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NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELL E

DE LITTÉRATURE ET DE CRffiQUE

TOME XVIII

PARIS
3,

RUE DE GRE N ELLE,

1922

3

�APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

Toute la saison dernière, Einstein a été, chez nous,
furieusement à la mode. Philaminte et Bélise s'en sont
donné à cœur joie. Elles ne vous tend.tient point l'assiette
.de petits fours sans vous mettre en demeure de choisir entre
la relativité généralisée et la relativité restreinte. Et des
_gens qui auraient eu beaucoup de peine à définir le carré
.d'un nombre vous disaient, d'un air désabusé: « Maintenant qu'Einstein a démontré que tout est relatif... &gt;&gt;
Cet hiver-ci sera, je le crains, la saison Freud, Les
« tendances refoulées » commencent à faire, dans les salons,
quelque bruit. Les dames content leur dernier rêve, en
.caressant l'espoir qu'un interprète audacieux y va découvrir
toutes sortes d'abominations. Un auteur dramatique dont
je tairai le nom, a déjà - voyant poindre la vogue trouvé le temps d'écrire et de faire refuser ~ar plusieurs
.directeurs une ou deux pièces nettement freudiennes. Je
lui conseille de les corser un peu et de les offrir d'urgence
.au Grand-Guignol. Enfin les revues spéciales, après avoir,
pendant vingt-cinq ans, omis de constater l'existence de
Freud, se donnent le ridicule de le découvrir, de discuter
hâtivement ses thèses, ou, ce qui est plus touchant, de les
.admettre comme la chose la plus naturelle du monde.
La niaiserie de tels engouements ne mériterait pas d'être
'Signalée une fois de plus, s'il n'y avait là qu'un travers de
1a bonne société. Ces petits âccès se renouvellent périodi,quement chez nous depuis trois siècles, à la manière des
-épidémies de grippe ; et cela tient moins, sans doute, au

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tempérament français en particulier qu'aux habitudes de la
pensée mondaine de tout temps et de tout pays. Mais les
gens du,rnonde ne sont pas seuls en cause. Nos spécialistes,
nos savants, nos informateurs qualifiés sont aujourd'hui
comme hier beaucoup trop lents à s'apercevoir de ce qui
se passe hors de chez nous 1 • Les uns pèchent par paresse,
d'autres par suffisance, d'autres par mauvaise foi. S'ils
avaient la fermeté de « tenir le coup » jusqu'à la fin,
leur attitude ne manquerait pas d'une certaine élégance.
Le mépris constant des « barbares » et de leurs inventions
n'est pas ce qui séduit le moins dans la Grèce ou la Chine
d'autrefois. Mais non . Un beau jour, ils lâchent pied. Ils
cèdent à la vogue, comme à une panique. Ils ont ignoré et
dédaigné tout le temps qu'il y avait mérite à connaître et à
estimer au juste prix. Leur aveuglement cesse soudain sur
une sommation de l'opinion commune. L'Institut s'ébranle
trois mois après Je sais tmtt.
La NüUvelle Revtte Française, qui ne se pique d'être ni
l'un ni l'autre, n'en a pas les obligations. Si elle parle
aujourd'hui des travaux de Freud, ce n'est point pour les
signaler à ses lecteurs, qu'elle suppose déjà avertis, ni
pour faire chorus avec les voix de la mode. Mais il vient de
paraître en français la première traduction de Freud qui
soit importante ~. Les honnêtes gens qui l'ont lue trouveront légitime qu'on s'occupe ici d'un ouvrage de cette
valeur et de èette portée. Ceux qui ne l'ont pas lue
penseront avec nous qu'il y aurait de l'affectation à attehdre
que Freud soit passé de mode pour parler de lui.
*

* *
L'ensemble des travaux de Freud et de son école a été
groupé par Freud lui-même autour de la. notion et sous
1 . Et chez nous aussi, pourrais-je ajouter ; mais je veux être aimable,
et c'est affaiblir les reproches que de les accumuler.
2. lntrodu&amp;tion à la Psycha11alyse. Trad. S. Jaokélévitch (Payot).

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

7

la rubrique .de psychanalyse. Le mot « psychanalyse » veut
dire: analyse du contenu psychique de l'être humain. Il
peut sembler un équivalent prétentieux d' « analyse psychologique&gt;&gt;. Mais ce dernier terme est de~enu beaucoup trop
fruste pour désigner quelque chose d'aussi neuf, en somme,
et d'aussi complexe que la psychanalyse. Freud a donc eu
pleinement raison de créer, ou d'adopter, une expression
neuve, qui est d'ailleurs le moins barbare possible.
En fait, le mot de psychanalyse se trouve aujourd'hui
recouvrir quatre choses solidaires, mais distinctes: une
méthode d'investigation propre à déceler le contenu de
l'esprit ; une théorie étiologique des névroses ; une thérapeutique des névroses ; enfin une théorie psychologique
générale.

La psychanalyse, méthode d'investigation, ne se laisse
pas aisément mettre en formules. Fteud lui-même y réussit
mal. Elle ne prend son intérêt, son originalité que dans
l'application. Ce n'est pas une mauvaise note. En psychologie au moins, ce ne sont pas les méthodes qui s'exposent
le plus brillamment qui sont les plus fécondes. Il y a même
des méthodes dont la raison principale est de s'exposer, de
fournir la matière d'un cours. Elles n'ont jamais servi à
faire une seule découverte. Tout se passe entre l'écrivain et
son papier, entre le conférencier et son auditoire. C'est de
l'aviation d'appartement.
Je n'ai pas vu travailler les maîtres de la psychanalyse.
Mais les rapports qu'ils nous donnent, les allusions même
qu'ils font à leurs procédés laissent une impression favorable. Les gens qui ignorent tout de l'expérimentation
psychologique - par exemple nombre de professionnels
français de la psychologie et de la psychiâtrie - ne
peuvent manquer d'être mis en défiance. Tout cela leur
semble bien fuyant, bien suspect'. Les autres reconnaissent
à plus d'un trait que Freud leur parle d'un pays où il est

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

réellement allé. Nous aurons le temps de faire des réserves,
de nous demander à quel point les &lt;&lt; trouvailles » freudiennes sont des « découvertes», de protester contre l'esprit
aventureux de Freud. Mais ne lui disputons pas ce singulier mérite. La cc matière psychique&gt;&gt;, il sait ce que c'est.
JI l'a touchée, maniée; il en a le sens. li a, sur elle, moins
des mots d'ingénieur que des mots d'ouvrier. Avant de le
chicaner, que les ingénieurs aillent donc faire un an
d'apprentissage.
L•expérimentation freudienne implique cette idée: l'observation courante nous met en présence d'un aspect psychologique de l'être humain qui est romposé; composé au sens
.où l'on dit qu'un corps chimique est composé, mais aussi
au sens que l'on dit qu'un visage est composé. Il s'agit donc
d'une part de dégager des éléments, mais d'autre part de
dissoudre une apparence mensongère et de vaincre les forces
'}UÎ travaillent à la maintenir comme elles tra,-aillèrent
~ la constituer. L'on voit bien que les deux tâches ne se
.confondent pas. Un composé chimique ne s'évertue pas à
nous tromper sur sa composition. L'homme s'é\·ertue à
nous tromper et à se tromper sur lui-même, l'homme tel
,que l'ont fait les conditions de la vie.
Or l'analyse traditionnelle a discerné cela beaucoup
moins nettement que Freud. Trop souvent, elle accepte le
moi tel qu'il se présente. Elle prétend bien dépasser la surface, atteindre les profondeurs cachées; mais dans uombre
de cas, elle se contente de fouiller le détail des apparences.
,Elle voit menu, ce qui n'est pas du tout la même chose
.que de voir profond. li est clair qu'analyser jusqu'à !'infiniment petit la couche superficielle d'un sol n'équivaut pas
à un sondage géologique, fût-il grossier. Lors m me qu'elle
cherche les dessous, elle se laisse diriger par les indications
voyantes de la surface. Elle ne soupçonne un gisement
'1e fer que si les roches du dessus sont toutes rouillées, un
~e charbon, que si l'on piétine une poussière noire.
Si la surface d'un sol n'est trompeuse que par accident,

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

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celle d'une conscience l'est à la fois par accident et par artifice. D'où tant d'échecs et tant d'illusions de l'analyse traditionnelle. La psychanalyse, avant de considérer le premier
sens où le moi' est œmposi ( comme un corps chimique), considère le second (composé comme un visage) et s'y attaque.
Deux voies d'accès à la vérité du moi, deux détours plutôt lui sont offerts.
D'une part, la surveiUance que le moi exerce sur luimême, pour nous dérober ce qui se passe en lui, n'est pas
toujours également stricte ni tendue. Il y a des moments
et des formes de son activité où le moi laisse faiblir son
système de défense, où, sans se livrer avec naïveté, il « se
coupe», où ses mensonges - car il continue à mentir paraissent« cousus de fil blanc». Ainsi dans les ac/es manqués et dans les rêves. Le type de l'acte manqué, c'est le
lapsus. La psychologie traditionnelle, même quand elle se
donne pour expérimentale, néglige l'étude du lapsus. Elle
n'y voit qu'un &lt;c raté » de notre mécanisme, mental ou
nerveux, qu'un accident, dépourvu de signification psychologique, dont une science vétilleuse pourrait s'amuser à
rechercher les causes, mais qui ne tient pas plus à la vie
profonde de l'esprit et ne nous renseigne pas mieux sur
elle qu'une faute d'impression, explicable par la distraction
ou la maladresse du typographe, ne \Îent à la pensée de
l'auteur et ne nous aide à la pénétrer. La psychanalyse a eu
le mérite de former cette hypothèse que le lapsus est « un
acte psychique complet ayant son but propre, une manifestation ayant son contenu et sa signification propres». Plus
généralement, l'acte manqué est un acte qui «happe au moi,
c'est l'aveu d'une pensée, d'un sentiment, d'un désir
secrets, aveu que le moi rattrape au plus vite et dont on est
convenu de ne pas faire état dans l'ordinaire de la vie.
I. le lecteur voudra bien admettre, pour la commodité du discours,
que nous prenions ici les termes de moi, conscience, esprit ... comme
synonymes. li s'agit, dans tous les cas, du contenu psychologique de
l'être humain, à tous les degrés de conscience et de per.;oonalité.

J

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Muni de cette hypothèse, le psychanalyste s'attaque aux
actes manqués, que ses prédécesseurs lui ont abandonnés
comme des scories négligeables, et nous devons reconnaître
qu'il y fait quelques découvertes de prix. L'explication
psychanalytique des actes manqués est à la fois celle qui
réussit le plus souvent et celle qui porte le plus loin.
Donc, en bonne règle scientifique, c'est actuellement la
meilleure. Voilà un premier résultat.
L'importance des r!:ues était plus aisée à apercevoir ; les
études sur le rêve ont été nombreuses. Pourtant la psychologie ne s'est guère attachée au rêve qu'en lui prêtant les
caractères d'une activité de rés~du. Vous rêvez catastrophes
parce que vous digérez mal, voyage au pôle, parce que
votre couverture a glissé. Vous rêvez qu'on vous traîne en
justice pour faillite frauduleuse, parce que vous vous êtes
surmené la veille dans vos calculs de fin de mois. Explications intéressantes, mais courtes. Le rêve n'y apparaît
que comme une suite un peu morbide de l'activité diurne,
ou que comme une déformation fantastique d'événements
corporels des plus médiocres. Rien à tirer de là quant à
rhistoire et à l'avenir de notre moi profond. Souvent
même, l'explication se fait à moindres frais encore. On
admet que, pendant le sommeil, les courants nerveux circulent dans le cerveau non plus suivant les voies systématiques de l'action, mais suivant les liaisons fortuites que le
repos laisse subsister - ou, pour parler un autre langage,
que les images s'associent au petit bonheur. La psychanalyse forme l'hypothèse, que le rêve est une activité psychologique complète, ou si l'on veut suffisante, c'est-à-dire
qui trouve sa raison d'être en elle-même et qui, comme
toute fonction définie de l'être vivant, doit s'expliquer
autant par le but qu'elle poursuit que par les causes qui la
déterminent. Le rêve constituerait pour nos tendances et
pour les forces qui s'y développent une sorte d'issue complimentaire. La vie réelle offre bien à nos tendances une issue,.
mais étroite, mais contrariée - parfois même barrée sévè-

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

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rement. Le désir ne s'apaise que dans l'action et n'est inoffensif qu'à ce prix. Le rêve, par les fantômes d'action qu'il
suscite, joue l'accomplissement du désir et désarme le
désir. Donc, pour ce qui est de la recherche analytique, le
rêve complète, corrige ou dément l'image de nous-même
que notre vie réelle s'évertue à dessiner. L'interprétation
correcte des rêves n'importe pas moins au psychanalyste
que n'importait au moraliste d'autrefois qui peignait un
« caractère » l'interprétation des actes et des attitudes. Mais
si le moi qui rêve se surveille moins que le moi qui parle
ou qui agit, il se surveille encore. Il nous présente un visage
qui est, à sa façon, composé, qui l'est plus maladroitement,
cenes, ou pour mieux dire, qui l'est plutôt avec une subtilité capricieuse Je sauvage qu'avec une froide maîtrise de
civilisé. En particulier, si le rêve « avoue » beaucoup plus
souvent que l'action diurne, il ne le fait guère qu'en langage symbolique ; et nous savons quelle ingéniosité l'imagination la plus primitive dépense à créer des symboles.
D'où les difficultés et les périls de l'interprétation des rêves.
L'hypothèse même du symbole ouvre le champ à toutes
les fantaisies de la conjecture. Au xrxe siècle, quelles divagations n'a pas autorisées le symbolisme des mythes ?
Qu'il s'agisse de donner un sens aux actes manqués ou
aux rives, la psychanalyse garde une attitude 4ui n'est qu'à
de.mi active et qui la rapproche des sciences critiques. Le
psychanalyste fait penser au philologue qui cherche le texte
véritable derrière les leçons des tnanuscrits, ou à l'historien
qui essaye de rétablir un événement grâce à la confrontation d'un certain nombre de mensonges diplomatiques,
d'inscriptions tendancieuses et de témoignages suspects. Le
savant n'a pas l'initiative des faits ; il se contente d'en tirer
le meilleur parti.
L'autre voie d'investigation psychanalytique se rapproche
clavant~ des méthodes expérimentales. Elle .consiste en
somme à provoquer des états de détente du moi, à multiplier, par l'intervention de l'art, les moments où le moi se

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surveille le moins, compose le moins son visage. Une telle
intervention se laisse concevoir de bien des manières, et la
psychanalyse est à cet égard beaucoup moins audacieuse
qu'elle n'en a la renommée. En particulier il semble que
Freud, après avoir recueilli de l'école de Charcot et dans
cette école même la notion d'hypnose n'en ait fait ensuite
que l'usage le plus banal. On a le sentiment qu'il s'est conduit, sur ce point, en disciple timoré, qui recommence le
travail du maître avec plus de respect que d'invention et
finit par se dégoûter d'un instrument de recherche dont il
n'a su ni maîtriser l'emploi ni perfectionner le principe.
La théorie des régimes de la conscience, née en France, et la
technique expérimentale qui s'y rapporte, paraissent en cela
plus avancées que la psychanalyse.
Ce qu'on peut appeler l'expérimentation psychanalytique n'est guère que la mise au point de pratiques courantes comme l'interrogatoire. L'interrogatoire, sans doute,
reste, entre des mains inexpertes, uo outil grossier etde faible rendement. Mené par un gendarme, l'interrogatoire ne
sera qu'une alternance mécanique de questions inertes,
vides de curiosité, et de réponses platement défensives.
Mené à loisir par un juge d'instruction habile, il se complique et déjà se transforme. Les questions ont alors moins
pour objet de prornquer une réponse directe que d'obliger l'esprit du patient à prendre certaines postures qui le
découvrent, qui le mettent soudain hors des gardes qu'il a
préparées. L'idéal, dans bien des cas, est même de réussir à
décl:i.ncher un monologue, le plus long possible. Si l'accusé
parle une heure de suite et si le juge n'est pas distrait,
c'est le juge qui gagne. La vérité est comme&lt;( ramenée du
fond &gt;&gt; par le torrent des paroles. Il se peut qu'elle passe
fugitivement et morceau par morceau. Ayez l'agilité de
tout sai&amp;ir. Mais contre l'interrogatoire du juge, le moi se
tend de toute sa force . Toutes les résistances de la vie
viennent épauler la conscience qui ment. Remplacez le juge
par le confesseur. Le moi n'a plus à sauver la carcasse. Il

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

ment encore, par l'effet d'une contraction invétérée, mais
il n'y a plus de raison capitale pour qu'il ne cesse pas de
mentir. Au contraire J'aycu, l'a,·eu profond, s'il est sollicité
sans brusquerie, procure une détente délicieuse.
Le pouvoir analytique de la confession est limité, d'ordinaire, par les soucis mêmes du confesseur. Le confesseur
se préoccupe plus encore du bien des âmes que de leur
vérité. Dans l'aveu, il cherche le repentir . Son interrogatoire est orienté vers l'absolution. Enfin il lui arrive de
manquer de temps ou d'aptitudes. Le psychanaliste est un
confesseur qui se donne tout le loisir nécessaire et qui s'interdit, au moins provisoirement, tout autre souci que celui
de connaître. De plus il est guidé par des hypothèses spéculatives, aidé par les diverses notions et habiletés spéciales du
psychologue, du physiologiste et dn psychiâtre.
li ne serait donc pas entièrement injuste de prétendre
qu'il manque à la méthode d'investigation psychanalytique
ce quelque chose de premier, d'irréductible, qui caractérise
chacune des grandes méthodes de la science, chacune des
grandes techniques de laboratoire et qui, sans doute, en
e;tplique la fécondité. Car l'on conçoit très bien qu'avant
l'emploi du microscope ou de la coloration chimique des
tissus, qu'avant l'emploi du télescope ou celui de la spectroscopie, certaines découvertes aient été impossibles; et
l'on conçoit non moins bien comment l'introduction de
ces procédés a rendu les mêmes découvertes inévitables. Or
quand il s'agit des résultats de la psychanalyse, on hésite à
prononcer le mot de découvertes. A coup sûr, plusieurs
d'entre eux sont fort brillants. On se récrie d'admiration .
Voici l'analyse d'un cas de jalousie qui éblouit par la virtuosité de l'enquête et qui étonne par les profondeurs
qu'elle atteint. L'on pense à Ra.::ine, à Stendhal, à Dostoïevsky . L'on se demande si pour la première fois les
savants à lunettes ne sont pas allés plus loin que les poètes
dans la connaissance du cœur de l'homme. Mais ce n'est
pas là ce que la science entend par une découverte. Ordre

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de faits nouveau et constant ; rapport de faits nouveau et
constant ; ou, si l'on veut : nouvelle famille. de faits, nouvelle loi des faits ; tels sont les deux aspects de la découverte
~cientifique. La psychanalyse nous apporte autre chose, que
Je me garde de dédaigner, que je tâche seulement de délimiter: peut-être un succédané de l'intuition poétique; plus
sûrement encore une connaissance aiguë des faits particuliers, une science de l'individuel. Je sais bien que la théorie
des actes manqués et celle de la fonction des rêves peuvent
passer pour la formule de rapports généraux. Je n'oublie pas
que la psychanalyse comme théorie psychologique générale
nous reste à examiner. Mais la généralité à quoi l'on prétend ainsi est plutôt celle des « vues générales » que celle
de la découverte scientifique.
Bref, pour nous en tenir au point que nous traitions, la
psychanalyse, comme procédé de recherche, a plus d'analogie encore avec les habitudes de l'érudit ou celles du littérateur qu'avec celles du savant. Elle semble relever de l'art
au sens large du mot, plus encore que de la science. Le'
savoir-faire y a plus de prix que la méthode même. Et ce n'est
pas tant de la méthode que semblent naître les trouvailles,
que d'une heureuse rencontre entre la richesse occasionnelle de la matière etle talent personnel du chercheur.
** *

La psychanalyse, théorie étiologique des névroses, se
ramène à l'hypothè5e suivante : le symptôme névrotique
est comme le rêve, comme l'acte manqué, une issue de
secours aux tendances qui ne trouvent pas leur issue dans
la vie réelle et normale. La vie de l'homme en société ne
lui permet de réaliser qu'un certain nombre de ses désirs,
de satisfaire qu'à une partie de ses tendances. La pensée de
l'homme en société va plus loin : elle ne s'autorise même
pas à prendre une conscience nette de celle de ses tendances naturelles qui se heurtent le plus directement au veto
social. D'où deux degrés de refoulemènt. Si je suis pauvre et

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

si ma condition n'a aucune chance de s'améliorer, il n'est
pas criminel mais il est absurde que ma pensée soit occupée d'automobiles et de châteaux ; je chasse tout cela de
ma pensée active pour le refouler dans la région des rêveries et celle des rêves nocturnes. Je me donne en rêve les
automobiles et les châteaux que la vie s'obstine à me
refuser. Mais si je désire le meurtre de mon frère, si je
désire une union incestueuse, ce premier refoulement ne
suffit pas. Je chasse mon désir plus loin, jusque dans la
région de l'inconscient. Mêmes mes rêves nocturnes ne
l'accueilleront que déguisé sous une forme symbolique.
Chez l'homme bien constitué, ce double refoulement
fonctionne sans trop de peine. Les tendances refoulées se
contentent de l'issue régulière que sont le rêve et la rêverie,
de l'issue étroite et fortuite qu'est l'acte manqué.
Mais il arrive que le travail incessant de refoulement
dépasse les forces du sujet. Le moi garde assez d'énergie
pour empêcher la tendapce de se satisfaire par l'acte, le
meurtre ou l'inceste d'avoir lieu, mais non pour contenir la
pression de la tendance avec le succès habituel. La tendance
se donne une issue anormale, qui est le symptôme, sorte
d'anévrisme psychique. Dans le symptôme, le moi névrosé
joue, simule, sous des formes plus ou moins allégoriques,
la satisfaction de son désir. La maladie devient un refuge. où
le moi se dérobe à la tentation en feignant de lui céder.
Théorie d'une profondeur et d'une élégance admirables.
Dans quelle mesure est-elle susceptible d'une démonstration ? Par elle-même la matière s'y prête mal. Il faudrait
déjà s'être mis d'accord sur la notion de névrose, sur les
limites et sur le classement de cette famille d'affections.
Les spécialistes n'ont pas l'air d'y réussir. Vues du dehors,
leurs définitions et classifications n'inspirent aucune confiance. Celles que propose Freud n'ont' guère meilleure mine.
Accordons aux spécialistes les moins suspects de partialité que la théorie freudienne rend compte d'un certain
nombre de névroses, échoue à en expliquer beaucoup d'au-

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LA NOOVEUE REVUE FRANÇAISE

tres et que dans tous les cas elle laisse subsister la principale inconnue : pourquoi ce qui est rêve ou rêverie
chez Pierre devient-il symptôme chez Paul ? Défaut congénital ou acquis de résistance? C'est un mot. L' explication
reste à trouver.
*
* *

La thérapeutique freudienne des névroses découle de la
théorie étiologique. C'est l'aspect de la psychanalyse le
plus fameux, et qui assura la vogue de la doctrine. Nous
n'en dirons qu'un mot.
Puisque la cause du symptôme lui est connue, le psychanalyste peut espérer agir sur elle et supprimer radicalement
le symptôme, au lieu de le masquer ou de le dériver
comme se contentent de le faire les psychiâtres.
A l'origine de la névrose, il y a le refoulement. Supprimons le refoulement, nous supprimerons la névrose. Mais
la chose n'est pas si simple. Voici un névrosé dont Je mal
vient de ce qu'il désire secrètement ruer son père et épouser sa mère (ce que les freudiens appellent galamment
l'Œdipe-complexe). On conçoit bien une ordoon~oce
héroïque : cc Tuez votre père, puis épousez votre mère »
(ce que nous pourrions appeler l'Œdifx-cure). La névrose
primitive guérirait du coup. Mais le remède coûte moralement trop cher, et de plus le patient risquerait d'ètre saisi
par une névrose de remords, d'un pronostic encore plus
sombre que la première.
La psychanalyse ne peut donc recourir à ce traitement
direct que dans les cas où la libération de la tendance ne
menace pas trop gravement la morale, ni la société; par
exemple lorsqu'une éducation puritaine a détourné le sujet
des jouissances les plus légitimes. Néanmoins, certaines
ordonnances psychanalytiques ont fait scandale, dit-on.
Circonstance qui ne prouve rien ni pour ni contre Freud.
Dans les autres cas, le traitement s'appuie sur la vertu
curative des idées « claires et distinctes ,&gt;. Si l'on préfere,

17

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

le traitement ne supprime que le refoulement du second
degré (de la conscience à l'inconscient), pour laisser
subsister le refoulement du premier degré (de l'acte à la
tendance) dont le moi, fôt-il affaibli, reste capable.
La psychanalyse, traitement, use de la psychanalyse,
méthode de recherche. Le malade est appelé à prendre
conscience progressivement de l'origine et de la signification
de ses symptômes. Il assiste, il participe à l'enquête dont
son moi est l'objet. Il est guéri, quand la tendance coupable est venue tout entière se déployer sous la lumière de la
conscience. Il est guéri quand il sait.
Ce qu'il y a là-dedans de socratique et aussi de stoïcien
(vertu curative de la définition, traitement des fantômes intérieurs) n'est pas pour déplaire. La psychanalyse reprend de
vieilles traditions de sagesse. L'expérience millénaire de la
confession chrétienne et de son pouvoir de purgation
psychique y ajoute encore de l'autorité.
Que cette thérapeutique puisse obtenir des succès décisifs et durables, tout ce que nous savons de la vie de l'ey
prit nous incline à l'admettre. Mais les échecs, les succès
précaires ne sont-ils pas plus nombreux ? C'est une question de statistique, plus facile à poser qu'à résoudre. La
constitution névropathique, quand elle est bien établie
chez un individu, ne se dt-elle pas de ce traitement qui
reste en somme local et circonstanciel ? Ne produit-elle
pas, avec une déplorable fécondité, des pousses toujours
nouvelles de symptômes ? Voilà ce que je n'ai aucune
qualité pour trancher, mais que nos spécialistes feront
bien de débattre avec honnêteté d'esprit, sous peine de
rester de vingt ans en arrière sur leurs confrères d'Europe.

La psychanalyse, théorie psychologique générale, a des
ambitions trop vastes pour que nous songions même à les
exposer dans les limites d cet article. C'est d'ailleurs là
que commencent les aventures. C'est là aussi que les
2

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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

essayistes de tout poil, les informateurs et déformateurs de
tout rang trouveront l'aliment le plus facile. Je m'en voudrais de rogner leur part.
Nous avons fait assez d'éloges à Freud pour nous permettre une remarque qu'il peut à la rigueur prendre encore
pour un éloge. Quand on le lit, il arrive qu'on pense à
Darwin ; il arrive aussi qu'on pense à Spencer et même à
René Quinton. Je veux dire qu'entre deux idées de savant,
il n'hésite pas à jeter une de ces &lt;t vues brillantes » qui
témoignent, à coup st1r, d'une grande activité de pensée,
qu'on a envie de déclarer &lt;c géniales », mais qu'on ne range
pas ensuite dans le même coin de l'esprit que la bonne
monnaie scientifique. Ce sont valeurs fiduciaires, liées au
son de la banque d'émission.
Je sais tout comme un autre apprécier ce qu'a de piquant,
d'excitant, l'idée que l'angoisse, ba~ale ou névrotique, a pour
origine chez l'homme l'impression d'étouffementqu'éprouve
le nouveau-né en sortant du ventre de sa mère. Loin de
railler, je dis même que c'est une grande idée, une admirable
intuition de-poète. Je l'imagine très bien ramassée' dans un
verset de Ttte d'Or. Mais je suis gêné qu'on fonde là-dessus toute une théorie, presque toute une clinique de la
névrose d'angoisse, et cette confusion des genre , qui se
répète vingt fois, finit par me choquer.
Elle m'inquiète aussi quant à la solidité de la théorie
générale. La réduction de l'activité psychique à la libido, le
pansexualisme, ont-ils été dictés à Freud par l'expérience ?
Ne sont-ce pas plutôt des cc vues brillantes &gt;&gt;, que l'expérience est par elle-même hors d'état de vérifier ? des
« dadas » philosophiques qu'il serait plus loyal de présenter
comme tels ?
La thèse est simple. Toute notre activité psychique,
normale ou anormale, se ramène au jeu des tendances ; et
toutes les tendances se ramènent, en fin d'analyse, à la
tendance sexuelle, ou libido. La tendance sexuelle ne se confond pas avec l'impulsion génitale, car elle n'est pas liée

APERÇU DE LA PSYCHANALYSE

r~

comme celle-ci à la fonction des organes reproducteurs. Il
faut entendre en somtne par libido l'appétit général de l'~tre
vivant pour la jouissance chamelle. Tous ses organes, au
moins dans le principe, sont capables de la lui procurer.
Mais pourquoi considér.er comme sexuelle une tendance de
cette généralité? Pour deux raisons, l'une d'ordre logique,
l'autre de chronologie; Si nous cherchons ce qu'il y a d-e
commun et d'essentiel à toutes les formes du plaisir de la
chair, c'est dans la jouissance spkialement sexuelle que nous
le trouvons au plus haut point de concentration et de
pureté. En d'autres termes un plaisir de la chair est plaisir
par ce qu'il a de commun avec le plaisir dit sexuel. Le langage en témoigne ; lorsqu'on parle des cc jouissances de la
chair l&gt;, des « plaisirs du corps)), sans spécifier, on reconnait
si bien le caractère éminent du plaisir sexuel qu'en fait on n'a
voulu désigner que lui. La seconde raison est que, dans le
développement de l'individu, la libido d'abord diffuse se
ramasse peu à peu, se condense, au point de ne déborder
qu'à peine, chez l'adulte normal, les limites de l'activité
spécialement sexuelle et la fonction des organes génitaux.
La théorie freudienne des perversions sexuelles n'est pas
1~ conclusion la moins ingénieuse qui se tire de ces principes. Toute perversion sexuelle provient d'un arrêt de
développement de la libido ; car dans toute perversion de
ce genre ~a libido déborde avec excès la fonction proprement gémtale, ne réussit pas à s'y condenser ou même ne
r~~ssit ~~s à s'y rattacher. Tous les pervenis sont frappés
dmfannlisme psychique. Ce sont de « grands enfants».
~urs pratiques c&lt; monstrueuses », leurs états passionnels
s1 odieux à l'adulte normal, ne font que perpttuer ou qu;
r~trouver les émotions troubles et les jeux secrets de l'âge
s1 mal appelé «innocent». Ici Fteud porte à la fameuse
« pureté de l'enfance &gt;J un coup dont je crains fort qu'elle
ne se relève jamais. Car il n'a pas pour lui que l'appareit
de sa théorie. L'expérience est incontestablement de son
côté. Vfoté déplaisante ? peut-être; dangereuse ? je ne le

�I

20

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pense pas. Les grandes époques, les époques d'affirmation
sereine, de civilisation bien construite, ont toutes cberch~
l'idéal de l'homme dans l'adulte normal. Ce sont les époques
inquiètes et menteuses qui ont feint d'adorer chez l'enfant
le meilleur de l'homme. « Ces anges ! » dit Tartufe.
Mais les fonctions supérieures de la vie humaine, qu'en
fait-on ? Freud admet, après bien d'autres, une rnblimation
des tendances. Et s'il ne célèbre pas comme il convient le
miracle de la société, il en aperçoit du moins les plus visibles effets. Chez l'homme social, la libûùJ, traquée, se
métamorphose. Elle nourrit, de son ardeur animale, les
magnifiques travaux de l'esprit.
Et c'est ainsi que la doctrine freudienne, si occupée du
moi, si favorable, dans son principe ou dans son apparence, à l'exaspération de la conscience individuelle et à un
renouveau de l'individualisme, pourrait bien en fin de
compte apporter sa pierre à la déification du groupe humain.
De l'animal au dieu. Freud a travaillé sur l'animal. Il n'a
pas travaillé pour lui.
*

* *

,

Dans les pages qui précèdent, je me suis contenté d'exposer, et sommairement. Quand il m'est arrivé de faire
une critique, je ne l'ai pas poussée à fond. Je n'ai pas
cherché davantage à montrer tout ce que Freud doit à
d'autres, tout ce que la psychanalyse donne volontiers pour
des nouveautés prodigieuses, mais qui n'est que l'appropriation, la mise au point ou la mise en système de connaissances depuis longtemps acquises. Le meilleur moyen
d'apercernir l'originalité d'une doctrine, c'est de commencer
par l'admettre. La meilleure condition pour juger, c'est
&lt;l'avoir compris. Nous autres Français, nous avons, en
l'espèce, mille raisons de résister à l'engouement et de gar&lt;ler notre calme; mais nous n'aurions aucune excuse de ne
pas comprendre.
JULES ROMAINS

FIL DE RE.VE

Dans vos souvr:nirs
Quels amants couchés ?
P01tr vos avenirs
Qt1els songes clichés ?
Un laintain dic01·
Durci d' Apennins,
Un nègre, des nains
Qui sonnent du cor.
Un duigt qui ternit
La moire d'un lac.
Deux œtifs dans un nid :
Vos seins ait ham~c.
Vif printemps niçoi,s,
Carnaval moqueur.
Bel été soi-soi,
Passé cœur à cœ11r.

;i,-

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE"

La lune frangeant
Une mer tfipis,

Mots amers, dépits,
La questio,: d'argent.

LE JEUDI DE BAGATELLE

Freins. Arrtt. H6tel
T.sigatte et porto.
Quel joli manteau
La petite Untel /

Dans la plaine de Bagatelle, (}tt les écoliers du jeudi jo11e11t au ballon.
La fin d'octobre. Après la guerre.

A ces cadres, qui ?
La princesse Esther,
Et Poniatowski
Sautant dans l'Elster.

Le port et la nuit.
Trois œillets aimis,
Un verre qui luit,
Un pas qi,i bruit,
Et puis tout lenfuit.
Plus rien. Vous dormez..
JEAN PELLERIN

MOI, arrivant. - C'est terrible, mon cher abbé ! C'est
une provocation ! Toute cette plaine est aux mains des
hommes noirs.
L'ABBE. - Je ne sais quel hasard, ou quelle convention
tacite, livre chaque jeudi en entier ce grand terrain de
Bagatelle aux seules maisons d'éducation catholique. On
me dit que le recrutement des équipes de ballon est
aujourd'hui assez difficile dans les lycées ; les élèves
iraient le jeudi au dancing. Voici peut-être une demiex plication.
MOI. - J'aime ce lieu, j'aime ce lieu. Souvent, lorsqu'un long matin je suis resté courbé sur ma table, le
brusque besoin de la vie me prend, vif comme la colère ou
la soif. Alors, en trois minutes, le frais petit tramway nous
transporte, mon chien et moi, de Neuilly jusqu'à ce plein
air : cette proximité du Bois me donne sans cesse ce qu'.il
me faut de temps perdu pour ne pas perdre ma vie. Je n'ai
pas aperçu vos soutanes qu'aux visages des garçons qui
t.'acheminent j'ai reconnu de petits catholiques, comme
on peut le faire encore, les dimanches matin, à la poussière des bancs de catéchisme sur leurs genoux nus.
Avouons toutefois que j'avais davantage de mérite lorsque,
à seize ans, je listinguais à leur tournure, dans mon
~ollège, les élèves qui &lt;&lt; faisaient » de l'anglais et ceux qui

�24

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISK

faisaient de l'allemand. 0 jeudi, gentil jour! Le dimancheest vraiment le jour de la bêtise triomphante, le jour le
plus bêt~ de la semai~e. Mais jeudi est le jour de la jeunesse. St Jésus revenait sur la terre, il choisirait certainement un jeudi pour y apparaître. Tenez, je l'imaginedescendant ici, parmi vos petits joueurs de foot. Ils s'arrêtent
de jouer, viennent autour de lui, enlèvent leurs casquettes·
ils_ ne sont pas du tout étonnés. Nous deux (et le bo;
chien), nous restons un peu en arrière, attendant qu'i l
nous fasse signe, cependant que je songe : « C'était donc
vrai! »
L'ABBE. - En avez-vous douté ?
Mo1. - Auprès d'eux? Vous me faites souvenir du
mot que m'a dit un grand athée : « Il n'y a jamais que
devant un enfant que je regrette de ne pas croire ».
L'ABBÉ. - Us exhalent le christianisme comme une
odeur, et nous, leurs maîtres, nous en sommes pénétrés.
Voyez celui-là, si gentiment mal habillé, avec un certain chic
naturel et en même temps ce débraillé, le chic des enfants
riches mais dont les parents ne s'occupent pas. Eh bien, il
y a cinq minutes, quand la mai:cbande était là, il a acheté
des gâteaux, puis a fait la grimace en disant: « Ob, je ne
les aime pas. Si tu les veux ... &gt;&gt; et les a offerts à un de ses
camarades, qui est boursier comme orphelin de guerre. Et
ce camarade, vous entendez bien, n'était pas so1i ami, et il
n'est pas vrai qu'il n'aimait pas ces gâteaux., car il a
menti, si vous aviez vu, d'un mal I Cependant voilà un
enfant que vous ne voyez ici qu'en raison d'une faveur.
Il devrait être à l'heure actuelle en retenue, pour s'être
découpé un masque de bandit dans son feutre mou. Mais
suis-je bien sftr qu'il ne soit pas plus près que moi de JésusChrist?
MOI. - Il reçoit davantage de grâce, je le crois. Ce n'est
pas par un hasard que le plus jeune des disciples est celui
qui fut préféré. Ce choix. a un sens général très clait.
Charmide aussi avait seize ans, et Lysis. Rien d'éton-

LE JEUDl DE

BAGATELLE

nant pour ceux qui croient à la mission divine du peuple
grec.
L'ABBE. - Je ne suis pas de ceux-là, je l'avoue.
MOI. - Admirez alors la rencontre des deux grandes
sagesses qui sont restées la substance de notre vie morale.
L'une, en propres termes, nous a proposé comme modèle
les enfants; l'autre a été versée dans des garçons qui, de
nos jours, n'auraient pas encore passé leur bachot.
Il y a un signe sur la jeunesse.
L'ABBE. - Retenez un peu les rênes, je vous prie. Je
crains, voyez-vous, que vous ne travailliez à l'avènement
d'un nouveau mal social - l' adolescentisme si vous voulez,
ou le jttvénilisme, concurrent du féminisme et dans le fond
opposé à lui, -- mal que provoquerait vite une conception
du monde où la jeunesse est considérée comme tabou, le
fait d'être mineur comme une preuve suffisante que l'on a
raison, et l'àme d'un écolier de treize ans comme la plus
riche et la plus importante dans la succession des âges:
paradoxe qui trouve une complicité secrète dans l'anarchie
intellectuelle de notre époque, mais que le bon sens rejette.
D'autre part, je sais la fommle que vous proposez froide-ment aux prêtres éducateurs : celle de créer de la crise chez
les jeunes garçons « de treize à dix-sept ans » qui leur sont
confiés! - Tout cela me paraît réclamer quelque lumière.
Mais entendons-nous, pas de fulgurations !
Mor. - Eh bien, soit. Je vous donnerai ce que je puis.
Vn dieu nous a préparé cette minute. De sentir à côté de
nous ces êtres, il me semble que nous ne pourrons
penser que justement, ou tout au moins proprement. Je
suis sûr que Socrate n'aurait pas eu le désir de la vérité,
s'il n1y avait eu autour de lui des âmes qu'il aimait, c'està-dire dont la seule existence engendrait en lui ce désir.
Comme lui, nous voici au milieu des Jeux, à quelques
stades de la cité, sans manquer même d'un nouvel lllissus
que nous voyons scintiller derrière ces arbres. Et nous
2urons sur lui cet avantage de n'être pas distraits par les

�.26

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

jeux, car il faut que je vous fasse tout de suite, mon cher
.abbé, pour êt~e plus li~re, une remarque qui me fait gros
s~r le c~~r : Je veux dire que vos enfants sont bien gentils, mais Jouent bien mal. ~vez-vous qu'ils n'ont pas la
première notion de ce qu'est le foot-ball ? Enfin., je leur
_pardonne, à cause de ces deux qui causaient tout à l'heure
_pendant la mi-temps., les souliers lourds, les genoux couvers de boue, mâchant du chewing-gum et tels en tout
que de gracieux petits butors. J'ai prêté l'oreille et j'ai
.èntendu : « Virgile ... » - 0 Virgile, le tilleul de Saint-Dié
qui a fleuri neuf cents mois de mai, me touche moin~
fort que vous refleurissant à chaque automne sur les lèvr s
&lt;l'une nouvelle génération d'enfants.
L'~mp?rtance de l'adolescent, elle; ne. m~ se~bÎe ;as ~n~
relative a nous. Un des contacts est perdu entre lui et ·
l'inconnaissable. A la raison enfantine succède une folie
qu'on nommerait justement morbus sacer: mots qui disent
et la maladie et sa nature, mais aussi le respect que nous
lui devons. Et c'est alors pour la destinée même du jeune
homme que ce qui va se passer est surtout grave.
Treize ans I Balzac a écrit : c&lt; La femme de quarante
an~ », donnant à cet âge un visage sans égal. L'âge de
treize ans chez les garçons me semble aussi à part, aussi
nettement distinct des douze et des quatorze ans, et
bien que je n'aie trouvé cette observation dans nul des plus
subtils traités de psychologie et de physiologie que j'ai lus
touchant la jeunesse, je persiste à croire à la très franche
spécialité de cet âge. Brève année éclatante! Sénèque dit
que la splendeur de l'enfance paraît surtout à sa fin, comme
les pommes ne sont jamais meilleures que lorsqu'elles
commencent à passer. A treize ans, l'enfance jette son feu
avant de s'éteindre. Elle traverse de ses dernières intl}itions
les premières réflexions de l'adolescence. L'intelligence est
sortie de la puérilité, sans que l'obscurcissent encore les
vapeurs de· la vie pathétique qui va se déchaîner dans quel-

t.E JEUDI DE BAGATELLE

27

-ques mois. Avant de s'en aller pour sept ans dans de vertigineuses oscillations, l'être se repose une minute en un
merveilleux et émouvant équilibre. Jamais cet esprit n'aura
J&gt;IUS de souplesse, plus de mémoire, plus de rapidité à
&lt;:encevoir et à comprendre, jamais ces dons ne se montreront plus dépouillés. Il n'est rien qu'on ne puisse demander à un garçon de treize ans. Dans tous les collèges, la classe
de troisième est une grande classe, de toutes la plus apte à de
remarquables réalisations; élèves de treize et de quatorze ans,
ses éléments s'y complètent les uns les autres, les premiers
.ayant la supériorité intellectuelle sur les seconds, les seconds
ia supériorité affective. Et puis on rentre en Humanités.
Quelque chose est mort. Quelque chose commence.
La tension douloureuse de cette époque qui commence,
&lt;:e triste état pourtant pas nécessaire, si remédiable, si allé.geable, les méprises que multiplie l'endémique maladresse,
1e génie d'irriter avec cette intolérance sans force, de se
faire mal juger avec cette gaucherie de parole, l'incapacité
d'être brefs, les efforts sans proportion, les achoppements
sur des choses aplanies depuis des siècles, le faible orgueil
( de quoi ? de quoi?), l'âpreté et l'imprudence nées de la
totale impuissance, le vain don de soi et la vaine candeur
,et la chevalerie pas reconnue, pas aidée, et tout ce qu'entraîne de misères la poursuite non de la qualité mais du
nombre, et tout ce que trois mille ans de pensée, effleurés
en dix mois, peuvent mettre de louvoiements perdus
2utour des faux visages de la vie ... ah ! je le sais bien,
disons-le tout de suite, qu'il y a un virus qui infirme
-chaque pensée, chaque sentiment, chaque geste de cet
âge. Et cependant, infirmes, ils n'en demeurent pas moins
les premiers, avec ce que comporte de puissance tyrannique, dans la vie morale, le droit du premier occupant.
« Illusion ! Mirage du souvenir I Ne voyez-vous pas que
c'est un mauvais fanal sur la berge? » Possible! mais il
allonge dans le fleuve une colonne éblouissante. Le reflet
-tclaire la nuit, pas le feu.

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

L'Ancien a dit en d'autres termes : cc Le Yase conserve
toujours l'odeur du premier vin qu'on y versa. » Inutile
je crois, d'insister. Ce terrain est solidement conquis.
'
L'ABBÉ. Permettez-moi une parenthèse. Vous avez
dit : cc Cet état pas nécessaire ... » Mais enfin il est dans la
nature. Votre chien aussi a eu la maladie quand il était
jeune. Chacun de nous, cinq années de l'existence, doit
revêtir cette tunique de Nessus qu'est pour lui la robe
prétexte.
Mm. - Est-ce bien sûr? Si peu que varient les conditions où grandit un adolescent, l'intensité de sa crise varie
avec elles. Observez le garçon du peuple, l'apprenti, sans
même aller plus loin que l'apparence, si révélatrice à cet
âge. Il a encore la gravité de l'enfant, déjà le calme de
l'homme qui a atteint sa force. Ni les disloquements, ni
les gaucheries de nos collégiens; souvent l'air, auprès
d'eux, d'être d'une race supérieure; il n'est pas (cette indication physiologique a son prix) il n'est pas jusqu'à
l'impureté de teint, si fréquente dans notre âge ingrat, qui
à lui ne soit épargnée. La liberté de vie, le défaut de mauvaise science, la simplicité de l'instruction sexuelle ont fait
tout cela. Un échelon social plus haut, le fils du petit
employé, qui fréquente l'école professionnelle, a déjà pris
l'âcreté de notre adolescence bourgeoise. Croyez-moi. Il
n'y a crise que par le malentendu entre l'être et ce monde
ignoré que son désir et sa peur défigurent. Rapprochez-le
doucement, ce monde, avec les divinations de la sympathie
et ~e l'intelligence, votre crise passera comme une lettre à
la poste. Je vous jure que mon fils à venir ne connaîtra de
souffrance, ces jours-là, que la bonne souffrance: celle que
je lui laisserai comme un instrument de sa vertu.
Or, nous voici arrivés toue naturellement dans une des
raisons qui me justifient (je réponds toujours à votre première objection) : on ne dirigera jamais trop de lumière
sur une âme, lorsque, à cette heure où la plus dure fait
secrètement le signal de détresse, son trouble génie parvient

LE JEUDI DE BAGA TELLE

à provoquer un divorce auprès duquel celui des époux
paraît dans l'ordre : le divorce entre le garçon et ses parents.
De ceci je parle avec une grande indépendance. Je n'ai
eu qu'à me louer de mon père, et ma mère, très jeune
d'âge, plus jeune encore de nature, me fit libre avec elle
comme une sœur. Je n'ai pas là-dessus d'expérience personnelle. Mais j'ai vu et j'ai entendu. J'ai reçu quelques
confidences. Elles m'assurent dans la conviction qu'en cette
matière ce que je devinais confusément est bien au-dessous
de la réalité.
Des hommes me parlent. Ils ont vingt-cinq, trente-cinq,
quarante ans. Ils en avaient quatorze le jour où la vie, en
ricanant, a levé le masque. La Gorgone l et ils la croyaient
Ange ! Effroyable apparition devant laquelle j'ai vu des garçons décomposés comme devant un spectre, du soir au lendemain le sang tourné, avec la fièvre et des vomissements.
Mais je m'abuse ; vous êtes là-dessus plus savant que moi ;
il me faudrait, pour vous instruire, vous raconter dans le
détail les drames dont ces hommes m'ont fait le récit. Et
,·oici que toujours, lorsqu'ils ont parlé : « Expliquez-moi
maintenant, finissent-ils par me dire, comment mon père,
ma mère, qui m'aimaient pourtant, n'ont rien vu, rien
compris. Mes silences, mes rougeurs, mes larmes qu'à table
. je ne pouvais retenir, ma porte fermée à la clef, les soudaines plongées au lit sans être malade, tout mon visage à
l'âge où le visage change si l'on a seulement pris la résolidi&lt;m
d'ttre meilleur, ils n'ont rien aperçu, rien soupçonné dans le
fils de leur sang, qui vivait sous leur toit, eux qui lisaient
des romans ! qui allaient au théâtre ! Ah ! expliquez-moi
cette monstruosité ». J'ai alors envie de leur répondre:
u Vous dites qu'ils vous aimaient. Dites plutôt qu'ils ne
vous aimaient pas assez. »
La puberté, on l'a dit, est une seconde naissance. L'avènement de l'âge d'homme en est une troisième. Chacune de
ces naissances est aussi une mort : grande loi qui ne régit
pas que les êtres. Si vous craignez un abus de mots à

�30

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

dire, avec moi, qu à l'avèn ment de l'âge d'homme il y a.
mort de I' me (on m'a.fait cette plaisaateri : «Quoi! Un
catholique ! Parler de la mort de l'âme 1 ») dites qu'il y a
disparition d l'activité intérieure.
Si vous eussiez pris un instantané de la famille, il y a un
ou deux ans, quand le garçon était encore enfant, vous eussiez vu la mère plongée dans le jorunal de modes ou les
comptes de cuisine, le père dans la cote de la Bourse ou un
suce dané de la Vû Parisienne; en ce même instant, leur
fils, qui les regarde, a dans son cartable César et Tacite ;
dans la vaste maisonnée, il t le seul à avoir notion qu'il y
ait une civilisation de l'esprit. Aujourd'hui, adolescent, la
situation est la même, mais au lieu d'un livre dans un cartable, c'est un feu qu'il a dans sa poitrine. Quand le fils
déchire et fait son feu, le père est tout abruti par le ralentiss ment, l'engourdissement et l'opacité de la vie. La pauvre
m re, n'en parlons pas. 11 ~t narur I qu'elle ne comprenne
rien à ces histoires de garçons ; qu'elle \'euille parler, Qllérir, nox n«ti indicat scin1tiam, c'est la nuit qui enseigne à la
nuit '. La m re, qui aimait l'enfant câlioeur, lui en v ut de
n'être plus assez faible, alors qu'il ne l'a jamais tant été. Le
père, que mande la lutte sociale, lui en v ut d etre trop
faible devant un invisible qui ne menace jamais de se mettre
eo chiffres. Assez souvent un maladresse, une disgrâ e
physique se sont ajoutées à son mpêtrement moral. Mill
raisons refroidissent autour de lui un tendresse qui, chez
des natures frustes, peut aller jusqu'à se tourner en aversion. Aimit-on dans le fond quelqu' un, s'il vous agace,
impuissant sera l'amour à survwre à des irritations de
nerfs. Le fils r ndra plus tard au père, en rudoiemen
parce qu le ,~ieillard musse, les rebuts qu'il a reçus d lui
à quinze an , parce qu'il a\'ait l'air niais.
Ce garçon repoussé développe son pouvoir de silence ;
1, (la mére) ... u Son intervention est souvent plus nuisible qu~ ne
l'eût ét~ on .lhst tio o compli:te 11 . Herbert Speo, r, De rEà11çatw1r

LB JEUDI OR BAGATELLE

3l

le sil nce tune des conquêtes de la quatorzième année.
Effrayant silence de cet âge, tell ment univ~rsel, tellement régulier que lorsque vous verrez côte à cote un garçon et un homme dans la rue, s'ils ne s'adressent pas la.
parole, il suffit : vous savez que c'est le père et le fils. ':)
mornes promenadesdu dimanche, jamais connu~ de m~1,
mais tant de fois rencontrées : le père et la mtre et loin
d'eux se trainant, le plu loin possible, comme physiquement' répugné par leur vue, leur fil au visa~e étei~t qu'ils.
abandonnent et qui les a en horreur. li fait sa vie et les
en exclue. Lycéen, il la fait dans le monde e:uéri~~r, é~ève
d'un collèae religieux, il la fera le plus souvent à l mténeur
du collège0 même, parce que ce collège a l'âme envahissante. Désormais c'e c le collè e qui devra contenir, per Jas
et ntfas, tout ce qui va naître de lui. C'est pourquoi, d!ns
telle de ces mai ons, j'ai vu bien des élèves sangloter à 1arrivée de rand vacances. C'étaient les m~mes qui pleuraient à la rentrée quand ils avaient dix ans.
Ah t oe dison pas, comme ous le disiC'l tout à l'heure
p ur l'âge ingrat, que nous sommes dans une loi de la
nature. Lâche refus d'agir, voilà ce que je vois dans ce
sones de « lois» là. Quoi que j'aie dans le cœur, le mot
de bonté est un mot que je ne prononce jamais; ce n'est
pas pour aimer le voir sur les murs. Eh bien, cependant,
quand je passe avenue de la fott Picquet devant ce dispensaire qui affiche en gro • lettres : «
•ez bons pour
la jeunesse », je songe qu'il suffirait de cette bonté, avec
dedans ce qu'il faut d'intellicreoce pour que tout vaiUe, et
caduque serait votre loi de la nature !
L'ABBÉ. - Une bonté qui guérit en « crêant de la crise&gt;&gt; l
Car c'est cela que vous propo ez aux pr tre éducateu~.
\'ous vous souvenez que c'est le second point ur lequel Je
voulais vous interroger. Et je ne l'accorde pas du tout avec
ce que vous venez de dire d'une crise qui m'a l'air de pouvoir se passer fort bi n de cette crlatùm..
M01. - Quand ous étiez p tic, mon cher abbé, s'il

�LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAISE

vous était arrivé de vous arracher une peau à la naissance
de l'ongle, ce qui pique ferme, d'instinct vous vous pinciez vigoureusement à un centimètre de la petite blessure,
jusqu'à ce que cette nouvelle sensation surpassât l'autre ;
ainsi votre souffrance, ne dépendant plus que de votre
volonté, devenait une sorte de jeu et cessait de vous
affliger. Comparaison qui n'est pas raison, je m'empresse de le dire. ous en avons de plus sérieuses pour
justifier le fait de créer délibérément, dam certaines nattms,
une crise surnuméraire à la crise de l'adolescence.
L'ABBÉ. - Je suis curieux de ces raisons.
Mot. - Laissez-moi d'abord vous poser une question.
Vous, prêtres éducateurs, quel est votre devoir?
L'ABBÉ. - Fai~ de l'éd'ucation chrétienne.
M01. -Mais qu'est-ce qu'une éducation chrétienne ? Je
vais vous dire ma pensée. Je crois que c'est celle qui donne
pour toujours, avec la fraîcheur d'émotion devant les formes
sensibles du catholicisme, un tact spontané à reconnaître,
dans l'extrême complexité du monde, l'acte ou le sentiment qui est selon son génie. Génie tout caché, subtil ·;ystème de prohibitions et de mlérances - règles absolues et
sans appel, règles souffrant l'infraction, infractions à la lettre, qui ne le sont pas à l'esprit - l'hérédité et l'amour
même ne suffiraient pas à vous les découvrir. Il y faut tout
un jeu inconscient de réactions et de déclics réflexes, que
seule peut créer l'habitude personnelle: une seconde nature
autonome, tellement profonde qu'elle se passerait des pratiques, et au besoin se passerait de la foi.
L'ABBE. - Oh oh 1
Moi. - Mon Dieu, oui, je ne crois pas que le don de la
foi soit, en fait, un sine qua non de l'éducation catholique.
Sur dix hommes cultivés, qui ont des réactions catholiques
et même sont pratiquants, combien, dans un sentiment
pur de bravade, d'honneur, etc... mettraient leur main au
feu que la Trinité comporte trois personnes ? lis agissent
en mut comme si ce dogme et les autres étaient vrais ;

33

LE JEUDI DE BAGATELLE

dans le fond ils n'ont qu'une espérance et-y_/1.Ào:, xLvÔ:.iYoç
- un beau risque. Ces hommes sont le corps du christianisme, ils le soutiennent, ils le propagent, dans une grande
mesure ils le vivent, - de bonne foi, sans la foi.
L'ABB8. - Paradoxe !
Mor. - Paradoxe, certes. Mais boutade ? Aussi bien
laissons cela, qui n'est ici nullement nécessaire. Cette
réserve faite, vous paraît-il que j'ai défini justement le but
de l'éducation catholique ?
L'ABBE. - Cela me paraît.
Mm. - Voici donc, en face de vous, ce bue. Sous \·ous,
une matière vierge, malléable, où tout va marquer et pa~fois
à jamais. Et vous enfin, prêtre, avec tout pouvoir.
L'ABBÉ. - Si les parents vous entendaient !
Mor. - Eh bien ? Ils auraient mis leur fils au lycée, s'il
ne fallait que lui faire réciter des leçons. Ils le mettent chez
vous pour qu'on exerce sur lui une influence, avec tout ce
que cette chose comporte de risques. Dans le cas où ils le
mettent là, comme autre part, simplement pour qu'on ne
le voie plus, eux-mêmes conviennent tacitement qu'ils
renoncent à tenir leur rôle.
L'ABBÉ. - Tout en en gardant jalousement les prérogatives. Mais continuez ...
Mm. - Quel est le meilleur moyen pour atteindre ce
but, avec cette matière ?
Si vous versez de l'huile sur de l'eau, sans plus faire,
elles ne se mêleront pas. Si vous voulez que l'eau s'imprègne, il faut battre. Si vous voulez que Dieu imprègne
les âmes, quand Dieu est là tout autour, dense et délié
comme il ne le sera jamais plus, battez les âmes.
Il est bien entendu que je ne vous parle ici que de candidats à la vie raisonnable, et qu'il ne s'agit que de l'éducation des garçons. Il y aurait imprudence à livrer des filles
à une vie sensible qui plus tard ne doit pas avoir de contrepoids.
L'ABBE. - Battre les âmes ! Dites le donc carrément,
3

�34

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

vous croyez que Dieu pêche mieux en eau trouble. Après
tout : Cum inftrmor, t1mc potens sum ,· nous sommes dans la
phrase de saint Paul.
.
Moi. - Vous l'avez dit cent fois : au collège ils doivent
vivre leur religion. Prinumi vivere, d'abord vivre ; vous
n'êtes pas des boîtes à bachot. Mais n'embrassiez-vous pas
complètement .ce que contenait ce terrible verbe que vous
avanciez là : vivre ? 11 ne faut pas qu'ils sortent de vos
mains sans que tous leurs mécanismes, sans exception, aient
fonctionné catholiquement, de peur que celui que vous
aurez laissé inerte, s'il entre en action après vous, ne
brouille tout. parce qu'il n'aura 1&gt;as reçu votre inflexion.
Ne dites pas qu'un directeur dirige, c1est-à-dire agit uniquement sur ce qui existe déjà; si vous vouliez ne pas susciter, il fandraitvousfaire ombre, ombre immobile, et sourde,
et muette, et cette ombre susciterait encore.
~ L'A:BBE. - F.aire fonctionner un mécanisme avant so
heure, èest exactement de la pré.maturation. Il n'est p~
nn éducateur qui ne s'élève contre 1
Mm. - Comment douter que soit un bienfait cette
royale avance sur les autres que vous leur donnez en lem;
apprenant à souffrir l L'émotion précoce, qui bâte l'éveil
de l'intelligence, l'infuse et l'aiguise pour des années.
Abréger févolution d'un jeune être, c'est raccourcir le ressort qui lance sa vie.
L' ABRÉ. - En matière de don sensible, il me semble
que déjà la pomp~ du culte, nos Fête-Dieu ...
Mm. - Ah, de grlce, ne croyez pas qu'il suffise d'un
souvenir d.l_enceos ou de Fête-Dieu ; ce n'est jamais de cela
que je parle ; on ne se fait pas ouvrir la porte avec un :
&lt;t Vivent les sensations catholiques 1 » Il faut que la vie
ait été égorgée sur vous, et a,1oir été couvert de son sang,
comme le néophyte dans le taurobole, pour être initié dans
le mystère catholique. Pourquoi l'émotion religieuse,
comme le constate une statistique célèbre, atteint-elle son
maximum de fréquence chez l'bommé pendant la puberté ?

LE JEUDI DE BAGATELLE

35

le psychologue Stanley Hall vous répond qu'à partir de
-0ouze ans le sentiment religieux croît dans la mesure où
croît l'amour ; et il établit douze correspondances entre ces
deux sentiments. Vous me comprenez? ous entendons
anwrtr au second sens de l'amor latin, à sa.voir passüm en
général. Le génie mâle qui apparaît vers la douzième année,
avec son trop et son défaut, le monde créé ne suffit pas
pour sa faim . Il se dérive en fureur de connaître, il se dérive
en goût du sacrifice, il se dérive en tendresses, en rêves
de gloire, en fous dons de soi ; épuisé le réel, il veut
encore et saute chez les ombres ; il va à Dieu de toute
l'espèce.
0 combien j'ai.me mon Christ dans l'instant qu'il se ressuscite, quand il s'élance comme le désir, quand de sa
bouche éclate le chant qui éteint les pins rauques trompettes:
Toute puissanc-e m'est dct1née
dans le ciel et mr la tene / ,

Il dit que toute puissance ... Sur la terre ! Dans le ciel !
Rendons les armes ; il nous écrase ; on ne lutte pas avec
son orgueil. Mais on peut s'inspirer de sa violence, on peut
devenir violents de la violence évangélique. Entendez-vous
les voix dans cette plaine, tandis que les passants ricanent :
« Potaches ... » ? Une voix dit: « Je ne suis pas digne, oh
non, je ne suis pas digne. &gt;&gt; Une voix dit : « J'ai besoin
d'avoir confiance en vous ». Une voix dit: &lt;&lt; Je voudrais
donner ma vie pour toi ». Ces paroles, je les ai entendues
jadis. On les dira quand je ne serai plus. Les générations se
les passent comme une flamme. Il est dans votre tradition
je dirais presque, si le mot n'était décrié, il est dans votre'
politique qu'elles soient dites. Dans toutes ces plaies ouvertes, le dieu qui guette « comme un voleur » met une goutte
de son bomis odor. Que demain la chair se referme! mais
1.

Matth. XXVIII, 18.

�36

LA. NOUVELLE REVUE FRA.NÇA.ISB

pour toujours ses derniers tissus macèrent dans la catholicité. ous aussi, pour glisser votre vaccin, il vous faut
donner des coups de lancette.
est-ce rien que d'avoir eu
un scrupule ? Créez en avec une prohibition, fût-elle la plus
arbitrair . Créez les larmes de l'intelligence. Avec un appât
créez la lutte et avec une frêle défaillance 1 remords. Créez
une amitié pour que les prémices du cœur n'aillent pas à
la dame du Boul'Mich, et quand cette amitié ne peut plus
donner davantage, brisez-la afin qu'elle donne la souffrance,
et qu'une fois. dans sa vie ce garçon sache ce qu'est une
souffrance qui est offerte. Créez de la vie pour le eigoeurde-la-vi -plus-abondante, et pour eux-mêmes aussi, ces garçons, eux qui, les meilleurs surtout, sont guettés par la
sécheresse, qui sans cesse devront lutter pour ne pas se
déprendre et retourner avec les fils des bêtes. Dénouez toutes ces forces vierges I Date putris iras ! Donnez des passions au: enfants pour qu'ils puissent vivre la passion de la
religion.
L ABBÉ. - « La passion de la religion », l'expression
choquante!
Mor. - Elle est de Lacordaire : « La religion est une
passion de l'humanité» . Et pour mon:« créer de la crise»,
laissez-moi l'abriter derrière le texte d'un grave professeur
de philosophie au lycée, docteur ès lettres, peu suspect de
littérature lorsqu'il écrit dans une excellente mais fort pondérée étude' : « Peut-être ne serait-il pas excessif d'affirmer
que tout adolescent normal doit présenter dans sa mentalité
un mêlange de génie et de folie, et peut-être y a-t-il lieu de
craindre pour la vitalité d'un grand garçon trop bien équilibré. - La genèse d'une virilité morale maîtresse d'ellemême implique comme sa principale condition un appel

amstant attx virtualités émotives

» ...

Et enfin, pour finir, si vous restez dans votre première
1. l'dme de l'ndoltsant, par P. Mendousse, Bibliothèque de philosophie contemporaine, chez Alcao.

Lë JEUD[ DE BAGATELLE

37

objection, sj vous pensez que ce qui est de cet age est sans
grande importance et larrangua /QUjours, si vous avez dit
quelquefois à l'un de vos élèves : &lt;c Vous sourirez de tout
cela à vingt ans», alors je vous dirai : raison de plus pour
qu'ils fassent l'essai de ce qu'ils sont, - essai nécessaire à la
formation de leur caractère- dans un temps où leur désordre éventuel troublera un collège au Ji u de troubler toute
une société ; c'est ainsi que vous donnez un vieux cuir à
votre chiot, et pour qu'il se fasse les dents, et pour qu'il ne
se les fasse pas sur vos carpenes .
L'ABBt. -Mon cher ami, tout ceci peut être parfait dans
certai~s cas exceptionnels, mais dans la pratique courante,
combien dangereux ! Pour un prêtre qui aura la clairvoyance et la fermeté néces aires, combien d'autres, excellents sans doute mais épais ou maladroits, nous feront des
cataclysmes ! Quelle nuancée, prudente audace il faudrait 1
Quelle sûreté de main et de cœur ! Souvenez-vous de
He_llo, disant~ peu près : « e doit entreprendre une opératton que qm est sûr de ne pas s'évanouir ».
~or. - Deu.x. préfets de di ision seulement par collège,
celu1 de la première et celui de la seconde divisions
auraient parfois cette tâche à remplir. Est-il impossible d;
trouver deux hommes de taille à chacun de vos principaux
collèg:s ? En ce ~• ceux qui occuperont ces postes pourron: b1~n ?e pas mterveuir; votre collège aura peut-être un
t~/mt, 11 o aura pas d'âme. Et malheur aux collèges cathohques sans âme I J'aimerais mien pour mon fils l'école des
faunes .
Un des garçons s'approche. Le maillot bleu ardoise, 011:,; poignets el col capucine, frissonne sur lui comme l'oriflamme
da11.s le haut venl prestigieux.
Regardez-le, ce garçon. Quelle merveille que cette suprême fleur, française, catholique et romaine ! Essoufflé,
av~c ce beau regard, le sang rapide sous la peau brune, et
d,éJà ses ép~ul~ droites, il est t0ute force et toute gr· ce;
c est peu dire, 11 est toute intelligence et toute noblesse.

�LA NOUVELLE REVUE FRAl{ÇAISE

Gest un exemplaire accompli. L'avenir qu'il porte en lui
semble nié par ce point de perfection. Je 'l"'OUS admire de
lui mettre la main sur l'épaule I Pour moi je n'oserais pas
le toucher. e le respecte et il me fait peur. Assis dans le
métro, lui debout, je me l verais pour lui donner ma
place. (L, 11arçou s'iwig,u.) Il a souri 1 Gloire au mira.de l
Une âme est sortie de son sourire. Elle était ancienne
comme les blés. Elle avait brûlé sur le parapet devant
les gueules des mitrailleuses. Elle avait mis comme un
bouquet de fleurs à chaque charrette de Thermidor. Elle
avait filé les flèches des cathédrales, gonflé les joye
accageurs de villes, soupiré dans le vieux Charlemagne faisant
sa petite plainte sur Roncevaux : «. Dites-lui que je suis en
mult grwde peine ... » Elle était bien plus ancienne encore.
Elle n'était pas née au grondement des li os, derrière les
griU des ergastules; pas m me quand l'eufunt nouveau-né
posait sa main sur le front de Melchior. Elle erra sur la
bouche de l'Hermès à l'heure ou Cicéron, ayant fait un
silence, écrivit que le pauvre est l'envoyé de Dieu. Criton,
le matin de Ja cigu€., la vit se former comme une image sur
les traits du Sil ne endormi. 0 mon cher abbé, cette âme
est en dé.sir dans chacun des garçons de notre race: elle
n'aura l'être que si vous le lui donnez, et on donne l'être du
fond d'un combat. Avec près de dix années de recul, je
proclame que la mimne n'elQista que du jour où un de vos
collèges l'eut e:aercée par d'horribles tourments.. Par delà
l'âge d'airain des quatorze mois de ce coll ge, la tiédeur,
qui a été maudite, comme mon dur Maître savait mau-·
dire; en dc-ça, Rome sentie, Rome &lt;!:Ue, Rome Iuttée,
Rome efficace et jusqu'au pourpre port. Celui-là ne se
croyait pas si précis qui m'écrivait : « Vous avez fait de
tout cela un buisson ardent ». Oui, un buisson ardent,
c'est-à-dire l'apparition de Dieu. Ma.is Dieu a1i milieu d41

fl11,rwie.s.
Inmisibl11n111t, le j'mtr donne lieu à l6 nuif. Ou wif briller tle1

pe:litu flaques tfe1m, b/wuJrts c.o.1Tur1c. des 111orri:JJ11x de ciel

LE JEUDI DE BAGAT.ELLE

39

cassé. L'odeur de l'herbe mnniù ~t de la boWJ s~ faü plw
drue. La. lumière du cuuchanl béroise ks êJres. Depuis la
clarté de l'or jusqu'au sombre hdle brun de brique., les visages f}ortent Ioules les cou/e11rs dr, feu.
Voici le soir, voici la grande nuit fraîche, la nuit au grand
corps, ardente de fraicheur. Vous rentrerez dans la nuit
faite ; tous les réverbères seront allumés. Allons, rompez
ces jeux. Dites que c'est l'heure. Donnez ce coup de sifflet
qui perce encore mon passé comme un cri ... (A soi-mime,
pendant que f abbé fait cesser le.s jei,x.) Est-ce que j'ai parlé ?
M'a-t-on entendu ? Calme était mon cœur quand je vins,
sous les grands arbres, auprès de mon chien aux dents
blanches. Depuis longtemps ma l re était serrée sur l'immobilité de ce cœur rigoureux, si fort qu'une petite plaie
lui était venue qui jamais ne put se faire cicatrice. Et voici
qu'au fond de moi-même un visage s'est rouvert auquel
j'avais fermé les yeux.11 s'est rouvert, il m'a souri, il m'a
fait lourd comme l'éponge pleine. Et j'ai eu froid, et ma
lèvre a tremblé. 0 ma faim ! ô ma soif ! jusqu'au dernier
jour, jusqu'au dernier jour. Et que vous me soyez douces
encore, dans les ténèbres.
L'ABBÉ, revenant. - Ils vont changer de vêtements dans
la maison de la Pompe à feu ...
On entend les ro11lements de tambours des jeunes soldais du
Mont-Valérien, qui s"exerce11t sur les berges du fleuve.
Mot. - J'en vois un, tout là-bas, dans la poussière violette, vers Suresnes. Tandis que tous les autres se rassemblent, lui s'écarte toujours de plus en plus. Seul, ivre du
soir, de l'angoisse du crépuscule, il court après le ballon de
routes ses forces, et quand il l'a rattrapé il l'envoie plus loin,
et le poursuit encore, comme condamné à un supplice
fabuleux qui l'empêche de plus jamais s'arrêter, comme pris
d'une démence divine. Jusqu'au ira-t-il ? Est-ce qu'il est
protégé ? Je prierais pour lui si j'étais son père.
L'ABBÉ. On ne le Yoit plus.
Mm. - J'en vois deux qui portent un poteau de but

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'ils ont enlevé, l'un à un bout et l'autre à l'autre bout.
Je ne vois que leurs ombres. Ils marchent au même pas,
pesamment. Ils ont l'air de brancardiers.
L'abbé ne dit rien.
Mm. - J'en vois encore, là-bas. Quelles petites taches
dans cette étendue ! De si loin, on ne croirait pas qu'ils ont
des imes. J'en vois qui s'enfoncent sous bois) à la file
indienne. Pourquoi sont-ils penchés comme cela en avant ?
On croirait qu'ils ont le sac au dos.
Encore u11 silence. Les divisions tfun des collèges s'ébranlent.
L'ABBÉ, à voix basse. Vous au5sÎ alors vous y aviez
songé, qu'un jour, dans quelques années ...
Moi. - J'y songe sans cesse.
L'ABBE. - C'est aŒreux ! C'est affreux!
Mm. - Soyons tous forts.
Ils regardent encore un petit temps.
L' ABBt. - Allons, mon cher ami, au revoir.
Mm. - Au revoir. Ne les laissez pas avoir froid.
Dans fombre, à mt.s11re qu'elles arrivent sur la rouie, les
divisions en marche se mettent au pas cadencé.

Ortobre

1921.

HENRY DE MONTHERLANT

ANDRE GIDE ET SES
MORCEAUX CHOISIS

ous possédions des études sur les livres ou le style
d'André Gide; personne ne s'était encore aventuré à tracer de lui un portrait tant soit peu poussé. Il faut nous en
féliciter, car si le travail eût été fait par un autre, Gide
ne se serait sans doute pas avisé de réunir en une image
d'ensemble les traits épars de sa pensée ; et comme personne ne le connaît aussi lucidement qu'il le fait luimême, nous aurions fort perdu au change. Cest en effet
un portrait véritable que présente ce volume de Morceaux
Choisis ', non pas recueil des plus belles pages, mais des
pages les plus significatives, de celles qui marquent le
mieux la direction d'une œuvre et sa couleur. Mosaïque, si
l'on veut, dont seulement quelques rares fragments
avaient dès l'origine un caractère autobiographique ; tous
les autres, empruntés à des œuvres d'imagination ou à des
polémiques, y remplissaient leur rôle propre, et ce n'est
qu'iodirectement, par raccroc, d'une manière désintéressée
pourrait-on dire, qu'ils fournissent un reose~nement sur
l'auteur. Les témoignages qu'invoque André Gide n'ont pas
été formulés pour la circonstance : c'est une garantie de
bonne foi; il en est qui sont vieux de trente ans: et c'est l'assurance d'un recul suffisant pour distinguer les traits permanents de ce qui pourrait n'être que jeux de physionomie.
I.

André Gide, Morceaux Choisis, éditions de la Norwelk Revm,

Française.

�42

LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAlSli

Un point frappe dès l'abord le lecteur même le plus
familier avec l'œuvre de Gide: le puissant enrochement decette reuvre dans le sol national et les multiples veines qui
la relient à tous les grands gisements, à tous les grands.
problèmes de notre époque. Parce qu'il s'est de bonne
heure opposé à ce que la théorie barrésienne de l'enracinement provincial présente de vieillot, d'étouffé, de déprimant pour une jeunesse qui n'a pas répudié tout courage
d'esprit et toute hardiesse de tempérament, parce qu'il a
écrit : (&lt; Né à Paris, d'un pere Uz..Atien et d'tme mère Normande~

ozi voult{_-wus, Momieiir Barres, que je m'enraci11e? ]'ai donc
pris le parti de voyager... » on a trop vite oublié, ou feint
d'oublier, qu'il ajoutait : &lt;&lt; Entre la Normandie et le Midi i~
ne voudrais ni ne /xmrrais choisir, et me veux d'autan{ plus.
Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de France. » Je
sais bien que ces pages choisies me parviennent avec une
carte de visite où je lis : André Gide, en voyage ... C'est avec
des matériaux de cette sorte qu'on bâtit les légendes ; et si
on lui a ;fait celle d'un homme détaché, fuyant, nomade,.
reconnaissons que Gide s'est parfois amusé à donner le
ch.ange. Mais ce serait n'être guère de chez nous que de ne
pas savoir reconnaître, dans ]es mouvements d'un esprit
aventureux, ce qu'il peut y avoir de sourire, d'impatience
ou de boutade. Gide écrivait à Barrès : cc Votre affirmation
trop c®stante nous fait désirer contredire)), en quoi il ne se
montrait peut-être ni Languedocien ni ormancf, mais bien
d'un peuple qui comprend des Bretons et des Alsaciens. Il
écrivait encore: cc A force de vou/,oir paraitre Français, artainr
perdent tottte grâce à l'ltre ; le plaisir tfêtre Français· dimitme
à devmir contraint; on l'est malgré tout, lors9u'on l'est &gt;&gt;. Et il
ajoute : « Je consens qm plus je serai Français pFus je serai

moi-mlme; mais je sais aussi que plus je serai moi-mlme, plus
je serai Frauçais. »
On ne peut prendre position plus nette en son pays, en
soi-même et hors de tous les partis. C'est là justement ce
q_ue les gens de parti jamais ne pardonnent. Quoi de plus.

ANDB.E GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

4J

cuisant que les critiques d'un homme qu'on ne peut accuser de prévention puisqu'il se permet parfois la louange ?'
N'osant le traiter ni de sot, ni d'imposteur, on tâche de
s'en tirer en le traitant de versatile. Et pourtmt si quelque
chose surprend dans les pages de ce livre consacrées am:
questions générales, c'est l'unité du point de vue, c'est la
fidélité de l'auteur à ses prémisses. Qu'il s'agisse de France,
d'Allemagne, d'hérédité, de morale, d'écoles, d'influences,
partout on reconnaît l'empreinte de la même personnalité"
et le jeu de la même raison. Quels qu'eussent été les problèmes abordés par Gide, on acquiert la certitude que cet:
ing~nieux esprit ne les aurait pas attaqués par la smface~
mais par le noyau, et que tout ce qu'il y a chez lui de
souplesse et d'invention il l'aurait utilisé à mieux atteindre
le point le plus résistant de l'obstacle . D'.autres font plus
~e bruir, soulèvent plus d'étincelles et de poussière, mais
ils n'ont pas cette prise vigoureuse que donne la sûre intelligence des endroits où se trouvent les centres vitaux. L'~prit de Gide est fort éloigné de l'esprit politique, non
pomt parce que la politique est la science du possible et.
que la pensée de Gide manquerait de réalisme Ge voudrais
démop.trer, tout au contraire, qu'elle a horreur de l'abstraction) ; mais parce que la politique est aussi. la science
du compromis et que c'est justement devant cette nécessité
là que Gide se dérobe. Pourtant rien non pins chez lui
qui rappelle cet cc au-dessus de la mêlée » que l'extrémité
du péril nous a rendu odieux. Il ne traite nulle question
où nous ne le sentions engagé, où il ne pooe comme enjeu ce qui lui tient le plus à- cœur. Peu d'hommes sont
plus incapables que lui de se donner à moitié, de s'intéresser tièdement. C'est le secret de sa force là où il intei:vie~t; c'est al.\S$i la raison pour laquelle il refuse d'interverur plus sou•1ent. Et ç'est tout à la fois l'explication de
son asçe-odant sans rival sur certaines natures et de son.
effacement aux yeux du grand nombre.
Une ~sée n'a sur le public d'action directe que dans la

�44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mesure où elle consent à revêtir uoe forme oratoire, c'est-àdire où elle renonce à convaincre et s'efforce de dominer.
L'orateur prie, adjure, menace; ce qu'il faut qu'il obtienne,
par force ou par douceur, c'est une capitulation de ceux
qui l'écoutent. Dans cette pression, dans cette violence,
dans ce désir de troubler l'auditeur pour surprendre son
acquiescement, il y a une indiscrétion, une déloyauté qui
déjà froissait Montaigne. Dans combien de pages des Essais
ne proteste-t-il pas contre cette outrecuidance qui prévient
le jugement de l'auditeur et en compromet l'honnêteté ;
combien il a horreur lui-même de peser sur autrui. u C'est
par maniëre de devis q1u ie parle de tout, et de run par manière
d'advis, ... po1,r esclaircir vostre iugemwt, 110n pour l'obliger.
Dim tient ws cottrages et vous fcmrnira de chois. » Certes je
vois tout ce qui sépare l'attitude d'un Gide, qui est d'abord
artiste, de celle d'un Montaigne, qui est d'abord amateur
de pensées. Le premier est nécessairement pl us engagé dans
sa sensibilité ; il n'aspire pas du tout à cette liberté presque inhumaine où l'autre met toute son application. Mais
ce qui les rapproche, c'est ce goût de ne faire appel qu'au
bon sens et au « courage o.
Les phrases de Gide sont toujours de plain-pied ; je veux
dire qu'il ne les entasse pas, à la façon des orateurs, de telle
sorte que la dernière, celle qui se trouve tout en haut de la
période, tombe sur la tête de l'auditeur avec une force
qu'elle ne doit pas à son propre poids mais à la hauteur
d'où on l'a lancée. De même pour ses arguments : il ne
souhaite pas faire céder mais faire réagir. li ne parle pas à
des inférieurs mais à des pairs, ec ce qui pourrait passer
pour manque d'égards à l'adresse d'esprits qui ont besoin
de ménagements constitue la plus belle, la plus rare marque
d'estime, celle qui doit flatter un honnête homme à l'endroit le plus délicat de sa fierté . « je mis las de feindre d'Uttqt1er quelq1ùm, s'écrie-t-il à la fin des Nourritures. Qtla11d ai-je
dit q11e je te voulais pareil a moi? athanail, jette 11w11 livre;
11e t'y satisfais point. Ne crois pas que ra vérité puisse être trawvée

45
par quelque autre; plus que de tout, aie lxmte de cela ». Non,
Gide ne cherche pas à entraîner des disciples, mais à susciter
des hommes; et il sait qu'il ne faut pas trop tarder à laisser
le jeune nageur se tirer d'affaire en pleine eau.
Il y a, chez le véritable aristocr:tte, une humiliation
personnelle à voir domestiquer un de ses égaux. La marque
du collier à une nuque qu'il croyait née pour l'indépendance le blesse dans le respect qu'il se doit à lui-même ;
et, plutôt que d'asservir à son tour, il aime encore mieux
ne pas faire valoir ses propres droits. Ses amis sont avant
tout des compagnons de jeu;. il les veut de bon sang et de
bonne culture, mais capables de lui tenir tête, de lui renvoyer la balle la plus difficile, de le défier au saut des obstacles que, seul, il aurait tournés. Et si son attachement pour
eux se pique d'une loyauté jalouse, il oe comporte pas cet
appuiement de l'un sur l'autre auquel leur faiblesse contraint
des êtres plus débiles. Si son humeur le pousse à la solitude,
il peut y céder sans l'arrière-pensée qu'il jette ses familiers
dans la misère et le désarroi ; il leur sait assez de ressource
pour tirer profit de la séparation, comme ils eo tiraient du
commerce amical. &lt;&lt; Nalhanail, à présent, jnte mon livre.
Emancipe-t'en. Q,titte-111oi. Qititte-moi; maintenant t1t m'importunes ; tu me retiens; I'amour que je me sui.s surfait po,tr lûi
m'occupe trop .. . » Dures paroles, assurément, et qui tueraient
tout ce qu'il peut y avoir d'alaogui dans un attachement;
mais paroles salubres, où uo rien de bravoure ne messied pas
et qui mettent une sorte de virile coquetterie à montrer moins
d'émotion qu'elles n'en cachent peut-être en réalité.
.ANDRE GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

Il n'est pas étonnant qu'une discrétion si hautaine déconcerte par un temps de vie chère où les luxes intellectuels
prennent si vite un air de prodigalité. Dans la concurreoœ
de ce lendemain de guerre, oo n'a pas le moyen de faire
les délicats. Un ton impératif passe pour une marque de
force; la prudence dans l'affirmation devient pusillanimité.
Que cette prudence reste nécessaire dans les laboratoires,

�46

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

on le concède, mais comme l'infirmité de la science plutôt
que sa vertn. La guerre a développé une promptitude de
riposte, par suite de quoi la dis~ussion, qui pouvait ~tre
moyen d'investigation, n'est plus qu'épisode de lutt~- La
réflexion même n'est plus qu'une pbase de la tacnque.
Qu'en ces sortes d'escumouches vous puissiez tronver
avantage à ètre vaincu, pour peu que ce revers vous
débarrasse d'une idée mal venue ou d'une prétention erronée voilà qui n'entre plus dans beaucoup de cerveaux. On
rit la pensée que telle découverte morale, telle exploration
dans les replis des sentiments ne puissent se faire, tout
comme les découvertes scientifiques, qu'avec des précautions particolièrcs d'isolement et d'impartialité. e peser
en rien sur le résultat de l'expérience, pas même par un
désir qui risquerait d'en fausser finterpré~tion, c'est la
loi majeure des recherches exactes, celle qui ne pardo1:111e
.aucun manquement. Or n'est-ce pas l'inconsciente application de cette règle d'or à un autre ordre d'investigations
que définit Ménalque lorsqu'il dit : c&lt; Je me suis fait dua_ile,

à

a l'amiable, disponible par tous mes sens, attentif,

tcouteur JUSqu'a ne plus avoir une ptnsk personnelle, capte~r de tau~
émotion en passage, et de réactùm si minime q,u. Je 11e tenais
plus rien pour mal plutôt que ~ prottste: deu~nt rien. &gt;&gt;
il
Dans cette période de l élaboration 10tellectuelle,
importe qu'aucune arrière- pensée, qu'aucune intention
n'intervienne. On a reproché à Gide d'admirer ce mot de
Renan : « Pour pouvoir ptnser 1ibrt11ll!1it, il faut être sar que ce
que l'on é.crit ne tirera pas a conséquence. » lmpertine~e ~e
dilettante ? Bien plutôt scrupule d'un homme qm s~1t
quels lointains contre-coups tout geste provoque, au pomt
que ses mouvements en sont gauchis. C'est une ,des préoccupaùons qui reviennent le plus souvent dans l ~uvre de
Gide que ce souci de se ménager des zones de soltm?e et
de silence, où sa pensée puisse se fortifier com~e un Jeune
cheval auquel on se garde d'imposer trop vite des fardeaux. Quelle autre explication donner à ces longues

.A. DRE GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

47

époques de maturation, où se détournant du public et
barricadant les abords de sa pensée, il semblait vouloir
rendre ses livres inaccessibles à ceux qu'un désir véritable
ne porterait pas à les rechercher? « f en vins acomprendre, dit
un de ses- personnages, que la parfaite sindritl, alle qui fait

.selon moi Ntre le plus valeureux, le plus digne, la sincérité non
pmnt seulement de racte mtme, mais du motif, ne s'obtient
qu'avec l'effort le pfos constant, mais le moins âpre, qrlaVtc le
-f'efard Je plus clair - /entends par là le moi,is suspect de
complaisance, et qu'avec le plus d'ironie. »
Plus nous avons mis d'héroïsme, pendant quatre ans, à
gâcher toutes richesses, à }eter pêle-mêle les matériaux dont
il fallait faire mitraille, plus il importe que quelque part
idées et sentiments soient décortiqués à nouveau, triésJ
.distillés, ramenés par l'analyse à leur état de pureté. Ce
n'est pas, dira-t-on, de telles alchimies qui reconsùtueront
la force d'un pays. Elles ne s'en targuent pas plus que
l'aff11teur du rabot ne prétend être l'artisan da meubl_:-.
Mais qui dira le prix du rayonnement que peut répandre
dans un esprit le parfait cristal d'une seule idée claire, et
qael tranchant donne à l'intelligence d'une nation la seule
présence de quelques hommes habiles à distinguer rigoureusement? Pour invoquer encore une fois l'exemple de Montaigne, on aime à se souvenir que, dans les difficultés d'une
ère troublée, il sut être de bon conseil et de bon service, qu'il
remplit à son honneur de délicates missions auprès des
princes. ~est-ce pourtant pas lui qui éludait avec une si
, jolie désinvolture les &lt;( conséquences » de ses paroles : « Je ,ie
serais pas si hardy à parl.er, s'il m'appartenaiJ d'en estre creu ».
Est-ce à dire que Gide se désintéresse de l'influence
qu'il peut exercer ? Assurément non. Mais sur qui et de
quelle manière, tout esdà. Dans une excellente conférence
sur le rôle de l'influence. en littérature ( on regrette de n'en
trouver aucun fragment dans ces morceaux choisis), il a
montré comment les natures fortes trouvent partout ali-

�-48

L,\ NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

ment et fécondation, et précisément dans ce qui leur est le
plus étranger. Les forts ne sont reconnaissants qu'aux impulsions qu'on leur donne ; ils en veulent à un livre qui les
accompagne trop jalousement, qui veille sur leurs pas
jusqu'au bout. Ils ne demandent rien de tout élaboré,
mais de beaux prétextes au labeur. L'influence à laquelle
Gide peut prétendre ressemble à ce qu'en électricité on
nomme, si je ne me trompe, courants d'induction. S'il
voulait figurer les forces auxqueJles il fait appel, il les représenterait sans doute par d~ parallèles plus souvent que par
des lignes convergentes. De là son extrême répugnance,
dans ses œuvres proprement dites, à démontrer ou à
prendre parti. Il sait bien que, si l'art qu'il préfère est fils
de l'esprit critique plus que de l'imagination, c'est par
les idées que cet art vieillira le plus vite, si elles n'ont pas
su se muer en sentiments et en personnages. (Il analyse
quelque part très finement le prestige par lequel Stendhal,
pourtant si loin de lui, ne manque jamais de le captiver:
« Je me refuse sans cesse à Stendhal; je ne ferais qtie :Je l'ennui de
cc dtml, lui, fait son plaisir; prolongk, sa société me serait
nwrtelle; mais c'est toujours d'un visage nouveau qiu me
sourient Mosca, Fabrice, et la duchesse ... Le grand secret de
cette diverse jeunesse, c'est que Stendhal ne veut proprement rien
aJfirmer. »)
Gide sait aussi qu'il faut laisser la porte ouverte à l'initiative des meilleurs lecteurs et que, si quelque chose
décourage l'intérêt de la postérité, ce n'est pas les brèches
qu'ell~ peut trouver dans une œuvre, mais bien plutôt sa
trop méfiante fermeture. Que d'auteurs ont cru se bâtir
des citadelles, qui n'ont fait que s'emmure·r, et si étroitement que même les pilleurs de tombes ne se sont pas
souciés de leur rendre visite. Nulle œuvre moins fortifiée
que celle de Gide, moins close à tous les vents. Nul auteur
qui se préoccupe moins de masquer ses points découverts.
Sans cesse il offre prise, et si ouvertement que les politiciens se croient en présence d'une ruse de plus. Cepen-

49

ANDRÉ GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

.dant pas de meilleure preuve que Gide ne vient pas se
mesurer sur leur terrain.
Cet.te négligence ~ se ga~er est une prudence esthétique
&lt;&gt;? m1~ux une su.péneure. Justesse de l'instinct. Mais quand
bien Gide ne serait pas aruste, la seule logique imposerait à
ce qu'i! écrit un ordre par juxtaposition plut6t qu'un ordre
déductif. A cela deux raisons : le relativisme de sa pensée
c'est-à-dire sa conception de la vie sous forme d'un éterncl
changement, et ses antinomies, c'est-à-dire la substitution
&lt;lu dialogue ou du drame au monologue intérieur.
De bonne heure le spectacle de la vie-agricole a fait de
la notion d'assolement une de ses idées-mères et les
études d'histoire naturelle ont fourni justification' et formules à plusieurs de ses plus justes intuitions. Usure du
~errain où croit longtemps une même espèce de plantes •
mdolence des jeunes racines qui ne sont jamais émondées:
d'où bénéfic~ de la transplantation pour le jeune arbre ;
et, pour le Jeune homme dont on prétend faire un sujet
de choix, profit au dépaysement, au voyage. Etouffement
d_es espèces rares pa~ les plus communes ; traduisez : précanté des formes exqmses de la culture. Apparition de variétés
nouvelles chez les sujets les plus malingres d'un semis,
plus souvent que chez les robustes; traduisez encore : utilisation de l'accident heureux, bon usage des maladies
.apport .de l'ê~e ~'exception dans l'harmonie générale. O~
pourrait mulupher les exemples, mais à la clef de toutes
c~s consi~érations on trouverait un sens profond du rythme
vttal, crmssance et vieillissement, flux et reflux. Comme
&lt;:hez tous ~eux pour qui les individus ont plus d'existence
~ue l:s sociétés, répulsion à détruire quoi que ce soit, effort
p~ur mtégrer dans le chœur les voi"{ discordantes, sympath1e. pour toutes les forces, nous fussent-elles hostiles, qui
balaieront la ~atière .morte. De même qu'il proteste
contre ceux qm voudraient réduire la France à un seul de
ses éléments constitutifs, à l'élément latin par exemple, de
4

�50

LA

CUVELLE REVUE FRANÇAISE

même il lui paraît folie de rejeter quoi que ce soit du
concert européen. S'il y a un mysticisme chez Gide, c'est
l'a,nor fati p:tr lequel il se persuade que toute expérience,
toute traverse, toute épreuve sont faveurs du destin à qui
sait bien les recevoir. &lt;&lt; ]'aime, dit-il, tottt ce qtti met l'homme
tn demet1re de périr ou d'ltre grand. » Optimisme qui n'est pas
un mol oreiller, mais accessible à ceux-là seulement qui
n'ont pas peur, qui ne subis eot pas les événements avec
passivité et chez qui la curiosité est une forme de courage.
Comme il parle bien de cette audace, de cette avidité de
l'esprit et des sens, qui malgré tant de déboires arrache
obstinément Sindbad le Marin à un bien-être trop facile,
&lt;&lt; désir de risque qui devient d'autant plus aigu que le confort dt'
l'on vit est plus grand. »
On comprend qu'un tel point de départ rende tout dogmatisme impossible. Il y a constance dans les lois de l'esprit,
il ne peut y en avoir dans leur application. Ce. qui était
opportun ne peut le rester indéfiniment. Tottt mouvement
retombe, toute théorie s'épuise, toute affirmation au bout
d'un temps réclame son contraire. On a traité Gide d'hérésiarque, mais il aurait tout aussi bien inventé l'Eglise si les
hérésies avaient manqué de contre-poids. En politique évidemment, mais en art même, on ne peut donner une position fixe au gouvernail. Parlant de l'extrême civilisation
latine, Méoalque dit: « Je peignis la culture artistique mentant
a fleur de peupie, à la manière d'une ~icntion, qtti aabord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussit6t se fige, se d11rcit, s'oppose a tout parfait contact de l'esprit avec la nat1tre,
cache sous l'apparence persistante de la vie la dimintttion de la vie,
forme gaine où. l'esprit gêné lar.guit et bientdt s'étiole, puis meurt.
Enfin poussant à bout ma pensk, je montrai la C1tlt1tre, née de
la '1Jie, tttat1t la vie.» Or puisque toute civilisation dégage des
toxines qui peu à peu l'empoisonnent, et qu'aucune ne peut
prétendre à se prolonger indéfiniment, une angoissante
question effleure en certains jours quiconque n'est pas aveuglé d'infatuation nationale - et Gide ose la poser : dans le

SI

Al.'DR:É GIDE ET SES MORCEAUX CHOISIS

m~nde neuf qui s'édifie autour de nous, notre propre civilisation sera-t-elle encore longtemps prolongeable j) Il répond
ave_c un~ confiance que certains peuvent trouver sacrilègeJ
ma.ts qw est un hommage à notre vitalité: &lt;&lt; Tout ce qui représente la tradition est appelé à ltre bouscttlé et an'est que longtemps
après que ron pourra reconnaitre, à travers les bouleirersemmts
!.a cotttinuité malgré tor,t de notre tempérament de notre bisJoir/
C'est à ce q11i n'a pas eu de voix jusqtt'alo:rs pMler. C'est un;
ld~he:.erreur de croire que nous ne po/J,vons lutter contre l' Allerma[-tti
qrim nous retranchant de,-,ière rwtre passé. Si la Frame n'esJ
plus capable de nom:eauté, pour qui serait-ce qu'elle fotte ? &gt;&gt;

d;

Cette notion de continuité dans l'alternance, de rythme
~ans le temps, est familière à tous les esprits que la yje
JOtéresse ~lus que les doctrines. Mais elle se complique chez
André Gide d'un rythme intérieur qui lui est parâculier.
~~8nd • après un roman et des traités d'une tonalité
rehg1e~se, méJitative et un peu abstraite, parurent les
Nourntuns Terrestres, on trouva naturel que le jeune homme
t;OP sage_ s'avisât de jeter sa gourme. Quand il donna
l I1mnoraliste, on le considéra comme endurci et l'on s'en
co,~sola. Par la Porte Etroite il parut rentrer au bercail ce qui
était encore d,ans l'ordre. Mais le Retour de l'EnfantP~odigue
fit les gens s entre-regarder. Que signifiait cette nostalgie
et cette approbation du vagabondage chez celui que le baiser de la Mère faisait pleurer de tendresse et qui avait si
chè;ement acheté la réconciliation ? Survinrent les Caves,
et 1_ on ?~ douta plus qu'on ne fût en présence d'un relapse.
Mais vo1c1 la Symphonie Pastorale, et l'on désespéra de compr~~dre. Croyants et libres penseurs également déçus
&lt;:na1em à _l'i~fidélité,_ à l'inconstance,•à la perversité. U~
homme qui na_ pas fait honneur, ce jour-là, à son intelligence sou,·enrs1 haute, disait de Gide:« Son esprit son talent
son to:"" d'imaginaJion sont d'ttne coquette achevée / ils perden;
do~c a être connus de toutes parts. lls ne peuvent itre soufferts
qu à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un -propiœ clair

�52
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
obscur. » On se fût épargné bien des sottises en relisant le
Journal tfAlissa, en relisant les pages les plus ivres des ourrittlre.s et en comprenant que des accents d'une celle intensité
ne sont concevables ni chez un amateur, même prodigieusement doué, ni chez un être exceptionnellement réceptif
mais falot et la proie du vent.
Gide a raconté comment son enfance s'e t nourrie de
deux livres, la Bible et les Milleet Ut1t uits. Dès le début,
son imagination travaillait autour de deux pôl s et sa conscience prenait l'babirude de deux mouvements complémentaires: l'un de repliement, l'autre d'expansion. Il est vraisemblable que, dans la joie première de la découverte, il dut
se laisser aller à cette double attirance, à cette obligation
double, sans s'apercevoir qu'elles étaient la négation l'une
de l'autre et que ses dieux se haïssaient. Peut-être certains
jours, désespérant Je les réconcilier, a-t-il souhaité qu'une
des deux forces l'emportât sur son antagoniste. Ceux pour
qui la vérité ne saurait être qu'une auraient célébré la victoire d'un vigoureux esprit sur les contradictions qui le
déchiraient ; mais en réalité nous aurions perdu tout ce qui
est irremplaçable chez Gide, Lout ce qu'il est seul à dire
aujourd'hui et qui fait proprement sa grandeur.
La pensée moderne sous toutes ses formes n'est guère
que la combinaison, à des dosages infiniment variés, d'éléments chrétiens et païens. Rares sont les hommes chez qui
l'on trouve un des Jeux facteurs à l'état pur. Ceux qui croient
ne relever que d'une des deux disciplines se dupent le plus
souvent, jouent sur les mots et les vident de leur contenu.
Et c'est fon bien ainsi, car, sans certe neutralité de fait, le
monde ne serait pas habitable. On quitte peu les régions
médianes où l'Eglise semi-pélagienne côtoie un rationalisme
spiritualiste ; il y fait bon vivre, mais on y perd de vue les
~xtrêmes. Or c'était un tendance de Gide, au service de
laquelle ila mis sa clairvoyance et sa volonté, que de priser
en toute créature ou en toute idée ce qu'elJe a de plus
accusé, ce par quoi elle diffère et se refuse plus encore que

ANDRÉ GIDE ln'

ES MORCEAUX CHOISIS

5J

ce qu'elle a de g néral ec de conciliant. Il n'était pas moins
dans son caractère de ne rien consentir à répudier qui
puisse mener l'homme à un haut degré d'excellrnce. Ne
voulant rien affaiblir et rien abandonner, il se condamnait
à vivre au point où les deux tendances se heurtent à deve' elles.
nir lui-même un des lieux où le drame se joue entre
On rencontre chez Walter Pater quelque chose qui rappelle cette attitude d'esprit. Dans la manière dont il parle des
hommes de la Renaissance, d'un Pic de la Mirandole par
exemple, on retrouve cet effort pour conserver, dans tout l'éclat du renouveau païen, le plus exquisduchristianisme. Mais
l'analyse de Pater garde un caractère cérébral; chez Gide le
con8it s'enfonce dans des régions autrement pathétiques.
Si le dialogue n'est pas la forme la plus naturelle de soo
écriture, il est le mode le plus spontané de sa pensée j'entends un dialogue qui n'est pas un artifice d'exposition,
comme chez les deux bonshommes qu'aimait à faire converser Rémy de Gourmont et qui, parfaitement d'accord d~ le
début, ne s'appliquaient qu'à menre en valeur la pensée
tout unilinéaire de leur patron ; non, un dialogue entre
deux antagonistes qui, dans l'amour ou dans la haine,
s'efforcent chacun de dominer l'autre et pour aucun desquels l'auteur n'a parié. Et comme certaines causes sont
trop vastes pour pouvoir s'exprimer en répliques alternées
ou pour colutbiter dans un même récit, ce sont des livres
entiers qui se répondent en un dramatique débat.
Tantôt la parole appartient au christianisme, à celui qui
tro~v~ ~ grandeur dans l'humiliation de. l'orgueil humain,
~hru~1an1Sme sans volupté ni complaisance, qui n'est
Jama1s las de dépouiller le corps au profit de l'âme et le
m~n~e au profi~de Dieu. Tantôt au contraire c'est l'orgueil
q~1 sexalte, qui rompt les barrières et se dicte ses propres
lois, pou nt l'audace jusqu'aux confins du crime, les
dépassant même. Saint Augustin ou Pascal ne refuseraient
p~s d'accueillir AÜ5.5a comme leur fille spirituelJe et
Nietzsche sourirait avec tendresse à Lafcadio. Certes les

�54

LA

OUVELLE RE\'UE FRA:ÇAJSB

démons qui tourmentent Saül ou ceux qui rôdent sou les
noms de {énalqae, de Protos, d'Edouard mett nt n œuvre de terribles séductions ; ils savent prendre l'él qu ce
et la beauté de Lucifer ; leur courage ne le cède qu'aux
plus braves. Mais c'est manquer de respect à D}eu que de
lui opposer des diables ridicules dont I s p t1ts nfants
même n'ont pas peur. En vrai manichéen, Gide n'a garde
de déprécier le rôle de Satan ; mais il lui im po de,_t lies
exigences, il ne lui reconnaît sa part de ro.yauté_ qua. des
conditions si ardaei que pour nn peu il lw nsCJgnera1t la
vertu. « Ce que j'a.tl111ds d wtts, dit un des tentat urs à ~fcadio, é,st le c ·nism~, et n'est pas l'insmsibilit . L'é.1110/wn
gb11; et nkmmoin.s tout 1st" perdu dà qu'on 1ü,u:ù, .ou ~lit smlement ellf. dimimLe. » Le même personnage dit ailleurs :
cc L'habitad el le besuin d'tm&amp; disciplille me laissaient mtrtn.!oir,
khappi de la rè.g-le comtmmt,, tout m,trt chose qu'ttn sim-p~e
ttl,a11dan tt qui me pmnellail dl. bansser ks ~poules l~r~ue_ Jt
m'entendais atttuer dt u'trouter plus dtromrais que fmclfalum
Ju plaisir. Et al/,• règle 110,rutllt que jt trlimposais_: a ir
sûuri la plus grandt sindriti, impliquait ttne réso/_111, n ttne
perspicacitt, im effort où toute ma volonit se bandait, d~ sor~e
que jamais je tt.e 111'appants plus 1~1oral q1let1 l"mps où. ,:~vais
dtcidi de t1e pl11s l'lm, je veux dm : de nd_ élre. pl!,s qt1 a. nza
[tlf0'1. » Uo écrivain n'est corrupteur que s'il fleunt falla:1ea~
sement le chemin défendu, s'il ~n dissimule les fondrières
et l'aboutissement. C'est ce qu'on ne peut repro her à Gide.
Est-ce à dire pour cela que son immoralisme soit d tout
repos? 11 n'y prétend pas. Mais lacontreparti o l' _tait pas
non plus, cette âpre et mortelle recherche de Dieu, où
tant de protestants comme d catholiques refusèrent de
reconnaître la porte même la moins large d leur reli ion.

;t

Et cependant, malgré tant d'antagonismes intimes,
}' uvre de Gide n'est pas elle d'un esprit tourmenté. C'est
même celle d'un homme qui conserve, parfois à la stupeur
de gens sérieu , des di ponibilités de funtaisie et 1 gofil:

ANDRE GIDE ET SE&lt;, MORCEAUX CHOISIS

55

du jeu. Mais tant de liberté ne lui est permise que parce
que son art lui fournit un centre de gravité, une certitude,
une conscience sereine. Ce n'est pas le lieu de parler de
de cet art; les Moraatt:x Choisis n'essaient pas d'en donner
une idée complète, bien qu'ils en montrent les directives.
C'est dramatiser à l'excès l'image de Gide que de ne pas
balancer tout ce gui a été dit Jans les pages qui précèdent,
par une étude de son cla~tcisme. L'un ne va pas sans
l'autre, n'est pas intelligible et harmonieux sans l'autre.
C'est la certitude esthétique gui a rendu possibles tant de
perplexités morales, et celles-ci à leur tour empê hent la
sclérose de l'art, lui assurent un perpétuel rajeuni ment,
foot que nous ne cesserons jamais de regarde~ avec attente
vers les nouveaux livres que Gide pourra nous donner.
Une langue si mesurée, si claire, si aisée n'implique pas
nécessairement une pensée sans trouble, mais elle suppose
un calme, une maîtrise de soi, un plaisir au travail qui
sont déjà une forme du bonheur. Chez eux qui ont la
passion de leur méti r, c'est dans le métier m me qu'il
faut chercher en dernier ressort le plus certain de leur
morale et de leur pai.· mtérieure. A vouloir considérer, en
dehors des œuvres qui les nveloppent, les t ndances de
Gid , on leur prête sans le vouloir quelque chose de tendu,
de heuné, qu'elles n'ont point. Je me reprocherais cette
trahison si je ne pouvais supposer, cbe.z tous les lecteurs de
cette revue, la familiarité a ec des paysages pour lesquels
cette analyse ne cherche qu'à dresser un plan schématique.
Quelque hachures représentent une chaîne de montagnes;
elles n'en disent ni la coul ur, ni la lumi re, ni le climat.
Gide veut que l'œuvre d'art soit le dernier refuge du
plaisir, et ceux qui détestent le plus sa pensée ne peuvent
se défendre de goûter dan s livres c u'il considère
comme la 6n d rnière de l'art :

urdrt tt btauli,
b,xe, calme d t'Olupté.

�LA NUIT DES SIX JOURS

..

t

LA NUIT DES SIX JOURS
1h 1

Depuis trois soirs on la voyait. Elle était seule, sauf pour
les danies, qu'elle ne manquait pas mais avec le professeur
ou des copines. Quand on l'invitait, elle refusait ; mor
comme les autres, bien que je fusse venu pour elle, et elle le
savait. Ce n'était pas son dos lacté, sa robe de jais, tremblante pluie noire, un excès de bijoux d'onyx, dont des yeux
étirés et noués aux guignes de l'oreille ; c'était plutôt son
nez aplati, le bondissement de sa poitrine, son beau teint juif
de vigne sulfatée, cet isolement un peu louche. Et aussi, plusieurs fois par soirée, de curieuses manœuvres· vers le lavabo
et le téléphone.
Elle payait ses consommations et non le maître d'hôtel.
Elle allait des boissons courtes aux boissons longues. Ce
furent, ce troisième soir, entre minuit et deux heures, deux
champagnes, six anisette!&gt; et un carafon de fine 67, sani
compter les cure-dents et les amandes vertes.
Elle monta au téléphone; moi derrière elle.
« C'est Léa. Avez-vous du bon lait ? Ça roule ?... Pas
de point de côté ? Il a mangé? Ah ... ? Au biberon ? »
Nous nous connûmes davantage dans le cadre du lavabo
sans eau, souillé dé pétales, de chalumeaux, de poupées.
rompues, de cocaïne, de rendez-vous et de poudre Rachel.
Elle se considérait sans pitié sous la lampe jusqu'à se baiser
sur les lèvres dans la glace. Sur la buée de cette haleine
j'inscrivis mon cœur. Elle haussa une épaule.
Elle avait un corsage noir sur lequel des fonctionnaires
chinois d'argent se consultaient au seuil d'une pagode.

57

cc Rien à louer ? demandai-je, en posant mon doigt à la
porte de la pagode, chaque fois que le motif s'en répétait
sur sa poitrine. Elle se redressa comme une majuscule :
- Ça ,·ous prend souvent?
La dame du lavabo, qui s'essuyait les mains à un pardessus, fit volte-face et pour moi intercéda.
- Oui, vous avez l'air d'un gentleman, dit Léa. Mais
quand je suis schlass, je me trompe toujours.
Du balcon, à mi-corps hors des archets dressés, on voyait
les nègres en costume de plage mastiquer à vide, trembler
d'un paludisme sacré. Des iris de cuivre tordu, boutures du
métro, éclairaient des paysages de Seine, non plus malmenés par les usines, mais inondés de poésie et où des nus
frileux se rinçaient. Pressés corps à corps dans la cuve des
valses les danseurs talonnaient. La salle sentait le bouillonminure, l'œuf couvi, l'aisselle et « Un jour viendra».
- Où habitez-vous ? lui dis-je. Je vous aime.
Elle ouvrit les yeux comme des œufs sur le plat.
- Tu charries ou t'as l' béguin ?
- Les deux, comme toujours, à la fois.
Elle, inévitablement :
- Il me semble vous avoir vu déjà quelque part?
- Vous êtes ma sœur, dis-je en baisant sa robe, et indispensable.
Je dus lui apparaître hardi, méprisable et dénué de libre
arbitre. Elle se dégagea:
- Vous avez l'air bien pressé.
-Non, maii tout ce que je fais, je le fais vite et mal, de
peur de cesser trop tôt d'avoir envie.
- Il va être Jeux heures, il faut que je me débine.
.- P~s avant que vous m'ayez dit pourquoi vous dispara1ssez a chaque instant? Vous en vendez ?
-Pas souvent, répondit-elle.Jenetiens pas à tirer cinq ans.
J -Alors?
- C'est pour avoir des nouvelles de mon ami qui travaille.
_
'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Qu'est-ce qu'il fait, votre ami ?
- Il est stayer ... Un six daymatt.

-?
- Il court les Six Jours, quoi. Vous n'avez jamais
entendu parler de Petitmathieu. D'où sortez-vous ?
D'un geste elle s'enveloppa de quatre-vingt dix-huit lapins
blancs.
- Je ne fais pas veiller mon cocher. Arrêtez-moi un
taxi. Direction Grenelle.

-

Le long d'une Seine recourMe, le compteur kilométrique
battit comme un cœur fou. Des perles roses égrecées le
long du Cours-la-Reine, des égouts phosphoreux, sa toux
sèche, ébauches d'effusions, serments à moi-même de faire
cesser les équivoques à partit du Champ-de-Mars, voitures
de choux bleus.
·
- C'est drôle qu'on fasse surveiller la nuit par la police
à cause de ses mœurs.
Grenelle. L'eau plie sous le joug du pont. Des feux
rouges pour le parapet des amoureux, des feux verts pour
celui des hommes d'affaires. 14 francs 25.
Moi inquiet :
- Vous habitez Paris ?
- Outil, dit-elle. Qui vous cause de chez moi ? Je vais
-au Vel' d'hiv pour les primes de deux heures.
*

* *
Un passage souterrain conduit au pesage. Tapis de ~ La
Place Clichy &gt;&gt; levés par les courants d'air. A mi-chemin,
ce fut un tonnerre sur nos têtes. Les lattes gémirent. Puis,
.apparurent le cirque de bois et son couvercle &lt;le verre -unis
par un brouillard divisé en lumineuses sections coniques.
.Sous des ombrelles émaillées les lampes voltaigues suivaient
la piste ; Léa se dressa sur la pointe des pieds, frigide et
impériale.
- Vous voyez : jaune et noir ... Les Guêpes ... l'êquipe

l.:A NUIT DBS SIX JOURS

59

des as. C'est Van den Hoven qui est en course. On va
ttveiller Petitmatbieu pour les primes de deux heures.
_De:. siffiets effilés coupèrent le ciel. Puis il y eut quatre
mille clameurs, de ces clamèurs parisiennes, du fond de la
,gorge.
L'Australien tentait un lâchage. Les sprints commençaient.
Plus haut que les placards de publicité, je vis les traits tirés,
les yeuxardents des populaires. Un orchestre éclata. Latriche
ch~ntait. On_reprit en chœur « Hardi coco ! » ce qui anima le
train. Les seize coureurs repassaient, sans un écart, toutes
les vingt secondes, se surveillaient, en peloton compact.
Le pesage occupait le fond du ,·élodrome. A chaque
extrémité les virages debout comme des murs, que les
coureurs dans leur élan escaladaient jusqu'aux mots « Ja
~u~ homogène_ des essences &gt;&gt;. le tableau de pointage
s amma. Des chiffres descendirent. D'autres montèrent.
- 4e nuit. 85e l1eure. 2.300 kil. 65o.
. - Tenez, le voilà, voilà mon chéri qui monte en selle
du Léa.
'
Petitmathieu roulait tout seul encore se dandinant
&lt;0mme son maillot, jaune et noir, tout frisé, le cou sale:
-yeux faux de èhat.
- C' qu'il ~t ~ath, pour une quatrième nuit, mon gosse.
Le p~ne-vo1x mckelé annonça deux primes de cent francs,
.que calibra le claquement &lt;les pistolets.
- Avançons-nous, le train devient plus dur. Tenez, il
nons.,a vns.
Il m'avait vu. Je tenais la main de téa.
ous échan:geâtnes en un éclair un regard haineux d'homme à homme.
Allongé encore en un fuseau, le bruit se faisait à chaque
1.0Ur plus bref. A la. cloohe, ce fut comme une bille lancée
et les seize hommes passèrent, projetés sur les lignes droites
par les virages tordus.
.
- Léa, murtnurai~je, si nous n0us couchions en délices
-co~me dit ce vieux calviniste d'Agrippa d'Aubigné
Qu est-ce que vous prenez Je matin ?

?

�60

LA NOUVELLE REVUE FR,ANÇAISI

Les hurlements de la foule furent inhumains.
- Vous êtes !ouf, répondit-elle .• ous les rouler quand
ce chéri est là à tourner sur bois : il me semble que je
serais une maladie, un fond d'évier, de la boue, si je pensais à autre chose qu'à lui pendant ces six jours et ces six
nuits.
A l'emballage, ils s'abattirent sur la prime comme des
carpes sur un quignon, l'italien laineux, le géant suisse, l
Corses à tête de rempilés et tous les nègres parmi des Flamands roux.
- C'est fini : c'est pour !'Australien. La poisse ! Petitmathieu s'est lai é enfermer, dit Léa. Il va descendre de
selle, allons le voir, cet amour.
Le quartier des coureurs avait poussé au bout Je la piste,
au petit virage. Chaque homme disposait d'une niche en
planches avec un lit de camp fermé de rideaux. On lisait
en lettres au pochoir: TA D ELOX. EQUIPE PETITMATHIEU-VAN DE HO\ E r_Unprojecteurédairaitjusqu'au fond des cabines, permettant à la foule de ne perdre
aucun des gestes de ses favoris, même au repos. Les soigneurs
allaient et venaient en blouse blanche d'hôpital, parmi des
bruits d'assiette, des taches de pétrole et de graisse, composant des embrocations sur des chaises de jardin, avec des
œufs et du camphre. Roulements démontés, cadres, rondelles de caoutchouc, ouates noires noyées dans des cuvettes. Petitmathieu était étendu sur le dos, les bras derrière la
nuque, livrant au masseurd s cui es poilues à veines fortes. Celui-ci les tapotait, 1 s rendant molles comme une
étoffe.
- Bibendum, permettez qu'on l'embrasse, dit Ua au
manager.
Petitmathieu ouvrit l'œil.
- Ça va bien, fit-il de mauvaise humeur, et en l'écartant. Laisse lui faire son boulot.
- Tu n'es pas rasé, mon vilain.

LA

UJT DES SIX JOURS

61
Fou~moi la paix.
Il yeat un silence. Le peloton passait à la corde, nous
frôlant et les ombres s'foscrivaient sur les tentes. Les jambes
nues tournaient comme des mécaniques. Van den Hoven
en passant nous cria :
- Vivement demain soir !
Je fis la connaissance de Petitmathieu, mais il n'eut pas
l'air de me considérer comme présent. 11 ronchonnait.
Plus souvent qu'on luj apprendrait à se relever pour une
putain de prime. Et de cent balles encore. Public de fauchés I Des nüeux qu.i viennent a,;•ec leurs poules, bien beureux encore quand ce n'est pas pc,ur cueillir les femmes des
autres.
Ses cuisses éraient maintenant un ivoire mouillé.
- Petitmathieu, debout là dedans ! crièrent au-dessus
des lions Peugeot, inexorables, les populaires. Mais il fit
signe de la main qu•il en avait marre.
Les m_écaoicie?s souillés, avec une barbe de cinq jours,
t~ chemise_ khak1, bandaient les guidons au fil poissé, mettaient en fatSCeaux les roues à vérifier, serraient un écrou.
Petitmatbieu ne trouvait pas le bien-être.
- Le ventre, quand vas-tu te décider à me travailler le
ventre?
Le masseur écarta l'élastique de la culotte ; on lut
au:dessous du ~ombril : « 4• régimn,J de z..01/llves, r•• compagn~ » et la devise « Tant que ça peul )) ; il passa à plat la
paume de sa main sur les intestins.
- Sucre-moi les fe~es avec du talc.
Ceux que leur équipier venait de relayer, descendaient
de machine pour dormir deux heures. Les managers les
arrêtaient au guidon et à la selle, dénouaient leurs lanières
a~x pédales, transportaient avec de tendres soins ces poulains vers le lit.
Puis tout s'aménagea pour la nuit. Malgré le bruit, des
concurrents ronflaient. D'autres le corps hors des couvertures rigolaient de lit à lit, comme à la chambrée. On
-

�LA .·oo\'El,.LE RE\'UE FR NÇAISB
62
entendit le souffle des pompes à po u suivi de l'échappement de l'air comprimé hors de valves.
Comme un gisant, Petitmatbieu e tenait toujours sur le
dos 1 · doigts ornés d'anales carrés et noirs et de gros es
bagues d'or rouge, croisés sur la poitrine. l.h. 'as it
pieds et se mit du rose aux joues. Je m' loigoai.
Derrière la baraque, j'entendais P titmatbieu
- J' t'avais pourtant défend 1 de foutre les pied chez
Ma:im's pe dant la course. Léa eitpliqua qu'elle éta:t trop
nerveuse, qu'elle n pouvait rester chez elle. Elle ne arvenait pas à s'endormir. Elle ne pensait qu'à lui, q~'à s belles
cuisses qui en mettaient, qu'à sa figure chêne, avec ses.
petits cheveux noirs frisés, sa moustac,he _à la Cbar,lot.
sa mâchoir ,
y ux fixés au pneu d amère de l entrain ur, qu'à son chandail grenat attaché a~ cou par des
boutons de nacre. En était-il à sa pr mi rc épreuve ?
avait-elle pas vécu au télégraphe tout l temps qu'il avait
tourné à fadison Square, l'année précédente ?
Ecrasés par ce 105 h ures de travail et 2.872 km. 58~.,
les coureur tournaient en fi.le indienne, au bnut
aroentin des billes. Un nègre était au commandement.
c:rtains avaient mis des hm tt . Parfois l'un J'eu crevait ou une chaine sautait. En hâte on réveillait son camarade assoupi, on l'asseyait de force sur la selle ; tout en
dormant il collait au peloton. La ronde devenait monotone
comme en toutes les fins de nuit, où, sauf à l'o casion d'une
défaillance, personne ne songeait à « s uver n.
Léa me rejoignit au pesage.
,
.
- Cass z-vous. Sans cela il ne pourra pas s endormir.
Tout le temps il nous surveille. Cela le rend fou de_ savoir
que je suis avec qu lqu un et qu'il n peut pas quitter sa
taule. Tant plus que la fatigue augment ra ec tant plus
qu'il deviendra nerveux.
.
.
Ce n'est pas qu'il vous en ,·eu1lle, 11 vous tr?uve m~me
assez gentil, bien qu'un peu demi-siphon, ..:ontmua.-t-~ll_e ;
mais c'est après moi qu il en a. Il ne veut pas que J aJ.11

63
chezMax.im's, ni que je danse. C'est un homme à la redresse.
J'appris aus i que Petitmathieu ne lui permettait que
l'Excelsior, la brass 1ie des oureurs, pour la correspondance
et es visites. Là, il était sûr au moins de savoir, à cause
des c.opains et des garçons de café.
J'eus beau lui promettr une surpri , un cadeau, l'honneur sauf, je ne pus décid r Léa à venir chez moi. j'obtins
seulement d'ail r lui faire une isite-apéritif, l lendemain.
J'a,·ais be1cin d'elle. Elle décrivait de joli s courbes grasses,
et sa voix rauque, un enchantement, me ra issait. Tant de
peau douce, apai de baumes, lavée d'ongu nts, tant de
bijoux, de mets précieux, de teintures, de drogues, de tendresses, au service de ces cuis es velues, fortes, comme des.
bielles qui reposaient maintenant enroul~ précieusement
dans des couvertures. C'était tout un jeu illogique et pourtant naturel où j'entrais eu tiers, qui m'ét nnait, m'irritait~
en tous cas me donnait seul la force de supporter ce moment
atroce ou les :unaceors de nuit s voient obligés de s'avouer
LA

UIT DES SI.

JOURS

vaincus.

•"' •
ucber de soleil. Grenadine. L'heure itait facile
comme l'asphalte. Un apaisement tombait, mal ré la brûlure des amers. J'attendais Léa à la brasserie de la Porte
Maillot. Elle descendit de Montmartre, en coupé de louage~
vêtue d'un manteau de loutre, vers les apéritifs à l'eau.
- Cela me rappelle ma ji:unesse, quand j'ai connu
Petitmathieu. j'avais une chambre au mois rue des cacias.
fon premier mot fut pour lui demander des nouvelles
de la course.
- Un peu fatigué, dit-elle. faux de reins. fa des coliques. ais l'autre équipe de ête ausl&gt;Î. L'Au tralien est
amoché. Epanchement de synovie. li laisse ça là. Oo a fait
du sur-place toute la matinée ; du tourisme, quoi !
- Et Van den Hoven ?
- Tourne, comme un sauvage, toujours. Mais pour la

�l.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tête, tu sais, pour la combine, il n'y est pas. C'est Bibendum et Petitmatbieu qui sont là pour un coup.
Je m'aperçus que mon plaisir de retrouver Léa n'était
plus sans mélange. J'aimais ses mains plébéiennes, ses paupières de crêpe gris, ce cœur aride que la force magiquement ouvrait, mais sans pouvoir oublier la lutte ronde qui
continuait là-bas.
Rangées au bord du trottoir, les autos des consommateurs épuisaient les formes étranges. Elles étaient des
canons, des yachts, des baignoires, des dirigeables. D'autres
ne présentaient qu'un châssis hâtivement couvert d'·::me
caisse à champagne. Leurs maîtres, ces jeunes gens laqués,
si beaux, qui attendent les heures derrière une glace, avenue
des Champs-Elysées, dans une pièce carrelée où il n'y a
qu'un palmier, un tapis de prière et un châssis nickelé. Cela
rappelle les dames des bas quartiers d'Amsterdam, derrière
leurs vitrines.
Entre les tables, les sommeliers volaient, tenant entre
chaque doigt un apéritif noir. Des mécanos en salopette,
des cyclistes avec des pneus roulés autour du corps, des
pugilistes qui sortaient de chez Cuny.
Chaque homme abordait l'autre avec le geste de sa spécialité. Cordialement les bantams se délivraient des crochets dans les côtes, les ~rois-quarts se plaquaient aux
jambes.
Léa était toujours belle, et rebelle. Seule une cravate
jaune et noir, aux couleurs de l'équipe, que j'avais achetée
spécialement, l'émut. Elle avait un grand chapeau d: fe~tre
blanc piqué d'une plume de faisan et des pendants d ore1ll~
en filigrane qui rappelaient le Far West et les. d~mes qu~
tirent derrière leur dos dans une glace. Je le lw dis. Je lui
dis aussi sans ménagements que je n'étais pas un homme
comme Petitroathieu avec pour devise &lt;&lt; Tant que ça
peut », que je n'avais jamais rien su vouloir six j~urs er_six
nuits de suite, que le médecin m'interdisait les bains froids,
que mon cœur était une pièce détachée, que les femmes très

LA NUIT DES SIX JOURS

maigres avec des cheveux bouclés avaient leur charme.
Elle parut, par contre, capturée quand elle sut que je
.connaissais les lacs italiens, l'auteur de Tipperary et que
j'avais des autographes du Maréchal Joffre. Je me vantai
même de posséder dans mon atelier la reproduction exacte
d'une tente de chef arabe et de pouvoir lui jouer au violon
les Trilles du Diable, de Tartini. Elle me regarda.
- On peut dire que vous n'êtes pas comme tout le
monde.
- Merci, Léa. Seules, les femmes vous disent de ces.
choses ; et pourtant c'est avec elles surtout qu'on est
comme tout le monde.
On entendait au loin une chasse passer sous les fortifications, et ce cor si mélancolique résonner sous le scenic de
Luna Park qui est comme la cale d'un grand paquebot
immobilisé dans un chantier en faillite.

•

* *
Je dus m'avoui!r avec humeur en arrivant le soir même
au vélodrome que je ne venais pas moins pour la course
que pour Léa; à l'affichage rien n'était changé. Mais tout de
suite il y eut branle-bas. Les six coureurs tournaient en un
ruban où se mêlaient le vert, le jaune, le blanc, le grenat,.
l'orangé. D'une pédale souple ils usaient les planches
polies par le travail, au coup de cloche surveillant les.
démarrages.
Petitmathieu était en selle ; il me vit et me fit un sourire d'amitié de la paupière gauche ; il y eut une tentative
d'échappade vers le km. 3421, à la 131• heure.
Les balustrades gémirent sous la poussée dc:s populaires.
surprises pendant le dîner, la bouche pleine.
Le nègre, le nez au guidon, partit en flèche, prit un
demi-tour, maintint son avance.
Ce fur la bagarre. Ceux qui souffraient d'une chute, ceux
qui se tenaient les reins, ceux qui avaient une roue voilée,.
5

�66

LA NOUVELLE REVUE FRA ÇAISB

tour à tour furent lâchés, bientôt doublés. Mené par Petitmathieu, le peloton s'élançait dans le sillage du noir qui
commençait à défaillir, tournait la tête ; son coéquipier
dormait et ne venait pas ; la foule l'appelait à raide.
- Coco, gueule d'empeigne, à cheval !
Un garçon laissa cboir un bock du premier étage. Le
hall trembla sous les hurlements, les crécelles, les coups de
sifilets, jusqu'à c.e que le nègre se redressât, remontât les
mains au haut du guidon, « vivant sur sa lancée», témoignant qu'il n'en voulait plus.
Alors, j'allai au quartier des coureurs.
Petitmathieu commençait à dîner de belle façon. Débarbouillé, rasé, beau gosse dans un peignoir de cachemire, il
tenait à la main une côtelette dans laquelle il mordait.
~ise sur le bord du lit, Léa le regardait mastiquer, le
regard humide et soumis. Il m'offrit une tasse de champagne
et, dans une boite de dissolution, des œufs à la neige.
J'étais fier de connaître ce coureur, « un ténor de pédale&gt;&gt;
disait le programme. Je me prenais à avoir l'orgueil de ses
jambes souples, de son endurance, de ses genoux sans blessure. Je lui marquai ma sympathie et l'encourageai.
- J'ai ramené la meute, expliqua-t-il simplement. Le
nègre à ce train-là n'a pas tardé à être écœuré. Le tout, c'est
que la chasse s'organise.
Petitmathieu m'étonnait surtout par son calme, dînant
paisiblement, en bourgeois, quelques minutes après cette
poursuite, entouré de ses soigneurs diligents, de sa femme
aimante, calé dans des coussins, avec au dos, un paravent
à glycines qui lui taillait dans le vide une manière d'intérieur.
Léa lui tenait un doigt tendrement et ne disait rien. Je
les aimais tous deux également. Je le leur dis.
Nous trinquimes. Léa récita ce compliment:
A notre santé qui nous !!St chère à tous
et qu'on a tant besoin
parce qu'avec la santé on peut avoir de l'argent

LA . UIT D~ SJlt JOURS

avec de l'argent on peut acheter du sucre
avec du sucre on attrape des mouches.

Pecitmatbieu m'expliquait so bonheur:
- Ce qu'elle est marrante I Avec ça, bonne fille. Et
quand il faut, les petits plats, les compresses, tout le reste.
Et un cocher au mois qui sonne de la trompe et qui connaît les champignons. Pleine d'instrnction et de conversation, faisant rire en société. Pour le particulier, une peau
avec des veines comme les Beu es sur les cartes de géographie, une tignasse jusqu'aux talons (pas ces trois tifs qu'ont
les femmes au jour d'aujourd'hui, et qui ne fatiguent pas
le peigne fin), une poitrine urf, du vrai frigorifié ; et puis
se mettant au plumard avec application et n'y allant pas
que d'une fesse; se lavantles dents après les repas, prenant
les asperges avec une pince exprès pour, et pas de corset :
- Vous verrez, dit-il, quand vous la connaîtrez mieux.
L'orchestre jouait un boston qui était des montagnes
russes. De cimes exquises, on était précipité dans les vallées langoureuses des refrains. Des comédiens à mâchoire
poudrée arrivèrent, après le théâtre. Ils voulurent danser,
mais le peuple les traita de feignants, de crâneurs, de mangeurs de saucisson.
Je laissai Petitmathieu en pleine verve, amusant son
public, faisant semblant d être couché avec Léa dans sa
cabine.
Je dus promettre de revenir le lendemain pour le grand
coup et de passer la nuit.

•

* •
Sixième nuit, 15 8ç he re, 3962 k. 570. Même spectacle
monotone. Harassés, les écureuils dormaient en tournant;
l'un accrochait une roue et tombait, entraînant les camarades. On entendait des cris anglais, des jurons turcs, une
clameur parfois, qu'expliquait un abandon; puis la ronde
recommençait.

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il était très tard. Les sprints de la nuit étaient finis. Les
coureurs tournaient, les mains à l'envers, pour se reposer
les poignets, enveloppés dans des passe-montagnes, contre
le froid nocturne.
Petitmathieu reposait dans sa cage. Van den Hoven
faisait son obscure besogne de nuit, laissant à son équipier
le brillant travail des dernières heures qui allait commencer. J'offris. mes ser-vices à Bibeodum, la figure déforméepar la fatigue comme dans une cuiller. En bras de chemise
nous mîmes un boyau au fond d'un seau pour découvrir la
crevaison. Léa me surprit dans cet exercice. J'étais si occupé
que je lui parlai à peine. Elle s'en plaignit. Je haussai les.
épaules.
Beaucoup de spectateurs passaient la nuit. Couchés sur
la tache rose ou livide des journaux sportifs, des enfants
dormaient. Des plantons de l'Ecole Militaire, des chauffeurs de grande maison, des ouvriers des Moulineaux,
avant l'usine, des expéditionnaires avant le bureau, des
couples provinciaux en deuil, bâillaient, se tenaient éveillés à coups de manilles, faisaient sauter des canettes.

~9
répondis-je, en la caressant. Et peut-être demain. Mais

LA NUIT DES SIX JOURS

aujourd'hui tout mon cœur est ici : je suis la proie d'une
seule pensée qui est la victoire de Petitmathieu. Je ne m'appartiens pas ; vous non plus. Nous sommes devenus une
partie du vélodrome, un instant de la course, l'attente de
la Yictoire. Q uelques heures encore, et pensez au déclic
des appareils, à la foule, aux éditions spéciales, au banquet,
avec des drapeaux et des députés. ous aurons un peu
contriltué à gagner tout cela à notre vainqueur.
- Mon chéri, dit Léa vexée, tu as une belle âme. C'est
bath ça. C'est délicat. Je t'aime plus encore.
La déception tordait ses lèvres.
Elle ne dit plus rien. Elle ferma les yeux. Puis je l'entendis, mais sans doute en rêve :
- Je ne sais pas comment Petitmatbieu va prendre ça ...
A notre droite, par dessus la publicité du vernis Eternol,
par dessus le vitrage, un jour désolé apparut, salué par le
piano mécanique. Je chantai :
Dans l'aube et ses draps douteux
les coqs ébréchés s'interpellent ;
reniements roses, fleurs aux poubelles.
Mon amour diminue singulièrement pendant que vous dormez.
PAUL MORAND

Nous enroulant dans des couvertures, la tête sur des.
sacs, côte à côte, nous attendîmes le jour. Léa me prit la
main .
- Quels petits os! Je sens que je vais être « chipée pour
vous &gt;), disait-elle, comme dans les fausses romances populaires. Vous êtes le contraire d'un recordman. Vous avez
plutôt l'air d'un prêtre ou d'un chanteur comique. Vous ne
causez guère, mais vous avez de la vivacité. Et puis j'ai
toujours rêvé de m'intéresser à quelqu'un qui n'aurait pas.
beaucoup de santé. Un jeune aniste, par exemple, avec un
col ouvert, des veines trop bleues et une fine barbe en
pointe ... Je suis à toi.
- Rien ne pouvait me faire plus de plaisir, hier encorer

�ltEFLE.XlONS SUB. LAs 1.!TTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LJTTERA TURE

UN LIVRE DE GUERRE
, On se pl:iint souvent que la grande guerre n'ait pas encore
produit la littérature immédiate qu'on en attendait. il semble
même., au premier abor4, que nos guerres civiles aient donné
àavantage. Le Panama nous a laissé Leurs Figures, l'affaire Dreyfus survit en Monsù11r Bergere/ it Paris. Déjà la guerre de Vendée
avait été d'un meillenr rendement - pour le roman du moins
- que les guerres de la Révolution et de l'Empire. Il est vrai que
M. Anatole France nous promet sur la guerre un livre dans le
genre de !'Ile des Pillgouins. Mais cette Ile n'était pas du meilleur France. La littérature de guerre a été, comme dirait
M. Ferrero, une littérature de quantité plutôt qu'une littérature
de qualité. On espérait mieux. Peut-être cet espoir lui-même
faisait-il à son objet une mauvaise atmosphère. Il fut entendu
dès le troisième jour de la mobilisation que cela allait donner de
la littérature, et de la fameuse. Tel homme de lettres, mort
aujourd'hui, à qui on refusait une autorisation et une automobile militaires pour suivre les opérations, s'écriait dans les couloirs du ministère : a: Je vous mets sur la conscience la littérature que vous étouffez 1 » Sur quelle conscience doit peser, et
combien plus lourdement ! celle qui n'a pas été étouffée celle de l'arrière, j'entends. Arrière ou avant, la guerre produisit
une littérature hâtive à laquelle manquèrent les forces souterraines et lentes, et qui parut née avant terme, sans le laps de temps
qui lui eût fourni l'ombre, le mystère, le silence. Il est impossible
à un médium de travailler utilement devant un sceptique, à plus
forte raison devant un illusionniste professionnel. L'esprit, l'in-

71

connu qui parle à envers les œuvres littéraires, a des délicatesses
pareilles, il,~ient com~e un voleur à l'instant ou il n'est pas
attendu. S 11 admet d être attendu, il ne souffre pas d'~tre
guetté. On le guettait trop.
En le guettant on lui dictait ses formes. On n'avait pour
exprimer une sensibilité nouveJle que des formes littéraires
anciennes. On peut dire sans exagération que presque toute la
littérature de guerre dérive de deux types : celui de Servitude et
grandeur militaires et celui du roman naturaliste · le livre de
méditation morale individuelle, et la tranche de vie~ Notez d'ailleurs que ces deux types appartiennent l'un et l'autre profondément à _ce_qu'on pourrait appeler la littérature militaire de paix.
Le capitaine Renaud est un anti-Lasalle, un anti-Marbot, il
exprime une destinée manquée de soldat, comme Chatterton
expr~e une destinée manquée de poète, comme Alfred de Vigny
expn~e personnellement les deux. Le livre de Vigny est le
prodwt naturel d'un temps où l'on ne se bat plus. Et il en est
de même, à un autre point de vue, du roman naturaliste dont le
type est fourni moins par l'artificielle et consciencieus; Débâcle
que par l'innombrable roman de l'intellectuel à la caserne,
genre Sous-Offs et Miserey. Non seulement du temps où on ne
se bat p~, mais de l'homme qui ne se croit pas fait pour se bat~e, et qui, contre le méti~r militaire auquel il est contraint, réagit en ~écomposant les ridicules et l'automatisme que comporte
ce n~éner comme tous les métiers, à commencer ( ou à finir) par
celw de romancier naturaliste. Ce roman est produit natureUepar une sociétéoù tout bourgeois doit passer par la caserne;
il la été ~lus naturellement encore après la loi de 1889, et la
~er~e lw a donné une ampleur, une carrière, une résonance
1
llimttées. Si M. Barbusse n'avait pas écrit le Feu, la place du
Feu eût ~té ~enue par un des nombre11X romans analogues.
Aucun n était plus attendu, son lit était tout fait. Le Feu a joné
i;ns la littérature le r~le du Peul-oil dire ? dans le journalisme :
mag~ ~u1 représentait la lutte héroïque de notre Gustave et
de la V1C11le dame aux. ciseaux. tenait dans la vie militaire la même
place que la vigne~te du Père Du,hêne dans la vie révolutionnaire.
Le roman ~turaliste, comme le Peut-o,i dire ? attestait que le
SOidat s~:a1t en mettre un coup, mais qu'il n'était pas là pour
son plaisu, ab mais non ! et qu'il prenait figure de réclamation

~'71t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vivante et de protestation éternelle. Les soldats de Napoléon
.étaient aussi des grognards, mais comme la presse libre n'avait
.existé ni soue le roi, ni s_ous la République, ni sous l'Empereur,
aucune littérature ne leur avait appris à grogner en musique, et
-c'est pourquoi leur grognement n'a eu aucune expression littéraire. En 1914 le roman naturaliste n'était nullement mort, il
.avait même une académie presque à lui seul, celle de
M. de Goncourt; il se montra tout de suite un peu là.
Ces deux littératures prévues ont fourni des œuvres d'un
haut intérêt. On pourrait mettre sur le rayon de Servitude et
.grandeur militaires l'admirable Capitaine de M. Antoine Rédicr.
Peu après la guerre l'officier qui signait Jean des Vignes-RouffeS
:a publié un Sois un chef! qui devrait se trouver dans toutes les
bibliothèques de quartier des lycées. Et, une fois abattu le déchet
-de l'artificiel et du truqué, on recueillerait bien des colonnes de
~elle anthologie morale. Quant aux centaines de récits de la vie
militaire, c'est par leur masse qu'ils valent, plutôt qu'indivi-duellement. Ils forment un tas, un bataillon. Je conr.ais quel,qu'un qui, les ayant religieusement collectionnés, en a garni
un réduit en forme de cagna, avec des rondins et les petites
lemmes d'Hérouard. Ils sont reliés en bleu horizon, et portent
les galons rouges, argent ou or, qui indiquent le grade de leur
auteur. Cela ne ferait pas mal dans la maison de M. Pierre Loti,
entre le salon turc et la chambre japonaise. Heureux qui comme

l.Jlysse ...
Et pourtant il eût pu et dll sortir autre chose que ces deux
types prévus. Quoi ? li me semble que je le vois à peu près
après avoir lu 1'Ago11ie d11 Mont-Renaud de M. Georges Gaudy.
S'il me fallait faire un classement des livres de guerre, donner
lies rangs, j~ crois bien que c'est celui-là que je rnenrais le premier. Mais il est probable que dans un jury j'appartiendrais à la
minorité. Je vais donc donner mes raisons.

