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                  <text>�POEMES DE KABIR
traduits sur la version anglaise de

RABINDRANATH TAGORE
(FRAGMENTS)

Le poete Kabir est une des figures les plus intéressantes du
mysticisme hindou.
Né a Bénares, de parents mahométans, aux environs de 1440,
il devint de bonne heure disciple du célebre ascete hindou
Ramananda, qui prechait dans le nord de l'Inde le réveil religieux, que Ramanuja avait déja apporté dans le sud au
x1r- siecle. Ce réveil était la fois une réaction contre le fanatisme excessif du culte orthodoxe et une revendication des droits
du creur en face de l'intellectualisme exagéré du monisme
védantiste. La prédication de Ramanuja avait la forme d'une
dévotion ardente au Dieu Vishnou, représentant la forme personnelle de la divine Nature. Ce fut cette religion mystique de
l'amour qui apparait partout mi se rencontre un certain niveau
de culture spirituelle et que les croyances et les philosophies
sont impuissantes a détruire.
L'histoire de Kabir est environnée de légendes contradictoires
auxquelles on ne peut accorder foi . Quelques points seulement
paraissent peu pres certains. II était le fi.ls, ou l'enfam adoptif
d'un tisserand de Bénares, et c'est dans cette ville qu'il passa la
plus grande partie de sa vie. II n'adopta jama is Ja conduite d'un
asee te professionnel ; il ne se retira pas du monde pour mortifier
son corps et se livrer a la contemplation. Toutes les légendes
s'accordent pour dire qu'il exer~a lui-meme le métier. de tisse-

a

a

17

...

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-

1

J,Jr :MOOVJ;LtE REVUE FRAN~AISE

PO.EMES DE KABlll

raiíá; qu.'il était marié, pere de famille et que ce fut au sein de la
domestique qu'iL~hanta le divin amour.
Tant au. poinf de vue hindou qu'au point de vue musulman,
K abir fut d'ailleurs nettement hérétique. La « simple union »
avecla divine Réalité, qu'il célébrait sans cesse commele devoír
et la joie de l'ame, était ases yeux indépendante de tout rite et
de toute austérité.
Aussi fut-il en butte a des persécutions. Comme il était né de
parents mahométans, il écb:a.ppait a l'autorité des brahmanes.
S a vie fut épargnée, mais il fut banni, sans doute vers 149 5. II
erra alors atravers les villes du nord de l'lnde, continuant,
comme exilé, sa prédication.
En 15 r 8, vieux, mal ad e, les mains trop faibles pour pouvoir
j ouer encore cette musique qu'il airnait tant, il mourut aMaghar
pres de Gorakhpur.
Une légende dit qu'apres sa mort ses disciples mahométans
et hindous se disputerent la possession de son corps, ceux-ci
v oulant le bruler et ceux-la l'enterrer. Kabir leur apparut alors
et leur dit: « Soulevez leJinceul etvoyez ce qu'il y adessous. »
L'ayant fait, les disciples trouverent en place du corps un amas
de fleurs. La moitié fnt bru.lée par les Mahométans a Maghar,
l'autre emportée par les Hiodous a Bénares.
Touchante conclusion _a la vie d'un homme ~ui avait répandu
le parfum de ses poemes sur les plas belles doctrines des deux
grandes religions.
(D'aprés la notice sur Kabir de M. Evelyn

"'vie

s

Uuderbill.)
*

**

La version anglaise des Poemes de Kabir a été faite par
Rabindranath Tagore en collaboration avec M. Evelyn
Underhill.

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- -v-ul uu Moi et du Míen sera mort, alors
l'reuvre du Seígneur sera accornplie.

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Tant au p~ínt de vue hmauu ':f-- _,
R'.abir futd'ailleurs nettement hérétique. La « simple umou n ~
avec la divine Réalité, qu'il célébrait sans cesse comme le devoir
et la joie de l'ame, était ses yeux indépendante de tout rite et
de toute austérité.
Aussi fut-il en butte des persécutions. Comme i1 était né de
p arents mabométans, il échappait :i l'a:utorité des brahmanes.
Sa vie fut épargnée, mais il fut banni~ sans doute vers 1495. Il
erra alors atravers les villes du nord de l'Inde, continuant,
comme exilé, sa prédication.
En r 5I 8, vieux, malade, les mains trop faibles pour pouvoir
j ouer encore cette musique qu'il aimait tant, il mourut Maghar
pres de Gorakhpur.
Une légende dit qu'apres sa mort ses disciples mahométans
et bindous se clisputerent la possession de son corps, ceux-ci
v oulant le brúler et ceux-la l'enterrer. Kabir leur apparut alors
et leur dit: « Soulevez le linceul etvoyei ce qu'íl y adessons. ))
L' ayant fait, les disciples trouverent en place du corps un amas
de fleurs. La moitié fot brülée par les Mahométans Maghar,
l'autre emportée par les Hindous a Bénares.
Touchante coaclusion fa vie d'un homme qui avait répandu
1e parfum de ses poemes sur les plus belles doctrines des deux
grandes reli.gíons.

PREMIE RE SUITE

a

I

a

a

a

a

(D'apres la notice sur Kabir de M. Evely,i
Underbill.)

La version anglaise des Poemes de Kabir a .été faite par
Rabindranath Tagore en collaboration avec M. Evelyn
Uuderhill.

Dis-rnoi, Frere, cornment je puis renoncer a Maya.
Quand je défis le nceud de mes rubans, j'attachai encore
mon verement autour de moi ;
Quand j'eus óté mon vetement, je couvris cependant
mon corps de ses plis.
- Ainsi quand j'abandonne mes passions, ma colere
demeure.
Et, quand je renonce a la colere, l'envie ese encore en
m01

Et, quand j'ai vaincu l'envie, mon orgueil et ma vanité
,
sont toujours la
Quand !'esprit est libéré et qu'il a chassé Maya, il reste
attaché a la lettre.
Kabir dit: ce Ecoute-r;noi, cher Sadhu, le vrai sentier est
difficile a trouver. »

II
La lune brille au dedans de moi; mais mes yeux a veugles
ne peuvent la voir.
Elle est en moi ainsi que le soleil.
Sans qu'on le frappe, le tambour de !'Eternicé résonne au
dedans de moi; mais mes oreilles sourdes ne peuvent l'entendre.
Aussi longtemps que l'homme réclamera le Moi et le
Mi.en, ses re11vres seront comme zéro.
Quand tour amour dn Moi et du Mien sera more, alors
l'ceuvre du Seigneur sera a:ccomplie.

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISE'

Car le travail n'a pas d'autre but que la connaisance.
Quand la connaissance est atteinte, le travail est laisséde cóté.
La fleur s'épanouit pour le fruit; quand le fruit múrit, la
íleur se fane.
Le cerf contient le muse, mais il ne le cherche pas en
lui-meme : il erre en quete d'herbe.

III
Quand 11 se révele aLui-meme, Brahma découvre !'invisible.
Comme la graine est dans la plante, comme l'ombre est
dans l'arbre, comme l'espace est dans le ciel, comme uneinfiniré de formes sont dans l'espace,
Ainsi, d'au dela de l'Infini, l'Infini vient; et l'Infiui se
prolonge dans le fioi :
La créature est daos Brahma et Brahma est &lt;lans la:
créature ; ils sont a jamais &lt;listincts et cependant a ¡ama1s
Ul11S.

Lui-meme, Il est J'arbre, la graine et le germe.
Lui-meme, 11 est la fleur, le fruit et l'ombre.
11 est le soleil, la lumiere et tout ce qui s'éclaire.
11 est Brahma, la créature et l'Illusion.
II est la forme multiple, l'espace infini;
11 est le souffie, la parole, la pensée.
11 est le limité et l'illimité; et, par dela le limité et
l'íl!imité, II est l'Etre pur.
11 est !'Esprit irnmanent dans Brahma et dans la créature ..
- L'Ame supreme est vue en dedans de l'ame.
- Le point ultime est vu dans l'Ame supreme.
- Et, dans ce Point, les créations se refletent encore.
Kabir est béni parce qu'il a cette supreme vision.

l'OÉMES DE KABIR

IV
Dans le vase terrestre sonr des berceaux de verdure et
des bocages; en lui est le Créateur.
Daos ce vase soot les sept Océans et les innombrables
étoiles.
Le joaillier et sa pierre de touche sont dedans.
La voix de l'Eternel y retentit et fait jaillir le priotemps.
Kabir dit: &lt;e Ecoute-moi, mon ami; mon Seigneur bien.aimé est dans ce vase. )&gt;

V

Oh, ce mot mystérieux, comment pourrais-je jamais le
prononcer?
Oh, comment puis-je dire: Il n'est pas comme ceci et
• Il est comme cela ?
Si je dis qu'Il est en moi, l'Univers a honte de mes
paroles;
Si je dis qu'Il est en dehors de moi, je mens.
Des mondes intérieurs et extérieurs Il fait une indivisible uniré ;
Le conscient et l'inconscient sont les tabourets de ses
pieds.
11 n'est ni manifesté ni caché; Il n'est ni révélé ni irrlvélé.
Il n'y a pas de mot pour dire ce qu'll est.

VI
Tu as attiré mon creur a Toi, ó Fakir?
J'étais endormi daos ma cham bre et Tu m'as éveillé de ta
voix saisissante, ó Fakir.

�LA NOOVELLE REVUE FRAN~ISE

Je me noyais daos les profondeurs de l'Océan de ce
monde et tu m'as sauvé, me souten¡¡.nt de Ton bras, ó
Fakir.
Un seul mot de Toi; non pas deux - et tu as brisé tous
mes liens, ó Fakir.
Kabir &lt;lit: « Tu as uni Ton creur a mon creur, ó Fakir. »

VII
Jadis je jouais jour et nuit avec mes camarades et maintenant j'ai peur.
Si élevé est le palais de mon Seigneur que mon creur
tremble d'y monter : pourtant je ne dois pas erre craintive
si je veux jouir de Son amour.
. Mon creur doit s'attacher ~ mon Bíen-Aimé ; je dois
écaner mon voíle et unir tout mon étre alui.
Mes yeux ferom I'office de lampes d'amour.
Kabir dit : &lt;e Ecoute, mon amie, Il comprend qui
l'aime. Si tu ne languis pas d'amour pour ton Unique
Bien-Aimé, il est inutile d'omer ton corps ; il est vaín de
mettre de l'onguent sur tes paupieres. i,

VIII
Dis-moi, ó Cygne, ton antique histoire.
De quel pays viens-tu, ó Cygne ? - Vers quel rivage
t'envoles-tu ?
Ou prendras-tu ton repos, ó Cygne, et que cherches-tu ?
Ce matin meme réveille-toi, 6 Cygne, Jeve-t0i et
suis-moi.
11 est un pays ou ni le doute ni la. tristesse n'ont d'ernpire; ou la terreur de la mort n'existe ph1s.
La, les bois du printemps sont en fteurs et leur senteur

POEMES DE KABrR

parfumée qui d:it: &lt;&lt; ll est Moi »7 est portée sur la brise.
U, l'abeille du cceur plonge profondément dans la fl:eur
et ne désire plus d'autre jo.ie.

IX
O Seigneur incréé, qui Te servira ?
Chaque fidele adore le Dieu qu'il se c_rée ; chaque jour
il en re~oit des faveurs.
Aucuns ne le cherchent Lui, le Parfait, Brahma, l'indivisible Seigneur.
lis croient en dix Avatars; mais un Avatar, endurant
les conséquences de ses actes, ne peut etre !'Esprit infini.
L'Un Supreme doit étre antre.
Les Yogi, les Sangasi, les Ascetes se disputent en t'te eux.
Kabir dit : « O frere, celui qui a vu le rayonnement
de son amour, celui-la est sauvé ! &gt;i

X

La riviere et ses vagues forment une me.me surface: quelle
est la différence entre la riviere et ses vagues ?
Quand la vague s'éleve, c'est de l'eau et, quand la
vague retombe, c'est toujours la me.me eau. Dites-moi ou
est la différence.
-Parce qu'on l'a nommée vague, ne sera~t-elle plus considérée comme de l'eau?
Au sein du Supreme Brahma les mondes apparaissent
comme les grains d'un chapelet ;
Regarde ce rosaire aYec les yeux de la Sagesse.

XI
Ou regne le Printemps, ce Seígneur des Saisons, une
musique mystérieuse se fait entendre.

�264

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSE

La des torrents de lumiere coulent en tous sens.

Peu d'hommes peuvent atteindre a ce rivage,
ou des millions de Krishnas se tiennent les mains
croisées;
ou des millions de Vishnus sont prosternés ;
ou des millions de Brahmanes lisent les Védas;
ou des millions de Shiva sont perdus dans la contemplarion.
La des millions d'Indra t:t d'innombrables demi-dieux
ont le ciel pour demeure.
La des millions de Saraswatis, déesses de la musique,
jouent sur la Vina.
La mon Seigneur se révele a lui-meme et le parfum du
santa! et des fleurs fl.otte dans les profondeurs de l'espace.

XII
Entre les poles du conscient et de l'inconscient, l'esprit
se balance:
A cette balan~oire sont suspendus tous les étres et tous
les mondes ; et cette balalll;oíre ne cesse jamais de se
balancer.
Des millions d'etres y ~ont accrochés: le soleil et la !une,
dans leur course, s'y balancent.
Des millions d'age$ passent et toujours 1a balan~oire se
balance. Tout est balancé: le ciel et la terre et l'air et l'eau,
et le Seigneur Lui-meme qui se personnifie :
Et la vue de tout ceci a fait de Kabir le serviteur de son
Dieu.

XIII
la lumiere du soleil, de la !une et des étoiles brille d'un
vif éclat : la Mélodie de l'amour monte toujours plus haut
et le rythme du pur arnour bat la mesure.

PO.EMES DE KABIR

Jour et nuit le Choeur musical remplit les cieux ; et
Kabir dit : &lt;&lt; Mon Unique Bien-Aimé rn'éblouit comme
l'éclair au ciel. »
Savez-vous comment les instants disent leur adoration ?
Brandissant son cercle de lumieres, l'Univers, jour et
nuit, chante en adorant.
U se cachent la banniere et les célestes lambris ;
La le son des cloches invisibles se fait entendre ;
&lt;e La, dit Kabir, l'adoration ne cesse jarnais ; la le Seigneur
de l'Univers ese assis sur son trone. &gt;&gt;
Le monde entier fait son oeuvre et commet ses erreurs :
mais peu nombreux sont les amoureux qui connaissent le
Bien-Aimé.
Commese mélangent les eaux du Gange et de la Jumna,
ainsi se melent, dans le creur du chercheur pieux, les deux
courants de l'amour et du sacrifice.
Dans son creur .l'eau Sacrée s'épanche jour et nuit ; et
ainsi s'acheve le cycle des naissances et des morts.
Voyez quel repos merveilleux est dans l'Esprit Supreme !
Celui-la en jouit qui le cherche.
Tenu par les cordes de l'amour, la balani;.oire de l'Océan
de joie va et vient ; et un son puissant éclate en cbansons.
Voyez quel lorus fl.eurit la sans eau ! et Kabir dit :
« L'Abeille de mon coeur boit son nectar. &gt;&gt;
Quel merveilleux lotus est celui qui fleurit au creur du
rouet de l'Univers ! Seules quelques ámes pures en connaissent les vrais délices.
La musique résonne partout alentour et le creury participe a la joie de la Mer lnfinie.
Kabir dit : ce Plonge-toi dans cet océan de douceur et
laisse s'envoler au loin toutes les erreurs de la vie et de la
mort. »

�2.66

•

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;.AISE

Vais comme, ic~ la soif des cing sens est étanchée ; les
trois formes de la misere ne sont plus.
Kabir dit : (e C'est le Sport de l'lnaccessible ; regard.ez ·
en dedans et voyez comme les rayons de lune du Die u
caché b-rillent en vous ! ll
La bat le rythme de la vie et de la mort.
U j.aillissent les ravissements. Tout l'espace est radiant
de lumiere.
U, une musíque mystéríeuse se fait entendre. C'est la
musique de l'amour des trois mondes.
La brulent les millions de lampes du soleil et de la lune.
La le tambour bat et l'amoureu:11: s'amuse sur une escarpolette.
La les cbansons amoureuses résonnent de toutes parts et
La Iumiere pleut en ondées; et l?adorateur goute avec ravissement au céleste nectar.
Regardez la vie et la mort : il n'y a plus de séparation
entre elles. Telles -la main gauche et la main droite sont
elles-memes et pareilles.
Kabir dit : &lt;&lt; L'homme sage restera muet ; car cette vérité
ne peur se trouver ni da ns I es. li vres ni dans les V édas. &gt;)
J'ai pris place dans l'hannonieux équilibre de l'Un.
J'ai bu la coupe de l'ineffable.
J'ai trouvé la clef du mystere.
J'ai atteint la racine de l'Union.
Voyageant sans chemin je suis arrivé au pays sans douleur; tres doucement la grace du Grand Seigneur est descen:due sur moi.
On chante le Dieu infini comme s'il était inaccessible ;
mais, moi, dans mes méditations, sans mes yeux, je L'ai vu.
C'est bien le pays sans souffrances et personne ne connalt le chemin qui y mene.
Seul, celui qui est sur ce chemin est allé a:u dela de la
région des douleurs.

POEMES DE KABIR

Merveilleux est ce pays, dont aucun mérite ne peut etre
le prix.
C'est le sage qui le voit ; c'esr le sage qui le chante.
Ceci est !'ultime parole ; mais comment ex.primer sa
merveilleuse saveur? Celui qui l'a une fois savourée, celui-la
sait quelle joie elle peut donner.
Kabir Jit : « La connaissant, l'ignorant devient sage et
le sage devient muet d'adoratíon silencieuse. &gt;&gt;
L'adorateur est totalement enivré.
Sa sagesse et son détachement sont parfaits.
Il boit a la coupe des inspirations et des aspirations de
l'amour.
La tout le ciel s'emplit de sons et la musique se joue
sáns cordes etsans d.oigts.
La le jeu de la joie et de la douleur ne cesse pas.
Kabir dit : ce Si tu te plonges dans l'Océan de Vie, tu
vivras dans le Pays de la Supréme Félicíté. &gt;&gt;
Quelle frénésie d'extase il y a dans chaque heure ! L'adorateur exprime et boit l'essence des heures. Il vit de la vie
de Brahma.
Je dis la vétité, car j'ai accepté la vérité dans ma vie. Je
suis a présent attaché a la vérité ; j'ai halayé loin de moi
rous les faux clinquants.
Kabir &lt;lit : « Ainsi l'ad01ateur s,affranchit de toute
crainte ; ainsi le quittent toutes pensées erronéessur la vie
et sur la mort. &gt;&gt;

La le ciel s'emplit de musique.

ll il pleut du nectar.
La les cardes de la harpe vibrent et les tambours battem.
Quelle secrete splendeur est la dans ce cha-teau du
Ciel.
Ll il n'est plus question du lever et du coucher du soleil.
Dans l'océan de révélations qu'est la lumiere de l'amour,
le jour et la nuit ne font qu'uu.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

Joie a jamais ; ni douleurs, ni luttes.
Ll j'ai bu, remplie jusqu'au bord, la coupe de la joie,
de la joie parfaite.
La, il n'y a pas de place pour l'erreur.
Kabir dit: &lt;( La, j'ai été témoin des jeux de l'Unique
Félicité. ,,
J'ai connn en moi-meme le jeu de l'Univers; j'ai
échappé a l'etreur de ce monde.
Le ·dedans et le dehors sont devenus pour moi un seul
Ciel. L'infini et le fini se sont unis. Je suis ivre de la vue
du Tout.
Ta lumiere emplit l'Univers ; elle est la lampe d'amour
qui brule sur le plateau du savoir.
Kabir dit : « La, aucune erreur ne peut entrer et le confüt de la vie avec la mort n'existe plus. &gt;&gt;

DE UXIEME SUITE
I
Vide la coupe ! Enivre-toi ! Bois le divin nectar de Son
Nom!
Kabir dit : « Ecoute-moi, cher Sadhu ! Du sommet de
la tete a la plante des pieds, l'homme est empoisonné par
l'intelligence. »

II
O homme, si tu ne connais pas ton propre Seigneur, de
quoi es-tu si fier ?
Renonce a toute habileté. Jamais de simples mots ne
t'uniront a Lui.
Ne te laisse pas tromper par le témoignage des Ecritures.
L'amour est bien différent de la lettre et celui qui en
toute sincérité l'a cherché !'a trouvé.

POEMES DE KABlR

III
La douceur de voguer sur l'océan de l'immortelle vie
m'a délivré de toutes vaines questions.
Comme l'arbre est dans la graine, ainsi tous les maux
sont dans les vaines demandes~

IV
Quandenfin tu as trouvé l'océan du bonheur, ne t'en
va pas assoiffé.

Réveille-toi, fou que tu es ! la mort te guette. Ici est
l'eau pure devant toi. Bois-la a perdre haleine.
Ne poursuis pas le mirage, mais aies soif de nectar.
Dhruva, Prahlad et Shukadeva en ont bu; Raida en a
gouté.
Les Saints sont ivres d'amour, c'est d'amour qu'ils ont
soif.
·
Kabir dit: « Ecoute, mon frere ! le repaire de la crainte
est brisé;
Pas un instant tu n'a-s regardé le monde face aface.
Avec la fausseté tu tisses ton esclavage ; tes paroles
sont pleines de tromperie.
Avec le fardeau de désirs dont ta tete est charoée
b
,
comment pourrais-tu erre léger ? &gt;&gt;
Kabir dit encore : « Garde en toi la vérité, !'esprit de
sacrifice et l'amour. »

V
Qui a appris a la veuve a laisser consumer son corps sur
le bucber de son époux défunt ?
Mais qui a appris a l'amour a trouver sa joie dans le
sacrifice ?

�LA NOUVELLE REV1JE FRAN&lt;;:AISE

VI
Pourquoi, mon cceur, es-tu si impatient ?
Celui qui veille sur les oiseaux., sur les betes et sur les
insectes,
Celui qui a pris soin de toi quand tn étais encore dans
le sein de ta mere
Ne te préservera-t-il plus a présent que tu en es sorti?
O mon cceur, comment peux-tu te détourner du sourire de ton Dieu et errer si loin de Lui ?
Tu as abandonné ton Bien Aimé pour penser ad'autres.
Voila pourquoi ton ceuvre est vaine .

VII
Comme il m'est difficile de rencontrer mon Seigneur !
L'oiselle de pluie, altérée, appelle la pluie a grands
cris. Elle mourra d'attente plutót que de boire une autre
eau;
Attirée par les sons de la musique, ]a bicbe s'approche:
elle risque sa vie en les écoutant et pourtant la crainte ne
la fait pas reculer.
La veuve reste assise aupres du corps de son époux; le
feu ne lui fait pas peur.
N'aie aucune crainte pour ton misérable corps.

VIII
O fr.ere ! quand je m'égarais, le vrai Maitre me montra la route.
Alors je laissai les rites et les cérémonies; je ne me plongeai plus dans les eaux sacrées.

POEMF.S DE KABIR

27 I

Je compris que moi seul j'étais fou ; que tout le monde
autour de moi était saín d'esprit et que je scandalisais les
gens sages.
Depuis ce jour, je ne me roule plus dans la poussiere en
signe d'ohéissance;
Je ne sonne plus la cloche du temple;
Je ne place plus l'idole sur son tróne ;
Je ne mets plus de fleurs devant les images en signe
a•adoration.
Ce ne sont pas les austérités et les mortifications de la
chair qui plaiseot au Seigneur.
Ce n'est pas en quittant tes vetements et en tuant tes
sens que tu Lui es agréable.
L'homme qui est bon, loyal, qui demeure calme au
milieu de l'agitation du Monde, qui estime autaot que
soi-meme toutes les créatures de la Terre,
Cet homme-la atteint l'Etre Immortel et le vrai Dieu
est avec luí.
Kabir &lt;lit : « Celui dont les paroles sont pures et qui
n'a ni orgueil ni envíe connait Son Vrai Nom. i&gt;

IX
L'ascete teint ses vetements au lieu de teindre son ame
des couleurs de l'amour.
Il reste assis dans le temple, abandonnant Brahma pour
adorer une pierre.
II se perce les oreilles; il porte une longue barbe et des
guenilles sordides; il ressemble a un bouc.
Il marche dans le désert, tuant en lui le désir et il
de;-ient semblable a l'eunuque.
Il se tond la tete et teint ses vetements ; il Jic la Gita et
devient un grand bavard.
Kabir dit: « Toi qui agis comme lui, tu vas aux portes
de la mort, pieds et mains líés. »
.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN¡;:AISE

X
Je ne sais quel est mon Dieu.
Le Mullah críe vers Lui: pourquoi ? Le Seigneur est-il
sourd ? Il entend bien résonner les fines articulations
d'un insecte qui marche.
Egrene ton chapelet; peins sur ton front le chiffre de
t?n Dieu ; porte de longues guenilles tachées et voyantes ;
s1 une arme de mort est dans ton creur, comment posséderas-tu Dieu ? ·

XI
J'entends la mélodie de Sa flüte et je ne suis plus maitre
de moi.
La fleur s'épanouit sans que le printemps soit venu, et
déja l'abeille a tec;u son message odorant.
Le tonnerre gronde, les édairs brillent; des vagues
s'élevent dans mon creur.
La pluie tombe et mon a.me languit apres mon Seigneur.
U ou le rythme du monde tour a tour prend naissance
et meurt, c'est la que mon creur a atteint.
La les bannieres cathées fl.ottent au ven t.
Kabir dit: e( Mon creur se meurt de vivre. i&gt;

POEMES DE KA'.BIR

Tous les bommes et toutes les femmes du monde sont
Ses formes vivantes.
Kabir est l'enfant d'Allah et de Rama. Lui est mon
Maitre ; Lui est mon directeur spirituel.

XIII
Celui qui est roodeste et content de son sort; celui qui
est juste, celui dont !'esprit est rempli de résignation et de
paix;
Celui qui L'a vu et qui L'a touché, celui-la est libéré de
la crainte et de l'angoisse.
Pour Lui la pensée de Dieu est comme une pate desantal
répandue sur son corps.
Pour lui il n'y a aucune autre joíe que cette pensée.
Une harmonie accompagne son travail et son repos · un
,
'
rayonnement d amour émane de lui.
Kabir dit: ce Touche les pieds de Celui qui est un indivisible. immuable, paisible, qui remplit de joie a'pleins
bords les vases terrestres et dont la forme est amour. »

(Traduit sur la version anglaise
par Mmc H. MIRABA UD-THORE:WS)

XII
Si Dieu est daos la mosquée, alors a qui ce monde
appartient-il ?
Pélerin, si Rama est daos l'itnage que tu adores, alors
que se passe-t-il la ou il n'y a pas d'images ?
· Hari est a l'orient; Allah est a l'occident. Regarde dans
ton creur, tu y trouveras a la fois Karim et Rama.
18

�1NGRES VU PAR UN PEINTRE

•
INGRES VU PAR UN PEINTRE

Ingres est la plus grande mystification du moment.
(Revut critique du. Salon de 1824.)

On assure que M. Millerand, visitant l'exposition lngres,
pria un ce ingrisant &gt;&gt; célebre de lui démontrer le rapport
que l'on dit exister entre la peinture cubiste et celle du
Maitre de Montauban. Le critique ainsi sollicité se récusa,
pour le plus grand désappointement du chef de l'Etat. Je ne
pousserai pas l'impe1tinence jusqu'a me substituer a ce
cicerone pris au dépourvu, mais je ne crois pas faire preuve
d'une trop grande vanité en pensant que les réflexions d'un
technicien peuvent éclairer une partie du débat. Ces
réflexions, je les amon;ai l'hiver dernier, dans une conférence que je fis en Hollande. Ayant a expliquer la genese
de !'esprit nouveau, c'est tout naturellement que je remontai jusqu'a lngres, dont l'ceuvre, pour qui veut bien ouvrir
les yeux, est la plus passionnée et la plus ingénieuse des
innovations picturales du siecle dernier.
C'est devenu une coutume d'évoquer Rapbael a propos
d'Ingres. La comparaison pour qui ne jette qu'un regard
distrait sur l'ceuvre de ces peintres, parait s'imposer; elle
est facilitée par les propos du Maitre de Montauban qui
ne perdait aucune occasion de se réclamerdu grand Italien.
La ressemblance entre les deux reuvres parait flagrante a
l'analyse superficielle, mais elle ne résiste pas aun examen
approfondi. Raphael et Ingres, urtis dans le méme idéal

2 75

plastique, se séparent par l'attitude qu'ils adopterent en face
de la nature. Raphael marque l'apogée du mouvement
académique ; il porte a une hauteur qui ne sera jamais
dépassée l'a-priorisme de la grande peinture d'histoire.
Son descendant direct serait plutót David. logres, a l'inverse de ces peintres, inaugure véritablemem, malgré les
velléités de quelques devanciers, la peinture d'intimité : il
.aborde la nature sans idées préconc;ues, avec une nai:veté
sans précédent, bien plu innocente que celle de Chardin.
On peut affirmer, si la formule ne paraít pas trop prétentieuse, qu'il est le héros de I'a-posteriorisrne. Je n'ai pas a
revenir sur les Jifférences profondes que j'ai mises en
lumiere ici meme 1 , entre l'art italien et l'art franc;ais. 11 me
suffira de noter que l'avenement d'Ingres marque celui de la
sensibilité moderne. Si l'on veut comprendre le sens et la
portée de ce mot, il est nécessaire de s'identifi.er passionnément avec le peintre de l'Odalisque etde minutieusement
analyser le processus de. son ceuvre.

Pour saisir la différence radicale qui existe entre l'attitude d'Ingres et celle de ses devanciers, il faut se rappeler le
bruit que suscita a son apparition sa fameuse Grande Odalisque. Ce nu, qui nous parait aujourd'hui si classique, ou
tout nous semble merveilleusement naturel, possede, aux
yeux des censeurs professionnels, entre autres tares, deux
vertebres de trop, et un sein déraisonnablement placé sous
le bras ! Voici profanée l'anatomie, cette science sacrée, cette
clef de voute du temple de l'Académisme décadent. Ingres
est accusé .de rechercher ce l'extraordinaire a tout prix » ; il
devient un gothique, un archaisant, un littérateur •.
r. Premifre visite au Louvre, dans la Nou'11elle Revue Franf(tise du
rer septembre 1919; le Cubisme au Grand Palais, r•r mars 1930; le
quatrieme centenafre de Rapbael, I"' juin r920.
2. Est-il nécessaire de faire remarquer que ce sont les titres memes
.dont on prétend accabler les oovateurs d'aujourd'hui ?
·

�LA NOUVEI..LE REVUE FRAN&lt;;:AISB

Pour quelles raisons ce peintre si versé dans les sciences
de l'Ecole manifeste-t-il un mépris si total de l'anatomie ?
Est-ce désir de se singulariser, insincérité calculée, manceuvre pour attirer l'attention, comme on l'insinue ? - C'est
au contraire par sincérité profonde et par amour violent de
la nature qu'il nous don ne de celle-ci une représentation si
nouvelfe et si décevante.
Eleve de David, et, comme tel entrainé des son jeune age
~l'étude compliquéede la musculature, Ingres possédait son
anatomie a fond, aussi bien qu'un chirurgien ... lorsqtlilétait
a l'abri dt? modele. Mais lorsqu'il était « devant la nature »,
il ne pouvait plus conserver cette froideur toute scientifique
qui n'est une vertu que cbez l'opérateur qui taille dans
la chair vive.
M. Roger Allard a fait apparaitre, avec juste raison,
tout ce que son art comporte de sensualité 1 , mais cette
sensualité, qui eut pu en effet 1e pousser vers un réalisme de mauvais aloi, devieot a·dmirable chez Ingres,
tellement elle se confond avec la soif de peindre. Alors
que David, soucieux d'assigner aux muscles leur place
précise~ conserve tout son sang-froid devant le modele, et appel!e a lui taus ses sou venirs, Ingres, empli
d'un trouble sacré, va perdre la tete. Cette chair aux tenflements si aimables, aux ondulations si voluptueuses, il ne
peut plus la disséquer du bout du crayon comme avec
l'extrémíté d'un scalpel ; c'est elle, au contraire, qui va
entrer en lui, victorieusement, et transformer sa conception
scientifique du corps humain en une conception purement
sensible. Des lors peu lui importera le nombre exact des vertebres. Il n'y a plus de vérité an:nomique, si cette védté est
en opposition avec la sensation que lui donne le corps qu'il
a devant les yeux. Cette courbe adorable du dos, si déliée,
si souple, si longue, il l'allongera encare, malgré lui, pour
r. Cela n'empéche pas M. Florent Fels de le traiter de «pisse-froid &gt;),tant la critique offre de plaisante di versité l

INGRES VU PAR UN PEINTRE

277

mieux rendre apparent a autrui le trouble qu'elle luí
inspire. Il déformera ; il entrera en contradíction avec ce que
san esprit sait pour exprimer ce que son cceur vient d'ap-

prendre.
Voici done le stade premier de son effort : sous~ le seul
controle de sa sensibilité, il note fiévreusemenc:ses frnpressions, tout comme, plus tard, feront Monet et ses amis.
Mais, a l'encontre de ceux-ci, ce sont des impressions plastiques, et non uniquement colorées, qu'il enclót en ~es
lignes riches de virtualités. Cette notation rapide, presque
rageuse a force de concentration, cette divination spontanée
des vertus les plus secretes, les plus particulieres des objets,
sera dorénavant ce qui tiendra lieu d'inspiration aux peimres
qui lui succederont. logres m'apparait ainsi, littéralement,
comme le premier impressionniste plastique, le premier qui ait
tout demandé, et d'abord, a l'analyse - j'entends a l'analyse de ses sensations. 11 est jusqu'ici, avec Cézanne, le
grand peintre de l'introspection. Je viens de citer, a titre
d'exemple, l'Odalisque, reuvre de jeunesse ; pour montrer
que son souci de ce construction &gt;) demeure immanent, d'un
bout a l'autre de sa carriere, a son analyse sensible, je dois
citer égalernent le portrait de Mm• Ingres (née Ramel), peint
sur ses vieux jours, portrait ou la déformation impressionniste de l'épaule et de la main demeure apparente aux
yeux les plus paresseux. Ing¡:es est tellement dépendant de
l'extérieur que jamais un de ses tableaux ne jaillit tout
corn;u de son cerveau, comme il arrive souvent aux ce peintres d'bistoire ». Mais au contraire sacomposition s'alterera
jusqu'a en etre méconnaissable, au fur et a mesure de la
naissance de ses dessins préparatoires, qui suscitent en sa
conscience, par les éléments nouveaux qu'ils lui proposent,
de nouvelles combinaisons. On compte 250 dessins et une
dizaine de compositions différentes pour LeMartyre de Saint
Symphorz'en et plus de 400 études pour l'Age d'Or !
M. Mabilleau, auteur d'un ouvrage sur les dessins d'Ingres
au Musée de Montauban, constatant ces tatonnements,

�LA NOUVf;T.LE REVUE FRAN~ISE

s'exclame sur son « mangue d'imagination ». C'est cette
incapacité a ríen inventer sans la présence du modele qui
fait la véritable force du grand Montalbanais. Ses toiles
mythologiques memes ne sont qu'un étalage de figures
puisées a memela réalité, et puisées non froidement, raisonnablement, mais sous l'empire d'une émotion de visionnaire. C'est parce que sa sensation est pure, d'origine strictement optique et absolument débarrassée de la surveillance
de !'esprit critique, que ses déformations sont aussi saturées
de réalité profonde. A l'encontre de M. Mabilleau, je me
réjouis de ce qu'Ingres, de meme que Cézanne, ne puisse
tracer une ligne ni donner un coup de pinceau sans etre
« sur le motif i,. Ils ne croient tous deux qu'a ce qu'ils
voient, ou plutót a ce qu'ils croient voir et leur imagination ne peut jouer que sur ce que je demande la permission
d'appeler les &lt;&lt; données immédiates » de leur sensibilité.
*

* *
lngres vient de sacrifier asa pure émotion de plasticien.
Le modele disparu, en tete a tete avec lui-meme, il se rend
compte des fautes de dessin que son transport de tout a
l'heure lui a fait ·commettre. Sa fievre qui vient a peine de
l'abandonner, lui a fait voir les objets autrement qu'ils ne
sont, et commettre ainsi des mensonges. Doit-il corriger
ces erreurs ? S'il exprime a nouveau ce qu'il sait des choses,
ne va-t-il pas mentir a son sentiment ? Dilemne douloureux, inconnu des primitifs et des renaissa:11ts, mais singulierement fréquent chez certains artistes modernes. Cette
nature qu'on voudrait tant respecter, voici qu'on lui fait
violence a force de ferveur ! 11 arrive un moment, passionnant entre tous, ou comparant le nouveau visage qu'ont
revetu les objets magnífiés par l'impression que nous avons
d'eu:x, avecla figure que la perceptíon réfléchie leur assigne,
on demeure saisi, anxieux, ne sachant qui l'on doit croire,
de son creur ou de sa raison. D'un coté, voici l'image

INGRES VU PAR UN PETNTRE

2 79

froide, narrative, que trace notre main assurée, lorsque
notre émotion est dissipée; de l'autre voici l'image surprenante, métaphorique, que la meme main, inspirée, faitsortir de l'inconnu, et qui est le chiffre de notre sensation
fugitive ... Ce trouble nai"f qui fait dérailler la main, et tracer des objets une figure différente de leur textualité, n'estce pas le plus bel hommage qu'un artiste puisse rendre ace
qu'il étudie ? N'est-ce pas encore « la nature », cette forme
que l'homme invente a son contact ? Et cette invention,
n'est-elle pas l'unique vérité, en somme ?
Si l'on accorde de telles libertés a l'artiste, que lui resterat-il a faire, pour retrouver la tradition, c'est-a-dire pour
hausser au style impersonnel ses trouvailles intimes ? Il luí
faudra redevenír intelligent apres n'avoir été que sensible;
redevenir une volouté organisatrice apres n'avoir été qu'un
instrum~nt enregistreur; cultiver a froid les embryons plastiques que son émotion luí a· fait découvrir. Et encare :
ayant déterminé le rythme natif des ligues, les organiser
selon un plan logique, lés laisser s'épanouir en un bouquet
abstrait, en un mot substituer, volontairement, cette fois,
les signes plastiques de son émotion aux signes littéralement représentatifs de l'analyse discriminative.
C'est en pratiquant une spéculation intellectuelle de cet
ordrequ'Ingres trouva, entre centautres, la forme essentielle
du corps de Thétis. Qu'on en veuille bien regarder un seul
détail : ce bras qui d'un geste adorable effieure la barbe du
Dieu. Ce n'est pas un bras tel qu'ilest en réalité, avec ses
plis, ses angles, et le fouillis de ses veines et de ses muscles, c'estune forme inventée, une chose chaude et sinueuse,
faite pour caresser et envelopper sensuellement. Je souhaite
qu'a la lumiere de cet exemple, le terme d'architectures
mentales, dont je me suis servia propos de Cézanne ( et qui
fut si mal interprété par une certaine critique) revéte le
sens précis que j'ai voulu lui donner, et que la suite de cet
essai aidera peut-etre a mieux déterminer encare.
Si logres n'avait fait que déployer pour ainsi dire comme

�280

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

un éventail les signes plastiques de son émotion de peintre, il n'aurait fait que portera leur limite ses spéculations
introspectives, il n'eut été (et déja cela serait suffisamment
important) qu'un décorateur nouveau trouvant en soi-inéme
des motifs ornementaux comme au fond du creuset le
chimiste découvre de nouvelles substances. Mais il n'eut
pas été plus grand que les peintres de l'école de Fomainebleau, par exemple. Une prodigieuse et plus précieuseauréole
l'entoure.
Qu'est-ce qui donne aux reuvres d'Ingres cette force
magnétique qui nous attache a elles, nous envoúte et nous
poursuit? Qu'est-ce qui les doue de cette force fertilisante ?
C'est le récit qu'elles nous font du dtarpe ineffable qui se
joue en cette conscience. Nous avons vu le peintredéformer
le modele sous l'empire de son émotion, puis spéculer sur
ses découvertes, faire fleurir les lignes ainsi obtenues, les
délivrer de l'emprise de la matiere, en amplifier l'essor, les
faire rebondir librement les unes sur les autres. Le plaisir
que goute l'imaginarion a ce jeu est violent, et il est difE.cile de résister au désir de cultiver cet univers inconnu.
Cette liberté, cette facilité, cette complaisance dans l'arabesque sont les caractéristiques des arts de décadence.
Botticelli, par exemple, s'y livre avec délices et laisse couler
les lignes onduleuses et distinguées de ~es personnages sans
se préoccuper de les douer d'une humanité définie. Vénus,
Nymphes et Madones obéissent indistinctement a son amusement de décorateur habile. Mais In gres est trop fortement
attaché au sol, trop amoureux du réel, trop esclave des
objets pour obéir a ce caprice avec tant d'abandon. Voici,
a ce stade second, son tableau tout établi : les lignes s'enlacent les unes aux autres, voluptueusement. Mais elles ne
contiennent plus ríen de la matiere chaude et vivante qui
les remplissait. Elles vivent par elles-mémes ; un effort
de plus et elles voot se vider tour afait, cesser d'étre représentatives pour n'étre plus que le véhicule de « l'effusion
pure &gt;&gt;. A ce mom~nt pathétique, Ingres, déchiré de mille

INGRES VU PAR UN PEINTRE

beaux remords, éprouve le besoin de retourner, lucide, cette
fois, aux sources d'ou son émotion est jaillie. Il tieot en
main, tel un prétre nouveau, les signes mystérieux d'une
religion inconoue. Va-t-il jongler avec ces symboles hermétiques, pour triomphersans controle? Non, il va succomber
acette tendre défaillance provoquée daos son creur par la
sollicitation des choses charnelles : avec un tact admirable,
ce sensuel, puisant dans la matiere animée, en nourrira
derechef ces lignes géométriques sur le point de se dessécher. La Naissance des Muses donne une idée de ce qu'eut
pu deyeoir son reuvre, abandonnée a cet état Je simple
transposition. Les formes y sont admirablement spiritualisées, mais il leur manque une certaine ardeur, dont elles
se fussent enrichies a étre replongées dans l'élément vivant
d'ou elles sont issues. C'est cette trempe vivifiante qui leur
manque, qu'lngres doone presque toujours a ses reuvres.
Il n~ restreint pas l'élan de ses lignes ; il n'en jugule pas
l'essor, mais il ajoute a leur articulation une chaude onctuosité, il augmente les ·formes d'un gonflement de seve, il
les recouvre comme d'une em·eloppe melliflue. Il trouve
enfin le point d'équilibre admirable ou la ligne métapborique et la ligue spécifique concluent un pacte indéfectible, ou le sentiment naif et la pure discrimination confondent leurs résultats. Merveilleux accord, entente sublime
entre des éléments ennemis. La lutte intérieure dont
Ingres vient d'étre l'acteuret le témoin s'apaise, mais inoode
la toile de ses ondes musicales.
*

* *
On ne saurait citer trop d'exemples pour éclairer un
sujet aussi complexe que celui du dualisme d'lngres. 11 est
nécessaire de parler un peu techniq11e, et de procéder a des
coro paraisons.
Dans un tableau byzantin, ou tout est construction géométrique, les cercles, les triangles, les parallélogram1,11es se

�LA NOUVELLE REVUE FRAN9AlSE

distiogueot au premier coup d'reiL Ils nous offreot, par
leurs combinaisons, une beauté essentielle, désincarnée. La
ligne ne rencontre, daos son ascension ou sa volute, aucun
obstacle; elle s'épanouitsans contrainte. Lorsqu'on compare,
au Louvre, la Vierge entourée d'anges, de Cimabue, a la
grande Odalisque, on constate que, dans ce dernier tableau,
c'est le meme systeme de cercles et de droites qui suscite
le style monumental de l'reuvre, mais que cette organisatioo, cette construction architecturale se cache subtileroeot derriere le voile palpitant des détails physionomiques. II n'est pas une forme, dans cette figure, qui
ne soit inventée; elle est invraisemblable d'un bout
a l'autre. (Je ne manque pas, daos mon académie, de
dooner cette position et celle de Thétis a chaque modele,
a titre d'expérieoce, et pour la plus grande édification des
éleves incrédules.) Pas une ligne ne co10cide avec la
forme naturelle, qui apparait a la coroparaisoo toute
empatée. Ríen qu'a analyser le visage de l'Odalisque,
j'éprouve un plaisir sans limites, a ccnstater le mélange de
violence et de déférence dont il est le produit. Je ne sais ce
qui est le plus émouvant, de l'arbitraire des formes, ou des
précautions que le peintre a prises pour les poser sur la
toile. Ce cou est une ,·erticale, ce turban un cercle, ces
bandeaux de cheveux une sinusoide. Pour éviter la symétrie, le muscle trapeze s'arrondit vers la gauche et devient,
de l'autre coté, une droite. L'empatement qui relie le menten au cou a disparu ; il n'y a plus qu'une ligne horizontale faisant un angle droit avec le cou, parallele a la nuque.
Mais le plus étonnant, dans ce visage, c'est le faux parallélisrne du profil avec la verticale. Pour mieux me rendre
compte du travail du peintre, j'inventorie vingt visages
féminins, placés dans la meme position. J'en conclus
qu'il est impossible, en copiant froidement la réalité,
d'amener un profil normal a cette espece de nivellement.
Le nez tracera forcément un angle superfétatoire (car l'essentiel~ pour lngres, est d'obtenir, dans cette partie du

INGRES VU PAR UN PEINTRE

tableau, l'illusion d'un parallélisme avec les deux lignes du
cou). Avec quels soins délicats le peintre met en lumiere
cette partie du visage, et établit un cornpromis entre la
ligne réelle et la ligne constructive ! Elles s'interpénetrent
si bien que le spectateur sentimental et le technicien y
trouvent tous deux leur compte. L'intelligence de l'agencement des lignes est toujours prodigieusement émom·ante
dans lngres, mais que dire des égards infinis avec lesquels il
les manie et les installe. Quels mots trouver, pour célébrer
cet art de délicat camouflage, cette décence daos l'aveu de
ses calculs ? Sauf pour quelques ennemis de lugres, singulierement perspicaces - comme ce charmant M. Dimier
qui me disait finement: « Voyez le bras du duc d'Orléans:
c'est déja le bras de fauteuil cubiste ! » - les créatures de
lngres, ses créations devrais-je dire, s'offrent sousdes dehors
irréprochables. Certains &lt;&lt; modernes &gt;&gt; auxquels il faut parler
gros pour etre compris, vont jusqu'ales trouver &lt;&lt; pompier &gt;&gt;.
On qualifie plus généralement son dessin d' &lt;1 impeccable ».
M. Roger Allard parle ·de « contour exact » confondant
me semble-t-il, ici, précision et exactitude.' Le méme'
critique déplore que &lt;&lt; le lyrisme et le drame aient
déserté la peinture &gt;&gt;. Mais je le demande a tous ceux qui
ai°:ent la peinture pour elle-méme: Y a-t-il quelque part
lyns_me comparable a celui qui nah de ce compromis
subt1l, chez logres, entre 1a sincérité et le subterfuge ?
Recréant, par un e:ffort d'imagination, les formes naturelles que le premier cubiste-impressionniste eut devant
les ~e~~' je mesure la distance parcourue par cette agile
se~s1~1ltté. Mon intelligence se réjouit de ses procédés
art1fic1eux ; mon creur nage dans une joie sans bornes en
reconnaissam, a travers ces merveilleuses architectures
le visage de la Nature immortelle.
'
*

* *
C'est parce que partagée en .deux morceaux opposés, et
décelant a l'analyse a la fois une agitation et un apaise-

�LA NOOVELLE REVUE FRANCAISE

ment ( comme du bouillonnement de la source et du calme
de l'esruaire) que les ceuvres d'Ingres, ses portraits surtout, nous font parcourir les plus grandes étendues de la
sensibilité humaine et nous proposenr des modeles que
nous ne saurions trap étudier.
J'arnue que je ne puis, en aucune fac;on, me sentir
d'accord avec M.. Roger Allard quand il voit en Delacroix
le maitre le plus apee a orienrer aujourd'hui les jeunes
peintres vers le salut. Comment Delacroix, dont je reparlerai a propos du Louvre, pourrait-il nous enseigner la
regle, sans laquelle il n'est pas de licence possible,
puisqu'il ese la licence tout court, la liberté sans frein,
l'explosion? Loin d'évoquer cette accalmie magnifique
que réalise l'ceuvre d'Ingres, son ceuvre est l'orage
meme, avec rous ses effets brutaux et toutes ses syntheses rapides. Elle ese l'exception : on l'admet, on !'admire
quelquefois, mais on ne l'érige pasen príncipe. Ses procédés
sont les plus périmés qui soient; la preuve en est que, malgré son génie indéniable, il demeure roujours inférieut aux
maitres done il a emprunté les modes d'expression : Tiotoret, Véronese, Rubens. Ceux-ci, Titans d'une autre race,
exprimaient les objets de mémoire : il faur une puissance
presque divine pour atteindre au lyrisme en travaillaot
uoiquement par la connaissa11ce. Ingres, rout comme Delacroix, eut échoué dans cette entreprise. Ses dessins exécutés sans modele montrent la pauvreté de son « imagination »; son génie, comportant toutes les tares dont nous
sommes héréditairement atteints, est d'avoir adopté un
systeme de travail en accord avec son tempérament, et
c'est une raison de plus pour que sa lec;on nous paraisse
exemplaire. A l'encontre de Delacroix, s'il choisit Raphael
comme maitre, c'est, plutót qu'un modele, un excitant
qu'il rechercbe. Ses procédés de travail, nous l'avons vu,
sont absolument différents de ceux du peintre de la Fornarina, et, s'il évoque, par fa pureté toute géométrique des
cootours, le grand Iralien, c'est pour mieux oous faire

INGRES 1·u PAR UN PEINTRE

goóter les différences profondes qui existeot entre ces deux
iospirations opposées. Ainsi, s'il ne nous propase pas une
ceuvre plus noble et plus belle que celle de Rapbael, il
nous en offre une plus touchante parce que plus proche de
notre sensibilicé. Ce n'est pas it propos d'Ingres, mais bien
de Delacroix qu'il faut parler d'académisme . Delacroix est
le dernier grand académique illustrant des concepts plutót
qu'obéissant ades sewations. Une fois pour toutes, précisons
cette différcnce profonde, absolue, irréductible qui existe
entre les deux modes de travail adoptés par les deux grands
rivaux. Delacroix, séduit avant toutes choses par la tragédie
humaine, représente une anecdote, • historique ou de
mceurs », le plus littéralement possible, avec le maximum
de couleur loen/e. A cóté des Renaissants, traitant quelquefois
de sujets analogues, il parait d'un naturalisme étroit.
Trap dérnué au drame h111nain, il n'a pas le temps ni la
force de le transposer dans le domaine de l'absolu. Luí
aussi a recours a des procédés paralléles au su jet choisi, et
son reuvre demeure emprisonnée dans la gangue des formes
pour ainsi dire « journaliéres ». Ainsi que l'enseigne
l'&amp;ole, il dessine le visage, le pied, la main types; il se
conforme a un canon établi une fois pour toutes. Regardez
les Croisés: c'est le m~me dessin de visage anonyme au
nez court dans le prolongement du front, c'est le méme
type conventionnel que l'on trouve daos la plupart de ses
tableaux. Pressé d'en arriver a l'action, il ne va pas
• s'amuser » aen différencier les acteurs: ce qui l'intéresse,
c'est le tumulte, l'entrecroisement des lignes, la véhémence du désordre illustratif: a !'instar de ses visages, les
1:'embres de ses personnages se trouveront dans des posit10ns prévues, et ne cesseront d'étre conformes aux regles
de la perspective habituelle et aux lois de l'anatomie.
N'est-ce pas la la caractéristique de l'Académisme ?
Regardons travailler Ingres a nouveau : il aborde la
nature sans idées préconc;ues, en état de virginité intellectuelle, en parfaite posture de réceptivité: il est pret a

�.286

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

.subir et a enregistrer le moindre choc venu du dehors.
Des lors ce n'est pas la ressemblance qu'ont les objets entre
eux qui le frappeta, mais leurs différences les plus subtiles.
11 sera sensible d'abord a ce qu'un visage, une main, une
étoffe offrent de particulier, d'inédit, d'individuel. Si l'on
compare entre eux ses portraits, on découvre presque dans
le moindre accessoire ce gout de la différenciation, cet
.amour de l'humain, dans ce qu'il offre de plus intimement
révébteur de l'ame, cette recherche des éléments les plus
spécifiques, les plus rares, les plus exceptionnels. La con-fiance en soi-meme d'un bourgeois cossu, ou le souci a
peine perceptible d'une gracieuse mondaine qui sent déja
fuir sa beauté, sont pour lui des drames aussi importants
que les Massacres de Scio ou les revers de la Crece expirante.
Tous ses portraits sont des évocations attendrissantes
d'une humanité percée par le regard le plus attentif, et
peintes par la main la plus soigneuse qui aient existé depuis
Foucquet. Il fallut cet effort de spéculation plastique dont
j'ai parlé, opérant sur les découvertes de la sensibilité, pour
qu'ennoblie par la floraison des ligues génératrices, l'ceuvre
du portraitiste échappat a l'anecdote et se haussat a I:Universel.
Je voulais longuement parler des portraits d'Ingres,
auxquels M. Allard me semble avoir trop peu pensé.
Mais aussi bien tout ce dont il a été question dans cette
étude peut leur etre appliqué. Ingres est une personnalité
trop puissammen t organisée ( trop forrement im prégnée,
aussi, de l'influence Davidienne) pour apparaítre inégal
selon les sujets par lui choisis. II me faut cependant signaler
ce fait inoui: : il est peut-etre le seul ponraitiste dont les
modeles ne se soient jamais plaints. Et cela seul suffiraít a
préciser sa valeur: cet inventeur de formes est en meme
temps le créateur des plus aimables ressemblances ! 11 n'est
pas jusqu'a ces minuscules nacures martes, placées dans un
coin de la toile - comme ce buste et ces livres (portrait
de Bartolini), ces gants et ce rouleau de papier jetés sur le

INGRES VU PAR UN PEINTRE

coin d'un canapé (portrait de M. de Pastoret) et cet exquis
mélange de rubans et des franges d'un fauteuil (Mme Moitenier, 1851) qui n'accentuent la ressemblance du modele
par celle de l'atmasphere dans Jaquelle il baigne.
A titre d'exemples faciles a méditer, je cite les dessins
pour le portrait de Afme d'Haimonville ou de Mrne de Broglie
(je pourraís les citer tóus), qui, comparés aux peintures,
rnieux que tous les discours, démontrent l'amplification
qu'Ingres sut faire subir a ses notes directes. Chaque
dessin, vu séparément, parait définitif, et comme n'adroettant pas de su~enchere, mais il semble maigre des qu'on le
compare au portrait terminé. Dans celui-cí, les rapports des
formes vivances avec celles du fond jouent si justement
qu'elles en sont augmentées et ennoblies. Les dimensions
de chaque objet sont si rigoureusement établies, colorées
avec tant de mesure, en fonction de l'économie générale,
qu'il est impossible de déplacer d'un demi-centimetre
chaque détail. Nous tous qui cherchons les secrets de 1a
coostruction harmonieuse, qui pourrions-nous interroger,
sinan encore l'infaillible magicien qui, ayant amené sagement chaque objet a sa place fatale, trouve encere le
mayen, l'ayant ainsi emprisonné, de lui conserver son
saurire?
Je quitte aregret lngres portraitiste; ce ne sera cependant
pas saos avoir souligné la nécessíté, qu'il nous fait admettre,
du :rompe-l'ceil. Cézanne lui-meme, peintre bien plus
allus1f, le déclarait indispensable. Qui ne comprendrait
que la nudité des surfaces martes, mur, meuble, livre,
etc., peut paraitre plus calme encere, opposée a la vivadté d'une robe ou d'une draperie ornernentée avec précision ? M. Allard dénonce comme un danger le « sens »
qu'avait logres « du détail poussé jusqu'au sadisme )). Que
pensera-t-il alors de l' &lt;e exactitude scrupuleuse » des primitifs? ~· A~lard se laisse entrainer un peu trop loin par
son ant1pathie pour les procédés cubistes. Qu'il veuille
empecber M. Braque de tomber par ce l'abus du trompe-

�.288

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

INGRES VU PAR UN PEINTRE

l'cdl » dans le « bas-réalisme &gt;&gt; qu'on voudrait ainsi e&lt; proposer comme le dernier effort de l'art », ¡~ le cornprends
fort bien, mais est-il bien sftr que, si, au lieu d'interroger,
comme ils le font, dévotieusement logres et Corot, les
peintres cubistes se mettaient a l'école de Delacroix, ils ne
courraient pas la plus stérile aventure?

*

**
En plus de la le~n morale qui se dégage de son attitude,.
les moyens qu'emploíe lngres nous apparaissent les plus
propres a réintégrer la peinture daos ses limites normales.
Comment saisir 1a forme, en évah1er les propriétés pfa.stiques, si ce n'est en Yemprisonnant en des linéaments géométriques? Débarrassant la peinture· de ses ornements
fragiles, de ses hors-d'ceuvre périssables, Ingres reporte
notre esprit angoissé vers les chefs-d'ceuvre savants et
na1fs de l'Egypte et de la Grece. Certaines de ses toiles,.
comme la grande Odq,lisque, le nu de dos de la collection
Bonnat, ]upiter et Thé.tis, évoquent les procédés les plus
farneux de l'art antique. Les danseuses des bas-reliefs
égyptiens, grace a quelques lignes profondément méditées,.
et totalement inventifes, résument saos sécheresse ni pédanterie toutes les souplesses et tous les mysteres du corps
féminin. Les contours les plus divers s'y mélangent avec
un tact indépassable et nous renseignent sur l'esseotiel ¿e
la structure humaine. Le profil d'un visage donne de
celui-ci la définition la plus typique: la figure s'appliquera
done de cóté contre le mur. Mais un ceil dessiné tel que le
propose le visage ainsi placé est insuffisamment ex:pressif.
L'artiste égyptien va avoir recours a un subterfuge : imaginer un déplacement de sa vision et intégrer l'ceil rkl,
l'reil absolu, l'reil de face dans le profil, qui en demeure
tour illuminé. Le meme procédé présidera a l'expression
du corps. La ligue du dos, la chute des reías sont des
signes admirables : les voki fixés. Mais est-ce une-

r

rnison pour sacrifier ce ventre merveilleux qui se trouve
dissimulé ? Un déplacement dans Je sens opposé, et voici
la subtile jonction établie. Ce dos, ces rondeurs jumelles des
fesses, si on les dessine en leur entier, ne présentent que
l'envers du corps; une légere incursion d'un cóté, et le
sein caché va doucement renfler la lígne ou se greffe le
bras. Voici une parfaite énumération, un inventaire complet des beautés du corps féminin. C'est a la meme totalisation des valeurs expressives que tendent les ceuvres
d'Ingres pré-citées. Si l'on compare le nu de la collection
Bonnat ou l'Odalisque avec ces bas-reliefs, on demeure saisi
de leur ressemblance, et l'on ne sait que choisir du charme
sensuel ou de rémotion spéculative que dégagent ces
a:uvres si éloignées et si paren tes. Puissent M. Lapauze et
ses amis, si dévoués a l'art d'Ingres et sans doute soucieux
de la prospérité de sa descendance spirituelle, réfléchir sur
ce rapprochement et s'attendrir davantage sur le désir
d'absolu qui incite certains peintres cubistes a noter simultanément les propriétés dffférentes des objets, et qui leur
fait concilier a leur tour, sur leur panneau, les signes éloignés d'un sein et du dos ou la rondeur et le profil d'un
compotier empli de poires a la fois rondes et triangulaires !
11 n'est pas jusqu' au procédé cu biste de la teinte-plate,
procédé également ancien, qui n'ait été utilisé par Ingres,
et camouflé, selon son habitude, de fat;on a para5tre le
moins archafque possible, le moins agressif. Tout ce que
ce peintre génial ajoute au contour, il le retranche de
l'intérieur. Je prends au hasard le portrait de Madarne de
Tournou. On ne peut appeler modelé ce léger dégradé sur
les bords du bras droit: il tourne, malgré cela. Le peintre,
expen a tirer parti des moindres lignes, a compris qu'en
exagérant, en relevant la courbe de la manche, et en la
reliant doucement au dessin du bras, il suggérera ainsi la
rondeur du membre. C'est a une méditation de meme
nature sur la valeur expressive des contours que se livrertt
19

�LA NOUVELLE REVUE FRANí,.AISE

les peintres nauve-aux: animer l'intérieur de surfaces planes
emplies du ton local par le frémissement de la ligne qui les
délimite est leur constante préoccupation. (Les peintres
strictement linéai,res, au contraire, n'obtiennent que des
surfaces inertes: ce tie sont pas des peintres.) C'est encare
un souci identique qui donne en partie l'ampleur et le
style aux rneilleurs tableaux de Courbet, moins éloign"é
qu'on ne pense, dans ses bons jours, du grand Mantalbanais. C'est enfin une constante méditation sur le pauvoir
suggestif des Ugnes, et l'exercice fréquent des déplacements
(au sens ou j'ai indiqué que l'entendaient les Egyptiens),
qui doue les tableaux de Cézanne d'intensité expressive, et
en fait le logique ttait-d'union entre lngres et nous.
Malgré que cette filiation m'apparaisse indéniable et qu'il
y ait, dans l'attitude admirative prise par la majorité des
peintres nouveaux a l'ég:i.rd d'lngres, la confession d'une
admiration sincere, et qu'aucune cansidération politique
ne viem entacher, je comprends que le public soit encore
sceptique au sujet ·de la filiation Ingres-Cézanne-le cubisme. A vrai dire, je ne vois guere quel est, parmi les
al'tistes contemporains, celui qui vit réellement le drame
dont Ingres jadis fut le héros. 11 n'y a pas beaucoup de
peintres déchirés d'aussi vertueux scrupules. Mais n'oublions pas que le cubisme nah a peine : il a exactement
dix ans d'existence, et la guerre ne fut pas faite pour le
doter d'inspirations ferriles. Nous en sammes encare
a ce moment douteux d'un mouvement naissant ou les
éléments le,s plus troubles se mélangent, ou maitres de
&lt;lema.in et simples profiteurs ¿u jour sont, aux yeux du
vulgaire, confondus. Lorsque l'hnpressionnisme avait cet
dg.e-1.it, Cézanne et Renoir ne paraissaient pas plus grands
qu'un Guillaumin. Sisley, qui n'atteint pas a la cheville
des maitres d' Aix et de Cagnes, mais qui peut passer
pour l'impressionniste-type, peignait alors aYec des tons
sales, et s'in&lt;lignait des ombres violettes qu'osait timidemerit Renoir. Qui, a ce moment-la, eut pu prédite a la

INGRES VU PAR UN PEINTRE

nauvelle écale son glorieux avenir? On objectera, en
m'empruntant mes propos memes, que les plus gra:nds
d'entre les impressionnistes sont ceux qui sant sortis de
cette Ecole. 11 s'agit bien, en effet, de sortir du cubisme,
mais encare y a+il « 1a manier.e » et le cboix de l'heure.
Il peut y avoir deux fa~ons de s'en év.ad.er: 1° en le
reniant, ce qui ne serait ni tres noble, ni tres profitable;
2° en le dépassant, apres l'avoir assumé tout entier. Pour
qu'il y ait évasion, il faut que la prisan soit construite ; il
faut que le cubisme, ensemble de lais définies, existe, grace
aune cohésion des effarts, et aun renoncement provisoire a
la recherche de l'originalité a tout prix. Travaillons done,
puisque- l'art se meurt de trap de liberté, a édifier cette
nouvelle prisan. Ce sera ensuite aux plus agiles a en escalader les murs, jusqu'aux nuages, qu'illuminera sagement
le reflet du génie tempéré du grand ce Mansieur logres &gt;&gt;.
A~DRE L!fOTE

Je ne peux raisonnablement abandanner cette étude
sans dénancer: une fois de plus, le mépris que l'on a en
France pour les ceuvres d'art qu'on pourrait facilement
sauver de la destrucrion. Qu'un ce audacieux bandit ,i vale
un tableau dans un musée, qu'un obus abime un monument, et vaici tous les journaux emplis de protestations
indignées. Mais que, par l'incurie des fonctionnaires,
des chefs-d'ceuvre tombent en poussiere, personne ne
s'en émeut. 11 y a beaucoup a dire sur l'organisation
de nos musées... L'admirable Portrait de Granet, qui
appartient au musée d'Aíx, est dans un état déplorable.
La toile, distendue, faisant poche, et usée sur les bords,
menace d'abandanner le chassis : on a bien voulu la cansalider (?) a l'aide de quatre petits bouts de bois claués au
petit bonheur par dessus la peinture. Ce tablean réclame
impérieusement un rentoilage, ou, au moins un collarre
'
t, •
sur panneau de bois. Les 'Ambassadeurs d'Agamemnon, toile

�LA NOUVELLE REVU.E FRANCAISE

a.ppartenant a l'Ecole des Beaux-Arts, s'écaille en plusieurs
endroits. Chaque coup de plumeau destiné a enlever
la poussiere, ~ggrave la blessure. Le Portrait de Bonaparte,
du musée de Liege, a éré reverni follement, par vagues
successives. Sous les irrégulieres nappes brunatres, il est
irn possible de savoir de, quel vert a été peint le tapis ; la
jambe droite du premier Consul, moins vemie que l'autre
ou partiellement nettoyée, est blanche, cependant que
la jarnbe gauche est devenue d'un beau jaune d'or ! Je
,reparlerai des soins a donner aux tableaux d'fngres a
propos du Louvre.

POEMES

INTIME

Les lettres sur le bureau
Semblent exhaler des plaintes
Et la courte horloge peinte
Fait des poids comme un vieux beau.
L'inutile plume d'oie
Et le bloc de pdle azur
Dévotement dorment mr
L'albwn de Ma Mere l' Oye.
Sous les verres les images
Disent des enfantillages
Et les parents dans leurs cadres
Sont bien sages pottr leur áge.
Le buvard aux bavardages
Rose comme tm écolier
A ttend l' beHre de lier
Sa bouche aux lévres des phrases

�2 94

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

295

POEMES

Tandis qu'au loin mes pigeons
Roucoulent des gargarisrnes
Et font un Henri Matisse
Avec l'ombre du balcon ...

AUBE

ZÉLANDE

Toza un paysage en lignes bla:nches
L'octroi de Paris est un Foujita
Avec un oiseat, rnr 11,ne branche
D'un arbre comme il y en a des tas.

De l'air, de la lumier.e
Et ce ciel que balaie
Le vent, ou de légeres
Fumées et nules errent.
Une eau grise venant
Implorer dBS caresses
A ux flanes du bateau svelte
Comtne des cbiens jappant.
Tout cela qui clapote,
Un instant danse et fróle,
Puis regagne. en bon ordre
Les tapis d'un vert proche,
\

Mouli11S et ber,ges douces
Sur un fond vieille Hollande,
Eglises sous lettrs hollSses
Et beffrois qui s'élancent ...

Un réverbere est encore en vie
S1" la grille qui coupe du jour
Et dans cette petite at.we en sourdine
C'est le passage des topinambozm.
Tout un monde somnolent s'avance
En cette lumiere tféchafatul
Tandis que le gabelou de sa lance
Perce le secret des tombereaux.
RENÉ KERDYIC

�LA NOtJ\'ELLE REVCJE fRAN&lt;:AfSE

LE CONCIERGE
I&gt;a11s le ciel fument de grands vaisseaux
et mr terre il y a ce soir un homme qui écrit
pres d' une bougie
avec un styl.ographe Watermaizn
Il pense aux oiseaux gris
aux valses lentes qui sont des oiseaux gris
il pense aux pays qtt'il ne connatt pas
comme on pense ason cbien endormi
n sait beaucoup de choses qui n'ont pas de nom
sur la ferre et dans les cieu.x
d'ot't s'envolent les grands vaisseaux
I es arbres réc1ament le silence et la plttie
ll y a im homme qui écrit pres d'uné bougie
pres d' un chien endvrmi
et qui pense a la /une
et qui pense ait Bon Dieu
Jl y a aussi ces papillons pelites réclames du paradis
111aison des anges tres bien mis
propriétaires de cannes elégantes
et de grandes voitures simples souples silencieuses
Les anges son t des amis
a qui l'on demande conseil pou.r choisir une cravate
et qui dpondent tristement
ce Choisís celle qui a la couleur de tes yeux. »

POEMES

Les anges disparaissent dans les jlammes des bo11gies
et il n'y a plus q11-e les arbres
et naturellement les animaux que l'on oublie
et q11 i se cachmt
Ces bra1.'es savent que le silence est de rigHwr
a cette hmre de la nuit courageuse
l.t cette beztre oú descendent les priéres
et les chansons rnr des ecbelles de colon
C'est l'heure 01i l'on voit aussi des yeux
qui ne veulent pas s'éteindre
immobiles comme des séraphins
Anges de Paris prétez.-moi vos ailes
préte'--moi i·os doigts
prétez-11wi i•os mains
Faut-il que je darme encare si longtemps
et que 111a té/e soit plus lúurde qu'un péché
Faut-il que je 111eure sans 1m cri
dans le silence que récla.ment les ai:bres
pres d'une bougie
pres d'11n chien endormi

2 97

�LA. NOUVELLE REVU:E FRAN~AISB

299

PO.E.MES

I
CALENDRIER
INAUGURATION D'UN CANON
La f umée des cigares
la chaleur des rnaisons
la lumiere des odans et des rivieres
sont nos chers compagnons
Et pourtant notre ingratitude est sans bornes
comme nos regards, comme notre voix
Nous passons avec notre rt're
,
pour mieux voir les bonheurs des dames
et les paradis des enfants
Notts ne savons pas qu'il existe quelque part
une 1le
un désert
pour les petits
Aujou,rd'hui et demain
comme deux mains croisées
s1-1,pporte1it malgri tout la chaleur des années
Notis pouvons courir
et nous po1wons mourir
la pluie sera pour nous la chére bienvenue
Son visage sanglant et ses mains croisées
supportent-elles aussi la chaleur des années.

Quand la table s'ovalise
et que les verres changent de forme,
1m Frere Supérieur en frac
Jait signer les hótes sur le Livre tf Or.
e( - Croyez a notre attachement pour vous,
plus fort que le ciment. »

Lors,
une visite au polygane.

L'ingéniettr principal, un squale
en leggins et barbe noire) crmfinna :
e&lt; C'est notre 220mm sur chenilles;
deviendra papillon.
Je ne saurais trop le recommander ·
aux nations avides de higl&gt;-life. »
Combats sanglants. Sanglants combats.
Tira la bobinette.
La mission ferma ses oreilles et ouvrit la boucbe.
Une rose trémiere tamba.
Cotnbats sanglants.

PHILIPPE SOUPAULT

Notre wagon attendait, loamwtif,
dans une gare concave oú résrmnaient des veaux.
Nous aussi, nous sommes une nation d'artisles.

�· LA NOGVELLE REVUE FRAN~!SE

300

II

MADAME DE NOAILLES
INAUGURATION D'UN PAQUEBOT

Les artistes de la Comédie-Franvaise
sont venus stt1' le paquebot a 4 turbines
réciter les deme Pigeons
satis un plafond signé L11c-Olivier Merso11.
Les filles du Préfet maritime dansent
et so-nt en nage
d'espérer 11n mari.
Le Capitaine dit: « Voyez. dames Sirlries
habillées de mazout. Ji
(Peut-on considérer sa11s baine
l'atticisme du Capitaine ?)
Des gouttes to-mbent) large sue11r.
Les foryafs du 4m pont r:mt des sentiments excessifs.
La mayonnaise to11rne.
On entend crier
les chi,ms promis ti la vivisection.
Dans sa péroraison, le Ministre aux invités :
~&lt; Lanyons sur l'océan,
0

suave mari magnum,

ce petit caín de France,
e' est a dire,
un peu plus de Justice el tm peu plus de Beauté.

&gt;&gt;

PAUL MORAND

L'Académiefran~ise vient de décerner aMm• de Noailles la
plus haute récompense dont elle dispose, et dont elle dispose souvent avec moins de discernement ou de bonheur.
Le poete de l'Ombre des Joitrs pla&lt;;ait son recueil de début
sous la protection des paysages de l'Ile-de-France ; des le
premier poeme Montaigne vient rimer a chataignes, Ronsard a lézards, le reve dudit a feves et Jean Racine a
résines ; et des la premiere strophe on ne rencontre pas
moins de trois especes de végétaux, avec le creur latín et
le lait de la Gaule. Sept strophes commencent par le meme
mot Quand et sont coupée~ sur le meme patron. Ce
scheme: ce Quand les choses sont ainsi et ainsi, je suis moimeme ainsi ... &gt;&gt; est constant chez Mme de Noailles. Mais
voici la conclusion du poeme :
Alors on a co11clu ai•ec votre beauté
Un sí fort mariage
Que l'on ne sail plus bien, qua11d l'a{ur de votre reil
S11.r le monde Jlamboie,
Si c.'est da11s sa tendresse 011 bim dans son orgueil
Q11' 011 a le plus de joie ...

Ce qui ne signifie rien, ou bien peu. A proportion que
l'auteur y veut enfermer une idée, le nombre des vers
s'affaiblit, le rythme déraille, les consonnes se bousculent
et la phrase essouffiée dégrafe son corset. &lt;&lt; Un si fort
mariage » est une expression baroque et le distique
Que l'on ne st1it plus bie11, qnand !'azur de votre ceil
S1ir le 111onde jlamboie

�302

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

fait un bon exemple de cacophonie syllabique. Facheusement disposé, le lecteur tourne la page et tombe sur les
stances que voici :
Natu1·e au cattr profond mr qui les cieux rtposent,
'

Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumiere des jours et la 1UJuceur des cboses,

L 'eau luisante et la terre ou la vie a ge1·mé.

C'est une autre musique et qui ne bronche pas. Si les
strophes se répetent encore un peu, c'est a 1a fa~on des
miroirs opposés qui multiplient le moindre reftet a l'in fini :
La forét, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus toucbé mes yeux que les regards bumains.
Je me suis app1iyee ala beauté du t1umde
Etj'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
]'ai porté vos soleils ainsi qilttne couro1me
Sur mon front plei.n d'orgueil et tle simplicité...

Ici, pour peu qu'il ait a quelque degré le double sentiment de la vraie poésie et des cadences fran~aises, le lecteur bat des mains. Quels beaux s'ons, que! chant large et
simple, et quel souffle de passion !
Heureuse de vivre et de voir clair, comme on dit, heureuse d'etre jeune et belle, mais d'un bonheur romantique,
et qui, en dépit des soupirs extasiés et des cris de jouissance, est au fond pareil a celui de la Diane de Vigny,
&lt;e taciturne et toujours menacé », la poétesse s'écrie;
Ab ! Jaut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jo11r,
Et que j'aille au pays sans 'l!ent et sans 1•erdure ,
Que ne visitmt pas la lumiere et l1amour ...

Mais ce· tourment de la mort, elle en saura bientot faire,
selon les bonnes méthodes romantiques, le ragout de la
volupté. Elle développe en passant les vieux themes
anacréontiques, peut-etre pour légitimer son culte pour
Ronsard, mais ses vrais maitres sont les grands révoltés de
1820. Et si Mmc de Noailles ne s'écrie pas a son tour :
&lt;&lt; Levez-vous, orages désirés i&gt;, elle aspire a

MADAME DE NOAILLES

Habiler le sommet des sentiments bu111ains
Ou l'air est ápre et vif comme mr la mo11tag11e.

Elle veut vivre dans l'exaltation « les jours qui :menent
au tombeau » :
Le goút de l'héroTque et du passio1mel
Qui ftotte autour des corps, des sons, des Joules vives,
Touche avec la brúlure et la saveur du sel
Mon c~tr tumultueux et mon áme excessive ...

Cet éréthisme mi-cérébral mi-sensuel a pour complément
obligé un panthéisme naturiste dont on a cruellement
raillé les fantaisies potageres. Elle se melera intimement a la
nature, entre sa chair et les éléments s'effectueront de
mystérieux échanges de plaisir. Androgyne consciente, en
sa frénésie lyrique, elle possede tout, tout la possede.
Je m'appuierai si bien et si fort ti la vie
1/ime si rude étreinte et d'un te! serrement .
Qu'avant q11e la 1UJuceur du jour me soit mde
Elle s'écbaujjera tle mon enlacement.

Remarquez en passant cambien cette strophe, ou l'idée
du poeme est exposée, est faible et, comme disait Maynard,
&lt;&lt; pleine de bourre » a en etre insupportable. Mais sitót
qu'il s'agit de développer, d'imaginer des métaphores, le
poete retrouve tous ses moyens:
La mer, abondamment sur le 11umde étalJe,
Gardera (ici une cheville pénible)
Le goút de ma douleur qui est tic re et salét
Et sur-les jours mouvJ11ls roule comme u11 bateazt.

Mais dans un genre plus touchant et moins imagé, voici
qui égale presquele « respirez-en sur moi ... » de Marceline:
je laisserai dnnoi da11s le pli tles col/in.es
La cbaleur de mes yeu.x qui ies ont vu fteu1·ir.

Le meme theme revient jusqu'a l'obsession. Si M"'• de
Noailles s'avise d'adresser des Faroles a la /une ce sera pour
s'informer du mal qui peut « troubler d'un désir haletant

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

sa langueur superbe » ; si c'est le spectacle des boucs et des
chevres accoup1és ou les hommes qui &lt;t vont se pendre ou se
noyer » pour la désennuyer ! Ces inventions rappellent d'au•
tres fantaisies, le « point sur un i » de Musset et les gentillesses pour monologue de Rostand. La lune est du
reste un tres bon astre de touche, si l'on peut dire, et
propre a décéler imr;nédiatement le romantisme d'un
poete. Il y a une maniere d'invoquer les astres qui ne
trompe pas:
Belle lune d'ar![e-Jtt j'.úme

a te

i•oir bri/Zer ...

Moréas, certes, ne s'avise pas de. poser a la chaste déesse
des questions aussi saugrenues.
Enfin dans cette passion Msordonnée que Mllle de Noailles
a vouée a la nature, il n'entre pas que des instincts ou des
réflexes sensuels; il entre encore des raisons, celles de JeanJacques. Ce panthéisme esta base de pessimisme social.
• A vingt ans le poete, sans etre sorti de son verger
natal, a reconnu que le monde était sans cceur, sans
amour, et sans pitié, la société mal faite, que la conscience
humaine n'était pas e&lt; le lumineux domaine ou fleurissait
la loi clémente et l'équité &gt;&gt;; e&lt; que le mal emplissait les
cités, que l'homme était dur aux misérables » et qu'en
conséquence &lt;e les bois de sapins et les bouquets d'érables,
le froment, l'orge, le sarrazin, le figuier, le raisin
Foisaient plus d'o111b1úl l'dme orgueil!euse ~, blessle
Que le plaisir, que le travail, que la pmsée ..•

Que! plaisir, puisque le vótre est de vivre avec ces
végétaux, et comme eux.? Quel travail et quelle pensée ?
Tout cela pour aboutir a renouveler les vceux de végétalisme cent fois pmnoncés au cours du livre. Le panthéisme de Mm• de Noailles n'a pas, malgré l'appart'nce,
J'assurance tranquille de la conviction. Femme, elle a choisi
.u ne doctrine assorcie a son tempérament.

MADAME DE NOAILLES

Nous voici a la page 59; nous pourrions aussi bien nous
arreter la, car ni la fin du Caur innombrable, ni les autres
recueils ne nous apprendront ríen de plus.
... La 1t1archa11de mr sa voiture

N'a pas plus de quatre saiso11s

chantait notre pauvre et tendre Pellerin. Ainsi cbez Mrne de
Noailles, le printemps est toujours ven, et l'été jau.ne, la
vie est la vie, et l'amour est l'amour. Elle essaye bien de
&lt;e passionner le débat &gt;&gt;, (comme on dit a la Chambre)
a force d'images, mais elle n'y réussit pas toujours.
M. Charles Maurras ' a disséqué avec une précision
cruelle et une :i.dmirable lucidité cette frénésie de sentiment, cet abus méthodique d'une belle et forte sensibilité
naturelle : « Nulle composition réelle, quoique l'auteur
« sache toujours ou il va et, de biais ou de droit, qu'il y
« puisse toujours aller. Ni providence ni pensée. Les élé~
« ments se groupent, selon leurs poids ou leur venue. Ne
« lui demandez pas de « soigner » autre chose que ses da(&lt; meurs. i&gt;
Les cris les plus violents, les mieux poussés, voire les
plus beaux ont vite fait de lasser. Si sincere qu'elle soit, si
nue en sa passion qu'elle désire etre vue, Mme de Noailles
n'ignore pas le secours qu'on peut attendre d'une rhéto•
rique habile ; elle parah s'étre mise l'école de ·Víctor
H~go i, le. maitre par excellence du développement
lynque. Mais elle ne contróle. pas sa richesse verbale.

a

I. L'Avenir de l'lntelltgence, le romantisme féminin (2" éd.), p. 226.
Cf. les Sfatrces d Víctor Hugo (Eblouissements, p. 179) :

2.

Qua1ul je wis l'it1fini, je pense : cest Hugo
C'esl sa b0111:be pro/onde...
&gt; Je crois ,¡.u c'esl loi Pan, qw c'est toi Jébova
T&lt;Ji le cbanta11t l{q,nért,
'
Que rim=11se ocian brisant ses bords s'en va

_¡r

Dans la frilrine amere.

Ad~i:ons en passant ce phénoméne de mimétisme Httéraire... et bien
fénunm: Mma de Noaillescélébre Hugo dans sa langue ¡\ Jui.
20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AIS:i.

A la récitation on est emporté dans le flot bondissan t
des métaphores; mais la lecture des yeux laisse paraitre la
pauvreté de la trame, l'absence de construction. Ce sont
des poemes invertébrés dont l~s ~trop~es se su:cedent,
mais ne s'ordonoent pas. La descrtptton, 1énutnérat10n sont
des procédés dont le poete use le plus volontiers lorsgue
son génie, comme celui de Mm• de Noailles, engendre plus
d'images_ que d'idées ; car les images naissent les une.s des
autres par leseul effet de la rime qui force a concevo1r des
rapports éloignés.
.
,
.
Les Eblouissements, tel est le tltre d un des recueils de
Mm• de Noailles, qui convieodrait a merveille al'ensemblf de
son ceuvre. Elle prodigue les luniieres, les couleurs, les parfums, les fleurs rares, les villes d'art célebres, les pays décoratifs, les nuits persanes, les m.atins de Sicil:, les soirs
Stamboul. Et tout cela, qui panlt neuf, est dé¡a caduc.
Dans le Voya.ge, Baudelaire avait donné l'exemple et la
formule de cet exotisme sensuel, olfactif. et non plastique a
la maniere parnassienne. Mm• de Noailles abuse d'effets
comme celui-ci :

a

Car je pos&amp;ede en moi tous les pays de prix
Et les a:¡:urs de la.jeune Oúe
El le camr délicat, nsigeux, rose et jleuri
Des adolesutztes chinoises -

Ou em.core:
Le sublime mzivers cst ttfl rocber d'argent
Contre qui mon désfr bondit, sa1tglote et s'use, ...
O nuit de Bénares, ó matfa de Raguse.

Bénares ec Raguse n'ajoutent ríen a la belle image contenue dans_ les deux premiers vers, heureuse réplíque de
!'adorable distiqne des Bijoux :

MADAME DE NOAILLES

nante, elle est exposée
travagantes :

La mémoire assoupie, en d'insurgés sursai:ds
Parfois s'éveiT!e et bouge,
Et pareil!e aux fraisiers, va jetant ses aneaux
Et portant tks fruüs rouges .

Mais pour etre juste il faut reconnaitre que de tels vers
sont rares dans son ceuvre. La redondance et la banalité
méme n'y manquent en général ni d'harmonie, ni&gt;a défaut
de rythme profond, d'un certain mouvement oratoire. Je
ne suis pas de ceux qui prennent ce mot en mauvaise
part ; aussi lorsqu'il arrive a Mm• de Noailles d'éprouver
par aventure, non la douceur d'une feuille ou d'une épaule,
ou l'ivresse d'une odeur, mais un sentiment huma.in, elle
atteint a la véritable éloquence, comme dans Les Cam-

pagnes i:
O pauvreté profonde et chaste tks campag=,
Fatigue des corps las qui se couchent le soir
Silence de la vie aritk qu'auom/lafmnt
Le sijjlement des fata et le bru!t tks pressoirs .. .
Moti áme, voyez:-les ces marins de la terre
Dans la houle des blls smikuis ce tnatin ...

ll faut du reste observer que la pitié de M111• de Noailles
est toute rornantique. Elle plaint na'ivement tous ceu:x: qui
sont occupés a tous autres travaux que ceux de l'amour,
des villégiatures excitantes et des méditations dans les jardins. C'esr cette espece de naiveté féminine et meme puérile qui donne .a son lyrisme un accent personnel, alors
meme qu'elle reprend presque mot amot un theme baudelairien, comme daos ce Dial.ogtte marin :
Et la mtr dit : je vois par les jours e,t les nuits ...
... L'amour cruel et doux,. .
... Touj~rs, d11m bord du m®de a l'autre, le disir,
L'appel et la conquete,

Et mon amour profond et doux1comme la mer
Qui ver.s elle montait comme vers sa Jalaise .. . •

Voulant l'image toujours plus ra.re, toujours plus surpre-

a en rencontrer de bizarres ou d'ex-

I.

L'Ombre des jours, p. IJ7·

.

�MADAME DE NOAILLES
LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

Le tourment du regret, le tounnent du plai.sir
Chez. l'homme et chez. les bétes.

La réponse des voyageurs dans Le Voyage surgit aussitót
dans la mémoire :
Nous avons vu des idoles

afrompe •.•

Cest encare dans ce méme Dialogue marin que se
trouvent ces deux vers ou la mer est invoquée en termes
inouoliables :
Visage étincelan:t du monde, battemtnt
Di, temps et de ia •de ...

Pour des trouvailles de cette qualité, qui n'excuserait un
peu de remplissage ? Ailleurs, daos une piece aux Pdtresses
des Panathénées r, le poete compare succ-essivement les robes
de'S servan tes de Pallas aux rayons, aux fieuves; leurs membres effilés, leur e&lt; frele épaisseur » la surface des sources ;
leur marche a la course du soleíl... et ríen de tout cela
n'est tres juste ou tres frappant; mais tout d'un coup, une
admirable rencontre :

a

O roseaux enjiammés, 6 fiúte du dieu Pan ...

Et vingt lignes plus loin une strophe exquise et que termine, ou pour mieux dire que prolonge a l'infini une
image vraiment digne du « chantant Homere »
Songez.-vous aux bergers assis au bord de l'eau
Au potier prls il'un toit qui fume,
A la brebís laineuse aJlaitant un agneau
A la mer,jileuse d'écume.

Et la meme plume qui a tracé ces vers lumineux comme
en se jouant, voyez-la, quand l'invention verbale et l'imagi' nation visuelle faiblissent, suppléer péniblement a cette
défaillance :
x. Les Eblouissements, p. 143.

Ah / que j'aille t-resser une cor/Jeille d'or
Et qtu pour vous l'ojfrir i'y mette
Les roses de Dilos, les figues de Luxor
Les se,·polets du mont Hymette I

Mais ou le procédé paratt dans toute sa sécheresse, comme
la carcasse d'un abat-jour chatoyant qui aurait flambé, c'est
aux endroits ou le poete veut exprimer une pensée.
Par exemple, dans cette meme piece, apres avoir convié
les blanches pretresses a demeurer sous le del de France,
pour y recevoir de ses mains le serpolet de l'Hymette,
Mmt de Noailles, voulant signifier que la Beauté est la religion de l'avenir, ce l'Idole future », et que tout autre culte
est moins légitime, écrit :
D'autres pritres, c;ourbis aupds de lourds autels
Illu111i11és comme 1m thiátre
Bnílent deiJant des dieux moins que V{)US immortels
Votre e11cens laiteux et bleuátre •.•

Supposons qu'elle ait dit simplement ce qu'elle voulait
dire, nous aurions eu quelque chose dans ce genre :
D'autres prétres, courbés aupre.s d'autres autels
Encensent d'autrts dieuxmoins qtu vous immortels.

Mais vous entendez bien que Mmt de Noailles ne saurait se
dispenser de décrire, en passant, ces lourds autels illuminés comme un théatre et l'encens laiteux et bleuatre. Et
vous pouvez tenir pour certain que, si la mesure du vers
l'eut permis, on n'eut pas manqué de joiodre a ces deux
építhetes une troisieme, olfactive. Ainsi, loin d'etre une
richesse, cette abondance et cette verbosité prolifique sont
un poids mort que le poete tratne apres soi. J'admirais la
déesse dans sa robe sompmeuse et versicolore, mais témoin
du mal qu'elle éprouve a remuer la lourde tratne, je souris en voyant ses pas s'y embarrasser au lieu de poursuivre
l'idée. Mais il s'agit bien de railler ! Non, ce n'est pas une
méchante joie ironique, mais un agacement tournant a la
rage qu'on doit ressentir au spectacle ~ d'un magnifique

�JI0

LA NOUVELLE REVOE FRAN~lSE

génie gaspillé, gaché cornme a plaisir, faute d'une discipline et d'un ordre profond.
I1 est bien vain de prétendre que romantique et classique sont des mots vides de sens et que le génie se rit de
ce5 inventions de cuisttes. L'c:euvre de M111• de Noailles est
la pour témoigner tout ensemble des dons les plus surprenants et d'un avortement splendide et tragique. Celle qui
pouvait etre, que tout semblait, apres le Cttur innambrable,
désigner pour etre le plus grand poi:te de son temps, ,ne
!'aura été qu'en puissance.
je porte m moi loule ma chance
Comme un jlambcau puissanl et pur,

Sans doute, mais elle pouvait en embraser le siecle ! Je n'ai
certes pas la prétention de réussir la ou des critiques plus
qualifiés ont échoué, et je pense que Mrnc de 1 'oailles n'a
besoi-n de personne pour lui révéler les défauts qui paralys.ent son génie. Elle en est tout ensemble orgueilleuse et
jalouse et, daos sa révolte romantique, préfere un beau o:wfrage ala pure sérénité du port, s'il faut, pour atteiodre ce
dernier, savoir corriger la direction des vents au lieu de
céder a leur víolence, et surtout, quand luiseot, embaument, ou chantent trap fort ou trop Jongtemps les sirenes
impressionoistes, aYoir la force de se boucher les yeux, Je
nez et les oreilles.
Mm• de . . oailles a choisi de céder toujours a toutes
choses et de nous offrir le spectacle de ses pamoisoos.
Eh bien ! si délicieux, si noble et si surprenant qu'il ait
paru d'abord, on s'en lasse comme d'une maitresse trpp
démonstrative. Lorsque les cris, les extases, les palpirations
se répetent a l'infini, on est enclin a se demander si tant
d'ivresse n'est pas un peu pénible et forcée, car l'attitude
du bonheur sensuel ne saurait étre si longtemps narurdle.
J'ai tenté de marquer quel genre de déception l'reuvre
poétique de Mmc de NoaiUes apporte a tous ceux qui
avaient dix-huit ans quand parut le Cceur imrombrablt et

,

MA'DAME

E NOAILL''ES

) l I

pour qui les strophes de flmage furent un enchautement.
Je viens de retire ces vers: ils sont admirables. A peine
quelques petites taches de bizarrerie, dom l'effet de surprise aura été bien court: les « doigts qui sentcnt le troene »
et ces « cheveux bleus comme des prunes » qui feraient
mieux au Luxembourg dans un tableau mythologique de
M11c Dufau. Mais que de beautés simples et touchaotes !
Va, et i!.is aus morls pmsifs
A qui mes yeux auraient s11 plaire
Que je rlr:e d' eu:c s011s les ifs
Ou fe Jiasse petite et claire.

Ici, meme l'impression visuelle de « petite et claire » ne
détournc pas l'attention parce que le sens symbolique se
d!gage de lui-meme.
Et comment, pour peu qu'on scnte le délicat et puissant
rythmc de l'octosyllabe, n'entendrait-on jamais sans délice
ces mots souples et doux comme un collier de perles
pales:
Tu leu r Jiras q11e j, m'endo,-s
Mr.s bras nus ¡x,ds sous ina JIJe .•.

Et les deux derniers vers du poeme :
]'tur le désir Je leurs amcurs
Et j'ai t,ressi leurs omlttrs raines.

qui pourraient trouver place daos 1~anthologic, la vraie.
En relisam ce chef-d'reune, je pensais a la reine des
Pi~ces condamnées. A cel/e qui est trop gaie ... Et j'ai cherché
,a raison de cene iovolontaire association d'idées et je erais
bien avoir trouvé.
C'est qu'-:\ un cenain ordre de bcautés, &lt;lont je goute
ie charme, s'opposc im;ociblement daos mon esprit une
perfection dont le poemeo de Baudelaire est un exemple
et dont norre La Fontaine a dooné le modele. Or, dans
l'lmagz, je cherche en vain le bruit mystérieu..,: des im·isibles
gonds d'or et de cristal sur quoi tournent les strophes

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

312

l'une apres l'.1utre, pareilles a. des portes sonores ouvertes
sur l'infini. Avec Mm• de Noailles, je suis entrainé au hasard
dans le labyrinthe; avec le poete classique je sens dans roa
main le fil d'Ariane. Le poete du Caur innombrable avait
eu le pressentiment d'un art plus sobre qu'a. tort elle a cru
moins touchant :

Est e11core etoniue .. .

Mais je ne voudrais pas paraitre citer a dessein son premier recueil. C' est dans les Eblouissements q u'il fa ut chercher
cet Eté qui n'est qu'une invocation et qu'un cri vers
l'azur, mais beau comme une fl.amme haute qui monte en
plein soleil et qui lutte avec le jour.
-- ·- ···-~- - ··· · ·.~
~:&amp;.

• • . ur.J"'

~ ·~.r-

.._,.... . ....

.. ~

.._ . " - ~

Vents ble11S ! Sóflrires de /1espnce !
Au fond des cieux polis et d1m
L'az.ur, l'az.ur poursuit l'az.ur
Un jlot liger sur l'atttre passe ...

a l'excellent

Je vous avais domié to11s les rayons du temps ...

et ou se trouve un vers que Radne ne renierait pas :

Jamais encare on n'avait exprimé ce sentiment complexe de la femme qui dispute au temps sa beauté, a force
d'ardeur et de passion, et qui se fait un fard de sa propre
souffrance :

... Mcm dme des amours qu'elle eut l'autre saison

-:

plus nombreux. Aínsi le médiocre se mele
dans le poeme:

Je ne re11drai q1/a vous les armes de mo11 caur.

Enfant Eros qui joue. d l'ombrc des surgecns
Et bois aux sources claires,
Toi qui nourris ainsi qu'tm couple de pigeoris
L'amour el la colere

~

3I 3

MADAME DE NOAILLES

. ..

~

· _.._.,

... Quel bruyant orgueil me souli1Je I
L'un,ivers, le sublime été,
.Ont-íls dormi dans mon cdté
Comme Adam portait le corps d'Eve.

En faveur d'une. image sublime, on passe sur la syntaxe
embarrassée des deux derniers vers.
Dans les Vivants et les Morts j'ai cherché une piece parfaite, d'un seul jet et d'une seule coulée, et je ne l'ai
pas trouvée.
Aux approches de la mure saison, les cris de passíon se
font plus douloureux, mais tout, reverie philosophique,
méditations et, comme &lt;lit l'auteur, élévations, tout y parait
trouble et frénétique. Trop souvent_la rhétorique remplace
la passion, et les accessoires exotiques dont j'ai tenté de
montrer par ailleurs les facheux effets, sont de plus en

Déjd mon Jront plaintif est tnoins brillant qu'hier,
Mais la douleur ne rend pos laide.
Le visage est sacré qua11d il est ápre d fiq-...

Voila qui suffit a m'émouvoír; mais peu m'importe
que ce visage soit a.pre et fier ce comme les sables de
Tolede &gt;&gt; que je n'ai pas vu et dont je n'ai souci.
Au contraire j'ai vu, comme tout le monde, des campagnes brulées par la saison torride et derechef je suis touché
lorsqu'on me dit avec une forte simplicité :
Un visage est sacré quand il s'épuúe et 111eurt
Cotnme un sol que l'eté divaste,

et je me moque bien apres cela des « taches sombres et
vertes » que &lt;&lt; les lourds pigeons et les om bres des fleurs »
p_euvent faire sur ce sol. Mais aquoi bon répéter une expénence concluante, du moins pour moi.
Non ! cette culture forcenée de l'impression et de la sensatíon n'est pas poétique. Et cette hypertrophie descriptive
rend bizarre et monstrueux le visage de la Poesie. J'entends
bien que depuis, on lui a fait subir d'autres défonnations
et qu'on l'oblige chaque jour a de pires grimaces. Mais ce
qu'il importe de voir, c'est ou commence le déséquilibre, et
quel est le príncipe de tour faux lyrisme, de tout l'art

�LA NOUVELLE RE'VUE FRAN(:AISE

truque dont on -voudrait nous faire prendre la verroterie
pour des pierres precieuses.
Mais si l'on arrache .a la prétendÜ.e nouveauté son
masque, on n'a pas de peine a reconnahre Belphégor. Trap
heureux si pour seduire, ce demier prenait souvent la
forme charmante d'une bacchante de génie, qui peut
désormais jo1ndre aux pampres rituels et aux autres fleurs
promues par ses chants a la dignité poétique, les lauriers
de l' Académie. Puissent-ils etre légers a ses ternpes. Car
malgré tout il nous faut préferer ses jeux désordonnés aux
Janses &lt;&lt; antiques &gt;&gt; et aux froids exercices, qui ne sont,
de l'art classique, que la piteuse parodie.

JNAHILÉ !BATAN
TJRAILLEUR DAHOMEEN

Fréjus, mars 1918,

llOGER ALLARD

11 n'y a que de rares ames comme celle d'lnahilé: qu'on
y jette un grain d'affection, il y croit aussitót une fo~t
sentimentale. Je n'en avais jamais encare rencontré d'aussi
fertile, meme chez les negres, et je ne songeai malheureusement pas, en voyant Inahilé si apte a la joie, qu'il dut
etre non moins doné pour la peine.
Depuis que nous l'avions un peu plus_choyé, je le voyais
raidi du désir de nous plaire ; j'aurais du prendre grand
soin de lui, et j'eus fa malchance de le bousculer. Il se
brisa par mon imprudence, ainsi que sous des mains
puériles la branche trop lourde de fruits.
Inahilé est installé parmi quinze autres éleves noirs
prenant part amon cours, vers 6 hemes, le 4 mars lorsque
notre locataire, le capitaine Vié, frappe a la porte et i'ouvre
pour introduire et présenter :
- Koro Suba, un nouvel éleve, qui vient de la part de
son cousin Inahilé.
De l'humeur me vient contre Inahilé. La veille j'avais
congédié pour donner satisfaction aux anciens éleves, trois
nouveaux, fort inteUigents, mais dont l'admission, j'en
avais convenu, aurait ralenti les progres des autres. J'avais
dti leur avouer, - avec queHe répugnance ! - qu'íls
venaient trop tard, qu'ils encombreraient leurs camarades

�3I 6

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISK

installés al'école depuis trois moisdéja. Je les avais suivis du
regard, tristement, pendant le temps trop long qu'ils avaient
mis a comprendre leur congé, puis a cacher, dé~us sous
trois tours de leurs cache-nez gris, leurs beaux visages
ronds, biats al'arrivée et comme gonflés d'espérance.
Inahilé a\'ait du remarquer que je les regrettais. Avant
celui de tous les autres, son creur s'émeut de l'ambiance,
ainsi que daos un bois les feuilles du bouleau palpitent au
yent les premieres. J'avais vu le long visage noir d'Inahilé trahir de l'émotion sans la prononcer. Ses traitssculpturaux ne
grimacent pas. Nulle torsion, nulle moue n'attirent l'attention sur son nez fin de peu de relief, sur ses levres hautes
bien aplaties sur le maxillaire puissant et bien doses. Mais il
a des yeux énormes qui s'effarent facilement.
J'ai vu, les yeux d'lnahilé s'effarer quand j'ai dit aux
congédiés :
:__ 11 faudra revenir nous voir quand meme ! S'il n'y a
pas de place autour de la table pour de oouveaux éleves,
il y a toujours de la place daos la maison pour de nouveaux amis.
Quaod j'ai dit ces mots d'une voix émue, j'ai senti la
sollicitude d'Inahilé m'atteindre, comme celle des chiens
atteint les gens qui pleurent.
Comment s'expliquer, des lors, qu'a la place béante et
sensible encare de mes chers hótes de la veille, il ait im·
planté son propre cousin?
Quand j'interrogerai un peu plus tard Koro Suba sur sa
venue, il m'expliquera qu'Inahilé ne la connut pas avant
moi. Quand j'interrogerai le capitaine Vié, il m'avoueraque
c'était dans la seule intention aimable d'accrediter plus
surement Koro Suba aupres de moi qu'il l'avait préseoté
comme venant de la part d'Inahilé. 11 avait cru pouvoir
s'autoriser de leu~ parenté pour cela.
C'était done sur des données fausses que je condamnais
secretement Inabilé. Secretement, car je n'ai pas un mot de
reproche, pas un geste d'agacement a son adresse. Personne

,

INAHILE IBATAN, TIRAILLEUR DAHOMÉEN

317

daos la classe ne s'aper\oit de mon inimitié. Je serais bien
embarrassée moi-meme pour dire comment je la fais sentir.·
11 faut !'extreme sensibilicé d'Inahilé pour percevoir dans
l'air, comme avec des anteones, l'altération de ma pensée.
Je lui ai fait réciter ses le~ons de meme qu'a ses camarades et je corrige sa dictée. Je lui explique ensuite, plus
particulierement qu'aux autres, la maniere de relever les
noms et les adjectifs de cette dictée et de les écrire en les
analysant un peu, daos deux colonnes. J'assiste meme a la
mise en train de son devoir ; mais, apres mon éloignement,
il ne le continue pas. 11 laisse bientót s'arréter sa plume sur
un point toujours le meme de son cahier ou elle se fixe.
Malgré de nouvelles explications, il me semble impuissant
a la déplacer comme si elle subissait l'influence d'une
aimantation.
J'ai dit une fois qu1nahilé ne s'appuie pas, comme d'autres, pour écrire, sur la table commune ; il s'appuie sur
mon plaisir a le faire travailler. Il s'installe solidement sur
un regard, sur un sourireencourageant faits expres pour luí,
mais tout autre mobilier tui parait ipst?ble. 11 a done cherfhé, cette fois, comme chaque jour, les émanations de ma
sympathie qui le concernent parce quíl en avait besoin
immédiatement pour maintenir dans leurs axes sa plume
et sa main. Mais il ne les a pas trouvées. C'est peut-etre
parce qu'il est pris de vertige, faute d'un appui, que son
long torse demeure aussi immobile et rigidement ,·ertical ?
Mon reil enregistre mécaniquement son étrange forme
saos que ma conscience en prenne notion. Ce n'est que
plus tard que je me représentcrai la souffrance qu'il a
éprouvée a rester une heure et demie suspendu au-dessus de
sa page blanche, la main inerte, au milieu de l'activité générale.
·
Mais au moment dolit' je parle, je suis absorbée toute par
le violeot dépit de ne pas avoir signifié a Koro Suba, des
son entrée en classe, la clóture des admissions. }'estime que
sa présence insulte au souvenir de mes petits amis d'hier.

�3I8

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;A,ISE

Et cependant plus le ternps passe et plus il me sembleimpossible de renvoyer Koro Suba. Si je le renvoyais, je Di:
reproduirais pas les précédents congés, ou je me privais, au
bénéfice des anciens éleves, de la joie d'explorer des etres
nou:eau+. Je n'aurais plus le mérite d'u sacrifice. J'éprouvera1s Ja honte d'expulse:r grossierement Koro Suba parce
qu'il me répugne.
~I est affreusement laid et triste. Petit, gros de corps et de
tra1ts, marqué de la petite vérole, édenté, il transpire en
pluie d'orage des que ie Jui parle, car sa laideur l'a rendu
craintif. ]1appréhende si fon de le voir se précipiter sous la
table pour se cach-er, comme 1.1Il crapaud, si je critique sa
venue, que je me décide a. l'installer en parfait contraste
aupres du bel Inahilé, son parent, toujours figé dans son
étrange expectative.
Je suis allée prendre dans la bibliotbeque un exemplaire
du pr~mier livret de la méthode Machuel pour le donner au
nouvel éleve, puis j'ai dft le quittir pour aller fournir a
d'autres quelques édaircissemen ts gramma.ticaux. Quand je
reviens aupres de lui, je trouve son parent occupé a le faire
Iire. Je releve Inahilé de ses fonctions aupres du monstre
et je constate vite que celui-d ne manque ni d'intelligence, ·
ni de vivacité, ni de mémoire, ni d'aucun moyen, malgré
que ses préoccupations intellectuelles se doublent de c,elles
physiques etpressantes, d'empecher les gouttes de sa sue~
d'inonder le livre. neuf.
- Si tu travaiUes toujours aussi bien, lui dis-je, tu rattraperas bientót ton cousin Inahilé, surtout si sa plume ne
court jamais plus vite qu'aujourd'hui.
J'ai prétendu dire cela en riant et lnahilé est trop poli
pour me démentir. U s'efforce de rire un peu aussi. Il s'incline meme imperceptiblemenr pour regarder sa page et sa
plu~e d'un reil tres doux: et je m'imagine qu'il va écrire;
ma1s l'instant d'apres, il s'est retlressé et il a repris sa pose
extatique pour jusqu'a la fin du cours.
La sortie de mes éleves noirs n'est jamais tres précipitée.

INAHILE IBATAN, TI.R.A.lLLEUR OAHOMEEN

3I ~

Certains échangent avec moi, avant de partir, quelques.
pr;opos sur la soirée, sur le service ou sur la guerre. Certains&gt;
déja en allés, rne regagnent précipitamment pour me rédamer, sur l'e:xerdce donné, quelques indications supplémentaires. Ce soir-li, a chaque dislocation d'un groupe, i
chaque départ a.pres un retour, panni les mains a serrer
pour l'adieu, celle d'lnahilé sans cesse se représente ; elle
est la derniere a quitter ma main. lnahilé est parti dix
fois et, tel un batan qui fl.otte au bord d'un ruisseau, il semble chaque fois que le courant du départ de ses camarades
va l'emporter ; mais bientót ses affres le ramenent vers
moi comme le baton que le moindre remous fait remonter au ras de la berge.
Le lendemain soir, Inahilé, a son arrivée en classe, me
remet discretement une lettre de lui. Mon cours étant
commencé, je la place d'une main distraite panni les éléments du courrier du matin.
Koro Suba travaille bien ; il copie au cray0n, puis, a fa
plume, il écrit de mérnoire le présent des verbes parler et
marcher dontil souligne les terminaisons. Mais Inahilé, lui,
questionne au
ne s'applique point. Pas une fois il ne
sujet de sa tache ainsi qu'il en était coutumier, pas une fois
il ne requiert mon attention. II ne cherche évidemment plus
a me retrouver pour lui-méme car, sans doute, met-il tout
son espoir dans cette petite enveloppe qui g1t la, devant lui,
oubliée. Il ne m'attend que le rour suivant et jusque-la il
gache impassiblement des minutes et des pages. Cependant
il sé détourne de son cahier chaque fois que mes paroles
ou mes gestes s'adressent a son cousin qui s'est assis assez
loin. de lui. Je vois dans le blanc large des yeux d'Inahilé
ses prunelles me suivre quand je vais cbercher, pour le
replacer aupres du nouveau venu, le Iivre de la veille. Et
lorsque, l'instant d'apres, jer'prends parmi ]es autres sur la
table un cahier au nom de Koro Suba et que je fais remarquer au destinataire les modeles que j'a.i, tracés a son intention, lnahilé s'est interrompu tout afait d'écrire. II a planté

me

�320

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI!

sur la table un conde tranquille, il a calé sa téte oblongue
daos sa main et il demeure a contempler la perite scene
avec un sourire heureux ou les regards brillent un peu trop
entre les paupieres Jourdes des jours d'émotion. On dirait
d'une mere qui a renoncé a attirer la bienveillance sur ses
ínfortunes personnelles et qui se console en voyant gftter
son petit enfant.
Le petit enfant c'est, comme dans une féerie, le vilain
gros amphibie Koro Suba..
Apres le départ de tous les éleves, je me suis enfin rappelé la perite lettre d'Inahilé. Elle ne soup~onne pas mes
griefs, et pour cause ; elle ne renferme pas d'allusion a
Koro Suba, et j'entrevols mon absurdité.
Ma chere Madante,
Je vous m'excuserez de mon retard, il y a un peu de ma faute,
mais if ne /aut pas vous facher. Le service il m'a pas donné le temps
pour venir déjeuner l'autre dimanche a n beures. Si je gagne permissíon prochaine fois je vous direz. Cepas ma fa!lte aussi quand je
manquer quélquefois l'école, c'est malheureux seulement que j'ai pas
Lomprendre tou,jours bien.
Recevez, Madame, mes meilleurs pensées et ayez un bon souvenir
d'un pauvre exilé.
La formule finale ttahit une collaboration blanche, et il a

bien fallu que le chagrin, le désemparement de ma victime
fussent manifestes pour qu'ils inspirassent a son camarade
fran~ais cette imploration digne d'une épitaphe : Ayez un
bon souvenir d'un pauvre exilé.
Le doux Inahilé était remonté a l'aventure, a travers les
jours de nos relations et il n'avait trouvé a se reprocher que
ces méfaits : un empéchement a accepter notre invitation
un certain dimanche, asuivre un autre jour l'école, a comprendre d'autres fois la grammaire fran~ise.
En goutant l'ingénuité de cette ime, je ne réfléchis
malheureusement pas que son élan vers moi est pareil a la
course que fournit sur une montée qui la suit la voiture

321

lNAHILE !BATAN, TIRAILLEUR DAHOMÉEN

emballée sur une descente. Je ne sais pas prévoir que, la
courbe achevée, rien ne relancera plus la foi de mon ami.
Je fais gauchement cette réponse :
Mon cher Inahilé,
Je te remercie de ta bon11e lettre, mafr je ne mfr pas Jachée contre
toi, comme tu le crains. Ces derniers soirs, j'étais seulement un pm
fatiguée parce que je ne pouvais pas arriver a bien Jaire travailler
tous les éleves qui étaient plus nombreux que d'habitude. Il ne Jaut
plus pmser a cela.
Je te serre amicalement la main.

Je suis bien étonnée, le lendemain, - alorsque tropfacilement je suppose I'incident dos, - de recevoir une nouvelle lettre en retour de la míenne qui témoigne d'un état
persistant d'inquiétude et de mélancolie. Pour qu'elle me
parvienne des le matin, par l'ordonnance qui avait emporté
ma réponse la veille a 9 heures du soir, l'auteur l'a composée la nuir, avec l'aide de l'ami blanc.
Ma chere Madame,
]'ai reyu votre lettre qui m'a fait plaisir, mais pas de savoir que
vous étes_ fatiguée ; je mis bien triste. Vous vous dévouez pour nous.
Je 11e sazs comment vous remercier, mais il ne faut pas étre fácbee si
vos protégés ne compren11e11t pas toujours tout ce qu'ils dcivent /aire.
Il Jau/ les pardonner pour cela. Je toujours bonne gentil.
Je vous serre cordialemmt la main.

Je suis malheureusement plus agacée par l'odieux personnage de dame protectrice, que me prére la lettre, que
troublée par la détresse dont témoigne le signataire.
- Pourquoi n'as-tu pas écrit tout seul, au lieu de copier
ces mots que tu ne comprends pas, comme « protégé &gt;i,
« dévoué » ? lui ai-je remontré ason retour a l'école.
., :-- J'ai commencé la lettre tout seul, explique+il, mais
J a1 plus trouvé les mots pour continuer ... c'est pour ~a,
Madame.
21

�LA'ROU'8.l.81flfthAlff;,Ulll

S. vou est toajoars dc,u(e et miaacée, mais le souriR
Ml0G1hméoe l'accoJDPll81lC flU· C'est si anormal que, P&lt;JUI'
la premiére fois, je suis tRS émue, ua anp;oissée, a,mme a

l'approche d'un d ~ . Je m'efforce du moins de le prevenir,. j'eaie, en hite, du premier moyen venu de rappeler
fmhilé a S()D ime quotidieone.
- C,ela ne te fiait done pu rire, tui &lt;lis-je, de voir que je
ff:CODDais toujoors bien les mots qui ne sont pas sortis de
u téte?
Je le regarde bien amicalement pour qufter l'illumination habituelle de sa figure ; mais il ne m'envoie qu'un
tout perit rayon., comme s'il ne loi en restait plus.
Par quelle perversité ai-je voulu, dés Ion, cheminer
eJKOre dansla voie decette pénibleaventure avec des panr
les ? Inahilé a épuisé les mots, puisqu'il n'en a plus trouvé
pour écrire sa lettre. Il aevrait loi rester encore des sourires
et voila qu'ilss'époisent atis.ú.
D'autres individus, sous l'empire de la soutfrance, réagissent ostensiblement, par l'impatience ou les larmes. Chez
un autre qu'lnahilé mon injustice aurait provoqué la
colue ; maís chez luí Ja douleur n'a pas d'autre réftexe que
l'anbntissement.
Il faít tellement nuit, maintenant, sur sa persoone que
je ne sais plus dans quelle région de son étre il s'est réfugié
et que je le cherche, a urons; au risque de le piétiner, et
c'est, hél14 ! ce qui m'arrive.
J'ai pris pourtant le ton le plus dolll: possible pour lui
demander:
- Qui t'a aidé afaire t2 lettre ? Est-ce ton camarade le
téléphoniste ?

- Non, Madame, 1ui était parti permission.
- Alors, c'est pcut-étre le caporal-fourrier qui a aidé
Mamady l'antre jour ?

- Non, Madame.
Evidemment Inahilé croit que son collaborateur a commis un nouveau críme, de la nature mystérieuse de celui

~ J9A'l'AW• 11'11.'R.LBUt DAHOMUN

JIJ

~ a «&gt;mmis lui-méme ~ en e&amp;piatioe aquel Usotd&amp;e
4epuis pluieurs jcun. n pr.end done biea girde 4e ne pas
le4énm-er. Ma situatioa est dewnue tH&amp; embamssante «
je Alis bien aise de pouvoir ea IIOltir l ila fa-.eur d'un ,edt
.L..:..J.......
11RlKSIH,

•

Un étm re&amp;anlataire frappe .a coaps ~blés ei aes

-.ioleots a la grande porte, íaute d~voir osé, oo su toumer
la dé. On devine qu'ii se désespere et tolllie la dMR ea
• amusée. Je vais moi-rnéme raccueitlir poar le mnener
- riant.
- Alors, Yatma Gueye, tu ne sais pas encore feme,
DOtre' porte depuis trois mois que tu viens íci ? Si tb 11e
4MlDa1S pas le métier de camlmoleur aprés qatre an, de
Rl'9ioe e~ de guerre, qu'-..ce qu'on fait 4onc dans ion

iataitlon?
·
YatlaaGl!eye s'6tou&amp; l force de rire, car c'~tungrlDé{
rieur et pour mettr-e 1 profit .cette disposition, toutes les

plaisanteries, mhte un pea Joµrdes, lui sont bollBes.
Pn,squ,e tous les ffeves s'égayent avec tui.
Inahilé, lui, n"a rien entendu. Maintenant tout le monde
conjugue oralement le verbe vouloir qui se traduiráit pat
•.Yª content • en espérauto militaire colonial. Il faudra
1'6crire ensuite. Inahilé n'a pu r6ci11er et il aligne dútniteaaent : je vem, tu vewc, il veut, nous veunons, vous vea•
nez. Je dénonoe, en ce verbe étrange, la confusioe avee
\feair et lnahilé de lui~me corrige et met le passé imlé&amp;ú en train. Mai.s apeine l'ai-je quitté que je le -.oís s'.tfterencore et poser sa plume ; puis,' peu apres, il place•
Ji\lRS les unssur les autres, rhensement.
- Je ais faire tnwail au camp, Madame, me confie+il
quand je passe ad&gt;té de luí.
- C,omment, dis-je, tu ne vas pas faire la dictée avee les
utres? Tu ne vas pas non plus finir ton ffl'be? Tu n"en
as que poor ~ínq minutes; je vais t'ai4er.
- Demain, Madame, je viendrai pour finir.
Les traits d1nabílé et sa voa sont mómes jusqu'a l'im-

�'; 2.j.

LA KOU\'ELLE RE\"UE FRA~c;~IS&amp;

personnalité, jusqu'a l'abscnce. Je sens que mon cher t':leve
et ami dont je regarde encore a\·ec admiration1 quand il se
leve, la forme élancée, m'a déja quittée depuis quelque
temps ; je comprends que des cris, m~me, seraient impuissants ale ramener. ]'a vais pu rappeler Fodé atra,ers la porte
lors de ma brouille avec lui, le mois précédent, mais Inahilé,
quoique présent, est déja trop loin.
Je m'agite cependant encore :
- Pourquoi demain ? voyons, demain il peut arriver
quelque chose ; demain, il peut tomber de la pluie .....
- Si, demain, répete Inabilé qui s'en va sans regard
pour personne.
J':iccompagne le tranquille fugitif jusqu':m seuil avec
l'espoir, non de le retenir, mais de luí donner a emporter
quelque mot heureux qui recréerait un peu plus tard sa
confiance. Je ne trom·e que cette affirmation périmée :
- Tu as bien compris, n'est-ce pas, lnahilé, que je ne
suis pas flchée contrc toi ..... que ma famille et moi nous
sommes tous contents de ton travail... et de ton cceur. ..
A chaque protestation de mon amitié, des demi-sourires
s'allumen t sur le visage mort d'lnahilé pou r s'éteindre
aussitót, renom·elant mes affres de certaines nuits ou ,
réveillée par un chauchemar ou un mal subic, j'avais frotté
l'une apres l'aucre mes dernieres allumettes sans autre
bénéfice que ces lueurs breves qui remuent les téoebres.
Je savais bien qu'il n'y avait plus a attendre Inahilé le
lendernain ni les jours suivants. Je savais bien que mes
derníers mots a,·aient été vains. J'avais assuré lnahílé que
je n'étais pas fachée ? Que lui importaic-il ? Puisqu'il
n'avaic pas su étre aimable a mes yeux alors qu'il s'était
efforcé le plus pieusemenr de l'etre ; puisqu'il n'avait su
que m'agacer avec les lettres, avec les mots en lesquels il
avait mis toute son espérance, a quoi servait-il qu'on cherchar a le consoler de sa misere ? 11 valait mieux qu'il la
dérob:it.
J'ai relu sa dernicre lettre pendant son absence. J'ai

lNAHILÉ IBATAN, TlRAILLEUR DAHO~IÉEN

325

retrouvé parmi les phrases toutes faites dues a notre formulaire, ces petits mots émanés d'une ferYeur plus nai:vement humaine : Je toujours bonne gentil. (Je serai toujours bon, gentil.) Aussi délicatement formée ec ferrnéi:
que des bourons de roses, l'écriture atteste la sincérité de
cette promesse et je découne enfin, daos une marge, tracée
d'une pointe de crayon fine comme un cheveu, estompée
légerement de l'ongle, la premiere ceuvre picturale d'Inahilé.
C'est une délicate 'copie, répétée, d'un trefie a quatre
feuilles.
Son camarade blaac a vait dO. lui dirc que cela porterait
bonheur a s~ lettre ; mais la deuxieme tentative, la plus
jolie, n'o.ffre que uois feuilles ..... innocemment.
Je me ,·ois désormais telle que je dois apparaitre au
fugüif: un phénomcne d'inhumanité et je me dis, au bout
de quelques jours de sa retraite sous sa tente, qu'il ne doit
pas me regretter.
Comment, en effet, pourrait-il m'aimer encare, s'il me
croit c:ipable de lui avoir témoigné de la rancune pour les
&lt;( méfaits » qu'il s'est reprocbés ? Je le suppose bien consolé et rempla~nt mes le~ons par les conseils du soldat
frani;ais obligeant qui l'a aidé a faire ses lettres.
Mon hypothese est approuvée par ma famille et par notre
locataire, le capitaine Vié.
Toutefois j'interviewe sur le su; t Moussa Boury, l'ordonnance de Vié, et celui-la meme qui fut notre courrier.
~foussa Boury n'est qu'un enfanc ; sur ses traits ronds,
sur ses joues rebondies, sa peau tendue reluic comme
celle d'une grenade verte. On ne saurait dire qu'il sourit :
quand il s'égaie, sa chair creve comme un fruir trop plein
et laisse ,·oir, tour blancs encare, les pépins des dents.
Cependant malgré sa jeunesse, je pense que Moussa
Boury est plus grand orade que moi, que son capitaine
et que tous les miens sur les q uestions sentimentales, car} a
propos des chagrins de creur, sa gravité deviene farouche.

�32 6
-

LA N'OOVELLE RE\'OE FRAN~AISE.

Qucls éleves as-tu vus au camp, avant d'arriver ici?

lui ai-je demandé tout d'abord.
- J'ai vu tous.
- Que t'a dit Amadou Saar ?
- Lui va arriver ce soir a l'école.
- Et Yatma? et Fódé? et Mahava M'Ba?
- Tous, tous ils va venir.
- Et InahiJé, áendra+il aussi ?
- Non, Jui y a fatigué trop pour venir.
- Fatigué ? a Ja section hors rang ? Non Moussa
lnahilé n'est pas fatigué. lnahilé est faché contr: moi c'es;
bien triste.
'
.,. M_oussa ne :épon~ rieo, il baisse la tete. Maís, tandis que
J msinue ensmte qu Inahilé a sans doute trouvé, pour remplacer mon école, la bonne volont~ d'un camarable blanc
les traits de Moussa se tendent si fort que je crains qu'il;
n'expulsent I'reil qui devient saillant. Perfidement j'ajoute
encore:
de la peine de ne plus le voir ici, pres de nous,
ma1~ s1 tu peux m'apprendre qu'il a trouvé quelqu'un pour
cornger ses devoirs la-bas, j'en serai bien heui:eusc pour
lui, quand meme.
Moussa se redresse a ce vreu, comme si je l'avais insulté
lu_i-m~me. :oute son áme pousse hors de sa gorgc des
negat1ons v10lentes qui me giflent séverement.
- Non I lui Inahilé il a pas faire école, daos le camp,
la-bas ! luí y a pas demandé jamais n'autre personne pour
faire prendre tire comme vous ici !
Cependant, Ie capitaine Vié a été intrigué par ma conversation des jours précédents concernant ma classe et, comme
il a r~ncontré lnahilé dans le camp il lui a demandé :
- Pourquoi toi y a plus aller l'école avec camarades ?
Y a pas bon l'école ?
- Si, mon capitaine.
- Quand l'école y a bon, faut pas manquer l'école, faut
re,enir ce soir.
1

-:-- Tªi

INAH!Lt IBATAN, TllAILLEUR DAHOMEEN

Et Inahilé est re,¡enu le soir, parce qu' il ne pou..vai t
expliquer son empéchement a son capitaioe et parce que
sans doute aussi, il lui semblait fatal qu'il revint.
A travers les arbres je l'ai ra arriver a une allure rapide,
mais il n'a pas jeté son coup d'reil habitnel et familier par
la fenetre ouverte du rez-de-chaussée, en passa~. 11 a atteint
la porte saos détourner la tete, il est entré sans sourire et
sans tendre la main. Deux éleves sont déja au travail daos
la sall.e. Á cóté d'eux, il se présente a mon accueil avec
discrétion. Il est tres beau, ainsi, debout, silencieux, son
long corps engainé dans la raideur de sa capote neuve, d'un
bleu vif.
Je ue le laisse pas longtemps incertain.
- Alors, lui dis-je, tu étais f:iché contre moi ?
- J'étais jarnais faché avec vous, Madame ; c'est vous
qui étiez fachée avec moi.
Je me mets a rire.
- Mais puisque Je t'ai dit que non, vieux fou !
- Peut-etre c'est vrai que je suis fou, mais moi j'ai toujours pensé comme ~a.
- Enfin, je suis contente de te revoir !
Je lui ai pris la main trois fois en signe de réconciliation
et il s'est preté a ce rite avec sa tranquille douceur habituelle. Je ne sens, dans le retour de sa pression, aucun
exces qui trahisse de l'assurance, aucune iodécision non
plus qui témoigne d'une contraintc. La dél_icatesse de son
tact, la noblesse de ses mouvements m'étonnent.
En bate, tres impressionnée, je me mets a chercher
parmi les exercices au programme du jour, cdui dont
l'agrémem conviendra le mieux: aux heureuses circonstances. Mais Inahilé a ouvert son cahier et réi~ere plusieurs fois le souhait de finir le verbe &lt;&lt; vouloir » laissé,
huit jours auparavant, en panne. ]'admire l'insistaot désir
de reprendre, le jour du retour, la tache que la brouílle
avait sectionnée. Je me plais a voir la précision tranquillc
avec laquelle lnahilé, des que je l'ai permis, recoud de sa

�)~28

LA NOUVELLE REYUE FRAN~!,l~E

plume adroite la minute actuelle aux jours intacts de notrl!
amitié.

Quaud il a fini, il rit et je ris aussi, de la memt surprise sans doute, de voir qu'apres une si épaisse nuit le
grand jour nous éclaire aussi subitemeot aux yeux !'un de
l'autre.
LUCIE COUSTUIUER

REFLEXIONS SUR
LA LITTeRA TURE

LE VOY AGE INTÉRIEUR
Je crois bien que le genre du voyage intérieur ou, si l'on ,eut,
de la psychologie décorative, fut une des inventions du symbofüme. Invention relative, puisque la carte du Tendre peut rentrer sous cctte rubrique, et, surtout, que le Roma,i de la Rose s'y
relie formellement. Le symbolisme se trouvait U dans son
domainc : visions et voyages terrestres symbolisaient visions et
,·oyages de l':\me ; le passage a travcrs la naturc ~tait un
passage a travers la « for~t de symboles », et les regards que
nous fixions sur elle étaient au moins aussi familiers que ceux
dont elle nous observait.
Le royage d' Urieu d' André Gide, sui,i, a quelques mois de
distance, de Co11ro1me de Clarti de Camille Mauclair, furent, en
prose, deux reuvres typiques, deux illustrations précises de ce
symbolisme. Mais la poésie surtout vécut en partie sur lui. Les
premiers poemes de M. de Régnier, la Ch,·t:attchée d'Yeldir de
Vielé-Griffin, la plupart des écrits des poetes mineurs semblent
hantés par ce theme. On y rattacherait d'ailleurs, a,·ec des
résen·es, telles ceuvres des peres de l'école comme les lllumi11atio11s de Rimbaud, la Prose po11r des Essei11tes et le Né11upbnr
Bla11c de ~fallarmé.
Des réserves dont il n'est pas difficile de voir le seos. Toute
cette production se distribuera entre deux limites, dont !'une
sera l'allégorie pure et l'autre ce que j'appcllerai, faute d'un
meilleur terme, le symbole pur. Le Roman de la Rose et
surtout la carte du Tendre sont des allégories pures, puisque
les p:1ys et lt!s personnages y portent les noms m!mcs des sen-

�-

330

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

timents qu'ils représentent. Le sens allégorique répond aux
incidents du voyage et aux lieux traversés, exactement et trait
pour trait, comme la ligne de lamer a celle de ses rivages. Mais,
dans le voyage symboliste, l'allégorie reste a l'état de tendance
et de direction, ne passe pas a une réalité matérielle. Le symbole n'est pas un décalque, mais une substance poétique qui
vit aussi par elle-méme, avec spontanéité et gratuité.
Et surtout le voyage symboliste comporte un sujet déterminé,
toujours le méme; il rappellerait le Pélerin de Bunyan plutót
que le Roman de la Rose ou le Tendre: c'est un voyage du poete
al'intérieur de lui-méme. Le symbolisme s'est développé a
l'ombre du mythe de Narci.sse', que des- accointances avec le
Parnasse lui faisaient appeler parfois Narkissos. Le Voyage
d'Uri1m tenai.t par bien. des cótés au Traiti de. Nardsse, eo garda.it l'íllustration, le décor. Rémy de Gourmont ne se troropaít
pas lorsqu'il voyait dans l'idéalisme la philosophie propre de
· la littérature symboliste~ comme le scientisme avait été la philosophie de la littératme naturalisre, comme le bergsonisme est,
selon M. Benda, la philosophie de la littérature belphégoriste.
Mais ce voyage intérieur qui, dan.s les dernieres années du
XIX~ siecle, fournit leurs themes principaux aux. poetes et aux
prosateurs symbolistes, nous en voyons a présent les parties
artificielles. Quand parut Couromie de Clarté,. M. Mreterlinck:
écrivit dans le M.it:cure, tres $Ínceremeot sans doute, que cela
lui paraissait un des plus beaux hvres qui eussen.t jamais été
écrits. Si quelqu'un e,c disait autant aujourd'hui, M. Mauclair y
verrait probal&gt;lement une ma-uvaise plaisanterie. Parcillement
le Voyage d'Urnn~ qui émerveilla autrefois tant de jeunes gens,
est aujourd'hui le moins ludes ouVIages d.'Aodré Gide, le plus
indifffrent au gro:; de ses kc.teurs. Il occ¡¡pe dans son ceuvre
cette place en porte-a-faux que tieot l'Ennemi des Lois daru
l'reuvre de M. Barres. 11 intéresse d'aiUeurs d'autant plus l'his.
torien, a qui il piah de voir seulement dans une reuvre sa
fouction dans une suite littéraire on s.on róle dans le développement d'un écrivain. De ce point de vue il forme entre André
Walter, Paludes, Ies N(}ttmiu1·es, le deuxieme de quatre degrés
qui se suivent tres régulierement.
Mais, du point de yue de l'art, Ccuro1me de Clarté et le
Voyag, d'Urien nous paraissent aujourd'hui des mondes morts
0

REFLEX!Ol,S SUR LA LITTERATURE

3F

comme la lune. Le premier ne rayonne que de clarté froide, et
le second est un voyage dans un univers a deux dimensions qui
non seulement n'est pas le notre, mais n'es.t pas celui de l'auteur, car l'auteur l'a abstrait de lui par une coupe artifi.cielle,
par une démarche de son intelligence. Ce sont la les témoignages d'une période littéraire, les signes d'un ai:t qui fut intellectualisé l'exces, et auqael les acteurs, .qui sava~ent fort bien
cela, s'eropresserent tous deux de tourner le dos. Bien qu'i:ls
fussent alors tres jeunes l'un et l'autre, ils paraisscnt avoir écrit
ces voyages pour liquider un passé plutot que pour exprimer
leur présent ou pour s'orienter vers. un avenir. Ajoutez que
c'était pour des débutants, bantés par Flaubert et par le métier
parnassien, de magnifiques exercices de style.
Je rattachais, tres largement d'ailleurs, ces voyages symbolistes a. tels paemes mallarméens et aux Illmnitiations. Mais
notons d'abotd que s'ils ont subi l'influence de MaUarmé ils
n'ont pas subí celle de Rimbaud. Couronne de Clarté etle Voyage
áUrim sont des ceuvres de logique liée, de suite oratoire, comportant tous les développements, les tours de pensée et de
styie qu'on trouve dans la rhétorique transmise par Flaubert.
Ils se placent sur un registre taut a fait diffé!ent de l'art direct,
discontinu, purifié de ciment c:.ommuu et de liant ínteHectuel,
tel que le révelent les Illuminations, la Pros.e pour des Esseintes
ou le Nbmpbar Bla~. Et remarquons enfin qu'autant ces
reuvres du symbolisme de 1893 ou 1894 out cessé d'exercer uneaction littéraire et. meme d'eue conoues, autant les formules de
Rimbaud et el.e Mallarmé nous pani.ssent e.n plein courant de
la littératurc actuelle et en pleine infiuence sur elle.
Du point de vue qui nous occupe, celui du voyage intérieur,
la différence est grande. Dans le premier cas il s'agit d'un
voyage dans un monde d'idées, de ce qu'on appelait en ce
temps-la 1,me idéologie. Mot aussi consubstantiel a la littéiature
de cette époque que les mots de « méditation :, ou d' 1J: élévation &gt;&gt; a la pot'.:sie romantiqne. Les trois livres du Culte du Moi
sont appelé~ par M. &amp;rres « trois idéologies ll. Les symbo!istes
se proposaient "Volantiers d'écrire des (fidéologies passiannées »,
ou den ne manquait plus que la passion. Au contraire les fragments de Rimbaud et de Mallarmé que nous opposons ic.i a.ux
amples idéologies- symbolistes nous frappent en ceci qu'ils

a

�332

LA NOUVELLE REVUE i'RA1'1~AISE

essaient de présenter au lecteur non pas un extrait idéologique,
obtenu par celui dont la chair est triste et qui a lu tous les
livres, mais un monde iotérieur ~omplet, un monde vivant,
siogulier, individuel ; ils ne se servent pas de la géographie
pour fi.gurer artificiellement un pays nouveau, mais sont euxmémes un pays nouveau, avec sa lumiere propre, sa végétation
particuliere, son humanité indigene, son langage. Un poete est
un monde, non au seos quantitatif, mais au seos qualitatif.
Pour nous faire voyager dans ce monde, il faut nous l'ouvrir
avec ses trois dimensions. Les Il/uminations et le Nénuphar
Blanc poussent a l'hyperbole (Hyperbole! de ma mémoire ... ) cette
création du pays, de la nature qu'est le poete, et ou nous
voyageons. La carte du Tendre et la Prose pour des Esséntes
(je renvoie au commentaire que j'-en ai donné dans mon Mallarmé) constituent les deux extremes absolus d'un genre.

*

* *
Je m'efforce ici de remonter moi-méme un courant de mon
mon.de intérieur et de moo passé pour m'expliquer la joie ou
ni'a plongé Suzanne et le Pacifique, de M. Jean Giraudoux.
J'en dirais bien volont1ers ce que M. Mreterlinck disait, vers
1894, de Couronne de Clarté. Et comme M. Mreterlinck exagérait de bonne foi, il se peut bien aussi que j'exagere de bonpe
foi. On verra dans dix ans ce qui restera de cet enthousiasme.
Mais enfin, pour moi, la beauté des Illuminations et du Nénuphar
Blanc n'a pas bougé, et comme le livre de M. Giraudoux me
parah se relier a cette veine, participer a cette oature, comrne,
au contraire des lllumiuations, il n'est pas un livre isolé, un
aérolithe étrange, mais se relie a toute la Jittérature de la génération montante (qui n'est d'ailleurs pas lamienne et quejevois
d'un autre rivage) il y a bien des possibilités pour qu'il fasse
une·fortune durable.
Suz_a1ine vient a sa place et en son temps dans l'reuvre de
M. Giraudoux qui parait maintenant dessiner une perspective
aussi v:ivante et aussi intéressante que la premiere partie de celle
de Barres ou de Gide. Daos l'Ecole des Indi"fférents, et dans
Simon le Pathétique, M. Giraudoux détachait des parties de luiméme, leur donnait une liberté dont elles se grisaient comme

11.ÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

d'uu Vouvray doré, les laissait ou les faisait jouer sous ses yeux
daos le miroir d'un monde plus vrai
Le divin Mahomet enfourchait tour a tour
S011 m11/et Daidol et so11 á11e Yafour,
Car le sage lui-méme a selon l'occunmce
Son jour d'entétunent et son jo1:1r d'igno1·a1ice.

Et d'autres jours encore, et l'artiste bien davantage. Ces jours-

Ja M. Giraudoux écrit Datdol l'Entété ou Yafour l'lgnoraat,
Manoel le Paresseux ou Simon le Patbétique. Puis ce fut la
guerre, le moment ou on sortait de soi de maniere plus originale et plus difficíle qu'au temps de Du Sang, de la Volupté et de
ld Mor! ou des Nourrifures Terrestres. Le bleu horizon teignit
ces ce sorties » a des couleurs que le$ littérateurs de r894 igooraient . Et Lectures pour une Ombre, Amica America, AdorableClio
ont cette originalité de nous paraitre habillées de bien et vivantes dans le bleu. Une originalité que nous croyons d'abord bien
excentrique, et daos laquelle ensuite nous nous reconnaissons
nous-memes et cinq millions d'hommes. C'est le privilege d'un
grand écrivain. « Je suis, dit Suzanne, la seule personne qui
rnit le soleil en réve. » M. Giraudoux est le seul homme qui
ait vu la guerre en bleu, c'est-a-dire comme elle était. Les Fran9ais, peuple logique, ne veulent pas savoir que la couleur du
drap militaire a été changée. Ils voieot toujours cette guerre
culottée de rouge. Comme a la lueur d'une étoile lointaine, il
faut des années au rayon bleu pour atteindre le monde sublunaire. Comme daos une étendue cartésienne M. Giraudoux l'a
ameué instantanément a nous .
Sous ses prénoms aépithetes, i1 s'était dit lui-meme. Dans ses
livres de guerre il était sorti de lui, sorti aussi de la guerre par
chacune de ses phrases, qui, en tournant le dos a la guerre,
devenaient _pour nous le type de la littérature de guerre; ainsi,
de ceux qui disputaient aqui verrait le premier le soleil levant,
le gagnant fut celui qui regarda vers le couchant et apen;:ut les,
montagnes occidentales touchées par les premiers rayons.
Suzanue et le Pacifique est un ~oyage comme Amica America,
mais un voyage daos le monde intérieur.. Voyage qui rappellela Prose pour des Esseintes beaucoup plus que le Voyage d'Urien.

�334

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

L'ile de Suzanne n'a rien d'allégorique. Elle est, comme la nature,
une vraie nature.
Quand le livre parut débité en tranches minces dans la Revue
de Paris, comme d'Otrante a Cadix, les lecteurs partís trente au
premier numéro se trouverent a peine dix au dernier. Moiméme j'abandonnai a la premiere étape. Je me rendis compte
que cela ne supportait guere la division. Le contraire exactement de ces romans de M. Paul Bourget, dont les six parties se
moulent exactement sur les disposirions et fattente du lecteur
de la Revue des Deux Mondes, comme le melon que la nature,
selon Bernardin, a divisé en tranches pour nous inciter a le
manger en famille. Suzanne n'est pas un melon. C'est une
pomme : et je pense aux raisonnements insidieux par lesquels
les instituteurs persuadent aux petits enfants que la terre ou une
pomme cela se comporte de la méme fac;:on. Comme Jupiter
visita Léda sous la forme d'un cygne, la Terre n'apparait-ellepas
a Newton sous la figure d'une pomme ? (a Eve aussi). Suzanne,
ile de Suzanne, pomme rose et blonde,
Qu'as-tu •vu dans ton exil ?
Disait ti Spencer sa femme,
A Rome, ti Vienne, a Pergame,
A Calcutta ? Rim l ... fit-il ...
Veux-t1i découvrir le monde
Fernu les yeux, Rosemonde.

