,
AGAFIA TIKHONOVNA. - Oh, certainement pas!
PooKOLIÈSStNE. _:__ E_h bien, s'il en est ainsi, vous me per·
mettrez de revenir un de ces soirs ...
AGAFIA TrKHosoV-NA. -Ce me sera très agréable. (Elle
s'incline. Podkolièssine ,sort.)
I.

Le

1• 1

ma;. (N. d. t.)

HYMENEE!

45
SCÈNE XV

AGAFIA TrKHONOYNA (seule).
Quel homme digne d'estime ! A présent, je le connais
bien. Il est difficile de ne pas l'aimer. Il est modeste, il est
raisonnable. Oui, son ami a dit vrai. Je regrette seulement
qu'il soit parti si vite; j'aurais aimé l'écouter encore. Comme
il est agréable de causer avec lui! Et ce qu'il y a surtout de
bien, c'est qu'il ne parle pas pour ne rien dire. J'aurais
voulu lui glisser moi aussi quelques mots gentils, mais, je
l'avoue, j'ai eu peur. Mon cœur s'est mis à battre très fort.
Quel excellent homme ! Il faut que j'aille raconter tout à
ma tante. (Elle sort.)
SCÈNE XVI

PooKOLIÈSsJNE. K 0TCHKARrov.

(Ils entrent.)
KoTCHKARIOV. - Pourquoi voulais-tu rentrer chez toi ?
Quelle absurdité !
PooKoLIÈSSINE. - Et pourquoi resterais-je ici ? Je lui ai
dit tout ce qu'il fallait.
KoTCHKARIOV. - Alors tu lui a:s ouvert ton cœur?
PonKOLIÈssrNE. - C'est la seule chose que je n'aie pas
faite.
KOTCHKARIOV. - Elle est bonne, celle-là ! Pourquoi ne
l'as-tu pas fait ?
PonKoLrÈssrnE. - Comment veux-tu que de but en
blanc, on dise tout d'un coup : MademoiselleJ laissez-moi
vous épouser !
KoTCHKARTOV. - Alors de quoi diable avez-vous parlé
toute une demi-heure ?
PonKOLIÈsSINE. - Nous avons parlé un peu de tout ;

�LA

NOUVELLE REVUE

et, je le confesse, j'en suis très heureux; j'ai passé très
agréablement mon temps.
KoTCHKARIOV. - Mais songe un peu. Comment arriverons-nous à tout faire? Tu dois, dans une heure, aller te
marier à l'église.
PooKOLtÈSSINE. - Qoe dis-tu ! Tu es fou I Me marier
aujourd'hui !
KoTCHKARIOV. - Ne m'as-tu pas donné ta parole que
quand les autres prétendants seraient débusqués, tu seraii
prêt à te marier immédiatement?
PonKOLtÈssrNE. - Je ne retire pas ma parole, mais que
ce ne soit pas immédiatement. Il me faut au moins oo
mois pour me ret0urner.
KOTCHKARIOV. - Un mois!
PonKOLIÈSSllŒ. - Certainement.
KoTCHKARIOv. - Tu perds la tête, sans doute?
PoDKOUÈSSINE. - Il me faut un mois.
KoTCHKARtOv. - Mais, espèce de bôche, j'ai déjà commandé le souper au maître d'hôtel. Ecoute, lvane Kouz·
mitch, ne t'eotête pas, mon chéri : marie-toi imméàiatement.

PonKoLIÈssrKE. - Aie pitié de moi, mon petit. Comment me marier immédiatement ?
KoTCHKARlOV. - Ivane Kouzmitch, je t'en prie. Si tu
ne le fais pas pour toi, fais-le du moins pour moi.
PODKOLJÈSSINE. - En vérité, je ne puis.
KoTCHKARIOV. - Tu le peux, ami. Tout est possible.
Je t'en prie, mon petit, ne fais pas le capricieux.
PonKoutssrnE. - Par ma foi non! C'est gênant, comprends-tu, absolument gênant.
KoTCHKARrov. - Qu'en sais-tu ? Réfléchis! Tu es un
homme de stns ; je ne te dis pas cela pour te flatter, ni
parce que tu es chef de division, mais, uniquement, par
amour pour toi. Assez résisté, mon vieux. Décide-toi. Re•
garde la chose en homme raisonnable.
PonKOLIÈSSINE. - Oui, si c'était possible, je ...

HYMENÉE!

47

KoTCHKARIOV. - lvane Kouzmitch, mon chéri, mon
chou, veux-tu que je me mette à genoux devant roi ?
PomrnuÈSSINE. - Pourquoi faire ?
KoTCHKARIOV, se mettant à genoux der)ant lui. - Tu le
vois, je suis à tes genoux. Je t'en supplie ! Je n'oublierai
jamais le service que tu vas me rendre. Ne !'obstine pas,
mon âme!
PonKOL1tsS1NE. - Non, je ne peu:x pas, frère, je ne peux

pas.
KoTCHKARIOV, se levant furieux. - Cochon !
PoDKOL1tssrnE. - Tu peux pester.
KoTCHKARIOV. - Imbécile ! Il n'y en a jamais eu un
pareil !
PoDKOLIÈSSINE. - Fâche-toi, fâche-toi !
KOTCHKARIOV. - Pour qui ai-je travaillé, me sms-Je
donné de la peine? Pour ton bien, animal ! Quel profit
en aurai-je ? Je vais te planter-là!
PonKOLIBSSJNE. - Qui t'a prié de te mettre en peine ?
Plante-moi là si tu veux !
KoTCHKARIOV. - Tu vas te perdre! Sans moi tu n'arriveras à rien. Si tu ne te maries pas, tu resteras un imbécile
toute ta vie.
PooKOLIÈSSINE. - Qu'est-ce que ça peut te faire ?
KoTCHKARIOV. - Tête de bois! C'est pour mi que je me
remue.
PooKOLIÈSSINE. - Ne te remue pas !
KoTCHKARJOV. - Alors, va donc au diable !
PoDKOLIÈSSINE. - Eh bien, j'irai.
KoTCHKARIOv. - Bon voyage !
PoDKOLIÈSSINE. - Je pars.
KoTCHKARIOV. - Pars, pars I Puisses-tu te casser la
jambe en chemin! Je souhaite de tout cœur qu'un cocher
ine te fasse entrer une flèche de voiture dans le cou !
Tu es une chiffe, et pas un fonctionnaire ! Je te jure que,
désormais, entre nous tout est fini ! Ne parais plus à mes
yeux!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

PoDKOLIESSINE. - Je n'y paraîtrai plus. (Il sort.)
KoTCHKARIOV. - Va rejoindre ton vieil ami le diable!
(Il ouvre la porte et lui crie :) Imbécile !
SCÈNE XVII

KoTCHKARIOV (seul).
( Il arpente la scène en grande colère.)
A-t-on jamais vu un homme semblable ! Quel imbécile
fini ! Et à vrai dire, moi aussi, je suis bon ! Dites, je vous
prie, je vous prends à témoins: ne suis-je pas un benêt, un
sot ? Pourquoi est-ce que je crie ? me dessèche la gorge ?
Que m'est-il après tout ? Pas même parent ! Et que lui
suis-je ? Sa bonne ? sa tante ? sa belle-mère ? sa commère?
Pourquoi diable me soucié-je de lui et ne me laissé-je
aucun repos ? Ma foi, on ne sait même pas pourquoi !
Souvent on ne sait pas pourquoi les gens agissent. Ah,
la canaille ! Quelle dégoûtante et sale tête ! Que je
t'empoigne, je te flanque des chiquenaudes sur le nez,
les oreilles,, la bouche, les dents, partout l (Furieux, .il
lance des chiquenaudes en l'air.) Et voilà qui est vexant: il
est parti et se moque de tout ; ça lui glisse comme de l'.eau
sur une oie! Voilà qui est insupportable! Il va arnver
chez lui, s'étendre et fumer tranquillement sa pipe. Quelle
horrible créature I On ne peut pas en imaginer une plus
rebutante. Je vais le chercher, et le ramène exprès de force,
le fainéant! Je ne le laisserai pas esquiver. Je vais le ramener, le pleutre !
SCÈNE XVIII

AGAFIA TIKHONOVNA.
( Elle entre.)
Mon cœur bat si fort qu'il est difficile d'en donner idée. 0~
que je me tourne, l'image d'Ivane Kouzmitch est èevant mci.

HYMENÉE!

49
On a raison de dire qu'on ne peut pas échapper à son sore.
J'aurais absolument voulu penser à autre chose, mais quoi
que j'aie essayé, dévider du fil, coudre un réticule, Ivane
Kouzmitch se glisse partout sous mes doigts ... ( Une pause.)
Voici qu'à la fin se présente un changement dans mon existence! On va me prendre, me conduire à l'église ... Ensuite,
on me laissera seule avec un horn me. Ouf! Le frisson me vient
quand j'y songe. Adieu, ma vie de jeune fille. (Elle pleure.)
Combien d'années ai-je vécu tranquille !. .. Et maintenant
il faut me marier ... Que de soucis me viendront! des enfants,
des gamins turbulents, et des petites filles qui grandiront,
qu'il faudra marier ... Si encore elles se mariaient bien, pas
à des ivrognes ou à des joueurs prêts à risquer d'un coup
tout ce qu'ils ont sur eux !... (Elle se remet peu à peu à
pleurer.) Il ne m'a pas été donné de beaucoup rue divertir,
étant jeune fille, et j'ai atteint ma vingt-septième année ...
(Changeant de ton.) Pourquoi donc Ivane Kouzmitch tardet-il si longtemps ?
SCÈNE XIX

AGAFIA TIKHONOVNA. PooKoL1Èss1NE.
KOTCHKARIOV.

(KotchkarÛJv pousse de ses deux mains 'l.'iolemment
Podkoliessine sur la scène.)
PoDKOLIESSINE, hésitant. - Je viens, mademoiselle,
vous exposer une petite chose... mais je voudrais d'abord
savoir si elle ne vous paraîtra pas étrange ?
AGAFIA T!KHONOVNA, baissant les yeux. - Quoi donc ?
PooKoLIÈSSlNE. - Dites-moi, auparavant, mademoiselle,
si cela ne vous paraîtra pas étrange ?
AGAFIA T1KHONOVNA, même jeu. - Je ne sais pas de
quoi il s'agit.
PooKOLIÈssrNE. - Reconnaissez-le, je suis sûr que ce que
je vais vous dire vous paraîtra étrange.
AGAFIA TrKHONOVNA. - Permettez ; comment voulez4

�50

LA NOUVELLE REVUE FRAl'iÇAISI

vous que ça me paraisse étrange ?De vous, tout est agréable
à entendre.
PooKOLIÈSSINE. - Mais vous n'avez jamais en tendu chose
pareille. (Agâfia Tîkhonovna baisse de plus en plus les yeux.

A ce moment entre furtivement Kotchkariov qui se place der1-iere Podkolièssine.) Voilà ce dont il s'agit. Il s'agit... Mais

il vaudra sans doute mieux que je vous dise cela une autre
fois ...
AGAFIA TrKHONOVNA. - Qu'est-ce donc ?
PonKouÈssnœ. - C'est... Je voudrais, je l'avoue, vous
annoncer ... mais je doute toujours que ...
KoTCHKARim·, à part, se croisant les brcts. - Mon Dieu,
quel homme est-ce là ? Ce n'est pas un homme, mais une
vieille pantoufle de femme, une caricature d'homme, une
satire de l'humanité !
AGAFIA TIKHONOVNA. - Pourquoi doutez-vous ?
PonKOLIÈSSINE. - J'ai comme une appréhension.
KoTcHKARIOV, haut. Comme tout cela est bête,
bête ! Vous le voyez fort bien, mademoiselle, il demande
votre main. Il veut dire qu'il ne peut pas vivre sans vous.
Il demande si vous consentez à faire son bonheur.
PonKOLIESSINE, presque effrayé, le po1m(du coude et dit
vite. - Que te prend-il?
KoTCHKAIUOV. - Alors, mademoiselle, vous décidezvous à rendre ce pauvre mortel heureux?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Je n'ose pas penser que je
puisse faire le bonheur de qui que ce soit, pourtant j'accepte.
KoTCHKARIOV. - Mais évidemment, c'est ce qu'il fallait
depuis longtemps. Donnez-moi vos mains.
PonKOLIÈSSJNE. - A l'i11stant. (Il veut dire quelque rbose
à voix basse a son ami, mais Kotchkariav lui montre le poing_ et
fronce les sùurcils. Podkolièssine !ni donne sa main.)
KoTCHKARIOV, unissant leurs mains. - Que Dieu vous
doune sa bénédiction ! Je consens à votre union et l'approuve. Le mariage est une chose... Ah, ce n'est pas

HYMÉNn:

!

comme de prendre un fiacre et d'aller n'importe ou !...
C'est une tout autre obligation; mais je n'ai pas le temps
de vous l'exposer ; je te le dirai plus tard. Allons, Ivane
Kouzmitch, embrasse ta fiancée; tu le peux maintenant et
tu le dois. (Agâfia Tîkhonovna baisse les )'e'l-'X.) Ne vous
troublez pas, mademoiselle ; il en doit être ainsi ; il faut
qu'il vous embrasse!
PODKOLIESSINE. - Non, mademoiselle, permettez ... (R
fembrasse et lui prend la main.) Quelle jolie main 1 Pourquoi, ma&lt;lemoiselle, avez-vous une main si jolie? Je veux
que le mariage ait lieu tout de suite, mademoiselle, absolument tout de suite !
Tout de suite, il me semble
AGAFIA TIKHONOVNA.
que c'est bien VÎ'te !
PonKOLIÈSSfNE. - Je ne veux pas vous entendre! Je
veux que la cérémonie ait lieu sur-le-champ.
KoTCHKAIUov. - Bravo! très bien! Tu es un homme
magnifique ! J'avoue que ïai toujours attendu quelquechose de toi. Vous, mademoiselle, dépêchez-vous maintenant le plus possible de vous habiller. A dire vrai, j'ai déjà
envoyé chercher la voiture et les invîtés. Ils se sont rendus
directement à l'église. Votre robe de mariée, je le sais, est
déjà prête.
AGAFIA TIKHONOVNA. - Cest vrai, elle l'est depuis longtemps. Je vais m'habiller en une minute.
SCÈNE XX
KOTcHKARiov. PoDKOLIÈssrNE.
PoDKOLif:SSINE. -..: Eh bien, frère, merci ! Maintenant je
vois toute l'étendue du service que ru m'as rendu. Un
père n'aurait pas fait pour moi ce que tu as fait. Je vois que
tu as agi en ami. Merci, frère i Je me rappellerai toute la
vie le service que tu me rends. (Émit.) Le printemps prochain j'irai prier sur la tombe de ton père.

�52

-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

KoTCHKARIOV. - Il n'y a pas à tant me remercier. C'est
~oi qui suis content. Viens que je t'embrasse. (Il l'embr~sse
sur une joue, puis sur l'autre.) Dieu veuille que tu vives
heureux, (ils s'embrassent) dans l'aisance et la joie, et que
vous ayez beaucoup d'enfants ...
PooKOLIÈSSINE. - Merci, frère! Je vois enfin seulement
ce qu'est la vie. Un monde tout nouveau vien~ de s'o:1vrir
à moi. Maintenant je vois que tout se meut, vit, respire et
s'évapore, si bien qu'il est même difficile de savoir ce qui se
passe en soi. Avant, je ne voyais rien de ~areil, je ne
comprenais pas; j'étais privé de toute conscience. Je ne
réfléchissais pas, n'approfondissais pas; je vivais comme
n'importe qui.
KoTCHKARIOV. - Je suis satisfait, ravi.Je vais voir maintenant comt'I,lent on a dressé la table et reviens à l'instant.
(A part.) Je crois qu'à tout has~rd il est plus prudent de
cacher son chapeau. (Il emporte le chapeau de Podkolièssine.)
SCÈNE XXI

PoDKOLIÈSSINE, seul.
Qu'étais-je, en réalité, jusqu'à présent? Comprenais-je
le sens de la vie? Pas du tout... Et quelle était ma vie de
garçon? ... Que faisais-je? ... Je vivais, vivottais, allais à mon
'bureau dînais et dormais, bref, l'être le plus vil et le plus
'
ordinaire. Je ne vois qu'à l'instant combien sont stupides
ceux qui ne se marient pas. Et remarquez la quantité de
gens qui restent dans cet aveuglement! Si j'étai!i souve~ain
quelque part, j'ordonnerais à tous mes sujets de se maner.
Je ne permettrais pas qu'il y eût dans mon royaume un
seul célibataire ... Vraiment, quand j'y songe ... dans quelques minutes je serai marié ... Je mords à cette félicité dont
il n'est parlé que dans les contes et qui est inexprimable ...
(Court silence.) Malgré tout, cependant, j'éprou;1e, à Y
penser, quelque chose d'étrange. Pour toute sa v1e, toute

.

HYMENEE!

53

l'existence se lier à quelqu'un, et ensuite ni défaite, ni
regret; rien, rien ... Tout consommé, fini! Maintenant
déjà, je ne puis plus reculer. Dans une minute nous
aurons sur la tête la couronne des mariés. Plus même
moyen de s'en aller. La voiture attend, tout est prêt. N'y
a-t-il vraiment plus aucun moyen de s'en aller? Assurément aucun. Là-bas, aux portes, et partout, il y a des
gens qui me demanderaient où je vais. Impossible, non !
Tiens, une fenêtre ouverte! Si j'en profitais I Non, impossible! Que dirait-on ? D'abord ce ne serait pas convenable.
Et c'est haut. (Il s'approche de la fenêtre.) Pas si haut
que ça I Rien que le soubassement, et pas très élevé. Mais je
n'ai même pas de chapeau. Que ferais-je sans chapeau?
C'est malséant. Bah! est-ce qu'on ne peut pas sortir sans
chapeau ? Si j'essayais, hein ? Est-ce que j'essaie ? (Il
monte sur le rebord de la fenêtre et en disant: Que Dieu
·m'assiste! il saute dans la rue. On l'entend gémir en bas: Ah !
diable, que c'était haut! puis crier: Eh, cocher!
V01x D'UN COCHER. - Faut-il avancer?
Vmx DE PoDKOLIÈSSINE. - Près du pont Sémionov, sur
le Canal.
Vorx DU COCHER. - Dix kopeks, pas moins.
Voix DE PoDKOLIESSINE. - Approche. En route. (On
entend le bruit d'une voiture qui s'ébranle et qui part.)
SCÈNE XXII

AGAFIA TIKHONOVNA.

(Elle est en robe de mariée, timide, baissant les yeux.)
Je ne sais ce qui se passe en moi. J'ai honte à nouveau,
et je tremble toute. Ah, si, rien qu'une minute, il pouvait n'être pas là! S'il était sorti un instant. (Elle regarde
timidement autour d'elle.) Mais où est-il? Il n'y a personne.
Oil est-il passé? (Elle ouvre la porte de l'antichambre et
demande.) Fiôkla, où est allé lvane Kouzmitch?

�54

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

F IOKLA. - Mais il est là.
AG-AFIA TIKHONOV)JA. - Où donc ?
FmKLA, entrant. - Il était assis là, dans la chambre.
AGAFIA. TIKHONOVNA. - Tu vois qu'il n'y est pas.
F10KLA. Mais il n'est pas sorti non plus. Je n'ai pas
quitté l'antichambre.
AGAFIA TrK.HONOVNA. - Et où est-il donc ?
FTOKLA. - Je ne sais pas. Serait-il sorti par l'escalier de
service ? Ou bien, serait-il dans la chambre d'Arîna Pantélèïmonovn~ ?
AGAFIA TIKEONOYNA. - Tante! tante?
SCÈNE XXIII

LES MÊMES, ARINA PANTELÈIMONOVNA.
ARINA J? ANTELÈIMONOVNA, en habits de fête. - Qu'y a t-il?
AGAFi TIKHONOVNA. - Ivane Kouzmitch est-il chez
vous?
ARINA PANTÉLÈIMONOVNA. - Non, il doit être ici; il
n'est pas entré chez moi.
FIOKLA. - Il n'est pas non plus dans l'antichambre; j'y
étais assise.
AGAFIA T1KHONOYNA. - Il n'est pas non plus ici, vous
le voyez bien.
SCÈNE XXIV

LEs MÊMES, KoTCHKARlOV.
KoTCHKARIOV. - Qu'y a-t-il ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Pas d'Ivane Kouzmitch.
KoTCHKARIOV. - Comment ça ? Il est parti ?
AGAFIA TIKHONOVNA. - Non, pas même parti.
KoTCHKARIOV. - Comment ? Ni parti, ni ici ?
FIOKLA. - Où a-t-il pu passer ? Impossible de comprendre. Je suis restée dans l'antichambre sans bouger .••

HYMENEE!

55

ARINA PANTELEntO);OVNA. - Et il n'a pas pu passer non
plus par l'escalier de service.
KoTCHKARIOV. - Que diable ! sans sortir d'ici, il n'a
_pas pu disparaître ! Ne se serait-il pas caché ? Ivane Kouzmitch, ou es-tu ? Ne fais pas le fou ! Sors de ta cachette !
A quoi riment ces plaisanteries? Il est temps de se rendre
à l'église. (Il regarde derrûre une arinoire et jette 11n coup
d'œil sous les chaises.) C'est à n'y rien comprendre ! Il n'a
pu partir d'aucune manière. Il est ici. Et son chapeau '
est dans l'antichambre. Je l'y ai mis exprès.
ARINA PA.NTELEIMONOVNA. - Il faut demander à Douniâchka.; elle est toujours restée dans la rue. Elle sait peutêtre ... Douniâchka ! Douniâchka !
SCÈNE XXV
LES MÊMES,

DOUNIACHKA.

ARINA PANTELEIMONO'i-'NA. - Où est Ivane Kouzmitcb?
Ne l'as-tu pas vu ?
DooNIACHKA. - Oui, je l'ai vu. Il a daigné sauter par
la fenêtre.
(Agâfia Tîkhonovna pousse un cri et se croise les 111ains.)
Tous LES TROIS. - Par la fenêtre? !
DomnACHKA. - Justement. Et après avoir sauté, il a
pris une voiture et est parti.
ARINA PANTELEIMONOVNA. - Dis-tu bien la vérité?
KoTCHKARIOV. - Tu mens ! Cela ne peut pas être!
DouNIACHKA. - J'en prends Dieu à témoin. Il a sauté.
L_e marchand d'en face l'a vu lui aussi. Il -a fait prix de
dix kopeks avec le cocher et est parti.
ARINA PANTELEIMONOVNA, s'avançant vers Kotcbkarùru. Eh bien, père, est-ce que vous vous jouez de nous? Avezvous voulu faire de nous un objet de risée! J'ai près de
soixante ans et n'ai jamais subi un pareil outrage. Je
vous cracherais droit au visage, le père, si vous étiez un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

honnête homme; mais après avoir fait cela vous êtes un
gredin, et vous le comprendriez si vous étiez honnête.
Faire un affront devant le monde entier à une jeune fille!
Moi, fille de paysan, je n'aurais pas agi ainsi. Et vous vous
dites noble? Toute Yotre noblesse ne sert, on le voit,
qu'à vous faire commettre des vilenies et des friponneries.

(Elle sort furieuse et emmène sa nièce. Kotchkariov reste
pétrifié.)
FIOKLA. Et voilà celui qui sait arranger une affaire!
qui sait, sans marieuse, cuisiner un mariage!. .. J'avais des
prétendants de rien du tout, des décavés, et toute5 sortes de
gens ... Mais des prétendants qui se sauvent par la fenêtre,
j'en demande bien pardon, je n'en ai pas l
KoTCHKARIOV. Billevesée! cela n'est rien. Je cours
chez lui et le ramène. (Il sort.)
FmKLA. Oui, vas-y et ramène-le ! Tu t'y entends aux
choses du mariage I Si encore il s'était sauvé par la porte,
on pourrait voir, mais un fiancé qui file par la fenêtre, ah,
ma foi, tous mes compliments 1

FIN

(traduit par DENIS

ROCHES)

NICOLAS GOGOL

SUR M. INGRES

Il entre assurément un peu d'affectation dans l'enthousiasme des admirateurs de M. Ingres, les derniers conquis ;
un peu de désir d'étonner les profanes en invoquant le
peintre des odalisques avec les mêmes mots que Rousseaule-douanier. Mais comme il arrive assez souveQt, c'est
lorsqu'on• a résolu de trouver une chose bonne ou belle
que paraissent, aux regards jusqu'alors insensibles, les
raisons de justifier cette passion nouvelle. Et plus elles sont
difficiles à trouver, à mettre au jour, plus l'esprit amoureux
apporte d'ingéniosité à justifier un engouement volontaire.
Aussi bien ceux qui reçoivent des beaux ouvrages de l'art
les impressions les plus fortes et les plus vives, voire les
plus délicates, témoignent-ils quelquefois d'une espèce de
pudeurJ qui fait qu'ils ne'savent pas, ou bien qu'ils neveulent pas en étaler le détail, tandis que personne n'éprouve
une pareille gêne à l'endroit de sentiments un tant soit
peu forcés ou supposés.
Je me demande si le paradoxe de Diderot ne trouve pas
à s'appliquer à l'amateur et surtout au critique d'art non
moins bien qu'aux comédiens; la relation véridique d'une
impression naïve et sincère offre toujours, en effet, quelque
chose de subjectif; au contraire, une opinion choisie délibérément, une position prise par stratégie ou par politique se
défendent avec des arguments de raisonJ forgés à froid, si
l'on peut dire, et que chacun est plus volontiers tenté de
reprendre à son compte.

�58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ainsi, pour la peinture de M. Ingres, il semble que les
plus capables d'en parler ou d'en écrire de la manière la
plus intéressante et la plus instructive, ne soient pas ceux
qui l'aiment pour elle-même, et pour son charme sensuel,
mais plutôt ceu'K qui ont résolu de se réclamer d'elle.
Oui, pour faire d'Ingres un maître de la lignée du Poussin,
un grand classique, il faut n'avoir pas senti le caractèrœ à
la fois érotique et bourgeois de son art. Entre le Bain
turc et les Bergers d'Arcadie il y a, je ne dis pas la même
différence, mais une différence du même genre gu'emre
le style de Télémaque et celui de l'Odyssée. Il y-a une espèce
d'agrément voluptueux, si rare et si exquis soit-il, qui
n'atteint pas au sublime, parce qu'il n'est pas assez retranché de la sensation purement physique.
Admirable dans les portraits, !ogres est insupportable
dans les mythologies et les allégories, où la seule passion
de la liane
et du contour exact ne suffit plus à animer une
t")
composition. Il est bon de revoir de ces grandes machines;
reproduites dans un format réduit, elles font illusion,
mais ou doit bien s'avouer que rien n'est plus vide et
plus glacé. Certes non, la froideur de M. Ingres n'est pas
une invention des romantiques.
Panout ou la sensualité ne trouve pas à s'exprimer
directement, partout où la courbe d'une épaule, Je galbe
d'un sein ou d'une cuisse, le dessin d'une bouche humide
ou d'un œil en coulisse ne sont pas l'essentiel du sujet,
partout où il y a une action, un drame, le charme d'Ingres
s'évanouit.
« La nature est lisse &gt;), disait Degas' qui subit, à ses
débuts, l'influence de la pretnière manière de M. Ingres.
Il y a une sorte de perversité dans cette recherche d'une
matière lisse et polie, d'une matière dont on est convenu
de dire qu'elle est parfaite parce qu' cc on ne sait plus avec
quoi c'est fait )l.
r. Cité par M. Fran&lt;;ois fosca. (Portrait de Degas, ~Iessein, r~21).

SUR M. INGRES

59

Sans doute le plaisir de l'imitation est essentiel à la peinture, mais l'abus du trompe-l'œil l'émousse et puis
l'abolit. Les fragments de. journaux que M. Braque incrustait dans ses tableau-,;, on ne voyait pas davantage comment c'était fait. li n'est guère besoin de réfléchir longtemps pour voir quel bas réalisme on voudrait proposer
comme le dernier effort de l'art.
Il cooyient du reste fort bien à ces esprits bornés qui
persistent à faire fi de la grande peinture de mœurs ou
d'histoire, sous prétexte que l'anecdote est bonne pour les
journaux illustrés et que la photographie est bien suffisante.
Ce faire lisse et poli, ce métier si précieux et si savant
qu'on est convenu d'admirer, on se garde bien de l'imiter
autrement gue par une sorte de dérision et comme pour
donner à la déformation même un aspect plus arbitraire
et plus appliqué.
Ce charme sensuel ou pour mieux dire érotique de la
peinture- d'Ingres est contenu en germe dans la froideur
académique. La minutie, la précision du trait sont indispensables à ce genre d'effet. Lt tache est parfois sensuelle,
eUe n'est jamais érotique. Il en va to~t autrement du contour et du dessin au trait et l'œuvre des grands érotiques,
Jules Romains, les Japon.ais, Aubrey Beardsley, est là pour
en témoigner. Les accidents, les bavures de la sensibilité
ne pourraient que rompre le charme ; il faut laisser aux
objets toute leur puissance de réalisme et de suggestion,
le dessin le plus impersonnel y pourvoira donc àu mieux;
mais il y faut une exactitude scrupuleuse avec un sens du
détail poussé jusqu'au sadisme. Voilà pourquoi les figures
d'Ingres sont si touchantes. Elles sont lisses non comme
la nature mais comme la volupté.
Si cette manière d'envisager l'art de M. Ingres semblait
paradoxale et faotaisiste, qu'on veuille bien se souvenir
qu'au moment de l'adolescence où les impressions sont les
plus vives, les bacchantes de Rubens ont moios de pouvoir
sur les sens que les madones de Raphaël.

�60

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Sur les rondeurs et les grâces de ce dernier, le peintre
de la Belle Zélie a su renchérir.
Sa couleur Jnême est érotique. Elle l'est à proportion
de sa pauvreté. Et cela ne contredit pas ce que l'on a écrit
touchant le réalisme graphique. Une couleur qui serait ellemême réaliste altèrerait la vertu propre de la ligne où réside
le principe voluptueux ; en faisant naître un plaisir visuel
particulier, elle troublerait la délicate excitation intellectuelle
que procure un contour exact. Mais il y a une couleur qui
est propre à renforcer l'effet d'un dessin réaliste. Et c'est
justement cette couleur lisse et léchée, sans reflets et sans
irradiation, ces teintes qui pareilles à celles des lavis industriels n'ont pour but que d'accuser les différences des formes.
Il en résulte, par surcroît, des oppositions et des rapports de tons d'une aigreur ou d'une fadeur très spéciale,
et ces effets de mauvais goût qui sont si piquants pour
des sens blasés.'
Il y a tout cela dans l'œuvre de M. Ingres et certes il
faudrait plaindre ceux qu'elle ne toucherait pas. Mais on
peut essayer d'en marquer les limites. Cette étude amou·
reuse de la figure et du corps humain, si vif que soit le
charme sensuel qu'elle dégage, n'en aboutit pas moins à
quelque chose de dur et de sec. Un grand esprit, un véri·
table maître comme DelacroiJt n'a jamais à redouter pareil
danger. Partout dans son œuvre on sent un souci d'humanité, un sentiment noble, généreux, religieux dans toute
la force du terme. Voilà le grand peintre du x1x• siècle, si
grand qu'il est demeuré sans postérité. Après lui le lyrisme
et le drame ont déserté la peinture et toutes les tentatives
faites pour les y faire rentrer ont échoué l'une après
l'autre. C'est que chez Delacroix l'intérêt des découvertes
picturales était si grand et si varié qu'il pouvait s'abandonner à son sujet, sans crainte de jamais épuiser les
ressources de son art. C'est chez lui plutôt qu'auprès des
odalisques de M. Ingres que les peintres soucieux de
renouveler le leur doivent chercher des exemples et des

SUR M. INGRES

61
leçons. Ils y retrouveront le secret de cette magie qui
permet d'oser des sujets difficiles, et de cette beauté d'atmosphère que Baudelaire a su merveilleusement exprimer:
« Un tableau de Delacroix, placé à une trop grande dis« ta.nce pour que vous puissiez juger de l'agrément des
« contours ou de la qualité plus ou moins dramatique du
« sujet, vous pénètre déjà d'une volupté surnaturelle. Il
« vous semble qu'une atmosphère magique a marché vers
« vous et vous enveloppe. Sombre, délicieuse pourtant,
« lumineuse, mais tranquille, cette impression, qui
&lt;&lt; prend
pour toujours sa place dans votre mémoire,
« prouve le vrai, le parfait coloriste. Et l'analyse du sujet
« quand vous vous approchez, n'enlèvera rien et n'ajou« tera rien à ce plaisir primitif, dont la source est ailleurs
« et loin de toute pensée secrète. »
Certes, mais aussi ce plaisir est parfaitement distinct de
l'excitation érotique. En est-il de même c&lt; d'une figure qui
« ne doit son charme qu'à l'arabesque qu'elle découpe
« dans l'espace ? Les membres d'un martyr qu'on écorche,
« le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment
« dessinés, comportent un genre de plaisir dans les élé« ments duquel le sujet n'entre pour rien ... »
Eh bien, dira-t-on ici, Baudelaire témoigne en faveur de
M. Ingres. Attendez! car il ajoute: « Si pour vous il en
est autrement, je serai forcé de croire que vous êtes un
bourreau ou un libertin. ))
Et l'on croit entendre, en écho. l'apostrophe qui ouvre
les Fleurs du mal : « Hypocrite lecteur, mon semblable,
mon frère!... &gt;&gt; Et ce souvenir aiguise la pointe menaçante
de l'hypothèse de Baudelaire. Pour golÎter l'art 'délicieux
de M. Ingres, il n'est certes pas besoin d'être un peu bourreau ou un peu libertin, mais il n'est pas mauvais de se ,
mettre dans la peau de tels personnages, pour regarder
ceux du Bain turc. C'est peut-être un bon moyen d'éprouver son plaisir et d'en contrôler la valeur.
XOGER ALLARD

�LE SECRET DU POLICHINELLE

LE SECRET DU POLICHINELLE

Pour Henri.

I
Victor était amoureux depuis une quinzaine. A la fin de
juin, une jeune fille très jolie ~vait surgi au coin de la 1;1e :
déiste et cause-finalier, Victor ne doutait pas que l'Eternel ne la lui eût envoyée pour illuminer son prochain
anniversaire.
Il l'apercevait tous les jours trois fois, et ne demandait
rien de plus.
Lorsqu'il partait à l'école, elle ouvrait sa fenêtre ~t. se
montrait dans sa robe bleue : sa forme serrée, fémm1ne
déjà, troublait un peu l'enfant, surtout si, se penchant
pour sentir la plus fraîche rose à son rosier blanc~ elle
laissait se gonfler sa jeune poitrine. Elle ne le regardait pa~,
il la regardait avec sécurité. Toute la matinée, il sarnurait
avec ravissement son souvenir.
A midi elle n'était plus là. La vitre fleurie, les lueurs
des murs' et des tuiles, la verdure de la pelouse, l'éclat
du jardin violet et rouge, la lumière de l'acacia 'déposaient seuls leur beauté dans la mémoire du faiseur &lt;le
rêves.
. .
Quand il repassait, la b.ien-aimée en blanc, m1-a~1se
et mi-couchée sur une chaise longue, lisait dans un livre.
La &lt;:uriosité timide de Victor allait caresser un vase, un

bureau chargé de papiers, une estampe ; et sans cesse,
elle bondissait autour de la liseuse de ses mains fines
'
,
de son visage étoilé par les yeux, de ses cheveux blonds,
des plis de sa robe où palpitaient de petites sources d'ombre
bleue ...
Elle ne le regardait pas, elle ne le distinguait pas des
pierres. Mais lui, ayant à rapides œillades conquis son
image, s'en délectait durant l'après-midi. Si la leçon l'ennuyait trop, il baissait les paupières, et sous un azur
plein d'hirondelles argentées, lentement, il ressuscitait son
amie.
Le soir enfin s'épanouissait comme une fleur immense,
et que le ciel eût tout Je jour méditée. De loin, Victor
reconnaissait Ies volubilis du pavillon, il se hâtait ; il
aspirait d'un seul coup la Yénusté ferme et fine de la
jeune fille. Elle se promenait, avec un petit arrosoir dont
elle ne se servait guère, entre des géraniums, des bégonias
et des mauves : sa robe blanche traînait sur le gravier de
l'ombre en un bruissement harmonieux ; les bouts de sa
ceinture rose flottaient ; sa natte battait sur son dos comme
si elle eût ri ; et enfin le reste de ses cheveux, sous son
chapeau étroit, paraissait à Victor aussi varié, aussi spirituel
qu'un visage.
Elle entendait, elle daignait entendre qu'il approchait.
Elle se retournait avec vivacité, elle regardait Victor. Elle
ne souriait pas, rien ne glissait dans ses yeux qui pût
faire croire à son adorateur qu'ene le reconnût ou l'encourageât. Elle avait quinze ans, il n'allait en avoir que quatorze : elle provoquait et il suppliait. .. Il la considérait avec
crainte : une lumière sortait de ses joues dorées et de ses
prunelles noires.
Victor ne s'arrêtait pas. li ne pouvait pourtant pas lui
dire:
- Mademoiselle, je vous aime ...
Il négligeait ensuite (tradition cependant ancienne) de
tourmenter la sonnette de son ennemi Cantin, et rentrait à

�LA NOUVELLE REVUE FRAlsÇAISE

la maison enrichi d'un charme pour son travail du soir et
pour ses rêves.
Comme il ignorait le nom de son amie, il l'appelait
Crépuscule. Si parfois son père ou le beau parleur de ses
oncles employaient ce mot, il souriait tout à coup d'une
manière lointaine et ravie. Il le marquait d'un trait et
d'une petite croix dans ses livres : et lorsqu'il le lisait
en apprenant une leçon, il succombait au même sourire,
Sa sœur seule, Marceline, s'en était avisée . Elle n'en disait
rien, mais elle s'attristait un peu lorsqu'elle y pensait, parce
qu'elle était laide\
La grâce de Crépuscule opéra deux miracles pour
Victor.
Il avait eu un camarade : Frédéric Cantin, son voisin,
dont le père était métreur comme le sien. Circonstance
qui rapprocha le_s deux gamins: ils ca~sèrent des mê?1es
affaires et se réjouirent des mêmes vamtés. Ils voulaient
fraterniser par l'échange du sang, comme font les sauvages, lorsqu'une enseigne de sage-~e~~e l~s brouilla à
mort. Cantin s'en servit en effet pour rn1t1er Victor au mystère de la naissance des hommes. Offensé profondément,
Victor refusa de rien croire et se jeta à coups de p,o ing sur le
révélateur.
Puis tous deux firent un faux rapport de leur querelle:
leurs pères cessèrent de se saluer, leurs mères de se voir,
eux continuèrent de se battre à toute occasion.
Victor plus solide, Frédéric plus rusé, vigoureux et malins tous les deux:, ils exerçaient leurs muscles et leurs
bâtons dans un terrain vague encombré de plâtras et de
gadoue qui, en cette extrémité mal bâtie de la ville (une
de ces villes de banlieue où Paris dépose une écume de
petits rentiers, d'ouvriers et de gueux pêle-mêle avec les
eaux d'épandage), faisait justement horizon aux fenêtres
de roses et aux volubilis où, plus tard, devait sourire Crépuscule. Ils ne s'arrêtaient pas toujours au premier sang.
Le vaincu se vengeait : ainsi Victor détraqua la sonnette de

LE SECRET DU POLICHINELLE

65

M. Cantin, et Frédéric cassa deux vitres au cabinet de
M. Saintour.
~riotnph~nt dans les combats, Victor n'en était pas
moms défait dans son cœur. l'affreux secret de l'amour
le to,nur~it: N'~sant pas s'informer (son père se plaignait
den avoir Jamais le temps, et comment questionner une
mère sur cela ?), il souffrait, sans cesser de mépriser sa
souff:an_ce. Quelle tristesse pour le monde, songeait-il, s'il
n~ vivait que par cette ordure, et quel déshonneur pour
Dieu!
. Il espionna bassement les bêtes; avec une sournoiserie
ignoble, il observa}a mèr~, q~'il n'aimait pas beaucoup, sa
tante, sa sœur, qu 11 chénssa1t, comme s'il eût pu lire la
vérité aux plis de leurs robes.
_Mais Crépuscule vint : et d'un seul de ses regards lumineux, elle effaça la souillure du monde. Ce lâche a
me~ti, fensa Vict?r ; et cette_fille aussi belle que la Vierge
Mane n est pas nee à la mamère des chiens. Les enfants
purs ont une origine pure.
Dès l?rs, il fut, tranquille ; et ses pauvres yeux, salis
par les images qu on leur avait suggérées, se reposèrent
avec confiance sur des formes ennoblies. Crépuscule souriait.
Quel péché peut donc commettre une fleur ?
Cet_te assurance, cette évidence, en apaisant Victor,
adoucit sa rancune pour Frédéric. Ce malheureux sortait
d~ la source de boue : il avait révélé la vérité dont il était
digne. Qu'il serait généreux. tout en lui taisant son infirmi,té, de lui pardonner un outrage involontaire!. .... Et d'ailleurs, Crépuscule lisait là au soleil de juin, douce et chaste
comme sont les anges : fallait-il continuer, même pour
défendre l'honneur de sa beauté, à lui offrir le spectacle de
ces batailles répugnantes ?
Victor haïssait également la nonchalance et la dissimulatio~: il résolut, simplicité d'une grande âme, de proposer
la pa1K à son adversaire.
Il le guetta un soir au seuil de sa maison. Frédéric,
5

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE'

66
.ême se bai5sait pour décroyant à. quelque attaque :supr
, e Victor s'avança vers
boîter une pierre du macadam, lorsqu
lui.
_ Je te pardonne, rut-il.
C' il ue ton
n,
. d ne •;i .fit l'autre interloqué.
eSl- q
'&lt;..UOl O
.
;:i
. d l' vnge chez le nuen •
père chercherait ~ on ,
. sa bonne volonté le
Victor se mordit les levres, mais
· Il ' pliqua ainsi ·
soutenait. sex.
bé ·,d'cfon alors je voudrais de- Il m'est arnvé une ne 1 I '
.
.11
. alors je te pardonne.
venir me1 eu~ '
. fi 1. ntelligents et un peu faux,
ér'
.agitant
des traits
ns,
éd
F
r
ic,
fi
.
it de comprendre et grom1e regarda du haut en bas, eJgI1
mela:
. •
, t s
- Une bénédiction! m01,
me~ ou; Victor avec cha- Tu me pardonnes aussi. quest10nn

.1:

leur.

.

le il lui vouait toute cette

,

Il pensait à sa chere Crépuscu '
'il s'admirait
bonté. On voyait dans le blanc de ses yeux qu
· ement lui-même.
illi '
excess1v
.
d
d Frédéric avec tranqu te.
- Pourquoi donc? eroan a
arde Moi je ne m'en·
Si tu as ton compte de gnons, ça te reg
.
gage à rien.
-

.

.

Cochon! cna Victor.

' .

.

h

t ue l'autre

Il marcha, les poings ten~us, 1arr s1 méc an q

effaré recula et s'efforça de nre:
tu me pardonnes!
• · te pardonne comme
0 .
ru, oUJ, Je
.
.
'en écouta pas plus.
Il ajouta une obscénité, mais V1cto~ n la chair estfaih]e!
Humilié par la moquerie de son elnnen11,b- cade Mais la nuit
· •· se leva
il se surprit à préro édi ter que que em us
.
Le beau matin
'
vint, son sommeil, s~ son~:~··tremblant sa rose ... Et dt:S
Crépuscule effleura d un bai
•
d' , . été rné.
h reux meme av01r
lors, Victor oublia tou:, eu .. é 'demment n'appreo'
d
ép . é Jamais son amie, v1
connu et m .:1s .. 1 le lui dédiait en silence, au secret e
drait cet héro1Sme. i
•
• d' t 'bue et n'attend pas
son orgueil, comme un roi qm is n
qu'on le remercie.

U: SECRET DU POLICHINELLE

Espérait-il ? - Il se figurait son amour en spectacles.
le père de Crépuscule ( un vieillard qu'il avait vu deux ou
trois fois) se présentait chez M. Saiotour, pour inviter
Victor à un goûter sous la présidence de la fée. Ou bien
il apportait à vériner le devis d'une maison à douze étages,
et sa fille l'accompagr1ait. Ou bien tous deux assistaient
à la distribution des prix, comme personnages de marque;
et en qualité de voisins, l'un félicitiit M. Saintour des
succès de son fils, tandis que l'autre, si bien élevée, se tenait
en robe d'argent à côté de lui et sans rien dire laissait parler
délicieusement ses yeux et son sourire.
.
En tout cas, il visitait son beau jardin, elle honorait d'un
pas léger sa maison et son humble chambre. Ils se voyaient
régulièrement, heure à jamais bénie du jour. Ils se promenaient ensemble. Ils se confiaient en regards tremblants
ce qu'ils soupçonnaient des secrets tristes de la vie. Et ils
savaient bien qu'ils ne pourraient pas à la fin s'empêcher
de s'embrasser, mais d'un baiser qui resterait pur ...
Et de tout cela, au fond, Victor ne désirait presque rien.
Rêvant comme on respire, il se contentait, chaque matin,
&lt;l'ébaucher un nouvel avenir : puis il travaillait à le composer, à le peindre, à l'orchestrer détail à détail; et le soir,
un regard de Crépuscule couronnait l'œuvre. Son bonheur
alors se voûtait sur le sommeil de cet enfant pareil à ces
nuits où la lune maintient le jour encore dans la mémoire de l'ombre...
Dans la deuxième .semaine, l'habitude lui vint de cueillir,
chaque midi, un volubilis violet à la grille de son amie. Il
y buvait une dernière goutte de rosée, puis il pliait la :fleur
dans un petit livre qui se remplissait.
Rien n'était bas en lui. Sous la fenêtre de Crépuscule,
il se sentait parfait. Comme au bain dans une eau souple,
comme au soleil dans une demi-e..--nase, comme au parad1s,
son corps et son âme se dilataient ; un feu dans son
cœur, son cerveau, ses yeux, dans les articulations moelleuses de ses genoux et de ses hanches, attisait subitement

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

. En même temps le passé, le futur se rapprochaient
1a vie.
'
·
l 'l
dans sa conscience, comme les deux jours qui, sous e v~1 e
bleu des nuits de juin, se rejoignent et se serr~nt les marns.
Une brise odoriférante souffl.ait de sa rêv~r1e _sur sa t~émoire : tout s'y transfigurait. Jamais, non, 1ama1s _( ou bien
.
vient
é tait-ce
un de ces mauvais songes où. le péché
,
. . sans
.
'
.
l'
.
:&gt;)
·1amais
il
n'avait
cru
a
ces
qu on aperçoive .
.
. . mfam1es
, .
. f'ames disent de l'amour.' _ Jamais .11 ne. s était
que des m
battu au coin de la borne avec un menteur ; - 1ama1s plus
il ne s'avilirait dans l'action ou la pensée. . .
.
.
Entre ses souvenirs embellis et ses projet~ illummé~, il
allait, vertigineux et tendre, comme une peute fille gatée
entre deux grands frères.
.
. _ ,.
Le jour de son anniversaire, au soleil de _m1d1, ~ l~to~,
arrivant de l'école, rencontra Crépuscule qui_ causa1t mt1mernent, affectueu_sement, avec Frédéric Cantm.

II
Sa stupeur fut telle qu'il s'arrêta et que sa figure devint
rouge sombre.
.
.
1
Hypocrite ! criait une voix en lm. Menteuse .
Salope !
• •1
egard
Crépuscule semblait vou 1oir e ever son r
li se rai'd"t
1.
d · ï
r
de no11ehalance et de douceur. Quant à Fré énc, l acco ,
·
" un réverattention
qua
da1't a, Victor à peu près la meme
. . ,
l
, . uer le
hère. Le jeune garçon se contraigmt a mare1er, a_Jo
. é r's Sa rouaeur le dénoncait, il le comprenait et rou·
0
mpi.
•
•
d'l
issait davantage. Une crampe insupportablt: lui tor ai: es
genoux. Il eut peur de tomber, il attacha les yeux sur 1aca·
~ia feuillu de lumière; mais à deux pas de ses bourreaux,
le comage lui manqua : il traversa la rue.
. d
· d'"md'ignanon,
·
de cbagnn ' e
Il fût mort, croyait-il,
de Crépuscule.
110nt e, s'il avait vu une raillerie aux lèvres
.
ement
Pourtant elle et Frédéric s'expliquèrent vite ce mouv

LE SECRET DU POLICHINELLE

timide et désolé : Victor écouta le rire cruel où ils se
gaussaient ensemble de sa candeur. Et au lièu de mourir,
il exigea de Dieu leur agonie immédiate, leur chute, leurs
convulsions, leur dernier soupir, la déco1nposition instantanée de leur sexe et de leur cœur.
Mais Dieu n'étendit pas le doigt, et Victor subit sa pensée
comme une flagellation d'éclairs.
- Lui, je lui pardonne ; elle, je l'aime ; et voilà ce
qu'ils me font !
lei la douleur fut si tranchante qu'il en cria :
- Et juste le ' jour de ma fête ! c'est toujours à moi
que cela arrive !
En effet, deux ans auparavant, tombé dans la boue au
soir de sa première communion, il s'était sali jusqu'à l'àme.
Mais depuis, il avait abandonné la religion chrétienne, et
il ne songeait plus à cet événement.
Son cœur n'était que cendres.
- Moi qui voulais devenir aussi bon qu'elle est belle !
gémissait-il. Moi qui ne voulais pas croir.e que pour
l'aimer....
Hélas! il n'y a pas moyen d'écrire pour des hommes ce
que cet enfant pensa.

-Tout est vrai, alors ! reprenait-il. Frédéric l'avait bien
dit. Le bon Dieu n'est qu'un vieux cochon !
La honte, puante comme l'excrément, lui remplissait la
bouche. Il aperçut sa sœur au seuil de la maison.
- Alors, râla-t-il, Marceline aussi ...
Laide un peu, les yeux de travers, les traits épais, la
peau triste et sans lumière, elle l'attendait avec un sourire
très doux. Fonça-t-elle, surnagea-t-elle, au torrent de boue
qui écumait dans l'âme de l'enfant ? Il s'approchait d'un
pas régulier, elle lui faisait son joli signe, l'index levé,
immobile ; le vent bleu de juillet rebroussait ses cheveux

pâles.

II trouva le courage effroyable de l'embrasser.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III
Or c'était un jour extraordinaire, . et Victor y faisait
figure de héros . Lui qu'un seul mensonge désemparait, à
qui l'on réclamerait certainement de la joie, comment dissimulerait-il sa peine ?
Il revint le soir par d'autres rues, pour ne pas chanceler
devant Crépuscule. Le visage indifférent des maisons, la
face fermée de ces passants inconnus, de ces passantes qui
lui parurent hautaines et sévères, la physionomie farouche
des arbres, tout acheva de lui briser l'âme.
Il arriva. Son oncle Alfred était déjà là. Son père
dont le travail pressait, sa mère g~i surveillait la cuisine,
remirent Victor à· cet indulgent célibataire, qui l'emmena
dans le jardin.
Victor jugeait qu'il ne pouvait pas y avoir un homme
plus bête. Il était pourtant fort bien considéré à son ministère. Son dossier le disait exact, soigneux, dévoué ; ses
chefs estimaient en lui une hardiesse modeste, cette liberté
d'esprit moderée et sage qui convient à la d~mocratie. ~
montrait-il trop ou trop peu à son neveu ? Victor trouvait
que, sous couleur de donner tout, il reprenait bien davantage. C'était un quadragénaire maigre, avec une barbe
noire en éventail ec des yeux bruns qui, hésitants sur les
hommes, se posaient avec décision sur les choses.
Le troène en fleurs., près de la tonnelle, exhalait son
odeur amère. Quelques pas; puis l'oncle et le neveu s'assirent sous le platane et, contemplant le soleil qui descendait entre deux villas blanches, ils tinrent conversation.
- Te voilà grand, commença l'onde, tu as bien déjà t~
petites idées. A quatorze ans, on est presque un espnt
libre. Ah moi, à ton âge !.. .
Il sourit, il soupira. Victor l'écoutait a-..--ec un ennui épouvantable. Il .demanda:

LE SECRET DU POLrCHINELLE

- Qu'est-ce que tu penses ?
- Je prépare mon brevet, dit l'enfant plein de lassitude.
Là-dessus, M. Alfred Saintour s'indigna.
- Voilà bien la génération nouvelle! Tous brevetés
tous fonctionna-ires !... Ç)n ne t'apprend donc rien d~
sérieux à l'école ?
C'~tait un beau sujet. Victor le comprit et r?y jeta. pour
oublier sa peine. Il n'avait de rancune contre aucun de ses
m~ître_s, il les ,ac~usa to?s avec impanialité. L'orthographe
çt~1t bizarre; 1arithmétique, comp-Hquée et absurde ; l'histoire naturelle, pauvre en images· la morale stupide •
I'
.
'
,
'
anglais, on n'y entendait rien de rien. L'oncle commença
par approuver le neveu : il buvait ses phrases, passant
une . paume sur sa barbe comme après un bon coup
de _vm; et p~rfois, il faisait les questions et les réponses.
Pws ses sourals se froncèrent, il agita les mains du geste
dont on apaise un beau chien qui bondit, et il arrêta l'éloquence.
- Tu exagères, Victor, ils ont bien du dévouement.
Tes maîtres sont les meilleurs serviteurs de la République.
- Oh, bien sûr ! dit l'enfant.
. - _Tout de même, conclut M. Saiqtour avec satis.faction,
Je _sms content de voir que mes conseils ont porté leur
frmt. Tu ne te laisses pas imposer des idées toutes faites
tu exerces cet esprit critique que je t'• lrecommandé.
'
- Oui, hypocrite ! pensa Victor c!fürière nne déférence
doucement niaise.
··
_Ils se turent. Une bonne blanche, sur la terrasse, prépaun fauteuil, des couverts. C'était une fille vive avec un sourire
net dans son visage ovale. Victor la regarda une ou deux
fois san_s parler. Crépuscule l'avait trahi. Son onde jouait
a-vec lui comme avec un caniche, la vertu ordonnait de
~é~riser Dieu. Sa chair lui semblait partout meurtrie
ainsi qu'après une courbature. M. Saintour l'épiait en peignant sa grande barbe.

rai: la table. Elle allait et venait avec des chaises,

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Tiens, dit-il en touchant l'épaule de son neveu, promenons-nous un peu pour voir le coucher du soleil.
En faisant le tour de la pelouse, on jouissait de deux
occidents ; l'un .tu-delà d'un potager avec des choux et des
fèves, entre les villas : le globe y était visible, orange et
aplati, énorme, dans un ciel de pourpre jaunie qui se nuait
en vert pâle et en azur au zénith ; l'autre, passé le platane,
la tonnelle et ·1e mur, dans le créneau que forma~eot deux
mansardes d'ardoise au golfe d'une rue lointaine : là, il n'y
avait plus qu'une aurore couleur de souci, chaude, agitée
et dilatée par un mouvement si mystérieux qu'on s'attendait à en voir jaillir un soleil plus beau que le nôtre.
L'homme et l'enfant regardèrent cela en silence; puis
ils causèrent plus affectueusement.
- Il faut aimer 1a nature, disait M. Saintour. Au bureau, j'ai un arbre dans ma croisée.
- Moi, j'ai un acacia ! s'écria Victor.
C'était l'acacia ùe Crépuscule. Il la revit avec ce Cantin
qu'elle avait préféré; son cœur se tordit comme une pomme
au pressoir. Sa voix se brisa, son sourire se rompit, une telle
douleur passa dans ses yeux que son oncle s'émut. Il parut
rêver, hésiter, se flatta un peu la barbe; puis il risqua une
question :
- Victor, môn,~arçon, j'espère que tu as confiance en
moi?
•ua
- Moi, mon oncle L
Son secret blessé, vH:tor se raidissait, serrait les dents,
tâchait de ne pas pâlir. Quoi donc, cet imbécile pénètrerait
au mystère douloureux, il y porterait l'injure de sa voix
donnante et reprenante, le conseil gluant de sa dégo1'.1tante
sagesse !
- Tu sais , continuait M. Alfred Saintour avec embarras,
il ne faut pas croire ce que peuvent raconter tes camarades ... Il y a bien des voyous ..• Ton père a voulu t'élever à
l'école primaire, il a eu raison en principe ; mais dans
l'application ....

LE SECRET

nu

POUCHINELLE

73

Il s'interrompit. Il observa un paràtonnerre. Il avait un
~eu l'~ir d'écouter une Voix Intérieure, ou plutôt, de s0l1ic1ter delle une audience.
- Ils ne m'ont rien dit du tout, repartit Victor, qui
craignait la suite.
-:-Les hommes et les femmes .... commença l'oncle.
Victor souffrait tant qu'il pria malgré lui et malgré la
bassesse de Dieu.
- Seigneur, faites qu'il ne me parle de cette injustice !
- Les hommes et les femmes .... répétait l'onde.
Il ne regardait pas son neveu déchiré par l'angoisse, son
neveu ne le regardait pas démonté Jans sa belle assurance.
Ils a:·aient peur d'entendre l'un deux prononcer ce qu'ils
savaient tous les deux. Les attitudes ou naît la vie hantaient leur imagination et leur mémoire détournées.
. A ce moment, le deuxième onde, la tante, la jeune cou~me parurent sur la terrasse, poussant un bouqµet de cris
Joyeux.
·M. Saintour et Victor renvoyèrent la bienvenue. Tandis
qu'ils avançaient et que les autres descendaient l'escalier
l'onde chuchota:
'
- Victor, si jamais l'un de tes camarades te fait des
histoires sur le mariage, tu viendras me voir et nous causerons.

Il regarda son neveu enfin. C'était un beau regard tout
de même, franc, courageux, et malgré un peu de sottise,

bon.
-

Oui, répondit Victor.

Mais que pensait-il en son langage ignominieux d'écolier ! Que se représentait-il, déshonoré, dans le délire d'une
fureur meurtrière, dans la convulsion d'une rancune ascétique contre la vie !
_
. Dans un petit miroir rond, vite, à la dérobée, il chercha
s1 ses traits n'en reproduisaient pas trop crûment l'affreuse
honte. Trop pâle, avec de longues joues froides, avec des
yeux agrandis et enfoncés, il détesta son pauvre visage.

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'enfant courait à Fui et l'embrass:rit. Douce chair tiède,
douce chair ennemie ~ Puis il passait aux mains de sa tante
et de son oncle et quelques minutes, ce furent tant de
' '
. ,
félicitations, de souhaits, de sourires, que son chagrm s Y
perdit.
Puis on se promena. M. Saintour et son be_au-frère
(M. Marquis avait épousé la sœur de madame _S~mto~),
prirent la tête. L'un parlant affaires, l'autre adm1ms~t1~n,
tous deux s'entendaient fort bien. Mieux encore à m1-vo1x,
parce qu'ils parlaient femmes. Maigre et b1:1n, vif, sans
barbe, M. Marquis portait un lorgnon d'écaille sur deux
yeux gris tranquilles. Il commerçait dans les denrées coloniales.
Victor suivit avec sa tante. Elle était plus jeune que sa
mère elle s'amusait avec lui à la poupée autrefois. Menue,
une figure fine, deux prunelles pâles, il la chéri~sait davantage depuis sou mariage, trouvant, sans s'expliquer pourquoi, qu'année par année elle commençait à ressem~ler,
tant elle devenait douce, humble, et comme lasse, a sa
sœur Marceline.
.
Quant à Lucienne, qu'on appelait par câlinerie_Marqu!se,
il avait pour elle cette affection obscure, attentive, qu ~o
jeune homme, qu'une jeune fille, ont pour les tout petits
enfants, jouets vivants, souvenirs et promesses, profonde
force de la chair innocente.
Ah, pourtant, qu'il avait de peine à les aimer ce soir !. ..
Toute sa douleur, fomentée à nouveau par la mal_adresse
de M. Saintour, s'était remise à bouillonner en lm : et 1~
jalousie, la honte, l'humiliation d'avoir subi le m~nsong~ lu}
faisaient une âme colère, ivre d'aventure, et qm pom·att a.
peine se contenir dans le silence.
Il allait sa main tremblant un peu dans la menotte de
Lucienne.' Sa tante, qui l'épiait de côté, s'étonnait de ces
·
·
lèvres sans rire, de ces yeux mqmets
et trou bles, de. cette
pâleur. Un moment elle se laissa distraire par le so1-r._ ~
globe était tombé entre les maisons, l'aurore ne palpitut

LE SECRET DU POLICHINELLE

75

pins au créneau des mansardes : mais l'horizon morcelé
luisait partout d'une lumière qui, on le sentait bien,
entourait la terre comme une ceinture; l'air poudreux semblait plus dense ; et la tige des fleurs, les arbustes, le tronc
des arbres rajeunissaient dans la pourpre.
- Quel beau crépuscule ! murmura la jeune femme.
Victor tressaillit. Son menton se creusa, ses joues se bossuèrent, comme s'il avait reçu un coup de bâton sur fa face.
- Qu'est-ce que tu as ? demanda la tante, tu ne dis rien,
as-tu du chagrin ?
- Il est triste, rit Lucienne.
Mais elle trouva à terre une grappe de troène et trois cailloux blancs : elle les ramassa et, s'occupant à les tâter, à
les flairer, à les sucer, à s'en flatter les cheYeux, les lèvres,
les yeux:, les plis délicats du cou, elle ne prit plus part à la
causerie.
,- Je_ n'ai pas de chagrin, dit Victor un peu trop bas, je
mennme.
La jeune femme chuchota :
- Ce n'est rien. Moi aussi, je m'ennuie quelquefois.
- Oh, Marie ! s'écria-t-il sans réfléchir, mon oncle ne
t'aime donc pas ?
'
Elle se détourna brusquement, un ruban se défit dans
ses cheveux : ce fut à son tour de pâlir. Puis elle reprit
d'un ton las et rêveur :
-Alors, tu as quatorze ans aujourd'hui.
Il n'y a qu'une peine dans toute la vie, enseignait à
Victor son propre cœur. Et il faut la cacher, puisque si on
la montre, ils savent tous dès lors où frapper. Pour soi,
pour sa tante, il s'efforça de mentir.
-:- Oui, ça m'ennuie d'avoir quatorze ans.
, Il n'y croyait pas, mais après qu'il l'eût prononcé, il
sen trouva convaincu. Il essaya de s'expliquer maladroitement.
- Je voudrais en avoir quatre, ou bien vingt ... Pourquoi apprendre si lentement les choses ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La jeune femme n'écoutait guère ; elle lui regardait les
lèvres et les yeux. Elle eut peur, de la même façon que
l'oncle auparavant ; elle renta de faire dévier ce que Victor
pensait.
- Ah oui, dit-elle, l'anglais, l'algèbre ... Tu sais, je l'ai
passé, mon brevet, et! n'est pas si difficile .. .
Elle allait lui en conter les péripéties, il ne la laissa pas
commencer.
- Ah, Mariette ! fit-il du ton de son enfance, il y a
des choses bien pires ! Je ne pourrai jamais y arriver !
Vois-tu, toi tu es bonne, maman et Marceline sont bonnes,
Lucienne est bonne ... Mais il y en a de méchantes !...
Il s'arrêta. La honte d'avoir parlé l'oppressa. Sa tante
attendit qu'il continuât, et comme il se taisait, elle murmura :
- Il faut souffrir pour grandir.
On les appelait. La bonne servait. Sur la première marche de l'escalier, l'oncle Alfred informa M. Saintour :
- Ce garçon-là est encore bien innocent.
M. Saintour sourit, avec une fatuité dont il se corrigea
gentiment en désignant sa fille :
- Marceline le surveille.
Mais en même temps, la tante Marie avertissait sa
sœur:
- Il ne faudra pas trop nous occuper de Victor ce soir.
Je crois qu'il a du chagrin.
- Bab ! dit cette rnaman si raisonnable, le jour de sa fête!