*

* *
Ce n'est pas qu'on y trouve de grandes qualités littéraires. Le
style est d'une correction terne, et rien ne séduit moins : peut~tre M. Gaudy est-il instituteur, ou exerce-t-il une profession
analogue. Ajoutons que le livre est peu vivant. L'auteur réussit

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

73

mal à mettre en pied les camarades dont il parle. Il ne sait même
pas les faire parler. Les propos qu'ils tiennent sont insignifiants,
précisément parce qu'ils sont vrais. Il n'y a qu'un homme de
lettres qui puisse transposer la vie pour la faire paraitre de la
vie, et trouver l'angle de convention qui donne, dans l'optique
du livre, de vrais poilus. Nous avons tous fait en version latine
cette vieille histoire. Un bouffon de foire imite admirablement
le cri du cochon. Un paysan trouve que ce n'est pas extraordinaire et qu'il en ferait bien autant. L'assistance murmure, finalement défi et rendez-vous pour le jour suivant. Le lendemain
le paysan est là, le bouffon commence, applaudi comme la
veille ; son concurrent lui succède, mais la foule le couvre de
huées et donne la palme au bouffon. Le paysan montre alors un
porcelet qu'il tenait sous son manteau et qu'il faisait crier en lui
tirant l'oreille: « Voyez quels juges vous êtes : c'est le cochon
que vous sifflez. l) La foule avait probablement raison. La vérité
de l'art n'est p:i.s celle de la nature. Le bouffon devait donner
mieux que le cochon l'illusioo d'un cochon. Il en est du livre
comme du théâtre, où la vie militaire ne pourra jamais être rendue par un soldat, mais par un habile acteur maquillé en soldat.
Il est dès lors naturel que la littérature de guerre ait été une
littérature fort o: civile 1&gt;. M. Barbusse figurait dans son escouade
comme M. Madelin au G. Q. G. Le romancier naturaliste et
l'agrégé d'histoire ont fait leur métier civil. Dans leurs livres le
« civilisme », comme disait le P. Didon, coule à pleins bords.
Et moi qui n'ai jamais été qu'un civil mal mobilisé, je serais bien
le dernier à le leur reprocher.
Si le livre de M. Gaudy vous parait inférieur au Feu, soyez
certain que c'est le poilu que vous siffte.:. De la première ligne
à la dernière, voilà le livre d'un soldat, qui n'est que cela, d'un
homme au sens de la terminologie militaire. Ce qui remplit
d'admiration c'est moins ce qu'il dit que ce qu'il ne dit pas. L'auteur est un caporal du 57• régiment d'infanterie. Il ne fait pas la
moindre allusion à sa vie civile. Est-il clubmen, banquier, professeur, garçon d'hôtel, terrassier ou camelot? ous n'avons pas
à le savoir. Il est le caporal Gaud y, de la 5e escouade de la 6• compagnie ( capitaine Taravan) du 57• régiment d'infanterie ( colonel
Bussy). 11 a fait toute la guerre, en partie comme simple soldat.
Il a été nommé caporal après un stage d'instruction. Cela même

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJS!t

il oe le dit pas et c'est moi qui le devine en lisant entre les lignes.
( « le capitaine Tara van qui fut mon chefau C.1. D. » ). De sa vie-

militaire depuis le début de la guerre il oe nous entretient pas; à
peine une allusion à sa présence à l'Yser et à Verdun. Aurun
souci de se faire valoir. Aucun souci de portraicturer, avec
cette ironie aimable qui est le péché mignon du Français intelligent, ses camarades et ses chefs. Rien de ce qui fait la raison
d'être habituelle du livre de guerre. Jamais il ne serait veau à
l'idée de ce caporal de mettre du noir sur du blanc si, eo marsavril 1918, son régiment, sa compagnie, sqn escouade n'avaient
pu se croire, sur un point, les mllitres de l'heure. A la Marne il
y a eu la victoire parce que chaque homme a dit: li faut quecela soit fait! Le caporal, après la défense du Mont-Renaud, a
écrit son livre à la suite d'un : Il faut que cela soit dit ! Et cela a.
été dit comme cela a été fait, la même âme circulant dans l'un et
dans l'autre.
« j'ai lu, dit M. Bergson dans une des conférences del' Energie
Spirituelle, quelque part l'lùstoire d'un sous-lieutenant que les
hasards de la bataille, la disparition de ses chefs tués ou blessés,
avaient appelé à l'honneur de commander le régiment : toutesa vie il y pensa, toute sa vie il en parla, et du souvenir de ces.
quelques heures son existence entière resta imprégnée. » Je
suis persuadé que si ce sous-lieutenant avait essayé de faire
passer dans un livre ces quelques heures, il eüt donné à ce souvenir une expression aussi saisissante que le rapport, publié par
la Nouvelle Revue Franç,ise, du commandant Jagueneaud sur le
naufrage de la Ville de Saint-Na{aire. M. Gaudy a passé non
pas quelques heures, mais plusieurs jours dans cette tensionLe Mont-Renaud est un château sur une éminence qui, à la
sortie de oyon, se trouve en travers de la route de Compiègneà Paris. Dans la bataille décisive de mars-avril 1918, où l'offensive de Ludendorf fut brisée, le Mont-Renaud servit de pivot à
la ligne française. Le caporal Gaudy l'occupa, au début, avec un
petit poste de cinq hommes. Le château fut détruit, et le
57e régiment aussi, pendant la bataille qui suivit, mais l'ennemi;
ne passa pas.
D'un bout à l'autre du livre, il n'y a pas une seule ligne qui
décèle la moindre vanité. Mais on y trouve une grande, uce
étonnante fierté. On comprend à quel point la fierté est le:

REFLEXIO.'S SUR LA UTI.ERA.TURE

75

reiSort de la vraie vie militaire, la pierre d'angle qui permet dans.
une guerre comme celle-là le C-ivis tJUJrus erat. Etl'étymologie ne
nous trompe pas, le bloc militaire doit se comprendre dans son
ampleur, l'honneur militaire aussi, fierté. est bien la forme francisée, humanisée,de/erocitas. Fierté d'êtreunchef: ,nesbommes,
je dunne l'ordre ... reviennent souvent, et cela, bien que d'un
simple caporal, ne détooe pas du tout, parce que c'est, dans les
circonstances, le ressort militaire absolument nécessaire. Dans
ces circonstances, la responsabilité d'un caporal, c'est-à-dire du
commandement immédiatement en contact avec le soldat, de
. la règle de plomb qui épouse encore le contour de l'objet,
n'est pas une plaisanterie. - Fierté de ses cbefs; tous représentés
avec un héroïsme tout intérieur, sans littérature et qui n'a rien à
voir avec le geste de bronze sur une place publique ou dans les
colonnes d'un journal. A Noyon, au moment où les Allemands.
entrent dans la ville, le caporal rencontre le général Dauvé, qui
lui donne un ordre :
1&lt; Il avait voulu demeurer le Jernier et tous ses hommes étaient
partis qu'il était resté encore, seul, prês de l'ennemi. J'ai pensé à lui
bien des fois et à la noblesse d'âme de tant de chefs merveilleu.x qui
font notre gloire. Ce souvenir et beaucoup d'autres me reviennent
quand j'entends mal parler de nos officiers par des individus qui ont
toujours cherché les postes de tout repos. Le crapaud regarde voler
l'aigle et bave dans s:,. fange. »

C'est la seule métaphore du livre. Du sublime au ridicule

il n'y a qu'un pas. Mais du ridicule au sublime il y a ex:actement
le même pas, et celui-ci notre caporal est en passe de le
franchir. Cela pourrait être du Courteline. (Comme le Qu'il
mourût ! pourrait être de Molière : Supposez Harpagon à qui
on viendrait dire que son fils n'a pas pu défendre sa cassette
contre trois voleurs). Laissons l'ironie baver dans sa fange, et
louons même M. Gaudy de ne pas ravaler, en l'appliquant
à ces individus, le nom d'embusqué, dignement porté à la
Compagnie par les pionniers, les cuisiniers, le cycliste.
Enfin et surtout la fierté du numéro de son régiment. Un
sentiment qui existait bien chez presque tous les soldats de la_
guerre, mais au fond de la conscience, et qui ne s'exprimait
gu~re que de_façon officielle et forcée. Ici elle apparaît, dans
l'absence de littérature, avec une netteté de médaille. Ce caporal

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

prend sa place, toute sa place, mais rien que sa place, une place
-dans le rang. Il a tenu parce que l'escouade a tenu, l'escouade a
tenu parce que la compagnie a tenu. L'homme n'est rien, et il
part, c'est là:
&lt;&lt; Les assaillants de la ferme ont découvert, dar.;; un appartement de
-cet immeuble, une inscription gravée en larges lettres sur le mur :
« Nous n'avons plus de pain, mais nous aurons Paris. »
Si la route de la capitale emprunte la vallée de l'Oise, ce n'est
pas cette semaine que les Allemands défileront sur les CbampsElysées. Le Mont-Renaud est la porte qu'il faut enfoncer à tout
prix. C'est un pivot sur lequel s'appuie la ligne française établie
sur la ligne droite. Si ce point cède, il est évident que les unités
.qui occupent l' Arbroye et les hauteurs qui se succèdent jusqu'à Lassi,gny devront se replier, ou ne pourront tenir longtemps. Tous les
efforts ennemis s'exerceront sur nous, par conséquent. Mais notre honneur est engagé sur ce morceau de champ. les régiments du 1 01 Corps,
-en position sur la rive gauche, assistent à notre duel. Partout on voit
flamboyer l'orage.
Partout l'on sait, et l'on dit : C'est le 57" qui tient là-bas 1 »

Vous vous souvenez de cette page où Marbot raconte une
mission périlleuse qu'il accomplit la nuit, en Autriche je crois,
et qu'il a reçue directement de apoléon. La situation est compromise, il va échouer, on lui tire des coups de fusil. La
fenêtre centrale du château où se trouve l'empereur s'ouvre
alors au loin toute rouge comme un point minuscule dans la
nuit. C'est cette fusillade qu'on a entendue au château; on sait que
c'est sur Marbot qu'on tire et qu'il est en train de remplir, s'il le
peut, sa mission.« L'Empereur et les maréchaux te regardent 1&gt;
Un courage nouveau, invincible, l'emplit, les obstacles tombent et
il réussit. Voilà le haut lyrisme de la guerre, la fleur de flamme.
Les exploits ne demeurent pas sans gloire au milieu des ténèbres ...
La page du poilu du 57eetcelle de Ml'l.rbot se répondent comme
&lt;les feux dans la littérature des souvenirs militaires. Je voudrais
citer l'arrivée de l'aumônier et la confession dans le château, la
blessure de Biget et son retour avec sa fiche d'évacuation.
Lisez-les.

*

* *
Ce livre sans littérature se trouve beau exactement par les
mêmes lois qui font la haute beauté littfraire. L'Agonie du

RÉFLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

77

Mont-Rmaud c'est le Cimetiere d'Eylau de la littérature de guerre.
Le hasard de la vie militaire a offert toute faite à M. Gaudy
la situation que le génie de Victor Hugo avait su repérer dansses souvenirs de famille. Il n'y a dans toute notre poésie que
deux récits de bataille immortels : celui de Corneille dans leCid, et, ici, celui de Hugo. Le Cimetière l'emporte probablement. Ce n'est pas une bataille d'ensemble, c'est un coin
du champ de bataille, l'engagement d'une compagnie. Unesituation comme celle de la 6• compagnie du 57•.
Nous étions les ga1·dims d11 centre, et la poignée
D'h&lt;mm,es sur qui la bombe, ainsi qu'1me cognée
Va s'acharner, el j'eusse aimé mieux itreai/leurs

Les poilus du 57• eussent aussi préféré être ailleurs. Je necrois pas qu'aucun récit mette en une lumière plus claire que
celui de M. Gaudy les dessous du courage, en fasse mieux saisir la charpente et l'ossature. Quand il a peur et qu'il voudrait
bien se mettre à l'abri, il sait simplement que ce serait un abandon de poste, et qu'un abandon de poste cela ne badine pas. Tout
simplement. Il n'y a pas plus de courage militaire sans la peur du
code militaire qu'il n'y a de sensibilité sans corps ; l'armée ne
va pas plus s:ms ses lois écrites que l'Etat. Comme les poisonsdan!l la composition des remèdes, cette peur-là devient l'antagoniste de la peur. Comme le garde-fou d'un pont, qui ne vous sert
q~•~ ~ous enlever l'idée que vous pourriez tomber, cette peur
m1htaue vous enlève la peur civile, la peur humaine. Et la tension extraordinaire d'un tel moment peut fort bien faire d'un soldat un homme littéralement sans peur.
« Le bouillon arrive ensuite. Cette eau tiède, préparée à Pajet daosuoc cave, est déoorumee bouillon par habitude. Ensuite on nous donne·
de~ haricots. Je les mange avec les doigts, n'ayant pas de cuiller. C'est.
fim. Nous ne dt:vons avoir faim que dans vingt-quatre heures.
- Je roupillerais bien I dit Lhoumeau.
Les autres aussi dormiraient. Mais peut-on se coucher dans la vase?
Nous restons debout, adossés à la paroi molle de la tranchée sousla pluie qui ruisselle. L'eau charge ma capote comme une épongc 1; je la
-sens descendre par filets glacés le long de mon dos.
On acquiert, à force de souffrir, une indifférence absolue pour toute
souffrance nouvelle. Une de plus ou de moins! ...
Nous sommes habitués à vivre sans sommeil, à manger quand,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J:i. mode, à grelotter dans la boue. Cette vie, qui sem,blcrait terrible à. des gens de l'arrièce, nous en avons q,uisé l'amenume. A pré--

"4:'est

sent, on bisse faire, on se laisse aller.
Je ne suis pas davan1age troublé par l'approche de cette attaque. Si.
ccui qui m'aime.nt, là-bas, pom1ai~t lite dans mo.o. àme, eo cc moment,
ils seraient effrayés en voyant combien je suis loin d'eux. Je n'y pense
même plus, à eux. Vivre ? Mourir i' Ces mots pour moi n'ont plus de
sens. »
..,

Ceux qui ont fait la guerre sentent comme tout cela est vni,
profond, nu. Voilà l'état de grâce du soldat, direct et sans
littérature. Comparez-lui les trois exemples de littérature que
vous avez lus cent fois, et que j'appellerai le pompier, le naturaliste et le moral.
A vrai dire le premier n'est pas de fa littérature, c'est du journalisme de guerre ou de la chose officielle. Pour le pompier, le
soldat, à cette heure, sent derrière lui, comme dans le Rêve de
Detaille, tout le musée de l'armée, la patrie en le temps et en
l'espace, Paris et sa banlieue, etc ... Quand Pétain eut défendu
Verdun, on lui annonça qu'un représentant de nos plus grands
quotidiens demandait à le voir. Le général ordonna en maugréant qu'on le fit entrer. « Qu'est-ce que vous voulez? - Mon
général, au nom de la France, permettez-moi de vous embrasser ! - Si c'est pour des sonneries (la cédille s'égara en route)
fichez-moi le camp.» Le caporal Gaudy, dans sa tranchée, paraît
penser, comme son chef, que l'heure n'est pas à la sonnerie.
Le naturaliste allongera en trois pages ces mots, capitaux pour
lui : « On laisse faire, on se laisse aller». Ils sont tournés chez
M. Gaudy du côté de la tension, de la valeu.-. de l'efficace
mtlitaire : il les retournera de l'autre côté, il mettra en lumière
la misère et la brutalité de la situation. Il n'y aura plus là que de
la chair à canon et de la boue qui se mêleront.
Le troisième, le moral, fera de cette tranchée le sujet d'une
méditation, sur la vie, la mort, et autres grandes idées. Je ne dis
pas que les diverses « méditations dans la tranchée ,, aient été
toutes composées dans un bureau de l'arrière, mais je suis bien
s0.r qu'elles ont été écrites dans des secteurs calmes. Le caporal
Gaud y ne médite pas. Vivre et mourir o'ont poUI lui plus de sens.
Et cette phrase même c'est une réflexion d'auteur qui habille la
nudité morale absolue et parfaite du soldat à l'heure H.

tl:ÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

79

Comme·toute la littérature de guerre appartient à ces trois
"types (je laisse de côté le goguenard, qui nous a donné les
.savoureux Mémoires d'un Rat), il n'est pas étonnant qu'elle fasse
heau~oup de fatras. Ou plutôt ces trois types ont pu nous rendr_e bien des mome~ts et des sentiments vrais, même le pre~1~r, souve_nt trè~ smcère, mais ils étaient incapables par dé6.mt100 de faire voir le vainqueur dans l'acte et le moment de sa
victoire. M. Gaudy me paraît l'avoir fait. Ni en 19r 4 ni
en 1918 il n'y a eu de miracle de la Marne. II y a eu la
volonté et la raison, l'organisation militaire, qui est la poi~ée ~e l'ann~, ~boutissant inflexiblement à la pointe, la pointe
v1ctoneuse qui tient, claire et dure, dans ce livre.
L'Agtmie du Mont-Renaud est un épisode de la bataille de
~aris, fait~ de 01.illiers _d'épisodes semblables. Une bataille qui
.., est _terminée par la Vlctoire comme la bataille de r8 7 r s'est
terminée par la défaite. Or M. Paul Gsell vient de recueillir
parmi des Propos d'Anatole France, le récit d'une affaire de 1871
d~ la1u,ell~ figura l'illustre Maître, alors garde national, et qui
Dl mdmt a bien des réflexions quand je la lis après l'Agonie du

Monl-Renaud.

&lt;( ~e commandant de notre bataillon était un gros épicier de notre
quanier. Il manquait d'autorité, il faut le dire, car il cherchait à ménager ses pratiques.
Un jour nous reçilmes l'ordre de participer à une sortie. On nous
envoya sur l_es bords de la Marne. Notre commandant était splendide
s~us_son uniforme tout flambant qui n'avait jamais servi. .. Comme il
faisait caracoler sa bfte, elle se cabra de toute sa hauteur, tomba sur Je
.dos et tua net notre commandant, en lui cassant les reins.
Nous regrettames
·
peu notre chef. Nous primes le parti de nous
arrêter, de rompre les rangs et de nous allonger sur l'herbe de .la berge.
N~us Y restâmes couchés toute la matinée, puis tout l'après-midi. Au
foin l'anillerie ton mu't.. . Nous n,eûmes garde de marcher au canon
Vers
· qui· dommait
• • 1a nve
.
. le soir, sur le che=
nous vîmes · des
;anos courir. Beaucoup étaient noirs de poudre.
blessés ponaient
es. bandages sanglauts. Ces braves gens s'étaient bien battus, mais ils
.avaient do. céder à la mauvaise fortune.
Quelle idée nous vint ? Nous nous m!mes à crier : Vive la flotte 1
exclamation que les matelots jugèrent ironique, eut le don
deCette
les courroucer .-.. 1
,
.
• "'-ue ques-uns ,oncèrent sur nous baïonnette en
.avant. Ceci nous pa ut d
N
. .
..
al
r angereux. ous quattames précipitamment les
li us gazonnés et nous gagnâmes du terrain. Comme nous étions bien

De;

�80

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reposes et que les poursuivants étaient accablés de fatigue, nous
pûmes leur échapper sans peine.
.
.
.
Nous rentr~mes à Paris, mais ootre longue inaction nous pesait et
nous avions grand'faim. Aussi n'éprouvâmes-nous aucun s~rupule à
piller une boulangerie que nous rencontclmes sur notre cherrun .. , .
Telle fut notre conduite. Je ne nùn vante pas, oh I non, 1e ne
m'en vante pas. Mais la vérité m'est chére et je lui rends hommage. »

'"

Couvrons la n~dité de notre père dévoilé par M. Gsell. Les
petits-fils des Parisiens qui se comportèrent si mo~l~ment, en
1 870, sur la Marne, se trouvèrent sur la mê~e . nv1è~e, qua:
rante-quatre et quarante-huit ans après. Ils n étaient 01 plus 01
moins braves que leurs grands-pères. Ce qu'ils eurent en plus
ce n'est pas la vertu propre, c'est le dressage et l'encadrement militaires en lesquels M. France voit le mal, et dont est
rempli le livre de M. Gaudy. Aucun soldat d~ 1914 à 191~,
racontant la guerre, heureusement ne pourra dire : « Nous
mes le parti de nous arrêter, de rompre les rangs ... Nous n etîmes garde de marcher au canon. _» Si tout cela etît été confié à
leur libre initiative, ils eussent fait souvent comme M. Berger~t
et comme les francs-archers de Bagnolet parmi lesquels 11
ci porta le képi. Et alors les a. matinées de la villa Saïd » eussent
consisté en 1914 à voir si les officiers allemands, logés dans les
chambres à vitraux que nous peint M. Gsell, avaient bien tout le
nécessaire et si leurs ordonnances respectaient les bouteilles de
la cave en~ore épargnées par la Kommtndatur. Mais les sold~t s
n'avaient pas de parti à prendre, et ne votaient pa~ ~ ~ams
levées pour savoir s'il fallait marcher au canon. Le mihtansm_e
sévissait dans toute son horreur. Quand un commandant avait
les reins cassés, on n'était pas débarrassé pour cela de l'engeance des galonnés, un capitaine prenait le comma~demen~du
bataillon, et si les quatre capitaines et tous les offici_ers étaient
tués, cela pouvait finir par un sergent, peut-être aussi mal embouché que celui qui voyait l'honneur de la mère de M. Roux
entaché par l'inhabileté de son fils sur 1~ ter~ain de manœuvre,
mais fort utile pour barrer avec une umté bien groupée le chemin que suivait un ennemi curieu.~ de me~tr_e dans sa s_oupe les
légumes du jardin d'Epicure. Ce qui a fatlh nous v~mcr~ en
1914 c'est une armée admirablement organisée. Ce qui a vaincu
cette 'armée, ce n'est pas des soldats plus braves que les siens, c'est

pn•

REFLEXIONS SUR LA LlTI'ÉRATURE

une année encore mieux organisée, un commandement dont les
échelons, du généralissime au caporal, étaient plus souplement
solidaires. La valeur d'une armée, comme celle de tout ce qui
existe, n'est pas faite de son énergie potentielle, ruais de son
énergie utilisable, et la discipline, le commandement, convertissent seuls son énergie potentielle en énergie utilisable_
D'elle-même, toute énergie utilisable se dégrade en énergie
potentielle, et les physiciens nous enseignent qu'en cela consistera la mort de l'univers. Si nous considérons une armée
comme un système clos, le roman naturaliste, le Fe11 ou la
Débâcle, éprouvent et nous font éprouver la pente de cette dégradation de l'énergie, mettent en lumière et en valeur ce qui rend
possible la transformation d'une unité organisée en le troupeau
couché que nous étale le France de M. Gsell. Et c'est la direction
la plus naturelle du roman professionnel, qui trouve dans Je natunlisme sa pente de facilité. N'ayant que la o: Yie » à la bouche, il
ne peut peindre de la vie que ce qui anticipe la mort. La vie,
M. Bergson l'a largement enseigné, remonte au contraire cette
pente. L'organisation transforme l'énergie potentielle en énergie utilisable. Et aucune organisation n'y arrive de manière
plus saisissante, plus efficace que l'organisation militaire. Un
général ne doit considérer les hommes que comme des éléments
d'unités, des signes dans des combinaisons. Il est en;bien plus
mauvaise posture qu'un caporal pour rendre dans un livre cette
vivante énergie militaire, pour la faire voir sur le point même
où elle agit, pour la faire sentir à son maximum de tension et
de concentration, comme cette page attribuée M. Fra11ce nous la
fait connaitre dans sa détente et sa dégradation absolues. Aussi
rien dans l'abondante littérature d'Etat-Major ou de G. Q. G.
ne me parait valoir ce récit d'un caporal. 1, La plus sale situation de l'armée», dit-on communément, et avec raison, puisque
le caporal n'a que des responsabilités sans avantages matériels.
Mais la plus belle situation pour vivre de toute la vie de
l'armée, puisque le caporal n'est pas chef vivant enj chef,
mais chef vivant en soldat, c'est-à-dire connaissant ~les deux
côtés de la médaille. Seul un caporal pouvait peut-être frapper
cette médaille à deux faces.
A !.BERT THillAUDET

6

�CHRONIQUE DRAAI.ATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THEATRE EoolJARD VII : ]acqutline, comédie en 3 actes,
de M. acha Guitry, d'après une nou-velle de M. Henri D~

vcrnois.
Ooi'!O!f : Lou,'s Xl, rnric11x

h1J1111nt,

pièce en 6 tableaux, de

1. P:ml Fort.
THÉATRE OF.S ARTS : Le Cousin de Valparaiso, comédie en
3 actes, de MM. J.F. Fonson et Jean Kolb.

YARrtrés: La Rroue iks rariilés, de MM. Rip et Régis Gi-

gnou ..
Allons ! décidons-nous. ll le faut. Ecrivons une chronique
dramatique. Une de plus après tant d'autre ! Le tout est de s'y
mettre. Le reste, ensui e, viendra tout seul. On se demand ,
sans doute, la raison de ce début, qui p:uaitra singulier, peutêtre ? C'est bien simple : je m'exhorte, je me pousse, je m'encour:ige. Je ne sais pas si vous êtts comme moi. Cela se peut.
]e ne me crois pas unique. Le contraire aussi se peut. Ce n'est
-être qu'une bizarrerie de mon caractère. Cette bizarrerie
c'est ceci : j'ai toujours plus envie de faire autre chose que la
chose que j'ai à faire et ce qu'il faut que je néglige a pour moi
plu~ d'attrait que ce dont je m'occu~e. J'ai depuis_ quelq':e
temps ditfére11t~ travaux à mener de pair : un long récit que 1e
donne par fragments à une revue, une rubrique que je devrais
tenir au moins une fois par mois dans une autre revue, enfin
cette chronique dramatique que j'ai reprise ici, et si je l'ai
reprise c'est bien tout de même que cela m'a plu. Eh ! bien,
ces travaux mettent dans mon esprit une fantaisie dont je ne
sais trop si elle est enviable. li est une de ces trois occupations
que je préfère absolument aux deux autres. Seulement, ne

peu

me demandez pas laquelle. Je ne le sais pas moi-même. Cela
dépend des joun. Cela dépend surtout de celle dont je suis
obligé de m'occuper. Mon long récit m'intéresse. J'y parle de
moi, de ma famille : trois ou quatre personnes assez drôles, des
gens que j'ai connus quand j'étais enfant. C'est un sujet qui
m'amu e. Je me plains toujours de ne pouvoir y travailler
comme je le voudrais. Le loisir m'en est-il donné ou fa.ut-il
enfin que je m'y décide parce que le jour est arrivé ? Aussitôt
je pense au plaisir que j'aurais à écrire une chronique dramatique, à célébrer les mérites de tel auteur et de sa pièce qui
m'a fait passer une si remarquable soirée, pendant laqucJle je
maudissais le théàtre à. le voir sous cet aspect. aturellement,
le jour arrive de l'écrire à son tour, cette chronique dramatique.
Alors, l'ennui que j'ai sübi au théâtre se répand à l'avance sur
tout cc que je dois écrire. Au diable l'auteur et sa pièce et même
les compliments que des gens du même talent en ont faits !
Je pense combien il me serait pins agréable d'écrire une Gazette, sur un sujet qui me plairait, à ma guise, Libre de me
laisser aller au gré de mon caprice, sans être limité dans mon
sujet, sans avoir à rendre compte de quoi que ce soit, ni porter
aucun jugement, libre en un mot d'écrire uniquement pour
mon plaisir. Et quand enfin je m'y décide, à écrire une Gazette,
vous croyez que je suis satisfait? Hélas l c'est mal me connaître, c'est mal connaître le démon qui m'anime et cette
humeur jamais la même qui est la mienne. A ce moment-là,
c'est mon récit qui m'occupe l'esprit, c'est cela seul qui existe
pour moi, c'est à cela que je voudrais travailler et ma Gazette
ne me dit plus rien, et, comme rien ne me force, je passe ma
soirée à rêver au lieu d'écrire. Je suis là ce que j'ai toujours
été, ce que je suis encore, et pour tout : mobile instable,
distrait, incertain, jamais content de rien. Je regrette ce que je
n'ai plus, je désire ce que je n'ai pas, cc que j'ai m'est indifférent. Beaumarchais avait raison : posséder n'est rien c'est jouir
qui est tout. J'aurai beaucoup joui, par le désir plus que par la
possession. De même, je n'aurai pas écrit bien des choses, pour
avoir épuisé à y rêver le plaisir qu'elles me donnaient. ous
voyez que j'ai raiso11 de m'exhorter, de me pousser de m'encourager, puisque devant écrire cette chronique dramatique j'aurais
bien plus envie d'écrire autre chose. Ecrivons-la, cependant.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CHRONIQUE DRAMATIQ. E

Les gens qui discutent le talent de M. Sacha Guitry comme
auteur dramatique auront-ils changé d'a is après avoir vu Jacljlltli11t ? Ils le traitent souvent d'amuseur superficiel. San
-doute, il a écrit quelques petites choses rapides et un peu Lâchées
qui souffrent difficilement qu'on les revoie. Mais comment
peut-on nier le très grand talent de l'auteur dramatique qui
nous a donné ]ta11 de La Fontaine, Deburau Le. /Teilleur de nuit,
,et cette petite merveilJe d'émotion et de vérité : les deux couverts? M. Sacha Guitry n'a pas seulement de l'esprit, ce qui
serait déjà beaucoup. Et quand je parle d'esprit, je ne parle pas
cSeulement de l'esprit de saillies ou de reparties. Je veux dire
qu'il a encore l'esprit de ne pas prêcher ni moraliser et de ne
pas tomber dans toutes les niaiseries de cette époque. 11 a également à un très haut degré le don du naturel, de la simplicité, de la vérité, une grande fines e d'observation, tout cela
nullement dénué d'une sensibilité qui se cache et ne se montre
-que pour rire d'elle-même. Quand tant d'autres auteurs, qui
pourtant se croient bien supérieurs à lui, parce qu'ils sont
gra,1 es et compliqués, ne savent que nous ennuyer avec leur
phraséologie artificielle et leurs sujets inventés, l"ui toujours
nous amuse, nous intéresse et nous touche souvent, avec des
tableau.'t et un dialogue qui sont pris dans la vie même. Je ne le
connais pas. Je ne lui ai jamais parlé. Je me suis même déro~
.devant l'invitation à faire sa connaissance. Je suis sauvage,
timide. Les gens que je ne connais pas me glacent, m'6tent tous
mes moyens. Qu:uid je me trouve devant eux, obligé de
parler, je cos que j'ai l'air bête, et c'est un air que je préfère
qu'on ne me v:iie pas. Je suis de même avec les gens que je
connais et que je n'ai pas vus depuis longtemps : je prHère ne
pas les voir. J'aurais trop de choses à dire et à entendre. Cela
m'ennuierait. Quand il m'arrive de les rencontrer dans une
rue, vivement, si je le peux, je prends une autre rue pour IC$
éviter. Quel besoin d'ailleurs de connaitre les gens ? On se fait
très bien d'eu:1. une idée sans cela. Je connai tous les dons de
M. Sacha Guitry. Je devine un rapport parfait entre sa personne et ses travaux. Cela me suffit, et à lui aussi, je pense. Si
tout le monde était comme moi que d'importuns en moins ! Je
continuerai à me contenter de le regarder avec un cenain air
quand il m'arrive de le rencontrer, ans qu'il e doute qu'il m'a

85

devant lui. U~e ,seule foi , j'~i failli lui parler à la première de
Pasteur. Il était a côté de m01 dans une baignoire. J'avais envie
de me ~ontrcr, de me présenter moi-même, et de lui dire,
comme Je le pensais : « Eh l bien, vous avez fait cette fois-ci
u~e bien fichue chose. J ne vous en fais vraiment pas compliment . .J&gt; Il st probable que nous en aurions ri tous les deux.
Comme on le voit, pour un écrivain je suis original au moins
dans mon caractère. Je laisse d'autres, plus favorisés comme
~~dam~ Aurel par C.'\:emple, de l'être dans ce qu'ils écrivent et
d ctre s1 quelconques dans leur personne.
Pour_ la première fois, je crois, M. Sacba Guitry, avec
Jacquelme, nous a donné un piêce dont le sujet n'est pas
proprement J e lui. Il a poné au théâtre une nouvelle de
M. Henri Duvernois : Morle la bile ... parue dans Je premier
volume des Œu'llres libm. On connaît M. Henri D uvemo1s~
·
C'
e5t un cont~ur ?e ,g_rand talent. li n'est pas un conte, une
~ouveJI~ ~e. lui ~u1 n ~•t son intérêt, qui ne donne du plaisir à
lire, qui n an bien mieux, ce mérite qui compte en linérnturc: ètrt: de lui, être du Duvernois, et non pas quelque chose
~e re~emblant à Ja. production courante. Je mettrai à côté
e lui M • Frédéric Boutet également écrivain de contes
et de no~vel!es, dans lesquels il y a toujours quelque cbose,
un_ dét~il d analyse, d'observation de vérité ou d'émotion,
qu'. rettem, amuse, émeut ou fait rl!ver. J'ajouterai, en ce
q~i concerne M. Henri Duvernois, que sa philosophie linéraire, le domaine de ses idées, non seulement n'est pas médiocre et froid comme cbez beaucoup d'autres conteurs mais
au _contrair~ a toujours de la généro ité, de la bonté, d; I'élévati~n, sensible e'. ~umaine, faite tout ensemble d'intelligence
et_ d '.n.dulgence. J a1 la faiblesse d'être intéressé par cela aussi.
Dirai-Je encore, avec ma manie de coo idérer les hommes
au~nt que leurs œuvres, que l'homme, chez M. Henri Duverno,s, ~aralt valoir )'écrivain, discret et effacé comme il est, att
contraire Je tant de cabotins et cabotines littéraires qui se manifestent à chaque instant et, jugeant qu'on n'imprime pas assez
leur n om, )'écnvent
·
eux-mêmes dans tous les endroits qu'ils
peuvent tr~uver. Je m'attends bien à surprendre eo écrivant
tout c~ qui précède. Je n'ai pas l'habitude de faire ainsi de,
compliments. Il parait que je suis généraJemeot méchant.

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moqueur, dénigreur, tournant tout en caricature, toujours
porté aux critiques les plus vives. On assure même que cela
tient chez moi aux motifs les plus flatteurs : je suis envieux,
jaloux, aigri, sans respect pour rien, j'ai de petites vengeances
à exercer, je me paie de mes déceptions, je n'écris ainsi que par
dépit. Un jour, je suis allé entendre réciter des vers de quelques-unes de nos muses. Je n'ai pas trouvé ces vers très poétiques et je l'ai dit. Sait-on la raison qu'a inventée Madame Aurel, que j'avais célébrée elle-même comme la muse de l'amphigouri? Celle-ci : ne pouvant rien obtenir des femmes, je me
vengeais en les attaquant. Elle n'oubliait qu'un petit détail. On
donnait, en effet, le même jour, un petit drame de Madame Rachilde qui ne m'avait pas déplu et dont j'avais dit du bien. Du
moment que j'égratignais parce qu'on m'avait évincé, si je
faisais des compliments.... On en a bien ri au Mercure.
Madame Aurel prétend aussi que si je parle si souvent de sa
personne, c'est par dépit de n'être jamais invité chez elle.
Là, c'est ma vanité qui est en jeu. On a un salon, oo ne m'invite pas, - moi qui ne vais nulle part! - donc, je critique.
De quoi se plaint-elle? Je ne manque pas une occasion de le
dire : elle est unique. Elle écrit comme personne n'a jamais
écrit. Elle a recréé la syntaxe et donné un sens nouveau ,à
tous les mots. Molière n'a pas peint une femme savante ni
une précieuse ridicule plus réussie. Elle sait très bien que malgré
ses livres, ses articles, ses réceptions, ses conférences et ses
notes à tous les journaux, elle est très peu connue. Je travaille
à sa réputation, en parlant d'elle ! Préférait-elle que je me
moque d'elle, comme fout certaines gens qui passent leur temps
à lui donner des surnoms, dont le dernier : La Femme à bardes,
pour sa ménagerie de poètes, est peut-être le meilleur? Enfin,
dernier exemple, dans un portrait d'ailleurs merveilleusement
fait sinon exact, te· directeur d'une jeune revue a exprimé
récemment cette opinion que pour persifler ainsi sans cesse je
devais êt,e diminué dans mon être physique. Bossu, probablement? li est vrai qu'au lieu d'une diminution, ce serait
plutôt là une augmentation. Tous ces gens sont bien drôles. On
pe peut écrire, à les entendre, sans arrière-pensée : ressentiment ou intérêt. Je ne serais donc pas étonné, devant le
bien que je dis aujourd'hui de M. Henri Duvemois, qu'on

CHRONIQUE DRAMATIQUE

me suppose un calcul intéressé au moins littérairement. Que
M. Henri Duvernois, lui tout au moins, se rassure. Je n'ai
rien à lui demander. Je ne songe pas du tout qu'il est un des
directeurs des Œuvres libres et je ne le flatte pas en vue de lui
porter un manuscrit. Je n'ai pas de manuscrit. J'ai dit que je
suis changeant dans mon travail et qu'il suffit que j'aie à écrire
une chose pour m'intéresser bien plus à une autre. J'ajoute à
cela de manquer complètement de patience et d'assiduité . Un
roman ! même une simple nouvelle l J'admire les oens qui
écrivent de ces choses. J'admire encore plus ceux qut'peuvent
passer un an ou deux à écrire un livre de deux ou trois cents
pages. Comment font-ils ? Comment peuvent-ils s'intéresser
pendant si longtemps au même sujet ? n'en être pas fatjgués,
lassés, distraits? Certe,S, j'aime écrire. Je crois même que je
n'aime que cela au monde, - avec le plaisir de ne rien faire,
de rêver, seul, silencieux, assis dans un bon fauteuil. Mais quoi
qu~ j'écrive, et si fort que cel:l me plaise, quand j'ai atteint
quinze pages de mon écriture, qui équivalent à peu près à quinze
~~es d_e cette revue, il ne faut pas m'en demander plus que
J aie fi01 ou non . Mon entrain est à bout, j'ai déjà commencé à
penser à autre chose, l'intérêt est épuisé pour moi, j'ai besoin
de changer, et plutôt que de poursuivre si je n'ai pas fini, je
tourne court, je termine au petit bonheur, laissant au lecteur
si j'en ai un, le soin de s'imaginer à sa guise ce qui aurait d~
suivre. Je n'ai donc rien à proposer à M. Henri Duvernois.
P~urquoi j'ai parlé de foi comme je l'ai fait plus haut? Mon
Dieu ! c'est bien simple. C'est pour la même raison que tout ce
· que j'écris. Je connais, pour avoir vu ses manuscrits et ses
épreuves, la façon d'écrire qu'avait Paul Adam, et, je Je disais
de son vivant, je Je tiens pour un sot littéraire, ampoulé,
fumeux et illisible. Je lisais, ces jours-ci, sur son compte des
articles dithyrambiques qui me faisaient bien rire. Cet ho~1me
qui demandait, au début de la guerre, qu'on formât une légion
de tous les civils décorés de la Légion d'honneur ! On mesure
la _nia:serie_ d'un homme, à une telle idée. Il m'arrive quelquef~1~ d ouvnr les romans de M. Paul Bourget, petits, prétentieux,
mais. On n'est pas plus comique par le sérieux guindé et l'air
grand monde que ce penseur et ce moraliste. J'ai horreur de
Flaubert, que je ne puis lire, qui me fait pitié pour son artisterie

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de style, sa rhétorique déclamatoire, et je le tiens sur ~e point
pour le contraire Ju vé rit.,ble écrivain. C'est de llll, aprt!s
Jean-Jacques et Chateaubriand, que nous vient toute la mauvaise littérature d'aujourd'hui. Que sont-ils, eux et bien d'autres,
à côté de !'écrivain admirable comme sensibilité, intelligence
supérieure, spontanéité de l'expression, liberté morale la plus
complète que je ne nommerai pas et qui m'a donné de si vifs
plaisir que je voudrais être seul à le connaître ? Il m'arrive de
dire et d'écrire ces choses, comme j'en dis et écris bien
d'autres. Pourquoi ? Par plaisir, d'abord, c'est le premier
point et le plus important pour moi. Ensuite, parce que je le
pense. Et je me retiens d'ajouter : parce que c'est vrai. Je me
moque bien, après cela, de ce qu'on peut dire de moi, en bien
ou en mal. Je profite de l'occasion pour l'apprendre à ces messieurs et dames qui me prêtent de si jolis mobiles pour les
petites choses que j'écris. Je n'ai qu'un nuage à mon ciel,
c'est que je ,·oudrais bien avoir du talent et que, souvent, je
ne m'en trouve guère.
Mais je reviens à la Jacqueline de M. Sacha Guitry. Je vous
ai parlé du grand talent de M. Henri Duvernois. L'idée maitresse de la pièce lui revient, puisqu'elle n'est que la mise à la
scène de sa nouvelle. Pourtant lisez Murie la bite ... et allez
voir Jacqueli11e. Vous verrez le merveilleux travail dramatique
de M. Sacha Guitry et si les gens qui le jugent seulement sur
ses côtés d'amuseur sont dans le vrai. Ce n'est pas trop dire
qu'il a encore augmenté les mérites et l'intérêt de la nou,·elle.
Si rare est le fait, les œuvres littéraires portées à la scène s'en
trouvant généralement diminuées, qu'il vaut d'être signalé.
M. Sacha Guitry a resserré, condensé, écrit un dialogue extrêmement plein et bref et atteint par là à une force d'impression
étonnante. Par exemple, ie personnage de Jacqueline oe paraît
pas. C'est un personnage dont il est seulement question dans la
pièce, dont parlent les autres personnages, rien de plus. Mais
la manière dont ils en parlent est si vivante si pénétrante, que
pendant toute la partie du premier acte qu'il est question d'elle,
jusqu'au moment qu'on apprend qu'elle est morte, on s'atte.od à
la voir entrer en scène er prendre part à l'action comme les
.1utres. Même les modifications, les changements qu'a apportés
M. Sacha Guitry ont servi l'intér!t de la pièce. Un des persoo-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

nages, Vinceloo, dans la nouvelle de M. Henri Duvernois, est
employé de ministère. Dans Jacquûine, il est peintre. Etant
peintre, il parle de son art. J'en appelle à ceux qui l'ont
entendu. Il n'est pas de mots plus délicieux, plus sensibles, plus
vrais, d'un artiste sur son art, avec ses scrupules, ses hésitations,
ses doutes, ses illusions et la distance qui sépare -la réalisation
de la conception. Ce changement a fourn.i eo outre à M. Sacha
~uitry un élément très dramatique, quand Je mari de Jacqueline devant son portrait, œuvre de Vincelon, étrangle, pour
la veuger, la femme qui l'a tuée . Sans doute, cette fin de la
pièce, - la même que dans la nouvelle, - peut sembler un
peu mélodramatique. Sans doute aussi, le personnage principal, après le changement qui s'est fait en lui depuis la mort de
Jacqueline et sous l'effet des réflexions qu'il a faites sur ses torts
de mari, peut sembler manquer à ses sentiments de pardon en
tua~t ainsi à son tour. Mais on peut répondre à cela que, brutal
et noient foncièrement, le changement n'a pas pu modifier bien
pr~fondément son caractère, et que celui-ci réveill~ par le ch:1gnn et la provocation, il est revenu tout à coup à sa vraie
nature. Ce sont d'ailleurs là des détails sans importance dans
cette œuvre pleine des sentiments les plus vrais et les plus touchants, exprimés dans ur, style admirable de brièveté et de simplicité, et dont la force d'impression sur le spectateur est très
~ode, sans rien qui sorte de la vraisemblance. L'interprétation est hors de pair, avec M. Lucien Guitry, M. Berthier et
Madame Yvonne Printemps, à qui je finirai par trouver encore
plus de talent dans les rôles difficiles que dans les petits rôles
simplement amusants.
J'en suis désolé pour M. Paul Fort, mais j'ai rarement vu
une pièce plus ennuyeuse ~ue son Louis XI, pourtant o; curieux
homme .11. On se demande en vain la signification de ces tableaux
s~ns lien entre eux. On se demande même, car c'est, pour partie, de l'histoire de France, et si loin de nous qu'on l'a tout à
fait oubliée, ce que sont, par rapport les uns aux autres, chacun
de ces personnages qu'on entend discourir. C'est aussi de la
poésie, parait-il ? Je ne l'ai vue, pour ma part, cette poésie, à
aucun endroit de la pièce. Tout cela m'a paru verbeu..'\, terne,
déclamat~ire inutilement, et incohérent. La , 1érité manque, et
la fantaisie est médiocre. j'ai lu dans quelques journaux des

�LA

OUVELLB REVUE FRA ÇAISB

-éloges attendrissants sur une certaine petite ballade délicieuse
du Petit Louis XI qu'un acteur dit au premier tableau. J'ai bi n ·
vu un acteur qui avait l'air de réciter quelque chose à des comparses assemblés autour de lui mai il se tortillait si bien en
récitant, sans doute pour se mettre d'accord avec le maniérisme
de son texte, que je n'en ai pas entendu une s llabe. Il faut
attendre toute une soirée, c'est long ! le sixième et dernier
tableau de cette pièce pour voir et entendre quelque chose qui
semble enfin avoir un peu de sen . Encore est-il joué le plus
-déplorablement du monde, comme beaucoup d'autres parties de
l'œuvre . Je ne me doutais pas que M. Duard, que je rencontre
souvent et qui a l'air si simple, pouvait être à ce point un comédien déclamatoire, emphatique et puéril, et d'un vieux jeu à
rend re jaloux M. Raphaël Dufl.os lui-même. Je connais M. Dauvillier depuis longtemps et je ne me suis pas étonné de le voir
ridicule uae fois de plus. On ne peut d'ailleurs retenir de toute
l'interprétation que M. Chambreuil, un comédien de grand
1alent et qui a été, comme à son habitude, remarquable dans un
rôle, - mauvais, - de duc de Bourgogne dont je ne sais guère,
je l'avoue, et je ne chercherai pas à le savoir, ni l'importance et
le rôle exact dans la pièce, oi ce qu'il est par rapport aux autres
personnages. Louis Xl curieux homme, sons le rapport des décors
et des costumes, a été monté à l'Odéon fastueusement. Pour
parler comme Shakespeare, qui n'a rien à voir dans cette affaire,
c'est là beaucoup de bruit pour rien.
M. François Fonson, l'auteur dramatique belge, dont on a
joué plusieurs pièces avec grand succès, a donné au Théâtre des
Arts, en collaboration avec M. Jean Kolb, une nouveauté :
Le Cominde Valparaiso . Le premier acte est charmant de bonhomie, de finesse, d'observation, avec le ton comique le plus juste.
La suite est malheureusement insignifiante, dans son assemblage
de lieux communs dramatiques.
Aux Variétés, La Revue des Variétds, de MM. Rip et Régis
Gignoux, a des parties amusantes, comme toutes les revues. On
y voit M. Signoret, qui est un fantaisiste de grand style . Une
scène nous montre La Fontaine, revenu au milieu de nous, et
ayant refait ses fables selon la morale de notre époque. Auquel
&lt;ies deux auteurs appartient cela ? Je veux dire lequel des deux

9I

-CHRONIQUE DRAMATIQUE

l'a trouvé et écrit? li y a là autant d'esprit que de finesse dans la
satire légère .
Je ne suis pas très fort en fait de Cubistes et de Dadaïstes.
Ce qu'ils font est fort loin de mes go1;1ts, je ne saurais rien en
dire de précis et je ne sais même par trop si je ne les confond
pas les uns avec les autre.s. Je lis cependant quelquefois les
feuilles que ces messieurs publient et J'y trouve souvent des
.choses qui ne me déplaisent pas, hardies, originales, quelquefois même pleines de bon sens. Vous penserez comme
moi, j'en suis sûr, en lisant ces quelques pensées ou aphorismes, comme vous voudrez, que j'ai relevés au cours de mes
lectures.
Ceci, de M. Erik Satie : o: Toute ma jeunesse on me disait :
Vous verrez, quand vousaurez cinquante ans. J'ai cinqu:lnte ans.
Je n'ai rien vu. »
Ceci, de je ne sais qui: o: Si vous voulez avoir des idées propres, changez-en comme de chemises . .,,•
Ceci encore, également de je ne sais qui : o: Les hommes couverts de croix font penser à un cimetière . .,,
Bien des gens qui disent pis que pendre des Cubistes et des
Dadaïstes n'ont rien écrit qui vaille uae seule de ces petites
-choses. J'ai tenu à vous les faire connaître pour mettre un peu
.d'esprit dans cette chronique .
!dAUlUCE BOIS

RD

�NOTES

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE
LES PROPOS D'ANATOLE FRA CE, par Pattl Gsell
(Grasset).
Il n'est personne, en France et à l'étranger, qui n'ait reconnu
que le prix Nobel a été décerné cette année au plus grand écrivain français d'aujourd'hui. M. Anatole France est entouré
d'une vénération à laquelle les Propos que publie M. Gsell
n'ajouteront pas grand'chose. Il y a moins à glaner dans c~s
entretiens que dans ceux que le même auteur nous rapportait
de Rodin; les matinées de la villa Saïd ne laissent pas beaucoup
plus de matière aux: Eckermann bénévoles_ qu'aut~efois les
dîners Magny. A moins que M. Gsell ne soit un p10c~:sansrire ... Alphonse Allais écrivait parfois des A la mamere de
Sarcey, que nous rappellent curieusement tels propos de
M. Bergeret :
Si les Bretons compreoaieot notre langue je crois qu'ils acce~teraient facilement le collectivisme. Ils y sont préparés par la pratique
des biens communaux, qui sont nombreux chez eux, comme dans
tous les pays pauvres... Par malheur nous n'avons pas d'orateurs
sachant leur patois.
L'alcoolisme aussi leur est funeste .
Ce qui est certain, c'est que durant mon dernier séjour à Quiberon ils m'ont paru fort arriérés.
n'appliquent aucune des nouvelles méthodes de pêche. C'est
au petit bonheur qu'ils vont à la rencontre du poisson.
Ce qui m'a confirmé dans mon jugement défavorable sur leur
intelligence, c'est une conversation que j'ai saisie entre deux Bretoooes.

Ils

J'arrête ma citation, car ici M. Bergeret retrouve. un charmant sourire, et cette couversation l'induit en des Jugements

93

de haute philosophie sur l'amour. Nous mettrous donc le livre
de M. Gsell non à côté du Journal des Gonco1Jrt, mais tout près
des Mémorables de Xénophon et des Vies de Diogène Laërce.
L'un et l'autre sont sévèrement jugés à cause de !'insignifiance (?) des propos qu'ils nous rapportent l'un de Socrate et
l'autre de Diogène le Cynique. Excellente raison pour croire que
ces propos sont vrais. Les entretiens de M. Bergeret, s'ils eussent
été recueillis par M. Goubio, eussent comporté fort peu de
substantifique moelle. Il fallait Platon à Socrate et M. France à
M. Bergeret.
ALBERT THJBAODET

*

* *

LE PASSAGE DE L'AIS E,
Cahiers Vens, Grasset).

par Emile Clermont.

(Les

Je me demande si M. Daniel Halévy en publiant ce cinquième

Cahier Vert s'est rendu compte de l'arme qu'il pourrait devenir
entre les mains d'antimilitaristes intelligents. Jamais encore acte
d'accusation plus écrasant n'avait été dressé contre l'impéritie
et la sottise du commandement français de 1914 que ce récit,
rédigé sur l'ordre de son colonel par le sergent (ou le sous-lieutenant) Emile Clermont, du passage de l'Aisne et des combats
soutenus sur le plateau de Nouvron par le 238e d'infanterie,
entre le 13 et le 21 septembre 1914.
Les « directives » données à Oermont par son chef de corps
sont évidentes dès les premières pages : mettre en valeur la conduite du régiment et de. son commandant au cours de ces dures
journées, et aussi rejeter sur le Général de Division toute laresponsabilité des lourdes pertes subies par le 2 38...
Fain: traverser l'Aisne en plein jour à tout un régiment, sous
les vues et le canon de l'ennemi, sans nécessité pressante, au
lieu d'attendre la nuit ; emprunter à un colonel une compagnie
sans lui dire ce qu'on en veut faire ; enlever les trois-quarts de
sa troupe à un capitaine qui part à la contre-attaque sans même
Yen prévenir, voilà de quoi convaincre en elfet ce général d'incapacité notoire et d'affolement caractérisé.
Mais que dire de la façon de manœuvrer du chef de corps,
des chefs de bataillon et de compagnie dont Clermont a mission
de chanter les louanges ? Que dire de ce chef de corps qui, à
proximité de l'ennemi, au lieu de largement articuler ses troupes,

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISlr

traine après soi eo un seul bloc tout son régiment, le rassembleen masse aux. endroits les plus propres à attirer les obus (une
ferme occupée par des batteries françaises en action, un parc de
château, etc ... ). Et la manière dont les compagnies marchent all
combat a de quoi scandaliser le plus jeunet des petits aspirantsde 1918. Et l'entassement des effectifs dans les tranchées à raison d'un homme par cinquante centimètres courant I Et le
mépris de toutes les règles du service de st1reté en station qui
prescrivait une ligne de surveillance nettement différenciée dela ligne de résistance !
Je ne crois pas qu'uu seul vétéran de l'armée Maunoury et de
l'année Franchet d'Espérey, qui bordaieut l'Aisne en septembre t 4, puisse lire les pages de .Clermont sans revivre tous
ses accablements et toutes ses colères d'alors devant les boucheries inutiles qui se succédaient.
Le Passage de l'Aisne a un autre intérêt, intérêt de premier
ordre pour l'historien qui fut en son temps soldat. C'est, à rua
connaissance, le seul récit organique, cohérent et complet d'un
combat de 1914. li est l'œuvre d'un universitaire rompu aux
disciplines de l'histoire, d'un romancier et d'un psychologue de
grande classe, et enfin d'un acteur. Ce récit est-il vraiment complet est-il seulement exact ? Aucun combattant sincèr.! ne l'admettra. Cet échec d'un Clermont a une importance énorme, car
il semble bien qu'on puisse en conclure l'impossibilité d'écrire
des récits de batailles. On analyse, on étudie un combat, -on ne
le raconte pas.
Emile Clermont a, pour composer son récit, apparemment
utilisé plusieurs sources très différentes : d'abord sa mémoire et
son carnet de route ; en second lieu, le carnet d'ordres reçus et
donnés par son chef de corps, le journal de marche du régiment,
les situations-rapports, peut-être quelques comptes-rendus de
chefs de bataiHon, de compagnie ou de section, des motifs de
citation ; en troisième et dernier lieu, les témoignages oraux
et peut-être écrits de soldats et d'officiers ayant pris part aux
combats. Il avait donc puisé à toutes les meilleures sources et
aux seules directes. Et cependant son récit n'est pas véridique.
C'est que le combat est un agglomérat d'infioiment petits.
qu'on reste impuissant à dénombrer. La mort d'un agent de
liaison suffit à entrainer un désa'stre ou une victoire. Oermont

NOTES

95

le s~i~ : aussi son récit ab~nde-t-il en traits relatifs aux agents.
de ha1son. Sans doute est-11 complet sur ce chapitre, et c'est le
seul où il soit loisible de l'être, car les avatars des porteurs d'ordre, qui circule!.lt d'un échelon de commandement à un autre.
sont toujours connus et gardés aux archives.
·
Mais sur l'évolution et l'issue du combat combien d'autres« infiniment petits » influent autant que les porteurs d'ordres t
Et ce sont p~écisément ceux-là qui sont au cœur du combat, qui
forment le tissu même du combat et qu'on ne peut atteindre.
On ne peut les atteindre pour toutes sortes de raisons : parfois-.
parce que les acteurs sont morts; parfois parce que les comptesrendus sont truqués, souvent parce que les acteurs eux-mêmes
o~t accompli sans s'en apercevoir un acte décisif.
Il faudrait des pages pour démontrer l'invraisemblance de
bien des détails du combat du 20 septembre tel que le rapporte
Clermont. Con.statons simplement qu'on y use de la baïonnetted'une façon bien continue et qu'on y agit avec une continuité
surprenante, alors que les hôpitaux ont soigné un nombre insignifiant de blessures par arme blanche et qu'un combat se
compose surtout pour la troupe d'interminables attentes.
La narration d'Emile Clermont n'en est pas moins de premier
~rdre. Pour chaque phase, il définit les quatre éléments essentiels,.: le terrai_n, l'état-major, les officiers de troupe, les soldats.
Et s t1 ne parY1ent pas à conter le combat, il en fournit l'atmosphère. So~ Passage de l'Aisne est un document psychologique
d'une vérité totale sur l'état d'âme des chefs et de la troupe après.
la Marne.
Quant au style, il est parfait de implicité, de netteté et d'aisance. Son grand air de ressemblance avec celui des Mémoires
de Marbot surprend : il serait curieux de savoir si Clermont a
pratiqué Marbot avant de rédiger son récit, ou bien s'il n'y a la
que rencontre fortuite.
BE 'JAMJN cRf.:MtEUX

"'

* *

... MAIS L'ART EST DIFFICILE (IIe série), par Jar.ques
Boulenger (Plon- ourrit).
.«-. Comme une fable est plus inttressante que sa morale, en
cntique les considérants sont plus intéressants que la sentence »
déclare M. Jacques Boulenger dans sa préface, page xu. Décla~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ration assei décourageante puisqu'il ne la formule qu'après
.avoir proclamé l'impuissance scientifique, dogmatique et historique de la critique. Empirisme et im?ressi~nnisme, voilà,
selon lui, son seul lot, et le goût, son umque pierre de touche.
S'il fallait donner un sous-titre à l'ounage de M. Boulenger,
on choisirait donc volontiers celui de "Considérations critiques»
plutôt que celui de « Jugements critiques ». Ce n'est pas que
M. Boulenger craigne de conclure ou d'afficher pr~férences et
antipathies, mais c'est qu'il a avant tout le souci de mettre
en équation chaque problème et d'en examiner to~tes. les s~luti'oos possibles, et non point seulement celle qui lm parait la
meilleure ou la plus élégante. (D'où parfois un manque de
,concision, mais peut-être inévitable.)
C'est, dans chacune de ses études, à une discussion loyale,
nourrie, d'une entière bonne foi que M. Boulenger nous convie.
Il fournit en faveur de \'écrivain qu'il n'aime pas et que nous
chérissons des arguments auxquels nous n'avions pas songé, et
inversement, il signale chez celui qu'il aime des faiblesses qu_e
nous, qui ne l'aimons point, n'avio~s pas aperçue~. _Ja~a1s
chez lui ne se rencontrent cette malve, !lance, ce mépns a peine
déauisé ou cette rosserie qui nous gâtent certaines pages critiq~es de Lemaitre et même de France. L'ironie en critique est
une arme déloyale.
Le second mérite de M. Boulenger, dont la culture a de profondes racines dans le passé national, est de situer les œuvres
qu'il étudie dans une tradition, d'en démêler les ,te~a~ts .et
aboutissants. Façon polie de montrer le manque d ongmaltté
de la plupart, sans doute, mais plus encore souci de mon~rer la
continuité de toutes les belles traditions littéraires françaises et
ôe combattre ceux qui prétendent ne conserver qu'une ou
oeux ou trois de ces traditions et condamner les autres sans
appel.
,
Un troisième mérite de M. Boulenger, c est le courage avec
lequel il affronte les grandes discussio~s « de base», si l'on
peut dire: problème du style, steodbahsme, dandysme, naturalisme, etc ... li s'y mootre' excellent.
.
.
M. Boulenger a bien fait de préciser ses préférences httératres
et de dérouler tout au long ses théories sur l'art d'écrire. On
souhaite à présent lui voir appliquer sa lucidité, sa finesse et

.

NOTES

97

son art dialectique à des sujets moins fi: de tout repos "•
à l'étude d'œuvres et d'hommes nouveaux. Débrouiller le chaos
actuel de la littéràture, et, parmi les grands talents qui se font
jour, discerner les stériles et les féconds, voilà une tâche digne
de M. Boulenger.
BENJAMIN CRÉMIEUX

•••

VIES IMAGI AIRES, par Marcel Scbwob (Crès).
]'aime que Marcel Schwob écrive : « L'Art ne désire que
l'unique » . La vie d'un héros me touche davantage si j'en connais un détail singulier plutôt que les grands événements qui la
composent. L'attitude de Jeanne d'Arc sur le bûcher, celle de
apoléon à Sainte-Hélène ne M'intéressent pas et je ne m'en
souviens plus, mais je n'ai pas oublié que « Scaliger frémissait
à l'aspect du cresson » quoique je ne sache plus aujourd'hui où
j'ai pu lire cette belle phrase. Je sais que l'assassin Burger ôta
son chapeau devant les restes de sa victime enterrés au pied
d'un arbre du bois de Clamart et je ne me rappelle pas sans
intérêt qu'un oncle de mon père rechercha le mouvement perpétuel.
L'œuvre de Marcel Schwob n'est pas une annexe du Musée
Grévin. Empédocle, Crates, Paolo Uccello, le Capitaine Kid,
ces mannequins ne sont pas morts et nous les voyons aux prises avec les difficultés de la vie. Une biographie de Marcel
Schwob possède pour moi les mêmes qualités d'évocation qu'un
bai-kai d'un poète japonais ou d'un poète français, Jean Paulhan, Paul Eluard. Ce livre procure une volupté de l'esprit qui,
pour être solitaire et un peu artificielle, n'en est pas moins
douce.
GEORGES GABORY

LA POÉSIE
ADONIS, par ]ea11 de La Fontaine, avec une introduction
de Paul Valéry (Au Masque d'or).
Sous le titre général de« Florilège Français », M. J. L. Vaudoyer se propose de publier des œuvres littéritires appartenant
aux quatre derniers siècles, chacune d'elles étant accompagnée
d'un essai dô à la plume d'un écrivain contemporain. Le premier volume de cette collection est !'Adonis de La Fontaine, au
7

�98

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

NOTES

99

sujet duquel M. Paul Valéry a écrit quelque trente pages d'une
prose délicieuse, parfaitement digne des beaux vers qui viennent ensuite. Avant d'aborder le commentaire d'Adonis, l'auteur du Cimetibe marin définit la condition du véritable poète,
laquelle ne saurait être l'état de r!ve.

&lt;&gt;bscure qui pâlit sur le papier, le public n'a jamais que le quart ou la
moitié de la poésie que nos poètes ont dans leur génie ; ils gardent
toujours, quoique ma.lgré eux, une bonne partie de leur secret. JJ

« Je n'y vois, écrit-il, que recherches volontaires, assouplissement
des pensées, consentement de l'âme à des gênes exquises, et le triomphe

placé. Au fond, avec mille nuances délicates, avec les images
les plus heureuses, et surtout l'accent émouvant de l'expérience
personnelle, M. Paul Valéry, dans la première partie de son
'1iscours ne dit guère autre chose que cela.
Il s'agit maintenant de déterminer le mode d'expression.
Malgré toutes les précautions oratoires et tout le soin qu'il
prend de ne pas heurter ceux qui réduisent les règles prosodi.ques « à l'observance des lois naturelles de l'âme et de l'ouïe»,
M. Valéry décide en faveur des règles anciennes. Son choix, à
œ qu'il parait, ne s'est pas fixé par caprice : ce fut mariage de
raison ; la passion n'est venue qu'après comme une grâce méritée. Nos pères estimaient fort, dit-on, de telles alliances, et
fondaient volontiers des espoirs sur les fruits d'aussi sages
amours. M. Valéry fait du reste la part belle à « la liberté ».
Elle est si séduisante, concède-t-il ; « elle l'est particulièrement
pour les poètes. » Au vrai, lajiberté prosodique flatte surtout
leur vanité, chacun étant assez enclins à faire « de son oreille et
de son cceur un diapason et une horloge universels ~, à ne
suivre d'autres lois que celles qu'il déduit de ses propres erre-ments.
Observons toutefois que l'anarchie prosodique a peu
d'adeptes déclarés. Tout poète se flatte d'obéir à des lois, des
lois faites à son usage, sur mesure, mais enfin des lois. Nul ne
se fait gloire d'être un fol ou un insouciant, tout de même
que les peintres, après avoir oublié, négligé ou rejeté toutes
les règles communes, s'évertuent à la recherche de nouvelles
.1litciplines !
Mais M. Valéry, s'adressant aux partisans de cette prétendue
liberté, ne songe qu'aux poètes. Avec une ironie secrète, qui a
bien du charme, il vise au point sensible et feint de s'intéresser
à leur gloire. e risquent-ils pas, en inventant une règle qui
leur soit personnelle, « d'!tre mal entendus, mal lus, mal déclamés » ? Aussi tâche-t-il à leur montrer l'avantage de l'ancienne
prosodie dont l'arbitraire, à son avis, n'est pas plus grand que

perpétuel du sacrifice. Celui qui veut écrire son rêve doit être infiniment éveillé..... Qui dit exactitude et style, invoque le contraire du
songe ; et qui les rencontre dans un ouvrage doit supposer dans son
auteur toute la peine et tout le temps qurtl lui fallut pour s'opposer à
la dissipation pennaneote des pensées. »
Cette juste remarque n'est pas seulement le résultat d'une spéculation critique : elle est encore le fruit de l'expérience de
M. Paul Valéry, dont l'ceuvre tout entière est une longue
méditation, pour~uivie tantôt dans la sérénité, tant6t dans l'angoisse, de ce qu'Edgar Poe appelait la f ttiese du poème. Sentir
n'est rien, pour l'artiste, sam la mémoire ; et le don poétique
est une spécialisation de la mémoire. « S'opposer à la dissipation des pensées .... dit M. Valéry, ... changer ce qui passe en ce
qui subsiste », et Montaigne : « Le travail est à l'accouchement
et non à la création. » C'est une vue de simple bon sens, et
Saint-Marc Girardin, qui se faisait gloire de cette humble vertu
intellectuelle pour laquelle les romantiques affichèrent un dédain
profond, a fort bien marqué « l'intervalle inconcevable »,
comme dit M. Valéry, qui sépare la conception de l'expression:
« Quand l'auteur est face à face avec son idée encore pure et vierge,
c'est alors vraiment qu'il jouit du commerce des dieux ; il n'a eu encore
ni les embarras ni les gênes de l'expression ... L: idée n'est pour lui
qu'une inspiration et qu'une émotion intime. Mais bientôt il veut
mettre au dehors ce qu'il a au dedans de lui-même ; il veut faire sortir
de son front cette minerve conçue dans son cerveau ... Alors commence
la lutte contre le style et contre 1es mots. Il veut exprimer son émotion
telle qu'elle est ; il ne le peut. Ce qui était si pur et si beau comme
inspiration encore indistincte et confuse, d'abord s'obscurcit comme
pensée, puis enfin, comme phrase, s'évanouit. Il avait du génie au fond
du cerveau ; sur le papier, il n'est plus qu'un sot ...
... Ainsi, par cette disproportion entre la pensée et le terme, entre
l'jmage qui brille, vraie et pure, dans le cerveau, et l'image terne et

Qu'on •euille bien excuser cette longue citation en faveur de

1a clarté dans laquelle le problème qui nous occupe se trouve

�100

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

celui du langage. Et M. Valéry de pousser son apologie du
vers régulier ; j'oserai dire qu'il la pousse trop loin et dans
une direction quelque peu hasardeuse. Cette loi « asse;: insensée, toujours dure, parfois atroce », est-il vrai qu'elle soit arbitraire à ce point ? Ou plutôt la prosodie de Malherbe n'est-clic
pas l'aboutissement logique d'une longue évolution conforme
au génie de la langue ? Voit-on que cette évolution ait été
marquée seulement par l'établissement de contraintes nouvelles ? Tout au contraire. Le langage poétique, au début du
xvn• siècle, est infiniment plus libre, moins gêné dans des
tourments artificiels que deux siècles auparavant. A la vérité,
les règles de la prosodie classique sont les vraies lois naturelles
de notre langue poétique, non pas sorties du cerveau d'un
législateur (Boileau lui-même n'a fait que rédiger le code du
meilleur usage poétique en son temps), mais découvertes
progressivement et adaptées aux changement:; de la langue
vulgaire. Leur fixité n'est qu'apparente et leurs exigences
mêmes n'ont rien d'inhumain. M. P:ml Valéry n'est pas de
cet avis : « Les exigences d'une stricte prosodie, écrit-il,
sont l'artifice qui confère au langage naturel les qualités d'une
matière résistante, étrangère à notre âme, et comme sourde
à nos désirs. Si elles n'étaient pas à demi-insensées, et qu'elles
n'excitassent pas notre révolte, elles seraient radicalement absurdes. »
Pourquoi donc ? Encore une fois, et M. Valéry lui-même le
note ailleurs, elles n'excitent que la révolte de l'orgueil, alors
qu'au contraire la raison et la sensibilité d'un vrai poète s'en
accommodent fort bien. Au xv• siècle, les rhétoriqueurs imaginèrent des obligations factices qui dans leur infinie complication
constituaient en effet la plus conventionnelle des disciplines,
celle-là même qui, beaucoup plus justement que la prosodie
traditionnelle, mériterait d'être comparée par M. Valéry aux
règles du jeu d'échecs. Encore faudrait-il démontrer que les
dites règles ue sont pas le fruit d'améliorations successives
apportées à un jeu plus rudimentaire, comme on a vu de nos
jours le bridge dériver du whist, puis le bridge primitif engendrer le bridge aux enchères, puis le bridge o: opposition », par
le bridge &lt;&lt; au plafond », en attendant quelque complication
nouvelle toujours possible, puisqu'il s'agit bien, en l'espèce, de

IOI

NOTES

constructions arbitraires 1 • A la vérité, le génie d'une langue
est une contrainte invisible plus générale, qui embrasse et
limite toutes les autres; quand l'imagination des législateurs
ou la présomption des poètes rebelles s'aventure au-delà, elle se
perd dans le néant des systèmes gratuits.
Mais sans doute M. Paul Valéry n'est-il pas, au fond, très
éloigné de cette manière de voir. S'il s'est efforcé de justifier la
prosodie traditionnelle par d'autres raisons que celles qu'on met
en avant d'habitude, c'est peut-être qu'il a craint, en prenant
ces dernières à son compte, de piquer trop mollement l'attention
des esprits prévenus en faveur de la nouveauté et qu'on ne convainct guère sans les déconcerter d'abord.
Ce qu'il avance touchant l'heureux effet d'une discipline
.acceptée nous remet en mémoire le vers de La Motte, que le
poète des Odes et du Serpent aurait mauvaise grâce à renier :
Dam Ta contraiflte rif!'o11re11se
01i l'esprit semble resserri,
Il acquiert cette force beurmse
Qui l'm:ve au plus baut degré.
Tel/$ datlS les canaux, pressée
Avec plus de force élancee,
L'onde s'tlève dans les airs ...

Certes, le poète qui suit la règle classique ne peut pas tout
dire, mais tout n'a pas besoin d'être dit et la plus stricte contrainte offre bien moins de dangers que la faculté de tout dire.
Nul ne saurait se flatter de nous rendre la sensation dans sa
fraîcheur originelle, de transporter la natu're telle quelle dans
une œuvre d'art, sans tomber dans un réalisme ou dans un
impressionnisme qui n'ont bientôt plus rien d'humain. La poésie, comme la peinture, est art d'imitation, et de même que le
plaisir de l'imitation est plus vif quand celle-ci est obtenue par
les moyens les plus imprévus, ainsi le plaisir d'une expression
.achevée est le plus délicat et surtout le plus durable. Vart
-suprême est justement de ressusciter dans l'esprit du lecteur
cette féerie intérieure de la conception q:.i'il faut bien renoncer
à projeter telle quelle sur le papier.
1 , _Encore_ les habiles au bridge sont-ils fondés à penser que leur jeu
fa von a aussi son génie propre.

�102

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

Aussi bien, quand M. Paul Valéry nous entraîne à sa suite
dans « l'arcane de la génération des poèmes », on ne saurait
souhaiter guide plus subtil ; et pour quic-0nque se plait à méditer sur« l'acte même des muses :., c'est un enchantement que
cette promenade au labyrinthe d'Apollon.
.
Ayant ainsi disposé le lecteur à mieux entendre le poème de
La Fontaine, M. P.aul Valéry en entreprend la lecture commentée. Ici aucune réserve n'est de mise ; il faut rendre les armes à
tant de sagacité dans la dilection, à tan.t de clairvoyance dans
l'amour. Voici une remarque qui avait déjà été faite, mais non
pas avec la même netteté : cr Dans les vers, tout ce qui est
nécessaire à dire est presque impossible à bien dire. ]) D'où la
nécessité d'écrire des vers plats. C'est à quoi se refusait Mallarmé, c'est à quoi M. Valéry lui-même ne se résigne qu'à son
corps défendant. Mais il y viendra. li y viendra parce qu'il a
quelque chose à dire, et qu'il nourrit des pensées complexes
qui veulent être expliquées, élucidées, encbaînées. C'est là qu'intervient l'art des transitions, le plus délicat de tous, selon Boileau, qui reprochait à La Bruyère d'en avoir éludé la difficulté ;
un art où La Fontaine excella, et dont il a donné maint exemple
étonnant dans ces Contes dont M. Paul Valéry fait trop bon marché. Pour aimer Adonis, faut-il mépriser la Courtisane amoureus~
et refuser d'admettre plusieurs genres de poésie, entre l'expression lyrique toute pure et le discours didactique ? M. Paul
Valéry trouve admirable« l'attaque 11 de la partie finale, la plainte
funèbre de Vénus. Jamais l'art des vers ne fut poussé plus loin.
Prile{-moi des soupirs , 4 i•ents, qui Sllr vos ailes
Portdtes à Vénus de si tristes 1WUvelles ...

De pareilles beautés d~courageraient d'écrire si l'on ne les
oubliait, ou si l'habitude n'en émoussait l'éclat. Mais cette transition pleine d'énergie et de grâce est d'autant plus frappante
que les précédentes étaient plus simples :

NOTES

103

en l'occurrence par quelque dépit secret de ce que La Fontaine

ne soit pas suffisamment sensible à ces torturés nobles et cruelles
qui sont pour le poète de la Jeune Parque le prix de sa fidélité
aux disciplines classiques.
Martyr docile, innocent "'rnfanmé
Dont la farvmr attise le mpplice,
tel nous apparaît M. Paul Valéry. La Fontaine porte plus
allègrement ses chaînes. Aussi ces deux captifs ressemblent-ils
à ceux de Michel-Ange, que l'auteur d'Adonis a dépeint ( dans
une lettre à sa femme) :
L'un toutefois de so,~ destin soopùe,
L'autre parait mi pe11 moins mutirié.
Henreux captifs ...
Oui, heureux captifs l et l'on conçoit que M. Paul Valéry ait,
malgré tout, préfé.ré son esclavage, quitte à en exagérer un peu
les rigueurs, à cette liberté dont il a vu d'autres poètes, ses
contemporains, tirer tan~ de vanité et si peu de bénéfice,
Sans doute, dans sa dévotion à la muse régulière, il entre
un grain de masochisme. Mais il sait bien etil laisse clairement
entendre, avec cette décence noble qui donne tant de prix à sa
pensée et à son verbe, qu'il a choisi la meilleure part.
ROGER ALLARD

LE ROMAN

BATOUALA, par René. Maran (Albin Michel).
Le Prix Goncourt vient d'être attribué à cet ouvrage. Les
membres de l'Académie ont eu quelque mal à se départager et
seule la voix du Président que les statuts déclarent prépondérante, a pu faire pencher la balance en sa faveur. La Cavaliffe
Elsa de notre collaborateur Pierre Mac Orlan et !'Epithalame de
Jacques Chardonne lui firent en effet longtemps contrepoids et
obtinrent tour à tour chacun cinq voix.

E,1fin pour diverti?- l'ennui qui le possède ...
ou encore cetle-ci :

n est temps de penser aux fimestes mommfs
Oil la triste Vé1111s doit quitter son a111a11t ...

que M. Valéry semble trouver trop prosaique, poussé peut-être

Batouala, nègre congolais, s'éveille dans sa case, s'étire, se
lève, se gratte, sort dans le brou1llud, rentre, fume sa pipe,
&lt;léjeune servi par Yassiguind ja, qui est l'une de ses neuf épouses,
cherche les chiques entre ses doigts de pieds, puis, vers midi,
monte sur la colline et invite à coups de tams-tams les popula-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS

rions environnantes à la prochaine fête de la circoncision.
Pendant son absence, arrive chez lui Bissibingui, le Don Juan
de la tribu. Il a déjà trompé Batouala avec huit de ses femmes.
Quant à Yassiguindja, la neuvième, elle n'attend que tt l'occasion favorable pour manifeskr à ce dernier la haine qu'elle a de
lui ». Mais Batouala est jaloux, contrairement aux autres
nègres.
Le possesseur habituel, nous apprend M. Maran, si on use de son
bien, il suffit qu'on le dédommage en poules, en cabris ou en pagnes
du préjudice causé. Et tout est pour le mieux.
Malheureusement, il fallait prévoir qu'il n'en serait pas de mème
avec Batouala. Jaloux, vindicatif et vio!eot, on pouvait étre sûr que,
malgré la coutume, il n'hésiterait pas à supprimer ceux qui passeraient
:sur ses terres. Yassiguindja ... était fixée sur ce point.
Pourquoi Batouala n'a-t-il pas sur ce point la même insouciance que les autres Congolais? M. Maran ne nous le dit pas.
Suit la descriptfon de la fête de la ganza ou circoncision.
.Fête obscène et volontiers sanglanter Le père de Batouala meurt
d'y-avoir bu trop de Pernod. On l'enterre selon les rites. Yassiguîndja accusée de l'avoir tué en lui jetant un sort propose à
Bissibingui de fuir avec lui. Bissibingui temporise jusqu'après
Ja saison des chasses. Il espère pendant une chasse tuer Batouala
d'un coup de sagaie. Batouala nourrit le même projet. Le feu
est mis à la brousse : la chassè bat plein ; une sagaie frôle le
corps de Bissibingui. C'est Batouala qui l'avait lancée. Une
panthère jaillit de la brous~e et ouvre d'un coup de patte le
ventre de Batouala qui en meurt huit jours plus tard. Yassiguiodja et Bissibingui se marieront.
Pendant les fêtes de la ganza et les préparatifs de la chasse,
les Noirs parlent entre eux des Blancs et se racontent des
légendes. Le récit est encadré de descriptions du pays Congolais.
Tel est, en cent cinquante petites pages, le « véritable roman
nègre» promis à la page de garde, la &lt;1 succession d'eaux-fortes»
qu'annonce la préface et où M. René Maran « a poussé la conscience objective jusqu'à supprimer des réflexions que l'on aurait
pu lui attribuer. »
Entre tous les sujets de a: véritables romans nègres 11 qui
s'offraient à lui : roman du clan primitif et de ses lunes intes-

NOTES

105

tines; roman des rapports entre Noirs et Blancs ; roman du
mulâtre ; roman du nègre instruit et civilisé; roman du fonctionnaire indigène, etc ... , M. Maran a choisi d'écrire le roman
psychologique du nègre encore sauvage, de noter le défilé des
pensées, images, désirs, sentiments dans son âme fruste. Il a
remarquablement réussi dans ses deux premiers chapitres, véritables monologues intérieurs de son héros. Mais il n'a pas eu
le même bonheur dans la suite de son récit.
Ce roman de la jalousie qui ressemble, quant au fond, à
n'importe quelle histoire d'apache ou de vendetta corse, pourquoi l'avoir traité si la jalousie est un sentiment exceptionnel
àez les nègres Congolais?
Mais ce sujet d'exception une fois admis, les détails de l'aventure, la logique sentimentale et le jeu d'idées des héros vont-ils
~tre typiquement nègres ? On attendait dans les palabres et les
dialogues des personnages quelque chose d'un peu semblable à
ce qu'on rencontrait par exemple dans les Hain-Tmy merinas
traduits par Jean Paulhan: des associations d'idées surprenantes,
cette navette continuelle entre le plan du fabuleux et celui du
réel, des procédés cérébraux et verbaux vraiment africains.
Onomatopées mises à part (il est vrai qu'elles foisonnent),
Batouala pense et discQurt de la façon la plus européenne qui
soit:
« Je ne me lasserai jamais de dire la méchanceté des blancs. Je leur
reproche surtout leur duplicité... Il y a une trentaine de lunes, notre
caoutchouc, on l'achetait encore à raison de trois francs le kilo. Sans
ombre d'explication, du jour au lendemain, la méme quantité de banga
ne nous a plus été payée que quinze sous. »

Et que dire de ce récit de la mort du chasseur Coquelin par
Bissiciogui :
Il fit un écart pour éviter l'énorme bête, l'évita, prit du champ,
épaula de nouveau son fusil, appuya sur la gâchette... Tac I un raté.

Et un peu plus loin :
Lorsqu'il reprit ses sens, mon Coquelin, toujours absolument seul,
se sentait faible, ah ! si faible ...
Ce " tac! un raté" et ce « faible, ah! si faible» ne sentent-ils
pas divantage la fréquentation de M. René Maizeroy que celle
de la brousse équatoriale.

�106

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a pourtant un grand souci d'exotisme dans ce livre: mai~
il se limite presque uniquement à l'emploi de vocables nègres.
Un lexique à la fin du volume ne serait pas inutile. Une phrase
comme celle-ci : « les sons discordants des balafons et de-s.
koundés s'unissaient au tam-tam des li'nghas » peut évoquer
une musique barbare. Mais un cliquetis -de syllabes incomprésibles, s'il peut suggérer quelques grossières images ituditives,
ne pourra en aucun cas suggérer d'images visuelles. « Ils
avaient quitté leur kagas, leur brousse, leurs patas-patas
boueux, n'en dit pas plus en vérité que« ils avaient quitté leur
brousse. " Et qu'est-cc qu'un ciel « couleur de latérite » ?
Imagine-t-on un auteur français situant un roman en Allemagne et écrivant : " Un Kalb se mit à meugler. Une Fliege
bourdonnait. Un Hund aboyait, etc ... » ? M. Maran écrit :
« Iébé, les m'balas, il n'est -plus temps de barrir J Vous, lu
voungbas, vous feriez bien de ne plus affouiller vos bauges,
d'un groin vorace !.. . Gogouas, enfuyez-vous en meuglant,.
etc ... »
Vent-on maintenant une idée du français tel que l'écrit
M. Maran?
Et d'avance des Européens que je viserai, je les sais si lâches que
je suis sûr que pas un n'osera me donner le plus léger d~mentL Si l'inintelligence caractérisait le nègre, il n'y aurait que fort peu
d'Européens. - Et produisent les arbres un frisselis de mille feuilles
mouillèes. » - « Un brusque mépris haussa ses épaules. - Trop
haut est le ciel dont semble l'azur incolore à force de lumière 1 Allez vers où des fumèes noirâtres n'annoncent pas que le feu dévore
la brousse. »

Par son style, Batoua/a est peut-être un « véritable roman
nègre 11.
_

*

* *
LES HOMMES ABANDONNÉS, par Geurtts Duhamel
(Mercure de France).
Avec ce dernier recueil de nouvelles, Georges Duhamel prend
décidément figure de Maupassant de l'unanimisme. Ceqne Maupassant :6.t pour l'estbétiqne de Croisset et de Médan, Duhamel
est en train de le réaliser pour l'esthétique de !'Abbaye : il la_
rend accessible au gr;md public; sans en rien renoncer, il sert

NOTES

107

d'intermédiaire entre le lecteur moyen et ses camarades d'École.
Après l'avoir lu, on peut aborder de plain-pied Puissances de
Paris ou Un Etre en marche de Jules Romains, et on goûte
mieux certaines œuvres « à côté :o de l'unanimisme, celles de
Pierre Hamp par exemple ou de Jean-Richard Bloch.
Cest que les récits de Duhamel ont la belle humeur, la franche carrure, l'allure entraînante, bref l'abord facile qui captive
et retient le public.
La sensibilité nuancée et volontiers généralisatrice, la bonhomie à la fois railleuse et attendrie, toute la grande camaraderie
humaine, tout l'optimisme quand même de Civilisation et de
Vie dts Martyrs se retrouvent dans les huit récits dont se composent Les bommes abandonnés, et l'on s'aperçoit une fois de plus
que le sens de la camaraderie est le fond même de l'unanimisme
de Duhamel, mais il y a, dans ce nouveau livre, un effort plu~
net pour représenter des groupes et analyser les rapports entre
collectivités et individus.
En sous-titre, Duhamel aurait pu écrire: « Huit exercices sur
des thèmes unanimistes. » Ces thèmes méritent qu'on les énumère et qu'on s'arrête un instant à les examiner. Premier
thème (Le Voiturier): étude de l'infb1ence occulte de la pensée du
groupe sur l'individu. Développement : un homme qui vit
honnête et paisible est, sans qu'il s'en doute, tenu pour un
assassin dans un village qu'il a habité autrefois ; cette opinion
collective est si forte 'qu'elle finit par faire de lui sans raison
aucune un meurtrier ; c'est une sorte d'envoütement social.
Deuxième thème qui est la contre-partie exacte du précédent
(No,welle Rencontre deSalfZllin) : étude de l'influence occuhc de la
pensée del'individu sur le groupe. Développement: u.n homme
souhaite si fort la mort d'un autre homme et l'amour d'une
femme que l'un et l'autre surviennent brusquement et sans raison apparente. Ces deux premiers thèmes relèvent d'un mysticisme unanimiste sans restriction. Aussi Duhamel a--t-il soin
de faire toutes ses réserves, dans le premier cas, sur le récit de
son Yuituri.er et dans le deuxième, de nous avertir que son héros
a simplement rêvé.
·
Troisième thème (On 11e saurait tout dire) : vie d'un groupe
d'amis dans une circonstance donnée.. Quatrième thème
(L'Epave): ,ie d'un groupe social - un village - dans une

�I 08

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

circonstance donnée. Cinquième thème (Origine et Prospérité
des Singes): naissance et développement d'une légende privée
de tout fondement historique.
Sixième thème (L'Expédition) : étude de la résistance d'un
groupe aux contingences, de sa capacité à vivre h vie qu'il
s'est prescdte sans que rien l'en détourne. Développement : un
juge de paix, un docteur et des étudiants en goguette ne se
laissent pas distraire de leur joie par un meurtre qui les oblige
pourtant à une descente de justice et à une autopsie; l"existence
du groupe joyeux ne se laisse entamer ni par les détails macabres, ni par le sort d'un malheureux, accusé à tort et à moitié
lynché par les paysans ; né pour boire et pour rire, le groupe
achève sa soirée en buvant et riant.
Septième thème (La Chambre de l'Horloge) : confrontation
d'un individu avec un groupe qui lui est totalement étranger,
dans l'espèce d'un enfant avec un asile de vieiUards. Huitième
thème (Le Bengali) : confrontation encore de deux indiYidus avec
une ville inconnue et avec les divertissements de cette ville qui
se changent pour eux en pitié et en tristesse, tant il est vrai
qu'on ne peut se divertir qu'à l'intérieur et selon les modes de
son propre groupe.
Que devient la réalité dans des récits systématisés de la
sorte ? Sauf peut-être dans la Chambre de l'Horloge ou le Bengali, elle est sinon absente, du moins tellement déformée qu'on
hésite à la reconnaître. Il n'y a pas la moindre vraisemblance
dans tous ces récits, ce sont des constructions arbitraires, nées
d'abstractions ce sont des recompositions du même ordre que
celles des peintres cubistes. Ou plut6t, pour ne pas sortir du
domaine de la littérature, disons que ce ne sont pas des histoires, maisdes légendes que nous conte Duhamel.
Le caractère légendaire, épique de la prose unanimiste n'a
pas encore été suffisamment mis en relief. C'est là une des mille
manières dont s'y prend le xxe siècle pour se libérer de la servitude historique que romantisme et naturalisme lui avaient imposée. On ne saurait tout dire est ~me épopée héroï-comique de
la même veine que le Lutrin de Boileau.
Que Duhamel, en traitant des sujets si spéciaux, ne heurte,
ni n'étonne, c'est ce qu'on s'expliquerait mal, si on ne remarquait qu'il a superposé des études de caractères à chacune de

NOTES

109

ses études unanimistes. Les premières font a,·aler la dure pilule
des secondes. Celui que rebuterait le fond d'Origine et Prospérité des Singes ne résiste pas à la verve étourdissante et aux histoires de l'extraordinaire docteur qui en fut un des héros. La
Chambre de l'Horloge n'est, si l'on veut, qu'ut1e émouvante histoire d'enfance. Le village de !'Epave lui-même rt'est pas présenté
eu bloc comme Cromedeyre-le-Vieil, mais habitant par habitant.
A l'intérieur du collectif, Duhamel prend toujours soin d'introduire des indh·idus capables à eux seuls de retenir l'intérêt.
Il faut encore tenir compte du ton employé par Duhamel pour
achever de comprendre pourquoi il ne choque aucune routine.
C'est le ton de i'observation clinique, l'énumération de symptômes, sans recherches étiologiques, ni diagnostic. Cette
absence de dogmatisme, ce merveilleux dans lequel il se meut
sans avoir l'air de s'en douter, tout cela empêche qu'on s'irrite
contre lui.
Tous ces personnages individuels ou collectifs vivent-ils
d'une vie complète et qui donne l'impression de la vie véritable? Evidemment non. L'emprise finit presque toujoùrs avec le
récit. C'est peut-être notre vision qui n'est pas encore au point.
C'est peut-être que des héros de légende ne peuvent vivre
l'existence minutieuse et ressemblante à crier, minute par
minute, des personnages de Marcel Proust.
BENJAMIN CRÉM!EU&gt;C

TERRE DE CHANAAN, par Louis Cbadourne (Albin
Michel).
Louis Chadourne nous conte l'histoire d'un rêveur qui selaisse prendre aux paroles dorées d'un aventurier, son camarade d'enfance, et qui, désabusé, revient finir ses jours sous.
l'heureuse médiocrité du toit paternel. Il s'agit, comme l'a dit
un autre trompeur, qui frappait des douros de cuivre, et même
de plomb, de « conquérir le fabuleux métal - Que Cinpango
mûrit dans ses mines lointaines. »
Nous avions plus de sympathie que de solides raisons pour
écouter la voix séductrice de Louis Chadourne et nous embarquer à la suite de ses héros, car l'auteur _du Maître du Navire,
par sa tournure d'esprit, était déjà enclin à décevoir et à désen-

�IIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~hanter. Quant à celui de l'Inq,lièle Àdolescr-ice, il plaisait par
-des grâces ambiguës de Chérubin chez les Pères, qui faisaient
plutôt présager un élégiaque au cœur meurtri qu'un homme
d'action. Cependant, nous sommes sur le pont de la Mariq11ito,
et l'on nous égrène d'abord des souvenirs de jeunesse pour tuer
le temps et nous inspirer confiance. L'auteur excelle en ce
genre délicat, sa poésie o 'ayant pas encore drapé la robe virile.
Ensuite, nous faisons connaissance d'une troupe de saltimbanques, mais fort incomplètement d'une trapéziste, cette demoiselle Letcby qui semble appelée à jouer un rôle prépondérant,
qui parle du Nirvanâ comme M. Jules Bois, et qui doit mourir
à la fin du roman sans en avoir dit beaucoup plus, ni sans que
nous sachions si elle fut ou non la maîtresse de quelqu'un.
Quelle étrange hi toire !. . . Par cette queue ùe poisson, l'on
voit du moins que Mlle ou M1110 Letchy est une sirène. Enfin,
après une traversée où l'on s'étonne un peu trop des choses du
ciel et de la mer pour un second voyage au long cours (voir le
Maitre dr, Navire), nons nous demandons, dans cette ville de
Puèrto-Léon, si l'auteur va bientôt se décider à corser l'intrigue
et rassembler ses forces. Quand il en prend le parti, le roman
est trop avancé, le héros regrette sa province, et moi les feuilletons d'aventures écrits vers 18 50, où, sans paraitre, davantage
se soucier de la littérature descriptive, de la psychologie et de
la métaphysique, des écrivains oubliés répandaient à pleines
mains les dons véritables des conteurs, procédant par larges
tableaux, substituant l'action au récit, et laissant poliment au
lecteur le soin facile de déterminer le caractère des personnages d'après leurs actes. J'ajoute que ces écrivains avaient pour
le moins autant d'imagination que Walter Scott ou Dumas
père, et que c'est, hélas ! cette qu3lité maîtresse qui fait défaut
dans la Terre de Chanaan. Ce n'est pas à dire qu'elle manque à
Louis Cbadourne.
Est-ce donc qu'en essayant de nous exposer les avatars d'un
« aventurier malgré lui », jouet virevoltant du Hasard, Louis
Chadourne se soit fondu dans son héros : que la timidité, l'esprit critique, la sensibilité morbide et le désenchantement prématuré de celui-ci, l'aient em pêché, lui l'auteur, de concevoir
et d'amplifieT? Toujours contraint, ou prêt d'abréger pour
retourner plus tôt en Périgord , on croit l'entendre soupirer

...

NOTES

III

~'ftc Corbière : c Vais m'ffl aller! ... » Cette sorte de mimétisme
produit d'excellents effets dans un roman purement psychologique, où l'action tient peu de place, où le nombre des
personnages est restreint, où l'on suppose une grande part
d'autobiographie ; mais elle est une entrave au récit d'imagination, où l'auteur doit se multiplier et paraître brûler ses vaisseaux.
En vérité, le romancier était libre de s'attacher à la fausse
situation de son héros, de monter ce Jean Loubeyrac en épingle; mais je songe au parti dilférent qu'en aurait tiré Pierre Mac
Orlan, avec sa fantaisie et son comique amer. Si Jean Loubeyrac
est Chadouroe lui-même, je crain pour la sensible victime
que les sympathies ne se détournent et ne rallient l'entraîneur
Ca"és, qui incarne vraiment la Poésie et la Virilité ; qui voit,
dis-je, renaître ses illusions de leurs propres cendres, et qui
gome le mâle plaisir d'eocbaîner à sa suite des hordes d'illuminés. Dans un roman d'aventures, les faibles ont toujours
tort.
Enfin, l'économie de l'ouvrage me paratt bousculée, dans
cette troisième partie où l'auteur semble avoir pratiqué des
coupures. Il y a, en général, trop de descriptions littéraires, où
l' « atmosphère » aurait suffi, et trop de considérations philosophiques, même pour un familier de Montaigne . L'épigraphe
lapidaire en disait asse~ : Nous n'allons pas, on nom emporte ..•
Je songe, à mon tour, au vers d'Horace :
Cœlum, rnm a11imum m11tant, q11i trans mare wrrunt.

Le Pot au Noir, que l'on attend avec une curiosité qui honore
Louis Cbadourne, me démentira peut-être, mais je crois que. le
romancier avait trouvé sa voie d'analyste dans !'Inquiète Adolescence, et dans un curieux bors-d'œuvre du Maitre du Navire où
il est question du vice del' Homme, c'est-à-dire du masocbis,me.
FERNAND FLEURET

***

QUAND LA TERRE TREMBLA, par Clamle Anet

(Grasset).
Il Y a d'abord la révolution russe; puis la révolution dans le
cœur d'une belle jeune fille et d'un quadragénaire ardent. Ce

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont deux fables mêlées. Pour la première, l'auteur s'est documenté sur place ; la seconde est plus humaine, plus conventionnelle, moins russe. On y cherche en vain cette précieuse
folie que les Slaves répandent. Cette idylle sous la terreur, très
soigneusement composée, se tient à distance ·égale de la complainte romanesque et de la synthèse historique. A vrai dire,
Lénine (p~ 5I, un excellent instantané) et les dieux bokhevicks
n'apparaissent pas comme ayant très soif. Jusqu'au dénouement
le héros et l'héroïne peuvent aimer sans être de corvée au
balayage. Savinski n'est que tardivement arrêté, et pour atteinte
évidente à la sûreté de l'Etat. Mais l'amour est anti-social, et, à
ce titre, puni par l'âpre vertu de l'Institut Smolny. Une fois disparues « ces agitations qu'on appelle plaisirs », il ne reste plus
que l'histoire de la Russie, et nous attendons encore qu'on
nous conte véridiquement cette importante aventure.

* ••

PAUL MORAND

LES NOCTURNES, par Georges Imami (Grasset).
Le milieu des révolutionnaires russes - juifs pour la plupart - réfugiés à Genève pendant la guerre, celui des diplomates et des espions, intercommunicants, sont évoqués avec
une réelle puissance. Roman à clef peut-être, mais surtout
rpman d'aventures. La femme fatale et l'homme fatal dressés
en pied par Imann ne s'oublient pas.
li est dommage que le beau drame se change vers la page 200
en un mélo un peu vulgaire et qu'à la noble impartialité du
romancier succède je ne sais quelle frénésie chauvine et réactionnaire. D'un coup ses héros d'une psychologie si nuancée
jusque-là se transforment en pantins d'Ambigu : le Traître, la
Repentie, le Jeune Premier, etc ...
Ajoutons d'ailleurs que si, à partir de ce moment, le mérite
du livre nous paraît décroître, l'intérêt n'en est pas diminué l.:
moins du monde. On lira tout ce roman avec avidité.
Le gros défaut du livre, c'est sa forme. On peut êtrl! un bon
romancier sans fignoler son style. Mais trop souvent M. lmann
essaie de fignoler, il tombe alors dans la mauvaise littérature.
Je ne crois pas qu'il devienne jamais un « styliste». Il a assez
de dons précieux pour se passer de celui-là. Qu'il n'essaie pas

NOTES

de forcer son talent dans ce sens, et ce sera parfait, car c'est un
art aussi que de faire oublier au lecteur - et même au critique
- qu'on s'exprime avec des mots.
BENJAMIN CRÉMIEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES
LE SIXIÈME CENTENAIRE DE DA TE : LE OPERE
DI DANTE, testo cririco (Bemporad, Florence). -LA
POESIA DI DANTE, par Benedetto Croce (Laterza, Bari). ODE JUBILAIRE POUR LE SIX-CENTIÈME A 1\11VERSAIRE DE LA MORT DE DANTE, par Paul
Claudel ( ouvelle Revue Française).
Le sixième centenaire de Dante ne se solderait que par un
eiicédent de discours et d'articles aussi éphémères les uns que
les autres si l'éditeur Bemporad de Florence n'avait en septembre publié le texte critique de toute l'œuvre dantesque,
complet en un volume et remarquablement imprimé. Faut-il
le dire? Les Italiens oe possèdent pas encore d'édition critique
-0e leur Altissimo Poeta. Ils vont en avoir une incessamment
par les soins de la Società Da11tesca, sub,;rentionnée par l'Etat
italien, et c'est le texte de cette grande édition critique, tel
.qu'il a été établi par des maîtres de premier ordre, que nous
offre Bemporad par anticipation. On oe pourra plus goùter
Dante désormais dans un texte autre que celui-là. Cette édition
est un beau titre de gloire pour la Faculté des Lettres de Florence où enseignent presque tous les érudits qui y ont collaboré. Pio Rajna, Ernesto-Giacomo Parodi, Ermeoeaildo Pistelli, et le bon conservateur de la Laurcntienne Rostagno,
gardien jaloux du manuscrit taché par Paul-Louis Courier et
-0es cahiers de Napoléon, ils ont tous mis la main:à la pâte et
le résultat fait le plus grand honneur à la science italienne.
C'est par de telles œuvres collectives qu'un pays trop souvent
méconnu s'impose au respect unjversel.
0o ne peut passer sous silence le livre de Benedetto Croce
sur la Poesia di Dante, bien que ce soit un de:souvrages les moins
réussis de l'illustre philosophe et critique napolitain et qu'il
sente un peu la hâte.
La thèse que soutient M. Croce est d'aiJleurs sans intér~t
8

�IJ4

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISlt

pratique, puisque d'instinct la plupart _des étrange~s. qui lise~f
Dante se la sont appropriée. Ne voir dans la Divwe ComJme
qu'un certain nombre d'épisodes lyriques, reliés par de fastidieux récitatifs, négliger de parti-pris la construction du
poème, l'enchainement des pacties, l~ super_positio,n des a~léet ph1losoph1que, c est ne nen
gories , le contenu théoloO'ique
o
l .
ajouter à. la cooipréhension de D,mte et c'est peut-être m
retrancher 14~eJque chose,. On pouvait atteo.dre davantage de
M. Croce $ mais il $'est bo{né à. appliquer strictemen sa méthQde
qitlque, ~ conception- de !'art purement lyrique, qui o.e
sort pas renforcée de cette-cqnfroota ·on a:ec Dante.
.
Que la poésie catholique de Dante pU1$Se e,ncore être pmssamment ressentie et que fe grand poème chrétien soit encore
uu édifice sonde et non pas un ensemble d'e belles ruines
éparses, comme- le voudrait M. Croce, n suffit po~t s'en
convaincre d'e lire rOJe Jubilaire que vient de puhher Pau)

Chn.td'el.
Les futurs e:.tégètes de Claudel, après avoir fait dans son
génie poétique hl part des tragiques grecs et de . l'ExtrêmeOri.ent, auront à étudier l'influence de Dante sur lm. Influence
de première importance parce qu'elle n'est pas a~joncti~n,
mais concordance, on serait par moment tenté de d1rè : ré10camation. Claudel reconnaît en Dante ce qu'il y a de meilleur
e1t lui-même : la massivité de la pensée qui ne consent pas à
s'émietter dans l'analyse, la gaieté et l'ironie géantes, le
didactisme lyrique.
.
Dans l'Ode Jubilaire qui est du pur Claudel, 11 y a, malgré
tout comme un pastiche.dantesque. Quiconque connatt assez
bien' la Divine Comédie a par instant l'fmpression d'un simple
centon. Impression fausse, il n'y a presque-jamais réminiscence,
mais seulement parfaite similitude ou désir de rivaliser. Et Ja
grande strophe sur l'Italie (pp. 3 5-6-7) ne rivalis~t-elle pas
vraiment avec tel passage du Purgatoire ou du Paradis?
Regarde-la, cette coloonl! Italienne, comme un corps, cette terre

longue et resserrée dans le ~oleil...
Pas un mot de verbiage, l'explication la plus chargée de
sens du génie et du tourment dantesques, suspendus entre
terte et ciel, et, pour la première fois ch~ Claudel, l'idée de

:NOTES'

la grande co11aboration entre Phomme et Dieu, qui était le
fond du catholicisme de Péguy. Mais, chez Claudel, cette collaboration n'est qu'un don gratuit de Dieu à fhomme, une
association où l'un apporte tout et l'autre rien que sa bonne
volonté:
Qfland tÏ fit l'Homme à S01i imdge, c'était à Sun image de créateur.
Il a mis en chacun de nous un peu de son pouvoir animateur.
Pour terminer, il coovieat eo-6.o de citer le discours de
Maurice Barrès à la cérémonie de la Sorbonne,. publié par la
Revue Hebdomadaire, oiî Dante homme de lc!ttrcsétairingénieuse-mcnt analysé.
BENJAMIN CRÉMIEUX

.

* *

LA SPHÈRE ET LA CROIX, pur G. K. Chesterton,
traduction Charles Grolleau, (G. Crès et C,•).
Je n"ai pas à présenteF G. K. Chesterton au lecteur. éanmoins les divers ouvrages traduits qui o.ot fait connaître son
nom en France on.t plutôt déconcerté qu'éclaire ceux-là même
qui s'y sont plu. Chesterton nous livre la cief de son hum out
philosophique daos on ,olumt d'essais que nous promet
M. Charles Grolleau : Orthodoxy. Tant que nous ne la tiendrons
pas, nous aurons quelque mal à nous y récoooaître, à moins
pourtant de recourir aux précieuses érodes de Jean Florence,
d'André Chevrillon et de Joseph de Tonquédec. Le uomme
Jeudi, le Napoléon de Nothing-Hill, la Clairvoyance.du Père Broum,
romans d'aventures et de fantaisie, ne projettent que des lueurs
sur la doctrine chestertonienne et ils risquent par là de nous la
faire prendre en bloc pour le paradoxe un peu gros d'un esprit
jovial et fantasque qui a plaisir à égarer ceux qui l'écoutent, en
soulignant ses propres contradictions. Mais à défaut d' Orthodoxie, il est cependant un roman qui nous la donne presque « en
clair &gt;, presque liée, presque logique, c'est la Sphère et la Croix
dont j'ai à parler aujourd'hui. Roman idéologique, roman apologétique. Les aventures d'Evan Mac fan et de M. Turnbull(qui
cherchent en vain, durant trois cents pages, un propice terrain
de rencontre pour y vider, le fer en main, une querelle d'ordre
religieux) n'est pas autre chose que l'illustration cocasse d'une
idée symbolique qui fait le centre même des préoccupations de
Chc-sterton : l'opposition de la Sphère, représentant le monde

�II6

117

NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

$elon la science athée et de la Croix, représentant le monde selon
1a foi. Le professeur Lucifer a enlevé, on ne sait d'où,
dans son aéronef, l'ermite Michael ; comme ils discutent ferme
dans les nuages, l'appareil s'accroche à la croix qui couronne le
dôme de l'église Saint-Paul, à Londres et, à la faveur de cet accident, l'un va plaider pour la sphère, l'autre pour la croix. Ecoulez le premier :
Cc globe est raisonnable. Cette croix est déraisonnable. C'est uo
:mimai à quatre pattes dont l'une est phis longue que les autres. Le
globe est logique. La croix est arbitraire. Avant tout le globe est conséquent avec lui-mt!mc ; la croix est essentiellement et par-dessus tout
ennemie d'elle-rnéme. La croix est le conflit de deux lignes hostiles, de
deux directions inconciliables. Cette chose muette qui se dresse ici est
une collision, une rupture violente, une lutte dans la pierre ... Sa forme
même est une contradiction.
A quoi l'autre répond « avec sérénité » :

Ce que vous dites est parfaitt:ment vrai. Mais nous aimons h:s
contradictions, l'homme en est une ; c'est un animal dont la supériorité sur les autres animaux réside dans le fait qu'il est tombé. Cette
croix est comme vous le dites une éternelle .collision ; j'en suis une.
C'est une lutte de pierre ; toute forme de vie est une lutte dans la
chair. La forme de la croix est im.tionnelle, tout comme la forme de
l'animal humain est irrationnelle. Vous dites que la croit est un quadrupède avec un membre plus long que le reste du corps. Je cils que
l'homme est un quadrupède qui ne se sert que de deux pattes.
Et comme le professeur Lucifer objecte que « l'élément de
lutte et de contradiction» tient sa place, en effet, « à un certain degré de l'évolution, » que « la croix représente l'étape la
plus inférieure du développement et la sphère la plus élevée »,
que la croix est « l'arbre amer de l'histoir@ de l'homme », la
spbhc « le fruit môr et final » et que par conséquent la sphère
· doit couronner la croix comme le fruit couronne l'arbre et non
la croix la sphère, comme sur l'église Saint-Paul, l'ermite
Michael réplique par une boutade qu'il nous donne comme
décisive : « Essayez donc de placer la sphère en haut de la
croix et vous verrez se produire la conséquence logique de votre
plan logique : elle tombera. »
Voilà le thème posé par le prologue. Après quoi commencent
les aventures rocambolesques dw chrétien Mac Ian et de l'athée

Turnbull, les deux derniers hommes sur terre, ou tout au
moins dans le Royaume-Uni que le Seigneur - qui vomit les
tièdes-ait à juste titre épargnés; car seuls ilssontcapables, de
donner leur vie pour leurs convictions intimes, l'un pour son
athéisme scientifique - et pour la Sphère, l'autre pour la Très
Sainte Vierge que le premier a outragée - et pour la Croix.
Comment le romancier réussit à nous attacher à leurs pas, en
dosant les agréments dont son art multiple dispose, art de
conteur, de paysagiste, d'ironiste, de poète et d'apologiste, je
n'ai pas à le démontrer. Le fait est qu'on le suit et qu'on a plaisir à le suivre.
Mais le tout ne fait pas un tout, je veux dire une œuvred'art,
au sens où on l'entend chez nous. Progression à peine marquée, digressions inattendues, épisodes arbitraires qui pourraient
être plus nombreux - et moins aussi, sans grand dommage ici
ou là. De quoi on sent que l'auteur ne se soucie guère, appliquant
en somme sa théorie sur la liberté de l'artiste qui, contrairement au savant (voir Orthodoxy) peut à son gré faire mourir ou
revivre ses personnages, ressusciter Juliette, marier la nourrice
avec Roméo, en dépit de toute logique, de toute attente, de
toute préparation. Sans doute la composition n'est-elle pas pour
un anglo-saxon ce qu'elle est pour un français ; je ne suis pas
bien sùr que les Voyages de Gulliver soient beaucoup mieux
composés que la Spbëre el la Croix. (Mais, même chez nous, le
Pa11tagruel ?) La vérité, c'est que nous sommes en présence d'une
fonne d'art qui échappe aux formes de l'art, qui a la prétention
d'être tout ensemble un pamphlet, uo roman, un poème, un
discours. Dans son livre sur Chesterton, si riche en citations
judicieusement choisies, le R. P. de Tonquédec traduit pour
nous un passage significatif tiré d' Heretics.
Personne n'est assez sage, lisons-nous, pour devenir un gtand
artiste, sans l'être assez pour désirer être philosophe. Personne n'est
assez énergique pour réussir dans l'art, sans l'être assez pour désirer
dépasser l'art. Un gra,id artiste ne se cmitmle de rie11, si ce 11'est du I014t.
On peut exprimer cela si l'on veut, eo disant que pour trouver de la
Doctrine, il faut s'adresser aux grands artistes. Mais la psychologie du
sujet nous apprend que ce n'est pas ainsi qu'il faut poser la thèse. La
thèse vraie, c'est que pour trouver 1m art tant soit pe1i vivant et hardi•
1ious

.levon-s

11011s

adresser aux doctTinaires.

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Autrement dit, dans Chesterton, car il est évident que c'est
pour lui qu'il plaide, la. doctrine est le principal et il s'a.gira, par
tous les moyens, de l'infuser en l'âme du lecteur et de la diffuser aussi loin que possible. OrJbodoxy n'est pas pour tout le
monde ; ce sera le livre des gens sérieux. La Sphlre et la Croix
est pour tout le monde, véhicule-omnibus d'une vérité essentielle et urgente qui doit être abordable .à tous.
Revenons donc à cette vérité centrale. Elle s'exprime clairement à la p.age 120 du livre : indestructibilité du christianisme
- pratiquement parlant - _par celui que le romancier appelle
« le grand libre-penseur » pour le distinguer des petits ... l'auteur
des Propos d' A laùi par exemple.
Ce qu'il détruit (le grand libre-penseur) ... ce n'est pas le christianisme ... c'est le libre-penseur venu avant lui. La librc-pensee peut être
suggestive, elle peut être excitante, posséder autant qu'il vous plaira
ces mérites qui viennent de la vivacité et de la variété. Mais .il est une
qualité que la libre-pensée ne peut jamais revendiquer : la libre-pensée
ne peut jamais être un élément de progrés. Elle ne le peut pas parce
qu'elle n'accepte rien du passé ; elle recommence chaque fois au comm_encement et chaque fois s'en va dans une direction nouvelle. Tous
les philosophes rationalistes sont partis sur des routes différentes, si
ien qu'il est impossible de dire lequel a été le plus Joie. Non, -il n'y
a que deux choses qui progressent réellement ~ toutes les deu.x acceptent des att11trml11tions d'autoriJé... La première est la science strictement physique. La seconde est l'Eglise catholique ... Si ,•ous voulez un
~emple d'une chose ayant progressé dans le monde moral par la même
méthode que la science dans le monde matériel, par des additions constantes ne détruisant rien de ce qui a précédé, alors je dis qu'.il n'en est
qu'une. Et c'estNous.

Je ne suivrai pas Chesterton dans sa brillante et parfu~s captieuse discussion. Il dit ous, sans avoir peut-ê,tre lout à fait
le droit de le dire, n'ayant pas encore que je sache, fait
sa soumission à Rome. U a voué à la raison une haine
affreuse qui n'est pas pr~cisément ortbodm,-e. S'il n'engage pas
l'Eglise dans ses conclusions e~~mes, il la sert dt1 moins par
ses arguments. C'est un apologiste du dehors. fl garde ainsi,
p::ut-étre, les coud~es plus franches, mais risque, par ailleurs,
de verser dans ce qu'il déteste le plus, 1'hfo~sie. A force à'insister, après R. H. Benson, sur les« p~radoxes » du catholicisme il
s'expose à n'y voir plus rien que de paradoxal. - il nous faut Je

IIJ

~OTES

prendre pour ce qu'il est. J. d~ To~uédec parle très j~ste~e'.1t

de ces « poussées de fièvre dialectique par lesquelles l é.cnvam
semble prendre à tâche de démontrer sur lui-même sa thèse
des abus de l'argumentation. » C'est sa faiblesse, c'est sa force.
C'est notre délectation. Avec ses« systèmes de verre filé» .avec
ses o:reprises de fep, inlassables, je connais peu d'écrivains qui
~mmuniquent au lecteur une excitation intellectuelle plus vive.
On a, eu outre, le plaisir exceptionnel de trouver devant soi uu
homme entier dans ses convictions, qui nous invite à fortifier les
nôtres.
Ce dont nous souffrons aujourd'hui, c'est d'un déplacement vicieux
de l'humilité. A tous les coins de rue on est exposé à rencontrer un
homme qui profère cette assertion frénétique et blasphématoire : (&lt; Je
puis me tromper. » Chaque jour wos croisez quelqu'un qui vous dit :
• Evidemment, mon point de vue peut n'être pas juste.» fa·idemmcnt
au contraire, son pojot de vue doit être juste - ou ce n'est pas son
point de ·" ue.

** *

RADIEUSE AURORE,

par

Jack Lmdon {La Renais-

~nce du Livre).
C'est, au moins poi.1r les deux premiers tiers, un des meilleurs
romans qu'ait écrit le grand romancier si justement populaire
en pays de langue anglaise et en Scandinavie et encore trop
peu connu en France. Quel livre direct, taillé en plein roc 1
Quelle présentation saisissante "e l'action, de la volonté, de
l'homme nu ! La traduction de Madame Alice Bosquet. est
excellente. Ceux qui aiment ce genre de comparaisons feront
des réflexions utiles en se souvenant à ce propos d'Un Homme
Heureux de Jean Schlumberger.

,.

ALBERT THIBAUDET

* *

LE KAISER. LA TRIPLE RÉVOLUTION, par Walther
Rathenau. Traduction française (Editions du Rhin).
A maintes reprises la Nouvelle Revue Française .a signalé
l'importance de la pensée de Rathenau. Outre qu'elle s'exerce
de façon critique sur l'Allemagne du passé - cet examen de

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

conscience n'est pas pour nous déplaire - elle s'attache aussi
aux problèmes d'un avenir auquel la France autant que l' Allemagne est intéressée. Et dans le domaine économique, politique, autant que dans celui des idées, l'action de Rathenau
grandit. Il est donc bon qu'après les études qui présentaient ses
conceptions en raccourci nous puissions remonter aux sources
et lire ses écrits dans une traduction française. Cest à ce besoin
que répondent les Editio11s du Rhin en publiant aujourd'hui
deux premiers volumes, Le Kaiser et La Triple Révolution, qui
ne manqueront pas de trouver leurs lecteurs.
FÉLIX BERTAUX

*

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Les faits-divers de la littérature sont moins beaux que ceux de
la vie. Hélas! je n'ai jamais coupé de jeune fille en morceaux.
Landru brôlait ce qu'il avait adoré, moi je ne brôle que des
manuscrits, et encore ! Depuis dix ans quel poète s'est en allé
sans laisser d'adresse, sauf Jacques Vaché qui, gentiment, se
dora la pilule d'opium et que ses amis surnommèrent Dada-laMorl. Parfois, on fait un petit voyage à Cythère, à Gomorrhe, iL
Sodome. Simple échange de sensations. D'ailleurs, les mots
sont aussi doux que des baisers. Henri Ghéon a bien voulu écriïe
que j'avais formulé h maxime du temps présent :
Jo1ii-s et nuits passis à boire
La vie avec 11ne paille.

Douceur de regarder le paysage du Tendre qu'on ne reverra
jamais. Joie de sentir pressé contre son corps un corps qu'on ne
connaîtra plus. Plaisir de déguster les sorbets du paradoxe, les
idées fraîches comme des boissons glacées - et cela pour tenter
vainement de tuer le vers.
« Tout le monde s'ennuie ... Pépère s'ennuie ... Mémère s'ennuie», disait une Baronne mise au théâtre par Max Jacob et
dont le modèle est bien connu à Montparnasse. Au printemps
dernier, tout le monde s'ennuyait lorsqu'on apprit soudain une
grande nouvelle. On en parla un peu partout, autour des tables
de quelques cafés toujours pleins de gloire et de fumée, dans le
bureau des revues, au milieu des épreuves d'imprimerie, aux.

NOTES

121

Champs-Elysées, sous le manteau d'Arlequin. Il s'agissait de
fonder une colonie artistique à Tahiti.
Les futurs voyageurs parlaient de l'expédition avec enthousiasme. On en avait assez de Montparnasse, de Montmartre, des
ballets russes, du cinéma. Désormais, tout allait se passer comme
dans les romans de Stevenson. On cultiverait la vanille, là-bas,
aux environs de Papeete. On ferait de la grande peinture. Chaque
acheteur d'un .tableau recevrait en prime un paquet de vanille et
réciproquement. Quelqu'un proposa de nommer la Colonie
c Les pères cubistes de Tahiti ».
Faut-il ajouter que les plus chauds partisans du voyage n'y
croyaient pas trop ? Je me souviens encore de l'accent avec
lequel Paul Budry me dit un jour :
- Nous avons un petit schooner qui tient assez bien l'eau. Le
Capitaine ...
Le Capitaine était l'ami de la femme d'un peintre cubiste, il
avait navigué dans les mers du Nord, son originalité était d'avoir
tout récemment tetté une otarie - une soif curieuse l'altérait du
lait de tous les mammifères. La dame présenta l'équipage au
Capitaine qui, deux heures durant, vanta l'île merveilleue. Une
voix dit:
- Naturellement, Capitaine, vous êtes allé déjà à Tahiti.
- Non, dit le Capitaine, mais j'ai lu de fort jolies descriptions
de ce pays et cela m'a donné le désir de le connaitre.
Le Capitaine partit de Paris au Havre pour acheter le petit
schooner. Il n'est jamais revenu. Les colons manqués racontent
leur mésaventure dans les bars du Quartier Latin. Pour se consoler, un membre de l'équipage fait jouer à son gramophone
les plus mélancoliques des airs hawaïens. La dame du vaisseau
fantôme a peut-être entrepris quelque autre voyage, sentimental.
• **

Dernier événement de l'arrière-saison : La re\'ue Action a
organisé une exposition de peinture moderne à Rouen. Le premier jour, matinée artistique. Mme Jane Mortier a joué de la
musique d'Erik Satie, de Georges Auric, qu'on appelle malicieusement o: le Six », de Francis Poulenc, de Darius Milhaud et
d'Albert Roussel. Florent Fels a parlé du cubisme et du post-

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

cubisme. J'ai prononcé quelques mots sur la jeune poésie et
j'aurais pu écrire ces lignes dans la chambr-e d'un vieil hôtel,
tout près de la Cathédrale.
Le mot « déconcertant » se lit plusieurs fois dnns le compterendu des journaux locaux; toutefois, M. Destin, rédacteur ffl
chef de la Dépêche de R011en, a des opinions sur la peinture. Il
estime que celle d'Irène Lagut est candide. Un autre journaliste,
M. Dubosc, déclare que Modigliani« eut-son heure de célébritl,
et nomme o: Le jeune homme au camélia &gt; un laurier-rose -de
Monte-Carlo peint par Léopold Sunrage. A tout péché miséri-eorde. Je me rappelle avoir jadis confondu un compotier de
Juan Gris avec le portrait de sa femme. J'en fais humbkmeat
l'aveu.
*

* *

M. Clément Vautel chargé de repr!senter

20

Juurnal cet

« esprit français &gt; cher aux commis-voyageurs de table d'b6tt,

M. Clément Vautel y fais-ait l'autre jour de la haute esthétique:
« Les chefs-d'œuvre, c'est une {}Uestion d'atmosphère, de
milieu, d'époque », disait-il, sans savoir sans doute qu'il se
recontrait avec Francis Picabia :
o: Les chefs--d'œuvre sont un anachronisme. »
M. Clémi:nt Vautel, quj doit être flatté d'une telle similitude
d'opinions, déclare la guerre au Père Ubu. Selon lui, l'œuvre
de Jarry « n'ajoute vraiment pas grand'chose à la littérature ,.
Ainsi, c'est 1a révolte des pa1otins, Monsieur Prud'homme
contre Monsieur Ubu. Encore qu'une telle attitude ne soit que
Tidicule, quelques jeunes gens de ma génération peuvent a,'&lt;lÎf
1a faiblesse d'en être irrités s'ils se souviennent du rôle ;oué par
Alfred Jarry dans leur évolution littéraire. Mais faut-il s'étonner
que M. Clément Vautel ne respecte pas les statues? Il sait qu'il
.aura bientôt la sienne.
Deux statues du Salon d'Automoe sont le prétexte d'une
anecdote amusante.
Il paraît qu'aux Champs-Elysées, la veille du Vernissage, 1ll1
peintre, cubiste et théoricien du cubisme, parlait, selon san
b.tbitude, de l'attrait qu'.a cette forme d'art « pour le peuple,.
Son interlocuteur n'étant point convaincu, le peintre appela U11
ouvrier quj passait dans le hall &lt;le la sculpture èt le pria de

'!K)TD

choisir entre deux marbres, l'un un femme déformée, l'autre
111n nu d'homme académique.
- Si l'on t'offrait une de ces statues, laquelle prendrais-tu ?
L'ouvrier :fit deux pas en arrière, ferma l'œil g.auche, étendit
Ja main droite et du doigt désigna l'œuvre .cubiste.
- Vous voyez, s'écrfa le peintre.
L'ouvrier dit en souriant :
- Oui, parce que l'autre, ça m'ennuierait à cause de mes
,enfants ...
Le peintre garda le silence.

*

* *
Le peuple sans doute va murmurer en .apprenant que M. Pau1
-Gavault quittera bientôt le second Théâtre-Français dont il
avait su faire le premier théâtre de qual'tier.
Dans le Manuscrit trouvé dans 11n cbapeau, André Salmon
évoque ce poète si pauvre que « 1orsqu' on lui offrit un fauteuil
-à l'Académie, il demanda la permission de l'emporter chez lui ».
C'était peut~être un pareil désir et l'espérance de le voir réalisé
qni poussait un certain nombre d'invraisemblables candidats à
~olliciter la direction de l'Odéon. Le Iêve d'une situation brillante a embelli durant quelques jours la vie de plusieurs linérateurs infortunés, mais ce n'était qu'un rêve et le Ministère
s'est décidé. M. Gémier va entrer à l'Odéon par la grande porte
,et - plaisanterie facile - par le grand escalier. Dom Basile dit
méchamment que M. Gémier a été nommé par erreur, par
mégarde, par Mégard, mais doit-on faire le moindre crédit à ces
&lt;bruits de coulisses ?
L'Odéon va-t-il reprendre sa vieille réputation de désert et
,d'asile de nuit? Pourra-t-on dormir daos les loges ou bien y
donner des rendez-vous galants? Nous le saurons au prinlem~s. prochain. M. Gémier n'est peut-être pas un excellent
admm1strateur, mais il fut parfois un grand acteur et un metteur en scène ingénieux. Il eut quelques idées curieuses.
P,ar. exemple quand il monta Œdipe, Roi de Thèbes au Cirque-0 Hiv~r où il avait dépensé sans compter les capitaux de
Mons'.eur S., il savait qu'avec la salle pleine chaque soir, il
-perdait de l'argent mais il espérrut refuser du monde et, jouet

�124

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

d'une comique illusion, il comptait comme un bénéfice le
prix des places des spectateurs refusés. D'ailleurs, j'ignore si
M. Gémier jouera de beaux spectacles et je n'ai pas besoin de le
savoir pour écrire cette chronique légère dont le but, outre celui
de renseigner les lecteurs de la N. R. F. sur les faits-divers
artistiques, est de faire dire à Daniel D'Arthez :
a: Quel fatal emploi de l'esprit ! »

LES REVUES

125

La probité m'oblige à dire qu'il ne se vante pas d'avoir beaucoup pra-

tiqué son auteur ; sans doute dirait-il qu'il n'a pas de temps à perdre
à le lire. Tel est bien notre avis. Après cet article, c'est un devoir pour

ceux qui aiment ses livres (car il en a de charmants, savez-vous ?) que
de le détourner de ce genre d'études.
Dire pourtant que c'est ainsi que se fait la critique I Et le public n'y
voit goutte : il souffre tout. Peut-être serait-il bon de l'avertir.

GEORGES GABOR\'

*
* •

OPINIONS LITTÉRAIRES DE VICTOR HUGO

LES REVUES
M. BEAU IER A-T-IL LU CLAUDEL r
Cette troublante question est posée par M. Henri Rambaud,
directeur de la gentille REVUE FéoÉRALISTE dans une lettre que
publient les EssAlS CRITIQUES de i. Azaïs (n° du y•r nov.):
Vous ave1. certainement lu, dans la Rtt·11e des De11x-Mondes du
juillet, les pages que M. André Beaunier y consacre aux Chapelùs
littérafres de M. Lasserre, ou plus exactement, à sa seule étude sur
M. Claudel. Avez-vous remarqué que toutes les citations que M. Beaunier y fait de M. Claudel Ge dis : toutes ; j'ai vêrifié, et tiens mes
références à votre disposition) sont tirées du livre de M. Lasserre ?
Voilà qui est dijà curieux et qui ne témoigne pas d'une familiari~
extrême avec l'œune de M. Claudel. Il y a plus curieux encore. Par
deux fois, une faute d'impression altérait les citations de M. Lasserre.
Une rare coincidenc.: veut qu'à son tour l'imprimeur de M. Beaunier
commette les mêmes fautes. Oh I les fautes heureuses ! Elles font
r~ver délicieusement.
Oui, rêver. Je me garderai bien de conclure. Comment croire que
M. Beaunicr ait négligé de lire M. Claudel, lui qui le condamne avec
la même assurance qu'il reproche aux claudélieas de mettre à le louer 1
Que dis-je, la même assurance ? li rendrait des points à ces pharisiens,
comme il les appelle. M. Lasserre était sévère, mais encore s'appl~
quait-il à faire le départ du beau et du laid dans cette œuvre mêlée,
Rieo ne tempère la sévérité de M. Beauoier. Il déclare tout net que
M. Claudel est inintelligible. « Vous comprenez? demande-t-il à ses
admirateurs. Je le nie ! • Un érudit comme M. Beaunier n'affirme
pas ces choses-là sans de bonnes raisons.
1er

Dans la Rèv11e de Paris du cer novembre 1921, M. Gustave
Simon donne de nouvelles Opinions littéraires de Victor Hugo.
Quelques réflexions fines :
Voltaire dans ses poèmes évite soigneusement la poésie, comme on
évite un ami avec qui l'on veut se brouiller.

Mais en général c'est d'une sorte de Sinar que partent, comme
autant de pompeux éclairs, les jugements du poète :
Pascal fou est encore grand écrivain. La santé du génie peut survivre à la santé de la raison .•..
Pascal écrase l'homme entre deux éternités.
Voltaire est le soleil couchant du vieux monde ; Rousseau est le
soleil levant du monde nouveau .

. Et l'on ne peut lire sans un peu d'amusement cette description enfantine et magnifique que Hugo nous donne, sans
doute d'après ses expériences personnelles, de l'opération du
génie :

Le poète est un prophète. Spirillls fiat. Le souffle, ce prodigieux
mystère, voilà son maitre.
Ce que l'on nomme génie est une irrésistible résultante d'une foule
de phénomènes intimes, à la fois obscurs et flamboyants sublimation
.
'
'
lllaJS quelquefois effarement, de celui qui les éprouve. Empêchez-le
donc, ce prophète, cc visionnaire, de voir le mal, par exemple, et, selon
l'angle où il le voit, d'être pris tantôt d'une formidable colère, tantôt
d'une inépuisable piùé. Par la raison que dans la création il y a du
gouffre, il y a du vcnige dans le génie.

.•.

�126

127

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE JOUEUR DE TAROTS
Ce cliamre fil prit dme et corps
Et dirpersa t(l'US efforts.
Que comprendre à ma parole !
fl fmll q1i'elle fuie et vole f
0 saisom, d chdteaux I

On n'aurait pas cru que ces petits poèmès si ésotériques de&gt;

Illuminatüms pussent jamais avoir de postérité. Pourtant après.
les tentatives de Paul Efuard, voici dans le MERCURJ! 1)1! FRANCE
du 1er novembre, sous. le titre : Le joueur detarots ; les ciuquatttedè11x cartes et la règle, et sous la signature de M. Ket Frank.
Houx, une série de petites images intérieures o~ se reconnaît
la tradition de Rimbaud, et qui impliquent un indéniable
talent :·
s.t:Iiu Ja1itrt.
une 111aiii tlaire
rose u11e lumière- entre Tes doigis'

, adieu
point de vua~
les épliémeres
l'ombreplei1u. la nuit bleue .

•
moulin qui tourne dévide la rivilre
d,um qui trotte derorlle le chemin
thevalier de la 111ar;ol,1ine
d toi qui fais d,s pieds des mailfs
ta vie, comm, une pewte

•
matin suspendu
cett, lune qui s' e.Oare
cOldetll' i111;ertaiile de ciel
Pluie ou 11eige
quel jour sera-ce
bea11 110/re soir secret toujours pareil.
Cil

. •.

MEMENTO

REVUES FRANÇAIS.ES.
ACTION (Nov.): Lettres, poèmes e11 prose etm vers, 11otes, souvmirs,
rijlexio11s et fait-divers de Céline Arnauld, Antonin Artaud, Paul

Budly, Georges Gabory, Mall Jacob, Andrit Salmoll, Marcel Sauvage.
L'AMOUR DE L'ART (Nov.): Jean Mm·chand, parOaude-Roger Ma.o:;
Louis Clxlrlot, par André Warnod; Albart Gtlindet, par Charles Vildrac.
ARISTE (no 1) : Critiques et. poèmes de Ker Frank HouJI'., Henri
Pourrat, J. Vialatte.
Une nouvelle jeune revue AVENTURE, que Pierre Mac Orlan présente en quelques pages fort curieuses, contient des poèmes et des prosc:s,
de Louis Aragon, Henri Cliqueonois, Reu~ Ctcyel, Georges Lin,lbour,
Roger Vitrac, Jacques Baron, etc.
Bcunw Dli LA YTE ARTISTIQUE ( l er Nov.) : Confià,,ues d' Angel

Zanaga.
LES CAHIERS IDÉALISTES (Oct.) : Pdmes en Prose de Max Jacob,
Marcel Sauvage, Joseph Rivièr , Louis de Goozague-Frick, AlexaodreArnoux, Luc Durtain.
LA CoNMAlSSANC.li (Sept.-Oct.): Litt«aluT&amp; BI cllt/wlicîs,11e, par Emile
Dermengl'lem.
LE CRAPOUILLOT (16 nov.): &lt;&lt; Le gosse » (The Kid) de Charlie
Chaplin, par Jean Galtier-Boissière.
C.rnSERJES TYPOGRAPHIQUES (no 3) : Les exemplaim de chapeller
dime frrélet1t'tpar les prmien, par Marius Audio.
L'EsPRIT NOUVEAU (no 10) : Les frères Le Nai11, par Vauvrecy.
Ess,'Js CRmQUES (1er ov.): Autour d'une rêédilio11 de M. Maurice
Barris, par Azais.
LE FEU (Oct.) : La 1iuit to11rne sttl' la mer, par J. d'Ar baud .
LES FEUILLES LIBR.ES (Oct.): Comme un homme, par André Salmon.
GAz.ET!E DU' BoN ToN (no 8) : planches de Ch. Martin et G. Lepape.
LA GRANDB REVUE (Oct.): Pa1111rge à la guerre, par A. Thibaudet.
LES MARGES (l5 Oct.) : Les derniers jours d'Alfred Jarry, par Jean
Saltas ; Ha, ry, par Pierre Guéguen.
MERCURE DE FRANCE (15 Oct.) : Une philosophie de la relati011, par
Julesde Gaultier; (15 nov.): Poèmes, par Daniel Thaly; Industrie, par
Philippe Girardet.
LA NERVlE {Sept.-Oct.) : Elégie, par Pb. Chabaueix.
L•ŒoF DUR (nov.) : Variations su,· q11elques Empereurs Rw11aim, par
Mathias Lübeck.
PooR LE PLJJSJR (15 Oct.) : Vol pla11i, par Fagus.
L.~ RE!-:AISSANCE D'OCCIDENT (Aoftt): Poèmes, par Joseph Delteil.
LA REvuE CRITIQUE (Oct.) : Le Classicisme fant6111e, par Eugène

Marsan.
LA REVUE DE GENÈVE (1er Nov.): Le secret &lt;k Rembrandt, par François
Fosca.
LA REVUE DE PARIS (1; Oct.): Le Dilemne du ùoctmr, par Bernard

�128

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISI

Shaw; Re11a,i au sémillaire, par Pierre Lasserre; (1.,. Déc.) : La Mesur,
du Temps, par Emile Borel.
REVUE HEBDOMADAlRE (29

Oct.): L'Epitl,a/ame de]. Chardo11ne, par

Fr. le Grix. (3 Déc.): Le Comte de Gobi11ta11, par Jacques de Lacretelle;
Le Mouchoir rouge, par le Comte de Gobineau.
LA REVUE DE FRANCE (15 N0\·.-1•• D~c.): L'Opbélia, par MariusAry Leblond.
LA REVUE RHÉNANE (Novembre): Lts lettres frauçaises et la guerre,
par Jacques Rivière; Darag11ls, par Andr~ W:irnod.
SIGNAUX (1•r Nov.): U11e jo11rule t11 Manche, par JC.lll-Richard Bloch;
Poémes D,:imesliques, par Gustave Van Hecke. (I.,. Déc.): Corniaud, par
Pierre Mac Orlan.
REVUES ALLEMANDES.

DIE NEUE RoNSCHAU: Aus den W,stlicht11 Sagm, par Annette Kolb;
- Fra11krtid1 ttnd Europn, par Alfred Weber; - Oscar Wild.es Paristr
Tage, par Frank Harris.

RÉCE. TES PUBLICATIO. S A GLAISES.
Percy Lubbock (Jonathan Cape).
par Edmond Gosse (WilJiam Heioeman).
fORE EssA,S ON BooKs, par Clutton Broek (Methuen).
MEMORlES ANS NoTES, par Sir Syd11ey Colvili (Arnold).
MOLIÈRE, par Arthur Tilley (The Cambridge University Press).

TttE CRAFT OF F1crlON, par

BooKs

A

ON THE TABLE,

HlsTORY OF P1sA,

Xl•h

AND

Xll•h

CENTUJUES,

par

Williat#

Ht)'WOOd (Cambridge University Press).
THE METAPHYSICAL POETS A::,:o LYRlCS OF THE XVIllh CENTURY,

par

RerlJert Griersori (The Clarendon Press, Oyford).
THE C.urnRIDGE HlsTORY OF AMERICAN LI.TE.RATURE,

Vols. Ill

et IV (fhe Cambridge University Press).
COQUETTE, roman, par Frank Swin11erto11.
ADRIENNE TowER, romao, par J1me Basil de Selinto11rt (AT!ne
Sedgwick) (Arnold).

M.

WADDINGTON OF WICK, romau, par

May Sinclair.

DOSTOIEVSKI

Cette courte allocution, lue au Vieux-Colombier pour la
célébration du centenaire de Dostoïevski, peut être considérée
comme une sorte d'introduction aux six leçons sur Dostoïevski
que j'ai promises à l'école de Jacques Copeau 1 :

MESDAMES ET MESSIEURS,

Les admirateurs de Dostoïevski étaient, il y a quelques
années, assez peu nombreux ; mais comme il advient toujours lorsque les premiers admirateurs sont recrutés dans
l'élite, leur nombre va toujours grandissant, et la salle du
Vieux-Colombier est beaucoup trop petite pour les contenir
tous aujourd'hui. Comment il se fait qùe certains esprits
demeurent encore réfractaires à son œuvre admirable, c'est
ce que je voudrais d'abord examiner. Car, pour triompher
d'une incompréhension, le meilleur moyen c'est de la tenir
pour sincère et de tâcher de la comprendre.
Ce qu'on a surtout reproché à Dostoïevski au nom de
notre logique occidentale, c'est, je crois, le caractère irraisonné, irrésolu et souvent presque irresponsable de ses personnages. C'est tout ce qui, dans leur figure, peut paraître
grimaçant et forcené. Ce n'est pas, nous dit-on, de la vie
réelle qu'il représente; ce sont des cauchemars. Je crois cela
parfaitement faux ; mais accordons-le, provisoirement, et
ne nous contentons pas de répondre, avec Freud, qu'il y a

LE GÉRANT : GASTON GAUJJUIU).
AllBEVlLLB. -

IMPRIMl!RIE F. PAILLART.

1.

Voir p. 256.

9

�I JO

••

LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

plus de sincérité dans nos rêves que dans les actions de
notre vie. Ecoutons plutôt ce que Dostoïevski lui-même dit
des rêves, et des « absurdités et impossibilités évidentes dont
foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ,
sans presque en éprouver de surprise, alors même que,
d'autre part, votre intelligence déploie une puissance inaccoutumée. Pourquoi, continue-t-il, quand vous vous réveillez et rentrez dans le monde, sentez-vous presque toujours,
et parfois avec une rare vivacité, que le songe en vous
quittant emporte comme une énigme indcuinée par vous ?
L'extravagance de votre rêve vous fait sourire et en même
temps vous sentez que ce tissu d'absurdités renferme une
idée, mais une idée réelle, quelque chose qui appartient à
votre vie véritable, quelque chose qui existe, et qui a toujours existé dans votre cœur; vous croyez trouver dans
votre songe: une prophétie attendue par vous ... &gt;&gt; (L'idiot,
t. II,~- 185).
Ce que '.Dostoïevski dit ici du rève, nous l'appliquerons
à. ses propres livres, non que je consente un seul instant à
assimiler ses récits à l'absurdité de certains rèves, mais bien
parce que nous sentons également, au réveil de ses livres,
- et lors même que notre raison se refuse à y donner
un assentiment total, - nous sentons qu'il vient de toucher quelque point secret t&lt; qui appartient à notre vie
véritable ». Et je crois que nous tr.ouverons ici l'ex.plïcation de ce refus de certaines intelligences devant le
génie de Dostoïevski, aL1 nom de la culture oc.cidentale.
Car je remarque aussitôt que dans toute notre littérature
occidentale, et je ne par1e pas de la française seulement, le
roman, à part de très rares exceptions, ne s'occupe qu:e des
relations des hommes entre eux, rapports passionnels ou
intellectuels, rapports de famille, de société, de telasses
sociales - mais }a.mais, presque iamais des m.ppons de
l'individu avec lu~même -ou avec Dieu - qui priment ici
tous les autres. Je crois que rien ne fera mieux comprendre
ce que je veux dire que ce mot d'un Russe que rapporte

DOSTOÏEVSKI

Mm• Hoffmann dans sa

131

biographie de Dostoïevski (la meilleure et de beaucoup, que je connaisse - mais qui n'est
pas traduite, malheureusement), mot par lequel elle pré.tend précisément nous faire sentir une des particularités
de l'âme russe. Ce Russe donc, à qui l'on reprochait son
inexactitude, ripostait très sérieusement : « Oui, la vie est
difficile ! Il y a des instants qui demandent à être vécus
correctement, .et qui sont bien plus importants que le fait
d'être exact à un rendez-vous. » La vie intime est ici plus
.importante que les rapports des hommes entre eux. C'est
bien là, ne croyez-vous pas, le secret de Dostoïevski, ce qui
tout à la fois le rend si grand, si important pour quelques
uns., si insiwportable pour beaucoup d'autres.
Et je ne prétends pas un .instant que !'Occidental, le
Français, soit de part en part et uniquement un être de
société, qui n'.existe qu'avec un costume : les Pensées de
Pascal sont là, les Fletirs du Mal, livres graves et solitaires,
et néanmoins aussi français que n'importe quels autres
livres de notre littérature. Mais il semble qu'un certain
ordre de problèmes, d'angoisses, de passions, de rapports,
soient réservés au moraliste, au théologien, au poète et que
lernman n'ait que faire de s'en laisser encombrer. De tous
les livres de B.alzac, Louis Lambert est sans doute le moins
réussi; en tout .cas, ce n'était qu'un monologue. Le prodige réalisé par Dostoïevski, c'est que chacun de ses personnages, et il en a créé tout un peuple, existe d'abord en fonction de lui-même, et que chacun de ces êtres intimes, avec
son secret particulier, se présente à nous dans toute sa
complexité problématique ; le prodige, c'est que ce sont
précisément ces problèmes que vivent chacun de ses personnages, et je devrais dire : qui vivent aux dépens de chacun
de ses personnages - ces problèmes qui se heurtent, se
combattent, et s'humanisent pour agoniser ou pourtriompher devant nous.
11 n'y a pas de question si haute que le roman de Dostoïevski ne l'aborde. Mais, immédiatement après avoir dit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

ceci, il me faut ajouter : il ne l'aborde jamais d'une manière
abstraite, les idées n'existent jamais chez lui qu'en fonction
de l'individu ; et c'est là ce qui fait leur perpétuelle relativité ; c'est là ce qui fait également leur puissance. Tel ne
parviendra à cette idée sur Dieu, la providence et la vie
éternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de
jours ou d'heures (c'est Hippolyte de l'Idiot), tel autre
dans les Possédés édifie toute une métaphysique où déjà
Nietzsche est en germe_, en fonction de son suicide, et
parce qu'il doit se tuer dans un quart d'heure - et l'on ne
sait plus, en l'entendant parler, s'il pense ceci parce qu'il
doit se tuer, ou s'il doit se tuer parce qu'il pense ceci.
Tel autre enfin, le prince Muichkine, ses plus extraordinaires, ses plus divines intuitions, c'est à l'approche de
la crise d'épilepsie qu'il les doit. Et de cette remarque je
ne veux point tirer pour le moment d'autre conclusion
que ceci : que les romans de Dostoïevski tout en étant les
romans - et j'allais dire les livres - les plus chargés
de pensée ne sont jamais abstraits, mais restent aussi
les romans, les livres les plus pantelants de vie, que je
connaisse.
Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de Dostoïevski, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire, et devenir symboliques. Ce ne sont
non plus jamais des types comme dans notre comédie classique ; ils restent des individus, aussi spéciatu que les plus
particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment
dessinés et peints que n'importe quel portrait d'aucune littérature. Ecoutez ceci :
Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui
les présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique i
cc; sont ceux qu'on appelle communément les hommes « ordinaires », la « masse », et qui, en effet, constituent l'immense
majorité de l'espèce humaine. A cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages &lt;le notre récit, et notamment
Gabriel Ardalionovitcb.