Puisque c'est son univers que M. Giraudoux a voulu rnettre
au jour dans cette belle bulle ronde, pourquoi ce changement
de sexe? Pourquoi Suzanne au lieu d'Urien ou de Simon ?
C'est que la création poétique ressemble a l'autre, et que celui
qui crée imite Dieu. M. Giraudoux a détaché de Simon - ou de
lui-méme - une cóte. Le monde que nous créons, ou le monde
qui se crée de nous, c'est une femme, c'est' de la nature féminine, c'est de la féminité inemployée, que sais-je ? Pour
M. Giraudoux, dont la littérature est tres jeune, ce serait fort
bien une jeune filie. La jeune filie est partout présente vaguement dans son reuvre, comrne une eau invisible et divisée dans
un pays de verdure, cornme le jeune homme dans l'reuvre de
.M. Abel Hermant. 11 était naturel qu'il trempat, pour le rendre
plus frais, son monde intérieur dans une sensibilité de jeune

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRA TURE

335

fille. non d'une couventine, mais d'une lycéenne. (Avez-vous
rem~rqué que depuis vingt ans la lycéenne a évincé &lt;le la littérature la couventine, alors que l'adolescent des romans est resté
le pensionnaire des établissements religieux ?) Suzanne est une
sreur de Claudine. Mais les aventures de Clandine ne la menent
qu'a Paris, tandís que Suzanne gagne le voyage autour du
monde offert par le Sydney Duily la prcmiere de son concours
la meilleure maxime sur l'ennui, et au cours de ce voyage
est jetée sur une qe déserte, ou plutót dans une ile individuelle,
faite asa mesure, qui n'est peuplée que par elle, mais est toute
peuplée d'elle.
M. Giraudoux a une vision originale des choses et surtout
des rapports entre les choses. Et comme les choses ne sont qu~
dans leurs rapports réciproques, cela revient au méme. Quand
on entre chez lui, il faut faire comme un wagon du SudExpress qui en arrivant en Espagne doit modifier l'écartement de ses roues. Il faut s'adapter a de nouvelles images. Ríen
d'ailleurs de plus agréable et de plus facile. Suz_anne remet tout
cela au point en transportant ce monde dans une ile, en symbolisant sur une figure de jeune fille l'imagination de M. Giraudom:. Il y a dans cette ile le rocber Claudel et le rocher Rímbaud. Aujourd'hui l'ile Giraudoux nous semble un mande
bizarre. Mais n'oublions pas que ce genre d'image géographique
fut appliqué pour la premiere fois par Sainte-Beuve a Baudelaire dont l'&lt;l!uvre était pour lui un Kamchatka littéraire.
Aujourd'hui ce Kamcbatka est devenu pour nous un Bough·al.
Dans cinquante ans on ira peut-étre a l'ile Giraudoux comme a
la Grande-Jatte.
On s'étonne parfois de voir M. Giraudoux voir et sentir
ainsi ; on se demande comment il peut étre Persan, - je veux
dire de l'ile Suzanne. 11 doit, luí, trouver bien singulier un
monde ou tout le monde n'en est pas, ou plutót un monde ou
chacun n'a pas son íle. Ce livre qui a paru si bizarre a
tant de lecteurs de la Revuede Paris, j'imagine une humanité ou
il représenterait le seul mode de littérature possible. Dans ce
monde, faire de la littérature, écrire, ce serait mettre au jour
son ile, dire son ile, la dire insulairement, avec les créations qui
lui sont propres, ses epyornix, ses moas, ses ornithorynques. Mais je n'ai pas d'ile. - Alors n'écrivez ¡y.is. Dans ce monde

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

\

évidemment il n'y aurait pas de littérature classique, et le mot
de classicisme serait inintelligible. Certes il n'est pas le nótre.
Littérairement comme géographiquement, notre tei:re est faite
d'un mélange et d'un équilibre de culture insulaire et de culture
continentale. Mais la Prose des Esseintes ou Suzanne nous fait
rever une hyperbole, une pureté d'ile, état rare, précaire et
charmant qui prend fin par le retour de la regle, la rentrée au
bercail. Le roman se termine sur l'entrée du contróleur des
poids et mesures ...
Un contróleur qui opérerait sur un registre plus délicat de
poids, et qui incorporerait l'Ue Suzanne a. des mesures plus
subtiles, ne serait pas embarrassé pour lui trouver d'autres
antécédents, et la rattacher un archipel, un systeme insulaire. Je crois que le monde d'images ou vit M. Giraudoux
dérouterait moins un Anglaís qu'un Fran~ais. Elles rappellent
la préciosité du xvre siecle et particulierement les dialogues des
comédies shakespearíennes. Or comment Shakespeare, avant
de se retirer Stratford, a-t-il terminé et résumé son reuvre?
Il a voulu que sa derniere comédie, la Tempéte, fftt l'ile Shakespeare. Il s'est représenté en Prospero, créant et organisant
autour de lui un monde a lui, un monde qui fut lui, ou le
génie Ariel fut tout simplement son génie. La poésie de Víctor
Hugo apres 1851 s'explique comme un effort pour créer l'ile
Hugo,

a

a

a

(Mais le Pére est ld-bas dam l'íle !)

effort d'ailleurs mal réussi parce que le poete empétré dans une
trop abondantc tradition copie de trop pres une autre ile, qui
est Patmos. Chateaubriand, apres avoir cherché son ile toute sa
vie, !'a trouvée une fois mort, au Grand-Bé. Et le parcours continental de Napoléon est peu de cbose a cóté de la perfection
plastique des deux iles qui ne vivent que de lui et par luí, celle
de sa naissance et celle de sa mort. II y a peut-étre un dialogue
possible entre le contróleur des poids et mesures ( dont
le critique fait lourdement le personnage) et la charmante
Suzanne.
ALBÉRT THIBAUDET

P. S. - Comme la plupart des lecteurs de la N. R. F. sont
des Iecteurs du Temps, je les avertis qu'ils ne me croient pas,

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

337

sur la foi d'un article de leur journal, passé a la réaction et a la
congrégation, au tróne et a l'autel. II m ·est arrivé d'écrire que
les quelques c-oups de baton re~us, un jour de sa jeunesse, par
Voltaire, faisaient bien dans le paysage littéraire qu'est son existence. M. Souday en a conclu que j'approuvais les coups de
baton donnés par les grands et petits seigneurs aux gens de
lettres et aux « confreres que je n'aime pas », ce qui ne pouvait
étre que le fait d'un « homme bien pensant ». De ce que
Sainte-Hélene fait bien dans la vie de Napoléon, s'ensuit-il que
nous approuvions Hudson Lowe ? Les critiques qui admirent
le plus Voltaire sont unanimes a mésestimer son caractcre, et
s'il ne mérita pas les coups de Rohan, qui agit dans cette affaire
avec la plus dégradante lacheté, il lui resta une longue vie pour
en mériter un peu d'autrcs, qui heureusement lui furent épargnés.
Aucun bomme ne fut moins a plaindre que Napoléon d'avoir
été a son tour une victime de la guerre. Et de tous les bommes
de lettres aucun n'eut moins lieu que M. de Voltaire de se
poser en victime de son temps. Quand M. Souday nous &lt;lit que
la destinée du pauvre Arouet eut suffi alégitimer la Révolution,
qu'il vécut et écrivit sous un despotisme pire que celui du
Saint-Office, nous avons le droit de sourire de cette littéramre
électorale. Voltaire uous est un admirable modele dans l'art
d'écrire et méme de penser, mais je persiste a croire qu'il n'est
pas pour les gens de lettres d'un bon exemple professionnel et
moral. « On peut apprendre quelque chose d'un scélérat »,
disait Frédéric 11 pour s'excuser de l'avoir fait venir a Berlín. Je
n'irai pas jusque-la. Je m'en tiens aux opinions modérées et
motivées de Brunetiere, de Faguet, de M. Lanson. Mais n'appartenant a aucun partí politique méme en matiere de politique,
aplus forte raison ne suis-je d'aucun partí politique en littérature. Le jour ou je changerai, je préviendrai ; je pense bien
d'ailleurs qu'aucun lecteur de la N. R. F. ne s'y est trompé.
A. T.

�!\OTES

NOTES
CRlTIQUE ET HISTOIRE UTTÉRAIRE
LA POÉSIE D'AUJOURD'HUI, un nouvel état d'intelligence, par Jean Epstein (Editions de la Si rene).
Y a-t-il jamais eu entre les poetes et leur public, un plu.s
large abime que celui qui, aujourd'hui, les sépare? Les bor-ds
en vont s'écartant. Et pourtant l'on pourrait prouver que cette
époque-ci eS't essentiellement poétique . La poésie eovahít le
roman et le tbéatre supérieurs ; les savaots et les philosophes
se trouvent, au profi.t des poetes, déboutés de lem:s conclusiom.
Voici que deviennent, ajuste titre, des armes essentielleroent
apollouiennes ce qu'on refusait jadis aux poetes : les calembours, les tics, les jeux d'écriture, les exercices mécaniques,
le hasard, - et non seulement celui-la né du freid arti.ficiel
de Mallanué - , l'idiotie, les preuves par l'absurde. Mais le
public qu'on précipite saos enseignement technique ou avertissement historique préalables dans de di:fficiles frénésies, se refuse
a faire l'effort nécessaire auquel le convoque le poete. Celui-ci
rebuté s'enfonce des lors dans µn hermétisme qu'il corrige par
des a-coups de réclame hargneuse ou par des credos comminatoires. C'est ici que devrait intervenir la critique. Jamais les
poetes n'en eurent plus besoin. J:imais elle ne leur fut i:µoins
fidele. Exception faite de trois ou quatre noms, parmi Jesq_uels
il y a d'ailleurs quelquefois plus de bonne volonté que de compréhension, la critique nie, rit, se dérobe.
Tout ceci pour expliquer que c'est dans un sentiment de
réelle sympathie qu'on ouvnit le livre si nécessaire de M. Epstein. Il faut malheureusement ajouter de suite qu'on n'y a guere
trouvé ce que l'oo y cberchait. Des le début le lecteur est rebuté
par des définitions de manuel telles que celles de la penséephrase, et de la pensée-association ; par des truismes, « la répéla suppression de la sensation
tition de l'excitation conduit

a

339

produite » (p. 35) ; « les émotioos sont involootaires »
(p. 31) ; « l'émotion sex.ue1le est une des bases de l'lnspiration artistique ii (p. 32), que le désir de faire reuvre de
vulgarisation ( ce -qui n'est pas d'aiileurs, semble-t-il, dans les
intentions de l'auteur) n'explique pas suffisamment. On force
son chemin a ttavers une tenninologie scientifique ínassimilée
et souvent inexacte. L'auteur croit évidemrnent que la crenesthésie ~t un phénomene pathologique (il y revient a plusieurs
reprises) alors que ce n'est que ce sentiment obscur de la vie
de nos organes qui est a la base de la notion du moi. L'usage
que M. Esptein faít du mot pressentiment est également inexact.
L'argumentation de l'auteur s'appuie sur une psychiatrie
périmée comme celle d'Ebbinghaus ; sur des philosophes
d'avant-hier comme Ribot ; sur des vulgarisateurs comme
Gourmont ; sur des ouvrages d'arnateurisme comme ceux de
G. Le Bon. Par contre M. Epstein parle du subconscient
sans mentionner les travaux de l'école de Zurich, en en
réduisant le champ a un ensemble de phénomenes de la vie
végétative, alors que ce champ est infinimeot plus vaste, et
contient, avec notre passt'.: oublié, les instincts primordiaux,
nos reflexes ataviques, etc... Plus 1oin l'auteur affinne, non
saru arrogance, « qu'on ne peut plus se passer du déterminisme universel » oubliant Bergson (dont le nom qui a pourtant une certaine importance en matiere de poésie contemporaine n'apparait a au01n moment), encore que sa théorie du
développement de la pensée sur le plan unique paraisse bien
bergsonnienne. En passaot, nous apprenons que « l'étude -de
la logíque onirique n'a encore été réussie sérieusement par
personne » (p. I09 ), ce qui est bien singulier aptes les travaux
célebres de Freud, Yung, et Havelock Ellis.
Les pages que M. Epstein consacre a la 1ittérature moderne
(refus de la logique, impulsívité, les métaphores, etc ... ) sont
meilleures. « La métaphore, dit-il, a toujours ,été la moitié de
la poésie ; rnais jamais, sinon par Mallarmé, elle n'a encore
été employée en qu-aotillés aussi industrielles ,&gt;. 11 cite de bons
a.meurs. Mais .dans un livre sur la poésie moderne, il est insuffüant de consacrer deux pages aux problemes de la rime, et
douze ligues au rythme.
Seront lus utilement deux essais sur la poésie des aliénés et

�. LA NOUYELLE REVUE FRA:N&lt;;:AJSE

340

sur le cinéma dans leurs rapports a.-ec la poésie (rappelons en
passant l'auteur que l'admirable mot « movies » est de l'argot
áméricain et non anglais ).
M. Epstein termine en expliquant la poésie moderne par
l'état de fatigue. Ne l'expliquait-il pas plus haut par la recherche
du nouveau qui est bien, quoi qu'il en dise, le contraire de
l'état de fatigue? Et si des poetes fatigués s'adressent a« une
aristocratie névropathique » comment obtiendront-ils d'elle
l'effort nécessaire pour étre compris ? Sans vouloir offenser
personne, on pense parfois en tournant ces pages qu'elles
ont été écrites par un Max Nordau sympathique la dégénérescence . Nous arrivons ainsi
la fin du livre de M. Epstein
sans avoir trouvé le traité de la poésie des dix dernieres années
qu'un public fran&lt;;ais et étranger continnera d'attendre.

a

a

*

a

PAUL MORAND

•
i:

NOTES

ses conclusions. Que le nihilisme de Barres ait été de qualité
médiocre puisqu'il n'a pu y conformer sa vie, c'est l'évidence.
Cela ne concerne que lui et ne nous a jamaís désillusionnés.
Nous goütames chez Maurrice Barres une curieuse méthode
jésuite appliquée a la négation, sans plus ; po{!r un systeme
philosophique, ce ne fut jamais lui que nous nous adressames,
mais aux Russes et l'Extreme-Orient. Que Barres soit revenu
a l'action ne porte aucun préjudice au nihilisme en soi, qui
continue d'etre le plus puissant tonique et la forme la plus
élevée de l'élan vital. Les jeunes accusateurs qui veulent
sympathiquement reprendre l'expérience et la continuer jusqu'au bout peuvent aller de l'avant sans s'arréter a condamner. « Barres n'a jarnais été un homme libre,,, disent-ils .
C'est bien possible, mais nous serions tentés de condure avec la
défense: &lt;&lt; ce n'est pas sa faute ». A leur tour, d'essayer leurs
forces et de tacher de passer « de la certitude au doute et
du doute la négation, sans y perdre toute valeur morale » '•
Pour revenir Jean Cocteau, qui, notre regret, s'est imposé
de faire court, on lira avec grand amusement ces buit minutes
chez M. Barres. Ce qui cboquait les Dadas, c'est la double
personnalité de Barres. Ce qui agace Jeao Cocteau, c'est le
jardin de Bérénice. 11 en résulte d'heureu~es formules : « le
voyage
Sparte est un voyage d'amour_ trois. Mais de la
Grece ou de la Lorraine qui porte la cbandelle? » ; de justes
remarques : « Barres parle beaucoup d'ausculter, de consulter,
la
de méditer... mais cela finit toujours par une réverie
porte .. ... » ; une exacte topographie : « cet esthétisme ... cette
gauche de droite que Barres exploita toujours ... » ; d'excellentes notations psychologiques : « la profonde mélancolie de
Barres de n'etre pas poete ... &gt;&gt;. Enfin ce jugement rigoureux :
« Barres s'arrange ... on ne s'arra11ge pas », par lequel Jean
Cocteau et les Dadas ( que je m'excuse de réunir ici) terminent
leur réquisitoíre .
l'AUL MORAND

a

a

AU SUJET DE MAURICE BARRES.
Pourquoi tout a coup M. Maurice Barres? Pour rien. Cependant, quelques semaines de d istance, une Vie de Maurice
Bar1·es, d'Albert Thibaudet, un Billet a Angele, une Mise en acwsation de Maurice Barres des Dadas, et deux Visites a Maurice
Barres, par quoi s'ouvre un cbarmant album de souvenirs de
Jean Cocteau. Certes ce dernier opuscule date de 1917 et c'est
par pur hasard que les Dadas ont choisi Barres parmi d'autres
pour le juger. Mais i1 n'en .reste pas moins vrai qu'on vient
d'évoquer encore le proces que les générations qui ont aujourd'hui moins de trente cinq ans n'ont cessé de faire l'auteur des
Déracinés. Pour notre part, nous ne trouvons dans tout ceci aucun
fait nouveau et nous estimons qu'il n'y a pas lieu a révision .
Daos les discours faits
la Salle des Sociétés Savantes,
nous relevons d'anciens reproches : théories confuses basées
sur des postulats1 duperie de l'action comme remede au nihilisme, critique de l'analyse considérée comme une fin, enthousiasmes frigides. La seule et grave accusation qu'il y ait lieu
de retenir contre Maurice Barres c'est « d'avoir renoncé ce qu'il
y avait d'unique en lui &gt;&gt; . Dans facte d'accusation, un orateur
prit texte de la seconde partie de l'reuvre et de la vie de
Barres pour nier la premiere. Nous ne le suivrons pas dans

a

a

a

a

a

a

a

a

a

a

; . On pourrait d'ailleurs, sans sophisme, démontrer que dans la
deuxieme partie de son ceuvre Maurice Barres contioue a ttre destructif. Qu'oo songe ou le stérile culte des morts a mené la Chine.
A quelle catastrophe ne conduirait pas un natiooalisme tel que le
veut l' auteur ?

.

* *

�34 2

L\ NOUVELLE REVOE FRAN(:AISE

NOTES SUR MÉR~MEE, par Charles Du Bos (Cres).
Cet essai tres fouillé et tres ajgu avait été fort remarqué lorsqu'il :ivait paru dans une revue. M. Du Bos s'est efforcé de
pén~trer au foyer m~me de Ja conscience et de l'intelligence de
Mé_nmée, dont la place demeure encore assez discutée. La pos~nté le rangera-t-elle, comme parait l'y inviter M. Du Bos, a
coté de Stendbal ? En tout cas Stendhal et lm ne sauraient se
~uire. 11s se mettent en valeur l'un par l'autre. 11s apparaitront,
a des rangs probablement différents, comme deux especes d'un
genre, dépmé par le courant et la tradition du xvm• siecle. La
qu~st_ion du style de ;\férimée serait
discuter. L'autC'ur qui
écnv1t la préface des No1rvelles Le/tres a une Incom111e, Blaze de
Bury, dit c¡ue la grande différence entre Stendhal et Mérimée
est que le prernier n'a pas de style tandis que le_second en a un.
•
ro1t-1·1 ~• Qu1on vous hse
au hasard une derni-page de Stendhal
et v?us reconnaitrez l'autenr. Reconnaitriez-vous une page de
Mérnnée ? Ce n'est pas la, je le sais, une pierre de toucbe
absolue; mais. le probleme reste posé.

a

e ·

ALBERT THIRA.UDET

NOTES

343

Mad:ime Duclanx suppose bienveillamment que ]'admirable
a soixante-treize ank,
est plus ou moins su par creur par tous les écoliers fran&lt;;ais.
Lui enle,erons-nous une illusion si honorable pour l'Uoiversité
de France? La seule reuvre qui ait atteint ce genre de popularité
est les Pauv-res Gens, « picce a dire l) d'ou est sortie une redoutable postérité de Coppées et de Manuels. Les reuvres de Rugo
sont assez mal classées dans le sentiment public. Tout le monde
connait le médiocre Ruy Btas, mais il ne m'arrive jamais,
je dis jamais, de trouver quelqu'un qui ait lu le cbef-d'ceuvre
du tbéatre romantique que sont les Deux Trouvaillcs de Gallus et
qui sache seulement daos quel ouvrage on lesrencontre.
Madame Duclaux, qui a assisté aux funérailles de Victor
Hugo, fait de la cérémonie un joli tableau et y voit avec raison
l'apothéose exacte que le poete eut révée, ordonnée par le génie
méme de la pompe, de la popularité et de l'antithese. De-puis,
les opinions franc;:aises ont été tres mélée-s, les éreintements ont
succédé al'apothéose. Un livre comme celui-ci fait une élégante
et raisonnable mise au point.

Cimetiere d'E,ylau, écrit par Victor Hugo

ALBERT THJBAUDET

*

VICTOR HUGO, par Mary Duclaux (London, Constable).
Madame Mary Duclaux, outre plusieurs essais, nous avait
donné en fran~s une étude charmante sur Froissart. C'est en
anglais qu'elle a écrit son Victor Hugo dans la col1ection des
Makers of /he 1tineteenth century. La hiographie, copieuse et pittoresque, y est plus développée que la critique littéraire. Peutétre souhaiterait-on que l'auteur se fút tenue en garde contre
~es ~uissances d'illu~ion qui débordaient de Hugo, s'imposaient
ª, lu1 _et autour de lm, et q_ue, sans tomber daos les mesquineries
d anuchambre, e.lle eut davantage corrigé le témoianarre des
é_crits autobio?rapbiques du poete et de sa femm~ p:r les
livres de M. Biré. Mais apres tout il ne faut pas nous plaindre
que le _grand poete ne soit pas présenté au. public anglais par
le p_etit. bo~t ~e la lorg?ette. Si Hugo avait des petitesses de
déta'.I, Il • n éta1_t, daos 1 ensemble, pas plus mesquin qu'un
Lou1s XIV et 11 a rayonné comme lui puissamment érroi:s.
' o
tement, seremement.

* *

ÉCRIVAINS FRANl'.;:AIS EN HOLLANDE, par Gustave Cohen (Cbampion).
Le livre de M. Cohen n'est saos doute que la premiere partie
d'un travail sur le róle de la Hollande dans la littérature fran&lt;;aise du xvue siecle. Sí la France et la cnlture frarn;:aise sont
des moyens termes entre le Nord et le Midi, il est curieux de
voir qu'a l'époque ou, par l'Espagne et l'Italie, les influences
méridionales pénetrent si largement chez nous, la petite Rollande les équilibre, daos le Nord, apeu pres seule, tient pendant une cinquantaine d'années la place d'une Allemagne et
d'une Angleterre. Quand arrive la vague d'influence angJaise,
le róle de la Hollande est a peu pres fini pour nous, et l'histoire
littéraire s'encadre a peu pres daos les mémes dates que l'histoire politique. Mais ce role reste chez nous en grande partie a
étudier. Le volume de M. Cohen traite de la premiere partie
du xvuc siecle, ou le courant franco-hollandais est presque aussi
pittoresque, sinon aussi dense que le courant franco-espagnol
0

�344

LA NOUVEtLE REVUE FRAN(.AfSE

au temps de Brantóme. On y trouve deux monographies
savoureuses de Jean de Schelandre et de Descartes. Il faut aussi
remercier M. Cohen de sa riche iconographie cartésienne, plus
complete que celle du Hvre de M. Adam. Ce livre plein de
renseignements figurera dans toutes les bibliotheques ou le
xvne siecle est honoré.
ALBERT TI-!IBAUDET

***

IDSTOIRE DE FRANCE CONTEMPORAINE. TOME
III : LE CONSULAT ET L'EMPIRE. - TOME 1V :
LA RESTAURATION. -TOME V: LA MONARCHIE
DE JUILLET (Hachette).
M. Parlset pour le troisieme volume, M. Charléty pour le
quatríeme et le cinquieme, continuent sur le méme modele,
avec une remarquable unité, la publication dirigée par M. Ernest Lavisse. Ce sont de bons e1emples de la littérature de
précis, du livre indispensable de bibliotheque, avec beaucoup
de faits et peu c!e jugements. La partie économique est tres
largement dé,·eloppée dans les trois volumes, mais il est difficile
de réagir avec plus de parti-pris que M. Pariset, historien de
l' Empire, contre l'histoire &lt;lite histoire-bataille. La conspiration
du général Malet tient plus du doubk de la place accordée ~ la
campague de Russie ! Si on maintient les mémes proportions darrs
Iedernier volume, celui de l'histoire actuelle, le boulangisme occupera plus de pages que la guerre de 1914. N'y a-t-il pas la quelque
exces? Je sais bien qu'une Histoire comrne celle-la c'est le Meunier, son ftls et J'a11e. S'il fallait contenter tout le ·monde ! Celle
de M. Pariset, qui d'ailleurs ne satisfait, n'aurait jamais fait se
hérisser d'enthousiasme le bonnet a poil qu'un poete connu
ALBERT Tf!IBAUDET
avait dans le creur.

345

NOTES

seurs de Nietzsche ne seraient plus ici de mise. M. Andlerse trouve
en plein daos le sujet qui lui permet de déployer ses qualités
d'érudit et de psychologue. Nietzsche y est suivi pas a pas;
moins dans sa vie matérielle que daos cette \'ie intellectuelle
qui est devenue de si bonne-heure le tout du philosophe, et
qui a eu, a un &lt;legré si intense, ses tragédies et ses orages.
L'atmosphere, la préparation, la rédaction de la Naissa11ce de la
Tragédie sont étudiés de fa~on a ne laisser aucun probleme dans
l'ombre, et a nous faire voir daos l'ampleur meme des guestions qui se posent a son sujet tout un fond qui l'idéalise et
l'élargit. Si le probleme de la tragédie grecque a hanté Nietzsche avec une si vivante intensité, c'est d'abord qu'il se sentait
destiné avivre tragiquement, que le probleme de la vie tragique
s'imposait puissamment a lui, et qu'avant de résoudre en philosophe la question de la tragédie de l'homme, il a d'abord
voulu résoudre en philologue le probleme de la tragédie grecque. Les deux problemes sont aspirés par le méme mouvement,
le meme orage, et n'en font en réalité qu'un : il était des lors
naturel que cette idée de la tragédie allat s'alimenter, s'éclairer~
se bruler au foyer wagnérien. Durant toute cette période,
Wagner et Nietzsche ne sauraient étre séparés. lis ont vécu sur
le meme plan. 11s se sont trouvés en face du sphinx de la tragédie, lui ont fait deux réponses différentes, !'un recréant la tragédie,
l'autre vivant la tragédie. Aussi n'est-il pas de biographie plus attirante que celle de Nietzsche, si vide d'éléments extérieurs, si
pleine intérieurement. Une esquisse rapide ne sutfisait pas. II y
fallait patience et longueur de temps, telles que M. Andler les a
mises en reuvre. Aucun philosophe n'aura été chez nous si roya-lement traité, aucun ne le méritait mieux..
ALBERT THIBAIJDET

*

* *

LA POÉSIE

LA JEUNESSE DE NIETZSCHE, JUSQU'A LA RUPTURE AVEC BA YREUTH, par Charles Andler (Éditiqns
Bossard).
Ce second volume du grand ouvrage de M. Andler est en
réalité le premier de la biographie de Nietzsche. Les réserves
qlle me paraissaient impliquer le plan et I'exécution des Précur-

JEAN PELLERIN.
On le savait tres malade, depuis plusieurs mois ; on espérait
pourtant, sachant qu'il était en.fin résolu a prendre tous les
soins et tout le repos nécessaires. La nouvelle de sa mort est

�LA ~OUYELLE R,EVUE FRANCAlSE

venue mettre fin aux illusions de ses amis et confirmer douloureusement les appréhensions de qudques-uns. Raoul Dufy qui
ne le connaissait pas et qui le vit pour la premiere fois le jour
qu'il des sin ale beau portrait frontispice de la Roma11ce du Rttmir,
avait été effrayé par la flamme dévorante qui brulait da.ns les
yeux du poete. Le dessin de Dufy a fü,é le visage de Jean Pellerin, dans les derniers mois de sa vie, émacié, osseux, tout
i:onsumé d'un feu intérieur, avec un inoubliable front bombé,
trop lourd pour les épaules chétives. Il mettait une coquetterie
dissimuler Ja sou:Ífrance, n'offrant ses amis qu'un soui-ire
mélancolique, un peu crispé, mais sans amertune. Impo.ssible
d'imaginer un étre plus mystérieux et plus simple ala fois, plus •
affable et plus courtois en toutes les circonstances de la víe. En
dépit des tounnents physiques qu'il endurait, il avait gardé cette
&lt;louceur gaie et cett~ franche bonté qui m'avaient tant séduit
lorsque Louis de Gonzague-Frick nous présenta !'un a l'autre,
aux Ecrifs Franrais. C'est apeine si J'infle:xion de sa voix se
nuan~ait de quelque ironie lorsqu'il faisait allusion aux besognes de plume auxquelles il était obligé de donner la plus
grande part d'une Yie qu'il aurait voulu consacrer ala poésie . I1
m'avait raconté le sujet de son prochain ro man, qui devait avoir
pour cadre ces montagnes de Savoie entre lesquelles il vient de
s'éteindre. 11 méditait d'autres ceuvres. Celle qu'jl laisse estassez
miuce, un recueil de pastiches, qui sont parmi les plus fins
qu'on ait fait_s et ou se remarque plus d'intelligence que de rosserie et plus de vraie sensibilité que de virtuosité facile ; des
nouvelles, un court récit quí fait pressentir le romancier qu'il
eut été, enfin et surtout la Romance dit Retour. Sacbant combien
fadmirais et combien j'aimais son talent de poete, Jean Pelleriu
m'avait dédié cette complainte délicieuse et comme d'autre part,
il avait consacré un petit album de vers de moi une nofe trop
élogieuse, j'avais cru devoir me priver du plaisir de présenter
son reuvre aux Jecteurs de cette revue. Pierre Mac Orlan s'est
acquitté de ce soin et, avec un sens exquis de la qualité poétique de ce petit chef-d'ceu,vre, il avait rapproché le nom de Jean
Pellerin de celui du malheureux et charmant Claude le Peti_t,
l'un des premiers poetes chez qui l'on vit !'esprit satirique le
céder ala fantaisie.
Pour moi je garderai précieusement les lettres- que Pellerin

a

a

a

347

NOTES

m'écrivit au sujet de ce poeme, en réponse aux remarques que
j'avais rédigées, sur sa ,demande, apres lecture de la premiere
version, et auxquelles il voulait bien attacher quelque prix. II
me savait gré surtout d'avoir discerné l'accent profond et
pitoyable de ses vers dont il lui était pénible d'entendre louer
u □ iquement la virtuosíté fantaisiste. 11 portait jusque dans le
calembour un gout et un sens de la mesure qu'il ne devait qu'a
lui, et non a la syntaxe. II savait parler des objets modernes avec ·
simplicité, du métro ou de la tour Eiffel posément et sans se
croire obligé d'entrer en transe :
SiLtnce, les demiéres ram~s
Impatientes aux nnéis
Vont porter les dernir.res dames
Au termitms de Champeri·et.

Non content de nommer un moteur ou d'éructer quelque
onomatopée futudste, il sait décrire, ex primer :
La crafotive soupape
Ele:ve tm 11mnnure lwi5J .

Ses sceu1-s cha11te11t a·vec ensemble,
Mais elle doute, appelle, tremble
Surttn cylindrc- walisé.

Et quelle délicieuse musique se leve d'entre ces syllabes agencées avec un art infini et discret:
C'était une nu'it de mYvembre
Que man amertume t'voquait
Le grand Jeu 111élait dans la chambre
Sa résine dpre d ton bouquet ...

Tout le poeme chatopnt et pailleté ménage, de proche en proche, comme de petits bosquets de verdure soru bre ou la romance
de.vient la voix mystérieuse des sources:
Tes chei•eux tordent u11e flamm1.1
Tes genoux 011vrmt mze Je111me.

Avec des jaiUissements de fraiche émotion.
, Pawunti, chaste

Sl1!1tl'

de l'homme.

�LA NOUVELLE REVGE FRMI\'..\ !SE

Et ceci encore, vision poignante du temps de la guerre :
]'ai plmre par les ,mits lipides
Et de cbaudes 111tits m'011t pleuré ...
Froides horre11rs q11e rie11 11'efface
La /erre écarle de sa face
Ses lo11gs cbcveux indijfiren/s.

Pierre Mac Orlan a dit comrne il fallait pourquoi de tels vers
doivent étre admirés, et pourquoi ils toucbent surement. Bien
osé qui eut assigné des limites a un art aussi savant. Cette vie de
París a laquelle il célébrait son retour picio de mélancolie et
d'ironie lui eut inspiré d'autres chants, peut-étre ceux que nous
attendous encere. ll n'avait pas le féticbisme du progres, mais il
savait en découvrir les aspects imprévus et susceptibles de poésie.
Apres Apollinaire, apres Joacbim Gasquet, Jean Pelleriu; il
semble que la mort veuille parachever son reuvre de guerre et
étouifer les voix qui protesteot contre la brutalité des ternps
nouveaux :
Le 111011de 11'a crié Lucine
Que pour accoudier de l'usine.
La Jantaisie et le subtil
Vo11l fuir le ,·egne du morlingue ,·
Ils sont déja dans le carli11g11e
El cbac1m dit : &lt;&lt; Aitisi soit-il. &gt;&gt;

Jea11 Pellerio, j'ai récité en mémoire de vous le poeme que
,•ous avez voulu me dédier. Quelles plus belles fl.eurs que celles
inventées par vous-mérne jetterai-je aujourd'hui sur votre tombeau? Est-il moyeo plus noble et plus efficace de disputer un
poete l'indifférence des hommes que de répéter ses plus justes
chants au seuil de l'ombre ou, navrés, nous le voyons dispaROGER ALLARD
rattre.

a

** *

EURYDICE DEUX FOIS PERDUE,

par Paul Drouot

(Société littéraire de France ).
Nous savons qu'il l'aimait, qu'elle était bdle, qu'elle partit,
ce dont il eut un affreux désespoir. .. n'aurait-il pu la reten ir ?
question bouleversante qui le fait souffrir davantage. Nous
savons qu'il se retira daos la solitude, a la carnpagne, pour se

NOTES

349

déchirer le creur a loisir, loin des hommes, mais il ne nous dit
rien d'autre, et pourtant cette fernme, ce fantóme de ferume
qu'il n'évoque jamais de fa¡;:on précise, bien qu'il ne parle que
d'elle, doot il ne cite que pcu de paroles, dont il ne décrit ni
les traits, ni la taille, (quelques regards a peine, un geste, une
infl.exion de voix,) cette femme est toujours présente, est toujours la. « Est-elie brune ou blonde ou rousse? Je )'ignore ... »
mais cette femme, je la connais.
Merveilleuse magie, vertu vivifiante d'un seotimeot poussé a
l'extréme, qui s'exprime saos cris publics, qui étouffe ses larmes, qui se replie sur soi et prend en cette retenue des forces
nouvelles, un élao oouveau ... Car ce livre est une reuvre a la
fois décente et déchainée, celle d'uo bomme prisonoier de sa
passion, qui ne peut vivre qu'en elle, qui ne peut discourir que
d'elle, réver, raisooner que d'elle, et qui, néanmoins, la garde
pour lui. 11 revoit partout l'objet de son amour, il le reconnait daos le murmure du ruisseau qui passe, daos le bruit du
Yent, daos le chant d'uo oiseau, a tel point que sa passion en est
cornrne dépouillée et qu'il se trouve plus seul encere au centre
de ce monde dont les allusions raYivent son souvenir, qui, a
tout inst::1nt, lui répete un nom, le méme, luí montre une
irnage, b méme, ou lui reovoie un invariable écho.
Et qu'on ne vienne pas dire que si Paul Drouot avait parachevé l'reuvre dont il ne nous reste, raccordés par des mains
pieuses, que des fragments, elle eut été plus claire, plus
directe, rnoins voilée. Non : de méme qu'il serait oiseux de
tácher de la rnieux reconstruire ( cbacun de oous est libre de la
relire comme il luí plait, quand il la conoait et qu'il l'aime)
aussi bien pouvoos-nous étre certaios que Paul Drouot n'y eut
ríen changé d'essentiel, et le secret, le mystere, l'angoisse retenue de ce poeme écrit en prose, mais sentí, souffert et chanté
par un poete, en sont précisément la plus intime essence.
On y lira des pages dont l'accent reste vraiment inoubliable
sur l'aagoisse de l'attente et sur la solitude, d'autres, aussi
belles, sur la paix des charnps, l'automne, les voix sourdes du
crépuscule, les sous-entendus et les confidcnces de la nuit, d'autres ou l'oa dirait que le creur est serré comme avec la main,
d'autres ou cette main nous prend a la gorge, et d'autres d'un
désespoir glacé, d'une angoisse brulante, d'une indilférence hau-

�35°

35 1

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

taine dont l'effort est aussitót vaincu ... d'autres encore, et toujours cene impression subsiste d'une puissante reuvre lyrique,
macérée dans la douleur, l'inquiétude et la mélancolie, subtile sans froides complications littéraires, convaincante sans
éloquence voulue, incessamment vibrante jusqu'a sa derniere
ligne et dont le chant, par sa simplicité, par son désordre, par
sa jeune plénitude, nous exalte, nous ravit ou nous épouvante,
et dont la mémoire nous hantera longtemps.
Dans sa belle préface aEurydice deux fois perdue, M. Henri de
Régnier écrit:
« Je ne sais que! sera le sort de ces feuíllets, mais j'ose
leur prédire cependant une grande destinée littéraire. »
Pour peu que l'on ait le gout des belles ceuvres, l'amour et
le respect des nobles ames, on ne peut que penser comme lui.
GILBERT DE VOISINS

*
* *

LE POEME DES CHIMERES ÉTRANGLÉES, par
Tristan Dedme (Emile-Paul).
Roses et rossignols, chansons dans l'ombre, doµceur chaude
des nuits toulousaines, tel est !'asile de vos chimeres, Tristan
Dereme. Etranglées, &lt;lites-vous, non, mais seulement blessés,
et qui chantent comme des cygr:ies, c'est-a-dire d'une voix non
entendue, en ce temps-ci. Que vous importent ceux qui disent,
apres vous avoir écouté négligemment : « c'cst du Toulet ». Ce
n'est pas pour eux que vous ch~ntei: si juste et d'ailleurs, s'il
vous arrive, comme aux plus mélodieux., de manquer la note,
iis ne s'en apercevront pas davantage. Au demeurant, nul ne sait
mieux que vous ce que vous devez au poete des Contrerimes.
Ca::ur satisfait et versificateur.renchéri raillant qui son enthousiasme et sa tendresse et qui sa propre habileté, Tristan Den~me,
daos un garni d'hotel, regrette :
Les coteaux bleus dans la lwniére
Et les feuillages de l'été
Qui remuaient 11am la rivüre

ou bien, un autre jour, couché dans l'herbe natale, il songe :
Casino de Paris, Olympia, Foli~Bergfres, quels tnmpea11x tl'ápres mélancolies

Chevreaux; ,,uurt!'is, béliers fourbus, dans vos lumi eres
Et vos tumultes, f ai tra!11i . ..

La pipe des nuits de vaine ivresse, l'escargot des vacances paresseuses, décorent le blason d'un poete qui révait la gloire :
Au bruit &lt;ks vers q11e je chanlais
Je pensais vaincre les ,ités .
... Et q1L'a Passy, charma11teivresSJ!,
Les d1aujfeurs sauraient mon adresse.

Mais les cbauffeurs ne lisent pas de vers, et leurs patrons et
clients guere da.vantage.
Bien qu'il essaye de plaisanter et de tourner sa propre peine
en dérision, l'amertume des illusions perdues don ne aces élégies
faussement ironiques une saveur touchante. Sous l'habit de
campagne et les bones du chasseur, ou sous le smoking de
l'habitué des promenoirs, c'est le sombre creur de Chatterton
qui se révolte et gui pleure ; mais discretement et avec le sourire, parce que Tristan Derc'.!me est d'une génération qui apprit
la discrétion a ses dépens et sait que les poetes a transes et a
trépied sont des articles d'exportation. Mais quiconque a l'esprit
généreux et ferme ne se résigne pas d'uu cce-ur léger a n'étre
que le poete de quelques-uns. Est-ce la faute a Deréme, a Toulet, a Jean Pellerin si le vulgaire s'en tienta la plate rengaine et la
soi-disant élite a laloufoquerie consciente et organisée. Restent
les chevauchées, a dos de bouc, a dos de chimere, qu'importe !
Rien ne i•aut la belle aventu1·e
Et les espoirs toujours 11oui•e1lUX ...

Mais le bouc noir lui-meme est un coursier décevant. Il ne sait
pas le chemin des ferventes adolescences :
Nous attendions des beroines
....

Qui donrrissmt sous des troetll!S
Ou tendisSJ!nt sur des Jerrasse.s
Des lis verls et des braiicbes rousses,

(remarquez en passant cette jolie et discrete satire du modernstyle symbolar&lt;l)
Et ,wzis auriotis d,anti leurs lbr:res
At•ec leurs fu:1.1res dans nos livres
Afin, difuntis nos jmnesses,

Pastériti r¡11e tri co11nlill~

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

Les traits, les tresses, les détresses
A troces de ces Béatrices.

Cet exemple est pour montrer, en outre, le parti que le
poete sait tirer &lt;les plus secrets mysteres de l'oblitération; non
pas tyran ni dompteur rigoureux, mais gentil accordeur des
rimes adulteres. Quand d'aventure le couple est mal assorti,
c'est un tour de ce diable d'accent, revenu de Tarbes ou de Toulouse. M:tis ces fioritures, on doit préférer tel adagio large et
simple :
Tu ne crois plw aux bequx cbcveux,
A11x seins qu'une rose décore,
Et, le caur "tnorose, tu veux
Cependacnt les chanter encore.

a

Un beau regard, s'il te sourit,
Tu le railles mais tu regrettes
Ces printemps 111orts ou Ion esprit
Etait plein d'Jtoiles secretes.

Car Tristan Dereme est de ceux qui se sont faits du geme
poétique une idée si vaste et si belle, celle meme d'un « univers
sonare )l et qui ne se consolent pas d'avoir découvert, un beau
jour, qu'ils ont, « ténors na1fs », pris la voix de leur jeunesse et
celle du pr.íntemps, pour la voix méme du génie. Et les chants
amers qu'ils inventent pour se consoler sont justernent les plus
capables d'aller toucher les creurs que le poete re-vaient naguere
d'étonner et de conquérir de force.
ROGER ALLARD
1

LA COMPLAINTE DU CYPRES BLESSÉ,
Franfois-Paul Alibert (Píerre Polere, Carcassonne):

par

Pas plus que les derniers volumes de vers publiés par
Franr;;ois-Paul Alibert, celui-ci ne semble avoir vaincu I'indifférence de la presse. Alors que les moindres filets de lyrisme
trouvent a se faire recueillir et vanter, ce beau :fl.euve coule a•
l'écart et son nom méme n'est pas familier a taus ceux qui
aiment les lettres. C'est qu' Alibert vit dans une sévere solitude,
une solitude imposée par le travail et la nécessité - non pas
&lt;lans un de ces exils ·volontaires qui sont une coquetterie et un

353

NOTES

artífice de plus, une habile réclame, un ingénieux moyen de
faire affiuer journalistes et gens du monde. Quel libraire ira
faire venir de Carcassonne les plaquettes que l'auteur du
Buisscm ardent y fait imprimer ? Quels amateurs songent a en
guetter la publication ?
Le 25 juin demier, la Revue Critique faisait connaitre une
admirable Ode d' Alibert, poeme ample et bró.lant, qui respire
la passion la plus déchirante, cri de reconnaissance envers un
bonheur qu'on n'espérait plus, auquel on g011te enfin, mais
dont on sait la possession fragile. Je doute que l'on trouve,
dans aucun poeme con,temporain, ua mouvement comparable
a celui qui souleve ces strophes souples et altieres . Les octosyllabes de Valéry ont une perfection plus savante, plus adamantine, mais ils ne tremblent pas d'un sanglot si humain.
Le~ trois pieces que réunit la Compláinte du Cypres blessé
sont d'une coulée plus calme. La résignation de l'arbre vieillissant, qui se sent mourir, s'oppose a l'inquiétude de I'homme
errant, toujours hanté par le désir du reteur, toujours travaillé
par l'obsession de oouveaux départs :

L'étern(l/e aventure et l'amour du foyer.
L'arbre blessé jette un tendre appel vers le libre enfant, et le
voyageur, fatigué de son inconstance, invoque l'image du
Cypres austere et fidele. Dans le Retour au Jardin natal, un
dialogue s'établit entre eux, mélancolique et courageux, chargé
de male sagesse. On. pourrait reprocher a ces alexandrins une
tendance a laisser les phrasses se prolonger avec un.e lmmriance inutile, a repartir en rameaux adventices, alors qu'on
croyait la période achevée. On songe parfois a ces jets de ronciers qui reprennent racine si Ieur extrémité touche le sol et
qui, de la, lancent de nouvelles pousses : gracieux arceaux, mais
ou les pieds du promeneur s'embarrassent. Que de pages
cependant ou tout est mouvement et netteté ! On trouverait
des passages qui ont plus de force, mais quelle tristesse attendrie dans ces vers par lesquels le Cypres, trop Iongtemps déi;:u
daos son espoir, accueille l'enfant prodigue :
Comme l'absmce est courle au matin de la vie 1
L'dme ti qui la moitié de son dme est ravie,
Qu'elle est riche pourtant d'avmir et d'amour,

�354

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Qrt'elle est pleine, et cambien l'attente du retour
La cambie jusqu'au fond d'une cbaude UJOt!dance I
Mais aqui fait dijaut cette fenm espérance,
Quand l'automne s'attalihe a ses memb,·es lassés,
Que ses plus beaux m.Mnents ne son/ pas taus passés,
Chaque jour devant lui se traine et dé.respire ;
Et s'il jette parfcis 21n regard en anÜi'e,
De son dge en un coup il ressent le jat=deau
Qui plus vite l'indine aux marches du tombeau.
Cl)tnme ttt me manquaís ! Quelle joyeu,se féte
Enfin de te revoir ne m'étais-je pas faite /
Tu me reviens, c'est toi, je n'avaü pas revé.
Et wici, maintenant que je t'ai retrouve,
Laquelle seulement l'emporte en ta presence,
Ou de ma joie, ou bien de cette indif!éreTUe
Ou nous tombons apres avoir trap attendu
Notre bo11heur qui tarde a nous étre rendu ?
JEAN SCHLUMBERGER

* **
DEVOIRS DE V ACANCES, par Rayrnond Radiguet.
Images d'Irene Lagut (Edírions de la Sirene).
Ces devoirs ne sont pas un pensum, car Raymond Radiguet
a été re~u partout avec mention. Ne pas se laisser prendre a
une couverture trap verte, a un accueil de fruit pas múr: cela
cache les plus ingénieux des divertissements, et les moins
ingénus ; des jeux glacés et ardents, des prestidigitations narquoises. On pense souvent a Fragonard devant cette grace
permanente et ces tristesses de circonstance.
Ciel ! les colonies

Dinicheur de nids
Un oiseau sans ailes
Que Jait Paul sans elle
Ou est Virginie
Elle tajeunit.
,,w Les images dont s'orne le Iivre, espiegleries, repentirs et

fausses pamoisons, sont d'un non moins dangereux petit
PAUL MORAND
diable.

*

* *

355

NOTES

LE ROMAN

LE COTÉ DE GUERMANTES, II. SODOME ET GOMORRHE. I, par Marcel Proust (Éd. de la N. R. F).
L'apparition de M. de Charlus, au Grand-Hótel de Balbec,
son humeur moins versatile que concertée en ses brusqueries,
ses démarches mystérieuses, enfin le soin pris par l'auteur de
faire paraitre en son plus vif relief le physique de ce personnage nouveáu, tout laissait prévoir que cette étrange :figure réflé.chissant la lumiere d'un foyer qui ne nous était pas visible,
mais que nous dennions situé daos une contrée encore inexplorée, au dela des paysages ou nous nous plaisions a suivre
M. Marce! Proust, a la rechercbe du temps perdu.
D'autres écrivains nous avaient promenés du cóté de Sodome
et Goroorrhe, mais cette fois-ci ce n'est plus la tournée des
grands-ducs superficielle ou plus ou moins truquée, c'estla visite,
ou mieux encare la découverte, par un terrible Asmodée, d'un
hópital monstrueux. Pour retrouver une pareilie impression de
puissance évocatrice il faut remonter au Jardín des supplices, ou
mieux encare a ces grands panoramas sur quoi s'ouvrent certains romans de Balzac.
M. Marce! Proust a tenté une entreprisebardie et qui ne pouvait
etre menée a bien qu'a condition de dépayser completement le
lecteur, de l'acclimater a un univers insoli.te. Et ce guide
implacable est encore un observateur qui se défend d'etre un
moraliste, qui n'afl:iche pour le vice ni la haine généreuse
d'un d'Aubigné, ni la sympathie .aventureuse d'un Wilde, et
pour qui le mot vice o'est qu'une convention, du discours enfin,
qui souriant au passage a taus les visages de la be;mté, admire
ou plaint sans juger jamais, avec une clairvoyance plus cruelle
que l'ironie ou le sarcasme.
Non seulement pareíl sujet n'avait jamais été traité ainsi,
mais on peut dire qu'aucun écrivain ne l'avait envisagé avec
cette meme liberté d'esprit, que tempere chez M. Proust une
singuliere tendresse pour taus les instincts humains si touchants
lorsqu'ils sont brimés et meurtris par les lisieres de la p-olitesse.
L~ conjonction de M. de Charlus et du giletier Jupien est décrite
avec un réalisrne qui ne saurait guere étre poussé plus loin. Les
cétails en sont fignolés avec minutie, mais sans complaisance.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

357

NOTES

Aussi ne respire-t-on pas dans ces pages cette odeur faisandée que
dégagent certaines ceuvres d'un ton moins libre et moins cru.
Cette absence de complaisance intellectuelle est bien remarquable. Elle laisse a la curiosité du romancier toute son acuité
visuelle et psychologique : du point de vue nouveau ou il se
place, le champ de son observation s'accroit a l'infini. On ne
saurait préjuger de la suite du roman, mais ce premier chapitre
sur les hommes-femmes est une date d'histoire littéraire. En
- e-ffet ces pages d'une si bnilante éloquence, d'une poésie si
a.pre et si noble, rompent un charme, le charme esthétique
de l'inversion sexuelle sous lequel les arts et la littérature sont
si longtemps demeurés.
La persistance d'un te! sortilege a été favorisée par le symbolisme pour qui l'idée d'équivoque et d'ambigu1té était pour
ainsi dire rituelle, et qui considéraient l'androgyne comme la
figure la plus expressive de la beauté bumaine.
Toute une génération de poetes, initiés par le morose
Samain, a con-sacré ses premieres plaquettes a chanter d'équivoques épbebes, propageant dans les brassetíes d'art le snobisme
de l'bomosexualité littéraire.
Ainsi toute la saison qui s'étend du Portrait de Dorian Grey
au Martyre de Saint-Sébastien sera, grace a M. Marce! Proust,
mieux comprise et mieux appréciée. Car ce magicien devanee
l'ceuvre méme du temps ; il invente et il impose aune époque,
celle de I' Affaire Dreyfus, la couleur et le style qui lui conviennent et qu'elle semble devoir tenir de luí seul.
Quant ases observations touchant le róle des hommes-femmes dans la société, c'est au lecteur a les transposer dans le
plan intellectuel : que de découvertes et que d'explicatio~s lui
seront alors rendues faciles, et si attrayantes.
A la suite du professeur Freud, une école considere le réve
comme un e-ffort tenté par l'étre physique pour réaliser un désir
inavouable en luí proposant un objet symbolique. On peut
admettre que toute ceuvre d'art est le produit d'une velléité
semblable. Ainsi envisagée elle se dépouille des faux-mobiles
dont l'auteur se plait généralement ala parer et nous apparait
sous une forme nouvelle. Selon le mot simple et profond de
M. Proust : « c'est la raison qui ouvre les yeux », on peut
dire qu'une erieur dissipée nous donne un sens de plus.

En portant dans Sodome et Gomorrhe une lumiere si nette
M. Marce! Proust a détruit le mystere qui les environnait, un peu
comme l'explorateur qui réellement découvritTombouctou, non
qu'il y fut entré le premier, mais parce qu'il en revint, lui premier, pour raconter ce qu'il avait vu.
ROGER ALLARD

** *

LA JEUNESSE DE THÉOPHILE, par Marce! Jouhandeau (Editions de la N. R. F.).
Le héros, Théophile, nait obscurément « entre la rue des
Pommes et une cour pourrie de boucherie &gt;&gt;. Autour de son
berceau, peintes avec une fidélité primitive, aux couleurs
garanties, on voit les tetes de l'étable et du bourg. La mere de
Théophile est une religieuse manquée. Lui-méme, des l'age
d'étre sevré, est touché par les pompes catholiques. Théophíle
qui ne connait pas Dieu, et nous, apres lui, qui l'avons oublié,
sommes gagnés parl'ostensoir, le missel, le buis, le cimetiere ...
. suite de petites proses poétiques, narquoises et tendres, d'une
évidente frakheur.
Tante Ursule ~eurt, en dansant nue, et cette vision nous
restera présente comme l'odeur d'iodoforme des derniers souvenirs. La jeune Jeanne va entrer ensuite dans la vie de Théopbile. Elle le menera, sans fermentations, au seuil de la Premiere Communion, a l'orée de la foret, aux premieres pentes
de la montagne et de.Dieu.
Mais c'est de la derniere partie du livre qu'il faut s'étonner.
On y trom•era l'esquisse ingénue et féroce de Mme Alban,
aupres de laquelle Théophile atteint l'age de la perfection.
Nous sommes a l'église et nous nous égayons, en compagnie
de l'adolescent Théophile, des dévotions de Mm• de Villemoral
et de Mm• !a Marquise des Ursins. Mais nous ne nous attendions
, pas a rencoutrer Mm• Alban si étrange, stérile et suspecte. En
nous la présentant, M. Jouhandeau réalise pleinement son programme qui est d'écrire une synthese d'ironie et de mysticisme.
« Venez mevoir, Monsieur, j'ai quelques philosopheset tous les
mystiques reliés en vean. Vous en disposerez. Surtout nous causerons. ·» Mme Alban rei;oit daos un salon bleu, profond comme une
forét. &lt;&lt; Elle parlait de la Perfection comme d'elle-méme. Théopbile fut intimidé quand la Perfection l'embrassa. » Elle prend

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AfSE

soin de la conscience de Théophile, luí fait, avec une méchanceté onctueuse et inspirée, renoncer a l'amour de Jeanne,
moyennant quoi, le héros obtient d'entrer par la porte des
amis dans l'oratoire de cette Sainte provinciale mariée a un
haut fonctionnaire. Equivoque, cette Mme Alban soigne •
aussi les corps et comme Théophile souffre d'une jambe, elle le
conduit « chez tO?S les médeciris de la ville qui, stupéfaits,
déshabillent le corps sur les genoux d'une étrangere J&gt;. La
jalousie de Mme A1ban éloigne Théophile de ses études, de ses
parents, de la vi-e intérieure et de l'amitié d'un curieux abbé a
qui, dcux fois le jour, sa protectrice écrit sur du papier couleur
de son ame. Pourtant elle semble, bien que par d'étranges voies,
conduire Théophile au sacerdoce. 11 n'en est ríen; c'est a elleméme gu'en fin de compte, elle demandera a Théopbile de
sacrifier sa vocation. Cette exigence derniere libere Théopbile.
Il abandonne ases douteuses oraisons cette orchidée départementale dont les baisers et les sophismes ne cachent peut-étre
que l' arden t et banal désir de ne pas vieillir seule.
Le livre de M. Jouhandeau parcourt toute une gamme,
depuis les sains et crus bariolages du début jusqu'aux nuances
les plus faisandées. L'auteur s'y meut avec aisance, bien qu'il
penche par instants vers une préciosité d'images qui, appliquées
a des scenes de vie simple, produisent toujours un douloureux
effet. Mais son délicieux livre, d'un rnérite certain, doit etre
choisi, Ju et agréé.
PAUL MORAND

* *

PRÉSÉANCES, par Franyois Mauríac (Emile-Paul).
La Cbair et le Sang de M. Mauriac était une reuvre remarquable et riche, mais touffue, bousculée et qui manquait d'air.
Préséances présente justement a un haut &lt;legré les qualités
in verses, avec sa distribution éga1e, paisible, sa lumiere juste.
Chaque roman de M. Mauriac marque un progres sur le précédent, et celui-ci donnerait entiere satisfaction si la fin n'était
un peu maladroite : cette substitution de personne a un aspect
bien lourd, et quand il aura encore plus de métier, M. Mauriac
trouvera facilement des rnoyens plus élégants de faire jouer les
sentiments oú il conduit ses personnages. Préséances continue
le cycle de romans ou il s'est tenu jusqu'ici : les romans de

:NóTES

359

l'adolescence. Un jeune homme et une jeune fille, entre quinze
et vingt ans, se posent généralement, s'ils ont eux-mémes quelque valeur, la question des valeurs, des « préséances » : la vie
individuelle vaut-elle mieux que la vie sociale ? la vie pour
]'estime des autres que la vie pour !'estime d'un autre? l'une et
l'autre quel'estime de soi? Leur milieu leur impose un systeme
de valeurs qu'ils acceptent ou qu'ils révisent. M. Mauriac s'est
abstenu avec raison de toute these, de toute solution artificielle :
il a simp1ement fait vivre le prob1eme dans les deux sensibilités
du frere et de la sreur. 11 l'a fait tourner autour du personnage
tres vivant d'Augustin. 11 lui a donné pour toile de fond un
monde conformiste, une opinion publique poussée de fac;on
constante a la caricature : le haut commerce de Bordeaux, le
chreur des Fils. L'ensemble fait un beau morceau de vie et de
style.
ALBERT THIBAUDET
*
* *

A BORO DE L'ÉTOILE MATUTINE, par Pierre Mac

Orlan ( Cres).
Pierre Mac Orlan s'est enfin décidé a se libérer de sa hantise. Evoquer en plein vingtieme siecle des pseudo-descendants
des anciens gentilsbommes de fortune a la recherche d'une ile
au Trésor comme dans le Chant de l'Equípage, déceler chez nos
soldats légionnaires ou coloniaux la vieille ame d'aventures ne
pouvait lui suffire. L'reuvre de Stevenson n'avait été pour lui
qu'une premien! étape vers les mémoires authentiques des écumeurs de la mer des xvue et XVIIIº siecles, vers les glossaires
d'argot, les répertoires de chansons de la basse pegre de jadis,
les historiques des prisons et des galeres, vers tout ce qui pouvait l'éclairer sur ce monde des hors-la-loi, si étrangement
déformé dans les romans purüains des auteurs anglais (Daniel
de Foe excepté) ou en France, daos ceux d'un Lucien Biart qui
faisaientsous le second Empire la joie des enfants.
Mac Orlan a tiré de ses lectures et de son imagination et nous
otfre aujourd'hui une suite de chapitres dans la maniere et le
ton d'CEx.mclin, destinés a compléter les récits du chirurgien
hollandais, consacrés a des abordages, a des batailles navales et
terrestres, aux démélés entre capitaines rivaux, etc ... , bref au
métier de gentilhomme de fortune. Mac Orlan a négligé de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

propos délibéré ce cóté professionnel, pour s'attacher au cóté
humain et plus spécialement érotique de ses héros. Chacun de ses
récits débute a la fin d'un combat, c'est-a-dire au moment méme
ou s'acheve celui d'CExmelin. L'atmosphere dont il les enveloppe est de luxure et de sang, de superstition, decrime etde vice.
Sur l'Ei-Oile Matutine, capitaine Georges Merry, il y aen 1720
un mousse qui est le Ganymede de tout l'équipage. Un jour,
d'un sloop pillé, le Dieppois et le capitaine conduisentun jeune
et beau compagnon. Une agrafe défaite révele, apres des semaines, que c'est une femme : l'équipage la hue o: luí reprochant de
nous avo ir contemplés ... daos l'horreur de notre grossiereté, de
nos barbes longues, de notre linge sale, de notre puanteur, de
notre triste misere. » Le chirurgien Mac Graw, dont la chienne
Dalila a mis bas quatre chiots en noie trois sur l'ordre du capitaine, mais la tristesse qu'il en ressent ne se dissipe qu'apres
avoir tué un matelot hollandais de la bande a Lowther. « Le
sang d'un homme peut-il effacer le saog de quatre petits chiens?
11 est difficile d'expliquer ces caracteres-la. » Un autre jour, une
partie de l'équipage se rencontre avec Nicolas Moi"se, matelot
fantóme du Hollandais volant. Et le Nantais meurt saigné dans
son sommeil par une négresse ivre de rhum a laquelle on l'avait
marié pour rire. Telles sont quelques-unes des aventures
des« fanandels » de Georges Merry. L'on a lu ici-méme le récit
de leur entrevue avec la peste a Vera Cruz.
Ce sont autant de curieuses estampes, ouvragées avec un
patient amour et une recherche jalouse de la pureté du trait. La
réussite est fréquente et en quelques lignes, Mac Orlan évoque
une vie ou un tableau : « Un nommé Pélisson qui avait été
autrefois écrivain sur une galere de Toulon ... Quand j'étais écrivain sur la réale, disait-il, j'habitais avec le comité dans la chambre de mieje ... Une fi1le que j'ai rencontrée a Malte quand j'ai
abandonné ma charge, se mit en ménage avec moi. Elle était
blonde et juive ; son pere avait été bnilé par la Sainte Inquisition. Moi, n'est-ce pas ... »
Ce soin du détail empéchait-il la largeur de la composition ?
Peut-étre. Le livre reste, malgré toutes les tres acceptables circonstances atténuantes, un peu gréle. II y manque un peu de
ce souffie épique qui animait par exemple le Thomas l' Agnelet de
Claude Farrere, si inférieur a Mac Orlan daos l'analyse psycho-

NOTES

logique et dans la forme. Il y manque meme 1usqu'a un certain
point lamer. L'épopée des gentilshommes de fortune n'est pas
contenue daos A bord de l'Etoile Matutine. Mac Orlan ne nousa
donné que des ce en marges », mais les plus délicatement et
délicieusement pervers qui soient.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*
* *

IL Y A UNE VOLUPTÉ DANS LA DOULEURJ par
Joachim Gasquet (Les Cahiers VertsJ Grasset).
Ce roman posthume de Joachim Gasquet nous montre qu'il
a été enlevé au moment ou il allait grandir. C'était un beau
tempérament poétique, un homme dont la respiration était
presque rythmée sur celle d'un vers fran~is, et qui présentait
ce mélaoge de nature romantique et de volouté exubérante du
classique qu'on trouve chez d'autres Méridionaux. II vivait en
état d'enthousiasme et de tension. Ayaot donné déja, saos
doute, toute sa mesure poétique, il lui restait a donner sa
mesure en prose autremeot qu'avec des ouvrages didactiques
vers lesquels ne le portait pas directement sa nature. Le roman
lui en eut fourni l'occasion, un reman lyr:ique a la d'Annunzio
dont 1l y a ttne Volttpté fait déja un tres bel échantillon. N'y
cherchez pas d'analyse, mais un feu de passion amoureuse qui
bnile da~s l'été et le paysage marin du Midi, avec de magnifiques phrases, d'éclatants paysages, búcher de pin, de résine,
de pourpre, qui fut pour ce bel et noble écrivain un búcher
ALBERT THIBAUDET
funebre.
*
* *

HISTOIRE D'UNE MARIE, par André Baizion (Rieder).
Ce crui frappe d'abord et surtout daos ce premier rornan de
M. Baillon, comme daos le recueil de notations intitulé Moi,
quelque part et édité l'année derniere en Belgique a tirage restreint, c'est la qualité de sa prose, pure, rapide, serrée, traversée
d'images comme d'éclairs. Rien que pour son « écriture », ce
livre mérite de ne pas passer inaper~u.
Mais on prendra un vif intéret a son contenu, a !'admirable
étude de sentiments qu'il renferme, surtout dans la deuxieme
partie, la plus fouillée, qui est davantage le roman du poete

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Henry Boulant que celui de Marie, la prostituée au creur pur.
lntéret vif, mais par instants mélangé de déplaisance et d'irritation, a cause d'une certaine inconscience cynique, de certains
étalages inutilement poruographiques ... Selon qu'on aura subi
plus ou moins cette impression de malaise, on sera tenté de
qualifier Histoire d'une Marie de quasi chef-d'reuvre, d'reuvre
solide ou d'essai tres estimable. 11 semble au vrai que le ragoi'.1t
principal de ce livre soit précisément dans le contraste entre la
maitrise disciplinée de la forme et Je débraillé sans retenue, ni
contr6le du fond.
Pour !'historien littéraire, il est intéressant de noter que ce
livre d'un Belge ne dérive ni de la lignée Rodenbach-Maeterlinck, ni de la lignée Lemonnier-Verhaeren, que les personnages
qui y sont peints ne sont ni des figures de vitrail, ni des buveurs
de kermesses, et qu'Ón a l'impression, pour la premiere fois, de
voir vivre dans un roman des gens du peuple, des bourgeois et
BENJAMIN CRÉMIEUX
des artistes vraiment belges.

LE THÉATRE
AU THÉATRE DU JORAT (canton de Vaud): Le ROI
DAVID (texte de René Morax, musique d'Arthur Honegger,
décors et costumes d'A. Cingria, de J. Morax et d'A. Hugvnnet).
Comme nous avons le théatre d'Orange, la Suisse possede

a Mézieres, village du canton de Vaud, le théatre un peu moins
antique du Jorat, fondé voici quelque vingt ans par M. René
Morax pour y représenter ses reuvres. Ce que nous avons fait
jusqu'ici du théatre d'Orange, je ne le rappe1lerai pas. Le
plus souvent nous nous sommes contentés d'y transporter des
pieces classiques ou modernes qui n'étaient point a sa mesure.
Le théatre suisse du Jorat au contraire, báti en planches sur
le modele de Bayreuth, avec une fosse pour l'orchestre et une
scene admirablement machinée, est exploité par une direction
autooome et compétente, qui sait bien ce quelle veut et ne
néglige ríen pour faire rendre a l'ínstrument son maximum.
J'ai eu tout récemment la bonne fortune imprévue d'assister au
dernier spectacle, le premier qu'on y monte depuis la guerre, et
si j'ai le devoir d'en signaler la réussite, je dais aussi faire pro-

NOTES

fiter le lecteur de l'enseignement que ¡'en ai re&lt;;u quant aux
moyens éventuels d'une rénovation théatrale.
Que l'élément verbe soit le principal dans un ouvrage dramatique - la cause et le centre du mouvement, l'expression
supréme de l'émotion - je ne suis pas pres d'en démordre :
le premier toujours et partout dans l'ordre de la digoité. Mais
je conviens qu'il a peut-etre pris trap de place sur notre scene,
ou, pour mieux dire, qu'il n'en a pas laissé assez aux autres
éléments du drame depuis l'age classique franfais. Chez Moliere excepté, auteur, directeur et acteur, qui put presque toujours tenir d'avance dans sa main, non seulement le theme et
J'argument dialogué, non seulement l'etre intime de ses
comédies, mais aussi tout rappareil extérieur sous lequel elles se
présenteraient au public, partout, depuis le xvu• siecle, ce qu'on
appelle une piece de théatre est essenriellement un texte, qu'un
auteur a écrit a. part soi dans son cabinet ( et qui déja se suffit a
soi-meme) a charge, pour un autre que lui, de pretera. ce texte,
par le jeu, l'atmosphere, le mouvement et le costume, une
vie extérieure qui sera plus ou moins la sien ne propre, sans
préalable collaboratíon. Une collaboration ultérieure entre
l'auteur et le metteur en scene, Je costumier, le décorateur, le
musicicn, les interpretes, en tient-elle lieu completement et
pare-t-elle suffisamment aux inconvénients qui résultent de son
absence ? Non tout a fait sans doute. C'est un péché de plus a
mettre au compte de l'individualisme moderne. Si l'on ne
considere que l'ceuvre littéraire, telle que, la scene l'ayant
animée un moment, elle demeurera dans le livre et telle y
durera par ses qualités iotrinseques, a la disposition des metteurs en scene futurs qui tenteraient de l'animer encare, il n'y
a la que demi-mal. Mais il faut bien que l'écrivain en prenne
son partí, le texte n'est pas seul ; cette partie solide et éventuellement survivante du drame n'est pas le tout du drame ; elle le
soutient, elle le motive, elle le suscite, on peut meme dire
qu'elle l'informe ; mais elle ne l'épuise pas. Et mcme il est
permis de concevoir l'art dramatique, en s'appuyant sur l'exemple des Grecs, de Shakespeare de nos auteurs du Moyen-Age et
du Moliere des divertissements (souvenez-vous de la Princesse
d'E/ide, que la Petite scéne ressuscita cette année avec tant de
grace) comme un art essentiellement passager, qui n'a sa pleine

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

,,J.

raison d'étre, son épanouissement total que l'espace de quelques
soirées et dont, par suite, il importe de trai.ter sur le méme pied
les éléments durables et les éléments éphémeres, le maquillage
et le« pathos », l'éclairage et la poésie. Il s'agirait alors de réunir
sur le théátre, ne füt-ce que pour une fois, autour d'un theme
dramatique suffisamment clair et puissant, tout ce qtü serait
susceptible de l'éclairer, de l'exalter, de le magnüier, disons :
de le manifester (avec le plus d'éclat possible, de diversité et
-de force) a l'esprit, aux yeux, aux oreilles, d'un public saín,
qui ne boude pas son plaisir. Paysages et défilés, coups de
lumiere et coups de théátre, musique de scene, chceurs, déclamation et poésie, ce serait la formule du pur spectacle requis
pour un « théatre populaire &gt;&gt; et réalísant enfin cette fameuse
« union des arts » révée et manquée par Wagner, en dépit
ou a cause de son génie (trop abondamment musical et trop
encambré de métaphysique) - mais réalisée, semble-t-il, par les
tragiques Grecs, par les auteurs de nos mysteres médiévaux
et méme, a la Cour du Grand Roi, par Moliere et Lulli dans
maintes comédies-ballets. Ceci ne s'improvise pas; un seul
homme n'y peut suflire ; ou du moi.ns, il faut, sous un homme
&lt;JUÍ serait le meneur du jeu, tout un faisceau de volontés
consentant a se mettre au pas, a s'accorder, a se cornpléter,
a se fondre, a subir en commun l'ascendant du sujet choisi.
Or plus les éléments seront nombreux et variés, plus les coopérateurs devront étroitement se joindre ...
C'est ainsi pourtant qu'est né cet été, apres des études de
plusieurs mois, le Roí David a Mézieres. M. René Morax qui
se chargeait du texte, réunit tout d'abord ses collaborateurs,
acteurs, peintres et musicien et l'on convint qu'il s'agissait
de t_irer du Livre des Roi.s et de,s Psaurnes davidiens, une série
d'images épiques et lyriques illustrant la vie de David pasteur,
&lt;:hef de bandes, roí d'Isráel, pécheur et pénitent, dans toute
la simplicité de l'histoire . Le style en serait libre, a conditioo
qu'il fút noble, large et brillant. - Aussí bien l'écrivain
emprunta presque tout son texte aux Ecritures ; quand manquait le dialogue, il eut recours au chant; pas une scene dans
son reuvre qu'un psaume aussitót ne commente, le plus souvent chanté, parfois récité sur un fond d'orchestre, ou récité
et chanté la fois : d'ou constant appel au musicien. De la

a

NOTES

mérne fac;on, il se garda bien de tracer aucune indication de
scene ou il n'eut en vue le peintre ( ou les peintres) et les
splendeurs dont ils disposeraient pour la traduire dans .le
seos convenu. Non, le poete ici ne songe presque plus so1 ;.
il invite a collaborer ; il fournit des themes et des prétextes,
fait sa partie, mais s'efface aussitót apres. Quelle le&lt;;on de modestie !
Et ne croyez pas pour cela que le musicien_ ou les décorateurs abusent. Le musicien, c'est - 6 surprise ! - M. Arthur
Honegger, du groupe des Six, plus connu pour des fantaisies
aimables et singulieres et qui tout d'un coup donne sa mesure
d'une fa&lt;;on décisive et sans prescription. Il n'encombrera. pas
le drame de développements symphonico-psychologiques hors
de saison. II faut que les images se succedent vite; c'est la loi
du genre « spectacle ». Mais a l'école de Satie, i~ a appris _ª
faire bref. Si peu que je m'y connaisse en mus1que, ¡e cro1s
pouvoir répondre de la fermeté, de la nouveauté et de l'excellence de cette suite de morceaux courts et allants. Chose étrange
en un temps de notes volatilisées, ils se gravent dans la mémoire, sans l'avoir préalablement obsédée de leurs procédés
incorrects. Ils sont simples, directs et forts. Que le sujet y soit
pour quelque chose, je le sais et m'en réjouis : preuve nouvellc que l'art exige une matiere digne de lui et d'autant plus
qu'il se raffine davantage. Le jeune musicien qui a écrit le
Cba11t de la Servante, le psaume : Ah I si lavais des ailes de
colombe f, le chceur a l'unisson : De mon caur jaillit un canfique
et les Psaumes de la Pénilence est autre cbose qu'un jongleur ;
on peut tout espérer de lui. - Et cependant, je le répete, ~l
n'empiete pas plus que le poete sur le champ commun ; il
couvre le petit espace qu'on lui a donné a couvrir; pas un
pouce carré de plus. Ainsi feront aussi les peintres.
La difliculté pour eux était triple, en ce sens qu'ils avaient
dü se mettre a trois, vu l'énormité de l'effort : M. A. Cingria,
M. J. Morax et M. A. Hugonnet. On eut pu craindre par
exemple que le tempérament de coloriste forcené de M. Arthur Cingria, grand rénovateur d'art religieux dont on admire
la cathédrale de Geneve des vitraux merveilleux quoique
lisibles difficilement, écrasát par son voisinage l'art mesuré
de M. Jean Morax. Mais tout avait été prévu et la besogne

a

a

�366

LA NOOVELLE REVOE FRANCAISB

équitablement répartie se loo les moyens de chacun. Celui-ci,
M. Jean Morax, s'était réservé exclusivement la mise eo page
des scenes intimes, s-elon l'esthétique Vieux-Colombier. De
sorte qu'apres un tableau calme et channant comme la Chambre
de Mica!, avec ses plans nus et carrés, le magnifique style
jésuite exaspéré du camp de Saül ou du Temple de No/ apportait
justement l'élément souhaité de contraste. Je crois bien n'avoir
jamais vu de décor plus pathétique et plus ex:ictement accordé
a l'émotion que celui, noir et rouge, du champ de bataille de
Guilboa: voici l'exemple type de ce qu'un décor peint peut
ajouter aune situation dramatique.
Reste la mise en scene propremeut dite qui fait rnouvoir
toute uni: fouJe, dans les costumes les plus beaux et les plus
fantasques (je songe au Goliath pareil a un samouraI ou a un
homard gigantesque). Un peu gauche parfois, elle est daos
]'ensemble, pourtant, surprenante de vie, d'accent, d'iogéniosité. N'oublions pas que ces acteurs, ces .figurants, ces musiciens, ces choristes - panni lesquels il est juste de signaler
~l. A. Guex, un David d'une force et d'un style étonnants a
tous les ages de sa destinée - sont pour la plupart bénévoles :
des étudiants, des amaterus, recrutés daos les villes et dans les
campagm:s : car toute une province s'y est mise ; c'est un ouvrage collectif. Trouverait-on de pareils amateurs chez nous?
Lt ;1c.:..:pteraient-ils de se soumettre au cours de répétitions longues et dures, a la méme loi d'harmonie et d'effacement mutuel
qu'ont respectée les peintres, le musicien, le poete? Voila ce
qu'on a fait en Suisse, sans grands moyens, pour le plaisir d'un
public vraiment populaire qui n'eut pas, semble-t-il, un mornent d'ennui, ni de déceptíon. - Daos un article paru a la
.Reuue des feunes, M. René Salomé distingue judicieusement deux
sortes de tbéátre : le théátre e/os, littéraire - et c'est le nótre,
en bonne voie de rénovation - et le théatre social, disons
plutót ouvert, religieux ou civique, qui est tout entier a créer.
Mais voici justement sa premiere réussite vraiment complete,
sur une terre ou l'on parle frarn;ais. Invitons poetes, musícit:us
et peintres - et nous n'en manquons certes point- se concerter au plus tót en vue de fetes dramatiques qui ne peuvent
qu'élargir notre conception du théatre et qui ne seront pas saos
action sur le goflt public.
HENm GHEON

a

NOTES·

LES ARTS

LES SCULPTURES DE DEGAS, chez Htbrard ET DE
MADAME SPITZER, chez Drnet.
On ne s:mrait laisser passer ces deux expositions de sculptore
sans en ooter l'exceptionnel intérét. Degas, sur la fin de sa vie,
ne put contenter son amour passionné des formes qu'en s'improvisant pétrisseur de cire. Déja il avait dressé sur la selle
cette étonnante figure polychrome de danseuse, vétue d'une
jupe de vraie gaze, chaussée de vrais chaussons de da ose, qui par
son style et sa réalité défie les plus belles réussites de la Renaissance. Comment, aune époque ou son dessin, autrefois un peu
linéaire et japonisant, tendait de plus· en plus au relief, al'architecture, i la séréaité des grands équilibres de masses formulés par l'art hellénique du ve siecle, eut-il résisté a tirer a
soi, du plan de la toile, ces chevaux et ces ballerines dont désormais la forme et le volume l'intéressaient plus que la tache et
que le reflet ? A petits coups, qui sont encare d'un peintre,
amoureux malgré tout de la lumiere fragmentée, il a modelé
des statues,' « sosies » exacts de ses figures peintes, mais si fortemeat établies, qu'eiles sont surtout d'un sculpteur. On s'aper~oit ici que quand il se contentait de les peindre, ce n'était
jamais saos, auparavant, en a-voir observé, étudié et éprouvé
tous les pro6Js. Oui, il en avait fait le tour. Quelle le~on
de conscience ! Avant de rendre compte d'un aspect de la
forme, il avait pour principe de l'épouser tout entiere : ainsi font
les grands mahres et c'est pourquoi le moindre coup de leur
crayon nous en dit tant. Nous nous expliquons aujourd'bui cette
sécurité magistrale qui ne fitque croitre avec l'age et porta tard ses
plus beaux fruits ; saos true ancien ni modera e, par laconscience
de l'étude, il nous donnait l'impression complete de l'objet. Aussi
bien, ses sculptures valent ses tableaux. Que les cires a'aient
pas gagné a étre coulées en bronze ; on le &lt;lit ¡ je n'y consens
pas. L'éternité de la mati~métallique convienta leur solidité;
car si l'enveloppe est impressionniste par la rugosité du grain,
les volumes sont pleins a se rompre et la géométrie indéfectible.
Dans le méme temps qu'on pouvait admirer l'ensemble de

�LA NOUYELLE REVUE FRAN&lt;;:AlSE

Dcgas chez Hébrard, la galerie Druct doonait la premiere
exposition de Madame Marthe Spitzer: Comm: presque ~?us
les sculpteurs de notre temps, en réacttoo avouce contre l 1mpressionnisme, comme Maillol. comme Bourdelle, comme
Joseph Bcrnard, celle-ci semble rechercher av:~t tout une
beauté proprement architecturale et cepeodant spmtuelle. Sao
ouvrage le plus frappant est, en ce sens, le buste de Claude
Debussy, exécuté librcment, de mémoire, avec un parti-pris
de simplification, qui convenait singuliercment au modele et
'qui sans rien retrancher de la vie mobile, crée un~ imprcssion
émom·aote de fixité, celle que nous donnent certams Hermes de
bonne époque. A dire vrai, c'est par l'art hellénique que
Madame Spitzer semble avoir été le plus fortement et le plus
heureusement influencée. Aucun pathos, aucun cxces, mcme
daos le Crucifix et daos la Vierge qu'elle expose. Une volonté
d'atteindrc le plus directement et le plus simplement possible la
forme exacte, nécessaire et dans son mañmum de plénitude.
Mais cene recherche qui pourrait engendrer quelque froideur,
n'a pas lieu aux dépens de la sensibilité personnelle et celle-ci,
tres féminine, trouve le moyen de percer travers l'enveloppe
unie et volontairement lisse des visages. Je songe au buste du
R. P. de S 1 Sébastien et surtout aquelques figures de jeune filie,
classiques, discretes et vivantes, sans l'ombre pourtant d'archa1sme, dont on garde le souvenir comme de personnes coooues .. tadame Spitzer n'a pas encore une a: manihe lD et il nous
est permis d'espércr, étaot donné l'état de maturité de son art,
qu'clle se gardcra d'en prendre une. ·

a

HE.'lU GHÉO:{

** •

AUTOUR DE TOULOUSE-LAUTREC, par Paul
Leclercq (Floury).
lllustré d'excellent;s reproductions de lithographies de Toulouse-L:mtrec, ce recueil d'anas contés avec fi.nesse par un ami
de J'artiste qui fut le Guys et Je Saint-Aubin de son époque,
apportc une contribution précieuse a l'hístoirc de mceurs et' des
modes d'il y a trente ans. C'est ainsi que livre a livre se forme
sous nos yeux l'allusion légeodaire d'un temps doot on pourra

NOTES

. ó t, comine d'un au tre , qu'on ignore, ne l'avant
penser b1ent
J
pas vécu, la douceur de vivre.
ROGER ALURD

LETTRES ÉTRANGERES
L'ANNÉE AMÉRICAINE
Crotoo-sur-Hudson, Ncw-York, avril

1921.

De ma table, la vue plonge, au sud, sur la vallée de l'Hudson.
Daos l'air épais et chaud, les ccrisiers, les pruniers et les
p~cbers en fleurs lancent leurs traits de fianunes colorées. Le
tleuve suit, sur une longueur de vingt milles, la ligne de montagnes bleues qui le limi~e a l'Occideot._ Pui~ il ,'.ourne,. et oo
ne le voit plus. Viogt m11les eocore, et 1e sais qu 11 va cotoyer,
daos sa liberté sereine, le mmulte, le bruit, les fievres de 'ewYork.
La vivent des millions de créatures humaines, daos le heurt
inccssant, la bousculade de leurs ames. Au milieu d'eux, des
ceotaines aux yeux vifs et l'esprit a.pre, se disputent, comme
des chiens un os, les trouvailles de la pensée ou de l'expression • et ils se figurent que l'agitation créée autour de leur
ronr~n ou de leurs grognements, de leurs coups de griffe ou
de leurs cajoleries résume toute l'activité intellectuelle du

a

pays.
Ils n'ont pas absolument tort. New-York est la Bourse de
notre production nationale. 11 est d'autres centres d'échange
le cours des o:uvres s'établit ; mais New-York tient la t~te.
Si l'on obser\'e la cohue des petits cénacles, le coocert discordant des voix qui acclament ou qui dénigrent, les parades, a~
milieu des artistes ou écrivains de profession, de ceux qm
s'intitulent oracles ou guides, et qui sont pour la plupart remplis de vent et couverts du vernis de la mode ; si l'on note cette
hiérarchie de prophetes et de génies, cette séquelle de lettrés,
de critiques et de chefs d'école, on est bien obligé de reconnattre
la les sons et les odeurs d'une capitalc de la culture, d'une
métropole, d'un orgaoisme aux nerfs surexcités comme furent,

ou

24

�37º

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISR

a n'en

pas douter, Jérusalem, Athenes, Alexandrie et Rome,
comme sont de nos jours París et Berlin.
11 convient d'ajouter New-York a cette liste. Nous sommes
mó.rs. Voici bien tout l'appareil d'un peuple qui, grace a qu~l~
ques esprits de cboix, dit quels sont et sa vie et son réve ; vo1c1
les revues et les places publiques, le commérage des salons et
des journaux, le défilé des « grands hommes » de la saiso_n, et
Ja horde d'écrivassiers, de gacbeurs, de maraudeurs, prost1tuées
et vivandieres de la littérature, qu'une ironique loi des Muses
oblige a s'ass.embler en des maisons doses .... lis sont dix mille
contre un véritable artiste, un créateur-né .... Tel est le bo~
plaisir des Muses: acceptons-les tous avec humilité, pui:.qu'auss1
bien ( au taux prescrit) il est quelques pur.s ?ans leurs rangs.
Si le tourbillon de ce marché est ce qui mtéresse, tant de
cboses s'y produisent en une semaine, ~ue le jou:~aliste con~ciencieux est tenu de fournir une chron1que quotid1enne. Mais
daos le domaine tranquille et serein ou poussent lentemeut les
fteurs de !'esprit qui ne se doivent pas flétrir, il n'arrive presque
ríen dans l'année. CJ.iaque fleur est le fait organique d'une
intime et riche croissance : il se peut qu'elle résume tout
une vie, n se peut qu'elle soit la formule_ derniere,ou aboutit
l'effort d'une génératioo. Deux ou tro1s dans 1 année font
une saison fructueuse, une saison favorable aux récoltes.
Telle est aujourd'hui notre bistoire. La jeune Amé~que,
au sortir d'un long hiver protecteur, se dresse au seml de
son printemps.
,
•· .
.
Nous sommes si babitués a nos batJ.sses hat1ves et tapageuses
qu'il faut pardonner a la frénésie de ces _hérauts pro~lamant
un cbef-d'ceuvre inconnu toutes les semames. Le pnntemps
donne la fievre a nos critiques. Les vocables « littérature »,
« significatif », « de premier ordre » so~t c?ez nous ~e si
fraiche date, qu'ils aiment a en user. Mats ou leur att!tude
rotnantique est néfaste, ¿est lorsqu'elle ferme leu:~ yeux a ~es
ceuvres provinciales d'un i11térét plus profond, s 1! est moms
apparent. Je preods le roman de Sinclair Lewis La G~and'Rue,
qui vient de para1tre. Qu'il ait été écrit et lu, est un signe des
temps. Lequel de nos critiques criant au o: chef-d'ceuvre » s'est
arrété pour noter le fait ?
.
,
]'ignore si l'écho des clameurs louangeuses est allé ¡usqu a

NOTES

37 1

Paris. M. Lewis est un jeune écrivain d'une belle intelligence
et d'un grand cceur. Poussé par le besoin, il écrivit, pendant
plusieurs anoées, des nouvelles étincelantes et épbémeres pour
les revues les plus cotées. Sans lu.i apporter richesse ni gloirc,
ces écrits le remplissaieot d'uoe honte toujours grandissante. ll
y a un ao, n'y tenant plus, il « envoya tout promeoer ». Ainsi
qu'il le disait a un ami : « Voici assez longtemps que je me
prostitue. Je vais enfin écrire pour moi. Et je me fiche un peu
que le livre se vende ou non !. .. » Et le livre s'est vendu par
centaines de mille; et la fortune de M. Lewis est faite : tout
cela parce qu'il s'est insurgé soudaio contrc la commercialisation de son talent, imposée par un monde vénal. Dans un esprit
de pureté, voici que M. Lewis écrit un bon livre : il en est
payé de retour comme il ne le fut jamais par de méchantes
nouvelles. Dans un esprit nouveau de haine a l'égard de l'Amérique, il expose et il met a nu la vie de ses compatriotes : il
devient l'idole de la saisoo !
Assurément, la farce est plaisaote et mérite d'étre signalée.
Le livre lui-meme se distingue par la fidélité du détail, par une
entiere soumission a la vérité des personnages qui sont représeotés. C'est par dizaines de mille que les villes américaines
ont leur « Graod'Rue ». L'eau-fotte de M. Lewis est l'ouvrage
d'un révolté. C'est une Emma Bovary de chez nous, froide,
doctrinaire et prude, qui en est l'héroine. Dans la fadeur
, uniforme, la laideur satisfaite de sa province, e1le périt. Mais
l'Américaine ne prend pas d'amants, elle réforme sa ville.
Devant l'échec, elle n'a pas recours au poison, elle tombe dans
un état de résignation vague et stérile. Si le livre a une valeur
artistique, on sent que l'auteur n'y est pour ríen. M. Lewis
prend au sérieux l'écceurement de l'héroi:ne ; or, si elle nous
émeut c'est parce qu'elle n'en sait pas plus que la ville dont
elle entreprend la réforme, et parce que son idéal de lf culture&gt;&gt;
est tout aussi apsurde que celui de son mari ou de l'épicier.
M. Lewis soigoe avec un soin scrupuleux et jaloux ses personnages de premier plan : du moins il les croit tels. Et il se
trouve que l'ouvrage, pris dans son ensemble, n'est qu'un fond
de tableau tres dense et tres poussé d'oir ne se détache aucune
silhouette. Car l'absence de plaos, le manque de -personnalité,
sant bien américains; sans s'en rendre compte M. Lewis anoté

�};QTES

37 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSB

la ce qui est peut-etre notre trait dominant. Le rom.ancier amé-

ricain qui veut, a tout prix, étre psychologue, étud1er de~ caracteres, qu'il le croie ou non, imite l'Europe et se condamne al écbec:
Voici done La Grand' Rue, CEUvre de protestation amere, q.u1
est couronnée de ce succes réservé, au dire des sages ~onna1s:
seurs aux seuls marchands de saccharine, aux habiles qui
flatte~t le contentement béat de l'Amérique. La favcur des
sycopbantes saos imagination décline. Si, d'une part, notre
population croissánte semble assurer ces produits une vent:
encare fort passable, d'autre part, depuis quelque~ ann_ées, 11
s'est constitué un public qui déteste les bon~oos httér_aues de
fabrique douteuse, qui o'en veut plus, ~t qm ~~utera1t, ~ous
forme de comédie ou de satire, J'ápreté d une cnuq~e mo~eré?.
Ce public était sans pature. Quaud parait La Grand Rue, 11 s Y
jette, affamé, vorace, enfin doué de langage. L'édificelongtemps
chancelant de l'infantilisme du pionnier s'écroule avec fracas,
et une structure nouvelle apparait : c'est un gout pour les
,astringents, pour une révision du passé, ~ui se~oue. C'est u~
gout qui n'est plus celui de l'enfance, ma1s celm de la pubertc.
Je parcours les volumineux catalogues des.« ro~ans de 1~
saison », et un seul retient encare mon atteo.Uon ; e est_ Souns
aveugles, d'un romancier iocono.u, M. C. Kay Scott 1q~1'. avec
cet ouvrage, se place tout de suite au premier rang.' \_01c1 enfin
la Grande Comédie en possession de la scene améncame. Deux
romao.ciers s'y étaient essayés déja: \Villiam Dean Howells et
Henry James . Mais celui-ci, qui ~'avait cber~hée daos les mouvements d'une sensibilité malad1ve et repliée sur elle-meme,
était tombé dans une sorte de mélodrame de l'occultisroe, parce
que l'émotion, la sympathie, lui faisaient totalement. défaut.
Quant a Howells, ses compositions éphémeres reposa1:nt sur
le fréle tissu de la convention bostonienne, qu'elles aura1ent du
percer a jour, illuminer, puis détruire. Ces deux « classiques »
sont de mauvais écrivains dont nous pouvons nous passer
aujourd'hui saos que notre amour-propre en. souffre .._. c_ar,
voici que nous avons mieux. Nous nou~ passenons auss~ b1e11
de leur principale héririere, Mm• Ed1th Wbarton, ~~1 a
vision de James, associée un sentimeot du drame spmtuel a

a

a

17

la Bernstein.
La roatiere cboisie par M. Scott est la petite ville. Son dessin

373

est d'un trait aussi ferme et aussi intellectuel que les compositions de M. André Gide, et ce n'est pas la un mince triomphe.
Avec un seos tres sur du comique, L Scott traite un sujet conventionnel; il dépeint la démoralisation d'un foyer ou la jeune
femme a re~u sa mere en visite. ll suit avec une précision
froide et distante, qui est plus latine qu'aoglo-saxonne,
les facteurs qu'il a mis en ceuvre. A vrai dire, sa bellemere fait peo.ser a des créations, plus riches saos doute,
mais non pas plus justes, de la comédie fran~aise : Harpagon et Tartuffe. M. Scott n'éleve pas la voix.11 n'a pas recours a
une crise toute extérieure. A la fa~on du compositeur qui
agence les voix d'une fugue, il tient la bride ataus ses personnages jusqu'a la catastrophe finale. Il a écrit un lívre remarquable. Et il y a prouvé que nos provioces soot enfin assez
müres pour donner naissance au virus d'un art raffiné, lentement destructeur. La Grand'Rue, c'est l'assaut d'un esprit romantique et blessé; il y a du lyrisme daos cette cbarge co11tre la
grossiereté de l'informe masse américaioe. Souri.s aveugles, avec
moins d'arnpleur, s'enfonce beaucoup plus avant dans cette
masse, et en tire les formes d'une pure comédie, par le seul
effort créateur d'un esprit qui est blessé mais qui fonctionne
juste . L'art de M. Lewis est inconscient; il est en passant,
et par surcroit. M. Scott veut étre artiste; mais l'attaque va
de soi quand un homme a l'intelligence et la sensibilité.
Les « catalogues » rnarquent toutefois un progrés. Le savoirfaire vient a nos romanciers et a nos poetes. II est cenain que
l'Angleterre, au cours de la génération précédente, a eu vingt
romanciers contre un des nemes, qui savaient leur métier. 11
est non moins certain que, daos le cbaos actuel de forces mal
disciplinées, l'Amérique fait preuve d'une plus grao.de originalité. Or, pourquoi cet effort créateur n'aboutirait-il pas enfin a
un style, s'il est bien vrai que le style, l'art d'écrire, doive se
substituer a notre fa~on actuelle de suivre notre humeur et
notre penchant? La bataille, toutefois, esta peine livrée. Si le
Belpbégor de Julieo Beoda n'était pas écrit d'un poi.nt de vue si
stríctement fran~ais, je voudrais qu'il se répandit parrni nos soi~
disant artistes. Car le mythe est encare tenace parmi nous
qu'en matiere d'art, la science exclut l'excellence. La formule
pseudo-bergsonienne estcelle-ci: « Un homme qui sait peindre,

•

�374

LA NOOVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

ne saurait etre artiste. Mais celui qui ne connait pas l'~rt?ographe, et qui n'a rien lude plus ancie~ que Wells~ ce~m-la a
quelque chance d'etre un Dostoiewskr. » Cett; 11lus10~ oe
s'explique pas seulement par J'encouragement qu elle rec;o1t de
la doctrine bergsonienne. Whitmao, Thoreau, Emerson, !oe,
tous les peres de notre littérature, avaient été des ~ommes_ d une
large culture, soucieux de discipliner leur express10~, ma1s _leur
exemple restait sans vertu devant les fallacieuses r~1sons t~rées
d'une révolte générale contre ce qp.e 4t conventlon ava1t de
mort et de funeste. Quand Courbet et Cézanne entraien:. en
lutte avec le faux académisme, ils s'appuyaient sur une trad1t1on
vivante de l'art franc;ais. Quand Wagner et Nietzsche ~'insu:geaient contre la routine des petit~s. cour~ allem~nd_es, 11s puisaient leur nourriture daos une tradition v1tale. A10s1 fit A'.11old
Schoen berg ason tour, quand il se révolta contre le wagnénsme.
Mais quand nous autres Américains, nous nous révoltons contre
les dogmes odieux de nos écoles et de nos uni~ersités, no~s
n'avons aucune tradition vivante a reprendre. D une propos1tion erronée nous concluons done que toute tradition est
~auvaise; e; que, le cri de guerre en faveur de ~a techniqu_e
étant poussé par des écoles défuntes, toute techmque aboutlt
par force a un art défunt.
.
.
Le dada'isme en France est le fait d'hommes nourns aux
disciplines anciennes. Si différente que soit la doctrine d'.un
dada'iste intelligent et celle d'un André Gide, sur les quahtés
intellectuelles d'un style digne de ce nom, les deux hommes
tombent d'accord. Mais la tradition meme, che~ nous, s'est
réfugiée parmi des barbares; et la moisson que l'reu~re _de
Whitman, de Hawthorne, d'Emerson et de Poe deva1t _faire_
entrer dans nos greniers, est perdue. Dans un monde mcohérent et sans racines, on les a pris pour des précurseurs
d'incohérence.
Nos conservateurs manquent d'atmosphhe; ils ne vivent pas
dans leur époque, c'est pourquoi ils ne s_ont pas mi_eux p,répa~és •
acommenter l'art du passé qu'a pronostiquer celm de 1~vemr.
Nos révolutionnaires, ceux qui clament au nom de la liberté,
parce qu'ils ignorent ce qu'estune saine tradition, tom~ent to~s
dans l'imitation servile d'une forme européenne, qu elle smt
du reste nouvelle ou périmée. Cet état de choses ne laisse pas

&gt;!OTES

375

d'étre bouffon . Si nos conservateurs répetent Tennyson,
Dickens, ou Anacréon, nos radicaux en font autant de \Vells
ou de Bennett, et nos dadaistes,
travers quelque écrivain
anglais plus accessible, copient Flaubert, Schnitzler, Rimbaud
ou Verlaine. Cette loi, a savoir que l'art est pareil a une plante
qui se nourrit et croit, leur échappe a tous également. Si bien
qu'au Iieu d'une alimentation convenable qui se transforme en
leurs propres tissus, ils ingurgitent au hasard et se détruisent
eux-memes. L' Amérique est pleine aujourd'hui de créateurs
dyonisiaques lesquels, au moyen d'un stupéfiant appareil a
technique multiple, débitent a un public blasé de mornes et
fades répliques de ce que l'Europe a produit au xrxe siecle.
Que pareilles denrées encombrent les marchés ou s'approvisionne un public en mal d'émotions, passe encere . Mais que
notre critique suive tous les vents de la mode, est plus grave.
Quand l'artiste ignorant reste inférieur a la sculpture des
Mayas ou a la céramique péruvienne, il a du moins !'excuse
d'oblir a une vague inspiration lyrique : au lieu qu'un critique
ignorant obéit a sa seule bétise. Certes nous ne manquons pas,
a l'heure actuelie, de critiques, en meme temps hommes de
gout. Combien sont munis de }'arme a deux tranchants nécessaire a leur fonction, je veux dire de la connaissance du milieu,
et du courage de parler? Combien, parmi ceux-la méme qui
mesurent la distance de l'reuvre de beauté a ces monstrueuses
fumées, a ces flatteuses élucubrations de la mode et d'une fantaisie passagere, seraient préts a encourir les huées et les risques
d'une querelle? La controverse, jeu cher aux critiques des pays
européens, est pour ainsi dire inconnue aux Etats-Unis ou celui
qui sait a bien trop peur pour parler.
Nos journalistes, en tous cas, ignorent ces scrupules, et
montrent la belle assurance de la plus complete ineptíe. Et ce
sont eux, des ignares sans culture, qui régentent l'opinion a
New-York. Les dernieres années m'ont instruit de ce qui est,
saos doute, une vérité vieille c,omme le monde, mais qui était
pour moi d'une amere nouveauté : les plus intelligents ne sont
pas toujours ceux qui mettent le plus de zele a défendre ou a
exposer leurs convictions, et les meilleurs esprits sont souvent
les plus veules et les moins généreux. Oh l l'on n'achete pas
notre critique comme celle d'Europe ! Mais la question se pose

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

a

de savoir ce qui est le plus prt!judiciable la cause de l'esprit :
une critique pourríe, encore qu'éclairée, ou une honn~teté
faroucbe, qui n'a rien d'ingénu.
Pour revenir mon sujet, je dois dire que cette ignorance
bavarde et dogmatique accompagne l'avcacment de l'Amérique
aun état nouveau, celui de la culture. L'art natt spontaaément
dans une société qui a pris conscience et possession d'elle-méme;
pour qu'il s'épanouisse, il faut un sol la fois riche et bien travaillé. (Ainsi des milieux sociaux d'une unité aussi puissante
que l'Amérique des Indiens
la belle époque, l'Egypte et la
Judée anciennes, Athenes, l'Inde ou tout s'encbaine si rigoureusement, l'Eglise médiévale, et la France moderne.) Le génie
a besoin d'une discipline, c'est-a-dire qu'il a besoin d'etre sans
cesse confronté avec ce que l'artiste apprend de la vie par les
roceurs, la religíon, l'histoire, et sous la pression de !'esprit
social et critique. Le premier bomme n'était pasartiste; l'énergie humaine s'aflirme seulement au contact d'autres énergies.
Mais aujourd'hui qu'il y a en Amérique autant de génie en puissance qu'au printemps de fleurettes sous bois, je voudrais que
nous ayo ns pour nous conduire un chef plus inspiré, une regle,
une norme plus intelligente. ]'aspire apres un homme dont la
stature égale ce lle de Lessing ou de Brandes ... afín que nous marchions vers une naissance, soutenus par la sagesse et par la force.
(Mais j'encombre de mes opinions ce qui devrait rester une
pure chronique, un relevé des naissances. C'estun trait de plus
qui s'ajoute mon message américain. A tout, nous préférons
une opinion. L'art sous lequel n'apparait pas une opinion ne
compte pas pour nous. Le succes de Sbaw en Amérique n'a pas
d'autre raisoo : Shaw, né pour écrire des farces géoiales, gaté
par son puritanisme. 11 aurait dó. naitre dans le Nébraska ; du
point de vue estbétique, il differe fort peu de M. Bryan. Et
voici nujourd'hui Sinclair Lewis ... La Gra1uJ'Rue est un merveilleux exemple de roman these, tout comme les reuvres de
H. G. Wells. Car Wells est u.n journaliste américain que le
hasard fit naitre Londres.)
Je reprends toutefois mon sujet ... et je dis que l'Amérique ae
vient pas en aide a l'artiste créateur. De l'éloge, de !'insulte, il
n'en manque pas ; mais la louange est niaise, l'opposition faiblardc et sans propos. L'artiste ou le penseur ne peut pas

a

a

a

a

a

a

a

NOTES

377

répondre aux objections qu'on luí fait, il n'en peut pas tirer un
enseignement, car elles sont vulgaires et sans solidité. Pourtant
il progresse . Daos notre théatre méme une personnalité vient
de se révéler.
Eugene O'Neill était depuis plusieurs années le héros de
nos « petits théatres », en particulier des « Acteurs de Provincetown », lesquels jouent, daos une ruelle du quartier latín
New-York, despieces de leur cru avec une verve et un entrain
qui ne s'appuient nJ sur la science dramatique ni sur un instinct
tres sur. Le temps pourtant leur a donné raison puisqu'ils ont
abrité O'Neill, jusqu'au jour ou O'Neill les a dépassés. A la
saison derniere, timidement, O'Neill a francbi l'échelon qui le
séparait de Broadway : quelques matinées de son drame Par
del,i l'boriz.,011 furent bientót suivies d'une série de représentations; puis quand la piece eut fait courir tout New-York, des
tournées la porterent dans la province. C'est un drame plein
de lyrisme, traité comme une tragédie, brossé par grandes touches claircs et lumineuses ; il est romantique par la fa&lt;;on, tres
lache, dont l'auteur le con~oit, et par les aspiratioos, tres
vagues, du héros. Ce héros est unfermier dela Nouvelle-Angleterre, attelé une travailleuse opiniatre, et qui révasse de rivages tropicaux, de typhons sur les mers de Chine, et néglige ses
terres. La critique, bien entendu, saluant daos cctte piece une
tragédie, l'a comprise tout rebours. Elle venait de découvrir
Ibsen, l'an passé ; elle en conclut qu'O'Neill avait voulu écrire
un drame ibsfoien. Elle mesura la piece américailie, construite
dans un plan horizontal, d'apres les lois de la composition scandinave, qui va droit la catastrophe.
Cette année-ci, O'Neill nous a donné deux pieces. L'une est
une idy lh: effrayante et fantastique, i otitulée L'Empereur Jones. Le
héros est encere un poete qui a la nostalgie des borizons lointains ; c'est un negre d'Amérique, un employé des wagoos-lits,
une espece de flibustier qui acquiert aupres de sauvages d'une
ile caraibe un prestige assez mal assis. Daos une série de scenes
extr~mement alertes, la piece suit le travail rongeur que font,
dans cette force impériale, les antiques terreurs et supersútions
negres.
La seconde piece Quelque ehose d' autre, qui n'est pas un drame
rapide et serré, dit l'échec amer d'une jeune fille, née dans un

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a

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�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

village de pécheurs en Nouvelle-Angleterre, entourée d'bommes grossiers, et qui réve, pour elle-méme et pour son fiancé
q~dque chose d'autre. Mais l'amoureux se trouve ne pas valoi;
m1eux que les autres ; et elle le repousse, payant d'un célibat
traversé de névrose et de désirs, le beau réve de sa jeunesse.
C'est le th~me dont ~'Neill ne se lasse pas : l'aspiration,
condamnée d avance; et i1 ne s'agit pas de l'aspiration apres les
abi~es ou .les cimes comme celle d'un Faust, d'un Brand ou d'un
Julien, ma1s apr.es les graces, les ,aleurs simples de fa. vie, la
couleur, la mus1que, la foi, aussi étranges dans notre monde
matéríel, qu'en Europe les visious exaltées de Paracelse.
O' Neill a une imagination remarquable ; ses conccptions
son, celles d'un vrai dramaturge. Mais il n'apporte aucun soin a
la forme. Avec le scns du drame tel que Je Jui suo-&lt;Terc la Yie
américaine, ?'Neill ~e travaille pas, n'approfoudi; 0pas le dialogue. -:1- les !1re, ses p1eces sontmauvaises. Cette espcce de chaleur qm - c est le secret de la création - se communique ame
m?ts, est absente chez lui. Si Eugene O'Neill ne se rcnd pas
m'.eux comrt~ de la :aleur de ses idées, s'íl n'apprend pas a
m1eux apprec1er la puissance qu'elles recelent, il les gaspillera
chaque année en des ceuvres imparfaites.
L'acteur negre, Charles Gilpin, celui qui a créé le róle de
1'Emp_ereur Jo.nes, a conquis le public par un'talent vigoureux
saos ,nen ~e :710Ie_nt. A vec Ben-Ami, qui est une importation de
la scc~e J1dd1sh, il est le plus beau talent que nous ayons en
Am.énque._ Mai_s j_e n'ai pas dessein de traiter ici la question du
théa:tre, q~1 .ª r,ns ~ndéniablement son essor depuís que j'écrivais
Notre 11nmq~e. C est un article tout entier qu'il faudrait consacrer a ce su¡et.

., Les poetes, je les aí oubliés. Du nombre ' une voix claíre, que

J entends et que j'aurais du mentionner dans mon livre. 11 faut
rectifier cette omission.

a

Voici quelques années, une jeune Australienne née Duhlin
Irlan~e, ven~it échouer a New-York et y gagnait sa vie daos]~
qu~rt1er de I e:t, celui des fabriques et de l'exploitation ouniere.
Mamtenant qu elle en est sortie, elle raconte ses expériences daas
deux volumes de poemes, Le Ghetto et Soleil Limant. Les tableaux
que nous préseate Miss Lola Ridge soat inscrits, gravés daos
soncerveau. Or, elle a un cerveau ou le Ghetto de New-York

NOTES

379

reste exotiquc. Saas doute il est réel, il l'est peut-~tre plus que
les autres images; il est beau, c'est encore ccrtain. Mais l'intelligence sur laquelle il s'est imprimé n'a pas été nourrie par
l' Amérique; c' est l'íntellige □ ce du Celte, qui est d'ordrc sensible,
faite de subtilité, de tendresse et de reve. La marque pourtant de
l' Amérique est daos l'abime existant entre l'esprit celtique de
l'auteur et la vie juive qu'elle décrit; et Miss Ridge ajoute
ainsi au trésor, déja si riche, de l'imagination américaine. Son
apport est celui de la surprise éveillée en elle par un mond_e
aussi étranger. C'est une équation poétique entre Celte et Jmf
qui est sans exemple.
La phrase lapidaire de Miss Rid¿e oblige la luxuriance, 1~ passion juive, a rev~tir une forme claire et dure comme le cristal.
On y sent l'agoaie du Juif transp.)anté dans son esprit"et dms sa
chair, mais toujours a travers l'émerveillemeat du poete. Elle
reste une voyageuse cxplorant son sujet.
Au póle opposé sont les bistoires de Miss Anzia Yezierska,
jeune juive Russe immigrée qui, d'un séjour plus prolongé dans
le quartier ouvrier de l'est, est entrée daos le do_mai_ne ,de l'ex:
pression. J'en parle, non a cause de leur valeur mtnnseque qm
est mioce, mais cause du contraste qu'elles présentent avec
l'reuvre de Miss Ridge. Car Miss Yezierska possede ce qui
fait défaut a Miss Ridge. Son livre Camrs ajfamés nous la
montre chez elle daos le Ghetto natal, séjour des lamentations
et des plaintes, des désirs vagues mais effrénés. 11 manque
d'ampleur, il est lourd, il a la crudité de rythme et de couleur
qui est celle du subcoascient. N'importe ; une richesse s'y
révele qui est u:ue promesse.
Dans les peintures de Miss Ridge, tout objectives qu'elles
soient, on sent trop l'éloignement estbétique et spirituel de l'auteur. A celles de Miss Yezierska, il manque ce qui assure a. J'art
la durée : un dessin qui recouvre des imagcs par trop cérébrales. Notre pays ne nous a pas encare donné le poete qui
joindrait :i" la faculté créatrice de Miss Ridge la sympathie que
Miss Yezierska éprouve pour son triste su jet. Alors seulement les
Israels turbulents, les Italics, les Russies, les Syries et les Balkans
de New-York auront trouvé - avant de disparaitre - leur place
délinitive dan~ le monde immortel des ouvrages de !'esprit...

a

(Traduil par MIi•

H. BOUSSINESQ)

WALDO FRANK

�380

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

LES REVUES
*

* *

LA PENSÉE DE NICOLAS MACHIA VEL, par Franrois
Franz.oni (Payot).
Ce n'est pas seulement une joie intellectuelle que de suivre
le jeu d'idées d'un Machiavel, c'est encare s'évader de toutes les
conceptions actuelles issues du matérialisme historíque, et qui
écrasent de leur masse tout ce qui est individue!. II est réconfortant de se voir démontrer par la théorie et par l'exemple la
capacité de l'homme diriger ou
forcer l'événement par sa
seule virtu, judicieusement appliquée.
Ajoutons qu'il n'y a pas de guide meilleur a travers l'antiquité. Machiavel est le seul avoir placé les hommes et les choses
de l'antiquité sur le plan du quotidien et avoir rendu apparente
l'allée et veoue de la navett.e qui de ce quotidien réussit tisser
de la grande histoire.
M. Franzoni a groupé en chapitres, cóté des morceaux les
plus célebre~ de Machiavel, un ensemble de paragraphes et de
phrases qui contiennent l'essentiel de sa pensée. La traduction
de M. Franzoni, légerement, mais non pas désagréablement,
archaisante, est en général exacte et solide. Ce n'est pas ici le
lieu de chicaner sur quelques discutables ioterprétations de
détails ou sur l'escamotage de quelques dif:ficultés. Le texte
italien qui est en bas de page est aussi correctement reproduit
qu'il pouvait l'étre en France: i1 convient d'ex:cuser les quelques
coquilles qui le déparent.
Tel que! ce travail est, non seulement utile, mais fort remarquable. Regrettons pourtant qu'un des chapitres n'ait pas été
consacré la Virtu, et que tout le Partrait des Choses de France ne
figure pas da.ns ce choix. Une scene entiere de la Mandraucre
"
edt complété heureusement la figure de Machiavel.

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BENJA.MIN CRÉM!EUX

*

Quand Copeau est venu au Tbéatre, il était un homrne neuf, un
novice, et par la un bomme nouveau : c'est a cette circonstance, négligeable en apparence, que le Vieux-Colombier doit aujourd'h~i sa
vigueur et son espoir, et qu'il devra plus tard une véritable techmque,
laquelle ne sera pas l'inconsistant résultat d'une foudroyante idée nouvelle ou l'impossible révc d'une longue macération esthétique, mais la
somme, le résidu et l'extrait d'un travail constant daos le meme seos
et le meme esprit, travail controlé par la réalisation elle,-méme.
... La nouveauté ici consiste :l. n'en pas avoir. Et Copeau n'est
venu au Théátre qu'avec la passion profonde du Théatre méme, de ce
qu'il appelle }'affaire, la chose dramatique, avec, daos l'espri.t, « la pure
conftguratio1t du chef-ifauvre dramatique. » Armé d'une visioo dramatique aigue, exclusive, personnelle, en dehors de toute contingeoce,
au-dela de toutes les peiotures et par-dessus toutes les architectnres, en
jO'oorance
de la moiodre machinerie, sans aucuoe théorie, saos la
!)
moindre « idée ,&gt; et sans avoir la plus petite iotention, il est entré au
Théatre daos l'absolu du Théatre meme. Et ceci est tellement vrai que
Copeau ne peut pas s'exprimer « techniquement )&gt;, qu'il lui cst impossible de matérialiser lui-mérne son inspíration, de concrétiser son
émotion, et que la réalisation doit naitre sous ses yeux afin_ qu'_íl ~ontróle par lui-meme l'identité de cene émotion et de cette msp1rat:1on.
La technique du Vieux-Colombier ne peut pas s'écrire ou se décrire
comme une iovention ou un procédé ; mais on en connait la formule :
c'est la somme, le ptoduit, l'expression de ce que j'appellemi les incompatibtlités tecbniques et les besoins dramatiqttes de Copeau.

S1GNAUX

Aventures a failli etre le titre de la revue ; il méritait de
l'etre : « Le goftt de !'aventure, écrit Franz Hellens, n'est pas
un fait permanent dans les lettres franc;aises. La plélade l'a
ignoré, parce qu'il n'y a pas d'aventure en arriere; les classiques l'ont méconnu, crainte de déchoir. Les romantiques
penserent le trouver au clair de lune ; c'était encare une erreur
d'éclairage.

* *

LES REVUES
LA TECHNIQUE DU VIEUX-COLOMBIER
Lou,is Jouvet remarque dans la REVUE RHÉNANE Quillet) que
la « technique » du Vieux Colombier a consisté n'en pas avoir :

a

i

l)

annonce done un romantisme dont l'éclairage est
rectifié, et l'information précise. Quelques noms sont aussi
clairs : André Salman, Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Paul
Sm:NAUX

1. 6, rue Joseph Bara, Paris ; et 1385, cha11ssée de Waterloo, UccleBruxelles.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSK
Morand, franc;ais, et, belges, Aa.dré de Ridder, P. G. van
Hecke, Franz Hellens qui écrit cette &lt;&lt; Note prise d'une

lucarne J&gt;:
COMME LE MAL SORT DV BIEN

Comme la chévre doooe son lait, la vigne son raisin. L'une grilnpe
l'autre escalade les murS. Toutes deux flexibles, rebelles
et maniables. Elles ont fléchi sous l'accablant effort du bouc er du
soleil. Les grappes pendent et se gonJl.eot comme des mamelles. Le
lait et le jus frais iqondent les tables. Mais quelque part, au fond des
caves, de noirs fermenrs se sont Levés du lait pressé et du raisin foulé.
La douce et saine fraicheur n'a duré qu'un moment; l'aigre ch:ileur et
Ja mordante moisissure augmentent et se propageot daos le flacon,.
le moule, au cceur de l'homme, tandis que sautent les chevres sur la
montagne et que les vignes couvent de nouveaux res59rts daos leurs
bourgeons feutrés.

a la montagoe,

Voici, d'André S-almon, qui donna déja a SmNAUX l'excellent
Marché libre, quelques souvenirs sur Alfred Jarry « ou le Phe
Ubu en liberté )) :
Al.(red Jarry qui, en un áge si tendre 1 inventa Monsieuye Ub1, mourut
des ex.ces du sinistre personnage. C'est proprement Je méchant Pere
Ubu qui tua le charroant Alfred Jarry. Alfred Jarry, caudlde mystifü:ateur, mourut d'avoir obstinément adapté au naturel le róle du modemecroquemitaine, capitaine des Dragons de la Vistule, Roi de Pologne et
d'Aragoo.
Chez Jarry;
L'attraction sensationnelle du lieu c'était la bibliotheque. Soit une
pyramide de bouquins et de brochures s'élevant jusqu'au plafond,
a vrai dirc si bas que seul Jany, tres court de jambe, pouvait en cet
étrange logis se tenir debout saos devoir plier les épaules.
La dextre étendue vers letumulus bibliographi:que, le Pere Ubu proféra:
- Il y a la des écrits 1 (tl parodiait le titre du premier livre de Paul
Fort), derriere ces écrits une porte, derriére cette porte une chambre.
Du nioins il y eut, Nous a-t-oo assuré, une chambre. Nous n'en avoos
jamais rien connu, Nous craígnons singulierement qu'elle soit perdue
et, sachant Nous conteoter de fici-présent capharnaüm, Nous repoussons de toute la force de Notre caractere tout espoir de déménager.
..... Jan:y nous demanda de luí donner, en toute franchise, notre
opinion sur son portrait grandeur nature, chef-d'o:uvre du douanier
Rousseau.
Nous ne \limes qu'un fond de draperies, a la maoiere de S!evens~

LES REVUES

ma!s exécuté avec plus d'attendrissaote naiveté et, sur son perchoir, lez-h1bou favori, oiseau qui, je le répete, était eo porcelaioe.
Jarry l'oo ne distinguait que la silhouette, mais découpée daos
la to1Ie vide au milieu de quoi, on s'en doutera, elle laissait un vide
singulier.

D:

Le Pére Ubu ne consentit point a avouer qu'il avait mutilé le
tab~ea~ de Rousseau parce que l'obsession de sa propre image lui chatouillaa désagréablement les nerfs. Il préféra conter que, redoutant
d'etre p~rcé d'un coup de parapluie par un maladroit, il s'était découpé
avec som et proprement roulé dans le &lt;&lt; tiroir unique et central de
notre Bureau de Colbert en bois blanc. »
~o~nant avec quelle mintitie le Douauier, ce vieil innocent de génie,
avaiHI pas exécuté le portrait de l'écrivain ! Guillaume Apollinaire a
conté commeot Rousseau qui ne demanda au Pére Ubu qu'une séance
employa celle-ci :i. prendre, a la fa~on d'un maitre-tailleur, mesure de
son modele. A peine le viut-il revoir avant de donner au visage la
touche définitive.
La maniere de Rousseau différait-elle beaucoup de celle du horsconcours Gustave Courtois, pour qui Rousseau professait une grande
admiration et qui, prié a déjeuner pour le samedi d'une prochaine
semaine, répondait :
- ~amcdi '. Impossible l J'achéve un portrait et c'est samedi que je
mets l express10n.
S1GNAUX

q_ui a publié, dans ses quatre premiers ouméros

l'Etude romanesque de Max Jacob, des poemes de Paul Morand:
~o_rges Gabory et Melot du Dy, une curieuse analyse de la
poes1e russe, a eu la faiblesse de fonder un prix littéraire.
*

* *
L'ART DÉCORATIF, ET L'ART

Roger Allard écrit dans la

propos

REVOE UN!VERSELLE (r 0 r Ao11t),

a

de l'exposition Fragonard :

Quelque soin qu'aient pris les mauvais bergers de l'esthétique d'éga'.er le goút fran~is daos les terrains vagues d'un art saos patrie et
¡usqu'aux confins de la barbarie. on a vu les meilleurs de nos jeunes
attistcs interroger l'o:uvre des maitres de chez nous avec une passion
P~ois trop ~quiete, ou quelque exces didactique, ou quelque parti pris
d 1nterprétat1ons opportuoistes, mais en défmirive avec le seutiment tres
net de cétte vérité rnéconoue, eofin retrouvl!e, que c'est en cultivant les.
particularités de son génie propre qu'un homme se rend utile a ses semblables, qu'unenatioo enrichitet ennoblit l'humanité. Saos doute il existe

'

�LA NOOVELLB REVUE FRAN&lt;;:AISE

encore des esprits a ttardés, et qui se croient a vanees, pour qui le probleme
esthétique capital est de doter la France d'un ai·t décoratif qui, parait-il,
lui fait défaut, et qui serait florissaot en d'autres pays ; il existe encore
des professeurs de dessin, des conseillers municipaux et des cbronii:¡ueurs d'art qui croient que nous devons sans plus tarder rivaliser avec
les architectes américains ou les tapissicrs munichois. Une grande exposition d'art décoratif projetée devait combler leurs vceux: elle parait
remise aux calendes grecques. ll y aura bien une exposition d'art décoratif modeme, mais c'est a Munich ; il est permis de penser que c'est

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

fort bien ainsi.

On commence a se rendre compte que pour qu'il existe un art appliqui, et pour que ses applications soieot beureuses, il o'est pas mauvais
de commencer par restaurer « l'art &gt;l tout court. Il ne s'agit pas de traiter les artistes décorateurs en parents pauvrcs et pas davantage de faire
fi des avantages économiques que leurs travaux peuvent valoir a
notre pays, il importe tout siroplement de se persuader que cette activité est· secondaire, par définltion mfane, et qu'elle ne s'exercera avec
bonneur et profi.t que si les peiotres et les sculpteurs, dans une zone
plus proche des courants intellectuels de l'époque, créent des ceuvres
riches d'influence et de rayonnement.

AVIS : Pour évíter des confusioos toujours possibles, nous croyons
devoir ioformer nos ]ecteurs que c'est M. Maurice Martín do Gard et
norr M. Roger Martio du Gard, notre collaborateur, qui vient de
prendre la direction des EcRITS N0UVEAUX,

•• •

MEMENTO

REVUE BLEUE (20 aoút): Les ]ardins sau.vages, par Henri Pourrat.
LE Co.RRESP0NDANT (ro aout) : Les roma11ciers .amtiricains co11tempo,-ains: I. Slewart Edu·ard While, par Marc Hélys.
GRANDE REVUE (juillet) : Histoire technique et sociale de l'imprimerie,
par Georges Renard.
REVUE HEBD0MADAIRE (6 aoüt): Les Trois i111postu.1·es, par P. J. Toulet; (t 3 aoüt): Stendhal et la musiqu.e, par Henry Prunieres; Nozwelles
notes d'u.n dilettante, par: Stendhal .
LE NouvELLISTE DE RENNES (18 juillet): Un intéressant article de
J. Gahier sur Le cóté de Guermantes, par Marcel Proust.
ÜPINION ( 1 3 aout): Petites questions de goúl, par Albert Thibaudet.
LA RENAIS$ANCE (13 aoút): Les cabiers de Mécislas Golberg, par Gaston Picard ; Voya¡e m Bolch'évie avec Madame Rippi.us, par Denis Roche.
DER NEUE MERKUR (juillet): Extraits du. jott-rnal, d'Anton Tcbekhov.
Drn NEUE RuNDSCHAU (aoüt) : La morl de Moise, légende, par
Rudolf Kayser.
PoLITIKEN : Chronique sur Marcel P-roust, par Charles Rímestad.
LE GSRANT : GAST0N GAWMARD.
ABBEVlLLE. -

lMPRIMERIE F. PAILLART.

Ma seconde arrivée · a Balbec fut bien différente de la
premiere. Le directeur était venu en personne m'attendre a
la gare, répétant cambien il renait a sa clientele titrée ce
qui m_e fit craindre qu'il m'anoblit jusqu'a. ce que j'e~sse
compns que dans l' obscurité de sa mémoire grammaticale
titrée signifiait simplement attitrée. Du reste au fur et
mesure qu'i~ apprenait de nouvelles langues, il parlait plus
mal les anc1ennes. 11 m'annonc;a qu'il m'avait logé tout
en haut de !'hotel. « ]'espere, dit-il, que vous ne verrez pas
la un manque d'impolitesse, j'étais ennuyé de vous donner
une chamb~e dont vous etes indigne, mais je l'ai fait rapport au bnut, parce que comme cela vous n'aurez personne
au-dessus de vous pour mus fatiguer le trépan (pour
tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenetres pour
-qu'elles ne battent pas. La-dessus je suis mtolérable &gt;) .
'
ces mots n'expnmant
pas sa pensée~ laquelle était qu'on
1~ trouverait toujours inexorable a ce sujet, mais peut-etre
bien celle de ses valets d'étage. Je pourrais faire faire du
feu ~i cela me plaisait, ( car sur l'ordre des médecins j' étais
partt des Paques) l!lªis il craignait qu'il n'y eut des
&lt;e fixures » dans le plafond ; &lt;e surtout attendez toujours
pour rallumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l'important c'est d\~viter
&lt;l.e ne pas mettre le feu a la cheminée, d'autant plus que

i

I • Extrnit de _s_oJrmu et Go111orrbe II, ouvrage qui paraitra prod1ainement aux Ed1t1ons de la Nouvelle Re\•ue Frani;aise.

�386

LA NOUVELLE REYUE FRANc;:A.ISH

pour égayer un peu j'ai fait placer dessus une grande postiche en vieux chine, que cela pourrait abimer. &gt;&gt;
TI m'apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bátonnier de Cherbourg: « c'était un vieux routinier », dit-il
(probablement pour roublard) et ~e laissa e~tendre qu~
sa fin avait été avanoée par une v1e de déboires, ce qu1
signifiait de débauches.
·
Déja depuis quelque temps, je remarquais _qu'apres le
diner il s'accroupissait dans le salon (saos doute pour
s'-assoupissait). Les derniers temps, il étaittellement changé,
que si I'on n'ava1.t pas su que c'était lui, a le voir, il était
a péine reconnaissant {pour reconnaissable sans .doute).
Compensation heureuse, le premier Président de Caen
venait de recevoir la « cravache » de commandeur de la
Légion d'honneur. Sur et certain qu'il a -des c.apacit'és,
mais parait qu'on la lui a donnée surtout a cause de sa
grande « impuissance &gt;&gt;. On revenait _du reste s~ cette
aécoration ~me dans l'Echo de Pam de la vedle. Le
directeur n'avait d'ailleurs lu que le « premier paraphe »
(pour paragraphe). La polirique de.~· CaiU~ux y ~~it
bien "llrrangée, &lt;&lt; Je trouve du reste qu ils ont raison, d1t-il.
11 nous mettrop sous la&lt;&lt; coupole » de l'Allemagn-e(sous
la coupe).
Comme ce gente de sujet traité par un hotelier me
paraissait enouyeux, je cessai d'écouter. Je pensai aux
images qui m'avaient décidé de retourner a Balbec. Elles
étaient bien dilfétentes de celles d'autrefois, la vision que
je venaís ch-ercher ·était aussi éclatante ~ue la pr~mie~ était
brumeuse; elles ne devaient pas m01ns me decev-01r. Les
images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires,
aussi étroites, aussi insaisissables que celles que l'imagination avait formées, et la réalité détruites. 11 n'y a pas de
raison pour qu'en dehors de nous, un líen. réel poss~e
plutót les tableaux de la mémoire que ceux du_ réve. Et pu1s
.une réalité nouvelle nous fera peut-etre oubher, ou méme
détester les désirs a cause desquels nous étions partís.

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

a

Ceux .qui m'avaient décidé d'aller Balbec tenaie~t en
a ce que les Verdurin (des invitations de qui je ..
.n'avais jamais profité, et qui seraient certainement heareux
de me revoir, si j'allais .a la caippagn.e m'excuser de
n'avoir jamais pu leur faire une visite Paris ), sachant,
que plusieurs iideles passeraient les vacances sur cette cóte,
et, ay.ant
cause de cela loué pour toute la saison, un
des cMteaux de M. de Cambr.emer (La Raspe.liere), y
avaient invité Mme Putbus. Le soir ou je l'.avais appris (i
Paris) j'envoyai, en véritable fou, ñotre jeune valet de
pied s'infonner si cette dame emmenerait a Balbec sa
premiere femme de chambre. Il était onze heures du soir.
Le concierge mit longtemps a ouvrir et par mira.ele n'envoya pas promener mon messager, ne fü pas appeler la
police, se contenta de le recevoir tres mal, -tout en lui fournissant le renseignement désiré. Il dit qu'en effet la premiere femme de chambre accompagnerait sa rnaítresse,
d'abotd am:: .eaux en Allemagne, puis a Biarritz, et pour
inir chez Mm• Verdurin. Des lors j'avais été tranquiHe et
oontent d'avoir ce pain sur la planche. J'avais pu me
dispenser de ces poursuites dans les rues ou .j'étais
dépourvu aupres des beautés rencontrées de cette lettre
d'introduction que serait aupres de la belle femme -de
cbambre d'avoir diné le soir méme, a La Raspelier.e, avec
sa maítresse. D'ailleurs elle aurait peut-etre meilleure idée
de moi encore en sachant que je connaissais non seulement
les bourgeois locataires de la Raspeliere mais ses propriétaires, et surtout Saint-Loup qui ne pouvant me recommander a distance a la femme de chambre de M 111• Putbu.s
(cene femnre de chambre ignorant le nom de Roben)
· avait écrit pour moi une lettre chaleureuse aux Cambremer. II pensait qu'en dehors de toute l'utilité dont ils
tne pourraient etre, M= de Cambrerner, la belle-fille née
Leg¡:audin, m'intéresserait en causant avec moi. J.C C'e~
11ne femrne inteHigente, m'avait-il assuré. Elle ne te diu
pas de choses .définitives (les choses « définitives 1&gt; avaient

panie

a

a

�LES INTERMIITENCES DU C&lt;EUR
LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

été substituées aux choses «sublimes» par Robert qui
modifiait, tous les cinq ou six ans, quelques-unes de ses
expressions favorites tout en conservant les principales),
mais c'est une nature, elle a une personnalité de l'intuition, elle jette a propos la parole qu'il taut. De temps ~n
remps elle est énervante, elle lance des betises, pour « faire
gratin }), ce qui est d'autant plus ridicule que rien n'est
moins élégant que les Cambremer, mais somme toute elle
est encare dans les personnes les plus supportables a fréquenter. &gt;l
.
Aussitót qu'ils avaient eu rec;u la recommandat1on de
Robert, les Cambremer, soit snobisme, qui leur faisait
désirer d'étre indirectement aimables pour Saint-Loup, soit
reconnaissance de ce qu'il avait été pour un de leurs
neveux a Doncieres et plus probablement surtout par
bonté et traditions hospitalieres, avaient écrit de longues
lettres demandant que j'habitasse chez eux, et si je préférais
etre plus indépendant s'offrant a me chercher un logis.
Quand Saint-Loup leur eut répondu que je logerais au
Grand Hotel de Balbec, ils répondirent que, du moins, ils
;;.ttendaient ma visite des mon arrivée et si elle tardait
trop, ne manqueraient pas de venir me relancer pour
m'inviter a leurs garden-partis.
Sans doute rien ne rattachait d'une fa¡;on essentjelle la
fem.me de chambre de Mme Putbus au pays de Balbec, elle
n'y serait pas pour moi comme la paysanne que seul ~ur la
route de Méséglise, .j'avais si souvent appelée en vam, de
toute la force de mon désir. Mais j'avais depuis longtemps
cessé de chercher a extraire d'une femme comme la racine
carrée de son inconnu, lequel ne résistait pas souvent a
une simple présentation .
Je fus tiré de ma r~verie par la voix du directeur done
je n'avais pas écouté les dissertations politiques. Changeant
de sujet, il me dit la joie du premier Président en apprenant mon arrivée et qu'il viendrait me voir dans ma charobre, le soir meme. La pensée de cette visite m'effraya si

fort, car je commenc;ais a me sentir fatigué, que je le priai
d'y faire obstacle (ce qu'il me promit) et pour plus de st'.ireté
de faire, pour le premier soir, monter la garde a mon étag-e
par ses employés. 11 ne paraissait pas les aimer beaucoup.
ce Je suis tout le temps obligé de courir apres eux parce
qu'ils manquent trop d'inertie. Sí je n'étais pas la ils ne
bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton a votre
porte &gt;l. Je demandai s'il était enfin e&lt; Chef des chasseurs. 11 n'est pas encore assez vieux dans la maison, me répondit-il. 11 a des camarades plus agés que luí, cela ferait crier.
En toutes choses il faut des granulations (probablement
pour graduations). Je reconnais qu'il a une bonne aptitude
devant son ascenseur. Mais c'est encare un peu jeune pour
des situations pareilles. (:a manque un peu de sérieux, ce
qui est la qualité primitive (sans doute la qualité primordiale, la qualité la plus importante). 11 faut qu'il ait
un peu plus de plomb dans l'aile (mon interlocuteur voulait dire dans la tete). Du reste il n'a qu'a se fier a moi.
Je m'y connais. Avant de prendre mes galons comme
directeur du Grand Hotel, j'ai fait mes premieres armes
sous M. Paillard ! ii Cette comparaison m'impressionna et
je remerciai le directeur d'etre venu lui-meme jusqu'a la
gare. &lt;e Oh ! de rien. Cela ne m'a fait perdre qu'un temps
infini i&gt; (pour infime). Du reste nous étions arrivés.
Des la premiere nuit, comme je souffrais d'une crise de
fatigue cardiaque, tachant de dompter ma souffrance, je
me baissai avec len,teur et prudence pour me déchausser_
Mais a peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence, inconnue.,
divjne, des sanglots me secouerent, des larmes ruisselerent
de mes yeux. L'etre qui venait a mon secours, qui me
sauvait de la sécheresse de l'~me, c'était celui qui plusieurs
années auparavant, dans un moment de détresse etde solitude identique, était entré quand je n'avais plus rien de
moi, mais qui m'avait rendu a moi-méme car il était moi
et plus que moi, le contenant qui est plus que le contenu

�LA NOUVELLE REVUE FilAN&lt;;AISB

390

et il me l'apportait. Je venaisd'apercevoir, dan.s-ma mémoice,
p.frnché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et d~
de ma grand'mere, telle qu'el1e' avait été ce premier soir
d'anivée, le visage de ma .graq_d'mere, non pas de celle que
je m'éta.is étonné et reproché de si peu regretter et qui
n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mere véritable
dont, pour la premiere-fois depuis les Chatnps-Elysées, oir
elle avait eu son attaque, je retronvais dans un souven.ir
involontaire e.t 1Xomplet la réalit&amp; vivante. Cette réalité
· n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par
notre pensée, saos cela les hommes qui ont. été m~lés un
combat gigantesque seraient de gtands poetes épiques ;
et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses
bras, ce n'était qu'a l'iustant, plus d'une année ap.res son
enterr:ement, cause de cet anachronisme qui empeche si
sou~ent le calendrier des faits de coi'ncider avec celui des
sentiments - que je ven;üsd'apprendre qu'elle était morte~
ra.vais so.uvent parlé d'elle depuis ce moment-la et aussi
pensé a eDe, mais sous mes par~es et mes pensées de- jeune
homme ingrat7 égoi"ste et cruel, i1 n'y avait jamais ríen. eu
qui resse-mblit a ma grand'mere, parce- que dans ma lége- reté, mon amour du piaisir, mon accoutumance a la voir
malade, je ne contenais en moi, qu'a l'érat virtuel le soavenir de ce qu'elle avait été. A n'importe quel moment que
nous la consid.érions, notre ame totale -n 'a qú~une valeur
presque fictive, malgré le nombreux hilan de ses rid1esses,
car tantót les uoos, tantót les autres sont indisponibles,
qu'il s~agisse d'ailleurs de richesses e:ffectives aussi bien que
de celles de fimagination, et pour moi par ex.emple tout
autant que de l'ancien nom de Guermantes, celles cambien.
plus graves du .s.auve.nir vrai de ma gran:cfmere. Car
aux. troubles de la mérnoire sont li.ée:s les. intermittences
du c~ur. Cest sa.ns doute l'e.xistenee de n0tre corps~
sem blable pour nous a. uu. vase
oótre spiritualité setait
endose-~ qui nons induit a supposer que taus nos biens
intérieurs, nos joies pa.ssées, toutes nos douleurs sont

a

a

ou

LES INTERMITIENCES DU CCEUR

391

perpétuellement en n·o tre possession. Peut-etre est-il aussi
inexact de croíre qu'elles s'échappent ou revienne1n. En
taus cas si elles restent en nous, c'est la plupart du
temps da.ns un domaine incoanu ou elles ne sont de nul
serviae pour nous, et oú mé01e les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui exduent toute
simultanéité avec elles dans la coascience. Maissi le cadre
de sensations ou elles sont conservées est ressaisi par naus,
elles out a leur tour ce méme pouvoir d'expulser de nous
tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous, le
moi qui les vécut. Or comme celui que je venais subitement
de redevenir n'avait pas existé depuis ce soir lointain ou
ma grand'mere m'avait déshabillé a mon arrivée a Balbec,
ce futtout naturellement, non pas apres la journée actuelle
que ce moi ignorait, mais-commes'il y avaitdans le temps
des séries différentes et paralleles - sans solution de continuité, tout de suite-apres le premier soir d)auttefois, j'adhé-rai a la minute ou ma grand'mere s'était penchée vers moi.
le moi que j'étais alors et qui avait disparn si l0ngtemps,
ttait de nouveau si pres de moi qu'il me semblait encore
entendre les paroles qui avaient immédiatement précédé et
~ui n'étaient pourtant plus qu'un songe, comme un homme
mal éveiUé croit encore percevoir rout pres de lui les bruits
de son réve qui s'enfuit. Je n'étais plus que cet étre ·qui
cherchait se réfugier dans les bras de sa grand'mere,
cffa:cer les traces de ses peines en lui donnat1,t . des baisers,
cet etreque j'aurais eu autant de difficulté ame figurer quand
j'étais tel ou tel de ceux qui s'étaient succédé en moi d~pcis
quelque temps, que maintena□t il m'eüt fallu d'efforts,
stérifos d'ailleurs, pour ressentir les désirs et les joies de l'un
des etres que, pour un temps du moins~ je n'étais plus.
Je me rappelais comment une heure avant le moment ou
ma grand'mere s'était penchée aínsi, dans sa robe de cbambre, vers mes bottines, errant dans les rues étouffa.ntes de
chaleur, devant le pátissier, j'avais- cru que je ne pourrais
jamais dans le besoin que j'avais d'embrasser magrand'mere

a

a

�39 2

LA NOUVELLE REVUE FRANvAISE

attendre l'heure qu'il me fallait encare passer sans elle.
Et maintenant que ce meme besoin renaissait, je savais que
je pouvais attendre des heures apres des heures, qu'elle ne
viendrait plus jamais aupres de moi, je ne faisais que de le
découvrir parce que je venais en la sentant pour la premiere
fois, vivante, véritable, gonflant mon creur a le briser, en
la retrouvant enfin, d'apprendre que je l'avais perdue pour
toujours. Perdue pour toujours ; je ne pouvais comprendrrtt je m'exen;ais a subir la souffrance de cette contradiction : d'une part une existence, une tendresse, survivantes
en moi, telles que je les avais connues, c'est-a.-dire faites
pour moi, un amour ou tout trouvait tellement en moi
son complément, son but, sa constante direction, que le
génie de grands hommes, taus les génies qui avaient pu
exister depuis le commencement du monde n'eussent pas
valu pour ma grand'mere un seul de mes défauts, et
p'autre part aussitót que j'avais revécu, comme présente,
cette félicité, la sentir traversée par la certitude - s'élancant comme une douleur physique a répétition - d'un
~éant qui avait efFacé mon image de cette tendresse, qui
avait détruit cette existence, aboli rétrospectivement notre
mu~uelle prédestination, fait de ma grand'mere, au moment
ou je la retrouvais comme dans un miroir, une simple étrangere qu'un hasard a fait passer quelques années pres de
moi, comme cela aurait pu etre aupres de tout autr:,
mais pour qui, avant et apres, je n'étais rien, je ne sera1s
rien.
Au lieu des plaisirs que j'avais eus depuis quelque
temps, le seul qu'il m'etit été possible de gouter en ce
moment c'eut été, retouchant le passé, de diminuer les
douleurs que ma grand'mere avait autrefois ressenties.
Or je ne me la rappelais pas seulement dans ce1:e
robe de chambre, vétement approprié~ au point d'en devemr
presque symbolique, aux fatigues, malsaines sans doute,
mais douces aussi, qu'elle prenait pour moi, peu a peu
yoici que je me souvenais de toutes les occasions que

LES INTERMITTENCES DO CCEUR

393

j'avais saisíes, en lui laissant voir, en lui exagérant au besoin
mes souffrances, de lui faire une peine que je m'imaginais ensuite effacée par mes baisers comme si ma tendresse eut été aussi capable que mon bonheur de faire le
sien; et pis que cela, moi qui ne concevais plus de bonheur maintenant qu'a en pouvoir retrouver répandu dans
mon souvenir sur les pentes de ce visage modelées et
inclinées par la tendresse, j'avais mis autrefois une rage
insensée a chercber d'en extirper jusqu'aux. plus petits plaisirs, tel ce jour ou Saint-Loup avait fait la photographie de
grand'mere et ou ayant peine a dissimuler a celle-ci la puérilité presque ridicule Je la coquetterie qu'elle mettait a
poser, avec son chapean a grands bords, daos un demi-jour
seyant, je m'étais laissé aller a murmurer quelques mots
impatientés et blessants, qui, je l'avais senti a une contraction de son visage, avaient porté, l'avaient atteinte; c'était
moi qu'ils déchiraient maintenant qu'était impossible a
jamais la consolation de mille baisers.
Mais jamais je ne pourrais plus effacer cette contraction de
sa figure, et cette souffrance de son creur ou plutot du
mien; car comme les morts n'existent plus qu'en nous, c'est
nous-memes que nous frappons sans reláche, quand nous
nous obstinons anous souvenir des coups que nous leur
avons assénés.
Ces douleurs, si cruelles qu'elles fussent, je m'y attachais de toutes mes forces, car je sentais bien qu'elles
étaient l'effet du souvenir de ma grand'mere, la preuve que
ce souvenir que j'avais était bien présent en moi. Je sentais que je ne me la rappelais vraiment que par la douleur et
j'aurais voulu que s'enforn;:assent plus solidement encore en
moi ces clous qui y rivaient sa mémoire. Je ne cherchais
pasa rendre la souffrance plus douce, a l'embellir, a feindre que ma grand'mere ne fut qu'absente et momentanément invisible, en adressant a sa photographie ( celle que
Saint-Loup avaít faite et que j'avais avec moi) des paroles
et des prieres comme a un etre séparé de nous mais dont

�LA NOUVELLE REVUR ERAN~AISR
3.9-4
Findiv.idualité: rrous cannait et reste reliée a nous par une
indissoluble barmonie. Jamais je ne le fis, car je ne tenats
pas seulement asouffrir,. mais a respec.rer forigim.lité dema
souíira:nce telle que je l'avais suhie tout d1un coup sans le
vouloir, et voulais continuer a la st1,bir, snivant ses lois a
elle, a chaqne fois que revenait cette contt:uikrion si
étrange de la survivance et du néanr e'nttecroisés en moi.
Cette rmpression doulom:ense et actuellement incompréhetrsible je savais, non. certes p.as si j'en dégagera~ un peu
devérité un ycmr, mais qu-e si: ce peu áe vérité je pouvais
jamais l'extraire, ce ne pourrait etre que d'elle, si paniculiere, si spontanée, qui. n'..vait été ni tracée par moniotelligence, ni attén.uée par ma pusillánimité, mais que la mort
elle-m~e, la hrusque révélation de la mort, avait comm~
la. foudre cre.usée en ~oi, selon un graphiqne surnaturel et
inhumain, comme- un double et mystérieux. sillon. (Quant
a Foubli de ma grand'mere ou fava:is vécu jusquíci, je ne
pouvais meme pas songer a m'attacher a lui pour en tirer
de la. v.érité ; puisqu'en lui-mf:me il n'était rien qu'une
négation, l'aifaiblissement de la pensée iocapable de recréer
un moment ré.el de la vie et obligée de lui substituer d:es
images ccmventionnelles et indí:fférentes). Peut-etre po1IFtant l'instinct de conservation, fingéniosité de fintelligence s nous préserver de la douleur, commen~an1 déji a
construite sur des ruines encore fumantes, a pose.t les premieres assises de son reuvre utile &lt;:;t néfaste, goutais-je trop
la douceur de me rappeler tels et tels jugements de
l'étr-e chéri, de me les rappeler comme si elJe ellt pu les
porter encore, comme si elle exista.ir, comme si je continuais
d!'exister pour elle. Mais des que je fus arrivé am'endormir,
a cette himre, plus véridique, aa:. mes yeu..t se fermerent
aux choses du dehors, ·1e monde du som.meil (sur le seuil
duquei rintelligence et la volonré momentanétt1ent para~
lysées ne pouvaient plus me dispu.ter a la, cmauté de
mes impressions véritables), reíléta, réfracta la douloureuse
synthese de la survivance et du néant, dans la profondeur

LES INTERMITTENCES DU CCEUR

395
erg-.inique et devenue translucide des- visceres mysréri.ensement éclairés. Monde do sommeil ou la coa.rraissance
interne-, placée sous la. dépendance des rrouhles de nos
organes, accélere le rytlune dn creur ou de la respí:ration,
parce qu'une meme dose d'effroi, de tristesse, de rem.ords:,
, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi inftX:tée
dans nos v:eines; des que pour y parcourir les arteres de he
-eité souterraiue nous nous mmmes embarqués S?lf' les flots
noirs de notre propre s:mg cdmme sur un Léthé intérietrr
aux. sextuples replis, de grandes figures solennelles nous
app.t:raissent, nous ahordent et nous quittent, nous laissant
~ l:mnes. Je cherchaien vain celle de ma grand'mere des que
feus abordé sous les- parches sombres ; je sa.vaís paurtant
qu'elle ex:istait encore, mais d'une viedirninuée, aussi pale:
que celle d.n sou-venir; l'obscurité grandissait., et le vent;
mon _¡rere n'arrivaít pas qui devait me condnire aelle. Tout
d'.un coup la respiratiorr me manqua, je senti.s mon creur
camme durci, je venais de me. rappder que depuis de 1ongues semaines j'avais. oublié d'écrire ama grand'mere. Qne
-dtva.it-elle penser de moi ? « Mon Dieu, me disais-je,
comme elle doit etre malheureuse dam cette perite charubre qu'on a louée pour elle. arrssi perite que_ pour une
ancienne domestique, ou elle est toute seule avec la garde
-qu'on a placée pour la soigner et ou elle- OC' peut pas bon~
ger,. car elle est tG1t1jours un peu paralysée etn'a pas voulu:
Wle seule. fois se leveI.. Elie dait croire que je foubl-íe
wq,uis qu'elle est motte,. comme. elle doit se sentir sealeet
abandonnéet Oh_! il faut que j~ courre la voir, jene penx
pa:s attendre une mfoute, je ne peux:. pas attendre que mon·
pere arrive, Iruris ou. est-ce, coroment ai-je pu oublier
l'adresse, pourvu qu'elle me rec.onnaisse encare tComment
.a.i.-je pu l'Q\lhlielipen.dantdes mo:is. Il fait non-, je ne trori"Verai pas, le vent m'e-mpeche d'avancer; mais voici man_
' pere qni se promene devant moi ; je. luí ccie--: « Oü est
grand'mere, dis-moi l'adresse. Est-elle. bien? Est-ce bien
sur qu'elle. ne manque de ríen ? - ~is no~ nre dit

�LA NOUV'.ELLE REVUE FRANc;AISE

mon pere, tu peux etre tranquille. Sa garde est une per·
sonne ordonnée. On envoie de temps en temps une toute
petite somme pour qu'on puisse lui acherer le peu qui lui
est nécessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui a meme dit que tu allais faire un livre. Elle a
paru contente. Elle a essuyé une larme ». Alors je crus me
rappeler qu'un peu apres sa rnort, ma grand'mere m'avait
dit en sanglotant d'un aír humble, comme une vieille ser·
vante chassée, comme une étrangere : &lt;&lt; Tu me permettras bien de te voir quelquefois tout de meme, ne me l.aisse
pas trop d'années sans me visiter. Songe que tu as été mon
petit-fils et que les grand'meres n'oublient pas &gt;). Et revoyant
le visage si soumis, si malheureux, si doux qu'elle avait
je voulais courir immédiatement et lui dire ce que
j'aurais du 1,ui répondre alors : &lt;( Mais, grand'mere, tu me
verras autant que tu voudras, je n'ai que toi au monde, je
ne te quitterai plus jamais )) . Comme mon sílence a dó la
faire sangloter depuís tant de mois que je n'ai été la ou elle
est couchée, qu'a-t-elle pu se dire ? Et c'est en sanglotant
que moi aussi je dis a mon pere : ce Vite_, vite, sonadresse,
conduis-moi ». Mais luí : « C'est-que ... je ne sais si tu pourras la voir. Et puis tu saís elle est tres faible, tres faible, elle
n'est plus elle-méme, je crois que ce te sera plutot
pénible. Et je ne me rappelle pas le numéro exact de l'avenue. - Mais dis-moi, toi qui sais, ce n'est pas vrai que les
morts ne vivent plus. Ce n'est pas vrai tout de meme, malgré ce qu'on dit, puisque grand'mere existe encore &gt;&gt; . Mon
pere sourit tristement : ce Oh ! bien peu, tu sais, bien
peu ; je crois que tu ferais mieux de n'y pas aller. Elle ne
manque de rien. On vient tout mettre en ordre. - Mais
elle est souvent seule ? -:-- Oui, mais cela vaut mieux. pour
elle. 11 vaut mieux qu'elle ne pense pas, cela ne pourrait que
lui faire de la peine. Cela fait souvent de la peine de penser. Du reste, tu sais, elle est tres éteinte. Je te laisserai
l'indication précise pour que tu puisses y aller, je ne vois
pas ce que pourrais y faire et je ne crois pas que la garde
0

tu

LES INTERMll"'fENCES DO CCEUR

397
te la laisserait voir. - Tu sais bien pourtant que je vivrai
toujours presd'elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette».
Mais déja j'avais retraversé le fl.euve aux ténébreux méandres, j'étais remonté a la surface 011 s'ouvre le monde des
vivants, aussi si je répétais encore : « Francis Jammes,
cetfs, cerfs, .,i la suite de ces mots ne m'offrait plus le sens
limpide et la logigue gu'ils exprimaíent si naturellement
pour moi i] y a un instant encore et que je ne pouvais plus
me rappeler. Je ne comprenais plus meme pourquoi le mot
Aiasque m'avait dit tout al'heure mon pere avait immédiatement signifié : ce Prends garde d'avoir froid » saos aucun
doute possible. J'avais oublié de fermer les volets et probablement le grand jour m'avait éveillé. Mais je ne pus supporter d'av-oir sous les yeux ces flots de lamer que roa grand'mere pouvait autrefois contempler pendant des heures •
l'image nouvelle de leur beauté, indifférente, se complétai~
aussit6tpar l'idée qu'elle ne les voyait pas ; j'aurais voulu
boucher ~es oreilles a leur bruit, car maintenant la plénitude lummeuse de la plage creusait un vide daos mon
cceur, tout semblait me dire comme ces allées et ces pelou~.es ~•un jardín public 011 je l'avais autrefois perdue, quand
J éta1s tout enfant : &lt;e Nous ne L'avons pas vue &gt;&gt; et sous
l'immense rotondité du ciel pale et d~vin je me sentais
oppressé comme sous une immense cloche bleuatre fermant un horizon 011 ma grand'mere n'était pas. Pour ne
plus ríen voir, je me tournai du cóté du mur, mais hé]as !
ce gui était contre moi c'était cette cloison qui servait jadís
entr~ no~ de~x de_ messager matínal, cette doison qui
auss1 doc1Ie qu un v1olon a rendre toutes les nuances d'un
sentiment, disait si exactement a ma grand'mere ma crainte
a,,.la fois de la réveiller, et si elle était éveillée dé¡·a, de
n etre
pas entendu d'elle et qu'elle n'osat bouo-er
puis
•
b
&gt;
auss1tót comme la réplique d'un second ínstrumeut, m'annom;ant sa venue et m'ínvitant au calme. Je n'osais pas
approcher de cette cloison, plus que d'un piano ou ma
grand'mere aurait joué et qui vibrerait encare de son tou-

�LA NOUVELLE RBVUE FRA.NvAJSE

cher. Je savais que je poum.is fmpper maintenant, méme
plU!i fort, que rien ne poutrait plus la réveiller&gt; que je,n'entend:rais ancune réponse, que ma grand'mere ne viendrait
plus. Et je ne demandais rien de -plus a Dieu, s'.il e:iriste un
p.rradis, que d'y pouvoir frapper contre cette cl0ison les
trois petíts coups que ma grand'mere reconna1trait entre
mille, et auxquels elle répondrait par ces autres coups qui
voulaient dire: « Ne t'_agite pas, ·petite souris, je comprends
.que tlll es impatient, mais je va.is venir » et qu'il me 'laissat
resrer .:avec elle toute l'éternité qui ne 5erait pas trop lon'gue pom nous deux. Mm• de Villepar:isis S\'! demandait tonjours aotrefois qu'est-ce que nons pmrvions t:mnver únsi
sms 1.cesse-a nous dire, maman et elle, elle et moi 1 Cenous
seni:it déja une assez grande douceur de rester l'un a cóté
de 1l'11,utre sans nous rien dire.
Le directeur vint me demander si ie ne voulais pa.s,des.cendre. A tout haS11rd il avait veillé a mon &lt;&lt; placement »
dans la saHe a manger. Comme il ne nt'avait pas vo,
il avait craint ,que je ne fusse repris de mes étouffements
d'autrefois. Il espérait que ce ne serait qu'un tout petit
(( maux de gorge ,, et m'assura avoir entendu dire qu' on
les calmait tres bien a l'aide de ce qu'il appelait : le ce Calyptus &gt;).

