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                  <text>�FRAGMENTS DU NARC I SSE

..
~
~
i•)

... Ce corps si pur, sait-il qu'il me puisse séduire ?
Dt quelle profondeur songes-lu de m'inslrnirt,
Habitant de l'abime, hôte si spécûux
D'un ciel sombrt ici-bas précipill des âmx ?...
0 lefrais ornement de ma triste tmdanu
Qu'un sourire si proche, el plein de conjidenct,
Et qui prtte à ma lh!re wu ombre de danger
Jusqu'à me fairt ffaittdre tm désir llrauger !
Quel souffle vient â l'onde offrir ta froidt. rose?...
f aime... J'aime 1... Et qui donc peut aimer ature cbosé
Que soi-même ?...
Toi seul, ô moti corps, mon cher corps,
Je t'aime, tmiqt~ objet qui me défends des morts!

.•
•

Formons, loi sur ma lèvrt, et moi, dans 111011 si/mu,
U11~ priere aux dimx qu'émus de tant d'amour,
Sur sa ptnle de pqurpre ils arrêtent le jour ! ...
Faites, Maitres bturmx, Peres des justes fraudes,
Dites qu't1ne lueur de rose ou d'émeraudes
H

�J 14
LA • OOVElLB REVUE FRANÇAISE
Qur des songes du soir, votre sceptre reprit,
_Pure, el toute pareille a11 plus pur de f esprit,
Attmde, au sein des cieux, que ltt vives et ·veuilles,
Près cle moi, mon amour, cboisir 1m lit de feuilles,
ort1r tremblant du flanc de la nymphe au cœur froid,
Et sans quitter mes yeux, sa11s cesser d'tire moi,
Te11dre la /rmne fraiche, el celle claire écorce ...
Ob! le saisir, enfin! ... Prendre ce calme torse
Plus pur qru tl'une fi me, et 11011 j01'mé de fruits ...
..\Jais, d'une pierre impl est le temple ou je suis,
Où je·uis ... Car je is mr tes leures a·uares ! ...
0 mon corps, mon cber corps, temple qui me sépares
De ma divinité, je uoudmis apaiser
Votre bouche ... Et bientôt, je briserais baiser,
Ce peu qui nous défend de l'e:x:trbne e j lence,
Celle tremblante frïe, el pimse distance
Entre moi-mbne et ro,uü, d mon dme, et les dimx !...
Adieu ... S ns-111 frémir mille flottants adieux?
Bientot va Jrissanner le désordre des ombres!
L'arbre aveugle vers l'arbre ttend se membres sombres,
Et cherche affreusement l'arbre qui disparait ...
•M.011 dme ainsi se perd dllns sa propre for/l,
Où la puis ance lehappe a ses fi rm upr me ...
L'dme, l'dme aux yeux noirs, touche aux ltnèbre mémes,
Elle se fait immense et tte renro11lre rien ...
Entre la mort et soi, quel regard est le sien !

FltAGMF.NTS DU .·ARCJSSE

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515

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A~

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Que des songe
Pure, et tout
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L'dme, l'dme aux yeux 1101rs, tv&lt;&lt;-~•Elle se fait immense et ne rencontre rien ...
Entre la mort et soi, quel regard est le sien!

BIBLJOTac

u. ~:.. ~ E N 't RA L

5Il . . _

FI!,AGMENTS DU NARCISSâ

Dieux! de l'auguste jour, le pdlc et tendre reste
Va des jours consumés joindre le sort funeste;
Il s'abime aux enfers du pr(?/011d souvenir !
Hélas! corps misérable, il est temps de r'unir ...
Penche-toi ... Baise-toi. Tremble de tout ton üre !
L'insaisissable amour que tu me vins promettre
Passe, et dans im frisson, brise Narcisse, et fuit ...
PAUL VALÉRY

I

�DOCUMENTS SUR LE D~PART DE TOLSTOÏ

DOCUMENTS SUR LE DÉPART
ET SUR LA MORT DE TOLSTOI

Paris, le

22

avril

1922.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

Vous me demandez si les documents publiés par la Revue la

Pensée russe• dans son numéro de janvier-féwier 1922 sont authentiques. La lettre de Léon Nicolaîevitch Tolstoï à la Comtesse
Sacha est conforme à la copie que m'a remise le II février 1911
la fille aînée de Tolstoï, Madame Soukhotine. Ma copie commence aux mots· : « je n'ai pris aucun parti », contient une
phrase assez obscure après les mots « je ne veux prendre aucun
parti», et omet quatre lignes ( d' «impossible» à« imprégnée»).
Je crois le fragment du journal parfaitement authentique. Mais
je suis moralement certain que la responsabilité de la publication
de ces deux textes ne saurait incomber à aucun des membres de
la famille Tolstoï.
Vous désireriez d'autres documents. Je me crois autorisé à
vous en fournir deux: une lettre que m'a écrite Marie Nicolaïevrla Tolstaïa, sœur du Comte, entrée en religion, et le récit
simple et sincère du paysan Novicov: Dernière nuit à Iamaia
Poliana, rédigé peu de temps après la mort de Tolstoï.
Permettez-moi d'ajouter ceci. J'ai passé quelques jours à
lasnaïa Poliana à la fin de juillet 1910. La Comtesse Tolstoï
1.

La Pensle Russe a reproduit la lettre de Tolstoï à sa fille et le frag-

ment de son journal d'après la revue russe les Œuvns et les jours,
no

I.

517

était déjà alors une femme malade. L'une des causes de sen
état nerveux était de toute évidence la présence dans le voisinage de M. Vladimir Tchertkov. Je suis reparti avec le .sentiment bien net que je quittais un foyer détruit, et détruit en
grande partie par cette présence.
Ou trouvera dans les documents que vous publiez des expressions dures, elles devraient être commentées. Il faudrait entrer
dans des explications que je ne crois pas en ce moment devoir
fournir. Vraiment, je ne m'en sens pas libre. Mais je puis vous
4_onner mon sentiment personnel: en quittant Iasnaïa .Poliana, ·
Léon Nicolaïevitch voulait s'éloigner aussi bien de certains
amis que de sa maison.
Développer l'amour et la paix autour de lui avait été son
constant souci. Sa présence n'était plus une cause d'amour et de
paix, il se sentait l'objet d'un âpre et tragique débat. Et enfin il
est parti pour ne pas compromettre en Juiet autour de lui l'effort
de toute une vie .
Avant de quitter pour toujours Iasnaia Poliana, Léon Nicolaïevitch voulut dire adieu à l'une de ses disciples, la vénérable
Maria Alexandrovoa Schroit. Il lui confia son projet. Elle lui
dit : « Eh bien ! c'est une faibiesse. » Et le Co~te lui répondit
d'un mot, mot de demi acquiescement : &lt;( Pojaloui. » « Peutêtre avez-vous raison.»
Je puis vous l'affirmer, Madame Schmit, une sainte femme,
voyait comme moi en la Comtesse Tolstoï une malade. (Qmme
moi elle la plaignait. Au matin du départ elle se portait à son
secours et restait à son chevet. Quant au Comte, son maître,
vous le voyez aussi, elle le jugeait capable de faiblesse.
Pourquoi vouloir, comme certains, faire du Comte Tolstoï un
héros et un saint ? Pourquoi voir dans ce douloureux départ
une sorte de fuite au désert?
les faiblesses d'un homme de génie, les souffrances d'une
femme, ne peuvent que les rapprocher de nous: comprendre et
aimer l'homme de génie, plaindre la femme nous est d'autant
plus facile que l'un aura été faible et I'àutre malh~ureuse.
CHARLES SALOMON

�518

LA, NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LETTRE DE LÉON NICOLAIÉVITCH A SA FILLE
ALEXANDRA LVOVNA
29 O,tollre 191a. Ermitage d'Optino.

te dira tout sur moi, Sacha, ma chère amie. C'est
difficile . Un grand accablement, voilà ce que je ne puis
pas ne pas éprouver. Le principal- ne pas pécher - et là
est la difficulté. J'ai été un pécheur, je continue de l'être,
c'est évident; mais que je péche de moins en moins!
C'est cela le principal, ce qu'avant tout je désire pour
toi. D'autant plus que, je m'en rends .compte, tu as à
résoudre un problème horrible, au-dessus de tes forces, i
l'âge où tu es. Je n'ai pris aucun parti, je ne veux prendre
aucun parti. Tu verras par la lettre à Tchertkov r, je ne dis
pa.5 ce que je pense mais ce que je sens. Je compte beaucoup sur la bonne influence de Tania i et de Serioja.
Puissent-ils surtout comprendre et chercher à lui 3 faire
entrer dans l'esprit que pour moi cette manière d'être
tout le temps à l'affût et aux écoutes, c;es reproches incessants, cette façon de disposer de ma personne à sa
guise, cette éternelle surveillance, cette haine affect~
pour l'homme avec lequel je suis le plus intime et qm
m'est le plus nécessaire, cette haine pour moi et cette
comédie d'amour - que tout cela, je ne dis pas, m'a
rendu la vie désagréable, je dis nettement impossible, et
que pour ce qui est de se noyer, ce ne serait pas à elle
mais à moi ; que je ne désire qu'une chose - être libéré
r. Sur Vladimir Grigoritch Tchertkov, voir Cormpo11da11ce de
l'Unio11 Jx1ur la Virilé, no 4, 1er janvie,~ 19n, p. 207. C'est 1~ ~ont
Tolstoï écrit quelaues lignes plus bas qu il est son ami le plus mttme
et l'homme qui lui l!St le plus nécessaire.
. .
. .
2 . Tania, diminutif de Tatiana, fil le ainée du Comte. Séno1a, dirmnutif de Serge, soo fils ainé.
3. A Sophie Aodréievoa.

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

d'elle, du mensonge, de- la simulation et de la méchanceté
dont tome sa nature est imprégnée.
U va de soi qu'ils ne pourront lui faire entrer cela .dans
l'esprit, mais ils peuvent lui faire comprepdre que toute
son attitude à mon égard non seulement ne marque pas
d'amour, mais semble bien viser clairement à me tuer, ce à
quoi elle arrivera, car j'espère que le troisième accès qui me
menace la délivrera comme moi de l'état horrible dans
lequel nous avons vécu et auquel je ne veux pas ret0urner.
Tu vois, ma chérie, combien je suis mauvais. Je ne
dissinrnle pas avec toi. Je ne te fais pas encore venir, mais
je te ferai venir dès que ce sera possible et ce sera très prochainement. Donne-moi des nouvelles de ta santé. Je 't'embrasse.
L. TOLSTOI
EXTRAIT DU JOURNAL DEL. N. TOLSTOI
25

octobre

1910 ... -

Sophie Andreievna est touiours

aussi agitée.
27 octobre 1910. -Levé de bonne heur-e. Toute la nuit,
j'ai eu de mauvais rêves.... Les relations devienne.nt de
plus en plus pénibles.
28 ocwbre 1910. Je me suis couché à II h. 1/ z. J'ai
dormi jusqu'à trois heures. Je me suis réveillé et,. comme
les nuits précédentes, j'ai entendu ·des portes qu'on ouvrait
et des pas. Les nuits précédentes je n'avais pas regardé à.
ma porte, cette fois-ci j'ai jeté un coup. d'œil et re vois par
les fentes une vive lumière dans le cabinet et [je perçois]
un bruissement. C'est Sopbie Andréievna qui cherche
quelque chose et qui probablement lit. ·
La veille elle avait demandé,. exigé que ie ne ferme pas
les portes. Ses deux pol"tes sont ouvertes de sorte que le
plus léger mouvement que je fais est perçu d'elle . Il faut
que de jour comme de nuit tous m~ mouvements,. toutes

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

520

mes paroles lui soient connus et que je sois sous sa surveillance.
De nouveau des pas, la porte s'ouvre avec précaution, et
elle passe.
Je ne sais pourquoi cela provoque en moi un irrésistible
mouvement de dégoût, de révolte. Je voulais m'endormir.
Je ne puis. Je me retournai dans mon lit une heure environ. J'allumai la lampe et m'assis.
La porte s'ouvre, entre S. A. s'informant de ma « santé&gt;&gt;,
et exprimant sa surprise que j'eusse de la lumière qu'elle
avait vue chez moi.
Le dégofit et la révolte augmentent. J'étouffe, je compte
mes pulsations : 97. Je ne puis rester couché et tout d'un
coup je prends la résolution ferme de partir.
Je lui écris une lettre ; je commence à emballer les
objets les plus nécessaires, que je puisse seulement partir. Je
réveille Douchan 1 , puis Sacha, ils m'aident à faire mon
paquet. Je tremble à l'idée qu'elle pourra entendre, sortir
de sa chambre - scène, crise de nerfs - avant déjà pas
de départs sans scènes.
A 6 heures tout est à peu près emballé. Je vais à l'écurie
donner l'ordre d'atteler. Douchan 1, Sacha, Varia 2 terminent
les paquets. Il fait nuit, on n'y voit goutte. Je perds le
chemin qui mène à la dépendance, je m'égare dans un
fourré, je me pique, je me heurte à un arbre, je tombe, je
perds mon bonnet, je ne le trouve pas, je me tire de là avec
peine, je vais à la maison, je prends un bonnet et à l'aide
d'une lanterne je gagne l'écurie, je donne l'ordre d'atteler.
Arrivent Sacha, Douchan, Varia. Je suis tout tremblant,
dans l'attente d'une poursuite.
Douchan Pétrovitch Makovitski, tchèque, médecin et disciple de
Tolstoï, son plus sûr et fidèle compagnon. Parfaitement désintéressé.
Aimé et apprécié de toute la famille Tolstoï. Il recueillait au jour le
jour les moindres propos de son maître.
2. Varvara Vassilievna Téocritova, placée par V. G. Tchertkov à
Iasnaïa Poliana, en qualité de secrétaire dactylographe, elle était toute
à sa dévotion et très liée avec Alexandra Lvovna.
1.

DOCUMENTS SUR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

521

Mais enfin nous sommes partis. Nous attendons une
heure à Chtchekino et chaque minute j'attends qu'elle surgisse. Mais nous voilà en wagon, le train marche.
La peur s'en va. Un sentiment de pitié pour elle m'envahit, mais pas un sentiment de doute sur ia question de
savoir si j'ai fait ce qu'il fallait. Peut-être est-ce gue je me
trompe en me donnant raison, mais il semble bien que
j'aie sauvé - non pas Léon Nicolaiévitch 1 , mais que. j'aie
sauvé ce quelque chose qui, si peu que ce soit, existe en
moi ...
29 Octobre. - Chamordino .... En wagon, je n'ai cessé
de penser à l'issue de la situation, de la mienne comme
&lt;!e la sienne et je u'ai pu en trouver aucune : et cependant il y aura une issue, qu'on le veuille ou non, il y en
aura une, et ce ne sera pas l'issue prévue. Et pu1s il ne faut
penser qu'à ceci : ne pas pécher. Advienne que pourra. Ce
n'est pas mon affaire. j'ai trouvé chez Machenka • le cc Cycle
de Lectures 3 » et voilà que, en lisant la lecture du 28, j'ai été
frappé de trouver la réponse directe que comporte ma
situation : il me faut l'épreuve, c'est bienfaisant pour moi.
LA COMTESSE MARIE NICOLAIÉVNA TOLSTAIA
A CHARLES SALOMON
Couvent de Chamordino.
r5 décembre 19 rr (sic) [lire janvier].
MONSIEUR,

Votre lettre m'a procuré un grand plaisir, une lettre de
Paris qui est venue me chercher dans ma paisible retraite
1.. Ce passage ~st a rapprocher d'une phrase du projet de testament
.:ons!gné dans le Journal de Tolstoï sous la date du 27 mars 1895 :
« J'ai eu des moments où je me suis senti le fil conducteur par lequel
passait la volonté divine. "
2. Diminutif de Maria. C'est la sœur de Léon Nicolaiévitch. Tourguéniev, dans l'un de ses romans, a tracé d'elle un délicat portrait.
3. Recueil composé d'extraits de différents auteurs, pour servir de
lecture quotidienne, rédigé par Tolstoï.

�5i22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

523

DOCUMENTS SUR. LE DÉPART DE TOLSTOÏ

du couvent de Chamordino. Voici près de vingt ans que
j'y suis sans entendre un mot de français ; mais je crains
que vous ne sauriez déchiffrer mes pattes de mouche, vue
mon écriture impo!,sible&gt; si je vous écrivais en russe. Vous
désiriez savoir ce que mon fr re est allé chercher au couvent
d'Optino ? Serait-ce un starets ' doukhovnik ou un homme
sage et ~ivant en retraite avec Dieu et sa conscience qui le
comprendrait et pourrait offrir quelque soulagement à son
grand chagrin ? Je suppose ni l'un ni l'autre : gore égo byw

vous remercie, monsieur, enc.ore une fois pour votre livre
qui m'a vivement intéressé~ tout y est vrai et sincère 1 • J'espère que cette lettre ..:ous trouvera à Pétersbomg et que
vous 01e procurerez. le plaisir de venir passer quelques
jours à Chamordino comme vous le dites dans votre lettre.

sliclikom slojno; on prosto khotiel ouspokoitjsa i pojitj v tichoï i
doukhovnoi obstanovkié ~. - Les fâcheux malentendus qui

(2-1 octobre. 1-910)

ont les derniers temps obscurci l'existence de mon frère
avec sa femme ont à la
éclaté en catastrophe inévitable: plus Léon rc.ontait avec toute son âme et son esprit
au ciel, plus elle plongeait dans son cher terre à terre !
Pauvre, cher Léon, comme il était content de me voir ;
-comme il désirait s'établir chez nous à Cbamordino, c&lt; esli
tvoi monachki rntnia né progoniat } &gt;1 ou à Optino. Je ne
pense p.i$ qu'il voulût redevenir orthodoxe, No ia nadie-

un

ialas cbto nach starets kotoryz· na vsiekh neotraz._imo dieistvoval
svoei krotkost;'iott i lioubov1iou, voz.boudit Olt nievo tchouvstvo
oumileniia douchovnavo, kotoroe ou nevo éschtcho né bylo, no
kotoroé ouje bylo bliz)w k némou poslieànéé vremia. - I vot on
ouiéchal, i oumér rn.ilyi dorogoi moi llvotchlia, kak ia privykla
égo z..vatj. Chto b110Li Sacha (sa fille) skaz..ala, kogda ona
priiechal.a, ot teheuo on tak v-niéz.apno ouiéchal, nikto, ia daje s
nim néprostilas, né z.naiou (sic). Ne mogou boljchtf pisatj 4 . Je
1. Starets, confesseur. Voir sur ce mot, Unio11 pot11:) a VùiU, Correspondance, 1er janvier 191 J, n° 4.
2, Sa douleur était trop cornple3e ; il voulait tout simplement .se
calmer et vivre dans un milieu tranquille, spirituel. ·
3,. Si tes nonains ne me chassent pas.
4. Mais j'espérais que notre starets qui avait une action irrésistible par
sa douceur et son amour réveillerait en lui le semiment d'humilité spirituelle qu'il n'avai~ poi~t encore mais dom il n'était pas éloigné dans
les derniers temps ; et voici qu'il est parti et qu'il est mort en route,
mon Lévotchka, comme j'étais habituée à l'appeler. Ge que. Sacha _luia

SŒUR MARIE TOLSTOÏ

DERNIÈRE NUIT A IASr AIA POLIANA
RECIT DE MICHEL NOVICOV, PAYSAN

2

Le monde est orphelin : l'homme qui depuis 20 années.~
après avoir renoncé à vivre pour lui-même, luttait avec
l'injustice de la vie et pour nous tous cherchait quel en
ttait le sens et le but - cet homme là n'est plus. Quelle
douleur, quelle amertume I C'est comme si. on avait arraché un morceau de mon cœu_r, comme si en moi quelque
chos.e s'était brisé, s'était détache, s'était cassé.
Tant qu'il vivait on avait chaud à l'âme, on sentait en
lui je ne sais quel soutien invisible. Il y avait dans le
dit ~uaod ~ile_ est arrivée, pourquoi il est parti si subitement, personne
- 1e ne lui ai même pas dit adieu, - ui moi-même ne le sait. Je. ne
peux plus écàrc.
r. Cf. Documents sur les derniers jours de Tolsto'i. Article de la
Correspondance de l'U11io1i pour la Véritl, 1er janvier r91i, no 4.
Signé C. S. et D. H,
. 2. Michel Novicov, paysan. Novicov est un paysan petit propriétaire
du Gouvernement de Toula. li apprir à lire à Moscou où il fit son
service militairé, à l'école du régiment. Il a raconté dans un article
f:ettres ~'un pays1in publié par M. Serguiéenko (.J.lmanach tolstoien
11iternat1011,il de 1909) trais visites qu'il fit à Tolsroi. Novicov a écrit
des rédts populaires dont la fraîcheur naïve séduisit le grand écrivain.
Léon Nicolaïévitch voyait en Novicov non seulement un disciple ru.ais
un confrè~e. Boulgakov, _secrétaire dévoué et discret de Tolstoï, note
dans son Journal (Chez. Tolstoï. la dernière a111'1.ée de sa vie), à la -date du
22 octobre 1910, que Tolstoï lui a dit: « Novicov le paysan est venu.
Vous savez qui c'est? 'Comme il est intelligent.!. •• »
_

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

monde, cela était évident, un homme qui pensait pour
nous, qui- luttait avec l'injustice : en arrachant l'homme à
la vie animale et basse pour ramener à un degré supérieur
d'humanité, pour en faire un fils de Dieu, il épurait et
anoblissait la vie.
Il est malaisé de parler sur une tombe encore fraîche, de
choisir des mots pour exprimer la douleur invisible qui ne
cesse de vous oppresser le cœur. Paix. aux cendres de celui
qui était notre conseiller et notre maître.
Je n'ai point envié ta gloire : tu n'as pas envié mes douleurs et nous nous aimions.
Il n'y a pas longtemps, - c'était le 2 I octobre, une
semaine avant le départ d'Iasnaïa Poliana - je fus pour la
dernière fois chez Léon icolaïévitch et- comme d'habitude - je restai pour la nuit. J'avais fait sa connaissance à
Moscou, il y a 17 ans, quand j'étais _soldat. Nos âmes
s'étaient apparent~es et &lt;lès lors jusqu'à sa mort rien n'est
venu rompre nos relations. Cher, très cher Léon Nie-0laïé·
vitch, c'est-à toi que je suis redevable de ma nouvelle naissance spirituelle et de ce qui est la conséquence nécessaire
de ce renouveau, de la lumière projetée surtout un côté de
ma vie. Tu ne m'as pas dit comment je devais vivre, tu
m'as dit seulement que chaque homme est libre, qu'il peut
et qu'il doit organiser sa vie le mieux possible, comme il
l'entend, sans considération pour la façon dont ceux qui
l'entourent vivent eux-mêmes ou apprécient sa façon de
vivre, sans se laisser déterminer par tout le patrimoine spirituel que chaque homme tient en h.éritage du passé.
C'est là tout ce que tu m'as dit. Mais ce peu que tu m'as
dit s'est développé en moi au point &lt;le ne plus laisser place
à toutes sortes de futilités, de caprices de la mode, de
superstitions, de superfluités. Tout cela pesait sur moi
comme une pierre, comme cela pèse sur d'autres et m'em·
pêchait de vivre : et cette nouvelle évaluation des valeurs
dont j'avais hérité s'est trouvée si juste et a si bien résisté

DOCUMl!NTS SUR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

que je ne me suis pas laissé tenter par la vie des villes :
insensible à son charme j'ai habité toute ma vie la campagne; j'y ai vécu du travail de mes mains, j'en ai nourri
moi et ma famille.
Cette fois-là, je partis de Toula à pied, et tout le long de
la route je sentis quelque chose de lourd qui m'oppressait.
Je pensais : j'arrive et voilà qu'il est malade ou déjà mort!
Je ne reçois pas de journaux, aussi je ne savais rien de sa
santé. Mais quelle fut ma joie quand Ilia Vassiliévitch ' me
dit : cc Le vieux Comte n'est pas là, il est parti à cheval avec
le docteur 2 • » A cheval, pensai-je, il est donc en vie et en
santé - les malades ne montent pas à cheval. J'entrai dans
la chambre de Douchan_ Pérrovitch. J'attendis-plus d'une
heure leur retour et m'enfonçai dans le« Cycle de lectures»
au point que je ne les entendis pas rentrer. D'habitude
Léon icolaïévitch montait dans sa chambre au premier et
me faisait appeler. Cette fois-là, il entra sans bruit dans la
pièce où j'étais et d'un geste gamin me frappa sur l'épaule.
Je sursautai. Il était là devant moi, alerte, en santé et la
main joyeusement tendue. Et ie ne fus pas long à penser :
c&lt; Eh bien ! Dieu soit loué, nous en avons bien encore
pour cinq bonnes années, mon bon vieux. &gt;&gt; Léon Nicolaïévitch ne manqua pas comme d'habitude de me demander des renseignements sur ma vie, ;ur la famille. Il entrait
dans to_us les détails, voulait savoir quelles relations j'entretenais avec les voisins, avec le clergé et si mes enfants
allaient à l'école ?
Entrèrent Douchan, le Docteur, puis deux jeunes
hommes du village qui avaient reçu l'ordre de se présenter
au bur~au de recrutement. La conversation s'engagea.
Lé~n N1colaïévitch det?anda à l'un de ces garçons, nommé
Polme ;, ce qu'il ferait s'il était jugé bon pour le service ?
I.
_2.

Domes.tiq1;1e depuis longtemps au service de ta famille.
Makov1tsk1, le Docteur qui quelques jours après partait avec Tols-

to1.
3· Potine a consigné cette conversation. Son récit est entre les
mains de W. G. Tchertkov.

�526

''

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Poline répondit qu'il était social-démocrate et qu'il servirait non pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. Léon
Nicolaïêvitch me demanda : « Qu'en penses-tu ? Peut-on
s'enrôler sous ce drapeau là ? »
Je répondis que les gens qui faisaient des sottises ou
commettaient des crimes fût-ce au nom de l'Etat, voire
même au nom de Dieu, n'en étaient pas moins un fléau
dans la vie.
cc C'est un point de vue», répliqua Léon Nicolaïévitch, et
je demanderai à Poline où commence, où finit cet Etat
pour le service duquel il se déclare prêt à apprendre le
métier des armes: au delà du village, par delà Moscou, de
l'autre côté de la Volga ? )&gt;
« S'il veut absolument parquer ses frères dans une frontière comme aujourd'hui, au delà de cette frontière il y aura
toujours des ennemis auxquels il lui faudra bon gré mal gré
faire la guerre et c'est à faire la guerre que l'amènera son
service. Tandis que s'il considère que la terre entière est sa
patrie, son service devient inutile : il n'aura plus avec qui
combattre. »
Le camarade I de Poline dit alors : « Nous avons lu qu'il
existe des sectes où l'on refus~ de faire le service. Ces dissi&lt;ients invoquent fa Sainte Ecriture qui contient une
défense. Moïse a dit : Tu ne tueras point et le Christ a
prescrit d'aimer même ses ennemis. n
« C'est un terrain peu solide, n répliqua Léon Nicolaïévitch, « il existe beaucoup de textes. Moïse avait écrit :
Tu ne tueras point. Mais Napoléon écrira: Va et tue! Ce
n'est pas parce que Moïse ou le Christ ont défendu de faire
du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en
abstenir. C'est parce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme
de se faire ce mal ou de le faire aa prochain - je dis de
l'homme, je ne dis pas de la bête, prenez-y garde. C'est en
~toi même qu'il te faut trouver Dieu afin qu'il règle tes
I.

Ce camarade a de son côté rédigé ce dialogue.

DOCUMENTS SUR LE DÉPART DE _TOLSTOÏ

527

actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et -ee qui est
mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que
nous nous laisserons guider par une autorité externe Moïse
et le Christ pour l'un, Mahomet ou le Socialiste Ma:X pour
un autre, nous ne cesserons d'être les ennemis les uns des
autres et nous n'arriverons aucunement à nous entendre. »
Puis la conversation dévia : on parla de ceux qui sortent
de l'F..glise Orthodoxe, des dissidents, de ceux qui ont
renoncé à 1a foi de leurs pères.
« Il est aisé, dis-je, de naître et de mourir sans l'aide du
clergé. Mais il peut y avoir des difficultés, là surtout où il
Y, a peu de g~ns sortis de l'Eglise, quand il s'agit du mariage
d enfants qu1 ne se rattachent à aucune confession. n
Là-dessus, Léon Nicolaïévitch, avec vivacité : « Le mariage serait-il le seul but de 1a vie ? Je crois que non seulement Marx, mais Moïse ni le Christ n'ont rien écrit de sembl~ble .. Bi~n au contraire, l'idéal évangélique est la chasteté
et Je sais bien des femmes qui ne se sont pas mariées. Elles
on; eu t~t de besogne avec leurs sœnrs, avec leurs frères
qu elles, n ~nt pas ,eu le loisir de penser à leur vie personne_lle. J esum_e qu aux yeux de Dieu ces vies-là ont plus de
pnx _que la vie des gens mariés. Voyez ma Sacha 1 - et ces
derniers mots furent dits avec tendresse - elle a 2 6 an
et elle n'a point encore songé à se marier. »
s
• Pui~ après un instant de réflexion : cc Je ne conteste point
~ mats ~ne c_hose me paraît claire : si un homme vit selon
D1;u, et St toujours et en tout il agit avec sens, peu importe
.qu tl se rattache ou non par le baptême à une confession
q uelconqu~, _et pour sûr l_a vie lui apportera une part plus
grand~ de _JOtes. » Et _plaisantant : cc J'ai quelque idée que
les céhbata1res ont morns d'ennuis que d'autres. »
, Ent~~ Ale~ndra Lvovna. Elle raconta que ~les paysans
d Iasna1a Pohana venaient, eu assemblée 2, de décider la
r.

½plus jeune des fi lles du Comte.

2.

C est le Skhod, réunion des paysans de la Commune.

�528

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS_E

création d'une coopérative de consommation, et avaient
fixé à 5 roubles le versement initial. Elle ajouta qu'au village de Roûdakov, pas loin d'ici, il y avait depuis deux
ans une boutique de ce genre.
« Qu'en pensez-vous,&gt;, me dit Léon Nicolaïévitch, c&lt; les
paysans tireront-Îls de là quelques avantages ? n
Je répondis que, pour ma part, je ne voyais aucun
inconvénient à ces magasins coopératifs et que j'avais le
projet d'en créer un dans mon village. Au contraire, je
craignais les sociétés de crédit comme le feu et je n'en
attendais aucun bien.
&lt;&lt; Et pourquoi donc?», me dit Léon Nicolaïévitch, « voilà
qui m'intéresse fort. Ces sociétés sont en vogue et chacun
proclame que le grand malheur du paysan c'est l'impossibilité où il est d'emprunter quand il est dans la gêne. »
&lt;&lt; Nous autres paysans, répondis-je, ne savons pas conserver le sou qui nous a causé la plus lourde peine à
acquérir. Le paysan dépense à tort et à travers la moitié de
ce qu'il gagne en œuvres de démon, en réjouissances, en
parrainages, en festivités et pour l'acquisition de nouveautés - impossible de lui porter secours avec de l'argent qui
n'est pas le sien. Bien sl'.lr il ne sera pas lorig à l'accepter,
mais il le dépensera encore plus vite et aussi inutilement
que sa propre pécune. n
c&lt; Parfaiteme1H, parfaitement», reprit Léon Nicolaïévitcb,
« j'ai peine à ne pas pleurer quand je les vois célébrer un
mariage, une fête ou des funérailles. Ils y dépensent leur
dernier sou et cherchent à se surpasser l'un l'autre : on
dirait vraiment qu'ils se sont solidairement engagés à faire
des sottises. Le sou acquis par le travail est une parcelle de
celui qui l'a acquis et de sa vie même, et c'est cela qu'ils
jettent à droite et à gauche. C'est toujours comme ça chez
nous : on se figure qu'on peut porter secours en commençant par le bo1J.t, au lieu de commencer par où il faut : un
corbeau paré d'une plume de paon, n'en reste pàs moins
un corbeau. Souvenez-vous de la tristesse du Christ qui

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

529

disait : Voici, la moisson est grande&gt; mais il y a peu d'ouvriers. Et, semble+il, jamais on n'eüt si grand besoin d'ouvriers qu'à cette heure. Chez tous la vie est absorbée par
l'extérieur. Et on a encombré la tête du peuple de superstitions ortbodo:r:es ; les usages de la ville, les boutons luisants [ des uniformes] r, le tabac lui sont en tentation et
quand il s'est laissé contaminer on l'assiège d'offres diverses:
huile de ricin, poudres médicinales ou encore sociétés de
aédit et propriété privée. Un enfant comprendrait, semblet-il, que tout le mal vient d'en-haut et on veut me faire
croire le contraire. &gt;&gt;
Resté seul avec moi, Léon Nicolaïévitch continua à m'interroger sur ma famille, sur la façon dont les paysans considéraient ma sortie de l'église orthodoxe et le fait que mes
enfants n'étaient pas baptisés. Tout d'un coup, il me dit:
« Et je n'ai jamais été vous voir au village. »
&lt;&lt; Bien des fois vous m'avez promis votre visite et vous
avez oublié votre promesse.»
« Eh bien, dit-il, maintenant je suis libre et je puis la
tenir n'importe quand. »
Je crus qu'il plaisantait et je dis: &lt;c Vous souvenez-vous
Léon Nicolaïévitch qu'il y a deux ans vous avez répondu à
mon appel : « Même si je le voulais, je ne pourrais aller
vous voir. &gt;&gt; Je n'ai pas compris jusqu'à présent, pourquoi
-vous. ne pouviez pas. » Léon Nicolaïévitch m'arrêta, plaisantant : ç&lt; C'était à une autre époque, époque de sévérité.
Mais maintenant nous avons une Constitution. J'ai fait la
part des miens - ou comme on dit chez vous, n'est-ce pas:
je suis sorti de la famille. Je suis de trop ici maintenant,
comme vos vieux quand ils atteignent mon âge - et par
.conséquent je suis complètement libre. »
Il remarqua que je prenais la chose en plaisanterie et
-que je l'écoutais sans conviction. Quittant alors le ton de
x. Ils'agitsans doute des boutons d'uniforme. Les anabaptistes d'Alsace avaient eux aussi, il n'y a pas fort longtemps, un préjugé contre
¾es boutons : ils les r$:mplaçaiem par des épingles.