IV
Il fallut s'asseoir et se sourire. Les fleurs de la nappe
embaumèrent. Une fumée tiède s'éleva du potage. Les
cuillers tintèrent doucement. Le crépuscule, comme un
oiseau doré, couvait le jardin sous ses grandes ailes.
Victor, tout en buvant sa soupe, compta ses amis et ses

LE SECRET DU POLICHINELLE

77

ennemis. Il était au bout de la table ; l'oncle Marquis à sa
gauch: et Marceline à sa_ droite : dédain, tendresse qui lui
donnai;nt un p~u le vertige. Devant lui, presque loin, assise
e?~re l'oncle Samtour et la tante Mariette, Lucienne sounait tres sage. Au milieu, vis-à-vis, régnaient son père à la
ba:be chenue et sa mère aussi majestueuse que les statues
qui ~gurent les_ villes couronnées de tours. Trois lampes
électriques, pareilles à des fruits dans un feuillage de verre
argenté, caressaient d'une lumière mi-grise mi-bleue Ja
porcelaine, l'éclat des couverts, les mains blanches des
femmes et les mains jaunes des hommes.
Sur_une desserte, plusieurs paquets contenaient, Victor
le devma, _les cadeaux qu'on lui ferait à la fin du repas,
quel~ues livres sans doute aussi gonflés de mensonge que
les discours de ses oncles.

Il soupira. Une étoile parut sur le jardin~ juste entre les
deu~ ma_ns:rde~ où s'était voilé, tout au long du soir, tm
soleil q,u_1 n .a va1t pas_ vo~lu l_ui~e; une gré:nde étoile qui
se rétréc1ssa1t et se d1lata1t, ams1 qu'une luciole seconde à
seconde. ~t _Victor, pour que sa lumière le s~ulageât, la
contemplait a chaque élancement de sa douleur.
Le chagrin se tenait en lui comme un être vivant comme
un ennemi intérieur qui l'eût pris à la gorge ~t se fût
appuyé sur ~on cœ_ur. Cantin, Victor aurait pu le frapper;
Crépuscu_Ie, 11 aurait pu la fuir derrière des larmes ; mais il
ne pouv_a1t rien contre leur souvenir qui l'étranglait.
_Tandis ~ue mad~me Saintour, calme et blanche, pressait une potre électrique qui pendait à portée de sa main
son mari se mit debout, élevant un verre de rubis trem~
hlant à la hauteur de son œil.
- Buvons au héros de la fête! déclama+il. Buvons à ce
petit garçon qui sera l'année prochaine un jeune homme !
, Il se fit un tumulte joyeu.'&gt;.. Chacun se drfssa, chacun
sexclarna fort pour ne penser à rien, chacun tendit son
verre, et tous le choquèrent avec des rires contre celui de
Victor.

�LA NOUVELLE REVUE FRA.~ÇAISE

On se rassit. La bonne présentait les entrées. Victor ne
regardait plus rien que son étoile.
- 11 a mauvaise mine, constata de loin M. Alfred
Saintour.
- Vilains yeux, goguenarda M. Marquis, chagrins
d'amour!
Jamais on ne savait au juste ce que œt homme voulait
dite : on rit par politesse. Victor la.issa tomber sa fourchette.
Le temps de la ramasser, une fureur le posséda. Il éût
voulu d'un seul mot emporter la conversation, comme il
aurait tiré la nappe par le coin avec sa vaisselle, ses mets et
ses fleurs agonisantes, mais il ne lui venait que des grossièretés aux dents. Sa bouche se contracta.
- Es.t-ce que tu es vraimentmalade, Victor? demanda
madame Saintour, douce et sévère, une lèvre de moue et
une lèvre de sourir~Le jeune garçon, pour répondre, regarda sa mère : mais
ce fut une femme qu'il vit. Il tressaillit violemment, sa figure
s'empourpra, il baissa le front et souhaita si fort d'être
aveugle qu'il le fut durant quelques secondes.
- Eh bien, dit M. Saintour avec autorité, ta mère te
parle ! Serais-tu malade ?
.
- Mais non, enfin! répUqua Victor d'un ton brusque, JC
me porte très bien !
Son père allait le réprimander pour son impertinence,
lorsque son oncle intervint.
_
. ,.
- Peut-être prend-il ses études trop au séneux, Je 1ai
fait causer tout à l'heure.
- Le brevet l'effraye, dit la tante, les programmes sont
trop chargés.
- Pensez à son âge, murmura M. Marquis.
- On a bien du mal avec les enfants, soupira madame
Sain tour.
Victor les écoutait avec dégoût. Pourquoi ces hommes
étaient-ils si brutaux, pourquoi ces femmes manquaientelles à ce point de finesse ? Il chercha les yeux de sa sœur,

LE SECRET DU POLICHINELLE

79

pour la remercier de son silence : elle les avait détournés
il ne vit que ses gros traits tristes. Il tâcba de sourire ~
~ucienne : et tout à coup il se rappela le péché originel,
il se figura ce doux visage et cette souillure sans nom ...
A"(Tec sa ~ourchett-e, il se griffa le genou jusqu'au sang, pour
ne pas cner.
Autour de lui, chacun s'étant engagé par sa première
phrase, ils 1a continuaient tous oula répétaient. Nul ne cherchait à comprendre Victor. D'ailleurs, ils avaient beau
s'attendre avec politesse, accrocher soigneusement leur
réplique au dernier mot de la précédente, ils ne cherchaient
pas non plus à se comprendre les uns les autres.
- Toute la journée, dit M. Saintour, nous travaillons.
Et pour qui? N'importe quel travail est ennuyeux ... Quelle
consolation nous restera-t-i1, si le soir nos enfants nous font
mauvais visage ?
Cette pensée parut forte. On l'approuva.
-D'ailleurs, dit madame Saintouravec douceur Victor
est assez raisonnable à présent pout savoir que sans' amabilité on ne peut pas plaire aux autres.
~'oncle Saintour s'empara de cette affirmation qu'il trouvau un peu trop mondaine. Le œrcle des paroles, des
gestes et des rires quitta Victor et se transporta autour de cet
homme extraordinaire qui, récapitulant ses thèses au rôti,
se trouva de l'avis de chacun en partie et seul du sien en
tout.
Victor n'en pouvait plus. Un instant encore croyait-il

il efrt éclaté en injures basses et désolées. Gau~he1 tordu:
souffrant comme si son buste avait subitement tourné sur
ses hanches, il contempla le jardin. La nuit se creusait
entre les arbres, les étoiles étaient devenues innombrables.
Le silence recueillait les bruits comme une vasque. Une
fraîc_he~ embaumée flattait les visages rougis qui s'épanou1Ssa1ent. Ces bonnes gens, qui la sentirent, se louèrent
de la nature entre cinq ou six plaisanteries où ils raillaient
la jeunesse.

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis une étoile filante glissa, que Marceline seule vit.
- Tu as fait un souhait? demanda.-t-eUe à Victor.
- Je ne crois plus à cela, dit-il brutalement. Et puis,
qu'est-ce que je souhaiterais ?
- Tiens, chuchota-t-elle, quand on a rien à souhaiter
pour soi, on souhaite pour les autres.
Elle souriait, de ce sourire si doux qu'il lui rendait un
peu de grâce. Victor se repentit de sa méchanceté, et pourtant il ne put s'empêcher de la répéter.
- Moi, je ne crois plus à cela.
- Tu es si savant, murmura Marceline avec un peu de
moquerie, c'est des contes de bonne femme à présent ...
Le cœur du jeune garçon se resserra. Il répliqua tout
droit :
- Toi non plus, tu n'y crois pas. Alors, pourquoi
veux-tu que j'y croie .? Ça t'amuse que je fasse la bête ?
- Tu as du chagrin ?
- La vie me répugne, répondit-il.
Elle le regarda prête à pleurer, il la regarda avec une
cruauté provocante• .Puis larmes et défi disparurent de leurs
yeux pareils, et entre les paupières qui battaient, leurs
deux âmes se reconnurent.
. - Un peu de courage! dit Marceline.
Le dessert circulait. Chacun était conte.nt, M. et Mm•
Saintour doublement à cause de la satisfaction visible de
leurs convives. Et tous cherchaient comment manifester
cette fierté familiale.
- Victor va nous· réciter quelque chose, proposa l'oncle
Alfred.
Victor redevint livide. Mais la tante Marie s'écria gaiement:
- Oh, Marquise ! qu'est-ce que tu fais ?
Lucienne- avait repoussé sa petite assiette à gâteaux et
disposé sur la nappe les trois cailloux et la fleur _de_ troène.
Ses yeux brillaient, et des myriades de mots lu1sa1ent sur
ses lèvres.

8I

LE SECRET DU POLICHINELLE

-

Je crois qu'elle est grise, dit sa mère.

~ Alors, dit son père avec philosophie, elle tient de

mm.

~ne longue demi-minute, ce fut comme si l'on avait
étemt une lampe. Le secret voltigea entre les fronts pareil
à une chauve-souris.
Enfin, les hommes se résignèrent encore à rire.
- Quel enfant terrible vous faites! dit M. Saintour à
son beau-frère.
·
. Victor ob~erv~it _sa tante un peu pâle, sa mère un peu .
Jaune ; et tres vite il comprenait, très vite très loin bien
plus loin déjà que le vrai.
'
'
Heureusement, Lucienne commença une histoire de
fées, et tous feignirent de l'écouter avec admiration.
- Un chien dit: Hou! expliquait-elle . .
- Hou, hou ! répéta madame Saintour d'un ton ravi.
- Comédiennes l grommela Victor.
Ils l'entendirent, tous le regardèrent avec étonnement.
M. Saimour menaça d'un œil froid. Lucienne continua •
ses yeux brillaient ; entre ses lèvres fraîches luisaient se;
dents; sa mère penchée et l'adorant rajeunissait.
. - Paune petite l chuchota Victor à sa sœur, comme
ils se moquent d'elle l Elle ne se doute pas qu'ils lui
apprennent à mentir !
- Tais-toi donc l ordonna Marceline d'une voix basse
et impérieuse.
- Oh, murmura-t-il effrayé, toi aussi !
Quoi, ces traits sincères pouvaient-ils donc se falsifier
~ns se tordre et se rompre ?.•.. Elle approuvait ces vilenies,
il 1~ méprisa incroyablement. Et tout le temps que
Lucienne mit à finir, il se représenta Ie visage trompeur
de Crépuscule à côté du visage trompeur de Marceline : et
ce fut assez pour qu'il se crût désormais seul dans la vie.
-A ton tour, dit son père le réveillant. Récite-nous ta
plus be~le,poésie, et après tu souhaiter,is le bonsoir, puisque
tu vas a l école demain.
6

�LA NOUVELLE R.E\'UE FIU.NÇA!Si
LE SECRET DU POLICH!~ELLE

Tous en revinreRt au héros triste de la soirée. Blême,
les yeux rougis, il tou~a. . . 1
- Papa, 1· e suis ... s1 faugué.
1 Alf ,l
reu'
. - Choisis ce que tu vou&lt;l ras, concéda l' ow~ e

tu as toute liberté. .
ffl.a l'oncle Marquis en
-Allons, une petite chanson, sou
,
, . . t a rès tu feras la q u-ete. · ·
clignant de i_œ1.l ' e }
a uets de b d~serte, et, pour
Il poin,ta I mdex vers es p q . e de bonne humew-.
J; · ï
leva un nr
la première 01s, l sou d "t Victor en soi-même, t'auras
_ Fais le beau, gron ai
d\l-sucre
l
d'Jt 1a t a11te Marie
a•tec douceur, qu'est-ce
Allons,
. .
· fa"t prier ai.ns1 ?
qu'un garçon _qui se li~ "' . t'assure que Victor n'est pas
_ Papa, dit Marce n.. , 1e
à son aise.

,,,._ . M Sain:tour rudement. Je
'
f: ute ' s =na .
. .
- Eh, cest sa a. . '1
pour nous montrer ams1
voudrais bien sav01r ce qu l a .
. travaille bien et
t d nuit' Un garcot1 qm
bo
figure de . nne e
·
, ;s de vapeurs !
qui se conduit l:01mê:eme~~ n: p l'onde Marquis, s'amuse
- Qui tnwa1Lle bien, cr ta
bien.
.
bouche élo:quente pour
M Alfred Saintour ouvrait sa .
· 1 fu.t devancé
, . la sy ~thèse
operer
r· de ces deux doctnnes, mais l
par la mère de \ ictor_. .
t
ux bien nous faire ce
- Voyons, suppha.it-elle, u èpe donné de satisfaç,tion
Petit plaisir, tu ne nous as gu re
1

••

pour ta fête .
é les dents serrées, la poitrine
Victor se leva exaspér •
d
poings où les
U
uya ses eux
,
grosse de colère.
appl
ble . et sans réfléchir, sans
fiaient sur a ta · '
1 · vait
veines se _gon
, l dernière poésie qu'on u1 a
chercher, il commença a
a!)prise:
..
Qua11d l'mfant jase a,•u rom/1re qui le_ be11it,
-La Jimn•ettc, at1e11ttt'e,
. au rebor-d d.e;i sont fimd,
iles
tin pasSfmt, pens1;s e 1'. ,
St. i!,mw, el SM pe
d . ailes
Ltw·s têtes à travers les plumes e sts
...

II s'arrêta. Chaque mot le bless:zit; il y retrout:ait tout
le verbiage, toute la fausse enfance, toute 1a déshonomnte
feinte dont il souffrait depuis un jour. Il reprit très vite :
- L' Innocence au nn7ùm tft nous, quelle la,g-esse !
Quel rk,,t du ciel f Qui sait les conseils de sag~sse,
Le.s éclairs de bonté, qui sait la foi, l'a111011r,
Q~,e versu1t, à Ira.vers ùmr tremblattt dm«i-j01t.r,
Dans la querelle amère et sinistre où nous sommJ1S,
Les limes des enfants sur les tf.mes Jes bom111es !

Ici 1a voix lui manqua_ Son regard d'indignation et de
détresse vacilla sur tous ceux qui l'écoutaient convaincus
et recueillis. Et son cœur crevant enfin, il leva les poings
et cria. ;
- Hypocrites ! menteurs ! lâches !
- Victor ! exclama la tante .Marie berç.arn Lucienne en
larmes.
Marceline se leva et prit son frère par le bras.
- Ah, s'écria M. Saimour, voilà gui est un peu fort !
Marie, halte, ceci est mon affaire. A qui donc en as-tu,
petit imbécile 1
Il tourna des yeux menaçants vers Victor. Mais il ne
pouvait plus l'intimider : l'enfant continua dans une
fougue désespérée.
- A toi, à vousJ tas de menteurs 1
« Moi, je n'ai pas le droit d'avoir du chagrin ? Il fuut que
je sois content parce que vous êtes contents? II faut que je
m'amuse parce que c'est ma fête ?.... Et si j'ai de la peine,
moi?
- Victor, Victor, répétait Marceline éperdue.
- Si je suis votre polichinelle, criait-il, il fallait me le
dire! .Vous vous moquez de mai à cause de vœmensonges !
Si vous ne les aviez pas faits,, je ne les répèterais pas! Je
snis un poupard qui dit papa-maman .. ~
Sa voix se rompit encore. Les larmes .couvraient son
visage. Comme personne n'osait plus parler, il gémit tout
ce qu'il avait pensé.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

. é . bo '
- Alors, moi qui vous croyais ! moi qu~ tais n .
Vous qui m'aimez, vous m'avez menti_! Il n y a que ceux
ni me dégoûtent qui me disent la vénté ! ~n se 1:1oq~e
qd
. on me parle du crépuscule, on me dit que Je sms
e m01,
,
f · é · , Le
libre et après on rit des bêtises qu on me ait r _citer . l
bon 'nieu n'est qu'un cochon! Ça n'est pa~ vrai, que es
enfants sont innocents ! Ils viennent du ciel, c est bon
~
d
Pour nous ! Et votre sale amour !
.
M. Marqms ' content e sa
Ils rouairent, t.1s pa, 1irent.
erspicaci;é souriait de l'œil et de la lèvre. .
p Lucienn: pleurait si fort que Victor rentend1t: .
- j'ai de la peine! cria-t-il. Je v?us en ~erais bien plus
si Lucienne n'était pas là. Pourqu01 ne m avez-vous pas

84

&lt;lit la vérité ?
.
M r e
Il s'interrompit. Tandis que tous avaient peur, arce m
murmura :
_ Parce que Lucienne était là.
,
Elle le tira par le bras. Il se laissa faire, cachant sa tete
', le de sa sœur. Père et mère, oncles et tantes, en
sur l epau
1
sans le
1ence l'écoutaient. Marceline, sans par er,
s1
'.a parler, l'entram
, a à l'intérieur. La porte se referma
forcer
sur eux.
r
t
ille cette
Ces hommes expérimentés, cette iemme ranq~ ' . .
femme tendre se regardèrent au bruit. Eussent-ils mieux
fait de se taire ?
- Raisonnons un peu, dit l'oncle Alfred.

V

Victor couché Maceline resta près de so~ chevet. 11
'.
.
al
. 'ï étouffait dans- son
pleurait encore, a petits _sanb ots qu i_ 1 1 i demanda le
oreiller. Elle voulut lm parler, mais i u
.
et lui· donna sa main brillante.
s11ence
• ê d'l omrne.
Il s'épuisa il s'endormit, il fit son prem1err ve 1
Y
'

ALBERT THJERR

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE

UNANIMISME
Quelques années avant la guerre, M. Florian Parmentier
avait repéré et décrit, je crois, dans la littérature de son temps,
une trentaine d'écoles en isme, y compris celle qu'il avait luimême fondée, et dont le nom m'échappe. Tom cela semble
de l'histoire assez ancienne, et les peintres se disent maintenant
plus volontiers isies que les littérateurs. La fondation d'une école,
qui prête généralement à des épigrammes assez faciles, serait
pourtant, semble-t-il, une œuvre à encourager. La critique
trouve une grande satisfaction à voir la littérature s'avancer
par escouades sur le terrain de manœuvres, et la tirer d'incertitude par des manifestes explicatifs et des commentaires didactiques. Vous savez ce qu'on nomme en langage parlementaire
le Barodet ? C'est le recueil des professions de foi et des programmes des élus, imprimé au début de chaque législature,
et qui, ayantété approuvé par les électeurs, est censé représenter
leurs cahiers. Si l'usage des écoles se généralisait~ si, comme
les poètes élisent leur prince, les écrivains choisissaient leurs
chefs, sous-chefs et grands chefs d'école sur des programmes
bien tranchés et abondamment développés, nous pourrions
faire un Barodet littéraire qui nous donnerait, comme disait
Sarcey, des sujets de chronique, et si beaux. qu'il n'y aurait plus
ai crise de la critique ni enquêtes sur la crise de la critique.
Mais tous les élus dont le Barodet a enregistré les principes
ne deviennent pas ministres. On en trouverait, en cherchant
bien, quelques-uns qui ne sont même jamais sous-secrétaires
d'Etat. Et pareillement tous les manifestes d'écoles n'engendrent

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas des cbefs-d'œuvre. Il en est qu_i rest~nt la seule °:u:·re de
l'école. On ne les en jugera pas moins uttles. Ils nous des1gnent
généralement une voie où il y avait u?e, littérature_ possi~le,
où une place aurait dû et pu être tenue s11 art et Ia s~tte del_ art
comportaient des voies normales et prévisibles. Mais précisé•
ment le o-énie c'est l'anormal et l'imprévisible, de sorte qu'il
ne fait éc;le que lorsque le recul d'un passé l'a placé dans une
perspectiYe contumière et une ~a.ture déjà !1abituelle. .
Parmi les écoles que recensrut M. Flonan Parmentier (avec
ce joli nom que ne fondait-il l'école Trianon ~u M_arie-~ntoinette ?) il en est une qui a assez bien. réussi, qui a fait un
curieux chemin, et qui occupe une place mtéressante dans notre
paysaae littéraire. Je veux parler de l'unanimisme. Aujourd'hui
que
écoles ne sonr plus guère d'usage, il est prob.able que
les unanimistes d'hier tiennent peu à ce nom, et le classent
dans leurs souvenirs de }eunesse. MM. Jules Romains, Duhamel,
Vildrac, Chenuevière, Arcos, ont suivi leurs voies propres, ont
affu.mé Je plus en plus 1eurs différences de teropéra;neat, et
ne voient plus que loin derrièr.e eux la comrnunaute de leur
élan vital. Cette .communauté et cet élan méritent pourtant
encore aujourd'h.ui d'être reconnus, et l'unanimisme ~ans son
ensemble est peut-être une réalité littéraire plus cuneli.SC. et
plus attachante que ,beaucoup .d'œuvres particulières de bteLJ
des écrivains unanimistes.
.
Si cette.remarque ne plaisait pas à tel unanimiste et s'il ~ronça.it
le sourcil, iJ se mettrait évidemment dans son tort, et 11 nous
amèneraità voir dans l'unanimisme ce ~ue je n'y vois nullement :
une façad-e peu sincère. L'uoaLùmisme es.t la forme d'art
qui prend pour sujet la vie collective, la vie ~'uo groupe. ,r..a
réalité littéraire intéressante serait donc pour lui non celle rl un
écrivain mais celle d'une école. Et je c.rois bien en effet que
les œ11~es les plus savoureuses, les œuvres centrales ~e l'école
sont sorries de là. De .même que les lyriques romantiques o~t
dit, sous toutes les formes et à toutes les occasions, leur _moi,
de même les unanimistes ont dit leur groupe. Les Copains de
M. Romains, CU111pagn{}t1S de M. Duoomel ne mentent pas à. leu~
titres j~mea:ux. Et vu.iique l'un et l'a:utre livre se placent p~r 911
les meilleurs de le.urs au.t-eurs, puisque l'un et l'autre réaltsea.1:
dans leur schématisme essentiel la doctrine .et la pensée de

1:S

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

l'école, c'est donc que la doctrine Je I'écok, le dfJuaisme de
l'école a-vaicnt une richesse intérieure et que }e couteau intelJ.ectuel portait l:&gt;ieo au joint d'une articulation &lt;le la bête à
découper. Au contraire de ce qui se passe souvent, ces œuvres
sont d'autànt mèilleures qu'e1les se tiennent plus près du principe de l'école, d'autant plus faibles qu'elles s'en éloignent
davantage. L'Œuvre des Athlètes qui e~t la plus nunquée et la
plus froide de celles de M. Duhamei, en est amsi la moins unanimiste. Mais nous sentons bien les canaux sollterrnins par
lesquels le vieil unanimisme de Compagnrms vtent vivifier les
belles pages de Civilismio11 et l'attacba11te Confession de Minuii.
Il serait cependant bien extraordinaire qu'un point de vue
aussi. particulier que celui de runanimisrne eilt été commun,
authentiquement et sans artifice, à tout un group·e d;é'ctÎvàins,
de poètes, dont les tempéraments diffèrent par ailleurs si profondément. En réalité il n'y a q).l'un unanimiste intégi·a.1, qui est
M. Romains. Il possède seul le tour &lt;l'esprit qui fait sentir et
connaître les choses et les êtres sous l'angle de Ia vie unanime.
Au contraire de M. Dah.'lmel il n'èt jamais su r6Iiser des individus. Peut-être l'un et l'autre viennent-ils de deux points
opposés, et fle :,e sont-ils rencomrés qu'arti.ficiellemenr dans
l'unité d'une école. Les Cepai11s et Compagnons ont beau na~te
dans le même mili-eu, sous la même doctrine et la même idée
préconçue, nous n'en voyons pas moins qu'il o'y a dans les
Copains qu'une r-éalité, le groupe et la conscience de gro1.rpe,
la destruction ou la construction de cette conscience, tanclis
que Compug11011s a pour centre, assez romanti-qvetnent, Ia per•
!Onne &lt;lu poète. Comparez également denx œ1:1vres aussi p~rallèles : Malluel de Dé.ificatioii et Posressioil tlu Momlt. r'lutant le
moi laisse dans la première routes ses v~leurs se transpooer
automatiquement en valeurs de groupe, autant il apparaît d:tns
la seconde tyrannique, envahissant, gènant pour :mtrni. Passessio11 du Monde me rappelle les thèmes d1A11w11teuse. Un beau
livre d'amour, a-t-on pu drre. Soit, mais comme cet amour
manque de virilité et de pudeur r Comme il foisonne en imliscrétion 1 Nietzsche cite ce mot d'une petite fille à sa mère :
11: Est-il vrai que le bo·n Dieu soit p-artont? Je troure cela
indéctnt. " La personnalité qui ne se révèle que p;ir un dés,ir
de se répandre partout, par une p°:se-ssion universelle, cette

�-88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

personnalité liquide ou gazeuse, ne séduira nullement ceux qui
se plaisent dans le monde des solides, dans un monde de personnes qui ont leurs barrières, leurs limites, leur intérieur inviolable et profond. Si j'étais capable de posséder le monde, c'est
qu'il ne serait qu'une bien pauvre chose, et qui ne vaudrait
guère la peine d'être possédé.
M. Romains part de ce sentiment intense et sincère que l'individu n'existe pas, ou tout au moins que l'artiste n'est pas en tant
qu'artiste intéressé par sa propre existence. M. Duhamel part
au contraire d'un sentiment exigeant de son existence et d'une
volonté d'annexion non par la violence mais par l'amour, un
amour auquel il ne manque, tant dans Vie des Martyrs que
dans Possession du Monde, que la discrétion. « A Dieu ne plaise,
diront certains, que je sois jamais aimé comme cela ! M. Duhamel ne m'aura pas. Et je crois que M. Romains ne m'aura
pas non plus. » M. Duhamel est un sentimental, un descendant
de Rousseau, et qui vou~rait avoir les âmes par l'amour.
Mais M. Romains est un intellectuel, un petit-fils de Voltaire,
qui prétend les avoir, entre autres moyens, par la mystification.
Loin de ce mot tout Je contenu péjoratif dont le chargent les
gens intoxiqués de sérieux ! 11 n'y a pas de religion, pas d~ justice, pas de forme d'art qui ne comporte une part de my~ttfica•
tion. Celui qui refuse de se laisser mystifier ne saurait par
exemple fréquenter le théâtre. D'autre part c'est une marque d:
faiblesse d'esprit que de voir de la mystification dans tout ~e ~u,
paraît singulier et obscur. Sarcey est mort dans la conv1ctrnn
que M. Barrès ne s'était dans l'Homme Libre rien proposé d'autre
que de mystifier ses lecteurs. Mallarmé pass~ généra_lement
pour un mystificateur. Baudelaire ayant volontiers pratiqué la
mystification, Brunetière en conclut que les _Fleur~ du Mal
avaient été écrites pour mystifier les gens. Ne nsquenons-nous
pas de paraitre aussi superficiel en plaçant cette étiquette sur
l'œuvre de M. Romains?
Aussi ne l'y plaçons-nous pas. La mystification n'est q~'un
des moyens dont a usé, dans quelques ceuvres, M. _Romains'.
mais il en a usé en grand artiste, pour ces deux raisons ~ul
n'en font qu'une, que d'abord il possède le génie de la mystifi·
cation, et ensuite que 1a mystification figure un des ressorts
indispens.i.bles de l'unanimisme.

RÉFLEXlONS SUR LA LITTERATURE

M. Romains n'est évidemment pas le premier artiste qui s'efforce de porter sur une âme collective l'intérêt qui s'attache
d'ordinaire à une âme individuelle. Animer comme un seul être
une foule, une cité, une nation, une armée, une escouade, cela
est passé depuis longtemps dans la pratique courante de la
poésie, du roman et du théâtre. L'originalité de M. Romains
:onsi~te à. avoir cultivé ce procédé de la façon Ja plus réfléchie,
a ne 1ama1s présenîer ses groupes comme des êtres spontanés et
v~aues à la Zola, mais comme des constructions laborieuses
précises, solides, géométriques. Comme M. Giraudoux nous rend
en littérature certaines manières de l'impressionnisme, ainsi
ou plutôt au contraire M. Romains ressemble aux constructeurs
de volumes issus de Cézanne. L'unanimisme, qui a d'ailleurs été
poussé moins loin que la peinture correspondante dans la voie
logique, bâtit comme le cubisme du concret avec Je l'abstrait.
Il élimine l'individuel comme le cubisme élimine les courbes
vivantes. Il construit des êtres en dehors des conditions de la
vie personnelle, et, sans réussir absolument, il n'y échoue pas.
Des constructions de groupes purs, comme Un Etre en Marche
et_ Cromedeyre-le-Vieil, sont des réalités originales et fortes, nous
laJSSent une impression non peut-être de génie, mais bien d'intelligence, de volonté et de puissance.
Ou plutôt, en prenant le mot dans son sens le plus laudatif,
une impression d'artifice. Il est probable qu'on verra un jour
tout un art, peinture et littérature, se créer autour des machines, et qu'on tentera d'élever, après l'homme et le pay~age,
le moteur et la turbine à la dignité esthétique. La place de la
nature _mort: ~ans la ~einture la plus novatrice annonce peut-être
des voies qui ITOnt lom. Quoiqu'il en soit, ces êtres techniques
seront à peine moins inhumains que les êtres collectifs de
M. Romains. Celui-ci s'est efforcé de tourner cette difficulté et
1orsqu··11 a voulu faire
. une œuvre vivante,
.
' '
il a toujours recouru
au même moyen : se placer à la naissance même de l'être unanime, inviter, forcer le lecteur à le créer avec lui.
, C'est ainsi qu'il a procédé dans sa curieuse Mort de quelqu'un,
ou un homme, ayant cessé de vivre de sa vie individuelle, mène
encore quelque temps une vie réelle dans le groupe d'hommes
dont il faisait et fait encore partie. Le sentiment de la ofoire
est lié dans l'humanité à cette existence posthume, b dont

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Romains a donné une idée juste en l'étudiant en sa plus
petite et en sa p.lns insigmfunte dimension. La partie de notre
existence qui est créée p-ar les hommes est abolie n.on quand
nous-rnêm.es, maris quand ces hon~mes sont abolis. L'homme
crée incessamment, et non pras seulement par la génération,
l'être d'autres hommes.
L'art unanimiste consis1era à comprendre, à éponser, à pous' ser le plus loin possible ce procédé créateur. Il nous montrm,
dans son acte le plus complet et le plus haut, une consciellCe
d'artiste créant de la vie unanime. Et pour créer c.ette vie, il
faut nécessairement tromper les hommes. Ainsi que. Renan
aimait à le dire, on ne sort de 1a vie individuelle que paT une
duperie, une pi.a. Lam de la divinité, une mystificatio·n .plus ou
moins transcendante. Pas. d'Etat, pas d'armée, pas d'école saos
bourrage de crâne. Qui ve.it la fin veut les moyens. Et les
moyens, le Bourg Régénéré, les ûipai11Y, Dcnogoo '1"011gJJ nous ks
indiquent largement : c'est la mystification cré:rtrice.
Un bourg médi.ocre et pl1at est régénéré parce qu'un graffi!tJ
excitant et subversif s'y lit quelques jours sur un urinoir. Les
Copains, c'est-à-dire l'école unanimiste consciente et organisét,
emploient leur verve active et leur mystificaticu savante à créer
ou à détruire assez littéralement d-es, groupes et des villes. Il ue
faut pas être manchot poœ reprendre en Auverg11e ra tradition
de Jules Cés·a r, construire Ambert et détruire Issoire. Et l'un
des Copains, le génial La:merulin, construira par les mêmes
puissances de suggestion, la ville de Donogoo Tonga.
La mystification apparaît id comme un raccourci des puissances qui sont à l'œuvre plus lentes et plus mêlées dans la vie
sociale. Renan se pl.i.isait à voir dms le démiurge un type dans
le genre des Copains à Ambert et à Issoire; et, devant cette
mystifiation, la sagesse consistaitpour lui à n'être pas dupe, la
-vertu à faire semblant d'être dupe. M. Roma.ins1 qui ctSt, comme
l'ét:iit Renan, agrégé de philosophie, a· placé xvec beauc0Vp
d'ingénieuse hardiesse sa littérature unanimiste su.r un au
cosmique. Les ûipaitzs sont un livre profondément rabelaisien,
mais, si Pantagruel demeure chez no11s une des bibles des gtns
Je bien, il a telkment cessé d'influer de façon vivante sT.U notre
1ittérat~re que l'on comprend mal les œuvres qui en desce1td:~nt.
A l'étr:rnger elles sont plus appréciées. Je n'ai pa-s été très sur-

IÉFL.EXIONS SUR LA LITTÉRATURE

pris de trouver une traduction sut!doise des Copains et en
Suis~, chez les étudiants o: bellétriefis » le livre de M. RoU:.ains
jouit d'une popularité analogue à celle du père Ubu dans nos
carrés d'officiers de marine.
Cest ainsi que nul n'a mis en lumière mieux que M. Romains
ceq~'il y_a d'énergie créatrice dans une belle, large et lyrique
mystificat10n. Non seulement la mystifiation c.rée et ditruit des
ho~mes et des groupes humains, mais elle crée et détruit le
mystifi~ateur. Elle le ~onduit à cette belle ivresse sur laquelle
se t~rmment les Copams. Et la roche Tarpéienne est près de ce
Capr:ole. Quand Baudelaire arriva à BruxeUes, il commenç:IIJ)ar
mys~11ier les Belges en propageant le bruit q!!'il avait des mœurs
spéciales et qu'il appartenait à la police. Il ~tait beau de se créer
ainsi un être dans l'imagina.tian bnuelloise. Mais les Belges,
l'ayant cru de bonile foi, le mésestimèrent et désertèrent ses
conférences. Et cette candeur b~abançonne, après avoir fait le
succès trop complet de sa mystification, devint, tournée
~ lu~ en stupidité, le motif de ses épigrammes et de i;es
mvectrves : il se fâcha d'être pris à son piège.
~ersonne n'eut l'imagination mystificatrice plus riche que
Guillaume Apollinaire. L'Hérésiarque pourrait presque prendre
place sur le même rayon que les Copains, et Apollinaire inventa
le douanier Rousseau à peu près comme M. Romains créa le
prince des penseurs, Pierre Brisset. Mais l'Hérésiarqu.e pré~curait
tellement le ,ol de la Joconde qu'Apollinaire ( d'autres circonstances encore aidant) eo fot soupçonné au point de faire
plusieurs jours de prison, et que, jusqu'au retour de la toile
a,u L?u_vre,_ il fut admis dans une partie du monde littéraire qu'il ,
lavait vraiment enlevée. De tels précédents aucrmentent les
difficultés qu'éprouve aujourd'hui M. Romains à faire concurrence à l'évêque Berkeley pour une théorie nouvelle de la
vision. Espérons qu'il arrivera tout de même à fonder mal!!ré
1
'
0
es,. enn_e.mis de Le Trouhadec, son Donogo o Tonga. Il est vrai
qu 11 lui reste un second hémisphère à découvrir. Te veux dire
qu'il lui reste à mystifier, en découvrant un vrai Donouoo
: 0 ng~, les esprits simplistes qui croient que la mystification
1explique tout entier.
. Y arrivera-t-il par la science, la poésie ou le roman ? Je suis
incompétent sur le premier chapitre, et, pour ce qui est des

�92

LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAIBK

deux autres, j'aurais plus de confiance dans le second que dans
le premier. Certes la poésie sortie du groupe unanimiste est des
plus honorables. M. Chennevière a une vraie nature de poète
et nous a donné un des meilleurs livres de vers nés de la
guerre. Les lettrés ont raison de tenir en grande estime le Livre
d'Amour de M. Vildrac. Compagnons de M. Duhamel plaît mieux
par son rythme d'ensemble que par son détail, tandis que dans
son dernier recueil il y a au moins une pièce, d'émotion sobre
et poignante, qui deviendra probablement classique (le titre
m'en échappe, mais les lecteurs savent bien celle que je veux
diŒ), Quant à M. Romains il me semble que, malgré de nombreux recueils, sa poésie reste à peu près tout entière dans ce
livre dense; débordant et lourd de la· Vie Unanime. Ses essais
dramatiques sont originaux et Cromedeyre est au. moins cha:•
penté par une idée poétique singulièrement puissante. Mais
l'instrument verbal qui sert à M. Romains ne s'élève guère, en
général, au-dessus de la prose, et c'est certainement dans la
prose, dans le roman, que son art a atteint jusqu'ici son expressjo11 la plus directe et atteindra plus tard ses formes les plus
élevées. Bien que Cromedeyre ne soit pas son chef-d'œuvre,
c'est peut-être lui qui, avec les Copai11s, fournirait sur le tempérament artistique de M. Romains la perspective la plus juste.
Dans n.otre littérature féminisée, son unanimisme apparaît
comme une nature puissamment et exclusivement mâle, où se
mêlent la force dionysiaque et le priapisme rabelaisien. Les
éléments de tendresse, de délicatesse ne sont pas donnés dans
son être, il faut qu'il descende les ravir dans la plaine, et ils
paraissent toujours en lui un peu étrangers et artificiels.
ALBERT THIBAUDEî

•

NOTES
PALUDES, par André Gide, illustrations de R. de La
Fresnaye (Éditions de la Nouvelle Revue Française).
Cette nouvelle édition de Paludes va permettre au grand
nombre de lecteurs qu'André Gide s'est acquis depuis la publication de La Porte Etroite, de faire connaissance avec la plus
importante de ses œuvres antérieures aux Nourritures Ter-

restres.
Nous venons de la relire, -

dans notre vieil exemplaire du

Mercure de Fra11ce, - après vingt années écoulées et avec« toute
cette cynique et sombre connaissance de ce qui arriYe et de ce
qui doit arriver, avec toute l'expérience et toute la méfiance, et
toutes les désillusions amassées ii I au cours de ces vingt années:
une sévère épreuve à faire subir à un livre écrit il y a vingt-cinq
ou vingt-six ans, et par un jeune homme.
Eh bien, notre toute première impression a été que, d'abord,
pour être daté de r 896, Paludes ne date guère ( et pourtant
Dieu sait dans quelle espèce de charabia prétentieux il était de
mode d'écrire alors, et de quels dangereux exemples Gide était
entouré!) - et ensuite que, pour être l'ouvrage d'un homme de
moins de vingt-cinq ans, il témoigne d'une remarquable maturité d'esprit. Mème, nous avons eu le sentiment que, lors de
notre première lecture (vers l'époque de notre majorité légale)
un certain nombre de choses avaient dû, faute de maturité chez
nous, éohapper à notre attention ; par exemple, des passages
comme celui-ci : cc Hubert n'a rien compris à Paludes; il ne
peut se persuader qu'un auteur n'écrive pas pour distraire,
dès qu'il n'écrit plus pour renseigner. Tityre l'ennuie ; il ne

comprend pas uu état qui n'est pas un état social; il s'en croit loin
parce qu'ils'agite. ,&gt; Les observations d'ordre général contenues
mais non directement exprimées dans ces phrases se suh:aient
1.

Trhia, de Logan Pearsall Smith,, traduit par Ph. Neel.

�94

LA NOUVELLE RE\'UE FRANÇAISE

de trop près pour que nous eussions le temps de nous y arrêter.
Et pourtant, nous savions déjà si bien que _la poésie n'a pour
fonction ni de renseigner ni de distraire, et nos pensées ordinaires planaient, alors, à tant de Heues au-dessus de tout état
social l Mais c'est que la vie ne nous avait pas encore appris à
découvrir dans les livres ces formules algébriques où les moralistes ont su la condenser: nous ne suivions plus. Mais à quoi
bon essayer de retrouver l'état d'esprit dans lequel nous étions,
nous les jeunes contemporains d'André Gide, à l'époque ou
nous avons lu pour la première fois Paludes ? Qu'il nous
suffise de dire tout de suite que cette seconde lecture, plus attentive, plus reposée, plus critique, notls a été encore plus agréable
et même, oui, plus profitable que la. première.
C'est un livre charmant. Pour la désinvolture. l'aisance di11tinguée, l'élégance dans le laisser-aller, je ne tr~mre à lui comparer - parmi ses contemporains, - que les liwes de Jean de
Tinan, et pour la vivacité et le • bonheur du clialo!rue
t&gt;
, que ceux
de M01• Colette. Tout y m.u-cbe si allègrement qt(on ne cesse
guère de sourire, et parfois même on ne peut s'empêcher de
rire tout haut, comme à ce passage, d'une absurdité exquise :
e&lt; Tu me rappelles ceux qui traduisent : « Numero Deus
impare g-audet &gt;&gt;,par: Le numéro Deut se réjouit d'être impair,
et qui trouvent qu'il a bien raison. Or s'il était -vrai que
l'imparité porte en elle quelque essence de bonl1eur, - je di'&gt;
de liberté-on devrait dire au nombre Deux: mais, pauvre ami,
vous ne l'êtes pas, impair; pour vous satisfuire de l'être, tâchez
au moins de le deve1tlr. »
A ces qualités s'ajouteuneespècede malice, on de ta:quinerie,
à laquelle André Gide ne devait jamais complètement renoncer
dans. la suite, et qui est une des camctéristiques de son style.
Cette malice, plus abondante ou plus visible 'dans Paludes
que dans aucun autre lim-e de Gide, se manifeste tanttît par la.
recherche, pour le pla:isir de les franchir, des obstacles que présente la syntaxe, tant6t par une manière aisée et naturelle d'être
difficile et de paraître artificiel, t:mtôt enfin par des caprices
déroutants, comme celui qui l'a fait pJacer tout à la :fi.a de son
livre, en post-fuce, ce qui en est recllement l'argument, la
préface et l'explication :
« Il fallait, resongeant de là-bas à Paris, à cette agitation sur

lltOTES

plaœ, à cene localisation du bonheur, à cette myopie des fenê~res, à _ces contrôles d? plaisir, à cette irrterception du soleil...,
11 fallait certes que lm-même [l'auteur] en fût loin et depuis
longtemps, pour songer roême à en sourire...
... Il trouva du même coup ridicule également le contrt\lé le
contrôleur, celui: qui veut le,er les contrôles, et celui qui ne ~:1.it
pas y échapper. ))
Tel est en effet le « sujet » de Paludes, .qui est, hien plutôt
qu'un roman, nne comédie morale, et dont la donnée initiale
la situation, est beaucoup plus près du théâtre que de toute aut~forme littéraire. Paludes est l'histoire d'un monsieur qui est en
train d'écrire un livre intitulé Paludes, e.t qui c.n parle à tollt Je.
'.11onde, et qui le sou~et, à mesure qu'il l'écrit ou l'imagine, an
Jugement de ses a:rms et connaissances. Or, les deux seuls.
ouvrages (à ma connaissance) qui ont une donnée analogue,
sont Tbe Rebearsal, et Tbe Critic ~e Sheridan. Et c'est comme
une comédie qu'il faut lire Paludes.
Une des surprises de notre re-lecture a été le personnage
d'~ngèle. Nous ne l'avions pas aussi bien discerné, la première
f~1s .. P~ut-être ~arce que Gide s'est amusé à le dessiner, pour
ams1 dire, eo silhouette blanche sur un fond de hachures. Mais
qu'!l est bien venu! Quelle gentille Française, quelle :1imable
pente femme de Paris ! Nous n'avions pas su voir, autrefois,
que c'était précisément ce fait d'être q1J.Clconq11e qui lui donnait
toute sa valeur, son carâctère national et local : la grâce et l'aflinement, sans plus. On comprend qu'André Gide lui ait été
fidèle, et qu'il lui adresse encore de ces lettres, qu'elle lit, nous
pouvons en être sûrs, comme la Serena Brucbi de W. S. Landor,
u depuis le commencement jusqu'à la fin ,i.
Nous nous demandons aujourd'hui, en 192r, comment il a
pu se faire qu'un livre si amusant, parfois si drôle, et si franc
de maniérisme et d'esprit de coterie, et qui contient, avec un
certain nombre de personnages. divertissants ou sympathiques
(entre autres « notre jeune ami Tancrède ») un type de jeune
femme. si réussi, n'ait pas donné immédiatement à André Gide
a~près du. public, la situation qu'il n'a obtenue qu'aprè;
L lmmornl1sle et La Porte Etroite. Mais c'est là une question qui
5~ pose et qui se posera tou}ours, à prop.o s de beaucoup d'autres
livres, tout au long de l'histoire littéraire : comment se fait-il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que les ouvrages les meilleurs et les plus importants ne sont
reconnus, à leur apparition, que d'une partie si restreinte du
public qui lit ?
En ce qui concerne Paludes, on peut répondre : qu(' ce
livre était trop en avance sur le goût moyen de l'époque où il
parut ; qu'au point de vue esthétique, il s'écartait trop définitivement du Réalisme, dont les formules étaient familières au
public, et de l'école du roman psychologique encore en pleine
floraison ( c'était plutôt aux contes philosophiques du xvmesiècle
qu'il fallait remonter si on voulait absolument trouver à Paludes
quelque ancêtre). Mais surtout, ce livre traitait, poétiquement,
de certains problèmes qui n'avaient encore commencé à préoccuper qu'un petit nombre d'esprits, et seulement parmi les
très jeunes gens. Et il donnait une solution à ces problèmes.
En effet, « le contrôleur, le contrôlé, celui qui veut lever les
contrôles, et celui qui ne sait pas y échapper &gt;l sont également
ridicules et font les frais de cette jolie comédie. Mais n'est pas
ridicule celui qui échappe .aux contrôles malgré lui, parce q~'il
ne peut pas ne pas y échapper, parce qu'il ne peut pas fai~e
autrement, - celui qui, dès qu'il est libre, sort de Pans
parce qu'il est comme aspiré par les gares, entrainé par les
grands « rapides », - celui qui échappe aux contrôles
parce que c'est sa destinée, et qui,·ou bien ne s'aperçoit mê~e
pas qu'il y échappe, ou bien regrette d'y échapper et sen
excuse, et pense que c, c'est mal». Cest à ce dernier que va la
sympathie d'André Gide, parce qu'il y a dans ce personnage un
conflit dramatique qui l'intéresse, et l'intéressera toujours ; ~t
c'est essentiellement ce qu'un jeune critique esp~nol,_M, Maa::
chalar, a_Epelait récemment« le paludisme d'André ?id:». Avec
ce personnaoe-là
finit la comédie, et une
autre histoire comb
.
mence : celle des Nourritures Terrestres.
VALERY LARBAUD

*

*

*

TANT PIS POUR TOI, par Gérard d'Houville (Fayard).
Le joli conte de Géra~d d'Ho~ville est un peu !on_g, ~ton ::
laisserait tomber volontiers plusieurs pages. Mais Il aioute .
bon livre au rayon de littérature féminine qui met aujourd'hm
dans notre littérature le poids d'un rayon de miel. Peut-être

NOTES

97

est-ce ~n ?eu trop joli ~t tarabiscoté. Marinette plaît beaucoup,
elle_ plair~1t ~avantag_e si. elle avait moins d'esprit, si elle cherchait moms a en avoir, s1 elle en aveuglait moins son renard
argenté et son brave homme d'amant, auteur d'un ouvraoe sur
la Fem_me et l'tîme avant le Concile de Trente. Les jeunes fiÜes du
catéchisme de p~rs:vérance, à Saint-Honoré d'Eylau, apprennent en effet au vicaire éberlué qu'une âme a été reconnue à la
femme, p~r le Concile de Trente, à une voix de majorité, comme
la Répu?lique. Je ne sais si un concile de femmes, réuni par la
~on moms authentique papesse Jeanne, en eût reconnu une à
1homme. En tout cas Tant pis pour toi me paraît bien un plaidoyer contre cette opinion, et l'auteur etît préféré en attribuer
une à_ ~~olphe, un nom si mal porté chez Benjamin Constant et
réhabilite par le renard argenté de Marinette. Remy finit tout de
même par en avoir une à la minorité de faveur, par charité. Les
Grecs avaient fait de Psyché une femme. Gérard d'Houvi!Ie lui
fait perdre ses ailes auprès de l'homme:
Ces ailes de flamme légere qui me brûlaient en m'emportant et
que tu n'osas jamais suivre, ces ailes ne sont plus que fumée. D'abord
pour te plaire, à ton foyer, je les ai abaissées et fermées · puis tu les
. étc'.gnis pesamment sous les cendres de ta sagesse et des ~onventions
~iales et fa~iliales, sous la suie du noir possible, sous la poudre du
~sâtre ce qui se fait. Elles ne palpiteront plus jamais à tes yeux à la
fo1S prudents et éblouis. Plus jamais, jamais; par ta faute ; tu les
regrettes ? Hé!as ! hélas ! tant pis pour toi.
Eh oui ! la femme c'est l'âme, la femme c'est l'amour la
femme c'est le génie.
'
Et quand, par-ci, par-la, un homme a du génie, le ·genie, cette
autre forme de l'amour, eh bien I ce génie lui vient de sa mère.
Mais pourquoi les mères en ont-elles si souvent privé leurs
filles ? Et puisque Gérard d'Houville en a incontestablement
est-elle bien s-ôre de ne pas le tenir un peu de son père ?
'
* **

ALBERT THIBAUDET

ANICET, par Louis Aragon (Editions de la Nouvelle
Revue Française).
. Entre le moment où il sait lire ( et peut-être avant : la tradition des nourrices est aussi conventionnelle que celle des pro7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

fesseurs) et le moment où il est mithridatisé par un artifice de
l'instinct contre les livres, l'homme est un vieillard. Ses premiers écrits sont les mémoires de sa vieillesse.
Mais parmi les radotages qui décèlent l'écrasement de l'esprit
sous les lectures accumulées pendant des milliers d'années, la
jeunesse d'un Anicet perce déjà. Aujourd'hui, je suis d'humeur
à ne goûter en lui que cette saveur moderne : Anicet aime les
femmes. Voilà qui est nouveau, voilà qui est de demain. Voilà
qui rejette en arrière cette fameuse c&lt; fin de siècle )&gt; ou plutôt
tout ce lointain xrx• siècle, au cours duquel à cause d'une mauvaise bygiène l'homme a été se brouillant de plus en plus avec
la femme.
Mais Aragon, prisonnier encore de l'idéalisme de ses aînés,
ne parle pas crûment de ses préférences ni de ses actes.
Jacques Rivière a écrit que la littérature française avait été
plus loin que nulle autre dans la voie de la sincérité. Au contraire, l'exemple de cette litJérature souligne un certain mensonge de toute ,littérature. Car enfin les Français so~t connus
dans le monde pour le goùt qu'ils ont de l'amour physique i
eux seuls, dans les temps modernes, ont courageusement poussé
à la fois l'aventure sentimentale et la quête du plaisir, et aYOUé
dans leurs mœurs les conquêtes qui en ont .résulté.
Eh bien ! ils n'en lai.ssent rien passer dans leur littérature, ou
si peu, ou d'une façon si dissimulée, si convenue, si hypocrite,
Oui, les Français sont plus hypocrites que les Anglais, car su
ce chapitre les Anglais n'-avaient rien à cacher, tandis que les
Français avaient quelque chose à dévoiler.
On peut s'en rendre compte aujourd'hui à la lumière récente
d'un événement littéraire qui marque décisivement une étape
des mœurs.
Il faut que l'histoire naturelle de l'homme ose entamer
l'étude de l'homosexualité pour qu'on s'aperçoive gue toute la
psychologie de l'amour dont nous nous repaissons depuis trois ou
quatre siècles n'a été qu'une perpétuelle dérobade, un leurre
constant. A toute cette littérature française qui s'est fait une réputation d'audace en multipliant les allusions à notre souci, à notre
ressort essentiel ; l'action ·génésique, je préfère la littérature
anglafse qui au moins s'est abstenue entièrement et s'est privée
loyalement du bénéfice d'un faux cynisme, puisqu'elle ne pou•

NOTES

.

.

99

va1t en vemr à la démarche seule importante à l'étud
.
·
•
e vraiment
réaJ'.1ste. J'aime
mieux
un roman
. d,
1
.
.
ang ais ont le lecteur peut
croire que Jamais les personnages
f
.
, .
ne couc 11ent ensemble qu'un
roman r~nça1s, o~ rl paraît, par mille détails précis mais inefficaces, qu on ne fait que cela mais ou les eff, t
.
sur la
h l · d f:
'
e s qui en résultent
• psyc o og:ie e açade sont soigneusement ignorés
Tout est donc à recommencer (M 0 .
. ., ·
·
·
on reu,.comme J exaaère
mais cette note peut-elle être autre chose
'
b
bd '
· A
qu une outa e ~)
Lou1s
ragon ne commence pas. Il finit.
.
Cela est conforme à la nature d'une œuue
. d'1te « de Jeu
.
nesse ». Aragon fi nit, Araaon liquide Et l
_ç
,
o
•
ce a encore est
cou.1orme a la destination du Mouvement Dada e t
. d
liquidation des firmes littéraires du xrxe siècle ;en~ r~p;se e
des métaphores, des formules.
.
'
a encan
A demain les affaires sérieuses.
Attention au prochain Aragon.
En attendant, il a le droit pour nou fi
tu·I te aIIèare
.1
.
s gurer sa
parmi es ru mes du romantisme, du symbolisme de l'
n· b
risme d'
,
apo ma. ' emprunter un peu à Voltaire son mode d'écritu
N
craignez rien, il n'en est pas pour cela néo-classîqu/\1ai:
Breton, Soupault, Eluard, Rigault, les jeunes dadas de p .
sont prudents, la plume à la main. C'est ainsi q l
ans,
rade A
d .
ue eur camaragon, quan ri entreprend de relater ses
.,
explo t'
c ·
prem1eres
ra tons, Letgnant de ne pouvoir encore à .
d
trouver so
tyl
h •.
vingt- eux ans
' n_ s . e, c o1s1t de se soumettre formellement à
11D modele illustre. Ces garçons sont fo t
1
est menaçante.
r sages, eur sagesse
*
P. DRIEU LA ROCHELLE
* *

L'ÉCUYÈRE, par Paul Bourget (Flon-Nourrit).
fi

~j Paul Bo~rget, toujours balzacien, nous offre en volume le

;~~ e:o~ q~'1l s:est diverti' naguère à écrire pour le Gaulois.

. l h1sto1re de la fille d un maquignon ano-lais courtisée
Pllls abandonnée par le jeune c0mte Jules de Mal'
'
se tue de désespoir.
igny et qui
r,: Le front qui n'était pas três haut mais dan
1
duquel
hré
'
s a coupe
un
p
nologue
et1t
retrouvé
le
siO'ne
de
la
volonté
dé''
révélée
J
(
b
ia
So
pa: e men~on. » . p. 6) - c( Quel âge avait-il alors ,
n extrait de naissance lui aurait donné trente c·
·:·.
- tnq OU CIO-

�.NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rno

quante ans que yous n'auriez été étonné n_ï dan~ un cas, ni da~s
l'autre ... En réalité à cette date de r902, il avait quarante-trms
ans. &gt;J (pp. 9·IO) - « Son père lui faisait un peu jouer le ~ôle
du&lt;&lt; mannequin &gt;&gt; dans les grandes maisons de ~outure. Qui ne
sait que l'on appelle ainsi les jolies filles chargees de.•· e~c ... ~
(p. 22 ) _ &lt;c Son caractère se trouve avoi; exercé une action s1
directe sur la suite de cette aventure, qu avant de pousser plus
loin ce récit il est indispensable d'en donner un crayon· » (p. 4r)
_ " A sa mère elle était redevable de ce tour d'âme, osons le
mot. &gt;&gt; (p. 14) _ &lt;&lt; Les plus menus faits de la nature, ,s'ils sont
regardés de près, peuvent servir, pour un observateur, a dém1on·
trer de grandes lois. &gt;&gt; (p. 43) - « Ob! sba11te I sb~me ·' ~
(p. 157) - « Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui d: nos
fiançailles ? - Ah ! mon aimé l osa•t•elle répondre. Et delle•
même, lentement, elle se pencha et mit son front sous les l~vres
du jeune homme. n (p. 1 55) - « Cet air de femme très nche,
si déplaisant lorsque la femme très riche n'est pas, en même
temps, une très grande dame. » (p. 225).

*
LES JUIFS OU LA FILLE D'ÉLÉAZAR, par Elissa
Rhaïs (Plon-Nourrit).
Ce livre de mœurs juives algériennes où l'intrigue romanesque existe à peine et n'est que prétexte à descriptions ne
fait oublier ni les Enfants dit Ghetto de Zangwill, ni l'Om,bre
de ta Croix des Frères Tharaud. Bien mieux, il les rappelle 1uo
et l'autre : le mariage manqué de la fille d'Éléazar ressemble
beaucoup au mariage manqué des Enfants du Ghetto et le dénoue·
ment imaginé par Mme Rhaïs est une variante de la fin ::
l'Ombre de la Croix. Rencontre fortuite sans aucun doute et to

à fait explicable.

.
.
·
Cette nouvelle peintute de mœurs israélites est-elle aussi
fidèle que les précédentes? Nous n'oserions l'affirmer. La
d curnentation de Mm• Rhaïs nous semble insuffisante et. som·
o
maire.
Nous relevons dans son 1·ivre tant d' erreurs au point
. de
d
vue judaïque que nous sommes mis en défiance sur l'exactttu e
1 . &lt;&lt;

Oh ! honte 1 honte l »

roi

de tout ce qui concerne l'hébraïsme proprement algérien. Bornons-nous à signaler une seule hérésie, celle que Mm• Rhaîs a
commise au sujet de Souccot ou Fête des Tentes. Elle prend cette
fête pour une commémoration de la sortie d'Égypte (page n)
alo:s qu~ c'est la fête des récoltes dont le Deutéronome (xvr,
13-15) dJt: cc Tu célél,reras la Fête des Tentes qua11d tu rentreras

les produits de ton aire et de ton pressoir et tu te réjouiras pendant
la Jite et avec toi to11 fils el ta fille, ton serviteur et ta servante, le
lévite, l'étranger, l'orphelin et la veuve qui serout dam tes murs. )&gt;
Et bien loin ce soir-là de proclamer la supériorité des Juifs sur
les Gentils (p. I 2 ), il est prescrit, durant Souccot, d'offrir
soixante-dix sacrifices expiatoires pour les « soixante-dix
nations », pour tous les non-Juifs et pour le bonheur de
l'Humanité.
Ce serait là faute vénielle si Mm• Rhaïs avait interprété l'âme
juive avèc plus de perspicacité que les rites. Mais eUe donne à
ses Juifs une modestie, un mépris des choses d'ici.bas, un
~ppé~it e sacrifice qui sont purement chrétiens, mais qui
Jamais n ont caractérisé les Juifs. Les héros de Mme Rhaïs ont de
la grandeur, mais une grandeur qui n'a rien de judaïque. Sans
compter les naïvetés de cette espèce : « Peu nombreux étaient
ceux qui osaient contredire Rabbi Éléazar dans la version qu'il
apportait des textes du grand Livre» (p. 3), comme si le propre
d'un Israélite pieux, en matière d'exégèse biblique, n'était pas
de discuter tout, ftît-ce 2 et 2 font 4.
. Le livre de Mme Rhaïs ne manque certes pas de talent : il est
vivant, grouillant et, s'il n'est presque jamais émouvant, il est
fréquemment amusant et savoureux ; mais il ne contient par
malheur que la chose 1a plus insupportable peut-être - parce
que la plus insincère - de toute la littérature: un èxotisme de
pacotille.
BENJAMIN CRÉMIEUX

f

.