11 me r.emit un petit mot d' Alhertine. Elle ne devait
pas venir a Balb.ec aette année mais av:ait changé de
projets et était depuis trois jours, non a Balbec méme,
ma.is a dix minutes p~ le tram, a une station voisine.
Craignant que je ne fusse fatigué par le voyage elle
s'étak abstemre pour le premier soir, mais me faisait
demander quand elle pourrait venir. Je m'informai si elle
htait venue elle-méme, non pour la voir, mais pour m'arr,anger a ne pas la voir. r&lt; Mais-zoui, me répondit le di.rectenr,
elle ivo'Qdrait que ce soit le plus tót possible, i moins que
vous n'-ayez pas de raisons tout a fait nécessiteuses. Vous
voyez, conclut-il, que 'tout le monde ici vous dé1,ire, en ·
définitif. »

.LES lNTERMITTENCES DU CCE.UB.

399
Mais moi, je ne vourais voir p.ersonne. Et pourtant la
-.·eille al'arrivée, re rn'étais senti repris par le ch:arme indolent de .la vie de bains de mer. Le :meme lift silenci:eux~
cct~e fo~ par resp.ect, ~on par dédain, et rouge de plaisir,
ava1t mis en mar.che l .ascenseur. M' élevant le long de la
colonne montante~ j'avais re.traversé ce qui avait été autrefois pour moi le mystere d'un hotel inconnu, ou quand
on ~ve, ~ouriste sans protection et sans prestige, duque
habitué qm rentre daus sa chambre, chaque jeune filie qui
desee.na dmer, chnqne bonne qui passe dans les couloirs
étrangement d~linéamenrés, etla jeune füle venue d'Amé.rique avec sa dame de compagnie et qui &lt;lescend dtner
Jfttent sur vous un regard o:u l'on ne lit ri.en de ce :qu'on
aurait ,·.auln. Cette fois-ci au contraire j'avais · éprouvé Je
plaisir trap reposant de montera travers un ·hotel connu
ou je me sentais chez moi, ou j'avais accompli une foi¡
de plus cette opération toujours a retommencer, plus
longue, plus difficile, que le ret.ournement de la paupiere
et qui consiste .a poser sur les choses l'ame qui nous est
familiere au lieu de la 1eur qui nous effrayait. Faudrait-íl
maintenant, m1étais.. je dit, ne me doutant pas d:u brusque
changement d'ame qui m'attendait, aller toujours dans
d'a.utres hatels .ou je dinerais pour la premier.e fois, ou
l'habitude n'.aurait pasen.rore tué a chaque étage, devant
chaqne porte, le dragon terrifiant :qui semblait weilwr sur
nne aistence enchantée, o.u i'aurais a approcher de -ces
kmmes incommes 4ue les palaces, les casinos, les pJages,
ne font, a la fa~n des v.astes polypiers, que réunir et faire11ivre en commun.
Quant a un ch-agrio aussi profonrl que celni de ma
mere, je dewis le .connahre un jour, on le verra dans Ja
suite de ce rédt, mais ce n'était pas lllilÍntendnt, ainsi que je
me le .figurais. Néanmoins comme un récitant qui dev.rait
oo~nait~e son róle et étre a sa place depuis bien longtemps
tna1s qm., arrivé seulement a la derniere seconde et n'ayant
lu qu'une fois .ce qu'il a a dire, sait dissimuler astez habi~

�400

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

lemetit quand vient le moment ou il doit donner la
réplique pour que personne ne puisse s'apercevoir de son
retard, mon chagrin tout nouveau me permit, quand ma
mere arriva, de lui parler comme s'il avait toujours été
le meme. Elle crut seulement que la vue de ces lieux ou
j'aYais été avec roa grand'mere (et ce n'était d'ailleurs pas
cela) l'avait réveillé. Pour la premiere fois alors, et parce
que j'avais une douleur qui n'était rien a coté de la sienne
mais qui m'ouvrait les yeux, je me rendis compte avec
épouvante de ce qu'elle pouvait souffrir. Pour la premiere foís je compris que ce regard fixe et sans pleurs
(ce qui faisait que Fran~oise la plaignait peu) qu'elle avait
depuis la mort de ma grand'merc, était arreté sur cette
incompréhensible contradiction du souvenir et du néant.
D'ailleurs quoique toujours dans ses voiles noirs, plus
habillée dans ce pays nouveau, j'étais plus frappé de la
transformation qui s'était accomplie en elle depuis la mort
de ma grand'mere. Ce n'est pas assez de dire qu'elle avait
perdu toute gaité ; fondue, figée en une serte d'image
implorante, elle semblait avoir peur d'offenser d'un mouvement trop brusque, d'un son de voix trop haut, la présence douloureuse qui ne la quittait pas. Mais surtout,
des que je la vis entrer dans son manteau de crepe, je
m'apen;us - ce qui m'avait échappé a París - que ce
n'était plus ma mere que j'avaís sous les yeux mais ma
grand'mere. Comme dans les familles royales et ducales, a
la mort du chef, le fils prend son titre et de duc d'Qrléans,
de Prince de Tarente ou de Prince des Laumes, devient Roi
de France, duc de la Trémoille, duc de Guermantes, ainsi
souvent, par un avenement d'un autre ordre, et plus profond, le mort saisit le Vif qui devient son successeur
ressemblant, le continuateur de sa vie interrompue. Peutetre le grand chagrin qui suit chez une fille telle qu'était
maman, la mort de sa mere, ne fait-il que briser plus tót
la chrysalide, hater la métamorphose et l'apparition d'un
etre qu'on porte en soi et qui sans cette crise qui fait

40 I

LES lNTER.MITTENCES DO CCEf)R

bruler les étapes, et sauter d'un seul coup des périodes, ne

fut survenue que plus lentement.
Tout ce qui avait rappon a ma grand'mere était si sensible
amaman qu'elle fut touchée infiniment, garda toujours le
souvenir et la reconnaissance de ce que lui dit le Premier
Président, comme elle souffrit avec indignation de ce qu'au
contraire la femme du bátoonier n'e11t pas une parole de
souvenir pour la morte. En réalité, le Premier Président
ne se souciait pas plus d'elle que la femme du bátonnier.
Les paroles énmes de l'un et le silence de l'autre., bien que
ma mere mit entre eux une telle distance, n'étaient qu'une
fa~on ~iverse d'exprimer cette indifférence que nous inspireot les morts. Mais je crois quema mere trouva surtout
&lt;le la douceur dans les paroles ou malgré moi je laissai
passer un peu de ma souffrance. Celle-ci ne pouvait que
rendre maman heureuse, (malgré toute la tendresse qu'elle
avait pour moi), comme tout ce qui assurait a grand'mere
une survívance dans les camrs. Tous les jours suivants
ma mere descendit s'asseoír sur un pliant au bord de la
mer, pour faire exactement ce que sa mere avait fait,
et elle 1isait ses deu.x livres préférés, les Mémoires de
Mme de Beausergent et les Lettres de Mm• de Sévigné.
Elle, pas plus qu'aucun de nous, n'avait jamais pu supporter qu' on appelat cette derniere la ce spirituelle marquise &gt;&gt;, pas plus que Lafontaine &lt;&lt; le Bonhomme ». Mais
quand elle lisait dans les lettres ces mots : « Ma fille »,
elle croyait entendre sa. mere lui parler. Elle eut la mauvaise chance, dans un de ces pelerinages ou clle ne voulait
pas etre troublée, de reocontrer sur la plage une dame de
Combray, suivie de ses filies. Je crois que son nom était
Mm• Poussin. Mais oous ne l'appelfons jamais entre nous
que ce Tu m'en &lt;liras des nouvelles », car c'est par cette
phrase perpétuellement répétée qu'elle avertissait ses filies
des maux qu'elles se préparaient, par exemple en disant a
l'une qui se frottait les yeux : « Quaod tu auras une bonne
ophtalmie, tu m'en diras des nouvelles. &gt;&gt; Elle adressa de
26

�lA NOOVELLE REVUE FRAN&lt;;AlSE

a maman de longs saluts éplorés, non en signe de
condoléance, mais par genre d'éducation; nous n'eussions
pas perdu ma grand'mere et n'eussions cu que des raisons
d'etre heureux qu'elle eut fait de merne. Vivant assez
retirée a Combray dans un immense jardin, elle ne trouvait
jamais rien assez dou.x et faisait subir des adoucissements
a.ux mots et a.ux noms meme de la langue frarn;aise. Elle
trouvait trop dur d'appeler cuiller la piece d'argenterie qui
versait ses sirops et disait en conséquence cueiller, elle eut
eu peur de brusquer le 'doux chantre de Télémaque en
l'appelant Fénelon comrue je faisais moi-meme en
connaissance de cause ayant pour ami le plus cher l'etre le

loin

plus intelligent, óon et brave, inoubliable a tous ceux qui
l'ont connu, Bertrand de Fénelon - et elle ne disait jamais
' que Fénélon trouvant que l'accent aigu ajoutait quelque
mollesse. Le gendre rooins doux de cette Madame Poussin
et duquel j'ai oublié le nom, étant notaire a Cambray,
emparta la caisse .et fit perdre, a man onde notamment,
une assez forte somme. Mais la plupart des gens de Coro·
bray étaient si bien avec les autres membres de la farnille,
qu'il n'en ~ésulta aucun fraid et qu'an se contenta de
plaindre Mme Poussin. Elle ne recevait pas, maís chaque
fois qu'an passait deva.nt sa grille on s'arrétait a admirer ses
admirables ombrages, sans pouvoir distinguer autre chose.
Elle ne nous gem. guere a Balbec ou je ne la rencontr.ai
qu'une fois. Elle disait a sa fille en train de se ronger les
ongles: e&lt; Quand tu auras un bon panari, tu m'en diras
des nouvelles n.
Pendant qu'elle lisait sur la pla.ge, je restais seul daos !lla
chambre. Je me rappelais les derniers temps de la vie de
ma grand'mere, et tout ce qui se rapportait a eux, la porte
de l'escalier qui était m.aintenue ouverte qu.and nous étions
sonis pour sa derniere p:romenade. En contraste avec cela
le reste du monde semblait a peine réel et ma souffrnnce
l'empoisonnait tout en.tier. Enfin ma mere exigea que je
sortisse. Mais a chaque pas quelque aspect oublié du

LES INTERMITIENCES DU CCEDR

403

Casino, de la rue ou en l'attendant le premier soir, j 'étais
alié jusqu'au monument d,e Dugu.ay-Troui.n, m'empechait,
cornme un vent contre lequel on ne peut 1utter, d'aller
plus avant, je baissais les yeux pom ne pas voir. Et apres
avoir repris quelque force, je revepais vers l'hótel, vers
l'hótel ou je savais qu'il était désormais impossiblt que, si
longtemps dussé-je attendre., jit retrouvasse ma grand'mere,
ma grand'mere que j'a:vais retrouvée aunrefois, le premiei:
sofr d'arrivée.
Mes pensées -étaient hahituellement attachées a.ux derniers jours de la. maladie de ma grand'm~re, a ses souffrances que je revivais en les accroissant de cet élément,
plus difficile encare a supporter que hi souffrance meme
des autres et auxquelles il est ajouté par notre cruelle pitié;
quand nous croyons seulement recréer les douleurs d'un
•etre cherj notre pitié les exagere; mais peut-etre est-ce
elle qui est dans le vrai, plus que la conscience qu'ont de
ces douleurs ceux qui les souffrent, et auxquels est cachée
· cene tristesse de leur vie, que la pitié, elle, voit, dont elle
se désespere. Toutefais ma pitié eut dans un élan nouveau
dépassé les souffrances de ma grand'mere si j'avais su alors
ce que j'ignorai Iongtetnps, que la veille de sa mort dans
un moment de conscience et s'assurant que je n'étais pas
li, elle a vait pris la ma.in de maman et, apres y avo ir callé
ses levres fiévreuses, luí avait dít : « Adieu rna fille, adiéu
pour toujours ». Et c'est peut-etre aussi ce souvenir-la que
ma mere n'a plus jamais cessé de regarder si fixement. Puis
les doux souvenirs me revenaient. Elle était ma grand'mere
et j'étais son petit-fils. Les expressions de son visage semblaient écrites dans une langue qui n'était que pour moi ;
elle étair tout dans ma vie, les autres n'existaient que
relativement a elle, au jugement qu'elle me donnerai:t sur
eux ; mais non, nos rapports ont été trop fugitifs pour
n'avoir pas été accidentels, Elle ne me connait plus, je ne la
re\'errai jamais, Nous n'avions pas été créés uniquement
l'un pour l'autre, c'était une étrangere.

�404

•

1

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISB

Cette étrangere, j'étais en train d'en regarder la photo;graphie par Saint-Loup. Maman qui avait rencontré Albertine, avait insisté pour que je la visse a cause des choses
,gentilles qu'elle lui avait dites sur grand'mere et sur moi.
]'a vais donné rendez-vous a Albertine. Je prévins le directeur pour qu'il la :6t attendre au salon. II me dit qu'il connaissait, depuis longternps, elle et ses arnies, bi~n a,·ant
,qu'elles eusseot atteint « l'age de la pureté )&gt;, mais qu'il
Ieur en voulait de choses qu'eUes avaient dites de l'hótel.
11 faut qu'elles ne soient pas bien ce illustrées &gt;i pour causer
.ainsi, a moins qu'on ne les ait calomnisées. Jecompris aisément que pureté était dit pour « puberté ii. En attendant
l'heure d'aller retrouver Albertine, je tenais mes yeux fixés
.comme sur un dessin qu'on finit par ne plus Yoir a force de
l'avoir regardé, sur la photographie que Saint-Loup avait
faite, quand tout d'uo coup, je pensai de nouveau : &lt;e C'est
grand'mete, je suis son petit-fils n, comme un amnésique
retrouve son nom,.comme un malade change de personna1ité. Fran~oise entra me dire qu' Albertine était la et voyant
1a photographie : &lt;( Pauvre Madame, c'est bien elle, jusqu'a
-son bouton de beauté sur la joue ; ce jour que le Marquis
J'a photographiée, elle avait été bien malade, elle s'était
-deux fois trouvée mal. ce Surtout, Fran~oise, qu'elle m'avait
{!ir, il ne faut pas que mon petit•fils le sache ». Et elle le
-cachait bien, elle était toujours gaie en société. Seule par
exemple je trouvais qu'elle avait l'air par moments d'avoir
l,esprit un peu monotone. Mais &lt;;a passait vite. Et puis elle
me dit cornrne &lt;;a : « Si jamais íl m1arrivait quelque chose,
il faudrait qu'il ait un portrait de moi. Je n'en ai jamais
fait faire un seul ». Alors elle m'envoya dire a M. le MarquisJ en lui recommandant de ne pas raconter a Monsieu:
que c'était elle qui ]'avait demandé, s'il ne pourrait pas lm
tirer sa photographie. Mais qnand je suis revenue lui dire
que oui, elle ne voulait plus parce qu'elle se trouvait trop
mauvaise figure. C'est pire encore qu'elle me-dit quepas de
photographie du tout. Mais comme elle 11'était gas bete elle

.LES INTERMITTENCES DU

cam.R .

finít _par s'arranger si bien en mettant un grand chapea u
rabattu, qu'il n'y paraissait plus quand elle n'était pas au
grand jour. Elle en était bien cpntente de sa photographie,
parce qu'a ce moment-la elle ne croyait pas qu'elle reviendrait de Balbec. ]'avais beau Iui dire : « Madam.e il ne faut
pas causer comme ~a, j'aime pas entendre Madame causer
comme ~ )J, c'était dans son idée. Et dame il y avait plusieurs jours qu'elle ne pouvait pas manger. C'est pour cela
qu'elle poussait Monsieur a aller diner tres loin avec
M. le Marquis. Alors au lieu d'aller a table, elle faisait
semblant de lire et des que la voiture du Marquis était
partie, elle montait se coucher. Des jours elle voulait prévenir Madame d'arriver pour la voir encare. Et puis elle
avait peur de la surprendre, comme elle ne lui avait rien
dit. (e II faut mieux qu'elle reste ,avec son mari, voyez-vous
Fran~oise )l. Franqoise me regardant me demanda rout a
coup si je me &lt;( sentais indisposé &gt;), Je hú dis que non; et
elle: ce Et puis vous me ficelez la acauser avec vous. Votre
visite est peut-etre déja arrivée. II faut que je descende. Ce
n'est pas une personne pour id. Et cependant, elle pourrait
etre repartie. Elle n'aime pas attendre. Ah I maintenanc
Mlle Al-bertine, c'est quelqu'un. - Vous vous trompez,
Fran~oise, elle est asse.z bien, trop bien pour id. Mais allez
la prévenir que je ne pourrai pas la voir aujourd'hui »
et je restai toute la journée daos ma chambre ap_leurer.
Quelles dédamations apitoyées j'auraÍs éveillées en Fran~ise si elle m.'avait vu pleurer. Soigneusement je n;e
cachai. Sans cela j'aurais eu sa sympathie. Mais je luí
donnai la mienne. Nous ne nous mettons pas assez dans
le cceur de ces pauvres femmes de chambre qui ne
peuvent pas nous voir pleurer, comme si pleurer: nous
faisait mal ; ou peut-etre leur faisait mal, Fran~oise
m'ayant dit quand j'étais petit: « Ne pleurez pas comme
cela, je n'aime pas vous voir pleurer comme cela. &gt;) Nous
n'aimons pas les grandes phrases, les attestations, nous
avons tort, nous fermons ainsi notre cceur au pathétiqu·e des

�406

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

campagnes, a la lége11de que la pauvre servante, renvoyée,
peot-etre injustement, pour vol, toute pale, &lt;levenue subitement plus hum ble camme si c'était un crime d'etre-accusée,
déroule en invoquant l'honneteté de son pere, les príncipes de sa mere, les conseils de l'aieule. Certes ces memes
domestiques, qui ne peuvent supporter nos larmes, nous
feroot prendre sans scrupule une fluxfon de poit ·ne, pam:
que la femme de chambre d'au-dessous aime les courants
d'air et que ce ne serait pas poli de les supprimer. Car il
faut que ceux-la meme qui ont raison, comme Fran~oise,
aient tort aussi, pour faire de la Justice une chose impossible. Meme les humbles plaisirs des servantes provoquent
ou le refus ou la raillerie de leurs ..mahres. Car c'est toujours un ríen, mais maisement sentimental, anti-hygi&amp;
nique. Aussi peuvent-elies dire : Comment, thoi q1,1i ne
demande que cela dans l'année, on ne me l'accorde pas.
Et pourtant les maítres accorderaient beaucoup plus, qui
ne fut pas stupide · et dangereux: pour elles - ou pour eux.
Certes a l'humilité de la pauvre femme de chambre, tremblante, prete a avouer ce qu'elle n'a pas commis, disant:
je partirai ce soír s'il le faut, on ne peut pas résister. Mais
il faut savoir aussi ne pas rester insensible, malgré la hana-lité solennelle et menac;ante des choses qu'elle dit, son
héritage maternel et la dignité &lt;le son « clos )&gt;, devant une
vieille cuisiniere drapée dans une vie et une ascendance
d'honneur, tenant le balai comme un sceptre, poussant
son role au tragique, l'entrecoupant de pleurs, se redressant avec majesté. Ce jour-la je me rappelai ou j'imaginai
de telles scenes, je les rapportai a notre vieiUe servante,
et, depuis lors, malgré tout le mal qu'elle put faire i
Albertine, j'aimai Fran~oise d'une atfection, intermittente
il est vrai, mais du genre le plus fort, celui qui a pour base
la pitié.
Certes je souffris toute la journée en restant devaot fa
photographie de ma grand'mere. Elle me torrurait. Moins
pourtant qne ne fit le soir la visite du directeur. Comme

LES INTERMITTENCES DU C&lt;EUR

4o7

je lui parlais de rna grand'mere et qu'il me renouvelait ses
condoléances, je l'entendis me dire ( car il aimait employer
les mots qu'il pronon~ait mal): ce C'est comme le jour ou
Mme votre grand'rnere avait eu cette symecope, je voulais
vous en avenir, parce qu'a cause de la clientele, n'est-cepas, cela aurait pu faire du torta la mai,son. Il aurait mieux
valu_ qu'e_lle parte le soir meme. Mais elle me supplia de
ne nen dire et me promit qu'elle n'aurait plus de symecope
ou qu'a la premiere elle partirait. Le chef de l'étage m'a
pourtant rendu compte qu'elle e a eu une autre. Mais
dame vous étiez de ·vieux clients qu'on cherchait a conten~
ter et do moment que persoone ne s'est plaint ». Ainsi
ma grand'mere avait des syncopes et me les avait cachées.
Peut-etre au moment ou j'étais le moins gentil pour elle
ou elle était obligée, tout en souffrant, de faire attention
~tre de bonne humeur pour ne pas m'irriter et a paraítre
bien portante pour ne pas etre mise a fa porte de l'hótel.
&lt;( Symecope » c'est un mot que, prononcé ainsi, je n'aurais
jamais imaginé, qui m'aurait peut-etre, s'appliquant a
d'autres, paru ridicule, mais qui daos son étrange nou- ,
veauté sonore, pareille a celle d'une dissonance originale,
resta longtemps ce qui était capable d'éveiller en moi les
sensations les plus douloureuses.
Le lendemain j'allai a la demande de maman m'étendre
un peu sur le sable, ou plutot dans les &lt;lunes, la ou on est
caché par leurs replis, et ou je savais qu'Albertine et ses
am~es ne pourraient pas me trouver. Mes paupieres,
aba1ssées, ne laissaient passer qu'une seule lumiere, toute
rose, celles des- parois intérieures des yeux. Puis elles se
fermerent tout a fait. Alors ma grand'rnere m'appamt
assise dans un fauteuil. Si faible, elle avait l'air de vivre
moins qu'une autre personne. Pourtant je l'entendais
respirer; parfois un signe montrait qu'elle avait compris
ce que nous disions, mon pere et moi. Mais j'avais beau
l'embrasser, je ne pouvais pas arriver a éveiller un regard
d'affection dans ses yeux, un peu de couleur sur ses

i

�408

LA NOUVEUE REVUE FRANC,:A.IS:G

joues. Absente d'elle•meme, elle avait l'air de ne pas
m'aimer, de ne pas me connaitre~ peut-etre de ne pas
me voir. Je ne pouvais deviner le secret de son indifférence, de son abattement, de son mécontentement silencieux. J'entrainai mon pere a l'écart. a Tu vois tout de
meme, lui dis-je, il n'y a pas dire, elle a saisi exactement
chaque chose. C'est l'illusion complete de la vie. Si on
pouvait faire venir ton cousin qui prétend que les mons
ne vivent pas. Voila plus d'un an qu'elle est marte et en
somme elle vit toujours. Mais pourquoi ne veut-elle pas
m'embrasser? - Regarde, sa pauvre tete retombe. - Mais
elle voudrait aller aux Champs-Elysées tantot. - C'est de
la folie! - Vraiment tu crois que cela pourrait lui faire
mal, qu'elle pourrait ntourir davantage. 11 n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus. J'aurai be.tu l'embrasser,
est-ce qu'elle ne me sourira plus jamais? - Que veux1
tu, les morts sont les morts. »
Quelques jours plw¡ tard la photographie de Saint-Loup
m'était douce a regarder: elle ne réveillait pas le souvenir
de ce que m'avait dit Franc;:óise parce qu'il ne m'avait plus
quítté et je m'habituais a lui. Mais en regard de l'idée que
je me faisais de son état si grave, si douloureux ce jour-la, la
photographie profitant encore des ruses qu'avait eues ma
-&lt;Trand'mere
et qui réussissaient a me tromper, meme
:::,
depuis qu'elles m'avaient été dévoilées, me la montrait si
élégante, si insouciante, sous le chapeau qui cachait un peu
son visage, que je la voyais rnoins malheureuse et mieux
portante que je ne l'avais imaginée. Et pourtant, ses joues
ayant a son insu une expression a elles, quelque chose de
plombé, de hagard, comme le regard d'une bete qui se
sentirait déja. choisie et désignée, ma grand'mere avait un
air de condamnée a mort, un a.ir involontairement sombre,
inconsciemment tragique qui m'éch.ippait mais qui empecbait ma mere de regarder jamais cette photographie, cette
photcgrap hie qui lui paraissait moins une photographie de
sa mere que de la maladie de sa mere~ d'une insulte que

a

LES INTERMITTENCES DU

cam:R.

la maladie de sa mere faisait au visage brutalement souffieté
de cel1e-ci.
Puis un jour je me décidai a faire dire a Albertine queje la recevrais prochainement. C'est qu'un matin de
grande chaleur prématurée, les mille cris des enfants qui
jouaient, des baigneurs plaisantant, des marchands de
journaux, m'avaient décrit en traits de feu, en flammeches.
entrelacées, la plage ardente que les petites vagues
venaient une a une arroser de leur frakheur; alors avait
commencé le concert symphonique melé au clapotement.
de l'eau dans lequel les violons vibraient comme un
essaim d'abeilles égaré sur la mer. Aussitót j'avais désiré
de réen\endre le rire d'Albertine, de revoir ses amies, ces .
jeunes filles se détacha t sur les -B.ots, et restées daris mon
souvenir le channe inséparable, la flore caractéristique de
Balbec; et j'avaís résolu d'envoyer par Franc;:oise un mot_
aAlbertine pour la semaine prochaine, tandis que montant
doucement, la mer achaque déferlement de lame recouvrait completement de coulées de cristal la mélodie dont•
les phrases apparaissaient séparées les unes des autres.
comme ces auges luthiers qui au faite de la cathédrale
italienne s'élevent entre les cretes de porphyre bleu et de
jaspe écumant. Mais le jour ou Albertine vint, le temps
s'était de nouveau gaté et rafrakhi, et d'ailleurs je n'eus
pas l'occasion d'entendre son rire; elle était de fort mauvaise hurneur. « Balbec est assommant cette anoée, me ditelle. Je tkherai de ne pas resrer longtemps. Vous savez
que je suis ici depuis Piques, cela fait plus d'un mois. ll
n'y a personne. Si vous croye:z que c'est folichon ». Malgré la pluie récente et le ciel changeant a toute minute ►
apres avoir accompagné Albertine jusqu'a Epreville, car
elle faisait selon son expression la « navette 11 entre
cette petite p1age, la premiere station apres Toulainville,
et ou était la villa de Mm• Bontemps, et Iocarville ou
Albenine avait été « prise en pension » par les parents de
Rosemonde, je partís me promener seul vers cette grande

�410

LA NOUVELLE REVUE FRANc;AISi

route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis quand
nous allions nous promener avec ma grand'mere ; des
flaques d'eau que le soleil qui brillait n'avait pas séchées,
ma
fa-isaient du sol un vrai marécage et je pensais
grand'mere qui jadis ne pouvait marcher deux: pas sans
se crotter. !vlais des que je fus arrivé la route ce fut -qn
éblouíssement. La ou je n'avais vu avec elle, au mois
d'aout, que les feuilles et comme l'empla.cement des
pommiers, a perte de vue ils étaient en pleine floraison,
d'un luxe inoui', les pieds daos la boue et en toilette de
bal, ne prenant pas de préx:autions pour ne pas giter le
plus merveilleux satín rose qu'on eut jam:lis vu et que
faisait hriller le soleil; l'horizon lointain de la roer faisait
aux ponuniets comme un arriere-plan d'estampe japonaise;
si je levaís la tete pour regarder le ciel entre les -fleurs, qui
faisaient paraitre son bleu rasséréné, presque violent, elles
semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce
paradis. Sous cet azur une brise légere mais froide faisait
trembler légerement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sau~
taient entre les fleurs, indulgentes, comme si c'était un
amateur d'exotisme er de couleurs qui avait artificiellement
créé (:ette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu'aux
lardes parce que, si loin qu'on allát dans ses effets d'att
raffiné, on sentait qu'elie était naturelle, que ces pommiers étaient la en pleine campagne comme des paysans,
sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil
succéderent subitement ceux de fa pluie; ils zébrerent
tout l'horizon, eoserrerent la file des pommiers dans leur
dresser 1eur
réseau gris. Mais ceux'"ci continuaient
beauté, fleurie et rose, .dans le vent devenu glacial) sous
I1averse qui tombait: c'était une journée de printemps.

a

a

a

'

MARC:EL PROUS1'

SAINT JOSEPH
Quand les outils sant rangés a leur place et que le
travail au j-our est fini,
Quand du Carmel au Jourdain Israel s'endort dans le
bll et dans la nuit,
Comme jadis quand íl était jeu11e gar(on et qu'il commem;ait afaire trap sombre pour lire,
Joseph entre dans la canversatíon de Dieu ave, un
grand soupír.
Il a préféré la Sagesse et c'est elle qu'on luí amine pour
l'épouser.
Il est sílenct"eux comme la ferre á l'heure de la rosée.
Il est dans f abondanr.e et la nuit, il est bien avec la
joie, íl est bien avec la vérité.
Marie est en sa possession et il l'entoure de taus cótés.
Ce n'est pasen un seul jour qu'il a appris ti ne plus étre
seul.
Une fermne a conquis cbaque partie de ce caur mainlenant prudent et paternel.
De nouveau il est dans le Paradis a-vec E-ve !
Ce visage dant taus les bommes ant besoin, il se tourne
a'i..'ec amour et soumissíon vers Josepb.
Ce n'est plus la meme priere et ce n'est plus l'ancie-nne
attente depuis qu'il sent

�4 f 2¡.

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISR

Comme un bras tout a coup sans haíne l'appuiement de
cet étre profond et innocent.
·
Ce n'est plus la Poi toute nue dans la nuit, c'est
l' amour qui explique et qui opere.
Josepb est avec Maríe et Marie est avec le Pere.
Et nous aussi, pour que Dieu enfin soit permis, dont
les muvres surpassent notre raison,
Pour que Sa lumiére ne soit pas éte·inte par uotre lampe
et Sa parole par le bruit que nous faisons,
Pour que l'bomme cesse, et pour que Votre Regne arrive
et pour que Votre Volonté s'accomplisse,
Pour que nous retrouvions l' origine avec de profondes
délices,
Pour que la mer s'apaise et pour que Marie commence,
Celle qui a la meÚleure part et qui de l'antique Israel
consomme la résistance,
Patriarcbe intérieur, Joseph, obtenez-nous le silence !
1

1

r.r'

t

A

Lyon,

20

avril 192I

PAUL CLAUDEL

SO I RE ES P ER D U ES

JouR

DE NoEL.

Une jeune fille tremblant sous la neige des souvenirs
(la seule, hélas ! la seule qui tombe aujourd'hui), ouvre ses
yeux bleus et soupire : Ne m'oubliez pas. Sois tranquille,
Simone, tu seras immonelle grace a cette longue journée
d'hiver. - Quand un poete s'ennuie, il créeune déesse. Plus tard, tu seras mariée, tu n'iras plus au bal. Tu auras
quitté la tunique de satin, les bas de soie a gdsottes et dans
le métro, tu ne voyageras plus en premiere classe.
J'ai connu Simone chez un ami, un jour d'octobre. Elle
avait amené une petite amie Léo qui, assise sur la table,
chanta d'une jolíe voix fausse le Tango du Réve. Des cartes
ajouer jonchaient le tapis rouge, les jeunes filies voulaient
connaitre !'avenir. Je leur prédis des amants magnifiques,
des automobiles et des chagrins d'amour. Le soir tombait,
nous étions tristes rnon ami et moi et nos partenaires de
jeux voulaient s'amuser. Je me souvins a propos qu'il y
avait, sur une étagere, un petit flacon de liqueur de cantharides. J'eus l'idée de renouveler, réduite al'échelle de la
situation, la plaisantede que fit le marquis de Sade dans
une petite maison de ·Marseille. Les deux jeunes filles me
virent jeter quelques gouttes du poison dans les verres
d'alcool, mais fe1gnant d'ignorer mon geste, elles se donnaient des baisers, les yeux fermés. Léo, curieuse, désirait
s'eodormir du sommeil m~anétique. Elle rit pendant que
je caressais son front, sa nuque et ses petites mains, soudain

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

41 4

elle se tordit les bras et se mit a pouss-er des cris. Inquiet,
je crus qu'elle était atteiote de la danse de Saint-Guy. Qu~ls
démons hantaient le corps de la jeune fille ? Une ma1n
enchantée rompit mes bretelles et déchira ma cravate. Les
levres de la jeune fille touchaient les miennes. Simone
riait dans les bra.s de mon ami; elle me conseilla d'embrasser la jeune malade pour la guérir. Cet essai passionné
ne fut pas heureux. Léo sensible aces caresses m'en rendit
de plus tendres. Son égarement devint contagieux, l'ombre était douce et perdant la ttte, je trouvai facilement le
chemin de son creur. L' Amour jouait aux quatre coins de
la chambre. Simone et mon ami, Léo et moi, quels beaux
couples et quels jolis sujets de pendule !. .. Léo r~int a
elle ou a moi. Ou suis-je ? a Cythere, ma chéne. La
lampe allumée, les derniers soupirs s1éteign:nt. Un p~u ~e
rouge simule la pudeur. Les jeunes filles ria1ent au m1roir,
colon.1bes se baignant dans les vasques, perdant leurs plumes. Des famiiles les attendaient, c'était l'heure du départ
et tous quatre, bras dessus bras dessous, no~s partíme~ en
chantant, gentils enfants perdus sur le chemm des écoliers .
En route, rnon ami pressa le bras de Léo : Elle avai.t quel_qu'un (pas moi, bien entendu) et ceci et cela et elle alla1t
tous les samedis a. Schéhér.azade. Simone me donna rendez-vous pour le lendemain matin, sur un banc du pare

1
1

1 .

municipal.
. ..
Le soir aTabarin en regardant la danseuse Anita, s1 ¡ohe
'
'
..
dans la lumiere rose du projecreur, je revais a ces JOl.fS
interdites : jeter quelques grenades en fieur aux jolies danseuses, allumer une cigarette au feu du ciel descen~ant ~~r
Gomorrhe, et puis tous les hommes sont freres : 1ls s aiment un peu beaucoup ... effeuiller l'églantine rouge des
'
.
. . l
révolutions et quand la troupe des figurants envahirait a
salle en criant - le peuple murmure!-. rnalgré le caquet
des mitrailleuses donner des conseils ironiques auxgrands
de la pourpre ridicule du grand soir.
premiers róles
Une femme était assise aupres de moi. Deux bras nus

vé:ms

SOIREES PERDUES

sortaient de sa cape de satín noir. Deux petits bouquets de
cheveux bnllés par le fer a friser fleuri~saient ses joues.
Ange tombé des paradis artificiels, ses narines roses étaient
écorchées et ses paupieres bleues battaient de I'aile. Símone
m'avait dit : Tu peoseras a moi. A trois heures du matin,
je sortais d'une chambre d'hotel, rue Pig.alJe. Adieu, Montmartre, Babylone en fiammes, Rome incendiée. J'ai donné
mon creur aux pantheres des Batignoiles, dans les bars,
dans les restaurants de nuit. Je suis rentré seul, a pied, par
les rues désertes, ou le clair de lune imitait la nejge.
Duram deux jours j'ai essayé d'aimer Simone, d'ailleurs
sans y réussir. Impossible de la prendre au sérieux. Tant pis
pour elle!

CINQ HEURES, AU CAFE DES PRINCES.

Je désire inspirer une passion et par habitude, je me
plains de manquer de maitresse. Un ami me propose de
séduire la veuve d'un écrivain : Une dame rousse, d'incertain age, jolie, distinguée, répondant au nom de Palma et
qui le convoitait, il y a quelques mois. Mon ami ne p~ut
me présemer a cene dame que son insensibilité a fort affectée. On décide que je prierai un autre carnarade littéraire
de me rendre ce service. Le lendemain, cet ami me donne
une lettre d'introduction aupres de Palma; il lui vante
mes qualités, mon génie, ma beauté. Parfaiternent, madame l - Bien. J'irai' la vorr a Neuilly.
REFLEXIONS NOCTURNES.

Si j'allais aimer Palma ? Quelle idée ! Cette premiete
entrevue sera tres ennuyeuse, Par politesse, il faudra faire a
cette dame l'éloge de son mari que je n'appréde pas. Mes
hommages peuvent n'étre pas agréés et le creur de Palma
est peut-etre occupé. Enfin, oui ou non, veux-tu avoir une
maitresse? me dit al'oreille un démon familier. La pend.ule

�LA NOUVELLE REVUE fRANCAISE

miaule sous son globe. L'ennui, mon ange gardien, s'envole silencieusement.
VENDREDI.

Ce matin, il pleuvait ; je ne suis pas alié a Neuilly.
Toute la journée, j'ai fl.ané dans Paris, cherchant des cadres
pour ma belle tristesse. Le Jardin des Plantes ou reve
accoudée au bassin d'eau sale, une ourse blanche qui res•
semble a Sim0ne, les quais gris de la Seine ou les nymphes
ne viennen·t plus &lt;lanser, la place des Vosges et les vieilles
maisons roses. Au crépuscule, assis a la terrasse d'un café,
je me souvenais de mes amies perdues, Annie Laurence...
Des ornbres faruílieres glissaient sur les vitres. Une femme
me regardait en souriant. Adieu, passante, toi que je
n'eusse pas aimée !
Annie est une jeune fille de Nantes qui arreta un passant
&lt;lans la rue, un soir de plqie :
- Monsieur, permettez-moi de vous réciter des vers.
- Mais, répondit-il.
Elle avait suivi des cours de diction et se rappelaot un
&lt;:onseil du professeur, vieille demoiselle a lunettes, elle
&lt;:ommen~ de déclamer le titre: Le dormeur du val.
Une étoile brilla :
- Rimbaud, dit le jeune homme, qui était poete. A
minuit, il embrassait tendrement la jeune fille dans le jardin
de la ville, sous les yeux rieurs d'une Vénus provinciale,
coiffée a la chien et pudiquement drapée dans une tunique
de pierre.
Cette nuit-la, le poete fit de mauvais reves. Un ange lui
apparut et Iui reprocha sa conduite. L'ange parlait I'argot, il
avait une jambe de bois et desplumes d'oie. A son réveil, le
poete était désespéré; il avait des principes séveres. Il n'aimait pas Annie et il regretra de_l'avoir embrassée, la veille,
dans le jardín public. Pourtant n'était-il pas excusable ? 11
.aimait tant Rimbaud ! Ah ! qu'aurait-i.l fait lui, Rimbaud,

SOIRÉES PERDDES

4 17
Arthur ! s'i1 s'était trouvé dans cette situation. II serait allé
au Harrar, sans doute, mais c'était bien loin. Le poete confia ses ~-crup~les a un ami gu'il présenta a la jeune fille
afin qu 11 devmt ~moureux d'elle et qu'elle ne devint pas
amoureuse ?e lut. Quelgue temps apres, mes· rrois personnages, Anm~, le poete _et l'~mi soupaient tous les soirs
dans_ les me~lleurs hótels de la ville. L'ámi poursuivait
~nn1:, ~nn1e le poete, le poete son ombre. Aucun d'eux
n atte1gmt son but .
. Plu: tard, Annie vint a París et fréguenta les miliefil
!1tt~~1res : La Closer~e ~es Lilas, la Rotonde. C'est la que
¡e_ l a1 connu: . .Ce so1r~la, elle était vetue d'une jolie robe
gr15-per!e et nart am:: 01seaux bleus de la Iumiere entourée
des poeres de .Mo~tparnasse qui lui faisaient des ~adrigam:
en style tél~graph1que, alors ala mode. J'ai beaucoup aimé
ses yeux tnstes.
Annie s'ennuyait, écrivait des poemes cubistes traduisait
I'~nglais les romans inconnus d'Anne Rad;liffe. Elle
~ma1t Cbatlot, Fantómas, Lautréamont, le poete de
Nantes. Elle ne m'aimait pas. Nous avons diné ensemble
au Lapin-Agile, un soir d'hiver, je m'en souyiens encare et
dela ~ue des Saules et du petit cimetiere ou mon creur
dansa1t, feu-follet perdu. Je la quittai ~res tard dans la nuít,
devant la porte de sa tnaison, au Quartier Latín et j'attendis
pour m'en aller qu'une fenetre s'éclairfit au sixieme étage.
Celle de sa chambre, évidemment.
Je &lt;leva-is revoir Annie.
Quelques mois passerent.
Un iou_r, je marchais ayenue, de l'Opéra lorsgu'une voix
douce cna m?n ,nom. Annie ! Je n'avais pas oublié les
~aux yeux qui me regardaient toujours si tristement. La
Jeune_ filie m'avait écrit une lettre qui fut perdue. Méchant
cour:1er du destin, que fais-tu des lettres d'amour qu'on ne
re~oit pas ? Oú s'envolem tous ces baisers ? Depuis la terre
: m~I tourn~. ~nnie est partie en Egypte, enle•rée par un
fficier améncarn, s~ns doute pour interroger le sphinx.

d:

27

�4I8

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

Dimanche dernier, chez une dame ou je prends le thé,
un cartomancien m'annonce qu'une femme doit m'aimer
et, j'ose a peine técrire, m'offrirde l'argent. 11 ajoute merne
que je serai touché par ce sentiment et que je consentirai a
ses manifestations.
Sous le Sig11e de la Balance,
U11 jo1tr d'octobre, je suis ni ...
Venus bélas ! m'a co11da11mi
A subir sa folle injlttence.

Séveres lecteurs, n'accablez pas l'enfant perdu sur le chemin de Cythere. Vos exemples excuseront-ils ma faibless~,
ó mauvais garyons, mes grands freres morts ! Le cho1x
d'une profession est difficile a un poete; celle de sous-chet
d'un bureau de ministere occupait Franyois Coppée, Franyois Villon honora celle de fanandel ; entre ces deux poetes,
celui-ci n'est-il pas pr~férable a celui-la ?
Cette question résolue, est-ce Annie la dame de trefle et
de creur ? Cette prédiction m'inquiete. Je voudrais écrire
un livre : De l'infiuence des prophéties que je crois considérable, surmoi, particulierement. Les trois sorcíeres me sont
apparues : Macbeth, Macbeth, tu seras roi ! On sait que les
poete~ portent des couronnes.
.
.
Annie reviendra-t-elle ? Le vent du souvemr souffie sur
mes chateaux de cartes. Je me rappelle Laurence que j'ai
aimée par erreur d'astrologie judiciaíre. Ou est-elle auj?~rd'hui, l'amie céleste ? Nous étions cependant deux mo1t1és
d'Androgyne qui ne demandaient qu'a se retrouver. J'aurais bien voulu mourir un peu pour elle :
Ab / q1/w1 coup de ton aiguille abroder me serait doux I

Laurence ! Elle m' appara1t dans la boutique des marchands
de chansons du faubourg, assise au piano, effeuillant des
romances mélancoliques et le soir dans une petite chambre
·
fieurie, composant de la mus1que
tan d.1s que M'
. mna, la
poétesse morte, écrivait des vers d'amour ou bien sur le

SOIRÉES PERDUES

4 19
pont du vaisseau cinglant vers laFrance, la voilette blanche
flottant au vent comme les petites furnées blanches des
villas . rouges dans les bois, revenant de Londres, amaigrie
et malade ... Je la revois encore dans le jardin de la maison
de santé, a Saint-Germain, embrassant une amie ivre de
morphine, alors que je l'attendais grave et vétu d'~n élégant costume clair. On pouvait visiter les malades deux
fois par semaine. Ah I la semaine des trois dimanches et
des quatre jeudis !
te soir, dans ma chambre, j'écrivais ma tristesse :
Petits bateaux, 111es sentiments
A la déri-ve ó f eu de joie I
Le plus beau souvenir se noie
Dans la mémoire d.es amants I

J'ai retrouvé une lettre de Laurence, la derniere qu'elle
m'écrivit :
« J'ai été triste toute la journée, chéri, j'aurais tant voulu
etre avec vous. Cette apres-midi, je suis allée sur la Terrasse et un vieux pauvre est venu s'asseoir a cóté de moi. II
m'a donné des conseils pour ma guérison. J'ai pleuré, j'ai
eu beauwup de peine, chéri ; il me semble que je n'aurai
~Ius rien de t~ut ce qui m'a rendue si heureuse. Est-ce poss1ble que ma 1eunesse soit déja finie ?
On ne comprend pas que j'aie de la peine en songeant
aux années de ma vie qui ne reviendront plus. Maman raisonne un peu comme le pauvre de la Terrasse. Ce matin,
elle m'a exhortée a l'abnégation, au sacrifice ... Je ne sais
pas pourquoi. Hier soir, j'ai relu toutes vos lettres en pensa?t ~ue je vo1:5 verrais demain. Vous avez été si gentil de
m écnre quand J'étais malade et je suis si heureuse de vous
avoi: connu ! Maintenant je n'ai presque plus de peine
chén, c'est parce que j'ai pensé a vous.
A demain, n'est-ce pas ? je vous envoie toute ma tendresse. &gt;)
Mais je n'aimais pas Laurence, si je l'avais aimée, je

�420

LA NOUVELLE REVUE PRAN&lt;;:AISI

n'é'crirais pas ces lignes. Elleavaitla poitrinefaible, le poumon gauche un peu déchiré. La lectrice sentimentale pourrait croire qu'elle mourut. Il n'en fut rien.
Laurence a re01 ma démission d'amaot, un beau matin
fleuri, sur~ un banc des Champs-Elysées. Elle a pleuré
quelques larmes; je lui ai embrassé la main, me croyant
un héros de Paul Bourger. Avant-hier, nous nous sommes
rencontrés, elle et moi, dans le tramway, ellé a tourné la
tete pour ne pas me voir et j'ai fait semblant de ne pas la
reconnaitre.

AINSI TOMBENT LES FEUILLES

A LA MÉMOIRE DE DÉODAT ;E SÉVEJ).AC.

GEORGES GABORY

Nulle jeuiile au ndtn:e rameau
Ne subsiste, .une fois j anü,
Et, soit de saitle, ou bien d'ormeatt
'
Chacune, un ptu moins d'une année,
Ne connait qn'un seul temps nouveau.
I

Mais, a la brancbe verdissante
D'1me bottrgamnante foison,
Apres l'autre une autre naissante
Montre sa tendre feuillaison
Au mtme poirtt recommew¡ante.

Ainsi tout arbre aux justes lois
Dti déclin ne se mbordonne
Q1te pour renaítre, et, cha.que fois,
IYune intime et ne1we rouromze
Ceindre le f ront des je unes mois.

Et nous, aussitót terminée
Notre ftorissante saison,
Jamais de l'humaine jottrnée
Ne revient la germinaison
Nous faire une autrt matinée,

�422

LA NOUVELLE REVUE FRAN\;AISE

Ni jamais le méme berceait
Noits faíre goúfer d'dge en dge
Le retour d'im printemps plus beau&gt;
Et, comme un annuel feuillage,
Remonter du mém6 tombeau.

LES VOIX A LA FONTAINE

Or, avant la chute prochaine,
Toute feuille&gt; a l'arbre natal,
Desséchée ou naissante a peine,
Ne subit qu'un sort inégal
Et qn'une durée incertaine.
L'une, dans sa f aible primeur,

Au gel printanier s'abandanne ;
L'autre, ayant fini sa verdeur,
Jusqu'au bout, de l'extrlme automne
Eprouve l'exacte longueu r.
Mais le vent non plus, ni l'orage,
N'épargne, au plus fort de l'été,
A celle qu'un superbe ombrage
Préserva-ít du ciel i'rritt,
La rigueztr du commun naufrage.

Et, Jroissée au rude élément
Oz't sa maturité succombt,
Sous le coup d'un soufjk inclément,
El1e meurt, se détache et t-0mbe,
Et s'abime en im seul moment

,

Vous souvient-il de moi, dites, qui vins m'asseoir
Au seuil hospitalier de la maison, un soir
Déja lointaín, un soir de naces ait village l
Je restais la, perdu sous !'invisible ombrage
Que les noyers obscurs ajoutaient a la nuit.
Je voyais du dehors, d'un pas léger, sans brtút,
Au travers de la salle et sur la galerie,
De beaux jeunes garyons qui, l'oreille fleurie
De basilic, de menthe et de souci doré,
Leur tablier de Jete a la taille serré,
Souples, distribuaient les serviettes laineuses,
Les corbeilles de pain et les cruches víneuses.
La danse balanfait son rythme et sa lenteur;
Et je me coniplaisais a !'amere douceur
De n'etre aupresde vous qu'un étranger qui passe,
Sans oser de moi-meme a vos jeux prendre place,
Ni pouvoir contenter ce tirnide désir
Qui malgré nous s'éveille, et wudrait retenir
Sa pointe et sa langueur dans notre ame naissantes.
Lorsque d'en bas un chamr de voix adolescentes
Eleva jusqu'a moi sa confuse fraícheur
A ussi vague que l'onde errante ou la rumeur
Qw! le •soupir du vent túse aux feuilles dt1 tremble.
C'était les jeunes gens et les filles ensemble
.
Qu'un mime dge et I'amour l'un a l'arttre accoupla1entJ
Qui descendaient a lafontaine, et s'en allaient

�424

LA NOU\"ELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Cbantant l'inconsolable eL be/le fiancée
Que son amant, voila longtemps, avait /aissée
Pour se faire bandit, la-haut, dans la forét.
Parfois tm rire tendre, 1m mtmnure secret,
Q1ielque branche furtive au passage froissú,
Trahissait une main plus vivement pressée,
Une ardeur plttS instante, et ce dtsir muet
Qui brúle, et qui contient quand méme son souhait.
Aús les voix enchantaient encore le silence,
Et peuplaimt au hasarii de leur intermittence,
Comme anrait fait ape.ine un frisson de roseau,
L'opaque profondeur et le f aible rnisseau
• Sur qui dorn1ait im gouffre incliné de fcuillage.
Je n'en entendis pas ce soír-lá davantage,
L'1tn d'entre vous, avec un sourire amical,
M'ayant pris, et condiút au festín nuptial
Qui se réjouissait de ce nmweau convive.
i\1ais j'écoate depais, comme un courant d'ea1t vive,
Tout au fond de món ca:.ur sourdre ineffablement
Vos chanson:s, votre plainte et leur accord charman t,
Ou la nuit, redoublant a vos voix incertaines
La musique des bois, des puits et des fontaines,
Suspendait ttn momcnt sa fuite sans 11:tour,
Pottr s'mivrer par vous de jeunesse et d'amour.
FRANc;:OIS-PAUL ALIBERT

LES IDEES ET LES AGES

DE L'ÉDUCATION
Ce beau mot est plein de seos. Remarquez qu'il eiprime
plutót un mauvement qu'un état assuré et acquis. Les degrés
des ages y sont cornpris, ce qui enferme de l'írrévocable;
mais j'y veux voir ici plutót les ages subsistant, et ces
degrés de l'etre qui suivent l'homme; car les pensées du
vieillard, s'il en a, commencent taujaurs par quelque mauvement de jeunesse; mais souvent le temps d'un geste
elles mt'trissent et sant déji fanées et flétries. En l'hamme
mur, termin~es et tempérées; en l'adolescent, bauillantes,
et a peine contenues par la discipline extérieure ; en
l'enfant, indamptables et camme hars de luí aussitót. Et,
comme il faut conduire l'enfant asa maturité, ainsi l'hamme,
ataut age, doit conduire taute pensée a sa maturité; et
l'on dit qu'il manque d'éducation justement s'il manifeste
des pensées d'enfant. L'éducation serait dancen acte toujours;
non point se~lement possession et acquis, mais conquete a
chaque moment. Meme si l'on voulait réduire l'éducation
la sciénce des manieres, il serait encore vrai de dire que
l'homme bien élevé est le seul qui soit capable d'inventer.
Car l'enfant est empané par le premier mauvement, et
l'adalescent ne peut se livrer au sentimcnt sans quelque
honte; mais l'homme véritable conduit ces inspiratioos a
maturité; de fa~on que la grace de l'enfance s'y fasse vair,
encore, et la chaleur de l'adolescence, mais réglées par le
jugement, ce qui acheve la vraie politesse. Et celui qui agit

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A.ISE

par regle est un pédant, quand il serait formé par le meilleur
maitre a danser. La poliresse est done úne grande et rare
vertu; et en acte, comme dit Aristote, c'est-a-dire inventée.
Rien n'est charmant deux fois.
Si l'on veut étendre encore cette grande idée de la Politesse, on le peut; íusqu'au plus haut de !'Esprit, comme
les deux seos de ce mot nous y invitent. Et dire qu'il n'y
a point de pensée saos esprit, c'est dire, en suivant les
mots, qu'il y a toujours de la Politesse dans l'art de penser.
11 esi bien aisé de co~prendre que les memes causes,
d'humeur, de caractere ou de métier, qui nous jettent dans
le gauche, le timide ou le bourru, nous portent de la meroe
maniere au précipité, au sec, au mécanique, qui sont des
défauts d'esprit. On voit que, si l'instruction sur les
manieres ne su:ffit point au savoir-vivre, l'instruction dans
le sens le plus étendu ne suffit point non plus au jugement.
Chacun a pu constater que les idées d'un auteur ne peuvent
jamais etre séparées de ~tte forme heureuse qui traduit en
meme temps l'humeut, le caractere, et enfin toute la nature
de l'homme. Les résumés la-dessus nous trompent encare
plus qu'on ne croit; car il y manque certainement quelque
chose; mais je crois qu'il y manque tout. Et les idées en
résu¡né ne sont méme plus des idées. C'est pourquoi on
voit périr, comme par une destinée interne, ces algebres
que sont les fangues composées pour exprimer toutes l~s
idées possibles, brievement et saos aucune ambigurté; ma1s
l'ambigui:té est l'ime des langues naturelles, comme les
deux mots Education et Esprit le rappelaient ci-dessus.
Maintenant i1 faut voir les causes, et d'abord en gros ; sur
quoi la loi des áges nous éclaire déja. '
La nécessité d'etre enfant d'abord, et de passet aux ages
successifs sans sortir de soi, définit assez l'éducation. Car il
ne sert pas de sa\·oir si l'on n'a ignOJé d'abord ; et ignorer
doit etre quelque chose. ce Ne :mis point droit, disait le
Stokien mais redressé. &gt;i Ainsi, si notre idée vraie n'est
'
.
pas le redressement d'une idée fausse, j'entends ¡eune,

LES IDEES ET LES AGES

,onfüse et rkhe, l'idée vraie ne tiendra pas plus a moi
qu'un chapeau ou qu'un vetement. C'est pourquoi la
Science ne civilise point ; mais cette maniere de dire
n'exprime que les effets; il vaut mieux dire que la Science
qui ne civilise point n'est point science du tout. L'ordre des
~ges est irréversible; on peut parier que cette loi regle tous
nos móuv~ments d'esprit. Comme l'homme sort de
l'enfant, il faut que l'idée sorte de la nature. L'algebre ne
fut science qu'en l'inventeur·; daos les autres ce n'est
que machine. On peut conjecturer qu'il ep est ainsi de
tout, et que la pensée vraie est daos le meme seos que les
ages; debas en haut toujours, daos le moindre jugement.
De haut en bas, cela ne va point du tout. La couronne
ne fait point le roi.
DES CLASSES
Puisque la foncrion est ce qui donne des idées, et ce qui
détermine l'opinion, ainsi que l'opinion qu'oh a de l'opin.ion,
il ne faut point s'étonner de voir le terrassíer qui trinque et le
notaire qui s'en va a la messe, deux hommes. Et la division
entre proléraires et bourgeois est la principale; mais on peut
déterminer bien d'autres variété d'apres le méme principe.
Car le bourgeois est parfaitement bourgeois lorsqu'il vit de
l'opinion seulement, comme le pretre ou le notaire; ces
hommes ne sont plus rien des qu'on ne croit plus en eux.
Mais le marchand est sans doute
l'autre extreme de la
bourgeoisie, parce que la qualité de ce qu'il vend importe
beaucoup; la politesse ne fait pas que le vin soit bon. Un
médecin est plus bourgeois gu'un chirurgien, parce que le
savoir-faire l'ernporte pour le second, et le savoir-dire pour
le premier. Un ingénieur est moins bourgeois a mesure
qu'il est plus savant, parce que son pouvoir dépend alors
de I'action gu'il exerce sur les choses; et, dans un ministere,
le directeur du personnel est plus bourgeois que le directeur de la comptabilité. Un professeur est bourgeois autant

a

�428

.'

l
1

LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

que l'art d'enseigner l'emporte en lui sur la science; des
qu'il sait des choses que d',1utres ne savent p.as, Alg~bre ou
Chirnie, il est en cela prolétaire, et cela se voit aussitót et
a mille uaits. Un cuisinier est moins bourgeois qu'un
valet de chambre, parce que le cuisini~r n'a pas besoin de
politesse. Un portier est bourgeois; un frorteur est prolétaire. Souvent c'est alors la femme du concierge qui est
bourgeoise ; et lui-mt:me est prolétaire, ayant .affaire non a
des horomes, mais a des escaliers.
I'aper~ois \ln intermédíiíre remarqu-abfe, qui est le
dresseur d'animaux; il est prolétaire par les résultats, mais
il est un peu bourgeois par les moyens ; e.ar on dresse un
animal par menace et persuasion, enfin par un genre de
politesse, ou bien d'impolitesse, mais toujours par le
paraitre. Ce cocher-livreur, qui parlait si durement a ses
chevau:,¡:, avait un ceil d'adjudant, et certainement il
employait sa colere comme un moyen, ce qui ne se rencontre jamais dans les rnétiers manuels, car le fer et le bois
s-ont insensibles a la colere. D'apres cela un cocher est plus
pres du bourgeois qu'un conducteur d'automobile. Et cela
va au détail; car le chauffeur ressemble a un ouvrier bien
mis, et le cocher aun bourgeois mal habillé. Je crois m~me
que l'habitude de parler aux animaux détermine une espeee
d'homrne, par l'exercice d1.1 pouvoir absolu tempéré par
l'aífection. Ce trait est un de ceux qui définissent le
paysan, mais ce niest pas le seul. Le maitre de ferme commande asa famille et aux valets; en cela il est bourgeois.
Au marc é, de meme, car il a plus de puissancesur l'acheteur
par sa pólitesse, que sur les produits par son travail. Et voila
ce qui distingue surtout le1paysan du prolétaire, c'est que
les produits agricoles dépendent moins du travail que des
causes extérieures; il y a des années ou le blé est bon, ou les
paules sont_malades, ou les foins fermentent; de meme
pour le vio. Au lieu qu'un habile cordonnier fera toujours
de belles chaussures. Et un bon ajusteur fera toujours une
honne monrre. Ceux-la done comptent sur leur savoir-faire

LES IDÉES ET, LES AGES

et se moquent du reste; les choses ne leur jouent pas de
tours. Mais le paysan est plus craintif; il ne peut compter
sur lui-meme qu'en considérant une longue suite d'années,
ce que l'épargne et l'achat de nouveaux champs rend sensible. Et les saisons, dont il dépend, forment en lui l'espérance et la crainte. En méme temps, l'incertirude et les
malices du temps font qu'il est prudent, et ne veut jamais
erre jugé sur ce qu'il tient. Ainsi le besoin de vendre, et
aussi d'obtenir du temps pour payer, le font dépendant a
l'égard des autres. Et l'habitude qu'il a prise de s'assurer
dans les bonnes années contre les mauvaises le rend
prévoyant et discret; il ne répond jamais de ríen; au lieu
que le prolétaire a confiance én lui-meme, des qu'il saít
bien un métier difficile. Aussi n'y a-t-il ríen de mystique
dans le prolétaire ; rnais dans le paysan, au contraire, le
sentiment de forces invincibles, et do~r l'effet est imprévisible, ne fait que se fortifier par l'expérience, et ¿est ce
genre de superstition qui conserve la politesse campagnarde,
toujours religieµse, et done plus égale et plus noble que
ceUe de l'avocat et du marchand, qui n'est qu'une marchandise.
Dans le prolétariat on trouvera sans peine des degrés
au~si, d'apres les memes causes. Car le manamvre, qui n'a
que sa force de travail, dépend plus des hommes que
l'ouvrier babile. Le jardinier a le souci de plaire·; l'ouvrier
de village aussi, qui est en meme temps marchand, et qui
compte, dans son art, l'art de persuader et au besoin de
tromper. Meme l'ouvrier qui travaille sous les ordres du
patron participe en cela a la bourgeoisie; il garde quelque
chose de la précaution du commer&lt;;ant. Le vrai prolétaire
est celui qui, appuyé sur un métier difficile, ne compte
qu'aYec un surveillant souvent _moins habile que lui, et
pr(!létaire comme lui; les produits décident alors de tout.
L'employé, qui est "toujours moins payé que l'ouvrier, est
pourtant'bourgeois, par le souci de plaire
son chef et de
plaire l'acheteur. Souvent~une entreprise prospere par les

a

a

�430

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

soins de deux hommes, l'un qui est savant et qui construit,
l'autre qui est habile a persuader, et qui vend; le premier
deviendra une sorte de Grand Prolétaire, surtout s'il
n'exerce aucun pouvoir sur les hommes; et l'autre, qui
a souvent moins de culture, sera bourgeois dans ses
moindres gestes. Ce n'est pas le méme regard qui mesure ce
qu'on peut faire d'une planche et qui évalue ce qu'on peut
tirer d'un homme.
DUMÉTIER
Assurément vivre selon l'Opinion et daos l'Opinion,
comme dans un milieu nourrissant et respirable, et prendre
pour Idée de soi l'idée qu'en ont les autres, ce n'est pas
la vie morale. dans le sens plein. 11 y a un abus de la cérémonie et de la vie publique qui réduit la Vertu a ses apparences. Et la se trouve ia source du plus grand des maux
humains, qui est la guerre; il faut que l'intérieur reste
libre, et conduise s'il le peut le Chreut vociférant. Disons
que cette vie extérieure et purement sociale, de Comédie a
proprement parler, doit etre surmontée; et les Sages de
l'Antiquité nous offrent tous ce trait qu'ils se font sauvages
a un moment, et citoyens du monde, La perfection de cette
fui te se trouve en Socrate, . qui refuse de fuir, et, daos
notre temps, en Tolstoi:. Toutefois les raisons id rassemblées,
d'-accord avec l'expérience humaine, permettent de prononcer que, pour surmonter, il faut d'abord accepter, et que la
force de l'honnéte homme, qui jugera au moment critique
contre la clameur publique, se prépare néanmoios dans la
vie publique, dans l'exercice d'une charge, d'une fonction,
d'un métier. L'homme est élevé par la société. Marc-Aurele
acceptait beaucoup. Tolstoi a traversé tous les áges, et en
chacun a pds un peu de sa force négatrice. Faute de ces
épreuves, la personnalité retombe presque toujours a
l'bumeur, comme Alceste le fait voir. 11 en est de la
Personnalité morale comme de l'Originalité esthétique; il

LES IDÉES ET LES AGES

43I

faut savoir accepter et imiter d'abord, si on ne veut accepter
et imiter finalement. Il y a un a.ge pour l'atelier, et beaucoup de jeunes disent non avant de savoir. C'est pourquoi
l'honnéte homme est un gibier rare et de poil mélangé.
Ainsi le comte Mosca, dans la Chartreuse, est souvent mal
jugé parce qu'il accepte beaucoup; mais il surmonte a
chaque minute; et c'est saos doute ainsi que Marc-Aurele
fut empereur, et punit les chrétiens.
Au nívea u du métier, qui est le niveau commun, mais non
point bas, il faut juger équitablernent la vertu professionnelle, !'esprit de corps, 1e Respect Humain, l'Honneur et
toutes les vertus de ce genre, obéissantes et portantes, non
méprisables cenes, ou plutót qui ne peuvent etre méprisées
que si on les re~oit d'abord par une juste idée de la faibless~
humaine.
&lt;e Vous aimez ce métier de gendarme ? &gt;i est-il demandé
dans l'Otage. « Non pas, répond le Préfet, mais i1 faut faire
ce qu'on fait. » Il y a des obligations de métíer, quotidiennes et non ambigues. J'en vois qui viennent des choses
et de l'outil; j'en vois d'autres qui viennent des hommes et
de l'opinion.
Paire une chose que l'on sait bien faire, cela oblíge.
Nettoyer une arme rouillée ; prendre un vio Ion et jouer.
Surtout si l'outil attend, car l'outil familier donne aisance
et parfait contentement. Grandet répare son escalier et
chante. Cet amour du travail n'est nullement fictif. D'abord
l'outil invite a une sorte de danse. Un marin prend la rame
ou le cáble, meme saos y penser. Encore mieux parle l'atelier
avec ses outils rangés; la puissance humaine n'a pas de
plus forte image d'elle-meme.
Mais les choses, en changement par le travail, ont de
l'éloquence aussi, et surtout la terre en culture, qui promet
autant qu'elle récompense. Le paysan considere, non pas le
résultat seulement, mais d'immenses projets, qui ne le
laissent point dormir tard. La se fonde l'amour de la propriété, parce que seule elle offre · une perspective assurée

�LES IDÉES ET LES AGES

LA 2\0UYELLE RE\'UE FRANt;:AISE
432
&lt;le travaux, de changements, d'aménagements. Le sentiment
bumain le plus fort correspond sans dome a la conquete la
plus importante. 1ul repos pour ce poete. Le spectacle de
champs mal cultivés ou remplis d'herbes folles est douloureux pour le paysan. Autant a dire de toute ceuvre commencée; mais l'ceuvre paysanne a ceci qui lui est propre,
c'esr qu'elle est sans fin. les saisons renouvellent l'appel Je
la chose et de l'outil.
A cela s'ajoute toujours l'idée que d'autres hommes
attendent, et .::omptent sur l'ouvrier. Je suis attendu, cela me
tire et m'heille. Et, conformérnent aux príncipes, l'idée la
plus puissaote n'est pas ici la plus éminente, a savoir que
le travail des autres va se trouver plüs pénible si je leur
manque; au contraire, l'idée cuisante, c'est que le tra,ail
sera fait par d'autres, et avec bonheur. L'idée insupportable
c'est qu'on sera remplacé et meme oublié; c'est une espece
de mort. C'est ce qui tourmente daos 1a maladie; et la
vraie consolation est de dire : e, On vous attcnd; on ne
peut vous remplacer. )) Le devoir, pour la plupart, n'est
autre chose que cette place vide qui attend l'homme, et
cette opinion qui regarde l'borloge, la gloire, c'est d'etre
actendu; l'acclamation le fait entendre, et chaque ernploi a
sa gloire.

433
Ce qui n'empeche point que l'ouvrier puisse comprendre
une doctrine rdigieuse, l'admirer, la vouloir vr:i.ie ; de tcls
exemples se rencontrent. l\1ais il faut recounaitré qu'une
tclle discipline intellectuelle o'est point une religion a proprement parler, mais plutót une sorte de philosophie, et
cncore qui ne nourrit pas longtemps la curiosité. Quand
j'ai jugé qu'il me faut une religion, et que j'en pu.is espérer
avantages spirituels et paix du cceur, je ne suis pas cncore
religieux pour cela. Au contraire la pratique de l'obéissancc et de la vénérarion que l'on voit dans une famille
paysanne dispóse mieux a. croire, et d'abord fait sentir la
puissance du culte, des traditions., de l'opinion, de l'autorité. Nul ne peut dire si l'énergie électrique, bien plus
aisément transportable que l'énergie du moteur a cbarbon,
ne restaurera pas la religion en meme temps que l'atclier
familia! et le foyer. C'est au foyer meme que sont assis les
dieux les plus anciens; et ces dieux-1:i., si on entend bien la
chose, portent encare et porteront toujours les religions, ·
quelles qu'elles soienr.
VerlOns au paradoxe de Marx, qui est roujours bon a
rcprendre. S'il est supposé qu'une riviere, comme on le
dit de la Lys et de quelques autres, favorise, par la vitesse
de son cours et la cornposition de ses eaux, :e roui-ssage
du lin, sur ses rives sera filé naturellement le fil de !in le
plus fin ; done a la quen ouille, comme Pierre Hamp nous
l'enseigne ; et snr ces rives aussi 5eront tissées les plus
fines étoffes de lin, et au métier amain, puisque le métier
mécan.ique casse le fil fin. Voila done les familles occupées
a.utour du foyer, l'homme tissant et la femme filant a la
quenouille, les pe-tites mains dévidant ou renouant le fil.
Vie paysanne, discipline des sentiments, respect, aútorité,
vtrtus familiales, dieux du foyer, rcligion conserv1:e ou
restaurée. En sorte que cette tiviere, sur ses rives et par la
venu de ses eaux, fait pousser la religion aussi. Les vraies
preuves de l'existence de Dieu ne sont pas daos Descartes,
ni méme daos saint Thomas.
1

LA RELIGION ET LE METIER
L'irréligion des prolétaires s'ex.plique déja par les causes
qui ont été examinées. J,e pense ici au parfait prolétaire,
a celui qui ne dépeod en son travail que de machines, et
par conséquent que de son propre savoir-:-faire. 011 co:mpreod
bien que la priere d'un tel homme revient naturellement a lui-meme. D'autres causes sont a examiner, et
principalemcnt le genre de ,·ie que la machine a vapeur
a imposé aux ouvriers d'usine, villes industrielles, loisir
et travail brutalement séparés, familles dissociées par le
travail industriel, foyer trisre,
sans passé et saos racines .
.,

�434

LA NOUYELLE REVUE FRAN\'.AlSE

LA SOCIÉTÉ DES MARCHANDS
L'échange crée des liens forts. L'activité de la plupan
&lt;les hommes se passe en marchandages. Et, quoique marchands et acheteurs semblent vouloir se tromper les uns
les autres, l'un feignant de n'étre pas pressé de vendre et
l'autre de n'avoir pas besoin d'acheter, on se tromperait
beaucoup en considérant comme une sorte de vol l'opération heureuse qu'ils esperent l'un et l'autre. I.:e vol et le
voleur sont parfaitement définis par l'acte de prendre le
bien d'un homme sans qu'il y consente, soit qu'il ignore,
soit qu'il soit forcé. Au contraire c'est le consentemenr
qui termine tout marché. Et le consentement se donne
presque partout selon des formes ; je ne vois point que
l~s plus rusés marchands discutent jamais la-dessus. Les
engagements ~crits sont plutót pour faire foi aupres des
autres; mais entre deux hommes qui échangent, le consentement bien clair acheve le marché. Meme les marchandages paysans, les plus longs de tous, et qui feraient rire
par les fausses ruptures, les délibérations, les retours, sont
eux-rpemes de forme, comme faisant mieux paraitre le libre
consentement. C'est comme un étalage de saine raison et de
pleine liberté.
La publicité des marchés est une institution aussi ancienne que le commerce, et qui fait voir une profonde
sagesse. Quand le cours s'établit par des marchandages, qui
sont comme des encheres diffuses ou chacun limite pru·
demment les concessions, c'est comme si chacun prenait
conseil de tous, et s'assurait d'avance d'etre approuvé par
tout homme raisonnable. Cette rumeur des marchés sonne
bien aux oreilles. Non que l'imagination ne tende ses
pieges ici comme partout. Chacun connait les paniques
.qui poussent soit a vendre a tout prix, soit a acheter a
tour prix. Mais ces accidents, souvent décrits, ne doivent
point faire oublier la stabilité des prix et la sécurité de

LES IDEES ET LES AGES

435

chacun au sujet des prix, qui sont le régime ordinaire. Un
marché est malgré tout le plus bel exemple de l'élaboration
d'opinions vraies daos une réunion d'hommes ; c'en est
meme, a bien regarder, le seul exemple. Car, dans les
r~unions _qui n'ont pas pour objet le commerce, les opimons vra1es ou fausses en chacun sont plutót confirmées
qu'éclairées. Et l'on ne trouverait point d'exemple d'un
marchand qui, pouvant s'instruire des prix, refuserait de le
faire, par une préférence de sentiment. Si l'on veut expliquer
d'ou sont venues dans notre espece les idées communes
d'investigarion, d'enquete, de critique des témoignages, il
vaut mieux considérer le marché que le prétoire, ou quelque Pilate se lave les mains toujours. L'achat et la vente
sont nos maitres de raison. Les assises de toute Humanité
~on~ done économiques. Les modeles de la paix, de la
1ust1ce et du droit sont dans ces heureux échanges, si communs et si peu remarqués, d'ou le vendeur et l'acheteur s'en
reviennent contents !'un de l'autrF·
Aussi je vois un peu de mauvaise foi dans ces déclamations faciles contre les Avares; quelq\les fous mis a part,
et encore que l'imagination déforme toujours, je remarque
qu'un esprit continuellement attentif a l'économie et a
l'épargne s'accorde aux vertus les plus solides, patience,
sobriété, tempérance, bonne foi, sagesse, dignité, courage.
Au contraire les prodigues sont livrés aux passions, aux
folles espérances, aux humiliations, a la servitude ; pour
avoir trop vite méprisé des pensées moyennes, ils tombent
au plus has. Le calcul est le commencement de toute raison
ferme. Aussi voit-on par l'expérience que les organisations
coopératives donnent seules le vrai apprentissage de l'existence politique. Ces remarques ramenent a considérer toujours attentivement les relations d'échange comme formant
l'armature de toute société humaine un peu étendue. Et
le préjugé Marxiste est saín pour !'esprit, d'apres lequel
toutes les transformations des sociétés saos en excepter les
constitutions, les croyances et méme les idées, résultent

�436

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISE

toujours et sans exception d'un certain changement dans le
régime de la production et des échanges. Et ce systeme
est tres bien nommé le Matérialisme de rHistoire. Toutefois il ne faut pas dire trop vite que les intérets menent
le monde ; ce monde humain est plus flexible en ses cimes,
comme sont les arbres, et les passions l'agitent terriblement.

L'ESPRIT ÉGALITAIRE
La Démocratie n'est nullement un systeme politiq_ue ;
elle serait plutót la négation de tout systeme politique,
car la Hiérarchie, et l'obé¼sance religieuse qui est attachée
a toute hiérarchie, sont éliminées par l'effort démocratique,' qui, considéré de ce cóté, est toujours anarchique
au fond. Mais une négation n'est rien. Le positif de la
Démocratie, et qui n'est pas peu, est un effort pour régler
toute la vie sociale d'apres la Justice d'Echange, et done
sous l'idée 'd'Egalité. Je dis que le secrétaire obéit religien:sement au commissaire, et humilié du reproche, et orgueilleux du choix et de l'a;ancement, au lieu que le fonctionnaire possédé de l'esprit démocratique veut un contrat
d'échange entre lui et son chef, et repousse l'avancement
au choix, imitant en cela l'ouvrier qui s'est promptement
' organisé contre le choix, et qui imite lui-meme la Justice
des marchands, fondée sur les lois de l'échange. Et c'est
ce que le politique ne veut jamais entendre, exigeant au
contraire l'inégalité et l'obéissance saos examen. Autant
done que l'esprit démocratique triomphe en nos sociétés,
e' est l'Ordre Mercantile qui triomphe.
Observons commentJ dans les temps anciens, c'est dam
les échanges que l'égalité des personnes appa.rait. La célebre
histoire du Meunier sans Souci ramasse en elle une longue
suite de légendes ou l'on voit que le despotisme militaire
est arreté net devam une nécessité inférieure qu'il ne peut
mépriser. C'est alors que le droit s'oppose a Ja force, et
que la propriété se distingue de la possession. Et c'est,

LES IDEES ET LES AGES

437
comme dit Comte, la transformation du régime militaire
en un régime i~dustriel qui fait prédominer de plus en plus
les rapports économiques sur les rapporrs prop¡ement
politiques. D'ou est née la notion abstraite d'Egalité juridique, négative dans la forme, mais positivement puissante, parce qu'elle repose sur l'infrastructure économique-,
tout aussi résistante, et par les memes causes, que le
besoin biologique de manger, de s'habiller, de se chauffer,
de se loger. Il faut done considérer avec attention ce droit
de propriété, a la fois né des échanges et condition des
échanges, et qui se trouve lié ainsi par ses racines avec
fégalité des personnes. Supposez la propriété commune
instituée partout, ce qui est d'ailleurs le régime des armées,
et aussitót il faut dite adieu a la Justice commutative,
humble, mais qui a du moins ses regles, pour revenir a
la Justice distributive, toujours despotique en ses démarches
décisives, puisque tout dépend finalement, aux frontieres
de l'obéissance, de l'appréciation du mahre, sans aucun
recours a !'arbitre, comme on voit lorsque le caporal donne
un ordre ou lorsque l'examinateur apprécie une composition
de candidat.
11 apparalt done que c'est l'ordre mercantile, résultant
au fond, dirait Platon, du gouvernement que les besoins
exercent finalement sur les p.issions, qui porte tout notre
droit moderne, qui, a vni. dire, n'a point changé depuis
les ancie1:1s temps, mais s'est seulement étendu, passant du
commerce des choses a l'achat de la force de travail et
'
,
s.efforgint par ce chemin de soumettre la puissance polittque. et meme la puissance militaire, qui n'existe que par
le travail forcé. Afin de mieux apprécier ce puissant effort,
et les ruses auxq.uelles les pouvoirs se trouvent réduits, il
faut considérer que le Travail Forcé, saos espérance, saos
confiance, sans crédit, séparé enfiu .de la Justice commu:41tive, descend de lui-meme a ce niyeau q~i permet tout
Juste au travailleur de manger. L'excédent se trouve a peu
pres annulé, d'ou une misere universelle, centre quoi nul

�'
LA NOUVELLE REVUE FRt.Nt;:AISE

pouvoir ne peut ríen. Un systeme mi les esclaves travaíllent
seuls est condamné a la conquete continuelle, et périt par
l'extension des fronts de combat. Aussi voyons-nous que
la forc~ armée est toujours attentive a protéger la propriété,
les marchés, les juges et les lois, afin d'établir et de conserver le Crédit. C'est par ces lois inflexibles que les rois
furent dans la dépendance des banquiers. Tel est le jeu
des pouvoirs en tous les temps. Et l'idée d'égalité se maintient dans les relitions de société malgré les efforts de l'ambition, universelle parce qu'il faut vivre d'abord. Le droit
de Greve exprime done cette profonde vérité que sans la
bonne volonté des travailleurs il n'y a point de richesse
pour personne. Et le machinisme ne remédie point a cela,
bien au contraire. Car la vengeance de l'esclave devient de
plus en plus facile et redoutable; mais surtout l'esclave n'a
point d'idées, et !'industrie ne marche pas sans ces idées
ou initiativ'es qui naissent a cbaque mcment de l'attention.
Ainsi meurt et mourra le régime tyrannique des qu'il s'artaque a l'Economique. Et ce n'esi: point par hasard que
les prolétaires sont partout les défenseurs du droit et de
la paix.
DE LA PRÉVENTION
On s'étonne trop, surtout dans la jeunesse, qu'un
homme ne soit pas disposé a changer d'opinion sur de
fortes preuves auxquelies il ne peut pas répondre. Il esr
bientót dit que ce sommeil d'esprit accuse lacheté et paresse ; mais ce n'est qu'a moitié vrai. L'homme pense toujours plus qu'on ne croit ; et la prévention est souvent
voulue, comrne par un serment a soi-meme. Voulue pour
elle-meme; l'homme est naturellement dogmatique; l'érat
errant de l'esprit lui est i:isupportable. Le doute n'est point
a portée de mus; il suppose un centre de doctrine 'ferme.
Le vide de !'esprit laisse rentrer aussitót des croyapces confuses et incohérentes, et c'est une raison de ne pas abandonner facilement ce qu'on a coutume de considérer

LES IDÉES ET LES AGES

439

'?mm_e assuré. De tous les genres de sécurité, la sécurité
d espnt e~t p~ut-etre _la plus nécessaire ; et cela d'autant
plus que l espm est m1eux éveillé, c'est-a-dire plus attentif
a s~s pro~res conceptions : « Des embuches de l'esprit
malm, déhvrez-no~s, Seigneur. » Le diable, c'est Ja pensée
~e t~averse ; et le d1able, selon la vue profonde de l'Eglise,
mspire surtout des pensées dissidentes ,. l'hé rés1e
. est p1us
redoutée que la faute.
Penser contre l'opinion commune, voila une formule
creu_se. Penser c'est s'accorder a,u.x autres ; et celui qui
co:n~e les autres pense en commun avec tous pour Ie
pnnc1pal. Descarte~, si hardi entre les hommes, réserve
beaucoup de quest10ns, qui sont justement celles ou le
commun affirme le plus. Dom la r¡i.ison est que I'accord
avec les. hommes est la premiere condition de la pensée ;
~ pre~1ere dans le temps, car c'est en s'a.::cordant qu'on
smstru1t; la premiere en importance aussi, car l'ensem ble
~e notreyensée est comme un monde humain que porte
~~uma~It~ tout entiere; il faut que l'on sente la résistance
n' ª soli~ité ~u tout pour oser penser ; et dans le fait ¡¡
y a pomt d autre méthode pour penser que de lire les
Penseurs; c'est se remettre en position humaine et s'ento~rer de témoins éminents. Il est beau de voir que
:m?za a d'abord mis en ordre pour lui-meme la philor{hie .de Descartes. Et en vérité se mettre d'accord aYec
d'/m~m est ce qu'il Y a de plus pressé ; car l'accord
spn_t av;~ la Nature, on peut toujours l'aíourner; il
est ~ac1le d ignorer, attendu qu'íl est difficile de connattre
:::1sé de di~puter. L'astronomíe, qui est la plus facile des
liénces, exige un an ou deux d'observatíons suivies et
re
que les éléments soient seulement compr1·s
AUSS!~s 1'avant
·
·
th
opm1on que d'autres savent cette sdence par mé ·
d
e~ accord avec la masse des observateurs tient Iie~
eCª SCience elle:meme, et cette opinion suffit a la plupart.
. omprenons d apres cela que toute opinion dissidente
fait scandale ; et le scandale est un étonnement triste,

ºt

�LA NOUVELLE IU::VUE FRANt.;:AtS!

bientot irrité par l'échange des signes, et qui nait lorsque
quelqu'un rompt l'aq:ord de société. c:est pourquoi on
ne peut essayer de penser en société ; on tencontre alors
des obstacles impréyus et puissants. Et il n'e.st point raisonnable de mener une Guerre Socia]e en meme temps
que l'on veut s1.üvre l'Evidence et l'Analyse. Mais le seandale n'est lui-meme qu'un avertissemeot. Revenu en solitude, le philosophe trouyera encore des raisons d'etre
prudent en ses démarches. C'est la Précipitation qui nous
rejette a la Prévention ; ainsi Descartes, en ces deux mots,
a puissamment décrit le cercle entier de nos erreurs.
C'est peut-etre surtout par crainte de la Précipitation,
et des sottises sans mesure qui la punissent aussitót, que
l'homme tient ferme d'abord et par précaution. a c,e qu'il a
• toujours pensé. Il faut redire ici qu'on n'estime communément pas beaucoup ceux qui changent ai~ément d'opinion et de partí. Ce sentíment est juste, en ce qu'il attache
du prix au sérieux et a la profondeur des co1wictions au
moins autant qu'a la Vérité; et réellement la Vérité est
une abstracrion, et impossible a terminer. C'est le préjugé
des préjugés, et bien fondé, que le travail de pensée doit
etre lent, et toujours soutenu contre les ídées de traversepar quelque foi volontaire. Il faut que l' esprit soit posé,
et non pas erra,nt, flottant, discuteur, divagant. Telles sont
les causes les plus honorables de la Prévention, sans
compter la Paresse d'esprit, et l'Amour-Propre, qui sont
ici de puissants allíés. Mais la Prévention engendre sa
passion propre, en des esprits naturellement vifs et m!me
curieux, des qu'ils ont l'expérience d'une guerre trop dülicile a mener, contre les autres et contre soi, avec pertes
certaines, et sans profit assuré. La Frivolité est un état
sérieux; de l'esprit qui se craiut lui-meme, et a fait serment
de rire de tout.
·
ALAIN

REFLEXIONS SUR
LA LlTTERA TURE
HISTOIRE ROMAINE
1~ petit volume de M. Ferrero sur La Fin de la Civilisatio1t
An~1rue ~aus~ra fcut-étre ases lecteurs autant de regret que depla1S1r. J ava1s d abord écrit ]' « é1égant volume et · ·
·
d
l'é • h
'
»
s1 ¡e v1ens
e rayer
pit ete, justifiée par la darté et Ja méthode d l
nés
.
'
e a
,.r entation, e est que le livre a été écrit en francais et
M Fe
.
J
d'
. '
que
• . ·• rrero, ~u1 par e et tscourt si bien en notre langue, ne
1é:rit pas tou¡ours (pareil en cela a beaucoup d'historiens fran~1s)
une parfaite súreté. Une légere révision eút suffi a
fa1re d1spara1tre des incorrections genantes. Ne reprochons pas
ces tach~s a_M., Ferrero : nous ne pouvons que lui savoir
un gré mfim d user de not_re langue beaucoup nüeux que
.
,
. ,chez nous ne saura1t user de l'itafien • Ma'1s, pmsque
.personne
len sms a cette q~estion, remarquons encore, ou déplorons,
que _M. Ferr:ro a1t toujours été un peu desservi aupres du
p~bhc fra?~a1s par la présentation de ses livres. Alors que
d Annu~z10 a eu Ja chance de trouver chez nous un traducteur
hors p~1r, _la vers,ion fram;aise de Grandeu._r et Décadmce de
Rcmu Ja1ssa1t fort a désirer. Un autre Hérelle lui eút gardé e
b~a~ fran~ais, ~e large mouvem ent oratoire du texte itali~n:
~~ eut P:s hés1té a enlever deux fois sur trois l'épithete
tble qu1 ne choque nullement un Italien hab:tué aux
te;mes extrémes, mais qui, revenant a chaque pag·e du r: / .
Cesar fi 't
f: .
.
,u es
' ni par a1re sounre un Fran~ais des coteaux modérés
Un T~urangeau ou un Bourguignon.
'
. Ma1s !e regret auquel je faisais allusion ne vient pas de la II
tient :\ notre peme
· de voir
· tourner court en ce bref résumé· la

ª:ec

;u

�44 2

LA . ºOU\'ELLE REYUE FRA. ·~JSE

grande reuvre hístoríque de

~t Fe_rre~o, cette. hi:.toire de la

GranJtur el Düadmce de Rome, dont 11 n aura écnt, et encore en
partie, que la Grandeur. Mémc aventure a peu_pres était adv~nue
Mommsen, qui, apres son histoíre magnifique de la Rcpublíque romaine, ne put arriver
mettre entiere_ment debout
son histoire de l'Empire, les parties qu'il en a réd1gées relevant
d'ailleurs de la littérature de précis pour historiens, et non,
comme l'histoire de la République, de la littératurc généralc et
vivante.
Peut-ctre l'histoire romaine ne retrouvcra-t-elle jamais un
cerveau comme celui du vieil érudit allemand qui aurait pu
.s'appliquer le vers de Serlorius :

a

a

Rome 11'esl plus da11s R"me : tlle es/ toute oii je rnis.
Mais la Gra111lmr ti Décatfence de Rome de M. Ferrero, malgré
toutes les querelles souvent fondées qu'on peut chcrcher toute
ccuvre de généralisation et les critiques que les érudits n'ont pas
ménagées :i la sienne, ne supporte pas plus mal le redoutable
voisinaae de· Mommsen que celui de Montesquieu. Elle est
pleine de ce sentiment de l'histoire viva~te, qui manque tant
J'historiens, et des plus instruits. Elle repose sur une psych~
logic moins brillante peut-étre que celle de Mommsen, mau
d'unc mesure, d'une finesse, d'un b'on seos que le courant du
style oratoire et certaine emphase italienne font parfois méconnaitre. Les portraits de Lucullus, de Cicéron, .de Gsar,
d'Antoine, d'Auguste, sont solides et souveot neufs. Cer•
taines physionomies de l'histoire romaínc ne peuvent étre,
semblc-t-il, entierement saisies que par un ltalien ; César et Auguste sont déj:i des figures !taliennes moder~es prcsque autant
que des figures romaines anuques; les apolog1es de César tclles
que les a lancées, d'un fond artificiel, l'histoire impérial~ la
Napoléon III ou l'histoire impérialiste la Mommsen, parament
un peu naives et barbares
qui les voit de la Florence de
Machiavel ou de la Rome papale. Le jour ou la Grece se sera
fait une culture européenoe, peut-ttre lirons-nous une histoire
grecque écrite en grcc par un Grec d'aujourd'hui. Elle ne
pourra manquer d'etre ori?inale et d'atteindre :i c~rtaines ~rofondcurs de vérité,
certa10es sources psycholog1ques nauves
ne sauraicnt aller les Curtius et les Beloch.

a

a

a

-0u

a

a

a

Wl.EXIONS , OR LA LIITÉRATURE

443

M. Ferrero a arrété jusqu'ici son histoire ;\ Auguste. Les
quelqucs conférences qu'il public aujourd'hui sous le titre de la
Fin de la Civilisatiou A11liq11e ne soot-elles qu'une pierre cPattente
pour une future histoire de l'Empire? 11 faut le souhaiter saos
l'espérer. 11 est méme probable qu'on n'écrira jamais une his10ire de l'Empire Romain. Un Duruy peut bien l'entreprendrc,
mais un Mommsen est trop informé pour s'y risquer. II sait
qu'il peut lui arriver de donner pour pendant a sa République
4e marbre un Empire de platras ou de brique ; le grand rassembleur du Corpus inscriptio11um lati11arum posscde sous son regard
10us ses documents, tous ses textes, et il en sait la misere.
Les inscriptions permettent de donner un tableau suh·i de la
vie administrativc, mqitaire ou juridique a Rome ou dans les
provinces, et Mommsen n'y manque pas. Des livres comme
«ux de M. C.1gnat sur l'année romaine d'Afrique ou de
M. Jéquier sur l'armée roI)lainc d'Egypte peuvcnt, gr.ice a la
Bttérature épigr:iphique ou papyrologique, concentrer beaucoup
de lumicre sur un point donné, foumir une vue claire et complete de leur sujet. JI n'en est pas de mémc de ce qui fait le
massif solide de l'histoire, c'est-a-dire l'Etat et les hommes
IEtat. lci les documents font défaut. Les restes auxquels,
malgré les précautions de l'Empereur son parent, les rancunes
des chrétiens ont réduit l'reuvre de Tacite fournissent, pour la
période la mieux connue, une maigre provende, et d'ailleurs
ce grand peintre, qui n•e~t pas un politique, ne saurait rendre :i
l'bistorico de l'Etat les services d'un Thucydide ou d'un Polybe,
ni méme d'un Salluste. A partir des Antonins, peu pres rien,
tt surtout ríen de vivant, rien qui apportc a !'historien ,lrtiste,
pour son ceuvre, la pulpe d'une belle chair et l'ardeur d'un
1111g vif.

a

L'Hisloire Romaine de Mommsen, et Gra11deur et Décadt11ce
(aans la Décadmce) de M. Ferrero sont des reuvres de jeunesse,
de celles qu'on écrit quand on est amoureux de l'histoire. Cene
lanede miel n'a pas duré chez Mommsen, qui passa bien vite:\
aa phase de ménage érudit et critique. Elle parait aussi bien
obscurcie aujourd'hui chcz M. Ferrero, qui est devenu un écrivain politique, d'ailleurs excellent, un des a: bons Européens »
~•aujourd'hui. Mais ce o'était pas seulement cene ferveur de
JQnesse, c'était aussi un admirable sujet qui fournissait une

�RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

444

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:A!SX

atmosphere chaude et bienf1cisante pour une reuvre d'a,rt historique. L'histoire romaine depuis les gu~rres puniques ju~~a
Auguste peut étre dite une des plus cuneuses, des plus m-1g1nales et des plus fécondes. qui aient été vécues par un peuple.
l..'Occident a connu tr~is formes politíques : la cité, l'Etat
rooyeD et l'Empire ; toutes trois sont présentes, al'état de d:c~n
ou de forma:tion, et luttant tragiquement entre elles, dans 1histoire de la République roma.ine. Cette histoire es.1 animée par
des fü!Ur.es d'une originalité et d'un relief incomparabtes. ·
b
•
Et surtout cette originalité et ce relief nous sont transnm
par le miroir de. grandes reuvres d'art ; !'historien o'en fuit
de la beauté que parce qu'il les étudi.e dans la beauté, qu'il
prend la suite de Polybe, de Salluste et de Ciceron ( sans compter la précieuse rallooge fournie par ces Vies que Plutarque
n'a pas continuées apres César). L'histoire e.st le seul genre
littéra:ire qui prenne naissance et perfection da.ns la }ecture,
qui se nounisse de lecture. Un historien est un lecteur a-vant
d'étre un écrivain
. , et le lecteur de Cicéron se continuera phu
souplement en l'écrivain que le lecteur de Lampride ou de
Sulpice Sévere. En d'autres termes l'horome de culture classique vit daos la cité romaine avant Tibere comme il vivait
dans la cité athénienne. Son point de perspective se coofond avec la perspective centrale de l'Etat. A partir de Tibere,
· il n1en est plus de méme, notre point de perspective devieot
celui de la province ou de la religion, nous sommes Gaul?is ou
chrétiens avant d'étre Romains, et le grand courant historique
ne s'appelle plus histoite rornaine. II s'appelle pour nous, ~éjil,
histoire de France, dont l'histoire de la Gaule romaine fiut le
premier chapitre, ou il s'appelle histoire du christiauisme, et
nous pm;sons a un ordre d'histoire nouveau. Si Mommsen et
M. Ferrero n'ont pas continué leur histoire romaine sur le plan
qui leur avait se~ pour celle de la République, si pour la
période impénale ils se sont bomés a des fragments, dest p-robablement qu'ils sentaieot qn'il n'y avait pas de suite possible,
et que l'histoire ~e l'empir.e romain ne pouvait présenter avec
I'histoire de la République qu'une continuité de durée et non
une continuité de sujet.
.
A ce point gu'il y 2., semble-t-il, un grand paradoxe a étud1er
du po.i:nt de vue de Rome l'histoire de l'empire romaia, et le·

445

petit livre de M: Fetrero nous donne I'impression de ce paradoie. M. Ferrero constate que l'avenement de SeptimeSévere, la
victoire de fempereur de l'armée sur l'empeteur du Sénat,
ouvrc une crise d'autorité ou succombe le prestige de l'organe
traclitionnel du gouvernement, le Sénat. Ubi S&amp;tJ.Q/us, t"bi Roma.
Plus dé Sénat qu'en pejnture,des lors plus de Rome, plus"d'empire romain, mais, au lieu de cela, ce .que Montesquieu appclle
« une espece de république irréguliere, telle a peu pres que
l'aristocrati-e d' Alger, ou la mili ce qui a 1a pui:s-sance souveraine
&amp;it et défait un magistrat qu'on appelle le dey ... Quoique les
mnées n'eussentpas un lieu particulier pour s'assembler, qu'elles
ne se conduisissent point par de certaines fom1es, qu'elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid, délibérant peu et agissant
litaucoup, ne disposaient-elles pas en souveraines de la fortune
-publique ? » e.es lignes ironiques de Montesquieu, ce CaUban
militaire succédant au Prospero que le monde avait cru posséder
en les Antonins, cette lutte, jusqu'a. Dioclétien, du priocipe
4'antorité personnifié par les seuls empereurs ( qui n'eurent
jam.ais tant de valeur personnelle) et du principe d'anarchie brutale représentépar les prétoriens qui les tuent, voila ce qui fait
• le fond du tableau rapide esguíssé par M. Ferrero. La décadence
de Rome c'est la décadence et la ruine de l'autorité sénatoriale
qui, m~me au temps des empereurs jusqú'a Sévere, faisait l'ossature de l'Etat. Cette autorité a bas, l'Etat glisse a. la mort, et
c'est presque un miracle qu'il se soit maintenu si loogtemps.
M. Ferrero, qui considere que 11iistoire du passé doit nous servir d'enseignement pour leprésent, etgue les situations se répetent, oous montre dans l'Europe actuell.e, slave et germanique
surtout, un flécbissement analogue de l'autorité, avec1'effondre1Dent des monarchies qui • jusqu'ici assuraient la solidité, l'eflicace et 1a continuité du pouvoir, · et son pronostic est fort
sombre. Aussi sombre que celui de M. Deonna dans ses trois
curieJU articles de la Bibliotheque Um'verselle, La nuit qui ,vienl.
Les bistoriens tro-uveront peut-étre que M. Ferrero exagere
on peu, pour les besoins de sa these, l'autorité que le Sénat
áurait cootinuée a exercer avant Septiroe Sévere. N'oublions
J)QS que si aucun prince, -aucu.ne époque, ne con&lt;;:ut un Etat
romain sans Sénat, la personne de chague sénateur était depuis
longtemps a la discrétioo des empereurs, et que leSénat, n'llyant

a

�446

LA NOUVELLE REVUE FRAN~I E

jamais eu de force année, de garde sénatoriale pour se défendre,
ressemblait aun mollusque saos coquille entre des crabes. Dans
la Rome impériale comme dans l'Angleterre de Cromwell et la
France du 18 brumaire et du 2 décembre, les crabes ont tou•
ours ce qu'il faut pour réduire au moins le mollusqu~ a l'état de
croupion. Les exécutions comme celles d~ Septtme Sé:ere
faisaient depuis Caligula et Néron partie des nsques profess1onnels de l'état de sénateur. Et surtout, de Septime Sévere a
Dioclétien, ce n'est pas la déchéance du Sénat qui cause _ta~t de
maux, c'est ce fait qu'il est remplacé par un p~uvo'.: mférieur, par une stratocratie, laquelle d'ailleurs tena1t dé¡a assez
de place dans les massacres d'empereurs et les changements
de dynasties antérieurs aux Antonins. Or les soldats a cette
époque ne se recrutent presque plus parmi les Italien~, rnais
parmi les provinciaux et les barbares, d: sorte_ que la pmssance
de cette stratocratie se confond avec 1envah1ssement graduel
de Rome par des éléments de moins en moins ro:nai.ns.
La deroiere phase de l'histoire ancienne c'est la romamsat1on
du monde méditerranéen. Ce qu'on peut appeler le com•
mencement de l'histoire du moyen-age, c'est la déromanisation de ce monde. L'armée est déromanisée par son recrutement, comme la religion est déromanisée par le christianisme,
et l'affaiblissement de l'Etat romain, arrété un moment par
l'héro1que remede de Dioclétien, est le résult~t. automatique
de cette double déromanisation. Ajoutons un tro1S1eme facteu~,
plus mystérieux que les deux autres, je veux d_ire l'oli~anthro?1e
dont a péri l'Empire romain comme en ava1ent pén les c1t~s
arecques avec cette différence que dans les cités grecques c'étatt
b
,
.
!
une oliganthropie mécanique, causée par les guerres contmue •
les, tandis que dans l'Empire romain nous trouvons une s~rte
d'oliganthropie organique, de maladie c~mpl~xe du corp,s ~oc1~l,
ala fois physique et morale, mystere smguher dont 1h1sto1re
n'arrivera sans doute jamais a donner le diagnostic complet ..
Ainsi M. Ferrero, brillant historien de la république romaine,
est amené naturellement traiter l'histoire de l'Empire en Y
faisant ce qu'on pourrait appeler une coupe républi~aine. _Son
idée générale rappellerait la derniere phrase de la Cité Atiltqut_•
Rome c'est le Sénat, elle croit avec luí et succombe av~c hu.
Cette coupe repose évidemment sur une idée juste, smt une

a

RÉFLEXJONS SUR LA LITTÉRATURE

447

certaine ligne de faits. Mais ces lignes de faits ( comme celle de
la Cité Antique) S(?nt des abstractions. Quand on sait s'en servir
(comme M. Ferrero) elt~s aident a comprendre l'histoire.
Quand on s'y asservit elles empechent de comprendre l'histoire. En lisant le livre . de M. Ferrero, je pense a ce qu'il
oe dit pas au moins autant qu'a ce qu'il dit. L'histoire du
xvm• siecle et cel!e de la Révolution nous ont montré que
l'affaiblissement du príncipe d'autorité peut bien etre une
cause, mais qu'avant (logiquement et chronologiquement)
d'etre une cause, il est d'abord une résultante. Et on se met
apenser a tou tce dont il est la résultante, aux causes efficientes
qui expliquent cette cause déficiente. Si M. Ferrero a renoncé
acctt: ceuvre presque impossible d'une histoire de l'Empire
Romam sur le modele de son histoire républicaine, il serait
intéressant qu'il continuat le meme ordre de coupes. Nous
avons une tendance écrire la Fin de la civilisation antique d'un
point de n1e chrétien. M. Ferrero l'a plutót écrite du point de
vue d'un contemporain de Cicéron ou d'Auguste. On pourrait
appliquer le meme príncipe &lt;c. réactionnaire », la meme perspective purement romaine au probleme du chrístianisme.
Nous étudions toujours l'histoire du point de vue de !'avenir,
on peut aussi l'étudier, dans une certaine mesure, du point
de vue du passé. La Révolution frarn;:aise nous appara1t surtout
au bout de la perspective de cent vingt ans d'histoire ultérieure
et c'est d'un bout de cette avenue que nous l'écrivons; le;
contemporains qui en ont écrit la voyaient daos leur présent, et
comme les faits historiques ne s'expliquent bien que par leur
~lace dans le temps, nous avons la les deux premieres dimens100s, également utiles, de l'histoire. Mais il en est une troisieme
la perspective inverse a aussi son importance, celle du passé
de la Révolution, celle de l'horome d'une génération antérieure
qui y assiste en la comprenant du point de vue de Louis XV
ou de Louis XIV. Aínsi nous sommes heureux quand un Léon
Bloy voit notre temps avec des yeux du moyen-áae et met sur
n~tr~ édifice composite une gargouille goique. st'_M. Ferrero
fa1sa1t cette coupe romaine dans l'histoire des preroiers siecles
du christianisroe, au lieu de l'habituelle coupe chrétienne daos
l'~istoire_rom~ine, (je. cr~is d'ailleurs qu'il e)l a l'intention) je
lu1 conse11lera1s de reitre I Uchronie de Renouvier. Le contraste

a

�LA NOUVELLE REVUE FKAN&lt;;AlSE
448
y est singulier entre le sujet, un des plus intéressants et des ~lus
beaux qu'on ait trouvés dans les temps mod:rnes, et la, mam~re

lano-uissante et ennuyeuse dont le pbtlo·sophe I a tra1té
(ex~eption faite peut-étre pou~ le Testame~t de Marc-Aurele,
qui, autant que je m'cn souv1enne, a de l a~lure!° Il ap~artiendr:iit
M. Ferrero a·e reprendre et de ra¡eumr 1~ mat1ere
de ce livre trop oublié, dont J'invention est assez gémale pour
exciter Je commentateur et l'exécution assez pauvre pour ne
décourager aucun de ceux qui voudraient le refaire.

CHRONIQ_UE DRAMATIQ_UE

a

ALBERt THlBA UDET

Je vais done retourner au théatre. Les mémes auteurs occupent la scene. Les pieces qu'on joue sont toujours les mémes.
Les acteurs aussi n'ont pas changé, ou si quelques-uns sont
nouveaux, ils ressemblent aux précédents qu'ils imitent. Les
salles de répétitions générales ou de premieres ont toujours leur
assistance de critiques francs, libres, hardis, jugeant selon leur
seule opinion, en dehors de toute combinaison d'intérét ou de
camaraderie. Le public a toujours autant d'attrait pour les belles
reuvres et autant de goüt pour le véritable esprit. Que! changemeot ?Aucun ! Pas mérne dans mes dispositions admirer et
célébrer tout cela.
Dire que je n'aime pas le théatre ?... ]'exagérerais. Fils de
comédieu et de comédienne, élevé au milieu de gens de théalre, au milieu de troupes sans cesse en répétitions dans l'appartement de mon pere, rue des Martyrs, j'ai passé au théatre mon
enfance et une partie de ma jeurresse. I1 est vrai que c'était dans
les coulisses, dans les couloirs, dans les loges d'artistes bien
plus que dans la salle, ou encore dans le trou du souffieur,
endroit qui m'enchant~it. Je dais cela d'avoirperdu de bon ne
heure l'iJlusion au théatre. Je voyais, dans les cbulisses, les
héros et les grandes amoureuses parler familierement, comme
vous et moi, de choses ordinaires. Je voyais se prornener, en
riant, deux ennemis qui, tout l'heure, pleins de menaces, choquaient leurs épées avec grand fracas. J'enteodais l'ingénue
tenir, en les accompagnant de gestes, les propos les plus osés. Je
voyais le grand jeune premier, que son áge trahissait daos cette
iatimité, refaire sur son visage, al'aide de fards, avant d'aller
briller et soupirer de nouveau, la jeunesse de son róle. Je voyais
le pauvre comédien éternellementcondamné des róles muets:
invité, guerrier, ou domestique apportant une lettre sur un
plateau, se consoler en débitant avec chaleur les tirades des
grands róles qui lui étaicnt interdíts. Je les voyais les uns et les

a

a

a

a

29

�45o

LA 1'0UVELLE RE\'UE FRAN&lt;;AISI

:\ qui
autres,. quan J tel d'entre eux úait en . scene,, le débiner
· A'
mieux mieux, pour le couYrir de comphmentsa s~ s.0~1e. JOUtez que je circulais au milie~ de tout ~e monde a I a1~e
chcz moi, et que, sí je parlais peu, dé¡a de nat~rc t1~1de,. ¡e
· regarJcr , écout·er et retcoir · Comment
d1ablc 11llus1on.
sa\'ats
.
me serait-elle rcstée ? JI aurait fallu avo1r une dosc extraord1airc d'idéalisme et l'idéalisme n'a jamais été mon fort, non
;lus que l'admiratioo, je crois_bieo. Je n'en ~¡ done gardé aucune,
et depuis Jongtcmps je ne sws pl_us au_ tbéatre, a m ~lace dans
}a salle, qu'un spe.:tateur plus httér:ure que dramat,que, plus
obsen·ateur que passionné, suivaot la, souveot, comn~c p~rt~~t
ailleurs, ma propre rtverie. Je regrette .q~elquefo1s d a~o'.r
quitté cene fréqueotatioo des coulisses. Je n a.i. pas_ gran~~ admiratiou ou sympatbie pour les comédieos. La fatu1té qu 11s oot,
J'importance qu'ils étaleot, et qui les g:itent, a mes yeux, da~
un métier qui denait ctre une fantaisie pcrpétuelle, me ks_fa11
·peu rechercher. j'ai toujours préféré de beaucoup les~coméd1eo•
oes. A mon a,·is, le théatre ajoute ala fcmme, et elle est commc
faite pour Jui. Il est également aremarquer que les femmes gar•
deot la beaucoup plus de simplicité et de nature~ ~ue les -~om~es;
Je songc, quand moo regn.:t me prend, au pla1s1r q~e Jaura~s 3
flaner la au milieu de femmes charmantes, parées, YI\"CS, em.:orc
embcllies par l'anifice, adroites a plaire en g~es et en paroles.
De toutes pareillcs, - la tradition est une s, belle cho~e, mirent dans mou enfance des momcntsdélicieux. ~e me _dis _qllC
ce serait cncore nüeux aujoun.l'hui. Le facheux, ¡e cro1s bien,
c'est que, depuis ce temps-la, elles se sont diablemeot embour·

:ºm~c

., • rlé
geoisées.
· Je ne vais done plus au théátre que dans la salle, et J a1 pa ,
plus d'une fois du peu de plaisir que j'y trouve souvcnt. JI ~ a a
cela plusieurs raisons. D':tbord les pieces carrément mauva1ses,
fadcs, bavardes, sans iotérét ou d'un intérét complthcruent_ mé,
ces picces atiradcs, adiscours, daos lesquelles I auteur prcche,
moralisc, dogmatise, Ycut coscigner ou convertir, se prend au
sérieux et tombe dans la bétise, ces pieces, par excmple, dans
lesquclles M. Fran~ois de Curcl, \Tai parY~ou de 1~ li~érature
dramatique, s'e t ré\'élé un maiue. Ou ces p1eces so1 d1sant 5ur
l'amour sur b passioo el qui ne sont qu'inYentions perverses et
artificicÍlcs fausses dans le food cornme dans l'expression. sans

CHRONIQUE DRA~fATIQvE

rien d'humain ni de géoéral, mincc~ de m:1ticre dans lcurpré.:iosité, ces píeces doot les chcfs-d'~uvrc oous ont été donoé par
M. Henry Bataillc et M. Gcorges de Porto-Riche. j'aime ce qul
est simple, naturcl, vrai, r:ipide, ce qui rit avec légcn.:té, ce qui
est sensible sans déclamation, hardi avcc esprit, cequí s'cxprimc
dans le langage de la causerie, ce qui peint la vie et les hommcs
tels qu'ib sont. Je penseque le tbéhre se fait avecdes réplíqu ,
et non avec des couplets de livres plus ou moins avants ou plus
ou moins poétiques. De tels auteursmc font l'cffet de gens, dans
un salon, qui ,·eulent brillcr a tour prix, n'arrivcnt pas a sortir
de leurs phra~es et cnnuient tout le monde. Un jour, je me suii;
amusé a dépeindre moo retour de ces mcrvcillcux spcctaclts,
dans ma maison tranquille et solitairc. J'ai donné un apcn;u du
mooolog\Jc que je me ticns alors, débarrassé de ces phrascurs
en compagoic de mes chats et de mes chiens et de mon bu5te de
Diderot, me reportant par la penséc et le regret a cctte admirable époque de l'csprit, de la hardiessc des idées, de la facilité
des mo::urs, pleine de fantaisie, de pittoresque et de diversité.
On frrivait par plaisir, sans nul souci d'instruire ou de fllOraliser, comme on voit aujourd'hui tant d'auteurs ne savoir l'ctrc
autrcmeot, éblouis d'apprendrc a leur voisin ce qu'ils ont appris
la veille. Ou est-il ce temps dont nous nous éloignons de plus
tn pluk par les mceurs. les arts, la société, par ccttc vulgarité,
cette uniformité et cctte cupidité qui regncnt sur tout aujour4'bui ? J'étais né pour y ,·ivre, moi qui le scns i bien et qui
fais de tout ce qui le compasa moo plus vif plaisir d'esprit,
bien plus que pour vine daos ce temps présent, ou écrire e t
dcveou un métier comme d'aligoer des chiffre ou débiter des
dtnrées. )'y réve quclquefois. J'aurais été, san &lt;loutc, un gazeticr
connu, un habitué de thtatre écouté, ua fai cur J.c libcllcs
redout~, un diseur d'anecdotes apprécié, la rue, l:i. rucUe les
coulissc n'auraient eu aucun 5ecret pour moi, des filles d'opér:t
aux grands seigoeurs j'aurai. eu mon eotrée partout, ouverte ou
clandestine, partout malicieux, indiscret, hardi, équivoque et
g¡J¡nt, m'amusantdc tout sans croirea grand'chose. me moquant
du tiers comme du quan, tout au plaisir de riotcr ur mes
table1te5 la chronique de la ville, moa esprit et moa talcnt sans
ce se cxcités par tant de spcctacles divers. L'umour aurait cu s:1
part, commc on s'en doute. )'2urais été cntrctcnu en sccret par

•

�4B

4S2
la femme d'un fermicr général dont j'aurais contenté quelq
restes d'ardeur, l'amant de creur d'une comédienne dont la
tection m'ellt été fort utile, le con6dent et l'intermédiaire
filies de théltre, l~ secrétaire galant de quelque riche amate
de beautés désireux de passer aupr~s d'elles pour un bel esprit,;
faisant l'amour pour mon compte tout en travaillant a le •
faire a d~autres. Un ter métier, me dira-t-on, n'aurait pas
sans risques ? Je le sais fort bien. j'áurais re~, sans doute,
temps en temps, quelques coups de báton de quelque impe
nent mécontent de mes propos, de l'adulateur de quclq11e
•. tjeuse par moi ~atignéc ou de l'entreteneur sénile de quel
belle, fiché de me voir tenir aupr~ d'elle un rl&gt;le plus éloque
que le sien. Mais aune époque ou un bon mot faisait la fo
d'un homme et le tirait des pires situations, qu'était-ce e¡
quelques coups de baton? j'aurais de mon mieux fait to
cette aventure amon avantage, ou l'aurais déguisée d'une fa
ou d'une autre, comme ce Rivarol disant a Champcenetz : e
m'est arrivé une aventure. j'ai re~uquelques bOches sur le don
A quoi l'autre qui le connaissait répondait : « Tu as toujours
Je talent de grossir les choses qui t'arrivent ». J'aurais
doute connu, avec tout cela, les joics de la famille, qui me
refusées aujourd'hui. J'aurais peut-étre eu de mes amours q
ques filies, jolies je le pense bien, dont la galanterie e6t as
mes vieux jours. ]'imagine cette tranquillité que j'aurais eue
Supposons, par exemple, trois filies, et que chacune m'ait d
chaque mois deux cents francs : on doit bien cela ason vi
p~re. Deux cents multipliés par trois, cela e'llt fait six ce
francs. A cette époque, avec cene somme, j'eusse été treS
mon aisc. Au lieu de cela... Hélas 1.•• Au lieu de ceia, au lieu
cette société pleinc de fantaisie, de ces relations charmantes,
ces plaisirs délicieux, de ces amours pleines d'agrément, de cea:
· aisance honorable, de toute cctte vie piquaote et variée .••
non I Je ne veux pas vous pcindre le tableau. 11 est trop noir, D.
est trop Iaid. 11 est trop béte. Passons, n'est-ce pas? passons.:
Je reviens au théatre. Je viens de décrire certaines pikcs q
m'em~chcnt d'y trouver du plaisir. 11 y en a d'autres. U y•
cclles qui ont un certain intérét, qui sont bien faitcs, réussiel»
qui soot des reuvres littéraircs et non pas uoiqucment
marchandise théatrale. Je sais voir cela. Je les appré~ie, sur

•

t. Je _me pr~mets d'en parler, avec des compliments.
quaod v1ent le Jour de ma chronique, je me contente d'en
• mer l'a~teur et d'en indiquer le titre daos mon sommaire,
Je _parle d autre cbose. Pourquoi ?... C'est qu'il y a ausai le
de la lccture, le s~uvenir des livres que j'aime, qui
ent s~ m~ler a mes 1mpressions. U aussi, je pourrais me
ndre ~ avo1r ?~rdu un pcu de l'illusion qui fait le plaisir
plet, si le plamr que procure l'analyse ne compcnsait et
ela. Quand je lis, bien souvent, malgré moi, je suis plus
pé a r~ardc:r comm_ent cela est fait qu'a me laisscr emr p~r l mtérét du suict. Quelles jouissances j'ai connues et
connais encore, cependarit, et que de pcrsonnages j'ai été
gré de Qles lectures : de tous les genres, de tous les états,
toutes les fo~nes, de tous les mérites, élevés dU bas, mé~ o~ supéne~rs, fétés o~ dédaignés, ,;vant vraimcnt, pat
nation, la v1e, les sentiments et les aventures de chacun
• Je par~e la, iJ est vrai, de ma jcunesse. J;ai changé. J'ai
mon cho1x, pour dire plus juste. Je n'ai d'ailleurs jamais
grand gout pour les a:uvres purement lyriques. Un homme
e Hugo, par exemple, a toujours été pour moi un monuch d'ennui._ A l'imagination a succédé le go'llt e1clusif pour
oses ~~cs. Je porte la les mémes gouts que je porte au
et J a1me daos les livres les mémes mérites. Oepuis
_emps ce soot les mémes que je lis quand je lis : ouvragc.11
bttérature personnelle, mémoires, autobiograpbies porb, recueils d~ maximes, ~e. pensées ou d'anecdo~s, qui
. ent les pass1ons et les nd1cules bumains saos pbrases
, avec des traits rapi?es et moqueurs, fidcles et francs.
tont la une cinquantai11e, dans ma biblioth~ue qui me
t bien _indifférent a tout ce qu'on écrit aujourd'hui. On
~~era s1 ~n veut : méme ces picces que je dis, qui ont un
n mt~;~t, ¡e les rapproche, ma mémoire y aidant, de ces
que J a1me. J_e les compare au moins daos le plaisir qu'ils
donn~nt. Mon ¡ugemcot s'en ressent, puis mes dispositions,
fe fims par trouver que ces pieccs n'ont, au fond ríen
rdinaire. A~vé chez_ moi, pour me délasser u; peu,
prtnds ~~ de ces hvres qui sont pour moi un perpétuel ravist spantu~l, d~nt ríen n'a bougé ni vieilli, ni un trait, ni
mot, dont nen n est devenu faJe ou inutil,¡, dont tout sem-

�454

LA NOUVEI.LE REVUE FRAN&lt;;..\151!

ble c!crit d'hicr, parce qu'ils ont Eté écrits simplement, san,
mode ni recherche de ,style, par plaisir d'observerctJe raconter,
a,·ec l'unique souci d'~tre clair et vrai. Lo piccc que je viens
de voir et qui m'avait plus ou moins plu cst bien loin, alors,
et il n'en reste plus grand'chose a mes yeux. Quel ~éltrt
d'amour commc on dit aujourd'hui, voulcz-vous qu, me
donne a~tant de révcrie sur l:a p:ission que cette maxime de
La Rochefoucauld : cr On a bien de la peine a romprc quaud
oo ne ,s'aime plus" ? Qucllc pi~ce prétentions philosophiques
voulcz-vous qui me donne autant de réffexio,ns ~uc ~ett~
m:ixime encore oc La Rochefoucauld : « On o cst ¡ama1s s1
hcurcux ni si malheureux qu'on s'imagine • ? Toutc l'illusion
humnine n'est-ellc pas expriméc la, cene folie de nous désespércr quand nous souffrons, cette autre folie de no~s e?t.housiasmcr quan&lt;l nous avons un bonheur, alors que nen 1c1 bas
ne vaut qu'on en souffre ou qu'on en jouisse a l'e1ces, 4uand
on sait le regarder de pre~ ? Que &lt;lites-vou~ aussi de ce_ ctw-mant tablcau d'intimité, que j'extrais d'une lettre de Gnmm:
« Qu'on se rcprésente Madame du DefTan&lt;l ,aveuglc, nssise au
fond de son cabinet, dans ce fauteuil qui rcssemble :m tonneau
de Diogcne, et son vicux ami Pont de Veyle, couché daos u~
bergcre, pres de la cheminée. C'est le lieu de la sceoe. Vom
un de k-urs demiers entretiens. « Pont &lt;le \'cyle ? - Madame?
- Ou ~tes-vous? - Au coin de votre cheminée. - C.Oudi
les pieds sur les chenets, eommc on est chez des amis ? - Oui,
Madame. - Il fout conycnir qu'il est p~u de liaisons aussi an•
ciennes que la nótre. - Cela cst ,,-ai. - 11 y a cinquantc ans
passés. Et daos ce long intervallc, ,aucun nuage.', ~as n~éme
l'apparence d'une brouillerie. - C est ce que J :u tou1ours
admiré. - Mais, l'ont de Veyle, cela ne viendrait-il point de
ce qu'au fond nous avons toujours été fort indiffér_ents l'uo i
l'autre? - Cela se pourrait bien, Madame ». Je hs cela avcc
ravisscment, moi qui me moque de la sympnthie et de l'aotip:i·
thic J'autrui, qui ,·errais le monde disparaltre sans en t:trc
bien chagriné, qui mets toute ma jouissance daos la solitudc et
le silcnce, et qui n'aime la société que de quclque, per~onnes
qui saveot tout de moi comme je ~is tout J'elles, ce qui nou~
évite de plus rien nous Jire. On va se deman&lt;ler alors pourquot
je vais au théAtre si tout m'y parait ace point médiocre et en•

a

CHRONJQUE DRA~ATIQUE

455

nuyeux ? Je répondrai que j'y vais comme on sort pour se
distraire les yeux. Je contioue la, je l'ai dit,
réver mes
aff"aircs, tout en regardant ce qui se passe autour de moi et sur
la scene. Le métier de critique dramatique a cela d'agréable
qu'on n'a pas bcsoin d'étre rigoureusement attentif. Un critique littér.1ire doit Jire soigneusemcnt les lines &lt;lont il ren&lt;l
compte, du moins je l'imagine. 11 pcut se trou\'er, atelle page,
le morceau de talcnt qu'il risquerait d'ignorer. Au thé:itre, ce
n'cst pas cela. On pcut pcnser a autre chose. Sans qu'on y
prenne garde, on retient toujours du spectacle auqucl on :ISSiste
ce qu'il faut pour en écrirc un comptc-rendu. J'ai d'ailleurs
mes bonncs soirées, quclquefois, et il m'arrive aussi d'avoir de
gnnds plaisirs au thé:itre. C'est quanJ je. vois jouer du Moliére,
ft Mariv:mx, du Regnard, du Shakespeare, du Beaumarchais,
et théatrc si vrai daos son comique, si fin daos sa lég!reté, si
Emouvant daos sa fantaisie, si hardi dnns son badinage, si
humain dans sa force. Alors, je reconnais tous les traits qui me
louchent, me passionnent ou me font ré\·er. Mille sou•;enirs
me re\'icnnent et me rajcunisscnt. L'enchantement du théatre
lle prend, presque aussi grand que celui de la lecture. De
méme que j'ai été la les personnages les plus divers, je rc\·e de
me préter aussi a tous ces personnages que je vois, et il me
&amp;at me retenir pour ne pas interrompre le spcctacle, interpcller
les acteurs, et réclamer un rólc, moi aussi. Oh! pas un de ces
róln grandiloquents, hyperboliques, a t1r;1de!&gt; et A métaphores,
i grands gestes et ¡\ panache, qui ne sont qu'invention et divagation, mais un de ces róles dans lesquels l'homrne par:iit tel
1u'il est: comique, ridicule, pitoyable, absurde, avcugle et crédule, dupé et bcrné, fantoche prétcntieux ou puéril, dont le
~rieux fait rire et dont la gaieté attriste, un de ces rólcs dans
lesquels nous rctrouvons tous une part de nous-mémcs et qui
montrent que le ~cul vrai thé:itre est le thé:ltre comique. On
•oit done bien que je suis loin de ne pas aimer le théitrc et
1ue je ne manque pas de bonnes raisons, voyant jouer tant
et tant de pi&amp;es de nos auteors d'aujourd'hui, pour préferer
souvcnt, daos mes comptes-rcndus, parlcr d'autre cbose.

a

a

MAUIUCE BOCSSARD

�NOTES

pays d'Orient, des pays sauvages, faísait rechercher les matériaux ; leur variété mcme a foumi la méthode pour les étudier :
la comparaison (voir le chapitre Sur la méihode de la grammaire

a1mparée).

NOTES
CRlTIQ UE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE

LINGUISTIQUE HISTORIQUE ET LINGUISTIQUE
GÉNÉRALE, par A. Meillet (Cbampion).
Le maítre de pliilosopbie. La voix U se forme en rapprochant les
dents san·s les· joindre entierement, et allongeant les deux levres en
dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout a
fait: u.
• • • • • • • • • • •

■

••

~\.fo,;sitn~r Jourd4itL. Quand tu dis U, qo'est-ce que tu fais ?
Nicole. Je fais ~e que vous me dites.
, •
. .
Monsiímr Jou,·dain. Oh ! l'étrange chose, que d avo1r alfatre a des
bet-es l Tu allonges les levres en dehors, et approcbes la roachoire d'tn
hatit de celle d'en bas : U, vois-tu? Je fais la moue: U.

On rit. Le linguiste rít aussi. Mais un regrét le pince: l'ensei•
gnement du xvu~ siecle sav.ait done décrire l'articulation des
sons-du langage? Et le collégíen de nos jours sait-il de phoné•
tique autre chose que ces scenes qui font rire de la phonétique?
Pourtant la sciehce du langage a la part plus belle aujour•
.d'hui qu'au ternps de Moliere; un gra!1d Jivre de méthode,
comme le recueil d'articles que M. Meillet vient de consentir a
réunir, permet de la mesurer. la. linguistique n'est plus raogée
dans une des multiples cases de l'armoíre amalites ou puisnit le
ma1tre de philosophie ala mode aristotélicienne de vingt siecles
apres Aristote; elle a sa place dans les sciences, ses méthodes,
son vaste domaine .que désormais un seul cerveau peine a
embrasser tout entier. La pério'de cartésienne avait peo fait pour
l'étude du langage : le raisonnement, la logique, voire l'expérience, y étaient sans effi.cace. L'époque des sciences historiques
et naturelles a donné l'essor a la linguistique. L'intéret pour les
laagages présents et passés de chaque pays européeo, des

La grarumairc comparée groupe en familles des lanQUesindividus, totalement différentes, souvent, a entendre et ai:,analyser. L'ancétre peut en étre attesté directement, comme le latín
en regard des langues romanes; mais il peut aussi etre inconnu,
comme l'ancétre commun du grec, des langues italiques, germaniques, slaves, indo-iraniennes, etc. : la grammaire comparée se
,harge alors, par le rapprocbement des traíts qui paraissent le
plus archai'ques dans les diverses langues, de reconstituer un
fantome de l'ancétre ( on l'appelle dans l'espece indo-européen
commun). Cet ancetre a son tour pourra etre comparé ades
ancétres d'autres familles, évoqués de fa~on analogue (ainsi le
fiono-ougrien ou le cbamito-s€mitique). De meme les géologues essaient de faire l'histoire de la croute terrestre les
'
observateurs du monde vivant scrutent le passé des especes
moderoes.
A que] point de raffinement la linguistique historique est
parvenue entre fes mains d'un maitre comme M. Meillet, on
pourra
le juger a la Note sur une diijfi
· culté bo-énérale de la buram.
m_aire compar"ée : les linguistes ont établi que « les divers
d1alectes d'une meme langue évoluent d'une maniere parallele »
(p. 37) j des lors les ressemblances que présentent entre elles
des langues parentes, issues d'anciens dialectes d'.une langue
commune, « admettent souvent deux interprétations : ideatité
initiale ou développement díalectal identique » (p. 43). Suivant
qu'on admet une interprétation ou l'autre, la figure qu'on doit
.attribuer a l'ancetre-fantóme varie légérement. Or, souvent,
dans l'état actuel des connaíssances, ríen ne permet de choisir.
Une science qui critique ainsi sa propre méthode est assurée
de se renonveler a temps et de vivre avec utilíté. Aussi bien la
linguistique, consciente de ses moyens, équipée de ses disci?lines annexes (la phonétique ,n'a-t~elle pas" maintenant ses
l~struments, ses mesures rnatMmatiques, ses savants spéciahstes ?) est préte a passer de la description, prolongée dans le
~assé~ á la recherche de Iois, de la linguistique historique Ja
lingu1stique générale.

a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~TS!

Chaque langage, a chaque époque, est un systeme dont
presque tous les éléments se correspondent suivant des équi-.
libres qui sont propres aux langues (voir p. 16) et qu'il est
inutile de comparer a un organisme vivant. Or le systeme
linguistique est un bon objet pour la géoéralisation scientifique.
Multiple - car aucune !angue u'a le méme systeme qu'une
autre, c'est un objet d'observation d'une abondance telle en
combinaisons diverses d'éléments d'ailleurs peu nombreux, que
la presque impossibilité d'expérimenter est saos inconvénients.
Changeant avec une te lle rapidité que l'observation des temps historiques - ce moment si bref de la vie de l'bumanité- pernret
d'étudier l'évolution de plusieurs groupes de langues issue d'un
méme ancétre, c'est un sujet d'envie pour les i:oologistes et les
botanistes qui sont génés par la quasi fixité des especes actuelles.
Pour toutes ces raisous ce la recherche des lois générales,
tant morpbologiques que phonétiques, doit étre désormais !'un
des principaux objets de la linguistique (p. 13).
La linguistique générale est done en train de naitre. M. Meillet aura beaucoup fait pour lui donner conscience d'elle-méme:
qu'on lise, entre autres, le cbapitre qui a le méme titre que le
livre (p. 45 a 60 ). 11 a lui-méme d'autre part marqué les limites
présentes de la notrvelle science (p. 48) : « Saos sortir de la
discipline grammaticale proprement dite, il semble qu'il soit
possible de dégager des principes. Saos doute ces principes
devront s'expliqucr en derniere analyse par les conditions physiques, anatomiques, physiologiques, psychiques, sociales daos
lesquelles se trouvent les sujets parlants ... Pour les dégager il
faudrait un livre qui n'est pas encore fait, et qui n'est saos
doute pas encore assez préparé par des recherches de détail
pour ~tre écrit des maintenant ,,. M. Meillet écrira peut-étre
cependant ce livre nécessaire ...
Jusqu'a présent, depuis une quinzaine d'années, ses recherches originales ont eu surtout pour objet les causes sociales qui
peuvent partiellement, d'apres lui, non pas seulement dégager
les principes linguistiques, mais cxpliquer les faits : « Du faít
que le langage est une institurion sociale, il résulte que la linguistique est une science sociale, et le seul élément variable
auquel on puisse recourir pour rendre compte des changements linguistiques est le changement social dont les variations

ROTES

459

d~ langage ne sont que les conséquences parfois immédiates et
d1rectes, le plus souvent médiates et indirectes » (p. r7).
Le laugage en effet est une institution, la plus nécessaire, la
plus ?éné~ale et :n méme temps la plus proche d'une fonction
~hys1olog1que. L envisager sous cet angle, c'est en renouveler
1étude. ~ans le chapitre Conmzent les mots changent de sens (qui
l paru d abord dans l' Am~ée Sociologique ), il est montré que
les se?s de:. mots sont hés au milieu social étroit qui les
emplo1e; s 11s changent, c'est que les milieux sociaux les
empruntent, daos certaines ¿onditions, les uns aux autres •
empru~ts inévitables, car chaque indivi&lt;lu fait partie a la foi~
de plusreur~ _groupes sociaux : les mots dépaysés s'attachent au
oouvea~ ~1lieu en prenant une nouvelle valeur. La sémantique
cesse a1Ds1 de dépendre uniquement de l'analyse des mouvements psychologiques de l'individu. Un mot, méme né d'une ,
fantaisíe índividuelle, ne garde vie que si l'ambiance sociale le
permet : ainsi le sumom pittoresque de « manaeur de miel J&gt;
' d
b
0 est evenu, en certai~s endroits, le seul nom de l'ours que
parce que les regles mag1ques de la chasse interdisaient de l'appeler par son nom vulgaire (p. 284).
. 1:ts rech;_rches originales de M. Meillet sur la « linguistique
•oc~ale )&gt;. n mtéressent pas que la linguistique : le reste de la
soc10l~g1e souffre d'avoir afaire a des institutions souvent peu
org~mques, représentées dans un trop perit nombre de groupes
soc1aux, trop différentes suivant les états de civilisation au
point que la définition du Jait social si justement établie' par
D~rk_heim est encore contestée par de boas esprits. La « linguistique sociale » est le modele d'une partie bien constituée
de la sociologie.

M. Meillet, dans son avertissement, exprime le souhait que
~es pédagogues (le Maitre de philosophie !) trouvent dans son
hvre « le moyen de rendre parfois plus vivant et plus moderne
l'e .
nse1gnement de la langue ». Les honnétes gens aussi ceux
du motos
· qui· veulent bien
· penser que les sciences de l'homme
'
sont de nos jours les émules non indi!!rtes des sciences exactes
d0
b
'
nneront une place sur un rayon de Jeur bibliotbeque a cóté
d~ Scrence
·
.
'
Li . . et hypothese de Poincaré et des Alomes de Perrin , a la
ng,mtique historique et linguistique générale de Meillet.
MARCEL COHEN

�LA NOUVELLE llEVUE FRANt;AIS!