DOSTOÏEVSKI

133

Voici donc des personnages qu'il va être particulièrement
difficile de caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire :
Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait
été tour~nté par le sentiment constant de sa médiocrité, en
même temps que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il
était un homme supérieur. Plein d'appétits violents, il avait,
pour ainsi dire, les nerfs agacés de naissance, et il croyait à la
force de ses désirs parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se
distinguer le poussait parfois à risquer le coup de tête le plus
inconsidéré, mais toujours au dernier moment notre héros se
trouvait trop raisonnable pour s'y résoudre. Cela le tuait •.
et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut
ajouter que les autres, les grandes figures de premier plan,
il ne les peint pas, pour ainsi dire, mais les laisse se peindre
elles-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans
cesse changeant, jamais achevé. Ses principaux personnages
restent toujours en formation, toujours mal dégagés de
l'ombre. Je remarque en passant combien profondément il
diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être
toujours la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci
dessine comme David ; celui-là peint comme Rembrandt,
et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles, autour d'elles, de
telles profondeurs de pensée, je crois bien que Dostoïevski
resterait encore le plus grand de tous les romanciers.
ANDRE GIDE
1

L'idiot, 11, pp. 193-194.

�DOSTOÏEVSKY E'l' LA LUITE Cô. TRE LF..S ÉVlDENCES

DOSTOIEVSKY
ET

LA LUTTE CONTRE LES :ÉVIDENCES

13 5

cet égard. ~chestov est certainement l'c.sprit le plus original, le
pius audac1eu.x, le plus profond parmi les écrivains- russes contemporains le plus complexe aussi et-le plu&amp; difficile à définir.
« Quel est l'objet de la philosophie, demande Schestov. Fautil rechercher la signification du tout et travailler obstinément à
édüier une théodicée parfaite à, l'exemple de Leibniz. et de tant
d'autres peosew:s. c~lè.brcs, ou bien faut-il s'attacher à scivre j.usqu'au bout les destinées des individus particuliers, autrement
dit~ poser des questions, qui excluent toutes possibilités de
réponse ? » Schcstov choisit la seconde voie, malgré ses difficultés et ses dangers: il s'attache à l'individuel, aUi concret
anf:rituniqu.c 7 spécial. Berg&amp;an veut qu~ le philosophe
appel au « romancier hatdi " qui 11 déch · e la toile- habilement
tissée de notre moi conventionnel pour nous montrer sous cette
lo~ueapparente une absurdité fondamentale ». C'est ce que
fait JUStement Schestov : il s'adresse tour à tour à Shakespeare, à Ibsen, à Tolstoï à Dostoievsk.y, à Tchekhov, à Nietzsche; ce n'est pas Leurs idées, leur philosophie, 1-ew système
en eux-mêmes, qui: l'intéressent, c'est leur personnalité vivante et
celle. de leurs héros, teHes qu'elles se manifestent dans leurs
œu.vrts. Il les presse, il bis questionne,. i1 les tourmente-, imitoyable, non pour en tirer des leçons, des condusil')ns o-foéra~. Mam pour ODus. faire s_aisir ainsi, toute palpitante," une
ré~é profondément cachée, pour nous faire pressentir et entrevorr brusquement une vérité obscure qui se dérobait à l'étreinte
de la raison.
_La témérité de ses recherches, l'audace tranquille de ses points
d'mterrogation lui attirent l'accusation de scepticisme et de
cynisme. Son scepticisme, en réalité, n'est qu'un procédé, une
méthode d'examen ; sous ce rapport on pourrait le rapprocher
de Socrate, avec. lequel, d'ailleurs, il a encore d'autres points de
contact. Schestov doute, mais il ne se confine pas dans ce
doute, il ne s'y plaît pas: il cherche toujours, tantôt en « gémissant» pour employer l'eipression de Pascal souvent citée par lui,
et tantôt en plaisantant, en Piant de lui-même et des autres
.
'
tou1ours ardent et inquiet.
Ses_ maîtres furent iet:zschc, le Nietzsche d'Humain, trop
humain, du Gai Savaii'; puis Dostoïesvky, Tohtôi, Pascal
qui l'aidèrent à découvrir sa propre- personnalité, ·fortifièrell.t

fas.s;

LÉON SCHESTOV
Dans le domaine de la spéculation systématique:,. nous
n'a.von-s pas encore formé d►école-, nous autres Russes, nous ne
possédons pas encOie de tradition&amp; qui puissen.t être comparées
a_u:1. éco~s françaises, allemandes, anglaises dont la plupart de
nos philosophes ont toujours subi jusqu'ici les influences et 2ux,quelles quelques-uns d'entre eux ne surent opposer que ceruines
traditions orientales : néo-platoniciennes, gnostiques, patristiques. Le génie russe - et c'est une de ses caractéristiques les
plus essentielles - si téméraire qu'il soit - s'appuie toujours
sur le fait concret, sur la réalité vivante ; il S"e lance ensuite dans
les spéculations les plus abstraites, les plus osées, maiJ pour
revenir finalement, riche de toute la pensée acquise, à cette
mème réalité, au fait, son point de départ et son aboutissement.
Celui qui veut juger de la pensée russe doit s'2dresser donc non
aux professeurs de philosophie, non aux gnosséologues et
métaphysiciens de profession, parmi lesquels, pourtant, il y a
des hommes de grand talent, tels Zossky, Franck et d'autres
encore, mais à tous nos romanciers, 1r nos poètes, à nos critiques, à nos publicistes qui travaillent tous sur le vif.
L'œuvre philosophique et critique de Léon Schestov, totalement inconnue en France ', est extrêmement caractéristique à
1. Quelques ouvrages de Schestov ont été traduits en anglais. Les
éditions allemande et itali~nne de ses œuvres choisies sont actuellement en préparation.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

son courage, son audace et versèrent en lui une soif inextin guible de liberté. Ses recherches l'orientèrent plus tard vers
l'étude de Plotin, de saint Augustin, des mystiques médiévaux,
de Luther.
Son style extrêmement simple, familier même, dépouillé d'artifices, sans trace de pédantisme et d'une admirable limpidité, le
place parmi les meilleurs prosateurs russes. Mais cette simplicité est toute de surface ; sous ce ton familier se cache une pensée étrangement subtile, t0ujours tendue, qui creuse et fouille
profondément. Rien n'est plus clair, ne paraît plus facile
qu'un aphorisme, qu'une étude de Schestov pour les esprits
ingénus ; rien n'est plus compliqué, plus obscurément attirant
pour ceux qui essayent d'y pénétrer plus avant.
Schestov débuta avec Shakespeare et son critique Brandis, puis
suh•irent avec plusieurs années d'intervalle : Le Bien da11s
la doctrine de Nietzsche el de Tolsloi, Dostoievsky et Nielz._scbe, un

premier recueil d'aphorismes : L'apotbéose du déraci11eme11l, et
deux volumes d'essais philosophiques et critiques : Débats el
Conclusions et Les Grandes Veilles; deux autres volumes vont
paraître prochainement : Les Mille et une Nuits et De la Racine
des c/Joses. L'article sur Dostoïevsky que nous publions ici est la
traduction, fortement abrégée (avec l'autorisation de l'auteur),
d'une vaste étude de Schestov que publie, à l'occasion du centenaire de Dostoïevsky, la revue russe Les Annales Contem-

porames.
BORrS DE SCHLŒZER.

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EURIPIDE,

sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la
mort et que la mort soit la vie. »
Platon, dans un de ses dialogues, fait répéter ces paroles pari Socrate, le plus sage d'entre les hommes, celui-là
même:qui ·créa la théorie des idées générales et considéra
« Qui

DOSTOÏEVSKY ET LA LOTIE CONTRE LES .EVJDENCES

1 37
le premier la netteté et la clarté de nos jugements comme
l'indice de leur vérité. Depuis les temps déjà anciens les
hommes les plus sages vivent dans cette ignorance énigmatique; seuls les hommes ordinaires savent bien ce que
c'est que la vie et ce que c'est que la mort. Comment se
peut-il que les plus sages hésitent là où les esprits ordinaires ne voient aucune difficulté ? Et pourquoi donc les
difficultés sont-elles toujours réservées aux plus sages? Or il
ne peut y avoir de difficulté plus atroce que de ne pas savoir
si l'on est mort ou vivant? La c&lt; Justice&gt;&gt; exigerait que cette
connaissance ou bien cette ignorance fftt l'apanage de tous
les humains. Que dis-je la justice ! C'est la logique ellemême qui l'exigerait, car il est absurde que les uns sachent
distinguer la vie de la mort, tandis que les autres restent
privés de cette connaissance ; ceux qui la possèdent diffèrent
complètement de ceux auxquels elle est refusée et nous
n'avons donc pas le droit de les considérer tous comme
appartenant à l'espèce humaine. Celui-là seul est un
homme, qui sait ce que c'est que la vie et ce que c'est
que la mort. Celui qui ne le sait pas, celui qui, ne
fût-ce que de loin en loin, ne fût-ce que pour un instant
seulement, cesse de saisir la limite qui sépare la vie de la
mon, celui-là cesse d'être un homme pour devenir ..• pour
devenir quoi ?
Il y a lieu d'ajouter pourtant que de naissance tous les
hommes sa.vent très bien distinguer la vie de la mort.
L'ignorance ne vient - à ceux qui sont prédestinés - que
plus tard seulement et - si tout ne nous trompe pas brusquement, on ne saie d'où, ni comment. Mais il y a
plus. Cette ignorance n'est qu'intermittente : elle s'efface
et cède la place à la connaissance normale aussi brusquement, aussi subitement qu'elle était apparue. Euripide et
Socrate, et tous ceux qui sont destinés à porter le fardeau
sacré de la suprême ignorance, tous savent très bien ordinairement, tout comme les autres hommes, ce que c'est
que la vie, ce que c'est que la mort. Mais il leur

�LA NOUVELLE IŒVUE FRANÇAISR

arnve d'éprnuver exceptionnellement l.i sensation que
leur connaissance ordinaire les a:bandonne. Ce que tous
savent, ce que tous admettent, ce qu'ils savaiient euxmêmes il n'y a qu'un instant, ce que le consentement una,.
nime confirmait et justifiait, cela même perd à leurs yeux
toute signincation. Ils possèdent maintenant leur propre
savoir, injustifié, injustifiable, inadmissible pour les autres. Peut-on jamais espérer en effet que le doute d'Euripide soit unanimement admis ?
Un ancien livre raconte que !'Ange de la Mort, qui
desiend vers _l'homme pour séparer l'âme du corps, est
couven d'yeux. Qu'a-t-il besoin de tous ces y ux ? Je
pense qu'ils ne sont pas pour lui : l'Ange de la Mon
s'aperçoit parfois qu'il est venu trop tôt, que le terme de
l'homtm n'est pas encore éebu ; dans ce cas il n'emporte
pas son âme, il ne se montre même pas à elle, tnais il
laisse à l'homme une de ces nombreuses paires d'yeux dont
son eorps est cou,vert. Et l'homme sait alors - en plus de
ce ~ue voient les-autres hommes- et de ce qu'il voit 1u-i mêmt
avec. ses yeu~ naturels -des choses nouveltes et étranges, et
il les voit autrement que les anciennes, non comme voient
les hommes, mais comme voient les habitants des « antres
µiondes », c'est~à-diTe qu'tlles existent pour lui non « oéces. sairement», mais c&lt; librement», qu'elles sontetqu'au même
instant elles ne sont, pas, qu'elles apparaissent quand elles
diaparaissent et disparaissent quand elles apparaissent. Or,
comme t0us. les; autres organes des sens et même noue
raison sont en connexion étroite avec notre vision mrdinafre, et que l'~xpérience de l'homme tout entière, individueHe et : collective, .Jy i;-accorde aussi, les nouvelles
visions paraissent ridicules, fantastiques et semblent être
produit!es par une imagination dlf:réglée. Encore un pas, et
&lt;:e sera la folie; semhle-t-il, non pas la Eolie poétique, l'ins•
piration dont il est question même. dans les manuels de
phiJosophie et &amp;esthétique et qui, sous les D&lt;l&gt;ms ~Eros) de
Manie, d~E:x.tase, fut tant de fois décrite et justifiée où et

1'0STOÏEVSKY ET LA LU'ITE CONTRE LES ÉVIDENCES

r39

quand il le fallait, mais cette folie quon traite dans les
cabanons. Alors, c'est la lutte entre les deux visions, lutte
dont l'issue est anssi problématique et aussi mystérieuse
que les débuts.
Dostoïevsky fut certainement un de ceux qui possédèrent cette double vue. Mais quand donc fut-il visité par
!'Ange de la mort ? Le p!ns naturel serait de supposer que
ce fut lorsqu'il écourait au pied de. l'échafaud la lecture de
son arrêt de mort. Il est probable pourtant que les suppositions c&lt; naturelles n ne sont plus de mise ici. Nous pénétrons dans le domaine de l'antinaturel, du fantastique par
excellence et si nous voulons y entrevoir quelque chose,
il nous faut renoncer à toutes les méthodes, à tous les
procédés qui donnaient jusqu'ici à nos vérités et à notre
connaissance une certitude garantie. On ~igera peut-être
de nous un sacrifice plus important encore. Il faudra
peut-être que nous soyons prêts à admettre que la certitude n'est nullement le prédicat de la vérité ou, pour
mieux dire, que la certitude n'a ~bsolument rien de commun avec la vérité. Il se peut que tout le charme, toute
l'attirance de ces vérités consistent justement en ce qu'elles
nous délivrent de la certitude, en ce qu'elles nous font
espérer vaincre ce qu'on appelle les évidences.
Ce n'est donc pas lorsqu'il attendait l'exécution de l'arrêt
que Dostoïevsky fut nsité par l' Ange de la mort. Et ce
n'est pas non plus lorsqu'il vivait au bagne. Les Souvenirs de la Maison des Morts, une des meilleures œuvres
de Dostoïevsky, en font foi. L'auteur des Sawue,,.if's est
encore plein d'espoirs. Il souffre, il souffre terriblement,
mais il se souvient toujours qu'en dehors des murs de
cette prison, il y a encore une autre vie. Le coin de ciel
bleu qu'il entrevoit par dessus les hautes murailles lui
est une promesse de lrberté: lin temps viendra, et la
prison, les visages marqués, les jurons ignobles, les coups,
les gardiens, la saleté, les chaînes - tout cela passera et
1.me nouvelle existence commencera, noble, élevée cr Je

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ne suis pas 1c1 pour toujours », se répète-t-il constamment; « bientôt, bientôt je serai là-bas. » Là-bas c'est la
liberté. La véritable vie, riche, pleine de signification,
n'existe que là où l'homme voit au-dessus de lui non plus
un petit coin du ciel, mais un dôme immense, là où il n'y
a plus de murs, mais où s'étend un espace infini, là où la
liberté est illimitée- en Russie, à Moscou, à Pétersbourg, au
milieu d'hommes intelligents, bons, actifs et libres.

II
Dostoïevsky a terminé son temps de bagne ; il a fini
aussi son service militaire. Il est à Tver, puis à Pétersbourg.
Tout ce qu'il attendait se réalise. Il est un homme libre,
comme tous les hommes dont il enviait le sort lorsqu'il
portait des chaînes. Il ne lui reste donc plus qu'à accomplir les engagements qu'il a pris en prison vis-à-vis de
lui-même. Il faut croire que Dostoïevsky n'a pas oublié si
tôt ces engagements, son &lt;&lt; programme » et qu'il a fait
plus d'une tentative désespérée pour arranger sa vie de
telle sorte que les &lt;&lt; anciennes chutes et les anciennes
erreurs » ne se répètent plus. Mais il semble que plus il s'y
est efforcé, moins il y a réussi. Il fit bientôt la remarque que
la vie libre ressemblait de plus en plus à l'existence du
bagne et que &lt;&lt; jadis le ciel tout entier &gt;&gt; qui, lorsqu'il était
en prison, lui paraissait illimité, l'oppressait et l'écrasait
tout autant que les plafonds bas du bagne ; que les idéals
à l'aide desquels il apaisait son ~me au temps où il vivait
parmi les derniers des hommes, que ces idéals n'élevaient pas
l'homme, ne le libéraient pas, mais l'enchaînaient etl'humiliaient tout autant que les fers qu'il portait au bagne. Le
ciel oppresse, les idéals enchaînent et l'existence humaine
tout entière n'est plus qu'un sommeil lourd, douloureux,
plein de cauchemars.
Comment cela s'est-il produit ? Hier encore Dostoïevsky

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVIDENCES

I4I

écrivait ses Souvenirs de la Maison des Morts ; la vie des
forçats lui paraissait un cauchemar ; mais il suffisait d'enlever les chaînes, d'ouvrir les portes de la prison et l'homme
serait libre et la vie atteindrait sa plénitude. Les yeux de
Dostoïevsky le lui certifiaient, ainsi que tous ses autres
sens, et même la « divine » raison. Mais voilà que contre tous ces témoignages un autre se dresse, qui les
détruit.
Dostoïevsky ne pouvait repousser le don qui lui avait
été fait, de même que nous ne pouvons repousser les
cadeaux de l'Ange de la Vie. Tout ce que nous possédons,
nous le recevons, on ne sait de qui, on ne sait d'où. Tout
cela nous a été octroyé, avant même que nous ayons eu
le pouvoir de poser des questions et d'y répondre. La
seconde vue fut donnée à Dostoïevsky, qui ne la demandait pas, d'une façon aussi inattendue, aussi subite que la
première.
Dostoïevsky découvrit brusquement que le ciel et les murs
de la prison, les idéals et les chaînes ne se contredisent nullement, comme il le voulait, comme il le pensait auparavant, quand il voulait et quand il pensait comme tous les
gens normaux. Ils ne se contredisent pas, parce qu'ils sens
la même chose. Il n'y a pas de ciel, il n'y a de ciel nulle
part, il n'y a qu'un horizon bas et borné. Il n'y a pas d'idéals,
il n'y a que des chaînes, invisibles, il est vrai, mais qui
maintiennent l'homme plus solidement encore que les
fers.
Nul acte d'héroïsme, nulle « bonne œuvre » ne peuvent
ouvrir devant l'homme les portes de ce lieu de « détention à perpétuité i&gt;. Les vœqx qu'il avait formés au bagne
lui parurent alors sacrilèges. Il se produisit en lui à
peu près ce qui était déjà arrivé à Luther quand il s'était
souvenu ·avec horreur des vœux qu'il avait prononcés en
entrant au couvent : Ecce! Deus, tibi VO'".Jto impietatem et

blasphemiam per totatn mM-m vitam.
C'est cette «vision» nouvelle qui forme le thème de la

�142

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voix so1duraine., une des œuvres les plus extraordinairfi
de la littérature universelle. La plupart n'ont vu et ne
veule.nt voir jusqu'ici dans ce petit livre ,qu'une leçon. Il y
a là.bas, quelq_ue part, dans les souterrains, des êtres misé-

rables, malades, anormaux, frappés par le sort, qui dam
leur rage impuissante atteignent les dernières limites de la
négation. Ces êtres, d'ailleurs, sont le produit de notre
époque ; il n'en existait même pas jusqu'à ces dernières
années. Dostoievskf luj.-rnême nous suggère ce point de
vue dans la note .qu'il place en tête de l'œuvre. Il se
peut qu'il ait été sincèl;e à · ce moment,, et vécidique.
Les vérités du genre de celles q_ui apparurent aux yeuz. de
l'homme souterrain sont telles, .de par leur origine même,
qu'on peut les énoncer~ mais qu'il n'est pas nécessaire,
qu'il est impossible même d'en faire des vérités bonnes
dans tous les cas et pour tous. Celui-là même ne peut en
prendre possession qui les a découvertes. Dostore\·sky luimême ne fut pas certain, jusqu'à la fin de sa ·vie, d'avoir vraiment vu ce qu'il avait décrit dans la Vai."oouJerraine. C'est œ
.qui explique le style si étrange du récit de l'homme souterrain; c'est à cause de cela que chacuu.e de .ses ,phrases
dément la précédente et s'en rit, c'est là l'explication de .ces
.crises d'enthousiasme, de joie inexplicable entrecoupées par
les explosions d'un dés~spoir pon moins inexplicable. D
semble gue le pied lui ait manqué et qu'il tombe dans un
abîme sans fond. C'est !'allégresse du vol, la peur de ne
plus sentir le sol sous ses pieds et l'horreur du vide.
Dès les premières pages du récit, nous sentoos qu'u~e
puissance formidable, surnaturelle (peut-être que cette fois
notre jugement ne nous trompe pas - ra_ppelez-vous
l'Ange &lt;le la Mort) enlève l'écri"'ain et l'emporte. Il est ~
extase, il est « hors de lui », il court ·il ne sait .où, il
attend il ne strit qU&lt;iJÎ. Lisez ces lignes qui terminent le
premier chaf\_itre :
&lt;&lt; Oui l'homme du x1x~ siècle doit être, est ,moralement
,obligé d'être un iµdiwidu sans çaractère, -l'homme d'action

DOSTOÏEVSKY ET LA L01TE CONTRE LES ÉVIDENCES

143

doit être un esprit médiocre. Telle est la conviction de ma
quarantaine. J'ai quarante ans; or, quarante ans, c'est toute
-la ~ie. Il est inconvenant, bas, immoral de vivre plus de
quarante ans ! Qui vit plus de quarante ,ans? - Répondezmoi sincèrement, honnêtement. Je vous le dirai, moi :
les imbéciles et les chenapans. Je dirai cel.a en face à tous
les vieiJlards, à tous ces vieillards à la chevelure argentée
et parfumée. Je le dirai en faae à tom l'univers. J'ai le
droit de le dire parce que je vivrai moi-même jusqu'.à
soixante ans, jusqu'à soixante-dix ans, jusqu'à quatre-vingts
ans. Attendez, laissez-moi reprendre souffie ! »

III
En clfet, dès-le début iil faut s'arrêter et reprendre souffle.
Et ces mots pourra1ent servir de conclusion à chacun des
chapitres qui suivent : laissez-moi reprendre souffle.
Dostoïevsky lui-même et son lecteur ont la respiration
coupée par l'élan fougueux, sauvage de ces pensées cc nouvelles,&gt;. Il ne comprend pas ce qu'il éprouve, et pourquoi
ces pensées. Sont-ce même des pensées? A qui adresser
ces questions? à ces questions nul ne peut répondre; ni
les autres, ni Dostoïevsky lui-même ne peuvent être certains
que ces questions puissent être même posées, qu'elles aient
nne signification quelconque . .Mais il est,Î!ll1i10ssible aussi de
les écaner et il semble même parfois qu'il ne faille .pas les
écarter. Relisez cette pl1rase, par exemple: « L'homme dn
Dx• siècle doit êrre nn individu sans caractère· l'homme
~'action doit être ll'1l esprit médiocre &gt;&gt;. Est-ce u~e convictl.on sérieuse ou bien un assemblage de mots vides de sens ?
A pr.emière vue cela ne fait même pas question - des
mois! Mais permettez-moi de vous rappeler que Plotin
(dont Do.stoïevsky, je crois, n'avait jamais entendu parler)
.éme~ }a même pensée, bien que sous une autre forme. Lui
aussi affirme que rhomme d'action est toujours médiocre,

�LA

ou,'EUE REVUE FRANÇAISI

que l'essence même de l'aaion est une limitation.
Celui qui ne peut pas, qui oe veut pas &lt;c penser n, « contempler l&gt;, celui-là agit. Mais Plotin, qui est tout aussi« hors de lui » que Dostoïevsky, dit cela très tranquillement, presque comme une chose qui va de soi, que tout
le monde sait, que tout le monde admet. Il se peut qùil
ait raison : quand on veut dire quelque chose qui contredit
les jugements unanimement admis, le mieux est de ne pas
élever la voix. Le problématique, l'impossible même,
présenté comme une chose évidente par elle-m~me, est
souvent facilement admis comme tel.
Platon aussi d'ailleurs connaissait le « souterrain », mais
il l'avait appelé «grotte»; il créa ainsi l'admirable parabole, célèbre dans le monde entier. Il fit si bien qu'il ne
vint à l'esprit de persoune que la grotte de Platon était un
&lt;c souterrain » et que Platon était un être anormal, maladif,
aigri, un de ceux pour lesquels les autres hommes, les
hommes normaux doivent imaginer des théories, des traitements, etc. Or il arriva à Dostoïevsky dans son souterrain la même chose qu'à Platon dans sa grotte : ses
nouveaux yeux s'ouvrir nt et l'homme ne découvrit plus
qu'ombres et fantômes là où «1ous » voyaient la réalité;
il entrevit la vraie, l'unique réalité dans ce qui pour
« tous 1&gt; n'existait même pas.
Antisthène, qui se considérait comme l'élève de Socrate,
&lt;lisait qu'il préférerait perdre la raison que de ressemir un
plaisir. Et Diogène, que ses contemporains appelaient un
Socrate dément, craignait par dessus tout au monde
!'équilibré, l'accompli. li semble bien que sous certains
rapports la vie de Diogène nous découvre la vraie nature
de ocrate plus complètement que les brillants dialogues
de Platon. Celui en tout cas qui veut comprendre Socrate
doit étudier l'affreux visage de Diogène tout autant que les
admirables traits classiques de Platon . Le Socrate dément
est peut-être bien celui qui nous parlera sincèrement de
lui-même. L'homme sain d'esprit - l'imbécile aussi bien

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES É\'JOENCES

145

que l'intelligent - ne nous parle pas en réalité de luimême, mais de ce qui peut être nécessaire et utile à tous.
Sa santé consiste justement en cela qu'il émet des jugements bons pour tous, et ne voit même que ce qui est bon
pour tous et dans tous les cas. Mais les cyniques ont
passé sans laisser de traces dans l'histoire. Ce qui
caractérise justement l'histoire, c'est qu'avec un art admirable, presque humain, conscient, elle efface les traces de
tout ce qui survient d'étrange dans le monde, d'extraordinaire. L'objet principal de la science de l'histoire, telle
qu'on la comprend toujours, est de rétablir le passé sous
l'aspect d'une série d'événements reliés entre eux par la
causalité. Pour les histol'iens, Socrate n'était et ne devait
être qu'un « homme en général». Ce qu'il y avait en lui
de spécifiquement a socratique » « n'avait pas d'avenir »
et n'existait donc pas aux yeux de l'historien. L'historien
n'accorde une certaine signification qu'à ce qui est entré
dans le cours du temps et le nourrit; le reste ne le
concerne pas. Ce qui est important, c'est Socrate « homme
d'action », celui gui a laissé des traces de son eJ istence
dans le torrent de la vie sociale. Aujourd'hui encore nous
avons besoin des « pensées &gt;) de Socrate. ous avons
besoin de certaines de ses actions gui peuvent servir
d'exemple, de sa fermeté, de son calme en face de la mort.
Mais quant à Socrate lui-même, quelqu'un en a-t-il besoin?
C'est justement parce qu'il n'était nécessaire à personne
qu'il a disparu sans laisser de traces. S'il avait été nécessaire, il y aurait eu une « loi » pour le conserver.

IV
Dostoïevsky voyait aussi la vie avec des yeux d'historien,
des yeux naturels. Mais quand on lui donna une seconde
paire d'yeux, il vit autre chose. Le « souterrain », ce
n'est pas du tout cette niche misérable où Dostoïevsky
10

�146

LA NOO\'ELLB REVUE FRANÇAISB

fait vivre son héros et ce n'est pas non plus sa solitude. Au
contraire - il faut se le répéter continuellement - Dostoïevsky recherche la solitude pour s'évader, pour essayer
de s'évader du « souterrain » (de la «grotte» de Platon)
dans lequel « tous » doivent vivre, que tous considèrent
comme le eu\ monde réel, comme le seul monde possible, c'est-à-dire justifié par la raison. C'est ce que nous
observons :mssi chez les moines du moyen-âge. Ils haïssaient par-dessus tout cet équilibre mental qui apparaît à la
raison comme le but suprême de la vie sur terre. L'ascêtisme n'avait nullement pour objet de combattre la. chair,
comme on le pi.:nse généralement. Les moines, les ermites
voulaient avant tout s'arracher à cette « omoitude D I dont
parle chez Dostoïevsky l'hornm~ soute~n, à ce~e coo~cience commune que le vocabulaire scolarre et philosophique appelle « conscience en général &gt;&gt;. lgn~:e d_e _Loy~la
formule ainsi 11 règle fondamentale des Extraha spmt ualia:
Quanto se ma.gis reperit anima segregatam et ~olt'ta~-iam, tanlo
aptiow" se i,t,5,1m rtdàit ad q11.,mndum inttlligend11mque
Creatomn el Domi11w11 mum.
La conscience commune, voilà l'ennemi principal d~
Dostoïevsky. Aristote avait déjà déclaré que l'homme qui
n',lUrait besoin de personne serail dieu ou bête fauve.
Dostoïevsky, de même que les saints qui. sauvaie~t leur
~me entend sans cesse une voix mystérieuse lui cbuchot,er : tt Ose ! recherche le désert, la solitude. Tu y seras
une bète fauve ou bien un dieu. Rien n'est certain d'avance:
renonce d'abord à la conscience commune et après on
verra. Ou plutôt, c'est bien pis : si ru renonces à cette co1nscience, tu seras métamorphosé d'abord en bête, e,t ce n_est
que plus tard, quand? personne ne le sait - qu_aura heu
ta dernière métamorphose ». D'ailleurs, cette ~ern1ère métamorpho e n'est pas certaine. 'est-il pas évident en effet
t Dostoievsky cré~ un néologisme : "vsiems1vo » (de « vsié • nous
tou~) \itt~ralcment " ornnitude 11, ce qui e commun à tous.

DOSTOÏE\'SKY ET LA LUTTE CO.'TRE LES É\'IDfil:CES '

147

que l'homme peut se transformer en bête fauve, mais qu'jl
ne lui est pas donné de devenir un dieu ? Une expérience
millénaire est là pour nous confirmer que les hommes se
sont transformés souvent en bêtes fauves, mais qu'il n'y a
pas eu jusqu'ici de &lt;lieux parmi eux. Llse.z les confessions de
l'homme souterrain. A chaque page il raconte sur son propre compte de choses presque iocroy;ibles. tt En réalité,
sais-tu ce qu'il me faut : que vous alliez tous au diable,
voilà ce qu'il me faut. Il me faut ma tranquillité. Mais
saï.Hu que pour n'être pas dérangé je endrais immédiatement l'univers tout entier pour un kopeck ! Que le
monde entier périsse ou que je ne boive pas de thé ? Je
dirai : que le monde entier périsse, pourvu que je bcive
toujours mon thé. Savais-ru cela, ou non ? Eh bien, moi
je sais que je suis un chenapan, un mi rable, un paresseux, un égoïste. » Er à la page suivante, de nouveau :
• Je suis le plus ignoble, le plus ridicule,, le plus mes uin,
le plus envieux, le plus bête des vers qui soient sur la terre.»
L'œuvre est remplie de confessions semblables. Mais lisez
les livres, les confe~ions des plus grands saints ; tous ils se
considéraient comme les tres les plu horribles (toujours
ce superlatif), les plus vils, les plus faibles, les plus stupides
de la création. Ce n'était nullement par excès d'humilité ;
ils se voyaient vraiment tels. Saint BernanJ, sainte Th\.~
rèse, tous avaient horreur d'eux-mêm s.
Nous avons toutes les raisons de croire que lorsque Dostoïevsky décrivait son souterrain, il connaissait fon peu
les livres des saints. li ne se sent soutenu par aucune autorité, par aucune tradition. Il agit à ses propres risques et p rils
et il lui semble que lui seul, depuis que le mondee. iste, avu
ces choses extraordinaires. &lt;&lt; Je suis seul., et il sont "tous ! •&gt;
s'écrie-t-il épouvanté. Arraché à la conscience- com.mune,
rejeté en dehors de l'unique monde réel dont la réalité est
justement fondée sur cette conscience commune - car sur
quelle autre base la réalité a-t-elle jamais pu être fondée?
- Dostoîevsky paraît suspendu entre ciel et terre. Le sol

�DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES tVIDENCES

148

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'est dérobé sous ses pieds et il ne sait pas si c'est la mort,
ou le miracle de la seconde naissance.
Les anciens disaient que les dieux se distinguent des
hommes en ce que leurs pieds ne touch~nt jamais la ~erre,
qu'ils n'ont pas besoin de point _d'app~1,_ de sol. Mais ce
sont des dieux, des dieux anciens d ailleurs, des êtres
mythologiques. Et Dostoïevsky sait très b~en, to~t com_m~
un autre, mieux qu'un autre, que les anciens_ dieux, amst
que le Dieu nouveau, ont été bannis par la ra1s~n hors des
limites de l'expérience et ne sont plus que des idées pures.

V
Dans ses Souvenirs de la Maison des Morts Dostoïevsky
parle souvent des condamnés. au &lt;t bagne à perp.étuité •
et de leurs tentatives d'évasion désespérées. Lhomme
connaît les risques qu'il court et combien il y a peu d'espoir ; il se décide pourtant. Au bagn~ déjà, _Dostoïevsky
était surtout attiré par les hommes décidés qm ne recule~t
devant rien. Il dchait de comprendre leur ~syc~ol~e.
Mais cela ne lui réussit pas, non par manque d esprit d observation, mais parc~ qu'il n'y a là __ rien à comprend~e. ~
décision est« inexplicable&gt;&gt;. Dosto1evsky, ne pouvait q~
constater que les gens décidés sont partout rares. Il aurait
· _p~s de gensrtl
été plus exact de dire qu'en généra1 I·1 n' existe
« décidés », qu'il n'y a que de grandes déc1s1ons, ~u
est impossible de comprendre, car rien ne les souuent
et par essence même elles excluent tout motif. Elles ne
sont soumises à aucune règle ; ce sont des &lt;c décisions » et
de « grandes » décisions, justement parce qu'elles sont
en dehors de toutes les règles et, par conséquent, de tou~
les explications possibles. Au bagne, Dostoïevsky ne se1
n
·1
·
0 me tout e
rendait pas encore compte ; ~ croyait,_ c. m
~
monde que l'expérience humame a ses linutes et que
· · ·mtangi'hies ' étcr·
limites ' sont déterminées par des principes

149

nels. Mais dans le « souterrain J) une vérité nouvelle lui
apparut: ces principes n'existent pas et la loi de la raison
suffisante qui est à leur base n'est qu'une suggestion de
l'homme qui adore sa propre limite et se prosterne devant
elle.
« Devant le mur, les gens simples et les gens d'action
reculent très sincèrement. Ce mur n'est pas poÙr eux ce
qu'il est pour nous, une excuse, un prétexte pour se
détourner du chemin, prétexte auquel nous-mêmes souvent n'ajoutons pas foi, mais dont nous sommes très heureux de profiter. Non, ils reculent de bon cœur. Le mur
a quelque chose de tranquillis:mt pour eux, de moral, de
définitif, quelque chose même de mystique, peut-être ...
Eb bien, c'est justement cet homme simple que je considère comme l'homme normal, tel que l'avait voulu voir
la tendre mère nature, quand elle le faisait aimablement
naître sur la terre. J'envie au moins cet homme. Il est
bête, je ne discute pas, mais il se peut que l'homme normal
doive être bête, qu'en savez-vous ? Il se peut même que
ce soit très beau. »
Réfléchissez à ces paroles ; elles valent la peine qu'on y
réfléchisse. Ce n'est pas un paradoxe irritant, c'est une
admirable intuition philosophique. Comme toutes les
pensées nouvelles de l'homme &lt;&lt; souterrain &gt;&gt; elle prend la
forme d'une question, non d'une réponse. Et puis, il y a
cet inévitable c&lt; peut-être &gt;l qui semble mis là tout exprès
pour transformer les réponses naissantes en questions nouvelles auxquelles il n'y aura plus de réponse à faire : il se
peut que l'homme normal doive être bête ; il se peut que
cela soit même beau ; toujours ce &lt;( peut-être» qui affaiblit et discrédite la pensée, cette clarté douteuse, clignotante,
insupportable pour le sens commun, qui détruit les contours des objets, efface les limites entre les choses, à tel
point qu'on ne saisit plus où finissent les unes, où commencent les autres ; on perd toute confiance en soi-même,
tout mouvement vers un but déterminé devient impossi-

�l

50

LA

OOVELLE REVUE FRANÇAISI

DOSTOÏEVSKY ET LA LUITE CONTRE LES EVIDElsCES

ble. Mais le principal est que cette ignorance apparaît brusquement non comme une malédiction, mais comme un don
du ciel. ..
« Ob, dites-moi, qui est-ce qui a déclaré le premier, qui
est-ce qui a proclamé le premier que l'homme, si on l'éclairait, si on lui ouvrait ]es yeux sur ses véritables intérets,
sur ses intérêts normaux, deviendrait immédiatement bon
et honnête, car étal1t éclairé par la science et comprenant
ses véritables intérêts, il verrait justement cr.ms le bien son
propre avantage ; or, il est e~tendu q~e persoon_e ~e pe~t
agir sciemment contre son mtérêt; l homme a.10s1 serait
donc obligé nécessairement de faire le bien ? 0 enfant 1
Enfant pur et naïf!.. . L'intérêt ! Qu'est-ce que l'intérêt?
Que dirtz-vous s'il arrive un jour que l'intérêt humain
non eulc ent puisse ccnsister, mais àoive même consister en c rtain cas à se ouhaiter non du bien, mais du
mal ? S'il en est ainsi, i ce cas peut se présenter, la règle
tombe en poussière.»
.
Qu'est ce qui attire Dostoïevsky? Le «peut-être», l'mat·
tendu, le subit, les ténèbres, le caprice, cela justement qui,
au point de vue du bon sens et de la science, ~•existe ~as
ou n'existe que négativement. Dostoïevsky sait très bien
ce que tout le monde peo e, il sait aussi, bien qu'il_ n'ait
pas coonu les doctrines des philosophes, que d~pu1s les
temps déjà anciens le crime le plus grand a touiours. éti
de manquer de respect aux r' gles. Ma~s un sou~o'C horr!ble
pén tre dans .son âme : ne se peut-il pas qu en cela JUStement les hommes se soient toujours trompés ?
i jamais ]a Critique de la Raison Pure ~t écrite, il_ faut
la chercher chez Dostoîevsky, dans la Voix s01.1terrai11t et
dans les grands rom·aos qui en s nt issus. Ce que nous
a donné Kant ce D'est pas la critique, c'est l'apologie de la
'
.
.
;, La
raison pure : comment Kant a-t-1I posé la quesnon • •
science mathématiq e existe, le sciences narorelJ s existent; y a-t-il place pour une science métaphys!que dont 1
structure logique serait identique à celle des sciences post·

!

I 5I

tives qui se sont déjà justifiées? C'est là ce que Kant appelait «critiquer", « se réveiller du sommeil dogmatique » !
Mais il fallait avant tout poser la question de savoir si les
sciences positives s'étaient vraiment justifiées, si elles
avaient le droit d'appeler « connaissance » leur savoir ? Ce
qu'elles nous apprennent n'est-ce pas illusion et mensonge ?
Kant s'est si ma] réveillé de son sommeil scientifique qu'il
ne se pose même pas cette question. Il est « convaincu »
que les sciences positives sont justifiées par le succès, c'està-dire par les services qu'elJes ont rendus aux hommes.
Elles ne peuvent donc pas être jugées, mais ce sont elles
qui jugent. Si la métaphysique veut exister, elle doit au
préalable demander la sanction et la bénédiction des mathématiques et des sciences naturelles.
Chez Dostoïevsky, au contraire, c'est l:i métaphysique
qui juge les sciences positives. Kant pose la question : la
métaphysique est-elle possible ? Si elle est possible, continuons les tentatives de nos prédécesseurs. i non, renonçons-y, adorons notre limite. L'impossibilité est une limite
naturelle ; il y a en elle quelque chose de tr.:inquillisant, de
mystique même. Le catholicisme lui-même affirme : De11s
impossibilia non jiibet.
Dieu n'exige pas l'impossible. Mais c'est ici que se manifeste la seconde vue. L'homme sout rrain, ce même
homme souterrain qui se proclamait le plus vil de tous les
hommes, s'écrie tout à coup d'une voix aigre, sauvage,
affreuse ( tout est affreux dans l'homme souterrain), d'une
voix qui n'est pas la sienne (la voix de l'homme souterrain
n'est pas la sienne, de même que ses yeux ne lui appartiennent pas) : « fausseté, mensonge! Dieu exige l'impossible ! Dieu n'exige que l'impossible. Vous cous, vous cédez
devant le mur ; mais je vous déclare que vos murs, votre
« impossible &gt;&gt; n'est qu'une excuse, un prétexte et que votre
Dieu, ce Dieu qui n'exige pas l'impossible, est non Dieu,
mais une affreuse idole. &gt;1 •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

VI
ous nous souvenons de la rage avec laqueUe l'homme
souterrain s'est jeté à la gorge des Yérités évidentes, guindées
dans la conscience de leurs droits wuverains, intangibles.
Ecoutez encore ceci, mais cessez de croire que vous avez à
faire à un fonctionnaire pétersbourgeois, infime et méprisable : « Je continue au sujet des gens aux nerfs solides ...
ces messieurs s'humilient immédiatement devant l'impossibilité. Impossibilité, donc muraille de pierre. Quelle
muraille de pierre ? Mais les lois naturelles, évidemment,
les conclusions des sciences naturelles, les mathématiques.
Essayez de discuter ! - Pardon, vous dira-t-on, impossible
de discuter : deux et deux font quatre. La nature ne
demande pas votre autorisation ; elle ne se préoccupe pas
de ,·os désirs et si ses lois vous plaisent ou non. Vous êtes
obligé de l'accepter telle qu'elle est, ainsi, par conséquent,
que tous ses résultats. Le mur est un mur, etc., etc. - Mais
mon Dieu ! Qu'ai-je à faire avec les lois de la nature et de
l'arithmétique, si ces lois pour une cause ou pour une
autre ne me plaisent pas ? Je ne pourrai naturellement
pas briser ce mur avec mon front, si je n'ai pas les forces
suffisantes pour le démolir, mais je ne pactiserai pas avec
lui pour la seule raison que c'est un mur en pierre et que
mes forces n'y suffisent pas. Comme si cette muraille était
un apaisement et suggérait la moindre idée de paix pour
la raison qu'elle est bâtie sur «deux fois deux font quatre•!
Oh, absurdité des absurdités ! Il est bien plus difficile de
tout comprendre, de prendre conscience de toutes les
impossibilités et de toutes les murailles de pierre, de ne
pactiser avec aucune d'elles si cela te dégoûte, d'arriver en
épuisant les combinaisons logiques les plus inéluctables aus
conclusions les plus affreuses sur le thème éternel de ta
propre responsabilité (bien que tu voies clairement que m

DOSTOÏEYSKY ET LA LUITE CO.'TRE LES ÉVIDENCES

153

n'en es nullement responsable), de te plonger voluptueusement en conséquence dans l'inertie, en grinçant silencieusement des dents, et de penser que tu ne peux même pas te
révolter contre qui que ce soit, car il n'y a personne et il
n'y aura jamais personne ; probablement que c'est une
farce, une tricherie, que c'est un simple galimatias - on ne
sait quoi et on ne sait qui. »
Il se peut que vous soyez déjà fatigué de suivre la pensée
de Dostoïevsky et ses efforts désespérés pour renverser les
évidences invincibles ... Vous ne savez pas s'il parle sérieusement ou s'il se moque de vous. Peut-on, en e!fet, ne pas
s'incliner devant un mur ? Peut-on opposer à la nature qui
fait son œuvre sans songer à nous, notre « moi », petit et
faible, et qualifier d'absurdes le jugements qui nient cette
possibilité ?
Mais Dostoïevsky se permet justement de douter que
notre raison ait le droit de juger du possible et de l'impossible. La théorie de la connaissance ne pose pas cette question, car, s'il n'est pas donné à la raison de juger de la
possibilité et de l'impossibilité, qui donc pourra alors en
juger ? Alors, tout serait possible et tout serait impossible.
Et Dostoïevsky, comme s'il se moquait de nous, avoue par
dessus le marché qu'il n'a pas les forces nécessaires pour
renverser Ja muraille. n admet donc une certaine impossibilité, une certaine limite ? Mais alors, nous tombons dans.
le chaos absolu, pas même dans le chaos, mais dans le
néant où disparaît avec les règles, les lois, les idées, la réalité
tout entière ! li semble bien qu'au-delà de certaines limites
il faille également éprouver cela. L'homme délivré de
l'atroce pouvoir des idées s'engage dans des régions si
extraordinaires, si peu connues, qu'il doit lui sembler qu'il
a quitté la réalité, et qu'il est entré dans le néant éternel.
Dostoïevsky ne fut pas le premier à vivre ce passage infiniment terrible d'une existence à une autre. Quinze cents
ans avant lui, Plotin qui avait essayé lui aussi de « survoler » notre expérience, raconte qu'au premier moment on

�154

LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

a l'impression que tout disparaît et on ressent une peur

folle devant le pur néant •. J'ajouterai que Plotin n'a pas
tout dit, qu'il a caché le plus important : telle n'est pas
seulement la première étape, mais la seconde aussi et toutes
celles qui suivent. L'ime rejetée hors des limites normales
ne peut jamais se délivrer de sa terreur, quoi qu'on nous
raconte des joies extatiques. La joie ici n'exclut pas la
terreur. Ces états sont liés organiquement l'un à l'autre:
pour qu'il y ait joie sublime il faut qu'il y ait terreur atroce.
Un effort véritablement surnaturel est nécessaire pour
que l'homme ose opposer son moi à l'univers, à la nature,
à la suprême évidence : le « tout » ne veut pas compter
avec moi, je ne compte pas avec le« tout ».
Que le « tout » triomphe l Dostoîevsky trouve même
une sorte de volupté à nous faire part de ses défaites incessantes et de ses malheurs. ul avant lui et nul après lui n'a
jamais décrit avec cette abondance désespérante toutes les
humiliations, toutes les souffrances d'une âme écrasée par
les &lt;&lt; évidences ». Il s'arrache cette confession : « Est-a
que l'homme qui a pris conscience de lui-même peut vraiment se respecter ? » Qui peut en effet respecter l'impuissance et la petitesse ? On offense l'homme souterrain,
on le chasse, on le bat. Et lai, il semble oe rechercher que
les occasions de souffrir encore et davantage. Plus on
l'offense, en effet, plus on l'humilie, plus on l'écrase, plus
il est proche du but qu'il poursuit : s'évader de la« grotte,,
de cette contrée ensorcelée où règnent les lois, les principes, les « évidences », hors de l'empire idéal des gens
« sains » et « normaux ». L'homme souterrain est l'être le
plus malheureux, le plus misérable, le plus pitoyable. Mais
l'homme (t normal » c'est-à-dire, l'homme qui vit dans ce
même souterrain, mais ne va pas jusqu'à soupçonner que
c'est un souterrain et est convaincu que sa vie est la vie
Yéritable, suprême, sa science la science la plus parfaite,
1. 4&gt;opi"1-:«t P."i ouaàv t;u1 (VI En. 1. 9 cap. 3).

DOSTOÏE\'SKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVlDENCES

I 55

soo bien, le bien absolu, qu.,il est l'alpha et l'oméga, le
commencement et la fin de tout, cet homme-là provoque
dans la région souterraine un rire homérique.

VII
Dostoïevsky pose la question : le « tout», la conscience
commune ( d'où proviennent les évidences) ont-ils droit
am hautes prérogati.es dont ils se sont emparés, autrement
dit, la raison a-t-elle le droit de juger de façon autonome,
sans rendre compte à personne, ou bien n'y a-t-il là qu'une
prise de possession que les siècles ont sanctifiée. Dans la
dis.cussion entre le « tout » et l'homme particulier vivant,
Dos1oïevsky soulève la question de droit: le « tout» s'est
emparé du pom·oir; il faut le lui enlever et pour cela il
faut cesser de croire au bon droit du « tout » et se dire que
ce qui fait la force de l'adversaire c'est notre foi en sa puissance. Si c'est ainsi, il nous faut lutter contre les principes
de la connais ance scientifique non plus au moyen d'arguments, mais en employant d'autres armes. Les arguments
pouvaient serYir tant que nous admettions les prémisses
~ont ils découlaient, mais puisque nous n'y croyon plus,
il faut chercher autre chose.
« Deux fois deux quatre, messieurs, ce n'est déjà plus la
vie, c'est la mort. En tout cas, l'homme a toujours craint ce
« deuxfois deu:xquatre » et moi, j'en ai peur 'encore maintenant. Il est vrai que l'homme ne s'occupe quede rechercher ce deux fois deux quatre ... , il sacrifie sa vie à ces
recherches, mais quant à le trouver, à le découvrir véritablement - je vous jure qu'il en a peur... Mais deux fois
deux quarre, c'est, à mon avis, une simplé impudence.
De~x fois deux quatre nous regarde insolemment ; les
mams sur les hanches il se plante en tra,ers de noire route
et nous crache au visage. J'admets que deux fois deux quatre
est une chose excellente, mais s'il faut tout louer, je vous

�I

56

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSI

dirai que deux fois deux cinq est aussi une chose charmante. &gt;&gt;
Vous n'êtes pas habitué à de tels arguments; vous êtes
même offensé peut-être qu'en parlant de la théorie de la
connaissance je cite ces passages de Dostoïevsky. Vous
auriez raison si Dostoïevsky n'avait pas soulevé la question
de droit. Mais deux fois deux quatre, la r:aison avec toutes
ses évidences ne veulent justement pas admettre qu'on di~
cute la question de droit; s'ils l'admettent ils perdent leur
cause. Ils ne veulent pas être jugés; ils veulent être juges et
législateurs, et si quelqu'un refuse de leur concéder ce droit,
ils lui lancent l'anathème, ils le retranchent de l'église
humaine, œcuménique. Ici cesse toute possibilité de discussion, ici commence une lutte désespérée, mortelle. L'homme
souterrain est privé au nom de la raison de la protection
des lois. Et voilà que cet homme misérable, humilié,
pitoyable, ose se dresser pour la défense de ses soi-disant
droits. Mais comment s'y prendre pour renverser ce tyran,
quelles méthodes imaginer ? N'oubliez pas que tous les
arguments sont des arguments rationnels qui n'existent que
pour soutenir les prétentions de la raison. Il n'y a qu'un
moyen: se moquer, invectiver et à toutes les exigences de
la raison opposer un « non i&gt; catégorique. A la raison, qui
crée les règles et bénit les gens normaux, Dostoïevsky
répond : « Pourquoi êtes-vous si solidement, si solennellement convaincu que seul le normal est nécessaire, le pos~
tif, en un mot, ce qui donne le bien-être. La raison ne se
trompe-t-elle pas? Il se peut fort que l'homme aime autre
chose que le bien-être ? Peut-être qu'il aime tout autant la
souffrance? ... Il arrive parfois que l'homme aime la souf·
france, jusqu'à la passion. C'est un fait. Nulle nécessité de
s'en référer à l'histoire universelle. Questionnez-vous vousmême, si seulement vous avez vécu. Quant à mon opinion
à moi, je vous dirai qu'il est même inconvenant de n'aimer
que le bien-être. Est-ce bien, est-ce mal, mais il est parfois
très agréable de briser quelque chose. Je ne défends d'ail-

DOSTOÏEVSKY ET LA LUTTE CONTRE LES ÉVIDENCES

I 57

leurs pas ici la. souffrance ou le bien-être, mais je suis
pour rr.on caprice et pour qu'il me soit garanti, quand il
le faut. Dans les vaudevilles, par exemple, les souffrances ne
sont pas admises, je le sais. On ne peut les admettre dans
~n palais_ de cristal : la souffrance est un doute, une négation, mais ~u•es~-ce qu'un palais de cristal dont on peut
douter: Or Je suis sôr que l'homme ne renoncera jamais à
la vraie souffrance, c'est-à-dire à la destruction et au
chaos. »
•
. En face de cette argumentation, les preuves les plus subules élabor~es au cours de milliers d'années par les théories
de la connaissance doivent s'évanouir. Ce n'est plus la loi
c_e n'est plus le principe qui exigent et obtiennent des garan~
ttes, c'est le caprice, le caprice qui, par sa nature même,
comme tout le monde le sait, ne peut prétendre ni à
octroyer ni à recevoir des garanties quelconques. Nier
ce~a c'est nier l'évidence, mais c'est justement contre les
é~1denc_es, comme je l'ai déjà dit, que lutte Dostoïevsky.
Nos év~de?ces ne sont que des suggestions, de même que
notre vie, 11 le répète tout le temps, n'est pas la vie, mais la
mort. Et. si vous voulez comprendre Dostoïevsky, vous
devez tou1ours vous souvenir de sa « thèse fondamentale » :
d_eux fois deux quatre est un principe de mort. Il faut chois1_r : ou bien renversons le &lt;&lt; deux fois deux quatre &gt;&gt; ou
bien admettons que la mort est le dernier mot de la vie
son tribunal suprême.
'
. C'est là la source de la haine de Dostoïevsky contre le
bien-être, l'équilibre, la satisfaction et c'est de là que
découle son paradoxe fantastique : l'homme aime la souffrance.
. En l~sant a~jourd'hui Dostoïevsky nous ne savons pas au
Juste si nous avons le droit de protester contre l'impudence du &lt;&lt; deux fois deux quatre i&gt; ou bien si nous devons,
comme par le passé, courber l'échine devant lui. Dostoïevsky aussi ne savait pas s'il avait terrassé son ennemi
ou s'il était retombé sous sa loi.

�LA

CUVELLE REVUE FR.ANÇAISI

Il ne l'a pas su jusqu'aux derniers jours de sa vie. S'étant
évadé de la conscience commune, il avait pénétré dans un
labyrinthe, ne pouvait plus juger et ne savait même plus
si c'était là on bien ou un mal. Il haïssait la tranquillité et
toutes les satisfactions que l'ordre procure à l'homme : ni
notre théorie de la connaissance, ni notre logique ne pouvaient plus lui en imposer.
Celui à qui l' Ange de la Mort a octroyé son don mystérieux, celui-là ne possède plus cette certitude qui accompagne nos jugements ordinaires et confère une belle solidité
aux vérités de la conscience commune. Il lui faut vivre
désormais sans certitude, sans conviction. L'homme souterrain voit que ni les cc œuvres » de la raison, ni aucune
des« œuvres &gt;&gt; humaines ne sont capables de le sauver. Il
a examiné - avec quelle attention! avec quelle tension de
tout son être ! - ce que l'homme peut faire de sa raison,
tous ses cc palais de cristal &gt;&gt;, et il a vu que c' était non des
palais de cristal, mais des poulaillers et des fourmilières, car
ils étaient tous bâtis sur le prinGipe de mort, sur deux fois
deux quatre. Et à mesure qu'il en prenait conscience, cet
irrationnel, cet inconnaissable, ce chaos, gui fait horreur i
la conscience ordinaire, s'épanouissait plus largement en lui.
C'est pourquoi Dostoïevsky renonce à la certitude et pose
comme but suprême l'ignorance ; c'est pourquoi il cc ose
tirer la langue &gt;&gt; aux évidences, c'est pourquoi il. chante
le caprice, inconditionné, toujours irrationnel, imprévu, et
c'est pourquoi il se rit de toutes les vertus humaines.

(Traduit par B.

DE SenLŒZER)

LÉON SCHESTOV

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEVSKY

La première des deux lettres que l'on va lire a paru
dans les numéros I 2 et I 3, aujourà'hoi introuvables, de la
Vogue ( 1886) ; elle ne figure pas dans le volume de Correspondance qu'a publié la librairie du Mercure de France.
Adressée à Mikhaïl Dostoïevsky, frère aîné de Théodor
elle fut écrite par celui-&lt;i à l'époque de sa libération, pe~
de temps après la publication des Souvenirs de la Maison

dts Morts.
. La seconde lettre était inédite en russe jusqu'à ces derm~rs,temps. C'est le journal bolchéviste de Riga Nwi Put
qui I a révélée. Le présent numéro était déjà sous presse
quand le Mermre de France en a publié une traduction par
M. Bienstock.
le

22

février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout laisse-moi te demander, au_ nom de Dieu, pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une
seule ligne. Je n'aurais jamais cru cela ! Combien de fois dans
m~ prison, dans ma solitude, ai-je senti venir le véritable désespo~ ~n pensant que, peut-être, tu n'existais plus : et je réflé:ts~s ~urant d~s nuits_ entières au sort de tes enfants, et je
au~1ssa1s la destinée qm ne me permettait pas de leur venir
en aide.
D'autres fois je me persuadais que tu vivais encore, mais
alors la colère me prenait ( surtout à mes heures - si fréqu~ntes ! - de maladie), et je t'accablais d'amers reproches.
Mais bientôt je t'excusais ; je te justifiais de mille manières et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

160

je tâchais de me tranquilliser. Car je n'ai jamais perdu ma
confiance en toi : je crois que tu m'aimes et que tu ne m'as pas
oublié.
Je t'ai écrit une lettre par l'intermédiaire de notre état-major.
Elle a dt\ certainement te parvenir. J'attendais une réponse et
je n'ai jamais rien reçu. Se pourrait-il qu'on t'eftt défe~~u de
m'écrire ? Mais cela est permis I Tous les condamnés politiques
reçoivent ici plusieurs lettre;; par an. Doura en recevait souvenL
Maintes fois, sur la demande des autorités locales, l'autorisation accordée aux condamnés politiques de correspondre avec
leurs parents a été confirmée. Mais je crois avoir deviné la véritable cause de ton silence : c'est ton apathie naturelle. Tu
n'auras pas jugé utile d'aller à la préfectu~e de police, ou: si_ 111
y es allé, tu te seras contenté de la première réponse negat1ve
d'un employé peu au courant, peut-être, des règleme~ts. Tu
m'as fait beaucoup souffrir ... S'il ne peut même pas faire des
démarches pour obtenir le droit de m'écrire, pensais-je, il se
souciera bien moins encore de solliciter pour obtenir quelque
faveur plus importante 1... Ecris-moi, réponds-moi le plus ~
possible, n'attends pas une occasion, écris-moi d'abord o.fficullement mais une lettre détaillée, étendue.
Je ;uis comme un membre retranché de notre famille et~
voudrais y reprendre ma place. Ne le pourrai-je donc pas? lJr
abJents &lt;ml toujours tort. Sera-ce donc vrai, même pour nous?
Jou, n'est-ce pas? Je puis avoir confiance en toi !
Voilà déjà huit jours que je suis libéré des tranux forcés •.Je
t'envoie cette lettre sous le secret le plus absolu, ne la communique à personne. Je t'enY:rrai au:si une lettr~ o~cielle pi!
l'intermédiaire de l'état-maior de I armée de S1béne. A cetu
dernière lettre tu répondras immédiatement et à la présente do
que tu auras une occasion favorable. En tous cas, et cela dans
la lettre officielle, il faut que tu me racontes dans tous leun
détails les principaux événements de ta vie durant ces q~
années. Pour moi, je voudrais t'envoyer des volumes ! m2ll
c'est à peine si j'aurai le temps nécessaire pour t'écrire cctlt
lettre. Je ne te dirai donc que le plus important.
.
« Important 1 » Eh ! que s'est-il passé d'important pour !l1DI
1.

Le

II

février 1854,

DEUX LEITRES DE DOSTOÏEVSKY

dans ces derniers temps ! Et pourtant, en y réfiéchissant, je
vois bien que je ne pourrai tout te dire dans une lettre. Comment t'envoyer tout ce que j'ai dans la tête ? Tc faire comprendre ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations
durant ce temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les
choses à moitié : ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne
rien dire. Voici du moins l'essence de cette vérité : tu l'auras
tout entière si tu sais lire. Je te dois ce récit. Je ,;•ais donc
commencer à réunir mes souvenirs.
Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon
cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté• ...
on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky a et moi,
pour nous mettre les fers. C'est à minuit- juste à l'instant de
la Noël, - qu'on m'a mis les fers pour la première fois. Ils
pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on
nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part
avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer l en
ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.
J'avais le cœur gros ; la multitude de mes sentiments me
troublait. Il me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et
je ne ressentais qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me
ranima et, comme il arrive toujours à chaque changement dans
la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon
courage, de sorte qu'au bout de très peu de temps je fus rasséréné. Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous
traversions. Les maisons étaient éclairées en l'honneur de la
fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une après l'autre.
Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je sa,•ais par
toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants ; il me semblait que je leur
disais adieu. Que je les regrettais ! et que de fois encore,
plusieurs années après je me les suis rappelés avec les larmes
dans le_s yeux t
I. Ces interruptions sont reproduites telles qu'elles sont dans le
texte russe.
2. Membres de la conspiration Petraschevsky contre le Czar Nico-

las Ier, en 1849.
3. Courrier.
11

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

162

Nous allions à Y-aroslavl. Après trois ou quatre stations,
nous nous arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un
traktir. Nous nous jetâmes sur le thé comme si nous n'avions
pas mangé pendant une semain~. Hui~ moi~ de pris~n et
soixante ,·erstes de route nou.s avaient mts en s, bel ~ppént que
je m'en souviens avec plaisir. J'~tai~ g~i. D~urov pa~lait saru
cesse. Qulmt à Yasttjembsky, il voya1t l a,·emr en norr. Nous
tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein d'expérience · il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches. ll
'
,.
nous traita avec une doucear, une bonté qu on ne peut simaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de l_a route._ Son
nom est Kousma Prokolyitcb. Entre autres compla1saoces il eut
celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous
fut pas indifféreat car le froid devenait terrible.
. .
.
Le lendemain étant un jour de fête, les yamschtchiki I av:ucnt
revêtu l'armiak a en drap gris atlemand .avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages pas une âme. li faisait u.ne splendide journée d'hiver. On nous fit tnwerser les déserts des gouvernements de Pétersbouto-, Novgorov, Yaroslavl, etc. Nous ne
rencontrions que des pe~ites 'Villes sans importance et clairtt•
mées mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger
et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus. Tu ne peux t'im¾criner comme il est
intolérable de passer sans bouger dix heure,s d~ns la ~i~tka 1, et
de faire ainsi cinq à six stations par jour. J avais fro1d 1usqu au
cœur et c'est à peine si je parvenais à me réchauffer dans uoe
chambre chaude. Dans le gouvemement de Perm nous avons eu
une nuit de 40 degrés 4- : je ne t-e conseille pas de faire cette
expérience, c'est assez désagréable.
Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait ~o orage de
neige. Les chevaux: et les kibtki s'enfoncèrent; 1! fallut des·
_ c'était en pleine nuit, - et attendre qu'on les eât
cen dre ,
'è de
dégagés. Autour de nous la neige, l'orage, la frontl re ..
l'Europe ; devant nous la Sibérie et le ~ystèr~ ~e notre avenir,
derrière nous tout notre passé. C'était triste. J :u pleuré.
.

,,,

)

x. Postillons.
Manteau, variété du caft:10.
3 Voiture couverte des paysans.
4: Réaumur, 50 degrés centigrades au-dessous de zéro.
2,

DEUX LETTR~ DE DOSTOÏEVSKY

Pendant tout notre voyage des villages entiers accouraient
pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple
dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte
près de la moitié de nos dépenses : il l'exigea ; de sorte qlle
nous ..... ne dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.
Le 1I janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous
a\'Oir présentés aux autorités on nous fouilla~ on nous prit tout
notre argent, et on nous mit, moi, Doura et Yastrjembsky dans
un compartiment à part, tandis que Spiescboer et ses amis , en
occupaient un autre : nous ne nous sommes ainsi presque pas
\'US.

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes
à Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas
le moment. Je puis seulement te dire que nous avons été
entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous
nous sentions heureux. Les anciens déportés 2 ( ou du moins,
non pas eux mais leurs femmes) s'intéressaient à nous comme à
des parents. Ames merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur
ont éprouvées sans les aigrir ! D'ailleurs nous n'avons pu que
les entrevoir car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous
envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient,
nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même
emporter les vêtements nécessaires, j'avais eu le loisir de m'en
repentir le long de la route .
. Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles
nous ont procurées.
Enfin nous partîmes.
Trois jours après nous arrivions à Omsk.
Déjà à Tobolsk j'avais appris quels devaient ttre nos chefs ·
immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais
le major de place de K.rivtsov était un gredin comme il y en a
peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce
qu'on p~ut imaginer de plus vil.
Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots Dourov
et moi, à cause des motifs de notre condamnation, et jura qu'à
I.

Autres condamnés politiques de la même conspiration.

.2· Les Décembristes. Conspiraûon du 14 deœmbte 1825, contre

NICOias l•r,

�LA NOUVELLE RE\'OE FRANÇAJSB

la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. 11 était major de place depuis deux ans et commettait au
su et vu de tous des injustices criantes. li passa en justice deux
ans plus tard. Dieu m'a préservé de cette brute I Il arrivait
toujours ivre (je ne l'ai jamais vu autrement), cherchait querelle
aux condamnés et les frappait sous prétexte qu'il était • saoul l
tout casser :a, D'autres fois, pendant sa visite de nuit, parce
qu'un homme dormait sur le côté droit, parce qu'un autre par•
lait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient
par la tête, nouvelle distribution de coups : et c'était avec un
tel homme qu'il fallait vivre sans attirer sa colère ! et cet
homme adre sait tous les mois des rapports sur nous à Saint•
Pétersbourg.
]'avais fait connaissance avec les forçats à Tobolsk.
A Omsk, je devais rester avec eux quatre années entières 1
C'est un peuple grossier, irrité et exaspéré que celui-là I Sa
haine pour les nobles dépasse toute mesure. Aussi, en notre
qualité de nobles, nous accueillit-on avec une joie féroce. Ces
malheureux nous auraient dévorés si on le leur avait permis.
Du reste juge toi-même quelle défense nous pouvions avoir
contre des gens avec lesquels il nous fallait vivre, boire, manger
et dormir des années durant et qui, à la moindre de nos
plaintes, répondaient par des torrents d'injures. - « Vous
autres les nobles, becs de fer, vous nous écrasiez ... Des messieurs, vous autres, et vous torturiez le peuple, et maintenant
vous voilà pris, vous voilà pareils au dernier des derniers,
pareils à nous-mêmes. •
Voilà leur thème!. .. Et pendant quatre ans ces deux CCDl
cinquante bourreaux oc se lassèrent pas de nous tourmenter.
C'était leur consolation, leur plaisir; cela les occupait. Si nous
leur avons échappé, c'est par l'iodüférence, par la supérioriœ
morale qu'ils ne pouvaient comprendre mais qu'ils subissaienl
et parce que nous ne cédions jamais devant eux. Ils avaient
toujours conscience qu'ils nous étaient intërieurs. Ils ignoraient
les motifs de notre peine; nous nous taisions à cc sujet, préférant subir leur haine. Mais nous étions très malhcureus. Le
régime militaire des travaux forcés est plus dur que le civil.
]'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que
pour être mené aux travaux. Le travail était dur. 1 m'est arriff

DlOX LETI'RES DE DOSTOÏEVSKY

de1 travailler,
· d I épuisé déjà, pendant Je mauvais tem ps, sous 1a

P ~e, ans a boue, ou bien pendant le froid intolérable de
l'h1v~r. Une fois je suis resté quatre heures à exécuter un
travail suppléme_ntai~.: le mercure était pris; il}' avait plus de
40 degrés_d~ froid. J a1 eu un pied gelé.
ous. ,1v1o?s en tas, tous ensemble dans la même caserne.
~mag10e-,to1 un vieux bâtiment délabré, une construction en
bois, hors d usage et depuis longtemps condamnée à être abattue
L'été on y étouffait, l'hiver on y gelait.
•
Le plancher était pourri, recouvert d'un verschok , de
saleté. Les petites cr~isées étaient vertes de crasse, au point
que, mêm,e. dans la JOurnée, c'est à peine si on pouvait lire.
Pendant 1h1ve~ ell_es étaient cou\'ertes d'un verschok de glace.
Le pl:ifond Suintait. Les murs étaient crevassés. ous étions
serrés c~mmc des harengs dans un tonneau. Ou avait beau
m~ttre si~ btlches dans le p~le ? aucune chaleur (la glace fondait~ peme dans la chambre), mais une fumée insupportable:
et voilà pour tout l'hiver.
Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres
de sorte qu ,.1J Y• avait· des mares d,eau partout; on ne savait où'
:arche_r. De la tombée de la nuit jusqu'au jour il était dffendu
e sortir, sous quelque préte. te que ce ftlt, et on mettait à
fent~ée des_ chambres un baquet pour un usage que ru devines;
~outc la n~it l'a puanteur nous asphyxiait. « Mais, disaient les
orçats, p~11sq11 011 tsl des êtres vivants, c0711111e,,t ne pas Jaire drs
&lt;«ho,mrriu. •
Pour lit deux planches de bois nu ; on ne nous permettait
t'u~ oreiller. Pour couvertures des manteaux courts qui nous
aJSSaient_ les pieds décou~·erts ; toute la nuit nous grelottions.
Le~
b punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au
. . en deux m.anteau:t
i Otsseau · otre costu me d'h.1ver cons1sta1t
ourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout·
aux pie~s d.es bottes à courtes tiges, et allez ! marchez comm;
ça en Stbéne !
On nous donnait ,\ manger du pain et du schtschi a où le
m;;es~izième partit- de l'arschine qui est d'un métre quarante c..:oti2·

Soupe â la choucroute aigre.

�LA NOUVELLE REVUE FRA..'-ÇAISB

166

règlement prescrivait de mettre un quart de livre de ,iande par
homme. Mais cette viande était hachée, et je n'ai jamais pu la
découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha ', presque
sans beurre ; pendant le carême, de la choucroute à l'eau, rien
de plus. Mon estomac s'est extrêmement débilité, j'ai été plus
d'une fois malade. Juge s'il eût été possible de vivre sans argent!
Si je n'en avais pas eu, que serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce
régime; mais ils font tous à l'i_ntérieur de la caserne un petit
commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je bu'vais du thé et
j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui
m'était d1'.1 : c'est ce qui m'a sauvé. De plus il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle
atmosphère; mais il fallait se cacher.
J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises d'épi•
lepsie, rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales
aux pieds. A part cela, ma santé est bonne. A tous ces désagréments ajoute la presque complète privation de livres. Quand je
pouvais par hasard m'en procurer un, il fallait le füe furtivement J au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la
tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures,
des cris, dans un perpétuel tapage, ;amais seul 1 Et cela quatre
ans, - quatre ans! Parole, dire que nous étions mal ce n'est
pas assez dire ! Ajoute cette appréhension continuelle de co~mettre quelque infraction, qui met l'esprit dans une gêne stén~
lisante, et tu auras le bilan de ma vie.
Ce qu'il est advenu de mon àme et de mes croyances, de
mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le
dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je
fuyais famère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des
désirs, des espérances qu'a11paravant je ne prévoyais même pas,
Mais ce ne sont encore que des hypothèses ; donc passons.
Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi. Il me faut des livres,
de l'argent : fais-m'en parvenir, au nom du Christ!
Omsk est wie vilaine petite ville ; presque pas d'arbres ; une
chaleur excessive, du vent et de la poussière en été; en hiver
un vent glacial. Je n'ai pas vu la campagne. La ville est sale;
t. Gruau cuit.

IŒ'OX LETTRES DE DOSTOÏHSKY

soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point.

Oe parle du peuple.) Si je n'avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu. Konstantin lvonitch
lvanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous les bons
offices possibles. Je lui dois de l'argent. 'il vient à Pétersbourg
remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment
payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins? ... Et il n'était pas le
seul! - Frère, il y a beaucoup d'âmes nobles dans le monde.
. Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté . Mais je
e remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre
(m~me dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de
pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails
sur toi, sur Emilia Theodorovna, les enfants, les parents, les
amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort.
Parle-moi de ton commerce : avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires? réussis-tu ? As-tu déjà quelque chose ? Enfin
pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien pourras-tu
m'aider par an? 1 Te m'eo,voie l'argent dans la lettre officielle
que si je ne trou,e pas d'autre adresse; en tout cas, siene toujours Mikhaïl Pétrovitch (tu comprends ?) Mais j'ai e~core un
peu d'argent ; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux,
envoie-moi les revues de cette année~ par exemple les Annales

de la Patrie.
Mais Yoici le plus important: il me faut (à tout prix) les
historiens antiques (traduction française) et les nouveaux•;
~uelques économistes et les Pères de l'Eglise. Choisis les éditions les moins cofiteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement. Je suis détaché à Sémipalatinsk, presque dans le
steppe Kirgize . Je t'enverrai l'adresse exacte. En attendantj
voici : Sémipalati11sk, ù l'bomme du bataillon de ligne de l' amik
dt Sibtrie. C'est l'adresse officielle ; elle te servira pour les
lettres (n'oublie pas de signer Mikhail Pétrovitch). Je t'en donnerai une autre pour les livres. - Le premier livre dont j'aie
besoin, c'est le Iexicon allemand.
. J'ignore encore ce qui m'attend à Sémipalatinsk . (L'avenir
nrunédiat m'intéresse peu .) Mais l'autre avenir m'est moins

r

1.

Vico, Guizot, Thiers, Ranck, etc. (note de Dostoievsky).

�168

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

indifférent. Frère, fais des démarches pour moi; demande si,
dans un an ou deux, je ne pourrai pas être envoyé au Caucase:
c'est au moins la Russie! Voilà mon plus ardent désir. Frère,
excuse-moi, au nom du Christ! Ne m'oublie pas l Voilà que je
dispose de tout, même de ton avoir. C'est que je n'ai pas perdu
ma confiance en toi : tu es mon frère et tu m'as aimé? li me
faut de l'argent. Il me faut vivre, frère 1 Ces an11ées ne seront pas
sans fruit 1 n 111e faut de l'arge,tt et des livres. Ce que tu dépenseras pour moi ne sera pas perdu. Va, tu ne dévaliseras pas tes
enfants en me venant en aide. Prie que je vive seulement et je
leur rendrai Je tout a,ec usure. On me permettra bien d'imprimer d'ici cinq ou six ans; peut-être plus tôt ; il peut survenir
bien des changements ! et je n'écrirai plus de babioles. Tu
entendras parler de moi.
Bientôt nous nous reverrons, frère. J'y crois comme à deux
fois deux font quatre. Je me sens sûr de moi. Je vois devant
moi mon avenir et tout ce que je ferai. Je suis content de ma
vie. Je ne redoute que les gens et l'arbitraire l Je puis tomber
sur un chef qui me prenne en haine. (Cela n'est, hélas l pas
impossible!) Il me cherchera chicane, m'épuisera d'exercices
militaires que je ne pourrai supporter, car je suis très affaibli.
« Ce sont des gens simples », me dira+on pour m'encourager.
Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme
compliqué.
D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux
forcés, parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes,
des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux,
De l'or sous de l'ordure ? Il y en avait qui, par certains aspects
de leur nature, forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout
entiers, absolument. J'ai appris à lire à un jeune Tcberky
envoyé au bagne pour brigandage ; je lui ai même enseigné le
russe. De quelle reconnaissance il m'entourait! Un autre forçat
pleurait en me quittant ; je lui ai donné de l'argent - très
peu - : il m'en a une .gratitude sans bornes. Et pourtant mon
caractère s'était aigri; j'étais a,·ec eux capricieux, inconstant i
mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et sup~ortai~,n~
tout de moi, sans murmurer. Et que de types merveilleux J :u
pu observer au bagne ! J'ai vécu de leur vie et je puis me vanter
de les bien con naitre.

DBUX LETIRES DE DOSTOÏEVSKY

Que d'histoires d'aventuriers ét de brigands j'ai recueillies !
faire des volumes. Quel peuple extraordinaire l
Je_ n'ai pas perdu mon temps : si je n'ai pas étudié la Russie, je
sais par cœur le peuple russe, bien peu le connaissent comme
moi ... Je crois que je me vante ? C'est pardonnable, ti~est-ce

Je pourrais en

pas?
Frère ! encore une fois, dis-moi les principaux événements de
ta vie. Ecris-moi à Sémipalatinsk officiellement et officieusement, comme nous en sommes convenus. Parle-moi de nos
amis de Saint-Pétersbourg. Mets-moi au courant de la littérature (en détail), et enfin donne-moi des nouvelles de nos amis
de Moscou.
Que fait le frère Kolia? la sœur Pascbegnka ( c'est le principal)? L'oncle vit-il toujours? Que fait le frère Andréï? J'écris à
la tante par la sœur Verotcbka.
Rappelle-toi bien que cette lettre est un secret. Pour Dieu,
cache-la ou plutôt brûle-la. e compromettons personne.
N'oublie pas de m'envoyer des livres, mon cher ami, surtout les historiens, les économistes, les Atmales de la Pairie, les
Peres_ de l'Eglise et l'Histoit·e de l'Eglire. Envoie à différentes
repnses, mais envoie. Je dispose de ta bourse comme de la
mienne : c'est que je ne connais pas l'état de tes affaires. Ecrismoi donc à ce sujet quelque chose de précis, que je puisse m'en
faire une idée. Mais, sache, frère, que les livres sont ma vie,
m~ nourriture, mon avenir ! Ne me délaisse pas, au nom de
Dieu! Demande l'autorisation de m'envoyer les livres officiellement, mais agis avec prudence. Si on te la refuse, adresse-les
à Konstantin lvanovitch: il me les fera parvenir. Du reste,
Konstantin Ivanovitch ira lui-même à Pétersbourg cette année.
Il te dira tout. Quelle famille il a! Quelle femme! C'est la fille
du décembriste Anneokov. Quel cœur ! Quelle âme! et ce
qu'ils ont souffert !
A Sémipalatinsk je m'occuperai tout de suite de trouver une
autre adresse. Je n'irai que dans huit jours. Je suis retenu ici
par une indisposition.
Envoie-moi le Koran, Kant (Critiq11ede la raison pure), Hégel,
- surtout son Histoire de la Philosophie. - Mon avenir dépend
de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être
transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés ou je

�170

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

pourrais publier mes li\lres et quelle.s démarches il faudrait
faire. D'ailleurs, je ne compte rien publier avant deux ou
trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je t'en conjure! Si je
n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le service ! Je compte
SU! toi 1
Mes autres parents ne pourraient-ils aussi m'aider, au
moins pour une fois ? Ils te remettraient l'argent et tU me
l'enverrais. Mai.s, dans mes lettres à Vérotchka et à la tante, ie
ne demande rien ; elles comprendront elles-mêmes, si le cœur
leur en dit.
Filipov, en partant pour Sébastopol, m'a donné vingt-cinq
roubles. Il les a laissés chez le commandant Norbokov, sans me
prévenir. li craignait que je vinsse à manquer d'a;gent. Excellent cœur !
Tous les exilés vivent comme ci comme ça. Foll a fini son
temps. Il est à Tomsk et se porte bien. Yasttjembske finit son
temps à Tara. Spiechnev est dans le gouvernement d'Irskousk
où il a conquis l'estime et l'affection de tous. Quelle étrange
fortune il a ! Partout, même chez les gens les plus médiocres,
les moins cordiaux, il excite la sympathie. Pétraschevsky n'a
pas retrouvé sa raison. Mo1Dbelli et Fiva sont en bonne santé,
tandis que le pauvre Grigoriev est tout à fait fou, il est à
l'hôpital.
Et autour de toi quoi de nouveau? Vois-tu Madam·e Pleschtscbeev? Que fait son fils? Des condamnés de passage ici m'ont
appris qu'il est au fort d'Orsk. Golovinski est depuis au Caucase. Où en es-tu de tes projets littéraires ? Ecris-tu quelque
chose? Que fait Krorevskory 1 ? Quels rapports avez-vous?
Ostrovsky:t ne me plût pas. Je n'ai rien lu de Pissemsky. Droo,,
ginisie 3 me fait mal au cœur. Eugénie Touv 4 m'a enthou•
siasmé. Krestovsky s me plaît aussi.
Je voudrais t'écrire beaucoup plus longuement. Mais mes
souvenirs datent déjà de si loin que j'ai eu de la peine à me
remémorer ceux que je consigne dans cette lettre.
1.
2.

Directeur des Annal~ de la Patrie.
Célèbre dramaturge.

3. Poète médiocre.
4. Auteur de divers romans.
5. Pseudonyme de l!tme Khovschtschin. ky.

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEVSKY

171

Assure-moi que nous n'avons pas changé l'un pour l'autre.
Embrasse les enfants. Se sou"iennent-ils de leur oncle Fédia?
Salut à tous les amis, mais oe leur montre pas cette lettre.
Adieu, adieu, mon bien cher l tu entendras parler de moi et
peut-être nous reverrons-nous. Oui, certainement, nous nous
reverrons. Adieu. Relis bien tout ce que je t'écris. Toi, écrismoi le plus sonvent possible, même officiellement. Je vous
embrasse mille fois, toi et les tien.s.
Ton
DosTOÏEVSKY.

P.-S. - As-tu reçu le conte pour les enfants que j'ai écrit

à Raveline 1 ? n'en fais aucun usage et ne le montre à personne.
Qui est ce Tchernov qui a écrit le Ménechme en 1850?
Envoie-moi, je te prie, des cigares, non pas des plus chers,
mais des cigares américains et des cigarettes.
Le

22

février.

li est possible que je parte demain pour Sémipalantinsk.
C'est même à peu près st'lr. Konstantin lvanovitch restera ici
jusqu'au mois de mai. Ecris-moi le plus souvent possible. Pour
Dieu, fais des démarches I Obtiens que je sois envoyé au Caucase ou quelque part loin de Sibérie.
Maintenant, je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai
encore à lire beaucoup, beaucoup : ne m'oublie donc pas!
Encore une fois adieu.
TH. D•

(Traduit par E.

HALPÉRJNE

et

CH. MORICE).

« Genève,

le 1 z janvier-3 1 décembre 69.

.. . Quant à moi, voici ce qui m'est arrivé : j'ai travaillé
et j'ai souffert. Savez-vous ce que cela veut dire « composer 1&gt; ?
Non, grâce à Dieu, vous ne le savez pas. Vous n'avez jamais
icrit, je crois, sur commande et à l'archine et n'ayez pas enduré
I.

Fort de Pétropavlovsk (Pierre-et-Paul).

�172

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

ce supplice d'enfer. Ayant pris tant d'argent au Messager Russ,
(14.500), j'espérais depuis le commencement de l'année que la
poésie ne me délaisserait pas, que l'idée poétique m'apparaîtrait
et se développerait vers la fin de 70 et que j'aurais le temps de
contenter tout le monde. Cela me paraissait d'autant plus probable, que nombre d'idées germaient dans ma tête et dans mon
âme ou s'y faisaient pressentir. Mais elles ne faisaient que passer rapidement ; or, ce qu'il fallait, c'était les incarner complèment ; mais cette incarnation se produit toujours brusquement,
quand on ne s'y attead pas ; impossible d'y compter. Ce n'est
qu'après que le cœur a reçu l'image complète qu'on peut passer
à la réalisation et calculer sans crainte d'erreµr.
j'ai commencé alors à me torturer l'esprit pour invent~r un
nouveau roman. Je ne voulais pour rien au monde contrnuer
les anciens. Je ne pouvais pas. j'ai réfléchi du 4 au 18 décembre
inclus, vieux style. En moyenne je trouvais bien six pla~s par
jour, j'imagine (pas moins). Ma tête est devenue un moulm. Je
ne comprends pas comment je ne suis pas devenu fou. Enfin,
le 18 décembre je me suis mis à écrire un nouveau roman. Le
5 janvier ( n. st.) j'ai expédié à la rédaction les cinq chapitres de
la première partie.
. .
En somme, je ne sais pas moi-même c-e que 1'a1 envoyé.
Mais pour autant que je peux me faire une opinion, la
chose ne paie pas de mine et ne produit pas _d'e~et. ~I
y a longtemps déjà qu'une idée me persécutait, mais 1e. c~gnais d'en faire un roman, parce que cette idée est trop _d1ffic1le
à réaliser et que je n'y suis pas préparé, bien qu'elle so1textré·
mement tentante et que je l'aime. Il s'agit de représenter _u~
homme parfaitement bon. Il ne peut y avoir rien de plus d_1ffi·
cile, à mon avis, surtout à notre époque. Vous serez certame·
ment d'accord avec moi. Cette idée m'était déjà apparue sous
une certaine forme, qui n'en reflétait pourtant qu'un aspect par·
ticulier or il faut en donner une image complète. Seule, ma
' ,
.
situation désespérée pouvait m'obliger à reprendre ce pro1et,
insuffisamment mûri. J'ai risqué à la roulette ; « peut-être que
cela se développera sous la plume». C'est impardonnable. .
Les grandes lignes du plan sont déjà arrêtées. J'e~trevo15
dans la suite des détails qui me tentent beaucoup et souttenoeo~
mon ardeur. Mais le tout ! Mais le héros ! Car le tout chez 111°1

DEUX LETTRES DE DOSTOÏEYSKY

1 73

c'est le héros. Cela s'arrange ainsi. Je dois fournir ce personnage. Se développera-t-il sous la plume ? Et imaginez-vous les
choses épouvantables qui m'arrivent : en plus du héros il y a
encore une héroïne, par conséquent deux héros. Et en plus de
ces deux héros, il y a encore deux caractères tout à fait importants, c'est-à-dire presque des héros ( quant aux caractères
secondaires dont je dois tenir scrupuleusement compte, ils sont
en nombre infini, et le roman est en deux parties). Deux de ces
quatre héros ont déjà leurs traits bien marqués dans mon âme,
le troisième ne se dessine pas encore, et le quatrième, c'est-àdire le principal, le héros, est fort pâle. Peut-être qu'il se tient
solidement dans mon cœur, mais il est terriblement difficile à
faire. Il faudra en tout cas, pour écrire cela, avoir deux fois plus
de temps au minimum.
La première partie est faible, à mon avis. Mais il me semble qu'on peut encore sauver les choses parce que rien n'est
compromis et il est possible de tout développer d'une façon
satisfaisante dans les parties qui vont suivre ( oh, si cela pouvait être !). En somme, la première partie n'est qu'une introduction. Une chose est nécessaire, c'est qu'elle éveille un certain intérêt pour ce qui suivra. Mais je ne puis vraiment pas
juger de cela. Je n'ai qu'un lecteur, Anna Grigorievoa. Cela
lui plaît beaucoup ; mais elle ne peut être juge dans mon

cas.
Dans la seconde partie tout doit être définitivement mis
en place (mais sera loin d'être éclairci). Il y aura là une scène
(des principales), mais me réussira-t-elle ? J'en ai pourtant fait
une esquisse, et c'est bien.
En général, tout est encore dans l'avenir ; mais j'attends de
vous un jugement sévère. La deuxième partie décidera de tout.
Elle est la plus difficile, mais vous m'écrirez aussi au sujet de la
première (bien que je sais très sincèrement qu'elle n'est pas
bonne), écrivez-moi tout de même. De plus, je vous en supplie, dès que le Messager Russe paraîtra, faites-moi savoir si mon
roman est publié. J'ai une peur horrible d'être malgré tout
arrivé en retard ; or il m'était de la première importance de
paraitre en janvier. Au nom de Dieu, prévenez-moi immédiatement, afin que je le sache, en deux Lignes au moins.
En envoyant à Katkov la première partie, je lui ai écrit

�174

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

presque la même chose qu'à vous. Le roman s'a~pelle l'Idiot,
Personne, d'ailleurs, ne peut être son propre 1uge, surtout
quand la première ardeur n'~st pas eoco~e cal.~ée., ~ se peut
que la première partie ne soit pas mauvaise. _Si Je n at pas développé le caiactère principal, cela était nécessité par le plan_général. C'est pourquoi j'attends votre jugement avec une 1mpa•
tience avide.
Mais c'est assez parlé du roman. Tout ce travail depuis le
18 janvier m'a tellement excité que je ne puis penser à rien
d'autre, ni parler d'autre chose.
Je vous dirai quelques mots maintenant de nott'e vie quotidienne depuis que je ne vous ai plus écrit.
.
.
Ma vie, naturellement, c'est mon travail. Mais au moins,
maintenant, je ne suis plus dans le besoin, grâce à l'envoi_ régu•
lier de 100 r. par mois. Et pourtant, nos effets sont contmuelLement chez: le preteur. Nous les rachetons chaque fois que nous
recevons l'argent, mais à la fin du mois nous les engageons ~e
nouveau. Anna Grigorievna m'est un véritable aide et c'est dé~à
un écrivain. Son amour pour moi est infini~ bien qu'il Y ait
pourtant beaucoup de divergences entre nos caractères ...

(Traduit par llORIS

OB SCHLOEZEi}

DE DOSTOIEVSKY ET
DE L'INSONDABLE
L'idée d'un personnage étant donnée dans son esprit, il
y a, pour le romancier, deux manières bien différentes de
la mettre en œuvre: ou , bien il peut insister sur sa complexité, ou bien il peut souligner sa cohérence; de cette
àme qu'il va engendrer, ou bien il peut vouloir prad1,in
toute l'obscurité, ou bien il peut vouloir la supprimer pour
le lecteur; en la dépeignant, ou bien il réservera ses cavernes, ou bien il les explorera.
André Gide a défini plus haut très justement les raisons
pour lesquelles Dostoïevsky s'est heurté en France à tant
d'incompréhension. Il y f.mt ajouter, je crois, celle-ci,
que, dans ses inventions psychologiques~ il suit toujours
la première de ces deux méthodes, tandis que tous nos
dons nous ont toujours inclinés à ne pratiquer que la
seconde.
Ou sent que le fait qui a le pJus frappé Dostoïevsky et
auquel il s'est voulu d'un bout à l'autre de son œuvre
fidèle, est celui de la cohabitation dans chaque conscieace
d'instincts à la fois contradictoires et irréductibles Il est
peut-être le premier qui ait résolument envisagé en face
l'absurdité de nos sentiments tels qu'ils se conjoignent en
nous spontanément et qui, dans un élan d'enthousiasme et
d'amour pour la nature huma-ine, ait osé embrasser cette
absurdité comme un idéal. Dans tous ses personnages, c'est
elle qu'il cherche à révéler, et même~ et surtout chez ceux
1\Ü lui sont sympathiques.
Il accuserait pour un peu le désordre -qu'il trouve d.i.ns
ses modèles ; il romprait de sa propre main les fils qui

�176

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maintiennent malgré tout leurs aspirations en faisceau; il
porterait le trouble et l'incoordination dans la série de leurs
sentiments.
En tous cas il s'intéresse avant tout à leurs abîmes et
c'est à suggérer ceux-ci le plus insondables possible qu'il
met tous ses soins. A mesure qu'il insuffle à son personnage la vie romanesque (et c'est le moyen q~'il choisit de
lui insuffler cette vie), il se préoccupe de faire apparaître
l'insuffisance des raisons par lesquelles on serait tenté d'expliquer ses déterminations ; il place celles-ci ~- chaque fois
en rapport avec un x qui est le seul fond qu 11 consente à
.donner à cette âme. Et cet x, loin d'en poursuivre la défi.
nition il nous retire sans cesse les moyens que nous
croyo~s apercevoir de le faire entrer en équation avec des
valeurs connues.
Nous, au contraire, placés en face de la complexité d:~ne
âme, à mesure que nous cherchons à la repré~e~ter, d mstioct nous cherchons à l'organiser. Notre descnpuon même
est un effort d'intégration. Quelque chose en nous, que
nous ne sommes pas maîtres d'empêcher, aussitôt se déclenche qui nous montre les attaches î~térieures du modèle,
la solidarité de ses aspects. Au besom nous don?ons ~n
coup de pouce : nous supprimons quelq~es peuts tr.Uts
divergents, nous interprétons quelques_ dé~1ls od~mus d~
le sens le plus favorable à la const1tut10n
une um
psychologique.
. ,
Nous répugnons toujours, en traçant le portr~1t d 11_11
personnage, à y' rien laisser _d'indéfini: « li y avait du ~
ne sais quoi dans tout Monsieur d~ _la Roche:o~caul~ ,
écrit le cardinal de Retz. - Oui, mais JUStemeot il 1expnme
pour que le lecteur n'ait pas à l'y sentir.
Jamais rien, dans le personnage suscité,. ne rest_e béa~t
par où des inspirations imprévu~ p?urra1ent lm v~1111':
Quand nous le faisons parler, jama1S nen ne résonne inO
plicablement, jamais rien ne fait ,entendre un son différent
pour l'esprit et pour l'imagination.

DE DOSTOÏEVSKY ET DE L'INSONDABLE

1 77

Dans tous les interstices de son caractère nous pénétrons
avec notre cire industrieuse, et nous les cimentons. Une
parfaite obturation de ses abîmes : tel est l'idéal auquel
nous tendons. Et j'imagine que c'est cela qui doit gêner les
étrangers devant le Néron de Racine, ou même devant le
Julien de St«ndhal. Nous ne donnons jamais le vertige de
l'âme humaine.
*
* *
C'est Dostoïevsky le premier qui m'a fait sentir notre
insuffisance sur ce point. J'en ai été confus pendant longtemps et pour rien au monde je n'eusse osé comparer aucun
de nos romanciers ni de nos dramaturges au terrible é\'"ocateur d'inconnu que je découvrais en lui.
Et puis des réflexions me sont venues peu à peu, qui se
sont trouvées dirigées non pas contre l'œuvre de Dostoïevsky, mais contre l'excellence, ou tout au moins contre
la précellence de sa méthode.
Celle-ci, d'abord que l'abîme n'est rien aussi longtemps
'lu'on n'y descend pas. Loin de moi l'idée de prétendre
qu'il en est dans les romans de Dostoïevsky comme je vais
dire ; mais enfin un abîme, cela peut très bien se dessiner
en trompe-l'œil. On peut très bien capter et conduire les
regards vers les lointains d'une âme, mais sans que ceux-ci
perdent leur caractère hypothétique. Le fait qu'un personnage agit d'une manière dont rien ne peut rendre compte,
n'implique pas forcément qu'il y a en lui des profondeurs
'lUe rien ne permettra jamais d'atteindre : il peut aussi
avoir été inspiré par sa seule inconsistance, qui est chose
&lt;le surface, et définissable.
Après toutl'explication d'une âme ne comporte pas a pric;ri
beaucoup plus d'arrangement et de truquage que l'insistance
sur son mystère. Il ne s'agit que de ne pas se tromper, que
de ne pas aller contre la vie. Rien ne me fera penser qu'avec
une suffisante intuition, on ne puisse pas donner à la fois
à un personnage de la profondeur et de la conséquence.
12

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Nous devons nous méfier, nous français, de notre tendance à simplifier, à réduire au même dénominateur. Mais
pour peu que nous soyons en garde contre elle et que
nous ne la laissions jamais prendre le pas sur la complication du réel, elle peut nous faire apercevoir des enchaînements qui eux: aussi sont du réel, et font partie de la nature
psychique.
Car enfin l'être humain, si particulier soit-il, tant qu'il
n'est pas fou, et peut-être même lorsqu'il l'est., - l'être
humain n'échappe jamais dans son food à une certaine
logique. D'une action à l'autre il se retrouve; il peut a_gir
saos cesse contre la raison, et pourrant obéir à une certaine
idée. Prenons des mots plus vagues : à une certaine disposition, à un certain pli de son cerveau qui est comme le
moule de toute sa vie spirituelle. Et même lorsqu'il se contredit, qui peut affirmer, tant qu'il ne l'a pas analysée, que
cette contradiction soit autre chose que la réfraction, par
les événements, d'une tendance simple ?
Plutôt que d'égarer l'esprit vers un infini psychologique,

oo peut très bien concevoir que la tâche du romancier soit
de le ramener, par la seule continuité de ses peintures, vers
cet événement sec11et, mais concret et connaissable. L'effort
de sa raison peut fort bien l'aider dans sa représentation de
la vie. 11 peut, en le dessinant, rechercher la. loi d'un individu sans tom ber pour autant dans l'abstraction ni dans le
schématisme. Sa patience, son instinct des résistances
auront ici la plus grande importance. Mais s'il en est doué,
en même temps que de ce que j'appellerai la facultéd'adh~
rence aux intuitions, il pourra produire une œuvre qw
dépassera, en profondeur même, tout ce que i'avent~reu~
génie de Dostoïevski a pu fonder. Car en psycholog!e, il
faut que je me permette de le redire encore, la véritable
profondeur, c'est celle qu'on explore.
JACClUES RIVIERE

MA MÈ'RE ET LES LIVRES

La lam~, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour,
éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur
opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés,
lus, relus, haillonneux. Quelques « traduits de l'anglais»,
- un franc vingt-cinq - rehaussaient de rouge le rayon
du bas.
A mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Evangiles
brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et
Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre
enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dalhias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d'ornithoryn-

ques.
Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune,
Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau ...
Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Elisée
Reclus. Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive ...
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant
d'années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les
-0istinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe
pour choisir l'un d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter
le long des rayons. Détruits, perdus et Yolés, je les dénombre encore. Presque tous m'avaient \•ue naître.
.
Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me log~1s
en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien

�180

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinués, tôt,
dans mon enfance heureuse, maîtres condescendants qui
jouent avec un élève familier. Mérimée vint en même
temps, séduisant et dur, et qui éblouit parfois mes huit ans
d'une lumière inintelligible. Les Misérables aussi, oui, les
MisJrables, - malgré Gavroche ; mais je parle là d'une
passion raisonneuse, qui connut des froideurs et de longs
détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que
Je Collier de la Reine ruùla, quelques nuits, dans mes
songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'étonnement désapprobateur de
mes parents n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires ...
De livres enfantins, il n'en fut jall?ais question. Amoureuse de la Princesse en son char, rêveuse sous un si long
croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre
ses pages prostrés ; éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, l'éclair d'argent, les ruines, les
cavaliers, les chevaux aux petits pieds de Gustave Doré:
au bouc de deux pages je retournais, déçue, à Doré. Je n'ai
lu l'aventure de la Biche, de la Belle, que dans les fraîches
images de Walter Crane. Les gros caractêres du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le réseau de tulle uni
qui porte les médamons espacés d'une dentelle. Pas un mot
n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où s'en vont, plus
tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force tranquille
employée à bannir et à s'écarter? ...
Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je
lusse beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous
m'étaient nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres
de leurs titres et le grain de leur cuir... Les plus herméti·
ques ne m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps
gue j'ai oublié l'auteur d'une Encyclopédie habillée de
rouge, mais les références alphabétiques, indiquées sur
chaque tome, composent indélébilement un mot magi·

MA MÈRE ET LES LIVRES

18r
que : ~phlncécladiggalhymaroidphorebstevanz:;. Que j'aimai
ce Guizot, de vert et d'or paré, jamais déclos ! Et ce
Voyage d'AnMharsis inviolé! Si !'Histoire dt, Consulat et~
rEmpire échoua un jour sur les quais, je gage qu'une
pancarte mentionne fièrement son C( état de neuf» ...
Les clix-buit volumes de Saint-Simon se relayaient au
chevet de ma mère, la nuit ; elle y trouvait des plaisirs
renaissants, et s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse
pas tous.
- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon ? me demandait-elle. C'est curieux de voir le temps qu'il faut à des
enfants pour adopter des livres intéressants !
Beaux livres que je lisais, beaux: livres que je ne lisais
pas, chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie
dont mes ?eux initi~s flattai;nt la bigarrure cachée... J'y
co_nnus, bien avant I âge de l amour, que l'amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma
mère lui chicanait sa place.
. - C'e_st _beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces
li;res, d1sa1t·elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont
dautres chats à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux
que tu vois dans les livres, ils n'ont donc jamais ni enfants
à élever, ni jardin à soigner ? Minet-Chéri, je te fais juge :
est-ce que vous m'avez jamais, toi et tes frèrei, entendue
~bâcher autour de l'amour comme ces gens font dans les
~vres ? Et ?,~urtant je pour_rais réclamer voix au chapitre,
Je pense ; J a1 eu deux mam et quatre enfants l .
Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint
roman, grouillaient suffisamment, si je m'y penchais de
f~nt?mes classiquement blancs, de sorciers, d'ombres,
dammaux m~léfiq~_es, ~ais cet au-delà ne s'agrippait pas,
pour ~~nter _Jusqu a mor, à mes 'tresses pendantes, contenusqu ils étaient par quelques mots conjurateurs ...
- Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri ?
Comme
· li , n•est-ce pas ? y a+il quelque chose de
l . .c•est JO
P us Job que cette page où le fantôme se promène à

�11A .MÈllE ET LES LIVllES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

minuit, sous la lune, dans le cimetière ? Quand l'auteur
dit, tu sais, que la lumière de la lune passait au travers du
fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur l'herbe ... Ce
doit être ravissant, un fantôme . Je voudrais bien en voir
un, je t'appellerais. Malheureusement i!s n:exis~ent pas. Si
je pouvais me faire fantôme après ma ~e-, Je n y manque:
rais pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi
cette stupide histoire d'une morte qui se venge ? Se venger, je vous demande un peu ! Ce ne serait pas la peine de
mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable après
qu'avant. Les morts-, va, c'est u1: ~ien ~ranqu~e voisinage.
Je n'ai pas de tracas avec mes vo1s10s vivants, 1e me charge
de n'en avoir jamais avec mes voisins morts !
Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre,
me garda du délire romanesque, et me porta u1: peu pl~
tard, quand j'affrontai tels livres dont le po_uvo!r ép:ouv~
semblait infaillible, - à raisonner quand 1e n aurais du
être qu'une victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma
mère, qu'une candeur particulière inclinait à nier le ~),
,e pendant que sa curiosité le cherchait et le contemplait,
pêle-mêle avec le bien, d'un œil émerveillé?_ .
.
- Celui-ci ? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet·
Chéri me disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène,
ce ch;pitre .... Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions, tu comprends., les écrivains, depuis le temps. Tu
aurais pu attendre un an ou deux, avant de le lire ... Que
veux-tu ! débrouille-toi là dedans, Minet-Chéri. Tu es assez
intdligente pour garder pour toi ce que tu comprendras
trop ... Et peut-être n'y a-t-il pas de mauvais livres .. ·.
Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans
sou secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout
le nom de l'auteur.
- Je ne vois pas d'utilité à ce que les enfants lisent
Zola!
Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raiso~
nous le permettre ou de nous le défendre, il mettait

d:

l'index un Zola intégral, massif, accru périodiquement
d'alluvions jaunes.
- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire
Zola ?
Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient
leur perplexité :
- J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola ...
- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas 11: certains » ?
Elle me donna la Faule de rAbbé Mouret, et le DocttUr
Pascal, et Gmninal. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en défiance de moi, un coin de cene maison où
les portes battaient, où les chats. entraient la nuit, où
la cave et le pot à beurre se vidaient mystérieusement,
- je wulus les autres. Je les eus. Si elle en garde, après,
de la honte, une fille de qu:uorze ans n'a ni peine ni mérite
i tromper des parents au cœur pur. Je m'en allai au jardin,
avec mon premier livre dérobé. Une assez douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme plusieurs
autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son cousin
aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme
sous 0hnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la
joie de mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le
jour soudain, avec nn luxe brusque et cru de détails, une
minutie anatomique, une complaisance dans la couleur,
l'odeur, l'attitude, le cri, où je ne reconnus rien de ma
tranquille compétence de jeune fille des champs. Je me
sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de petite
femelle ... Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les
chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne,
presque austère, des fermières parlant de leur taure vierge
ou de leur fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon
aide. Mais j'appelai surtout la voix conjuratrice :
- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, MinetChéri, j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je
te portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

paraît long... Les bêtes nous font honte, à nous autres
femmes qui ne savons plus enfanter joyeusement. Mais je
n'ai jamais regretté ma peine : on dit que les enfants,
portés comme toi si haut, et lents à descendre vers la
lumière, sont toujours des enfants très chéris, parce qu'ils
ont voulu se loger tout près du cœur de leur mère, et ne
la quitter qu'à regret ...
En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme,
rassemblés à Ja hâte, chantassent à mes oreilles : un bourdonnement argentin m'assourdissait. D'autres mots, sous
mes yeux, peignaient la chair écartelée, l'excrément, le
sang souillé ... Je réussis à lever la tête, et vis qu'un jardin
bleuâtre, des murs couleur de fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune... Le gazon me reçut,
étendue et molle comme un de ces petits lièvres que les
braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine.
Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son
azur, et je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux
pieds de ma mère.
- Tu vas mieux, Minet-Cbêri ?
- Oui ... je ne sais pas ce que j'ai eu ...
Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux
miens.
- Je le sais, moi ... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu
sur la tête, bien appliqué ...
Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa :
- Laisse donc, laisse donc ... Cc n'est pas si terrible, va,
c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est
beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend
s'oublie si vite, tu verras !... La preuve que toutes les
femmes l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes
- est-&lt;e que ça le regardait, voyons, ce Zola? - qui en
font des histoires ...
COLETTE

ECLAIRAGES

RÉCIPROCITÉS

Lts bruits que fait en bas la ville
Avec ses tramways,

SlS

autos,

Ne m'arrivent pas moins sonores

.,,

Que les cris ailés des grillons
Je mène 111a curiosité
Avee une égale allégresse
Sur les rails dlS chemins de fer
Et parmi le vol des abeilles.
Mes yeux prennmt autant d'images
Entre les murs carrü et secs,
Qi(il y a d, fours minuscules

Dans la

grappe dtt poi,vrier.

�186

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
BCLAlRAGES

MIROIR

A r heure ou les chattves-sauris
Vont remplaar les hirondelles,

Les barques s'éloignent dtt bord
Comme des rats, en ligne droite.
L'eatt de la rade, presque obscure,
À des refitts passés de

vieux miroir

Dans le cadre doré du quai de brique

Où brille encore ttn reste de soleil.
La belle a pris l'une des barques

Et cing]e

en ligne droite, elle sait ou ;

En partant, elle a glissé dans sa bourse

Le miroir que ;e lui avais donné.

SOURCES

Qu'ttn cerceau, d'or mrgisse de l,i 11uit
À

cette place où le jour n'a pu faire

lYa1ttre prodige que dit bmit,

Qu'importe si ce tiest q1l1me rtcla111e?

!:orchestre étroit d'tm vieux taxi
Fait pour deux rangs de rtuerbères
Pltls de festin que le roulis
Des cent-chevaux million11aires.

]'ai dans la tête plus d'orgueil
Lbrsque je. baisse les paupières,
Qtie cette Joule où je. suis seul
Et qui riigit les yet~ 01iverts.

�188

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

RAIL HUMIDE

ÉCLAIRAGES

189

SIMPLICITÉ

Le tramway roule sous les arbres,

La macbine qui répète

On entend grincer le troley
Comme le bec du diamant

Le mouvement sans broncher
Est aussi simple que l'enfant

Sur la surface d't-1,ne vitre.

Qui rlpète sa priére.

je prends la route qtti descend

Faites, mon Diett, que le fil

Pleine d'eau, sans appui,fatale,

Ne s'échappe de I'aiguille,

Pfas le nwindre bruit de tramway,

Faites, mon Dieu, que ma main

Le mmndre reflet électrique.

Ne ldche ce qu'elle tient.
FRANZ HELLENS

Vais-ie enfoncer jtisqii'aux gencux?
La lune sortant d'un nuage
M'écoute et glisse une lueur
De rail au /mg de deux ornières.

�LES PARAMÈTRES

191

cr Tout seul, Roland, c'est la coutume

- Vous voyez, Marie, l'habitude.

?

1&gt;

*

LES PARAMÈTRES
Où le mensonoe commence et prend corps, où il cesse
d'être le consente~ent à ce qui est pour devenir le complice
de l'erreur, je suis bien incapable de _le dire. 1:out d'abord,
si je me prêtais à l'idée qu'on prenait de moi, sans doute
qu'elle me révélait quelque réalité ca~h~e. De nouvelles
conditions d'existence, la campagne, fa1sa1eot éclater cette
qualité de citadin aux dépens des autres éléments de ma
personnalité. Je me sentais ainsi envisagé qu'il fallait p~ler
des cultures avec étonnement, des heures auxquelles s_ ouvrent les fleurs et se ferment les étoiles ; mes quesuons
avaient alors valeur de réponses pour qui les attendait, pour
moi bientôt.
Parisien me voilà devenu parisien. J'accentue involon,
·
d de
tairement mon ignorance, ma gauchene, mes nœu s
cravate. Charmante prostitution : c'était tout à l'heure u_o
jeu. J'essaye aujourd'hui de siffler les airs à la mode que 1c
n'ai pas retenus.
Sur la route de S. à R., au mois d'août 19 ... , un hom~
trouve un enfant de douze ans pendu à un arbre et déjà
violet. Dépendu l'enfant refuse d'expliquer son aventure. On
· ·
Il est.
ne peut rien obtenir de lui touchant ses ongmes.
placé comme ouvrier agricole chez un fermier. Il acc0ti~plit
ponctuellement son ouvrage pendant trois ans. ~ qurn~e
ans interrogé à nouveau, il plaisante, prétend av01r oublié,
'"élttD·
Une' femme de la cuisine, poussée par 1a cunos1t
, e
contre à l'heure de la sieste derrière une meule :

Un homme, venu le vent sait d'où, s'établit dans une
petite maison au bord de l'Oise un étl!. Il prend vite la
manie d'aller chez le passeur plaisanter avec les deux 6ltes
qui servent aux clients de la bière et de la limonade. Elles
n'auront jamais que ce petit nom, Paul, abandonné d.e
guerre lasse. L'une imagine qu'il se cache de la police,
l'autre qu'il se dérobe à un amour.
*
Marceline roule dans la chaleur un corps lourd du secret

qui depuis un an bientôt se détacha d'elle. Elle s'arrête et
croise les mains. Marceline, Marceline, quelles chansons :
il y a de la fierté dans le secret, mais l'ennui c'est de ne pou\"Oir rien dire. On s'enivre, parait-il, pour se délier la langue. Marceline pense à prendre un amant dont le corps
serait beau comme l'alcool, une espèce de bête de confiance.
Roland a rencontré l'étranger qui est un peu plus pile
que les autres hommes. C'était dans le chemin cl:'eux où il
y avait juste la place de passer, et à terre ces excellents
petits fruits rouges, qu'on écr-ase du pied en pensant aux
femmes. Roland voyait bien venir l'inconnu. Il ne s'est pas.
garé. TI l'a bousculé. L'autre n'a rien dit., a pris le poignet
gauche de Roland, l'a serré et a ri, sans que Roland qui
aurait crié de douleur songe à parler. Puis il est parti. Il
était habillé de gris clair, avec un chapeau de paille et des
souliers découverts ; et une chaîne de montre.

Marceline pense à ce parisien du bord de l'eau. Elle s'est
promenée dans les champs. Elle a mis du rouge. Thomas,

�LES PARAMÈTRES

192

193

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

le valet de cham.Jre des C ... , l'accoste : « Je ne plaisante
pas, tu es belle ». Elle a le cœur plus haut placé.
*

Paul songe à d'autres lieux: les femmes cnt des cheveU1
comme des plumes et chantent bas, bas, des airs où meurent tous les hommes qu'elles aiment. Sœurs des éponges
dans les cases bleues et jaunes, qu'attendent-elles de la vie,
sinon ces visiteurs aperçus dans la rue et qui ne monteront
peut-être pas. Les fontaines, et les bouches de fard s'étei•
gnent dans un benjoin de brunes.
*

Les deux filles du passeur comptaient retenir ce soir
l'inconnu dans leur chambre. Il n'a pas compris. Songeait-il
à les séparer? Elles se savent trop jalouses. A un moment,
il riait : le plastron de sa chemise, boutons sautés, s'entrebaîlla sur une poitrine blanche. Irma et Claude se surveillaient. Thomas, le domestique, est entré. Il voulait passer
l'Oise.
*
Marie attendait Thomas et rê\'ait de Roland. Elle avait
un corsage écossais. Quand ils furent près de dormir, elle
dit à Thomas : « Tu es bien jeune, tu ne sais pas ce que
c'est petit. Laisse-toi faire et dis-moi ce que ru sens •
'
/
Thomas dormait comme toujours, la bouche ouverte.

Claude a vu entrer chez Paul une femme élégante descendue d'une automobile. Le chauffeur était vêtu de blanc.
Elle a planté là ses seaux, elle a tout dit à Irma. Amers
reproches : on en serait venu aux coups sans la petite fille
d'un voisin qui entra pour une bonne raison. Les sœurs
l'ont assise entre elles, l'ont caressée.

*
Sur une espèce de fourrure, Paul regarde la visiteuse, qui
rampe comme un serpent.
11 Zéphie, tu es bien brune. Tu ressembles à ce jeune
garçon l'autre jour dans le chemin des baies saignantes. Je
vais te tordre le poignet. »
Elle, crie.

*
Marie lave le linge, Roland passe. Elle crie quelque
chose qu'il ne comprend pas. Il s'approche. Elle s'aide à
lui pour se lever. Le voilà taché de savon. Ah bien, qu'at-elle ?
*
Thomas refuse, rouge, de se prêter aux fantaisies de
Marie. Puis cède. Il change de manières avec elle. Sans-gêne
et plus galant.
·
Le soir il raconte les détails de l'affaire au cabaret du
passeur. Irma et Claude se sont prises par la taille. Deux
moissonneurs rient. La petite voisine entre.

*

Marceline dans les champs souffle les chanterelles: i:e
sont des secrets. Effeuille les pâquerettes : elles en savent
long. Regarde ses seins par l'ouverture de sa guimpe: il les
aimera. Se lisse le front avec le lait des pavots : qu'il me
nomme la rousse. N'est-il pas roux lui-même comme l_e
matin et le soir ? On soupire derrière une meule : si c'était
lui ? Ce n'était que Roland, seul, qui n'avait pas entendu
venir.
*

Paul fait la planche dans l'Oise. Bonheur qui ne s'appartient plus, l'élément. Je n'ai plus de cheveux, ni vraiment
de mains, avec pouce et ongles, etc. Songer au désir.
Zéphie quand elle a trop bu, c'est le fleuve. La paresse qui
est entre le matin et l'amour.
De la berge, Roland regarde Paul dans l'eau, son caleçon
blanc traversé par l'eau courante, n'oubliez pas qu'il fait la
13

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

planche. Une flèche rousse remonte au milieu de son
ventre. Un brusque mouvement des jarrets ride l'eau.
Marceline en chernise dans sa chambre de la ferme
attend en plein jour un miracle qui ne se produit pas.
*

C'est au grenier que couche Roland. On avait quelque
chose à lui dire. On est monté. Il était tout nu près de la
lucarne et il soufflait dans ses mains.

*
Marie cache quelque chose à Thomas. Il la battra pour
avoir l'objet. li l'aura. C'est une carte postale en couleurs:

Lt Baiser:
Si je vous dis que je vous aime,
Me refuserez-vous le bonheur suprême ?
Thomas retourne la carte : elle est neuve.
11 n'a pas remarqué que l'amoureux était roux.
*

Paul se baigne. Sur le rivage, Roland se déshabille. Au
moment de se mettre à l'eau il hésite, immobile. Paul
l'aperçoit, lui fait signe. Roland s'enfuit ses vêtements sur
le bras.
Il rencontre Marceline.

*
Marie parle toute seule en battant son linge. Elle répond
aux avances de l'étranger. Elle est vertueuse. Mais Roland
surgit ; elle se jette sur lui .e! le prend par les jambes. .
Ici son battoir en l'air, elle voit que Roland est là qui la
regarde et qui l'entendit.

*
Roland par la fenêtre du passeur voit Claude et Irma sur
leur lit, rieuses. La petite voisine, six ans, Lina, les quitte.
Thomas surprend Roland au guet, s'indigne. Quelle

LBS PARAMÈTJŒS

1 95

râclée. Roland ferme les yeux, tournoie un peu, et tombe
comme d'insolation. Thomas, inquiet, avec remords, lui
tape dans les mains. L'eau de la rivière. Il soulève la tête
de sa victime, l'appuie contre soi, parle. Les yeux de Roland
s'allongent sans s'ouvrir. Il gémit. Il se tourne contre
l'homme qui ne sait ce qu'il advient. Il gémit. Tout à coup
ses lèvres se collent aux lèvres de Thomas. Quel baiser de
putain. Les yeux ne se sont pas rouverts. Roland murmure:
« Maman. »
*
Claude, Irma, la petite Lina, Paul au cabaret. Il s'agit de

la petite : c&lt; Du satin », dit Irma. Paul rit de ses dents coupantes : « Je vais vous montrer ma villa. » Irma prend son
bras droit, Claude son bras gauche. La petite marche
devant.
« Vous dites qu'elle a six ans? &gt;&gt;
*

Thomas raconte à Marie le baiser de Roland. Mais par
exemple, tu ne trouves pas ça drôle? Elle ne rit pas. C'est
insensé, on croirait que tu m'en veux. Elle est bien bonne.
Pour ce galeux. Tiens, le voilà. Et des injures.
Roland les yeux candides. Roland comme devant. Il a
des yeux cernés comme ceux des anges. Marie pense que
ses bras sont plus beaux que tout au monde. Elle est
sérieuse, la gorge serrée.
Thomas plaisantedur. Roland rougit.
Marie a une idée : « Mon petit Roland. &gt;&gt;
Thomas a compris. Il la battra. Roland s'enfuit.
Il vase jeter à plat ventre dans les hautes herbes du bord

de l'eau.
D'où on voit la villa de l'étranger, et son petit canot
amarré à la berge. Le petit o.not dans lequel il rame ea
maillot vert.
*
Marceline dans les sainfoins. EUe miche une herbe. Elle

�196

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

respire avec _un bruit de forge. Le vent relève sa jupe sur
son ventre. Elle n'a rien à cacher au soleil. Il lui mord le
ventre. Il la cuit. Il la perce. Elle n'est pas vierge.
Le soleil est un roux comme elle, bien entendu comme
elle. Entre frère et sœur, est-ce que ça compte ?

*
Roland mâche de la terre ; se met des fourmis dans
l'oreille; cache des pierres dans ses souliers ; et les fait
revenir sous sa semelle ; enfonce tout à coup goulûment
ses lèvres dans le pli de son coude gauche; contemple les
contractions des muscles sous la peau de son bras ; avec son
couteau se fait froid à un sein ; s'ensanglante le front en le
cognant aux arbres; enfin, n'y tenant plus, se fait gratter la
tête par n'importe qui sous n'importe quel prétexte.
*

A quoi rêve Paul dans son jardin ? Il froisse une fleur,
sent ses doigts, et se couche à terre . Une ombre descend
des arbres sur son front. Une main jadis balançait un éventail du geste même de l'amour. Entre les écailles du pied,
on apercevait tout le corps de la femme. Une chose nue et
difficile. Elle jouait au refus quand il n'y avait plus loisir.
Sa fuite était plus épouvantable que le retrait de la mer aux
marées d'équinoxe.
*

Marie apporte le linge à Paul. cc Vous êtes à la ferme »,
et Paul s'enquiert de Roland. Marie, tant pis, raconte tout:
le pendu, le baiser, la meule. Un peu pêle-mêle. La carte·
postale. Elle a dit : c&lt; Blond comme vous ». Il a compris,
Ses dents coupantes, coupantes, entrent dans une épaule
ferme, et grincent un peu. Il prend un peu de linge dans
le panier de Marie.
*

Roland qui danse en se regardant dans la rivière tombe
dans la vase et se salit jusqu'au front. A ce moment, Paul

LES PARAMETRES

197

passe et le dévisage. I1 a un jeune chien qui vient à Roland
et se frotte, dressé, à la jambe droite de son pantalon.
*

Marceline tire les vers du nez à Lina, moyennant une
surprise et des caresses dans le dos.
« Il a des cheveux en feu sur le bide et c'est doux comme
du quinquina. »
Après tout, cette enfant l'a vu comme tout le monde. A
six ans, déjà menteuse, tu n'as pas honte. Lina pleure.
*

Par deux portes, Marceline et Roland entrent à l'église, le
seul endroit frais du pays. Il est deux heures. Un même
mensonge les mène au même bénitier. Le hasard emmêle
un peu leurs doigts et les démêle. Pendant une heure, ils
se regarderont en dessous, seuls, sans bouger. Puis Roland
s'agitera doucement.
Marceline alors sort de l'église.
*

Au retour, dans son grenier, Roland trouve Marceline.
« Nous avons un secret chacun. » Elle ne sait que dire cela,
et cette parenté suffisante, nous sommes collègues, explique
sa présence, sa volonté très simple.
Il n'y a qu'une chose qu'ils ne s'avouent pas, un autre
lien plus fort, une communauté de désir : tous deux pensencau même homme roux, et blanc comme une laitue.

*
Mon secret, c'est que Thomas avant toi, l'année dernière,
elle se tait. Il n'est pas déçu, il la méprise. Elle ne saura
jamais le secret de Roland, ce n'était pas la peine d'avoir
toutes ces complaisances. Elle a un peu de paille partout.
C.CS greniers. Roland la chasse.
Il est seul. Il va essayer de retrouver ses plaisirs innocents. Il ne Yeut pas que cette femme compte.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

*

Ce n'est pas un secret le secret de Marceline. Thomas l'a
dit partout sans doute, c'est comme avec Marie. Il ne
semble pas pourtant. Personne n'a l'air de comprendre ses
insinuations.
Alors ce secret ridicule, s'îl le veut, Roland, ne sera plus
un secret. Il dit tout à tout le monde. Thomas l'an dernier,
et lui le matin même. Elle lui a fait ci avec la bouche, ça
quand il l'a voulu. Et ceci donc sans qu'il demande rien,
parce qu'elle en avait l'envie depuis six mois. Et l'enfant
qu'elle avait fait tomber elle-même, et comment.
On n'en revenait pas, il parait : Marceline si réservée.
*

On arrêtera Marceline pour infanticide, qu'ils disent.
Effacée.
Roland sera témoin : il voit la belle robe du juge. Un
homme magnifique. Un peu roux toutefois. JI y a des
gens qui ne détestent pas ça.