* *

NOCTAMBULISMES, par Jean de Tiuan, édition ornée
d'un portrait de l'auteur par Ma:&gt;..--ime Dethomas et de dessins
de Maun"ce Barraud (Paris, Ronald Davis).
M. Francis Carco a eu l'idée de réunir en volume les chroniques publiées naguère par l'auteur d' Ai111ù11ne dans le Mercure de France et qui alimentèrent, concurremment avec celles de

�I02

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAISE

Jean Lorrain les réveries des jeunes littérateurs provinciau_x _e~
proie au désir de connaitre la cr vie de Paris». Tout cela a ;·1eilh
comme tout ce qui suit la mode de trop près et de trop pres les
contours du pittoresque quotidien. .
, . .
Mais Jean de Tjnan est un précurseur; ou plutot 11 a m_venté
un genre littéraire en augmentant le domaine de la cnt1que
d'une province pleine d'attraits. Ceux quj découvrent le charme
du cirque et des music-hall ont, comme on di~, quel1ue retard .. .
oc ... K ous verrons près de beaux athlètes bien l~1sant~ ( quaoc rante-six centimètres de tour de bras) des Japona1sfinsiongler
« avec le vent d'un éventail ; Footit vexera Chocolat ; les
« acrobates fuselés souriront ; les petites filles serreront les
cc lèvres en glissant sur les fils de fer balancés ; les patineurs
oc croiseront l'allongement tournoyant et penché des sou« p les ses. ))
Ces lignes charmantes sont datées de r 897. Les _règles d'un
o-enre y sont déjà fixées. Les dessins que M. Maurice Barrau_d
; fait pour orner ce livre sont très supérieurs à ce qu'on a,.ut
pu voir de sa façon, jusqu'à présent. Quelques f\,o-ures _de
femmes montrent une bestiale et touchante douceur, bien
observée et rendue avec simplicité.
ROGER ALLARD

*
* *
POÈMES, par Henry J.-M. Levet, précédés d'une conversation de MM. Léon-Paul Fargue et Vale1y Larbaud.
(La Maison des Amis des fü'.res.)
Henry J.-M. Levet fut vice-Consul àManil_Ie ~t à Las P~lmas,
après avoir été poète à Paris et chargé de m1ss10n dans l I~de.
Il mourut en 1906, à trente-deux ans. Léon-Paul Fargue qmfut
son ami Valery Larbaud qui fut son premier et reste son flus
fervent ;dmirateur se sont réunis pour assembler, en une mince
plaquette, le meilleur de sa production poétiq~e. et ~e P:ésen:er
dans une conversation-préface où les curieux d histoire httfoure
trouveront beaucoup à glaner.
Cette voix qui Yient d'outre-tombe et s'élève d'entre les morts
a nonymes avec la couleur de son inquiétude, la forme de son
sourire, les' apparences les plus légères et les pl us su bt il e,s de la
vie ne s'écoute pas sans attendrissement . Avec elle, grace au

li'OTES

•

IOJ

commentaire plein d'allées et de venues de Fargue et de
Larbaud, c'est toute l'époque 1900 qui surgit, et la génération
qui anit alors vingt ans semble se refléter toute en Levet.
Exposition Universe!le, Président Loubet, Universités Populaires, voix enrouées à force d'avoir crié « à bas les Juifs! » ou
«à bas l'armée )), tout cela. débouchant sur une esplanade de
lassitude, sillonnée d'automobiles sur pattes d'araignées, à muffie
plat, et qu'il n'y avait pas encore moyen de prendre littérairement plus au sérieux que la philosophie solidariste du radicalisme triomphant. Le sport n'avait encore que des vertus bourgeoises. Le désir d'évasion par l'ironie, le paquebot, le dandysme, le noctarn bulisme, le stendbalisme renaissaient phis forts
et plus fantaisistes que jamais. On pense à cette époque de la
Régence de Louis XIV où les poètes de cabaret et les rimeurs
de mazarinades triomphaient et faisaient rêver Molière, Racine,
Boileau, Jean de Tina.n, Alfred Jarry, Jean de Mitty, Marcel
Schwob, P.-J. Toulet, Félix Fénéon . .. à travers ces noms, on
glisse doucement du symbolisme à la poésie innommée d'aujourd'hui.
Levet fut l'un d'entre e~x. Ecoutons Fargue : « Un jour, à
quatre heures du matin, l'été, la soupe aux: poireaux-pommes de
terre, très poivrée, mangée au guichet du Canal Saint-Martin !
Les Halles !. .. Le lendemain, les beaux bagages, les porte-habits
en cuir, ... les cannes de Brigg, les cravates de Charvet, ... les
cabanes de la zone stratégique et les bouquins sur Tombouctou-la-Mystérieuse, les beaux catalogues de taiHeur et le
comique rèche anglais.. . Levet avait une mémoire poétique
extraordinaire, sachant par cœur une grosse partie de Victor
Hugo, de Musset, de Baudelaire.»
Et Yoici Larbaud : &lt;c Comme la vie et les préoccupations de
notre groupe étaient différentes de celles du groupe de LeYet, à
quelques années d'intervalle! Peu de nuits blanches, peu de
femmes! » ... cc Nous nous tournions vers l'étranger pour voir
s'il n'y avait pas là quelque chose de plus neuf encore ... C'était
alors que j'avais découvert Wihtman. »... c&lt; Ce que je-cherchais, c'était le poète qui eût été le successeur à la fois de
Laforgue, de Rimbaud et de Walt 'Whitman. Et voici qu'il me
sembla presque l'avoir trouvé ... »
Trois Cartes Postales de Levet reproduites par l'Effort de

�to+

• LA NOUVELLE REVUE

Toulouse avaient suffi pour bouleverser et enchanter ainsi Larbaud, intrépide explorateur de la littérature mondiale. Ne
nous en étonnons pas. Levet orientait définiti.vement Larbaud
vers ses Poemes et on peut le tenir pour le précurseur de
Barnabooth, du Calumet d'André Salmon, de Paul Morand, de
Blaise Cendrars, de Mac Orlan, mais, Larbaud e'Xcepté, aucun
de ces poètes épris de voyages, d'aventures et d'humour ne l'a
connu.
Ce précurseur, il ne l'a été que dans ses Cartes Postales. Ses
premiers poèmes habiles, mais peu personnels ; son Drame dt
l' Allée verlainien n'en laissaient rien prévoi.r. Le Paviilan, tout
imprégné de Mallarmisme, annonçait déjà plus d'originalité.
Quant aux Cartes Postales, elles nous charment encore, si
elles ne nous étonnent plus. Citons la première :
L'Armand-Bébic (des Messageries Maritime.)
File quatorze nœuds su.r l_'Océa11 ltzdien ...
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comnu avec la main.

- Miss Roseway, qui se rend à Adelaide
Vers le Sweet Home au jian,:é australien,
Miss Roseway, helas, n'a cure de m011 splutt;
Sa 101-gnette sur les Lnqmdives, au loin ...
- Je vais me prépa1·er - s,ms entrain I - pour la füe
De ce soir : sur le po11t, lampions, danses, romances
(Te dois accompagner Miss Roseway qui quête
- Fort getztimmt - pour les familles des marins
Naufmgés !). Oh J qu'm une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l'entraine sans violence
Dans un naufrage oil- Dieu reconnaitrait les siens ...
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *

LA ROMANCE DU RETOUR, par Jean Pellerin,
avec un portrait de l'auteur par Raoul Dufy (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
C'est dans le rythme des strophes du Paris ridicule de l'infortuné Claude Lepetit et dans le rythme de Ménard écrivant à

NOTES

105

son ami Flotte pour vitupérer les actions du siècle un poème
en quarante-trois strophes d'une inspiration curieuse, d'un
modernisme de qualité et qui n'emprunte à nos deux noms
précités que la belle facture des vers, selon les traditions d'une
époque où l'on considérait la poésie à la fois comme l'expression de la suprême éloquence et de la plus grande perfection
du style. ·
Jean Pellerin, poète mobilisé, promène sa mélancolie sur un
Paris dont les spectacles attristants se parent de la puissante
personnalité d'un soldat distingué : ·

Oui, c'esl pour ces larves sans charmes
Que Pellerin porta les armes
Et dormit au ca11tonneme11t.
Ce qu'il faut louer dans ces quelques pages qui, à mon avis,
contiennent un des plus beaux poèmes ·de notre temps, c'est
l'humeur du poète et sa façon d'exprimer des sentiments publics
à la manière d'un homme très cultivé de 1921. Le pittoresque
et la fantaisie peuvent rajeunir éternellement le domaine des idées
où toutes les places sont prises. Pellerin est un de nos poètes
fantaisistes les plus remarquables, comme P.-J. Toulet, comme
Salmon, comme Francis Carco, comme Tristan Derême. Je
préfère toutefois Pellerin à Toulet, parce que chez ce dernier
le souci de passer pour un excellent grammairien le conduisait
à des fantaisies acrobatiques d'ailleurs amusantes. Jean Pellerin,
qui possède une noble connaissance de sa langue, utilise cette
connaissance avec mesure. Mais j'aime également P.-J. Toulet.
Cependant il est bon de remarquer que, de nos jours, un homme.
possédant sa grammaire peut susciter des admirations qu'en
d'autres temps on réservait pour les meilleurs élèves de quatrième classique. f aime la Romance. du Retour parce que ce
poème, en dehors de sa forme parfaite, déroule - une frise
peuplée de personnages dont la fantaisie n'est pas sans amertume. Ces q1.1arante-trois strophes symbolisent une époque que
les générations futures pourront revivre admirablement, d'autant
plus que les images serties dans ce joli poème ne leur laisseront
rien à inventer.
Ah! Jean Pellerin, votre muse est une fort jolie fille de
I 921. Nous savons les noms célèbres de ceux qui l'habillent,

�ro6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de ceux gui dessinent ses attitudes : cette jeune et charmante
enfant à gui vons avez dédié cette image gracîeuse:
Un sourire vient se loger
Au plus tend1·e coin de ta boucbe :
Lème ton visage. que touche
Le bouheur
crayon léger.

ai,

PIERRE MAC ORLAN

*

**

ANTHOLOGIE DU FÉLIBRIGE
tome I (Collection Pallas).

HOTES

démarque d'un bout à l'autre de son dictionnaire ? Et ce n'est
pas de Roumanille gue nous tenons le nom du véritable auteur
du
, Curé
à de
,. Cucugnan.
. . Tout cela, évidemment, chez les l'rél"b
1 res,
c est _e 1_1magmat10n et du soleil, et à Dieu ne plaise que je
~ouha1te a ces charm~nts poètes un Edmond Biré. Mais jamais,
a_ elle s_eule, Ja,date_ mise pa'. Crousilhat sur une page, d'ailleurs
s1 méd10cre, d un ~vre publ~é en 1864, ne me paraîtra une preuve
suffisante pour retirer à Mistral la gloire d'avoir im·enté son
admirable strophe.

PROVENÇAL,

Cette anthologie, qui comprendra encore un volume de poésie
et un volume de prose, est la bienvenue. Les œuvres de beaucoup de félibres sont aujourd'hui épuisées, et il est bon qu'on
ait sous la main quelques vei:s agréables à évoquer avec les noms
de Giéra, de Tavan, de Mathieu, de Bonaparte-Wyse. Les
notices, suffisantes, sont en génér:al extraites du solide ouvrage
de M. Ripert sur la Renaissance PrO'llençale, auquel il faut espérer
que l'auteur donnera bientôt une suite. On trouve dans cette
Anthologie la Dideto, de Crousilbat, mais non la solution de
l'énigme qu'elle paraît continuer à poser. Par gui a été vraiment
créée la strophe de Mireille, aussi consubstantielle à la poésie
provençale du xrxe siècle que la terza rima à la poésie italienne
du xrue? S'il faut en croire !'Anthologie et M. Ripert, l'honneur
en reviendrait à Crousiihat, puisque son poème est daté du
r•"juin 1849. Mais il y a longtemps que nous avons renoncé,
dans le Nord, à traiter Chateaubriand, Vigny, Hugo, selon la
méthode hagiographique, et nous ne nous gênons pas pour mettre
en lumière les altérations qu'ils faisaient sciemment subir à la
vérité dès qu'il s'agissait de leur gloire. Une méfiance analogue
ne serait pas inutile avec les poètes d'oc. Comme Vigny a antidaté certains Poemes antiques, comme Hugo a antidaté beaucoup
de pièces des Contemplatio11s, il est très probable que Crousilhat.
quand il a publié La Bresco en 1864, s'est donné l'honneur
d'avoir été le précurseur de Mistral, en mettant la date de 1849
sous une pièce faite ou tout au moins refaite après Mirtille.
Selon le proverbe du pays de M. Maurras, Mistral avait pris
assez de poisson pour s'en laisser dérober un peu. Lui-même at-il cité, dans le Trésor du Félibrige, le nom d'Honnorat, gu~il

ALBERT THIBAUDET

SAINTE-BEUVE. L'HOMME ET LE POÈTE, par
Louis-Frédérz'c Choisy (Plon).
Ce I_i~'T; vie~t prendre_ rang par~i les nombreux exposés qui
o_nt déia eté faits de la vie et de 1 œuvre de Sainte-Beuve. Il
a1oute peu à notre connaissance et ne modifie guère l'image
courante _du ~ritigue, mais il donne un bon résumé auquel
on souha1tera1t une bibliographie, faisant suite à celle de
M. Michaud, un peu ancienne aujourd'hui, M. Choisy ne retient
pas les accusations si fréquemment lancées contre Sainte-Beuve
p~r ceux qui ne l'aiment pas, et dont M. Vandérem, dans un
piquant et artificieux article, donnait récemment la dernière
version. C'est tout le problème de la critique gui se pose d'aille~rs à son sujet, comme tout le problème de l'art se pose au
d~ Flaubert 1 et toutle problème de la poésie au sujet du
mantisme,. etc est pourquoi tous trois resteront encore longtemps des su1ets de discussion passionnée. Et la discussion a
encore des raisons plus vulgaires de ne pas chômer : M. Choisy
su r 1es qmnze
·
chapitres de son livre, n'en consacre qu'un à Port-'
Roval
.
.
. a' rTT"1ctor et A de·ze Hugo. Et comme biographe il
,- , mais trois
na ~as_tort. Sainte-Beuve, en imprimant le Livre d'Amour,
sa,·a1t bten que sur ce pivot avaient tourné toute sa vie morale
et sa vie littéraire. Le problème n'est pas encore éclairci. « La
:ture ~es rappor'.s entr~ Sainte-Beuve et madame Hugo, écrit
. · ChoJSy, reste 1ncertame. Nous ne croyons pas à la chute
l~tégrale, pour plusieurs raisons. » Il est exact' que les précisions du Livre d'Amour ne sont pas probantes, et que le passao-e
de Volupté cité par M. Choisy peut après tout s'appliquer a~x

:;iet

�108

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

relations de Sainte-Beuve et d'Adèle. Et cependant il y a dans
toute cette correspondance et dans tous ces vers, et dans la nature
de Sainte-Beuve et dans l'éternelle nature humaine, quelque
chose qui ne nous trompe pas : ces amours sans doute se sont
noués et dénoués comme tant d'autres. Ils ont eu leur part dans
cette impression d'enlisement, d'échec et de chute que son existence lui donne à lui-même à partir de Volupte. Car Sainte-Beuve
s'est considéré comme un sacrifié et un malchanceux de la littérature. On lui reproche toujours de n'avoir pas compris ses
grands contemporains. Celui qu'il a le plus méconnu, c'est
peut-être lui-mêm~.
ALBERT THIBAUDE!

* *

JÉROBOAM OU LA FINANCE SANS MÉNINGITE
par Paul Laffitte

(La Sirène).

'

Il ne suffit pas que quelques pièces ou quelques romans
a_ïent été consacrés à la question.d'argent, pour qu'on puisse considérer chez nous la psychologie financière comme explorée. La
Bourse joue un rôle important dans notre littérature, mais elle
y sert surtout à provoquer des crises, à modifier brusquement
la situation des personnages ; elle est moyen, non but du livre.
Les mobiles qui gouvernent la majorité des Français dans leurs
préoccupations fi.ancières ( et en nul pays le nombre des citoyens
qui placent des économies n'est si grand), ces mobiles restent
obscurs et plutôt mystiques que raisonnables. Rentes, dividendes, accroissements de fortune, ces termes font partie d'un
vocabulaire religieux dont il est décent de n'user qu'à voix
basse. Comme le médecin ou le prêtre, dont ou ne discute pas
la compétence et dont on exécute les volontés, mais sans le
crier sur les toits, on entoure de respect le notaire ou l'agent de
change avec une foi muette dans les rites auxquels ils président.
La conduite du public n'est gouvernée que par quelques vagues
maximes, plus semblables à des refrains de nourrices qu'à des
règles sensées. Ce qui nous manque pour combattre cette
néfaste docilité, ce ne sont pas tant des ouvrages techniques ni
des catéchismes de Bourse, toujours tendancieux, mais des
traités vivants, amusants, pamphlets ou diàlogues, qui transportent la question sur un plan quotidien et familier, où le bon
sens de chacun puisse enfin s'exercer. Les écrits de cet ordre

NOTES

109

abondent en Amérique ; voici qu'à notre tour, nous en posséd?n~ un, spirituel, caustique, qui dégonfle à courageux coups
d épmgles les mythes de Phynance. Ce n'est pas ce petit volume
qui réformera les mœurs, mais c'est à force d'éveiller l'attention, comme il le fait, qu'on finira par empêcher le pillage ùe
la France par les grands établissements de crédit et le détroussement des petites gens par les aigrefins.
« Les affaires, dit Jéroboam, n'ont rien à voir avec le commerce, l'industrie ou l'agriculture. Les affaires, c'est une tourn~re d'_esp~it... Les ~ffaires sont une puissante source de poésie,
d tmagmat10n, de pittoresque. Poète et financier, deux mots,
une même personne. Les financiers sont des poètes ignorants.
« Les affaires ne sont pas les affaires ; les affaires, c'est le
boon~, c:est-à-dire l'emballement irraisonné, la fièvre mystique,.
le fét1ch1sme, la foi au gri-gri.
'.c Ne mett~z pas vos œufs dans le même panier, dit le capitaliste français. - Au contraire, répond l'homme d'affaires
améri_cain, mettez tous vos œufs dans le même panier; mais
surveillez le panier. On voit bien que M. Carnegie ne parle pas
aux capitalistes français. Car surveiller le panier, c'est travailler r
et en France le capital est paresseux. Etc. ,i
. On voudrait citer presque toutes les maximes de ce petit
hvre. Le gros banquier Jéroboam connait son monde et a bien
de l'esprit. Souhaitons qu'il n'en reste pas là.
JEAN SCHLUMBERGER ,

** *

PICASSO ET LE « RESPECT DE LA NATURE &gt;,.
Aucun artiste, plus que Picasso, ne requiert l'attention et ne
sollicite l'étude ; nul mieux que lui ne semble fait pour décourager les faciles procédés d'analyse auxquels se complaît le
public. Au vernissage de l'exposition Picasso, un poète habitué
à reconnaitre d'un seul coup d'œil, dans un salon, les œuvres
de ses amis, demandait, éberlué par tant de diversité : « Mais
où donc est Picasso dans tout ceci? » C'est une opinion communément acceptée que le peintre des Arlequins n'est pasencore arrivé à se « trouver », qu'il est dévoré d'inquiétudes,
et que trop d'intelligence, et un œil trop opiniâtrement fixé
sur soi-même l'empêchent d'acquérir cette perso1111alité à.

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

laquelle aujourd'hui, pour la première fojs dans l'~istoir~ de
l'art, public et artistes attachent une importance primordiale.
Le secret de l'incompréhension à peu près générale dont souffre
Picasso réside dans ce fait que l'im:igination, chez l'inventeur
du cubisme est d'une puissance singulière: j'entends l'imagination technique, la seule qui compte, en dernier resso_rt. En
effet, si l'autre imagination ( dont les Trois Mousquetaires ou
le Radeau de/a Méduse sont des produits connus), subjugue la
multitude, rien n'est moins capable de l'intéresser que cette
faculté, si rare, qui suscite un renouvellement constant des
procédés d'expression.
.
L'impressionnisme, qui réagit contr~ l'anecdo'.e p1ttoresq~e,
et qui réhabilita les sujets pauvres, défrn~ les pemtres de mille
soucis littéraires. Cependant, avant le cubisme, un trop rand
nombre d'entre eux s'obstinait à traiter d'une façon sentimentale, donc anecdotique, ces motifs simples. Trop de compl:isance à noter les reflets, à historier un tapis, à compter des ?lis,
risquait d!alanguir et de diminuer les fac:ultés purement picturales de l'artiste. C'est alors que Picasso imagina de reprendre,
jusqu'à épuisement, non de ses facultés inventives, mais de
son caprice, le même sujet, et d'en donner autant de représe~tations qu'il y pouvait trouver de motifs à inv:ntion. Uner 1tare et un compotier de fruits sur un guén.don,_ pr~s d ~ne
fenêtre, lui fut, durant deux ans, une source rnfime d U1sp1rations plastiques. On pouvait voir, à cette exposition,. deu.x
épreuves différentes, si je puis dire, de cette photo.graphie misensible mi-intellectuelle que pratiqua Picasso, de cette nature
morte.
Un peintre d'un autre âge et d'une autre école, que je rencontrai à cette exposition, me demanda, révolté de tant d'ar~itraire, pourquoi le peintre cubiste s'etait permis de do~ner, des
objets, une expression si imparfaite. « Que reste-Hl de ce
compotier? me disait-il : une vague rondeur et un embryon de
pied · les fruits ne sont plus que trois petits cubes. » Et mon
com;agnon de s'îndigner des libertés monstrueuses prises par le
pt:intre avec la Nature.
Je m'emparerai de cette occasion pour m'attaquer à ce res~ect
attendri de la nature que prêchent tant de critiques. Ils oublient
· ent, est le
qu'un devoir au moins égal à ce1m· ·qu•·1
1 s pr·é·coms

NOTES

III

respect de la Peinture, et qu'un regard trop candidement posé
sur l'extérieur ne parviendra jamais à y distinguer les lois de
l'art. Qui se chargera de délimiter le domaine naturel qui ressortit
au jugement du peintre? Pour mon compagnon, la Nature en
l'occurrence, se limitait à l'objet matériel, compotier de porcelaine blanche, empli de fruits bien définis. Le rapport du ton de
ce compotier, à ce qu'il m'affirma, avec le ton des fruits et le
ton du fond, doit uniquement constituer le sujet du peintre:
tout le reste n'est que littérature . Les toiles de Picasso, fruits
d'une investigation sagace, multiple, exhaustive au plus haut
degré, étaient la meilleure réponse à fournir à mon contradicteur. L'imagination de celui-ci est courte, d'une seule pièce,
elle ne peut concevoir qu'une unique expression de la réalité.
Le portrait de la nature-morte une fois tracé, il n'y a pas place
dans son esprit, pour une seconde œuvre. Est-ce à dire qu'un
~
.
exercice aussi exclusif lui permet de représenter Intégralement les éléments présents à ses yeux de cette nature tant
a dorée? Pas du tout. Peindre est essentiellement opérer un
choix parmi les éléments contradictoires que nous offre un
spectacle. L'artiste le plus fidèle aux exigences classiques ne
. peut donc créer une œuvre qu'en sacrifiant mille forces virtuelles à celles que l'habitude lui fait presque machinalement
adopter. Ce qui fait que c'est lui, mon compagnon, qui pratiquant dans la multiplicité des formes vivantes un tri prévu sert
la cause contraire à celle qu'il exalte. Adopter une attitude déjà
prise par le voisin, n'est-ce pas, en quelque sorte, manquer de
déférence à l'égard de la Nature, qui renouvelle sans cesse, chez
nous, le sentiment que nous avons d'elle?
Picasso, et après lui quelques rares artistes qui ne sont pas
uniquement des intellectuels, ont appris à varier l'angle de
leur vision, et négligeant du même coup les perspectives usées
et les formes classiques d'expression, ont mis .au jour de-s
mondes insoupçonnés, que ne reconnaît pas le terne regard des
peintres soumis à l'orientation de l'Ecole, militante ou émancipée.
Peindre le compotier dans le sens habituel, c'est reproduire
sa matière et arrêter son regard à l'anatomie de l'objet. Le procédé est bon et nous a valu entre autres maîtres, l'admirable
Chardin. Mais doubler son regard visuel d'un regard sensible

�112

113

NOTES

et neuf, et, respirant de tout son cœur, non seulement le
parfum des fruits, mais celui du jardin sur qui s'ouvre la fenètre;
oser prendre comme sujet, non le compotier matériel, bien
palpable, ovale blanc dans le rectangle gris de la fenêtre, mais
la poussée verdoyante des arbres derrière les grilles du balcon,
et l'écLitement du ciel bleu, déformant les lignes architecturales de la croisée, n'est-ce pas aussi bien respecter la
Nature?
Je demande à mes contradicteurs courtois de regarder, en
faisant un instant abstraction de leurs habitudes, cette grande
toile de Picasso d'une fraicheur impressionniste dont pourrait
s'enorgueillir Matisse, où la nappe déverse sa blancheur sur le
mur, où le vert des arbres qu'on ne yoit pas s'insinue entre les
barreaux du balcon, où la fen~tre, enfin, s'efface devant
l'irruption soudaine d'un léger et va~te ballon d'azur. Franchement, entre le dénombrement méticuleux des fruits qu'enferme
le compotier (procédé classique) et la description plastique
de l'atmosphère dans laquelle il baigne, y a-t-il une si grande
différence d'intention ?
Dans les deux cas: représentation de l'objet (abstraction
faite des forces qui l'entourent et conspirent contre son intégrité) et représentation· de son cadre pittoresque, il y a égal·
respect de la. 'ature et égale violence faite à la, ·ature. li est
impossible de sortir de cette alternative. Car il y a antagonisme
absolu entre l'objet en soi, matériel, pur, intact, et la lumière,
l'atmosphère, qui le désagrègent - sans compter ces forces
morales qu'il conviendra d'ajouter un jour à celles-ci et qui
modifient l'objet par ce que j'appellerai le choc en retour de la
sensation.
Il faut louer Picasso de bien des choses : c'est ce que je ferai
durant les loisirs des vacances ; mais surtout, à mon avis,
d'avoir eu l'audace, après Cézanne, d'exprimer, plutôt que les
objets usuels, les mille dieux plastiques qui les accompagnent,
et qui sont encore invisibles aux yeux des hommes distraits.
A.."DRË LHOTE

.
Les véritables Amis du Louvre J&gt; ont Je plus en plus fréquemment l'occasion de s'alarmer. Des événements divers
menacent notre Musée national. Hier, projet d'un tourniquet à
C[

$CS

portes, aujourd'hui projet d'achat de La rurlle de Vermeer

1~ toile l:t ~110ins bonne de cc maitre. /.a rudle ne rappelle e~
rien _le métier rtffiné ùc Vermeer; c'est une pochade, qui serait

admirable, attribuée à un peintre moins fameux, mais qui n'est
qu'une œuvrc médiocrc.-, !&gt;ignée de ce nom illustre, dont la mode
semble vouloir enfin s'emparer. - Les partis:ins de l'achat
ÎD\·oquent la rareté de f.occasio11, comme si mille occasions moins
onfreuses et plus profitables ne nous étaient offertes chaque jour!
Que l'exemple de ('Atelier de Courbet, acheté beaucoup trop
cher. parce que t~rd1vement, demeure présent à tous les esprits.
- Notre x1x• siècle français est vraiment trop imparfaitement
représenté au Lou,:re, qui ne possède pas assez de grandes
figures de Corot, m de ses paysages d'Italie; où l'on ne voit
pres_q~e pas Je tableaux de chevalet de Delacroix ; où, pour
ch01s1r plus près de nous, Seurat n'est pas encore entré, où
Cézanne et Renoir sont 'pour ainsi dire absents. Si les Amis
patent~s du Louvre ont trois millions à dépenser, qu'ils
emploient cette somme à combler les trous de notre école
française, Jean Foucquet inclus. La dente1/iere est une œuvre
suffisante pour représenter chez nous Vermeer, qui est de tous
les peintres anciens le moins répandu .• 'on seulement le florin
est trop cher actuellement pour notre maigre bour e, mais,
encore une fois, La rnelle n'ajouterait rien, qu'un peu de ridicule~ à notr.~ collection nationale. Au moment où ces lignes
~ara1tront, 1irréparable sera peut-être, hélas! accompli ; je les
hvre cependant pour que le public qui s'intéresse à ces choses
sache qu'il est peu d'anistes qui n'aient souhaité l'abandon de
ce projet, et qui n'aient désiré des critiques d'art responsables
une opposition résolue à cet inutile et coûteux dessein.
A~DRÉ LHOTE

• •
. LA MORT DE SPARTE, par jean Schlmnberger (Editions de la Nouvelle Revue Française).
La Mort de Sparte met en scène un des sujets les plus beaux et
les. moins connus de l'histoire ancienne. De là une double difficu_Jté. Il . est dangereux de traiter un des grands sujets de l'his!01re, et il est rare qu'un haut poète dramatique, averti par son
instinct, s'y essaye : il craint pour son art la concurrence de la

s

�NOTES

II4

II5

t.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réalité. D'autre part, si les personnages d'une tragédie historique, quelque importante qu'elle soit, sont peu connus du
public cultivé, la tragédie peut ~tre belle, mais cesse d'être
historique, ou ne l'est que pour les historiens qui, par profession, trouvent surtout des raisons de critiquer ce qui n'est pas
histoire pure. Je crois qu'en tant qu'œuvre dramatique la pièce
ùe M. Schlumberger a subi quelque peu ce double dommage,
qui n'en est pas un pour moi, car je ne la connais que par la
lecture.
A la lecture c'est une étude antique qui n'a en somme qu'un
personnage, Sparte, comme le personnage de Cromedeyre-leVieil était Cromedeyre. Elle est écrite dans un style dramatique
nerveux et robuste tout à fait consubstantiel à son sujet. Elle
est découpée. dans Plutarque à la manière shakespearienne,
et non pas conçue d'après Plutarque à la mani.ère des classiques
français. On sent que l'auteur lit et pense l'histoire selon un
inonvement dramatique : une belle condition de bonheur pour
qui a le goût du passé.
Mais les neuf ans que sa pièce a dü passer dans ses cartons
nous montrent qu'il tenait plus à l'approbation des auditeurs
qu'à celle des lecteurs. Et je sais bien qu'il a obtenu celle des
auditeurs d'élite qui savent élever à la dignité de la lecture la re·
présentation théâtrale. Il a pu se féliciter lui-même que ce ne fût
plus le moment en France d'intéresser les Français à la destinée
d'une nation vaincue. Il me semble cependant que, si les intérêts dramatiques de sa pièce lui semblai1:nt pevoir passer en
premier lieu, un autre sujet traité avec le même talent eût
étendu l'intérêt -à un plus grand cercle de foule : par exemple,
au lieu de fa Sparte de Cléomène devant Antigone, !'Athènes de
Démosthène devant Philippe et, au lieu de Sellasie, Chéronée.
Le public eût pu épouser l'intérêt de la pièce et les sentiments
éternels qu'elle agite, dans une atmosphère classique et connue.
La reconstitution de la scène de la Pnyx après la prise d'Elatée,
d'après le Discours sur la Couronne, eô.t trouvé dans l' Antoine
qui venait de monter Jules César un metteur en scène enthousiaste, et Paris eût vibré sans doute vers 1912 à l'unisson
d'Athènes. Mais ce qui est passé est passé. Il reste que la Mort
dt Sparte, qui est le premier drame historique de M. Schlumberger, ne saurait être son dernier.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

AINSI VA TOUTE CHAIR, par Samuel Butler, traduit
par Valery Larbaud (Editions de la Nouvelle Revue Française).

Ainsi va· toute chair parut en 1903, un an après la mort
de Butler. Il l'avait commencé vers 1870 et y travailla assez
régulièrement durant les quinze années suivantes, sans interrompre ses autres travaux, puis il le laissa reposer, pensant le
reprendre plus tard. Avant de mourir, il put encore exprimer à
son ami R. A. Streatfeild le désir qu'il avait que le livre fût
publié. On ne retrouva pas les chapitres 4 et 5 dans leur état
définitif, mais diverses notes et lettres où des corrections
étaient indiquées permirent de mettre au point les brouillons.
Il semble que, pour apprécier toute l'importance, l'irrespectueuse brutalité et le sarcasme de cette œuvre singulière, il
faille se placer strictement au point de vue anglais et la lire
comme elÎt fait un contemporain. C'est, en somme, un roman
historique dont certaines pages perdent une part de leur intérêt
à n'être pas comprises ainsi. Butler s'en rendait bien compte, et
souvent, dans son récit, l'on rencontre des phrases telles que :
« Cela se passe autrement, de nos jours », ou : « Que le lecteur
n'oublie pas qu'à cette date ... » En effet, la chronique des
Pontifex, qui commence à la fin du xvme siècle, est censée
avoir été écrite en 1867, sauf le dernier chapitre, ajouté en 1882.
Elle nous raconte la vie de George Pontifex, l'éditeur, fils de
John Pontifex, charpentier, greffier de sa paroisse, organiste et
dessinateur, de son fils Théobald qui entra dans les ordres, de
son petit-fils Ernest qui fit de méme, et en sortit, et, subsidiairement, de toute leur famille. - ll n'est question, de bout en
bout, que de choses vues, entendues, senties et notées sur
place, presque pas transposées. Certains personnages ont été
identifiés le plus aisément du monde, aussi Butler savait-il que
ce livre ne paraîtrait qu'après sa mort. Même pour un détail
d'importance secondaire, il avait grand'peine à changer quelque
chose à son souvenir clair et minutieux. - On lit dans ses
Carnets:
11 m'en a coûté beaucoup de faire jouer

a Ernest

Pomifex du
8.

�n6

LA NOUVELLE RE\'UE , FRANÇAISE

Beethoven et du ~iendclss.ohn ... En vérite, il ne jouait que du Haendel
et les vieux compositeurs italiens et anglais, mats surtout du Haendel.

A nous, l'œuvre peut paraître exotique, en quelque sorte,
souvent caricaturale, et son ironie parfois trop évidente, trop
nue, mais l'anglais se rappelle que son pays a fortement évolué,
que la religion, la morale, la vie de famille ne sont plus ce
qu'elles étaient ou, du moins, que l'on en parle de façon tout
autre; car il fut un terups où le protestantisme officiel passait
vraiment les bornes de l'indécence par sa rigueur hypocrite et
son pharisaïsme. - Butler l'a connu, Butler en a souffert et si
sa révolte nous effare par le ton hargneux qu'il lui donne,
rappelons-nous qu'elle était bien fondée, courageuse et nécessaire.
Assurément, son analyse a des traits impitoyables qui surprennent, qui blessent : elle manque de charité. Le sujet ne
prêtait guère à l'indulgence ; la manière douce et faible l'eût
masqué d'un voile plus épais que 1a manière sèche adoptée par
l'auteur. Si l'auteur nous rebrousse, du moins ne nous trompet~il pas, et cela nous le sentons jusqu'à lui en être reconnaissants. - Lui qui a fait une satire si sanglante des amateurs de
vérité, de ceux qui enfennent la vérité dans un petit pot pour
leur usage personnel, de ceux qui « ont un tel amour de la
vérité qu'ils semblent tout le temps avoir peur, si on la produit
trop, qu'elle ne prenue froid ll, lui, aimait dire la vérité, à sa
façon qui était bonne. - Il n'avait pas le respect inné des traditions ni des idées reçues, il voulait tout repenser par lui-même
et ses opinions paradoxales, loin d'être un simple jeu de son
esprit, en sont des expressiom; réfléchies et sincères. Non plus
n'avait-il ce souci de l'exactitude infaillible qui donne aux
phrases une valeur qu'il tenait pour surfaite. Il demandait à voir
juste, mais l'esprit humain, pensait-il, doit se permettre un
certain flottement pour approcher du vrai qu'il ne saurait saisir:
« Définir est une m:mière de gratter qui, d'ordin:1ire, laisse la
place sensible plus sensible encore. » Et cet homme orgueilleux refusait à ses propres idées l'excellence que chacun
attribue si aisément aux siennes. « Nos idées, disait-il, sont,
pour la plupart, comme de petites pièces de fausse monnaie, et
nous usons notre Yie à ücher de les_ passer à autrui. &gt;)
Ainsi va loufe chai,- ne pom·ait recernir qu'un accuejl

JlOTES

u;

assez froid. De bonnes âmes furent bouleversées par une œuvre
toute dictée par le Malin, œm-re hétérodoxe et révoltante où
les do~mes les plus rigoureux de l'Église sont mis en doute,
où le respect dû aux parents est critiqué, où le convenable et
le convenu son.t pris l'un pour l'autre, où l'idéal est retourné
comme un vieux gant parce qu'il plaît à l'auteur d'en examiner
l'envers, où le héros même, qui vient de recevoir l'ordination
oubl~e toute pudeur au point d'assaillir et presque de trousse;
une Jeune femme !. .. Il promettait pourtant : on l'avait baptisé
avec de l'eau du Jourdain ! - Cette méchante histoire, les personnes bien pensantes 1a Youaient aux flammes, tout de suite,
comme une façon de la renvoyer à son auteur qui devait rôtir
en enfer.
Littérairement, on accusa Butl~r d'être sec, de ne pas montrer,
au cours de ce long récit, la moindre émotion, de se moquer
trop assidûment et sans en avoir l'air, en un mot, de manquer
de sensibilité. Si on l'entend comme Greuze et Loïsa Puget,
comme l'entendaient aussi les trois quarts de la littérature
romanesque du temps de Butler, certes, la ~ensibilité fait défaut
°:ais le livre est gonflé d'une saine colère (nommez-la rancune:
s1 vous vo~ez), qui n'a besoin ni de grands cris, ni de grandes
phr ses, ni de gros mots ; il est tout frémissant d'un bel amour
du beau sans édits qui le limitent, du vrai sans fard qui le défigure, du bien sans pharisiens qui le règlementent .•. et il semble
que ce soit suffisant pour animer une œuvre.
Peu à peu, la curiosité, l'intérêt, l'admiration naquirent.
Ceux qui ne connaissaient que Samuel Butler, l'auteur de Hudibras (1612-1680), s'aperçurent que son homonyme avait
quelque talent aussi, et une page pleine d'indignation de Bernard Shaw, dans sa préface à Major Barbara fut une réclame
écouté_e. - Butler était mort ... qu'importe ! ne disait-il pas :
« La vie que nous vivons au-delà de la tombe est la plus vraie »?
et ne s'était-il pas accordé à lui-même soixante-dix ans d'immortalité ? Car Samuel Butler avait toujours eu confiance dans la
mort, une noble confiance qu'il exprimait, le 24 août 1898,
quatre ans avant de mourir, par le sonnet que voici:

'Aï sur la friste rive stygieime, ni dans la splendeur
De Zil lointaine plaine elysée, nous ne re11ro11trero11s etux-l,l
Parmi les morts, dont nous fû~es les disciples,
,

�II9

NOTES

118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ni ces grandes ombres que nous tenions pour ennemies;
Nos pieds ne fouleront ,iucun dJamp d'aspbod.èles
Et nous n'échangerons, de l'un d l',wtre, aucun regard
Pour nous aimer 01t no11s haïr dans la mort,
Par espoir de louange ou crainte d'un, oppmbre,
N()Us ne diswterons pas, disant : il en fut ainsi, ou bien aimi;
Nous aurons oublié toute ]a portée de nos argu111wts;
Lequel ,i r,lison ? 'Lequel a tort ? cela nous semblera pareil;
Nous aurons perdit jusqu'à la mémoire de notre rencontn~... [encore,
Pourtant no11S nous rejoindrons, p0ur nous séparer et nous rejoindre
La où se rejoignmt les hommes trépassés : sur les lèvres cùs viicânts.

La traduction de Valery Larbaud est d'autant meilleure
qu'elle nous rend l'atmosphère du livre. Ilasu donner à son style
cette allure indifférente et faussement familière où les bouffées
d'indignation mettent comme des taches de couleur. Le ton des
causeries s'y retrouve dans ses plus justes nuances : pompeux 1
hypocrite, d'une banalité sordide, puis nerveux, exaspéré, puis
encore désemparé. •- Quand les personnages de Butler ne font
pas la roue, ils étouffent de male rage, à moins qu'ils n'aient
perdu toute espérance. L'auteur les avait habillés avec un soin
cruel ; le tradm:teur ne les travestit pas en les faisant revivre
chez nous.
GILBERT DE VOISINS
,. *

.

LA VIE DE P.J. TOULET, par Henri Martineau (Editions du Divan).

BÉHANZIGUE, contes, par P. J. Toulet (Bibliothèque
du Hérisson, Amiens).
P.J. Toulet qui sut gmlter, de son vivant, les charmes de
l'amitié, a trouvé en M. Henri Martineau le biographe qu'il méritait. Les admirateurs des Contrerimes auront obligation à l'auteur
de ce récit d'un ton si juste, d'une émotion si discrète et si
délicate.
En dépit des agréments de style dont ils sont tout festonnés,
j'avoue ne point nourrir à l'endroit des ouvrages en prose de
P. J. Toulet, la même admiration que pour ses vers. Les
contes réunis sous le titre de Béhanzigue, dont on vient
de publier une édition complète, manquent d'invention et
même de vraie fantaisie. Le lecteur a l'impression que ce qu'il

lit n'est pas écrit à son intention, mais pour l'amusement de
l'auteur et sur un ton de confidence un peu réticent et mêlé de
sarcasmes. Ce tour d'esprit, charmant dans la conversation et le
commerce de la vie, et surtout de la vie noctambule, se fane
et se recroqueville entre les feuillets d'un livre.
ROGER ALLARD

TROIS NOUVEAUX CONTES DE LA VIEILLE
FRANCE, par Jean Mortas (Emile-Paul).
Ces contes, agréablement pastichés des romans de chevalerie,
ne sauraient rien ajouter à la gloire du poète des Stances.
*

* *
LES TEMPS INNOCENTS, par Emile Henriot (EmilePaul).
&lt;&lt; Voici un roman, cher lecteur, prenez-le comme tel », nous
dit l'auteur. C'est le roman de son enfance; il est sans intrigue,
ma,is non sans romanesque : l'enfance a toujours quelque chose
d'aventureux.
Pour écrire ses mémoires, M. Emile Henriot h'a pas attendu
de n'avoir plus de souvenirs. Il les arrête au moment précis où,
sous l'enfant innocent, on voit poindre « l'adolescent inquiet ».
C'est ainsi que ce livre pourrait servir de préface à quelques
autres, et fort avantageusement pour ces derniers, car M. Emile
Henriot est un narrateur élégant et précis.

ROGER ALLAB.D

*

* *

AMOUR ET PAYSAGE, poésies traduites du catalan
par J. M. ]ztnoy.
M. ] . M. Junoy est un écrivain catalan connu pour sa dévotion aux lettres et à l'art français et aussi pour un ingénieux_ et
fort beau calligramme qu'il composa en l'honneur de Guynemer
et qui lui valut les compliments de Guillaume Apollinaire et
de M. Charles Maurras. Voici de lui un bref recueil d'épi•
grammes à la mode d'aujourd'hui, ou plutôt de brèves notations

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'on dirait détachées de quelque poème impressionniste. En
français cela fait, sur le papier blanc, une tache un peu molle
comme un paté à l'aquarelle.
ROGER AUAR~

.

*

*

PLATON, tome II, texte et traduction par Alfred Croiset
(Les Belles-Lettres).
La collection des auteurs grecs publiée par les Universités
de France s'accroit rapidement. M. Paul Mazon faisait paraitre
r~cemment le premier volume d'un Eschyle, contenant les quatre
pièces_autres que la Trilogie, et que ~elle-ci sans doute complètera b1eat6t. M. Alfred Croiset donne aujourd'hui le second
v~lume d'~n Platon qui suit à quelques mois d'intervalle le premier, établi par son frère. Un ouvi:age qui met face à face le texte
de_ Pl~_tOn et une ~aduction fidèle permettra pour la première
fois d mcorporer 1œuvre du grand Athénien à la culture et à la
lecture habituelle des honnêtes gens . Jusqu'ici on ne pouvait se
p~ocurer de texte qu'en édition anglaise ou allemande, et les
deux traductions, celle signée par Cousin et celle de Grou (la
seconde surtou~ malgré une ~rétendue révision) étaient depuis
longte'.11ps _décnées. MM. Croiset ont commencé avec raison par
les petits dialogues, dits socratiques, si parfaits et si vivants
com1:11e œuvr~s d'art, si agréables et si faciles à lire, et qui forment
une mtroducnon non seulement à la philosophie de Platon et à
la philosophie grecque, mais à toute philosophie. Eux seuls,
avec les plaidoyers de Lysias, nous font comprendre entière~ent, dans son mouvement et son intérieur, ce qu·' a été la fleur
s1 passagère et fragile du pur atticisme.

NOTES

I2I

EA PA TIENCE DE GRISÉLIDIS, par Remy de Gour11wnt, avec des bois de P. Moras (Le Sagittaire).
LA COMTESSE DE PONTHIEU, conte en prose du
xm• siècle, traduit par Fernand Fleuret (La Sirène).
Deux charmants récits, l'un d'une grâce cc moyenâgeuse ))'
un peu maniérée, l'autre écrit avec un art très simple et très
savant. L'histoire de la comtesse de Ponthieu est un de nos phis
vieux romans d'aventures, le modèle de ces histoires d'amour
et de fidélité, que nous devons aux exploits des pirates barbaresques, et dont la P1·ovençale de Regnard est la plus célèbre,
sinon la plus touchante. Il est permis de préférer le style du
conteur du xm" siècle, auquel M. Fernand Fleuret a su conserver en les rajeunissant sa gd.ce et son énergie.
ROGER ALL,i\RD

* *

A L'ÉCOLE DU RÉEL, par Jcaft Lartigue (La Connaissance).
Un ton un peu hiératique, le goùt de convaincre déforment
légèrement le récit que fait M. Jean Lartigue de son expérience
guerrière. Que l'on ôte·cependant du récit qui suit les trois ou
cinq mots qui ont trop visiblement plu à l'auteur, il reste un
fait précis, loyalement rapporté et suivant un sentiment à la
fois résen·é et lucide :

GESTES, SUIVIS DES PARALIPOMÈNES D'UBU,
par Alfred Jarry, avec des eaux-fortes et des dessins de Géo
Drains (Le Sagittaire).

... A leurs pieds, tout près, êmergca:ient à mi-corps du fossé plein
d'ombres des figurants à capotes vertes, immobiles en des pos·es confuses, épaulant, coudes levés, avec le geste gauche des enfants qut! l'on
va battre. Les assaillants regardaient cela, comme arrètés à la lisière
d'un rêve et indécis à le franchir ....
... Quand je mis fin à cette confrontation d'un instant par trois coups
de revolver qui firent brêche et dêclancbèreut la ruée, il me sembla
que je brisais l'apparence seulement de quelque chose d'indestructibk,
comme le reflet d'un tableau dans uoe glace.

Les gravures dont ce livre est orné auraient fort diverti
l'auteur d'Ubu Roi. Il faut relire ces fantaisies, ne fût-ce que
pour aSe persuader que la fantaisie vieillit d'autant plus vite
qu'elle a paru plus libre et plus corrosive.

UNE NOUVELLE FIGURE DU MONDE : LES
THÉORIES D'EINSTEIN, par Lucien Fabre (Payot).

** *

ê\L L. Fabre nous donne dans ce livre un exposé saisissant
des théories de la Relativité , et, pour nous uiieux faire s~ntir

*

ALBERT THIBAUDET

* *

* *

�122

LA NOU\'ELLE REVUE FRA."IÇAISE

la portée de l'œuvre d'Einstein, il rappelle toute l'évolution de
n~~ id~es sur la lumière et l'électromagnétisme. Cette page
d h1sto1re ùe la Science est frappante, et remarquablement
présentée. On saisit, en relisant ces lignes, l'effort incessant
de re~oupement, qui caractérise la pensée scientifique. Les
conceptwns se succèdent, avec d'apparentes contradictions
et révolutions, mais chaque pas marque une coordination
plus a\'ancée ; des phénomènes, en apparence étrano-ers
•
0
'
viennent trouver leur place, les uns après les autres, dans
une synthèse chaque fois plus complète. Une théorie semble
en renverser une autre : en réalité, elle en garde tout
l'e~sentiel _; elle modifie quelques notations, redresse quelques
traits,
mais conserve tout entier le dessin loo-ique
pour le
•
0
,
situer, seulement, dans un cadre élargi et simplifié. Einstein
arrive ainsi, guidé par les faits, à sa première théorie dt la
relativité, si discutée au début pour le trouble qu'elle portait
à de vieux préjugés chers à nos esprits. Mais tout un groupe
de phénomènes, gravitation et pesanteur, échappaient encore
à cette synthèse . . Parmi les nombreuses tentatives, souvent
extrêmement ingénieuses, ( celle de Mie par exemple), faites
pour raccorder ces deux domaines, seule la conception d'Einst~in (Relativité généralisée) résiste à l'épreuve des faits. E11e
interprète aisément le déplacement du périhélie de Mercure,
par~d~xe astronomique ju_sque là inexpliqué. Elle préYoit la
dé\'tat'.on des rayons lum10eux par le soleil, et le déplacement
des raies spectrales ; or ces deux points semblent, actuellement,
bien vérifiés par J'expérience.
M. Fabre n'essaye pas de nous exposer en détail cette seconde
théorie d'Einstein, dont l'abstraction mathématique est extrême.
Il note pourtant toutes les étapes de l'é\'olution, guidée par la
logiq_ue intime des faits, et tente d'en dégager la valeur philosophique. Il nous résume aussi l'attitude des savants, à l'éo-ard
des théories d'Einstein ; regrettons seulement que l'auteu; ait
à_pein~ noté la si curieuse extension due à Weyl ; et pourquoi
c1te-t-1J les travaux de Guillaume et Varcollier, dont l'insuffisance est avérée? Einstein relève d'ailleurs ce point dans la préface qu'il a donnée au livre de Fabre.
Signalons que Gauthier-Villars a publié, ces jours-ci, deux
petites plaquettes, traductions de remarquables exposés d'Eins-

LES REVUES

123

tein sur la Relati\'ité ; et l'on nous promet aussi une adaptation
française du volume d'Eddington.
Les fanatiques, - car la Relati\·ité est, pour certains, un
évangile nouveau, - y puiseront une foi renaissante ; les
curieux tenteront, dans cette étonnante évolution de nos idées, ,
de distinguer, avec M. Fabre, la nouvelle f¼,aurc du monde,
- avant:,que la théorie des quanta n'en modifie pas trop les
traits.
LtOS' BRILLOU!ls
*
• *

LES REVUES
DE CERTAI!\ES CAüSES DE MALE. 'TENDU

Julcs Romains écrit dans L.t Re11aina11cc ( r 4 Mai) :
Paul Adam aimait à dire que les conceptions de l'élite intellectuelle
se propagent, eo quelques générations, à travers le public moodain, la
bourgeoisie, le pèuple, jusqu'aux dernières profondeurs de la société ;
mais qu'il c'en résulte pas, comme oo pourrait s'y attendre, une conformité croissante des idées et des mœurs. En effet, quand l'ouvricre
d'usine adopte l'attitude sentimentale d'l,1dia11,1, il y a beau temps que
cette qualité de romantisme est passée de mode, daos l'élite. L'unisson
moral ne finirait par s'êtablir qUt: si l'élite, uo jou~, se trouvait frappée
de stagn.1tioo.

Ainsi :
le S\'mbolisme après avoir été la façon de voir d'une élite lim.:raire, a
gag~é peu à p~u d'autres régions de l'élite et jusqu'à un certain poiot
l'ensemble du public. Je ne veux pas dire que le puhlic soit devl?nu
symboliste, même pour un temps; ce serait fort exagéré, mais il a pris
l'habitude d'associer l'idée de symbole à l'idée d'une ccrtaiuc élévatioo
de l'œuvre littéraire.
Assurément, quand un membre de la bourgeobic culth·ée va s'asseoir
au théltrc du Palais-Royal ou ;i Déjazet, l'idée de symbole le bisse
tout à fait en repos... Mais menez-le dans quelquc thêltre où se
pratiquent des genres plus relevés - chez Cope:iu. p;ir exemple camiez-le à entt:odre un drame ou une tragédie de oos poètes modernes ... Si notre spectateur ne consultait que son goût et sa culture gén~rale, je crois que tout irait bien. Mais voilà que le travaille h! grain de
symbolisml! qu'il porte t:n lui. " Puisqul! nous sommes, se dit-il, dans
un lieu de haut\! littc.!rature, il ne s'agit pas d'aller prendre h:s choses
tout boonemem, comme le premier imbécile venu. Quand on nous
p;1rle d'un mur, d'une montagne ou d'un verre à boire, g:irdons-nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de supposer que 1c p~te ait voulu fixer notre attention sur des objets
aussi .vulgaires. Déchiffrons les symboles. La montagne, c'est quelque
chose comme l'Id~al, ou - qui sait ? Dieu lui-même. Le mur - assez
facile, cela encore - c'est le Devoir, 1a Morale. Mais le verre à boire ?
, reste le verre à boire ! &gt;&gt; Pendant qu'il se creuse ainsi l'entendement,
notre spectateur oublie d'écouter les choses toutes simples qui lui sont
dites, d'accueillir les images familières de la vie que le pot:te a voulu
susciter et dont le sens profond doit s'imposer de lui-même à notre
âme, pourvu qu'elle soit docile et attentive. On voit quel malentendu,
à la fois plaisant et déplorable, s'établit ainsi entre l'auteur et le public,
malentendu dont nous pouvons dire que l'auteur en porte la peine sans
en avoir la responsabilité, à moins qu'on ne conçoÎ\,e une espèce de
responsabilité solidaire entre les générations successives d'écrivains.
0

.

••
L'ESPRIT NOUVEAU ET L'ARCHITECTURE
Il a toujours été agréable de lire l'Esprit now.Jeau. Seulement
on le lisait vite. Ce Je sais tout du parti de l'art ·avancé donnait
directement l'impression qu'il faudrait après tout peu de chose,
un déplacement d'idées assez insignifiant, pour que le grand
public admirât, au lieu de Besnard, Gleizes, Juan Gris au lieu
de Bonnat - et pour les mêmes raisons, ou peu s'en faut. Un
traité d'esthétique de M. Victor Basch, prétentieu.'I: et vide,
venait embrouiller les choses. Enfin, cette revue luxueuse, à
majuscules et à tableaux synoptiques, à photos, résumés, chronologies - d'un mot, un peu « primaire » - était caractérisée
par un mélange de détestable et d'excellent.
L'excellent l'emporte très nettement depuis quelques mois.
Dans le numéro 8, le dernier paru, Fernand Divoire étudie les
pièces de Curel, Delaisi la situation financi~re, Maurice Raynal
l'œuvre de Derain, Charles Henry la couleur et la forme,
Jean Epstein le phénomène littéraire et Le Corbusier-Saugnier
la construction des maisons. Enfin, l'on doit aujourd'hui citer
le programme de !'Esprit nouveau; il pourrait bien être un jour
rempli, il commence de l'être ; il contient d'heureuses
remarques sur les gens qui font de l'art sans le sayoir, ou qui
le savent sans en faire :
De plus en plus les constructions, les machines s' ~tablisscnt ayec
des proportions, des jeux de volumes et de matières tels que beauccup
d'entre elles sont de véritables œuvres d'art, car elles comportent le

LES REVUES

r25

nombre c'est-à-dire l'ordre. Or les individus d'élite, qui composent le
monde de l'industrie et des affaires et qui vivent, par conséquent 1 clans
cette atmosphère virile où se créent des œuvres indéniablement belles,
se figurent être fort éloignés de toute activité esthétique. Ils ont tort,
car ils sont parmi les plus actifs créateurs de esthétique contemporaine... C'est dans la production générale que se trouve le style
d'une époque et non pas, comme on le croit trop, dans quelques productions à fins ornementales, simples superfétations sur uue structure
qui, à elle seule, a engendré les styles. La rocaille n'est pas le style
Louis XV ...

r

Le Corbusier-Saugnier, architecte, écrit:
~otre vie moderne, toute celle de notre activité, a créé ses objets :
son costume, son stylo, son eversharp, sa machine à écrire, son
appareil téléphonique, ses meubles de bureau admirables, les glaces de
Saint-Gobain et les malles « Innovation 1,, le rasoir Gillette et la pipe
anglaise, le chapeau melon et la Limousine, ~e paqu.ebot et l'ay'.on."
.
... L'architecture étouffe dans les usages. L ernpl01 des murs epa1s, qui
était autrefois une nécessitt:, a persisté, alors que de minces cloisons
de verre ou de. briques peuvent clore un rez-de-chauss1:e sunnonté de
c:nquante étages ...
Sur le sol coûteux des grandes villes, on voit encore surgir des
fondations d'un bâtiment d'énormes piles de maçonnerie, quand de
simples potelets de ciment suffiraient. Les toits, les misérables toits
continuent à sévir, paradoxe inexcusable. Les sous-sols demeurent
humides et encombrés, et les canalisations des villes sont toujours
enfouies sous des empierrements, comme des organes mons ...
La maison des terriens est l'expression d'un monde périmé, l petites
dimensions. Le paquebot est la première étape dans la réalisation. d'un
monde org::misé selon l'esprit nouveau ... : un mur tout en fenètres,
une salle à clartê pleine. Quel contraste avec nos fenêtres de maisons
qui trouent un mur en déterminant de chaque côté une zone d'ombre
rendant la pièce triste et faisant paraître la clarté si dure que des
rideaux sont indispensables pour tamiser cette lumière.

* **
LA DÉCADE
La Décade, dont le premier numéro vient de paraitre; est
mince, sobre, légèrement archaïsante ; elle sait raisonner, et ne
coûte que cinq sous. Vincent Muselli y dénonce les da11gcrs de

l'érudition :
Si les érudits atteignaient leurs fins, nous vivrions nous-mêmes dans

�120

L.\ • 'OUYELLE REVUE FRANÇAISE

les siècles anciens et du coup les and,.ms ne 51:raicat plus les anciens,
mais de simples contemporains. Nous connaitrions les meilleurs et les
pires. Nous serions presque tenus de lire les mauvaises œuvres et les
médiocres autant que les bonnes. l\ous saurions tout de la vie des
auteurs, nous fréquenterions les mèmcs lieux, nous respirerions le
mème air, bref, nous serions encombrés des mille accidents que le temps
rejette pour ne nous livrer que la pure substance litt~rairc.

Voici un poème de Philippe Cbabaneix :
ÊLh'GIE AUX AMOURS
Toi qui de tous les maux sembles lire le pin
Pour t'ai'Oir trop aiml, bel amour, je soupire.
ù sot1'1't11Ïr d'Hèlhu à mon rive tSt nsU
No11i comme 1111e rose aux jardills de NIi,
Sa robe Je te,mis flottait sur hs ptlo11w
Et d'elle Valentine et Laure étaient ja/uuses
Qui portaiml le soltil dans leurs d&gt;e1.1e11x épar.s ;'
Clara fruit déjâ m,ir ome111ml Jes i•ieux p.im
Suit-ail de ses ,-eux faits la bo11dissanle écume
Des flots 1·erts el songtait d sa gloire posthume
En réptta,,t mes 'l:trs 01i sein/il/ait son 110111;
Et jt regrelfe aussi la grdce de Manon
D/#1/ l'étreinte s1111wge et le sm•ant délire
M'altiraiml autrefois comme au;i&gt;urd'hui m'attire
Virginal 011 milieu d'un paystJgt d'ea11x
U11 'l.iisagt d'enfant co11ron11é de bandtallx.

,.

••

·MEMENT O

Acr10N (Mai) : Co11tes de fits, par Max Jacob.
AAT h"T DtCORATION (Avril) : Matlruritl Mibeut, frintre de la Bretacne, par Ch. Géniaux.
L'ART ÙBRE(Mars): Charles Vildrae, par Jules Romains, Gt:0rgcs
Duh.imel, Jacques Copeau.
LA CONNAISSASCE (Avril): Pt-oses, par Charles Jeu; (Mai) : Chiffom I Cbijfo11s J par Jean l'Olagne.
LB CRAPOUILLOT (16 Mai) ; Ce qu'apporte de 11011vta11 la Clxmt't-Souris, par Jean Galtier-Boissière.
LES EcRtTS NOUVEAUX (Avril) ; La guerre en ta11l q11'ùrstilutio11, par
Bertrand Russel ; (Mai) : Ur/,s orbis, par André Suares.
LA GERBE (Avril): F/Jneries d'u11 artiste, par Benvenuto.
LA GRANDE REVUE (Mars) : Fourier et Pro11dho11, par René Gillouin.

127

MEME,'TO

L'IMPRJ?,IEIUE GOUR~IONTIENNE (n° 2) : Lettres de Rémy de Gourmont à ..\Ille Barney.
JocR. ·.\L DE PsYCHOLOGtE (r 5 Février): us os&lt;illatiom dt l'IUtiviti
,,,,ntale, par Pierre Janet.
• •
LES LETTRES (1er Avril) : La jm11e littérature aux Etals-Vnu, par
.Maurice Bourgeois; (1er Mai) : Défmse dt Paul Claudel, par René
Johanm:t.
LEs MARGES (1 5 ~!ars) : ,\'ez, au i·eut tl pas ptrdiis, par Fagus.
.1ERCCRE DE FRANCE (ter Juin): La lmtmr fJJyclrique, parG. Palante.
LA MooETTI! (Avril): L1 maison Je ma sa-ur Eu~b,ie, par Ch. Th.
Féret.
LA N!!RVIB (Mai) : ùs 'liisites, par F. Bouché.
.
LA Nouvl!LLF.. JouRxtF. (Mars) : Un diner ecdisi.Istique, par Maunce
Brillant.
L'ŒuF DUR (lin Mai) : Saiso11 d'étt, par M. Mmin du Gard.
L'OPINION (7 Mai) : Le l,1/lard Je quilles, par J. de P~squido~x. .
PouR LE Pu1s1R (15 .Mars) : Remarques, par .Maxime Bne11ne ,
P0t'mes de F. P. Alibcrt, et Louis Pize.
LE PRODUCTICR (Mars) : La doctrine d11 sy11dicalis111e i11tellerltul, par
J. Sageret.
.
LA RENAISSANCE (9 Avril) : Amis tf e,111emis de Charùs Baitdtlarre,
par Ch. Cousin et Gaston Picard.
.
LA RENAISSA!-CE o'OccmEt-"T (~lai) : Vergers, par Mane Gevers.
LA REVUE CRIT1Qt:E DES IDEES ET DES LrvRES (25 Avril) : Lts dmx
ordres, par A. Thibaudet ; (10 Juin) : Propos sttr Féne/011, par Albert
Thibaudet.
.
LA REVCE HEBDOMADAIRE (28 Mai): Mes Soui·e,iirs, par Antome;
Louis Loucl,mr, par Pierre Hamp.
LA RF.VUE DE PARIS (w Juin): L'é/lve, par Henry James; La
[ümÏlle e11 Algérie, par E. F. Gautier.
LA REVUE RHÊ. 'AXE (Juin) : Bourdelie, par J. L Vaudoyer.
LA RE\-VE Ui.:1HRSELLE (1er Mai) : La Soâttl Xationale, par Roger
Allard.