*

* *

MINERVE OU BELPHÉGOR? par Gaé'lan Bernovilfe
(Bloud).
M. Benda a fait de Belphégor non un personnage de roman,
mais un personnage de critique. Sachon~-lui gré ~•avoir animé
de ce feu-follet notre lande aride. M. Bernov1Ue, dans un
volume d'expression un peu lourde, mais ,de ton tres. sensé,
défend notre temps contre M. Benda et s effor~e ~e ~1rcons,crire contre luí Je domaine de Belphégor. En réahté 11 n Y a pas
d'époque de Jaquelle on ne puisse écrire _un, Minerve ou Belphégor. Le génie d'un temps comme ~elm d ~n. ~omme ~onsiste dans la coexistence d'une certame sens1b1hté et d une
certaine intelligence. M. Benda, apres s'étre fait une idée u~
peu artificielle, rigide et uchronique de l'inte_lligence'. a constate
que l'époque actuelle lui tournait le dos, et 11 a bapnsé du nom
&lt;le démon de la sensibilité beaucoup de formes en lesquelles
M. Bernoville 'croit reconnaitre le visage de la dé~sse de la
Sagesse. Je signale l'intérét du débat; mais ce n'est pas dans
l'étendue d'une note qu'il me serait possible d'y prendre part.
ALBERT THIBAUDET

LE ROMAN

ELISE, par René Boylesue (Calmann-Lévy).
Un des romans-type de M. Boylesve, un de ceux qui se
tiennent le mieux au centre de son talent et qui _épou~en~ 1~
plus naturellement le fil de sa maniere. Brunettere d1sa 1t~ .ª
Propos de l'Ecbéa11ce de M. Bourget, qu'on. ne peutl défi~uvement classer 1·uger et ¡·auger un romanc1er
que orsqu '11 a
'
·
·
-écrit un Jivre sans amour et un critique que ¡orsqu•·¡1 5'est
expliqué sur le xvne siecle. j'admettrais volontiers la seconde
· 1a prem1·ere eut
partie de cette déclaration catégorique, ma1s
risqué de rendre Brunetiere' bien injuste pour M. Boylesve.
On ne !'imagine guere écdvant autre chose que de bonne mu· · ne
sique de chambre sur l'amour. Si je voulais donner 1ci ~
'définition commode, aussi arbitrain:: que celle de Brune~ie:e
. comme la s1enne
.
. d e Ia cause, ·¡e d1ra1s
et faite
pour 1es besoms

NOTES
qu'un romancier fran~ais se doit d'avoir écrit au moins une
fois une Madame Bovary, je vcux dire d'avoir fait vivre un •
caractere de femme en conflit avec son milieu en général er
son mari, délégué du milieu, en particulier. Sujet, en France,
toujours inépuisable. M. Boyles'Ve, qui l'a abordé dans Madeltine je1me femme, le reprend, d'un autre point de vue, dans Elise,
c:t il pourrait répéter encore, en nous faisant le méme plaisir,
ce motif d'une plasticité infinie. Un Tourangeau comme
M. Boylesve et dont la maniere offre d'intéressantes affinités
avec la sienne, M. Francis de Miomandre, avait, daos I'Ave11fure
tle Thérese Beaucbamp, délícieusement rajeuni le vieux sujct
simplement en y mettant un Chinois. Comme un critique sait
gré un auteur de cette indication spirituelle et transparente !
Un homme avisé comme M. Boylesve a toujours un Chinois
sous la main, je veux dire la variation individuelle et le détail
singulier qui renouvellera l'éternelle situation, le clina111e11 qui
fera dévier de la ligne droite l'atome élémentaire du roman.
On s'est étonné qu'Elise aime un homme aussi insignifiant que
Le Coultre. Mais tout le roman est la. Si on voulait le ramener
i une these, il faudrait dire qu'Elise c'est le roman du fauxménage, et que, dans cette Physiologie de l'amour moderne que
tout rornaocier frans:ais contient en puissance, Je chapitre DeS'
faux-minagts peut copier tout le texte du cbapitre Des licences
poitiqttes dans le Traité de poésie de Théodore de Banville : 1l n'y
en apas. Tout faux-ménage est un mépage, tous les irréguliers
de l'amour ont leurs regles, et ces regles sont aussi étroites et
plus ridicules que les autres. Est-ce
dire que ce ne soit pas
la peine de changer ? Nullement. Ce serait une these et
M. Boylesve, observateur curieux de la vie, pense qu'un roman
i these n'est pas vrai. Ce fut pour Elise la peine de changer,
puisqu'en changeant elJe aima. Entre les deux mécanismes ou
est pris successivement un camr de femme comme le sien, il
Ya l'instant de tension, de joie et de plénitude ou elle a vécu,
et tout est bien ainsi., car la nature n'a pas dooné aux étres
vivants l'amour comme une continuité mais comrne un instant.
On aimera l'humour, si retenu et si bien &lt;losé, avec lequel
M. Boylesve fait tourner !'un vers l'autre les deux tableaux
symétriques, peuplés de ces fantoches pittoresques et sympathiques qu'il excelle a modeler. L'art du roman pourrait se-

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANc;:AISE

&lt;léfinir, en termes bergsoniens, comme un mélange du mécanique et du vivant, un équilibre instable de !'un et de l'autre
et un ajustement perpétuel de l'un a l'autre. Si íe -voulais développer cette these, je disserterais longtemps sur Don Quichotk.
Gil Bla$ et Madame Bovary ; mais, sur un autre registre, (paulo
minqra ... ) j'aimerais attester les romans élégants, et artistement
fran&lt;;a.is de M. Boylesve ; Etise- serait un de ceux ou la chimie
dida.ctique isolerait le mieux, en des cornues transpatentes,. les
deux éléments. Et, comme l'art de M. Boylesve est toujours a
base d'intelligence, cette lourdeur démonstrative pomrait nepas
sembler trap ridicule.
ALBERT 'FHIBAUDBT
,.
" *

LA NUIT DE SAINT BARNABÉ, par Alexandre Arnoux

NOTES

~ne jeune filie, l'enlever, l'arracher aux mains de qui la martynse, cela est excellent, mais cambien le costume, l'heure le
paysage et l'idiome que l'on est censé parler mettent de l'imprévu, en plai;ant le bean ges.te dans son cadre !
Ain.si, chaque génération d'enfants se compase un petit univers ou rever lo.isir ; elle le pcuple d'etres humaia:s d'arbres
,
'
'
d.e betes
et de machines, spécialement de moyens de locomot10n : on y trouve le dromadaire et la charrette, la chaise apor~u~s, la locomotive, les chiens esquimaux, l'automobile et
l av10n ... on y trouve encare autre ch ose. - S'il aime les aventures ou l'activité se manifeste: l'enfant se plaitaussi a rever les
bras ballants, de fa~on plus tranquille, et nous voila sur les bornes du fantasque, de lafantaisie, du fantastique aussi, peut-étre
~u burlesque. C'est la troupe des ravis.santes fées qui s'évoque a.
linstant, des gnomes balourds et des sylphes jouant la baile
a.vec une ~ulle irisée, des demi-dieux transposés du livre de
classe dans la prairie, la source ou le bois d'oliviers tors des
f~t6m:s,_ si l'on veuttrembler un peu, des anges en.fin, po~tant
bien. offic1els et qui ne pretent guere la libre invention. De nos
jours, il semble méme que le personnel se soit renouvelé : la
machine apporte son reve, rl se forme comme une fa¡;on de
mythologie mécanicienne ou les enfaots se sentent l'aise.
M. Alexandre Amoux connait les enfants ; il a, par ailleurs,,
fré~uenté le.s lieu_x enchantés ou le féerique, l'inattendu, Je singuher e_t l'étra~ge font la. loi. Quoi d'étonnant ce que, dans
« la Nu1t de satnt &amp;rnabé », íl nous ait raconté avec tant de
verve. et de ma-niere si avertie les im~inations, aspiratibns et
tentat1ves de Gnouf et de Lou, sa co1npag.ne ? De méme que
~ Ar~ou_x a montré daos « Abisag )&gt; une église transportée
pierre a p1erre par la seule vertu de la foi, de meme au¡· ourd'hui
s'o,cupe-t-1·1 tiort plaisamment a nous faire voir les
' effets d'une'
foi nouvelle. Des diverses qualités de cette histoire : forme
ª?équate ~u suj~t, vérité dans le détail, fraicheur comique du
d_ialogue, 11 conv1ent de retenir surtout celle qui rend le lecteur
~ crédule aux r~ves présentés, si sympathique aux projets du
~eune héros, et qui le pousse a se scand.aliser douloureusement
q_ua'.id Lou, e:ffray~e par l'ampleur et les dangers de la belle
équtpée, abandonne au dernier ins.ta.nt.
Qu.elle fut, exactement, !'aventure de Gnouf? - Ah ! je n'en

a

a

(Albin Michel).
Ce serait une bien curieuse entreprise que de fix.er un peu la
ditection que prenaient nos réves d'enfants, non pas ceux de ~
nuit, mais ceu;g qui nous occupaient en plein jour, ou notre
imagiaation nourrie de lectures, d'histoires entendues et d'itnages, s'ingéniaita créer tout un monde ou nous satisfaísions nos
désirs. - De quoi révions-nous, cet age ? de quoi révaient nos
peres ? de quoi r~ve-t-on aujourd'hui ? devant quelle toile d.e
fond et dans quelle atmosphere? quels sont les acteurs que nous
groupions autour de nous et de quoi se composait, au juste,
notre magasin d'accessoires ?
11 fut un ternps ou l'on s'orienta vers l' Améri¡¡¡ue et sesindiens
au ccem; géuéreux; les pírates, les boucaniers et autres gentilshommes de fortune eurent un long moment de célébrité, (on
ne reut attaquer éternellement la méme diligence !) ón fréquenfa.
l'ile déserte, d'évocation si commode, l'oasis qui se plante peu
de frais, la ville orientale, 1a cité des gratte-ciel, (voir les journaux illustrés), et .tant d'autres lieux de délices. Les glaces du
p61e et les palmes d'Afrique se remplacerent suivant le millé' sime. Un bandeau de plumes dressées, un foutard en serre-téte,
le sembhnt d'un bonnet de fourrure, nous coifferent háo'ique•
ment, avant que l'usage du casque fi'.it rentré daos les mreurs, et
si l'action ,raíment noble et glorieuse ne variait guere, du
moins prehait-elle une allure tres différente, vécue dans la sierra
d'Espagne, en Corse, au Sénégal ou sur un trois-mats. Sauver

a

a

a

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANCAlS!

s'ais rien et n'en veux rien savoir ! Va-t-on demander ce que fit,
minute par minute, la romanesque Marinette quand, sous la
conduite de Mme Gérard d'Houville, elle rendit visite l'enchanteur Merlin ? va-t-on surveiller de si pres Alice, jeune Anglaise
voyagean t au pays des Merveilles ou se fondant daos un miroir?
va+on imposer Mowgli daos la jungle une regle logique plus
sévere ? - Non ! certes non ! Si voús tenez
ce supplément
·d'information, tácbez de l'obtenir en relisant vous-meme.

a

a

a

GfLHERT DE VOJSINS

*

**

L' ANGE DU BIZARRE (Ferenczi)
MÉMOIRES
D'UN DADA BESOGNEUX (Cres), par Pierre Mi/le.
. Pierre Mille a· rássemblé .dans ces deux volumes un certain
nombre de contes et de cbroniques publiés par lui dans le
Journal, le Temps ou dans l'un des.autres quotidiens ou il collabore avec une assiduité qui tient du miracle.
Daos ses contes, on retrouve la fertilité d)nvention, l'ingéniosité dans la 'mise en ceuvre, la franchi.se dans « l'attaque »
et le développement du récit, la simplicité de facture, tout cet
ensemble de qualités qui, depuis Maupassant, ne s'étaient plus
jamais rencontrées cbez un conteur fran¡;ais. Moins émouvant
que Maupassant, Pi.erre Mille a plus d'humour, un humour qui
chez Jui n'est pas la pudeur de la sensibilité, mais la fl.eur d'une
intelligence saos cesse en éveil et qui ne veut point etre dupe.
Rationaliste impénitent, il se penche avec la curiosité d'un
homme saín en visite dans un asile d'aliénés sur tous les mysticismes et sur tous les mysteres de l'instinct. Son culte pour
l'intelligence et meme pour cette forme simpliste et grossiere
qu'est le bon sens le pousse
en étudier toútes les déviations
et u~ lui masque pas la toute-puissance des forces qui luttent
contre elle des qu'elle prétend quitt~r le cerveau ou elle est
née pour pénétrer daos le regne de l'action. L'instinct, la race,
les passions, l'empreinte sociale, autant d'ennemis implacables,
et le plus souvent victorieux de l'intelligence pure, autant ~e
ruines
sujets pour Pierre Mille. Un de ses themes favons,
c'est l'effort impuissant de l'homme pour canaliser l'inuonibrable variété des cas individuels daos des reglements et descodes. II admire chez les Anglais la faculté de faire abstractioo

a

a

NOTES

465

de '.out ce. qu·í, dans

!ª réalité, déborde les regles de la vie

sociale éd1ctées par ¡ homme britannique M .
·
•1
.
• a1s ce pragma~sme qm, e sédmt, le ?éc;oit aussi, car son intelligence cartéSlenne dem~le .trop bien que ce triom Ph e de l'h omme qm.
;~m~oi:f.e une s1 grosse part d'aveuglement volontaire reste la
,01s uct1 , truqué et provisoire.
'
S'il se
. p 1a1't s1· souvent a' raconter de &lt;&lt; bons tours » joués l

a

a

a

la mag1strature ou l'administration c'est qu'il voi"t d
hª
. . d ,.
.
'
an s e acun une v1cto1r~ e 1 mtelhgence claire sur ]'intellig
r.
ou trop schématisée.
ence rausse

·a

C'est la méme fantaisie, la méme philosophie qui p é
d p·
.
r s1 e aux
O •
e 1erre M1lle, mais dans ce domaine, il a été un
V~ntab]~ créateur. Le type de sa chronique n'est ni celui
a
Aurélien Scholl, ni ceh,1i de Chincholle ou de G
1 d
A I'
· d
rose au e.
eu res
. espn_t e boulevard, aux calembours et aux
ti a subst1~é u~e q~alité_ plus haute de comique o} de ~ur~
l~ue. L on n es,t ¡ama1s bonteux d'avoír ri quand on a ter1111né la lecture d une chronique de Pierre MilJe 11 d
'
son ]ect
]'
•
·
onne a
.
eur occas10n exceptionnellement rare d'un
. . I
bgent ».
« nre rnte -

ch

,r. mques

a

a

a

, C:la vie~t de ce. ~u'il applique
juger et
commenter
pans1en des procédés de mesure inattendus
hest ?1en ce q~e f~it aussi un La Fouchardiere, mais La Fou~
e ardiere dep~~s cmq ans mesure tout la méme aune ; il finit
~ar manq~er d impré,11, apres avoir été prodigieusement diverttssaot. Pierre_Mille, Jui, possede tout un jeu de poids et de
mesures dont il use paradoxalement, pesant au kiloo- e
,
est ha,bitué doser au compte-gouttes, ou mesuraºnt :uq~i;:
ce qu on a coutume de soumettre
la toise. II tire ainsi les
;nséquenc_es les plus déc_oncertantes des faits les plus anodins.
es procédes les plus ordmaires sont d'en appelera l'
, .
tion d'
h
,
appreciaun omme ou d une femme du peuple d'u A 1 .
.d'un col . 1 d'
'
n ng a1s,
.
oma ou un professeur aussi Iouique qu'ingém
.
den a d'autres,
º
i, ma1s

~~u Jo~r le JOUr

a

a

a

!' Et pour présenter ces appréciations, il a aussi innové ou .
~n préfere, rénové l'art de I'apolo!llle. La plupart de
h' s1

mqu
b' .
~
ses e roes sont at1es comme les grandes fables de La F t . .
exposé d he
on ame .
.
u t me, un ou plusieurs apologues une ou plusieurs
morales.!
'
30

�466

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

L'improvisateur extraordinaire qu'est Pierre Mille ( et qu'il
n'est devenu qu'apres des années de voyages et de reportages
a travers le vaste monde) écrit dans un style également improvisé, m.ais qui se res-sent de longues lectures, de Voltaire
et aussi d'Anatole Fran.-ce et de Kipli.ng et qui, s'il n'est pas ala
derniere mode, si parfois méme il est négligé, est en général
nourri e;t savoureux, et toujours plaisant.
BENJAMIN CREXIEUX

*
* *
LA BREBIS GALEUSE, par Henri Duvernois (Flammaríon).
Henri Duvemois a inventé quelque chose qui est bien, apres
tout, une espece de frisson. IL a inventé un sourire, Cette trouvaille lui donne l'avantage sur tant de poetes conscients de la
légitimité, de la s-anté, de la sainteté de ce sourire, bien assurés
qu'il n'était pas le sourire de l'anti-poete et qui, pourtant, pour
l'avoir trop lais-sé errer sur leurs levres ont gáté d'ironie antilyrique les plus fares paroles de poé'Sie. Conteur, Henri Du-vernois sait étre bon sans etre dupe. Il ne divinise pas le grotesque
qui est un monstre, mais il ne lui marchande pas, malgré le
sourire, cette piúé qui nous est d'abord nécessaire, car l'au•
móne est pour nous. Charles-Louis Philippe nous annonce
magnifiquement cette vertu excepüonnelle. Ses lettres, plus q.ue
ses livres, le prouvent. 11 plaint la. petite prostituée, il ma.udit la
société qui la veut esclave, mais elle l'attire, il la désire, et il
la possede. Philippe devina:it Dosto'iewsky plus grand que Tolsto'i malgré qu'ou ait traduit le grand Russe en l'altérant.
Peu voluptueu'½ ma:is riche du sourire magiq~e, Henri
Duvemois, dans un sentiment qui désormais se précise, s'est
installé au café des négociants ou Tristan Bernard avait fait des
mots avec génie.
.
Comme dirait un personnage de Duvernois « je ne sais pas s1
je me fais bien comprendre », mais depuis que j'ai lu ses
romans qui le font descendre d'une grande familie par les
Biro•t&lt;&gt; ' 1, je trouve une irrfi.nie ruélancolie a ces mots du coro·
merce: boldnc, madapolam, lasting. 11!1 ne sont pas moins
déchirants que les mots musiciens des symbolistes : aspho&lt;lile,
gui vre, sphinge !

JOTES

tt:e~i

Duv~rnois, demeurant un romancier de la grande
twht:100 ;éa.liste, a devaneé les poetes du madernisme qui
arrangent en symphon ie le dernier cours de la bourse et les dépk.ches de 1a Cote Auxiliaire.
Henri Duvernois a écrit Edgar. Jama.is. peut-etre parfait
ouvtage comique n'avait si bien donné a pleurer. Je ne peux
plus v?ir un petit ours de peluche saos songer a tant de vaines
postéJJtés. Et quand Ma.rie Pe.latz, qui redit cela sans s'en fatiguer, articule e~ censément », c' est comme si j'entendais. « ainsi,

soit-il i&gt;.
J'aime. bien que Duvernois ait tenté l'reuvre d'art qui ne soit
pas ahs~lument formé~ au plus vaste public. Son dernier ouvrage,
la Brtbis galtuse, contmue parfaitement Edgar et donne le désir
qu'un personnage de la qualité du peintre de aénie en exil rue
des Lious Saint-Paul, mari répudié de
nouvelle riche
~.... Aguila~euf, frgure bientót au centre d'une épopée pariS1enrie, réplique du Faubo'Urg M(/11,tmartre. ou creve la romance
- entendue une fois encore ! - sur le paillasson d'une créa-

1:

lllt s.uspecte.

,.

ANDRÉ SALMON

* *

. LES PROPOS RUSTIQUES, de Noll du Fail, introducpar Jacques Boulenger (Bossard).

t1on

Noel du Fail, ou le neven de Rabelais. chez. les bons ména-

gers d'Olivier de Serres.
C'est enten~u : Maitr: Frarn;:ois demeure l'unique. U emporte
par cette 1mpétuos1té de verve qui semble la jovialité ayant
pns feu. L'autre n'a pas ce jet, cette fougue, ni sa langue tantot
la forte plénitude, tantót le tour net et coupé daos le vif.
B Mais que: engage~?t compagnon gai, preste, hardi, riant. Ce
reto~ manifeste dé¡a les humeurs qu'aura son compatriote, le
!,~ªn':1°º de Sorel. Ecolier, et dissipé, puis piéto11 des guerres
tal1e, Du Fail, ~ont ~- JacquesBoulenger traceunnetprofil,
CO°'.meni;a sa carnere d homme de judicature en 1548. Or c'est
environ ce temps qu'il donne ses Propos RMtiqu.es, et ce livre
c~rmant sent la fois son leste ba.chelier et son sage et bien
avisé conseiller au Parlement de Reunes.
Daos ks verts prés ou les jeunes font e&lt; exerclce d'arc de
l1.Utes., de barres » 7 des preud'hommes assis sous unlarge c:h~ne,
to~t

a

�-468
e jambes aoisées, leurs cbapeaux un peu abaissés aur la ,ve
jugent des coups et parlent du viem temps, tt;mps,,d.
temps de _simplesse, vrai temps de Die~. Qu ºº. n atlle
croire a une bergerie : e Tenant en aa nwn un petat baat
couldre duquel il frappe ses bottes lim avec courroyes
ches •• voici maltre Anselme, e bon laboureur et assez bon
notaire pour le plat pals. Et celuy que voyez
costé aya
poulse passé a la ceinture. a laquelle pend celle grande
:s.
... sont des lunettes et une paire de vieilles beures,
SJCre
Ou
•
• dº
pelle Pasquier, lun des grands gaudisseurs q~1 so1~ acy
.oumie dun cbeval, et quand je dirois de deuJ, 1e croas
~entiroia point: toutesfois c'est bien celuy de toute la •
qui 'plus toat ha la main a la bourse pour donner du Vlll
bons compaignons. •
.
Jamais Fénelon, ni Florian, ni Rousseau, ne_so':8'enP:1ent
particularités qui f9nt tant plaisir. Mais Du ~ad na pomt la
faite de méme ; (si daos son épttre au lecteur il é~uche un
trat Social, rudimentaire sociologie ou le bon Juge pro
fait UD corps de'ses obse"ations, c'est UD Contrat plus pla.
atout prendre que celui de Jean-Jacq~es): e.e Breton V~
choscs et il sait les faire voir. ·U color1e vivement ses P'
mais au plus pres du naturel. Des érudi!s ont retrouvé
carte et aur ·1e sol tous les lieux de son hv":, comme 11W
registres paioissiaux ses personnages. ~cu. importe. 11
J'écouter ces villageois parler des part1cul1ers, des «.
qu'ils ont connus, et faire commé°!?r.ations de leun
d'étre et de Ieun manies : on sent qu 1c1 tout est touché

ª

~Et quel vieux gout de pays : mieux marqué que ehez
ctla ne se pouvait : plus purement marq?é, peut-.étre. .
Done, non pas une de ces bergeries n a~t DI sel ~a
mais une églogue a la fran~isc, ou le loup vient tres baca
ces belles filies qui n'en ont point assez peur, u~e églogue
bien troussée, fteurie, pleine de matice et de traJts.
Ces bonnes gens, a propos rompus, font des ~rrés ~u
temps. lis traitent ainai les divers points de la vae rusb
fétcs, les banquets, les farces, le gouvem~men~ des
le joli portrait, celui du frisque galant qua, assas, tam
des pieds, sur le cotfre, e disoit le peti_t mot ala traversdJ

469
ot•.. » - les douces harangues des preud'bommes ofa
·ent sentences morales et dictons d'almanach. Aussi les
ea entre villageois, les gar~ons allant en troupe abaguil, Jea querelles, les bons mota, les sanes de ménage.
lálisme au premier chef. Le dialogue, d'impressionnante
malgré l'archaisme des phrases, garde le timbre méme du
; de ces vives annm il a encore OD ne sait quelle chaleur
• Tels passages, - l'ancien soldat montranl tout glorieux
ois qu'il mene faire prouesse, les secrets de l'escrime
, ou l'écolier qui se fait wloir par le récit d'imaginairea
es, - sont vraiment d'un agrément oaturel auquel on
·•tepas.
'
ce qu'il importe de marquer ici, c'est que parfois, en
trois traits, et ayant le charme minutieux et large des
bois gravés, de petites scenes font tableau.
· le compue Thenot tenant son petit voisin par la main
faisant dire mille beaux mots a un chacun, malgré la
c¡ui se fAche de ces propos trop verts. Mais le vieil homme
oyant asa quenouille, agence pour le marmot un mouliune fttlte d'écorce, et lui plante sur le bonDet un plumart
es de cbapon. .
•• en tel équipage suyvois le bon Thenot et son cher comTriballory, lesquelz congnoissans les choux et lard estre
(« voyaas par les comeilles q1.1i se retiroyent des champs
percher au bois, et du bestial qui desja estoit mis au tect),
loyent le petit pas, disputaos quelque matiere de consecomme de regarder par lcurs doigts quand seroit la
Noel ou Ascension, car tresbien ~voyent leur compost ;
yent de la serenité des jours subsequens par les bruines
; puis me chargeoyent de un petit fagot de bois que ila
t faict amasser, disans (en conscience) que jamais ne
retoumer a la maison vuyde et que cest le dire duo bon

••

Propos R11sliques, saos étre sana doute une ceuvre impor, demeurent un bien joli bouquin. Mais qud est ce secret
avons perdu ? Pourquoi les livres de nos contempoCflli nous feraient plus dispos ala vie, - et il n'y en a pu
gardent-ils on ne aait quel arriere-gotlt autre que

fDOlls

HBMIJ POUHAT

�471

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AiSI

la pr~e~tation pourrait étre plus directe. Si M. de Pesquidoux tra1ta1t plus bonnement et de plain-pied ses themes s'il

*

* *

CHEZ NOUS, par Joseph de Pesquúú:Jux (Plon).
Les Pro¡,os R11.stiques restent en sorome un traité des mreurs
villageoises. Cber._ Nous par .quelques · chapitres s'y apparentt.m:..
Mais bien autre ~t le ch.iffre du livre, bien autre son sens. La
verve libre et le caprice n'auraient point ici serví a'auteur. Son
dessein ,voulait du sérieux, de la ferveur, ·et un pea de ce se111
naturel .qui fi.t s:ms doute la fois, jadis, le sorcier, l'.agricu1teur
et le poetc.
L~ livre pourrait etre plus un, traiterpar exemple uniquement
des tnrvaux etmétiers. Ou bien alors un bestiaire- le blaireau,
l'isaro, la taiupe, - un wlucraire, - l'oie, la pal6lllbe? Mm
de quoi s'agit-il ici? Si je vois juste, d'introdufre la vi.e rustique en Armagnac. De dire non seulement les jeux et les couturnes, les fomaines sacrées ou les petits métiers villageois, mais
encore les animaux du bois et .de la basse-cour, et la vi.gne, et
le blé, et l'eau...de-vie, .avec aes particularités que savent sculs
les paysans. Par vingt avenues ou sentiers M. de Pcsquid0111
entend nous mettre au creur d'une métairie gasconne. Montrer
comment le terrien, 1a-ba:s prend puissanoe S'Ur les betes, les
plantes, les ,ch.ases, les plic :a son usage et organise l'éconamie
de ,son monde. C'est en ce point que le livre, d-0nt les cbapitres
p.araiS'Sent -assez divers, trouve son unité.
Régionalisme., terrcir, perite patrie, mots redoutablcs qui ont
provoqué et qui ont excusé trop de pauvretés sans nom. Sur le
marché, jamais r.égionalisme sérieux n'abonda. On ne lui ,voit
.guere d'ailleurs que .deux formes possibles ~ !'une rétrospecti'?C,
un folklore élargi faisant registre de tout le trésor des mémoires
paysannes; l'autre., une connaissaru:e .des champs, du monde
paysa.n en ce qu'il a de partimlier et peut•etre d'inexpl(!)'I'é. Tous
deux pourraient ouvrir l'imagination de curieuses provincesct
permettre de réinventer bien des choses.
Ce Chez_ .Nous, .en san do.maine, offre un e1tceüent type de
liwe proprement régionaliste. De oes études consciencieuscs et
fines, on peut dire tou.t net : c'est fort. Cest en tout cas aut~ment intéressant que ces romaus de terroir presqoe reujourstrap
romancés, aia Zola ou la Sand.

a

a

a

a

évitait certains mots qui « font trop riche » ettroublent l'a~ospbere, si ses paysages étaient un peu plus proches de !'esprit
agreste, ces « introductions » si fortes en couleur et en nat~re
waien.t bien pres d'etre des chefs-d'reuvre.
Ce ne sont point les chapitres les plus cousins - cousins
él~ignés, - des Pro_Pos, .ccu,x des coutumes, des fetes, qu'on
pr~ferera. Souvent. 11 amve a ceux qui parlent des paysans ce
qu1_selon Pascal amvc aux hérétiques : ils ne parlcntpas faux,
ma1s ne présentent qu'une des faces de la vérité laissatlt dans
l'ombre la ~ace contr~ire. M. de Pesquidoux
c;up s 11r peint
honn~te et ¡uste ; ma1s ses rustiques font sonuer des borgnes
tmicalement peints de profil.
,:,

a

a

a

Au~ p~esqui traitent d~sailtures, des chasses, iJ sait marquer
plus d arnere-plans. Tant 11 a de gout noter les particularités
Ge la besogne bien faite, ou de l'obscure histoire des animaux
des plantes.
'

a

Eternelles géorgiques. Pourquoi ne pas dire avec Olivier de

Ser~es et tant d'autres : e&lt; la culture des champs se.roit la plus
pla1sante cbose du monde et par maniere de parler telle vie
approcheroit de celle des Auges, si on pouvoit recouvrer des
gens cela propres et affectionnés comme il appartient ? »
Le Tbéátre d'Agriculture Ju paisiblement devant que!que
grange au bord d'un pré-verger oú les pommes tombent sur le
~~fle et leplantain, enchante peu peu l'imagination. Mais le
V!CUX bouquin est énorme. I1 y faut des soirées, des soirées.
Ch~ Nous &lt;lonnea moins de frais des plaisirs plus conscients et
plus rapides. Son intérét, ou mieux son poids, et son charme ne
ifont_q~'un : ils sont daos cette entente du monde agreste, ces
précmons données, ces secrets livrés, ces correspondances
-notées, - ainsi celle-ci, des aromes : l'eau-de-vie ne prenant
toutc sasaveur que dans certains füts de chéne noir, - ou la
poésk nah d'un mariage entre le naturel et le mystérieux.
Certes ces sapi!!nces la fois tres anciennes et tres frakhes se
perdent. Les paysans gascons s'ils croient encore que les sorciers
peuvent rendre les couettes aussi dures que chemin gelé,
,(~alhcrbe cante bien en une de ~s lettres comment par l'effet
d un sort la plume de tous les oreillers de son quartier se mit en

a

a

a

�472

LA NOUVELLE REVUE FRANi;:AISB

pelotons ), n'estimcnt plus comme Olivier de $erres que le blé
augmente ou dimínue dans les greniers selon les pluses de la
tune. Mais tout cela est lenta disparaitre. Il y a plus de choses
sur la terre méme, chez !'animal, le végétal, plus de vie, d'esprits cachés, de vertus secretes, que notre philosophie ne le
pense. Et ceux-la, ces «- gens purs et mundes » qu'Olivier de
$erres voulait étre seuls « employés au sacro-saínt exercice
d'Agriculture », le savent encore qui vivant en pleine □ ature
gardent un sens subtil des correspondances.
Chez Nous nous emmene en d'anciens domaines qui sont
notres et faits maíntenant pour nous plaire. Car, apres taat de
littérature logique et psychologique, n'est-on tout porté a s'occuper des faits sans explication, des points étranges, de la víe
directe que l'analyse n'éclaire pas, bref du mystere, deviné par
sympathie, mais non démélé de tout un monde agreste et profond?
Sous l'ongle du cheval ailé des fontaines peuYent encare
sourdre de la vieille terre. 11 faut savoir beaucoup de gré a
M. de Pesquidou¡ qui nous le fait aujourd'hui mieux comprendre.
HENRI POURRAT

LE THÉATRE
LE FEU QUI REPREND MAL, par ]ean-Jacques Bernard
(lllttstration du 6 aoút).

1

M. Jean-Jacques Bernard nous a donné deux pieces dont les
sujt'ts sont empruntés a la guerre, ou plus exactement deux
pieces situées dans cette région de vie civile 011 les remous de
la guerre se font encare sentir. La Maison épargnée inontrait la
population d'un village incendié poursuivant de sa jalousiele seul
habitant de qui, par hasaní, le feu n'a pas détruit la demeure-:
jalousie si perfide et meurtriere que le pauvre homme fin~t
par fuir apres avoir lui-mtme fait flamber sa maisoo ; ains.1,
rentrant dans la misere commune, il espere désanner l:r
calomnie. Juste et émue daos tout ce qui releve de l'obser•
vation, cette piece manquait de la puissance qu'il aurait fallu
pour soulever les personnages jusqu'a un pareil dénoueroent,
Pour rendre vraisernblables les actions qui sortent du comroun,
il faut une chaleur dramatiquc, un lyrisme qui emporte la con-

NOTES

473

viction. Si l'on se rappelle Ies romans et les nouvelies précédemme~t pub!iées par M. Jean-Jacques Bernard, L'Epicier, Les
enfants ¡auent, on reconnahra que cette vigueur d'invention est
précisément ce qu'on y trouve le. moins, alors que la notation
des choses vues ou des émotions directement éprouvées est
toujours délicate et vraie.

Si-Le F~u qui reprend mal, joué le printemps dernier par
les ~schohers, a rencontré un succes unanime, c'est que,
fortu1tement ou de propos délibéré, l'auteur a mis en reuvre
un sujet qui ressortissait entierement
ses qualités et ou il
a pu_ en donner 1a mesur.e. Le retour des héros leur foyer
tena1t autant de place dans l'épopée grecque que la guerre
de Troie tout entiere. I1 n'existe pas de sujet plus émouvant,
et les événements contemporains ont été de telle nature, iis
ont causé des séparations si longues, des dispariti'ons, des
rencontres, des bouleversements si imprévus que, de longt~mps, nous_ n'aurons pas épuisé cette mine de sujets pathétiques. La ¡alousie conjugaie qui fait l'étoffe du drame de
M. Jeao-Jacques Bernard pourrait aussi bien éclater ailleurs.
qu'entre un prisonnier qui rentre d'Allemagne et une jeune
femme qui a con&lt;;u pour un officier américain un sentimeut
tendre mais innocent. Pourtaot le conflit du Feu qui repre11d
mal re~oit de la guerre sa couleur et sa motivation. Il est
particulier et général ; c'est ce qui fait sa force. Des conversations entre quatre personnage6 suffisent nourrir ces trois
actes. La joie du prisonnier qui rentre inopinément chez Jui
.
'
qui trouve chaque chose
sa place, les meubles, ses vétements la trace de toutes les vieilles habitudes ; sa serviette
meme semble étre restée dans le tiroir, rouiée dans son lien ...
~on, c'est celle de l'Américain qui vient de partir, et la
Jalousie fait sentir sa premiere morsure. C'est par des traits
aussi simples que procede M. Jean-Jacques Bernard. La délicatesse avec Iaquelle il les choisit en fait l'éloquence, et
une bonté sobre de phrases les réchauffe d'une sensibilité de
bon aloi.

a

a

a

a

JEAN SCHl,UMBERGER.

&lt;

*

* *

�LA NOUVELLE REVUE FRANr;USE

474

LETTRES ÉTRANGERES
LETTRE D'ANGLETERRE.

llOTES

475

davantage encore, qui semblcnt n'utiliser qu'un reil, et qui par
&lt;:onséquent ne voient les choses qu'en surface, et non seion les
trois dimensions. &lt;;:a et la on rencontre un auteur dont les
phrases, au lieu d'aplatir en quelque sorte l'objet qu'eiles décrivent, réduisant ainsi une sphere arrondie ·un disque, encexclent
l'objet., le mett:ant en relief comme font les deux yeux d'un
homme dont la 'Vlle est normale. C'est la un don rare, et chez
midébutant, il en est peu qui promettent w.t.ant. Miss Ethel
Smyth, le nouvel é.crivain, et la vieille connaissance dotrt je
wus parle, docteur en musique, auteur de Impressúms thatremaiwsl ' et de Streaks of Memory 2 , Je possede un degré éminent.
Ce sont les mémoires les plus intéressants qui nous aient été
donnés depuis longtemps, et leur valeur est considérable. Lorsc¡u'un autobiographe a le taJent de tran~ormer la vie en art, peu
impone si les scenes qu'il a vécues ont été étraoges et &amp;oti&lt;¡~es, ou douces et familieres. Les expériences par lesqueiles
MlSS Smyth a passées, ou plutót ce qu'elle en a fait revivre dans
ses Jivres, n'ont rien qui transporte
des altitudes extraordinaires, ou qui ouvre des horizons mondiaux, Une des nombreuses filles d'un soldat retraité; sa jeunesse s'est passée dans
un comté du Sud de l'Angle.terre; elle a étudié la musique
~ipzig, et a voyagé en Italie. Voila tout le champ de son expénence, pour autant qu'elie I'ait retracé dans ses li:vres, mais la
moisson est aussi grande que si elle avait gouverné des provinces
ou conduit des armées - car elle a le dondevoir. Les ~nsparmi
lesquels elle se meut reprennent vie dans ses sonvenüs, sont mis
en Jnmiere et en reJief. Parmi les impressions qu'eílle a fait
revivre, i1 en est deux surtout, variées et peupJees, qui sont de
petits che:fs-d' oouvr.e.

a

Si parmi le nombre des livres. ~ubli~ dans l'espa.ce de _trois
ou quatre mois, il s'agit d'en chomr tro1s ou quatre, ce c~o1x ne
peut fare dü en grande partie qu'au,hasa.rd : on_ ne saunut _avan•
cer que les quelques volumes mis a part cont1ennent v~_aunent
c~ qui a été fait de mie111:~ de plus remarquable ; qu 1ls sonl
représentatifs en aucune fac;on, qu'u.n ~rincipe quclc~nquea présidé leur sélection. Ce seront tout s1mplement tr01s ou qume
Hvres qui auront attiré fortement l'attention de te~ on te1 ~bse~vateur. C'est ainsi que j'ai aujaurd'hui devant m01 un p.etlt tno
de liVTes étrangement assortis, et formant l'un avec l'autr~ le
plus !l'Tand contraste; inutile de dire qu'il y a eu une ra.ison
quelcºonque de les grouper. Ce sont trois livres fra~ra~ts et de
publica.tion récente; ne me laissez pns prétendre qu 1ls ~llustrent
de quelque fac;on que ce soit le cours que prend la littéra~re
parmi nous. Corrunent pourrait-on juger d'aucuoe ph~se d nn
paTeil développement, avaut d'étre
mé~e de_ le vo1r, pour
ainsi .dire, en raccourci et dans le passé. Qu 11 suflise de consta.ter
que ce sont des livres lire et que nous avo~s tous lus .. Daos_ le
choix auquel je me suis arré.t.é, denx catégones au mo1ns _comcitlent : Ia catégorie des livres qui sont lus et la catégorte de
ceux qui valent la peine d'étre lus.
..
Un nouvel etremarquableauteurvient de faireson appannon
parmi nous depnis un an apeu pres. Ce n'est pas ~e nouvdle
connaiss.a.n:e · nous l'avions rencontré depuis longtemp.s_dans
un autre ,dom~ne, car c' est un talent ex.ceptionnel a la fois en
musique et .en littérature. Je ne m'anarderai pas parler de ce
•
·
• 1
qu'il fu dansle premier de ces arts., mais
J.,a1mera1s
" m'éteodre
,quelquepeu snr ce qu'ilnous a dooné dans 1~ sec~o? ou ilestun
nou\'eau ven u. On d.ev:ra:it toujours saluer d une Jme spont_an:
l'écrivain qui montre qu'il ou qu'elle possede le don de Vtn~,
don de créer par les mots uneimpression visuelle, etplusqu ua_e
impression visuelle, une ímpression plastíque. 11 Y a des écn·
vains et parmi les meilleurs, qui, des qu'ils écrivent, sembleat
· ·
'
soudainement
privés de toute faculté de V1S1on,
et 1·1 y en a

a

a

a

a

a

a

a

La pre.miere est celle de la vieiUc maison de campagne dans
laqueUe elJe fut8evée, la maison aux nombreuses filies llllle
.
'
unage évidemmenttypique pour l'Angleterre. C'est une ma.ison
co~ortable et accueillante d'aspect, malgré ses traces d'usuc.e ;
t?11Jaurs ouverte tou.s, prodi-gue et imprévoyante, c'est .a peine
s1 l'on peut y parler dí.me orgwsation, tant elle r.epose sur une
base pécuniaire incertaine, tant !'esprit de sage .économie y fait

a

I.

2.

ltnpressfons qui reslerent vitoantes.
Traits de Mémoire.

�476
dffaut. Elle résonne du matin au soir de bavard~es pu~la
d'éclats de rire, de discussions et d'altercations, ~e Jeux, 1pla
teries et marivaudages ; la vie y est amusante, ~ais elle ~ a a
style auc:un fini : dépourvue de toute forme, hvrée entrm:
au b~ard, elle est en un mot tout a f~it dicowue '· Les n
breuses filles sont partout, il y en a hwt de tous Ages, ent
d'un essaitn d'admirateurs. 11 n'y a gu~re de pla~ pour taot
jeunes gens débordant de force et de vitalité, mais_ ds se bo
lent avec une parfaite bonne gdce daos leurs JeUx, sports
aventures. Daos l'ensemble oo peut dire qu'ils prenneot du
temps 2, Et le caract~re le plus eotrepreoant de tous, le p~us P
est l'auteur qui évoque
de VI·e et d'nriaioalité
- • .,,.
• le souventr de
tableau, w aquarante ans de distance. Dátrez-vous vous
liariser avec le décor daqs lequel se meuvent les personnagea
douzaines de romans écrits entre 186o et 188o, p~r exemple
romana d'un écrivain aussi typiquement anglats que
Brougbton, qui malgrf toute la négligence d'u,~ art b
larges traits fut !ffllement l'auteur de la _comédte de
si íréqueote daos notre littérature de 6ct1on ? Vous trouv
dans la description de Miss Smyth la chose méme, le
ment original, et, de sa main, ce doel;'ment es~ plus proche
la vie, et d'une lecture plus captivaote, que bien des ,
Ce n'est pu qu'elle écrive avec soin, elle parle plut6t qu elle
s'applique aécrire avec Mt, elle parle avec un humour
rant et une parfaite liberté, n'épargnant persoone, e~le-,.
moins que les autres, mais elle parle d une fa~on 11 ~
et si pittoresque, que l'impressioo est produne, la vte
0

• · d l'
Et puis il y a sa description des milie~~ de pro':1nce e
magne centrale, de la petite bourgeo1s1e amatnce de
musique, un monde familier depuis lo_ngtemps a _la pi
d'entre nous, méme a ceux qui ne conna1ssent par. aillean
peu de cbose ou rien du tout de la Prusse et de Berhn. P
n'a dépeint ce milieu avec plus de rechercbe ~ue Miss S
qui pendant tout le tempt que dura son apprenttssage fut
de la tradition de la belle musique classique allemande,

recréée.

1.
2.

En fran~is dms le texte.
Have a good time.

,,,
477
e ou cette tradition (il y a de cela trente ou quarante ans)
Je plua jalousemeot gardée : celui de Madame Schumano,
Joacbim, de Brahms. Daos ce petit monde aux mcnrs siml la vie aQtcre soutenue par de grands enthousiasmes,
Smytb semble étre tombée comme UD oiseau étrange et
e daos un poulailler. On le sent agr6ablemeot surpris et
ment bouleversé par l'intrusion de cet étre étraoge venu
ord, dont l'esprit entreprenanfet capricieux est si düRrent
cclui du baekfiscb indigene et qui est capable de teoir t~e a
h6tes sur le terrain sacré de la musique. L'image est devenue
ºque avcc tout ce qui depuis s'y est ajouté ou en a dis; nous regardons par dela un abime, et la,.dans le lointain,
perite, brillante, et distincte, nous retrouvoos cette vie
le souvenir est resté si net et qui paraissait si ■table et si
avec ses petits potins, son économie frugale et sa mu■ ique
(hambre classique, oh Wagner était encore un parvenu, qui
• corrompre le goilt musical par son art tapageur. Miss
reproc!uit fidclement cette vie, avec UD mélange judide sympathie et d'ironie, et elle en fait non seulement le
cfUDe admirable étude de mceurs mais aussi le fond d'avenpenonnelles variées et étranges dont le romantisme va
'au dramatique, et qu'elle rend avec: art et sincérité. Imprestbaf remairud, i la fois reproduction des choses vues,
tlrame _d'une :\me large et origioale, noua ofl"re uns aucun
de grandes richesses. Dans le livre qui lui 1.Uccéda, l'audonne des aper~us d'un cercle plus grand, de petites esquiases
te■ de personnalités en vue telles que la reine Victoria,
pératrice Eugénie, l'empereur d'Allemagoe, auxquellea elle
une fratcheuret une plasticité qui ferait croire qu'on les _
tre pour la premiere fois. Voila done un écrivain qui a
ent apporté quelque chose de nouvcau dans le monde
• e, ne laissons pas passer un tel événement saos le célé-

'autre livre auquel s'est arrété moo cboix e~t une reuvre
d'une main délicate et parcimonieuse, connue et admide
• longtemps. Le lecteur critique a dcux cboses a reprol M. ~ Beerbohm, deux seulement. La premicre c'est
ier si raremeot un livre. Nous attendons, et, apré■ dea
d'attente, il arrive un petit volume de contes ou d'essais,

�LA NOUVELLE REVUE FRA?f&lt;;AlSE

pleins- de fantaisie . Nous le dévorons en une hcure, et nour.
nous mettons a atten&lt;lre le suivant quelques année&amp; encorc.
C'est tres fatigant mais heureusement les intervalles semblent
aller en se raccourcissant. Le dernier livre d'e53ais, Even Now 1
est venu plus tót qu'on ne s'y serait attem:l.u. Mais cela n'a fait
qu'accentuer le second grief auqu.el j'aí fait allusion. M. Beerbohm dont l'art comparé a celui de Miss Smyth est une épée
a une hache, a le méme don sacré de vision. ; il es.t de ceux
qui savent sculpter aU$SÍ bien que dessiner une irnpression
vécue. Et cependant, daos ce dernier groupe d'essais, il n'y en a
qu'ma, UJl seulement qui contienne plus qu'une fantaisie, une
ré&amp;:xion capticieuse, une btavade de la pensée. ll fait servir
son talent exquis a l'élaboration de petites plaisanteries, et c'est
amusant, et les ch.oses sont délicatement tournées ; mais il y a
la un o-aspillage apres tout, car il est de taille amanier des données plus substantielles. Une fois seulemen.t dans ce livre il
laisse de coté ces gracieuses fantaisies pour créer une chose
viable ;·u évoque ses souvenirs de Swinbume, or nous ne verrons jamais sous trop d'aspect~ la silhouette si étrange de Swinburne jeune ou agé. M. Gosse, dans la si parfaite biograpnie
qu'il a faite du poete, nous en a donné beaucoup, il no~s ,ª
révéléSwinburnesurtout dans sa jeunesse. M. Beerbohm, hn, La
connu agé lorsque le fidele, vigilant, et absurde Wat~s·_Dunsto~
le co1.1vait de sa sollicitude, et que ce couple de v1e11lards s1
étrange vivait dans une des villas banales des faubourgs de
Londres-. Jamais ü n'y e.ut su jet plus digne de portrait que ce
vieillard degénie, avec son hornunculus tutélaire ; il faut que je
vous cite une page de l'esquisse délideuse et sobre qu'en a
tracée M. Beerbohm :
« L'entrée de Swinburne fut pour moi un grand moment. Jevoyais apparaitre en chair et en os soudainement deva.nt moi,
l'étre légendaire, le chanteur divín. Il étrut U, ferma.nt la porte
derriere tui, comme l'aurait fait tout autre mortel et marcbant
vcrs moi - une é.trange petire. silhouette grise a l'allure noble
et espiegle 1 fie.re et gami.ne ala fois. ün lui burla mon nom
dans les oreilles. Swinburne était tres sourd. En lui s.errant la
rnain, je m.'inclinai profondément, y allant naturellemellt de
l.

Et 111.ime 1l prmnt.

ICYI'ES

479

t?,ut ~on ere~; et lui, selon l'a_ncienne mode aristocratiq,ue,
unclma auss1 profondément, mau a.vec une telle célérité, que
nous fo.mes pres de nous beurter. En général l'idée ne vient pas
lorsqu ' on se trouve en présence d'un homme de génie, de le'
cataloguer daos une classe sociale, et Swinbume est si différent
d'aspectde tout exemplaire de l'espece humaine, que j'eus lieu
d'.étre errcore plus étonné de ce que la premie-re impression qu'il
ait _
produite sur moi, et qu'il produisait sur qui que ce soit,
était_ celle d'etre un tres grand gentilhomme. Je &lt;lis un grand
gen'.ilhomme, et non. pas un vieux gentilhomme. Quelque rares
et d1spersés que fussent les cheveux gris qui bordaient d'unefnnge l'immense dome pile de sa tete, et quelque vénérable
qu'~t été ~our moi l'anréole dont l'entourait sa grandeur, il y
~vait en 1~1 quelque chose qui faisait penser ... aun petit gan;on?
a une petúe filie? Je ne sais. Plutót a un enfant, aun enfant de
race to_ur a,fait supérieure. ?v~aís il avait les _yeux d'un Dieu, et
le soume d un elfe. Au prem1er aspect, sa silhouette paraissait
presque épaisse ; mais cela venait seulement de la fa¡;on doot il
se tenait, car il t:endait son long cou tellement en arriere que
tout son buste reculait pour ainsi dire au second plan. Je
remarquai ensuite que cette :tnaniere de se tenir faísait écarter le
bas de son. veston de ses jambes, et ses épaules étaient si étroites
et_si inclinées que celui-ci paraissait toujours sur le point de lui
g~ser du corps. Je me rendis compte aussi que lorsqu'il s'inchnait, il ne déraidissait pas le dos mais seulement le cou, de
sorte que la profondeur de son salut était due la longueur de
son cou. Ses mains étaient petites, méme par rapport a s;on
corps, et elle_s s'agitaient sans cesse maladroitement, comme si
elles cherchaient des choses a tatons. »
Ouant a mon troisieme livre, j'ai dit qu'il valait la peine d'étre
lu, comme les autres, mais je dois admettre qu'a strictement
parle_r il ne mérite pas par lui-mérne qu'ons'y arrére longtemps.
Un livre toutefois qui nous rappelle que M. George Moore est
toujours parmi nous a cela au moins de bon· c'est pourquoi
bien qu~ son n~uv:au livre, une comédie intitulée
'
: Tbe c.omi11{f'
1
oJ_ Galmelle s01t d éto:tfe assez maigre, 011 ne peut le passer s.ous
:nlence . On a vite fait de le lire et presque atISSi vite fait de

a

1.

L'.-frrivét tk Gabrielle.

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANCAISE

l'oublier, mais il vous force a penser une fois de plus ala position étrange qu'occupe George Moore parmi les hommes de
lettres. 11 y a de longues années que parurent ses premiers
romans; ils s'inspíraient si résolument des reuvres des « naturalistes » fran1yais que la place de leur auteur a cette époque était
claire. La plupart de ses bistoires (pas toutes) étaient tres rnauvaises; ruais elles représentaient un essai courageux d'implanter
les príncipes des Goncourt dans notre sol aride, et George
Moore s'est distingué par cet elfort, quelque signalé qu' y ait été
son manque de succes. Depuis Iors il a fait du chemin, et il est
tres difficile de dire ce qu'il représente aujourd'hui. I1 y a quelque
temps i] remarqua tout a coup qu'il était irlandais et il changea
aussitót la fa&lt;;:on stricte et littérale qu'il avait de transcrire la vie
et qu'il avait empruntée aParís en une nouvelle maniere errante,
vagabonde et loquace, qu'il croyait etre caractéristique de l'imagination irlandaise. Je ne sais pas jusqu'ou c'était la le fait d'un
lrlandais, mais cela servit suffisamment a faire ressortir que
M. Moore, bien qu'ayant rompu avec la Fraoce~ ne tenait aucunement a s'alüer' avec l'Angleterre philistine. Il écrivit des bistoires, des nouvelles, des pieces de théatre consciencieusement
ce celtiques ll et peu a peu il lui arriya une chose surprenante :
il devint un écrivain tout afait original et vraiment admirable.
Par une persévéraoce continue, une application sans défaillances, il apprit a écrire, et a présent il écrit comme n'écrit
persónne d'autre, d'une maniere qui est absolument a lu_i et qui
fascine par un charme étrauge, monotone et légerement mélan•
coligue. C'est notre ancieo mariníer, non pas sauvage et
décharné comme le vieil homme de Coleridge, ma.is avec toute
la culture confortable du citadin ; et il nous force a. écouter ses
histoires interminables et les souvenirs innombrables qu'il
-évoque. lls soot ternes presque jusqu'au désespoir, et cependant
ils nous captiveut a travers des centaines et des centaines de
pages, saos qu'on puisse dire exactement pourquoi. Son parler
ressemble au oiou-glou étouffé- j'oserai a peine dire des eaux
b
'
printanieres - non, plutot d'un robinet grand ouvert et qu ap·
provisionnerait sans cesse une source cacbée .. 11 coule, et coule,
""agréable et dow:, et eofm tout fait charmaot l'oreille, si bien
qu'il se P-ourrait qu'on finisse par ne plus faire attention ace
.qu'il dit.

a

a

HOTES

Et ce qu'il fait de mieux, saos aucun doute, c'est de raconter
l'bistoire de George Moore. C'est ce qu'il a faít en plusieurs volumes pleins d'images du passé qui laissent une trace remarquablement vivan te dans la mémoire du lecteur. M. Moore couve ses
souvenirs avec la s-ereine assurance que le moindre d'entre eux,
étant lui, a une valeur unique, et il a tout fait raison. Ce n'est
pas parce qu'il a connu tant de personnes intéressantes, ni parce
qu'il semble ignorer toute retenue et toute discrétion, mais tout
símplement acause de quaiités personnelles qui ont le don de
s'imposer comme telles, qu'il arrive a captiver l'attention par
ses souveoirs, quels que soieot les sujets qu'il traite. S'il rappelle
qu'un jour vers I'année 80 et quelques, il mit son chapean et alla
faire un tour au jardín du Luxembourg, observa les bonoes et
rentra chez lui (je n'aflirme pas que ceci soit textueJ, mais
c'e.st typique), c'est en quelque sorte un 'événement; et ce petit
ép1sode doit la lumiere dans laquelle il est mis, uniquement ce
que la personnalité de George Moore est un phénomene sans
précédeJ,¡t, une espece de divertissement ,de la nature si l'on
v~ut, de sorte que toµt ce qu'il rappelle et décrit, quelque trivial et empreiot de fatuité que 'cela pui'sse étre a l'occasion, est
quelque chose a part. Lorsque l'ancien marinier commence sa
confession, il faut qu'on l'écoute. Mais le charme est certainement moins piiissant quand il passe de sa propre histofre a celle
de créatures de son imagínation. L'immense roman biblique :
The Brook Kerith ', qu'il a fait paraitre récemment, est un désert
qui ne fleurit que pour quelques Iecteurs, mais qui, pour la.
plupart d'entre eux, a plus de sable que de roses. Et l'on dit
présent qu'il vient d'écrire une histoire d'un millier de pages
sur le theme d'Abélard et d'Héloise ; le livre n'a pas encore été
publ~é, mais il le sera certainement quand paraitront ces lignes,
Et bien que nous eussions préféré un millier de pages sur le
the~e George Moore, qtielle vitalité ne doit-il pas y avoir daos
Cet ~mpayable • vétéran des lettres pour qu'il puisse ainsi toujours
sort1r des rangs dans toutes les directíons, pillant les différentes
é~oques pour y trouver la matiere de son art bigarré et patient !
Cest de tout cela que l' Arrivée de GabrieUe nous a fait nous

a

a

a

a

I. Le ruisseau Kerith.
2. En fran~is daos le

texte .

�LA ~NolWELLE REVUE FRAN~ISB

ressouvenir. Nous avons VI.te fait d'oublier Gabrielle, mais
George Moore est toujours avec nous.
PERCY LUBBOCK

•••
MESURE POUR MESURE, de Shakespeare, traduit et
Guy de Pourtalis (Société littéraire de_ France).

préfacé par

Ce texte est ce 1m. que , l'hiver dernier' Pitoeff .a ut1hsé pour
t a Geneve Mesure pour Mesure. La traduct10n de M. Guy
mon er
f
·
e l'ori
d Pourtales est aisée. Une soigneuse con rontat1on ave
:
~nal pourriit s~ule nous apprendre si nous 'Pouvon~ la .cons1gdérer comme défi m't'ive · A premiere vue ' on. souha1terait plus•
de ythme et d'accent dans le reodu de certains pa_ssages lynue: oll brusquement Shakespeare fait intervenir le_ mftre
;égulier et méme la rime. Mais i1 faut un coup de génie pour
trouver des équivalents ade si surprenantes beautés; et m1eU1
vaut en laisser quelque peu pilir les couleurs tout en en rc:ectant le dessin, que de perdre dessin et beau:é pour ª''Olr
p rudemrnent ¡Írétendu calquer !'original. Une p1ece de Sha~:~eare continue d'exister, méme dépouillée de ses ~rnements,
uion n'en altere pas le mouvement et la v1e. M. Guy
pourvu q
d'
, phere
de Pourtales a su conserver a cette comé te .son atm~s
.
voluptueuse et sanglante, son élan, et cett~ vénté essenn;lle qut
luit si curieusement sous l'apparente invra1sem blance de I affabu-1ation. Et il a trouvé moyen de ga~d~r aux stenes bouffoanes

Jeur grande saveur.
.
.
laires
Mesure pour Mesure e·st une des p1Cces les romos. popu
de Shakespeare, sans doute parce que le point de. départ en
parait assez saugrenu. On prend difficileme~t au s_ér1e;1
l'expérience tentée par ce Duc indulge~t, ~ut s~ ret1re
monde pour confier a son lieutenant le smn d apphquer' a ''I
. eur féroce les vieilles lois centre la débaucbe, qu t
·
une rigu
,
J que
a lui-mé.me laissé tornber en désuétude. 0 n con~o1t
1 ·e du malbeureux Claudio soit réel!ement meoacee parce
a v,
é
·
des
sa fiancée se trouve enceinte avant la cons crauon
~~:e,, alors que tout le monde d'aigrefins et d'entremetteu;;
qui circule dans la piCce s'en tire avec des cb.1.uments as d
doux 11 est probable, en outre, que la tonalité géoérale. e
• tres trouble et chame 11e~ en a ren du la représentauoa
l' ceuvre,

v:

?1ª

NOTES
difficile. Mais quelle conoaissance des hommes révele cette
c!trange comédie !

Les neurologues ont récemment défini un type de malade,
le« persécuteur », qui hait et poursuit en autrui des tares
sexuelles dont :l son insu iI est attei.nt lui-méme. La fureur

qu'apportent ces individus a réclamer des répressions n,est
qu'une inconsciente défense de leur organisme centre un mal
qui l'attaque en secret. Le personnage d'Angelo, le sombre
lieutenant du Duc, est la parfaite illustration de cette névrose.
· Ce n'est pas un simple hypocrite. La rage avec laquelle il
pourchasse la sensualité est celle d'un maine Cana.tique, non
d,un débauché qui couvre son jeu. ll observe, semble-t-il,
une sévere continence j'usqu'a l'instant olJ sa folie éclate et
ou, voyant i ses pieds la jeuoe religieuse, sreur de Claudio,
qui le conjure d'épargner la vie du jeune homme, il lui
propase soudain son iufáme marché. Notez la brusquerie du
désir, ce qu'il a de sacrilege, de sadique et de follement imprudent. Angelo « hypocrite » reste une figure assez incohérente ;
mais Angelo cr persécuteur ,, voila un type posé avec des
dessous d'une exactitude .i:mpitoyable. « Nous veudrions, puis
nous ne voud'rions pas », dít-il 1ui-méme, mot qui est d,un
homme trav.aillé par des instincts contradictoires.
Avec Shakespeare il faut toujours oser comprendre. Quand
un de ses personnages ne nous satisfait pas, c'est parce que les
indications en sont trap peu développées, ce o'est point parce
qu'elles sont fausses. Examinons de nouveau la figure du Duc
'lui, tout d'abord, nous semblait déconcertante et con1rue uni&lt;¡uemeot pour les besoins de l'affabulatioo. Cet épicurien pes&amp;Uniste qui, moitié par curiosité, moitié par lass.ítude et g01lt
de la vie cootemplative, livre sa bonne ville de Vienoe .a la
tyrannie de l'impitoyable Angelo ; ce sage qui se plaít sous un
froc de moine nous surprend Iorsqu'il avoue qu'il connaissait
déja une vilenie commise par son homme de coofiance. Alors
pourquoi l'avoir revétu d'un pouvoir si redoutable ? Oubli .?
inconséquence ? 11 ne faut jamais invoquer ces excuses, tant
qu,il est possible de découvrir une intention. Voici, quelques
iastants plus tard; le Duc en présence de Claudio qn'il est résolu
de sauver et qui certes a suffisamment expié sa légereté. Or
pourquoi lui dit-il : « Jl faut mourir demaio ; mettez-vous

a

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

genoux et tenez-vous prét » ? Pourquoi aller ensu_ite trouver
la malheureuse Juliette, écrasée de remords, et lu1 déclarer :
« Votre complice,
ce que j'apprends, doit mourir demain »?
Désir de chatier ? Peut-étre, mais avec une pointe qui va plus
loin ; car s'adressant la religieuse qui, elle, n'a pas le plus
petit reproche s'adresser, il lui applique la meme torture :
« La téte de votre frere est tombée et a été portée Angelo. »
Que signifie cette cruauté chez ce sage ? C'est ~n trait_ sur
lequel Shakespeare insiste : « Par froides gradat1011s, d1t le
Duc, et pans les formes les plus étudiées, nous en finirons
avec Angelo. » Et tout le cinquieme acte est un jeu ~e fauve,
supplicier tour
tour la rehgeuse et
ou le Duc s'amuse
Angelo, en les faisant passer de l'espérance au désespoir.
Quoi, chez ce prince si juste, si bon, détaché de toutes les
petitesses, qui parle de la mort et de 1~ vie avec ta~t de h~uteur, il y a par moments un blasé qm se compla1t
fa1re
couler des !armes, a voir palir des visages, pour s'amuser
les foudroyer par la joie ? Tel est certainement
ensuite
l'homme que Shakespeare a voulu peindre dans ~a parti~ularité
la plus audacieuse. Qui voudrait contester la vénté ternble du

a

a

a

a

a

a

a

a

personnage ?
.
M. Guy de Pourtales a mis en tete de sa traducuon une
préface qui contient, sur le génie de ~hakespeare, ~es remarques pénétrantes. Mais pourquoi écnre: « Le tr!1t (e plus
profond du génie littéraire de Shakespeare est ~ av01r su se
libérer des regles étroites qui ligotaient la tragéd1e, pour rebondir librement jusqu'aux nai:vetés divines de l'ancienne dra•
maturgie présocratique. » 11 faut n'avoir rien Ju du théatre du
Moyen-Age, souvent si admirable scéniquement, pour ne pas
voir par quelle filiation directe la forme dramatique de Shakespeare en est jaillie. Nous sommes si loin d'épuiser toutes ,les
bonnes raisons d'admirer Shakespeare que nous pouvons nen
pas chercher de problématiques.
JEA.N SCHLUMBERGER

*

**

LES ILES ARAN, par ]ohn M. Synge (Rieder).
Dans un excellent avant-propos, M. Maurice Bourgeois nous
montre le jeune Synge l'hótel Corneille, pres de l'Odéon. 11

a

écritun article sur Racine. Yeats, qui habite le méme hótel, dit

aSynge : « Quittez París ; vous ne créerez jamais rien en lisant
Racine ... Allez aux iles Aran ; vivez-y comrne un des indigenes ; exprimez leur vie, que nul n'a encore exprimée. »
D'ou ce livre. Aran est,un archipel de trois iles, l' ouest de l'Islande, face au large. Chacun de ces trois rochers, fonds schisteux
de ces récits, apparait sous un pale soleil, au-dessus des brumes,
ou dans la pluie, surtout dans la pluie. Comme Stevenson
Samoa, comme Gauguin, Synge découvre sa personnalité et la
fixe au milieu de gens simples, qui font des gestes éternels.
Tout :ci se passe hors du temps. Racontée en gaelique, la
lueur d'.un feu de tourbe, la légende se place entre des tableaux
réalistes : embarquements de porcs, marchés aux chevaux,
enterrements, expulsions par huissier. Tout y est dit sans littérature ; cette lecture est reposante comme un congé lamer. Il
y a de visibles tempétes, avecde sobres drames de péche, nullement aménagés, comme chez nos auteurs. Au-dessus, degrands
ciels bousculés qui prennent ptesque toute la toile, et font penser Bonnington.

a

a

a

a

a

M. Bazalgette a traduit avec une sincérité et une discrétion
ou se reconnait un véritable artiste. Il est indispensable de lire
ce livre pour comprendre Synge et son reuvre postérieure.
PAUL MORAND

*

* *

LETTRE D'ALLEMAGNE.
Ma premiere impression en revenant en Allemagne avait été
celle d'un chaos, et tout naturellement je cherchais
entrevoir
dans ce chaos les contours du monde nouveau qui devait en
naitre. Or, maintenant je me rends de mieux en mieux compte
combien il est difficile d'apprécier une littérature dans des
moments de crise. La fermentation des esprits excite les volontés,
mais il est rare qu'elle procure les moyens d'exécuter ce qu'on
croit devoir se produire. Aussi arrive+il souvent que le poete
apres une période de fievre, se retrouve devant les mémes problemes qu'auparavant, les problemes de son art, qu'il reconnait
alors ne pas avoir varié au gré des circonsta□ces.
M. Werfel, dont je vous entretiendrai aujourd'hui, est bien
sorti du cha os, comme le prouve sa derniere reune : le Spiegel-

a

�486

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISJ!

mensch, Mythiscbe Trilogie (Munich, Kurt Wolff, 1920) quel'on
dit étre classique, et que d'aucuns comparent au F~ust de
Grethe. Sa piece est en tous cas fort instructive, pourqu1conque
veut se rendre compte des tendances qui dominent dans la poésie moderne allemande.
La trilogie de M. Werfel représe~te l'histoire syi:nboliqu_e
d'une vie. Thamal, dégouté des voluptés terrestres, a pns la déc1sion de se retirer dans un couvent ; mais trop attaché encore a
lui-méme et aux vanités de ce monde, il succombe aux épreuves
qui lui sont imposées avant de pouvoir. étre re~u m~ine. Laissé
seut dans sa cel1ule, ses regards sont attlt'és vers un ndeau ~ystérieux. ll l'écarte et YOit apparaitre un miroir, daos lequel il se
contemple. L'image le rappelant trop
lui-méme e_t au p~sé
qu'il maudit, d'un geste viole~t ,n brise la. g~ace, 1:1'ª1: ce n est
que pour voir surgir devant lu1 1homme muoll',, qm n est ~u~e
que son alter ego. A peine sorti de son ca~re, l homm; m1ro1r
lui fait force compliments, glorifie sa pmssance, et l ent~aine
hors du couvent P,OUr devenir désormais son compagnon tnsé•
parable.
Nous ne suivrons pas Thamal daos sa course
_travers _le
monde. II tuera son pere pour avoir son argent, il sédu'.ra
Amphé, la fiancée de son meilleur ami ; il finira par se cr.orr.e
Dieu et se fera adorer par le peuple. C'est l'homme miro~
devenu son mauvais oénie qui lui fera commettre tous les . cr'.·
mes exaltant son moi et flattant en toutes occasions ses ambition:. Arrivera le jour, ou la justice humaine se s~isit de Tb~mal ; mais c'est lui qui prononcera sa condamnation, et décidera de se donner la mort pour expier ses péchés.
Dans un finale nous retrouvons Thamal au couvent, et le
voila une fois de ~lus devant le miroir qui naguere avait ex~ité
sa colere. Mais, cette fois, ce qu'il y voít apparaitre, ce n eSl
plus sa propreface. Lemiroir est devenu transparent, et Thamal,
au lieu de son image, aper~oit comme a travers une fenétre largement ouverte, un monde rayonnant de lumiere et de couleu~.
C'était le refiet de son moi qui jusqu'ici l'avait empéché de vot~
l'univers tel qu'il est en réalité. L'homme miroir, substitu~nt :
la vraie vision des choses l'image démesurément agrandie d
son moi l'avait mené d'illusion en illusion et en mém~ tem~s
de crim; en crime. Ce moi n'est plus depui_s qu'il a fait le sacn-

a

a

NOTES
fice de sa vie. Libéré de tout ce qui 1'attachait asa pro pre personnalité, il voit l'aube se lever sur uo monde ou toute chose
n'existe que pour ~tre aimée d'un amour infioi. L'ame inquiete
de Thamal a trouvé la paix dans le nirvana.
J'ai essayé, avant tout, de dégager en quelques mots le sens de
la trilogie de M. Werfel, et il me semble que c'est bien par U
qu'il fallait commencer. Ayant lu la piece, vous ne sauriez manquer de vous demander ce que cela veut dire, et tout naturellement, vous chercherez la réponse daos des réflexions &lt;l'un ordre
général, que d'ailleurs M. Werfel vous facilitera en les faisan t
pourvous. En effet, ce queM. Werfelreprésente surlascene, ce
n'est pas une vie seulement, c'est la vie tout court, la vie comprise daos ce-qu'elle a d'essentiel la fois et d'immuable. Sa
_p!ece sera une démoostration portant sur le seos méme de fa

a

VIC.

Mais comment M. Werfel fera-t-il pour nous élever ala sphere
des idées pures ? A défaut des universaux dont le logicien se
sert en pareille occasion, il créera des symboles. Aussi lorsque
vous verrez apparaitre sur la scene Thamal, n'est-ce pas tel
homme, mais l'homme représentant de son espece que vous
aurez devant vous ; lor~que ce sera le tour d'Amphé vous
devrez vous dire que ce n'estqu'un nom pour désigner la femme
en général ; et quand les deux s'aimeront, aucune erreur n'est
plus possible : c'est bien de l'amour en soi qu'il s'agit, et non
de te) amour en particulier. Ces prgcédés vous permettant de
condure, vous vous formerez une idée générale de la vie, et
vous serez a méme d'apprécier la these que M. Werfel développe dans sa trilogie.
La piece de M. Werfel sera done symbolique d'un bout
l'autre. Aussi me semble-t-il que pour bien juger de sa tr.ilogie
iI-!aut commencer par s'entendre sur ce que veut dire, en poésie,
le terme de symbole, -qui est loin d'avoir toujours la méme
signification. D'ailleurs en nous posant la question, nous aborderons en méme temps un des problemes les plus essentiels de
la poésie ailemande modeme.

a

« Ou'est-ce que le général? C'est le fait índividuel et unique.
Qu'est-ce que le particulier? Des milliers de faits » disait Grethe,
auquel on a comparé M. Werfel. Grethe sentant la profonde
Unité de ]'individue) et du général, tout lui devenait symbole.

�LA NOUVELLE REVÜE FRANQAISR

Pour voir les choses sous forme de syínbole, il suffirait done de
les voir en poete. Le symbole ne s'ajoute pas
la visíon du
poete, il y est impliqué; et c'est précisément en sachant garder
toute chose son caractere propre qne le poete créera de
l'universel et de l'éterne!. Qu'y a-t-il de plus individue! que
Hamlet ? que le Misanthrope ? que Faust ? et qu'y a-t-il en
méme tetnps de plus humain ? Etre bomme, c'e's t savoir étre
pleinement soi-meme, enseignait Grethe. I1 n'y a pas d'humanité en dehors de l'individu bien compris. Le poete n'ira done
pas au loin pour chercher des symboles, il en trouve partout
pourvu qu'il sache voir et comprendre. Mais des que se perd
la vision du sens propre des choses et qu'il ne teste plus
que des menus faíts, l'unité entre l'individuel et le général est
brisée ; ou plut6t íl n'y aura plus ni l'individuel, ni le général;
il n'y aura que le nombre d'une part, et l'abstraction de l'autre;
ce ne sera plus le monde du poete qui en vain y chercherait des
symboles.
U n'y a done pás d'opposition entre l'individuel bien compris
et l'idée, nous dit Gcethe. Qu'est-ce que la femme ? Cest cette
femme-ci. Maisunefois qu'elle aura cessé d'ttre pour vous ce
qu'elle est en elle-meme, et qu'elle n'existera plus qu'en comparaison avec d'autres, pour ne plus etre qu'une de celles qu'on
rencontre tous les joms, il n'y aura plus la femme, il y aura les
femmes; c'est le nombre qui tue l'idée.
,
Voila les príncipes dont s'inspiraít Grethe, qui en poésie ne
séparait pas l'individuel du général ! M. Werfel part d'un point
de vue différent. Chez lui le symbole se rapproche souvent du
concept logique ; c'est une pluralité réduíte
l'11nité par des
procédés d'abstraction. Ainsi quand vous serez mis en présence
d'Amphé, je crois entendre le poete vous dire: voila bien les
femmes, c'est comme cela qu'elles sont; connaissant moa Amphé
vous les connaitrez toutes. Amphé est done née d'un pluriel,
ce qui aux yeux de Gretbe, ainsi que nous venons de le voir,
suflirait pour la disqualifier comme symbole. Retranchez d'un
ensemble d'expériences érotiques ce que chacune d'elles aura pu
avoir de particulier et d'individuel, vous serez parfaitement en
état de comprendre Amphé. Ce n'est pas ainsi que vous
connaitrez Gretchen. Gretchen c'est la femme, telle qu'a un
moment de sa vie l'a vue Gcethe, symbole vivant né d'une

a

a

a

NOTES

ex~érience unique; AmpJJé ce sont les fernmes, ou encore c'est
le sexe, terme générique, né d'une abstractíon. Disons aussi
Ju'u~ certain cyn~sme, ,en .réduisant l'amour asa plus simple e¡
mvanable _express1on, s al11e parfaitement aux vues abstraites, et
mé_me y d_1spose, comme il disposera Thamal a se faire moine
et a mépnser le monde.

M. Wer~el sait done ce que c'est que I'amour et ses person_nages tém01gneront de son savoir. Le symbole chez lui résume
·et précise ; aussi signifie-t-il tou¡·ours un ter~1 e Or ' ' t
.
.
.
.
, e es ce
que ¡e ne . saura1s vo1r ~ans ~rainte. Un monde mis en symbole est un monde qui finJt. En suivant les principes de
Gcethe, par contre, nous ne saurions jamais arriver a une fin .
car, .vu qu'il
y a autant
.
.
. de symboles qu'il y a d'individu
.
s, 1·¡ y'
aura ~ou¡ours, une mfimté de manieres d'exprimer ce que nous
n_e fa1so_ns ~~ _entrevoir, chacun dans ce que, sous forme d'expénence md1VIduelle, il con~oit de la vie. 'fout poete pour sa
part ~~na .done recommencer l'reuvre qui consiste a rechercber I '.n:fim daos le fini. M. Werfel, lui, nous arréte. L'amour?
Le vmla. I1 nous montre les idées descendues sur terre et
venues expres ~e _l'autre monde pour se substituer aux appa~enc~s de celu1-c1. Il est vrai que chez lui les idées ne sont
¡ama1s ennuyeuses. En séjournant quelque temps parmi nous,
elles semblent perdre de leur gravité et cesser d'étre riErides
M. ~erfel, qui sans aucun doute est un grand artiste le: fer~
cabnol~r tout a son a~se ; elles ne chercberont qu'a n;us amuser. Ma1s tout en me divertissant leur jeu, je les crains ; car
q_uelle que soit _la forme sous Iaquelle on nous les présente, elles
nsqueront tou¡ours en se substituant aux visions de Ja vie de
mettre fin a toute poésie. « C'est dans ses reflets aux te¡'ntes
changeantes, qu'il vous sera donné de voir la vie ». Le mot est
encore de Grethe.

a

On m'objectera pe~t-étre qu'aucun poete ne voyant l'idée de
~a m~m~ ~aniere ~u'un autre, et la vie individuelle repreant a10s1 ses drmts, il y aura toujours diversité dans le monde
~es symboles. Thamal et Amphé ont beau prétendre étre
1 homme et la femme en soi, ce ne seront toujours que l'homme
: 1~ fe~medeM. Wez:íel, _etquand M. Werfel vous dira: «Voila
v,1e », 11 a~ra beau fa1re, 11 ne fera toujours que nous l'interpréter asa mamere. Le symbole sera l'ab_solu, mais l'absolu yu a

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AISE

490

travers un tempérament de poete, ce qui par un juste retour des
choses, ouvre des possibilités a l'infini, c'est-a-dire qu'il y aura
finalement autant d'absolus qu'il y a d'individus pour en concevoir. C'est en effet ce qu'on voit aujourd'hui se produire en philosophie ou la pluralité des absolus aboutit a un relatívisme
général. Tout le monde est aflirmatif, mais puisque les autres le
sont autant que vous, et que vous u'étes pas assez prétentieux
pour vouloir l'étre i vous seul, tout s'arrange, et la vie, sous ses.
mille formes cootradictoires, continue comme par le passé et
semble méroe etre deveoue plus riche, du fait que chacun sera
entierement libre de pousser son idée jusqu'au bout, sans devoir
se soucier de celle des autres.
Mais revenons a la poésie. Rien n'empecherait done le poete,
dirions-nous, de symboliserdesidées, pourvu que ces idées fussent bien a lui, c'est-a-dire pourvu qu'il ait su y mettre assez du
sien pour que ce qui s'y trouve de général, en passant par son
ame, ait repri.s un caractere individue!. ·Pourtant, tout ea
admettant que cela soit possible, je ne cesserai de voir dans
le symbolisme compris ia maniere de M. Werfel un danger
pour la poésie. Le poete s'aj:,andonnant tr9p exclusivement a
ce genre de littérature, risguera toujours de perdre le contact
direct avec la vie, tirant ses inspirations d'un monde qui n'est
pas le sien, ou du moins qu'il ne s'est pas c.onquis de haute
lutte.
Pour pouvoir mieux. m'expliquer, il faudra que j'ajoute ici
quelques mots sur la psycbologie de M. Werfel. Non qu'il faüle
chercber daos son •reuvre des procédés psychologiques. Le
pourquoi etle comment s'y p·erdent dans lesens symholique; il ae
faut pas de psychologie dans le royaume des symboles. C'est
méme un des cótés les plus caractéristiquesde la nouvelle poésie
symbolique que l'absence voulue de toute analyse. L'amour est
un fait dont i1 s'agit de dégager la portée générale. Or, toute psy·
chologie rísquerait de uous ramener aux vues particulieres ;
ce serait un amour et non pas l'amour dans le seos que
donne M. Werfel. Il faut d9nc se garder de pénétrer dans les
secrets d'une áme, car on retrouverait fatalement l'io.dividu, au
lieu de la chose en soi. Mais aous a'aurons pas la méme retenue
a garder envers le poete, créateur de symboles, et dont nous
voudrions connaitre l'inspiratíon afin de mieux comprendre

a

NOTES

491

comment, dans une áme d'artiste, naissent et se développent les
visions symboligues.

Le_s origines psychologiques du symbolisme nouveau sont
certa10ement _comple~es. 11 me parait cependant possible de
d~~er un .fa1t es~nt1el, q~, une fois bien étabii, nous. permettra1t, ¡e crms, de m1eux préc1ser certains caracteres de la littérature contemporaine.

L.e poete na1f parle peu de la vie qu'íl ne prétend pas avoir
~1sée et dont il n'extrait pas l'essence sous forme de symbole.
~a change, quand. le poete se trouve devant une littérature
dé¡a toute formée ! Il luí sera facile alors de résumer la vie
sans mém: l'avoir vécue, par pu.re anticipation littéraire. Les
femmes, l amour, la gloire, le péché, la mort : i] aura déja: vu
tout cel~, dans ce grand livre d'images quereprésente pournous
tous la lmérature. Fermant le livre, il dira; voila la vie et doué
d'un certain esprit et de quelque imagination, il saur; n~us la
représenter en raccourci er développer tantót telle these tantót
tell~ autre. Le symbolisme compris d'une certaine nunie;e aura
tou¡ours des origines littéraires ; c'est une littérature au se~ond
degré. Le poete, en créant des symboles, travaille sur des images, et sur des idées toutes faites.
Le f:a1·1 que ¡e
.
·
de s1gnaler
·
v1ens
tne semble avoir son impor-

a

tance pour quiconque cherche a compreadre et
situer les
;uvres _de Ia littérature contemporaine. Mais avant d'essayer
en dégager les conséquences, je voudrais résumer la these que
dans sa t n·1ogie,
· M• W erfel nous développe, au moyen de sym-'
bo
les, et n1ontrer les préoccupations aux.quelles elle répond.
M. Werfel nous enseigne qu'il faut détruire son moi. Le couvent dans lequel Thamal finira une vie, désormais bienheu~se, se trouve quelque part aux Indes. Le poete, comme tant
autre~ de sa génération, en ce moment, se déclare pour la sagesse hindeue. Ce qu'íl ycherche, c'est unesolutioa au probleme
cenes,:oujours angoissant, .de l'ttre et du paraitre, de l'homm:
re! q~ il est, et de l'homme te! qu'il se voit au moyen d'un
lllll'O!r.

Le probleme est anden. Rousseau -l'avait posé pour les mose dédouble ; il y a son moi réel et
son rnoi fictif; pour savoir ce qu'il est, il faut qu'il sache ce qu'il

dernes._ L'homme civilisé

représente, comment il est vu par les autres et le róle qu'il joue

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

49 2

daos le monde · c'est par son moi fictif qu'il prend connaissance
de lui-méme. Les poetes d'avant-guerre con~aissai~~t plus ou
moins bien cette dualité, qu'ils interpréta1e~t d a1lleurs de
diverses manieres, et, sans toujours s'en rendre compte, so~ffraient des conflits qu'elle devait f~ire naitr~. Mais ,.quand_ i(s
allaient a la recherche de l'a.me, 11s croya1ent qu 11 suflisa1t
pour ]a retrouver intacte d'avoir cre~sé as~~z profo~dément et
de savoir rentrer en soi-méme. L oppos1t1on de l étre et du
paraitre se réduisait en somme pour eux: a une difl:érence. de
surface et de profondeur. lis croyaient e~ l'am~ ; 1ls éta~ent
optimistes d'un optimisme intérieur et qui par bien des cotés
rappelle celui de Rousseau.
.
.
La foi naive en l'ame semble diminuer, et je v01s que depms
quelque temps on reparle beaucoup de la corruption h~maine.
A la place d'une :ime, príncipe éternel ~e tou~e bea~te et de
toute vérité, on ne parait plus voulou vo1r qu une b~te
méchante et pei:verse, qu'il faut abattre. Je! se~ble. bien
étre l'avis de M. Werfel, qui pour se libérer de toute 11lus1o~et
de tout péché, ne voit d'autre solution que le ~uicide du ~10 1, et
qui, disciple a la fois de Bouddha et de Samt-August~n,_ ala
vision de la Mafa unit l'idée du péché origine!, au pess1m1 5me
oriental, le pessimismt: chrétien.
]'ai essayé de vous exposer ce qu'on pourrait a~peler lam~taphysique de M. Werfel, et j'aurais tort de ne pas a¡outer aussitót
que les passages qui nous l'interpretent, sont souv~nt de toute
beauté. Et pourtant il faut que·je l'avoue, je préfere a ~a ~agess~
transcendante des moines, le cynisme de l'bomme mir01r, qui
s'en tient aux apparences de ce monde.
C'est que, tandis que les autres personnages _de/ª piece son;
d'une simplicité toute symbolrque, l'~omme m1r01r est un_étr_
. un 1n
. dºice qu e parf01s 11
fort complexe et vivant. Faut-1·¡ y vo1r
et que du
Peut y avoir désaccord entre le philosophe et l'artiste,
·
tpar.
point de vue de l'art ce sont souvent les Mephisto qui· fi. mssen_
l'emporter ? Quoiqu'il en soit, le pe'rsonnage de l'homme om~L!
est réellement fort intéressant. Tantot flatteur, tantot narquois,
• votre ma1tre,
'
tant6t votre serviteur, tantot
e' est u n autre vous·
.
méme c'est votre moi qui, se dilatant et prenant des proportwns
'
b er d'illusions ou
grotesques se place devant vous pour vous ere
'
.
· votre vi'd e. 11 me
aussi en d'autres occasions, vous fa1re sentir

'

NOTES

493

semble connaitre l'homme miroir, et je crois méme qu'il aura
des choses anous dire que le poete ne nous &lt;lit pas, ou dont il
ne nous parle qu'en passant, et sous forme d'allusions.
M. Werfel, en créant l'homme miroir, me parait en effet
avoir créé en vrai poete, un de ces personnages qui, une fois sur
la scene, paraissent jouir d'une vie indépendante et n'appartiennent plus a celui qui leur a dooné le jour. Le poete comprend-il toujours ce qu'il a créé ? Connait-il afond ses personnages ? Hamlet n'en sait-il pas plus que Shakespeare, et le
Misanthro~ plus que Moliere? Quoiqu'il en soit, il me semble
que l'homme miroir n'a pas tout dit M. Werfel, et qu'il cache
quelque chose. Je voudrais l'interroger pour savoir ce qui en
est, et si possible lui arracher son secret; car, si je ne me trompe,
il doit avoir des ch oses intéressantes a nous révéler, entre autres
sur le symbolisme moderne et sur M. Werfel lui-méme. En
effet, l'homme miroir ne joue-t-il pas un role important dans la
littérature contemporaine, et le fait de sa présence n'est-il pas
propre nous expliquer certains confl.its qui aujourd'hui troublent l'ame des poetes ?
11 y a dédoublement du moi chez le poete moderne. A coté
d'une ame qui sent confusément sans savoir dire ce qu'elle sent,
il y a !'esprit, il y a le moi littéraire qui sait et voit tout, et qui
toujours maitre de lui-méme ne manque jamais de mots ni
d'images pour représenter les sentiments. C'est lui qui, riche de
toutes les imaginations du passé, aujourd'hui domine généralement le poete, et l'entra!ne au loin, faisant miroiter devant
ses yeux l'image d'un monde immense né de la littérature.
Avant la guerre, pourtant, les deuic moi vivaient en paix. ~e
poete n'en voulait pas a son rnoi littéraire de la domination qu'il
exer~ait sur son ame ; il jouissait en connaisseur des richesses.
que l'autre avait rassemblées pour lui, et, sans se faire de scrupules, y puisait ses inspirations. Les reuvres nées de cette paisible un ion ne manquaient d'ailleurs ni de goftt, ni souvent
méme de profondeur.
Mais tout changea quand les poetes, pourse mettre au diapasoo des événements, voulurent crier au mpnde leurs souffrances
et leurs révoltes. 11s s'apen;urent alors avec dépit, que leurs sentiments et leurs gestes n'étaient plus tout a fait a eux; et qu'ils
ne savaient plus pleurer leurs propres larmes. L'homme miroir

a

a

�49-t

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI

se fait un jeu de tout ce que nous sentons, disaient-ils, or les
ternps ne s.o nt plus ou il pouvaít étre permis de jouer. lis déciderent de se révolter. Mais comment se débarrasser de leur
compagnon devenu Ieur maitre ? Il n'y a que l'extase et la folie
qui puissent nous líbérer de Iui, et nous rendre a nous-m&amp;nes,
annoncerent-ils. Mais esquissant le ges!e approprié' aux circonstances nouvelles et se tournant par une ancienne hahitude
vers le miroir, c'était le fou de Shakespeare ou quelque autre
persoonage tantot tragique, tantót comique qu'ils] voyaient
apparaitre. - Il est pourtant fort ridicule de ne fas pouvoir
verser de lannes, sans se voir pleurer dans un miro ir, se dirent-ils
alors, et pour etre devenus fous, de ne savoir l'etre qu'a la
maniere des autres ! - ]'en suis fort faché pour vous, répoadit l'homme rniroir, mais cet air de morne abattement que je
vous voü prendre en ce moment ne vous rappelle--t-il done
rien? N'est-ce pas encore upe fois . de moi, qui vous ai conservé
tous les gestes du passé, que vous le tenez ~ Regardez-vous bien
daos ce miroir, et dites-moi si ce n'est pas vrai. L'homme miroir
devenait méchant'; il semblait prendre plaisir a 'tourmenter
le poete. Ce n'était plus le ficiele ·et érudit compagnon d'autrefois, c'était un Méphisto d'un genre nouveau, obséquieux la
fois et narquois.
Etre soi-méme, renahre dans un monde que jamais regard
d'homme n'~it e:ffieuré, pouvoir étre le premier homme, et le
premier poete dans un univers qui vient de sortir du néant,
n'est-ce pas leur réve atous ?
Chacun de ceux qui se s.ont suivis a travers les siecle~, nous a
en.levé quelque chose de ce monde, en le transformant a sa
maniere, et ainsi s'est formé ce va.ste univer.s littéraire daos
lequel nous autres, venus trop tard, nous nous voyons condamnés a vivre. L'homme miroir y domine en despote. 11 est
devenu riche de toutes les riéhesses du passé a mesme quenous
devenions pauvres. Nous ne voulons plus de maitre, allons ala
conquéte d'un monde qui soit a nous. Ecrasons l'iní.lme.
L'hommemfroir c'est l'ennemi !
Ont-ils raison, ont-ils tort ? lis accusent l'homme miroir d'a•
voir faussé l'inspiration du poete. Quand nous chantons, est-«
bien encore notre voix que nous entendons, et nos réves sont-ils
encorea nous ? Que faisons-nous autre chose en composant nos

a

NOTES

495

reuvres, que de répéter des róles inventés par d'autres qui,
eux, furent des poetes ? Qui est-ce qui saurait oous dire ce que
nous sommes au fond de nous-rnemes ? Eteruels acteurs ~ous
savons jouer tout, sans jamais etre rien de ce que nous 'représentons. Ils s'accusent de mensonge :
- Mes pauvres amis, leur répond l'homme mitoir, vous ne
savez ce que vous &lt;lites. Pour etre acte·urs, etes-vous done menteurs ? Vous ne le devenez que quand vous prétendez etre autre
ch~se. Dégoutés de la scene, vous dédarez vouloir vivre-désorma1s d'une vie qui soit vous, ruais quoi que vous fassiez vous
ne _ferez jamais que changer de róle, et votre jeu n'en se;a pas
me1lleur ...

a

~a discussion en e_stla. Disons toutefois que chez M. Werfel,
a_l encontre de ce .qw se passe dans sa piece, i] y a réconciliatlon, Le fait mérite d'étre signalé, d'abord parce qu'il constitue
un des symp_tóz:ie_s, fort nombreux d'ailleurs, qui nous montr.e nt
que tout finira 1c1 par entrer dans l'ordre, et ensuite parce qu'il
nous a :alu l'ceuvre fort intéressante, dont je víens de vous
entretemr.
!l Y a toutefois des jeunes qui restent irréconciliables, et leur
fu11e éper_due devant le miroir qui les mene daos les p.ays les
plus exot1ques, ne manque ni d'intéret ni de grandeur. Mais je
leur dirais de tcnjours se méfier, car l'hommemiroír est tenace.
Débarquant dans une de ces contrées lointaines, refuge d'une
.ame_ en qutte de songes vierges et d'inspiration premiere, sontils bre_n surs de ne_ pas y retrouver leur éternel compagnon, le
Mephtsto de la l!ttérature? Je le vois sous la forme d'un
d ,·1 b
•
en c e ou d un negre Jeur tendre le miroir révélateur -et,
souriant d'~n air narquois, les féliciter d'avoir bien joué un' role
dont certarnement les connaisseurs sauraient apprécier les
charmes et la nouveauté. Est-ce done la ce qu'ils avaient vonlu
quand errant de par le monde, ils étaient partís a leur recherche·
de leur moi?

!

a

ll aur~it_reut-étre une autr'e solution proposer; celle qui
co_n 51_stera1t a ne plus avoir besoin de se regarder dans un
m1ro 1r2 pour étre s\1r qu'on existe. Mais c'est bien difficile car
rela rnp¡;oserait que le moi etit repris pleine confiance en 'luiMmeme, et fut rewnu_ a sa premicr~ :igneur. o~, tout ce que
, · \Verfel nous ense1gne ne tenda1t-1l pas préc1sément nous

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANl;AISB

apprendre a nous mépriser nous-mémes, et a rechercher un~
paix bienheureuse daos le Nirvana? .
BERNARD GRCETHUYSEN

*

* *

ALEXANDRE BLOCK.
La pensée russe, la poésie russe viennent d'éprouver une perte
immense : Alexandre Block est mort, mort du scorbut, conséquence d'une nourriture insuffisante. II n'avait que trente-new
ans. Nous avons subi en ces dernieres années de telles pertes, en
víes humaines, en richesses intellectuelles et matérielles, que
nous devrions étre parfaitement insensibles et incapables de
réagir, semble-t-il. Et pourtant, la dépéche d'Helsingfors
annom;ant cette mort produisit daos toutes les colonies russes a
l'étranger une impression profonde ; la disparition du grand
poete, qui depuis des mois déja vivait dans un dénuement
atroce, manquant detout, cette disparition acquérait a nos yeux
une signification symbolique ; c'est que Alexandre Block était
bien plus pour nou,s qu'un poete de talent : en lui s'incarnaient,
semblait-il, toutes les aspirations de l'ame moderne russe,
ardente, tourmentée, croyante, enthousiaste, amere aussi et
désenchantée. On l'admirait, mais on l'aimaitsurtout. Beaucoup,
pourtant, le supposaient en communion d'idées avec les bolchevistes, depuis ses poemes Les Dou{e, puis Les Scythes, que
les cercles communistes accueillirent avec un tel enthousiasme ; rnais on savait qu'en ces derniers temps le poetes'était
dressé contre les maitres actuels de la Russie, que ses dernieres
reuvres n'avaient pu paraltre, que la misere dont il souffrait
n'avait été que la conséquence de son opposition courageuse.
Alexandre Block débuta en 1905 par un recueil : Vers a la
Dam; de Beaute qui attira immédiátemeot l'attention des critiques et du public lettré. 11 s'y montraít l'éleve des symbolistes
russes de la premíere génération : Balmont, Brioussoff qui euxmémes, comme on sait, avaient sµbi l'action des symbolistes et
décadents fran&lt;;ais : Baudelaire, Verlaioe, Mallarmé. L'influence
de Tibuttcheff et de Y.ladimir Solovieff s'y faisait également
sentir. Le mystícisme de ce dernier, surtout, avait exercé une
action puissante sur le jeune poete : cette Belle Dame a laquelle
il adressait ses oraisons arden tes, qui luí apparaissait en de cour·

•

NOTES

497

tes et brusques visions, c'était l'Eternel Féminin qui, tantótsous
l'aspect de la Sagesse (~o(¡)l.cx), taotot sous celui de la ViergeMere, imprégnait d'un mysticisme érotique tout le vaste systeme de VladimirSolovieff. Ce theme, en se développant, dominera la poésie d'Alexandre B:ock jusqu'aux anoées terribles de la
guerre et de la révolution. La visíon de la Dame de Beauté, de
l' Ge Inconnue », comme il &lt;lira plus tard, transparait a travers
ces vers, d'une douceur exquise, mais dont la sonorité ne se
dissout pourtant pas en musique comme chez Balmont, par
exemple : Block a l'imagination plastique et concrete ; avec
cela, une légereté, une liberté, un naturel que la poésie russe ne
connaissait plus depuis Pouschkioe. Un second recueil, la Joie
lnattendue, vint confirmer cette impression ; au sentiment aigu
et profond de la nature et de l'Eternel Féminin s'y joignaient
d'autres motifs : sous l'influeoce de ses a!nés, Bríoussoff en
Russic, Verhaeren a l'étranger, Alexandre Block découvrait 1a
ville, l'usine; aucune idéologie socialiste ou símplement révolutionnaire, daos ces vers, nulle description réaliste, mais des
réves, des visíons empreintes d'une teodresse souffrante. Puis
vinrent trois drames lyriques, Le Guicrnol, Le Roi sur le tróne
'
,
i?,
'
ou I on sent passer le souffie des fu tu res catastrophes, et l'Incomme qui exprime sous une forme syrnbolique le sentíment
cher aux.romantiques du contraste entre le réve et la réalité en
laquelle il transpárait. Le troisieme recueil, La terre sous la
neige, paru en 1908, marque une étape nouvelle : la poésie
de Block était jusqu'íci exclusivement subjective ; il n'eotrevoyait
choses qu'a travers son propre moi. Il s'en détourne
maintenant pour voir, pour comprendre son peuple&gt; son pays.
Le chantre de la Dame de Beauté devient le chantre de la
Russíe, de la Russie soutfrante, mísérable, crucifiée, mais
indiciblernent belle, pleioe de mystere. L'ídée de l'Eternel
Féminio s'élargit id et prend un nouvel aspect dans ces
visions de la Russie, amante et mere. C'est une tendresse profonde, mais clairvoyante et qui serefuse au mensonge; le poete
voit la mísere, la nudité humilíée de son pays, mais un mystere
admirable y resplendit. Cette adoration religieuse, cette pitié,
cette crainte aussí, pleíne d'obscurs pressentiments, s'expriment avec plus de force encore dans le quatríeme recueil, Les
Heures 11oct11mes, ou par instant frissonne une vérítable

!es

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A~E

. '

angoisse. En 1913 parait un drame symbolique La rose et la
c.roix - sur le sujet d'une légende bretonne du Moyen Age.
Cest, de nouveau, le theme de l'amour jusqu'a la mort pour la
.Dame de Beauté.
Pendant la guerre Block se tait ; c'est ensuite la révolution,
puis le triomphe du bolchevisme. Alexandre Block fait paraitre
ses Douz_e, puis les Scythes et plusieurs articles sur laquestion des rapports entre le peuple et les intellectuels, attaquant violemment ceux qui maudissent la révolution et s'en
détoútnellt, épouvantés par les catastrophes qu'elle déchaine.
Pour le poete, la révolution russe était avant toutune révolution
intellectuelle, morale ; atravers les souffrances et les maux elle
doit nous rénover completement ; il faut détruire pour reconstrnire un nouveau monde. Son extrémisme est mystique et
slavophile : la Russie a une mission uoique. 11 voit le bolchevisme non tel qu'il est en réalité, mais en son idée, en son
essence religieuse : le Cbrist lui-mtme, invisible a leurs yeux,
conduit, sous la tourmente de neige, au combat, au sacrifice, ces
douze soldats rouges, ces bandits, apótres inconscients, nalfs
dans leur souillure, d'une foi nouvelle. C'est l'ancienne opposition entre l'Orient et l'Occident qu'il renouvelle dans ces Scytbes: en face de l'ancienoe Europe, co.nfiante en sa science et ou
regnent l'ordre, la mesure et le calcul, se dresse !'esprit révolutionnaire russe, qui veut tout ou rien, qui ne reconna!t aucune
limite, formidable et chaotique.
Les derniers vers de Block ne furent pas publiés ; de ses
lambes on ne connait ici que quelques- fragments, ces deux
vers entre autres, écrits au lendemain méme de l'émoi provoqué
par Les Douze:
Nous autres, poetes, 11ous n'av0tts p&lt;1urlanl pas changé.
Sévcres el purs com111e deJ1:a1it sont 110s temples.
BORIS DE SCr!LCJ::ZER

*

* *

MA VIE D'ENFANT, par Maxi11ie Gorki. Traduit du
russe par Serge Perslry.
Voici un tres grand livre qui vient enrichir la littérature un~verselle. Il faut accueillir avec gratitude cette occasion d'adnn-

NOTES

499

rer pleinement. Le contenu, ia forme, le moindre détail, tout

daos ces mémoires autobiograpbiques, prend un aspect d'éter~
nité. On chercherait en vain des points de suture entre la pensée
. \ et l'express1on.
.
prem1ere
Ce n'est pas une descriptiou de paysage,
une anal~se de caractere qu'on lit, c'est un paysage qu'on
regarde, e est_ quelqu'un dont_on fait conoaissance. Rien ne s'y
rencontre qm ne semble sortt dans son état définitif et irréversible du cerveau créateur.
Les souvenirs d'enfaoce proprement dits - éveil de l'intelligence, de 1a sensibilité, amours, haines, pudeur, révoltes __'._
s'égalent aux plus vivants et aux plus beaux qu'on possede, a
ceux d'un Jean-Jacques ou d'un Chateaubriand. Mais ils ne sont
que partie de l'ouvrage.
~ qu'a voulu peindre Gorki, c'est le peuple russe, sa misere,
wn 1gn-0rance, sa bestialité et ses aspirations. Par la ce livre
écrit en 1913 est une introduction unique a l'étude et a I'intelligence du bolchevisme. Pas de couleur locale · l'évocation
d'une race.
'
M:iis sous cette race que Gorki souhaite faire plaindre etaimer
il Y a l'humanité. Cette famil!e d'artisans russes, dont les mem~
bres bataillent entre eux, c'est la famiilepauvre de tous les pays
etde tous les temps. Jamais on n'avait rendu avec autant d'intensité ce moment ou la famille pauvre s'écartele et se brise, ou les
parents vieillis n'ont plus qu'a souffrir de l'ingratitude de leurs
enfants en attendant la mort, ou freres et sreurs ne se connaissent plus ou se ha1ssent. Alcoolisme, brutalités, égoisme et
fureurs des males, résignation ou révolte des femmes, et l'entourage ordinaire des quartiers ouvriers : sottise, méchanceté,
crapule et dévouement, rien n'est omis et l'art d'évoquer tour
atour l'endroit et l'envers de la nature humaine est porté ici a
un degré de perfection qui confond. Le personnage central de la
grand'mere, ivrognesse et sainte a la fois candide et rouée
docile et rebelle, d'une complexité extraordi~aire, est peint ave;
~ne simplicité et um: sureté découcertantes pour notre schématisme latino-telte.
~n n'échappe pas l'emprise de cette succession d'épisodes
trag1ques et terrifiants, on participe a toutes les émotions des
héros. joyeusement puériles ou nostalgiques, on suit Gorki partout ou il luí plait de nous conduire ; quiconque s'aventure a

a

�•

LA NQUVELLE REVUE FRAN~AISE

500

ouvrir son livre lui appartíent jusqu'au bout, méme s'il frérnit
d'horreur et de dégollt, chemin faisant. Ce grand Barbare ne fait
qu'une bouchée des civilisés que nous nous vantons d'étre. Et
pour un temps, pris dans le tourbillon d'humanité ou il nous a
précipités, nous en oublions les rornanciers anglais.
BENJAM1N CRÉMrEUX

*

* *
ANTHOLOGIE DES POETES ITALIENS CONTEMPORAINS (1880-1920), par Jean Chttz.eville (Bibliotheque Universelle).
Corn;ue sur le plan des morceaux choisis Poeti d'oggi de
Papini et Pancrazi, qui s'inspiraient eux-mémes du « Van
Bever et Léautaud», l'anthologie de M. Jean Chuzeville, véritable foire d'écbantillons de la poésie italienne d'aujourd'bui,
vient
son heure et il faut lui souhaiter le succes qu'elle
mérite aupres du public fran~ais cultivé qui ne lit pas couramment le tascan.
M. Chuzeville, pour•mieux mettre en valoor l'effort de renouvellement qui se manifeste depuis vingt ans en Italie, a eu
l'excellente idée de placer en téte de son anthologie quelques
morceaux de Carducci, de Pascoli, de D'Annunzio, de Verga
et (c'était peut-étre moins utile) de De Bosis. Cela permet de
mesurer Ie.chemin parcouru depuis 1900 pour s1éloigner de la
. poésie historique et de l'anecdotisme sentimental et se rapprocher du supréme idéal poétíque ou l'ame humaine rejoint le
plan cosmique et s'y joue dans l'espoír et la tristesse universels.
Les traductions de M. Chuzeville, ingénieusement présentées
au point de vue typographique, sont autant de poern~s en prose.
Tout ce qui ,pouvait subsister en fran~ais du timbre et de la
cadence poétiques de l'original a été amoureusement conservé.
Par malheur, il s'y rencontre bon nombre de petits contre•
sens de ceux que nos professeurs de rhétorique appelaieot ~es
contre-sens de mots. Rien ne si:ra plus aisé que de les fa1re
disparahre dans une prochaine é&lt;lition. On peut leur ~tre
indulgent, car ils ne jettent jamais de trouble ou de confus1o_n
dans les développements poétiques et ne se laissent apercevotr
.
que si l'on se reporte au texte italien.
Ce qui fait défaut cette anthologie c'est d'abord une 1ntro-

a

a

NOTES

501

duction claire et nourrie. Celle que M. Maurice Mignon a écrite
en guise de préface est tout
fait insuffisante. Ce sont ensuite
des indications biblíographiques. Les morceaux traduits ne sont
méme pas suivis de leur référence.
Malgré ces réserves, cet intelligent fl.orilege est d'un extréme
intérét et ces poemes traduits se lisent avec un plaisir qui semblait jusqu'ici réservé aux traductions des poésies orientales.
Rien de plus curieux que cette poésie italienne d'aujourd'hui,
si éloignée et pourtant parente de celle de chez nous, " ni tout
fait la méme, oí tout fait une autre ».

a

a

a

BENJAMIN CRtMIEUX

*

* *

STORIA DI CRISTO,

a

par

Gi()'l)anni Papini (Vallecchi)~

Le public ítalien fait cette Vie de Jésus de Papini un succes
comparable
celui de l'Atlantide en France. La critique est
partagée.
0n connaít Papioi. C'est méme le seul Italien de sa génération (U est né en 1881) qui ait une renommée et une clientele
internationales. Son Crépuscule des Philosophes obtint e 1906 un
gros succes de scandale dans le monde des métaphysiciens. Sa
revue Leonardo (1903-1907) fut en Italie l'organe du pragmatisme et lui valut l'amitié de William James. Collaboratéur,
puis directeur de la Voce, il attaqua avec une violence comparable celle d'un Laurent Tailhade ou d'un Léon Bloy, les
professeurs, les hommes d'état ou de lettres en place de la
péninsule, fondant ainsi définítivement sa réputatioo d'iconoclaste. De 1913
r9r5, il participa au mouvement futuriste
avec la frénésie et l'intolérance qu'il a apportées dans toutes ses
entreprises d'action intellectuelle. II fut avec Soffici le fondateur
de Lacerba. En 1912, il avait publié Un Vomo Fivito, roman
'autobiographique qui reste son reuvre la plus émouvante.
Depuis 1915, Papini avait donné une série de volumes de
poemes en vers ou en prose, ou s'aflirrnaient ses dons de styliste
dru et coloré.
La Storia di Cristo est le fruit de la derníere évolution de
Papioi. II s'est convertí au catholicisme, il a souhaité dresser un
monument a sa nouvelle foi, comme aux précédentes, et Jui
recruter des adhérents. Sa Vie de ]ésus est un livre de propa-

a

a

a

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,AIBE

502

gande religieuse, établi d'apres les Evangiles et les traditions les
plus orthodoxes. C'est ce qu'il explique dans une-longue introduction: Qui don.e a11jourd'bui lit encare les Evangélistes? Et qui
saurait les lire comme il Jaut, s'il les lisait? Les [loses des philosaphes, les com1ne11taires des exégétes, les variantes et l'érudition des
atmotateurs servent bien peu ... Le cmur veut auire cbose. Cbaque
généraiion a ses i11quietudes et ses idées - et aussi ses folies. Il Jaut
retraduire, pour le service des egards, l' antique Eva11gile. Pour que

Christ soit toujours viva11t dans la vie des bommes, qu'íl sait éternellement présent, il es.t nécessaire de le ressusciter de temps en temps,
11m1 point pour le peindre a la mode et aux couleurs du jour, mais
pour reprifrenfer grace ades pal'oles nouvellcs, ades rapprocbements
avec le présent, sa vérité eternelle et son histofr1J immuable.
Et c'est a cette tache que Papini, néophyte illuminé, consacre tous les dons de poete et d'artiste que la grace divine lui
a accordés. 11 se fait ce joculator Dei », avec 1'espoir que ses
jongleries rameneront au sanctuaire déserté le peuple en proie
au matérialisme et ala haine. Regardons-y de pres : ce rapprochement del'homme d'aujourd'bui et de Dieu, c'est le princ¡pe
meme du franciscanisme, c'est l'essence de toute l'hagiographíe
italienne du xiv• et du xv• siecle_s, depuis les Fioretti jusqu'a la
Légende dcrée, depuis Saint Bonaventure jusqu'a Sainte Catherine de Sienne. Papini, dans l'ardeur de la foi, rejoint le Saint
d'Assise. Mais son tempérament coléreux luí donne en route la
haiae d'un Saint Domintque ou d'un Jacopone da Todi contre
les impies et les sceptiques.
·
Son histoire du Christ, en cent vingt-neuf chapitres qui
couvrent six cent vingt-neuf pages imprimées serré, est une
suite de tableaux et de récits, coupés de réflexions historiques,
morales et religieuses. Le but sans cesse poursuivi est celui-la
mérne que s'assignent les prédicateurs de la Passion, le ven•
dredi-sairit. 11 s'agit d'émouvoir d'abord pourmieux convaincre. •
Et pour émouvoir, on tvoque le gout de l'éponge de ñel, on
moatre le sang coulant de chacune des plaies, dégouttant m~lé
a la sueur poussiéreuse de la couronne d'épines aux yeux du
Christ, etc... Papini se sert de la pitié et de la sympathie
humaines pour hausser son lecteur jusqu'au divin.
Voici l'étable: Jésus est né dans•ur1-e Etable. Une Etable, une
Etabie reelle, ce 11'esi pas le ioyeux portique idi.fté pour. le Fils dt

"

NOTES

503

David par les peinlres chrétims, qua-si ho11/eux que kur Dieu ait
dormí dans la mi~re et la saleté. Ce n'est pa¡ da'//antage la Crech,
de ca.rt-0n-páte que la fanlaisie pátissi.are des imagiers a cóllftJ.e da,u-s
lts tetnps modernes, la Creche propre et gentille, etc .. , Non, un.e
E~able, ~ne Et~le ré8lle, /esl la Mai~ott des Bétes, la pr:ison des
JMtes q,u1 travmllmt pour l bomme. L'antique, la pa1nire Etable des
pays _de l'~nti1uité, des pays patwres, du pays de Jésus, n'csf pa-s le ,
P~h,que a _pzla:tre: et a cbapit~aux, ni l'Ecurie scienlifique des
ntbes d au¡oul'd hm ou la Cabant {légante des veilles de NoU.
L'Etable n'est que quatre murs bruls, un. pavé sale, un toit ti«
pouíres et de pLan~bes. La vraie Etable est sombre, dégoútcmt~,
puante .....
Cette allure un peu piétinant(!, ces « ce n'est pa.s.,. ce
n' es t pas ... e,est ... e,est ... », qui rappe1le l'allure de Péguy,
~ cha.age guere tout le long du livre,. sauf aux pages d'iovec...
t:1,ves, ou Papini retrouve sa rapidité coutumiere. Des morce¡nu:
de b-ravoure, du méme style solennel, mais d'une perfection
rare ( on est tenté d~ di.re : fl-aubertiens), traver~ent la monotouíe du rédt toutes les dix ou quinze page;.
Citons la description de la veille de la Paque : -Des toisans
d'r¡gneau par milliers étctie11t étendue{ au toleil wr les tofü ; et de
c~ue n'.aison s'élevait-un filet de fumée, qui s-'épanouissait d4ns
l'~ir, déhcat comme l'éclosioti d'une,faur, et puis se perdait dans le
retentwant de féte. Des melles déboucbaient aux carrefours les
v1eilles aux ne;t_ méchants, marmonnant des anatbemes; des pelits
enfanfs aux joues sales qui galopaient, un paquet sous le bras ,- des
hommes barbus ,qui portaieni sur l'épau]e U') chevrel;Jtt OJ.t un baril
di 11i1z ,: des anicrs qui tiraient par la bi;ide /eur béte, vwseau bas ·
des jeunes filies qui dardaient lenrs yeu,-c impudents et mélan.calique:
S"1' les étrangers qui cbemina:if/lJ.t, círconspects, au milieu de ce ti111lt1,,":4'"~e tJ.e jite ... Un parfum d'espé:rq.nc~ et de pr»1ietnps purifiait
• l antu¡t{e puanteur de ,e 11id avermine d~ ci.rwncis. l:!.t u,¡ déluue
de clarté se dév~rsait du grand soleil d'Orient sur les qwtire e:/.
/~.
Et citoas aussi, p'ris au hasard, pour etre complets, u.o pa,~e explicatif et P10ralisant. Il s'agit des naces- de Caoa : Vous
'll()IJS rappelet les paro]es de l'échanson a l'époux : « Cbamn com1t11nce. par mettre sut la table le bon vin; puis, quand les gens
sont ivres, on sert le moins bon ; milis toi, tu as conservé le br;m
1

et~:

�LA !\OUVELLE RE\'UE FRANCA,ISB

¡usqu'lz re momml. » C'ilai/ Id fandm usagr, l'usagc dts anliq11tS
l/lbrt11.-; ti dtS P,1ims. Mais JI.sus 11e11/ rnwerur re t&gt;ieil usage
ampbylrional. Ltsa11cims domzait,nl d'abord le bo11, p11is le ma1wais i.
el lui, aprrs le bo11, strt le meilltur. Le t•i11 aigre el s1iri, la piqueltt
qui se IMit au dib11I du rtpas, r'es/ le t•ÍII de rA11tieu Teslamml, lt
trin gálé, qui a jleuri ti tourné el q11'011 ne pmt boin. Le t•in
qzlapporle ]t.sus, plus pur el plus gnillard, qui rtjouit le «e:tr el
rkbaujfe le sa11g, r'esl le vin 1101weau du RoJaume, le Vi11, duli11é
aux épousai/Jes d11 ciel et Je la /erre, le t•i11 qui don11e /'itrresse divi",u
qui, plus lard, s'appellr.ra In • folie de la aQix ». Lts nocrs de
Ca11a qui, da11s /'it•angile de ]ea11, sau/ le pre11zier miratle, sont
une alllgorie de la rivolulion éva1Jgéliq11e.
Te! est le livre de Papini, débordant de sincérité, mais non
pas exempt de rhétorique, ouvrage de longue haleine ou les
beautés abondcnt, mais qui ne selaisse pas absorber sans fatigue,
la meme fatigue qu'on éprouve daos les Loges Vaticanes :i trop
rcgarder les plafonds de Julcs Romain ou dans les cloitres de
Florence les fresques d'Andrea del Sano. Les draperies sont
belles et les morccaux d'académie sont réussis. :Nous ne marchandons pas notre admiration, mais était-ce bien de l'Andrea
del Sarta que voulait íaire Papini? X'était-ce pas plutot du
Giotto ?
BENJAMJN CRÉMlEUX

•

ANTHOLOGIE NEGRE, éditée par Blaise Cendrars
(La Sircne).
A l'heure ou se réunit le Congres pan-noir, voíci la littérature africaine pré,entée pour la premicre fois, dans son ensemble, au public fran~ais. M. Blaise Cendrars s'est impasé la un
travail ardu de compilation dont on lui saura gré. 11 le présente
sous uue forme loyale, cohérente et modeste qui ramcnera a
l'art ncgre un public que d'autres manifestations avaient
éloigné.
•
.
Des légendes cosmogoniques, représeAtations tres somma1res
de la divinité et qui font bientot place au fétichisme et a la
magie. Aucun mysticismc, aucune intuition de l'infini. Thc~es
éternels de la désobéissance, de la discorde, de la résurrecuon,
de la destruction du monde. Monstres dévorcurs de vierges,
ogrcs, miroirs magiques. Une incantation du feu assez wagn~

IIOTES

riennedans la Ugmde de la Srparahon (n° 3); daos cette méme
ligende un chant de funérailles d'une beauté certaine. Totémisme, grigris et contes : des sentiments tres touchants, quoiqae sans profondeur et entachés de scn,.ualité. Les légendes
et le merveilleux sont d'une composition défectueuse, d'un
débit incohfrent, embarrassés d'infinies rép~titions qui les font
prendre en avcrsion. On est loin de la concision chinoise, de la
sobriété des récits juifs, des mythes grecs. lmagin:ition sommaire, invention pcu décisive.
Les cantes moraux sont d'une exquisc fraicheur primitive et
aussi une partie des cantes d'amour. Le ncgrc yapparait tel que
nous le conn:iissions : impylsií, puéril, doux et avidc de destruction •. Une intelligence saos lucidité, mais du bon sens et
UDeexpérience condensée d:ins d'heureux proverbes: • Le mensonge donne des fleurs, mais pas de fruit• »; • que l'homme sindre achcte un bon cheval pour fuir lorsqu'il :aura dit la Yérité » ;
• la mort est dans les plis de votre manteau " ; • la guerre est
une vache qu'on trait au milieu des épines. »
Les femmes jouent un róle important; elles sont travailleuses,
ingénieuses, et experte,. en magie. Souvent encare la sagesse se
découvre chez les cnfants. La préscnce des animaux est itnpérieuse et leur róle c.1pital ; a ce point anthropomorphes qu'on
le demande souvent s'il ne s'agit pas de chefs de clan désignés
par le signe du totem protecteur. Certains contes, comme le
n° 33, ou le pcre-éléphant visite tour :\ tour les villages des
tigres, des antilopes et des sangliers ; ceux de la légende du fils
cluCrocodile et de la légende des Singes rappclleront Kipling.
Cene littérature, d'origine ancienne, nous est parvcnue
modernisée ; il y est question de fusils, de rasoirs, de tabac.
Cependant on remarquera que, sauf dans les trois con tes moderles, il n'y est jamais question de blancs, de soldats, de voyages
lointains ni d'aucun peuple étrangcr.
Ce recueil devra figurer désormais dans les bibliothcques.
Scientifiquement dressé, muni d'une rigoureuse documenta1. 11 n'cst pa, sans imén~t de remarqucr que les AUenunds qui
i&amp;aitnt, dcpuis quelques années, spéc:Wisés CWJS les études n~rcs,
IODt aujourd'hui les premicrs A vouloir déshonorer les noirs par lcur
P'Opagande.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

506
tion, ¡¡ eut fait honneur
de le devoir un poete.

a

a un

savant. Nous sommes heureux
PAUL MORANU

* *

LES REVUES
LES TROIS IMPOSTURES
La REVUE HEBDOMADAlRE ( 6 Aout) etle C:R.APOUILLOT ( J 5 Aoüt)
donnent des extraits d'un livre posthume de P.-J. To~let: ~
trois Jmpostures; ce sont des maximes d'un style e:&amp;qms, et qw
ioue la pensée :
Q=d on a raison, il taut raisonner comme un homme ; et comme
une lemme, quand on a tort.
Bien des femmes qui peosent aimer, peut-étre n'est-ce poi~'.t l'amoW'
qll'e!le&amp; aitnent, autant que l'esclava.ge, et cette douceur de pher ...
Les funes ont leur glace, ou la violence ne fait que reboodir. la
ferveur du printemps délie les fontaines.
·
On a dit ,d e Ja beauté que c'était une protnesse de bonheur.

~11

n'a

pas dit qu'elle ft\t tenue.

a

faut la dou[eur bien de la sincérité pour qu'elle ne soit pas flattée
secretement d'étre en spectacle.
Comme un adolescent sa sa:nr, l'amour apres tui qui traine l'amitié,
.
c'est ~us de rides que de sagesse.
Pour les femmes et les enfants, la liberté c'est de contredire.
Le miracle de la charité, ce fut de la faire faire par les pauvres. Cela
s'appelle: mutuallté.

Ces gens qui prétendent que ce qui les perdit, c'est d'~tre bons .. ~
Sans doute : mais aquoi?
*
* *

Enfouies sous les feuillages, mi-partie blanches et brunes, avec
leurs murail!es couronnées de planches, et coilfées de la tuile sarrazine, les fabriques á papier ont la figure, presque, de certaines maisous
de Syrie. On tient d'ailleurs que cette industrie s'est établie en Auvergne au retour des Croisades. Ce qu'emendait dire en somme lt vieux
Ratou qui .nous déclarait un jour sur la roure : « Le papier, c'est un
progres que Louis XIV a rapporté du Maroc. i, Pro:he le pont de
Valeyre, couverts de licrre au milieu des arbres, on voit des pans de
murs en délabre: la Dame et Escalan, - Damas et Ascalon ? - qui
auraient été les premieres papeteries de France ....

*
Quels particuliers que ces papetiers, fiers de !eur état, aimant les
frairies al'auberge et partés aux propos sentendeux. Jean les a encare
connus, ceux-la qu'on voyait, trente ans auparavant,, sous l'Empire,
veoir chaque dimanche a la ville en habit de serge jaune. Beaucoup
avaient, comrne on dir, Jes talents sur la clarinette. IIs les devaient a un
des leurs, ex-musicien de régiment, glorieux d'avoir joué devant le roi
aSaint-Cloud, - c'était pour lui « le diner qu'il avait fait avec LouisPhilippe. » Et ces anistes rehaussaient de leur présence la procession
de la Fete-Dieu, qui est la grande. fétc d'Arnbert. Les autres papetiers
suivaient en chantant, revetus d'une robe et d'un surpJjs de chantre
loués a la sacristie.
*
Le grand-pe.re-parrai.n était devenu papetier a_pres avofr étudié pour
étre pretre. Un esprit curieu.x, sao8 doute, et qui eut toute sa vie un
gout pour la lecture. Peut-étre en al!ait-il de lui comme d'un autre papetier de ce temps : ce! i-hl, lorsqu'il partait pecher !a truite daos les
torrents de ces hautes vallées boisées, fourrait dans sa poche une chandeUe et quelque livre. La pluie venait-elle a se lacher, il s'asseyait sous
un sapin devant les roches et les amicas, allumait son luminaire et
passait sa nuitée en lecture ....

•
Bien sur, ces gouts rustiques ne sont pas, méme chez ces villageois

LES JARDINS SAUVAGES
Henri Pourrat raconte dans la R.EvuE BLEUE ( 20 aotlt!
; septembre) l,enfance de Jean l'Olagne, poete, tué l'eonem1

a

le

Tille : un coin des monts du Forc.i; oú les papeteries délabrées font
encore leur tapage de pilons, daos les vallées ¡&gt;aysannes toutes riantes
et verdissantes, des vallées d'eaux vives, d'herbages, de noyers et de

frénes.

*

n

LES REVUES

II ¡uin r915_:
Tu me parlais de Valeyre, ta province, aux portes de ootre petite

de roman, un amour de la nature a la Jean-Jacques. Ce contentement
des belles joumées, plutot : le calme de I' apres-midi au soleil qui couche
les ombres bossues des pommiers sur les prés-vergers pleins de griilons,

Et tel, lA-haut, parlera quasiment avec lyrisme du joli mois &lt;fe mai,
lorsque le coucou chante au vert naissant des bois.
11

Quand j'étais petite füle, on m'envoyait remplir la bouteille d'eau

�LES REVUES

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

minérale a la source de Longechaux, Des la pointe du jour, tant on se
levait de bonne beure cbez nous, pour le travail, alors que tout est
encore mouillé et que les oiseaux se réveillent. On entendait le ~incement des charrues et les chansons des laboureurs, parce que tout le
monde chantait, en ce temps... Ha, Valeyre, c;:a ne me passera
jamais ... »

.*

.

AMIEL

ET
LA PLURALITÉ DES LOCUTIONS
Charles du Bos écrit dans la REvuE DE LA SE1i!.AINE (16 septembre):
Pour tendre au sortir d'une lecture l'impression immédiate dans
toute sa vivacíté et toute sa force, je crois bien que personne n'a jamais
surpassé Amiel : il semble alors trouver instantanément ou plutót pos•
séder par nature cet équilibre entre la conipréhension et le jugement
auquel d'autres n'atteignent que beaucoup plus tard ou pas du tout:
l'objectívité qui ailleu'rs paralyse son effort ici lui fouroit aussitót le
recul nécessaire. A ces moments-la, par la qualité scieatifique du
regard et la netteté des fom1es qui se dresseot devaot lui, il fait songer
a un homme qui, penché sur un microscope, apercevrait un champ de
cristaux. De La Fontaine, Rousseau, Chateaubriand, Hugo, Quinet,
Douda.n, Sainte-Beuve, Taine, Renan, il n'a rien dit qui ne stimule la
réflexion.

La Bruye:e doit demeurer l'objectif idéal de tout écrivain digne de ce
nom, ma1s au grand artiste littéraire il se présente comme la norme :
il le pratique d'ínstinct, et d'instinct aussi il consent les sacrifices
nécessaires.
:·· Pour d'autres écrivains, non pas anistes, mais psychologues de
naissance, ce recours a la « pluralité des locutions » offte une teotation
d'autant plus forte qu'elle leur apparait au contraire sous J'aspect d'un
devoir essentiel: celui de ne pas mutiler la pensée. lis se livrent alors a
une .sorte de jeu, - littérairemeot le plus dangereux qui soit - qui
coos1ste non plus, apres l'avoir déterminé, viser le centre de Ieur
cible, ?1ª'.s, _persuadés que ce centre se déplace toujours, a Je cerner
pour ams1 clire par leurs expressions accumulées.
Je ne puis id que renvoyer a la lettre du marquis de Ja Tour du
Pin sur Volupté que Sainte-Beuve a reproduite en appendice au roman
et. qui témoigne d'une faculté d'analyse égale a celle-la méme qu'elle
de_fend : le lecte~: y trouvera décrite, mieux que je ne saurai jamais le
Íall'e, cette mamere de procéder dont jusqu'ici Volupté demeure précisément a mon sens le seul chef-d'ccuvre incontestable . .Mais si, dans
Voluptl, de cette peinture par touches successives se dégage un
tableau complet, c'est que, pour voisines qu'elles soient - et iJ est
!mpo~si~Je de l'etre davantage - les expressions cepend:nt ne sont
1ama1s mterchangeables : chacune figure un chiffre dans les colonnes
de la longue addition. Or c'est ici surtout qu'Amlel se laisse prendre
en défaut: il addirionne moins qu'il n'aligne.

a

*
* *
LETTRES DE SOLDATS

et, plus loin :
Critique littéraire, Amiel possédait le don enviable entre taus : la
fermeté dans la nuance ; et sans que rien vint alors s'interposer, du
jugement cF don p.issait aussitót dans le style. Grand écrivain toutes les
fois mi il se pre.te a un sujet précis et individue! ; le reste du temps
nuaocé toujours, mais trop docile a la peo te qui l'entraine :
I8 juillet 1877. -

Je viens de rencontrer dans un roman cemín personnage
qui a le tic des synonymes. Je me su.is dit : Prends garde i,. toi, tu penches
de ce c6té . .En cherchant la nuance juste de ta pensée, tu parcours le clivier
des synonymes, et tres souvent c'est p:a.r triades que u plumc procede ...
L'exprcssion uniquc est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la
cl:úrvoyance. Pour arriver :\ la touche unique, il faut ne pas douter, et t~
doutes tonjours.

Amiel fait ici allusioo it une des diflicultés les plus complexes avec
lesquelles certains esprits se trouvent aux prises. Le classique adage de

L'Union pour la Vérité continue

a publier,

dans ses Docu-

MENTS SUR LA CrvrLISATION FRAN&lt;;:AISE, d'admirables lettres de

sold~ts to1:1bés pendant la guerre. Voici (juíllet 1921) celles du
« pemtre inconnu » Eugene-Emmanuel Lemercier, adressées
son camarade Pierre Auzende. On lit dans la derniere
(2r mars 1915) :

a

Ah I le spectacle de ce champ boulcversé, plein de morts, comme ¡¡
, est consolant daos son horreur ! Comme c'est facile d'etre mort d-ans
la terre et comme c'est plus beau que les singeries des funérailles ...
J'ai appris entre temps roa nomination au grade de sergent. Je suis
content de tout céci pour ma mere de qui ces souvenirs pourront
a~oucir les tristesses que je prévois, car a l'heure actuelle il est imposs1ble de s'en sortir. Cher bon ami que j'ai beaucoup aimé, je voudrais

�5ro

LA NOUVELLE REVUE FRANt;A!S1!

que tu pusses choisir quelquccl1osc comme souvenir, ma1heureusement
je n'ai rien. Peut-etr.? ruoo impeml.éable t0ut ncof te ferait-il plaisir.
Ke t'étonoe point de ces propos, car sache qu'apres chaque coup dur,
nos compagoies revieonent a quarante bommes. Pense a moi et aie de
l'espoir pour moi qui n'ose pasen avoir.

MEMENT O
AcrION (aoüt):

Faits-dii•en,

par Georges Gabory.
(juin): L'Art 1k J'émail, par Frao~ois Fosca.
ART ET DÉCoRATION (aout): Le Thédlre de Marionnettes du bouJev,1r4
de Clicby, par Reue Chavance.
lE Buccn,i (aoút): Poemes, par Jean Lcbrau .
L'AMOUR DE L'An:r

LE BvJ.LETIN DE LA VrE ARTISTIQUli- (15

aout): Arts minettrs nigres,

par P. C. Lepage.
LA CoNNAISSANCE (juillet-aoüt): Origines arabes de Dante et de
Pa;cal, par Jean Cassou ; Poet~s faitt,iisistes, par Henry Charpentier.
LE DrvA:.-. (juillet-aoüt): Sur /a Fin d'uii bean ¡oiw, par Ch. du Bos;
Fra11cis Careo, par Henri Martineau.
·
EtUDES (20 aoút-20 septcmbre): L'CEuvre tks Frires Tbaraud, par
Louis de Mondadon.
LES FACETTES (été 1921): L'Etranger, par Michel de Gramont.
FE0ILLETs DE L'EFFORT (aout-septembre) : Dari11s Mi!haud, par
Henri Sauguct.
JouRi.AL DE PsYCFIOLOGIE (15 juilkt): Doctrines et metlmde; psycholagiqius de l'lnde, par P. Masson-Oursel.
LES MARGES ( 1 5 septembre) : Nez. au vent et pt1s perdus : Thulassa !

Thalassa J par Fagus.
MERcun DE FRANCE ( r 5 aoút) : Léon Bloy, par A. Retté ; .lts
parents de Baudelaire, par Emest Rayoaud; (r 5 septembre): Post•
scriptum li 1me version angl.iise de « Pb_vsiqu.e tú l'Amour », par Ezra
Pound.
LA Nouv.ELLE JouRNÉ.E (1•r aout-ier septembre): Recits poitevitis,
par Gcorges David.
LE PRISME (rer septcmbre): Aube. Apres, par Max Elskamp.
LA RENAISSA1&gt;1CE D'OccrnENT (septe.mbre): L'Abbesse el l'Abbayt de
Castro, par René-Louis Doyon.
LA RErnE DE fRANCE ( 1 5 aout): La Lida sans cygne, par Gabriele
d'Anounzio ; ]aurnal de Marie Lenéru; (rer septembre): U118 re,Ulis·
sanee de Ja Poésie américaine, par Valery Larbaud.
LA RE.vuE DE G.ENEVE (aoüt) : Figures passageres, par Jeao-LouisVaudoycr.

MEMENTO

: .R!;is 11egm, par Pierre Bonardi.
H11on de Bordeaux, par

LA

GRANDE REVUE (aoüt)

LA

REVUE HEBDOMADAIRE (10 septembre):

Alexandre Arnou.x.
REvU'E DES ]Ecnms

(25

aout) : Naire-Dame du .\1.ont-Carmel, par

Henri Ghéon.

REvuE DES DEux-MoNDES (15 aout-rer septembre) : S11primes
visiom d'Orient,, par Pierre Loti.
REVUE DE PARIS (1"' aoüt) : Lettre d'Hector Berlioz sur les TrO)'e11s;
L'Empenur dts Paríais, par Jean-Louis Vaudoyer.
LA REVUE UNIVERSELLE (15 aout) : La pmsée allemande et l'Orie,11;
par Maurice Muret; Une 1.IÍsile d Orthez.. chez. Fra,icis JammtS, par Marce!
Provence.
S1GNAUX (septembre): Je fütliais en /aire un bomme, par Neel Doff;
Hrm1111age ti ].-E. Bln11d1e, peintre splendide et cn·tiqu.e admirable., par

André Derain.
VALORI l"LASTICI (no 2): De l'état de la peinture italie1me, par
Cario Carra.
LA Vrn (septembre) : Du cóté de la vil/e de btmgalo-ws, par Jeaxme

Lichnerowicz.

MEMENTO BIBUOGRAPHIQUE.
LITTÉRATURE ANGL~SE

WrtLIAM MORRIS AND THE ·EARLY DAYS OF THE SóCIAL!ST MoVEpar]. Bruce Glasier. (Longman : 6 sh. 6d.).
THE Ow MAN's YouTH, par Willim11 de Morgan. (Heinemann).
VANESSA AJ'ID HER CoRR!!SPONDENCE WITll JONATHAN Swn,.
Lettres pub!i.:cs pour 1a premiere fois d'apres les originaux avec une
lotroduction de A. Martín Freeman. (Selwyn and Blount).
H~LOiSE AND ABELARD, par Georg-e Moore.
MODERN DEMOCRACIES, par James, Viscotmt Bryce. (Macmillan).
PAcL VERLAl:S:E, par Harold .Vicholson. (Constable).
llENT,

BE:YO"ND THE HORIZON, -

THI!

MOO:l/

Of TRE CARRIJ3EES, par

E1,ge11e O:Neill. (Boni and Liverwright).
PRINC[PLES OF FREEDOM, par Terence McSweeiuy. (Dutton, .rewYork).
SHE AND AtLAN, par Sir Ryder Haggard. (Hutchiosoo).
MARY STUART, par Jolm Drinkcl,(Jater. (Sidgwick and Jackson).
STUDIES IN Isu.Mrc PoETRY, par Nicbolson. (Cambri&lt;lgt: University
Press).
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,\ISE

512

LITIÉRATURE ALLEMJI.NDE
(

AEON. DRAMATJSCHE TRILOGfE.

I. AEON

2. AEoN zwrscHEN DEN FRAUEN, par

DER

WELTGESUCHTE.

Al/red Mombert.

(Iasel

Verlag,

Leipzig).
DAS M:~RCHENBRIEFBUCH DER HEILIGEN N.il'.CHTE 1M }AVANERLANDE,

par Max Dauthmdey. (Albert Langen, Munich). •
ARMAND C.~RREL, par Moritz. Heima,m. (S. Fischer; Berlín).
UTA CuRETIS, par Erna Grautojj. (Deutsche Verlagsanstalt, Stutt·
-gart).
GEORGE,

par friedricb Gimdolf. (Boodi, Berliu).
JusTE-MILIBU, par Carl Stembeim. (Kurt Wolff,

LES RAPPORTS INTELLECTUELS
ENTRE

LA FRANGE ET L' ALLEMAGNE

BERUN ·ooER

Munich).
DER DEUTSCHE JANUSKOPF,

par Cárl Schejfler¡ (Bruno Cassirer,

Berlin).
JAHRBUCH DER JUNOEN KUNST. HERAUSGEGEBEN VON GEORG B!El•
MANN,

(Klinckhárdt und Biennann, Leipzig).

KAIRUAN 0DER :EINE GESCHICHTE VOM MALER KtEE UND VON DEI
KUNST DIESES ZEITALTERS,

par Wilhelm Hausemtein. (Kurt Wolff,

Munich).
GEORGE

GRoss,· par Wi/li Wolfradt. (Klinckhardt und Biermann,

Leipzig).
PHILOSOPHIE ALS KUNST,

par Keyserling (Graf. Hermann). (Otto

Reichl).
par Otto Flake. (Drei Masken Verlag, Munich).
par Otto Neuratb. CN- Callwey, Munich) .
Hermami Brinckmeye1·. (Wielaod Verlag, Munich).

PANDAEMONIUM,

ANn-SPENGLER,

STINNES, par

LE GERANT: GASTON GALLIMARD .
ABBEVILLB. -

IMPRIMERIB F. PAILURT.

Nombre d'esprits, et des meilleurs - je veux dire : des
plus frans;ais - commencent a envisager d'un autre reil
la question des relations intellectuelles avec l'Allemagne.
lis commencent aadmettre que ces relations puissent etre
repríses; et de la a penser qu'elles doivent etre reprises
il n'y a qu'un pas ; que certains ont déja franchi (et tou;
ce que je vais dire ici ne parait déja plus bien hardi a
personne); certains ont meme pensé qu'il ne pouvait y
avoir qu'avantage pour la France a les reprendre, et a les
reprendre au plus tót. II parait a ceux-ci que l'ignorance
est toujours une cause d'erreurs, et que de toutes les ignorances, celle de l'ennemi est la pire ; que cet isolement
ou l'on prétend parfois maintenir l'Allemagne, pourrait
bien en fin de compte se retourner centre nous ; que ne
pas regarder n'a jamais empeché d'etre vu et que ce jeu
d'autruche était un jeu de dupe, qui conférait a l'Allemagne
tout l'avantage dont nous nous départions du meme coup.
A détourner ses regards du voisin, sous couleur de le tenir
en pénitence, a se refuser de considérer ses découvertes et
ses progres, notre seule vanité trouve son compte. Il est
pour les peuples, aussi bien que pour les individus, une
infatuation, une sorte de suffisance qui ne va pas sans
niaiserie et que fatalement un arret &lt;le développement
accornpagne, c'est-a-dire la décadence. Les lendemains de
33

�514

LA NOUVELLE REVUE FRA.~&lt;:AISB

yictoire sont particulierement dangereux ; Nietzsche le
savait bien, et c'est ce qui lui faisait écrire, apres 70 : « La
nature humaine supporte plus difficilement la victoire que
la défaite i&gt;, et les quelques pages qui cornmentent cette
phrase, au début de ses Considérations inactuelles - _pages
si éloquentes et si sages, et dont la méditation serait
pour nous de si grand profit, que je les souhaiterais affichées sur nos monuments publics, a cóté des discours a
la Chambre.
Je crois que l'on peut aujourd'hui, sans trop se faire
aboyer, dire a voix haute ce qui ne fait secret pour personne et que seuls quelques obstinés se refusent encare a
admettre: la France, depuis la fin de la guerre (je n'ose
dire: depuis le commencement de la paix) n'a cessé de
perdre du terrain - moralernent et intellectuellement.
(Et j'ajoute aussitót que je la crois sur le point d'en re.
prendre.) Des ava11tages de sa victoire a-t-elle maladroi•
tement usé ? Je n'ai garde d'aventurer ma critique sur
le terrain de la politique et de la diplomatie. Je sais bien
qu'en travaillant a se faire craindre, parfois on ne parvient
qu'a se faire détester, et j'ai grand besoin, pour me rassurer, de relire cette phrase de Bossuet : ce Il est arrivé
qu'en méprisant par ·raison la haine de ceux dont il nous
fallait combattre les prétentions, nous en acquérions l'es·
time, et souvent meme l'amitié et la confiance '. » Je
souhaite qu'il en advienne ainsi; mais~ précisément, si
j'examine l'action officielle et officieuse de la France daos
le domaine qui m'est le plus familier~ celui des lettres et
des arts, il me parait que trop souvent ce n'est pas la
raison qui guide, cette raison que souhaitait ici Bossuet
- ou qu' elle est bien mal éclairée. Que penser de cette
ce propagande l&gt; fran~ise, dont parle Thibaudet ditns un
excellent article de l'Opinion ( r 3 aoftt 1921)? Les ex:emples
qu'il cite d&gt;incompétence, de maladresse, d'imbécile fatuité
1.

Oraison funebre de Michel Je Tellier.

t.ES RAPPORTS INTELLECTOELS

{auxquels hélas ! on pourrait ajouter bien d'autres) sont
si mortifiants pour notre amour-propre national, qu'il
m'est pénible de les redire. Je préfere ne retenir de cet
article que les réflexions que voici ; elle me paraissent si
sages et si bien &lt;lites que je ne me retiens pas de les citer
tout au long :
Nous avonsune vie nationale etunevie internationale. L'une
et l'autre se combinent dans notre attnosphere intellectuelle. La
guerre nous ayant déshabitués nécessairetnent de la vie internationale, l'aya~t constamment affectée d'exposants nationalistes,
soumise a un contróle nationaliste, il est naturel que nous
éprouvions aujourd'hui quelque difficulté a nous réadapter a
elle. Certains cerveaux s'en montrent incapables. Et il n'est
peut-etre pas souhaitable qu'il en aille autrement. La division
.du travail intellectuel et social implique des spécialisations, une
nation a besoin de défenseurs matériels et moraux a qui le
nationalisme donne l'ossature qui leur permet d'agir et d'etre.
Mais le danger du nationalisme exclusif pour la nation ellememe apparait bien vite. 11 est incapable de voir les intérets
généraux de l'humaniré, de reconnaitre le$ courants qui traversent les nations. Le sens de la víe internationale s'oblitere alors
de la fa~on la plus dangereuse, et qui ménage de durs réveils.
Je le sais bien, on cootestera énergiquement que le nationalisme
refuse de se préoccuper de la vie internationale, ni surtout de la
vie des autres nationalismes avec 1esquels il soutient constamment des rapports d'alliance et de lutte. Des intelligences nationalistes, des organes nationalistes, sont attentifs et ouverts a ce
qui vient de l'étranger ; le nationalisme implique m~me une
on est toupréoccupation constante et inquiete de l'étran&lt;Yer,
•
b
JOurs nationaliste contre quelqu'un. Mais précisément la préoccupation d'utilité na:tionale compromet gravement l'infonnation
internationale. I1 faut savoir s'en líbérer momentanément
5•a bandonner al'étude désintéressée. C'est de cette maniere seule'
qu'on peut arriver a la coonaissance, et que la connaissance, a
·son heure, pourra se transformer en utilité. Un esprit que la
guerre aura libéré de l'internationalisme de la paix aura chance
.de rendre des services précieux s'il demande ala paix de le libé·xer du natiooalisme de la guerre.

�. LA NOUVELLE RE\'UE FRA~&lt;;AISI!

516

Puis il parle de ce ce danger pour l'esprit fran&lt;;ais, pour
la pensée fran&lt;;aise, qui perdraient bien vite par les procédés
en cours, d'abord leurs qualités de mesure et de gout,
puis leur clientele naturelle 1, ... Car, outre la ruineuse
infatuation du pays qui le pratique, ce systeme de boycot•
taue de protectionnisme outrancier et de volontaire aveub '
glement, présente un autre danger : le détournement
progressif des regards de l'autre pays. L'attention, la curiosité, les convoitises de l'Allemagne, aujaurd'hui se détour·
nent vers l'Est ; et bien nai'f serait celui qui n'y verrait
qu'avantage pour la France ! Ici je céderai de nouveau la
parole, et laisserai parler l'Allemagne elle-meme. L'article
que je vais citer copieusement a paru dans le Neue Merkur
de juin dernier , . L'auteur de cet anide, Ernest Curtius,
s'était déja signalé a notre attention par un remarquable
livre suite de conférences sur les nouvelles directions de
de la' pensée fran~aise - dont la Nouvelle Revue Fra11yaise a
dernierernent rendu compte. Ec-0utons-le:

ENTRE LA FRANCE ET L'A.LLEMAGNE

5I7

que !'indice extérieur de ce revirement. L'attitude qu'on a vis-avis du bolchévisme ne compte pour rien. Ce qui importe, c'est
qu'il est l'expression d'un changement de direction de l'inte1ligence occidentale. A la suite de Descartes etde Voltaire, de l'affranchissement de la pensée tant en France qu'en Ano-leterre
•
t&gt;
'
de la Révoluuon frarn;:aise, toute émancipation intellectuelle,
tout renouveau social semblait devoir venir de l'ouest. La France
se sentait le porte-fiambeau de l'Europe. Quand aujourd'hui elle
continue a vouloir jouer ce róle, elle ne trouve plus chez nous
d'auditoire.