34

�L,\ ~QUV.ELLE REVUE PRANÇA.fSE

la plaisanterie, il dit : « Si, si, croyez-moi. Je vous parle
sincèrement. Je ne mourrai pas dans cette maison. J'ai
-résolu de partir pour un l~u inconnu où on ne saura qui je
suis. Et j'irai peu.t,êtr.e tout droit à votre chaumière pour y
mour..ir. Seulement, je le. sais d'avance, vous me rudoieœz:
nulle, part on n1aime .les vjeu:s:. fai vu ~eJa dans vos
familles paysannes, et ie suis devenu si incapable de tout, si
inutile, » Sa :voix tombait en disant ces dernier,s mots.
Il lui fallut un grand .effort pour r.etenir ses laoues. L'.aveu
qu'il faisait lui était évidemment pénible.
Longtemps nous gardâmes le silenc.e. Enfin Léon Nîcolai'évitcb ·me dem.aada :
(&lt; Vous passez la nuit chez nous .comme toujours? &gt;)
Je répondiP que j'avais honte de déranger et de forcer à•
s'occuper de moi, mais qu'autre.ment je serais bien embarrassé car j'avais peur d'aller de nuit à la gare.
« Voilà qui va bien &gt;J, dit-il. « Vous coucherez ici.
Quand un beau jour j'entrerai chez vous, je passerai la nuit
chez vous à mon tour et n,ous serons quittes. » Il réfléchit
un instant et dit : &lt;c Se peut-il faire que vous craigniez quelqu'un la nuit ? »
~ Je ne crains ni les loups ni les homm.es, mais je crajns
les soulards et pour cause : au village, j'ai eu beaucoup à
en souffrir. »
- C'est à quoi je ne cesse de penser», m.e dit-il, « si les
hommes croyaient à une vie spirituelle, s'ils coQform.aient
leur vie à cette croyance, des gens ivres et la somme consi-- dérable de soutfrances et de mal qui ,kçompagne nécessairement l'ivrognerie, tout cela serait-il possible ? Bien
mieux que moi qui de la demeu.re seig:Jieuriale où je s1ûs
ne vois et n'entends que de loin, vous savez évidemment à
quoi vous en tenir sur ce ~au ; vous, vous trom·ez les
ivrognes sur votre chemin et je comprends la peur qui vous
étreint. Autrefois, dans ma jeunesse, j'aimais beaucoup les
gens soûls ; i1s sont toujours si disposés à tout vous dire,
leur âme vous est ou'lerte; et peut-être aussi la raison de ma

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

531

sympathie était-elle que moi aussi alors je menais une vie
mauvaise. »
Il m'accompagna et; comme d'habitude) prit congé de
moi le soir même : longtemps il ne lâcha pas ma main
wmme s'il se disait que c'ét,lÏt pour la dernière fois et
cependaiat il me répétait :
« Nous nous verrons bientôt ... Dieu veuille que bientôt nous nous ,·oyions. »

J'étais au lit, j'allais m'endor~ir, j'entendis près &lt;le moi
des pas légers. Je le voyais de nouveau dans une demiobscurité. La légèreté de ses mouvements que n'accompagnait aucun bruit était telle que j'ét~is prêt à croire gue
c'~tait son ombre. Je tendis la main vers la lampe _pour
donner plus de lumière. Ce que voyant, Léon Nkolaïévitch arrêta mon bras. Assis près de moi sur mon lit, il
,dit d'une voix basse et entrecoupée ;
cc Non, c'est inutile, comme ça c'est mieux, je suis venu
vous trouver pour une minute. Je suis content que vous ne
donniez pas. ]'ai dit à Douchan de nous laisser seuls.
« Quant à vos manuscrits, continua-t-il, je viens de les
lire. J'écrirai à Anoutchine et aussi à Korolenko ; seulement je vous conseille, et j'y insiste, de ne pas vous éparpiller, de ne pas vous épuiser sur des choses qui n'en
valent pas la peine - il faut vous borner à décrire votre
vie. Elle est si pleine ·et si instructive que je suis tout p-r~t
à vous envier. Racontez-la, il le f;,tut, et même je vous.en
prie. &gt;J
Puis après un silence :
« Ce que vous avez eu -en abondance, toute ma vie m'a
fait &lt;léf~t. Allons., adieu ! »

�53 2

I"

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il al)ait sortir, mais immédiatement il revint, se rassit
sur le lit et - précipitant les mots :
cc Je ne voulais pas vous parler de moi. Mais à l'instant
j'ai senti que j'avais eu tort de ne pas vous dire pourquoi
alors, pourquoi jamais, je n'ai pu aller chez vous. Pourtant
je ne vous ai jamais caché que cette maison est pour moi
un enfer où je brûle; toujours j'ai pensé à partir, toujQurs
j'ai désiré aller n'importe où, dans la forêt, dans la maison
du garde, au village, chez un être dénué et solitaire, pour
l'aider, être aidé par lui. Mais Dieu ne m'a pas donné la
force de briser avec la famille - c'est ma faiblesse, peutêtre mon péctié - mais je ne pouvais faire souffrir, même
les miens, pour le contentement de mon désir personnel.. . »
cc Cependant», dis-je, cc pour voir les amis, vous n'aviez
pas bes~in de quitter la famille, cela n'est que pour quelques jours... »
Il m'interrompit: cc Voilà précisément le malheur. C'est
de mon temps aussi bien que l'on entendait ici disposer à sa
guise. Partir en cachette, ce n'était pas possible sans
esclandre et la famille en aurait souffert. Quant à consentir
à ce que j'allasse chez vous ou chez tel autre, ma femme ne
l'admettait pour rien au monde. Et si j'avais insisté, ç'aurait
été des crises nerveuses qui ne sont pas exceptionnelles
dans notre milieu. Et à cela je n'ai jamais pu me faire : je
me sentais toujours coupable. »
Tout surpris : « Mais si vous étiez tout de même parti»,
dis-je, cc qu'en serait-il résulté de si fâcheux ? »
- Sophie Andréievna serait partie à mes trousses et nos
entretiens auraient été gênés par elle. C'est arrivé plusieurs
fois, Ainsi quand j'ai été en Crimée chez les Panine 1 ~t tout
récemment à Kotchéty \ ma femme est arrivée tout de suite

I.

A Gaspra, en Crimée. Tolstoï malade y passa deux hivers,

./

533

et il n'y a plus eu de paix. Quant à vous arriver à deux ou
trois dans votre maison de paysan, f~ire toute une histoire
po~u vous dire : bonjour ! et une heure plus tard : adieu 1
- pour vous cela aurait été une gêne et pas plus, mais
pour moi, tout simplement, une bêtise sans raison d'être. »
Il y eut un moment de silence.
Je dis: cc Léon Nicolaïévitch, laisse~moi vous parler de
quelqu'un » - je nommai la personne - « de quelqu'un
que vous connaissez comme moi - et ce que j'en dirai
n'est pas pour vous froisser, n'est-ce pas ? Vous le savez, sa
femme était alcoolique. Elle a eu pendant 20 ans des accès
pendant lesquels elle buvait une semaine, deux semaines et
même plus que ça. Vingt ans il porta cette croix et il se
disait toujours que sa femme finirait par avoir pitié de lui.
Tant qu'il a été un sot, il a fait dire des prières, il achetait
des images saintes pour l'église, il allait en pélerinage dans
l'espo~r que Dieu corrigerait sa femme de son vice : mais
les accès étaient de plus en plus prolongés : l'année dernière
il n'y tint plus. Il prend son fouet. Et d'y aller deux fois sur
la soularde. Eh bien ! l'effet obtenu a été plus efficace que
celui de l'intervention des saints. Elle a presque cessé de
boi~e ; quant aux. accès - plus question. Et avant, il avait
beau la prier, il avait beau la supplier ! Chez nous, dis-je,
l~s querelles avec nos babas• ont une conclusion des plus
s1~ples - .q~ant à des accès de nerfs, ça n'existe pas. Je ne
sws pas, dts-Je, partisan du fouet et jamais je n'y ai eu
recours. Mais on ne peut pas cependant en passer par tout
ce que veulent_Jes babas. &gt;&gt;
Léon Nicolaïévitch rit de bon cœur ; il appela Douchan
Pé_trovitch, lui raconta ce que je venais de dire, puis l'ayant
pné de retourner dans sa chambre, il me parla avec simplicité et franchise :
.

1901

et 1902.
2.

DOCUMENTS SUR LE DEPART DE TOLSTOÏ

Propriété de son gendre, aux confins des Gouvernements d'Orel

et de Toula. Tolstoï y chercha le re,os du
1910.

r. Paysannes.

15

aoQt au

22

septembre

�H4

LA NOUVElLE REVUE FRANÇAISE

cc

J'ai porté· ma croix et .Yai enduré 30 ans, c'est plus que

DOCUMENTS SUR LI! D"fil&gt;ART DE TOLSTOÏ

~

l'homme que vous connaissez. » Et se montant -µn peu, il

ajouta :

Evidemment si, ne fftt-ce qu'une fois, je m'étais
permis c.fe bousculer ma femme, de lui crier après, elle se
serait soumise, bien sûr, comme-se soumettent vos femmes.
Mais ma faiblesse ne me permettait pas de supporter les
crises de. nerfs et quand il s'en produisait je me disais (}Ue
je n'avais pas le droit de faire souffr~r un être qui m'aime et
qui, à sa manière-, veut mon bien. Nous avons vécu
50 années famour, nous nous sommes fàits l'un à l'autre ,._
Ma femrtre ne m'a jam~is trompé-. Jene pouvais pour mon
propre plaisir m'en aller n'importe où et lui causer une
douleur. Seulement quand les enfànts ont été grands et
qu'ils ont cessé d'avoir besoin de nous, je I1ai engagée à
mener U:ne vie simple. Mais elle redoutait plus.que n'importe quoi de passer à' un état de simplicité - œ n'était
pas son â~e qui le repoussait - e-lle le repoussait d'instinct. ll
Il "s'arrêta, réfléchit et reprit :
-« Je ne suis pas parti pour-mon seul contentement et j'ai
porté ma croh-•.... Ici on mapprêciaft en roubles et• on
di'sait que jè rûinais 1a famille. » Et il dit retenant ses
larmes : « Cest vrai, on se préoccupait de ma· personne
avec amour : on veillait à ce que mon repas ne se refroidît point, à ce- que- ma blouse que- void filt propre et
aussi' ces pantalons, &gt;&gt; - et il montrait ses genouX' «- mat$, . à part Sacha, personne n'avait cure de ma vie
spirituelle ». Et tendrement . : &lt;&lt; Sacha seule me comprend, vit de ma vie ; je compte sur elle, elle ne me
laissera pas seuL Et puis » - afouta-t-il-&lt;E-je ne pouvais
voir les amis qu'on n'aime pas ici et en particulier
T chertkov. &gt;&gt;
« Vous connaissez Vladimir Grigoriévitch », - sans me
laisser le temps de répondre: « C'est notre ami à tous deux.
&lt;&lt;

r. Plus exactement 48 ans. Le mariage est du 23 septembre 1862-.

Il emploie tour s-on temps et S&lt;?ll argent à la diffusion de
mesœuvres-. Je l'aime. Et m·a femme ne peut Ievoir. Elle
juge que c'est à cause de lui que je ne vends pas mesi œll:vres. C'est comme ça : pour le voir, il me faudrait ou endurer des reproches et des larmes, ou tromper ma femme,
aller soi disant à la promenade et me rendre chez lui. Et
puis encore ce prix', l'argent ... Je voudrais me préparer
à la mort dans le calme et eux m'évaluent en argent ... Je
m'en irai, pour sîir je m'en irai ... » Sa voix était sourde et
te rlétait guèreà moi qu'il adressait ces mots:.
Il y eut une minute de si.le·nc-e-,- pui:s avec. chaleur l
(! Pardonnez-moi, je V'OUS_ èn ai trop dit. Cest que rà~:ri's
un t~l désir que v_ô us me &lt;:onipre.niez, que vous ne ·pensiez-pas de mal de moi. Encore deux mors ; je- vôus T'ai
dir, à présent. 1e suis libre ; ctoye~-nim, }e 11e plais-ante pas,
avant peu nous nous verrons certainement.. ChêZ vuus-, che:z
vous, dans votre chaumière», aiouta~t-il à fa hâte et remarquant ma surprise : « En vérité, j'ai: quitté ma famill~.- i,
Et plaisantant : &lt;r C'est seulement mon âme qui- l'a quimre
- et sans, dédsion de la commu-rre oommtt chtz vous
a-otres 2 • Je ne l'ai pas fait et_ne pou:'lais le faire dans, man
seul intérêt. Mais maintenant je vok que cela vaût mieux
pour les miens aussi : ils autont ll1ôins d'occasion de·se
querellèt et de pécher à cause de m&lt;5i. i&gt;
Et en me . disant adieu, Lé'on Ni,olaïévitcb de répéter
enw_re : &lt;~ Bientôt nous : .ous verrons- et peut-êt1'e plus tôt
que re ne le pensé. ~
Il fit' qnelques p.ïs, s'.arrêra. et s-e: retourna .. Et,. me dési..
~ant par mom non1 propre et par ~lui de,moo pèi:e i,, il
dit:
I. ~e pr!x Nobel. Son attribution éventuelle à Tolstoïdoonait lieu à
des discussions : que ferait-on du montant du prix ?
~- Le paysan ne pouv-ait quitter le vilfage- sarts nne dëcisfon du

Mir:.

, 3· San~ do_ute Tolstoï appelait Novicov de son petit nom, Micl;Jel.
L appellau.on maccoutumée : Michel Pétrovitch donne à la déclaration
de Tolsto1 quelque chose de solennel.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

Si je vous ai dit tout cela, Michel Pétrovitch, c'est que
j'aï la conviction que vous partagez ma manière de voir et
que vous êtes avec moi en complète sympathie. &gt;&gt;
&lt;(

1

1

Mon agitation était telle que, de toute la nuit, je ne
réussis guère à m'endormir. Et puis j'avais honte aussi de
l'avoir en quelque sorte incité à se confesser à moi ; et en
même temps j'éprouvais de la joie : l'homme qu'il était ne
m'avait rien caché de ses faiblesses et de ses douleurs morales. Ce trait me l'a toujours fait particulièrement aimer et
m'avait lié spirituellement à lui.
Mon cher, mon cher bon vieux ! Aurais-je pu penser
que tu vivais dans cette maison tes derniers jours et d'une
pareille vie l
Je rentrai chez moi à la campagne. Quelques jours se
passèrent et le 26 octobre je reçus sa chère, et précieuse
lettre datée du 24 octobre ~.
Jamais je ne me pardonnerai la négligence que j'ai apportée à y répondre. On a su depuis que cette réponse, il
l'attendit 48 heures. Lorsqu'il la reçut, il était couché,
malade dans la gare d'Astapovo. Sans cela peut-être, qui
sait, sa vie aurait été prolongée de quelques années : la
chaumière requise, la chaumière chaude et propre était
libre ; il semblait qu'elle attendît son hôte. Cher Léon
Nicolaïévitch, tu me pardonneras, car tu l'as toujours su,
je t'aimais, j'étais franc avec toi et si j'ai tardé à répondre,
c'e;t sans arrière-pensée .
Au reçu de la lettre, je ne me pressai pas de faire ce
qu'il demandait. Je réfléchis plusieurs jours: comment le
1.

Voir cette l~ttre page 537.

DOCUMENTS SCJR LE DÉPART DE TOLSTOÏ

537

dissuader de quitter pour toujours Iasnaïa Poliana ? Je le
voyais vieux, débile, tout à fait impuissant - il le disait
lui-même, et je devais reconnaître qu'un changement de
toutes les conditions extérieures de sa vie le tuerait du
· coup : sacrifice inutile en soi et sans utilité pour personne.
C'est en ce sens que je lui répondis le 27 au soir ; ce soir
même où, en se cachant des gens de sa maison, il faisait
son paquet et se préparait à passer du moride de la vie
dans un autre monde. Je lui disais que ce cc départ &gt;&gt;aurait eu une signification dix ou vingt ans auparavant.
A l'heure actuelle, ajoutais-je, vous ne faites qu'abréger
vos jours.
Et voici que cet homme qui était grand et que tous
aimaient, n'est plus.
Son rêve - vivre encore un peu, loin du monde et de
ses rumeurs, mourir dans la chaumière du paysan - son
rêve, à quelques jours de sa réalisation, s'est brisé.
·
Paix à tes cendres, maître qui ne sera pas oublié, que
ton souvenir demeure à jamais et aussi bien ta gloire l
MICHEL

OVICOV,

Iasnaîa Poliana,

24

octobre

paysan.

1910.

Michel Pétrovitch, je vous adresse encore la de~1ande
suivante qui se rattache à ce que je vous ai dit avant votre
d_éparr. Au cas où, en fait, j'arriverais chez vous, ne pournez-vous p~ me trouver, près de vous, dans le village,
une chaum1ere, ne fût-ce q~e la plus petite, mais indépendante et chaude, afin que je sois le moins longtemps possible
une gêne pour vous et votre famille? J'ajoute que si j'ai à
vous télégraphier, je ne le ferai pas sous mon nom mais
sous cel~i de T. Nicolaïev. J'attends votre réponse, j~ vous
serre amicalement la main.
LÉON TOLSTOI.

�538

LA NOUVELLJ! REVUE FRANÇAISE

Ne. perdez pas de vue que tout ceci ne doit être su que
de vous seul.

Cette lettre a été publiée par P. A. Serguiéenko (Lettres de
L. N. Tolstoï, 1848-1910. TolstO!ky Almanaklr, 1910, t. l,
p. 345).

PREMIÈRE JOURNEE A RUFISQ_UE
(FRAGMENTS)
TRADUCTION CHARLES SALOMON.

·

TOUS DROITS IŒSERVES.

. .• Je me suis réveillé pendant l'appareillage de la Pan-

toire. Mon premier sentiment a été celui de la fatigue et

...J

cette fatigue ne m'a plus quitté jusqu'au soir. Elle s'est
incorporée à ma journée, qui lui doit peut-être les couleurs fantastiques qu'elle a revêtues.
J'ai d'abord pris possession par mon hublot de cette
matinée du vendredi 6 mai et de toutes les merveilles que
le destin voulait bien mettre sur ma route.
La brise soufHait de terre; sa force n'avait pas calmi
avec le jour; mais le temps s'était nettoyé; plus de boucaille, un soleil blanc et fort sur toutes choses.
Toutes choses, c'était d'abord une mer de plomb
bouillant, terne et agitée ; c'était ensuite une demidouzaine de cargos au mouillage, vers qui notre manœuvre
nous dirigeait; c'était surtout, là-bas, - obfet de ma
curiosité dévorante, - une côte plate, apparemment boisée,
parsemée de constructions pâles, et cernée d'une plage
fauve le long de laquelle le flot faisait courir de grands
rouleaux d'écume.
Les cargos ont grossi, la côte s'est approchée; j'ai alors
distingué quantité de détails qui m'avaient d'abord
échappé : tout un plumage de petites voiles carrées, qui
filaient au ras de l'eau; des cotres un peu plus gros, couchés sur la lame ; et deux remorqueurs minuscules qui
pagayaient de-ci de-là; leur cheminée maigre et sale se

�540

LA

OUVELLE REVUE FRAN ÇA1SE

fleurissait d'une risible petite cage à étincelles en treillage
métallique.
Les constructions pâles ont pris forme; la côte s'est
ordonnée sur plusieurs plans; quatre wharfs ont eu tout le
mal du monde à ~'en détacher; je les ai lentement démêlés
des accidents confus de la rive sur laquelle mon œil les
laissait aplatis. C'est alors que j'ai vu s'isoler_ les uns des
autres plusieurs bouquets de grands arbres gns, et se modeler un horizon de forme très molle.
ous avons doublé par l'arri ère quelques vapeurs dont
je n'at,rais jamais cru que j'oublierais l:s no?1s. Qua~d j'ai
constaté que nous étions près de mouiller, Je me sms levé
et j'ai déjeuné à la hâte.
.
.
Le commandant en pijama a surgi comme J'achevais :
« Vous venez à terre avec mai, Monsieur B/6 ? - Bien stir,

Mo11siettr Chabaneix . Mais, dites voir, est-ce qu'il faut mellre
le casque? - Le casque ? Bè, je crois bien ! - Vous tles sâr
que ... ? - Stlr que quai? - Sûr que ce ne sera pas de la ta1·tarinade ? »
Le commandant qui allait de long en large, s'est arrêté
net; il m'a regardé et a reniflé avec indignation : « Eh ~è,_

ne le mettez. pas le casque, .1\.1onsieur B/6, et vous verrez le JOlt
coup de bambou que vous allez.. prendre. - Bon, bon. Je ne peux
pas m'emplcher de trouver la chose tm peu ... Mais ça va alors,
on le mettra. »
Une demi-heure plus tard, j'allais vérifier avec une
certaine inquiétude, dans la grande ~lace du carré, _la
touche que me donnait ma figure de nen du tout, pnse
sous le grand casque des Indes que J. m'a prêté. Ce
n'est pas sans un effort que je me suis résolu à déboucher
dans cet affublement sous le soleil de Dieu et sous les yeux
de l'équipage.
La curiosité générale était ranimée par l'approche de
cette terre, nouvelle pour beaucoup, quittée par d'autres
depuis plµsieurs années; tout le personnel du bord,
officiers, matelots et chauffeurs, était rassemblé autour de

PREMIERE JOURNÉE A RUFISQUE

54(

la coupée. Mon arrivée a été saluée par ce murmure
mélangé d'amitié et d'ironie qu'excite toujours l'apparition
d'un de nos semblables dans une tenue seyante et fraîche.
C'était la prernière fois, depuis des semaines, que j'abandonnais mon chandail et les sombres couleurs de l'hiver;
le casque en outre produisait son effet.
Mais ce qui m'a d'abord frappé la vue, spectacle qui
primait tous les autres, cela a été M. Chabaneix, haut, large,
bombé dans un complet de flanelle blanche à petites raies
bleu pâle, les pieds chaussés de souliers blancs, son visage
cé arien encadré dans un casque kaki d'une forme heureuse, et serrant sous son bras (seule tache foncée de cet
ensemble vraiment étincelant) son portefeuille de maroquin bruni. Je n'ai pu retenir une exclamation : « Oh,
· vous !tes mperbe ! » C'était la vérité. Aussi a-t-il joui profondément de cet hommage spontané et s'est-il senti, s'il
était possible, plus à l'aise encore dans sa peau.
Le canote était armé et dansait déjà dans la houle; trois
matelots le maintenaient péniblement éloigné de la coque
et de l'échelle.
Je vous ai dit que la brise venait de terre et soufflait
grand frais. A peiue débordés, nous avons eu la vague
dans le nez; le canote n'ayant point de quille de roulis,
le commandant n'avait pas osé mettre à la voile ; les trois
rameurs avaient tout le mal du monde à nager ; je me
souviens du reste avec reconnaissance de l'air de paniculière bonne humeur qu'ils avaient ce matin-là.

** *
Je crois que les Instructions Nautiques donnent au
mouillage de Rufisque le nom de port ou de rade. Mais
rien ne rappelait l'idée que nous nous faisons de l'un ou de
l'autre.
Une brume blanche, mélange de vapeur d'eau, d'écume
et de sable, nous cachait le grand arc que la côte dessine

�54 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

au nord et qui défend .effectivement le .mouillage contre
les alizés du nord. C'est en vain que je cherchais à distinguer, du côté dé la haute mer, l'ergot du Gap Manuel, la
· double bosse des Mamelles et l'emplacement &lt;le Dakar. Je
n'apercevais autre chose s-inon devant moi, à une distance
de deux ou trois miUes, la ligne droite, inhospitalière, de
la plage, sur laquelle la mer brisait avec fureur.
Aussi bien le p1aisir q_ue j1éprouvais n'a-t-il pas tardé à
se mélanger d'un .autre sentiment; la suite de mon voyage
devait m'en faire rougir.
Je vous ai dit que le mouillage était parcouru de cotres
rebondis; le vent les poussait avec rapidité; les uns arri. vaient de terre et tail.laient devant eux en courant au plus
près; parvenus sous le vent du va_peur qu'ils chargeaient1
ils viraient avec une précision gracieuse et venaient exactement l'élonger. D'autres, à peine déb2;rrassés de leur cargaisoµ , hissaient leurs deux. voiles, s'inclinaient sur la
lame et regagnaient les wharfs en tirant de grandes bordées.
En outre, des ,gabares ventrues, chargées à ras bord et
privées de tout moyen de propulsion, dérivaient lentement à travers le clapotis;' elles s'en allaient ainsi jusqu'au
moment où, passant auprès, un des deux remorqueurs.
poussifs leur jetait une vieille amarre de chanvre et les amenait à destination. Vides, elles entreprenaient de regagner
terre par le même procédé; on les voyait emportées' _par·
la dérive à de très grand.es distances. ; mais U!} des deux
serviables et actifs petits vapeurs finissait toujours par le&amp;
découvrir; ni l'un ni l'autre ne rejoignait jamais les wharfs.
sans traîner derrière lui, vaille que vaille, un long chapelet
de ces impuissantes péniches.
Enfin, dans tous les interstices de cette circulation, on
voyait, minces et promptes comme des flèches, filer de
petites _pirogues indigènes, montées par &lt;leux hommes ; la
brise les couchait sur le côté; un des horp.mes gouvemi}.it
au moyen d'une longue rame; l'autre se dressait tout
debout sur l'étroite et tranchante lisse; il levait à bout de

PREi,UÈRE JOU.RNEE A RUFISQUE

543

bras, dans une attitude magnifique, une perche qui faisait
office de vergue et .maintenait ·au vent le carré de linge
rapiécé qui servait de voile_. Un bout de m ât compose,
avec une ficelle et une poulie, le gréément de ces embarcations minuscules, dont la largeur ne va pas à un mètre et
dans lesquelles les mandiagos font des rraversées de cinquante milles.
Tout cela produisait en rade une animation exrrêmement
pittoresque à la contempler du haut d'un solide cargo en
acier. (Juelle fausse honte m'empêcherait d'avouer que, du
fond d'une coquille de 11oix_, rendue très peu maniable par
la houle, ce spectacle n'a pas tardé à me paraîtr.e .assez
impressionnant? D'autant plus impressionnant que, à y
mieux regarder, l'équipage de tous ces bâtiments - cotres
'
'
gabares, pirogues et remorqueurs, - était exclusivement
composé de noirs.
Je ~anquajs alors de la moindre notion sur les capacités
nautiques des indigènes. Je n'apercevais d'eux que leurs
gesticulations, leurs clameurs confuses et leurs corps suspendus en chapelets après les fardages ; quand un coi:re
passait près de nous, au-dessus de nous, à trembler, faisant
sifiler l'eau et nous éclaboussant d'écume, j'avais juste le
temps de fixer le souvenir des yeux sanguinolents que le
timonier dardait droit devant lui· avec une intensité
d'expression presque hagarde.
cc Nage, nage I » criait M. Chabaneix à oos trois matelots; et chaque fois que ceux-ci voyaient grossir un autre de
ces monstres, dans un tourbillon de cris menaçants ils
s'arc-boutaient sur leurs avirons à les faire plier. Je se~tais
no~re lent et frêle canote entièrement livré à l'humanité,,
au coup d'œil, au sang-froid et ~ l'habileté manœuvrière
des
., . étranges animaux déchaînés sans contrôle sur cette rade•,
Ja1 trouvé tout à coup mon destin précaire et misérable.
Je devais plus tard apprendre que les noirs de ces parages
comptent parmi les meilleuxs marins du monde, que leur
audace et leur adresse sont estimées sans rivales.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

544

Mais à ce moment un soulagement m'est venu à voir
l'attention de ~- Chabaneix se fixer sur un des cargos près
desquels notre route nous poussait. Un hurlement ~•a pas
tardé à lui échapper:
&lt;c Mais c'est la Meuse, ce bateau-là, c'est la Meuse! Nage,

naue
;·e vais demander si Fabrechong est à bord.
b &gt;
- Vous connaissez: quelqu'un mr ce bateau-là?
- Hè bé, FabrteÎxmg. C'est là un des deux bateaux d'Andrade, de Bordeaux. Fabrecbong, qui le c.ommande, était second
stir Vistule, l'année q11e j'y ai embarqué comme lieutenant. Voits
allez. voir l'homme que c'est. Nage, nage I »
Nous accostons le cargo ; je fais connaissance avec la
poussière d'arachide; elle souille la muraille, elle s'amasse
dans les anfractuosités des hublots, elle couvre d'une cendre
grise les blancheurs du château. Un jeune homme blond,
sans col et en casquette sale, nous sourit d'en haut et
nous apprend que M. Fabrechon est à terre. _H _n'import~ ;
M. Cbabaneix a ses desseins; d'ailleurs sa cunos1té est éveillée · il me jette son portefeuille, attrape l'échelle de pilote
qu'on déroule à sa rencontre et d1spara1t comme un singe.
ous l'attendons, amarrés à un bout, qui est un cordage, et
qui se prononce boute, tout comme canot se prononce canote;
nous sommes durement secoués; le canote tape et râcle la
noire falaise du vapeur, contre laquelle nos mains tendues
à plat servent bien faiblement de défenses. Tout à coup
des cris éclatent d'en haut, de l'avant, de l'arrière; je me
retourne; un des deux remorqueurs indigènes vient de
doubler l'arrière de la Metise; il débouche à vingt mètres de
nous, suivi de deux gabares lourdement chargées ; il les
mène à accoster précisément là où nous nous tenons; nous
sommes si bas sur l'eau que le timonier ne nous apercevra
pas. Mes trois matelots s'affairent à déborder le canote
sans casser les avirons contre les tôles de la Meuse. Ils Y
réussissent au moment où l'étrave du remorqueur va nous
atteindre; encore nous a-t-il fallu saisir un moment favorable entre deux levées.
'

•

JI,

•

545

PREMIÈRE JOURNÉE A IUFISQUE

Enfin nous voici amarrés plus loin vers l'avant, à un
autre boute qu'on nous a lancé. Je suis désagréablement
impressionné par ces incidents, par ces équipages agités, pa.r
ces manœuvres hasardeuses. Les rafales qui veulent m'arracher mon casque me forcent à le tenir enfoncé ; il est un
peu étroit, presse sur les tempes et ajoute la migraine à
ma fatigue. Je sui$ trempé, mais le soleil devient plus
brôlant à mesure qu'il s'élève ; j'ai plutôt envie d'être à
bord qu'à terre, mais surtout d'être n'importe où ailleurs
que sur ce canote, et l'Afrique ne me plaît pas.
0 Colleone, où êtes-vous ?