•• •

CORRESPONDANCE
Nous recevons la lettre sui,·ante :
Paris, le 7 juin

1921.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

La Nouvelle Ret·ue Frat1çaise, en rendant compte d'un volume
de critique que je viens de publier, m'accuse d'y montrer pmt-

�128

LA NOUVELLE JtEVUE rMUIIJ\i..,..

lire un peu lrQp tù politesse, el j,e,11.Jlr# wu poliusu "" pa
intéressée, quand le.s lauriers que je ci/èbre sonl wodis s11r
p.retrients. Je ne sais pas au juste comment votre collaborateuf,
entend intéressée. Permettez-moi, en tout cas, d'fue surpris detrouver de si olfcnsantes apprkiations dans la Nouvelle Rm,,
Fr•nçaiSt. EIJes ne sont pas propres à me faire regretter une
politesse que M. Martin-Chauffier me reproche, et que je lui
souhaite.
J'ai consacré 10 pages de ... Mais l'art est diffeilt / à ·examiner
l'œuvre de M. René Boylesve, de l'Académie française. Voili
pour les cr parements brodés». Dans les 250 autres, j'ai étudié
des romanciers qui oe sont pas académiciens, mais dont peu
valent l'~uteur de la Becquie, de Mon Ànwur et du Meilleur ÀtllÎ.
Je n'aurais pu cru qu'il sufilt d'avoir parlé d'un td écrivai11
pour se '\'Oir aocusé par la Nouvelle Revue Fraft(4ist de vénalité
ou d'on ne sait quels calculs. Mais je me demande avec curiosité ce que dira Yotre M. Martin-Chauffier lorsque certains de ses.
c~Haborateurs, plus illustres que lui, seront à leur tour de cette
compagnie qu'il juge si méprisable ...
En vous demandant d'insérer cette protestation, je vous
prie d'agréer, Monsieur .le Directeur, l'e1pressioa de mes aentimeats
. les plus distingué,. .

Jacques 8oULENGE.R.
Nous -regrettons d'avoir« offensé » M. Jacques Bouleoger, mais aussi
que son irritation lui fasse prendre un ton si vif pour répondre à un
cmique dont tous nos lecteurs ont pu apprécier, et dans la note meme
ici incriminée, la pondération et la counoisie.
Nous ieoom également à faire remarqaer, clans le seul int&amp;ét de la
vérité, que M. Jacques BoaJeoger, sous l'elfc:t de la mauvaise humeur,
impute :\ notre collaborateur un mépris de l'Académie et des Aad~
miciens, qu'aucune phrase de sa note, ni t'xplicitement, ni même
implicitement, ne suggére.
Décidément, aujourd'lnü, p.lus encore que l'an, la ';Ïtique c:st difficile.
J. R.

Ui GÉILUIT ; GAST()~ GAWMAJU&gt;.
ABBEVll.UI. -

U(PallU!W R. PAILLAI.T.

PRÉFACE A ARMANCE 1 •

Pour bien parler de Stendhal, il faudrait un peu sa
manière. A l'en croire, c'est presque toujours par ennui
qu'il écrit; mais si vif est le plaisir qu'il y prend, nous
ne connaissons jamais avec lui cet ennui qui précède,. mais
uniquement le plaisir. Nulle contention ; il ne dit jamais
rien qu'à l'instant qu'il lui plaît, c'est-à-dire avec le moins
d'effort. Comme d'autres à la paresse, il s'abandonne à la
pensée. S'il est logique, c'est naturellement et par santé
d'esprit ; il ne prétend pas l'être, ne prétendant à rien ; et
s'il cesse d'être logique, c'est alors qu'il nous amuse le
plus, car alors sa passion l'emporte et cette sensibilité qu'il
a plus exquise que la raison, et car la logique appartient
à tous, tandis que cette sensibilité n'appartient qu'à lui
et que c'est lui surtout, qu'à travers tout ce qu'il dit, nous
aimons. C'est au point que nous ne lui en voulons point
:1'il se trompe et si nous ne pouvons épouser ses goôts.
Mais il tient à ceux-ci, et je ne sais ce qui l'étonnerait le
plus, s'il revenait sur terre aujourd'hui : du discrédit où
IOnt tombées presque toutes les œuvres d'art qu'il prônait,
opéras, tableaux, statues, poèmes - ou Je l'insigne faveur
Où l'on tient ses propres écrits. Je sais bien qu'il espérait
:be lu plus tard ; mais pouvait-il entrevoir - et ce ton
naturel, ne l'e-Ot-il pas perdu s'il avait pressenti - que
ron rechercherait ses moindres traits de plume avec une
sone de dévotion méticuleuse que seul Baudelaire devait
1. Cette préface a été écriie pour l'édition
Sten.ihaI.

des œuvres complètes de
9

�LA NOUVELLE R:EVUE FRANÇAISE

connue aussi, seul avec
connaitre avec lui ~e nos l d 'la part de ses contemlui, Baudelaire ~v_a1~ con~~ni ~ pouvait-il entrevoir enfin
porains un ausst m1uste b ' on œuvre sans artifice et
.
t de décom res, s
.
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que, panm tan
.
d'hui avec une grace s1
ourirair
auiour
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11
sans far d nous s
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. d son œuvre tout ce qu e e
;i Q , rès avmr extrait e
. .
jeune . u ap
.
hé . Taine nous en ait s1 peu
· d onsc1ente t one,
enfermait e c
h"
y trouver un enseignement
dégoûtés, et que nous sac ions
é
l secret et comme expurg . . .
d'A .
tout autre, p us
.
. . ê . parler précisément
r11 me plaît d'avoir été mv1t a
à l'écart.
. é
e jusqu'à présent, un peu
'
mance. On a la1ss ce ~-1' L
dmirations se portent v~rs
. .
1e para1t-1 . es a
. I
m1ustement, n .
La Chartreuse, vers Lucien euwen
Le Rouge et le Noir, vers
bi H . Bru lard pour lequel
. compara ie enn
.
même ou vers cet m
.
. l
l's que 1· e sacrifierais
'
h
fois que 1e e re 1 '
il me semble, c aque
.
·s certains littérateurs, non
tout le reste. Et pourtant 1e sa1
Armance une sorte de
.
. d
· · gardèrent pour
,
des mom res, qm
des lecteurs et meme
M·
le commun
'
prédilection.. ais pour
e 5, est pas encore bien relevé
des Stendhaliens, Armance n
ce roman énigmatique
.
de Sainte-Beuve : «
'
.
Il
du Jugement
. d
l détail n'annonçait nu e
fond et sans vénté ans e
'
par le
.
•
·
et nul géme. i&gt;
L'" ·gue
lll'\ent'lon
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t déconcertant. mtn
Il faut avouer que e 1vre es\ personnages mais sur.
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'
d" .
ne se Joue pas seu
. l.
. pour un peu je irais
l' teur et le ecteur '
.
tout entre au
. A
Annance distrattement,
qu'elle se joue du lecteur.
-~\ . que l'on s'y tienne,
on n'y voit d'abord qu'une I y ~ent . cela gêne. Il y
et l'on est dupe ; on le sen_t vagutrouve:ais bien hardi de
faut une explication, qu~ 1e .~e- "dJ. par Stendhal lui. é . é nt Je n c;;tais a1 t:
1
proposer, s1 ~r c1s me d l i à Mérimée nous donnera a
même : certame Ieme e u
.
ue le livre propose
clef d' Armance, le mot de cette érngmem;_nque le caractère
T
que ce mot nous
'
'bl .
au lecteur. ant
reste incomprêbens1 e '
d'Octave, le héros du 'érolau:an: cet amoureux héros est
grâce à ce mot, tout s c ire .
I '{O

. ours

.

r

r

r

un impuissant.

PREFACE A

«

ARMANCE

l&gt;

131

Impuissant; ses gestes, ses actions le laissaient entendre ;
mais on pouvait douter, car le roman entretient savamment·
le mystère. Par deux fois Octave est près de livrer son secret
à celle qu'il faut bien pourtant appeler sa maîtresse ; mais
d'abord le cœur lui manque et plutôt que d'avouer. ce/a,
il sert, en aliment à la curiosité qu'il éveille, un autre
secret, honteux, mais moins infamant à ses yeux, unefaute ancienne, imagina.ire on réelle et « dit à son amie
que, dans sa jeunesse, il avait eu la passion de voler » ;
mais l'on sent bien que ce n'est là qu'une feinte, qui
pourtant suffit à bouleverser Armance et à désorienter le
le.cteur.
Et plus tard: - « Eh bien ! dit Octa,·e en s'arrêtant,
se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus
comme un amant, mais de façon à voir ce qu'elle allait
penser, vous saurez tout; la mort me serait moins pénible
que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime
bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus
comme votre amant (et dans ce moment ses regards
n'étaient plus eri effet ceux d'un amant) mais en bonnète
homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si
la bonté du ciel nous l'eût conservé, ai-je besoin de vous
jurer que je vous aime uniquement au monde, comme
jamais je n'ai aimé, comme jamais je n'aimerai ? Etre
séparé de vous serait la mort pour moi et cent fois pis que
la mort ; mais j'ai un secret affreux que jamais je n'ai
confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales
bizarreries. »
Ce secret, pourtant, il ne le dit pas encore ; il trouve
,plus expédient de l'écrire. Mais la lettre ne parvient pas
à Armance ; elle ne connaîtra jamais ce secret - non plus
que le lecteur, s'il n'a pas su le deviner.

En plus de la lettre explicative à Mérimée, nous avons,
pour nous éclairer, un exemplaire d' Arnu:mce, intetfolié
par Stendhal lui-même, où nous pournns lire, en regard

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

132

hrase du livre : cc Je l'aimerais ! moi, malhe_ude cette p
. di tian manuscrite : cc Essayer de ~at:e
reux ii' cette m ca
. .
mment en serais-Je
deviner l'impuissance, mettre 1c1 : et co
aimé. » (p. 51_.)
) a rès . cc Il avait ce sentiment
1010 (p. 87. pll s'était 1
·uré mille fois depuis
(l' Et plus
r) en horreur &gt;&gt; • &lt;c
•
d
amou
.
. il n'aimerait. Cette obligation e ne
quatre ans qu_e 1ama1s d
t sa conduite et la grande
pas aimer était la base e tou e
affaire ~e,~a vi~. »
&lt;l'O tave n'est jamais précisément
Ainsi 1unpmssance
c
e chez
dénoncée; sous-entendue sans cesse, _elle provoqu ·cables
le héros telle attitude et ;e~s ge~:~i;;1 ::t:~n:~;~~1ssance
qu'en la présupposant. aire . .
ême du livre et je
.
dire la proposltloo m
est, pourra~t-on
. 'd • ande du lecteur une collaboration
n'en connais pas qm em
,
' e fois renseigné
ai dire ce n est qu un
b .1 ,
. plus su u e ; a vr
'
d la pleine signifi'
l
nt que l'on compren
et qu en e re_ isa . d' .
, d'abord l'on n'entendait
cation de certames rn icattons, ou
exem le
. . de cette épigraphe de
p '
pas ma 11ce,
. Marlowe, par
placée en tête du deuxième chapitre

r

Melancboly mark'd him for her o~, whose
«
ambitious
heart overates ( sic• ) the happmess he
cannot enjoy »,

li
t au chapitre suivant,
que traduit presque tex_tue ~me? , passionnée le portait
ar ue : cc Une imagmauon
. . .
cette rem q
d
1
pouvait iouir &gt;&gt; à s'exagérer. le bon~eur. o:~rr~it n:onvenir aussi bien à
phrase exquise~ ma_1~ qm p u romantique ; et si, s'ap·
tout être de d1spos1t1on un dpe
lus concret plus
, 0
elle pren un sens p
,
pliquant a c,tave,
d' bord avertis '. De même,
précis, nous n en sommes pas a
,
d t surtout sans confident
I. cc Dominé par une m~lanc~lie pro:ot~net e ersonne n'avait le seae9
(Stendhalavnit d'abord écnt, pllls biffé. dl'' p Comme il ne pouvait
bl ·
·santbrope avant age.
· ne
- Octave scm ait ID!
,.
.
t ême son imagination
song:r à certain bonl!eur qu Il
;~~ qu/ lui semblât valoir la
voyait plu~ dans la vt auc~:u; sur ~ne interfeuilie.
peine de vivre», - tsons n

s~~rr:~

PRÉFACE A cc ARMANCE

ll

133
lorsque Stendhal écrit (p. 30) en parlant d'Octave: &lt;&lt; Il
ne lui manquait qu'une âme commune ll, ce n'est que par
la suite que nous comprenons qu'il veut dire : avec une
âme vulgaire, ce secret l'aurait moins tourmenté.
Cette explication que, tout le long du livre nous attendons, Stendhal sait parfaitement bien qu'elle nous manque
et qu'il devrait nous la donner; mais, a'&lt;;oue+il en note
(le 26 mai 1828) : &lt;&lt; Je ne puis trouver la manière de dire
cela honnêtement dans l'ouvrage; plutôt dans la préface ll.
De tous les livres de Stendhal aucun n'avait donc tant
besoin d'être préfacé, que celui-ci ; si l'on va trouver que
peut-être j'insiste un peu trop, les mots que je viens de
citer sont mon excuse.
Ainsi, dans son premier roman, ( et d'abord iI importe de
remarquer que Stendhal, en 1827, a déjà quarante-quatre
ans lorsqu'il l'écrit, et que ce premier roman est déjà son
septième ouvrage) Stendhal nous propose un « cas » :
celui d'un impuissant; et ce qui peut sembler paradoxal :
d'un impuissant amoureux. Serait-ce donc qu'il trouvait
paradoxale au contraire la théorie de son maître Cabanis :
&lt;&lt; C'est l'humeur séminale elle seule, qui ... &gt;&gt; plus tard
reprise par M. de Gourmont, qui lui aussi se refuse à voir
dans le sentiment de l'amour rien qui ne soit dicté par
cette humeur, et qui ne trouve dans l'acte de procréation son appel et sa fin dernière. A cett~ thèse vraiment
primaire, le personnage d'Octave oppose un démenti
formel. Et comme il sied que Je sentiment de l'amour
trouve en l'obstacle et la contrainte l'occasion de sa connaissance et de son exagération, il semble que Stendhal ait
voulu nous montrer que l'amour le plus vif sera celui
qu'insurgera la traverse la plus profonde : de tous les
amoureux de Stendhal, voici le plus fervent peut-être.
L'obstacle n'est pas extérieur ou moral ; il est dans
la constitution même. Octave aime, et d'autant plus passionnément qu'il sait qu'il ne devrait pas aimer, qu'il aime

�1 34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

désespérément, en dépit de lui, du serment qu'il s'est fait
de n'aimer jamais, sachant bien qu'il ne peut brùler que
d'une flamme toute mystique et que, ô l1onte ! sa chair doit
rester sourde et ne répondre point à l'appel; sachant qu'il
doit décevoir l'être aiml!.
Il fallait, pour donner à ce drame son éloquence la plus
pleine, douer Octave des scrupules les plus exquis ; car,
avec cc une âme commune))' Octave eût pu tricher Stendhal le note ; et, comme tout, dans le caractère de
son héros, s'éclaire, après que nous connaissons son secret,
nous comprenons pourquoi Stendhal insiste à ce point sur
ce cc sentiment du devoir &gt;&gt; qui domine toutes ses pensées :
Octave ne consent à envisager le mariage et l'amour qu'avec
toutes les obligations qu'ils entraînent - obligations qu'il
sait bien qu'il ne peut tenir. Nous comprenons alors pourquoi, d'abord, Octave songeait à se faire prêtre, non poussé
par aucune vocation religieuse, mais lâchement et comme
pour dissimuler sous la règle la cause d'un célibat forcé.
Nous comprenons enfin ces pages, parmi les plus mystérieuses et les plus intéressantes du livre où il nous
est parlé des mauvaises fréquentations d'Octave, alors
qu'il est le plus amoureux de Mademoiselle de Zohiloff;
nous comprenons qu'il cherche auprès des femmes de,
mœurs faciles, de ces femmes c&lt; dont la vue est une
tache », la possibilité d'expériences qui enfin le rassurent,
ou qui confirment la raison de son désespoir.
Ainsi donc l'impuissant peut être amoureux. Stendhal
admet ici une distinction possible entre deux éléments
que l'amour d'ordinaire réunit. La division, si manque
l'un des deux éléments, est fatale ; mais combien n'est-elle
pas plus rèmarquable encore, lorsqu'elle n'est pas obtenue
par défaut. Je ne sache pas qu'elle puisse être plus nettement et mieux établie que dans l'admirable roman où
Fielding fait Tom Joncs, son héros, culbuter sur sa route
les filles d'auberge et montre celui-ci d'autant plus paillard
que d'autre part il est p us amoureux. cc La délicatesse de

PWACE A

« il.MANCE YI

votre sexe, dit-il à Sophie, son intacte maîtresse, ne peut
comprendre 1a grossièreté du nôtre, ni corn bien les désics
du corps ont peu de rapports avec les sentiments du
cœur 1 ». Il n'y a plus seulement ici distinction, mais dissociation, divergence, Tout le roman de Fielding semble la
mise en action de ce naïf divorce ; il s'achève au moment
de 1a réconciliation dans le mariage, de l'amour pur et du
désir charnel. •
·
Victor Hugo lui-même, pourtant si médiocre psychologue, ne dit-il pas également que Marius ( dans les MiséraUes) irait plus volontiers chez les filles qu'il ne soulèverait seulement du regard le bas de la jupe de Cosette?
Car, écrit exquisement Louise Labé, dans son débat de Folie
tt d'Amour (Discours ill) « la lubricité et ardeur de reins
n'a rien de commun, ou que bien peu, avec Amour ».
C'est donc là ce qui fait que l'impuissant est capable de
l'amour le plus fervent et le plus tendre; plus fervent
même que celui des amants ordinaires, précisément parce
que cet amour est contrarié dans son essence même; et
plus constant aussi parce qu'aucun échappement ne lui est
accordé par quoi le retombement soit à craindre - car si
la satisfaction du désir peut parfojs aiguiser l'amour, ;lus
souvent elle l'exténue - et parce qu'aussi bien son amour
est de ceux: sur qui le temps n'a pas de prise.
Cette dissociation, Stendhal l'a connue par lui-même.
Sa carrière amoureuse déjà longue ( car il a quarantequatre ans lorsqu'il écrit Armance) ne nous présente que
de rares exemples de fusion &lt;les sens et de l'âme. Le plus
souvent, il se montre, ou sentimental, ou cynique. Lorsque, dans Henri Brulard, se remémorant ses maîtresses
nous le voyons inscrire sur le sable les initiales de treize'
noms, ( et, par une amoureuse inadvertance, il trace par
deux fois ceilesd'Angela Pietragrua) c'est pour l'entendre
ensuite a\·ouer: « La plupart de ces êtres charm~nts ne
I.

Tom Jones, livre XVIIIe, chap. xn.

�I 36

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

m'ont point honoré de leurs bontés; mais elles ont à la
lettre occupé toute ma vie. A elles on~ su~céd~ . trtes ouvrages r. » Et il ajoute : cc Dans le fait, Je n a1 eu que
six femmes que j'ai aimées&gt;&gt; ; et si l'on ne veut compter
que les cc succès », on est forcé de ramener ce chiffre à
quatre. Pour quelqu'un qui faisait du plaisir ~a ,gran~e affaire de sa vie, il faut avouer que c'est peu. Ce~1 s explique_:
car sans doute Stendhal n'était guère sédrusant ; phy~1quement du moins. Il ne s'y méprend pas. cc Heureux, écntil, j'aurais été charmant. Non pas par.!a figure as.surément
et par les manières, mais par le cœur, J eusse pu etre ch~rroant pour une femme sensible&gt;&gt;. Mais, à c_et âge où,_ ple1~
de flamme, il semble qu'il aurait pu le mieux sédmre, 11
ne connaît que rebuffades; il avoue : cc J'ai donc passé sans
femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le
plus vif».
Non seulement Stendhal a connu par lui-même cette
dissociation de l'amour et du plaisir ', mais il sait fort bien
que l'excès de l'amour peut aller jusqu'à l'inhibiti_on, ~inon
proprement du désir, du moins des. ré~exes phys1olog1q~es
qui nous mettent à même de l_e sat1sfa1re. Dans un dermer
chapitre de l'Amour, après avoir noté cette .phrase de Montaigne : cc Ce malheur (le cc fiasco») n'est à craindre qu'aux
entreprises où notre âme se trouve outre mesure tend~e de
désirs et de respect &gt;&gt; ... il ajoute : cc S'il entre un gr~m de
passion dans le cœur, il entre un grain de fiasco po~~1ble ».
Or l'amour-propre d'Octave ne supporte pas 1idée d~
· mcura
·
ble ou pas~age' re , 11
fiasco ; que son impuissance s01t
pressent bien que, s'il est une fem!11e au monde mcapable
1 . Armanu, comme ses livres précédents, fut écrit pour s~ co,nsole~
et se distraire d'une sorte de désespoir amoureux, sitôt apres 1aban
don de Madame Curial (c~tte Cl_émentine,. qu'il ~ppelle souve~;
« Mento »)_«désespoir où 1e passai 1es premiers mois de cette ann
fatale &gt;&gt; ( 1826), nous dit-il.
,
.
2 • Le 25 février 1828., il écrit, en note du chap. xvn d
« Je relis ce chapitre, qui me semble vrai ; et pour l'écrire, il ,,
l'avoir senti. &gt;&gt;

Anua,~:ui

PRÉFACE A

Cc

ARMANCE )l

1 37

d'éve~ller s~ ch:~r, c'est bien celle précisément qu'il idolâtre , tandis qu il peut encore espérer de réussir auprès des
filles.
Une autre considération sans doute le retient dans leur
société: il préfère la réputation d'un débauché à celle de
ne pouvoir point l'être. cc Le scandale incroyable de votre
prétendue conduite vous aurait valu une célébrité malheureuse ~armi ce qu_e Paris renferme de jeunes gens du plus
mauvais ton », dit Armance à Octave, et le conditionnel
qu'elle emploie n'est là que pour indiquer qu'elle doute
encore; elle
attend d'Octave une protestation , mais Octave
.
ne_ pe~t mer et, tout en cc remarquant avec délices que la
voix d ~rnance tr~mbl~it &gt;&gt; lorsqu'elle lui rapporte ces proP?s qu ell~ en_te~d~t temr sur lui : &lt;&lt; Tout ce qu'on vous a
dit est vr~1, 1~1 dit-il enfin, mais ne le sera plus à l'avenir. Je
ne. repara1tra1 pas dans ces lieux où jamais on n'aurait dû
voir votre ami. &gt;&gt; Soit que son amour pour Armance
l'emporte, et la crainte de la chagriner ; soit qu'il n'ait en
~ffet plus rien à y faire, ayant à la fois acquis la confirmation de son impuissance et la réputation mensono-ère qu'il
0
souhaitait pour la masquer.
. Ai~si Stendhal, sans insister sur la nature de cette
1~1pu1ssance, nous laisse cependant comprendre que rien
n en appa~aît au de~ors, qu'elle n'est, à proprement parler,
pas organique et qu elle comporte les attributs extérieurs de
la virilité. Car l'on croit trop souvent que nécessairement
un _efféminement général l'accompagne, qd'elle se lit sur le;
traits d'un visage demeuré glabre, qu'elle s'entend dans le
soprano de la voix. Mais, dans la mécanique de l'amour
assez nombr~ux sont les rouages ; et ceux du corps peuven;
être en parfait état, la belle avance ! si leur fonctionnement
reste insoumis à ceux de l'âme, si l'embrayage ne se fait
pas.
Des quelques « babylans » (pour reprendre le mot de
Stendhal) dont j'ai reçu les confidences, le cas le plus douloureux - qui pourrait bien être celui d'Octave, et c'est

�LA NOUVELLB REVUE FllANÇAISB

141

1 •• l'un procède du général et déduit, l'autre i_nduit et,
s~ ~herche la règle, c'est en partant d'un cas umque, particulier jusqu'à l'anomalie '•

Jaisse entrevoir, par delà le mariage, deux solutions. - A
supposer qu'Octave ne se tue point, ce qui tout de même
est l'échappatoire la plus simple, et celle que Stendhal met
en avant d'abord; car, dit-il« le vrai &amp;bylan doit se tuer
pour ne pas avoir l'embarras de faire un aveu ».
La première solution, celle du substitut, du « beau
paysan» qui, le moment venu, « moyennant un sequin »,
prendrait la place du mari, semble trouver quelque appui dans
une singulière phrase de Fielding: « Ce ·degré raffiné de
l'amour platonique, de la passion complètement dépouillée de
tout caractère charnel, devenue purement et entièrement spirituelle, est le privilège des femmes. Combien d'entre elles
n'ai-je pas entendu déclarer (et certainement avec la plus
grande sincérité) qu'elles seraient toutes prêtes à concéder
à un rival la place de l'amant, si l'intérêt de celui-ci exigeait
un tel sacrifice. D'où je dois conclure que cette forme de
l'amour est dans la Nature - encore, ajoute Fielding, que
je ne puisse affirmer d'en avoir jamais rencontré d'exemple»
(Tom ],mes, livre XVI, chap. 5). Au reste je me persuade
mal qu' Armance, telle que nous l'a peinte Stendhal, se fat
accommodée de cette substitution ; non plus que de la
seconde solution qu'il propose: celle des tricheries, des pisaller. Ajouterai.je que je me méfie beaucoup de cette lettre
à Mérimée : il me paraît, et je m'entends avec plus d'un
Stendhalien sur ce point, que Stendhal y affecte un cynisme
excessif, qu'il estime de nature à plaire à son correspondant,
et à remporter cette sone de considération que ses écrits,
jusqu'alors, ne semblaient point suffire à lui valoir.
Reste la solution de saint Alexis : la fuite. Que l'on
m'entende : je ne prétends nullement assimiler au cas
d'Octave celui d'Alexis; je dis simplement qu'un babylao
mystique n'eût pas agi différemment.
Mais pourquoi chercher une solution : la vie nous propose quantité de situations qui proprement sont insolubles et que seule la mort peut dénouer, après un long
temps d'inquiétude etde tourment. J'imagine Octave épou-

140

Si clair que nous paraisse à présent_ ce roman - et j'a~. dà dire encore que, de tous les hvres de Stendh~l, Je
~ 1 . ci pour le plus délicat et le plus joliment écnt ~1e::::
pourtant insatisfait. Du moment ~ue ~tend_hal
~rdait ce sujet scabreux, on eût souhaité l: lut VOIT trattr
.
, bout . or il semble qu'au dermer moment e
JU:S4U au_
'
'1 recule devant la dernière question,
cœur lui manque, qu 1
1 l'escala plus importante sans doute ; en fin de compte,
mote . il nous laisse nous demander : Commen~ rmance
eôt-elÏe accueilli la confession d'Octave ? C'est bien là qu:
Ous l'attendions. Devant l'insuffisance de son amant, qu
n. ut devenir l'amour d'une maitresse
•
.;I
.
peLa l
à Mérimée nous renseigne encore sur ce point,
ettre
•
être éludée dans le
et l'on y voit que ce_ne qu:u::pé•po;:ndhal. Cette lettre
livre, n'en a pas moms pr oc

1:~

l

1

•
écieux que tous, je ne prétends nullement
1
Que chacun soit pus P: à le enscr Cette grande vérit~ psychoque Stendhal ai~ été le prem_1er "t l'~vangilc nous la retrouvons plus
logique, que déjà nous ense1gn~1
dans R~tz dans Saint-Simon, danS
ou moins _formul~ dans Montaul~C~c considèr~ ici que la littérature
Montesquieu, d~ R~usseau.
,
urrait dire : jusqu'au romaofrançaise). Mais 1usqu a Stendhal, et I o~ ';' que l'étude des hommes.
tisme, l'étude de l'ho~me occupe p ~es caractères ; et La Bruyère,
Molière trace des (vp,s bien plu~l'&gt;t que
gc Si Racine a tendance l
le plus souvent, malgré le titr\t sonr :~::e . et \'oltairc plus tard.
individualiser ses hérosfi Co~: e, ':épit de ~ subtilité, cherche à no~
gén~ralisent. La Roche oucau_ , . en
et tout le grand siècle avec lm
e sorte.de canon intime • .
ffec:proposer un
1a·re dont toutes les réact1ons a
- une image de l'ho~me exe~p ~t ;n uel ue sorte se codifier. Et je
tives, toutes les pas~1ons, pwsseal
· . ~ de t;ouvtr dans le petit livre des
. b'
u'"I ne serait pas m aise
.... _.
sais 1en q 1
. 1..
tout de même que, ........,
Maximts quelques remarques part1cu iert~n's d'ordre gènéral mais il
d S dhal maintes constata io
, 1· ion
l'œuvre e ten
,
d'
qu, le besoin de généra 1sat
n'est peut-être pas imprude?t _avancer c
nd l'emporte- et de
chez le premier, de di~rimml atl!'~. ~~e: 1:/:~in; comme dcjà nous
différencier, sinon tou1ours es m 1v1 u '
',
y invitait Montesquieu, les peuples, les ra'-'!s, les pa) s.

1.

�142

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sant Armance; j'imagine celle-ci perplexe d'abord, puis
douloureusement résignée ( et je ne parle ici que de la résignation amoureuse ; mais pour nombre de femmes le
renoncement à la maternité qui s'ensuit est plus cruel
encore~ sans doute, et plus durablement). J'imagine
Octave moins aisément résigné qu'Armance, ou plutôt:
moins profondément, se représentant sans cesse ce dont il
la prive, et, qui pis est, le lui représentant. J'imagine les
vains essais, les protestations dont l'amour est prodigue,
les doutes, puis, l'âge venant, et à supposer que leur amour
perdure, la lente épuration de cet amour, dernier terme et
très incertainement atteint, que parodie l':tccoutum~nce.
A moins qu'ils n'arrivent l'un et l'autre sans trop de
peine à cette sagesse de ne s'exagérer point trop l'impor·
tance de ce gui leur est refusé et de se persuader que l'amour
le plus profond n'est point nécessairement lié à la chair.
Peut-être même en viendront-ils alors à se féliciter de ce que
le~ amour, pur de tout alliage charnel, ignorant cet excès
d'ardeur gue la vapeur des sens attise, ignore à la fois sa
brûlure, et de ce quela nature, en leur interdisant certaines
félicit~, leur permette d'éluder cette géhenne gui l~s suit
&lt;( to shun t.he heaven that ltads mm to this hel 1·»
s'il faut en croire Shakespeare.
Car je songe à la terrible phrase de Tolstoï, que ·Gorki
nous rapporte : (&lt; L'homme survit à des tremblements de
terre, aux épidémies, au." horreurs de la maladie, et à toutes
les agonies de l'âme ; mais de tous. temps la tragédie qui l'a
tourmenté, quile tourmente et_ qui le toum1entera le ·plus,
c'ei&gt;t - et ce sera - la tragédie de l'alcôYe 1 • n ·
ANDRE GIDE,

Sout•enirs sur Trilstoi, par M-axime Gorki (Nouvelle RÇ1Jue frrinçaise
du yer déc. 1920).
·
1.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

~rendre l~s choses à Kurzras ? Je n'y vois pas d'inconvément. Mais pensez-vous que le reste ne vaille pas d'être
c~nté ?
fau~ra-t-il rien dite du rendez-vous de Schuls,
m de l im_presSionnante cérémonie au cours de laquelle
~eek fut sacré. chevalier. du cf grelon )&gt; ? (trois coups de
p10let sur le crane, une ptnte de pi1sen, pour l'ondoiement
et allez-y !)
'

}:ie

A:ez-vous ~uelque intérêt à ce que je passe sous silence
la cm:e merveilleuse que prit le Biel, devant une tête de
sanglier, dans cette auberge de Scarl dans cette s;,,auliè
b
· '
"'o
re
au erge toute vêtue de petites écailles. vertes comme la
queue d'un triton ?
'
. Peut-être vous est-il désagréable que je rappelle la chute
œdécente de Raphaël sur le glacier de Silvretta chute
.
,
qu1·
lnt· co û ta en totalité
la peau d'une fesse ?
Qui pourrait m'empêcher de relater ici, sous Je sceau du
serment, la découverte que nous fîmes dans la o-Iace
d'une ch
'
'
t&gt;'
_~ée
ronde, vene, noire et vraiment
effrayante
?
Nous Y Jetames une pierre que nous entendîmes rebondir
~ro~der, tomber'pendant plus de dix-sept minutes ; tante;
s~ bien qu~ Gaspard,. cerveau mathématique, calcula ']Ue la
P1ei:re avait dCi ressortir de l'autre côté du monde, dans les
environs de Bornéo.
Cert.es,_ si je disais toutes ces chose5y il me faudrait en
narre~ mille autres d'importance non moindre: comment
!e ~mde Hans Schmoltz se conduisit avec nous de manière
10d1g1Je et comment nous déposâmes sur un petit alacon

" .

�1 44

ON NE SAURA.IT TOUT DIRE

LA NOU\'ELI.E REVUE FRANÇAISE

les honoraires de ce serviteur incorrect dont nul de nous
ne voulut toucher la main. Comment notre bande se
divisa précocement en deux clans presque irréconciliables :
le clan de la bière et le clan du vin blanc. Comment nous
entendîmes, à maintes reprises, crier sous nos souliers
l'épine dorsale du continent, cependant que Bielme disait:
cc Si tu craches ici, la moitié de ta salive ira dans la mer du
Nord et le reste à la mer Noire ». Comment, de Taufers à
Glurns, nous fîmes une étape nocturnè si parfumée de propos philosophiques que les montagnes se penchaient pour
nous écouter et que les étoiles clignaient de !'oeil, en
manière d'assentiment. Comment l'usage des liqueurs spiritueuses diminua l'aptitude de nos jambes à escalader les
sommets, mais accrut l'aptitude de nos âmes à triompher
des problèmes les plus abrupts.
. Il me faudrait peut-être aussi parler de ce caillou mal
taillé que nous rencontrâmes un soir dans la pierraille d'un
col. Je le pris pour siège et me trouvai assis sur trois états.
Cet insolent caillou portait trois petits traits groupés
comme les branches d'une étoile : les trois angles s'ouvraient sur trois nations. Aujourd'hui, si l'on plaçait là
trois œufs d'une même poule, l'un vaudrait quatre cents
couronnes, le second dix lires et le dernier trente centimes.
Absurde chose! Mais, en ce temps dont je parle, les frontières n'avaient qu'un caractère quasi idéologique, et nous
passfrmes.
.
Vous pensez peut-être que je vais vous exposer la« 101
monétaire intérieure n que nous élaborâmes au sujet du
rèalement des dépenses quotidiennes ? ~e l'espérez point.
Fcin de ces choses ! Toutes réflexions faites, je vais commencer à Glurns, car il faut bien commencer quelque
part.
.
A vrai dire, le Gaslhof z.ttr Sonne ressemblait beaucoup
plus à un monastère qu'à un bistro. A l'extrémité d'un
couloir voûté, sinueux comme une galerie de rat, j'occupais une chambre à peu près aussi spacieuse que le vaisseau

1 45

d'une cathédrale. Vous songez : c, dur à chauffer en hiver.»
Possib~e, mais no~s étions au mois d'aoùt et je me désintéressais des questions de chauffage. Dieu ! la royale chambre! Je n'y découvris pas moins de trois échos dont l'un
répétait les mots de plusieurs syllabes. Voilà d;s chambres
comme je les a!me. Dans l'angle sud de ce local, il y avait
une table de toilette qui sentait la bergamotte. La cuvette ...
(ah ! il faut le reconnaître, c'est avec cette damnée cuvette
que commença la série des phénomènes), la cuvette était
de proportions si remarquables que, j'y pris un bain. A
grands efforts des bras et du râble nous l'avions déposée à
terre, cette cuvette. Elle accueillit plusieurs seaux d'eau. Et
quels ~ea_ux l Des b~rriques, des foudres! J'y pris un bain,
vo~s dis-Je, et le Btel, qui est plus menu que moi, réussit
même à y nager. Je le vis faire la planche, puis tirer sa
coupe.
Comm_e je m'éponge~is, au sortir de l'eau, comme je
me. roulais da~s ma s:rv1et_te -: une bonne serviette pas
moms large qu une v01le bngantme, - j'entendis résonner
dans le lointain la voix de Gaspard. Je pris mon élan, au
travers de la chambre, et ne mis guère que trois minutes à
t?uch~r la porte, car je suis bon coureur. Gaspard s'impat1enta1t un ,peu. Il entra, :fit quelques pas et dit avec une
moue de mépris :
- Que c'est petit, chez vous !
Pauvre Gaspard ! Sa chambre était quatre ou cinq fois
vaste comme la nôtre, si vaste qu'après une heure d'exploration, il n'était pas encore parvenu à découvrir Je lit. Il
ve?ait nous chercher pour une battue. Nous lui promîmes
ass_1stance : à Glurns, ce sont choses qu'on ne se refuse
pomt.
Je ne vais point vous raconter le dîner. Dommage ! car
c7 fut un fameux dîner. Nous étions, tous les six, autour
un cerr~in jambon ... J'avais Neek à ma gauche et Thierry
i ma droite. En face étaient Raphaël, le Biel et Gaspard.
Je ne les voyais pas, à cause du jambon. Neek mangeait

?

IO

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
146
sans mesure. A toutes mes remontrances, il répondait avec
roideur ;
.
_ Je m'arrêterai quand je verrai le nez du Biel. .
. Le nez du Biel n'apparut que vers dix heures du so~r. Le
jambon était à peine ébréché. Vivent les co~hon~ gui ont
de pareils membres I Mais, déjà, Ne~k était gnèveme~t
saoul, car jambon ne se mange sans boire et Neek formait,
avec Thierry et votre serviteur, le très redoutable, le très
magnifique dan du vin blanc.
.
.
A onze heures, la veuve Kolb vint _voir c~mment
allaient les choses. Elles allaient, ma foi, fort bi_en. La
veuve Kolb refusa un cigare., mais accepta une pipe de
tabac. C'était une aimable femme à la poitrine orageus~.
Dire comment vers la mi-nuit, j'entrevis Raphaël navigant sur cette poitrine toute pareille à une mer démontée,
voilà ce que je ne pourrais faire sa~s manquer aux règl~s de
la discrétion et de la bienséance. Silence t Et honneur a la
veuve Kolb reine des hôtesses à l'enseigne Zur Sonne!
En voilà ,bien assez avec Glurns. Qu'il vous suffise ~e
savoir que je dormis mal. J'avais un lit à_ l'italien_ne, un ht
de tôle peinturlurée. Il n'était pas de tatlle m~diocre, au
contraire ; mais, à proportion de la chambre, il ?1e pa~t
si réduit que je n'osai m'y coucher autre1:1em qu_en chien
de fusil. Oui, ce très grand lit me fut pettt, relativement,
et je m'y trouvai à l'étroit pour des raisons auxquelles ~e
vin blanc demeure complètement étranger, pour d~. raisons philosophiques dont le développement et la cnuque
m'éloigneraient de mon objet. .
.
,
La journée du lendemain, qm ét:1.1t cell~ du
aout,
nous accueillit comme il convient, dès le semi de 1auberge
Zur Sonne par ~ne très éclatante fanfare de soleil.Un de ces
soleils qui creusent, dans le ventre de l'homme, des ~bî~es
oi'.t tous les liquides fermentés de la création s'engloutiraient
sans laisser trace. Les adieux à la veuve Kolb furent des
plus touchants : l'excellente personne versait des larmes,
Tant que no1;1s fûmes en vue, elle agita son ample mou•

;-+

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

choir de cotonnade jaune, du haut de ce perron auquel on
accédait - c'est Gaspard qui les compta - par cent onze
marches, pas une de plus .
Le Biel - Dieu ! l'exécrable caractère ! - nous harcelait comme un taon.
- C'est aujourd'hui, disait-il, qu'il faut sauter par-dessus
le Bildstëckljoch. Vous apprendrez ce qu'il en coûte de
s'endormir tous les soirs dans les délices de Capoue.
Thierry parlait politique, ce qui, le matin, est mauvais
pour les jambes. Neek, qui avait salué l'aurore d'une petite
libation, se plaisait de sentir déjà le vin blanc lui ruisseler
entre les omoplates. A guoi le Biel répondait :
- Vous n'êtes que des fesse-pinte. Vous déshonorez le
tt grelon )&gt; !
Raphaël, esprit pacifique, entreprit une conciliation qui
dégénéra tout de suite en querelle. Ne partez jamais .en
voyage sans une grande provision d'injures.
Et c'est ainsi que nous abordâmes le Matschertal. Parfois,
me retournant, j'apercevais la vallée de l'Adige, puissamment entaillée dans le pays montagneux. La petite ville de
Glurns&gt; sanglée dans son enceinte, carrée, nette et déposée
sur la verdure comme un objet précieux, décochait par saporte fortifiée une route mince, incandescente, plus droite,
que le regard du Père éternel. Nous tournâmes, sans regret,
le dos à ces m~rveilles : nous étions à l'âge où l'on ne sait
que regarder devant soi.
Devant nous, c'était le Matschertal, ravin noir au fond
duquel hurle un torrent de lait.
Je n'ai pas la prétention de vous raconter, en détail, cette
journée du Matschertal : elle n'est pas à notre gloire. Tout
se fût peut-être bien passé sans le satané village de Matsch.
Il ne faudrait jamais rencontrer de villages, avec des gars
comme Neek, comme Gaspard, comme Thierry.
En vérité, tout le monde fut content de cette pttite
auberge qui se prétendait c&lt; du cerf» ; - je Yous demande
un peu ! - Mais l'homme qui s'arrête pour une seconde

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'arrête peut-être pour l'éternité. En fait, nous passâmes
près de cinq heures sous l'enseigne du cerf. Et c'est grand'honte, car nous n'avions mérité aucun repos.
Neek, ayant déniché un piano édenté, sénile et quinteux,
le martyrisait sans relâche. Cette musique ravit toute la
compagnie, jusqu'à Biel dont l'autorité n'allait pas sans
faiblesses. Raphaël avait saisi par la taille et induit en de
folles valses une servante blonde dont les nattes tournoyaient
et sifflaient comme des fouets. Thierry mit à l'air, pour les
masser avec tendresse, deux pieds osseux, pourpres, inquiets,
aux orteils en volutes. Puis on décida de déjeuner, sans
aller plus outre. Puis une forte majorité se prononça pour
la sieste. Puis on s'enquit d'un guide. Il se fit longuement
attendre. Cependant le parti de la bière entrepre_nait, contre
le parti du vin blanc, un match imprudent dont la dignité
'générale eut à souffrir.
Le guide? Un petit gnome jovial qui s'était brisé une
jambe au Wildspitze. Il boitait comme Vulcain, mais trottait comme Mercure. Il nous demanda trois minutes pour
aller embrasser sa fiancée. En fait il l'embrassa pendant
plus d'une heure. Si vous rencontrez jamais Joseph Tiefenau, ne vous laissez pas faire le coup de la fiancée.
** *

Chers amis, chers compagnons, ombres fidèles à ma
voix, en dépit des années, des défaillances, des trahisons,
de l'oubli, de la mort.
Gaspard avait un regard si frais, si calme, un regard de
màtinée. Mais notez les muscles de lutteur, notez le large
dos bossué sur lequel s'entassèrent bien des fardeaux
indus. Et cette voix placide, mélodieuse, imprégnée de
sourire l Et ce large front calculateur : car Gaspard avait, à
compter, une attitude puérile, presque animale. Et quelle
poignée de main ! Et comme il subissait en souriant son
inhumaine passion mathématique !

ON KE SAURAIT TOUT DIRE

149

Raphaël, cœur tendre et pratique, Auvergnat élégiaque !
ô compagnon de mon jeune âge, mon contrepoids, mon
balancier! Ame bourrée d'apophthegmes et de beaux vers.
Avec_ tes courtes jambes velues, tes reins pesants, ta stature
massive, tu ne semblais pas fait pour trébucher. Mais tu
n'avais que trop de raison ; en faut-il tant pour déraisonner? Que je te revoie encore, marchant devant moi,
une petite plume de coq frémissant à ton chapeau! Et
peut-être te pardonnerai-je mon ingratitude, ma méchanceté, et ce jour amer ou je compris que je ne t'aimais
plus.
Thierry ! La silhouette de Thierry entrevue dans la
lueur d'un été ! Un grand garçon timide et bourru, tour~enté d'idées comme d'une puberté tumultueuse. Les paup1èr~s enflammées semblaient clignoter sur un perpétuel
sounre que désavouait la bouche toujours crispée par des
mots tyranniques, des injures, des cris. Je le revois, avec sa
large culotte de velours miroitant. Un seul jour de fatigue
donnait à son visage une maigreur inquiétante, un seul bon
repas suffisait à le rendre presque obèse et luisant, luisant.
Drôle d'homme!
Pour Neek, et quoi qu'il ait pu lui advenir, - es-tu
toujours vivant, cher garçon ? -: il demeurera celui qui
m'apprit à aimer les héros de la musique. Ses longs doigts
brusques s'évertuaient sur tous les pianos de rencontre ; il
ne choisissait pas, comme ces gloutons de plaisir à qui
toutes les femmes sont bonnes. Mais, à l'appel de ces doigts
osseux, l'âme des maîtres descendait sur nous s'installait
'
parmi nous.
Enfin, toi, Biel, toi, mon préféré, toi, mon ami entre
tous, toi qui m'as fait tant souffrir! Silence. Pardon.
*
* *

Est-ce donc là ce que je comptais vous dire? Que non
pas ! Laissons cela, croyez-moi et revenons au Matscher-

�lSO

tal, à Ji faille ténébreuse où nous fit cheminer tout un
après-midi le très plaisant Joseph Tiefenau.
A deux heures en amont de Matsch, une sale bourg
nommée Glieshofen est embusquée sur le sentier des voya.
geurs. Elle nous fut fatale ; on aul'2Ît pu s'y attendre av
des gars comme Thierry, comme Gaspard et comme t
les autres. Une foudroyante attaque du pani de la hi
trouva le parti du vin blanc ferme sur ses pattes, je voœ
prie de le aoire: Joseph Tiefenau s'éclipsa sous le prétex-.
d'aller embrasser sa fiancée : chaud lapin que ce Tiefenau;
il avait une fiancée par village. Une heure admirable
querelleuse s'écoula, sous le genévrier sec qui tenait lieu
d'enseigne.
Le Biel, alourdi d'une bière perfide, s'épuisait contre
'Neek, dans une lutte inégale. Gaspard feuilletait le registre
de l'auberge et formulait gravement cette remarque :
- Il n'est pas venu un seul Français ici depuis
treize ans, dix mois et dix-huit jours. Les Français ne sonti.
pas balladeurs.
Moi, je regardais, vers le bas de la vallée, de misérables
cultures qui s'accrochaient de ci, de là, aux parois de
montagne. Parfois un champs bossué, étayé de petitesmurailles et grand comme ooe carte à jouer, aventurait,
jusque dans le dédale des rocs, une maigre barbiche dei
seigle. Très loin, perchée sur un cap, environnée de pins
hargneux, une bicoqqe blanche gardait, comme un berger,
d'immenses solitudes. Elle me parut alors affreusement
triste, malgré le soleil; mais il m'arrive d'y penser comme
au paradis, maintenant que j'ai vécu vingt ans de plus
parmi les hommes.
Joseph Tiefenau, ayant copieusement embrassé ses
multiples fiancées, revint nous prendre et ne refusa pas
un verre de vin suret. Puis nous nous ruâmes sur le Hol•
leV?eg.
N'attendez pas que je vous raconte tout, ni la bataille
rangée que, suants et soufflants, les deux partis des

ljl

un se livrèrent à la Hutte d'enfer.
Dans ces
:JWrelias-là, touœs les huttes sont plus ou moins « d1en• ». - Ni la montée par cette rampe qui dominiit
~ e un balcon vertigineux notre chemin de tout
e jour ; ni comment Raphaël fut assez lâche et assez roublard pour passer, une fois de plus, son sac à C:aspard; ni
.œmment nous nous trouvimes sur le Bildstôckljoch à
uit heures et demie, alors que la nnit tombait ; ni com-.
ment Joseph Tiefenau, nons ayant vaguement indiqué notre
~ n , s'éclipsa soudain sous un prétexte futile dans
lequel il était encore une fois question de fiancée.
Il m'etît été pounant bien agréable de :vous peindœ,
même sommairement, même en quelques mots, ce pay~
liage courroucé, immobile, inhumain comme le Dieu de la
le, ces montagnes emprisonnant dans une poigne crispée
des névés qui bavaient de toutes parts, ces moraines
ftioulées comme de monstmeux monceaux de balayures,
œs petits lacs de turquoise, déjà ressaisis par Je gel ~
~e.
Baste Ion ne saurait tout narrer sans perdre de vue son
histoire. Je vous di.taï, une autre fœs, notre descente dans
Ja nuit, nos cris dominés par le hurlement des èaux, le
lâmpion dansant qui nous rassembla sur une crête envimnnée de précipices, le soulagement qui nous saisit à per·
œvoir les appels de Tiefenau, les remords de œ guide
paillard mais débonnaire, et l'espèce de sommeil qui
m'envahit cependant que courait devant moi la lanterne
pliante du plus fiancé des mon12gmrds tyroliens.
Je dormais donc à poings fermés, tout en marchant,
quand vers la onzième heure du soir, nous atteignîmes
Kurzras.
La nuit était énorme, impénétrable, hantée de souffles,
tuméfiée du bruit des torrents, ce bruit qui gronde encore
dans mes oreilles pendant l'insomnie. J'entendis Joseph
Tiefenau ouvrir une porte et nous entrâmes dans. la.
clarté, nous entrâmes à Kurzras, par une porte comme

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toutes les portes, une porte percée à mème le noir.
Je me laissai choir sur un banc et, cessant de marcher,
me réveillai tout aussitôt. Je remarquai bien que le banc
était particulièrement haut sur pattes et large du siège,
mais je n'y prêtai pas une suffisante attention, tout
d'abord.
Tiefenau avait encore une fois disparu. Nous étions
rassemblés tous les six autour d'une massive, d'une pesante
table de bois. Une lampe de cuivre versait sur nos têtes
une lumière comparable à celle qui éclaire nos rêves. J'eus
bien l'impression que la lampe ainsi perchée était anormalement ventrue, mais je n'accordai que peu de moi-même à
cette observation.
A dire vrai, toute mon attention était requise par certain
objet que j'apercevais au fond de la salle. C'était, sous une
autre lampe non moins volumineuse que la nôtre, une
mystérieuse masse noire, énorme, mouvante et d'où sortaient des tourbillons de fumée. Soudain la masse vira sur
elle-même et je dus me rendre à l'évidence; cette montagne
de substance noire était un curé, mais un curé comme
vous n'en avez jamais vu et comme vous n'en verrez
jamais. Le curé dit poliment : &lt;&lt; Gruss Gott ,i, ce qui
signifie bien des choses dans l'idiome de l'endroit ; puis il
se leva. Il n'avait pas moins de deux mètres trente de haut.
C'était un curé fort grand. Il fumait une pipe de porcelaine
au fourneau gros comme une soupière. Le Biel dit à mivoix:
- Vingt dieux ! Le beau curé !
Gaspard qui s'intéresse aux articles pour fumeurs, prononça:
- Vingt dieux ! l..a belle pipe I
Raphaël semblait exténué. Il ne voyait rien, il n'entendait rien. 11 murmura faiblement :
- De l'eau!
- Traître, rugit Biel, qui régentait le parti de la
bière.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

153

Mais déjà Gaspard, Neek et Thierry faisaient chorus et
la bande a 'térée hurlait : « De l'eau ! de l'eau! ii
L'eau demandée ne se fit pas trop attendre. Une porte
s'ouvrit quelque part et l'hôte parut.
C'était un homme de huit pieds et plusieurs pouces,
tout simplement. Il portait une serpillière bleue dont la
poche était de taille à engloutir deux d'entre nous. Il
déposa sur la table une carafe pleine d'eau fraîche, une
carafe d'une vingtaine de litres. Puis il se retira en silence.
Voilà comme ils sont à Kurzras.
Vous pensez peut-être que ce fut tout pour ce soir-là.
Ah bien, oui! Comme nous manœuvrions la carafe la
porte s'ouvrit de nouveau et Raphaël poussa des cris: '
- Un taureau ! Un taureau !
Pff ! C'était le chien de la maison. Mais Raphaël n'était
point à blâmer, car, de ma vie, je n'ai vu chien si considérable!
Le curé vint court~isement nous faire la conversation,
cependant que nous tailladions à même une andouille large
comme une cuisse. Cet ecclésiastique s'exprimait dans
une langue composite faite de bas-allemand, de latin,
d'esperanto et de quelques termes empruntés - Dieu me
pardonne ! - à l'argot des ports méditerranéens. Il nous
divertit le mieux du monde. Parfois il frappait du poing
sur la table, qui ployait aussitôt les reins; parfois il lâchait
un gros rire : alors toute la masure était ébranlée sur sa
base et les torrents du voisinage, interdits, s'arrêtaient un
instant de mugir.
La joie revint et dissipa notre fatigue. Les partis réclamèrent et obtinrent les matériaux de leur controverse
courante: bière et vin blanc coulèrent à longs flots. Mais
le curé s'étant décidément rangé du côté des buveurs de
vin, le parti de la bière apparut, passé minuit, irrémédiablement perdu. Il s'effondra.
C'est alors que survint la jeune et séduisante Léné, qui
était, à ce que nous expliqua le curé, la fille de la maison.

�154

LA NOUVELLE REVUE FRAXÇA!SE

Elle ue dégénérait pas de sa race, étant taillée comme une
cariatide, pourvue de seins admirables et, en général,
d'ornements plantutem:. Homme de toutes les conquêtes,
Raphaël entreprit aussitôt de lui faire sa cour. La géante
souriait d'attendrissement. Raphaël -avait l'air d'un
pygmée assiégeant une forteresse. Et Thierry, versé dans
les sciences naturelles, évoquait, à contempler nos amourem:, ces espèces animales étranges dans lesquelles le
mâle est si réduit qu'il vit normalement en parasite sur
sa femelle, et, dès la saison des a.meurs, énùgre vers le
bon endroit. Heureusement la belle Léné n'entendait rien
à notre langue et, quand il est a.moureux, Raphaël n'offre
plus prise à la plaisanterie,
Ce fut une bien belle soirée. Je n'en dirai rien de plus,
car là n'est point l'objet de mon récit. Je laisserai pareîlle0rnent dans l'ombre et l'oubli la couchette bizarre où
j'achevai la nuit en compagnie de notre Bie!. Cette couchette était fort étroite : nous n'y tenions que « de profil 1)
et tous deu.x sur le même côté. Nous changeâmes de coté
quatre fois jusqu'à l'aube et, chaque fois, il nous fallut
• nous lever : toute évolution sur place ayant été jugée
inopérable. Je sommeillais dans les intervalles et, bercé
par la voix des torrents, .ie m'imaginais condamné à.
dormir en marchant toute l'éternité.
Dès le petit jour, je fus à la fontaine où je plongeai e!
replongeai une tignasse étrangement sèche et rebelle. Puis,
rafraîchi, je contemplai le paysage.
·•
Kurzras ne · comporte qu'une seule maison, er une
église qui fait, pour se dresser au centre du village, des
efforts dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils son! vains
et un peu ridicules.
La maison~ notre .iuberge, est de belles dimensions,
comme il convient à ses propriétaires. Un crâne de bœuf
en orne la façade, pointant deux cornes flexueuses qui
menacent l'horizon. Le crâne est très blanc et poli par les

saisons.

0!1; NE SAURAIT TOUT DIRE

155

. Si ~'auberge est vaste, l'église, en revanche, est petite,
pet1:e même qu'elle ne me parut guère susceptible &lt;le
contenu son curé. Celui-ci, messe dite et ,·entre o-arni
jo~ait dès le matin, sur le parvis. Il jouait une pa;ie d;
qmlles. On eût dit qu'il s'évertuait contre les piliers d'un
templ~, &lt;:'1r les quilles étaient à la mesure du joueur. Il
brand1ssa_1t une boule grosse comm~ une dame-jeanne.
La gracieuse Léné lui tenait lieu de partenaire. Elle
p::ianiait les boules avec aisance et vigueur. A chaque
SI

coup, sa gorge charmante bondissait,

roulait, déferlait

dans son joyeux corsage.
Ce spectacle qui n'était dépourvu d'attraits pour personne, fut, pour Raphaël, presque fatal. Il parlait de
racheter le fonds de commerce et de s'établir aubergiste à
Kurzras. Voyez-moi ça!
Un petiJ déjeuner de jambon, d'œufs au miroir et de
pai_ns au _cumin nous rassembla. Le Biel, mal reposé, semblait eqclm à nous faire chèrement payer les- mécomptes de
son estomac. Gaspard calculait le poids exact de l'abbé Kampitsch (tel était le nom du curé de Kurzras). Neek joua:it
du piano sur ses propres dents, qu'il avait fort longues.
Thierry ne disait rien, car il était sujet à la colique matinale.
La belle Léné nous faussa compagnie pour s'aller parer.
Nous étions le quinzième jour du mois d'août et c~érait
fête. Friedmann Taschachhaus, le patron de l'auberge,
nous donna le bonjour. Certain vin blanc léger obtint un
assentiment unanime, car le repas du matin faisait en
général la trêve des partis.
Joseph Tiefenau, dûment soldé, nous avait quittés
dès l'aurore pour retourner à ses amours. Honneur à la
mémoire de ce montagnard érotique!
N"ous discutâmes de notre itinéraire. Taschachhaus et
Kampitsch nous prodiguaient les conseils. Bref, il fut
décidé gue l'abbé nous guiderait sur le Hocbjoch, escorté
de la gracieuse Léné qui devait porter un panier de beurre
à ses cousins de l'Œtztal.

�I

56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je ne décrirai point la félicité de Raphaël : je lui devinais des causes trop peu morales. Thierry, ayant fait la
paix avec ses organes digestifs, entreprenait l'abbé Kampitsch sur un point de théologie. La langue adoptée pour
ce tournoi fut l'espagnol, dont le prêtre possédait quelque
teinture et pour laquelle Thierry nourrissait une sympathie toute romantique.
Les sacs étaient bouclés, les gourdes remplies et les
adieux à moitié dits quand reparut notre radieuse compagne. Elle avait, pour le quinze août, revêtu de somp•
tueuses parures : caraco de soie, tablier de dentelle, jupe
de futaine à poil. Les grains d'un triple collier frémissaient
sur sa gorge. Selon la coutume du pays, une couronne
de petites fleurs candides attestait la pureté de ses mœurs.
Nous partîmes. Le Hochjoch ne fut qu'un jeu. Fille
, de la montagne, Léné ne semblait aucunement intimidée
par le glacier sur lequel flottaient, comme des épaves,
d'informes blocs de granit. L'abbé enjambait avec insouciance des failles qui eussent englouti un régiment. Le
Biel, rugueux et misogyne, affectait de se tenir à l'écart et
accablait Raphaël de remarques désobligeantes. Raphaël,
amoureux pratique, marchait à l'ombre de son idole; car
le soleil avait surgi d'autant plus vite que nous montions
à sa rencontre. Une journée merveilleusement chaude
s'annonça et des nuages joufflus se mirent à rouler dans
le ciel.
Le Biel, ayant imaginé de quitter ses bas pour se sin·
gulariser et se rafraîchir, dut au miroitement du glacier
un coup de soleil qui, par la suite, lui pela fort nettement
les jambes. Avis aux fanfarons !
La matinée se passa sur le Hochjoch qui ne fut pas de
taille à effrayer des gaillards tels que nous. Quelques
petites saucisses rouges et le contenu des bidons réjouirent
cette traversée sans péril.
Thierry échauffait l'abbé Kampitsch. L'honnête ecclésiastique, après avoir traduit tous ses arguments en plu-

ON NE SAURAIT TOUT DlRE

r57

sieurs langues mortes ou vives, parut chercher dans sa
mémoire une réplique décisive et il articula correctement
le mot « merde» sur quoi la controverse prit fin.
Le Wildspitze, d'un air préoccupé, nous regardait
grouiller sur la glace comme un géant regarderait des
pucerons sur ses orteils. Désireux de rétablir la concorde~
l'abbé Kampitsch entonna, d'une voix bien timbrée :
Buvez-moi donc encore une toute petite goutte !