Et plus loin :
L' Allemagne a cessé de regarder du cóté de la France avec
l'intérét de celui qui attend quelque ch ose. Pour qu' elle y dirige
nouveau ses yeux, il faudrait qu'une personnalité éclatante
y panit, témoignant que les vieilles traditions de la France
aussi bien que son intarissable vitalité ont encore de quoi
fournir de nouveaux aliments au monde, qu'elle peut donner
autre cho~e que de piquantes variations d'analyse psychologique
et des raffinements littéraires ; qu'elle est capable de francbir les
frontieres de l'auto-dissection artistique et de la contraction
nationaliste, pour porter une parole de vie spirituelle dans le
concile européen interrompu.

a

L'aspect du probleme intellectuel franco-allemand, aujourd'hui, n'a plus rien de commun avec ce qu'il était en 1914. La
o-énération est éteinte qui aurait pu fournir les supports d'un
t&gt;
é .
nouveau líen organique entre les deux cultures. La gén rat1on
nouYelle a de tout autres bases d'expérience. La jeunesse intel·
lectuelle del' Allemagne de 1921 n'apport 7 plus au probleme
des relations psychologiques avec la France l'intérét vi,·ant
d'avant la guerre ... La jeune Allemagne regarde ver~ l'est, tournant le dos l'Occident. Ceci indique un revirement décisif. De
tout temps, sortir de soi-ml!me, fut une des nécessités de
!'esprit allemand, qui ne parvient a sa forme qu'apres une
fécondation venant d'ailleurs. Mais la ou cette tendance reste
vivan te ( c'est-a-dire la ou elle n' est pas refoulée par un nationa·
lisme de culture, pédant et vieilli) les esprits se tournent vers_ la
Russie, et au-dela, vers les Indes et la Chine. Les sympath1es
que le bolchevisme rencontre aupres de notre jeunesse, ne sont

de ce genre sont, de notre part, tout ce qu'il y a de moins indi-

La Re-;me Rhénane d'octobre l'a reproduit itz-extenso daos une
excellente traduction que nous eossions certainement utilisée id, pour
nos citations, si elle nous eí\t été conoue plus tót.

qué. En plus, elles font preuve d'une parfaite méconnaissance
de la psychologie fran~ise. Elles amenerontnon pas un mouvemeot vers nous, mais le contraire, - une pénible surprise et un

a

1.

Analysant ensuite les différentes raisons qui rendent la
reprise des relations intellectuelles entre les deux pays si
difficile, Curtius n'hésite pas ( et ceci nous invite a lui faire
crédit pour le reste) a dénoncer d'abord l'absence de tact
de nombre d'Allemands, qui viennent a nous la main
tendue, « sans rancune » et comme si rien ne s'était passé,
puis s'étonnent qu'il y ait en France des intellectuels aux
idées si étroites que de ne pas serrer avec empressement la
main qu'ils nous tendent.
Le tact le plus élémentaire doit nous dire que des tentatives

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~A!SE

retrait indigné. - Elles nous discréditeront précisément aupres
des meilleurs. Et ce qu'elles nous rapporteront d'approbation
ne pesera pas lourd, moralement.
Oui, ceci devait étre dit. Mais la suite de l'article me
paralt plus importante encore, et je la citerai d'autant plus
volontiers qu'elle me permettra peut-étre de dissiper un
malentendu. II m'est revenu que mon nom avait été
plusieurs fois cité, particulierement dans les pays scandinaves, comme
inscrire parmi ceux du groupe Clartl.
L'on me demanda de protester ; je m'en abstins, par
crainte de préter a croire que je me ralliais au contraire
au partí du nationalisme - ce a quoi je répugnais également. Des que les opinions se polarisent, il devient on ne
peut plus malaisé de ne pas se ranger de !'un ou l'autre
partí, d'inventer une position nouvelle. On risque, en Je
tentant, de passer. pour indécis, pour tiede; mieux vaut se
taire en atteudant, pensai-je, et laisser a l'opinion Je temps
de se reformer sur un nouveau plan. C'est done avec une
extréme satisfaction que j'ai pu Jire dans cet article de Curtius les lignes suivantes, que j'ai plaisir a rapprocher de
celles de Thibaudet que je citais tonta l'heure. Je traduis :

a

Certains d'entre nous, rebutés parles manifestations du nationalisme frarn;ais, ont cherché ase rapprocher de ce groupement
fran~ais qui a résolument tourné le dos au nationalisme, je vem:
dire : le groupe Clarté - et cela est psychologiquement comprébensible. Henri Barbusse a fixé les príncipes de ce groupe
dans son livre: La lueur dans l'abime (1920), document importan! dont tous ceux que préoccupe le probleme franco-allemand
devront tenir compte . La prerniere partie de ce livre est analy·
tique et a pour titre : La fin d'un monde . Les aper~us de cette
partie me paraissent particuliercment jmportants en ce qu'ils
coostituent un des tres rares documents fran~ais oll, né de la
siruation fraoc;aise, soit exprimé le sentiment apocalyptique de
se trouver al'un des grands tournants de l'histoire du monde,
sentiment qui domine aujourd'hui la pensée allemande - et
en dehor; duque! une explication franco-allemande concernant

ENTRE LA FRANCE ET L' ALLEMAGNE

5I 9

les problemes centraux de la vie, nous parait impossible. Quelles
que soient les divergences de notre pensée avec celle de Bar~sse~ nos di~érences d'appréciation de l'évolution historique,
11 est 11nposS1ble de ne pas interpréter comme lui les signes de
ce temps, dans leur ensemble, de ne pas partager Je sentiment
tragique qu'il a de la catastrophe,
Cependant cet acquiescement cesse, et doit cesser quand
Barbusse passe 1 la secondc partie de son livre, la pa.rtie constructive, qu,il intitule : « 1A rivolte de la raison. l)
lci regne le doctrinarisme rationaliste le plus enfantin. llarbusse croit i une infaillible raison, innée en chacun de nou~ et
dont il suffirait de suivre les lois pour que tout rentrit aussit6t
dans l'ordre .. Barbusse est hypnotisé parl'idée d'Egalité. « Quand
on a da Egal1té, on atout &lt;lit " : te! est le titre significatif d'un
de ses chap1tres. La• loi d'égalité •, dit-il, doit former le concept fondamental de toute société humaine. L'égalisation sociale
doit é:tre réalisée sans considération pour quoi que ce soit
d'autre. L'idéal patriotique esta remplacerparun idéal bnrnanitaire, et le nationalisme par l'internationalisme, etc., etc. Avec
la plus grande nalveté, Barbusse pose ces postulats comme des
données absolues, des évidences de la raison. ll ne s'apen;:oit
pas qu'en partie déja elles contredisent aux r~gles élémentaires
de la logique. Et it plus forte raison est-il inconscient du fond
intellectuel d'oll il a tiré ces axiomes; inconscient de ce qu'ils
sont en réalité : une derniCre forme chétive du moderne e: esprit
bourgeois l&gt;, sa dernil!re conception du monde, son dernier systeme de valeurs : une schématisation poussée a l'extréme, et
devenue completement exsangue, des idéologies rationalistes
des xvure et xrxe sif:cles.
Ce sont ces formes surannées d,un monde finissant dont Barbusse voudrait faire les bases d'une construction nouvelle. Voil:\
le paradoxe du groupement Clarlé. Saos vouloir refuser toutc
~time aux forces morales qu'on y sent actives, son plat rationahsme, son intematíonalisme abstrait, sont formes d'expression
d'une époque finissante et contrediseat le vivant sentiment des
valeurs que l'esprit porte en lui.

Et si ce derriier passage parait quelque peu confus, voici
qw deviene beaucoup plus clair :

�520

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

Certes il est désirable et beau de jeter des ponts par-dessus
les abimes des haines nationales, et de préparer les voies d'une
réconciliation européenne. Mais si cela n'est possible qu'au prix
du sacri.fice de toutes 1es profondeurs et de tous les sommets de
l'ame, et a la condition d'accepter les doctrines insipides de
quelque association de libres-penseurs - alors plutót y renoncer, et se tenir a l'écart d'une activité qui demande comme condition premiere un sacrifiz.io dell'i11telletto. Nous ne devons pas
acheter la défaite du nationalisme au prix d'une domestication
de l'esprit. Tendons-y; mais par d'autres chemins.
Nous ne voulons pas, nous ne devons pas nous laisser acculer
l'alternative du nationalisme ou de l'internationalisme. Tant
que cette alternative pernicieuse et trompeuse ne sera pas écartée, tout effort d'apporter clarté et assainissement daos les rapports intellectuels franco-allemands fera faillite. Tant qu'elle ne
sera pas dépassée, nous resterons a un point mort - tant que
nous n'aurons le choix qu'entre un étroit repliement sur nousmémes, et d'indign,es concessions.

a

Eofin une voix d'outre-Rhin nous encourage et oous
rassure - car nous ne pouvions considérer comme porteparole de 1'Allemagne tel adhérent allemand aux doctrines
du groupe Clarté, non plus que les adhérents frans:ais de ce
groupe ne pouvaient prétendre parler au nom de la France.
Et peut-etre cette voix n'est-elle ni la seule, ni la premiere
qui parle ainsi: je m'excuse aupres de ceux que je n'ai
pas entendus. Curtius souhaite, autant que nous le pouvons souhaiter, une reprise des relations intellectuelles
entre les deux pays ; mais ces relations lui paraissent et
nous paraissent également, inadmissibles, s'il faut qu'elles
soient basées sur une préalable dénationalisation de l'intelligence. J'ai déja maintes fois exprimé mon opinion sur
ce point, et l'on pourra la retrouver éparse au cours du
volume de Pages Choisies que la Nou.velle Revue Franraise
vient de faire paraitre. ce Nous voyons de mieux en mieux
a que] point nationalisme et internationalisme sont aujourd'hui des termes non point vides, mais lourds et dangereux, et comme on arrive vite au bout de leur sens

ENTRE LA FRANCE ET t'ALLEMAGNE

521

utile, &gt;&gt; dit Thibaudet. J'ai plaisir a luí laisser encore la parole, ne trouvant ríen a ajouter, ríen a redire a ceci, dont
je veux faire ma conclusion :
11 y a une vie internationale, dans laquelle les individus et
les nations sont baignés, et avec laquelle les individus ne communiquent pas toujours par l'intermédiaire obligatoir:e de leur
nation. Sachons la considérer non d'un point de vue nationaliste, non d'un point de vue internationaliste, mais d'un point
de vue international, c'est-a-dire d'un point de vue humain. On
ne saurait dire que les intéréts d'aucune nation, fut-elle la France
. '
se confondent avec ceux de fhumanité, de méme que les intéréts de l'individu ne se confondent jamais completement avec
ceux de la collectivité. C'est par un effort continuel d'adaptation, de mise au point, et, dans des moments exceptionnels,
de sacrifice, qu'on arrive les faire a peu pres collaborer, sans
dépasser jamais beaucoup le domaine de !'a pe.u pres. La génération frarn;aise qui a passé par la double crise de !'affaire
Dreyfus et de la guerre, ceux de cette génération qui se sont
efforcés dans ces deux moments de conserver leur équilibre et
leur santé intellectuelle, sont peut-étre parmi les mieux armés
pour cette tache délicate. Dans les régions dévastées du Nord,
le premier travail de réfection, celui saos lequel les autres sont
impossibles, doit porter sur les voies de communication, routes, cbemins de fer et ponts. 11 en est de meme du monde
apres la guerre, et particulierement du monde intellectuel. Il
faut y retrouver les routes qui font communiquer les pensées
individuelles et nationales, les retrouver pour elles-mémes,
pour la circulation économique, meme pour le voyage d'intelligence et de plaisir, et non en songeant toujours aux besoins
stratégiques. N'ayons d'ailleurs pas la naiveté de croire qu'elles
aient attendu notre initiative. Difficilement et peu a peu leur
restauration a déja commencé ; nous devons la contiuuer.

a

Puisse la Nottvelle Revue Franyaise y aider; il n'est peutetre pas aujourd'hui de tache plus importante.
ANDRÉ GIDE

�AMANTS, HEUREUX AMANTS .•.

AMANTS) HEUREUX AMANTS ...
To James ]ayee
my (rimd, and the only begelter
of the jorm I bave adopted fa
tl;is piece of writing. V. L.
Amants, beureux amants ...
LA FoNTAINE (Fables, IX,

2.)

Des flots et de Palavas-les-Flots le soleil qui vient tout
droit jaillit a travers les lames de la persienne; c'est bon,
de pouvoir laisser la feoetre ouverte toute la nuit, a ce
commencement de novembre. Les bouteilles et les coupes
sur la table et sur le guéridon, la bouteille encare bouchée,
dans le seau a glace; ce désordré. Et la porte ouverte qui
tous ces derniers jours était verrouillée. Elles dorment
encare. Tant mieux. J'aime me sentir seul a cette heure la
plus frakhe et la plus solitaire; la plus, de toutes, lucide.
Elle réduit a leurs justes proportions toutes ces histoires
de ... Bon, de se retrouver soi-méme, l'esprit net et tranquille, désabusé, apres la confusion et le délire. Ne pas
bouger. Mais non. J'irai. ies regarder dormir. Doucemen t; pourvu que le chien de Cerri ne se mette pas i
aboyer. Zitto, zitto. Il m'a vu et reste couché sur le
fauteuil. M'étendre sur le canapé; retourner ce coussin; ce
galon me gene; ornements; il n'y en aura pas de l'autre
cóté. Horrible, le toucher du velours. Au réveil et jusqu'apres le bain on ne devrait avoir de contact qu'avec de
la toile. D'ici, je les vois assez bien. Som_meil au cbampagne. L'oreiller me cache leur figure. Les boucles blandes
pres des lanieres bleu-noir, et le hras brun et lourd de

523
Cerri sous le bras tendre et nerveux et blanc d'Inga. Elles
se sont prises par la main en dormant. Buone ragazze.
Leurs formes confuses sous les couvertures ; mélées. Et
cette chambre qui était pour moi, hier encore, « la chambre
acóté de la m.ienne ». Ne pas bouger. Cela durera jusqu'a
ce que ce long rayon étroit se soit assez allongé pour toucher leur oreiller. De ma chambre vient jusqu'ici le souffie
frais du dehors, l'odeur du matin proven~l. Celle a qui je
pense m'a dit un jour: Comme ~ doit etre triste, un pays
ou on ne dit pas la messe. Oui, et apres le pays sans.
messe il y a la ville qui ne connait pas la mer. Villes non
marines, viUes de terre ; apres elles, la monotonie des
cultures, partout. Mais les meilleures des villes marines
sont celles qui ont été trop indolentes pour rejoindre le
rivage proche : Athenes, Valence, celle-ci et d'autres bien peu, - que je ne connais pas. Prudes, fausses
tiroides, mais difficiles a démasquer d'ahord, comme celle
aqui je pense, avec son linge qui pourrait tenir, chiffonné, dans mon poing fermé, et ses fines dentelles sous
le saint ha bit de Notre-Dame. De meme Inga: la tenue
décente et correcte, l'air candide, et sa vie sans frein.
Athenes, Valence et celle-ci qui ressemble a Athenes: au
plus calme de leurs jardins, au creur de leurs patios frais
et hleus, dans le silence de leurs enclos ou repose, tout
noir et hérissé, I'alignement épais des orangers, - tout a
coup : Viens done ! - le vent du large. Et les tentures des
cafés et des magasins, celle de la Paz, me de 1a Loge, se
mettent a s'enfler et a battre comme des voiles, et tout ce
qui peut s'agiter dans la brise est saisi de l'allégresse de la
mer. Et se balancent et chantent ces rideaux de bambou,
de perles et de verre qui sont aux portes des coiffeurs. Et
meme la nuit, a un carrefour, au long de l'Esplanade ,·ide,
la rencontre avec le souffie tendu, éperdu, tout d'une
piece, des grandes traversées. &lt;e Viens done ! " Et pourquoi
pas? j'en ai vu bien d'autres. Cette grosse lum.iere rouge
au flanc du cargo-boat, daos le noir universel, c'était La

�524

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

Sude; et comme on était passé pres de la Petite-Crthere:
tous les détails du paysage en ampJ1ithéatre: les tro~peaux,
les oliviers, une fontaine. Et un Arlequín et une Colombine rose et verte, soudain aper~us et perdus de vue au
fond d'une avenue aux arbrcs dépouillés : les premicrs
habitants que je rcncontrais, un jour que je venais de
débarquer dans une ville, ayant oublié qu'on était en
Carnaval. Et la mer, encore, a son ré\'eil, qui est apaisement, a cette heure-ci, sensible jusque sur la plus lointaine, la plus pauvre place de cette ville : le macadam
luisam comme le pont d'un paquebot lavé a l'aurore et
que seche le mcme vent rapide et désordonné. 11 faudra
que je les mene aux environs de la ville, ame bords du
Lez, a ce coin dt verdures et d"eau tranquille. Ce qu'il y a de
tableau champctre bien composé, de Poussin surtout, dans
ces paysages de petits fleuves au voisinage de la Méditerranée. Et que je leur montre de plus pres ces jardins de la
banlieue blanche. Ot x·;;7.~~- Tout a fait ~: derriere les
murs blancs, que longe une rue profondément tapissée de
poussiere, il y a le joli XT¡7.◊; frais, plcin de verdurc, de
fieurs et d'eaux ,·ives. Et les bois sacn:s sur les collines, la
campagne civilisée, arrangée par les architectes pour sen·ir
de fonds aux rues, aux avenues et aux terrasses de la
ville. Entre les panaches des pins maritimes, la villa toute
raide et archaique regarde la g:irrigue tachetée de touffes
de huis et de romarin, et plus has les oliviers et les cypres,
et plus loin Lattes, et les lagunes, et Maguelone, et le
long, mince reflet de fer-blanc au bord Ju ciel. L:i cam•
pagne autour de Mégare. 11 faut que ces deux enfants de
la grace connaissent mieux cette gracieusc cité. Elles n'ont
pas encore \'U J'arc de triomphe au seuil de la grande terrassc qui est une solitude d'eaux prisonnicres et de pierres
dévorécs par des siecles de lumicre, et le petit t~mplc der•
riere lequel l'aqueduc commence sa marche ininterrom•
pue, une jambe pour chaque pas, jusqu'aux collines qui
bornent l'horizon. Ce matin meme je les y mcner:ii, puis-

AMANTS, HEUREUX AMA};TS...

525

qu'elles repanent ce soir. Ah, ~e chien de Cer.ri a b~~gé.
Sa chute, hiera Palavas. « Povenno ! tutto bagnato ! G1u ! •
DésagréabJe animal. Le soleil touche le drap_ juste.ª 1~ ha~teur de ... Si je ne cr:iignais pas de les révetller, Je ttrerats
le drap pour voir arriver le rayon sur la gorge d'lng:t,
comme ce jour ou nous étions ensemble dans son pa ys, ce
matin de l'autre été, dans la chambre d'auberge, a Finja.
L'odeur des brindilles· de sapin dont les planchers étaient
parsemés. La, je l'ai eue bien ~ moi, tou: cntiere, ci, p~
une arriere--pensée entre nous, nen que la 1euncsse et l l:te,
et ses dix-neuf ans, et ason bras gauche ce lourd anneau
d'or qu'elle avait oublié de quitter. Et c'est_ un de ces jours1.i qui a été son :mniversairc. Oui,. a m01 _súrement, ~ette
fois du moins. ~¡ tome son expénence, DI son an, m ses
années d'Autriche, de France et d'ltalie, ne comptaient
plus : comme clic savait bien etre « filie du ~ays u : Froken
Ingeborg, Kaere Inga, sa dignité, sa tenue ~1 prude, et s~n
rire pouffant, de petite filie, tout a coup. Mats femme ~uss1 :
la jeune dame de la ville, dans cctte :mberge_ de v1llage,
dans le grand lit paysan. Filie et femme des Ro1s de la Mer:
la mcme race, les mcmes ycux farouchcs et tcn&lt;lres, - ses
longs ycux clairs, - que ces filies qu "ils emportaient dans
leurs navires hérissés de longues rames, a la proue en
forme de tl:te de cheval ou &lt;le dragoo. Jonchées Je lis sur
les rudes coisons, le doux et grand butin de guerre. Aux
ri,•es de Nonhumbrie, J'Ecosse ou d'Isl:\nde, ils les débarquaient soigneusement, comme les Phéniciens leurs tapis
et leurs vases. Et parfois il dut y a,·oir la reocontre d'une
filie d'Italie ou &lt;le la Narbonnaise avec une de ces grandes
paiennes tomes claires et dorées comm~ l'an_cienne Apl,_rodite d'Or. La fason Jont elles se cons1dér.11ent sans nen
dire • leur étonnement. Comme ce Pape, au marché des
escl;,·es a Rome: « Non pas Angles mais Anges. » Quel' comme cela; amoins... Comme e•est secret pour
que chose
nous, les pcnsécs d'unc fcmme ala ,·ue d:une ~utre fcmmc.
La premihe rencontre d'Inga et de Cern. Ma1s avec Inga,

�·526
LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI
il n'y a pas de doute. Pourquoi cela ne se passe+il pas
plus souvenr ? "Je n'ai eu que des brunes pour amies, de
ces femmes qui ooc toujours l'air d'etre a J'ombre, comme
les sources. A l'école j'avais Gret.a Kromer, au Conservatoire Rosele Mayer; ensuite il y a eu Carmela Savini, et
j'ai pensé mourir quand Maria Ferrero m'a quittée. •
Pauvre creur d'Inga I depuis ses douze ou treize ans occu~
par ces amitiés passionnées, torturé par les jaJousies, les
fureurs, les délices, les lkhetés, les triompbes, les abandons. Ses lettres, ses bouquets fanés, ses rubans, un grand
tiroir, chez elle, plein d'évenrails brisés, et les boucles de
chevem: bruns ou noirs dans les médaillons ternis. Nulle
place pour autre chose, dans ce cher creur d'Inga. Des
aventures, oui, mais c'est leur profession qui ['exige. Les
jeunes patriciens, accablés par le vin et le sommeil, tom•
bant confusément sur les coussins avec les joueuses de
flúte, :\ la fin des festins; et meme dans cette ivresse et ce
trouble, les yeux et les mains des petites se cbercbent encare.
Et pour elle, les vraies aventures, celles qni comptenr, sont
celles-la : « C'est toute ma vie. Je ne compte pas ]es années;
je dis : C'est quand j'avais Savini; 011 : C'était au moment
ou j'ai connu Ferrero. Ah ! et quels jolis souvenirs j'ai
déja !. . » Oui; mais Finja ? est-ce, aussi, un joli souvenir
pour elle? Si douce elle a été et si gaie ces jours-la. C'est
depuis ce temps qu'elle m'a toujours appelé Felice Francia;
avant j'étais simplement un des amis et admirateurs. Si
douce, si gaie, et si bonne. Comme je m'ennuyais, seul
daos ce pays dont je ne savais pas la langue. Alors je lui
ai écrit, sachant qu'elle était en vacances daos sa famille,
et elle est venue. C'était si dróle et si gentil de la retrouver
sur Je quai d'une gare de son propre pays. Et ce jour ou,
aprés avoir dormi, nous ne sa,-ions plus si c'érait le matio
ou le soir. Ce rayon rouge entre les troncs des sapins
pouvair si bien erre un premier rayan. La petire servante
qu'elle a interrogée, et j'écoutais sans comprendre, et elle
traduisait pour moi. O douce comme ton pays ! les !aes

AMA.'ITS, HEUREUX AMANTS ...

sous le del tendre, et ces jolies paysannes qui nous faisaient la révérence quand nbus passioos. Que j'étais jeune
eocore cette année-la, et plus pres des sombres années que
je n'aurais voulu me l'avouer : songeam encare parfois
aux lamentables promenades du jeudi, le long des quais,
ffl'S Bercy, sous ces tristes arbres, et cette pointe de !'lle
Saint-louis; _l'écriteau : Départs pour Charenton ; et les
allées du Jardín des Plantes qui blanchissaient si vite nos
10nliers, et ces .grandes foules tristes, et Montrouge. Quelle
rcvanche c'était, Finja, e la mia sposina Inga, et partout
devant nos pas les cent mille avenues noircs des interminables forets de sapios. Départs pour Charenron ! Oui
c'était bien la France Heureuse. Je n'aurais plus cette joi:
aujourd'hui : je suis habitué :1 la liberté, et je vieillis :
vingt-cinq ans, déja. Enfin, la voici encare une fois prés
de moi ma jeunesse blande et blanche et riante, dans cene
ville que j'aime et ou J'hiver demier j'ai pensé souvenr i
elle, pensé a la lui faire voir. Gentil, de s'étre écattée de sa
~te p?ur venir a moi, et elle n'arrivera a Nice que le
)Our ou commence leur engagement. Ah, pouvoir la
décider a passer quelque temps ici avec moi ! Quitter cet
hótel et louer une petite villa, du coté du boulevard des
Arceaux, daos ce quattier de calme, de soleil, de cyprés
et de bambous, avec l'ombre amusante, sur la cbaussée
&amp;lanche, des deux étages d'arceaux, et ces rues oettes, !impides, vues jusqu'au fond, et on ne sait que] bonheur les
tient éveillées tres tard, mais en silence. Que! bon hiver
nous passerions, bien seuls, daos cctte viUe ou personne
ne l'a jamais vue et ou je ne connais que des monuments
et des arbres. Lui montrer les micocouliers de l'allée
Cusson et le liquidambar du Jardin Plancbon. Elle aussi
lllrait plaisir a s'adapter, a sentir sa vie limitée, pendant
quelqnes mois, aux ressources et aux amusements d'une
ville de soixante a quatre-vingt mille habitants. Le coté
dinette, forme de Trianon, d'une aventure comme celle-la.
Oui, oo se sent un peu partí a !'aventure, un peu loin,

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

ayant laissé derriere soi la civilisation centrale, et tout ce

qui nous la rappelle en devient plus précieux. On attache
plus d'importance aux devantures des boutiques, aux
bonnes choses qu'on peut se procurer, (le choix de nos
fournisseurs,) et méme au temps qu'il fait. On se sent
mieux vivre, surtout dans cette ville ou la foule et les
jolies choses sont a peu pres également distribuées sur
toute son étendue, qui n'a pas de quartiers. morts, qui est
active jusque dans ses extrémités. Son ame la remplit tout
entiere. Une ville pour nous. Y passer Fhiver, c'est comrne
aller goúter sur l'herbe, dans une clairiere d'une de ces
belles foréts du Centre de la France que les gens ne connaissent pas. Elle aimerait ~a, comme moi. Faire partie du
joli mouvement de ces rues, y contribuer, elle par sa jeunesse et sa gráce et moi par une tenue exemplaire. Penser
a faire donner un coup de fer aux deux complets de Poole.
Oui, boulevard ties Arceaux. Pour tout le monde : ce M. et
Mm• Francia», c'est tout trouvé. Et entre nous, devant les
gens, toujours l'italien, pour étre plus a nous-mémes, plus
isolés. II doit y avoir quelque moyen de résilier cet engagement. Elle pourrait étre malade. Rembourser ce qu'elle
a touché. Elle a déja fait quelque chose comme fª, lorsqu'elle a préféré accepter un engagement dans un théátre
du second ordre, pour ne pas se séparer de Ferrero. Je me
consacrerais entierement a elle._Lui dire, tout a l'heure :
Ce serait plus amusant que d'aller retrouver- a Nice les
boutiques de la rue de la Paix. Autre argument : ·soc
projet de voyage en Andafousie pour.-vói¼ ce qu'on pourrait tirer des danses populaires. Pres idu, bouleyard 'des
Arceaux, il y a tout un quartier remplit éle gitanes. Oh!
tout ce qu'elle voudra, mais qu'elle reste. Qu'elles restent. Cerri aussi, naturellement. A présent que la glace
est rompue entre nous; et meme 011 peut dire qu'elle a.
toute fondu. Ce serait amusant de veiller sur elles deuxr
de les distraire, de m'occuper d'elles. Sincere besoin de
me dévouer. Obligations et devoirs de chef de famille !

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

529

Tres bien, ce pyjama. Havane et creme. Frais et souple.
Acheté le jour ou celle a qui je pense ... Cerri. Chérie
Cerri ( difEcile a prononcer). Elle ne m'aime pas. J'ai bien
V? qu'elle était dé&lt;;ue en me voyant et en m'écoutant,
h1er, apres tout ce que Inga avait du Iui dire de moi.
Elle est de ces personnes pour qui le tout-fait, le courant,
le commun seuls existent. Ainsi il est probable qu'une
lettre qui ne serait pas entieremetu composée de phrases
toutes faites et de formules lui paraitrait une lettre mal
écrite et l'ouvrage d'un ignorant. De rneme un homme
dont la conversation n'est pas du type de conversation
qui lui est familier luí parait bizarre, naif et méme mal
élevé. Comment lui faire comprendre que j'ai dépassé
ces choses memes qu'elle croit que je n'ai pas encore
aneintes, que je me suis depuis longtemps débarrassé de
ces affectations qu'elle approuve, et que c'est justement
la lettre faite de formules et de clichés qui est d'un ignorant ? Hier elle a admiré Palavas, et quand, traversant
J\Euf avec elles, je 1ui ai montré le groupe des Trois
Graces, elle l'a apeine regardé. &lt;&lt; Au lieu de m'arreter deux
jours a Marseille, j'irai vous voir a Montpellier . .Mon amie
Romana Cerri, dont je vous ai parlé sera avec moi. »
Pourquoi, lorsqu'elle m'a parlé de son amie Romana
Cerri, ne m'a+elle pas dit : Je l'aime parce qu'elle est
douce et belle et qu'elle n'a aucune espece d'esprit? Je n'ai
pas coonu Kromer, ni Mayer; mais Savini et Ferrero
étaient comme cela, &lt;&lt; douces et belles », des filies saines
bien d'aplomb, sans caractere, flexibles, faciles a persuade;
et a commander, et pour tout le reste, tellement comme
tout le monde que meme Inga ne pouvait pas les idéaliser.
lncapables d'aimer tant soit peu leur art (sauf peut-etre '
Ferrero qui est maintenant premiere danseuse), incapables
de se faire aimer sérieusement d'aucuo homme toutes
.
'
au ¡oyeux petit train de leur profession et ne s'attendrissant que lorsqu'elles pensent a leur mere, et allors elles
ftllploient toutes les formules d'usage. Et c'est pour ces
34

�5W

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

amies-la que Inga a refusé des engagements qui auraient
paru tres désirables aux plus ambitieuses de ses camarades,
et c'est pour elles qu'elle finira par manquer sa carriere.
Elle qui leur est tellement supérieure. Celles-la, sans la
routine professionnelle, les heures des répétitions et des
représentations, Dieu sait jusqu'ou elles se laisseraient
tomber. Ah, justement, c'est leur faiblesse qui lui plait:
les dominer, les sentir a sa merci. Tout donner, mais
exiger tout. Alors le reste : Finja ! oui, un « joli souvenir », mais qu' elle a classé a part, peut-etre dans les
souvenirs de voyages; et en e:ffet c'était quelque chose
comme un voyage de noces de boúrgeois, avec le retour·
par l' Allemagne et la France. L'été dernier, je lui ai dit :
Cela me rappelle le lac de Finja ; tu te souviens ? Ach ! non ho dimenticato nulla ! Avec ce mauvais accent
qu'elle n'a pas en franc;ais. Rien de plus, et il y avait,
dans l'intonatioh, dans le regard, dans l'emploi de l'italien,
un mélange d'émotion vraie et de pose dans lequel il était
impossible de voir si l'émotion tenait le plus de place.
Non, non: rien afonder sur le souvenir de Finja; rieo de
solide, pas meme un séjour ensemble ici. Son meilleur
ami, le seul a qui elle a parlé de son enfance et dit son
secret; mais rien de plus. Les autres hommes l'ont trouvée, et la trouveront encere, aimable, obéissame et perfide, et souffriront quand ils comprendront qu'il faut lui
d~re adieu. Ils ont souffert. Ce jeune Anglais, a Naples,
qui voulait l'épouser; et Je petit étudiant, a M.ilan, et cet
homme, l'autre hiver, a Nice. Le bon petit jeune homme,
- cela arrivera encore, - qui s'éprend d'elle, qui lui
envoie des bouquets, qui parfois s'endette pour l'inviter a
souper ou lui faire des ca&lt;leaux, et qui l'attend, sous la
pluie, a la. porte des artistes, elle qui sort presque toujours
la derniere. I1 est content, iI a obtenu ce qu'il voulait;
elle lui permet de venir l'attendre, elle lui a meme dit que
ce n 1était pas la peine de faire la dépense d'un fiacre, que,
du reste, elle a plaisir a marcher a cóté de lui, et qu'elle

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

531

préfere souper chez elle, seule avec lui, comme deux étudiants. Quelle chance d'avoir rencontré une femme de
théatre si sage, si rangée, si ménagere de l'argent de son
amant. Le prestige de l'artiste, la grande fraícheur et la
jeunesse de la femme, les bonnes manieres et l'expérience
!'esprit amusant meme daos ses poses, - tout cela sponta~
nément donné en toute propriété, presque humblement
donné, avec ce geste de tendre ses poignets croisés en
disant, la tete baissée et avec un beau regard bien bleu et
bien franc : Sono tua ! Et rire, ensuite, d'un bon rire
attendri, et au bout d'un instant dire a voix basse : Ma
evero, sai, quello che ti ho detto: la tua schiava innamorata.
(Les deroiers mots, en se pressant a son coté, et en se
détournant un peu. &lt;;a correspond sans doute a une des
positions techniques de la danse ; elle est peut-etre, a ce
moment-la, en « cinquieme », et elle a « pris la Jigne ».)
ll est heureux, le bon petit jeune homme: a pres une sage
et sombre adolescence, cette belle récompense lui víent
comme le prix d'excellence a la fin de l'année scolaire. Et
Inga, - eh bien elle est sincere a ce moment-la: elle a eu
plaisir a le rendre amoureux, et elle aime en lui sa jeu:iesse, la frakheur de son sentiment, peut-etre meme quelque chose d'un peu féminin qu'il a gardé de son enfance.
Quand il se monti'era jaloux, elle fera tout ce qu'eUe
pourra pour le calmer, le rassurer, l'emp~cher de souffrir.
«Je resterai agenoux jusqu'a ce que tu m'aies pardonoée. ))
Il sera dérouté et charmé. Surtout s'il est Fran&lt;;ais. Toute
cette hmnilité, tous ces « esclavages &gt;), ces agenouillements
et ces abaissements, il n'en a pas l'habitude. (ce Dis done,
mon chéri, si c'est une scene que tu cherches. ») Comme
moi la premiere fois que j'ai accompagné celle a qui je
pense dans une église : refuse la chaise et s' agenouille sur
le pavé, comme le font, sans doute, les femmes du plus
has peuple dans son pays. Il ne sait pas ce qu'il faut en
prendre et ce qu'il faut en laisser : la belle jeune femme
daos toute l'innocence et l'éclat de son décolleté et qui,

�532

LA NOUVELLE REVUE FRA.NC.\JSI

en fait de corps humain, est ce qu'il y a de plus fin, de
plus soigné, de plus blanc, de plus civilisé, se comportant
avec lui comme la plus humble et la plus avilie des mendiantes de quelque ville d'Orieat. Car il sera jaloux et
inquiet, s'il l'aime, et sans qu'il puisse rien devi_ner, i~ seo
tira que sa vie est ailleurs. Il aura méme la ¡alous1e ~~
passé, maladie des tres jeunes gens aux débuts de leur vie
sentirnentale. Rougeole sentimentaJe. Comment cene
femme, a qui il attache tan t de prix, a-t-elle pu se donner sa~s
amour, par caprice, ades homme_s qui étaient ind~gnes d'elle,
qui ne l'aimaient pas ? Pourquoi a+elle permts, et peutetre meme recherché, une aussi monstrueuse profaoation?
Quelle patience il faut qu'elle ait pour écouter ces plainres,
pauvre Inga; et cela lui est déja arrivé trois ou quatre
fois. Une expérience qu'elle refait. Celui qui lui a meme
demandé, en criant et en pleurant, le nombre exact des
amants qu'elle avait eus avant luí. &lt;;a, c'était dróle; et
peut~tre que r;a l'amuse, apres tour. Mais il est jaloux aussi
du présent. JI soup~onne le directeur, 17ténor, _le mai~e
de ballet un journaliste qui a fait un amele élog1eux, et 11
sait exa,;ement les jours et les heures ou il y a répéútion.
Elle est obligée de donner a l'habilleuse les bouquets
qu'on envoie; mais elle a appris que, s'~l vient un bouquet sans carte de visite ni adresse elle do1t le montrer, car
c'est une ruse de son jaloux. Et pendant que tour cela se
passe, le jeune homme voit constamment la person_ne qui
est &lt;&lt; son ri,·al », lui parle, !'invite a diner ou a fa1re u~e
promenade avec Inga. Et Inga aussi est jalouse, mais jam~
acause de lui ni d'aucun homme, et elle est, comme lw,
pressée d'arriver ades rendez-vous secrets, et lente~ quitter
certains endroits ou elle a été heureuse. Ou bien elle
poursuit une conquéte difficile, languit et, se consu~1e, et
pleure tour bas, toute une nuit, aupres de l amant qui ~ort,
satisfait, repu, béat. S'il savait ! Mais comment prévm_r ~
qu'il en penserait? S'il serait tranquillisé ~u s'il souffnmt
davantage. I1 romprait, peut-etre, et Inga uent a le garder,

AKANTS, HEUREUX AMAl-i"TS...

533

comme distraction et comme écran. Et puis r;a ne le
regarde pas. Et il arrive ceci : que l'engagement prend fin
ou que le théatre ferme, et Mademoiselle lngeborg s'en va,
et le jeune homme reste. Jusqu'a présent aucun n'a eu,
avec tour son étalage de passion, assez de caractere et
d'imagination pour la sui vre. Le manque d'argent, ou des
~tudes a continuer, ou des pareots séveres leur ont paru
des excuses suffisaotes, - ou encore leur ville ou ils ont
leurs habitudes, et ils ne se voient pas vivant ailleurs. Pourtant, partir avec elle ! voir ce qui arrive ensuite; partager
sa vie aventureuse. Mais ils se font une raison, se persuadent que ce grand amour, si douloureux, a pourtant été
rassasié, et bien peu ont été assez clairvoyants pour deviner
que la véritable Inga, la dangereuse, la passionnée, la
domínatrice, n'était pas celle qui écomait si patiemmeot
leurs plaintes et toutes les sottises que leur vanité blessée
et leur besoin d'étre aimés leur faisaient dire. Mais tous
ont souffen et ont indistinctement senti qu'ils s'étaient
fourvoyés daos une vie ou il n'y avait pas de place pour
eme. 11s ont obtenu ce qu'ils voulaient et en mc?!me temps
ils sont dé~us. Peu écrivent. Et l'année suivante, si elle
revient, a la réouverture, - comme a Nice demain, - il
arrive qu'elle retrouve le jeune homme marié et déja
engagé daos l'orniere de sa perite vie, piare et sans aventures, de notable habitant. Et elle, toute a sa passion ou l
une nouvelle passion, ne prend méme pas le temps, lorsc¡ue par hasard elle le revoit, de se rappeler ce qui s'est
passé entre eux ; et quant ase comparer a la femme qu'il a
épousée, une comparaison qui serait certainement flatteuse
pour son amour-propre, elle rfy songe meme pas; tout
cela s'est passé dans cette région de sa vie qu'elle abandonne ave, indifférence ;\ ses camarades, aux bavardages
des habilleuses, et aux sentiments des amis et admirateurs.
Elle sait bien que c'esr surrout leur vanité qui a souffert :
cene prétention qu'ils ont tous de vouloir erre aimés exclusivement et de la posséder tout entiere: son temps, ses

�534

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

pensées. Elle, ce n'est pas ainsi qu'elle aime; la passion et
non la vanité la mene, et rien au monde ne l'empecherait,
elle, de rejoindre ce qu'elle aime. Celle a qui je pense, le
jour ou je luí ai dit cette paovreté : que je l'aimais autant
que moi-méme, - e&lt; Alors tu m'aimes bien peu. )) Elle
voulait díre que je ne m'aimais pas moi-meme parce que
je ne peosais pas assez a Dieu et a mon ame. Mais Inga,
lorsqu'elle aime, se dépasse : elle devient la personne
aimée, et il y a désormais entre elles un pacte si étroit que
personne ne peut espérer s'y joindre. Emmurée dans
son amour. Volontairetnent détournée, sourde, implacable, pétrifiée dans son amour. Et il faudra les laisser
repartir ce spir, comme elles l'avaient décidé. Mieux
ainsi. Libres tous deux, et personne ne nous cntravera,
Elle a ce qu'elle aime. Tant pis pour mol si... Mais
j'ai celle a qui . je pense, et dont je ne lui parlerai pas.
Non pas pour le plaisir d'avoir quelque chose de secret
pour elle, mais pa,r crainte qu'elle ne voie ma faiblesse,
Bonheur d'aimet un peu celle-ci, et de penser avec beaucoup d'amour acelle-la. Equilibre sentimental. e&lt; Aimer
beaucoup ii ? Non, libre, libre, détaché, a la dérive. Le
vouloir fortement. ce Ah, malheureusejeunesse ... &gt;l Eh bien,
baisser la téte dans la tourmente, et patiemment ~archer
de l'avant comme sous les grandes averses tiedes et claquantes de ce pays ; on voit reverdir les arbres et les volets
des maisons ; fraicheur ou se mele le souffle marin ;
pioggia dirotta. Ah, et le voisinage constant de Cerri, si
elles restaient. Le plaisir serait vite épuisé, et l'ennui resterait : la terre sous les fleurs. Son mépris pour moi, hier
soir. C'est pour ~ que j'ai tenu a les enivrer, elle surtout.
Et meme dans l'ivresse, quand enfin elle a cédé, - cela
ne pouvait vraiment pas se passer autrement, elle le
savait, - ses regards, son air, sa pose, exprimaient ce
mépris; quelque chose comme : Je ne me donne pas ; vous
me prcnez comme un voleur, tristement, honteusement,
parce que les circonstances vous favorisent et grace alá

AMANTS, HECREOX Ai\IANTS •••

535

complicité d'Inga, qui ne sait plus ce qu'elle fait .
·
d''
,ma1s
ré u1t a vos seuls mérites vous ne m'auriez jamais obtenue.
A ce °:1,º?1ent-_la, c'était un défi, et je l'ai accepté. Et
quand. J a1 sentt ses mains se poser sur mes cheveux ( ce
geste s1 tendre, comf?e pour constater qu'on est bien la,
cet:e mue~te bén~iction~) j'ai compris qu'elle cédait.
Ma1s elle s est tepnse aussitót. Comme elle s'est jetée en
pleurant de colere, daos les bras d'Inga, qui riait. Pa; un
ba_iser a. moi. Et bien qu'elle m'ait tutoyé deux ou trois
avant de sombr~r dans le sommeil je suis sftr que tout
a l heure elle me dira &lt;e leí&gt;). « Douce et belle? &gt;&gt; Bel1e et
dure, plutót; dure et sévere cotnme le laurier. Pensé aux
mots &lt;e _la sta.tuaire &gt;&gt; a ce moment-la. Comme son esprit :
tout fait, saos rien qui soit d'elle seule et qu'on n'oublie
pas. Magna parens frugurn: les fruits parfaits · les colonnes •
·
'
~ firagment d'un torse de D1ane
trouvé a Herculanum
ii '•
les courbes ombres bises sur une coulée de blanc mat ~
l'absence d'éclat'et de ces adorables défauts; et le voile d;
crepe_au bas de l'urne d'or. Inga, la meme, le pays connu:
la p_et1te vallé~ ~'or et de neige. Mais sa croissance depuis
les ¡ours de Fm¡a : plus de douceur et de générosité dans
les contow-s; le dessin ou des blancs ont été remplis, des
om_bres augmentées, des traits tepassés. Encore deux ou
~ro1s_ ans et ce mon jeune prince &gt;l ne pourra plus faire
il.lus1~n, en travestí. Ah, le rayon a dépassé son bras et
b1e~tot son ~xtrémité touchera la joue de Cerri. Je le laissera1 les réve1Uer. Ou bien ... Ob, une tasse de thé et une
·
cigarette apres.

!º1:

Le grand coup d'aile de l'ceil noir, a la rencontre. Un
vers, et m~uvais. Elle est gentille. Son parfum ? Sage
&lt;:omme les 1mages du Monde Illustré qu'elle lit pendant
~ue Madame Mere regarde d'un air important les chaises

�536

LA NOUVELLE REVUE FRANt;.\ISE

vides, les jardinieres et les murs du vestibule de l'hótel.
(Les propriétaires disent : le hall.) Un peu trop parées
pour l'heure. Et habillées, sans doute, par 1a grande couturiere de Toulouse. N'importe : elles ne savent pas. Elle
aurait vite appris; un an de París ... Encare l Encore e&lt; le
grand coup d'aile &gt;&gt;, etc.? Aussi, je regardais avec trop
d'insistance. (Autre alexandrin; tres Emile Augier.) Mais
non, c'est parce qu'elle m'a vu sortir de la salle-a-manger
avec Inga et Cerri. Ah, peuple différent, nation des
femmes ! Comme un Oriental qui m'aurait vu, ici, avec
deux de ses compatriotes en costume national : la curiosité, l'intéret, presque le désir de me parler. Sans cela,
elle n'aurait jamais fait attention a l'épais et quelconque
jeune homme. « Pauline. » Madame Mere l'a appelée
Pauline. Joli nom pour une fille de 1a Province Romaine.
Lui trouver un nom de famille. Rien au courrier ! je m'en
doutais. Cela'fait dix jours qu'elle ne m'écrit pas. cc &lt;;a ne
fait rien », ma belle. Un nom de famille pour Mademoi·
sefle Pauline de Septimanie. Consolar. Oui, ~a va. Consolat; en pronon~nt légerement le t. Que je ne te connais pas, enfant du Sud béni ? Je t'ai vue au moment ou
la grace humaine t'a touchée : guand Inga et Cerri, impatientes des lenteurs de l'ascenseur, se sont prises par la
taille et ont commencé a monter l'escalier : !'ensemble de
leur mouvement, le bel élan qui les portait, tandis que
sous la soie transparente on voyait saillir, presque blancs,
ces deux petits muscles, les jumeaux je crois, qui tirent et
renforcent, sous le jarret, le renflement du mollet. Un
peu surprise, PaulineJ ou du moins sa pruderie a fait
semblant de l'etre, par la vive action de mes amies. Mais,
surtout, pendant quelques secondes, énrne malgré elle,
touchée par la grace de ce mouvement; résultat de l'érnde,
d'aílleurs. C'était la premiere fois qu'elles abandonnaient
la tenue presque sévere qu'elles adoptent quand elles sont
hors du théatre ou des réunions d'amis. C'est Inga sur·
cela, et elle a mis Cerri son pas. Tres
tout qui tient

a

a

AMANTS, HEUREUX AMANTS ...

537

correcte, notre entrée dans la salle-a-manger : ce n'est
qu'une fois qu'e11es ont été assises que les gens se sont
rendu corn pte que deux jolíes femmes étaient la. J'ai vu l'impression produite sur les habitués : le général, 1a comtesse, le jeune seigneur écossais qui voyage avec sa jolie
ga~de-malade en uniforme, et ce pretre si sympathique,
qw a eu la bonté l'autre jour de m'avertir que j'oubliais
une revue sur ma table. Oh, elles représentaient avec beaucoup de dignité la Scala de Milan et le Conservatoire Impérial et Royal de Vienne ! Bien malins ceux qui auront
deviné leur profession : évidemment étrangeres, et cela
déroute ; et aussi évidemment habituées a la bonne compagnie. Je ne sais pas, mais il me semble bien que, des
deux, c'était Cerri la plus agréable a regarder. Avec ~a
figure qui paraissait plus sombre et plus mate encare pres
du teint clair d'Inga. Aussi l'échancrure de son corsage :
les pointes aux épaules, ne découvrant que le haut de la
gorge, et la mince chaine autour du cou, avec la médaille
du couvent ou elle a été élevée. Son petit air modeste ;
les yeux baissés sous le beau front bombé. Piglio di Madonnina. Les rnains sont tres belles. Pensé aux vers :
« O bella mano... » J'aurais du les lui réciter. Et dire que
sans la connaitre, brutalement, sottement. Bah, c'est fait.
D'une fa9on ou d'une autre. Mais quelle surprise I Je m'étais
trompé en pensant qu'elle m'avait détesté a premiere vue.
C'est seulement la fa~on dont les choses se sont passées.
~t puis, elle en a vu bien d'autres. Tout de meme, sa gent1llesse et ses mains méritaient plus d'honneur. Lui fairc
comprendre que je regrette, - non ! je ne regrette pas,
au contraire. Enfin, oui. N'avoir pas fait attention a ses
mains avant cet instant. C'est finir par le commencement.
Ainsi j'ai été plus lent que Pauline a reconnaitre la
grace. Mais Pauline, tout en la se-ntaot, n'y a pas cédé.
Elle a plutót insisté sur ce qu'il y avait de trop vif ou
d'un peu saos gene dans leur beau départ. Parce qu'elle
désire trouver quelque chose a redire en elles. Son

�LA NOUVELLE REYUE FRANC::AISE

-instinct bourgeois. Nous ne pourrions pas 11ous entendre,
Pauline et moi. Les yeux sont beaux, mais la bouche et le
menton plutót séveres. Ah, tiens, elle s'en va, suivie de
Madame Mere, et saos me regarder une demiere fois.
J'avais pourtant préparé mon attitude et composé ma
physionomie. Adíeu, Pauline Consolat ; adieu, jeune filie
a marier. Car c'est visiblement ce qu'elle est. L'eau qui
&lt;lort~ et probablement ce que devait etre, avant son
mariage, celle a qui je pense. Triste existence, celle de
ces filies-la, et Madame Mere n'avait pas l'air commode.
La longue attente du fiancé, les déceptions, les situations
{]_UÍ ne conviennent pas, les dots qui ne sont pas en
rapport, les perites faveurs distribuées &lt;;a et la avec la
préoccupation de savoir si elles rapporteront ou si elles
seront perdues pour « le bon motif ». &lt;&lt; On aime Pierre,
et c'est Paul qu'on épouse. » Oh, meme pas c;a : le penchant, et tout' ce qui pourrait de\·enir l'amour, constamment rebutés, finissent par disparaitre. Elles ne connai1ront jamais ce beau sentiment de la vierge amoureuse, aqui
sa pro pre personne devient sacrée, et digne f etre protégée
et défendue par tous les moyens, du moment que dans
son ame elle l'a donnée a celui qu'elle aime. Comme il
&lt;loit etre fatigant et attristant, cet effort continu pour
se conformer aux opinions, regles et convenances du
monde impossible qui les entoure. C'e,t pour cela sans
-doute que méme les plus gentilles ont si peu d'attraits.
Calcul mesquin, ignorance, vanité. Et malgré toute la
peine qu'elles se donnent, combien de belles occasions
elles doivent manquer, les occasions inespéréesJ justement; parce qu'elles se méfient. Toutes a leur affaire, et
pas de fantaisie : un jeune homme du pays, ayant u~e
position solide et des idées sain~s. C'est ainsi que je vois
Pauline faisant, dans quelque temps, un joli mariag~, e,t
~a dot servira a finir de payer une étude de notaire a
Clermont-l'Hérault ou a monter un cabinet de consultations a Balaruc. Leur voyage de noce. Les choses qu'ils

AMANTS, HEUREUX AMANTS ...

539

se disent, a l'étranger, quand ils ne soupc;onnent pas que
Ieur voisin de table ou de fauteuil d'orchestre les comprend. Les valets et les soubrettes des romans et comédies
de l'Ancien Régime, devenus Monsieur et Madame. Quelques mois de libertinage, et puis les années et les années
de ménage. Je n'arrive pas a imaginer s:a. Mais comme
Pauline envierait la libre existence d'Inga et de Cerri, si
elle pouvait la connaitre. Ne la connaissant pas, elle les
' regarde avec le mélange de curiosité et de désapprobation
avec lequel les gens qui sont bien, tout entiers, d'une
dasse reoardent les gens d'une cfasse différente. Comme
'
b
•
. •
&lt;lans tóutes les nations du monde, moms les gens sont c1v1lisés plus ils méprisent les étrangers. Elle dirait, sans
doute, que te sont des gens qu'on ne res:oit pas et que les
femmes ne sont pas présentables. Mais Inga est re~ue ou
elle ne le sera jamais, et il n'y a pas de comparaison
possible, pour la tenue et les manieres, entre elle d'une
part et Inga et Cerri de l'autre : Pauline ne sort pas sans
Madame Mere, et Madame Mere serait bien én:rne si on la
présentait a la comtesse. Mais si elle connaissait leur vie l si
elleavaitpu les voir constammentdepuisleur arrivéea Montpellier hier m.atin jusqu'a maintenant, jour et nuit. Quelle
initiation I quelle correction de bien des erreurs ! En
supposant qu'elle soit intelligente et pas sentimentale (elle
n'en a pas l'aif) quelle le~on I Oh, Inga s'attaquant a une
filie comme celle-la ; a une demoiselle a marier ; et complétant son éducation. Elle réussirait : la perite bourgeoise
si timide et si rangée, sur le bateau entre Malino et
Copenhague: si la traversée avait été _plus longue ~ou~
soupions a trois (non, a quatre: le man) ce méme soir, a
Tivoli. « Petite Nora », « Chere Inga », déja I Mais Pauline ne sait pas, et ne saura jamais. Elle se croit sage, et
on l'étonnerait bien si on lui disait qu'avec ces yeux-la et
malgré la bouche et le menton un peu séveres, elle fera,
elle aussi, des sottises, conime tant d'autres. Ainsi Madame ... , oui, je sais qui je veux dire. Je l'ai rue se détour-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISI

ner, comme on le dit d'un gar~on qu'on a connu bien
sage au college, un peu « gourde » meme, et qu'on
retrouve quelques années plus tard dans un milieu de
filies et de noceurs. Apres dix ans de mariage, celle-la,
dix ans passés a se plier a la volonté du mari, a gouverner
sa maison, a l'.aider dans sa carriere, a l'aimer peut-etre.
Tout d'un coup, i;'a été la révolte, le besoin d'avoir son
tour, de s'appartenir, et une sorte d'épanouissement,
comme si le temps ou elle était sage et fidele n'avait été,
entre son adolescence et ce moment, qu'une longue et
pénible mue. Et encore Madame ... Celle-la, une fois veuve.
Un jour, j'avais seize ou dix-sept ans et je luí ai dit,
comme un collégien, ponr l'étonner, ou pour voir si elle
me prendrait au sérieux, que c'était par timidité et faiblesse de caractere, et non par amour, que la plupart des
femmes étaient, fideles. L'effet, formidable. M'a fait peur.
Je crois meme qu'elle l'a répété a son mari ; une allusion
qu'il m'a semblé qu'il y faisait, peu apres. Oh, ~a n'était
pas une chose a dire. Elle avait du me traiter en petit
gar~on, et comme l'idée de l'embrasser ne me serait
jamais venue ... J'aimais mieux ... Oui, enfin je l'ai retrouvée quelques anuées apres, veuve, et transformée ; ne
cherchant plus seulement a etre aimable, mais i etre
aim_ée. Elle découvrait les amusements de la ville, et les
joies du ménage n'étaient plus qu'un souvenir : l'amour,
la coquetterie, les restaurants des Halles, Moñtmartre, les
facilités de la vie de chatean et d'hótel pendant les vacances. Déniaisée ; plus de timidité ni de faiblesse de caractere. Ce n'avait done été, réellement, que cela ? Un fond
de vulgarité qu'elle avait et qu'on ne voyait pas auparavant se montrait rnaintenant. Sa na1veté aussi: des plaisanteries d'esprit fort, sur la religion, pour scandaliser des
gens qu'elle considérait, saos savoir, comme des provinciaux, qu'elle croyait dévots. Ainsi elles avaient vécu en
tuteile pendant des années, fieres de leurs devoirs ponctuellement accomplis, se croyant bien gardées, bien assu-

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

541
rées contre les coups de tete, et puis, sans qu'on sache
comment, - ni elles-memes, - elles sont arrivées a leur
majorité sentimentale, et ont perdu l'équilibre. J'ai vu
aussi, dans le premier cas, la surprise du mari : comme
Pere-et-Mere déja vieux quand le grand fils commence a
découcher. Car c'est ainsi que ~ se passe: elles ne savent
pas s'y prendre, ne savent pas dissimuler, pensent
qu'elles n'ont pas besoin de dissimuler. &lt;;a se voit a leur
allure, aleurs regards, a ces longues plaintes qu'elles font,
atout venant, contre leur mari. Elles sont meme fieres de
s'etre affranchies. Mais, ,·u de l'extérieur, c'est ceci : elles
étaient tranquilles, effacées, discretes et, dans certains cas,
faites pour etre passionnément et fidelement aimées par un
homme exceptionnel, fin et délicat ; et les voici, en peu
de temps, devenues hardies, voyantes, importunes et
ennuyeuses, faites pour plaire a n'importe qui, a la grande
masse des hommes qui vont a ce qui brille et a ce qui se
fait remarquer. Et, si elles ont un peu attendu pour se
transformer ainsi, elles sont franchement ridicules. Voila
ce qui peut fort bien arriver a Pauline et qui n'arrivera ni
a Inga ni a Romana Cerri. Discretes, maítresses d'ellesmemes, ayant une vue juste de ces choses. Inga, ne mettant personne dans ses secrets, Romana, sage, pleine d'expérience, fermée. Plus sage que Inga : la vieille sagesse
d'un peuple civilisé depuis plus longtemps que le peuple
d'Inga. Nourrie par l'olivier, le plus sage des arbres. Sor
attachement, sa maniere d'etre avec Inga. Comrne vous
aime l'épouse dont, a moins d'etre un imbécile, on ne se
lasse pas: Quand, pour une raison ou pour une autre, la
rupture se fera, elle se donnera de la meme fa~on a un
homme. Ton peuple sera mon peuple. « Tu es confiante
et amie de l'homme » : Iu Et ma"t7¡ x:it «;l;,ri.voo?,. D'ou
¡
'
cela me revient-il ? Ah ! Lucien : le seul dialogue que j'aie
aimé suffisamment pour le retenir. Le dialogue entre Mousarion et sa mere, qu'elle appelle Mq.p.p.(Íp~ov. Comme elle
défend bien son amour contre sa mere qui voudrait la vendre

�542

LA NOUVELLE REVOE FRANc;AJII

a deux ou ttois riches préten&lt;lants ! Pas sentimental, le dialogue: juste la situation. Les au tres? ll faut que je les revoie.
Voir ce que Lucien savait et pensait des femmes, et comment
tour cela lui apparaissait. Surement je comprendrais beaucoup mieux a présent. Je vais peut étre avoir de granda
surprises : ttouver Inga et Romana dans quelque coin da
livre. Il sera saos doute a la Bibliotheque Fabre: l'amantde
l'Albany devait avoir un Lucien. J'irai demain matin. Je
cherchais justement ce que je lirais maintenant que j'ai fini
« Les Nourritures Terrestres ». L'Albany... Elles n'en
finissent plus. En train d'écrire, peut~tre, aux amis et
admirateurs nic,:ois. Et fabre : cet homme jeune dans cet
illustre vieux ménage. Mais Alfieri savait-il ? Indifférent
p~ut-etre. Tenant a ses habitudes et, pour le monde, lt
nécessité de continuer a etre le Poete amant d'une Reine.
Et toute cette histoire qui finit . a Montpellier. Oh, oui,
indi.fférent. S~s promenades, seul, le soir, au bord de !'Amo,
ruminant les vers d'Homere. Pieno il capo ... Et des rh~
matismes aussi, probablement. La chute du jour. La paum
gloire humaine. Pas la peine d'essayer. L'oubli complet.
moins triste. Ou alors, quand notre intéret matériel y ~
engagé. Comme dans lecas d'Inga. Elle oui. Elle se le ~Olt.
Oh, j'en serais content et fier. Grande vedette. Le ~
s'appliquerait tres bien a elle ; ríen a y chaoger : ce Le suc·
ces l'aroent les ... n Ah, enfio, les voila. Qµelle leuteur I La
'
rose' et ole laurier.
u Belle », comme disent les gaminsa la
sortie de la messe, le dimanche, dans les perites_villes d'I~
lie. Belle. Si celle a qui je pense les voyait? Si elle savaJt.

Si...

Addio cari villani. Notre formule d'adieu aura retenti
. · Elle avatt· d6
aussi sur' le quai de la gare de Montpelher.
prévenir Romana : Au moment mi le train partira nous

S43
dirons tous trois en meme temps : Addio, cari villani ! La
premiere fois, c'était pour nous empecher d'etre tristes a
l'instant de la sépararion, apres le retour de Finja. A&lt;ldio,
cari ... C'est curieux, les plaisanteries d'Inga et de ses grandes amies, de ces Femmes Damnées : de petites plaisanteries de religieuses, de &lt;&lt; bonnes sreurs ». A notre avantderniere réunion, dans cette grande ville pleine d'appel.s
joyeux, de fleurs et de parfums, chaque matin je répétais plusieurs fois : Je vais me lever. Alors ell~ disait : Tu ~s te
bwer ?tu vas devenir un !ion! Oh, j'aipeur, tu vas me dévom. Et elle riait, comme si ce jeu de mots était extremement
dróle. Ah, oui : la petite filie en elle. C'était bon aussi, ces
matins-Ja. L'été. Les grandes avenues bien ombragées, larges, toutes pleines de l'été et d'une belle vie lente et heureuse. On en voyait trois de nos fenetres. Eucore une ville
ou nous ne connaissions personne, et qui était comrne un
grand jouet qu'on nous avait donné pour nous récompenser d'étre si sages ; et pas de théatre, pour elle : les
vacances. Trop tard a présent pour aller faire un tour au
Jardin Botanique. Mais n'importe quoi plutót que de rentrer a l'hótel. Et ce ñ'est rneme pas la peine d'y passer : au
courrier du soir il n'y a que les lettres de la région. Non,.
méme pas pour diner. Apres, forcément, je retrouverai
cette porte fermée, comme elle l'était avant leur visite.
;Remonter jusqu'au Peyrou par la rue Maguelone, la Loge
et la rue Nationale: au bout il y aura un beau ciel sombre
sur les collines blanches. Voici done la solitude qui recommence. Plusieurs mois de silence ; car meme pour demander du paio je peux faire un signe. La ouit était déja insllllée sous le feuillage du liquidambardu Jardin Planchon.
Ses branches pareilles a des fouets, a des lanit:res arretées
en plein élan. Elles som parties. Elles sont parties. Et je me
retrouve, et je n'ai pas le plaisir que j'en attendais. Je n'ai
pas le plaisir de me reconnaitre. (Oh, que c'est mauvais.)
D faudra done toujours qu'apres lesadieux j'éprouve ce sentiment d'un manque, ce serrement de cceur ? Mais j'ai

�544

LA NOUVELLE REVUE FRAK&lt;;AISE

voulu avoir cette solitude; je suis venu ici pour cela. Rien
ne m'empéche d'aller prendre mes bagages a ]'hotel et de
partir par le premier train dans la direction de Marseille et
de Nice. Mais je n'en ai pas la moindre envíe, et je saisque
demain au réveil je serai content d'etre seul. Seul avec le
bruit de la ville, l'air marin, les voix fran~ises. Mais c'est
maintenant que j'ai un mauvais moment a passer. Si elles
pouvaient voir Felice Francia tout désemparé, tout cha viré
par leur départ, remontant la rue Maguelone et arrivant
sur la Place de la C-0médie. C'est ~ : attendris-toi sur toimeme ! Je traverserai l'CEuf pour passer plus pres des
Trois-Graces. Voila une des choses qui vont me consoler
bien vite, avec les jardins et ... Salut, les Trois Sreurs, les
trois plus belles filies de Montpellier. (Et l'éloge n'est pas
mince.) Salut, la triple montée depuis les pieds jusqu'au
torse, la couronne des six bras tendres et vigoureux, et les
trois attelages deseins, chacun de chaque paire tirant de son
coté. Leur rondeur ingénue ; leur air d'attente, toujours.
Et quand on les prend tout a coup a tatons, par dessousles
bras, on sent leurs museaux frais et lisses au creux des
mains, surpris; et alors ils font tout ce qu'ils savent : la
moue. Bienheureux cet homme-la d'avoir pu dresser sur la
place publique, nues et sans honte, les filles de son esprit.
Quelle expérience, quelle longue méditation du corps férninio... « Io, finche viva Ombra daranno a Bellosguardo i
lauri... » Ugo Foscolo, ou l'apres-midi solt:nilel. Ah, ces
gens-la seuls ont vécu et donné la vie, et les autres ont été
comme s'ils n'étaient pas. Leurs plaisirs et Jeurs peines sont
les seules choses qui comptent dans le monde ; les seules
peines et les seuls plaisirs qui n'aient point passé comme
des reves, parce qu'ils n'ont pas été seulement éprouvés,
mais repris a la mémoire et transformés en objets qu'on
voit et qu'on touche, et en voix qu'on entend ... Ah, ~a va
mieux. Elles t'ont fait du bien. Allons, sois plus fort.
ce Quittez l'enfance et vi vez. » Et si ton énergie ne va pas
jusque-la, raccroche-toi humblement a ta vanité. Et ayoue

545

AMANTS, HEUREUX AMANTS...

que. dans lefond de ton creur, ce n'est pas Inga, l'amie déja
anc1enne, que tu regrettes le plus, mais l'autre, celle qui
est nouvelle pour toi, la mal connue. Oui, et si pendant
un seul instant je pouvais songer a les suivre, c'est a cause
de Romana que je le ferais. Quel bon souvenir le baiser
rapide et maladroit, pendant une courte abse:ce d'Inga
dans le jardin du restaurant au bord du Lez ..• Plus dou~
que _tous les autres souvenirs, pourtant bien plus intimes
et bien plus précis, que j'ai d'elle. Plus doux que tous les
autres b~isers donnés, avant et apres celui-la, en présence
d'Inga. Curieux, ce besoin de se cacher, et cette difficulté
qu'il y a aconcilier le libertinage et le sentiment. Pourtant
j'ai bien vu que pour elle ce baiser n'avait pas un sen;
différent. On allait se quitter dans une heure, et comment
aurait-elle pu deviner qu'a ce moment-ll je la préférais a
Inga? Mais non, je ne la préférais pasa Inga. C'était autre
chose. Ah, justement, c'était... Allons, laisser cela, n'y
plus penser. Tout s'est tres bien passé et ne pouvait pas se
passer mieux : Inga apportant l'élément connu et familier,
le theme principal, et Romana l'élément nouveau les
variations. Il y a eu, comme presque toujours, deux ou 'trois
fautes de goút dans la conversation d'Inga. &lt;&lt; Tu sais,
Romana, notre Francia est un artiste, et comme tous les
anistes il ne peut vivre pleinement que s'il a une femme
pr~s de lui. » Pleinement ! Et sans intention ironique ;
séneuse, ace moment-la, comme une héroi:ne d'Ibsen. Et
encare : que si je reste a Montpellier au lieu d'aller sur la
Riviera, c'est parce qu'il est « plus · original » d'etre ici.
~omment ne voit-elle pas la différence qu'il y a entre cette
v1l!e noble, occupée de ses propres affaires, vivant par ellememe, et la grande foire de la Riviera ? Elles y seront
demain ; c'est tres bien. Et j'ai bien fait de ne pas luí parler
de celle aqui Je pense ; elle n'aurait pas compris. Si elle
avait dit : &lt;&lt; moins banal » ; mais non, elle voulait bien
exprimer que, si je passais l'hiver ici au lieu de le passer
sur la Riviera, c'était par un désir de me distinguer et
35

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~SI

d'étonner mes amis et connaissances; et elle trouvait cela
tout naturel. Il y a un peu de s:a chez elle ; cemines affectations et de petites bizarreries qu'elle se donne, des singularités qui ne sont pas du tout daos son caractere. C'est
presque touchant, cet effort pour devenir la persoone
qu'elle veut paraltre. Si le succes vient, oo verra un dróle
de mélange de sa personnalité artificielle et de son caractere
réel. Meme ses plus vieux amis ne sauront pas distioguer
!'une de l'autre. Qui sait si elle ne fioira pas par montrer,
par se faire gloire, comme d'une preuve d'origioalité, des
choses qu'elle tieot soigneusement secretes a présent, - et
peut-étre aune époque ou ces choses ne l'intéresseront plus,
ou son art et l'ambition seuls l'occuperont tout entiere ...
C'est triste, ces. déformations que nous fait subir le souci
ou l'influence de l'opinion. Oui, mais c'est aussi l'humble
ruse de !'esprit. I1 ;eut étre de telle ou telle fas;on, occuper
telle Oll telle position, et pour cela il commence par feindre qu'il est de telle fa&lt;;on, ou qu'il mérite d'occuper cette
position ; le reste vient par degrés, et a la fin il se trouve
qu'il est deveou cela, qu'il occupe cette position. Nous
avoos beau faire oous ne pouvons pas etre absolument
oaturels, et nous n'avons pas grand avantage a l'etre. Le
sourire du marchand, la maniere du médecin, l'allure militaire. Ce sont les· masques grossiers, mais des qu'on les
quitte on est contraint d'en mettre d'autres. Ainsi demain
matin quand j'ouvrirai le volume de Lucieii. Je sais que
je ne suis plus capable de Jire meme cet auteur facile a
livre ouvert; rnais je me souviendrai qu'en rhétorique
Eugene Manuel m'a prédit que je ferais un bon hell~
niste : je m'attacherai a cette opioion si flatteuse, j'essaierai
de vivre asa hauteur, je me persuaderai qu'elle étair juste,
et je tacherai d'agir comme si elle l'était. Quand je me
verrai arreté, je considérerai que c'est une humiliation,_ et
apres avoir eu recours au dictioonaire je retiendrai bien
mieux le mot ou l'expression que j'aurai eu la mortification de ne pas savoir. Et ainsi a la fin de mon séjour je

AMANTS, HEUREUX AMANTS . ..

547

serai de nouveau capable de Jire Lucien presque couramment, et tout prét a aborder les auteurs que j'aimerais
connaltre mieux : Aristophane, les Alexandrins. Ce sera
bon, ces heures passées chaque jour en la compagnie des
personnages de Lucien ; les tirer hors du texte, les voir
vivre. Mais le texte lui-meme doit étre délicieux : je me
som~ens qu'oo entend causer ses petites femmes dans ce
joli langage, avec ces formes féminines et charnelles,
l'aoriste et le moyen. Pauline et Madame Mere qui entrent daos la boutique de Meoton. Elle m'a vu sans me
reconnaitre. J'ai bien fait de les. mener chez Menton : elles
ne trouveront pas d'aussi bons chocolats fourrés, a Nice.
Comme elles se sont fait gouter leurs g:iteaux, se donnant la becquée !'une a l'autre. Nous n'avons rien,
en Occident, comme l'aoriste et le moyen ; quelques
emplois inaccoutumés et presque incorrects de certains temps en relation avec d'autres; c'est tout daos
l'intention. Elles vont se bourrer de chocolat et en arrivant a Marseille elles n'en auront plus. Ni plus envie,
saos doute. En.suite, ce sera aux amis et admirateurs

a

leur fournir des bonbons ; s:a ne me regarde plus. La part
des femmes dans la formation d'un langage donné : impossible d'arriver jamais a déterminer une chose comme
celle-la. Preuve qu'il n'y a pas de différeuce mentale essentielle entre elles et nous. Le sexe: une chose ajoutée, un
-déguisement. Et puis, il y a tous les degrés de !'un a
l'autre. Aiosi Inga dans le complet de voyage qu'elle
pone quelquefois pour sortir, le soir : deux fois travestie.
Li différence morale apparente entre les deux sexes,
l'exagératioo et l'opposition des deux attitudes, viriles et
fémioines, plus grande chez les peuples sauvages ou a
demi civilisés, que chez nous. Mais les Grecs, la condition des femmes chez eux ? Ce qui a rendu possibles les
püetesses de l'époque lyrique ? Lire Lucien a ce point de
VUe aussi. La distance n'y fait rien : certaines manieres
-d'etre, et merue des gestes, se transmettent a travers des

�548

AMANTS, HEUREUX AMANTS...

siecles d des cbangements de langage et de régime politique comme les noms celtique:. des rivieres. Surtout
1
chez les femmes, et les femmes du peuple. Mousarion, je
crois venait de Chypre. Oh il va y avoir de bonnes matiné:s paisibles, et aussi les premieres heures de l'ap~
midi, a l'ombre des chenes-verts de l' Allée Cusson, tout
seul dans ce beau jardín édifié avec amour par les grands
botanistes de France, sous les laurier~ du tombeau de ~arcisse et Iisant lentement, tout enuer a la pensée d un
autr; , ou bien épiant les démarches de son esprit.
Savoir
.
toutes les choses aimables; jouer a nos pass1ons et a nos
impulsions le tour d'en savoir plus long qu'elles, et ainsi
les dominer, les discipliner, les soumettre. « La Nature,
plus jalouse de notre action q~e de notre ~~ence. » Montaio-ne. Oui vraiment ? Eh bien, nous n a1mons pas les
b
,
.
F" la
contraintes, et nous esquiverons celle-la auss1. ~1re
greve de l'action et donner la plus gro~se part a la sc1ence.
Entre Je monde et nous, mettre un mtervalle, et ne pas
permettre au monde de le franchir ; rnais de ~emps ~ autre
le traverser, aller voir de pres quelque ob¡et qut nous
a paru intéressant, le connaitre, et. rcntrer ~a~s n_otre
monde a nous. Des étudiants grecs. D1do : le d1mmut1f de
Démétrius. C'est agréable d'enteodre parler grec dans ces
rues: c;.i va avec le paysage. Naturdlement, avec ce systeme-la c'est la vie contemplative. Kon, c'est sunout ne
ríen de~ander au monde et ne gener personne. Ou. dansquelle vi lle d'Europe, existe-t-il un groupc de gens que tu
Puisses considérer comrne les tieos, tes compagnons, entre
•
''a pré-:ent
lesquels tu te sentcs chez toi ? Nu 11 e part, ¡usqu
· :
Peut-etre un jour ... Mais en attendant la solitude est l'~nique parti possible. Nous habitons une grande salle claire,
fraiche et silencieuse, autour de laquelle le paysage change
souvent et dont les fenetres &lt;lonnent sur toutes les ru_es
d'Europe. U, un petit nombre de gens viennent parfo15,
· · nous voir.
· Et s'en vont, saos
spontanément et avec p lalSlr,
·
que nous cberchions ~ les reten1r; et nous d'1s00s tous en-

.

549

semble: Addio, cari villani. Je ne comprends pas trois
mots sur dix. Quand je pense que j'ai su les chants six et
tteize de l'Odyssée presque entierement par creur. Que
m'en reste+il ? Dans le six, je serais bien vite arreté. Les
discours d'adieux du treize, et quelques passages encore.
Etonnant, l'arrivée a l'aurore et ensuite le réveil sur le
rivage, dans le brouillard. TI a bien vu cet épais brouillard
amer qui monte parfois de la Méditerranée et submerge
les terres jusqu'a mi-hauteur des premieres montagnes,
cachant « les longues routes, lts ports tranquilles, les
hauts. rochcrs et les arbres vigoureux ». Oui ' les oliviers
Jes pins maritimes, les chenes-verts et les bosquets d'oraogers et de citronniers. Alors l'air est saos [1preté, et tous
les bruits s'atténuent, et en marchant on s'aper~oit avec
SDrprise qu'il n'y a pas de vent. L'éternel ouragan tiede a
fini de couler ; plus une feuille ne bouge, elles qui étaient
conscamment agitées. C'est alors qu' on voit, tout pres, un
olivier immobile qui semble s'etre approcht: de nous saos
bruit, et qui se tient la, tout pale, daos sa robe trouée.
Tout le début de la conversation avec Minerve déguisée
en berger a lieu daos ce brouillard, sous cette menace d'un
cataclysme silencieux, d'un commel¼cement de période
glaciaire. Et soudain la Déesse disperse la nuée, et la terre
apparait, telle qu'on l'a toujours connue, frappée de soleil,
et tout sur elle agité de vent. Le vent dans le jardín, cet
&amp;pres-midi, au bord du Lez. Commeil meuair leurs écharpes
et méme le bas de leurs jupes tandis que nous nous bercions sur la balan~oire. Les deux jeunes gens qui étaient
assis a une table, sur la terrasse. Quinze et dix-sept ans
peut-etre. De la campagne surement; mais rien, en eux,
du paysan du Nord ou du Centre ; plus dégourdis,
plns vifs. La fa~on dont ils nous regardaient ; surtout
rainé. Jamais je n'oublierai s:a, son regard vers Inga et
vers moi quand nous npus balancions; pas trace d'envie,
mais l'admiration, !'ex.tase de voir que tant de honheur
~t JX)SSible, existait, la, devant luí. Et.quand Romana,

,

�LA NOUVELLE REVUE FRANC,::AI2

remplaqant Inga a mon cóté, est venue se faire bercer ason
tour : son étonnement; le coup au cceur, la rougeur qui
a couvert ses joues. Comme ses yeux s'.agrandissaient pour
emporter leur image. Elles étaient pour lui, quoi ? des
grandes dames comme on en voit au cinématographe; des
anges s'exprimant en des langues inconnues ! Mais c'était
visiblement a Inga que son cceur allait, probablement parce
qu'elle est la plus vive des deux, ou parce qu'il n'avait jamais
imaginé qu'une femme pút etre si blonde et si blanche. Ah,
il aurait fallu ... J'aurais du le dire a Inga et la persuader de
rester daos ce jardín tandis que nous nous serions éloignés,
Romana et moi. Nous aurions fait une promenade et nous
serions revenus pour reprendre Inga, une heure apres.
Ainsi, j'aurais passé une heure avec les variations, tandis
que le theme principal ... Et quel souvenir il aurait emparré
daos son vilhige, ce joli garc;on ! Son visage, sa jeunesse,
tout semblait iodiquer qu'il aurait gardé secrete sa bonne
fortune ; assez fin pour ne jamais en parler grossierement,
en tous cas. Quelque chose comme la rencootre avec une
fée. Sa vie, peut-etre, son avenir en eusseot été changés.
Tant pis. J'aime mieux croire que ce qui l'attirait, c'était
moins la jeunesse et la frakheur des deux femmes que le
fait qu'elles appartenaient a une classe supérieure a la
sienne : leurs robes, leurs quelques bijoux, et leurs ma•
nieres. Et sans doute la rnéme fraicheur et la meme grace
cliez une filie de son village le toucheraient beaucoup
moins. Comme ce gars du peuple, lorsque celle a qui je
pense luí demaodait des nouvelles de sa fiancée : Oh, ma
pauvre fiancée ... Voulant bien clairement dire: Elle n'est
ríen· aupres de vous, je l' oublie quand je vous vois. Le
nombre d'hommes riches qui sont peuple a cet égard. Ce
qui explique pourquoi la plupart des filles qu' on voft a
Monte-Cado sont laides et meme vieilles~ mais splend1dement v~tues et couvertes de bijoux. 11 avait peut-etre gardé
les troupeaux, ce gentil gamin. « Le Patre et la Danseu~,
conte. &gt;&gt; '(out de meme, i;a aurait été joli, et i;a l'aurait

illANTS, HEUREUX AMANTS .•.

55I

cha~gée, elle, des amis et admirateurs. Minerve déguisée
en berger. La description est sommaire; mais il y a le
détail : 1ta.v~1t&lt;X1,o; : le corps délicat et tendre comme l'ont
les fils des Princes. Et les fils des Princes étaient la, assis
aux tables, tandis que l'aede chantait. Homere, homme de
lettres, poete autodidacte, vénéré des peuples, et a qui un
dieu a mis tous les chants daos !'esprit l transporté par
l'inspiration, oui, mais pas au point de manquer l'occasion
de faire un compliment au tendre objet ..... La description
de l'antre des Nafades, obscure et belle comme l'antre luimeme. Naturellernent, des qu'on s'y arrete un peu on
pense a la femme. Mais ce pourrait etre aussi le cerveau.
Non: la porte des hommes et la porte des immortels n'ont
pas leur équivalent daos la tete. Les abeilles, oui: les pensées, justement: les ouvrieres, l'action, et les reines, la
science. Le vers ou on entend le bruit sourd, épais et sec
de la ruche. Les deux palmiers de la Préfecture. L'autre
jour, la grosse marchande de poisson qui a dit, en me
montrant a la femme qui était avec elle : Bienn habillé,
mais pas lé sou dann lla póche I Le malentendu : j'ai été
vexé par les deux premiers rnots : personne, ni surtout une
marchande de la rue, n'aurait du s'apercevoir que j'étais
habillé avec soin. Peut-étre, pour le pays ... Les notions
simples qu'ont les gens: ils disent: un militaire un
industriel, un homme du monde, un journaliste. :., et
cela leur su:ffit. Le monde est pour eux une espece de jeu
de massacre : le Maire, le Gendarme, la Belle-mere, dont
eux-memes font partie. Inga et Romana y figurent en
maillot rose et en jupe de gaze blanche. Ah, ah, voila de
jolies personnes qui ne doivent pas « e.ngendrer la mélancolie ». Ils les voient aussitot assises sur les genoux du
Banquier. Comme c'est simple. Et moi j'oublie trop que
c'est aussi un aspect dont il faut tenir compte. En m'attachant seulement ace qui différencie les personnes, je perds
de vue ce qu'elles ont de commun avec beaucoup d'autres:
la marque de leur profession, de leur état, l'influence de

�5)2

LA NOUVELLE REVUE FRAN{:AISB

leur condition. Et souvent cet aspect est le seul vrai : les
gens ne sont pas assez différenciés, pas assez inattendus
pour qu'il vaille la peine d'aller plus loin ; ils relevent
uniquement de l'ethnographie et de la sociologie: les
classer, et les laisser de coté. Mais ils coUent leurs étiquettes partout et toujours, et n'imaginent méme pas qu'il
y ait des gens qui peuvent paraitre ceci et étre cela. Calixte
disant: Je me demande qui peut bien étre cette vieille
institutrice ? Renseignements pris, c'était une Altesse
Royale. Mieux encore, comme erreur : les gens pour qui
Baudelaire n'était qu'un prodigue qui faisait le désespoir
de sa famille. Par tontre : les grands hommes de petits
groupes et les célébrités locales. Et comme les amis et
admirateurs d'Inga la peuvent voir. Pas un ne se doute
que c'est une femme passionnée, une grande amoureuse,
une ime ardente dont ils sont aussi éloignés qu'ils peuvent
l'étre d'un saint ou d'un grand homme. Mais comment
jugeraient-ils celle a qui je peose ? Sous laquelle de leurs
formules rangeraient-ils ses discours angéliques et les
désordres de sa vie? Probablement,. ils ne tiendraient
compte que des désordres, et diraient que le reste est
hypocrisie. Ne voudraient pas se donner la peine d'exa•
rniner de plus pres. Pauline dirait qu'elle se conduit mal;
et c'est vrai, comme on dit d'un chauffeur qu'il conduit
mal; elle conduit mal sa vie : le gaspillage d'argent, et de
tout. Mais elle en dirait autant d'lnga, et ce n'est pas vrai:
Inga se conduit assez bien. Et moi ? Ah, moi je ne
m'aime pas, dit-elle. Et elle done! qui, allant aun rendez·
vous, si elle passe devant une église, y entre, baise bien
humblement les plaies du Seigneur, et dix minutes apres ...
Elle qui galvaude le saint habit de Notre-Dame daos les
cabarets de nuít, - il est vrai qu'elle quitte l'écusson, le
petit creur percé de sept poignards, et le cordon de soie,
avant d'entrer; mais les gens voient bien qu'elle porte un
ha bit de vreu. « &lt;;a ne fait rien; Dieu m'aime », &lt;lit-elle.
Et moi, sans doute, 11 ne m'aime pas; et c'est moi qui suis

.AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

553

responsable de ses pécbés. Non, c'est inutile d'essayer de
voir les gens que nous aimons ou qui nous intéressent
comme les indifférents les voient. Les indifférents ne
savent pas ; nous savons. C'est ainsi que la beauté et la
grace passent le plus souvent inaper~ues, excepté de deux
ou trois personnes qui sont les seules dont l'opinion vaille
quelque chose, et soit vraie. Comme certains amants ou
certaines mattresses, qui restent fideles a ce qu'ils aiment,
en dépit de tout. Ils savent. Ah, elle est adorable quand
elle s'incline pour baiser les chevilles d'un grand crucifix
tout sanglant. Et ses mots, tout a coup, avec ce ton qui
fait qu'on ne les oublie pas: « Une servan te, une fi!Ie
pauvre et saos appui, c'est un ange daos la maison. » Et
e &lt;;a ne fait ríen &gt;&gt; si, le lendemain, l'ange s'envole en
emportant une des bagues de Madame. Ou bien, elle se
laissera voir, dans l'intimité, avec son amant, i cette fille
digne de tant de respect. Et les crises de !armes, les caprices,
le besoin de s'avilir, toute cette folie. Inga est fade aupres
d'elle. Toute la journée, méme quand je parlais i Inga et a
Romana, je pensais a elle, et toute la journée j'ai eu,
au fond de mon creur, cette peine et cette inquiétude :
ma derniere lettre, alaquelle elle n'a pas encare répondu.
Ah, je vais la rejoindre. Ce soir meme. Non, trop tard.
Demain. Demain matin, le rapide, a cinq heures vingtcinq. Le voyage, et l'arrivée saos avoir prévenu. Me
retrouver chez elle. Je suis súr de son accueil : avec elle,
famant qui revient est mieux re~u que celui qui n' est jamais
parti. La honte méme d'etre revenu sera douce. Elle feindra
d'avoir oublié notre derniere · querelle. Le diner, a l'arrivée, dans sa maison confortable ; le service bien fait ; le ·
calme; la tiédeur d'un foyer; et apres, sa chambre, ou
Madarne deviendra la plus soumise des servantes. Les bancs
de pierre sont encore tiedes du jour. Ah, il est calmant,
le bruit de l'eau dans les bassins noirs dont les margelles
luisent encare faiblement. Et des feuillages frémissent,
la-bas, au-dessus des manes apaisés de Narcisse. Des allées

�554

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

enveloppées de rameaux s'emplissent de nuit, retournent
au passé, descendent au pays des reves, s'évanouissent dans
ce grand paysage ou il n'y a que du noir, de !'azur et des
reflets d'argent. Eh bien, non.! je ne céderai pas. Je resterai. lci, seul. La-has, ce serait toujours la meme chose :
la jalousie, les faux serments, les larmes, le partage, toute
cette banale histoire se répétant semaine apres semaine,
mois apres mois. Ne l'ai-je pas completement épuisée?
tout ce qu'il y a d'aimable en elle n'est-il pas entré une
fois pour toutes dans mon souvenir ? ai-je encore quelque
chose a apprendre d'elle? est-il possible que j'aie la faiblesse
de l'aimer encore, sachant si bien ce qu'elle est et le peu
que vaut son amour ? Non. Au fond, avec elle, ce que je
veux, c'est avoir le demier mot. Vanité. Mais c'est acela
qu'il faut me raccrocher, faute de mieux. Et mon seul
moyen d'a,,oir le dernier mot, c'est de ne pas revenir. Ah,
tu trouves que je ne m'aime pas assez. Tu verras bien. Ah,
c'est pénible, de renoncer a elle, d'arracher cette chose si
forte et si dure. Mais il y aura un jour, stlrement, ou je
la verrai comme les indifférents la voient, et ou je penserai : Ce n'était que c;a ! Oui, un temps viendra ou je
l'éviterai, ou je serai gené en pensant aux lettres que je
lui •écrivais, ou je considérerai qu'en l'aimant je me suis
fait un affront a moi-meme, ou j'aurai honte de l'avoir
traitée avec la digoité de l'amour, et ou, meme daos mon
souvenir, je ferai le silence sur elle. Mais maintenant,
c'est bien douloureux. Me dire: que mon affection aussi
a du prix, et qu'il vaut mieux ne pas la donner que la mal
placer; et que, d'autre part, j'ai pour elle beaucoup moins
d'importance que je crois en avoir, merne lorsque je crois
n'en avoir que tres peu. Aussi : je ne pense a elle' que
lorsque je suis content, et jaroais quand j'ai quelque peine
ou quelque sujet d'ennui : et c'est la un grand signe. Et
puis, les projets : cette ville et la paix qu'elle me doone;
les jardins, les livres, le travail : pent-etre quelquc essai
de traduction, ou céder a la maoie écrivante. Joli pro-

AMANTS, HEUREUX AMANTS •••

555·

gramme. Vivre pour travailler. Mais il y a quelque chose
de plus important que le travail : ceci que je défends contre
moi-meme : ma liberté. L'iotégrité de la Séréoissime
Républigue ! Et apprendre a hre seul devant la vie comme
un jour je serai seul devant la mort. Non, pas meme le
silence, pas meme l'oubli vofontaire: ce serait lui donner
trop d'importaoce; ce ne serait pas de l'indifférence. Dans
quelques années~ l'année prochaioe peut-etre, je verrai
tout cela comme des choses arrivées a un autre, dont les .
impulsions et les erreurs de jugement étonnent et divertissent; et le cours de mes pensées d'a présent, si je me
le remémore avec exactitude, me fera l'effet d'uoe pauvre·
chose lointaine, infirme, a peine drole, et pathétique~
Alors, ni celle-ci, qui m'occupait tant, ni les autres, ne
compteront plus. Et meme maintenant, si je me doone 1a
peine de démeler ce qui se passe en moi, meme maintenant, ni !'une ni les autres ne sont atout dans mon jeu.
Dans cette espece de partie de cartes que je joue tous les
jours avec moi-meme et dont l'enjeu est ma satisfaction
persoonelle, cette vague approbatioo, ce contentement
qu'on éprouve a la fin d'une journée bien remplie, elles
ne sont pas atout : tout au plus des figures, qui comptent
pour quelques points, mais qui ne me feront pas gagner.
Je peux les jouer. Et en restant seul ici, je les joue. Et
ce sera une impresssion curieuse et asssez agréable quand,
reprenant · des cartes au talon, un jour ou l'antre, je les
releverai, - pour les rejouer aussitót . . Peut-etre surtout
aqmse des souvenirs qu'elles feront reparaitre : le pays
cela se passait, le temps qn'il faisait, ce qui m' occupait, ce que j'avais en train, les vers ou la musique qui
chantaient dans roa tete, tout le mouvement de roa vie,
auquel elles étaient melées, étant les seules personnes,
alors, que j'aimais regarder vivre, les seules assez agréablement indifféreotes, apres tout (oui, ce o'est que cela),
pour faire partie de ma solitude, le seul, et léger, lien qui
llle rattachait aux gens. ~t c'est probablement a Inga que

ou

�556

LA NOUVELLE R,EVOE FRAN&lt;;AISI

je penserai avec le plus de plaisir. A cause de Finja, d'abord.
Je me rappelle, quand nous étions a Elseneur, regardant
la. 7ot~ su~d~ise,. en face, un peu avant le départ pour
Fm¡a, ¡e lut a1 réc1té la fin des « Deux Pigeons » : Amants,
heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux
rives prochaines ... Oui, pendant une semaine nous avons
été amants; nous ne l'avions pas été avant, et ne l'avons
jamais été depuis; c'était comme si, malgré nous-m~mes,
en dehors de nous-memes, sa vie et la mienne s'aimaient.
Et ensuite, a cause de l'absence complete de souffrance,
dans le temps passé ensemble depuis. La bonne camarade
qui 1¡e disait jamais non ; la compagne, et parfois le compagnon ( « Ces deux types &gt;&gt;) des promenades aventureuses:
découverte des villes, jeux sur les plages, fi~tes populaires,
visites aux quartiers dangereux. Et qudquefois le partage
et l'échange de notre butin. Inga et ma jeunesse, ces années de tna jeunesse, ce qu'il y aura eu de meilleur dans
ces années-la. Mais je prévois aussi le temps, pas tres
éloigné, ou cette période de nos deux jeunesses étant
passée, nous cesserons de nous réunir. Surtout, a ce
moment-la, laisser faire ; ne pas chercher a prolonger la
longue aventure; ce serait une faute de gout. Des points
de suspension ; du blanc ; et un nouveau chapitre commence, en belle page. Mais savoir, ou deviner, qu'elle continue etre heureuse. Et puis, il pourra y avoir une rencontre.fortuite ; mais ce sera sur un autre plan. Mademoiselle
Ingeborg. Monsieur Francia. Quelle agréable surprise !
Peut-etre daos un restaurant, ou sur le pont d'un bateau,
ou dans le couloir d'un wagon. Elle, avec la nouvelle
amie, la cara, la diletta, « l'unica ». Et moi, tout seul, probablement.

a

VALERY LARBAOI&gt;

JEROME ET JEAN THARAUD

Au pres du public comme au pres des lettrés, les freres Tharaud ont une réputation bien établie : ils « écrivent bien ».
Louange méritée. On lit un chapitre, une page, une phrase
des Tharaud, et la premiere, la plus forte irnpression
qu'on en retire, c'est celle de la perfection de leur prose.
S'agissait-il d'évoquer un paysage ? Toutes les grandes
lignes de son architecture, et chacune a son plan, s'y
retrouvent, et ses couleurs, toutes ses nuances, son sens,
ses moindres inflexions. D'une a'necdote ? Elle s'ouvre
lentement comme un éventail pour finir en coup de vent
ou se déboite comme les tubes d'une longue-vue pour
s'achever en panorama. D'une argumentation historique,
psychologique ou morale? L'ordre et la raison y président
ou, s'il le faut, les arguments se pressent, se chevauchent,
zigzaguent jusqu'au but avec une mattrise sans défaut.
Quoi qu'ils tentent de traduire en mots, toujours les
Tharaud y réussissent.
Y a-t-il une seule phrase manquée dans toute leur
reuvre ? On serait tenté de parier que non. Miracle d'un
don verbal qui n'est fait ni d'abondance, ni d'imprévu,
mais d'une propriété exemplaire dans l'expression, d'un
sens de l'épithete que bien peu d'écrivains fran~ais d'aujourd'hui possedent aussi raffiné, et surtout aussi éclectique, d'un usage exquis des ellipses, de l'emploi savamment alterné de taus les modes de l'élocution, depuis le
ton de la causerie familiere jusqu'a l'austere froideur de
l'histoire, jusqu'a. l'éloquence, jusqu'au lyrisme.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISI

Virtuosité incomparable, mais qui n'est pas exempte de
grands dangers. Sans cesse entre la page et l'émotion du lecteur s'interpose ea tiers ce beau style, toujours en habits de
dimanche, requérant sans arret l'attention et tyrannisant les
auteurs aussi bien que leur public par des exigences de« m'astu vu ». L'on pourrait dans un acces de mauvaise humeur se
laisser aller jusqu'a dire que les Tharaud s'écoutent écrire,
comme un Maitre de Moro-Giafferi s'écoute parler, ou encore
qu'il ne se rencontre pas dans toute leur ceuvre une page
qui semble s'etre écrite seule. Et en parlant de la sorte,
on ne ferait en vérité que pousser jusqu'a l'outrance une
impression parfaitement juste.
Le style des Tharaud est proprement surajouté, plaqué
.&lt;lu dehors sur la pensée ou l'image. C'est la sa force appa-rente et sa faiblesse intime. Sa force, car aucune prose,
celle d'Anatole France excepté, ne donne présentement
une pareille impression de classicisme, si l'on groupe dans
ce mot confus un sentiment de certitude, de stabilité, de
pureté.
.
Sa faiblesse, si l'on songe a la double fonct1on des gr.inds
prosateurs qui est d'une part d'intégrer dans la l~ngue
écrite ce qui vaut d'etre retenu du langage parlé a leur
époque et d'autre part de mouler la grammaire et la_ syntaxe sur les móuvements les plus secrets et les plus v1vants
de leur ame et de leur temps. Travail de discrimination et
d'élection qu'il est glorieux d'entreprendre et ou les plus
acharnés échouent souvent rnalgré leurs dons: ce fut le
cas des Goncourt, de Huysmans. Mais Flaubert, ma!s
fümbaud, deux exemples de réussite. Et aujourd'hlll,
chez un Giraudoux une tentative dont le résultat demeure encare imprévisible.
Au contact de tous ces novateurs ou rénovateurs, nous
ne manquons jamais de ressentir un peu d'inquiétude,
le sentiment d'une instabilité, ou, pour mieu.x dire, d'une
_gratuité. L'arbitraire daos le choix des mo~, _d~ns celui des
mages et des constructions est frappant. S ag1t~1l seulement

JÉROME ET JEAN THARAUD

559

d'une ~ode éphémere, ou bien l'adhésion de la postérité,
fenreg1strement des grammairiens naruraliseront-ils durablement ces hardiesses et ces essais ? On hésite a le

décider.
Avec les Tharaud, aucun trouble de cette sorte. Leur
forme n'est pas un point de départ, c'est un aboutissement,
la résultante de toutes les plus belles traditions nationales
.depuis la Pléfade jusqu'aux impressionnistes de la fin d~
XIXº ~iecle, en passant par le grand siecle, par celui de
Volta1re et le romantisme.
To~s les , ma~ériaux qu'ils emploient sont éprouvés ;
le~r tn est sur_; tls ont le regard per~ant du lapidaire qui
TCJette toute p1erre douteuse, un sens infaillible de ce qu'on
nomm: au college la e&lt; bonne langue », éloignée de toute
affectat1on et pourtant recberchée ou meme un tantinet
précieuse. Ils aiment l'archai:sme et le craignent; iis adorent
le mot technique et le redoutent ; ils chérissent les adjectifs
concrets et les temperent a tout moment d'adjectifs abstraits
&lt;&gt;u neutres ( ce un affreux courant d'air &gt;&gt;); ils recherchent
la pureté de l'antique parleure et pourtant ils n'bésitent
pas atruffer leur texte de mots anglais, arabes ou bébreux
(e le wbarf », « l'almémor », ce le hendir et la rhai'ta »),
Ce qu'est le travail du sty!e pour &lt;';U.X, les Tharaud nous
-ont offert un moyen de l'apprécier en pleine connaissance
~e cause en publiant du Dingley, l'illustre écrivain deux vers1?ns différentes. Voici confrontées les deux Ie~ons du
debut de cet ouvrage qui leur donna la notoriété :
PREMIERE VERSION

DEUXIJiME VERSION

Partout ou l'on parle anglais, personne n'ignore le

Partout ou l'on parle anglais, personne n'ignore le
nom de l'illustre écrivain Dingley. Les enfants eux•mémes
le connaissent : maint d'entre
eux apprend a lire dans ses
livres.

nom de l'illustre écrivain Din-

gley. Les enfants eux-mémes
le connaissent : maint d'entre
eux apprend a lire daos ses
livres.

�LA NOU\"ELLE REYUE FRA!:o:(;AISE

Cé/ait 1111ho111med'unegaielé,
d'wze fantaisie, d'une fraicbeur
d'imaginalion i11compai-able.

C'étail un homme d'zwe fraicheur d'iniagi11ation incomparable.

... Qu'il décrivit une forét
vierge de l'Inde, un office de
Commerce dans la Cité de
Londres, un lever de soleil sur
la mer des Tropiques, un cré-

... Qu'il décrivlt une forét
vierge de l'Inde, un office de
Commerce dans la Cité de
Londres, un lever de soleil sur
la roer des Tropiques, zm cripuscule d'Europe occide11tale, sa
vision toujours imprévue étai/
celle d'un homme qui ouvrirait sur les spectacles du monJe
des yeux neufs. On trouvail

puscule d'Ettrope occidentale sali
par la funde des usines, sa vision toujours si imprévue élait
celle d'un bomme qui om•re sur
tous les speclacles du monde des
yeux neufs. Ses histoires étaient
peintes avec l'exaclit11de d' un
realiste japonais ou la folle, la
delicieuse fantaisie ami poete
persau.
Les personnages de ses
contes habitaient presque tous
un pays ou la pnissa-nte imagi11ation de l'homme a poussé des
fleurs merveilleuses: les plaines
dts Ga11ge, temoins de l' ejj'ort le
plus désespéré des penseurs
pour découvrir un sens a la
vie. Du cmztraste entre les pré-

occupations mesquines des Européens émigrés la-bas et une civilisation indigene saturée par les
reves des pbilosopbes morts il y
a des 1111lliers d'a,mées, Di11gley
avait su tirer les effets les plus
saisissa11ts. Car lui, dans sa cervelle d'artiste 1i1Jsur ceffe terre, il
unissait /'esprit pratique, co11cret,
des bommes de race anglaise ti
l'áme i11satisfaite de la vie et passiomtée pom· le rb:e d'un Hi11dou.

dans ses bistoires la précisio11
d'zm Japonais et la fa11taisic
d' w, Persa11.

Les personnages de ses
contes habitaient pour /a plupart un pays ou l'i111agi11atw11
de l'homme a fait 11aitre des
fleurs merveilleuses, ces vastes

plaines du Gange, qui 0111 i•n
l' effort le plus désespéré des
penseurs pour découvrir un
sens a la vie. Son capríce ttn-

mélait avec une liberté dii1i11t ks
svit1s de ses compatriotes perdus
daus quelque poste ig11oré du
Rohila11d ou du Sind et les rb.•cs
des pbilosophes indige11es morts
il y a des milliers d'armées. En
l11i s'accordaient les i11sti11ds posilijs de la race anglaise et J'ámt
i11satisfaíte et passio1111ée pour le
rfvc d'u11 Hi11do1t.

JÉROME ET JEAN THARAUD

561

. . . D' une de ces réveries
... Et c'é/ait le jeu 111éme de
d'apres-midi étaít surgie cette son esprit qu'il avait représeuté
prodigieuse histoin d'uu jeime daus « La Plus Bel/e Histaire
commis de Londres trés ig11orant dtL Monde » 01't l'011 1.1oit tlll
de l'antiquité et qui pwt recon~- commis du Stra11d 1·eco11stituer,

tituer avec I'exactitude d'un
homme qui l'aurait soufferte
toute la vie d'tm rameur enchainé au banc d'une galere
phénicienne mille ans avant le

Cbrist.

avec I'exactitude d'un homme
qui l'aurait soufferte, la vie
d"un rameur grec enchainé au
banc d'une galere phénicienne
millc ans avant le Christ.

La premiere version ne fait-elle pas penser a la copie
d'un t:es bon éleve et la seconde a cette meme copíe revue
et corngée par un tres bon professeur, exquis grammairien
et fin lettré, conformément a tous les canons éprouvés
de la grammaire et de la rhétorique.
Faut-il entrer daos le détail ? D'abord soumission aux
lois de la simplicité ; impitoyable suppression de tous les
adjectifs inutiles ; la trinité chere aux cuistres « d'une gaieté,
d'une fantaisie, d'une frakheur d'imagination », premien:ment, deuxiemement, troisiemement s'unifiant en « d'une
frakheur d'imagination » ; « la précision d'un Japonais et
la fantaisie d'un Persan » se suffisant sans les inutiles épithetes « réaliste, folle, délicieuse &gt;&gt;.
. En second lieu, recherche du détail concret, du trait
pmoresque, du mot exotique : « ses compatriotes perdus
dans quelque poste ignoré du Rohiland ou du Sind &gt;&gt; ;
« un commis du Strand » ; « un rameur grec ».
Et enfin l'épouillage de tout jargon éphémere, naturaliste
ou symbolard, chasse curieuse et qui montre l'évolution
spirituelle de ces deux jeunes gens qui avaient dédié a
Villiers de l'Isle-Adam un de leurs premiers contes, ou les
eaux étaient " cérulées » et ou le héros, la nuit, était
quelquefois réveillé « par le rugissement d'un tigre ródeur
~ par le grondement d'un volean en éruption ». Ici ils
\'lsent au durable et non plus au neuf. « Pousser des fleurs
36

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

merveilleuses ll, bien rimide pourtant, se voit préférer
« fait naitre des fleurs merveilleuses » ; la « civilisation
saturée par les reves » devient « les reves &gt;&gt; ; « sa visión
toujours si imprévue &gt;&gt; se réduit a ce sa vision toujours
im prévue ,i. Et la tres légeré dissonance : « sa vision était
ceíle d'un homme qui ouvre ... » cede la place aune stricte
concordance des temps : ce celle d'un honune qui ouvrirait ».
Pour tout dire~ style qui n'est pas le cri d'un tempérament, mais le concert de deux sens critiques, style ou la
dualité des créateurs s'aflirme. Quand l'un des freres tient
la plume, l'autre lit par-dessus son épaule. Quel laisseraller espérer dans ces conditions ? Jamais le parfum
d'une fleur, toujours cclui plus indécis, quoique plus riche
d'un bouquet composite. Additionnés, ces beaux morceaux d'anthQlogie donnent un style original sans aucun
doute, car l'assemblage que font les Tharaud de tant de
recettes diverses leur appartient en propre, mais non pas
un style créateur. Style forgé, jamai~ jaillissant.
D'ou cette admiration qu'éprouve le lecteur batif pour
cette forme qui a une existence en soi et s'impose a lui;
d'ou l'inquiétude du critique qui se demande si ce~te forme
n'est pas arbitrairement plaquée sur le fond, sans parvenir a faire corps avec lui, et si ce don du beau style
mis par une Fée maligne dans le berceau des deux freres
ne fut pas un don néfaste.
*
* *

Cette divergence d'avec l'opinion comrouoe qui vient
d'~tre marquée, loin de viser a desservir ou a diminuer les
deux freres Tharaud voudrait tendre bien plutót a fixer l'at·
tention sur ce qui est cbez enx I'essentiel : lenr pay~e
intérieur. Toutes les parures superfétatoires de leur style
cachent le plus souvent, comrne d'inutiles dra.peries, une

JÉROME ET JEAN THARAUD

563

nudité d'ame qui est admirable et qui ne ressemble
aucune autre.

a

II fut d'ailleurs un temps, celui de leurs débuts et de
leur coll~boration aux Cahiers de la Quinz.aine, ou le principal souc1 des deux freres était d'exposer sans voiles, brutal~ment cette nudité. C'était l'époque ou Péguy écrivait
d eux : &lt;&lt; Les con tes et les nouvelles de Tharaud ont une
sorte de force breve et de brieveté forte telle qu'elle ne
supporte absolument plus aucun voisinage... ))
Qui songerait depuís le second Dingley a. parler encore de
force breve ? alors que tout chez les Tharaud est devenu
fluidité, éclat harmonieux, musical balancement des périodes, enchainement moelleux des phrases.
Et pourtant cette brieveté forte correspond a ce qu'il y a
de plus profond chez les Tharaud, ou peut-etre - et cela
expliquerait tout ce probleme troublant de la forme et du
fond, !'un foutnissant le fond, l'autre la forme - chez un
seul d'entre eux, a une sauvagerie instinctive a un sens
.
'
atgu et singulierement ludde de tout cet entre-deux
confus de la personne humaine qui se place entre l'individualité (pour etre plus clair, résignons-nous meme a
dire I'idiosyncrasie) et la bestialité, et qui est le domaine
trouble des atavismes, de la race, de la caste, des traditions
reli~ieuses, de tout ce qui vient du fond des ages, de toutes
les mfl.uences climatiques et géologiques, le territoire en
gros de cette science nouvelle : la géographie humaine.
Surprendre sur le vif une réaction soudaine de ces
forces qui oous dominent secretement, ou bien scmter
ce qu'un apport religieux entra1ne de remous et de
tourbillons dans ce gouffre de la personnalité inconsciente,
ce fut d'abord ce qui pas.sionna les Tharaud. Deux inconscienrs l'un anglais, l'autre hindou en présence et en
1utte chez un homme de génie, plus la lutte du « soi »
de cet homme (pour emprunter Ja terminologie de Léon
?audet, hanté Iui aussi par ces problemes) contre ces
mconscients en conflit, c'est le su jet de Dingley. L'inconscient

�564

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

d'un hobereau périgourdin en lune contre ce qu'il croit les
désirs de sa conscience claire, c'est le sujet de la Maítresse
Servante '. Le sens de la race et de la patrie envahissant
chez un homme tout le cbamp de la conscience claire
et lao~nt cet homme dans une lune ouverte contre
son peuple qui n'est plus guidé par cet inconscient de la
race, c'est le sujet du Paul DéroulMe. L'inconscient religieux d'un homme attisé par des prédications fanatiques et
aboutissant a un meurtre, c'est le sujet de la Tragédie dt
Ravaillac.
Et les sujets des premiers con tes des Tharaud étaient du
meme ordre: les Freres Ennemis décriventune lutte entre une
ame calviniste et une ime catholique ; Bar Cocbebas entre
une áme juive et l'ame chrétienne ; les Hobereaux un conBit entre deux classes, celle des féodaux et celle des paysans, qui ne savaient plus qu'elles se haissaient et qui, se le
rappehtnt soudain, versent le sang.
Il n'est pali jusqu'a l'un des tout premiers essais des Tharaud, daté de 1898-99 qui, livrant le secret de leur vingtieme
année, ne pose le probleme pour eux vital du confüt
entre l'homme et ses atavismes, sa race, sa religion. Le
jeune aveugle de la Lumiere qui cherche sa voie dans l'ombre et qui, apres bien des tatonneRJents, préfere au catholicisme une morale anarchiste d'action et de beauté, ne
reviendra-t-il pas a la religion de son enfance ? De quelle
durée sera son triomphe sur sa race et sur la croyance de ses
ai'eux ? Le récit se termine sur cette phrase ou les Tharaud
ont exprimé l'impossibilité de l'évasion : « Des vols d'Elohim tourbillonnent autour de sa téte. David ne sera pas
toujours aussi orgueilleux. Sa raison sera domptée. Il se
prostemera devant l'Eternel avant que la carde d'argent se
1. « Les seotiments (de ma t:inte] étaient ceux de toute rna famille.
C'étaient les miens profoodément. Mais je pomtis déja dans mon
ca:ur quelque .:hose d'iruatisfait qui s'est roujours révolté centre eux .. ,
Et c'est aiosi que de boone heure je me trouvais en guerrc ouverte avec
ma oature profonde 11. La Mailrme Serv,mte, p. 16.

JEROME ET JEAN THAR.AUD

565

rompe, que levase d'or se brise, que 1a cruche se casse sur
la fontaine et que la roue éclate sur la citeme. »
~réfigur~tion ~e la carriere littéraire des Tharaud partant
de_ 1anarch1~ et d une morale de beauté pour aboutir, apres
m1lle tours a travers les nations et les religions et sans
'
cncore oser ]'avouer ouvertement, a tous Ies'conformismes
de leur peuple et de leur caste.
Ces grands courants souterrains qui en définitive menent
le monde, bientot il n'a plus suffi aux Tharaud d'étudier
, comment ils entrainent les individus, íls ont voulu
m~ntrer comment ils conduisent les peuples aux grandes
fo~es c?llectives, au meurtre en masse qu'est la guerre.
Dé¡_a. Dmgley avait la hantise de la guerre ; la premiere
mo1t1é de la Bataille a Scutari d'Albanie est consacrée aétudier « des gens qui se battent, des hommes qui croient a
quelque chose et qui donnent leur vie pour cela ». Et c'est
cncore la figure de la guerre qui apparait dans Une Releve
et ade nombreux passages de Marrakech ou les Seigneur.s de
fAtlas.
Mais ce n'est point assez encare pour la curiosité des
deux: freres que d'exprimer ces moments de paroxysme que
sont les guerres. Pour pénétrer a fond les secrets des
humains, il faut étudier les races et les religions, non pas
a~ repos - elles n'ont jamais de repos, - mais a l'état de
cnse latente, daos leur vie quotidienne. Et de ce soud
sont nés les deux plus puissants massifs de l'rem•re des Tharaud : le massif juif et le massif musulman. Juifs et musul~ans considérés en soi et dans leur lutte contre la chrétlenté. Judai'sme, christianisrne, islamisme, trois des
gra~des traditions humaines, trois des grandes ámes collect1ves de l'humanité. Si demain les Tharaud s'attaquent
aune étude du bouddhisme, ils auront fait le rourdes races
et des religions.
D~ns la Féte Arabe, c'est l'islamisme aux prises avec Ja
~réuenté franc;aise, luí résistant, mais refo~lé par l'invasion
dune tourbe méditerranéenne gorgée d'anisette et animée

�LA NOUYELLE REVUE FRANc;AISE

par le vil matérialisme de la plus basse Europe. Dans la
deuxieme parrie de la Bataille a Scutari, e' est la victoire de
l'orthodoxie sur le Croissant dans le Balkan, le rejet du
Turc vers l'Asie. Dans Rabat ou les Heures Marocaines, dans
Marrakech ott les Seigneurs de l'Atlas, c'est l'évocation de
toute !'admirable civilisation du Nord africain musulman,
la vieille civilisation des Maures d'E.spagne, l'historique de
l'essai d'accord de l'Islam marocain et de la France tenté
par le général Lyautey.
Pour le judai'sme, c'est, apres Bar-Cochebas, l'Ombre de la
Croix, récit de mreurs juives, le chef-d'reuvre des Tharaud;
Un Royamn¿ de Dieu, histoire d'une communauté juive
d'Ukraine menacée d'un pogrom et qui obtient la protection
bientót odieuse d'une sotnia de cosaques ; Quand Israil est
roi, histoire des Juifs de Hongrie et de la révolution de
Bela Kuhn. Le judai:sme, sujet entre tous passionnant pour
les deux freres, car ils y retrouvent a l'état pur une race,
une religion, un idéal, se conservant a travers les massacres
et les persécutions séculaires.
En:fin élargissement supreme de cette vision a grands
traits du monde, les Tharaud aboutissent aux quelques
sentiments essentiels qui font mouvoir l'humanité, réduite
ainsi par eux au plus petit commun multiple.
A travers paysages et anecdotes, a travers différences et
haines, c'est le fond commun de la nature humaíne que
touchent en définitive les deux explorateurs.
Apres nous avoir conviés aux plus beaux voyages et nous
y avoir serví de guides, nous avoir étonnés par la diversité
des mceurs qu'ils nous dévoilaient, les Tharand nous ramenent au bercail des sentiments les plus généraux et les plus
universels.
Y a-t-il tant de grands écrivains d'aujourd'hui qui nous
offrent plus et mieux ? Les Tharaud, comment ne l'a+on
pas encare mis en lumíere, sont les meilleurs de nos romanciers sociaux, et il faudrait meme dire unanimistes en pensant a Un Royaume de Dieu. Ils témoignent par leur exemple

JÉRO.ME ET JEAN THARAUD

567
qu'il n'es~ bes~in ni d'usines, ni de greves pour écrire des
romans ou s01t rendue sensible l'áme des foules.
Et en meme temps, ns méritent d'etre rangés au nombr~ des prosateurs contemporains qui nous ont rendu le
gout et_ le sens du voyage, de l'Europe, de l'aventure que le
naturalisme avait détruit, Entre Gide et Larbaud, il faut
leur réserver une place d'honneur.
***

L~ matiere premiere de leur art étant celle qu'on vient
de dire, comment s'étonner que tout l'art des Tharaud soit
un
de juxt¡¡position, d'additior1 ~. II ne
, .art de. collaboration,
,.
s ~1t pomt ic1 de faire jaillir du fond de soi-meme des sensat10ns ou des images, mais de patiemment observer des
~aces et ,des civilisations, d'apres nature ou d'apres les
livre~. D un Pª!sage, d'un geste, d'une parole, il faut
extraire un sent1ment, méditer sur luí, le comparer a d'autres, le ranger daos sa série pour, Je moment venu, l'utiliser, daos tel ou _tel chapitre. Mieux vaut pour cela etre deux
qu un seul. Et 11 vaut mieux aussi etre deux quand il s'agit
de se ressouvenir de la figure exacte d'un paysage ou
encare de 1:°ettre bout a bout des argumeots. Oo irna~ine
~tte e~tr'a1de permanente, et le résultat, c'est qu'on a touJours I 1mpression que les deux freres épuisent chacun de
leur dévelopfem,ent, ch~cune de leur description. Quand ils
om achevé, il n y a vra1ment plus ríen aajouter.
Et cette collaboration est sensible a travers toute 1a mise
en ceuvre, comme elle I'était déja daos Je style. Ce ne sont
pas les Tharaud qui créent e~ état de somnambulisme ...
Toutes les phases de la création sont soumises aux exigenc~s d'une discipline consciente et sans reláche, obtenue
du hbre as~entiment de leurs deux talents .:onjugués aux
Supremes ,Iors ~e la logique et de l'esthétigue. Dans Je charP;ntage d un h vre, les plus petites poutrelles seront prévues
&lt;l avance. Avant de rédiger, cambien tracerom-ils d'épures ?

�568
LA NOUVELLE RE\'UB FRAN~ISI
Tous ces préparatifs qui Jescendent jusqu'au plus infime
Jétail expliquent encore leur style. Au moment d'écrire,
ils n'out vraiment plus qu'a distribuer leur style sur leur
schéma, commeun logres la couleur dans les cases d'avance
ménagées sur ses esquisses.
On ne manque pas de trouver ép.us daos leur ceuvre
des fragments de Ieur &lt;&lt; art poétique &gt;i qui corroborent ces
hypotbeses sur lcur méthode de travail. Dans Dingley
d'abord ils parlent de « la sensibilité modérie de l'artiste
qui arrete sur l'humanité le regard du chirurgien sur le
patienr qu'il découpe ». Et plus loin: « II choisissait
autour de lui un objet, le considérait longuement et cher,. chait le mot, J'image qui rendrait son apparence sensible. 1
Ailleurs encore: « Iofonunés littérateurs ! Les photographes leur font une concurrence redoutable. La phrase la
plus pittoresque a moins de force expressive qu'une image
d'un penny. En serons-nous bientót réduits a écrire des
romans psychologiques, des adulteres fran~ais ou des
moralités slavcs? Dieu m'en préserve ! ]'ai quelques traits,
quelques mots, quelques sileoces, quelques actes aussi,
que nulle photographie ne reproduira jamais. &gt;&gt; Et daos Une
Reln.•e: « La seule vérité, c'est le reve qui s'épanouit audessus de ces choses d'accident; c'est ce qui reste de brillaot, d'irisé au creux de la main de tant de minutes saos
éclat, etc ... C'est un art bien misérable celui qui se complait a reproduire les choses avec servilité ... Sous prétexte
de réalisme, c'est presque toujours du mensonge. i&gt;
Qu'est-ce 1:i préconiser sinon un art tout d'élaboration
patiente et jamais de premier mouvement? La quete avide,
mais s.1ns émotion superflue, du trait, du mot, du silence
ou du paysage; et la lente décantation de ces choses d'accident jusqu':i y décounir un prétexte a reverie ou un
sentiment élémentaire... Art-aboutissement comme leur
tyle, et non point jaillissement. Pour reprendre le mot de
Barres : citerne et non pas source.
Art composé de quatre éléments toujours les memes,

569
agencés de mille et une fa~ons : des paysages, des anecdotes, des argumentations et quelques syntheses. Le
Traosvaal, le Limousio, l'Algérie, le Sahara, la Charente,
la Dalmatie, le Mont Athos, la Cóte d'Azur, l'Ile-de-France,
la Galicie, la Champagne, les Flandres, le Maroc, l'Ukraine,
la Hongrie, tels sont les grands décors qui restent dans la
mémoire, les livres des Tharaud fermés, et ils suffisent a
eux seuls a élancer la reverie daos des directions si mulriples et parfois si nouvelles qu'ils méritcraient déja a eux
seuls d'assurer une renommée d'écrivain.
Décors scrupuleusement exacts ou · s'émeuvent les
grands débats des races et des religions chers aux Tharaud.
C'est Paul Souday qui faisait remarquer apres la Féte
Arahe et la Bataille a Srntari que les sujets choisis par les
deux freres comenaient la matiere de grandes discussions
parlementaires: l'un, sur l'Algérie, l'autre, sur Constamino~le et le Proche Orient. La remarque ese fine et juste,
mais elle n'est tout :i fait exacte qu'a Ja condition de considérer la contribution des Tharaud a ces discussions
comme purement romanesque et légendaire et point du
~ut comme ayant la moindre valeur historique ou pratique.
C'est d'ailleurs le plus grand éloge qu'on puisse faire
d'un romancier, puisque créer du romanesque est son
premier devoir et édifier une légende la marque de sa plus
belle réussite. (Quoi de plus enviable pour un romancier
que de laisser derriere soi la légende d'un Julien Sorel ou
meme d'un Tartarin de Tarascon ?) Ce n'est pas de l'histoire des religions que nous attendons des Tharaud, c'cst
du « roman des religions ».
La F¿tc Arabe n'explique pas plus l'Algérie que Di.ngley
n'explique Kipling, la Yie de Déroulede Déroulede ou la
Tragldie de Ravaillac Ravaillac. Les Tharaud n'évitent
iamais, parce qu'ils sont de vrais artistes, de dijor,11tr leurs
modeles.
Les Tharaud se som d'ailleurs défendus, sauf erreur,

�"57º

LA NOCVELLE lU!XUE FRANc;:AISI

d'avoir voulu peindre Kipling dans leur Dingky. Ils sont
partís de lni et leur imagination a travaillé ensuite daos les
directions qu'il leur a plu de choisir. L'Algérie de la File
Ara/Je n'est de m~me qu'un point de départ, un theme sur
lequcl fuguer et contrepointer en toute liberté.
Au surplus l'imagination inventive est chez eux inexistante. Quand ils essaient de batir une affalmlation, cornme
dans les Pre.res Ennemis ou la Maitresse Servante, elle a toujours un sens profond, mais elle est gréle et gauche.
D'ordinaire, et ils ont raisoa, ils préferent s'élancer d'un
tremplin de réalité, pour s'évader aussitóc du réel. Leur
imagination, sur ce canevas, se donne libre carriere, transposant, enrichissant, dramatisant jusqu'a rendre la matiere
premiere méconnaissable.
Leurs meilleurs livres sont ceux ou ils appliquent la
regle du jeu en pleine conscience : Dingley, la Féte Arahe,
le Ravaillac, l'Ombre de la Croix, Un Royaume de Dieu, ou
·ils se boment a faire ceuvre de romanciets. Leurs rares
échecs, c'est quand ils se donnent le change et prétendent
écrire l'histoire : daos le Déroule.de ou daos Quatui Israil est

nn.

C'est qu'alors la divine liberté de l'artiste vient a leur
manquer en méme temps que l'impartialité de l'historién.
lis deviennent partisans, et assez bassement, car ils n'évitent
pas le pharisaYsme. Un panégyrique de Déroulede n'exigea.it pas, par exemple, tant de mépris latent ou ouvertement exprimé pour un Ferry, un Oemenceau ou un
Jaures... Et la sympathie passionnée et malveillante Pour
le judaisme qu'on rencontrnit dans l'Ombre de la Croix et
dans un ;Royaume de Dieu et qui n'y génait pas parce qu'on.
se sentait en plein roman, se mue dans Qttand Israil est roi
en antisémitisme catégorique et universel, particulierement
contagieux.
On se demande ce qu'aurait pensé Péguy de cette diatribe, ou l'interprétation la plus Jépourvue de méthode
critique de quelques faits tend a se donner l'air_ d'une

JEROME ET JEAN TBARAUD

57r

démonstration rigoureusement conduite et ou les conclusions générales anti-juives sont tirées d'une étude toute
partiale, fragmentaire et locale de vie juivc en Hongrie,
durant· quelques mois d'apres-guerre.
Et comme ce simple recueil d'articlesmanque d'une cbarpente solide, et a de toute évidence été rapidemenr mis
au point, tout son intéret littéraire réside daos la virtuosité
du style. Cette forme qui n'est plus étayée par un fond
solide et original montre le défaut de sa cuirasse. Ce n'est
plus du Tharaud, c'est du Barres qúon croit Jire, et non pas
celui des meilleurs jours.
C'est que le róle de Barres, dans la carriere des Thanud, ne saurait etre exagéré. Ce fut celui d'un maitre et
-peut-etre d'un mauvais ange. Quand son in:B.uence commen~ s'exercer sur eux (c'est vers le temps de Dingley
que les Tbaraud devinrent ses secrétaires), les deux freres
avaient déja écrit beaucoup et s'approchaient de la maítrise. Leur caractéristique, c'était alors cette brieveté forte
dont parle Péguy, un style haché qui rappelait Mérimée,
un style saccadé qui s'apparente a celui du Jean-Cbristopbe
ou de l'Ordination de Beoda et qui fut au début le style
des Cahiers. C'est entre les deux Dingley que la cassure se
produit et a partir de la Féte Arabe, on pent découvrir dans
cbaque livre des Tharaud tous les procédés, tous les
poncifs, la nonchalance appretée et l'ironie voilée de
Barres.
Dans un livre manqué comme Quand Israel ... , rout
- et non plus seulement le style - est barrésien : la
fa~on de présenter les paysages, d'y relier des états d'ame,
d'isoler des détails pour théoriser a leur propos, de
truffer de souvenirs personnels des développemencs d'ordre
général, de camper les personnages, tout jusqu'a la maniere de s'exclamer ou de tennioer les chapitres. 11
n'est pas jusqu'au dialogue final entre le Chrétien et le Juif
qui ne rappelle le dialogue a Sainte-Odile entre les deux
génies aux prises sur nos marches de l'Est.

a

�572

LA NOUVELLE REVUE FRAN«;AISI

On peut vraiment se demander si le sentiment d'artifice
et d'artificiel que donne le style des Tharaud ne vient pas
de ce qu'ils ont abandonné leur forme propre pour s'annexer - ou tenter de s'annexer, car il leur manque le
lyrisme propre al'auteur de Du Sang, de la Volupté- celle
de Barres.
*

CESAIRE

* *

C'est le manque de fusion intime entre la forme et le
fond et aux moins bons moments, leur divorce, qui
'
empechent les Tharaud, parfaits prosateurs, d'etre de tres
grands écrivains.
Entre leur ame et celle de leur lecteur, leur style trop
souvent éleve un mur, si couvert de curieux feuillages et
enguirlandé de :fleurs précieuses, qu'on s'arrete a le contempler, en oubliant de le franchir. Mais qu'on s'arrac~e i
ces séductiops, qu'on franchisse le barrage, et l'on attemti
la plus vraie richesse. On se meut dans un monde d'instincts, de sensations et de pensées que nul avant les Tharaud n'avait encore su animer. Condamner le style des
Tharaud pour mieux mettre a nu leur ame, c'est sans
doute le meilleur s~rvice que puisse leur rendre la critique.
C'est a quoi l'on s'est essayé dans cette étude.
BENJAM[N CRÉMIEUX

PERSONNAGES
CÉSAIRE.
BENOIT.

LAZARE.

ACTE PREMIER
SCENE PREMIERE
l!inlérieur d'une cabane de pécheurs. Une lampe pendue au plafond
l'éclaire tant bien que mal. Sur la pierre de l'átre est assis
Lazare. C'est un bomme apeine sorti de l'ad.o/escence, grand mais
chétif et dont la voix est restée mfantine. Il chercbe sur une
petite flúte un air gréle et mineur qu'il semble avoir du mal a
retrouver. De temps en temps il s'interrompl pour surveiller la
marmite. Tandis qu'il est aimi absorbé, la porte s'ouvre siLetzcieuse~nt. Un homme épais et de jode carrttre franchit le seuil, pose
a ferre son baluchon, referme la porte, puis difait le cache-,~z..
qui_lui e~tourait le c~u. ll examine la chambre d'un rapide coup
d'ceil, puis son attentions'arrite sur Lazare qui, toút ason jeu, ne
remarque pas la présence de l'étranger. Celui-ci semble intéressé,
comme par un spectacle quºil n'aurait encore jamais vu. JI s'avance
~un pas. On dirait qu'il désire surtout apercevoir la figure du
¡oueur. Comme il se rapproche encore de deux pas, puis de de11x
aufres, lAz..are sursaute.
iAzARE. -

Qui va la ?

CtsAI.RE. -

Tout beau, le gars, on ne va pas te sauter

(D'un bond il esl sur ses pieds.)

ala gorge.

�574

LA NOO\'ELLE RE\"UE FRAN~ISI

rec11lant. - Qu'est-ce que vous voulez ?
CESAIRE. U! la!. .. On croirait que tu as aper~ le
diable ! On comprend que sur votrc ilot, a une lieue de
la terre chré.tienoe, une visite ait de quoi vous surprendre.
L.-.zARE. - Qu'est-ce que vous faites ici ?
CÉSAIRE. - Je te regarde souffier dans ta flute ... (Avtt
rnriosíté) Ta musique te plait done tellement que tu
n'entends plus ce qui se passe autour de toi ? (Laz.are, toujours 111éfia11t, recule meare d',111 pa,s.) Tu ~s abs_orbé comme
un enfant qui suce un sucre d orge. D1s-mo1, lorsque tu
. . ;,
joues, c'est aux levres que tu ressens du p1:ns1r .
LAZARE, completemmt dkottcerté. - Aux lenes ... non ...
Mais qui etes-~ous ?
.
CtsAIRE. - Tu ne souffies daos ce petit bout de bois
que pour le son que tu en fais sonir ?
LAZARE. - Oui, pour le son ...
CtsAIRE, - C'est daos tes oreilles qu'est ta jouissance?
LAZARE • ..!... Pourquoi demandez-vous ~a ?
CÉSAIRE. - Parbleu ! vous etes tous les mcmes des
qu'on vous demande d'expliquer.
·
LAZARE. C'est des choses qu'on sent tout seul.
.
CtsAIRE. Et ceux qui ne lt!S sentent pas ... qui
savent qu'ils ne les sentiront jamais ... et qui voudraient
comprend.rc quand meme !... On croirait qu'on. veut
gouter a votre gateau et qu'il vous en restera mom_s ...
Ah ! vous avez du flair, meme les plus sots, pour devine~
ce dont un homme a envíe ... ou besoin ... et pour le lut
refuser ! Ramasse ta flúte. Apporte !
· ·1
LAZARE, at·ec un joyeiix soulagemmt. - Je comprends ·
C'est toi le surnuméraire. C'est le petit vapeur de la pecherie qui t'a déposé en passant. Pas malheureux qu'on nous
envoie de l'aide. Le poisson donne en ce moment. Nous
n'avons plus le temps de dormir quasiment. N'emp!che,
pour un pccheur, tu en as de droles de fa~ons_ de te. prl...
senter. Tu arrives la co01me un revenant qui ne d1t' pas
des choses oaturelles. (Ramassa11t sa fiútc) Mais si tu velll
LAZARE,

que je t'apprenne

a jouer de

575

la flute, moi je veux bien.
(JI va toers Chaire.) Mets tes doigts sur les trous, et souffie.
Souffie done.
CEsA1RE. - lmhéc.ile ! avec ces doigts que j'ai la !
L~ARE. C'est vrai qu'ils n'ont pas l'air habiJes.
&amp;.we quand meme.
CÉsAIRE, réftkbit. - Un jour, un violoniste est venu
jou_er da?s un ~e~t café ,ºu j'al~ais sou_vent. On disait qu'il
~ta.lt ~abde. Ma1s Je ne J écoutais pas; ¡e regardais sa figure.
D ~van u_ne dr_ole de mine. Tout d'abord j'ai cru, parce
qu ti ~erra1t 1~ v1olon contre sa gorge, qu'il en avait le sang
ala tete. Ma!s tout a COUJ), il n'y avait pas as'y tromper,
les !armes lw sont momées aux yeux ... Ah ! j'aurais bien
voulu savoir ce qu'il sentait a ce moment-la !... Tu ne
compre_nds p~ ?... (..1 ne fait ríen ... Tu ne dois pas
penser a grand chose quand tu joues sur ta petite flüte ?..•
A du cid re et a des galettes ?...
( 11 semble encqre txaminer I'i11slrume11t, p"is dtJicatemcnt il le brise .)
L1tZARE. - Ha ! la brute !
CtsAIRE. Tu ne pensais pas que j'allais t'observer
comme J'homme au violon.
LAZARE. - Tu m'en paieras une autre.
CÉsAIRE. - Quand je m'en irai.
LAZARE. - Tu t'imagines qúelle ne cotitait rien !
CÉSAIRE. Laisse-moi tranquille.
LAZARE. - Tu vas me la payer !
Cts.URE, Jui jetant ttnt pike. - U, ne crie pas !
(Lazare regarde la pike m bomme qui a Jait une
bom1e affaire mais qui ne voudrail pas le laisser voir.)
(Césaire prend u11 ton autoritaire et bourru romme
s'il revenait au vérilable obftl de ses préoccupatio~s.)
Tu es done seul ici ?
• LAZARE. - C'était le tour du camarade d'aller lever les
lignes. II va reotrer.
CtsAJRE, disig1fant le c&lt;rin de la piice. - C'est l.a qu'il

�Bai1

.• ne cicatrice •

unen

•pnl&amp;.m,qa11•
ne le bu ai pn demtadl.
ta, t1 ••r• &amp;i,
- ....... ,. ;,,,, ¡ "
" 'tlllÍIII.)

. cltca cc,c6-ll. Q.a'tst&lt;e qa!il
J

....-oeva.W.afilels.
Ce JiM fll (é pje

o.

........

-"'-,

••• il te dit lcun DOIIII 1

l pm'atbiell.i ...

Maiiqlaelsaoma

rmlinklli
homme qui repau ad,
ou6ieaa-t-illeft81!diu
son esprit cf1Uae'JIClll6l mi4•\
. . . . . as-tu

(1.A(.,, Md afllil ""'1 4l fmt,

·--•a,,,;,,,p,;¡.,;,,;¡.-atílllllt'r,

a.;,,.u. - ~ . ,-,.~,i~
........
qa'il bricole l ne pas fflltret ?

""'""- s'kbt,JJ/llr. - Je
Reste
ici f
. - c-_¡t pour te rendte

le'IISBl-~ll

?
&amp;it comme toi.
~?
s'uiud sm ce 11bomet.
,_ tout?
bien il • coacbe lllr
•
aepaie pu?
i&gt;is.
-Q.íiillNle qa'il lle l'lmnte ?
D jme. n dit: • QaeUe•
011 bien : . e Les íanmcs,

.........

,.M,~Clsitir,

wrde"""""ik'-,IIbia:
por,.) Oil ~ t - i l ?
""""1llÜe ,,,,,,,,,,,.. - Na d'i
t trop nait. •• Tu ne poww pae

(ClMin, OIIWrl la po,ú i il.-- ~
il lllflMtl J&gt;rtuJe,,,,,,,, en,,,,. ,m _,,,.
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_. llc &amp;.ill : • BI I • hl{,are ,.,,._,,,
,t "11111

a,. porte.)

Jj

�579
d'un coup d'aviron l... Tu vas m&amp;R:her

SCENE Il
BENOIT, sous une charge de ftlets nwuillJs. - Tu
bien pu m'aider. Uetant a terre son Jardeau) Deux
rures par ou je pourrais passer la téte.
LAzARE. - Tu as rencontré le nouveau ?
BENOIT. - Qui ~ ?
LAZARE. Celui qu'on vient de nous amener. Voil1
son sac.
BENOIT. - Ah l on s'est décidé a nous donner de l'aide...
Ce n'est pas trop t6t. Qui est-ce ?
LAzAllE. - D'abord je l'ai pris pour je ne sais pas qui,
pour un ensorcelé ou pour un pape. Mais je peux ~ien te
dire que c'est un pas grand'chose. Il m'a cassé ma meilleure
flOte.
BENoIT. _:_ Ou est-il ?
l.AzARE. - 11 est allé a ta rencontre'.
BENOIT. - 11 me connait done ?
LAZARE. 11 a demandé si c'est bien toi qui as une
marque en travers de la main.
BENOIT. - Qu'est-&lt;:e que~ peut luí faire ?
l.Av.1E. Et un tas d'autres cboses : si tu ·parles en
dormant, ce que tu racontes couché sur ton ventre, et le
nom de tes demoiselles.
BENOIT, atter,¿. - Un grand bouffi ?... Césaire !...
(laffolant) Il fallait m'avertir tout de suite l. .. ou est:il.:·
Tu diras que tu ne m'as pas vu revenir... (fl ouvre un tiros,
prkipitamment, y prend 1me bourse, des papiers.)
LAZARE. - Ou veux-tu aller ?
BENoIT. - Je ne reste pas ici ... Cen'est pasun homme
auquel il faille avoir affaire ...
LAzARE. - Tu ne peux pas traverser, le courant remonte,
BENOIT. - J'aime mieux le courant et les Roches plates
qu'un tete a téte avec Césaire ... Dire qu'un jour j'aurais pa

(A ce momenl paraU üsaire barrant la porte. lJeMIJ
saisil un wuleau de tahle.)

SCENE III
CásAIRE. -Doucement; on ne sort pas l. .. J'ai bien fait
• ne pasme laisser voir ... Tu te serais sauvé sans eotrer,
.tdans cene diabJe d'üe, je ne t'aurais pas rattrapé a Ja
course... Pose ce couteau ! (Benolt se sip,e sans lá&amp;her son
~-)Je n'ai rien dansmes pocbes, moi ... Tiens, regardel ...
ne s'arme pas contre un chien.
IIEN01T. - Que me veux-tu ?
CÉsAIRE. - Je te jure bien qu'encore ce matin je ne pena pasa toi. Je cherchais simplement du travail quand j'ai
too nom sur les listes de la pécherie••. &lt;;a m'a produit un
le d'dfet... Oh I je ne t'oubliais pas. Mais depuis deu
j'ai dú m'occuper de trop d'autres choses... ll me fallait
abord régler mes comptes avec Yvon.
BENOIT. Ce n'est pas moi qui t'ai soufflé la Rose·e, c'est lui !
CÉsAJRE. - Il ne recommencera pas.
BENOIT. - On sait qni est cause de sa mort !
CÉsAIRE. - On se trompe.
BENoIT. -Tu nevas pas dire qu'il est tombé da mit.
nne n'avait la tete moins sujene a toumer que lui. Tu
le vas pas dire non plus que tu ne travaillais pas sur le
ebatimcnt 1
C8sA.1RE. On a peché trois semaines ensemble sur
'Orion. &lt;;a n'i rien de louche, je suppose... J'avais bien
droit d'alJer le rejoindre une fois mon travail fiai et de
· raconter ce qui me passait par la téte l... Comment
-tu qu'un de vous se défende contre celui qui sait raier?
BEN01T. - Tu lui as rendu l'esprit malade.

�580

LA NOU\'ELLE RÉVUE FRANc;AISI

J'étais -comme par hasard ! - du meme
quart que lui. On causait en_tre les manreuvre~ ... ou bien
de nos coucbettes qui étaient, tu le penses bien, comme
celles de deux freres, l'une a cóté de l'autre.
BENOIT. - Pourquoi restait-il pres de toi ?
CÉSAIRE. Des le second jour, il a voulu payer un
camarade pour changer de place avec lui. Mais j'ai payé ~e
double et I'autre a refusé de quitter sa couchette ... Ne crolS
pas que je le tourmentais. Jamais je n'ai fait _allusion a 5«:5
amourettes. Nous parlions d'une ,-oix tranqu1l1e. On aur:11t
dit des amis de creur.
BENOIT. - Jl aurait mieux fait de s'échapper a la nage,
l'imbécile !
CtsAtRE. - Au commencement je le sun·eillais et il ne
se rendait pas compte du daogcr~ Il ne !'a compris q~e
trop tard, quand il ne pouvait plus étouffer son en\'te
d'écouter c~ que je luí raconrais. Je l'ai bien constaté un
soir qu'il était couché et qu'il grognait entre ses dents:
&lt;&lt; Parle-tout ron soul. Tu perds:ton temps. J'ai mes deux
mains sur mes oreilles ! » 11 s'était caché sous sa couverture,
mais je voyais bien qu'il tendait la tete pour entendre encare. Uche et curieux comme vous taus!
BENOIT . Ne me regarde pas de cettc fa~on !
CÉs..1.rnE. - Tu parles cormne Yvon. Je lui disais : &lt;• Je
ne te re9arde pas autrement que les autres. Si tu veu:&lt;, je
fermerai les yeux. Je ne suis pas une fille qui pren&lt;l les
creurs en coulant ses prunelles da□ s les coins ... » Au bout
de trois jours, tout le monde le blaguait : « Eh bien,
Yvon, quelle mine tu fais ! Viens-tu seulemcnt de déco~vrir que ru as des comes ? ,11011 s'aperi;ut vite qu'il claquatt
de peur, au point que le patroo me questionna de\·a~t
tout le monde. &lt;&lt; 11 se plaint done a vous aus;i, que ¡e
répondis; a moi il ne fait que me raconter ses chagrins. »
Juste il descendait. Le pacron lui a dit : « On n'aime pas
voir des tetes pareilles. On fioit par mal peoser de ron
camarade. Explique une bonne fois ce que tu lui veux ! 1
CtsAIR.E. -

CBSAIRE

581
Le dróle ne savaic que me regarder, comme si c'est 1110 ¡
qui luí avais pris la Rose-Marie ! Alors que•qu'un a crié :
• Raco~te done ce que tu m'as dit des oiseaux de mer, de
ceux qu on appelle des fous, dont les ailes om juste J'ouverture de nos bras étendus, et qui crient comme des
h_ommes, q,uand le vent les brise contre la mlture et qu'ils
vtennenr s assommer sur le pont. » Si tu J'avais vu se
décom~oser 1 « Moi je t'ai dit ~a?» - « Hier a la soupe.
Mérne tu m'as demandé si j'y croyais, si vraiment c'étaienc
d~. marins qui avaient blasphémé la Vierge et si j'avais
dé¡a vu des hommes dont les mains commencaient a se
palmer. » Ce fut le signa! d'un tapage ! On ne ·s'entendait
plus a force de rire !... Moi je m'étais glissé daos ma couchette ~t je YOyais 0100 • Yvon qui grelottait, verr comme
1?1e feu1lle, touc en_ suanr agrosses gouttes. Alors le patron
sestapproché de lu1~ T9ut le monde se raisait dans l'atteme
de quelque chose d'extraordinaire. Mais il a regardé notre
homme daos la figure et i1 s'est simpJement touché Je front
en disant : « C'est un fou »... Si quelqu'un est cause
du suicide d'Yvon, c'est luí par la fa;on dont il a prononcé ce mot.
On ne mange pas la soupe?