•••
... Rufisque avance dans la mer quatre wharfs courts et
trapus ; celui que nous accostons est grouillant d'activité ;
les cotres, les gabares, les canotes des steamers pullulent
tout alentour. Chaque levée, en s'en venant du large, soulève ces rangées d'embarcations les unes après les autres
avant d'aller s'écraser sur la plage, cinquante mètres plus
loin, en produisant un bruit d'écroulement brutal et profond.
Tandis qu'ayant empoigné d'une main les échelons rouillés de l'échelle, je grimpe en assujettissant de l'autre mon
casque sur ma tête, je vois se pencher au-dessus de moi
une vingtaine de noires figures, plissées par la curiosité ;
elles dessinent le long du wharf une frise d'yeux brillants
et de dents proéminentes. En même temps, un verbiage
d'une vélocité incroyable fait connaître à tous présents et
absents que, derrière l'impressionnant cap'taine du grrand
bateau arrivé dans la nuit, débarque un petit toubab maigre
et rasé, qui ne peut à première vue s'identifier ni avec un
administrateur, ni avec un « opérateur ))' ni avec un
shipshandler, ni avec un cap'taine de bateau, ni même en dépit de sa vareuse - avec un officier de terre ou de
mer.
35

�54.6

,111

'
LA llOUVELLB tEVUE Fl.A'NÇ41SE

J'étais tncore à ce moment-là. sur mon éc~U_e, ~ctement sospendu .à mi-chemin entre notre civiltSJ.non et
- 1•autire.
·
La situ.ation aù je -me trou\.'.ais ~it exact!ement œll
d'un lézard qu.e je regardais hier ~scensioooer le mur d'u:n
petit perron. Parvenu près ,du rebord· de la pll\te-forroe~ il
s'est arrêté il a avancé la t!œ, il a proc6dé .à un examen
circonspec; de ce qui pouvait !~ttendre surie mori?e hori-,
zontal; puis, ayant fait, il a pris le courage de se nsqucr à
la surface de ce nouvel étatJe choses.
r
Quand mon nez a eu dépassé les poutres en ibétoo du
wharf et la tranche de son plancher, j'ai moi aussi jeté un
regard sur la surface de ce nouveau continent et j'ai commencé à m'instruire.
Je me suis d'abord trouvé perdu dans une for~tde lon~es
jambes noires, d'une maigreur d'échasses, émaillées de cicatrices et de plaques; elles sortaient de jupes ou de toges
assez longues et dépenaillées ; les pieds qui les terminaient étaient cornés, poussiéreux, inconciliables a-vec les
canons de l'esthétique gréco-roma.ine.
Continuant à m'élever, j'ai constaté que la plate-forme
du wharf était couverte d'un empilage grandiose de sau_
d'arachides entre lesquels quatte voies Decauva.U.e se
frayaient pl!niblement un chemin ; une d.e ~ piles était la
proie d'une équipe d'hommes en toges et en JUP~ de ao~leurs qui la précipitait pièce par pièce dans leude; mus
·l'extrémité d'un mât se balançait tout auprès J cbacune des
vagues, en passant, le soulevait à $0D tour, .avec-a n.e b~squerie de hoquet, et me laissait sup~ser que.. le vide
était occupé par nn cotre en chargement.
Outre 1es manœuvres qui démanteiaient œt édifice, une
abondance incroyable d'êtres gisaient de tous les côtés, couchés sur des sacs vides, assis sur des sacs pleins, a:ccrciopis.
entre les raits et sur 'les planches, fumant de longues pipes'
minces, grignotant des caca.ouettes, jacassant avec une
fureur aiguë, riant de toutes Jeurs dents, et prêts, me

PREt,UÈn:

JotTRtŒE

A. IUFI9QUE

54 7

semblait-il, à accepter pour valable la premièr-e distraction
qui leur écherrait.
En l'espèce, la distraction Jenr a été fournie par le oommaœfant Chabuieix.et par moi.
Mon com~gtmn avait pris quelque avance; je le voyais
s'éloigner de son pas npide et autorisé. Sa prestance en a
fait instantanément le point de mire cl.es noirs; quand je
l'ai rattrapé, ils l'assaillaient déjà de leurs interpellations:
« Hé, boniourr cap'taine I Hi hé, monsieur, "hé cap'tain, bcnjourr I »
Il leur répondait avec une assurance et une jo"e que je_ ne

Lui avais jamais vues, quelque habitué que je fusse à ses
manières. Mais il ne faut pas oublier que son père a été,
pendant toute la fin de sa canière, .ce qu'on appelle un des
v-œux « Séoég:alais &gt;&gt;, c'est-à-dire un de ces capiitaines s~
cialisés dans la navigation de la colonie, familiers avec ses
barres et ses ad.es foraines, à la toule de ses usages, de ses
tr~cs et d~ ses secret~ ravitailleurs essentiels des .comptom. en pouns et en primeurs, de la métropole en sirJges,
fauves, et oiseaux, intermédiaires gaillards pour toutes
sortes de missions publiques ou tacites, licites ou illicites
finissant par avoir transporté je ne sais .corn bien de fois tou;
les blancs et toutes les blanches que leur destin fait vivre
dans ce malheureux pays; bref no de ces capitaines dont
à la l~ngue, le nom, l'humeur, les aventures, les capacit~
nou~1ssent une d«:5 co~versa~ons essentielles de l'Afrique
Occ1dentale, et qu1 méritent bien le titre qu'ils se donnent
de Rois du Sénégal.
'
Lui-même, le Chabaneix que je connaissais, avait fait
le _Sénégal sans interruption, de 19II à 191-6, un an sur
Ymule, quatre sur Mau.ritanie, torpillés .depuis. Sur vingt
phrases que prononce M. Chabaneix, cinq commeocent
par ce préambule qui suffit à reconstituer autour de moi
toute l'atmosphère de l'Atlantique et de la Pantoire :
&lt;&lt; Quand j'étais lieutenant su,- Mauritanie l) ou bién :
« Quand filais second mr Mauritanie ». Combien de fois

�S48

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

au juste a-t-il remonté le fleuv~jusqu'à Kayes, touc~é
Dakar, Rufisque, K.aolakh ou pénétré en Cazamance, Je
l'ignore ; mais qu'il ait rapporté de ce long cabotage une
connaissance intarissable des passes et des mœurs de la
colonie et une préférence secrète pour la vie qui s'y mène,
c'est une chose qui ne peut pas se nier.
(&lt; Vous verrez., vous verrez., Monsieur Bld, _quand nous ·
serons arrivés au Sénégal, vous verrez si je n'y suis pas connu '
de tout le monde. »
Je pensais : (( Nous n'en sommes pas, Monsieur Chabaneix,
à une galéjade près. »
Me doutais-je que je verrais sa prédiction se réaliser si
pleinement ? Car si beaucoup de noirs jouaient avec lui au
jeu qui leur plaît tant, de parler pour entendre le son de
leur voix, pour zézayer quatre :.nots français et pour induire
un toubab à attacher une importance particulière à leur
salutation, ma surprise devient grande d'en voir deux,
trois, quatre se dresser tout debout, lever les bras en l'air,
écarquiller la figure d'un plaisir qui n'est plus feint, et
s'écrier :
(&lt; Hé hé, Moussié Chab'nesse, hé hé cap'taine, Moussié Chab'nesse, moussié Challrzesse ! »
_
On le reconnait. Surprise plus grande encore, il reconnaît ; il s'arrête, se retourne, et, sans une hésitation, met
des noms sur les noires figures.
« Té, Abdoulla, té, Boukfall, té, vieux, tu n'es donc pas.
mort ?
- Hé hé, cap'taine, hé hé, moussié Chab'nesse I &gt;&gt;
Ils se dandinent en tapant leurs_mains l'une dans l'autre;
je vois leurs yeux rieurs s'humecter de la pure félicité d'avoir
été désignés par leur nom, signalés entre tous par ce toubab
superbe.
« Hé hé, Moussié C hab' nesse, second Maurita~ie? Hé hé?
.:_ Non, non, plus second sur Mauritanie, je suis maintenant
cap'taine du grrand bateau là-bas.
- Hé hé ! Hé hé!

PIŒMIÈRE JOURNEE A RUFISQUE

549

· - Et ta femme? Elle couche toujours avec ton frère? Tasœur
fait toujours la garbo et toi le vieux c. ? »
Abdoulla, Boukfall ou Mahmadou comprennent mal
ce torrent de paroles un peu bredouillantes ; ou, s'ils le
comprennent, ce sont de fat?eux diplomates, car leur visage
n'en laisse rien paraître. Leur satisfaction prend un accent
pointu et chevrotant :
« Oho, Moussié Chab'nesse, rnoussié Chab'nesse / »
Leurs congénères se sont rapprochés; ils se pressent maintenant en un cercle compact, où les uns jacassent sans
arrêt, pendant que les autres se bornent à tendre en avant
leurs dents blanches, et leurs lèvres qui rient de contentem~~t. Et moi qui perce leur foule à ce n~oment pour
reiomdre le commandant, je commence à humer une odeur
é~œu~a~te et . douceâtre, qui m'est . nouvelle, mais que
b1entot Je serai sûr de ne plus jamais oublier.
S'il était supetbe surle pont de la Pantoire, tout à l'heure,
M. Chabaneix, combien il l'est davantage ici, gonflé moins
de la vanité d'être reconnu que de sentir jouer si parfaitement les heureux mécanismes de ses facultés. Vraiment
tel qu'il m'apparaît là, ce sont les parties napoléonienn~
d~ son ma~que qui ont raison ; une fois de plus, il me
fait ~ense_r a N., mon ancien capitaine au front; celui-là
aussi avait été entraîné par son goût à servir en Afriq9e •
celui~là aussi ~vait contracté à l'endroit de l'indigène cett;
affect10n rnépnsante de négrier; en entendant les phrases
ou.olof se former spontanément sous le palais de M. Chabane1x., qui ja~ais n~a é:udié aucune langue et qui n'a plus
~arlé celle-ci depuis cmq années, je me rappelle la verve
m~puisable avec laquelle mon autre paresseux, là-bas, entre
~m~pes et Souain, reproduisait le piaulement arabe du
t1ra11l~ur, son sabir, ~es prières et son caquetage.
. Mats M. Chabane1x est pressé; ce qui l'amuse dans l'in~~gè~e, c'est ce qu'il en fait, lui, Chabaneix, et aucunement
l 1~digène. Aussi fend-il la presse et continue-t-il à grandes
eniambées, tandis que j'allonge le pas pour rester à sa hau-

�/
LA NOUVELLE Jl.EVOE FRANÇAIS&amp;

teur e'tqti'autourc de nous repnmd le dangereux tonnerre
des wagonnets.

... Les quatre w~rfs de Rufisque prennent racine dans
le sable même de la plage, mais à une hautem su:ffisa,nte
pour échapper aux effets des levées ordinaires ; qlilant à la
marée, elle est presque insignifiante-sur ces côtes-là..
La. plage.est donc bordée- par _un terre-plein sableux assez
large, où pourrissent les. résidus habituels d'un port. Les
mes de la ville viennent déboucher sur ce q-uaii naturel.
Nous garant donc de; wagonnets, nous avons d'abord
été arrêtés pai: un douanier noir; U s'est rnootré devant
une guê1ite de éiment, avec cette allure désabusée qu~ est
de. i.ègle en Franœ dans sa profession ; il avait l'œil triste
et la figure mélancolique ; il habitait sans ridicule une sorte
d'1wmiforme ,omposite d'où sortaient par en bas ses deux
pieds nus.
11 a.. mis peu de mots et peu de gestes à .rafraîchir les
s0t1venirs topographiques de M_ Chabaneix. Mon superbe
capitaine n'enduraiit toutefois qu'en piaffant la position
subalterne où ce court. incident le plaçait vis-à-vis d'un
indigène par ailleurs philosophe et vite résig.n é.
.
La première chose que R.ufistiue me montrait pendant
ce temps éta~t une perspec;tive rectiligne assez vide ; une
voie Decauville la parcourait sur toute sa looguem et des
constructions basses la bordaient. L'angle que cette me
formait avec le quai était occupé par une maisOL1 sans
étage d'une blancheur offensante ; une de ses fenêtres était
ouverte ; il s'y tenait une- figure que je n' oublieraii Lamais
p_lus, tellement c'était celle-là même que mdn ~nfanœ e.t
mes romans d'aventure devaient députer à ma ren,ontre.,
Imaginez la fiction du vieux. empirique noir, du vteil
esclave de wuleur que toutes nos lecturés nous orut, depuis
Fenimore Cooper et Beecher-Stowe, rendue famil:i_ère.
Essayez de ressusciter cette face camuse,. œs ye~ saogui-

55 1

PREMIBRB JOURNÉE; A RUFISQUE

nolents,.,cette lippe ·un peu pendante

di

ces cpntours qu'ei-

filoche une barbe blanche clairsemée. La crêpeluœ des
cheveux surmontée d'un vieux chapeau de paille, le bras
gauche posé sur l'appui-fenêtre, il fumait sa pipe en examinant le mouvement du port avec une expression curieuse
et bien.veillau~. Par l'embxasme de la fenêtre passable.ment
jl.Îrélevée,. on apercevait un mob.ilie, du Faubourg Saint"Anroine, un lustre, des bibelots de tombola; il ne faisait
aucun doute que le boohoçnne se carrait sur une chaise
Henri Il, émanée en droite ligne de chez Dufayel. Son
habilleme11t était d'un ancien pilote,. linge blanc et vareuse
marine . Il était parfaitement immobile et nous .regardait en

fumant.
La maison se con.tinuait.à. mai.nt gauche par un mur de
la même aveuglante blancheur,. qtientai.l.lait une porte en
bois plein.. Un gigantesque laurier-rose débordait le mur· et
surplombait la rue avec l'encoi:bellement de sa verdure
sombre et de ses fleurs. Nous avons ainsi défilé sous les
yeux. attentifs dtL vieux. sorcier tèa.vesti, qui me donnait
d'nne façon si mystérieuse et personnelle le salut de
t'Afrique.
·
.La courte rue.latéule que. nous avons prise s'engageait
entre deux entrepôts. Les pierres dont ils étaient faits semblaient n'avcm subi aucune des douleurs du travail ,· leur
ivoire gardait son éclat natif, et les murs offraient encore
cette réverbération nacrée qu'on ne voit qu'aux: fronts
d'attaque des carrières. Ces hautes parois ~obiles
-l'ésoanaie.nt toutefois d'une activité intérieme, pour ainsi
.dire mentale, où dominait le roulement martelé des
diables, coupé de la chute claire et flexible des sacs d'au..dµdes.
· Cent pas plus 1-0in, aous débouchions à angle droit dans
,la rue Gambetta._
Celle-ci est le type même de la v~ie moderne, telle que
font rêJ.rée et réalisée les colons de Rmisque ; elle est non
·seulement fartère centrale de la vfüe européenne, mais le

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

modèle sur quoi tout le reste essaye de se conformer. Et ce
modèie est, à certains égards, une réussite.

* **
Rufisque est tracée à l'américaine, par perpendiculaires
et parallèles; la rue Gambetta s'en va, comme un trait de
tire-ligne, du principal wharf jusqu'au jardin public et
à la gare, ce qui fait environ huit cents mètres.
C'est une vraie rue, propre et parfaitement adaptée à
l'unique fonction de la cité, qui est 1e stockage et l'etnbar·quement des arachides. Aussi, d'un bout à l'autre, la
chaussée n'.est-elle qu'une carapace, légèrement bombée,
de ciment épais, entretenu avec soin. Trois voies Decauville
parallèles sont encastrées dans ce dallage, à'. la façc»( des
voies de tramways dans le macadam des villes les plus
brillamment civilisées. Chaque rue 'transversale se ' présente avec sa même chaussée de ciment et son même
Decauville. Les bifurcations des carrefours et leurs aiguillages sont nets et en assez bon état. Des voies de raccor•
dement se détachent à droite et à gauche et vont s'engloutir
dans les entrepôts des différentes sociétés. Les trottoirs
sont bien établis; ils présentent un jeu réduit de ces petits
regards en fonte, à quoi se trahissent nos exigences et notre
asservissement.
Nous remontions à présent cette rue. Les' maisons qui
la bordent sont proprement construites. Deux couleurs
dominent dans les badigeons qui les recouvrent; le lait de
chaux, et un ciment d'une nuance ha,,.ane assez ardente
qui rappelle l'Italie.
Du côté du soleil, on abaisse de grandes toiles 'q ui
viennent s'assujettir à des anneaux scelléi dans la chaussée;
elles embrassent ainsi le trottoir, et forment, par endroits, '
les amorces d'un chemin couv&amp; t, plein d'ombre et de
soulagement. On s'étonne que les colons n'aient pas eu
l'idée de doter toutes leurs maisons de portiques en maçon-

PREMIÈRE JOURNÉE A RUFISQUE

553

nerie et de constituer ainsi, le long des rues, un abri perpétuel contre le soleil ou les. tornades.
Le sirocco faisait clapoter ces tenies avec un bruit marin,
et les bureaux ouvraient, sous leur protection, tout ce
qu'ils pouvaient ouvrir de portes et de f~nêtres. Dans la
-demi-obscurité où luisaient le chêne verni et le cuivre bien
fourbi, j'apercevais des silhouettes en bras de chemise ; au
fur et à mesure que nous passion~, elles tournaient vers
nous, avec une lenteur exténuée, des façes blanchâtres et
tra.nspirantes, privéès de toute espèce de curiosité sensible;
j'emportais avec moi et j'additionnais une à une ces images
·de souffrance et d'abattement. Mais aussitôt sortis de la
protection d'un de ces tunnels, nous nous retrouvions
plongés dans la circulation démoniaque des wagonnets.
Pleins ou vides, ils se suivent et se croisent en files aussi
continues que les tramways de Broadway sur les photographies de New-York. Ils se réduisent d'ailleurs à de simples
plates-formes; on les charge aussi haut que l'on peut; le
centre de gravité s'en trouve surélevé au-delà de tout ce
,qui est raisonnable; cela communique à l'édifice un branle
grotesque et inquiétant dont leurs conducteurs paraissent
se réjouir infinime.nt.
Ces montagnes de sacs blonds accouraient donc les unes
derrière les autres en jappant successivement des ~eux
essieux sur chacun des joints de la voie, et en émettant ce
bourdonnement continu, tout spécial à la vibration de
l'acier dans le ciment.
. Derrière chacune d'elles trottaient deux grands beaux
d1ables ; la lumière brûlante les enveloppait sans rémission•
le _vent q-qi s'enfilait dans la rue le~r plaqua!t au corps leur~
liaillons disparates; la plupart avaient la tete, les bras, une
épaule ou une partie du torse nus; on les voyait arriver la
:fi~ure levée, la bouche ou\terte, les yeux dilatés, riant,
~1aot, cour~nt, s'appelant, et ayant bien plutôt l'air de
Jouer au tram que d'accomplir un travail salarié.
Leur idéal était, sans aucun ·doute, de rejoindre le

�1:A- NOtn!EllEi .RRVUR ~

-wagonnet précédent etj de le tattiponnœ le plu&amp; bruyam;..
ment possible. Le pas~e -Iles -biforl:zàti0ra~ où les joinq,
,sont plus ou., moins- mal :ajustés,- constituait- aûssi ,des
-incidents fort div~issants, car un i chemin-rd fer »-n'est
pas complet s'i} est vendu sans u:i s..ystèmeï,perfectioi:mé
iraccid.ents ;- auss.i pour franchir les cioïsemeats,. lan.çaie~
·
ils · leurs wagonnets .à toute., y1tesse
~ l',a.vexrtur-e I pouva.1"t
tourner bien; il pouvait se &amp;ire aussi que les roues d'avanit
prissent apcpui mr les e)l'.ttèmîtés d'-un mil aomtne sur u11
·providentiel tr~pHn d'acier; la plate-forme .en profi~
sans r.etani pou:r essayer d'a'tl petit saut en hautem; mais
les cinq ou six .cents kilos d'arachides qui lui pesarent sur
les reins. calmaient aussit6t cette belle ambition; en tqi .
clin d'ail tout retombait, dér,aillait et basculait. Eda~
de 1eire et glapissements -de redoubler '; le's wagonnew sui-vants accouraient, environnés de vociférationsj dans le
louable dessein de caramboJer l:i.. v-icti"me de cetfe catas;trop-he ; que d'aventure un convoi se présentât .à q!
-moment par la , vore ttans'i'ersale, et la. disn;action ét~it
1)0rtée à son comble. Cela. durait ainsi tusqu'à ce qu'inter~
vint, à grand fracas &lt;le ·gosier, un cont1emaître iQdigène,
qu'éperonnait l'apparition, au bout de la: nie, d'un coin.mis
européea de la maison. Alors on se mèttait il dix:, à vingt;
c'était occasiàH aux l'iellcs musc\1htures de luire et de touer,
occasion .;;i-ussi aux langues de marcher ; }ëç; wagonnets
- étaient remis sur rail, r,chargés de Jeurs, sacs, et les b11ms,santes files de petits tramways reprenaient leur course ,vers
la mer -0u vers tcS--enttepôts.
Et déjà je rommem;a-is à me cüre: &lt;c,Je -vois bicn-,Je queldté

la fwa, de quel côti est la -tiiohtssë,1 mais .est-ce qf/J4je nvvot.r
pa,s aussi clairement de quel cvré edt itt lihe-Ptt, de ,qu-eL côtt.la

erl

joie:?',,

.

Cependant, .sur les trottoits; dtculah gravement U1il
ttoisiême aspect-de la- question ; il émit figuré par -de,maies·tueux personn::iges. de race. blanche dont . le -ventre bedminait soÙ.5i ~le burnous; ils avaient le fezi sui; · li tête, la

555

PJlEMIÈRE JOURNÉE A: RUFISQUE

canoè à la main; des oo~uches âe prix les shaussaîent ;
ieurs yeu1: veloutés dfédai~aietit les, ba:ga-rres puériles•ac h
ch:russéc; leur masque -cmpât-é, d'un teirit ëistre et légèrement bfüeu-x, ne trahissait que des prébcca.pMîons de
grandes personn,es. &lt;&lt; Des Mârocai111s, , me .répond M. G:habanéix, comme }e les lui désigne du menton, fes plus g-ror

eommerça1ttt du Sb/égal aprls nouJ.

»

-

-l:.!n

quatrième aspect de la questiOl'I' se montre- tout
aussitôt : robe sombre et sordide, d~marcne souple et
glissée, tignasse ébouriffée, peau grise, teint mat, faœ
longue, bras maigre!;, mains- de prince, œil de houri, mirie
de bandit: « Vazde{_-vous VfJzr un Maure? me dit M. Chabaneix, en m'attrapant le couie. Orfevres, chamelier, et

dtftrausseurs de µm,d chemin ; tout leur

&amp;S&lt;t

b&lt;Jn, ils sonf bons

à tout; les g'uts les plus inttlligents du Sfnégal. » Et plus ra.rd
quelqù'un ajoutera: « Si ce n'était pas nous qui tenions le
Shiégal, ce serment les Maures. &gt;&gt;
•
_A~ moment oû nous arrivons sur une petite place provn1c1ale, plantée de douze arbres en carré et du buste d'on
monsieur, J'ai encore le temps de distinguer un cinquième
aspe~, de la question. C'est assurément un Européen,
ce~u1-la, avec son kaki de toile; son casque français, sa
mm~ cre~se et sa démarche fatiguée; et pourtant je sens
au_mt?t, a quelque chose qui m'écha!ppe, que cela pour- 'rait b1en tout de même n'être pas un Européen. La fate
assuré~e_nt est bla?dîe ; mais le tei-m est une îdèe trop
Jl]at,. 1 çeil u:op n01r, la pupille trop humide, la paupière
:rop meurtrie. Le casque est bien la haute poire que les
images des guerres coloniales ont gravée dans nos mémoires
d'enfants; m:i.is il est une idée affaissé et maculé; l'ajustement_ de la tenu~ se~ble au,ssi manquer par quelque
endroit sa~s que Je pmsse men prendre précisément à
aucun détail. Pendant ce temps, M. Chabaneix est entré
dans le bureau du Port; cent pas plus loin, il entrera dans
les bureaux de Maurel frères, qui sont nos affréteurs et
ma curiosité, ma gêne plutôt, restera un temps insatisf;ite.

�556 .

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pourtant j'en croiserai beaucoup de cette espèce-là, ~
si semblables à nous, et à la fois si imperceptiblement différents - avant que je sois confirmé dans mes soupçons;
ceux ~ue ie viens de voir passer là représenten~ b~en u~e
race intermédiaire. Ils n'ont point l'aisance del' Afncam, noir
ou blanc, qui 'se meut dans son ambiancè natale; ils n'ont
point l'assurance du Français qui a reconstitué a~to~r de
lui, dans la mesure où il l'a pu, les entours qui lm sont
· indispensables. Etrangères aux sujets, étrangères aux
maîtres étrangères au climat et au continent, ces ombres
tristes ' fiévreuses et dépaysées représentent l' extrème
point~ lancée par l'Asie en terre d'Afrique; j'apprendrai un
jour que ce sont des Syriens.
Ah, que l'envie me vient donc de connaître les deux
Amériques et l'Australie pour constater de mes rux co_mment s'y fait, réellement et en profondeur, 1adaptation
d'un homme à un pays qui ne l'a pas vu naître! Car mon
regard finit par se Mtourner malgré moi de tous ceux q~e
j'ai croisés pendant ces dix minutes de marc~e,. Fr~nça1s,
Marocains, Maures et Syriens; une force mvmc1ble le
ramène à celui qui pourtant représente ici la défaite et
l'asservissement ; à celui qui, étant le vaincu, le sujet, le
manœuvre, l'exploité, le guenilleux, le prolétaire, n'en est
pas moins le seul qui ait la mine de viyre d~ns _son propr:
pays, et y fasse figure incontestable de propnétaire; à .celm
qui, avec évidence, est le roi de cette rue, - · au nègre.
JEAN-RICHARD BLOCH

LE CAMARADE INFIDÈLE

PREMIÈRE PARTIE

(suite)

1

V

Se méfiant des bancs établis sous les fenêtres, Vernois
propose une promenade, mais à condition que Clymène
fasse choix de la route. Elle prend par · la main le plus
jeune de ses garçons et désigne le vieux chemin qui,
remontant le cours d'un ruisseau, s'enfonce dans les

.

~~

- C'est vrai, dit-elle avec plus d'enjouemeht que jusqu'alors il n'en a remarqué chez elle, vous n'avez rien vu
du pays. Et le plus prodigieux c'est que vous semblez y
être venu sans connaître personne, alors que vous pouviez
choisir entre cent lieux plus séduisants.
Il affirme qu'il est sensible aux noms des endroits et que
celui-ci l'attirait.
- Si donc ses trois syllabes avaient été différentes, je
n'aurais jamais su, dit-elle, que la fidélité au souvenir, si
naturelle à nous autres femmes (ne riez pas; disons : à
grand nombre de femm~s) mais qui n'est guère chez nous
qu'une faiblesse de plus - que cette fidélité pût prendre
une forme virile et raisonnée. Car ce que je crois. discerner en vous (je suis bien hardie de vous interroger
I.

Voir la Nouvelle Revue Française du

rer

avril.

�LA '.NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ainsi) n'est-ce pas de la haine pour la lâcheté de tous les
sentiments oublieux et un point d'honneur . à ne pas les
tolérer?
- Oh, dit-il, ne voyez pas de système là où il n'y a
que des passions assez confuses. Si je suis plus lent qu'un
.autre à quitter les pensées du temps de ~uerre, c'est simplement peut-être que j'ai d'abord eu plûs de peine à les
accepter.
- Voulez-vous dire qu'avant la guerre vous étiez très
.différent ?
- Celui qui est entré de plain-pied dans la bagarre en
est sorti de même : ie général de Pontaubault par exemple.
. Ou encore ceuJt qui ont subi, les événements en fa isant le ·
gros dos, sans laisser entamer leur insouciance et leur
optimisme. Soyez sûre qu'Heuland .revenant de la guerre
n'.aurait l'as eu besoin de se r,accli~ter.
1
· - Je veux bien le ,croire, dit-elh;. Il o'était guère
changé d'une permission à l'autre Jet j'~ éprouvais de 1a
-sécurité.
- On ne pouvait imaginer deux natures plus opposées
q,ue· les n6tres. 11 se moquait de ce qu'il appelait ma philosophie,_ qui ,n'é,tait qu'un besoin _de ne pas n;ie leurrer.
Vernois, disait-il, calcule à quatre , dé~irnales _ pr~s, les
c~ances qu'il a de mourir demain. Et il est bien vrai q1,1.e
je me sens dans les ténèbres et que j'ai peur de toutes les
surprises, tant que je n'ai p~ soupesé l ~.p~r~.; c'e{t seulement quand il est accepté que je puis retrouver du courage.
Ils longent une vaste prairie et s.e laissènt aller l'un et
l'autre au fil de leurs pensées; puis Clymène reprend :
- J,amais en ma présence, même indirectement, même
par plaisanterie, il n 1a..la.-issé pet;cer l'idée· q_u'il pourrait disparaître. Et pour-tant son lapgag~ nié~ it pas dicté par la
pçur ,d t m'émouvoi~.
U répond q.ffectueusement :
- Soyez sûre que tous les miracles, mêrrie les pluJ
offensants pour l'esprit, lqi semblaieot,plus ~aciles à ;co,nceJ

·

559,
voir 4u'an aocident d'où sa ·bonne étoile· ne le tirerait pas.
- Cet aveuglement, dit-elle, n'est-cc· pas ·la plus belle
gr1c.c qui puisse,être accordée au soldat,?

LB CAMA.llADE INFIDÈLE

Veroois l'épliquè au boµt d'un instant ; •
.
- La plus helk, je ne sais pas ; la plus misérsicordieuse
en tout ·càs. Ceux qui ne l'ont .Pa$ réçue sont' tout rompus
par l'effort ~vant d',a.voir seulement ·regagné le nive~u des
autres. TT.ouver ~es raisbm pour acceptt'ir d'être to:µt à
l'heure·un cadavre! Les j&gt;Iemières' fois, il y~ l'élan, la contagion.. M~ x:es ressorts-là ne jouent bie-Q.tôt plus. Les
misons ne manquent pas,. ·évidemment : la fierté, i'hor,œur
&lt;i',ê,t,tc; inférieur ~à sa tkhe, ,.et 4 .Fr~nçe tout simpk,m.~µt.,.
Mais si fortes qu'on les suppose, ces raisons ne trav.aiUent
pas toute!t senlei;. n faut terriblement les interto_g,er, ies
r,et6urner, les sophistiquer même.. Il fam en faire &lt;tuelque
chose de tellement s.acré que tout autre argument toi:qbc
de lui-même. Car recommencer t0ujours le sacrHiçe et se
raccrocher à k ,vie quelques ' heures après, &lt;,ela ne ya pas,
c:.'est au-dessus des forces. ·Mieux vaut prendre son parti, une
fois pour toutes, et de telle sorte qu'i1 n"y ait plµs à y
revenir. Seulement cette ·torsion qu'on s'ést f.ait subir., on
ne la -d étord pas .d ',m jour; à l'autr~. On n'a fait don de soi
qu'au pri'x d'une extrême violenœ : on ne se ,reprend. pas
au premier commande.ment_; et ce qu'on a eu tant de mal
à s'împoser ,c omme inviolable, on ne peut pa.s le considérer
tout ,à coup comme -insignifiant.
Vernois s'aperçoit qu'il tai.t de l'éloquence, mais, contrairement à ce qu'eût été son mouvement habituel, il ne
songe pas à s'en excuser. Sur la j;oue qu~elle ~perçoit de
profil, Clymène remarque un pli qui tantôt n'y était pas.
- J'a~ vu, dit-eHe, l'incompréhension de l'arrière pour
tes angoœses du front éveiller des sentiments tr;ès amers
chez ~uelques blessés dont j'ai suivi la ,eon~.ales&lt;:ence ; ~
tel pomt que la colère et la rancune les aidaient à vaincre
la crainte Ai'un nouve.au départ.
Jamais_Vernois n'.t connu le plaisir de sentir une autre

�LA NOUVELUt REVUE FRANÇAISE

pensée venir si vivement au devant de Ja sienne; il en
oublie sa taéiturnité.
- Déjà pendant nos permissions, dit-il, nous flairions le
malentendu ; mais on avait tant d'intérêt à ne pas nous
décourager qu'on usait de quelque prudence. C'est seulement une fois tout danger passé qu'on a cyniquement
jeté les masques. On pouvait enfin tout dire et tout faire,
et rire de ces lieux communs, bien râpés, bien usagés,
dont on avait tiré un si beau rendement. Dieu · sait si !e
' retour nous soulevait d'ivresse, et pourtant ces premiers
moii. de liberté restent dans notre souvenir parmi les plus
sombres, ceux où nous nous sommes posé les questions
les plus découragées.
L'âpreté de ce grand homme hâlé qui marche à côté
d'elle inquiète un peu Clymène. Va+il, par son exaltation, enlever de leur prix au:ic. propos qu'il a tenus sur
Heuland?
- Ce retour, dit-elle, ne l'aviez-vous pas attendu trop
impatiemment et pendant trop d'années pour qu'il pût ne
pas vous décevoir?
_
- Non, cc n'est pas cela; mais il reste, entre les gens
du front et: ceux de l'arrière, un de ces réseaux de fil barbelé qu'on tendait par précaution derrière notre dos et qui
nous isolaient si _rigoureusement du reste de la vie. On
parle deux langages différents et l'on ne se comprend plus
de part et d;autre de la barrière. Pour nous qui avons vu
tous les garçons d'un canton couchés par terre en un quart
d'heure ~t des villages s'effacer de l'horizon comme des
fumées, mort signifie mort et anéantissement dit ce qu'il
dit. Mais pour ceux qui ne sont pas sortis de leurs
meubles et de leurs habitudes, comment voulez.-vous que
ces mots soient autre chose que des façons de parler?
Quand l'alternative de chaque jour est d'être ou de n'être
plus, les perspecri ves se simplifient ; les hommes aussi
bien que les objets se classent en deux ca.tégories :· ceux
qui nous ont aidés à rester vivants, depuis notre couteau

LE CAMARADE INFIDÈLE

· et nos bons souliers jusqu'à tel service bien organisé ou
tel chef intelligent ; et puis -il y a les autres, les encombrants, les inutiles, qui ne nous flattent quand tout va
bien que pour mieux nous trahir dans les mauvais jours,
ceux qui nous ont énervés, découragés, et ceux dont l'inertie
pesait sur nous autant que tout notre paquetage. Naturellement, dans une vie plus nuancée, ces jugements paraissent un peu raides, irritants même. Je ne me fais pas d'illusions. Tenez, le fossé où vous avez tout à l'heure cueilli
ces brins de menthe, ma première pensée n'a pas été de
me demander s'il est propre à faire son office de fossé,
mais s'il est assez profond pour qu'on y saute et s'y défile.
Vous n'imaginez pas combien notre œil est devenu vif pour
remarquer une déclivité de terrain, pour interpréter l'aspect d'une lisière. Jusqu'au ridicule et à la manie. Mais ces
déformations d'esprit nous ne les avons pas cherchées ; ce
sont des blessures comme les autres, qui ont leur dignité.
Qu'on fasse un pas au devant de nous. Ce qui nous aigrit
éest notre solitude.
Il s'arrête brusquement :
- Je vous demande pardon. Je vous parle indéfiniment
de moi, sans voir que votre petit homme se pend à votre
main. Si on l'asseyait un mom ent ?
Un tronc tiré d'une clairière voisine est couché sur le
bord du chemin. Tout en y installant le bambin, Clymène
&lt;lit, non sans causticité:
=-- J'envie les hommes qui savent comme vous cacher
leurs sentiments sous un voile de pensées. Vous parlez de
&lt;léformations d'esprit là où nous avouerions tout de suite
&lt;les chagrins personnels, et -vous dites simplement cc solitude » au Heu que nous raconterions je ne sais quelles
histoires d'affection déçue.
Il sourit de se voir si vivement ramené à terre:
- Vous êtes terriblement perspicace. Evidemment il
s'agit d'affection ...