"'
Maintenant c'est Paul qui, de sa fenêtre, regarde Roland
qui se baigne, et qui se noiera sans que personne vienne à
son aide.
LOUIS ARAGON

RÉFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

MALLARMÉ ET RIMBAUD
_Il m'arriva d'écri_re ici, il y a quelques mois, qu'on pouv:1.it
discerner, à la pomte extrême de la littérature actuelle une
influence de Mallarmé et de Rimbaud. C'était à propos 'de la
Suianne de M. Giraudoux, dans l'ile de laquelle se trouvait
un rocher Rimbaud, et qui, en nageant une ou deux heures,
eût pu découvrir, non loin de cette île, le pays de la Prose pour
des Esseintes. Je fus repris avec quelque sévérité. M. Georges
Cardonnel assura, dans la Revue Universelle, qu'il n'en était
nen, que ces gens-là n'intéressaient que quelques maboules, et
que je voyais la littérature française de l'observatoire d'Upsal,
dans des verres taillés par André Gide.
L'artic,le ayant été traduit en allemand dans la Revw Rhénan~,
le Journal m'accusa de bourrer le crâne des Rhénans avec ces
fariboles. Comme beaucoup de gens de goüt, et même de
grands écrivains, continuent à croire que les noms de Mallarmé et Rimbaud ne correspondent qu'à une mystification
~o~tée dans ce qu'on appelle les cénacles, il n'est peut-être pas
inu~e de revenir sur ce sujet, non pour de vaines polémiques,
mais en Yue d'honnêtes précisions.
Pour ce qui regarde Mallarmé, il faut bien s'entendre sur sa
~~~ et son influence actuelles. Il est certain qu'on ne
1imite plus, et que, durant le bref laps où ils sévirent, ses imitate_urs_ furent parfaitement ridicules. On peut ( cela se défendrait) Juger un écrivain d'après son rayonnement de clichés et
sur sa capacité d'être imité. Les grands classiques du xvn• siècle
ont été imités servilement pendant plus de cent ans. Victor
Hugo l'était encore au début de ce siècle. Les maîtres du sym•

I:e

�200

•

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bolisme, et aussi les Goncourt, le furent presque une dizaine
d'années. Cette proportion décroissante est significative. On
n'est imité que dans la mesure où les imitateurs se croient
originaux en imitant. Voltaire pouvait &lt;le bonne foi se croire
original en alignant des centons de Racine, penser que, si
Racine n'eôt pas existé, lui Voltaire eôt tout de même écrit Zaïre,
parce que Racine n'avait fait que découvrir la raison et le
beau uniques, comme Colomb avait découvert l'Amérique, et
que Voltaire aurait aussi bien pu les découvrir plus tard,
comme un autre ·navigateur aurait pu trouver la même Amérique que Colomb. Tell'~ est la croyance implicite qui donne
bonne conscience et vigueur reproductrice ·à l'imitation.
Ajoutons que Racine ayant fait mieux qu'Euripide en imitant
Euripide, Voltaire pouvait candidement s'imaginer qu'à soo
tour il ferait miem: que Racine en imitant Racine ( oubliant que
le mot imitation était une étiquette qui recouvrait dans les deus
cas deux réalités fort différentes). Tout cela nous place exactement à l'antipode de Mallarmé. Certes Mallarmé avait commencé par imiter Baudelaire (Rollinat l'appelait méchamment
un Baudelaire en morceaux qui n'a jamais pu se recoller). Mais
il était allé bien vite vers une paradoxale originalité, une peur
maladive du cliché et du lieu commun, s'était créé, moitié de
son propre fonds, et moitié par volonté ou par point d'honneur,
une manière, la plus individuelle possible, de s'exprimer. Il
excluait dès lors, au même titre qu'une imitation dont il e11t été
l'auteur, une imitation dont il füt devenu l'objet. Et (sauf par
naïveté ou par jeu) ni ses vers ni sa prose ne furent vraiment
imités.
Comment pouvons-nous dès lors parler de son influence, et
que pourrait être cette influence? Voici. Je ne crois pas écrire
de paradoxe en disant que le petit et frêle recueil des poésies de
Mallarmé est cher bien moins, et avec moins de raison, aux
amoureux de la poésie de Mallarmé qu'il ne l'est aux amoureux
de la poésie française. C'est Racine que nous aimons d'abord
en Racine, Hugo en Hugo. Mais si nous ne cherchions dans
Mallarmé qu'à aimer Mallarmé, nos raisons seraient un peu
frêles. Nous n'éprouvons pas ici le contact avec un grand cou•
rant de sensibilité, d'intelligence, d'humanité. Mais nous éprou•
vous le contact avec la poésie française, à son extrémité la

UFLEXIO

s

SUR LA LITI'ERATURE

201

plus fine, la plus logique, - la plus diabolique, allais-je dire,
en songeant que le diable est le meilleur logicien. Mallarmé n'a
eu qu'un sujet, n'a fixé que sur un point ses yeux interrogateurs
et rêveurs : le fait littéraire, l'existence et la vie du vers, du
poème, du livre. Il est, à ce point de vue, le Boileau du romantisme, ou plutôt il indique d'un doigt tendu ( comme le Saint
Jean des tableaux) la place que devrait occuper dans l'art du
xvc• siècle un Boileau. Ne dites pas de mal de Nicolas, écrivait
Voltaire : cela porte malheur. Et Sainte-Beuve répondait à
des railleries vieillottes de Taine sur Boileau que celui qui
méprise Boileau risque de mépriser au fond toute poésie.
Comme Voltaire et Sainte-Beuve avaient raison! L'auteur de
l'Art Poétique n'est pas un des dieux de la poésie, mais il en
est le prêtre, et on ne saurait guère mépriser le rôle du prêtre
sans mépriser la religion. Mallarmé a tenu dans l'autre massif
français qui équilibre la poésie classique une place analogue.
Rien d'étonnant qu'il se trouve au croisement exact, à la patte
d'oie de ces trois routes du x1x• siècle poétique, le romantisme,
le Parnasse, le symbolisme, et qu'on puisse presque indifféremment voir en lui l'aboutissement et la logique absolue de ces
trois mouvements en apparence ennemis. Il ne se mêle pas à
leurs disputes - abhqrret a sanguine. Il fait partie du service
spirituel. Il dit la messe également pour tous trois, la messe de
la poésie pure.
L'influence essentielle exercée par Mallarmé a été celle de
son exemple. Un homme avait mis son idéal à réaliser non pas
une œuvre aussi parfaite, aussi vivante, aussi bienfaisante que
possible, mais à pousser le plus loin possible dans la direction
de l'absolu la poésie française, à atteindre une extrémité. Ainsi
un explorateur qui, laissant à d'autres les Amériques et les
Eldorados, ne s'attacherait qu'à planter un drapeau dans les
glaces sur ce point mathématique qu'est le pôle. Certes, s'il y
avait à choisir entre l'un et l'autre, il vaudrait mieux découvrir
l'Australie ou le Congo que le pôle Sud. Mais il n'y a pas à
choisir. L'ensemble de$ explorations forme un bloc, un tout,
déposé par une division spontanée du travail. Et le résultat c'est
la découverte de la terre entière, où restent encore bien des
espaces inconnus, mais où toutes les grandes lignes sont repérées. On pourrait voir dans la poésie, dans la littérature, un

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

effort analogue. L'el.emple de Mallarmé n'a fait naître aucun
cbef-d'œuvre, le pays de la Prose pour dllS Esseintes n'a encore
produit ni sa Légende des Siecks, ni sa Buuary. Mais il a suscité
tout un mouvement d'exploration. Les possibilités de la littérature française ont ,été examinées et sondées. Les nombreuses
écoles littéraires d'avant-guerre et d'après-guerre (si différentes,
mais qui ont ce trait commun d'aller à l'extrémité de quelque
chose, de représenter des paroxysmes) n'ont pas encore trouvé
de trésor, mais elles ont retourné un champ. Si Mallarmé n'eût
pas existé, ni Claudel, ni Apollinaire, ni Romains, ni Proust, ni
Giraudoux, n'eussent été avec cette bonne conscience allègre
( et un peu provocatrice), vers l'accomplissement de leur destinée particulihe. Ils eussent cherché plus de compromis.
L'influence de Mallarmé ne s'est pas exercée sur le contenu
de la littérature, mais sur la manière de poser le problème litté•
raire.
N'exagérons d'ailleurs pas cette restriction. Si l'influence de
Mallarmé nous apparaît surtout comme une influence formelle,
qui modifie l'atmosphère plutôt que les objets littéraires, il ne
faut pas oublier qu'il a laissé un héritier direct, qui est Paul
Valéry. Or Valéry est peut-être le moins discuté des poètes
d'aujourd'hui. Tous ceux qui parlent de ses odes s'en déclarent
les admirateurs. Et si les formes les plus récentes de sa poésie
ne procèdent· pas directement de Mallarmé, ce n'en est pas
moins le doigt de Mallarmé qui lui désigne silencieusement la
cime et l'air raréfié où aneindre. L'hommage à Valéry com•
porte, qu'on le veuille ou non, un hommage à Mallarmé.
Qµant à l'influence positive exercée par Un Coup de Dis
(exhumé en 1894 du tombeau de Casmopolis) sur les essais de
poésie ou de prose littéraire ou calligrammatique, elle n'a donné
que des curiosités de bibliothèque, qui font passer qu~lques
quarts d'heure agréables, mais dont aucune ne rappelle év1dem-01ent en quoi que ce soit le caractère presque tragique de cet
admirable poème.
L'influence de Rimbaud a été aussi différente de celle de
Mallarmé que les deux auteurs étaient eux-mêmes différents.
Mais l'un comme l'autre a aujourd'hui son représentant, so~
héritier direct. Si Mallarmé genuit Valéry, Rimbaud genurl
Claudel. Et ce n'est pas un hasard si la gloire est venue à

Ul'LEXlONS SUR LA LllTBRATURE

203

Claudel au moment même où Rimbaud agissait sur l'extrêmegauche littéraire.
L'action de Rimbaud sur le symbolisme proprement dit avait
été très faible. On récitait volontiers et on admirait à juste titre
les Chercheuses de poux et le Ba/eau ivre à cause de leurs vers
étonnants, de leur mouvement à la fois baudelairien et parnassien. Mais les écrivains symbolistes à qui il m'arriva de parler
des 11/uminalùms les considéraient comme un amas incompréhensible de folies qui avaient dtî avoir du sens au moment
où Rimbaud les écrivait, l'avaient en tout cas depuis longtemps
perdu. On les mettait sur le même rayon que les Chants de Maldoror. Ce qui intéressait surtout chez Rimbaud, c'était, comme
chez Mallarmé, sa destinée. Avoir écrit enfant les plus admirables vers, ètre passé de là à un brouillon en apparence inintelligible, fait pour le poète seul, avoir jugé ensuite que ce
n'était plus la peine d'écrire, avoir laissé derrière lui comme
un bagage inutile la littérature, avoir réalisé, pour une Afrique
vr2ie, ce départ qui, chez les écrivains, avorte toujours eu un
roman ou un poème, voilà qui excitait les imaginations et
apparaissait comme un horizon de vertus héroïques. Rimbaud,
qui avait renoncé à la littérature, fut canonisé comme un saint
de la littérature. Et même comme un saint tout court. Claudel
nous affirme qu'il est sauvé, avec la même certitude (si peu
chrétienne en somme) qui fait déclarer au poète des Ciuq
~andes odes que Hugo, Michelet et Renan cuisent en enfer. La
place de Mallarmé était celle de l'homme dont la chair est triste
et qui a lu tous les livres; la place de Rimbaud paraissait celle
de l'homme qui aurait pu écrire tous les livres, mais qui, content de s'être transporté une fois aux limites de la littérature,
n'a plus écrit.
On pourrait être tenté de comparer cette place à celle de
Petrus Borel dans le romantisme. « Dire que j'ai cru en Petrus 1»
constatait mélancoliquement Gautier à la fin de sa vie. Et de
,ieux symbolistes s'accusent aujourd'hui, en souriant, d'avoir
cru en Rimbaud. Je ne crois pas que ce soit la même chose, à
moins qu'on ne se place au point de vue de Sirius. Si Petrus et
Rimbaud ont eu leur raison d'être dans les cénacles, dans ce
que M. Lasserre appelle les chapelles, ils ne l'ont pas eue en
la même qualité. C' est le cénacle qui agit sur Petrus, le forme

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à son image et admire en lui sa propre fumée, tandis que Rirn-

.

baud agit sur le cénacle. Il n'y a jamais eu eu une influence de
Petrus, tandis qu'il y a encore, un demi-siècle après les Illumi11ations, une influence de Rimhaùd, celle même dont M. Max
Jacob se défend vainement dans la préface du Cornet aDès.
Ces poèmes de Rimbaud, que la génération symboliste savait
par cœur, on les oublie à peu près aujourd'hui. En revanche il
semble qu'on lise avec ferveur et profit les Illumiuatio11s et Unt
Saison en Enfer. Le livre avait d'ailleurs, je crois, inspiré Jarry.
Il me souvient de promenades avec lui où des spectacles de la
rue étaient référés subtilement à tel passage des Illuminations.
Et ce courant est sensible dans son œuvre (trop oubliée au
profit du seul Ub1t), des Minutes de sable mimorial à Messalint.
Une revue posait naguère, à peu près, à des écrivains cette
question : « Croyez-vous qu'une littérarure inspirée de Rimbaud,
de Lautréamont et de Jarry soit aujourd'hui possible? » Très
possible, trop possible, trop peu capable de sortir de ce pur
possible. 'oublions pas, d'ailleurs, que du point de vue médical, fort relatif comme on sait, les Cbants de Maldoror furent
écrits par un fou ( « un vrai », comme on dit du député qui
exerce la profession de vétérinaire, ou du saltimbanque des
Folies-Bergères que le Jura élut jadis sénateur) et que Rim•
baud et Jarry demeurèrent, comme bien des poètes plus grands
qu'eux, en coquetterie avec la folie.
C'est précisément dans le genre de folie propre à Rimbaud
qu'on trouverait, je crois, la clef des Illuminations. Rimba~d
était un chemineau, pour qui la vie consista longtemps en ceci:
aller indéfiniment à pied sur les grandes routes. C'est ainsi qu'il
parcourut une partie de l'Europe et &lt;le l'Afrique. Les aliénist~
ont décrit et classé depuis longtemps cette folie ambulatoire, qw
n'est, comme toutes les folies, que le développement anormal
d'une tendance natmelle. Comme Rimbaud était ~vec cela fort
intelligent, et qu'il avait du génie, il sut tirer parti de cette te~·
dance, et, voyageant inlassablement en l'Abyssinie, il était,
lorsqu'il mourut à Marseille, sur le point d'y repartir, en passe
de faire une grosse fortune commerciale.
Il aurait fait, ou plutôt il fit, sur les mêmes voies, sa fortune
littéraire. Le Voyage de Baudelaire, c'est le voyage d'un séd~ntaire ; le Bateau Ivre c'est le Voyage d'un voyageur, d \Ill

llÉFLEXJONS SUR LA LITTERATURE

205

maniaque du déplacement, qui imite bien la toupie et la boule,
et porte dans son sang les puissances vagabondes du mouvement
pour le mouvement. Quant aux Illuminations, qui paraissent
avoir été écrites pendant ses continuels voyages à pied entre
Charleville et Paris, c'est précisément le livre de la route: c'est
de la littérature décentrée, exaspérée par l'optique de la marche
et par une tête surchauffée de chemineau.
Presque tous les morceaux des Illuminatio11ssemblent rédigés
sur un talus, dans un champ, au bord de la route, par un homme
en qui la marche, le grand air, ont développé furieusement
les puissances du rêve. Lisez, presque au début du livre, les
trois poèmes Mystique, Aube, Fleurs. Le premier est simplement
la vision d'un homme couché, qui regarde le paysage en renversant la tête. La sensation d'étrangeté, de fraîcheur, de couleurs retrempées, de monde neuf qui vous vient alors est bien
connue de ceux qui aiment la course en montagne. Elle est
comparable à l'effet d'une bonne bouteille de Beaune, et je la
trouve pour ma part, fort digne d'avoir son expression littéraire.
Si Y0Us essayez d'en donner cette expression littéraire, vous qui
ête:; habitués à voir les choses droites, c'est-à-dire dans la direction et les conditions où elles vous sont utiles et où elles facilitent
votre action, vous arriverez au résultat le plus médiocre, parce
que vous aurez exprimé le monde renversé avec les images habituelles du monde droit. li vous arrivera la même aventure qu'à
M. Richepin qui a« chanté », comme on dit, les vagabonds et
les gueux en normalien d'autrefois, faiseur de vers latins. (Rien
de plus semblable, de plus symétrique que Gabrielle et le Chemineau : le notaire père de famiile et le vagabond conventionnel,
ce sont deux têtes en carton que le même poète s'est faites pour
deux mardis-gras différents.) Mais Rimbaud, chemineau authen•
tique, et qui, après des journées de soixante kilomètres, allonge
dans un champ ses grandes jambes et sa tête renversée, le
monde qu'il voit alors, qu'il voit ainsi, c'est son monde vrai. Il
pourrait dire comme Ruy Blas : je suis déguisé !quand je suis
autrement . Il est déguisé quand il est dégrisé, dégrisé de cet
air vif, chargé d'une invraisemblable proportion d'oxygène,
'?mme celui que le docteur Ox fit respirer aux habitants du
village hollandais. Aube c'est simplement une course dans le
matin, -un admirable morceau, d'une clarté et d'une fraîcheur

�206

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

presque sacrées, d'une langue aussi belle que n'importe quelle
page française, et qui tient à notre mémoire, ainsi qu'une giroflée à un mur, aussi bien que les plus beaux vers. Fleurs contient
les mêmes musiques. Il faut bien du p:uti-pris pour trouver
inintelligibles des poèmes qui sont la lumière même (il est vrai
que c'est une questio, d'habitude, et que les critiques d'art ont
longtemps estimé absurdes les tableaux impressionnistes qui
étaient tout en valeurs de lumière). Dès qu'on a compris ce
parti-pris naturel de Rimbaud, cette optique de l'homme des
routes, cette faculté d'évoquer partout des spectacles intérieurs,
de planter sur tous les prés sa tente de pourpre et son cirque
ambulant, on ne trouve presque aucune difficulté dans les Illu-

1ninations.
Les Illumi11ati.ons ont eu une postérité. J'ai nommé tout à
l'heure Jarry. MaisC011naissanu dr, fEst relève directement de
Rimbaud, et, aussi, bien des passages de M. Luc Durtain. Rimbaud aura laissé dans la littérature, au même titre que des poètes
plus grands que lui, une manière originale de sentir la nature.
Tellement unique chez lui qu'il pot croire lui-même de bonne
foi à la pure folie des fllwnimuions, avoir honte de son livre et
en vouloir détruire l'édition. Il a été justifié lorsqu'il a trouvé
son public, Ionique sa sensibilité a passé dans d'autres sensibilités. Les résistances qu'il a rencontrées sont, jusqu'à un cer•
tain point, analogues à. celles qu'a rencontrées Baudelaire. La
poésie de Baudelaire, c'est essentiellement cette découverte que
l'homme d'une grande capitale n'est pas l'homme de la nature,
et qu'il comporte une poésie originale, différente, et même
ennemie, de la poésie de la nature. La découverte de Rimbaud,
ou plutôt celle que nous faisons en lisant Rimbaud, c'est que
l'homme en mouvement n'est pas l'homme au repos, que s'il Y
a une poésie de l'homme en mouvement, elle doit être f~rt
différente de la poésie de l'homme au repos, ne pas être faite
avec des extraits du repos, des VUCS' snr le repos, mais porter sur
un monde senti et repensé à. neuf. A une époque où le cinéma
est roi, où la physique et la métaphysique sont transfo~es
par ce point de vue du mouvement, il n'est pas étonnant que
cette littérature attire notre attention et exerce une influence.
Ceux qui se scandalisent et lèvent les bras au ciel en verront
bien d'autres.
ALBERT THIBAUDET

CHRONIQUE DRAMATIQ_UE

J'étais à flâner dans mon cabinet, en compagnie de quelques-uns de mes
la bonne ouvrit la porte , et J·e VIS
·
• . chats,
, quand
,
eo~r mon. v1e1l ami, 1amateur de théâtre, que j'avais presque
oublié,
·
. depws
h . des années que je ne l'ai pas vu. C'était b1·en l UJ,
tou1ours ab1Ilé à la mode de sa jeunesse, avec son visage hardi
un peu plus fané par l'âge, ses yeux bruns restés très vifs, s:
bouche aux lè,':~s serrées, où, I_a malice et l'éloquence s'expriment ~vant qu 11 ~arle. Je I_ a1 . connu voilà bien longtemps,
quand Je fréquent:us avec ass1dwtéla Comédie française. II était
là comme chez lui, allant de la salle au foyer des artistes, connu
de tous ~t bav~rdant avec tous. Quel âge peut-il bien avoir ? On
ne saurait le dire. Quelquefois, il laisse pousser sa barbe, elle
est toute blanche, et alors le vieillard apparait. Mais le plus
s~u':'ent, proprement rasé, toujours mince et droit, et alerte, il
fait illusion. Qu'a•t-il fait au juste dans sa vie? Toutes sortes de
choses ! Il a certainement dù jouer la comédie dans sa jeu~ • car il a dans toute sa personne quelque chose de la fan~ie, de la pose et de l'allure dégagée de l'acteur. Il a dô.
~Ile au~si, car il parait savoir beaucoup de choses et je crois
bien noir entendu dire qu'il s'est mêlé un jour d'ajouter quelpa~agraphes au Paradoxe de Diderot sur le Comédien. Je
il~~is so~ve~t cause~ a,·ec mon père, quand j'étais enfant, et
mémerve1lla1t par I entrain de ses paroles qu'il lançait
1
'
l'conrm
. e ~ '1
1 es eût adressées à un nombreux auditoire, par
aoimatton de sa physionomie, sur laquelle se peio-naient toutes les
·
·
1:,
d'
eipress1ons de ses discours, par ses gestes à la fois étu.1~5 et naturels, comme s'il se fût trouvé sur la scène. Je nt lui
ai Jamais connu de femme ni d'enfants et 1· e n'ai 1· a mais su non
plus•11
·
ou I ogea1t. Sans doute, qua:id il a fini de se montrer, se

res

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

208
retire-t-il dans une chambre modeste, dans un quartier qu'on
ignore, cachant là sa pauvreté et ses regrets ou ses déceptions,
ne laissant voir à tous que le beau de son personnage. Je l'associe dans ma pensée à ces vieux acteurs sans gloire que j'ai
connus dans mon enfance et dont le type plein de pittoresque

tend de plus en plus à disparaître.
11 entra donc, et dans ma surprise j'étais encore à le regarder
qu'il me dit : « Eh ! bien, il paraît que vous faites de la critique
dramatique. J'ai appris cela l'autre jour, qu'on parlait de votre
père et que la conversation est venue sur vous. La critique dramatique! Cela m'intéresse. C'est encore du théâtre. Ecrirezvous quelque chose sur Molière, qu'on célèbre en ce moment 2
C'e$t un grand sujet. C'est à lui seul presque tout le théâtre.
Cen est, en tout cas, un côté considérable, Molière ... »
Je sentais qu'il allait se lancer et je répondis aussitôt :
« C'est un arand sujet, justement, et c'est pourquoi je ne me.
risquerai pas à le traiter. Je ne sui_s pas comme _vou,s, q~
savez si bien parler de ce que vous aimez. (Il sount d un au
avantageux. à ce compliment). Moi, l'admiration me rend
timide, me remplit de scrupules, je doute de mes forc~s et
souvent je préfère me taire. Si je vous disais que les pièces
que j'ai le plus admirées, et qui méritaient de l'être, j'en ai
rarement rendu compte dans mes chroniques dramatiques. Leurs
auteurs ont certainement dtl se tromper sur l'opinion que j'en
avais. Ils ont dû croire que je trouvais leur œuvre négligea~le,
qu'elle ne m'avait pas plu, et que, peut-être, pl~tôt q~e den
dire du mal, j'avais jugé mieux de me taire. C'était précisément
le contraire. Je ne me taisais que parce que je doutais de mes
moyens pour parler de ces pièces comme elles méritaient qu'o~
en parlât, pour dire tout le bien que j'en pensais. Je me se~tais
peu de chose à côté de ces auteurs et mon talent bien mince
auprès du leur. Comment dire tous ces mérites, ce ton naturd
et vrai, ce dialogue aisé et vivant, ces personnages criants_ de
ressemblance, l'émotion contenue dans telle scène, le comiq~c
se dégageant de telle autre ? J'étais sorti du spectac.le P!eUI
d'enthousiasme, de plaisir, plein du contentement qu'il e11stâ~
encore des auteurs dramatiques de cette sorte à une époque_ ou
ils se font décidément rares. Je m'étais dit qu'il y avait là manère
•
·
· r
é l ' l'é en're , etlc
à une belle chromque,
j'étais 1ermement r sou a
~

CHRONIQUE DRAMATIQUE

209

'!1~111en~ ve~rn, timide, embarrassé, hésitant ... Que de fois je
l a1 senti et 1e me le suis dit qu'il est plus facile de dire du mal
d'une mauvaise pièce que de montrer les mérites d'une pièce
excellente ! Cela m'est arrivé notamment pour L'I11 discrel, de
~1. Edm~n~ Sé~, une ~uvre vraiment remarquable ... »
~fon ~1etl ami ne m écoutait pas. li avait posé son chapeau
avait pns un fauteuil, l'avait approché de la cheminée, et, fac;
à la glace, s'était assis. Il m'interrompit: 1, Molière ... »
« Je dois l'avouer, lui dis-je, j'ai été longtemps avant de l'ai~er. Je me rappelle comme il me déplaisait quand j'étais un
1eune hom~e. J'avais à ce sujet des discussions avec mon père.
Je le trouvais bas, commun, terre à terre.
Je vis de bl)11t1e S()UjJe el 111m de beau la11gag~ •••

c~ Yer_s, dans lequel je voulais voir toute sa philosophie, m'ind1gna1t. Je trouvais sa langue triviale, sans élégance, manquant
de finesse. Cette santé d'esprit et d'ex.pression, qui est un
de ses grands mérites, me choquait. ]'avais cet idéalisme et ce
romanesque de la jeunesse, lesquels sont som·ent si Join
de_ la vérité. Et, comme on est à cet âge, je m'eotêtais. Le
Misanthrope seul me plaisait ... En un mot, je ne Je connaissais
pas et_ je ~anquais d'expérience pour le juger et l'apprécier.
Depuis, Je me suis joliment rattrapé. Je le dis souvent dans
une association qu'on m'a quelquefois reprochée : Molière et
Shakespeare. Voilà à mon avis les deux pôles du théâtre. Je
donne pour eux tous les Grecs et tous les Romains tous les
~orneille et tous les Racine. Quand on a vécu, et ~u'on a su
,·ivre en observant, et qu'en observant on a su retenir, on ne
p~ut pas ne pas aimer Molière, qui a peint les hommes si véridiqueme~t. Il . a, lui aussi, sa poésie, qui est grande, et sa
mélancohe, qui est pénétrante, et sa passion, qui est profonde.
Une grande partie de son œuvre est son histoire, sous bien des
~ersonn~ges c'est lui qui s'exprime, et c'est encore ce qui le fait
51 h~mam. Et quelle fantaisie, quelle simplicité, quel don du
com1q~e et de la satire, quels accents vrais et touchants, quelle
merveilleuse galerie .. . »
« Molière ... ». dit une nou\'elle fois mon vieil ami, l'amateur de théâtre. Il s'était assis à son aise, les jambes allonaées
au feu. Il faisait de sa main droite des mouYcments légers dans
14

�210

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'espace, comme s'il eù.t jugé oiseux mes propos et voulut calmer l'impatieacc qu'ils !.ui causaient, et, son visage offert àsa vue
dans la glace, oubliant presque que j'étais là et semblant se parler à lui-même :
&lt;&lt; Molière, répéta-t-il, quand on parle de lui, même sans
observer l'ordre cbronologi&lt;jue, il faut commencer par L'Etourdi,
qui est sa première pièce, ou par La Jal~usie du ~rbouiJlé.
L'Etourdi est une pièce charmante et plcme de gaieté. Elle
porte la marque de la première jeunesse du poète. Quand
Molière la fit représenter, sur le tréteau qui lui seNait encorede
théâtre, i1 était jeune, beau, plein des plus grandes espérances
de succès et de fortune. On peut ajouter qu'il avait la chance de
trouver, à son début, la sympathie et l'admiration populaires.
Il comprenait déjà qu'il serait le maître des esprits et des in_tdligences de son temps. Il sentait qu'il serait un jour le favori du
rci. Déjà la ville et la cour fêtaient L'Etourdi comme une œune
pleine de sourires.
« MascariHe était déjà un enfant de Molière et bien étonné
était celui-ci de se voir deux fois applaudi, pour son jeu et pout
ses vers. Ajoutez toutes l-es complications et toutes _les joi':5
d'une intrigue italienne, la passion d'un amour vif et b~en sentl'.
la aaieté surabondante d'un écrivain jeune, sllr de pla.ue et qm
t&gt;
. l'art.
pourtant
avait tout à créer : la langue, les mœurs, l'. esp;1t,
et les convenances de la comédie. Ecoutez avec smn L Etounb
et ,•ous comprendrez quel sage esprit se cachait sous ce vers
itbondant, ingénieux, facile, net et vif et si bien fait. La langue
nouvelle s'y montre dans tout son éclat, l'esprit dans toute sa
verve, le dialogue plein d'1rne grâce et d'un naturel inimit~es.
A chaque instant, éclate la bonne· humeur de ce merve1lleus
génie qui annonçait déjà son admirable destinée. Il échappe à
Turlupin, à Scaramouche, aux joies licencieuses des trétea.ux _dc
Tabarin et cependant il n'en est pas encore si éloigné que de
temps à autre il ne se rappelle quelques-uns des lazzis de ces
illustres farceurs.
c A cette époque, la coméd-ie en est encore à la gaieté e~ :roi
hasards d'une aventure. C'est la comédie de la place publique,
l'esprit-de plein air, 1e rire qui fait qu'on se tient à deux mains
pour ne pas éclater. II faut donc accepterœs vieilles et franches
comédies qm ont été pour Molière une source si féconde de

CBII.ONIQUE DRAMATIQUE

211

vraie gaieté. Il est bien vrai que ce Mascarille est un drôle
malavisé, qui se permet des plaisanteries excessives. Mais il y
met tant de bonne foi et de bonne humeur I Tout le monde lui
pardonne, même ses dupes. Fourbe, mais fourbe fort amusanL
Il fait de l'intrigue pour le plaisir, non par intérêt. Il y e-st
passé maître et connait son adresse. il a la bravoure d'un h~ros.
Quand il est vaincu, découvert, battu et sans argent, il ne s'en
relève que plus vif et rendu plus fort. Rappelez-vous ce vers :
Oui, je vais le seroir 11n plat dt: 111a /Of-011 !

C'est l'homme qui savoure déjà sa vengeance. Il est fier ?
A-t-il si tort ? Auprès de ces tranquilles bourgeoi~, de ces riches
sans soucis, presque plus logiquement que Figaro, songeant à
ses mérites, il peut s'écrier : Et moi, morbleu ! Aussi quand
son maître lui dit ces vers :
Lersque me ramassant tout mtier e11 111oi-111ime
f ai ccnf11, digéré, produit u11 s!ratagime
Dt:l1a,1t q11i tous les tiens, dont tu fais tant de Cils,
Doivmt, sans contredit, mettre pavillon bas ...

nous trouvons ce pauvre Lélie bien imprudent. Il offense sa
providence. Privé du génie de Mascarille, il est perdu. Heureuaemeot Mascarille pardonne. Il pardonne par orgueil, sachant
bien que la défaite de son maître lui serait attribuée à luiméme.
« L'Etourdi fut joué pour la première fois à Lyon en x653. Il
fut joué:\ Paris cinq années plus tard. Lagrange, jeune et beau,
jouait Lélie. Mademoiselle de füi.e, grande, bien faite, très jolie,
qui resta jeune jusqu'à cinquante ans, jouait Célie. Mademoiselle Duparc, qui fut aimée à la fois par les deux Corneille, pu
Racine, par La Fontaine, par Molière, et qui n'aima, pour son
compte, que Raçine, jouait le rôle d'Hippolyte. Pandolphe,
c'était Louis Béjart, qui était un peu boiteux, ayant été blessé
en séparant un joul des hommes qui se battaient à l'épée au
Palais-Royal. Enfin, Mascarille c'était Molière. Sentez-vous bien
tout ce qu'évoquent ces noms aux premiers temps de la gloire
de Molière ? Messieurs les sociétaires du Théâtre français, que
vos noms sont petits à côté de ceux-là et queile distance vous
sépare de pareils prédécesseurs !

�212

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAIS!

«

Le Mariage force est également une pièce charmante . Il n'y

a guère de comédie écrite avec plus de vivacité, de grâce et
d'énergie. Voltaire l'appelait une farce? C'est bel et bien une
comédie et dans laquelle on retrouve, à plusieurs endroits,
toutes les hardiesses de bon sens de Molière. Sganarelle est le
plus populaire des personnages cr~és p~r ~olière. ~'est_ 1~
bourgeois ridicule, ou le bourgeois enncb1. ~ene fo1s-c1, .~t
veut se marier et se marie malgré lui. Aux premiers mots qu 11
dit, on devine toutes les mésaventures qui l'attendent : « Si l'on
m'apporte de l'argent, qu'on me vienne quérir vite chez le s~igneur Géronimo ; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise
que je suis sorti et que je ne dois rentrer de toute la jo~r?ée. •
« L'argent est l'unique occupation et la seuJe ambition d_e
Sganarelle. Enrichi, il veut prendre femme. Encore veut-11
qu'elle soit noble. Il va demander conseil à son compère ~éronimo, bourgeois de bon sens. Celui-ci, le prenant au sérieux,
veut lui donner d'abord un bon conseil. a: Quel âge pouvez-vous
bien avoir maintenant ? » lui demande-t-il. C'est une question
bieo simple et bien naturelle. Pourtant Sganarelle n'y a p2S
pensé. Géronimo fait le compte. li en résulte que Sganarelle ~
cinquante-deux ans. 11 Songez-y, seigneur Sganarelle ! » ~ q~~
Sganarelle répond : « Est-ce qu'on songe à cela ? Et p~1s, J 11
l'œil vif, la poitrine forte, le jarret nerveux ... » A quoi ~ronimo lui répond à son tour « que le mariage est en ~01 une
folie, à laquelle il faut que les jeunes gens pensent, bien. m6·
rement avant de la faire, mais les gens de votre âge n y doivent
point penser du tout » et le déclare le plus ridicule du monde,
« si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous allez vous charg~
maintenant de la plus pesante des chaînes ». Sganarelle, mortt·
fié et s'entêtant, oppose des raisons sans réplique : il est ré~ol~
de se marier, la fille lui plaît, il l'aime de tout son cœu_r, 1~ la
demandée à son père, le mariage doit se conclure ce s01r, 11 ~
donné sa parole. Géronimo change alors de système et au~o
qu'il décourageait Sganarelle de se marier, l'y encourage maintenant de la meilleure façon. Rappelez-vous le tableau qu_e
Sganarelle se fait de son mariage, de son ménage, de sa mat·
son : o: Que j'aurai de plaisir de voir des créatures qui vont sor·
tir de moi, de petites figures qui me ressembleront comme
deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la

CHRONIQUE DRAMATIQUE

213

maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la
\'ille et me diront de petites folies les plus agréables du monde!»
Ce sont de petits' détails charmants. Et rappelez-vous la réflexion
qu'il se fait à lui:même sur son union : « Mon mariage doit
é~re heureux, ~ar ,_l ,?onne de la j~ie à tout le monde et je fais
nre tous_ceux a qm en parle ». C est du meilleur comique.
« Donmène parait. Cette belle fille est impatiente d'échapper
à la pauvreté et aux brutalités de la maison paternelle et ne
s'!nquiète guèr~ d'examiner le mari qu'on lui donne. Elle pense
bten être la maitresse dans la maison de ce mari. Cela lui suffit.
Elle va se o: donner du divertissement et réparer comme il faut
le t~mps perd~». ,Quant à Sganarelle, qui n'a jamais été à
pareille fête, 11 s extasie sur son bonheur : « Vous allez être à
moi de la_ tête aux pieds, et je serai maître de tout, de vos petits
yeux éveillés, de votre petit nez fripon, de vos lèvres appfais~tes, ~e vos or~illes amoureuses, de votre petit menton joli. .. »
L imbécile ne voit pas que plus ces petits yeux sont éveillés,
plus vite ils découvriront ses cinquante-deux ans cachés sous
sa ~erruque, que plus sa femme promènera son petit nez fripon
moms elle restera à la maison. üu'a-t-il à faire de ses lèvres
appétissantes et pense-t-il qu'elle tendra ses oreilles amoureuses
à l'é~outer ? Il y a dans tout ce dialogue entre Sgaaarelle et
Donmè~e une gaieté et une sagesse qu'on ne saurait trop
applaudir. Sganarelle, ébloui, veut encore prendre conseiJ du
prudent Géronimo. Trop tard I Celui-ci sait à quoi s'en tenir.
II le renvoie au seigneur Pancrace, Aristote-Pancrace comme
l' appelle Sganarelle pour se faire écouter de lui.
'
c Nous ne voyons plus aujourd'hui, dans cette scène du doct~ur !ancrace, qu'une scène de comédie . Au temps de Molière,
c était un acte de courage. La philosophie de Descartes mettait
dans_ les esprits ses premières lumières. L'Université, qui ne
voyait que par Aristote, s'inquiétait des progrès de la doctrine
nouvelle et s'agitait pour faire remettre en viQ'Ueur un arrêt qui
défendait, sous peine de mort, d'enseigner° aucune doctrine
CO?tr~ire à celle d'Aristote. La philosophie de Descartes trouvan amsi un premier appui dans Molière, comme elle devait eu
trouver un, plus tard, dans Boileau. Et l'important, c'était que
cette comédie du Mariage forcé était jouée en plein Louvre,
devant le roi, et applaudie par lui. Il était impossible de se

!

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moquer plus gaiement d'Aristote et de sa cabale. Pancrace
s.'emporte comme un philosophe ignorant. Il se répand en
injures et en sottises. li appelle à son aide le ciel et l'enfer.
C'est pourtant un philosophe qui sait lire et écrire, comme dit
Sganarelle, croyant lui faire là le plus beau compliment.
« Le Docteur Marphurius n'est pas moins divertissant. Mais
lui n'est qu'une invention de Molière. Vous savez comme Sgaoarelle, qui veut décidément sa"oir à quoi s'en tenir sur son
mariage, se met en tête d'aller consulter une sorte de grand
magicien . C'est alors qu'il rencontre Dorimène avec Lycaste,
son amant. Un amant auquel elle ne tient guère plus qu'à
Sganuelle. « Je n'ai point de bien, dit-elle à Lycaste, et vous
n'en avez point aussi. Or, vous savez qu'avec cela on passe mal
le temps au monde. J'ai embrassé cette occasion de me mettre
à mon aise et je fai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui moum
avant qu'il soit peu et qui n'a tout au plus que six mois dans le
ventre ». Et comme Sganarelle se montre à eux. : (&lt; Ah ! nous
parlions de vous et nous en disions tout le bien qu'on en saurait
dire.»
e; Enfin, Sganarelle preud la résolution de se débarrasser d&amp;
cette affaire. Il va trouver son futur beau-père. Celui-ci le salue
et l'accueille comme son gendre. Plus Sganarelle s'inquiète de
cet accueil, plus il s'enferre. Quand il ose enfin avouer ses
répugnances au mariage projeté, le seigneur Alcantor n'a l'aie
de rien. Mais il a juré de se débarrasser de sa fille, Sganarelle ne
peut lui échapper, et il va avertir l'homme d'affaires de la maison, le bretteur Alcidas, qui saura bien le mettre à la raison. Il
n'y a rien de heurté dans le dialogue de Molière dans cette scène
entre Sganarelle et le père de Dorimène. Il tire toujours le plus
beau parti des éléments comiques. Molière a trouvé Le Maritlgc
ft&gt;rci à la même source que le Bourgeais gentilbomtm, Georg,

Dandin, l'Ecole des maris, l'Ecale des femmes, les Femttzes savanlts,
le Malade Imaginaire, en un mot toutes ces admirables leçons
qu'il a données à la bourgeoisie de son temps, qu'il a défendue
jusqu'au bout contre les courtisans et les hypocrites, les médecins et les coquettes, les charlatans de toute espèce, si puissants
qu'ils pussent être ... »
Mon vieil ami l'amateur de théâtre parla encore pendant 1lll

CHRONIQUE DRA MA TIQUE

215

bon ~ornent. Il aborda les grandes pièces de Molière : Tartufe
Le M1sa11thrope, Les Femmes savantes Don Jua11
Il éta't
.,
· l' · d · r
'
··•
1 assis
1e a1 it, 1a-ce à la glace, me tournant le dos Je l'é
t ·• 1 '
d ·
.
·
cou a1~ et e
regar ais, assis derrière lui, à quelques pas à ma table d t
vail Pe d t •·1
l .
'
e ra. n an ~u l par ait, ne pouvant me voir et d'ailleurs peu
oc~upé de _moi, et prenant des temps comme au théâtre i"'é ._
n1s ce qu' J d· · J' ·
• en
.
I • isa1t.
a1 remis au net tant bien que mal
les
p_re~1ers fc~1llets, pour en composer cette chronique. Elle a
ams1 ce ~énte, indiscutable on er. conviendra, en dehors de la
présen_1at1on de mon vieil am.i, dene pas contenir un seul mot
dem01.
UURlCE BOlSSARD

�NOTES

NOTES
LITTÉRATURE GJ;NÉRALE
MADAME DE SÉVIG É, par André Hallays (Perrin).

lt

Tant qu'on est jeune, on a peu de goût pour Mme de Sévigné. Les lettres citées dans les anthologies sont souvent celles
dont le brio sent un peu l'esprit de salon et le désir de briller;
quant aux autres, leur naturel, leur fraîcheur, leur vie prodigieuse -n'apparaissent clairement qu'à des lecteurs déjà dégoûté~
de la pédanterie et de l'abstraction. Mais d'autres raisons encore
expliquent cette aversion de la jeunesse. Pour elle, l'amour
maternel de Mm• de Sévigné représente ce que l'esprit de
famille a de plus pesant. Tant bien que mal, on arrive à se
défendre:contre un père despotique, tandis qu'on est sans armes
contre une~mère trop aimante. En secret, les écoliers prennent
tous le parti de M111• de Grignan, et ce que les maitres leur
représentent comme une odieuse sécheresse de cœur ne leur
semble qu'une légitime échappatoire aux tyrannies des adultes.
Plus tard, les positions étant renversées, on risque d'épouser un
peu aveuglément la cause d'une mère si durement rabrouée.
On soupèse quelques mots terribles, épars dans les lettres à sa
fille : « Vous savez quelle inclination j'ai eue toute ma vie pour
vous : tout ce '. qui peut m'avoir rendue haissable vient de~
fonds &gt;&gt; ; ou encore : o: Ce n'est pas une chose aisée à soutenir
que la pensée de ne pas être aimée de vous; croyez-m'en.•
On fi.oit par oublier ce qu'il y a d'injustice chez cette mère
idolâtre et qu'elle n'a jamais accablé son fils, pourtant affectu_eus
et aimable, sous de bien . vives protestations d'amour. Le hvrt
de M. Hallays jette sur les sentiments réciproques de cette
famille une lumière qui ne laisse rien d'essentiel dans l'ombre i
et il le fait avec ce goût des choses de l'esprit et du cœur, à la
fois pénétrant et discret, qui sait ne jamais froisser l'objet de
son investigation.

217

Mais si l'on cherche un intérêt en dehors de la pure joie d'entendre bavarder Sévigné, ce n'est pas dans sa personne même
qu'on le trouvera, c'est dans l'image qu'elle trace de la vie
privée au xvn• siècle. Comme l'indique bien M. Hallays, sa
correspondance est le principal document que nous possédions
sur ce point. Peu de problèmes, aujourd'hui, nous semblent
plus importants que de savoir quel fut, aux divers siècles passés, le véritable niveau de la culture, ce qu'on goôta d'aisance,
de sécurité, d'agrément à vivre. Il n'y a pas d'autre méthode
pour circonscrire l'idée de progrès, jalonner le chemin parcouru et chercher si le gain vaut ou non les sacrifices dont on
le paie. L'heureux caractère de Mm• de Sévigné, sa bonne
santé, les faciUtés que la vie lui a prodiguées empêchent que
son optimisme puisse être pris au pied de la lettre. Sa situation
sociale limite à un milieu assez restreint les renseignements
qu'elle nous fournit. Toujours est-il que nous nous sentons de
plain-pied avec ce milieu-là ; nous ne voyons pas quelles
nuances de notre sensibilité, sans excepter le sentiment de la
nature, n'y auraient pas été comprises. Les raffinements ont
changé d'objets mais ils se valent. Peut-être sommes-nous
d'ailleurs plus rapprochés de cette génération formée par la
Fronde et qui a conservé une remarquable franchise du collier,
que nous ne le sommes de la suivante. Le point sur lequel
Mm• de Sévigné nous donne moins d'indication, c'est l'étendue
qu'avait au xvn• siècle la zone de culture. Si la question de
qualité est à peu près claire, celle de quantité l'est beaucoup
moins ; or il est évident qu'elle n'importe pas moins que
l'autre.
Mais voici de bien lourdes considérations à propos de lettres
où tout est enjouement et Yie, et d'un commentaire qui excelle
par le goût, la bonne grâce et la ferveur.

...•

JEAN SCHLUMBERGER

PAUL ADAM, par Camille Mauclair (Flammarion).
, M. Camille Mauclair a écrit sur la vie, la carrière littéraire et
1,œuvre de Paul Adam un livre attentif, complet, ému, tel qu'on
1attendait d'un ami et d'un compagnon d'Adam. Adam était

�218

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAISI

un beau caractère d'homme et d'écrivain, Dans son œuvre
trop abondante le choix est déjà &amp;it. M. Mauclair n'a ries
voulu en sacrifier, l'a analysée tout entière avec la même piété,
et il rame difficilement sur cette barque trop chargée. Ce qui
restera, c'est la suite de romans aur la. famille Héricourt, l'Enjaut d'Amierlit-i._, la Furce, fa Rwe, mémoires romancés ~•une
inspiration puissante, où il y aseulement trop de maçonnene, de
carbonarisme et autres fariboles. On tirerait du reste au moins
un volume d'admirables pages choisies. M. Mauclair dit avec
raison qnc Paul Adam auteur de nouvelles mériteiait d'ê~e
moins méconnu. li met •ustement à sa place le Serpr.1it Noir,
qui reste un des beaux romans d'Adam. Quant au Tnisl, sur
lequel comptait surtout l':mtem et qui était, je crois, son œm'Tt
favorite, c'est un roman fort artificiel que M. Maudair compare
un peu imprudemment à ceux de Jack London. Le livre de
M. Mauclair sera des plus utiles à qui voudra étudier dans sa
vie profonde la génération littéraire qui va de 1889 à la guerre.
Al.BERT TIUBAUDET

l!100'ES

posé de l'un et de l'autre, qui s'appelle Poète tragique. Non
p~e aut':'1r de trag~dies in.dépendantes de lui et qui vont après

lui lem libre cbeman, mats poète dont les tragédies ne sont
considérées que comme la figure de son tragique intérieur, les
reflets de son jeu intérieur. M. Suarès ne descend pas le fleuve
jusqu'à ses bouches, mais il remonte vers la source, et une fois
qu'"al )' est parvenu il y mire un visage que, à chaque page, nous
reconna:issoos pour le sien. Le mystère où flotte la personne de
Shakespeare rend ce procédé facile et permet qu'il porte en
t~e sû.~eté ses magniJi~~es fruits. C'est ainsi que Victor Hugo
ava1t déJa conçu son William Sl,akespeare, auquel on a raison de
rendre aujourd'hui hommage, bien qu'en des termes parfois
impropres. Le livre de M. Suarès procède des mêmes direct!ons. Le jour. où on écrira sur la critique romantique le grand
lme sympathique et clairvoyant auquel elle a droit, on y fera
une place aux livres ardents et lyriques où M. Suarès a mêlé,
en grand mnsicien, son âme à celle des héros de l'art et de la
pensée.
ALBERT THIBA-CnET

** ..

POÈTE TRAGIQUE, par André Suares (Emile Paul).
Les feuilles·qui composent un livre de M. Suarès paraissent,
comme celles où écrivaient les oracles, jetées quelque peu au
hasard de ri aspiration. Mais peu importe : de Màrc--Aur~e à
Moutaigoe età Pascal, il ne manque pa~ de grn-,nds. livres
humains qui sont complètement affranchis du p~rt1-pm a.:: la
comPosition. Ce serait léser l'auteur de Poète Tragi.Jl,e que~ apprécier seulement la netteté de médaille et le son métallique
d admirables phrases, qui roulent sous les yeux comme_ des
pièces d'or sous les doigts. Ce ~ui fait l'intérê_t de ce gros livre,
comme de ces portraits en vmgt pages qm demeurent pOllf
moi (avec Je- Voyage du Condottière) le meilleur de l'œuvre de
M. Suarès, c'est la passion âpre qu'il met à revivre pour son
propre compte la vie d'un grand homme, 1~ c~~viction rude,
la hardiesse de condottière, avec laquelle 11 s installe en ~o
Shakespeare comme en un Salluste ou un Pascal, pour dire
non pas : La mai-.sJJH m' appartien[ 1 mais tantôt : A 1U1tJS deux (
et tantôt : Nous deux. Dans ce livre ce n'est ni Sbakespeatc 111
· un magnifi:q ue colll·
Suarès qne nous avons sous les yeux, mais

:t.

* ..

LETTRES A SIXTINE, par Remy de Goumumt (Mercure de France).

Ces lettre~ ces notes et ces petits poèmes adressés à celle
qui inspira Si:xtin~ ne manqueront pas d'attirer la curiosité de
tous les îélatew:s de Gourmont. Ils pourront rapprocher l'aven~e réelle et l'aventure du roman, observer l'arrangement des
faits, marquer les variantes ; et cette lecture mettra en lumière
potl1 eux l'élaboration du fameux « roman de la vie cérébrale n. lis trouveront sous forme de ballade une nouvelle description de la robe &lt;t. aux ondulations pourprescentes » et ponrmnt comparer les deux. morceaux. Ils reconnaîtront dans la
c~espond.ance d'amour, fine et tourmentée, le caractère essentiel de Gourmont, qui fot toute sa, vie dévoré par l'aoalyse de
la sensttalité. Ils seront instniits de certaines vues de l'écrivain,
en 1887, au sujet de Sll curière : u Quant à cette crai.nted'arriTer tJop vite, disait-il, je la crois chimérique. Je puis arriver, à
mon âge, sans danger, ne me sentant aucunement dans la voie
de la stérilité, au contraire. Puis, un~ foi~ arrivé, c'est-à-dire
4 onon, au lieu d'un but général on a des buts particuliers,

�220

LA NOUVELLE RE.VUE FRA 'ÇAISS

telle œu\'re, tel succc spécial, un genre différent de celui dan$
lequel on s'est fait connaitre, une bataille à gagner ur un terrain neuf, le théâtre. » Enfin ils retiendront quelques pensées
qui peignent bien Gourmont et font présager les Le/Ires à
l' Amll{Ont ; celle-ci entre autres : • Le plaisir est humain et
divin ; il est :;pirituel ; ce n'est pas un instinct qui le domine,
il a une âme. ll n'est pas égoïste et m~me ne s'ép:mouit qu'en
autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair i le
plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. ,
Toutefois, ces fragmenh recueillis en marge de Sixtine sont
destinés principalement aux « gourmontiens , et n'offrent aux
autres qu'une substance assez mince.

••

J.\CQUES DE LACRETEW

LES PHILO OPHIE PLURALISTES E ANGLETERRE ET E A \ÉRIQUE, par J. Wa/1/ (Alcan).
Le livre de L Wahl nous donne du mouvement pragmatiste
et pluraliste en pays aoglo- axon une carte claire et bien faite.
Il juge ce mou\'ement a~•ec sympathie et fait bien saisir l'utili~
de sa réaction contre le monisme dont le x1xe siècle a connu tant
de formes étroites. Aujourd'hui, si l'excellente revue philosophique anglaise The Monisl voulait rester entièrement fidèle à
son titre, elle n'aurait plus guère de copie. Le pluralisme, doo1
l'influence en pay anglo- axon 'est heureusement conjugu~
avec celle de Bergson, a donné à la philosophie du jeu, de
l'air, de l'espace. Peut-être M. Wahl aurait-il pu le rattacher
d'une façon précise aux graod courants de la philosophie
anglaise, qui, depuis Bacon, forme un pays intellectuel o~ginal. Une philosophie intellectualiste est conduite nécessairement au monisme, et l'esprit anglo-saxon a toujours répugné à
l'intellectualisme des grandes philosophies conti11e11tales. De
Bacon 1 de Hume, Je fül (je ne dis pas de Berkeley et de Spencer) je crois qu'il serait facile d'extraire sinon des thèses pluralistes, du moins..un esprit pluraliste. Le demi-pluraliste Renouvier se rattache à Hume par delà Kant, et ce que James retrouve
avec enthousiasme daos le criticisme français ne sont-ce pas les
éléments que celui-ci tenait de Hume ?
ALBERT îHIB,\UDl"E

NOTES

221

JACOB,cow LE PIRATE ou SI LES MOTS SONT
DES SIGNES, par ]ra11 Paulhan (Au Sans Pareil).
. Le liwe_t de M. Jean Paulhan présente sous une forme elliptique des idées fort justes sur les rapports de la pensée et du langage: li est dédié à M. Paul Valéry; nous y retrouvons certaines
manières de parler que celui-ci avait cultivées au contact de
Mallarmé, et qui servent excellemment à serrer le contour et à
égouser le~ méandres de la réflexion la plus mobile. Il pourrait
1ctre aussi à M. Bergson, car il se propose de montrer que
cous parlons, non par sig_nes de ce que nous pensons, mais par
un mouvement dont le signe est tantôt l'arrêt, tantôt le point
de: départ: De même .~ous ne pe~sons pa:; par images. Ce que
nous_ croyons dans 1image réalité positive est défaillance, ou
défic,~nce. M. Paulhan le montre par des exemples ingénieux.
Sonhvret soulève d'ailleurs plus de questions qu'il n'en résout:
~~ sont des notes provisoires en vue d'une théorie du mot et de
1image. Il serait à souhaiter qu'il les développât.

,.

ALBl:RT THIBAUOlff

• *

LES PRÉLUDES, par Octavt Maus (Robert Sand,
Bruxelles).
Un roma~, certes non ; plutôt des souvenirs, à peine transpo~s. Les impressions d'art, comme le pèlerinage à Bayreuth,
Ytteooent la haute et importante place qui convenait à cette
époque où le roi fou présidait encore l'assemblée des s;ectateurs
en état de grâce, l'époque où Wagner vh·ait. Tel qu'il se
présente, un n .cueil charmant, d'une ensibilité déjà lointaine
de la n6trC' mais qui se fait bien comprendre, d'un style plus
proche peut-être de la causerie que de l'écriture, mais qui ne
g~ne pas.
Octave Maus exerçait, en Belgique, une considérable influence
personn~lle, dans le domaine de arts, et son effort appelle la
5}'tllpath1e. li entendait, il aimait les lettres la musique les
ans f_rança1s
· : son admiration pour Wagner ne
' l'égarait pas.
' li
restait maitre de son choix. Il eut le loisir de dire ses goûts et

�222

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAR

ses dégoûts dans la gazette qu'il di~igeait. à Bruxelles ; il le fit
avec intelligence, avec ferveur; il illustrait en quelque sorte
articles, conférences et polémiques par ~es concerts, des_ expo.
sitions ui eurent du retentissement, qm étonnèrent •. qm scan
dalisère!t et dont il sut défandre les tendances de « hbre esthé -

se:

tique».
l'é
a que pour
Le livre qu'il laisse presque achevé ne
voquer
1
ceux qui le fréquentèrent de près : ils y trouveront comme c
fum de cet esprit attachant et de ce noble cœur.
par
Cu.BERT DE VOISINS

•••
HAUT-VIVARAIS D'HIVER, par ]tan-Marc Bernard,
dauphinois (Au Pigeonnier).

,

Tout ce que le zèle de ses amis nous a révélé de 1œuvr~
inachevée de Jean-Marc Bernard avive les regrets d'une perte SI
déplorable .
.
è d
hinois
Ces quelques pages ont été inspirées au P~ te au~
be
par une lecture d'un auteu: oublié, son compatriote, Chnst?P
de Gamon qui vécut au xv1e siècle. Le prétexte est n_~nt:
mais prêt; à des descriptions conduites avec la sobn t a
laquelle J.-M. Bernard s'efforçait
emb
' plit d'une
... Ce paysage sévère, sous le ciel de déc lre,d~: e:e se bien
.
'
d
I
i· oie mais commr e
esrr
satisfaction qm n eSt pas e a
'
br à la maitrise
sséder Dans ces lieux, l'austérité de la nature o ige
.
po
de soi,. à. la sage ,._
&lt;;&lt;.Ooom1·e de la pensée et du sentiment; eUe enselgll'
à tout savoir tirer de son cœur.
.
d lt ou trois phrases comme
On trouverait sacs peine encore eu.
d
I J'il
celle-là que personne ne s'étonnerait de rencontrer aos a

de Rancé.

. d B rnard audio
Cet1e plaquette est ornée de dessm~ e e
édité dans
et de bois d'un métier assez faible. Un livre de vers,
t dans
la même collection, offre un frontispice et des f o_:n;::;,:rd en
un crotlt modern-style assez fâcheux, en par a1
1 ccès
:,
c
l'art
du
poète
et
qui
peut
compromettre
e su
tout cas ave
'
d'une tentative intéressante.

ROGER ALLAlD
•

•

i:

223

LA POÉSIE
LA DANSE MACABRE (Bibliothèque du Hérisson,
Malfère, édit.); LA GUIRLANDE A L'ÉPOUSÉE (Id.);
JONCHÉE DE FLEURS SUR LE PAVÉ DU ROI par
Pagus (L ouv. Librairie Nationale).
M. Fagus, dès la publication de son poème L'Cion (1903), a
marqué sa volonté de composer une œuvre cyclique, de dimensions assez amples pour contenir un monde de visions, de sentiments et d'idées. L'argument général de son œuvre e11core
inachevée nous est donné dans l'avis au lecteur qui précède la
Danse macabre : « Stat Crux dum volvitur Orbis ». Les intentions du poète ainsi définies, il y a lieu d'observer qu'il s'est
accordé les plus grand es libertés dans la composition, jusqu'à fair(;
rentrer, de gré ou de force, dans le cadre de cette vaste épopée,
des pièces qui n'ont trait que fort indircctemen.t au dessein
primitif.

Le héros de ce poème semble être le pécheur, l'homme en
proie à ses appétits, que la grâce divine vien.t toucher au bord
~ l'abîme. La danse macabre est en somme une sorte de
«Grande Tentation». C'est assez dire que la conduite du poè c
rappelle un peu celle des revues à grand spectacle qu'on voit
dans les music-halls : Défilés d'amants célèbres, de fantoches
fameux, d'illustres criminels, avec Don Juan, l'inévitable compère. Cette comparaison ne saurait déplaire à M. Fagus, qui
entend user de toutes les formes poétiques, même les plus
décriées et qui fait difficilement des vers de mirliton :
. . . Petite lJétaire
Qu'11n sqir je cuei1li:i,
Quels mots sauront dire
Quzl bim tu me fis ?
Ta airesu étrange
Fait crier : Assez.
Coquine, cber ange
T11 m'as terrassé ! ...
L'auteur nous confie, du reste, qu'il a écrit cette danse
~acabre &lt;r dans l'arrière-pensée d'une glose musicale &gt;. Si
Je comprends cette arrière-pensée::, il s'agit bien d'àda.pter

�224

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Amour,_ de lotts les biLIIS que .lispmse t,1 fraude,
En esl-1l de plus 1•ait,s que lts plus dlsirt's 7
Depuis que s11r ces bords, 111isb·,1blt, Je rôde,
w ombres 111'0111 défigurè.

aux paroles des airs connus, toujours selon la formule des
revues. Aussi bien M. Fagus n'hésite-t-il jamais à introduire
dans son poème des fragments de chansons populaires; le réper•
toire des rondes enfantines et des vieux airs à boire et à danser
n'a pas de secrets pour lui. Il en tire des effets singuliers, quelquefois touchants et lorsque, se tenant à égale distance de
Laforgue et de Villon, il adoucit son ironie d'un accent de
charité évangélique, son discours ne manque ni d'ampleur, ni
de mouvement.
Ainsi dans l'épisode des fiançailles et des unions volontairement stériles, le cortège des saints Innocents menés à
l'Enfant Jésus par Saint icolas offre une saveur naïve et fran•
chement populaire qui fait songer aux anciens oëls.
Au demeurant ce long poème se lit sans ennui. En dépit de
la couleur macabre et satanique que le poète a voulu répandre
sur ses tableaux de luxures extraordinaires, il ne saurait effrayer
les sceptiques ; tout au plus peut-être son insistance pourrait-elle
troubler les âmes pieuses ...
Pour ma part j'ai regardé avec; plaisir ces images d'Epinal
violemment coloriées, surtout lorsque M. Fagus, empruntant le
~tyle monotone et tragique des complaintes triviales, suivait
au plus près son génie familier.
ROGER ALLAID
*

* *

POLYMNIE, ODES ET
STANCES, par Jacqt1es Reynaud, lyonnais (Au Pigeonnier). ERS LA MAISO DU PÈRE, par René Salami,
poèmes (Revue des Jeunes).
DEUX POÈTES CHRETIENS :

Sous l'invocation de Polymnie, M. Jacques Reynaud a réuni
neuf poèmes de forme traditionnelle, odes et stances, dont
l'inspiration mâle, l'accent plein de fermeté et les si\rCS
cadences font souvent penser aux humanistes catholiquesdu
xvne siècle non moins qu'à Malherbe sur qui notre poète sem~le
avoir voulu se régler. Son art gagnerait beaucoup à répudier
des épithètes et des tours trop prévus, des images dénuées de
-surprise. Non moins solide, il serait plus vivant.
.
Voici quelques strophes, tirées d'une des meilleures p1ècCS
du recueil, le Délire d'Orphée :

.225

'NOTES

E11rydice, Eurydice, est-il i·rni que la P,1rq11t
Ta ravi la beauté que tu te11ais d#s die11.x
Et que l'ajjrenx ,wdier t'emporte dans sa barque,
Implacable et silmcitux I

. .... Je t~ retr&lt;J1werai pemive et l'tposée ;
Jamais prfotemps plus beau 11'a11ra lui sous le ciel,
Et la fdle beauté, par l'amour reposée,
Rwdra jaloux les immortels.

Le livre se cl6t sur une Ode à Psycbé, réponse à l'appel fameux
de M. Charles Maurras « Où sont les sources de la joie ? » Pour
M. Jacques Reynaud elles sont aux flancs ensanglantés du Golg~t~a. 11 le proclame sur un mode grave qu'il définit lui-même
ams1:
Théologie et haute foi ;
Mais pour les co11traittdre -à 111a loi
Il me faudrait to11 dme, d Dante ...

Si étra~ger qu'on puisse être. aux sentiments qui font vivre

cette poésie, on ne restera pas bsensible à la gravité sévère
de ces chants noblement retenus.
En revanche, je n'éprouve aucun embarras à déclarer mon
aversion pour la fadeur pieuse des propos de dames patronesses
ou les confidences d'ex-adolescents inquiets qui ont introduit
dans les sacristies, avec leur « sensibili~é frémissante », style
Chambre blancbe, les béguineries à la Rodenbach, les cousines
de M. Francis Jammes, et leurs oncles planteurs. Il y a beaucoup
trop de tout cela pour mon goût dans les poésies de M. René
Salomé. Si j'é~ais catholique, rien ne me choquerait davantage
qu~ cette mame de prêter au langage de la foi ces petites minaudenes, ces couleurs désuètes, ces tons démodés. Les choses
qu'il aime bien, auxquelles il croit ferme, comment un vrai
poète en peut-il parler comme d'antiquailles touchantes, et
non comme de réalités vivantes et qu'on tâche à faire vivre.
ROGER ALLARD

•

* *
15

�226

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

LE CYGNE ANDROGYNE, par Joseph Deltal (Images
de Paris).
M. Joseph Delteil est fort capable d'écrire un jour d'excellentes choses. Voici de lui une impression rhénane qui n'est
pts sans ingéniosité :

Une femme de circonstance
Passe sept fois sur un pont tsain.
I: ·s wurJisa11es de Maymu
Sijjlent UII air C(Jlltemporaill.
.. . Un dne w11ronni d'épines
Brait sur 1111 mode p,imitif...

Mais l'auteur se satisfait rarement d'un style aussi simple. Il
est question dans ses vers de « vent théologal qui flagelle les
reins li, de« besaces d'ombre qui pendent à des âmes» et d'autre,
objets non moins cocasses. Le titre du recueil est à lui seul
une trouvaille.
Ecoutons cependant chanter les filles de Crète qui viennent
« attester au ciel pur » leurs « amples cœurs de monstres » :
No11s veno11s, dieu Crétois, en t111n11lte, t'oJJrir
Nos seins vertigine11x et des drachmes de cuivre,
Et t'orner àe soupirs, et te la11rer d'olives,
Et brandir a bras tors nos thyrses de ros,awc,
Afin q11e ta fai~r, dieu d'outrance, bient&amp;t,
Acwrde, un soir de Sacre, à. nos fiè'vres insignes
L'etreirite des Ta11reaux ou k baiser des Cygnes.
Voilà sans doute des façons de s'exprimer fort ridicules; est-il
certain qu'elles eussent paru telles il y a quinze ans, et avec une
pareille évidence. M. Joseph Delteil a découvert la poésie dans
le faux Bois sacré de M. Henri de Régnier, aux nymphes fardées
par M. Raphaël Collin, de l'Institut. Le ton qui régriait ~n
ces lieux nous parait aussi lointain que les to1'rnure., et les petits
cbapeam1: haut-perchés. Il est probable que le matériel emprun~
aux I]Juminations par des débutants mieux informés des modes
du jour que M. Delteil connaîtra bientôt semblable décri.

'

.•

•

ROGER ALLA.ID

•OTES

227

POÈMES DE GUERRE et POÈMFS EN PROSE, par
Girard Mallet, préface de ]ean-1.Duis Vaudoyer (Société littéraire de France).
La dernière année avant la guerre, par quelques notes, Gérard
Mallet avait collaboré à la Nouvelle Revue française et il comptait
apporter un concours de plus en plus régulier à cette revue
dont il avait été un des premiers amis. Le volume de vers qu'avait imprimé la Presse Sainte-Catherine, Heures et Rives, permet à ceux qui furent ses familiers de retrouver sa loyauté, son
goflt de la méditation et cette pudeur sentimentale qui était un
de ses traits dominants. La plaquette où sont réunis SC$ derniers vers et celle qui comprend une série d'essais en prose contribueront à mieux éclairer sa figure où une sorte de candeur
mettait à la fois de la fraîcheur et de la gravité. Mais la réserve
qui lui rendait toute expansion si difficile empêche trop souvent,
ici encore, de deviner quelle chaleur de cœur se cachait en lui.
Seuls ceux qui l'ont connu le sauront.
Il -ett sans doute souhaité recevoir à cette place, pour toute
louange, celles que lui décerne sa dernière citation : o: Bien
qu'appartenant à l'armée territoriale par son âge, a servi depuis
le début de la campagne dans un régiment actif. Aussi brave
que modeste, a toujours été un modèle de dévouement et
d'énergie, possédant au plus haut point l'idée du devoir. Officier informateur dans un régiment américain, pendant les combats du n juillet au 7 août r9 I 8, a fait preuve d'un courage
intrépide et d'un merveilleux esprit de sacrifice. » S'attachant
à sa tâche de sous-officier d'infanterie, il s'était en effet donné
à la guerre avec une abnégation patiente et lucide, aussi ennemi du panache que de la faveur, refusant jusqu'à la fin d'accepter un poste moins exposé,
Dans l'exaltatio11 tot,jours 11e1rve el robuste
Du respect reronquis Jans cette g11en·e juste.
Jean-Louis Vaudoyer écrit, dans une préface émue : o: La
conscieace militaire de Mallet se lisait dans ses yeux, dans sa
d~rche, dans l'attitude confiante et modestement résolue de
tout son corps. Pourtant son sourire, un peu tiré, parfois un
peu nerveux, découvrait tout à coup la pure volupté du sacri-

�LA NOUVELLE REVUE Fll.ANÇAISI

fice. Ce sourire ignorait qu'il était triste ; il trahissait incons.
ciemment la détresse matérielle, la tension morale. Quelle élégance de q:eur ! C'est par un sourire involontaire que ce poète
reflétait les marques du carnage et du combat. " Le sourire de
Gérard Mallet était ce qu'il y avait de plus particulier et de plus
charmant dans son visage ; il faut se le rappeler pour donner
toute sa signification à la stoïque mélancolie de ses dernières
années.

*••

JEAN SCHLUMBERGEI

LUNES EN PAPIER, par André Malraux, avec des
_gravures sur bois de Fernand Léger (Editions de la Galerie
Simon).
André Malraux, l'éventreur de poupées, est aussi marchanJ

de petits ballons rouges ou montreur de marionnettes. Il fait

.

danser élégamment les sept péchés capitaux, la Mort en smoking
et d'autres personnages bien sympathiques. Un beau soir, dans
une ville imaginaire, au clair de la lune en papier, la Mort se
laisse mourir et dit :
... Moi j'en ai assez, vous dis-je, j'en ai assez I Je suis malade, on
me cherche noise : je prends mon parapluie et je m'en vais.. Mon
départ, d'ailleurs, sera une mystification honorable. On m'appelle b
Mon, mais vous savez bien que je suis seulemenl l' Accident ...
Les bois de Fernand Léger illustrent singulièrement ce livre
qu'André Malraux a eu l'attention d'écrire en une langue très
GEORGES GA.BOIT
pure.

f

LE ROMAN
CHRONIQUES ITALIENNES, de Stendhal (La Con·

"

naissance).
Beyle aurait pu aussi être affecté à un consulat en Angle~erre,
Il aurait pesté contre la foire aux vanités, qui s'ouvrait CO
ces années victoriennes. Mais son anglomanie n'e6t :peut-être
pas été moindre que son italolâtrie. Il aurait célébré_ l'~
d'Elisabeth ou la RestauratiQO libertine. Son ironie (pu1squ il
est le fils de ce xvme français qui doit la vie aux Anglais) Yeû~
gagné, au lieu de se trouver si dépaysée chez les Italiens, qw
ignorent, jusqu'à l'invraisemblance, l'usage de ce stylet. Beyle

NOTES

se fclt aussi rendu compte que l'amour-passion, les beaux travers érotiques, les grands crimes, et m~me le plaisir, c'est chez
les races du Nord qu'il faut les chercher. (On s'étonne toujours
qu'11n voyageur aussi averti que Stendhal se laisse abuser par
l'erreur romantique qui dit les pays de soleil des pays d'amour.)
Enfin, t:n admettant qu'il eût persévéré dans son goût des latitudes méridionales, quand Beyle eût quitté l'Angleterre, c'est nous,
Français, qui aurions profité de ses enthousiasmes au lieu d'être
sans cesse l'objet de ses comparaisons peu flatteuses qui agaceraient à la longue si l'on ne pensait qu'il se borne au fond à
nous reprocher ce cœur trop sec qui fut le sien.
Mais rien de tout cela n'a eu lieu, et ce ne sont pas des Cbro11iques anglaises d'après Holinshed, mais des Chroniques italiennes
que Stendhal nous a données. M. René-Louis Doyon nous les
présente aujourd'hui dans la collection des chefs-d'œuvre de la
Connaissance, en une excellent~ édition critique accompagnée
de notes, documents, fac-similés et portraits. L'idée est heureuse
d'avoir, pour la première fois, réuni les trois préfaces écrites
par Stendhal dans les manuscrits italiens. Ces préfaces, les
notes, le choix des textes, leur présentation au public de Buloz,
tout respire l'ardente admiration de l'auteur pour la Reciissance
italienne et ses héros pré-uietzchéens, Il goûte le plaisir aride
de traiter impersonnellement des sujets romantiques. C'est son
droit. Mais n'a-t-il pas perdu bien des années à ces excavations,
enlisé dans les boues de Civita-Vecchia? De 1833 à 1840
naissent la presse, les banques, les chemins de fer, toute la vie
moderne. Pendant cc temps Beyle était dans ses archives. Comment Balzac employait-il ces mêmes années ? Et auquel des
deux va notre cœur?
~AUL MORAND

*" •

L'ASSASSINAT DE MONSIEUR FUALDÈS, par
Armand Praviel (Perrin).
La surprise est-elle l'élément le plus attachant de l'art ou du
crime, qui semblent souvent les expressions différentes d'un
mème état sensible et qu'on peut croire encore des manifestations morbides, sinon sexuelles ? Certaines formes d'art ou de
crime correspondent directement aux besoins d'une époque.
L'affaire Landru représentera sans doute la nôtre. L'affaire

�230

LANOUVBLLÈ REVOB PRANÇA.191

Fualdès boquc justement la Terreur Blanche. Bastide, Jausion,
Cowd, légenùires sujets de vignettes, marchèrent au supplice,
un beau matin de printemps.

Dedans la maiso11 B11nca1e,
Li~u ck prostitution,
L,,s bandits da l'Àfltyron
Vont faire leur ba«bariale.
diuil la complainte célèbre. L'angoisse possédait tous les habitants du Rouergue. Des délateurs passionnés apportaient au
Tribunal cent faux témoignages opposés que les juges cherchaient à concilier pour envoyer à l'échafaud les trois innocenu
qu'avait désignés l'ange tombé d'un ciel de lit suranné, J'h~
rique Amazone, Clarisse Manzon qu'on regrette de ne pa
voir figurer dans l'un de ces romans de George Sand où les
héros masculins « tiennent à la fois de la gazelle et du chml
arabe».
M. Armand Pra"ie) nconte parfajtement cette histoire tragique d'une erreur judiciaire que précède une préface
M. Marcel Prévost dit ses opinions sur le roman français et ta
fa90n de lire les m:musaits.
GBOII.GES GAIIOIY

œ

WOTBS

231

ensuite dans un provincial bien~re, peut, grâœ à l'amour,
racheter du consolidé.

La donnée ?'est pas, comme on voir, très nouvelle, et rappelle Mlldemmselit. de la Slglièr,, qui est de la même époque.
Mais déji Gobineau s' révèle formellement comme Wl roman~er ardcnt,,_travaiUeur forcené et honBlte, avec autant de passaon que d idées. créateur de ~ second:tires non débilit~
par leur naissance accidentelle, mais :iu contraire pleins de j
violente, d'esprit ou d'humeur.
~'action,,~ _moments, se suspend, pour hire place à de ta
peinture d h1St01re : les Cent Jours forment le food de ce
roman d'amour. M. T. de Visan nous explique, dans sa préface,
qu'Arthur de Gobineau utilisa à cette occasion des 'Souvenirs
de ~ui~ ~e Gobineau, ~on père, ancien officier royaliste qui
a,~n swvt le Comte d Artois à Gand. L'idée est heureuse.
Lom de _surcharger le récit, ces p-ages hlstoriqucs l'animent et
en élargissent le sens. On n'oubliera pas ces Champ~Elysécs
ooct~es, et les Princes, à la lueur des réverbères, gagnant Ja
~lgique. a,·ec 1~ escorte de Cent-Suisses et de niousquetattes notrS, tandis que des acclamations déjà retentissent derrière eux, sur la route de Lyon.

•••

t
TERNOVE, par le Comte dl Gobinea" (Perrin).
Tutu111t est un premier roman. Gobineau l'écrivit en r847, à
1'1ge de trente et un ans. ùs Dtbats en eurent la primeur sou
le titre rfOctave tt Marguerite. Comme l'indique ce titre, 011 y
déclame encore un peu dans le goOt path~tique de l'époque
impériale :
Le séjour dans les bois avait été Je compltment de Il sdne
nocturne pour l'imagination exaltée d'Octave. Les nuits passées
sur la mousse, au pied d'un arbre, à l'abri d uo roc, u.ncfü que le vair
sauffiait ,t que la cllouettc faisait entendre son ai funeste aUJ alcn·

,ours ...

Nous voyons un despotique meunier, acquéreur du bien de
ses ci-dennt ml.Îtres ; sa petite fille, au doux cœur de laquelle
luttent des globules jacobins et du sang bleu ; Je héros qui,
d'abord avide de gloire, ruiné par la Révolution, coaguiE

PAUL MOUNO

LE BAR DE LA FOURCHE. - LA CO ~scIE CE
DANS LE MAL, par Gilbert de Voisins (Crès).
G!lbert de Voi~ins a écrit depuis quinze ans des romans plus
m6ns, plus fouillés, de plus va.ste portée littéraire et morale
que le Bar tk la Fourche. « Cc t"écit d'actions violentes commisn
en un pays lointain •, comme iJ le définit ~ns sa dédicace reste
~ réussite fa plus complhe, et, d'une façon absolue, une' riusAte complcte.
•• 0$

voyons bien mjourd'bui tous les éléments qui ont été

~ par lui, mais il fallait songer à les rassembler, et pour certains, les découvrir. Oui; ce Bar de la Fourcht est hanté par des

bom~cs

et des femmes assez peu düférents des héros de Jean
lomin, de Bubu tu Mo111parnasst ou du Tigr~ d Coqutlicol. Oui,
il rappelle un peu l'auberge du début de ]'Ile au Trlsor et
comme dans le roman de Stev nson, c'e t uo jeune gar'çon

�232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

qui raconte les scènes auxquelles il a assisté. Oui encore, le$
allusions à l'aventure proviennent de Stevenson et de Conrad.
Oui enfin, certains procédés sont un peu grand-guignolesques.
Mais tout cela réuni fait un maitre-livre dont l'érotisme,
nécessaire selon Mac Orlan à tout roman d'aventures, est le
ciment. Mais n'est pas érotique qui veut. Pour ne pas verser
dans la pornographie gratuite, il faut pour exprimer le
déchainement de l'instinct, le rut, tous les grands sentiments
élémentaires, la soumi sion de l'homme :\ l'électricité de l'atmosphère, à l'odeur de la for~t ou de la terre en gésine, une
puissance qu'aucun de nos romanciers d'aventures n'a au m!me
degré que Gilbert de \' oisins.
Actions violentes et pays lointain ... le poème de la forêt
vierge, de la ruée vers l'or ennoblissant la vulgarité de cette
populace ivre et obscène, justifiant la stature morale et les crimes
de Van Horst, sans que cette déformation et cette amplification
tour à tour lyrique etépique empêchent la vérité des caractères:
Kid, Carletti Maria, Caldaguès, Jane Holly.
Et par là-dessus, le style nerveux, ~obre, juxtaposé, un
amble sec qui soudain s'accélère en un galop aux délices
duquel on ne résiste pas.
La ûmscimce dans le mal, récemment parue, est encore un
rOm:ln d'aventures. Mais autant Gilbert de Voisins était:\ l'aise
dans le Bar de la Fourcbe pour employer tous les accessoires et
les procédés qui lui plaisaient, :mtant il se trouve contraint
aujourd'hui, après Mac Orlan, Pierre Benoit et autres nventuriers actifs.
Aussi la Conscience dans le mal fait-elle, dans son effort pour
renouveler le genre, un peu figure de gageure. D'abord, ce ne
sera plus le héros qui quittern son pays pour courir ,tpri:s
l'aventure, ce sera l'aventure qui viendra le trouver à domicile,
Un cirque cotre di:ux tournées dresse ses tentes dans les prairies
normandes de Mathieu Dclannes. Et ce cirque, loin de symboliser l'invitation au voyage, la vie libre et nomade, le naturisme
païen, tout ce qui pourrait séduire et tenter un cl!libataire jouisseur et blasé comme Delannes, représentera l'horreur du péché,
la plus funèbre des contraintes protest:mtcs. Le puritain qui le
dirige se propose la moralisation de ses artistes d'abord, du
public ensuite. Si par exemple il exhibe des monstres, ce serl

IIOTES

233

pour rappeler aux spectateurs que l'homme n'est que laideur et
poussière, et pour les rejeter dans la crainte de Dieu.
Le puritanisme au cirque ! li y avait là une idée toute cérébrale, m:lis vaste et complexe. Difficile à monnayer en chapitres
de roman, à coup sûr. Mais M. de\ oisins, en la réduisant à un
drame d'amour entre la femme captive de ce maniaque et le
galant Mathieu Delanncs, l'a trop rétrécie. Le beau rebondissement psychologique de la fin, cette condamnation à la vie en
commun de ces deu: êtres qui ne s'aiment pas ne suffit pas à
justifier le livre. Er malgré sa grandeur dans les dernières scènes,
le personnage du m:inager puritain est loin d'être o: réa.tisé»
comme le Yan Hor t du Bar de la Fourche.
Le ,·éritable sujet est en somme l peu près escamoté. li y a
cependant des morceaux de premier ordre : l'apparition du
jeune acrobate, à l'aube, sur un cheval blanc au galop ou le
repas des monstres. On aimera aussi le style fluide et parfois
\'aporeux de tout le livre.
BENJA~IIN CREMIEUX

'

•

LA DERNIÈRE AUBERGE, par Martial Pitchnud
(Bernard Grasset).
On connaissait M. Martial Piéchaud par un roman, le Relo11r
dans la Nuit, et surtout une pièce, Mademoiselle Pascal, représentée il )' a quelques mois :\ l'Odfon. Celle-ci, malgré des
défauts de jeunesse, révélait une force dramatique peu commune, une honnêteté, une simplicité généralement absentes de
h comédie bourgeoise telle que nous l'ont faite les successeurs d' Augier et de Dumas fils. Nous retrouvons ces qualités
dans le nouYeau roman de M. Piéchaud, mais peut-être diminuées, en tout cas moins immédiatement sensibles. La forme
dramatique a ceci pour elle, qu'elle force l'écrivain à concentrer
son effort sur l'essentiel, je veux dire sur les réactions de ses
~rsonnages. La motivation y demeure le plus souvent implici~e. Elle sera au contraire explicite chez le romancier et, de ce
fait, les figures qu'il tracera risqueront de perdre en force ce
qu'elles gagneront en nuance. lais je ne prétenJs pas donner
pour absolue
ccue opposition et on a vu le cas de 0crrands
•
romanciers usant presque exclusivement des proc~Jés du dramaturge: voyez Dostoïevsky. Je crois M. Martial Piéchaud

�234

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISI

plus doué pour parler au nom de ses héros que pour let
peindre du dehors. Dépouillez l'action de la Derniere Aubtrgi
des descriptions, des explications, des entr'actes, toutes choses
nécessaires dans un roman pour nous donner l'impression pittoresque d'un milieu et le sentiment du temps qui s'écoule,
vous aurez une tragédie saisissante, qui pourrait ressembler am
Revena11.ts, mais se déroulant sur un autre plan, le plan cbrétiencatholique, celui de la responsabilité personnelle et de la faute
héréditaire. On souhaite à chaque page ce resserrement. C'est
dire que la matière psychologique de l'ouvrage n'est pas -et
loin de là - indifférente. A côté d'un héros un peu insuffisant,
le lieutenan .. Je Charrière, se dresse au moins une figure vivante,
celle de sa tante Mlle Maucombes, vieille fille déçue, aigrie et
pourtant bonne. Ni Boylesve, ni Estaunié, aucun de oos
romanciers de mœurs provinciales n'a réussi plus complètement
un portrah. Comme eux, M. Piéchaud s'avance sur un terrain
sfir et, à part une concession un peu.facile à la mode déjà passtt
de 1 a « pitié russe » qu'il sied de ne confondre point avec la
charité chrétienne (je songe au personnage de la petite prostituée « la Souris ») il suit la grande tradition balzacienne qui a
produit en France tant de beaux fruits. Mais si Balzac pouvait
s•abandonner à son génie, M. Piéchaud devra resserrer et régler
.ses dons.
HENRI GfféOW

•

...

UNE HISTOIRE DE DOUZE HEURES,
Bonjean (Rieder).

par F. ].

Ce livre répond à une des questions que nous nous sommes

le plus souvent posées au cours de la guerre. A quoi pensaient,
que pensaient nos prisonniers en Allemagne ?Non_ pas fa ma,st,
pour qui les obligations de la captivité ne différaient peu~-ârt
pas beaucoup de celles de la tranchée _ou de_1'~sine, mais les
êtres les plus conscients, les hommes libres, l éhte. M. F. J.
Bonjean nous en montre une demi-douzajne, dans un camp de
Bavière, qui ont su se trouver parmi la foule et qui entre-c~
queot leurs personnalités, exaspérées par le cafard avec une ~olence qui confine parfois à la haine. Il y a un peintre, un philo.
. é .
so1dal
sophe, un aristocrate ami des sports, un mg meur, un

llOTBS

2

35

de métier, et enfin, poète et penseur à la fois, Sevrier le héros
central du livre, qui semble autobiographique.
La scène est d'abord dans le coin de baraque où vit Sevrie.r. Il
est midi. L'histoire finira à minuit dans la baraque où le peiotrt:
et le sportsman font popote en commun. Douze heures pendant
lesquelles ces hommes parlent, discutent, souffrent, mettant à
nu le fond de leur pensée et de leur âme. Chacun d'eux sait ce
qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il croit ou a cru vouloir. Conversations de damnés qui s'agrippent chacun à ur. espoir différent, qui se fournissent chacun une explication différente du
mal dont ils souffrent et dont souffre le monde. Ces conceptions
diverses, nous les connaissons : celle qu'expose le sportsman,
Drieu La Rochelle et Elie Faure ont mis tout leur lyrisme à
l'animer ; celle du soldat de métier, nous la retrouvons dans
l'Action Française et l'Ecbo de Paris de chaque jour; celle de
l'ingénieur, nous l'avons trouvée dans tous ces livres qui ont
founnillé après l'armistice : Produire, Agir, Mettons de l'ordre dans
ù maison I La reconstruction de la France, etc ... ; les idées du
philosophe, du peintre et de Sévrier, plus subtiles et plus profondes, nous en avons eu l'écho dans des conversations particulières ou nous les avons agitées en nous. Ici elles nous sont présentées dans l'ambiao.ce de désolation où elles ont été conçues .
Certes, les personnages sont des types, des façons de penser,
de sentir, d'être, plutôt que des individus; ils symbolisent le
jeu multiforme d'un cerveau et d'une âme singulièrement
riches et héroïques. Toutes les raisons de vivre, de lutter ou de
renoncer, remises en question par la guerre, nous les voyons
$0\ldain à nu, à cru chez ces écorchés vifs. Et si parfois la roue
dentée de leurs raisonnements semble tourner à vide, souvent
aussi, elle nous accroche et nous déchire }llsqu'aux entrailles.
L'orgie des dernières pages autm~r du « ragoO.tmonstre obtenu
par la fusion de plusieurs plats expédiés en boîtes soudées » et
dt « huit bouteilles de-vin et quarre- de liqueurs, pour dix perac,nnes » est un morceau hallucinant.
Mais pourquoi, dans ce beau livre pathétique et austère, avoir
introduit cette série de poèmes en prose quasi érotiques, assez
mal réussis, qui n'ajoutent rien à l'émotion du lecteur et dont le
ton est indigne de Sevrier, leur psendo-anteur.
BL'&lt;JA.!UN CRÉll!BOX

�236

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

•••
U E REPENTIE (MARIE-MAGDELAINE), par Marcelle Vioux (Fasquelle).
Bien qu'au bout d'une centaine de pages la monotonie et la
mollesse d'un style déjà poncif obligent à fermer le livre, c'est
un excellent travail d'élè"e bien doué, qui a lu Renan, France,
Louys, et surtout Flaubert. Je ne serais pas étonné qu'il cachât
dans son pupitre le Péplos Vert de Maurice de Waleffe, et je le
serais encore moins qu'il lût ostensiblement Sienkiewicz sous
l'abat-jour familial. Ce n'est pas ce qu'il ferait de mieux. Mais
c'est incroyable comme e11 deux ans, soit depuis la copie dacty•
lographiée d' U11e enlisée, que le hasard me mit entre les mains,
c'est incroyable comme l'élève a progressé en goùt 1 en orthographe, en grammaire. Et même, il sait du grec! Sauter du
Certificat d'Études à la Rhétorique supérieure n'est pas donné à
tout le monde, et l'on ne dira pas que la bourse des Professions
libérales n'a guère profité à son titulaire, lequel a fait mentir le
vieil adage: Natura 110n Jacit sal/11s ...
Je m'excuse de parler de l'auteur au masculin, puisque c'est
une femme. Cela n'était pas douteux avec l' Enlisée, mais on
peut l'oublier à la lecture d'Une Repentie. Que de choses
incroyables et déconcertantes 1
Il y a lieu de penser que, l'année prochaine, Marcèlle Viou1,
qui a fait retour à Dieu et sait dorénavant
Ce q11e c'est qu'bypostase ai•teq11e sy11dùise,

nous mènera derech;f visiter les &lt;r sai11cls lieux :o, ceu:c qui, du
moins, ayant quelque analogie avec le Chemin de Damas, per·
mettent de mêler heureusement le sacré au profane dans une
équitable évocation. Oui, que diriez-vous, par exemple, d'un
Saint Paul « avant et après»? Des courtisanes, des cinèdes, des
orgies, deux pincées de Forberg et de Mirabeau, mais aussi des
tableaux Je sainteté peints avec amour et non sans une certaine
fadeur qui rappelle Renan par Saint-Sulpice.
Je ne crois pas que Marcelle Vioux soit une bonne recrue ni
pour la Morale ni pour l'Eglise; je crois plutôt qu'elle drainera
le denier de S•-Pierre chez M. Fasquelle. Ce sont là d'habile,
conversions en argent.
FERNAND FLEURrl'

or.ES

2 37

LES ARTS

LES PEINTRES FRANÇAIS NOUVEAUX. - MAURICE UTRILLO, par Francis Carco.
_Francis Carco n'est pas seulement Mon Homme, le héros du
soir des revues ~e n~usic-hall, c'est aussi un poète qui sait
trouver des mots mqu1étants et des accents désolés tout au fond
d'un« cornr qui s'écœure ».
Il appartenait à l'auteur des Scènes de la Vie de Mou/martre
d'évoquer l'ombre incertaine de Maurice Utrillo, l'enfant perdu
de la Butte, cette ombre qui, glissant parfois sur le mur du
petit cimetière de la rue des Saules, troublait la solitude amoureuse des couples attardés. Peintre de Montmartre Maurice
~trillo l'e~t aussi d'une banlieue mélancolique et grlse et des
villages arides du nord de l'Ile-de-France. Il possède un don
ii'évocation tragi~u_e et les couleurs de sa palette ne sont pas
sans danger. li n aune pas la figure humaine et presque tous
ses tableaux sont des paysages: cours de casernes, rues étroites
tt sombres, coins de Paris sous la neige. Certaines toiles de son
avant:dernière p~riode, la plus abondante - elle comprend, dit
10n biographe, près d'un millier de toiles faites en trois années
- ~e:1aines toiles ont un sinistre reflet d'exécution capitale. Le
petit 1our descend. On croit voir la guillotine, les bras au ciel.
On croit entendre au loin le roulement suprême des tambours
voilés de crêpe.
Toutes les œuvres de Maurice Utrillo ne sont pas dues au
« tremblement des mains dans l'alcoolisme » dont parlait Lautrbmont, mais il y a quelque amertume à penser que les meilleures furent faites dans les maisons de santé où leur auteur fut
mené, de temps en temps, par le délire alcoolique et qu'elles
sont l'expression des désirs et des rêves d'un pauvre malade qui
ne peut s'évader.

•

MARIE LAURENCIN, par Roger Allard (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
Habile aux jeux de grâce, l'ama1.one Marie Laurencin ne pardonne leur sexe aux poètes que parce qu'ils l'ont chantée. Nar-

�LA NOUVELLE REVUE FRANç..\151

cisse changé en femme, elle effeuille ses souvenirs au gré de
l'eau perverse du miroir qui la reflète. Les images charmantes
où elle s'est tendrement fixée dansent et jouent sous un ciel
trop joli pour étre vrai, Eves dédaignant l'Homme-Serpent
dans un paradis artificiel.
Comme ses sœurs de tendresse prises au chevalet, Mme
Laurencin sait de tristes chansons des rues et des romancea
sentimentales qui font pleurer. Je me souviens d'une qu'elle
chanta délicieusement, un soir d'é•é :

Dedans Paris, y a une maison
Remplie de Princes, de Prirlcesses,
Remplit de Ducs et de Barous
Qui pleurent Je Maréchal Biro11.

•

Je ne saurais pas dire tout ce qu'elle mit de tristesse dans
ces vers anciens, il faut l'entendre et la voir et ceux qui l'ont
,·ue ne peuvent oublier qu'elle est la grâce et la douceur de
Paris.
Aux célèbres symboles féminins, 1a ceinture de Vénus ou le
nez de Cléopâtre, ne faut-il pas ajouter les pinceaux de Marie
qui créèrent un monde adorable et faux.? Comment peindre la
da.me à l'éventail ? Roger Allard l'a su et l'exquise aq~relle
qu'il nous donne semble faite a,·ec les couleurs de l'arc-en-ciel
ou le sang rose d'une colombe égorgée pour plaire à Ill Reine
de Cythère.
·
GEORGES o,\BOIJ

LETTRES ÉTRANGÈRES
LA QUESTION DES RAPPORTS INTELLECTUELS
AVEC L'ALLEMAGNE.
Les considérations .sur l'opportunité d'une reprise des reJa.
tions intellectuelles entre la France et l'Allemagne, que les leoteurs de la N. R. F. auront pu lire dans notre numéro ~
novembre rencontrèrent un assentiment qui me montra que JC
n'avais pas inutilement parlé 1 • A l'appui de ce que j'avançais,
je citais les opinions du Français Thi baudet et de l' Allemaad
Curtius, mais ne parlais qu'en mon nom propre, et ne préteD·
r. Voir page 125 .

~

dais engager ni la Franc~ certes, ni tel parti, ni même la N. R, F.
C-ependant Monsieur J., dans laRevueFrançaise, s'indigne: Qui
suil-je ? Mandataire de quel groupe? -et précisément parce que
je ne parlais qu'en mon nom propre, ma voix dit-il, n'a aucune
importance, - de sorte que je ne comprends même pas pourquoi il cherche à la couvrir. Entre temps, et pour plus de commodité il nous annonce que Curtius, lui du moins, « vient de
se convertir au catholicisme » - ce qui est faux.
Massis dans la Revue Universelle, pour mieux combattre Curtius, lui fait dire que le nationalisme français est moribond.
- C'est faux. Curtius dit exactement le contraire.
De tels procédés de discussion, cette falsification de la pensée d'autrui ( cet autrui fût-il un ennemi) discréditent la France
tt aident à l'aveugler ; et cela au moment où il lui importe le
plus d'y voir clair, et d'être considérée. L'heure est très grave.
Cbielques esprits de bonne volonté (il en est, Dieu merci, des
deu1 cl&gt;tés du Rhin) pas trop ignorants de 1a question, tâchent,
sans élever la voix, de discuter avec bonne foi, sans passion.
Comme ils ne sont d'aucun parti, aussitôt contre eux tous les
partis s'élèvent : « Vous n'avez pas qualité pour puler » •
. Que vous cherchi~ à discréditer et à falsifier ma pensée, peu
un porte; si mon ceuvre même ne suffit pas à protester contre le
camouflage, tant pis pour elle ; pissons. Mais quand il s'agit
d'un étranger aux écrits duquel le lecteur ne peut se reporter,
la falsification me paraît beaucoup plus grave. Si je ne citais
œs quelques lignes d'une lettre de Curtius 1 , comment le lecteur français pourrait-il savoir que M. Massis l'a trompé ?
•:C'est une tâche bien ingrate, vous l'avez ér&gt;rouvé vousmtme, de vouloir introduire un peu de bon sens et de bonne
foi dans les relations franco-allemandes ... L'article de Massis
~t d'une incompréhension haineuse et préméditée. Il me fait
dire que le nationalisme français est moribond. Eh I je ne s~is
que trop que c'est le contraire qui est vrai. - J'aurais plaisir à
me rencontrer avec des adversaires honnêtes, et je suis toujours
~t:à apprendre. Mais je ne peux pas entrer en conversation
avec des gens qui au lieu de critiquer, ne savent que dénigrer et

fausser».
1•

La lettre est écrite en français ; je ne traduis

p.'.1S :

je transcris.

�LA NOUVELLE RE\'OE FRAMÇAISI

M. Curtius a également prote:.té contre une grave mésinterprétation de sa pensée, dans l'article que M. Muret consacrait
dans les Dibals à son livre sur Maurice Barrès. Cette prote11&gt;
tion qui parut dans der. journaux allemands n'a été reprodaitt.
que je sache, dans aucun journal français. C'est ainsi que chez
nous les faux jugements s'accréditent. La , . R. F. s'efforcera
toujours de remettre les choses au point, estimant qu'elle sat
ainsi la France mieux qu'en souillant sur les passions.

••

ANDRt ClDI

DÉSOBÉIR, par Hemy Tb,mau. Traduit de l'anglais par
l.io11 Bar_algelle (Rieder).
Léou Bazalgette a traduit Whitman. Louis Fabulet a tradail
Kipling. Avec André Gide et Valery Larbaud, cc sont eux qui
ont le plus fait depuis vingt ans pour répandre chez nous la
connaissance de la littérature anglo-saxonne moderne et cœtemporaine.
Rien de plus justifié que la fière protestation de Fabulet, e1da
des cérémonies de la Sorbonne en l'honneur de Kipling. Ua
fallu la guerre et les crédits de la propagande officielle poar
informer nos maîtres de l'enseignement supé~icur, titulaires de
chaires de langues \'i\'antes, qu'il y avait des hommes vi\'allll
dan les pays qu'ils étaient chargés d'étudier et que leur tkbe
n'était pas uniquement besogne de nécrophore.
Aujourd'hui c'est )'Américain Henry Thoreau (1817-18'2)
dont la leçon nou est proposée. Et ce n'est point par quelqae
professeur spécialiste, c'est encore par Bazalgette et Fabulct
Dùobür, que publie Bazalgette dans la collection des PrOJOI~
Elrn11gtrs Modtmts qu'il dirige, est un recueil d'essais cholSIS
dans toute l'œuvre de Thoreau. Fabulct donnera prochainement aux éditions de la N(luvelk Ret1ue Fra11raise une tnaductioD
de Waldm, le plus important ou,·rage de Thoreau.
Il est donc, avant d'avoir lu ·waldm, assez difficile de juger
tout cc que Thoreau peut apporter de salubre et de tonifidl
soit aux simples lecteurs, soit aux écrivains français. Car è~
cela que nous annonce Bazalgette dans son Introduction.~
on peut s'en faire une idée déjà assez nette en lisant Désobéir, n
se dégage de tous ces es ais une impression de santé intellcc·

)l()Tl!S

tuelle, morale, physique, une impression de courage intellec1ucl, moral et physique qui ferait penser à cc que nous a déjà
apporté Kipling, si le ressort de cette santé et de ce courage,
au lieu d'être national et social, n'était purement individuel.
Individualisme et idéalisme joint , plus que joints, soudés
ensemble, cela représente la résolution d'une antinomie qui
peut nous paraitre irréductible, ou tout au moins la synthèse de
deux formules fort éloignées l'une de l'autre. Si Thoreau s'affirme avec tant d'éclat anti-csclavagistc, s'il défend envers et
contre tous John Brown, condamné à la pendaison pour avoir
tenté de soulever les noirs de Virginie, c'est parce qu'il ressent
penonnellement l'offense faite à sa liberté propre par l't:xistence de l'esclavage. Libertaire, c'est la qualification qui lui
convient le mieux, révolté contre toute~ les contraintes de la
société. Et non pas seulement de la société, mais encore de J.1.
civilisation.
Tout cc qui n'est pas dans Di.soblir rébellion contre les injustices sociales et le pharisaisme, est un acte d'accusation contre
les aises inutiles, les complications de la vie civilisée, un
hymne à la vie naturelle, à la vie dans les bois, à la façon
joyeuse des oiseaux et des fleurs.
Littérairement, il y a dans la façon carrée dont Thoreau
attaque ses dissertations, dans sou lyrisme dru et familier quelque chose d'attirant. Est-ce très différent de cc que nous enseignait Whitman ? Il ne le semble pas : mais comme Thon.:au
écrit en prose, et non en vers, il a de articulations dans la
phrase, un rythme dans la diction qui lui sont propres et dont
il n'y a pas d'exemple dans notre littérature.
Intellectuellement et moralement, il me ,emble difficile que
Thoreau puisse exercer une grande influence. Traduit avant la
guerre, il aurait pu n'en être pas de même. Mais après cinq ans
de tranchées et de vie dans les bois, cc n'est pas le bonheur par
la suppression de la civilisation que cherche l'homme occidental, mais par un aménagement plus rationnel et plus équitable
de. la civilisation. Quand on n'est pas content du régime,
au1ourd'hui, on ne dcYient pa anarchiste, mais communiste.
On ne cherche pas i s'évadc-r de la contrainte sociak, mais à en
modifier les conditions, sans la relàch~r, bien au contraire, en
l'accentua 111.
16

�LA .·ou\"ELLE REVUE FRA ÇAISI

il y a en outre dans Tbore:i.u un côté Kantien et un côté
{é,ah-Raymond Duncan qui le revêt d'un léger, très léger
ridicule à nos yeux et compromettra peut-être s:i fortune en
France.
Mais attendons Walde11.

•• •

BE JAl&gt;IIN CRÉIIIIEUX

VERLAlNE, par Harold Nic&lt;Jlson (Constable).
icolson vient de faire paraître en anglais ao
travail important sur Verlaine. Fils d'un grand diplomate bri•
tannique fidèle ami de la France, lui-même une des jeunes
gloires du Foteign Office et de la Société des. arions, M. Harold
Nicolson n'a pas cru impossible, à l'encontre de ce qui se voit
trop souvent, de concilier l'intellectu:ilisme et la francophilie ; nous lui en sommes très reconnaissants. Tout en
traitant son sujet a ec application et modestie, l'auteur laisse
percer une personnalité très attachante, une sensibilité intel•
ligeute, fine, ironique non sans dandysme, et une connaissance
fol't approfondie de notre littérature et de nos modes poétiques.
M. Nicolson étudie Verlaine avec beaucoup de patienct et
une certaine sympathie. Il a réussi à contrôler ses réflexes britanniques devant un personnage d'une aussi incroyable fémi•
nité: Il nous explique, ce qui n'est pas inexact, que Verlaine
Cit un peu oublié dans un siècle où la nuance passe un mauvais
quart d'heure. Mais voit-il aussi juste en écrivant que Verlaine
est uo. libérateur du vers français? ous en doutons. Dix lipes
de Rimbaud ont plus fait l cet égard que toute l'œuvre de
Lélian. M. icolson n'aime pas Sagesse. Pour lui, les Français
n'ont pas la veine mystique. La conversion de Verlaine est
trop rapide (too burritd). Que dia de celle de S1 Paul, que les
Anglais admirent tant?
Je ne querellerai M. Nicolsoo que lorsqu'après avoir cons~
l'importance de l'élément étrmger dans les écoles poétiques
françaises de la fin du xn-e siècle, il conclut que Verllline étant do
Ardennes, comme d'ailleurs Rimbaud, n'est guère français; pa
plus que René Ghil, belge, G. Kahn, juif, Laforgue né à Mao·
tevi.deo, Corbière et Villiers, bretons et Mallarmé, de Sens 1
Savoir à ce point sa géographie, c'est ne plus 12 savoir. A
M. Harold

11

IIOTES

ce titre, Kipling et Shaw ne sont pas des écrivains anglais, et
M. Nicolson lui-même, qui est né en Perse ... Et quoi qu'en
diie l'auteur, nous n'avons pas laissé à Arthur Symons le soin
de nous révéler Vcrlaiae.
Nous pardonnerons à M. icolson car il est taquin, un peu
superficiel, plein d'esprit, en somme l'un des nôtres. Je veux
traduire cette amusante page de critique du caractère français,
par laquelle s'ouvre le dernier chapitre de son livre :
« De toutes les races civilisées, L1 mec française est peut-être la plus
douée, de mmie qu'elle en est certainement la plus charnnm e. Mais
les Français ont un défaut capita1: ils n'ont pas le sens de l'infini. lis
possèdent en \·érité toutes les qualités de l'àme et de l'intdl.igence,
mais de façon si vive, si consciente, si p ~ qu'il ne leur reste plus
aucune marge pour se déployer. Pas de gradation. Aussi voit-on le
Français avoir du patriotisme mais pas d'esprit public; de L, perspicaci~ mais pas de larges vues ; de l'esprit mais pas d'humour ; de la
personnalité mais pas d'individualisme ; de la discipline mais pas
d'ordre ... li n'a pas cene intuition joyeuse et gaffeuse des Anglais ...
Dans les questions pratiques et objectives, comme la guerre européenne, cette adaptabilité particulière du génie fraoÇlis joue admirablement. Quand il s'agit de questions subjectives, comme la littéraltlre
ou la politique, les Français ont des tendances à la conveotion et aux
,11es courtes... Le génie français s'élèçe alors comme un glacier, arrogant, lucide et froid. L'esprit frnnçais est architectural, méfiant, circonspect, équilibré, absorbé par des soucis de proportions, de stabilité
et du sens de l'article qu'il tient en main. Il répudie !'improvisé. Il
vtut, non seulement sa,•oir où va le créateur mais être bien sOr que le
créateur est lui-même conscient de ses propres tendances... De tout
ceci nait cette rigide discipline sous l'empire de laquelle la littérarure
frani;:iise prospère et se multiplie ... »

Il fallait citer cette page d'an:ùyse brillante et un peu rèche
~ui est bien dans la manière de M. icolson, avant de lui
tendre les mains, comme foot les Français.

•

PAUL 1101.lA D

••
LE FILS DE LA SERVANTE, par Auguste Strindberg,
traduit par M. Camille Pollak (Leroux).
Jamais deux sans trois. Après Ma Vie d'Enfant de Gorki et
Ainsi va Joute chair de Butler, après une enfance russe et une

�244

.,'

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enfance anglaise, voici une enfance suédoise, celle de Strindberg. M. Lucien Maury a eu en effet l'heureuse idée de publier
dans la Bibliotheqr,e Sca11diuave qu'il dirige les six volumes
autobiographiques épars dans l'œuvre de Strindberg, qui en
compte plus de cent. Le premier : Le Fils de la Servante, vient
de paraître.
On ne résiste pas à l'élan de cette confession, malgré toutes
les entorses à la vérité qu'on y devine. C'est que ces déformations, ces exagérations perpétuelles font partie de la sincérité de
Strindberg. Son livre est un réquisitoire et un plaidoyer, l'un et
l'autre également ardents. Réquisitoire contre la famille, contre
la société bourgeoise ; plaidoyer en faveur des droits de l'enfant. Il y a toute une part de l'intérêt du livre que le lecteur
étranger perçoit difficilement : celle qui a trait à la Suède, au
régime scolaire, moral ou politique suédois.
Mais il reste de quoi captiver et émouvoir, des analyses de
sentiments enfantins d'une acuité extraordinaire et un art sobre
et puissant de conteur qui font pardonner les dissertations d'ordre moral et social dont le jaillissement du récit est parfois
ralenti.
Et surtout il y a, se dressant en chair et en âme, le déconcer•
tant, antipathique et attirant Strindberg.
BENJAMIN CREM.IEUX

LE CAMÉLÉON, par Johan Bojer (Calmann-Lévy).
Un des traits qui dominent chez M. Johan Bojer et l'opposent assez nettement à la plupart des romanciers français, c'est
le souci de traiter le paysage comme une force agissante, non
comme un simple décor, et de montrer l'homme subissant les
influences de la nature autant ou plus que de la société. Le
même trait se retrouve chez maint écrivain scandinave ; nulle
part il n'apparaît mieux que dans le Pat1 de Knut Hamsun.
Mais c'est là qu'on en voit l'excès : les passions ne semblent
plus que des reflets du paysage, et la passivité de l'âme ~e
révèle jusqu'en ses sursauts d'énergie. Dès que ce parti pris
n'est plus justifié par le choix même du sujet, il entraîne cette
pauvreté de psychologie qui choque dans Victoria. Une

NOTES

2 45

réflexion plus ferme, une plus large culture, des relations
amicales avec l'esprit latin, ont rendu M. Bojer autrement
capable de suivre la courbe d'un vrai caractère. Dans la
Gra11de Faim, l'importance accordée aux circonstances extérieures, les vides immenses qui divisent l'action, le refus d'une
logique étrangère au réel, ne nuisent point à cette logique plus
profonde qui saisit une loi de constance sous les variations de
l'être intérieur. Notez pourtant que la conclusion - où le
sens de la vie se découvre à la clarté d'un pardon surhumain répond sans doute à un dessein préconçu d'apostolat. Pour
l'amener, l'auteur a dô. forcer les événements, mais non fausser
son personnage : on comprend que celui-ci, dans la ruine de
ses forces, finisse précisément ainsi, bien qu'en d'autres conjonctures il pôt finir autrement.
L'histoire d'Andréas Berget est assurément plus simple ;
l'intérêt en est d'étaler, dans le grossissement d'un cas morbide, un bon nombre de motifs présents en chacun de nous.
Le Caméléon, ce garçon menteur qui devient escroc de haute
volée, c'est le faible cher ·bant sa force dans la ruse ; mais
c'est en même temps l'acteur heureux d'imiter les gestes, le
poète heureux d'imiter les âmes, l'imaginatif accueillant aux
rêves -, et tout homme enfin, qui voudrait être plusieurs
hommes et mener plusieurs vies. En l'absence de tous motifs
qui lui opposeraient leur frein, le bovarysme peut ainsi s'exaspérer en manie . L'écueil du sujet réside en ceci que, le thème
une fois donné, chaque lecteur peut de lui-même inventer les
,•ariations. Avec trop d'aventures, ou trop peu, nous aurions là
soit un récit qui se répète, soit un schème tout sec, un dessin
sans couleur. Le goût de M. Bojer se reconnaît au choix, au
rythme et à la gradation des faits ; il nous donne, à ce qu'il
me semble, tout le nécessaire et rien de plus. Il fallait le chapitre d'amour pour montrer le trompeur pris à son piège et
s'éveillant, par un peu de douleur, à la sincérité. Il fallait le
chapitre final de la prison pour montrer la vocation plus forte
que toutes les épreuves, le démon intérieur triomphant dans la
lolie au seuil même de la mort.
MICHEL ARNAULD

•* •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISS

QUATORZE DÉCEMBRE, par Dmitri Mtrejkowsky,
traduit par Michel de Gra11Jo11t (Bossard).
Deux hommes semblent co xister en Dmitri 1érejkowsky:
l'artiste intuitif, le créateur et le théoricien dogm-:itique, le raisonneur. C'est l'impression que produisent tous ses romans, à
commencer par Julien l'Apostal, le premier, pour finir par
Quatcrtt Déumbrc dont la traduction française vient de
paraitre. Ces deux hommes s'oppo nt et se combattent; et c'ett
tant6' l'un, tantôt l'autre qui triomphe. Quand l'artiste réuS$ità
se débarrasser du contrôle tatHlon et de l'emprise du théoricien
et parvient à lui imposer sa libre fantaisie, Mérejko, ky noua
donne alors d'excellente pages, pleines de grâce, de nature~
écrites dans une langue alerte, expressive. Mais cc ne sont,
hélas I que des pages, pa m~me des chapitres, car le plus souvent c'c ·t le tMoricien raisonneur qui domine : son action desséchante se manifeste non seulement dans le plan g~néral de
l'œune, da..ns le de in des caractères, mais jusque dans les de.criptions et les plus infimes détails.
Quatortt .Déumbre marque sous ce rappon l:a. complète
défaite de l'artiste ( défaite non irrém~diable, espérons-le), quine
réussit à faire entendre sa voix que trois on quatre fois au cours
de ce roman de quatre cents pages. euJ résonne le reste da
temps le verbe autoritaire et coupant du théoricien religiem et
social, qui dirige les mouvements, les paroles, les pensées de
ses personnages, tel un c.iporal son escouade. Le début du ro!Dd
produit une excellente impression et autorise les plus raditm
espoirs : l'éveil de l'amour entre le prince Galitzine. et Marit
Tolytcheva qui deviendra plus tard sa femme, leur voyage CIi
diligence; le portrait de la jeune fille, bien qu'un peu appuyé(on
saisit trop facilement l'intention symbolique de l'auteur), tour
cela est du bon M~rejkowsky. Mais le plaisir est de courte dur&amp;,
le rideau est rapidement tiré, et pour longtemps. Pas un eue
't'Îvant p:a..rmi tous ces per onnage : révolutionnaires d ~
bristes, générawr, courtisans; tous, et Nicolas I hii-méme •
sont que des marionnettes dont on distingue facilement les
ficelles, et l'armature. Dmitri Mérejkowsky veut être son propre
commentateur ; il craint de laisser un doute quelconque au
lecteur ; il ne veut lui permettre aucune initiative, aucune

JIOTES

2 47

liberté: il répète, il ouligne, il appui , il insiste ( cette insi
tance de mauvais goùt gâte la scène du supplice qui aurait pu
ffi~ ad~irahle), tante~ si bi~n que le I cteur qui ne veut pas
qu on lui miche et qn on lui triture sa nourriture, finalement
se rebiffe et refu e en bloc les pcrso11oag s et les idée de
l'auteur - idées d'ailleurs généralement élémentair , stérile,
et qui ne prêtent qu'à d s dé\·eloppemenb d'une monotonie

désespérante.
On connait la méthode d lérejkowsky ou plutôt a vision
simpliste qui ne:sa.isit les choses qu sous l'a&amp;p ct d b Jualité
et d~ l'oppo. i1jon d~ cootrairi.: . _n fut un temp où il n'appli-

qua1t ce schème qu avec un certain tact, une c~rtaine prudence •
~is il n'en _est plus I maitre aujourd'hui : a ·ec la régularité
d1lne machine sa pensée chématique brise, écrase et broie la
vivante réalité.
La traduction françai5e est agréable :i lire et correcte, à part
quelques erreurs insignifi:lntes.
B. 0.E SCHLŒZER

CO. TES ET LÉGE1 TDES DU BOUDDHISME CHINOIS, par Edouard Chavannes. Préface et vocabulaire de
Sylt•ai,i Lft'i, avec bois dessinés et gravés par Andrée Kar-

FABLES CHINOISES DU III• AU
VIII• SIÈCLE DE I tOTRE ÈRE, ,·ersîfiées par Mm Ed.

ptlh (Bossard). -

Cha1.·a1111es (Bossa rd).
Ces Co11tes et ces Faliles puisés dans le Bouddhisme chinois,

9?Bt extraits des Cinq ce11t.s Coniei d Apologues' traduits par le maitre
s1 profondément regretté de la sinologie. D'achat facile et bon
marché, quoique d'édition élégante, ils feront connaitre hors
du cercle étroit des spécialistes la contribution capitale apportée
à l'étude du folk-lore universel par Ed. Chavannes, en retrouvant
dans le canon bouddhique chinois de vieux apologues hindous,
convertis en récits édifiants et mis de la sone au ~ervice d'une rel igion particulière. Pour chacun d'entre eux, une " table de cont.

L:roux, éditeur.

�Li\ NOUVELL~ REVUE PRANÇAISI

cord:mce II précise fort à propos la version du même récit ou sa
transposition chez Esope, chez Phèdre, dans )es Mille et mu
.'V11ils, chez La Fontaine. En relisant ainsi, affublés d'une certaine couleur locale, empreints d'une ambiance, d'une sentimentalité particulières, des apologues qui nous sont familiers,
nous ne pouvons que nous initier par une voie prompte et sûre
à la pensée indienne, qui, si elle n'a point créé de toutes pièces
ces récits, les a toutefois présentés à sa propre image dans tant
d'œuvres auxquelles elle s'est complu: la B~batkalbâ et le Pa1icala11tra brahmaniques, les Anufnnas et les Jâtakas bouddhiques,
sans compter les P1mi~1as sectaires et les fables jainas de Pùr1_1abhadra. N'est-ce pas déjà, en effet, à l'utilisation qu'il a faite
de ces apologues, que le Bouddhisme fut redevable de sa rapide
propagation à travers l'Asie, notamment dans cette Chine qui
nous a si fidèlement conservé, traduits dans sa langue en Jcs
circonstances et à des dates dont la précision importe si fon à
l'histoire, ces traits d'une sagesse vraiment collective et d'autant
plus humaine, composée à la fois d'humour et de naïveté ?
Madame Chavannes et l'Association Française des Amis de
l'Orient rendent, par cette double publication, non seulement
hommage à une illustre mémoire, mais sen•ice à l'histoire
comparée des ci\•ilisations.
P. MASSO~·OUIISEL

LE COURRIER DES MUSES.
L'ironie permet de souffrir en public. Les soirs de pluie, les
soirs de tristesse, des cafés toujours pleins de gloire entr'ouvrent doucement leurs portes. Les amis sont assis autour d'un
guéridon de stuc. Des mots s'envolent dans la fumée des
cigares.
- Prométhée, s'il vous plaît, donnez-moi un peu de feu du
ciel...
Le beau temps n'est plus des cafés littéraires. Aujourd'hui,
quand les poètes vont au café, ils laissent leur lyre au vestiaire,
pour ne pas se faire remarquer, et n'écrivent plus à l'encre verte
de l'absiutbe qu'imitent mal des liqueurs de consolation. Apallon s'est noyé dans les miroirs infidèles où les filles du Parna5$C

NOTES

cher,hent en vain leur reflet. fonsieur Prud'homme dirait
volontiers : Tous les arts soul sœurs I La poésie, la peinture dont
le culte a remplacé le culte de la poésie, dans les cafés de Montparnasse. Les couleurs sont des folles. Elles viennent d'envahir
« La Rotonde » qui, secouant enfin son nuage de plàtre et
fardée à blanc, fait un aimable accueil aux passants du boulevard. Là, récemment, eut lieu le Vernissage d'une exposition
picturale « des meilleures œuvres de l'époque ». Trois cents
personnes de « toutes les élites » comme disait, je crois, Paul
Adam, se sont rencontrées dans les salons éclatants. On a
chanté, Jansé, parait-il, on s'en est donné à cœur-joic, à cœurtristessc. Ab I que
La blancht dème Raiso11
Som/Ire da11s les flots dri dx,111pagne .••

Offert par la maison, ce champagne où des ennemis intimes
ont noyé de vieilles rancunes, puis se sont embrassés - charmant tableau vivaut auprès des natures mortes. La peinture
adoucit les mœurs.
On peut craindre la contagion. Les couleurs ne sont pas
toujours sans danger et Montparnasse est menacé par la maladie
de l'arc-en-ciel. La nature morte devient une seconde nature
et nulle part on ne peut entrer sans entendre parler d'esthétique.
Et que de temples ! o: La Rotonde •, le « Parnasse 11, le« Petit
Sapolitain », le « Caméléon», joli nom pour un café d'artistes
où l'on organise de petites soirées littéraires bien gentilles !
Où allons-nous ? La Closerie des Lilas est triste et défleurie.
Je ne sais pourquoi j'y étais l'autre jour, avec un ami. Un joli
papillon réclame vint se poser devant lui, sur la table: « Votre
nom est cité dans cet ouvrage. •
Quelle touchante attention I Et songez que le papillon sortait d'une enveloppe doublée d'un bulletin de souscription. Je
connais de belles ruses d'éditeur. Dans les vitrines, des volumes.
reposent qui portent de charmantes ceintures de couleur tendre.
Les bandes de librairie, il y a une collection à faire I L'une
insinue:
Des milliers de jeunes femmes portent aujourd'hui des lunettes.

�250

LA NOUVELLE REVUE FRA~ÇA~E

Cela tient surtout aux publications mal fabriquees qu'elles lisent,
etc. etc ... Prenez mon ours.
L'autre affirme, en gros caractères ;

PRIX DU ROMA
puis, plus bas, discrètement : 5. 7 5 ou 6. 50.
Où faut-il se réfugier ? Le café des Deux-Magots garde un
aspect agréable malgré ses récentes transformations, ses lambris
dorés, ses glaces brillantes. D'ailleurs Montparnasse n'est pas le
seul pays des Muses, Montmartre non plus et le soir, dans un
grand bar du quartier de l'Opéra se réunissent quelquefois les
sept memb1es d'un comité d'organisation ùU Congrès l11ftn111-

iional pour la détermination des directives et la défense de l'espril
moderne.
Le Congrès tiendra ses séances à Paris, en mars. Le prix
d'e ..1trée sera basé sur l'égalité des changes, un franc valant un
mark, une couronne un shelling. L'un des sept m'a dit que
le but du Congrès serait de renseigner le monde entier sur
les mouvements perpétuels de la pensée. L'Irlande enverrait
des délégués, Lénine un représentant, Freud viendrait luimême. Il sera.it question de créer un ministère de l'Esprit.
... Et dans Paris, il y a encore quelques cafés obscurs où j'ai
rencontré parfois cette ombre inquiète à qui je murmurais :

Je t'apporte ce soir 11W1t cœu,· u11 peu fané,
"Muse, il est tard, Paris sommeille sous la plme;
Dep11is longtemps, be/as ! la terre a 111al tourné,
Allo,zs-11ous en hors de ce numdt où l'on s't1111uit .•.
GEORGES GAl!OllY

LES REVUES
A PROPOS D'A DRÉ GlDE
M. François Mauriac répond dans L'UNIVERSITÉ DE PARIS l
l'article sur André Gide de M. Henri Massis, qu'a publié LA
REvuE UNIVERSELLE, du 15 novembre :
Une pratique plus ancienne du catholicisme ce vous aurait-elle pré·
servé, Massis, d'appiiquer à un chrétien - fût-il Gide - l'tpitbëte

LES REVUES

,

de « démoniaque " ? Gide n'est peut-être pas si ennemi de Dieu qu'il
,ous plait à dire. Sans doute Claudel, Jammes, bons chiens bergers,

grondent et tournent autour de cette brebis perdue, qui pousse le goût
de la conversion jusqu'à. se convertir chaque jour à une vérité cWférente. Efforçons-nous pourtant de comprendre, chez Gide, un cas de
sincérité terrible : nulle trace en lui de cc que Stendhal appelle injustement hypocrisie et qu'il dénonce chez les hommes du XV1• siècle.
C'est vrai que le choix d'une doctrine nous oblige, dans les instants
où des forces en nous la renient, à continuer de la professer des lèvres,
iusqu'au retour de la Grâce. Gide est l'homme qui ne se rêsigneraitpas
à incliner, fût-ce une minute, l'automate.
Quelle louange dans ce reproche que vous lui faites de n'avoir voulu
aprimer que sa jeunesse u •.. sans souci d'exprimer rien d'autre et ne
50Uhaitant que de l'exprimer mieux... » ! A ce goût de la perfection, à
ce scrupule, accordons une valeur même morale. Un livre de Gide
DOUS est une leçon de mesure, de renoncement, - renoncement formel mais qui intéresse aussi le cœur. Apprer:.ons de lui le refus des
succès faciles et cette dignité de l'écrivain qui est, Massis, une éminente vertu. le mepris de la gloire viagère, lequel de nos ainês nous
l'enseigna ?
Il ne signifie rien de dire que Gide ne choisit pas. ll choisit de penser, mais la pensée est action; il choisit de « goûter »1 mais le goût
est actif. Un Gide sert d'autant mieux qu'ii oc prémédite pas de servir;
il sert la Frmce en écrivant le français mieux que personne a1.1 monde;
asservie à une fin morale, sa langue serait peut-être moins pure ; cet
art exquis vaut par son désintéressement ; en tout cas, utilisé, il serait
awre; il ne s'agit pas de l'ériger en exemple: à chacun sa mission, et
je vous accorde qu'il ne fa...J.rait pas beaucoup de Gide dans les lettres...
mais je ne crois pas à ce péril...
Ce que vous appelez « l'antagonisme de l'esthétique et de la morale»
donne à l'œm·re de Gide sa valeur hunu.ine. Les créa:eurs catholiques
reconnaissent ici le grand débat qui les déchire Qes créateurs, je ne dis
pas ; les critiques) ; si, convertis, il nous est doonè de le clore enfin,
ce débat, devrons-nous insulter nos maitres et nos camarades moins
heureux ? Hors le catholicisme, l'attitude de Gide n'offre rien qui choque la raison : son désordre intérieur devient la matière de son art,
sans doute, mais c'est là le plus noble usage que l'homme sans Dieu
puisse faire de sa misère.
Dénonçant le go0t dt Gide pour les « natures félines », pour les
êtres primitifs et sauvages, vous obtenez, MaS!&gt;is, un facile effet de cour
d'assises. Pourquoi omettre de rnppeler que ce go0t est commun à
tous les artistes ? Il eitplique en partie l' œu -..re de Stendhal et celle de
Mérimée (pour citer des noms que votre chapelle honore). L'un en

�252

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Italie, l'autre en Espagne et en Corse n'ont rien fait que chercher des
Lafcadios - des êtres se faisant à eux-mêmes leur loi. Voulez-vous
toute ma pensée ? li ne m'a jamais paro, si l'on n'est pas catholique,
qu'on puisse aimer le peuple d'une autre maniére.
Une pratique plus ancienne du cathol.icisme vous aurait révélé le
secret de Gide. Il dut être de ces enfants dont on cüt dans nos familles
chrétiennes : il a la vocation. Car cet homme si ondoyant fut toujours
la proie d'une fixe passion : agir sur les jeunes cœurs. A cc signe
reconnaissons l'homme prédestiné à l'apostolat. Mais, né hors du bercail, que ferait-il de ce redoutable don ? Il joue, il s'en divertit. Ce d~n
lui devient une « fin en soi ». N'empêche que son œuvre rend témoignage. Elle ne nous révéle que des joies déçues, des soifs irritées, des
expériences vaines, et ce silence de Narcisse vieilli, penché sur sa fontaine et détournant soudain des yeux pleins de larmes. Parce qu'il
irrite notre soif, Gide nous fait souvenir de l'eau du puits de Jacob.
Multiple, Gide se délivre dans ses ouvrages. Ce sont, non des d_iscipl~
vivants, comme vous l'en accusez, mais le.~ fils de son géme qu 11
charge d'accomplir les gestes dangereux ou défendus. Lafcadio peut
sans doute faire du mal ; il peut faire du bien aussi, car tout poison
est un remède ; il guérit ou tue selon la dose, et selon le tempérameo~
qui le reçoit. Quel écrivain se vanterait de ne troubler personne ? Qw
sait si certains « jugements » ne dégoûteront pas à jamais certains
esprits du catholicisme ? Soyons humbles, Massis 1
Tout homme qui nous éclaire sur nous-mêmes prépare en nous les
voies de la Grâce. La mission de Gide est- de jeter des torches dans DOS
abîmes, de collaborer à notre examen de conscience. Ne le suivons pas
au delà : lui-même nous supplie de ne pas le suivre et de nous prémunir contre tous les maitres qui ne sont pas le Maître. Gide démoniaque 1
Ah I moins sans doute que tel ou tel écrivain bien pensant qui exploite
avec méthode l'immense troupeau de lecteurs et sunout de lectrices
" dirigées», - et pas plus que Socrate, accusé de corrompre la !euoesse parce qu'elle apprenait de lui à se connaitre. li me souv1eot
d'avoir entendu Gide défendre le Christ contre Valéry, avec une
étrange passion : attendons le jugement de Dieu.

*

* *
LES RELATIONS INTELLECTUELLES
FRANCO-ALLEMANDES
A l'article d'André Gide sur la Reprise des relations intellet·
tuelles avec l'Allemmme, que nous avons publié ici même, c'est
M. Paul Souday, q~i, dans PAR1s-MI01 du 4 novembre, a fait, le

LES REVUES

premier, écho. Des considérations fort intéressantes qu'il alléguait pour fortifier la thèse d'André Gide, nous nous permettons
de détacher ce qui suit :
Proscrire un grand écrivain, un grand penseur, ou plus généralement, une grande littérature pour des raisons de nationalité, c'est vouloir s'appauvrir et s'anémier l'esprit. Se replier étroitement sur soiméme, fermer ses fenêtres aux souffles du dehors, vivre dans cette
atmosphère de chambre de malade, c'est pour un peuple, si bien doué
soit-il, se condamner à une décadence plus ou moins rapide, mais inévitable. La France ne l'a jamais fait, pas mtme à l'àge classique et
sous Louis XIV. Le nationalisme est une sottise moderne, née en
Allemagne, et qui aurait bien dû y rester.
Et plus loin :
C'est un danger pour la civilisation française que la campagne conGœthe, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Wagner, contre la
laague, la philosophie et la musique allemandes, qui ont utilement
contribué à la formation de beaucoup de nos artistes et de oos écrivains. Bien entendu, il ne faut jamais accepter naïvement et sans contrôle tous les produits d'importation. L'esprit critique garde ses droits.
Mais la xénophobie intellectuelle est une variété de la manie du suicide.
tre

Un peu plus tard, M. Fortunat Strowski s'étant prononcé
dans la RENAISSANCE du 12 novembre contre tout commerce
intellectuel avec es Allemands, M. Paul Souday est revenu courageusement à la charge dans PA1us-Mm1 et a défendu de nouveau en termes excellents la cause du bon sens :
Même si l'Allemagne avait des accès de nationalisme intellectuel,
plus excusables du reste chez les vaincus que chez les \·ainqueurs,
nous devrions marquer le coup, mais ce ne serait pas une raison pour
imiter cette sottise. C'est au surplus en l'imitant que uous ferions son
jeu. Pour jouer une bonne partie de nationalisme, il faut être deux.
Chaque nationalisme s'entraîne et s'excite au contact de l'autre. Asi-

nus asin11m Jricat.
(On peut même dire : a besoin de l'autre pour s'exciter et
lui est reconnaissant de toutes ses manifestations. Voir l'article
de M. René Johannet sur Curtius et Klemperer dans la Revue
Universelle du 1er décembre.)

Ce qui g~nera et déconcertera le plus les chauvins allemands, ce sera
que nous restions bons européens et imperturbablement attachés à la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

•

haute culture uoiverse11c. Tant pis pour l'Allemagne si elle ùent à s'et1
séparer !
*
* *
Nous ne croyons pas que ce soit sa tendance profonde ni
que « la conversion vers l'Est }) que, d'après Curtius, 1a1eunesse
allemande est en train d'opérer, entraîne une désaffection définitive des valeurs occidentales, et notamment françaises.
Cependant il est un fait très important sur lequel Pierre
Mille, toujours à propos de l'article d'André Gide, a fort justement attiré l'attention dans la ÛÉPê:CHE DE TOULOUSE du
17 novembre,et qu'on ne saurait négliger sans simplifier arbitrairement la question si complexe des rapports intellectuels
franco-allemands. Voici ce fait ex.posé par Pierre Mille luimême:
C'est, comme le dit M. Curtius, en Russie et en Extrême-Orient,
que l'Allemagne va chercher une influence fécondatrice ... Mai~ je me
persuade que ce phénomène a une cause plus profonde [que le dépit
de la défaite et l'au.ir.i.oce pour le bolchévisme]. Et c'est que, dans son
essence, }'Allemand est romantique, ne peut être que romantique,
tandis que, malgré des œuvres magnifiques, le romantisme n'a jamais
touché les Français que superficiellement, et que nous sommes déjà en
pleine réaction contre lui. n a donné chez nous tout ce qu'il poonit
donner, il s'est épuisé, et maintenant nous cherchans autre chose.
, En peinture, en sculpture, à travers les divagations des jeunes éœlel,
nous recherchons « Je style », et nous passons par une période d'iDWlectualisme qui se traduit par une tendance, pour l'instant excessive, à
l'idéographie : l'artiste cherche à faire comprendre, au lieu de faire
sentir. En littérature, même intellectualisme ; et la cérébralité rem·
place la sensualité. On n'en est encore qu'aux tâtonnements ; on com·
mence seulement de créer le vocabulaire adéquat :i. ce nouveau P
d'expression littéraire, qui n'est pas classique, est beaucoup plus co~plexe que l'ancien cartésianisme des dix-septième et dix-huitième sitcles, mais se rapproche pourtant davantage du classicisme que dn
romantisme. Il faut suivre attentivement les essais des nouveaux V'tll1IS
qui essuient les plâtres, comme jadis les M.illevoye et les ChêiJedolU
essuyèrent les plâtres pour les grands romantiques, et disparurent, El
l'on comprend qu'ils se réclament de Baudelaire qui, en ce ~os, f1II
leur précurseur. Avant tout, et quel que soit leur talent parfois exceptionnel, leur principal mérite e~, de fabriquer 1'outil indispen_sable à 'li
génération foture. Mais qu'est-ce que l'Allemagne peut faire de al
outil? Il DC lui convient pas, et elle s'en rend compte.

255

tl!.5 REVUES

Voilà, je pense, l'ei,.:p)ication du fait évident que constate M. Curtius.
Quelque effort que des esprits généreux et justes « fassent pour rétablir les ponts et les voies de communication » entre les peuples, nous
sommes à un moment où chaque culture nationale se mmasse, poor
ainsi dire, sur elle-même, se cherche et se concentre. La culture frnnçiise se découvre psychologique et cérébrale. L'Allemagne sent qu'elle
est métaphysique et intimement romantique. Elle regarde alors vers
l'Extr~me-0rient, vers l'Inde, qui avait déjà inspiré Schopenhauer.
Cela est naturel et inévitable. D'ailleurs, pour la paix future du r:ionde,
elle et.it pu plus mal choisir : sauf au Japon, les civilisations, les philosophies, les littératures d'I~trêroe-0rient ne sont point nationalistes.

En tous cas, même si les deux cultures française et allemande devaient aller désormais en divergeant, il n'y aurait là
qu'une raison de plus pour elles de se connaître et de s'étudier,
s'il est vrai qu'on ne prend jamais une consci'!nce profondede soi-même que par réaction contre un antagoniste.

•

* *
L'ÉCOLE DES HAUTES-ÉTUDES
La linguistique et la philologie étaient, vers le milieu du
xix• siède, des sciences allemandes: la littérature persane était
enseignée à Paris par un Allemand, Mohl ; l'assyriologie par
0ppert, la philologie grecque par Weil; pour préparer une
édition du Thesaurus d'Henri Estienne, l'on faisait venir Hase
d'Allemagne. C'est à l'Ecole des Hautes-Etudes et à ses premiers
maitres, Monod, Bréal, Gaston Paris, de Rougé, formés à
l'école des savants allemands, que la philologie française doit
son existence et son rayonnement.
M. Meillet écrit dans la REYUE DE FRANCE ( I 5 Janvier), i
l'occasion du cinquantenaire de cette Ecole :
C'est un de ses maitres, G. Maspéro, qui a été durant plus de
quarante ans le chef de l'égyptologie en France et en Egypte ; c'est un
de ses maitres qui a découvert et publié le code célèbre d'Hammourabi; c'est un de ses maitres, James Darmesteter, qui a renouvelé la
philologie de !'Avesta, et ce sont des hommes formés à l'Ècole des
Hautes-Etudes qui, en organisant !'École d'Extrême-0rie::nt, ont donné
à la France une place éminente dans l'étude de l'Asie. Une œuvre
d'importance nationak, comme l'.d.tlas ling11istiq11e de la France, est due
tout entière à l'Êcole des Hautes-Études.

�256

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Et pourtant ces grands ouvrages et les 228 volumes. de la Bibliotlxqa
qu'elle a publiés sont le moindre de ses titres de gloll'~- Plus encort
que de ses publications, elle est fière des élèves qu elle a fo~&amp;.
Quelques jeunes gens, à peine rétribués, enseignant dans de vieilles
salles qui servaient de magasins à la Bibliothèque de la Sorbonne, ODt
renouvelé tout l'enseignement des lettres en France.

LE TRlPTYQ_UE DE M. ABEL HERMANT

***

ÉCOLE DU VIEUX-COLOMBIER
Six causeries d'André GrnE sur DOSTOIEVSKY
Tous les samedis à 16 h. 30 à partir du samedi 18 février.
Samedis 18 et 2 5 février ; samedis 4, 1 1, 18 et 2 5 mars.
Les six causeries auront lieu au Vieux-Colombier même dans
]a bibliothèque des comédiens.
La bibliothèque ne pouvant contenir que 70 personnes, la
places ne sont mises eu vente qu'à l'abonne°:1ent.
.
Les souscriptions (50 francs pour les six causeries) s~nl
reçues dès maintenant au Secrétariat du Vieux-Colombier
(:u, rue du Vieux-Colombier, Paris, 6•).

*

* *
RÉCENTES PUBLICATIONS ALLEMANDES
GERHART HAUPTMANN :

A1111a. Lândlicbts Liebesgedicbt in 24 Gnb-

jttl (Berlin. S. Fischer).
HERMANN HESSE : Ausgewàblte

.

.

Gedidite (Berhn. S. Fischer).
QTfo FLAKE : D,u klei11e Logbucb (Berlin. S. Fischer).
rl'
JACOB WASSERMANN : Mein Weg als Deutscher und Jude (Be Ill,

S. Fischer).

-'

Rede 1111d A11turort. Gesammelte Ablia11dlu71gtn ~
klei11e Aufsiitz.e (Berlin. S. Fischer).
LINIŒ PooT : Der Deutsche Maske11ball (Berlin. S. Fischer).
KASIMIR EoscHMIDT : Fra11en (Berlin. Paul Cassirer).
MARTIN BUBER : Der grosse Margid, 1111d seine Na~ifolge (Littcrarische Anstalt Rütteo und Lôniog. Francfort sur le Mam).
Verkimdig11~g. Anthologie ju11ger Ly,.ik, bera11Sgegebm t'011 RuDOLf
THOMAS MANN :

Jù.YSER

(Münich. Roland Verlag). Dr Albert Muodt.

Après l'A11be ardente et la Journée breve, M. Abel Hermant nous donne aujourd'hui le dernier panneau de son
triptyque : le Crépuscule tragique 1 • Son héros, Philippe
Lefebvre, dont l' « aube ardente » se levait aux environs
de 1882, est conduit dans cette dernière œuvre jusqu'à
l'armistice de 1918. Il est donc exactement de cette génération de Français dont le mortalis œvi spatium, du moins en
sa vraie valeur, se sera écoulé d'une guerre à l'autre et il
nous est peint dans cet espace.
Encore qu'il soit loisible de nier qu'on ait voulu faire la
psychologie de cette génération, ou seulement d'une de ses
fractions, quand on n'en a montré le représentant ni devant
le Boulangisme, ni devant le Panamisme, ni devant l'affaire Dreyfus, je doute que M. Abel Hermant se défende
beaucoup de cette prétention. J'en doute d'autant plus
qu'elle serait fort suffisamment justifil:e. Son Philippe
Lefebvre est bien, par certains traits, une fidèle image de
l'intellectuel aisé de cette époque ; et si ses traits nous sont
montrés dans l'âme intime plutôt que dans l'âme sociale,
s'ils baignent dans la pénombre de la vie privée plutôt que
dans le grand jour de la place publique, le portrait n'en
réussit que mieux à ne point faire double emploi avec tel
de ses glorieux précédents et ce qu'il perd peut-être en
grandeur il le gagne en vertu pénétrante.
Ces traits, osons le dire (M. Hermam n'y est pour rien),

LB GÉRANT; GASTON GALLIMARD.

AllBEVlLLE. -

IMPRIMERIE F. PAILLART.

1.

Publi&lt;: par l'Opi11iJ11.
17

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sont de ceux qui rendraient cette génération assez peu sympathique, surtout par contraste avec celle qui l'a sui vie ; ils
sont des formes diverses de son agrippement à la vie, de
sa douleur d'en être dépossédé, de son application à jouir
du moi, de cet individualisme effréné dont la génération
de la Marne et de Verdun semble assez bien exempte.
Voici le sentiment de la brièveté de la jeunesse, de la
foudroyante fugacité de la force et des beaux jours, sentiment assurément vieux comme le monde, mais dont la
violente conscience, dont l'étreinte forcenée semble bien
u.n triste monopole de la génération de Philippe. Qu'est-ce
que la plainte des grands romantiques (Chateaubriand
excepté), qu'est-ce que le soupir des Feuilles d'automne :
Q1u vous .1i-je do11, fait, 6 mes jeu11es années,
Pour m'avoir fui si viteet 1•ous être éloig11Jes
Me croyant satisfait .•.

auprès des rugissements de désespoir poussés en ce sens
par les Loti et les Noailles ' ? Le cri de Philippe monte
dans une tonalité plus discrète, mais n'en sort pas moins
des régions les plus profondes, c'est-à-dire les plus basses
(aussi les plus poignantes), de l'attachement au moi :
« André, écrit-il à un ami, dans la nuit près du berceau de
son fils qui vient de naître, le flambeau qui vient de s'allumer m'a sigµ-ifié pour la première fois qu'un jour, bientôt,
mon propre flambeau doit s'éteindre ... André, j'ai faim de
tout, je n'ai encore thé de rien et voici que la cène est
finie. &gt;&gt;
Puis cette autre forme de l'accrochement de l'individu à
lui-même, de son refus de se nier au profit de plus grand
que soi: le sentiment - conscient, c'est là le nouveau 1. Peut-être faudrait-il remonter à Virgile, si proche de oo~s li
encore, pour trouver cette douleur - combien ~onteoue, toutefOIS devant la volatilité des beaux jours :

Optima quœque dies mt'seris mortalib1ts œvi
Prima fugit ...
• (Georg., III, 66.)

LB TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

2 59

de la rivalité profonde, comme organique, des pères et des
fils, de ce que M. Hermant appelle fort heureusement la
loi d'airain des successions. L'avenir sera confondu du
nombre d'œuvres de ce temps (le Vieil Homme, la Gloire;
je n'ai pas dit d'œuvresd'art) qui font état de ce sentiment;
rien ne lui montrera mieux la crânerie de notre époque à
de plus en plus ouvrir les yeux sur les cloaques du cœur
humain. (C'est ce qu'elle appelle le progrès en psychologie.) A dire vrai, cette rivalité parcourt l'ouvrage de
M. Hermant surtout d'une manière sourde et latente.
Ajoutons que les circonstances dans lesquelles l'auteur la
fait monter à la conscience de ses héros la rendent particulièrement pathétique : c'est l'apparition d'une femme, la
polonaise Zosia ·Wielickza, dont le jeune Rex Lefebvre
pressent qu'elle va ravir son père à la fidélité du foyer ; c'est
un manuscrit de Rex que lit Philippe et où celui-ci, écrivain lui-même, découvre une esthétique chère à ses jeunes
cadets - un peu « belphégorienne ll, M. Hem1ant a
retrouvé le mot - et qui condamne la sienne. Le tout,