(Utz sileucr.)

BExorr. - Donne une preu\.·e qu'il s'est suicidé.
CESAIRE. -

Un fou !
BENOIT. - Je l'ai toujours vu raisonaer aussi bien qu'un
autre.
CtsaIRE. -

BumIT. -

fous ?

Pas depuis qu'il était sur l'Orion.
Qui luí a parlé des hommes cbangés en

Quelqu'un qui en avait vu, je pense.
Toi, pardi !
cts&gt;.IRE. - Sí je te racootais que certains hommes ne
trouvent de repos nulle pan, qu'ils ont des angois.ses
conune si quelque chose travaillait tous leurs membres, et
des battements daos !_es yeux, comme si une paupierc
CtsAIRE. -

BENOIT. -

�LA NOUVELLE REVUE FRANi;AISE

blanche Ieur passait devant les prunelles. .. toi qui as
!'esprit sain, tu ne penserais pas tout de suite a la taie qui
se ferme sur les yeux des oiseaux, et tu ne te frapperais
pas al'idée que ces malheureux sont attirés par le vide, et
que, des qu'ils s'endorment, ils croient brusquement y
tomber; ou bien ils revent qu'ils planent supportés par
leurs bras étendus, avec une voix: qui veut crier mais qui
ne leur sort plus de la gorge, .. Yvon n'en avait plus la t!te

a lui.
Parce que tu le tenais comme une araignée.
CESAIRE. C'est Iui qui ne me lachait pas malgré sa
peur !.. . Le soir dont je t'ai parlé, il n'est pas venu se
coucher comme les autres. Quand j'ai vu que tout le
monde dormait, j'ai renfilé ma vareuse et je me suis glis.sé
dehors. Je savais bien ou le trouver, sur une vergue ou il se
réfugiait quand il était pris de ses idées. J'ai grimpé a
tltons, car· il faisait une obscurité a ne pas distinguer ses
propres mains quand on se les mettait devant la figure. 11
ne pouvait pas m'entendre approcher, a cause du sifReme~t
du vent, la-haut, mais je te jure bien qu'il m'attenda1t,
car il n'a pas eu un sursaut, quand il m'a seóti contre lui.
J'étais bien résolu a ne pas parler le premier, a le laisser
languir jusqu'a ce qu'il fut rendu ... Tout a coup, il s'est
accroché a moi. Ma foi, il pleurait pour de bon. ll me
mouillait les mains, je crois bien que c'est en essayant de
me les baiser. II me suppliait de ne pas l'a.bandonner, et
i1 recommens;ait ses questions : si vraiment je le croy~
différent des autres, et si je n'en avais pas connu d'ausst
malades que lui qui en avaient réchappé, et ce qu'ils éprouvaient daos leurs crises ... C'était une conversation comroe
on n'en a pas bea~coup dans sa vie, ballottés dans le noir,
comme si nous étions détachés de la terre, avec un vent
qni, des que nous voulions parler, nous chassait la salive
de la bouche. Moi je lui criais dans l'oreille, mais ? ne
s'entendait pas plus qu'un murmure : « Ce qu'ils éprouvent ? mais tu le sens bien toi-méme ! Leurs membres
BENOIT. -

CÉSAIRE

583

s'engourdissent. Ils n'ont plus besoin de pt'ed Il ,
.
S.
SO Ont
1 b .
pus esom de mams pour se retenir aux fiHns Ils ,
I
'al ·
·
n ont
pus qu a1sser le ve~t s'engouffrer dans Ieur plumage et
les souleve'. ... » Ah, t1 ne desserrait pas les doigts; il se
~a~ponna1t .de to,utes ses forces ... Mais, a un moment. ..
d lu1 a fall_u tater d une de ses mains la forme de son bras et
de_ ses. 7u1sses ! et j'ai compris que son esprit ne se défenda.tt déJa presque plus, qu'il serait bientót m11r a point !
BENOIT. -

(Un silence).
Tu !'as jeté abas de la vergue !

C~;AI~. - Tout l'équipage de l'Orion m'est témoin
que ~ éta1s tranquillement a l'arriere ou je triais des bouts
de film quand il. est venu se fracasser au milieu du pont.
(A Laz.are) Eh bien, toi! 1a-bas, 00 ne mange pas?
(Lazare remplit les trois écuelles, mais seul Césaire est
assis tl la table. Lazare manue debout. Benoit mor
.
)
b
,
ne,
reste a, l'ecart.
Alors ?•.. le travail ?.••
d'abord trés timidement, mais retrouvant son enjoue"":11 peu peu. - Quand j'ai voulu te l'expliquer... tu
mas coupé la parole.
CÉSAJRE. -

LAZARE,

ª

Parce que ce n'est pas ce que je te demandais.
½-ZARE •.- Tu es done un roi ? ( Voyant que Césaire ne
bondit pas, il reprend plus cránement :) Quand c'est l'heure
~e marée, chacun a son tour surveille les filets, sans quoi
ds se détachent, ou bien les bois flottants les déchirent.
Aux. eaux basses, on se met tous a haler sur les cordes.
CESAIRE. A qui le tour ce soir ?
LAZAR!:. En vérité, je crois bien que ce serait ton
' d'
tour M ·
· . ais on ten 1spense, vu la nuit, par égard pour le
maténel.
CÉsAIRE. -

CESAIRE. -

Alors c'est toi qui veilles ?
· (Signe de I.Azare).

brusquemenJ. - Je t'accompagne.
asAI~E- -Tu as done bien peur ?••• Je croyais que tu
BEN01T,

suppona1s la plaisanterie mieux qu'Yvon.

�584

LA N0U\'ELLE REVUE

FRAl1~UII

BENorr. - Son affaire a luí est réglée; qu'est-ce qu'il te
faut de plus ?
CtsAIRE. - Tu ne l'as pas aidé, toi ? Tu n'as pas eu la
Rose-Marie a ton tour ?
BENOIT, p,rdant la tilt. - Si tu acceptcs de partir... toot
de suite... je t'apprendrai ou tu peux la trouver ...
CtsAIRE. - Comme si je ne le savais pas !
BENOIT. - Alors va-t-en !... Lazare ! fais-lc partir...
LAZARE. - Eh bien quoi ?... Qu'est-ce que tu vcux
qu'il nous fasse ?.•. Nous n'avons pas les doigts palmés,
nous autres I Nous n'allons pas nous jeter du haut d'une
vergue.
BENOJT, se ressaisissant un peu. - Tu ne le connais pas .•.
LAZARE. - Un homme qui donne cinq francs pour une
fl1lte de uenre sous ! Voila sa malice !. .. Mais je ne lui
rendrai pas la différence ... Quelqu'un qui ne sait pas ce
que c'est que la musiquc ... Je ne trouve memc pas que ce
soit un homme ..•
BENOIT, s'mhardissant. - Ah I non, ce n'est pas un
homme, et pour d'autres raisons que cclles que tu crois 1
CtsAJRE. - Qu'est--ce que m veux dire, mauvais chien?
BENOIT. - Questionne un peu la Rose-Maric !... D
tourne autour des femmes comme un matou, mais quand
il les a empaumées, il ne sait plus qu'en faire. Alors il les
persuade que c'est leur faute, qu'elles ne méritent pas
qu'il les touche.
CÉSAJRE. - Assez 1
BENOIT. - Rose-Marie dit que c'est parce que ton ¡,ere
avait passé soixantc ans quand il t'a fait, et que ta mere
buvait. Ah ! ~a te fllche qu'on te le dise ? Oui tu n'es
qu'une espece de mort-né, un malven u qui ne peut connaltre aucun plaisir, et tu essayes de te venger sur les
autrcs.
CtsAII\E. - Je ne me vcnge pas de leur plaisir, je le Icor
prcnds.
LAZARE. - Du moment que j'ai tes cent sous, tu ne

585
m'as ríen pris il moi. (A Bt11oit.) Vrai, que! nigaud tu fais
d'avoir peur.
BENOIT. - Oh ! peur ! peur ! Aprcs tout, j'aime mieux
passer la nuit a !'abrí que dehors ... S'il íait le mauvais coucheur, je vois ce gu'il faut qu'on lui rappelle. Si ,;a te fait
plaisir de parler de Rose-Marie, nous en parlerons, mon bon
Cáaire 1
LAZARE. - Alors bonsoir.
CtsAIRE, dep11is ,m moment, uhmw La~ar, at-« rm gra,ul
M/lrlt. - Tu ferais mieux de prendre ton tricot. 11 fait
íroid.
WZARE. - C'est une idée.
CtsAIRE. - Tu ne t'étoones de rieo, toi !
WZARE, pour le hlag11er, fait le gest, dt j011tr de la fl11te. Tu tu tu tu ... Bonne nuit, vous deux J. ..
(11 sort.)
SCENE V
(&lt;:lui'rt, u11 insianl, limt les yeu.t fixis sur la porlt par oi, t·imJ de
liloigucr La;_nrt. JI stmb/eat.ioir oublii Bt11oil. Puis ,¡ t'a t•ers son
bol11cho,,, diplie une couv,rlure ,· qmmd sa couchtlle ul prilt, il
ly assitd, a/Jume une pi'pt. Penda,,/ et /emps, &amp;11oil s'tsl insta/Ji
Ola table, il n1a11ge sa Joupe ti, de fair d'u11 bomme qui a rtpris
kut l'a1•antnge, il ne ptrd pas dts ye11x Cisaire. Quand ctl11i-ti se
tllcide a rtgardtr dt SOII coti, ¡¡ passe ,¡ l"alta91u.)

Eh bien, ~• te calme, on dirait, de te r.ippeler tes amours ... Tu peux te vanter de nous avoir donné du
mal ! Rose-Marie en pio~it pour toi. Nous lui disions,
Yvoo et moi : • Voila que tu as pleuré, Rose-Marie ! Une
llc!Je filie qui fait tourner tout le port au bout de son petit
4oigt 1 • Elle se fachait : « Je n'ai pas pleuré. Tu mens. Je
lllis laide. J'ai la peau jaune et des peches sous les yeux. •
D n'y avait pasa lui faire eoteodre raisoo ... Heureusement
4a qu'oo découvre tes ruses, tu es comme un crabe qu'on a
BENOIT. -

�S86

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

mis sur le dos. Tu ne peux plus rien, et tu donnera.is dix
ans de ta vie pour sortir de ta peau d'impotent.
CtsAIRE, tranquillement. - Elle vaut bien la tienne a
cette heure.
BENOIT, deb&lt;mt et avec une extréme violence. - Inutile_ de
faire l'insolent ! Toi ?..• Est-ce qu'on sait seulement s1 tu
entends, si tu vois clair ?... Pourquoi t'a-t-on renvoyé du
service des phares ? Tu confondais les feux verts et rouges..•
Tu n'es pas un bommea vrai dire, mais une souche. 9-uand
il faut te servir de tes mains pour recoudre une vo1le ou
rernailler un filet ru sues, tu peines, tu ne fais pas en une
journée ce qu'un' mousse ach&amp;ve en deux. heures ... Un joli
cadeau que nous afait la compagnie ! (Sous l'arr~~a~ de
Benoíl, Ctsaire reste impassible. Par moments, q11and l in¡~re est
wop sensible, il s'ardte de fumer, puis il reprend une bóuffle.)
Dire qu'on a pu prendre au sérieux tes si~_agrées _et qu'a
cause d'elles nous nous g,hions notre pla1Su ... T1ens, l~
jour ou la Rose-Marie et moi nous étions étendu~ ~ la
lisiere du bois de Bourgueux, elle, appuyée sur ma po1tnne,
et qu'entre deux sommes - car tu pcoses qúon ne maD-1
quait pasd'etre fatigués -oous t'avonsentendu_ róder daos
les feuilles, Rose-.Marie marmottait : &lt;( Leve-cm ! défendstoi ! » Mais moi je lui &lt;lisais : e&lt; Ne fais pas un mouvem~t.
N'ayons pas l'air de l'avoir vu. 11 s'en ira ». Et ~ es parn_ 1
O:sAIRE, camme ind~fflrmt. - Qu'est-ce que 1e pouvais
vous faire ?
.
BE...;OlT. - C'est vrai qu'a coups de pierre tu n'atteindrais
pas ton homme couché la daos le milieu de la chambre_. .
CÉsAIRE, releve enfin la téte et, sans bate, en lxmmre qui stul
qu'il a le temps. - Ce n'est pas trop sage, mon bon, de me
rappeler mon meilleur souvenir.
BENOIT. - Tu n'es pas difficile.
CtsAill!. - Le beau petit bois de Bourgueux, suno~t
vers la lisiere qui regarde sur les dunes 111 y a un remblai,
pas trop haut, derriere lequel on est caché comme dans un
nid.

ásAJRE

0n y est bien !
CÉsAIRE. - 0n étire ses jarnbes dans la mousse et on
s'appuie du dos contre les racines d'un arbre ...
BENOIT. - Tu nous a bien regardés 1
CÉS,URE. - Ce sont des pios...
BENOIT. - Encore vrai !
CtsAIRE, p!tls mystirieux. -:- Un jour, j'ai glissé parce
que la terre est couverte d'aiguilles. Rose-Marie pesait
sur mon bras et je me suis fendu la maio sur une pierre
coupante.
BEN01T. - Qu'est-ce que tu chantes?
CÉSAIRE. - Je dis que je suis tombé sur la main ...
• BENOIT. - 11 serait dróle tout de m~me qu'il te soit arrivé
Juste la méme aventure qu'a moi !
CtsAIRE. - Qui te parle de tes aventures ?
BENOIT. - Montre ta main, menteur !
CÉSAIRE. - Montre la tienne. - &lt;;a, c'est une coupure
de couteau.
BENOIT. - Tes plaisanteries sont aussi stupides qu'autrefois. Si tu n'as rien de mieux a dire, couche-toi !
CtsAJRE. Tu veux t'en tirer a trop bon marché ! Il
faudrait etre raisonnable et ne pas te donner des airs de
connaitre si bien le bois de Bourgueux du coté des dunes ...
Qui sait si tu y as jamais été ?
BE~OIT. - A la fin, je ne te réponds plus. C'est crop
béte ! Je sais, je pense, a quoi m'en tenir. &lt;;a me su.ffit.
CÉSAIRE. -Tu sais, dis-tu? ~fon, tu ne sais rien ! Vous
!tes comme les puces de mer qui sautillent du varech sur le
sable, puis de nouveati sur le varech, parce qu'elles ne
savenc déja plus comment on y était ... Peut-etre c'est le
rouge et le vert que vous voyez qui vous toumoie de.ant
!'esprit et qui vous empeche de rien vous rappeler.
BENOIT. N'aie pas peur; mes souvenirs sont nets,
comme la marque d'un pouce daos une motte de beurre frais.
CF:.SAIRE. - Tes souvenirs ! parlons-en !. .. Meme pour
ce que tu as vu souvent, ta mémoire c'est une claie qui
BENOIT. -

�LA 'SOU\'ELLE REVUE FRAN&lt;;:AISI

voudrait retenir de l'eau ... Et tu \'Íens parler d'endroits ou
tu n'as seulement pas été !
1 BENOIT, que la aJlére gagne. - As-m fini ?
CESAIRE. - Quand j'étais couché derrierc le talus, avec
la tete de Rose-Mari e sur mon épaule ...
BE.~OJT. - Tu ne l'as jamais eue !
CtsAIRE. Eh bien, fournís la prem·e que .m connais
l'endroit ! Quand je m'appuyais aux racines du pin, dans le
nid dont je veux: parler, et quand entre deux sommes, car l'amour ~a fatigue - j'entr'ouvrajs lesyeux ...
BENOIT, Assez !
CÉS.'-lRE. - F;iche-toi !. .. Quand on entr'ouvre les yeux,
qu'est-ce qu'on aper~oít juste devant soi ?
BENOIT. - Le boi~, parbleu !
CESAIRE. Le bois ? Quoi du bois ?
BENOJT. Des troocs d'arbres.
CESAIRE: -Quels troncs ?
Ba:orr. - Laisse--moi traoquille. J'avais autre chose :i
regarder que les arbres.
CtsAJRE. - TI y avait un grand pin a gauche, un peu
tordu, avec une branche qui venait en avant ; par derriere,
un plus petit; a droite, un coudre.
BENOIT. - Tu as vu ~a de la broussaille ou tu étais
cachf !
CESAIRE. N'essaie pas d'échapper L.
BE!&lt;OIT. - Je le vois aussi bien que toi: le pin, l'autre
pin, le coudre.
CESAJRE. Ha ! .:ooteur de bourdes, cette fois je te
tiens ! Le coudre était entre les deux pins ! Tu vois bien
que tu ne te rappelles pas l. .. Tu hésítes maíntenant ... Tu
ne sais plus s'il était a droite ou a gauche ...
BENOIT, que c&lt;1111111enre Ir. gagner l'r!Jrai. - Ou en veux-tu
,;enir?

CEs.URE. - Tu le verras bien ... Nous avons tout le
temps.

CF.SAIRE
Bm:01T. Qu'est-ce que c'est que cette histoirc de pins
et de coudres ?
CltsAJRE. - 11 {aisait vent d'esc ... Tu ne crois pas ?•..
Puisqu'elle s'est plainte que le sable lui piquait les yeux.
Elle était mécontente, dér;ue ...
BE:01T. Tu mens ! Tu mens !. .. Elle dis.1it qu'elle
voudrait rcster la toute sa vie.
CESAIRE. Quand \·ous avez d'unc femme ce que
\·ous en vouliez, vous n'etes plus attentifs a rien. Elle · était
de mauvaise bumeur ... Ah, ah I tu ne sais plus, tu ne sais
plus I J'écrase tes souvenirs comme de la mie de pain. Et
je te les détruirai miette a miette, jusqu'a ce qu'il ne t'en
reste plus, jusqu'a ce que tu ne saches plus, .quand tu
encendras nommer Rose-Marie, qui c'était et qu'il me faille
t'expliquer: « C'est une amoureuse que j'ai eue ... » II se
peut que mon vieux pere, chauve et noué, n'ait su me
faire qu'un corps infirme; mais il m'a donné l'Erprit dont
vos jouvenceaux de parents étaienr bien incapables de vous
faire cadeau ! Et !'Esprit est plus fort que tout le reste,
!'Esprit calcule, l'Esprit ne se lasse point, !'Esprit n'oublie
. ....
'
pomt
(Cérairt es/ deboul ar, milint de la piice. Jl .r'esmie !t.
/ro11l. Bmoit .r'ul ej[ad, pre.rque jusquc da11s J',itre.)
Prends une chaise ... On sera mieux pour causer ... Tu ne
veux pas causer ?... Meme pas de Rose-Marie ?... Je la vais
avec tant de netteté. Elle est la, de\·ant moi, vi\·antc ... je
puis te décrire tous les petits points gris et bruns qui font
un cercle autour du noir de ses yeux. .. je la vois, je te
dis !. .. Rien de ce que j'ai regardé, je ne l'oublie !...
Elle a son corsage a pois, des ronds noirs sur du blanc ...
et entre deux agrafes de son col, j'apen;ois sa peau, qui
est un peu plus brune en cet endroit... Tu vois bien
qu'elle est devant rooi !. . . Maintenant tu te rappelles
les agrafes et l'étotfe qui baille. Tout ce que tu essaies
confusc:mem de retrouver, moi je le Yois ! Tout ce que
tu as oublié, moi je le sais !. .. Tu sens déja que tu ne

�S,O

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

:iauras plus d'elle que ce que je voudrai t'en dire 1••• Elle
est i moi !. ..
(Se calmant brusqueuunt, et avec une ironie presqm
chuchotanle :)
Mon pauvre gar~on, tu ne te rappelles que des ombres 1
'Tu ne sais plus les reconnaitre ... Tu n'as jamais dü voir
ma Rose-Marie ... tu n'as jamais du la voir ...
(Césaire s'est avancé de quelques pas encare. Benolt a
recu'lé dava11tttge. Silmce. Rideau.)

ACTE II
Meme dkor, de jour.

SCENE I
Benoít est debout, sombre, les mains dans les poches.
La-zare pele des pommes de terre.
LAZARE. &lt;;.a ne sert a rien d'essayer. Tu n'y arriveras
pas. S'il a démoli la barque, c'est de fa~n que tu ne
puisses pas la réparer. Puisqu'il ne veut pas que tu t'en
ailles, il est assez malio pour t'en empecher. Plus que
cinq jours de patience l Cínq jours ce n'est pas une éternité. Dimanche on nous relaie et tu t'en vas si cela te fait
plaisir.
B.ENOIT. -Tu t'imagines que tu es hors de cause et tu
voudrais lui plaire en te liguant contre moi. Mais ton calcul ne te portera pas bonheur. Quand j'aurai subí le méme
sort qu'Yvon, ce sera ton tour t
LAZARE. Tu me fais rire. Au premier mot qu'il
m'adressera, je lui dirai : « Pele les pommes de terre. » Et
il les pelera. (Gogumard) Je erais plutót que c'est moi
qui risquerais de lui faire du mal... Veux-tu que je te disea

CÉSAlllE

59r

quoi il ressemble? ... A un vieux bourri qui court apres
un veau.
(Jl ril.)
BENOIT. Ris tout ton solll ! &lt;;a m'aidera toujours ane
pas m'endormir. Je n'ose plus fermer Jes yeux. Sitót qu'.il
voit que je dors, il se leve.
UZAltE. En voila des histoires ! Il dort comme un

bloc.
BENorT. - Peut-etre que ce n'est que son esprit ... Je le
sens qui s'approche, puis qui commeoce a me parler .. .
LAZARE. Qu'est-ce qu'il te veut?
BENorr. - La nuit derniere il me disait: « Je vais te
faire connaitre tous les signes qu'elle a sur le corps :
d'abord une petite marque a la saigoée du coude, un poiot
rond, pas plus grand que la pupille de J'reil... &gt;i Alors je
lui ai crié : « Parbleu ! tout le monde pouvait le voir, ce
signe, des qu'elle relevait un peu la manche. Mais les
iutres, tu ne les connais pas. Tu n'as pas pu les voir. Décris-les pour qu'on sache si tu rnens ! &gt;&gt; Je songeais a une
marque qu'elle a sous le sein gaucbe et a une autre, un
peu allongée, qu'elle a sur Ja hanche. Mais comment veuxtu qu'on lui cache quelque chose? il lit dans la pensée. Il
a répondu: e&lt; Ce n'est pas a moi de me justifier. Je ne
doute pas de ce que je sais. C'est toi qui doutes. Va-t-€n
au diable ! » Mais des qu'il s'est éloigné de deux pas, je
l'ai rappelé. Je ne pouvais pas supponer son défi. Je voulais le confondre. Je lui ai crié : « Ose dire, bete fourbe,
qu'elle avait pour moi quelque chose de caché! Elle a un
signe sous le sein gauche. t&gt; I_l gardait comme toujours
son espece de sourire, et ace moment-la, j'aurais juréqu'il
ne savait ríen et que je veaais de trop lui en apprendre.
J'aurais du me coudre la bouche, mais il recommerigiit i
me braver, a m'affoler par ce qu'il nomme ses souvenirs,
si bien que je ne sais pas si c'est moi qui lui ai d'abord
parlé du signe de la hanche, celui qui a la forme d'une
&amp;outte et qu'on ne peut pas connaitre si l'on n'a pas été
son amant ...

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISI

C'est la nuit que vous disiez tout cela?
BENOIT. Le jour et la nuit. II n'arrete pas. Quand je
me réveille, j'ai tout le corps en nage. Depuis qu'il est ici,
je ne sais plus ce que je- vois ni ce que je pense ... Il ment,
je suis sür qµ'il ment. Il ne se peut pas que tout ce qu'il
dit soit vrai. Mais je ne sais pas quand il commence a
mentir. 1l m'appate peu a peu, jusqu'a ce que je morde ...
Et maintenant (portant la main asagorgr) j'ai la son hame~on 1
LAZARE. - Il ne fallait pas lui prendre sa demoiselle.
BENOIT. - Elle ne cessait pas de gémir et de tre_
mbler.
LAZARE, - Elle était malheureuse ?
BENOIT. Plutót !
LAZARE. - Sais.tu que, dans cecas, tu n'avais pas touta
fait tort ... Ma foi, je commence a trouver que tu as bien
fait ... Mais alors, si c'est lui qui est fautif, prends-moi un
bon goun:l'in et montre-lui qu'il ferait mieux de te laisser
tranquille.
B.ENOIT. - On ne peut rien contre lui.
LAZARE. - On peut le rosser. Je te l'abandonne. J'ai
beau faire de la musique sous son nez, il ne veut plus me
casser mes fintes.
BENoIT. - Tu trouves naturel, toi, que gauche comme
il l'est, il ne se soit jamais blessé. Daos la tnain qu'il s'est
coupée sur une pierre, j'aí bien vu, il n'y a méme pas de
cicatrice.
LAZARE. - Il ne se l'est jamais coupée !
BENOIT. - Yvon n'était pas peureux, et il ne s'est meme
pas défendu l On ne gagne ríen a donner du poing sur des
tetes de clous ... Ah ! s'il étaít fait comrne nous autres !. ..
L'as-tu d'éja vu prendre peur?
LAZARE. Non.
BENOIT. As-tu vu quelque chose lui faire mal? ...
Cherche bien car si nous découvrions par ou on pellt
l'attaquer ... Si' jamais ... est-ce que je sais ?... on l'entendatt.
gérnir pour une brulure ou pour un coup .. .
LAZARE, -

CÉSAIRE

593

· LAzAnE. BENOIT. rat !. ..

Qu'est-ce que tu ferais?
D'un seul bond, comme un chien sur un

Essaie.
Il est trop fort.
LAzARE. - Il peut a peine soulever l'ancre et la chafoe
et toi tu les portes a bras tendus.
'
BENOIT. - li a la force de dix diables.
(Il se signe.)
LAZARE. - Si tu te signes ... ·
(Il fait de meme.)
LAZAR.E. -

BENOIT. -

SCENE II
Césaire rentre du travail. Il enlive son ciré,
(JUis apercevant Benoít:
CtsAmE (á Benoit). - Tu n'es pas honteux de te laisser
servir par un homme qui vaut mieux que toi !
LAZARE. Alors tu es pour que les anciens obéissent
aux jeunes? Moi, ~ me va.
BE»orT (ti Césaire). - Tu appelles homme ce nigaud
qui ne sait ni lire ni écrire !
CESAIRE. - Tu n'appellerais pas homme non plus cet
enfant de dix ans qui, du temps des Saints, se laissa bnilt:r
vif plutót que d'obéir aceux qui voulaient luí faire dire :
11 Jarnidieu i&gt; ? Tu n'aurais pas résisté longtemps, toi, tout
homme que tu es. Allons, travaille !
LAZARE _(a Césaire). - Laisse-Ie ! Dis done, toi, pele les
pommes de terre un peu.
CESATRE est surpris, mais ~e se fácbe pas. - Si c'est pour
te tenir compagnie.
.
(Ils'am'ed),
LAZARE (lui remettant son couteau). - Tiens. (A Benoit)
Passe-moi ton couteau.
(Be110U ouvre une /orle lame ti eran. Lazare la prend,

38

�594
la soupese. JI IOIICbe Benoil au ~ pou~ le ~endr_e
ti(, el com,ne Césaire a les yeux 1Nzis~és, 11 lui lawe
btr /e couteau, t.1erticalement sur le ¡,id.)

Fais done attention !
Je t'ai blessé?
CésAlRE. J'ai retiré mon pied, heureusement 1
ramasse le couteau.) Matin 1 11 est lourd, ton eustache. n
pé Comme du beurre Je bord de ma semelle ... A1i
cou
•·1
c'est Je couteau de Benoit. Tu vois, mon bon, qu 1
de te défendre, mais rien n'y sert.
.
. .
(Benoit, abatlu, s'écarle. Lazare semble impremo,me.)
Tu n'aimes pas •les plaisanteries ?
BENOIT. - Pas les tiennes !
.
CésAIRE. - Alors, parlons sérieusement ; car depu1S ~
matin, je ne pense qu'a une chose . •·
BENOIT. Tais-toi !
.
CÉSAIRE. _ Tu es d'un cóté de ma Rose-Mane, tu~
vois de profil.. •
BENOIT. - Ne recommence pas 1
CésAIRE. _ Tu sais que je suis de l'a~tre cóté !_ T; nr
me vois pas, mais tu le sais. Et tu dcvmes que Je . cmbrasse comme j'en ai le droit, puisqu'elle m'appartiéllL
Alors ~ tournes autour d'elle, mais déja je ~•y !uis plm.
Je suis de l'autre cóté, et tu seos que JC 1cmbasse
CÉsAIRE. -

LAZARE. -

CDcore •••
BENOIT. - Lazare, fais-Ie taire !
.
CbAnuL _ Et tu continues a me pourSU1vre SIDI
jamais pouvoir me séparer d'elle. Tu tournes, tu tournesBENoIT. _ Mais fais-lc taire !
LAZ¡RE (a Césaire). - Laisse-le tran~uille.
Ü:SAIRE. _
Je Iui donnc de quo1 penser
moments ou il est seul.
LAZARE. _ On aimerait mieux vivre avec d'autres que

t~
CésAIRE. _

LAZARE. _

.

Je ne t'ai ~unant ríen fait.
Tu tounnentcs tout le monde.

S9S

CésAiu. - Pendant plus d'années que tu n'en as, c'est
,noi qu'on a tourmenté. Tout Je monde s'y mctta.it: Jes
chefs, les camarades, jusqu'aux passants et aux gamins.
S'il y avait un travail dégoutant, on disait : • C'est bon
pour Césairc. • Je ne pouvais pas sortir des soutes et des
9uts ; car celui qui est une fois dans la houe, on n'cn
ftllt plus la ou c'est propre. Je ne demandais pasa entrer
dans les salons des bourgeois ; je voulais du travail comme
celui que vous avez tous, et dont je me tire atmi bien que
vous. C'est tout au plus, cenains hivers, s'il ne m'a pas
illu tendre la main. Je disais : je n'ai pounant pas tu~
,pac et mere. J'ai la bonne volonté. Dieu n'est pas jÜSte.
WZARE. - Qui t'a tiré d'affaire ?
CésAzRE. Je vais te dire a toi ce qui m'arriva. Je
drais la vase d'un canal et comme il se trouvait que je tranillais sous un pont, quelqu'un qui passait sur la route
cracha sur moi par-dessus le parapet. Je ne sais pas s'il le
lit e.xpres. Mais ce fut trop; ce fut plus qu'uo homme ne
,ait supporter... Je poussai un cri, mais pas comme quand
on crie volonrairemenr, un cri qui dut faire peur a I'homDle, car quaod je fus sur la route, en deux bonds, il avait
,'Dile dróle de figure ... Je le regardais, droit daos les yeux .••
Alors, comprends-tu ce qui se passa: II se mita reculer..•
sentais qu'il m'obéissait ..• Je lui dis : « Desccnds la,
lans la .vase ... Ramasse-moi mon chapeau et ma veste 1»
Et, Je crois-tu, i1 descendait... il marchait daos la boue,
· qui avait un panralon de toile blanche... et il m'a
ffpponé mes bardes, comme si j'étais son seigneur !. ..
Je crois que je me mis a courir Jroit devant moi. Quand
t:ssayais de comprendre ce qui venait de m'arriver, je ne
11\rais que me répéter: u Ah I mon Dieu ! ah f moo
· L. • Je sentais que j'étais un autre homme et qu'il
• ·r en moi quelque chose dont moi-méme j'avais
r•.• Comme la nuit était tombée et que je ne savais
ou j'étais, j'ai frappé au volet d'uoe auberge. Une
e I'a entrebaillé et m'a crié qu'il était trop tard, que

�CESAIRE

LA NOUVELLE

REVUE

FRANc;AISE

j'aille mon chemin. Rien qu'a sa voix, je sentis que c'était
une de ces femmes qui, meme quand elles sont seules, ont
toujours l'air de regarder un homme dans les yeux. Alors
moi qui, la veílle, attendais qu'on eut serví le dernier
gamin avant d'oser demander une écuelle de soupe, je ne
sais pas ce qui me poussa : &lt;&lt; Ouvrez, lui commandai-je,
ou dans ce moment meme il arrive un malheur a l'homme
que vous savez l »... Mon creur se met a battre ... La
lumiere quitte la fenetre ... une lueur passe sous la porte ...
on tire le verrou l... 11 était bien minuit et lorsque j'eus
mangé et _bu, la femme m'offrit un coin de la salle pour
dormir ... Mais je sortis, car je ne pouvais plus respirer
dans une chambre !...
·
Voila ce qui m'advint ce premier jour... 11 y avait quelq-.e chose en moi qui pouvait obliger les plus forts a
m'obéir ... , J'en fis l'épreuve une seconde fois, une
troisieme ... Et je compris peu a peu que cette force, c'était
l'Esprit !
(Silence)

LAZARE. - &lt;;a doit te plaire de commander.
C:i!:sAIRE. - &lt;;a ne me plait pas.
LAZARE. - On ne te maltrait~ plus.
_
CESAIRE. - Tu crois que j'y ai beaucoup gagné ? Tous
ceux que je vois, j'essaie de les faire plier devant moi. Je
ne peux pas m'empecher d'essayer... Ils le sentent... lis
m'en veulent ... Ils m'en veulent encore plus qu'au temps
ou ils me for~aient de curer leurs égouts... (A-vec fatigue)
Je voudrais vivre en paix l...
LAZARE. - Qui t'en empeche?
CEsAIRE. - Je voudraís vivre aupres de quelqu'un a
qui toutes ces choses soient égales, l'esprit ou pas l'esprit ...
qui me traite comme n'importe qui ... sans mépris, mais
aussi sans se tenir toujours sur ses gardes ... Un bon cornpagnon, quoi ?... gai et qui ne s'étonnerait pas de grand'chose ... Et meme s'il joue de la fl.ftte, il n'y a pas de mal. ..
(Son regard attend um réponse de Lazare.)

597
LAZARE. - Personne ne jouerait pres de toi par plaisir.
. CESAI~E. - Jamais pourtant je ne t'ai inquiété ... Jamais
¡e ne t'a1 par~é de ce yetit pré qui s'appelle le Lieu Rosée,
et que tu esperes un ¡our pouvoir acheter.
LAZARE, pris de crainte. - Ne commence pas avec moi !
Ü:SAIRE, emporté malgré lui. - Je n'ai pas essayé de
t'~n dégofr:er, bien que je connaisse, comme si j'y avais
:ecu, le com, ~~ le bor? de la route, ou les gens du village
¡ettent leurs v1e11les bo1tes de conserves et leurs assiettes
cassées.
LAZARE. - Ne commence pas 1
CÉSAIRE, revenant a lui. - Lazare ! Lazare !.. . pard~nne-~oi ... je ne_dirai plus rien ... C'est l'habitude qui
m a repns ... Je ne te parlerai que de ce qui te fera plaisir ... Ne t'éloigne pas, Lazare l... Reviens t'asseoir ... Si tu
savais ce que c'est que de vivre seul !. ..
LAZARE. - Tu avais ta Rose-Marie.
CESAIRE, presque tremb/ant. - Sois bon, mon gar~on !
ne parle pas d'elle.
LAZARE. - Tu ne l'aimais pas?
CÉSAIRE, avec passion. - Moi !
LAZARE. - II fallait vous mettre d'accord.
. C:i!:sAIRE, avec une émotion qui ne se contient plus. - Je te
d1s que je l'aimais: est-ce que je sais !... Elle m'obéissait
trop ... elle pleurait trop ..• Nous nous détestions de toute
notre force.
LAZARE. - Veux-tu que je te donne un conseil ?.•.
Hche de la retrouvcr.
CtsAiaE. - Jamais l... jamais !... Tu ne sais pas ce que
tu dis !. ..
LAZARE. - Alors veux-tu que je te donne un autre
conseil ?... Renonces-y ... Va done ... (O.saire luí fait siune
dt se taire.) Tu ne veux pas non plus ?. . . Alors je ne :ais
plus quoi te dire ... je ne peux plus que te consoler. (Tt'rant
sa fttíte) Si ~ te fait plaisir...
(Il commena ajouer brnyamment. Césaire a pris sa

�u~avtm

wiJ,,,. •

1#, . . SIS - • Qs l,
/111 pi#
p,,;, pi 1e11,u,. ,.,,,1o1s, 1-',. '-a.)
CaAtu. - Rose-Marie f••• Rose-Marie L••

(Llr{ar, 1111 """'· BMoll, ,,,,_,, •
MU r,prMII, sltlJl'fllits.)

N#'•·

Lnau, 11Wt ,,,,, joit tf•f111t1. - n pleure r
Ctlau, ,1 e, eri, s, ntlresse, le r,,garde. - Colll!U

dis ~'

(R UIIUlle '" totap,e#lb-e f"' pe,, oJlffl 14 m,el
tle 1.Af..•e. Lentement 11 se leve, essuü ~ ,..,,.
rewrs tle st1 main. n clJt,,alle, ea n,ne qm •
pos • s, rusoisir. De 1'0IIWlles Úlnus 1, su/flfll#ll.
f'IQIU iUSIJI" pris"' la pt,rte.J

J,AZAU, """""po,,r

se rmdn eompu tlu t1qr¿ de

SM

lllt'fW. -

Césairef
(R ,,..ol,lient p,u tle réponu. Cisflire po,use lapo,,,..
lnfail.)

SCENE m
LAzAu. -D n'~tend plus r. .. 11 ne sait plus ce
fiaitl
BaoIT, dl#ls ,me

tau,...

LAZHI, 'fm,plchont

ext""" surexeif!ltio,,. -

Mon

de le flrmdre. - Ce n'est pas 11D

l&amp;ire l. ..
BmfoJT. - Donne-le r
WAU. -Non, brute que tu es l... Prends n,._
. - d'autre... Tape-hu sur la téte•••
BmJoIT. - Avec un pieu r... Non, donne !. .. Tu vas
fme manquer le coup... Ou est ton hoyau ? ( Ct111,_,
1Mn) Voili ce qu'il me &amp;ut.
(Illm,pare tl'ru, lallllúr tle /d.)
(-AZAIB- - ~ t'6chappm de la main f
BBNoIT. - I.aisse-moi ! Laisse-moi l
•
(R 6-set,le Úl{tll'I ,t # prkipile 4l 14, srdú tle &lt;:Juin,)

Jjf

•t....
- Deuceaaent.o Ne •

,.. ele bnút••• n VI se

(D IOWI ,l l. /lflrl4. O. f10iJ 6 Si1t1 aalll p 'iZ ir, p,,.
Je ti. w,, l,s tJ.11% ~ - ~ il lian. O.
eompr,,,a 'l"' l,a Jllil 119u'ü • Wllt;., 111
lage... Qu,ffues Sl&amp;&lt;JNlapl,u tartl, &amp;,,olJ ,.,,,.,,, t""1#1
loujours SQtl arttu. n nferr,u la porte """ Mú, s,,.
re¡artler derrier, lui, pllis jette k bloc de /onle ala're.
Long silmu.)

wir_,.,,,.

• - Tu peux te vancer d'étre brave J... Assompar derriére uo homme qui Re t'=-id pu venir....
rr, ¡nlonat,t. - 0n '9a le jeter a l'can.
. - Attends du moins qu'il soit úoid ... 0a i et
(a te regarde... e.e n'est pas moi qu'il ~--· C'at
.tu as VOlllu dilivrer••. Jepense'Jllemaintenatta.
nouveau ta téte...
• - Ah r olli, je vais étre de noaveau c:omme
• je vais respim-... je vais penser • ROIÑd.arie,
il me plaira. .. U ne sen plus 11 pour mea&amp;ir•••
clire qu'elle était alui... car ce n'était pas vrai ••• (1-, _ ~ ) C e n'esr:pas mur. ..
- &amp;t-ce que je sais. moi ? Je ne fai pu ceo• - Ne dis pu ~ 1 Ne, parle pas a»1me luí,
t !... Je te deawide de m'aider... de m'aider l
uver... Tu te rappelles bien jadis que je te patlais
• - C"est peur~ toi qui menrais ...
• - Et c'est &amp;oi mainteoant qui voudrais me faire
la téte... Mais tu n'y parvieodms pas. •• Je samai
mes idées bout a bout... je vais me rappeler... je
ver ... je vais fermer les yem .•• et je la reverrai•••
de sa téte... a boudie••• je la reverrai peu apeu •••
1'atCrai pas aillSi dans un nuge... Je n'ai pourrant pas
!COmpreoda-tu cela ?... Mais cli,.moi qeelque cltose l••• .
tu pemes aux gens de claez tQi. ~ les vois qui

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISI

600

remuent, qui te parlent ... Tu vois leur figure ... Tandis
que moi ... tout flotte et se brouille ... (ll passe ses 111ains sur
son front.) J'aurais du le forcer de reconoaitre qu'il avait
mentí. .. le forcer devant toi. .. (Avec désespoir) Maintenant
c'est trop tard ... 11 fallait le forcer de parler !

601

(Avec, un cri de douleur.) Ah non ! non •t no n ....
t
vous
ne m aurez pas .. . vous taus les deux !... L'Esprit n'est pas·
enc~re, mort !. .. Non, tu n'as pas connu ... ma RoseMarie .... Elle n'a jamais appartenu qu'a Césaire !. ..
, (11 s'est appuyé att mur, ses jambes jlécbisse11t. Il tombe
a ~enoux. Sa face levü a u11 sourire, sa voix n'est plus
q11 uu murmure.)

Non, tu ne l'as pas connue ... Ma Rose-Marie ...

SCENE IV
De l'extirie11r, q11elqu'u11 secoue la cle11cbe de In porte. La~are
s'accote au mur et BwoU tombe a genoux. Le batta11l s'o1wrt
péniblement. Césaire parait. D'1me 111ai11 il se retiml au cbambranle, de l'autre, il appuie sur sa 11uque un moucboir e11sa11gla11té.

CÉSAIRE, ne voyant que Benolt, et reprenant baleine enlrt
chaque mot. Te ~oila, toi. ( Apercevant la mnsse de fonte) C'est avec
~a ... que tu m'as frappé ?... Je comprends ... que j'en aic
mon compte ... Ah ! tu as bien choisi ton moment ... lorsque l'Esprit ... était ailleurs ...
BENOIT. C'est toi qui me poussais a bout ... je ne
l'aurais pas fait sans &lt;¡a ••• Je ne voulais pas mourir commc
c;a ... Peut-étre que tu en réchapperas ... Nous te soignerons ... Dis seulement un mot ... dis que tu t'amusais a me
tourmenter ... et que ces histoires ne sont pas vraies !...
CtsAIRE. - ·Non, tu as cogné solidement... Ce n'est
meme pas la peine... de salir un lit... Ah ! mon pauvte
gar~on ... on s'agite ... on cherche a se faire du mal. .. on
ne se dit pas que c'est bete, et qu'on passera soi-meme...
dans un quart d'heure ... Ecoute, que je te dise ...
( Il cbancelle.)
BENOIT. --

CÉSA!RE

Lazare!... il tombe ... viens m'aider !. ..

(11 so11tie11t k blessé, mais avant que Lazare ail eu k
temps de s'approcbcr, Césaire s'est dégagé.)
CtsAIRE. - Lazare est la !... Tu étais la !. .. Tu ne l'as

pas empeché l. .. Répoods done!. .. Tu l'aidais peut-etre !...

(Il lombe sur ses 111ai11s, puis roule ti te1n.)

RIDEAU

JEAN

SCHLUMBERGER

1

�aoapda1i.cfml9k,~
~e-orJllldlU. s'acavlt . . «-. l)e li,

REFLEXION·s SUR
LA LITT!RA TUR.E
DU ROMAN ANGLAIS
• ee titre L, Ro#tan Mlflllis tle notr, '-J&gt;s, M. A
• l Londres une courte hiatoire du
Nl'lit fatre que l'honorable reproche
n►avona paa eb France d'hiatoire
un critique anglai, fminent, M. Sainta
furt' copieuae, ata roptique ~ .
el sarprend utilement le gcn\t cf1lD
iltl "1nttlnA11flais kriteparun Fnn~ ferait, d
feaq, une figure ~que A l'History of I
&lt;Al1es le roman puite une de sea niloo, d'~ d
et l'klaircissement des canctffel natio

au jour d"une Angleterre, d'une Fnnce, •
• ua cpe lea vniea ; il est Je princi
conaahre lea peuples les una aux autrea.
tebd l devenir un genre de plus en plus iat
;-;f -.cement automatique et génffll de la ]&gt;&lt;&gt;é,ie
~ llilaa, cliJla touta la litt=tures d•aujourd'hui, ,•
clee ~ u un peu comme le pasaagc, pour
petit public 1 un grand public. 11 se puse la qu
alogue 1 ce que Bnmetrere, daos la littérature du
appcUe la victoire eles geores commUD1. Un
~ lyrü¡ue, est bo~ l son pays, il ne se tradui
· , s'il trouve un bon traducteur, ne perd que
• • Et la tnduction m&amp;ne n'eat pas nbssaire
un pablic iateniational.
Elle n"eat paa likeaeaire pour un Anglais. La ¡,,ropapt~

I..-1t

roma..,_
•
•larm. ;;_·--

Ñgi l

lequel
le díager commerdal. Le r-..,
~ pcu diffieile, e:apon6 a&gt;IIIIM cié
ftffOtai~ loa6 mfme i la . . , .
..-lll'llemcnt, des jouroau 4UNid-, en

ate1ien ou phn6t Rpll'ti,ccam,eles,~,&amp;!tl-•tit-~1
lllltrnlil l clomidle, 41Ü DOlafflt
l'IOlfteat. femme.

~-iease

paMic, dlt M. a...Jley, Me&amp; callW
Mldmeoralt1 det ~ 1118
• •IPIIJIIClelpear chadier clull )a lecbn - -

--•~c.,.
r-.- ..-, Je.,_

. . . . fait fflR -

ale •

""º--

peme
ll con-.
du ¡,111,llc et la paeJlitf eles mma cblt.Jl 1e

que

d'a¡ris 11D calcul applOlimadf, clia-a,pt mifbs
Jilent au moias un volume de &amp;ctioa ,-r
'eot ce ~ nombre de cleats, •-- sir

pu&amp;ils,mioiusproliles?

aaglaia a, comme Je rat,

1U1e

queue

• le genre reste vigoure'1X et ain. Certa M,
(1 moim qu'il ne veuille peder du - -·
us) lonqu'il lcrit que « le petit
9ux au meilleun da oótrea, c¡uoique
1 hu seu1 notre production tetale ••
•
que, du point de vue de la qaalid, de 1•

lemueüdu roman aaglaisMpatele
~nat d'ailleun quela carte littáaire del dedx
·se est 11De clum, une conti~ d e ~
plmitudc praque lple, l"eedte!aeat; •
lllladent d e ~ 1 donoer daoa Jea, • • •
d"ue mme cl'art. La tUile 4e la Bu6.au
lllle llllte bien coiapc,.e, QDt . . . . . . .

�60-4

LA NOUVELLE REVOE

FRAN~AISI
IEFLEXIONS SUR LA Ll'ITÉRA TURE

les quatre ages équilibrent et fondent en une plénitude plus
savante leurs quatre plénitudes harmonieuses. On pourrait appliquer :l cette durée la phrase célebre de Strabon sur la disposition
de la Gaule par une main artiste. La littérature anglaise, elle,
est faite de trois massifs incomparables, brusquement surgís
dans une puissante explosion vitale, et dont les deux premiers
n'ont guere duré plus d'une génération : le théatre du xvr• siede, la poésie de la premíere moitié et le roman de la seconde
moitié du x1x• siecle. De loin ils n'apparaissent guere plus unis
qu'une Angleterre, une Ecosse et une lrlande. 11 est ·vrai qu'un
Anglais verra la continuité la ou un étranger la reconnait mal.
L'idée doit sans doute étre mise au point et rectifiée. En tout
cas le roman anglais depuis Walter Scott (Waverley est de 181.5)
connait, en quantité et en qualité, úne continuité, un foisonnement, une vigueur créatrice qui fonnent une durée presque
unique dans l'histoire littéraire. Pour continuer nos images
géographiques, il est dans le temps l'équivalent de l'empire.
britannique dans l'espace. Des études politiques et économiques
sur l'empire britannique sont nécessairement des études qui
concer::ent, par la connexion et l':malogie des faits, le reste du
glebe. Pareillement une étude sur le roman anglais doit nous
amener sans cesse des comparaisons. 11 concerne le fait litté•
raire, l'avenir littéraire du globe entier. Je demanderai au livre
de M. Chevalley 1'occasion de soulever trois questions, qui ne
sont pas seulement liéesa l'esthétique générale du .r oman, mais
qui intéressent particulierement le roman fran~is.

a

,.

* ,.
De méme que, par un certain coté, toute la durée de la tragédie
franc;aise, entre I 636 et 1830, tient déja en raccourci; avec son
relief général, ses pentcs de grandeur et de décadence, dans
l'ceuvre de Corneille, de rnéme on pourrait voir préfigurés en
Walter Scott les directions du roman anglais, et, comme tout
se tient, les problemes généraux qui se posent au roman et que
pose le roman.
Celui des sources du roman. Daos l'espece humaine la littérature c'est d'abord et partout la poésic et le théatre. Dans les

605

trois littémtures classiques, la troisicme ttant ccllc de la France
du xvue siecle, le roman fait ~aure de parent pauvre. Quand il
s'~nrichit, c'est, comme le bourgeois ou le paysan, avec les
b1ens des deux ordres privilégiés. Brunetiere nous montre le
roman :ran&lt;;ais se nourri~santavecLesage et Marivaux des pertes
successtves_ de_ la coméd1e, avec Prévost et Rousseau (ceci est
un peu art1fic1el) des pertes de la tragédie, s'incorporant avec
Madame de Stad et George Sand le domaine des moralistes,
avec les descriptifs le domaine de la poésie. 11 faudrait faire
aussi une place importante au genre épistolaire, qui produit au
xv~11e siecle le roman de Ricbardson, de Rousseau, de Lacios, et
qui donne sa forme naturelle aux désirs et aux ambitions de
leurs destinées manquées : le soldat qui ne re~oit jamais de lettres, et qui s'en écrit a lui-m~me pour entendre le va!!Uemestre
le ~om~er, s'_il est poete, ce sont _les pl~s belles de~ compagme. L évolut1on du roman angla1s sera1t un peu différente.
Ses origines sont moins aristocratiques. On le voit pousser au
xvm• siecle dans des boutiques d'écrivains publics ( et Dickens
ce sera encore une boutique ouverte sur la rue la plus vivante
et le courant humain le plus extraordinaire). Mais dans cet
apport des genres anciens qui constituent le crenre nouveau i1
faudrait faire en Angleterre, ou la littératur~ incline plus ~ue
chez nous vers la poésie pure, une place plus grande ala poésie.
« Ou'est-ce que Walter Scott? &lt;lit M. Chevalley. Un poete rentré, un grand poete épique, narratif, descriptif, évocateur,
lequel, déc;u et dépassé daos la poésie, prend sa revanche en
prose. II anoblit le romanen y portant l'éclat des genres jusqu'alors dits nobles. »
Et le roman est un genre impérialíste. Il y a en lui une volonté
de domination, une puissance d'absorption comparables a ceux
de la race anglo-saxonne. S'il a commencé a se n-0urrir des
reliefs de la poésie et du théitre, il esl maintenant inst«llé a
~ble_, la maison lui appartieht etc'est eux d'en sortir. Aujourd hui, en France comme en Angleterre et comme ailleurs, faire
de la I_ittérature_ c'est faire du roman_. En France, il y a vingt
ans, fa1re de la httérature c'était encore faire du théatre, commc
au xvme siecle ; de m~me que faire de la critique c'était faire de
la critique dramatique. Aujourd'bui le théatre est un monde
fenné abandonné :\ des professionnels (j'avais écrit habiles pro•

a

�606

LA NOUTELLE REVUE FRAN&lt;;:Al9

fessionnels comme on écrit éminent économiste; mais non, pas
méme cela). Et la critique dramatique qui le suit comme l'ombre
le corps maigrit comme lui. Quand les víem: br:rves qui la
défendent encare ne seront plus la. il faudra pour les remplacer
réquisitioaner la troupe. (L' Académie fait ceuvre pré,,oyante en
se muuissant de militaircs). Le roman déYore tout.
L'immense succes et le vaste rayonnement de Walrer Scott
ont, comme le dit M. Chevalley, « solidement assis la vertu du
roman ». Au-dessus d'Alexandre Hardy, au-dessous de Corneille, cet écrivain qu'on ne lit plus prend comme eux place
dans la farnille des héros cekistes d'un genre. Ce n'cst pas un
hasard si W al ter S cott parait en meme temps qu'Ar kwright et que
Pee], et si la naissancc du grand roman comcide a,·ec la naissance de la grande industrie. Le grand roman, je veux dirc
l'atclier de romans ou I'usine de romans. A partir de Walter
Scott, les grands romanciers, et au~si les petits, deviennent
des fabriques de romans, ou plutót ce qui est fabrique chez les
petits est nature chez les grands. Sbakespea.re, Corneille sont
des natures parcilles :i. la nature, et qui s'en sont détachées en
l'imit:mt, en continuant son mouvement créateur, comme les
planetes se sont détachées du soleil. A partir de Walter Srott
ce róle de (( natures » est tenu en Occident par des romanciers.
Un Dickens, un Balzac, un Dostoiewsky, un Flaubert, un
Kipling sont des natures non comme des hommes, mais comme·
une France, une Angleterre ou une Russie, c'est-a-dire comme
des réalités incorporelles, génératrices d'hommes. Si Walter
Scott ne prend pas place dans un te! monde, iJ a tracé Je premier, pour une acúon et pour une époque, leur figure extérieure, leur scheme.

*

* *

Cettc conversion irrésistible de tous les genres littéraires en
roman, il n'y a sans doute ni a la déplorer ni a l'admirer. Le
critique écrirait ici volontiers des pages comme celles de Toc.:¡ueville sur l'avenement de la démocratie, et, une fois rappelé
le troisieme volume de la Démocralie en Amérique, on se sent
en cffet envahi par bien des analogies. Reman et démocr:itie
vont de pair. Le roman s'adresse a un pnblic de plus en plus
étendu. Il est vrai qu'il en fut de méme, d'abord, du théatre,

RÉFLEXJO!\"S SUR LA LlITÉRATGRE

6or

Les mystcres_ sont une fa,;on pour les clercs, qui savent lire de
111011/ret· la füblc a ceux qui ne save t . ¡·
r '.
11 pas 1re. Et que ,ait
•
•
le
théatre de Shakespeare sinon mo11frer Plutarque les chr .
'
omques
. ar
n iennes ou Belleforest a qui ne peut les lire ;i L.. thé'
fi
d
dém
•
· ~
atre ut
~ne
ocrat1que ( dans un sens tres spécial, ajoutcrons-nous
~'lt~ pour nepas recevoir de M. ~aurras la lettre qu'il écrivit
¡ad~s a M. d Haussonville, et comme les journaux appelleot le
cohn le démocratique colin, non que ce poisson ait installé·
dans .les profondeurs
marines le sutfrage un1·\·ersel , ma1s
. parce
.
q~e so~ pnx le meta la portée de toutes les ménageres). L'impnmene et l'école ont fait du roman a son to
1
d·
•
.
ur e gcnre
emocrat1que. Et s1 la démocratie {toujours au méme sens)
est une conquéte de l'homme, elle est bien davantage encare
une conquéte de la femme, elle tcnd invinciblemeut (avec ou
contre la nature, ce!a c'est une autrc histoire) a !'égalité des
se~es ... Les adYermres de la démocratie (au sens politique)
vo1~n~ mé~e en elle une transgression exorbitante de l.a nature
fém1mne (lisez le Roma11ti'sme Féminin de M. Maurras et les.
ounages de _M. Seilliere). En tout cas la victoire du roman,
la tra~sgr_ess1on (au seos géologique) du reman sont uu peu
des v1ctmres et des transgressioos de Ja femme La
ésº
fé · ·
po 1e
mmmc est restée jusqu'ici tres cxceptionnelie, n'a paru
que c~ez quelques poetes miueurs. L'art de la composition
dramat1que a to~jours été absolument fermé aux fenunes. Ne
1'3:1"~ons pas de 1 cloquence ni des grands genres spéculatifs ou
cntiques. _Dans le reman au coutraire la femme est chez elle.
Le xvnc s1_ccle frans:ais avait déja eu moius de romancicrs que
de rornanaeres. Quand commeace avec Walter Scott fa desc~re en _bataillons serrés des romans, les femmes y ont leur
~ ace émmente. Deux des grandes natures romancieres du
~iec!e sont féminines, George Sand et George Eliot. Et si
l~ 11 ava_ís pas déja employé plus baut ce mot de nature, il me
~1endra1t a Jeur propos irrésistiblement.
. Les deux romans, anglais et fran~ais, se comportCllt ici assez
düréremmenL D'une part les femmes auteurs tíenoent plus de
place dans le premier que dans le second. Un certain nombre de
grands ateliers, comme ceux des Humphry Ward des GaskelJ
sor•é··
'
· '
a n¡ ,,· mmms.
, . Des femmes riennent une place de Racine
ng a1s, e est-a-dirc introduisent dans le roma.o (avec une par-

�608

LA NOU\'ELLE RE\'UE FRAK~AIS~

faite décence de termes) la peinture bnilante et authentique de
l'amour total: ce sont autrefois les sreurs Bronte, aujourd'hui
Miss May Sinclair. D'autre part, la différence du reman fran~is du xrx• siecle, et plus large, plus indépendant que lui, le
reman anglais peut porter sur d'autres réalités humaines que
l'amour ( auquel avec Balzac !'argent fait chez nous une rallonge,
mais encere secondaire ). Les deux plus illustres romanciers de
l'avant-derniere génération, Kipling et Wells ( on rabattra ce
qu'on voudra de la conjonction) demeurent
peu pres étranaers ;\ ses peintures, Kipling toute sa carriere et Wells dans la
~remiere et la troisieme partie de la sienne. ll est vrai que ni
l'un ni l'autre ne laisseront dans la circulation un seul personnage largeruent ,rívant : reste que dans le roman anglais,
et malgré Meredith, le département de l'amour appartient
aux femmes plus qu'aux hommes. Et s'il n'en est pas tout
fait de meme chez nous, nous avons pu voir cependant,
depuis George Sand jusqu'a nos brillantes romancieres d'aujourd'hui, le génie féminin ajouter au roman ce que de
l'amour l'art de l'homme n'atteindrait pas.
Sauf le cas exceptionnel de George Eliot, ces womm nove/ist~
sont, en Angleterre comme chez nous, des combaltantes. Le1Jr
art n'est pas désintéressé. Elles luttent pour une cause. &lt;&lt; Elles
ont été, dit M. Cbevalley, l'avant-garde des mouvements pour
]a réforme du mariage, du divorce, des lois sanitaires et sociales.
Elles ont exprimé plus fortement cette lutte des sexes qui est
faite d'amour et de haine. » Et il fait cette supposition iogénieuse « que la longue paix démocratique (?) et rnercantile ou
deux ou trois générations d'Anglais vécurent sans exposer leur
vie ait obscurément exaspéré l'instinct 'collectif et profond des
femmes, qui, elles, risquent la leur achaque maternité :11 jusqu'a
la grande guerre. La conquete du roman par les femmcs ne fera
probablement que continuer et se déYelopper, et la nature
féminiue fournira longtemps des sources fraiches pour renou•
vcler le roman. La littérature fran~ise a pris depuis quelque
temps figure d'un champ de bataille politique. Dans cinquante
ans elle sera peut-étre un champ de bataille sexuel.

a

a

a

*

* *
Enfin une question de technique. M. Chevalley nous dita

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

plusieu_rs reprises _que les romanciers anglais composent mal
(ce qui est ~n l~eu commun de la critique fran~aise). Daos
Walter Scott ti fa1t une exception pour la Fianck de Lamm _
•·¡
er
moor, qu 1 reconnait « admirablement composée ». Mais la Foire
aux Vanités est « mal composée ». D'autres encare. Qu'est-ce
done qu'un reman bien composé? Je crains qu'il y ait daos ce
mot une convention artificielle et scolaire qu'on se transmet
saos trop y regarder.
'
Flaubert se reproche au sujet de tous ses romans des défauts
de co~position, et le pr~b!eme : Flaubert savait-il composer ?
pourra1t rebyer la fast1d1euse question : Flaubert savait-il
écrire ? Quel est le roman de Balzac, de George Eliot, de
T~lstor, de Dos:o!ewsky qui soit compasé ? Si Maupassant
s01gne la compos1ti~n de ses nouvelles, il n'en fait pas autant
pour ses romans. S1 la composition était le mérite principal
d'un roman, il n'en faudrait mettre aucun avant ceux de
M. Bourget.
La vérité est que le mot de composition a un seos tres différent q~and il s'agit du théatre et du roman. La composition
dramatrque est fondée sur des simultanéités. Elle resserrc dans
le temps (trois unités), elle porte non sur des évolutions mais
sur des situations! des coupes typiques et momentanées 'mises
~n ~leine lumiere. L'exig~nce de la composition s'y traduit par
l ex1gence de la scene fa1re, qui réunit pour des paroles décisives les priocipaux personnages sur un méme espace et un
méme moment, et qui n'est par conséquent que la loi des trois
~nités la ,seconde puissance; on peut _l'appeler une composit1on dans l espace autant et plus qu'une composition dans le
temps. M. Bourget ( dont l'exemple est instructif) a échoué au
théatre parce qu'il y apportait des habitudes de romancier et
cependant e'est av~c des secrets de théatre qu'il compase 'ses
romans : aucun qut ne tourne autour de la scene faire de la
confrontation, de l'entrevue d"Agrippine et de Néro~ des
marronniers de Figaro. Mais le grand reman, le romao-n;ture,
P,our repre~dr~ l'expre~sion de tout l'heure, ce n'est pas cela,
e est de la v1e, Je veux dtre quelque chose qui change et quelque
chose qui ~~re. Le vrai roman n'est pas compasé, parce qu'il n'y
a compos1t1on que la ou il y a concentration et a la limite
.
' il ' est déposé,'
s1multanéité
daos l'espace. II n'est pas composé,

a

a

a

a

a

39

�610

LA NOUVELLB REVUE FllA '&lt;;AtsB

déposé a la fa~on d'une durée véc.ue ~-ui ~e gonfl.e et d'une
mémoire qui se forme. Et c'cst par la qu 11 fa1t concurrence non
seolcmenta l'état-civil, mais -a la nature, qu'il devie~~uoe natu~.
Ainsi se créeot la foro: et l'ltre de la Foire aux Vanrtes, du Mouli,,
511,. la FJoss (pour lequel M. CbevaUey montrc un bien
injuste dédain), d'Anna Karérrine, des Parmts Pauvres, de
t"Edur:aiion Smlimentale, des Frercs Kttrama'{ov, Lcur rcprochcr de n'~tre pas cornposés, c'est leur rcprocher d'ttre. Je
sais bien qu'au-dessous de ces mondes vinnts, il y a de belles
reuvrts pour lcsqueBes le mot composition reprc~d ~o
~ens ou plut6t réunit sous une étiquette un peu arb1tmrc
un c:rtain nombre de sens : on pourra dire par exemple que
Galsvrorthy et Joban Bojer, M. Boylcsve et les Th~raud
savent composer, et sans recourir l'esthétiqu~ dra~atique.
Cela signifie d'abord qu'ils savent conter, pms qu 11s sont
iotelligents, et puis que leur roman ~t fa1t p~ur cxéc:u;:er
une idée de romao qu'ils ont eue, qu ils ont fa1t ce qu ils
voolaient et l'ont bien fait. Mais ccux qui ont écrit les romansnature que je nommais auraient pu, eux, dire comme Flaubert :
On n'écrit pas les li\'Tes qu'on "feut. On sent que leu:s romans
ne soot pas sortis d'uoe idée, mais qu'uo monde d'1dées sort
de leurs romans. Ils se trouvent, si on veut, composés quand
ils sont écrits, mais ils n'étaient pas compasés avant J'~tre
écrits et il n'y a de TTaie composition que précon~ut. Cela
0
soit d it pour poser le probleme, un peu au hasard, par quelques
touches, et nullemcnt pour le résoudre.

a

ALBERT THIBAUl)l!T

CHRONIQ_UE DRAMATIQUE
ÜDÉo. • :

'

L'Eltrnel amour, piece en 4 actes et 6 tableaux, de

M. Bureau-Guéroult. Partition inédite de M. Félix Fourdrain.
Gnt?-:ASE : Pctilc Rei11e, comédic en 3 actes, de M. Albc!t
Willemetz, d'a.prcs Q11i1mey's, de M. H. A. Vachell.
THEATRE DES ARTs : La demoisclle de magasi,,, comédie en
3 actes, de M. Fran~ois Fonson.
THÉATRE nu \'IEux-CoLOMBJER: La Fraudt•, dr:tme en ,iactes,
de Louis Fallens. Au pelit bo11beur, comédie en un acte, de

M. Anatole France.

Antoitu decbainé, par René Benjamín.
J'ai eu de la chance. ]'ai commencé la saison avec une bien
bellc picce. C'est l'Elmui amqur, :l l'Odéon. Elle e passe en
Norwege, tout comme une picce d'l bsen. C'est toute I'imitation
que l'auteur s'est pennise. D:1:1s !'ensemble,
peu de chose
pres, un raí mélodrame, comme j'imagine qu'on en voyait
.autrefois daos les théátres du vieux boule\'-ard du Temple.
Encare yavait-il, daos ce temps-U, tout a cóté de ces théátres,
et rachetant leur art grossier, les Fuoambules avec Deburau.
Aujourd'bui, plus on va au théatre, plus on voit de pieces de
nos auteurs dramatiques actuels, plus on regrette ces meITeillcux artistes qui savaient tout exprimer sans dire un rnot. Le
~jet de l' Eler11el 11mour ? Un homme :iimc une femme, que son
frere aime ég:¡lemcnt et qui est aimé d 'elle. II la lui cede. A .
peine marié, le jcune homme, volage et aventureux, la trompe
-et la délaisse le soir m~me qu'ellc met au monde leur enfant, ce
dont elle meurt .• ·ous retrouvoos ensuitc cette enfant, une fille,
4ievenue grande, et, dan· toute sa persoone, tout le pomait de
la mere. Le jeunc bomme généreux qui l'a rccueillic et élevée
aous son toít Jevient amoureux d'elle comme il l'a été de la

a

�612
mere. Ses affaires marchant mal, il est vendu et il va ~e trouvéf
ala rue, quand le trere vagabond, rentrant au berca1l . fortu~
faite, rachete génmusement ses biens, le sauve de la rume et J.,
marie 1 sa filie. Une musique de scene accompagne ces émou,.,
vantes péripéties et la phraséologie sen_timeotaJe de l'auteur • ~
cotréet des personnages, a leurs sorttes, aux moments qu
prononceot leurs répliques les plus marquantes, quel~ues co_
de cymbales bien appliqués se font eotendre, p_our ~1e~x atttr-.
l'attentioo du spectateur. C'est la seule fa~on, Je cr01sb1en, d&lt;&gt;lllti
l'~uvre de· MM. Bureau-Guéroult et Fourdrain a_ura_ fait da
bruit et il cst a cr1indre que leur Ettrnel amour so1t bien

sager.

. ».:....
J'ai w ensuite, au Gymnase, ~ne autre ?iece, Pet,te .-....,.

tirée paratt..:n, d'une piece anglaise, et qui a quelques
d'am~sement, tout en étant une chose assez in~ignifia?te. 1
ginez un personnage de vieil antiquaire pré~ent1eux. ~t 1gn~~
qui ,it dans l'émerveillemeot des pieces umques qu il cro1t ~
séder, et qui n'a chez lui, en défioitive, que des faux et des n:'5'
quages. Sa filie, qu'il a élevée daos ce décor, comme- une petitt
reine aune taut bannemeot le cammis de la maison et al
aimé~ de lui. Le pere se récrie, la mere est indulgente et •oat'lti
rellement cela doit finir par un mariage au troisieme acte qui
je n'ai pas vu. M. Harry Baur, ~ui joue l'antiquair~, est mi
comédien a la fois cxcellent et bien aga~ant. M. V1ctar 8c,ai;
cher, qui jaue le nile du cammis, a _taujours sa drólerie. J"al,
retrouvé la, l\"ec surprise, M, Janv1er, daos un personoap
insignifiant ... Qui naus aurait dit, il y a vingt ans, que nout
verrioos un jour M. Janvier daos des róles de cette sorte ?
Les pieces de MM. Fran~ois de Curel, ~enri Lenorm_and ei
Fernand Noziere n'ont pas porté chance a la Coo~érauve ~
auteurs dramatique. que M. Rodolphe Darzens ava1t accueilHt
au Théátre Jes Art~. Qu'on ne croie pas, quand j'écris cela, qu
j'y mets de la matice. Les pieces Je M. Frao~ois_ de Curel OGl
beau me faire joliment rire, celles de M. Henn Lenonnan4
n'étre neuves qu'en :1pparence, - sans compter lcur ~que.
d'intérét général, - et celles de M. Noziere n'étre qu:habilCC,
scénique, je ne demande pas qu'on ,ne le~ i?ue pas et J~ ne~
réjauis en rien de w ir dispar:tltre l assac1at1on dramattque ,Ples a jouées. Je peuse méme, au cootraire, qu'il y avait la UQI

6tJ
ede plus, avec l'CEuvre et le Vieux-Colombier, pour des ~uwa intéressantes que les autres théatres ne venleot pas accueil• Ce qu'il faut dire, c'est que c'eat une chimere de vouloir
• au public d'autres ~vres que celles qu'il aime et de
«oirc qu'tl saura les apprécicr. L'éducatioo artistiquc du pu? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a révé dans ce sens ?
Autant entreprendre de rendre intelligcnts et sensibles les gens
:tui ne le sont pas. Vous n'empécherez jamaisque certainesgens
e plaisent mieux au café-concert qu'l une piece d'lbsen et
entendent mieux les polissanneries de ccrtains vaudeviUes que
passion de Racine au }'esprit de Beaumarchais. C'est méme
qui fait la vaJeur des pieces d'Ibseo, la beauté de Racioe et
esprit de Beaumarchais de o'étre pas entendus par eux. Je suis
d'exprimer de tels lieux commuos. J'ajouterai que tout est
ainsi. ]'ai harreur des rustres qui font des graces et j'aime
eux un brave imbécile qui se satisfait de choses a sa mesure
e Je méme faisant l'enteodu a d'autres qui l'ennuient en
. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjl
que trap de choses. Qu'on ne se méle pas d'enseigner ce
· ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compr~
ion naturels et, malgré tout ce qu'an peut dire de conitrlire, l'apanage d'une élite. Les choses ~ apprendre au peuple
manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. M. Rolphe D:lrzens a fait ¡ouer au Théatre Moncey, dant il est égaent directeur, une piece de M. Uon Frapié: La Matenulle,
· aurait du avoir de l'intérét pour les habitants du quartier
s lequel se trouve ce théatre. Combieo ont été la ,•oir? Us
'ent bien mieux le café-concert voisio ou tel cinéma avec
films rocambolesques et ses apathéoses de cabotins et de
botines, le résultat le plus clair du cinéma préseotemeot.
is le temps que la plaisanterie dure, avec le théitre pour le
ple, les musées du aair et l'art pour taus, les gens qui y oot
devraient en étre revenus. M. Rodolphe Darzens en est-il
euu pour sa part ? Toujours est-il qu'il a rouvert le Théatre
Arts ades reuvres d'uo geore plus couraot que les producns de la Coopérative des auteurs dramatiques. La demoisell, tk
'11.sin, de M. Fran~ais Fooson, avec laquelle il a commencé
saison, est d'ailleurs une excelleote comédie, pleine de
beaucoup d'endroit1, avec un comique aussi sór que

i.

a

�LA NOUYELLE REYUE FRAN~AISE.

bien observé. Si toutes les píeces qui nous sout offertes en géuéral dans nos rhéátres et qui n'ont d'autre prétention que de oous
di!traire, valaient celle-ci, nous aurions moins nous plaindre.
La mise en scene elle-méme a son agrément et c.haque róle est
tenu parfaitement, par des comédiens pleins de naturel dans
leur débit comme dans leurs attitudes, M. Fran&lt;;:ois Fon50D luiméme en téte.
Le Théatre du Vieux-Colombier a fa.it une excdlente réouverture avec La Fraude, drame de Louis Falleos, un écrivain
beige, et Au petit bonheur, une comédie rapide de M. Anatole
Francc. La Fraude meten scene. des contrebandiers fl.amands i
la frontiere hollandaise, daos lenrs ruses et leurs conflits avec
les douaniers. Il y a la un tablcau de mreurs extrémeiuent
réussi, "igoureux, plein de coulcur, attachant et remarquablement mis en scene. Le merveilleux, I'admirnble amour, qui
pousse les hommes au..'t actions les plus osées, tantót nobles et
tantót basses, y circule et y met sa passioa, son eo.chantement
et sa détrésse. Je n'étais pasa la répétition générale. j'ai vu la
piece un jour de public, un public fort élégant. ll ne m'a p:ü
paru qu'elle fut appréciée comme elle mérite de l'étre. Est-ce
parce qu'elle met :\ la scene des personnages qui ne sont pas
irréprochables au point de vue social? Le vieux fraudeut
Libar, un moment, parlant d'une rencontre possible avec un
douanier, lequel pourrait y succomber, a ce mot: (; Baste ! un
douanicr n'est pas un homme ". ll parle la en homme qui a Je
goüt Je yivrc sans entraves et pour lequel un douanier n'est ni
un homme libre ni un homme qui a le sens de la liberté. JI Jit
vrai, d'ailleurs. Accordez-vous qnelque valeur au fait d'étre un
homme ? C'est un fétichisme, pour ma p:irt:, que je n'ai pas.
Mais si vous l'avez, vous etes bien forcé de reconnaítre que quiconque assume a. un degré qu.elconq11e un r61e de surveilfance
ou de répression sur autrui est fort déchu. La société est uue
belle chose et on ne saurait trap admirer les mille détails
de son organisation, mais la vraie morale humaine offre
d'autres points de vue. On peut peoser que certains métiers,
que je n'ai pas besoin de préciscr davantage., et qui vont de
celui de magistrat celui du demier des sbires, n'ont ríen de
flatteur pour ccux- qui les exercent, et qu'il vaut mieux, pour
l'estime de soi, l:tre contrebandier que d'i!trc gend:trme.

a

a

CHRONIQUE DRAMATIQUB

L'interprétation de La Fraude est excellente. La troupe du
Vieux-Colombier n'est décidément composéc que de gens de
talent et qu'oo devine sans cesse occupés de f.a.ire mieux.encore.
M. Romain Bouquet, par cxemple, que j'ai vu jouer peu pres
da.ns taus les spectacles du théatre, m'avait paru etre toujours
le mt:me, comme débit, allure et physique. ll a été, cette foisci, a tous ces points de vue, un tout autre homme, transformé
exactement la mesure de son róle.
Une jeune femme est courtisée par deux hommcs: un sauvage, un bourru, au.x seotiments ardents et exclusifs, peu
habile ame belk:s paroles et aux manieres de salon, - et un
jeune bellitre diseur de riens agréables, coqueluche des
femmes, voyant l'amour comme une partie de plaisir, et uniquement désircux. de l'ajouter la liste de ses cooquétes. Elle
se décide pour ce dernier, tant il est vrai que les femmes aiment
surtout a. ~rre amusée~ et fl.attées et que l'extérieur compte seul
pour elles. C'est le sujet de Au petit bo11heur. Le dialogue est
agréable, et, en m~me temps, insignifiant comme cette jeune
femme et l'homme qui lui plait. Celui-ci, prié par elle, au cours
de sa visite, de luí écrire quelque chose sur son album, y inscrit
sans scrupule cette « pensée » : « L'amour est un ruisseau qui
reflete Je ciel ». On nous apprend dans la suite que c'est la du
Renan. Cest unt jolie nfaiserie.
M. René Benjamin, qui a écrit sur les Justius de paix de Paris
un livre in.finiment amusant, plein d'observations vraies, a
publié, sous le titre Anloine décbaini 1 , une sorte de rep.ortage
qui a fait du bruit. M. Antoine partait
Arles tourner le film
de l'Arlé.&lt;:ienr..e. M. René Benjamín l'a accompagné. 11 nous le
montre la dans taus ses faits et gestes. Rien d'inventé. Aucune
fiatterie. Aucune transposition. M. René Benjamín nous le dit
des le début: « Homere appc!lait Achille Achille, Hector Hector. » IJ fera de mi:me. U proteste d'ailleurs cbaquc page de
son récit de son amitié et de sou admiration pour son modele.
Nous a,ons done la un portrait véridique de M. Antaine. On
va, par quelques cxtraits, juger de sa séductiou.
M. René Benjamín nous montre d'abord M. Antaine daos

a

a

a

a

a

a

I.

Les CEut'rt.s libres, vol. 3, Fayard, édit.

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANr;AISE

son intimité, chez lui, le dimanche, quand il re'roit ses amis et
toutes autres personnes qui désirent le voir:
II reste chaque dimanche chez lui pour recevoir. Une piéce pour les
amis, une seconde pour les raseurs, et il va de l'une :i l'autre, expédiant ceux-ci, s'attardant pres de ceux-1:l., a moins que soudain, s'imposant .l soi-mtme une sorte de pénitence, il ne subisse volontairement
le discours d'un importun. 11 se met a l'épreuve pour voir un -peu. 11
s'enferme avec le fachcux, qui est dans le ravissement. Doux et résigné,
Antoine écoute, il approuve, il sourit. On l'attend; il ne revient plus.
Quand tout a coup, les amis a coté entendent une explosian formidable. C'est Antaine qui éclate I Est-ce que l'indiscret a été trap lain ?
II se croyait pourtant triomphant mais le voici noyé daos un débordemeot de rage, tel gu' Antoioe seul en peut avoir. Le pauvre, terrifié,
preod la fuite ; une porte claque : Antoine reparait.
- Ah ! le salaud 1
Le masque d' Antoine, dans ces minutes-la, est inoui d'expressioo,
a la fois passionnée et blagueuse ; il ne sait plus s'il doit rire ou se
f:kher encore ; il vient de « gueuler » comme il dit, a cet imbécile pernicieux que c'éta'it trap, qu'il y avait des limites, qu'il vou!ait le vair
immédiatement décamper. Puis l'autre disparo, il se juge et i1 s'amuse.
Son reil frise et sa bauche gaguenarde répéte :
- Ah I le salaud 1
C'est une de ses phrases préférées.

M. Antoine, malgré le travailde toute sa vie, n'est pas riche,
et, comme tous les gens sans fortune, il s'habille comme vous
et moi. Il semble qu'il s'en fasse gloire d'une fa'ron un peu
ostensible :
- Je n'ai pas le sou, moi, pas un Iiard I Peux pas m'habiller comme
monsieur de Fouquiéres I A mon :ige, je me coucbe a une heure du
matin et me leve a sept, pour gagner de quoi bouffer !

M. Antoine, comme tous les comédiens, est enthousiaste du
cinéma. « Sa grande beauté, dit-il, c'est qu'on turbine en pleine
nature. » Entendez qu'au lieu de prendre des poses, de trouver
de¡ effets et de se ¡lonner des airs inspirés au milieu d'un décor
peint, on fait tout cela devant des arbres et des maisons pour
de bon. Tourner cette niaiserie qui s'appelle I'Arlésien11e l'a
emballé, positivement. Nous voici Arles. M. René Benjamín
arrive pour le rejoindre et, saos savoir daos quel hotel il est
descendu, il le cherche. Il le trouve, ríen qu'en reconnaissant
son vocabulaire :

a

CHRO~IQUE DRAMATIQUE

- Nom de Dieu !... •
&lt;;a, c'est Antaine ... C'est partí du premier de l'hótel derriére ces
rcrsienn~s-1:1. ]'entre, je monte. Je ne me suis pas trompé. I'entends:
,I parle, 11 « gueule »••. I1 parle a deux faruómes qui ne bougent ni ne
souffient:

Je

, - Puisque je suis .,revé et que je ne peux plus mettrc un pird devant
1autre, vous allez tnmer .i ma place ... Il fait chaud? Collez-vous tout
nus, je m'en fous, je ne suis pas de la police, mais travaillez.
Ces deux fantomes, l'opérateur et le régisseur, sont ensuíte
rencontrés en voiture par le « patron » :
- Qu'est-ce que vous foutez la a vous baguenauder dans une
bagnole?
C'est Antoine sur le trottoir, qui burle en se tenant les reins.

a

M. Antoine a besoio son tour d'une voiture et il arrete un
cocher. Il se trouve que celui-ci sait son nom :
- Ah I elle est forte, dit Antoine. Camment est-ce qu'il me connait, celui-Ja ?
Et il le regarde en deux bonds gagner l'autre baut de la place.
- C'est épatant comme il est foutu 1
L'autre revient, riant toujaurs.
- Et cette gueule ! dit Antoine. II sort du bagne, ce type-1:i f
M. Antoine, qui est arrivé malade, ne va guere mieux. JI
poursuit néanmoins sa recherche du site nécessaire. 11 l'a
trouvé. II fait arréter la voiture, verbeusement admiratif. Nous
voyons en méme temps reparaitre le comédien, pour qui toutes
choses se transforment en tableaux, en poses, en effets, en trues
scéniques. M. Antoinen'a rien envier au sociétaire de la Comédie fran'r3ise qu'il raille si plaisamment:

a

Naus descendons vers Je Rhóne. Soudain, i1 crie :
- &lt;;a Y est ! J'ai ce que je veux ! Magnifique I Benjamio, regardez
~ !. .. Et vous, arretez done, nom de Dieu ... puisque vous m'enteodez
gueuler que c'est admirable 1
II descend et geint :
- C'est ledernier film que je fais. Je vais y 1ester. Je vais m'effondrer tout d'un caup. &lt;;a pcut d'ailleurs étre épatant. Si l'apérateur n'est
~ une buitre, il taurnera ~a : Antaine ralaot sur les routes ... &lt;;a peut
faire de !'argent. Tous ceux qui n'oot jarnais pu me sentir en vie viendront me voir crever.
On tourne le film. M. Antoioe n'est pas content d'un artiste.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN('.AIS!t

- C'est tres mauvais, monsieur ! Vous ne pensez pasa ce que vous
jouez ! Vous jouez avec votre deniére: on s'en fout de votre derriere !

Une boite u ordures se trouve dans le champ de l'appareil.
Quelqu'un l'a poussée du pied un peu al'écart. Le fondateur
du Théatre Libre ressuscitc, du coup, et exulte:
-&lt;;a, c'est fort I crie Aotoine. Voulez-vous me laisser cette saloperie ou elle cst !. .. Ah l c'est effarant ! lis s'y mettent tous l Vous ne
voyez pas que cctte boite a ordures c'est de la vie ! La vie 1 Combien
de fois faudra-t-il que je gueule ce mot-la ! Pour i'amour de Dieu,
n':mangez pas la vie !... Que j'ai soif l. .. Saloperie de tempémture ...

Une scene ne marche pas. M. Antaine s'en méle. 11 parait
que c'es-t prodigieux. Tous les comparses communient dans
l'admiration. Le sociétaire traite M. Antaine de « Napoléon du
théatrc &gt;&gt; et M. René Benjamín lni-meme en devíent presque
lyrique:
Mais Antaine, pmir indiquer la scéne a Mitifio, se met cette fois ala
jouer lui-méme. JI marche vers i' Ariésienne, les épaules rondes,
ramassé sur soi. Le visage ei,:primc la haine. Les poiogs sont serrés, les
bras teudus. On sent qu'ii la tuerait. Brusquement, il l'empoigne. Une
rage le tiern. Elle ne pese pas dans ses doigts. 11 la fait tourner. Sa
bouche est sur la sienne. I1 aurait peut-etre envie d'un baiser, il crache
une injure. Et, brutalemeot, il la jette dans le couloir de sa maison, oil

elle s' écroule a reculons.

La scene a été si violente, si passionnée, si belle, il s'est montré si
fort, si humain, si vrai, que le peuple, l'humble peuple ignorant, pris et
bouscule malgré lui, a un (&lt; Oh 1 » d'admiration, qui est un succi:s
imprévu et touchant. Antoine en est ému C'est une des minutes poignantes pour lesquclles il travaille. 11 les guette, les chasse, et il les vit,
comme un tireur, qui tient dans ses deux mains tout tíede un oiseau
merveilleux.
D'autTes fois,

M. Antome est content d'une artiste

et

il la:

complimente :
- Vous ne pouvez pas vous douter de la gucule admirable que vous
avez, devant cet borizoo de montagnes régulieres. C'est du méme
style.

Enfin, la séance de travail est tenninée. On s'assemble pour
déjeuner, et c'est encore du meilleur théatre, - toujours un
peu libre.

CHRONIQUE DRAMATIQUE

619

II (M. Antoine) arrive grommelant daos le pré ou s'est réfugiée la
troup.:. et furicux, ¡¡ dit :
- V~us n'avez mer:1e pas été foutus de préparer le déjeuner ?
Ce_ n es~ pas fautc d y avoir songé. lis o 'ont pas eu d'autre pcnsée
dep~1s qu on _les ª. chassés_ de la cour, car ils sont venus rctrouver le
pamcr ~u~ vict_uaille.~, et ils se sont demandé deux heures durant .
« Faut-11 1ouvnr ? Faut-il le laisser ? Si on l'ouvre il gue l
. . .
le laisse... »
.. .
u era ' s1 oo

, lis l'ont laissé : il gueuic tout de méme. C'est un prétexte ; il est
d une nature volcanique ; il faut tou¡·ours s,atten d re á une éruption.

eeJle-ci est grave.

11 s'assied au pied d'uo arbre :
- Je veux toutde suite manger et boire.
Alors,
sont dix a la fois a ouvrir le paoier et a se ruer vers luí
avec serv1ette, couverts, nourriture et boisson.
- Patron, préférez-vous du saucisson ou des sardines ~
- Je _m'en fous, monsieur, je veux manger I Je travaille comme uo
cheval, ¡e me creve, et j'ai le droit de manger 1
_Alors, on lui met de tout ce qu'on trouve daus des assiettes, et on
lu1 teod des verres pleios.
Il dit : « Pos-ez tout &lt;;a !:\ ! »
Pui~ il commence á av&amp;!er, oerveusement, furieusement. II m:mge
des ohv~s sans arracher les noyanx, du jambon sans enlever le gras
d~ sardioes avec la peau et ies aretes. Il mange des cerises et un;
poire, et apres du veau froid, et il ne cesse de fulminer seul cont e
'
r
son arbre.

'.is

_Tel est, en ~accou1rci, et d'apres le récit de M. René Beujamm, _M. A~tome. L:auteur a eu raison de nous dire qu'il ne
flatta1t pomt son modele. L'impression est telle, au moins
pour mon gm'it~ qu'on n'a aucune envie de le conna1tre.
MAURICE BOISSARD

�NOTES

62r

pl~s radicaleme~t t?uchés par la dépopulation, l'Armagnac, et
qui cependant na nen de mélancolique.
*

ALBERT THlB,\UDET

* *

NOTES

CRlTIQUE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE
RÉIMPRESSIONS
VISITES AUX PAYSANS DU CENTRE, par Daniel
Halévy (Les Cahiers Verts).
Dans les Cahiers de la Quim._aine, il y avait les cahiers que
Péguy avait justement nommés les cahiers de c'ourriers. 11
faudra que les Cal.ríers Verts aient aussi leurs cahiers de courriers. Voici le prero.ier. M. Daniel Halévy est retourné, avant
et apres la guerre, chez ces paysans du Bourbonnais dont il
nous avait déja parlé dans Pages Libres. Ce ne sont pas des
visites satiriques ou pittoresques, M. Halévy sait que dans le
tablean qu'est la France les dessous sont faits de réalité
paysanne, et i1 a étudié ces dessous, longuement, dans une
familiarité affectueuse. Il ne se met pas en scene. II laisse
parler les gens dont il fait les portraits. Et le paysan, si
optimiste dans son action silencieusc, est toujours pessimiste en paroles. Ce qui est plus grave, c'est que M. Halévy
partage un peu ce pessimisme. La terre qu'il étudie lui
semble une terre qui meurt, menacée par le mal qui l'a
déja desséchée ~ la fin de l'empire roma.in, l'oliganthropie.
Songeons c;ependant qu'elle a connu, dans l'histoire, des
périodes plus dures, et qu'elle s'en est relevée. M. Halévy
termine son voyage par une visite au chateau de Lamartine,
S'il avait poussé un peu plus loin dans mon pays, sur la
Satine et en Bresse., il eut pu arriver a des coaclusions un peu
différentes de celles que lui ont dictées ses centraux. Les
Cabiers Verts nous donaeront peut-etre d'autres enquetes du
meme genre. En attendant voici le livre de M. de Pesquidoux,
Chez Nous, qui nous fait visiter un des pays de France les

SAINTE-BEUVE, par Gustave Michattt (Hachette).
La Ii~rai.rie Hachette reprend apres une longue interruption
la pubhcatwn de ses monographies d'écrivains. Le Sainte-Beui•c
de M. Michaut rendra rous les services honnetes qu'on peut
attendre d'un Hvre de ce genre; il ne renferme aucun point de
vue nouveau. Le vrai tribut apporté par M. Michaut a la
mémoire et a l'explication de Sainte-Beuve demeure son
énorme livre sur Sainte-Beuve avant les Limdis, solide et qui
abonde en documents bien digérés. S'il l'achevait par un second
volume écrit avec la meme richesse et le méme soin il en
ferait un ouvrage auquel son nom resterait attaché et qu:on ne
recommeacerait pas. Cela vaudrait mieux qu'un précis quí ressemble a beaucoup d'autres (te! le dernier, celui de M. Choisy)
et auquel beaucoup d'autres ressembleront.
ALBERT TIIIBAUDET

JEAN DE TINAN, par André Lebey (La Connaissance).
Jean de Tinan, mort trop jeune pour laisser une trace profonde dans la vie littéraire, a laissé au moins une trace brillante
dans la vie anecdotique de la génération qui va atteindre la
cinquantaine. Et Aiinienne ou le Détozmiement de mineure était
une reuvre charmante. M. Lebey, qui fut 1'amí de Jean de
Tinan, rapporte dans ce livre de souvenirs quelques agréables
anecdotes et il nous donae !'origine authentique d'Aimi'e11ne, ce
qui fait toujours plaisir a savoir.
ALBERT THIBAUDET

LE DRAGEOIR AUX EPICES, par J..K. Huysmans
(Cres).
. Cet objet contíent des épices assez semblables a ces gros
p1ments verts et rouges en sucre peint qu'il nous était permis
ou défendu d'acheter, dans les contiseries des faubourgs, quand

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISE

ou

nous étions enfants. Le livre s'o1.1vre sur un méchant sonnet
s'allonge un vcrs digne de figurer dans Coppée ou Manuel ( du
parlait versificateur) :
Tels s,mt l~s principa11x S1tjets que j'ai traités.

Des images grossierement colorées, des notations « impressionnistes » mais ou l'impression ne frappe presque jamais )'esprit du lecteur, et seulement sa vue, son odorat, son ouie. On y
releve mi lle naiYetés : a. Je te méprise et je t'aime ! .a dit l'auteur
sa rnaitresse qu'il appelle « ribaude infame ». Plus loin, daos
Varialio,imr un Afr Connu, il défleurit la houlette de "Némorin
et les chcveux d'Estelle; il montre sa maitresse daris une attitode
qu'oo ne saurait décrire : accroupie au coin d'un bois, la jupe
relevée ! L'¡mteur regarde la vie travers des lunettes naires
alors qu'on aimerait plutot
la voir en rose. Il a de jolies
pages sur la Bievre, le Point du Jour et les cafés cbantants, mais
tout cela ~crit d'une encre trop naire, sans érnotion, sans amour.
Huysm:ms a vieilli. Il nous scrait difficile de peiudre un monde
aussi laid, que nous créons uotre image ...
Te n'oublie pas de citer un charrnant détail innttendu: 11 .)'aime
par-dessus tout, j'aime en mourir, ton nez, ton petit nez 1 »...
L'auteur avait voulu que ce drageoir füt rempli d'épices
:ipbrodisiaques ; les années ont altéré leur vcrtu ; aujourd'hui
nous trouvons quelque pc:u éventées ces vaines dragées d'Hercule.
GEORGES GABORY

.a

a

a

y

a

a

*

LA LANTERN'E MAGIQUE, par Théodore de Ba1wille
( &lt;e

La Connaissance »).

a

Dans sa préface, Banville range la Lanlerne lvlagique la
suite des « Fantaisies de Gaspard de la Nuit et des Poemes en
Prose de Baudehire 1&gt;, Ce serait Jui faire le plus grand tort que
de le prendre au mot et de mesurer ces fantaisies parísiennes
la méme aune que les « proses » d'Aloysius Bertrand ou de
Baudelaire. 11 s'¾,17Ít bien dans les deux cas, comme le dit encore
Banville dans sa préface, de « compositions assez courtes pour
étre lues en dcux minutes :1&gt;, mais toute b ressemb!ance se
borne la.
Ce que cherche Banville, ce n'est ni, comme Bcrtraml, l

a

WOTES

6.23

tran~poscr Callot, a réaliser des eaux-fortes verbales, ni, comme
Bandelaíre, s'énder de la prosodie pour mieux conformer
son rythme intérieur et plus librement traduire les plus vaporeux
et les plus secrcts de ses rt!ves. La raison d'etre du poi!me en
prose - ce Saint Jean-Baptiste précu.rseur du vers libre- il
ne semble meme pas la soup&lt;;onner. Pas un instant, il ne soup~onne ce qu'un Gustave Kahn et un Jules Laforgue dérivetont
de la, ce qu'un Rimbaud en a déja tiré, encore moins a Jc,rtiori
ce qu'un Max. Jacob ou un Pierre Reverdy en feront treute-cinq
ans plus t::rd. Cct absolutiste de la versifica ti oo apparait ici dans
la posture ridicule de Louis XVI prctant serment a la Constitution et appretant lui-merne l'échafaud ou il périra. 011i, ce
&lt;)Ue cherche Banville, ce n'est ni rythme, ni quíntesscnce, maís
simplement utiliser le trop-plein d'une verve pailletée de
jGurnaüste, prodígieusernent riche et variée.
C'est pourquoi si cette Lanterne Magique ne présente aucun
intéret, ou un intéret purement négatif, tlans l'histoire du pocme
en prose, elle demeure, considérée sous l'angle qu'il faut, un document précieux et, dans son genre, peut-etre un chef-d'reuvre.
On y retrouve tout ce qui mérite de rester de la chronique
parisienne dn second Empire et du maréchalat de Mac.-Mahon.
Toute cette mousse boulevardíl:re, du temps ou le« boulevard »
était tellement provincial, tout cet Aurélien Scholl, tout ce
Chincholle, tout cela serait définitivement é\•aporé, si Banville
ne l'av~it pas fixé durablement ici
I'aide d'un peu d'authen~
tique poésie. Ce sont des échos, des nouvelles la main. des
entrefilets, des chroniquettes qu'il nous offre, et qui ont certes
vieilli, mais qui n'ont point perdu leur cbarme. Ce charme qui
est dans les dei;sins et les légendes de Gavarni et de D:mrnier,
ou merne de Cham et de Grévin, rnais rehaussé d'un o-rain de
lyrisme. II y traine des restes de l'époque Louis-Philippe, du
Balzac et de l'Henri Monnier. II y a les négociants de la rue
Saint-Denis, la noblesse légitirniste un peu déchuc, le poete
pauvrc qui dit toutes les cinq minutes : a: nous illltres poetes » ,
et de touchantes allusioos
la misere du pcuple, saos oublier
les accessoires du temps : le porteur d'eau Auvergoat, le bal de
l'Opéra, le cnfé Tortoni, qudques :mtresencore et aussi page 213
o: la femme idéalcment capíteuse qui en un instaut vicnt de
rendre Paris fou d'amour ll.

a

a

a

a

a

a

�'~

Mm e.qui - r.-.,...w. et qlli, maltñ la
a.•da Cellt, a e - -pluffllllu,c'a&amp;la,-le
de oe 11oa 'tlln - . . J• ...._li, bleade■ pohie■ •
d'aa¡-d'hal pllllr _ , . _ - - cella-el (et elle■
deot): 1Rila■ l ~ Mapel-. ~ c'at"toat
w ,111111;1 - . - d'6cmilw et au
cupa, »1111' '-l1lllle
vel'Ñ 11D ■imple jm
de penlrlr.
aillel.
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ra1

•••
LES YEUX NEUFS, pu Lw:im Doud {Ha!~
aatoar da ¡_,,.¡ e

-.nit-Upae ~ la báitien &lt;f'Alpboa•
pulier • lov-■ al,c,adan11 cune11. (Ne poairnielll-ültl
. . . 1liilller poar doaner - bomie 6lillon
et llocamCllla!N de -■ - - complfla, qal -1t la
_.?) Ea - cu la lillfflllU'e lle lllffllOire■ a'a pu
. . . . fmllle. Apña ceu d'Alphome et d'Ermc
filrt ..-W- ■--in de Madame Alphome Daadet 11
. _ de M. IJoa Daadet, pdl&amp; de 'ftrve, ele atyle
et ele , - ~ YOid qae M. Lacia Daadet ajoatl
la r- N-Js aia dnqalmie aom 1 notre liatc. 0n ae
rica imaper ele phll diftrmt lle Fa1611us et Y-ir ~
a plu ele v i - que de fant&amp;ma). Le Une at en
tel-, nec: pea cl'anecdota, et de joll, et d•III!
.adaa11d'enlut dom. Pal e mmioimde la 9ie
maili a.,a-,-,m de la vie, qal ne •'impooe pu et qa1
wnlt ane mwne.pndnr d'aisffl'. N'ayom pu le
p6t de &amp;lidler M. Lacien Daadet el'~ lli pea
.
N'allou pu non pla■ juc¡u'l l'en plainclre, notom
ant ceae Upe d'~hnloa dan■ ane familJe lilláalre.

HENRIAI.tts.

U

ll

CJ11C a'apelsentpoiatJe■- &amp;mlliaw. ,.., ~-

da q11&amp;1re ~ - doat l'11a íat pab1U l la N...r,
FrtlllfM# ea 1,11, et qae Jeaa Ridiard J11ec1i lfaalt a
·e de rE/ort. Partir... Pu deu foia U eau 11 •
• Et 111ccaaivemeat le del de Puu, pai■ cela!• Jb6.
jclmat bu la írtle figure. 11 lal arrmit de diN • , .
da son dont iJ se sentait le joaet. Pounaat IJ ue livrcr. Abattu, mewtri, 11 • relevait l ua sollllle ~
l'oiseauoabliaatronae, ll ~ d e , . _ _ _
_ , ratera de lal que de poi:aa, ,_ lle .....
; la dOIICelJJ' de■ aube■ reaalsantet, ele■ e■po1n qa1
le rfe.l, ,'y mtle malgn! 1ou, a la m&amp;acolle dea so1n
trop t&amp;t, da abaadoas noin, et elle la ..._, et coaa11 Heari Alia ea les reliunt ■e IOIIVÍl!ldroat de
d'ombre joaaat avec - de soleil, et U. y venoat COlllllle
bole.
nux -.,AVX

°ir

Sus~ le bralt f'alt

•••

~

. . . ailleetclelarille,deto111a1t. . . . . . . . .
• fantllale -.. ""lfl 1m, et • 11 ner I at 1p1e •
la 8eur de chaqlle olljet. Mei1 ~ clacJN llllii ]e
limder, - -•lcfedet lomlllni; kdñou,idli..it'

AJ.UIT

POÉSIE

Bearl Alik vleat de moarir - aneiadre 1 soa mWI.
e6t ch\ lai ftn Waa"e- nu.- Laaguedoc, au mlliea •
et clea Yigna, oa se 16t pla 1 l'"unagine- chamat, . _

•••

URSA PRENDKE, par Gtortes Gt,/;ory, W~ dt
aux-fortes de D. Galams. (F.dirions du o:....:...ire

..,.....

).

premier livre d'11n 10111 jeuae ~ a le c:hanaut apei:t
album de rolDIDCel orai pu M. D. Galaaia de Yifaeau
jlale111e1 oll les lleun prellDC!lt le■ lttitadea limpia et
ta q11'oa lear volt dan■ les plaacbes dr h
1,-.
(¡leoraes Gabory, dibutaut clw les lettm, 1'offi-e bardlmcat
e ele cbamer les «oiles, les coloml,a, Je, ~
au lieu de pbonognpbes, de fila IB'cnpbNion, di
~iaes. Et ll a'a pu atteadu poar cela que
pn,,,
d11 cladai- &amp;tigui de Weber l'oun 11011U111 Vimodemc,
a pour tfte un mlllellr et poar derriue ua taWeaa •
lit doaai le •igual da e mour l la roae », l la Joll/,

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.

�629

O t'OUS, profond,ur trún,1¡,ha/1,
I'iruiste ,ncor, ww l, WJ't 1
O 1/0IU, trop aimabl, surfaa,

macabre cocasserie, et respirer des roses

a l'odeur de cadavre,

tendues avec la plus exquise courtoisie par le geotilbomme aux

belles mains qu'est André Salm~,a.

Commlffl fait~ pour s, ""J" 7
btilités un peu confuses on découvre une
d
A travers es su
• d Lafor e et d~
'b'l'té vraie et panni les souvemrs e
gu !odie
sens1 1 1
,
out de la mé
Mallarmé un instinct du rythme, un g
1•· d'
.
..
10rend
ice
• carrée ,. qui paraissent bien
dre,
po ur. le moment,
,
d'
prit rebelle aux attitudes systématiqucs, qu on app
un:rrespondance, daos les revues spéciales qui propagcnt CD
par
les bobards de terrasse du café de D6me.
.
pays étra.';8~eux de voir les poetes, aprcs maints et ma1nts
1l semdans le labyrinthe ou Rimbaud les enferma, s:engagcr ,l
des musiciens, daos une voic plus aisée, cordiale, famtla" te
.
1 re, p. 17 • dit l'autrc, le formidable spectacle- dc-la-v1~• Ma1s a on, - ustcment il y a les faits-divers des qu~tl•

t:::~:
n

f.:

11:
:~:~~~~-~tes Jont réuni quelque~ p:13ti~es as;:
. c'est tou·1ours un peu trop sub1ect1f. art p
ma1s
.
ROGf!R ALLAID
réfugie dans les 1oumaux •

LE ROMAN
L'ENTREPRENEUR D'ILLUMINATION_S, par And"
Salmon. (Editions de Nouvelle Revue Fran~1se).
d'Jllumitiations, je crus
que le
A 1,annonce de l'Entre1trmeur
r'
•
p~te du Calumet allait faire revivre quelques figuresb s;?gu 1 Je
du Romantisme et des demieres années du ~ym o 1sm_e: ue
. .
1 e • du titre qu'il opposatt une cr1t1q
crus d1s-1e sur a ,01
'
é J'ti DI
'
'
•
d'amour aux saurcs fíorcené es de l'Entrepreneur de D mo. 1 0res-,
.
. A dré Salmon éclairant d'un candélabre imp
e~ 1e vo;a~ t&amp;: de Pétius Borel, coiffée du bonnet de galé?en
::::-::thographie ; celle de Gérard de Nerval, e~f~ncée ''::;
ou d
, x pommettes d ans le haut-de-forme de son su1c1de 11
qu au
. t . celle d'un Baudelaire aux yeux fixes ; ce e e
son assassma ,
..
11 d' Alfred Jarry,
Tristan Corbiere, modelée par la pht1s1e, et ce e .
,
ce
·ortant d'un jabot fripé. Pour tout dire, je sav~urais ,.ª l
sun étrange mala1se,
.
comme si 1·•eussc dt\ ass11ter • qu ,--

nres

ª::lf!

J'ouvris, tout au contraite, un roman contemporain, ou
ltude de mreurs voisine avec la fantaisie, le naturalisme, la
l»ouff'onnerie, le drame et Ja caricatUre, mais oü je rencontrai
1ussi ce fiévreux malaise que l'auteur ne peut nous épargner, et
que l'on regretterait comme un opium accoutumé, s'il lui prcmit l'ambition d'étre de e bon gollt », de cesser de plaire et de
déplaire a la fois - pour plaire tout court. C'est que l'ancieo
daodysme a son dern1er disciple en ce jeune écrivain, qui est un
mélange de naturel et de bizarrerie volontaire, qui n'est jamais
Jndüférent en quelque sujet qu'il traite, et qui laissa prendre 1
ll'autres, avec une élégante nonchalance, la couronne de chef
d'école trainant sur ses papiers. ·
}'imagine qu'un critique candide dut défier l'auteur de Tendres Canail/es et de la Négresse du Sacri-C~ur de choisirun autre
thé.itre que celui des bars de la ruc de Buey ou du Cabaret du
tL,¡,,·11-Agile, et que, pour le satisfaire en apparence, André Salmoa choisit un cadre provincial
son nou,·eau roman : cette
petite ville qu'il nomme Chbeau-Briard, et qui, A vrai dire,
n'cst pas tres éloignéc de Paris. C'est tricher, mais avec une
amusante alfectation de bonne volonté, et encore qu'il ne serait
pas tres certain que toutes les petites villes de province pussent
retrouver aujourd'hui leur Bal.zac, leur Flaubert, leur Barbey,
leur Chatrian ou leur Pouvillon. L'auteur débutc par une
nomenclature pittoresque des rues de la ville, et croise un per1onnagc synthétique, habilement amené, Mil• Ricouart de la
Fressure, que e l'on dirait un paquet maladroit de bardes, de
lainages, de voiles fum~bres ; ou un vieux catafalque oublié,
rongé des vers et mis en mouvement par l'appétit de ces dévoraots. • Voila pour la province de naguere, celle que décrivait
encore Huysmans. Mais, déja écreuré par ce relent de sacristie,
André Salmon se félicite de rencontrer une vieille connaisaance
e París, le pharmacien Albert Grivaud, l'ancien ami de la
~nde M:ircelle, le cambrioleur d'apotbicaircs de Tendres
Cmailks. Désormais, n'attendez plus du romancier qu'il vous
Dlaintienne daos l'atmospbere • petite-ville "• ni qu'il vousconduiac Anouveau daos le Cloaque du Vieux-Chapitre, • au cen-

a

�630

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

tre des rues du Genou, des Miches-Saint-Etienne, du Porchas,
Bisaigue, Rebourse, de l'Escovette, de la Porte-aux-Troyes, ou
des Vilains-Bonshommes » : il a vite découvert les cafés ... II y a
le Café Chéri, le Café Halopel, le Café Mahulot, et le Café de
la Comédie, comme a Paris la Rotonde, le Café de Flore et les
Deux-Magots.
Je ne veux pas dire qu'André Salmon éprouve a ce point la
nostalgie des cafés ou vécurent la plupart de ses personnages de
roman, ou s'élaborerent tant de manifestes littéraires, ou se rencontrent encare les artistes, et ou travaillait Moréas. Et méme je
le félicite d'avoir osé copier la réalité, qui fait du Café le centre
de la vie moderne: car le Cafés'est substitué al'antique agora, ala
place publique du théatre classique, etl'on ne voit plus guere les
hommes se réunir en plein air pour discuter les a:ffaires du jour
qu'en Italie et dans les pays méridionaux. C'est done la que,
sans avoir besoin de recourir a plus de complication, l'auteur
campera au repos la plupart de ses personnages, et la gu'il tiendra les fils de l'intrigue. Je devrais dirc des intrigues, car ce
roman, qui pa~ait au premier abord manquer de cornposition,
contient au moins quatre intrigues séparées, qui finissent par se
rapprocber ou. s'enchevétrer ponr concourir plus ou moins a
l'action générale. Ce n'est pas sur ce point que les derniers défenseurs du « roman provincial» chicaneraient André Salmon. ll
a noté avec beaucoup de perspicacité qu'un scandale de perite
ville ne grandit jamais seul, que l'amour y appelle l'amour,
comme au lieu inuommé ou se déroule la Célestine ; et c'est
moins le roman de l'Entrepreneur Marat que le roman secret
de Cháteau-Briard et de ses environs.
Quant a !'intrigue centrale, la. voici en peu de mots. L!!
citoyen Théodore Marat, roembre du Club des Jacobins, collectio □ neur passionné des friperies de la Révo1ution, et de sa profession artificier, est appelé au cháteau du marquis du Hoqueton
pour s'entendre commander un feu d'artifice chinDis par le gentilhomme grotesque, mais ambitieux et roublard. En retournant
Chateau-Briard, Théodore Marat surprend un drame sauvage
entre une vieille foraine, nommée La Cataud, et le trimardeur
Farigou, qui vient de violer Francine, tille de ladite Cataud.
Théodore Marat n'arrive pa.s temps pour empécher l'assassinat de la courageuse et terrible vieille, mais il étourditle satyre

a

a

NOTES

631

d'un coup de blton, le fü:elle solidement, et va q_uérir la maréchaussée. La jeune Francine, confiée aux soins de son défenseur, qu'elle nomme puérilement son parra in, devientñnalement
~a maítresse. Le marquis du Hoqueton, d'autre part, réve de
¡ouer un role politique, et se présente ala députation avec un
p~ogramme libéral, dont il faut Jire l'argument comique. Il
tnom~he, souten1:1 par le Clergé, et fait jouer a Francine, qu'il
convotte, un. róle de figuration dans une féte organisée par son
~arti. Séduite par les honneurs autant que par les fa~ons cavaheres du marq·uis, Frandne s'abandonne celui-ci. Mais Théodore Marat, mis a contre-creur dans la combinaisou « libérale )&gt;
surpre1:d le manege des nouveaux amants, fait sauter le toit
les abnte et les ensevelit sous les décombres. La derniere
s~ene, admirablement. conduite, me parait etre une des plus sais1ssantes du roman contemporain.

a

qui

Autour de cette intrigue que je simplifi.e a dessein pour n'en
montrer que l'armature, en elle-meme assez rude et banale,
André Salman a groupé comme par gao-eure des personnao-es
b
::,
d'
xsparates, auxquels on pourrait reprocher un relief trop uniforme, si l'intention de l'auteur n'était manifestement d'animer
cha~un d'eux d'.une vie propre et indépendante, pou.r les faire
moxns ~oncounr au roman de ThéodoreMarat qu'a celui de Chateau-Bnard. I1 y a uo poete-cordonnier, nommé Tabouret, qui
trompe avec une goton le capitaine Pajou; un mylord assassin
de sa femme, qui vit paisiblemeot, entouré d'une timide et malsaine curiosité ; une marquise du Hoqueton, troublante comme
une hérorne du ternps d'Elisabeth Tudor ; un juge qui est aussi
l'auteur d'u □e Critique Morale du Vaudeville jranyais, laquelle
peut passer pour une excellente satire des élucubrations de cafés
littéraires ; un évéque et son chanoine, que l'on dirait peints
par Steudhal ; il y a la Cataud, dite aussi la Princesse Crustacée ou la ~angouste-Humaine, qui n'a que quatre doigts
en forme de pmces de homa,rd, et qui est trop forcée ; il y a les
gendarmes et leurs femmes, et, enfi.n, le Bourreau, qui remplit
tout un chapitre. 11 esta remarquer que, depuis ses premiers
Vers, André Salmon a des pré&lt;lilections pour les bourreaux etla
guillotine: c'est un aristocrate ... Mais, que dis-je, il y a e□core
le~ reporters d'exécutions capitales, des journalistes et des écrivams de Paris - toujours Paris l - parmi lesquels on recon-

�&lt;Í32

LA NOUYELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

nait les freres Tharaud et Charles-Louis Philippe. Pour faire
tenir ces personnages dans un roman ou ils ne sont pas tous
indispensables, pour les faire accepter du lecteur, il faut que
l'auteur ait de puissants et singuliers dons de renouvellement et
d'invention ! Il en tire méme un peu de coquetterie apparente :
mais la coquetterie, la désinvolture et le paradoxe siéent au
dandysme ...
Chagrinerai-je André Salman en lui confessant qu'un ami dela
Fantaisie en &lt;rénéral et de la sienne en particulier, préfere a ces
D
•
personn:i.ges les seuls qui soient vraiment étudiés sur nature, ¡e
veux dire le marquis du Hoqueton - Hei11? quoi? -, Remy,
dit Tabac, Mgr Amable et le Chanoine Fux. II y a la une fermeté, une stireté de dessin dignes des plus grands romanciers;
il y a méme quelque chose de génant dans !'implacable lucidíté
avec laquelle est pénétré le cceur humain. Et j'ajQute que c'est
dans les pages ou ils parlent, seuls ou deux, que l'auteur use
du meilleur style, un style si souple, si roouvementé, si chargé
de sens et toujours si soutenu, qu'il semblé destiné au théatre.
André Salm-0t1 consentirait-il a en tenter un jour prochain !'ex•
périence. Forcé d'y tenir en bride son humeur fantasque, de
serrer la réalité ,de plus pres, il donnerait sans doute une de ces
cruelle·s comédies qui frappent d'étonnement et régénerent la
Scene pour un demi-siecle.

a

FEIU,JAND FLEURET

*

* *
PREMIERES AVENTURES DE CHÉRI-BIBI, par
Gastan Leroux (Edition Pierre Lafitte).
Le genre littéraire si décrié du roman-feuilleton peut etre
fort attachant quand les moyens qu'il comporte sont heureuse•
ment employés. Plusieurs réussites sont restées célebres. On
n'a pas oublié le succes que Fant6mas obtint naguere dans les
milieux littéraires saos parler des autres qu'il devait naturellement séduíre. Max Jacob fonda la S. A. F. (Société des Amis
de Fantómas) avec le concours de Guillaume Apollinaire et
d'autres amis ; certes, il était difficile aux poetes de n'etre pas
sensibles au:.- cbarmes de l'ouvrage de Pierre Souvestre et de
M. Marccl Allain puisque le principal, l'unique ressort en était
le lyrisme. Un lyrisme éclatant en mirades équivalant
de

a

NOT.ES

belles images poétiques : Ie fiacre de nuit, J'aff:iire du Grand~héátre, les fontaines de la place de la Concorde. La, les faits
ttennent la place des mots et les personnages celle des idées
néce~saireme~t puisque celles-ci et ceux-la toucheraient peu !~
pub.he popula1re pour qui on écrit de 'tels romans, oit l'action
remplace le style. Le héros y est toujours victime de la fatalité
et d'uneerreur judiciaire qui le conduit au crime. Né de parents
pauvres mais honnetes, i1 pleure en songeant asa mere, son
enfance, au toit patei:nel. II maudit la Société, jure le saint 00111
d: Dieu, mais ót~ son bonnet au crucifix et donne aux pauvres.
Sc~ere et chaste, il ne se baigne jamais dans le fleuve du Tendre.
1l 1gnore la volupté de répandre le sang, de faire couler les
larmes; doux assassin sentimental jusqu'a la sensiblerie,.il garde
au fond de son creur l'image de celle dont le non1 est tatoué sur
sa poitríne parmi les devises martiales et les attributs galants.
II est bon fils, bon époux, bon pere, bon citoyen, bon chrétien.
Ché-ri-Bibi qui n'est pas une reuvre sans intéret, différente de
celle que j'ai citée plus haut, lui est aussi inférieure. Différente
pa~ la moindre étendue de l'action, son cadre plus étroit et la
suite a peu pres logique des événements, une fois admises les
premieres in:vraisemblances qu'on trouve au début de toute fict}on. Inférieure par ces memes raisons qui ne permettent
l auteur qu'un usage modéré de l'imagination et de la fantaisie.
Un autre reproche faire encare M. Gaston Lerou:t : l'emploi de l'ironie fort déplacée dans un livre de ce genre. II est
regrettable que I'auteur semble parfois douter de l'existence de
ses personnages et se moquer d'eux. Ceux-ci pourraient bien
se vea?er. Que diraít M. Gaston Leroux s'il rencontraitun four
son heros mena&lt;;ant dans une allée déserte du Bois de Bou!ogne?
m'arri~ait, de créer un aussi dangereux personnage,
J~ d?rm1ra1s mal, ¡e I avoue. C'est un jeu que de s'évader d'une
b1bl10theque et les livres sont bien mal fermés. Querellons
encore M. Gastan Leroux. I1 écrit :

a

a

a

a

~?

a,•ec, comme on dit ( c'est moi qui souligne ces trois mots- superflus),
l!! courage du désespoir et de la veng~ance (tome I, p. 65)
et plus loin :
ricao:i, comme ricanem les démons au food de l'enfer du Dante ...
(tome I, p. x68).

�-634
Préciser que! cnfer était inutile. Je n'ai pas noté tous les passages ou l'anteUT se plait
blesser dans ses croy:mces un lecteur plein de bonne volonté. j'ai préféré me souvenir du plaisir que j'ai goüté Jire, par exemple, le récit de Chéri-Bibi aa
commandant Barrachon, récit essentiellement poétique :

a

LES REVUES

a

Mon pére, un esprit simple qui ne cherchait pas midi :i quatorze
heures (tome I, p. 93) ...
Costaud I Oe policier) Lui et la Fatalité se donnaient la. main.
t:n soir de j.mvicr brumeux et glacé, je les rencontrai tous deux
-daos un bur.!au d'om9ibus (t. I, p. 111) •..
Je me rappelle encore la page ou le cuisinier La Ficclle dita
Chéri-Bibi, combattant les soldats du vaisseau : « Prends garde
droitc ! Preods garde agauche ,, commc, ne manque pas
d'ajoutcr l'auteur, le fils Ju Roi Jean Poitiers. A propos d'éru&lt;lition, si j'ose dire, je constate que M. Gaston Leroux, ou quelque typographe a déformé dcux vers de Jules Lacroix, tels
qu'en eux-mémcs assez médiocres déja :

a

a

E11f411ts, du 1:ieux Cadmus j111111. posléritl,
Pozm¡uoi ·i:ers a palais i•os cris cmt-ils 1no11té.

j'ai passé naguere assez de dimanches i l'amphithéatrc des
Fran~is pour connaitre le début d'CEdipe-Roi. On trouve aussi
dans Chéri-Bi bi une recette cu Ii naire indiquan t la man ierc de préparer la morue hollandaise. Le sccond yolume ne vaut pas le
premicr lequel relate agréablement la révolte des for~at~. L'épisode des naufragés étonnés par les fai;ons del'équipagc et par le
laogage qu'il parle, est amusant :
Vous étcs un bon zig ! fit Mm• d'Artigucs, nuis qu'est-.:e done
que des galuches? (tome I, p. 185).
Changer les roles, bon « true » romanesque dont se servil
joliment Edgar Poc dans Le Systeme du D,cteur Go1ulron rl du
ílro;esswr Pl111t1e, nouvelle que cette partie du livre de M. Gaston
Leroux rappelle involontairement.
Corsairc romantique, Chéri-Bibi change de peau comme ses
ancctres Fantómas ou Rocambole. Apres avoir insolemment
comparé son sort celui d'CEdipe ou celui d'Hamlet, le héros
se jette dans un brasier, m:1.is, phrenix incombustible, il ne tardera pas renaitn: de ses cendres. Lire la suite dans .••

a

a

GEORGES CABO&amp;Y

EXCUSE A NIETZSCHE
Dans les EcRrrs , 1ouvuux (aoüt-septembre), André Suares
présente Nietzsche ses " excuses » pour l'avoir un peu maJm~n~ pend~nt la guerre, rnais il continue de souligner les
affimtés profondes de son génie avec celui de son peuple :

a

Je ne saurais me rcpentir d'avoir \ ' U le grand AJJem3nd dans
Níeusche, et l'homme de l'Empire. 11 y est mcrne quand il maltraite
l'Allcmagne et qu'il méprise l'esprit allcmand. Voltaire est-il moins
Fran~ais pour avoir lancé bien des brocards contre la France et fort
durs quelquefois? Ou Stendbal, parce qu'il a l'air de préférer tous les
au si_en, en art et en amour ? .Mais, en son temps, personnc n'eSt
SI Fran~1s que ce citoyen de Milan, et il ne réve que de Paris a
Civita_ Vecchia. ~ietzschc ne m~connait pas la culture fran~aise ; il
f~dm1re au contra1re, et par l:l. il se ~pare de son pruple et de l'opiJllOn. Au fond cependant la France est du passé pour luí. Son idéal de
l'hommc et de l'Europe est celui d'une culture allemande :l. la Nietzsche
et selon Tieusche : car il n'en sera súr enfin que s'il l'accomplit.
Wagncr, le soir de Bayreuth et de son triomphe, déclare aux Allemancls : ll A présent nous avons un art ! » Et certes, comme Hans
'.I en.tend un an all:mand, et que les Allemands n'oot pas eu
jusqu 1c1. Nietzsche voudratt en dire autant : il aspire au jour de la
'Victoire, ou il pourra proclamcr sur sa montagnc : e, F.nfin J nous
.avons une culture et l'Europe, le Monde l'a par vous, éomme vol.IS
l'a\·ez par moi. » Sa partialité pour la France n'est qu'apparcnte: elle
Jui sen a irriter l'Allemagne, :l. excitcr J"orgueil d'une culture rivale ·
&gt;
i)
goum1anc.le son peuple pour l'élever, il veut l'arracher .l la lourdeur,
Ala pesante ébriété de sa force, a son éternelle vulgarité.

Jl:'Y'

Sach~:

Plus loin, repris par un peu d'impatience, Suares décrit un

des défauts allemands dont en effet nous avons le plus de peine

anous accommoder:

Ennoblir l'espece humaine: Ibsen exceptc, personne n'en fut plus
hanté que Nietzsche. JI se croit mourant, il est presque aveugle; il

prend pourtant la plume : il s'adressc a Mllc de Mcysenbug, cettc parfaite idéaliste, il s'unit a elle qui n'a jamais connu d'autre passion
tt iI affinne : a Nous espérons pour l 'humanité. » Vingt fois, dan~
aa vie, iI se pose la questioo : e&lt; L 11omme peut-il s'cnnoblir, ? »
1.

Ist Vaedlung móglich?

�636
Cene manie est proprement allcmande. Elle tient saos doute
l'ennui ou au dégoot que le troupeau allemand inspire aux bom
singulim nés dans ce peuple. 0n les voit tous qui cberchent a
angoisse s'il n'y a pas moyen de donner plus de noblesse A ces pau
gens : n?c saUJ'3it-on pas décrasser un peú la vulgarité gmfflle ?
souci a quelque chose de toucbant ;\ la fois et de ridicule : il ne s
prime pas avec simplicité : il prend une forme messianique. 11 y eDlN,,
une certaine hypocris.ie d'état, comme si l'homme supérieur, daos
saint empire germanique, avait besoin d'une excuse, et voulut •
part de son avantage a toute cene moutonnaille: il soupire d'avoir
mission. Enfio, ce trait sent l'étemel docteur: le grand homme, la
meme pacte, il faut qu'il ensdgne : il faut qu'il pricbe sa vérit.!, qu
corrige et qurtl réforme. Tant ils sont sürs d'avoir un prix unique
le genre humain; et tant ils ont peu l'usage de l'e:xcellence qu'ils
supposent. Ennoblir l'especc : ils ea ont fait un rite ; et beaucoup
parlent, comme le pharisien fait oraison : mécaniquement ou pour
mettre en régle. Quelle indiscrétion. 0n ne la trouverait pas dans
seul moraliste de la France ou de la Grke, non, pas méme le
féru d'bumanité ou le plus austére. On en est agacé, parfois. Oll
envie de lcur répandre, durement : Hé, pensez a ,·ous ; cultivez-vous
ne cultive,, d'abord, que vous-méme. Ennoblis-toi, toi; et tieos-t
ta: c'est déja une assez grande affaire, et l'ceuvre de toute une
Qµe chacun s'eonoblisse, et les autres en scront plus nobles de sur..
aoft.

Mais cette • sortie » n'empéche pas l'auteur de reprendrc,
l'égard de son ancien ennemi, le ton de la sympatbie la pW.
respectueuse et la plus élevée et c'est par un bommage pro
démeot émouvant qu'il termine cette premihe partie de
étudc.

•••

637
Le eran se prouve-t-il en soutenant des idées subversives ?
Au thatre, les idées subversiva ne desservent pas toujours l'auteur
les défend... Elles le « portent • méme, aussi bien que peuvent le
• , en d'autres occasions, les bonnes thiories bourgcoises.•.
Au point de vue du jugc d'att, les hardiesses pour cboquer soot
• condamnables que les boos perits trues pour plaire.
Le vrai eran, c'est tout autre chose, et il ne s'agit pas Je coníondre
matamore avec l'homme vraiment courageux.
L'homrfle courageux est celui qui a du cceur al'ouvrage, et qui traite
mpletement, saos défaillancc, sans tricherie, sans trahison, le sujct
'il a osé concevoir.
.
Le doux Racine était un bomme plein de eran. Relisez la scbie de
rrhus et de Narcisse. C'est du travail, comme dit l'autre.
Dumas fils a donné l'imprcssion qu'il avait du aan ..• Ce n'était parqu'une appareoce. ll posait un cas de conscicnce difflcile. Mais la
ution en était sournoisement facilitéc par une petite complaisancc
l'auteur. C'est ainsi qu'une action félone de la baronne d'Ange vient
propos pour libérer de ses scrupules Olivier de Jalin.
A ces instants, Dumas travai!Jait a la fa~on de ces toreros a la
ue, qui vont cbercher les applaudissements de la foule en exécut des • passcs » sensationnelles, que les vrais aficionados mét, parce qu'ils n'y voient que de fausses bardiesses, saos mérite,
danger.

Et plus loin :

Lt eran, c'est de risqun, c'cst d'accepter la bataille, en mettant en
nce, commc faisait feydeau, les deux personnages qui ne doivent

)IS se rencontrer.

Le eran, c'est de ne pas trop prévoir. Cclui qui prévoit trop n'agit
. Le eran, c'est de s'embarquer, quand il le faut, saos biscuit. Car
lourde charge de biscuit nous empécbe d'allcr de l'avant...

LE CRAN DU DRAMATURGE
Sous la direction de M. Matei Roussou, une nouvelle rcvuc
CKOSES DE THÉATRE vient de se fonder. Son premier numúo
contient d'amusantes et fines réffexions de Tristan Bernard l1U'

le eran du drama/urge :
Ce qui me donoe, sinon de l'autorité, du moins une certaine compétencc pour parlc:r du eran cbez l'auteur dramatiquc, c'est que fea al
souveot manqué moi-meme.
Mais que faut-il entendre par cene expl'CS5ion • avoir du eran ••
quand on l'applique au dramaturge?

• *•
SUR L'ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE
Au moment ou il va ouvrir son école de comédiens, Jacques
peau, daos les CAnrERS ou VrEux-Cowuarn, réfute l'objec• ~ ~ue l'on a pris coutume d'opposcr a tout ense~emcnt
tique:

0n pettt penser avec ~the qu'il n'y a que les ceuvres estraordi• qui soient indispensables. Mais iJ en est de moins éclatantcs en
• l'on voit briller la santé et la force, et qui ticnnent solidement Jcur
0

�LA NOUYELLE RE,'UE FRAN~JSB

place, et qui iouent fidelcment leur róle, ae fút-cc que de préservcr le
goüt d'une époque et de maiucenir son orkntation. Elles épaulent les
productions culminantes, les rdient entre elles et au pays emironnant,
comme une cha!ne de montagncs les sornmets qui la domineat. On
sert done bien le développement d'un .art, on en éleve le niveau, on
le rend plus intelligible, plus familiei: et p:rr consequent plus vivant en
appliquant des efforts bien con,;us /¡ l'instruction d'uoe collectivité
artistique, en assurant son unité, sa cohésion, sa dur~e, toutes choses
qui sont affaire d'école.
Gn véritable eoseignement donné par un véritable maitre ne produit pas la ruédiocri~é. 11 ne ,·isc pas a la fabrication de ces talent.; anifidels qui fleurissent daos l'atmosphere des salons et des concours académiques. Le coot:tct d'un liomme né pour cette noble t:iche d'enseigner, qui en a la compt:tence et la dignité, la confiance qu'il inspire et
le respect qu'on tui porte formcnt les caracteres. La vérité esthétique,
comme la vérité rnarale, ordonnc les ámes, les fortifie et les éleve.
vn cnseigoement vivant et coutinu, bien proportionnt! daos ses
parties, s'il est sérieuseruent donné et rc¡¡u, pourvu qu'il s'cxercc assez
tót sur l'éléve, et meme s'il .n e s'adresse qu'a des capacites moyennes,
produira des résultats auxquels le talent sans guide n'atteint pas, et rendra possible des'réalisations artistiques dont notre siécle a perdu mérue
la notion.

*

* *

L'ALCHIMIE VERBALE
Dans le numéro de juillet des FEUILLES LIBRES, Jules Romains
a donné, sur le Symbolisme et sur ses derniers proloogements,

d'intéressantes réflexious dont void l'essentiel :
Le symbolisme a comporté uoe reconnaissan.::e afficjelle du \·erbalisme.
Jusque-la, le verbalismc n'anit été regardé que commc une maladiei.ndividuelle du style, propre aux tres jeunes gens, ou au¡¡ csprits creux,
ou encore aux génies fatigués. U était réservé a la fin du xrxe siede
d'y di:couvrir sinon la source principale, du moins une des sources de
la poésie.
Pour prendre les choscs un peu autremcnt, disous que l'art littéraire
avait jusque-la vécu d'uo certain éqoilibre entre la. fonction exprimante
et la íonction purernent sensible ou excitante du langage. Le symbolisme a rompu cet équilibre.
Quand Racine asseruble les mots d'un vers, il veut sans doute que
ces mots nous fasseat plaisir par eux-mémes, qu'ils soient d'un son
agréahk, que les maticres s'en mélangent bien, et aussi que les im:iges

LES RE''UES

fugitivcs qu'eruraincut les mots nvec eux composcnt dans notre esprit
une sone de loinuin harmonieux et mobile. M.ais il s'arr.mgc pour
que le sens du vers ne cesse d'occuper, de remplir nolre ancntioo,
pour que le personnage ne s'évanouisse pas dans le décor.
Cette ri:gle du jcu, les symbolistes l'ont méconnue ou l'ont enfrcinte
délibérément. La farneusc « alchimie du verbe » ne tend a rien d'autre
et i1 est bien vrai que l'essence de la poétique symboliste tient daos ua~
révcrie d..: Rimbaud.
,Certes, Je syrubolismc ne fut pas que cela. Si l'on raisonne a la
rigueur, l'insurrection du langage n'était pas logiqucment incluse dans
son prograrnme. Mais en fait iJ ne pouvaic guere l'éviter.
íl ne faut pas croire que les mt!canismes du langage ne demandcnt
qo'i rester daos l'état de soumissíon. Tout au contraire. Ils ne cherchent que l'occasion de s'émanciper. Chcz l'individu ordioaire, ils
guettent le moindre a.ffaiblisseroeot de la pe11sée pour commcncer leur
sarabande. Le langage ne fait honnétement son travail d'e.tpressioa
que tant qu'on se donac la ptiae de l'y contraindre. Des que la pensée
toume le dos, le langage s'amuse.

Or, pour la pensée Sj111boliste, toumer le dos u 'etait pas un acclJem, c'éta.it un systeme. La. théorie mi!mc de l',trpre:ssie&gt;n in11i1·ecle
mettait entre la pcnsée et l'e.:pression une distance et un détour qui
dcvaient rendre peu a peu illusoire l'autorité di; la pensée.
Plus loin, parmi les responsables du renouveau récent du
symbolisme, Romaios place au premier rang Guillaume Apollinaire :
.Méme si !'avenir devait se montrer sévere pour une boonc part de·
ses reuvrcs, il ne saurait oublier cc curieux génie qui fut placé par le
destin a l'em.rée du siécle vingticme comme ph¡¡rc naufrageur ou
comme {( perturbateur du trafic ».
Je crois d'aillcurs qu'aucun eloge n'aurait pu le toucher davantage.
Cet ami des vieilles légendes n'eüt pas détesté qu'on lui pri!tát un rólc
de magicicn, de faux prophete ou m~me de diable. Ce serait aUer un
pcu loin. Mais on se tromperait plus encore en refusant de reconnaitre
l'influence qu'il a exercée.
Apollinaire fut lidéle au symbolisme par goút, par inclination naturelle, et par manque d'appt!tit pour autre chose, en un temps ou le
symbolisme était ab:mdonné de tous, meme des écrivains qui l'avaient
fondé. Le symbolisme flattait en lui l'homme de bibliotheque, !'amateur des singularités, et la ti!te la plus sensible que j'ai connue l'ivresse
Vcrbalc.11 en convenait assez volonticrs.
Son áme fut l'arche de Noc du symbolismc; i1 y enfermn les préciosités, les obscurités et les 1&lt; Mliquescences » de la bonne époque, 11

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�640

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TRAM JUSQ_U'A LA RASPELIERE'

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per Waller ltalbema.
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LA RaYoll

.PliJ •:lé, ,,,....,_,,

1 11,...rm i, 'IYIU""" I-, por Jacqaes Marilala.

DIDI le petit cbemin de fer que je 'fflllis de pclllidae,
lalbec, pour aller dlnea- a la Raspeliae, je lieDlls -..
l ne pa maaquer Coaard a la pre· de Saim• o6 DD DOllfflD dUphooage de M• Vealuria
· - dit que je le retroc.veial.. n dewit ...... tAin et m'iodlquemt o6 il fillait d •1nch pov
er les voitures qu'oo envoyalt A la pre. Alllli, le pelÍt
ne s'&amp;rfflallt qu'1111 instant a Gnioc:oan, )lffillia,

apra Doocims, d'a9111ee je m'ila&amp; IDia l la ~
tant j'avais pcur de ne pa voir Coaard ou de ae pu
vu de lui. Crainra bie!J ffines l Je ae m'iaia pa
compte aque! poiot le peat dan ayant fi9)DDI f0111

• hal:bm • sur le m- type, ceus-d, par sma-ok ea
tenue de cllner, aueadaot sur le qui 11'1111e pre, •
• t toat de soi~ reconoaltR i DD cenain air
, d'~Upoce et de &amp;m~. a eles npds qui ha• t, comme un espacie vide o6 ríen o'antte l'aaen-

41'._.

•1':f mip pr-. do volgaire poblic,111ettaieot rarrme
quelque babi~ qui avait pris le train a aae llltioa
~ et ~ t cMjA de la causerie prodiai,-. Ce
d'ilec:tioo, doot l'babitude de dloer enseml:lé avaic
• les membm da petit groupe, ne les dilliDguaic
leDlemeot, quand nombren, en íon:e, i&amp; ~ t
, &amp;isaut une.IIChe pbu brillaa~ ID millea do truaeles VOJIICUII- ce que Brichot appelak le • peca. •
.._ __ •
uo........

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GAITClf GU I IN ♦ IO.

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,. f&amp;IU.lltT.

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i. Blllraittle W-., ,t a-.J.11,....,. ,,...,_ _ .....
la . . . . . . . 1'1119i1e.
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•.