Après chaque couplet, Léné et nous reprenions tous en
chœur : « ô Suzanna ! i&gt; cependant que l'écho des abîmes
transformait notre chant joyeux en un gémissement
lugubre.
Enfin nous descendîmes dans la vallée de Vent, qui est
un des rameaux de l'Œtztal et bientôt apparurent des
villages pavoisés pour la solennité de l'Assomption. De
larges étendards aux couleurs de la vierge ornaient la face '
des maisons. Le peuple des hauteurs ruisselait vers les lieux
bas ou se donnaient les réjouissances.
Venaient d'abord, par petits groupes, les chasseurs en
costumes d'apparat : bas blancs, souliers à boucles, culotte
à pont, chemise bouffante, veste courte et chamarrée,
cravate écarlate. Ils portaient l'arme à la bretelle et leurs
feutres, un peu semblables à ceux des mousquetaires,
s'ornaient d'une touffe de plumes neigeuses.
Les guides, pareillement vêtus, s'enorgueillissaient d'un
long piolet poli par l'usage, d'un havresac, d'un paquet
de cordes et de crampons. Ils avaient les jambes noueuses,
bossuées, le ventre étroit serré dans une ceinture à plaques
de cuivre.
Une multitude de jeunes filles couronnées de fleurs
comme notre Léné et comme elle parées, encore que
moins florissantes et moins dodues, descendaient les
pentes en se donnant le bras et en chantant. Des marmots
en habits de fête couraient d'un groupe à l'autre; les
vieilles femmes, coiffées de feutres velus, souriaient de

�I

58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

leurs bouches édentées ou fumaient gravement de courtes
pipes en porcelaine.
Tom respirait une joie paisible, pastorale, traditionnelle.
Le temps seul refusait de s'associer à cette fête. Des nuées
ardentes s'amoncelaient autour des cimes ; un souffle
rauque parcourait la vallée, pareil à la respiration d'une
meute. Mais qu'importe à la jeunesse aventureuse le
désaveu d'un ciel angoissé ! Nous n'avions cure que de
l'énorme joie qui dilatait notre poitrine.
Le sentier, peu à peu, devenait une route aimable,
facile, jalonnée d'innombrables crucifix à toits de zinc.
Que ces images, sculptées dans un bois grossier et peintes
farouchement, apparussent hideuses, mutilées, barbouillées de sang et de sanie, voilà qui ne nous inquiétait guère,
voilà qui ne semblait fait que pour nous divertir. Je ne
peux pourtant songer sans trouble à ces figures torturées,
barbares, postées comme des avertissements à tous les.
angles du chemin.
Thierry, remis de ses déconvenues théologiques, avait
passé son bras sous celui de l'abbé Kampitsch et le couple,
réconcilié, déambulait en chantant. Agréé par un sourire
céleste, Raphaël s'efforçait d'élever une main audacieuse
jusqu'à la taille de sa déesse Léné. Neek, osseux, dégingandé1 discutait avec lui-même des avantages du contrepoint. Gaspard éclairait tout le paysage de son sourire
lunaire. Le Biel, jambes au vent, béret en bataille) piolet
érigé, avait l'air d'un lansquenet. Et moi je marchais à l'arrière-garde, égouttant dans ma gorge le fond de mon
bidon.
Comment s'appelait ce village où nous fîmes halte et
qui faillit être le dernier village de notre vie à tous les sixi
voilà ce que je ne sais plus, voilà ce que même je n'ai
jamais su exactement.
L'orage semblait inévitable et imminent. Uue haleine
brûlante errait au ras du sol. Des grondements tourmentaient les entrailles de la montagne. Nous nous assîmes

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

r59

devant une petite auberge, sur la place du village. En
face de nous, toutes portes ouvertes, béait une église
blafarde entourée d'un cimetière. Le vaisseau de l'édifice
était plein d'une ombre brûlante au fond de laquelle palpitaient les flammes du chœur. La place du village était
déserte et poudreuse. Des chants étranges nous parvenaient
parfois dans une bouffée de fœhn.
Nos verres avaient été déjà vidés à plusieurs reprises
quand nous nous aperçftmes que l'abbé Kampitsch et
Léné Taschachhaus avaient disparu. Au même instant,
les chœurs éclatèrent plus proches. Je dis bien éclatèrent~
plusieurs centaines de voix humaines furent soudain
déchaînées; cela produit un fracas d'explosion.
Les coudes sur la table, le nez dans nos verres, nous
demeurions assommés de fatigue et d'étonnement quand
la procession déboucha sur la place.
En avant, marchaient les chasseurs et les guides ; ils
étaient fort nombreux et n'avaient plus leur air souriant du
matin, mais des faces sérieuses, crispées. Ils chantaient, à
plusieurs voix, un cantique lent et sauvage.
Derrière eux s'avançaient des prêtres revêtus de leurs
parures sacerdotales ; puis venait un baldaquin soutenu
par . quatre colosses et sous lequel brillaient des pièces
d'orfèvrerie; puis ... oh ! mais voilà qui n'est pas commode
à décrire. Imaginez des bannières, mais des bannières à la
hampe robuste, élancée •comme un mât de navire, à l'éta·m.ine développée comme une voilure. Soulevés par les
premiers souffles de l'orage, les immenses pans d'étoffes
chamarrées se déployaient, tournoyaient au-dessus de la
foule avec des cris, des froissements, des détonations. Des
paysans se cramponnaient aux câbles d'or qui permet~
taient de maintenir en équilibre ces gigantesques oriflammes.
Derrière les emblèmes se pressait une multitude bariolée.
Hommes, femmes, enfants, tous hurlaient le morne cantique. Au premier rang, nous reconnûmes l'abbé E.am-

�r6o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pitsch et notre léné. Ils ne nous reconnurent point ..
L'exaltation était peinte sur leur visage.
Je ne sais trop ce qui se passa juste à ce moment, mais
un mot, dans la foule, vola. de bouche en bouche, se mêlant
aux syllabes de l'hymne sainte. Peut-être avez-vous déjà prononcé le mot allemand« hut i&gt;etsans doute ne vous a-t-il point
paru présenter la moindre particularité. Mais vous ne savez
'ce que peut devenir ce mot pacifique quand il est vociféré
par trois ou quatre cents bouches furieuses; a\•ant même
que nous eussions pris conscience de la signification de ces
cris, l'abbé Kampitsch, jaillissant de la masse, s'était rué
sur Thierry et lui arrachait son chapeau qu'il jeta par terre.
Vingt dieux ! la sale minute ! et comme nous fûmes
tous promptement décoiffés. En ce qui me concerne, la
besoone fut assumée par un montagnard hirsute, barbu de
b
p•
noir jusqu'aux yeux qu'il avait féroces et fulgurants. ms
le monstre me saisit au collet et se prît à me secouer. Un
. tumulte effroyable s'ensuivit: la foule nous bloquait contre
la façade de l'auberge, avec des hurlements, des imprécations ; certaines femmes continuaient à chanter, notre
horreur en fut accrue. J'entrevis Gaspard, pâle et calme,
expédiant maintes bouteilles sur les têtes des assaillants.
Raphaël, le plus petit de nous six, tentait de se glisser au
ras de la muraille ; mais il fut saisi aux cheveux par 'une
femelle frénétique en laquelle je reconnus la douce Léné.
Des autres, de Neek, du Biel, je ne sus brusquement plus
rien. De gros nœuds de populace s'étaient formés dont ils
devaient, chacun, constituer en quelque sorte le noyau.
Il ne faut pas trop chercher à retracer des moments tels
~ue celui-là. On en corrompt, avec les mots, la foudroyante, la terrifiante grandeur. Je nous vis, dans un de
ces éclairs qui visitent l'esprit au fort du péril, je nous vis
broyés, piétinés, livrés aux fauves, consumés, parmi les
dameurs, sur ce bûcher qui couve secrètement au fond
&lt;les multitudes religieuses. Je fermai les yeux et m'abandonnai.

ON NE SAURAIT TOUT DIRE

161

C'est alors que se produisit l'intervention non point surnaturelle mais tout à fait naturelle, grâce à laquelle je suis
encore ici pour vous raconter quelque chose.
Un bruit comparable à celui d'une charge de cavalerie
fondit soudain sur le village et l'orage éclata. Les bannières
furent tout à coup empoignées par l'ouragan et tombèrent
dans la foule, fauchant à grands coups toute cette canaille.
Une bourrasque formidable roula pêle-mêle ces hommes
et ces étoffes affolés. La vallée tout entière retentit sous le
marteau de la foudre et une pluie diluvienne s'abattit sur
les bourreaux et les victimes.
Il y eut des cris, des ordres, des appels, une fuite immense
et grondeuse. De stridents coups de tonnerre semblaient
poursuivre les fanatiques dans leur déroute. Je me retrouvai soudain seul, empêtré dans un étendard brodé de
cœurs flamboyants et, tête nue, les vêtements déchirés, le
visage en sang, je pris ma course sous la colère du ciel qui
me parut, malgré tout, préférable à celle des hommes.
. Je courais depuis dix minutes quand une ombre me
barra la route. C'était Gaspard. J'avais un œil poché, ma
vareuse fendue, les poignets foulés, mais il avait déjà recouvré, autant qu'il me parut, son beau calme souriant. Il
venait d'arrêter dans leur course et de grouper Neek,
presque indemne, Thierry qui s'en tirait avec des écorchures, Le Biel, fort malmené et bégayant de colère.
Derrière moi survint Raphaël qui avait laissé plusieurs
poignées de cheveux aux mains de sa douce furie et qui
semblait encore plus humilié que contus.
Ce fut avec un grand soupir de soulagement que nous
nous serrâmes, tous les six, les uns contre les autres. La
pluie tombait toujours, mais nous n'y prenlons garde. Et
pourtant, c'était une de ces pluies extraordinaires, capables
de changer la structure géographique d'un pays. Elle tombait d'un bloc, d'une seule masse et nous avancions, suffoqués, comme des nageurs dans le ressac. On entendait
rouler des quartiers de rocs. Les pins déracinés se fracas11

�16.2

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISl!
ON NE SAURAIT TOUT DIRE

sai.ent sur les pentes et des- torr:ents de boue enflaient dans
tous les plis du sol.
Nous nous étions remis en marche, désireux de gagner
an pied, et jamais pluie ne nous parut plus rafraichissante
et plus douce, bien qu'elle entravât notre course et nous
tran5:perçât jusq_u'atix. os.
- Quelle aventure I criait Thierry. Ce Kampitsch sera
une des grandes déceptions de mon existence.
- L'orage, affirmait Gaspard, nous a sauvés après avoir
failli nous perdre : à la faveur de certaine tension électrique, l'âme ...
Mais Ne.ek.grorumelait en manière- de conelusion :
- Quelque. température qu'il fasse, à l'avenir, je
s.aluerai les processions.
Le Biel, comme de col11ume, passait sa rage sur le. très
misérable Raphaël.
- Voilà, disait-il, une salutaire. leçon pour les godelureaux qui font l'amour aux.femmes sauvages.
Quant à moi, tout occupé de nouer sur ma tête un
moue.hoir. de coton ro.uge, je ne. disais rien : je pensais à ces passions Brimitives qui, semblables à de grands
fauves traqués, se sont retirées au fond des solitudes, mais
n'attendent, flOUr en sortir, qu'une défaillance du monde,
un moment d'angoisse, une heure d'orage.
Nous marchâmes longtemps. La pluie avait cessé q_ue
nous allions toujours, à toute vitesse, sans nous rer.ouruer,
à travers un paysage bouleversé comme un visage après les
larmes.
A la chute du jour, nous nous-jugeâmes hors de danger.
Une auberge solitaire nous. offrit des lits, de la nourriture
et un grand feu de bûches pour sécher nos habits.
Nous n'avions guère plus de vingt ans, les uns et les
autres ; un gr.and besoin de joie survivait, en nous, à t0ute
mésaventure et, ce soir-là, le parti. de la bière et le parti du,
vin blanc se livrèrent.une bataille formidable mais iQdécise.
Je ne vous la raconterai pas, car j'ai déjà perdu beaucoup

163

de re_mps à .;eus. relat~r maintes choses qui n'en valent pas
la peme et J en viens a perdre de vue l'objet mème de mon
récit.

Il se fait tard ; je ne pourrai vous dire, ce soir, ni
com_ment nous remplaçâmes nos cou vre-cbef, égarés dans la
ba:ail!e, par ~e petits feutres coniques de l'effet le plus
r~Jomssant, m comment, abandonné vers minuit par d'indignes compagnons, au cœur d'une ville inconnue, je cédai
aux douceurs de l'ivresse, m'endormis en traversant une
place publique et me réveillai le lendemain matin dans
~1on lit: ni comment, tourmentés par d'innombrables libat10ns dune bière fluide, nous parcourùmes au pas de
course une gr~~de cité gothique si dépourvue de ce que
vous savez qu 11 nous fallut, pour nous soulager, grossir
les flots du Danube. Je ne pourrai même pas vous raconter
c~mment, dans un silence constellé de clarines, nous passames, à flanc de montagne, une nuit enchantée couleur de
saphir, ni comment, pan·enus sur le faîte avec l'aube, nous
découvrîmes une fois de plus gue le monde nous appartenait.
GEORGES DUHA:\IEL

�PETITE CANTATE SUR L'AllSENCE DE MARIE LAURENCIN

PETITE CANTATE
SUR

165

Le plus tendre soupir mêle
A son trille aérien.
0 voix claire, ô source pure,
Notre âme de sa souillure
Se lave dans ton cristal
Et ton ingénu prestige
Suscite en nous le vestige
De l'antique Eden natal.

L'ABSENCE DE MARIE LAURENCIN
Elle était notre songe et notre fantaisie,
Notre sourire et notre accent,
Ce mouvement plus vif qu'une liqueur choisie
Imprime au cours de notre sang.
· Pourtant, iniques Dieux, nous sommes absents d'elle.
- Ah I pour combien de temps encor ? Quels mornes jours vous me tissez, Parque cruelle,
Où manque cet écheveau d'or 1...

***
Mais d'un mode plus lyrique
Il faut chanter LAURENCIN.
Est-il ftûte qui n'abdique,
Harpe, luth ou clavecin
Devant le son délectable
Qui de sa lèvre adorable
S'élève vers nos ciels gris
Quand elle chante l'Enni te,
Biron, ou la Marguerite,
Ou Sous les Ponts de Paris.
C'est ainsi que Philomèk
A ii bocage arcadien

Fermons les yeux et que sous ma paupière close
S'égrène le collier charmant du souvenir...
Elle:est au clavecin, elle cueille une rose,
Elle peint et ses doigts magiques font jaillir
Mille papillons d'or, mille tendres chimères
Et ton souris, Psyché, sur les lèvres amères
D'avoir pressé leur beau désir.

***
Ah! quelle imprudence étrange
Me fait suivre' le dessin
De souffeer telle louange
Dans mon indocte buccin,
Quand il n'est d'aucune lyre
Dont fit les échos bruire
Un doigt chéri d'Apollon
Son qui dans notre âme esclave
Ne provoque la suave
Résonnance de son nom !
Hors de la fiûte inégale
Rien ne vola de touchant
Qui vers elle ne s'exhale ;
A toute strophe, à tout chant
Son image se marie,
De Ronsard c'est la MARIE,

�,166

LA NOUVELLE RE-VUE FRANÇAIBI!

Et Malherbe lui fait voir
En des stances soknneUes
L'bnail des herbes /fiouueltes
Dessus oe beau promenoir.
C'est elle .que Théophile
Installe dans Chantilty,
Elle que mène Banvill,e
A la fête de Neuilly ;
0 Segrais, c'est ta Climène,
C'est ton Muezzetin, Verlaine,
Et fe l'aperçois encor
Dansant au tlair de la lune
Sur l~ prés, aux grelots d'une
Ballade de man Paiû Fort.

Lorsque le noir Pluton eut au morne rivage
Emporté la vierge aux beaux yeux,
L'arbre se dépouilla ·de son faix gracieux
Et la terre deux ans fut 'ingrate à l'ouvrage
Du laboureur industrieu&lt;x,
·
Mais l'on vit aux bosquets reverdir la ramée
Et les fleurs se rouvrir sous .!'.haleine des vents
Quand par l'ordre divin -au soleil des vivants
Fut Perséphone Famenée,
Tel, un nouveau printemps fera sur mon chemin
Refleurir à foison l' œillet et la verveine
Lorsqu'un sort plus clément sur les ·rives de Seine
Nous ramènera LAURENCIN.
MAURICE CHEVRIER

Sept.

1920.

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQ_UE
(FRAGMENT)

Calypso comme un toquillage au bord de la mer Tépérait
inc:onsolablement le ·nom d'Ulysse à l'écume qui emporte
les navires. Dans sa douleur elle s'oubliait immortene. Les
mouettes qui la servaient s'envolaient à son approche de
peur d'être consumées par le feu de ses lamentations. Le
rire des prés, le,cri des graviers fins, toutes les caresses du
paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de
celui qni J~s lui avait enseignées. A quoi bon porter ses
regards à Finfini, si l'on n'y doit rencontrer que les plaines
amèr-es du désespoir ? 'En vain les rivages de File fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle ne prêtait
attention qu'au cours stupide des marées.
Dn bateau vint opportunément se briser aux pteds de
'Calypso. Il en sortit deux abstractions. La première n'avait
pas vingt ans •et ressemblait si parfaitement à Ulysse
que les branches mêmes des arbustes, à la manière dont il
les plia, reconnurent Télémaque, son fils, qui n'avait encore courbé aucune femme dans ses bras. La seconde entité
n'était compréheHsible ni pour le sable des allées, ni pour
1a déesse désolée, ni pour le printemps éternel qui régnait
sur ces contrées fabuleuses : on ne pouvait reconnaître Minerve sous les traits du vieillard Mentor, fût-on nympheou
divinité plus haute.
Cependant Calypso retrouvait avec jeie son amant fogitif
en ce jeune naufragé qui s'avançait vers elle. Connaître
déjà ce corps qu'elle apercevait pour la première fois la

�I 68

LA NOUVELLE REVUE Fll.ANÇAISI

troubla plus que ne faisaient ces taches brillantes, les va.,
rechs collés par l'eau vive aux membres polis de Télémaque.
Elle se sentit femme et feignit la colère.
« Etrangers, cria-t-elle, passez votre chemin si vous
tenez à la vie. Les hommes sont bannis de mon domaine. ,,
La rougeur de son front démentait ses paroles. Le jeune
voyageur s'inclina avec la grâce d'un souvenir :
« Madame, dit-il, vous que j'hésite à prendre pour une
divinité tant vous me paraissez belle, sauriez-vous regarder
sans pitié un jeune homme qui se cherche à travers le
monde, puisqu'il poursuit sa propre image, un père sans
cesse emporté loin de moi par cette même furie des tempêtes et des idées qui me met tout nu à vos pieds ?
- Ce père, quel est-il ?
- On l'appelle Ulysse, et que lui sert que ce nom soit
fameux dans toute la Grèce et dans toute l'Asie ? Sa patrie
lui est interdite, les flots ne lui épargneront pas une erreur.
La sagèsse de ce héros., loin de lui éviter les écueils, l'entraîne toujours à de nouveaux dangers. J'ai quitté sans
espoir ma mère Pénélope ; je cours l'Univers pour lui
réclamer Ulysse, abîmé peut-être dans ses mers, et parfois
je trouve dans les esprits la trace de celui qui m'échappe
et duquel, déesse, si le bizarre jeu des passions l'a jamais
jeté dans votre île, vous· ne cacherez pas le sort à son fils
Télémaque. ,,
Calypso, mieux attentive aux mouvements de son cœur
qu'à ceux de ces discours, n'osait rompre par la parole ou
le mouvement le charme qui retenait ses regards sur cette
forme trop humaine. Le vertige qui brouilla ses yeux
l'engagea par la crainte de soi-même à casser tout à coup
le silence.
« Télémaque, votre père ... Mais je vous dirai son histoire dans ma demeure où vous trouverez un repos plus
doux et plus frais que le vent frisé des plumes agitées
par les servantes, et, si vous savez jouir de mes soins

LES AVENTURES DE TELEMAQUE

maternels, ce bonheur, apanage d'une minute, que je puis
prolonger sans fin dans le labyrinthe fermé de mes bras
immortels. »
La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau.
Du seuil, on dominait la mer, plus déconcertante que les
sautes du temps multicolore entre les rochers taillés à pic,
ruisselants d'écume, sonores comme des tôles et, sur le dos
des vagues, les grandes claques de l'aile des engoulevent:-.
Du côté de l'île, s'étendaient des régions surprenantes : une
rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des
arbres fleuris d'oiseaux ; des chalets et des temples, des
constructions inconnues, échafaudages de métal, tours de
briques, palais de carton, bordaient, soutache lourde et
tordue, des lacs de miel, des mers intérieures, des voies
triomphales ; des forêts pénétraient en coin dans des villes
impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient parmi
les nuages ; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de
mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage; le
grand air disloquait le~ montagnes et des nappes de feu
dansaient sur les hauteurs ; les l~mpes-pigeons chantaient
dans les volières et, parmi les tombeaux, les bâtiments, les
vignobles, des animaux plus étranges que le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon
avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb
d'une chambre Louis-Philippe où dormaient des anges
blonds et chastes comme le jour.
Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles,
Calypso dit à Télémaque : cc Vous trouverez ici des lits
de repos et les vêtements qui vous conviennent. Quand
vous aurez usé des uns et des autres, vous viendrez me
voir : je vous promets des récits qui toucheront votre
cœur. &gt;&gt;
En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans
un retrait voisin de la grotte où elle demeurait. Il y régnait
un climat merveilleux : les objets y dégageaient de la
lumière. Des habits de neige, tuniques subtiles de senti-

�LA NOUV:ELLE REYIJE FRANÇAISE

ments, robes de sensualités., ceintnres captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce fieu. Comme Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur
légèret:é incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit
de crécelle :
&lt;&lt; Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si
vous vous laissez émouvoir pur la finesse &lt;¾lune étoffe ?
Une laine n'est pas plus belle qu'une antre, une laine n'est
pas plus laine qu'une autre : les erreur-s ne résident que
dans nos jugements. Inductions continues de notre expérience à la généralité des cas, sophismes plus déficats que
ces trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se
plaind.l'e des phénomènes, quand nous ne tombons dupes
que de notre péine ou de notre plaisir ?
- Ventraînement qui porte un re1:1ne homme, répondit
Télémaque avec un soupir, à se réjouir ou à se plaindre,
yotre ricanement le limite. Abolir la faculté de réfle:i,:e, j'y
songe tout de même un peu. Mais les mannequins ne se
contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je me
perds ent1"e ces ..deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obfo-on?
Le refus de soumission, l'ordre le détermine. Vous me
tendez la maiu, mon poing se serre et se retire : ·c'est
encore une pdlitesse. Le geste dont je parle me rappelle
la mort : nous •vivo-rrs par civilité. Mais que cette dame
est aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous !
- Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y.
S'attacher ou se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous
admirons à proportion de notre stupidité, nous chériss&lt;!lns
dans la mesure de notre ignorance. Les pavots des paroles
endonneot les c:œurs neufs. Prenez garde aux contes du
désir. Du désir de l'a.utre ou du sien, comment décider quel
est le plus dangereux ? &gt;&gt;
Calypso les reçut au milieu de ses ·nymphes qui servirent d'abord un repas idéal : dies apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail des chansons de l'Inde, le
-parfum pénétrant des vocables égyptiens, la sagesse sade

LES AYENTORES DE TELEMAQUE

d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise
comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus
délicieux que la mémoire, ne leur sembl~ point si frais
que les fruits, pareils à des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles diFent les combats des
morts et des éléments ; la lutte de l'homme avec les mots ,·
l'ardeur commune au:x dieux et aux bêtes, ce phlogiston
du monde, l'amour iux lèvres violettes. Enfin elles cont~r~nt les trav,,x .de ces héros qni assiégèrent Troie, la
.eue des appaœnces. Le nom du sage Ulysse mourut
comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En
l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit
ses traits d'une beauté singulière. 1Calypso n-perçut qu'il ne
pouvait plus manger et fit signe à ses nymphes qui se
mirent à danser et ramenèrent aÎnsi les esprits à l'image
plaisante de la volupté. A l'issue du repas, la déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit :
c&lt; Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortél ne peut
entrer impunément dans cette île que ce ne soit un effet
de ma faveur. Le naufrage même, trop commun dans ces
parages, ne vous garantirait pas de mon courroux, si
l~mour ... mais hélas, 'Votre per,e avant vous l'a connu sans
en profiter. li ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état
immortel : il a fallu la passion immodérée de la patrie
pour me l'arracher, l'entraÎnei- vers la misérable Ithaque,
le jeter aux flots qui l'ont englouti. Prévenu par un si
triste exemple, assuré de ne plus revoir Ulysse ni votre
rocher natal, consolez v.ous .de les avoir perdus ; acceptez,
Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité. 1&gt;
A ces mots le jeune ho.nune rougit et attacha si bien ses
-regar.ds au corps de la déesse qu'il n'.entendit que distraitement le récit des aventures d'-.Ulysse. Dans la crainte de
'. paraître naïf, il prit prétexte de l'affi.iction dans .laquelle la
mort de ce roi le plongeait pour dissimuler son trouble
et se dérober à l'offre d'un bonheur trop soudain. Calypso,
confiante en la musique ·pour ramener le calme au cœur
0

�172

des humains, pria la nymphe Eudwis de chanter un
.apaisant. Cette beauté accorda son luth et sa voix s'él
a&gt;mme un flambeau :
·
• Rocher, ma force I Les douleurs, les torrents, les li
rde la nuit, les filets de la mon en trombe contre toi 11i
une langue de feu, dévore tout, satyre, charbon des forêts
Debout I sur un nuage sombre les cieux pour mettre p·
à terre. Ténèbre, les vents t•emponent. L'orage crève
grelots. l'éclairdit: Nom de Dieu I La ~•ouvre com
une plaie et montre sa matrice. Mes p~eds ~t des rou
mes mains sont des roues, tes yeux sont des roues. Dans ~
CUie-noisettes detes bras, r amour craque avec les DU
les dents des hommes sous mon poing, les arbres secs aux
œups de boutoirs, les grandes pièces de soie rkhe .déc •
rées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums da
marais••
Pour miem connaître ~n Mte et apprendre le mot de
son cœur, Calypso demanda au jeune homme par quel,
tours du son il était venu échouer sur ces c6tes. Il so
récusa longtemps, mais elle le pressa si bien qu•iJ ne put
lui résister davantage et entreprit le récit de ses malheurs :
• Parti d1thaque, à l'insu des perfides amants de ma
mère, j'étais allé chercher des nouvelles de mon père aupm
des autres princes revenus du siège de Troie. Nul d•eotre
em ne sut.me dire s'il vivait; on le croyait généralement
en Sicile où la violence des vents l'e11t jeté. Je me résolusl
l'y rejoindre. Mentor, mon compagnon, Madame, s'opposa
vivement à ce dessein. cr Craignez, me disait-il, de tomber
au pouvoir des cyclopes anthropophages ou des Troyens
dont la Botte croise dans ces parages. Regagnons Ithaque,
délivrez votre mère du joug des prétendants, et si les sliea
ne ·vous rendent pas Ulysse, régnez : un homme en vaut
un autre». Je n'en fis qu'à ma tête, et cependant Mentor ne
m'abandonna point. »
Pendant que Télémaque parlait, Mentor, fatigué du
voyage, avait cessé de se surveiller et des rayons lumineu

4VD10US DB rir.JluQUB

~paient de son front. c.alypso le regardait avec un
emeot m!lé de méfiance : le vieillard s'en aperçut,
• 't aussit6t la clarté de son crin!, et prit un air
• Le ~ps, continuait Télémaque, nous fut d'abord
rable. Mais tout à coup une noire tem~te nous envedans' une nuit, parfois déchiffl: par le feu du ciel :est à cette lueur fugitive que nous aperçdmes les vaisseaux
ée aussi redoutables pour nous que les écueils. Le
bl; du pilote et1t empêché toute manœuvre si Mentor,
au moment du péril, n'avait soi-~me donné les
et pris le gouvernail. Comme je 111e reprochais amèent cette 'imprudente équipée, comme je jurais à Mentor
e obéissanœ future, cet ami véritable me répondit en
· t : « Le respect que vous prétendez porter à mon
rience, gardez-le pour les coureurs de chars. Je ne vou. point vous imposer un si &amp;ible anifice pour des
de sagesse. Toute expérience se borne à un certain
d,esprit Bcheux qui &amp;it envisager de préférence l'issue
:.a!he1ireuse des événements. Lé masque de la vieillesse, ce
'est qu'un masque comme les autres, un prête-nom, un
usement, une supercherie grotesque de laquelle on
tevrait rire. Un jour, que nous ayons rendu des honneurs
têtes chauves ou blanches, fera l'étonnement des homet se perdra dans l'obscurité des mythes puérils. Mais
doute à cette époque éclairée du monde, tuera-t-on
nouveaux-nés porteurs d'yeux vens. Le siècle d~ier,
la jeunesse, le progrès, l'âge mlÎr, nos ai~, la ~odérauon,
l'espoir : autant de mots incompréheDS1bles qw secouent
comme des pruniers les barbes majestueuses des augures.
ntrez-vous, ·Télémaque, le digne fils d'Ulysse et n•~dez qu'une attention passagère à des événements que Je
a'avais pas mieux prévus que vous-même. »
Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, il nous débarrassa des
Troyens à l'aide d'une ruse et nous, parvînmes à ~orce. dè
Ames sur la côte de Sicile. On n échappe à une 1llus10n:

�LA NOUVELLE RE\" UE FRANÇAlSE:

qu'au moyen d'une autre ; si l'on s'est cru perdu, on ne
s'aperçoit de son erreur que pour se croire sauvé. A l'extrême abattement de la faiblesse succède l'extrême allégresse
de la naïveté. Sur la rive sicilienne habitaient d'autres
Troyens,. gouvernés par le vieil Aceste. Au débarcadère,
ceux-ci nous prirent pour quelque ennemi et dans le premier emportement brûlèrent notre vaisseau, égorgèrent
tous nos compagnons. « Comprenez, me dit Mentor, que
puisque rien ne peut nous sauver, rien ne peut non plus
nous perdre. » En effet nous fùmes épargnés l'un et l'autre·
pour être menés au roi et interrogés par lui sur nos desseins. Les mains liées denière le dos, couverts de la poussière du chemin, nous fûmes jetés aux pieds de ce. monarque
qui nous demanda sévèrement notre naissance et le sujet
de notre voyage. Nos mensonges n'eurent pour effet que
l'ordre de nous envoyer en esclavage g.ard:er les troupeaux
de. la maison royale. Assuré que rien, à écouter Mentor, ne
pouvait nous perdre, je tentai àe vérifier l'axiome de mon
compagnon, et, arrêtant les gardes quicl.-éjà m'entraînaient,
je m'écriai : &lt;c Roi Aceste, vois en moi le fils d'Ulysse qui
préfère la mort à la servitude.! » Tout le peuple présent·
éclata en malédictions&gt; quelqu'un me reconnut et je fus
condamné à périr avec Mentor sur le tombeau d' Anchise.
Je reprochai amèrement à mon sernnd d'infortunes la
fausse sagesse quril m'a;vair enseignée ; " Tout vous est
dieu, répondit-il, et vous ne rés.ervez.
dans vos enthousiasmes, mais si un homme ou une idée vous laisse voir le
fer de son armature, vous déc.hantez aussitôt, vous méprisez avec. le même excès ce que. vous portiez aux nues, vous
délirez à nouveau. Mes paroles ne sont des talismans.y ni
heureux, ni malheureux. Un mot en vaut un autre : tous
les mots sont zéros. Ne craignez rie~ par ailleurs : on ne
meurt pas pour si peu. »
On nous avait menés sur le sépalcre d'Anchise: déjà les
autels se dressaient, déjà brûlait le feu sacré, déjà brillait le
glaive du sacrifice. Sous uue pluie torrentieHe, une foule ·

rum

LES AVENTURES DE Tt:LÈ11AQUE

175

haineuse nous regardait marcher au supplice. Aceste, sur
un trône de hasard, assistait à nos derniers instants. Les
soldats du cortège parlaient entre eux de leurs maîtresses et
se moquèrent de nous. Mon vêtement souillé allait mal. Je
n'avais mangé qu'un affreux brouet fade. Tout était fini :
on nous couronnait de fteurs. Mentor à ce moment usa
d'u~ stratagème et la face des choses tourna. Il fit un grand
soleil, le peuple ému de compassion réclama à grands cris
notre grâce. Les femmes pleuraient. Nos gardes nous délièr,ent avec respect. Le roi laissa tomber son sceptre, descendit à notre rencontre et nous serra dans ses bras en nous
appelant ses amis, ses sauveurs. A ce prodige, je retombai.
dans l'admiration de Mentor. Il éclata de rire à mon nez et
e.n quelques paroles que j'ai mal retenues, plaisanta le sen:
tlillent de déférence que m'ipspiraitla seule réussite. A.ceste
no~s _emmena dans son palais et nous combla de présents.
Puis 11 nous donna un vaisseau pour nous reconduire en
Grèce avant que la. flotte d'Enée n'ait abordé en Sicile.
Dans la crainte de les exposer au ressentiment des Grecs il
'
nous refusa pilote et rameurs troyens et nous munit d'un.
équipage phénicien, lequel devait nous laisser en It4aque,
et ramener le navire aux Troyens insulaires. Mais les
hasards de la conversation qui se jouent des pensées des
hommes nous réservaient à d'autres dangers. »
LOUIS ARAGON

�177

RESPONSABILITES

RESPONSABILITES

Parmi les amoncellements de briques et les terrassement~
délayés par la pluie, des charpentes incomplètes, rougeâtres
et sales. Ruines, ou germes d'un organisme nouveau ? Un
examen plus attentif ne révèle aucune trace ni de toitures ni
d'aménagements intérieurs : seul le squelette massif de ce
qui sera un grand bâtiment d'usine. Une cheminée en
croissance élève contre le ciel le petit rectangle grêie de sa
potence où la poulie tourne précipitamment. Du chantier
sombre en fouillis viennent les rumeurs multiples du travail. Ridal passe lentement au premier plan. II ne prend
aucune peine pour cacher son désœuvrement apparent:
c'est le chef. Sa mise ne l'aurait pas fait deviner. L'effort
de sa pensée projette devant lui l'image confuse d'une
construction en maçonnerie dont une partie après l'autre
se précise, pour retomber dans le vague à mesure qu'elle
suit le trajet tortueux d'un carneau. Finalement une ou ver•
ture de la base s'éclaire violemment, ses proportions
varient par pulsations tandis que s'inscrivent les chiffres
d'une rapide opération mentale, puis se figent brusquement. L'image s'enrichit et devient de plus en plus complexe. L'on voit à présent les contours nets des briques et
un registre qui glisse dans son encoche.
La vision s'obscurcit tandis qu'un vacarme se différencie,
à l'oreille exercée de Ridal, de la grande rumeur du dehors.
Le fracas d'écroulement sourd, à peine séparable des autres
bruits, cesse brusquement, et, quoique la vie de l'usine
paraisse continuer sans changements, l'image de tout à

l'heure s'est fermée comme un obturateur photographique
et la conscience de Ridai est pleine d'une attente : les cris.
Accident - cris. Pas de cris, pas d'accident. L'association
paraît inéluctable et la conclusion définitive. Pourtant
l'instinct s'est trompé et la certitude de la catastrophe lui
vient d'un autre côté : un silence très net s'est fait dans la
région où le petit bruit inquiétant s'est tu un instant
auparavant. Deux impulsions irréfléchies : aller voir - ne
pas courir. L'attention soutenue de son expression se traduit en geste : il part à grands pas avec une précipitation
contenue.
*

**

Une lourde charpente métallique en montage, dont le
câble a claqué, bascule lentement sur une fourmilière de
maçons aux gestes menus. Au premier heurt du fer contre
un mur, le cliquettement multiple des truelles s'inter~
rompt et tous les hommes ont le même reflexe : tête
levée vers le bruit - pause : la conscience enregistre le
danger - détente brusque du corps hors d'atteinte. Un
seul pourtant affolé se jette au devant de la chute, et la
poutre l'atteint, le dos rond et les mains croisées derrière la
nuque, et l'étend sous elle.
Avant que le. bruit ait cessé les hommes ont bondi;
l'urgence d'agir leur donne une volonté commune et
coordonnée qui règle leurs mouvements et distribue leurs
rôles sans confusion pour le travail complexe qu'ils ont à
faire. Quatre hommec; déroulent le câble du treuil tandis
qu'Ansar et Reynaud cueillent des élingues aux échafaudages des maçons et les nouent bout à bout pour en faire
une corde. Et pendant que Reynaud, grimpé au mât, audessous du moufle qui balance encore, laisse descendre sa
corde pour amener à lui le bout du câble, d'autres trient
des bouts de madriers pour caler la charpente au-dessus du
blessé quand elle se soulèvera. Le reste regarde en silence,
.attendant le moment d'agir. .. Ansar a saisi l'extrémité du
IZ

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

~ble passé dans le moufle et le noue mioutieusemen'. au
fragment qui tient encore à la charpente. Quand il se
retourne, il ne s'étonne pas de voir qu'on lui tend le mor• ceau de chevron dont il a besoin pour serrer le contre-

nœud.

Ridai efltré, regat'de. Seul spectateur p;1rmi ces. quarante
hommes dont l::i volonté tendue suit l'effort de ceux qui
travaillent et dont le corps docile est prêt à faire le geste
qu'il faudra. Spectateur inutile,. son esprit tàche tumultueusement à saisir: la situation. Il est submergé par la force
des autres.
Un cri accentué sui,·ant l'usage : Mon-tez. Les quatre
hommes du treuil s'arc-boutent pour soulever les deux
tonnes qui pèsent sur le)lt tambour. La masse s'ébranle et
retombe sur ses cales comme le nœud se serre en grognaot.
Mon-teiz ! - Ridai, sombre et attentif, hisse passer le
blessé que ses camarades emportent en cahotant.
*
**

fa vie coordonnée de la foule s'émiette et s'effondre en
quelques secondes. Les porteurs s'arrêtent indécis, ne sentant phis l'action qui s'impose, empêttés parmi leurs compagnons d'instant en instant plus serrés et plus gesticulants,
tandis que- I'é-nefvemeQt d'avoir échappé au danger et la
joie de iouer uo rôle da.os une catastrophe se dépensent
en un rumulte de voix qu-i monte et crok.
Ridal sursaute, arraché à sa réflexion tendue par une
nécessité plus urgente soudain réalisée : les prendre en

main. - li commence à gueuler, et un fragment de phrase
imprimée s'inscrit très nettement : ... et on fera éloigner
immédiate~1œnt tous les curieux.
On le voit de dos, plié en avant, {;tisant claquer sur sa
main son mètre replié, en grands gestes scandant les mots :
c&lt; ...... Fout~z 1e camp, nom de Dieu L ... fainéants! ...

RESPONSABILITES

179

tous comme de vieilles femmes !. .... i&gt; Le son de sa voix fait
monter en lui la colère et se sentant perdre l'empire sur
lui-même, il réfrène ses gestes, met les mains en poches et
reprend posément, comme une explication à un enfant
borné et attentif: « Allez-vous en. Retournez au travail.
Moins il y aura de monde, mieux ce sera pour le blessé ... &gt;&gt;
Dociles, les hommes s'écartent, soudain silencieux, gauches et surpris. Un · peu surpris lui-même, Ridal constate
qu'il les tient et que leurs volontés passives attendent les
impulsions de la sienne. Le sentiment de réunir en lui
l'âme éparse de la foule l'inonde, débrouille ses pensées
confuses, et lui dicte sans effort les actes à faire. D'un mot
il envoie Reynaud caler le treuil et lui crie la consigne :
« Ne touchez à rien, laissez le chantier exactement en
état. »
Ansar a pris charge du blessé et, volubile, persuade qu'il
est mort. Les porteurs, ébranlés, s'apprètent à le déposer
à terre quand Ridai s'approche et, malgré sa conviction soudain faite, affirme:« II n'est qu'étourdi. Vous deux, sousles
épaules. Bossy, soutenez 1a tête. Perrière, Caruel, prenez
les jambes. i&gt; - Remarquant un pied retourné et pointant
vers le sol : « Vous, là ; donnez un coup de main pour
soutenir cette jambe ; elle est cassée. Là - doucement portez-le sous le hangar. » Les hommes emportent leur fardeau, soudain rassurés. &lt;t Dites donc, Ansar., prenez un
homme avec vous. Allez chercher six bottes de paille dans
l'appentis à côté de l'écurie. Au trot, allez! &gt;&gt; Un geste court
précise la direction à prendre.
Les hommes ont abandonné toute initiative. Ils sont là
impatients d'agir de tous leurs nerfs secoués, mais passifs, et
attentifs à l'ordre qu'ils espèrent. Leur volonté commune
n'est plus en eux : ils l'ont toute, comme soulagés d'un
lourd fardeau, remise à leur chef. La soumission et la confiance des spectateurs donnent à Ridal une assurance qu'il
n'aurait pas, seul avec le blessé.

�r8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

**
Sous l'immehse hangar sombre, le blessé est une pauvre
chose incroyablement sale. Il a tellement perdu l'aspect
humain qu'on s'étonne de voir tressaillir cet objet boueux
et d'entendre un râle gargouillant sortir de ce trou informe,
la bouche certainement. Il n'est pas fort abimé pourtant et
on ne lui voit p3s d'autre mal qu'une déchirure du cuir
chevelu, large comme la main et cette jambe retournée qui
se raccourcit déjà, mais le sang poisseux qui le trempe lie si
bien corps et vêtements en une bouillle noirâtre que Ridal
qui se penche pour dégager la poitrine se demande s'il
tient la veste ou les poumons déchirés. A chaque râle un
spasme ondule lentement le long du corps depuis la tête,
tache noire de neige fondue ( est-il possible que 1a barbe
ait poussé démesurément en cinq minutes?), pour se terminer en une saccade raide de la jambe. Une paupière bleue
s'ouvre sur l'œil glaireux et la pupille minuscule et polygonale ; secondant l'effort de l'homme ses camarades lui
soulèvent le torse : la tête penchée vomit lentement avec
&lt;les hoquets gras un sang noir et collant, puis parle : « Doucement, les enfants - j'ai froid. »
Il ne se voit pas, pense Ridai avec un sourire, il croit
être encore un homme.
Tandis qu'il déshabille le blessé et donne des indications
précises sur l'emplacement de la boîte de secours et des
couvertures, l'esprit de Ridal travaille furieusement; et cette
double activité lui donne un maintien calme et absorbé,
très sûr et presque indifférent. Il en a conscience et exagère encore la pondération de ses gestes et la lenteur de sa
parole, attentif à réprimer le bouillonnement sourd qui le
pousse aux actes fébriles et au bavardage ruisselant. Et la
présence des hommes matés et silencieux lui est d'un grand
secours.
Les images défilent rapidement et sans ordre : l'agent

RESPONSABILITES

181

d'assurance refusant de dégager la responsabilité de l'usine
- un curé - les chantiers désertés dont toute la vie s'est
concentrée en un cercle muet autour de lui - un des vieux
docteurs du village, en vitesse sur son tricycle- un schéma du livret de Croix Rouge montrant comment un vieux
monsieur immobilise une jambe fracturée avec deux parapluies et des mouchoirs de poche - le téléphone, avec le
concierge de l'hôpital là-ba.s au bout du fil.. ...
Comme un besoin douloureux : ne rien oublier.
Regard au poignet : douze minutes depuis la chute ;
bien occupées. Il n'a pas de retard.
Les images se classent méticuleusement, fiches dans un
casier : d'abord le médecin; aucun n'a le téléphone. Un
homme court sur la route - non un cycliste - le petit
commissfonnaire s'arrête aux portes pour raconter la nouvelle aux commères - pas le gosse - l'entrepreneur (il
est peut-être responsable de l'accident et si le bonhomme
meurt il aura la veuve à entre:tenir) : tout gros qu'il est, ira
plus vite.
Soulevant la tête du blessé qui va vomir à nouveau,
Rida! appelle : « Michaud ! &gt;) La phrase s'inscrit : &lt;&lt; Courez,
courez chez le médecin, et faites vite, nom de Dieu. Mon
bonhomme va claquer, il n'en a plus pour dix minutes. &gt;&gt;
Mais il dit simplement : cc Prenez votre ·vélo et ramenezmoi le docteur Verdois. S'il est absent vous irez chez
Baton. » On voit s'enfuir le gros homme tous les nerfs
détendus.
Ridai passe en revue toutes les images pour choisir celle
qu'il faut développer maintenant comme s'il avait une consigne très détaillée à exécuter rigoureusement dans l'ordre
et qu'un détail quelconque oublié compromettrait irrémédiablement.

Tout doit être fait.
Le curé? - cc Oui, famille très catholique», lui répond
le vieux Pierre, contremaître, avec un léger haussement
d'épaules. Mais Ridai étouffe un petit remords en espérant

�I82

LA NOUVELLE RE''UE FRANÇAISE

que Michaud pensera à avertir le prêtre et passe' à l'idée
suivante. La fami!Ie. Des femmes sanglotantes, encombrantes. Le plus tard possible ; qu'elles ne le voient pas
avant qu'il soit lavé et pansé. D'ailleurs il semble reprendre
un peu et tiendra encore bien une demi-heure. Pansements. - Ridai finit maintenant de dénuder la chair misérable sur la paille souillée, cherche anxieusement une
lésion qu'il saura soigner, replJce les couvertures et y
entasse de la paille, éponge d'eau oxygénée la figure et la
tête. Les souvenirs de médecine pratique bouillonnent :
fracture d1t crâne probablement. Il sent le ridicule de
faire un pansement qu'il n'osera pas serrer et dont l'efficacité
paraissait déjà douteuse, autrefois, sur le blessé volontaire.
Faudra de la glace : chez les brasseurs peut-être. Un homme
est envoyé chez Coq et Pierrer avec un sac... Lésions
internes : ces vomissements de sang noir; rien à faire
eijcore. Dépité, il lève la tête et voit les figures expectatives
des hommes agenouillés autour du blessé. Il ne faut pas
qu'on soupçonne son impuissance. Reste la fracture de la
jambe. Il se voit tirant des deux bras sur le membre raccourci et le blessé, si bas déjà, qui tourne de l'œil et ne
respire plus. (Les imbéciles qui enseignent à réduire les
fractures immédiatement et sur place.) - Immobiliser le
membre : bonne idée.
« Pierre, faites couper deux chevrons der m. 20. Il me
faudra aussi huit essuie-mains, vous en trouverez au maga~
sin. De la paille il y en a ici. » L'empressement à exécuter
ses ordres lui confirme l'excellence de ses dispositions. Et la déchirure du cuir chevelu ; il peut saigner cela.
Il est à tourner la bande de gaze quand le frère du blessé,
averti, accourt hystérique ; ses jatnbes pédalent fébrilement une imaginaire bicyclette et il interroge affolé :
« Médecin - vite - vélq - moi ? » Ridai fait signe que
non. On y est allé - ce n'est rien, il va mieux. Derrière
le fantoche le cercle muet des spectateurs est toujours là.
Coup d'œil au poignet : if. a oublié .1 Les chantiers sont

1 83

RESPOXSABlLITES

abandonnés depuis une demi-heure pour une bêtise, un
fait catalogué, courant : un accident du travail.
~&lt; Allez, tout le monde à l'ouvrage. Avec quatre hommes
ici j'en ai assez. Reynaud, Bossy, emmenez votre monde.
Allez ... »· Heureux d'avoir un prétexte, les hommes se dispersent; on voit leur soulagement. L'affaire ne les intéresse
plus, on s'en occupe ; leur initiative n'est plus nécessaire.
Pour eux aussi elle est classée.
Pour transporter le blessé quand sa jambe sera immobilisée: une civière. Une couverture roulée sur des bâtons?
Un panneau de porte ? non, les charpentiers auront vite
fait une civière convenable. Il explique à Pierre : deux
chevrons de 6 X 7 de 2 m. 20 de long. Une traverse à
15 c/m de chaque bout. Largeur: 50, c'est trop, 40. Ils dis•
·curent quelque temps et du doigt dessi11ent dans le sable.
Les chevrons sont beaucoup trop lourds pour servir
d'attelles, deux lattes- à panne suffisent. Vexé, Ridai les
attache et prend le pouls de l'homme, espérant une revanche. Les pulsations s'espacent irrégulières. - Il hésite. Elles s'arrêtent et reprennent après quinze secondes.
L'homme exsangue, sans lèvres, renversé en arrière, est
effondré ; son râle même a cessé. Il va passer, je ne risque
rien pense Ridai et il note la pâleur de Pierre qui s'est tu.
'
' 1'am·
L'aiguille
flambe sur une allumette et plonge dans
poule de caféine. Etrange sensation l'aiguille qui crève la
peau ... Instant d'orgueil quand un œil s'ouvre et la bouche
s'agite. Il voudrait être le bonhomme qui a dêcouvert la
caféine. Puis il pense 1 la veme.
*

**

'

Maintenant la tête bandée sur le brancard que quatre
hommes font cahoter, après un retour en arrière pour voir
s'il n'a rien oublié, il fait défiler les images successives d_u
reste du programme. Téléphoner à l'agent de l'assurance,
qui téléphonera à son tour à l'h6pital pour faire envoyer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.\ISE

une ambulance - déclaration d'accident - mais d'abord
la responsabilité. C'est le moment de réaliser sa première impulsion, il voit avec soulagement qu'il n'est
pas trop tard : trois quarts d'heure. On n'aura pas eu le
temps de maquiller l'endroit de la chute - d'ailleurs l'entrepreneur est encore en route avec le médecin - et les
hommes encore énervés diront peut-être la vérité, ils n'auront certainement pas eu le temps de se concerter pour
créer la légende définitive.
« Allez vite au chantier, chuchote-t-il à Pierre, tâchez de
voir comment c'est arrivé. Interrogez les ouvriers séparément avant qu'ils se soient bourré le crâne. Tout à
l'heure déjà on ne pourra plus rien savoir. Vous savez comment cela va. &gt;i

RESPORSABILITES

tian ... beaucoup de travail sans aucun doute ? Finalement
il accouche : cc Moi aussi, Monsieur Ridai, je suis un petit
actionnaire, oh tout petit, de votre société. Déjà avant la
guerre ... Et tout récemment encore j'en ai pris de votre dernière émission. J'ai grande confiance dans votre entreprise,
dirigée par un ancien combattant. J'aime beaucoup les anciens combattants ... Croyez-vous que le moment soit ,venu
d'en prendre encore ? De différents côtés j'ai entendu dire
qu'une hausse était probable. Et je vois que vous avez déjà
fait des miracles ici. » Ridai joue le jeu: cc Mon cher Monsieur, je n'aime pas beaucoup donner conseil en ces choses.
Vous voyez, les travaux avancent ; nous allons bientôt
commencer à produire. Le marché est bon. Je ne crois pas
pouvoir dire mieux. »

*
* *
L'ambulance stoppe devant l'infirmerie parmi la foule
des puvriers que la sirène de midi vient de libérer sans attirer plus qu'un regard curieux, en passant. Le fait divers
banal n'arrive plus à percer leur indifférence et ils ne sentent plus qu'ils en furent les acteurs passionnés. Etonné,
Ridal voit descendre le directeur de l'hôpital lui-même, le
docteur Durel, pimpant, ganté, bien nippé et, reconnaissant pour tant de zèle, le fait entrer immédiatement dans la
pièce claire où le blessé roulé dans les pansements blancs
paraît presque à l'aise bien qu'il soit de nouveau inconscient.
Sa grosse femme penchée sur lui essaye calmement de le
faire parler. Interrogé, le vieux confrère de village affirme :
(&lt;Transportable? 0 h oui! Il tiendra encore quelques heures.»
Sans plus s'inquiéter Durel laisse là son fils, gosse rose et
blond, à examiner avec jubilation l'homme livide et entraîne Ridal dans la pièce voisine avec un air de complicité. Souriant, celui-ci laisse minauder le gros homme qui
s'enquiert de sa ·santé et de l'état de ses affaires avec une
abondance qui cache mal une question difficile à faire sortir.
Pas drôle la vie dans un coin perdu ... et aucune distrac-

Le bureau de Ridai. Pièce claire presque nue ; murs tapissés de " bleus &gt;&gt;. Debout devant la table de bois blanc,
l'ingénieur explique au maître maçon la modification dont
l'idée lui est venue tout à l'heure. Il commente posément
un croquis qu'il vient d'esquisser tâchant de communiquer
sa vision claire à l'esprit dur de l'ouvrier et répétant son
idée sous des formes différentes avec la patience que lui
donne son grand soulagement : le blessé a été embarqué
vivant. D'autres en ont pris charge à qui le soin en incombe
désormais. Il a senti son effort aboutir et pour lui, à son
tour, l'affaire est classée. Elle ne l'intéresse plus. Mais l'angoisse sourde qui l'a poursuivi depuis le premier instant
s'accroît depuis que des soucis plus urgents ont disparu : vat-il être responsable ? Il a fait tout ce qu'il y avait à faire
depuis le moment où il a eu connaissance de l'accident,
puisqu'il a expédié son bonhomme dans le coma, mais vivant. - Et avant? Y a-t-il eu négligence ? Arrivera-t-il à la
disssimuler ? Il s'efforce de retracer les détails du montage,
cause de l'accident. Et il s'irrite de sa parole lente qui n'arrive pas à allumer l'éclair de la compréhension sur la figure

�r86

LA l'-/OUVELLE REVUE FRANÇAISE

fermée de l'homme à ses côtés, et l'empêche d'aller se rendre compte tout de suite, sur place .
. Pie~re_ f~appe et entre, la figure grave démentie par un
clin d œ1l Joyeux. L'homme congédié, il explique : c'est à
nouveau un coup d'entrepreneur. Les hommes de Michaud
ont monté la colonne sur le massif encore frais ; le mortier
s'écrase entre les doigts; et ils l'ont détachée du mât sans
même l:i haubanner. Un coup de vem ou peut-être la maçonnerie en cédant aura suffi pour la renverser. D'ailleurs
Ansar, qui a fait le montage, me l'a dit lui-même, et
Bossy_ l'a e~tendu comme moi : c&lt; Il fallait qu'elle tombe,
Monsieur Pierre, - il n'y avait rien pour la tenir. »
Rida] dit: « C'est bien, Pierre, je vous remercie : Salaud
de Miehaud ! Envoyez-le moi de suit . ,i Il voit ]'entrepreneur en pleurs, puis le juge d'instruction, le procureur, et les
experts, et l'agent d'assurance, et le président lisant l'arrêt :
«.Attendu que la responsabilité de l'ingénieur, si elle
existe, paraît atténuée à l'extrême ... ,&gt;
et à Pierre qui referme la pone, dans uo sourire : c&lt; Cela
va être bien drôle »
VLADIMIR PENIAKOFF

REFLEXIONS SUR
LA~·'Ll TTERA TURE

UNE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
Tl serait évidemment à souhaiter qu'au tournant historique ou
nous nous trouvons aujourd'hui, et qui sera sans doute reconnu
plus tard, quand le paysage aura pris forme et suite, comme
un des tournants capitaux de l'humanité, une grande philosophie de l'histoire. vînt ajouter de la conscience à cette vie
intense, donner une phosphorescence aux courbes de ce tournant. En France, en Allemagne, en Angleterre, la Révolution
française et le régime des traités de 1815 avaient déterminé
pendant la première moitié du xix• siècle un épanouissement
puissant de philosophie historique. Que ces grands systèmes aient
fait naufrage, qu'aucun d'eux n'ait été sauvé par la valeur littéraire comme le Discours de Bossuet ou l'Essai sur les Mœttrs de
Voltaire, cela importe peu : l'essentiel est qu'en leur temps les
Maistre, les Guizot, les Tocqueville, les Carlyle, les Hegel,
aient permis aux intelligences de respirer longuement et
passionnément un air historique, de sentir, avec une part
d'illusion et une part de vérité, leur marche ac~ordée sur
le pas de l'humanité. Les exigences de la critique ont ruiné
ces constructions audacieuses et naïves, auxquelles un peu
d'histoire conduit et desquelles beaucoup d'histoir~ éloigne.
Elles n'en ont pas moins leur intérêt. Edifices fragiles comme
Jes bâtiments d'Exposition, elles nous habituent à établir
des inventaires, à saisir de façon plus aiguë et plus vivante
notre durée propre, et je crois que le besoin s'en fait sentir
aujourd'hui pour l'inte11igence française.
Il s'en fait sentir obscurément, sans avoir créé jusqu'ici

�188

LA NOU\"ELLE RE\'UE FRANÇAISE

d'organe approprié. L'histoire a reçu de la guerre une commotion dont elle n'est pas encore remise. Elle a de la peine à se
démobiliser. Elle reste courbaturée par le paquetage qu'elle a dû
endosser. Même les grandes revues d'information scientifique
demeurent en sen·ice commandé. L'an dernier encore les Arma/es
de Géographie publiaient un article de M. Emmanuel de Marton11e, successeur à la Sorbonne de Vidal de La Blache, sur le
nouvel Etat autrichien, où la gtfographic était pliée d:une
façon singulière à l'apologie du traité de Versailles, et où un
plaidoyer officiel tâchait de nous faire prendre ce monstre
géographique qu'est l'Autriche pour un enfant beau et bien
fait, qui ne devait que de la reconnaissance et des sourires à
ses auteurs. Si la géographie en est là, que dirons-nous de
l'histoire ? Dès lors il n'est pas étonnant que la philosophie de
l'histoire s'exprime souvent sous la fom1c de l'article &lt;le journal et du manifeste oratoire.
En Allemagne, un des grands succès de la librairie d'après•
, guerre a été pour l'ouvrage, encore inachevé, de philosophie
de l'histoire appliquée aux temps actuels où Spengler, avec
une abondance d'information rare chez un mathématicien
(c'est un professeur Je mathématiques) et un esprit de finesse
à la Tocqueville, et à la Cournot, étudie à la lumière du
passé les prodromes de la décadence de l'Occident. Une
opinion très répandue outre-Rhin est que la prédiction de
Schopenhauer, d'après laquelle le xixe siècle verrait l'Europe
transformée par l'Orient comme elle l'a été au xv1• par
l'antiquité grecque, se réalisera au xx• siècle. L'Institut du
comte Kayserling à Darmstadt, le voyage triomphal de Tagore
en Allemagne, l'importance donnée par le:; revues germaniques
à l'information orientale, sont des signes qui paraissent assez
gros de conséquences intellectuelles. L'ounage de Spengler,
avec son pessimisme historique, tient sa place dans ce reclassement des valeurs, dont nous verrons ce qu'il donnera. Il va de!
soi que les éléments utilitaires germaniques tiennent aussi leur
place dans ce mouvement de philosophie de l'histoire, fortement
influencé par la défaite allemande.
Un mouvement analogue doit-il se dessiner, ou devrait-il se
dessiner en France? Les philosophies de l'histoire sont nées,
au commencement du x1x• siècle, et se sont développées, en

RÉFLEXIO. ·s SUR LA LIITÉRATURE

Allema~ne et en France, à peu près en fonction des théories
philosophiques et biologiques de l'évolution. D'autre part l'érn·
)utionnisme anglais, celui de Darwin et de Spencer, n'a donné
lieu à aucune philo!iophie de l'histoire ( qu'il oc faut pas confondre avec la sociologie). L'esprit anglais semble peu apte
aux grandes systématisations historiques, qui demandent_ un
mélange d'abstraction et d'imagination concrète fort élo~gné
de l'empirisme britannique : comparez Macaulay et Guizot,
comparez la forte philosophie de l'histoire .qui anime la sociologie de Comte et la Politique positi11e avec l'absence complète
de cette philosophie dans les écrits sociologiques de Spencer.
Mais, d'une façon générale, une philosophie de l'histoire s'impose Jans un système en raison directe de la place que ce ~ystème attribue à la durée. Selon Schopenhauer toute la philosophie hegelienne de l'histoire tombe dès qu'on admet !~idéalité du temps. Une philosophie telle q~e le b~rgsoo1s~e,
pour laquelle la durée non seulement existe, mais constitue
la substance de toute réalité, devrait donc engendrer naturellement une philosophie de l'histoire.
Et de fait il n'y a rien à quoi le bergsonisme s'appliqu: mieux.
C'est ce qu'a,·ait fott bien vu Jean Florence dan_s un article ?e la
Pba/anue en réponse au livre de !\1. Benda. S1 le bergsomsme
n'a pa: produit encore de philosophie de l'histoire, il faut
s'en prendre à des causes accidentelles.
. , .
La méthoJe Je travail de M. Bergson, qut l oblige à aborder
la philosophie par des questions particulières qu'il traite à f~nd
et au sujet desquelles il dépouille toute la littérature d'un ~u}c~,
lui interdisait un domaine aussi vaste et un océan aussi 1lhmité de papier. Et l'histoire a ses méthodes rigour~use~, on ne
s'improvise pas historien sur le tard. Une ou ~eux ,·1cs d homn::.e
supplémentaires seraient nécessaires au p.h1lo~ophe pour qu t1
donnât à l'Evolulioti créatrice le pendant h1stonque dont nous
imaginons à peu prè:. les grandes lign~s. Cc qu'il ne pouvait
faire des collaborateurs et des élèves l'eussent peut-être entrepris.\,fais l'influence du bergsonisme, si diffuse et si illusoire
en surface, s'est malheureusement peu fait sentir encore en
profondeur. Les exigences de la pensée solitaire ont détourné le
philosophe de l'apostolat. La chaire de So~bonne, qui se~le
eùt permis de constituer une équipe bergsomenne comme 11 y

�r90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eut une équipe de Durkheim, lui fut refusée. Et il est probable _que, m~me si les philosophes de la mon.t agne Sainte~
~ene:1ève avaient prononcé le digm,s i11trare, peu de jeunes
h1stone.ns eus.sent été disposés à braver, en se rangeant sous
la banmère d un philosophe, et passant ainsi à l'ennemi les
~o~dr~s &lt;le maîtres éminents. Le discrédit de philosophi~ de
1h1sto1re, tant chez les historiens que chez les philoso hes
dure encore.
p '
Eclipse qui cependant n'aura qu'un temps. L'esprit ne cessera
pas plus de spéculer sur la durée de l'humanité c'est-à-d' e ·
l'h' •
,
1r sur
1st~1re, que sur la durée de l'individu, sur J'espace d'une vie
hu~ame. Et, même, éclipse partielle, dès maintenant. Ces spéculatrons trouvent tout de même un public, se font une place entre
les dédains des philosophes et ceux des historiens. Il existe à
l'~cadémie des Sciences morales et politiques une Section d'histoire g~nér~le et philo_sophique, et, bien que M. Seillière, qui
est
~ Institut, :P~~enne à Ja section de Morale, c'est pourtant a I ordre de 1 b1sto1re philosophique qu'appartiennent tous
ses travaux.

d:

~es travaux jusqu'ici trouvaient plus de lecteurs en Allemagne
qu en France. Il y a chez • . Seillière un certain poids
ge~manique, il a besoin de beaucoup d'espace pour s'expliquer,
et _d ~anqu~ de trait. Le commun des lecteurs français a de la
peme a sortir de ses grands livres sérieux, intelligents, lumineux
~n peu d'une lumière d'atelier, de sa Philosophie de l'fmpéria~
lisme, de son Fénelon, de son George Sand. On y chemine par
étape~ sur une route où les guinguettes manquent. Il faut pren~re d abord contact avec lui par ses ouvrages les plus courts.
::,on Flaubert qui se l~t d'un trait ~st une œuvre de psychologie
remarquablement solide. Quant a ses idées directrices elles se
ré~ument facilement en quelques pages, et M. René Gillouin
lui a rendu un grand service en écrivant ces pages sous le titre
de Une NouvellePhifasophie de I'Histoi'rc Moderne et Française. La
clarté, la sincérité, Je goût de la mesure et du vrai se révèlent
d~s le !i~m de M. Gillouin, mais il parle plus en disciple
qu en cnhque : « Ce que nous avons voulu considérer en
M. S~ill!ère, c'est le théoricien le plus satisfaisant. que nous
conna1ss10~s de la fondation de l'ère moderne, c'est le philosophe adnmablement compréhensif des grands courants d'idées