d'ailleurs, traversé par une attirance de Philippe vers ces
valeurs qui se dressent contre lui, par des reprises du père
sur le fils, par un courant d'affection profonde et réciproque
qui donnent aux rapports des deux hommes un ton singulièrement humain dans leur complexité.
Voici enfin, et surtout, l'irritante minutie de cette génération à cultiver sa sensation, à l'aiguiser par l'analyse, à
prendre conscience de ce travail, à le vénérer. cc Philippe,
nous dit-on, poursuivait un ex.amen et un commentaire
perpétuel de tout ce qui l'affectait à mesure; jamais il n'eût
accordé que la réflexion affaiblit le sentiment, quand il
avait chaque jour tant de preuves qu'elle l'affine et le multiplie. » Voilà un homme qui a dft fortement goûter les
premiers livres de M. Barrès ; on croirait même parfois
qu'il les a faits. Ce tour d'esprit de Philippe donne lieu à
des mouvements fort .savoureux : ici, c'est son application
à jouir d'une doctrine« d'une façon toute puérile » avant

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSI

de la disséquer ; là, c'est son art, au moment de cueillir sa
maîtresse, à ménager tous les raffinements de son désir en
en retardant l'échéance. otons encore sa science à se dédou•
bler, à se regarder agir, aimer, à éprouver des sentiments
compliqués, à les étudier jusqu'en des circonstances qui,
chez un simple homme de cœur, ne laisseraient de place
qu'à un cri ; par exemple, lorsqu'au moment de revoir UD
1ils qu'il avait cru tué, il trouve moyen de ratiociner sur et
sentiment qu'il se découvre : que l'idée de la résurrection
le déconcerte plus que celle de la mort. Evidemment Philippe est de ces monstres donc parle Renan qui dans un
cataclysme cosmique où sombrerait notre globe, s'occuperaient à réviser leur conception du monde. Ce n'est toutefois point de cette furie de comprendre que je féliciterai les
petits-neveux de Philippe de s'être affranchis.
Philippe présente encore d'autres traits bien spécifiques
de sa génération : par exemple, la nature de son patriotisme et de son évolution. Sans doute, c'est à ce sujet qu'on
eût aimé que M. Hermant nous montrât les réactions de
son héros en face d'une crise qui fit, il y a vingt ans, pâlir,
chez tant d' " intellectuels &gt;), la notion de patrie devant
celle de justice ; qu'il nous fit voir la succession des positions de Philippe par rapport à son attitude d'alors à mesuff
que grandissaient, depuis 1905, les provocaù(?ns d'outreRhin. Toujours est-il que ce patriote assez mou et rebtiré
par les outrances du chauvinisme, en 1880, qui dinit
volontiers avec un des parrains de sa sensibilité 1 : « I.e
patriotisme, belle vertu, mais rarement fine et ingénieuse•,
qui sent l'instinct de la conservation nationale reflueràsa
conscience vers 1900 devant la vague montante de l'inter·
nationalisme, et en arrive, le jour de la déclaration de
guerre, à trou\'er que le profil de sa femme a quelque chose
de romain, est un dessin fort juste de la courbe du patri~
tisme chez une gra11de partie de sa promotion.
1.

Saint-Evremond.

LB TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

261

.•

·•

Philippe est donc bien, et en un large sens un homm
de sa génération. Toutefois ce qui me retie;t le pl
e
1 · • d'
.
us en
u1, c est autres tratts par lesquels, au contraire, il jure
avec elle ; par_ lesquels, plus exactement, il m'apparaît
comme
un survivant de l'ancienne France - d'une ancienne
.
F
,rance - dans un temps qui a précisément commencé
den déposer les principaux attributs.
Philippe a - et consen·e - le culte de la raison ; il ne
se sent. a~~un goût pour u ces soi-disant philosophies où
Ja se?s1b1lité ~t tout, où l'entendement n'a point de pan»,
et, d une rnamère générale, pour toute doctrine qui inscrit
en tête
un état irrationnel de l'espnt
. .. vague
. . éde sesr valeurs
.
m~s~1e1t _ou roi préc~se. M. Abel Hermant oppose en cela
de son fils ,. 1·1 eu· t pu aussi. b"1en
I'Ph1hppe a la génération
.
?pposer à la sienne. Philippe appartient â une promotion
dhommes de I ttres, qui, éle\'és par Taine et Renan et
pr_esque tous entrés dans Ja lice sous les bannières d~ la
DJSOn, ~one po~r 1~ plup~rt, et pour des motifs qui ne sonc
pas touiours d ordre umquement pratique, passés depuis
lors au camp adverse . La désert1on
· a commence. vers 1890
avec le haro poussé par Faguet contre le xvmc siècle qu/
non seu 1e~ent n' est pas chrétien, mais ne serait, paraît-iJ,
'
'
~. français, et elle s'est poursuivie jusqu'à il y a une
dizame d'années. Philippe, que nous retrouvons à cin~~nte_ ans aussi areligieux qu'à vingt-cinq, cachant mal
1impatience que lui cause dans le monde le voisinage d'une
soutane et s'irritant de ce que son fils passe pour " bien
~osant », ne doit pas seulement heurter les amis du
Jeune Re~, mais faire scandale parmi ses pairs. Je ne serais
pas ~urpns que cet entêtement lui ait coô.té gros dans sa
carn_ère ; notamment si, comme son talent l'y autorisait il
a bngué l'~cadémie. S'il persiste à solliciter les suffr~cs
de cette brillante compagnie (car je ne sache pas qu'il en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

soit encore) je lui crierais volontiers comme Andromaque
à son héros : « Insensé, ton courage te perdra. i&gt;
Observons combien le culte de la raison est pratiqué
par Philippe à la française, je veux dire avec naturel, avec
modération, avec sourire. Rien de cet embrassement sombre et fatal qu'en fait tel illustre de ses coacemporains, apô,
ue patenté de classicisme, et dans lequel un Bœhm ou un
Gerson (l'ardeur mystique peut prendre le rationalisme
pour objet toue comme auue chose) se reconnaîtrait certes
plusqu'un H.ivarol. otons aussi le consentement de Lefebm
à n'avoir point les suffrages de ses cadew, l'absence chez lui
de la seule pensée de les conquérir. Cela déjà -;uffirair à le
distinguer de ce maitre qu'on croit parfois rl.!\'Ïner en lui,
qui, salué de la jeunesse de I 680, \'eut aussi celle de 1912
et dont l'effort de ces dix dernieres années s mble admettre
pour devise : Hodie mibi, cras mibi.
Mais ne forçons rien. La génération de Philippe, dans
la mesure où elle est restée fidèle à la rai oo, se trouve alll
prises surtout avec celle qui la suit. M. Hermant symbolise
ce conflit dans le geste de Rex se faisant soldat dès 1910 et
partant pour l'Afrique comme on se fait moine et dans la
douleur du père qui sent la leçon que l'enfant entend donner à ses valeurs. Il y a là une hostilité secr te, une souffrance vive et inarticulée, toujours baignée d'une grande
affection muruelle, dont l'effet est poignant. L'avouerai-je?
je ne partage pas entièrement la sév~rité de l'auteur (ce
n'est point là, d'ailleurs, qu'il l'e. prime) pour l'anti-intellecrualisme de la promotion de Rex, pour son &lt;1 pragudtisme ». ans doute, l'attitude de ces &lt;1 jeunes gens d'aujourd'hui » aura renu à des causes dont certaines sont peu
sympathique1&gt; : l'abaissement de leur culture, une sourde
soif d'en prendre comme une revanche sur des aînés miem
partagés, le parti-pris puéril qu'ont tant de générations de
faire pièce coôte que coûte à ceux qui les précèdent, d'autttJ
encore. Il en est une toutefois qni paraît évidente et ne
laisse pas que d'émouvoir : c'est le sentiment qu'ils avaient

LE TRIPTYQUE DE M • .AREL HER.\tA:T

en grand nombre des terribles épreuves auxquelles ils
étaient promis. La haine de la pure raison est assez xplicable chez ceu: qui sentent venir l'heure de se battre et de
mourir et le cri de guerre poussé contre l'esprit cri.tique,
bien avant 1914, par les Pt'!m., les Psichari, les Paul
Drouot, prend un sens aujourd'hui singulièrement tragique. M. Abel Hermant pourra toutefois me répondre que
les héros de Denain et de Fontenoy (dont la race n'est
d'ailleurs pas éteinte) n'eurent pas besoin d maudire la
raison pour savoir mourir.
Les deux générations dont il s'aait ici me semblent un
fulgurant exemple de cette loi que Renan crevait discerner à
travers l'histoir , selon laquelle le haut deg;é d'intellectualité d'une époque se paye d'une assez faible moralitt!, cependant qu'une haute tenue morale a pour rançon un pauvre
étiage intcllecruel. L1 génération de Philippe, placée dans
des conditions exceptionnellement favombles à la culru're
de l'esprit (songez que pendant quinze ans, de 1890 à
1905, elle a pu croire -à fau,;. mais il n'importe - à la
fin des grandes gu rres ; sang z, du point de vue social,
économique, à la tranquillité relative de cette période) aura
étr particulièrement éprise de savoir et de beauté en même
temps qu'assez peu étreinte par la préoccupation des problèmes de la raison pratique ; elle s'est définie dans son
culte pour Anatol France ; la suivante, pri e dans des difficultés de toute sorte • et de plus en plus angoissantes et
résolue d'y faire face, se sera montrée, en
plus grande
J. On aimerait que Rex - œb marquerait encore Je contraste de sa
génération avec la précêd&lt;!nte, du moins dans ln classe bourgeoise connlit, ou du moins entre\·lt, des pn:occupations d'ordre p~'\.-uniaire
dont ses p::rems furent affranchis. Toutefois M. Abel Hermant nous
semble se rauacher :\ la grnnde traJition du roman fra.11çais en nous
emmenant assez peu de la condition cconomiquc Je ses héros. Je ne
peux oublier que, si je veux des développements sur cet ordre de choses

en ces trois derniers siècles, il me faut lire, non pas des patriciens du

gc~re comme ~lm• de Lafayette, ~farh·aux ou Stendl1al, mais des
artisans, comme Furetière, Lesage ou Balzac.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS};

partie, méprisante - et incapable - d'intellectualité pure
et toute vibrante de passion morale ; elle se signe dans
Péguy. Ç'aura été une heure tragique que ces années
d'avant-guerre où tant de jeunes gens, sentant monter le
péril et s'enfonçant de plus en plus dans les fureurs de l'action et de la foi, se prenaient d'une véritable haine pour
leurs aînés dont la jeunesse spéculative leur paraissait avoir
été une trahison à la patrie, cependant que ceux-ci articulaient des défenses spécieuses ou balbutiaient des mea c11lpa
plus ou moins nets qui ne désarmaient personne. Aujourd'hui la paix est faite ; les jeunes fervents de l'action, ayant
sauvé la France, se sont donné l'élégance de pardonner
aux vieux leur religion de l'esprit. Bien mieux - M. Hermant l'a noté - ils veulent y venir, à cette religion. Le
pourront-ils ? Ne sont-ils pas, et quoi qu'ils veuilleflt, condamnés pour toujours à leur sombre discipline ? L'un
d'eux, des plus représentatifs, tout récemment encore, s'éleYant précisément contre M. Anatole France, déclarait n'accorder le rang suprême qu'aux œuvres « inspirées par une
conviction profonde)), en sorte que son esthétique est ainsi
faite que les clameurs d'Ezéchiel y ont le pas sur l'Iliade.
On se demande avec tristesse si ce jeune héros n'est pas,
plus encore que ne l'a dit un de~ siens en un morceau célèbre,
d'une générati0n (&lt; sacrifiée &gt;&gt;. On va plus loin, et l'on se
demande si elle serait souhaitable, cette revenue de la jeunesse au pur culte de l'esprit ; si l'avenir ne s'annonce pas
tel que, pour bien longtemps encore, la France aura autrement besoin de voir ses fils vénérer l'énergie du cœur et la
furie de la volonté que la perfection de la pensée; si l'adoration de cette dernière - du moins par une jeunesse
compacte - n'est pas un de ces nombreux luxes que
l'humanité de demain ne pourra plus s'offrir.
Triste rayon, es•tu I'a11rore
jour q,ii 11e doit pas finir ?

Dit

Marquons un autre trait par quoi Philippe nous semble

LE TRIPTYQUE DE M. AllFL HER:\C&lt;\.NT

un spécimen de l'ancienne âme française égaré dans un
temps qui :ommence à l'abdiquer: son goût - dans tous
les ordrb, en fait de paysage comme de philosophie - pour
le mesuré, le modéré, son aversion pour l'illimité, pour
l'infini. (Voir son malaise devant les énormités de !'Engadine, son bien-être devant tontes les expressions du génie
grec.) Ce trait qui rattache Philippe à la pensée française
plus peut-être encore qu'il ne croit ( car nos métaphysiciens eux-mêmes, Descartes et Malebranche, sont des infinitistes très mauvais teint; je le montrerais si c'était le lieu),
ce trait requiert notre attention spéciale en ce que Philippel'a manifestement hérité de son père spirituel. M. Abel
Hermant nous paraît un des seuls dans la génération de
1890, dans la promotion des Barrès et des Maeterlinck, dont
le fond ni la forme n'aient été mordus rigoureusement en
rien par Je romantisme hégé]jen, importé chez nous à cette
date ; dont l'œuvre, pour parler plus généralement, soit
indemne - combien indemne ! le mot seul que je vais
prononcer fait sourire, dit à propos de notre auteur - de
toute pâmoison panthéiste. C'est peut-être là ce qui explique la situation particulière faite à son œuvre, laquelle évidemment n'a point connu de succès de forum.
Ce n'est pas dire une chose très différente de dire que
M. Abel Hermant est un des seuls de sa génération qui
n'aura pas été atteint de la religion de Pascal, de ce Pascal
qui devait attendre l'intrusion chez nous de la philosophie pathétique pour être salué de père de la pensée française (voilez-vous, Voltaire et Montesquieu !) L'auteur
desPensées, lui aussi, eût pu dire: c&lt; Je serai compris vers

1880.))
Notez combien ce goüt du mesuré, du fini, du pur intelligible, est en quelque sorte organique chez notre auteur,
combien il y est inscrit dans ce qui, chez !'écrivain, signe le
plus profondément le tempérament de l'homme : dans le
ton de son verbe, dans la coupe de sa phrase, dans le choix
de ses images, dans les proportions de ses développementsr

�266

LA .'OU\'ELLE REVUE FRANÇAISB

dans la nature de ses explications (toujours données par
exemples, par du concret, comme chez V~ltaire). On ne
peut s'empêcher ne songer à tel de ses bnllants . contemporains qui défend la mesure et la clart~ française~ dans
un style infiniment plus semblable à celui de 1ovahs que
de La Bruyère. Je pense souvent, à propos de M. ~ermant,
· à ce mot de r L Pierre Lass rre, dans son beau hvre sur
l' Esprit de la 111USÙ)tte française: « Il fau~ être Français sa~
le faire exprès ; c'est la bonne mamère. )&gt; Et, de fatt,
L Hermant ne clame pas, comme d'amres, depuis vingt
ans : « Je suis Français ! &gt;&gt; ; il l'est. C'est pourquoi on le
dit surtout de ces autres.
Au reste J ne félkitons pas à l'excès notre auteur
de •cette
• •
sensibilit~ au pur intelligible, d'être de ceux qu1 pma1s ne
murmurèrent :
l'ù1ftr.i me to:irmm/e . .

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HER.MA.NT

267

choses dans leur nature la plus intime, la plus profonde, la
plus « mystérieuse ». De cette pénétration la nouvelle
œuvre de M. Hermant donne maint exemple ; par-dessus
tout dans cette merveilleuse analyse de la « paternité passionnée » de Philippe, de ce père qui se sent heureux que
son fils ne ressemble qu'à lui, que la mère n'y ait pas mis sa
marque, qui, le retrouvant mutilé, souffre de cette humiliation, de cette diminution de la chair qu'il a créée, tandis
que pour la mère au cœur simpliste il suffit que l'enfant
vive. J'ai idée que bien des pères se sentiront décelés au
plus secret de leur cœur par de telles pages, et, plus généralement, tous les parents par la notation de cette tendance
qu'ont Philippe et Madeleine, quand ils croient leur fils
mort, à se le rappeler surtout enfant, de leur joie, lorsqu'il
leur est rendu, à retrouver en lui le sourire du premier
âge. Saint-Evremond loue un de nos grands tragiques
1 d'être allé jusqu'au fond de l'âme de ses personnages
pour y Yoir former les passions, y découvrir ce qu'il y ade
plus caché dans leurs mouvements », ce qui ne veut pas
dire du tout (il ne l'en eût d'ailleurs point loué) d'avoir
épandu aucune ombre de mystère sur ces profondeurs.
L'œuvre de M. Hermant me semble tomber souvent sous
le coup de cet éloge. Au surplus, des lignes comme cellesci sont parfaitement baignées de mystère dans leur te~eur
analytique :

Là est évidemment la limite de son beau talent : une cer·
taine absence d'inquiétude, d'atmosphère de mystère, une
manière d'être peut-être plus statique que dynamique de
l'œuvre et de ses héros. Si l'on nomme âme, avec une fame~se
philosophie chère à la génération_ de. Rex, une certame
« inquiétude de vie », on pourra'.t due que ~es pe~nnaaes de M. Hermant, qui ont tou1ours et en s1 haut rehef
u: caractère, n'ont pas toujours une âme '. En lisa~t le
brillant romancier, je pense souvent que les romanuques
ont tout de même apporté quel~ue cho~e- et m~ s~rpre_~drais parfois à de,·enir belpbégonen - s1 Je ne I étalS déJa,
M. hermant ne s'affectera certes point de ces réserves, car
il est en belle compagnie : le procès que je lui fais, _c'e5l
celui que Scblegel et Jacobi ( en quelle bande me voilà!)
ont fait à nos dassiq..ies - et Michelet à la Grèce.
Disons bien Yite que ne point créer d'atmos~hère de
mystère n'implique nullement qu'on ne sache attemdre les

M. Abel Hermant, disions-nous, pose toujours ses idées
dans le concret ; plus exactement, il ne les conçoit qu'insérées en &lt;les mouvements de sensibilité humaine, liées à
des âmes. Ce trait, qu'il a eocore transmis à son héros
(Philippe Je note dans une page émouvante 1 ) fait bien de

1 Compensation à tant d'ouvrages - de dames principalement où ies héros ont de l'âme - que d'âme l - et point de car_actére.

1_. L'Aube ardente, p. 267. Déjà le narrateur de la Disccrde déclare se
désmtéresser de toute notion qui« ne s'associe pas à une figure animée».

Rex avait levé les yeux sur son père et le gênait d'un de ces
inquiétants regards d'enfants, dont on ne sait jamais s'ils sont
vagues et vides, ou s'ils contiennent, avec l'immense mémoire
de tout le passé, la prévision de tout l'avenir.

�268

....

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'un et de l'autre des intellectuels de leur nation, de cette
nation où tant de véritables philosophes ont produit leur
pensée sous les espèces du conte, du roman, du dial~gue,
où les plus grarids critiques s'appellent Bayle et SamteBeuve qui n'ont jamais su séparer ,un syst_ème de l'âme
particulière qui l'avait conçu. . C est , év1d:mm~nt ce
caractère d'incidentes, de choses dues à 1occasion d autres,
qui fait que les idées de M. Hermant, malgré leur très fréquente valeur dans leur subtilité, sont assez peu_ retenues
en tant que telles. 'est-elle pas valable comm~ 1dé~ cette
remarque, jetée en passant, que &lt;&lt; langage 1mpér_1al ne
signifie pas langage de cour, mais militaire et pléb~1en 1' ;
que « le protocole, qui évolue dans les monarchies, demeure inflexible dans les républiques » ; que « l'absence
est une habitude et comme les autres habitudes ne peut se
rompre sans qu'à la joie se mêle un peu de déplaisir» et
mainte autre, d'une véritable généralité ? Tel est le béotisme de nos contemporains que les idées n'ont leur respect que produites sous forme dogmatique (le succès de
M. Bergeœt ne me donne que plus raison). C'est u~e des
nombreuses hontes &lt;le ce temps que l'auteur de la Discürdt
et des Grands liourgeois soit moins considéré comme penseur que rel solennel assembleur de truismes sur la Sagesse
et la Destinée ou sur cc la chair humaine J&gt;.
Rassemblons ces traits: culte de la raison, du mesuré,du
concret absence de toute emphase, de tout dogmatisme, de
'
tout romantisme.
Rapprochons-les de ces autres p~r ~·
quels l'auteur achève de modeler son héros : surve~llance
de sa sensibilité, application à la cacher au monde Jusque
sous les dehors de l'inhumain, pudeur des larmes; perfection de politesse, de respect des convenances d'autrui? re~
de se croire le centre de l'univers, d'égaler son peut moi
aux plus grandes choses ; acceptation d~ la fat~lité, ~ép~:
gnance à s'exagérer la puissance du vouloir humam. Avi~n
nous tort de dire que la haute saveur de Philippe est de~re
un survinnt de l'ancienne France, - proprement du dix-

LE TR1PTYQUE DE M. ABEL HERMANT

huitième siècle - égaré aux âges pathétiques ? Comment
a-t-on pu, encore une fois, voir en cet élégant un de nos
maîtres aussi célèbre par sa pesante a.utolâtrie et son grave
moralisme que par les belles cadences de ses doctes périodes?
S'il me fallait à tout prix identifier cette espèce de Champfort en smoking que m'apparaît Lefebvre, je songerais bien
plutôt à un autre de nos coryphées littéraires, vrai gentilhomme de lettres, infiniment voisin de M. Abel Hermant,
et j'oserais me souvenir que Phidias, en sculptant sa Minerve,
s'était dextrement enchâssé, dit l'histoire, aux plis de la
robe de son modèle.
***

M. Abel Hermant promène son héros à travers des péripéties qui lui sont une occasion de portraits, d'évocations
de milieux, de scènes de toute sorte où non seulement se
retrouvent tous les dons bien connus de l'illustre romancier mais où d'autres se révèlent.
Voici le jeune Philippe à Oxford, dans l'orbite du barde
Ashley Bell, l' « Adam américain &gt;&gt; exilé aux jardins anglais
et qui semble bien être à Whitman ce que le Choulette du
Lys rouge est à Verlaine. Elle est inoubliablecette vision du
grand vieillard, les cheveux au vent, le col nu, dont les
bras en s'ouvrant font naturellement le geste de la prière, à
la fois puissant et puéril, catéchisant et priapique, toujours
inféodé à la nature en ses désirs, en ses clartés profondes,
en ses contradictions. Tout autour se groupent les disciples : Rex Tintagel, le délicieux camarade de Philippe et
son introducteur dans la communauté, tour à tour questionneur et recueilli ; le jeune lord Swanage, aux cheveux
pâles et moirés, qui traite avec le maître de pair à compagnon ; I' Allemand Lembach, qui prend des notes ; le petit
Liphook, qui admire de confiance ; enfin, Philippe, chez qui
la dévotion, comme il sied à sa race, n'exclut pas l'ironie. Le
tout forme un tableau exquis. Tel retourà. la tombée du jour,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec Bell vaticinant au milieu de ces éphèbes, a sa place
toute marquée dans les anthologies.
Philippe s'est marié, est devenu un brillant écrivain,
admis de droit dans les milieux les plus choisis. Le voici chez
les Goncourt, chez la princesse Mathilde, dans un fameux
salon tenu par une ex-biche du second Empire, qui voyage
dans la galerie de M. Hermant sous le nom de M111e de Chézery. L histoire puisera comme chez un Saint-Simon dans
ces pages où de grandes vedettes de ce dernier demi-siède
- un Jean Lorrain, un Montesquiou, un Jules Lemaîtresont évoquées en si haut relief '. Mais elle y puisera comme
chez un Saint-Simon philosophe, qui saurait saisir le sens
historique des spectacles dont il est témoin. N'est-ce pas un
moment de l'histoire, du moins de l'histoire des mœurs,
que l'auteur discerne quand il nous montre en Mme de
Chézery une épave du demi-monde de 1865 pouvant
enseigner le bon ton aux grandes dames de 1910? N'est-ce
pas tout le popolare de la famille Bonaparte, tout le secret de
sa poésie et de sa séduction qu'il projette dans cette scène
où la princesse Mathilde, jugeant insuffisante la gratification qu'elle a fait remettre à des Napolitains qui viennent
de jouer chez elle et voulant y joindre un remerciement,
s'avance toute seule au pied de leur estrade, et, après leur
avoir adressé deux ou trois phrases en italien, fait plusieurs
courtes révérences, elle, la nièce du grand empereur,
devant ces pauvres musiciens, avant de s'en retourner, du
même pas lent et majestueux, vers ses hôtes ? les Monmerqué de l'avenir aimeront de trouver dans Zosia Wieliczka un portrait de Marie Bashkirtseff, en même temps
que l'histoire plus générale y apprendra des traits de l'intel1. Et parfois en deux mots (quelle leçon pour nos asiates 1); par
exemple, la reine Hortense (&lt; pâle figure de marbre, d'une gdce souveraine et inconséquente &gt;&gt; ; la princesse .Mathilde c1 vieille et vivante,
brusque et superbe ... : elle avait tout d'une médaille, sauf le fruste ... ;
majestueuse sans y penser, elle était, dans un fauteuil commode et
sans style, assise comme dans un trône. ,,

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HER!'.iANT

lectuelle exotique vers 1900, avec sa fatigante intelligence
qui ne dés:1rme jamais, son irritante adaptation immédiate
àtoute chose, sa &lt;c connaissance de notre littérature 1&gt; qui
consiste à ignorer maint dt nos phénix.cependant que tel
oisillon de chapelle lui est familier. - Les randonnées de
Philippe, en Allemagne, eu Grèce, en Pologne:, pour rejoindre la vagabonde Zosia, sonc l'occasion des plus heureuses
descripuons, encore que l'auteur, vrai disciple des anciens,
nous peigne moins les choses que leur réaction sur les âmes;
j'aime, entre d'autres, cette page où Philippe, dans une petite
ville de Posnanie, découvre que l'Allemagne est plus allemande, le matin, quand elle tait son marché ; cette autre
où il retrouve dans l'architecture du château de Zosia
l'âme de la polonaise, si différente de la sienne qu'il c&lt; ne
pouvait l'admirer que jusqu'à la passion, non jusqu'à la
sympathie. »
Retenons cet hommage à la sympathie. Il s'apparente
à un trait qu'on n'a pas assei: fait ressortir chez notre
auteur, encore qu'il soit remarquable chez le peintre
terrible et comme diabolique de tant de vilenies et de
convulsions: le bonheur de modeler, à l'occasion, une âme
noble et sereine, un être d'equilibre et de paix. Ce trait,
qui s'aperçoit déjà, par exemple, dans le portrait de
Madame Morand-Fargueil du Joyeux garçon, paraît ici dans
celui de Madeleine, la femme de Philippe, avec ses
yeux gris « qui se reposent à loisir sur les objets et sur
les âmes », toute sa personne qui exprime &lt;c la compagne
dont le cœur est sûr. &gt;J L'auteur enveloppe cette exquise
créature dans la même care se ou Balzac berce Madame
Frrmiani et Thackeray Amélie Osborne. Une fois de plus,
on se dit que tous les Satans n'aiment qu'Eloa.
Aussi bien M. Hermant - rappelant par là encore son
frère en satanisme Thackeray - peinr avec un bonheur
tout spécial le charme des famille. 1 1ies, la poésie des
foyers purs. Souvenons-nous, dan:-. b Discorde, des vieux
Lengellier. La nouvelle œuvre pré~c nte en ce sens deux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vrais joyaux : dans la Jottrnée breve, le tableau des Lefebvre
au dîner de l'éditeur Mercadier ; dans le Crépuswle tragiqut,
la scène où, la nuit, dans le cabinet de Philippe, Madeleine et son mari_lisent l'un près de l'autre le manuscrit
de leur fils. Sans doute le ménage, ici, n'est point pur ; Philippe est infidèle ; mais l'auteur sait, jusque sous cette
tache faire briller la lumière de l'ordre conjugal ; a\'ec
quel 'art, quelle émotion de pinceau! jugez-en :
Dans ce ménage toujours ami, même aux jours les plus sombres, J'adultère n'avait pas été une plaie secrète, mais il avait
été un péché muet ... Madeleine savait que c'était elle qui avait
la mei!Jeure part, mais elle n'ellt point souffert que Philippe lui
dit: « C'est toi que j'aime
car cette phrase, salie par l'usage
que l'on en fait, et qui est cependant, le plus souvent, une Yé•
rité, il fallait, pour lui l:tisscrtoute sa valeur, justement qu'il ne
la dît point et que ce fût elle qui la sentît.
Au lien si fort qui les unissait et qui ne s'était pas rompu,
s'ajoutait celui d'une reconnaissance délicate._ Ces deu~ étr~s
à qui la vulaarité était en horreur se savaient gré, rnfint•
b
.
d
ment, de pouvoir grâce à une entente tacite, vivre ce ram~
sans y rien admettre de trivial, sans faire aucune des scènes a
faire. Madeleine n'avait ni revendiqué ni repris sa place: elle
l'avait gardée.
l) ;

Convenez-en : il n'y a que les démons pour trouver de
ces débauches de pureté.
*

* *

Mais voici de grandes pages, et un ton auquel l'auteur
ne nous avait pas habitués. Déjà, dans l'Aube ardente, l'an·
nonce par Bell de guerres terribles, - plus terribles q_ue
toutes celles qu'on a vues, parce que les nations vont mam·
tenant devenir des personnes, - avait fait passer sur l'œuvre
un grand souffie. (J'avoue que l'épisode du vieux barde,
retrouvé mourant par Philippe dans une ambulance en
1915, me semble un peu forcé.) Voici maintenant l: guerre
elle-même, le sourd malaise de la France à partir de la

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMANT

2 73

mi-juillet 1914, la préparation de l'Allemagne dès cette
date, notre angoisse des premiers revers, notre confiance
en dépit d'eux ; ces grandes choses nous sont montrées
dans de menus faits, dans l'atmosphère d'une répétition
générale le 14 juillet 1914, dans les impressions de Philippe lors d'une dernière traversée de l'Allemagne quelques jours plus tard, dans une entrevue furtive de Rex
et de ses parents sur un quai d'embarquement à la fin
d'août ; mais l'auteur a su, dans la peinture de ces petites
scènes, faire sentir toute la grandeur qui les sous-tend,
comme un de ses maîtres jadis avait su peindre tout le
mouvement d'une grande bataille dans les avatars d'un
petit troupier et d'une vivandière le long d'un chemin de
traverse. Puis c'est le deuil de la famille française, Rex
« porté disparu », la douleur des parents si poignante
dans sa dignité, dans son silence, dans sa pure intériorité. Enfin, Rex n'étant que prisonnier (avec un bras
en moins) et interné en Suisse où Philippe monte le
voir, c'est, chez le quinquagénaire, la reconnaissance
mêlée de vénération pour le jeune héros sorti de lui.
M. Abel Hermnnt illustre ce sentiment en rappelant dans
la mémoire de Philippe un mot qui aurait été réellement
prononcé, celui d'un pauvre paysan dont le fils était
mort à bord d'un sous-marin coulé et qui aurait dit : « Il
me semble que mon fils est devenu mon père. &gt;&gt; L'auteur
a traité ces mouvements d'âme relatifs à la guerre dans un
tel symbolisme qu'on dirait que ce mot est de son invention
et que c'est la réalité qui l'a pris à l';:rrtiste.
** *

Quelles que soient ces beautés, la haute valeur de l'ouvrage me semble être ailleurs et dans la peinture de choses
apparemment plus humbles.
Elle est dans la peinture d'Oxford, du ravissement du
jeune Philippe à découvrir la cité élue, le charme de ses
prairies, la poésie de ses vieilles pierres, à embrasser la
18

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
274
jovialité de son idéalisme, sa mystique de la camaraderie,
la perfection de son libéralisme ; elle est dans la peinture
du souvenir qu'il en garde 'comme d'un baume de pureté
versé à la source de sa vie et qui en parfume tout le cours.
Elle est dans la peinture, en ce même Oxford, de la
camaraderie de Philippe et du jeune Rex Tintagel (la scène
de la baignade est déjà dans toutes les mémoires); dans la
caresse, - l'émotion, - avec laquelle l'auteur a noté ces
jalousies subtiles et inavouées, ces inquiétudes muettes, ces
réconciliations tacites, tout ce réseau de tendresse chaude
et discrète dont se compose l'affection de deux jeunes
hommes au cœur fier; dans le bonheur avec lequel il a fait,
dans l'Aube ardente, un vrai poème de l'amitié.
Elle est dans la peinture du profond humanisme de
Philippe, de l'intimité totale et continue de son esprit
et de son cœur avec le génie grec, principalement avec
Platon. Plus exactement, elle est dans les combinaisons
que, tout le long de l'ounage, l'auteur fait de ces trois
thèmes : par exemple dans cette scène du voyage de Grèce
- la perle de l'œuvre selon nous - où le jeune Rex
Lefebvre, dont le seul prénom sonne le rappel du thème
d'adoration d'Oxford, recueille en ses petites mains les
larmes de la fontaine de Castalie pour les faire boire à son
père et communier avec lui dans la vénération de la terre
de beauté.
Mais non seulement c'est dans ces peintures qu'est la
haute saveur de l'ouvrage, là qu'on trouve ses grandes
réussites, - et ce parfum de mystère que nous souhaitions plus haut, - mais c'est là, très évidemment,
qu'est le véritable intérêt de l'auteur, le sujet qui lui
tient au cœur. Ce sont ces choses qui, dans l'ensemble
qu'il peint, lui paraissent cardinales. C'est à elles que
les ·autres, si grandes qu'elles soient, sont rapportées,
Voyez, par exemple, comme les pensées de Philippe
devant la guerre montante sont gouvernées par les
souvenirs d'Oxford et du voyage de Grèce. Au. sur•

LE TRIPTYQUE DE M. ABEL HERMA "T

2

75

plus, l'auteur sait ce qu'il fait quand il achève son œuvre
sur un retour de Philippe à la cité galloise ; l'impression
qu'il veut nous laisser, c'est que les drames de la vie de
son héros, de la génération qui a vu la guerre, passent
pour lui au second plan devant les enchantements de Lefebvre à Oxford et ses autres émois de même nature.
Et alors, devant cette étrange échelle de valeurs, devant
ce dilettante qui subordonne les plus gyaods mouvements
de l'histoire à des émotions de luxe parce qu'elles lui sont
chères, on reste un moment interdit. On reprend, non
sans révolte, ( comme quand M. de Porto-Riche faisait
jouer le Marchand d'estampes au début de 1918, pendant
la défection russe et la terrible menace allemande) le mot
du vieux Romain à propos d'un autre voluptueux :
Bella gerant alii ; Protesilaus amat I

Mais bientôt on se ressaisit, on se dégage de cette vénération dont s'aveugle toute époque pour les événements
qui ont été sa chair et son sang ; et on découvre alors que
c'est le dilettante qui voit juste, que c'est lui qui fait une
classification vraiment philosophique des choses, qui subordonne l'anecdotique à l'éternel ; que le cataclysme de
1914 est un épisode par rapport au &lt;&lt; miracle grec » et à
l'amitié des creurs virils, et que les jeunes voix de Lysis
et de Ménexène répondant à Socrate sous les platanes de
l'Ilyssus ont plus de retentissement dans la mémoire des
hommes que le fracas des armes de Chéronée·. La trilogie
de M. Hermant pose, et dans la même lumière de grâce,
dans la même abolition de dogmatisme, la même hiérarchie de valeurs que Thaïs ou. que l'œuvre historique de
Renan. Elle est bien l'expression - une des dernières
peut-être et non la moins précieuse - de la France intellectualiste et spéculative, dans son contraste avec la France
montante, éprise, nécessairement hélas l et peut-être p~ur
son salut, des religions de la morale et de l'action.
JULIEN BENDA

�277

POÈMES

C'est vrai, dit Savry, qu'on a marre ! i&gt;
crachant loin de lui, d'un seul coup, 1
le fort, la pluie, la boue, et tout.
cc

*

* •

POÈMES

LE FORT

Le fort souscrit, dans la boui/lasse,
à l'écrase-moi des chemins
qu'insinue, aux mains des ragasses,
la nue au ventre parchemin.

Passé le fossé, passe l'arche;
la porte grince rnr ses freins,
le sergent hurle une c/x,se .. arche,
le soldat crotté plie les reins.

Herb~ et ciel à la fois démarrent
au vent, à l'eatt ... Quand mo1trro11s-tunts
de l'ennui jà jusqu'aux genoux?

Bon soldat de pose à trois heures,
pisse au frais sttr les pâquerettes.
Tti viendras rneillir la fleurette,
à dimanche, qtt'elle y demeure.
Le ciel ,osit sous la tonnelle,
l'herbe fleurit sur le pré nw1t;
premieres feuilles pointent belles
leur lance tendre en cœllt" vert-cl:ou.

Copain, j'exhibe mes radis ;
va, fais le mcrt, l'œil en dessous,
toi qui n'as un maravtdis,
tandis que j'allonge,fauxriche,
pottr 110s dmx cafés-bols, six sous ....
De nous, c'est encor moi qui tnche.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

POEMES

2 79

CIVITA VECCHIA

AUTOMNE

Beauté, bouqud brandi du jour qui va périr,
beauté, quand vous retrouverai-je ?
Qu'un lacet déjà cMe et vont les jlettrs pourrir
quand tus les chœurs et le chorége I

Les bœttfs blancs au bord de la rne.r,
Leurs cornes font de longs accents,
Tirent la "her!e dans le sens
Des sillons ou dort Démiter.

L'oiseau qui passe au ûtl tire à foi son reflet,
cher souvenir, de f eau qui tremhle,
cotnme toi, jour farté des feux mr ce palais
de ma vie a ma mort ensemble.

A l'horiz..011, la bande mauve
Du ciel qui nait sur tout cela,
Et les nuages qtti se sauvent
Mourir sur Civita Vecchia.

Mais l'instant qui se double au vain, trop vain miroir
de. notre esprit qui I.e possède.,
quand f arrache déjà le courant fleuve noir,
se retourne. et nous crie à l'aide.

Mélancolie, ô double plaine
Long11e de la terre et des eaux !
Le train soulève des oiseaux,

Femme, chanson, soleil, feuille au vent, fleurs, mes fruits,
comme. vous êtes périssables,
et comnu le silence est fort après le bruit,
co1'!lme. le font les grains de sable !
Octobre I 92 I.

Ce sont augtirtS, par centaines
Silence et paix entiers, sans nul
Mommzent de Stendhal, Consul I

�2So

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

ROME

POEMES

2 81

NAPLE S

Quatre léz.ards boivent le vif
Rayon qui tarde att Colysée;
Heure où l'on ferme les musées,
Le couchant allonge les ifs.

Je te retrowve, Napoli,
Soleil Dieu lauré d'épluchures,
L11isa11t rnr les architectures
Des chevenx des sœurs Rondoli !

Les chats compissent la Trajane,
La garde monte au Vatican;
Destins encor, toge ou soutane ?
Mais César a fichu son camp.

Barbe verte des fi11occhi,
Port de pourpre aux bras des mâtures,
Blocs de coulettr des couvertures
Aux balco11s ,nie11x que sur les lits.

Le Tibre mord de vieilles pierres,
Jupiter rend les clefs à Pierre,
Un roi s'enferme au Quirinal.

Je le retrom!e encor qtti chantes,
Matrone aux deux joues éclatantes,
Vautrée aux cris de la Cbiaia.

Et so11s le cintre d'1111e arcade,
- On da11Se ferl/le à l' Ambassade - ,,
Descend tm vieux char triomphal.

Foin de l'art avare et des livres,
0 toi do11t les gorges sont ivres,
Ca11z.011e Napolitana I
CAMILLE SCHUWER

�LA CONTAGIEUSE MISERE

LA CONTAGIEUSE MIStRE

Une des idées probablement le's plus vieilles du monde
sur le commerce et les échanges est qu'on fait fortune en
mettant les autres en misère. La vente a eu la même psychologie que le vol. Pressurer Je vaincu, le débiteur, le
client jusqu'à ce que rien ne lui reste a permis l'axiome :
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres. n Ce vieil
esprit du vol, de la guerre et de la chasse, qui croie qu'on
n'est enrichi que par ses victimes, a déjà été très atténué
dans l'emploi et la rétribution des ouvriers. Les épuiser de
travail en les payant le moins possible, sans s'occuper du
soin de conserver Jeurs forces, fut une pratique longtemps
considérée comme très fructueuse pour l'employeur. La
dégradation de la santé des ouvriers par la liberté d'en tirer
profit sans restriction parut ensuite un état ruineux pour la
nation. L'ère des lois sociales commença. Le même phénomène s'accomplit actuellement entre le commerçant et le
client. Enrichir, prolonger l'homme à qui l'on vend paraît
, plus fructueux que de l'épuiser à misère. Dans une civilisation commerciale, être impitoyable à l'acheteur cause la
ruine du fabricant, du vendeur. Le matérialisme historique
aboutit à la justification de la pitié. Les conséquences·de la
guerre 1914-1918 prouvent l'absurdité de vouloir établir
la fortune d'une partie du monde sur la ruine de l'autre.
La démonstration de la solidarité universelle est faire
d'une manière énorme, non par l'intelligence des hommes
qui ne se montrent capables que de la subir et l'exprimer
à mesure qu'ils la comprennent, mais par une fatalité maté-

rielle plus puissante que les forces spirituelles. On voit
enfin que les haines patriotiques ne peuvent subsister que
dans la misère. Les nations ne s'étaient jusqu'ici précautionnées que contre la contamination pathologique. Aucune
n'avait l'idée de mettre la nation voisine en état de maladie
pour se maintenir soi en état de santé, mais chacune croyait
se maintenir en fortune en tenant autrui en misère.
L'internationalisme commercial d'avant 1914 pouvait
encore affirmer qu'une nation avait intérêt à vaincre l'autre.
Il apparaît après les hostilités de 1914-1918 qu'une nation
en frappant une autre se frappe elle-même. L'idée de Norman
Angell que la guerre appauvrit toutes les nations belligérantes, même le vainqueur levant tribut, est étendue jusqu'à la preuve que la guerre associe toutes les nations pour
la réparation des ruines qu'elles se sont causées. Quand
même cela serait une iniquité par égard à une nation
assaillie, c'est une réalité, non pas amenée par le raisonnement et la justice des hommes, mais imposée à eux
comme une intempérie, un cataclysme, une loi physique.
Il n'y a pas entre les nations de non-wlidarité devant la
misère de l'une d'entre elles. Quand la pénurie et l'inanition sévissent en Russie, en Autriche, les effets en courent
jusqu'en Angleterre et en Amérique par le ch6mage des
usines dont les produits ne sont plus achetés par les peuples dépourvus. Il faut aider le vaincu, enrichir le client,
procurer le crédit à qui doit payer le tribut. La France se
rebute à cette solidarité internationale qui n'a pas été pensée par elle. Des révélations s'accomplissent matériellement
qui ne sont point encore établies dans l'esprit des peuples
mais déjà les contraignent et les dominent. L'idée vient dernière, entrainée par les faits. La France basant son
raisonnement sur la justice d'obliger l'Allemagne à réparer
les ruines qu'elle a accomplies ; l'Allemagne voulant l'éviter et réserver sa fonune au détriment de la France, ont
cependant un intérêt commun sur quoi leurs sentiments ne
leur permettent pas de s'entendre. e cherchant des raisons

�284

LA

OUVELLE REYUE FRANÇAISE

de guerre par prétextes historiques elles étaient dans l'erreur • se cherchant des raisons de paiement par preuves de
justi;e, elles sont encore dans l' erre~r; non dans l'e~reur
spirituelle, tllais dans l'erreur matérielle. Il faut quelles
raisonnent sur la simple idée de profit commun. L' Allemagne doit réparer la ruine de la France q~i doit aider
l'Allemagne à redevenir riche. Cela ne sauverait pas encore
leur fortune si d'autres nations étaient autour d'elles en
misère : Russie, Autriche.
Jamais la fatalité de l'association n'a telle1~ent ~émenti
l'idée de lutte. Car il y a une fatalité plus qu une idée de
l'association. Tandis qu'il y a une idée et une pratiqu~ de
la lutte. Toutes les vieilles habitudes de penser collectmment acrissent contre l'intérêt commun des nations accoutumées nséculairemènt à se haïr et y ayant des causes glorifiées. Il faudrait une négation de !'Histoire par raison
d'intérêt général. Ce n'est pasune possibilité que les hommes
eoseignec.t mais qu'ils réprouvent.
*
* *
L'humanité n'est pas arrivée par la philosophie et la
morale à bien définir la solidarité universelle. Elle la prouve
par le négoce. Le cou1merce impose ~e qu'aucune religion
n'a pu suffisamment enseigner et prattqu~r : la démonstra·
tion de l'idiotie de la guerre. L, réprobation contre le mercanti est une des vieilles erreurs dues à l'esprit de noblesse
et au goût de la fainéantise.
Parmi les nombreuses manières de classer les homme~,
il en est une fort importante qui est de distinguer les f~bn·
cants des trafiquants. 'Les fabricants agissent sur la matière,
y incorporent la valeur du travail. Les trafiquants la char·
gent de leur bénéfice ; ils agissent sur les hommes et en
tirent profit. Un fabricant isolé dans une île y peut pros~érer par la force de son travail sur les choses brutes : le bois,
la pierre, la terre. Un trafiquant ne peut r_ien faire _seul. Il
faut des hommes autour de lui, des fabncants qui créent

l.', CONTAGIEUSE MISÈRE

le· objets dont il trafique, des clients sur qui il réalise wn
profit. Plus les hommes communiquent entre eux et étendent la civilisation, plus le trafiquant régit le fabricant, plus
le ,·endeur domine le producteur.Une nation sans vendeurs
serait ruinée par son travail dont l'accumulation la réduirait à la misère. Le monde est arrivé à souffrir par la force
de fabrication dont il a si longtemps manqué.
Ce qui crée la puissance du solitaire dans lïle ruine une
collectivité; car le produit du travail doit être consommé,
sinon son prix baisse entràînant le salaire ouvrier, la valeur
de l'usine, la fortune nationale. Contre quoi le vendeur
est sauveur.
Le commerçant est le grand fraternistc de l'humanité.
Il vaut plus que le chrétien pour la pacification du monde.
Religieux et vendeurs ont accompli la sottise d'aider l'armée et de croire prospérer par la guerre. Chaque nation a
invoqué Dieu et la lutte économique pour écraser le concurrent fabricant et vendeur. Avant que la religion ne
revienne à la fraternité des fidèles, le commerce a compris
qu'il devait sauver le client. Jésus-Christ qui n'avait aucun
sens commercial a commis une des plus grandes erreurs
d'économie politique de tous les temps en chassant les marchands du Temple. C'est le commerce qui réclame aujourd'hui la solidarité internationale dont le christianisme a été
incapable. L'idée de la solidarité mondiale est vivante surtout chez les peuples marchands : les Américains, les
Anglais. La misère épidémique déterminée par la guerre
1914-1918 démontre l'universalisme. Un peuple vendeur,
tel que les Etats-Unis d'Amérique, ne peut plus se désintéresser d'un peuple belliqueux tel que la Pologne ou la
Serbie. Il n'y a de politique fructueuse que celle qui fait
que les nations reconnaissent entre elles les liens qui pratiquement existent. L'Amérique n'est isolée de rien de ce
qui se passe en Europe. On a estimé que l'humanité aurait
par cette dernière guerre un tel dégoût du militarisme
qu'elle s'en guérirait, mais si elle n'est pas encore délivrée

�86

..

LA NOUVELLE REVOE FRANÇAISE

du vieil esprit de pugnacité, elle bénéficie de la création
d'un nouvel esprit commercial qui pourrait bien accomplir
le salut du monde. Ayant éprouvé la misère épidémique
l'humanité âvance dans l'idée de solidarité. Rien de si grand
ne s'est jamais passé dans la civilisation qui arrive enfin à
éprouver fortement l'universalisme. Ce n'est pas une idéologie, mais un réalisme. Les faits déterminent la pensée des
hommes. Ils voient les choses comme jamais ils ne les
avaient vues malgré qu'ils les accomplissent depuis des
milliers d'ans. La science chimiste et mécanicienne augmentant les facilités de meurtre prétendait que les créant aussi
énormes elle abrèo-erait d'abord la guerre, puis la rendrait
'
0
impossible. Ainsi le génial inventeur d'explosif devenait un
bienfaiteur de l'humanité qu'il dégoûtait du meurtre s'il
l'en gavait. li n'y a point paru mais au contraire que la
race humaine ne tirait pas encore de la science homicide,
vassale . de la haine, une suffisante satisfa~tion. Peut-on
espérer pour tenter encore le salut du monde une foi
scientifique, comme il y a eu une foi religieuse ? Le commerce arrive plus vite que la religion et la science à imposer à l'humanité la solidarité,
Le travail est encore fou dans ses lois et sa pensée qui
tantôt lui montrent la guerre comme nécessaire pour vendre
le produit âes usines; tantôt lui prouvent la folie de mer,
de diminuer par le massacre la clientèle et de consommer
sottement les matières par la simple destruction.
La puissance scientifique peut dès maintenant agir pour
préparer la prochaine guerre, mais la puissance commerciale est la seule actuellement puissante pour l'éviter. Elle
a appris la loi de la contagion de la misère; jamais l'inter•
nationalisme de fait n'a bénéficié d'une telle démonsrration.
Mais le nationalisme de sentiment n'est qu'atténué. Les
peuples arrivent lentement à la certitude que la misère est
épidémique comme la peste. Mieux que la maladie elle
démontre la solidarité humaine. On parviendra à procla·
mer après:« Aimez-vous les uns les autres 1), « Achetez les

LA CONTAGIEOSE :.ustRE

uns aux autres)), qui pourrait bien être un christianisme
commercial plus efficace pour la fraternité humaine que
l'ancien christianisme religieux.
Mais de quoi seront de nouveau capables les nations
quand ellr5 auront refait leur fortune ? De s'en servir pour
se remettre en misère ? L'internationalisme économique
peut fort bien recréer le nationalisme de sentiment qui
attend que le-\ commerçants aient payé assez d'impôts à
l'Etat pour qu'il puisse re onstiruer les armées. Dès que
l'Allemagne sera earichie par la fabrication et le négoce, elle
voudra une revanche militaire. C'est pourquoi la France
est fondée à la maintenir pauvre pour qu'elle ne soit plus
assaillante. Comment imposer à l'Europe la solidarité de
la fortune après la solidarité de la misère ? La pénurie
mène à l'union par humiliation du nationalisme appauvrisseur ; l'abondance mène à la pugnacité par l'orgueil du
nationalisme enrichi. L'Angleterre veut que l'Allemagne
soit fone poor commercer. La France craint quel' Allemagne
ne redevienne puissante pour guerroyer.
Comment développer le commercial sans ressusciter le
belliqueux ? La meilleure garantie de paix: est-elle dans la
continuation de la misère tant que les peuples d'Europe ne
sont pas capables de penser au rebours des nationalismes et
de toutes les haines historiques pour parvenir à l'union dont
aucun ne sera exclu: ni le Français, ni l' Allemand, ni le Russe.
Contre cela quelle nation est la plus éprise de soi, contente de penser pour elle seule ; m~fiante devant la cn~ation d'un esprit européen et d'une économie humanitaire.
11 apparait au monde entier que c'est la France. Il faut l'en
plaindre avant de l'en blâmer. Elle est dernière à comprendn: les intentions nouvelles parce qu'elle serait première à subir leur fausseté. Elle veut la paix par cous les
anciens moyens de la guerre et s'armer première pour ne
pas être première attaquée. Elle ne fait pas confiance. El!~
se rétracte sur son droit. Juridiquement elle est raisonnable.
Avant tout elle veut son dû. Humainement elle est

�288

LA

OOVELLE REVUE PRANÇAISI!

pitoyable, avaremenc recroquevillée sur l'esprit ancien,
subissant du monde entier l'attaque d'idées nouvelles
qu'elle nie simplement sans y répondre par une création
d'idées. L'humanité veut une foi. La France n'est capable
que de caractère. Obstinée et sommaire, durement certaine
de l'invariabilité de son hi toire, elle est la nation de Jeanne
d'Arc plus que de la Révolution. Toute sa psychologie est
de résistance à l'invasion, non de propagation d'une philosophie. Elle a remis sur son écusso~ : (&lt; Dieu et mon droit•
et y ajoute pour l'Allemagne : 1&lt; Paye-moi. »
Elle a une âme de créancier. Et elle est une créancière
maladroite, usant son temps et la sensibilité de son opinion
publique à réclamer la punition des coupables de guerre
allemands, ce qui est d'une réalisation impossible parce que
différée. li faut e souvenir aujourd'hui pour s'i~digoer. Les
peuples ont d'autres soucis que l'indignation. Ils ont b
misère. La France pense ju te mais mal à propos. Elle est
une intelligence à retardement. Parce que ses hommes qui
sont tombés sur les champs Je bataille ont aboli avec eux
une partie énorme de son esprit. C'est pour les morts qu'elle
se veut intraitable. Et c'est l'e.!.prit mort avec les morts qui
l'aurait maintenue comprében ive, largement humaine. 11
ne faut point la haïr pour son inintelligence momentanée.
Elle a perdu dans cette guerre sa fortune, sa santé, sa philosophie. Le monde exige d'elle, apn.:s un million et demi de
morts, une loi nouvelle. On lui demande Mirabeau et le
patriotisme humanitaire ; elle n'est capable que de Poin,aré
et du patriotisme anti-germain. Cela changera, mais dans
la mesure où l'Allemagne dira sa volonté de fraternité, sa
foi dans l'esprit nouveau, sa résolution de démocratie. Le
monde entier qui veut la fin de la comagieuse misère, a un
espoir qu'il n'ose pas dire, un espoir attendu depuis des
si des, et sans la réalisation duquel l'Europe sera définiùvementdébile : l'alliance franco-allemande qui est la première
condition des Etats-Unis d'Europe et de la paix du monde.
PŒRRE HAMP

LETTRE SUR LES ORATEURS

i.: 'otre pays, mon ami, traverse une époque troublée •
on le devinerait, si mille tristesses n'en donnaient preU\·;
â toute heure du jour, on le devinerait, dis-je, à l'épanouissement de l'art oratoire. Les pluies d'automne ont
cette vertu de faire, en une nuit, éclore à profusion les
champignons sur un sol qui, la Yeille encore, n'en portait
nulle trace. Pareillement les grands phénomènes politiques
suscitent, d'un jour à l'autre, le miraculeux talent de la
parole : l'Auspasie est malheureuse, l'Auspasie est di,·isée,
l'Auspasie parle ; les tribunes s't'.-rigent à tous les carrefours
et, par légions, les orateurs naissent du pa,·é.
Réunir cent personnes satisfaites et leur faire entendre
un long discours, voilà une entreprise téméraire et qui
semble vouée à l'échec En revanche, qu'il est aisé &lt;le
grouper les foules opprimées, pour leur parler des souffrances qu'elles endurent ! Les peuples heureux, qui n'ont
pas d'histoire, n'ont pas davanraae d'orateurs. Mais l'éloquence fleurit en enfer, n'en doutez pas.
Les Auspasiens sont grands bavards; à cet égard, leur
réputation date de l'antiquité. La parole est si fort en honneur parmi nous que celui qui s'en trouve défavorisé ne
saurait prétendre à aucune influence, eût-il, par ailleurs,
les dons les plus rares et les mérites les plus respectables.
Ici, l'autorité est affaire de langue et de souffle. Les intérêts du pays sont confiés à des assemblées que l'on nomme
parlements, parce que leur unique soin est la parlerie.
En fait, Je pou,·oir est aux mains d'un petit groupe de

19

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LA

OOVELLE REVUE PRANÇAISI!

pitoyable, avaremenc recroquevillée sur l'esprit ancien,
subissant du monde entier l'attaque d'idées nouvelles
qu'elle nie simplement sans y répondre par une création
d'idées. L'humanité veut une foi. La France n'est capable
que de caractère. Obstinée et sommaire, durement certaine
de l'invariabilité de son hi toire, elle est la nation de Jeanne
d'Arc plus que de la Révolution. Toute sa psychologie est
de résistance à l'invasion, non de propagation d'une philosophie. Elle a remis sur son écusso~ : (&lt; Dieu et mon droit•
et y ajoute pour l'Allemagne : 1&lt; Paye-moi. »
Elle a une âme de créancier. Et elle est une créancière
maladroite, usant son temps et la sensibilité de son opinion
publique à réclamer la punition des coupables de guerre
allemands, ce qui est d'une réalisation impossible parce que
différée. li faut e souvenir aujourd'hui pour s'i~digoer. Les
peuples ont d'autres soucis que l'indignation. Ils ont b
misère. La France pense ju te mais mal à propos. Elle est
une intelligence à retardement. Parce que ses hommes qui
sont tombés sur les champs Je bataille ont aboli avec eux
une partie énorme de son esprit. C'est pour les morts qu'elle
se veut intraitable. Et c'est l'e.!.prit mort avec les morts qui
l'aurait maintenue comprében ive, largement humaine. 11
ne faut point la haïr pour son inintelligence momentanée.
Elle a perdu dans cette guerre sa fortune, sa santé, sa philosophie. Le monde exige d'elle, apn.:s un million et demi de
morts, une loi nouvelle. On lui demande Mirabeau et le
patriotisme humanitaire ; elle n'est capable que de Poin,aré
et du patriotisme anti-germain. Cela changera, mais dans
la mesure où l'Allemagne dira sa volonté de fraternité, sa
foi dans l'esprit nouveau, sa résolution de démocratie. Le
monde entier qui veut la fin de la comagieuse misère, a un
espoir qu'il n'ose pas dire, un espoir attendu depuis des
si des, et sans la réalisation duquel l'Europe sera définiùvementdébile : l'alliance franco-allemande qui est la première
condition des Etats-Unis d'Europe et de la paix du monde.
PŒRRE HAMP

LETTRE SUR LES ORATEURS

i.: 'otre pays, mon ami, traverse une époque troublée •
on le devinerait, si mille tristesses n'en donnaient preU\·;
â toute heure du jour, on le devinerait, dis-je, à l'épanouissement de l'art oratoire. Les pluies d'automne ont
cette vertu de faire, en une nuit, éclore à profusion les
champignons sur un sol qui, la Yeille encore, n'en portait
nulle trace. Pareillement les grands phénomènes politiques
suscitent, d'un jour à l'autre, le miraculeux talent de la
parole : l'Auspasie est malheureuse, l'Auspasie est di,·isée,
l'Auspasie parle ; les tribunes s't'.-rigent à tous les carrefours
et, par légions, les orateurs naissent du pa,·é.
Réunir cent personnes satisfaites et leur faire entendre
un long discours, voilà une entreprise téméraire et qui
semble vouée à l'échec En revanche, qu'il est aisé &lt;le
grouper les foules opprimées, pour leur parler des souffrances qu'elles endurent ! Les peuples heureux, qui n'ont
pas d'histoire, n'ont pas davanraae d'orateurs. Mais l'éloquence fleurit en enfer, n'en doutez pas.
Les Auspasiens sont grands bavards; à cet égard, leur
réputation date de l'antiquité. La parole est si fort en honneur parmi nous que celui qui s'en trouve défavorisé ne
saurait prétendre à aucune influence, eût-il, par ailleurs,
les dons les plus rares et les mérites les plus respectables.
Ici, l'autorité est affaire de langue et de souffle. Les intérêts du pays sont confiés à des assemblées que l'on nomme
parlements, parce que leur unique soin est la parlerie.
En fait, Je pou,·oir est aux mains d'un petit groupe de

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�LA NOUVELLE REVUE FJI.ANÇAISB

rhéteurs qui ont tous, dans les circonstances graves, fait
montre d'un larynx bien musclé. Il serait surprenant que,
sous un tel régime, les qualités que l'on exige d'un magistrat, d'un prêtre ou d'un médecin ne fussent pas,
d'abord, des qualités vocales. Elles sont tel~es, e? effet, et
qui sait proférer des phrases est tenu quitte d autres talents. A ce compte, devinez comment vont les choses en
Auspasie.
.
Mon ami ce n't:st pas pour lamenter en \'am sur les
'
.,
malheur de mon pays et le règne des avocats que ) entreprends de vous distraire aujourd'hui des ooble_s travaux
de l'agriculture. J'ai pris à tâche ?e vo~s ~~mù_re les
mœurs de mes compatriotes, non den faire l muule satire. Je suis impropre à la critique et si, parfois, je vous
parais capable d'humeur, excusez-moi : il y a là plus de
larmes que de fi 1.
.
Malgré la défiance que j'éprouve à l'égard des réunions,
j'ai été plusieurs fois, cette année, entendre les oratc~rs.
Remarquez-le, bon ami, je choisis mes mots de roaniere
à vous montrer que je n'ai pas choisi mes orateurs. Ceux
que j'ai pu observer se ressemb\aien: cu~eu_sement cnt~e
eux. Eonemi des généralit~ téméraires, Je Juge toutefois
que cette espèce manifeste des cara~t~res assez _constants.
La diversité des individus est prod1g1euse, mais la multitude n'est pa créature humaine, elle présente, dans ~
coutumes dans ses réactions, une con.stance presque minérale. C~mme il n'y a pas cent façons de traiter la foule,
il n'y a que peu de variété dans les méthodes orac~i~es. En
vous entretenant de quelques-uns de ces parleur , J a1 donc
l'impression, en parùe justifiée, de vous présenter toute la

rare.

.

Comme les églises, comme les tribunaux, les réunions
publiques ont une clientèle. La foule q~i les ~ante se
recrute dans une société étroitement c1rconscnce. Au
théltre l'assistance offre le plus souvent du mélange, une
·
la
morne ' confusion des catégories. p resque tou1ours,

IJ!TTllE SUR LES ORATEURS

291

réunion publique est pure; oon pas, entendez bien, que
ses hommes professent les mêmes opinions et se réclament
du même parti, mais en ce sens qu'ils sont tous possédés
de la même passion. Ils ne vi nnent pas là n oisifs et
pour combattre le dés ~uvrcment, mais comme à une
volupté qui se donnerait toutes les apparences d'un devoir.
Ils prennent sur leur repos le temps de ces cérémonies ;
ils s'imposent, pour y participer, des privations et des
soins ; ils font de longs chemins en dépit des intempéries,
désertent leur foyer, découragent l'amour, essuient des
vexations, souffrent mille incommodités et, ùl faut donner
de l'argent, en donnent.
Ils s'entassent à l'intérieur d'édifices qui n'ont le plus
souvent d'autre agrément que leur grande capacité. Le
confort amollit les passions : il n'a que faire en ces lieux.
Les hommes se pressent sur des bancs gros.siers, s'accroupis.sent sur des gradins ; certains se tiennent debout, les
uns contre les autres, serrés c-0mme les épis d'une gerbe.
Si la place fait défaut, ils s'accrochent aux. boiseries, se
hissent jusqu'aux saillies des murailles ; ils s'installent sur
les corniches et laissent pendre leurs jambes dans le vide.
Plus on est tassé, mieux cela. vaut : la buée des haleines
se condense sur les murailles et ruisselle ; la chaleur circule activement d'un corps à l'autre et les opinions, dans
cette serre moite, de,·iennent turgescentes, comme un fruit
pres d'éclater.
Qu'attend donc ce peuple impatient ? Quel spectacle
rare et curieux lui promet-on ? Va-t-on, comme au cirque, voir paraître les clowns bigarrés, les animaux féroces
et savants, les boxeurs à l'art sauvage, la troupe des danseuses deini-nues, les monstres qui excitent le ricanement
ct la compassion, les acrobates ingénieux et terribles ?
Point. Ce qui va se passer est bien plus enivrant, bien
pl~ angoissant, bien plus délicieux que tout cela : un
homme va parler à des hommes.
L'assemblée escompte son plaisir. Ceux qui connaissent

�LETTRE SUR LES ORATEURS

292

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

l'orateur discutent ses mérites, le décrivent, l: miment et
donnent un avant-goût de sa manière. Us d1scour~nt en
connaisseurs, appréciant la voi.~, le geste, le débit.. Ils
rappell!!nt ses succès précédents, comroenten~. ses t~utauves
et ses échecs. Ils évoquent les émotions qu 1ls d01\;ent au
tribun, les jours où, grâce à lui, ils connurent l extase,
l'assouvissement. Ils en parlent comme les femmes font
d'un ténor.
Quoi qu'ils affirment, ils ne viennent pas là pou~ ~pprendre quelque chose. Depuis longtemps, la conVI~t1on
est enchaînée dans leur cœur. Si d'aventure elle d?1t se
trouver ébranlée tout à l'heure, ce ne sera pas sous l effo~
de la raison, mais à cause d'un geste impér~em.,, d'un c~i
opportun. Ce qu'ils savent, ce qu'ils sentent, ils_ l ont _appris
et compris ailleurs. lis ne veulent pas être m~tru1ts, c_e
soir, mais étreints. Ils ne sont pas ici pour t:ava11ler, mais
our jouir. La science ? Il y en a dans les hvre~ et peut~tre des bribes dans les journaux ; ce que l'on v1:nt chercher ici, c'est cette voiic chantante, bondissante, agile, mâle,
qui s'introduit en nous comme une cares~e un. peu bru~
tale qui nous exalte et nous grise, nous disant 1ustemen
ce ~ue nous voulons nous entendre dire, ce que nous attendons ce que nous connaissons.
' alors que paraît l'orateur. Des m1ïl',~rs d'ye ux. se
C'est
fixent sur lui avec avidité. Une bourrasque d applaudis~
ments l'enveloppe, le fouaille. On attend beaucoup del~/
on attend tout. Il faut qu'il se dépasse, qu'il nous posse1~
ces premiers bravos Ill
Plus totalement que jamais. Que
.
.
d e une me·
soient un encouragement, roa1s auss1 un or r '
nace.
Silence ! Silence ! Il va parler ; il parle.

Vous croyez peut-être, mon aro1,· que l'orateur est un
·
• devant
homme chargé de preuves, un homme qui parait

2 93

le public en brandissant un pesant portefeuille. Détrompez-vous. Qui a réglé d'avance son discours, qui sait
d'avance ce qu'il dira n'est point orateur. Un fâcheux, un
pédant, peut-être. Cet auditoire ne ressemble guère à une
classe d'écoliers. Qu'un pédagogue dispense aux moineaux
la becquée, belle affaire ! Il n'est pas question de nourriture, ici, mais d'enthousiasme, d'amour, de possession.
Qui peut prévoir ce qu'il improvisera au déduit? L'invention du mâle ne saurait compter sans les fantaisies de la
femelle. Ici, la femelle est légion.
Le véritable orateur sait parfois ce qu'il ,·oudrait dire, il
ne sait jamais ce qu'il dira.
Celui que j'entendis hier et que je voudrais vous peindre est un petit homme replet dont la mine n'explique
aucunement le prestige. li a vu le jour dans l'Auspasie
méridionale, riche en rhéteurs : cela n'est pas sans assurer
à son débit un charme pittoresque, de l'accent, de la chaleur, de l'emphase.
Les succès oratoires lui valent une grande fortune
politique. Il est chargé de tant de soins qu'il serait vraiment en peine d'en supporter seul le poids ; il attelle à son
char plusieurs tâcherons que nous appelons ici des secrétaires, par désir qu'ils se montrent secrets sur la qualité
des services qu'ils rendent à leur maître. En fait, ils s'occupent activement à penser pour le grand homme : il n'a
pas trop de toutes ses forces pour proférer ses discours.
Pareils aux mouches industrieuses qui quêtent le nectar
de toute une prairie, les secrétaires de Barbadou usent
leurs jours à butiner de par le monde des hommes.
Lui, comme le bourdon, mange, parade et fait son
bruit.
Il est très recherché : pas de vraie fête sans lui. Il se
dépense courageusemeni:. Il va de tribune en tribune. Il
n'a plus, pour méditer, que le temps qu'il passe en fiacre.
Encore lui faut-il, pendant ses minutes de recueillement,
.souffrir l'éloge des fâcheux.

�1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
2 94

Il soigne sa voix, choisit ses boissons, invoque à to?t
propos ses médecins, gémit sur son goût du tabac et traite
sa gorge comme une châsse.
.
Parlera-t-il au1· ourd'hui ? Enfreindra-Ml les décrets de
'V . ''\
la Faculté ? Risquera-t-il sa santé, son organe . ra~, s ~
ne s'agissait de la eau e ... Mais il connaî~ son devo'.r: il
parlera. Il est sensible aux égards, access1bl~ aux pr~ères,
respectueux de la nécessité, touché d'une s1m~le p01~ée
de main. Soit ! Soit ! Il parlera. Il saura se sacrifier. Qu on
ne le remercie point.
Barbadou monte à la tribune. Les applaudissements de
la multitude crépitent sur son âme comme sur la peau
d'une timbale. Il en éprouve une étrange vo\upté: quelque
chose en lui se gonfle, se tend, se ~re~se. . .
,
Le voilà en chaire. D'un coup d œ1l furuf, 11 a mesure
l'espace offert aux évolutions de son ~o?s. ~•un autre
conp d'œil, celui-ci large, pesant, a~toncaire, ü em~rasse
le champ de bataille. Un général qui compte les bamllons
dans la plaine ? Non : un matelot qui, de la grande vergue,
interroge l'horizon marin.
.
Une mer en vérité! Une mer grondante de passions.
,
b'
Une mer, avec ses bas-fonds, ses brisants, ses~ m~es, ~
houasses et ses fureurs. 11 la regarde sans trop d amoété : il
n'en est pas à sa première traversée.
,
Les derniers bravos hésitent, puis meurent. Un silence
frissonnant s'étale. Barb:tdou le laisse durer, c_om_me
l'homme qui veut irriter l'amour avant que de le sausfau:·
Enfin, quand il sent l'attention tendue à l'extrême, il
fonce, il pénètre ... C'est lent et fort. Un peu so~rd, son
premier coup de gosier fait songer à un_ coup de rems. .
L'assemblée frémit. Toutes les halemes, retenues pen
dant le grand silence, s'échappent des poitrines avec un

•

petit tale voluptueux.
.
,
Barbadou parle debout: c'est un véritable orateur. 1~ ny
a que les professeurs, les magisters, les petits bourg~1~
la parole pour confier à une chaise leurs fesses faugu

LETTRE SUR LES ORATEURS

295

Qu'on y prenne garde : l'i:loquence n'est pas un m~tier,
mais une passion.
Et Barbadou parle. Il parle avec sa bouche, avec sa
barbe, avec ses bras courts et robustes, avec son torse haletant, avec ses orteils convulsés dans les brodequins.
Les mots étaient épars dans l'air, comme des milliers de
génies invisibles. Troupeau sans maître, les mots semblaient à jamais dispersés dans l'infini. Barbadou a fait un
geste de la main et les mots sont venus se ranger dans sa
poitrine; ils sortent en bon ordre par la gorge musclée ; ils
obéissent tout à coup, comme des conscrits à l'exercice.
Barbadou a l'air d'un dompteur de bruits.
L'assemblée est heureuse. Elle suit la courbe des phrases
comme une musique. Vous le savez, mon ami, il n'y a pas
trente-six façons de faire de la musique, il y en a deux:
on joue fort et on joue doucement. Quand on a enflé les
sons, il n'y a plus qu'à les éteindre et, quand on les a
suffisamment assourdis, il reste à les enfler. Barbadou
n'ignore pas cette règle. Tantôt il \'oile l'éclat de sa parole;
ce n'est plus qu'une caresse sournoise, énervante ; alors
toutes les bouches s'entr'ouvrent et s'emplissent de salive.
Tantôt il lâche de généreux rugissements; aussitôt, dans
toute l'assemblée, les mains se ferment, les mâchoires
grincent, les sourcils se tordent.
Parfois Barbadou ménage un bref repos, soit qu'il laisse
la _foule perchée au sommet d'une gamme vertigineuse,
soit qu'il la dépose mollement au pied d'une période en
pente douce. L'auditoire ne se fait pas prier; il connaît
son devoir : il applaudit. C'est la réplique, c'est sa façon
de rendre le baiser, de remercier, d'exciter le mâle.
Alors Barbadou repart en hennissant. Il a posé devant
!ui une montre qu'il regarde souvent, qu'il ne verra
Jamais. Le temps n'a point affaire ici. Barbadou ira jusqu'à
l'anéantissement. Ça durera ce que ça doit durer.
Il parle. Et que dit-il ? Ah ! mon ami, ne m'en demanez pas trop. Vous avez accoutumé de chercher les mots

�LA NOOYELLE REYUE FR.-\NÇAISB

dans des livres ; vous entendez que ces mots aient une
place, un sens, un destin. Vous êtes plein d'exigcnc~. Vous
ne sa\•ez rien de l'art oratoire. Restez dans votre sohtude et
ne troublez pas notre plaisir.
Vous qui, dix nuits de suite, avez gémi sur uni! ligne de
Spinoza sans toucher au terme de votre méditatio_n, vous
qui, depuis l'adolescence, murmurez, chaque 1our, le
même vers de Ronsard, vous ne pourriez que troubler
notre joie sans la partager. Vous êtes l'homme des amours
languissantes. Ici, ce n'est qu'assaut, frénésie, râle, pante\lement.
Des deux mains, l'bomme a saisi, comme un bastingage, la balustrade de la tribune. Il l'étreint, l'ébranle, la
frappe. 11 rampe d'une extrémité à l'autre. Un fauve ~n
cage. Va-t-il bondir, sauter, plonger dans cet o~é:m hu~m~
qui ondule à ses pieds ? Non pas! Soudam ~a!rne, 1~
lâche prise et recule. Il se tient droit, dans un équ1hbre qui
semble prodigieux. Il tourne sur lui-même, lève les bras,
prend à témoin les murailles, la charpente d_u faîte, les
globes lumineux d'où tombe la clarté. Puis les br:is
s'abattent les mains saisissent le bastingage et l'étreignent
de nouv:au comme pour parer à un coup de roulis. Le
bois résiste en grinçant : il est fait à ces rudes caresses.
Dix ans d'éloquence l'ont imprégné d'une crasse vénérable.
Et Barbadou parle to:.ijours. Que s'il avait formé d~
résolutions, elles sont loin . L'éloquence est nourne
d'imprévu; elle se rit des programmes. L'esprit souffle ou
il veut et bien parler n'est point parler comme l'on pense.
D'ailleurs Barbadou ne pense pas : il parle. C'est périlleuse

.

besogne.
.
, d··
Voici qu'un peu d'inattention se manifeste dans l au 1
toire ... Barbadou sent une petite sueur d'angoisse sourdre
à ses tempes. Il a fait fausse route, mais rien n'est perdu;
il est encore temps, pour l'habile nautonier, de rejeter la
· au no rd, un
nef en pleine eau. Cette phrase qui_· partait
coup de barre énergique va la tourner de bout en bout et

LETTRE SUR LES ORATEURS

2 97

la renvoyer vers le sud. Cette affirmation longuement préparée va, par une adroite et soudaine combinaison des syllabes, s'épanouir en négation. C'est le miracle de la parole
qu'elle soit à ce point indépendante de l'esprit. Une seule
chose, maintenant, importe : le succès. Que Barbadou
triomphe et 1a cause est sauvée, puisque Barbadou est
d'abord l'homme de la cause! Barbadou est aussi l'homme
de tous les sacrifices : il saura sacrifier ses idées à son
succès puisque de son succès dépend la grandeur de ses
idées.
Par de petits gloussements d'aise, l'assistance manifeste
son approbation; la \'Oici regagnée au jeu. Et Barbadou
frappe de grands coups : il fait donner les mots magiques,
une série de mots acérés comme des banderilles et que
l'orateur adroit plante audacieusement dans le cuir de la
bête.
Les mots magiques ne sont pas éternels. Leur fortune se
décide un jour et dure une saison. Ce sont parfois
d'humbles mots que les événements ont tirés de la roture;
parfois ce sont des noms propres chargés de haine, gonflés
d'amour; parfois des mots savants que personne ne comprend tout à fait mais qu'on reconnaît comme des signes,
comme des drapeaux.
L'orateur remplit une grande phrase de mots morts,
rien que de l'étoupe, rien que de la bourre; puis, pour
finir, il fait fuser un mot magique et toute la phrase éclate
comme une mine.
Chaque fois que paraît un mot magique, l'assemblée
s'ébroue, l'assemblée rue. Elle applaudit, elle hurle, elle
jouit. Barbadou connaît les endroits sensibles; il y appuie,
il y revient sans pudeur.
Maintenant, la partie est gagnée, il le sent, il le sait ; il
peut songer un peu à son propre plaisir. Il va le faire
durer, soyez sûr. Chacun son tour. Des mots, du bruit,
du bruit! Et Barbadou parle, parle, jusqu'à ce que, 11.1isselant de sueur, exténué, étourdi, titubant, il descende de la

�LA

OU\'EI.LB REYUE f'RA ÇAJSE

tribune en serrant toutes les mains, même celles qu'on ne
lui tend pas.

•••

L'éloquence est un plat qui se mange chaud. Il parait,
excellent ami, que la postérité fait le plus souvent bon
marché des produits de l'art oratoire. De quoi les parleurs n'onc nul souci, car ils ne travaillent pas à crédit.
Comme les comédiens, ils reçoivent comptant leur pan de
gloire. A quoi bon tirer des traites sur l'avenir? Plutôt ce
feu de joie ! Plutôt ce délire ! Toute l'éternité pour cette
seule minute ! Ainsi pensent les aventureux et les impatients.
L'auteur des Caractlres a fort justem nt écrit : u I.e
métier de la parole res .. emële en une chose à celui de la
guerre : il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y
est plus rapide. &gt;&gt; Eh quoi ! consumer le meilleur de ses
jours dans une solitude laborieu5'! pour briguer les suffrages d'une poignée de rêveurs dont la plupart demeurent à
naître! Fi donc ! • fieux vaut ·ouer tout notre patrimoine
d'un seul coup et sur une seule carte. Mieux vaut jouer.
Il y a toujours dans la parole une part de jeu.
Si le jury qui pourvoit les échafauds recevait par écrit
plaidoiries et réquisitoires, il se tromperait moins souvent,
moins griè\·emeot. Mais il faut jouer.
Si les assemblées qui font la loi et votent la guerre se
défiaient de la rhétorique et du bavardage, il y auraic plus
de sagesse dans la conduite des nation . fais il faut jouer.
Si les peuples qui cherchent à tâcons Jeur bonheur
renonçaient à l'ivri:sse des mots, plus redoutable que celle
du vin ... Mais il faut jouer, vous dis-je ! Il faut jouer.
Joueur celui qui ne sait où le caprice d'une période le
peut conduire et qui ne s'en lance pas moins d'un cœur
léger dans l'aventure.
Joueur celui qui confie sa raison, comme une nacelle de
papier, aux mouvements, aux orages de la multitude.

LETrllE SUR LES ORATEURS

2 99

Il faut jouer et plus fort est l'enjeu, plus aiguë sera la
volupté. J~. doute q~•u~ véritable amateur d'éloquence
tro_u~e pla1s1r au géme d un maître bavard s'il doit en jouir
sohra1rement. Hypothèse absurde, d'ailleurs, car quel
orat&lt;:ur donnera sa mesure à moins d'un auditoire nombreux. L'orateur fait l'auditoire, mais l'auditoire le lui
rend bien.
On dit que d'illustres tribuns ont recherché et obtenu la
faveur de la postérité en faisant métier d'écrfrain et en
co~posant mot pour mot leurs plus belles pièces. Voilà
qui. est proprement tricher. Que diable, il .y a des rèales
à
::,
ce 1cu.
J'ai connu maints jeunes hommes pourvus d'un larynx
vigoureux, d'un léger talent et d'une ambition magnifique.
Presque tous ont demandé à la tribune des lauriers que
tr~nte ans d~ labeur opiniâtre ne leur eussent peut-être
pomt procures.
Leur en ferai-je grief? A Dieu ne plaise ! Par des chemins secrets et tortuell.""&lt; la tristesse; je le sens, me ramcne
à la tolérance.
Allons! il faut des oratrurs, comme il parait quïl faut
un coup de rhum avant l'action violence. Vous le savez,
durant la dernière guerre, les malheureux qu'on envoyait
à l'assaut recevait une forte ration d'eau-de-vie, car Jupiter
Rod fous ceu qu'il veut perdre. Vertu des poisons! Il
&amp;ut des mots, beaucoup de mots, pour que l'homme
renonce à son libre arbitre à la souveraineté de son juge-

ment.
Mon ami, je fais amende honorable et m'interdis dorénavant, notez-le, toute vaine récrimination. Je renonce à
imaginer que l'humanité pourrait être autre que nous la
voyons. Je m'engage à respecter les obscurs desseins de la
nature, à honorer l'orage, l'avalanche, les sautereUes et
ro~teur. Toures choses sont à leur place dans ce monde
m1sérable, même le pathétique désir d'un monde meilleur.
GBOR.GES DUHAMEL

�LA GARDE-MALADE

301

La paysanne, empaquetée dan:. un caraco noir et dans
un tablier bleu, se cenait un peu déjetée, ses doigts croisés
sur Je ,·entre. Un mouchoir à carreaux:, jaune et violet,
serrait ses cheveux gris. Et là-dessous, la peau brûlée ec
couleur de brique e collait sur des os saillant si fort que
yeux, la bouche, ea étaient tout rétrécis, er que le nez
paraissait tranchant entre les sourcils et les lèvres parallèles.
Po11r Gtorgtltt.

La parisienne portaic l'uniforme de la petite bourgeoisie
où elle gravitait péniblement : une robe brune ajustée, un

- Alors, demanda l:i jeune femme avec humeur, il ne
,·eut pas ail r à l'hôpital ?
.
..
. - Je voulons point non plus qu'il y aille, dit la v1e11le.
.· . 1ui,. assis dans son lit sous l'énorme
Le \:teux,
d édredon
.
.
1
.
·c
regardant
à
peine
cette
bru
ont
t 1 rcnt·
rouge, se t::nsa.i , ,
•
.
.
.
d
.fiait le parfum avec ennui. Trots oreillers lut .calaient e os,
c:1.r il étaie cruellement voûté et_ ne pouv:1.1t plus se coucher que sur le flanc. Entre les n~eaux bleus à fleurs, on
voyait mal son ,·isage jaune, _se tram longs, son grand nez,
ses !èvrec; molles qui tremblaient.
.
.
Au pied du lit, son fils affaissé sur une cha1~e &lt;le pa1ll~
ff: ·c silencieusement. L1 déchéance de I ancêtre hu
sou ra1
. .
te coura
.
t0urmema1·cl, le cœur .· à peine s'il reconna1ss.11t cet ·d
euse figure autrefois penchée sur s.1 jeunesse, ce~ n c~ cr:~ées à la charrue, cette dureté paysanne ~ù ne d1spara1ssaic
as la noblesse humaine ... Surtout la vame querelle de sa
femme et de sa bell -mère l'offensait : il eût \Oulu les preo·
dre, coures les deux, par les épaules, e~ les pousser dehors.
Seul alors avec son père, il crou,·emt les phrases nécessaires.
Cependant, faible, il ne disait rien.
rire
Les deux femmes se défiaieoc du regard et du sou .
Dans leur attitude déjà et dans leur costume, leurs de111
vies combattai nr.

corsage où pendait une montre &lt;l'or, un chapeau de plumes noires. Ses mains soignées jouaient avec uo manchon inutile. Et sous ses cheveux roussis, son visage attentivement pâli, attentivement déridé, surprenait par un
agrément convenu qui n'exprimait rien.
Autour d'elles, les meubles suyeux et fatigués, la petite
table, le petit poêle, une grosse marmite de fonte accrochée
à la crémaillère ; la mé sur laquelle reposait de la vaisselle
à laver; un autre lie; des claies à fromage au plafond, des
ustensiles de cuisine derrière la porte ;' er, peigné par les
barreaux de la claire-voie fermant à demi la baie, un soleil
d'hiver couché tristement sur le carrelage. 1
Les femmes discutaient, k poêle mangeait son bois avec
des grognements joyeux, on entendait parfois la vache
mugir. Le père et le fils se considéraient ; puis le vieillard
grommela:

- Je voulons mourir ici, mais le plus tôt sera le mieux.
Le fils ne dit rien, la bru protesta.
- Ah, quelle horreur ! comment peut-on penser des
choses pareilles quand on a des enfants qui vous aiment !
EUc avait en effet des beau. -frères et des belles-sœurs ;
mais se détestant cous, ils ne faisaient jamais leur visite
ensemble au père.
- Bien, poursuivait la jeune femme, il restera ici.
L'hôpital est plus confortable ; mais quoi, nous respecterons vos caprices !

�LA NOUVELLE REYUE FllANÇAISB
2

3°

·11
Le v .1e1·11ar d soup1·ra, puis· • faisant ébouler
• les oret
•é ers,
il se tourna du cÔté du mur · Sa bru repnt sans s mouvoir:
l ·?V
- Mai qui est-ce qui prendra soin d u1 . ous tra:
vaillez aux champs, vous allez en journée, qui est-ce qu1
le lévcra, le la\·cra, l'arrangera t
_
ini ! cria la paysanne.
b
Des sabots trottcreot dehors et une fillette enrrda. Ro uste
. .
plus que ses ouze ans.
et hâlée, elle paraiss:ut un peu
fié d'un sang
Fi re ronde, 1 vres bi n ourlées et gon e~
bon
gu
.
.
troussé
.
le
cout
éclairé
du
sombre gat p ut nez re
.
é
,
serr sur
feu de deu
yeux 001'sette · Un tablier à carreaux,
•
d vieilles cottes, 1ut. don nait une grâce bizarre et tauchante.
, t Eugénie qui s'occu- Quoi I s'exclama la dame, ces
pcra de son grand-p re 1
.
s'ai- Oh, dit l'enfant d'une voi.· n~tt~, il peut encore
d ·1 'y a qu'à le conduire, je ferai bien ça 1_
cr, 1 n
. sa femme
1 .ount
L'l arand-mère sourit, le fis
aussi '
bégay~t indignée et embarrasE.éefi. ·1 a des choses que
- Mais les convenances I n n l y
r.
c peuvent pas faire !
l
es emants n
E . . l'é outait avec surElle co dit bien davantage. ugente c . . l dame
.
d ar hasard, en se lamentant amsi, a .
~:1sia~: tua;g:rdait, elle détournait les yeux, examm:~~
les souliers fins et décousus de sa tante avec une moqu
sournoise.

II
Les visiteurs firent ce trouble et repartirent : c'était tou).ours ainsi.
·
· é le bourg
Au Ion de l'année, depuis qu'ils avaie~~ qmtt.
fête
natal le !nfants d'Étienne Harry le vena~e:
en fê~e. Au carnaval ~riva~en_t les deux ain , c .:iix-ne~
et dont on disait qu'ils faisaient les quarre-cent

v~;\;:ires

LA GARDE·M..U.ADE

coups: l'un employé de chemin de fer et l'autre voiturier.
Ils traitaient leur pèr et leur bel! mère avec une cordialité
brutale. La plus jeune des filles, mariée à un mécanicien
nonu:md, apportait à Pàqu s des cho es de la mer. Son
Etieno tte une petite bossue int lli nte, méchante, jolie,
tourmentait Eugénie jusqu'aux larmes. A la Pentecote
apparaissai• l'autre fille, femme d'un épicier dont ell a\" it
été la bonne : elle distribuait des friandises et laissait pour
quatre jour dtux garçonnets uo p u niais. L pr mier fils
du second lit, un profe. seur, accourait en septembre, tant6t du nord, raotôr du midi, trainant une famille diaboliqu . A 'oël enfin, ce Benjamin, qui avait tué sa mère
pour naitre, et qui végétait dan le plus bas journalisme,
muet, trist , humilié par sa pauvn:té et par l'élég,.nce mensongère de sa femme.
Ils é,·itaient de se trouYer ensemble : les héritier de la
mone jalousaient par: cupidi é les htritiers de la vivame;
tandis que les intellecmeb, les ouniers et les commerçants se méprisaient les uns les autres. Par politesse, par
habitude, ils prenaient aio i des vues de la déchéance de
leur p re ; puis il:s l'oubli:iienr. D'ailleurs, aucun d'eux
n'eût su vraiment l'aider : ils luttaient comme ils pouvaient contre des patrons, contre des clients, contre des
enfants ; et la ,ic les abimait un peu plus d"année en
année. Le vieux les accueillait en ilcnce : il embrassait ses
filles et ses brus, serrait la main de ses fils et de ses gendres, caressait avec des préférences variables l s tout-petitS.
Leur mésintelligence ne l'étonnait pas. Il avait haï a
sœur et ses frères aussi tant qu'il:. avaient vécu. Au fond,
il était orgueillell% et humilié : orgueilleux d'a\'Oir si 1'Jin
ttpandu son sang autour du pauvre village où il était né,
d'ou il n'étaie pas sorti ; humilié que, s'acharnant toutes
et tous à ces conquêtes extéri ures, nul de ses 61s, nulle de
ses fiUes n'eût voulu demeurer avec lui pour continuer la
race au lieu où elle s'était faite.
Le père d'Eugénie, dernier enfant du second mariage, y

�304

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avait travaillé dans la ferme même, six ou sept ans. Laboureur, il s'entendait à tout ouvrage et peinait comme un
galérien. U oe pleurésie le tua à trente ans, sa femme
traîna six mois après lui, l'enfant resta seule._ Ses grandsparents l'aimaient ; ils refusèrent au ~u.ré, q~ le leur proposa, de la mettre aux mains des rehg1euses a Orléans, et
ils la gardèrent avec eux.
·
Eux vieillissaient, elle devenait jeune, ils vivaient de
concert une difficile et triste vie.

III
A l'aube, en hiver, on levait l'homme. C'était la c~arge
de sa femme. Elle le découvrait, le tirait des draps, lm pas·
sait son pantalon, l'asseyait sur une c~aise auprès ?u po1êle.
Le reste regardait Eugénie : elle avait sauté du ht qu e~le
occupait dans l'autre chambre, et vite vêtue, ~lie accourait:
Elle chaussait son grand-père avec des précauuo~s tendres.'
ayant remarqué que le contact de ses mains. froides le fai.
sait frissonner, elle les mettait tiédir, une mmute, au four
du petit poêle, et leur caresse ensuite lui était douce.
· ; mais
· sans sa bonne
li conservait son gilet pour dormir
veste de velours, il se trouvait nu. Or sa tête, à cause ~e la
courbure de son dos, n'était guère qu'à q~inze ~u v1~
centimètres de ses genoux ; ses bras pendaient tnste~en
au long de ses mollets: et s'il pouvait les re~resser, il~
réussissait presque plus à lever la face. Eugéme harn~c~
pourtant vite le pauvre homme. Ramenant toute ~to
sur le wl, elle présentait les deux manches. Le . v1e1\~
offrait ses poings : les manches glissaient. Les porngs
sortis, il était facile de déplier le vêtement et de serrer un

!

bouton sous la poitrine inclinée.
.
.
.
Après quoi, la petite lle se r~cula1t en sounant, reg2I
dant son grand-père et l embrassait.
.
Un jour, il grogna en lui voyant ce sounre.

f

1A GARDE-MALADE

Tu fais ton apprentissage, Nini ?
ne pe~sa_it qu'à une seule chose : au jour prochain,
qu 1! souha1ta1t à la fois et qui l'épouvantait, au Jour où il
ser~lt é:endu sous_ces douces mains drapant le dernier drap.
Mais eut-elle de\,né ce dégolit amer de la vie, enfant que
cette épreuve étrange mûrissait, elle l'eût caché soigneusement à l'homme humilié, elle n'aurait pas répondu autrement qu'elle répondit :
- Oui, pour quand j'aurai un petit gars !
~ette _r~role instinctive émut le cœur du malheureux ; il
~n1ra 1 101 sur ses genoux, et la baisa au hasard sur les
Joues, sur les yeux, ce qui ne lui arrivait jamais tant il était
habitué à elle.
Tout de même, l'amertume revint bien vite en lui la
source étant inépuisable:Il dit entre ses lèvres molles:'
-. Pou_rtant, quelle chose c'est-il que la vie ? ]'ans
travaillé, i'ons élevé sept gosses, j'ons vu la guerre et rue
~~oomme~!
'
La petite fille l'écoutait et le comprenait. Elle dit d'un
~ul sourire ce qu'un homme eût mis longtemps à
mveuter :
- Puisque t'as encore une petite boelle, c'est-il pas
assez !
Elle parlait français aux parisiens et gâcinais à son grandpère. Il ne se plaignit plus ; mais comment jamais se ftît-il
résigné?
L'habillage terminé, l'enfant lavait l'homme. Elle mouillait une serviette dans l'eau tiède et la lui passait délicatement sur le front, sur les joues, la nuque et le cou. Puis
elle frottait un peu plus fort les mains et les poignets parcourus de cordes grises et bleues. La grand'mère, se réserv~nt la toilette du dimanche, déclarait ces deux opérations
bien suffisantes.
~nsuite, tous trois prenaient leur repas. Jusqu'à son
é~u1Sement, le vieillard s'était toujours contenté de pain
bis et de fromage; mais depuis qu'il ne pouvait plus
-

!!

20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pétrir, ni enfourner ni défourner, et qu'il s'était dégoûté,
au bout d'un mois, d'imposer ce travail éreintant à sa
femme, il se résignait .m café et au pain blanc. L'enfant
lui trempait une soupe dans son bol: il pêchait la croûte et
la mie spongieuses; puis, avec lènteur, et serrant les
lèvres, il arrivait à manger presque proprement.
La grantl'mère souriait, elle baissait les paupières sur un
peu d'eau qui ne coulait pas de ses yeux. Ils ne se sentaient pas seuls. Quelqu'un, une Pensée, une Force,
accompagnait continuellement le vieillard. A le regarder,
ou comprenait bien qu'on voyait un être déjà différent de
l'homme.
Puis la vieille femme s'en allait. Elle avait pensé d'abord
vendre les champs de son mari ; mais les héritiers de deux
lits s'y étant opposés, elle occupait dessus des ouvriers
qu'elle surveiHait et qu'elle aidait, aussi dure et sèche
qu'eux-même . Par les gros temps, elle cousait ou lessivait
au bourg.

.
.
S'il faisait beau, Eugénie ins~llait son graod·1ère sur le
barJC qui vacillait soutenu par quatre bâtons a~près
de la porte. Elle balayait le carrelage, elles essuyait les
meubles.
S'il ventait ou s'il pleuvait, ils demeuraient à se chauffer
dans la pcussière et la fumée. Ils e parlaient pre~que pas.
C'était la plus mau\7aise heur . Le coucou sonnait quand
i le jugeait nécessaire. C'était une occupation que _d'o~ver le lono- du mur mal peint, la descente des pois rOUtlleu~ et de0 leur ombre. La pluie trempait la mousse des
t';ïiles comme une éponge; des gouttes qui tomb~ient p&amp;T
la cheminée formaient, sous le pot de la crém:llllère, de
grosses boulettes de cenôre. Les r.ifale , derrière la grange,
brutalisaient les vieux: pommiers. De temps en temps, Ja
vache mugissait ou donnait un coup de pied au mur: ~
fumier, la suie, la terre, l'herbe enveloppaient la ma~
dans leurs odeurs comme dans un brouilbrd successivement aigre et fade.

LA GARDE-MALADE

Parfois, Eugénie atteignait, dans. le coin de la fenêtre ,
quelque journal, - rindipendant du Gdlinais, traînant là &lt;lu
dernier dimanche; un Petit 'Parisien sans date, toujours
nouveau, toujours oublié ; u quelque livre, - un
vieil almanach cubique à couverture rouge, où la liste des
foires alternait avec des littératures bêtasses ; un ancien
bouquin d'école, Tour de Frana ou Pages choisies des Classiq11es; l'un des deux prix qu'elle avait obtenus autrefois,
où il était question, en langage si\)yllin, de la grande Révolution et de la Télégraphie sans fil ; - et elle lisait tout
haut, tristement.
Elle ne s'intéressait pas au journal, il ne s'intéressait pas
au livre. Pourtant ils subissaient tous deux la 1 cture,
comme si, à cause de ce bruit, ils avaient espéré ne plus
entendre la troisième pensée travailler dans le silence.
Midi arrivait. Tantôt la grand'mère revenait pour le
déjeuner; tantôt elle chargeait la petite fille de ce soin
&amp;cile. Eugénie préparait deux œufs, choisissait un fromage, des noix, tirait un peu de piquette violette. Au
début, l'homme s'irritait souvent.
L 1om de Guieu l Encore manger ! Et ça me sert-il à
autre chose qu'à chier ?
Il regardait ses poignets tordus, ses mains tendineuses,
dont les os crevaient le parchemin ocreux et fripé. Élevant
sa tête de côté avec un effort de bœuf sous le joug, il écoutait l'enfant, à 1imitation de sa femme, lui reprocher ses
gros mots.
- Qu'est-ce qu'il faut dire, alors? demandait-il.
- Il ne faut rien dire, répondait-elle.
Il mâchait bien de ses dents indéracinables, et, salivant
un peu des coins de la bouche, il avalait avec honte.
- Ah, gronda-t-il un joUJ, si je m'étions seulement
pendu dans le guernier ! A quoi que je sons bon, à présent ? Dis, .1 ini, t'aimerais pas mieux que je sois mort!
Elle dét0urna la tête, elle répliqua d'une voix. toute

faible :

�30S

LA •·ouvELLE RE\'UE FRA. "ÇAISE

..

;'.)

_ Et moi, à quoi que je servirais • .
., .
Question qui le fit rire de son ab. .:ur nre mou, pms qui
le fit taire.
Il ruminait ensuite, \'aguement ensommeillé, _Pen?ant
une heure morose. Ensuite, un signe _à la peme _till~:
elle se levait du banc où elle frottait sa~s bruir, es
assiettes et, prenant son grand'père par la mam, elle I emmenait.
1 f ·
·
Il fallait passer le chemin ferré, contourner_ e um1er qui
s'amoncelait entre quarre ruisseaux de purin: ~gner a~
coin de la grange une cahute de planches ou Ion avait
creusé un trou rond à même la terre.
.
L'enfant aidait le vieillard comme un_e no~rnc: son
.
Elle lui tirait son vètement,
nourrisson.
. il1 pauenta1t
·
· sur
d
.
b
"des
Parfois
s'il
se
renait
ma
et
nsquan
e
ses 1am es ro1 .
'
d
tom ber ou de se salir, Eugénie disait avec trn resse
:
1
- Plus à droite, grand'père ... avance un peu:.
. .
Il obéissait. La nécessité les conduisait, la pm~ ve1lla1t
sur eu., "ils ne se trouvaient pas. abandonnés. - L enfant le
rajustait ils revenaient à la maison.
elon,le temps ils rentraient d:tns la chambre om_bre _elt
· ; ~u bien I s
tuaient les heures' une à une comme le matm
restaient dehors, sur le banc, a contempl~r a_u loin la te:~;
· de la Rivière
blanc et miroitant, partag
Le chemm
. ' .
,
.
teaux
la vue. A gauche et à droite, Jusqu aux haies, aux. po_ le
et am rails de la voie ferrée, le paysage se com~sai:.:~m~es
et bariolé avec des pièces verres ou brunes. Dun 1.b ' •
bâtiments rouges de la gare, de l'autre ~n. h~meau ~~
"t dans un fond entre des arbres le hm1ta1ent. Qu_
d
orma1
•
t ut nous
ues noyer ' un chêne, des poiriers se ten:u_ent o
Jans les champs. Au long du chemin, réguhcreme?t ~:
cés des tas de cailloux ressemblaient pour Eugéme Jal , .
'
n}
maisonnettes
et pour son grand' père a· des tombes
, . . ment
avait pas d'autre mouvement en tout cela que I é~o1~1;:e des
du soleil vers la droite et le rapprochement ,me
ombres.

LA G.\ROE•.\IALADE

Au del:\ du passage à niveau, la terre montait doucement, avec la souplesse vivante des plaines, jusqu'à toucher
le ciel à la hauteur des yeux. · La différence des cultures y
traçait des lignes fermes comme celles d'un monument.
Un petit cortège d'arbres, çà et là, s'ordonnait sur une
crête. Et tout au loin, deux faibles plateaux mauves, interrompus par de beaux peupliers droits qui suivaient la
rivière, comme une ceinture avec sa boucle changeaore,
serraient la raille du monde.
Cette vue enchantait Eugénie. Elle la goûtait, elle la
respirait, elle s'y promenait seule en songe, libre pour le
travail ou pour le jeu. Elle en revenait plus douce pour le
vieillard qui n'en foulerait plus jamais le sol gras et dru,
ni l'herbe et le blé.
Lui n'y voyait que bien peu avec ses yeux presque
éteints : mais aux bruits et aux odeurs, il reconnaissait la
vie éternelle. Des paysans traînaient sur la route une charrue, une herse ou un rouleau : chaque caillou, chaque
pointe de fer, chaque fibre de bois parlaient alors. Il répondait des choses que la petite fille n'entendait pas, et où il
n'y avait ni admiration, ni regret, ni plaisir, mais seulement l'idée &lt;lu labeur et du profit. Les passants continuaient
le dialogue.
- Tu te reposains donc, père Quenne, vieux feignant l
- C'est bien mon tour, disait-il.
Puis il était question des blés, des betteraves, des
avoines, &lt;les machines, du député et du curé. Quelques
événements de Paris, parfois, faisaient qu'on s'occupait des
invemions nou,·elles et de la guerre. Là-dessus, le vieillard
avait son expérience et ses méthodes : il les communiquait,
on les écoutait, il servait donc encore; un peu de sang lui
revenait dans les tempes et dans les joues.
Il respirait les heures, les saisons et le vent. Quand il
sentait la fumée de la gare, il disait :
- Il va faire chaud.
Et lorsque le fleur fort de la sapinière à droite lui

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

310

.

.

. .
d
l herbages et les emblavures, il annonamva1t p.ir essus es
r~h ·
r-· ·
· ·1
pleuvre
_ Mais dema10, 1 va
· . .
. ·1 les donnait
.
. él
·t des exp11cat10ns • 1
Eugéme lui r c amai . .
d · · Elle contes.
·d . evrva1t un peu e 101e.
d'une voix sour e ou r
. d'école il se moquait
r · d'
vague souvenir
,
tait sur la iot un , ,
h 1 n'y comprenaient plus
d'elle. Se reportant al almanac ' l s
•
· l'
ni l'autre.
.
nen m u 0
. t dait en une nuit au creux
L'hiver finissait. La neige on
reteinte Les
des sillons. La terre paraissait molle et lavée,f m d'he~bes
d" rsant un par u
·
ffi ·
vents de • fars sou aient, ispe ·ent à reverdir et à refleul mps commençai
Les arbres des c 1a
.
blé levait avec un
. Les oiseaux reparlaient. Le 1eune .
. t les
nr.
. 1
1 Et pms sonna1en
frisson chaque maun p us amp e.

Il

1

cloches de Pâques.~ .
1 'el Le soleil d'abord rou·
Les jours s'élargissaient sur e ~:rs. de la rivière, puis un
lait sur la cîme m~me des peuht en avril à peine au delà du
-dessus : et s étant couc
.
l bo'
• peu au. . .
ai il s'en allait Jusque dans es is.
passag~ a ntea~, en: froment mûrissaient au signe des
Les foms, 1 a'l.ome,
·goureux du monde.
. •
r~ortS v1
d'mère rentrait s01gna1t sa
Le soir tombant, la ~an l . ·11 d Elle etl'enfant
. . h fJ: du lait pour ev1e1 ar •
vache, f~1sa1t c a~ er r . il restait assis contre ses oreille mettaient ensuite au it .
d
h vron d'os, attenlers, ou plié à travers comme un ur c e
dant.
. .
à cette heure-là, venait avec
Parfois, quelque v1s1te, .
b
ui voulait
son aumône : une benne femn:ie du ourg, q rand'mère
·uer et qui bavardait bas avec la g
d
un peu vei
l grand'père . une petite fille e
ou très haut avec e
'
l
, Eu...L
.
b'er ou une eçon a
i;•
récole, qui app~rtait. 1;-Yn c~ i
ère au vif regret de
nie, laquelle n érod1a1t p_us gu d ' enfants de jouer
. . • 0 permettatt aux eux
l'mstitutnce. n
. .
causant avec un
· lies ne 1oua1ent pas,
dehors, ':°ais e 1 l
de la vieillesse, des champs,
sérieux bizarre de a c asse,
du temps.

311
- Qu'est-ce que je ferions sans cette boellc ! soupirait la

LA GARDE-MALADE

grand'mère.
- Pour sûr qu'a vous aïdaint hcn ! disait la voisine.
Elles chuchotaient. La lampe fumait. Entre les rideaux
bleus, le mur recevait la silhouette du vieillard et des
oreillers comme des montagnes d'ombre.
Les jours s'épuisaient ainsi. Les dimanches approvisionnaient la semaine.
Avant la messe, la grand'mère s'appliquait à changer
son pauvre homme. Dès que le barbier l'avait rasé, elle lui
récurait l'os, non sans rud~e. Puis, le dépouillant avec
ses doigts crochus comme avec des ongles, elle lui passait
en deux coups la chemise et le caleçon qu'Eugénie faisait
tiédir. Elle se tenait très sage auprès du poêle : les jambes
et les bras de toile pendaient à ses mains des deux côtés du
tuyau noir. Le grand-père, appuyant sa vie à la douceur
sérieuse de sa petite-fille, oubliait un moment l'incurable
tristesse où il agonisait.
Ensuite et alternativement, tantôt la vieille femme, tantôt l'enfant se rendaient à la messe. N'on qu'elles crussent
à rien : l'une avait jugé le dogme faux parce qu'elle ne
voyait jamais l'instituteur à l'église, l'autre était si pure
que l'odeur de l'encens lui déplaisait et l'ombre étoilée en
jaune. Elles allaient aux nouvelles : avant, après Je service,
on parlait des morts, des mariages, des naissances, des
baptêmes, des premières communions, et, sous couleur de
religion, toujours de vie. Le père se plaignait du soleil, le
fils partait au régiment, la fille n'écrivait plus de Paris, la
mère relevait de maladie. Mots qui revenaient à la maison
comme des visiteurs : on les répétait, on les commentait,
l'impotent reprenait en eux un peu de passion et de quoi
penser encore.
Pour ravitailler les dimanches, il n'y avait que les Parisiens. La grand'mère les appelait tOùS ainsi, qu'ils vinssent
de Paris, de la mer ou de la Bourgogne. Ils apportaient
leurs soucis, leur égoïsme, leurs préjugés; ils laissaient

�JI Z

LA NOUVELLE R1':\'UE FRANÇAISE

leurs enfants une semaine, une demi-semaine ; mais leur
souvenir s'enrichissait après leur départ. Eugénie organisait leur légende moqueuse. Un cousin confondait la herse
avec la charrue; une cousine voulait accompagner le vieillard partout, et la garde-malade la renvoyait par des farces
admirablement combinées; une tante parlait d'hôpital, de
secours, de conseil de famille, de pudeur, et n'y pensait
jamais deux fois.
Tout cela, dans la mémoire et l'imagination attentives
de la petite fille, faisait une agitation aussitôt communiquée au grand-père. Ainsi ces abandonnés plongeaient
encore un peu, juste assez pour ne pas mourir, dans l'eau
sociale.

IV
Le vieillard prit un mauvais rhume, ne se leva plus et,
le troisième jour, entra en agonie.
C'était juillet : la moisson dévastait les fermes et précipitait jusqu'au délire la vie. Au moment où débuta le
rale, Eugénie se trouvait seule et savait qu'elle serait seule
tout le soir. Cette idée l'affola d'abord : elle courut à la
porte, bouscula la claire-voie et, se hâtant sur le chemin,
cria :
- Au secours !
Le chemin, les champs de regain, d'éteules et de meules s'étendaient vides jusqu'aux. peupliers ; les machines
travaillaient derrière les bois, hors de la vue.
L'enfant buta contre une pierre, faillit tomber, se mit à
pleurer. Le râle du grand-père la rappela dans la mai~on.
Elle resta debout auprès du lit, ne sachant que faire. Le
mourant, étendu de son long sur le dos, pilait sous lui les
oreillers: il semblait un peu moins courbé. Ses yeux écarquillés ne voyaient rien. La pomme d' Ada_m montait et
descendait dans son cou. Et de ses lèvres mi-ouvertes sor•

LA GARDE-:\1ALAOE

tait, mesuré par son haleine, un bruit caverneux dont le

retentissement remplissait la chambre.
Sa main gauche, à la hauteur de son genou, grattait les
draps. Sa main droite pendait. L'enfant la saisit, elle était
molle et chaude. Ce contact la rassura, elle retrouva la
force de crier :
- Grand-père !
Il ne s'interrompit pas, trop occupé à mourir. L'enfant
recommença à pleurer.
- Grand-père ! oh, grand-père !
Elle regarda dans l'effroi ce visage qui pâlissait sous le
hâle. Quelques mouvements lents et doux traçaient des
rides aux deux côtés du nez et au bord des oreilles. Dans
l'effort désespéré du souille, le cou se gonflait et se creusait, le menton s'élevait et s'abaissait, la tête alourdie descendait plus livide au milieu de l'oreiller jaune.
Ce travail mystérieux, consentement et résistance, intéressa Eugénie. Appuyée à la forte main, elle se tint pleine
de curiosité et d'horreur.
Quelques instants, le râle s'arrêta ; une respiration égale,
courte et douce, vibra, chuchotant l'espérance; puis il reprit
en sourdine, écartant à peine les lèvres violescentes.
- Grand-père! soupirait l'enfant, grand-père !
Elle sentit qu'il allait mourir. Go remerciement, un
conseil ne sortiraient•ils pas de cette bouche tordue ?
- Oh, parle-moi !
Et gémissant ainsi, elle serrait aussi fort qu'elle le pouvait dans ses deux mains la grande lourde main molle.
Mais il ne répondait pas. Son soupir à deux temps allait à
peine plus haut que celui d'un homme qui dort ...
Les tressaillements de son visage se ralentissaient. Ses
doigts sur les draps ne bougeaient plus.
Eugénie s'accota au bois du lit: élevée au-dessus de son
!tge et de tout ~ge, elle se soumit à la Loi.
Soudain , le corps du grand-père glissa, ses genoux se
plièrent et saillirent, il se tint en plusieurs angles sous la

�314

r

LA NOUVELLE REVUE FM~ÇAISE

couverture. Eperdue, Eugénie ôta un oreiller de sous ses
épaules, et réunissant toutes ses forces, les ramena sur le
traversin. Il lui sembla encore que le moribond se redres·
sait.
Ses traits n'exprimaient plus ni souffrance ni conna~
sance. Ses paupières iermaient à demi ses yeux : un rayon
jaune passait entre les cils et rasait les joues pâles. Tout le
visage était devenu immobile, sauf les lèvres, dont l'écartement régulier accompagnait le battement du cou. Et le râle
ne rendait plus qu'un très petit bruit de bise.
Il s'arrêta sans que l'enfant s'y fût attendue. Cela fit un
étrange silence, comme si tout à coup le monde lui-même
s'était arrtté. Elle interrogea les objets et les meubles
autour d'elle.
Puis le coucou du mur sonna quatre heures : et quand le
même silence se fut refait, énorme et creux, autour de la
dernière vibration, Eugénie comprit.
Pourtant, la main qu'elle tenait n'était pas froide. Elle la
lâcha tout à coup et, obéissant à un souvenir obscur, s'en
alla sur la pointe du pied décrocher le petit miroir rond de
la cheminée. Elle monta sur une chaise et, présentant la
olace aux lèvres du vieillard, n'y recueillit aucune buée.
r, Elle ne dit rien, elle ne pensa rien : elle se mit à l'ou·
vtage.
Elle ôta les oreillers, n'en laissant qu'un : le mort s'y
appuya, droit comme dans sa jeunesse. D'abord, l'enfa~t
en avait peur ainsi que d'un mannequin de marbre. Ma 15
il était tiède et léger, s~s membres restaient souples comme
ceux d'un petit garçon, elle se rassura. Avec précaution,
elle déploya le drap bien proprement sur lui. Ell~ se _raP:'
pela qu'il fallait fermer les yeux, o~ le _lui avait d~~ a
l'église ; elle s'y reprit à deux ou tr01s fois, les paup1eres
glissant déjà sur l'iris jaune : elle y réus~it enfin, et ~or2nt
dès lors, dans sa dignité terrible et sa paix, cette face 1mmobile, elle en baisa la joue et pleura.
.
Elle n'avait plus peur, elle ayait du chagrin. Elle pensa a

LA GARDE-MALADE

fuir pour l'oublier, à partir pour ramener sa grand'mère de
la moissonneuse. Mais c'était très loin, et d'ailleurs pouvait-elle abandonner ainsi le pauvre mort? Elle sechercha
encore du travail.
Elle fit chauffer un peu d'eau, et très doucement, avec
une petite éponge, essaya de laver les joues terreuses. Mais
elles se refroidissaien1. Effrayée, Eugénie jeta sa cuvette,
rangea ses linges et se mit, sans faire aucun bruit, à balayer
la maison et à épousseter les meubles.
Cela fini, le soleil avait baissé et le reaangle de la porte
était jaune. Elle prit une bougie qu'elle aJluma, versa quelque eau bénite dans une assiette sur la table du chevet, y
mit tremper deux brins de buis qui pendaient au mur, sous
un vieux numéro bariolé de tirage au sort. Enfin elle se
nettoya longuement les mains, brossa sa robe, se peigna :
et quand elle vit qu'aucun ouvrage ne restait et que la
grand'mère ne rentrait pas, elle s'assit au pied du lit, sur la
chaise de paille, et regardant le mort, frissonna.
EUe savait une ou deux prières. Elle les dit tout bas
devant elle. Puis leur latin lui déplut. Elle prononça alors
ce qu'elle pensait :
- A présent, il va se reposer ; et, moi, je retournerai un
peu à l'école avant de travailler.
Elle se troubla, souffrit, se résigna. Elle se rappela comme
on se rappelle un voyage, par une impression générale de
lassitude, de plaisir, de regrets et mille détails touchants,
l'année passée ainsi à soigner son grand-père ; elle soupçonna obscurément ce qu'elle avait gagné et perdu dans ce
long espace de vie, et tout cc qu'elle n'oublierait plus. Joignant les mains, elle en remercia le mort sévère qui rêvait
sur l'oreiller, les yeux clos, la bouche mal fermée entre les
lèvres lhrides, le nez pincé déjà sous une pression très
froide ...
Elle finit par s1endormir: et c'est ainsi que la grand'-mère
les trouva tous les deux, le mort veillant sur la vivante, à
l'heure où elle revint harassée à ce labeur nouveau.

�316

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

V

LA GARDE-MALADE

317
à craindre que les vivants. On n'a qu'à dire deux Pater et
deux Ave, et ça ne vous fait plus rien du tout.
Il y avait des anticléricaux dans la famille, ils murmu·
rèrent .

Après l'enterrement, selon l'usage, et quoique les enfants
du mort, soucieux de la succession, ne dussent pas repattir
tout de suite, on fit un festin.
La grand'mère servait, avec une vieille femme du village
qu'on employait, à cause de son adresse et de sa piété, à
ensevelir les mores. Eugénie avait disparu parmi ses .::ousins
et ses cousines. La table était longue, allant de la cheminée
à la porte de la seconde chambre : et tous ces gens du
Nord, du Midi, de Paris, ramenés par le deuil seut à leur
source, se regardaient et regardaient leurs assiettes en causant de leurs intérêts et parfois de leur père.
Presque tous se montraient hostiles à la veuve. Ses propres enfants la défendaient tout juste. Les uns, arguant de
la présence d'une mineure, voulaient qu'on vendît aussitôt
la ferme et les champs ; les autres, énumérant les qualités
de leur mère, qu'on lui laissât l'usufruit.
Un compliment plus maladroit que les autrés fit se dresser le corsage noir de la Benjamine.
- Parlons-en ! siffia-t-elle. On ne nous a même pas
prévenus que le père était malade !
Il y eut une rumeur, approbations et protestations mélangées.
- Personne n'était là, poursuivait-elle et le pauvre
homme est mort tout seul comme un chien !
- Il y avait moi, dit Eugénie, de sa voix nette.
- Ce n'était pas ta place ! s'écria la jeune femme. Ce
n'est pas la place des enfants.
La rumeur s'enfla ; les uns parlaient de l'hospice et des
convenances ; les autres de cruauté, de dignité ; la majorité
devenait impitoyable.
- Bah, chuchota l'ensevelisseuse, les morts sont moins

., -: Moi, _dit Eugénie, je n'ai pas eu peur, j'ai dormi,
J avais besom de me reposer comme lui.
Les Parisiens s'indignèrent. L'enfant les regarda lentement un à_ un et les _jugea. Puis elle sourit à sa grand'mère
avec_ sécunré. lnstru1te par la pitié, par la maladie, par la
nudité, par la mort, elle se sentit prête à la vie.
ALBERT THIERRY

�FEUELLETS

FEUILLETS

prunt sont celles à quoi l'on se cramponne le plus fortement, et d'autant plus qu'elles demeurent étrangères à
notre être intime. Il faut beaucoup plus de précaution
pour délivrer son propre message, beaucoup plus de prudence - que pour donner son adhésion et ajouter sa voix
à un parti déjà constitué.

II
I
On a dit que je cours après ma jeunesse. Il est vrai.
Et pas seulement après la mienne. Plus encore que la
beauté, la jeunesse m'attire, et d'un irrésistible attrait. Je
crois que la Yérité est en elle ; je crois qu'elle a toujours
raison contre nous. Je crois que loin de chercher à l'instruire, c'est d'elle que nous, les aînés, devons chercher
instruction. Et je sais bien que la jeunesse est capable
d'erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de les prévenir
de notre mieux. Mais je crois que souvent, en voulant
prést:rœr la jeunesse, on l'empêche. Je crois que chaque
génération nouvelle arrive chargée d'un message et qu'elle
le doit délivrer ; notre rôle est d'aider cette délivrance. Je
crois que ce que l'on appelle « expérience», n'est souYent
que de la fatigue inavouée, de la résignation, du déboire.
Je crois vraie, tragiquement vraie, cette phrase d'Alfred
de Vigny, souvent citée, qui paraît simple seulement lorsqu'on la cite sans la comprendre : « Une belle vie, c'est une
pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mur. ,, Peu m'importe du reste que Vigny lui-mème n'y ait peut-être point
vu toute la signification que j'y mets ; cette phrase, je la
fais mienne.
Il est bien peu de mes contemporains qui soient restés
fidèles à leur jeunesse. Ils ont presque tous transigé. C'est
ce qu'ils appellent &lt;c se laisser instruire par la vie». La
vérité qui était en eux, ils l'ont reniée. Les vérités d'em·

J'ai tant aimé Flaubert! ... Tout ce qu'on écrit contre
lui me meunrit ; mais combien plus encore ce que je me
reti~ns d'écrire moi-mème. Sa Correspondance a durant plus
de cinq ans, à mon chevet, remplacé la Bible. C'était mon
résen·oir d'énergie. Elle proposait à ma ferveur une form
de sainteté nouvelle. Je pense que les élè\•es de Gustave
Moreau ont eu pour leur maître une st .1blable vénération.
Mais Gustave forcau n'est pas plus un grand peintre que
Flaubert, hélas! n'est un grand écrivain. Celui-ci le sent
bien : il n'écrit P,as si bien qu'il s'efforce de bien écrire.
Les vrais maîtres, Montaigne, Pascal, aim-Simon, Bossuet,
.ne se donnai nt pas tant de mal. Lorsgue je relis Flaubert -aujourd'hui, sans plus autant de révérence, ce n'est
jamais ~ans peine, sans chagrin. Je voü partout contention, gaucherie. Chaque phrase ne sort d'embarras que
par une extrême simplification de ia syntaxe; elle mor~elle et juxtapo e. Elit: n'obient non plus la fusion qu
1analyse ; le éléments en restent à l'état brut. Mais aœc
plus de don réel et qui nécessiterait moins de peine, avec
plus d'assurance, nous verrions sa dl'.:votion faiblir et
' ,
panant, notre admiration.

III
J'ai été ,·oir Matisse à Nict. Ah! quel homme charmant !

Il m'a fait entrer dans une chambre assez petite, oblongue, étroite comme un large couloir. C'est dans cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.
320
chambre qu'il vit, qu'il travaille; les murs sont tapissés
de ses dernières toiles qu'il ne parvient pas à voir avec
assez de recul, même dans le reflet de l'armoire. à
glace. Il peint aussi longtem_ps que_ le jour ,dure, pms,
à la lumière de la lampe, 11 dessine. Il n est pas de
ceux qui pensent qu'ils travaillent dès qu'ils ~nt ~n main
plume ou pinceau ; il che~che sans cesse, 11 s ~ITorce ;
les plus exquises de ses toiles sont cell~~ do~t 11 est le
moins satisfait, car il dédaigne les effets qu 11 obtient ,désormais à coup sûr. Il reporte votre atten~ion vers d autres
toiles, moins accomplies, mais où se ht une recherche
que ses admirateurs de la première h~ure, _et vous savez
s'il en a, n'attendaient certes pas de lu1, qm peut-être va
leur déplaire et qu'il~ ne comprendront pas. Il parle de précision de réalisme ; il aspire à pouvoir dessiner proprement ~ne main, &lt;&lt; des doigts qui n'aient pas l'air de bouts
de cioare » à mettre un œil en place, c'est-à-dire au'
.
dessus0 du nez
et de côté suffisamment pour 1a1sser
p1ace
au second œil. Il dit : cc Ce n'est pas tout de bien dessiner
une main ; encore faut-il qu'elle fasse partie de_ l'e~sem:
ble ». Car c'est de l'ensemble qu'il est parti : . m:11~ c e~t 1.i
qu'il faut revenir. Et d'une part, dans ses dessins, 11 soigne
à présent des détails qui s'efforcent vers un ensemble, d'autre part dans sa peinture il ,s'effo:ce vers ,des
détails qui ne contreviennent pas _à. 1é~1ot1on de Iensemble. Bref, à cinquante ans, le vo1~1 q~1 redécouvre.
élémentaires vérités que l'école enseignait aux élèv~s ,
vo1c1 qui vers la fin de sa vie va rejoindre 1~ pomt de
départ des grands maîtres : de Mantegna, d~ Michel Ange;
dont ensuite nous feuilletâmes des reproduw~ns. « Voyez·
me criait-il comme c'est dessiné, cette mam ! &gt;&gt; Car on
.
en revenait ' toujours aux mams,
comme au morceau de
choix le plus difficile. Et il me redisait le mot atroce de
Forain : « A présent que les Allemands n'achète1~t p~us
-notre peinture, nos jeunes \"Ont devoir apprendre a faire
les mains. &gt;&gt;

32 I

FEUILLETS

Et je pensais que sans doute il importait de désapprendre d'abord tout ce qui ne devenait plus qu'un acquis
banal, et que l'on ne savait vraiment bien que ce qu'une
exigence personnelle vous avait fait apprendre avec peine.
Mais lorsque j'entendais Matisse protester que rien ne
l'irritait plus aujourd'hui que d'entendre admirer telle ou
telle de ses toiles, oubliant que chacune, à ses yeux,
n'était qu'un acheminement vers autre chose, et s'écrier:
«Ce qui m'importe, ce n'est jamais ce que j'ai fait, c'est ce
que je veux faire. Je voudrais n'être jugé que sur l'ensemble de mon œuvre, la courbe générale de ma ligne, de
mon évolution&gt;&gt; - si je ne pouvais lui refuser l'assentiment'
de ma sympathie, je pensais pourtant qu'il demandait
l'impossible; qu'un peintre ne peut être jugé que sur des
œuvres, et dispersées; qu'il commet rare imprudence en
renonçant à faire un tableau.
ANDRÉ GIDE

c:

21

�IÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTÉRATURE
LE ROMAN DU PLAISIR

,,11

On a médité souvent et tristement sur la mort des livres. Le
passé nous y invite, et nous modelons l'avenir à son itmge. Le
naufrage de tant d'œuvres grecques et latines nous paraît annon•
cer un destin pareil à nos littératures modernes ; l'usure du
papier, les révolutions futures, le dégoût possible de la lecture
et de l'écriture, nous sont représentés par nos bibliothécaires,
bibliophiles, bibliomanes, bibliophages ou bibliophobes, comme
des périls vraisemblables. Habent sua fata libelli. Et pourtant,
s'ils sont sujets aux coups des divinités mauvaises, il me semble que, tout compte fait, le génie immanent de la terre attache
à leur conservation une valeur précieuse, étend sur eux une
aile presque miraculeuse. ous avons gardé, après tout, la plus
grande partie des chefs-d'œuvre admirés des anciens, et, quand on
songe aux chances de destruction, on imagine qu'il a fallu vraiment
qu'ils fussent conduits jusqu'à nous, comme le jeune Tobie, par
la main d'un ange. L'ange gardien des livres ( certains penseront
peut-être que c'est un diable) n'a pas fini de veiller sur eux et il
leur fera peut-être traveri;er des pas plus dangereux. Le jour où
l'espèce humaine aurait terminé sa mission et transmis à d'autres
êtres la charge de figurer l'avant-garde à la pointe de la vie terrestre en marche, il est probable que ces êtres trou,•eraient moyen
de recueillir l'héritage de nos livres, et qu'ils rêveraient, sur ces
livres, à l'humanité, comme nous imaginons la vie d'Athènes et
de Rome entre les feuillets de Platon ou d'Horace.
Ils trouYeraient dès lors dans nos livres, et bien mieux encore
que nous, ce que nous y trouvons nous-mêmes: une grande fa.
brique d'illusion. Les livres à vrai dire ne nous trompent jamais
complètement sur nous, parce qu'en même temps que nous les
lisons nous nous sentons vivre, et que nous savons corriger con-

323

tinuellement l'écart entre l'homme qu'on voit dans les livres et
l'homme réel. Mais ils nous trompent abondamment sur la.
nature, et s'j ls nous aident à l'utiliser pour notre action ils nous
empêchent de l'éprou:er dans son être. Nous devons, ~our passer ce Styx, les dépouiller avec nos autres vêtements sociaux.
Dès lors nos livres tromperont nos successeurs sur l'humanité
bien plus encore qu'ils ne nous trompent sur la nature ; ceux-ci
ne pourront les corriger par leur expérience, parce qu'ils ne
seront pas des hommes ; et ils ne pourront en tirer le schème
pratique d'une action sur nous, puisque nous ne serons plus.
Dès lors la trace ou la reproduction de nos I ivres risquerait de
figurer dans ce magasin d'inventions anciennes et délaissées
parmi lesquelles le Cavor de Wells retrouve, chez les lunaires,
notre télé_graphi~ sans ~) (T~gore_ affirm~ ingénument que nos
plus subtiles philosopbres d Occident g,seot pareillement au
rebut dans la vieille ferraille de l'Inde). Mais n'oublions pas que
nous avons passé par un moyen-âge, que l'antiquité y a été conservée pendant dix siècles comme une ferraille obscure et rouillée, et qu'!I est bie~ des ,·oies imprévues au bout desquelles
cette ferr:.ulle, fourbte à neuf, redevient utile et belle.
. Je m'_excuse de cette longue préface où j'ai vpulu seulement
mtrodu1re des êtres imaginaires, mais après tout possibles, qui,
succédant aux: hommes, se les représenteraient d'après les livres
que nollS leur aurions, par quelque artifice, laissés. (Supposez
une ?umanité condamnée à périr en quelques années par u'ne
modification ioé\itable et graduelle de son atmosphère, et s'employant à jeter sa a: bouteille à la mer», c'est-à-dire à semer sur
sa planète quelques témoignages quasi indestructibles de son
passage, à graver des. livres sur un métal durable, à faciliter la
besogne des Champollions extra-humains, à laisser un témoignage comme )'Arne Da Knussem de Jules Verne ou le Cavor
de Wells.) Nous transmettrions sans doute à ces héritiers une
image bien différente de notre image réelle. Et, (pour en arriYer
~ut de même, après avoir tant musé, à l'objet de ce discours)
51 notre intelligence et notre action leur apparaitraient tout de
même sous un jour assez exact, nous ne leur apporterions
guè~e de quoi les aider à se représenter nos plaisirs. Ils
~raient devant nous comme nous de,•ant l'Egyp!e. Les Egyptiens ne nous ayant laissé que des monuments funéraires,

�324

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

',,,"

325

n'ayant employé qu'à la vie d'outre-tombe leur génie monumental et plastique, nous en concluons candidement qu'ils ne
devaient penser qu'à la mort et ressembler à un peuple de
chartreux où on se disait l'un à l'autre: Frère, il faut mourir.

emprunter au m~~e ordre physique une autre métaphore, l'interférence du pla1S1r de style et d'un autre plaisir produit facilement un déplaisir, comme l'interférence de deux ondes lumineuses engendre une zone obscure.

,.

. Le problè~e ne, se p_o~e d'ailleurs de cette manière qu'en
htté~ature. S1 on I étudiait dans les autres arts, il faudrait en
modifier les termes, et tel n'est pas mon dessein. Je veux simplement no~e: que le poète, l'auteur dramatique, le romancier
sont mal à l aise et se trouvent tout de ~uite pris de court devant
le pla!sir. Et le lecteur, le spectateur ne savent trop que penser et
que d1r;. Un livre qui implique un appel à la sensualité, pour
peu qu il ré:7èle quelque talent, trouve des lecteurs par milliers .
li a p~ur lui no_n Socrate malheureux, mais ce qui sans être
sat1sfa1t, sommeille et grogne dans le cœur humain ... Le criti~ue, homme sage et qui vit au-dessus des passions humaines,
1~pose corn_me saint Antoine silence à ce compagnon disgrac_1eux .. Il fait: en bon globule blanc, la police de l'organisme
httéra1re. Mais pour certains ce saint Antoine est un Paphouce ...
Je songe ici au conflit entre M. Henry Bataille (soutenu en
so.~me p~r le p~b~ic puisque ~es pièces foot de l'argent) et la
cnt1que, a leurs 101ures et à leurs exclusions mutuelles . C'est un
sujet que je retrouverai un jour sur mon chemin.

**

•·'1

RÉFLEXIONS SUR LA L1ITtRATURE

Trabit sua quemque voluptas. Et pourtant il n'est rien dont la
littérature s'occupe moins que du plaisir, j'entends le plaisir
physique. Et il va de soi que la faute n'en est pas à la littérature, mais bien au plaisir, qui ne se révèle pas susceptible d'expression littéraire. Il y a une littérature amoureuse, une littérature élégiaque, une littérature tragique ; il n'y a presque pas de
littérature voluptueuse. Celle que nous a laissée le xvm• siècle
(on mettra les noms) ne vaut pas cher. Et il faut beaucoup de
bonne volonté pour trouver dans les Mille el une 11uits traduites
par M. Mardrus la présence ou l'image du plaisir. On en dirait
volontiers ce que dit Montaigne d'un ·vers morne et précis
d'Ovide qui le « chaponne ». Le plaisir de la table nous a fourni,
au crépuscule de la douceur de vivre, le livre charmant de
Brillat-Savarin. L'autre plaisir ne donne lieu qu'à des polissonneries lugubres comme l'Art dt jouir de La Mettrie. Mieux vaut
être, dit Stuart Mill, Socrate malheureux qu'un pourceau satisfait. L'essence et l'ordinaire de la littérature s'appliquent généralement à ce Socrate malheureux, et sa plus riche matière ce
sont les misères d'un roi dépossédé.
C'est aussi que (le mot style étant pris dans son sens le plus
large) il n'y a 1ittérature que là où il y a style, et le style figure
pour nous un plaisir qui en évoque lointaioemeot et subtilement d'autres, mais ne souffre pas d'être recouvert par un autre.
Tout plaisir exprimé littérairement devient plaisir de style, et
sa lumière propre s'efface dans cette lumière, comme la clarté
des étoiles dans celle du jour. Le contraire se passe pour nos
douleurs, nos misères de roi dépossédé. Si le plaisir est lumière,
la douleur est ombre. La lumière du plaisir littéraire n'absorbt
pas cette ombre, mais au contraire la met en valeur, et un sujet
tragique ou triste palpite et vit dans ce clair-obscur. La lumière
qui transfigure cette ombre ne saurait (à moins d'un artifice qui
ne va pas très loin) comme chez certains Hollandais ou chez les
impressionnistes) transfigurer une autre lumière. Or, pour

*
**
Ce chemin où, au lieu de marcher, je m'assieds sur un banc
d'où je regarde un paysage un peu trop lointain, je m'y suis
engagé à la suite de deux romans agréables et charmants
Su{am1e et le Plaisir, &lt;le M. André Beaunier, et les Taupes d;
M. Francis de Miomandre .
Les pages ordinaires de M. Beauoier sont pour mon goût, et
~ême pour ma raison, un peu réactionnaires et ses romans
1ngéoieux m'apparaissent, dans le recul des souvenirs, bien inégaux. Je n'aime pas beaucoup sa manière de romancer l'histoire
et Sidonie m'a fait froncer le sourcil. Mais depuis son Jouber;
aucun de ses livres ne m'a autant intéressé que cette Sttzanne .
C'est un sujet très neuf, comme tous ceux qui portent précisément sur le plaisir (je ne dis pas, bien entendu, sur l'amour)
M. Beaunier n'a eu qu'à ouvrir les yeux et à voir vivre le monde
d'aujourd'hui pour cueillir et placer dans son roman, exquise-

�326

REFLEXJO. 'S CR LA LITTÉRATOllE

LA NOUVELLE REVUE FRA.ÇA! li

ment écrit, la fi !Ure d'une petite femme toute charmante et
bonne, qui ne vit que pour le plaisir, ne respire que le plaisir,
le jour ou cet air respirable lui manque, brusquement tari par
la mort de celui qui incarnait pour elle le plaisir définitif, meurt
de la plus inévitable asphyxie. Ce petit changement de point de
vue, cette pré ence du plaisir, au si volontaire et méthodique
chez l'auteur qu'elle e t libre et pontanée chez . on héro ne,
suffisent pour donner une figure nouvelle au plus traditionnel
thème du roman français. Ain i l'auteur de f'ale11ti11e Pacquaull
n'avait pa~ eu de peine à écrire une B&lt;TVary plus âpre et plus charnelle. Pour M. Chéran le corps de la femme prenait un poid de
fatalité, tandis que pour M. Beaunier il ne comporte qu'une pente
de plaisir,- une pente par laquelle s'écoulent et s'éteignent son
Ame et sa vie. Et tout autour, M. Bcaunier a mis en place les
touch , les harmonique voluptueuse qui donnent a lineses
fonds, ses valeur·, ou unité. Cc livre eût été un peu frele
ponr porter le titre lourd de Ro111n11 du PlaiJir, ou simpl cnt
celui de Il Piartrt de d'Annunzio. Suianne tt le Plaisir fait un
titre qui nous met de plain-pied avec sn fragilité i,a grâce et ses
demi-teinte .
bi cc roman sur le plaisir, pourquoi M. Beaunier (et s2ns
doute aus i tout écrivain il\-i&amp;é) lui donnc-t-il pour njet une
femme et non un homme ? L'homme est après toutaus-i ardent
et aus:.i naïf que la femme dans la recherche du plaisir. Peut-être
plu, : la langue n'a pas C:'équivalent féminin du 1erme de
viveur. Et, quels que soient le accommodements avec Je ciel
de lit, l'homme connait mi u , évidemmcn~ le plai ir de
l'homme qu'il ne connait l plaisir de la femme. L'homme de
plaisir a d'ailleurs fourni son continuent littéraire au roman et
au théâtre. M. Lavedan en a fait de façon abondante et amu•
sante la physiologie, depuis Vitwrs et le T'imx Mnrcbeur iusqu'à la série des Leur. I.; cien Mühltèld ~crit sur ce thème une
jolie et adroite Camïre d'A11drc Tourette.Mai voici la diiférence.
L'homme a toujour · écrit le roman du plaisir de l'homme
sur un ton railleur, dé enchanté, parfois envieux. L'écrivain
s'ingénie à reconnaître et à révéler les tares, le faiblesses, les
sotti c de l'homme de plaisir. Il l'étudie en le méprisant ou enle
déte ·tant, en voulant faire partager ce sentiment au lecteur. Le
plaisir épous{! sympathiquement par l'auteur, intérc cet peu,

P7

Ou plutôt di tiuguon . S'il s'agit du plai ir de jeune gens 'I
est. trop ~p~ntané.' trop. simple, trop incon cicnt pour qu/ sa
pem~ur nille. b1 n 1010. La jeune e, pour l'art, est l'âge de
la ~Je, non 1âge du plai ir. L'homme de plai:.ir c'e t l'épieu'., n: et on n de,-ient guère que vers quarante an un vrai
épicunen., Un _des pcr onnage ûc M. Benunier dit que l'âge
heur u~. c est_ c,~quanre an , quand la vie c t faite et qu'il n'y a
plus qua en 1ou1r. Peut-être! mai loT!l(!ue la ie est faite elle
n'-a plus qu'à se défaire, et elle n'y manque pas .. 'ous sc;ions
~cœuré_ ~e voir le~ cen11:naire de Brillat- avarin célébré par
1Assoc1anon des Etudiants. Une heureuse impécuniosité la
ga~de contre cette faute de gotît. Mais une tablée de mes ieurs
murs, ch:tuves, v ntru , haut n couleur, devant la carpe à la
Cha~bord ou l'o~eiller de la Belle-Auror • nous plait comme
une image parfaite t une harmonie de la vi .. 'ous n' lion
g_uère plus loin : le roman vrai et franc du vieil épicuri n aurait
b1~n de:. chances d'ftre désagrfable, et surtout- vice rédhibitoue - de révolt r toutes le femmes.
Vieuit ou jeune l'homme de plai ir (il n s'ao-it pa é\-idcmment de do~ Juan) ne cra gucre admis par le public littéraire.
Ce ~era tOUJours une fio-ure plu:, ou moins ridicule ou odieu, e.
n en est pas d même de la femme. La littérature va ici à
1 encontre des mœurs. Les mœurs et même Je lois, qui permettent à l'homme de «s'amuser&gt;, le défendent à la femme. Et
pourtant la ~cmme qui sans méclunceté, vit pour Je pl:ii ir,
~ sympathique à l'homme et à la littérature des homme&amp;.
(Sro_on à celle des femmes: le rapporte t invem:, .et maintenant
les lionnes :;a,·ent peindre.) Voyez Renaud promettre à Claud in
&lt;:°~~e une ~âce de plu avec Rb.y, ce qu'il déplore, av~
1op,nio~ publique, chez son fils Marcel. Qu'une jeune et jolie
femme aille au bout de tous les plaisirs, dit l'homme pourquoi
pas ? Elle n'en est que plus belle, et cette beauté c' ;t une promes e _de bonheur. - Pour elle ou pour vous ? - C'e t to t
:au moins uc Jdée du bonheur, une Idée du ~lai ir : l'artiste
pla~onicieo relaye l'homme épicurien. Et en effet il y faut un
am ~~, ~omme Col ttc et M. Beaunier. Hors du monde de l'art
00 s md1gnera. Où donc ai-je lu cette \'ariante de l'Evangile ?
J sus eut arrêté par un mot divin le bras de ceux qui
pidaieat la femme adult!rc, un Juif sun·eou n'en ramas$a pas

'!

~:in~

�p8

L.\ NOUVELLE REVUE FRA~ÇAl~F.

moins un très gros pavé. - « Malheureux, lui dit le Maitre,
pour frapper cette pécheresse te crois-tu _donc sa?s péc~é ,? on, mais je suis son mari. » M. Beaumer expliquerait a ~e
forcené - comme le fait à son fils b mère même de François
_ qu'il n'y a pas de vilaines femmes q~i trompent leurs mari~,
mais des femmes que leur destinée a fan tomber sur des mans
nés pour être trompés. On naît encorné ~omme on naît _rôtisseur.'M. Beaunier a fait semblant de pumr Suzanne, mats son
pavé est en carton : iusqu'à l'extrême-onction le plaisir demeure autour d'elk comme les roses d'un buisson sacré.

** •

.

Si le plaisir ressemble à un buisson de fleurs, épanoui so~s le
soleil, ces fleurs, comme toutes les plantes, ont un ennemi: les
taupes. M. de Mioruaadre a écrit le roman ~~s Taupes. ,.
Quand on dit d'une femme : C'est une v1e1lle taupe, 1image
est plus claire que toute définition_, Il y a d'aill~urs d~
jeunes taupes. Le livre de r-.t de M1omandre, para1ssan~ a
l'époque des lettres anonymes de Tulle, béné~cie d'une ccrtame
actualité. Actuel il se relie tout de même a un ancêtre, le roman-type de la taupe, la Cousitte Bette. D~ns le c~armant pays
de joie et de sourire qu'est la Tourame, de 1eunes époux
réalisent une figure de bonheur aussi agréable à regarder qu'un
beau tableau ou un joli paysage. Mais ce bonheur est comme les
roses• il a besoin d'être arrosé, arrosé d'amitiés, arrosé d'argent,
il lui faut plonger ses racines dans un sol propice ; et les taup es sous la fÏQ'Ure de l'avarice et de l'envie, sont à l'œm-re, l~s
0
'
· · et qu'tl
taupes
que le plaisir scandalise parce qu ''l
I est 1e pl a1~1r,
s'épanouit dans la lumière au-dessus de leur doma10e souterrain. Et alors le rosier se flétrit et les fleurs tombent ...
· · que le
Les Ta1tpes sont donc moins le roman d u p \a1S1r
roman des ennemis du plaisir .et gardons-nous de le juger avec
un esprit taupe c'est-à-dire aveugle. Loin de moi la pensée de
tro uver dano-e:euses et fausses les idées religieuses et morale~
0
· · et qui
qui nous mettent en garde contre \·amour du p 1a1S1r
.
contribuent à nous placer dans la divine mesure. Mais la haine
du plaisir (la haine qui est un amour trahi) ~•a~pelle du no~
des deux sentiments dont M. de Miomandre a ammé ses taupes·
·
s'excusent
\'avarice et l'envie. Les cinq autres p éc hé s capitaux
·

R.EFLEXIC'NS SUR LA LIITÉ!tATCJRE

P9

si bien qu'on les avoue, et même qu'on s'en vante volontiers :
on se reconnait fort bien gourmand, luxurieux, paresseux
org~eilleux ou colérique. Mais ni Harpagon, ni Bette, ni personne, ne se reconnaîtront a\'ares ou envieux, ni ne recevront
ces mots autrement que comme une injure. Bel hommage rendu
au plaisir, de ne réserver comme péchés inavouables que les
deux péchés contre le plaisir !
M. de Miomandre avait écrit avant les Taupes un volume de
critique plein de finesse et de gotî.t, le Pavillon du Mandarùi. Et