Ce n'était pas, dit-elle, une ruse pour vous interroger.
30

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mais puisque vons m'avez si bien dépisté, il but que
j.e Ql,'-explique, car Dieu sait qùel roman ous me prêteriez:.
H _s'assie4 à côté d'elle, sur lè chêne écorcé :
- Au fon.d, c'est bien une -hist0i1'e d'amour. Il faut vous
dii;~ qile, d'un pr~mier lit, mon père avait un fil-s beau,-coup pl.us âgé q1;1e moi, déjà majeur et même marié quand
à huit ans je suis resté _orphelin. Ce frère est l'être du.
mot}de que j'ai le plus aimé et je puis affirmer que, de bien,
loin, _personne ne lui est aussi cher que moi. Mais par un
malheur ~ssez singulier, ce n'est pas dans le même temps
que cette gra.11.de tendr~sse ; jailli chez tous les deux. Il
était, à mes yeux d'enfant, ce qu'on - peut concevoir de
plus digne d'enthousiasme. J'admirais tout, ~ carrure,. si
force, sa parole, la lumiêre de son regard e.t ju?qu'à cette
passion qui lui .avait tout fait l;,raver en faveur d'un mariage
dont j'étais la première victime. Car absorbé par ce sentiment, il ne pouvatt guère être attentif à un enfant qui _se
s.\Vait de trop dans la maison e-t qui tâ-çhait de u-c pa,s
prendre de place. S'il s'était douté de l'em-pire qu'avait Ja.
moindre de ses louanges, il aurait sans- doute &amp;té plus
expansif; Je ne me .souviens pas de ïawir vu fâché contre
.moi: je crois que· )e me ser,a.is tué de désespoir. Puis j'ai
grandi; tout naturellement j'ai clie.rcl}é au dehors des
sujets d'intérêt, des points d'appui; et il se trouve que
l'époque où je commençais à me suffire, est précisément
celle où mon frère Thomas, bien démQli mais enfin rendu
à lui-même, reportait s4r i;noi toute son affection e-t son
59in. Je crois qu'il était mieui fait pour s'attacher à un
esprit déjà raisonnable qu'à un enfant encore en chrysalide, mais tes événements ont toujours é,té contre lui:.
Cest une des plus belles ititelligences et des plus géné~
reuses qu'on puisse rencohtrer. Il possède une cult1;u:&amp;
inattendue chez on mat.bé!llaticien et qui, sur. certains
}?Oints, s'enfonce très avant. Mais on ne subit jamais impunément la prédominance de l'enseignement mathématique ; !e jugement en garde quelque chose de mal adapté,

LE CAMARADE INFIDÈL.E.

de rigide.. Sa magnifique .loyauté le -conduit p.ai:fois -à,des
partis simplistes et.. sa passion dè la· lqgique le., pfive: de
flair.. Avant mon serricre- militaire_, ÎLJ! a. biein., dou.e;e ans
déj:à-7 nous avicinB touché. t01.1s le.s pDÎ-n:~_,,. les uns ,aprê:s
les autres, snnlcsqueiLnos espnits
pouvaient se rejoindre.
So.n.chagriruen..avait été profund,,.,car. il est .de ces hommes
p.our q.ui. les...d.ivergenœs• d.'idœs sent les plus- diffo.iles...à
passer sous silence. Puis la guerre est v,e.iw;e:1Ji'ai _&lt;i!JÛ. désapprendre oeauc:oup; etJ p1ïéc:isément: de ce qu'il nous restait
encore ea..commnn. Il ruv.air-- assidûment médité les problèmes, iuterna.tiomrux et avec une rarn -i ngéniosité, . mais
pas tl'lle de· ses., p1ié»isi.orus n-e sks tl'ouvée juste. Netez
que presque t0m .le mond.e. s'est trom~, Si mes erreu.rs
ont été moindres- q:ue les, siennes, j-e ne le - dois qu'à ma
paresse et à ce que je n'avais pas fait grands efforts pou_T
rien préciser. Il n'en a pas mo:ios r:essentli de l'humiaia.tion.
Il est deveD.llt timitid:e-, non pas .eomme un homme.ébr-anlé
dans ses convfations. profondes, mais par crainte de ~mpromettr.e ce ql.Ül garde dé cré..dit sur mo1. Sou-v~nt ~
prudences me font pei~.; j-e. préf.érais ses anci.enn&lt;ts intransigeances. Il est tr.iste d'.aimer plus que l'autre:. Notez que
b pl.te qu.'il tienn dans mon affection reste la ~re1nière ;
elle ne peut sembler réduite qu'en regard de mon fl'lraltation d'enfant (j)l.l; de cette passion patei:neHe et, un -peu
jalouse qu'il concentre aujourd'hui sur moi. Tous les d.eux
dimanches,, j.t; vais à Paris air il est JJmfesse.uty et je lui
soustrais. ·bien peu de son temps. Moi qui -visi :sttul dans
une petite vallée, avec la vingtaine d'ouvriexs, de men
usine, je ne pourrais pas trouver ailleurs l{t n:OUJïr:ihtte que
sa: conversation me. doirn~. Mais: ae· n'est pasl un ]tomme
q.u'on leurre a'Vec des_ geniil~ses ;. il .n'est .œntent· que
lorsqu'il o.b.tii.e01r 1-ai parfuite:i adhésion de lî.espritr" Jeiv,audram
vous le faire connanm:e ::- vous,, seciez forcée .à&amp; L'aimer.
-Ah,. dit-elle:,.vous\rerrez sou&lt;Vent à Paris:
Comme on est s.ur lepoint.de i:epartir, il songe-au,.regud
interrogateur q:ui v.a. saru; doute se. filer sur lu:.i âès le

ne

�56-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

perron de la villa et qu'il aurait chagrin de décevoir. Il
contemple la main que Clymène pose sur le tronc, une
main nerveuse et intelligente à l~quelle il semble si facilè
de se faire compre-ndre. Mais le gros brillant et la perle
qui luisent à côté de l'alliance lui remettent -en mémoire
l'air méfiant de M. de Pontaubault à l'idée qu'un homme
de médiocre condition soit trop familièrement mêlé aux
affaires de sa famille.
- Ce que je vous ai dit m'excusera peut-être de ne
pouvoir considérer avec indifférence les peines des enfants. J'ai manqué de confidents lorsque j'étais petit,
aussi me suis-je toujours promis d'être le plus attentif
des hommes si jamais un enfant s'ouvrait à moi. On dit
parfois à un passant ce qu'on n'ose p2s confier à un père
· ou une mère.
·
- Antoine vous a parlé, s'écrie-t-elle.
- Ne vous effrayez pas. Un enfant vit entouré d'obstacles imaginaires! Votre fils s'est mis en tête que jamais
vous ne comprendriez combien, pour un garçon, il est
morne de travailler sans camarades.
- Ah, fait-elle soulagée; œ n'est que cela !
- C'est beaucoup pour un écolier qui passe tant d'heures
devant ses livres.
- Il vous a dit sans doute qu'il n'aime pas Mlle Gas- ·
sm.
- Il me l'a dit avec tant de passion que je ne vois pas,
tout experte qu'on la suppose, quel bénéfice il peut retirer
de ses leçons.
Elle riposte, assez mordante :
- A quoi je ne m'attendais pas, c'est à vous voir. plaider la même cause que le général. Je ne puis vous donner
d'autres raisons qu'à lui, rna.is certainement vous les trouverez meilleures. Peu de jours avant son dernier départ-de
la maison, comme nous parlions des enfants,_mon mari
s'est étendu avec une insistance toute particulière sur ~son
désir de les voir rester le plus tard possible à la maison i

LE CAMARADE INFIDÈLE

Il énumérait tous les inconvénients des écoles, et comme
j'alléguais de mon côté certains défauts de M11e Gassin,
il affirmait les connaître aussi bien que moi, mais désirer
que rien ne fût modifié jusqu'à son retour.
Tout ce qui sent l'hypocrisie bouleverse chez Vernois
un fonds de candeur prompt à l'indignation.
- Heuland voulait dire trois mois et non trois années,
répond-il avec une rudesse qui surprend Clymène.
- Ce n'est pourtant pas vous qui allez me reprocher de
respecter sa volonté !
- Il aurait eu trop &lt;le bon sens pour s'obstiner. Accomplir une volonté superstitieusement, c'est parfois ne pas
l'accomplir du tout.
Le désarroi se marque toujours chez Clymène par de la
distance:
- Je suis étonnée ...
Elle ne voudrait pas discuter, se méfiant de l'avantage
qu'ont les hommes par leur dialectique, mais il lui échappe
quand même:
- Si vous saviez comme on m'a fatiguée de cet argument. Comment ne voyez-vous pas qu'il permet de couvrir
tout ce qu'on veut ?
Et aussitôt :
-- Nous allons manquer l'heure de la marée. Si· nous
rentrions.
Pour couper court, elle s'adresse à son petit garçon et,
tout en marchant, lui montre à cueillir un bouqueL Mais.
elle sent la faiblesse de sa défaite et ne peut s'empêcher de
reprendre:
- M11 e Gassin .ne s'est guère corrigée de ses défauts.
Il y a en elle quelque chose de jaloux et de malheureux qui détruit l'effet de la peine qu'elle se donne.
Mais à force d'attendre ensemble. les nouvelles, de nous
inquiéter ensemble, nous nous sommes rapprochées. Lors.
de la catastrophe, seule avec ma pauvre belle-mère elle
a laissé paraître une émotion véritable, C~la ne se' con-

�5·6:6

LA :NOUVEI!IJE lŒVUE "FRA:NÇAISB

tllefait :pas... Son vasage ét~t simrère. .• ·Cela ne s1uùblie pas'
non plus ... Peut--àtre ce qm;e, je dis. là n~st-il pas très fé,..

mioin.. ..
Vernois voucl;rait l'empêoher 'di •ponrsnivt'B' ; il bal-

butie:.:

, •

- Je

comprends ·bienu; Simplement 'je ·~o11llai-s dine ...
que 1ses enfants sont la partie Tu p1us. opréoiewse ~e ce
quj reste â.e ·lui.~ plus précieuse. encme que soo s.ou-=

v;enir...

r

ri

Elle répète d'un ton qui semble distr.l:it, à -moins,qu'u·Jil
regret ne 'SJ' cache :
·
- ,Oui ... je sais .bien..... la plus·précieuse-~

VI
Du ,bar où ï'1 est ;assis., rda.ns la pleine ltrmi:ère rl'Ull
réflecteur, Vernois. considère le manège ·des quelqu:es.
femmes qui erre.ru- snr la terrasse du casino. Au pied des
ni1trohes .c:onduisarut au jm-d:in ,et que \dent de faver r~'lil.
de la dernière averse, il aperçoit une forme enveloppée
d'un manteau gris. Il n'a pas tout de snite 1re.co1111u
Mil• Gassî,n, rmais aussillôt tapir.ès il tir-e un carnet de
sa poche et fait semblant d'écrire : quand il relève tes
yeux, ,elle a .dispar.rr; Un peu plus tard il la rrewit, aissm.ulél'! •deniène la dmpe · de briquë, 'h~sita!nte, le che()dla.n&lt;t.do rregard,: ':tl~OS:ltlt pas ~van~ tra;t}S la clarté. El:Ici
s'en va, pour revenir encore, indifférente à la ·boue, fük
égarée let .si_~ lailse q.11e'., "ilonteoo:, Vernois -se .èlécid•e à la
rejoindre. Elte joue lamentablemenlt :la irom&lt;Mie de ·fa. sm'
~rise et perd ,iittoptinè!iU 1a t~te ::
,_ V0us.:en qn.i j'awis 'mis. toute·w wrlfiarrre, m'atta:.!
quer, .avec- cmnt de p~ficlie, rdtei:cfo:r -et' mlévincer d',:me
maiso.E. :Où fai cônn.u·•,mon setTt ho11heut. 'Ce &gt;S.dirt:, là U
première.- iôbsedati:oti; iA:n.toU1B ' tr1'a., d~etar6 tq_;u.'ih- ser1tiént
D

LE CAMARADE INFIDÈLE

bientôt tous les trois au lycée. Soyez sans crainte : il
ne vous a pas vendu, mais à cef âge, on a le honheur insolent.
- Ce bonheur, interrompt Vernois, :c'est ma secle
préoccupation.
·Elle cri-e :
- Non, non, nem ! Ne croyez pas ca.cher vos mani,.
gances. Votre persécution est Batteuse, car ie ne pensài:s
pas être un témoin avec lequel il fallût prendre tant de
pré:cautions.-:&amp;t-ce elle que je gêne dans l'aveu de ses sentiments ou vous dans ·vos assiduités ? Depuis quatre jours
que vous la voyez· tous.les après-midis. ..
Il lui coupe la parole par un si violent ordre de se uire
qu'elle recule d'un pas sur le gazon mouillé.
- Voilà bien votre imagination de· femme! Je ne me
pardonnerais pâs de voas répondre !
Le mépris la redresse-; elle dit entre ses dents :
- Les faits parlent à Yotre pJace.
- Vraiment? Est-ce qu'on fait la cour à une femme
en allant réYeiller le souvenir de son mari? :Pourqum
suis-je venu sinon pour défendre la mémoire d11n camarade?
- J'ignore si Don Quichotte lui-même ...
Le mot le pique au vif.
- Pensez de moi ce que vous voudrez, mais je vous
défends d'y mêler en rien Mm• Heuland.
Du moment qu'il discute, M 11• Gassin n'a pros peur.
- J'aimerais mieux une autre vie, ;e vou's. assure, que
rle l'observer &gt;du matin au soir. Mon métier m'a placé.e près
.d'elle et non le gbi1t de l'espionnage. }'entends te-qu'à table
elle nous rapport~de:vos-entretiens, je vois l'attmte'Où elle
esr de vos visites.
- Elle m'attend, pourquoi ? P:u:ce que je lui ai r.aconté qu,elques anecdot:es .où certaines quafüés d'Heuland
se faisaient voir ; pàrce que j'ai tâché de lui montrer sous
son vrai jour un esprit qu'autour d'elle on ·a toujours

�1.A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tourné en ridicule et un milieu qu'elle n'osait pas apprécier équitablement.
- Milieu qui est le vôtre aussi bien que celui de
son mari. Et quels sont les fruits de votre apostolat ?
Cest que, sur les quatre photographies dont elle ne se
séparait pas, il y en a une de remisée dans un tiroir.
Parfaitement ! Sur sa table il n'en reste que trois. Combien de temps vous faudra-t-il pour en faire tomber une
seconde?
Ce harcèlement l'exaspère, mais il est intimidé par tant
d'ingéniosité dans la haine et par cette plume du chapeau,
qui froissée et chargée de pluie bat le visage de la femme
sans même qu'elle s'en aperçoive.
.
- Je ne vous souhaite pas de déception, poursuit M11.Gassin. Vous ne seriez d'ailleurs pas le premier à qui
elle en aurait causé. Il arrive que ces femmes exaltées
ne soient plus que glaçons quand on les tient dans ses bras.
Ne me regardez pas avec ce dégoût. Ce n'est pas ma faute
si les hommes sont vite lassés d'elle et plaisantent ensuite
s.es manières, ses soupirs ...
Vernois ne fait"pas un mouvement. Elle se méprend sur
ce qui se passe en lui:
- Je vous demande pardon si je froisse vos sentiments ...
- Il ne s'agit pas de moi, riposte-t-il. Je savais Heuland bavard et indiscret, mais tout de même ...
- Evidemment, c'est un trait que vous ne mettrez pas
dans le panégyrique. Reste à savoir si l'image que vous
arrangez est plus attachante que la vraie. Pour celles d'entre
nous qui ne se piquent pas d'être sublimes, une indélicatesse commise en notre faveur nous paraît rarement
monstrueuse. Que voulez-vous ? Les êtres que la vie n_'a
pas gâtés, on les flatte et les attendrit à peu de frais.
Vernois fait quelques pas pour échapper à l'égouttement
des feuillages :
- C'est tout ce que vous aviez à me dire ?

LE CAMARADE INFIDÈLE

Elle murmure sans oser le rejoindre :
- Ce n'est pas pour cela que j'étais venue ... Je me suis
affolée ... Pardonnez-moi.
Il ne s'atten:iait pas à la voir tout à coup si misérable :
- Voyons, Mademoiselle, ne restez pas dans cette
flaque.
Elle avance un peu et répète :
- Dites que vous me pardonnez ...
- Je vous en prie, voilà qu'il recommence à pleuvoir et vous êtes déjà trempée. Laissez-moi vous commander un grog.
Mais la plume brisée s'agite de droite et de gauche :
- Je me suis déjà beaucoup trop attardée ... J'étais
venue pour vous reparler de ces lettres ... L'autre jour
j'avais l'impression que vous saviez où elles étaient, mais
que vous ne vouliez pas me le dire ... Naturellement vous
refusez de me répondre. Vous avez toujours à la bouche
le souvenir de votre ami, le culte de sa mémoire ; mais
l'affection qu'il avait pour moi, vous essayez de l'effacer.
De quel droit, puisqu'il y tenait ? Vous la trouvez moins
noble que l'autre. Toujours la même hypocrisie !. .. Non,
je n'avais pas l'intention de vous faire de reproches ... C'est
ce mot du petit qui m'a bouleversée... Je vous en pne, ne
m'en veuillez pas ...
Et Vernois la voit s'enfuir sous la pluie.

VII
Bien qu'il n'ait fait que hausser ·les épaules aux insinuations de M11e Gassin, Vernois se rapproche de la
table à écrire. Sur un point l'institutrice n'a pas menti :
le chasseur au brocart n'est plus là. Intrigué malgré
tout, il cherche des yeux la photographie, espérant

�57°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇ:AISE

-provoquer une explication de Clymène, qu':il o.btient
.aussitôt.
- Oui, j'ai mis à l'écart uu des -pomaits. C'es.t v-ous
qui voyiez jus.te · il n'est pas ressemblant.. Je m'étonne
-de l'avoir eu si longtemps sous les yeux sans y rem~tquer
je ne s:ai.s. quoi de ,mffis.mt, de ,5arisfa.it, qui répond eien
' mal à ce qu'était vraiment votre ami. Et vous a,viez
-encore raison : c'est le portrait.,e n uniforme. qui est le plus
vrat.
Il rectifie comme pour lui-Ulê:me .:
- Qui estl:e pl'1il5 beau.
- N'est-ce pas la même chose ? dit-elle naïvemer.iL
Et com:me il sourit :
·
1, . , - On nous enseigne pourtant, repreml-.eJ.le, qu'il suffit
-de s"être élevé p.endant une-s~le n;ximtte à ·un panait .degré
d'atbnégacinn ou a'héroïsme pour que œtte minute efface
tout le reste et nnu; vaille. la vie éternelle ou la _gio.ire..
C'est l'instant le plus heau_qùi .c.ampte seul. Je tœ sais
mmment vous raire entendre ce q:ue ·je ve:ux dir:e. Ab, -si
vous aviez grandi à Follebarbe, vous comprendri ez! "
1i 'Veut sa.voir pourquoi ..
- Cela rre peut .pas s'"CX.pli~,.iei::. C'est l'es.prit même
:q.-u'on r.espire dans la maisôn... Tenez,. pour pn!il;rdre un
e\Xemple, ·parfois notre père nons dis:aitinopinément: « -si
"je vous lisais quelque chose ? &gt;&gt; Or dans !a· .hibliotbèqrre
du salon il y avait ;plusieurs rangées de volumes, mai:s ·sauf
un seul _ouvrage on n'y touchait que pour les épousseter.
Lire ne s'entendait chez nous que des tragédies de Corneille. (Mon père tenait ce .9.oût de notre grand'mère ~t
le plus clair de notre éducation s'est borné là.) Parfois
-cette envie le prenait par une matinée de pluie ou, le soir,
q-uand nous tenions. déjà. 1-1os: bouge&amp;rs pour monter ~ous
roucher1. Mais-,_ à quelque h'eure que ce fût, nous poussmns
des--cris .de joie, 11.0u's battions des mains; .bien .que toutes
ces tragédies nous les erlssions',entendues cl:.ix ·Jois, ~même
celles tlont anjour.d'1mi personq_e né sait plus·les norp.s,:I:l

LB CAMARADE INFIDÈLE

57I

s'installait dans son g.rand.f.aw:euil de 1a:pisserie, nous à ses
pieds, et -il commençait à lire avec une. emphase .q tû vous
.aurait peut-être parue tout à. fait c.omique, mais qui uous
transpottait dans un monde merveilleux. Je crois que cetli~
fuçon de décfamer les ve:rs remontait à hi 'pl'.llS 'ilieille tradition ; en tout cas nous n')1Nons. jamais pu preadt:e plaisir
à .les entendre lire diftéremment et un jour "qu'on nous .a
conduites au théâtœ, nous avons pleuré de: déc.eption-. .
Eh bien, ce qui se passe dans ces trngédies t'est .tonrours
la même chose. L'héroïne ou le héros triomphent de -leur
:faiblesse. Ils disent du moins qu'ils en triomphent et leur
vaillance dure juste -assex .de temps ponr qu'ils p-rerment
une décision irrévocable. Après, que se passer.a-1.-il ? Une
femme qui, par devai-r, a repoussé un grand:am.onr ne·peut
pas échapper à des pensées ttonbb, imrmuables même,
à. des éhncemeots de regret. Mais là-dessus on 1u.i doit Je
silence; on ferme le livte. S.a victoire sS11hsi5te seule ,.· .cm
n:e p~ut plus l'-en dépouiller ; c'ies.t sur sa victoire qu'elle
-sera lugée. En tout &lt;:as è est ainsi .que. nous j.ugi011s à Fa.Lleharbe ;, et vous ne sauriez croire .à quel pnint, là~bas, il
semble naturel d.e faire crédrt à l'héroïsme. Ah-~ je suis bien
de chez nous !
Un .rel langage a pour- Vemois des résonnances si
neuves qu'il n'ase y .tépondre tout .de suite e.t qu'il dit

-d'abord~
- Ne.me montrerez.-vous pas Folle barbe 2 Je vais vous
quitter ce soiT, eto ·je n.e pourrai pas me représenter l'endroit que vous aimez tan.t.
Elle v.a décmclrer du mur un petit cadre, mais hésite à
le lni remettre :
·

. .~ C'est 1èllemerrt1Jlus beau qu'on. ne peut le deviner
1Cl.

•

Il lui prend l'objet cl.es mains et c-Onsidèœ l'angle ~un
coirp~ de logis, coillè· d1on baui toit d'ardoise, et enserré
.fu, si. près par les arbres que leurs bra:nches d0im!nt 1ouoo.er
ks murs, Entre les .chaânages d.e granit, le crépi se:m.hle

�57 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE CAMARADE INF!DÈLE

verdi par la mousse. Malgré les chaises de jardin qu'on
aperçoit sur l'herbe, tout sent l'humidité, l'abandon. Mais
la hauteur des fenêtres aux petites vitres carrées suffit
pour conserver au vieux bâtiment son air d~ noble~s~.
Vernois songe à la mesquine décence des maisons ou 1l
a vécu dans l'est, à leur laide commodité. Et tandis qu'il
revoit les festons de zinc du petit auvent qui surmonte
l'entrée de son habitation actuelle, il trouve ce qu'il voulait
répondre à Clymène :
- Puisqu'àFollebarbe on ne veut considérer que l'~nsrant
le plus héroïque, on nous y donne raiso~ à ~ou~ qm ré~lamons pour les sacrifices de la gu~rre u~e ius_uce a P,~rt. C est
le contraire de l'esprit mercantile qm, lm, ne s mtéresse
qu'aux moyennes et qui, toujours, avant d.'admirer, trouve
du passif à déduire, des faiblesses à défalquer. Tel combattant a fait don de sa vie ; oui, mais il avait manqué de
eonrage trois ans plus tôt ; cela se balance, et l'on se croit
quitte avec lui. C'est ce que nou_s n'admettons pas. Tout
l'arrière s'applique à ces soustractions, de peur que la vertu
dépensée pendant la guerre ne rompe J'équilibre et ne mette
sur les épaules de ceux qui survivent un trop écrasant fardeau de reconnaissance.
- Mais comment expliquez-vous que mon onde ?...
- Je ne sais pas ... Il n'a cessé de m'étonner depuis
je suis ici ... Il faut croire qu'il se sent en place dans le v1e!l
équilibre et qu'il ne souhaite pas _ qu'on y ~hange grandchose. Et puis, il a d'autres raisons, plus d1rec:es. Il tra~
vaille ( comment dire ?) à l'épuration de sa famille.
Eli~ rougit ; il sent que le mot trop brutal l'a blessée et
il en éprouve d'autant plus de contrariété qu'il voulait,
dans ce dernier entretien, tenter un nouvel effort en faveur
du petit Antoine. Il se rattrape du mieux qu'il ?eut :
- Peut-être suis-je dur pour le général, mats vous savez
par quels sentiments de vénération j'ai débuté. Je ne me
pardonnerais pas de vous avoir mise en défiance. Sur un
point tout au moins j'ose vous supplier de ne pas vous

~u:

573

opposer à son désir ... c'est en ce qui touche l'éducation de
VOS

fils.

Elle le regarde avec étonnement. Est-ce pour lui marquer qu'il abuse ? Non, car c'est plutôt d'un ton découragé qu'elle lui répond :
- Je vous ai déjà dit .. . pourquoi je ne suis pas libre ...
Et comme elle voit son front se durcir :
- Je vous promets que j'y réfléchirai ... Mais ne soyez
pas impatient ... Je suis franche avec vous ... Si j'ai plus de
confiance en moi que par le passé, c'est à vous que je le
dois ... Je ne vous en remercie même pas, car cela dépasse
ce dont on peut s'acquitter par des paroles ... Vous voyez
que je me rends presque à discrétion ... Mais ne me demandez pas tout de suite la désobéissance à une volonté formelle .. .
Il la voit battre plus vite des paupières. Elle ajoute,
encore plus anxieuse :
- Ai-je dit quelque chose ... qui ne soit pas raisonnable ? Vous semblez ...
- Pardonnez-moi, répond-il ; c'est un vieux travers.
J'ai toujours, après coup, peur d'avoir mal fait en pesant
sur la détermination d'autrui.
Elle retrouve un peu de son enjouement :
- Même lorsqu'il s'agit de l'éducation des garçons ?
Il rit à son tour :
- Je suis certain, n'est-ce pas, de trouver Antoine
sur la plage ? J'aurai juste le temps d'y passer avant de
prendre mon train.
Mais quand il entend que le général de Pontaubault vient
&lt;l'emmener sur mer ses petits-neveux et qu'ils ne rer,itreront
..qu'après dîner, il ne comprend pas lui-même d'où vient la vivacité de sa déception.
- Antoine va croire que je n'ai pas pensé à lui ... Expliquez-lui bien ... Dites que j'irai le voir à Paris.
Mais il sent que c'est à la mère qu'il aurait dû d'abord
exprimer le désir d'une nouvelle rencontre. L'.absurdité de

�514

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

tout ce.qu'il a fai depuis huit jours l'irrite et le rend impatient d'être parti. Mais vainement il fait mine de prendre
congé,.Llymène semble ne pas comprendre. Elle enchaine
une pJ.uase à l'autre. Les voici pourtant près de la porte;
alors elle se décide :
. - Hiei; je n'ai pas osé vous le demande:r, et, tantôt
encore, je compt:ris.. vous écrire da:ns les Vosges ... Mais
c:'était u:n peu lâche._. Vous savez que mon mari passait
beaucoup de temp:d. mettre au point une ou deux inventions dont il était fier. Depuis sa mort, personne n:a repris
son travail en main. Peut-être est.-ce dommage, mais je ne
sais qui commit.tu: .._
Il voit immédiatement où elle veut en veoit, mais il ne
l'aide µas ; .après .t ant d'hésitations, est-:ee, vr.aiment tout ce
qu'elle trouve à lui. demander ? Il se représente si bien ce
q-ue peuvent être les inve:ritions d'Heula,nd !
- Alors je me suis dit que peut-être.... si vous l'en
priiez... votre frère copseJ:J..t irait ... Le brave hommae dont
je vous parlais l'autre jour pourrait lui porter les pièces..-.Le cœur de Vernois :se serre à la voir dev.ant lui si humble et déconcertée. Il inscrit l'adresse de l'ouvrier et promet d'aller le voir dès le lendemain. Mais il a trop fait
attendre à Clymène ce.mouvement de bonne volonté ; .elle
n'ose: plus. s'écarter d~ -q~.elq.ues phrase§- dictées par la
politesse.

vnr
Thomas n'a posé que peu de questions.
- Avoue, mon vi~ux-, dit Vernois, que tu n'aimes pas
beaucoup cetre histoire. Tu penses que je m'abuse- innocemment sur les mobiles qui m'ont conduit à men mêler,
_ et que ces fümmes n'ont pas eu de peine à.me prendre dans
leurs filets. Si tu pouvaine douter combien tu t.c trompes~
L'origine de tout €ela, c'est une lettre qui- traînait dans la
vareuse d'Heuland. Nous en av.ons lu, des lettres d"épou-

LE CAMARADE INFIDÈLE

ses, trouvées dans les poches .des pauvres bougres qu'on
identifiait, des lettres de mfa1~ères1 ou de femmes d'affaires, ou de paillardes ; mais une lettre de ce ton-là non
jamais. Je voudrais te la montrer ; je l'ai chez mo/ Oui,.
vieux, je ne me suis pas permis de lire les- autres, mais
celle-ci, je l'ai gardée. Ce n'est pas qu'il y soit question de
rien d'extraordinaire ; au contraire, la vie de tous les jours,
des nouvelles des enfants, quelques pJ.u-ases de tendresse.
~'est justement ces phrases qui m'oat ému. On ne peut pas
dire un langage d'amoureuse, bien que l'amour soit évident. Pas de protestations; une égalité, une discrétion qui
ne peuvent s'expliquer que par la plus belle confiance. Des
mots tout à fait simples, mais de cette simplicité fière
délicate, qui suppose de la noblesse de cœur. Heuland nou;
parlait souvent de sa maîtresse, guère de .sa femme. A Ja
lecture de cette lettre, je me suis cru certain qu'il avait été
bavard sur ce qu'il considérait comme un amusement mais
que, sur le reste~ il avait g.ardé le silence d'un honnête
homme -qui sait le prix dé ce qu'il possède. Or je me
trouve connaitre l'endroit où il avait l'étourderie de cacher
sa correspondance avec l'institutrice. Un jour ou l'autre,
M111• Heuland peut découvrir cette liasse. En me laissant
présenter dans la maison, je cours la chance d'ern pêcher une
catas~rophe. _Je le dois bien à ce garçon qui peedant deux:
ans s est touiours montré serviable.
Enfoncé dans son fauteuil, Thomas ne peut s~ retenir
d'objecter :
- Tu crois qu'il te saurait beaucoup
que tu prends pour sa femme ?

de gré

des soins

~ Ah, ,P~uv:e_vieux,. s'écrie Vernois, que tu peux être
stupide ! J a1 failli reparttr sans même l'avoir vue. Il a fallu
pou~ me fai_rc intervenir, le zèle cynique de toute un;
fu°:111~, ap~liquée à détruire le souvenir de mon camarade.
Mais Je crois avoir assez bien rétabli Ja situation.
- Je comprends, poursuit Thomas, qn' ou s'attache à
un compagnon d'armes et qu'on app0rte à ces amitiés. de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

guerre une loyauté ailleurs exceptionnelle. Mais pourquoi
la mémoire de cet Heuland te tient si fortement à cœur,
c'est ce que j; vois mal. j'ai peine à concevoir qu'il ait pu
être honnête homme et perdu son temps à des niaiseries
comme ces deux machins que tu m'as montrés tout à
l'heure.
Vernois demande sans trop d'assurance :
- Est-ce vraiment si sot ?
Cette fois l'aîné se fâche :
- Comme si tu ne t'en étais pas aperçu tout seul !
Voyons, mon petit, tu te moques. Ou bien tu n'as pas
regardé, ou bien c'est un parti pris.
- Il faut croire que j'avais mal regardé.
Mais rarement Vernois s'obstine lorsqu'il voit à son
frère un certain coup d'œil attristé.
- Eh bien, oui, je serai franc. Ces mécaniques sont
de l'enfantillage. C'est par acquit de conscience que je
te les ai montrées et me voici d'autant plus embarrassé
pour te faire corn prendre mes raisons. A vrai dire, je ne
sais trop comment les mettre bout à bout. C'est cette satanée optique de l'arrière. Rien qu'à voir les portraits d'Heuland, j'étais tout dérouté, car il n'avait plus rien, sous ses
vestons civils, du gaillard droit et bien pris à côté duquel
j'ai vécu deux ans. Mais il y a plus grave. Il y a mille
petites choses déplaisantes (je ne passais pas de jour sans en
découvrir), des manques d'éducation, de ces riens qui trahissent l'absence de caractère. A mesure qu'on me parlait de
lui, le personnage s'en allait en lambeaux; et ce qui est
d'une ironie assez cruelle, dans le même temps Mme Heuland
cessait de voir ces petitesses pour ne plus conserver que
l'image apportée par moi.
Thomas réfl.échit un instant puis demande :
- Croyais-tu rendre à cette femme un grand service en
l'exaltant sur un fantôme ?
- Mais, vieux, s'il a existé dans le bien-être un Heuland
.sans vigueur d'intelligence ni de volonté, la guerre en a fait

LE CAMARADE INFIDÈLE

577

surgir un autre, plus solide, plus dévoué - je ne dis pas
un héros, mais un brave type, envers lequel on demeure
endetté. Assurément, il montrait encore des traces de faiblesse ; mais c'était un homme soulevé par la violence de
l'épreuve. Il serait retombé peut-être; ·toutefois, puisqu'il est
mort à son plus haut, qu'il y reste pour nous.
Thomas secoue la tête :
·

i '
1

- Les feuilles qu'emporte un tourbillon ne sont que
des feuilles; toute la force appartient au vent.
- Eh, je le veux bien ! Mais comment dissocier ce que
les événements ont confondu ? Comment séparer ce que
nous valons par nous-mêmes et ce que la guerre a mis en
nous ? Si nous nous sommes fait illusion sur nos forces
qu'est-c: que ça fait, puisque, par ce moyen, nous avon;
accompli ce que nul n'aurait osé demander à des hommes?
T'imagines-tu qu'on serait monté sur le parapet de la tranch_ée ~ns s'étourdir de faux espoirs: sur la destruction des
nutra1lleuses, sur le terrain qu'on pourrait gagner, et sur
la fin de la guerre, et sur ce que vaut la France elle-même
pour un soldat qui sera mort dans cinq minutes? Qu'estqui était à nous de notre courage, qu'est-ce qui était à
l ivresse ? Et qu'est-ce qui subsiste en nous de l'ivresse ?
Nous_avons goûté à quelque chose de mêlé, mais de si fort
que nen de ce que nous avons retrouvé depuis ne peut
plus nous satisfaire.