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

et de sentiments où s'alimente notre vie française, c'est le vigoureux et clairvoyant moraliste à l'école de 'qui nous voudrions
voir non pas seulement les maîtres de notre jeunesse, mais tous
ceux qui ont' une part de pouvoir et de responsabilité dans les
destinées de notre Patrie. »
Il est certain que les doctrines réfléchies et pondérées de
M. Seillière seront méditées avec profit par tous ceuli. que préoccupent les problèmes politiques et moraux d'aujourd'hui. Mais
je laisserai- ici leur valeur pragmatique, et je m'attacherai seulement à quelques-unes de leurs articulations théoriques.
Toute une partie du livre de M. Gillouin est intitulée JeanJatques Rousseau pere du monde moderne. La philosophie de
l'histoire de M. Seillière, qui ne remonte guère au delà du
x.rn• siècle et qui consiste en grande partie dans l'étude des
coura.nts mystiques depuis Fénelon, porte principalement sur
ce qu'il appelle le rousseauisme. (Ce terme est-il une excuse
suffisante pour le mot Jérousseauiser, que M. Gillouin emploie
hardiment ? Il est vrai qu'on trournit □ aguère, dans la Revue des
Deux .Mondes, sous la signature de M. Paléologue et un con·treseing académique, se disolidariser.) M. Gillouin, avec
M. Seillière, considère Jean-Jacques comme« le véritable fon(?a.teur' de l'ère moderne ». De sorte que toute l'histoire moderne
des idées et des sentiments pourrait prendre ce titre : Rousseau,
ses précurseurs et ses disciples, Ses précurseurs, ce sont Fénelon
et madame Guyon, ses disciples c'est le romantisme tout entier.
On reconnaît là l'ordre d'idées dans lequel ont continué de se
mouvoir MM. Maurras et Lasserre d'un côté, M. Benda de
l'autre. Les différences sont cependant considérables . .M. Seillière, qui appartient à la grande bourgeoisie libérale, traite
l'histoire en moraliste plus qu'en politique. Son analyse des
courants romantiques diffère beaucoup de celle de M. Lasserre,
et ses jugements sont empreints d'une grande modération.
• Le fait que les mêmes questions soient inlassablement agitées
par tant d'écrivains, qui d'arlleurs semblent s'ignorer les uns les
autres et ne se soucier nullement de mettre leurs réflexions en
commun, nous montre à quel point le cas Rousseau, le cas de
la déviation Rousseau, demeure essentiel et central pour la
critique contemporaine. Ce n'est pas dans les dimensions d'un
article que j'en pourrais indiquer la complexité. Je voudrais

�LA ~OUYELLE REVUE FRANÇAISE

simplement qu'on se demandât dans quelle mesure la question
pourrait ~tre retournée. Brunetière, qu'on oublie peut-~tre trop
en ces matières, où il a eu des vues si profondes, considérait la
période purement classique du X\"JI• siècle ( elle se réduit à un
demi-siècle environ) comme une exception heureuse, une sorte
de miracle momentané, et un pont précaire jeté sur le grand
courant littéraire français qui comprend, dans une même
suite, le xv1• siècle, la première partie du xvn•, le xnu• et le
x1x•. Son pessimisme pugnace ne voyait là qu'une raison
d'admirer davantage cc pont, et le grand po11lifi:r:, Bossuet. Et
il me semble bien que s'il y a eu autour de Rousseau une si
vaste explosion &lt;l'enthousiasme et après lui une si longue suite
littéraire, c'est peut-~tre moins en raison de ce qu'il nous apportait de nouvea11 qu'en raison de ce qu'il nous rendait d'ancien.
~fais ce qu'on ne saurait appeler ancien, cc sont évidemment
ses qualités d'artiste, c'est son génie. Et ·voilà le joint où il faudrait sinon contredire les idées de M. Seillière, justes dans
leur fond, du moins les desserrer et kur donner de l'air. Dans
son enquête sur la transformation des sentiments et des
idées au xvm• et au x1x• siècle, il s'attache surtout à des
artistes, Rousseau, George Sand, Flaubert, il cherche,
comme M. Lasserre, ce que ces artistes ont apporté de
nourriture ou de poison à la ,·ie sociale. Et, comme .M. Lasserre, il est surtout sensible à la part de poison. Et cela
paraîtra Ugitime, mais il ne faut pas oublier que l'art se suffit à
lui-même, constitue un monde total et méme un monde fermé,
et que ces considérations sur les fonctions, les antécédents et
les conséquences sociales, politiques, morales des œuvres,
qui forment le tissu d'une partie de la critique, c'est après
tout un système commode pour en rejeter au second plan
la nature artistique. Je ne veux pas médire de ce système.
Nous lui devons une part éminente (je le dis sans ironie)
de la critique française, la critique d'enchaînement, dl:
logique et d'idées. Mais il ne faut pas qu'il nous trompe
et qu'il nous fasse prendre le secondaire pour le principal.
Le principal, dans un écriYain, c'es·t l'artiste, et ce qui reste
d'un écrivain quand on en a éliminé l'artiste, quand on n'en
lais. e qu'une source ou un carrefour de sentiments sociaux ou
d'idées courantes, c'est une abstraction arbitraire qu'on ne doit

IÈFLEXIO, 'S SUR LA LITTÉRATURE

193

manier qu'avec de grandes précautions. La chaine des états intellectuels et moraux qu'étudie dans l'humanité la philosophie de
l'histoire et la flamme que se transmettent l'un à l'autre les
grands artistes ont évidemment des points de contact. Elles n'en
appartiennent pas moins à deux ordres différent~. Rousseau
Chateaubriand, ont été plus que personne employés par la cri:
tique à les confondre.
L'habitude de voir surtout dans les œuvres d'art les idées
qu'elles représentent devient Yite dangereuse et tendrait
à corrompre singulièrement le jugement. Lisez, dans le livre de
M. Gillouin, les deux chapitres sur Flaubert et sur Stendhal, où
il ré~ume librement M. Seillière en Je complétant par des
réflexions personnelles. L'artifice du procédé apparait à plein.
L'auteur, parlant de deux hommes qui sont avant tout des artistes, ~vance Jans un quiproquo perpétuel. a De cette préférence
passionnée accordée à la nature ainsi entendue, dit M. Gillouin,
Stendhal va tirertoute une morale qu'on peut appeler la morale
du beau geste sinon du beau crime. » Et il n'est pas besoin de
dire que M. Gillouin condamne cette morale, et Stendhal, et
les stendhaliens. Mais je crois qu'il se trompe en pensant
que Stendhal cr tire toute une morale ,. de quoi que ce soit. 11
en tire de l'art, non seulement de l'art écrit, mais un art de vine,
ce qui est son métier, et qui est fort différent. C'est Faguet,
c'e~t M. Seillière, c'est M. Gillouin, qui se précipitent sur un
artiste pour en tirer une morale, afin d'en parler en un domaine
où ils sont maitres, et parce que c'est leur métier, comme c'est
le métier du commis-voyageur de Nîmes de tirer des gens la
commande d'une pièce de Saint-Georges. L'idée stendhalienne
de la vi!tu, de ce que M. Gillouin appelle le beau crime,
c'est une idée d'artiste, une idée qui n'a jamais déterminé
moindre crime. mais qw a engendré chez des gens fort paisibles comme vous et moi tels et tels sentiments artistiques,
dont nous n'avons tiré ni notre morale, ni une morale.
M. Gillouin Jui-méme reproche ailleurs à M. Seillière
d'avoir vu dans l'homme un être simple, alors qu'il est plus
probablement double. Et l'homme moderne est en effet
beaucoup plus capable qu'il ne semble le croire de vivre, à
~ertains moments, sur un plan esthétique, séparé du plan des
111térêts ou du plan moral. M. Gillouin, ayant vu représenter

1:

�LA :NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
194
Am11ureuse, y trouve matière à ces réflexions : « Le talent de
M. de Porto-Riche n'est pas en question, mais, quant au fond,

voir une élégante chambrée de dames bien pensantes et de j~unes
filles bien élevées avaler sans sourciller cette affreuse mixture •
de chiennerie et de névrose, c'est un spectacle ! On peut mettre
en fait, je crois, qu'aucun autre peuple que le peuple français
n'eüt eu le bon sens foncier, l'équilibre et l'ironie nécessaires
pour résister à une telle littérature. Et on peut admettre également que l'accoutumance à des doses de plus en plus élevées de
mysticisme passionnel nous a immunisés dans une large
mesure ... Outre qu'Amoureuse n'est pas une pièce si immorale,
et qu'elle peut dont?er aux femmes d'utiles leçons de ~esur~,
il me semble que cette immunité dont nous loue M. G11lomn
tient peut-être moins à la présence d'un poison atténué qu'à~
nature même de l'art, à la faculté que nous avons de nous faire
en lui une autre vie, qui a sa santé propre, tout à fait distincte
(yoyez Flaubert) de notre· santé morale. . .,
.
Il y a donc dans les livres de M. Se1lltere ample matière à
discussion, et surtout à profit. Je n'ai pas touché à ses vues d~
philosophie historique, et je me suis attaché à des ?oints qut
relevaient de la critique littéraire. Mais il est à souhaiter.que ~e
terrain où il travaille soit plus fréquenté(Je livre de M. G11loum
y aidera) et retourné aussi par d'autres chercheurs. Après
Comte, Renouvier, Sorel, M. Seillière ajoute un nom nouveau
à celui des polytechniciens qui ont été attirés vers les spéculations philosophiques, et ce serait le sujet d'.une ét~de int~r~s•
sante que de rechercher, sur les quatre ph1losoph1es de l bis•
toire nées de cette équipe, les traits de l'éducation sciwitifique,
qui fait des logiciens plus que des artistes.
ALBERT THIBAUDET

NOTES
LE BUCHER SECRET; par Joachim Gasq11et (Librairie de
France).
Avec Joachim Gasquet disparaît l'un des derniers romanti&lt;}Ues, l'un des rares poètes qui aient nourri, au lendemain du
symbolisme, l'ambition d'être le poète pour tous, « comme Victor Hugo». Et c'est bien au Victor Hugo des ChanLsdtt Crépuscule
et des Confemplatùms que l'on songe en lisantles poésies du Bûcher
secret, si l'on n'y retrouve pas cette noble aisance dans ~le lieu
commun qui séduit le lecteur moyen. En dépit, ou peut-être à
cause de l'abondance verbale, le pessimisme •orageux et passionné en est un peu -monotone et ce perpétuel état de
transe ne laisse pas de paraître souvent affecté et théâtral. Non
que Gasquet ne fût sincère : au contraire il avait la passion
de la sincérité ; ou mieux, il était sincère avec passion,
c'est-à-dire d'une manière qui met en défiance. Ses alexandrins
ont volontiers l'allure du théâtre, ou bien le type des « beaux
vers à dire &gt;&gt; et ce genre-là a cessé d'émouvoir pour un temps.
Non pas qu'il faille faire fi de l'éloquence, certes non, mais
les points d'exclamation, l'interrogation et l'apostrophe ne sont
pas l'éloquence même; un discours véhément peut étourdir
l'âme, sans la toucher. Sans doute .- il y a une volupté dans la
douleur» et, surtout après Baudelaire, il n'est pas malaisé de~la
découvrir et de s'en donner l'amer divertissement; mais ce n'est
pas dans le Bûcher secret qu'il en faut chercher l'expression
saisissante ou· neuve: des images à- profusion, des images qui
trahissent le procédé, non de celles qui sont des jaillissements de la pensée mais d'ingénieuses fictions que les « fins
diseurs » monteraient volontiers en épingle :
Elle (la Paix) dort op11.l.e1tte et rousse ...
â ses àoigts les rus, sous la mousse
ôtmt et passent leu,·s anneaux.

li y a çà et là, dans le lyrisme de Gasquet, des traces de Rostand~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voici du reste une pièce qui donne le ton général du recueil
et qui est une des meilleures :

197
]'ai fait ramour, j'ai fait la guerre:
Ces deux métiers stmt pleins d'attraits.

L, sikna d, la musique
Et lts a11goisus Je Tristan
Le ptcbé, fexlase phJ•siqUt ...

Celte pdleur qu'elle me tend.

Un cripuscule amer et rose
Par la ftnitrt 0111:er/e 1t1trar"t
Sur loti Coll quelque impure rose
Balan{ait son ccupable al/roi/.
Tes yeux, ta tro/011/é muette,
Clos po11rtanl a11x désirs humains,
Brt1/ai111t, criaient Je jih•r, inquiUe

Comme tes 111&lt;1ins, comme tes mains.

. . . . . .. . .

NOTES

.

Cette heure tJtroce de dtlir~
Te poursuit~lle? t'OUdrais-lu
Fouler entor jusqu'au supplia
1.4 ,,.a,1ité de la t'trtu 7
fai soif du néanJ... La s~ra1ic1
Est la volupté de lù foi.
To11le douleur est délivrance:
Je t'tUX soujfrir, délivre-moi.

A travers ce lyrisme tumultueux, complaisamment tumultueux, on discerne l'accent d'un cœur tourmenté et la plainte de
la chair blessée ; mais le ton dramatique altère le vrai son de la
souffrance humaine. C'est qu'il y eut en Joachim Gasquet, une
volonté d'expansion, une surabondance de tempérament, un
besoin d'extérioriser violemment et de façon grandiose ce qu'il
portait en soi de force sans objet. Vint la guerre où son goût du
beau geste trouva l'occasion de se déployer magnifiquement. Il
s'y donna avec l'enthousiasme que l'on sait. Puis il en célébra
les bienfaits et la grandeur et l'on aurait tort de sourire ou de
s'offusquer: comment n'e'11t-il pas trouvé bienfaisante et sublime
cette maitresse monstrueuse à laquelle il vouait les trésors de
courage et de fierté que la vie avait laissés sans emploi. Cette
JllUse au sein cruel combla ses vœux de martyr prédestiné:

chantait le léger Boufflers. Gasquet s'excitait autrement sur ses
souffrances et sur ses plaisirs ; il élargissait \"Olontiers « jusqu'aux étoiles », tous les « gestes augustes » de l'amant et du
soldat. Et cela non par attitude, mais par exubérance naturelle.
Qui sait si cette vieillesse qu'il feignit d'appeler et qu'il redoutait tant, n'ellt pas été pour lui, une fois apaisle cette ardeur de
sang qu'une mort absurde a prématurément glacée, la saison des
chants sereins et purs, que ses amis et ses admirateurs nous faisaient espérer. Alors peut-être, chantant davantage pour soi seul
tout en s'écoutant moins chanter, il eût trouvé les accents qui
résonnent à jamais dans la mémoire des hommes, et que la
postérité eût retenus. Mais elle retiendra plus sdrement son
nom que se~ vers.
ROGBR ALLARD

***

LE CHEMIN DE PARADIS, par Charles Maurras

(E. de Boccard).

Je ne m'étonne pas que le public de 1895 se soit peu soucié
du Chemin de Paradis. Un tel livre ne crée pas la réputation d'un
auteur ; il ajoute à sa gloire, quand son nom, consacré par des
œuvres fameuses, attire l'attention et 1a fixe sur un ouvrage
qu'il écrivit dans sa jeunesse, non pour plaire à la foule, mais
pour mesurer de beaux rythmes à la louange de l'esprit. Le
public est méfiant, et il est paresseux ; il ne consent à faire effort
que s'il possède quelque assurance bien visible que cet effort ne
sera point déçu. La hauteur d'un jeune talent, qui ne se soucie
pas de se plier au goût de ses contemporains, ni de se mettre à
leur portée, ne lui semblera pas admirable. 11 faut, pour qu'il
lève le nez, qu'on attire son attention ; un bel oiseau qui passe
dans le ciel, silencieux et élevé, passera sans que le regardent
ces-mêmes gens qui, le nez en l'air, attentifs et béats, suivront de
l'œil, en criant d'aise, un aérostat qui s'envole, au milieu des
fanfares. Et plutôt que de s'é,·ertuer, sans être assuré d'y réussir,
à pénétrer l'idée claire et forte qu'un auteur inconnu a ensevelie
sous un triple voile de fictions, le lecteurnégligent, mais docile,
se donnera bien du mal pour découvrir le sens d'un symbole

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qui n'en a aucun, mais qui s'étale et qui s'étire au long des
pages d'un écrivain notoire, qu'il est de bon ton de louer.
Aujourd'hui que le nom de Charles Maurras est, au bas d'un
livre, une signature qui rayonne, et qui promet, à qui veut lire,
une ample moisson de hautes idées et de beau style, l'intérêt
que l'on trouve au Chemi,i de Paradis n'est plus méritoire, mais
il est puissant. Quelle que soit l'opinion que professe un bon
esprit, et fût-elle tout à l'opposé de celle de l'auteur qu'il lit,
s'il reconnaît dans cet auteur un maître de la pensée, il s'arrête,
et il admire. Il y a dans le vrai talent une hauteur de vues, une
manière de connaître et d'exprimer les choses, qui atteint la
vérité profond•e, celle qui éclate et qui demeure, quel que soit
l'usage qu'on en fait, et où chacun trouve son bien spirituel.
Peu importe que l'on tienne les applications qu'il en tire pour
véridiques ou pour fausses ; le fond est commun, où tous les
esprits se retrouvent. L'intelligence peut mal utiliser la vérité,
elle ne peut pas concevoir contre la vérité: sans quoi, où serait
sa puissance, où, sa grandeur, où, sa beauté, où, sa substance
même, enfin ?
Le beau poème qu' Anatole France déroula jadis au fronton de
ce noble édifice, il en tracerait aujourd'hui encore les phrases
louangeuses ; et Maurras n'a pas renié cette paternité d1élection.
Ces ·deux ~prits, portés aux deux pôles de l'opinion, demeurent
parents, et se reconnaissent, de même qu'un ingénieur et un
artiste, fils d'un même père, et héritant de lui des qualités communes, suivront dans leur carrière une courbe analogue, manifesteront, dans des cir.constances différentes, un même caractère~
et, tout en méprisant cordialement, qui, les machines, qui la
peinture, estimeront chacun dans l'autre, une âme semblable à
la sienne, dont les facettes seulement réfléchissent &lt;l'autres
tableaux.
Dans l'avant-propos que Charles Maurras a composé pour
cette nouvelle édition - et qui est la meilleure, la plus profonde,
la plus sindre et la moins tendre (et souvent trop cruelle) des
critiques qui se puissent faire de ce livre - il s'efforce à découvrir, dans le Chemin de Paradis, le premier germe des préoccupations sociales, vers lesquelles s'orienta, par la suite, presque
entièrement son activité. Il me semble voir, dans ce souci,
quelque recherche artificielle. Maurras écrit, en parlant de soi:

1 99

Le bien qu'il veut, c'est celui de l'intelligence, et puis celui de
la cité. » Que, le bien de l'intelligence une fois acquis et ordonné,
l'esprit, bien nourri, et fortement ~suré du vrai, comprenne
que cette richesse et cette clarté, il doit les employer au bien de
la cité, et qu'il s'applique à en connaître les besoins, les maux.
dont elle souffre, et les remèdes qui doivent la guérir, c'est un
développement, non point fatal, mais régulier. Mais que le
souci de la cité soit apparent déjà dans le 1 Chemin de Paradis, ou
j'ai de mauvais yeux., ou ceux de Maurras sont trop bons. La
préface des Amants de Venise nous a montré naguère que le
besoin de rendre sensible la continuité de sa pensée ( ou, pour
mieux dire, de sa doctrine, non pas au sens étroit du mot), poussait Maurras à des paradoxes très brillants, mais plus savoureux
que persuasifs. Son esprit impérieux veut contraindre des
divertissements extrêmement intelligents et ingénieux à rentrer
dans le rang, et à jouer le rôle d'exemples et de preuves, qu'on
peut, au besoin leur prêter, mais qu'ils n'avaient pas à l'origine.
Il y a là un excès de concentration, par ou il pèche, non quand
il s'efforce d'établir la rectitude de sa voie spirituelle ( car on ne
-peut trouver chez Maurras ces volte-faces, ces retours complets,
ni ces méandres d'une pensée, sincère, mais indécise, qui cherche longuement la vérité, et ne découvre que sur le tard celle
qui la satisfait : égarements passagers, incertitudes plutôt, qui
ne manquent pas de noblesse, pourvu que le désir d'aboutir, et
non la simple curiosité, y préside), mais quand il prétend attri•
buer à certains ouvrages le rôle de matériaux, choisis et ordonnés, dès le début, pour prendre place dans une œuvre édifiée
aujourd'hui, alors qu'il se trouve seulement possible de les
introduire, comme ornements, séparés, mais de même style,
dans une construction dont ils ne rompent pas l'ordonnance, mais
qu'ils ne consolident point. Le Cbemin de Paradis ne contredit
pas, mais il ne laisse pas nécessairement prévoir l'Enquête mr la
Monarchie, Kiel et Tanger, tant d'autres livres, où la raison se
fait pratique et discute sur des faits. Et sans doute, c'est le même
grand-prêtre de Minerve qui compose les w1s et les autres,
mais ce sont d'autres soins qui l'appelle.nt. Il vénère toujours
l'intelligence, non plus, comme jadis, en dévôt qui lui chante
des hymnes, et s'essaie à pénétrer ses divins mystères, mais
comme un chef, qui, connaissant sa vertu, la fait servir et corn«

�~ - Oà..wt Il, toate me, foppoeitioo entre l a ~
4'ln amourconltaùlmeat wWe, et la diversité de son aprasion
et de aon' usage. Qu'on imagine Beatrice, devenue l'épouse;
de Dante, et tenant a maison.
•
Je me prdeni de bllmer cette nolution, ce serait une belle
~ : elle es&amp; batmonieue, logiquè, lbll être nkeuaire, eUe
nom satisfait comme une belle suite, Ub d&amp;oalement ~ .
el, par quelques cbtés, ua épanouiAement. C-ertaina déplorent
qa'.une usez pnde sédieresse d&amp;ole cet été fructueux. Vains
,...._, fa taùoa des '1iits n"est plus Ja saison des fleurs; maia
peut-étre ne go\\tmt-ill pu les fruits, ou peut~ r~ttent-ila
9Je ce bel arbre en ileu,a ait portl 4e tlJa fruits ? Ceci est a&amp;ire

iegott•..
Oe moumnebt de la pemée ne va pas CC1&gt;=daot sans quel(jue

, _..., _ ~ , . Il y a, dans toute évolution, des éléments mifl.
4Ui g&amp;ient le passage, que l'on ne peut usilniler, et qu"il faut
~ r . loyalemetit, Le paJen qui écriville Ch,mi,, IÙ Paradis,
lcmeure, en s'attachant au bien de la Cité, foncimment palen.
:cependant il reconnait maintenant rutilité sociale du christiaDisme, euctement, du catholicisme. Il s'appuie SJU' cette fo~
-et la 8atte. Il la flatte sans btsseae ; il ae se prettnd pas 10D
Mn'iteur, mais se sert d'elle, s'en fait une allik, rien de plus.
JI ne tient pu le catholicisme pour une foi qu'il faille partager1
maïa pourune paissanœ qu'il est bon d'utiliser. Qpelle que soit
,l)&gt;pioion qu'on ait mr cette sorte de sujétion à quoi il condamnela religion, sur ce r6le secondaire qu'il veut lui imposer, on doit
reconnaitre - je ne dis pas qu'il nourrit pour elle de bons seotiment1 - mais qu'il la traite avec wa grand respect intellectuel.
Les invectives dont il l'ac:caltladam le Chemin 4, Portlllis gênent
püeablé~ent aujourd'hui leur auteur. li s'efforce de les attéauer, il en d&amp;ce la plus vives et tAcbe d'expliquer les autres.
D n'y parvient pas, avouons-le. "I'out le Cbin de Paradis est
proprement, et à fond, anti-c:hrétien. ll fallait, ou bien, pom
demeurer logique, condamner décidément ce li~ ou bien
Mnonc:er clairement son aversion ancienne, reconnaitre son
pkh4, et former un ferme propos, faire, en un mot, sur ce
point-là, l'aveu d'un changement de front. Maurras a préféré
une demi-mesure : je aai111 qu'elle ne satisfasse personne, sauf
lès aQlÏI du paradoxe, car c:elui-11 est bien joli.

to
c'est le lrisie cle 80D eu. U n"èat pas un
, l fon:ecfintclJigence, èl~ pâœ(m le tat du
·
sav~ toate la bèaüœ ; il est un
euani.i;
d'esseaee ~ et jlilU, tout fotmi de ri
pagü.ÏIJDe, cUcaotic et PUJ1ft .de teut ce que
pas111pr, de formel, de ltid et de wlgiite, d'
un mot, un ~ m e IOdalement vivant.
suniftlk:e, puremeat intellectuelle, du
n aprit, qui donne au a.;. 46 P•litlis une
UDique dans notre littmture. Riduite am idées
Ame, ~pendut vibrante, toute ~ d'un
· se trouve dépourvu de virilable objet, jette les
• de passion. s'.uac:hel esprimer, dGa une
euae, ~ d'images et notilement ,,_.., sa
mais cette ~ion demeure toute intellectuelle,
toutes spéc:watives. La forme, célébrie. at hll~
int aimable ; et nous ne solJUDfl pas entnln4spu i
porte cet esprit, ni mma par la fougue de ,es Usfn
't admirer les cimes oà il s'élhe, encwe qu'ellea se
let nuages, et qu'il faille un regiù'd aigG. ponr
• , pures et brillantes, par-deems les voilés qui en di
l'aapea; mais posait- d'espénnce, de douleur, ou
au c:œurs surpris une ibloUÎlsante vision, ne
as aux siens. otre cœur reste froid oà notre
•
ille,
l.OUJS IIAaTIH·CIIA

.,_eil'

•••

TRENTE ANS DR VIE FRANÇAISE. Il : LA VII
E MAURICE BARRÈS, par .Alhert TbD,a,ukt (Nouvelle
e Française).
Je n'ai pas à présenter M. Thibaudet aux lecteurs de cetat
e. J~ ne leur apprendrais rien sur l'ttendue et le s&amp;ien
son inforJ11&amp;tion, sur la richesse de ses points de vue, sar
~ mhle de ses qualités positives. Je les connais et jé 1er
préc:ie comme eux. Je lui souhaiterais plut6t quelques quprivatives. Il nous verse un vin généreux et jeQJIC qui
• quelquefois besoin d'être déc:antf. Rendant compte aildu premier volume de ses Trente as IÙ w frflllfOi.s, :

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les Idées de Charles Maurras

je me demandais avec une pointe
d'inquiétude ce que serait le volume suivant, sa Vie de Maurice
Barrès. Saur.ait-il, écrivais-je, cr suivre dans ses détours une
pensée qui par moments se dérobe, se cabre ou va s'alanguir
jusqu'au chant et qui, même dans l'action, n'a jamais renoncé
à l'allure capricieuse de la jeunesse». Et j'ajoutais : « Il faut
que l'auteur qu'il aborde lui apporte ce qui lui manque, ce
qu'on sent qu'il aime par-dessus tout er qu'il n'a pas - car
la curiosité de son esprit le pousse à rayonner, plutôt qu'à
progresser, quoi qu'il fasse - je veux dire : une direction.
Aussi, me semble-t-il, il se sentira plus à l'aise devant l'homme
d'une seule pensée - esthétique, métaphysique ou politique devant un écrivain tout d'une pièce, Mallarmé, Bergson ou
Maurras. Il tient avant tout à comprendre ; il comprendra
mieux ce qui est lié et sa passion aberrante se trouvera momentanément maintenue. » Si cette crainte, du reste limitée, n'est
pas tout à fait justifiée par l'événement, il n'en reste pas
moins que, dans l'enquête abondante, minutieuse, je puis dire
complète, menée par M. Thibaudet sur la vie et les œuvres
de Maurice Barrès, l'enchaînement des idées, des chapitres,
la répartition de la matière, le mouvement et le plan du discours n'ont pas 1a même rigueur inflexible, entièrement satisf.aisaote pour l'esprit que dans son enquête sur Charles Maurras.
- Etait-il indiqué, était-il possible de distinguer en Maurice
Barrès, aussi nettement qu'il l'a. fait ou voulu faire, la &lt;&lt; figure
individuelle» de la cc figure sociale » et le romancier de ses
personnages ? Je ne le crois pas. Considérée dans son ensemble
la carrière de Barrès ne dessine pas une courbe linéaire : elle
n'est pas, si l'on veut, du ressort des arts du dessin,
mais de celui de ta musique. Les fils conducteurs s'y emmêlent;
il y a des bouffées subites, des ondes contraires, &lt;les trilles,
un complexe travail orchestral, des dessous obscurs. Ce qu'a
fort bien vu M. Thibaudet, mais, semble-t-il, sans en tirer la
conclusion qui s'imposait, au momen.t de classer Jes éléments
de son ouvrage. Que n'a-t-il adopté l'ordre chronologique,
l'ordre de succession et de croissance qui, jour par jour, rend
compte de la poussée de l'arbre, du poète, eu réservant l'ordre
1.

NOTES

203

1,

Revue. Unii•trstlle, 15 juillet 1920.

logique au cas d'un écrivain purement intellectuel comme
Maurras. De là d'inévitables répétitions au cours de la présentation séparée des différents aspects et alibis de son modèle,
des « faux traits », des repentirs et dans l'ensemble du contour
une certaine indécision. Tout y est, j'en conviens - et trop
tout - peut-être, .. ce n'est pas encore à ce livre que nous pouvons reprocher sa misère! - mais non dans l'ordre le meilleur - j'entends par là le plus capable de placer le lecteur
devant ce qu'on appelle l'évidence ... Ce fut la haute maîtrise
de Sainte-Beuve, dont approche M. Thibaudet dans son
Maurras.
On n~attend pas de moi que j'examine dans le détail cette
« somme » barrésienne. L'auteur s'efforce d'y concilier, mieux
encore d'y souder ensemble égotisme et nationalisme. « Le
culte du Moi, écrit-il, a pour fin d'amener l'individu à la
conscience la plus claire : sentir le plus possible en analysant le plus possible : rendre consciente pour en jouir daYantage
après l'avoir inventoriée la plus ûche sensibilité. ►; Or, dans
cette poursuite égotiste ( et égoïste) de son moi, Barrès
découvre en Barrès un Français de France, un Lorrain de
Lorraine : et « prenant conscience de sa formation de
ses ancêtres », il fonde le nationalisme, avec le culte de
la Terre et des Morts. c&lt; Penser solitairement lit-on dans
les Scenes et Doctrines~ c'est s 'acheminer à pe~ser solidairement.)&gt; - Jusqu'à un certain point. Même avec l'agrément
de son auteur, M. Thibaudet là-dessus me semble un peu
forcer la note. La découverte du nationalisme au fond de soi
produit bel et bien en Barrès un déchirement et un schisme.
En dépit des coups d'estampe, des reprises, de tous les
sophismes adroits, égotisme et nationalisme restent pratiquement inconciliables. Que l'égotiste, le dilettante, l'expérimentateur ne soit jamais tout à f.ait mort dans l'être intime de l'auteur des Bastions de l'Est, j'incline personnellement à le croire;
mais le citoyen militant, l'homme politique n'en est sorti qu'en
rompant le contact. Dès ses débuts, sans doute, Barrès a déjà
décidé de jouer son rôle en partie. douole, savamment et jalousement au dedans, puissamment au dehors. Mais le jeune
car:didat boulangiste puis socialiste d'antan est inséparable
encore du subtil amateur d'âmes : il songe au tapage, à la

�NOTEs
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

gloire, à Bonaparte et à Stendhal, à Soi : au dehors comme au
dedans, il « vit sa vie ;o. A dater des Dé.rad11ts il vit la vie de
fa nation ; il seulement ,·ont s'affronter ses deux natures.
II aura certes fort à faire pour réduire le fantaisiste, le poète,
l'aventurier, Afin de s'en mieux convaincre lui-même il va
exagérer ses nouvelles com•ictions. Ceci explique un ton parfois aoressif, des thèses bruyantes, le fameux « blasphème sur
l'Acripole,, qui scandalisa tant, qui n'a p~s .~~i de scandaliser et devant lequel M. Thibaudet résume 1ud1c1eusement ~e
point de vue de l'humaniste : « A Athènes, je ne me connais
que comme un homme civilisé et dans la France de 1914 que
comme un homme mobilisé. Il me semble que le propre de
l'intelligence est précisément de poser ces limites et Je remplir
ces cadres. » Mais justement ! Barrès n'est pas un intellectuel
pur, c'est un poète; un poète-essayiste détaché au sen·icc _de
la nation. De la méme façon qu'il sait animer dans ses révenes
de belles cadences gratuites sur Venise et Tolède, de la même
façon dans le cœur des foules il fait chanter les grands tl:èmcs
sauveurs. On ne le discute pas ; on l'épouse ou on le re1ette :
on aime ou non sa musi-que intérieure et on répond ou non
à son appel public : c'est affaire de goùt e_t de sentiment, ~on
proprement d'intelligence : tout le contraire de Maurras'. bien
qu'ils se retrouvent au point menacé., Dans la confession et
l'invective, dans le jeu et dans le devoir, dans le voyage, dans
la guerre civile, dans la grande guerre, pour charmer ?u pour
avertir, c'est d'abord une voix, une belle et grande \'OIX, subtile et chaude, qui entre dans le monde pour saisir et porter
les cœurs. Vous me parlez de sa doctrine ? Un chant, rien
qu'un chant ; c'est assez.
•
.
Je refuse donc, quant à moi, de suiYre ses contradicteurs
sur le terrain où ils m'attirent. J'accorde à Thibaudet qu'il y a
en Barrès o: des puissances de coordination inférieures aux puissances de réception». Mais cela justifie ma th~se. Discuter par
exemple la question du déracinement, c'est se!on moi p~r~re
son temps; car l'homme en aucun cas ne saurait être ass1mtl_é
exactement à une plante et quant à la plante clle-mémc, 11
s'agit de se demander si le sapin des nei?es gagne Jamais à
être transplanté sous l'Equateur et le palmier aux en\'1rons du
pôle, L'image vaut ce que vaut toute image et elle exprime

205

en gros une \'érité de bon sens. On peut également ratiociner
sur l'influence du kantisme, dénoncée par Barrès, dans notre
enseignement et conclure avec Thibaudet que c'est un o: kantisme .o faussé: Emmanuel Kant ne se place pas moins à l'origine d'un courant abstrait d~ pensées qui a baigné et imprégné
plusieurs générations de Français. - Je n'aborderai pas ici
la question proprement politique. J'ai des raisons à moi d'aimer
et d'approuver Barrès; j'en ai d'aller plus loin que lui dans le
sens d'une conclusion positive que lui-même s'est toujours
refusé il formuler. Mais je puis constater du moins que cc qui
fut sa force hier peut faire aujourd'hui sa faiblesse et je n'hésiterai pas à lui retourner le Ieproche qu'il adressait au « boulangisme » après réchcc : il n'a pas toujours 9U sortir de l'ordre
sentimental :o, Reproche provisoire; car si le temps du sentiment semble passé, il a d'autant plus de chances de revenir,
que le sentiment en question est de sa nature éternel et n'a
jamais fini de rendre aux hommes ses services. - Au moment
de me demander ce que les générations futures admireront le
plus en Maurice Barrès, loin de trancher au nom de la gratuité de l'art, je songe aux préférences avouées par notre
critique et que je ne suis pas loin de partager. Elles ne vont
pas aux essais captieux, aux morceaux chatoyants, aux voluptueux récits de voyage, mais à ce que conçut Barrès de plus
sévère, de moins strictement littéraire, de plus partial, le roman
des Déracinés. Voilà donc au moins un critique qui a gardé
le sens de la hifrarchie des genres et qui croit que le signe du
vrai t:dcnt, le gage certain de la durée, avant même la perfection, c'est la grandeur.
HENRI GHtoN
*
• *
C[

DE PARIS A CYTHÈRE par Girard dt. Nerval. (Les
Chefs-d'œuvre méconnus. Éditions Bossard).
Les Éditions Dossard rendent à la lumière, en des éditions de
demi-luxe dont il serait:\ souhaiter que le type se répandit, des
œunes peu connues de la littérature française, Cet extrait des
récits de vovaac
::, de Gérard de Nerval, s'il a le seul défaut d'être
trop court, aura au moins le mérite de donner à de nombreux
lecteurs l'idée de lire les autres voyages de Gérard, supérieurs à
ceux de Gautier et qui sont peut-étre dans notre littérature le

-

�206

LA :NOUVELLE REVUE FRAXÇAISE

chef-d'œuvre du genre. De Paris à Cythère, malgré son titre,
comprend seulement des pages de voyage en Allemagne et e.n
Autriche. Il mérite d'ailleurs ce titre par des crayons exq~1s
d'a,entures amoureuses qui valent presque ceux de Sylvie.
Nulle part n'apparaît plus jolie et plus fraî:he l' A~Iem_a!n:
des romantiques. Et comme nous semblent tnstes au1o~râ hm
ces adorables images de l'heureuse vie viennoise l Cet ~1m~ble
volume nous rappelle que l'éditeur Champion nous a mis 1 eau
à Ja bouche avec l'annonce d'une édition complète des œuvres
&lt;le Gérard auITTnentée d'inédits, sur le modèle du Slcudbal et
sous la di;ecti;n de lettrés dont les noms sont des garanties de
perfection. A quand le premier volume ?
ALBERT THIBAUDET

LÉON BLOY PE.1\'.JDANT LA GUERRE: Au Seuil de
l'Apocalyp5e, 1916 ; Méditations tfun Solitaire en 1916,
.191 7; Dans les Ténibres, 1918; La Porte des Humbles,
1 920 (Mercure de France).
C'est le 6 novembre r917 que mourut à Bourg-la-Reine,
Léo'n Bloy ayant donc vécu plus de trois années d'une guerre
qu'il considérait comme l'un des préludes apocalyptiques de la
fin des Temps et qui fut pour lui une de ces cruelles heures
interminables pendant lesquelles « le cœur est semblable à une
île déserte où n'abordent que des épaves. ,, Les quatre volumes
u'il a écrits pendant cette période nous apprendront comment
e &lt;&lt; Pèlerin de l' Absolu » a réagi en présence du cataclysme et
quelles furent les pensées suprêmes de son ex~stence.
De tous les livres de Léon Bloy, ceux qui composent son
journal sont peut-être ce qui de lui se lira toujours avec le plus
de facilité. On s'y trouve dans l'intime familiarité d'un homme
vraiment vivant, passionné jusque dans la moins terrestre d:
ses idées, inégal, débraillé parfois, mais jamais médio~re, et qut
n'est pas sans laisser briller de temps en temps un éclair de.cette
chose mystérieuse qu'on appelle le génie. Près d'un détail sur
son incessante et ingrate mendicité légendaire, nous trouverons
une phrase qui jettera une lumière singulièrement vive sur l'intensité et la richesse de sa vie intérieure.

f

NOTES

207

« Je suis seul », sont les trois premiers mots de son antépénultième livre. Ce qui caractérise en effet Léon Bloy c'eit
son ardente opposition à tout ce qu'on entend généralement par
esprit moderne. Comment ne se sentirait-il pas seul dans une
société où la culture vraiment humaine se trouve de plus en
plus sacrifiée à un matérialisme plus bas encore que celui de la
vulgaire auriJames, à: une sorte d'impuissance à toute spéculation
abstraite ? Comment ne se sentirait-il pas seul, lui, dont la
religion magnifiquement âpre et sans réserves ne peut admettre
aucun accommodement hypocrite ou mesquin ni souffrir la
lâche distinction du Précepte et du Conseil en matière de morale, lui pour qui la plupart des prêtres d'aujourd'hui sont des
apostats et les évêques des « chiens muets », et qui demande
des pasteurs « qui soient fraternels aux Intelligences, qui aiment
la Beauté et la Grandeur jusqu'à en mourir, qui n'acceptent pas
d'abdiquer ... » ?
Léon Bloy n'est pas de ces catholiques pour qui la religion
n'est guère que l'auxiliaire de la politique. Le surnaturel seul
compte pour lui. En dehors de l'idéale théocratie il n'attend Je
salut d'aucun régime seulement terrestre ; la démocratie n'est
pas le seul à exciter chez lui le mépris, ce « refuge unique des
âmes supérieures ». « Comment, dit-il dans la dernière de ses
Méditations, pourrais-je supporter le contact des catholiques
eux-mêmes, des catholiques modernes qui croient possible de
conjoindre le cadavre du passé avec la charogne du temps présent et qui rêvent jt' ne sais quelle restauration de la vieille
bâtisse royale où une niche à chien de garde serait offerte à
Notre-Seigneur Jésus-Christ?» Il ne reste à ses yeux: aucune
espérllnce hors de Dieu. Mais de ce « libérateur inconnu que
le Paraclet doit envoyer lorsque le sang des suppliciés et les
larmes de quelques élus auront suffisamment nettoyé la terre »,
Léon Bloy croit fermement la venue prochaine. Nous sommes,
affirme-t-il non seulement dans le titre de son livre, mais
presque à chaque page de ses quatre derniers volumes, nous
,ommes arrivés ar, seuil de r Apocalypse. Le temps va bientôt
venir précédé de catastrophes épouvantables où: selon la prophétie, Dieu fera toutes choses nouvelle,.
Léon Bloy était enclin à considérer toute chose sous son
aspect symbolique et surnaturel. II était un des rares chrétiens

�208

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

préoccupés d'élucider le sens ésotérique des Ecritures, persuadé d'ailleurs à cet égard d'avoir la clef capable d'ouvrir dans
une certaine mesure l'absolu des paroles divines. « Un dépôt
lui avait été confié, dit sa. veuve dani une préface... Combien
de fois m'a-t-il dit: Je dois tout à cette intervention dans ma
vie. Ses yeux avaient été dessillés par un événement inouï, et
le sens de !'Ecriture lui avait été ouvert. » A cet égard le fragment sur !'Aveugle-né qui termine Dans les Ténibres, nous fait
regretter que Bloy n'ait pas eu le temps d'écrire la série d'études
bibliques dont ce m·orceau devait faire partie.
On s'imagihe facilement, aYec ces convictions et le tempérament que nous lui connaissons, quel coup de fouet put être
pour lui, malgré son âge avancé, la guerre. Ses derniers écrits,
qui sont peut-être d'une matière moins solide que ceux de sa
meilJeure période, mais parfois comme plus épurée, donnent
l'impression d'une sorte de halètement formidable, d'un souffle
de visionnaire épuisé d'émotion, sous le coup d'une angoisse
trop terrible, en même temps qu'ils sont adoucis par la grande
paix d'une vie intérieure puissante.
Quelle est l'attitude de Léon Bloy devant la guerre en général
et devant la dernière guerre en particulier? Sur cette seconde
question il semble avoir trois principaux points de vue, dont
certains sont sans doute un peu sommaires. Tantôt il voit en
Guillaume II le grand et presque l'unique responsable et il ne
se prive pas de l'invectiver avec la véhémence qu'on imagine.
Tantôt il considère.les Allemands comme « un bo-rouillement
de soixante millions de maudits agités par les démons » pour
lesquels il estime être un devoir sacré d'avoir « une haine sans
litnite ... , sans pardon possible, sans autre assouvissement
espérable que l'extermination ... » Mais la guerre est aussi à ses
yeux, nous l'avons vu, le commencement de l'abomination, de
la désoh1tion du temps de l'Antéchrist, l'aurore des jours terribles pour la courte durée desquels l'Evangile ordonne de prier.
Elle ne peut manquer d'apporter en définitive la victoire à ceux
qui malgré leur indignité combattent pour le Bien. A défaut de
la foi, si morte dans le monde moderne, la douleur si violemment haïe de celui-ci, la douleur de qui il dit ce mot lumineux
que plus une âme est noble et plus elle la recherche avec emportement, ~era « le spécifique S11prême de l'Esprit-Saint pour

NOTES

209

surnaturaliser notre christianisme déchu » et pour racheter les
erreurs de notre race.
Ce n'est pas des hommes ni d'aucun principe de droit humain
que Léon Bloy attend la fin des guerres qu'il ne peut espérer
que de l'avènement du Christ glorieux et du règne de Dieu sur
la terre. En attendant cette théocratie et la perfection de la Rédemption, le manteau du blanc Cavalier apocalyptique sera
toujours taché de sang. Comme Joseph de Maistre il juge la
guerre à la fois satanique et divine, fruit de la. perversion
humaine et moyen de réintégration. Comme le philosophe
russe Soloviev ( dont il est particulièrement intéressant dans les
circonstances actuelles de relire les Trois Entretiens) il repousse
la théorie de la non-résistance absolue au mal. Il y voit un
effroyable abus de l'Evangile et, allant sans doute trop loin
dans l'excès contraire, il voit, nous l'avons vu, dans la haine
un devoir. Il reconnaît pourtant qu'à cette œuvre de sang ne
doivent pas collaborer comme soldats les ministres de Dieu. Se
~ouvenant que l'Eglise abborret a sanguine, il fut, dans une
méditation fort découpée par la censure d'alors, un des rares
-catholiques (je me souviens d'avoir lu dans quelque Croix la
lettre d'un curé mobilisé qui déclarait trouver une joie intense
« à tirer les boches comme des lapins ») à protester contre
.ce désordre &lt;c sacrilège » : des prêtres-soldats, désordre permis
par « le reniement judaïque des Princes de l'Eglise » et par « le
désastre des âmes si complet de nos jours ».
Le style de Léon Bloy dans ces quatre derniers livres n'a rien
perdu de son énergie et de ses chaudes couleurs. C'est toujours
celui du « Vociférateur» mais plus souvent adouci par une
gravité recueillie. Plus que jamais Bloy, selon une de ses belles
images, « marche en avant de ses pensées en exil dans une
grande colonne de silence ». Plus que les autres aussi ces
derniers livres sont une sorte de confession où l'on pourrait
trouver comme dans celle de Rousseau un singulier mélange
.d'humilité et d'orgueil. Mais en somme, à part quelques excès
bien humains de vanité parallèles à certains excès de style, cet
orgueil et cette humilité ne sont-ils pas imposés par une foi
qui nous fait connaitre à la fois notre indignité et notre valeur
infinie ? A la plus haute ambition le croyant n'est-il point invité? Nous sommes tous appelés à la sainteté, déclare Bloy,
14

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

surtout de nos ;oUT.s oà "'elle nous .est présentée à notre porte
par un messager hagard et tout en sang :11. Malgré bien des
défauts peut-être, Léon .Bloy certes s'i!it dforœ d'être :saint. S'il
n'a pas été favorisé, déclare-t-il, par des emses et des grâœa
a: sensibles :ii, comme disent Jes mystique.s: tonte .sa vie, il Je
croitiermemant, a été baignée :dans le surnaturel. Rien n'est
plus loi □ de Jui que la médiocrité 1
IDULE -l&gt;EJU1E "GREM

..**

OUVENIRS DE MO.. 1 COM~ŒRCE, par André Rau W:) re,.avec4Duze bois originaux de l'auteur (Cr.ès).

NOTES

211

Mais M. Rouveyre qui aima le 1112gicien n'a que mépris pour
les faux prestidigitateurs qui, Apollinaire mon, coiffèrent le bonnet d'astrologue, et eurent tout de suite, et gardèrent l'attitude
du déguisé lamentable dans le petit jour des lendemains de
carnaval.

.

. ,.

ROGRR ALLARD

PENSES.TU RÉUSSIR ? par Jean de Tinan (SansPareil).

1

M. André Ro1n-cyre, dont le burin .est. cruel et le style tourmenté., est un ami fidèle, mais perspicace. La partie de ses souvenirs qui a rait aux Ttlations de Remy de Gearmont et de
l'Amazone eSt tom à fait remarquable de finesse, depénémitioo
-

et de symp:nhie, car l'auteur ne croit jamais devoir prendre

le ton d'ironie supérieure. U ne jnge jamais ceux qu'il aime ; it
nous donne, mêlant qualités .et défauts, toutes les raisons qn'il
nait de les aimer. Le portrait qu'il trace de l'Ama·oneest aigne
de'formerun appendice à l'admirable petite galerie de « monstres
à ~ de femmes » dan, !'Avertir de l'Irttelligencr.
M. tRouveyre a sn parler âe foréas -a ec non moins de goût
et le-plus ·ifsentiment de n p111ésie . .Ce qu'il dit -~Eryphile et de
ce qui distingue un Moréas d'un Henri de Régnier est d'un
esprit critique exœ.llent.
.Mais je pense que l'on got\tem surtout, dans ce livre de sou"°1irs, les pag.es consacrées à Guillaume Apollinaire . On peut
trouver quelquefois qu'il admire trop le poôte de Calligrammes,
DDiis on qu'il ne l'admire pas bien, ou qu'il l'admiYe à contretemps. II a rnison au surplus de donner à Calligrammes unc place
1
importante Jms I œu,:re .d'Apollinaire. Une bonne part d'AJeooJs
passcni, bibelots ponr amateurs et ·marchands de curiosités; au
contraire totts les poèmes de circonstances, écrits dans la
gtarre, sont pal'.mi les plus •beaw: .de ce emps. Cela, comme
J'a mal'l)~ M. Rouvejl'e, parce-« qu'il s'intfress:iit -à toutes les
«.choses.qu' il était appel~ à faire ou à voir. Et 'Sa pensée mara chait toujours .:ùe pair avec ses geste , les ntourmt d'une
« lumière de pirita.elle magie 1:D,

Brunetière allait répétant que Racine avait féminisé le théâtre
français. Des vingt dernières années du xix• siècle, on pourrait
dire qu'elles ont juvénilisé notre littérature. On n'imagine guère
ce qui surnagerait de cette époque ( en dehors de l'acquêt technique du vers libre) s'il n'y avait pas tous les manuels, plus ou
moins lyriques, plus ou moins métaphysiques, d'utilisation
intensive de la vingtième année : Laforgue, le premier Barrès,
le premier Gide. Sans oublier tous les précurseurs tirés, Dieu
sait comme, de l'oubli, en une série de résurrections étonnantes : Stendhal, Adolphe, Dominique, Rimbaud. Rieo que des
adolescents à l'usage exclusif de l'adolescence. Que dit-on de
Bourget, à l'étr:inger ou dans les conférences littéraires? D'abord
qu'il est l'auteur du Disciple.
La guerre a-t-elle clos ce cycle ? L'impatience constructive
des jeunes gens d'aujourd'hui, nég!igera+elle cette halte dans
l'analyse, le rêve, l'éternel féminin et, disons le mot, le
romantisme? Et surtout les jeunes gens de demain aimeront-ils
encore Juüen Sorel et Petite-Secousse ?
Jean de Tinan fut fraternel aux db:-huit ans de la génération
qui en a aujourd'hui quarante ou trente, colle qui s'adonna
avec le plus de passion à ce culte de l'adolescence. Le drame
inté.rieur de Je.in de Tina.a put sembler à quelques-uns aussi tragique que celui de Laforgue. En le relisant aujourd'hui dans la
réédition du « Sans-Pareil », ils ne retrouvent qu'un épigone
ardent et .clairvoyant de Barrès et de Gide. Il est moins tendu
que ses modèles, il a plus de laisser-aller, mais son ironie trop
voyante est de moindre qualité, et descend jusqu'à la blague
parisienne. Les poncifs de son temps, symbolistes et surtout
boulevardiers (S' pas - C'est pas la peine/ - Qu'ul-ce que ça

�212

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut fiel/ J- Si que je rentrais! - les suavemarimagttismes, etc.•.)
lassent par leur répétition impitoyable.
Le livre n'en est pas moins pr(:cieux. Jamais sans doute, o~ n'a
peint avec autant de sincérité l'iosincérité fo~cière de la vmgtième année envers la vie, soi-même, les amis, les femmes. Ce
n'est pas un grand livre, c'est un livre charmant et vr~i . A le
relire après Sous I'œil des Borbares, on éprouve la même impression de détente qu'en ouvrant un Dangeau ou un Tallemant
après un Saint-Simon.
BENJAMIN CRÜUEUX

**•

MARIA CHAPDELAINE, par Louis Ht11wn (Les Cahiers
verts).
N'est-il pas possible d'organiser une . sorte de pu_b~ica~oo qui
respecte les libertés mieux que ne le fait la revue, qui indique certaines affinités mieux que ne le fait le livre, qui ne mutile pas l'œune
com~e fait la renie, qui ne lui impose pas un format mo~ot~ne
comme fait le livre ? A vrai dire, le modèle d'une telle pubhcatton
existe : les Cal,im de la Quin'{11ine de Charles Péguy l'o~t donn~.
Sans doute, ce que Charles Peguy faisait, nul ne peut le _refaire.. Mais
à côté de son idée, de son travail d'homme de lettres, 11 y a\•ait son
idée, son travail d'éditeur passionné pour les lettres. Cette idée, ce
travail ne peuvent-ils être repris ?
C'est en ces termes que M. Daniel Halévy explique les
;aisons pour lesquelles il crée ses Gabiers Vtrls. La forme
traditionnelle de la revue « qui débite les essais et les contes
en coupures étroites » n'est en effet défend~~le qu'e~ rais~~
des chroniques, des notes critiques ou de 1 mformauon. S 11
s'agit de publier uniquement des œuvres, le morcelleme~~•
Ja juxtaposition arbitraire sont des usages assez barbares qu il
est bon _ osons le dire ici-méme - de battre en brèche
chaque fois qu'on le peut. La for~ul~ des Cahiers d~ la Quirz~aine était heureuse et il faut se r~1_ou1r q~e M. Dame!_ Ha~évy
l'ait reprise. Mais, dès leur premier fascicule,_ les Cahiers_ 1tris
nous offrent mieux qu'une formule, car Maria Cbapdelame est
un excellent récit.
Ce roman rustique est une sobre peinture de la vie que
mène une famille de cultivateurs dans le nord du pays, là

NOTES

213

où l'on « fait de la terre » en défrichant la forêt, vie rude,
gui réclame une ténacité sans défaillance et des vertus laborieuses . Le récit commence au premier printemps et nous
fait parcourir le cycle de l'année, avec ses divers travaux, ses
joies simples, ses malheurs supportés san phrases. L'amour
déçu de Maria pour l'audacieux François Paradis, mort dans
la neige comme il traversait la forêt pour venir la voir ; le
mirage des villes par quoi Lorenzo Surprenant, qui vit « dans
les Etats .-o, essaie de la gagner ; l'habitude du travail acharné
qui a fini par user la mère et qui reprend la fille, comme un
devoir qu'on ne peut éluder, si bien qu'elle épousera simplement le pionnier voisin ; tous les éléments de cette aventure
grise et chaste restent à leur place dans le chant Je la vie
agreste. Pas un mot forcé, pas une métaphore inutile. Ce qui
frappe dans ce li\'Ce c'est la parfaite justesse du ton, la bonne
qualité du langage, l'accent vrai des paroles.
li n'y aurait rien d'étonnant à cc que le Canada français fit
de cet OU\Tage une sorte de poème national. Qu'on relise les
notes de voyage du prince de Beauvau Craon, La mri·11m11ce
fra11faise nu Ca11i1da : on y retrouvera toutes les données
ethniques et psychologiques de Maria Chapdelai11e. Le coup de
pouce du romancier est extrêmement discret. Le fait de placer
son action au. confins des régions civilisées lui permet quelques
couleurs un peu plus fortes, mais les sentiments qu'il expose
sont bien ceux où tout Canadien français aime à se reconnaitre.
Pas une phrase qui ne soit faite pour plaire à cette population
robuste, riche en vertus familiales, déférente envers le clergé,
peu inquiète, peu curieuse et qui doit sa couservation à sa haine
de toute nouveauté.
A nous-mêmes ce livre apporte, en dehors de ses qualités
intrinsèques, un plaisir d'exotisme gui est de bon aloi. Le
parler paysan est reproduit avec un soin discret, et les déformations d'une langue qui a évolué sans contact avec la métropole sont des plus savoureuses. Dans lèur enthousiasme, certains admirateurs ont accablé ce petit livre sous d'énormes
éloges : c'est fausser les proportions et nuire à un ouvrage qui
respire la modestie. Mais saus doute est-ce la première fois
qu'une œuvre littéraire, capable de vie propre, éclôt là-bas et
contribue à resserrer les liens entre le Canada et la France. On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

a eu trop d'occasions de constater, au cours desrlernières années,
corn bien ils s•étaicnt relâchés. Et comme on s'attache davnmage
à ceux qu'on gratifie d'un don qu'à ceux de qui l'on en reçoit
un, puisse le pays de Louis Hémon nous savoir bon gré dn
livre dont il nous a emichis !
JEAN SCHLUMBER.GER

*

* ...

LA FORTUNE DE BÉCOT, par Louis Cadet (Editions
de la Nou\·elle Revue Française).
Il était charmant à voir, immobile, tout droit et mince daos li: .
milieu de cette allée, avec son petit chapeau d'étoffe et ses boudes de
cheveux noirs, et cette ro5e au coin d,; la bouche, - et son costume
de tennis : cette veste en tricot couleur de citron, son pant:ù01t blanc,
ses blanches espadrilles.

Ainsi se présente Bécot - jeune garçon de moins de vingt
ans, né au pied des Pyrénées - dont le premier amour nous
est conté da.ns ce livre.
Le premier amour d'un adolescent ! Qu•on n'imagine point
trouver là une histoire toute de langueur et de trouble ; qu'on
ne s'attende pas à un essai d'analyse sentimentale, plaintivement rapporté. Cette manière de &amp;oupirer vers t•amour, qui
est celle de Daphnis, de Chérubin, de René, n'est pas cellt: du
personnage de M. Codet.
Bécot est gai, sain, musclé ; il est sans cesse en mouvement
et ne perd pas son temps à rêver. Tot mùri sous le ciel méridional, il dit je vous aime non aux arbres, aux nuages, au vent,
mais bien à une Parisienne très vivante, qui est la plus jolie
femme de Vernet-les-bains. Et tout déconfit qu'il est de n'avoir
pas été écouté, il va ensuite rejoiqdre La Prairie, 11ne chanteuse de
café-&lt;:oncert qui l'adore. A peine songera-t-il, en sortant des
bras de l:i courtisane: o- Ce serait si charmant cette sensation-là,
si c'était elle que j'aimais ! »
Bécot est tout instinct. S'il a de l'esprit, il ne l'a point pris
dans les livres, car il n'a lu que ÙJ trois Mot1sq11elaires; mais
son ingénuité fait mieux que de l'esprit. fi ne réfléchit guère ;
ses beaux yeux noirs sont« sans profondeur pensiYe ». Ce qu'il
ne sent pas lui échappe. Va-t-on l'en blàmcr? Quelle Yertu
vaut la cnndeur qui, un jour, le fait dire n'..-veuscment, ainsi

NOTES

215

qu'une chose à peine croyable: « li parait qu'il y a dans le
Nord des gens... des gens de notre âge ... gui ne font jamais
l'amour ... »
ll serait dommage qu'il uri.•.rât malheur à ce joli et innocent
petit animal. Aucun lecteur ne le souhaite ; et je suis sÛI
que plus d'un (surtout s'il est né d:i.ns la même région qu.e
Bécot) a. dù s'écrier, au cours des mésaventures qui mettent le
jeun~ homme aux prises avec sa mère, la dramJ.tique Madame
Tixador et avec M. Farines, son cuistre de beau-frère : o: Hardi !
Bécot. »
Et pour notre plus grand plaisir, Bécot réussit. Il hérite
d'une fortune inattendue, celle d'un gentilhomme gascon,
vieux gala.nt retraité. auquel il a fait une fois des confidences
et que sa nature ardente et droite a ému. Bien mieux :- Georgette, la séduisante. Parisienne qui l'a tant fait souffrir, finit par
succomber. Cette dernière scène est d'une légheté et d'un
piquant irrésistibles. Gem:gette prépare sa chute avec Unt de
coquetterie et tant de préciosité que Bécot, habitué à des
façoa.s plus simples, ne se sent pas très à l'aise. Il nous fait
part de ses érats d'âme et nous réYèle, à la fin ~ « Si vous
pensez que c'est drôle, de pœndre une femme qu'on aime,
pour la première fois '-·· Ah l ~on •.. ùieu ! que c'e)t ennuyeux!»
Mais qu'on n'aille point imaginer d'après ces extraits que ces
scènes assez libres soient trop crues. Rien n'est plus éloigné de
la grossièreté. Elles sont traitées ayec une \'l'rvc Jélicate et un
souci de plaire qui est l'art mêmePeut-être certains feront-ils un reproche à ce frè:-e méridional dt! Chéri. On trou,era que Bécot avec sa petite mousr.ache frisée, sa sensualité très pure, son amour-propre vif est
un peu " province ». Mais un des chamles de cette histoire
est précisément la fraîche atmosphère provinciale où elle se
passe. A chaque page on est ravi par d'adorables tablea111.
dl! la nature pyrénéenne : c'est un pré où ·dngc petits pommièrs se tiennent fièrement debout, sous leur charge de
ponunes ronges ; c'est un chemin qui monti.: au fume de la
montagne entre des chèues-verts tordus et noirs qui s'agriffent dans. les rocben ; c.'est un torrent où trempent les feuilles
des aulues. Là on sent l'ojcur du thym, ailleuri le parfum des

�216

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

framboises du Canigou. On entend le crépitement des sauter.elles, les chants joyeux des robustes Catalanes. Ah ! l'aimable
pays!
Enfin, Bécot et ses amours ne sont pas seuls en scène. A côté
de lui, dans le parc de la station them1ale et au casino, tout
un petit monde s'agite, complote et s'entre-joue ; silhouettes
comiques pour la plupart, mais très finement croquées et qui
ajoutent des épisodes plaisants à la grâce sentimentale de ce
délicieux ouvrage.
JACQUES DE LACRETELLE
*

* *
LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE DE SYLVAIN
BRIOLLET, par Maurice Brillant (Bloud et Gay).