M. Beaunier est un de nos critiques estimés, malgré ses partispris ( qui n'a pas les siens ?). Or dans la critique est contenu un
art d'éprouver du plaisir et de le faire partager. On ne saurait
peut-être sans exag~ration appeler la critique un grand plaisir,
mais il ne saurait exister de critique, de goût, sans une affection
pour le plaisir, sans un art pour le repérer et le savourer. Là
étaient les lacunes d'un esprit aussi robuste que Brunetière,
d'une intelligence aussi déliée que Faguet. Brunetière, qu'Anatole France appelait Picrochole, voulait, nouveau Gram! Ferré,
passer sa plume au travers du corps d'un brave Anglais, sir John
Lubbock, qui avait écrit un livre sur le Bonheur de vivre. M. Lécm
Daudet, qui dina chez lui, nous fait de ses repas un tableau affreux ( et je sais bien que la baronne Staffe n'approuverait pas
M. Daudet, mais je prends le renseignement où je le trouve, et
M. de Coislin eût fait évidemment un médiocre polémiste).
Faguet, qui se délectait d'une omelette au boudin, louangeait parfois de la littérature, et singulièrement de la poésie, qui n'étaient
en vérité qu'omdette au boudin. Mais le seul roman qu'ait
écrit Sainte-Beuve s'appelle Volupté, et il n'y a de critique complet que celui qui est capable d'écrire, en gros ou eu détail, à
sa manière, son Volupté. Jules Lemaître n'avait ni l'éloquence
et l'architectonique de Brunetière, ni l'intelligence pétillante de
Faguet, mais comme il l'emportait sur eux pour le goût, et
quelle bonne cuisine que ses articles! Et M. Daudet ( qui nous
donne toujours de bons renseignements sur les gens de lettres
amphitryons) nous affirme qu'à sa table régnait la chère la plus
parfaite. La décadence de la critique suivrait probablement celle
du plaisir. Bonne raison pour le défendre contre ses ennemis
de droite, qui sont le taupes, et ses ennemis de gauche, qui
sont les gloutons.
ALBERT THIBAUDET

�I

CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

GYM

'ASE :

Lorsqu'on ~ime. ... , pièce en 4 actes, de M. André

Pascal.

Colicbe el Gri.ffelin, comédie en 3 actes, de M. Louis
Bénières. Les Uns cbtt les Autres, comédie èn un acte, de
M. Paul Gaffiéri.
COMÉDIE-FRANÇAISE : Aimer, pièce en 3 actes, de M. Paul
Oo.toN :

Géraldy.
THÉATRE DE t..'ŒuvRE:

de M. Jacques • atanson.
CoMPAGNIE

L'Age beure:ix, pièce en 3 actes.,
. .

.

d'AUDITIO.·s ORAlUTJQUES : La Ro11de, dix dia-

loQ\JeS de M. Arthur Schnitzler, traduction de M. H. Sidersky.
THÉATRE MARIGNY : My love : mon amour, comédie en 4 actes.,
de M. Tristan Bernard.
Je voulais reparler de Molière, et parler de M. Paul Bourget,
_ assemblage inattendu, déconcertant 1 - parler de_ la célébration du Tricentenaire de Molière au Vieux Colombier et de
la représentation du Misanthrope à ce théâtre. J'ai flâné, j'ai été
dérangé, je me suis mis en retard, le temps me manque. Ce
sera pour la prochaine fois.
, . .
.
]'ai quelques spectacles passés, dont je n a1 nen dit. Je vais
en rendre compte. Travail mélancolique. Joue-t-on enco~
ces pièces? Je n'ose regarder sur un journal le tableau des t?éâtres. Les 1.mes m'ont intéressé sur le moment. Les autres ~ ont
profondément ennuyé. Aucune n'occupe plus mon espnt. Je
suis sûr qu'il y a quelque part, même en plusieurs « qu~lque
part », en province, des gens qui m'envient, en me .hsani
d'aller ainsi passer la plupart de mes soirées au théâtre,
entendre de jolies choses, à écouter des acteurs de talent, à

331

voir des ,, actrices », au milieu d'un public composé d'hommes
spirituels et de jolies femmes. Bonnes gens, ne m'enviez pas
tant que cela. Les picces qu'on joue ne sont pas drôles, en
plus qu'elles se rcsssemblent toutes terriblement. Les acteurs
de talent sont si bien convaincus qu'ils en ont et y tiennent
te!Jement qu'ils se gardent bien d'y apporter la moindre variété.
La plupart des spectateurs ont des visages d'épiciers enrichis
et, à entendre leurs réflexions, sont bêtes comme leurs pieds.
Les jolies femmes sont rares, ou, quand on en rencontre, elles
sont à d'autres. C'est plutôt à moi de vous envier, dans vos
veillées paisibles, au milieu d'une petite ville ou d'une petite
bourgade. Vous lisez un journal, ou une revue. Vous lisez
qu'on a joué, dans tel théâtre, telle pièce, de tel auteur. Vous
vous représentez la scène, la salle, les lumières, les entr'actes,
les toilettes, les applaudissements, les rappels, les artistes venant
saluer, enfin tout ce qui compose une soirée de théâtre à Paris.
Tout est pour vous merveilleux, tran portant, paradisiaque.
Oui, oui, c'est bien plutôt à moi de vous envier. J'aurais tant
de plaisir, ce soir, à aller flâner rue de Richelieu, et dans les
petites rues avoisinantes : rue de Louvois, rue Chal&gt;anais, rue
Rameau, rue Chérubini, rue Lulli. C'est un quartier qui me
plait beaucoup, dont l'air et le ton m'enchantent, qui est plein
de choses pour moi, i changé qu'en soit déjà l'aspect en certaines parties. J'irais prendre une bavaroise chez le glacier du
Passage Choiseul, en face de la sommeillante librairie Lemerre.
Je pousserais jusqu'à la rue du Hanovre, en som·enir de H. B.,
quand il souhaitait avoir dans cette rue, au quatrième étage,
un petit salon bien chaud où faire la conversation de sept à
huit le soir avec quelques amis sans préjugés et sans gravité.
Je reotrerrus emcite, l'esprit occupé de ces choses lointaines
et délicieuses. Je m'arrêterais une minute, comme si j'allais
encore entrer, à la porte de la Comédie, où j'allais presque
chaque oir, vers onze heure:,, finir ma soirée, quand j'étais
plus jeune. Que de souvenirs aussi je reµ-ouverais là, dans ces
couloirs, dans ce foyer des artistes, où l'on a tout refait et
modifié, d'aiUeurs, et qui n'ont plus rien de l'aspect démodé
et charmant que je leur ai connu. Au lieu de cela, je suis
enfermé, condamné à la tâche, et il me faut écrire des comFtesrtndus de théâtre I Mon chat Riquet, un être exquis d'intelli-

�332

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aence et d'affection e le doven de la maison, qui est là ur
~1a table, assis sur son de;rière à côté de la bougie qui
m'éclaire, semble considérer a,·ec pitié la course de ma plume

...

sur le papier.
.
. .
, .
Ajoutez, pour empoisonner rua vie, les histoires d animaux mis à la rue, maltraités, ou égarés sans aucune précaution pour faciliter leur recherche ou leur rapatriement. J'ai
dans ma rue, à deux pas de chez moi, une espèce de p nsionnat
d'enfant - tenu par des œurs. li y a quelque temps, la porte
ouverte, j'avais vu là un bra\·e bonhomme de chien mouton
couleur chocolat, les meilleurs yeux du monde, plein de s ·mpatbie pour tout le monde .. De.puis ~~elq_ues semaines je ne 1~
voy~is plus, ni n'entendais rien qu'. md1quât s~ présence. Ou
les sœurs pouvaient-elles bien le temr ? Ce mana, une de ces
créatures étant à la fenêtre, quand je passais pour aller prendre
\e train, je lui demande : ci: Yous n'avez donc plus votre chien ?
_ Mais non, me répond-elle, il s'est auvé. - Et vou ni:
vcus en êtes pas occupée ? - Si! 1 ous l'avons cherc_hé ... _:a
Entendez que l'une ou l'autre est venue deu~ ou trois .fois
sur le pas de la porte regarder dans la rue si elle :oyait le
chien. Rien de plus. Ce chien n'était dans cette maison q~e
depuis quelques jours. Il f~llait le surveil~er, s'occuper de. l.u•,
l'habituer à sa nou,·dle maison, ne pas lais er la porte omcrte
il. tout hasard, éviter qu'il sorte flâner dans ce pays qu'il n~
connaissait pas. Rien de plus simple, mais rien oon plus a
quoi pensent moins les gens en pa~eille circonstance. Et pa le.
moindre collier j'entends un collier avec nom et adresse. Le
malheureux a dû être ramassé, et voilà encore un martyr pour
le llinistres charlatans des laboratoires. Je passe deux fois _par
jour devant ce pensionnat. Deux fois par jour, l'image de ce chien,
la pensée de son sort, me reviendront. Le diable emporte
ces ~œurs dites de charit~.
~lais voyons un peu ces chefs-d'œuvre sur lesquels il faut
que j'attire l'attention. C'est par la pièce de M. André ~ascal
qu'il faut que je commence, je crois bien. Oui, c'est bien la
_une
Plus ancienne dans le petit lot dont. j'ai fait une• liste.. C'est'ous
pièce en quatre actes, ayant pour utre _: LJrsqu on_ amie... . &gt;
allez compléter et dire : Lorsqu'on aime on fait des fohes •
L'idée de M. André Pascal, dans cette pièce, est plutôt : lors•

CHRONIQUE DRAMATIQUE

333

qu'on aime, on de,•ient quelquefois très bon. Le sujet est celuici : un homme de cinquante ans, très riche, a épousé une jeune
femme de \:ingt ans, qu'il adore et dont il est l'esclave. Cette
jeune fiJle aimait un jeune homme et en était aimée, mais a
préféré un mariage qui lui donnait une existence heureuse. Un
jour 9u'elle reçoit, elle se retrouve en face du jeune homme en
question. Il n'e t pas de phrases que celui-ci ne lui débite alors
pour lui évoquer le passé, lui rappeler leurs projets, lui dire
qu'il n'a rien oublié et qu'il ne peut vivre sans elle. A ce propos, quand no11s débarrnssera-t-on. au théâtre, de ces scènes
d'amour les mêmes dans toutes les pièces, et presque avec les
mêmes mots: « Vous rappelez-vom? C'était un mardi. Vous
aviez une robe mauve. Vous teniez des fleurs à la main. j'étais
venu voir \'Otre mère. Votre beauté rayonnait su'r tout, Dès ce
jour, j'ai senti que je vous appartenais.\ otre image ne m'a pas
quitté. \' ous étiez toute ma vie. » Encore n'est-ce pas aussi bref.
Au contraire, un lyrisme, des métaphores, un bavardage .. .
Quand on entend cenc scène en moyenne deux fois par semai ne,
pendant six mois de l'année, depuis quinze ans environ, je
\'ous assure qu'on finit par la troU\·er un peu bête. La jeune
femme proteste, naturelle.ment. Puis, non moins naturellement,
elle fait sa partie dans ces ndmirables couplets et les deux soupirants deviennent amants. L'histoire ~st bientôt connue de tout
l'entourage. Seul le mari l'ignore. li semble du moins qu'il
l'ignore. Son frère la lui découvre avec ménagements. Surprise : on ne lui apprend là rien de neuf. Il sait tout depuis le
premier jour. S'il n'a rien dit, c'est qu'il adore sa femme . [! se
rend compte qu'il est pour elle un vieil bomœe. L'autre, elle
l'aime et cet amour est pour elle son bonheur. Comme la voir
heureuse compte pour lui plus que tout, il se tait. S'il parlait, il
la perdrait peut-être. En se taisant, il a au moins la joie de la
voir, de l'entendre, de la tenir quelquefois dans ses bras. Mais
personne ne peut savoir ce qu'il a souffert, ce qu'il souffre
encore. M. Arquillièrc a été très bien dans cette scène humaine
et généreuse, dans laquelle la raison l'emporte sur l'instinct. Ce
mari pousse même l'amour et le sacrifice à ce point : il va trouver l'amant, lui explique qu'il va divorcer et le met en demeure
de choisir : épouser sa maîtresse, ou recevoir une balle dans la
t~te. L'amant, qui a une autre histoire en train avec une riche

�334

-

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Américaine, qu'il espère bien épouser, se défile pour ce mariage
forcé. La jeune femme, qui se trouvait che.z lui à1 l'arrivé~ de
son mari et qui n'a eu que le temps de se cacher dans une pièce
voisine est ainsi mise à même de juger ce que valaient les
'
.
jolies phrases et les serments de son amant. Elle rene~t chez
elle se jeter aux. genoux de son mari, toute en larmes, implorant son pardon, qu'elle obtient, le mari étant trop heureux de
la conserver. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne me suis
nullement attendri sur les malheurs de cene jeune sotte. Une
personne d'ailleurs peu intéressante, ayant, je l'ai dit, préféré_la
fortune à. l'homme qu'elle aimait et qui l'aimait, donnant ensuite
dans toutes les billevesées qu'il lui racontait, sans voir plus
loin que le bout de son nez et sans souci du mari . a_uquel ~le
devait tom. Je la regard.ais mê.me pleurer avec plaisir. Ce n est
pas qu'une femme qui pleure soit bien joli:· ~'est même plutôt
tout le contraire. Mais au théâtre, on :ut s1 bien pleurer en restant jolie I J'oubliais presque·qut: j'étais au théâtre. Je me disais:
« En voilà au moins une qui reçoit une leçon. Pleurez, ma chère
amie. Vous ne l'avez pas volé 1 » On me dira sans doute qu'elle
l'emportait, puisque Le mari pardonnait. 11 faut s'ent~nd~,
Elle l'emportait, là, au théâtre. Mais transportez cette h1sto1re
dans la vie. Croyez-vous que l'affaire du jeune homme ne
reviendra pas de temps en temps entre les deux époux. ? C'est cc
qui fait la faiblesse de la plupart des pièces : leur dénouement
n'est fait que pour finir un dernier acte, s~ns aucun rap~ort
avec la réalité. Après cela, il est bien certam que ce man e5t
bien supérieur aux maris qui !uent et assomm:nt, _en p~r:an~d:
leur honneur outragé. Mêler 1 honneur à ces h1sto1res-la • Ces.
pour moi d'un comique !. . . Je ne suis pas ~ar!é et _n: le ~~rai
probablement jamais . Mais le serais-je et~ arnve~a1t-il d ~tr~
trompé, - et il me L'arri,verait, c'est certam, . - J_e me d1~1s
peut-être que je suis cocu, mais je me ~ardera1s ~1en de mder
mon honneur, ou ce qu'on appelle tel, a cette affaire.
Nous avons ensuite, à l'Odéon, une pièce en trois actes de
feu Louis Bénières : Coliche et Griffeli11. C'est la mise à la scène
d'un personoaae d'avare d'wi très grand relief, avec des e&lt; mots»
extrêmement cypiques. M. Chaumont l'a fort bien jou~, don~
nant à ce personnage une apparence physique très ré~s~ie: 0 e
a dit que cette pièce rappelle L' Avare dt: Molière et qu ainsi ell

CHRONIQUE DRAMATIQUE

3H

était inutile. Le fait est qu'elle montre plusieurs des circon •
tances de L'Avare : la cassette Yolée, l'économie sur ]a table 1
é.
'l
,a
r s1staoc:e a a tentation amoureuse pour la dépense qu'elle
représente, 1~ ladrerie vestimentaire ... Elle n'en est pas moins
amu~ante et 10téressante à ,·oir, avec ses caractères tortemcnt
dessinés, ses personnages qui s'expriment en un lanaaae parfaitement en rapport avec les situations, et des scène~ d'un réel
comiq~e. Et puis, vous savez, la fameuse scène d'amour dont je
v~us a1 parlé plus haut ? Il n'y en a pas, dans Colicbeet Griffe/in.
Rien que cela donne pour moi à cette pièce un mérite inestimable.

Elle était accompagnée, le soir que je J'ai vue, d'une comédie
en un acte de M. Pa~l G-affieri : Les 1111s chez.. les autres, pochade
bo_u~onne fort réussie, nous montrant des petits employés en
soiree les uns chez les autres, aYec leur médiocrité hypocrite
pré:entieuse et ~oltro~ne. Pas u1~ mot, un geste de trop. L;
vé~té mê~e. Dire qu 11 y a certamement de ces gens qui vont la
v01r et qu 11s ue se reconnaissent ras ! Je m'arrêterais d'écrire
pour rêver à cela, si je m'écoutais.
Je me s~uviendrai de tna soirée à la Comédie française pour
la comédie de M. Paul Géraldy : Aimer. Me suis-je assez
ennuyé ! M. Paul Géraldy peut avoir tout le succès possible. Ce
succès ~e m'imp~~ssi.oone pas. 1imer ~st une pièce qui a plus de
préten~1on que d rnterêt, plus d 1nvent1op que de vérité. Autour
de mo,_ des g:ns bâillaie~t, d'autres donnaient. , otez que je sui
allé voir la pièce plus d un mois après la première. J'étais là
avec le vrai public. On va voir Aimer, ans doute, parce que
~•est la pièce à la mode. De là à s'y sentir ému, ou intéressé,
ity a loin. Il y a même impos~ibilité. Tout est artifice, recherche, dans les situations comme dans le langage. Tousent1·ndons
encore là cette scène d'amour ridicule, usée, qui finit par ne
plus que faire rire, alors qu'elle devrait toucher. M. Paul GéralY montre en outre un vocabulaire dans lequel la préciosité le
dispute à la puérilité. Au reste, toute la pièce est écrite de
même. f'.ai sauvé dans la bataille l'or!fueil de moi, le goût de moi. _

d!

Je vo_r1S aune au-dessus de votJS-mi me. - Je crois en moi. je crois
en lot. - Tout ce qu'on entend dans Aimer est de cette qualité.
1~ le répète: au moins pour mon goût, c'est à se sauver, las
dattendre des personnages qu'on voit sur la scène un mot vrai

'

�LA . OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

naturel, senti, humain, et qui ne vient pas. Les artistes de la
Comédie font leur possible. Mademoiselle Pierat débite avec la
plus grande aisance des tirades de mau_vais livr~ qui la feraien~
moquer à la viUe. M. Alexandre, froid et ra.Jsonne,ur, et qm
explique à sa femme l'adultère comme un problème a résoudre,
y met plus de réserve. Seul M. Hervé, qui est bien laid, semble
trouver son rôle très beau et y dépense un grand enthousiasme
de voix, de bras et de jambes.
Le Théâtre de l'Œuvre a joué une pièce d'un tout jeune
auteur, M. Jacques atanson : L'âge beureux. C'est encor_e une
pièce sur l'amour, mais pris du point de vue de la rouene, du
calcul , des essais successifs, des leçons qu'on prend en passant
.
de l'une à l'autre, de l'expérience amoureuse qu on acquiert
ainsi et tout cela chez de très jeunes gens qui sortent du
collè~e et considère'nt l'amour comme un problème d'algèbre.
Chose étonnante et méritoire: ces personnages s'expriment avec
les mots Jes plus naturels, alors qu'on aurait pu craindre da~s
leur langage les mêmes complications que ~ans leu_rs sennments ou ce qui leur en tient lieu. Cette pièce, ~u1 met en
scène de tout jeunes gens, est jouée par de tout Jeunes gens
qui ont tous du talent et sont sur la scène comme chez eux.
Une jeune association dramatique s'est formée . C'est la Co111pacmie d'auditions dramatiques, à la tête de laquelle est Mm• Jane
H~gard. Elle a donné sa première audition avec La Ronde, de
'écrivain autrichien Arthur Schnitzler. Il parait que cette Ronde
a un grand succès en Allemagne. où elle est jo~ée dans _un
ton et avec une mise en scène extrêmement appropnés au su1et.
Elle se compose de dix tableaux, qui sont en réalité to~jours le
même : l'acte sexuel, accompli par des personnages d1ffére~ts
au point de vue social. Nous voyons ainsi daus cette opérat1~:
le soldat, le jeune homme, l'époux, le poète,
c~mt~, avec
prostituée, la bonne, la jeune femme, le trot~m, l actnce, etc.,
etc. A dire vrai, c'est peu intéressant, et vra1me~t un feu_ trop
purement animal. Voir dix fois de suite la lumières éte:ndre
parce qu'un individu, quelqu'il soi:, pa~se des p~roles
acte,
et celui-ci accompli, se remet aussitôt a penser a ses affaire~· ··
,
.
. ~~
Cela ne nous apprend rien et ne nous mo~tre nen
piquant. L'interprétation, composée de tout _Jeunes amate:~
méritait la plus grande indulgence. Seul, M. Jean Cassou,

.

!e

à!

CHRONIQUE DRAMATIQUE

337

le personnage de !'Epoux, qui parait dans deux tableaux, savait
parfaitement son rôle, et y a montré beaucoup &lt;l'aisance et de
naturel. M. Jean Cassou est le rédacteur de la rubrique des
Lettres espagnoles au Mercure de France. Il a également publié,
dans des revues, quelques vers et quelques pages de critique
littéraire. Il est jeune et on ne saurait dire ce que tout cela
donnera. Mais son jeu, l'autre soir, son naturel, l'aisance qu'il
a eue sur la scène, et d'autant plus qu'il jouait couché dans un
lit, ce qui ne lui facilitait pas sa tâche, montrent chez lui de
grandes qualités pour le théâtre. A son f1ge, il est encore temps
de changer de voie.
M. Tristan Bernard a fait jouer au Théâtre Marigny une nouvelle comédie : My love : 111011 amour. J'ai été empêché d'aller
la voir. M. J. W. Bienstock, mon excellent ami, qui est venu
tout exprès de Russie pour juger le théâtre français, m'en a dit
son avis pour me consoler: « Vous ne perdez rien, m'a-t-il
assuré. C'est très mauvais, ennuyeux ... » II faisait une moue
en disant cela!. .. « Vous devez exagérer, lui dis-je. M. Tristan
Bernard a pourtant de l'esprit. Une pièce de lui. .. - Il a peutêtre eu de l'esprit, me répliqua M. J. W . Bienstock. Mais c'est
fini . Il vieillit, il baisse .. » Je le revois il y a deux jours. « Eh
bien! avez-vous vu My love?» me demande+il encore. Je lui
lui réponds : Non. « C'est une niaiserie, me dit-il alors,
une niaiserie sans aucun esprit. » J'ai voulu être fixé pour de
bon et j'ai envoyé à Marigny un ami qui avait envie d'aller au
théâtre, en le priant de me donner un petit compte-rendu. Le
voici :
u Sur un canevas qui a servi à de nombreux romanciers,
M. Tristan Bernard a brodé une comédie. S'il existe des formulaires du notariat, on y trouve certainement des modèles de
testaments pour vieux monsieur qui trompa autrefois un ami et
se trouva ainsi père ·d'une fille. Dix-huit ou vingt ans après, ce
monsieur, -qui toujours est millionnaire, - se sentant près
de la tombe, fait un testament qui oblige son principal héritier
à épouser la bâtarde : condition sine qua non. Mais le vieux
monsieur a des héritiers directs et naturels qui comptent sur
l'hoirie et l'ont même déjà escomptée . Naturellement, ces hoirs
directs n'acceptent pas de gaieté de cœur les dernières volontés du podagre de wjus et cherchent à provoquer l'application
22

&gt;

�LA NOUVELLE REVUE FRA'NÇ~lSE

de la clause qui, faute d'acceptation du mariage, leur fait revenir tout l'héritage. Et naturellement ces· héritiers directs
emploient tous les mo ·ens, même les plus canailles, pour
provoquer ce refus. C'est l'histoire que, sous ce titre de My love,
,non amour, M. Tristan llernard fait jouer au Théâtre Marigny.
« La plus vieille affabulation peut être prétexte à peindre
des mœurs et des caractères, ce qui est la raison d'être d'une
comédie. M. Tristan Bernard y a réussi en ce qui concerne certains de ses personnages. L'un d'eux, Lerobert, est bien le bonhomme dont la profession est de ne pas avoir de profession,
qui mène tout de même sa vie sans trop de malpropretés et qui,
s'il lui arrive de boire un peu trop, se ressaisit toujours à. temps.
Un autre, Bonaventure, vieux soldat qui est comme son pompou et vieillit, approche égaleml!nt, quoique un peu exagéré,
du vrai et vit. Il semble, &lt;l'autre part que les héritiers, si
noceurs qu'ils soient et si privés d'idées et d'esprit, ne doivent
pas être à ce point idiots comme il nous les montre.
« M. Tristan Bernard, et c'est son mérite, fait des « mots »
sans jeu.Je veux dire que l'esprit est dans la situation et qu'isolé
de cette situation le même mot n'aurait plus aucun esprit.
« Dans un compte-rendu de My love, un critique dramatique,
avec beaucoup de restrictions, a voulu nous montrer M. Tristan
Bernard, - dernier écho du tricentenaire ! - comme le
Molière de nos jours. Si on veut, mais avec l'attémiation que
les trames donnent aux tableaux vivants-. »
M.AURlCl! BOISSARO

NOTES
Ld POÉSIE

L'AGE DE L'HUMANITÉ, poème, par André Sal,nim,
Laurencin (N. R. F.).

avec un portrait de l'auteur par Marie

J'ai relu plusieurs fois ce poème de M. André Salmon, non
sans y découvrir de nouvelles beautés, ce qui prouve qu'elles
sont assez nombreuses, et aussi de nouvelles significations, ce
qui me laisse en définitive un doute sur le dessein du poète.
Il y avait dans Prikaz une forte unité intérieure qui ne sera pas
ressentie par le lecuur de l'Age de l'Humanité, soit que le sujet
même de ce film épique offre des contours trop flous, soit que
M. Salmon, soucieux. de décevoir des zélateurs indésirables et
de décourager les classificateurs politiques, ait excessivement
nuancé sa pensée. Aussi paraît-elle semblable à Loïe Fuller
que peignent les faisceaux chatoyants et qu~ le jeu fini, ne laisse
en nos yeux que le souvenir de la forme blanche qu'elle est
redevenue, non par prudence, certes ou crainte de se compromettre (André Salmon est bien l'écrivain 1e moins accessible
à un sentiment de cette espèce), mais il règne dans son esprit
IUl tyrannique désir d'indépendance et un appétit insatiable de
singularité.
·
Rien d'étoilll2llt si l'aube .des temps nouveaux comme l'on
dit, s'offre à ses yeux sous des couleurs insolites. Là où d'autres
voient blanc ou rouge, Au.dré SAimon distingue une infinité de
llllances intermédiaires. Aussi nuJ parti politique ne saurait-il
se flatter d'annexer son lyrisme. L'âge de l'Humanité qui, si je
comprends bien la,_ pensée du poète, doit succéder à l'âge des
nations dont la guerre aurait marqué le couron11ement, s'élabore
à Paris, dans les milieux rurieusement décrits par André
Salmon dans ses romans, :\ M.ontparoasse, .rue des Rosiers,
parmi les membres du Syndicat des casquettiers ; chez un
OCUiiste juif et polonais .qui gar.de dans son appartement bis-

�34°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

torique du quai Voltaire une incomparable collection de
toiles cubistes» germe en secret l'art adéquat au communisme
russo-asiatique ; au cinéma « Alhambra noir du peuple en
liesse » naissent les dieux des superstitions nouvelles. La grippe
espagnole, peste des temps modernes, renouvelle les terreurs
de l'an mil. « Et cependant c'est la victoire ..... » La France
sauvée doit à son tour sauver tous les hommes, et c'est en son
nom que M. André Salmon prêche la religion de l'amour:

NOTES

341

monde~ à qui le passage d'une auto fait l'effet d'un transatlantique abordant rue des Blancs-Manteaux ! Combien d'autres
figures, au fil de ce poèmedormant. nous.Poursuivent, d'un regard
amer ou sardonique et d'une ironie pitoyable dont le poète
ennoblit les faces vulgaires de ses héros.
Mais l'homme nouveau dont les doigts levés.
s11Spe11de11t les boules de g11i nux voûtes des grands j011rs sol11ires, ••
. c'est, comme 011 dit, u11e autre a.Doire

Aimer ! c'est la b~11ille q11i se change m aile
Aimer I le plus juste dts z.rles I
Ai111e1· I voir ce qu'à fbomme l'humanite ûlii

Parbleu, oui, mon cher Salmon, c'est une autre affaire. Européen avec Romains, humain avec vous, je ne dis pas non,
mais je demande à voir.
ROGER ALLARD

Aimer I aimer I Je dis-je
Aimer / c'est bie,i a.ssez. : et c'est un assez. gra11d prodige

*
* *

Je ne sais si mon ami Salmon me saura gré de ce r:tpprocbement mais les cent derniers vers de 1'Age de 1'Ht1ma11ité m'ont
fait penser à la fin de Satan :
L1 11uit est la promme t1:idmte du jour

.

Le père Hugo n'eut pas désavoué ce vers. Et, ma foi, le comte
Tolstoï, en dépit des invectives contre
les mal/dictions assom111011tes des pauvres
et les dettes des morts
et les puliés des autres

eut reconnu dans la pensée de Salmon d&lt;;s lambeaux de cet
amour slave qui commence par d'inoffen~ives discussions
anarchistes autour d'un samovar_, dans un atelier de peintre,
et se termine dans les prisons de la tcheka.
Or qui veut entraîner le lecteur dans un tourbillon de pen~e
lyrique, doit éviter tout ce qui peut le distraire de cet ave~
qu'on pavoise, au bout de l'avenue. Et celle-ci, qui mène a
l'âge de l'Humanité est toute bordée de baraques ou M. André
Salmon a disposé des vues d'optique coloriées avec uo goût
populaire et raffiné. Je suis resté longtemps, pour ma part,
devant l'affiche du théâtre Yddish de la rue des Rosiers, en
compagnie de cette ft Rachel qu'un vice retrouvé fait illustre
entre les courtisanes » et des o: plus vieux petits enfants du

AMOUR COULEUR DE PARIS et plusieurs autres
poèmes par ]ides Romains (Éditions de la Nouvelle Revue
Française).
Voici l'œuvre la plus intime de Jules Romains, la plus
secrète : petite suite au Vayage des 4mants, composée de pièces
brèves, étroites à la manière des flaques d'eau qu'on voit dans
les rues déserres, pendant l'interrègne de la vie urbaine, de ses
bruits et de ses mouvements, et qui contiennent tout le ciel
nocturne. Le poète a tenu la gageure de peindre des paysages
parisiens vrais et pourtant anonymes, de suggérer l'aventure
sans montrer de visages, que ces « ombres qui peuvent descendre » quand la vie et l'âme sont prêtes, de composer avec
des reflets, des souffles et;des rumeurs une sorte de cathédrale
où les mâles accents d'une poésie tendre vibrent et prolongent
leurs mystérieuses résonnances .
Rien ne serait plus piquant que de comparer ces odelettes
graves à certaines chansons de Verlaine. Par des moyens tout
opposés Jules Romains obtient des effets de pureté profonde :

Du ciel pour une benre encore,
Du bleu qui serre le cœur,
A mOl/r couleur de Paris.

On admire avec quelle rigueur, il se garde de l'art le plus
facile, et d'une séduction à la fois sûre et commune, l'art des

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

impressions parcellaires, des tons justes posés par petites taches.
Romains expose et cooclnt. Son plus court poème est un
unners in,·enté, peuplé d'~s et de choses recréées par la puissante et volontaire imagination de l'auteur des Puissanus tù

Paris.
Sur la technique de Jules Romains, il y aurait beaucoup à
dire, et j'y vois pour ma part un trop grand nombre de possibilité, offertes aux poètes médiocres. C'est pourtant le plus
sérieux et le plus émouvant des efforts tentés pour restituer à
la poésie, sous une apparence nouvelle, les. beautés 'lligoureuscs
de la métrique traditionnelle.
ROGE"R ALLAiD

LE ROMAN

SAI 1T MAGLOIRE, par Roland Dorgelès (Albin Michel).
Pourquoi cfüe que Roland Dorgelès a choisi un sujet trop
vaste et trop difficile r Les ~rands sujets ne sont nullement
interdits aux Français de ce temps. Et sans doute une ' bonne
partie de la littérature française de demain trai1era-t-elle de
« grands sujets ». Dorgelès n'a·vait-il pas réussi un livre sur un
sujet aussi ·aste et a.ussi difficile : la guerre'? Avoir entrepris dt
peindre un saint dans la société d'après-guerre, et être allé jusqu'au bout de son entreprise, ce n'est pas un miece mérite. JI y
fallait uoe grande ferveur el' même quelque héroïsme. Il convient donc a.a-ot tout de rendre justice à Dorgetês et de lui
renouveler notre sympathie et notre confiance.
Mais il con ient aussi de constater qu'il a complètemtnt
échoué dans son entreprise. Son talent est hors de cause.
Dorgelès pcendra brentôt sa revanche. Mais Saint Magloin est un
livre manqué.
L'anecdote de Saint - Magwire est la &amp;Uivaote : Magloire
Dnboorg rentre en France en 1930 avec une réputation de saint.
li a passé quarante ans en Afrique à évangéliser les Noirs. On
rapporte sur son compte des choses miraculeuses. Le village de
Barlincourt où il s'établit chez. son frère est envahi par les journalistes et les malades. Le saint guérit un coxalgique, un épilep·
tique ; surtout il rend la vue à un aveugle. L'Eglise inquiète des
miracles accomplis par ce simple Iarque, intervient, s'effraie dt
ses doctrines. Magloire fait un scandale à kt Chambre en protes-

NOTES

343

tant contre une expédition répressive au Congo. Il prêche dans
les rues de Paris, dans les rues de Barlincourt, semble encourager
une grève, provoque indirectement le suicide de sa nièce, intervient en Cour d'assises si maladroitement qu'il fait condamner
à mort celui qu'il voulait sauver, provoque des émeut~ dans
Paris, finit par être arrêté. Discrédité, honni, impopulaire, il
doit repartir pour l'Afrique.
Je ne crois pa que la faibles e doctrinale (très réelle) des
,royances de Saint-Magloire, mél:mge incohérent où entrent
des ingrédients bouddhistes, gnostiques, orphiques, fouriéristes,
etc ... , mais qui témoignent d'une incompréhension totale de
l'aoti-naturalisme catnolique, ait la moindre part dans la faiblesse
du roman. Les causes de la non-réussite sont presque uniquement d'ordre littéraire. Dorctelès en effet prétend non pas nous
con,ertir, mais nous émouvoir. Est-ce que les croyances des
gens de Cromede ,re-le-Vieil :sont beaucoup plus cohérentes que
celles de Saint-Magloire ? Mais dans Cromedeyre, nous voyons
les rapports précis qui existent entre la croyance et les actions,
comment la décision sort du sentiment. Chez Dorgelès, rien de
pareil : nous voyons agir fagloire, nous ne le voyons jamais
préparer son action., 1ous ne savons rien de la genèse, de l'é,olution de sa, croyance, de son but, de son plan. ous voudrions
connaître ses espoirs, ses doutes, les rehondissements de sa foi.
C'est en vain. Magloire agit, semble+il, au hasard. Et à aucun
moment,. Dorgelès n'a su nous communiquer t'intime frisson
mystique qui devait animer son héros.
Une autre faiblesse littéraire de ce roman, c'est sa composition« à tiroirs&gt;&gt;, la monotonie des épisodes tous construits s.ur
un même modèle, consistant tous ( ou presque) en une entrevue
du saint et d'une foule sympathique ou hostile. D'au un manque
de progression interne dans le récit ; une simple juxtaposition
à.e scène5,pitto.resques,.quefauteur fait o: bien tourner» dans les
deux-cents premières pages, « mal toomer » dans les dernières,
sans autre préparation et sans autre nécessité que s011 pur arbitraire.
Ajoutez que toutes ces scènes, dont les journaux rendent
compte le lendemain, au dire de l'auteur, sont traitées par lui
tomme du grand repoi:tage très soigné et non pas comme des
scènes de romans. Les détails savoureux abondent. La bêtise et

�344

LA NOO\'ELLE REVUE FRANÇAIS!

l'idéali~me des foules sont mis en scène de main de maître. Mais
toujours l'essentiel manque, l'essentiel, cet impondérable partout répandu, par exemple, dans Dostoïewski. C'est l'atmosphère qui fait défaut.
Dorgelès a essayé pourtant de créer cette atmosphère, et
il a ,ru y parvenir en recourant aux procédés documentaires de
Pierre Benoît. Il a évidemment lu et utilisé de nombreux ouvrages sur l'Afrique, les missionnaires et les hérésies, mais c'est
sans résultat appréciable. On salue aussi au passage comme un
hommage à Mac Orlan le faux Hollandais Van den Kris, mais
cet aventurier passif ne contribue pas à mettre en plus net relief
Saint-Magloire.
Le style alerte et, comme on dit, bien troussé fait tantôt
curieusement penser à Zola, celui de Lourdes ou celui du Rive,
tantôt à Alphonse Daudet. Changeons la formule du télégramme célèbre : Ct aturalisme pas mort. Roman de Dorgelès
suit.»
BENJAlUS CRÉMIEUX

*

* *

LES COPAINS, par ]tûes RQtnains (Editions de la
velle Revue Française).

cu-

On s'isole volontiers pour pleurer et bien des douleurs sont
incommunicables. Mais en se groupe pour rire. On ne rit bien
qu'à plusieurs. Et si chacun pleure selon la complexion person:1elle que la nature lui a donnée, il rit à la façon de la caste
et de la nation où il est né. Le rire est social par essence. Un
Français ne rit pas pour les mêmes causes, ni de la même façon
qu'un Chinois. Tout ce qui dt.os Shakespeare est dramatique
est universellement accessible, mais l'on sait - tout au moim~
depuis la publication d' À la mamere de ... - qu'il est bourré de
plaisanteries "intraduisibles en Îrançais ». La facilité accrue de&amp;
communications, dont les économistes se plaisent à énumérer
les bienfaits et les crimes dans la vie matérielle de l'humanité,
tend à élargir les frontières nationales de chaque rire indigène.
La vogue en France du comique anglais depuis trente ans eo
est une preuve.
Mais le rire le plus spontané, le plus inextinguible, le plus
gratuit implique toujours dans le groupe des rieurs une francmaçonnerie, une solidarité qui exclut l'étranger. li y aurait une

NOTES

345

étude à faire sur le rire des divers métiers ou professions, souvent associé à un argot : rire des calicots, rire des commisvoyageurs, rire des o: coloniaux ,i (a,·ec son cycle provençal
dont le héros légendaire Olive a envahi durant la guerre toutes
les popotes d'officiers en campagne et aussi son cycle annamite), rire des Polytechniciens, etc ... Qui recueillera en France
le folk-lore comique et grivois des 111étiers co'ime on l'a déjà
recueilli pour les diverses provinces ?
Ces forrues du rire, jusqu'ici transmises dans un milieu professionnel restreint et uniquement par la tradition orale, ne sontelles pas appelées à élargir et à renouveler le domaine du rire
c-d'expression littéraire » ? Et les Copams ne sont-ils pas en partie une tentative de cc genre, pour hausser jusqu'à la littérature
et à l'humanité générale un rire de caractère particulier ?
Regardons-y de près. Le rire français contemporain, en littérature, se réduisait à trois courants principaux jusqu'à ces dernières années. Un courant « Vieille France » qui perpétuait le
rire de la Monarchie de Juillet (Henri Monnier - Gavarni Labiche Jules Moineau) et dont le représentant typique est
Courteline. Un courant d'assimilation du comique anglais dont
les principaux représentants sont, après Alphonse Allais,
Gabriel de Lautrec, Curnonsky, Mac Orlan (à ses débuts), etc ...
Enfin un courant d'assimilation du comique juif, surtout suivi
par des écrivains israélites : Tristan Bernard, Duvernois, Max
et Alex Fischer, et, dans les cabarets de Montmartre, Jules
Moy.
Mais deux courants nouveaux se sont frayés la voie au cours
de ces dix dernières années, qui prennent de plus en plus
d'importance et qui ne font que dériYer au profit de la totalité
des Français un sens du comique propre à un milieu qui n'est
pas un milieu professionnel, mais qui y ressemble beaucoup :
un milieu scolaire. Le premier de ces deux courants a pour
origine un point nettement localisé de la carte universitaire :
c'est le collège Stanislas.
Pour définir ce que comporte de narquoiserie, de satire,
d'irrespect, de pseudo-nihilisme, d'esprit de mots, le rire propre
aux« Stan » il faudrait des pages, mais, pour caractériser ce
rire, il suflira de citer les noms disparates de La Fouchardière,
Pierre Chaine (Mémoir~s d'tm Rat), Marcel Sembat, Henry de

�LA NOU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

Jouvenel, de Monrie, tous s.1uf erreur, anciens élèves du Collège Stanislas.
Dan lss Copains, comme dans Donogoo Tonka et dans Mmrsieur le Trouhadec saisi pa, la. deb{llJ,(,be, Jules Roma:ios acclimate
définitivement dans notre littérature le canulard, jusqu'ici
réservé au:.. élèves de l'Ecole 'ormale Supérieure, et à un deg~
moindre à ceux de l'Ecole de Beaux-Arts et au:1 o: carabins-»
des Salles de Garde. On peut d'aiUeurs ranger parmi les précUJseurs de Romains, Jarry dont l'Ubu roi, apparaît, de plus en
plus, comme une énorme farce de collégien. Le canulOTd mystificateur et parfois tortionnaire déclenche un rire féroce et
impitoyable, qui exclut de la vie les faibles, les :.ieux et les
imbéciles e qui est avant tout un rire de pui ance.
Mais ce n'est pas en vain que !'instaurateur de cette nouvelle
forme de comique est un poète de l'envergure de Romains. Ce
rire tout gratuit a chez lui a un fond et une résonance lyriques,
et la farce que la bande de Copains joue aux citoyens d'Ambert
et d'Issoirc atteint des proportions d'épopée.
Dans l'uoh·er · unanimiste, le rire a une place privilégiée. Et
sa caractéristique est de n'avoir aucun arrière-goô.t d'amertume.
Il n'a rien de la « mâle gaieté » dont il faudrait pleurer après
en avoir ri, propre à toutes les comédie de caractère. Il n'a
rien non plus du rictus désolé dont La foucbardière accompagne chacune de ses plaisanteries. C'est un rire qui ne désespère pas de l'humani é, qui est nne acceptation allègre de 12
vie, une interprétation joyeuse de l'univers, une dilatation de
tout l'être dans l'aise de la pleine santé, une multiplication de
sa force vitale qu~ accélère sa marche et lui compose milk
visages, lui inspire mille combinaisons, lui donne enfin l'àlnt
d'on Dieu créateur et consacre le triomphe de l'esprit sur la
, matière, du libre-arbitre su-r le d~terminisme.
.
II faudrait examiner aussi comment ce comique nouveau, SI
étroitement inspiré par notre époque (voyez entre autres la sa~
de la poésie moderne au début, puis la satire de la dém_ocraue)
se rattache à la grande tradition des fabliaux, de Rabelais et des
farces molièresques par les accessoires (les beuveries, les ciré·
monies avec discours latins, etc ... ) et surtout par le style
robuste, dru et, si l'on peut dire, d'une « pureté populaire•
inimitable.
BE. JAMIN cRé)Udl

JIOTES

347
*
* *

LE ROI DE BÉOTIE, par Max Jacob (Editions de la
~ouvelle Revue Française).
Certains auteurs écri ent pour se délivrer d'eux-mêmes .
~•a~tres semblent ne se séparer jamais de leur œuvre qui le;
1m1te et les épouse comme une ombre. Max Jacob est drapé
dans sa légende comme un dieu dans son nuage. Chacun de ses
li,res est un portrait nouveau, toujours ressemblant.
Si i' itais roi de Béotie
j'aurais des mj~ts peur m'1iimer J

chantait un jeune pêcheur d'opéra-comique, « des lecteurs »
diront les livres dédaignés, dans les bibliothèques.
1 ouvelles? Bonnes nouvelles? Impressions? Som·enirs ? A
quel genre littéraire appartient le dernier livre de Max Jacob ?
On ne sa~rait le dire. L'émotion s'y mêle à l'ironie, la fantaisie
au pathétique. On peut regarder la vie « par le gros bout de la
lorgnette _.; les hommes sont tout petits, d~vant Dieu, dit l'auteur touché de la Grâce. La première partie du livre contient
quelques. cont~s ou nouvelles, d'une qualité remarquable.
La Ptllie Crise de Dandysme étlldièe chez mi Ado!escmt met en
scène un jeune homme élégant qui, soudain pris d'une maladie
de Foi, veut vivre selon la Vérité des Evangiles. li n'y réussit
pas; moqué par ses amis, fatigué d jouer son rôle d'ano-e, il
renonce au Paradis et, piètrement, i;emonte au ciel du J~ des
damrs de chez. Maxim's.
Alors commença cette vie de privations et de souffrances qui est
encore aujourd'hui la mienne.

~cr'.t Max Ja~ol&gt; à la fin de Surpris tl Charmé que je crois le
meilleur de toute la première partie du livre, avec quelques
pages de l'Entrepôl Voltaire oil l'auteur cède moins facilement
qu'ailleurs à l'ironie. Je n'oublie pas La Bohême pendant la
Guerre de r9r4, Bonnes Intmtio,:s, Chantage, une charmante
comédie - l'art du dialogue est familier à l'auteur du Cinématoma et des Lettrss avec Commentai,·es qui souvent confie à ses
personnages le soin de se présenter eux-mêmes au public et qui
écrivait :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

Pour se venger de l'écri\'ain qui leur a donné 13 vie, les héros
qu'il :i m!l!S lui cach1:ot son porte-plume.
Ma.~ Jacob sait attacher et séduire un lecteur ; d'un fait divers
sans importancè, il dégage un petit drame psychologique. La
souplesse de son style, l'élégance - parfois un peu trop recherchée de son écriture, le don qu'il a d'observer des détails pittoresques, « uniques &gt; parce qu'il les rend tels, font de lui un
écrivain singulier, et de son œuvre, presque aussi surprcMnte
que celle de Restif de la Bretonne, une exception à la règle
littéraire - sans parallèle, car l'originalité de Max Jacob le présen·e de toute évocation précise.
La econde partie du livre .\Tuits d'bôpital et l'.Atirore est un
journal du temp passé par l'auteur chez la « Marquise de Lariboisière ». L'auteur avait été écrasé par une voiture, place
Pigalle. Un ami lui disait :
- Alors, ce taxi ...
- Ce n'était pas un taxi, mais une superbe limousine, répondit Max Jacob en ce soulevant sur ce lit d'hôpital où les nuits de
fièvre et de souffrance étaient si longues. Il raconte son entrée
au Purgatoire du boulevard Magenta, un soir d'hiver :
li éuit évanoui dans son habit noir trop petit. On l'avait laissé
deux heures sur une cb:iise de jardin d:i.ns un recungle bitumé qui était
une salle pour attendre une « baigaeuse » et qwnd la baigne= éuit
venue, comme elle avai(montré un peu plus de bonne grâce que les
agents de ville en civil si nombreux et les agents de ,,iUe c:o uaiforme
qui s'informaient du nom de demoiselle: de sa m~re avec tant de solli·
citude, car il n'y avait encore que cela dans l'hôpital endormi, Schwevicheobund (c'est le nom que l'auteur prêle à s:i burlesque image)
avait éclaté eo =bilit~ fondantes.
Ces pages sont empreintes d'une tristesse de premier choit
et d'une émotion véritable qui nous éloignent un peu de la vie
littéraire. Les mots magiques nous ouvrent les portes du monde
obscur d'où l'auteur revient douloureux, blessé, mais le cœur
plein d'un désir de pureté, espérant la fin du monde et l'aurore 1
Le plus touchant c'est que la Muse de Max Jacob 6te enfin son
masque de carnaval, essuie le fard de son visage et laisse couler
sur ses joues de t•raies larmes, sitôt changées en perles.
GEORGES GABOIY

• *

NOTES

H~

DECADI OU LA PIEU E E FA 'CE, par Paul Cazin
(Pion- ourrit).
De&lt;:3di e !.un ~e~it garçon, si réellement p tit garçon qu'il
faut b'.en qu il soit inventé. JI vit en enfant, en enfant emible,
atten~f, réflé~hi, curieu&gt;;, et imaginatif, autant qu'on peut l'êtrè
a cet age, mais dont le - pensées les observation , la logique, et
les rêves, ~e so_nt pas plus la, première ébauche de ceux qui
occupent I esprit et le cœur d un homme que lui-mc.'!me n'est
une ébauche d'homme. Dccadi n'est pa un homme en formation ; c'est un in&lt;li"idu complet, parfait, dont toutes les facultés
sont logiquement développé s, et adaptées au monde dans
lequel il évolue. Et c'est pour cela qu'il est un véritable enfant,
non un d~ ces personnages comme on en présente souvent,
auxquels 11 ne manque qu'une certaine maturité, un peu de
barbe au menton, et une erreur de l'état-civil pour être des
hommes : ils vivent dans le monde des hommes, ils découvrent
la vie, en reçoivent des impressions diverses, et réaoissent
devant elle, à peu près de la m me façon que ferait un s:uvage
~duite, d.ébarquant u~ beau jour sur le pavé pari icn. On aurait
~ 1mpress1on, à les v01r, que ce sont des hommes faits, un peu
innocents, pas mal dessalé et pas tr1:s réussis, si l'on ne savait
~u'au _fond i_ls son~ tout simplement le fruit d'une imagination
httéraue qui travaille sur des souvenirs, et les ad;tpte, sans que
l'~uteur remarque qu' il regarde son enfance .l\'ec de yeux
d homme, et se fonde sur des anecdotes, conservées par sa
mémoire, où il introduit, pour les animer, non point le caractère qu'il avajt jadis, en les vivant et dont il a perdu le souvenir
mais le caractère nouveau, qu'il a acquis depuis, et reporte dao;
le passé en l'astreignant à se plier à l'image qu'il se figure avoir
conservée, et qu'il crée de toutes pièces.
• Le monde, tel que le \'Oit Decadi, est aussi éloigné que possible de la réalité. Il voit bien ce que voient ses parents, et le
docteur Dulait, et le Père de la Sorbière et le thermidorien· mais
i~ le ~oit autrement, il donne à chaque fait des explicatio; par•
t1cubères. le situe et l'ordonne dans un u11ivers spécial, qu'il a
formé, qu'il cultive :iruoureusement. où la réalité transformée
l'imagination et le mystère se fondent avec agrément. Le Pèr;
de la Sorbière peut lui tenir de beaux discours, pleins de suc et

�350

-

l:A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de sel ; il les comprendra à sa façon ; et, s'il en retire des fruits,
c'est qu'il a l'âme bien faite, et capable de transformer en prunes
succule:-ites et douces à sa gourmandise les pommes de terre
nourrissantes que l'on offre à son appétit.
Et cette « Pieuse enfance 1&gt; n'est point une enfance mystique.
Decadi ne demeure pas des heures en adoration devant l'autel;
s'il prie'trop longtemps, il s'en.dort, quand il n'a pas pu s'échapper pour aller jouer aux billes ; il ne se soucie pas du mystère
de l'Incarnation, et la question de savoir si les bêtes parlent la
nuit de Noël lui semble un mystère plu.s excitant, et plus digne
d'être éclairci. Il aime le bon Dieu, la Sainte Vierge, son grandpère, ses parents, ses amis, les fruits et les gâte.,ux., et l'âne,~
du père Garbasse. Que peut-on lui demander de plus? C'est un
petit Français, qui est heureux. de vivre, qui pleure quand il a
de la peine, qui rit quand il est heurc1u::, qui interroge quand il
ne comprend pas, et arrange à sa façon les réponses qu'on lui
fait, pour qu'elles deviennent intelligibles, et satisfaisantes.
C'est une pieuse enfimce puisque cc petit enfant fait son métier
de peti enfant, et le fait bien, et suit les règles qu'on lui impose,
comme il les entend, et a bon cœur.
On ne s'aperçoit pas tout de suite de cette fraicbenr, de cette
simplicité, de cette vérité, parce que cet enfant ingénu est présenté par un auteur ingénieux. Decaçi n'est pas seul en scène ;
toute une petite ville de province s'agite autour de lui ; des
personnages diserts s'entretiennent avec élégance, et, quand ils
parlent à Decadi, on sent bien qu'ils ne parlent pas seu.lement
pour lui, mais pour C:tre entendus des lecteurs de .M. Cazin. Et
comme ils s'expriment bien, qu'ils ont beaucoup d'esprit et
d'intelligence, les lecteurs de M. Cazin ne songent pas à le lui
reprocher. On prend ainsi la double image de ce petit monde
provincial, tel que le peint, dans sa vérité et son ironie, un écrivain observateur et fin, et tel qu'il apparaît à Decadi, dans la
simplicité de son âme sans malice, mais non sans ingéruosité,
Je disais que ce petit homme ne pouvait être qn'inventé. Comment aurait-il pu, en vérité, conserver dans son souverur un
double aspect si différent ? Que tous ces personnages aient
existé, je n'en suis pas bien assuré; mettons qu'ils ont existé
juste assez pour servir à M. Cazin de prétexte à les inventer.
Mais je suis bien certain que si De.cadi a vécu, l'année dernière

351

NOTES

l'a vu naitre; avec un rien de souvenirs - toujours le simple
prétexte - beaucoup d'observation et d'imagination, autant
d'artifice, et encore plus d'art, M. C.'\zin l'a composé. Et c'est
pour cela qu'il est vrai. 11 n'est rien de pire que la mémoire
pour déformer les vérités anciennes. Mais alors ce n'est là que
de la littérature ? C'est de la littérature, et l'on aime assez cela
dans les livres. Je préfère l'émotion qui crée et l'art qui en
ordonne les propos, à !'.art qui s'évertue à créer une émotion
sous prétexte de Ja ressusciter, verse le présent dans le passé,
fausse l'un et déforme l'autre, introduit partout le désordre.
LOUIS MARTIN-CH,1.UFFlER

LE PO T TRAVERSÉ, par Jean Paulha,r
Bloch).

(Camille

Il y a un drame du langage. Qu'on n'en ait pas discerné
l'importance et le pathétique depuis sept mille ans qu'il y a
des hommes et qui pensent - donc qui parlent - comment
n'en être pas confondu? Tous les rapports sociaux sont fondés
sur le langage. Il stipule les conventions et les lois, cristallise
les poèmes. Il est chargé de signifier. Comment ce serviteur de
l'humanité avait-il pu jusqu'ici éviter tout contrôle et toute
vérification de ses services ? Il avait trop su, c'est certain, se
faire aimer pour lui-même. Mallarmé lutta pour le tirer de son
rôle subalterne et lui confier toute gratuité d'action. Mais ce
rôle subalterne le tenait-il avec fidélité et ne s'était-il pas désenchaîné tout seul, jusqu'à régenter ses chefs hiérarchiques,
Pensées et Sentiments ?
On se rendit enfin à l'évidence. Quelques années avant la
guerre, le langage était dénoncé comme il le méritait. Les
pamphlets lancés contre lui par Le Spectateur de 19 I 3 n'ont pas
été vains. On vit que les trahisons de ce traducteur infidèle
dépassaient les malfaçons et allaient jusqu'à se substituer à la
pensée, jusqu'à l'asservir aux mots. Toute réforme intellectuelle, morale et sociale devait commencer par une réforme du
langage, et peut--être s'y réduire.
Ceux qui voient en Jean Paulhan un épigone de Freud
oublient, ou n'ont jamais su, qu'il appartenait au groupe du
Spectateur, que la guerre a dispersé . Il en est resté le mainte-

�352

LA NOUVELLE REVUE: FRANÇAISE

neur. Tous les renforts qui lui sont venus : le renfort lyrique
de~ dadaïstes, le renfort médical de la psychanalyse et, en tout
dernier lieu, chaperonné par Valery Larbaud, le • monologue
intérieur» de James Joyce n'empêchent pas qu'il ait été le premier à occuper la place. Entre les pages des dictionnaires, les
mots tremblent de terreur: le moment d'expier est proche.
Jaco/, COVJ le Pirate ou Si les mots so11J des signes n'est qu'un
réquisitoire: « L'on ne parle pas sa pensée directement. On
parle ses mots ... Les mots vous engagent ... Il suffit de retourner
l'ordre des mots pour avoir leur i.ens retourné ... L'on n'a plus
l penser, les phrases y suffisent... La tâche de la rime est de
fonder pour un moment une prétention des sons ,·oisins aux
pensées voisines. &gt;&gt;
Les mots n'ont-ils donc à invoquer aucune circonstance
.atténuante? Si. L'incurie de celui qui parle a sa part de responsabilité dans les crimes commis par les mots. Si l'on utilise leur
,r ressource naïve », les mots traduisent, sans trahir. (Voyez les
pré.cautions employées par Jean Paulhan lui-même dans le
maniement du langage.)
Bien mieux : « Tel maitre, tel serviteur. » Freud, par sa
théorie des actes ma11q11ts, nous ouvre des fenêtres sur bien des
lieux bas de notre nature : c'est le langage ici qui sert la vérité
en faisant apparaître fugacement ces terribles secrets, dans nos
lapsus et dans nos rêves. Dans ce confüt permanent, c'est tour
à tour l'inspirateur et le traducteur qui est dupe, criminel, véridique, faussaire.
S'il ne se joue plus chez un seul individu, mais cotre plusieurs, combien ce drame de l'expression se compliquera+il
encore, combien de possibilités engendrera-t-il ? Une pensée
déformée d'abord par les mots de celui qui la parle, interprétée
ensuite par l'auditeur qui traduit ces paroles dans son propre
langage et les soumet, ainsi tradui,tes, à l'action de son inconscient, à quelles confusions, il quelles explosions, à quelles
interférences ne peut-elle pas conduire?
Principe d'identité, syllogismes : fondements logiques du
langage; figures de rhétorique : fondements poétiques du langage, autant de notions périmées. Voyez dans Jacob Cow !':analyse de la métaphore. Une image n'est originairement qu'une
impuissance à nommer l'objet une approximation :

NOTES

353

Quelque enfant, ou étranger, parle de u cuillerc à trous ,. , de
u ~ou~ercle pour tête ». Quelle fantaisie, dit-on. C'est qu'ils ne coo1U1ssa1eot pas fourcl1eUe ou d}(l.pea,i, ou bien ces mots leur avaient
4!chappé. Ils ne cherchent qu'à serrer l'objet du plus pr~s et à se faire
entendre.
A la conception physique du langage, Jean Paulhan substitue
une conception cbimiqru. Ces unions, ces échanges entre les
pensées et les mots, que l'on croyait passagers, fugitifs, sans
conséquence, incapables d'apporter un changement soit dans la
nature de la pensée, soit dans celle des mots, nous sont révélés
comme des phénomènes chimiques, stables, définitifs donnant
ruiissance- à des corps composés, qui, une fois c~mposés
agissent avec leurs qualités propres, provoquant des modi~
fi.cations imprévues dans leur entourage immédiat de pensées
et de mots .
Cette bataille i?cessaote de la pensée ( ou du sentiment) et
des mots (ou des images), avec ses alternatives et ses rebondissements, c'est évidemment le tissu même de notre existence
mo~ale. En d~nner la notion, en faire revivre toutes les péripéties, ce serait donner naissance à l'art le plus réaliste qui ait
jamais existé.
C'est celui que souhaite Jean Paulhan. L'instinct qui a poussé
le dadaïsme à renoncer au jeu normal de recouvrir chaque
pensée du mot correspondant en laissant libre carrière aux
paroles pour traduire l'inc-0nscient est chez Paulhan volonté
réfléchie, née de ses études de psychologie et de lin!!llistique.
Notons qu'un réalisme de cette sorte qui nous introduit dans
le plus secret laboratoire intérieur, pourvu d'autant de couloirs qu'il y a de circonvolutions dans notre cerveau, entraîne à
de longs romans cycliques dont l'œuvre de Marcel Proust nous
o[re un exemple.
~i Je~n Pa~~ha~ ne nous a donné ju qu'ici que de courts
récits, c est qu 11 vise surtout à nous fournir des données élémentaires, propres à illustrer ses théories. Le Pont Traversé.
c'est, après la Guiriso11 Sévère et Aytré qui perd J'babiti,n'• u '
.. è f
'
,, ne
trom me açoo d étudier, dans un cas psychologique simple,
l~s \"apports de la pensée et du langage et le jeu de l'inconscient.
Pourquoi le héros de la Guérison Sévere ne parvenait-il pas à
23

�354

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

trouver la force de guérir sa grippe espagnole, malgré les soins
de Juliette? C'est qu'il aYait trompé Juliette avec Simone et
que ce secret, avec son fardeau de sentiments et d'images,
occupait tout son esprit. A peine a-t-il laissé découvrir par
Juliette les lettres de Simone, qu'il s'achemine vers la guérison.
Toute la charge Je sentiments et d'images qui l'encombraient
a été transférée à Juliette par les simples mots révélateurs
contenus dans les lettres de Simone.
Pourquoi le sergl!nt Aytré, qui a rué dat1s un dllage malgache Mme Chnulinargucs, Européenne, révèlera-t-H son crime?
Simplement parce que les mots trahiront sa pensée i la déri\'e
et que le carnet de rout~ - à Jui confié pM l'adjudant, chef de
convoi, - dévoilera l'aspect imprévu pris par le monde à ses
yeux depuis l jour de son crime, aspect impré\'u qu'l e-.tp~ime·
par des séries de questions et des projets de réforme. le, les
mots jouent un rôle actif de dénonciateurs.
Enfin, dans le Pont Traversé, c'est le dr:ime même de l'intercommunication des êtres qui est traité. Li f, mmc a quitté
l'homme en lui reprochant
ne point assez se faire connnîtrc:
« Tu expliquais : je ne p.arlais pas assez, je ne me livrais pas. •
Trois jours plus tard, l'homme est décidé à faire les premiers
pas vers la réconciliation. Le pont qui sépmtit les J1c:u1 .imants
se trouve ainsi traversé. Ce queœtte décision coûte à l'homme,
les sentiments qui l'agitent pendant ces trois jours, voilà toute
b matière du récit, exp05ée sous la forme d'une succession de
rtves - trcis par nuit pendant trois nuits - sobrement com~
mentés. Pourquoi ces rêves plutôt qu'une analyse suivie r
C'est qut: ce procédé d'exposition permet de montrer avec
une pleine liberté les. images.,,· torieu'Ses des pensfrs et des
sentiments, pui-s vaincues par eux, U y a des rêves
la sur•
abondance des images va jusqu'à étonner le rêveur : « Il est
étrange, écrit Paulhan dans le commentaire du troisième rêve
de la première nuit, que l'on prenne, ét:ant seul, tant de précautions et d'images pour se parler. »
Résumer ces rêves, ce serait presque les supprimer. li faut
avoir la patience d'en suivre tous les méandres, sans jamais
s'irriter de leur lenteur. Peu à peu, presque tout s'éclaire et ce
qui reste dans l'o~bre, c'èst que nos yeux n'ont pas su l'~
faire sortir. Toute la première nuit est donnée au)emords et.a

ae

ou

NOTES

355

la crainte de ne pas retrouver le bien perdu. 'on, je ne savais
pas me faire entendre d'Elie, dit le premier rêve. Le second
répond : c'est qu'elle était teUemeot en moi que j'imaginais
que nous ne faisions qu'un. Et le troisième: si elle ou moi,
pourtant, allions changer? La deuxième nuit est consacrée à la
rancune. La troisième à l'espoir des retrouvailles et d'une
entente désormais parfaite gràce à !'emplois de mots 11ifis . •Le
nifi est sans doute le vrai langage des amants.
Il y a dans la façon dont Jean Paulhan mène ces jeux une
subtilité, dont l'agilité et parfois aussi l'arbitraire souvent nous
déconcertent. Et sa prose a l'aridité impitoyable d'un miroir.
Nous nous interrogeons. La ~uéthode proposée est bien
séduisante. Mais que rapportons-nous de ce voyage au pays des
rêves? Pas Je moindre approfondissement de notre connaissance
de l'âme humaine. Simplement une défiance plus expérimentée
envers le langage, quelques symboles heureux illustrant une
théorie psychologique et Enguistique. ous n'avons pas entendu les cris révélateurs que nous espérions; nulle illumination s'entr'ouvraot sur les abîmes de l'inconscient. Un intérêt
purement cérébral, où l'âme n'a point de part. A quoi bon
tout ce réalisme, s'il n'en doit pas jaillir un sentiment nouveau
de la vie?
Mais que e cache-t-il derrière le masque d'ironie dont Jean
Paulhan n'a point encore consenti à se défaire? Un visage de
mandarin sceptique et mystificateur, qui 1;1e trouve de plaisir
qu'aux raffinements de l'ellypse et de l'allnsiou? Ou un visage
de douleur et de piété humaines qui, par pudeur, a jusqu'ici
caché les larmes dont il nous plaisait de nous émouvoir ? .
BENJAMIN CRÉMIEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES
QUEE, VICTORIA, par Lytton Stracbey (Chatto et
Windus, Londres).
Lorque parut en mai t 9 t 8 Eminent Viclorians de Lytton Strachey, le livre obtint un succès retentissant. Le succès - a-t-on
dit avec raison- ne prouve rien ni pour ni contre la valeur d'un
ouv-rage. 11 se trouva que cette fois il était justifié. De la pré-

�LA NOUVELLE REVUE Fn.ANÇAISB

face, qui définit nettement le point de vue adopté par l'auteur, j'extrais ces lignes :
L'histoire de l'âge victorien ne sera jamais écrite : nous eu savons
trop à son endroit. Car, pour l'historien, l'ignorance est la première
condition requise, - l'ignorance qui simplifie et qui clarifie, gui choisit et qui omet, avec une placide perfection à laquelle l'art le plus
accompli ne saurait atteindn:... Cc n'est pas par la méthode directe
d'une narration s~rupuleuse que l'explorateur du passé peut espérer
dépeindre cette époque singulière. S'il est sage, il usera d'une stratégie
plus subtile. li attaquera son sujet en des points inattendus ; il tombera sur les flancs ou sur l'arrière-garde ; il dirigera à l'improviste un
phare puissant vers des recoins obscurs, jusqu'alors insoupçonnés... Il
naviguera sur ce vaste océan de matériaux et plongera çà et là un
petit récipient qui des profondeurs fera remonter à la lumière du jour
quelque spécimen caractéristique, destiné à être C};aminé avec une
curiosité soigneuse ... J'ai essayé, par le moyen de la biographie, d'offrir à notre regard de modernes quelques visions victorieones.

Dans Eminent Victorians, Strnchey a strictement rempli son
programme ; le livre cependant offrait cette particularité d'être
à la fois une réussite et une promesse, et la promesse était de
celles qui arrêtent l'attention. Tout historien qui est en même
temps un artiste le prouve avant tout par sa faculté de modeler,
et ce pouvoir se reconnait à la progression dans le récit. Un
récit ne progresse que dans la mesure où il ne demeure jamais
plan : il faut qu'il soit alerte, mais il ne faut pas moins qu'à de
constantes ondulations - infiniment délicates à apprécier, mais
dont par contre on remarque aussitôt l'absence - se décèle le
pouce du modeleur. Eminent Victarians portait à chaque page
les traces d'un tempérament d'historien-artiste, et i I apparaissait évident que le jour où Lytton Strachey s'interdirait de nous
éblouir, où il restreindrait même en apparence la part faite à
l'amusement immédiat, il produirait une œuvre de la plus élégante fermeté.
Quem Victoria a répondu à cette attente. Je sais peu de lec•
turcs qui divertissent à ce point ; je n'en sais guère où le diver·
tissement soit aussi subtilement provoqué. Le secret de l'art de
Strachey, c'est qu'il nous prédispose : comme d'un cou~ de
baguette, il suscite les arrière-pensées qui répondront aux sien·
nes et un accord tacite s'établit qui se maintient jusqu'au
'
terme. S'il était difficile, - en mon cas impossible - de rés1s-

.

NOTES

357

ter à la qualité de la satire dans certains passages d'Eminent
Victoriam 1 , on redoutait cependant qu'elle ne rejaillît sur le
contexte et qu'elle ne le discréditât quelque peu ; on regrettait
surtout qu'elle usurpât une place qu'on de\'Înait pouvoir être
mieux tenue encore ; sans doute d'ailleurs aurait-il fallu y voir
ce pétillement spécial qui fuse des dons lorsque pour la première fois ils jouent à plein et qu'ils se découvrent pour ainsi
dire en cours de route à celui-là même qui les détient. Avec
Queeu Vic/orin, comme une peinture dans la toile, la satire rentre dans le constat: une basse continue d'ironie accompagne ce
constat, mais toujours à la cantonade ; - d'une ironie si réfléchie qu'il semble presque que ce soit elle qui donne à l'ouvrage
cet air de tranquille autorité. Les conclusions, que l'auteur
nous laisse partout tirer, en prennent une portée toute générale.
li y a même parfois, entre autres dans l'étonnant paragraphe
final, un moelleux auquel avec Strachey nous ne pensions pas
a\'Oir droit.
Une traduction de l'ouvrage paraîtra prochainement chez
Payot, et je m'en réjouis d'autant plus que ne possédant pas
le talent d'exposition de Strachey, j'eusse été fort embarrassé de
résumer un livre qui vaut par la science des éliminations non
moins que par le nombre et l'imprévu des éclairages. ]'essaierai
d'indiquer ce qu'apporte de si nouveau l'art de Strachey et en
quel domaine précis il s'ei..erce ; pour ce, ayant marqué la distinction entre les deux livres, je ne me ferai pas scrupule de les
mettre tous deux à profit.

Et d'abord c'est bien un art, - qui recouvre sans doute une
méthode, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure, mais
qui ne la laisse pas transparaitre - et c'est un art qui s'applique à la fois à l'histoire et à la biographie, qui est situé aux
confluents des deux genres, ou plus exactement qui institue uo
confluent là ou coulaient jusqu'alors deux courants parallèles.
La signification de l'œuvre de Strachey réside avant tout dans
l'originalité de la position où sont installées ses batteries. A
1. Dans un article d'Edmund Gosse : Tbe ago11y of the Victorian age
(qui fait partie de Sorne diversions of a man of letters) le lecteur trouvera
formulées les réserves que l'on peut adresser à Eminent Victori!lns
ainsi que l'indication de certaines lacunes daos la documentation.

�LA NOUVELLE REVUE FRA. 'ÇAlS.H

l'ordinaire le don de l'historien se présente isolé, - et aussi
bien celui du biographe : un Albert Sorel d'une part, un Romain Roll:tnd, un Daniel Halévy de l'autre déploient des qualités qui ne s'apparient qu'exceptionnellcment. Si chez Stracbey
le fond premier semble la disposition de l'historien, la curiosité
complexe et ce pendant agile, aux insinuations balancées, est celle
d'un biographe de race. « Les êtres humains, dit-il, sont lTOp
importants pour qu'on ne les traite que comme âes symptômes
du passé. Ils ont une valeur indépendante de toutes les circonstances temporelles, - une valeur éternelle et qui doit être scotie pour elle-même. » Gardez-vou d'attacher à cette phrase les
concomitant spirituels et moraux qu'elle impliquerait chez un
Romain Rolland; prenez-la au contraire dans l'acception quasiscientifique oil l'entendrait c un botaniste des esprits » comme
Saintc-lkuve, tel qu'il apparait dans l ~ Lundi sur Fontenelle
par exemple, - ce Fontenelle cher à L tton Strachey qui offre
avec lui plus d'une aftinité.
Strachcy avoue son goût pour. e. les incomparables éloges de
Fontenelle qui dans le lustre de quelques pages condci:seot les
existence multiples des hommes». Lui-même ne rencontre pas
en son récit un seul perMJnn~ge qui y joue uu r6le import:101
qu'il n'en prenne la mesure : pour faire son portrait il choisit
le moment oü l'astre du personnage prévaut, grâce à qioi le
portrait s'incorpore au récit sans que cc dernier en soit suspendu.
Tout en ne perdant jamais de vue la position qu'elles occupent
sub specie a:iernitatis, Stra.chey possède à un rare degré le sens de
la complexité des figures secondaires.
Je songe, écrivait Stendhal à Balzac, que j'aurai peut-être quelque
succès vt:rs 186o ou 8o ; alors on parlera bien peu de M. de Mener·
nich, et encore moins du petit prince. Qui était premier ministre d'Aogleterre du temps de Malherbe ? Si je n'ai pas le malheur de tomber
sur Cromwell, je suis sûr de l'inconnu. La mort nous fait changer de
rôle avec ces gens,:.;là; ils peuvent tout sur nos corps pendant leur vit;
mais à l'instant de la mort, l'oubli les enveloppe à jamais. Qui par1era de M. de Villèle, de M. de Martignac, dans ceot ans? M. de Tal·
leyrand lui-m&lt;:me ne sera sauvé que par ses Mémoires, s'il en laisse de
bous, tandis que le Roman Comique est , ujourd'hui ce que le Pere
Goriot sera en 1980 •.
1.

Lettre de Stendhal à Balzac. Civita-Vecchia le 30 octob~ 1840-

NOTES

359

Mais précisément Strachey excelle dans le travail inverse :
ceux qui, vivants, furent les di majores de leur époque et que la
postérité a ramenés à leur rang de minores, l'art de Strachey les
tire de cet tt oubli ,, qui menaçait en effet « de les eo...-elopper à
jamais» et leur fait contracter un nouYeau bail avec l'existence 1 •
Libre d'un dogme paralysant entre tous, Stracbey ne croit
jamais à la simplicité des médiocres. Toujours les éléments
sont multiples mêlés, et laquestion pour Strachey reste toujours
une question de dosage. Qu'il s'agisse de la galerie des portraits du pe_rsonnage central : la reine Victoria elle-mC:me
- qui nous livre vraiment les différents âges d'une e. btence
humaine, - du Prince Consort (la révélation la plus surprenante peut-être du volume : le personnage réel, d'une complexitl'.: si attachant , avait été à la lettre enterré ous le panégyrique~ officiels), de Lord 1elbourne, de lord Palmer ton, de
combien d'autres, - il emble qu'avec je ne sais quelle courtoisie narquoise chez l'artiste, la fraicheur des· peintures ait
\'Oulu deYoir quelque chose à la jeunesse abolie des modèles :
1falgré l'ctiquette &lt;le la cour et l'ennui qu'on y n·.spirait, les rel::.tions de Lord Melbourot: avec la Reine avaient fini par deYcnir pour
celui-ci l'intértt dominant de son · existence : se ,·oir sevré de c s relations lui eût t!échirê le cœur ; d'une manière ou dune autre l'é,i.:otualité redoutable avait été conjur.:e ; il se retrouvait en plac.:., trioru.
phant : sans rien eu laisser rerdre, il savoura les heures passageres. Et
c'est ainsi qu'enveloppée de la faveur d'une souvcr:iine et réchauffée
par l'adoration &lt;l'une jeune fille, cette rose automnale, en cet automne
de 1839, connut une surprenante Horaison. Pour la J1:rniêrc fois, mcrvcilleusemeot, les pétales s'épanouirent. Pour la dernière tois, en ces
relations imprévues, incongrues, presque incroyables, le vieil épicurien
goûta l'exquis du roman~que. Observer, instruire, réfréner, encourager la jeune créature royale à ses côtés, c'était déjà beauc!-mp; dwantage cependwt de sentir, :\ travers cette constante intimité, le contact
de 50n affection ardente, le rayonnement de sa ,italité ; plu~ que tout
1. Je pense ici à Queen Victoria plus qu'aux Eminmt Victuria11s ou
l'on trouverait par contre la trace d'une tendance opposée : celle d'exécuter un peu rapidement des personnages d'une valeur authentique.
Sur ce point je ne puis que renvoyer à l'article de Gosse, mais je tiens
à m'associer à ce que dit Gosse au sujet de Arthur Hugh Clough.
Dans la présentation de Clough, où rien ne contrebalance l'asp_ect
mis en lumière, entre certainement une pointe d'iniquité.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

peut-être était-il doux de se perdre dans une contemplation enjouée
que coupait de temps à autre une vaine apostrophe, - de parler sans
suite - de faire d'innocentes plaisanteries au sujet d'une pomme ou
du volant d'une jupe, - de rêver. Les sources enfouies de s:i. sensibilité débordaient. Souvent, lorsqu'il se penchait sur !a main de la Reine
pour la baiser, il se surprenait en larmes.

parvenait jamais à obtenir. Qu'était-ce? Une sympathie sans réserve,
inexprimable ? Quelque succès extraordinaire, sublime ? Peut-être bien
une combinaison des deu::i:. Dominer et l!tre compris, - conquérir du
méme coup, 1ar le triomphe d'une influence identique, la soumission
et l'appréciation des hommes, - oui, cela vaudrait vraiment )a
peine 1

C'est au moment où il commence un de ces portraits qu'il
faut observer Stracbcy : on dirait qu'il s'attable. Dans cet esprit
qui possède un tour si à lui que le moindre détail en est marqué,
- mais dont il semble toujours que ce soit en se retirant qu'il
s'inscrive, - on surprend alors la délectation. Les problèmes
humains qu'il a dC\·ant lui, son plaisir est moins d'y apporter
une solution définitive - trop intelligent et trop désenchanté
pour croire qu'on la tienne jamais - que d'en agiter les éléments, de secouer sans cesse le cornet, et de faire se contrebalancer les multiples combinaisons des dés. Parvenu presque au
terme, il introduit parmi les données, au même rang qu'elles et
à titre de complémentaire, un doute final s"ur la valeur des données elles-mêmes, - et par cette dernière chance qu'il lui laisse
de s'échapper il achève de circonvenir son modèle.

Sous de tels résultats il v a certainement une méthode et
'
j'inclinerais à croire qu'elle- consiste en un art de lire très personnel, fait à la foi:i de flair et d'un détachement dont nous
aurons tout à l'heure à préciser la nature. Persuadé que c'est là
où 1'00 doit le moins les attendre que surgiront le détail, le
trait typique, Strachey lit tout sur son sujet : le caput mortuum
de la documentation tombe par son propre poids et Strachey le
commet allègrement à l'oubli. Les traits qui survivent, il se
garde de les détacher ainsi que nous a,·ons coutume de le faire :
il n'y a pas - enviable exemption - d'italiques en cet esprit :
le moment venu, les traits occupent tranquillement la place qui
leur convient ; et ce rehaut qui les lustre, c'est le soulignement
de notre adhésion qui le leur communique en partie : par euxmêmes ils ne veulent devoir l'essentiel qu'à leur lumière. On
sent que tout s'est composé d'abord dans la tête de l'auteur qui,
à l'abri de toutes les sortes d'enivrement, ne prend jamais la
plume trop t6t.
L'impression qui se dégage de la lecture de ces livres ne
rappelle rien autant que celle que donne un grand mémorialiste. Il semble qu'à vivre avec les témoignages, Strachey ait
acquis une expérience qui équivaut pratiquement à la fréquentation des personnes et qui le place à l'angle même d'où le
mémorialiste écrit. Au o: je » du mémorialiste se substituent
- parfois sous la forme de propos entre guillemet~, mais le plus
souvent ( et c'est là que Strachey est vraiment incomparable)
sous la forme pour ainsi dire de la parole intérieure - les opinions, les points de vue et les jugements des personnages qui
successivement vieonent occuper le devant de la scène ;
ailleurs, dans les parties où Strachey ne rapporte plus, où il
évoque, il fait toujours figurer l'un ou l'autre de ces dê:tails
matériels qui demeurent bizarrement incrustés au premier plan
de la vision interne pour y rompre toute perspective : au seul
fait de leur mention à la minute opportune, l'apparition surgit.

Car en dépit de tout, le Prince Consort n'avait jam!.is atteint au
bonheur. Son travail, pour lequel en ses dernières années il finit par
témoigner d'un appétit presque morbide, le soulageait, ne le guérissait
pomt ; tel un dragon, son déplaisir dévorait avec une sombre satistaction le tribut toujours grossissant des jours et des nuits laborieuses,
mais sans que sa faim en fût assouvie. Les causes de sa mélancolie
étaient cachées, mystérieuses, peut-être par delà toute analyse ; elles
plongeaient des racines trop profondes da:is les replis les plus secrets
de son tempérament pour que l'œil de la raison pût les appréhender. Il
y avait des contradictions dans sa nature gui, aux regards de ceux gui
Je connaissaient le mieux, le faisaient apparaître comme une énigme
inexplicable : il avait de la sévérité et de la mansuétude ; il était modeste
et méprisant ; il soupirait après l'affection d'aut~i et lui-même était
froid. Il souffrait de ta solitude, non seulement de cette solitude que
crée !'exil,. mais de celle qui enveloppe une supériorité dont on a cons~ience et qui n'est pas reconnue. Il a,•ait l'orgueil, à la fois r6igné et
présomptueu,-, d'un doctrinaire. Et cependant ce serait Je décrire
inexactement que de oe voir en lui qu'un doctrinaire ; car le pur doc·
trinaire jouit toujours d'un contentement intime dont Albert était fort
éloigné. li y avait quelque chose que tout son être désirait et qu'il ne

I

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAISE

Il y a dans Q11te11 Vicloria certains chapitres----.. celui sur la joute
engagée entre le Prince Consort et Lord Palmerston, celui sur
les rapports contrastés de Gladstone et de Beaconslield avec la
Reine - qui se classent tout près des passages o imes de
Retz, - de ces passages où le récit roule sut les rails de telle
sorte que pan·enu au terme seulement, puis revenant en arrière
le lecteur e t en mesure d'évaluer le butin. L'histoire, chez l'un
et l'autre, est bieu « une ré~urrection », mais sans que nul fiai
n'intervienne : ils discernent trop Je choses pour être ~isissants : l'exposition re te leur pro édé favori et Strachey a eu
raison de placer sou premier livre ous cette devise : «. Je n'impose rien, }e ne propose rien, j'expose. :e
Qui poursuivrait ces recherches jusque dans le style même Je
trachev aboutirait san doute à des constatations amlogues.
'on se~lement Stracl1ey préfère à tout le mot ju te ; m;is la
justesse même, il la veut attendue, ayant pas.sé p.ir tous les frot•
tements de l'u age. Demi-coquetterie d'un anise qui sait ce
dor.t il est capable. A chacun de ces mots, il semble qu'avant de
les employer Su-acbey ait fait subir une cur
'bokm nt, et
lor~qu'ils ap?araissent sur la page, il I font avi:c je ne sais
qu lie proprilté néoligentt! qui n'excluq1as l'étinc lle : le galel
scintille uu instaut. Dans le style de Stracbcy il y a comme une
rareté, - mais c'est celle d'une familiarité qui a retrouYé son
éclat.
Au moment où parut Eminent Vicloritms, le critique du Tinies
signalait &lt;.&lt; quelque cho~e de presque sinistre dans le détachement de l'auteur », et l'épithète rendait avec exactitude le léger
fris on que donnent certains passages du livre. A Qurw VicJoria, pour les raisons que j'indiquais au début. elle n'est plus
applicable ; il ne faudrait pas en inférer cependant que le dé~chement ftît moindre; il semble seulement que l'on en aperçOL\'.C
mieux. les motifs. Essayons de préciser en quai ce détachement
consiste.
Sans doute, lorsque dans la mixture humaine on prise si fo~,
On isole avec autant d'in(Téniosité le condim nt personnel, 11
"' le sien propre, ni qu'on' en nég1·ige
est impossible qu'on ignore
l'emploi ; - et le détachement d'un Strachey est en tout _éta~
de cause aussi inévitable que l'immersion d'un Péguy. Mais S1

NOTES

on s'aventurait à en déterminer les composantes, peut-être les
trouverait-on dans l'alliance d'un « point de vue de Sirius »
(mais qui chez Strachey ne va jamais jusqu'à s'exprimer) avec un
goût d'entomologiste qui collige les Yariétés des humeur . L'intérêt qu'il porte à celles-ci semble en son cas fonction de ce
détachement premier ; - et par là l'attitude de Stnchey devient
l'attitude inyerse de l'attitude de celui qui donna le premier la
formule du« point de vue de Sirius». « Renan peut être considéré comme le type d'une classe d'intelligences absolument contraire à cette autre classe d'intelligences qui reconnaît son
modèle dans Sainte-Beuve. Pour ce dernier, les idées étaient un
moyen de voir et de montrer la réalité. Cette réalité n'est guère,
au r~rd de Renan, que la condition d'existence des idées 1 ».
Fontenelle et Sainte-Beuve, telles sont ici encore les références
de Strachey 2 •
Mais en sus de la disposition nath1e, le détachement de Stra•
chey ressortit à des causes tout intellectuelles, - lesquelles sont
solidaires de la conclusion générale qui se dégage de ces volumes,
et l'illuminent. Esprit critique avant tout, Strachey s'est
constitué l'historien d'une époque où se produisit une éclipse
quasi-totale de cet esprit, et sou œuvre vient parfuire n·os inductions à cet égard. Le fait négatif fondamental concernant l'épo•
que ,ictorienne semble bien résider dans une acceptation passionnée des donnée premières, - dans le refos et l'incapacité
tout ensemble de les critiquer. A quoi on pourrait objectt:r que
l'époque Yictorienne fnt au premier chef une époque de controverse, et en particulier de controverse religieuse ; mais la conI. Paul Bourget, Essais de Ps)'chologie Contemporaine, appendice B.
A propos du Prêtre de '!1,'èmi.
2. Strachey est à tous égards un amateur exquis des lettres cc de
l'esprit français. Il débuu par uo essai sur la poésk dt: Racine - paru
en 1902 dans la ,\'tw Quarlerly Reuiew - qui est uu modèle de discernement et de sagesse critique et qui constitue la premierc justice rendue en Angleterre au génie racinien. Strachey est revenu Stll' ce sujet
dans ses La11dmarks of Frmcb Litemt11requ'il écrivit pourla Home University Libr.uy of Modern Knowledge et qui, dans les dimensions
prescrites par la série, traite de la litrerature fraoçaise depuis les origines jusqu'à Baudelaire inclusivement : petit volume accompli où la
~t~ de la mise en place et l'impartialité des jugemeots n'excluent
Jam:11s des vues et un tour personnels.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

troverse précisément implique un accord tacite sur certaines
données premières qui ne rend que plus aigus et plus âpres tous
les différends qui surgissent autour de leur interprétation.
Même chez les plus grands victoriens il subsiste toujours, parfois sans qu'ils en aient conscience, une donnée soustraite à
toutes les attaques. De l'un à l'autre la donnée varie, mais
toujours il y en a une.
Cette carence d'un esprit critique qui aille jusqu'au bout de son
travail rend compte à la fois de la prodigalité du génie et de la
réaction inévitable contre ce génie même. L'opulente richesse
des œuvres qu'il engendra tient pour une part à la solidité
jamais mise en question du terrain sur lequel il s'appuie. li fallait que la viclorian complacency vint à être battue en brèche, et
qu'il en résultât cette désagrégation que fait subir aux données
l'analyse d'un Butler par exemple. Mais presque toujours l'épaisseur en est le prix : il semble que l'esprit critique soit obligé de
payer par un certain amincissement des œuvres ce qu'il obtient
par ailleurs de plus courageuse vérité 1 • C'est pourquoi lorsqu'on relit tel poème de Hardy composé dans les années 18661867 2 on mesure mieux que jamais la solitaire grandeur de
l'homme qui, nous ébranlant d'une émotion à laquelle aucune
région de notre nature ne saurait demeurer soustraite, ne l'obtient jamais au dépens de la vue générale de l'univers à laquelle
son esprit donne adhésion, - qui par cette vue au contraire
communique à l'émotion elle-même une vigueur qui la creuse et
la tonifie à la fois. D'où le respect, la vénération même, mais
virile, que lui portent aujourd'hui eu Angleterre tous ceux qui
ont peine à être justes pour les grands victoriens.
J'ignore tout de l'attitude de Strachey envers le point de vue de
Thomas Hardy ; mais s'il le contestait, ce ne pourrait être que
1. Un des prodiges de l'œuvre de Marcel Proust réside dans le constant démenti qu'elle inflige à cette assertion. - En France d'ailleurs le
probléme se po5erait dans des termes assez différents, car l'esprit criti·
que est si central dans le génie français que cdui-ci, plus ou moios,Jui
a toujours fait sa part. - Cette désagrégation des données premières
p:irait constituer aujourd'hui le fait européen essentiel ; et si grave
qu'en puissent i:tre les multiples menaces, dans un domaine au moins
- ·celui de la psychologie - il autorise de vastes espoirs.
2. Les Wesux Poems parurent pour la première fois eu 1898, mais
les plus anciens portent la date de 1865.

NOTES

parce que le détachement de Strachey l'aurait détaché du point
de vue cosmique lui-même - et on serait libre alors d'y voir
ou le comble de la logique, ou la pièce de choix dans la vitrine
de ce perspicace collectionneur des illogismes humains.
CHARLES DU BOS

*

* *

EDITEURS ALLEMANDS.
Une fois de plus le voyageur qui s'arrête aux devantures des
librairies en Allemagne est frappé par l'extraordinaire richesse
des publications de tous ordres. En r 9 r 1, les éditeurs de là-bas
lançaient 3 I .ooo ouvrages sur le marché contre 11 .ooo en
France, 10.000 en Angleterre. La proportion demeure aujourd'hui sensiblement la même. Et la qualité matérielle des éditions semble à peine souffrir des conditions économiques du
pays. On est étonné du luxe avec lequel sont présentés des
livres comme celui de Grautoff sur la peinture française depuis
I9r4, des reYues comme Genius Feue,·. On se demande
comment les éditeurs couvrent leurs frais, le lecteur allem:md
ayant la réputation de prendre ses livres en location plutôt que
d'acheter. Mais la clientèle étrangère se trouve attirée par le
~ange, malg~é la ma!oration des prix à l'exportation et la rapacité des courtiers, et l Allemand lui-même achète plus qu'autrefois. Certains chiffres sont éloquents. De la fameuse et fumeuse
dissertation de Spengler : Unlergang des Abendla11ds, dont le
premier tome - 6r5 pages grand in-8 - revient à cent marks,
53 .ooo exemplaires s'étaient vendus en r 920. Du Rt'lo11r de l'enJant prodigue d'André Gide, tiré en r9r7 à 25.000 dans la. collection à soixante pfennigs, l'Insel a dô douner une nouvelle
édition. Des œuvres de Tagore 300.000 exemplaires se sont
enlevés. li y a là le signe d'une activité intellectuelle exaspérée
plutôt que ralentie par la guerre. C'est toujours l'élan d'un
peuple qui bien que vaincu, peut-être parce que vaincu, entend
jeter dans le plateau de la balance toute sa masse, peser de
toute cette Wucht dont il est fier, et qui est à la fois poids et
mouvement.
Mais la masse ainsi projetée a-t-elle une orientation nette ?
La direction du mouvement intellectuel demeure+elle celle
d'avant-guerre ? Dans une richesse dont on a toujours dit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.JI
1

1
1

qu'elle était désordonnée et que l'Allemand lui-même ne s'y
retrou,-:tit pas, est-il possible de distinguer des valeurs nouvelles, de les démêler des anciennes ? Cda exigerait une longu\! investigation. Elle n'est pas impossible. Une première et
intéressautc démarche consisterait à faire le tour par l'extérieur,
à prendre les catalogues de libratrie, dont l'examen est suggestif. Les éditeurs allemands facilitent la besogne. Tous les ans
ils publient en commun une liste des ouvr.ages nouveaux qui
peuYent intére~er le grand public. Eu outre, quelques maisons
particulièrement actives, Fischer, Diednchs, l'Insel-\'crhg,
Kurt WolŒ, offrent r&lt;;,oUlièrernent à la clientèle comme chez
nous les grands magasins, un aperçu de leurs nouveautés.
Dans des almanachs de plusieurs centaines de pages, soigneusement imprimé , illustrés et cartonnés, on trouve non seulement une bibliographie commode, mais des ex.traits assez longs,
de ve::ritabks échantillons du roman, du drame, du recueil de
vers qui viennent de paraitre. En outre !es éditeurs se sont grou•pés pour faire paraitre dans le même esprit une publication
men suelle : Jas Deutschc 13ucb, qui est destinée spécialement à
l'étranger.
Il ne faut pas voir seulement une ingéniosi é commerciale
dans c tte innovation. Elle ·répond autant au besoin qu'a le
public allemand d'être guidé, qu'à la volonté de l\:diteur de
l'engager dans ses voies, et cette réclame est en m!!me temps une
propagande d'idées ; elle fait partie de ce que, dans les vingt
années qui précfalèrent la guerre, on appelait J{ulturpolitik. En
même temps que Nietzsche, une élite là-bas .s 'était rendu
compte des dangers du réalisme bisrnarckien pour la vie spirituelle de l'Allemagne. La civilisation neuve dont on avait
attc.ndu l'apparition à un coup de baguette magique tardait à
naître, menaçait d'étouffer sous le poids de la matière. D'ardents
prosélytes se mirent en tète d'aider à sa genèse. L'idée J'organis:uion hantait leur milieu ; ils entn.:prirent donc d'organiser
l'activité intellectuelle du Reich comme d'autres organisaieo.t
son industrie, son commerce. Penseurs, poètes, artistes, chacun
s'enrôla, voulut prendre sa part de la grandiose tâche collec·
tive : l'enfantement d'une civilisation allemande, dont on espérait qu'un jour elle serait la civilisation tout court.
Quelques éditeurs d'avant-garde furent des premiers à se

NOTES

rallier au mot d'ordre. Eux aussi se sentaient chargés d'une
mis,ion. la plus importante peut-ètre de toutes celles qui constituaient la grande mission allemande. Ils eurent leur politique
du livre, celle don Fischer de Ilerlin fit un exposé si curieux
dans son utalogue de 1911. Dan ~ l'esprit de cet éditeur dont
la maioon était dcpui ving -cinq ans le quartier générnl des
jeun s, il ne s'agi:.!ait plus seulement de lancer au petit bonheur l'ou ·rage quiJoit réu~sir, l'auteur qui mérite de perœr,
ou de faire sa fonune avec celle d uu cénacle. L'éditeur moderne
devait tre, sinon le créa eur d.: valeur nou-velles dan le
domaine de l'esprit, du moins l'org·10isatcur de le ir marché,
le banquier qui use de on cré lit pour leur donner cour~.
Dans la bourse au · ic.léc on le vit en efiet dét miner Jes
cour;ints, imprimer des directions. Choix des auteurs, u'il
groupait de façon à créer une atmosph.:!re, collec ions .i b n
marché établies en vue d'une action pédagogique, présenu tion
du livre dans le goùt (gothique, ou français ou anglais) que
l'on voulait faire prévaloir, uggestions et conseil· au lecteur,
recette· pour se cultiver, utant de mo ·ens de former la clientèle. Le procédé réussit, s'adres ant à des 'ns dociles, avides
de se former, impatients de ne plus passer pour « les barbares
d'autrefois », et d'autant mieux prêts à admirer t'idéal &lt;le culture
qui leur était proposé qu'ils en étaient plus éloi Ynés. Ainsi à
chaque uouvelle entrepri e dl! librairie une école s'ouvrait pour
l'éducation en masse d'un peuple demeuré enfant.
Un trait était commun ¼ ces t,;:ntatives de civilisation : h
recherche de ce qui est allemand. Comme il e;,t naturel à un
pays qui n'c t pas fait encore, qui demeure s:1.11s unité profonde,
des tendances contradictoires s'affirmèrent .• 'éanmoins, et c'est
un point important, Fischer en particulier réussit à mettre
un lien entre des intellectuel venus des quatre coins de l'Allemagne. Gerhart Hauptmann, Thomas Mann, Dehmel, Alfred
Kerr, Rathenau, pour ne citer que ceux-là, se présentaient
comme une sorte de bloc fondu au creuset berlinois. La capitale
de l'Empire devenait ca.pit:ile dans le domaine de idées aussi,
des impulsions en partaient qui allaient jusqu'¼ la périphérie.
Un certain goùt s'y formait, le ton y était donné, donné surtout
par des i raélites berlinois. De la souplesse et du système, le
goût du nouveau et celui de la tradiuoo, de la seule tradition

�368

LA NOU\"ELLE REVUE FRA. 'ÇAISE

qui existât en Allemagne, la prussienne, et par-dessus tout un
éclectisme intelligent, autant d'éléments qui assurèrent le succès
de Fischer. Ses publications flattaient par leur allure à la fois
libérale et germanique. Eclectiques, accueillantes aux étrangers,
en particulier aux Scandinaves, tout en écartant doucement
l'influence française, elles agissaient dans le sens national,
préparaient l'avenir d'une plus grande Allemagne intellectuelle.
La province aussi était à la tâche. Mais les mots d'ordre qui
en partaient n'étaient pas toujours ceux de Berlin. li faudrait
signaler les efforts de Diedrichs d'Iéna, visant à retrouver dans
le passé allemand, et, malgré un peu de tcutomanie, chez les
Russes et les Français, les éléments d'une régénération morale,
et à constituer une tradition allemande plutôt que prussienne.
Même orientation, avec plus de pédanterie, dans les collections
du Kimstwart, qui devait faire l'éducation esthétique de la petite
bourgeoisie. Ce n'est qu'avec l'lnsel-Verlag de Leipzig qu'a
commencé de poindre l'esprit artiste. Ici la note fut dès le début
franchement cosmopolite. Il faut, disait Van de Velde, chercher
partout, à l'étranger aussi bien qu'en Allemagne, les maitres de
la civilisation nouvelle. Verhaeren, Gide, y prirent une place
d'honneur à côté de Wilde, de Hofmannsthal, de Rilke. Plus de
typographie gothique, mais, ce qui était une petite révolution,
le signe d'un renoncement à certaine foi tudesque, de claire et
belle romaine, et des livres nets, sobres, corrects, à l'anglaise.
A la présentation de ces ouvrages et de ceux d'éditeurs comme
Paul Cassirer, on reconnaissait qu'une partie au moins de l'Allemagne, celle qui souffrait d'être amorphe, qui tendait au style,
s'orientait vers nous. Les formes du Midi lui semblaient bonnes
à contenir l'âme du Nord.
Quelles modifications la guerre a-t-elle apportées aux conceptions des missionnaires du livre ? Triomphante, elle eùt été
pour eux aussi l'occasion d'étendre le domaine de leur organisation. Au début, presses et auteurs furent mobilisés ; Haupt·
mann, Thomas Mann, Dehmeldonnèrent de la voix; descollec·
tions pour servir à l'histoire contemporaine - entre autres
celle de Fischer - furent lancées, où l'on exaltait le Goebett,
l'Emden, la liberté allemande, la mission allemande, la Prùsst
et son empreinte. Cela ne dura guère, et il est assez curieux de

NOTES

,onstater combien vite un demi-silence se fit sui- les choses de
la guerre, ou tout au moins quel changement.se produisit dans
la façon d'envisager les problèmes qu'elle posait. Dès 1916, le
titre seul des ouvrages lancés annonçait déjà un revirement.
Comme si l'unanime mouvement de r914 n'avait été qu'une
spéculation, comme si sa grandiose faillite eût alors paru évidente, il n'intéressait plus ceux dont Rivière a dit la prodigieuse
faculté d'oubli, Les écrits nouveaux sortaient volontiers de
l'ordre lyrique. Orientés en masse vers l'examen des faits passés, ils trahissaient un besoin de retour sur soi, un lent réveil
de l'esprit critique. La Prusse, s' il était encore souvent question
d'elle, s'y trouvait passée au crible. Aux manifestes de la foi, de
la certitude, succédaient ceux du doute. Gœthe au lieu de Bismarck redevenait pour quelques-uns le héros, et chaque année
c'est un vers de lui que les éditeurs de l'Insel mettaient en épigraphe à leur catalogue, un vers exhortant à reconstruire après
avoir détruit, ou à espérer, tel Epi mén ide, du fond de la douleur.
Espérer, se reprendre, refaire, le mot d'ordre était rrénéral
Diedrichs et Fischer aussi bien que l'Insel annoncèr:nt leur
intention de contribuer au nettoiement, ala purification, désormais nécessaires, de l'esprit allemand.
Et sans doute faut-il louer de ce courarre
ceux qui naITTJère
0
0
ne doutaient point d'eux. Reste pourtant qu'ils continuent de
croire à leur mission, modifiée en ce sens seulement que l'esprit
)' aurait plus de part. Mais toujours l'esprit national. Et, il faut
le craindre, toujours hypnotisé par l'idée d'organisation, pa~
encore délivré du moule ancien, pas encore libre. On n'a pas
impunément cru, pendant un quart de siècle, tenir les matrices
de la civilisation ; l'attitude d'accoucheurs de mondes nouveaux
est devenu habitude. Elle reparaît chez ceux qui tra\·aillent à
co~stituer une énorme bibliothèque de la sagesse d'Extrême0nent, pour ravitailler, régénérer l'univers. Et c'est, autant
qu'une tendance au cosmopolitisme, qu'une Yolonté de « rebâtir la civilisation mondiale ", un peu de la suffisance de l'ère
impériale qui pousse l'Jusel, fière de donner un signal de ralliement aux navigateurs dispersés par la tempète, à éditer trois
collections nou,·elles : Pa11dora - Bibliotbeca M1mdi - Libri
librorum - où les œuvres de toutes les littératures sont publiées
dans la langue originale, de sorte que l'on peut - au cours du

..,

�370

LA , 'OU\'ELU:: REVt:E FRA. ÇAISE

chang~ c'est un avantage dont le étranger ne se privent guèr:e
- acheter • iolière, Mu set Baudelaire tendhal dans une édition de Leipzig •.
Pourtant, aux yeux de quelque Allemands chaque jour plus
nombreux, la K11lt11rpolitik est déjà du pa~sé- Quelque cho~e de
plus fort que l'esprit d'organi arion les anime, un so~ftle qua ~
endroits fait -auter le cadres rigid d'hier. L'Empire semblait
aux K11 lturn.1litik une maison nue mais bien bâti ; ils s'accom,-v
~
d·
'à
modairnt de on architecture imposante et ne prcten aient qu
• l'orner, à y trou er un coin pour l'art, les livres, pour lem ~
sée, ordonnée selon les lignes m~mes du monument. Ta~d11
qu'aujourd'hui le jeunes- la jeune se ch~z.e~. non plu n_cst
pa que tion d'état-civil- se sentent mal al 3IS dans la b.~ns:ie
de Bi marck. FClt-clle étendue aux limites du monde qu'ils la
trouveraient ca eroe, que leur p ruée étoufferait encore_- La
ré,·élation qu'il apportent, c'est que la pensée ~oit ~tre ,libre.
Pour eux, dire: Kullurpolilik, u ordonner cc qui e t de 1_o_rdrc
intellectuel à ce qui est de l'ordre politique, un ordre pohuquc
que tacitc•nent l"on re.:onnaîtrait fixe, parfait, t Je\'ant ùêter•
miner le reste, c'e t intervertir l facteur , fau ser leur_ r:1PP_0 rt.
Au lieu de Kull11rpolilik les nouveaux-venus, s'il. cho1s1~ a'.cnt
un formule, renvcr craie nt les termes, à la française, et J,~:uent
« culture politique 11. 'e t ce qui a le plu manqué 2 l lit-:
magne, ils le sentent, et de quel pris: paie a faute_ un p~ys _qw
s'abandonne, qui 'en remet:\_ s dir'. ants ?u . 010 de _l 1enter. La pensée qui se croyait le m1euit à. 1abri de agi tauons
d'un 1
·our y a ru&gt;rdu son autonomie. Ce n'est rien moins ~ue
r· qu'il veulent
·
· d'•~n t•11 ,
c&lt;:tte autonomie
retrouver. L'E mp1re,
était tourné contre l'esprit. L'e prit à on tour e r~ve:llant se
tourne contre l'Empire. ux yeux de ce hommes qui n ont _pas
encore d'é\lucation politique, pour qui le mot « Repubhk ~
n'est qu'un symbole, il ne s'agit ni de triomphes él~ctora~x, ~1
Je partis. Le seul parti qui importerait serait celui de l cspnt

m:

Qej;\ avant 1· gu.:rrc Kurt \Volff avait Mit en français ~
~:- ., ;idicuùs Manon L;scaut. 1A Flt11rs d11 mal et des • Vers•
P,..,.,,ws~
•
•
-'·l ·
Musset • S"11·
de l'Jnstl r=raissent Ba uuc
1J11e, ,
•
V rla.ine. Aux ·'dirions
'•
11• • nit R.ur,u,
uoli.'re Ba'~ilc Bossutt, Corntille, La Font,mu, mtrl1 • d ._
tlhal ' ,..
' ~ ,
k - C ux C y
_ Les volumes de la collection P:mdora coCltent 4 m ·. &gt;OBibliothc·J. Mundi l5 mk.

NOTES

37 1

réclamant d'abord le droit de se gouverner, et ensuite le droit à
gou,·erner.
Que leurs idées fassent du chemin, on n'en saurait douter à
voir le succès d'ouvrages comme ceux de Heinrich Mann
l'Homme de 1,i républiqut alluna11de. Après son frère, pétrifié
dans le germanisme, en opposition à lui, il connait a son tour
les tirages à trente, quarante, cinquante mille. Une partie de la
jeunesse allemande échappée aux déformations de l'enseignement officiel se nourrit de es œuvres .• féme accueil e:;t fait aux
écrivains qui comme Fritz von Uoruh, Carl Steroheim, ont
délibérément brisé le attaches avec un régime intellectuel solidaire du régime politique qui ont osé dire non, qui sont
opposés à la folie d'acceptation d'adaptation.
Quelques éditeurs se sont laissés porter par ce flot o; ré,-oluùonnaire •· Cela ne va pas sans choquer ceux qui passèrent
longtemps pour c modernes • et qui déplorent avec Diedrichs
• une p ycho e nouvelle succédant à la p ycbose de guerre •·
En fait l'Allem o-ne bouge dans les profondeurs, t arec elle oo
von avancer les plu avisés, uo Kurt Wolff de Leipzig, qui édite
Tagore, Heinrich Mann, Carl Stemheim, franz Werfel, - un
Paul Cas irer, de Berlin qui déclare chercher dans le œuvres
qu'il publie:__ celles de Schickele, d'Edschmid, de Hasenclever,
de Kurt Ei. ncr, de Landauer - une pen ée jeune, accordée à
de nouveaux besoins moraux et sociaux, hbfratrice. Il faut
également citer ici les tracts de la maison Rowolilt, le.: collection d'Erich Reiss de Kiepenheuer et le Rhein-Verlag de
Bâle, qui publie surtout des traductions, entre autres une version française des œuvre de Rathenau.
Le mouvement quel' on devine en passant en revue les éditeurs allemands n'est point de surface. li s'accu e puissant dans
les œuvrcs de quelques écrivains que nous aurions intérêt à
connaitre. Mais il faudrait avant de passer à leur Etude continuer d'uaminer dans son ensemble la nouvelle Allemagne,
chercher ses frémissements à travers les revues et d:lns les manifestes qu'elle lance à profusion.

ftux

•

•

BERTAUX

I

�3ï 2

LA l);QUVELLE ltl· VUE FRA 'ÇAISE

LE RÈG E DE L'A TÉCHRIST, par Dmitri Mirtjkuwsky; MOr JOUR AL OUS LA TERREt;R, par
Z. Hippius ; , 'OTRE EVASI01 r, par D. PbilosC1plx.,f!; traduits du russe (Bos ard).
L'intérêt et la signification de ce recueil me paraissent ré:.idcr
non dans les P.rophéties et les considérations générales Je
D. Mérejkowsky, mais dans le Journal de M.,.&lt; Hippius.
Les considérations générales et les prophéties, cc n\::.t pas
cela qui nous a jamais manqué ; celle· de Mércjkowsky ne présentent pas un degré de probabilité rnpérieur à celui de la plupart des affirmations de ce genre, si catégorique qm: soit leur
ton. Mais le Journal de Mme Hippius est un Jocumcnt historique d'unt.! ,·alcur immense dont toute la ignificarion et la
,·érité atroce ne peuvent être bien saisies que par nous autres,
Russes, qui avons passé par le mèmcs souffrances, qui avons ,-u
Je nos propres yeux ce qu'elle raconte d'une façon si naturelle,
si exacte, qui avons vécu ces sentiments, ces émotions qu'elle
tran crit avec une si parfaite sincérité. M.ib les témoignages d
ce genre sont très nombreux déjà : aussi quand j'insiste sur la
valeur documentaire du Journal de Mc,e Hippius j'ai en vue non
ses descriptions des rue. de Pétrograd, les renseignements
qu'elle nous donne sur le prix ùu pain, sur la température dans
les maisons, etc., mais sa propre p rsonnalité, cc qu'elle nous
laisse voir de ses pensées de ses sentiments.
L'accusation la plus terrible qu'on ait pu porter contre le
régime bolché, i te c'est d'aYoir « a,·ili les âmes . ous l'action
de la faim, du froid, Ùt.! la terreur, le e prits se débilitèrent,
la crainte, la haine et la rage impui ante prirent possession
des cœur , d'anciens in tincts depuis longtemps éteints s'y
réveillèrent. M111 • Hippius dlt:-mêmc, malgré son bt:au talent,
malgré son intelligence si claire, si précise et sa grande
culture intellectuelle, Mme Hippius ne put échapper à 12
contagion : elle distingue très bien qu · les autres sont malades ; a-t-elle conscience d'être également atteinte ? • 'ous de\'ODI
lui êtn: reconnaissant en tout cas de son entière sincérité ; l'ac•
tion déprimante, avili ante du régime russe ne peut plus faire
de doute lorsque nous voyons Mme Hipp1us, le poète, le roman•
cier, le critique que nous avons tous aimé, rapporter très séritu-

373
scment des racontars et des potins de concierae sur les maltresses d1.:s commissaires, les gains de tel ou ~el spéculateur,
les menu des diners de Gorky et de Lounatcbarsky, etc.,
lors~ue nous lisons des phra5cs comme celle-ci : ._ Après l'explo ion de Moscou (anentat fort bien conçu, mais dont les
ré u~lats o~t été in ignifiants - quelques petits youpins de
médiocre 1mportanct.! ont seuls été tués et Nakhamkès
assourd.i) ... ». On compr\:nd à la rigueur que M"'• Hippius ait
pu écnre cette _phrase sur son carnet le 21 septembre 191 9, à
Pétr~g~aJ ; mai on s'étonne qu'elle ait pu la faire paraitre sans
restncuon aucune, sans un mot d'explication, eo , 921 , à
Pari ! ...
B. DE SCHLŒZER.

L~ 10 Sl~UR DE A FRA CISCO, par foan
Bo1mwt. Traduit du russe par Maurice (Bossard).
C'est un recueil de nou,;elles, choisits dans l'œuvre déjà
considérable de )'écrivain russe, jusqu'ici ignorée eo France et
dont la v~cur n'a été reconnue, même dans son propre pays,
que depuis la guerre, depuis la révolution urtout. Dans a
préface à l'édition française, Ivan Bounine s'étend Iui-mème
avec quelque complaisance sur le~ difficultés qu'il a eu à surmonter. sur l'accueil réservé, indifférent qu'ont fait à ses livre
1~ grand public, la criuque. Le causes de l'erreur d'appréciation dont il se plaint, apparaissent très clairement aujourd'hui :
en Russie, les considérations et les sympathies politiques ont
toujours joué un très grand rôle dans les destinées dès écrivains·
on y a vu des écrivains de second, de troisième ordre arriver'
très rapidement à une !mllde notoriété pour des raisons tout
à fait extra-littéraires ; l'ardeur de leurs convictions libérales
ou socialistes leur servait de talent. Des opinions conservatrices
r~c~ionnaires, au contraire, un attachement trop marqué pou;
1éghse, paralysèrent l'action de maints écrivains remarquables,
par exemple de l'admirable Lièskov.
lkunine jusqu'en ces dernières années ne s'occupait jamais
de. politique; il faisait pis encore: il traçait des pays,10s une
peinture cruelle qui était en complet désaccord avec la légende
doucereuse que depuis des années cult:vait avec une sorte de
fétichisme la littérature russe. D'autres avant lui, Tchekhov

�374

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

par exemple dans ses Paysans, avaient déjà peint des tableaux
peu Batteurs du peuple des campagnes. On ne le leur avait pas
pardonné, et Tchekhov lui-même fut long à se remettre du
coup qu'avaient porté à sa popularité les Paysans. Mais- les
scênes tracées par Bounine étaient particulièrement terribles et
produisaient une impression d'autant plus douloureuse que
l'écrivain conservait toujours un calme épique, contait avec un
parfait détachement et paraissait ne nous présenter qu'une
simple épreuve photographique.
Aujourd'hui la situation a complètement changé ;· les esprits
ont tourné et ce qui nuisait au succès de Bounine - la peinture
du paysan russe poussée au noir, son éloignement de tout socialisme - lui est maintenant porté à crédit. Le voilà promu au
rôle de prophète de la révolution russe; lui seul, dit-on, a vu
clair. Bounine lui-même, semble-t-il, se prête volontiers à ce
nouveau rôle. Des considérations extra-littéraires viennent donc
une fois de plus fausser nos appréciations.
En réalité, Bounine n'est ni un prophète, ni un penseur, ni
un homme poHtique. C'est tout simplement un grand artiste,
et, vraiment, cela suffit.
Le lecteur français pourra ma.i ntenant jusqu'à un certain point
se faire un jugement personnel sur ce maître étrivain, car le
volume qui vient de paraître comprend quelques-unes de ses
œuvres les plus caractéristiques: Le Mmisieur de San Frat1ci.sco,
Frères, Bauche Close et ces épouvantables Propos Nocturnes. li est
vrai que ce n'est qu'une traduction, traduction qui tout en
reproduisant exactement la signification des mots, alourdit
souvent le rythme de la phrase, estompe les images vigoureusement taillées, détaille parfois trop minutieusement la pensée et
parfois l'appuie d'un trait trop souligné. Mais la Yersion fran•
çaise laisse pourtant transparaitre la puissance et la richesse de
vie de l'original, son art pleinement conscient, sobre et concentré.
Le vrai domaine de Bounine - c'est le monde des formes,
des volumes, des couleurs, des odeurs, le monde matériel,
l'uriivers extérieur. Son imagination est surtout visuelle, tactile
aussi et olfactive. Lotsqu'il veut faire œuvre de psychologue,
quand il pénètre dans le domaine de l'âme, il traite celle-ci par
analogie avec le monde matériel. C'est ce qui fait justement sa

NOTES

375

force, mais aussi sa faiblesse : pour saisir le monde des pensées,
des sentiments, des désirs il le transpose en volumes, en couleurs. Sous ce rapport, il est complètement différent de Dostoïevski pour qui le monde spatial n'existait pour ainsi dire
pas comme tel. Bounine se rapproche de Tolstoï dont l'influence
se fait surtout sentir dans le Monsieur de San Franûsco. C'est
non seulement la tendance générale de l'œuvre qui fait songer
à Tolstoï (à la Mort d'lvan llitch, surtout), mais aussi les descriptions : Bounine est sobre de détails, mais son regard saisit
toujours dans le monde matériel la particularité marquante :
un geste, un timbre, une odeur, une teinte, qui suffisent à évoquer l'objet, le caractère, l'être tout entier en un raccourci
prodigieux et avec une puissance de suggestion, parfois même
pénible. Sous ce rapport l'arrivée du Monsieur de San Francisco
à Capri et sa mort, les dialogues des Propos Nocturnes, les rêves
du chien Tchang, sont de véritables chefs-d'œuvre.
BORIS DE SCHLŒZER

DIVERS
SOUVE IRS DE VOY AGE, par le comte de Gobineau.
(Crès).
Les. So,wenirs de Voyage de Gobineau méritent de prendre
place à côté des Nouvelles Asiatiques. Gobineau était un maitre
conteur, qu'il serait peut-être excessif de mettre au rang de
Mérimée, mais qui, s'il a moins de maitrise dans l'exécution, a
peut-être plus de verve et de sève dans l'invention. Des circonstances heureuses permettent aujourd'hui à sa famille ces rééditions. Mais au lieu de les disperser sous tant de formes chez tant
d'éditeurs, pourquoi n'entreprend-on pas une publication des
• œuvres complètes, rangées par ordre chronologique ? Gobineau
mérite ce monument, et il gagnerait à être vu en masse. Il est
vrai qu'il faudrait y introduire le lourd fatras des œuvres poétiques, et on peut hésiter.
ALBERT THIBAUDET
*
* *

VOYAGE A LA GRANDE-CHARTREUSE,

texte et

dessins par Rodolphe Toppfer (Edition Bois~onas à Genève).
Le Jour11al de Genève fronça le sourcil un jour que je faisais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇc\lSE

de Tôppfer un auteur local, comme les vins de la Côte sont
des vins locaux. Ce n'était pas un mauvais compliment de ma
part.' Mais le Voyage à la Grande-Chartreuse, réédité ici luxueusement, oc pouvait guère lui fournir un titre à figurer dans la
grande littérature. Reste que ces notes impro\·isées seraient
charmantes à lire et ces dessins à la plume exquis à feuilleter
entre une fondue et quelques décis de vin de Montreux. Les
Français, à lire Tôppfer, gagneraient au moins de ne plus voir
Genève à travers l'image d'un sombre Picard. Tôppfer est à
Genève cc que Piron est à Dijon, Gélo à Marseille, Roumieux à
Nîmes, un dieu indigète et tutélaire.

NOT.ES

ALBERT THIBAUDBT

SUR LES CHEMI 1S DE FRA CE, par Georges Delaw
(Crès).
L'aimable fantaisie de Georges Delaw se partage : voici, d'un
cùté, les images, qui sont plus raisonnables qu'à l'ordinaire ; le
récit de l'autre. Après quelques pages, les deux se rapprochent
suffisamment pour que le lecteur découvre le tableau le plus
malicieux et ingénu qui soit de la Champagne, des Ardennes
ou du Quercy.

LA PEI TURE A TGLAISE, par John Cbarpentier (La
Renaissance du Line).
Cette suite d'études ingénieuses et sobres va de Hogarth aux
préraphaëlites. Les portraits des peintres les plus di\'~rs y so~t
tracés avec un bon sens piquant; M. John Charpentier écot,
assez sévèrement, de Reynolds : « Il devra le plus durable de ses
titres de a-Joire à sa compréhension des vérités qui gouvernent
les arts/; et de Hogarth : « Que ses toiles sont verbeuses 1 1
JEAN PAUi.HAii

*

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Mon confrère Lucien de Rubempré, pauvre poète chassé du
Parnasse, vous a\"ez fait cet ennuyeux méti~r : Journaliste!
Poursuivre la nymphe « Echo » fuyant au Bois de Boulogne.

3i7

Aller à la chasse au c..1nard, la nuit, dans les petits théâtres où
s'allument de fausses étoiles et souper chez les actrices. Faire de
son cœur un article de Paris ...
Aujourd'hui Lucien, Lousteau même, on les rencontre rarement sur le boulevard. Les héros de Balzac ne se trom·ent pas
toujours sous le pas d'un cheval, ce cheval fût-il Pégase et bien
des journalistes n'ont pas d'illusions à perdre.
Un jeu littéraire amusant, c'est celui des enquêtes. Dans les
Annales, M. André Lang raconte le voyage qu'il fait à travers la
République des Lettres, d'où presque tous les poètes sont
bannis.

rous n'irons plus au bois sacré ...
- Que pensez-vous de l'Art, de la littérature, du théâtre? a
1icmandé aux gens célèbres M. André Lang qui s'est engagé
d'honneur à répéter exactement ce qu'ils auront dit ; et ce
n'est pas toujours agréable, quand on songe à la qualité de certaines réponses.
M. Maurice Rostand qui voudrait bien être Alcibi~e, mais
qui n'osera jamais couper la queue de son chien, M. Maurice
Rostand aime Henri Barbusse, La Fontaine l'ennuie. M. Maurice Rostand n'a pas toujours mauvais goût, il aime aussi la littérature confidentielle. Hélas ! il est l'auteur du Cerctteil de

Cristal.
- Ce jeune homme ! Touché par l'aile du Génie, ça n'est pas
niable! dit de lui Mme Sarah Bernhardt qui s'exprime d'une façon
remarquable. Evidemment, Mm• Sarah Bernhardt fut une excellente interprète, une « artiste », comme on dit, mais pourquoi
veut-elte dépasser son rôle et devenir un symbole ? M 01 • Sarah
Bernhardt appartient à la légende, aux chroniques et je ne voudrais pas toucher aux gloires nationales, mais un temps ne
vient-il pas où « il faut songer à faire la retraite »? j'oublie que
Mme Sarah Bernhardt ignore le temps, elle qui disait, la tête
levée vers le cintre, à un machiniste tapageur :
- Vous voulez me tuer? Eh bien, tuez-moi, je suis immortelle !
M. André Lang interroge des représentants de toutes les
espèces littéraires : le vieillard indulgent, le grand homme
incompris, le jeune poète perpétuel. Il est rare que ces aveux

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

378

soient intéressants et bien peu seront à retenir pour les anthologies. Personne n'a répondu, par exemple:
_ L'intelligence est notre profession.

379

qu'on en dise. Les gens heureux n'ont pas d'histoires, mais les
autres ? L'Ange du Bizarre n'est pas encore déchu et les singularités ont toujours leur charme.
GEORGES GABORY

ou:
-

L11S REVUES

*
* *

La beauté, notre pain quotidien:··

Mais l'enquête n'est pas terminée.

LES REVUES

* *

*

L'AME ET LA DA SE

La revue Litterature posa jadis - déjà 1 :---: u~e ~uestion_ ~lai. ·vn-vous
sante : pourquoi. ecn
v"
·7 Feu Dada qui mv1ta1t
. . au suicide,
,
. . blement aurait pu demander : -Pourquoi vzve-z-vous.
s1 aima
•
. .
;; d
de t
. . e est facile. Pourquoi vtv011s-110us. se eman n
Le Pess1mism
.
· l
ho.
filles dei"oie et de tristesse . qui croient avouà u1 c·
des Jeunes
. Baudelaire et qm veulent trouver
a vie
penhauer et compris
.

Du beau dialogue de Paul Valéry, qu'a publié la R.Evuri MusrCALE (1•r décembre 1921), détachons ce fragment:

s

Le charme inaliendri d'un bijou rose et noir.
L'une d'elles.••
.
•
el.
K"1s1·mg habite un atelier où ses amis
Le peintre
,. ont quu
fois re ardé la vie à travers les nuages roses de 1ivresse. o
que en revenant
g
du cm
· éma , Kisling trouva sous la porte une
soir,
carte de visite :
MoNSlEUR

X

vous prie d'assister aux obsè1ues
de celle qtti Jut foute sa v,e.
celui de la Mon•
jeune
Un nom encore était écrit sur le carton,
,
,.11
Elle
était
bien
connue
a
Montparnasse.
D
morte: w~e.
.
X devait l'épouser.
.
sieur
.
.
l
utc
du
cimetière
de
Panuo.
L cortège funèbre a smv1 a ro
.
.
e_
char tout fleuri de roses marchaient trois manoeDe_rnè;e l:hez Madeleine et Madeleine, le directeur d'un théâtre
qums
où
l'on danse et mon ami Kisling menacé par une
h" Rolls-R.oyœ
.
.
ue conduisait un jeune homme très c ic.
11npa~1ente qtl_t cœur souvent ouvert toute la nuit, naguère, et
Adieu, pe
d dé è 1
.
à ·amais fermé pour cause e c s.
.
roam~enaot él
1 évoqué ce fait-divers parce qu'il présentai~
fat racont , non
r • ·
ue quoi
un caractè re litté raire et que la vie est pano1s p1ttoresq '

SOCRATE. - ... Voyez-moi ce corps, qui bondit comme la flamme
remplace la flamme, voyez comme il foule et piétine ce qui est vrai 1
Comme il détruit furieusement, joyeusement, le lieu même où il se
trouve, et comme il s'enivre de l'excès de ses changements 1
Mais comme il lutte contre l'esprit l Ne voyez-vous pas qu'il veut
lutter de vitesse et de variété avec son âme ? - li est étrangement
jaloux de cette liberté et de cette ubiquité qu'il croit que possède
l'esprit !. ..
Sans doute, l'objet unique et perpétuel de l'âme est bien ce qui
n'existe pas : ce qui fut, et qui n'est plus ; ce qui sera et qui n'est pas
-encore ; - ce qui est possible, ce qui est impossible, - voilà bien
l'affaire de l'âme, mais non jamais, jamais, ce qui est !
Et le corps qui est ce qui est, voici qu il ne peut plus se contenir
daus l'étendue l - Où se mettre?- Où devenir? - Cet 1111 veut jouer
à Tout. Il veut jouer à l'universalité de 1'5mc l li veut remédier à son
identité par Je nombre de ses actes ! Etant chose, il éclate en événements 1 - Il s'emporte 1- Et comme la pensée excitée touche à toute
chose, vibre entre les temps et les instants, franchit toutes différences ;
et comme dans notre esprit se forment symétriquement les hypothèses,
et comme les possibles s'ordonnent et sont énumérés, - ce corps
s'exerce dans toutes ses parties, et se combine à lui-m~me, et se donne
forme après forme, et il sort incessamment de soi !. . . Le voici enfin
dans cet état comparable à la flamme, au milieu des échanges les plus
.actifs ... On ne peut plus parler de &lt;&lt; mouvement )) ... Ou ne distingue
plus ses actes d'avec ses membres ...
Cette femme qui était là, est dé\'orée de figures innombrables... Ce
corps, dans ses éclats de vigueur, me propose une extrême pensée : de
même que nous demandons à notrè âme bien des choses pour lesquelles
elle n'est pas faite, et que nous en C.\Îgeons qu'elle nous éclaire, qu'elle
prophétise, qu'elle devine l'avenir, l'adjurant mt?iue de dccouvrir le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dieu, - ainsi le corps qui est là, veut atteindre à une ~o~sessioo
entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel. .. Mais 11 en est
de lui comme de l'âme, pour laquelle le Dieu, et la sagesse, et ia profondeur qui lui sont demandées, ne sont et ne peuvent être que des
nioments, des éclairs, des fragments d'un temps étranger, des bonds
désespérés hors de sa forme...
.
.
PHÈDRE. _ Regarde, mais regarde !. .. Elle danse la-bas et donne aux
veux ce qu'ici tu essayes de nous dire ... Elle fait voir l'insta~t·:· 0
quels joyaux elle traverse !.. . Elle jette ses gestes com~1e des sc1ou,lla_tions 1. .. Elle dérobe à la nature des attitudes impossibles, sous I œi!
même du Temps l. .. Il se laisse tromper .. . Elle tra\'ers~ impunément
l'absu.de ... Elle est divine dans l'instable, elle en fait don à nos
regards!. ..
ERYlllMAQUE. -

L'instant engendre la forme, et la forme fait \'Oir

l'instant.
PHÈDRE. SOCRATE. -

Elle fuit son ombre dans les airs 1
Nous ne l:l voyons jamais que devant tomber ...

•••
INTENTIONS
qui paraît depuis le xcr jaovi~r sous la direction
de Pierre André-May, a publié une curieuse no~vel(e de
Georges Duvau : Fiançailles de Sutanue, des contes uomques
de Maurice David, et, en guise de manifeste, quelques noms
qui nous sont précieux. Voici un beau poème de George,
INTENTIONS,

Chennevière :

FiTES

Lohi de Ta fête el des bètts cabrüs,
La l1111e atlmd, à la portt du ciel,
La nuit prcnuise tt Te signe de r ombre.
Dts lampes crnts plaqumt sur les visages
U,i Jaux t•ernis, dont le reflet glaci
J-àit q11'ils cn1t l'ail- de sourire à des songes.
Fmile Joraiut, embrasse r ei,co/urt
Et cei11s les flancs de l'aveugle 111011/ure
Dofl/ flla 11 Jou t111lle part ne s'acbtve.
Sur le poisso11, la sirène et la wche,
Sur le lio11 , le porc el Te cJ,eval,
Dtlit•re-toi dii séj1Jur el de l'heure.

LES REVUES

Ta boudie est ivre et se crispe au passage
D'1111 jeune dieu q11i t'illvile au baiser
Pour s'ejjaur à l'approclie cks livres.

L'bori.z.011 vibre, tl les formes s'allongent
Comme 1111 filet qu'on /1111ce sur l,1 mer
Et qui s'ilale a1.m1t dt retomber.
Hérisse-toi de flammes et de briûts,
Sans autre amour et sans autre désir
Que du prismt où plongent les nasem,x.

Laisse la èbair, au soujjle des 11111siq11ts,
Se di:1:itir et fondre awc délice
En 1m vertige oii IOII âme renaisse.
Ferme le.s Jeux, et p11ise à reUe noce,
Dont la lueur éclabousse les cieux
U11 bref tourment, meilleur que le plaisir.
j'irai sans loi, le long des rues désertes,
Fouiller, d'un œil ébloui de silmce,
Le monde obscur par delà les l11111ifres.

*

* *
SUR MARCEL PROUST
Détachons d'un ingénieux et fin article de M. René Rousseau : Marcel Proust et l'Esthéiique de l'inconscient (MERCURE DE
FMNCE, 15 janvier 1922) les passages qui suivent:
Marcel Proust s'est employé à décou\'rir, sous les étiquettes appliquées aux mobiles humains, et qui les confondent sous le~ ooms d'ai-a.ria, d'ambition, de va11ité, de jalousie, etc ... , le tra\·ail préparatoire
et sourd qui lt!s explique. Il est allé au bout du problème ; parti
de la solution, il en a retrouvé la donnée. Au food des manifestations
bruyantes ou méchantes de ses contemporains, il a vu Je petit cinéma
actif, fébrile, de leurs désirs dramatisés. Il s'est dit qu'un acte gé11éreux,
tgoiste, t&gt;aÏ11, diloyal, luxurit11x, était considéré pour tel par une perversion naturelle du jugement et une ioclinatioo irrésistible de l'habitude, mais qu'il répondait avec la véracité d'une répliqu~ aux images
qui passent dans la chambre noire de notre âme. Délicatement, scrupuleusement, avec une volupté spéciale et un peu équivoque, il a examiné
ces images au microscope. Et, tout de suite, au premier examen, il a
dirigé son objectif sur l'appareil de mensonges dresse au seuil de nos
passions .....

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Renouant la tradition des moralistes, il a exploré les cœurs ; il a cru
aux choses de !'§.me, de laquelle il a décrit, expliqué les passions. Avec
lui, le ton s'est élevé ; Marcel Proust a rejoint les grands connaisseurs
des vicissitudes humaines dans l'étude qu'il a entreprise de l'homme.
De fin, il ne s'en est pas proposé d'autre, mais il nous suffit, pour lui
rendre grkes, qu'il ait rempli les vastes limites qu'il s'~tait tracées.
Déjà, dans la I ATION du 7 décembre 1921, Ellen Fitzgerald
avait présenté l'œuvre de Proust aux: lecteurs américains :
Le roman de Proust n'a pas de héros, pas de personnage dominant
dont la destinée capth·e l'attention du lecteur. Si en lisant les volumes
de Proust, on ne sait pas voir uu triomphe de la technique du roman,
dans la façon impersonnelle, anonyme dont il dépeint pour ainsi dire
à contre jour l'enfant, le garçon, l'adulte qui remplissent successi\'ement le rôle de héros, si on ne comprend pas que la maîtrise de
Proust apparait d'autant plus grande que c'est précisément en observant cette réserve envers son pt:rsonnage qu'il se crée la perspective
sous laquelle il étudie, analyse, projette et peint des groupes dans leur
ensemble, on ignore cc qu'il y a de plus merveilleux dans son art.
Dans l'œuvre de ce grand magicien il n'y a pas à proprement parler
d'histoire qui se puisse raconter, mais sous sa main se cristallise un
monde complexe et vaste et pourtant tout en nuances, à c6té duqucl
le monde si multiple d'un Balzac apparaît décousu et fortuit, et celui
de Jean Christophe une cr~tion très simple.
Et plus loin :
Peu à peu une philosophie se dessine à travers cc tissu de vies
enchevêtrées, et, c'est étrange à dire. cette philosophie présente des
analogies avec le grand motif qui inspire le roman tel que Scott,
Bab.ac, et Henry James l'ont conçu, je ,·eux dire que ce qu'il y a de
oeuf a moins de valeur que ce qu'il y a d'ancien, que l'avenir ne doit
pas porter atteinte au passé. L'ancienneté est la note qui revient toujours dans le roman de ~1. Proust. C'est une œuvre dans laquelle un
homme dont la vie est imprégnée de vieillesse retrace ses souveoirs.
L'enfant, le garçon, le jeune homme sont vieillis par le contact avec
un groupe de vieilles gens : les grands parents, et Leurs familiers, et
leurs domestiques .....
Les Français sont un peuple courageux; ils n'ont pas peur de leurs
propres émotions, et ce sont des artistes ; ils n'ont pas peur de leurs
vices et ce sont des moralistes; ils n'ont pas peur des idées, et et
sont,' daos le sens vrai du mot, des intellectuels. A chacun de ces trois •
points de vue, M. Proust est un vrai Français de France.

LBS REVUES

LE THÉATRE DU MARAIS

M. Jules Delacre présente le théâtre du Marais, qu'il vient de
fonder à Bruxelles :
Nous renions tout ce qui peut paraitre tolérable à la scène et de\'ient
souise à ltt lecture, tout ce qui ne révèle qu'une recette ayant fait ses
preuve~ pa: la vente, une habilc:é - parfois remarquable d'ailleurs _
de fabncatton. Bless~s ~ar un certain ton qui fait ressembler plus d'un
théâtre à un. mauv~1s heu, excédés de cette rudimentaire psychologie,
~e cette senumentalité à bon marché, ou, pis encore, de cette préteohQn à. la pen~e. - que Jules Romains si justement appelle&lt;( un voyage
en tram de. plalSlr sur les frontières de la philosophie » - nous rejetons
tout ~e qui ne peur_ que duptr un public, cooscient ou non, grâce au
prestige_ du_ ~o.":ié_dieo ~u à cette habitude de se mal nourrir qui est
dans les poss1bilitt.:s de I homme. Des œ11v1·es - nous ne voulons pas
d'autre raison d'être, nous n'avons pas d'autre mot d'ordre et nous
ne rougissons point de cet élémentaire acte de foi puisqu'il ~et en jeu
toute notre conscience, et que le fâcheux état du thé:ltre d'aujourd'hui
nous force bien a recommencer par le commencement .....
~us som~es prêts à tenir bon, à ne pas désespérer de sitôt d'un
publ.1c auquel il nous faut peu à peu faire entendre que notre scène est
un heu dllermini, où règne un&lt;:: unitc: d'acùoo.
Cette unité, si le public la comprend, peut-être l'aidera-t-clle à se
refaire la sienne. Elle est aussi indispensable, et plus difEcile à réaliser
que la nôtre, car elle dépend à la fois des individus et du nombre. Pour
Y1 a~teindr~, il ~aut précisément, et avant tout, dépasser cette notion
délite qui a fait échec à plus de tentatives qu'elle n'en a aidées. Il ne
d'u~ public d'c:lite, pas plus que d'un public populaire. Il
s~,t ~ un public tout court. Trop souvent, le souci d'une pédante et
facile tntellectualité a desservi la cause du Théâtre, qui semble souffrir
avant tout d'une sorte de déchéance physique. Songeant à cet admirable équilibre de l'âme et du corps que, sur la scène, ont su célébrer
les. maitres de jadis, ranimons-le par l'hygiène du comique et du
lyrisme, rappelons-nous qu'il naquit d'un bondissement divin, faisant
large ~art :\ la joie, qu'il n'est point de grande époque sans un Théâtre
à sa taille, et que Molière, dans son génie, pouvait à la fois ench:mtcr
sa servante et son Roi.

s:~t fl?int

de

Aux programmes des premiers spectacles figurent des pièces
J· M. Barrie, Tristan Bernard, Maeterlinck, Jean Schlum-

�LA. NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

384

r
V'\d c et d'abord, Sgn11nrelle ou le
berger Synge, \ erhaeren, l ra , ,
.
'
.
.
l
tumes
d'Yves Alix.
corn imngrna,re avec es cos

( no

l ) .

L'ESPRIT NouvEAU
3 .
LE MERClJRE DE fRt.:-:CE (1)

Mosaïques romaiues, par de Fayet.
dé
fév ) . La ~011e d,rngaeme, par
c.-1

Marthe Genlis.

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JAMES JOYCE

*

* *
MEME TO BIBLIOGRAPHIQUE ANGLAIS
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,-fo E11glis/J A11l11ology, by Sir

NEWBOLDT (Dent et
ENRY
(N I on)
b JOHNBUCHAN
es
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C0 ),

A 1-listory of t/Je Great War, Y
•
(M millan)
l d" Old and New, by Sir VALENTINE CHIROL ac ) .
,, ia,
. .
FRIDLANDER Qonathan Cape .
Ma1thew Mans, by ERNEST
Sc
BLuN·~ (Alfred Knop[).
.
.
~ss
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by WILFRID AEN
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My D1.ir1es Io -r9r.,,
l' b, L R. VARNELL (fhe
Gruk Hero Cuits a11d ldeas of Immorta ,ty, } .

C\.ueodon Press, Oxford).

•

* *

CORRESPONDANCE

Mon cher Rivière,
.
'
ne rectification à mon article Ju
Je vous prie d apporter u
d s relations intellectuelles
numéro de Février sur la question e
. d M Massis,
L' f cle paru dans la re,;ue e . •
d
franco-alleman es. ar tC '.
f ·t llusion dans la phrase de
auquel M. Ernst Robert urtms. ai_ a •· 1 a , p~ le croire, de
.
· , n'est pas ainsi qu 1
lui que 1e cite . '
J
t C'est donc à celui-ci que
M. Massis, mais de_ M. o anne t.ius et la mienne. Je m'excuse
s'adresse la protestation de M. Cur
d M Massis
. d ·ous de vos lecteurs et e . ,
de mon erreur aupres e ,
'
bl' eance pour m'aider à la
lui-même, et compte sur votre o ig

h

réparer.
Croyez...
.

A~DRÈ GIDE

f

't dire que le nationalisme

l. ,&lt; Mass1~ me a1

'est

Eh ! Je ne sais que trop que c

le

·

· . t:St

Ll! GÉRANT : GASTON GALLIMARD.

AllBEVlLLll, -

moribond·

trauçrus.
est vrai ... »

contraire qui

a1PRIMEIUE F. PAltLAJl.T,

Ce qui suit est le texte d'une conférence faite le 7 dlcembre
dernier à la Maisoii des Amis des LJvres. Je la tienne ici
telle q11e je f ai rédigée, en indiqiumt, par des parenthèses, les
passages q~ la brieveté du temps dont je disposais m'a obligé
à sauter oii à résumer a la lecture. Telle qu'elle est elle peut
donner de l'œuvre de Ja11us Joyce une idée, sommaire sans {U)U/e,
mais assez exacte.
Depuis deux ou trois ans James Joyce a obtenu, parmi
les gens de lettres de sa génération, une notoriété extraordinaire. Aucun critique ne s'est encore occupé de son
œuvre et c'est à peine si la partie la plus lettrée du public
anglais et américain commence à entendre parler de lui ;
mais il n'y a pas d'exagération à dire que, parmi les gens du
métier, son nom est aussi connu et ses ouvrages aussi discutés que peuvent l'être, parmi les scientifiques, les noms
et les théories de Freud ou de Einstein. Là, il est pour
quelques-uns le plus grand des écrivains de langue anglaise
actuellement vivants, l'égal de Swift, de Sterne et de Fielding, et tous ceux qui ont lu son Portrait de l'Artiste dans
sa Jeunesse s'accordent, même lorsqu'ils sont de tendancei;
tout opposées à celles de Joyce, pour reconnaître l'importance de cet ouvrage ; tandis que ceux qui ont pu lire les
fragments d'Ulysse publiés dans une revue de New-York en
1919 et 1920 prévoient que la renommée et l'influence de
James Joyce seront considérables. Cependant, si, d'autre
~rt, vous allez demander à un Membre de la « Société

is

�386

J,1MES JOYCE
LA NOUVELLE RBVUE FRANÇAISE

(américaine) pour la Suppression du Vice » : Qui est
James Joyce? vous recevrez la réponse suivante : C'est un
Irlandais qui a écrit un ouvrage pornographique intitulé
Ulysse que nous avons poursuivi avec succès en police correctionnelle lorsqu'il paraissait dans la cc Little Review de
New-York.
Il s'est en effet passé pour Joyce aux Etats-Unis ce qui
s'est passé chez nous pour Flaubert et pour Baudelaire. li
y a eu plusieurs procès d'intentés contre c&lt; The Little Review &gt;) à propos d' Ul)'sse. Les débats ont été parfois dramatiques et plus souvent comiques, mais toujours à l'honneur
de la directrice de cc The Little Revie,v &gt;1, Miss Margaret
Anderson, q . a combattu vaillamment pour l'art méconnu
et la pensée petsécutée.
Etant donné les précédents que je viens de citer (Flaubert et Baudelaire) auxquels il convient d'ajouter celui de
Walt Whitman, dont les livres ont été, en leur temps,
officiellement classés comme cc matière obscène &gt;&gt; et de ce
fait déclarés intransportables par l'administration des Postes
aux Etats-Unis - nous ne pouvons pas hésiter un instant
entre les jugements des membres de la Société pour la Suppression du Vice et !-'opinion des lettrés qui connaissent
l'œuvre de James Joyce. Il est en effet bien invraisemblable
que des gens assez cultivés pour got'lter un auteur aussi
difficile que celui-ci, prennent un ouvrage pornographique
pour un ouvrage littéraire.
Je vais maintenant essayer de décrire l'œuvre de James
Joyce aussi exactement que possible, et sans chercher à en
faire une étude critique : j'aurai bien assez i faire de dégager, ou d'essayer de dégager, pouda première fois, lesgran·
des lignes de cette œuwe et d'en donner une idée un peu
précise (aux lecteurs pour lesquels elle n'est pas, ou ~
encore, accessible, car, au moment où j'écris ces lignes, le
plus récent et jusqu'ici le plus important des ouvrages de
Joyce, Ulysse n'a pas encore paru en volume).
&gt;)

387
. D'a?ord, quelques mots sur l'auteur : l'indispensable notJCe biographique.
. James Jorce est né en 1882, à Dublin, d'une très anc~enne 'famille, originaire en partie du sud et en partieM'l
de 1·ouest de l'Irlande.
n est ce qu'on appe Il e un pur
.
« i és1en &gt;&gt; : Irlandais et catholique de vieille souch . d
cette Irland; q~i se se~t quelques affinités avec l'Espag:~,
France et 1Italie, mais pour qui l'Angleterre est un pays
étranger dont rien, pas même la communauté de langue ne
la rapproche.
'
Il _a été él~vé_ dans un établissement d'éducation des Pères
J~mtes, q~t lm ont donné une solide culture classique, la
meme . qu tls donnaient che,: nous à leurs élèves a
xvmc
·
u
t Il siècle