..,. - - - - . . .. P¡ ¡ 11 • flllo
t:4111111!
'DiJCba .elad11easVenlaiio.acaaespoar--,.
l la Ra11 1;;.. D'tllleets ca 10,-eeura ~
N ---·is41;,tsM q• IIIOiili diivantemoae6t1pnjlKII!
- et malp la notori&amp;f ~ par ~ -- ,.
decoidela que je m'ttoamis de Y01t CIODtlllllCI' l
en 'fille.-qae plasiems le ñiaieo• •
cl'apra
llk'm que j'awil eatcndus,avantma naissance,~ une
l laJoll qsealliataate etlllCZ vague ponr que Je fuae
• m'eu a,per f61oignemenL ~ CODtrllte~tre la .
2auiM - nlemeu• de lcur e:mtence, mais du pleiD
1am bas, ce l'anántissement de t111t d'amis que
46jl - , leí oa li, dispandue, me donnait ce mtme
. _ !p DOllll~VOIIS quaod 1 la clerpihe belUe
jaamau D0111 Jiloos ¡riciláneat la non-..lle qqe
-,.,diq,,t le moins, par aemple celle d'QD ~
IIIRet qui aoa, aemble fortuit parce que les cama
ett fYG11tieent '1DIJl soÓt resties inc:oanues. Ce lleCI •
• cebú que la mort n'aneint pas ~ t - . ,
bornmcs. llllis qn'une lame plus avandc de•
arp¡ueemparte'IIM nisrence mme au nmu el'
.,_ Jongtemps enc:ore les lames suivantes q1111peae
Pu je voylls qu'awc: le temps non_ ~ t des
delt qui peaffllt c:onister avcc la pue vulprid de
WISIIQGII e cl6voilent et s'°llll(lmCllt, mail en,:xn
illdim• mhlioa- anivmt l ces bauta places, .
. _ l'imtgin•rioo de rotre emaace 1 quelques • •
~bres SIDS SOIIF que le ~ n t 1U1 c:crtain
cl'ann&amp;s plus tan! lean disciples devmm makres, et
pinot maiutenant le mpec:t et la miare qu'am-,¡
qtOUtaierl jadia. Mais si Ja DOIDS des ~ u'
Jlll5 CODIIVSda « pec:us •• levr aspec:t ponrtlllt 111
pait 1 ses ycux. M&amp;nc. daus le train, {lolllpl
hasard de ce que la uns et les autres d'entre em
ea 1 me daus la joarmc les J tfflnieei• 111111 - . .
n'ayant plus l cueil1lr l une starioo suiVUlle qu'un

r

�644

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISB

plus les travaux du soir. D'ailleurs il av~it peu de sy?'pathie pour la Nouvelle Sorbonne ou les 1dées d exactitude
scientifique, a l'allemande, commern;aient a l'emporter sur
l'humanisme. Il se bornait exclusivement maintenant a
son cours et aux jurys d'examen; aussi avait-il beaucoup
plus de temps a donner a la mondanité, c'est-a-dire aux
soirées chez les Verdurin, ou a celles qu'offrait parlois
aux Verdurin tel ou tel fidele, tremblant d'émotion.
Brichot tirait de son iotimité chez les Verdurin un éclat
qui le distioguait entre tous ses collegues de la Sorbonne. Ils étaient éblouis par les récits qu'il leur faisait de
diners auxquels on ne les inviterait jamais, par la mention
dans des revues, ou par le portrait exposéau Salon, qu'avaient
fait de lui tel écrivain ou tel peintre réputés dont les titulaires des autres chaires de la Faculté des Lettres prisaient
le talent mais n'avaient aucune chance d'attirer l'attention,
enfin par l'élégarice vestimentaire elle-méme du philosophe
mondain, élégance qu'ils avaient prise d'abord pour du
Jaisser-aller jusqu'a ce que leur collegue leur eut bienveillamment expliqué que le chapeau haute forme se laisse
volontiers poser par terre, au cours d'une visite, et n'est pasde mise pour les diners a la campagne, si élégants soient-ils,
ou il doit étre remplacé par le chapeau mou, forf bien
porté avec le smoking. Pendant les premieres secondes ou
le petit groupe se fut engouffré dans le wagon je ne ~us
m~me pas par)er a Cottard, car il était suffoqué, moms
d'avoir couru pour ne pas manquerletrain, que par l'émervcillement de l'avoir attrapé si juste. 11 en éprouvait plus
que la joie d'une réussite, presque rhilarité d'une joyeuse
farce. « Ah ! elle est bien boone ! dit-il quand il se fut
remis. Un peu plus! - Nom d'une pipe, c'est ce qui s'appelle arriver a pie! » ajouta-t-il en clignant de l'reil non p~s
pour demander si l'expression était juste car il déborda1t
maintenant d'assurance, mais par satisfaction. Enfin il put
me nommer aux autres membres du petit clan. Je fushonteux de voir qu'ils étaieot presque tous dans la.
1

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

645
tenu~ qu'o~ appelle a Paris smoking. J'avais oublié que
l~s Y_er~unn commen~ient vers le monde une évolution. um1de ralentie par l'affaire Dreyfus, accélérée par la
mus1que &lt;&lt; nouvelle », évolutíon d'ailleurs démenr·e
•·1
•
.
1 par
e~x et qu_ i s contmuera1ent de démentir jusqu'a ce qu'elie
e?t aboutt, comme ces objectifs mílitaires qu'un général
n a~n~n~e que ~~rsqu'íl les a atteints, de fa~on a ne pas
avo1r I a1r battu s Il les manque. Le monde était d' ·1·1
d
, é
a1 eurs,
e son. cot ' to~t préparé a aller vers eme. 11 en était
encore a les cons1dérer comme d~s gens chez qui n'allait
personne de Ja société, rnais sans qu'ils en éprouvassent
aucun regret, peut-etre meme parce qu'iJs ne le voulaient
pas,

En?n certains jeunes gens du faubourg s'étant avisés qu'ils
de~ment ~tre aussi_ instruits que des bourgeois, il y en avait
tro1s parm1 eux qui avaient appris la musique et aupres desquels le ~alon Verdurin jouissait d'une répurarion énorme. Ils
en par~a1ent, ren:rés chez. eux, a la mere intelligente qui
les ava1t poussés a se cult1ver. Et s'intéressant atn études
de Ieurs füs, au concert elle regardait avec un cenain
respect Mm~ _\'erdurin daos sa premiere loge qui snivait
sur 1~ ~artmon. Jusqu'ici cette mondanité latente ne se
ti:ad_u1srut que par deux faits. D'une part, Mmc Verdurin
~1sa1t_ de la Princesse de Caprarola : ce Ah ! celJe-la est
mteHigeme, c'est une femme agréable. Ce que je ne peux
pas supporter ce son~ les imbéciles, les gensgui m'ennuient
~ me rend folle. » Ce qui eut donné apenser aquelqu'u~
d un peu fin que I~ Pri_ncesse de Caprarola, femme du plus
gra?d monde, ava1t fait une visite a Mme Verdurin. Elle
ava1t méme prononcé leur nom au cours d'une visite de
condolé~nces qu'elle _avait faite aMw• Swann apres la mort
du m~n . de cel1e-c1 et lui avait demandé si elle les
conna1ssa1;.
&lt;e _
Comm~nt &lt;lites-vous, ? avait répondu
O
dette d ua air subttemem triste. - Verdurin Ah'. aJo
· sa1s,
· ava1t-e
· 11e repris avec désolation je ne
· les
. rs Je
conna1s pas, ou plutót je les connais sans les co;naitre, ce

�LA NOUVELLE REVOE FRAN~AtSB

sont des gens que j'ai vus souvent autrefoischez des amis, il y
a longtemps, ils sont agréables. » Mmc de Caprarola partie,
Odette aurait bien voulu avoir die simplement la vérité.
Mais le mensonge immédiat était . non le produit de ses
calculs, mais la révélation de ses craintes, de ses désirs.
Elle niait non ce qu'il eút été adroit de nier, mais ce qu'elle
aurait voulu qui ne fut pas, m!me si l'interlocmeur devair
apprendre dans une heurc que cela était en effet. Peu
apres elle avait repris son assurance et avait méme ét~ au
devant des questions en disant pour ne pas avoir l'air de
les craindre: &lt;t Mme Verdurin, mais comment, je l'ai énormément connue » avec une affectation d'humilité comme
une grande dame qui raconte qu'elle a pris le tramway.
« On parle beaucoup des Verdurin depuis quelque
temps, disait Mmc de Souvr¿, ,, Odette avec un sourire
de duchesse répondait : « Mais oui, il me semble en effet
qu'on en parle beaucoup. De temps en temps il y a
comme cela des gens nouveaux qui arri\'ent dans la société »,
sans penser qu'elle était elle-mcme une des plus nouvelles.
&lt;t La Princesse de Caprarola y a diné, repric Mme de Souvré.
- Ah ! répondit Odette en accentuant son sourire, cela
ne m'étonne pas. C'est toujours par la Princesse de Capr2rola que ces choses la·tommencent, et puis il en vient une
autre, par exemple la Comtesse Molé ». Odette en disant
cela avait l'air d'avoir un profood dédain pour les deax
grandes dames qui avaient l'habirude d'essuyer les pBtres
dans les salons nouvellement ouverts. On sentait a son
ton que cela \'Oulait dire qu'elle, Odette, cornme Mm• de
Souvré, on ne n'.:ussissait pasa les embarquer dans ces galeres-la. Apres l'aveu d'intelligencc de Mm• Verdurin par _la
Princesse de Caprarola, le second signe que les Verdun~
avaient conscience du destin futur était que (sans l'av01r
formellemenc demandt:, bien cntendu) ils souhaitaient
assez vivement qu'on \'int diner chez eu.x en habit du
,oir; M. Vcrdurin eut pu maintenant étre salué sans
honte par son neveu, celui qui était « dans les choux •·

EN TRAM JUSQU'A LA RASPHLlERE

647
Parmi ceux ~ui mo~terenc dans mon wagon :i Graincou_rt se trouva.it u,~ 1ll~tre philosophe norvégien qui
avait ce~ deux part1culamés : quoique sachant :i fond
!e fran~~s (sauf quelques e.xpressions sans importance),
ti, metta1t une petite pause presque entre chaque mot
d une part ~ar_ce qu~, o_bligé_ saos CC5SC de se reponer a un;
sorte ?e d1cuon~a1re mtér~eur, iJ tenait a y trouver le
terme Juste, ce qui _demanda~t un instant, d'autre pan parce
q1ue parallelemenc a ce travatl grammatical il en faisait un
d un ordre plus relevé, et qui consistait a bien concevoir menta1~mem ~equ 'il disait. est u~e habitude philosophique et
qu, ralenttt ,la co~versatton. L autre parcicularité, inexplicabl_e _e~t ~~ en qu1ttan~ des amis il se précipitait loin d'eux
ave1; irenes1e comme s'll montait a J'assaut La
··
¡¡ •
. ,.
.
prem1ere
OIS On Suprosa_Jt ~U J! avait Une pressante colique, m~me
u.ne complete ,md1gestion ; la seconde fois qu'il avait tout
d º.ª coup ~u J_heure ~t avait peur:: de manquer son train.
Pu~s on finJ.SSa1t par s y habituer et il p1aisait ainsi car il
éta1t non seulement éminent mais délícieux.
II ! avait encore dans le groupe un monsieur tres céré-m~n1eux, c~lebre avocar de París, de famille nobiliaire, qui
éta.it une_ rec~nre recrue des V~rdurin. C'était un de cc.s
h~mmes a qui leur expérience professionne11e consommée
fatt un _peu m~priser _leur _Prof~ssion et qui disent par
exemple • « Je sa15 que Je pla1de bien, aussi cela ne m'amuse
plus_ de p1ai~er .'&gt;, o~ « cela ne m'intéresse plus d'opérer ;
Je sais que J opt:re bien ». Intelligenrs, artistes, ils voient
au_tour de leur maturité fortement rentée ·par le succes
briller cette « inrelligence &gt;&gt;, cette nature d' « artistes » qu;
leurs confreres leur recoonaissenc et qui leur confere un
a pe_u pn:s de go~r et de discernement. Ils se prennent de
~1011 pour la pemture non d'un grand artiste, mais d'un
an1ste cependanr tres distingué, et a l'acbat des ceuvres
duq~el ils emploient les gros re,·enus que leur procure Jeur
~rnere. le Sidaner était l'artiste élu par !'ami des Verdunn lequel était du reste tres agréable. II parlait bien des

e:

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

Jivres mais pas de ceux des vrais maitres, de ceux qui se
sont maitrisés. Le seul défaut genant qu'offrit cet amateur,
était qu'il employait certaines expressíons toutes faites
d'une fa,;:on constante (par exemple « en majeure partie »,
qui donnait a ce dont il voulait parler quelque chose
d'important et d'incomplet).
Enfin, parmi les anciens fideles je vis monter Saniette
qui jadis avait été chassé de chez les Verdurin par son
cousin Forcheville mais était revenu. Ses défauts, au point
de vue de la vie mondaine, étaient autrefois - malgré des
qualités supérieures - un peu du ml:me genre que ceux de
Cottard, timidité, désir de plaire, efforts infructueux pour y
réussir. Mais si la vie, - en faisant revetir aCottard sinon
chez les Verdurin, ou il était, par la suggestion que les
minutes anciennes exercent sur nous quand nous nous
retrouvons daos un milieu accoutumé, resté quelque peu
Je meme, du moins dans sa clientele, dans son service
d'hópital, a l'Académie de Médecine, des dehorsde froideur,
de dédain, de gravité qui s'accentuaient pendant qu'il débitait devant ses éleves complaisants ses calembours, - avait
creusé une véritable coupure entre le Cottard actuel et
l'ancien, les memes défauts s'étaient au contraire exagérés
cbez Saniette au fur et a mesure qu'il cherchait a s'en
corriger. Sentant qu'il ennuyait souvent, qu'on ne l'écou•
tait pas, au lieu de ralentir alors comme l'eO.t fait Cottard,
de forcer l'attention par l'air d'autorité, non seulement il
tkhait par un ton badin de se faire pardonner le tour trop
sérieux de sa conversation, mais il pressait son débit,
déblayait, usait d'abréviations pour paraitre moins long,
plus familier avec les choses dont il parlait~ et parvenait
seulement en les rendant inintelligibles, a sembler interminable. Son assurance n'était pas comme celle de Cottard
qui gla~it ses malades lesquels, aux gens qui vantaient son
aménité dans le monde, répondaient : « Ce n'est plus le
meme homme quand il vous re~oit dans son cabinet, vous
daos la lumiere, lui a contre-jour et les yeux per~ants. »

EN TRAM JUSQU'.i, LA RASPELIERE

Elle n'imposait pas, on sentait qu'elle cacbait trap de
timidité, qu'un rien suffirait a la mettre en fuite. Saniette
aqui ses amis avaient toujours dit qu'il se défiait trop de
lui-meme, et qui en effet voyait des gens qu'il jugeait
avec raíson fort inférieurs obtenir aisément les succes qui
lui étaient refusés, ne commen91it plus une histoire sans
sourire de la drólerie de celle-ci, de peur qu'un air sérieux
ne fit pas suffisamment valoir sa marchandise. Quelquefois, faisant crédit au comique que lui-meme avait l'air de
trouver a ce qu'il allait dire, on lui faisait la faveur d'un
silence général. Mais le récit tombait a plat. Quelque
convive doué d'un bon creur lui glissait parfois I'encouragement privé, presque secret, d'un sourire d'approbation,
le lui faisant parvenir furtivement, sans éveiller l'attention,
comme on vous glisse un billet. Mais personne n'allait
jusqu'a assumer la responsabilité, a risquer l'adhésion
publique d'un éclat de rire. Longtemps apres l'histoire
finie et tombée., Saniette désolé restait seul a se sourire a
lui-meme, comme trouvant en elle et pour soi la délectation qu'il feignait de trouver suffisante et que les autres
n'avaient pas éprouvée. Quant au sculpteur Ski, appelé
ainsi a cause de la difficulté qu'on trouvait a prononcer
son nom polonais, et parce que Jui-meme affectait depuis
qu'il vivait dans une certaine société de ne pas vouloir
!tre confondu avec des parents fort bien posés, mais un
peu ennuyeux et tres nombreux, il avait, a quarantecinq ans et fort laid, une espece de gaminerie, de fantaisie
reveuse qu'il avait gardée pour avoir été jusqu'a dix ans
le plus ravissant enfant prodige du monde 1 coqueluche de
toutes les dames. Mm• Verdurin prétendait qu'i1 était plus
artiste qu'Elstir. 11 n'avait d'ailleurs avec celui-ci que des
ressemblances purement extérieures. Elles suffisaient pour
qu'Elstir qui avait une fois rencontré Ski eut pour ce
dernier la répulsion profonde que nous inspirent plus
encore que ies étres tour a fait opposés anous, ceux qui
nous ressemblent en moins bien, en qui s'étale ce que nous

�LA NOUVELLE REVUE FRANCA,ISR

avons de moins bon, les défauts dont nous nous sommes
guéris, nous rappelant facheusemeot ce 1ue nous avons
pu paraitre a certains avant que nous ~ss10ns ~evenus e~
que nous sommes. Mais M111c, Ve_rdunn croy~~t ~ue S~1
avait plus de tempérament qu Elstir pare~. qu u n Y ava~t
aucun art pour lequel il n'eut d~ la fac1hté et :lle é:a1t
persuadée que cette facilité il l'eut. poussé: ¡us~u a~
talent 5,¡1 avait cu moins de paresse. Celle-c1 para1ssa1t
mcme a Mm• Verdurin un don de plus, étant le contraire
du travail qu'elle s'imaginait le_ lot des etr~s sa?s géoi:·
Je crus devoir prendre contre lm la défense d Elsttr. C&lt; Ma~s
oui interrompit l'avocat, il avait bien commencé, on ava1t
cru' qu'il serait de l'avant-garde. En tous cas, ~jouta-t-il avec
un fin sourire, je donnerais tous les Elsur du monde!
meme ses anciens tableaux, pour un Le Sidaner. » Ski
peiQTiait tout ce qu'on voulait, sur des boutons de manch:rte ou sur des · dessus de porte. ll chantait avec une
voix de compositeur, jouait de mémoire en do~naot ~u
piano l'ímpression de l'orchestre, moins par sa v1rtuo~1té
que par ses fausses basses signifiant l'impuissance ~es_d~1~
a iodiquer qu'ici il y a un piston que du reste il 1rn1t:11t
avec la bouche. Cherchant ses mors en parlant pour fa1~_e
croire a une impression curieuse, de la meme fa¡;on qu ti
retardait un accord plaqué ensuite en disant : Ping, pour
faire sentir les cuivres il passait pour merveilleusemeot
intelligent, mais ses idées se ramenaient en réali,té a d:u1
ou trois extremement courtes. Ennuyé de sa réputauon
de fantaisiste, il s'était mis en tete de montrer qu'il était
un etre pratique, positif, d'ou chez lui une triomphante
affectation de fausse _précision, de faux bon s~ns, aggr~vés
parce qu'il n'avait aucune mémoire et des mformat1ons
toujours inexactes. Ses mouvements de tete, de cou, de
jambes, eussent été gracieux s'il eut eu encore neuf ~ns,
des boudes b1ondes un grand col de dentelles et de pet1tes
' Arnvés
·
bottes de cuir rouge.
en avance avec Cotta:d et
Brichot a la oaare de Graincourt, ils avaient laissé Bnchot

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

daos la salle d'attente et étaient allés faire un tour. Quand
Cottard avait voulu revenir, Ski avait répondu : « Mais .
ríen ne presse. Aujourd'hui ce n'est pas le train local,
c'est le train départemental. » Raví de voir l'irnpression
que cette nuance dans la précision produisait sur Cottard,
iI ajouta parlant de lui-meme : ce Oui, parce que Ski aime ·
les arts. parce qu'il modele la glaise, on croit qu'il n'est
pas pratique. Personne ne connait la ligne mieux que
moi. » Néanruoins ils étaient revenus vers la gare, quand
tout d'un coup apercevant la fumée du petit train qui
arrivait, Cottard poussant un hurlement avait crié : "Nous
n'avons qu'a prendre nos jambes a notre cou. » lis étaient
en effet arrivés juste, la distinction entre le traía local
et départemental n'ayant jamajs existé que dans !'esprit
de Ski. ce Mais est-ce que la Princesse n'est pas dans Je
train ? » demanda d'une voix vibrante Brichot dom les
lunettes énormes, resplendissantes comme ces réflecteurs
qne les laryngologues s'attachent au front pour éclairer la
gorge de leurs malades, semblaient avoir emprunté leur
vie auir yeux du professeur, et peut-etre a cause de
l'effort qu'il faisait pour accommoder sa vision avec elles,
semblaient meme dans les moments les plus insignifiants,,
regarder elles-mémes avec une attention soutenue et
une fixité extraordinaire. D'ailleurs la maladie, en retirant peu a peu la vue a Brichot, lui avait révélé les beautés
de ce seos comme il faut souvent que nous nous déci«ions anous séparer d'un objet, a en faire cadeau par exemple pour _le regarder, le regretter, l'admirer ... « Non, non,
la Princesse a été reconduire jusqu'a Maineville des invités.
de Mme Verdurin qui prenaient le train de París. Il ne serait
meme pas impossible que M"'• Verdurin qui avait afaire
a Saint-Mars fut avec elle ! Comme cela elle voyagerait
avec nous et nous. ferions route tous ensemble, ce serait
charmaot. Il s'agira d'ouvrir l'ceil a Maioeville et le bon !
Ah ! ~ ne fait ríen, on peut dire que nous avons bien
failli manquer le coche. Quand j'ai vu le train j'ai été

�u---.i.s.~

Ceat ce qui s'appelle miver aa mement DIJCbdlí!

N&amp; Voya-'\'OUI que D0111 ayons manqué le ~
a- Verdadn voymc 1a 'fOÍt11re venir sana ~ : 1i
Weau I dit le Docteur qui n'~t pas encore ~ de
6noi. VoiJl ue iquip6e qui n'est plS lmale. Dites
~ qu'at-ce que vous dites de notre petite ~padé
..,..,.,-t-ll nec une cenaine fierté, - Par ma Coi,
4k Bn~ en efet si vous n'aviez plus trouvi le
jdJ.t 6t6, ~ Cl\t parlé feo Vtllemain, un ~e •
JOlJ1' ~ fimfire I Je aoyais, ajouta-t-il avcc une m
4e ---.. que vous vous &amp;iez oubliis_ aupra de q
~ e . • Puis : e Dites-mo1, mon cher
6-, 4cmaada-t-il au philosopbe norvégien, restelez
~ e s jou&amp; a la Raspeliae ? - Non, mon chcr
td,e - pardon, collque - rq,ondit le pbilosophc
._.., je dois moumer lundi pour 11ll dtner sur
bocatioas spirltuaises, que mon ~ e , M. Bou,
a.ne diez la Tour d'Argent, ou peut~tre chez lH
~ce. Et de la je pars l Cap de bonne F.spérance. •.
• disuait les premien instants par ces gens que Je
pu, je me rappelai tout d'un coup _ce q~ Cae
.. mamt dit dans la salle de danse du peut c:astDO,
mmme si un cbalnon invisible e6t pu rdier un organe.
les imaaes du souffllir, celle d'Alberrine appuyant ses .
conue cem el'An~, me faisait un mal terrible au
Ce mal ne dura pas; l'~.de relations possibles ~tte Al
• et des íemmes ne me semblait plus poss1ble de
rJftllt-veille oü les avances que mon amie a~t
Saint-Loup ávaient excité en moi une nouvelle yalousae q
pi. . fait oublier la premiue. j'avais la naiveté des
41D croicm qu'un got\t en ezdut forcément un au~
Haanbonville comme le train était bondé, un fmnier
1,1ome· bleue qui n'avait qu'un billet de troisie~e monta~
noue companiment. Le Docteur trouVlnt qu on ne
pu 1aiuer voyager la Princesse avec hu, appe1a un eni •
abiba sa carte de m6dccin d'uiie grande com~ de

::...i,

fa!ta

« ~ lé chef de an A·fafré ·..a.....i""""""""~...
•er. Oftte do:e peina et alarma i D11 tef
de Sanieue que dá qu'il k Tit COlrlD:Jcáctr.
·1 l cause de la quantiti ele paysadii qai .,._,....
• 41u'elle ne prk les proponiont hne ·

;Jlemiu ele' Fer

d'avoir mal au ventre et poar qt{oa: ne
d'avoir sa part de respomabilit6 din, Ja •
r il enfila le couloir en feigtlant de ~hd:her
appelait les • Water •· N'en tmlmDt
muda Je paysage de l'autre mmni~ du petit
d6buts cbez M- Vadurin, Montielir,
qui tenait l monuer ses talents l un e nou
qu"d n'y a pas de milieu 01\ ron
de vivre •, comme disait ll1'l eles •
ntisme, du je m'enfichisme, de
isme A la mode chez nos snobinettcs; je
le Prince de Talleynnd •· Car quand il
•
•
du ~ il trouvait spirituel et e
e • de &amp;ire ¡ricéder Jeur titre de M. et •
e de la Rochefoucauld, M. le Caidinal de
lait d'ailleurs aus.,i de temps en temps :
r liferde Gondi •,ce• boulangiste • de ,M.....
a
manquait jamais avec un sowire d'appeler
, quand il parlait de tui, • Monsieur le Prai
t de Montesquieu •· Un homme du mootle
dt été apeé de ce péclantisme qui sene ~
les par&amp;ites manieres
l'homme du mo
t d'un Prioce, il y a un ,Hantisme aaai
ne autre caste, celle oU l'on &amp;it préddcr le
e de «l'Em~r » et ot&amp; l'on parle Ala • •
a une Altesse. • C"est un milieu chata11111
Cottard, vous trouverez un peu de roar,
en:lurin n'est pas ezclusive, des savams •
Bricbot, de la baure noblesse c:omme,
, la Princesse Sberbatof', une pnde dame
e b Grande-Duchesse Eudozie qui m6me la vo·
't

l!Ull ..." ' .

de

�6) 4

LA NOUVELLE RE\'UE FRAN&lt;;AISE

seule aux heures ou personne n'est admis. » En effet_ la
Grande-Duchesse Eudoxie, ne se souciant pas que la Pnncesse Sherbatoff qui depuis longtemps n'était plus rei;:u~ par
personne vint chez elle quand elle eút pu y avo1r du
-monde ne la laissait venir que de tres bonne heure quand
}'Altes;e n'avait aupres d'elle aucun des amis a qui il eút
,été aussi désagréable de rencontrer la Princ~se q~e cela
cut été genant pour celle-ci. Comme depms tro1s ans,
aussitot apres avoir quitté, comme une manucure, la
·Grande-Duchesse, Mm• Sherbatoff partait chez ~me _Ve~durin qui venait seulement de s'éveiller, et. ne la qu1tta~t
plus, on peut dire que la fidélité de _la P~mcesse passa1:
infiniment celle meme de Brichot, s1 :1ss1du pourtant a
.ces mercredis ou il avait le pl;üsir de se croire a París urie
sorte de Chateaubriand a l'Abbaye aux bois et a la camp.agne ou il se faisait l'effet de devenir l'équivalent de ce
.que p~uvait etre chez Mm• de Chatelet _celui_ qu'il nommait
toujours (avec une malice et une satls~a.ctton ~e lettr~) :
ce M. de Voltaire ». Son absence de relat1ons avalt perm1S a
la princesse Sherbatoff de montrer depuis quelques années
aux Verdurin une fidélité qui faisait d'elle plus qu'u~e
e&lt; fidele » ordinaire, la ñdele type, l'idéal que Mm• Verdunn
avait longtemps cru inaccessible et qu'arrivée au retour
d'age, elle trouvait enfin incarnée en cette nouvelle recrue
féminine. De quelque jalousie qu'en eut été torturée la Patronne il était sans exemple que les plus assidus de ses
fideles 'n'eussent ,e laché ,i une fois. Les plus casaniers se
laissaient ten ter par un voyage; les plus continents avaient
eu une bonne fortune; les plus robustes pouvaient attraper
la grippe; les plus oisifs etre pris par leurs_ vingt-huit jours;
Ies·plus indifférents aller fermer les yeux_ a leur ~er_e mourante. Et c'était en vain que Mm• Verdunn leur d1~a1t alors,
comme l'Impératrice romaine, qu'elle était le seul général a
qui dút obéir sa légion, comme le Christ ou I~ Kaiser,, q~e
celui qui aimait son pere et sa ~ere a~ta~t qu el~e et n ,éta1t
pas pret a les quitter pour la su1vre n étalt pas digne d elle,

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

6S5

qu'au lieu_ de s'~ffaiblir au lit ou de se Iaisser berner par
une grue 11s fera1ent mieux de rester pres d'elle, elle, seul
re~~e et se~le volupté. Mais la destinée qui se plait parfo1s_ a e:nbelhr la fin des existences qui se prolongem tard.
avau _fa1t rencontrer aMm• Verdurin la Princesse Sherbatoff.
Brou1llée avec sa famille, exilée de son pays, ne connaissant plus que la Baronne Putbus et la Grande-Duchesse
Eudoxie, cbez lesquelles, parce qu'elle n'avait pas envíe de
r~nc~ntrer les ~mies de la premiere, et parce que la seconde
n avatt pas env1e que ses amies rencontrassent la Princesse
ell~ n'allait qu'aux heures matinales ou Mmc Verdurin dor~
matt encore, ne se souvenant pas d'avoir gardé la cham bre
une seule fois, depuis l'áge de douze ans ou elle avait eu la
rougeole, ayant répondu le 31 décembre a Mmc Verdurin
q~i, inquiete d'etre seule, lui avait demandé si elle ne pour~a1t p.as res~er coucher a l'improviste, malgré le jour de
lan: ,e M~s qu'es;~e qui pourrait m'en erripecber n'importe que} ¡our? D atlleurs ce jour-la on reste en farnille et
vous etes ma famille ll, vivant daos une pension et changeant da pension quand les Verdurin déménageaient
)~ suivant dans leurs villégiatures ; la Princesse avait
b1en réalisé pour Mm• Verdurin le vers de Vigny remis en
Iumiere par une épigraphe de Roben de Montesquiou: « Toi
seule me pai:us ce qu'on cherche toujours », que la Prési~ente du peut cerde, désireuse de s'assurer une « fidele »
¡usque dans la mort, lui avait demandé que celle des deux
qui mourrait la derniere se fit enterrer a cóté de l'a tr
v·
.. d
u e.
1s-a-v1s es étrangers, - parmi lesquels il faut t-0u1·0
l.
u~
com?ter ce ~1.a qui nous_ mentons le plus parce que c'est ·
celu1 par qui ti nous :era1t le plus pénible d'etre méprisé :
nous-meme, - la Pnncesse Sherbatoff avait soin de représenter ses trois seules amitiés - avec la Grande-Duchesse
~vec les Verdurin, avec la Baronne Putbus - comme ¡~
seules, non que des cataclysmes indépendants de sa volooté
eussent laiss~ éme;ger ~u milieu de la destruction de rout
le reste, mais qu un hbre choix lui avait fait élire de

si

�656

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISB

préférence a toutes autres, et auxquelles un certain gout ~e
solitude et de simplicité l'avait fait se borner. &lt;&lt; Je ne vo1s
personne d'autre, &gt;&gt; disait-elle. en, i?si~tant ~ur le ~rac.~ere
inflexible de ce qui avait plutot 1a1r d une r:gle ~u on s unpose que d'une nécessité qu'on subit. Elle a¡outatt: «_Je ~e
fréquente que trois maiso~s », ~?mme les .:uteurs qm cra1t de ne pouvoir aller ¡usqu a la quatneme annoncent
gnan
.
Q M
que leur piece n'aura que troi~ représen~t1ons. u
_et
Mm• Verdurin ajoutassent fo1 ou non ª, cett~ fictton.' 11s
avaient aidé la Princesse al'inculq uer dans l esp~1t des fideles.
Et ceux-ci étaient persuadés ala fois que la Pnnces~e, ent.r~
des milliers de relations qui s'offraient a elle, ava1t cho1_s1
les seuls Verdurin, et que les Verdurin, sollicité~ ~n v~m
par toute la haute aristocratie, n'a~aient consentl a fa1re
qu'une exception en faveur de la Prmce~e.,
La Princesse était fort riche ; elle ava1t a tout~s 1~ pre.,.
une grande baignoire ou, avec l'autonsatton
de
m1cres
.
.
Mm• Verdurin, elle emrnenait les fideles et_ ¡ama~s personne
d'autre. On se montrait cette personne émgm~tique et pale
qui avait vieilli sans blanchir et plutót en rougrssant
certains fruits durables et ratatinés des haies. On adn:itratt
a la fois sa puissance et son humilité, car ayant touJours
avec elle un académicien, Brichot, un célebre savant, Cottard, le premier pianiste du temps, plus tard ~- d: Charlus,
11 s' efforcait pourtant de reten ir ex pres la ba1gnotre la plus
:b~ure, r~stait au fond, ne s'occupait en ~ien de la salle,
vivait exclusivement pour le petit groupe, qm un peu avan~ la
fin de la représentation se retirait en suivan_t ':ttesouv~ratne
étrange, et non dépourvue d'une beauté _t1m1de, fascmante
é O r si Mm• Sherbatoff ne regarda1t pas la salle, reset us e.
, bl'
•·¡ · 't
tait daos l'ombre, c'était pour tacher d ou ier qu t ex1sta1
un monde vivant qu'elle désirait passionnéme.nt e~ ne po~.
connaitre . la « coterie » dans une « ba1gno1re » éta1t
va1t pas
·
.
,.
bT é
pour elle ce qu'est pour certains a01maux 1imm? I tt
quasi-cadavérique en présence du d~nger .. Néanmoms le
g~ftt de nouveauté et de curiosité qm trava1lle les gens du

7 .

'ºn:1~e

657

EN TRAM JUSOU'A LA RASPELIERE

monde faisait qu'ils pretaient peut-etre plus d'attention a
cetre mystérieuse inconnue qu'aux célébrités des premieres
to~es che: qui chacun venait en visite. On s'imagínait
qu elle étalt autrement que les personnes qu'on connaissait
qu'une merveilleuse intelligence jointe a une bonté divi~
natrice retenaient autour d'elle ce petit milieu de gens émine~ts. La Pr_incesse _était forcée si on lui parlait de quelqu un ou s1 on lu1 présentait quelqu'un de feindre une
~rande froideur pour maimenir 1a fiction de son horreur
du monde. Néanmoins, avec l'appui de Cottard ou de
Mme Verdurin, c¡uelques nouveaux réussissaient a la connaitr.e .et son ivresse,~'en connaitre un était telle qu'elle en
-0ubha1t la fable del tsolement voulu, et se dépensait follement pour le nouveau venu. S'i! était fort médiocre chacun s'étonnait. « Quelle chose singuliere que 1a Pri~cesse
qui ne veut co_nnaitre personne, aille faire une exception
pour cet étre s1 peu caractéristique ! •&gt; Mais ces fécondantes
connaissances étaient rares, et la Princesse vivait étroitement confinée au milieu des fideles.
Cottard disait beaucoup plus souvent : ce Je le verrai
mercredi chez les Verdurin &gt;&gt;que: « Je Je verrai mardi a
1'Académie. » Il parlait aussi des mercredis comme d'une
occupation aussi importante et aussi inéluctable. D'ailleurs
.Cottard était de ces gens peu recherchés qui se font un
~evoir aussi i~p~rieux de se rendre a une invitation que
s1 elle consutuan un ordre, comme une convocation
militaire ou judiciaire. II fallait qu'il fut appelé par une
visite bien importante pour qu'il « 1achat &gt;&gt; les Verdurin le
mercredi, l'importance ayanttrait d'ailleurs plutót a la qualité du malade qu'a la gravité de la maladie. Car Cottard
quoique bon homme, renon~it aux douceurs du mercredi
non pour un ouvrier frappé d'une attaque, mais pour le
coryza d'un ministre. Encare dans ce cas disait-il a sa
femme : « Excuse-moi bien aupres de Mme Verdurin. Préviens que j'arriverai en retard. CetteExcellence aurait bien
.pu choisir un autre jour pour etre enrhumée. » Un mer.µ

�658

LA NOUVELLE REVUE FRANc;.AISB

credi leur \·ieille cuisiniere s'étant coupé la veine du bras,
Cottard déja en smoking pour aller chez les Verdurin avait
haussé les épaules quand sa femme lui avait timide~e~t
demandé 'il ne pourrait pas panser la blessée : « MatS ie
ne peux pas, Léontine, s'était-il écrié en gémissa_nt, t~ vois
bien que j'ai mon giler blanc. » Pour ne pas 1mpat~enter
son mari, Mm• Cottard avait fait chercher au plus vite le
chef de clinique. Celui-ci pour aller plus vite avait pris une
voiture, de sortc que la sienne entrant daos la cour au
moment ou cellc de Cottard allait sortir pour le mener chez
les Verdurin, on avait perdu cinq minutes aavancer, a reculer. Mm• Cottard était genée que le chef de clinique vit son
maitre en tenue de soiréi:. Cottard pestait du retard, peutetrc aussi par remords, et partit avec une humeu~ exé~ra~le
qu'il fallut tous les plaisirs du mei;credi pour arm·er a d1ssiper.
¡ un dient de Cotta~d lui demandait : &lt;&lt; Rencontrezvous quelquefois les Guennantes ? &gt;&gt; c'est de la meilleure
foi du monde que le Professeur répondait : « Peut-etre pas
justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais je \:ois tout
ce monde-la chez des amis a moi. Vous avez certamement
enrendu parler des Verdurin. lis connaissent tou~ le mon~e.
Et puis eux du moins ce ne sont pas des gens chics décaus.
JI y a du répondant. On é\'alue généralement que Mm• ~erdurin est riche a trente-cinq millions. Dame ! trente-cmq
millions c'est un chiffre. Aussi elle n'y va pas avcc le dos
de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes.
Je ,ais \"OUs dire la ditférencc: Mmc Verdurin c'est une
grande dame ; la Duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien la nuance, n'est-c.e
pas? En tous cas que les Guennanres aillent ou non chez
M= Verdurin, elle re&lt;;oit, ce qui vaut mieux, les d'Sherbatoff les d'Forche,·ille, et tutti qzumti des gens de la plus
ha;te volée, toute la noblesse de France et de Nav_arre a
qui vous me vcrriez parler de paira compagnon. D'a11leurs
ce t,ocnrc d'individus rechercbe ...-olontiers les princes de la

.l!N TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

science, » ajoutait-il avec un sourire d'amour-propre béat,
amené a ses levres par la satisfaction orgueilleuse, non as
tellement que l'expressioa jadis réservée aux Pow·n p
Cha
, . •
.
, aux
rcot, s apphquat mamtenanr a lui, mais qu'il sut enfin
~ser comme il convenair de toutes celles que l'usage autonse et qu'apres les avoir longtemps piochées il possédait •
Et d A
· m'avo~ cité la Princesse Sheroototf
'
on • uss1· apres
parmiª
les ~rsonnes q~e- recevatt Mm• Verdurin, Cottard ajourait
en cltgnant de I reil : &lt;&lt; Vous voyez le genre de la maison
vous comprenez ce que je veux dire ? l)
'
~ Princesse sera a Maineville. Elle voyagera avecnous.
Ma1s ¡e ne vous présenterai pas tout de suite. IJ vaudra
mieux que ce soit Mmc Verdurín qui fasse cela. A moins
que je ne trouve un joint. Comptez alors que je sauterai
dessus. - De quoi par1iez-vous, dit Saniette, qui, Je
tram en marche, cessa d'avoir peur et était revenu
parm~ nous,_ fei~ant d'avoir été prendre l'air . ..,__ Je citaisa
Mons1eur, d1t Bncbot, un mot que vous connaissez bien de
~lui q_ui est, a mon avis le premier des fins de siecle (du
S1ecle xvm s entend), le prénommé Charles Maurice abbé
de Périgord. Il avait coinmencé par promettre d'é;re un
tres_ bon i_o~rnaliste. ~ais il tourna mal, je veux dire qu'il
devmr m1rustre ! La v1e a de ces disgnices. Politkien peu
sc~puleux au demeurant qui avec des dédains de grand
seigne_ur racé ne se ~énait pas de travailler ases heures pour
le Ro1 de Prusse, e est le cas de le dire, et mourut dans la
peau d'un centre gauche. &gt;i
« On doir étre roujours sans nouvelles du violoniste »
dit Cottard. L'événement du jour daos le petit clan était e;
effet le Licbage du violoniste favori de Af "'c Verdurin.
Celui-ci qui faisait son service militaire pres de Doncieres
venait trois fois par semai ne diner a la Raspeliere car il avait
Ja_permission de minuit. Or l'avaat-,·eille, pour la premiere
fo1s, les fideles n'avaient pu arriver a le découvrir dans Je
tram. On avait suppos1: qu 'il l'avait manqué. Mais Afmc Verdurin avait eu beau envoyer, au tram suivant, enfia au

1:1

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANt;AISE

dernier, la voiture était revenue vide. ce Il a surement été
fourré au bloc, il n'y a pas d'autre explication de sa fugue.
Ah! dame, vous savez dans le métier militaire avec ces
gaillards-la, il suffit d'un adjudant grinch~ux ..- C~ sera
d'autant plus mortifiant -pour Mm• Verdurm, d1t Bnchot,
s'il lkhe encore ce soir, que notre airoable hotesse re~oit
justement a diner pour la premi~re fois les v~isins qui lui
ont loué la Raspeliere, le Marqms et la Marqmse de Cambremer. - Ce soir, le Marquis et la Marquise de Carnbremer l s'écria Cottard. Mais je n'en savais absolument rien.
Naturellement je savais comme vous tous qu'ils devaient
venir un jour, mais je ne savais pas que ce fut si proche.
Sapristi, dit-il en se tournant vers rooi, q~'est-ce que j~vous
ai dit : la Princesse Sherbatoff, le Marqu1s et la Marqruse de
Cambremer. » Et apres avoir répété ces noms en se ben;ant.
de leur mélodie: « Vous voyez que nous nous mertous bien,
me dit-il. N'importe, pour vos débuts. vous mettez dans le
mille. Cela va étre unecharobrée exceptionnellement brillante.» Etsetournantvers Brichot il ajouta: &lt;&lt; La patronne
doit etre furieuse. Il n'est que temps que nous arrivions lui
preter main forte. » Depuis que Mm• Verdurin était a la
Raspeliere elle affectait vis-a-vis des :fideles d'etre en effet
dans l'obligation et au désespoir d'inviter une fois ses propriétaires. Elle aurait ainsi de meilleures conditions pour
l'année suivante, disait-elle, et ne le faisait que par intéret.
Mais elle prétendait avoir une telle terreur, se faire un te!
monstre d'un diner avec des gens qui u'étaient pas du petit
groupe, qu'elle le remettait toujours. I1 l'effrayait du reste
un peu pour les motifs qu'elle proclamait, tout en les
exagérant, si par un autre cóté il l'enchantait pour des
raisons de snobisme qu'elle préférait taire. Elle était done
aderoi sincere, elle croyait le petit clan que1que chose de si
unique au monde, un de ces ensembles comme il faut des
siecles pour en constituer un pareil, qu'elle tremblait ala
pensée d'y voir introduits ces gens de province, igoorants
de la Tétralogie et des « Maitres », qui ne sauraient pas

EN TRAM JUSQU'A LA Ri\SPELI.ERE

66 r

te11ir leur panie daos le coocert de la conversatioo oéoérale
et étaieot capables en veoaot chez Mme Verd~rin de
détruire un d_es fame~ m.ercredis, chefs-d'reuvre incomparables et frag1les, pare1ls a ces verreries de Venise qu'une
fausse note suffit a briser. &lt;&lt; De plus ils doivent etre tout ce
qu'il Ya de plus anti, et galonnards, avait dit M. Verdurin.
-, Ah ! c;a par ex.emple, c;a m'est égal, voila assez longtemps
qu on en parle de cette histoire-la », avait- répondu Mm• Verdurin qui síncerement dreyfusarde eút cependant voulu
trouver-dans la prépondérance de son salon dreyfusiste une
r~compense mondaine. Orle dreyfusisme triornphait polit1quement mais non pas mondainemeut. Labori Reinach
Picquart, Zola, restaient pour les gens du ~onde de~
esp~ces de traí'tres qui ne pouvaient que les éloigner du
petit noyau. Aussi, apres cette incursion dans la politique
Mm• Verdurin tenait-elle a rentrer daos l'art. D'ailleur;
d'Indy, Debussy, n'étaient-ils pas ce mal &gt;&gt; dans !'Affaire ?
« Pour ce qui est de I'Affaire nous n'aurions qu'a les mettre
a cóté de Brichot, dit-elle (l'universitaire étant le seul des
fi~eles qui avait pris le parti de l'Etat-Major, ce qui I'avait
f~1t beauco~p baisser daos l'estime de Mm• Verdurin). On
n est pas ob!1?é de,rarler éternellernent de !'affaire Dreyfus.
Non, la venté e est que les Cambremer m'embetent. »
Qu~nt aux fideles, aussi excités par le désir inavoué qu'ils
ava1ent de connaitre les Cambremer, que dupes de l'ennui
~ffecté que Mme Verdurin disait éprouver a les recevoir,
ils reprenaient chaque jour en causant avec elle les vils
argumeots qu'elle donnait elle-meme en faveur de cette
invitation, tachaient de les rendre irrésistibles. (( Décidezvous une bonne fois, répétait Cottard, et vous aurez
!es :oncessions pour le loyer, ce sont eux qui paieront le
Jardiníer, vous aurez la jouissance du pré. Tout cela vaut
bien de s'enouyer une soirée. Je n'en parle que pour vous »
ajout~it-il, bien que le cceur lui eut battu une fois que d;ns
la vo1ture de Mme Verdurin il avait croisé celle de la vieille
Mm• de Cambremer sur la route, et surtout qu'il fút humilié

�662

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

pour les employés du chemin de fer, quand, a la gare, il se
trouvait pres du marquis. De leur coté les Cambremer, vivant
bien trap loin du mouvement mondain pour pouvoir
meme se douter que certaines fernrnes élégantes parlaient
avec quelque considération de Mmc Verdurin, s'iruaginaient
que celle-ci était une personne qui ne pouvait connaitre
que des bohémes, n'était meme peut-etre pas légitimement
mariée,, et en fait de gens ce nés » ne verrait jamais qu'eux. lis
ne s'étaient résignés ay diner que pour etre en bons termes
avec des Iocataires dont ils espéraient le retour pour de nomhreuses saisons, surtout depuis qu'ils avaient, le mois précédent, appris qu'ils venaient d'hériter de tant de tnillions. Mais
comme ils étaient mieux élevés que les Verdurin, c'est en
silence et sans plaisanteries de mauvais gout qu'íls se préparaient au jour fatal. Les fideles n'espéraient plus qu'il vint
jamais, tant de fois Mm• Verdurin en avait déja fixé devant
eux la date toujours changée. Ces fausses résolutions
avaient pour but, non seulement de faire ostentation de
l'ennui que lui causait ce diner, mais de tenir en haleine
les membres du petit groupe qui habitaient daos le voisinage et étaíent parfois endins a lácher. Non que la patronne
devinit que le ce grand jour &gt;&gt; leur était aussi agréable qu'a
elle-meme, mais parce que leur ayant persuadé que ce
diner était pour elle la plus terrible des corvées, elle pouvait
faire appel a leur dévouement. ce Vous n'allez pas me laisser seule en tete a tete avec ces chinois-la ! 11 faut au contraire que nous soyons en nombre pour supporter l'ennui.
Naturellement nous ne pourrons parler de rien de ce qui
nous intéresse. Ce sera un mercredi de raté, que voulezvous ! ))
ce En effet, répoodit Brichot, ep. s'adressant a moí, je
crois que Mn" Verdurin, qui est tres intelligente et apporte
une grande coquetteríe a l'élaboration de ses mercredís, ne
tenait guere a recevoir ces hobereaux de grande ligoée mais
saos esprit. Elle n'a pu se résoudre a inviter la Marquise
douairiere, mais s'est résign.ée au fils et a la belle-fille. &gt;&gt;

EN TRAM JUSOU'A LA RASPELIÉRE

•La marquise douairiere de Cambremer, que Mm• Verdurin avait exclue de son invitation, était ceUe qui allait
autrefois chez Mm• de Saint-Euverte. Notons seulement
pour l'instant, a son sujet, qu'elle avait deqx. singulieres
habitudes qui tenaient a la fois a son amour exalté pour les
arts (surtout pour la rnusíque), et a son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthétique ses glandes salivaires - cornme celles de certains animan,'{ au moment du
rut - entraienr dans une phase d'hypersécrétion telleque la
bouche édentée de la vieille dame laissait passer au coin
des levres légerement moustachues, quelques gouttes dont
ce n'était pas la place. Aussitót elle les ravalait avec un
grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa respiration.
Enfin s'il s'agissait d'une trop grande beauté rnusicale, dans
son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques
jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au
besoin venant du nez. e&lt; Ah ! vous connaissez Chopin ! »
me &lt;lit-elle la premiere fois, d'une voix ou le ravissement
mettait plus de galets.qu'il n'y en eut jamais daos la bouche
de Démosthene, et comme si elle avait dit ce Ah l vous
connaissez Madame de Franguetót » ce qui luí eut fait
beaucoup moins de plaisir. ce Comment, vous l'aimez
aussi, ajouta-t-elle, stupéfaite, car sa belle-fille professait
que les Nocfttrnes étaient des sórtes de vieilles rengaines.
Elodie ! Elodie ! il aime Chopin ! Cela ne m'étonne pas,
il est si hantiste ! &gt;&gt; Et le flux salivaire, ayant rou)é ces
galets, blanchit un instant la moustache et trempa la
voilette.
e&lt; Ah ! nous verrons la rnarquise de Cambremer ? &gt;l dit
Cottard avec un sourire ou il crut devoir mettre de la paillardise et du marivaudage, bien qu'il ignorat si Mme de Cambremer était jolie ou non. Mais le titre de marquise éveillait en lui des images prestigieuses et galantes. ce Ah ! je la
connais, dit Ski qui l'avait rencontrée une fois qu'il se
prornenait avec Mm• Verdurin. - Vous ne la connaissez
pas au seos biblique, » &lt;lit, en coulant un regard louche sous

�664

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;..\ISE

son lorgnon, le docteur, dont c'était une des plaisanteries
favorites.
Enfin le train s'arreta it 1a station de Doville-FéterneT
laquelle étant située a peu pres a égale distance du village
de Féterne et de celui de Doville, portait a cause de cette
particularité leurs deux noms. ce Saperlipopette, s'écria le
Docteur Cottard, quand nous fumes devant la barriere oú
on prenait les billets, et feignant seulement de s'en apercevoir, je ne peux pas retrouver mon ticket, j'aí dü le perdre. )) Mais l'employé, 6tant sa casquette, assura que cela ne
faisait rien et sourit respectueusement. La Princesse (donnant des explícations au cocher, conune eút fait une espece
de dame d'honneur de Mm• Verdurin, laquelle a cause des
Carnbremer n'avait pu venir a la gare, ce qu'elle faisait du
reste rarement) me prit ainsi que Brichot avec eUe dans
une des voitures. Daos l'autre monterent le Docteur,
Saniette · et Skí. Nous traversa.mes d'abord Doville. Des
mamelons herbus y descendaient jusqu'a la ruer en amples
patés auxquels la saturation de l'humidité et du sel donnait
une épaisseur, un moelleux, une viva.cité de tons extremes.
Les ilots et les découpures de Rivebelle, beaucoup plus rapprochés ici qu':i Balbec, donnaient a cette pattie de la
mer l'aspect, nouve:m pour moi, d'un plan en relief. Nous
passámes devant de petits chalets Joués presque tous par
des peintres ; nous primes un sentier oú des vaches en
liberté, au-ssi effrayées que nos cheyaux, nous barrerent
dix minutes le passage, et nous nous engageames dans la
route de la corniche. ce Mais par les Dieux ímmortels, demanda tout a coup Brichot, revenons a ce pauvre
Dechambre; croyez-vous que Madame Verdurin sache? Lui
a-t-on dit? » M"'• Verdurin, comme presque tous les gens
du monde, justernent parce qu'elle avait besoin de la société
des autres, ne pensait plus un seul jour a eux apres qu'étant
morts ils ne pouvaient plus venir aux rnercredis, ni aux san1edis, ni diner en robe de chambre. Et on ne pouvait pas dire
du petitclan, image en cela de mus les salons, qu'il se com-

665

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

posat de plus de mons que de vivants, vn que des qu'on
était mort c'était comme si on n'avait j:unais existé. Mais;
pour éviter l'ennui d'avoir a parler des défunts, voire de
suspendre les diners, chose impo~sible ala Patronne, a cause
d'un deuil, M. Ver&lt;lurin feignait que la mort des fideles
affectat tellement sa femme que, dans l'intérét Je sa santé,
il ne fallait pas en parler. D'aílleurs, et peut-étre justement
parce que la mort des autres lui semblair un accident si
d~fi~itif et si vulgaire, la pensée de la sienne propre lui
fa1sa1t horreur et il fuyait toute réflexion pouYant s'y rapporter. Quant a Brichot, comme il était tres brave homme
et parfaitement dupe de ce que M. Verdurin disait de sa
femme, il redoutaic pour son amie les émotions d'un pareíl
chagrin. ce Oui, elle· sait tout depuis ce matin, dit la princesse, on n'a pas pu luí cacher. - Ah ! mille tonnerres de
Zeus, s'écria Brichot, ah ! i;a a du etre un coup terrible,
un ami de vingt-cinq ans. En voila un qui é~it des nótres.
-Evidemment, évidemment, que voulez-Yous, &lt;lit Cottard.
Ce sont des circonstances toujours pénibles; rnais Mm Verdurin est une femme forte, c'est une cérébrale encare plus
qu'une émotive. - Je ne suis pas tout a fait de l'avis du
Docteur, dit la princesse a qui son parler rapide et murmuré donnait l'air i fois boudeur et mutin. Mm• Verdurin sous une apparence froide cache des trésors de sensibilité. M. Verdurin m'a &lt;lit qu'il avait eu beaucoup de
peine a l'empecher' d'aller a París pour la cérémonie; il
a été obligé de lui faire croire que tour se ferait a la campagne. - Ah! diable, elle voulait aller a Paris. Mais je
sais bien que c'est une femme de ca::ur, peut-étre de trop de
cceur meme. Pauvre Dechambre ! Comme le disait encore
M= Verdurin il n'y a pas deux mois: ce A coté de luí
Planté, Paderewski, Risler meme, rien ne tient. •&gt; Ah ! il a
pu dire plus justement que ce m'as-tu vu de Néron qui a
trouvé le moyen de rou.ler la science allemande elle-meme =
« Qualis anifex pereo &gt;l ! Mais 1ui du rnoins, Decham bre,
a du mourir dans l'accomplissement du sacerdoce, en odeu¡¡
0

�LA NOUV.ELLE :REVUE FRAN~JSR

666

&lt;ie dévotion beethovenien.n e; et bravement, je n'en doute
pas ; en bonne ji,istice cet officiant de la musique allemande
aurait mérité de trépasser en célébrant la messe en Ré.
Mais il était au demeurant homme aaccueillir la Camarde
avec un trille, car cet exécmant de génie retrouvait parfois
dans son ascendance de Champenois parisianisé, des craneIies et des élégances de garde-fran&lt;;aise. &gt;&gt;
De la hauteur ou nous étions, déja la mer n'était
plus, ai.nsi qu'a Balbec, pareille ame ondulations de mo~taanes soulevées, mais au contraire, comme d'un pie,
d'une route qui coorourne la rnontagne, un glacier
bleuatre, ou une plaine éblouissante, situés a une moindre
altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobi~
lisé, et avoir dessiné pour toujours ses cercles concentriques; l'émail meme de la roer q_ui chaagéait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de la baie, oú se
creusait- un estuaire, la blancbeur bleue d'un lait ou de
petits bacs noirs qui n'avanc;aient pas semblaient empetrés
comme des mouches. Je ne croyais pas qu'on pftt découvrir de nulle part un tablean plus vaste. Mais a chaque
tournant une partie nouvelle s'y ajoutait et quand nous
arrivames a l'octroí de Doville, l'éperon de falaise qui nous
.avait caché jusque-la une moitié de la baie, rentra, et je
vis tout coup
ma gauche un golfe aussi profond que
celui que j'avais eu jusque-la devant moi, mais dont il
changeait les proportions et doublait la beauté. L'air i ':
poiot si élevé devenait d'une vivacité et d'uoe pureté qu1
m'enivraient. J'aimais les Verdurin; qu'ils nous eussent
envoyé une voiture me semblait d'une bonté attendrissant~J'aurais voulu embrasser la Princesse. Je lui dis que_ ¡e
n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Elle fit profess10n
d'aimer aussi ce pays plus que tout autre. Mais je sentais
bien que pour elle comme pour les ~erdurin _la ~ran_de
affaire était non de le contemp1er en tounstes, ma1s d y faire
de bons repas, d'y recevoir une société qui leur plaisai~,
d'y écrire des lettres, d'y lire, bref d'y vh:re, laissant passr-

o:

a

a

EN TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

667

v~m~nt la' b~auté de la nature les baigner plutót qu'ils n'en
faisa1ent 1ob¡et de leurs préoccupations.
De l'octroi, la voiture s'étant arretée pourun instant aune
telle hauteur au-dessus de la mer que comme d'un som~et l~ vue du gouffre bleu:hte donnait presque le vertige,
Jouvns le carreau; le bruit distinctement per~u de chaque
flot qui se brisa:it avait daos sa douceur et dans sa netteté
quelque chose de sublime. N'étafr-il pas comme un indice
de mensuration qui renversant nos impressions habituelles
nous montre que les distances verticales peu•,ent etre assimilée~ aux distances horizontales, au contraire de la représentat1on que notre esprit s'en fait d'habitude; et que, rap•
prochant ainsi de nous le ciel, elles ne sont pas plus grandes;
qu'ell~ sont meme moins grandes pour un bruit qui les
franch1t cornme faisait celui de ces petits fiots car le ruilieu
qu'il a a traverser est plus pur. Et en effet si on allait
seulement de deux metres en arriere de l'octroi on ne distinguait plus ce bruit de vagues auquel deux cents metres
de falaise n'avaient pas enlevé · sa délicate, minutieuse et
douce précision. Je me disais quema grand'mere aurait eu
pour lui cette admiration que luí inspirait toutes les manifestations de la narure on de l'art, dans la simplicité desquelles on lit la grandeur. Je sais que la Princesse dit plus
tard a Cottard qu'elle me trouvait bien enthousiaste; il lui
répondit que j'étais trop émotif et que j'aurais en besoin
de calmaots et de faire du tricot. Je faisais remarquer a
Mmc Sherbatoff chaque .arbre, chaque petite maison croulant
sous ses roses, je Iui faisais tout admirer. Elle me dit qu'elle
voyait que j'étais doué pour la peinture, que je devrais
dessiner, qu'elle était surprise qu'on ne me l'eut pas encore
dit. Nous traversames, perché sur la hauteur, le petit
village d'Englesqueville. « Mais etes-vous bien sur · que
le diuer de ce soir a lieu malgré la mort de Dechambre
'
.
Pnncesse,
ajouta-t-il sans réfléchir que la venue a la
gare des voitures dans lesquelles nous étions était déja
une répoose ? - Oui, M. Verdurin a tenu a ce qu'il

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�670

LA NOU\'ELLE REVUE FRANCAISE

lachat, avait-on soin de l'inviter avec des paroles aimables
et persuasives comme en ont au lycée les vétérans, au
régiment les anciens, pour un bleu qu'on veut amadouer
afin de pouvoir s'en saisir, a seules fins alors de le chatouiller et de lui faire des brirnades quand il ne pourra plus
s'échapper. ce Surtout, rappela a Brichot Cottard qui n'avait
pas attendu M. Verdurin, motus devant Mm• Verdurin. Soyez sans crainte, oCottard, vous avez affaire a un sage,
comme dit Théocrite. D'ailleurs M. Verdurín a raison, a
quoi servent nos plaintes, ajouta-t-il, car capable d'assimiler des formes verbales et les idées qu'elles amenaient en
lui, mais n'ayant pas de finesse, il avait admiré daos les
paroles de M. Verdurin le plus courageux stoi:cisme.
N'importe, c'est un grand talent qui disparait. - Comment, vous parlez encore de Dechambre, &lt;lit M. Verdurín
qui nous avait précédés et qui, voyant que nous ne le suivions p"as, était revenu en arriere. Ecoutez, dit-il a Brichot,
il ne faut d'exagération en rien. Ce n'est pas une raison
parce qu'il est mort pour en faire un génie qu'il n 'était
pas. JI jouait bien, c'est entendu, il était surtoul' bien encadré ici ; transplanté, il n'existait plus. Ma femme s'en était
engouée et avait fait sa réputation. Vous savez comme elle
est. Je dirai plus, dans l'intéret meme de sa répuration il
est mona u bon moment, apoint comme j'espereque le sera
le poulet que nous allons manger (a moins que vous ne
nous éternisiez par vos jérémiades dans cette kasbah
ouverte atous les vents). Vous ne voulez tout de meme
pas nous faire creYer tous parce que Dechambre est mort
et quand depuis un an il était obligé de faire des gammes
avant de donner un concert, pour retrouver momentanément, bien momentanément, sa souplesse. Du reste vous
allez entendre ce soir, ou du moins rencontrer, car ce
matin-la délaisse trap souvent apres diner l'art pour les
cartes, quelqu'un qui est un autre artiste que Decham bre, un
petit quema fenune a découvert ( comme elle avait découvert
Dechambre du reste et Paderewski et le reste): Morel. Il n'est

EN' TRAM JUSQU'A LA RASPELIERE

671

pas encore arrivé ce bougre-la. Je vais etre obligé d'envoyer
une voiture au dernier train. Il vient avec un vieil ami de
sa famille qu'il a retrouvé et qui l'embete a crever mais
avec qui il aurait été obligé pour ne pas avoir des pÍaintes
de son pere de rester sans cela a Doncieres a lui tenir con1~
pagnie, le Baron de Cbarlus. i&gt; Les fideles entrerent
M. Verdurin, resté en arriere avec moi pendant que j'ótai;
mes affaires, me prit le bras en plaisantant, comme fait a
un d1ner un maitre de maison qui n'a pas d'invitée a vous
donner a conduire. « Vous avez fait bon voyage ? - Oui,
M. Brich~t_m'a appris des choses qui m'ont beaucoup inté~ess~ », d1s-¡e en ~ensant acertaines étymologies et parce que
J a~a1s entendu dire que les Verdurin admiraient beaucoup ,
Bnchot. « Cela m'aurait étonné qu'il ne vous eut rien
appris,_ me dit M. Verdurin, c'est un homme si effacé, qui
parle st peu des choses qu'il sait. » Ce compliment ne me
par_u~ pas tres ju~te. « II a l'air charmant, &lt;lis-je. - Exquis,
délic1eux, pas p10n pour un sou, famaisiste, léger, ma
femme l'adote, rnoi aussi ! » répondit M. Verdurin sur un
ton d'exagération et de réciter une lei;on. Alors seulement
je c_ompris que ce ~u'~l me disaít de Brichot était ironique.
Et ¡e _me demanda1 s1 M. Verdurin depuis le temps lointain dont j'avais entendu parler n'avait pas secoué la tutelle
de sa femme.
ce J'entends la voiture qui revient », murmura tout acoup
la Patronne. Disons en un motque Mmc Verdurin, en Jehors
~me des changements inévitables de l'age, ne ressemblait
plus a ce qu'elle était au temps ou Swann et Odette écoutaient cbez elle la petite phrase. Meme quand on la jouait,
elle n'était plus obligée a l'air exténué d'admiration qu'elle
prenait autrefois, car celui-ci était devenu sa figure. Sous
l'action des innombrables névralgies que la musique de
Bach, de Wagner, de Vinteuil, de Debussy lui avait occasionnées, le front de Mm• Verdurin avait pris des proportions énormes, comme ces membres qu'un rhumatisme
finit par déformer. Ses tempes pareilles a deux belles spbe-

�672

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

res brillantes, endolories et laiteuses, ou ro.ule immortellement l'Harmoníe, rejetaíent de chaque coté des meches
argentées, et proclamaient, pour le compre de la ~atronne'.
sans que celle-ci eut besoin de parler. : « Je sa1s ~e qm
m'attend ce soir. » Les traits ne prena1t plus la peme de
formuler successivement des impressions estbétiques trop
forces, car ils étaient eux.-memes comme leur expression pe:·
manente daos un visage frais, ravagé et superbe. ~ette_att~tude de résignation aux souffrances toujours prochames mfügées par le Beau, et du courage _qu'il y avait ~~ a mettre
une robe quand on relevait a peme de la dermere sonate,
faisait que Mme Verdurin, meme pour écouter 1~ plus
cruelle musique, gardait un visage dédaigneusement _1mpassible et ne se cachait meme plus pour avaler des cmllerées
d'aspirine.
« Ah! oui, les voici », s'écria M. Verdurin ~v~c soulagement en voyant la porte s'ouvrir sur Morel su1v1 ~e ~- d_e
Charlus. Celui-ci pour qui dtner chez les Verdunn _n ~tatt
nullement aller dans le monde, mais daos un mauva1s heu,
était intimidé comme un collégien qui entre pour la premiere fois dans une maison publique et a mille respects
pour la patronne. Aussi le dés_ir hab~tuel q~'avait M. d_e
Charlus de paraitre viril et fro1d fut-il dommé (quand 11
par ut dans la porte ouverte) par ces idées de politesse
ap
· 'd'tt é,.détrutt.
traditionnelles qui se réveillent des que la t1m1
une attitude factice et fait appel aux ressources de I mconscient. Quand c'est dans un Charlus, qu'il soit d'ai~eurs
noble ou bourgeois, qu'agit un tel sentiment 1 de pol~tesse
instincth·e et atavique envers des inconnus, e est tou¡ours
l'ame d'une parente du séxe féminin auxiliat~ce comme
une déesse ou incarnée comme un double qm se charge
de l'introduire daos un salon nouveau et de modeler son
attitude jusqu'a ce qu'il soit arrivé devant la ?1aitresse _de
maison. Tel jeune peintre élevé par une samte cousme
protestante entrera la téte oblique et chevrotante, les
yeux au ciel, les mains cramponnées a un maochon

673

EN TllAM JUSQU'A LA RASPELIERE

invisible dont la forme évoquée et la présence réelle et
tutélaire aideront l'artiste intimidé a franchir sans agoraphobie l'espace creusé d'abimes qui va de l'antichambre
au petit salon. Ainsi la pieuse parente dont le souvenir le
guide aujourd'hui, entrait il y a bien des années et d'un air
si gémissant qu'on se demandait que! malheur elle venait
annoncer, jusqu':i ce qu'a ses premieres paroles on comprlt, comrne maintenant pour le jeune peintre, qu'elle
venait faite une visite de digestion. En vertu de cette
meme loi, qui veut que la vie dans l'intérét de l'acte
encare inaccomplí, fasse servir, utilise, dénature dans une
perpétuelle prostitutíon les legs les plus respectables, parfoís les plus saínts, quelquefois seulement les plus innocents du passé, et bien qu'elle engendrát alors un aspect
différent, celui des neveux de Mm• Cottard qui affiigeait sa
famille par ses manieres efféminées et ses fréquentatioos, faisait toujours une entrée joyeuse comme s'il venait vous faire
une surprise ou vous annoncer un héritage, illuminé d'un
bonheur dont il eüt été vain de lui demander la cause qui
tenait a son hfrédité inconsciente et a son sexe déplacé. 11
marchaítsur les pointes, étaít sans doute lui-meme étonnéde
ne pas ten ir a la main un carnet de canes de visites, tendait la
main en ouvrant la bouche en creur comme il avait •vu sa
tante le faire et son seul regard inquiet était pour la glace
ou il semblait vouloir vérifier, bien qu'il füt nu-tete, si son
chapeau, comme avait un jour demandé Mm• Cottard a
Swann, n'était pas de travers. Quant a M. de Charlus a
qui la société ou il avait vécu fournissait, a cette minute
critique, des exemples diíl"érents, d'autres arabesques d'amabilité, et enfin la maxime qu'on doit avoir dans certains cas
pour de simples petits bourgeois, mettre au jour et faire
servir ses graces les plus rares.habituellement gardées en
réserve, c'est en se trémoussant, avec mievrerie et la meme
ampleur dont un enjuponnement eut élargi et gené ses dandinements, qu'il se dirigea vers Mm• Verdurin avec un air
si flatté et si honoré qu'on eút dit qu'etre présenté chez
4}

�674

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;:AlSR

elle était pour luí une supréme faveur. Son visage a demi
incliné, ou la satisfaction le disputait au comme il faut, se
.
plissait de petites rides d'affabilité. On aurait cru voir
s'avancer Mm• de Marsantes, tant ressortait a ce moment
la femme qu'une erreur de la nature avait mise dans ~e
corps de M. de Charlus. Certes cette erreur, le Baron ava1t
durement peiné pour la dissimuler et prendre une apparence masculine. Mais a peine y était-il parvenu que, ayant
pendant le meme tempsgardé les memes gouts, cette habitude de sentir en femme lui donnait une nouvelle apparence féminine née celle-la, non de l'hérédité, mais de la vie
individuelle. Et comme il arrivait peu a peu a penser
meme les choses sociales au féminin, et cela sans s'en apercevoir, car ce n'est qu'a force de mentir aux autres ma~s
aussi de se mentir a soi-meme qu'on cesse de s'apercevoir
qu'on ment, bien qu'il ei'.i.t demandé a son corps de ren~e
manifeste au moment ou il entrerait chez les Verdunn
toute la courtoisie d'un grand seigneur, ce corps qui avait
bien compris ce que M. de Charlus avait cessé d' entendre,
déployait au point que le baron eut mérité l'épithete
de ladylike, toutes les séductions d'une grande dame. Au
reste peut-on séparer entierement l'aspect de M. de Charlus du fait que les fils, n'ayant pas toujours la ressemblance
paternelle, m~me en recherchant les femmes consomme~~
dans leur visagela profanation de leur mere. Mais laissons10
ce qui mériterait un chapitre apa.rt. Bien que d'autres raisons
présidassent a cette transformation de M. dt: Cbarlus et que
des ferments purement physiques fissent « travailler ch~
1ui »la matiere, et passer peu a peu son corps dans la catégone
des corps de femme, pourtant le changement que n~us
marquons ici était d'origine spirituelle. A force de se cro1re
malade, on le devient, on maigrit, on n'a plus la force de
se lever, on a des entérites nerveuses. A force de penser
tendrement aux hommes 011 devient femme, et une robe
postiche entrave vos pas. L'idée fixe peut modifier (aussi
bien que dans d'autres cas la santé), dans ceux-la le se."tc,

EN TRAM JUSQtrA LA RASPELIERE

67 5

Mais _M. de_ Charlus n'était pas seulement ce que nous
arnns d1t, ma1s de plus un Guermantes. Aussi le redressement de
situation fut-il rapide. Le patron et la
patronne avaient décidé que la place d'honneur serait
pour le Marquis de Cambremer puisqu'il était plus haut
« en grade » que M. de Charlus. Néanmoins M. Verdurin tint a s'excuser aupres de ce dcrnier apres que
M. de Cambremer, apres avoir protesté, eut offert le bras a
1~ Patronne: « Nous vous mettons seulement agauche ...
dtt le Patron a M. de Charlus. - Mais cela n'a aucune
importance ici, répondit avec un sourire insolent M. de
Charlus. --: Permettez, je l'ai fait a dessein, répliqua
M. Verdunn blessé. Comme M. de Cambremer est marquís et vous seulement baro.n. .. - Mais, Monsieur, dit
M. de Charlus a M. Verdurin stupéfait, je suis aussi D-uc
-0e Brabant, Damoiseau de Montargis, Prince d'Oléron de
Viarreggio, de Carency et des Dunes. Mais encore 'une
foís cela ne fait ríen, j'ai tout de suite vu que v-0us n'aviez
pas l'habitude. &gt;&gt;

fa

l4ARCEL PROUST

�ODELETTES

QDELETTES

PRÉFÉRENCES

DANS L'OMBRE

Ce soir, en écoutant tinter une hetire le,ite:
Je gaaterai done seul
Les effusions adarantes
Du feuillage de ce tilleul,

Dans l'ombre, ttn pin noir murmure;
Cela convitnt a la tristesse obscure
De mes pensées,
A l'heure, ai, temps, a la teinte de l'ai-r.
Un concert d'oise.a11x, Jat-a dispersé,
Serait encor trap clair,
Et trap sombre le bruit du vent,
Et trap décevant
L'écba de mes souvenírs ...

Mais le pin qui, dans ses ramures,
Filtre ce fu,gitif murmure
A bien su me ravir

Cependant que, d'un nez. narqucis,
Vous humerez., au cours de 'l,}atre promenade,
L'émanation jade
Du chaud pavé de bais,
Des parfums omnibus ou de vaine pdture,
Quelqttes relents gdtés
Et des souvenirs de friture ...

Ejfluves qu!en passant natts laisse un jour d'été.

�LA NOUVELLE REVUE FRANf;AISE

L' ABSENTE

Que (aire,
Puisque, décidément, ie ne sais pfas lai plaire ?..•

· Ah ! retrouver une seule fois,
Dans le fond de ses yeux,
Cette image qui nafssait pour moi J
f' ai11urais mieux
La contempler de nouveau que joair
Du baiser éperdii de la reine d' Oplnt, .
( Par exempl,e) ou du. vmtre .enlbtUtmé
De la princesse des Herpérides. •.

Or) quand ses yeux ne sont pas fennis,
Ses yeux wnt vides.

ODELETTES

SO U S-B O 1:s

Couché dans la fougere,
Jécoute les brtúts sourds de la terre

Le susurrement d'une source
Au sein secret des mousses,
Un craquement de feuilles mortes,
Le passage d' une cohorte
lYinsectes invisibles ...

Le soleiJ crible
De disques jaunes
La ramure qui me sert de toit,
Et je rerois
Ces belles pieces d'or vivant C1Jtnme une aum6ne.
GILBERT D.E VOISINS

�FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

FRAGMENTS INEDITS
DU JOURNAL INTIME

A MIEL
La pudeur est une terrible maladie. Pour peu qu'ell~ ne soit
pas combattue assez tót, et vaincue, elle peut prodmre daos
l'organi,sme moral autant de ravages que la tuberculose_ par
exemple dans l'oraanisme physique. « Ce sont les prem1eres
manifestations et ;ertains désordres de la puberté, écrit M. Bernard Bouvier a propos d'Amiel, qui ont rempli d'étonnement,
puis d'appréhension, cet étre pur et vrai, jusqu'a trouble~ son
imagination et paralyser sa volonté '. » 11 a été effrayé, etn aya~t
pas su prendre conseil, il a comp1encé a songer. Cela deva1t
durer toute sa vie.
Le Journal intime, - surtout tel que vont le transformer les
fragments inédits qu'apportera la nouvelle édition • et dont nous
donnons ci-apres un choix - montre le long progres de la pudeur daos une ame, la solitude dont elle !' impregne de plus e~
plus, l'inertie qu'elle y favorise, et par le méme phénomene qui
rend phosphorescents les corps en décomposition, la croissante
lurniere qu'elle y développe. Les dispositions philosophiqu~s
d'Amiel, son goüt pour l'introspection ne suffisent pasa exphquer le caractere rongeur de sa clairvoyance : i_l ne peut
correspondre qu'a une voie qui lui a été fermée ; il y a une
Lú Semaitze littéraire (de Geneve) du 20 nov. 1920, p. 541._
Que prepare M. Bernard Bouvier et qui do~t paraltre proch3:1oemeot dans la Collection Helvétique chez les éd1teurs Cres a Pans et
Georg a Geneve.
1.
2.

681
force en luí qui, pour s'étre vu refuser l'expansíon, s'exerce a
rebours.
Je ne veux pas dire d'ailleurs que la Jucidité d'Amiel soit sans
égale, ni qu'on n'ait jamais été plus loin que lui dans 1a connaissance de soi. Trop de piété, trop d'habitude de la morale,
trop de regret de l'action le retiennent sur le bord des grandes,
des profondes découvertes. Mais par personne peut-etre la souffrance de se connaitre n'a été ressentie avec autant d'intensité a
la fois et de patience; personne peut-étre ne s'est jamais aussi
douloureusement imprégné de la faiblesse que la force de !'esprit peut développer dans !'ame.
Pourtant ce livre n'est pas d'un lache; la souffrance d'Amiel
garde quelque chose de la discrétion qui en fut !'origine ; elle
n' accuse personne ; elle ne cherche pas la consolation rétrospective du mauvais hasard. Ce qu'il y a de beau ici et d'héroique, c'est que pas une fois - que je sache - les événements
extérieurs ne sont inculpés; en méme temps que son impuissance, Amiel accepte d'en étre la seule cause, faisant ainsi
preuve du plus difficile courage qui est de se solidariser avec ses
échecs.
JACOUES RIVItRE

30 JANVIER I 86 I

(matin) Levé tard, songeries vides, vaines ou érotiques.
Pensé aussi que dans huit mois j'aurai quarante ans. -ce Sois
homme une fois avant de mourir, » ce mot adressé aSaintPreux résonnait a mon oreille comme un tonnerre lointain. - Senti avec effroi rnon incapacité croissante de tension,
d'effon, d'énergie, de virilité physique ou morale. - Un livre
et un fils ! était, il y a quelques jours, le résumé de mes
vreux. 11 est peut-etre trop tard pour ce double engendrement. Toutes les ardeurs semblent taries en moi ; la puissance fécondante, la flamme, la passion, la volonté, I'amour,
l'espérance, la foi, ne sont plus pour moi que des muvenirs.
L' &lt;&lt; esprit de joie &gt;&gt; dont parle Víctor Cherbuliez m'est incoo-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~SE

nu. Man volean s'affaisse sous les cendres; mon puits s'est
comblé ; man arbre a séché. Je suis indigent, dénué, vieux
d'ame sinon de corps. La puissance d'illusion, d'enchantement, de création, d'éloquence, le feu sacré, l'enthousíasme,
le talent, le stimulus générateur, le charme, le prestige, le
diab1e au corps, l'élan, tour cela s'est perdu, dissipé,
éYaporé, envolé. Ma mémoire est dépouillée, mon cerveau
stérile, mon cceur aride, ma force consumée, mon courage
abol4 mon imagination usée, mon áme abattue et solitaire. Je me sens inutile, misérable, impuissant, et muré
dans mon impuissance, sans pouvoir fuir, ni me cacher, ni
oublier. Le brouillard gris, froid et morne qui enveloppe
cette heure notre vílle n'est pas plus triste que les pensées
de mon creur. Une femme qui sent mourir son fruit dans
ses entrailles, sent aussi la vie comme l1abandonner ellememe. Quelque chose aussi en moi est mort, c'est1'espérance, et ce mal intérieur est la source de tous mes maux :
apathie, énervement, découragement, désabusement, Htcheté, indifférence, dégout.
ce 11 n'est pas bon que l'homme soit seul ! n - Tu t'enfermes trap avec toi-meme, par ascétisme, orgueil, habitude
ou curiosité. Tu as besoin de Dieu et des hommes pour
conserver la santé de l'ame. Tu le sais, mais tu l'oublies.
Tu rougis, tu te caches et tu boucles ta cuirasse. Mauvais
moyen : pourquoi y reviens-tu done toujours ? par lassitude et par défiance. Vivre c' est lutter, vivre e' est se confier. Or
l'effort fatigue et l'e:¡¡:périence détache. Tout casse, tout
passe, tout lasse, et l'on cess-e de s'éprendre pour n'avoír
plus a se méprendre ou a se déprendre. Surtout l'on se
dégoute de soi-merne. Or l'on oublie que la vie est une
épreuve, que Dien est la&gt; que le bonheur n'est pas la chose
essentielle, que l'on ne peut donner sa démission de la
vie, que le désespoir est un péché et une révolte.
Rappelle-toi Noel !
Racbete le temps. Ceins tes reins. Obéis. Supporte.
Surtout combats contre toi-meme, contre ton fatal instinct

a

FRAGMBNTS INEDITS DU JOCRNAL INTIME

683

d'hypocondrie, contre ta perpétuelle tentation de découragement. - Il faudra une fois rendre compte ; il faut
chaque jour rendre grace. - Nul ne vit pour lui-meme ;
pense a la mort, et songe -a te préparer l'oreiller d'une
cooscience en repos. _Tu n'as ma.intenant ni quiétude,
ni contentement, ni sérénité, ni joie, parce que tu ne
fais pas ce que tu deyrajs faire, parce que tu n'es pas
ouvrier avec Dieu, parce que tu n'as pas la paix du creur.
Ta mollesse agitée vient des fluctuations perpétuelles
de ton étre central, qui n'a ni consistance, ni convictions, ni fixité, ni caractere. Tout chez toi est flottant,
indécis, incertain, vague et mobile ; tu crains de condure,
d'a:ffirmer, de vouloir, et meme de vivre. Tu n'es qu'hésitation, doute, appréhension, suspension. C'est-a-dire que
tu n'es rien d~ positif, que tu n'es ríen ni personne, tu
n'es qu'un point d'interrogation, un nuage, une ombre, un
soupir, une apparence sans corps. Ce manque de personnalité, d'inJividualité vient du manque de résolution. Tu
es tellement objectit que tu n'es plus un su jet, un hommé.
Tu te dissous continuellement dans les choses extérieures,
et ne retrouves de toi que la capacité psychologique de
t'apercevoir, de faire miroir, écho, aux phénomenes involontaires de ton etre. - Tu as presque aliéné ta liberté, et
perdu ia disposition de tes forces. -Et cependant vivre c'est
vouloir sans relache, c'est restaurer perpétuellement sa
voionté.
JEUDI 20 SEPTEMBRE

186-6

(9 h. matin). Temps merveilleusement bean. La tentltion du voyage grésille tout au fond de mon etre.
« Comme un oiseau, je voudrais m'CJ.'1voler ». Calvisson,
Sion, Berlin m'ont offert des asiles, et nos monts et nos lacs
sourient a l'ermite. Qui sait d'a.illeurs pour combien le
désir d'échapper a la nécessité, de narguer la raison, de
fuir le devoir est daos cette démangeaison de départ. Je

�LA NOUVELLE REVUE FRAN9AlSE

voudrais surtout sauter hors de mon ombre, me débarrasser de moi-meme, mettre au rebut ma vieille peau, mon
vieil homme, mes sottises, mes fautes, mon passé, mon présent
et plonger dans la chaudiere d'Eson, pour ressortir changé.
Changé de moi, renouvelé d'esprit et de volonté, rnétamorphosé, car rajeuni n'est point suffisant. On se lasse d'etre
quarante ans dans sa propre compagnie; on finit par se
subir·comme un ennui et se trainer comme un boulet. On
aspire a devenir un autre. Cette inclination est peut-etre un
argument contre l'immortalité de l'ame. L'éternité peut
apparaitre comme une fatigue et un tourment, et non pas
seulement comme une récompense. L'impérieu:x. besoin de
rafraíchissement et de renouvellement peut aller jusqu'a
l'eftroi de ce qui dure saos fin. Le creur loge cette antinomie étrange : soif du toujours, aversion du toujours. 11 hait
et il adore l'inconstance ; il maudit et il implore le changement. Il veut et il ne veut pas. Monstre incompréhensible ! disait Pascal. -Les anl\choretes arrivent meme a la
satiété de Dieu, comme l,es gens du monde a la satiété des
hommes. Tout finit par ennuyer. L'ennui est l'héritier
universel de tous nos désirs. Le gouffre intérieur ou toutes
nos illusions aboutissent, baille a son tour d';i.voir a dévorer cette fumé'e renaissante. Vanité des vanités, tout est
vanité.
Autre contradiction : toi qui t'amuses d'un ríen, tu peux
done t'ennuyer de tout. Est-ce done le chatiment du badinage d'arriver a ce fastidium supreme, ou c'est de soi qu'on
est écreuré ?De soi, c'est-a-dire de ses défaites, de sesirrésolutions, de ses miseres, de son inguérissable fragilité, de son
travail stérile, de ses agitations infécondes, de ses velléités
impuissantes. -Es-tu tout neuf? es-tu tout usé? qu'es-tu et
qui es-tu, insupportable bavard, qui as la monomanie des
fustigations inutiles et des adrnonestations sans résultat ?
- Que de tapage, de verbiage et de tortillements, pour
retarder ce qui te fait peur, la décision et l'accion.
Le vrai bonheur est un abime ;

FRAGMENTS INEDITS DU JOURNAL INTIME

685

Qui se plonge au gouffre sublime
Ressuscite vainqueur !
Il est mille moyens de se tromper soi-meme.
Un seul d'avoir la paix.: Prendre et porter sa croix !
Es-tu au niveau de tes affaires, en regle avec la vie? Non, et
pourtant tu n' es pas léger, pas libre meme. - Cette abominable habitude de vivre a !'aventure, sans but précis, sans
projet, sans plan, au hasard des jours, des livres et des
circonstances, a fini par te rendre incapable d'adopter un
nouveau régime. Tu souffres de ce vide et pourtant le
contraire t'épouvante. On peut done se faire une nourriture de ce qui empoisonne, et une volupté de sa peine.
Volupté malsaine, séduction terrible qui est au fond de
toutes les habitudes dépravées. Le fin mot de cette séduction, c'est la joie de l'irresponsabilité, le bonheur de se
sentir ou de se croire sans maitre, la suppression de l'obéissance. La conscience, assoupie comme la mere de Gretchen
par un narcotique, laisse carriere ouverte au Faust qui est
en nous. Oui, et l'on finit par l'immense solitude et par
la satiété de soi-meme, jointes a l'horreur de tout remede,
horreur que nous inocule régulierement Satan, avec son
habileté de Parthe,
Deux pencbants sont en toi qui bravent la raison :
Le got'.\t du suicide et l'amour du poison ;
Cceur solitaire, a toi prends garde !
La passion de se nuire : oh comme je la connais bien,
cette passion subtile, fille de la pudeur outrée et du désintéressement honteux ! 11 s'agit d'étouffer son creur, de comprimer ses instincts, de cacher sa sensibilité, de mettre une
museliere et un masque a toutes ses tendresses matadives
qui pourraient appeler ou pleurer, et l'on s'accoutume a ce
role de bourreau et l'on y prend plaisir. On se couperait
la langue plutót que de parler, et le bras plutót que de
faire un geste. On jouit méme a doubler son tour de
cbaines et a serrer plus fort ses écrous. - Le tout est de ne
pas se livrer, de ne donner aucune prise au monde sur

·

�686

LA NOUVELLE REVOE PRA~&lt;;:AISE

notre palladium, de sauvegarder notre orgueil. - Mourir
dans sa haute tour, invincible au monde, inexpugnable a
sa malignité, c'est le vren de l'etre indépendant, qui ne
sait obéir qu'a l'amour.
Mais c'est l'amour qui te sollicite et te requiert, en te

disant:
Plus de provisoire, il t' est mauvais; plus de solito de, elle
t'est fatale. Tu dois te faire un intérieur, pour dépenser
ton ame, pour prendre gout a la vie, pour t'obliger a un
tra\•ail sérieux.

lI NOVEMBRE

1872

( II h. matin ). Lt démocratie a ceci d'assommant que les
vérités élémentaires y sont toujours a redémontrer, parce
que le ,souverain y est toujours al'état du mineur le jour de
sa majorité. L'avenement continu de masses qui ont le
droit avant la capacité et pour lesquelles l'expérience est
ridiculisée par le préjugé commode du progres facile, rend
nécessaire cette prédication perpétuelle des rudiments. En
outre, il faut parler respectueusement au souverain, en
meme temps qu'on essaie de lui enseigner l'alphabet. Cette
comédie est ennuyeuse.
La démocratie est la forme du gouvernement ou les
majorités commandent et ou les minorités pensent; ou le
pouvoir est en raison inverse de l'intelligence, ou le
droit et la force sont d'un autre cóté que la réflexion et
que le mérite. La fiction légale est que la majorité sera
dominée par la justice et la raison, tandis qu'en fait c•est la
passion et le préjugé qui sont les forces prépondérantes. Les bonnes mesures et les bonnes lois y sont done un accident heureux; l'ordinaire, c'est le barboui11age et l'imperfection. L'ere démocratique est l'avénement de la médiocrité ea tout genre, et le triomphe des faiseurs. Résulcat
forcé, parce qu'il est dans la notion méme d'égalité, prin-

FRAGMENTS lN'EDlTS DU JOURNAL INTIME

687

cipe de la démocratie, et que ce príncipe, chéri de l'envie
et de la jalousie des médiocres, se traduit en aversion secrete
pour les supériorités. La démocratie donnera done habítuellement le pouvoir non aux meilleurs et aux plus capables,
mais aceux: qui sauront lui plaire ou l'entortiller, se faire
valoir ou se mettre en avant. Les remuants, les courtisans, les adroits, les habiles seront ses héros. - Il semble
done que la démocratie est comme la vertu : 11 en faut,
maís pas trop n'en faut. L'élément démocratique daos l'état
est précieux, la démocratie pure est le moins recommandable des états. Mais invitez la démocratie a se modérer elle-meme, a se donner un contte-poíds&gt; a s'élever
jusqu'a la sagesse ? Elle vous rira au nez, car sa volonté
étant la loi; cette volonté lui parait en meme temps la
sagesse et la ju,tice. Le despotisme de la moitié plus un
lui parah la liberté. Se défait-on des illusions qui satisfont
nos gouts et flattent notre amour-propre? Gueres. L'amour
de la vérité a to.ut prix n'est la maladie que de peu d'esprits courageux et désintéressés.

18

NOVEMBRE

r872

Le destin me dit: Apprends ate taire, etc. Je n'ai jamais pu
ni vonlu accepter cette fausse position de parler soi-disant
par vanité personnelle et désir de renommée, qnand c'était
le désir d'etre utile ou de faire plaisir qui seu1 était mon
mobile. Des qu'il m'a été démontré que le public geoevois
tenait fort peu a m' entendre, il m'a été extremement facile de
rester coi, car personne n'éprouve moins le besoin de s'imposer que ma Wenigkeit; et je suis trop fier aussi pour chercher a plaire et :i. séduire. Marc Monnier me disait: Vous
tateriez si bien le ponls au public ! ¿est possible, mais je
ne sais faire de frais que par sympathie et pom des amis,
et le public est la masse des frivoles, des indifférents et des
moqueurs. Etre orateur, acteur, courtisan, enj6leur m'est

�LA l(08flU.B , _ _

impoaible • ma dG\1Celll' clment revfcbe et raide, sh6t
4ú9ll: lui ~t entrer daos ce róle. S-offrir en cible l toutel
les maheillances et l toUtes les sottises qui font le pos dei
lec:WmS, n,est nullement de mon godt. D faudrait pour cela
ou la d ~ • de la renon:mée, ou .le ~:O de ~
4e faigent, ou le sentiment d un devo1r posttif, le sen~81:CBt net de sa supérlorité incontestable ; or ~ moti&amp;
'IV-t:liau:Dt pas pour moi. Ma défiance de mo1-m~me a,
-,c,ur se vaincre, besoin d'appel, d'encouragement et de sympathie · sinon elle s'esquive et s'efface. Le sucdsdonne seul
de fapbnb et de l'entrain. Le su~~ ~•a manqué,,~
~ au fond, mais il est resté salenc1eu1. et ce n était
pc,iat assez pour ma modestie. Les témoignages ~~
ent ~ uop tardifs et trop iares. Je ne me sws sen~
en communication qu'avec quelques personnes cboi. . et l-0n ne fait pas des livres ou des cours pour
1M demi-domaine de bons lecteurs. ~•ain~. .pour
laatres eauses morales, le bouddhisme m a e~vahi ; Je n:ie
ms Mge&gt;Até du vouloir et déta~hé de t~ut d~. Avec Épiv
ltte, je me suis dit: Abstiens-to1 ~ _co~uens-to1. ~ renoncemeat est devenu mon babitude. J a1 pns en avers1on touS les
tl!lfets en horreur toutes les déceptions, et par con~ent,
fai dit1 adieu en bloc a toutes les espéran~es. Puisq~'il est
ii:Dpossible de satiswre son CCEUr, son espnt, sa consaence,
.,. idéal, aqaoi bon l'entreprendre? ~u~ue le n a ~ e$
s4t et la noyade certaine, pourqum dtSputer sa vie aux
~? Le laisser-aller, l'abaneme:nt, l'in~iffér~nce est , au
i,oat de cene pbilosopbie. Désillus1on et b1enve1llance, e~
lqnoi je suisarrivé. Je crois encore aux belles lmes, IDIJS
ne crois plus qu'a cela. Institutions, croyances, systmies,
píéjugés divers, n'ont plus pour moi de prestige et font
pem moi question. Le monde m'apparait comme une fantasmagOrie colorée, et ma vie individuelle comme un me.
~ seos que tout est iluide, fugitif et nous échappe, et que
fédlappe a moi-m~e. La seule réalité incontestable, t!est
la douleur.

689
(1 h. 1/2 soir). Matinée de réverie. Demandé par lettre
i deux personnes si elles connaissaient mon individualité ;
1 supposer que leur jugement coincide, il y aurait probabilité qu'elles ont raison. Pour moi, j'ai perdu la clef de moiméme et ne connais plus la chose essentielle, mon don particulier, la chose pour laquelle je suis fait, par conséquent
DAGMINTS

Iril&gt;rrs DU JOOBHAL INTDIB

ma force, ma mission, ma charge;
Etllm S#kn t'0'1."fuhun
/si d,r w,rlh,st, &amp;ruf.

« Penser aujourd'hui ce qui sera admis et populaire daos
trente ans. » - Voila deux réponses : celles de G&lt;Ethe et de
Schopenhauer. Pour moi, je me disais plutót: comprendre
tous les modes de la nature humaine, et faire bien tout ce
qu'on fait. -Cette demiere devise semble indiquer peu d'originalité, peu de force créatrice, inventive, peu de volonti,
une sorte d'indifférence pour l'action. Agir correctement,
sentir et penser juste, ce n'est pas l'idéal d'un artiste, d'un
ambitieux, d'un orateur, mais tout simplement d'un critique
attentif et d'un brave homme. DoJDiner les gens, bouleverser
les cboses n'est point mon fait. Contempler, deviner, aimer.,
consoler, a toujours eu plus d'attrait. Mon talent est la neuttalité désintéressée et l'impersonnalitéde l'esprit; mon gotlt est
Ja vie des affections. J'ai l'intelligence objective et· le ca:ur
tendre. Ce qui m'est antipathique, c'est la vie vulgaire
tissue de préjugés, de passions, d'intéréts a la fois égoistes
et ardents, étroits et résolus. Ce qui m'est insupportable,
c'est d'agir pour mon compte et pour moi-méme. Je ne
sais pas m'intéresser a ma personne, a ma carriere, l mes
projets, a mon avenir. Cela me paratt grossier, jgnoblc et
yil. Et comme le monde est l'arene ou tous les ap~IS
luttent pour se satisfaire, je ne me seos pas du monde
livré aux convoiteux, aux forts et aux habiles.
Entre le relatif qui m'assomme et l'absolu que je d ~
pere d'atteindre, je flotte noncbalamment, et je n'agis qu'a
la demiere extrémité, toute action étant un~ loterie, sauf

'"

�690

LA l&lt;OUVELLB REVUE FRAN~ISB

quand elle est un devoir posit.if. Daos le doute abstiens-toi,
dit le proverbe : or da.ns toute action facultative, je doute ;
et dans toute décision spéculative, j'hésite. - Je n'ai pas
ce, qui fait la détermination, c'est-a,--dire ceue illusion qui
prend partí pour sa volonté et la croit bonne parce qn'eUe
est sieruae. Pour moi, j'ai toujours l'arriere~pensée qne le
contraire de ce que je v.us dire ou faire était peut--étre
aussi vrai ou aussi bon. Il me manciue l'infatuation de moim~me ou cette obstination de la volonté qui remplace
l'infatuation. Je ne suis jamais assez de mon opinion ni de
mon parú pour travailler éoergiquement daos leur sens. Je
n'ai nullement l'évidence de ce qui me convient ou de ce
qu'il convient que je fasse. Ma sagacité, mon tact, ma
résolution, mon zele ne peuvent servir que pour autrui.
Singuli~e mganisation: vraiment bouddhique et monas-tique. }'étais fait pour le dévouement, a oonditiou qu'une
tendresse dévouée prit la conduite de mes intérets. person-nels. Et la destinée a eu l'iranie de me condamner au self
governmem. depuis mon enfance, a l'isolement et au céliba.t,
dans moo age múr. A quoi m'a serví mon indépendance?
sitnplernent a m'abstmir. Je n'ai pa.s sn me bitir une existence a mon gré; je n':1.i fait que retirer pie.ds et pattes sous.
roa carapace pour soutenir les.intempéries. ex.térieures. Et
encare, je n'ri pas osé etre stoM:ien ou bouddhiste jusqu'au
bout, avec une logique intrépide. Je n'ai été ni oriental ni
occidental, ni homme ni femme tout a, fait, ie suis demeuré
amorphe, atone, agame, neutre, tiede et parta,gé:. Pouah !
ro JUIN 1875
Le pessimisroe contem•porain me fait mal aux moelles.
Cest le systeme de la désolation et comme la gageure du
désespoir. Et ce qui me navre c'est la force de ses argumeats. Un penseu.r saos partí pris sou:ffre de toutes les
douleurs. de tous les sys.temes. Sa vie est finoculation a
Iui-meme de toutes les. maladies spirítuelles de l'humanité.

FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

II JUIN

1875

(8 h. matin). Ciel strié de cirres, température cbarmante ... Le bleu dévore peu a peu les nuages, le bien
surmonte le mal: accroc au pessimisme. Mais un déta·l
1
s'efface dans !'ensemble.
La vie en somme est--elle un bien ? Voila la question
Vaudrait--il mieux que le monde ne fút pas ? Tel est l;
probleme.
I9

MAi

1878

.•. Ceux qui savent répugnent a quereller constamment
ceux qui jugent saos savoir. lis n'ont point de terrain commun. ~es premiers croient que nos idées ont a se conformer
a~x .fiu~, les se~on~ que nos idées créent les faits, qu'il
n y a powt de fa1ts. L ere démocratique ramene toujours la
tendance de Protagoras, mais le sophisme reste in.con.scien t
chez les multitudes de perroquets dont se composent les
foules et les coteries.
Les nai'fs cherchent la vérité; les autres ne reconnaissent
~ue l;s opinions _d?nt peuvent se nourrir ou s'étayer leur
mtéret, leur vamte ou leur passion ; la vérité est une bete
de somme qn'ils exploitent, batent, enchainent dresseni:
pour leur service. Quelle église, quel parti politique ne
dé~ture l'histoire a son profit ? Daos les questions hurnames, la vérité n'arrive a se faire jour qu'apres f épuise~1ent de toutes les formes de l'erreur, de tous les modes de
labus.
Ce qu'il y a de plus rare, c'est la parfaite droiture de
volonté, et ce qui l'est presqn'autant c'est la liberté de I'esp~t,_ la d~~ré?c_cupation lucide. - Aussi les- jugements de
~ufüers d md1V1dus ne sont-ils que des insignmances numénques. Qu'importe ce verbiage de gens qui ne sont pas
daos les ~ondition_s. visuelles et morales ou 1' on peut etre
un témom. La cnt1que des opinions conduit au mépris

�FRAGMENTS INEDlTS DU JOURNAL INTIME

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISE

presque général ·des opinions. « Un homme en vaut pour
moi trente mille, l&gt; disait Héraclite.
La c~itique est-elle une science ? oui, dan~ _un sens,
puisqu'on peut dresser le catalogue de ses condmons préalables et de ses exercices préliminaires ; n1ais elle est surtout un don. un tact, un :8.air, une intuition, un instinct
et dans ce s~ns, elle nes'enseigne pas et ne se démontrepas,
elle est un art. Le géoie critique, cest l'aptitude a discerner le vrai sous les apparences et daos les imbroglio qui le
dérobent, ale découvrir malgré les erreurs du témoignage,
les fraudes de la tradition, la poussiere des temps, la perte
ou l'altération des textes. C'est la sagacité chasseresse que
rien n'abuse longtemps et qu'aucun stratageme ne dépiste.
C'est le talent du juge d'instruction qui sait interroger les
circonstances et faire jaillir un secret inconnu de la pression de i:nille mensonges. Le vrai critique sait tout comprendre, mais i1 ne consent a etre la dupe de r~en, e~ nefait
i aucune convention le sacrifice de son devoir, qm est de
trouver et de dire le vrai. - Avec les vivants, avec lesinstitutions présentes, avec tout ce qui est vindicatif, armé,
mena~ant, irritable, il peut etre obligé ades ég~rds et a_des
prudences, a des attentions et a des sourdmes qui_ le
vexent ; mais il veut voir clair, s'il n'ose ou ne peut fa1re
voir clair. Les .affectations, les poses, les masques, les charlatanismes les bonimeots, les supercheries l'ont en aversion. Il d~it etre pour le faux, comme la voix redoutée et
légendaire,
..... qui fait dire aux roseaux ;
Midas, le roi Midas a des oreilles d':lne.

O le critique ouvert et indulgeot mais incorruptible et
infaillibJe, l'Éaque de la littérature, saos faiblesse et ~aos
hurneur, ou est-il ? cambien y en a+il ? lequel a pns la
devise de Jean-Jacques: Vitam impendm 'llero? Hélas !

3I

JOILLET

1878

II y a du cuistre, du butor, du rustre, du lourdaud, du
manant, du pédaot, c'est-a-dire du sot dans une quantité de
savants en us, qui ne sont pas hommes du monde. Cela
justifie l'antipatbie de bien des Fran~ais instruits pour les
pesanteurs germaniques. Le Germain n'a pas la finesse de
race, la distinction innée ou acquise, la politesse des hommes du midi _; il manque de grace et de légereté.
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,
Ne saurait passer pour galant.

Des qu'il sort de sa Gründlichkeit, de son Inn.erlichkeit, de
sa profondeur et de son intimité, il se montre a son désavaotage, et il va jusqu'au bout de ses défauts, n'étaot pas
averti par le tact social, de la limite a ne pas dépasser. Une
fois dévoyé, émancipé, pervertí, il sera plus grossier, plus
vil, plus ignoble que personne.
Loi d'ironie. Corru.ptio optimi pessima. II serait bien
facheux qu'il n'existat que des Allemands ; car si l'Allemand
a des qualités de premier ordre, il a des défauts proportionnels. Aucun peuple ne peut etre supprimé sans dommage. Toutes les nations réunies ne sont pas de trop pour
représenter l'homme un peu complet. Chaque nation prise
par son cóté faible est une grimace, une caricature de I'humaoité ; il faut qu'elles se contrebalancent. Réciproquement les beaux spécimens de chaque nation se font valoir
par leurs contrastes.
Je m'aper~ois que je n'aime que l'homme type, l'homme
idéal ét que le nationalisme ne me retient pas sous son préjugé. Les défauts genevois me choquent autant que les laideurs bernoises, et je ne suis pas sur de préférer les
Suisses aux Américains, les Frarn;ais aux Allemands, les
Européens aux Asiatiques, les chrétiens aux musulmans.

�Il me semble ponrtant mettre le Blanc au-dessus des raas
de c:ouleur, et placer fHellme du temps de Miltiade au-dessus de la plupart des peoples. Powunt mes affinités imtinc:tives sont plutót individuelles. Il y a certainescréaturesqui m'attirent, mais dans le cours de l'histoire et daos le
pment, je ne les crois pas nombreuses ; du moins a cene
IIÚJlute je n'en saunis nommer beaucoup. Toutes les
insuffisances et imperfections me blessent esthétiquement,
et quoique je les entoure d'indulgence, elles m'ótent c:ette
admiration qui est une des conditions de l'amour. Mon
individu tombe sous le coup de cene loi, et je me trouve
trop laid, trop faihle, trop mauvais, pour m'honorer de mon

amour.
L'amour-enthousiasme ne m'est done plus possihle·. Reste
l'amour-cbarité, l'amour fraternel et patemel, celui qui
veut secourir, fortifier, réjouir, ennohlir son ohjet. Celuia peut aimer un étre et un peuple pour ses miseres et ses
souffnn~ pour ce qui luí manque et pour ses difformités morales, plutót que pour ses excellences et ses privi..
léges. L'amour-compassion trouve toujours de l'emploi,
quand l'amour-admiration n'en a plus.

26 MAi 1880

Vne chose me révolte tonjours, c'est la frivolité des moti&amp; qui en démocratie décident des grandes choses. L'accident, la niaiserie, la passion jouent un rl&gt;le exorhitant daos
les affaires. Une bévue du président, l'ahsence de tel ou tel
député, une surprise, une négligence, en un mot le basard
peut ameneroui au lieu de non. Cela óte tout prestige 1
l'assembl~ législative et toute majesté a. ses décrets. e.e
n'est que par une fiction légale que nous respectons la loi.
- 11 ne faut regarder de pres ni le Tribunal, ni le coll~ des
médecins, ni la réunion des députés, ni les Consistoires ni
les Coociles, si l'on veut aoire a la justice, a la scienc:e, a

~ MPITS DV JOUDTAL Dl'l'tMB
"'
lil age51e:, a la a, U'inspmtioa.. - D Eaut procégll'
nd, si l'on ne ffllt pu atriver a,i sceptidsme. - Da
rae, touta ces choses idáles, la Pattie, l ~ l a Natioa,

••ái-

l' Hu.,_,,-, la Scieece, la Civilisalion, rArt, aes~vent qu'a distmce, lorsqu'on c:,esse de distinguer la i ~
dus qui les repr~tent. L'imagination et i'totbousiasme
aoient CDUtes les mneres, imperfcctioos dtíectuosit6s des
i ndi.idus reels et pr6sents dans l'emembÍe graadiose qu'ils
sont c:ensés compa,er. La Postáité, le Publi~ soat cnoore
de ces belles chiméresque !'esprit pmonniñ~ LeréelDGDS
remplit d'ironie, de dédain ou d'amertume, etnous de\-om
le poétiser pour le reodre supportable. Pour voir le O,,.
tianisme, il Eaut oublier presquc taus les chr~tims. Poar
J"C¡&gt;ftlldtt un peu de foi, il faut m:onstitucr le nimbe que
l'expérience &lt;lissout et disperse, il &amp;ut se rdaiR de l'illusion.
.u xntimeni' critique est cbez toi si vif, que tonl'e;1 les
laide1ll'S, les pau~. les erreurs, les insaffisances bu-

maines te sau~nt aux yeux et te prenueot a· la got1e.
Toutce qui n'est pas parfiút te fait somfrir. Aussi la~
tude t'est nécessaire pour reprendre l'équiübre et reffllir i
l'induJgence. Elle t'tst boane aussi pour oublier le uain de
ce monde ou c'est le plus souvent la qucue qui -mnduit la
me, laforce qui l'emporte sur !'esprit, la volonté qui prédclel'inrelligeoce, ou c'est rarement Je plus autorisé, le
plus expen qui dirige, qui prooonce, qui o.igaoise, qui esé~ute. - Tu as le malbeur de ne pou-.oir t'agellOUiUer
devaot l'Opinion, devant le Journalisme, denot le SuEfrage ur.iversel, devant la Démocratie, parce qu'un mo~
mal n'est pas un bien, et qu'one fiction n'est· pas une
vérité. Tous ces ~dos principes sont presque aussi
nuisibles qu'wiles et faus que -.,uis. Bref, tu ne n:connais
que des supmorit~ individuelles ; les collectivi~ ne som
point organes de science ni de sagesse. Tous les fétichts te
repugneot. Mais tu sais que cetre disposition désabu~ est
an malheur.

�696

~A NOUVELLE REVUE fRAN~AISE

On ne se doit jamais brouiller avec son temps. 11 faut
au contraire remercier les gens qui veulent bien etre législateurs, médecins, administrateurs, pédagogues, journalistes, etc. et se dire que saos eux tout irait plus mal encere. Tout nombre comparé a l'infini devient nul, mais
comparé a zéro devient quelque chose. 11 ne faut mépriser
ríen de ce qui agit. Les préjugés régnat'l.ts sont des moteurs.
Ce n'est pas la vérité qui produit des effets, c'est ce qui est
ten u pour vrai, done la croyance et l'opinion ; et comme
l'opinion résulte moins des arguments que des intérets, des
gouts, des aversions, des habitudes, 1' opinion est a consulter comme un fait. Se garder de !'esprit polémique,
frondeur et mécontent. On serait pris dans les querelles
jusqu'a la mort. 11 faut au contraire rédujre au mínimum
la surfacede flottement et ne se heurter au monde que juste
pour conquérir son indépendance personnelle. Du reste
renoncer a tout donquichottisme; ne pas vouloir corriger
les gens malgré eux, ni les rendre heureux de la ~aniere
qui les agace. Réclamer la paix et accorder la paix. Neutralité armée. Respect pour le droit de chacun de déraisonner
et dedérailler asa fantaisie. Ne dégainer que pour la justice, et n'obliger personne a boire sans soif. Tds son t les
conseils de la sagesse.
Mais ceux de la générosité, c'est d'offrir le pain de son
four, le fruit de son arbre, l'eau de son puits. Le sage doit
contribuer au travail de f espece. Sa contribution c'est de
dégager de la lumiere. Son devoir c'est de mettre son lumignon sur un boisseau, pour que le passant en profite s'il
veut.
N'exagérons rien. Qu'un proíesseur professe, i1 a payé sa
dette principale. II ne doit pas son verdict sur les questions
qu'on ne luí soumet point. II peut dire comme ce Lacédémonien : « Je suis heureux. que Sparte ait trois cents
citoyens mieux qualifiés que moi pour diriger la chose publique. &gt;&gt; Dans les choses que je connais le moins mal,
mon avis n'est pas demandé et ne pese pas : qu'est-ce a

FRAGMENTS INÉDITS DU JOURNAL INTIME

697

dire ? C'est que je ne fais pas l'effet compétent et qu'on n'a
pas besoin de moi. Ma paresse s'en accommode et ma
·modestie y acquiesce. - Cela me laisse ce que j'aime le
mieux, ma liberté.
Une grande partie de mes aptitudes n'auront serví de
rien. Geneve n'a pas tiré de moi la sixieme partie des utilités
qui étaient dans ma oature. A qui la faute ? La concurrence double l'activité des ambitieux qui se font valoir ; la
jalousie rencontrée décourage le zele désintéressé qui ne sait
que s'offrir. Depuis trente et un ans j'ai appris a me circonscrire toujours plus, et acette heure je tourne dans un cercle de trois pieds de large, dom le centre est mon encrier.
Je répete avec Descartes, et le grillan :
Pour vivre heureux vivoos caché.
A.MIEL

�attONS

TROM PETTES A U SOLEIL

Dilfre des r:uk:re.s édatants,
Fanfares, cavalcacks, pavois de l'e5cadre,
Pour tout cela crie et gesticule
' Une joie ápre de Joule drue.
Mais je sais que cette matinée
Ne vettt pas d'un tel cérémonial :
La nzer le démenl de tous ses bleuJ
Que remue doucement une brise,
Et par cette unique voile blanche.
Non ! ce ne devrait étre qu'un jour
De caresses et de confidences sans mots.
Et pourtant nulle amertume en 111oi :
Ten remercie les filets qui sechent
Sur le quai brúlant, la barque verte,
Et cet enfant aux pieds nus
Qui se regarde sourire
Dans le miroir de l'eau claire.

CITRONS

Les citrons, dans le soleit,
]aillis de toutes ks branches
Font de dures lumieres dorées
Pareilles ade secs coups de _poings.

ll m'en vienta la bouche une ápresaveur
Comme si j'avais mordu, dans cette pulpe.
Ah! depuis ces petits frzúts
]usqu'aux iris blancs cambrés
Il n'y a qu'un goat aciáe
Dans ce jardin de midi.
Il n'y a que des parftitns
lmpitoyables aux sens
Comme uR. toucher de soie récbe.
]' en frissonne.

Mais voici qu'il me vient un d(J1.tX soupir
A déco1wrir, seules graces,
Des pamplemousses gü11flis, mais si j)áks,

EJ ton regard dans mon souvenir.

�700

LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

LES BOUÉES
Feux verts, feu rouge, .
Les trois bouées qui marqiumt la passe
},,fe sont dances comme une habítude.

AMBROSE BIERCE

a

Elles rn'ont sui·vi :
Je les ai connues sous le Pharo
Par des soirs d'hiver
Oú les brumes brouillaient leurs fanaux,
Etmaint navire,
Aux arrivées nocturnes,
M'a conduit dans leur saT interval le.

Mais je les retrouve plusfixées,
Dans certaine nuit de la mí-aoat,
A l'entrée d' un calme port if Afrique.
De la terrasse qui dominait,
Par-d.essus les jardins et les fieurs,
Nous les apercevions tout att loin
Luisant sur des cimes de feuillages,
i.l nous venait de tiedes senteurs ...
Doiices bouées,
N'est-apas tm si[ne de ma vie
Vos clartés fidelement présentes,
Et par elles, sur mes levres,
Ce goftt de baisers ?

Depuis Edgar Poe, qui on le compare souvent, il n'y a p:1s
eu daos la littérature américaine de figure plus captivante et de
plus noble aUure que celle d' Ambrose Bierce. Sa vie fut un véritable roman de cape et d'épée: soldat ,aleureux, polémiste virulent, romancier, nouvelliste, poete, journaliste et aventurier, i1
a choisi de finir dans le mystere et, a l'age ou les écrivains qui
ont fait preuve de longévité ne songent qu'a terrniner paisiblement leurs jours sous la coupole d'un institut ou les mélancoliques tonnelles d'une maison de retraite, cet extraordinaire
paladin des lettres s'engagea comme un jeune homme daos
l'armée révolutionnaire de Villa. Depuis lors (c'était en 1913)
on ne sait au juste ce qu'est devenu Bierce. Des récits circonstaociés existent de son exécution par les Fédéraux mexicains.
Mais il semble qu'il convient d'accueíllir ces reportages avec.
scepticisme. D'ailleurs Bierce, s'il était vivant, aurait aujourd'hui
soixante-dix-neuf ans. 11 a vraisernblablement terminé sa carriere
d'écrivain. Elle fut remarquable. De ses ceuvres - une dizaine
de volumes - il restera deux recueils de nouvelfes : In /be
Midst of Life et Can Such Tbings Be ? contes d'horreur et de
, mystere ou se donna libre cours la « brutale imagination ~ ' du
maitre, et une poignée d'épigrammes en vers et en prose ou
flamboie son mordant esprit satirique. Les meilleures de celles-ci
se trouYent dans son Devil's Dictionary. M. Vincent Starrett a
publié une précieuse plaquette biographíque et critique :
Ambrose Bierce, Chicago, Walter M. Hill éditeur, 1920. Le contc
qu'ou va lire est extrait de Tbe Great Modern American Siories,
~nthologie compilée par feu William Dean Howells et publiée a
New-York par MM. Boni and Liveright.
V. M. LLONA.

GABRIEL AUDISIO
1.

L'épithete est de Gertrudc Atherton.

�UN INCIDENT AU PONT n'owL-CREEK

UN INCIDENT AU PONT
D'OWL-CREEK'

1
Ceci se passait dans le nord de l'Alabama. Un homme
était debout sur un pont de chemin de fer_. les yeux baissés
vers l'eau· rapide qui couklit a vingt pieds sous lui. 11 :tVait
les mains derriere le dosJ les poignets liés par une cordelette. Une carde encerclait étroitement son cou. Elle était
attachée a une forte poutre trarrsversale a.u-dessus de sa
tete et retombait jusqu'au niveau de ses genoux. Quelques
planches jetées sur les traverses soutenant les rails supportaient l'homme et ses ex.écuteurs -deux soldats de I'armée
fédérale 2 dirigés par un sergent qui, dans 1a vie dvile,
avait dó etre shériff-adjoint 3. A peu de distan ce et sur la.
meme plateforme s.e tenait t1.n officier en grande tenue,
armé. C'était ua capitaine. Une sentinelle se dressait a
chacune des exttémi1lés du pan.t, !'arme au bras, ¿est-adiire [e fusil maintenu verticalement devant l'épaulegauche,
r. Le mot « creek » aux Etats- U nis signifie un cours d'eau sans

im.portance goograpl'!ique, plus large et pltl'S" profOBd qu'uo rnisse-au,
moins considérable qu'une riviere.
2_ L' Année fé.déral.e, ou Armée da, notd, luttait paw: le mai.ntie.'1 de
l'Union Fédérale entre les différents Etats de la nation amédcaine,
rontre J' Arrnée confédérée ou sudiste.

3. Aw: Etats-Unis, les shériffs,$ODt les exécuteurs des lois et, comme
tels, procedent aux e:xécutions capitales. Leurs adjoims font office de
valets de bourreau.

703

la gachette sur l'avant•bras barrant la poitrine, - position
de parade qui oblige le corps a se tenir raide. II ne parais sait pas qu'il entrat dans les attributions de ces homme s.
de s'inquíéter de ce qui se passait au centre du pont ; ils
étaient simplement chargés d'interdire l'acces de la passerelle qui le traversait.
Passé l'une de ces sentinelles, on n'apercevait personne;
on voyait le chemin de fer filer tout droit, s'enfoncer dans.
une forét sur une distance d'environ cent yards, puis,
s'incurvant acet endroit, disparaitre a la vue. Sans doute y
avait-il plus loin un poste avancé. L'autre rive du cours
d'eau était en terrain découvert - une pente douce surmontée &lt;l'une palissade de troncs d'arbres verticaux, percée
de meurtrieres pour les tireurs avec une embrasure par
laquelle sortait la gueule d'un canon de bronze commandant le pont. A mi·chemin sur la pente entre le pont et le
fortin se tenaient les spectatenrs - nne compagnie d'infanterie en rang, au ce repos de pa:rade n, les crosses d:es fusils
posées sur le sol, les canons légerement indinés en arriere
contre l'épaule droite, les mains croisées sur la monture.
Un lieutenant était debout a la droite de la compaguie, la
pointe de son épée piqnée en terre, les mains a plat sur le
pommeau. A l'exception du groupe des quatre hommes au
centre du pont, personne ne bougeait. La compagnie faisait
face au pont, les yeux figés, immohile. On aurnit pu prendre
les sentinelles, toumées vers les rives, pour des statues destinées a orner le pon t. Le capitaiue se dressait, les bras croisés,
silencieux, :,urveillant ses snbordonnés, mais sans faire un
geste. La mort est un personnage de marque : lorsqu'elle
arrive précédée d'un annonciateur, il faut qu'elle soit r~e
avec des marques de respect cérémonieux, meme par ses
familiers. Dans le code de I'étiquette militaire, le silence et
l'immobilité sont des formes de déférenee.
L'homme q_u'on s'occnpaít a pendre pamis.5ait avoir
trente-cinq ans. Cétait un civil, a en juger par son costume,
qui était ce}ui d'un planteur. Ses traits étaieot beaux - le

�704

LA NOUVELLE REVUE FRANt;;AISE

nez dr-0itJ la bouche ferme, le front large et découvert, car
ses cheveux longs et bruns étaient rejetés en arriere et
retombaient surle col d'une redingote bien ajustée. II portait la moustache et l'impériale; ses yeux, grands et d'un
gris foncé, avaient une expression de bonté assez inattendue
chez un homme dont le cou se cravatait de chanvre. Evidemment il ne s'agissait pas d'un vulgaire assassin. Dans
sa libéralité, le code militaire pourvoit a la pendaison d'une
grande variété de personnes dont les gentlemen ne sont
pas exclus.
Leurs préparatifs terminés, les deux soldats s'écarterent
et chacun retira la planche sur laquelle il s'était tenu. Le
sergent se tourna vers le capítaine, salua et se plai;:a derríere
I'officier qui, a son tour, s'écarta d'un pas. Ces mouvements taisserent le condamné et le sergent debout aux
extrémités opposées de la meme planche qui reposait sur
trois des traverses du pont. Le bout sur lequel se tenait le
condamné atteignait presque une quatrieme traverse. Cette
planche avait été maintenue en place par le poids du capitaine ; elle l'était a présent par celui du sergent. Sur un
signe du premier, l'autre allait faire •un pas de coté, la
planche basculerait et l'homme tom berait entre deux traverses. Ces dispositions étaient parlantes, tneme pour la
victime. Son visage n'avaít pas été voilé ni ses yeux bandés.
Il abaissa un moment son regard vers son « support précaire », puis le laissa errer sur l'eau tourbillonnant sous
ses pieds. Un bout de bois qui dansait a la surface attira.
son attention et ses yeux le suiv:irent au fil du courant.
Comme il allait lentement ! Que cette riviere ·étair paresJ
seuse !
Il {erma les yeu:x: afin de concentrer ses dernieres pensées
sur sa femme et sur ses enfants. L'eau, muée en or par la
magie du soleil matinal, la brume mélancolique trainant
sur le rivage, le fort, les sold:\ts, la planche a la dérive,
tout cela avait détourné son attention. Mais soudain il
éprouva une nouvelle sensation. Frappant a travers le sou-

705

UN INClDENT AU PONT D1OWI,-CREEK

venir de ceux qui lui étaient chers, c'était un son dont il
~e po~vait se délivrer, ni comprendre !'origine, une percuss10n a1gue, nette, métallique comme les coups de marteau
sur l'enclumt; : ce bruit en avait exactemenr les vibratious.
Qu'était cela ? Etait-ce incommensurablement éloigné ou
tout proche ? On aurait dit !'un et l'autre. Les résonnances
en étaient régulieres, mais aussi lentes qu'un glas d'agonie.
II attendait chaque nouveau son avec impatience et - il ne
savait pourquoi - avec appréhension. Les intervalles de
silence devinrent progressivement plus longs jusqu'a l'affoler_ Mais, tout en s'espa~nt, les sons augJJ1entalent en force
et en acuité. lis blessaient son oreille comme des coups de
couteau. L'homme eut peur de ne pouvoir s'empecher
de crier. Ce qu'i[ entendait, c'était le tic-tac de sa montre.
II ouvrit les yeux et revit l'eau au-dessous de lui. &lt;&lt; Sí
seulement je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je me
débarrasserais du nreud coulant et je sauterais dans l'eau. En
p!ongeant, j'esquiverais peut-etre les balles et, en nageant
v1goureusement, j'atteíndrais la rive pour me jeter dans les
bois et m'enfuir jusque chez moi. Ma maison, grace a
Dieu, est toujours _en dehors de leurs lignes ; ma femme et
mes enfants ne se trouvent pas encare au pouvoir des envahisseurs. »
Comme ces pensées qui doívent ici etre traduítes par des
mots passaient en éclairs dans le cerveau du condamné
plutót qu'elles ne s'y formaient, le capitaine fit un signe de
tete au sergent. _Le sergent s'écarta d'un pas.

u
Peyton Farquhar était un planteur fortuné, d'une
famille de l'Alabama, ancienne et hautement respectée.
Propriétaire d'esclaves et, comme tel, politicien, il s'était
naturellement trouvé sécessionniste du premier jour et
45

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

ardemment dévoué a la cause du Sud. Certaines circonstances Iui avaient formellement interdit de s,enróler dans
cette armée, vaillante mais malheureuse, dont la campagne
s'était terminée par la chute de Corinthe et il s'irritait de
cttte entrave 1nglorieuse, souhaitant ardemment de pouvoir
libérer ses énergies, de trouver l'occasion de se distinguer
dans la vie plus large du soldat. Cette occasion, il le sentait, devait se présenter, comme elle se présente a tous en
temps de guerre. En attendant, il faisait tout ce qu'il pouvait. Aucune mission n'était trop humble pour qu'il ne
l'acceptat, s'il pouvait pat la aider le Sud, aucune aventure
trop périlleuse pour qu'il ne s'y lan~at, si elle était compatible avec la dignité d'un civil qui était soldat de cceur et
qui, candidement et sans y regarder de trop pres, appliquait le _proverbe un peu facile que tout est permis en
amour et en guerre.
Un soír que Farquhar et sa femme étaient assis sur un
b:rnc rustique pres de l'entrée de leur propriété, un cavalier
tout poudreux portant }'uniforme gris ', s'approcha de la
grille et demanda a boire. Mrs. Farquhar se leva pour le
servir elle-meme. Peodaot qu'elle allait chercher l'cau,
!On mari s'enquit avec avidité des nouvelles dúfront.
- Les Yanks • sont en train de réparer les chemins de
fer, dit fhomme, et se préparent aune nouvelle marche en
avant. Us ont atteint le pont d'Owl-Creek, l'ont retnis
en état et out construit une palissade sur la rive nord.
Le commandant a lancé un avis, qui est affiché partout,
pour faire savoir que tout civil surpris a détériorer le
chemin de fer, les ponts, les tunnels ou les trains, sera
pendu sans jugement. J'ai vu l'avis.
- A quelle distance se trouve le pont d'Owl-Creek?
- A une trentaine de milles.
I.

Les armées du Sud étaient vetues de gris ; celles du Nord de

bleu.
2. Sobriquet que donnaient aux soldats de rAnnée (édérale leurs
ad,crsaires de l'Année confédérée.

UN INC!DEN'f AU PONT D10WL-CREEK

- N'y a-t-il aucun corps de troupes de ce cóté-ci de la
.crique ?
- Seulement un piquet pasté a un demi-mille plus loin,
sur le chemin de fer, et une seule sentinelle au bout du
pont, de notre cóté.
- Supposez qu'un homme - un civil, candidat a la
potence, réussísse a éviter le petit poste et - qui sait - a
se débarrasser de la sentinelle, dit Farquhar en souriant.
Qua pourrait-il accomplir ?
Le soldat réfl.échissait.
- J'étais la il y a un mois, répondit-il. ]'ai remarqué
que les inondations de l'hiver dernier avaient déposé une
grande quantité de bois flottant contre la pile de ce coté du
pont, qui est également en bois. II est sec a présem et
brulerait comme de l'étoupe.
La dame avait apporté de l'eau. Le soldat but. TI remer~
cía cérémonieusement, s'inclina devant le mari et s'éloigna.
Une heure apres, la nuit tombée, i1 repassa devant la
plantation, galopant vers le nord, dans la direction m!me
d'ou il était venu. C'était un espion fédéral.

III

.

Précipité atravers l'armature du pont, Peyton Farquhar
perd_it connaissance et fut comme s'il était déja mort. II
sonit de cet état - apres des siedes, lui sembla-t-íl - par
le fait de la souffrance que lui infügeait une pression
violente sur la gorge, immédiatement suivie par une sensation d'étouffement. De vives, de poignantes douleurs
semblaient fulgurer de son cou, de haut en has, le long
de toutes les fibres de son corps-. Ces douleurs paraissaient
jaillir comme de la lumiere le long de ramifications bien
définies et battre comme un pouls, périodiquement, avec
une rapidité inou1e. On aurait dit des courants de flammes palpitantes. Il n'était conscient de ríen, si ce n'est

�l.A NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

d'une sensation de plénitude allant jusqu'a la congestion.
Aucune de ces sensations n'était accompagnée de pensée.
La partie intellectuelle de son etre était déja annihilée ; il
ne lui restait que la faculté de sentir, et sentir était un
tourment. 11 se rendait compte qu'il remuait. Enfermé
dans un lumineux nuage, dont il n'était que le creur
enflammé, sans substance matérielle, il se balan~it suivant des ares d'oscillation inconcevables, comme un vaste
pendule. Puis tout acoup, avec une soudaineté terrible, la
Iumiere qui l'enveloppait fut projetée en l'air avec le bruit
que fait un gros jaillissement d'eau ; un rugissement terrifiant remplit ses oreilles et .tout devint noir et froid . La
faculté de penser lui fut rendue : il comprit que 1a carde
s'était rompue et qu'il était tombé daos l'eau. La sensation de strnngulation ne s'était pas aggravée ; le nreud coulant serré autour de son cou le suffoquait et empechait
l'eau de pénétrer dans ses poumons. Mourir par pendaison
au fond d'une riviere - l'idée lui sembla plaisante. 11
ouvrit les yeux dans l'obscurité et vit au-dessus de lui un
rayon de lumiere, mais combien distant, combien inaccessible. II cont-inuait a descendre, car la lumier_e devenait de
plus en plus faible, jusqu'a n'étre plus a peine qu'une
lueur. Puis, elle commen~a a croítre et a s'aviver, et il
comprit qu'il remontait vers la surface - il le comprit
avec répugnance, car il se sentait tres bien. « Etre pendu
et noyé, pensa-t-il, cela n'est point si mal ; milts ¡e ne·
soubaite pas d'étre fusillé par surcroit. Non ; je ne veux
point étre fusillé : cela n'est pas de jeu. »
11 ne se rendait pas compte qu'il accomplissait un effort,
mais une vive douleur aux poignets I'avertit qu'il cherchait
adégager ses mains. 11 preta acette lutte son attention, en
quelque serte avec un intéret d'amateur, comme un badaudobserve les tours d'un acrobate. Quel splendide effort t
Quelle force magnifique et presque surhumaine ! Ah !
voila du beau travail ! Bravo ! Les liens se relachent ; sesbras s'écartent et flottent au-dessus de sa tete ; il apen;oit

'UN lNClDl::NT AU PO~T D'OWL-CREEK

709

v~guement ses mains de cbaque cóté daos la lumiere grandissante. 11 les regarde avec curiosité tandis que l'une
apres l'autre elles s'agrippent a son col sur le nceud coulant. Elles l'arrachent et le rejettent furieusement, et il
semble onduler comme un serpent d'eau. « Remettez-le
en place ! Remettez-le en place. )) Il lui parut qu'il criait
cela a ses mains, car a la suppression de son carean avaient
s~ccédé les affres les plus horribles qu'il eut encare ressenues. Son cou lui faisait atrocement mal ; son cerveau était
en feu ; son cceur, qui ne palpitait que faiblement, fit un
grand bond, comme s'il cherchait a s'échapper de sa gorge.
~on corps entier était torturé et tordu par une angoisse
rnsupportable. Mais ses désobéissantes mains ne pr~taient
aucune attention a ses ordres. Elles battaient l'eau vigouacoups rapides, se dirigeant vers le bas, le forreusement,
,
~ant a gagner la surface. II sentit sa tete émerger; ses yeux
f~rent aveugl~s par la lumiere du soleil ; sa poitrine se
dilata convuls1vement et aV¡ec un supreme spasme d'agonie,
ses poumons engouflrerent un grand trait d'air qu'instantanément il rejeta dans un grand cri.
Il se trouvait a présent en pleine possession de ses facultés physiques. Elles étaient, en vérité, surnaturellement
~vivées et alertes. Quelque cbose dans la terrible perturbat100 de son organisme les avait exaltées et aflinées a un tel
point qu'elles enregistraient des détails de choses qu'auparavant il n'aurait jamais aper~us. 11 senrait les rides de
I'~au sur son visage et entendait les sons qu'elles produisa1ent en le frappant l'une apres l'autre. 11 tourna les yeux
vers la forét, distingua chacun de ses arbres, les feuilles et
les veinules de chaque feuille ; y aper~ut meme des insectes, des sauterelles, des mouches aux corps brillants, de
grises araígnées tendant 1eurs toiles de rameau a rameau.
Il nota les couleurs prismatiques de toutes les gouttes de
rosée sur un million de brins d'herbe. Le bourdonnement
des moucherons qui d.ansaient au-dessus des remous du
courant, le frémissement des ailes des libellules, les batte-

�710

LA NOUVELLE REVUE fRANr;AISE

ments des patres des araignées d'eau, pareilles a desavirons
- tout cela formait une musique qu'il percevait. Un poisson glissa sous ses yeux et il entendit l'élan de son corps
divisant l'eau.
Il était venu a la surface, tourné dans le seos du courant ; en un instant, le monde visible parut virer lentement, lui-meme servant de pivot au mouvement, et il vit
le pont, le fort, les soldats sur le pont, le capitaine, le sergeut, ses deux bourreaux. Ils se silhouettaient sur le ciel
bleu. Ils criaient et gesticulaient, le montrant du doigt.
Le capitaine avait préparé son pistolet, mais il ne tira pas:
les autres étaient saos armes. Leurs mouvements semblaient grotesques et en meme temps horribles, leurs formes
gigantesques.
Tout a .coup il entendit une violente détonation et quelque chose frappa rudement l'eau a quelques pouces de sa
téte, lui éclaboussant le visage de poussiere d'eau. 11 entendit une deuxieme explosion et vit une des sentinelles, le
fusil a l'épaule, un léger nuage s'élevant au bout. L'homme
dans l'eau vit l'reil de l'homme sur le pont fixant le sien a
travers la hausse du fusil. 11 observa que cet ceil était gris
et se rappela avoir lu que les yeux gris étaient les plus perc;ants et que taus les tireurs célebres avaient les yeux de
cette couleur. Pourtant, celui-ci l'avait manqué.
Un contre-tourbillon avait saisi Farquhar et lui avait
fait faire un demi-tour; il regardait a nouveau la foret sur
la rive opposée au fort. Une voix claire et qui psalmodiajt
s'éleva derriere lui et francbit l'eau avec une netteté qui
dominait tous les autres sous, meme le battement des
vaguelettes dans ses oreilles. Bien qu'il ne fut pas militaire,
il avait suffisamment fréquenté les camps pour connaitre
la signification redoutable de ce chantonnement; le lieutenant pasté sur la rive veuait prendre part aux travaux de
la matinée. AYec quelle froideur - avec quelle intonation
impitoyable et calme, imposant le flegme ases hommes tomberent ces mots cruels a intervalles exactement mesurés:

UN INCIDENT AU PONT n'owL-CREEK

- Garde ...
Feu .....

a vous ....

71 I

Appretez ... armes ..... En joue ....

Farqubar ploogea - plongea aussi profondément qu'il
le put. L'eau mugit a ses oreilles comme la voix du Niagara, et cependant il entendit le tonnerre assourdi de la
décharge et, s'élevant de nouveau vers la surface, il rencontra des morceaux de métal brillants, singuiierement aplatis,
oscillant lentemeut dans leur descente. Plusieurs d'entre
eux .toucherent son visage et ses mains, puis glisserent,
contmuant leur chute. L'un se logea entre son col P.t sa
peau ; comme il le brulait, il l'arracha.
En s'élevant de nouveau ala surface, la boucheouverte pour
respfrer, il vit qu'.il était resté longtemps en plongée; il était
perceptiblement plusloin daos le courant et plus pres du salur.
Les soldats a,raient presque fini de recharger _leurs armes ;
les baguettes de métal brillerent toutes a la fois dans Je
soleil lorsqu'elles furent retirées des canons des fusils,
retournées en l'air et enfoncées dans 1eurs douilles. Les
deux sentinelles tirerent encare une fois, séparément et
sans résultat.
L'homme aux abois vit tout cela par-dessus son ép.aule;
il nageait a présent avec vigueur daos le sens du courant.
Son cerveau était aussi fort que ses bras et ses jambes; il
pensait avec la rapidíté de l'éclair.
L'officier_, raisonna-t-il, ne commettra pas une
deuxieme fois cette erreur de blanc-bec. Il n'est pas plus
difficile d'éviter un seul coup de feu qu'une décharge. II a
probablement donné l'ordre a présent, de tirer a volonté.
Que Dieu m'aide, je ne puis les éviter tous !
Un éclahoussement jaillit a deux yards de Iui, suivi par
un son violent, tumultueux, décroissant, qui parut retourner au fort et y mour.ir dans une explosion dont la rivíere
elle-méme fut agitée daos ses profondeurs. Une nappe
d'eau jaillit, se recourbant sur lui, tamba sur luí, l'aveugla, l'étouffa. Le canon s'était mis de la partie. Comme le
fugitif secouait sa téte apres la commotion, il entendit le

�;r2

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISH

boulet chanter en ricochant en avant de lui et puis - au
loin - fracasser les branches dans la foret.
« lis ne recommenceront pas, pensa-t-il; la prochaine fois
ils tíreront a rnitraille. 11 faut que j'aie l'reil sur le canon ;
la fumée rn'avertira - la détonation arrive trop tard ; elle
traine derriere le projectile. C'est un bon canon. »
Soudain, il se sentit tourner, tourner en rond, tourner
.::omme une toupie. L'eau, les rives, les forets, le pont, le
fort, les hommes - maintenant éloignés - tout se melait
et s'cstompait. Les objets n'étaient plus représentés que par
leurs couleurs ; des raies horizontales de couleur - voila
tout ce qu'il voyait. 11 avait été pris dans un remous qui
le f~isait a vancer en tournoyant dans une giratíon qui lui
donnait le vertige et le rendait affreusement malade. Quelques instants plus tard, il était projett': sur le gravier au
pied &lt;le la .rive sud du cours d'eau, derriere un promontoire
qui le cachait a ses bourreaux. Le brusque arret de mouwment, les écorcbures d'une de ses mains sur les cailloux,
luí rendirent les seos et il pleura de joie. 11 plongea ses
mains dans le sable, en jeta sur lui-rn~me a poignées et il
bénissait ce sable a voix: haute. II luí semblait composé de
diamants, de rubís, d'émeraudes ; il n'imaginait rien de plus
beau. Les arl:ires de la foret lui apparaissaient comme de
gigantesques plantes de jardin; il crut remarquer un ordre
défini dans leur alignement, il aspira leur parfum. U ne
étrange lumiere rosée luisait dans les intervalles des troncs
et le vent faisait dans les branches une musique de harpes
éoliennes. 11 n'avait plus aucun désir de continuer sa fuite;
il demeurerait dans ce coin enchanté, jusqu'a ce qu'on le
reprit.
Un sifilement, un rale de mitraille daos les hautes
branches au-dessus de sa tete, le tirerent de son reve. Déconcerté, le canonnier lui jetait un adieu au jugé. 11 bondit
sur ses pieds, gravit l'escarpement et plongea dans la foret.
Toute la joumée il voyagea, se guidant da.ns sa course
sur l'arc de cercle que tra~ait le soleil. La foret paraissait

UN :NCIDENT AC PONT o'owL-CREEK

interminable; il n'y découvrit aucune clairiere, pas meme •
un sentier de bi1cheron. 11 s'étonnait d'avoir vécu dans une
région aussi sauvage. Il y avait quelque chose de sinistre
dans cette révélation.
Au soirj il était fatigué, affamé. 11 avait les pieds en sang.
Le souvenir de sa femme et de ses enfants aiguillonna sa
lassitude. Enfin il rencontra une route : elle allait Je conduire dans la bonne direction, il le savnit. Cette route était
large et droite comme une rue citadine, et pourtant il
semblait que nul n'y voyageat jamais. Aucun champ ne la
bordait, aucune habitation. Nul aboiement de chien qui
suggérat la présence d'une Jemeure humaine. Les troncs
noirs des arbres formaient une paroi rigide des deux cótés,
se terminant en pointe a l'horizon, comme un diagramme
de perspective. Au-dessus de sa tete brillaient de grandes
étoiles d'or d'un aspect inconnu, groupées en d'étranges
constellations. JI était persuadé qu'elles étaient disposées
dans un ordre qui avait une secrete et maligne signification.
La foret était pleine de bruits singuliers, parmi Iesquels une fois, deux fois, plusieurs fois - il cnten&lt;lit des murmures proférés dans une langue inconnue.
Son cou lui faisait mal et, y portant la main, il le trouva
horriblement enflé. Il devinait un cercle noir a l'endroit ou
la corde l'avait meurtri. Il se sentait les yeux congestionnés ; il ne pouvait plus les fermer. Sa langue était gonflée par la soif; il en soulagea la fievre en la projetant hors
de sa bouche dans l'air froid. Quel doux tapis de gazon
dans cette avenue inex¡.,lorée. 11 ne sentait plus la route
sous ses pieds.
Sans doute, malgré sa souffrance, s'était-il endorrni tout
en marchant, car aprésent íl assistea une scene inattendue.
Peut-etre a-t-il eu simplement le délire. II se tient devant
la grille de sa maison. Tout est la comme il l'avait laissé.
Tout brille dans la lumiere du matin. 11 doit avoir voyagé
toute la nuit. Comme il pousse le battant de la grille et
entre dans la large a!Iée blanche, il apcr~oit un frémisse-

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

' ment de vetements féminios ; sa femme, douce et fraichc,
a l'aspect reposé, descend de la véranda.h et vient a sa rencontre. Au pied des marches elle l'attend, avec un sourire
de joie ineffable, dans une attitude inégalable de grace et
de noblesse. Comme elle est belle ! 11 s'élance vers elle, les
bras ouverts. Il va l'étreindre ! Alors il refoit un choc étour••
dissant sur la nuque ; une aveuglante lumiere blanche
flamboie autour de lui. Un bruit éclate, pareil a un coup
de canon. Puis tour devient obscurité et silence.
Peyton ·Farquhar éuit mort ; son corps, le co.u rompu,
se b.lani;ait doucement sous les poutres du pont d'Owl-

Creek.
(Trad. v.