L'agrément que l'on ressent ou l'irritation que l'on éprouve à
la lecture du livre de M. Brillant constitueraient de bonnes
pierres de touche pour une sensibilité littéraire. On y rencontre
beaucoup de souvenirs, tout un bagage ancien, et en particulier
uri retour évident de Jacques Tournebroche et de Jérôme
Coigoard. Tout y est usé et poli par les pas de plusieurs générations littéraires, et la qualité qui s'y trouve le moins est évidemment l'originalité. C'en est assez pour que beaucoup de
lecteurs ferment le livre dès les premières pages et ne se soucient
point de mettre leurs pas dans ces pas. J'ai hâte de dire que,
tout eh les comprenant fort bien, je ne grossirai pas leur
troupe. J'ai lu le roman entier avec un assez vif plaisir. Tout
s'y passe dans un vieux pays, l'Anjou, - dans un vieux métier,
le métier ecclésiastique, - parmi les vieilles choses, des vases
grecs et de bonnes bouteilles, - et le déjà vu des personnages,
des procédés et du style fait avec tout cela une harmonie qui
m'a paru fort plaisante (je ne veux pas dire amusante, mais
qui plaît) et, après tout, très artistique. Pourquoi un auteur
épuiserait-il un genre, et pourquoi ne glanerait-on pas derrière
la Rôtisserie de la Reine Pédauque? C'est avec raison que M. Brillant a publié son livre dans une librairie ecclésiastique. Il aura
pour lecteurs beaucoup de curés français, braves gens et parfois
bons lettrés, public littéraire qui en vaut bien un autre. Je lui
ferai un petit reproche sur son titre. On ne voit guère l'apprentissage de son Sylvain, qui reste à la dernière page aussi simple
qu'il l'était à la première. Et cette dernière page fait prévoir un

NOTES

2rJ

Syh-ain Briollet à Paris. Ces suites ne sont pas toujours heureus~s. Ni Claudine, ni M. Bergeret n'ont gagné à quitter 1a
prov1?~e. Et ~eut-être Paris sera-t-il pour Sylvain et son peintre
un milieu moins agréable et moins complaisant que l'Anjou.
*

ALBERT THIBAUDET

* *
MADEMOISELLE DE LA RALPHIE, par Eugène Le Roy
(F. Rieder).
Ceux qui ont goûté ]acquou le croquant, Les uens d'Auberoque
"' uniforme mais'
L ,ennemi. de la mort, ces romans d'un typeun peu
d'une substance très originale, ne liront avec pas moins d'intérêt le dernier ouvrage de M. Eugène Le Roy. Ils y trouveront
les mêmes qualités : des personnages au caractère vigoureusement marqué; des situations dramatiques très simplement ame. nées ; un dénouement tragique, voire sans pitié, qui frappe
l'esprit du lecteur.
Il est peu de sujets plus audacieux que celui de Mademoiselle
de la Ralphie : c'est la lutte, chez une jeune fille noble, entre la
sensualité et l'orgueil de caste.
L'histoire se passe vers te milieu du siècle dernier. Valérie de
la Ralphie est née dans un castel du Périgord, aux confins du
Massif Central. Cette région est le décor de presque tous les
livres d'Eugène Le Roy. C'est là que lui-même vécut; et son
talent un peu rude, sa conception assez sombre de la destinée
humaine, son jugement de partisan, trahissent l'influence de ce
pays relativement sauvage, où la vie est difficile et où le souvenir des luttes religieuses persiste.
Valérie de la Ralphie a, dit-on, du sang royal dans les veines.
Son grand-père a épousé la fille naturelle d'une demoiselle du
?arc-aux-Cerfs ; et le menton gracieux de Valérie, ses beaux
Jeux bleus, son admirable nez à la Bourbon, son air de fierté
oyale, font songer aux portraits du Bien-Aimé. Sans doute
at-elle hérité de cette double ascendance, le sentiment qui lui
p·ésente
le mariage comme une mésalliance ou un esclava""e
•
b
usupportable, et l'instinct qui, d'autre part, la pousse irrésistibbment vers l'homme.
.\yant pris un amant, Damase Vital, d'humble naissance mais
d01t la mâle beauté l'a fascinée, elle 'le blesse si cruellement

�.218

LA NOUVELLE REVUE FRA~ç.-\ISE

par sa hauteur lrréductibte que celui-ci la quitte. Peu après, il
meurt. Valérie demeùre hantée par le souvenir de la volupté.
Dans la solitude orgueilleuse où elle vit, rien ne peut la distraire de cette pensée. Ce qu'elle ressent n'est pas le désir vague
de l'amour, mais un ,-éritable tourment physique. Lorsqu'elle se
trouve en présence d'un homme, elle découvre aussitôt chez lui
quelque amorce du plaisir. Ainsi, un prêtre, paysan vigoureux,
vrai Hercule en soutane, vient la voir. Pendant l'entretien, l'attention de Valérie est attirée par son cou de taureau et par une
touffe de poils qui apparaît au-dessus du rabbat. Un trouble
· bestial s'empare d'elle. E11e s'approche de l'ecclésiastique et
s'oublie jusqu'à presque lui avouer son désir. Puis, c'est une
autre com·oitise. Le Nasou, sorte de faraud de campagne, trapu,
pourvu &lt;l'un nez énorme - d'où son nom - exerce sur Valérie
un attrait violent. Elle recherche cet homme, le frôle, passe ses
journées à l'épier dans les champs, rêvant au nez monstrueux.
Cependant ces désirs sont combattus par l'orgueil de Valérie
et toujours dominés. Elle ne succombe à aucune tentation.
Mais çette répression l'exaspère. Bientôt son tempérament contrarié trouble ses facultés intellectuelles. Elle en vient à haïr
l'être masculin dont la privation la torture. Elle ordonne, autour d'elle, que l'on tue les coqs, que l'on se débarrasse du
bélier, du mâtin. Enfin, après bien des années, cette pénible
lutte emporte l'esprit de la malheureuse. Et les dernières pages
nous montrent Mademoiselle de la Ralphie dans un asile d'aliénés, femelle hideuse cherchant à saisir son gardien à travers les
barreaux du cabanon.
On peut juger combien le sujet de ce livre est singulier. La
façon dont il est traité ne l'est pas moins. Le lecteur va de surprise en surprise. Au début, on croit à un roman de mœuri
provinciales, finement observées, un peu lent. Puis, la figure
Damase, ses aventures, sa mort au cours de la. conquête ie
l' AJgérie, et aussi certaines ressemblances entre Valérie et mad!moiselle de la Môle, constituent comme une échappée rom:utique. Enfin, la partie où se trouve révélée la nature de \'alé·ie
se rattache par sa francruse au roman réaliste. Certaines scè1es
ont beaucoup de relief, notamment celle digne de Barbey d'i.urevilly, où l'on voit le prêtre se débattre contre les séduction: de
Valérie : « Une sorte de crainte purement ~umaine se ruêlit à

cc

~OTES

ses scrupules religieux. L'inconnu féminin effrayait ce colosse
vierge.»
Bien peu de romanciers, prenant comme sujet la sensualité
féminine, ont osé l'étudier isolément, sans le voile du sentiment. Cette hardiesse seule suffirait à donner au livre posthume
d'Eugène Le Roy une originalité positive.
JACQUES DE LACRETELLE

*

* *
LES RUSTIQUES, par Louis Pergaud (Mercure de
France).

La figure de Louis Pergaud, tombé devant Verdun en r9r5,
revit avec son élan juvénile dans la préface que Lucien Descaves vient d'écrire à Rustiques. De sa Franche-Corot~ l'auteur
avait gardé la robustesse native, et une gaillardise qui se donne
libre cours dans ces nouvelles villageoises. Peu ou point de
littérature, qui l'etît gâté, qui le gâtait dès qu'il s'en souciait.
Son mérite est dans la fraîcheur des impressions, et le naturel
du rendu. Il a eu la bonne fortune de courir les champs avant
de tenir une plume. Fouler avec les bœufs l'herbe aromatique
du pâturage, se mouiller Jes jambes à la rosée du trèfle en
fleurs, accorder une existence qui n'est point toute physique
au rythme du soleil et des saisons, et à la vivacité des sensations ajouter un peu de rêve, à l'heure ou la lune fait briller
une escarboucle dans les mares, voilà qui n'est point m:gligeable dans une formation artiste. Pergaud a dû à tout cela le
meilleur de lui-même, la matière d'un art élémentaire qui n'est
pas méprisable, qui rafraîchit.
Mais il avait, lui aussi, appris des fr,Tes, et de Maupassant,
à faire une nouvelle avec les bonnes histoires que l'on raconte
depuis Till Ulenspiegel. Au moins ne prétend-il guère à
conter autrement qu'au débraiHé, et ses bonshommes ont fa
franche enluminure d'Epinal. Pourtant après ces pages, et
tant d'autres où passe une bonne odeur- de terre, le roman
de la vie paysanne reste à écrire : celui où seraient découverts
les canaux subtils par lesquels communique avec la civilisation cc monde de la dcmi-anîmalrt:é, que l'on n'a guère
saisi que par les dehors, et qui, parfois, a de bien vi,•es transfigurations.
FÉLIX BERTAUX

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

22I

*

* *
SORTIES, par Henri Hertt (Rieder).
Que sur la scène de l'Odéon, un acteur de belle -stature et

bien nourri, chargé du rôle de Jupiter, tonitrue en désignant
Psyché; «"Hé bien I je la fais immortelle! », il ne me convainc
point. Est-ce à dire que je sois incapable de goûter dans la
fable d'Apulée ou la tragi-comédie de Molière et Corneille le
dénouement de la belle légende?
Toujours Psyché est prête à l'immortalité, füt-ce sous le
nom de Dada. Mais ce sontles Jupiters qui sont défaillants.
Les mondes imaginaires sont les plus a~irants ; l'éclosion
dJun rêve, d'une association d'idées ou d'images est un surprenant miracle. et c'est humainement diviniser l'art que d'immortaliser ces illuminations en conviant autrui à communier
en elles. Il n'y a plus là copie de nature, mais création spirituelle, pure et absolue. Seulement, que le créateur ne compte
plus sur son lecteur pour le soutenir et le compléter dans ses
défaillances . Là où il n'y a plus imitation de la Réalité, il faut
à l'artiste une poigne solide qui maintienne le lecteur sur le
plan où il l'a entraîné par surprise. Sans quoi, le lecteur s'évade
et il a raison.
Max Jacob, six ou sept fois sur dix, réussit à nous maintenir
dans les univers cocasses au centre desquels il nous place
d'autorité . M. Hertz, dont l'esthétique s'apparente à la sienne,
si son tempérament est très différent, n'a guère réussi que
dans une ou deux sur neuf de ses Sorties à nous enchaîner.
Dans les autres, il fait penser au Jupiter de l'Odéon dont la
bonne volonté et le talent ne suffisent pas à éterniser des
rêves par trop périssables et imprécisés.
Il y a chez M. Hertz le même effort pour personnaliser la
forme que le fond. TI'oùdes métaphores neuvcs,,inattendues, et
qui font dans le cerveau du lecteur un trou par lequel fuse un
jet de lumière. Mais la trame ordinaire des phrases est d'un grisjournal trop fréquent.
On ne peut méconnaître le grand talent de M. Hertz ; on
lui tient compte de la difficulté de son entreprise. Mais c'est
l'œuvre qu'on juge et non point M. Hertz. On l'aurait voulue
plus convaincante.
BENJAMIN' CRÉMIEUX

TIBÉRIADE, par Gonz.ag11e Truc (Albin Michel).
Il est singulier que le sujet du roman de M. Gonzague Truc
n'ait pas été traité déjà plusieurs fois. Racontant une aventure
commune et intéressante, il a tout ce qu'il faut pour trouver de
nombreux lecteurs. C'est l'histoire de la perte de la foi chez une
femme supérieure. M. Truc, qui s'est peint lui-même dans un
de ses personnages, croit que cette perte de la foi est un
malheur, et il a traité son roman d'une manière intelligente,
sèche et mélancolique qui l'amène à de remarquables analyses.
Il ne me semble pas cependant que la dernière partie, qui
donne son nom au livre, soit sans reproche . Son héroïne a
pensé affermir sa foi par la présence réelle des lieux ou passa
Jésus, par un voyage au lac de Tibériade, et c'est là précisément qu'elle la perd définitivement. Cela se passe, avec un
romant'.sme un peu facile, à Magdala et sous le signe de la
Madeleme. Il me paraît que c'eût été l'occasion de faire sentir
tout ce qu'il y a déjà d'affadissement et de fuite du sentiment
religieux dans ces fonds décoraùfs à la Chateaubriand, dans ces
sortes de pélerinages barrésiens qui ne sont bons qu'à promener
un ennui et à procurer des « sensations ». La perte de la foi, le
-déclin et la baisse d'une âme, que marque la recherche de ces
« sensations de Terre-Sainte», voilà qui eût mérité d'être traité
avec une ironie sèche à la Flaubert. li est vrai qu'ils eussent
été peu compatibles avec le récit autobiographique, et avec tout
le caractère de la pensée de M. Truc.
ALBERT THIBAUDET

*

* *

RAFAEL GATOUNA, FRANÇAIS D'OCCASION,
pâr Maurice Larrouy (Bernard Grasset).
La vraie matière de «l'aventure» d'aujourd'hui, c'est la police
qui doit la fournir . Non pas le détective contre le gentlemancambrioleur, mais la Police en lutte avec toutes les passions et
tous les vices individuels et avec la Révolution. Le grand roman
&lt;l'aventures qu'on nous prédit sera policier ou ne sera pas.
Balzac en a eu la géniale intuition. Etoous le voyons lentement

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

s'élaborer sous nos yeux dans les feuilletons populaires et au
cinéma.
.La condition même du roman d'aventures, c'est de donner
une forme littéraire à des contes et .à des légendes populaires.
Le folk-lore chevaleresque a fourni à Boiardo et .à !'Arioste les
éléments du Roland amoureux et du Roland furieux. Le folk-lore
policier du xrxe siècle est d'une richesse aussi inépuisable que lecycle carolingien et le cycle d'Arthur le furent au xv•. Vidocq,
Goron, Conan Doyle et ses imitateurs, les films policiers ont
déjà réalisé une première mise en œn'\Yre de cette vaste matière ;
mais il manque aux héros d'être vivants, nuancés, d'avoir caractère et sentiments, il manque aux récits de refléter les grands
courants sociaux qui entraînent non plus des individus, mais des
nations entières dans un tourbillon vertigineux d'aventures
d'amour et de sang.
Le plus beau livre peut-être Je Kipling, c'est Kim, roma
policier qui se hausse à l'épopée aoglo-indienne.
M'. Maurice Larrouy a confusément, mais puissamment senti
tout cela. Il a imaginé un protagoniste tel que la grande Aventure policière l'exigeait. Pendant les cent premières pages, on
pouvait croire à une pleine réussite ; Rafaël, c'était Kim et Rastignac, Gafagne, c'était le babou et Vautrin. Mais M. Larrouy,
malgré son grand talent, n'a pu soutenir cet effort jusqu'au bout,
il a sombré dans l'arbitrair.e, le picaresque, le burlesque et .à la
fin Je poincarism.e. C'est dommage. M. Larrouy n'en est pas
moins un préC11rseur~ ce qui est déjà un, beau titre de gloire. Il
réagit par l'exemple .contre le roman d'aventures historiques
dont on nous menace et qui, comme eût dit Péguy, est taré deZaudettisme. Ce ne serait pas la peine d'avoir fait la guerre et
créé le bolchevisme, si c'est pour aller chercher hors de notre
temps, chez les Carlistes ou les Mormons, les sujets imaginaires
dont nous avons besoin.
BENJAmN CRÉMIEUX
** *

LE MOQUEUR ? par François de Bondy (Bernard
Grasset).
Le héros de ce divertissant badinage rappelle le Dechartre du

Lys Rouge, Maurice d'Esparvieu de la Révolte des Anges et Mon-

NOTES

223

sieur Be~eret ..Il recherche les compagnies féminines, s'y plaît
et Y plait, et 11 développe le lieu commun paradoxal avec·
finesse .et agrément, surtout lorsque son ami Je grec Périclès
- réplique du commandeur Aspertini - lui tient tête. Il çîte
France, . Anna de NoailJes, Maeterlinck et Slmain, en discip Je
reconnaissant.

M. de Bon_dy éc.rit en lettré, avec élégance, une élégance soigneuse, séduis.ante et agaçante à la fois comme une fümrine de
mode. Ses phrases sont autant de nœuds de cravate réussis où
les trouvailles de style sont piquées comme des perles ni
haut, ni trop bas.
'
op

;r

_Avoue~ons-nous que parfois un simple grain de mil eût bien
m1eui fait notre affaire ?
BENJAM.IN CRÉMIEUX

*

* *

LE CŒUR DES AUTRES, par Gabriel Marcel (Les
(.abiers Verts).
·

J~ n~ sais si le public s'intéresse beaucoup à la psychologie
particulière et aux déformations professionnelles des artistes
C'est possible. On peut, sans qu'il proteste, lui rebattre Je;
oreilles de mille histoires sur les acteurs et les o-ens de lettres .
m~is cela ne suffit ?a~ pour justifier la place e:x;:bitante que le;
artistes de tout poil t1enne11t dans notre littérature imaginative.
Ils formeraient, dans un recensement de nos héros de roman
un quart ou un cinquième de l'effectif. Albert Thibaudet a fo~
bie;1 montré, dans sa chronique de ~i dernier, « les raisons.
pour lesquelles le roman intérieur du grand philosophe ou du
grand savant, du grand poète ou du grand artiste, n'a jamais pu
~t ~e pourra probablement jamais être réalisé pleinement » ;
inutile de revenir sur ce point. Au reste M. Gabriel Marcel
n'apporte pas beaucoup de conviction à tâcher de nous faire
prendre son personn:jge pour uu cc grand » dramaturo-e • il se
d' r.
o ,
co~tente en 1a1re un auteur dramatique en activité ; et c'est
dép trop. Etrange signe de débilité pour notre théâtre contemporain que ce repliement sur sa propre cuisine. Le public est
dan~ la salle ~ manger ; il demande des mets bien préparés, et
la simple politesse veut qu'on ferme la porte de l'office.
Mais enfin M. Gabriel Marcel n'est pas seul à la laisser ouverte

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et convenons que le problème qu'il aborde est de ceu_x qui
intéresse1,1t personnellement tout écrivain. Que presque toutes
les œuvres capables de survivre soient faites du plus intime, du
plus saignant de nous-mêmes ; que leur force convaincante soit
presque toujours en raison même de ce qu'elles contiennent de
confidences directes ou masquées ; que les plus belles aient
souvent été celles où l'indiscrétion fut le plus hardie ou le plus
cruelle : ces considérations ont préoccupé tout auteur scrupuleux, capable de méditer les grandeurs et les servitudes de son
métier. Mais l'bom1ne de lettres que M. Gabriel Marcel montre
en train d'exploiter so·n cœur et surtout celui des autres est si
goujat, il met une hâte si grossière à (( placer », tou~es chaude~,
dans ses pièces les paroles que prononce sa femme,_11 se condu~t
envers son fils naturel avec un manque de cœur s1 révoltant, il
est si vaniteux, si sot, que so11 cas cesse de poser le problème
d'une manière pathétique. Les intentions satiriques de M. Gabriel Marcel sont évidentes, aussi le reproche qu'on voudrait
lui adresser n'est-il pas de calomnier les gens de lettres, mais
bien de passer à côté de la question faute de l'aborder avec assez
de délicatesse.
C'est au théâtre de Porto-Riche que cette pièce s'apparente le
plus directement. Même atmosphère, même jeu de sentiments,
même sensibilité dans le dessin des figures de femmes ou
,d'adolescents, même don d'émotion dans leurs paroles, même
fond de ba,ssesse dans les personnages virils, même air un peu
débraillé et veule dans la forme. Il y a pourtant cette différence
importante que Porto-Riche n'a jamais traité qu'un seul_sujet,
celui qu'il connaissait admirablement par le cœur, tandis que
l'investigation de M. Gabriel Marcel semble pr~céder de l'intelligence : cela explique ce que ses pièces ont de séduisant pour
l'esprit mais aussi de superficiel.
Aucun effort pour donner à son action une ossature d'événements. Il laisse son sujet à l'état fluide, c'est-à-dire en conversations. Il le débite, si l'on -0se ainsi parler, au litre et non pas
.en morceaux. Mais une fois admis ce procédé un peu trop
commode, il faut convenir que certaines scènes sont conduites
.avec vigueur, avec nuances et qu'elles sont émouvantes. Tout le
rôle du fils naturel, rudoyé par son père, est excellent. Mais la
pièce vaut surtout par la lucidité de certaines remarques psycho-

NOTES

225

logiques, par le ton de certaines paroles vraies. On voudrait en
citer, à titre d'exemple ; mais on s'aperçoit qu'en les isolant on
leur enlève la moitié de leur signification. C'est bon signe d'ailleurs ; cela prouve que ce ne sont pas des « mots », mais bien
des répliques.
JEAN SCHLUMBERGER

*

* *

BALLETS SUÉDOIS : LES MARIÉS DE LA TOUR
EIFFEL.
C'est un spectacle d'art, mais nous n'avons pas eu le vertige.
Au delà de la première plate-forme il n'y a plus d'odeurs de
friture et de Seine. Illustration tricolore (la montée est au
drapeau). Comme dans ses dernières productions, M. Jean
Cocteau continue d'exploiter une blanche et riche carrière des
environs de Paris, que tant d'étrangers utilisèrent depuis dix
ans pour bâtir leur maison. Notre folk-lore de banlieue mérite
ces soins.
Nous avons assisté aux mésaventures de la noce et connu les
dangers de la photographie. Vide, la carriole du douanier Rousseau attendait en bas, au pied de la Tour. Le dialogue des phonographes a fort diverti, particulièrement le début, sobrement
descriptif. Peut-être pouvait-on tirer un plus grand parti
scénique du jeu de massacre? Nos Sb: Musiciens ont plongé
l'un après l'autre dans la mélodie, et cette pleine eau en Seine
est une succession d'ébats joyeux où chacun jette son cri. Irène
Lagut est la fleur de ce bouquet de Petite Ceinture. Son décor
du grand écart métallique de 1889 a obtenu le consentement
amusé de tous. Les personnages de Jean Hugo, inflexible.s et
fabuleux, doivent être le point de départ d'une renaissance de
l'art du costume, si négligé de nos jours au théâtre et au cinéma.
PAUL MORAND

A PROPOS DE FRAGONARD .
Il était fort intéressant, et instructif, d'assister successivement
au vernissage des expositions rétrospectives de Fragonard et de
Ingres. On y trouv;üt le même public élégant et prompt à la
louange. On y entendait les mêmes exclamations. Le vocabu15

�226

LA NOUVELLE Rl::\ UE FRANÇAlSE

laire admiratif aurait vraiment besoin J'êtrc enrichi, afia d'éviter
qu'on use des mêmes m.-Ots pour qualifier J'œuvre des artistes
les plus différents, et que les médiocres et les grands demeurent
confondus dans les mêmes applaudissements.
Une nuance, cependant, aidait l'observateur à hiérarchiser les
propos ; cette nuance résidait dans l'intonation ,sur laquelle se
décernaient les éloges. L'amour qu'on affichait pour Ingres,
malgré l'extase peinte sur les visages, avait quelque chose d'un
peu forcé, d'un peu de commande ; il s'y glissait comme
l'ombre d'un repentir. Devant « le divin Frago » l'admiration
était spontanée, débordante, sans rêserves.
Comment en serait-il autrement ? L'art de Ingres, discret,
délimité de partout, sans fissures, est semblable à cc~ chambres
secrètes des Mille et une nuits, cachant les richesses dont elles
sont remplies derrière une porte ne s'ouvrant que si l'on appuie
sur un point caché. Celui de Fragonard, tout extérieur, en
surface, n'exige au contraire aucun effort pour être pénétré. Son
œuvre ne contient aucun mystère et n'est par rien défendue
contre '!'indiscrétion fugitive du spectateur.
Je suis trop ennemi du solennel ennui, culti,·é par quelques
« modernes • , pour désirer que le charme soit banni de la production artistique. C'est une leçon d'amabilité que j'ai été
demander à Fragonard, et j'avoue sans honte avoir goûté, au
contact de son œm-re légère, de ces joies coupables que
condamne certain réformisme para-cubiste. 11 ne peut pas être
question de bannir même l'érotisme du domaine de l'art. Ceux
qui pensent à juste raison que compte surtout, dans une œuvre,
le plaisir technique devraient être les premiers à adopter les
sujets frivoles. L'évaluation de la distance qui sépare le tableau
(ou point d'arrivée) du sujet (ou point de départ) constitue
l'essentiel de ce plaisir. Pourquoi donc le choix d'un sujet« bas»
ou compliqué impliquerait-il bassesse et complication dans
l'œuvre ?La seule question est de savoir si l'artiste est capable
de porter ce sujet à une certaine hauteur. La méditation cubiste
a eu pout but, j'ai essayé de le démontrer, de réapprendre la
pureté des moyens logiques ; un artiste en possession de ces
moyens doit, naturellement et sans effort, pouvoir enfermer en
des linéaments purs Je sujet le plus grossier. L'essentiel du
travail artistique est la volonté de transposition : n'y aurait-il

~OTES

pas égal effort imaginatif à simplifier uu sujet nombreu...x, et
encombré de déchets sentimentaux, qu'à enrichir un sujet
pauvre?
Ce qui fait l'infériorité de Fragonard, et ne nous le montre
que comme un petit maître mî:me à c6té de Boucher, c'e:;t que
ses moyens sont trop paralWes au sujet choisi. Les nudités,
chez Raphaël, deviennent des architectures ; chez Fragonard cc
sont les architectures ou les objets solides faisant partie du
sujet, qui, abandonnant leurs vertus spécifiques, épousent et
doublent les formes vaporeuses de ses fragiles poupées- Le
dossier d'un lit s'incur\'e mollement comme un bras féminin ;
les niurs se dissolvent ; un édredon, une draperie se gonflent
comme des fesses. La polissonnerie, ici, est donc da,anuige
dans l'exécution que dans l'inspiration. La main n'ose pas
contredire le cerveau, ou bien est-ce le ceiTeau qui se montre
incapable de faire dévier le geste trop constamment caressant
&lt;le la main ... Les tableaux tr2nsposés de Fr:igorurrd, les plus
ennoblii., sont hélas! les moins typiques, les moins nombreux
et, narurellement, les moins goûtés. Dans le Sarrifice de la ,we
par exemple, )a rigueur de la coruposition et surto.ut la précision
du dessin enlèvent aux nus ".'Oluptueux leur érotisme ; cet
érotisme par ailleurs tr-Op souligné par la tache colorée, qui,
employée systématiquement, et sans le secours de la ligne,
constitue l'élément bassement sensuel de la peinture.
Des tableaux comme Le Sacrifice d.e la rase, dont il fit plusieurs
répliques, réhabilitent Fragonaxd et démontrent suffisamment
que les libertés que peut prendre (ou q~e doit pr~n~e) un
peintre impliquent forcément, pour qne l œu.re so1t mtense,
d'égales servitudes : une soumission passionnée à des règles
communes.

.A:SDRÉ LHOTE

RENOIR, par Ambroise Vollard (Crès).
L'esprit malicieux de M, Vollu-d devait !ni permettre de faire,
du livre qu'il consacre à la vie de Renoir, uue œuvre plus
complète et plus représentative de l'artiste que de celui
qu'il écrivit sur Cézanne. Le caractère ombrageux du Maitre
d'Aix résistait :l ce genre d'analyse. Malgré toutes les études,
•Cézanne demeure extmordiniliement mystérieux. Son esprit,

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

replié sur lui-même, ne pouvait s'extérioriser qu'à l'aide d' œuvres
lentes à mûrir; celui de Renoir, moins contenu, explosait à
chaque instant, se répandait à travers chacun de ses gestes, et
aboutissait à un acte, que soulignait tout naturellement une
exclamation. Nulle aventure quotidienne ne peut expliquer
Cézanne, type du méditatif. L'anecdote, au contraire, paraît être
le meilleur moyen d'éclairer la personnalité de Renoir, peintre
expansif. Certaines des anecdotes rapportées par M. Vollard
~ont fort savoureuses, et les propos du peintre sont transcrits,
pour le plaisir du lecteur, avec le minimum d'artifice littéraire.
Renoir, qui sut conserver jusqu'à sa mort la fraîcheur d'un
coeur enfantin, et un amour naïf pour les choses terrestres
constitue par son exemple, la contre-partie nécessaire à l'espri;
tourmenté et précocement austère des jeunes réformateurs de
la peinture. La plupart de ceux-ci choisissent chichement dans
' le
la nature, toujours les mêmes objets ; ils peignent sans cesse
même tableau et ferment les yeux aux sollicitations de l'immense sp~ctade du monde. Ils s'ennuient et ils ennuient. Renoir
s'amuse, sa méditation est comme noyée dans les vapeurs d'une
aurore éternelle : il nous fait partager la joie candide de ses
découvertes de chaque jour. Si Cézanne nous montre la voie du
salut par la discipline, Renoir ajoute aux injonctions du Maître
d'Aix quelques conseils supplémentaires et préconise une
hygiène morale dont nous avons tous besoin.
Réaliste et peintre direct, Renoir, soumis à quelques règles
simples, hait cet esprit littérateur qui pousse trop de peintres à
demander à leur art des sensations qui lui sont étrangères. Si ses
aspirations sont très hautes, il parle le plus souvent« métier ».
Le récit du repas que prit Rodin aux Collettes ridiculise le
sculpteur et suscite un contraste piquant entre le faux grand
homme et le vrai en soulignant à la fois la prétention bouffonne
du praticien qui se croit un penseur et la bonhomie du peintre
qui ne cesse de penser en praticien. Il y aurait beaucoup à dire
là-desrns, et l'on pourrait établir une utile distinction entre
l'intelligence spéculative et l'intelligence technique. Ingres,
~eno!r, Rousseau (le douanier) n'étaient à la ville que des
mtelhgences banales -le dernier y faisait même figure d'imbécile : tous trois, devant le chevalet, devenaient d'une intelligence
lumineuse, que n'atteint que rarement Delacroix, malgré son vaste

.·OTES

229

esprit. Non qu'il y ait incompatibilité entre l'intelligence, dans
le sens général du mot, et le don pictural : les grands peintres
de la Renaissance sont là pour nous prouver le contraire, eux
qui sont autant des humanistes que des techniciens. Mais s'il est
vrai que l'œuvre ne se hausse à la véritable grandeur, au
sublime que si elle est une spéculation de l'esprit, il n'est pas
moins vrai que ces spéculations intellectuelles doivent être,
sinon submergées, du moins fertilisées par un certain débordement de la sensualité. L'idée ne peut s'incarner que si son
interprète est possédé du goût de la chair. Renoir, comme
Rubens peintre charnel, atteint à la suprême beauté lorsque ses
calculs techniques apparaissent sur la toile les plus évidents.
Inversement Ingres n'atteint au sublime que lorsque sa
rnlonté initiale défaille, lorsque ses intentions purement plastiques cèdent un peu de terrain à ses sensations purement physiques. Le véritable sublime n'est pas la prétentieuse, froide et
ridicule dignité académique, mais le résultat de la lutte visible
que se livrent au sein même de l'œuvre, la matière et l'esprit.
La véritable action, le véritable drame ne résident pas dans
l'anecdote&lt;&lt; historique» ou « de mœurs », mais dans ce conflit
dont le peintre est à la fois la victime et le héros. C'est pour cette
raison qu'Ingres ... Mais n'anticipons pas.
Un des chapitres les plus émouvants de ce livre est celui qui
nous mo~tre Renoir préoccupé de la conservation de la peinture.
C'est en effet une des découvertes techniques les plus instructives
de Renoir, d'avoir reconnu que la peinture ne se fait pas seulement avec les éléments couleur et dessin, mais aussi avec
l'élément temps. Il se rappelle avoir vu les Diaz et les Delacroix
éblouissants. Il assiste à leur rapide noircissement, ainsi qu'à
l'enrichissement par la patine ( qu'il ne faut pas confondre avec
la roussissure des vernis) des Ingres, auxquels on reprocha,
ainsi qu'à ses propres peintures postérieures à I 880, d'être maigres et aigres. Avec un courage admirable. mais pour sa plus
grande gloire future et pour notre édification, Renoir sut
renoncer aux effets de la cuisine bariolée des romantiques. A
l'instar des grands classiques, il remplaça sa palette compliquée
du début par un choix réduit de couleurs primaires. C'est ainsi
qu'il abandonna le violet impressionniste et les laques instables
pour « le noir et les terres » qui vieillissent bien et qu'un

�IDlladroia •••..- des jeunes juge• coaJnn pea '1llfflMlDID -

..wes •.
Je 19dlt.lie ne pouvoir abonàmment citer Raoir. Le lme

de M. Vollarè at plein d'aperças. d'• gnad boa 1CM _ . toat:
œ qlli ~ • mi:tler du peùdre. Je ae peu cepmd.. . . _ au plaisir à terminer cctlenoti: par eu plmuca r6am,,c
fartanœs ~ • En peipuadiœdemeat cl'aprèa natme, le pei.111,a&lt;
eu arrive à ne pb1s cbeicber qœ l'e&amp;t à • pllllS composes• a
Ü toml,e W dam }a UIOllotaaie. • C fi {Col'Gt) ftait eDQD ff
Fancim temps : il c:omgeait la mmc. a • J'étais allé jmp'au.
llntdc l' • impnssicmniae a, et f aui'Vllis à œtllc comtataâoa
qa je ae sa.vais ai peindre, ni daaiaer. •

•••
LES CANCIONES, de ]U1Jn de Yepes (Saint Jean de 1tt.
Croix'), nou.vellement traduits par l(enl.l.ouis
avec
une étude sur la Poésie de rAmour mystique. - Bai~
pvés de M.lo Renault. (La COlloaissaoœ).
Les plus ~ s esprm de l'Espagne contemponiat

r»:,m,

ont coutume de considérer saint jan de la Croix mmmt l'ua
des. pua grands paèm Lyriques. da XVII' sikle castillan. Us
a;o.cicat voloatien ttœ Pon ne nacœtR pas, dm la littaaturc
de la hm.iaaaœ espapo}e,. de plus. bemx ven que les aima.
Mais, ea mhle- tntps, iknousrappcllatqœ l'onn.e doit pu
mead~, da. poèmes de Jean de la Crob:, les redierc:bes
tedlniqns que . . . offrent la ffES. cru Garcilaso OIi d'un
luis, de Leon. Jan • la Croira pmu11.01 aoumi.s sa peasie l
la 6':ipline da 1l!llémes mêlres. U n'est pas aa brnwaiste ; à
peine est-il an c RenaisSllllt a ; mais il a.'a pas igDCft la c:ahure
eltMtique de SOll temps. Et, pom' IIIÏeu &amp;ize comp,eaùe il
ltntctme de l'n de ses poèmes, il se. Rfùe npress&amp;nat à cls
vas de ~ilaso.
Le lyrisme de Jean de la Crois pœe doue an prob»me compleu, qui nos seulement n'ai pu r&amp;ù. ms a l I&amp; aitiquc
'lia même pas entrevu les tame1. Meafncia y Peb:yo, daas a
diarcoun d1tbft oà il ihlliliait ~entcraillam cznaines
mÔdalités dt: la poésie .te Je• de 11 Croix, décbait pourlat

qu'une telle poésie échappe, ~ .-..œ, l tom critère ~
taire; et l'admiration qu'il q,rouwit conservait un caractàe
,acré. Il ne nous aidait dès lors en rien I enœndre fart de Jen
de la Croix. Cens qui, pour être fidèles à une émotion d'uae
1111re qalitf, aelaisaeat &amp;umdir, • lillatJean de-la Clois, pif'.
... images •
•'flaipenl Dit - - . . . . . . , . .
-■et q-.'il s'àplR de ampienclre. Et, claa les 4em as, ded
1macaMmi•ecptiaoœialmlitde ck'tÏDCll'k'9ie ._ .,..,_
ec des imagea. Images et .,...._ qui ne •at pomtaill , -

,-.,a,

. . . . . . . . à w -,.eÎllhrlle.,maÎsfflle
~ nom poll$itameaerà

aœrner.

D fautnmader M.

---Loail »o,m•

man .....

DOUISOeÏr

ctoan6.

la pseariàe tnduclieD,. de faotu~..,._, qui ne cnbiste , ffaesgiedes-.en a Jeaa de la Crin. M. l&gt;op • amdlf
Jean de la Crois asfaclmn • iÎllerp.ttatioœ~ DOII
1DC&gt;i• ..-~au fluasesgdces.. plaa ndoutlWa encan, ~

qai1nll8fonmiall ~--puaomtesplaalts- awn ...
IIIIOll'fe fMXCDt dv c,,,,,;p, du c.,;ff'II, cnl inprime--

r-iven. M. ~
lait qœ « œ n'est pa calant le daaio ia YeJ"S • qdil •
« voulu rendre, mais Ill poâiHntière. • Il a • parlkali..,

1111 syabolilme qui tnàit uoe inlaiticm de

ment heureux, à cet égard, en sa recon9ÛlUIÎoo du « Cintico •·
li a retrouvé le mouvement du Dialogue entre l'Ame et
}'Epoux ; il a démêlé quelqu.es-wies des phases de la peDNe
lyrique. Et quand il inscrit, au seuil de la dernière strophe da
, . , - . la maûon : c Le Polœ •• ilnouriait ~ r au recueiJ.
lement siletlCieu qui -=cMe à f lda:t cla c:baara d'amow.
la tnduction è M. Do.,oa pavieat aonem:
lea
Mlicatel maaoœs da tate. Elle at pomaant parfoir wériee •
laisee., çà et là, s'mnoair 4e writùles JDOJDCDIS Ille à peme.-,
La denihe mopbe- du J&gt;Om4 de la c Noche olClll'a • est aiaiii
1
toat à caup Jllffle • ~ sigrificariOD métaph,aûfue. Lewra

à-•

C,,6toit,yüj"1u

n'est pas rmda.. alon que~ DIOIS : • toat casa et je DidllDclonaai I espâmeat Yabsorption dans l'anivcn mys~ue. En
i'mmu cas, M. Doyœ, en voulant c:ommalts le tate, ea a
altéœ la puiuaati: simplicité. Pourquoi traduiœ. le1 adminWn
ffrs:

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mi amado.
La musica callada
La soleilad sonora

par ces mots subtils et ingénieux, mais qui peut-être sont infidèles à l'intime pensée du poète : « Mon amant est ..... pareil
à une symphonie qui s'achève &gt;&gt; - « il est comme une solitude
mwicale » ? La traduction la plus littérale était ici la plus sûre.
On s'étonne que M. Doyen ait donné le titre de cc Cantiques
dévotieux » aux poésies qu'il a jointes aux trois grands poèmes.
Il n'y a pas de« Cantiques dévotieux » dans l'œuvre de Jean de
la Croix, et les « Romances » sont des poésies populaires, mais
non des poésies « dévotieuses ». Pourquoi, d'autre part, introduire, même à titre de pièce documentaire anonyme, le sonnet
« A Cristo Crucificado », - puisqu'il ne s'agit certainement pas
ici d'une poésie de Jean de la Croix - et ne pas accueillir les
poèmes métaphysiques, qui prolongent directement une expérience ? Les vers qu'allègue M. Doyen et qui lui paraissent sans
doute devoir justifier partiellement cette omission : .« Je suis
entré sans savoir où j'entrais ; je suis resté là sans savoir où
j'étais, élevé plus haut que toute science» :
Entdme donde no supe
Y queàeme 110 sabiendo
Toda sciencia trascendiendo

sont d'une qualité unique en l'œuvre de Jean de la Croix et
font partie d'un poème dont l'authenticité est assurée.
Seule une longue étude, qui serait nécessairement technique,
nous permettrait d'aborder le délicat problème des équivalences
et nous aiderait à établir la liste des poèmes rigoureusement
authentiques. En l'absence de toute édition véritablement critique, 1a tâche du traducteur et du commentateur n'était pas
aisée. M. Doyon a bien résolu les difficultés qu'il s'était proposées. Il a traduit Juan de Yepes. II a voulu restituer l'œuvre
d'un homme et rendre à la littérature une pensée que la mollesse ùes traductions nous dérobait. C'était chose faite en
Angleterre - et de la plus stricte manière - grâce à Arthur
Symons et aux beaux Poems qui adhèrent si intimement
au texte de la Noche oscura et de la Llama. En France, nous

NOTES

2 33

avions tout à apprendre à cet égard. Le livre de M. Doyon
constitue un essai précieux et qui, par surcroît, nous rend plus
claires certaines nuances de la sensibilité espagnole contemporaine. Lorsque Juan Ramon Jiménez, au seuil de son livre La
soledad sonora, inscrit cette épigraphe : &lt;&lt; La soledad sonora...
S. Juan de la Crux », lorsque Azorin, dans l'une des plus fines
études qui aient été consacrées à, Jean de la Croix poète, nous
dit : « No hay otro en Castilla » -, ils ne nous font pas l'aveu
d'un amour factice. Le lyrisme de Jean de la Croix est chose
intime, présente, et qui peut éveiller en nous, si nous le
voulons, des images vivantes.
JEAN BARUZI

** *

LA CHINE, par Emile H01Jelaque, (Flammarion).
A quelqu'un se plaignant de l'ignorance où nous sommes de
ce qui se passe à l'étranger, Paul Souday vient de répondre par
l'énumération des écrivains exotiques mis à la mode en France
depuis une trentaine d'années. Notre littérature en effet finit
toujours par s'ouvrir aux courants de la pensée européenne.
Est-ce assez pour que nous nous disions avertis de l'essentiel?
Le Français n'est plus « un monsieur qui ne sait pas la géographie » ; mais il continue d'être insuffisamment renseigné sur
une nouvelle sorte de géographie que l'on pourrait appeler
« géographie intellectuelle » ; il commence seulement à entrevoir l'intérêt qu'il y aurait à connaître la psychologie de peuples
qui ne répondent pas à sa conception de l'homme abstrait,
général, à étudier ces personnes collectives qui sont mêlées à
ses propres affaires, et dont le rôle le déconcerte. Il ne ;aisit
pas les causes internes d'un conflit où il se sent engagé de plus
en plus avant ; acteur principal d'un drame où alliés, ennemis
et indifférents gesticulent et gravitent autour de lui, il devine
chez tous une hostilité hélas ! grandissante, il en subit les effets
sans y pouvoir remédier parce qu'il ne l'analyse pas, parce qu'il
ne comprend pas la langue que parlent tous ces gens, ni leur
façon de voir, ni les réactions de leur sensibilité. Et il lui arrive
d'en avoir assez. La paix qu'à grand prix il n'a pu acheter, il
demande, un peu puérilement, qu'on la lui ... donne. Il n'est
même pas jusqu'à ceux que d'inattendus contacts de guerre

�a.:

. . . ., &amp;lieilWa, c,ai àaspÏHllt pari,ia à ramur let. :,eJL
_.Maiea&amp; W. promis- de ne plua oabliu la. hommes veam a
é:itD ~ pu-delà les aen et Ica terra. Aaa ,~~ •
4c!hon ils. s'étaieat seâ raû:atdiis. Maia le œaraat d'air eat a
pe11 lnsal ; 'IOloDtien cetaia&amp; ~ la Wta 11U1S-cempter cem qœ la claq\lal.

• lnsulariœ • dea milisatioa. aaciaDes : DOU . . . . la
a6tre comme les Anglais la leur. Ellie est ealreteUe par a
peaàaa1 ~ croire qu'au cours deelièdes la Fnnce intdlectuelli
ia1.ai à elle,.méae, et fille rapport .l'ailleun àaameœ . .
trouble, risque de défigurer une tradaioa:pu,e. Commeai notnt
IIÙÎliOa u'itait pas précisément d'intégrer. les éléments am~
phe.s de funivera, pour leur donner ferme, et qualité vaimeot
uuivenelle. La vertu de l'héritage claseique eat dans la méthode,
DOll dans Ja Mllibe-. De la -..tme à penu, Jca.1'tf:9 Jts IDÏeU
faites ea ont eapnant, parto~ et ce fvent lea.curicu: .tc.nauveauœ cp à c:baqae Age décidèrent de l'QIÎmfaliea gam!e.
QJiils reviOMat da CNtte œ&amp;litaraaéeanes, 811 d"AagJeon d'Allemap,e. .,. ,rands ve79on de: l'esprit introcJvita:icnt l'air vif Cjlle soi-mêae eafmM cbllS la dlatmœ oa
aime à rapùer sœ qui . _ du dehem. Ils appe&gt;!taieot plm :des nourrilures gëaéreluea au momenll è'aaémie:. Sem doute
le pl&amp;blk fraoçaï. se dé6e des choies 'tlll ae font pas partie de
• diète. Oloiaueur, tl.élkat, se iauaat - ooa sam raiaoo cftire en Europe le seul à Poir du. go6a, il -,.,ne des_,_
eau qui ae ,-..cnieat pas. Lt semœ ~ - Pell4eat alltelm vigeurem es&amp; de les -.ber à sa. place, de la digérer
pou ll&amp;i., etde lui do9Mt à mœr, comme fent Ja.-.es noar• âces, ua lait phu dm. Gdce. à. eu a tradition prde 11111e wrt11
a&amp;inlricc. N'éud'aet riea •ce-qui est de l'ltome. elle
comiaae de s'acùesser à tat l'bomnK. F.l eUe grudi.t • •
a'alœor. • A.muner toujoan 1111peu plm d'àaaanité ~ c:e:o'est
point perdre la qualiti française ; c'est aa eolllnire garder le
tnit eetentiel d'ue oatioa oà il scmWe 'tl1e les forces épanea
aoient jullfl'ici 'ICll&amp;IS se cempoaer, chercher uae climdioa,
•'ordonner selon une dominante. Cequi a'itail ailletm cpae ..gesûou, rêveries, s'y es&amp; déhrouillé, tnasposé dau ~ plm 4e
J&amp; pensée daue. Cest en ae uisaDl la coascience da moa.k, en
&amp;Gœeillant iout C( qu'il apporte, d 'lui ff.llt en elle p r ~

•m,

......,»

ipe,4JMlafmpceest~ Qgpd ••
• •remmœ qtl'en ~ et pour IIÎelD
Oue l&amp; pardi de la ligne fmnçaiae ne soit peiat ~
par œ ~•on y peut faire 1eDÏI d'lmnger à èlle, qu'elle ne imo
iicbisse aoas l'impalaion ducWlon4PJepPIII rebeaclir awc,_
cl'61utidté,
meillau aeap)e en clOmier qllé Gide?
d"liorira le plu fflltie ne l'eap&amp;hc , - i'awir lea plu &amp;oitea attaches avec le lieu que nous Mfiainons D6tre. Mm œ liitl
~le pae6 a. remfame eoua aea,W.. ne l'h:,pnedlepa;
Gide ne toame. pas le dos à lf)llt pem a'y accrodaer;. il y ~
'811 appui seulement;. il iy are-bo•te pour: aller plaa nut. Bt:
oe aaiste à mille m:ours, apri!s mille Baas. ~ Gœtlle 1
Nimache, W"dde, Dostotewsky, Shak.eapeae, Conrad,. Bahii►.
clmealh Tapie, l'alleillc a wlé am quatre œim dn ciel,IUll&gt;!aant cbaqae alla nadae cpa1qae ricbeat. Dè là ce miel do&amp;
on a'ttonne que, à limpide, il tr0ilble œu qai fon&amp; goétl.;
CJU'il ait œ aùthmtiqac pufom de tem,ir, et . - pomant il
doaue uae-i.wesse CJUi ne ae- W.. pu difi&amp;. Dè là amsi I'•
tioa de Gide mr les jeunes, en 41ui il dbcipline l'inqütudie ea

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1.e:-.

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Il impoctenit de cl6mêlèr IOSl in&amp;eoce clam le mou•mmt littmire-du présem. et ee padiGulier de cbercbu quelle
ardeur à cUcouvrlr, à .e cMpuser, il a ~ autOIIJ' tle lui.
A
c'est à l"Angleterre 1urtoat qaeu lacuriositi.. et oa
la peut tromu d l e z 9 ~ tropesdmivé, ttop paremeal
l i ~ trop attach~ 8llai à des cas iat4meaatJ. Il al aattuel
41ue l'endosmo• se fane aiasi d'abord. Mm la. llOllalg:iè
chose perce dl:jà. Un peuple l'&amp;llllssé sur lui-ndme pour ne pl&amp;
ae 1aister envahir, a pu un temps U-aspi.rer qu~ se réinstaller
dans l'ordœ aacien. Mais à. maure qa'il le retrouve, il en M
mal content. Il pmeeat qu'un ordre 0 19: plus de-vie dès ,,.....
cesse de contenir toute la vie. Quelque c:hoae dootaoas ne •'faS
pas le TÏlage frappe à ~e poite. Autoar de noua une œYÎ8Ïoll
des 'lalcun s'opère ; et en nom, &amp;notre insu, elle a comlllelld.

•dire

.raan

Celles amquella QOUS teoiona se d&amp;obeat ; aans nom ra'IOlltt
et noos attendons q• de ce moade .-ï a
bo~, et oo le mouvement brouilleenc:ore les lignes, uaeï-.e
totale 1e refasse. Il serait dommage qa'elle 1'&amp;1,odt ..,. la
France. Son pie- lucide peut le premier découmr la relaâoo

DOUS doutons 6elles ;

�LA NOUVELLB REVUE FliNÇAISlr

neuve qui s'établit entre toutes 'choses, qui existe dès maintenant,
et que les hommes ont l'humiliation de subir avant de la connaître. Pour cela il faut consentir à s'évader de soi. Il faut
dénombrer des nécessités qu'on n'éludera point, dans la servitude desquelles on s'enfonce en les niant. Les connaître et, après
avoir fixé entre elles une hiérarchie, subordonner les plus basses
à la plus haute, y consentir, ce serait retrouver une espèce de
liberté, la seule qui nous reste.
La plus désirable connaissance dans l'actuel bouleversement
du commerce de peuple à peuple parait bien étre celle des mentalités étrangères à la nôtre. C'est un fait dont la guerre nous a
révélé l'importance, que chaque groupe humain ayant des
mœurs, une histoire, des origines communes, a aussi son àme
collective. La langue qu'il parle, et que nous n'entendons pas,
ne fait que traduire les réactions d'une sensibilité, les opérations
d'une intelligence, les actes d'une volonté qui ne jouent pas à
notre façon. Nous souffrons de ne pas connaitre les ressorts
secrets d'activité's qui contrarient la nôtre, et à chaque instant
nous subissons des effets dont les causes profondes nous échappent. Procéder par saisie intérieure, étudier du deda~s l'Anglai~,
l'Allemand, le Russe, nous servirait autrement que les fastidieuses enquêtes de jourtlalistes qui entre deux trains arrachen~
au sphinx des paroles qu'ils interprètent de travers, ou qui
prétendent nous représenter un pays quand ils en ont dénombré
les usines, les casernes et les vespasiennes. Seules les études
de ce genre permettraient de débrouiller le chaos des nouvelles
politiques, économiques, financières, militaires, qui fondent
chaque matin sur le lecteur. Elles se sont multipliées depuis
quelques années, mais elles sont encore trop rares, et il faut
~avoir infiniment de gré à ceux qui les entreprennent, qui
lèvent sur l'étranger un coin du voile aussi épais à nos yeux qu'à
ceux de nos ambassadeurs et de nos proconsuls.
Emile Hovelaque est de ceux-là. ,L'ouvrage qu'il vient de
publier sur la Chine, et dont les Anglais ont signalé lïntérêt
avant nous, tire son importance de ce que l'auteur ne s'était pas
~ulement abondamment et de longue main documenté sur
f'Extrême-Orient, de ce qu'il avait fait à plusieurs reprises, et
récemment encore, le voyage, mais de ce que son exploration
intellectuelle s'ajoutait à d'autres qui lui révélèrent tour à tour

2 37

la psychologie de I'Anglo-Saxon, de l'Allemand, de l'Américain. Par une chance unique, un voyageur qui voit en aniste et
qui observe en psychologue, s'est trouvé pouvoir traverser le1
principaux continents de la pensée, multiplier ses points de vue,
et rapprocher des manifestations qui s'éclairent les unes par les
autres. Le fait humain, parce qu'il l'a observé dans sa quasi
totalité, lui apparait ce qu;il est réellement, merveilleusement
un et complexe à la fois. A le suivre, on a l'impression que
s'évanouissent des murs entre lesquels on ne s'était pas senti
enfermé parce que le monde y était peint en trompe-l'œil. La
Chine, dont nous savions juste ce qui tient en des hai-kai, apparaît dans son livre comme une moitié de la sphère dont la
lumière oblige la rétine de !'Européen à se modifier, où il lui
faut apprendre à voir en jaune, à lire à rebours, et sillonnée de
chemins où il lui faut s'engager s'il veut faire le tour de l'homme.
Se prêter à ces « imaginations renversées &gt; ne va pas sans un
vertige et une tempête de l'esprit. Mais ce serait pécher contre
l'esprit même que de ne point les accepter. Outre que le centre
de l'activité économique se déplace de l'Atlantique vers le Pacifique, il vient un autre appel de l'Extrême-Orient où de belles
aventures sont réservées à l'intelligence. Emile Hovelaque en
donne un avant-goût lorsqu'il évoque à la fresque les pays où
tout est démesuré pour le blanc. Enormité de l'espace, pr~fusion de la vie des masses qui y pullulent, grandeur des cataclysmes qui bouleversent masses et espace comme au temp.s du
chaos primitif, fièvre du rythme auquel alternent genèse et destruction, les cap\tales brusquement changées en désert, et les
déserts versant à flots des caravanes qui semblent venues du
fond des ~es, l'odeur de vie et de mort d'une civilisation qui se
décompose et renaît avec une rapidité tropicale, la vitalité d'une
race nourrie de ses morts et assez ardente à en répéter le type
pour le garder jeune, la fraîcheur enfantine et la sénilité que
l'on peut lire tout ensemble sur les visages jaunes, une force
bondissante et dérobée sous la porcelaine du masque et le laque
des prunelles - autant d'objets dignes d'une méditation passionnée.
Emile Hovelaque ne s'est point arrêté à eux par amour de la
sensation. Il était .entraîné par une sympathie plus large que
celle du dilettante. Et son intuition l'a :fussi mené plus avant

�LA NOUVELLE REYUE FRA}.ÇAISE

que l'observateur qui n'eût été ,que savant. De la science, dont
il nousépargne l'appareil, ilne se sert que comme d'un échafaudage pour mieux plonger du reg-ard dans les replis de l'âme
chinoise. Et il rend ce qu'il a vu à la façon des peintres de làbas. Son pinceau délié ne se charge que de Ja matière nécessaire
à dessiner une ligne du réel qui s'effile, fuit, suggérant à l'œil
des perspectives sans fin, entraînant l'esprit vers le p6le obscur
de la pensée. L'individu dans ce milieu n'est plus en quête de
soi uniquement, ni uniquement absorbé par un groupe, social
ou national. Une tradition immuable pèse sur lui moins que la
nôtre sur nous ; son passé, malgré l'apparence, détermine à
peine son présent, parce que passé et présent ne lui sont qu'un
moment fondu dans la durée. Participant d'un ensemble où
nature et créature se relient sans résistanœ, mais non sans élan,
une aristocratie intellectuelle doit à l'immensité même de œt
ensemble et à la puissance de cet élan, de dépasser nos abstracti-0ns, nos constructions logiques et même nos symboles. Ce
que l'auteur dit tantôt de l'art chinois, tantôt du taoïsme, fait
deviner toute ia signification dont peut encore se charger pour
nous le nom de vie intérieure, et de quel prix seraient les
renoncements enseignés par Lao-Tze dans une Europe qui ne
parvient pas à se .détacher de l'accident, ou nulle part on ne sent
l'inspiration qui des ruines ferait rejaillir une grande idée. Vues
d'Asie nos civilisations paraissent bien pauvres, bien menacées
par ce que nous tenons pour nécessités géographiques, historiques, économiques. Des regards jetés sur nous-mêmes en prenant un tel recul, nous aideraient à nous affranchir d'une condition qui est avant tout servitude de l'esprit. Je ne pense pas
qu'il faille, comme les Allemands le font actuellement, enta$er
les traductions, organiser bibliothèques, collections, musées
d'Extrême-Orient, pour redonner à !'Occident une beauté, une
sagesse. Le propre {le la pensée française est de se .garder de ces
excès. Pourtant l'idée d'humanité .que nous tenons de notre passé
rationaliste ou mystique devra s'élargir. A des besoins trqubles
encore, mais prodigieusement multipliés, des sources s'ouvrent
auxquelles nous n'avions pas bu. Si lengs que nous devions être
à nous désaltérer, c'est un rafraîchissement déj.à que d'entendre
parler d'une nappe surgissant à d'autres profondeurs. Ellere:cèle
- lisez ce livre sur la Chine et celui qui le suivra sur le Japon

NOTES

239

- d'incalculables énergies, spirituelles, matérielles, qui ne
nous laisseront pas libres de les ignorer.
FÉUX BERTAUX

*

* *

UN JEUNE INTELLECTUEL ALLEMAND.
Il y a quelques mois parut chez Cassierer à .Berlin un petit
livre de 300 pages, intitulé : Otto Braun ,Aus den nachgelassenen Scbriften eines Frühvollendeten•. Ce sont quelques essais
poétiques, précédés d'extraits du journal et de la correspondance d'un jeune homme tué à la ·guerre à vingt ans. Ce jeune
homme était un prodige. - La fréquentation suivie de la littérature critique et des quotidiens allemands est particulièrement
apte :à vous donner l'horreur &lt;les mots trop grands, par l'abus
.qu'ils en foot, mais malgré cette répugnance, je n'en trouve
pas de plus juste, et c'est bien en tant qu'exceptionnelle réussite
humaine que je voudrais présenter aux lecteurs" de la Nouvelle
Re·u,u Française le jeune Otto Braun, qui n'est pas à proprement
parler un écri"Vain et qui laisse à peine une œuvre. -11 y a plus:
il semble qu'.en lui se trouve pour une fois réalisée la plus sérieuse promesse de ce à quoi on avait peu à peu cessé de croire
en France : de cet idéal d'universalité et de spiritualité du
peuple central de l'Europe, de cet &lt;.&lt; Allemand de Gœthe et de
Mme de Staêl »., que les moins sceptiques et les moins chauvins
d'entre nous commençaient à reléguer au rang de mythe. La seule
rareté du phénomène mériterait attention, si la beauté et la ,·irile
noblesse .de cette âme juvénile n'étaient appelées à toucher
bien des cœurs.
Le petit volume est orné de deux portraits - l'un est d'un
enfant de 12 ans, pensif et beau, mûr et naïf - comme a pu
l'être au temple Jésus parmi les docteurs - l'autre d'un ardent
jeune homme en uniforme de chasseurs, duquel, pour qu'ils
passent outre à son casque à pointe, il suffira peut-être d'apprendre à tels Français, que dans ses .-eines coulait un peu du sang
des Bonaparte"·
r. « Extraits des œuvres laissées par un jeune homme tombé prématurément. ,, Vollerulet qui n'a pas d'exact équivalent en frau;ais, veut
'Clire ici : qui a ar:œmpli sa carriëre terrestre.
2. Sa mère était la. célèbre Lilly Brnun, fille du général prussien \'On

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La partie autobiographique du petit livre posthume, présenté
avec tact par de~ mains pieuses, est divisée en trois périodes :
la premièrevadel'enfance à la r4• année, -la seconde comprend
la prime adolescence, la troisième les 3 années de campagne
au cours desquelles une balle de shrapnel vint, à Marcelcave,
dans la Somme, mettre fin à la carrière de ce jeune ennemi, qui
était peut-être destiné à sauver son pays de cet effroyable
chaos où il semble vouloir entraîner ses vainqueurs avec
lui.
Bien entendu, ce n'est pas la prodigieuse faculté d'assimilation
de l'enfant et de l'adolescent qui peut donner lieu toute seule
à tant d'expressions admiratives, encore qu'elle ait de quoi
étonner, et qu'elle ait fait l'émerveillement et la stupéfaction de
ses maîtres. Citons-en pourtant quelques traits : à douze ans,
Otto Braun connaît à fond la littérature allemande, y compris celle
du Moyen Age. Pour déchiffrer les grands poèmes .épiques du
xm• et du xrve siècle, il a voulu savoir le moyen haut allemand,
plus différent de l'allemand moderne que la langue d'oc peut
l'être du français, tout comme il apprend le gr~c afin de lire les
présocratiques dans le texte original. A dix ans déjà, il annonçait
à sa mère, que, sur le point de terminer l'étude de la philosophie grecque, de ses petites ressources personnelles il Ya
s'acheter celle de la patristique et de l'âge intermédiaire. Il se passionne pour Suger et Suso 1 et va rechercher dans la bibliothèque publique les controverses à propos des mystérieux Impossilia du grand docteur. Homère, Gœthe et Shakespeare lui sont
familiers, il vit dans l'intimité des lyriques allemands modernes.
Tout ce qu'il absorbe, il l'assimile de la façon la .plus vivante, et
l'on est étonné,dès les premières lettres, de la fermeté et de la
virilité de son style. Il écrit d'une façon nette, précise, avec une
Kretschmann, lequel fut uoe des premières victimes de la vanité de
Guillaume II. Elle est l'auteur d'une série de mémoires, dont une partie
est consacrée à l'histoire de sa grand'mère, la Baronne de GUStedt, fille
de Jérôme Napoléon et d'une dame d'honneur de s_a cour,~ Comt~sse
Pappenheim. La Baronne de Gusted~ passa une parue _de sa Jeunesse a la
Cour de Weimar, à l'ombre de Gœthe et semble avoir été uoe femme
hors ligne en même temps qu'une figure des plus attachantes.
.
1. « Ce sont là, dit-il à propos de Suger et des avéroïstes, « les esprits
à deux vérités, ce que pourtant je tiens pour uue échappatoire, puisqu'aussi il leur était impossible d'avouer qu'ils niaient la bible. »

NOTES

.allure de marche, et parfois avec bondissement, rien de languissant, rien qui ne soit nerveux, vivant, senti, point de remplissage ; ceci mérite mention dans un pays où la bonne prose
est aussi rare qu'en Allemagne. Dès avant sa douzième année,
on trouve, dans ses descriptions de nature et de paysages surtout,
des passages d'une réelle beauté plastique et poétique et de la plus
~lerte invention. Aussi n'est-il pas le moins du monde encombré, alourdi ou entravé par l'énorme bagage d'érudition qu'il
porte tout entier pourtant, et dont il tire à chaque instant les
matériaux de son jugement et les occasions de ce discernement
presqu'infaillible par où se révèle son précoce génie. Son esprit
critique est éveillé dès l'âge de neuf ans ; dans une lettre où il
exprime à sa mère toute l'enfantine admiration où le plonge un
livre que celle-ci vient de publier (précisément l'histoire de sa
bisaïeule, fille du roi de Westphalie), il ne lui épargne pourtant
pas cette réflexion pleine d'indépendance et de sagacité : « Une
-chose m'étonne, écrit-il, c'est que tu aies précisément choisi
le plus affreux des portraits de Jérôme ... ; s'il avait cette tête là,
il ne peut avoir été le Jérôme que tu dis, et l'un de vous deux, de
toi ou du peintre, a dü se tromper. »
Déjà les problèmes religieux le préoccupent : il s'analyse et
.inalyse les autres. « Quand je me domine, écrit-il à 12 ans, c'est
toujours signe de chagrin profond, tandis que pour des riens
,que je ne trouve pas la peine de comprimer, je me laisse facilement aller, et même il m'arrive de jouer un peu la comédie. »
A un petit camarade:« Tuas beau te retourner comme tu veux,
ton élément c'est l'affection, et c'est là, je crois, ce qui te manque
là-bas. Je vais t'en donner un exemple. Lorsque tu étais, l'autre
soir, de si méchante humeur, A. t'a dit : tu as Je droit d'être de
mauvaise humeur, mais pas ici. A sa place j'aurais fait ceci, j'aurais prononcé ton nom, et t'aurais regardé longuement, te rappelant ainsi à la conscience du meilleur de toi.» Il trouve, comme
solution à un thème de composition, que Wallenstein est sympathique (unserem Herzen nahe) non pas malgré, mais à cause
de sa trahison, par où il est plus humain que ne le sont généralement les persoanages de Schiller.
« Nietzsche, » dit-il, « si paradoxal que cela paraisse, se tient debout sur les épaules de Luther. » A un autre petit garçon qui va
entrer dans cette école dont lui-même n'avait pu s'accommoder, il
16

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
NOTES

conseille de se réserver autant que possible, « tout en paraissant
transparent comme du verre ,&gt;. « Tu as d'excellentes idées, »
écrit-il à ce même petit ami, &lt;&lt; mais ta forme n'est pas toujours
si.ncère. Si tu n'y prends garde, ce défaut peu à peu détruira toute
l'authenticité de ta pensée :o; et plus loin: « Tu sembles poser en
axiome que nous sommes des enfants prodiges (Wttnderkinder),
or cela n'es.t pas du tout le cas. Les enfants prodiges so11t des
êtres qui ont poussé trop vite en serre chaude et qui généralement défleurissent rapidement sans porter aucun fruit. :o
A treize ans., la lecture de Zarathous.tra lui arrive comme une
grande aventure : c: J'ai le vertige, je tit~be, je perds le soufRe. Je
ne veux pas en ,parler, j'en suis incapable : sans doute faut-il
abattre un bon morceau de travail systématique, et même pédant, pour n'être pas complètement démoli par un pareil non
plus ultra» ; et voici un passage qui peint bien la qualité de
sou enthousiasme : « Lorsque j'eus achevé ce chapitre, au lieu
d'en recommencer un .autre, comme j'en avais eu d'abord l'intention, je me suis lancé dans ma grammaire latine et j'ai bûché
comme un fou. » Il s'emporte contre ceux qui prennent prétexte
de Nietzsche pour excuser leurs basses passions, leur paresse et
leur décadence. Et il cite : &lt;&lt; De toujours essayer d'affubler de
quelque prétexte moral leurs vilenies me paraît être un défaut
congénital des Allemands. »
Les lettres de Van Gogh le bouleversent au même degré que
Nietzsche : ,&lt; Ce sont deux socs de charrue qui vous traversent
et vous labourent». Burkhardt le passionne, et dès un premier
voyage en Italie, il fait sur la peiuture et l'architecture des
réflexions aussi originales que judicieuses. Fra Angelico le
transporte: {{ C'est si beau, dit-il, qu'on en oublierait la vie. Mais
non, au contraire, c'est à la vie que cela vous ramène», paroles
caractéristiques de la façon dont il accueille la culture ; rien
dans cet esprit frémissant et fertile ne reste abstrait. Tout s'y
vivme aussitôt et s'y relie-livres poussiéreux et textes ardus ne
sont pour lui que vaisseaux de la plus concrète réalité où son
âme aussitôt baigne, évolue et se nourrit.
Jusqu'à sa quatorzième année, l'auteur de ce recueil posthume
nous attache surtout par la curiosité que nous inspire une précocité presque à la Pascal. Mais à partir de ce moment là, nous
sommes retenus par sa valeur intrinsèque, par la nouveauté et

24)

la puissance des aperçus aussi bien que par ce qu'il nousapprend
sur la g~nér.a~ion nouvelle, ou plutôt sur ce que pourrait être cette
général½_-00, s1 elle avait la force de tirer toutes leurs conséquences
des grands ~ouleversem_ents de valeurs que la précédente a réalisés. M. Thibaudet a fait récemment ici mAme
de JU
· d.1.C1euses
·
s:
r~~:ques ~ur les_frontières. mouvantes du concept de généralto~, tl serait puénl de restreindre celle du jeune Braun à la date
' . qm p.ar ex~mple désignerait sa classe de recrutement, et seul un
terme aussi vague que celui de génération post-Nietzschienne
ou d'autour &lt;le 1900, laisserait un espace suffis.antà la fluctuatio~
d'une réalité qui a des écarts de marée d'équinoxe.
De fait Nietzsche, né en 1844, a précédé de deux durées de
30 ~ns la naissance des plus jeunes recrues de la o-rande QUerre
0
et p ourtant 11 ne cesse pas d'ê tre précurseur, et comme
t&gt;
le Jean-'
Baptiste d'un temps qui n'est point parvenu encore à enfanter
son Messie.
Païen du mouvement le plus spontanédesonàme, Otto Braun
no_us offre l'exemple d'un jeune cœur, purement, franchement
et Joyeusement épris de vertu, et conciliant si naturellement
celle-ci avec une totale liberté d'esprit, que nous voici tout
ébranlés dans l'espèce de défiance où précisément notre hésitante ~poque ne peut s'empêcher de tenir l'indépendance si
elle pnse la vertu, et réciproquement.
_tr. C'est signe de faiblesse », dit une page du journal de sa
s~1z1ème année, « de ne rien faire que par réaction. Puissé-je cont~nuer de me souvenir de l'exigence formulée au début de ce
livre: « Porter son poids et sa mesure en soi-même ». Et, sold~t de r7 ans,_ du front il écrit à sa mère : « Ce qui, ces temps_
c1, ~e d~nne JUstemeot le plus de force etde joie, c'estque tous
les Jours Je sens davantage combien organiquement et parfaitement m'appartient ma vie antérieure. Il est certain que nulle
génération, qu'aucun individu n'échappe à la discussion avec
la génération précédente. Moi aussi j'ai passé par là, secrètement et dans le silence ; mais il me semble tout aussi évident
q~e c~tte contestation ne doit pas nécessairement prendre forme
d aussi cruelle ruptùre que dans ton cas 1 • Car s'il est vrai que
_I • Sa mère, belle autant que brilla me, s'était, à l'âge de 30 ans. completem~t séparée des siens et de Ia caste d'aristocratie militaire, où
elle étart née, pour se lancer dans le socialisme militant.