d : le. latin enseigné comme une langue
,
vivante,
c · aé ant
e
pair
avec
la
langue
nationale
etc
Ses
h
fi ·
,
•
umant~ s n:es: Joyce entreprit, d'abord à l'Université de Dublm,. puis a cell~ de ~aris, des études de médecine qu'il ne
ter~ma pas, mais qui ont certainement contribué à la formation de son esprit. En même temps, il étudiait, pour
son ?ropre compt~ et. sans songer à une carrière, la philosop~1e, et en particulier la philosophie grecque et la schol~nque._ C'est ainsi que, pendant qu'il était à Paris, il passait pl~s1eurs _heures c_haque soir à la Bibliothèque SainteGenev1ève, ltsant Anstote et Saint Thomas d'A uin
-/lors que la Sagesse Môndaine, peut-être, aurait !ul~
quR
il préparât avec plus de soin son p .c.N
.
, eve?u en Irlande il s'y maria, et presqu'aussitôt aprèsil
sexpatna, et habita successivement Zurich, Trieste Rome
et de nouveau Trieste. Il s'était consacré à l'ensei!?l;emenr'
sans toutefoi~ abandonner_ ses études personnelles, qu'ij
poUS5a trè~ lom dans plusieurs directions : philosophie et
;at~émat1ques_ surto~t. En 1915J il quitta Trieste pour
p~cb et depuis 1920 11 habite de nouveau, avec 5~ famille
a;_ts· Tout compte fait, c'est en Italie, ou en pays italie~
~u1l a vécu_le plus longtemps, (environ quatorze ans), et
est en Italie que ses enfants sont nés.

1:

�LA NOUVELLE REVUE PUNÇAJD
388
Comme élève des Jésuites, il serait également inexact de
dire qu'il les sert ou qu'il les combat. Attitude ~ie~ différente de celle qu'ont eue ceux de nos propres écnvams du
xrx~ siècle qui sont sortis des établissements d'éducation~es
Pêres ; et c'est ce qu'il ne faudra pas perdr.-: de vu~ lo1?qu on
voudra porter un jugement sur son œunc., Lu1-m_eme se
plaît à reconn:ûtre que son esprit porte I empr~mte de
l'éducation que les Pères Jésuites lui om donnée et 1I admet
qu'.au point de vue intellectuel il leur doit bea~cou~. Du
reste, - je puis bien le dire dès à présent, ~ 1e crois que
l'audace et la durdé avec lesquelles Joyce décm et met_en
scène les instincts réputés les plus bas de la nature humaine
lui viennent, non pas, comme l'ont dit quelqu~-uns des
critiques de son Portrait de l'Artiste, des laturahstes fran. rnatS· bien de l'exemple que lui ont donné• les dgrands
ca1s,
~assuites de la Compagnie. Quiconque se som·1ent e certains passages des« Provinciales ll, et notam~e~t de ceux
où il est question de l'adul~ère et de_ la forn1cat1_on, co~prendra ce que je veux dire ; et il semble bien qu au
fond, derrière James Joyce, c'est Escobar et le P. S~n.chr:z
e la Société pour la Suppression du Vice a poursuJV1s en
qu
·
Joyce. a la
police correction ne lie ! De ces gran ds casuistes,
froideur intrépide, et, à l'égard des faiblesses de la chair la
même absence de tout respect humain.
.
.
Comme Irlandais, James Joyce n'a pas pns effectivement
parti dans le conflit qui a mis aux prises, de 1914 à ces
derniers jours, l'Angleterre et l'Irlande. I~ ne ~ert a~cun
parti, et il est possible que ses livres ne pla1_seot ~ :iuct n :
•·1 't également désavoué par les Nanonahstcs et l
qu I so1
.
.
.
6 e de
Unionistes. Quoi qu'il en son, il ne fait pas ~r .
patriote militant, et n'a rien de commun avec :es écn":31ns
a Risorgimento qui étaient surtout les serviteurs d ~ne
u et se présentaient comme les citoyens
•
d'un~ nauon
cause
'mée pour laquelle ils réclamaient l'autonomie, et en
oppn
.
, 'd &lt;l
· tes et
faveur de laquelle ils demandaient l a1 e es patno
des révolutionnaires de tous les pays. Autant que nous m

JAMES JOYCE

pouvons juger, James Joyce présente une peinture tout à
fait impartiale, historique, de la situation politique de l'Irlande. Si, dans ses livres, les personnages anglais qu'il
introduit sont traités en étrangers et quelquefois en ennemis par ses personnages irlandais, il ne fait nulle part un
ponrait idéalisé de l'Irlandais. En somme, il ne plaide pas.
Cependant, il faut remarquer qu'en écrivant Grns tk Dllbli11,
Portrait tk /'Artiste et Ulysse, il a fait autant que tous les
héros du nationalisme irlandais pour attirer le respect àes
intellectuels de tous les pays vers l'Irlande. Son œuvre
redonne à 11rlande, ou plutôt donne à la Jeune Irlande,
une physionomie artistique, une identité intellectuelle; elle
fait pour l'Irlande ce que l'œuvre d'Ibsen a fait en son temps ·
pour la orvège, celle de Strindberg pour la Suëde, celle
de Nietzsche pour l'Allemagne dt! la fin du x1xe siècle, et ce
que viennent de faire les livres de Gabriel Mir6 et Qe
Ram6n G6mez de la Serna pour l'fupagne contemporaine.
Le fait qu'elle est écrite en anglais oe doit pas nous donner
le change : l'anglais est la langue de l'Irlande moderne,
comme il est la langue des États-Unis d'Amérique ; ce qui
montre combien peu nationale peut être une langue littéraire. Ecrire de nos jours en Irlandais, - ce serait comme
si un auteur frauçajs contemporain écrivait en vieux français. Bref, on peut dire qu'avec l'œuvre de James Joyce, et
en paniculier avec cet Ulysst qui va bientôt paraître à
Paris, l'Irlande fait. une rentrée sensationnelle dans la haute
littérature européenne.
Je voudrais pouvoir vous p:1rler ~'Ulysse dès maintenant, mais je crois qu'il vaut mieux suivre l'ordre chronologique, et du reste UIJsse, qui est par lui-même un livre
diflicile, serait presque inexplicable si on ne connaissait pas
les ouvrages antérieurs de Joyce. Nous allons donc les
examiner l'un après l'autre, dans l'ordre où ils ont été
composés et publiés.

�392

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISll

II
Duhliners '.

(Et en effet, il avait commencé à écrire des nouvelles
qui devaient paraître, après bien des retards et des difficultés, sous le titre de Gens de Dublin, à Londres en 1914.
Je dirai quelques mots de ces difficultés.) Ce recueil se
compose de quinze nouvelles qui se trouvaient achevées
et prêtes à paraître dès I 907, sinon plus tôt. (La seconde,
intitulée Une rencontre, traite, d'une manière parfaitement
décente, et qui ne peut choquer aucun lecteur, un sujet
assez délicat : en fait, elle raconte comment deux collégiens qui font l'école buissonnière rencontrent un homme
dont les allures et les discours étranges, - principalement
sur les ch~timents corporels et les petites intrigues amoureuses des écoliers et des écolières - , les étonnent, puis
les effraient. Dans une autre, la sixième, l'auteur met en
scène deux Dublinois de position sociale indécise et de pr&lt;r
fession douteuse, et qui sont en somme des confrères
irlandais de notre Bubu-de-Montparnasse. Ce sont là les
deux seules nouvelles du recueil dont les sujets soient de
ceux que semblent ou plutôt que semblaient, jusqu'à ces
dernières années, éviter les romanciers et conteurs de
langue anglaise. Cependant, elles pouvaient f~urnir _alll.
éditeurs un prétexte pour refuser le manuscnt. Mais à
défaut de ce prétexte, les éditeurs irlandais pouvaient
trouver quelques raisons plus sérieuses pour refuser de
publier le livre tel qu'il était. D'abord, non seulement
toute la topographie de Dublin y est exactement reproduite; c'est-à-dire que les rues et les places y gardent leur
1.

Quelques-unes des nouvelles de Dublitl#'S ont été trad~ites en

français par M111e Hélène du Pasquier et publiées dans 1A Écnls Nn-

waux.

JAMES JOYCE

393

n-ai nom, mais encore les noms des commerçants n'ont pas
~té changés et certains notables habitants pouvaient se
croire mis en scène et protester. Mais sunout,) dans la
nouvelle intitulée : L'anniversaire de la nwrt de Parmll dans
la salit. du Comité électoral, des bourgeois de Dublin, des
journalistes, des agents électoraux, parlent librement de
la politique, donnent leur opinion sur le problème de
l'autonomie irlandaise et font quelques remarques assez
peu respecteuses, ou plutôt très familières, sur la reine
Victoria et sur la vie privée d'Edouard VII. C'est cela qui
fit hésiter même l'éditeur le plus désireux de publier Gens
dt Dublin. En eftet, étant données les conditions politiques
de l'Irlande, les exemplaires mis en vente auraient pu être
saisis et confisqués par l'autorité. Devant les hésitations
de son éditeur, Joyce écrivit à Sa Majesté Georges V, soumettant à son appréciation les passages considérés comme
dangereux. La réponse fut, par l'intermédiaire du secrétaire de S. M., qu'il était contraire à l'étiquette de la Cour
que le Roi formulât une opinion sur une question de ce
genre. Là-dessus l'éditeur irlandais consentit à imprimer
le livre, à condition que l'auteur verserait une caution en
prévision d'une action judiciaire de la part des autorités.
Au reçu de cette nouvelle, Joyce, qui habitait alors
Trieste, partit pour Dublin. Avec l'aide de quelques amis
il réunit la caution demandée. Et enfin, le livre fut imprimé.
Mais le jour où il vint prendre livraison de l'édition,
Yéditeur, à sa grande surprise, lui apprit que l'édition avait
été achetée, - par qui ? on ne l'a jamais su, - achetée
en bloc et aussitôt après brûlée, dans l'imprimerie même, à
~•exception d'un seul exemplaire, qui lui fut remis. Comme
Je l'ai dit, Gms de Dublin ne put paraître qu'en juin
1914, à Londres.
(La plupart des critiques qui se sont occupés de ce livre
parlent beaucoup de Flaubert, et de Maupassant, et des
Naturalistes français. Et en effet il semble bien que c'est
de là que Joyce est parti et non pas des romanciers anglais

�194

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.,UU

et russes qui l'ont précédé, ni des romaociers français qw
oot succédé aux grands maitres du .paturalisme. Cependant
avant de se prononcer sur cette question, il faudrait faite
une recherche sérieuse des sources de chacune des llOl.1·
velles. Ce n'est qu'une hypQthèse que je vous soumets.
En tout cas, c'est avec nos naturalistes que le Joyce de œ
premier ouvrage en prose a le plus d'affinités. Toutefois,
il faudrait bien se garder de le considérer comme un naturaliste attardé, comme un imitateur ou un vulgarisateur, ea
langue anglaise, des procédés de Flaubert, ou de Maupassant, ou du groupe de Médan. Ce serait aussi absurde que
de voir en lui un pasticheur de Dowland et de Campioo..
Même l'épithète de néo-naturaliste ne lui conviendrait pas,
car, alors, on serait tenté, sur une connaissance toute superficielle de son œuvre, de le prendre pour un Zola ou un
Huysmans, ou encore pour un Jean Richepin aux aud~es
purement verbaies. Car même en admettant qu'il est parti
du naturalisme, on est bien obligé de reconnaître qu'il a'a
pas tardé, non pas à s'affranchir de cette discipline, mais à
la perfectionner et à l'assouplir à tel point que dans Ul~
on ne reconnaît plus l'influence du naturalisme et qu'OII
songerait plutôt à Rimbaud et à Lautréamont, que Joyce
n'a pas lus.)
Le monde de Gens de Dublin est déjà le monde du brtrait de f Artiste et d'Ulysse. C'est Dublrn et ce sont des
hommes et des femmes de Dublin. Leurs figures se
détachent avec un grand relief sur le fond des rues, des
places, du port et de la baie de Dublin. (Jamais peut-êuc
l'aunospbère d'une ville n'a été mieux rendue, et dans chacune &lt;le ces nouvelles, les personnes qui c o ~1
Dublin retrouveront une quantitt d'impressions qu'elles
croyaient avoir oubliées.) Mais ce n'est pas la ville qui est
le personnage principal, et le livre n'a pas d'unité : chaque
nouv Ile est isolée: c'est un portrait, ou un groupe, et ce
sont dei individualités bien marquées que Joyce se plaît .à
fi.ire vivre. Nous en retrouverons du reste quelqueruacs,

Jü'ES

~OYCE

395
q°7 nous reconnaitrons, autant à leurs paroles et à leun
traits de ca~~ctères qu'à leurs noms, dans ses livres suivants.
(La demie~e des quinze nouvelles est peut-être, au po.int
te vue techmque, la plus intéressante : comme dans les
autres,. Joyce se conforme à la discipline paturaliste: écrire
sans faire appel au public, raconter une histoire en tournant_ le dos aux auditeu:s; mais en m~roe temps, par la
hardiesse de sa c~nstructlon, par la disproportion qu'il y a
entre la préparauon et le dénouement il prélude ,
fut
·
.
"
a ses
ures mnovat1ons,_ lorsqu'il abandonnera à peu près comp_lètement la narration et lui substituera des formes inusitées et quel~uefois inconnues des romanciers qui l'ont
pré~dé : le d~logue, la notation minutieuse et sans liea
logique des _faits,_ des couleurs, des odeurs et des sons, le
monologue mténeur des personnages, et jusqu'à une forme
empruntée au catéchisme : question, réponse . question
réponse.)
'
•

A portrait -0f tbe artist as a you11g man •.

Portrait de l' Artiste dans sa jeumsse parut, deux ans ap.rèi.
Du,~lin, _à New-York, les imprimeurs anglais ayant
refusé de l impnmer; mais il avait attendu beaucoup moini
longtemps e_t il n'avait pas rencontré les mêmes difficultés.
Dans ce hvre, qui a la forme d'un roman, . Joyce s'est
pr~posé de reconstituer l'enfance et l'adolescence d'un
aruste dans un milieu et des circonstances données. E1.
~me temps, le titre noûs indique que c'est aussi, en un cer~n sen~, l'hist-oire de la jeunesse de l'aniste en général,
e5r-à-dire de tout homme doué du tempérament artiste.
Le héros, - l'artiste - s'appelle Stephen Dedalus ~
Get1s de

1·

Une traduction française ~t aunoncée.

�39 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA]SK

Etienne Dédale. Et ici, nous abordons une des difficultés de
l'œuvre de Joyce : son symbolisme, que nous ~etrouverons
dans Ulysse et qui sera la trame même de ce hvre extraordinaire.
.
D'abord le nom de tephen Dedalus est symbolique:
son patron est S1-Etienne, le protomartyr, et son _nom
de famille est Dédale, le nom de l'architecte du ~byrmth:
et du père d'lcare. Mais dans l'esprit de l'auteur, il a aussi
deux autres noms, il est le symbole de deux :utres personnes. L'un de ces noms est James Joyce.
. Lenfance, et
1
l'adolescence de Stephen Dedalus sont év,1demment. _enfance et l'adolescence de James Joyce : c est son JTUl_1eu,
ses souvenirs de famille, ses études chez les Jésuite~.
Même, les armoiries de Stephen Dedalus sont les armo~ries de la famiU~ Joyce. Et à la fin Stephen part pour continuer ses études à Paris, exactement co{l)me le fit Joyce
l u1-m
· êm e. Mais il est aussi - nous le verrons· dans
"fi
Ulysse - Télémaque, l'homme ~ont le 11~m • grec s1gn1 e
Loin-de-la-Guerre, l'artiste qui reste a I écart de la
mêlée des intérêts et des appétits qui mènent les
hommes d'action ; l'homme de science et l'homme de
rêve qui reste sur la défensive, toutes ses forces ab~rbées par la dche de connaître, de comprendre et d exprimer.
.
Ainsi le héros de ce roman est à la f01s un personnage
symbolique et un personnage réel, comme le seront _t~us
les personnages d'Ulysse. C'est du reste la seule apparition
que tait le symbolisme dans Portrait de l'A~tiste. Tout le
reste est purement historique, et le plan du livre est fondé
sur l'ordre chronologique. Autour du héros, nou~ rencontrons une foule de personnages très réellement vivants et
humains: des enfants, des prêtres, des« Gens de_~ublio •;
des étudiants, tous présentés avec un relief saisissant e
une netteté extraordinaire. Il n'y a pas d'à peu prè~,
de profils perdus dans les livres de Joyce : on peu~ ~1r~
tour de ses personnages; rien n'est en trompe-! œ1l.

'f

JAMES JOYCE

397
livres de Joyce sont grouillants, animés, sans truquage, sans
morceaux de bravoure.
Les critiques anglais qui se sont occupés du Portrait dt r Artiste ont encore une fois parlé de naturalisme, et de réalisation à peu près comme s'il se fût agi de tel ou tel roman de
Mirbeau. Ce n'était pas cela. Ils auraient pu tout aussi bien,
ou aussi mal, parler de Samuel Butler. En effet, et j'en parlais
l'autre jour avec une amie qui était arrivée à la même conclusion que moi, il y a certaines ressemblances fortuites,
commandées par la situation et par le génie des deux: écrivains, entre la crise religieuse d'Ernest Pontifex cc celle
de Stephen Dedalus; comme aussi enrre les longs monologues de Christina et la forme du monologue intérieur
qui tient tant de place chez Joyce. Mais c'est tout au plus
si on peut considérer Butler comme le précurseur de Joyce
sur ces points-là.
on, ces critiques se sont fourvoyés. A partir du
Portrait de r Artiste, Joyce est lui-même cc rien que luimême.
Ils se sont trompés aussi ceux qui n'ont voulu voir dans
ce lfrre qu'une autobiographie : t&lt; l'auteur qui, sous un
nom supposé, etc... » Ce n'est pas cela. Joyce a tiré
Stephen Dedalus de lui-même, mais en même temps, il
l'a créé. Autant dire alors, que Raskboloikoff, c'est Dostoiewski.

Le succès de ce livre a été grand, et c'est à partir de ,a
publication que Joyce a été connu des lettrés. Ç'a été un
succès de scandale. Les critiques, pour la plupart anglais et
protestants, ont été choqués par la franchise et l'absence
de respect humain dont témoignaient ces « confessions »
(toujours l'autobiographie). Quelqu'un a même écrit que
c'était un livre « e~traordinairement mal élevé ». Il est
œnain qu'en pays catholique, le ton de la presse aurait été
bien différent. Nous avons eu en France, dans ces dix dernières années, plusieurs romans dans lesquels un collégien
ae débat entre ses croyances ou ses habitudes religieuses et

�8

LA •'OUVELLE REVUE PlAMÇAlSI

le$ exi ences de ses sens qui le pouss nt à. de visjt.es furtives aux maisons closes. En fait, le meilleur ai:1cle dt
..
--cr,.'
au Port,.ait de l'Artis~ · fut celui de la
cnt1que
con.ç
è Dublin Re i
•, une des randes revues du monde
.
réd'i,.,/.',à
ctt 11011que,
6'-" ou du moins inspirée par des prêtres.
· di
(Le st •le du Portrait est en grand progrès sur celua_ e
Gens dt Dublin. Le monologue intérieur et la conver ttoa
5e substituent de plus en plus à la narration. ous _sommes
de plus en plus fréquemment transportés au sem de la
pensée des personnages : nous -ç-oyons ces pensées se fo~
mer nous les suivons, nou5 assistons à l'arrivée des sensation~ :i la conscience et c'est P:tr ce q~~ pe_n~e personnage
que nous apprenons qui il est, ,e qu il fait, ou il c_ trouve
et ce qm. "... pa e autour dè lui. Le nombre des images,
lt
des analogies et des symboles augmente. ur la page où
oll~oien résout son problème, les équation s développent
c mr- e des constellaùons et puis se résolvent comme une
corn
•è e J'ét0iles qui tombent à travers 1•·mfi m.· ous nr
pou I r
• r6 lis
sommes pas prévenus, nous ne sommes pas ~repa i
choses ne nous sont pas racontées .; elles ~mvent; elles
. ·ent· Et dé'Jà les symboles apparat.
nous am'I;
. eot:
'6 · tout dtlt
de
l'
lise
Les
différentes
s1gm
cations fait
bol.
sym 1sme
·
chaque objet employé dans le culte, ~e chaque gesreéties
ar le wèrre, sans parler des préfigurat1 n_s,_ &lt;les prop_h
~t des ~oncordances. Comme dans les Best1a1res mys~1ques,
nne d:1.ns le Livre de Kells et dans la statuaire des
con
.
fi
· des
cathédrales, les figures symbohqu_es et 1a gur:ui~n évipéché a\' c toutes les représentations _obscènes qu~, a
demment, ne choquaient pas les Chrétiens de ces
~
t3ui nous apparaissent comme des époqu:s d~ grao
,·tur relioieuse. Tout cela, du re te, sapphque epcott
.
à Unlysse qu'au Portrait de l'Artiste.)
m1eu~
.
n: ant
Je laisse de côté, à mon grand regret, mais ~nco
8
fois notre temps est limité, le beau drame pubhê en 19-r '
et intimlé Exilts •; et je pa e à Ulysse.

1:

t

1.

E.t!Us n'est pas'un hori-d'œuvrt dans !'~semble de l a ~

JAM

J

'r'Cl-:

399

]\"

VIY;tSts.

Le lecteur qui, s:i.ns avoir l'Odyssée bien présente à l'esprit, aborde ce livre, se troU\·e assez dérouté. Je suppose;
naturellement, qu'il 1agit d'un lecteur lettré, capable de
lire sans en rien perdre des auteurs comme Rabelais, Montaigne et Descartes; car un lecteur non lettré ou à demilettré abandonnerait Ul :rse au bout de trois pages. Je dis
qu'il est d'abord dérouté; et en effet, il tombe au milieu
d'une com·ersation qui lui paraît incohérente, entre des
personnages qu'il ne distingue pas, Jans un lieu qui n'est
ni nommé, ni oécrit, et c'e t p:i.r cette conversation qu'il
doit apprendre peu à peu ou il est et qui sont les imerlo-cuteurs. Et pui , ,·oici un livre qui a pour titre Ulysse:, tt
2ucun de personnages ne porte ce nom, et m~me le nom
d'Ulys.~e n'y apparaît que quatre fois. Enfi~, il commence à
voir un pc-u clair. Incidemment, il apprendra qu'il est à
Dublin. Il reconnaît le héros du Portrait der A rJislf-, tcpl1eu
Dtdalus, revenu de Paris er vivant pam1i les imellectueu
de la capitale irlandaise. Il a le suivre pendant trois chapitres, le verra agir, l'écoutera penser. C'esr le matin, et
huit heures à onre heures, le lecteur suit Stephen Dedalns; puis au quatrième chapitre, il fait Ja connaissance d'un
certain Léopold Bloom qu'il va suivre pas à pas toute la
journée et une partie de Ja nuit, c'est-à-dire pendant les
quinze chapitres qui, avec les trois premiers, constituent
le lh·re entier, environ 800 pages. Ainsi, cet énorme Jivre
raconte une seule Journée ou, plus exactement, commence
à huit heures du matin et fiait dans la nuit, vers trois
heures.
de James Joyce, et c'est ~aucoup plu que l'essai honorable, daos Je
4nme, d'un romancier et d'Wl poète: c'est un monument imponant
dti Îhéitre irlandais.

�400

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇAISE

Donc, le lecteur va suivre Bloom à travers sa longue
journée ; car même si, à une première lecture, beaucoup
de choses lui échappent, assez d'autres le frappent pour que
sa curiosité et son intérêt demeurent constamment en éveil.
Il s)aperçoit qu'avec l'entrée en scène de Bloom, l'action
reprend à huit heures du matin, et que les trois premiers
chapitres de la marche de Bloom à travers sa journée,
coïncident dans le temps avec les trois premiers chapitres
du livre, ceux au cours desquels il a suivi Stephen Dedalus.
C'est ainsi qu'un nuage, que Stephen a vu du haut de la
tour à neuf heures moins le quartJ par exemple, est vu,
soixante ou quatre-vingt pages plus loin, mais à la même
minute, par Léopold Bloom qui traverse une rue.
J'ai dit qu'on suit Bloom pas à pas; et en effet, on le
prend dès son lever, on l'accompagne de la chambre où il
vient de laisser sa femme Molly encore mal éveillée, jusqu'à
la cuisine, puis dans l'antichambre, puis aux cabinets oil il
lit un vieux journal et fait des projets littéraires tout en se
soulageant ; puis chez le boucher où il achète des rognons
pour son petit déjeuner, et en revenant il s'excite sur les
hanches d'une servante. Le voici de nouveau dans sa cuisine
où il met les rognons dans une poèle et la poèle sur le feu;
puis il monte rejoindre sa femme à laquelle il ~rte so~
déjeuner ; il s'attarde à lui parler; une odeur de viande qt11
brûle; il redesce11d précipitamment à la cuisine; et ainsi dt
suite. De nouveau dans la rue; au bain; à un enterrement;
à la salle de rédaction d'un journal ; au restaurant où il
déjeune · à la bibliothèque publique; dans le bar d'un hôtel
où un co~cert est donné; sur la plage; dans une Maternité où
il va prendre des nouvelles d'une amie et où il rencontre des
cams.rades; au quartier de la prostitution et dans un bord~
où il reste très longtemps, perd le peu de dignité qui pouvait
lui rester, sombre dans un morne délire provoqué par
l'alcool et la fatigue, et enfin, sort accompagné de Stephen
Dedalus qu'il a retrom•é et avec qui il va passer les deux
dernières heures de sa journée, c'est-à-dire le seizième et le

JAMES JOYCE

401

dix-septième cha~itres. du livreJ le dernier étant rempli par le
long monologue mténeur de sa femme q1J'i1 a réveillée en se
couchant près d'elle.
Tout cela, je vous l'ai dit, ne nous est pas r:iconté et le
livre n'est pas que l'histoire détaillée de la journée de s:epben
et de Bloom dans Dublin. Il contient un grand nombre
d'autres choses, personnages, incidents, descriptions conversations, visions. Mais pour nous, lecteurs, Blo~m et
Stephen sont comme les véhicules dans lesquels nous
passons à travers le livre. Installés dans l'intimité de leur
pensée, et quelquefois dans la pensée des autres personnages, nous voyons à travers leurs yeux et entendons à
travers leurs oreilles ce qui se passe et ce qui se dit autour
d'eux. Ainsi, dans ce livre, tous les éléments se fondent
constamment les uns dans les autres, et l'illusion de Ja vie
de la chose en train d'avoir lieu, est complète, et Je mou~
vement est partout.
Mais le lecteur lettré que j'ai supposé ne se laisserait pas
continue_llement entraîner par ce mouvement. Ayant l'habitu~e de lue et .une longue expérience des livres, il voudrait
voir comment et de ~uoi est, fait c~ qu'il lit. Il analyserait
Ulysse tout en contmuant a le hre. Et voici quel serafr
sans doute, après une première lecture, le résultat de cett;
analyse. Il dira: en somme, c'est encore une fois le monde
de Gens de Dùblin et les dix-huit parties d'Ulysse peuvent
pr?viso~rement, s'assimiler à dix-huit nouvelles ayant pou;
SUJets différents aspects de la vie de la capitale irlandaise.
Toutefois, chacune de ces dix-huit parties diffère de l'une
quelconque des quinze nouvelles de Gens de Dub/i,1, par
beaucoup de points, et en particulier: par son étendue,
par la forme dans laquelle elle est écrite, et la qualité des
personnages qu'elle met en scène : ainsi, les gens qui rom
iigure de personnages principaux dans chacune des nouvelles de Gens de _Dublin ne seraient dans Ulysse que des
comparses, de petites gens, ou, ce qui revient au même
des gens vus de l'extérieur par !'écrivain. Id, dans Ulysse:
26

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISK

ceux ~UI ont au premier plan sont tous, littérairement
~lanc, des Princes, des personnages ~sorti de la
vie profonde de !'écrivain, faits avec son exp rience t sa
nsibilité et auxquels il prête son intelligence, son émotion et son lyrisme. Les convcrs:ition ne sont plus seule01 nt typiciue d'individus appartenant à telle out Ile classe
sociale : cenaines constituent de véritabl essais philosophiqu s, théologiques, d critique littéraire, de satire poliriqu , d'his oire. Des théories scientifiques y som exp.osées
ou &lt;liscutées. Or, c s morceaux que nous pourrions considérer comme des digr ions ou plutôt comm es pi ces
rapport es, d
i compas s en dehors du line et ani6.ci llement in. ér dans chacun d « ou ·eU s • sont si
bien adaptés à l'action, au mouvement et à l'atmosphère
des différent parties ou ils figurent, que nou sommes
oblig s de reconnaître qu'ils appartiennent au livre, au
m me titre que les personnages dans la bouch ou dans la
p&lt;;osée d squel ils ont été mi : ais déj m me, nous ne
pouvons plu con idérer ces dix•huit parti comme da
uouvell isolées : Bloom, Stephen, et ~uelques autres
~rsonnag en restent, tantô ens mhle, tantôt séparéme~
le forures principales, et l'histoire, le drame t la comédie
de leur journé se poursuit à trav rs elle . Il faut le reconnaître : bien que chacune d c s dix-huit parties diffère de
toutes les autres par la forme et le langage, li s forment
c pendant un tout organ · é, un livre.
Et en même temp que oous arrh·ons à cette conclusion.
toutes ortes de concordances, a'analogie:; et de correspoodances ntre ces différ ntes parti
ou apparaisseDl,
tomme la nuit lorsqu'on regard un peu de rem~ le ciel,
le nombre des étoiles visibles parait augmenter. 1 OIII
commençons Jécouvrir,et à pr ss ntir d symboles, Wl
dessein, un plan, derrière ce qui nous paraissait d'abord W1e
masse brillante mais confuse de notations, de paroles, dl
faits, de p osées profondes, d cocasseri~, d'icna~ ~plcodide , d'absurdités, de situations comiques ou dramauque&amp;J

p\MES JOYCE

403

~t nous comprenons que nous somm s en présence d'un

livre beau~oup ~lus_ comp_liq~é que nous n'avions cru, que
ce_ qui _1X1ra1 1t arbitraire et padois enravagam, est
eD réalité voulu et J&gt;rémédité, et enfin, que nous sommes
peut-étre en présenc d'un livre à clé.
Mais alors, où est la clé ? Eh bien, elle est, si j'ose dire,
sur la porte, ou plutôt sur la couverture : c'est le titre :
•Ulysse».
tout

Se ,Pourrait.il_ donc u~ ce Léopold Bloom, ce personnage
que I auteur tra1te avec s1 peu de ménagements, qu'il nous
montre dans t0utes ones de postures ridicules ou humiliantes füt le fils de Laerte, 1 subtil Ulysse ?
ous lev rrons tout à l'heure. En attendant, je reviens
à ce lecte~r non lett:é qui a été rebuté dès les premières
~s d~ hvr , troP. difficile pour lui, et je suppose qu'après
lw a~o1_r lu quelques passages pris dans différents épisodes,
on lu1d1Se: Vous save.:, Steph n Dedalus est Télémaque,
~ Bloom est Ulys.se ». Il croira, c tte fois, qu'il a compris:
I œuvre d Joyc n lui P.araîtra plus ni rebutante, ni cho•
quante; il djra: « Je vois : c'est une parodie de l'Odyssée.&gt;&gt;
Et, en e.ffi t, pour lui l'Odyssée est une grande machine
solennelle, et Ulysse et Télémaque sont des htros, des
~mes de marbre iO\·enrés par la froide antiquité pour
servir de modèles moraux et de sujets de dissertations scolaires. Ce sont pour lui des personnages solennels et
~nuyeux~ i~humain , et il oc p ut s'intéresser à eux. que
st on le fatt nre à leurs dépens , . c'est•à-dire' en somme,
quand ou leur donne un peu de ette humanité dont il
croit, de bonne foi, qu'ils manquent.
Or, il y a des chances pour que le lecteur lettré n'ait
J-. une opinion bien différence de celle.là sur l'Odyssée. Il
~ restt: sous l'impression qu'il en a reçu au collège: une
~mpr~ion d'ennui ; et comme il a oublié le grec, s'il a
JllD~s été capabl de Je lire couramment, il lui est à peu
pr~ _impossible de vérifier par 1a suite si cette impression
~t Juste. La seule différenc qui le sépare du lecteur non

�404

LA NOUVELLE &amp;EVOE FRANÇA}Sll

lettré c'est que pour lui l'Odyssée est, non pas solennelle
et pompeuse, mais simplement sans intérêt, et par conséquent il n'aura pas la naïveté de rire quand il la verra travestie : la parodie l'ennuiera autant que l'œuvre e!le-même:
Combien de lettrés sont dans ce cas, même parmi ceux qui
pourraient lire l'Odyssée dans le texte ! Pour d'autres, elle
sera une étude de grand luxe, surtout philologique, hist~
rique et ethnographique, une spécialisation, une très noble
manie et ils ne sentiront qu'accidentellement la beauté de
tel ou' tel passage. Quant aux créateurs, aux poètes, ils
n'ont pas le temps d'examiner la question et préf~rent la
considérer comme réglée. L'Antiquité, l'Athènes mtellectuelle est trop loin et le voyage coûte trop cher et ils sont
trop ~ccupés pour y aller. Du reste, sa civilisation ne leur
a-t-elle pas été transmise par héritage, de poète en poète,
jusqu'à eux? Pourtant, eux seuls pourraient compr~drc
les paroles de leur ancêtre com~u_n. ~ertains fimsscnt
cependant par faire le voyage, mais ils s y prennen~ trop
tard à une époque de leur vie où la puissance créatrice est
étei~te en eux. Ils ne peuvent plus qu'admirer et parler
aux autres de leur admiration ; quelques-uns essaient de la
faire partager et de la justifier, et alors i~s consument leurs
dernières années à faire une traduction, généralement
mauvaise et toujours iusuffisante ', de l'Iliade et de l'Odyssée,
Le gra~d bonheur, la chance extraordinaire de. James
Joyce, ç'a été de faire le voyage à l'é~ue où la puissance
créatrice commençait à s'éveiller en lui.
.
Encore enfant, chez les Pères, il s'était. senti ~turé vers
Ulysse tout juste entrevu dans une traductton de l Odyssée,
et un j~ur que le professeur avait proposé à toute l~ classe
ce thème : Quel est votre héros préféré ? tan~is q~
ses camarades répondaient en citant les noms des diftëreu
héros nationaux de l'Irlande ou de grands hommes !els qu_e
Saint François d'Assise, Galilée ou Napoléon, il avait
l. En

disant cela, je songeais à S. Butler, auSSI• b"icn qu 'à V. ,\16ai,

JAMES JOYCE

répondu: Ulysse, - réponse qui n'avait que médiocrement
plu au professeur qui, bon humaniste et connaissant assez
bien le héros d'Homère, devait le juger défavorablement.
Ce choix d'Ulysse pour héros favori ne fut pas chez Joyce
un caprice d'enfant. Il resta fidèle au fils de Laerte, et au
cours de son adolescence il lut et relut l'Odyssée, non pas
pour l'amour du grec ou parce que la poésie d'Homère
l'attirait alors particulièrement, mais pour l'amour d'Ulysse.
Le travail de création dut commencer dès cette époque-là.
Joyce tira Ulysse hors du texte et surtout hors des énormes
remparts que la critique et l'érudition ont élevés autour de
ce texte, et au lieu de chercher à le rejoindre dans le temps,
à remonter jusqu'à lui, il fit de lui son contemporain, son
compagnon idéal, son père spirituel.
Quelle est donc, dans l'Odyssée, la figure morale
d'Ulysse ? Il me serait impossible de répondre à cette question, mais des gens compétents l'ont étudiée et il existe
plusieurs études sur ce sujet. Je prends celle d'Emile
Gebhart, qui a le mérite d'être courte et dontla conclusion
est précise. En voici les points principaux : &lt;&lt; Homo est »,
il est homme : a lthacae, matris, nati, patris sociorumque
amans » : il est attaché à son pays, à sa femme, à son fils, à
son père et à ses amis ; « Misericordia benevolentiaque
insignis » : il est sensible aux peines des autres et d'une
grande bonté ... Mais, poursuit notre auteur : &lt;&lt; Humanam
fragilitatem non effugit » : il n'est pas exempt des
faiblesses humaines. Uopold Bloom non plus, nous
l'avons bien vu. « Mortem scilicet reformidat » : en effet,
il craint la mort ; « ac diutius in insula Circes moratur &gt;l :
et il reste trop longtemps dans l'ile de Circé; oui, - comme
Bloom au bordel.
Il est homme, et le plus complètement humain de tous
les héros du cycle épique, et c'est ce caractère qui lui a
valu d'abord la sympathie du collégien ; puis peu à peu, en
le rapprochant toujours davantage de lui-même, le poète
adolescent a recréé cette humanité, ce caractère humain,

�406

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comique et pathétique de son h_éros. Et en le recréant, il
l'a placé dans les conditions d'existence qu'il avait sous les
yeux, qui étaient les siennes : à Dublin, de nos jours, dans
la complication de la vie moderne, et au milieu des croyances, des conm1.issances et des problèmes de notre temps.
Du moment qu'il recréait Ulysse, il devait, logiquement,
recréer tous les personnages qui, dans l'Odyssée, tiennent
de près ou de loin à Ulysse. De là à recréer une Odyssée
à leur niveau, une Odyssée moderne, il n'y avait qu'un pas
à franchir.
Et de là le plan du poème. Dans l'Odyssée, Ulysse n'apparait qu'au chant V. Dans les quatre premiers, il est question de lui, mais le personnage qui est en scène est Télémaque ; c'est la partie de l'Odyssée qu'on appelle lt
Télémachie : elle décrit la situation presque désespérée
dans laquelle les Prétendants mettent l'héritier du Roi
d'Ithaque, et le départ de Télémaque pour Lacédemone,
où il espère avoir des nouvelles de son père-. Donc, dans
Ulysse les trois premiers épisodes correspondent à la Télémachie : Stephen Dedalus, le-fils ·spiritue1 d'Ulysse et son
héritier, est constamment en scène.
Du chant V au chant XIlI se déroulent les aventures
d'Ulysse. Joyce en distingue douze principales, et c'est à
elles que correspondent les douze chapitres ou épisodes
centraux de son livre. Les derniers chants de l'Odyss&amp;
racontent le retour d'Ulysse à Ithaque et toutes les péripêties qui aboutissent au massacre des Prétendants et à sa
reconnaissance par Pénélope. A cette partie de l'Odyssée,
qu'on appelle le Retour, 6a-to;, correspondent, dans
Ulysse, les trois derniers épisodes qui, dans Ulysse ~ême,
font pendant aux trois épisodes de la Télémachie.
Voilà les grandes lignes du plan qu'on peu~ représenter
graphiquement de la façon suivante : en haut, trois panneaux: la Télémachie; a~dessous, les Douze Épisodes; et,
en bas, les trois épisodes du Retour. En tout : dix-huit pallneaux, - les dix-huit nouvelles.

JAMES JOYCE

4o7

A partir de là, sans perdre complètement de vue l'Odyssée, Joyce trace un plan particulier à l'intérieur de chacun
de ses dix-huit ;anneaux, ou épisodes.
Ainsi chaque épisode traitera d'une science ou d'un arr
particulier, contiendra un symbole particulier, représentera
un _organe donné du corps humain, aura sa couleur particulière (comme dans la liturgie catholique), aura sa technique propre. et en temps qu'épisode, correspondra à une
des heures de la journée.
Ce n'est pas tout, et dans chacun des panneaux ainsi
divisés, l'auteur inscrit de nonveaux symboles plus particuliers, des correspondances.
Pour être plus clair, prenons un exemple : l'épisode IV
des aventures. Son titre est Eole : le lieu où il se passe est
la salle de rédaction d'un journal ; l'heure à laquelle il a
lieu est midi ; l'organe auquel il correspond : le poumon ·
l'art dont il traite : la rhétorique; ses couleurs : le rouge~
sa. figure symbolique : le rédacteur en chef ,· sa tecbnique : l'enthymème; ses correspondances : un personn~e qui correspond à !'Eole d'Homère; l'inceste comparé
au Journalisme; l'île flottante d'Eole: la presse ; le personnage nommé Dignam, mort subitementtrois jours avant et à
l'enterrement duquel Léopold Bloom est allé, ( ce qui constitue l'épisode de la descente au Hadès) : Elpénor.
Naturellement, ce plan si détaillé, ces dix-huit grands
panneaux tout quadrillés, cette trame serrée, Joyce l'a
tracée pour lui et non pour le lecteur ; aucun titre ni soustitre ne nous le révèle. C'est à nous, si nous voulons nous
en donner la peine, de le retrouver.
Sur cette trame, ou plutôt dans les casiers ainsi préparés,
Joyce a distribué peu à peu son texte. C'est un véritable
travail de mosaïque. J'ai vu ses broui!lons. Ils sont entièrement composés de phrases en abrégé barrées de traits de
crayon de différentes couleurs. Ce sont des annotations
destinées à lui rappeler des phrases entières, et les traits de
crayon indiquent, selon leur couleur, que la phrase rayée

�LA NOUVELLE R.BVUE FRANÇAISE

a été placée dans tel ou tel épisode. Cela fait penser aux
boîtes de petits cubes colorés des mosaïstes.
Cc plan, qui ne se distingue pas du livre, qui en est la
trame, en constitue un des aspects les plus curieux et les
plus absorbants, car on ne peut pas manquer, si on lit
UIJsse attentivement, de le découvrir peu à peu. Mais,
quand on songe à sa rigidité et à la discipline à laquelle
l'auteur s'est soumis, on se demande comment a pu sortir,
de ce formidable travail d'agencement, une œuvre aussi
vivante, aussi émouvante, aussi humaine.
Evidemment, cela vient de ce fait que l'auteur n'a jamais
perdu de vue l'humanité de ses personnages, tout ce mélan~e
de qualités et de défauts, de bassesse et de grandeur dont ils
sont faits : l'homme, la créature de chair, parcourant sa
petite journée. Mais c'est ce qu'on verra en lisant Ulysse.
Entre tous les points particuliers que je devrais peut-être
et que je n'ai pas l'espace de traiter ici, il y en a deux sur
lesquels il est indispensable de dire quelques mots. Le
premier de ces points, c'est le caractère prétendu licencielll
ùe certains passages d' UIJsse, ces passages qui ont provoqué, aux États-Unis, l'intervention de la Société pou~ la
Suppression du Vice. Le mot licencieux ne leur convtent
fauPas '• il est à la fois vague et faible; c'est obscènes qu'il
,
drait dire. Joyce a voulu, dans Ul)•Sse, représenter l homme
n1oral, intellectuel et physiologique dans son intégrité, et
pour cela, il était forcé de faire entrer en ligne de c~mpte,
dans le domaine moral, l'instinct sexuel et ses diverses
manifestations et perversions, et dans le domaine phys_iologique, les organes de la reproduction et leurs fon~uons.
Pas plus que les grands casuistes, il n'hésite à_ traiter ,._ce
sujet, et il le traite en anglais de la même manière q~ ils
l'ont fait en latin, sans aucun égard pour les conventto~
et les scrupules des laïcs. Son intention n'est ni grivoise Dl
sensuelle ; il décrit et représente, simplement; et dans~
livre les manifestations de l'instinct sexuel ne tiennent Dl
plus' ni moins de place, et n'ont ni plus ni moins d'un-

JAMES JOYCE

portance, que la pitié par exemple ou la curiosité scientifique. C'est surtout, naturellement, dans les monologues
intérieurs des personnages et non dans leurs conversations
que l'instinct sexuel et la rê\·erie érotique apparaissent : par
exemple, dans le grand monologue intérieur de Pénélope,
c'est-à-dire de la femme de Bloom, qui est aussi le symbole
de Gè, la Terre. Dans ce morceau qui n'est pas un de ceux
qui contiennent le plus de passages obscènes, les expressions
· toujours très crues, que les traducteurs français, sous le
contrôle de l'auteur, ont choisies, correspondent très exactement à celles du texte. La langue anglaise est très riche
en mots et en express?ons obscènes, et l'auteur d'Ulysse a
puisé largement et hardiment dans ce vocabulaire.
L'autre point est celui-ci : pourquoi Bloom est-il juif?
C'est pour des raisons de symbolique, de mystique et
d'ethnographie que je n'ai pas le temps d'indiquer ici,
mais qui apparaîtront clairement aux lecteurs d'Ulysse.
Ce que je peux dire, c'est que si Joyce a fait de son héros
préféré, du père spirituel de ce Stephen Dedalus qui est
un autre lui-même, un Juif, ce n'est évidemment pas par
antisémitisme.
VALERY LARBAUD

NOTE. -

Depuis que cette conférence a été faite, Ulysses

(le texte anglais, naturellement) a paru, édité par la maison
' Shakespeare and C0 » (sous la direction de Miss Sylvia
Beach) r2 rue de l'Odéon, Paris (VI&lt;). L'édition, à tirage
limité, et presque entièrement souscrite d'avance, a commencé à sortir le 2 Février 1922.
\', L.

�U

JARDIN

Ci!lui qui se leva aussitôt
Et qtti tout en mangeant dit : ]'y vais,
Citait Ch'tiot Cottineau
Dl!S pays dévastés.

LE JARDIN
A

}EAN-RlCHAJU&gt;

Bloœ.

Citaient deux gars du Nord
Qui arrivaient à pied, de chez. eux,
Et allaient s'embaucher, je ne sais ou.,
Beaucaup plus Iain qilici.
C'est chez la mire Hilaire
Qiu ces deux gars dit Nard
Entrèrent au crépuscule
Pour dîner et dormir.
-

« Y a-t-il

pas moyen, la patronne,

Y a-t-il pas tn())'en d'avoir,
IYavoir de la saladd
Qutlques brins de salade
Ça nous ferait bien plaisir.

&gt;1

(&lt; Je veux bien mes enfants,
Mais - sans vous commander - qu'ttn tk WUS
Àille choisir 1,ii-méme :
ÀU fond de mon jardin
Q1/est tout à ïabandon,
Qu'est un jardin de vieille,
Il y a peiit-ttre encore dettx ou trois chicorées• »

-

Et c'est la nuit tombante
Et voilà brusquement
Voilà Ch' tiot Cottineau
Àu milieu du silence
Au milim du jardin.

C'est un endroit à part du monde,
Clos par les mMs et la maison,·
Tous les arbustes et les plantes
Et la terre mu et les pùrres
Y regardent celui qui vient.
C'est tm jardin comme tous les jardins
Qui sont derrière les maisons de villages :
Ch'tiot Cottineaii en avait un
Dont le fiéau n'a pas laissé trace;
Un tout pareil a celui-ci.
Un tout pareil avec sa 1.igne
En espalier sur le mur gris,
Sa tonnelle de clématitts,
Son puit&amp; fleuri de pissmlits.
Un tout pareil avec ses buis jùWes
Bordant ses deux allées en croix
Et son prunier qiti dressait la tlte
Et son pommier qui tordait ses bras;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

Un wut pa,reil au crépuscule;
Et voici, pour qtlWlf, wix parle
Au cœ11r crispé qui se rappelle,
Que le cri apeuré d'un merle
Ricoche sur l'air immobile.
- Clltiot Collineau, vois ton jardin!
Vois-le déchtt et délaissé :
Le cbiendent mange les fraisiers
La bêche roui/lie gît dans l'herbe.

Vois, l'oseille est montk à graine
Ce carré inculte est plein de cbardo11s
Les rames des pois de l'année dernière
Sont restles mi sol comme un buisson mort.
Et Clltiot Cottinèau, tottr à tour
Va, tombe en arrêt, regarde et rb.Je.
Mais qui vient 11ers lui? La mère Hilaire:
C'est pour lui montrer l'endroit des salades.

•

• *

Vous avez la d" plan, la patronne,
Du plan qtti va se perdre.
Si vous voulia:_ demain m'éveilkr
Une heure avant les attfres,
Je vous retournerais ce carré
Rien q11e pour le plaisir.

-

LE JARDIN

L:___ amiao
. --Lle a' vous, 1110n garçon
- (( C'est men
Je vous tkleillerai donc J
'
Mais si vous wus trouvez. bien att lit
Au lit vous resterez.. »
'

Les vieux ne sont pas si matinaux
Que jeunesse en voyare :
Qui réveilla Clltiot Cottineau?
Ce fut son camarade ;
Son camarade qui lui dit :
- « Yiens, marchons à la Jratcbe
Et après souper s'il fait chaud
Nous pourrons faire la sieste. »

Ce fut setûemmt sur la roule
Alors que les deux gars sijflaimt
Loin dte village el de l'auberge,
Que Cb'tiot Cotti11eau se souvint
Des salades et du jardin.

&lt;&lt;

Rien que pour le plaisir
De dérouiller la blcl,e ;
Rien qtle pour le plaisir
De faire - de VOt~ Jaire Une belle planche de laitues
Comme il y en avait tout rlté
Chez moi dans mon jardin qrti n'est plus,
En pays dl:uasté. »

Il ne dit rien, n'étant pas parlant,
Mais il s'arrlla brusque.ment
De siffter l'air du Ch'tiot Quin-qttù1.

Et jusque vers les dix-onz.e heures,
Où il but tm coup de vin frais
Àu soleil et devant la plaine,
Ch'tiot Cottineati eut rdme en peim
Et dte regret.
CHARLES VILDRAC

�POÈME

\

POE M E

Il naissait un poulain sous les feuilles de
bronze. Un homme mit des baies amères dans
nos mains. Etranger. Qui passait. Et voici
qu'il est bruit d'autres provinces à mon gré...
cc Je vous sal.ue, ma fille, sous le plus grand
des arbres de l'année. &gt;i

Car k Soleil entre au Lion et l' Etranger a
mis son doigt dans la bouche des morts. Etranger. Qui riait. Ei nous parle d'une herbe. Ah_!
tant de souffies aux provinces! Qu'il est d'ta·
sance dans nos voies! que la trompette m'est délice et la plume savante au scandale de l'aile !,..
&lt;&lt; Mon âme, grande fille, vous aviez vos ]Qfons
qui ne sont pas les nôtres. »

Il naquit un poulain sous les feuilles de
bronze. Un homme mit ces baies amères dans
110s mains. Etranger. Qui passait. Et voici
d'un grand bruit dans un arbre de bronze.
Bitume et roses, don du chant ! tonnerre et
flûtes dans les chambres ! Ah ! tant d' aisgnce
dans nos voies, ha! tant d'histoires à l'année,
et ['Etranger à ses façons par les chemins de
toute la terre ! ... « Je vous salue, ma fille,
sous la plus belle robe de l'année. »

�LE CAMARADE lNflDÈLE

LE CAMARADE INFIDÈLE

PREMIÈRE PARTIE

I
Le silence qui dure depuis quelques se':°ndes, Clymènc
sait qu'il faut le mettre à profit, sous peme ,de_ ne ~lus
trouver, jamais peut-être, de chemin vers 1obJet qw la
préoccupe. Elle n'entend plus la mer déferler sous les murs
de la villa ; la branche de vigne vierge a cessé de se balan·
cer dans l'ouverture de la fenêtre; les mouches même ne
volent plus dans le salon.
.
- Mon oncle, je voudrais vous poser ~ne quesuon:
La pipe ne quitte pas les dents q~i ~a nen,nent, m.alS un
regard, qui déjà se durcit un peu,. s1_gmfie qu on écoute.
_ La veille de l'attaque du 16 1um ...
Elle est interrompue aussitôt:
·
.
_ Mon enfant, tu manques à nos conventions. Il était
décidé que nous n'en parlerions plus.
Elle a l'audace que donne une grande timidité et pour·
~uit comme si elle n'avait pas entendu :
,
. ~ Quand, la veille du 16 juin, vous avez donné Iordre
&lt;l'attaquer.•.
.
•,
-Non pas donné: transmis. Un simple brigadier reçoi
de l'État-Major de l'armée un plan qu'il se contente ~•ex~
cutcr. Non, Clymène, je ne parlerai plus. Tu te plais à œ

faire du mal en ne cessant de revenir sur des événements
dont tu connais tout ce qu'on peut savoir.
- Je me fais beaucoup plus de mal en cherchant à me
représenter tint de circonstances qui m'échappent. Ne
comprenez-vous pas tout ce que l'imagination peut ajouter
de cruel à la réalité ?
Il a posé les deux mains sur les accotoirs de son fauteuil,
comme s'il allait se lever ; mais elle s'écrie, les joues brôlantes:
- Vous devenez très lâche quand vous croyez voir
poindre, de si loin que ce soit, quelque chose qui pourrait
conduire à de l'attendrissement. Soyez juste pourtant : je
ne vous ai jamais fatigué de mes larmes.
Tant de fermeté luit dans le regéird de sa nièce, qu'il
laisse retomber son grand corps avec un grognement de
protestation :
- Il y a une espèce de piété, dit-il, à ne pas parler vainement de ce que les morts ont souffert.
Elle riposte avec douceur :
- Si du moins nous comprenions ce qui s'est passé
dans le cœur des survivants, ce serait déjà quelqne chose,
ar ils ont eu part à la même action. Mais ils sont presque
aussi fermés pour nous que les disparus.
Le général de Pontaubault n'est pas de ceux que l'on
mène aisément où ils ne veulent pas, et il apporte à se
dérober uue grâce où il se sait maître :
- Crois-tu qu'avec sa conscience chargée de peccadilles,
un homme consentira jamais à se montrer tout à fait sincère devant un petit nez, busqué si joliment, et à laisser
regarder jusque dans le fond de son cœur par des yeux
auxquels il aurait si grand chagrin de déplaire ?
Mais la galanterie ne la fait même pas sourire.
- Ainsi je comprends bien, continue-t-ellt, que ce n'est
pas vous qui décidiez l'heure de l'attaque, ni le secteur, ni
les effectifs. Mais, dans votre propre division, vous étie;r,
pourtant le maître de disposer les corn pagnies à votre gré ?
27

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAIS!

Il est sur ses gardes, comme le prouve l'immobilité de
ses cils roux :
-Oui et non ...
- C'est vous qui avez désigné celle qm tiendrait la
pointe de ce terrible saillant?
Il réplique durement :
- Où veux-tu en venir ...
Et détachant chaque mot :
- A me faire avouer que j'ai prononcé l'arrêt de mort? ...
Elle -a la force de ne pas baisser les yeux, mais elle pose
sur sa robe noire des mains entr'oo.vertes et un peu tremblantes. Il continue plus doucement :
- Tu sais pourtant que, dans la pratique, on suit une
sorte de roulement ...
- Ce ne pouvait pas être le cas, puisque son régiment
donnait pour la première fois, après avoir été complèterneut
refondu 1
Go de ces courts silences qui sont, chez lui, comme le
ramassement de la volonté avant le bond, ces trois secondes
de suspens qui coupent le soufBe à certaïns de ses officiers
et qui donnent de la hauteur au moindre de ses ordres. Le
courao-e,
où qu'il le rencbntre&gt; a toujours •sur lui
quelq1lC
0
•
prise, aussi murmure-t-il, avec une résrgnat1on mautsade:
- Soit~ Interroge, je répondrai.
Décontenancée par une capitulation si brusque, Clymène
tâche d'être nette, car son onde ne peut souffrir qu'on
balbutie:
.
- Dans Yinstant où vous donniez un de ces ordres q'lll
signifient la mort pour un grand nombre de ce_ux qui les
reçoivent ... (ne vous étonnez pas de mes questions; tOtlt
ce qui s'est passé ce jour-là prend pour m~i tant d~ ~vité !...) je voudrais savoiT si vous n'aviez dans l espnt
qu'un problème de stratégie ou si vous in_1ag!oi~z tel ou tel
visage pour chacun des rôles que vous d1stnbuiez.
- Tant d hommes ont passé sous mon commandement,

LB CAMARADE INFrDELE

ma pauvre petite, et si souvent les visages ont fait place à
d'autres !
- Je ne parle pas de ceux que vous ne pouviez connaître
individuellement. Mais ... les officiers qui vous approchaient,
qui mangeaient avec vous ...
Il rêve une minute; à chaque aspiration, un petit gémissement se fait entendre dans le fourneau de sa pipe :
- Mon camarade de promotion, le général de Crissé,
m'a dit qu'il priait Dieu tous les matins pour chacun de ses
bataillons en le désignant par le nom de son commandant.
Il devait regretter de ne pas pouvoir prier pour chaque
escouade en nommant le sergent. C'était un brave homme,
mais un pauvre chef. Il a fait massacrer tout son monde,
&amp;ute de consentir rapidement aux sacrifices nécessaires.
Nos subordonnés sont, entre nos mains, une monnaie avec
laquelle il s'agit d'acheter quelque chose : acheter le plus
qu'on peut avec le moins de dépense. Quand tu paies, tu
ne considères pas l'effigie des pièces; toutes celles qui ont
cours se valent. Et puis, vois-tu, celui qui regarde se succéder autour de sa table tant de têtes de soldats, ce n'est pas
IIU'il devienne indifférent ni que son jugement s'émousse;
au contraire, plus la guerre s'est prolongée, plus j'ai fait
de distinction entre les individus et mis d'écart entre les
excellents et les médiocres ; mais si je savais toujours
parfaitement combien j'avais d'officiers d'élite et de nonvaleurs, c'est effrayant comme, dans une même catégorie,
les visages se superposaient, s'effaçaient... Irais-je jusqu'à
dire que, pour un chef responsable, le vide laissé par un
mort, c'est surtout la qualité de· son remplaçant qui le
détermine ?
L'orgueil la maintient droite sous ces considérations qui
rabrouent si brutalement son chagrin. Mais elle souffre d'une
peine si vive qu'elle aurait soulagement à blesser elle aussi :
- Parfois Yous perdiez au change, parfois non ... Est-ce
que j'ose comprendre ?... Dieu merci, je ne sais pas qui a
pris la place de mon mari !...

�420

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais déjà elle a peur de sa propre hardiesse et, plus
encore, de cette sincérité masculine qui parfois se venge si
lâchement sur une temme des humiliations que d'autres
femmes ont pu lui faire endurer. Aussi sa voix redevientelle discrète, égale :
- Le terrible pouvoir que vous déteniez, n'avez-vous
jamais eu la tentation de vous en donner la preuve à vousmême, non en faisant mourir, mais en sauvant malgré lui
un de ces pauvres garçons ?
- Ce que tu appelles sauver un homme, c'est dans
un cas pareil rejeter le danger sur d'autres. Si j'ai commis
quelques charités de cet ordre, je n'en suis pas fier en tout
cas. Oui, tu me fais souvenir d'un de mes téléphonistes, un
gamin qui sifflait et chantait toute la journée et qu'on ne
pouvait pas plus songer à envoyer sous les obus qu'on
n'imagine de tirer sur un rossignol. Je crois bien qu'une
fois, juste à temps, je l'ai fait partir pour l'arrière ...
Mais il se sent, malgré tout, sur terrain glissant :
- Encore de tels manquements à la justice n'ose-t-on se
les permt!ttre qu'en faveur d'hommes qui ne peuvent pas
en mésurer le sens véritable, de très petites gens, qui n'ont
pas, dans cet ordre de choses, les mêmes susceptibilités
que nous.
Clymène a compris tout de suite où tendait cette précau•
tion, et sa fierté se révolte :
- Vous pensez bien que mon mari aurait refusé une
pareille faveur !
.
Craint-elle qu'une ombre de doute ne se marque sur les
lèvres de son oncle ? Mais il murmure d'une voix si naturelle : - Personne n'en doute 1 - qu'elle regrette la
naïveté de son exclamation ; et comme il ne se laissera pas
deux fois interroger si docilement, elle se remet à l'encercler avec une craintive audace :
- Du moins vous redites-vous parfois les noms de
ceux à qui vous ~vez donné l'ordre d'un si grand sacrifice?
- Faut-il te répéter que mon rôle était plus modeste ?...

LE CAMARADE INFIDÈLE

421

- Tout de même, c'est vous qui décidiez les opérations
secondaires, les coups de main l
- Pour ces affaires-là, jamais il ne m'a fallu donner
d'ordres. J'ai toujours eu plus de volontaires que je n'en
a\'aÎs besoin.
Elle s'impatiente :
- Ne jouez donc pas sur les mots ! Pour tout homme
courageux, un simple souhait de votre part, la simple offre
d'une mission périlleuse équivalait à un ordre. Leur vaillance vous a déchargé d'un fardeau pénible, mais en fin
de compte ...
Il la contemple avec surprise; il aime constater qu'une
fille de sa famille sait ne pas raisonner sottement :
- Ma parole, dit-il gentiment, personne ne m'a jamais
soumjs à un pareil interrogatoire.
- Peut-être ne vous êtes-vous jamais soucié de savoir ...
ce que pense une femme qui a tout perdu.
- Tout perdu par mon ordre, veux-tu dire.
Elle ne répond pas. Il contemple sur la table une photographie qui représente un homme tenant sur ses genoux
trois bambins. Les têtes bouclées permettraient de discuter
et d'en rabattre un peu sur ce (( tout perdu &gt;&gt;, mais il goô.te
une sorte de plaisir à se laisser glisser sur une pente ou il
s'aventure rarement de lui-même, et il s'étonne de s'intéresser à ses propres sentiments.
- Nous sommes drôlement faits, dit-il. Tandis que tu
parlais, tout à l'heure, sais-tu quel visage j'ai revu d'abord ?
Non pas celui d'un de mes compagnons, ni d'aucun de ces
braves garçons dont j'ai pourtant aimé quelques-uns
presque paternellement ; mais le plus ridicule de tous, un
cuistot bègue et presque imbécile, qui fut tué parce que je
lui avais commandé d'établir ses chaudrons dans un endroit
qui s'est trouvé brusquement bombardé.
Clymène n'a cessé de le contempler :
- Et moi qui vous connais depuis que je suis née, je
vous écoute, je vous regarde. Je n'arrive pas à mettre bout

�4,22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à bout le présent et le passé ... Car enfin, pour vous aussi,
une vie humaine a représenté quelque chose d'inestimable.
Quand votre petit Pierre a été pris des poumons, vous avez
lutté, des années durant, comme n'importe quel père; vous
avez demandé Briançon, malgré de grands inconvênients
pour votre carrière ... Vous étie:l parmi nous, je ne dis
pas un homme comme les autres, car nous vous ayons
toujours admiré, mais tout de même un homme de la
même race, du même niYeau que notre père. Et soudain,
tandis qu'il continuait, lui, dans sa terre, à ne régner que
sur quelques bestiaux et quelques pommiers, vous voilà
disposant de la vie des hommes comme aucun prince ne le
fait plus. Et cette main qui tout à l'heure caressait mon
chien, comme n'importe quelle main, la voilà qui signe des
ordres où la mort est entre les lignes. Elle écrit : ic Le
sous-lieutenant Heuland occupera tel boyau et ne le quittera sous aucun prétexte ». Cela suffit. Pas besoin d'in~ster.
li y va de lui-même. Les siens ne vous demandent pas de
comptes. Ils s'inclinent comme si la foudre était tombée.
- Les comptes, tout de même, finissent par se rendre.
- Ceux qui intéressent votre avancement peut-être,
majs les autres ? Tout ce qu'il y avait de courage en France
s'employait à vous justifier. Suis-je venue discuter avec
vous ? J'ai voulu tout connaître, l'heure, l'endroit, les
moindres circonstances, mais je n'ai jamais tâché de savoir
si l'ordre était nécessaire, si vous aviez travaillé votre plan
jusqu'à la limite de vos forces, si vous n'aviez pas négli~
des détails parce que c'était l'heure de vous coucher ou
que vous aviez la tête obscurcie par vos cigares.
La corbeille à ouvrage placée sur le bord de la table a
basculé. Clymène se lève et en ramasse le contenu . Elle
va jusqu'à la fenêtre et n'en finit pas de chercher une
bobine qui a roulé dans cette direction. M. de Pontaubault a un petit mouvement des lèvres qui semble
annoncer une explication ; mais c'est assez d'un remous
dans l'air de la pièce pour faire chavirer cette velléité. Il vide

LE CAMARADE L"IFIDÈLB

sa pipe dans un cendrier, annonce habituelle du départ.
- Tes petits vont remonter de la plage, dit-il en se
levant, et il est temps que je rentre à mon hôtel.
li prend la tête de Clymène entre ses robustes mains et
poursuit avec un tendre regard :
- Pour te ré~mpenser (et ce mot supplée à tout ce
qu'il n'a pas dit), je veux t'amener un de mes anciens lieutenants, Vernois, que j'ai u 1a surprise de rencontrer hier
sur la digue. Il a connu ton mari au Chemin des Dames.
Aussitôt elle s'affole :
- J'ai déjà vu trois de ses camarades. Aucun d'eux n'a
su me dire la moindre chose. Ils paraissaient tellement
gênés ;. et moi j'étais honteuse de leur arracher de si pauvres

phrases.
- Celui-là est intelligent ; il passait seulement pour un
ptu bizarre.
- C'est justement ce qu'il y a de plus intimidant. Si
encore il était tout simple!
-Comme tu voudras.
Elle l'accompagne jusqu'au perron. Il s'arrère sur la dernière marche et regarde le couchant, de sorte qu'elle aper~it le gris de la mer des detU côtés de ses épaules. Elle
murmure~
- J'ai une amie dont le mari a disparu dans un naufrage . Voilà longtemps de cela, mais elle n'a jamais pu
regarder la mer sans horreur.
Il tourne vers elle ses yeux clairs, si experts à jauger
une âme fone :
- Tandis que tu conti11ues à me regarder (c'est bien cela
que tu veux dire ?) avec un visage sans effroi ni haine ...
.avec un pauvre visage tout ému et tout blanc, ..
Elle se contente de lui tendre une joue qu'il embrasse.

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II
Le hasard veut qu·a.près le dîner, faisant les cent pas sur
la digue, le généra\ de Pontaubault laisse échapper sa
canne, qui glisse le long de l'escarpe et va se ficher dans le
sable. La nuit n'est pas assez tombée pour qu'un groupe
de promeneurs, parmi lesquels il y a des jeunes gens, ne le
rnie pas interroger du regard l'échelle usée; mais, peut-être
à cause d'un certain coup d'ceil que, d'un peu haut, l'homme
grisonnant a commencé par jeter à la ronde, la gaucherie
de sa descente sur les premières marches est observée avec
quelque malice. Brusquemel'lt, quelqu'un se lève du banc
où il était assis, bouscule les badauds avec une phrase désobligeante qu'on ne perçoit pas clairement, descend la pente
abrupte et, par l'échelle, rapporte la canne. Il y a, dans le
respect avec lequel l'objet est rendu, une leçon à l'adresse
des jeunes joueurs de tennis, qui d'ailleurs s'esquivent.
- Quelle bande, mon génl:ral ! dit le nouveau venu de
manière à ce qu'on l'entende.
- Diable, mon cher Vernois, vous êtes vif. Et d':1bord
merci, mon ami. Mais pourquoi ces jeunes gens me traiteraient-ils autrement que n'importe quel promeneur maladroit?
- lis m'agacent, mon général.
M. de Pontaubault passe son bras sous celui de son
ancien officier. Il vient d'aspirer une bouffée venue de loin
et dont ses narines voudraient prolonger !e plaisir.
- Singulière existence que la nôtre, dit-ii en entraînant
son compagnon. Quelle souplesse on nous demande! Tan·
tôt chefs et chargés d'imposer à des hommes ce,qu'ils peu•
vent endurer de plus rude, tantôt leurs égaux et forcés d'essuyer le choc en retour de ce qu'ils one souffert. Vous ne
connaissiez qu'un de mes avatars ; la modestie du second
vous a surpris.

LE CAMARADE ISFIDÈLE

Tout autre que Vernois serait gêné par cette insistance ;
mais il est trop absorbé dans ses propres sentiments :
- Je ne me suis habitué facilement à rien de ce que j'ai
retrouvé depuis la guerre, mon général. Cette subordination parfaite que nous avions acceptée, on la dégrade à nos
propres yeux, quand on manque de respect à ceux qui
étaient nos chefs. Si ces gamins font les importants enfact&gt;
d'un homme de\'ant qui je me suis incliné, ils se placent
par trop au-dessus de moi.
La vi,·acité de cette sortie est un hommage assez délicat :
- Vous m'amusez, mon ami. C'est yous qui n'êtes pas
souple!
- Je n'essaie p~s.
- Er pourquoi donc ?
Nul moins que le général de Pontaubault n'est capable
de s'intéresser à la vie intérieure d'autrui. Vernois le sent
bien et se dérobe :
· - Oh, question de caractère.
Mais, dans le fond, il ne lui déplaît pas que ce cavalier
dont il admire la promptitude ait peu souci de ces nuances.
Comment Vernois ne se souviendrait-il pas de l'allégresse
animale qu'ils ont ressentie certains jours, ses camarades et
lui, à se trom·er lancés par le général de Pontaubault,
comme un cheval enlevé par-dessus l'obstacle ? Il voudrait
mettre à profit cet instant de familiarité et cette demi-nuit
favorable au.-: aveux, pour lui faire comprendre sa gratitude.
Il cherche un biais :
- Vous rappelez-vous, mon général, ce que Yous nous
expliquiez dans votre poste de commandement sur l'assouplissement des volontés ? J'y ai songé bien des fois depuis,
dans mes rapports avec mes subordonnés et, plus encore,
si je puis dire, dans mes rapports avec moi-même.
Au reste tout, ce soir, l'invite au bien-être, depuis
les lambeaux de musique que le vent happe aux baies
ou,,enes du casino, jusqu'à la présence, contre son épaule,
de l'homme qui fut si longtemps, pour dix mille soldats,

�,p6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

comme un mur dans leur dos et une protection contre
toutP faiblesse. Il se laisserait conduire, indifférent à la
route et à l'heure, si M. de Pontaubault ne l'arrêtait au
tournant de b. digue :
- Mon ami, je me suis emparé de vous, parce que je
trouve plaisir. à votre conversation, mais il me semble
tout à coup que vous n'étiez pas seul. C'est bien vcus qui
vous teniez sur ce banc, dans un renfoncement du par.
pet? Et même (excusez-moi si je suis indiscret) je ne
vous avais pas reconnu, mais j'avais bien cru distinguer
l'institutrice de mes petits neveux, Mlk Gassin.
- En effet, hier je l'ai rencontrée au pied de la falaise.
Heuland s'est toujours montré pour moi bon camarade.
Quand j'ai su que sa famille était ici, j'ai eu la curiosité de
voir ses enfants. Je cherchais un prétexte pour m'approcher,
quand justement un filel de pèche a perdu son manche...
Tant de détails précis ne font que rendre l'histoire plus
suspecte, comme aussitôt d'ailleurs M. de Pontaubault ne
manque pas de le lui faire sentir :
- Je vois. que les folles mèches de l'institutrice vous
ont plus intéressé que les caboches rondes des élèves.
- Oh, mon général, l'impression qu'elle donne est 1111
mélange de franchise et de fausseté qui fait qu'on reste sur
ses gardes.
- Eh bien, puisque nous avons le même sentiment, je
vous avouerai que je verrais sans déplaisir Mme Heuland la
mettre à la porte. C'est une fille aigrie et prétentieuse. Je ne
lui ferai pas grief, puisque éétait à votre profit, de venir
causer le soir sur la digue ...
Le général prévient la protestation de Vernois :
- Tant qu'à faire, mieux vaut que vous me laissiez \'OIJS
présenter à ma nièce. J'ai déjà prononcé votre nom deffllt
elle et je sais lui être agréable en vous amenant.
.
- Vous avouerai-je, mon général, que j'ai failli la faire
prier de me recevoir, mais qu'au dernier moment de SOIS
scrupules m'ont arrêté.

LB ~MARADE INFIDÈLE

- Lesquels donc ?
- Quelques mots de M11• Gassin m'ont déjà prouvé que
ma prudence était déplacée. Mais convenez qu'on peut
tomber mal en venant rappeler à une jeune veuve le souvenir d'un homme enterré depuis bientôt trois ans.
- Si vous estimez la constance, vous en trouverez chez
Mm• Heuland un exemple qui impose le respect.
Une certaine causticité pointe souvent dans les phrases
les moins ironiques du général, mais le ton de celle-ci surprend Vernois au point qu'il ne peut s'empêcher de le
laisser voir :
- Pardonnez-moi si je me trompe, mon général, mais il
y a, dans la façon dont vous prononcez cela... je ne sais
comment dire ... une arrière-pensée.
- Mon Dieu, pour parler franc, simplement cette idée
qu'il doit y avoir proportion entre le deuil et celui qu'on
pleure. Je ne voudrais pas manquer à la mémoire de mon
neveu, mais vous l'avez connu ...
- C'était un garçon courtois et sans méchanceté, qui
s'efforçait de bien faire.
- Oui mais, entre nous, pas très fort. Je ne dirai rien
de ses examens ...
- Bien d'autres ont échoué dans les concours, sans manquer peur cela d'intelligence !
- D'accord ; seulement, dans son industrie, il n'était
pas plus remarquable. Il se croyait un génie d'inventeur.
Or il n'existe pas de personnage plus dangereux qu'un fruit
sec qui se mêle d'inventer. Il ne vous a jamais parlé de son
piège électrique ?
Vernois s'impatiente :
- Je ne sais qu'une chose, c'est qu'avant lui le poêle
de notre cagna ne cessait de fumer et qu'il a su l'arranger
très ingénieusement.
- Je vous concéderai donc son talem de fumiste, fait
M. de Pontaubault piqué par tant de résistance. Mais
CODvenez que s'il n'avait pas eu sa fortune pour se

�428

LA NOUVELLE REYUE FRANÇAIS!

faire pardonner son manque d'éducation et sa famille ...
La riposte trop longtemps retenue part avec une impétuosité maladroite :
- Pour se faire pardonner tout ce que vous dites, il a
ceci qu'il s'est fait tuer !
- Evidemment ...
- Eh non, ce n'est pas évident, sans quoisa place ne lui
serait pas contestée. Mourir n'est pas un sacrifice comme
un autre.
- Pensez-vous me l'apprendre ? réplique glacialement
M. de Pontaubault.
La crevasse s'est ouverte entre eux si soudainement
qu'ils sont presque aussi surpris l'un que l'autre de se trouver sur les bords opposés. Celui qui tantôt mettait toute
son application à rentrer dans les habitudes de l'obéissance,
s'est dégagé d'un bond ; et l'autre est forcé de mesurer la
distance qui sépare la subordination Yéritable de ses plus
généreuses contrefaçons. Mais étant celui qui a le plus à
perdre, le général est aussi le plus prompt à se ressaisir:
- Croyez bien, mon ami, que je serais le dernier à vouloir amoindrir le sacrifice de mon neveu. Je vous supposais
plus de sang-froid. La mort est toujours un scandale, mais
depuis qu'il y a des hommes et qu'ils meurent ...
La bonhomie reste sans prise.
- Cette mort-là, mon général, est d'un ordre panicu·
lier.
- En êtes-Yous sûr ?
- S'il était revenu, songeriez-vous à l'éliminer de voue
famille ?
- J'aurais le droit de trouver votre question impertinente. J'y réponds cependant. Oui, je souhaite que ma
nièce ne passe pas dans les larmes le reste de sa vie. C'est
unè des grandes lâchetés contemporaines que cette disPo"
sition à voir dans la mort un événement tellement moll5"
tiueux qu'on refuse de la regarder, qu'on la cache à celll
qui s'en approchent, qu'on déclame contre elle, qu'oo

LE C.HI.\RAOE INFIDÈLE

refuse de l'accepter, comme si elle n'avait pas ses bonnes
raisons po11r être là. Ne me faites pas dire ce que je ne dis
pas : qu'elle est peu de chose ou qu'elle n'est pas plus atroce
dans relie condition que dans telle autre. Mais (libre à
~o~ de _v?ir en moi un esprit gauchi par le métier)
Jestime vml de ne pas perdre son temps à la qualifier ou à
la maudire. C'est en créant de la vie nouvelle qu'on la
combat.
La force de ce langage calme la nervosité de Vernois
mais ne vainc pas son entêtement :
- Il n'en résulte pas moins qu'Heuland a eu tort de
mourir.
Dans l'intransigeance du jeune homme, tout n'est pas
pour déplaire à son ancien chef.
- On a souvent raison d'avoir tort, mon ami. C'est
moins simple q11'il ne paraît d'abord. Vous avez 28 ans ?
30 ans ? Tant mieux si vous raisonnez moins sèchement
qu'on ne fait à mon âge. Admettons que je n'aie rien dit,
voulez-vous ? Et prenons date pour une visite à ma nièce.
- Je crains qu'il ne me faille repartir dès demain , mon
genéral.
. - Drôle de garçon ! Vous aviez parlé de rester quinze
Jours. Enfin, si vous changez une seconde fois d'avis, vous
saurez où me rencontrer. Bonsoir.

.

Chagrin, Vernois ne va même pas jusqu'au prochain
banc, mais s'assied à l'endroit où il se trouve, sur le bord
du_ môle, les jambes ballantes, les regards tournés vers l'eau
none où ~~nse le reflet ~•une lanterne. Il sursaute en s'aper- •
~ant qu 11 est observé depuis un moment déjà et que la
Jupe blanche de M11e Gassin est arrêtée à deux pas de lui.
-Il vous a condamné aux arrêts de rigueur ? Il vous a
défendu de me parler ? Il vous a dit du mal de moi ? Enfi n
que vous_ a-t-il fait pour vous plonger dans une pareille'
mélancolie ? Peut-on s'as eoir à côté de vous ?
De deux ou trois coups de sa casquette, Vernois balaie

�'4-JO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

la pierre, puis offre l'appui de sa main à- la jeune femme.
L'ombre d'un chapeau de lingerie ne laisse apercevoir ni le
front ni les yeux, mais la faible lumière du quinquet durcit le dessin d'un nez qui peut passer pour spirituel et
d'une bouche aux coins de laquelle les années ont mis un
premier avertissement.
- Alors vous ne voulez pas dire ce qui vous rend si
rêveur ?
Vernois commence posément :
- C'est bien Mm• Heuland, n'est-ce pas, qui signe ses
lettres d'un C souligné d'une barre ?
- Mon Dieu, vous aurait-elle écrit ?
- Quand un de nos camarades tombait, nous étions
bien forcés de trier les papiers qui traînaient dans ses
poches ou dans sa cantine. Il y a beaucoup de lettres qu'il
valait mieux ne pas renvoyer aux familles. Vous savez la
manie qu'avait Heuland de ne rien jeter. J'ai dû dépouiller
de vraies liasses, car sa dernière permission rernoota:t hlea
à trois mois. Beaucoup de lettres de sa femme ... beaucoup
d'autres aussi.
, .
. .,,
- Ecntes... par qui .
- Par une femme. Pas signées d'ailleurs. D'une écriture
couchée, un peu anguleuse.
- Vous avez bien fait d'épargner aux siens cette révélation. Personne ne le croyait capable d'une folie.
- Vous estimez que rien n'a transpiré ? que ni Mm• Heuland ni sa famille n'ont eu le moindre vent de l'aventure?
- Mm• Heuland ne me fait pas ses confidences, mais la
manière dont elle cultive ses souvenirs prouve qu'elle n'a
jamais douté de son bonheur. Quant à ses sœurs, qui l'ont
toujours jalousée (elles ne lui pardonnent pas de s'êuc
mariée, alors qu'elles, les aînées, montaient en graine)soyei
sô.r que le moindre soupçon elles l'auraient exploité conne
leur beau-frère.
Il suffit d'un regard intéressé pour la faire poursuivre:
- Si vous saviez les airs que prenait cette famille à

LE t:AMARADE 1. FIDÈLE

4J I

l'égard de la vieille Mm• Heuland et de son fils. C'était encore
plus risible qu'odieux. On ne sait pas si, dans leur manoir,
œsdemoisellesde Pontaubault mangent autre chose que des
c.boux et des pommes de terre ; peut-être un morceau de
lard le dimanche. Mais quand elles s'étaient bien repues
chez leur beau-frère, il fallait les voir échanger des clins
d'yeux chaque fois qu'il prenait la parole. Pas ostensiblement, de peur de se faire remettre à leur place par
M- Heuland. Mais c'étaient des soupirs, des froncements
de sourcils. Elles s'en croient parce qu'elles savent les dates
des rois de France depuis Mérovée et elles n'ont pas manqué de me faire la leçon pour un imparfait du subjonctif.
Mais à leurs dédains, on aurait cru que leur sœur a\-ait
qJOusé un bouvier. Remarquez que Mm• Heuland est une
c~mante femme, be.:rucoup moiris sotte que son milieu ;
mars en somme elle a Je goO.t des grands mors plus que
l'esprit vraiment ouvert.
L'hostilité qu'il a ressentie pour M. de Pontaubault porte
Vernois à l'indulgence envers ce qu'il sent de révolte sous
œs commérages un peu trop sifflants.
• - Je ne voudrais pas .insinuer, fX&gt;Ursuit l'institutrice,
que toute femme soit pour quelque chose dans les infidé!ités de son mari ; mais enfin, d'après ce que vous me dires,
il est vraisemblable qu'en quelque manière elle aura décu le
sien. Allons, donnez-moi raison. Je fais la part des hon;mes
terriblement belle.
Vernois reprend :

- M. de Pontaubault ne cache pas qu'il voudrait voir

sa nièce se remarier ...
- Elle vous intéresse d'une manière incroyable !
- C'est Heuland qui m'intéresse. Elle, je ne l'ai jamais

vue.

~ Ce n'est pasune raison. Jusqu'à ce que ses fil soient
ffla)CUrs, je pense qu'elle est un beau parti. Et puisque ce

~t toujours les mêmes après qui l'on court, il n'y a pas de
lllso11 pour qu'elle ne vous plaise pas.

�LA NOU\'ELl.E RE\"UE FRA:ÇAISE

.132
- Je vous en prie, Mademoiselle ...
_ Et puis, même sans fortune, on peut la trouver
agréable. Elle a la peau très bla~che 1 ?~s yeux allongés qui
lui donnent un air un peu brebis ... D ailleurs convenez ~uc
ce grand étalage de deuil ne laisse pas d'être déplacé, s1 cc
que vous venez de raconter est bien exact.
_ Oh, parfaitement exact, n'en doutez pas. Rap_pclczvous d'ailleurs qu'Heuland, qui n'était pas avare, l'était particuli rement peu de ses confidences. ~uand ~n n•~ ~los
rien à se dire depuis trois ou quatre ~ois, ~t qu on n aime
pas le silence, il faut avoir une di crétton b1e~ ombï.1geuse
p0ur ne jamais ouvrir la bouche. sur un ~uJet auque,1 o~
pense continuellement. Reconna1sso~s qu Heul~nd n étaie
pas discret jusqu'à ce point-là. Et puis~ Mad~mo1selle, dans
un terrier où l'on écrit à deu. ou trois, assis sur la_même
paillasse, il faudrait se couvrir les yeux ~•un mo~cho1r pour
ne pas remarquer les noms qui chaque 1our rev1ennentsur
les enveloppes des voisins.
.
Mlle Gassin redresse la tête si brusquement que Ver~
craint d'avoir tout gâté ; mais il voit se dessiner un sounrc
où il y a du cynisme et de_l'amcrtume.
1
_ Après cout, dit-elle, 1e ne regrette pas qu un ~?m~
tel que vous ait pénétré mon gr:md secret, même il doit
me juger sévèrement.
-Oh, juger ...
- Je ne puis même m'empêcher d'en éprouver u~•
espèce de bonheur. Quand on a le_ c_œur_ plein d'un~~
ment qu'il faut taire, c'est déjà une 101e bien rare qu:~
entendre faire allusion. En outre, peut~tre pourrezd. t
me rassurer sur un point qui me préoccupe, en me ISIII
ce que sont devenues ces lettres.
cires
- Soyez tranquille : je les ai brûlées et leurs cen .
sont ense-çe\ies sous deux m tres de terre avec des rondi;
et des rails par-dessus, car l'abri s'est effondré. que\q
iours plus tard. Mais à mon tour, permettcz-mo~:;e:
.demander ce qu'il en est du reste de sa correspon

LE CAMARADE l."FIDÈLE

4H

vous : non pas où elle se trouve, ce qui ne me regarde pl·►
mais si elle est en sûreté. Un jour que le besoin de confidences le démangeait plus particulièremtnt, Heuland m'a
raconté les précautions un peu étranges dont il s'était fait
une règle ...
M11 • Gassin oc sourit plus :
- Ah, il vou. a dit cela aussi ...
- Il est donc bien exact qu'il YOUS redemandait ses
lettre ?
•
- • ·e le jugez pa~ sur les apparences. ·ous sa,·ez comme
il xc liait à ces peàtes maladresses qui donnaient le
change sur ses sentiments réels. e voyez en tout ceci
qu'un enfantillage d hornme amoureux. li voulait que mes.
lettres fussent conservées avec les siennes, intercalées entre
elles.
- Mais, continue impitoyablemeqt Vernois, ,·ous savic-z
où il cachait ,c reliques ?
1 aturellem nt !
Au lég r silence qui s'établit, . 11 Gassin comprend
qu'elle s'est trop a,·ancée :
- C'est-à-dire, reprend-elle, je le savais .. fais, à ~n dernier départ, il a eu l'idée d'une cachette plus sûre. Il n'a
pas jugé prudent de me l'indiquer par lem~, de sorte
qu'aujourd'hui ... En croyant agir pour mon bien, pouruit-elle a,·ec plus de vivacité, mon ami m'a cruellement
désarmée ; car enfin, si j'étais poussée i bout ...
Un instant endormie, la méfiance de Vernois se réveille
en sursaut:
- Je ne vois pas bit:n, Mademoiselle, dans quelles circonstances vous pourriez avoir besoin ...
La voix de M11 • Gassin, qu'elle a nette et timbrée, prend
plus d'édat:
- fais qu'elle . e marie donc, qu'elle se marie, et que
c'en soit fini de ces voiles, de ces soupirs, de ces photographies sur tous les meubles. ous me ,·oyez en demi-deuil
(Vernois remarque, en effet, une ceinture noire et un lber~
0

�434

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAID

de même couleur autour de la cravate); mais j'y suis par
ordre, comme les enfants et les domestiques, pour honorer son chagrin à elle. Le mien, il faut que je le cache. Ces
lettres, vous pensez bien que j'aurais en la générosité de ne
pas m'en servir ; mais enfin, dans le fond d'un tiroir, pour
mon propre réconfort, j'aurais eu cette preuve de mon bon
droit. La vie est dure pour une femme seule, qui ne doit
compter sur aucun appui.
Sentant qu'il importe de serrer son jeu et de ne perdre
aucun indice, Vernois scrute ce visage avec une insistance
qui achève d'abuser M11e Gassin.
- Je suis peut-être ingrate, reprend-elle, car dans to\ltC
votre attitude il me semble discerner... une loyauté ... je ne
sais comment dire ... presque une sympathie ... qui m'est
déjà un grand soutien. Vous non plus vous n'êtes pas de
leur monde ; cela nous rapproche. Soyons amis, voulezvous?
Elle tend la main avec cette franchise qui passe pour
anglaise et prend celle de Vernois qui retombe aussitôt.
Pour n'avoir pas à répondre, il s'empresse de demander:
- Vous avez cherché ces lettres?
- Vous ne sauriez croire combien je m'en suis tourmentée. Elles ne peuvent être qu'à Paris. J'ai vainement
fouillé toute la maison. Mais il y a des bureaux et des ateliers o~ je n'ai pas facilement accès. Si seulement vous
vouliez m'aider ?
Pris au piège, son premier mouvement est de se dêgtgtt:
- Malheureusement, il faudrait un hasard bien exmor·
&lt;linaire ...
Mais il comprend encore à temps sa gaucherie. Va-t-il
perdre sa dernière chance de mener à bien le projet qui l'a
conduit sur cette plage, et comme un enfant boudeur s'en
ira-t-il en taissant le champ libre à ceux qui le froissent 011
qui lui déplaisent ? Il reprend donc :
.
- Jamais je n'ai mis les pieds dans cette maison.:~
M. de Pontaubault m'offrait de m'y conduire, mais j'ai

ut CAMARADE INFlDÈLE

435
refusé dans un accès de mauvaise humeur, pour n'avoir pas
à reprendre une conversation qui m'irritait ...
- Allez-y pour moi, murmure+elle.
- Eh bien soit, je verrai Mm• Heuland.

m
Le lendc~1ain, Vernois ne fait pas attention à un petit
~çon de dtx ans, la nuque et les jambes dorées, qui se
lient sur les planches~ à l'angle de l'établissement de bains
et qu~ le regarde fixement. Mais à l'autre bout de la palis:
sade, il le retrou~e, qui a dû faire en courant un détour par
le sable pour ,•enu se poster dans la même .attitude. Et soudain il se souvient de l'avoir déjà croisé&gt; cinq minutes plus
tôt, à côté de la boîte aux lettres, tenant ce mêm~ filet de
~c_he et l'_ïnterrogeant de ce même regard. Dès que le
peut se voit reconnu, il a un grand sourire.
- Eh bien, la pêche ? demande Vernois.
Le petit rit toujours et montre les morceaux disjoints du

filet.
- Quoi ? il s'est encore déboîté? Montre un peu.
L'enfant t'observe anxieusement:
- J'ai de la ficelle, dit-il.
- Où ça?
~our toute réponse, la petite main le saisit par un de ses
-doigts et se met à l'entraîner.
- Où me mènes-tu?
Le jeune Antoine tire plus fort et Vernois se laissefaire
~vi de cette confiance et de ce mutisme, admirant la bar~
di~_des p~eds nus qui trébuchent sur les galets, jusqu'à
œ-qu1mpéneusement ramené vers le sol, il se trouve assis
-dans un trou de sable en face de Clymèoe. Excuses ni prer
testations n'empêchent qu'ils n'aient à tenir le filet, cbacun
~r un bout, et que Vernois ne doive commencer une
liure. L'enfant veut comprendre comment le fil est con-

�LA NOUVELLE REVUE FRA.'ÇAISI

duit ; avec application, il achève lui-mêmP les derniers
tours, et sitôt le bout du lien tranché, il s'emp:ire de son
bien , sans une parole, et court vers la mer. Alors seulement
Vernois peut se présenter :
- Le général de Pontaubault que j'ai eu l'honneur
d'avoir pour chef...
Elle l'interrompt gaiement :
- Mon oncle est impardonnabk. .. Croiriez-vous qu'il·
m'avait fait peur de vous, au point que je l'avais supplié de
ne pas vous amener chez moi .
..:.__ Et moi, Madame, j'avais décliné son invitation, tant
il avait trouvé moyen de m'impatienter par ses théories.
Je ne le regrette pas, puisque votre fils a si gentiment
réparé ma faute. Nous sommes, lui et moi, de grands amis
depuis deux jours.
Les louanges qu'on fait de ses garçons touchent Clymène
en un point si sensible qu'elle rougit et feint de ne pas les
avoir entendues.
- Qu'est-ce que mon pauvre oncle avait bien pu vous
dire ?

- Ob, rien qui ne fût tout naturel. La guerre n'est dans
sa vie qu'un grand incident où il a pu donner la mesu~
de son énergie. Ces années n'ont rien commencé pour lui,
rien interrompu. J'admire les hommes qui ont une assiette
aussi ferme, mais je ne puis faire qu'ils ne me révoltent un
peu.
A la m~nière dont on l'écoute, il sent qu'il peut continuer, car il hait les explications incomplètes :
- C'est paradoxal à dire, mais l'obstacle qui nous sé~
de tous ceux qui n'ont pas mené la vie de soldats, eh b1~,
il me semblait le sentir hier soir entre le général et moi,
D'où cela vient-il ? Cet homme qui fut pour nous l'esprit
même de la guerre, il raisonnait d'une manière aussi déroUtante que ces gens de l'arrière qui ne sont pas sortis de leur
maison et de leurs habitudes. Nous parlions justement de
mon camarade Heuland. Je m'étonnais qu'il l'eût si inal

LE CAMARADE INFIDÈLE

437

connu, qu'il n'eût pas su voir plusieurs de ses qualités les
plus certaines.
Cette fois il ne peut faire autrement que de poursuivre :
- Nous avons partagé, Heuland et moi, la même vie
pendant près de deux ans. Cela oe veut pas dire qu'on se
connût parfaitement, car dans nos cantonnements et nos
cagnas, certaines parties seulement de nous-mêmes trouvaient ~ s'exprimer. Mais par l'égalité de son humeur, par
son obligeance i rendre mille petits sen;ices, Heuland était
populaire auprès de tout le monde. D'abord chacun compr~nait une_ chose, c'est qu'il était là de son plein gré,
puisque en mvoquant l'intérêt de son usine, il n'aurait pas
eu de peine à s'y faire affecter.
-Oh, dit Clymène, il n'y a jamais pensé !
_-D'autres, qui font étaJage de grands sentiments, l'auraient pensé et l'auraient fait, surtout s'ils avaient pu se
cacher derrière trois enfants. Et ce 11 'est même pas par
gloriole qu'il restait ayec nous. Il confessait ingénument
qu'il n'avait aucun goût des aventures ni des honneurs.
Même il n'y avait pas à le pousser longtemps pour lui faire
déclarer, sans aucune fausse honte, qu'il n'aimait pas les
coups.
- Vous du moins, s'écrie Clymène, vous ne lui teniez
pas rigueur de ces boutades. Tant de gens lui en ont fait
grief!
- On l'en plaisantait quelquefois ; mais, en fin de
~m~te, ce sont les bourreurs de crânes que sa simplicité
faisai~ paraître ridicules. Et je vous réponds que si l'on supponait sans trop d'irritation les petits ennuis de la vie en
commun, on le doit en bonne part à son inlassable gaieté.
- . Sa mère, dit Clymène, raconte qu'il riait dès le lendematn de sa naissance. Et Je fait est que nous ne possédons pas une seule photographie où il ait trouvé moyen de
garder un air graYe.
-:- Pourtant, reprend Vernois, c'est dans un grave souvenir que je revois son visage le plus volontiers. Il a dû

�438

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSll

vous parler de la cote 122 et des quarante-huit heures que
la brigade y a passées, oubliée dans des trous d'obus. Pour
moins souffrir du froid, les hommes avaient roulé les uns
sur les autres, formant des sortes de nids où rien ne bougeait ni ne parlait plus ; et j'avais fini par me laisser tomber
à mon tour, tellement transi et harassé que je n'entendais
plus les explosions, tant j'avais la tête emplie du bruit 4c
mes dents qui claquaient. Et je ne sais pas si je serais sorti
de l'engourdissement où j'étais tombé peu à peu, si quelqu'un ne m'avait secoué par l'épaule en s'écriant avec une
angoisse extraordinaire : 1 Oo vient nous relever 1 •
C'était Heuland ; et malgré sa barbe et la boue, je me souviens qu'il me parut rose et frais : un enfant qui sort de son
bain. 11 continuait à me secouer et à m'annoncer, comme
s'il m'apportait la vie : «On n'entend plus tirer vers l'ouest l 1
Q'ai souvent remarqué sa prodigieuse fuculté de reprendre
espoir sitôt qu'il était seul, et la fragilité de son optimisme
dès que quelqu'un le contredisait.) Ce qu'il voulait de moi,
c'~ un encouragement; mais la mort m'effra ait beauœup
moins que l'idée d'avoir à me remettre debout. Aussi ai-je
commencé par le rembarrer grossièrement. li insistait; je
rue fâchais, je le suppliais de me ficher la paix. Devant mon
abattement, il commençait à prendre peur. Il s'accoudait
sur moi ; je faisais simplement a J 1on » de la tête. (Il faut
vous dire que, la veille, je ne sais comment, ma de~
boîte de conserves avait disparu de ma musette, et que
j'étais mal en point pour lutter contte l'épuisement.) Est-&lt;:'
qu'il a deviné comment il pouvait attaquer mon pcssl"
misme et du même coup se rassurer? Soudain il murmme:
a Prends ça, mais cache-le » ; et il me passe la moitié
d'une grosse table de chocolat, puis un bidon qui con~
nait un reste de café. Dans mon attendrissement, j'autlll
rrouvé bonnes toutes les raisons qui pouvaient flatter st
lubie. A mesure que j~ mangeais, son espoir, il est~
commençait à me paraître moins extravagant ; mais i'~
bien au-delà ; je le comblais d'arguments str:atégiques; Je

LE CAMARADE 1.' FIDÊLE

439

,le réconfortais de toutes les chimères qui me venaient à
l'esprit. Dans cet instant, nous trouvions vraiment l'un
dans l'autre ce dont notre faiblesse à chacun manquait le
plus. on que je veuille comparer la valeur de ce que
nous nous donnions réciproquement : de mon côté, le plus
vain bavardage: du sien, ce qu'un homme perdu dans le
brouillard et la boue possède de plus précieux, des vivres
qui pouvaient, quelques heures plus tard, lui faire cruellement défaut. Mais tous deux, nous avons gardé de ce têteà-têre un attachement sentimental qui ne s'est pas démenti
et que nous n'éprouvions pour aucun autre -camarade. Je
n'ai pas raconté ce trait au général : le chocolat l'aurait fait
sourire; ce n'est pas matière à citations. fais je me suis
toujours promis que si, quelque pan, on gardait de l'affection à la mémoire d'Heuland, on connaîtrait cette anecdote
qui, pour moi, lç p int avec tant de vérité.
Devant l'émotion de Clymène, Vernois soudain se sent
penaud d'avoir remué ce souvenir avec si peu de cir.:onspection. Mais elle n'a pas coutume de se laisser aller :
- Oui, dit-elle simplement, c'est bien lui.
Il reprend au bout de quelques secondes :
- Je me représente miew que naguère tout ce qui
pouvait séparer deux hommes tels qu'Heuland et le gén ral
de Pontaubault.

- Oh, non, s'écrie-t-eUe, vous ne le savez pas encore!
Pour commencer à le deviner, il faut tre monté dans la
vieille tour de Follebarbe puis avoir longé la grille de
l'usine à Levallois. Il vous avait sôrement parlé de Follebarbe? Il vous en avait au moins dit le nom ? C'est l'endroit du monde le plus beau. Les gens qui passent sur la
route et qui voient au-dessous d'eux ce pauvre petit château de granit, avec son étang rempli d'herbes et son boque·
teau de sapins, s'imaginent qu'on doit y mourir de mélancolie. Mais si vous arrivez par le fond du vallon, et que
VOUS débouchez brusquement dans la cour, vous sentez
18\lt de suite que vous êtes dans un royaume de fées,

�440

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Même te sous-bois de sapins, vu de là, paraît cb:t.rmant
avec sa vieille table de pierre, et vous comprenez, au premier coup d'œil, qu'il n'y a pas de lieu dans le monde où
une lecture semble aussi belle. Et dès que vous entrez
&lt;ians la maison ! Cette odeur qui n'existe nulle autre part,
ces délicieux papiers des murs, dont certains morceaux
itaient déjà tombés bien avant notre naissance, de sorte que
ie plâtre apparaît, formant d'étranges figures et des cartes
de géographie où quelquefois s'ajoute un nouveau pays. Et
le vieux mobilier où presque rien n'a changé depuis la Révolution, non par goô.t mais parce que les revenus ont tou•
jours été modestes à Follebarbe : de braves meubles
Louis XVI, dont on ne voit presque plus les sculptures tant
on les a souvent repeints. Pourquoi est-ce que je vous dis
tout cela? Oui, pour vous expliquer l'humeur du général.
C'est là qu'il est né, ainsi que mon père, c'est toujours là
qu'il est revenu durant ses congés, dans cette maison qui
est à nous depuis le milieu du xvu• siècle, où tout est
pauvre mais aimable et large, et sent la bonne compagnie.
Vous le figurez-vous transporté tout à coup dans l'habitation que mon beau-père avait fait construire à la porte de
son usine. parmi ces boiseries, ces tentures de peluche, ces
vitraux ? Mes sœurs sont bien drôles quand elles racontent
la première visite qu'il vint y faire, lors de mes fiançailles,
Il regardait les poufs, les lustres; il humait toutes ces choses
cossues, avec un peu de dégoût, avec un peu de respect
tout de même. Il faut vous dire que j'étais l'enfant gâtée
et que, pour me savoir à l'abri de bien des difficultés dont
ils n'avaient que trop souffert, les miens approuvaient un
mariage qu'aucun d'eux n'aurait peut-être accepté pourlui·
même. Ils étaient bien contents et en même temps ils
n'étaient par très fiers; vous comprenez sans que j'insiste,
lis prenaient mon mari par-dessus le marché. Moi, natu·
f'ellement, tout d'abord je ne voyais rien. J'étais tellement
heureuse et de bonne foi. Autour de nous, j'avais vu tant
de célibat, tant de vies incomplètes, tant de femmes sans

LE CAMARADE JNFlDÈLE

.

4-P
enfants ; et telle cousine aigrie, telle parente entrée en religi~n sans vocation véritable nous présentait une image si
tnste de cc qu~ nous serions nous-mêmes dans vingt ou
trente ans. Ou,, tout d'abord j'étais trop heureuse pour
comprendre chez_les autre~ des sentiments à mon égard qui
ne fussent pas umquemeoqoyeux. Peut-être me les cacbaiton. Je n'ai commencé d'entrevoir qu'au bout d'un ou deux
ans ce qu'une éducation si différente peut créer de malentendus.
Jamai~ elle n'a tant parlé d'elle-même. Il a fallu l'espèce
~e veruge éprouvé devant ce vide que représente un
mconnu.
- Quelle sorte de malentendus r demande Vernois. II
avait une nature _si accommodante.
~lors elle sent qu'elle s'est aYenturée en eau profonde, et
agilement elle cherche à se rapprocher du bord :
- Comment vous l'rxpliquer ? Il ne pouvait, pour
prendre un exemple, partager dans tous ses excès notre
idolâtrie pour l'Ille-et-Vilaine, pour ses landes, ses genêts,
son herbe broutée par les troupeaux d'oies. Songez qu'à
nos yeux tout y est un charme de plus: la pauvreté du sol,
le rocher qui affieure, le ciel gris, la pluie même. Pendant
les nuits d'hiver, quand les renards battent les bois pour
donner la chasse aux lapin~ et qu'ils jappent si tristement
(vous ne connaissez pas leu:- cri ? on dirait des enfants
qui ont du chagrin) eh bien, quand nous l'entendons,
notre cœur se serre d'émotion et de joie. C'est toute notre
enfance, c'est tout l'hiver, c'est un Follebarbe que les passants ne connaissent pas, un Follebarbe du milieu de la
nuit, tel qu'il est pour nous seuls.
. - Tel qu'il ne pouvait être pour Heuland. Mais cene
'?CO~préhensioo, si l'on peut employer ce mot, il la corngean par tant de bon vouloir. Je comprends bien : dans
une maison où depuis longtemps la vie est immobile et
::me ralentie, sa gaieté pouvait paraître naïve, un peu
yante ...

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!

Elle demande aussitôt :
- Est-ce qu'il vous a jamais laissé entendre ?... On a
parfois chez nous la parole si vive ... Il pourrait avoir au.
sentir un reproche... Il pourrait en avoir souffert sans le
montrer ...
- Je n'ai-aucune raison de le croire. Mais je sais com•
bien ceux qui sont raffinés depuis longtemps rendent malai•
sément justice à celui dont la culture est plus récente.
- C'est vrai, dit Clymène. Pourtant si vous saviez à
quel point mon père a souci d'être juste. Je ne voudrais
pas vous donner des miens une idée qui vous fasse mal
penser d'eux.
- Je pense du bien d'Heuland ; c'est tout. Je pense qu'il
apportait dans votre famiJ.le quelque chose de neuf, de jeune,
qui lui venait de son milieu et de ce qu'il y a d'esp~t scien·
tifique dans les applications d'une industrie mécanique. Il
avait peut-être autant à donner qu'à recevoir.
.
Devant la surprise que marque un instant Clymène, il
craint de ne pas s'ètre fait comprendre :
- Je veux dire qu'un certain tour d'esprit créé par le
maniement des affaires, et qui peut n'être pas fort riche en
lui-même, agit comme un ferment véritable là où les idées
ont toujours procédé d'habitudes toutes différentes. D'abord
il choque ou surprend ...
Elle l'interrompt avec chaleur :
- Je comprends bien ... Oui, je saisis ... Seulement c'tst
un raisonnement que jamais je n'avais entendu formuler
ni par mon mari ni par personne de son entourage. Vous
voulez dire, n'est-ce pas, que des habitudes de pen~ ms
différentes des nôtres peuvent nous apporter ce qui nom
manquait et qu'elles nous heurtent nécessairement, dans
· nnnr
la mesure' même où elles sont neuves et salutaires
rnous.
Elle reste absorbée, puis reprend :
- Comment se peut-il qu'une idée pareille, qui, OOUS
semble évidente dès qu'on nous la propose, nous naJOIII

LE CAMARADE INFIDELE

44.f
pas su la trouver tout seuls, même dans les moments où
nous en aurions eu si grand besoin, où elle nous aurait
apporté des raisons de confiance et de bonheur ?... Il est
bien vrai qu'à Follebarbe, je ne dis pas que mon mari fût
honteux de son métier, mais il s'abstenait d'en parler. On
évitait de l'en faire souvenir. Et moi-même bien souvent ...
si quelque chose me déroutait dans son langage ou ses actions ... je jugeais tout de suite.,. je ne me demandais pas ...
Lâche devant les larmes, Vernois préférerait ne pas voir
celles dont s'emplissent les yeux de la jeune femme; cependant la fierté d'une mission bien remplie l'emporte, et il
regarde sans trouble, presque avec dureté, cet hommage au
compagnon disparu. Ils restent silencieux. Mais soudain
Vernois se relève. A son tour, Clymène aperçoit le général de Pontaubault qui s'avance en longeant la frange des
vagues. Ils n'ont pas à se concerter, aussi ombrageux l'un
que l'autre à l'idée de voir· un tiers surprendre leur entretien.
- Il ne vous a pas encore aperçu, dit-elle. Je ne veux
même pas qu'il sache que nous avons parlé !
Et elle n'est rassurée que lorsqu'elle a vu Vernois s'éloigner denière les tentes.
C'est pourtant M. de Pontaubault qui, le rencontrant un
peu plus tard, lui dit tout d'abord :
- Ma nièce se tourm nte à l'idée de vous avoir laissé
partir ainsi, et j'ai mis le comble à son inquiétude eu l'informant que vous preniez le train aujourd'hui même. i ·
pourtant vous restez encore, je suis chargé de vous faire
savoir qu'elle ne quittera pas sa villa de toute l'après-midi !
Le regard de Vernois interroge vainement ce visage sans
mobilité.
- Je ne doutais pas que vous sauriez l'intéresser, dit le
génêral.
Pour essayer de trouver un point de prise, Vernois
répond en àppuyant :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSK

444
- Je n'y ai pas eu de peine ; nous avons uniquement
parlé d'Heuland.
M. de Pontaubault ne ~emble pas percevoir l'intention et
rêve une seconde :
- Nous autres Chouans, dit-il, nous sa,·ons cc que c'est
que la fidélité. Mme Heuland est bien du même sang que
celles de nos grand'mères (elle ressemble étonnamment
au portrait de l'une d'elles) qui soutenaient par des exercices d'imagination poussés jusqu'à la virtuosité, leur foi
dans les princes en exil. Ceux-ci ne pouvaient montrer de
faiblesse oi1 ces femmes chevaleresques ne prétendissent
découvrir une nouvelle vertu, et si la déception ne pouvait être masquée, tout ce qu'on parvenait à tirer d'elles
c'est quelque chose comme : « Il n'en a que plus grand
besoin de notre respect. » Ma nièce, qui possède l'esprit le
plus raisonnable et qui n'est point du tout mystique, doit
trouver quelque difficulté à ces prouesses spirituelles. Vous
me faites souvenir d'un mot qu'elle a eu, après un déjeu~er de chasse où plusieurs de nos voisins étaient réunis.
Heuland s'était permis, quelques jours aupara,•anr, une
plaisanterie un peu lourde sur le compte de l'un d'eux à
qui on l'avait répétée, mais comme si ma nièce en était
l'auteur. En prenant congé d'elle, cet invité, fort aimable
homme, a su glisser Jans un complin1ent courtois une
pointe qui laissait clairement entendre d'où il croyait que
venait le coup. ous attendions ce qu'allait dire Heuland,
mais il s'est avisé de courir rattacher un chien. Sa fe1nme,
décontenancée, s'est tirée du mauvais pas le plus crânem(nt
qu'elle a pu. Nous étions si mortifiés pour elle que per•
sonne n'aurait eu la cruauté de faire allusion à cette petite
félonie conjugale ; mais notre silence lui était insuppartable
et il fallut qu'elle me cüt : « Je tremblais qu'il ne manquàt
de sang-froid et ne blessât doublement ce pauvre homme
en intervenant. » Cette anecdote simplement pour vous
faire comprendre ce caractère si ferme dans ses affections
et qu'oo soupçon de rornanesque après tout ne gâte pas,

LE CAMARADE INFIDÈLE

445

IV
Dès le seuil du salon, Vernois reçoit le naïf aveu de Cl mène:
Y
-;- J'étais résolue à ne pas m'inquiéter avant six heures .
mais
Es vous voyez qu'à trois je commençais à dése sp érer.'
t·ce mon oncle que vous avez rencontré ou si vous êtes
tombé sur Ant~inc qui vous guette à l'entrée de la digue ?
Pardonnez-m01
mon
. peur,
.
. inconséquence ,. mais ,·•a1· pns
ca.r _rien ne po~va1t vous faire deviner quelle importance
a~att pour mo1 ce que vous m'avez dit ce matin sur la
plage.
Elle l'entraîne vers une embrasure où, sur une petite
table, ~~elques photographies sont disposées. Le rien de
solenmte que présente cet accueil enlève à Vernois l'aisanc_e qu'il éprouvait dans la rencontre inattendue de la
mann~_e ; aussi va-t-il droit aux portraits. li en reconnaît
u? qu ,l_a vu ~re_ndre, à l'entrée d'un abri, dans un vill:rge
ou sa brigade eta1t au repos. Les autres datent d'avant la
guer_rc '; c'est ceux-là qu'il regarde particulièrement. D'abord
celui d Heuland assis dans l'herbe, un de ses garçons sur les
~ules, !es ?eux autres sur ses genoux ; puis sa photographie en eqmpement de chasse, le fusil à la bretelle un brocart abattu à ses pieds. Est-ce le sourire avantage~x, est-ce
q~elque ch~se, d'un peu bouffi qui le surprend dans ce
visage et qu1 s accorde mal avec ses souvenirs ? Il cherche
le re~r~··· cel~i de l'homme qui feignait dene pas entendre
et qui sen allait rattacher son chien.
. - Vous voyez, dit Clymène, tous ses portraits respirent le bonheur.
En effet, c'est partout le même sourire, qui bride un peu
les yeux et empêche d'en surprendre l'accent.
- Le plus vrai, c'est encore celui-ci, dit Vernois désignant l'officier adossé au bloc de béton.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISI

- Pourquoi dites-vous le plus vrai ?
Il ne sait comment exprimer sa pensée avec ménagement:
- Certains d'entre nous se sont dépréciés durant la
guerre ; d'autres au contraire y ont atteint leur sommet,
sans le savoir eux-mêmes, portés par les événements. Je
crois qu'Heuland était du nombre. A la longue, iJ s'est produit du fléchissement chez presque tous, non pas dans leur
conduite mais dans leur ferveur. La fatigue a fini par tOlll
user, même la souffrance, et l'habitude a dti suppléer à. DOi
autres soutiens. Mais Heuland n'a pas eu le temps de connaître ce desséchement. Croyez-moi : c'est lorsqu'il avait ce
visage-là qu'il a touché son point le plus haut.
Le regard de Clymène ne se détache pas de la ·ph&lt;&gt;'lgraphie:
- Vous voulez encore m'enlever quelque chose, mm·
inure-t-elle, et touiours au profit de la guerre. Elle m'a trop
pris déjà, elle est trop forte pour que je prétende contester
avec elle. Admettons que la part la plus pure lui revienne;
mais cette part-ci du moins est bien à moi.
Elle prend dans ses mains le cadre où le père et les trois
petits sont réunis:
- Je comprends bien qu'il y a dans l'uniforme mie
noblesse qui manque ici; mais par contre je le distingue,
lui, davantage ; il est plus près de moi; il a son air de txlW
les jours; je vois ses mains ...
Les yeux de Vernois vont au portrait militaire, où les
mains disparaissent dans les poches de la vareuse. Clymàle
essaie d'expliquer :
.
- Oui ses mains étaient si :i.droites. Quand il travail'
lait dans son atelier, j'aimais voir comme elles maruaient
les outils. Elles semblaient agir toutes seules, pour~
propre plaisir. On peut discuter sur les idées et les sentt·
ments; mais les mains, on sait ce qu'elles valent, quand
on les tient, quand elles vous touchent. Peut-être ~n
homme ne peut-il pas comprendre ... Que cela soit dftn»I,

..

1B CAMUADE lNFIDÈLE

447

ces ;uticuJations, ces veines, tout cet agencement si délicat,
si habile ... ce n'est pas, dans le cflagrin qu'on éprouve, la
perte la plus affreuse, mais c'est peut-être ce qui fait le plus
de mal.
La pudeur avec laquelle s'exprime ce regret du corps
disparu remue Vernois; et la pitié le distrait un instant de
la garde qu'il monte auprès du souvenir de son ami.
- J'ai vu des femmes, poursuit Clymène, qui trouwient leur première consolation dans l'idée du pays, de
l'héroïsme. Moi qui me croyais courageuse, j'ai mesuré ce
jour-là ma faiblesse, car je ne savais que me répéter: « Il
n'a pas souffert ! &gt;&gt; Son capitaine m'a écrit une longue
lettre. C'est par lui que j'ai reçu les renseignements les
plus explicites, car, dans la bagarre de ces terribles journées, mon oncle n'a rien su qu'indirectement. La lettre
disait : « Un obus, éclatant à un mètre de lui, l'a tué net. »
Vous nt sauriez croire quel rôle a joué pour moi la pensée
qu'il n'a pas souffert. Je sais bien qu'à l'heure de la mort
chacun est seul, eût-il tous les siens autour de son lit.
Mais quand la souffrance dépasse ce qu'on peut supporter
avec patience, et que l'isolement réel s'y ajoute, comme on
doit se sentir trahi par ceux qu'on aimait; comme ils
doivent paraître inutiles et détachés; et le bonheur qu'on
avait fondé sur eux, comme il doit tout à coup sembler
un leurre!
Elle ajoute :
- J'ai craint parfois... que par ménagement pour les
familles ... on n'atténuât systématiquement la vérité ...
- Je n'étais pas à l'endroit même, dit Vernois sans
1e~er les ye~x du portrait qu'il regarde toujours; mais
qu~t:ce qm peut vous induire à douter de ce qu'on vous
écrivait, sous le coup des événements, au lendemain de ce
malheureux jour ?
- Je ne sais pas... murmure-t-elle. Le besoin de se
tourmenter ...
Serait-ce qu'elle attendait une réponse plus décisive et

�448

LA ~00\'ELLH RE\ UE FRA ÇAIII

que, craignant soudain d'en trop apprendr , elle recule J
Vernois voudrait la rassurer:
- Dans de par ils moments, on n'a pas le loi ·ir de corriger les faits de manière à les rendre moins cruels, sortoat
lorsque les pertes sont nombreuses et que la i.ituation reste
indécise ...
Et, pour gagner un autre terrain, il demande en montr2nt l'homme au chevreuil :
'avait-il pas du tout changé depuis le temps de cet
exploit de chasse ?
Mais elle a retrouvé son sang.froid et reprend :
- Ce qui nù troublée, c'est qu'il y avait de légères contradiction dans le faits tels qu'ils m'ont érl rapportés. la
lettre de son capitaine disait : u Il a été frappé à la ~te de
es hommes, au cours d'un assaut victorieux, dans l'intervalle de 200 mètres qui sépare la première tranchée allemande de la second . » De son côté, mon oncle disait:
o: Il est tombé dans le va-et-vient d'une attaque dont les
péripéties ont été dramatiques. On n'a pu retrouver son
corps que le lendemain. ,, La différence entre les dem
rapports n'est pas considüablc. Les tt:rmes cmploy~ par
mon oncle sont moins officiel ; ils ont donc chance d'M
plus vrais. Or ils donnent l'impression que Je succès a éœ
moins décisif et bien plus chèrement acheté. Depuis, je l'ai
\·ainement interrogé ; il croit faire un pa,; dans le sens de
ce qu'il appelle ma guérison, .:haquc fois qu'il peut éluder
un entretien où risque de surgir le nom de mon mari. Je
ne puis certes pas douter de la tendre affection qu'il a poar
moi : je me ens presque sa fille. Mais ce marin nous pat·
lions, vous et moi, de tout ce qui le séparait de vœt
ami. Il e t bien trop loyal pour vouloir frustrer un mon
de la pauvre part de mérite qui lui revient; mais ce n'è&amp;l
jamais de tout à fait bon cœur qu'il la lui accorde. Vous
qui êtes entre eux un arbitre impartial...
.
- Impartial, dit Vernois, jadis oui. Même je crois biea
que j'aurais tâché de donner raison au chef, par instinct de

LB CAMARADE INFIDÈLE

449

vénération,_ et aussi, délibérément, pour aider au roulement
de la ma~h~n:. Aujourd'hui c'est un peu différent ... Il m•a
f.ll!u ve_mr,_1~ p~ur m'apercevoir que j'avais changé ... C'est
qu aussi I JDJUStlce est trop blessante. Heuland a tout
donné : trente ou qumnte ~ns su~ lesquels il pouvait corn pter
de lumière, de bon sommeil, de Joie à manger et à respirer
av~c tout ce qu'il avait en outre de bonheur, et l'on vien;
~~er sur la reconnaissance, lui disputer le peu de place
qu il occupe encore! Notez que le général de Pontaubault
l'etît accablé d'excuses s'il l'avait seulement bousculé dans
une _porte ou frustré de deux sous dans le règlement d'une
parue}e bridge. Qu'il lui laisse donc sa mort qui est belle,
et ~u 11 respecte toutes les raisons, même les plus fragiles,
qui peuvent le maintenir près de votre pensée.
. - Une seule personne, dit Clymène au bout d'un
instant, m'a jamais laissé voir, oh bien timidement les
mêmes préoccupations que vous. C'est un brave ho~me
de l'usine, qui tenait en ordre le petit atelier de mon
mari et souvent lui donnait un coup de main. Il a cru
qu'~n alla~t tout d_isperser et s'est armé de courage pour
vemr me dire : o: S1 chaque chose reste à sa place ça vous
donnera de l'aide pour vous le rappeler. » En deb~rs de ce
pa~vre vieux_, tous ceux qui m'ont témoigné de la sympathie ne parlaient que de consolation, c'est-à-dire d'oubli. Et
une conjuration tacite s'est formée tout autour de moi
entre gens qui n'avaient jamais pu s'entendre sur rien'
mais qui se trouvaient tous d'accord pour m'aider à triom~
piler d_es scrupu.Jes, pour prendre sur eux le bl~me des
mfidéhtés progressives ... Et trois années s'écoulent avant
que, par hasard, un de ses camarades s'égare sur cette
plage, se laisse attendrir par la bonne mine d'un petit garçon et m'adresse, à l'instant de s'en aller, quelques phrases
courageuses.
Vernois répond avec un peu d'embarms :
:-- Je partais, pour ne pas avoir à vous teni; Je langage
qu eût souhaité le général. Mais fUisque la consigne ~st
29

•

�450

LA NOUVELLE RBVUB PRANÇAlD

tournée, je ne saurais trouver un meilleur endroit pour y
passer ce qui me reste de vacances.
Elle a un petit mouvement de surprise où il est difficile
de ne pas voir quelque chose qui ressemble à de 1a contrariété. Aussitôt d'ailleurs elle sen aperçoit, rougit, puis
prend le parti de la franchise :
- Pardon, dit-elle en souriant ; mais devant un
homme qu'on pensait ne plus jamais revoir, on parle avec
une sincérité dont on est un peu confuse après coup. C'est
comme les dernières volontés qu'on a formulées sur son
lit de mort : quand à l'improviste on guérit, on est vexé
d'avoir été si solennel...
•
Il y a trop de bonne grâce dans cette explication ponr
que, passéquelquessecondes,ilsubsisteentre eux de la.gène;
cependant le fil de la confidence est rompu. Ils font bien
quelques efforts pour le renouer~ mais sans vigueur,
sachant désom1ais qu'ils ont du loisir.
- Voulez-vous, dit-elle, accepter ce somenir de lui.
J'ai d'autres épreuves. Cette vue vous rappellera un de
vos postes d'écoute.
Vernois prend la photographie:
- C'est un abri, explique-t-il, qu'on avait construit en
seconde ligne. (Ma foi, je ne sais plus le nom du village.)
Il devait nous servir ainsi qu'aux bonnes gens des maisons
voisines ; mais je n'ai pas souvenir que nous ayons eu
besoin d'y descendre.
- Comme les hommes nous en imposent avec leur
précision 1 Vous voyez pourtant, dit-elle, que vos .,souveinirs sont inexacts.
Et elle lui montre, au dos du carton, l'indication tracée
par Heuland: « Poste d'écoute de G., pendant une accalmie: 1
Il ne peut maîtriser l'agacement que lui cause cette petite
vantardise :
- Non, non, il s'est trompé. C'était à côté d'une église
à demi démolie. Tenez, il traîne une pierre de taille sur ce
talus.

1JI CAMARADE INFID&amp;.E

451
Mais il se rattrape encore à temps :
- Après tout.. · On a vu tant d'abris pareils ... Mais
E&amp;rdez cette épreuve puisqu'elle porte un mot de sa m .
. d .
~~

et permettez-mot,
autre.

emam, de venir

eu chercher une

Mlle G .

.

.

assm se. trouve déboucher par la petite porte du

Jardm au moment où Vernois, sorti par )'autre issue reprend le chemin de la plage.

'

-

Je ne-.devrais pas l'~vo~er, dit-elle; mais en passant
sous Jes fenetres du salon, Je n ai pu m'empêcher d'entendre
quelques-uns de vos propos.
Vernois répond par un « Ah ? » si impertinent qu'elle
riposte :
-

Admettons que j'aie écouté. Dites-vous qu'une vie

de. domestique développe des défauts do domestique, ...
"1!54Ue vous ne vouiez pas me faire bénéficier des excuses
~ on accorde pourtant presque toujours à un sentiment

SlllCère.

, -

Nous n'avons rien dit qu'on ne ptît entendre. Vous

laurez constaté.

V~s n'avez rien dit qui ne fût propre à réconforter
II était si cruel
de se_ demander si, malgré le dire de ses supérieurs~ il
n'avait pas souffert.
Vernois la dévisage :
-

ceui: qw ne cessent de penser à votre ami.

-: Vous le demandiez-vous vraiment avec le désir de
savoir?

-:- On ne m'a pas, riposte-t-elle, élevée avec douilletterie. Je ne suis pas née Pontaubault pour m'étourdir de
phrases, et je n'ai pas peur de la vérité.
,~ Apprenez donc, dit-il d'une voix sourde et dure
qu d ~ souffert plus que jamais vous n'avez osé le craindre.
est bien
. . un o bus de grcs calibre est
bé . exact que, le t 6 JUlD,
tom, 1uste à côté de lui et l'a mis en charpie. Mais cela
ne s est passé qu'à la nuit, alors que. l'attaque avait eu lieu

!1

�.,.
LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVEi.LB REVUE FRAllÇAISI
4S2
dès l'aube, et qu'il hurlait depuis ce mo~~nt-là, le. ventre
ouvert entre les lignes, sans qu'il fût possible de lui porttr
secour;. D'ailleurs qu'aurions-nous fait de lui ? Il sou~t
moins, couché ~ur le sol, que trimballé dans les ~ya~
et il courait la chance d'être achevé par un pro1ectile.
Dans un pareil endroit, il n'a pas eu de veine d'attendre
quatorze ou quinze heures sa délivrance. .
.
Le souffie coupé, M11 • Gassin ne parv1er.t plus a le
suivre. ll finit par avoir pitié et ralentit sa marche.
_ Pourquoi, balbutie-t-elle, me dites-vous ces choses
'atroces ... Vous les inventez pour le seul amusement de
faire souffrir 1. ..
Il se contente de lever les épaules.
- Pourquoi la rassurez-vous, elle, tandis que vous me
torturez ainsi ?
du
_ ll a dû mourir, reprend Vernois, vers sept ?eu~
. car on a vu tomber un obus juste à l'endroit où il se
sou,
· Le 1
trouvait et surtout on a cessé d'entendre ses cns.
en·
'
les
Allemands
se
sont
résignés
à
l'abandon
~
demam,
vons
nitif de leur seconde tranchée, de sorte que nous a
pu visiter le terrain et ramasser nos morts. Les ~~
qu'on a retrouvés de lui, il n'y en avait pas le po1d~ un
petit enfant ; encore a-t-il fallu glaner ~ur. les buisSODS,
« dêgaroir les arbres de Noël l&gt;, comme d1sa1t un homme.
A cause des passants, Mil• Gassin ra~le ses larmes 00
les essuie d'un brusque coup de mouchoir:
.
- Comment voulez-vous, gémit-elle, que je vive avec

cette idée ?
nsées, et
_ Vous prétendiez avoir son cœur et ses pe
vous ne voulez rien savoir de son agonie? C'est trop COfllmode.
1 ntiœent
- Au moins dites-moi qu'il est mort avec e se
que ses souffrances n'étaient pas perdues.
d se le
_ Plaise à Dieu qu'il n'ait plus été en état . e de la
demander, car le recul qui a fait refluer sa ~orm::~;l'efet
deuxième tranchêe allemande dans la première

453
d'une simple panique. Il faut soi-même avoir été roulé
dans une de ces avalanches, pour savoir avec quel désespoir l'esprit se débat, tandis que le corps obéit à l'esprit
des autres.
Rétractée par l'attente de nouveaux coups, encore une
fois M11e Gassin presse en vain le pas. Mais voyant que
Vernois ne dit plus rien, elle reprend de la hardiesse :
- Comment n'avez-vous pas honte de charger ainsi la
mémoire de votre ami ?
- S'il a connu la souffrance de mourir inutilement,
pourquoi ne le mettrais-je pas à son acquis ? Est-ce qu'il
était responsable de cette poussée qui lui a coûté la vie en
le ramenant dans une zone découverte? S'il était resté seul
dans la seconde tranchée (ce que certains lui reprochent
de n'avoir pas fait, mais qui eût été fou) ne croyez-vous
pas qu'il aurait été quitte à bien meilleur compte soit prisonnier, soit fusillé sur place ? C'est pour que vous lui
rendiez justice que je parle comme je fais. Il est dur de
mourir ainsi.
M11• Gassin est à bout de forces:
- Si vous pensez vraiment ce qne vous dites, pourquoi suis-je la seule qui doive porter ce terrible secret ?
Donnez-en leur part aux autres.
- Vous n'avez donc pas le courage ...
- Le général est en droit de tout apprendre !
- Et il sait tout; mais il paierait beaucoup pour pouvoir en oublier une partie.
M11t Gassin saisit la manche de Vernois :
- Mais M111• Heuland, elle au moins...
- Laissez-la tranquille, répond-il durement.
Puis, se radoucissant, il cherche à être habile :
- Je m'imaginais que vous mettriez votre fierté à rester
la seule femme qui sache la vérité entière. Puisque vous
avez le mépris des phrases, montrez cette forme de courage qui se passe de rien embellir.

�454

LA NOUVBLLB REVUB PRANÇAlSll

Ces cris dont vous parlez ! gémit-elle. Je ne pourrai
plus songer à lui sans les entendre.
li sourit avec méchânccté:
.
._ Un mourant qui crie et perd ses entrailles, ~n ~
peut pas, en effet, lui faire place dans toutes les r~\tenes. S1
je me suis trompé en vous parlant de la sorte, excusezmoi.
ous aviez raison. Si vous
Adieu, je pr ods par ici.

LE CAMARADB INFID.È.1.B

455
- Sai ·tu qui :iimait le sucre autant que toi? C'est un
bon camarade que j'avais et qui portait toujours sur lui la
photographie de ses trois petits gars. Dès qu'on s'installait
dans une cagna, il l'épinglait à la paroi; mais quand les
marmites commençaient à tomber trop fort, on lui criait:
• Voilà la pluie! Il est temps de serrer tes mômes I » Alors
il rentrait ses garçons dans sa pcche .... ·ous les connaissions
comme s'ils avaient fait la campagne avec nous : le plus
gros, celui qui ten:iit un bateau à la main et qui s'appelait
Antoine ; et le second ... attends... quelque chose comme
Henri.
Trois sûretés valent mieux que deux; l'enfant demande:
- Et le plus petit s'appelait comment ?
- Robert, je crois, comme son père.
Alors seulement le isage d'Antoine s'illumine.
- Eb bien, poursuit Vernois, un jour que nous cantonnions pas loin de Verdun, qui est la ville des dragées, il
nous n a rapponé non pas une boîte ni cinq ni dix, mais
un grand bocal tout entier, enveloppé dans un ac. La
marchande n'avait pas demandé mieux que dele lui vendre,
~rce que les bombes commençaient à mettre tout en
l'air dans la ville.
uJement, pour rentrer, la route
n'était pas commode ; il fallait se coucher par terre à cause
des obus, et naturellement le bocal s'est cassé. Et naturellement aussi, à son arrivé , nous plongeons nos mains
danslesac pour voir quelles bonnes choses il nous rapporte;
et nous nous enfonçons d1ts éclats de '\'erre dans les doigts
et nous lui en disons de toutes les couleurs. Il était tell ment fatigué qu'il s'est laissé tomber ur sa paillasse avec
son sac à côté de lui. Sa main avait just encore assez de
bœ pour s'avancer jusqu'à une dragée et la ramener à sa
bouche. Au bout d'un moment il rootlait, mais sa mâchoire
travaillait tout doucement et sa OlÂÎll allait toujours s
ravitailler. On croit qu'il n'a pas ces é d'un bout à l'autre
dt la nuit, et pourtant, le matin, il n'avait pas une coupure. On a tkhé de le blaguer, mais quand il a vu nos

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISa

doigts enveloppés dans des chiffons, c'est lui qui s'est
payé notre t te.
Les yeux brillants d'Antoine laissent de\'iner qu'on ne
lui parle pas souvent de on père sur un ton si familier.
- Je p nse, dit Vernois, que tu te le rappelles bien.
Moi j'ai perdu mon père juste au même âge que toi et
pourtant je le revois comme s'il venait de me quitter.
- Il est aussi mort à la guerre ?
- Ton, c'était dans un temps où l'on ne savait même
plus du tout ce que c'est que la guerre. Il était garde fo~
tier et il est mort dans la montagne, d'une coog~tion de
froid. Eh bien, souvent je cherche dans mon sou,·cnir tout
cc que je puis me rappeler de lui - comme il faut que tu
recherches dans le tien tout ce que tu peu% retrouver de
ton père à toi. Je l'aperçois assis à tabie, ou lisant son
journal, ou marchant devant moi, des heures et des heurm,
dans les grandes forêts de sapins. Et tu devrais te rappeler
bien plus de choses que moi, parce que ton père était jeune
et gai et qu'il jouait a,·ec vous, tandis que le mien com•
m nçait à se faire vieux et ne me parlait presque jamais.
- Pourquoi il ne \'OUS parlait pas ?
- Parce que c'était son caractère, et que sa vie n'avait
pas été bien facile ; ma mère était morte quand je savais 1
peine marcher, et sans doute il ne trouvait pas grand'cbose
à dire à ce petit bonhomme qui trottait derrière lui claœ
ses promenades. Quand il apercevait un champigooa
comestible, il se contentait de me le montrer du bout Je
sa canne ; je courais le cueillir et je le mettais dans un filet
que nous emponion pour cela. Dès qu'il voyait que~
filet de,•enait trop lourd, il me faisait signe de le .•
remettre. Dans le fond il était très bon. Mais combico
j'aurais été plus heureux d'avoir un père sur le dos duqncl
on pOt grimper, avec qui l'on pôt faire des niches 1
Ce n'est pas sur lui-même que Vernois désire amcher
l'esprit de l'enfant, mais il est touché de l'entendre demaltder:

U

CAMARADE J,'FIDÈLR

457
- Et une fois que vous étiez tout seul, qu'est-ce que
vous avez fait?
- J'avais un grand frère, plus âgé que n1oi de quinze
ans et qui m'a recueilli. Je l'aimais plus que personne au
monde ; ~ais il avait une femme qui me trouvait de trop
dans la maison. Au lieu de me dire du bien de mon père,
comme ta mère fait pour toi, elle profitait des moments
où nous étions seuls pour glisser quelque méchanceté qui
me remplissait de chagrin et de honte... Dis-moi : est-ce
que parfois M11• Gassin vous parle de lui?
_Dn brusqu~ assombrissement se fait dans le visage d'Antome. 11 rougit, regarde ses pieds :
- Oh, elle!
- Quoi? Vous ne l'aimez pas?
Il s'écrie avec passion :
- C'est une menteuse, une rapporteuse !
- En quoi ment-elle ?
- Elle se donne l'air de tout savoir, mais vite elle
regarde dans un livre. Quand elle s'est trompée, elle dit
que c'est nous.
La droiture blessée de l'enfant le rend tout tremblant de
colère.
- C'est donc elle, demande Vernois, qui ,·ous donne
toutes vos leçons ?
- on, mais c'est pis. Elle nous conduit dans un cours
dégoûtant, plein de filles 1
Devant le rire amusé qu'il provoque, le petit se décontenance. Il rougit de nou,·eau; Vernois sent la confiance à
peine éclose qui va se refermer. Il se penche sur l'enfant et
doucement lui prend le bras:
- Ecoute, mon petit...
Mais Antoine a un mouvement de timidité.
- Ecoute, que je te dise : elle me déplaît autant qu'à toi,
M11e Ga sin.
li voit des yeux, d'abord incrédules, qui le scrutent, mais
où l'émerveillement peu à peu grandit. Et soudain il sent

�4 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à ses épaules les deux bras de l'enfant, qui s'est mis à

genoux:
- C'est vrai, dites, c'est vrai ?
Par crainte d'avoir à s'expliquer davamage, Vernois
demande:
- Pourquoi ne vous envoie-t-on pas au lycée ?
- Ils ne voudront jamais 1
- L'as-tu demandé à ta mère ?
- Oh, elle dira comme Mademoiselle.
- Mais non, vu qu'avant tout elle désire que tu sois
heureux.
II est visible que, dans son fatalisme, le petit n'espère
plus aucun secours et que même il ne distingue déjà plus
bien nettement le visage maternel.
- Voyons, mon petit gars, si tu lui pArlais bien r~
Jument?
Les bras d'Antoine se resserrent, sa tête se coule contre
celle de Vernois et il lui murmure à l'oreille~
- Si vous lui parliez, vous !...
- Elle me dirait: cc Vous devez vous tromper. Connaissez-vous donc mieux que moi le c0;:ur de mon garçon ?•
Ou bien elle me dirait encore: « Vous êtes ingénieur et
non pas maître d'école; occupez-vous de votr teinturerie,
là-bas dans les Vosges, et de vos produits chimiques. »
La déception met un instant à faire on œuvre; sousson
poids, peu à peu, le nœud des bras se rel che. Mais inopinément une forte main s'abat sur la nuque de l'enfant,
une autre pèse sur l'épaule de Vernois.
1 on, ne vous levez pas, dit M. de Pontaubault;
vous faites un tableau trop touchant.
Vernois saisit l'occasion:
- TI m'expliquait, mon général, qu'il en avait assez
d'être élevé parmi des filles et qu'il travaillerait bien plus
gaiement avec des camarades.
Il sent contre lui le petit corps traversé par la tem~tu de
l'àppréhensioo, puis, au premier mot de M. de PootaU•

LE CAMARADE t FIDÈLE

459
~ault, qui est un grognement de bonne humeur, rebondir
mstantanément:
- Si vous saviez, oncle Philippe, ce qu'elle esr menteuse! Elle nous a prétendu qu'elle avait une maladie de
c~ur t:t qu'avec la vie que nous lui faisions on la trouverait morte dans son lit. Tous les matins nous regardions
par le trou de la serrure. Mais pas de danger qu'elle meure
ah non, pas de danger J
'
_Il est arc-bouté contre la poitrine de son ami; et cette
fois les hommes ont beau rire, ils ne parviennent plus à 1 ~
déconcerter :
e

~ Et puis, 0nde Pllilippe, ajoute-t-il en saisissant Vernois pars~ veste, il parlera du lycée à maman.
.- Vraiment? fait M. de Pontaubault d'un ton de surprise désobligeante.
En vain :Vernois balbutie quelque chose, il en résulte un
peu de tro1d.
- Allons viens, dit le général, il
remontions.
(À suivre).

�461
gique qui se confond avec la nuit et révèle comme elle le rayon
des mondes lointains, - la douleur.
Les !tres que j'im.aginais, et qui, succédant à l'homme, ne
pour~:nent le connaitre que par ses livres, ne verraient presque
de
que sa fa': douloureuse. Quand l'homme a chanté ses
plamrs et en a fait de l'art, il est bien vite arrivé au bout de cet
art, comme est bien vite au bout du plaisir celui qui lui consacre
sa vie. Mais les poésies, le théâtre, le roman, ont trouvé dans la
souffrance humaine leur air respirable et leur carrière indéfinie.
Et mê~~ dans !es arts pl~stiques, qui donnent bien davantage
au. p\a151r sensible, ce pnmat de la douleur subsiste : une œuvre
qui nous apporte une idée de santé et de joie comme celle de
Raphaël et de Rubens, ne la mettons-nous pas au-dessous de
celle qui décèle une inquiétude et un mécontentement celle
d'un Léonard ou d'un ~embrandt ?_ Et quelle qualité pla~tique
trouverons-nous supérieure au tragique de Michel-Ange?
L'art n'existerait pas sans la présence de la douleur ou bieu
il se serait arrêté à des formes superficielles. Qu'il s~rvienne
pour la calmer ou pour la rendre plus consciente, il lui est lié
par une communauté fraternelle. Le langage ici nous avertit.
De ce qui est écrit sur le plaisir, nous ne dirons jamais que c'est
profond : nous imaginerons toutes les épithètes laudatives,
excepté celle-là. Mais dès qu'une ligne, une page, un livre sur
la douleur humaine nous frapperont et nous saisiront ce sera le
.
'
p~em1er mot qui nous viendra ; nous les appellerons profonds.
C est que, par leur mouvement et leur être, ils vont toucher à nos
propre~ profondeurs, et, comme le son de la pierre qui tombe,
nous a1d~nt à les mesurer. Dans le plaisir nous sentons quelque
chose qui se répand comme un plumage ou un chant d'oiseau
à la surface de nous-mêmes, la multiplie sous la lumière ert
facettes cristallines. Dans la douleur nous éprouvons ce qui en
n_ous se ramasse et pèse, le mouvement qui contracte et inten11,fie _notre densité pour nous ne savons quelles balances. Il
nex1ste, au fond, qu'u1,1 sujet de l'art et de la pensée humaines:
l'homme devant l'énigme de la vie. Le plaisir va probablement
da~s ~e courant de la vie (tout au moins de la vie de l'espèce),
mais 11 nous fait tourner.le dos à cette énigme. La douleur est
aans doute un obstacle que rencontre la vie, mais cet obstacle
nous retourne le visage et les yeux vers cette énigme, nous l'exIÊFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

!~1

RE.FLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE ROMAN DE LA DOULEUR
Lorsque Socrate, reprenant et refaisant le discours de Lysias,
a montré au jeune Phèdre combien l'amant raisonnable et pru•
dent est supérieur à l'amant enflammé et démoniaque, il sent
autour de lui, parmi les puissances invisibles qui l'entourent et
l'inspirent, une réprobation. Il se compare à Stésichore, qui,
ayant mal parlé d'Hélène, perdit la vue, et ne la retrouva que
lorsque, tenant sur la plus belle des créatures le langage des
vieillards aux. portes Scées, il eût écrit sa palinodie. Non, s'écrie
Socrate, on ne saurait comparer la sagesse, qui est humaine, à
l'inspiration, qui est divine, ni l'amour prudent, qui marche
sur la terre, à l'amour orageux, pathétique et furieu1, qui a des
ailes et l'espace. Je louais l'autre jour l'heureuse inspiration de
deux aimables esprits, M. Beaunier et M. de Miomaodre, qui,
ayant songé que le plaisir, fraîcheur précaire de notre vie, pou•
vait à lui seul animer un roman, avaient élevé dans le feuillage
un autel gracieux au petit dieu qu'ils servaient. Mais, hélas !
Le 1·e11t de l'a11tre n11it a jeté bas l'Amow·
Q11i dans le cofo le plus 111ystérie11x du parc
Souriait m ba11dant malig11emmt so,1 arc,
Et do11t l'aspect 11011s fit ta11t rh•er to11l 1111 jo11r.

otre louange du plaisir ne sera, comme celle de la. rai5?6
dans le Phèdre, supportable que si elle est suivie de la pahoodie,
et si, derrière le dieu délicat et lumineux, nous apercevons
comme fond de notre art et de notre pensée la grande forme tra·

�462

LA NO VELLE REVUE FllANÇA1!1

pose sous un biais qui lui donné de~ lignes intelligentes
nous permettrait peut-être de la devmcr.

UFLEXIO. S 'UR LA LIITÉR.ATURE

ty~. Le stvle
aperçoit co
transport
actu Ile
le style
le~

wn~

tron que l'auteur
ure qu'il l'écrit,
invention
le : tel

priori
e~

~Gft

si d'autr
ntraire
(tout cela :.
e tyle
d'inquiétude proc
tinues
pressée , et cepend
omm
des coups de doigt à la porte d'un m ·stère, et qui imposent à
notre vision la présence d'une figure anxieuse, de même que Je
style de certitude lui impo ait celle d'une figure impérieuse et
satisfaite, et le style de découverte celle d'une figure chercheuse : 1 type .aisi ant de ce style d'inquiétude nous est
fourni par les Pmsles Je Pascal. Je oc comparerais pas plus
M. fataunié à Pa cal que Zola à Bos uet ou M. Proust à Montaigne. Mais on donnerait le st ·le de Zola, tout oratoire et
affirmatif, et absolument pur de toute réticence c'est-à-dire de
toute critique. comme un exemple de st le de certitude, le
style de M. Prou t comme un type de style de découyerte, et
a,6n Je st •le d M. Estaunié e par.l.Îtr:iit pour des raisons
que l'on comprendr~ en reli ant une page des Pmsdes, vivre
selon le mou\'emem même d'uo t le d'inquiétude, Eo d'autres
taro~, le premier st ·le extrait, de l'image ou de l'idée, Ja
dkision de l'homme qui a rai on et qui propage cette raison
toute faite, le deuxi~mc le probl me où se plaît J'homme qui
aime chercher et pour qui les trouvailles oe sont qu'uo moyen
de chercher plus loin, le troi ·ième l'angoisse il se consume
l'homme qui est perdu dans un m •~the et qoi frappe à la porte
SO.S laquelle de rai de lumière parais nt. A cette porte on
peut d'ailleur frap er tumuln1eu. ement ou m hodiquemcnt.
àl,.Macterlinck y frappe un peu tumultueusement comme uo
}lœte romantique. M. E. taunié y frappe méthodiquement.
conune un ingénieur. oton qu'il r avait un ingénieur en
Pllisaance dans l'inventeur de la machin arithmétique et des
tarro•cs àsix sous, et qu'on trou ·erait, avec beaucoup d'artifice,
tlD p)ao d'iagéoi ur dan l':Apologit de, la rtligio11 cbrlti.e1111e.

�464

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISS

M. Estaunié s'est attaché à écrire, avec une sécheresse d'i•
nieur vraiment consubs~ntielle au sujet, le roman de la douleur.
Mais ce roman, cette sombre Hécate littéraire, a trois faces :
roman de la douleur, et aussi roman de la solitude et roman
du silence. Roman de chacun des trois précisément parce qu'il
est le roman des deux autres. Ce roman qui était en puissance
dans l'Empreinle et le Fermeut, et qu'à la lueur des œuvres suivantes nous en voyons se dégager, M. Estaunié l_'a abordé de
divers côtés avec Les cbosesvoienl, Solitudes, l'Asct1mo11 de M. Baslhm. Il semble qu'il en donne aujourd'hui la somme dans l'Ap-

pd de la Route.
* ,.

'-

Pour M. Estaunié l'existence est affectée non seulement du
sceau originel de la souffrance, mais en~ore de c~tte aut~e mar•
que, que nous ne pouvons vivre sans faire sou~nr autrui. ~ans
l' Ascmsion de M. Baslèvre un pur amour menait vers la lum1h_e
un être terne qui avant d'aimer ne paraissait que le ~lus ordinaire des vaincus de la vie. Ce livre aurait pu aussi s'appeler