~7

Tho_~as s'est rapproché de son frère, de sorte que Jeurs
deux s1eges se touchent :
- A~, peti_t gars, voilà justement ce qui m'épouvante,
ces émottons s1 fortes auprè~ desquelles tout est sans goût,
à co~mencer par le seul bien que rien ne remplace, la
p_robité ~e la pensée; Crois-tu que les grandes civilisations
aient pén par une autre cause ? Quand les meilleurs ne
sont plus résolus à la défendre, la droiture de l'esprit est
perdue, et son tranchant, et sa justesse . car ce sont de
d:a:
,
s
conqu:tes tro? uuci!es à maintenir dès que les plus courageux s en désintéressent. Mon petit, j'ai chagrin à plaider
A

37

�LE CAMARADE INFIDÈLE
LA NOUVELLE' BEVUE l'JlANÇAISE

contre toi cette cause ingrate. Mais crois-moi, on ne gné·
rira qu'.en assainissant un point après l'autre, en redressant
chaque noùonfaussée.
Vernois réplique doucement :
- ,Ce n'est pas cette VCFtu-là qui amait barré la route
aux Allemands.
- Dieu merci, vous en aviez d'autres ! Mais aujour-

d'hui...

r

Le cadet reprend :
- Ces autres-là, j'ai eu trop de peine à les acquérir; je
m'y tiens. En octobre ou novembre r4, quand on a pu
souffier et qu'on a cru se mettre à réfléchir, va, faî: senti
que je tenais de toi bien plus que je n'a ais soupçonné : le
besoin d'éplucher les nouvelles, de nager à contre cour:mt,
et œ fatigant souci d'être juste! Mais c'est un effort qu'on
ne peut pas soutenir; il faut s'en remettre à ceux que ça
regarde. Défends ta peau et ta tranchée, cela suffit. Un
vigoureux rétabLissem nt dans les sentiments simples,
communs à tout Je pays, une haine b" n élémentaire. Ah,
qu'on est soulagé ! Mais ce tour de gymnastique vous casse
les jointur s ; on ne le recommence pa deux fois.
Thomas se tient co.inme un médecin qm ne sait comment soulever un enfant malade.
- Il faudra pourunt bien ...
on, non. Adressez-vous à la génération sui ante.
Celle-la ne demandera pas mieux.
ous avons fuit notre
service.
L'aîné répète :
- Il faudra bien ... On dit qu'on ne pourra j'3.mais, et
pourtant il n'y a pas d'autre issue. .. Rends-moi justice :
tant que ro. étais sous le coop d'un ~rêt de mort, je n'ai pas
ouvert la bouche. J'étais reconnaissant à tout ce qui pouvait te soutenir, et mieux valait te savoir sous n'importe
quel masque qu'avec ta libre respiration dans un air empoisonné. Mais poi:sque tu es revenu ... Mon petit, laisse-moi
parler ; je ne t'ennuierai pas deux fois de mes réflexions. Je

579

te jure que je n'ai pas bronché, quelques périls que tu aies
courus. Je n'avais pourtant pas lourd d'espérance et peo- ·
dant les heures pa.ssi::es sur le bord des routes à surveiller
mes ~ntonniers, j'ai eu tout loisir d'en ra.battre encore.
Mon imagination ne m'avait pas épargné grand'chose, mais
les camions qui passaient pleins de blessés m'ont fait voir
des mutilations que je n'avais pas eu le ·courage de me figure~. Tout ce que la chair humaine peut endurer, je me le
sms représenté d~os ton corps à toi. Eh bien, je le dis en
pesant les mots, 11 y a plus tragique que tout cela : il y a
la déchéance d'un être droit qui se gangrène dans le mensonge.
Vernois veut protester, mais son frère l'arrête :
, - Je sais_cedonc je parle ... Je le sais par le dedans ...
C est plus misérable qu'on ne peut l'imaginer. Je ne prét~nds pa~ mettre en regard tes expériences à toi, dont tu as
li u de tuer de la fierté, et les miennes qui sont inavouables. Et pas non plus nos deux natures. Avec ton bon sens
tu ne te serais_ia~ais laissé glisser aussi loin que moi ...
Encore une f01s, Je parle en connaissance de cause ... Or il
est d ~ de se _libérer.Je n'ai presque rien fait par moi-même.
Je d~~ tout a la bonne tempête qui m'a jeté sur la côte.
A:uss1 1e ne comprends que trop le besoin qu'on a de subir
violence. Et c'est pour cela que je te tourmente ... Et si tu
n: te ~éfends _pas bien brutalement ... ru auras du mal à me
faire lacher pnse.
Vernois sait que son frère ne lui demande pas un acquiescement des lèvres et que le silence est encore la réponse la
plus émue. Tbomas s'est levé; il replace quelques livres sur
les rayons d~ la bibliothèque.
' - Vieux, dit Vernois, on a déjà sonné à deux reprises.
c est frobablement l'ouvrier qui ient reprendre s~
appareils.
En efietThoma.s introduit dans la pièce un homme à
~arbe ~lanche, modeste et propre, à qui sa vieille a dü pour
occasion, repasser son meilleur faux-col. li porte à la.ronde

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un regard inquiet et son sourire s'éteint aussitôt, car il
aperçoit les paquets tout ficelés.
.
- J'ai bien examiné les deux modèl_es, ~1t Thom~
d'une voix bienveillante. L'exécution est mgémeuse, mais
l'idée première laissait à désirer. Pour le premier a~pareil,
il en existe déjà d'analogues, mais beaucoup plus simples,
qui enlèvent à celui-ci tout intérêt pratique .. Quant à l'autre, il peut tourner à l'aide d'un souffi~t, ~alS dans _le vent
qui ferait pression sur toutes ses parues, tl resterait parfaitement immobile.
L'homme est devenu très pftle:
- Peut-être que si je vous avais expliqué moi-même ...
- Mon ami, je suis un vieil habitué de ces choses. N'ayez
pas trop de regrets. Il faut beau~oup d_e tenta_tives infr~ctueuses avant qu'il en sorte une 10vent1on véntable, et 1on
a toujours raison d'avoir essayé.
Mais l'effondrement est trop soudain pour que de
bonnes paroles puissent adoucir le choc. L'homme balbutie :
- Vous dites qu'on ne peut rien en faire? ... même
avec des perfectionnements ?.. .
.
Il cherche les yeux de Vernois qui se dérobent et 11 comprend qu'il n'a pas de secours à espé~er.
.
,
_ Heureusement que M. Robert n est plus la pour 1entendre ... C'est bien la première fois, je vous l'assure, que
je trouve heureux qu'il ne soit plus là.
Il rajuste l'e~ballage d'un_ paquet, q_ui laiss~ apercevoir
par une déchirure un coussmet de cm r~ ~01.gne~sem:nt
astiqué. Sa détresse est plus forte que sa t1m1d1té ; 11 plaide
encore:
- Si ce n'était qu'une question d'argent... des fois
Mme Heuland n'y regarderait pas ... D'abord les pièces
ne coûteraient rien à exécuter ... car pour un vieux
comme moi qui a sa retraite .... ça serait une distraction ...
- Je voudrais, dit Thomas, vous répondre d'une ma-

LE CAMARADE 1 FIDÈLE

nière plus encourageante, mais je ne ferais que vous préparer de nouvelles déceptions.
Sans défense contre un malheur qui l'accable avec tant
de calme, l'ouvrier a juste la force de garder bonne contenance. Tout en l'aidant à prendre sous chaque bras un de
ses lourds paquets, Thomas lui dit :
- Je sais ce qu'on éprouve quand il faut renoncer à
un grand espoir. li m'est arrivé de me tromper comme un
autre ...
Mais ses paroles produisent une réaction inattendue.
L'homme riposte d'une voix qui tremble:
- Si vous vous êtes trompé ... excusez la hardiesse ...
vous pouvez vous tromper une fois de plus. Vous êtes
s1vant, mais vous ne voulez pas prétendre que M. Robert,
lui, ne l'était pas... Il arrive qu'un savant dit blanc et
l'autre noir ... Si vous aviez entendu parler M. Robert ...
On l'aurait aidé rien que pour l'entendre encore ... Vous
n'allez pas dire que c'était un blanc-bec ...
Alors, n'y tenant plus, Vernois s'avance;
- Ce que je puis vous affirmer, c'est que M. Robert
était le meilleur camarade que j'aie rencontré. li aurait
pu se mettre à l'abri; il ne l'a pas fait ; cela mérite qu'on
ne l'oublie pas. Si mon frère vous a dit son avis avec franchise, c'est parce qu'entre hommes on se doit la vérité.
Mais tout le monde n'est pas de force à la supporter. Vous
penserez comme moi qu'il vaut mieux ne rien dire à
Mme Heuland ... II y a des gens ·qui n'aimaient pas son
mari ; nous n'allons pas leur fournir des armes.
Le regard de l'ouvrier est celui d'un homme qui revoit
' le jour. Pour serrer la main de Vernois, il pose ses
fardeaux ; et quand, sans avoir rien trouvé à dire, il les
reprend et gagne la porte, il semble ne plus en sentir le
poids.
C'est le plus jeune des deux frères qui, rompant le
silence, attaque le premier:
- Tu voudrais sans doute aussi qu'on explique à

�582

LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mme Heuland comment son mari la trompait. Tu lèves
les épaules : mais je ne vois pas, en bonne logique,
pourquoi tu t'arr!tes à mi-chemin. Tu as bien tâché de
détruire chez ce pauvre diable la seule raison de fie~
qu'il eût, le seul joint par lequel sa vie a pris contact avec
quelque chose de désintéressé, sa seule vertu, qui est d'être
fidèle.
- Et toi, dit Thomas, tu mets de l'-acharnement à
brouiller ce qui est clair, à confondre ce qui est distinct.
Parce qu'un homme a été brave et bon camarade, tu l'im-·
poses comme inventeur et comme bon mari. Que signifie
cet escamotage ? Ce que j'y vois le moins, c'est cette justice
dont tu parles sans cesse.
ernois se radoucit :
- Ab, vieux, il est bien vrai que j'ai toujours ce mot à
la bouche. C'est ce que vous m'avez le mieux appris, père
et toi. Je ous avons cela dans le sang. Rappelle-toi les s.:rupules de père, forcé de rédiger une note défavorable sur un
de ses gardes et ne pouvant se résoudre à l'envoyer parce
qu'il avait cet homme en a ver ion. Et quel garçon un peu
sen ible à la géilérosité n'aurait pas été gagné par cette
manière que tu as de faire beau jeu à l'adversaire, d'aller
au devant de ses -arguments, non pas en attitude de défense, mais comme s'ils pouvaient t'apporter des parties de
vérité qui te manquaient. Car tu as souci d'être équitable
jusqu'à te montrer moins exigeant pour les preuves du
contradicteur que pour les tiennes . Oui, vieux, ce son
là des luxes dont il a fallu lestement se d habituer,
des luxes qui supposent la paix jusqu'aux confins du
monde.
Thomas secoue la tête :
- Les seuls, veux-tu dire, qui puissent rétablir la paix
du monde.
- Mais puisqu'il faut, continue Vernois, un luxe dans
la vie de chacun, laisse-moi celui qùi a toujours été le seul
embellissement de la guerre, une sorte d'héroïsme dans la

camaraderie. S'il est vrai que nous avons perdu de la valeur
et de la hardiesse dans le plan de la raison, nous pouvons
les retrouver dans celui de l'amitié. Crois-tu qu'avec un
~nti~ent de loyauté un peu jaloux, un peu exalté, nous
n aurions pas maintenu nos alliances tout autrement que
nous. n'avons fait, ~t qu'à l'intérieur nous n'aurions pas crêé
des hens dont la discorde ne serait pas facilement venue à
bout ?
Mais Thomas ne se laisse pas gagner :
- Mon peàt, tu vaux mieux que ,cela. Tu vaux mieux
que ton amitié même, qui s'adresse au-dessous de toi et
dont ta probité fait tous les frais. Laisse aux femmes ces
fi,délit~s-là. Mêm~ l~ politiciens en sont parfois capables, et
cest b1~n mauv~1s signe. Je sais que je suis ombrageux et
tyran_mque, mats tu es ce qu'il y a de moins manqué dans
ma vie . Aussi, puisqu'il s'agit de 1uxe, ne puis-je me contenter pour :oi que du plus pur et du plus viril; ,et sa formule est le v1eux principe d'identité : &lt;&lt; Une chose ne peut
pas être et n'être pas ... »
Vernois songe un moment :
. - Ne crois-tu pas, dit-il, qu'il y a une forme d'injustice et même d'insiocérité sans laquelle l'hér-oïsme n'est
pas concevable ; et que nous autres, gens de l'est, nous
manquons peut-être de race et par conséquent de liberté
pour oser bondir jusque-là. Un jour Mme Heuland m'a
parlé de Corneille ...
Mais il voit sur le visage de son frère un froncement
fu?itif q~i l~i coupe_ la p~ole. Thomas comprend tout de
SUite qu 11 s est trahi ; matS à quoi bon nier ce dont il a
le cœur plein ? li se contente de dire :
. - Si /étais un homme qui prie, je n'adresserais à
Dieu . qu u~e seule demande, mais celle-là je l'en fat.iguera1s matm et soir : « Seigneur, préservez-moi du mensonge l 1

(A mi.-ure)

J~

.SCRLUMJlERGER

�OIRONIQUE DRAMATIQUE

.,

CHRONIQ_UE DRA~ATIQUE
-

OnfoN: Molière, pièce eo 3 actes et 6 tableaux, de MM. Jean .
José Frappa ét Dupuy-Mazuel. Musiqu_e de sc~ne de Lulli, Charpentier et Vuillon.
·
RENAISSANCE: Molière et son ombre, à-propos en un acte, err
vers, de M. Jacques Richepin. Amphytrion de Molière.
l'.HÉATRE DE L'ŒuvRE : Dardamelle., pièce en 3 actes, dè
M. Emile Mazaud. Les Derniers masques, pièce ~n un acte, de
-M. Arthur Schnitzler, tradu2tion de M. Maurice Rémon et
Madame Noémie Valentin.
·RENAISSANC"I! : La: Femme masquée, pièce en 3 actes, de
M. Charles Méré.
THÉATRE DE L'ŒuvRE : Ubu-Roi, d'Alfred Jarry.
On a joué, il y a quelques ,années, à l'Odéon, une pièce fort
amusante à voir, intitulée Rachel. C'était l'histoire, découpée en
tableaux, dé l'illustre tragédienne. On la VO)?it d'abord, tout
enfant, dans la roulotte de son père, le bohémien Félix, prenant
là, en pleine campagne, ses premières leçons de. théâtre. Ensuite, au Théâtre Molière, petite scène d'études où se préparaient à l'époque les élèves du Conservatoire. Ensuite, chez
elle, après ses premiers succès, déjà célèbre. Ensuite, sur le plateau de la Comédie française, pendant une représentation d'Horace. C'était en même temps, dans le domaine du théâtre, toute
une époque qu'on voyait revivre. On voyait arriver sur la scène
de la Comédie, pour complimenter la tragédienne à un entr'acte,
Chateaubriand vieilli accompagnant Madame Récami.er aveugle,
Victor I:Iugo jeune et déjà chef d'école, Lamartine, Vigny,
Musset, et à leurs côtés les grands acteurs du temps, Samson,
Beauvallet, Saint-Aulaire, Frédérick Lemaitre, Ptovost. On

entendait, au tableau de Rachel chez elle, un de ses camarades
lui lire le feuilleton que venait d'écrire sur elle, dans les Débats,
le grand critique dramatique de l'époque, Jules Janin. Les cos•
turnes du temps, le physique des personnages reproduit le plus
fidèlement possible par les artistes de l'Odéon, - jusqu'à mo"iitrer la verrue que l'un avait à la joue gauche, ou à parler du ne,:,
comme parlait un autre, - ces illustrations des lettres et du
théâtre qu'on voyait réunies sur la scène, une mise en scène
étonnante, par exemple le plateau de la Comédie française, vu
derrière les décors, et, dans le fond, visible comme elle l'est des
coulisses, la salle avec l~s spectateurs ... Tout cela était bien
un peu Musée Grévin. On avait beau ne pas oublier qu'on était
au théâtre. On se laissait néanmoins aller à une certaine illusion.
On était intéressé, amusé, presque pris. De combien de pièces,
que leurs auteurs considèrent comme bien supérieures à ce
genre de théâtre? pourrait-on en dire autant ? Pour ma part, si
on reprenait Rachel à l'Odéon, je ne manquerais pas d'aller la
revoir, et on sait si les pièces·· sont rares qui peuvent me faire
me déranger deux fois.
Le Moliere, de MM. Jean José Frappa et Dupuy-Mazuel, que
l'Odéon a représenté, aurait pu être une pièce de ce genre. Songez donc ! Une pièce sur Molière; ayant Molière pour principal
personnage, nous le montrant dans tout le cours de sa vie
d'homme, depuis ses débuts jusqu'à sa mort ! Une pièce qui met
en scène presque tous les personnages au milieu desquels il
vécut, depuis ses compagnons de jeunesse jusqu'à ses camarades
de théâtre, depuis ses maîtres Gassendi et Bernier jusqù'aux
seigneurs et courtisans de la cour de Louis XIV et Louis XIV
lui-même ! Une pièce qui nous montre Molière prenant ses
premières leçons avec l'illustre Scaramouche, et nous le montre,
dans la Cérémonie du Malade imaginaire, défaillant, en prononçant le fameux juro, du mal qui va remporter quelques heures
après 1 Une pièce dont tout un acte nous montre les jardins de
Vers~illes, lors d'une représentation que Molière donne pour
le rot, avec tous les personnages de la cour arrivant un à un,
tous autant de modèles passés ou futurs pour Molière, qui les
no~me, retiré dans un coin avec son frdèle Chapelle : le marquis de Soyecourt: Dorante le chasseur, - parmi quelques
. femmes : Cathos et Madelon les précieuses, - la duchesse de

�LA NOUVELLE REVUE F~ANÇA"ISH

Richeli.eu : Arsinoé, - Madame &lt;le Lamoign©'n : Madame Pernelle, - Mesdames de Guénégaud et d' Aigulllon : iles dévotes,
- Desmarets ck Saiot.:Sorlin : Tartufe, - le comte de Guiche~
Acaste, - La Feuillade, Lauzun, Marcillac : l~s marquis ndîcnles, - Vardes: don }uan, - le d-uc-de Montaasier: Alceste.
Et encore, au cours de tes trbis actes, ~assend+, Cyrano, Chapelle, . Bernier, Mignard, Perrault, La Rochefoucauld, Madeleine et Armande Béjart, Lagrange et Mademoîselle de 13rie,
Mad.tme ,de La,Fayette et la sernnte Laforêt, Lcnôtre et SaintAignan, Comléet Villarceaux. Certes, c'est là, comme Rachel,
un peu du Musée Grévin. Ce~t là du théâtre un peu gr05. Mais
é'est aussi du théâtre amusant, et l'amusant a son prix. Le théâtre n'a-t-il pa.s é1é, 1à son origine, la mise à la scène de' persqnnages illustres, qu'on faisait revivre là dans leurs actions les y rus
mémorable~ ? Si vous voyiez aussi comme le public, qui pour-' tant n'est guère 4"enseigné sur eux, est sensible à tout cet étalage
de grands per.sonnages ! Si vous voyiez ce silence, dans la salle,
à l'acte des jardins de Versailles, quand un officier, paraissant
au haut d'un escalier, après que toute la cour -est venue se ranger, ann.once d'un ton solennel: le roi. Il y a un temps. L'officier descend l'escalier. On sent' que quèlqu'un vient, va paraître
à son tour au haut de Yescalier, le descendre et venir prendre sa
place à son tour. Toutes les figures sont tendues 'dans l'attente.
Ce quelqu'un paraît enfin : Louis XIV. On croirnit que c'est Iui
.pour de bon, tant il flotte d'admiration et de respect chez les
spectateurs. Brave public ! Sa bêtü,e est éternelle. Un roi ne
sera jamais pour lui un homme ce:.mme un autre. Il a des trésors de soumission et de crédulité infinis. Il faut qu'il se courbe
devant quelque chose. Il n'y a plus de roi. On offre aujourd'huî
à sa dév-0tion la superstition la plus malfaisan!-'C, qui. le trouve
toujours docile, aveugle, idupe et victime aussi. Ce queje ·dis là
n'~t pas pour le plaindre. Il ne faut plaindre que ceux qui sont
contraints. Ceux qui s'offrent d'eox-mêmes au couteau·n'oi'it
que ce qu'ils méritent. Pour en revenir à Molière, -a:'ec t?ute-sa
galerie de personnages, cette piè_çe eiit été nne bon-ne pièce, le
public s'y serait amusé tout à fait, et même aurait pu y prendre_
une leçon d'histoire littéraire.· Moi-même je m'y serais amusé
comme j'ai fait à R&lt;Iohel.
Mais voilà ! Non seulement Molit,re n'est pas . ia pièce quelle

CHRON[QUE DRAMATIQUE

aurait pu kre, m.,ais c'est encore une fort mauvaise pièce. Les
auteurs-ne l'ont pas seulement manquée. Ils y ont encore fait de
la fantaisie, ils ont dénaturé leur sujet, ils ont multiplié les
erreurs et les fautes grossières. C'est ainsi qu'ils ont inventé un ~
personnage de belle iru:onnµe, dont le nom n'est pas prononcé,
- ils eussent été bien embarrassés pour nous le dire, - et
qu'ils nous montrent le 'l.!i.sage s.ans cesse caché par un masque.
Avec ses amis Chapelle et Cyrano, Molière, .encore jeune
homme, un soir sauve la vie à cette dame, sur le Pon Neuf,
dans une attaque de mailandrins. 11 .en devient-amoureux. pour
le restant de sa vie, sans pouvoir la revoir qu'au moment même
qu'il va mourir. Nous avons cette fois une transformation deMolière lui-même, transformé en beau ténébreux et en amant
transi. Cette femme n'.a jamais existé dans la vie de Molière et
on ne voit en rien son intérêt dans .la pièce. Ce n'est pas trop
dire _que cette invention est une pure niaiserie. Les démêlés
conjugaux de Molièrë, quelques traits de sa liais~n avecMadeleine Béjart eussent été autrement intéressants et les auteurs
seraient restés dans la vérité .. La .pièce- que M. Maur:i~.e Donnay
a écrite sur Molière et que l'Odéon a représentée ég.alement '
n'était pas fameuse mais au moins il n'inventait pas et on restait dans l'his~oire vraie du personnage. J'en dirai autant pour
la scène de la mort de Molière dans la pièce de.MM. Jean José
Frappa et Dupuy-Mazuel. Ce tableau était facile à composer,
avec tout ce -qu'on a écrit sur ce sujet. Là. encore ces messieurs
ont préféré innover. Ils font mourir Molière comme un commis de nouveauté atteint 'de langueur amoureuse. Molière. est
presque ay moment d'expirer. Comme cela se passe -toujours
sur le théâtre en pareil moment, il parle beaucoup. La belle
inconnue_ arrive en courant, toujours masqué~ et toujours
muette. « Et voici ... voici ... le bonheur impossible !... » murmure alors Molière, dont ce sont les derniers mots. Les auteurs
se sont mépris. Parce qu'ils mettaient àla sc~ne un auteur comique, ils ont voulu le faire mourir de façon comique. C'.est
excessif. Ce n'est pas tout. Là langue comptai.t, dans une pièce
de ce genre. il n'y _aurait eu_ aucun inconvéniept à employer
plus ou moins celle de l'époque. MM. Jean José Frappa et

1.-: Je crois que je me trompe et que c'était à la Comédie française.

�588

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dupuy-Mazuel trouvent-ils la n6tre plus élégante et plus parfaite ? Ils n'ont pas craint, en effet, d'employer les plus mau~
vaises toutnures-du style d'aujourd'hui. Que pensez-vous de
- Molière s'exprimant ainsi : « Il n'y a qu't).n bon~eur, voye~vous, c'est l'amour ... Etre pauvre, ignoré ... avec, a c~té de sm,
une femme qui vous aime !. .. » Vous serez peut-être de mon
avis : rien que d'entendre cet avec si élégamment placé, toute la
pièce est par terre. Qu'est-ce que vient faire également, dans la
bouche de Molière, cette allusion aux soi-disant découvertes de
M. Pierre Louys? « Mes_ confrères répandent toutes sortes de
calomnies à mon sujet, et l'un d'eux, dernièrement, a même
écrit que je faisais faire mes pièces par Co;neill~. » C'e~t du
domaine d'une revue, cette allusion, et non dune pièce s~neuse.
Il est vrai que MM. Jean Jos·é Frappa et Dupuy-Ma~uel nou~ '
ont prodigué leur esprit. Ils l'ont même prêté à Molière,_ qm
n'en eut pas à ce point. Au tableau des jar~ins d~ V~rsailles,
avant la représentation qu'il va donner au Rm, Molière JOUe une
sorte de parade, dans laquelle il moque les personnages présents et qu'il sait être ses ennemis. Le tour arrive de Desmarets
de Saint-Sorlin, le moaèle de Tartufe, paraît-il. Molière, sous
les aspects d'un marquis de la cour, fait allusion au com~~ot que
Desmarets dirige contre lui. « Vous pensez que sous 1impulsion d'un pareil être, notre complot ne peut man,quer de réussir. Tout est prêt et bientôt l'affaire ne va pas tarder à.•· à
démarrer J•.•• )). On ne peut être plus fin. M. Paul Bourget nous
a appris réceminent que Louis XlV étai_t inc~pable de juge~ du
talent littéraire de Molière. Ce grand roi aurait peut-être mieux
go-Oté cet ingénieux calembour ?
t
.
On pouvait vraiment faire une bonne pièce, avec un _pareil
sujet, la musique de Lulli _metta_nt ç~ et .là ses cadences vives et
rapides ! Il aurait fallu M. Sacha Gmtry.
.
Il faut nommer, dans l'interprétation, M. Vargas, qm a composé un Scaramouche très réussi, et M. Raoul Henry, dans le
r61e de Louis XIV. On n'est pas plus royal par le physique
et par les. manières. Les gens qui ~eul_ent un roi, quand ils
seront décidés, pourront s'adresser a Ju1. Ils ne trouveront pas
mieux.
·
Madame Cora Laparcerie a donné à la Renaissance une exc~l~ lente représentation d'Ampbytrion. C'était parfait comme mise

CHRONIQUE DRAMATIQUE

en scène et comme interprétation. Amphytrion, c'est l'apothéose
du cocuage, en quelque sorte. Jupiter prend les traits d'Ampbytrion, couche avec sa femme et s'amuse de leur mystification à l'un et à l'autre. Il y a dans les vers de Molière, dans cette
œuvre, avec une grâte et une sensualité infinies, une moquerie
et une bouffonnerie irrésistibles. Les artistes de la Renaissance
ont exprimé cela à merveille. Madame Cora Laparcerie ellemême, qui dit si mal les vers quand il s'agit de poésie et qu'elle
en veut faire, a dit le mieux du monde, avec une sorte de gamineri-c et toute la lascivité voulue, les vers d'Alcmène. Ce n'est pas
un mince mérite, chez tous les artistes de ce théâtre, d'avoir si
bien rendu cette œuvre de MolièFe.
On connaît les derniers vers d'Amphytrion, que So~ie vient
dire au public, tout au bord de la rampe, après que Jupiter,
du haut de ses nuages, a consolé de son mieux Amphytrion
d'avoir été cocu, ayant eu cette bonne fortune de l'avoir été fait
par un dieu:

'

Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment?
Ne vous embarquez nullement
Dans ces douceurs congratulantel';
C'est un mauvais emba1·quemmt;
Et if une et d'autre part, pour im tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes.
Sur telles ajjaires toujours
Le meilleur est de n'en rie11 dire

J'avais autour de moi, à l'orchestre, quelques ménages litté- raires dont les maris ont été amphytrionnés autant que le mari
d'Alcmène, bien que par de simples mortels. Je 1es 'regardais
pendant que Sosie leur servait ainsi la mcrale de la pièce. Ils
avaient bien l'air d'être de son avis que le mieux, en pareil cas,
est de garder pour soi son infortune et de n'en rien dire. Ce qui
n'empêche pas qu'on le sait.
Cette représentation d'Amphytrion était précédée d'un àpropos moliéresque de M. Jacques Richepin dont j'ai complètement oublié le titre. L'intention de l'auteur n'était pas
mauvaise. Il nous montrait Molière, un moment endormi dans
son fauteuil, voy-ant en songe lui apparaître tous les person-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

59o

nages de son œuvre, et une sorte de Gloire, auprès de lui, le
ra,surant sur les arrêts de la postérité. Mais c'était le vocabulaire qui n'était pas fameux. M. Jacques Richepin évoquait à un
moment le roman comique dé Molière à travers toute la
France, promenant sa troupe de ville en ville, encore simple
· comédien, lui qui devait être un jour le pr.emier de nos auteur.s
comiques. L'image obligée était là, : le fameux ch~riot de
Thespis. Je ne me rappelle- pas le vers dans son ent1er. Il Y
avait trois fois le mot chariot, avec un adjectif différent
chaque fois :
Chariot ..... , char\ot ..... , chariot surhumain!