M. LLONA)

AMEROSÉ BIERCE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERA TURE

LES PHILOSOPHES
Cbez un des bouquinistes du Quartier qui ont pour spécialité
les livres de philosophie, je rn'étonnais du bon marché relatif
de certains ouvrages épuisés et rares, Cournot, Renouvier.
e, Monsieur, me dit le marchand, les bibliotheques des philoso~
phes se défont maintenant plus vite qu'elles ne se font. Jusqu'a
la guerre il fallait généralement attendre la mort d'un philosophe pour avoir ses livres. Le nomb1·e de bibliotheques constit11ées co.rrespondait a peu pres au nombre de bibliotheques
liquidées, c'est-a-dire qu'autant i1 mourait de philosophes dans
l'année, autant apeu pres de jeunes philosophes devenus grands
se poussaient, se meublaient, achetaient, en méme temps que
les livres de M. Alean, ceux que vendaient aprés aéces les
familles de leurs arnés ( car on ne philosophe poínt, daos u.ne
famille, deux générations de suite). Nous étions les intermédiaires, et nous vivions modestement d'un métier tranquille.
La clientele était limitée, mais sure. Tous les professeurs de
phílosophie d'Europe passaient dans ma boutique. Fra.n~ais,
Allemands, Américains, Italiens, je les connaissais comtue un
vieil appariteur connait les professeurs de sa Faculté. Aujourd'hui les philosophes vendent plus de livres qu'ils n'en achetent.
Ceux d'Allemagne, ceux d'Aut.riche, sont logés la méme
enseigne, et m~me pire enseigne, que leurs compatriotes de
classe intellectuelle. Ceux de France ont .aussi leurs miseres ...
Et le public philosophjque s'éclaircit. Pourquoi ? Vous devez lesavoir m.ieux que moi. C'est la crise des études secondaires 1 me
disent les professeurs. Nous autres, fleurettes qui poussons sur

a

a

�716

LA NOOVELLE REV1JE' FRAN~AISE

la montagne Sainte-Genevieve entre les racines du grand chéne
des Ecoles, nous dépérissons avec lui. Gardez done cette Philosophie en France au x1xe siecle que vous avez en main. Vous ne
la paierez pas cher. C'est la premiere édition, celle de l'Imprimerie Impériale. Je sais bien que les premieres éditions des philosophes n'ont pas de valeur, quand il y en a d'autres. Ce qui
en aura moins encare ce sera le rapport que le Ravaisson de
1968 fera sur la Philosophie en France au xxe siecle. Un cabier
de papier blanc ... i&gt;
Mon marchand, qui trouvait, comme tous ses confreres, que
les affaires n'allaient pas, en donnait peut-étre une explication
un peu fantaisiste. 11 est possible que les phílosophes vivent
mal, mais la philosophie vit encore et vit assez bien. La Revue
de M!taphysique, la Revue Philosopbique, le Jourual de Psychologie,
s'ils ont dú parfois réduire le nombre de leurs numéros, ne l'ont
pas fait par manque de copie. Mémeles vingt ans écoulés depuis
que M. Boútrouxdonnait, a l'occasion de l'exposítion de 1900,
une suite au Rapport de Ravaisson, fourniraient autre chose que
du papier blanc. C'est de ces vingt ans que d-ate le développement du bergsonisme, c'est-a-dire de la philosophie fran&lt;;aise qui
a eu, apres le cartésianisme, et bien mieux que le comtisme,
l'influence la plus universelle. C'est dans ce temps que Durkheim
a creusé son sillon laborieux et profond. Ces derniers mois
apportaient eocore des contributions importantes. M. Meyerson
continuait par l'Explícation dans les sciences la forte synthese
d' Jdentité et Réalité. Si la sociologie n'a pas encore comblé le
vide laissé par la mort de Durkheim (a quand la reprise de
l' Am1ée Sociologique ?) l'atelier psychologique continue fonctionner a pJein rendement. L'ceuvre importante de M. Pierre
Janet se continue. Le grand manuel de psychologie ou
M. Georges Dumas condensera vingt-cinq ans de travaux et
d'enseignement aura probablement paru quand ces Jignes
seront publiées. M. Fr. Paulhan, a qui la psychologie doit tant
d'observations et d'analyses depremier ordre, couronne ses travaux par cette interprétation psychologique de J'univers qu'est
le Mensonge du Monde. ll y a enéore une philosophie fran&lt;;aise.
Et pourtant, si on compare son état actuel a l'état d'il y a
\·ingt ans, on constatera sur bic:n des points un recul. Lisez ce
remarquable tableau de la Philosopbie (ranraise rontemporai11e,

a

REl'LEXlONS SUR LA LITTÉRATURE

clair, raisonnable, impartial, que publiait l'an dernier M. Parodi.
Presque tout le capital d'idées dont M. Parodi fait l'inventaire
était constitué ily aquinze ou vingt ans. Les derniers lustres y
ont en somme peu ajouté. Le moment étail d'ailleurs favorable
un tel inventaire, car l'atmosphere philosophique estdevenue
tres calme, bien plus calme que l'atmosphere littéraire, ou, a
l'émerveillement ironique et 'injustífié de quelques-uns, meme
les querelles entre classiques et romantiques ne sont pas terminées. Les congres philosophiques mettaient aux prises, il n'y a
pas longtemps, des pensées ardentes et entieres : on n'a pas
oublié la bataille d'idées qui se livra autour du pragmatisme au
congresde Heidelberg. Aujourd'hui, s'il y avait des coogres
( depuis la guerre on a dü les remplacer par de vagues sympasia)
aucun probleme proprement philosophique ne les animerait de
la meme fa~on.
11 est méme certain qu'une atmosphere de défiance s'est créée
autour de la philosophie. Si la philosophie a progressé réellement
pendant la période qu'étudie M. Parodi, elle l'a fait en se tenant
dans un contact plus étroit avec les sciences positives, etsurtout en
reconnaissant, en isolant, en étudiant d'une maniere de plus en
plus scientifique des groupes de faits, ici faits psychologiques et
la faits sociaux. Le bergsonisme lui-meme, qui a repris la tradition des Schelling, des Hegel, des Schopenhauer, et qui a été
une recherche de l'absolu, ne s'est pas propasé d'abord de telles
visées, ne les a, pour ainsi dire, réa!isées qu'a l'état d'épiphénomene, et il a été d'abord et surtout une philosophie de la ·psychologie, puis une philosophie de la biologie. Aujourd'hui le
philosophe de premiere classe n'est plus celui que Comte appelait le spécialiste en généralité, mais le spécialiste tout court,
celui qui s'occupe de faits psychologiques ou de faits sociologiques. J'entendais dernierement un maitre de la psychologie
dire : C'est un philosophe ! avec la méme expression d'indulgente pitié qu'aurait pu mettre daos ce mot un adjudant en
train de constater qu'un agrégé de philosophie s'acquitte déplorablemeot de la corvée de quartier.
Si d'anciens « philosophes » traitent ainsi ceux de leurs collegues qui ont rengagé daos la généralité, il n'est pas étonnant
que le vulgaire soit encouragé a la méme ironie. J:.e militaire
appelle pékin tout ce qui n'est pas roilitaire, et le civil, comme

a

�LA NOUVELLE REVUE- FRAN~AISE

-0isait l'autre, appelle militaire tout ce quin'est pas civil. Soyons
done incivil et injuste au point d'appliquer ce terme de vulgaire
.a un esprit aussi raffiné et aussi élégant que M. Vandérem.
M. Vandérem, le plus parisien de nos critiques, indulgent et
aimable pour chacun de ses contemporains en particulier, se
rattrape quand il les tient par blocs, et de ces blocs il n'en est
pas qu'il poursuive avec plus d'ironiques sarcasmes que celui
des philosophes. Le jour memeou j'allai chez mon bouquiniste,
je venais delire au Luxembourg la chronique de M. Vandérero,
et je l'avais sous mon bras. M. Vandérem s'y scandalísait qu'il
y eüt encore des gens nommés philosophes, cornrne il y a toujours, parait-il, des astrologues ou des exorcistes. Je le montrai
a ce vieíl Hamikar, gardien somnolent de la cité des livres, en
luí disant : « Etonnez-vous maintenant que les afiaires ne marchent pas ! » Le vieillard lut, regarda la couverture, me dit en
me désignant l'adresse : « Ce qu'il y a de terrible, c'est que cela
se dise dans iine revue de la rive gauche ! Le boulevard a passé
l'eau. »
Le mot ferait aux Deux Rives une fin arutlogue a la derniere
ligne de NumaRoumestan, si M. Vandérem s'avisait de refaire ce
joli roman. Ce n'est d'ailleurs pas d'aujourd'hui que M. Vandérem s'en va d'une rive a l'autre proférant son Delenda Cartliago.
11 y a pres d'un quart de siecle que, frais émoulu de la classe
de philosophie, il s'empressa de pousser contre eJle le cri matricide de sa campagne dans 1a Rtvue Bleue : Une elasse a mpprimer.
Avant cet article de la Revue de France il avait employé a
peu pres les m~mes termes dans une page de la Revue de París,
que reproduit le second volume du Miroir des Lettres.
M. Vandérem, ayant écrit sur l' Energie spirituelle, des pages
quelconques ou il s'émerveillait que des « poules &gt;i lussent, ace
qu'on disait, Bergson, ajoutait : « Avez-vous réfl.échi sur ce
qu'était un philosophe et sur l'étrangeté de sa profession, ou, si
l'on veut, de son art? En général, le philosophe, a!'origine, c'était
un éleve exc.ellent, qui, des la classe de philosophie, a mordu au
_genre, montré pour les questions métaphysiques des dispositions
_précoces. Ses professeurs le louent, l'encouragent. Le voila
licencié, agrégé, maitre a son tour. Supposez-le doué de l'esprii
le plus médita:tif, le plus distingué, le plus autonome, allons
plus loin, mettons que ce soit un esprit supérieur. Au total

REFLEXJOKS SUR LA LITTERA TI.JRE

nous n'aurons qu'un homme - c'est-a-dire un étre aux moyens
limités, aux horizons bornés par la réalité, et saias aucune communi cation di recte ou in d irecte avec !'au-dela. C' est pourtant ce fai ble
humain qui assumera la charge de dévoiler tous les mysteres de
nos destinées, de prononcer sur tout !'insoluble et le caché de
l'univers, de dire le mot de toutes les énigmes que, depuis
l'aube du monde, l'humanité s'acharne vainement a percer.
Eh bien, cette immutabilité, cette infrangibilité de !a foi
métaphysique, apres une telle succession de ratés que ne couperent jamais un succes net, une précision acquise, une solution franche, que voulez-vous, moj, cela me dépasse. Il y a
vingt-cinq ans, au sortir des études, je ne pouvais me retenir
d'en écríre ma stupeur. Et maintenant encore, chaque fois que
j'y pense, je me sens rajeuni de vingt-cinq ans. »
Ne soyons done pas étonné qu'il y pense si souvent, et retenons ceci, que ces réflexíons ne lui vienuent pas dans ses
moments de maturité. 11 y a toutes sortes d'illusions juvéníles.
M. Vandérem s'imagine que la philosophie doit étre une commnnication. avec l'au-dela, etil lui demande les memes services
9u'a l'enquéte de l'Dpinion: Lu rnorts vivent-ils? ~e n'est pas
cela du tout. Le philosophe est, depuis Socrate, uu homme en
communication avec l'en-de~a, si je puis dire, c'est-a-dire avec
son monde intérieur, et qui cherche, et qui trouve 1 dam ce
monde intérieur. Un étre aux moyens fünités, un faible
humain, d'accord, mais ces faibles humaíns réunis en société
sont bien forts; le bon éleve dont vous parlez, celui dont vous
admettez que ce soit un esprit supérieur, il ne va pas plus a la
philosophie avec la seule faiblesse de ses moyens individuels
que l'ingénieur ne va ses machines avec la seule ressource de
ses dix doigts. 11 est appuyé sur les vingt-cinq siecles de travail
philosophique qu'il va tacher de continuer, comme l'ingénieur
est appuyé sur l'acquis du machioisme, de l'outillage et des
calculs humaios . Et, a moins d'étre fou. il n'assumera pas « la
charge de dévoiler tous les mysteres de notre destinée », de
« dire le mot de toutes les énigmes "· Il parlera d.e quelquesunes pourdire ce qu'on ensait, cequ'on en ignore, ce qu'on en
pourrait peut-etre savoir ... , comme M. Vandérern et moi parlons de matieres littéraires. Que dirioos-nous, l'un et l'autre, si
un olibrius, un occiseur d' innrcents, nous rencontrant sur le bou-

a

�720

LA NOUVELLE REYUE FRAN&lt;;AISH

a

levard, nous désignait en ces termes l'animadversion publique:
o: Avez-vous réfléchi, rnesdames et messieurs, sur ce qu'était un
critique et sur l'étrangeté de sa profession ? Et c'est pourtant ce
faible humain qui assume tous les mois la charge de juger tous les
livres, de prononcer sur le fin du fin, de discerner le bon et le
mauvais, de vous indiquer les auteurs dont vous pourrez un
jour revendre les premieres éditions avec de gtos bénéfices.
Qu'a+elle fait jusqu'ici, la critique? Lísez dans le Miroir des
Lettres ce que le plus intelligent de ces deux cocos dit de
Sainte-Beuve. Eh J,ien, cette imperturbabilité dela critique, apres
une telle succession de ratés, cela me dépasse. Chaque fois que
j'y pense, je me seos rajeuni de cinquante ans, je fais des patés
de sable et je monte daos la voiture aux: chevres ! » Je demeurerais stupide, rnais M. Vandérem ne serait pas embarrassé pour
explíquer a ce forcené que jamais critique n'eut de telles ambitions, et que ce qui existe vraiment ce n'est paste! critique, lui
ou moi, ou meme un Sainte-Beuve et un Brunetiere, rnais la
critique, c'est-a-dire un organisme daos le temps et dans l'espace,
ou plusieurs voix se font entendre, ou leurs contradictions
méme sont bienfaisantes en ce qu'elles multiplient les points de
vue, ou chacun pousse son idée, et ou la mise au point se fait
par une collaboration ·involontaire et spontanée. Il n'en est pas
autreroent de la philosophie.
M. Vandérem, continuant patiemment a éclairer l'olibrius,
pendant que moi-méme j'écouterais et m'instruirais, ajouterait
que cette critique, qui paralt a ce sauvage si conjecturale et si
follement ambitieuse, estarrivéea établir beaucoupdevérités, le
capital de vérités grace auquel nous nous promenons dans les
chefs-d'reuvre de notre littérature, non seulement en étres sen
sitifs, mais en hommes intelligents et de plus en plus capables
d'un plaisir réftéchi. Que si, jetant les derníers restes d'une
fureur qui cede a regret a la persuasion, l'autre arguait encore
des contradictions entre critiques, nous disait par exemple
qu'apres avoir interprété le théatre de Corneille par la lutte du
devoir et de la passion, on !'a interprété ensuite par la tension
de la volooté, et qu'on y voit aujourd'hui un autre príncipe, en
iittendant un quatrieme, mon éminent confrere lui ferait observer que précisément ce passage d'un point de vue plus extérieur
a un point de vue de plus en plus intérieur, cette série de recti4

REFLEXIONS SVR LA LIT'I'ERATURE

721

fication~ et de mises au point, représente une vérité vivante,
~ne vénté en mouvement, celle dont sont susceptibles les réahtés de l'ordre mornl.

a

a

Il arrive to~s l~s philosophes comme tous les critiques de
se tromper. Ma1s d abord ces erreurs se rectifient les unes les
autres. Et ensuite _H y a des manieres de se tromper qui valent
pour nous des véntés. Nous croyons que le mécanisme de Descart~s a été une erreur. Et cependant quelle terrible 1acune il y
.auran &lt;lan_s notre capital de vérités si cette ei:reur n'avait pas
été commise ! Quand M. Vandérem se livre a une exécution
de Domínique, qu'il n'aime pas, et qui est pour lui ce qu'était
Mada~ne Bovary pour Pierre Gilbert, un faux chef-d'reuvre, je
ne su1s pas de son avis, mais je ne puis 1ui dire autre chose
que d'y aller carrément et de pousser íerme. Car, apres avoir !u
M. Vandérem,_ie sais_ sur Dominique ce que je ne savais pas
.avant, ou que ¡e sava1s mal, que le roman de Fromentin a tout
ce qu'il faut pour ne pas intéresser le pur Parisien de Paris et
pour la meme raison qui fait que ledit Parisien mettra Baudel~ire
infiniment au-dessus de Lamartine et de Mistral. II y a beaucoup plus de vérité dans un critique que nous ne l'imaginons
quand nous ne sommes pas de son avis. Et il en est de meme
des philosophes.
Daos leur príncipe, toutes les grandes philosophies ont Ieur
áme devérité, et, au-dessus de leurvérité, il faut voir la vérité du
mouvement qui les complete les unes par les autres, du clairobscur mutuel qui met en valeur leurs lumieres et lcurs
ombres, de la ph_il~sophie qui les enveloppe comme la religion
enveloppe les rehg1ons, comme le sentiment de la patrie enveloppe les patries. II n'y a pas plus de quoi tomber en angoisse
&lt;lev~nt les contradictions apparentes de deux philosophies qui
.se completent que devant l'hostilité !!t la haine héréditaires de
deux nations ou de deux races dont chacune incaroe une fa~e
.de la réalité humaine et participe pour sa part a l'etre de la
planete. Mais le fait que l'illusion de M. Vandérem est un lieu
.commun nous !'indique comme naturelle et tenace. Et comme
toutes les illusions de ce genre elle a une double raison daos
le sujet et dans l'objet. Elle tient a un caractere des :sprits
ingénieux et brillants comme M. V:mdérem, et un caractere
de la phiJosophie elle-rueme.

a

�iÉFLEXIONS SUR LA Ll'ITERATURF.

72 3

LA NOUVELLE REVUE FRAN~.\fSI!

722

La derniere phrase de M. Vandérem est bien en place pour
nous montrer le bout de l'oreille. 11 en est sur ce probleme au
point ou il en était il y a vingt-cinq ans, c'est-a-dire qu'il exigeait autrefois de la phi!osophie une certitude instantaoée, et
qu'il conti.nuc en exiger vainement une pareil1e. Lorsqu'il
demandait son professeur de pbysique comment se comporte
une colonne de mercure sous la pression atmosphérique, son
professeur d'histoire quelles furent les conséquences du traité
d'Utrecht, son pr-0fesseur de lettres quelle était l'originalité
des .,_\,feditations, chacune de ces questions comportait une
réponse immédiate, a peu pres d~finitive, et a laquelle Yingtcinq ans .d'intervalle ou de réftexion ne cha.ngent pas grand'chose. Certes il fatlait apprendre tout cela, c'est-a-dire l'acquérir
successi',ement et dans une durée, mais, une fois acquis, cela
restait incorporé un capital de connaissances, cela s'exprimait
vingt-cinq an$ apres dans les m~mes termes que vingt-cinq ans
avant. Une connaissance purement scientifique (les connaissances p11reme11t scientifiques ne font d'ailleurs qu'une faible
partie d'une science), une fois a,cquise, est soustraite la durée.
ll n'en est pas de méme de la philosophie, qui est une connaissance vivante, qui vit et dure avec nous : connaissance qui ne
peut se transmettre immédiatement, se caser dans un cours,
dans un dictionnaire, s'enregistrer sa place et sur sa fiche. Si
Socrate et Pla.ton ont fondé la vraie philosophie, c'est qu'ils
l'ont sentie etcomprise ainsi: l'ironie, la maieutiqueJ'induction
sont les moments d'une durée qui ne peut pas s'abréger, les
étapes d'uoe ,•ie que l'esprit doit 'rivre, le progres d'une intelligeoce qui fleurit et fructi-fie et laque11e le livre n'apparait que
comme un pis-aller, comme un instrument ambigu qu'il faut
savo'ir maniera. bon escient. M. Vandérem a employé en bon Parísien et en galant homme vingt-cinq années de sa vic, et a acquis ·
5ur bien des points (singulierement en littérature) une rich.:
expérience. Mais en matiere de phiiosophie ce qui était pour lui
la « sortic des études » en était pour d'autres le commencemeot,
et ceu1'-la, s'ils ont réfléchi pendaot ces vingt-cinq ans, s'égayeront fort de ces Hgnes du sympathique critique : « La métaphysique ... queHe faillite ! La métaphysique n'a que quelqucs
prob1emes résoudre. Passez-lés en revue et voyez ce qu'on
nous a appris uleur sujet. Nature d~ l'ame, nature de la cons-

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ci_ence, - néant. Rapports du pbysique et du moraJ, _ néant.
Liberté, vol?nté, - néant. Perceptíon du monde extérieur, _
néant. Surv1e ou aoéantissement de l'ám.c apres la mort ~
néant, Destinées origineUesetfutures de l'homme, de Ja création,
- néa~. » Ce qu'on nous a appris ! Le on du régi.ment ! 01t ne
pouva1t vous apprerulre que ceci, que c'est vous-méme qui
de:ez vous apprendre vous-méme, vous aider, et le ciel des
ph1losophes vous aidera.
On disait
Mac-Mahon, passant
c.astelnaudary qu'
bataille s'était livrée laau temps de Louis XIII.« All ' d un~
é
d· 1
ons onc .
r pon 1t e _maréchal, si c'était vrai, ~a se saurait ! » Et, bien
que les certitudes &lt;le l~ philosophie ne soient point, je le répete,
comFables celles d un maouel d'histoire, 00 peut assurer
M, \ andérem que sur tout ce qu'il dit et qu'il fait suivre du mot
n_éant (s~os nous occuper de ce qu' « on » a pu lui apprendre)
s1 !es ph1losophes n~ savent pas tout (la métaphysique n'est
qu _une co~pe_ abstra:tte et verbale sur la totalité vivante de la
philosoph1e) 1ls en savent déja pas mal, dcpuis vingt-cinq siecles
. qu~1ls travaillent.
_
, « Nature de l'ame , nature de la conscieuce _• ",_Depu1s qu avec les Nouveaux Essais su1· l'Etztendement
-!fumai~ 11dée de petites perceptions, de subconscience, a été
mtrodu1te dans la philosophie par Leibnitz, ne sont-ce pas vraiment des mondes nouveaux que la psychologie a découverts en
nous ? Et l'étude de « l'áme », c'est-a-dire des faits psychiques
n_e progresse-t-elle pas par des fouilles expérimentales et inté:
11eures la maniere dont l'archéologie préhistorique ou grecque
progresse par des fouilles daos la terre et dans le passé ? Une
synthese de psychologie cesse d'étre vraie au bout de dix ans
comme une synthese de préhistoire. Ferez-vous de sa sauté et
de sa croissance un argumeot contre sa valeur ? Le vieillard qui
peut porter toujours le méme vétement a-t-il meilleure santé
que l'adolescent qui fait craquer le sien tous les six mois ?« Rappor~s du physique et du moral. '&gt; C'est précisément une
des quest1ons que les philosophes,
force de tatonner et de
s' obsti?er, ont fait entrer daos le domaine de l'expérimentation.
- « Liberté, - volonté .. » Le probleme de la liberté est le type
des problemes que l~ ph1l,~sophie, vrai dire, ne peut pas prétendre résoudre.' ma1s qu il appartient chaque philosophe de
résoudre ses nsques et périls, en tant qu'il éprouve en Jui, plus

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�72 4

LA NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

consciemment que les autres hommes, la oature humaine: qu'on
croie a la liberté comme Descartes ou Bergson, au déterminisme
comme Spinoza' ou Stuart Mill, la philosophie est l'art de faire
en soi de la liberté. Il n'est rien que la philosophie démontre
míeux que la liberté intérieure, puisqu'elle est cette liberté. « Perception du monde extérieur ? » Ici encore il n'y a qu'a
ouvrirun manuel de psychologie pour voir que c'est un point
sur lequel oo sait beaucoup, et chaque jour de plus en plus .. « Survic et anéantissement de l'ame apres la mort ? » Le ph1losophc fait beaucoup mieux: que résoudre ce probleme: 11 atte~nt
une région ou ce probleme ne se pose plus., La rh1los~ph1~,
dísait Platon, est la préparation a la mort. Il n est nen, d1t Sp1noza, a quoi le sage pensc moins qu'a la mort. Deux pensées en
apparence contraires et qui signifient la meme chose ( comm_e
bcaucoup de prétendues contradictions des philosophes ~ a s_a v~u
que la philosophie consiste a développer en nous cette mtens1té
et cette clarté de vie intérieure qui excluent l'idée de la mort.
Cela s'apprend en plus ou moins de viogt-cinq aos, e~ tout cas
pas aussi rapidement que la loi de Mariotte ou le mao1ement de
la mitrailleuse. - &lt;&lt; Destinées originelles et futures de l'homme
et de la création ? » Croyez-vous qu'elles soient écrites ou
qu'elles aient été écrites quelque part, que ~ela puisse se
trouver un jour tout fait comme une tragéd1e perdue de
Sophocle, ou se recomposer daos un laborato_ire co~me la
synthese de l'albumine? Le philosophe ~o~s fa1t p_réc1s~ment
comprendre la aai'veté et la pauvreté de 1att1tude q ~1 cro~t que
]a question pourrait etre résolue meme par une mtelhgence
infioimeot plus puissante que la nótre. Les destinées de l'hom.me
et de la création seront ce que nous les aurons faites, ce que le
travail de l'homme et l'effort de la création auront réalisé. C'est
un probleme d'action, non un probleme de connaissanc_e.
Je voudrais faire toucher a M. Vandérem sur un pomt plus
précis le néant de son Néant ! Sa Vie des Le~tres se te~mine généralement par une indulgente revue dramatique. 11 a1me le théátre. II aime y rire. Or le plus éminent de nos phil~sop~es a
composéun petit livre charmant et profond, capable d expl_1quer
a tout homme cultivé ,les raisons du rire et la nature ph1losophique du comique. Je ne pense pas que M. Vandérem soi t ~ssez
béoticn pour nous dire qu'íl ne s'en soucie pas plus que N1cole

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

ne se souciait de savoir comment on fait U. Nicole au moins
n'arrttait pas daos l'escalier le maitre de philosophie pour lui
dire : « La philosophie, hein ! quelle faillite ! » Or voila une
théorie du rire qui date de viogt-cinq ans ( ceux que retrouve si
facilement M. Vandérem) et qui n'a pas bougé, et qui demeure
vraie pour les philosophes, et qui résoud définitivement la
qucstion ou plutót la partie de la question a laquelle elle s'applique. M. Gcorges Dumas, dans son Traité de Psychologíe, apres
avoir énuméré les autres théories du comique, s'arrete a celle-ci,
qu'il considere comme la bonne. Sur ce petit probleme qui intéresse tout homme de théátre et tout homme qui rit, la philosophie arrive a une solution, a une vérité. Et la théorie est telle
que M. Bergson n'a pu la trouver que par application d'unc
théorie beaucoup plus générale, d'une théorie de la vie et de
l'etre. C'est du ciel de la métaphysique qu'elle descend, pour
éclairer de conscience son plaisir, sur le fauteuil d'ou M. Vandérem écoute Mais ne te promene done pas toute nue ! Le vieil
apologue est toujours vrai : les boulevardiers de Milet se
moquaient de Thales et de ses inutiles spéculations philosophiques ; une spéculation du philosophe sur les olives les ramena
a des vues plus justes.
1
Mais si les littérateurs Írappent les philosophes de ces verges
d'ailleurs bénignes, hátons-nous d'ajouter que les philosophes
ea ont coupé au moios quelques-uoes dans les osiers qui séparent leurs champs respectifs, les champs sur lesquels ( car ils
sont bommes) ils veillent parfois jalousement. Et ici nous touchons aun caractere de l'objet meme des critiques de M: Vandérem, je veux dire de la philosophie. La philosophie progresse
par les découvertes, par l'originalité des philosophes. I1 est naturel, et nécessaire, et utile, que le philosophe, devant son invention, soit beaucoup plus frappé par les traits qui font différer
cette invention des autres idées philosophiques que par les traits
qui l'eo rapprochent. Il sera porté adiviser la philosophie comme
nous divisons tous l'histoire humaine : Avant moi. - Apres
moi. Avant rooi un conflit de systemes également probables, de
dialectiques ad verses qui disputaient iadéfiniment sans solution
certaine. Apres moi la connaissance de la vraie philosophie,
celle que j'apporte. C'est la un idolum trib11s qui entre toujours
daos l'équation personnelle d'un philosophe, meme dans celle

�726

LA NOUVELLE REVUE FRAN~IS:lt

de Leibo.itz. Et pourtant Leíbnitz se faít !'interprete de la perennis philmopbia lorsqu'il dit cette paro le profonde que les systemes
sont presque tous vrais en ce qn'ils affirment et faux en ce
qu'ils nient. Une maniere pour eux d'etre faux consiste précisément a nier les autres systemt:S, comme ootre maniere d'~tre
injustes consiste a o.ier les autresindividus. Mais entre nier tous
les autres-syi;temes et nier toute la philosopbie, il n'y a plus
alors que l'épaisseur de ce systeme qui se croit privilégié, c'est➔
a-dire, pour le souffie de l'opinion, qu'une feuille de papier. Au
contraire toutes ces feuilles de papier, rfonies sous forme d'un
livre qui n'est d'ailleurs jamais achevé, résistent a.u vent, et, a
plus forte raison, a la bou:ffée de cigarette que M. Vandérem
cnvoie oégligemment contre elles.
ALBERT TlflBAUDET

CHRONIQUE DRAMATIQUE

GvM.NASE :

Ama11ls, comédie en 5 actes, de M. Mauricc

Donnay.

Ubu-Roii par Alfred Jarry, avec les croquis de l'auteur et une
préface de Jean Saltas (Fasquelle, édit.)
Le Gymnase a repris Amants~ de M. Maurice Donnay. Je me
rappelle un médaillon de Jules Lemaitre, évoquant M. Maurice
Donnay au temps du Cbat noir, sernblable alors a un mandarin
annamite, devenu depuis l'auteur d' Amants, qui éta.it son chefd'ceuvre et qui était peut-étre un cheí-d'reuvre, quelque chose
comme la Bérénice de notre ternps. la page était jolie, gracieuse,
ondoyante, nuancée, un peu sceptique, pleine de toute la
finesse intelligente de Jules Lemaitre. Vingt-sii- aos ont passé
depuis la preruiere représentation d'4mants. Si cette piece est
restée le chef-d'ceuvre de M. Maurice Donnay, est-elle un chefd'reuvre? Voila ce que je ne me mélerai pas derechcrcher ni de
décider. Je ne sais trop, d'ailleurs, je l'avoue, ce qu'est un chefd'ceuvre. 11 y ena tant, fennement reconnus comme tels, qui sont
pour moi le vide, l'ennui le plus p-rofood l Ce que je puis dire,
c'est qu'aujourd'hui encore la piece de M. Maurice Donnay nous
touche, qu'elle a gardé de la Yérité et que nous pouvons, hommes et femmes, retrouverune part de nous-mémes dans ses personnages. Le dialogue lui-méme n'a vieilH en aucune fai;on.
Sobre, juste, merveilleusement suggestif dans le domaine du
senúment et de la passion, dounant plus a entendre qu'il n'exprime, il semble écrit d'hier. Vingt-six. ans ont done laissé ces
mérites intacts. Est-ce une épreuve suffisa.nte et peut-on en conclUie que ces mérites resteroot tels désormais? Alors, A manis
est un chef-d'reuvre, pour les gens que ce mot intéresse.
On connait le sujet. Nous sommes dans la société parisienne

�• LA IIOUVBUII UVIJJI

PIAIICAJa

EUgaote et oisive et mime un peu noceusc. Un bomme, une
bme ,e rencontrent, ,e plaiscnt, s'aiment et deviennent
IDWIII. De la part de Claudine comme de la part de Vhbeuil,
c'est le grand amour, tem~rt! i la surfacc par les obligations
mondaines et par ce fait que Oaudine a i ménager un vieil amaot,
baucoup plus igé qn'elle, de qui elle a une filie et dont la fortune luí assure son cxistence luxueu,e. Ce grand amour va aaos
encambres pendant huit mois. Puia, se refusaot i tromper le
vieil amaot dont il est devenu !"ami, Vétheuil met Oandine en
demeure de tout quiner pour partir avec lui, ou de rompre leur
liaison. Cest i cene seconde alternative qu'ils se résignent.
Nous les voyons dans la scéne de leur séparation Mlinitive, sur
la tenuse de Pallanza, deYant un paysage merveilleus, dont la
beauté et la mélancolie s'accordent avec ce moment si déchirant
pour eux. Vétheuil est toujours résolu. Claudine hésite encore,
partagú entre son amour et l'idée de la sonffrance qu'elle causerait i 100 ,·ieil amant en suivant Vétheuil et en lui découvrant
aimi la vérité. Enfin, elle se résigne. Vétheuil partira. Tout sera
fini. Tous deus se grisent de la grandeur de leur sacrifice. 11
oemble qu'ils offrent en exemple les amants qu',ls auront éti,
pftférant renoncer aleur amour plutót que de le souiller par la
trahison et le partage et plutót que de le conserver en faisant
IOulfrir autrui. Vétheuil part et Claudine s'écroule avec les ais
d'une femme i bquelle on arrache !'ame. Nous les retrouvon1 tous les deux deus ans apres, daos une f~te mondaine,
Vétheuil, retour d'un grand voyage, va se marier. Claudine, de son cóté, va épouser son vieil amant. lis se donnent mutuellement la nouvelle en toute cordialité, comme
deus amis qui se sont vus il y a huir jours, saos le moindre
tremblcmcnt dans la voix, la moindre hésitatíon. Dirait-on qu'ila
ont été l'un pour l'autre toutc la tendressc et tour l'amour? lis
en parlen! pourtant, de cene tendresse et de cet amour. 111 cher•
chent le temps qu'ils ont duré. Huit mois l II semble qu'ils
,e rendcnt compte pour la premi/,re fois de cette longue dwée
et en aient quelque surprise. lis échangent quelques 10uvenin.
lis rappellent cene terrasse de Pallanza et ce paysage merveilleux, témoin de leurs demiers baisers, de leun adieus, de leur
cruel renodcement. Erions-nous assu fous l semble-r-il qu'ils se
dioenr chacun intérieurement. lis se l'avouenr d'ailleunidemi•

CHIOIIIQlll! DIAIIATIQD&amp;

mot. Comme cene terrasoe était petite et meaquine, comme ce

paysage ~ t truqué, au fond l Et ce cb1nteur, avec ia romance
daos le loinrain, qui scmblait chaorer li tout cxpres pour eus ?
Un compere sdrcment aux gages de l'hOtel et qui, du reate,
chaotait al&amp;euscment du nez l lis sourient, amusés de tout ce
pusé, et ensuite se quinent, en se souhaitant i chacun tout le
bonheur possible. l'einture cuete, sensible et émouvante de
l'amour. Les gens qui aimenr les grandes phrascs, le désonire,
les cxagérations peuvent la trouver fade et insuflisanre. Laissona
les dirc. Elle est vraic et elle ut bumaine, ce qui vaut mieux
que le lyrisme et l'emphase. Son grand mérite, comme je l'ai
dit, en plus de tout ce qu'elle exprime, est encore dans tout ce
qu'clle suggere dan, !'esprit du spectateur. Les penonnagcs ae
a'expliqueot pas, ne se jugent pas, ne se racontent pas, ne se
répandent pas en discours sur leur cas. lis parlent, ils agisscnt.
Nous tírons la conclusion. Nous révons, en les voyant, a ce
qu'est l'amour. Vétheuil et Claudine se sont aimés. Pendant
huit mois, une étemiré l ils ont été tout l'un pour l'autre, ils ,e
sont fait souffrir mutuellement, !'un exigeanr, l'autre jaloux i
l'txces, ils se sont quittés tout l'étredéchin! commedesétresiqui

on arracherait le creur, et un jour, se retrouvant, ils sourient de
tout cela, qui leur apparait puéril,, eugéré, un peu théitral, un
peo comique.

Aprcs cela, j'aurai, bien des chose, adire sur la morale de
Vétheuil et cellc Je Claudine. Le premier préf/,re rompre plutót
que de !romper un ami et la seconde s'y résigne plutOt que de
faire 10utrrir son vieil amant en le quittant. Le premicr me semble manquer du sens du comique et la seconde s'exagérer la
situation. l'homme qu"on trompe o'cn souff're que s9il le sait.
S'il !'ignore, et c'est un devoir en effer de tout faire pour qu'il
!'ignore, il n'en souffre nullement. Véthcuil est un bon jeunc
bomme, au fond, pour ne rico sentir ainsi de tout le piquant
que donne i l'amour le spectaclc de l'homme qu'on trompe et
des mille rusos et adresses de la femme pour satisfaire son
amour saos ríen déranger de sa traoquillité. Molim seul a pcint
au vrai le mari trompé, personnage comique s'il en est. Ce qui
est curicux igalement, dans ces sortes d'bistoirc, c'est qu'on y
donne généralement beaucoup plus d'importance A des scrupules de morale purement inventé, qu'i la répugusnce pby,ique

�73º

LA NOUVELLE REVUE FRA..'-vAISE

résultant du partage et, au moins

amon

avis, autrement impor-

tante.
J'ai parlé du style sobre, juste, natutel d'. Amants. ~es personnacres de cette piece s'expriroent comme ils le feraient dans la
vi: et les diverses scenes de l'action dans laquelle ils nous sont
montrés n'en sont que plus éloquentes. C'est par la qu'ils nous
touchent, qu'ils nous intéressent et que nous nous recorinaissons daos eux. 11 paraít pourtant que ce style est passé d~ 1~ode
et ne dit plus rien aujourd'hui. Du moins uu de nos cnuques
dramatiques l'a apprécié ainsi :
Il faut encoredire, qu'au moment ou Mauri'ce Donnay donnait Amcmts, on n'apercevait pas, comme aujourd'hui., que le
mouvement réaliste avait substitué l'étude des instincts et des
tempéraments au théatre d'imagination, de psychologie superficielle • une nouYelle et vaste route venait de s'ouvrir ávec
Anzoure:tse, la physiologie allait dorénavant élargir l'étude de la
marionnette dramatique ; Henry Bataille venait, et comparez
présent le désespoir de Claudioe Rosay avec les béroi:nes pantebntcs des arandes comédies de l'auteur de la Femmenue. Amants
ne semblc O plus qu'une ceuvre charmante ou la passion n'est
qu'¡ fteur de peau, dont la vie s'est peu peu tirée.
.
On ne saurait níer, en effet, tout ce que MM. de Porto-Riche
et Henry Bataille out apporté de ncuf dans la peinture des choses de l'amour. On parle daos leurs pieces un langage qu'on ne
parle nulle part, et quiconque, daos un salon, s'aviserait de s'exprimer comme s'expriment leu~s perso~nages, fer~_t éclater de
¡ire pour tant de recherche et d affectat10n. ~ cntique_ dramatique a bien raison de les admircr sur ce pomt. Pou~ mvent_er
des personnages, des situations et jusqu'.3- un_v?cabulaire ~t:a~sser bien loio derriere eux le aaturel, la s1mphc1té et l.a vénk, 11s

a

a

sont des maitres.
I1 y a deux écrits qui étaient merveilleusement de circonstance a la déclaration de guerre et pendant toute la durée de
celle-ci. Cest le Joujou patrwtisme de R.emy de Gourmo~t et
c'est Ubu-Roi d'Alfred Jarry. C'est saos doute pour cette ra1son
que l'auteur du premier l'a si bien re~ié,_ aux applaudissements
des patriotes d'antichambre, et que 1é~ttc~r. du ;econd? alors
qu'il était épuisé et introuvable en hbraine, s est s01gnc~sement abstenu de le rééditer. Je u'e:xagérerai pas les mén-

&lt;:HRONIQUE DRAMATIQUE

73 I

tes d' Ubu-Roi, écrit par Jarry quand il aYait quinze ans, et qui est
.avant tout une farce et n'est que cela. C'est toutefois une farce
qui asa portée et sa signifi.cation et ce n'est pas un signe négligeable que le nom d'Ubu soit entré dans la langue comme le
synonyme de l'irnbécile épais et prétentieux. Ubu-Roi esta lui
seul taus les bouffons de la société bumaioe. C'est le personnage o.fficiel étalant son importance et sa niaiseríe. C'est le
magistrat en costume de carnaval qui juge sans scrupules. C'est
le discoureur civique qui abuse les foules et se fait un tremplin
de leur crédulité. C'est le bon dtoyen qui l'écoute bouche bée
et réalise lui-méme sa propre duperie. C'est le naif, étcrnelle
victime ae son aveugle docilité, qu'eotraineot un roulement de
tambour et un claquement de drapeau et qui court se faire trouer
la « gidouille l) pour.Ie grand profit de plus malins que lui. Cest
le petit boutiquier, le petit employé, qui gobent commeparoles
d'évangile les plaisanteries qu'ils lisent cbaque matin dans les
journaux. C'est le romaacier genre M. Paul Bourget, avec ses
.romans solennels destinés a améliorer la race, la société, la morale et la poli tique. C'est ... C'est en un mot la betise bourgeoise
universelle daos toutes ses manifestations odíeuses et grotes-ques, cruelles et poltronnes et contre laquelle rien ne prévaut
que le rire et le mépris. Cette nouvelle édition qui vient de
paraitre d'Ubu-Roi permettra de relire cette énorme bou:ffonnerie souvent pleine de traits si humains. On l'a augmeotée de
-0essins de l'auteur et d'une intéressante préface du docteur Jean
Saltas, qui nous raconte les derniers jours d'Alfred Jarry dont
il fut l'ami et le collaborateur. J'ai souvent pensé que les gens
qui oat connu Alfred Jarry de tres pres devraient écrire leurs
souvenirs sur lui. D'ici quelques années personne ne rcstera
fayant connu et cette curieuse figure littéraire n'aura pas sa
biographie exacte. On trouvera égalemeot aux dernieres pages
de cette nouveUe édition la fameuse Chanson du Décervelage
que tout un cénacle littéraire savaít par cceur et chantait U)JX
enviroos de 1896. Ou est-il ce temps que, traversant París
sur l'impériale de Clichy-Odéon, tout le Mercure, en la
personne de son directeur, accompagné de Madame Rachilde,
de Jean de Tinan, Henry de Bruchard, Christian Beck, Fanny
Zaessinger, Jarry lui-méme et le sigo.ataire de ces lignes,

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ll'olmlLL1i UYVa ff"Jlll:,ltoule dilcw1ioa; ce qui rend lés poUmlques moina absains.
'l'J'CIII ne aoil. Ainti a'attúue moa regretd'abRger id mae ilude
,¡uej'aunia voulae pl111 complete: l moina d'oppo,u livie l
)me, le critique peot tout jlllle iodiquer au lecteur quelqacáce de l'objet. qu'"d c:nintde lai voir n ~ .
Coatre la Guerre, Alaia 1'épape de redlre tout ce
a'atta oot bien dit. Lea gnoda viaiooa de IIOWÍraDCe et ~
mort, il la auppoae uaez práentea l nos mimoira pour que
, - de 111011, aa paaage, aufliaent l lea rivet11er. Son gnod
elloit eat d~msister sur • cette cootninte militaire que cbaam
'ftllldnlt l,ien oablier, parce qu'elle d&amp;honore la gaene • : il y
a d'anl ceci, que, dans Y1bolitlon des liben&amp; civile■, l'hnpor. _ et la aottiae et 11 tyrannie oat bc2U jea ; U 1t111ble!'f'Alain n'alt va, d101 tontea les actioos des chefs, que Yotgqell
e COIIIIDUder et DOO le zele l bien aervir. Lai- et.a.
éldmer d'1tria • propre espirience fasqo'l que( point la niloD
• ladiphf &amp;oh ee, jostifient la rmcaoe du ■ol&lt;w m«0n-.
Volci qui doit nous troubler d■vantagc : coovaiDCU que 1c¡Dllftitl d'in~ ne sont que l'occuioo des guerra, la aa..
pnifoDdea baot • dlDs les pasaiooa, ti presqae toutea noble■ ••
Alaill tient l cteur de prouver que la noblesae des c■uaes diapa,
nlt tDlllle daos re&amp;t; ce aoolcoement d'enthoasiume aboatit
1 e an rarar:re m&amp;:aoique, oil la force mor■le ne s'emploie
¡.m.i.1 cboisir, m1i1 toajoon l supporter •· • Le devoir, d..,.
le plein do mot, soppoae une délibbation l part soi, doot
- t dq,end, s■nl IDCDlle cootraiote • ; or lci • toas IODt form ;
B y en I aeulement un bon nombre qui coarent plus me que
le genclmne ne les pouue •• toat le ~me &amp;ant moott dellelle eone qu' • U n'y a d'khappie que cootre l'ennemi •·
• Com-t uvoir ai la bonne volonti lllffir■it i ca ICIHIM
111blimea qaand toutea lea prkautions sont pmes pour le ca
a6 elle DllllqDCl'lit? • U ~ oil celte volontt s'aflirme i
voh claiffl et haute, naez de motlfs mllés expliqoent nn
memonge l11vnlontaire, mea~ 2llI autres et l soi. Un
lelll motif y suftir■it : • Nul ne se battrait pour un difí&amp;md
oalioos, au líen que o'importe quel bomme ae baltra
pour prouoer qu'il n'est pas un l:lche... 11 s'agit de proa-• publiqaement et aolennellement, qu'on sait ~ourir. •
leí, le but est .Orement dépusé. 11 n'est pu vm que te.
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llom.m. IICOtplbl ele ~ - - biell poar ll'i1Ílpcb11e qaai:
et le modf qae la peoM ne ilment p11 r
IMl 41WC la pa,,dear ele retron exip rappui el'■- 'lilol5.
Codlnle rigorisme bnden, la paroledeSpi-• lliea forlél
• 11 ne ae peut pu qae l'ho- ■oit p111iom ~; " lllaion que d'ffiger d'lln aeal genre de IICrifice ane , . _
'lvl 4n • !Mtlle l la plup■rtda ~ - lmmÍlllt.
lteleaóos aealement «ci : c:oncevoi, la pene ea ~ c'ec
im■giuw, poar ■oi-m- et poar les 1utreo, ooa p11 aeale- t - pfril 'l'Oloatailement drontt, mals cette
e&amp;ttfu.c oU la volonté ~ aombre et ne retroa,,e rieo de •
aodtn1 motlfs. C.. ne ser■ phn le moment de 11 dilib&amp;mon l
p■rt IDi; il fautclonc qu"elle lit lien d'fl■llce. Atan -iemeot,.
cea fMC8UüunS eontre soi-meme, cette contnin~ futun, edAlot IDlft 'fOll!oir, il ratera vr■i qu'on les a - • • almi
,pa'une ftmme peut noir voalu l'eafant qu'elle maaclit i ri- .., _ ClOUChes et son P""PR danger de mort:

e,, ;J.

••t

•en-

La pem, dq,asse toujoun les prn!siom et le possaole. Aa moou les fon:es humaines sont A bout, il faut marcher eacm, ; ao
_ , o6 la paskion n'm plus tmable. n faut lmir encorr. L'Gt
mllhaiJe ••nerce au ddl de ce qn'un bomme peut \'1IUloir. Dam un
i-.me---i-,-cleslor&lt;IOI innorables,iy
•prfs le demier 6clair de -..lontf. La gucm s'itcbtot por
mea!

--1--..

................. i-.

·-•¡,.;,·-•

CIIO¡daani!es, . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

de rlllimal collcctif donne la victoire. Ju,que-U. la g,,o,re est 11t ;,,.
btillant, et non sana risques. Mais, _ , _ on sail, le pbts brillana CIDtl..,.. s"accommode av« la fuite ou la capirulation, da que la p■mo
est ju~ perdue. Or c'est ici que l'an militaff produit sa dcrui,n
etreu, i la stupeur du guerrier bore, qui CSt rq¡ulm-en,eut hottu.

Nel ll'in ae 1,a~ poar ~e ba1tu ; gaene et a,ntninft: 'fOllt
doncenaemble. Tel eat le mal au 1Ujet duque( on we demancleai
le■ h_.10t1t vr■iment ridaits il r,ccepterpour co,pécbe.-mal plasgnod. ~'on oepeutdécidersanscoosidt!rerrennemi.
U11 dea tr■ita qni mettentl partee lin-e d'Alain aur 11 guene,
c'est le peo de place qu'y tient l'enoemi. Et c'est &amp;1111i le ~
q,(il y tleot, coofu,tüfmeut l l'cspérience da 10lda1. Car en
en cene gucn-e plns qu'en tolltle Rlft, les bales et les
obu, p11md les mines et les npes, le ■old111 penuit fort ¼
l'emiemi d'en &amp;ce, 111 wiain ola seaeur, non pDl l'Eoaemi

�LA HOUVELLE UVUB FIANCAJSB

736

a

tout court, ses desseins, aux conséquences de son triompbe
éventuel ; cette pensée, disons-le sana ironie, étant plutot
réservée aux. civils. L'auteur remarque autre chose : • Je finis
par apercevoir ceci, que les hommes de troupe pensaient beau,eoup faire la guerrea l'ennemi, et que les officiers pensaient
bcaucoup
faire la guerre aux hommes de troupe; et, quelle
que !Ot la fortune des armes, nous étions vaincus, nous autres,
daos cette guerre-la. » D'ou ce soup~on, que l'ennemi (l'Ennemi,
tout court), pourrait étre une illusion que tout pouvoir entretient pour se conserver et s'étendre, un prétexte dont usent les
Importants pour justifier leur Importance et brimer les Insou.ciants. Ils n'auraient pas méme en cela besoin d'inventer ou de
feindre, puisque l'illusion est ancienne, et crée saos cesse a
nouveao son objet. « Les passions ont cela de redoutable
.qu'elles sont toujours justifiées par les faits; si je crois que j'ai
un ennemi, et si l'ennemi supposé le sait, nous voila ennemis. » Vérité partielle ne pas oublier; bon conseil de sangfroid, bonne raison d'espoir. Mais qui ne dispense pas d'autres
le~ons. L'encbainement de l'histoire en notre Europe est tel
qu'une déñance préalable, mélée toute bostilité, parait en étre
le facteur le plus constant. Toujours pourtant il s'y joint
.d'autres causes; oserai-je affirmer qu'elles ne suffiraient point?
L'bomme a-t-il si bien chaogé depuis la conquéte du Nouveau
Monde, que jamais plus un peuple confiant ne risque d'éprouver
10udain ce que pise un ennemi ?
Non pas l'homme ; plutot les sociétés -bumaines. Les condi1ions de la ricbesse collcctive, sous un régime de production
índustriellc, n'encourageot pas les pilleurs de trésors; et les
intéréu réels,
tout bien examiner, ne trouvent plus leur
.compte dans une agression. C'est qu'une agression c01ite cber.
La preuve cesserait d'étre stire, sitót que l'agression redeviendrait facile; ce qui génc fort pour désarmer. Et cene preuvc, si _
forte aujourd'hui, restait faible, tant qu'ellc paraissait étre
démentie par le Fait. a Derricre tout document il y en a un
,autre », ré~te Alain quand on soulive le problcme des responsabilités. Pour moi, cherchant dans ce passé récent quels concessions et accommodements étaient possibles de notre part, je m'ardte court devant cette garantie derniere qui devait nous étre
aemandée . .Remontant plus haut, j'évoque non le péché radical

a

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a

a

NOTES '

737

d'une race, mais l'état d'esprit que créent chez un peuple trois
entreprises audacieuses, impunies, suivies d'une éclatante prospérité. Dans une entreprise nouvelle, les risques passaient le
profit; seule une grande passion pouvait les masquer. Mais·
parmi les causes des guerres, Alain considere toujours ces pas•
sions brusques, ces passions chaudes qu'une parole claire et une
sage attitude sont capables de calmer. Pourtant une passion
froide et lente, bien enracinée daos l'étre et une passion
attentive tous signes de faiblesse encqre plus qu'a tous défis,
dominant la pensée, est ce qui donne sa marque propre au
demier grand Evénement.
Certes il est instructif de considérer d'abord l'Institution, le
fait qui dure ou se répete, avant de passer ces Evénements
dont la variable apparence trompe aisément nos regards. Car
plus d'une fois l'Institution a créé l'Evénement ; plus d'une
fois I'organisation guerricre entraina le retour des guerres. Mais
a nier la différcncc réelle des évéoements et des intentions qui
de part et d'autre en décident, a mettre ensemble volouté de
défense et volonté d'attaque, appel a la contrainte et refus de la
subir, a ne jamais supposer en leur place qu'une méprise
mi1tuelle aggravée par la colere, ou ne comprendra qu'a demi
la nature de l'Institution. Devaot taot de guerres passées, saos
m'attarder aux documents, j'admets pour cbacune qu'il aurait
mieux valu qu'elle n'etlt pas lieu, et d'abord qu'il n'y e-Ot personne ala vouloir ; mais non pas que tous l'aieot voulue de
méme, ni que ceux qui ne la voulaient point aient eu tort de
l'accepter. Avant de condamner la juste résistaoce, il faudrait
mesurer tout ce que nous luí devons ; songer qu'elle a laissé sa
trace daos ces égards imparfaits qu'aujourd'hui l'homme a pour
l'homme daos le cas mémc d'une défaite ou d'une soumissioo
docile; songer aussi que saos la crainte d'une résistance toujours
possible, les motifs plus élevés qu'elle devanee et qu'elle appuie
seraient menacés d'une prompte régression. Remettre le sort
de fopprimé au bon vouloir de l'oppresseur, n'est-ce pas
cela que mene la dialecti4ue d'Alaio, concernant les rapports
de la Force et du Droit : • Chacun, dit-il, sait que la
Force ne peut rien contre le Droit ¡ beaucoup sont disposés
a reconnaitre que la Force peut quelque chose pour le
Droit. Mais il faut toujours que le droit soit reconnu, volon-

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47

�738

LA NOUVELLE REVUE FRANt;A.ISE

tairement et librement reconnu. L'homme sent bien que ce
qu'íl croit juste doit se montrer tel aux autres, et mémc a
l'adversaire, et que cet accord est la marque du Juste, comme
du Géométrique, comme de toute pensée... Dans le cas OII
celui qui croit avoir droit veut imposer ce droit par la force
et y parvient, i1 est clair que cet établissement de force ne crée
aucun ordre de droit entre le vainqueur et le vaincu. 1&gt;
Voila l'ldée et le Fait correctement opposés; apres quoi, le
probleme est de les rejoindre, pour que l'Idée ne reste pas
dans les nuages. Cest fort bien d'affirmer que le vrai Droit
vise ala Paix véritable, et de n'appeler droits que les pouvoirs
dont l'exercice garantirait, selon les lois de la nature humaine,
un libre et durable accord ; mais il reste vrai que ces pouvoirs
ou droits ne sont pas tous l'objet d'un accord présent. Partout
oú n'existe pas meme cette condition d'uo accord futur : la libre
discussion sous une loi commune, on voit des droits, s'exen,:ant
en dépit de la violence, n'apparaitre sous leur vrai jour a l'ad versaire et n'etre enfi.n librement reconnus que bien longtemps
ai,res s'étre exercés. Ainsi la Force, selon l'Idée juste ou injuste
qui la guide, ne peut ríen directement, qu'assurer ou empéch.er
I'exercice de certains pouvoirs ; mais comme la valeur de ces
pouvoirs peut ne se révéler a la partie adverse que par leur
exercice méme et par l'expérience du fait, la Force agit done
indirectemeot, non sur la pure idée du Droit, mais sur les ames
oú s'éclaire ou s'obscurcit la conscience des divers droits. De la
passant aux. traités, on voit d'abord qu'avant la guerre un ordre
maintenu par force ou par menace n'est pas une véritable paix.
Apres la guerre, pas davantage : « La paix est un ordre de
droit librement reconnu par les parties » ; la force du vainqueur
ne supplée pas a l'assentiment du vaincu; et l'assentiment fait
toujours défaut, daos ces heures troubles de Iadéfaite ou chaque
appétit dé;;;u prend l'aspect d'uo droit violé. Vouloir un traité
juste, c'est viser l'avenir; c'estvouloir un ordre te! que le vaincu,
•ses passions retombées, puisse et doive y consentir comme y
trouvant, non moins que le vainqueur, toutes libertés compatibles avec les droits égaux d'autrui. Calcul difficile a faire,
daos les heures troubles de la victoire ; calcul ou chaque erreur
crée un danger. Mais ne dites pas que tous ces traités se valent,
~yant la force pour origine. Aucun n'est la paix véritable;

NOTES

739

chacun éloigne, ou bien rapproche, l'avenemeot ae la Paix.
J'aurais honte d'écrire une ligue oú la Guerre soit présentée
comme fatale. La-dessus Alain a raison : « Sí l'on croit au Fatalisme par cela seul il est vrai. Si tout un peuple croit que la
guerre t'St inévitable, elle sera réellement inévitable. » J'approuve done sa maxime « de décréter au lieu d'attendre, pour
]es ch oses qui dépendent de nous ». Oui, pour autant qu'elles en
&lt;lépendeut. Il faut détruire « l'idée que ces grands mouvernents
des peuples ne dépendent pas plus de notre volonté que le vent,
la pluie ou le volean ». Ce ne sera pas en prétendant qu'ils
dépendent d'elle seule comme le choíx de nos paroles ou le
geste de notre bras ! Une main ferme au volant peut beaucoup;
mais nous ne tenons pas seuls la route; le choc peut se produire
en dépit de nous. Et si, plutót qu'un accident, la guerre est ..
« un crime passionnel », ces crimes-la o'arriveot pas toujours
par la haine des deux parties ; oo en voit qui se consomment
par la volonté d'un seul. Ainsi, l'hornme le moins passiooné,
et sous la meilleure police, ne saurait jurer pourtant qu'il
n'aura jamais a faire son choix entre frapper ou périr. De
nation :l nation, les risques sont plus grands. Mais justement « la guerre, repreod Alain, est une catastrophe qui
réussit par les précautions que l'on preod contre elle». Elle
réu~sit autant et plus par les précautions qu'on oéglige. A.lors
qu'on nous propase « une pression continue contre toute préparation ala guerre », une équivoque ne suffit pas a effacer la
différence entre « prépa-rer la guerre » et« s'y tenir préparés ».
Cette distinctión, j'en cooviens, restera peu sincére et pratiquement vaine si l'on ne prépare avant tout la paix - done si
l'on n'accepte d'abord et si l'on ne s'emploie
répandre les
• moins contestables enseignements d'Alain. A"'vec lui nous
redirons:

a

Il y a deux erreurs capitales, également dangereuses, au sojet
de la guerre ; !'une, c'est de la croire inévitable, et l'autre, c'est de 1a
croire impossible ...
La guerre vient priocipalement de ce qu'on suppose trop vite une
méchanceté chez les autres ...
Nul o'est assuré co11tre la colere. Mais adorer la colere et s'y jeter
avec une joie mauvaise, adorer en esprit la violeoce, c'est cela qui est
trahison ...

�740

LA NotJVID.LB lEVtJB RA'NCAISB

L'esprit dé paix est IateJllgaMle d'abord, qui définit Paix et Guare.
Drait et Foau • ; mais • il fauti fesprit de paix quelqife c:hose de plus
que l""uuellfeeace ec en qaelque sorte une Jumiae par provision. ,¡ui
est Cbariü : chercber la JibesU de l'aatre, la vouJoir, raimer...

Apds toutes la rélerva faite,, ce ne sont point 11 formula.
vides ; leur afiirmation engage ; elle ne va pas saos graades
coméquences dans la vie privée et publique, dans la pensée, le
cliscoun et l'action. Bonnes pour tous, elles le sont deux fois
pour c:em. que leur Age, leur sexe, ou quelque autre cause metteat dans le cas de n'avoir pas l cboisir entre l'honncur et la
vie, mais bien, comme on nous le rappelle, e entre leur honneur
et.la vie desautra •· C'est 1 eux que la passioo sera le moin1
permise. D'ou je ne puis condure qu'ils n'auront qu'a se taire,
1i 1•on se demande quels biens méritent d'étre défendus, On negagnerait rien 1 tout remettre a la pensée des jeunes gens et en
fiút ce n'eat ~ ainsi que se forme la pensée commune : 11,
qucri qu'on fasse, toutes les idées comptent; le ailence m6me
est un avis ••• Si je choi1is, dansl'histoire et daos les scleoces qui
fónt conoaltre l'homme, tout ce qui peut reaforcer l'attente de
conftits futurs, ai je refuse ou négligede comprendre l'étranger,
ai je releve en ses discoun toute ?ffense et ne comen, ~ a
déméler de ses prétentions excess1ves quelque va:u com~ble
avec nos droit1 si 1''admets l'appel aux armes sans nécess1té de
' le massacre peut ltre mon ceuvre, et J ausa1ut public, demain
ni sur moi Je saog de mes 611. Mais si je me porte garant d'une
bonne volonté étrangere en dissimulant a· plaisir toutes mar•
qua d'intentious hostiles, si j'aide a croire ,_que tout dé~t
cutre aations pourra se r~ler en paroles et qu il suffit de ten1r
prtta des arguments, si j'aflirme aux atJtres qu'l céder toujo~
il ae leur sera ríen óté de ce qui fait pour eux le prix de la vie,
J'eft'et de mes cooseils peut étre qu'une confiante jeuaesae
s'neiUe trop tanl, impuissante, sous le coup ~•une ~nace
qu'elle ne saurait supporter ; ma f~n de voulo1r la paix ~e
Jaisserait alon en partie responsable de la Guerre et de la Défa1te,
au sujet de laquelle il faut répéter ce que nous disions plus baut
de la Guerre : « qu'on ne peut plus rien contre elle des qu'on
voit par expérience ce que c'est. ~ La ~o_nde ea;r~r, ou faute,
n'est pu moias grave que la prenuere ; st bien qu l l une comme
a rautre il faut savoir dire: Non.
IOCREL AJtHAtJLD,

..

•••
DE L'AGE DIVIN A L'AGE INGRAT {Mémoire5}, par
Frands ]tlttmltS (Pion et Nounit),
Les mémoires soat i la mode. La mode n'en est .,_
neuve et, m~e daos les temps claaaiques, les J)Rddenta ne
manquent pu. Mais le r~e de Steadhal (qu'il pmoyait P"1'
188o environ) et, ce qui est moins heureux, da S"""""'-,
déplorable en soi comme toutes les chose1 en mne, ae COájuguant avec le ttgne itemel de Rousseau et de Clweauwnd A
finépaisable prestige, vaut au geore un regain de íavear et~
vie. L'homme, tantqu'il sera ce qu'il est, ne se lassen paa de ae
pencber sur l'homme et tres apécialement un c:ertain homme
sur le certain homme qu'il est. Et cela d'autant plus que rindf..
vidualisme aura pris plus de force et que l'individa ipril ndasivement de lui-méme et indifférent Ason cráteur tend,a l te
sabstitaer davantage a la commuaauté, a l'univers des étrea et
des c:hoses, i la crátion de Dieu. C'est un bien, c'est surtout un
mal. Mais il nous apporte quelque Jumihe et tel éai"8in
onhodoxe qui n'échapperait pas au penchant aurtout roJUD•
tique de se confesser en public, pourra aI'occasion le faire IIDI
trop de vanité, en se remettant asa place qui n'est qu'une tia
petite place daos le tout. Ainsi Francis Jammes nous clomae
aujounl'bui le roman saos ~ripéties, sana retour sur soi, sans
traquage aucun, avec une pointe a peine de systématisation
Jittéraire, de son entrée daos le monde des payuges, des fteurs,
des animaux, je ne dis pas des bommes, car jusqu'A nouvel
ordre l'enfa.nt qu'il est encore entre « fige divin etl'ige ingnt •
ne semble- pas saisir la düférence entre l'auimal bi¡,We et Jes
autres. 11 vit daos la seosation, étant doué miem que quiconque
poµr sai1ir et clicber J'aspect ; c'est par le dehors qu'il conquiert ; aussi, né ~te en face des fteurs ; il nait humoriste en
face des hommes. Notez-le bien, iJ n'aura pas besoin par la
suite de rúlioer sur la sen'sation1 de cultiver sa we, son oure,
son odorat, son gollt, voire son toucber ; le don tardif de l'analyse quifait qu'un Prouat, en se toumantven son pa8' d'enfant.
recompose ses impresaions e en homme » et llit les enric:hk
de tout l'acquis de la maturiti, eat aussi étnnp que posaible

�LI\. NOUVELLE KEVUE fRAN&lt;,;AISE:

a un

Jammes. Sensoriellement parlant, il existe tout entier des
le premier jour.
Je crois, écrit-il, que roa sreur Marguerite était moins ftappée que
moi par l'éttangeté de ces booshommes. (Ceci vient aprc:s la description du pere Fleury qui représentait a ses yeux le Juif-Errant.) J'ai
souvent comprís que ce qui rend le poéte tellement spécial, c'est qu'il
s'irnpressioone a jamais, la oil d'autres ne sont qu'effieurés. Lorsquc
tmt d'amis me prétent une si merveilleuse imagination doi1t · ils
s'amusent, ils ne se disent point qu'une vie de centeuaire ne suffirait
pas a l'invention de ce qui meuble la chambre de ma mémoire et qui
est presque inépuisable. U. ou tant d'auttes laissent passer un geste, un
mot, un tait, je le retiens. Ainsi l'araignée s'empare du rnoindre moucheren qui impressionne le prisme de sa toile.
Daos ce trésor inépuisable, Jammes n'aura done qu'a puiser,
e11 suívant autant que possible l'ordre chronologique, Pour nous.
donner une idée a peu pres exacte de son enfance - et c'est
une innombrable succession d'images curieuses et simples,
peine enchainées dans le temps, ou nous retrouvons sans.
s~rise les qualités ordinaircs du poete. Ce qui en fait le
charme, c'est la candeur. Tout luí est bon, tout lui est neuf;
tout lui reste bon, tout luí reste neuf, et« le parfum qui s'exhalait du báton de boux, coupé par mon perc dans !'une de nos
promenades d'automne » et le premier poeme qu'ila lu « sur
le chien Mouffetard )&gt; et la méme époque cette prose «- ou
deux petits gar&lt;;:ons s'essuient les pieds .avec de l'herbe fraiche
avant d'aller rendre visite une vieille dame qui coud a la
machine ... » et aussi l'étrange bonbomme qui s'éleva devant lui
en aérostat,
l'occasion d'on ne sait quelle tete Pau. Il vit
parmi les choses, il vit des choses, non parmi les livres et des
livres. « Je n'ai jamais vu, note+il, dans la plupart des reuvres
des autres qu'un motif
m'exalter en découvrant presque
toujours ce que j'avais déja trauvé et ressmti au centuple directement. » Un seul auteur vraiment aimé peut-étre, ce sera Jules
Veroe. A une époque ou on fait tant de cas de « romanciers
d'aventure » qui souvent ne le valent pas, ceux qui ont
~prouvé la meme passion juvénile, sautont gré l'auteur du
Roman du Lievre d'avoir osé rendre bommage a l'auteur de
Vingt Mille Lieues sous les Mers. Ce gout unique s'explique
particuliercment chez Jammes pu une hérédité coloniale et

a

a

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a

a

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y

a

NOTES

743

aussi bien son gout de la couleur. Nous tenons enfin la raisoa
profo?de de son génie sensoriel : i1 vient de pays chauds, des
Aménques, et le poete qui nous est promis fera partout de
« l'exotisme », trouvera partout
en faire, au pays basque ou
en Béarn. Voila son don.
On s'étonnera de la place infime que tiennent dans ce premier volume de mémoir~s, les choses de la religion, alors que
quelques vingt années plus tard l'auteur des Elégies deva.it
passer insensiblement dans ses vers et sans changer en rien sa
poétique, d'un paganisme vaguement chrétien au catholicisme
pur implícitement contenu dedans. Non, Jammes enfant ne
connaltra ni l'inquiétude ni l'appétence religieuses ; il a encore
par éducation la foi du charbonnier, il a surtout la gdce qui
suflit
tout d'admirer Dieu par les sens dans ses créatures.
Disposition catholique, que l'on ne s'y trompe pas ! Elle n'a
pas encore de nom ; mais ce sera bien tort que nous la dirons
panthéiste.
Ce qu'íl advint de cet enfant, la suite des Mémoires nous
l'apprendra. Mais nous devons transcrire en nnissant le passage
émouvant ou uous est raconté commcnt eut lieu pour lui la
révélation du « poeme 1).

a

a

a

te Un livre est ouvert de1•ant moi. Et soudain, sans qu'on m'en ait
prévenu, je vois et j'entends que ses lignes soot vivantes, que deux ¡\
deux, elles se répondent par la rime, comme des oiseaux ou des vendangeurs et que ce qu'elles racontent nous enchante ¡\ la maniere des
etres et des choses q11i n'ont pas besoin 9.11'on les trculuise. Je. ne pus
parvenir au bout de ma le,;on. Je venais de recevoir du ciel ce roseau
:iigu et sourd, bas et sublime, triste et joyeux, plus ápre que le dard
d'un sauvage, plus doux que le miel... i)

HENRI GHto:-;-

LA POÉSIE
LE LABORATOIRE CENTRAL (Au Sans Pareil), DOS D'ARLEQUIN, par Max Jacob, avec des dessins de
l'auteur (Editions du Sagittaire).
De tous les poetes de notre temps, M. Max Jacob aura connu
les plus grands succes de conversation. La sienne est fort
recherchée, et les histoin:s qu'il conte ave.e une fantaisie amere
et cordial e oot fait la joie de ses amis et la fortune de certains

�744

LA NOUVELLE REVUE FRAN~ISB

auditeurs, les mieux doués quant a la mémoire. S'il est vrai
que « !'esprit qu'on veut avoir gate celui qu'on a », l'esprit
qu'on vous préte n'est pas moins dangereux et M. Max Jacob,
avec moins de souplesse, eút couru le risque de rester le prisonnier de la réputation qu'on lui voulut faire. Il n'est pas bon
qu'un poete doive la sienne asa légende plutót qu'a son talent.
Le C&amp;rnet a dés Yint apoint montrer que celui-ci était beaucoup
plus intéressant que celle-la. Sa partie de zanzlbar lyrique terminée, M. Max Jacob laissa négligemment le c;rnet trainer sur
le comptoir. Des joueurs novices et qui se croyaient tres roublards s'en saisirent aussitót, mais il ne cootenait plus que desdés
truqués qui roulaient sur le zinc poisseux avec un bruit funebre.
M. Max Jacob lui-meme qui pourtant sait bien la regle du
jeu ne gagne pas a tous les coups. Dans ce Laboratoire central, 11
y a quantité de pt:tites fioles aux étiquettes fallacieuses, si bien
qu'on n'est jamais sur du contenu: amertume, ironie, sarcasme,
bouffonnerie, éloquence satirique. 11 faut déboucher tous les flacons et avaler en fermant les yeux ces petits poemes dont le rythme
acquiert irrésistiblement la volubilité du monologue comique.
11 sait choisir au hasard une poignée de mots qui feraient
assez bien, daos la bouche d'un orateur désireux d'accroitre la
;vitesse de son débit, l'office des cailloux de Démosthene.
Exhalaisons et salaisims en toutes s,usons
Enseigne : Au Calicot de la Gratule Espira11ce,
Paris au Paradis par le Pari Mutu~l,
C'est celui de Pas&lt;;al : Pnti sauvez la Fran,e.

On ne saurait en vouloir a M. Max Jacob de cultiver le
genre macaronique, auquel il doit tant de succes et l'on con~oit qu'il ne se résigne pas a laisser le champ libre a des imitateurs qu'il lui est si facile de décourager. Si nous regrettons les
poemes qu'il eut pu écrire, croyez qu'il les regrette aussi. En
cette débauche d'équivoques et comme disait Bergerac, d'entre•
tiens pointus, une vraie douleur cherche a s'étourdir. A 'lire

le Départ du marin, Quimper, Mort morale, Etablissement d'une
communaulé au Brésil, on a le sentiment d'une vengeance rafiÍnée, de représailles qu'exerce le poete contre lui-méme, chaque
fois qu'il s'est reconnu coupable d'une émotion vraie. 11 n'écrit
jamais que la parodie du poeme révé d'abord, et la satire de
ses acces lyriques involontaires. 11 fait songer aces artistes de

NOTES

745

« music-hall » qui commencent par jongler avec des assiettes et

finissent par un grand massacre de vaisselle, donnant ainsi au
spectateur le spectacle de l'adresse bafouée par elle-rnéme.
Si M. Max Jacob s'avise de pasticher, c'est avec une su.reté
cruelle :
Dis-moi quelle fitt la cb1111son
Que cbantaimt les belles sirenes
Pour faire pendier des tririmes
Les Grecs q11í ldcbaimt l'aviron
Nausica.i a la jontaine
Pénéwpe en tissant la lai11e
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chante la Jaridondaine /
Et les diamons des échansons ?
Echos déchus des longu.es plaí11es
Et les chansons des émigrants !
Ou sont les rejrains d' autres temps
Que l'on a chanté tant et tant ?
01i sont les filies aux be/les dents
Qui l'amour par les d1ants reti-emimt ?
Et mes chansotis? qu·¡z m'm s01wienne

Voici un croquis de banlieue dominicale, léger dessin a la
plume avec quelque touche d'aquarelle :
Pottr ciuillir des jleu1·s aux rameaux
Nous déposerons ttos vélos.
Devant les armures hostiles
Du grillages modern-style
Ncnts déposerons nos machines
Pout les décorer d'11.11bépi11e.
N()Us regardt1-o,1s couler l'eau.
En btwant des mentbe-s d l'eau

On trouverait saos peine beaucoup d'autres morceaux charmants et la quéte est sans ennui, car aux endroits les plus burlesques, coule le méme style ftuide et brillant ou les images
ne tra1nent jamais comme de lourds poissons rouges, mais filent
comme les truites.
Si M. Max Jacob n'avait abdiqué toute méchanceté, il serait
capable de rénover l'épigramme :
Je suü Jacile asatis/aire
Ce demnt quoi passe mon temps

�LA NOUVELLE REVUE FRAN~AlSE

a

. - Dit la clientel.e ii Figuih·e Sans esco,npte on paie e,i sortant
&lt;t Quoi 1 taut d'idie en un roman
Dit un auteur qui déJespere
- Cbez. 1wtre grn11d opocnsiaire
011 t'irnprime et mfoa on te vend I

Drame á sig11e1· pour 111illio1maire
Ou simples so,mets po11r aman/
Si tu n'as pas assez. d'argent
L'iditeur en fait son affaire
Ríen qu'une course en fiacre d /aire
- A b I justement j'ai vot1·e aJJa ire
Un -i,uudeville l six cenls frnncs

Payables d tempérament.

N'est-ce pas le ton de Voltaire satirique? Mais le vers de
« pistan vainqueur ¡¡, le sinistre orchestrion des maneges forains, l'accordéon, cet élégiaque nasillard, la simple voix humaine aussi parfois, mais bien vite, rancune ou pudeur, il la déguise. C'est
pourtant celle-la que l'on voudrait entendre plus souvent.

M. Max Jacob sait imiter les cris cléchirants du

ROGER ALLARD

LE ROMAN

L'EPITHALAME, par Jatques Chardonne.,

2

vol.

(P. V.

Stock).
« Un roman est un miroir qu~ se pro~1ene sur une grande
route. » Je sais peu de romans fran¡;:ais au'.\quels la phrase
de Stendhal convienne aussi bien qu'a l'Epithalame. Et d'abord
c'est d'une grande route qu'il s'agít : ainsi que le note Fran¡;:ois
le Grix dans son si judicieux article de la Revue Hebdomadaire,
« le sujet de l'Epitbalame, ce n'est pas lui ; ce n'est pas elle;
c'est le couple, et le couple uni par les liens du mariage. »
Graduellement et comme prudemment, travers des éclipsesr
des oublis suivis de reprises, mené beaucoup plus par les circonstances que ne le laisserait croire un faux ~ir d'autorité, Albert
Pacaris conquiert Berthe Degouy: il ne la séduit pas au seos
strict du tenue ; il ne prétend pas
fa séduire, mais bien au
contraire a la fonner en la mettant en garde précisément contre
toutes les especes de séduction y compris contre lui-rnéme ►

a

a

747

~OTES

, Lorsqu'il déclare
un ami : « Je l'ai élevéc avec a.inour ..•
J'ai toujours eu le sentiment que je l'élevais pour un autre qui
aurait mes gouts », il n'exagere qu'a peine. Voici d'ailleurs ce
qu'il lui dita elle-méme: &lt;e Croyez-moi, je ne suis pas bon. Si
j'étais bon, au lieu de vous précher la piété filiale, je vous dirais
de retourner bien vite chez vous et de ne plus reYenir. Les
hommes tachent de cacher leurs faiblcsses par des paroles. Ils
troublent l'esprit et c'est leur plus grande faute. 11 faut reconnaitre maintenant que naus agissons mal. Tout a l'heure vous
allez mentir. Vous sacrifiez la pureté de votre conscience parce
que nous croyons nous aimer ; mais moi, qui n'ai jamais aimé
personne, je ne vous aime pas comme vous pcnscz, et iI demeureentre nous deux de subtils mensonges. Tout cela est laid. Il faut
en convenir. Il faut garder un jugement droit. Une vue claire.
C'est l'égarement de ]'esprit qui est le grand mal irréparable...
Vous ave2: un esprit tres rare, que j'aime beaucoup. Je ne voudrais pas l'ablmer. Le reste ne compte guere ... Je serai toujours
sincere avec vous. Nous parlerons de la vie ... » Elle cependant
c'est daos sa chair qu'elle est troublée, et c'est sa chair qui trouble a son tour son esprit. Les caresses d'Albert la bouJevetsent :
elle entend moins ses paroles que sa voix : l'amour supplante
chez elle ces qualités par lesquelles al'origi11e Albert fut attiré, et
lorsque celui-ci finalement l'épouse, il se trouve aux prises avec
une force qu'il alui-méme éveillée et qu'il est également incapable
de réduire ou de satisfaire, Dans les deux prerniers tiers du secoud
volume - qui marquent l'apogée de l'ouvrage - nous assistons a toutes les pbases de ce malentendu fonda mental jusqu'au
moment ou Berthe s'avoue qu'Albert a tué l'amour en elle et ou
elle éprouve un soulagement a le constater. Elle essaye alors de
vivre comme si son mari ne cmnptait plus, se rattachant d'une
part tous les souvenirs auxquels il n'est pas mélé, s'ouvrant de
l'autre a ce que les jours peuvent luí apporter de nouveau ¡ puis
un simple épisode, qui luí découvre soudain daos un camarade
d 'enfance cet inconnu qu'engendreot la fois l'ídée fixe du désir
et la séduction-devoir, en lui faisant sentir toute sa faiblesse, la
contraint aun retour sur elle-méme, la ramene a « aímer ce
qu'on connait », et pour la premiere fois, regardant une photographie de son mari alors absent, elle voit le point de vue de
l'autre : « A-t-il jamais ressemblé ce portrait ? songcait Berthe

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�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISE

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en chercbant se rappeler ce visage d' autrefois, naguere si obsédant, et maintenant difficile a imaginer. Je n'aime pas cette
photographie, se dit Berthe en la regardant de nouveau. La
figure est jolie, mais vide ... sans ame ... saos vie ... ; c'était sa
figure de jeune homme ... Nous étions jeunes, alors, tous les
deux !. .. Nous n'avions pas vécu ensemble ... Vivre ensemble,
quelle expérience I que de larmes, de luttes, de méprises, avant
de s'ouvrir un peu l'un a l'autre !. .. J'ai cru qu'iI ne m'avait pas
aimée, qu'H me fuyait ... Je sais qu'il m'aime autant qu'il peut ...
C'est lui-méme qu'il fuit, partout - pauvre homme qui n'a pas
de repos ! »
A voir ce qu'un te! sujet livre sous le traitement que lui fait
-subir Jacques Chardonne, force est bien de reconnaitre que les
romanciers fran&lt;;ais ne l'avaient guere attaqué de front. Un sujet
éternel pourrait-il autrement rendre ce son de nouveauté. Et en
fait quand on cherche hors de Franc.e des points de comparaison, on est aussitót amené aux noms de Tolstoi et de GeorO'e
~liot : on se rappelle alors que nuls romans plus que les leu~s
ne donnent cette sensation de grande route, et on en tire la
conclusion que la peinture du couple co11jugal, sans doute
parce que celui-ci représente le normal et le quotidien, recele
une singuliere vertu esthétique.
Que l'on m'entende bien ; il ne s'agit nullement d'égaler
l' Epithalame a Anna Karénine ou a Middlemarcb : il ne saurait
prétendre la race souveraine du premier, l'arriere plan méditatif du second. Tout ce que je veux dire, c'est que voici un
livre écrit dans le sillage de Tolstoi, sans qu'il y ait lieu de
soup~onner l'auteur d'imitation, parce que les qualités tolstoiennes sont essentiellement de celles que l'on ne peut ni jouer
ni acquérir.
Plus on pratique Tolstoi et plus on est frappé d'une particularité qu'on pourrait définir ainsi : une certaine indifférence au
sein meme de l'infaillibilité. Lorsqu'on se promene en pleine
campagne, a travers les herbes hautes, il arrive que machinalement on en casse une : on la porte
sa bouche, puis on la
rejette. A travers l'impression que laisse au lecteur le choix du
détail chez Tolsto1, il semble que l'on per~oive je ne sais quel
geste analogue. Or cette impression d'une relative indifférence,
c'est elle avant tout qui révele e.hez le romancier son plain-pied

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NOTES

avec la vie et le pouvoir qu'il exerce sur· elle. Le grand méritede Jacques Chardonne, c'est que jamais le spectacle ne le prend
au dépourvu, et que jamais non plus il ne l'índuit un soulignement, - ou a un commentaire qui ne soit pas strictement
indispensable, j'entends qui ne fasse pas partie de l'action au
meme titre que tout le reste.
Lorsqu'un auteur est investi de ce don, il court le danger de
sa maitrise n1i:me et je ne dis pas que l'Epitbalame y échappe
completement. Une analyse tres serrée y relever;üt sans doute
&lt;;:a et la un chapitre ou le don est cxercé pour Jui-méme. L'épisode tbéosophique en particulier ne me parait pas avoir sur la.
vie du couple un retentissement qui le justifie. Mais daos les
romans-natures que définissait hier Albert Thibaudet (et l'Epitbala111e en est un), dans ces romans dont il disait si bien qu'ils
sont o: déposés )&gt; plutót que o: composés )&gt;, il est toujours délicat
de se prononcer trop vite sur ce point. Il convient en outre de
ne jamais oublier ce que rappelle Percy Lubbock dans son admirable traité sur la Technique du Romau, a savoir que pendant
qu'il écrit une page, un romancier véritable fait facea une double táche : plus encore qu'il ne l'écrít pour elle-méme, il l'écrit
pour accroitre la portée d'une autre qui viendra longtemps
apres, et le départ est tres difficile aétablir entre les moments ou
le romancier prépare tout en ayant l'air de marquer le pas et. ~
ceux ou il le marque en effet.
Quand íl s'agitd'un récit, il semble qu'un instinct nous guide
acet-égard, et pour prendre un exemple récent qui nous soit a
tous familier, le passage sur la vie de Mme Sagune constitue
l'unique hors-d'reuvre dans le beau récitdeJeanSchlumberger:
Un Homme Heureux. Mais précisément, l'Epitbalamc n'est a.
aucun degré un récit, et le e.as de ce livre me reporte a la distinction que voulait établir autrefois Paul Bourget lorsqu'il
disait: « Un roman n'est pas de la vie représentée : c'est de la.
vie racontée. » Il faut relire daos l'étude sur Taine romancier
l'intéressant développement ou Bourget discute le poínt. Je ne
serais pas éloigné -de lui donner gain de cause toutes les fois ou.
J'objectivité ressortit une volonté délibérée, mais il existe un
petit nombre de romanciers chez qui l'objectivité au contraire.,
parce qu'elle nah d'un don sur lequel son possesseur ne peut
rien, rejoint ce naturel méme dont Bourget regrette chez d1autres.

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JJ!
1

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;:AISE

l'absence. Or l'Epitl,alame est essentiellement cela: de la vie
représentée ; non seulement il n'y a pas narrateur, mais il n'y a
méme pas, pour reprendre la définition de George Eliot, ce témoin qui fait s:i déposition sur la foi du serment: il y a un miro ir.
Car ce livre, dans tout le premier volume surtout, semble
n'etre qu'une succession de moments : que ce ne soit la qu'une
apparence, ríen ne le montre mieux que le fait que Jacques
Cbardonne ne tombe jaruaís dans le piege des Goncourt et de
Daudet par exemple, celui de vouloir relever la discontinuité
par une certaine trépidation de l'expression, - de mettre partout des rebauts. Contre ce danger d'ailleurs Chardonne possédait cette défense qu'il n'a pas de style dans l'accep1ion propre
du terme. « En réalité l'art de l'écrivain consiste surtout nous
faire oublier qu'il emploie des mots. » Jacques Cbardonne pourrait prendrc comme devise cette phrase de Bergson. Dans ce livre
en tout cas, l'art de l'écrivain est cela, - et il n'est que cela. Ni
cette inflexion de la voix, ni cette légere déviation que tels
artistes font subir au seos courant des mots, ni ce contour tant
soit peu accusé dont d'autres les cernent n'entrent ici en jeu.
L'expression est exacte, précise meme, mais comme sans le
savoir et surtout sans paraltre y attacber d'importance : d'un
bout l'autre une parfaite neutralité; - et devant cette neutralité 011 se rappelle qu'aux yeux de certains connaisseurs la prose
de George Eliot est inexistante ; que Tolstoi passe pour avoir
écrit un russe qui ne se compare pasa celui de Tourgueneff; et
on est tout pres de condure que l'instrument idéal du romancier
en tant que roroancier n'est pas un style, mais un idiome.
Un miroir, - appliqué !'ensemble de i'Epitbalame, le mot
reste le plus juste, rnais il existe, par dela ce pouvoir réflécbissant, un don magique entre tous : celui de l'absolue présence,
- le don que définissait naguere le critique anglais Saiatsbury
lorsqu'isolant, daos l'ceuvre de Thackeray, Pendennis, Esmor.,d,
et The Newcomu, il disait : « C'est moins id le miroir tendu
la vie que la présentation directe de la vie elle-mfo1e. » ~ans
la série des scenes qui entre les époux éclatent toujours plus
graves, Jacques Cbardonne atteint cette présence. II possede
une étonnante ma.itrise de toute la météorologie conjugale :
ce calme ficlif, obtenu, dont chacun des adversaircs se sait gré,
qu'il porte au débit de l'autre, et qui ne déclencbe que plus

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'NOTES

75 1

,surement I'orage ; - la formidabl~, dérisoire disproportion
,entre le point de départ et les résultats de la querelle ; - le
brusque débouché dans la haine, puis les millc variantes du
retour ; maitrise qui provient en partie de ce que Jacques
Chardonne a un sens aigu de cette loi des contre-temps qui
-scande l'ordínaire toute vie sentimentale. On ne peut Jire les
225 premieres pages du second volume de l'Epithalame sans
_qu'a chaque ~nstant on se surprenne les accompagner de tous
les commentaires que l'auteur a eu soin de s'interdire.
Un des écueils daos le roman-nature, c'est de savoir trouver
le moment ou doit étre mis le point final, et un juste instinct
nous porte ne pas accorder trop d'importance leurs dénoue·ments. II est certain qui! si l'on écarte la mort - ficelle des
médiocres, mais tremplin incomparable des plus grands - il
n'y a jamais de raison tout fait décisive pour qu'un romannature se termine : le plus souvent, la sagesse du romancier
:mete
. le livre lorsque la vie des personnaoes
o en est arrivée a ce
pomt ou elle comporte encore les agitations indéfinies de la
-surfacc, maís non plus ces lames de fond qui viennent tout boulev~rser. -~ci cependant l'auteur du roman-nature est exposé au
pén! d~ remtégrer une de ces idées sur la vie dont jusque-la il a
su s1 bien se passer. Jacques Chardonne a fait montre d~ beau-coup de tact dans la maniere dont il a paré la difficulté : « Son.geant
Emma et
elle-méme, a l'amour, a la vie, et pour
mieux définir ses réflexions, elle tácbait de se remémorer une
phrase ente~due naguere, et dont elle ne se rappelait que ces
mots : « le ht du fl~uve ». Lorsqu'elle se répétait « le lit du
t'Ieuve », ce bout de phrase au sens vague lui représentait la
-consistance d'une vie organisée autour du méme axe, cette
Telation du présent au passé, cette réalité durable d'un sentiment
consacré par les épreuves spirituelles ; et puis le court trajet
-des voies déviées. » Ce « bout de phrase au seos vague » ne
·vaut pas seulement ici par la justesse psychologique, - parce
qu'il traduit le besoin qu'éprouve un esprit féminin l'issue
,d'une cris_e de se raccro~her a quelque chose de concret,qui la
résume ; JI tempere auss1 par une image ce que l'idée générale
pourrait prendre de trop mécanique et de trop arbitraire ; et la
relative incert_írude sur Jaquel;e se ~lót l'Epithalame, que Jacques
Chardonne la1sse planer sur 1avenir du couple, fait que daos le

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�1.A. NOUVELLE REVUE FRAN~AISE

752

livre non plus il n'y a pas déviation, le maintient dans la vérité
de la vie au tnoment ou il courait le risque d'en sortir.
Car ainsi que le remarquait André Gide apro pos d' Armatice :
&lt;&lt; La vie nous propose quantité de situations qui proprement
sont insolubles », et tout amour porte en lui-meme ses éléments
d'ínsolubilité ; mais au fait général venait s'ajouter dans le cas
des Pacaris - jusqu'au moment ou Berthe accepte d'entrer
pleinement dans le point de vue de son mari - une insolubílité particuliere, dont a vrai dire Albert est responsable, et qui
précisément n'est pas une insolubilité amoureuse. Lorsque
Albert dit a son meilleur ami, a Ensénat : « Je n'ai pas été
amoureux. J'aí aimé une jeune filie pour ses vrais mérites », il
nou~ livre l'explication. Sans doute de ce propos il y a quelque
chose décompter : comme nous tous, lorsqu'il parle, Pacaris
force un peu sa pensée. Cependaut ici il lit en lui-méme
plus avant peut-étre qu'il ne le croit. II possede la tare de l'intellígence toute distributive. Je ne dis pas qu'il soit incapable
d'abandon : au contraire il lui advient constamment de se laisser
vivre sans plus ; mais tour tour il se laisse vivre, puis se reprend
et ne veut plus alors que se conformer aune certaine idée préconi;:ue de lui-meine et de Berthe, et que Berthe aussi s'y conforme :
il y a alternance des deui, états, mais non pas infl.uence de l'ull
sur l'autre, ni surtout persistance, mémoire du premier dans le
second. Demi-sage, de cette sagesse de qui a tout recueilli et
rien secrété, Albert Pacaris est l'homme des sautes, mais non
celui des recommencements. Songez aux scenes entre Lévine et
Kitty, puis a leurs réconciliations : ils n'ont m~me pas besoin
d'explications pour se retrouver au meme point qu'auparavant.
C'est que Lévine bénéficie du souvenir toujours vivant en lui
du premier amour, il n'a jamais aimé Kitty « pour ses vrais
mérites » : savait-il seulement alors qu'elle en efit? Ils ont pris
le bon départ, et la beauté de l'attitude féminine en amour,
c'est que le mouvement naturel de la femme - supérieure ou
médiocre, libérale ou mesquine -- est toujours celui-la. Ultérieurement, ou peut obtenir d'elle les plus grands sacrifices,
mais a la seule condition de ne pas ruiner de fond en comble
ce point de &lt;lépart. Parce qu' Albert n'est pas aidé, porté pas
son passé, il lui manque le soubassement qui soutient le mouvant édifice de la víe sentimeutale : il faut que ce soit Berthe 1

a

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J\iOTES .

753

qui réapparaisse ce qui s'était voilé, que ce soit elle qui fasse a
nouveau la pose de la premiere pierre, car c'est elle seule au
fond qui la détient. En amour combien plus encere qu'en
amitié ne vaut que l'inépuisable parole de Montaigne : « Si on
me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut
s'e:x.primer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que
c'était moi. »
CHARLES DU BOS

*

* *

LA CAVALIERE ELSA, par Pierre Mac Orlan (Nouvelle
Revue Fran91-ise).
La Cavaliere Eisa est un roman qui semble avoir été révé par
l'auteur de la Force, mais que celui-ci elit traité comme une épo-

a

pée. Fidele ses conceptions, Pierre Mac Orlan ne s'est guere
applíqué qu'a en faire ressortir l'borreur et le comique macabres. Ne prétend-il pas (l'Avent1m, nov. 1921) que « l'horreur est un des éléments les plus fameux de !'aventure, et qu'il
est difficile d'écrire un livre de ce genre sans y méler l'humanité par ce qu'elle possede de plus anormal, mais aussi de
plus coloré j), Formule contestable, du moins quant a. la précelJence de I'horreur. Quoi qu'il en soit, au cours de cette lecture
attachante ou brillent quelques morceaux de bravoure, !'esprit
revient inlassablement a Paul Adam, s'applique a reconstruire
les chapitres selon son ample maniere, et souffre du disparate
entre le sujet et l'exécution.
Qu'il me soit permis de préférer la Cavaliére Elsa la Bete
Conquérant_e. Jusqu'íci le meilleur livre satirique de Pierre Mac
Orlan, ou palpite la veine de Swift, et qui me parait correspondre
plus exactement au tempérament de son auteur, dégagé du paradoxe et de l'artifice. La, point d'abus du bas-langage : une uoiformité d'expression qui contribue a rendre naturelle la plus
extraordinaire fantaisie ; un ton demi-sérieux qui force
la
réflexion, et surtout cette unité de vitesse qui convoie le lecteur
saos pauses ni cahots et luí donne une constante impression de
confiance et desécurité. L'exemple de Swift avait heureusement
guidé l'écrivain; celu~ de Du Laurens, avec le Compi.re Mathieu,
beau livre délaissé, mais que les nouvelles utopies peuvent
rajeunir, aurait du le guider pour la Cavaliere. Cependant, je
redoute que la Mandragore d'Ewers, ou Dubus Delaforest

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48

��LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;;:AISE

qui s'adjoint et déchaine en sa faveur l'instinct de conservation,
&lt;l'autant plus ardent alutter que Jean sait, n'en pouvoir douter, qu'une vie comme la sienne mérite d'etre défeodue. Et les
deux eojeux sont de valeur si inégale ( car fussé-je un peu Occitan, j'attendrais plus de finfluence d'un Rigaud vivant et agissant que d'un Rigaud tué dans sa fleur, saos que personne, sans
doute, ne songe a dégager la le~on de s~ mort), et cependant
les motifs d'espérer et de craindre se balanceut si également,
qu'une double fü:vre me saisit, de vouloir passionuément qu'il
renonce a périr, et de douter si son esprit l'emportera sur le fol
élan de son creur.
Créer, entretenir jusqu'au bout cette angoisse, voila déj_a la
marque d'un talent peu commun. Un débat dramatique n'estpas
un simple dénouement ; c'est le terme, la conclusion, et en
quelque fa~on l'objet d'un livre fondé, charpenté, et dressé tout
entier pour que cette ame jaillisse. Autrement il ressemblerait a
e~ :fieches de Viollet-le-Duc, qui ne sont point le chef de l'église
go~hique qu'clles couronnent, mais une manifre de couvre-chef,
qui les surmonte par artífice, et qu'il faudrait changer a chaque
saison, pour suivre la mode. Notre émotion exige, pour se
manifester, l'art de la présentation, etla science de la préparation
iogique; de fa;:on que la crise finale soit, sinon prévue, du moins
acceptée d'emblée. Ici, nous sommes satisfaits. Parvenir, sans
effets de style, sans emphase, saos que nul élément étranger s'y
ajoute, et simplement par des mots ordinaires, par une analyse
étonnamment subtile et exactement déroulée, par la vérité, pour
tout dire, mais une vérité 5aisie par un esprit qui n'en laisserien
ichapper, et cependant sait y choisir précisément etn'en garder
que l'essentiel, a créer une émotion que rien n'étonne, ni n'aff1ige, ni ne détourne, en dehors de la question posée, c'est une
réussite assez remarquable. Mais le plus di:fficile était sans doute
ailleurs, je veux dire de nous conduire a admettre qu'un enfant
de treize ans puisse vouloir se donner la mort pour la défense
d'unc idée qu'il a con~ue, sans nous paraitre, ou bien une sorte
de roonomane qui releve plutót de la médecine mentale que de
l'art du minan, ou bien, tout simplement, un type exagéré, qui
cesse d'intéresser, dans la mesure ou il cesse de sembler véridique. Mais M. Crémieux a su peindre une ame singuliere, supérieure, et pourtant enfantine, qui nous surprend, parce qu'elle

a

NOTES

757

est rare, mais ne nous choque pas, parce qu'elle est parée des
couleurs de la vie. Tous les éléments de cette ame sont des éléments naturels, seulement tres développés ; leur réunion, leurs
jeux, leurs rapports, pour étre rares n'en sont pas moins logiques. Rigaud est un esprit exceptionnel, rnais normalement
constitué.
Enthousiaste et réfléchi, réveur et laborieux, cet enfant cherche découvrir, en songeant vers quel but magnifique il pourra
tendre son effort. Il a l'esprit latin et l'ímagination sarrasine, et
cet esprit lucide, raisonnable, pratique, applique ces qualités a
servir une cause qui enchante son ame brúlaote. Son tort est de
ne pas savoir attendre, de prétendre réaliser, treize ans, un
espoir, et de vouloir agir a l'age ou il convient seulement de se
préparer al'action. Son réve est-íl une grande idée, ou une belle
íllusion ? Je ne sais. L'idée vaut ce que vaut l'esprit qui la con~oit et qui la sert, et le prix d'une cause se mesure a la valeur
de ses partisans. Rigaud, plus agé, reprendra-t-il son effort, ou
sourira-t-il en frémissant. de cette exaltation quí faillit lui cot1ter la vie? Je ne sais. Jevoudrais le savoir. C'est pourquoi ilme
plait qu'il ne meure pas. - En étes-vous si s-0.r? - Sans doute;
ce n'est pasa treize ans qu'il a raconté sa jeunesse. Bien des
minutes ont passé depuis que quatre heures ont sonné. Et nous
voyons en le lisant que ce premier de la classe n'était pas up
petit prodige, un feu de paille, qui donne I'illusion d'un foyer,
et s'éteint vite, mais un jeune esprit, déja. vigoureux, qui n'a
perdu, en murissant, ni sa flamme, ni sa raison.

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a

LOUIS MARTIN·CHAUFFIER

TUVACHE OU LA TRAGÉDIE PASTORALE, par
Lo1tis-llon Martin ( Grasset).
M. Louis-Léon Martin a soulevé son masque d'humoriste
professionnel, et c'est une sensibilité d'écorché vif qu'il nous a
révélé. C'est dans l'ordre : neuf fois sur dix, le véritable humoriste est un hyper-sensible qui a la craÍltte du ridicule et l'horreur de la rhétorique.
M. Martín s'est astreint a une délicatesse, une retenue, une
décence qui channent dans un sujet comme celuí de Tuvacbe
qui eut si aisément chaviré dans la grossiereté naturaliste, la

�4Is•
Jaclear

du romllll paysan ou la aensiblerie humanitaile.
la grandeur et la dkadence de Tuvache, paysasa bomé et
d:iligné, bouftoa, puia b&amp;os, pws victime de 10n ..U., out le
~ iDélu~ d'un pWnomble oatureL La joies et les
.peines se saccMeat en Tuvachc comme les bonaes et Jea mauvaises récohes sur un cbamp. Et s'il me fallait chicanee M. MulÚl sur son b&amp;os, ce ne serait pas, comme on l'a fait, l cause
da péripécies dramatiques acx:umulées ven b fin du récit, mais
l cause de aon dénouement. Un Tuvache, m!me ivre, ne se
suicide pas. 11 doit mourir d'accident au terme de soJt enstence
acc:identelle. Rappelons-nom le Caüet de Michel Yell, frere aioé
de Tuvacbc: ses camarades de cbambrée le tuaient en jouaot.
.M. MutiD s'est appliqué atrouver le style le plus propre l
ceue tr.agédie pastonle. On ne jurerait pu que le souveoir de
CharJes.Louis Pbilippc ne l'ait parfois hanté. ll s'est préoccupé
de projeter fid~lement les pensées et les sentiments rudimeotai.. ,a de son b6ros : les soliloques de Tuvache sont de premier
ordre. Pour le reste, il a proc6dé par tableam successifs d'un
style-tourl tour nu et en~banné. 0n le lui a reproché. Je me
p!íierai de m'associer a ce reproche. Cette alternance est
Jlicluante et fort originale. El.re donnait déja son prix a une
cmn-e de George Sancl, qui est délicieuse, que personne ne lit

c:tqui iappelle k Diabk a,a Cbunps.
Ce qui géne dans ce roman, - tout fantaisiste qu'il soit -c'est qu'on cherche en vain le point d'inserti«:90 de ccttc hiatoire
daos le réel. Tuvache s'admet saos difficulté, c'est la « vie
II du vil1age qui paralt factice. Un village s'amuse
d'un Tuvache jusqu'a la cruauti, mais un Tuvache n'aimante
pas sur lui toute la vanité et toute la haine d'un vill~e.
Mais on ne fait cette objection qu'apres avoir fermé le livre,
et on ne le ferme pas sans l'avoir lu jusqu'au bout et saos
POir été diverti d'abord&gt; ému ensuite, aelonle voeu de l'auteur.
1UIIIÜme

BENJAXIN CÚIUBUX

LES ARTS

REFLEXIONS Str:R LE SALON D'AUTOMNE.
La peur de se compromettre. Tclle serait, am yeuJ; d'un visi'IIIQr impartial, la

véricable tendancc de ce Salan. Trop de pru-

dence daos le choi1 du sujet et dans son ex6cution, une b1tetrop

7S9
¡rancie 1 répondre aux désirs de « Classicisme • que matüfeste,
ans grande conviction d'ailleurs, un publlc trop précipitamment converti aux idées nouvelles. Des apparences de maltrise,
succédant saos transition aux balbutienients des a11néts précédemcs. De fam chefs-d'&lt;Zuvre, aussi rapidement exécutés que
les pochades de jadis ; une &amp;u..e maturité, aboutissant al'ennui
le plu solennel. Pour qui se rappelle l'atmospbere des expositions e faaves » d'annt-guerre, i1 est indiscutable q~'une certaine
írakheur manque aux Salons actuels, et que la jeunesse s'est
aasagie d'une ~n trop rapide pour n'étre pas un peu forcée.
QuelJes sontles raisons d'unerévolution aussi to~? M. Vaµxcclles, pour ne citcr que le plus acharné, sinon -le plus infiuent
des apótres de la sensibilité animale, m'accuse d'étre le perturbateur moral de la jeunesse. Selon Jui ce nouve) a&lt;:adémisme
dont les productions glaceot le regard est tout simplement la
coméquence de la campagne que j'ai menée dans cette revue, en
íaveur de la sensibilité intellectuelle.
Encore que j'écrive pour mon seul plaisir, et non par goü.t
pédagogique (Dieu me garde de me prendre au sérieux autant
iUe sé prennent mes adversaires de plume) je ne peux résistcr
au désir de mon:trer que le danger que courent certains peintres
- dont bea'1(:oup sont moins jeunes qu'on ne !'imagine provient, non d'un go6t ingresque ou davidien pour la fonne et
la composition, mais bien de cette impatience, de ce manque
d'amour et de ce~ pau\"reté intellectuelle qui sont entretenu
par les articles bien intentionnés peut-étre mais si maladroits
d'une presse bourgeoise.
11 est de toute évidence qu'apres Je débordement de la seasualité pure qui nous valut tant de faux coloristes et de déments de
la déformation expressionniste, Wl cycle pictural nouveau
s'ébauche, ou I'intelligence sensible doit jouer un r6le prépo~dérant. Ce r~ne de la raison, débrouillant le rythme plastique
IÜcottverl par J'imtin&amp;t au conla&amp;t tÚ 14 rialüi, au lieu d'~ encouragé, est constamment battu en br~he par des littérateurs trop
jaloux de leurs prérogatives et qui, par leürs mercuriales périodiques, essaient d'éteroiser la légende commodedu , bon peintre
illettré d'autrefois 1 • · Cette légende prit oaissance dans la forét
1.

Voir les articJes de MM. Vanderpyl et Guillaumc Janueau.

�LA NOUVELLE REVUE FRAN&lt;;AISB

de Barbizon, il y a a peine un siecle et l'activité en taus sens
dirigéedes grands maitres des siecles précédents lui inflige une
contradiction formelle. Malgré cette vérité l'éloge du peintre
ruminant a été si souvent prononcé que la mentalité de trop
d'artistes &lt;loués en subit l'influence déprimante. Certains critiques, offrant une aide matérielle en échange d'une obéissance
passive, ont provoqué, chez les peintres déddés aparvenir rapideroent, une véritable panique spirituelle. On assiste a ce spectacle bien révélateur de nos ma::urs, d'artistes réfiéchis qui
cachent lcur culture comme une tare. On a meme vu un des plus
saturés de littérature, un des plus raisonneurs parmi les bons
peintres de notre temps, prendre la plume, dernierement, a seule
fin de convaincre le monde entier qu'il n'écrivait jamais.
Un rappel incessant a la sensualité (indispensable, d'ailleurs)
pourrait déterminer parfois une explosion de ricbes doos désordonnés. Le fauvisme, qu'on se preod aregretter devant tant de
mornes toiles qui semblent porter le deuil de sa mort, n'était
aqtre cbose que la vigoureuse expansion de tempéraments non
encore parnlysés par les sermons actuels. On comprendrait ala
rigueur, en effet, une campagne destioée a susciter d'agréables
feux d'artifice picturaux. Mais ou le manque de logique de nos
censeurs s'a.ffirme, ou la nocivité de leurs manreuvres éclate,
c'est lorsque, apres avoir próné la prédominance du seul tempérament, ils réclament des artistes ainsi mis en état d'inférior.ité oc des ceuvres completes )) ! On connait l'antienne favorite
de M. Vauxcelles : oc Un Salon n'est pas un laboratoire ou s'étí).lent des exph-ienccs picturales ; le jour de peindre des tableaux est
arrivé, etc. )&gt; A force de haine pour les formules de peintres
( oc trouver la formule » disait Cézanne) notre critique en édifi.e
une, toute littéraire, et contradictoire, dont ceux qui s'y plient
nous apparaissent les innocentes victimes.
En effet; d'un coté M. VauxceUes et ses alliés interdisent au
peintre le droit - sacré a mon a,·is, et indispensable ala lente
communion de l'artiste et du public - de soumettre a ce dernier les expériences au moyen desquelles il cherche honnetement ses moyens d'expression (puisque personne ne peut les lui
apprendre). De l'autre, ils lui interdisent le seul exercice qui
pourrait hater ses découvertes : la mise en reuvre de cette sensibilité orientée vers l'ordre que je définis intelligence sensible.

NOTES

761

Ils exigent du peintre - c'est a mourir de rire ! - qu'il arrive
au but supréme, l'CEuvre, en lui interdisant, non seulement
l'acces du chemin qui y mene. mais encore les exercices par
lesquels il peut apprendre a marcher ! Réalisez, clament-ils ...
Réaliser, soupirait Cézanne, qui cependant était mieux qu'aucun
de nous armé pour le faire et qui eut réalisé en effet si d'admirables, si de saín tes hésitations ne l'a~aient poussé Haire en taus
sens les expériences les plus merveilleuses en lesquelles !'esprit
humain ait pu se consumer.
Grace a cette guerre incessante aux « fommles » et aux oc théories », par lesquelles pourtant s'aiguisent - quelquefois puérilement, mais qu'importe ! - les recherches des jeunes peintres
(on est jeune jusqu'a cinquante ans), ces critiques en sont arrivés a tarir la frakheu.r naturelle, et cette bonhomie qui fait le
fond du tempérament fr:mt;ais. C'est par goút du succes immédiat, et appel a. l'applaudissement unanime que nous voyons des
artistcs doués renoncer prématurément aux aventures hasardeuses qui sont l'émouvant apaoage de la jeunesse. Pour ceux
qu'anime une seve généreuse, l'horizon est saos cesse bouleversé par les tempetes du creur et de la raisoo. Le peintre trop
prudent, faisant plus de politique encore que de peinture, s'emprisonne peu a peu daos un cachot ou ses facultés les pJus généreuses sont étouffées. Les filsdes joyeux impressionnistes, pointillistes, orphistes d'antan, sermonnés saos tréve, sornmés de
peindre des ceuvres, du jour au lendemain, et ignorants de l'effort logiquf qu'un te! travail exige, ont fait place a de petits
employés trop raisonnables, économes de leurs efforts, envíeux
et inq1.üets. La témérité des fauves a été remplacée par
une triste stratégie d'atelier. Ainsi est Üé ce nouvel académisme, dont les prodnits égalent ceux ·que les pensionnés
de Rorne exposaient quai Malaquais dernierement, et qui
ne se rnontre pas, au Grand Palais, uniquernent dans la
sallenº 7, ou, pour la commo&lt;lité de leur besogoe, nos critiques l'ont situé, mais qui, égrené savamment dans toutes les
salles, contribue a donner au visiteur une fausse impression
de Musée. Que ceux qu'attriste un tel état de choses ne s'en
prennent qu'aux rnéthodes de travaíl aujourd'hui en honneur, et
a l'a-príorisme florissant, a la théorie d1.1. « style d'abord », du
« chef-d'ceuvre coúte que c01ite ».

�762

·LA XOUVELLE REYUE FRAN~ISE

Pour moi, si j'ai toujours prú-:onisé un métier patient et surveillé, j'ai aussi fréquemment indiqué la sensation comme seul
élément excitateur. Si j'ni fait sur l'reuvrc Je Delacroix les
rése.rves que mescom·ictions techniques m'imposaient, j'ni toujours placé bien haut l'homme au c&lt;rur vibrant, a l'ame élevéc
que fut ce dernier rejeton de la gr:1ndc famillc dell humanistcs de la Rcnaissance. Delacroix, au point de vue humain,
4oit demeurer notre mod~le, lui qui ne craignait pas de se compromettre en écrivant, en plus de son copieux journal et de ses
longues lettres, Jes artides sur son art ; qui recherchait la société
.des littérateurs et des musicicns pour 1eur littér:lture et pour leur
musique - et non par poli tique, commc cela se fait aujourd'hui - qui fr~missait aux souffles \'enu:; du dehors, et qu_i
s'iuspirait (a la fa~on Jont on s'inspirait de son temps, ,c'est-a&lt;iire : littéralement) des événcments qui bouleversaient les
esprits. Que les artistes qui veulent donner au mot « Classicisme » un sens large et généreux cessent de flatter le public
peureux en ornant .leurs toiles de baigneusi.s aux gestes inutiles,
en spéculant sur le compotier, la bouteille et les pommes de
Cézanoe, ou en 1t .:oostruisant » des Pª)'Sages ou tout le. monde
s'est promené. Qu'ils essaientd'acquérir, füt-ce au prix d'errcurs
momentanées, 0:.1 ,ele chutes (jamais inutiles)cette « intelligence
universelle » que cbantait Baudelaire. Aussi bien en ce Salon
les reuvres les plus riches d'avenir sout celles qui i;'inspirent
.directement de la réalité : ri::pas, devant une fenétre, de paysans lourds (Salle n° .2); nJture-rnorte ou des instruments
maritimes eucadrcnt un phare loi_ntain ; draperies que magnifie
une analyse patiente; jeune fille endormie sous des arbres (Salle
n° 7) ; extravagances poétiqucs du Carnaval (Salle n° 17),
autaot de toilcs ou la réalité n'est pas froidemcnt suivie dans
son contour décoratif, mais revi:t aux yeux de l'iotelligence sensible Jcs formes nouvellcs, qu'une ardente géométrie brise,
pour les recomposer en un bouquct expressif.
ANORÉ l.HOTE

•
• *

TABLE DES MATIERES
CONTE.NUES DANS

LE TOME XVII

Les idées

et

(Ju1LLET-DtcEMBRE

ALAlN

les .\ges . . .

. . . . 425

1921)

(XCVII)

FRAN&lt;;OIS-PAUL ALIBERT
Ainsi tombcot les feuilles

.

.

.

•

.

•

.

.

421

ROGER ALU\RD
Sur M. Ingres . . .
.
Noclamlmlisme.s, par Jean de Tioan . . •

IOI

J.

Tou/el, par Hcnri Martiocau.
J. Toulet . . . . .
Trois '1011vraux con/u de la vid/le Franu,
p.tr Jean Moréas • . . • . .
Les lemps i111i«e11ts, p:ir EmiJc Henriot
Amour et jltlJS&lt;!(t, FM J. M. Junoy . . •
Gestes, par Allrcd Jarry. • . . • . .
1A patimce de Grisé/idis, par .R. Je Gourmont. . . . . . • . . .
ú1 romltsse de Po,rlbitU, traJ. par FernanJ
Flcurct . . • . . . . • . . .
Mchtr mret, par Joachim G~squct
.
S01tt~nirs de mon crmnneru, par André RouLa vie tÚ P.

Blhan{Jgue, par P.

u

veyrc .

. .

Madame de Noailles.

.

.

.

•

.

.

.

Jean Pelterin . . • . • . . . . .
Le poi~u des chimires c'lranglkt, par Trisun
l&gt;ercme . • . . . . . . • . ,
u cdJi de G11tNna11/er 11 ; Sodome el Gomorrhe !, par Marccl Proust . . . • . .
A11to11r de 1011/ouse-Lautrec, par Paul Ledercq. . . . • • . . . . . .
Catm ti pru1dre, par Gcorges Gabory
R1.1yo11s croisls, par Je:in-Louis VauJo\'cr. .
Mytbologies, par Mélot Ju Dy. . : . .
Le Labóratoire ce11tra/; Dos d'Arleq11Íll, par
Maic Jacob • . • • . . .

57

u8

(XCVII)
(XCIV)
(X&lt;::IV)

(XCIV'\

118

{XCIX)

119
119
119

(XCIV)

120

(XCIV)

121

(XCIV)

121

(XCIV)
(XCV)

195
210

(XCIX)
(XCIV)

301

(XCV)
(XCVI)

345

(XCVI)

350

(XCVI)

H5

(XCVl)

368

(XCVI)

625

(XCVIII)

626

(XCVIII)

627

(XCVllI)

744

(XCIX)

681

(XCIX)

167

(XCV)

733

(XCIX)

AMIEL
fragmcnts inéJics du Journal lntime.
LOUlS ARAGON

Les aventures de Télémaque

.MJCHEL ARXAULD
Mars ou la g,,e,u jugü, par Alain .

�LA NOOVELLE RBVUE FRAN&lt;;AISE

GABRIEL AUDlSIO

(XCIX)

Trompcttes au soleil
JEAN BARUZI
Les cancioms de Juan de Yepes, trad. René-

(XCV)

Louis Doyon

FÉLIX BERTAUX
(XCV)

Les Rustiques, par Louis Pergaud .
La Chille, par Emite Hovelaque .

(XCV)
(XCVIII)

Henri Alies.

Un

AMBROSE BIBRCE
(trad. V.M. LLONA)
incident au pont d'Owl -Crcck .
MA.URICE BOISS.\.RD
Chronique dramatique .
Chronique dramatique .
Chronique dramatique .

TABLE DES :'.IATIERES

L'a,ige du biz.arre ; Memoires d'u,i dada btst'gne11x, par Pierre Mille . . . . . . 464
Ma 1,-i~ d'mfa11t, par Maxime Gorki . . . 498
Antholcgie .ks poitcs it,iliens co11te111porains,
par Jean Chuzeville •

.

500

Storia di Cristo, par G. Papini . . .

•
.
Jéróme etzean Tbaraud. . . . . . . . •
La anterne "'ªfique, par Th. de Banville •
ú passage ik l 'A is11e, par Emile Clermont .
Tu11ache ou la tragédie pastorale, par LouisLéon Martin. . . . . .

501

701

(XCIX)

449

(XCVII)
(XCVIII)
(XCIX)

6u

727

121

(XCIV)
(XCV)

4II

(XCVIl)

MARCEL COHEN

Linguistique historit¡ue el li11g11istique gélzérale, par A. Meillet . . . . . . .

(XCVTI)

LUCIE COUSTURIER
(XCVI)

lnahilé Ibatan, tiraillcur daboméen
BENJAMlN CRÉMIEUX

la Fille d'Eliaz.ar, par Elis,a
Rhais. . . . . .
Poemes, par Henry J. M. Lcvet . . .
Pmsts-tu ré11ssír, par Jean de Tinan .
Sorties, par Henri Hertz . . . . . .
Rafael Gato1111a, par M1urice Larrouy . .
Le moque11r ? par Fran~ois de Boo~y . . .
A bord de l'étoile 111nluti11t, par Pierre Mac
Orlan. . . . . . • •
Hístoire d'u11e Marie, par Andr~ Baillon. .
La pensée ~e Nicolas Machiairel, par Franc;ois
Franzoo1. . . . . . . . . . .

557
622

(XCVII)
(XCVil)
(XCVIII)
(XCVIII)

757

(XCIX)

,06

(XCV)

ALAIN DESPORTES
Un jeune intellectuel allemand . ··----2""'39.__--"(X_C--'-V)
P. DRIEU LA ROCHELLE
A11icef 011 le pa11ora111a, par Louis Aragon
97
(XCIV)
On ne saurait tout dire

143

(XCV)

62S
75&gt;

(XCVIII)
(XCIX)

FERNAND FLEURET
L'mtrepreneur d'illumÍllatioiis, par André

PAUL CLAUDEL

Les Juifs

.

GEORGES DUHAM:EL
(XCIX)

MAURICE CHEVRIER
Petite cantare sur J'abscnce de Marie Laurencin.

L'Ec,¡yere, par Paul Bourget . . . . . .

.

Uon Bloy pendant la guerre •

CHARLES DU BOS

SaintJoseph.

.

EMILE DERMENGHE.'d

L' Epitbalame, par J. Chardonne

LÉON BRILLOUIN
Une 11ou;·elle figure du 111011de : les tbéories
d'Einstein, par Lucien Fabre.

.

(XCVII)
(XCVII)

99

(XCIV)

roo

(XCIV)
(XCIV)
(XCV)
(XCV)

011

102
211

220

222

(XCV)
(XCV)

359
361

(XCVI)
(XCVI)

380

(XCVI)

221

Salmen .

.

.

.

.

La ravaliere Eisa, par P. Mac Orlan .
WALDO FRANK
(trad. H. BOUSSP..ESQ)
L'année américaine

(XCVI)

GEORGES GABORY
Soirées perdues. . . . . . . . . . . . 413
Le drageoir aux ipices, par J. K. Huysmans. 621
Premitres at·e11fllres de Cbéri-Bibi, par Gaston Leroux .

(XCVII)
(XCVTII)

632

(XCVID)

baud~t.
201
Au théatre du Jorat : le roi Da1:ia, par René
1forax. . . . . . . . • . . .
Les sculprures de Degas et de Mme Spitzer .
De fdge diviit ti l'dge ingrat (Mbnoim), par
Francis Jammes
74!

(XCV)

HENRI GHÉON
La vie ik Maurice Barris, par Albert Thi(XCVI)
(XCVI)

(XCIX)

ANDRÉ GIDE

Préface a Ar111a11ce. •
•
129
Les rapports intellectucls entre la France et 1' Allem.agne.
513
NICOLAS GOGOL
(trad. DIDHS ROCHE)
Hyménée 1(Actc II) •
2Ó

(XCV)
(XCVIIl)

(XCIV)

�766

LA KOUVELLE RE\'OE FRAN~ISE

BERNARD GRCETHUYSEN
Lcttre d' Allemagne

• •

•

485

(XCVII)

291

(XCVI)

RE,IB KERDYK
lotime

•

•

JACQUES DE LACRETELLE
La Fort""' de BeCJJI, par Louis Co4kt . • 214
Mademoisr/le tle la Ralphie, par E. Le Roy. . 217
VALER\' LARBAUD
Paludes, par Andre Gide. . . . . . .
Le miroir des kUres, par Fcrnaod Vandérem
Amants, heureux amants

93
250

522

{XClY)
(XCV}
(XCVIII}

274
759

(XCIV)
(XCV)
(XCV)
(XCVI)
(XOX)

4¡4

(XCVII}

104

(XClV)

109
225
227

PERCY LUBBOCK

Lettre d 'Aoglett:rre

•

PIERRE MAC ORLAN
Lit romana d11 rrlo11r, par Jean Pcllerin .

LOUIS MARTIN-CHAUFFTER
Le chemin de paradis, par Charles Maurras • r97
Le Prentier de /,1 Classt, par Benjamin Crémieux.
7J5
PAUL MORAND
Ballets suédois : Les Marils de la TCIUr
Eij/el, par Jean Cocteau . . . .
225
Inaugurations . . • . • . . . . . . .
La pokied'au¡ourá'bui, par Jcan Epstcin . •
Au sujet de Maurice Barres. . . . . .
Devoirs de tw-unus, par Raymood Radiguet.
La jmnme ile 171/ophile, par Marce! Jouhan•
d~u . • . . .
.
.
•
ús 11,s Aran, par John M. Synge, .
Aritbrlogie t1rgre, par Blaisc Cendrars. •
Responsabilités .

299
338
340
354
JS7
484
504

(XCV)
(XCVI)
(XCVI)
(XCVI)
(XC\'I)

(XCVI)
(XCVII}
(XCVU)

(XCVlI)
(XCVU)

MARCEL PROUST

•

En tram jusqu'á la Raspelicrc .

•

18

(XCIV)

ANDRÉSALMON

Ln t,rtbis talm.u, par Henri Duvemois

(XCVII}

BORIS DE SCHLCEZER
Alexandrc Block •

(XCVII)

JEAN SCHLUMBERGER
]iroboa111 "'' la Ji11a1ue sa,u mb,ingitt, par
Paul Laffitte . . . . . . . . . . 1o8
Mari.i Cba¡xú/ai,,e, p-J.r Louis Hémon • • 212
Le ca-,1r ies nutres, par Gabriel Marce! • •
La complainte d11 r,yp,-rsMmt, par F. P. Alibcrt . . • •
leftuq11irtprmd111,d, parJ.-J. Bcrnard. .
Mesure pour nus11re de Shakespeare, tr.id.
G. de Poun:ilés.
Césairc

22,

Pocrues de Kabir

PHIUPPE SOUPAUL'f

(XCIV)
(XCV)
(XCY)
(XCVI)
(XCVII)
(XCVII)
(XCVlll)

~

(XCVI)

257

(XCVI)

85
96

(XCIV)
(XCIV)
(XCIV)

R.\Bl.'DRANATH TAGORE
(tr:id. : H. J.IIRABAUD-TIIORENS)
ALBERT THIBAUDET

(XCV}

Les intcm1ittcnces du c:ceur.

(XCV)
(XCIX)

JULES ROMAINS

(XCV)

(XCIX)

251
68o

Pctite iatroduction ~ un coUTS de technique poé•
tique

~~~~-

VLADIMIR PENJAKOFF

Hl:.~RI POURRAT
Les propos rustiques, de Noel du Fail .
C~ nC111s, par Jo ·eph de Pcsquidou:,i:

JACQUES RIYJERE
M. Paul Souday et la politique
Amicl
,
•

(XCV}
(XCV}

ANDRÉLHOTE
Picasso et le respect de la nature .
A propos de Fragonard . . . •
Renoir, par Ambroise Voll:1rd . .
Ingrcs vu par un peintrc . • . . . .
Réllcxions sur le salon d'automne.

TABLE DES MATIERES

(XCVII)
fXCIX)

Réflexions sur la littérature : Goanimismc.
Ta11t pis pc11r toi, par Gérard d'Houvillc. .
Anlho/cgu du Ft~ibrige prrrmtfal, l. l. , .
Sair,f¿-fleut•e, I'homme el le po¿Je, par LouisFrédéric Chois,·. . • . . . • . ' .
morl tk Spart;, par Jeao Schlumberger .
P/11/011 (t. JI), par A.lfrcd Croiset . . . .
RéAexions sur la littt'rature : Une philosophie de l'lüstoi re • . . • . . . .
D, Paris d CJtbi:re, par Gér.irJ de: 'erv~l .
1A annltJ d'apprmlisso.ge de S,·lmzn Br:ollrt,
par M:turicc Brillant • . . . . . .
Tibériade, p.u Gonzaguc True. . • . .
R~flexions sur la littérature : Le voy:tge intérieur . . . . . . • •
Notes sur .\1.érimlr, par Chark-s du Ros . .
Vfrtor Hugo, par Mary Duclaux . . . .
Ecrimi11s fra11(ais tn llol/a11de, p.1r Gusta\'e
Cohcu . . . . • . . . • . •
Histo1rt de Franu co11tt111poraine, llI, IV, \7

u

1o6

1,

(XCfV)
(XCIV)
(XCIV)

187
205

(XCV)
(XCV)

216
221

(XCV)
(XCV)

329

(XCVI)
(XCVI)
(XC\ºI)

rn7
t

120

342
342
34,

344

(XCVI)

(XC'\1J

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE

La j11messe de Nietzsche jusqu'á la rnpture
avec Bayreuth, par Ch. Andler . . . .
Préseances, par Fran~is Mauriac . . . .
Il y a 1me i1olupti d11ns la douleur, par Joachim Gasquet . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Histoire romaiue. . . .
. . . . . . .
Minerve ou Belphégor ?, par Gaetan Bernoville . • , . . . . . . . . .
Elise, par René Boylesve . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Du romananglais . . . . . . . . . . . .
Visites llux paysans du cmtre, par Daniel
Halévy • . . . . . . .
Sainte-Beiive, par Gustave Michaut . . .
Jean de Tina11, par André Lebey . . . .
Les ymx 1wifs, par Luden Daudet. . . .
Réflexions sur la Iittérature : Les Plliloso-

phes .

344

358

(XCVI)
(XCVI)

361

(XCVI)

441

(XCVII)

46o
460

(XCVII)
(XCVII)

602

(XCVIII)

620
621
621
624

(XCVIII)
(XCVUI)
(XCVIII)
(XCVIII)

715

(XCIX)

ALBERT THIERRY
Le Secret du Polichioelle.

(XCIV)

PAUL VALÉRY
Ebauche ~•un serpent .

GILBERT DE VOISINS
Ainsi i•a toute d,air, par Samuel Butler,
trad. V. Larbaud
. . . 1I 5
Eurydice deux fois penlu~, par Paul Drouot . 349
La 11uit de Saint-Bai-nabé, par Alexandre
462
676

Amoux
údelettes.

Correspondance
Les revues . .
Les revues .
Note.
Lesrevues . . . .
•
Mementos anglais et allemaud
Les revues . . . . . . .

LE GÉRANT : G.-1.STON GALU!(}.RD.

ABBEVJLLE. -

JMPRIMERIE F. PAILLAll.T.

LE

(XCIV)

CARNET

(XCIV)
(XCVI)

DES ÉDITEURS

(XCVII)
(XCIX)

DIVERS
A l'Eccle du Réel, par Jean Lartigue
Les revues . .

,

(XCIV)
(XCIV)
(XCIV)
(XCV)
(XCVI)
(XCVII)
(XCVII)
(XCVIII)

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

LA BACCHANTE. - Un vol.
in-4º raisin orné de 1ettrines gravées sur bois par
Georges Baudin, et tiré a 22 r exemplaires ( en souscription) '.

MAURICE DE GUÉRIN:

a

« Je reviens
mes ancíennes imaginations sur les choses
na~relles, invincibles tendances de ma pensée, sorte de passion
~~1 me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de
¡01e, un éternel aliment de songerie. » Ces imaginations ont
engendré les poemes en prose qui sont parmi les plus purs
chefs-d'reu~re de notre littérature. Avec un art incomparable
M. de Guénn a su exprimer son désir passioané d'étreindre
la nature dans son universalité, d'en pénétrer les secrets de
'
s'identifier avec elle, de s'y ramifier.
Tout l'idéal poétique du « réveur inquiet » se trouve daos la
Baccha:te. C'est bien, sous la forme la plus noblement originale, 1 reuvre née de « la fusion des impressions calmes de la
nature avec les reveries orageuses du coeur ».
_C~tte nouvelle édition ravira les bibliophiles. Ríen que siro. pl1c1té : un texte large et des lettrines ornées. Le Grasset, en
son corps 24 qu'on n'a pas coutume de voír employer sí géné-·
reusement, laísse apprécier sa clarté et sa précision : chaque
1ettre av~c ses caracteres distinctífs, saos ornements ínutíles,
est_ dessmée selon la traditíon fran~aise de la belle typograplue.

Co_mme dans l'édítion récente des Odes de S;pho, Georges
Baudm a placé sa décoration dans le texte méme. En tete de
chaque ~ínéa, des lettri~es, charmaotes en leur variété, hardiment taillées daos le b01s, completent de la plus heureuse fa~on
la composition des pages.
II est a souhaiter que cet artiste se décide enfin a laisser
publíer quelqu'un des livres qu'il a ornés d'images en couleurs,
et dont les exemplaires uniques, calligraphiés, sont si recherchés des bibliophiles. Les procédés actuels de reproduction
permettraient sans nul doute de rendre avec fidélité la richesse
éclatante et harmonieuse de ses compositions décoratives.

r Imagerie de.I'Oiseau d'Or, 35, rue des Petits-Champs.

LE

3
Loms lli:MoN : MARIA CHAPDELAINE, rl!cit d" Canada
franyais. 1 vol. in-18 a 6.50 '.
CARNET DES ÉDITEURS

Ce récit est aussi simple que son titre. 11 se déroule au Canada,
daos le paysage grave de foréts et de lacs qu'est la province de
Québec, parmi des étres rudes qui se battent avec les atbres
pour leur prendre la terre avare qu'ils cultiveront péniblement
et sur laquelle, ils bátíront leurs pauvres maú;ons de planches.
Samuel Chapdelaine s'est fait défrícheur comme d'autres s'en
vont precher les foules. Sa felJ!I?e qui eút tant aimé les &lt;&lt; vieilles
paroisses », la e&lt; bonne terre &gt;&gt; et le commerce de ses semblables
n'a pas un mot d'arnertume quand il faut partir; simplement
elle demande : « Eh bien, Samuel ! c'est-y qu'oa va encore
mouver bientót ? )&gt; Et sa filie Maria qui ne connait de l'exístence
que la dure besogne paysanne et le rare et mínce plaisir de la
messe, le dimanche, devient la pure figure d'un merveilleux
roman d'amour.
Elle rencontre Fran~ois Paradis, ouvrier errant qui connait
des Indiens, sert de guide daos les régions désolées. Elle l'aime .
Un soir de court été, ils se disent :
- Vous serez encore icitte ... au printemps prochain?

-Oui.
Pour Maria ce sera l'attente, les mille Ave récités la veille de
Noel... et Fran~ois Paradis voulant la revoir s'engagera en plein
hiver daos la forét et périra de froid. Plus tard, son cbagrin
mangé, deux hommes jeunes la voudront : Lorenzo, un des
villes. du Sud ou la vie est facile, un du pays, Eutrope, qui « fait
de la terre ». Maria hésite, peo che pour la vie des cités ; la mort
de sa mere lui révele le destin de sa race et tout ce qui la tient
au sol de la Province. Elle restera et vivra avec Eutrope comme
sa mere a vécu avec Samuel Chapdelaine.
CEuvre de beauté, de croyance, qui ne contient rien de ce
qui ne saurait étre Ju de tous, l'unique livre de Louis Hémon,
mort daos une aventure comme Fran~ois Paradis, nous apparait
comme une exquise oasis de fraicheur et de sincérité daos le
. chaos de l'actuelle production.

I.

Bernard Grasset, éditeur, 6r, ruedes Saiots-Peres, Paris (VI•).

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4

CARNET DES ÉDITEORS

ÉDOUARD CHAVANNES : CONTES ET LÉGENDES DU
BOUDDHISME CHINOIS. 1 vo!ume in-8° coquille sur

vélin d'Arches a la forme et papier bouffant des papeteries de Papault '.

Bouddhisme chinois ... ces deux mots évoquent, par leur réunion, unevision singulierement grandiose: c'est vers le premier
siecle apres le Christ que l'ame attendrie de l'Inde a accompli
ce miracle de séduire l'esprit positif des Chinois : aux plus réfléchls, elle offrait un ensemble puissant de doctrines rnétaphysiques, qui embrasse l'univers pour le ramener au néant ; aux plus
délicats elle apportait les chefs-d'ceuvre d'une littérature pieuse
ou l'imagination se met au service de la foi ; a la foule enfin, le
cante lui-méme, sous la forme la plus subtile et aimable qu'il
ait peut-étre jamais revétue. L'Inde n'est pas, comme on le
répete trap souvent, la mere des cantes. Mais il n'en est pas
moins vrai qu'elle a traité ces contes avec une faveur particuliere.
Cendrillon et Peau d'Ane ont connu les rois dragons, du temps
qu'elles montaient sur des élépbants et mangeaient de la bouillie
de miel ; elles devinaient aussi le mot d'énigmes étranges :
Le jeune bomme qui allait au devant de la jeune fille vit sur
un arbre des fruits murs. 11 songeaita les cueillir, quand tous
les fruits a la fois parlerent : « Prends-moi ! Prends-moi ! ))
Plus loin une cbienne pleine vint vers lui, et lui lécha les pieds;
mais les petits qui étaient dans le ventre de la chienne aboyerent
etfirent leurs efforts pour le mordre. Le voici done (ort inquiet.
Mais sa fiancée lui dit : u L'un de tes petits enfants aura, comme
cette chienne, la bouche onctueuse, mais le cceur plus aigu
qu'un couteau. » II demandera la filie ainée _en mariage, mais la
cadette lui dira, comme le fruit: « Pourguoi pas rnoi ? »
Ce guatrieme volume de la collection des Classiques de l'Orient
est dü au maitre regretté de la sinologie fraU&lt;;aise, Edouard
Cbavannes ; M. Sylvain Lévi en a composé la préface. Il est
iHustré de bois exacts et évocateurs d' Andrée Karpeles.
JEAN OES BONNESFEUILLES

1.

Ed.itions Bossard, 43, rue Madame, Paris (VI•).

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES EDITEURS

DMITRI MEREJKOWSKY :

QUATORZE DÉCEMBRE, roman

traduit du russe pat Michel de Gramoot

1 •

Tout le monde a lu le célebre roman de Dmitri Mérejkowsk:y
La Mort des Dieux et le public franc;ais n'a pas manqué de marquer une faveur particulierement sensible aux qualités de
finesse et de goüt dont l'absence chez certains romanciers russes
ne laisse pas de surprendre et de déconcerter, méme lorsque
l'éclat des descriptions ou l'originalité des situations est remarquable,
Sous la forme d'un roman, M. D . Mérejkowsky trace un
tableau de la Russie daos les derniers temps du régime impéria1.
Histoires de policiers et de conspirateurs, arrestations tragiques, fusillades, émeutes et répressions, tout ce qui compase
pour nous l'atmosphere de cette dramatique époque se retrouve
daos ce roman. On lira notamment avec émotíon la merveilleuse évocation de la forteresse Pierre et Paul ; la scene de la
comrnission d'enquéte cbargée d'interroger le héros du livre
melé a11x événements du quatori,.e décembre amene naturellement
un gntnd nombre de types de ces militaires et de ces fonctionnaires a demi policiers, soit par gout, soit par intérét, et dont
les agissements infames ont accumulé dans le creur de tout un
peuple des rancunes et des haines inexpiables.
L'éternel conflit qui trouble l'ame russe est marguée dans
ce livre eu traits inoubliables. Surtout, le lecteur est touché de
la sympatbie profonde de l'écrivain pour les personnages qu'il
met en scene, méme les moins recommandables. 1,1 s'ingéqie,
semble-t-il, a leur trouver des excuses et a les montrer comme
les jouets des fatalités ataviques.
Panni tous les épisodes le tableau de l'exé::ution des condamnés avec la pendaison en musique atteint les limites de
l'borreur uagique. Et l'ouvrage s'acheve sur le contraste saisissant de la réalité sanglante et du rapport des fonctionnaires
a l'Empereur : « L'exécution s'est terminée dans le calme et
l'ordre convenable. »
En résumé, un livre digne de prendre place daos la bibliotheque de tous a cóté du livre d'Anato.Ie France Les Dieux ont
snif. On y chercbera, sous une affabulation romanesque,
dont l'intérét est constamment renouvelé, les témoignages des
passions et des idéologies allumées pour le bonheur de l'humanité et qui le plus souvent n'éclairent que le désordre et la
souffrance .•
r. Un volume de 418 pages, ii. 6 fr. 50 (Éditioos Bossard).

LE CARNET DES EDITEURS

3
GABRIEL MOUREY: ESSAI SUR L'ART DÉCORATIF
FRAN~AIS MODERNE •.
Nul n'était plus qualifié que M. Gabriel Mourey pour écrire
ce livre, indispensable a tous ceux qui s'íntéressent a l'art décoratif fran&lt;;ais moderne, a ses origines, ason histoire, a son état
présent et a ses destinées.
C'est d'abord le tableau des années d'apprentissage et de
luttes ou l'on montre les efforts des novateurs cootre le regne
de la routine tels qu'ils s'affirmaient dans toutes les expositions
universelles jusqu'en 1900. M. Gabriel Mourey qui a dirigé la
vaillante revue &lt;e Les Arts de la Vie » ou l'on menait le bon
combat contre les pasticheurs par aveuglement, ou par intérer,
des styles du passé, a gardé de cette époque le gout de la
polémique. Aussi toute cette partie est-elle particulierement
vivante.
Apres avoir défini les idées de William Morris et celles de
Jean Labor, il aborde la question de l'art social et rend hommage
aux efforts du grand précurseur Roger M.rrx, a ceux d'Eugene
Grasset et de Siegfried Bing, ainsi qu'a Cuypers et aux fonda'
teurs de l'art décoratif hollandais moderne.
Abordant enfin l'époque présente, il envisage fort justement
la nécessité absolue d'une régionalisation nouvelle de l'art a
l'exemple de ce qui existait autrefois. 11 souhaite de voir l'art
décoratif participer a une vie provinciale rendue plus actíve et
embellir le cadre ou travaillent tant de laborieuses populations.
.· .
M. Gabriel Mourey a des idées tres arretées que le lecteur
pourra ne point toujours partager. Par exernple on peut estimer
que les décorateurs les plus nouveaux ne progressent pas dans
le sens individualiste. Et a ce propos l'auteur n'a peut-étre pas
faít une place assez importante a J'effort remarquable déployé
par MM. Sue et Mare et par leurs collaboratcurs.
Mais ce sont la des critiques de détail et dans !'ensemble cet
ouvrage témoigne d'une foi dans les destinées de l'art fran&lt;;ais,
d'une perspicacité et d'une impartialité qui le classent parmí
les plus beaux travaux qu'ait suscités le sujet. De belles reproductions illustrent le tcxte et montrent en raccourci l'évolution du goót fran~is depuis la dernihe foire universelle.
JEAN DES BONNESFEutLLES

1.

Un volume de 194 pages, avec 20 reproductions photographlques,

a 15 francs (Librairie Ollendorff,

Paris).

�LE

CARNET

DES ÉDlTEURS

�LE CARNET DES ÉOITEURS

LE CARNET DES ÉDITEURS

2

JEAN LoRRAIN :

3 fr.

M. DE BOUGRELON, un vol. in-18

a

1.

F. _DE

1•

Personnage de fantasmagorie, M. de Bougrelon, « sanglé
dans une Iarge redingote tuyaux, les épaules larges et le buste
mince, un énorme chapeau haut de forme incliné de coté», fait
son entrée daos un bouge d'Amsterdam, quand deux Fran~ais~
dont celui qui conte l'histoire, par ennui et lassitude, s'étourdissent d'alcool et de hiere en compagnie de mornes filles.
U s'offre pour les guider par les rues, le long des canaux
ge!és, daos les salles du Musée ou dans les vieilles aventures •.•
Et Jean Lorrain lui fera porter son r~ve. A travers ce proscrit
lamentable, au verbe grandiloquent, mais gentilhomme de toutcs matieres, il nous montrera la ville mélancolique aux jours
de gel ou sous la bruine désespérante.
Une perversité raffinée s'émane de ces visions, tempérée par
un art subtil et maitre de lui, un choix certaÍD. dans les images.
A coté de M. d~ Bougrelon, Jean Lorrain campe une curieuse
erattachante figure de vieux dandyéquivoque, M. de Mortimer,
proscrit pour une louche histoire de duel :
«: Il s'appelait Edgar comme le seigneur de Ravenswod, et cet
Edgar ne manquait pas de Lucy, mais c'était des Lucy de Nevermcre, et non pas de Lammermoor, car daos la vie comme daos
le réve, sa devise était ce gla:s d'orgueil : Nevermore. Jamais
pfus. »
Mais ce n'est qu'en souvenir qu'il nous apparait, juste assez
cependant pourque la plus bizarre luxure se devine ... Et combien poignante cette visite au boudoir des Mortes ou toute la
tristesse désabusée de l'auteur s'ingénie a décrire d'anciennes
fanfreluches, « vieux parfums, vieux baisers, vieux lampas ,,.
Puis le personnage s'effondre ; on le revoit une derniere fois
dans un bastringue du port, raclant un violan et faisant danser
des matelots ivres. Ainsi le vieux gentilhomme gagne son pain.
Deux contes completent le volume : La Dame Turque et
Sonyeuse, ou se retrouve le talent troublant de l'auteur du Vice
Errant, de Princesses d'lvoire et d'Jvresse, de Maison pour Dames•.

2.

3
GutnmIERE : LE GRAND D'ESPA
tn-18 a 6 fr. 75 l (II a ét' . é d
GNE, I vol.
•
e t!r e cet ouvrage
pla1res sur vélin pur fil Laf
30 exem. .
urna, numérotés de 1 a o)
3
Une
• d ·
. .h1sto1re fantastique , doulo ureuse hum ·

a

Librairie Ollendorfi, 50, Chaussée d'Antin, París.
Eo vente a la Librairie Ollendorff.

LA

1
Gu é n01ere nous conte l'épo
bl
' .
aLDe. ... . e la
fatalité
.
e
uvanta
e
des plus vieilles et des plus nobles fa ']lp ' qui p se sur l 'une
Baroucelle, la mort du m;i
. m1 ~s d Espagoe :
er tombe dans le plus wrdide
pere'. a_pprend sa ruine
ses licences et ses anciens m '
dt. Ma1_s '.1 est pourvu de
,
anres es rehgt
l .
curent a propos une place d
é
eux - u1 proenvirons de Tolede po
e phr cepteur dans un cháteau des
.
'
ur parac everl'édu f
d 1'
héntiers, un nain o-rand d'E
ca ion e un des deux
nain possede l'am; d'un c·a cspagoe et comte de Ségovie. Ce
1 ampéador· un¡
b .
. .
dom10at1on
et de conqu'-t J
'
mmense esom de
e e e tourmente.
·u
d'
est un insurmontable obstacle II .
. sa ta1 e avorton lui
dona Conception son am1·e' d'. f: a1meLuoe be11e jeune filie,
'
en anee
orsq
f
.
tame au Maroc qu'il mé .
. ·
ue son rere, capi,
pnse, rev1eot au h •
,
épouser la jeune fille, le comte de Sé o . ~ a~eau et pretend
femme et l'emmene a V .
,
g v1e 1enleve, en fait sa
.
enise ou commeoce
l
v1e étrange. Dona Conception
. .
l ' pour e couple, une
.
, qm a1me e comte
l .
c1rconstances aura honte de I . • 11
' en p us1eurs
· • ,
m, e e regrettera m'
¡ b
cap1ta1ne a ¡·amais perdu Ell
eme e e.1u
•
· ··
e meur• en do
I
·
¡umeaux dont l'u
.•
. '
noant e ¡our deux
n auss1 restera nam Mai
.
le comte, qt1e Baroncelle d
é .
s tous pénssent, sauf
' es ano es apres
•
personne d'un mystfrieux éd'
, reconna1t dans la
pr 1cateur.
. Avec une remarquable souplesse de s
mere développe ce récit h t
ty!e, M. de 1a Guéri.
au en cou Ieur et d'
.
vrn1 ment original e Ses p
.
une concept1ou
• .
·
ersonnages vive t d'
daos des décors la G
n
une v1e mtense
oya ou parmi les h
'
cheres Monticelli Aut
d l' .
c atoyaotes harmonies
.
·
our
e
mtngue
de
b
.,
•
descnptions _ toute la
. d
' . so res ~t pmssantes
en quelques pages - . mag1: u xvme s1ecle italien évoquée
·
é
une act1on une a
cet ouvrage un indiscutabl
• .
ngo1sse trange prétent
•
e attra1t et en font u
d'
,
_n~ reuvre an
arar.ger aupres des livres d'Elémir Bo oM. de la Guériniere s'appa
urbes, a qm, a notre sens,
rente.

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d~;~;~;:

a

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r. Beroard Grasset, 61, rue J.es Saints-Péres, Paris (Vle).

�4

LE CAKNET DES ÉDITEUb

jEAN CHAROON : L'OFFRANDE A L'AMOUR,
illustré par CHARLES GutRJN, 1 vol. '.

roman

Une jeune femme, que les hasarJs de l'existencc ont unic :\ un
pcintre de talen!, grand collcctionneur J'objets :mciens et
J'aventurcs noU\ elles, se trou,·c amenéc :\ pourniir ellc-ml:mc
:iux nécessité de l'existence, et JU train de maison que u situation comporte. En cffct, de simple trottin qu'cllc étJit, la , oici
dircctrice d"une gr.mdc maison Je couturc renommtc pour
l'orígiualité et la grace de ses créations. Elle a su l'une Je~ premii:res (et c·cst cela méme qui lit son succes) préscnter ses
modeles daos un cadre de parfaite élégancc et de gout tres stir,
ou les dientes, fcmmes du monde oa actrices, aiment a se rencontrer. Elle a désiré un jour, pour enrichir la collection de
gravurcs ancicnnes qui fa1t l'ornemcnt de ses s:1lons, acquérir
dans une vente une estampe galante • L'Otfrandc n l'Amour ».
Mais son mari dissipe au cercle J'argent destiné ncct achat et
la jeunc fcn1111e pour 9ui ce trait n'est pas le moins sensible de
tous ceux qui l'ont Mja touchée, se l:iisse prcndrc a l'agrément
d'une liaison sentimentaleque vient interrornpre une séparation
brusquc c.msée par les hasards de l'existence. Elle en garde
toutefois un sou,·cnir : c'est prfrisément cettc grarnrc que le
délicat ~oueirant a-tenu :\ lm oflrir. Quclqucs années se passent. Le ,·01ci rcvenu et re~u dans la famille comme un ami,
puis commc le tiancé ofliciel de la jeunc filie de la maison. JI
l'épousc et la mere, le CCJ!ur picio d'amcnumc, otfre en guise
de cadeau de noces auic nouveaux époux la gra, ure de " L'O(frande :i l'Amour » dont la place n'cst plus a son foyer que
l'amour a déserté.
Des tibleaux de la -.ic parisicnne, vernissagcs, expositions,
fouroissent a l'auteur l'occasion Je déployer des Jo115 d'obser•
vateur et un sens tres fin de guelques riJiculcs contcmpornins.
Notamment, la silhouette d'un président d'un grand salon,
grand ré\'Olutionnaire et homme d'avant-garde en paroles, mais
toujours pr~t a ~e répandrc en congratulations et cu courbcttes
devant toute. les autorités dispensatrices de rubans et de médailles est particulihement bien venue et fort dh·crtissante.
Au derneurant une o.:uvrc charmante, écrite a,·ec beaucoup
d'aisance et de rapidité et que les croquis vivants et inJ!énieux
de M. Charles Guérin oment de la maniere la plus heureuse.
Signalons en terminant le bon marché excepúonnel de cet
ouvragc illustré qui lui \'audra la fa,·eur du grand public.
JEAS DES BOSNESl·EUILLFS

r. Edítions Bossard, 43, rue Mad.1me, Paris.

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1921, Tomo 17, Septiembre-Diciembre</text>
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              <text>Montfort, Eugène, 1877-1936, Director</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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