l' Appel de la Route, et se terminer sur le même thème que ~c
livre d'aujourd'hui. Mais il s'agissait alors de la route lumineuse, tandis qu'il s'agit ici de la route sombre. Une route dont
toute la ténèbre tient dans l'énigme de cette phrase, prono~~
par un des personnages : « Pourquoi l'ètr_e humain ne ~au~•t-~~
respirer sans créer d'abominables confüts ? P~urquo1 1~ssat
mage automatique de la douleur' et la nécessité de tOUJ01lfS
tuer pour vivre ? » Et ailleurs : « Est-ce que les ~1ommes ont
besoin de vouloir pour faire souffrir ? Il suffit d'extster: »
Cela je ne dirai pas que M. Estauoié l'a démontré. Un ro~
.d'ailleurs ne démontre rien. Mais il l'a développé dans ~IS
iécits convergents qui s~nt dc_s ch;fs-_d 'œ~vre de compasi;:
savante et originale. Trois amis reums discutent sur la les
franc e humaine et chacun s'engage à apporter des escmp
'
·
'
.
·
·
le piefournis par la vie à l'appui de sa thèse, a savoir, pour,
mier que la souffrance est injuste, pour le sec~nd qu c_lle ~
t·oco~prébensible , pour le troisième qu'elle est incomprise.,
, font qu nn,
il se trouve que les trois récits se complètent et n en_ .
t
Le hasard a fait que le deuxième ami, puis le troisiè~:• ~c
. en rapport avec les persona,aues
qut ,ont
.été plus ou m01ns
1:&gt;

IÎFLEXIONS SUR LA LITTBRATURE

sujet du premier récit. Le deuxième récit vient compléter Je
premier et le troisième éclairer les précédents, L'une et l'autre

des deux premières thèses seraient successivement justifiées si
on s'arrêtait à l'un et à l'autre des deux premiers récits. Mais
précisément elle ne serait justifiée que parce qu'on se serait
arrêté. Cette justification ne serait faite que de notre ignorance.
C'est le troisième qui conclut, ou tout au moins son récit se
confond avec cette conclusion. Et on conçoit fort bien, et
même on doit concevoir une suite indéfinie de récits dont chacun apporterait un éclairage nouveau et impliquerait peut-être
une autre réponse. Mais il fallait que l'auteur construisît, se
bornât et pût paraître conclure. La conclusion est formulée par
un prêtre, comme dans les romans de M. Bourget, et d'ailleu;s
on peut imaginer ce roman construit sur le type de ceux de
M. Bourget ; on le voit, par exemple, suivant le cours et le
rythme de ['Echéance, et recevant le titre de Drame de Famille.
(En comparant les deux techniques, précisément curieuses des
mêmes sujets, on se rendra fort bien compte de ce qu'il y a de
plus populaire, et d'un peu périmé, dans celle que M. Bourget
a héritée de Balzac.) Cette conclusion n'est autre qm: la conclusion chrétienne : la voie douloureuse est une voie. L'abbé Manchon en donne pour signe ceci : la souffrance détache ; en
détachant l'homme de la terre elle l'atlège, le rend comme
fluide et mobile le long de la route où la mort le fait disparaitre
de notre horizon sans qu'il cesse d'aller.
Je contesterai d'autant moins cette conclusion qu'un hvre sur
la souffrance, une réflexion sur la soutfrance ne sauraient guère
en comporter d'autre. Réfléchir sur l:i ~ouffrance, c'est déjà la
dominer, c'est déjà chercher à l'utiliser. Et si le plaisir sert à.
nous attacher à la vie, à nous la faire vivre et à nous la faire
transmettre, la douleur ne saurait être utilisée que pour nou~
détacher de ia vie. Et nous savons bien que sans ce détache~e~t la société humaine ramperait misérablement, et que l'ind1v1du ne garderait qu'une valeur médiocre. Mais quelle que
soit la vérité d'une telle conclusion, ce n'est ni cette vérité
cette conclusion qui nous intéressent dans ce roman. C'est le
~man. Et celui de M. Estaunié pouvait se passer de sa conclusion sans cesser d'être le roman de la douleur, et sans q•.1e rien
à peu près fût diminué de son art ni de son artifice.
30

n•

,,

�LA NOUVELLE REVUE PIAJIIÇAISI

Car il comporte un artifice ; je l'indiquerai en disant que,
plutôt qne sur la vision de la douleur humaine, il est fondé sur
une vision douloureuse de l'humanité. Il implique à la foi.
chez l'auteur et chez ses personnages une volante de douleur, i
laquelle Dostoïevsky nous a accoutumés, mais qui n'est paa
habituelle à un Occidental, et qui nous parait chez M. Estaonié particulière et originale.
Une volonté de douleur, n:ous la trouvions bien dans l'Aliala
de la Porte Etroite. Et le tit:re du roman de Gide, ainsi que certains de ses mouvements, nous rappellerait peut-être l'App,tl i,
la Route. Mais là ou G_ide ne voulait écrire que le drame d'une
âme humaine, M. Estaunié a voulu_ écrire le drame de l'âme
humaine. Et il n'a pas généralisé sans !.'artifice nécessaire.
Cette volonté de souffrance que je crois y discerner, M. Estaunié la nie et même il a écrit son roman pour la nier : • Est-ce
que Les hommes ont besoin de vouloir pour faire ~ouftrir ? 1~
leur suffit d'exister. » Soit. li a voulu raconter des e.ustencesqu1
font souffrir, et sans le vouloir. Mais que sont ces existences?
Il n'y a dans l' Appel de la Roule que des destinées souffrantes
et brisées. Simplement, dit M. Estaunié, parce que ce sont des
destinées humaines et que des hommes existent. Ces hommes
souffrent bien par des hommes, et ne souffrent qu~ par des
hommes, mais non par des hommes qui veulent les fa1~e souffrir. Celui qu1 nous fait souffrir n'est que la cause occas1onnelle
de notre souffrance, oo la cause par déclenchement, comme
l'oiseau de l'avalanche ou. le fumeur de l'explosion.. « Le plus
souvent celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne
pas ce qu'il a fait. Une seule chose compte ~ la souffrance.en
elle-même, et le mérite qu'elle nous acquiert. »
Mais en fait les souffrances infligées aux créatures dece sombre
roman 'ont une' cause, et toujours la même, qui. est le silence et
la solitude. Ces personnages souffrent et font souffrir non.F'"
qu'ils existent, mais parce qu'ils sont seuls et qu'il~ se wseotEntre Larmier et sa fille, entre Mademoiselle Lorrruer et Renf,
entre Henri et son père, entre Madame Manchon et ~Oil fila
aîné se sont installés non des silences passifs, mais des silellCCI
acti~ qui font fonction de zones d'hostilité, de terrain vén~
où foisonnent toutes les espèces de la douleur. La f~Dlt e
Lormier est une famille où on a pris l'habitude du silence

dFLEXIONS SUR LA LITIERATURB

comme o~ pre~drait ailleurs cell~ de l'alcool ou des disputes.
Le médecin qui entre dans la maison, au début du roman, l'a
vu installé, ce silence, au lit de more de Madame Larmier, entre
la morte et les deux vivants, comme un maître dur et terrible
auquel la victoire restera et qui finira par étrangler Geneviève
dans sa cellule de carmélite aussi bien que Larmier dans
chambre de Versailles. Dès que la morte a fermé les yeux, il
s'empare avec plus d'autorité des deux vivants. tt Pour se torturer ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire. » Et cc
silence n'est pas un simple vide, c'est un poids, c'est une force,
com~e les silences d'Eschyle, et une force qui tue. Lorsque
Lornuer pousse son : Pourquoi ? pourquoi ? désespéré, il est
itraoge que personne ne lui dise la vérité, à savoir qu'il souffre
non d'autrui, mais de lui-même. Il meurt du silence de sa fille,
mais ce silence eUe le tient de lui avec sa vie même, elle a. respiré chez lui ce poison : cet inventeur absorbé dans ses recherches a dû faire du silence, au sens où les médecins disent qu'on
fait de l'albumine ou de la tuberculose. Sa fortune même est
consubstantielle à ce silence. Elle a été constituée par sa femme
sans qu'il le sût, et c'est seulement quand sa femme est morte
qu'!l se _connaî~ riche. Mais son prl!mier mouvement est pour
ma1nte01r le silence autour de cette fortune. Il craint, dit-il, qu'on ne recherche sa fille pour son argent. C'est une de ces
raisons dont on se dupe soi-m~me. En réalité i} est tenu par la
passion installée dans sa maison, la passion du silence, comme
Grandet l'est par l'avarice ou Hulot par la luxure : passion du
silence, c'est-à-dire passion de la vie secrète, qur porte comme
toute passion sa puissance de vie et sa puissance de mort. Dans
ce roman on en meurt. Ainsi Geneviève Lormier mourra de cc
silence d'un quart d'heure, de cette voilette abaissée, entre Ja
gare et la ville de Semur; elle en mourra en se demandant :
~ Pourquoi me suis-je tue ? »
Mêmes nappes de silence empoisonné dans 1a famille Manchon.
La maladie a été inoculée ici par un homme, qui ne paraît qu'en
une page, le père qui, convaincu par une calomnie que son jeune
~lsn'~ta_it pas de lui, a mieux aimé garder ce secret en se tuant que
1kla1rc1r au moyen d'une explication. Lui aussi a été serré à la
g_orge et étranglé par le silence. Il aurait pu, pour le repos des
llens, emporter avec lui son affreuse maladie, mais il a fallu

sa

·'

�468

LA NOUVBLLE REVUE

fl.A'NÇAISB

qu'avant de mourir il parlât tout juste a ez pour la c~~muni1
quer, comm e M. et Mm• Lormier,
. à son .sang.
,. Il a. fait JUrer
._...a
1
ainé
de
chasser
de
la
maison
celw
qu
11
croit
un
blwn,.
ron 6 .
d r·
al,
Et plutôt que de tenir ce serment, pl~tôt que e ~aire ce m
Henri s'est exilé lui-mCme de la famille en se faisant pr!tre.
, fais il faut que la de tinée s'accomplisse,. que le silence
engendre le silence comme chez les Atndes le meurtre
engendre le meurtre : en se tais~nt Henri. installe chez les
fanchon le silence qui tue, le silence qui c~asser~ et fera
mourir René et fera tenir à Henri, malgré lm, ternblement,
on serment.
Les silences de Lormier, de Geneviève, d'Henri, so.nt des
ilences faits de noblesse et de fierté, et pourtan~ ces. s1len~
mfcct1on, matS
tuen t . 11 empoisonnent non parce qu'ils sont uue
..
l f "d
parce qu"ils constituent, comme un corp.s sa•~•_par e rot , un
· favorable à l'infection. Et c ttc mfect1on elle est repréterra1n
. .. tall
J
le
entée ici par le créatures blafardes qui s ms . ent ans .
ilence pour l'exploiter, le creus r et ,pour y faire le mal qui
leur est propre : celle que M. de • iiomandrc appell~ les
taup s. Le su·1et de l' ÀM"'l
rr· de la Roule ~t à peu. près celui des
le
Taupes. Il faut un effort pour 'en apercevoir : supposez
m~me thème traité par Fragonard et par Rembrandt, par Ban,·ille et par Baudelaire !
.
.
Il y ; deux taupes dan le roman de M. E taumé (osc1llcz,
elon votre commodité, de l'image de la taupe à c~lle d~
microbe) deux habitantes inf1.:rnale) de ce royaume ~u silence:
la vieille, fille et la petite ville. La vieille fille up1ro~e é~t
jeune quand elle a installé chez le Manchon la calomn.,e.
fait du père un cadavre et du jeune homme un v1e1~ .
J e ou vieille elle était l'em;e, la méchanceté, une triste
c~:oe irresponsabl que L Estaunié ne 'arrête p~s à accabler
et qui a rempli, dans un terrain favorable, s~ fonction Je taupe;
~ . la taupe individuelle n'arrive , la plénm1de de son œuvr
e/;e son mal que lor qu'elle s'est croisée avec cene uu~
collective qui est la rumeur d'une petite vil_le. A.lo~ leu:le
s'étale dans a perf ction les t.aupe ou':rent, 1usqu à •~':te du
. •ctrondre
leur galenes dan l âme et dans 1
11 '
terr:un
•
E
'é donne
silence. Le triple récit, brisé et repns, ~e M. staun~e,celacif
d'ailleurs la sensation même de ce galenes obscures,

qUl;

UPLEXIONS SUR LA LITrÉRA TURE

souterrain qui semble écrire les caractères du hasard, et qui
écrit ceux de la destinée.
,.
*
• Le silence d'un homme qui souffre, Jit M. Estauoié, finit
par éteindre la beauté de l'univers et l'univer lui-même. » Ses
pcnonnages croient qu'ils e taisent parce qu'ils souffrent. En
realité ils ne souffrent que parce qu'ils se taisent ou qu'on se
tait autour d'eux ; parce qu'ils se sont tus ou qu'ils ont été pris
dans une conspiration familiale de silence. Et ce n'est p2.5 le
silence qui éteint l'univers autour de l'homme que le silence
&amp;it souffrir, mais, s'il 'est tu, c'est qu'il ·i,,;ait déjà dans un
univers à peu près éteint. Se taire c'est nier l'uni\'ers et se
constituer soi-même en univers. li y a dans l'homme le silence
bas, l'air des vallées, qui provient de la timidité, et le silence
élevé et glacial, l'air des cimes, qui provient de l'orgueil.
Mais l'un et l'autre participent de la méme ence, car h timidité est une forme de l'orgueil, c'est l'orgueil des faibles.
Le silence ne fait qu'un avec la solitude, et ces récits de
M. Estaunié nous apparaissent comme la suite de ses Soliiudts.
Il y a des hommes qui souffrent de la solitude et des hommes
qui paraissent en jouir : les Penslts de Pascal nous donnent la
formule des premiers, et tant de pages délicieuses de Rousseau
la formule des seconds. Et cependant le malheur et la folie de
Rousseau ne sont-ils pas nés de la solitude, de cette solitude
peuplée par lui de • taupes » imaginaires ? Dans ses derniers
romans M. Estaunié semble avoir été halluciné par cette idée
que la solitude est le visage le plus ordinaire de la souffrance.
Mais ce mal fait tellement corps avec le olitaire qu'il l'aime du
mhne fonds dont il s'aime, qu'il ne pourrait le détester qu'en se
!Utestant. Dès lors il est am né à tenir cette solitude et cette
souffrance pour l'appel d'une route qui se confond, ou qui
pourrait se confondre avec lui. La conclusion du roman de
M. Estaunié est en somme chrétienne, pui que l'appel de la
route reste personnifié par la retraite d'une carmélite et par les
discoun d'un prêtre qui parle eo pr::tre. Mais cette conclusion
n'est pas présentée comme une certitude, et le livre, commencé
sur une angoisse, écrit dans l'angois~e, finit sur une angoisse.
Dtnière le rideau de on parloir nous n vo •oos pas plus

�LA

00 ELLE REVUE FRA ·ç.,1SE

Gene"iève que son père ne l'a \'\le ; qui sait si elle n'a pas
emporté son désespoir dans la mort ? Et, comme on nous le
laisse entendre, les propos de l'abbé Maochon sont un peu des
propos professionnels de prêtre : quel est, derrière cet autre
voile, leur fonds et leur poids d'humaniré ? Le livre a l'apparence d'un dialogue, où il faut finir, mais ou on ne conclut pas
réellem ·nt et nous sommes invinciblement portés à estomper
l'image sur laquelle il s'achève, à voir devant nous non une route
toute fai1c qui nous appelle, mais une forêt épaisse et mystérieuse où il nous appartient d'abattre des arores et d'ouvrir des
pistes.
AUIERT THIBAUDET

M. Aragon veut bien m'écrire la lettre suivante :
Je n'ai pour vous, Monsieur, qu'une estime limitée, et je ne lis guere

la N. R. F. Cependant il me parait bien regrettable qu'.\ l'instant où
vous prenez la défense de Rimbaud vous croyiez bon d'accréditer encore
la légende qui fait de Lautréamont un fou. Je vous prie de bien considérer aV\.'C quelle légèreté ceux de qui vous tenez cette certitude vous
ont assuré d'une dtmence, au moins discutc!e; sur quels textes s'appuyaient leurs dites ; et quels secrets motifs vous les font si facilement
accepter. Je ne pense pas que savoir Je cas que je fais d'Isidore Ducasse
soit pour vous l'occasion de reviser un procès, je veux le croire, trop
hâtivement instruit. Mais sachet cependant, que pour moi et pour
quelques autres, aucun poète oe lient devant Rimbaud, si ce n'est L:iutre..'lmont 01!me, qui le d~passc de la tete. Excusez-moi.
LOt'lS ARAGON

Je serais heureux de voir M. Louis Aragon « discuter :o
cette démence dans la N. R. F., qui ce jour-là :ru moins méritera d'être lue. Mon opinion était à peu près celle de Rémy de
Gourmont, qui dans une étude sur Malcwror écrivait : " La
folie est indubitable. l'l Les seuls textes sur lesq!tels me paraissent s'appuyer ces dires ce sont les Chants de Maldoror et
les Poi.siu, qui ressemblent d'une façon frappante aux écrits
d'aliénés, publiés par des médecins. Que ces pages soient
îOUvent plus intéressantes et plus littéraires que la prose médicale qui les entoure, je le reconnais. La folie évidente qui
frappe les Reveries du pro11:eue.ur solitaire ne diminue pas notre
admiration pour le livre. La littérature de$ Illruninatwns est

RÉFLEXIONS SUR LA Ll'ITÉRATURE

47 1
celle d'un homme qui marche; celle de Maldoro1· (où le génie
ne manque pas) est celle d'un homme qui réve. Et peut-étre
bien que le rêve c'est la littérature intégrale ! auquel cas
M. Aragon aurait raison. Mais si Lautréamont dépasse tous les
poètes de la longueur de sa tête, plus la longueur de Rimbaud,
M. Aragon tient-il absolument à nous faire avouer que cette
tête fumante est en outre u.ne tête solide ? Avouons seulement
que, placée si haut, elle voyait peut-être loin. Qui diable peutelle apercevoir quand Maldoror s'écrie : « O dadas de bagne 1
Bulles de savon ! Pantins en baudruche I Ficelles usées 1 »
A, T.

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THliATRE DU

VIEux-CoLOMBJEJ\: Le MisantJJrope, de Molière.
VII : M. Lucien Guitry dans Le Misa11-

THÉATRE ÉDOUARD

thrope.
Nous reparlerons de Molière.
N'est-ce pas merveilleux qu'une œuvre littéraire, après deux
cent cinquante ans, garde ainsi tant de fraîcheur, tant de naturel, tant de vérité, tant de portée sur notre esprit ? Pas un mot
devenu fade, pas une tournure qui ait vieilli, pas un trait
démodé qui fasse sourire. Qu'est-ce qui assure ainsi la durée
à une œuvre ? Il en est de même pour Villon, pour certaines
parties de Ronsard, pour Corneille, pour Racine, pour Regnard
et Marivaux, pour Tallemant, Voltaire et Diderot, Beaumarchais. Rousseau nous gêne par son emphase et son affectation
de sensibilité. Chateaubriand nous semble déclamatoire et
théàtral. Victor Hugo nous fait rire et nous apparait puéril par
ses sujets et par son vocabulaire. Flaubert nous lasse par sa
phraséologie apprêtée, tendue et monotone. Chez les autres,
autrement loin de nous, rien n'a vieilli et n'a perdu contact avec
notre esprit. Qu'est-ce qui fait qu'une œuvre du passé garde
ainsi tant de force et de fraicheur et nous semble écrite d'hier?
Est-ce l'expression de sentiments vraiment humains, la peinture
de traits généraux à toute l'humanité, l'absence de toute mode
dans le style, en un mot le naturel et le vrai dans le fond comme
dans la forme? J'ai toujours été profondément intéressé par ces
questions. Je m'émerveille, quand je lis de si vieilles choses, de
les trouver encore si jeunes, et je cherche le secret de cette jeunesse. Les noms que jt viens de citer sont des grands noms. Il
y en a d'autres de moindre éclat, il y a d'autres œuvres moins

473

célèbres et qui sont également restées pleinement vivantes. J' oubliais aussi Montaigne et Saint-Simon. N'ont-ils pas gardé tous
deux, l'un tout le charme singulier et pénétrant de son esprit,
l'autre toute la puissance de ses peintures ? Pourquoi ? N'est-ce
pas parce qu'ils n'ont eu de préoccupation, l'un et l'autre, que
de peindre vrai, sans recherches ni embellissements? Qu'on
n'attende pas de moi que je recherche en détails les raisons de
la durée de certaines œuvres littéraires. Je n'en aurais pas le
talent. Je suis aussi trop paresseux. Je ne sais guère que
rêver là-dessus avec une grande jouissance intellectuelle.
En tout cas, rien ne montre mieux combien certains écrivains d'aujourd'hui, de préférence des poètes, par exemple
Rimbaud et Mallarmé, sont destinés à mourir tout entiers.
Nous reparlerons donc de Molière. Je ne sais pas si vous êtes
de mon avis, je trouve qu'on le joue bien différemment de ce
qu'on devrait faire. Nous oublions qu'il est un auteur comique
et qu'il a écrit pour nous amuser et nous faire rire au spectacle
des ridicules et des travers humains. On dirait même que nous
le trouvons insuffisant d'être cela, et que nous n'osons pas nous
en contenter. Nous sommes devenus savants et pédants et nous
voulons absolument lui ajouter tout ce que nous avons acquis
d'idées, de sentiments et de sensations. Nous avons même affublé certains de ses personnages, comme Alceste, d'un romantisme et d'une élégie dont ils n'ont que faire et qui les dénaturent complètement. Le c6té interprétation souvent ne vaut pas
mieux. Ce théâtre, qui a tant de côtés de théâtre populaire et
qui en procédait à son origine, ne nous est plus montré que
comme une pièce de musée, une série de leçons. Aucune vie,
aucun naturel. Sous prétexte de théâtre classique, - l'odieux
mot 1 - nous n'entendons plus que de la récitation. Les profes1,eurs d'un c6té, de'l'autre « nos modernes sensibilités » comme
a dit si joliment un critique, ont tout abîmé et faussé et rendu
plein d'ennui ou plein de prétentions ce qui était franchise,
clarté, justesse, santé, satire et éclat de rire.
Il y a pourtant quelqu'un qui a trouvé encore mieux. C'est
M. Paul Bourget, l'écrivain le plus ennuyeux qu'on ait jamais
vu et qui a le plus écrit sans avoir jamais rien dit de neuf ou de
vivant. M. Paul Bourget a l'esprit de parti, la manie politique.
Il les applique à la littérature. Les résultats sont drôles, sans

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il s'en aperçoive certainement, personne n'ayant jamais eu
moins.d'esprit ni de sens du comique. Comme Molière était à l'ordre du jour, il a voulu dire sou mot sur lui, et cela .a été pour le
ranger dans un parti politique, le sien, narurellement, et voilà
Molière, deux cent cinquante ans après sa mort, posé en écrivain de droite, en penseur orthodoxe, en soutien de la royiuté,
en écrinin politique, pour tout dire. Il faut lire cet article
de l'Ill,irtration dans lequel M. Paul Bourget arrange si bien
la érité, avec ce style qui singe la profondeur et n'est que vague
et prétention. On verra jusqu'à quel point peut .aller la sottise d'un écrivain dogmatique, systématique et pédant, incapable
de juger et apprécier une œuvre littéraire pour sa valeur et son
intérêt propres, en dehors de toute question de politique, et
n'hésitant pas à tout fausser dans l'intérêt de sa thèse. Sa nfaiserie,éclate quand on le voit, dans cet article, pour caractériser~
-selon lui, le génie de Molière, faire intervenir les AUe_m ands,
les Hohenzollern, la guerre de 1914, apparenter le grand comique aux paysans français qui moururent pendant cette guerre et
le transformer, lui aussi, en«. héros » et en &lt;c bon serviteur du
pa s ». Personne autre que M. Paul Bourget ne pouvait, à
propos de Molière, avoir cette trou,,aiUe et pour une fois il
aura inventé quelque chose. Ce n'est pas la première fois
qu'il s'amuse à ce jeu de dénaturer complètement la personne et
l'esprit d'un écrivain. li s'y est déjà livré pour Stendhal, lors de
l'inauguration du monument dans le jardin du Luxembourg,
quand il a prétendu no le montrer comme un héros du patriotisme et un précurseur des soldats de i914. Là encore l'invention n'était pas mince. Stendhal, cet épicurien, ce dilettante,
cet « européen 'J)~ qui plaçaitla patrie là où il avait trouvé les
plus vifs plaisirs, qui reniait tant de nos façons françaises, qui
n'avait vu et célébré dans la guerre qu'une a,•enture.commeune
a\KJ"e, qui n'y a porté qu'une passion de curiosité .etn'a cessé de
témoigner de son mépris pour les cc manches à sabres qui composent uue armée » ! Je m'anendais d'ailleurs, p.our ma part. à
cette comédie. Outre que je trouve qu'on abuse avec cette œanie
des monuments qu'on a aujourd'hui, que je trouve que Stendm.l a le sien, et qui lui convient, sur sa tombe, qu'une copie
àu médaillon de David d'Angers par Rodin, qui 11'a fait que Je
déformer, n'avait rien à faire au Luxembourg, dans un quartier

CHRONIQUE DRAMATIQUE

475

totalement étranger à Stendhal, et que lui-même surtout a nettement formulé son désir de n'avoir aucun monument de ce
genre, rien que l'idée du discours sophistique de M. Paul Bourget m'a fait rester chez moi ce jour-là.
Je le dis sou,·ent et je le pense fermement : on n'a jamais vu
une époque plus bête et plus laide que la nôtre. Le sens de
l'art, de la littérature, comme un moyen de plaisir et de
bonheur, se perd de plus en plus. On veut absolument qu'un
livre serYe à démontrer quelque chose, à prouver quelque
chose, à améliorer quel.que chose. On Yous fait de Molière
un écrivain social et, de Stendhal un patriote d'antichambre.
Pauvre Molière qui fut, pour son époque, itln esprit si h_ardi,
attaché aux idées nom-elles, tout le contraire d'un courtisan,
combattant à sa façon les doctrines établies et l'Eglise ennemie
des choses de l'esprit ! Pauvre Stendhal, qui fut la liberté d'esprit en personne, sans préjugés ni rien d'officiel, qui ne vit et
chercha en tout et partout que le plaisir ! Etre travestis à cc
point, et p;tr un écrivain que l'un et l'autre eussent abominé,
et qui, lui-même, vivant en leur temps, les e"Ût alfominés ! C'est
m1 spectacle fertile en réfleKions.
Mais laissons cet académicien morose, froid et guindé, qui se
prend au sérieux, m:i. parole I Toute son œuvre n'est que du
papier imprimé et il n'a même pas ce mérite, étant un homme
qui éorit, d'être au moins un écrivain vivant, ce qui pourrait lui
faire pardonner, les vraies idées et l'originalité n'étant pas données à tout le monde, de n'aYoir rien découvert, ni inventé, ni
jamais rien dit de personnel et d'intéressant. Il n'est amusant
que par ses airs, qu'il a si bien gardés de sa jeunesse, de provincial qu'éblouit la vie de Paris et la fréquentation de la « haute
société •· Dans ce genre, il est unique. Avez-vous vu un roman
qu'il a publié récemment ? Cela s'appelle Un Drame dans le
monde, et c'est, entre parenthèses, l'histoire la plus rocambolesque. Eh ! bien, tout M.. Paul Bourget est dans ce titre, qu'on
dirait celui d'un feuilleton pour petites ouvrières, destiné à
es faire rêver sur les .amours d'une duchesse et d'un marquis.
On sent tout ce que ce mot : monde, dans cette acception,
garde encore de prestige pour lui ... ous disons quelquefois,
nous autres, en riant, quand nous allons en soi.rée : Je vais dam
le monde. M. Paul Bourget, lui doit dire cela sérieusement,.

•·

t

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gravement, avec importance et admiration. On retrouve ce provincialisme émerveillé dans toute son œuvre, dans laquelle tout
n'est que convention prétentieuse. Puisque nous parlons de
Molière, M. Paul Bourget c'est le bourgeois gentilhomme en
Jinérature.
J'arrive enfin au vrai sujet de cette chronique. Le Théâtre du
Vieux-Colombier, pomcélébrer le Tricentenaire de Molière, a
joué le Misantbrope. De son c6té, M. Lucien Guitry a voulu
jouer Alceste. C'est de ces représentations que j'ai à rendre
compte. Auparavant, je cèderai la place à mon vieil ami l'amateur de théâtre, que je vous ai présenté récemment. Vous avez
vu qu'il m'a parlé de certaines pièces de Molière. Il m'a aussi
parlé du Misanthrope et là également j'ai noté de mon mieux ce
qu'il disait. j'ai recherché mes feuillets, je les ai mis au net et je
les reproduis ici, comme j'ai fait pour les premiers. S'il y a des
trous, c'est que mon vieil ami, heureux de parler et de s'écouter
parler, parlaittrès vite et que je n'arrivais pas toujours à le
suivre. Il est certainement plus agréable, et il connaît mieux
Molière, que M. Paul Bourget.
« Le Mirantbrope I Une des plus grandes œm•res de notre
théâtre, un des rôles de ce théâtre les plus difficiles à jouer !
Savez-vous bien qu'Alceste, c'est Molière en personne ?
Mais oui! Vous me direz que je n'en sais rien? Je vous dirai
pourtant que c'est vrai. C'est lui, c'est sa bonté, c'est son
esprit, c'est sa gravité, c'est le ton qu'il avait pris dans l'intimité du prince de Conti et dans le particulier du roi. C'est
son amour pour cette créature si jolie et si coquette qui l'a
rendu si malheureux. C'est cette jalousie qu'il cachait et qu'il
se reprochait. Le Misanthrope, c'est Molière tout entier.
« On disait alors qu'Alceste c'était M. de Montausier. Celuici répondait que si c'était vrai, c'était pour lui beaucoup d'honneur. li avait raison. li y a dans ce caractère si loyal et si franc
quelque chose de plus qu'un grand seigneur honnête homme,
mécontent et frondeur. 11 y a un homme de grand mérite qui
souffre, un philosophe qui observe et sait voir, un cœur désenchanté et déçu pour jamais. Il y a aussi un homme excellent,
très bon et dévoué, plein de bon sens même dans ses mouvements excessifs sous l'empire de la colère ou de la passion,
toutes qualités qui sont méconnues. Cet homme sait très

CHRONIQUE DRAMATIQUE

477

bien que sa sagesse a tous les aspects de la folie aux yeux
autmi, mais iJ aime, et il a raison, sa folie et il n'en veut rien
rabattre.
« Voulez-vous que je vous dise ? Changez le caractère
de Célimène, faites qu'elle aime Alceste et se comporte en
conséquence avec lui. Faites qu'il soit heureux par elle au
lieu d'être sans cesse rebuté et berné. Vous aurez aussitôt
un autre homme, avec un autre esprit et un autre visage,
dont toute~ les actions et tous les jugements changeront. Pourquoi ne voulez-vous pas que ce soit l'amour déçu gui lui
ait fait ce caractère? Mettez-le amoureux d'Eliante. Vous verrez
le changement.
« En tout cas, je pense ainsi, et si bien que je ne vois jamais
jouer le 1\.fisa11thrope sans me figurer voir Molière lui-même
dans sa vie intime. Vous savez qu'il a créé le rôle. Comme il
devait le jouer, avec quelle tristesse, quelle brusquerie ! Célimène, c'est sa femme, c'est Armande Béjart, qui ne l'a jamais
compris ni senti combien il souffrait par elle. Arsinoé, c'est
Mademoiselle Duparc, qui l'abandonna pour Racine. Eliante,
c'est Mademoiselle de Brie, son amie discrète, intelligente
et dévouée. Acaste et Clitandre sont le duc de Guiche et
Lauzun, qui faisaient les galants auprès de sa femme. Quant
à Philinte, c'était Chapelle, un des meilleurs amis de Molière et
son contraste en tout. Oui, tout ce Misanlbrope c'est la vie
même de Molière.
« Avec cette pièce, Molière abandonnait définitivement ses
premiers modèles. li créait selon son génie. Il ne peignait
plus que d'après des personnages vivants. Quelle ingéniosité,
et quelle vérité ! Comme chacun de ces personnages s'exprime
bien comme il doit ! Comme le ton de la comédie est parfait du commencement à la fin ! Je ne comprends pas
Voltaire qui prétendait y retrouver le ton et la forme de la
satire.
« li est vrai, pourtant ?... Mais non ! C'est bien encore de
la comédie. Je pense au portrait du Comte de Guiche, l'amant
de Maùemoiselle Molière, avec sa perruque blonde, ses amas
de rubans, sa vaste ringrave, son ton de fausset: Ce de.vait
être charmant d'entendre Molière parler ainsi à sa femme
de son galant, dont tout le monde savait le nom. Lauzun

f

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAIBB
est encore mieux. peint, comme le personnage le méritait.
Mais le plus beau c'est quand il les met tous les deux face à
face, chacun complet dans son ridicule. Et quelle peiJ1ture
merveilleusè de la coquetterie féminine, ce portrait de la prude
Arsinoé ! Tout le troisième acte du .Misanfbrope est à lui
seul un chef-d'œuvre. Nous avons là, dans le salon de Célimène, la conversation ml'!me de la belle société de Paris au
xnr: siècle, l'épigramme, la satire, la médi ance et la passion y
parlant chacune son bngage.
Il'
ous retrouvons ensuite. !'Alceste des premières scènes.
Il est plus brusque et plus malheureux. Ses amours vont si
mal ! Il a beau vouloir fermer les yeux. Il va découvrir la
vanité, la coquetterie, la versatilité de la femme qu'il aime.
En ce moment, sa misanthropie est à son comble, sous l'effet
de l'étonnement et du chagrin. Aussi voyez comme il p:1.rle à
Célimène elle-ml!me. Et sous cette colère, sous cette verve,
quel grand amour ! Eh ! bien, l'affaire de cette lettre qu'on lui
dit adressée à une amie, c'est une histoire qui est arrivée :\
Molière lui-même. Oui, lui aussi il a tenu d:ms ses mains la
preuve de la trahison, uoe lettre de sa femme au comte de
Guiche, qu'un rival qu'elle avait dédaigné lui avait fait
tenir. Il s'emporta. Armande Béjart pleura, niant qu'elle eût
écrit cette lettre à un homme. Il pardonna, demandant l'oubli
de son emportement. oble misère de ce grand génie ! En le
voyant pleurer lui-même, elle se mit à rire, et le lendemain elle
rappelait son amant.
« Trouvez-moi quelque chose de plus beau que le duel d'Alceste et de Célimène. Lui, passionné, s'emportant et pleurant. Elle, indifférente, au fond, et se moquant en secret de
sa faiblesse. L'amour d'un homme pour une femme a-t-il jamais été plus loin ? Quel auteur d'aujourd'hui, avec toutes
ces recherches, ces subtilités de langage que vous admirez,
a jamais peint l'amour aussi vrai, aussi ardent, aussi humain?
'oubliez pas non plus qu' A:uiromaque ne vint qu'un an après
le Misanlhrope. Molière a peut-être servi de modèle à Racine?
« Vous connaissez ce qui suit. Alceste est accablé de tous
les côtés. Il a perdu son procès. On le fait passer pour l'auteur d'un libelle calomnieux, - ce qui est encore arrivé à
Molière lui-même. Il éclate., pour le coup. Quelle élo-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

479

quence ! Tout se tait devant cette juste indignation. Il n'y a
que Célimène qui. ose l'affronter, mettant sa confia.ace dans
l'amour qu'elle inspire. EUe y use cependant sa dernière séduction. Le charme est entamé. Aiasi Armande Béjart avait perdu
Molière, pour n'avoir pas voulu renoacer à ses galanteries.
Molière était prêt à tout pardonner. Tout aurait été oublié
si elle avait voulu l'aimer, n'aimer que lui. Elle préféra répondre comme Célim!ne : « Il ne me plaît pas, moi ! » Alors
Molière se sépara d'elle, tout en continuant à l'aimer. li écrivit pour elle tout exprès ce grand r6le de Célimène. Sur le
théâtre, l'approchant, c'était encore une façon de pouvoir
lui dire : Je vous aime ! et de re.·oir près de lui la femme
qu'il aimait. Vous a.lle-z encore dire, peut-être, que j'invente ? Je
vois, moi, dans cette scène entre Molière et sa femme, le point
de départ de cette grande comédie.
« Comme le .Misanthrope devait être bien joué par la. troupe
de Molière! MoJièré était Alceste. La Thorillière était Philinte.
Du Croisy était Oronte. Armande Béjart était Célimène.
Mademoiselle de Brie était Eliante. Mademoiselle Duparc était
Arsinoé. Je ne sais comment exprimer ce que devait être
Alceste joué par Molière lui-même, qui avait tant mis de lui
dans ce personnage. »
Tout ceJa est fort beau. Mon vieil ami l'amateur de théâtre a
&lt;lu romanesque, de l'éloquence. 11 s'enflamme à ses propres
paroles et il embellit tout. Il connait fort bien son sujet et le
traite encore mieux que je ne l'ai montré. Mais comment doiton jouer Alceste? Avec quelle sorte de caractère doit-il nous
être présenté ? S'il est vraiment plusieurs manières de le jouer,
ce qui ne se soutient que par toute la déformation que nous
avons apportée .à ce rôle. quelle est la bonne, la vraie? Voilà ce
ce qui m'aurait intéressé à entendre. Je ne l'ai pas entendu. Mon
vieil ami l'amateur de théâtre ne m'a rien dit sur cette question.
La soirée s'avançait et il lui fallut partir. Je ne l'aurais d'ailleurs
écouté que pour le plaisir. J'ai mes idées sur ce sujet, et etit-il
pensé différemment qu'il ne m'eût pas changé.
Alceste est un personnage que j'ai toujours beaucoup aimé.
Je puis même dire qu'en vieillissant je l'aime et le sens encore
davantage. J'ai pour cela des raisons particulières. Quand je le
vois sur la scène, j'oublie tout à fait que je suis au théâtre. Je

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

LA NOUVELLE REVUE FJI.ANÇA[SE

m'!nt~resse vraiment à lui comme à quelqu'un que je connais,
qm vient de me quitter pour monter là dire leur fait à quelques gens, et que je retrouverai tout à l'heure à la sortie. Je ne
sais pas comment on jouait ce rôle au temps de Molière ni si la
manière dont on le joue à la Comédie française la répète fidèlement. Je viens d'y voir M. Jacques Copeau. J'y ai vu ensuite
M. Lucien Guitry. Je voulais aller voir ce qu'il est à la Comédie
française, mais le rôle est tenu en ce moment par M. Raphaël
Dufios et la seule idée de voir un si mauvais comédien m'a
découragé. M. Jacques Copeau est certainement un acteur de
beaucoup de talent, bien qu'un certain esprit, très fort en lui et
sur lequel il est difficile d'insister, le rende surtout propre à
certains rôles. M. Lucien Guitry est un maitre. Ni l'un ni l'autre pourtant ne sont Alceste tel que je le vois, et, j'ose le dire,
tel qu'il doit être exactement.
C'est tout d'abord un point indiscutable : Alceste doit faire
rire. C'est l'homme franc, courageux, désintéressé, sensible►
modeste, timide aussi, et pour tout cela brusque, bourru, susceptible, prompt, vite emporté, uu peu gauche et maladroit,
pouvant passer pour malappris. li aime, P.t quand il veut être
tendre, étant trop sincère, jouant toujours franc jeu, allant droit
au but dans ses paroles, il est un peu brutal et choque au lieu
de plaire. Il manque de patience devant la sottise et la vanité
et quand un importun l'assaille, c'est à grand'peine qu'il se
retient de l'envoyer au diable. Quand il souffre que Célimène,
qui n'est pas du tout, elle non plus, la grande coquette à panache qu'on nous a faite, mais une jeune femme sans beaucoup dt&gt;
fond, aimant la société et ses caquetages, réponde si mal à son
amour, c'est eu rageant en même temps contre la légèreté, la
coquetterie et le bavudage féminins qui sont cause de ce désaccord. Quand il dit aux gens la vérité sur leur compte et qu'il
s'emporte de les voir si lâches et si hypocrites, ce n'est pas seulement par amour de la vérité et de la droiture : il y trouve
encore un très Yif plaisir. Quand il se réjouit à l'idée de perdre
son procès et se refuse à rien tenter pour le gagner, ce n'est pas
seulement par amour de la justice et haine de l'intrigue, c'est
encore par satisfaction de voir un coquin l'emporter et de pouvoir par là renforcer en lui son dégoût de l'humanité. Enfin,
quand il prend le parti de se retirer du monde, ce n'est pas,

'

c~mmc on ~o~s le montre, comme un élégiaque, un homme
faible et pla1nt1f, pour passer ses jours à souffrir et à gémir.
Alceste n'est pas du tout un homme mélancolique et larmoyant,
ténébre~x et chi~érique. Il est, au contraire, solide, bien campé,
combatif, fort bien portant, très réaliste. C'est encore une jouissance qu'il éprouvera à se trouver seul, loin de taotde sots, de
bavards et de faiseurs, et à pester de loin contre toutes leurs
façons. On connaît le paradoxe de Rousseau : « Alceste représente la vertu. On doit rire de lui. Donc, on doit rire de la
vertu. ,, Mais non I Ce n'est pas de la vertu qu'on rit. C'est des
façons qu'il apporte à combattre en sa faveur. Alceste doit faire
rire comme un homme qui se met trop facilement en colère après
les travers et les ridicules. Il est l'homme qui a raison et il doit
faire rire par contraste avec nous-mêmes, qui avons notre nature
faite_ de tous les défauts qui le choquent et y ajoutons cette prétention de trouver que nous sommes bien ainsi et que c'est lui qui
est un butor et un maladroit dans sa franchise et dans son mépris
des conventions sociales. li doit faire rire encore par la mine
que font ses victir,1es sous ses coups de boutoir.
Tenez, le Misanthrope c'est quelqu'un que je connais. Ce
quelqu'un fréquente une maison dans laquelle fréquente également une vieille fille sotte, cancanière et bavarde, dont le signe
particulier est à la lettre celui-ci : qu'elle ne répète pas moins
de six fois de suite chaque détail de sa conversation. Ce quelqu'un que je connais, qui n'est pas bavard, qui a horreur de certaines sociétés, qui est pour qu'on dise en trois mots ce qu'on a
à dire et sans rien déguiser, ne peut la supporter. Quand il est
là et qu'elle arrive, il se renfrogne et attend avec impatience
qu'elle ait fini et le débarrasse. L'autre jour, après qu'elle avait
parlé pendant une demi-heure, le voyant muet elle s'approcha
de lui : « Et vous, Monsieur ... qu'en pensez-vous? it Il leva un
peu la tête : « Moi, Madame, lui répondit-il, j'aime le silence.»
Elle prit le chemin de la porte et à la maitresse de la maison
qui l'y avait accompagnée : « Est-il malhonnête 1 -o dit-elle.
Le Misanthrope, c'est encore ce même quelqu'un que ie
connais. Il aime la simplicité. Il a horreur des compliments. Il a
aussi peu de vanité qu'on en peut avoir. C'est un de ses mots
favoris : « On a du taleot comme d'autres sont bêtes, sans y
être pour rien. li n'y a pas là de quoi se pavaner. » Il a aussi
3I

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAlSE

horreur de ces coups d'encensoir qu'on se prodigue aujourd'hui
entre gens de lettres, de ces témoignages d'admiration qu'on se
donne mutuellement si facilement. C'est encore, à ce propos,
un de ses mots : u On se demande vraiment, devant tous ces
encensements, lequel est le plus niais~ celui qui les prodigue
ou de celui qui les reçoit et s'en regorge. • Ce quelqu'un dont
je parle écrit. Il paraît que ce qu'il écrit a quelques lecteurs. Au
nombre de ces lecteurs se trouvent des gens qui écrivent eu1.mêmes. De temps en temps, quelques-uns lui envoient un livre
qu'ils viennent de publier. C'est ainsi, l'autre jour, qu'il reçut
un nouveau roman de M. Léon Werth et un petit livre fort
agréable de M. Emile Sedeyn. Chacun de ces volumes oomportait un envoi. M. Léon Werth avait écrit : c: A ..... , son
admirateur. J) M. Emile Sedeyn : « A ..... , un de ses lecteurs. u
Ce quelqu'un que je connais trouva là l'occasion de montrer
une fois de plus ce qu•it pense des faciles compliments qu'on
prodigue aujourd'hui. Il le dit à un ami de M. Léon Werth.
c: Est-ce que Léon Werth se moque de moi ? Me croit-il niais à
ce point ? Ou s'il est sincère, a-t--il si peu lu et ne connaît-il
rien, ou est-il si peu difficile, pour que ce que j'écris lui paraisse
ainsi admirable ? ,, Au contraire, l'envoi de M. 'Emile Sedeyn
lui plut beaucoup. Cette simplicité, cette brièveté le ravirent.
On n'est pas toujours s'Ôr d'avoir des lecteurs. S'en découvrir un
et qui vous le dit avec cette bonhomie et ce naturel, est un
vrai plaisir.
· Le Misanthrope, c'était encore Remy de Gourmont, comme
je l'ai vu. Celui-là non plus n'aimait pll.s beaucoup les compliments, les flatteries, ni certaines sociétés, ni les gens qui viennent se jeter à nctre tê.te et n'avait que de la timidité et de
t'embarras devant ceux qu'il ne connaissait pas. Au Mercure, un
soir, dans mon bureau, que nous étions là à bavarder comme
nous le faisions chaque jour, quelqu'un entrn. C'était M. Victor Barrucand. Il reconnut Gourmont. Sans doute heureux de
cette rencontre et de se faire connaître, il s'approcha, face à lui.
Il s'inclina, son chapeau à la main : « M. de Gourmont .... Je
suis M. Victor Barrucand. ,, Gourmont le a à peine la tête, se
souleva et son fauteuil en même temps en le tenant des deux
mains, fit un demi-tonr et se rassit le dos tourné à l'importun,
sans avoir dit une syllabe.

CHllONIQUE DRAMATIQDE

Vous me direz que j'exagère, qu' Alceste est un « homme du
monde .- et qu'il ne peut commettre de ces actions ? Si voua
voulez. Il est en tout cas sa.ns cesse cbns l'humeur qui fait
commettre ces actions. C'est cette humeur que je n'ai p.as trouvée dans Je jeu de M. Jacqut&gt;sCopean ni dans celui de M. Lucien
Guitry. Ce dernier l'a pourtant montrée, pour sa part, à un
moment, au deuxième acte, dans l'entretien d' Alceste avec
Célimène, quand il éclate de voir qu'on ne peut jamais la trouver seule et lui parler en particulier. Je ne puis surtout admettre l'attitude de saule pleureur qu'ils lui donnent l'un et l'autre,
au final de la pièce, quand ils le font partir chancelant de
chagrin, la main sur ses yeux pour cacher ses larmes.
Alceste souffre, il est tout déchiré, c'est entendu. la déception
l'accable et il doit renoncer. Mais un homme comme lui, de
son caractère, à cause même de ses « défauts », est autrement
fort. C'est en se dominant, avec mauvaise humeur et brusquerie, en rageant encore et presque en claquant les portes qu'il
doit partir, pour aller vivre en « sauvage ». Il pleurera peutêtre tout à l'heure quand il sera seul. Maintenant, ooo.
Ce qui a été la perfection au Théâtre du Vieux-Colombier,
c'est l'interprétation de tous les rôles de femmes. Mesdames
Valentine Tessier, Blanche Albane et Suzanne Bing ont été
absolument remarquables dans les rôles de Célimène, Arsinoé
et Eliante. On ne peut pas mieux dire et je n'ai jamais entendu
mieux dire, le plus naturellement du monde, avec toute la
malice et la finesse féminines, le merveilleux dialogue entre
Célimène et Arsinoé, que ne l'ont fait Mesdames Valentine Tessier et Blanche Albane.
Au Théâtre Edouard VII, la maitrise de M. Lucien Guitry,
- je pensais, en le voyant, comme il jouerait bien Tartuffe, faisait un peu pâlir le jeu de ses partenaires. M. Paul Souday,
en rendant hommage à leur bonne volonté et à leurs jolies
qualités de naturel, a fait, à ce propos, cette remarque que « le
classique ne s'improvise pas ». Voilà bien le détestable état
d'esprit auquel nous devons la manière si peu vivante dont on
joue Molière, le manque de naturel et la convention qu'on y
apporte. C'est, au contraire, comme si on improvisait qu'il
faut le jouer et non avec ce ton de récitation et de leçon qu'on
a si fâcheusement adoptés. M. Paul Souday entend sans doute

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dire qu'on ne peut jouer les pièces de Molière comme on
joue d'autres pièces? Si je ne me trompe, M. Paul Souday est
normalien? il parle là comme un professeur.
Voulez-vous, pour finir, deux appréciations importantes sur
l'Alceste donJlé par M. Lucien Guitry? Les voici. M. Le Bargy~
q"!_i assistait à la première répétition, a dit, on me l'a rapporté ;
« C'est bien, mais ce n'est que bien. » M. Edmond Sée, lui, a
dit, devant moi, c'est bien le mot, car j'étais placé derrière lui :
« Il joue le premier acte admirablement. Après, c'est impossible. J&gt;
MAURlCE BOISSA.RD-

NOTES
LA POÉSIE

M. FRANCIS JAMMES AU TOMBEAU DE LA
FONTAINE 1 •
M. Francis Jammes n'aime guère La Fontaine. li ressemble
en cela à Lamartine. Toutefois, les raisons de M. Jammes sont
d'un ordre qu'il serait piquant de faire paraître : il s'agit d'une
ancienne querelle théologique. La Fontaine, qui rima la CaptiviU de Saint-Malo pour complaire aux Messieurs de Port-Royal,
était demeuré, parmi les égarements du siècle, janséniste à sa
manière. C'est-à-dire qu'il semble toujours considérer le mal
comme une chose fatale, les vices comme inhérents à la nature
humaine, et qu'il tient les passions pour charmes à quci force
nous est de céder et dont on ne saurait guérir autrui ni soimême. En dépit des préfaces où l'auteur plaide la cause de
l'apologue moral, la morale des fables est empirique et réaliste,
nettement dénuée d' « idéal ». La Fontaine ne nous offre d'autre
remède qu'une lanterne pour voir clair en son propre cœur et
dans celui du prochain. Je ne sais s'il est un bon éducateur du
parfait citoyen, mais je le crois parfait pou,r un futur monarque.
Aussi La Fontaine déplait-il, et doit-il déplaire à quiconque
fait de la réforme morale individuelle la condition d'une réforme des institutions politiques ; à quiconque prête une oreille
complaisante aux cris des membres révoltés contre l'estomac
au nom de la Justice, et généralement à tous astrologues &lt;( q_ui
bâiJlent aux chimères » et autres c&lt; sm1ffieurs » de baudruches
idéalistes.
1. Lt Tcm1bum de Jean de la Frmtaine, suivi de Poèmes 11us111ù, par
Francis Jammes (Mercure de France).

�LA NOUVELLl:: REVUE FRANÇAISE

Voilà qui lui fait beaucoup d'ennemis. Pourquoi faut-il
compter au nombre de ces derniers le poète de Jean de Noarrieu et du Deuil des Prim,:vères? Donc, au tombeau de Jean de La
Fontaine, M. Fraacis Jammes n'est pas venu muni seulement de
ses pipeaux aux frêles dissonnances. li s'est fait escorter, de gré
ou de force (plutôt de force) par l' Amateur des jardins, le Maître
d'Ecole, le Chêne, le Roseau, et par une trentaine d'animaux.
Quelques-uns y vont d'un petit compliment aigre-doux, cependant que le plus grand nombre exerce sur le fabuliste de!. représailles souvent maladroites, parfois obscures et toujours inoffensives. Leurs éloges manquent de conviction, leurs apostrophes d'énergie, et leurs épigrammes de pointe.
Le Cbameau par exemple s'exprime en ces t~rmei :
], 11e puis qut ~mer ai11si qiu l'éllpl1a11/ ;
La Jable 01i tu me mets en rien ne me nbausse.
De la Jaune de l'Oriml
Tii n'as pas, comme j'ai, la bosse l

Que ~oilà un plaisant grief! Mais écoutons ce sermon d'un
Soue édifiant :
Encore que j'y sois victime ,fa rmard,
Dans ta Jable du moi71s ne mis-je qu'une blte !
Ton bon sens 111'a laissé 111011 esprit campagnard :
Mieux 11a11t le fond d'un p11its, pum· ,m bouc, que la ftte
O,i l'immole Romarà.

Quelque irrévérencieux insinuerait que ce bouc-là est tombé
dans un puits d'eau bénite.
Le Lion est imprécis :
Il te faut de moindres sujets
Com111t11t aurais-ln su 1111 p,indre l
Passe encor I'ilèpba,1t, mais moi, lion, m'atteindre I
li n'ejf dans mon d&amp;ert 11i route.s, ni trajets, ..

Et le Geai poétique :
Tu m'as /ail nu parer du plu,nage des jltlons, ,
Je n'en avais que Jaire :
Sa c.oule11r 111étalliq11e est celle de.s serpt11ts
Q11i ram~11t sur la T,rre.
Ah J que n'as-tu ctmipris à quel poit1t je préf~re

NOT.BS

Cu goutte.s de l'az.ur
si belles
Q,,i perlent toujours sur
me.s ailes.

Peut-être ! Mais il nous fâche de voir l'auteur de ~Clara
d'Ellebeuse se parer ici des plumes d'Edmond Rostand.
Quant à l'Ane, il ne mérite pas d'accompagner en paradis l'auteur des Quatorze prières. Il commet des erreurs volontaires d'interprétation. Il feint de croire que o: otre ennemi, c'est notre
maître I J&gt; dit la même chose que ex Ni Dieu ci W.aître 1 ,. La
Fontaine anarchiste! li ce s'est pas fait faute, à toute occasion,
d'appuyer l'ordre et l'autorité, et Voltaire le lui a assez reproché. Qui ne se souvient de ces dures maximes :
0 w11s pasteurs d'humains el 11011 pas de brebis,
Rois q11i croyez. gag11er par raiso11 le.s esprits ...•
Serwz.-wus de ws rets ...

A la Yérité il a constaté l'instinct. de révolte et la haine de
l'autorité qui est en tout homme ; mais l'idée d'en faire un
précepte lui eût paru fort ridicule.
Aussi bien, l'àne a-t-il tort d'ajouter :

Je te charge, à mon ù,111·, de ces mots sans bluteur
Qui laissenl lrim paraitre
Que tu n'as pas de cœur:
Ils sont lo11rJs d porter, plw que Notr, Seigneur.

M. Francis Jammes prête là à son Ane un langage dénué de
modestie, et qui ne laisse pas d'étonner. La Fontaine n'a-t-il
pas répondu par avance :
011

ru

saur.iit sou.Drir u11 dtie fa11Jaro11
Ce 11'esl pas là leur caractère.

On ce savait pas non plus qu'il fût dans le caractère de la
grenouille, du chien, du moucheron, de joindre la mauvaise
foi à la méchanceté jusqu'à représenter La Fontaine, poète aussi
modeste qu'insouciant, sous les traits d'un homme de lettres
vaaiteux, aigri et jalou~ de la gloire de Louis XIV. Ce moucheron-là est uo vilain moustique, que je ne souhaite pas à
M. Francis Jammes de rencontrer, à Orthez, :iu bord du Gave.
Du moins le Chêne, reprochant au poète sa légèreté d'esprit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

et son égoïsme de célibataire trouve-t-il des accents dignes d'un

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

arbre inspiré .
.. . Mais ClJine if Abraham autant q,~ Je Virtilt,
Je gardais dans mon sein,
en iletulant sur eux mon o&lt;nbre comme une ile,
et le nid et ressaim.

Il e6t été pénible d'entendre Philomèle mêler sa voix à ce
concert d'aigres rancunes offert à La Fontaine en guise de
messe commémorative. M. Francis Jammes a voulu nous
épargner cet ennui. Apollon l'en a récompensé :
Dans rallie 01i Diane a1t port jaroud1t et fier
De son arbre pare11 au flocon de la mer
Blanchit l'ombre indécise ..•
.. I'ifrbze le collier des perles de la brise.
Mais je ,ie Jais ula qu'avec timiditJ,
Car Jupin me chargea, le printemps et fété,
Lorsque la nuit endort tes chants, d 1A Fo11tai11e,
De les continuer sous la lune sereine I

Ces vers sont jolis, mais leur genre d'agrément n'est pas
celui qui appartenait en propre à M. Francis Jammes. La gracieuse gaucherie qui faisait le charme de sa muse irrégulière le
cède à des beautés plus froides, mais non plus classiques. D'où
l'on peut déduire ceci : que le vers libre fut souvent un moyen
bien commode pour atteindre le sublime ou la naïveté.
La Fontaine touché par la grke eüt changé de sujets, non de
style poétique. Il fallut sa mort pour que l'on s'avisât du cilice
qu'il portait sous ses vêtements.
Si l'on veut visiter en esprit son monument, que ce soit plutôt
avec Diderot, qui eüt voulu se rendre, une fois l'an, « dans un
lieu toujours sacré pour les poètes et les gens d'esprit :o. Et il
ajoutait : « Ce jour-là, je déchirerai une fable de La Motte, un
conte de Vergier et quelques-unes des meilleures pages de Grécourt. :o
Revenant parmi nous, Diderot pourrait allonger la liste
des victimes expiatoires. Mais je ne risquerai pas, moi chétif,
un geste odieux à notre siècle indulgent où la confraternité
demeure pour les gens de lettres, la seule vertu profitable.
ROGER ALLARD

D'UN SIÈCLE A L'AUTRE, par Georges Valois (Nouvelle Librairie Nationale).
M. Georges Valois a donné pour sous-titre à son livre :
Chronique d'une génération (1885 • 1920). On pourrait être
tenté de voir là une généralisation arbitraire, et de ramener
cette chronique à la chronique d'un esprit. A propos des
Générations Sociales de M. Mentré, je faisais observer ici que
beaucoup de tendances contradictoires - toutes les tendances
humaines en somme - sont représentées dans une génération.
Et pourtant, réflexion faite, M. Valois, et ceux qui ont donné à
leurs mémoires un titre analogue, ont raison. Ils ont parfaitement le droit d'assimiler, en . gros, leur courbe propre à la
courbe de leur génération, voici pourquoi : l'état d'esprit qu'ils
analysent et dont ils développent l'évolution est celui de tous
ceux qui prétendent penser et parler au nom de le9r génération,
qui sont hantés par cette idée de génération, qui s'efforcent de
représenter le plus grand nombre de leurs compagnons
d'âge et d'en accoucher la pensée. La culture désintéressée de
l'intelligence, le dilettantisme, la foi' en la démocratie, ne
manquent pas aujourd'hui d'amis ; mais ces amis se sentent
isolés, ils éprouvent la peine - ou la volupté - de penser
contre un courant, il ne leur viendrait jamais à l'idée de
présenter leur esprit comme celui d'une génération, alors
que ceux qui en 1880 pensaient comme eux se voyaient
portés par leur génération au même titre que les positifs et
les constructeurs d'aujourd'hui. Pour tenir les deux bouts de
la chaîne, il faudrait d'ailleurs songer au diagnostic si différent
que donne M. Benda dans son Belphégor. Mais le belphégorisme est un peu imaginé ou du. moins codifié par M. Benda,
qui a besoin d'un ennemi à combattre. Nous ne connaissons
pas de porte-parole autorisé d'une génération belphégorienne.
Et si Belphégor existe, il se dissimule avec quelque mauvaise
conscience.
M. Valois marque au contraire avec une franche conviction
et une allègre fierté le pas d'une génération qu'il voit, en ce
qu'elle a eu de mauvais et en ce qu'elle a de bon, pareille à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

lui. Comme la plupart des nationalistes qui ont dépassé la
quarantaine, il a commencé par l'anarchie, et il s'est trouvé
plus tard encadré dans une jeunesse qui ne commençait pas
par l'anarchie. 11 attribue une grande importance à l'affaire
Dreyfus, qui fut en effet à la France ce que la guerre de 19r4
a été au monde : une coupure décisive. Mais cc que je prHère
dans son livre ce sont les expériences personnelles, originales,
qui ne se confondent pas avec celles de ses contemporains.
Il fait admirablement comprendre comment un séjour en
Russie a pu ramener aWl idées d'ordre et de constructien
l'anarchiste qu'il était : ces pages me paraissent même les plus
fortes et les plus convaincantes de son livre. Ce qui ne manq_ue
pas de singularité, c'est de le voir conduit à la foi chrétienne
par le livre de M. Quinton, au grand étonnement de celui-ci
qui avait trouvé un disciple si peu chrétien en Rémy de Gourmont. L'e"iplicatiou qu'en donne M. Valois est d'ailleurs fort
intéressante. Enfin et surtout la vraie nleur personnelle de
cette évolution consiste en ceci qu'elle a produit une philosophie du travail Yenue du travail lui-m~me. M. Valois nous
dit qu'il a rêvé d'une vie d'études et qu'il a été contraint à une
vie active. Anarchiste tant qu'il a subi cette contrainte, il est
devenu homme d'ordre quand la réflexion sur son travail lui
a permis de mettre spontanément dans sa pensée l'ordre qu'il
mettait nécessair~ment dans son travail. C'est là une ligne
de Yie logique, humaine et saine qu'on a plaisir à regarder.
Anarchie et traditionalisme sont deux coups de poing, l'un
à droite, l'autre à gauche, sur un ennemi toujours détesté qui
'appelle le libéralisme. o: Dans aucun pays, dit M. Valois, un
libéral ne peut passer pour un homme bien intelligent. • Pourquoi pas? Je conviens qu'un pays où il n'y aurait que des libéraux
serait un pays bien mou et bien fade. Mais les vrais libéraux,
en petit nombre, qui vivent et pensent dans un pays, en assainissent l'atmosphère, la rendent respirable et douce, la défendent contre les dogmatismes, c'est à dire contre les excès de
l'orgueil humain. Montaigne, qui est le type du libéral le
direz-vous peu intelligent ?
ALB,ERT THIBAUDET

NOTES

49 1
LE ROMAN

ÉTAT-CML, par Pierre Drim la Rochelle (Editions
ouvefie Revue Française).
Il semble que les souvenirs de jeunesse jouissent aujourd'hui

de la

d'une vogue nouvelle. Naguère encore, on les tenait un peu à
l'écart. On se méfiait d'une naturelle idéalisation. Le pass~ servait trop souvent de justification du présent. Nous savons tous
que nous eûmes du génie à huit ans.
L'étude de l'enfance réserve des découvertes psychologiques
trop riches pour être longtemps négligée. La spontanéité, la
vigueur de l'instinct, qui sont le propre de cet âge, aident à la
science de l'âme humaine autant que le font d'un autre côté les
anomalies, les névroses, certains phénomènes de rêve ou de
subconscience vers quoi tendent en ce moment les t'echerèhes
des savants et des psychologues. Si le but de l'art doit être de
chercher, sous l'illogisme et la complexité des faits mentaux,
uue logique supérieure, et comme un rythme - nous trouverons un terrain dans cette vie volontiers incohérente, heurtée,
toute de cris de joie, de larmes et de rêves qui est celle de
l'enfant.
Cependant, tandis que les autobiographies comme celle
d'A. France, comme Si le grain 11e 111ellrt, ou k Premier de la
classe sont écrites pour la propre satisfaction de l'auteur, et, à
chaque page, artistement œuvrées et caressées, l'État-Civil de
Pierre Drieu la Rochelle tend à une signification plus grande. Il
pose une question, introduit un conflit d'idées. Ces souvenirs
d'enfance ont une portée sociale.
On a dit de ce livr~ qu'il était le témoignaged'unegénération.
Ce qui est vrai dans les limites où le sont d'aussi précises affirmations. Le journal d' Amie! ne forme pas un pléonasme vis-à-vis
de !'Enfant d11Sikle. Ne pensez pas que je veuille aussi citer
Lemercier.
Cette génération, dont Etat-Civil est l'expression, semble
d'abord se caractériser nettement. C'est la génération du sport,
plus exactement de ceux qui, sans s'être adonnés au sport en
leur jeunesse, lui dédièrent, depuis, leurs regrets et leur
enthousiasme. Entendons par sport : la volonté, l'air libre,

�49 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l1anarchie de plein gré disciplinée. Telle est-elle aujourd'hui.
Mais son enfance ?
Parce que certains rêves, cris ou sexualités sont inhérents à
la nature humaine et qu'une éternelle fatalité en règle le cours
et la -répétition, l'enfant d'État-Civil et celui du livre de Rousseau
apparaissent, sur tous les points essentiels, les mêmes. Des
nuances, je le concède. Outre la coupe des vêtements - le
coefficient personnel, la plus ou moins rêveuse sentimentalité,
la différence de classe, de siècle et de mode de locomotion.
Mais le véritable caractère est identique.
« J'ai écrit ce livre pour me débarrasser de mon enfa11ce. Je la
hais. La renie. » Voilà qui laisse quelque doute sur la sincérité
.de cette génération. C'est donc une sincérité acquise, puisque
ceux qui s'en glorifient ne le peuvent qu'en se reniant euxmêmes. Elle s'oppose à l'enfance, qui est instinct et vérité. Je
crains qu'elle soit surtout une attitude. Je la souhaiterais profonde et durable, car si étrangers que puissent me paraître ces
jeux splendides sur des terres nues, je ne laisse d'en être séduit
- comme d'un animal vigoureux. Ce serait une fort curieuse
expérience. Une régénération, si l'on veut (bien qu'une telle
phase implique la mort d'uo précédent état). Mais je ne puis
m'abstenir de penser que, de tous temps, des jeunes gens ont
méprisé, au nom d'un certain modernisme, l'époque écoulée.
Et qu'une belle idée est plus riche en émotions et en consé&lt;)Uences qu'un ballon ovoïde de rugby - peut-être. C'est fort
estimable de dédaigner l'art comme il est actuellement de coutume. Encore en faudrait-il admettre un minimum. Cela sert
~i'ailleurs tant à vivre.
Je confesse un certain parti-pris au cours de cette page. j'ai
peur de m'être montré injuste à l'égard de M. Drieu la Rochelle,
dont le livre mérite toute sympathie. Il serait faux de nier que
l'enfant d'Etat-Civil ait avec le panégyriste du sport de multiples
.affinités. 11 diffère de Sébastien Roch. Ses rêves s'enchantent
particulièrement des épopées impériales. Au collège un besoin
.de domination lui assure la suprématie sur ses camarades. Assez
peu tourmenté par l'inquiétude de Dieu, il est volontiers hardi.
Pas encore de la volonté, mais de fréquentes impulsions. Un
&lt;:ertain manque de tendresse attentive à son berceau l'aguerrit.
li connaît à peine sa maison natale, ne s'enchaîne pas aux lieux.

NOTES

49&gt;

Nul agenouillement prématuré devant un cadavre jeune et
connu ne l'a replié sur lui-même. Il n'est timide que dans la
mesure où le sont d'ordinaire les enfants. Il ignore à peu près
les hontes, les subtilités, les atroces pudeurs - où d'autres
jeunesses se sont complues.
Le voici en Angleterre, où des jeunes filles et de jeunes
hommes ont des gestes harmonieux et sains. Cet adolescent,
poreux à toutes sensations, s'émeut de vivre. Déjà à trois ans :
« Le cuir sent bon. J'y écrase mon nez. Encore cette fraîcheur.»L'impression présente seule compte : a Il n'est que ce soleil qui
s'~chauffe en moi à cette heure. Je suis l'astre solitaire qui ilJu.
mine le monde. » Quoi d'étonnant, quelques lectures aidant
qu'il renie son bref passé, ses précédentes émotions et ne soi~
plus qu'un corps avide de liberté. Toutes réserves, encore une
fois, sur les conséquences et l'enracinement de ce nouvel état
d'âme.
Un des soucis principaux de la critique doit être de situer
!'écrivain dans son époque et de l'y rattacher par sa ressemblance ou son éloignement. De son propre témoignage, Drieu
la Rochelle finit une époque et marque le commencement d'uneautre. li n'est de l'une ni de l'autre - de toutes deux pourtant~
Aussi m'apparait-il si attrayant.
Deux influences ont marqué notre âge. Je croyais l'une un
peu effacée. Pourtant M. Barrès semble avoir donné, janséniste
porte-parole de Nietzsche, plus d'une directive à Drieu la
Rochelle. fïat-Civil n'est pas si loin qu'on pourrait le penser de
l'Homme Libre, ne serait-ce que par un mtme culte de la volonté,
une intelligence aiguë qui ne supprime pas la sensibilité, aussi
un certain réalisme romantique.
Mais cette invitation à la liberté, au grand air, voire à l'anar-·
chie, nous l'avions entendue. E!Je est dans les Nourritures
et dans tout Gide. Cette adoration même de la forme corporelle n'est-elle pas exaltée dan!. !'Immoraliste. Mais où Gide
ne voit sans doute qu'un caprice, Drieu la Rochelle se fixe
un but .
Deux sortes de disciples de Gide peuvent être constatés. Chez
les uns, il a surtout insinué un gotît passionné pour certaines
amoralités, certaines expériences psychologiques, d'une pratique
dangereuse et fort charmante. Lafcadio a maintenant appris.

�494

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'autres manières plus nuancées que par le passé de tuer un
homme ou de commettre un acte gratuit.
P-0ur Drieu la Rochelle cette influence s'est corrigée par celle
de Barrès et aboutit~ ce paradoxe : une anarchie disciplinée. Au
reste, par influence, si le mot irrite queJqu'un, je n'entendrai
que certaines id~es dont un écrivain est pris pour représentant.
Tel est ce témoignage d'une génération. Un appétit de vivre,
le gotlt de la liberté, de l'orgueil, de la volonté, le rejet des
traditions et des ancitres :
. ., Je ne regrelle den
Et j'appelle les dtmo/isseurs ;
Foutez. 11un1 t11jn11ce par tene,
Ma famille et mes habitudes ...
Je me suis fait un nom nouveau
Visible comme une affiche bleue
Et rouge, montée sur un uhafaudage,
Derrière quoi on édifie
DeHrouwautb, dts lendemains.

Ainsi s'écriait dtjà Blaise Cendrars. Cela suffi.ra-t-il pour assurer la beauté d'wre époque. On peut douter ,que ces jeunes
gens en clairs chandails soient plus vivants et moins romantiques
qne leurs aïnés. I:idée de Dieu ne soll-icite plus leur angoisse.
Une curiosité de bon aloi les tient, que l'on oe saurait appeler
inquiétude. Vraiment, UD peu trop sains. Et en sais peut-étre
de plus jeunes.
Drieu la Rochelle vaut mieux que fa. génération qu'il peint.
Si libre apparaisse-t-il dans ses page \SUr la notion .de patrie, ce
n'en est pas moins l'esprit qu'on a accoutumé .d'appeler français,
c'est-à-dire à fa fois intelligent et sensible. Son caractère principal : une sensibilité énergique. 11 note : o: Je croîs que je ne
me suis connu de profil et de dos que vers vingt ans. J)
Une forme saine s'apparie à merveille à l'i.déc. Elle ne répugne
pas quelquefois à une certaine trivialité : « A la campagne oà
elle passait le plus de temps possible elle marchait comme un
bataillon de chasseurs à l'entraînement, en .aspirant avec de
grands effons &gt;. Elle est précise et forte : « Il faut qu'un artisan,
rassemblant diver.ses pièces .de bois, conçoive la figure particulière, unique du meuble, comme un homme pressant une

r

MOTES

49S

femme envisage l'être déterminé de celui qui va venir, et sa
pensée va frapper dans les limbes une ~me singulière. &gt; La
phrase est volontiers brève ; l'image introduite pour l'explication de l'idée, non pour elle-même. Un certain lyrisme l'anime
presque toujours.
Je ne sais si la génération qu'exalte EtaJ-Ci:vil - elle a
trente ans aujourd'hui - satisfera aux: espoirs de son panégyriste. Une autre génération vient, qui la trouvera ~urannée.
Plus qu'en elle, j'ai confiance en Drieu la Rochelle. C'est un
écrivain original et vigoureux. Il rapporte un trait de sadisme
singulièrement piquant : le supplice d'une poule par un enfant.
Puisqu'il a compris l'importance de ce trait, et même si son
énergie s'est maintenant tournée vers un autre côté, on peut
attendre de lui des expériences et des cris bien curieux.
MARCEI. ARLAND

*

* *

LE BAISER AU LÉPREUX, par François Mauriac
(« Les Gibiers verts.», Grasset).
Le talent de M. Mauriac, un peu fumeux et trouble, apparait
dans cette nouvelle que publient les Cabius Verts, décanté et
discipliné, sans avoir rien perdu de ses richesses. Le poète que
fut M. Mauriac à vingt ans n'est point mort, mais il ne se mêle
plus d'influencer le prosateur qu'il est devenu. Quand on dit
d'un roman: rom:in de poète et qu'on a raison de le dire, ce
roman est mauvais. L'art du conteur est antagoniste de l'art du
poète.
Dans le Baiser au Lépreux, M. Mauriac s'est délibérément
voulu conteur. Cette histoire d'un jeune homme laid, malingre,
impuissant, mais riche qu'accepte pour mari une jéune fille
belle, pleine de santé et de vigueur, mais pauvre, a le profil d'un
conte de Maupassant. Dans le détail, le dénouement excepté c'est le sujet m~me de Tbérese RO(JUin. Chez Zola la mère
infirme, chez Mauriac, le père malade et maniaque ; chez tous
les deux, le fils gringalet et la belle fille robuste ; chez tous les
deux, l'autre., sanguin et brutal. Mais tandis que chez Zola,
c'étaient les plus bas instincts de la nature humaine qui triomphaient, conduisant Thérèse et son amant au crime; chez Mauriac, ce sont les plus hauts sentiments qui 'triomphent. Non seu-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

lcmcnt l'héroïne résiste à la tentation de tromper son mari
mais encore elle finit par se rendre compte de la noblesse d'âme
de ce pau ,•re être disgracié ; et si elle reste à jamais physiquement
incapable d dominer le refus de son corps, elle lui accorde toute
sa tendresse et même tout son amour spirituel ; et après sa mort
demeure une veuve inconsolée. on seulement Jean Péloueyre
n'en veut pas à sa femme de ne pouvoir s'abandonner à lui, mais
encore il se laisse mourir pour lui rendre sa liberté.
Cette hauteur morale où s'élève par degrés un récit qui, à son
début, baigne dans la plus irrémédiable médiocrité provinciale,
les héros de M. François Mauriac y atteignent naturellement
parce qu'ils sont catholiques ~e trad~tion et d'édu~atio~ et qu'ils
obéissent en définitive à la loi chrétienne de résignation et de
sacrifice, malgré tous les assauts de l'esprit du mal. Leur catholicisme foncier les arrête au seuil de la faute, après qu'ils sesont
abandonnés aux délices de la tentation. Dostoiewski, lui,
n'arrêtait même pas ses personnages au seuil de la faute et les
menait jusqu'au cœur du remords.
Ce n'est point par hasard que M. François Mauriac, dans ~a
meilleure œuvre qu'il ait écrite jusqu'ici, se rattache à la tradition naturaliste. Tout romancier catholique digne de ce nom
doit sacrifier au naturalisme, car il doit peindre le péché. C'est
cc que ne comprennent pas en général les « con;7e~ lD qui _se
croient obligés à des peintures chastes ou à de I bag10graph1e.
Mais M. Mauriac n'est pas un converti, c'est un catholique de
toujours qui ne cr.tint pas d'aborder des sujets scabreux. Un
libre-penseur peut avoir foi dans u~e humanité. vertue~se et
régénérée et ne peindre qu'cll~,. mais un. catbohque sait q~e
l'enfer existe et que la tache ongmcllc est meffaçable. Un _écrivain catholique ne doit pas craindre de ~araitre pomogr~ph1que,
car il sait bien qu'il ne l'est pas gratmtement et aussi que sa
mission n'est point de prêcher la vertu, mais de peindre la des•
tinée des hommes, telle que Dieu l'a voulue, balancée entre la
faute de notre premier père et le rachat du Sauveur mort sur la
croix.
. , 1
Un des plus grands romanciers catholi~ues.' Manzoni n a:t·I
pas, dans ses Fiancés, peint un prêtre pus1lla01me et un temblc
pécheur soudain conve~i? Et Dante·:·
.
.
Si la place m'était moms mesurée, 1e ch1canera1s longuement

NOTES

497

M. Mauriac sur certaines articulations psychologiques de son
récit (sur les motifs de la décision du père ; sur l'effet produit
parla phrase de ietzschc, etc ... ) Mais il me reste juste assez
d'espace pour le louer de son évocation de la forêt de pins girondine f't landaise, sous le soleil et sous la pluie, traversée de vols
de palombes.
BENJ/ùllN CRÊMIBUX

,.

.

AMAZONES, par Eugène Marsan (Les Amis d'Édouard).
Depuis une dizaine d'années les lecteurs du Divan et de plusieurs autres de ces petites revues - qui souvent plus que les
grandes sont l'asile de la littérature - rencontraient des feuillets, détachés parfois du carnet d'un certain Sandricourt, mais
portant tous la signature d'Eugène Marsan : naguère on en vit
ici des extraits. Ce sont quelques-uns de ces feuillets que sous
le titre d'Amatm~ Marsan réunit aujourd'hui en une plaquette
de moins de cinquante pages.
« Il y a dans le soin de placer les mots, quelque léger qu'il
soit, une diversion qui trompe doucement les ennuis •. ,, Je ne
serais pas surpris que cet aveu de Maurice de Guérin rendit
souvt:nt compte du sentiment qui se trouve à l'origine d'un
recueil tel qu'Amatones, et qu'indirectement il en éclairât le
charme. Di..-ersion, - fuite dans l'attrait qui prévaut à tel point
qu'il semble que ce soit à lui seul que l'auteur veuille devoir
notre estime ; diversion qui donne à l'attitude la vaillance élégante d'un Fontenoy de l'esprit, - maiscelui qui mène le combat ne s'en fait jamais accroire ; par où il assure la partie. I mpossiblç d'être plus délibéré que Marsan : tandis qu'on le lit on
guette son refroidissement et le n6tre ; mais non, il esquiYe
toute sécheresse. Là surtout réside sa grke particulière.
Pour jamais ne se disjoindre du plaisir, le soin que Marsan
apporte à son tracé n'en est que plus minutieux : la légèreté ici
est toute dans le résultat. Les trois terres cuites de femmes ma prédilection va à Léone ou la Philosophe - s'offusqueraient
de tout autre commentaire que la phrase de Hamilton sur Gramont : « Il faisait bon l'écouter quand il faisait quelque récit ;
mais il ne faisait pas bon se trouver en son chemin par la conr. Lettre de Maurice de Guérin i Barbey d'Aurevilly, 3 février 1838.

32

�LA ~OUVELLE REVUE FRAWÇAlSE

currence ou le ridicule. » Peut-!tre cependant l'attrait est-il
encore plus vif dans ces Passantes telles que les a saisies le
Carnet d'un fat : vingt lignes suffisent à Marsan pour obtenir l'équivalent à la date d'aujourd'hui des séduisantes pages
d'almanachs de modes où survit la fraicheur désinvolte d'un
Ancien Régime finissant ou de quelque Directoire d'une nudité
encore délicate. Son art excelle à montrer u la petite femme »,
- avec une tendresse légèrement amusée, qui se brô.le un peu,
qui émeut parce qu'on sent que la convoitise l'emplirait aussitôt
d'un feu grave: il semble que de s'y abandonner conduirait ici
tout droit à l'amour. A tout ce qui est fortuit : une rencontre,
l'indice, le trouble le plus fugitif, Amazones sait prêter une
valeur esthétique. Je songe à )a Silencieuse, ravissant ornement
au bas &lt;lu sonnet de Baudelaire : " A une Passante » ; - à la
jeune fille qui représentant la fée dans le Baiser de Banville avait
à contrefaire la vieille : « Elle ne parvenait pas à altérer, dans
son capuchon, le cristal de sa jeune voit. Et tant d'inexpérience
commençait à gêner, lorsque, recevant le prodigieux baiser de
Pierrot, elle rejette le vexant simulacre et paraît, bloode, de
blanc vêtue, diamantine, pareille à un bouton de rose enveloppé
d'argent souple. Elle tenait un peu penchée la tête sur l'épaule
droite, avec un air de défi, d'attente et d'enivrement. » Je songe
aussi à l'imparfait du Subjo11ctif:
« L'un de mes amis avait une maitresse adorable. On l'appelait Tio.
« Elle avait observé qu'il y a des subjonctifs de plusieurs
sortes, ên asse, en usse, en isse, qu'il n'y en avait point en osse.
Et elle disait : « Je voudrais que tu me chan tosses ... »
« Ainsi elle nous moquait tous parce que nous étions un peu
pédants, sans nous en apercevoir, ou pour faire pièce à nos
contemporains. l)u reste, elle nous aimait bien.
« Comme elle parlait d'un air aérien ( et elle était danseuse à
}'Opéra) l'on pensait que l'on aurai:t beaucoup donné, higres,
s'il revenait, pour peindre son cou renversé, et nous pour mettre
un baiser sw l'agréable houche dans le moment qu'elle pronon~
çait cet o charmant. « Os, oris, la bouche ... D'où: adorer. »
Le tour, qualité française, - Ôui certes, mais d'un emploi
combien dangereux : quel ennui mortel ne dégage pas à cet
~gard la moindre trace d'affectation ! Un ton à la cavalière -

NOTES

499

qui s'accompagne parfois si comiquement d'un certain air pénétré - ne rend ceux qui l'adoptent « bien français » qu'à leurs
propres yeux : soulwtons qu'il leur soit épargné qu'on les
détrompe. Mais les autres au contraire, dans l'œuvre desquels
s'atteste cette réviviscence du tour authentique, prenons plaisir
à les saluer. Marsan lui-même vient de s'acquitter de ce soin
pour Jean Pellerin de qui le dernier numéro du Divan commémore dignement le souvenir,-uosouvenir que garde avec une
non moindre fidélité Roger Allard qui jusque dans la critique
sait, ainsi que Jean Paulhan, introduire ce tour avec bonheur.
Tous sans doute demeureraient d'accord de la part qu'il fa.ut
attribuer dans ce renouveau à l'usage non pareil que fit de la
langue le secret et sucastique magicien : P .-J. Toulet.
CHA.lU.ES OU !!OS

TERRE DU OEL, par C. F. Ramuz. (Crès).
Encore un roman légendaire. La formule en est différente de
celles de Romains (Mor/ de Quelqu'un), de Duhamel (Les
Hommes abandomies), d'Alexandre Arnoux (Indice JJ), mais en
aussi nette réaction contre l'historicisme naturaliste.
C'est même beaucoup plus une légende qu'un roman. On
peut imaginer contée par Roumanille dans quel vieil Armanà
ProU1.Jençau cette légende des élus d'un même village qui, après
le jugement dernier, se retrouvent rassemblés en un Paradis
tout semblable à leur pays natal, dans des maisons ( celles-là
même qu'ils habitaient de leur vivant et où tout est comme
autrefois 11 mais en plus joli, en plus neuf et comme repeint »)
et qui bientôt lassés de leur bonheur s'aventurent dans une
gorge, où séjournent les réprouvés, snnt poursuivis et menacés
dans leur sécurité par les damnés grimaçants, mais sont préservés par l'ordre de Dieu qui, après avoir désigné les bienheureux,
ne les destitue plus. Désormais ils savoureront leur éternité sans
regrets ni curiosités dans la e: Terre du Ciel n.
On serait curieux de savoir si Ramuz a emprunté cette légende
au folk-lore savoyard ou vaudois, ou s'il l'a créée de toutes
pièces. Quoi qu'il en soit on pense bien qu'il l'a traitée avec une
ampleur à laquelle n'eùt pas atteint le bon Roumanille.
Souvent, da-ns ses œuvres précédentes, on sentait chez Ramuz

�500

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

SOI

un effort pour se guinder, pour a: faire grand », mais ici, du
moins dans la première partie, il y a une noblesse et une grandeur naturelles, une richesse en oxygène pur qui réjouit et
élève l'âme. Les cent vingt-cinq premières pages où tous ces
paysans s'abandonnent isolément et de concert à leur bonheur
sont de premier ordre. Et que l'on songeà la difficulté qu'il y a
à évoquer un bonheur immobile et à le propager dans l'âme du
lecteur. L'histoire des réprouvés est contée avec moins de simplicité et à l'aide des procédés ordinaires aux récits de terreur.
Ce n'est point par hasard que le nom de Roumanille est venu
sous ma plume. Ramuz est un félibre suisse. li traite le français
comme un dialecte, mêlant l'archaïsme, le provincialisme et
l'incorrection savoureuse. Quand il fait penser à Claudel ou à
Péguy, il est moins aimable. M,lis quand il est lui-même, il
donne une note rustique et noble qu'on ne trouve nulle part
ailleurs dans la littérature française d'aujourd'hui.

De ces trois contes, le Revenant des Cappucini me parait être le
plus attachant et le mieux réussi. C'est là que se retrouvent le
naturel dans le style et l'invention, la nonchalance, l'émotion
contenue, qui ont fait le succès des Noces Folles, et aussi de
quelques impressions de route comm'! De Messine à Cadix.
Eugène Montfort ne connaît pas l'artifice : il doit tout à la juste
mesure de son instinct ; comme on disait autrefois des gentilshommes : il est né.
Le titre de Brelan Marin s'explique du fait que ces contes ont
pour cadres Palerme, Barcelone et Guernesey. Je me permettrai
de faire remarquer au voyageur que good bye signifie au revoir,
et non bonjour ...

BENJAMIN CRÉMIEUX

Les Indépendants ont eu mauvaise presse, cette année, et,
pour une fois, la Presse eut raison. Cette 33e exposition laisse
le visiteur inquiet, incapa hie de dresser « le dernier état de la
peinture » comme on disait en ces temps d'agréable curiosité
qui précédèrent 1914. Le nouveau mode de placement par ordre
alphabétique institué cette année, s'il permet, par un égrènement sy5tématique des œuvres marquantes, de donner quelque
intérêt à la plupart des salles, enlève au promeneur nerveux et
harassé, le loisir de comparer entre elles les œuvres de même
tendance, et surtout celui de les dénombrer. Certains ont prétendu que c'est justement dans le but de diviser les efforts de
jeunes, jugés turbulents, que cette nouvelle répartition des toiles
fut décidée. C'est pousser un peu loin la malice. Mais on peut
dire que, défendre aux artistes associés dans la méditation de le
demeurer dans la « bataille » est, de la part du Comité des
Indépendants, porter paradoxalement atteinte au principe de
liberté sur lequel repose la Société qu'il dirige.
C'est grâce à la dispersion des œuvres qu'a pu s'accréditer,
entr'autres légendes, celle du « cubisme agonisant ». J'ai mon
idée sur l'avenir de ce mouvement, et, si j'avais eu le loisir de
répondre à l'enquête à laquelle se livre la Revue de l'Epoque,
au sujet de s~ disparition possible, j'aurais affirmé que, loin
d'être mort, le cubisme n'a pas encore fini de naître. Les œuvrcs

•••

BRELAN MARIN, par Eugène Montfort (Bibliothèque
des Marges).
Ce charmant petit livre, le premier de la Bibliotheque des
Marges, contient trois nouvelles : Le Revenant des Cappllcini, la
Soirée Perdue et Mon Ami de Guernesey. Je ne sais si l'auteur se
connaît à ce point lui-même et s'il l'a fait exprès, mais il y a 1~
les trois formes d'esprit que les amis d'Eugène Montfort lui
découvrent, quand, après un long commerce, ils ont pénétré
cet homme distrait et volontiers distant. Le Revenant des Cappucini révèle un poète imaginatif et sensible, effrayé des fantômes
qu'il enfante, et qui n'est pas sans parenté avec Gérard de
Nerval. La Soirée Perdue est d'un dillettante à la curiosi1é insatiable, qui fait de l'amour la chose la plus importante de sa vie,
et trouve dans l'aventure la plus banale une source de plaisirs
aussi voluptueux qu'intellcctuels. Mon Ami de Guernesey. enfin,
est d'un humoriste indulgent; j'ajouterai, àce propos, qu'Eugène
Montfort, qui a du trait et des convictions esthétiques, aurai_t pu
devenir un pamphlétaire de ta littérature si le sens du comique
ne le détachait presque aussitôt de ce qui commence par
l'irriter.

FERNAND FLEURET

LES ARTS

LE SALON DES I DÉPENDANTS.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de Metzinger et de Hayden, pleines d'une douceur et d'une
fantaisie inattendues, montrent ce qu'une discipline débarrassée de quelques formules extro-picturales, promet de réaliser.
Quel que soit d'ailleurs le jugement que l'on porte sur cet art, ,
on est obligé d'avouer qu'on n'en compta jamais autant de
manifestations sur les murs du Grand Palais. Mais le plus étonnant, c'est qu'ro reoours de ce qu'on pourrait imaginer - et je
m'empresse d'ajouter : désirer - ce n'est pas la tendance réaliste qui l'emporta, ctlte année, mais celle qui, employant des
matériaux « purs •• se borne à tracer sur la toile des arabesques
décoratives, et à deux dimensions, rigoureusement. Uger et
Gleizes sont les chefs de cette école. Pour demeurer dans les
limites de l'observation objective, je dois ajouter qu'une tendance absolument opposée fait également des adeptes dont le
nombre grossit de jour en jour. 11 s'agit du naturalisme, dont
Dufresne et D. de Segonzac sont les animateurs évidents. Les
derniers artistes de talent qui se rallient à cette austère école,
dont la technique est à ba e de matière sourde, aux modulations
réduite , sont Sabbagh et Favory.
Entre ces tendances antagonistes, qui se nient et se méprisent
copieusement, il faut ranger le mouvement que je me permettrai d'appeler le cubisme analytique, dont les représentants
actuels, à peu près isolés dans la foule des peintres contemporains, sont : Maria Blanchard, Bissière, Simon Lévy, Gemez,
Latapie et MU• Heudebert. Cette tendance, qui n'est pas une
école, tend à hausser les éléments tirés de l'observation sensible
jusqu'il ce niveau supérieur où se confondent les formes matérielles et les formes pures.
On ne voit pas très bien par quel fil une certaine critique
voudrait relier ces dera ières tentativts à ce renouveau académique
qui, sous le vocable de néo-class1cisme, poursuit le but, haissable
entre tous, de « refaire du Musée ,i en modernisant les œuvres
de Giotto, de Botticelli et de Ingres. Une peinture basée sur la
copie d'œuvres anciennes n'a rien à oir avec no art qui cherche
ses éléments primordiaux dans une sensation de nature. Je verrais plutôt les sources de ce néo-académisme ( de plus en plus
florissant, il faut l'avouer) dans une faus e compréhension de
l'art de Derain - qui n'en est pas responsable. Derain, s'il confessa souvent son go!lt pour les œuvres anciennes, n'en étudia

NO'rES

pas moins les formes vivantes, ainsi que le montrent ses nombreux portraits suffisamment individualisés. 11 me reste /t signaler, à part, la tendance puriste, dont Ozenfant et Jaoneret recberc~e~t les éléments régulateurs; des artistes comme Lotiron,
~,sl_m~, Desgarets dont l'aimable caprice refuse dese plier à uae
d1sc1plme collective et, enfin, les quelques probes artisans, de
tout_le monde.connus, qui tirent de l'impressionnisme ou du
fauvisme assagi des effets toujours agréables.
ANDRE LHOTE

LETTRES ÉTRANGÈRES
LETTRE D'ALLEMAG E.
Jamais peut-étre l'Allemagne n'avait produit autant de biogra~hie~ qu'e~ ce mo~ent., Le lecteur veut savoir à qui il .a
affacre, li déme connanre 1homme, avant de pouvoir croire à
l'artiste ou au penseur. La pensée a perdu son anonymat, et
l'œuvre d'art ne saurait se suffire à elle-même. Cela tient évidemment aux circonstances. Des idées, nous en avons assez,
semblent dire les contemporains ; ce que nous cherchons, cc
~~nt des ho~mes, ~u ~lus exac~ement l'homme nouveau. Il y a
1c1 u? certam m_ess1anisme, qui méle à toutes les aspirations, je
ne sais quelle foi naïve, quelle attente impatiente de cet homme
à venir.
Toutefois le besoin d'humaniser pour ainsi dire J'œuvre
d'art, ne date pas d'aujourd'hui. Déjà bien avant la auerre il
s'.ét~t développé en Allemagne une sorte de pragmatisme,' un
vitalisme spirituel, qui concevait les idées comme des mo\'ens
dont l'individu se sert pour organiser sa vie, assimilant ·telle
impression, rejetant telle autre et affirmant à travers tout sa
volonté d'être lui-même. Pour pom·oir apprécier une idée, il
faut la rendre à l'individu ; tandis que les idées changent et
s'entre-détruisent, il reste la seule réalité profonde.
:'"ussi l1e ~iograpbe devint-il un personnage fort important,
puisque c était en somme lui qui retrouvait derrière l'idée, la
pensée, derrière l'œuvre d'art, la vision, et restituait à la vie ce
qui de droit lui appartenait. Refaisant en sens inverse ce que le
penseur et l'artiste avaient frut avant lui, il ressuscitait les idées
et les visions les rendant à leur destinée première.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

On me dira peut-être que pourvu que les biographies soient
bonnes, il n'y a qu'à laisser faire les biographes. Pourtant je ne
suis pas rassuré, et j'ai quelque appréhension au sujet des biographes et de leur art. Répondez-moi : faut-il donc que tout le
monde trouve son biographe? Non, direz-vous, car vous voulez.
certainement qu'il n'y ait que les gens éminents de qui l'on nous
raconte la vie. Votre réponse toutefois ne me satisfait pas. Ne
trouvez-vous pas comme moi qu'il faille encore que l'individu
dont on veut nous présenter la biographie, quels que soient
d'ailleurs ses mérites, ait eu du tout une vie, ou autrement dit
qu'il ait vécu sa vie. Or, est-il bien s'Ûr que ce soit le cas de
chacun?
Je me rappelle que lisant un jour les mémoires d'un grand
savant, je me posai la question. L'auteur y racomait longuement comment il y connut sa future épouse, de laquelle, le
mariage conclu, il eut trois enfants, deux filles et un garçon.
Avant son mariage, il avait fait des livres, et il continua à en
faire après, dont certains d'ailleurs fort intéressants. Seulement
je n'ai jamais bien pu comprendre pourquoi il nous avait laissé
des mémoires. Je fis part de mes doutes à un autre savant, qui
me répondit qu'il n'en voyait pas plus la nécessité que moi,
la vie d'un savant étant si peu de chose, qu'il ne valait
pas la peine d'en parler. Il disait cela sans regret, et sans amertume, comme s'il ei1t voulu dire : est-il donc bien nécessaire
d'avoir vécu, et n'avais-je pas mieux à faire ?
Mais il y a aussi ceux qui ayant su vivre ont vécu d'une vie
cachée, qu'ils sont seuls à connaître. Il ne leur arrive de vivre
et de revivre que de loin en loin, et toujours en dehors du cours
ordinaire de la vie. Leur vie, un long sommeil, interrompu par
quelques moments où souvent mal réveillés encore ils rentrent
chez eu,;:. Des moments sans lien apparent entr'eux et comme
détachés des jours qui se suivent, des révélations venues ils ne
savent d'où ni comment, voilà la seule vie qu'ils puissent
reconnaître. Qu'importe alors les événements, les rencontres,
les changements de lieux et les liaisons, l'enfance, la vieillesse,
et pourquoi parler du tout d'une vie qui ne fut pas la leur ?
Il y a enfin ceux dont la vie compte pour quelque chose.
Vous les voyez se développer à travers les années qui se suivent, vous apercevez aisément les stades par lesquels ils ont

~OTES

passé et que des rencontres, des amitiés, des amours ont marqués. Un changement de milieu, le passage d'une ville dans une
autre, un voyage parfois, forment naturellement les étapes.
d'une vie et qu'on peut raconter. Le biographe alors, refaisant
le chemin, revivra la vie d'un autre, et assistera à la formation
d'une personnalité. Mais suivant ainsi le cours d'une vie, il lui
arrivera presque toujours qu'à un certain moment son pas se
ralentisse ; le paysage devient monotone, et la route encore
longue ne présente plus aucun intérêt. Son compagnon a atteint
la quarantaine; et si alors la vie continue, c'est la plupart du
temps une vie sans histoire, une vie qui ne se raconte plus, quel
que soit d'ailleurs l'intérêt des œuvres et de la personnalité du
voyageur. C'est aussi pourquoi la plupart des biographies trainent en longueur, le biographe continuant son récit, alors que
ce qu'il a à nous dire n'est plus qu'un épilogue terne et insignifiant, une rallonge à la vie . La fin d'une biographit- ne coïncide
presque jamais avec la mort de celui auquel elle est consacrée,
et le biographe ne sait comment se débarrasser d'un personnage
devenu fort encombrant depuis que sa vie ne présente plus
aucun intérêt.
Je crois qu'il n'y a en somme que très peu de personnes dont
on doive ou même puisse écrire la biographie. Pour la plupart,
il suffirait de s'en tenir à leur œuvre, d'analyser leur personnalité, et de dire quelque chose sur leur milieu. Mais peut-être me
ferais-je mieux comprendre en citant comme exemple le personnage qui plus que tout autre semble réunir en lui toutes les
qualités nécessaires pour faire l'objet d'une biographie : Gœthe.
Chez Gœthe, en effet, tout est en fonction d'une vie, tout s'y
rapporte, tout est vital pour ainsi dire. Ses visions, ses idées.
nées du moment, expriment les phases par lesquelles il a passé,
ses œuvres incorporées à sa vie n'en peuvent être détachées.
Elles se suivent et s'enchaînent pour former un ensemble dans
lequel se retrouve le rythme de la vie : les différents âges y sont
gravés,, y apportant chacun ce qui lui est particulier. Ainsi
quand on nous parle des œuHes de jeunesse de Gœthe, cela
signifie bien la jeunesse comme telle, la jeunesse avec son droit
et les valeurs qui lui sont propres. C'est une phase de sa vie qui
se suffit à elle-même, une fin en soi en quelque sorte, une
jeunesse qui aurait trouvé sa ~1aturité. Et il en est de même

�506

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour les autres âges. L'œuvrc se lie à la vie, elle en conserve
toujours l'empreinte, elle en fixe les moments, et en reflète
l'unité. C'est Gœthe lui-même qui a eu soin de nous révéler les
liens intimes qui unissent les deux. Pour lui ni la science ni la
poésie ne sauraient se suffire à elles-mêmes ; elles ne sont rien
en dehors de la vie. Et la vie, c'est tout l'ensemble des actions
et des réactions à travers lesquelles se manifeste une personnalité ; rien n'y est indifférent, tout s'y situe et sert à corn poser
l'ensemble. La yie chez Gœthe, pourrait-on dire, embrasse et
pénètre tout, elle semble à t0us moments rayonner au dehors et
absorber en elle tout ce qui se présente. C'est la vie continue et
qui pour se retrouver n'a pas besoin de ces momentli d'extase où
l'âme se replie sur elle-même. Vie qui ne semble pas devoir
connaître de fin : arrivée à son terme naturel, elle rebondit
encore et la vieillesse n'a pu ralentir son essor.
C'est aussi pourquoi écrire la vie de Gœthe, signifie en quelque sorte faire la biographie par excellence, et cela explique que
l'intérêt qui s'attache à sa ,•ie peut même dépasser en un certain
sens celui qui s'attache à ses œuvres. En effet si vraiment il est
possible de concevoir l'art du biographe comme l'interprétation
d'une vie, qui situerait tout événement, toute rencontre, toute
impression de manière à en faire comprendre la suite et l'unité,
il semble que l'on ne puisse trouver de meilleur objet que la vie
de Gœthe.
Aussi est-ce avec grand intérêt que je me mis à lire · le livre de
M. Gundolf dont je voudrais vous parler aujourd'hui (F. Gundolf. Gœtbe. Ed. Georg Bondi, Berlin). M. Gundolf, je m'empresse de le dire, a parfaitement compris cc qu'il devait à son
art et à Gœthe. C'est ce qui nous permettra d'aborder aussitôt
les grands problèmes qui se posent au sujet d'une biographie de
Gœtbe.
Dans son introduction, M. Gundolf a soin de nous dire
quelle fut la méthode qu'il a suivie en son ouvrage. Il commence par se demander quelle est l'importance relative qu'il
faut attacher aux différents témoignages que nous a laissés
Gœthe, et il en arrive au classement suivant : entretiens, lettres,
œuvres. M. Gundolf nous dira que pour comprendre la vie de
Gœthe, c'est Gœthe poète qu'il faut interroger avant tout, et
non le Gœ1he que nous connaissons par ses lettres et ses entre-

NOTES

tiens, entre lesquels d'a.illenrs il y a une nouvelle distinction à
f.airc, les lettres nous renseignant mieux que ne le font les entretiens. Il me plaît de voir M. Gundolf insister pour nous dire que
la vie d'un artiste se retrou~ dans ses œuvres, et non dans un
ensemble de gestes et de paroles qu'ont pu noter ceux qui l'ont
approché, ou dont témoignent telle lettre écrite dans une circonstance fortuite. En effet les biographes de Gœthe l'ont trop
souvent oublié. Seulement je doute que pour comprendre Gœthe,
on puisse s'astreindre à un classement. Sans vouloir discuter le
food de la thèse de M. Gundolf, je ne crois pas que lui ou aucun
autre connaisseur de Gœthe ait pu se former une vision de la
personnalité du poète, en s.ui\7ant une ,-oie méthodique. Relisant l'œuvre de Gœthe, il nous arrivera de nous arrêter à tel
passage ou)el autre qui nous semble une révélation, et chaque
fois, toujours au gré en quelque sorte du basard et des rencontres, nous croirons le connaître un peu mieux. Pourquoi
s'en cacher et vouloir régler d'avance l'importance qu'il nous
sera permis d'attacher à tel passage de Gœthe, selon l'endroitoù
nous l'avons trouvé ? C'est trop raisonner, surtout quand il
s'agit de Gœthe dont l'esprit d'une variété infinie ne saurait être
réparti dans des cadres.
Le vrai problème semble devvir se poser autrement. Voki de
quoi il s'agirait d'abord. On connaît assez bien le rôle que joua
tel personnage dans la vie de Gœthe, mais on voudrait savoir
aussi si l'homme ou la femme qui l'approcha ressemble vraiment à l'image que s'en fit le poète. Sachant que Gœthe avait
aimé telle femme, on a bien soin de rechercher d'après le témoignage de parents ou d'amis s'il ne s'était pas trompé. Je comprends parfaitement que M. Gundolf ne fasse rien de la sorte, ~t
qu'il ne veuille pas se placer, pour ainsi dire, en dehors de la vie
de Gœthe pour apprécier ceux ou celles qui y ont joué un
rôle.
Mais cette question une fois écartée, nous nous retrouvons
aussit6t en face d'un problème qui nous semble présenter de
bien plus grandes difficultés. Nous sommes d'accord, c'est la vie
de Gœthe que nous voulons décrire, et toute personne qui l'approcha ne nous intéressera qu'en tant que personnage de cette
vie. Qu'en résulte-t-il pour le biographe ? C'est à Gœthe luimême qu'il devra s'ach'esser, pour savoir ce qu'.il en est de tel

•

�508

I.A NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

événement ou de telle personne. Nous ne questionnerons d'ailleurs jamais en vain, Gœthe ayant presque toujours d'une
mani.ère ou d'une autre révélé ce que fut la portée de telle rencontre ou quelle fut l'influence qu'exerça tel personnage sur son
développement. En effet, tout ce qu'il écrit peut être considéré
comme une interprétation de lui-même de son passé, de son
présent, du sens de toute sa vie. La tâche du biographe consisterait donc à recueillir ses interprétations, à en découvrir le sens
là où on ne les trouve que sous forme de symbole, et à les réunir
pour en composer l'image d'une vie.
C'est donc Gœthe lui-même qui, si j'ose m'exprimer ainsi,
nous dicterait sa biographie. Autrement dit, faire une biographie de Gœthe serait écrire son autobiographie, ou plus exactement puisque cette autobiographie est déjà écrite sous différentes formes dans ses œuvres, il ne s'agirait plus que de la
transcrire de manière à en former un ensemble. Mais est-il bien
sOr qu'il faille s'en tenir là, et le biographe doit-il accepter sans
plus, l'interprétation que Gœthe lui-même donne de sa vie ?
La question peut paraître bizarre. Pourtant il n'est pas rare
de voir un hiographe en parfait désaccord avec son personnage,
qui lui semble avoir mal compris le sens de sa vie. Rousseau
considérait sa vie comme essentiellement manquée. Destiné à
n'être qu'un petit artisan paisible à Genève, il devint un grand
littérateur à Paris. Repassant dans sa mémoire sa vie passée, Rousseau regrettera d'avoir jamais quitté Genève, et de s'être laissé
entrainer à écrire des livres. Il ne verra dans la suite des
événements qu'une série de rencontres qui l'ont détourné de sa
voie. Aucun de ses biographes n'étant de cet avis, tous interprèteront la vie de Jean-Jacques tout autrement qu'il ne le fît
lui-même. Le biographe trouvera que Rousseau vécut dans des
circonstances favorables à son développement, et que tout en
somme, à différents degrés, lui a profité. Considérant l'ensemble,
il ne pourra manquer de retrom·er dans cette vie un enchaînement des plus merveilleux, tout ayant contribué à former le
personnage de Jean-Jacques tel qu'il continuera à vivre dans
l'histoire. Que Rousseau ait d'abord pu s'abandonner à ses
« douces rêveries » et à ses « chères extases », sans leur chercher des formes précises ; qu'il ne soit venu à Paris que sur le
tard, après avoir développé sa \·ie émotive; que dans les milieux

NOTES
littéraires de Paris, il ait trouvé des manières de penser et de
s'exprimer, sans que celles-ci aient pu altérer le fond de cette vie;
qu'il n'ait fait que passer dans ces milieux, pour revenir ensuite
à sa solitude : cela et bien d'autres circonstances encore, feront
croire au biographe que dans cette vie tout se combinait pour
former l'auteur des Rêveries d'un Promeneur solitaire. Lorsque Rousseau ne nous parle que d'égarements et de rencontres
malheureuses, ses biographes le contrediront donc presque tc,ujours, et si à la fin de sa vie, il se plaint de mourir sans avoir
vécu, ils trouveront qu'il n'a rien compris à sa destinée, ce qui
d'ailleurs fait encore partie de cette destinée.
Rien n'est plus opposé que la manière dont Rousseau et
Gœthe envisagent, chacun sa vie. Rousseau se demande sans cesse
ce qui aurait dô être, et ce qui ne fut pas; il ne saurait avouer
une vie qu'il ne peut reconnaître comme sienne parce que contraire à sa destinée . Entre la destinée et ce que la vie fait de
nous, il y a la différence de l'homme naturel à l'homme civilisé.
Gœthe par contre cherche à comprendre ce qui était, et ce qui
devait être ainsi. Sa vie, c'est lui, lui dans son développement,
l'expression de son moi à travers les âges. La vie· est toujours
naturelle parce que c'est la vie. Tout est nature, et il n'y a que
l'homme tout court, l'homme partie d'un univers invariable où
tout se reproduit d'après des lois. Aussi là où l'un ne voit que
des accidents, l'autre ne cherche qu'à apercevoir des nécessités.
Tandis que pour Gœthe la vie est l'épanouissement d'une personnalité, Rousseau n'y verra qu'une mort lente de ce qu'il y a
en nous de personnel, une défiguration de ce que nous sommes
en nous-mêmes, et ce n'est que dans les rares moments où cette
vie se tait, qu'il croira être revenu à sa destinée première.
Il est clair d'après ce que nous venons de dire, que le biographe sera beaucoup plus porté à adopter le point de vue de
Gœthe que celui de Jean-Jacques. Rousseau semble toujours
vouloir décourager son biographe et le contredire d'avance. Je
ne comprends rien à ma vie, paraît-il répéter sans cesse, et tout
ce qui m'arriva me semble parfaitement absurde, et il eût étt
fort fâché de s'entendre dire le contraire. La vie de Gœthe, par
contre, apparaît comme une œmTe d'art, dans laquelle tout
s'enchaine admirablement et où tout ce qui arrive, arrive à son
heure, et contribue à l'ensemble. C'est Gœthe lui-même, qui

�SIO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous a appris à interpréter sa vie ainsi. C'est à l'école de Gœthe
que le biographe s'est formé.
Mais entre les deux conceptions si différentes de la vie iepréseotées par Rousseau et par Gœthe, il se peut que parfois on
hésite. Une vie, fut-ce celle de Gœthe, peot-elle jamais se comprendre à la manière d'une œuvre d'art ? Cette vie ne connaitelle v,as de regrets ?
.
La vi.e une œuvre d'art ? ll faudrait donc que rien jamais
ne s'y perdit et qu'aucun moment ne s'isolât de l'ensemble.
Il faudrait que l'un fût toujours ordonné par l'autre, qu'on
vit toujours naître le présent du passé, afin que tout formât une suite réglée, et que l'individu rassemblant ses sou,•enirs pût dominer le tout, et apercevoir les liens qui unissent
leii temps. Mais la vie, aucune vie est-elle ainsi ?
Peut-être un jour, se trouvera-t-il un biographe qui n'ayant
pas la même foi dans le développement harmonieux d'une vie,
et sceptique par nature, se mettra à douter de l'œuvre d'art
aux aspects toujours sereins. Je me l'imagine rech.ercbant soigneusement chez Gœthe ces moments d'angoisse que la vie
n'avoue pas et qu'elle écarte, sous-courants désordonné5 sous
une surface plane et égale ; il guetterait ces moments, et rechercherait aussi ce qui mourut sans être arrivé à maturité, ce qui
s'est perdu et dO.t être abandonné en route au croisement d'un
chemin, ou au gré d'une rencontre. A cette vie qui passe et
s'affirme, il opposera l'éternel non. Tel Méphisto interprétant Faust ? Peut--être. Mais après tout, n'y a-t-il pas du Méphisto dans Gœthe ? Pourquoi alors ne pas interroger ce témoin
de toute sa vie, et confident peut-être de certaines choses que
son compagnon ne voulait s'avouer à soi-même ?
Sera-ce là diminuer Gœtbe ? C'est le contraire plut6t qui me
semblerait vrai. Tout ce que fut et voulut Gœthe ne peut entrer
dans une vie. La vie : l'affirmation d'une personnalité, mais en
même temps une négation, parce que détermination, parce
qu'opposant à l'infini d'une volonté, le fini d'une durée. Je suis,
donc je suis éternel, disait Gœthe, Et pourtant je ne le suis pas.
Une contradiction donc, la contradiction qui est au fond de toute
vie. Gœthe n'aurait rien vécu de la sorte? On semble vouloir
exclure de sa vie la mortalité. On attache je ne sais quoi de
divin à la vie de Gœthe. Et j'appréhende que la grandeur de

NOTES

5II

l'homme n'en soit diminuée : Prométhée devenu Olympien.
J'ignore si un jour quelqu'un écrira la tragédie de Gœthe.
Mais je sais que j'aimerais le Gœthe tragique, grand malgré la.
vie, que je l'aimerais plus peut-être que l'autre dont nous parlent les biographes, symbole d'une vie toujours harmonieuse,
et qui se suffit à elle-même: cbef-&lt;i'œuvre suprême du grand
artiste qui l'a créée.
Pourtant j'hésite. Quoique nous puissions penser de l'homme,
respectons le poète qui nous apprit, par son exemple, à comprendre la vie et à lui donner un sens nouveau. La vie de
Gœthe, une légende sacrée, un symbole de toute ,•ie : rien de
plus vrai pour les générations qui ont grandi sous l'influence de
Gœthe. C'était une foi nouvelle, une religion qui à l'encontre
de toutes celles qui l'avaient précédée, ne prétendait pas chercher à la vie un sens en dehors de la vie elle-même. D'ou
venons-nous et cù allons-nous? Nous n'en savons rien. Pourquoi
vivons-nous? Nous vivons pour vivre, etnvre, c'est en passant
à travers les différentes phases de la vie, être soi-même. De cette
plante qui vit et se développe quelle est la destinée ? D'être
plante. De l'homme ? D'être homme. De cet individu enfin
dont la vie commence? De s'achever en formant une personna:
lité. Et cela est vrai partout où une vie s'organise, pour les
peuples aussi bien que pour les individus. Tout ne tend qu'à
être soi-même ; la vie est une réalisation. Gœthe vécut pour
être Gœthe, comme la plante vit pour être plante. A la question
quel est le sens de la vie, c'est la vie elle-même qui seule peut
donner une réponse. Elle répond en se créant. Le sens de la vie,
c'est que tout ait un sens dans la vie. N'en cherchez pas d'autre.
Tout n'est d'abord qu'accident et hasard, mais rien de ce qui
arrive ne reste accident, dans une ,ie qui en se formant assigne
à toutes choses sa place, pour s'achever dans le temps.
La religion de Gœthe connait des devoirs. Ne rien laisser de
ce qui nous arrive en dehors de la vie, sans l'ordonner par rapport à l'ensemble ; s'arrêter son,'.ent et s'abandonner à ce que le
moment apporte, mais ensuite reprendre la route; savoir oublier
parfois, mais sans que jamais rien ne se perde de ce qui fit partie de nous-mêmes : afin que tout, à son heure et à sa place,
rentre dans ['œuvre que nous créons en vivant notre vie. Et
quand arrivés au terme, nous nous arrêterons pour voir passer

�512

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

devant nous événements et ren.:ontres, tout ce qui fut nôtre,
et tout ce que nous filmes nous-mêmes, apercevant alors l'ordonnance du tout, devant cette vie qui s'achève, nous nous
dirons : j'ai vécu.
·
Ils croyaient donc à la vie ceux qui avaient appris à vivre à
l'école de Gœthe. Sûrs de se retrouver toujours, et d'apercevoir
le rapport des choses, ils s'engageaient sans crainte sur la route
inconnue. Et telle était leur confiance, qu'au fond des tran•Chées, ces disciples de Gœthe continuèrent à croire à la vie.
Leur route les avait menés là, face à face avec la mort. Mais
n'avaient-ils pas accepté d'avance la vie, toute la vie? Le jour
viendrait, comment en douter, ou ils sauraient pourquoi ils
avaient passé par là et en comprendraient le sens profond.
Mais la guerre fut longue, et ils finirent par ne plus se comprendre. La vie une œuvre d'art, répanouissement d'une per:
sonnalité, d'un moi qui, à travers tout, ne cessera jamais d'être ce
qu'il doit être, tout apport ne pou-vant servir qu'à cette fin? Les
paroles de Gœthe sonnaient étranges, comme venues d'un autre
monde.
Reviendront-ils encore à Gœthe ? Pas maintenant, pas tout
de suite. Ce qui pour Gœthe semblait une réalité, est devenu un
idéal lointain. un rêve. Vivre sa vie : il n'y a plus que des utcpistes, pour y croire encore.
Mais qu'elle était belle, la religion de Gœthe.
BERNARD GROETHUYSEN

*

**

LES REVUES

MEMENTO
LES ÉCRITS NouVEÀUX (Fevrier): L'Arabie, par J. Joyce.
L'EsPRlT NOUVEAU (n° I 5) : L'illusion des plans en architecture, par
Le Corbusier-Saugnier.
LR MONDE NOUVEAU (I 5 Févr.): Strindberg, par L Blumeafeld.
REVUE DES DEUX MONDES (r 5 Fév . 1er Mars): La randonnù de
Samba Diouf, par Jérôme et Jean Tharaud.
REVUE HEBDOMADAIRE (11-25 Févr.) : La mithode policière de Sherlock
Holmès, par E. Locard.
R.EvuE RHENANE (Mars) : A. Dunoyer de Segonz.ac, par Daragnès.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBEV1LL1l. -

fMPRIMERIE F. PAlLLAR'f.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

A. M. GorcHON: ERNEST PSICHARI, d'après des documents inédits, avec une préface de M. JACQUES MARITAIN'.

Les amis de l'auteur de L'Appel des Armes ont élevé à sa
mémoire un monument digne de lui. Rien n'est plus émouvant
que le spectacle de cette vie de passion, de devoir et de sacrifice à la fois si courte et si bien remplie. M. Goichon nous
conte d'abord l'enfance d'Ernest Psichari, ses premières
amitiés, les influences qui s'exercèrent sur lui et qui déterminèrent l'évolution de son esprit. Comme on sait, Ernest Psicbari fut d'abord anti-militariste, socialiste marxiste et subissait
en quelque sorte à travers l'influence de Charles Péguy ce11e de
Jean Jaurès. Mais Péguy provoqua dans l'âme du jeune homme
les premières inquiétudes qui le conduisirent à la découverte de
l'idée féconde de la mission de la France liée à celle de l'Eglise
catholique. Ernest Psicbari suivit naturellement Péguy dansson
orientation politique nouvelle, et commença à se tourner vers
le mouvement d'action française.
Puis vient la grande crise intellectuelle et la conversion d'Ernest Psichari à l'ordre. M. A. M. Goichon note avec beaucoup de
finesse les impressions ressenties par l'auteur de Terre de Soleil
el de Sommeil devant l'Afrique : le silence absolu qui règne dans
les solitudes brôlantes, silence inconnu de nos campagnes françaises, qui nous laisse écrasés et seuls en face de nous-mêmes,
envo11ta Ernest Psichari qui s'y complaisait, dit-il lui-même,
comme dans un a. charme subtil et malfaisant». C'est alors
qu'il découvrit la beauté de l'action et le bonheur viril qu'elle
laisse au cœur ; désormais selon la saisissante expression de
M. Goichon, il est entré dans cette voie de la perfection dont
l'armée, le catholicisme et le désir du sacerdoce sont les
étapes.
Illustré de portraits et de reproductions d'un grand intérêt
documentaire, cet ouvrage aurait pu comporter une bibliographie complète. Ce sera sans doute pour une des prochaines éditions de ce beau livre où tant de jeunes gens voudront chercher un exemple et un enseignement.
1. Un vol. de 371 pages in-16 jésus, aux éditions de la Rn•11e des
]mnes, 3, rue de Luynes (10 fr.).

LE CARNET DES &amp;&gt;ITEURS
JEAN ROSTAND :

3
PENDANT QU'ON SOUFFRE EN-

CORE'.
Le premier volume de M. Jean Rostand La Loi des Riches
avait immédiatement classé son auteur au premier rang de la
nouvelle génération littéraire. Par ses qualités d'âpre ironie,
d'observation aiguë, par son style mordant et direct, ce livre
permettait de beaucoup espérer. Le nouvel ouvrage de M. Jean
Rostand ne sera pas accueilli avec moins de faveur, mais il sera
certainement discuté violemment.
Avec une grande vigueur dialectique et une volonté d'absolue sincérité, M. Jean Ro!tand pose devant la conscience de ses
contemporains un certain nombre de problèmes qu'il est bon
d'approfondir « pendant qu'on souffre encore ». Le portrait
u de celui qui aime » et qui ne peut pas croire à la destruction
de l'objet aimé est tracé en traits d'une extrême précision et
dont quelques-uns s'enfoncent au plus profond de notre
inconscient.
Sur la mort, sur le danger, sur le courage, le jeune écrivain a
des vues d'une franchise pénétrante qu'il nous découvre avec
une audace singulière.
Comme beaucoup d'autres jeunes gens de la génération dite
« sacrifiée » il s'écrie : « Oh l pendant qu'on souffre encore,
pendant que sont encore présents les dépositaires dela douleur,
tous ceux qui, sur les champs de bataille ou au chevet d'un
mourant, ont poYr jamais senti qu'il n'est pas possible que la
sanglante absurdité se renouvelle, il faut qu'on s'acharne à
préparer la paix. »
Idées généreuses, semble-t-il et qu'il reste à faire passer
dans le domaine des actes ; et c'est là justement que l'on s'aperçoit que selon la parole fameuse du poète nous vivons dans
Un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve.
C'est de quoi M. Jean Rostand s'avisera lui-même quelque
jour lorsqu'à plus de maturité de jugement il joindra les magnifiques dons littéraires qu'on peut lui reconnaitre dès aujourd'hui.
En résumé, un beau livre qui émeut et qui fait penser.
1. Un volume de 136 pages in-18 jèsus, chez Grasset, 61, rue des
Saints-Pères, 3 fr. 50.

�4
LE CARNET DES EDITEURS
FRANCE MAILLANE : NICOLE AUBRY, VEDETTE DE
CINÉMA. Un volume in-18, à 5 francs'.
Ce roman, ce film harmonieux, présenté avec beaucoup
d'habileté et de talent, plaira aux délicats.
Nicole Aubry est une fine jeune fille blonde dont le cœur pur
et sans joie se sent devenir lourd certain jour de doux avril.
Une détresse vague l'envahit. Peut-être à cause du récent départ
pour l'Asie de Jean Renaud, frère de son unique amie, peutêtre le sentiment devenu plus fort de sa solitude d'orpheline ?
Pour s'oublier une heure elle entre au cinéma. Rencontre.
L'écrivain Morlières, un camarade de Jean Renaud, la présente
à Lucien Besnier, metteur en scène et vedette du film qu'on
projette.
L'artiste est séduisant, il est jeune ; une grâce câline, prenante, émane de toute sa personne. Quand il reconduit Nicole
vers sa demeure après 1a représentation, elle se sent troublée.
Lui l'aime déjà. Pour la conquérir, il fera d'elle une reine de
l'écran. Nicole connaîtra le succès, la richesse, l'amour. Dans
un décor de rêve, en Auvergne ou sur le bord de la Méditerranée, leur roman fleurira ...
Mais Besnier ambitieux et que ses camarades jalousent entreprend à ses frais la mise en scène d'un film malheureux. Sa
liaison lui pèse ; il se lasse, regrette sa liberté. Son goô.t des
aventures, un mauvais orgueil lui font préférer bientôt Diane de
Brives à sa touchante maîtresse blonde. La belle aventure est
fü1ie. Et Nicole, blessée, revient, après la rupture, souffrir en
silence dans la famille de Jean Renaud.
Deux lettres arrivent : un engagement princier pour une
tournée d'Amérique: itinéraire enchanteur, cachets... la fortune; un aveu éperdu de l'exilé. La jeune femme doit choisir
- et décider ...
Ce livre vaut par l'excellente étude de mœurs dans laquelle
l'auteur a enveloppé l'action. L'on découvre dans les descriptions qu'il consacre au monde du cinéma, une connaissance
approfondie de ce milieu plt::in de couleur : ce sont des pages
d'un fin psychologue enchàssant une rare silhouette de femme.
1. Librairie

des Lettres, 12, rue de Séguier. Paris (VIe).

DES EDITEURS
PETITE COLLECTION ORIENTALISTE. ABANINDRANATH TAGORE: ART ET ANATOMIE HINDOUS,
1 vol. illustré de 36 figures ; SAMARENDRANATH GUPTA :
LES MAINS DANS LES FRESQUES D'AJANTA,
1 vol. illustré de 19 figures, 2.40 ; ABANINDRANATH
TAGORE : L'ALPONA ou LES DÉCORATIONS
RITUELLES AU BENGALE, 1 vol. illustré de 50 figures, 7.50, trad. par ANDRÉE KARPELÈS ; AUGUSTE
PAVIE : SANSELKEY, conte cambodgien, r vol. illustré
de 5 planches hors-texte, 2.70; FABLES CHINOISES,
traduites par E. CHAVANNES, versifiées par Mm• E. CHA•
VANNES, 1 vol. orné de 46 dessins, 4.80 '.
LE CARNET

Abanindranath Tagore, en ressuscitant les vieux traités d'art
sanscrit, a su grouper étroitement autour de lui plusieurs je~nes
hindous épris d'art et de vie nationale. L'on ne peut mieux.
comparer qu'à la renaissance italienne le mouvement dont ces
trois premiers ouvrages de la Petite collection orientaliste marquent les premières recherches.
Art et anat?mie bindcus évoque les anciens traités consacrés à
la théorie esthétique des lignes, des formes et des mouvements.
Lon y traite des rapports subtils qui existent entre l'œil de
l'homme et le poisson rouge, son oreille et le vautour, son
torse et le sablier, sa cuisse et le tronc du bananier. Voici
avec les mains dans les fresques d'Ajanta, les mcdèles de l'art
hindou, non pas sèchement imposés, mais commentés avec
amour: mains exprimant le désespoir, l'attente, l'incertitude,
la confiance ; mains de jeunes filles, de reines, de Bouddhas.
L'Alpona enfin est une œuvre d'un genre ~out di_fférent: seul un
Hindou pouvait nous révéler ces décorations rituelles, œuvres
éphémères que les mains des jeunes filles et des femmes t'.acent
pendant les fêtes sur les nattes, les sièges et_ le sol d~s ~rusons.
Un conte cambodgien, émouvant et subnl, recueilli et traduit par Auguste Pavie, des fables chinoises versifiées sur la traduction du célèbre sinologue E. Chavannes par Mm• E. Chavannes complètent heureusement la liste des ouvrages de la
collection parus jusqu'à ce jour.
1.

Bossard, éditeur, 43, rue Madame. Paris (VI•).

�6

LE CARNET DES ÉDITEURS

CONGRÈS DE PARIS
Congres international pour la détermination des directives
et la défense de l'esprit moderne 1 •
Au mois de mars prochain s'ouvre, à Paris, un Congres international pour la détermination des directives et la défense de l'esprit
moderne. Tous ceux qui tentent aujourd'hui, dans le domaine de
l'art, de la science ou de la vie, un effort neuf et désintéressé,
sont conviés à y prendre part. Il s'agit avant tout d'opposer à
une certaine formule de dévotion au passé - il est question
constamment de la nécessité d'un prétendu retour à la tradition - l'expression d'une volonté, qui porte à agir avec le
minimum de références.
La part de la vérité n'est certes plus à faire dans les arguments
que peuvent invoquer en leur faveur les représentants de l'une
et de l'autre tendances. Il est, par contre, permis de dire que
l'attitude des premiers, s'appuyant sur une doctrine des plus
strictes et se posant, on ne sait pourquoi, en gardiens de l'ordre,
menacerait gravement la liberté des seconds, livrés par définition à des entreprises hasardeuses et fréquemment contradictoires, si ces derniers ne se renouvelaient sans cesse ou s'ils
n'étaient renouvelés. Les uns gagneront donc à être instruits de
notre projet. Aux autres, nous demandons de faire abstraction
de leur ambition particulière et de nous adresser leur adhésion.
Les membres du Comité d'organisation, au nombre de sept
professent des idées trop diverses pour qu'on puisse les suspecter de s'entendre afin de limiter l'esprit moderne au profit de
quelques-uns ; leurs dissensions sont publiques. Le malentendu
qui règne entre eux répond de leur impartialité au sein du Congrès ; il laisse cependant subsister le minimum d'accord indispensable pour ne pas paralyser la tentative.
Georges Auric, compositeur ; André Breton, directeur de
Littérature; Robert Delaunay, artiste-peintre ; Fernand Léger,
artiste-peintre ; Amédée Ozenfant, directeur de }'Esprit Nouveau ; Jean Paulhan, secrétaire de la Nouvelle Rrot1e Française ;
Roger Vitrac, directeur d'Aventure.
1.

Secrétariat : 2, rue de Noisiel, Paris (16•).

�LE

CA R"N ET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

LES ORIGINES DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE. Un vol. de 328 pages 1 •

AUGUSTE

CALLET :

Une édition de cet ouvrage publiée en 1889 est épuisée
depuis longtemps. Tous ceux qui ont vécu les heures douloureuses de la Commune et qui ont suivi les luttes qui ont accompagné la fondation de la Troisième République connaissaient le
travail d'Auguste Callet qui mérite de rester, comme M. Daru
le disait en 1873, « une pièce à jamais historique et une œuyre
polftique de premier ordre ».
M. Callet était appelé par ses collègues de l'Assemblée Nationale l'honneur de la politique et des lettres. On lui doit en effet
des ouvrages de linguistique fort estimés. Nommé rapporteur
de la Commission d'Enquête sur les actes du Gouvernement
du 4 Septembre, son rapport fit sensation. Avec un courage
admirable et une implacable justice, Auguste Callet ne s'est pas
borné à raconter sommairement l'histoire de ce qu'il appelle
l'odieuse et inepte dictature de cinq mois; il s'est proposé un
but plus élevé : inspirer à toute la France, outre la haine d'actes
détestables, le salutaire effroi des hommes qui, à divers degrés,
avaient participé à ces actes. Sans égard aux attaques des partis
dont il flétrissait les agissements, l'auteur ne s'appuie que sur
des documents absolument authentiques ; il ne dit que la
vérité, mais il dit toute la vérité.
Aucun livre n'est plus attachant ni plus actuel si l'on admet
qu'on apprécie mieux la situation présente et les problèmes
qui se posent quotidiennement à nous, à la lueur des événements du passé. On conçoit la surprise et la gêne qu'un tel
livre a dü propager dans des milieux parlementaires toujours
enclins à céder à la camaraderie et à se réconcilier dans l'oubli
de toutes les responsabilités. Mais le témoignage porté par la
haute et claire conscience d'Auguste Callet restera et mérite
d'être médité.
Au point de vue purement littéraire, ce tableau des origines
de fa Troisième République est encore une œuvre remarquable.
Par la vigueur des peintures, par l'éclat et la fermeté du style,
par le mouvement ample des morceaux oratoires, A~guste
Callet rappelle Tacite. C'était l'avis de ses contemporains, et
ce sera sans doute celui de la postérité que ce grand et honnête
citoyen aura contribué pour sa part à affermir dans la voie de
l'ordre et de la liberté.
1.

Editions Bossard, 43, rue Madame, Paris.

LE CARNET DES ÉDITEURS

3
LES NOCTURNES. Un vol. in-16
double couronne, de la Collection « Le Roman», publiée
sous la direction d'Edmond Jaloux 1 •

GEORGES IMANN:

Y crois-tu maintenant au complot des Nocturnes,

Chantecler?
ce sont ces vers de Rostand que Georges Imann place en épigraphe: ils situent et résument son livre entier.
Nous sommes en pleine guerre, à Genève. De la lutte par les
armes n'arrivent que la sourde rumeur des canons d'Alsace et les
convois lamentables des grands blessés. La Suisse n'est plus
qu'une prodigieuse ambulance, une grande oasis de charité. Et
pourtant on s'y bat avecla même âpreté que sur les divers fronts.
Mais la lutte est cachée, perfide : la trahison remplace les obus.
Le monde interlope des tripots cosmopolites, les déserteurs des
pays de !'Entente, tous les néfastes comparses de l'Internationale
dorée sont là, à l'affüt de profits éventuels, d'inavouables trafics,
et la horde des proscrits russes - étudiants faméliques, vagues
professeurs ou médecins, juifs échappés aux pogromes, devient entre leurs mains un redoutable instrument de désordre, maoœuvré au nom du communisme pour le profit de
l'ennemi.
C'est le bolchevisme à sa naissance.
Et Georges Imann nous conduit dans la curieuse boutique du
juif Ouritzky, siège d'un comité révolutionnaire russe dont les
principaux membres sont aux gages de l'Allemagne. On y reconnaît des figures sinistres, et la mentalité de ceux qui préparèrent
l'horrible tragédie soviétique s'éclaire d'un jour nouveau.
C'est de ce repaire que partent vers les usines de France,
le Creusot en particulier, d'occultes fomentateurs de grèves.
Ida di San Carvagno, Russe d'origine, femme du consul de
Sardie et la maîtresse à la fois du chef anarchiste Medviedoff et
du consul français, se charge, à l'aide d'intrigues qui conduiront ce dernier au suicide, d'obtenir les passeports.
Autour de cette femme, type accompli de l'espionne, qui
fuira vers la Russie quand enfin grondera la révolution, gravitent d'attachants personnages, qui font de l'ouvrage un roman
vécu, riche d'action et de couleur, livre d'histoire et d'actualité,
s'il en fut, plein d'une psychologie troublante et aiguë.
JEAN DES BONNESFEUILLES
I. 6 fr. 75. Bernard Grasset, éditeur, 61, rue des Saints-Pères, à
Paris (VI•).

�4

LE CARNET DES EDITEURS

FONDATION AMÉRICAINE POUR LA PENSÉE
ET L'ART FRA ÇAIS.
Dans l'intérêt des jeunes écrivains et artistes, nous rappelons
que la Fondation Américaine pour la Pensée et l' Art Français
décerne tous les deux ans 12 bourses de 11.000 francs chacune
réparties comme suit :
Littérature 2, Peinture 2, Sculpture 2, Gravure r, Musiquer,
Arts Décoratifs 4.
Ces bourses (à perpétuité) fondées par Mm• George Blumenthal avec l'appui des plus grands noms des Etats-Unis et placées
sous le patronage du Ministre de l'Instruction Publique et des
Beaux-Arts, seront attribuées au printemps 1922 par des Jurys
français dont fait partie l'élite de nos écrivains et de nos artistes.
Les candidats (femmes et hommes), qui doivent avoir au plus
35 ans, peuvent dès maintenant faire valoir leurs titres par lettre
au Secrétariat de la Fondation, 15, boulevard de Montmorency.

UNIVERSITÉ DE PARIS: INSTÎTUT
DE PSYCHOLOGIE
P.

Conseil directeur: MM. F. BRUXOT, H. DELACROIX, G. DUMAS,
}ANET, G. LANSON, M. MoLUARD, H. P1tRON, Et. RABAUD.
Secretaire : I. MEYERSON.

Année 1021-1922.
Cours de MM: Delacroix (Psychologie génirale), Dumas (Psycbologie pathologique), Janet (Psychologie expérimentale), Piéron
( Psychologit. pbysrologiqlle), Rabaud (Psychologi11 -i..oologiq11e), Wallon
et Simon (Pédagogie), Lahy (Tnwa11x pratiques).
L'Institut de Psychologie décernera le prix d'élève diplômé
( de psychologie, de pédagogie ou de psychologie appliquée)
aux étudiants justifiant d'une scolarité de deux semestres, ayant
suivi avec assiduité les enseignements de la section correspondante et ayant satisfait aux examens de fin de semestre.
Des recherches en vue des diplômes d'Etudes Supérieures et
des Doctorats pourront être poursuivies dans les laboratoires
de l'Institut.

LE

CARNET

DES ÉDITE UR S

�2

LE CARNET DES ÊDITEORS

MERMEIX

'

LE COMBAT DES TROIS, Notes et docu-

1.

Librairie Ollendorff, 50, chaussée d' Antin. Paris, Vill• (7 fr.).

ÊDITEORS

3
CRITIQUE LITTÉRAIRE, Introduction et notes de Maurice Wilmotte r.

SAINT-EVREMOND :

ments sur la Conférence de la Paix 1 •
Ce livre est un de ceux qui restent pour montrer à la postérité
ce que fut la politique d'une époque, et d'une époque aussi
inquiète, aussi troublée que celle qui suivit la Grande Guerre.
L'auteur traite la question de la Conférence de la Paix avec une
rare maîtrise et les exposés qu'il fait des discussions entre Clémenceau, Lloyd George et Wilson, sont remarquables par leur
intérêt et leur clarté. M. Mermeix suit de près« le Combat des
Trois » et ne perdant pas une phase de la lutte les fait toutes
passer sous nos yeux.
On voit vivre les trois glorieux antagonistes : Clémenceau, le
o: Maréchal civil de la Guerre », Wilson « l'avoué devenu clergyman» Lloyd George, le« Premier Anglais» et les passionnants
problèmes du partage des nations sont agités, résolus devant
nous. L'auteur nous initie aux mystères de la politique internationale. Il faut noter les trois admirables mémoires du Maréchal Foch, le chapitre important des « Réparations » et les
observations si justes et si pénétrantes sur les Bolcheviks et la
Conférence.
Ce livre, pour n'être pas un roman ptaisan~ et léger, a d'autres
mérites plus rares et qu'on voudrait trouver plus souvent : celui
de renseigner le lecteur sur des matières qui lui sont d'ordinaire
peu familières et qui pourtant doivent intéresser vivemen.t tous
les citoyens puisque les Traités de la Conférence de la Pallt ont
fixé le destin des Etats, celui encore d'élever l'esprit jusqu'à des
régions supérieures et de lui faire embrasser le vaste horizon
taché par le soleil couchant de la guerre européenpe.
Ce livre est un de ceux qu'on relit souvent, et sur quoi l'on
s'appuie pour fonder un jugement sur les questions internationales et les passionnants problèml!s de la Politique étrangère.

LB CARNET DES

• ,1

Si Saint-Evremond n'est pas devenu un « classique », il n'en
faut accuser que les traits un peu inquiétants de son originalité.
« ~'bi~toir~ littéraire, é~rivait Sainte-Beuve, pour peu qu'elle
soit ~1dact1que, a le droit et presque le devoir de le négliger».
Saint-Evremond
ne réclamerait pas contre cette omission&gt; il
• D
en serait natté : la séduction que son œuvre n'a pas cessé d'exercer sur quelques esprits choisis tient aussi bien à son inquiétude, à son peu de goüt pour l'enseignement. C'est que son
esprit le tire sans cesse vers le perfectionnement d'une connaissance, qui est devenue pour lui un besoin d'autant plus vif qu'il
n'en fait pas profession; les intérêts de son cœur, d'autre part, Je
rendent ingénieux à varier l'expression d'une sensibilité inattendue. II ne lui reste guère de place ni de temps pour simplifier les sujets dont il traite. Les hommes le touchent plus
encore que les événements et, plus que les hommes, les individus. Il répugne à toute explication trop aisée. Est-il question
du célèbre désintéressement de Fabricius, Saint-Evremond
re~arque : « Il se pourrait bien qu'il eôt été de ces gens pour
qui se passer de peu, c'est se retrancher moins de plaisir que de
peines ». Ou, s'il s'agit de la dévotion: « Il y en a que le malheur a rendu dévots par un certain attendrissement, par une
pitié secrète que l'on a pour soi. Jamais disgrâce ne m'a donné
cette espèce d'attendrissement. »
La critique littéraire était demeurée la face méconnue de
ce talent souple et varié. C'est que, si les jugements de
Saint-Evremond ont eu l'influence que l'on sait - Racine se
soumit à eux. lorsqu'il composa Andromaque - ces jugements
semblent avoir tenu peu de place dans les préoccupations de
leur auteur, qui, lorsqu'il prend la plume, paraît condescendre
à quelque besogne étrangère à son humeur comme à son rang.
Le choix de vingt-cinq morceaux sur les anciens, sur les auteurs
étrangers, sur Corneille, Racine et Molière, témoigne du goût
patient, érudit et fin, de M. Maurice Wilmotte.

1. I vol. de la Collection des Chejs-rfœuvre mrconn11s, 12 fr. chez Bossard, 43, rue Madame.

�4
MAJlCEL CouLO~ :

LE CARNET DES tDJTEUJlS

ANATOMIE LITŒRAIRE •.

Qu'il traite de Rimbaud, de Moréas, de Verlaine ou simplement de Louis Dumur et de Raoul Ponchon, M. Marcel
Coulon n'apporte aucune vue d'ensemble nouvelle, il n'organise
autour de son auteur nulle de ces théories éloquentes que savait
charpenter Brunetière, il ne se borne point tout à fait non plus,
comme Lemaitre, à exprimer dans la lumière et la limpidité une
vérité traditionnelle. Je le comparerais plus volontiers à quelque
entomologiste. Encore n'est-ce pas l'insecte entier qui l'intéresse,
mais le seul appareil digestif, cette tache de l'élytre, ou cc
parasite de l'intestin : c'est sur un point choisi qu'il fait con\"erger les plus riches, les plus impitoyables lumières. Non pas
Rimbaud, mais la prkociU de Rimbaud; ni Leconte de Lisle,
mais l'aclua/itl de Leconte de Lisle; ni Anatole France, mais
Anatole France bomm, tl'allion.
A la que,tion posée par Albert Thibaudet : ai la critique
littéraire peut et doit juger les auteurs contemporains,
M. Coulon apporte la réponse la plus modeste, mais la plus
ingénieuse et probante qui soit. Il serait injuste de ,·ouloir
entièrement cerner l'a:uvre de nos contemporains : elle nous
échapperait toujours par quelques côtés, les côtés par où clic
touche à nous, participe de notre nature, et contient donc, pour
une part, la surprise que nous attendons encore Je cette nature.
Du moins peut-on dans cette œuvre découper, délimiter quelque
tranche que l'on examinera à loisir. li sera temps plus tard de
voir si l'observation vaut pour le reste du corps. M. Coulon
n•est pas pressé. li ne nous heurte, ni ne nous bouscule. Son
inquiétude m~me ne trouble qu'insensiblcment le repos de notre
esprit :
Que nous l'.tppclions le Hasard ou l.1 Providence, que nous y
\'Oyions les marques d'uoc voloot! sup&amp;ieun: ou un concours de forces
physic~imiqucs, Fabre nous a rkonciliés avec ce qui est ~poo•
sable de l'uru\"'Cl's. Le transformisme, avec ses notions par trop c.ommodcs du temps et de l'blridit!, ,t ,,. laismnt ile c6l/ l'hwù à,s instilltls,
enlC\':lÏt tout int~t psychologique au problt:mc.
JEAN DES BONNESFEU!LLES
1. Uo volume : 5 &amp;ancs, l la Librairie des Ltttrcs,
Paris.

12,

rue Séguicr,

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1922, Tomo 18, Enero-Abril</text>
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