Reconnaissez là le style ridicule, la pathos mis •à la mode,
en poésie, par ce grand phraseur de Victor Hugo. Je vous
demande en quoi un chatiot peut être surhumain et s'il peut
y avoir le moindre rapport entre cet adtectif et ce substantif.. Ce
sont des niaiseries de ce genre qui me faisaient éclater de nre,
quand, fort rarement, et je parle d'il _Y a long~emps, car c'est
bien fini aujourd'hui, j'ouvrais un livre de Victor Hugo. Par
exemple, à la fin de la tirade de Ruy Blas, le pauvre oiseau .
plumé qui cuit dans une « marmite infâme ». Il est vrai qu'il
n'y a rien de plus comique que le théâtre de Victor Hugo.
C'est un vrai Guignol. Ces niaiseries se voient aujourd'hui
partout, à propos des moi_ndres choses. Un monsieur assassi~e
son concierge. 11 enferme le corps dans une malle et expédie
celle-ci dans une destination quelconque pour s'en débarrasser.
L'affaire est découverte. On fait revenir la malle. Les journaux
racontent le crime dans tous ses -détails. Ils donnent à leurs
lecteurs une photographie de ladite malle. Vous savez comment
ils la désignetlt, la qualifient : la malle tragique ! La malle
tragique ! Je vous demande en quoi une malle peut être tra·gique, eût-elle contenu dix concierges au lieu. d'un Une
action peut être tragique, un geste, un~ phys1onom1e; un
' discours. Mais une malle ? Enfin, on peut toujours rire.
Je viens de retrouver le titre de l'à-propos de M. Jacques
Richepin. Cela s'appelait Molière et son ombre.
On a joué, au Théâtre de l'Œuvre, une bien jolie pièce,
curieuse et amusante, de M. Emile Ma,zaud. Cet auteur dramatique a débuté l'année dernière, al;I Théâtre du Vieux Colombier,

!

CHllONIQUE DRAMATIQUE

591

.avec une pièce en un acte : La folle journk, qui était également
une petite chose parfaite. Je subissais une éclipse, due à &lt;le
bien sots lecœur.i, dans mes fonctioru de critique dramatique.
J'en ·aurais dit sans cela tout Je bien qu'elle méritait qu'on en
dise. Dardamelù, c'est un mari auquel sa femme, dans un
moment de chicane, apprend qu'il est cocu, et qui, passé la
minute pénible de la nouvelle, prend la chose avec gaieté,
ironie, sarcasme, je crois pouvoir résumer tout cela en disant :
avec la ·plus c:xtrême et la plus sage fantaisie. Il entend désormais que quiconque vieadra ponr le voir soh introduit par la
bonne le plus aimablement du monde avec ces mots : « Prenez
la peine de vous useoir. Le cocu va bientôt rentreT ,&gt;. Il se
peint un merveilleux écriteau, en capitales fonnidables, véritable enseigne : Cocu DE 1re CLASSE, et le fait accrocher audessus de la porte de sa maison. Il n'est pa, un détail de la vie
courante qui ne lui fournisse l'&amp;:casion d'une allusion aussi
amusante que sensée à son infortune de mari. Sa réputation de
cocu s'affirme et se propage s.i bien, grâce à lui-même, que les
enfants, dans la rue,, devant sa porte, jouent au cocu et se disputent à qui sera Dardamelle, et qu"un érudit du cocuage vient
le consulter dans l'espoir d'apprendre de.lui un détail nouveau
sur la question, qui n'a guère fait de progrès depuis qu'il y a des
maris et qui sont trompés, attendu qu'on n'est pru; cocu de nos
jours autrement qu'on l'était .dans la plus lontaine antiquité,
toutes chose.s que Dardamclle se déclare d'ailleurs enchanté de
connaître. Ne croyez pas, après cela, qu'il tire la moindre vanité
de saréputation bien établie de cocu. Ure.ste infinimenrrnodeste
et lui: fait-on compliment sur sa célébrité, il se to:irrne vers s:
femme et fait remarquer, avec raison, combien tout le mérite
lui en revient à elle seule. Si bien que c'est elle, pour l'avoir
trompé, gui anive à souffrir d'être la femme d'un cocu, tandis
que lui se pavane, tranquille, souriant et glorieux. Il y a dans
toute celte pièce une fantaisie extrêmement plaisante, un comique irrésistible et pourtant profond, et sous ce ton de farce
apparent, l'humanité1a plus vraie. Elle vaut d'être vue et méri1..
ferait_ d'avoir un ·grand succès. Elle montre une fois de phrs
comb.ten des théâtre.s comme l'Œuvre et le Vieux-Colombier
sont utiles, nécessaires. Qui sait, en effet, sans eux, si M. Emile
Mazaud aurait pu faire jouer ses deux premières pièces, les

�592

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

théâtres ordinaires accaparés par tous les fabricants dramatiques
qui se tiennent entre eux, organisent leurs succès à force de
réclame et ferment les portes aux nouveaux venus? Je ne ferai
qu'.un reproche à M. Emile Mazaud. C'est d'avoir employé au
début de Dardamelle, à s'y méprendre, la langue de Molière. Il
semble vraiment, pendant tout le premier acte, qu'on entende
des répliques du Médecin malgré lui. Cela nuit à la spontanéité
du dialogue. On sent l'artifice, la fabrication. Cette imitation
surprend d'autant que M. Emile Mazaud ne la montre plus dans
la suite de sa pièce. Il n'est pas possible qu'il ne l'ait pas fait
volontairement. Cela n'enlève du reste rien aux grandes qualités
de son œuvre. Une a;tre observation que je ferai, mais celle-ci
sous toutes réserves, affaire de gotît uniquement, en reconnaissant que l'auteur était meilleur juge que moi, c'est sur le dénouement. Sur les instances des notabilités de la ville, - la pièce se
pas~e en province, - Dardamelle consent à pardonner à sa femme
et à quitter son jeu. Il reste un moment seul avec elle. « C'est
entendu, lui dit-il. Je pardonne. Mais ne recommence pas. Car
alors il se pourrait bien que l'un de nous deux meure. - Quoi!
lui réplique-t-elle. Tu me tuerais ? - J'ai dit : l'un . de nous
deux, répond Dardamelle. Je n'ai pas dit que ce serait toi ».
Certes, cette fin est touchante. Elle étend sur toute la pièce une
émotion qui se cachait, ou presque, pendant trois actes, sous
la fantaisie la plus divertissante. Je me demande pourtant si la
pièce n'e-Ot pas gagné à garder jusqu'au bout cette fantaisie, ce
qui ne lui eô.t rien fait perdre de sa vérité. M. Emile Mazaud
a peut-être trop obéi au besoin de finir ? Sa fin est d'ailleurs
plus vraie que la fantaisie continuée. Mettez Dardamelle dans la
réalité. Vous sentirez cela tout de suite.
Il faut faire les plus grands éloges de l'interprétation.
M. Jacques Ba~mer a été Dardamelle en person_ne. Le physique,
le ton, les attitudes, les jeux de physionomie, la simplicité,
le naturel, la malice cachée, l'étonnement feint, on n'imagine
pas le personnage sous un autre aspect. De même, Madame
Jeanne Chevrel a été à la perfection l'épouse infidèle, ahurie,
niaise, dépitée, vexée et bien punie de son infidélité. Le rôle
comprend une grande partie muette, toute faite de jeux de physionomie. Cette comédienne y est excellente. Je regrette bien
de ne pas savoir au juste le nom de l'artiste qui joue un visiteur

CHRONIQUE DRAMATIQUE

S93

et qui, accueilli par la bonne de la façon que j'ai dite, trouve la
1:hose si drôle qu'il ne s'arrête plus de rire et communique sa
gaieté à toute la salle. Cela n'a l'air de rien dt: rire ainsi. C'est
pourtant fort difficile, et cet acteur y a été merveilleux,· avec le
plus grand naturel.
J'avoue que j'ai peu de goût pour les pièces macabres du
genre des Derniers Masques, de M. Arthur Schnitzler, qui accompagnait Dardamelle. Ce malade d'hôpital, qui va mourir et le
sait, et qui demande à voir son plus ancien ami pour lui révéler
qu'il a été l'amant de sa femme, et qui, qevant les bonnes paroles
de cet ancien ami, renonce à lui faire sa révélation, après avoir
auparavant répété la scène avec une sorte de jeune phtisique
fantasque et trépidant ! Cela me paraît fabriqué en diable.
On a joué àla Renaissance une nouvelle pièce de M. Charles
Méré, qui s'est fait connaître par une petite œuvre dramatique
fort pittoresque : les Trois Masques, tirée d'ailleurs par lui d'une
légende corse. Cette nouvelle pièce a pour titre La Femme masquée. C'est absolument sans le moindre intérêt. Cela relève tout
au plus du cinéma, tel qu'il est et tel qu'on l'a fait, et je n'entends pas là faire son éloge, je ne me cache pas Je le dire.
Quand je lis dans les journaux toutes les tirades qu'on fait sur
le ~inéma et qui ne cac~ent que des intérêts commerciaux, je
plams les naïfs . qui croient aux belles paroles d'art qu'on leur
prodigue à cette occasion. Le cinéma est devenu uniquement
l'apothéose du cabotinage et du roman-feuilleton, quand il
aurait pu être un spectacle du plus haut intérêt et de la plus
grande utilité. La nouvelle pièce de M. Charles Méré y trouverait sa place toute naturelle. Si c'est là tout ce qu'on peut
.attendre de ce jeune auteur, il n'y a pas à lui en faire compliment.
Le Théâtre de l'Œuvre a repris Ubu-Roi d'Alfred Jarry. On a
beaucoup parlé, et de différentes façons, tous ces derniers
temps, de cette œuvre et de son auteur. J'ai vu, pour ma part,
Ubu-Roi, autrefois, au Théâtre des Pantins, rue Chaptal, chez le
musicien Claude Terrasse, joué au moyen de marionnettes
mises en mouvement par Jarry lui-même. Lui seul avait la voix
et savait les intonations qu'il faut pour donner à cette farce
toute sa saveur caricaturale et bouffonne qui est réelle et à
. endroits, d'un caractère très humain. Je l'ai vu ensuite
' '
certams

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
1jouer

par ,M. Gémier et _Lollise France. Il m'a paru curi-eui
,d'envoyer l'entendre,au.joutd'hui \JO jeune éctivain ne wnaais~
sarft de li pi~ce et de -son aùreur que te qui -en a été dit -et
,til.C-Q.l'lté, cette ·sorte de lëgende qui ento).!.re déjà rune iet r~utre,
M. Georges Pillement a bien voulu accepter cette mission.
Voici ses impressions :
_ «Ainsi. c'est tela Ubu,Rûi? Nous ne l'avions ni lu ni "YiU
jouer. Mais nous · savions que des poètes que nous aimions-i
cotnme A;polllnaire, s'apparentaient à Jarry. Or, nous avQns
.été ,déçus et il nous a paru qu'il y avait un abîme entre l'humour
d'Apollinaire et la,gi:osse oiltlser:iie d'Ulm-~oi.
« Somme
. toute et très. franchement, ·Ja représentation n'est
pas-amusante. On itt'cnd toujours quelque chose et on :reçoit
en pleine figure des mots tels que : « le pays appelé Germanie ·,
.ainsi nommé p~r.ce que les habitants de ce .pays s0nt tous cou.sins germains &gt;&gt;. Ce n'est pas très .satisfaisant.
« Certaines scènes, comn;ie la scène de la. bat-aille, sont pleines
-d'un ba:vàrdage assez cocasse. C'est ce qu'on appelle la 'truculente .de Jarry et qui l'a fait-com_pa~er i Rabelais. Mais cela ne
va Jamais très loin. -Evidemment Jarry avait un -génie particulier pour inventer \.fn vocabulaire, et il y a une certaine .puis.sance &lt;lans ces créations de g-idouille, de voiturins à ,phynanm
et de pttits bâtons pointus à enfoncer dans ·les oneilles. Sa conversatüm devait ê,t-re ahurissante. Voilà, je crois. le:grand point :
l'homme a dfl étonner ses contemporains. Salégende a'Cnchanté
une génération. Tout ce qu'on nous a raconté de l~li\Îstence de
Jarry me semble merveilleux.. Celui-là n'a pas baillé ·sa vie : il
l'a.rie, si j'ose dire. Et yusqu' à en mourir. li y a de . .l'héroïsme
dans le cas de Jarry, dans cette extravagance soutenue jusqu'au
bout. Mais Ubu n'est pas un chef-d'œuvre. C'est une blague d:e
collège où l'on ne sent qu'un écho de la fantaisie vivante de
.}arty. Pourtantïl y a le Père Ubu. Il y a,œ nom qui est une de
oes trouvailles de mot dont Jarry avait le secret. C'est un nom
qui s'impose et qui vivra. Ce personnage est taillé grossièrement, d'une façon très simpliste. C'est un pantin., un p0lichinelle. Mais il existe. rll restera, mêlé au -souvenir_ étrange
d'Alfred Jarry. ~
Un pa'r~raphe a sauté -daBS ma ,dernière -chronique à propos
de l'interprér.ition du Misa.utbrope. au :fhéâtre du V.ieu1-Colom~

~

595

CHRONIQUE DRAMATIQUE

bier. M. Jouvet, lui aussi, a été parfait dans Philinte. Non seulementparson débit nuancé, tranquille, moqueur, exprimant à
merveille toute la philosophie sceptique du personnage, mais
encore par ses attitudes, les moindres expressions de sa physionomie, d.tns les .scènes muettes de son rôle. Quels yeux amusés,
quel regard indulgent, quel sourire indifférent ! Il exprimait
dans sa personne tout le comique des gens autour de lui qui
s'emportaient, médisaient ou faisaient des grâces. Je ne sais si
j'étais sous l'effet d'une illusion, mais M. Jouvet, dans ces scènes
muettes, c'était pour moi le visage même de Moliè,e.
On se rappelle ce que j'ai -dit de Nt Paul Souday, dans cette
même dernière chronique, à propos de la manière de jouer
le Mîsanthrope et généralement le classique. M. Paul SoJ.1day
m'a très aîmablement réponèiu dans Comœclia én ces termes:
C'est justement pour jouer Molière avec' nature1 et d'une façon
vivante qu'il faut 11n long -appr~missage. Ce -sont manffestement les
. novices qui dt:'bitent le classique comme une leçon. C'est prétisément
le grand art de 1e jouer comme si l'on improvisait qui ne s'improvise
pas, JA moins d'.un. génie =eptionnel, œt encore I tous les grands
interprètes du clas.sïque s'y -étaiJ!nt prépa;o:!_S-par de patientes études.

Cela ne manque pas de justesse .
MAURICE BOISSl\.1W

.

l

.)

1 ,

�HO'l"BS

597
gne él~quemment de ses méditations. Il est beau qu'un poète
apparaisse tourmenté, mais on aime que son chant lui soit
comme une évasion . Cet énigmatique reptile qu'on voit
... parmi l'itinullemmt
De sa queue éternellemen;
Et,mellement le bout mordre.

NOTES

LA· ,POÉSIE
LE SERPENT, poème de Paul Valéry, bois gravés par
P. Véra (Éditions de la Nouvelle Revue Française) .
On ne se flatte pas d'ajouter, par un commentaire critiqu~
au plaisir que les lecteurs de cette. revue ont pris à lire, l'an
passé, cette Ebauche d'un serpent qui vient de paraitre en "Tolume.
Mais toute œuvre nouvelle de M. Paul Valéry fait événement
parmi les amateurs de poésie, nombreux à redouter que l'auteur
de la Jeune Parque ne retourne à la longue et silencieuse retraite
rompue par lui naguère, pour notre joie.
Il faudrait mal connaître M. Valéry ou l'avoir lu plus mal
encore pour imaginer qu'il veuille usurper en faveur de son art
le prestige et la vertu des voix qu'on sait ne plus devoir entendre et par lesquelles on est ainsi plus sûrement touché. U a
hérité de Mallarmé le tourment d'absolue perfection et le désir
de donner aux mots la souplesse d'une :i.ile, l'âclat des pierres
et la transparence du cristal. Mais u11 savoir étendu aux sciences
et à la philosophie lui a permis de renouveler son inspiration
et de délaisser enfin le motif pour aborder le iujet. A cet égard
le Cimetière Marin a marqué une phase nouvelle de cette évolution mesurée, pudique et si émouvante à suivre. On conçoit
foftbien qu'une idée aussi haute et ardue de son art dispose le
poète à quelque découragement et que M. Paul Valéry puisse
parfaitement se convaincre, son poème achevé, qu'il n'écrira
plus d'autres vers et que ceux-là sont le chant du cygne. Cette
sorte de pessimisme n'est-elle pas plutôt parnassienne que classique? Telle est la question que M. Valéry ne pouvait manquer
de se poser e_t sa belle préface à !'Adonis de La Fontaine témoi-

cette image ne devrait pas demeurer l'emblème d'un art à·
·
l'é
•
1ama1srep I sur so1. 71uda_nt les tâc~es qui lui semblent trop communes_ comme d expnmer une idée abstraite au moyen d'images
sensonelles, M. V:i.léry se plaît à faire l'opération inverse. Par
exemple, Eve prête à cueillir le fruit de cr l'arbre des arbres

m

•

la graude urne
d'où va fuir le consentement ;

et quelques vers plus loin, le Serpent prétend
voir le l0t1g pur d'un dos si frais
frémir la désobéissance.

Tout n'est po~nt propre à être exprimé d'une façon rare ni avec
d_es mots précieux et le moindre inconvénient de cette précios~té es; de rompre le rythme intérieur du poème. la complication n ~st p~s le mystère et l'obscurité n'est point propice à la
muse _d1dacnque. C'est ce que j'aurais voulu objecter au serpent
hégélien de M. Valéry si je n'avais craint d'interrompre le
déroulem~nt pailleté des strophes dont son corps luisant est
formé, m s~rtout de déranger la radieuse apparition de la.
femme édemque,
toute oj/erte aux regards de l'afr
l'âme ent:ere stupide et comme '
interdite au seuil de la chair,

à qui le savant reptile adresse un si charmant discours:
Tu es si belle, juste prix
de la toute sollicitude
dèS bons et des nui/leurs esprits /
Pour qu'd tes livres ils soûnt pris
li leur suffit que tu soupires I
Les plus purs s'y penchent les pires,
Les plus Jurs sont les plus meMrtris.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇ.&amp;12

ROTES

Pour ma partfC,pri$ccettesim éloquenr.e,.légèrementalt~e
par une émotion persoonelle•ct secrète; pin h:mtque la rliétof.
rique la plus.,mgénieuseetla plus- fl:cmie. M. Val&amp;y connût
trop bien la fable pour n'avoir pas présent à l'esprit le destin de
celui dont le funeste privilège fut de changer en or tout ce que
touchaient ses mains. li sait qu'il est des o&amp;ie.ts et des pensées
auxquels conviennent leur apparence un peu commune et leur
touchante- banalité.
ROGl?R ALU]{l)

HUMORESQUF.S, par Tri.stax Klingsor (Bibliothèque
du Héris.son).
Pourquoi les dames d'un certain âge ne sautent-elles plu~ à la:
corde ? Pourquoi les messieurs sérieux ne jouent-ils plus à sautemouton ? Pourquoi viemir ? Pourquoi la vie eit-elle ennuyeuse,
quand on oublie de iy auur ci ? Questions. Le cré~Ul', appa,,
remment, dédaigne d'y répondre. On a un peu besoin de voui,
monsieur l'enchanteur Klingsor. On n'oubliera pas, du moins,
que votre aïeul Nicolas se rendait à la Wartbourg par la voie
des airs. Tradmon de famille, et bien charmante. Il n est p-as
mauvais d'être un homme en l'air, quand en est sftr de son
~rrissage-, quami on sait d où l'on pan, où n&amp;essairement
ton revient: .
Id parler dToü
Pa,tout cbudlote. :
§.21, m dise.tu, Gailltiafe l
Oui, cela est sans méfancolie, en dépit cl'u temps qui pa5se et
des légères amours qui s'en vont. Il y a une Provîdeoce pour
les poètes, petits et grands, s'ils chantent fa chanson française.
11 y a quelque fraîcheur gaillarde dans les rondes de nos grand'mères. Même, il y a du rose dans le« Klingsors schwarzer Ton ,
de l'aïeul dont nous sourions •..

Et moi aussi malgré
La rose à jamais morte "4ns- l'aulcnme d'or•
Et que &lt;Ù plas ,n plus ce poil gri.s pcus.s,,
Je chante erre«,
Et comme un l&gt;aladm q,ui.f.ait dOASer u.n 011J1s
Sur le pré._
Je traine ,n sourianl 1m arur iUsespird.

Un vers-. Ce qui s'appelle un beau vers Mais n&gt;
plutôt tort de vous émouvoir. Des poètes ~agu.1.

59'
.

au nez
la &amp;n, lité ·
,,
,
1:r~ ont poussé
o
1usqu: a nous faire verser des lamies.. Qci'ils

reposenL

As-ttt VII l'éclipse

La Tulipe ?
Je t'invite
À ltl'l(tr k

tJei'. art pl,u vite.

Les Htiltmoresques de Tristan Klingsor, chanteur français sont
un recue poétique d'un har
é .
,
c

me pr cis, tendre et plaisant_

*

IIUiLOT DO

DY

C~US~ DE CHÊNE, par Pitrri Reverdy (Éditions de la
ga Iene iman).
M. Vandéretnremru:queavccregret• uele e1

!u

d .
lent::~: d~'~:~::

~oèt~s qui se_mblait parti à.bonne allure
uce s est égaillé chacun d'
·
poésie n'a que faire Ce n'e:t' sc~ant à u~e aventure où la
camoullés qui b •
d' pa
as pour 1auteur des Jockeys
'J'
' ien avant autr~ s'était révélé
·
forme, et qui au1·ourd'h .
' .
. 'avait conquis sa
C
u1 encore SU!t sa piste
·eu œur de c~e'ne n'est pas une malle pleine de. cailloux ni un
J de. phySJq ue amusante ; c'est de la belle et saine.,poé .
romantique :
s1e
... et sous les ruissea11x d'ombre le souffte de la tiuit
bat encore par moments .. .

Au physique, Reverdy a l'air d'un sculpteur

lu
'
poète. Son œuv~e est plastique esseotieUem~i,
dp~r
ses qualités exténeu
·
•
fuutier.
res, suivant les recettes d'antiqu:lire de
ÙmoW11ement 1'étei11t
le br11it 1011~ la terra,
l.s litnes du cbnn.in s'en v&lt;mt
l'ho»1111e 4.1t en

~i"'-··

••• des éclai'rs étoujfls
dts 'llisa[U"de pldtrt

et des
1.

cm i'lcbiré,...

Revue de France du I 5 mars

I 922.

e: ;~:

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

Personne n'est moins • intelligent » que Reverdy ; personne
ne s'opprime moins pour arriver plus facilement à une perfection. Mais c'est un des plus rudes dHricheurs de ces grands
terrains que les poètes modernes ont conquis sur le néant.

•••

PAUL MORAND

LE CYPRÈS ET LA CABANE, poèmes par Jean Ltbrau
(le Divan).
Qui voudra tracer un tablea~ de la poésie française depuis.
vingt ans, n'aura garde d'oublier l'Ecole du Divan, où règne un
ton de fantaisie discrète et de romantisme contenu, à b fois
tributa;re de la grande mémoire de Moréas et des ombres charmantes de Teulet et de Pellerin. C'est ainsi que M. Jean Lebrau
célèbre, d'une voix blessée mais paisible, les charmes de la
mélancolie rurale, en un pays de vignes et de cyprès :
Le rosier refleurit qu'on avait çru mcurant
n suffit que l'enfant revienne lui sourire.
Et le vent rafraichi qui da11s les pins soupire
Agite par mo111ents le beau clxwr od,m:mt ...
Les stances brèves, les épigrammes descriptives ne souffrent
pas les brisures de la ligne mélodique ou faux. traits qui
peuvent plaire dans un poème en forme de récit. Les genres
mineurs ne vivent que de perfection.
R. A.

*
* *

NOTES

601

POÈME D'AMOUR SUIVI D'EXIL, par Jeanne tf Ophem
(Société mutuelle d'édition).
. La peste soit _de la mutualité qui favorise l'impression à plusieurs ex.em~la1res de poèmes où il est fait me·ntion o: d'un

scar~béc qm dort dans les bégonias :o, d'une « enthousiaste
gl~c~ne » et d'un « hérisson qui se promène sans crainte _
SUIT! de son petit :o.
R. A.

**•

J~

GLERIES, par André Harlaire (Bordeaux,

1922).

Mie~ vaut en effet jongler avec des bulles de ,avon qu'avec
des pouh 1:11qu~s. M. Harlaire apprendra vite à jongler avec les
1!1ots. Il dit déjà e~ se jouant : l'aimable cécilé des hommes,
I bymne déloyal du printemps, le bonheur sacrilege des étés. :o
•·· De ton ardeur la force vaine
Ira s'unir au bruit amer
D,s mois wla11t d perdre halei11r.
« Il n'y a pas de thème poétique qui soit usé :o affirme
Georges Gabo ry en épigrap
·
he. Bien
· sôr, mais les versions!.
'
..

•

R. A.

* *

POINT DE MIRE, par Céline Arnauld (Collection
Povolozki).

z,

l

LES TENDRES AMIESJ par Philippt Chabanûx (Librairie des Lettres).
Audacieux. et frivole, M. Philippe Chabaneix est un poète de
vingt ans qui assume une singulière originalité. Les trente-six.
pages de sa première plaquette ne contiennent ni trolley, ni
cocktail, ni érotisme à la Lautréamont. Seulement, queique
part, « un couteau luit au fond d'un bouge » en l'honneur de
Francis Carco. M. Philippe Chabaneix est un gentil disciple de
Musset ; c'est peut-être une manière d'être un précurseur,
quand aura tourné la girouette nommée « Esprinouveau :o .
R. A.

** *

1 ~n joli portrai_t de l'auteur, par Halicka, retiendra longtemps
e ecte~r au semi de ce recueil de poèmes. Pas assez longtemps
toutefois. Entrons dans le vif du sujet :
La clé des histoires enfantines est une cravate étroite qui serre 1~
paroles. La mélancolie croquemort des pays sans vin
le
.
éventail des négresses dans un bol de lait...
sounre en
··: Le_ curé a soldé la rivière de ses yeux. Le crocodile couchant du
soleil lui est desc~ndu dans les sabots. Les palmes de son estomac
J)¾mées en panoplie, etc ...

Bon 1Mm• ~nau!d ti_ent ~ gamme. Qu'elle se surveille pourtant. Faute d attention il lm arrive d'être naturelle
. .. Un rayon se penche sur l~ bord de la fenétr~ et la 1·eune
femme Y plonge ses cheveux pour les dorer.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

60,.3,

Alfons, Madame., r.e:mpfaç,_on:s· wït « fe11êttc » p;ir « ~artinicocktail » et « jeune femme )) par " pyi:og~e :o., et enchalnon~ 11
enchaînons !
R. A.

trouvons. en présenc~ d'un fait nouveau. dam, l'hiatoi.re du
m.onde:;, dapuis quiexiste-nt les socittés, humaines,, on n'avait
i,amais vu tow les petits enfants d'un aontiaent' soumis, à, uni
pétrissage de cette nature.
Et,, à quelques indices,. trous surprenons.- déjà l'.influenœ de
c.ettc J?Iod,igieuse élabo11ation : la dern-ière gu~re nQus offrirait
là-dessus certaÎ.n.5' ex-cmples. &amp;ur lesquels la réfiexio.n ~ourraiu
utilement·s'ex-ercer;,e.ten des sens variés.
Mals pour no.us limiter à l'aspect fra12~ais de. ce grand
pxohlème, remarquons- d'abord que c1est par ces humbles
détour:s q,ue la Morale Sans Obligation Ni Sa,r,i,"tion a propagé,_ depuis quarante ans, ses fi.ères et mélanc0liqu:es,mat-imes,~
.i.'est dans ces,pe.tits-auvrages négligés, du phikisophe, qu.e tant.
de r_ïgides consciences enfantine&amp; ont twuvé lem type· de héros :
le crtoy.cn stoïque i c'est pa-r ces voies in:.t.ttndues-que l'histoire
Je Pasteur" neuf cent mille. fois;réimprim.ée, a donné au nou'le.m saint laïque, issu des conceptions r.a'&lt;lica1es, et maçonni,.
ques., la figure d'un .),:uologiste vertueux,, et,, eKaltant.le laberudisintére$é, subordonné le Gaprice i.n.divi.d1J.e,l l. l'intéiêt.de la
communauté.

LE ROMAN
LB CANTIQUE füES CANTIQUES-, par Pierre Hamp
(Editions de la Nouvelle Revue Française).
Leibniz nous a appris que nous ne pouvons murmurer une
syllabe sans que l'impératrice de la Chine n'en. ait, - si
imperceptiblement que vous le vouliez, - t'"oreille frappée.
Quel réfoP111ateur a,, de so,n côté, pesé les- répercussi'ons lointaines de la réf.orme _qu'il précmnisait ? Et, pour en venir .au
-fa-rt, qu-i avait prévu que Fcnganisation, de l-'enseigneme-nt pri~
maire :rrn:ait des consé'q uences plus fnattend'ues que d'élever les
citoyens à la fierté -d~ sa,voir
l.eurs comptes et parler le
français du Petit Parisien ?
Les pédagogues- qui ont codifié le~ programmes de l'école
:eublique étaient des âmes loy~les, pleines de révérence pour
les, grands dogmes de la. morale, de la science et de l'art offi_ciels. Ils ne pensaient pas faire autre chose sinon dresser leurs
nourrissons spirituels à une pareille - soumission. Et dans ce
but ils se sont mis à composer ces recueils de lectures édifiantes,
ces l~çons de vulgarisation scientifique, dont c.elles de Jean
Macé demeurent des modèles fameux.
. Aux yeux de ceu~ qui les rédigeaient, ave~ un enth_ousiasme
modeste et touchant, ces ouvrages ne devment servrr qu:e de
passage et d'initiation à des connaissances plus- hautes. Mais
ces maîtres avaient compté sans l'extraordinaire tendtesse &lt;l'e
l'imagination enfantine.
Coneevons, dans cet immense publi-c des êcoles, une nature
particulièrement ardente et sensible. A la maison, point àe
plancl'rette à livres ; le cinéma n'est pas encore né; le théâtre
reste cher et inaccessible ; le petit manuel cartonné va former
le seul aliment offert à la voracité de son esprit, les seuls
modèles, les seuls cadres ptopasé.s à. la1 ré-verie et au drame
intérieurs.
Les cons.équew.:es de cet é\!éatment GQn.t incakulables. Nous
commençons à peine à les diicemer. Songeons q,ue nous, nous

te.nu:

Mais cett-e cw:ie:we avetrture. ne s'arrêt:e pas là. Toute plate
qu'elle soit, cette littérature s'est trouiVée- assurée d'un c!AbitLD.tarissable ; elle a bientôt constitl.ié, à- soi seule- un gerue. Ce
ge~re_ n'a pas, tardé.à se.don.net ses, règles et à.faire: prév~o.ir se&amp;
~s. ln.ternes-. Le moyen, s-'est pris- lui-même. p0o,r ab:iet. Et
~si,, de ~épasscment en tl:épa&amp;sement,_une pédagogie d.'i,aten~
tians médrocremtnt utilitaires a fini pan offrir d~s forrnes,nou..:.
velles à l'œu.vre d'art.