�244

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ces luttes favorisent certains développements, elles impliquent
d'autre part le gaspillage de bien précieuses forces ... »
« Comme j'aurais aimé l'ivresse», dit-il ailleurs, après la lecture
d'une brochure abstentionniste, o; si j'étais né à une forte époque,
mais la nôtre est si dégénérée physiquement que l'abstinence
devient une nécessité à laquelle il faut se soumettre, car chacun n'a qu'un minimum de droit à vivre pour lui-même. »
L'innocence de son paganisme n'est pas inconsciente pourtant : « C'était une journée divine » dit le journal de son second
voyage en Italie, « après le dîner je suis allé dans les vignes et
me suis étendu nu au soleil. J'ai rarement éprouvé pareille
volupté. Tous les olympiens sont descendus vers moi, Aphrodite en tête du cortège, malgré cela, ou plutôt précisément à
cause de cela, tout est infiniment pur, joyeux et beau. »
Ailleurs « j'aime trop l'Hellade, ce qui est grec, ce qui est
limpide (non point bien entendu ce qui n'est que rationnel)
mais ce qui est corporel, la ;vie des peuples et des philosophes
combatifs et sensuels comme le furent les Grecs et Nietzsche,
pour pouvoir me plaire à une religion vague et sans corps )&gt;,
Remarquons ce trait souligné plus d'une fois, l'horreur du rationalisme, trait nettement Nietzschéen, et commun à la partie la
plus généreuse de la jeunesse d'aujourd'hui, tout comme l'horreur du mysticisme, lequel lui inspire un instinctif éloignement. Par la seule grâce dt! ses dons, cet argonaute enfant double sans effort ces deux écueils d'une époque sans boussole, et
arrive tout naturellement à la plus courageuse conception de la
vie, celle qui, portant en soi toute joie, en accepte sans restriction les risques, l'inconnaissable, - qui ne demande ni arrhes,
ni garanties, ni récompense en échange du don total de soi. A
quinze ans, le voici qui souscrit plein d'admiration à ce passage
de Humboldt: « 11 n'y a point de sentiment plus élevé ni d'une
plus noble piété devant l'insondable, que celui qui fait Hector
s'écrier « Car le jour viendra où la sainte Ilion sera détruite »,
sans pour cela le détourner un instant de l'héroïque lutte. »
Ouvert et sensible à tout bonheur (son journal n'est qu'un
grand cri de joie et de ferveur) l'aspect d'une œuvre d'art, d'un
monument harmonieux, d'un bel enfant qui passe, un poème,
une idée qui naît en lui, le soleil chaud dans une rue, suffit à
l'emplir d'ivresse. Par contre il n'a que mépris pour la volonté

NOTES

mal ~ntraînée de ceux dont la joie intérieure est ternie par les
c~ntmgences : ~-n cie! gris, la société de gens antipathiques, de'
laides rues ou d 1nfert1les lectures. « Que toute impression de
beauté me trouve ouvert et disponible)&gt;, s'écrie-t-il, &lt;( et vibrant
comme un arc, que toute laideur coule sur moi comme de
l'eau, voilà l'idéal auquel je vise. »
« Ma ferveur en tout ne cesse d'augmenter, confesse-t-il à
seize ans, et combien important m'apparaît à la fin de cette
année le développement progressif en moi de l'idée de Dieu. »
Depuis sa petite enfance il écrit des vers, et compose des
poèmes dont plusieurs assez importants. Il y en a qui sont
d'une grande ardeur et arrivent à une réelle beauté de forme
ma~s ils témoignent de plus de précocité que d'originalité. Le;
meilleurs soAt ceux où on sent l'influence de Gœthe, de Rilke
ou des néo-classiques. Fleurs d'une exubérance de jeunesse ils
deviennent moins bons à mesure que leur auteur grandit et i'on
se rend compte qu'il n'était pas tant né pour rêver que pour
être et pour agir. Tout jeune déjà, le passionnent les questions
soc~al~s et l'idée de l'Etat. Ses aperçus sur la politique et le
soc1ahsme sont pleins d'intérêt. Il se documente, péniblement
souvent, et avec le plus grand soin, faisant des travaux de statistiques, lisant d'arides traités, discutant avec son père r. A
quatorze ans, il s'inquiète de la productivité de l'Allemagne en
denrées alimentaires, de ce qui arriverait si on établissait le
blocus autour d'elle - et prévoit ce qui devait se réaliser cinq
ans après.
cc Ce n'est que parce que les hommes sont naturellement inégaux qu'il faut leur donner des chances égales de développement », écrit-il, et ailleurs : c&lt; Ne serais-je partisan de l'Etat
socialiste que dans l'attente de voir les hommes y vivre heureux
et plus satisfaits? Je crois bien au contraire que cet Etat sera de
l~tte cont,i_nuell~ et de danger, d'inquiétude et de folie, de passions et d impatientes volontés, qui en se refroidissant se cristalliseront en d'immortels contours. Quiconque cherche le
calme et la commodité, qu'il choisisse l'absolutisme éclairé ou
une forme modérée du constitutionalisme, mais non point l'ar1. Le docteur Heinrich Braun, un théoricien distingué du socialisme, qui a édité plusieurs revues sociales.

�l♦f&gt;

denie fournaise de l'Etat à venir que nous r~ons. L'objet de ma
j,lus inti me ferveur, de ma plus secrète flamme, de ma plua
profonde foi et de mon suprême espoir n'a point changé. C'est
toujours l'Etat. Bàtir l'Etat comme un temple, l'ériger avec
force et purett, qu'il se maintienne par son propre poids, sévère
et sublime, mais plein de sérénité aussi et entouré de clairs
portiques comme sont les- demeures des DieUJ:. •
.
Et dans les loisirs que lui laisse une blessure de guerre il
conçoit sur l'Etat un important ouvrage en trois volumes qui
devait comprendre : l'histoire des diverses théories de l'Etat,
puis celle de la succession de ses formes. au cours du devenir,
enfin l'esquisse de: ses formes actuelles et futures, de sa nécessaire forme nouvelle.
La partie des Nad,gelllSSene Scbriflm la plus importante, la
plus susceptible surtout d'intéresser des lecteurs français, est
œl1e qui de va de 1914 à 1918. Quoiqu'il y soit plus souvent
question d'idées, d'art, de politique ou d'histoire que de
batailles, c'est là un des rares beaui livres de guerre du cbti
allemand, et d'un niveau à pouvoir se mesurer avec certains
récits de combattants français.
Dès les premiers jours d'aollt (il venait d'avoir dix-sept ans)
Otto Braun se présente comme volontaire. L'affluence est si
grande qu'il faut l'intervention de Mackensen, ancien aide de
camp de son grand-père Kretschmano, pour lui obtenir la faveur
à'~tre enrôlé.
Il est tout bnîlant d'amour pour sa patrie, mais sans infatuation.
« Je suis persuadé », écrit-il, c que l'Allemagne ne peut
périr, quoiqu'au contraire de nos braillards, je fonde cette f~i,
non sur le sentiment de notre supériorité ou de notre savo1rfai~ mais sur l'idée précisément de notre imperfection, de
'
notre inachèvement.
- L'Allemagne que nous portons dans notre cœur n'a pas pris
forme encore. Nous n'avons satisfait à notre destinée ni dans
les arts ni en poésie; surtout n'avons-nous pas réussi à dessiner
notre vie, la tiche qui nous est échue est plus difficile que celle
d'autres peuples parce que nous sommes plus multiformes et
plua divisés... c'est dans cet esprit là que je pars pour me battre,
pour défendre notre bien le plus sacré.•. Il me paraît vil etsot

.

247
de se ménager. • Nous voici loin du pacifisme, de l'exode en
Suisse des intellectuels de l'opposition dont certains pourtantsi
coaageuL Mais àdix-septans, cette attitude n'est-elle pas la plus
naturelle?« Quelle funeste erreur », s'écrie+il, c de croire qu'il
n'y ait rien vis-à-vis de quoi on ne soit obligé i une opinion, à
mt point de vue. Je tiem pour absurde, en présence du dieu de
la guerre, de vouloir prendre. parti, - on ne peut que pleurer,
prier, aimer, haïr, sacrifier sa vie ou en commencer une nouvelle. • Il ne pense pas un instant à se croire au-dessus de la
mélée. Pour r~n: si natutd qu'était Otto Braun, si naturellement et si ardemment épris de la vie, la plus grande somme
de sacrifices c'est dans la mélée qu'il la trouvera.
c Tout comme je supporterais difficilement de rentrer au
foyer en ce moment » (il n'avait encore été qu'une seule fois
au feu) c tout autant», écrit-il, « Ge vous le dis ouvenement
car vous savez que je ne manque pas de courage) la pensée
m'est insupportable que je puisse étre tué dans l'éœt où je me
trouve maintenant. »
La caserne comme la tranchée, où il porte toute son ardeur
et sa soif intéllectuelle entière, où ne le quittent guère les plus
hautes prœccupations de culture, de morale et de politiq11e, lui
sont écoles de vie. En très peu de temps, l'adolescent y devient
un homme, et presqu'un saint, et déjà on sedt en lai l'étoffe du
chef, de l'homme d'état, du législateur. A cet enfant de qui
amour de parents d'élite avait éloigné jusque-là tout contact
avec la basaesse et la laideur humaines, la dureté de la ca.seme,
et d'une casernct prussienne, la scandaleuse injustice de chefs
« boches • dans la pire acception du terme, n'arrachent paa
une récrimination •. Là où il ne peut plus en sourire, il se
félicite que la guerre apporte un tel contrepoids à, son éduca-

r

1. • Le langage odieusement injurieux des sous-officiers (rie11 ne peut
vous en donner une idée) si offensant pour l'honneur personnel, combiné avec Je service d'écurie, est d'une valeur éducative incomparable.
On apprend à tout supporter et à se dominer parce qu'il le faut. 11
(Lettre à ses parents). Les officiers du 21e chasseurs à cheval où Mackensen l'avait fait entrer, souffrent mal ce fils de socialistes militants
qui, à leur avis, dépare le régiment, - ils l'accablent d'ignobles chicanes et le poursuivent de aiantes injustices, le forçant fuiaLement à
demander son déplacement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tion d'exception. Il n'en comprend que mieux d'ailleurs quel
Eden avait été son enfance, et sa touchante tendresse pour ses
parents s'en augmente. « Le service militaire continue de m'enthousiasmer, presque trop » écrit-il, à un moment difficile,
« puissé-je le supporter physiquement. "D'exceptionnelles qualités militaires qu'on lui découvre ( coup d'œil stratégique, sens
d'orientation, jugement, autorité) lui valent un avancement
rapide et des responsabilités. La mort de sa mère le plonge dans
un abîme de chagrin - il voit tomber autour de lui les meilleurs de ses camarades, peu à peu, l'avenir de son pays lui
paraît mis en question, les agissements du gouvernement,
l'orientation des jeunes tsprits de sa génération l'inquiètent 1 ,
une ' blessure particulièrement douloureuse et une névrose du
cœur abattent pour un temps sa vigueur physique, mais rien
n'a raison de sa force d'âme, de sa sérénité, pas même les tourments quotidiens de la vie des tranchées ni les horreurs de tant
de massacres.
Chaque fois que dans ses lettres il lui a.rive de prendre un
ton plus exalté ou plus grave en parlant de lui-même, il s'excuse de glisser dans le pathétique. Il est au-dessus des contingences, - et cela sans affectation, tout comme les jeunes soldats
français, il a la pudeur de ses souffrances et de son héroïsme.
On ne voit pas ce qui pourrait le distraire de ses préoccupations
d'ordre spirituel. Il y apporte cette amplitude d'horizon, et
l'abondante documentation qui caractérise l'intellectualité de
son pays, mais son esprit est constamment dominé par l'idée de
la forme, et sans cesse occupé à élever des barrages critiques
dans cet info;me illimité où se noie trop souvent la pensée allemande. C'est en cela qu'il est si plein de promesses, si exceptionnel parmi ses compatriotes.
Tout effervescent, il s'efforce au calme et vise à la mesure. Il
note dans son journal: &lt;t Si mon esprit n'est pas encore parvenu
à se débarrasser entièrement de cette manie plébéienne qui consiste à se jeter avec une beaucoup trop grande avidité sur trop
d'objets divers, je suis cependant bien en train de la refouler
dans des limites convenables. » Et à ses parents : « L'ardent
r. Combien pathétique cette lettre à ses parents : « Je suis comme
celui de qui on dilapiderait le patrimoin~, tandis qu'il se bat au loin ».

NOTES

249

besoin de forme que j'avais avant la guerre ne fait que se renforcer ici ... Ma haine va grandissant de ce qui n'est que d1i au
hasard, fabriqué arbitraire - de ce qui est négatif, bavard et
répandu, périphérique au lieu d'être central, de tout le remous
romantique opposé à ce qui est construit et fondé organiquement ... Partout l'informe m'est contraire, que ce soit dans les
plus petits détails de l'existence quotidienne ou dans les
domaines les plus élevés... »
De là son amour de la Grèce, et peut-être son goût si prononcé de l'art militaire. « C'est un délice incomparable de se
replonger dans les flots cristallins de !'Hellade éternellement
aimée », écrit-il après une lecture d'Homère, lors d'une permission durant la guerre. « Seule la forme est belle, donc réjouissante et bonne. ))
Par la volonté de ne pas s'attarder au passé, par l'absence de
tout découragement romantique, de tout regret stérile, de toute
lamentation lyrique, par le peu de cas qu'il fait de la destinée
individuelle, alors que pourtant l'individu lui paraît par-dessus
tout important, par un optimisme non point béat mais plein de
hardiesse, Otto Braun est exactement de sa génération, de ceux
qui naquirent très près du changement de siècle. La jeunesse
activiste de l'Europe nouvelle peut le réclamer comme un des
siens, - cette jeunesse qui veut agir et créer, qui accepte la
réalité et ce principe de « l'amor fati » par où Nietzsche sort
victorieusement du romantisme.
Cependant à ne le comparer qu'avec de jeunes Français d'un
niveau approchant, nous lui trouverons je ne sais quel sérieux
un peu trop soutenu, quelque noblesse dont nulle plaisanterie ne
tempère jamais le port un peu monotone, quelque chose d'appliqué, excluant le jeu divin de l'entière gratuité.
Question de tempérament national - et aussi d'une langue
qu'aucune société élégante dans le passé n'a criblée et dépouillée.
Ceci, tout comme les fréquentes préoccupations métaphysiques,
le souci de tout rapporter à un suprasensible qui ne serait pourtant ni mystique ni chrétien, le fait bien de son pays, sans rien
enlever d'ailleurs du sens si sage et si psychologique qu'il a de
la vie. « Un homme», dit-il peu de mois avant sa mort, « ne
vaut ni par ses paroles, ni par ses actes, ni même· par ses
œuvres, mais uniquement par ce qu'il est, au fond et dans son

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essence ». Et pourtant il serait absurde de vouloir dès l'abord
composer sa propre vie en exemple - prendre pour point de
départ ce qui ne peut en être que le suprême aboutissement. Ce summum ne peut être obtenu par aucun effort : c'est le don
gratuit des dieux à celui qui est sans intentions : Il sera à jamais
inaccessible à tout vouloir impétueux.
&lt;&lt; Sans intentions, » le mot s'applique assez exactement à
ce mince recueil de souvenirs. Fait de pièces et de morceaux,
pas une page n'en était destinée à la publicité et quel poignant
et pathétique exemple il propose aujourd'hui à la jeunesse en
déroute d'un pays vaincu t - Au point de vue purement intellectuel, il constitue une véritable petite encyclopédie des problèmes de culture autonr desquels se passionne la conscience
allemande depuis vingt ans.
En face de ce jeune esprit si noble et si parfait, se plaindrat-on d'une certaine absence de contours, qui n'est due peut-être
qu'à l'absence même de défauts ( ou réciproquement)?
Dans cette riche matière spirituelle, point de vides, ni de ces
découpures qui accentuent le caractère et donnent une physionomie particulière à la silhouette. Un jeune arbre fruitier
au mois de mai, éclatant et noyé dans le miracle profus de ses
fleurs, peut donner comparable impression de splendeur égale
et indéterminée. Otto Braun, malgré la précieuse goutte de
sang latin qu'il a dans les veines, est bien un phénomène typiquement allemand - et combien il se voulait tel, - bien de ce
pays ou les esprits se dégagent difficilement de leur gaine trop
cossue, et à qui il faut un Goethe là où, en France, un Montaigne souvent suffit.
Tel qu'il est, et si le peu qui reste de lui pouvait être rendu
accessible à des lecteurs français, nul doute qu'il ne s'en trouverait quelques-uns pour accorder à ce jeune combattant ennemi
l'hommage et le regret qui lui sont dus.
ALAIN DESPORTES

LE MIROIR DES LETTRES, par Fernand Vandérem
(Flammarion).
M. F. Vandérem vient de réunir en un second volume
ses chroniques de la Re-vue de Parfr, qu'il continue à rrrésent

NOTES

dans La Rev_ue de France, où etles sont su1v1es par un nombreux public. Elles ont en effet le grand mérite d'être pleines
de substance et de n'être pas ennuyeuses. Il y a encore ceci,
q~e Fernand Vandérem y parle de tout ce qui se publie
d ~nt~ressant, de telle sorte qu'elles sont véritablement un
m~r01: des lettre,s françai~es, et qu'elles en présentent l'hist01~e a mesure quelle se fait. Surtout, il ne craint pas d'entretenu le grand public d'œuvres dont les tendances sont souvent
très éloignées des tendanœs que représentent les œuvres avec
lesquelles ce grand public est depuis longtemp~ familiarisé, ni
de prononcer des noms qui lui sont inconnus. Précisément il use
de_ l'a~torité de, son nom et du crédit qu'il a auprès de lui pour
lm. ~aire connaitre des œmTes et des écrivains que la critique
offie1elle passe volontiers sous silence ou qu'elle tient à considérer comme inexistants (songez à Baudelaire si énergiquement
et avec tant de constance nié par F~cruet) ou à propos desquels
~Ile prononce les mots de (( petite chapelle ». 11 se trouve
JUstement que, par la suite, ce sont ces « écrivains de petites
chapelles_» qui deviennent des classiques, tandis que les autres
sont oubliés;_ c'est parce qu'ils étaient difficiles que peu de gens
les comprenaient, au début ; et tous les écrivains qui ont laissé
des œuvres durables ont été difficiles ( on les (( explique » encore
dans les collèges et sur les bancs des Universités.)11 est curieux
de co~stater qu'en tout temps la critique a beaucoup fait pour
compliquer le malentendu, et pour rendre l'auteur difficile
encore moins accessible aux lecteurs de bonne volonté ! Aussi
on est heureux de penser que les écrivains et poètes contemporains, même les plus récents, même ceux qui passent pour
les plus&lt;&lt; ésotériques&gt;&gt;, ont trouvé en Fernand Vandérem un
introducteur qui les explique et les commente avec intelligence.
Une seule chose manque à ces volumes : un index, qui serait
utile à la fois aux lecteurs actuels et aux futurs historiens de
la littérature française. Et puis, il sera amusant de voir, dans
cinquante ans d'ici, les noms oubliés et ceux qui ont survécu.
VALERY LARBAUD

* **

M. PAUL SOUDAY ET LA POLffiQUE.
Un bon point à M. Paul Souday? Taquiné par M. Vandérem,

�252

LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

253

LES REVUES

au sujet du Lac Salé, il réagit avec vivacité et dans son feuilleton
du 14 juillet (une date pourtant qu'il ell.t pu être tenté de célébrer par moins d'indépendance), il travaille à démontrer la
parfaite pureté de ses jugements esthétiques et en particulier
l'esprit de haute impartialité qui lui a dicté son verdict sur
Pierre Benoit :

J'ai combattu le principe du roman d'aventures, dont M. Pierre
Benoit se réclame, mais qui le dépasse-. C'est bien une question littéraire, et non politique. Depuis le premier livre de M. Pierre Benoit
inclusivement et sans attendre qu'il eût diffamé Victor Hugo et Gambetta,
j'ai eu la même opinion sur cet habile fabricant de romans à lire en
chemin de fer.
C'est parfait et nous ne pouvons qu'approuver M. Paul Souday de répudier si nettement les préventions, dont nous avions
pu, par moments, nous figurer que sa critique n'était pas absolument exempte ...
Tout de même il nous souvient d'un article, encore bien
récent, sur Bossuet, où le catholicisme de cet écrivain l'aidait à
dégringoler un nombre considérable d'échelons dans la hiérarchie des grands classiques.
Et, malgré les protestations que nous venons d'enregistrer,
avons-nous vraiment la garantie, que si Pierre Benoit n'avait
jugé bon d'ajouter à son dernier roman le piment incongru de
l'allusion politique, M. Paul Souday en etî.t aussi bien découvert
et dénoncé la camelote?
JACQUES RIVIÈRE
*

* *

humain est sujet à critique, comme tout bien politique est mêlé de
mal, comme Fénelon pense avec honnêteté et indépendance, voit souvent clair dans les fautes d'autrui, écrit éloquemment, nous sommes
tout disposés à admirer cette œuvre critique, à y trouver du bien et du
vrai. Investi d'un pouvoir spirituel, il reste dans son droit et dans son
devoir en signalant les manquements des hommes d'Etat à la loi de
l'Evangile, en dénonçant à un roi les éléments d'injustice et d'orgueil
qui peuvent se trouver dans sa conduite politique aussi bien que dans
sa conduite privée. Bossuet a pu dire que le Télémaque n'était pas d'un
prêtre ; mais nous pouvons bien estimer qu'il était plus d'un prêtre de
rappeler à Louis XIV l'exemple de saint Louis, comme Fénelon, que
de l'enorgueillir, comme Bossuet, des noms de nouveau Constantin et
de nouveau Théodose. Quand Louis XIV, à son lit de mort, déclare
devant Dieu qu'il a trop aimé la guerre, que fait-il d'ailleurs, sinon
donner raison à Fénelon prêtre et directeur de conscience ?
Mais si Louis XIV a pu être parfois entrainé par les illusions du pouvoir et par celles que le pouvoir impose autour de lui aux miroirs qui
le réfléchissent, Fénelon critique de Louis XIV n'est-il pas entrainé
par les illusions qu'implique la critique chez celui qui la fait et chez ceux
qui l'admirent? Ces illusions consistent à croire que celui qui est capable
de signaler des défauts est capable par là même de remédier aux défauts
qu'il signale, que l'aisance dans la critique implique la facilité dans l'art.
Or l'expérience nous démontre qu'il n'en est rien, que la loi de la division du travail joue ici parfaitement, que la capacité de voir les fautes,
quand on n'est pas au gouvernail, ne devient nullement, quand on y
est, la capacité de les éviter. Un excellent critique littéraire ne sera très
souvent qu'un artiste médiocre, et réciproquement. En politique il en
est de même.

.

,. •

LES REVUES
FÉNELON CRITIQUE
Albert Thibaudet, repris par M. Charles Fontaine sur diverses
critiques qu'il avait adressées à Fénelon, répond dans la REvuE
CRITIQUE DES IDÊES ET DES LIVRES (25 mai);
•
L'illusion à laquelle nous cédons quand nous voyons en Fénelon les
capacités d'un homme d'Etat et. l'étoffe d'un grand ministre, est d'ailltlllrs naturelle et fréquente et peut devenir dangereuse. La pensée politique de Fénelon nous apparaît dans l'ensemble comme une critique,
une critique obstinée, adroite, éloquente, de l'œuvre de Richelieu, de
Louis XCV et des ministres de Louis XIV. Et comme tout ce qui est

IN MEMORIAM
Les CAHIERS n'AUJOURD'au1 publient, dans leur numéro de
mai, de nouveaux souvenirs de Paul Léautaud :
J'aime écrire. De tous les plaisirs que j'ai essayés : promenade, conversation, amour, - il y a le voyage, que je ne connais pas et que je
ne connaîtrai probablement jamais, - c'est celui qui reste le plus vif.
Les quatre murs de ma chambre, ma table de travail, deux bougies
allumées, une plume, de l'encre et du papier : l'univers n'existe plus.
Mon défaut, c'est que je n'ai pas d'invention, qu'au reste j'apprécie
peu. J'aime les sujets vrais. Pas de roman, si beau soit-il, qui vaille
pour moi une histoire sur des faits réels, avec des héros pour de bon.
Dans ce sens, j'ai un grand gofn pour les anecdotes : aucune fable,

�LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

elles peignent les hommes tels qu'ils sont. Er pour étre franc tout à fait,
rien ne me plait plus que d'écrire pour me raconter et revivre, en
l'écrivant, ce que j'ai vécu, ou pour peindre et raconter ce que j'ai vu.
J'ai été pendant douze ans critique dramatique. La plupart des pièces
que j'ai vues étaient si fausses dans leur fond comme dans leur forme ,
qu'au lieu d'en rendre compte je parlais généralement d'autre · chose.
li para1t que cela m'a fait une petite réputation, tant la mode s'est perdue d'un écrivain évitant les phrases, la morale, les opinions admises,
même tout intérêt de réussite, pour n'écrire que ce qui lui convient,
sans souci de plaire ou de déplaire. Aujourd'hui cette critique dramatique est finie. Pour me donner à moi-même la comédie, une comédie
vraie, celle-là, j'ai bien envie de mettre au net un récit que j'ai écrit
autrefois à propos de la mort de mon père, dans lequel je racontais ce
que je sais de sa vie.

LES REVUES

J'ai tiré également un grand profit de son habitude de coucher avec
ses bonnes, d'installer chez lui la première venue, une partie une autre
la remplaçant aussitôt. Là aussi, d'ailleurs, il mettait la plus grande
aisance, je le montrerai plus loin. Elle me ferait totalement défaut, et
par caractère comme par goùt, je n'ai jamais pu l'imiter.

• ••
L'ENCRIER
de Roger Dévigne est une revue délicate et charmante. Les contes s'y appellent : Ma mere I'Oye, ou le jeune
homme aux ailes d'or, et les poèmes : Qui n'atteud la 11eige ... Le
Tisserand ... Petitspoèmes rustiques. Un même goilt du vieillot, des
enchantements, du naïf, du travail de l'artisan, unit à Léon
Baranger, à Jean Saint-Guy, au graveur Deslignères, Jean
l'Olagne qui écrit :
L'ENCRIER

Je ne sais rien de ses premières maitresses, Je n'ai vu d'elles que
quelques photographies, qu'il gardait dans un coin de son armoire. Sur
ce sujet, je ne peux parler que de quelques-unes des autres, depuis ma
tante Fanny et ma mère, les deµx sœurs, jusqu'à la dernière, ma
belle-mère actuelle. li termina plutôt fâcheusement, avec cette liaison,
sa carrière de séducteur, après le passé qu'on lui prêtait. Avoir pu se
plaire dans ce compagnonnage, quand il avait, au théâtre, sous les
yeux, des femmes jolies, gracieuses, élégantes ? Manquait-il donc à ce
point de goût et de finesse ? C'est avec cette dernière maîtresse qu'il
se donna enfin l'originalité de se marier, après quinze ans de ménage
et à plus de soixaàte ans d'âge. Il est vrai de dire qu'il ne le fit pas de
bonne grâce.
Ma belle-mère me faisait bonne figure, se radoucissait, en ma présence, à l'égard de mon père, et, en secret, pensait bien me dépouiller
aussi d~ ma part, pourtant bien minime, d'enfant naturel. Il fallait voir
sa figure, quelque temps apres la mort de mon père, quand je sollicita1
d'elle quelques explications et qu'elle dut constater que tous ses calculs
n'avaient serYi à rien à mon égard. Je crois bien qu'elle n'en est pas
encore revenue et n'en reviendr,i jamais. Pour elle, c'est elle l'honnête
femme et la victime, et moi le fripon. Je ne lui en ai d'ailleurs jamais
voulu le moins du monde. C'est le bon côté de mon caractère I Je me
moque de beaucoup de choses I Je m'amuse de beaucoup d'autres I Se
fâcher ? En vouloir ? Ne jamais pardonner ? Seigneur ! Je n'ai pas
tant de passion. Mon père mort, elle s'est trouvée dans l'embarras,
toutes ses ma11igances se trouvant retournées contre elle. Elle m'a
demandé plusieurs fois mon aide ou mon appui. Jamais je n'ai refusé.
J'avais une sorte de pitié d'elle comme si elle m'eût été étrangère. A
1a fin, pour je ne sais quelles excentricités, elle s'est fait enfermer. Au

255

reste, j'ai tiré grand profit, à ma façon, de toutes ces histoires. Voilà ce
que c'est que de savoir regarder et retenir, tout jeune. Mon père luimême m'a été d'un grand exemple, Dieu sait s'il s'en doutait peu l .....

I

Abritons-nous, Fa11cho11, le picvert a crié.
Vois : il pleut sur tes Ùvres.
Abritons-nous tkssous le chaume décrie
De fulot, grand chasseur de Uhns.
Il chasse en con trebanàe
Les gemlarmts l'attendent ...
- Parlè-je pas trop haut ? Et ]11/ot ne vient pas ...
- T'aime-je pas trop bas ? ... On marche sur les eaux.
Les « amis des fées » ont pris le temps d'installer, à côté de
leur table à écrire, une table à composer et une machine à
imprimer : le numéro r2 de !'ENCRIER vient donc de paraître
avec un assez sérieux retard. Roger Dévigne, dans un article
d'un grand sens, y parle de l'art etdu public.
*

* *
I. 22,

quai de Béthune, Paris.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LA RÉSURRECTION DE L'ÉPIGRAMME

N. R.F.
Ils consentent qu'on touche à Proiist, à Gide même
Qu'on déprise Claudel on Valéry-Larbaud (sic)
Mais ils s'insurgent tom et lancent l'anathème
Dès qu'on ne trouve pas de Valéry l'art beau.

Ceci est une épigramme. La Décade prétend ressusciter le
genre. Elle n'est encore qu'au tout commencement de sa tâche.
*

* *
LE CRAPOUILLOT
LE PRODUCTEUR

MEMENTO

(1e 1 juillet) : Binet-Valmer, par Jean Bernier.
Guin) : L'enseignement de la langue maternelle, par

LE

•Charles Bally.
LA REVUE DE GENÈVE

Guillet)': Paul Valéry, par Daniel Halévy.

*

*

*

NOTE
Dans le titre de la note que Valery Larbaud consacrait, le
mois dernier, au Paludes d'André Gide, nous avons omis de
signaler, à côté de l'édition de luxe ornée d'es bois de Roger de
La Fresnaye, une réimpression courante de cet ouvrage dans le
format de la .Symphonie Pastorale, des Nourritures Terrestres et
-0'Isabelle. C'est à cette édition que se référait Valery Larbaud.

LE GERANT : GASTON GALLIMARD.
AllllEVILLE. -

JMPRIMERIE P. PAILLART.

CA RN ET

DES ÉDITEURS

�2

LE

CARNET

DES EDITEURS

BEAUBOURG: M. GRETZILI, PROFESSEUR DE
PHILOSOPHIE, roman. 1 vol. in-18 à 7 fr.

MAUR1CE

1•

M. Gretzili est au seuil de la vieillesse. Jusqu'alors il n'a
guère cru à la vie. Ses jours se sont usés à diriger une institution de banlieue et à professer la philosophie. Il n'a connu de
l'amour qu'un reflet vague parce qu'il ne l'a point voulu voir
quand sa femme le lui offrait. Car s'il rêvait parfois auprès
.d'elle d'un em barquemeot pour Cythère, c'était au profit d'une
thèse et l'arrivée se produisait devant l'Académie ou il recevait
une couronne. Maintenant, Mme Gretzili est morte; ce matin de
r•r janvier il se prépare à visiter sa tombe et à l'aller fleurir d'un
petit bouquet de roses de Noël. Une sorte de charme le captive
-dès son réveil. D'abord une voix inconnue qui appelle : « Stanislas! » et le trouble; puis, à la gare de Rosny, cette rencontre
de la jeune fille, sa première vraie rencontre.
Dans un mirage la vie lui apparaît; la chimère de sa jeunesse
l'illumine. Ne dira-t-il pas tout à l'heure, parlant de lui:
&lt;t Qu'est-ce que c'est que ce vieux monsieur que je ne connais
pas, et qui promène mon âme de dix-huit ans? » Cette fille,
Près-du-Cœur, il monte avec elle dans le bateau fameux, un
compartiment de 3• en l'espèce, et la plus banale, la plus
simple mais aussi la plus meryeil!cuse des aventures se déroulera.
Il y aura des poilus conquérants, d'étranges larves: Ouistiti,
la tante Gomard, les Monstredard ; le vin blanc, les huîtres, les
cigares chez le mastroquet, l'ivresse, la Grande-Fête, tout cela
à travers l'enthousiasme d'un pauvre a111our de vieil homme.
Puis la pluie, le bouquet meurtri, la boue et cette angoissante
visite manquée au cimetière - le réveil, le remords d'avoir
trahi la morte. Pourtant il n'embrasse qu'une fois, par ruse,
cette jeune fille qui l'abandonne quand le soir YÎent, il ne
l'embrasse que parce qn'on le croit son grand-père ...
Avec des éléments grossiers, dans un cadre vulgaire de banlieue lépreuse, Maurice Beaubourg imagine une de ces Farces
étincelantes, une manière de ballet plein de gros rire, de
~hansons des rues, de vie de tous les jours, mais qui se nuance
de poignante mélancolie et qu'un indéfinissable sentiment de
détresse étreint.
r. Librairie Olleodorff, 50, chaussée d'Antin.

LE

CARNET DES EDITEUR~

3

ERNESTA STERN (MARIA STAR) AU SOIR DE LA VIE,
pensées. r vol. de 60 pages 1 •
L'on retrouve dans Au soir de la vie la même prose nette et
vaporeuse à la fois, la même pensée élevée et subtile que nous
aimions dans Autour du cœur ou dans les ChailleJ de jlmrs.
Il semble seulement que le frisson d'un émoi passionné qui par
instants les traverse soit, dans ce dernier ouvrage de Mm• Maria
Star, plus violent et plus pur qu'il n'a jamais été. Que le pathétique puisse être l'étoffe même de la vie, l'ornement de chaque
moment - et non pas seulement la parure des jours les plus
rares - les philosophes ne manquent pas, qui l'ont démontré.
Mais plus près de nous, .Mme Maria Star, à chaque page de son
livre, anime, vivifie ce pathétique, le mêle à. notre âme:
Pour que nos actes aient toute leur valeur, il faudrait prêter à
chacun d'eux l'exaltation qu'on donnerait devant la mort au derôjer
acte de sa vie.

Chaque page a de telles surprises : on les voudrait toutes
citer. Sur le caractère et sa formation, sur le cœur, l'amour,
l'au-delà, les aphorismes qui nous sont proposés, dans le même
temps qu'ils surprennent par leur nouveauté délicate, touchent
notre sens le plus intime de la vérité, ou du devoir. Leur ingéniosité même ne dissimule nul sophisme. lis ne se font aimables, ironiques, raisonneurs que pour nous émouvoir d'une
façon plus durable :
11 n'y a rien de superflu sur la terre : on peut même utiliser les dtlfauts
des autres.

Ou bien:
Pour pouvoir se tolérer dans le mari:ige, il faudrait posséder des
caracteres différents et des goûts identiques.

Que l'âge apporte la conn.1issance de soi-même, qu'il libère
des hommes et des choses, qu'il permette de vivre de souvenirs,
d'espoir, d'apaisement, l'on n'en doute plus après avoir lu Au
soir d~ la 7. ie. Nul livre n'engage mieux à vieillir.
JEA~ DES BO~~ESFEUIL!.Er

r. Les :Edi:ions G:illu,, 15, rue de Verneuil, P1ris (7•) .

�LE w\ RNET DES ÉDITEURS
4
COMITÉ APOLLINAIRE.
Les anciens compagnons d' APOLLrnAJRE, les témoins de
sa vie, ses intimes, ont décidé l'immédiate réalisation du
projet, formé à la disparition du poète, de lui donner une
tombe durable autant que son souvenir.
Un comité a été formé, composé de : A. Albalat,
P.-A. Birot, Elémir Bourges, André Billy, J.-J. Broussan,
Cremnitz, André Derain, Serge Ferat, F. Fleuret, Louis
de Gonzague-Frick, Gaston Gallimard, Roch Grey, Henri
Hertz, Max Jacob, Léautaud, André Level, Toussaint
Lucas, Robert Mortier, Pierre Mac-Orlan, Georges Pioch,
Pablo Picasso, André Rouveyre, Jean Royère, André Salmon, Jean Sève, Soffici, Alfred Valette, Maurice Vlaminck,
F!orent Fels.
La maquette du monument est l'œuvre de Picasso.
Les peintres mettront à la disposition du comité des
toiles ; les écrivains, des exemplaires rares et des manuscrits ; les amis et admirateurs sont priés d'adresser leurs
so 1~.:Tiptions à :
S1EGE JASTREBZOF, 229, bouleYard Raspail, Paris ( 14•).

A CEUX QUI AIMENT DEBUSSY
Certains prétendent que, Debussy n'étant plus discuté, il n·y a pas
lieu de s'occuper spécialement de lui. D'autres voudraient nous faire
croire qu'il y a une mode, même eo- art, et que Debussy a fait son
temps. Nous nous contenterons de répondre à ces manifestations d'indifférence ou d'hostilité de la seule façon qui convienne ; en le faisant
jouer et bien jouer.
C'est à cette œuvre que nous vous prions de vous associer. Rares
sont les beaux concerts debussystes. Nous voudrions multiplier ces
coucerts :
10 En en organisant nous-n'lêmes,
20 En encourageant, au dehors, toutes les initiatives tendaut à faire
connaître et aimer Debussy.
Des artistes a\'ant le culte de Debussv, plusieurs entre les plus grands,
ont bien voulu déjà s'intéresser à notrê projet, lui accorder leur sympathie et nous promettre leur concours. Ils n'attendent qu'un signe de
vous. Venez vous joindre au petit groupe d'amis fidèles de Debussy
que nous formons déjà.
Il vous suffit d'envoyer vos noms et adresse à M. Armand BELOT,
175, rue Saint-Jacques.

U11 g1·oupe ,fadmfrateurs de DEBUSSY. .

tË

CARNET

DES ÉDITEURS

�t

Di'nmu
GAL11ar : QUELLE FI'RANGE ffiSTOIRE •••
U CWŒr DIS

)BAN

(nouvelle édition illustrée). Un beau vol. de 256 pages,
format 21.sx 16, avec hors-texte, pages décorées et
gardes dminées par André-Moris.,et '•
M. Jean Galmot dent l'étonnante gageure d'~, en mble
temps qu'un homme d'affaires trà en vue, un polidque puisque députi de la Guyane - et un pur artiste, dont le talent
plein d'originalité émerveillera les amis des belles-lettres. De
son roman, Qrulle llr""f' bistoir,•.• ( qui tout d'abord se devait
appeler la Yoix du vieux,,_,.), quelques parties parure~t en
1918, et cUjà ce fut une dvélarion. Aujourd'hui sort l'édition
définidve, véritablement une c œuvre » où se témoigne plus
complètement l'krivain.
Ce roman vient d'un grand amour de la mer.
La mer, que l'auteur nous décrit en poète et en pasaion~,
n'est point celle qui ourle d'écume mousseu,e nos plages, IIWI
l'Océan du bout du monde, où l'homme n'est plu, qu'une
chose frêle entre deux infinis ; il nous fait sentir les cola du
flot, puis ses résipiscences ensorcelantes, les ~ l i e s qui
naissent de l'eau morte et sans horizon, auxquelles s opposent
les \'.acanDes et les orgies colorées des Antilles beumues...
Plus tard, nous touchons à la jungle guyanaise, si parfaitement inconnue ; jungle colossale, mystérieuse, dont •~ auvages beautEs gardent pour toujoun ses &amp;nadques.
Sur cette trame versicolore et aiblée de lumière, il n'est que
des penonnages essentiels, surtout une dame blanche, blonde,
amusée, peureuse, toute menue, qui jadis tua. Cette ~
plie, nous la voyons à an brusque tournant de l'hùto~,
serrée contre un forçat, dans une pirogue lancée sur le Maroni,
qui tente d'échapper aux pounuivants militaires.
Puis dans un coin de brousse, violette ouïs de calme et de
silence: un tertre de sol gras, oà luisent quelques orchidées,
prde morte l'inconnue qu'on a enterrée li, très vite, la tête à
ras de terre, selon la manitte des Indiens. ..
La pmentation du livre est tJà éduisante ; eUe témoigne
d'heureuses trouvailles dans l'ordre typographique.
1. Librairi, Frllflf4is., 13 et 15, quai de Conti, Paris, VI•.

ffnRJBTrB Mw&amp;Atn&gt;-TBOUHs :

GUERRE. Un vol. in-18, 6 fr. '
Un kilomltre ltait gagné ou perdu ; Hervé écrivait des ardcles
superbes ; Rennenbmpf trabisait; une Américaine échapp6e
au naufnge du Lusüa,,ü, arrivait dans la petite ville. L'on disait:
c Le pessimisme pour un civil est comme la trahison pour un
militaire•· Ou bien, en apprenant la dffection bulgare::• Noaa
n'avons pu besoin de ces sauvages, nous qui luttons pour Je
droit et pour la justice •· Quelque penoanage officiel af&amp;rmait
en confidence que la guerre finitait par une cote mal tailJée.
Le recul est aujourd'hui aufti1111t : chacan de nous peut
faire exactement la part de ses erreurs, de son
ou de sea
craintes en ces ·temps singuliers. Il est plus iatâasaot eac:oie
d'apprendre comment des lamilles, diflmeates de classe, cf&amp;lucation, surent pareillement r&amp;gir. Dana les• journaux civils cle
guerre • qui ont été jusqu'à présent publiés, iJ me semble que
l'on a trouvé bien plus d'indépendance, et plus aussi de jugements c défendus • qu'il n'était à prnoir. Les remarquabie.
souvenin de M• Daudet, notamment, avouent par instants un
c défaitisme » inattendu.
M• Mirabaud-Thorens, fille du docteur Thorens qui fitt ra
des prindpau1: promoteurs de l'Association générale d'AlaaceLorraine, publie à son tour ses mémoires : notes prises au jour
le jour, sans app~t, auxquelles il ne semble pas qu'un seul mot
ait été, après coup, ajouté ou retranché. Souvenirs de Berne
où • l'on a honte de voir donner de si belles carottea aux OIUI
quand tant de gens souf&amp;ent de la faim • ; visite à André Gicle
c à la figure glabre et moyeojgeuse • ; rencontre de Barrà cher..
chant dans une maison délabrée de Verdun une poupée que sa
filleule de guerre lui a demandé ~e rapporter ; féclta de combata
et de blessures. Les anecdotes sont contées d'un style alerte, qui
touche par sa simplidté et sa grice bnuque : elles témoignent
toutes d'une volonti morale affermie, tendue, a-Ore d'elle. La
même coaJiance intelligente et paasionn6e anime et rend tragiques trois cent vingt pages de souveoin, des plus légers am
plus graves, qui constituent la « somme • la plus compltte, jusqu'à présent, des Nntiments et des actes des Français qui \'«Qrent c en marge de la guerre ».

counp

1.

Cha Emile-Paul fràa,

100,

rue du Faubourg Saiot-Hcmoré_

�4

G.

LE CARNET DES ÉDITEURS
DE LA FoucHARDIERE:

vol. in-18,

5 fr.

DIDI, NIQUETTE ET O•. Un

1

Après les morales de l'utilité, du devoir, du risque et autres subtiles inventions que l'on nous enseigna, en profitant lâchement
de notre jeunesse, voici la morale de l'ironie, dont on sait que
M. de la Fouchardière est l'inventeur. Sans doute passera-t-elle
quelque jour à l'état de théorie sévère. Profitons des derniers
jours de liberté qui lui restent : d'ingénieux apologues, à l'usage
des parents, ou des enfants, ou des deux à la fois, la mettent ici
en action.
?n lira avec joit l'histoire du petit garçon qui pour avoir été,
suivant les recommandations de ses parents, franc, véridique,
charitable et confiant, vexa des personnes honorables et provoqua_ plusieurs catastrophes. C'est donc que les parents peuvent
avoir tort ? Sans doute : et il ne faut pas craindre de le dire aux '
enfants ... (( parce que ces enfants, plus tard, sont destinés à
devenir des parents. Il convient de les préparer à ce métier difficile et de leur apprendre, quand ils sont petits, qu'on n'est pas
forcément parfait quand on est une grande personne. Beaucoup
de gen_s sont insupportables parce qu'ils se sont fait une trop
haute idée des grandes personnes quand ils étaient tout petits. ii
L'on sait que le père de Didi et de Niquette n'appartient pas
à la classe des gens insupportables : c'est qu'il ne s'est jamais fait
une trop haute idée des « grandes personnes ». L'occasion est
b~nne de réviser sérieusement les mauvaises traces qu'a pu
laJSSer en nous notre première éducation. M. de la Foucbardière est ici le plus sûr des guides. Humoriste, si l'on veut. Mais
plutôt difficile, dégoûté, et prêt à refuser l'obéissance - l'obéissance aux autorités constituées, et à celles qui ne le sont pas
encore, aux républicains, aux réactionnaires, aux socialistes,
aux amis et aux ennemis, aux relations. Le jeune Didi refuse
ainsi, par orgueil, la soupe qu'il n'aime pas. Sur la menace de
ne pas avoir de dessert, son visage se convulse ; pour un peu
on croirait &lt;( qu'il fait la grimace exprès pour faire rire ».
Voulue ou non, la grimace de M. de la Foucbardière nous
fait toujours rire. C'est qu'elle est sincère, sans méchanceté, et
pareille à la revanche d'une sensibilité trop fine et déçue.

LE CARNET DES ÉDITEURS

5
roman, in-16 de

ALBERT AUTrN : L'ANATHÈME,
236 pages (tirage de luxe: 5 exemplaires sur vélin pur
fil numérotés à la presse
1).

Ce touchant et sobre récit nous fait pénétrer dans la vie
secr~te d'un jeune clerc à la veille du sous-diaconat. Paul
Cavelier s'est laissé troubler par une doctrine réprouvée au nom
de l'orthodoxie ; même il a relevé minutieusement sur un
cahier qu'il conserve le cours d'un abbé mis à )'Index. Non que
sa foi subisse une crise : il recherche seulement des raisons de
croire autres que celles de l'enseignement scolastique, trouvées
par lui trop routinières.
Un nouveau professeur de théologie dogmatique, bien que
soumis à l'autorité épiscopale mais soucieux d'asseoir sa foi et
celle d'autrui sur une base solide, est cause de cette inclination
vers le modernisme. Le clerc, par certaines particularités de sa
vie au séminaire, éveille la suspicion du Supérieur ; le manuscrit est saisi à la suite d'une perquisition dans sa cellule ; Paul
Cavelier ne sera pas admis au sacerdoce.
Ce livre, d'une écriture très simple, déroule une suite de
scènes des plus émouvantes. Autour du drame silencieux, poignant, un décor de vieille ville - Rouen - s'évoque discrètement ; de curieuses figures se dressent, quelques-unes indiquées
dans un raccourci saisissant : «... Monsieur le Supérieur et
l'abbé Duler ; - celui-ci, grand, maigre, effroyablement
chauve, les yeux saillants derrière des lunettes aux verres épais,
les lèvres grosses, lippues ; celui-là, taillé en hercule, solennel,
avec la dignité un peu compassée qu'on trouve à certains portraits de prêtres de l'ancien régime dans les greniers de Presbytère. ,i Sur l'ensemble plane un grand sentiment de pureté, et
la dignité douloureuse de celui qui raconte captive le lecteur
dès les premières pages.
Dans le Saint, Antonio Fogazzaro a fait de son héros, tourmenté des mêmes angoisses, un thaumaturge de convention ;
Albert Autin conduit le sien sur le front où il se fait tuer en
relevant des blessés sous le feu de l'ennemi.
Et ces « papiers d'un jeune universitaire » font penser souvent aux meilleurs endroits des Souvenirs d'enfance el de jeunesse.
JEAN DES BONNESFEUILLES

r. Librairie des Lettres, 12, rue Séguier, Paris.

1.

Librairie Ollendorff, 50, chaussée d'Antin.

�CARNET

DES EDITEURS

�LE CARNET DES ÉDITEURS

.2

LE CARNET DES ÉDITEUR~

PIERRE ET LUCE. Un vol. de
189 pages orné de quatre hors-texte et vi~gt-neuf vign_ettes
dessinées et gravées sur bois par Gabriel Belot (urage
à part : 25 exemplaires sur Japon, 75 sur Hollande et
20 exemplaires nominatifs sur Hollande)'.

Ro~IAIN

RoLLAND :

Sans doute parce que nous nous sentons fragiles, uo instant
ou un jour trop heureux se teintent souvent d'angoisse légère.
Les « derniers beaux jours alangub de l'été •, et l'heure et où le
soleil se repose avant de s'évanouir» nous conduisent à la
pensée de notre propre mort et nous font goütcr une sorte de
charme amer.
Ce ne sont là que des impressions fugitiYes, notre espoir dans
l'a~·cnir les recouvre bientôt. Mais Pierre, lui, à dix-huit ans,
n'a que six mois de vie probable, parce que c'est la guerre et_ que
sa classe doit partir. Lorsqu'il rencontre Luce, en ~-n radieux
fénier. il ne connaît encore de l'amour que ce qu il en a lu,
et la vieille merveille se révèle à lui environnée de mort.
Ce ne sera qu'un rêve. Quand ils seront sur le ?oi_nt de se
donner entièrement l'un à l'autre, et peut-être ~a1ns1 près de
troubler leur pauvre bonheur, un obus allemand les tuera dans
une église.
.
. .
.
Aux reflets de cette fraiche et simple h1st01re, 1L Romain
Rolland fixe les traits de Paris au printemps de 19 r8 et nous
décrit l'inconscience de l'arrière, la bêtise, l'égoïsme, le luxe
du monde des profiteurs, tout ce qui troublait l'âme de~ ad_olescents partant après tant d'autre~ vers 1~ feu_ sans la gnsene du
premier enthousiasme, et se ~acnfiant « a froid"·
,
L'on aimera ce petit line de pitié -et d'amour pour 1homme.
qui donne à gouter, par instants, « la paix des mon~e_s à
venir ,,_ Clérambault répondait à la Foire mr la Place : YO!Ct la
réplique à l'Aube ou à la Nouvelle Jouruù, qu'attendaient les
amis de Jean-Christophe.
M. Gabriel Belot, l'imagier de l'Ile Sai?t-Louis, _l'a _ornée
sobrement de vignettes et de hors-texte bien compris, t:mouvants et largement taillés.

1•

Libr.iirie Olleoùorff. Paris,

so, chaussée d' Antin.

3
GASTON EsNAULT : LE POILU TEL QU'[L SE PARLE.
Un vol. de 603 pages '.
La France a possédé, durant toute la guerre, en plus de ses
patois, dialectes et argot , un langage poilu qui s'est constitué,
au front, de mots empruntés aux parlers déjà usités, parfois de~
mots nouveaux qui naissaient de leur rencontre, eC est assez
rapidement parvenu à posséder son unité propre, sa vie, sa
raison d'être. C'est ce parler poilu, amsi différent du langage
populaire que de la langue littéraire, que M. Emault, dont l'autorité linguistique est connue, a tâché de fixer avec le concours
Je linguistes et de camarades d'escouade. de batterie, d'escadrille. Combattant lui-même, il n'est point de mot qu'il accepte
sans enquête sérieuse sur son authcoticit~ ; il n'en est pas non
plus dont la verdeur ou l'amertume lui semble devoir être chàtrée. C'est ici un livre de bonne foi. L'on jugera, par un
exemple, de la subtilité et du scrupule avec lesquels l'auteur sait
mettre en lumière la substruction occulte, les liens ténus, enfin
les causes probables du sens des mots qu'il recueille :
Caille (étre d la) : hrc en rouspétance. • Ils ièt.:aicot payê des fringues et
l'on as-ait tout embarqué; tu parles qu'il, ttJ1ent à la aille• (un 2• m•; Paünbœur, 1917), d'oü : awi, 'l'i à la caille : être irrirl: contre qq. • Je les 2vais
plutôt à la caille (les louri~tc:sJ • (Un P.uis1en). Si ou invoque l'C1Wta1llt n. f.
substantif verbal de n,usa,üfer=. rcuspller qui se trouve dês 1628 dans le Jorgan
au sens de parlrr, les syssém. seront : aller "" râl,, .,lia au cri,:. .••

Les linguistes sont d'accord pour reconnaître que l'évolution
de la langue _française, dt: nos jours, se précipite. les uns, qui
croient bien faire, déplorent une corruption sans remède,
d'autres y trouYent matière à un enthousiasme dangereux. A
égale di tance des premiers et des seconds, il convient peut-étre
de rechercher sans parti-pris, parmi les mots nouveaux, ceux qui
ont chance d'enrichir, de préciser ou de renforcer la langue,
ceux qui seront clas iques demain. 1 'ul livre n'est ici plus utile
que le dictionnaire de M. Esnault, qu'un maitre éminent a
appelé et le modèle du genre ».
JEAN DES BONNESFEUILU5

J.

Editions Bossard, 43, rue Madame.

�4

LE CARNET DES EDITEURS

LES « ÉCRIVAINS COMBATIANTS

»

A REIMS.

Les 16 et 17 juillet 1921, qui sont un samedi et un dimanche
comme les 16 et 17 juillet 1429 où Jeanne d'Arc entra dans
Reims et fit sacrer Charles VU, la statue de la Pucelle devait
être replacée sur le parvis de la cathédrale. Cette œuvre de
Paul Dubois avait été évacuée en 1918; un comité s'est formé
pour en assurer le retour et c'est aux « Ecrivains Combattants»
qu'il a eu l'heureuse pensée de s'adresser pour organiser cette
cérémonie. La municipalité de Reims s'étant opposée à toute
solennité, la statue sera remise sur son socle, sans aucun faste,
le 13 juillet. Mais les « Ecrivains Combattants » n'ont pas
renoncé pour cela au rôle d'honneur qui leur était assigné. Afin
de participer, dans la mesure de leurs forces, au relèvement de
la ville du Sacre, ils ont eu l'idée de mettre en vente des débris
de pierre ramassés dans les décombres de Reims et ornés d'une
médaille en plomb représentant Jeanne d'Arc. Nous espérons
que nombreux seront ceux de nos lecteurs qui voudront posséder cet émouvant _symbole. Il leur suffira d'envoyer leur
souscription à M. Léon Lapelien, 83, rue d'Erlon, à Reims. Le
prix de la &lt;c Pierre des Ruines » est déterminé selon le signe
monétaire usuel en chaque pays: un dollar en Amérique, une
piastre en Orient, un douro en Algérie, un billet de cinq francs
en France.

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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              <text>Literatura francesa</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>Gallimard, Gaston, 1881-1975, Director</text>
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              <text>Paulhan, Jean, 1884-1968, Redactor</text>
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              <text>01/07/1921</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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