Dicouvertes, de. Vildrac~ nous fnur.niGlit un exempte ex:cellentl
de ce que deviennent ces influences- lorsqu'elles sont élaborées,
pu ~n éc.civain. d'un goût exquis et d'1J.ne rate puisssance
6nouve. Découv.ertes n'est autre chose qu'un beat1, livre de prose:
pure, conçu sous l'influence inconsciente de cent manuels delec.tares mru:ale,s_
Et l'œuv.re entière. ~ Piene H~p · nous révèle un autn
~ t de cette influence.
·

Ce qui domin.e. i.ci~ ce n'est plus. seulement le livre de morale
~milière, c'est aussi k m.anuel de lectures s.cienti.nques ; ce;
neu plus hl s.eule. fi:liatio.n de Guy-au~ mais à, la fuis celle de

�LA NOUVELU,: REVUE FRANÇAISE

Paul Bert. Forcerai-je beaucoup les termes si je dis que la
Peine des Hommes est une transposition, dans une architecture
presque grandiose, de la modeste Histoire d'une Bouchée de Pain,
- délices de notre enfance?
L'écrivain qui entreprend de peindre le travail dans le mon_de
a le choix entre deux procédés : décrire le producteur ou décrtre
l'objet produit. Zola s'est arrêté au premie.r. Choisissant l'o~jety
Pierre Hamp y gagne de ~ubstituer au tableau psycholog'.que
d'un groupe d'individus un tableau écono~ique ~e la,soc1été,
telle qu'elle est répartie en class~s et en h1érarch1es. Cest proprement changer de -valeurs, remplacer les faits isolés par des
rapports. Et Hamp parvient ainsi à dbnner une image fr~~pante
de cette.servitude moderne, ou la place de chaque act1V1té est
devenue à la fois si nécessaire et si limitée.
Dans son premier ouvrage, celui gui a commencé à établir sa
renommée Pierre Hamp suivait les avatars d'un lot de soles
'
.
'
depuis le chalutier
Marie Rose, du port de Boulogne, 1usq1.uux
tables d'un restaurant célèbre des Boulevards. Et à l'actif de nos
jouissances gastronomiques il opposait un passif de peines
humaines ; au délicat qui parfume sa bouche avec l'arome du
filet de sole Ouvrard, il rappelait la longue chaîne des
angoisses et des misères qui' conduit ~ ce ~laisir de guelgu~s
secondes. Peintre minutieux des métiers, il nous promenait
parmi les mareyeurs du port, dans le poste_ d'aiguilleurs de
Boulogne-Triage, sur la machine 2638 du train chasse-mar~e,
sur le carreau des Halles, aux cuisines pendant le coup de teu
du dîner; et, chemin faisant, il nous donnait le traitement du
sous-chef de gare ( dix-oeuf cents francs par an, diminués du
blanchissage de deux cols par jour), les salaires des matelots,
des plongeurs et des rôtisseurs.
.
.
Par là se trouvait exprimée la double hérédité dont est sortie
la conception de la Peine des Hommes, - celle de l'humanitarisme socialisant, et celle de !a vulgarisation scientifique.
Mais servi par une sensibilité neuve, dure, personnelle, l'humanitarisme a dépo_uillé son ton prêcheur, il a pris un accent
péremptoire où passe par moment la fierté insurrectionnelle
des vieux blanquistes, et, par moment, comme un tambour
voilé le roulement lointain de la révolution . Appuyée sur une
curi;sité
ao-ile
et infatigable, sur une amère expérience de la
1
b

NOTES

605
vie et des hommes, sur le don des formules tranchantes, la
vulgarisation atteint à la hauteur de l'art, le récit documentaire
se mue en drame, le manuel en création, le tract en roman.
Le Cantique des Cantiques porte, chez l'éditeur, le numéro
d'œuvre Douze. Depuis Marée Fraîche, Pierre Hamp s'est donné
~uelquefois_ licence de se distraire. De là sont sortis quelques
hvres précieux, ces Contes écri~ dans le Nord, cette Vieille
Histoire qu'il n'a publiée qu'en l'enveloppant d'excuses, et qui
restera peut-être un de ses meilleurs ouvrages, enfin ces notes
de gu~rre, ~es _trois volumes dont le premier est l'incomparabie
Travail Invtnczble, témoignage pathétique et sobre.
:°?uzième étape vers la réalisation d'un plan majestueux, poursu1v1 avec une sorte d'âpreté, le Cantique des Cantiques vient à
son tour et trahit une étrange fidélité aux influences qui ont
naguère modelé l'imagination de l'écolier. Ce grand et fort
r~man nous ramène à la technique des débuts littéraires de
P1e:re _Ha_mp, à celle de Marée Fraiche, - qui est aussi celle
de 1Histowe dune Bouchée de Paitt.
1

Mais le Pierre Hamp de 1922 est aussi devenu un homme
avisé. Sa passion ne le mène plus sans qu'il !a contrôle et la
devance . Il a su choisir un thème habilement actuel. .
Dans cette Europe d'après guerre, qui gambillait avec la
f~én_ésie que vous vous rappelez, le parfum devait servir à
dissimuler les suites naturelles et presque inévitables de la
dan~e. Vous m'entendez assez. Pierre Hamp avait donc le
choix, pour une étude, entre deux objets étroitement associés,
la danse et son correctif.
Mais la danse n'est pas une industrie. Elle est, selon qu'on 1a
rega_rde, un art ou un commerce. Or le commerce n'est pas à
la taille des conceptions de Hamp, et l'art n'est pas en soi son

SUJet.
.

'

'

~e parfu?1 est_ une industrie, et une industrie d'autant plus
attirante qu elle tient, par sa naissance, aux origines les plus
:abuleuses de l'humanité. Aujourd'hui encore, elle participe
.i tous les étages de la civilisation. Elle tire ses essences des
-fleurs, dont les unes, comme la lavande, sont demandées aux
procédés primitifs de la cueillette en montagne, les autres
=sont, comme la rose, sélectionnées d'après les recherches les
,plus savantes de l'horticulture et de la physiologie végétale.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis intervient le labor-atoire où }e chimiste dose, isole, combine et élénatnFe. P11is l'11sine où les-es&amp;ences les plus diveises
sont à leur tour ssociées èt contrarié~, où scmt créés les parfums de grande marque. Enfin les boutiques renommées où,
tians un décor de chapelle, les flacons incantatoires sont d~HV'!'és
:nu. belles mains patriciennes par les fines venlleuses, nées -dans
l~s quartiers ouvriers pour les 1abeur-s de lm1e et-là sa-lacité des
oisifs.
Devrons-no~ regretter que Pierre Hamp ne se soit pas contenté des ressources naturel~ et innombrables que lui ofirait
un pareil sujet ? Il ne s'est pas avisé que,le lyrisme spontané de
son thème en était le principal danger. Entraîné -par lui, il ne
s'est pas défendu contre la tentation d'introduire une histoire
d'amour dans une histoire où déjà les graissew et les pétroles
rivalisaient avec les œillets et lea jasmins.
Histoire d'amour? Tout au plu-s une aventure d'épiderme .
Nous en dép1orons la -présence d'autant plus que 1a langue de
Pierre Hamp, rugueuse et brillante, manqu-e des regi-sms que .
demandent la · volupté des sem et celle de l'esprit. Peut~être
comparable en cela à la musique de Vincent d'Inay, -elle est
plus à l'aise dans l'expression de la force ou de la mélancolie ;
l'ironie, 1a pltié ou l'indignation l'inspi:rent mieux que la
tendresse.
Pierre Ham-p a en outre adopté, pour la première p:trtie de
son ouvrage, une composition qui n'est pas sans évoquer celle
de la Ma,zdragore ou de la Cavalière Elsa; le motif voluptueux
réapparaît en incidentes régulières ; il rompt, à la manière d'un
rappel ·et d'une obsession, la chaîne des chapitres narratifs. Le
procédé reste trop visible. Tant de coucheries répétées nous
blannt. Les plus belles nudités fatiguent qu:md efles sont
prodiguées.
Transportée à Paris, et rhabillée, l'héroïne nous agace par son
insignüiance spirituelle. L':mtcur se montre un peu naïvement
ébloui par le luR dont il se plaît à !',environner ; telle saHe de
bains, décrite a:vec une minutie lyrique, nous fait sourire. Un
repas -sardanaptlesque te-.l'mtne le roman ; il marque la suprême
péripétie de cette HisftJif'e d'u,i Flacvn d'Odeur; trop fidèlement
inspiré de C'l!S Tepas 'fameux où les journalistes et-les clercs de
notai.refont assaut chez Balzac de brio, de traits et de paradoxes

WOTES

à prétentions éblouissantes, il constitue à 1 [, .goût ~tu.ne erreur de oompos.ition.
a ois une faute de
. M_a.is tpJe ces réserves ne dissimulent as I' d . .
inspire uoe œuvrc d'un tel
'd
.~
a nu.rat:tonquenous
Quelques semaines de tnéd~o, . s et d une saveur ~j violente.
itat:Jon et une rév.i .
1
geante de son manuscrit
.
s1on p us exi.
auraient permis .à Pierr H
corriger les quelques défauts u~.n
, e amp de
volumes. Les qualités u'on q
. a trouvés a ces deux
seule réflexion ni d'u q 1 b y vo~t ne relèvent o.i de fa
n a eur uniqueme t b . é
demandent un tempérame
t d"
.
n o stm . Elles
·
n
une richesse exce ti
Il
pu1SSance constructive ui asse l'
. .
p onqe e, une
siasme intellectuel et q Pd
ord1~a~e, une sorte d'entbou'
ce on de v1s1on ynthét"
1
ique grâce
.aI'uque. la Peine des Rommes fiormera un ·
lttérarre auquel le recul d
Jour 11D. monument
de donner sa pleine valeur. u temps permettra seul sans doute
JRAN-IUCHAJtD llLOCR.

ODVERT LA NUIT, par Paul Morand (Ed' .
Nouvelle
Revue França1se
. ).
mons de la
Six nuits, - ,six feux d'artüi d
peu ivre. Palaces b
d
. ce o.nt on reste ébloui -et un
re
, ars, . anc1ng:s sleepfog
ux électriques dans la nuit d ,l' ès s-cars en gerbes de
ncux. de cinéma éclatant dans :.om°fr: -guerre. Ecrans l~~
pins. Eatr'actes noirs
où nul ne se reconnait
, retour au chaos et
. .
goutt~ltttes chaudes du
é
a.u rut ong1oels,
.
sang r pandu s
.
,.
no_nale rouge et l'internationale fardé
ans raison, _l ~~temaqu1 s'engouffre au néant d
e, toute une ctvihsation
parfum d'éthe r et d' opmm
.
ans un• tumulte de jazz-band , un
détraquement des sens des • ~ne t~resse de cocai'oe, tout le
emportées par le
, ru! ne s_ et es cerveaux. Six femmes
ch
gra
tourbillon du Ca.bel
,· oses, sans résist:ince, roulées de l'idéal é
p~uvres
"t.ce, d Un palais granducal à
·11
r vo ~uonua1re au
~chantant à la s
un gn -room éqwvoque, d,un
et de bras en b yn~ogu~ de leur enfance, d'oubli en oubli
l'hygiène s-alvatcicer~e/:u àetc~ui .d'un ruffian assassin, de
du lit d'hôtel Six&amp;..
ps_ :es arues à la petite secousse
·
œmmes qw sont J'imag
Ad
vtau pauvre
,
I
e lDta1.1e e ce nonalcools et ~u =p~r::d;~~;Jo~~d'hui ~t qui demarule aux
, ..u.c sa misère. « C'est une

r~e,

�608

LA NOUVELLE REVUE FliNÇAISE

devenus
génération sacrifiée, Madame, 1es hommes
fi Il
Lesont
destin
y a
les femmes sont devenues o es.
)
soldats,
. r lot de catastrophes. » (p. 104 .
ajouté encore avec un JO I M
d 'amuse . ces années
. ·1 d
gémir ? oran
s
,
• Faudra1t-1
one
,
et la vie humaine sans
ù 1
erles sont 1ausses
.1
faisandées o
e_s p . e le ra m1t. Il plaisante, il ironise, et l
cesse menacée, il en a1m
g
. par intervalles, dans
faut bien tendre l'oreille pour percevoir
me le bruit d'un
l'éclatement des bouchons de champagne, corn
léger sanglot.
d h
. de ces récits tout en mousse
Tel est le food, le f~nl ;~:~~té apparente baigne dans la
et en dentelles, don~ a . l autant que du Pierre Hamp,
technicité et l'économie soc1a e . 1· nt le long de notre
anière et qui g isse
mais d'une autre .m
• fi .d 'tal comme la perche sur
époque, lui empruntant son u1 e v1 ,
son trolley.
. , ût il pas ce su bstrat d'humanité &gt; Ouvert la
• Nuit,
Mais n y e - .
é 't complète la réalisation parn'en serait pas moms une r us~ e
Nous ~ommes déshabitués
faite d'un classicisme ultra-mo e~ne . nous sommes tentés de ne
de la perfection et, plu_s ou modms, fr
ents. li faut nous
.
' bl à réussir que es agm
• . d
croire poss1 e
d l 'il est en pleine maltnse e
résigner à accepter Moran_
qu cap . 'analysant, composant,
ses moyens, armé de pie en . •~st qu'à lui à l'aide de
peignant, écrivant d'une façon ~~1 n de peinture' et de style
dé d' alyse de compos1t1on ,
h
procé
s au appropn
,
'é.s l' un a' l'autre , se complétant armoadmirablemeut

t

nieusement l'un l'autr~. d
.
qu'un poncif nouveau de
orte nen e moms
d '
Moran nappe et une dé marc h e n ouvelles dans l'artdeconter,
style, une coup
d
1 littérature exotique, un renouun renouvellement ans a
fin une façon nouvelle
d
l'étude de mœurs et en
0
vellemen~ ans
.
N ï Nordique). Est-ce là peu ? n
-Oe faire nre et sounre (~ ui
T t pis pour les imitateurs.
.
t aux 1m1tateurs. an
.
frémit en pensan
.
il faudrait remonter 1usl . f . une comparaison,
d'
S'il, fal ait
airede. mon mou 1·m Pour trouver mutatis mutan JS
Lettres
quaux
.
l'équivalent d'Ouvtrt la Nuit. . ( t cela on le chercherait en
d ·· eot de découvnr e
é
Moran v'.
rose familière d'après-guerre, m vain dans Giraudoux) la p
. t d'argots de toute
·
de bonne compagme e
lange d'un certain ton
D udet avait Mcouvert la prose
sorte
exactement comme a

HOTES

familière Second-Empire. Prose familière, tout à fait d'aujourd'hui, mais ailée de fantaisie poétique, bariolée d'images
neuves, trop neuves et trop nombreuses peut-être ( comme
disait Marcel Proust dans sa préface de Tendres Stocks, (I' pas
toujours inévitables »), mais si agréables qu'on ne songe pas à
leur résister. 11 faudrait insister longuement sur la qualité picturale de la prose de Morand, sur son don d'assembleur de
couleurs et de lignes.
Pour se rendre compte de la nouveauté de sa façon de
conter, il suffit de songer à tous ses grands prédécess.eurs, Il
n'y a pas présentement dix façons de conter en France, il y en
a trois qui avec toutes les différences possibles, s'apparentent
soit à Maupassant, soit à Kipling, soit à Marcel Schwob,
Morand nous en suggère une quatrième. Comment la caractériser en quelques mots? Papillotement cinématographique, procédés synthétiques dans l'analyse des sentiments, encerclement
de l'objet à évoquer au lieu de l'attaquer de front, ellipses, allusions, désarticulations, énumérations.
L'exotisme de Morand ? Il est fait d'une prise de contact
directe avec le pays, soigneusement préservée de romantisme,
d'une connaissance pratique de l'étranger qui s'étale sans aucun
respect humain. Comparez à Loti ou à Bourget, vous sentirez
la différence. Hermant, Larbaud ici ont précédé, il est vrai,
Morand ; Larbaud descend plus profondément que lui dans les
particularités de la race et des individualismes nationaux, mais
Morand évoque avec plus « d'immediatezza » l'atmosphère présente de chaque pays d'Europe, dont il excelle à noter à la fois
la façon ou'il a d'être international et les survivances nationales.
L'étude de mœurs, telle que la conçoit Morand, confine à la
sociologie et à l'ethnographie. Particularisés à l'extrême eu apparence, chacun des héros de Morand se classe en définitive dans un
chapitre de géographie humaine. Ces anecdotes rares s'élargissent jusqu'à la grande légende et jusqu'à ces mythes où le savant
découvre l'influence des saisons, du climat, des grandes invasions et la marche des Dieux nouveaux de l'Orient à l'Occident,
Paul Morand, pour sa part, travaille lui aussi à nous délivrer
de l'bistoricisme. Le xxe siècle sera le siècle de la géographie,
en art aussi bien qu'en science et en économie politique,
comme le xix• fut le siècle de l'histoire.
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇruE

Et il sera '.aussi re·· S!ièïtle--dlime _.gaiieté ncmveBe. ·-•On n'.a
pas ri en Fl'ance depuis ·cent ans. Voici le 'tire .qui fuse Jcie

tonte part, .comme après tous r;œs _c.atatdysmes . . Les poètes
fantaisistes .rient, runanimisme rit 1 rappelez-vous le grllilld rire
.cosmique de Claudel dans Protee, Jacques .Cbp;eau ticlame des
farrces pour son trkteaù dn Vieuit-Colomlii.e~ Crommelynck,
Mazaud en écrivent. 1Panl -Morand nous d.onne Aïno ou -la
Nuit Nordique, ou il retrouve, en le raflin-ant, le -rire de Ra~
belais.
·
Ouvert la Nuit, qu1 est l'~bôutissement heureu-x tle Lampes à
Arc et TendrdStoc-ks, ~t donc en même-temps - et ·c•est cie
quoi il convient de sè réjouir, - un pdi.'11t 'd e départ. Que les
mauvais prophètes se ra-ssUTent, Pau.J Morand 'n'est pas homme
à piétiner sur place.
BENJAMtN' · CRÉ-MFEUX

ae

. * "'
DU VILLAGE A LA qTÉ.,
(Delalain).

par

Jean,

Marquet

En prenant un'e pl.ice de plus en plus grande, la littérature
col'Oniale ne ,se corrige pa~ toujmus -d'nne c-ecrtafoe-facilité tas-:
sa·nte qui nous illet automatiquement èn gara-e contre ellemême. Ce qui ne veut pas dire que le-s écr-ivains d'Asie et
d'Afriq1:1e -manquent d-e talent ou de pénétration, mais bien qtïe
le champ qu'1ls d'éfrichent nous apparaî't~'avànce lelletnérft fertile qu'il n'y faut, 'préjugeom;-nous, ni graad effort ni 1,i,sque
méritoixe . Par aillelH"s, jaunes ou noirs se ressemblant tant~
à nos yéux trop rapides d'Européëns- ·il nous paraît que ce
sont toujours les mêmes gens qu'on ~non -peint', et sur,l'imprévu 'même de mœurs et d~ climats. nouveaux~ une
mo □otonré s"'instalde · ,qui prépare 'notte indifférencé et notre
injnstiae.
-,,
Ge livre-ci, de M. Jean Marquet, rous-tj'tré « mekurs -anna:mites », ajou'îe à cette infériorité apparente la-mauvaise figUTe
d!une petite couverture triste manquant d'.a:ir .dans son cadrel
do11ble--filet -et d'une typographie d-e,.:hef.:li.eu .à:e canton, encre
pâle, sur têtes de clous. A~sS'i · a'eo e'st~on -que plus ·heureux et souliagé aussi - -q'.uand les petits- tableaux upidès dù dëb.ut
dépa:ssés, les personnages prenneùt souèlain cor:ps et langne -et
vivent sous nos yeu.x, coritinuellemenl aidés et mis en lumière

NO'I:ES

6n
par 1a b'ienve1·1 lance compréhensive d'
bl
.
bi-en, certes, tn&lt;ljs aussi les aime.
~n anc q:ui les coanaît
. Cc mman ,de la révolt~, sournoise ou ai ë
,,
mtéressée, semble• su,1:tout un é
' ' gu , bénéN"ole ou.
à notre léger désavantage - c~r re_Kte ·~: aut1mr pour én,idier,
les causes contradictoires du m~i~1 est un~ belle pr.ohiti. . ,. .
"";use annanute. Cette .r~ .
de d eux c1vihsat10ns,
qu'un jaune et un . bl
,.
u;CtlQ!J
même philosophie « à deux fronts
L
L anc gu!dés par une
. d
&gt;) c.uerc.uent à s'expl1'
'
adoucrr, emeare irréductib·1e
d
. quer et a
!J. sans
oute du m ·
1
temps encore. Mais il est b
d'
'
oms pour ongon apprendre qu'
rnmédier, et que l'aide de notre d
. '
on Y pourrait
a versa1re moment é
tnanque pas quand nous pr
1
..
an ne nous
, .
enons a pe-ine de
ce:l u1-c1 et d'estimer celle-là.
comprendre

r/

Pour animer ce livre qui ne com ort ' .
conclusion, M. Jean Mar uet
e d ailleurs ,pas que cette
caractères d'Asiatiques d'ude f
h~euplé de quelques beaux
,
ranc 1se et d'un
é
·
qua bles. Les symboles n'y
e nettet remarmanquent point no
I
h
-e t cac és, profonds sans insistance . et s.
n p us, rapides
&lt;}Uelque fierté à savoir que le . G ' d l le bla?c peut éprouver
.
ran Pont d H
..
é
aux g émes du c-iel de la terre t d "
.
ano. i a r sisté
,, l .
'
e e ~ eau Il e t d .
,ue u-1 rappeler que se l 1
'
s a roit et loyal
.
u e a pagode d S
C
"tru1te d'après les lois d'une
hi
e am- o, « cons~
arc tectur,e oubl'é
l . "bJ' l
a1 Ir es coups de bélier du typhon. ,
I e », a reçu sans

*
* *

.R.EMÊ-liiAIUE ff E!Q{ANT

LE SOURIRE BLESSÉ, par Albert

&lt;ie la Nouvelle Revue Fra . )
.
nça1se .

.,

Thterry (Ed:îtio.us

cc lei j'entends trop le jazz-band de
.
. .
quait hier un Anglais de passage a' p ~otrLe ,lutérature », remar'
'
ans
étrano·1
grace a son recul a certai'11e
h
.
"'ber&gt; i est vrai
'
s c an ces de b'
d·
'
l
va eurs. On citerait de n .
.
ten iscerner les
.
os Jours une dem1-d
.
' . .
de peintres,
de sculpteurs do t l'
ouzame d '.écnvains
i
. .
n
œuvre pr,end h
d
'
oute sa s1gmfication avant d'att . d
ors e Franae
diffusion qui lui est promise S eb1~ re en France même à la
é
· no tsme :i No
L
pas~ es, ce n'est plus le jazz-band u ,·
n. es frontières
bruits de la foire aux vanités a
q . ~ 1on entend, et les llliÙe
' d'
, ux amitiés au · . . ,
a istance, des naroles pl .r
'
x 1111m1t1és; il faut
r
us 10rtes et
· , d
,
l 'homme.
'
qui _sa ressent à tout

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

612

B'
·
La . d'Albert Thierry a cette f oree . Henry Bryan mns, a
voix
. 1 . d' 't un mot du Sourire blessé sans soupquelqu'un qm ut. 1sa1 . d l'auteur répondit par l'envoi de
çonner qu'il pô.t nen savoirb e.
poème daté de 1917 y était
1
de vers Novem er · un
son vo ume
.
. d Thi rry Il avait suffi de la lecture
consacré à la glonficatl~n e
e 11 .mer à Londres chez un
des Conditions de la PaCtx' ~oéur baev~sous les obus en mai r915
.
beau feu e trait ac
. Il .
mconnu un
.
simple soldat qui a ait y
dans la mêlée de la Sotme .P;r ::ait et se déclarait content
mourir trois jours apr s, qui el
dement du canon », était
1 h t de l'alouette et e gron
« entre e c an
d p l Desjardins. Il la faut lire pour
précédé d'une préface e Thau_
' Et d'autres viendront qui
à mesurer»
rerry ·
·
commencer
«
'Il'
Ils rassembleront les éléments
achèveront « de la re~ue1 t~.''. éritablement « une fondation
épars d'une œuvre qui est ien v
dans l'ordre de_la pensée \rée et sauf un ènsemble de poèmes,
Elle n'est pomt toute_ pu ~t , êts il semble qu'elle ne doive
'
que l'auteur 1ugea1 pr '
d
un rame,
d I uprême hésitation d une cons. l'êt toute à cause e a s
d
P?mt
~e
our elle-même. Et elle n'agit encore que e
c1ence exigeante p
d l'Homme en proie aux enfants •,
clique Le roman e
f
açoo ~para '
.
. ée une Educa/ion syndicaliste, les proses,
les articles ou est esqu1ss
l'extraordinaire vision d'une
è es donnés aux revues,
h'I
l
es po m
. é cuvelles dans le testament p I oson
' ·1
Europe, d'une humamt
. . d la Paix ont labouré le sol ou 1 s tomph_ique ,des ~onditi:::oe explosif qui apporte on ne sait quel
ba.ieot. a la a~on D lecteurs dont il ne se souciait guère,
pouvoir fécon ant. é Mesais surto~t et cela lui importait, il a
Th'erry
en a trouv •
'
é
1
~
Le plus curieux est que sa pens e
suscité en eux une ervedubré. .
aussi diverses que celles de
.
t 'ner des a s1ons
ait pu en rat
. d'
Charles Andler, Pierre Hamp et MauPéguy, Paul Des1ar ms,
rice Barrès.
.
, 't pas de ces attaches qui si elles
C'est qu' Alb~r~ Thierry n :v:~nu font aussi qu'on le tient àsa
aident à accue11l1r le nouvlea .
e ne se laisse que malaisément
Une fürure comme a s1enn
.
l
p ace.
o
·11
. 'tu Ile » et il est assez piquant
ranger dans une « fami e spm e
'
hi
de l'Union pour la Vérité, reprises
Éditées en 1916 aux Ca ers
rff
9 1 8 par Olleodorff.
en 21. Cahiers de la Quinzaine, puis Olleodo .
Y.

61;

que des orateurs de droite - ceux de gauche l'auraient pu faire
mieux - se soient réclamés d'elle à la tribune du Palais-Bourbon. A vrai dire, dans le tumulte des passions qui ne sont que
d'un jour, elle surprend ceux qui la rencontrent. Tumultueuse
elle aussi, et passionnée, mais comme venue de plus loin, tombée à la façon d'un William Blake, d'un point hors de notre
temps et de notre espace.
u Vertigineux et tendre», ces noms vont aussi bien à Albert
Thierry, qu'à tel personnage de son Sourire Blessé. Sa tendresse
était de celles qui épousent mille vies contradictoires. Mais sa
complexité m~me, son inquiétude, étaient libératrices - nul
n'aima plus, nul ne fut plus détaché - et la multitude des contradictions, qu'il ellt dédaigné d'arranger, ne le déchirait point
trop. Si l'on cherchait une catégorie où le ranger, il faudrait
!'apparenter aux rares esprits qui inventent non la vie, mais une
façon nouvelle de la vivre. Ce qui d'elle irrite, blesse les autres,
ils n'y trouvent qu'excitatioa. L'instinct du fort les pousse à
l'obstacle d'où ils doivent rebondir. A leur naissance ils trouvent
un monde qui se dit vieux, une morale, une religion qui se
disent sûres - de l'air qui a été respiré déjà, et ils aiment mieux
l'aventure intellectuelle, le danger de la découverte.
L'adolescence paraissait à Albert Thierry un état de grâce.
Dans l'expérience dont les adultes sont fiers, alors qu'elle leur
6te cette grâce, il voyait parfois une révélation, le plus souvent
une série de déformations, d'accidents douloureux et qui enlaidissent. Le titre de son roman lui a été inspiré par le sourire de
l'enfant qui à peine ouvert se referme, se flétrit au vent aigre
dont est traversé le tout premier printemps de l'homme.
Quand il s'écriait : « Quel miracle qu'un enfant ! » ce n'était
pas foi naïve en la bonté d'une nature [à la Rousseau que la
société viendrait gâter. Tous ses personnages ont bien ce trait
commun d'être arrêtés par elle dans leur élan juvénile ; leurs
lèvres invariablement se contractent sous la blessure que la vie
vient infliger à chacun d'eux. Pourtant la source de douleur ils
la portaient en eux, leur visage s'épanouissant était celui de la
vie déjà, non pas pur comme on peint celui des anges, mais dès
l'origine troublé de désirs, - de beaux traits disjoints par la
concupiscence, des yeux limpides où les rêves fous de la puberté
mettent une ombre. Un garçon de treize ans a plaisir à mentir,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à inventer p-otw .ses.. cam.-rrades le rem an du m:artyre que lui fait
subir wn père,. à.ienfon.cer lentenrent d:2m l'ean froide ou les
grands retrou.veronnm. petit.cadavre.
autre se. grise. de la
liber.té machinalement couquise err fuyant la maison_ où on
l' «élève)) ;. nouveau Rimb1iu-d il danse c;j:e jore en brôlani: ses.
li-\tres, en huinant l'air des berges, des_ routes vierges de'\tant lui.
Un troisième avec une cruauté admirablement ludde dénoncè
au maître le plus aimé le mensonge d!mre édncation 'qui avait
prétendu l'approcher de 1a b:eauté, de la joi:e. spirituelle défendues ~u. pauvre. Une fr1:lette en. qui la femme. s'éveille: savoure
avec l'e:tpression lwgoureuse du désespoir tom à; tour les
figues volées, qni ont:la "'101:1ceur d'une inipuisahle éponge de
tni&lt;l, et le contact hrscif, d'un éphèbe-de banlieue, tout endéfe1r~
dant son corps, son cœur ; de ses ciseau'X elle lui crève 1es yeux
lnrsqu1iLve.ut la prendre, et puis longuement elle baise err. un
vertige la-face qù'ell'e--mêine defigur.a.
Pecversi'On&amp; que. l'ante-Or :na point recherchées oomme. un
snjl!trnrt. EU~s soatrlans la mtture même. 1..e coûp dé maitre
était d:e le-s analyser i l1â.ge indécis où. l'enfant d.éwnvœ en soi
a(Vl!C urr dé'lice mêté d'horreur l'homme, la femme que son:t
tout homme et route Tomme. avan&lt;r·de prendre le masque.
Je ne s-aini. Fwud a.. passé p,u;. là - Thi:erryétafa un prodigieux lecteur - mais voie±; fouillées: de.la. p:-ait$te, l:t p·}µs aiguë,
ltrs parties troubles cle l?~me qui réser:ventde si richès- surprise&amp;
dès que l'on. y vent regatder:. Et elles s-'en trouvent réhabilitées.
Tàn:t d'équivoq:tre 1 d'obscurité ~y nuit paa à. tant de lumi~re. Le
mal, s'il est intérieur, n'apparaît ici que comnr,e une énergie
naissante encore incertaine de sa, pente, et nnè s&lt;DTte d:e vertu
vraiment, le ~tulliulant d'une "2.ctivit~ béUe et tragi'}ue·. Activité
q,ui-n'est pas: le pi'.opte de-s- êtres d'exceptiom L'exceptionnel est
qu?cile duré chez quelques,c,uns, à l&amp;vvie çlesquels elle donne mi,
caractère héroïque. 'Pour les autres les mœu;rs se chârgent de la
réduire.
Albeft Thieny auraitipu être tenti: de · traiter ée s:tlljet selon
l'ordinaire corrception du rCJ1.llan·, et d10hir un seul héros, lui·
donner peut-être quelques-uns de ses -p•r opres traits . D'autarit
plus qu'il livrait une part de lui,.'.même. Mais il ,s'a:gi&amp;Sait précisément d'un moi si com-p-H:x.e, qu'il et1t été malaisé de le pn6~
senter se tenant selon une CO!l,Stru-:tion, logique. Et puis en

Un

NOTES

observant le~ ado~escen:s qu'il enseignait ·du ~&lt; long regard
appuyé que l OJl d01t ~ux etres et aux choses », il les avait trou,..
~6 -si riches qu'.il eût par le procédé commun fait injure à leur
uchesse. Il a préféré les assel'l'.tbJer en .une sorte de· mnae où
chacun passe eu lan,çant sa note. Unis en apparence par le lien
léger de la danse et de la musique, ils le sont aussi par un lien
profon~. L'~bservateur qui a c.ette qualité d'attention passionnée
~t auss1ian1mateur. Et sonlivren'estplus ni chapelet de contes,
DI ~oman selon la tormule. cQnnue, mafs une sorte de cycle
lynq.u e, de cbant ou des voix que.J'on n'avait pas.·enco.re entendu.es se répondent. Il n'est pas prose seulement ou seulement
poésie, réalité_ qui tue le rêve, ou rêve qui échappe au réel. Des
choses contr~es se mêlent dans. .ç.es pages ,de. Thierry, comme
dans ~s notatlons psy.cholog.i:&lt;]!ùes,.les, image.s d~ Giel ,etc.elles d~
l:'es_pnt, comme dans sa , langue· les mots doux et Jes mots
~mers, san:.vouloi:r se c.0ncilier, ni s:'ex.clure~ Ou:tte la f.orce,
1œuvre est d'une exquise fraîcheur. Nul doute que en
tro~vepour le renouvdl.-ement de la vision ei;théti-que des indica.tions à retenir..
F.ÉU.X B:ERTADX

,r n'y

. t *~

, NINI GÇ&gt;DACHE,

rion).

par· Charles-Henry Hirscb (Flamma-

Charles-H~y H.irscli.fot, sauf erreur, le premier àifoti;ibuec
ses ro~ans dans un quotidien par tranches hebdom'àdaites. Ses
~-,i~n.c:h_s " &lt;lu Journal orit été un exemple suivi par beaucoup,
L~sto1 re des l.ettres, françaises. aq début du xx_e. siècle devra
tcntr compte de cette coutume ~ estimer d-am, qu.eHe mesure
elle a contribué à prolonger l'existence~du rnm.ari naturaliste.
~s romans. ainsi d.écoupés ne peuvent en efliet;iêJr,e quenatuNi les longues analyses du. mman psycltolo:gigue, nU~
t.bondrs.s.ements :incessants da .roman dfaventures,ne supp.ortent ce m~rcellement et ces intem1ptions . .Uo. r~m.a-n na;turaliste
an contOUlie
· ·
de ta bl eauxrJ:our à t§Yur ·pitt{)resques '
·
, suocesswn
émou.v..ants, dramatiques► se plie aisément à cette pFésentatio~
é~ag.ée . ILy ga_gne même parce·qu'il est forci de s'alléger, de
~~érer, de sacrifier toutes les in.utilités dont ,il aimait s'e-ncom1.!f:et.
~ '
D'alllre part la. nécessité de m~nagec dans .i:haque chapitre

~nste~:

�616

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

une quantité minima d'intérêt le contraint à utiliser des éléments nouveaux. Ce sont précisément ces éléments nouveaux
qui, en enrichissant le vieux naturalisme, l'ont modifié jusqu'à
le défigurer. Symbolisme, humorisme, criticisme ( celui-ci issu
d'Anatole France), toutes les formules littéraires de la fin du
siècle dernier servent de reconstituant tonique au roman n~turaliste épuisé, rajeunissant surtout le détail du récit, la façon de
le filmer, de le présenter ou de l'écrire, afin de le rendre plus
piquant. Le théâtre fournit aussi sa quote-part, et surtout le
Grand-Guignol, renouvelant le sujet et les milieux. Le subjectif,
sous forme d'humour, d'ironie ou de pitié, se superpose peu à
peu à l'objectivité originelle. Au lieu de s'évader du natura:
lisme, on élargit ses frontières, on lui annexe des territoires,
des colonies de plus en plus éloignées, on l'impérialise quitteà
ce que des Dominions autonomes se constituent bientôt, dont
les liens avec lé régime de Médan s'amenuisent jusqu'à parfois
se briser.
Charles-Henry Hirsch est un des plus curieux exemples de
cet impérialisme néo-naturaliste. Dans Nini GodlUhe qu'il republie, si l'on regarde d'un peu près, on découvre un esthète
mallarmisant de la Revue Blanche, un impénitent styliste flaubertien sous le narrateur des humbles fastes de la famille Godache. Une image, un tournant de phrase, une lueur de raillerie
haussent jusqu'à l'art ce qui pourrait n'être, raconté par un autre,
qu'un feuilleton mélodramatique. Les descriptions de la blanchisserie de la rue du Poteau procèdent un peu du « j'aimais
les peintures idiotes, dessus de porte ..• » de Rimbaud. Il y a dans
le parti-pris de conter des scènes populaires ou canailles, d'évoquer des sentiments médiocres ou bas en un style limé, poli,
truffé de vocables rares et de tournures difficiles, de chercher
pour chaque plus simple chose des alliances de mots inédites
une sorte de mysticisme de l'expression qui ne s'était plus
rencontré depuis les Goncourt et Huysmans.
Mais, par un contraste curieux, ce pur jeu littéraire se double
d'une sensibilité et d'un humanitarisme qui met à chaque
instant et, à la minute même où il semblait le plus se rire d'eux,
!'écrivain cœur à cœur avec ses pauvres ou tristes héros. Il en
a. déjà peuplé toute une galerie : apaches, bourgeois veules,
paysans âpres, escrocs, sadiques, espionnes. Mais son person-

NOTES

617
nage favori, c'est celui de la jeune fille pauvre de Paris aux
prises avec l'amour et la vie.
Ce n'est point un talent simple que celui de Charles-Henry
Hirsch : c'est là ce qui fait son intérêt. Ecrivain de chapelle
il _s'est v?ulu ( ou le °:1al~eur des temps l'a fait) écrivain populaue. D o~ ces r~ahsat1ons. composites et toujours un peu
troubles ou se refl.etent les mille certitudes littéraires et morales
dont les premières années de ce siècle se plaisaient à masquer le
gouffre proche.
BENJAMJN CRÉMlEUX

LETTRES ÉTRANGÈRES

LETTRE D'ANGLETERRE.
Comme préambule à un examen de l'état de la littérature
anglaise à l'~eur_e présent~, il est nécessaire de hasarder quelques gé~éra!1sat10ns, - d exposer avec franchise un point de
vue - mév1tablement contestable en soi - afin que le lect~ur p~isse se rendre compte du degré de confiance qu'il convient d accorder au chroniqueur, ainsi que des limites et des
préjugés qui lui sont personnels. Lorsqu'il s'agit de discuter
le présent il ne suffit pas d'avoir du jugement et du goût ; il
fau~ posséder aussi une foi et une faculté de prévision qui
vanent avec chaque individu. Car le présent se compose de
~e~ucoup de passé et d'un peu d'avenir; il renferme une maJOn:é de gens qui ne sont que l'écho du passé, et un très
petit ~ombre d'écrivains qui représenteront notre époque
dans cmquante ans, mais qui aujourd'hui constituent plutôt
une portion de l'avenir. Si l'on veut donc donner une vue
équitable de la situation présente, ...:... telle qu'elle apparaît à
un ~ontempo:ain, - il est nécessaire de commencer par la
partie la plus mgrate du sujet, je veux dire par le vaste arrièreplan de mort sur lequel se détachent les figures solitaires
de_ l'avenir ; il est nécessaire de partir du procès d'Oscar
Wilde.
, Devant, un auditoire étranger on ne saurait trop souligner
l effet qu exerça ce procès sur la situation littéraire en Angle~er;e·. En pleine société victorienne un petit groupe d'Ang~ais et~Jt parvenu à s'émanciper, à un très haut degré, des
pues vices anglais : ses membres n'étaient ni insulaires, ni

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S'cnâornür· satisfait de la pos-sess,i an. d'un mérite aussi
simple, - ,ç-oîl,à. qui. Q.l"a-ctérrse bien Péwk de voofi.cateurs
que représente M. Driokwater. Osc:rr Wi:ld~ et ses confrères
ne. se satisfaisaient pa:s à si boll &lt;.ompte:. Malheureusement,
plusieurs, autres parm.ir les membres les p:lus brillants du groupe·
ao·nnurent des fins diversement clésastreuses, et fa petite suciété
disparut.
.
.
Les quelques écriv:ains. sérieux: qui $rvérurent où. firent
leur apparition dans la vacu:t1Ze cl.es; an.nées qui suivirènt,
apparaissent soudain como1e. e.;trê.J;nement isolés. Thomas.
Hardy était défi. un survivant &amp;une époque· ·antérieure ; Henr;y
James et J.os:e-ph Conra:cf sont des figure:,; solitaires. · Le caractère le plus notable èe la p.ériude qui part d:e r896 résida
dans un surjr&gt;urnali.ime actif, popu'Jairtt;, et ass:ez- vulgaire.
Ce reproche toutefois ne saurait. être. appliqué' à aucun de-s
~rivains l:es plus eu vue dé cette époque- sans qu'on le qua:
lifü:t. Wells et Bennett possède11t l'un; er l'autre une...smte de
géni:e; qui leur a, permis de produire.. qtr~lies livres rernarquab!e:s, et quel'qu:e-s p.a:s:sages remarq11ables dans des· livres
inférieurs. Shaw, qui est Irlandais et qui de· plus bénéficia
de l'avantage.- ~avoir fréquenté le cercle de Wilde nrest un
f?11r:na.lî ste qu:e dai.rS' sa méthode : les mobiles de ~ ·productIGln sant au contraire d'un sérieux fnterrse, _ mais d'un
s~rire~ qui n:~ que m:eme.nt le -sérieux propre à, l'artiste
litt~:nre. Parnu ces é.c.riv':rins· Le plus douteux est probablement Cb-esterto:n:, et .même: ëhesterton fait montre· à focc:.is~n de péné.tratiorr. Cependant, en dé:pit du mérite ind1v1d'llel .et d.e .la très g:rffiide diversité: qui existe entre leurs
personnalités, l'influence eJ;;e'rd:e par tous ces hommes a ·
teu_d~ :l. mon_ avis., dans urre même di.recti:on; la vul.gari~uen G!e la littérature. Chez des éGrivains. qui ne possèdent
pas, leunic mérites, l'ahs-ence de tnut cdtérium élevé devient
intolérable.

puritains, ni prndents : un scaruhle public élimina :à: jam.ais
leur chef ; et, dissous, le groupe perdit ~rame influence sur
la civilisation angl:rise. Wilde et son . cercle. Ieprésentai.ent
quelq.u~ c;;hos:e de oemc.oup p:lus imp.ortant qm? ehacm1 des
me.m.bres. du gronpe · pti:s isolément : ils ·i epœsenta:ient un
ceJ:l:ain type de· culture dont ies. traits esse11tiel, .étaient l'urbmité, féducarion d'Oxford, la. tradition eau. bien-écrire, le
point: de vue cosmopolite ~ ils: étaient en cnntact :ur.ec le
rontin.ent, et certains des membres les plus im.portant!r du;
grot:1pe étaient des Irlandais. Bien entendu, en tant qu'écrivains, ils avaient -des faiblesses qui ne sont -que trop visibles
aujourd'hui : je me trompe fort si Dorian Grey est autre chose
que de la camelote et si le merlleur de WH.de ne se trouve
pas dans Intentœns: A mes yeux, le p.hrs vand mérite. de ces
hommes. ne rés.ide p:.s: dans leurs écritsT tnais plu.tôt d~ns
une qualité morafu qui lem: é.tail· comm1rne à. tous, : ils po.ssédhient 1.tne curiosité, une audace, une. i:ndifférena aux com5éq.r.cences qui: :s'opposent par nn contraste violent à cette
partie: de · 1:a. littérature actuelle que je qualifiab: de déjà:
morte.
·
·
A la page 65 d'une an~hologie. récente qui, pius em:ore
qu'elle. n'est mauv.:ais.e,, est dépourvue de tonte· signification
{An Anthoiogy of Modern V:e.rse : Methuen &amp; Co)~ s.e trouve
un po:ème d'Ernest .Dowson, - un contemporain de Wilde
qui a, laissé quelques pièces d'une grande h.eauté ~ Ce poème
nf..es-t pas tin de ses. meillruirs : il est plem,de.•cliahés de l'épo~
quC' qui ont lent origim,e dans Swfuburne; Dowson n'é&amp;it
pins- d'.aillew:s ·un poète très inte:lleduei' ; . cepend,a nt, loi:squ.'on: ~e compare ,aux vers contemporn'Îos. qui 1'eita:mre:nt
dans eette anthologie, c'·est: précisément par une dignité: inteirettnellecque le. poete . d:e D.ow.son se distingue. Il èst imm·édiatemMt sûivà pa:!! 0 un poème de notre contemporain
M. John Dcinkw.mer: •c.kmt le vi:de: .a. pôut! couronnement les
deux vers qui le terminent :

.'. Une fmme qhaeknn&lt;J ue de dégfoéres~en:ce-. déBorde souvent
J~sqn~ sur 1:a::pér~de sn:i~ant.e,
il n'est même pas rare què
ce 'S~ alors qu:elle donn.e nwisanq: à se.s produits les plns
emœssifs,
àJ ccnx. quf attine.nt le pl~ k regard
· ·
.
. . La. vu 1gan-

:t

I turn to sleep, content d1a{ jron/ my slre's
1 dt aw the Uf&lt;R1d o(E~gfantfs ''!i'lmort s11ires
~

_,,

,..

)-

..

/, )f

Je m'endors, ·sat(sfait de 'tenit âe m~; -père~
qtu sont aù t'œul' de î'Ahgleterre. »' ~ , .
,,,
~. &lt;&lt;

ff sang d~ comtés
•

,,

·

s-ao_ou commerciale don:t je parle a progressé assidument,
ct ' l111©.tre plus grand eapoi.r résidè dans la poss.ibilité qi.e le.

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

succès même qu'elle rencontre atteigne des proportions si
manifestement absurdes qu'une réaction s'ensuive. De ce
point de vue, l'accélération finale, la plus heureuse peutêtre, est due à l'extrême popularité dont jouit la poésie pendant la guerre. Je ne fais pas seulement allusion à « la poésie
de guerre » (bien que celle-ci ait connu une vogue particulière), mais à la poésie qui a trait aux sujets les plus
innocents, à des sujets bucoliques. Je sais bien que les poètes
que j'ai ici en vue objectent parfois à ce qu'on les classe
dans un seul et même groupe. C'est un sujet pénible et sur
lequel j'espère n'avoir pas à revenir. Mais des écrivains qui
possèdent en commun des défauts flagrants, et qui ne se
distinguent l'un de l'autre que par de légères nuances de
sottise, doivent s'attendre à ce qu'on les critique en bloc. Le
premier en date d'entre eux, et aussi le plus en vue, était
Rupert Brooke : on trouve dans ses vers un certain goût
d'amateur lequel joint à la beauté de l'homme faisaient de
lui une figure attrayante. li semble aussi que, différant en
cela de beaucoup de ses admirateurs, Brooke n'ait pas pris
son mérite trop au sérieux. M. Drinkwater, lui, est devenu
presqu'un personnage trop officiel pour faire encore partie
du groupe. (Il m'apparait comme un candidat éventuel au
poste de poète lauréat le jour où disparaîtrait Robert Bridges :
ce dernier, d'une génération antérieure, d'un mérite très respectable, et d'une science exceptionnelle dans le domaine de
la technique.) La majorité de ces poètes font montre d'intérêts locaux à l'excès et d'une culture toute provinciale.
Comme chacun d'eux. possède une très faible faculté de développement, il est naturel que les générations littéraires de
ces poètes se succèdent a'\"ec une grande rapidité, et que les
nouveaux venus se dévoilent encore plus inefficaces que leurs
prédécesseurs. Signaler individuellement• des écrivains dont
j'estime qu'ils n'offrent pas le moindre intérêt pour un public
étranger serait superflu ; je les mentionne en bloc parce qu'on
les rencontre à chaque pas dans les revues anglaises, et aussi
parce que je désire rendre bien clair à quel point, du fait
de leur existence, s'accuse le caractère de nouveauté de tout
ce qui est authentiquement nouveau. A l'heure actuelle, les
forces qui représentent le progrès ne sont pas en nombre

NOTES

621

su~sant pour influencer plus de quelques-uns parmi ces écrivams de second ordre qui imitent : seuls aujourd'hui les plus
forts survivent.
Dans cette vue d'ensemble il est nécessaire de tenir compte
également des changements qui se sont produits en Irlande
et en. Amérique . Il y a trente ou quarante ans, l'Irlande
exerca1t s_ur Lo_ndres une influence puissante et précieuse.
Après la _d1ssolut1on de la société dont Wilde était Je membre
le_ plus important, M. Yeats se trouva le principal survivant
B~en qu'il continuât à habiter Londres, M. Yeats s'en absen~
tait souvent non seulement en esprit, mais aussi en fait pour
se cons_acrer à l'œuvre entreprise par le théâtre de !'Abbaye
à ~ublrn. Londre~ n'o~ra_it que peu de tentations pour induire les Irlandais à l eKJI, et par suite les écrivains irlandais
de second plan demeurèrent pour la plupart en Irlande . l'on
cé~ébra en Synge un artiste irlandais traitant des sujets \rtandais, et l'activité littéraire de ces années-là en Irlande doit
êtr~ co~ptée au nombre des causes qui inspirèrent la révolut~on 1rlandaise en 1916. Cela semble fantastique à énoncer
mais cela souligne ce que je désire marquer ici : à mon avi:
le procès d'Oscar Wilde contribua à l'établissement du libre
état d'Irlande.
A 1a ~ême époqu~, ou plutôt à une époque postérieure
- en fait dans ces dtx dernières années - une autre action
~entrifuge a;vait eu pour résultat de séparer l'Amérique de
1Angle~erre. Au cours du xix• siècle, l'ensemble de ce qui
co?1pta1t _dans la production littéraire américaine n'était guère
qu u~ dénvé local_ de la littérature anglaise ; avec une dignité
étudiée, elle restait à sa remorque, et si j'excepte quelques
hommes de grande importance - Poe , Whitman, Hawthorne
-. e_lle se bornait à la suivre sans apporter de contribution
ongmale ou de départ nouveau. L'absence d'un nouvel effort
créateur en Angleterre, le fait que le contrôle exclusif des
lettres américaines cessa de se concentrer en un groupe de
rnt!~men de Boston qui avaie~t de proches attaches avec
?n 1~ers1:é d: Harvard, le déclm du prestige du professeur
d UniYtrs1té, l accroissement dans la population des éléments
non anglo-saxons - ces causes variées se sont combinées
pour donner naissance à des styles qui ne se réfèrent plus en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇMSfi

.,

r.icn_à des modèJes aogJ4 is ,cc,m te~oralns.. Si l'on jauge leur
impolita.nce artistique véi:itab-le, j,e·ne siûs ,p as enclin à acco1:der
.à nos contemporains en Amérique autant de valem q-u 'ils s'en
attribuent. Leurs œ.uvres sont intéressantes, - et l'on se rend
bie-n C011lpte pourquoi 1pour de1, Américains -elles ont une hnport.ance sçm,ver.aine- mais elles· s.ont intéressantes en tant que
symptômes. On y sent une précipitation, une liberté, une
-espérance peut-être illus0ir.e. Certains des poètes .américains
les plUB en v_ue me paraissent, .de,ri~e une nklu.veauté et
~ouvent u,ne ingénuité de forme;., ,donner e1.pre-s-5ion à des
pensées f!lÜ émanent d'esprits ordinaires et coovenüop.nels :
je ciIBrai M. Masters, M. Sandburg, et M. Lindsay. Il y a en
Amér ique plu-sieurs romanc,iers de talent d' un ii;itérêt Joçal ;
phrs~ars critiques de grand talent, mais dont les forces
s'emploient sur.tout à ramener à l'ordre les .f ic.es et la stupi.dité de leur _propre nati0n. C'est _là uµ travail fort utile à.
at:complir, auquel nous devrons peut-être un jour des fruits
précieux, mais qui ne présente pas _grand intérêt pour
l'étroanger.
-Le lecteur se rendra compte par ce ré_sumé gue la littérature
anglaise est dans un état de désintégration qui se .réso.ud pour
le moins en trois variétés de provincialisme ; - .e t si }'QD. s.e
reporte à l'histoire de l'empire romain, il semble qµe ce
processus ait commencé très tôt. Il est certain que ,nous
sommes dans Ùne période instable, mais les faits sur lesquels
j'ai appelé l'att-ention me paraissent correspondre à une aberration temporaire, et il suffirait de l'apparition d'un no.u:vel
écrivain de premier rang pour arrêter .cette dbli.ntégration.
Je ne vois ,pas comment la littérature irlandaise _pourra survivr-e à l'existence de l'Ulyss.e d.e -M. James Joyce: un livre
,aussi irlaudais qu' il -se puisse qu.ant aux matérfaux, mais un
livre d'une telle signification dans l'histoire de la langue a.I,lglaise qu'il ne peut pas ne pa.s prend,re sa _place .comme _partie
intégrante de la tradition Je cette lan,gue. Un livre de ce,t
wdre ne donne pas seulement forme à des p.o ssibilités incluses
dans la langue et jamais enGpre ess.ayées : iLr.evivifie du même
coup l,a totalité de -son passé. « Tout écriv.ain qui irouve la
fangue anglaise inadéquate li, ce qu'il veut exprimer », _;me
disait un jour M. Joy,ce, &lt;&lt; n'est qu'un cas du m.auv.ais ouvtje,r

'10TES

qui ne troüvera jamais de bons outils. » Je rewiend·r ai sur
Ulysse_; eo:11111,e_ artid_e d"'information et de pénétra-nt~ inter-pré-t atwn, Je ,n--a-1 · bes01n que de renvoyer Je lecteur à l'article
de M. Larbaud qui a un .go-ô.t et ù-ne connaiss;moe' de la füté-rature anglaise moderne que l'on ne rencontre que raremen~
mê~e en Anglete:re. Je me borl,1-e ici à signaler qu'une œuvre
de l 1~p~rtance d Ulysse pose aux écrivains irlandais comme
u_n cntérrnm de styi-e aflglais. TI e-st-évîdent qu'il ne saurait contmuer à y avoir trois critériums pour trois nations gui parlent
la m.trn~ langue; l)Wjt vaudront lès écrivains dans les trois pays,
et plus ils a-uront -en commun . .
A un~ ép?que co_mme la nôtre, .l'.écriy;iîn .:de ~ecOJ;1d or~re.,
-:- ~-elm :qui produ'.t des œuvres c.hannantes, intelligentes -et
distmg;m.ees~ - do;1,t S:Urtout être pris ea ç;onsidéra;t1on dans l{l
mesure où ~ œ~vres se rneu~ent dans la m~e direction que
celles des fon-va1ns du ,pren11er ,ran.,. •et là flanquent Cett
é. c;J • ,
o
.
e
.P r10 e-_c1 n -~st pas 1:1n_e période &lt;;&gt;u nous p1:1ission 1,- nous permettre de dir.e CH1 ·b~èn ~e' ~eaurniap -d'om'r l!ges passables.
Nous nous sentons auiourd hll! tr.ès abandonnés. Kipling (qui
est devenu complètement l'équivalent anglais du pompier},
We!J.s, Bennett,, Chesterton, ·Shaw , sont séparés de n(ilus pa:r
un gou~e ; dans leur$ œuvres nous ne _p ouvons plus puisey
de subsistance. En pépit de notre admiration, ni James, ni
Co11_rad ne s om tr-ès pr_oches de nous. Ce n'est pas., ai'nsi q-u' 0 n
dit souvent, _que
littérature anglaise ait toujours- été un.e
~Llllple collection d hommes de g-énie is-o lés et capricieux •
:1 Y a eu une longue tradition qui part de .Ben Jonson et
a travers Dryden. :v~ JUsqu
·
"a Sa mue1 Jo.bnson et peut-être
même un peu aµ-delà ; il J' a eu une aut:!e tr,aà.ition qui p.art
de rL?ck~. La période act_ue!Je est au contraire particulière -par
le '.ait ae se rattacher s1 peu à la précédente.: Walter Pater
éta'.t un héri~:r d'Arnold et de , Rm1kin, et Wilde à son tour
était u~ hént1er ~e, .Patet;. J'~i jugé que ,ces prolégomènes
pourraiern:_ être ,utiles pour m:1eux saisir la signification d
figiares vraim~.t s-i-gnifitat~ves de notre ép0que.
~s
. Pour tentuner par ,quelques pi;:é.cisions, je -citerai comme
exellljple des vers ,américains contemporains les m;in; intéressants ' ,._1 a -M-!~ A mencan
. . R'r{}e ..-w,,,
Vl:l-.. , .,.
J ,u ,aftcou rt et Barce Ne •
Yoà) J
d ·
,
w
, . ·e.ne ois ~. .om.e,1:tr-e d.e mentionner la publication

.l:

1:

qui

eu

.'

�624

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de !'Ulysse de M. Joyce (Shakespeare &amp; C0 , Paris); celle de
la revue de M. Wyndham Lewis, The Tyro, à Lon_dres Çfh_e
Egoist Ltd) et la publication récente par la même maison d éditions des Poèmes de Miss Marianne Moore.
T. S. ELIOT

•* •
TRIVIA, par Logan Pearsall Smith, traduit
par Philippe Neel (Bernard Grasset).
.

• 1

qe

l'anglais
.

Tous les amateurs de poésie seront reconnaissants à Daniel
Halévy d'avoir admis ce petit recueil de poèmes en prose dans sa
offre
uné cas
co li ec t.100 des ci Cahiers Verts». Trivia nous
,
.
· assez·
dans l'histoire littéraire : le cas d un livre cnt pour
rareHeureux Petit Nombre » et connu seulement d' une él'1~e d~ns
l'o:
son pays d'origine, et qui, trois ans à peine après sa pubh~at1on
et sans que rien soit venu attirer l'attention du grand public_ sur
lui ou sur son auteur, passe, grâce à une excellente traduction,
dans la littérature d'une autre nation . lmagine-t-on Gas~ar~ de
la Nuit, ]es Poe.mes en prose de Baudelair:, et les Illummat1ons
traduits en anglais et publiés à Londres trots ou q~atre ans après
leur apparition en France ? Quelle id~e nous aunons, alors, d~
flair et du courage des éditeurs londomens, et du got\t du public
lal·s l 11 est vrai que chez nous le poème en prose, grâce aux
aog
·
· partie
· ,dé sorma1s
· de
grands recueils que je viens de citer,
fait
notre tradition littéraire, tandis qu'en Anglet~rre c est ~ne oouveautl: qui semble, au premier abord, contraire au gé01e même
de la langue nationale.
. ,
Dans Ja préface que j'ai eu l'honneur - honneur, Je 1avout",
li. "té _ d'écrire pour ce livre, j'ai dit simplement
S0 lCI
l' h de ,quelle
riaçon -,
·
connu
r.,1·via
et
comment,
grâce
à
ent ous1asme,
J avais
J. 1
,
Ût u talent et au dévoOmeot de plusieurs lettrés, 1œuvre
au go &gt; a
.
l' f
. J
d L gao Pearsall Smith avait pu attemdre le pub 1c rança1s. c
e
o
.
.
b
tà
me suis abstenu de toute considération cnt1que, me ornan
décrire l'impression que m'avaient faite les quatre ~oè~es_ de
L.-P. Smith,_ lus par hasard dans The Owl - qm m avaient
· sur 1a p'iste du livre. Ces impressions, cette heureuse
mis
•
d surd·
·
_
différaient-elles
beaucoup,
à
un
siècle
environ
e
pnse,
•
1
d1stance, de celles que durent éprouver les premiers ecteurs es
Essays of Elia de Charles Lamb ? Peut-être que oou, parce que

NOTES

beaucoup de grands livres se présentent à nous ainsi : trivialement, sans apparat, sans mystère et sans cr façons » d'aucune
sorte, et nous parlent, d'une voix qui nous semble familière,
des choses que nous pensions connaître le mieux et qui, à notre
avis, « allaient sans dire. :o Mais d'autre part, à lire Trivia, on
sentait bien que tant d'autres choses avaient cr passé par là »
depuis Charles Lamb : Walt Whitman, les foules de Piccadilly
et d'Oxford Street, la photographie des astres, Charles Darwin,
les danses et les chansons nègres, et surtout ce très ancien et
très moderne désenchantement, sans tristesse, de l'intelligence,
ce fin et délicat état de la sensibilité, pour lequel on a détourné
de son sens primitif, en l'inclinant du côté du langage des
.Beurs, le mot : mélancolie.

**•

VALERY LARBAUD

LETTRES DE VOYAGE, par R11dyard Kipli12g (Payor).
Ces lettres sont de bonnes correspondances adressées à des
journaux, les unes de 1892 à 1895, les autres en 1908 et en r913.
Un voyage au Japon à travers le Canada, un second voyage au
Canada et une excursion en Égypte. Beaucoup de · renseignements contenus dans ces lettres n'ont déjà plus qu'un intérêt
historique ; mais la curiosité de Kipling a quelque chose d'aigu
q~i, sans pénétrer très profondément dans une âme étrangère,
satt en tirer avec humour et vivacité tout ce dont un Ano-lais
peut faire son profit ; c'est donc surtout un aspect de l'Ao0o-leterre, Reine des mers, que nous trouvons dans ces co;espoodancês. Pour le Japon, les lettres que Kiplino- écrivait
en 1889 et dont Louis Fabulet a donné une tradu~tion sont
plus complètes ; lire cependant dans ce nouveau recueil Je
tableau d'un crack financier, « Tremblements de terre». Cest
~ur le Canada que l'information est la plus copieuse; elle s'élève
a une vé~itabl~ largeur de .~ue p~litiq~e dans le dernier chapitre
de la séne, qui dénonce I rncune pacifiste où vit ce Dominion
riche proie insoucieuse de se défendre et qui s'en remet entière:
ment de ce soin à la métropole. Il faut lire également la dernière _correspondance d'Égypte, écrite sur les lieux des défaites
~ngla1ses du temps du Mahdi: noms qui furent cruellement
illustres et qu'on ne connaît déjà plus, traces à demi effacées

40

�626

LA ~OUVELLE REVUE FRANÇAlSE

de l'effort militaire, rails et baraquements aba~donnés, souven!r
déjà oublié des-sacrifices qui furent néce_ssa1res pour_ réta~hr
la situation et rouvrir le Soudan à la ténacité du fonct19nna1re
ao.gl.ais . Aujourd'hui que l'équilibre, se mcxlifi.e ~ne fois ,de plus
en Égypre, ~s pages ont un a.cce1i1t1de méfaucpl:e ;tssez, amer.
JEAN SCHLUM{l'.ERGE.R

GERHART HAUPTMANN ET SES DERNIÈRES
ŒUVRES 1 •
Il y a quelque chose de tragique dans la destinée nuéraire de
Gerhart i Ha.uptmaun. :Ou commeuceqie,nt à la fü1 elle. a l~s.
allures d'un de ces drames du nat:u,rali-sme allemand où continue de se dérouler l'écheveau du romantisme. L'individu s'y
débat contre le milieu qui pèse sur lui à la façon de la fatalité
antique. Partagé entre des inclinations co~traires, tant6t il
s'abandonne aux griseries de l'entourage, -q m momentanément
le tran~portent, l'aident, semble-t-il, à gran~ir; tantôt il sent
son moi se dissoudre, se confondre avec mille choses ténues
qui l'absorbent, et dont il finit par éprouver la médiocrité. Ni
le moi ·social.,. ni le moi national qu'il a l'ilh,1sion d'épouser, ne
le dédommagent assez du re1,1oncement }- sa propre pers.onne.
I-1 rêve de se détacher, de s'appartenir encore. Mais. ce . n'est
que rêye, ce ne sont q_ue soubresauts .&lt;l'u~e d;ll,qit_es.se blessée,
L'être en. présence ,d'une force à laquellt 11 na pomt donné sa
totale adhésion, IJ,1.ais dont il n'a pas non plus résolument
tâché à se délivr;ei;, succombe; le poëî~ est réduit à tirer son
i,~spir.ation d'une part donnée de l'univers, au Heu de i;hoisir
son chant de faire se lever l'univers à sa v-oix.
A moi:s qu'il ne soit un très grand poëte - utl. Nietzsche.
Mais où ~Gcrhart Hauptmann, né réceptif et féminin, eôt-il
trouvé l; terrible courage qu'.il fallait pour s'arracher au milieu
de l'ère impériale, pour aller chercher ailleurs, et à trois mille
t. Œuvres complètes, S. Fischer, Berlin., tomes 7 et 8,_ {Pet«
Brauer, 1911. - Festspiel, 1913. - Der Bogen des Odysseus, 1914. _Winterballade, 1917. - D~r Ketz.er von. Soana, 1918. - J?er we1sse
Heiland, 1'920. - lndipohdi. 1920. - A-nt~a, 1921.)
. .
A cette liste il faut ajouter ?hantom, en cours de pdbhcat1on-dans•la
Berliner 1/1111t-riérte Zeiturrg.

NOTES

pieds au-dessus des hommes, son climat intellectuel ? Mar ué
pa~ uu destin intér_i.eur il devait n'être que !'écrivain représ~ntatlf de sa g~néra~on., celle du quart de siècle &lt;4ui a précédé
1914. Que 1on ait so_ogé, p9ur son soi;antième anrùversaire
(qui tombe en novembre 1922), à faire de lui un Président de
4 ~épublique allemande, il y a là une ironie qµi échappe à ses
a~~ateur~ .. La couronne serait dérisoir!'!" qu'ils apporteraient
a1ns1 a une vie passée à « représenter"» allJjeu d'être soi. Mieu
vaut
luj laisser
l"espèce de grandeur qu'elJe aJ q·ui tient, anta,DKt
,,
,
qua ce qu on y trouve de réussi, a ce qu'on y découvre de raté
raté par la force de l'atmosphère allemande d'alors, · d-0nt le;
courants entrainaient à ras de teue les isolés, satis qu'aucun fût
assez fort pour poser son moi en face d'eu.x et leur imprimer sa
direction.
Gerhart H~uptmann ne cessa guère d'être l'inconsciente
victim~ des -suggestions d'une fausse grandeur_. Il faut se
souv:711r d~ ce personnage de son Atiantist s'émerveillant
~e I énormité du paquebot que l'All~migne !ance s.ur
1O~an : devant les pèrspectiyes romantiqu~. qu'entù&gt;u~
vrait la luue du géant contre_ les él~e,nts, l'imaginatio~
échauffée de l'aqteur voyait pâlir toute poésie. Ce pdx
attaché aux proportions de la matière, aux réalisations de la
technique, ce dédain des pures conceptions de l'esprit, dont
Hauptmann oubliait parfois que sans le-viers sans machines il
'
.tn od1'fi e lui a-ussi la vie, l'esprit et. la vie s'en' sont vengés. Son
Lo~h, le mauiste-, le darwiniste de Vor So~rnenaufgang, a pu
fro1deme~t, durement, renoncer } épouser Hélèn~ qui l'aimait,
pai:.ce_ quelle ne lui eôt pas donné d~ enfants C01!ÇUs selon la
doctnu.e deJa .séJection naturelle. En. la repoussant ce n'en ~st
~as ~o~ns _la v_ïe tout entièi:e qu'il a rejetée, alors q~'elle
8 offrait a lm,. q~ elle réclamait une étreinte spontanée. Le .coup
de co~tea~ qu il pousse Hélène l se porter, par préjugé, par
subo_rdina.tion a.ux idées régnantes, Hauptmann lui-i;nême a
continué de le ressentir dans sa chair. ,
Ayant tranché JeJien. qui attache l'hqm(Jle à la vie profonde,
~e tenant plus qu'à ce qu'on appelait autour de lui• &lt;&lt; civilisation », qui n'était qu'un accident du devenir et qu'on prenait
P.0 ~ la fin. de ce devenir, il s'est ,t rouvé ne pouvoir pfos concevoir nettement le monde sous d'autres e~pè-ces que celles de la

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

machinerie allemande, comme sa Hannele, la petite pauvresse,
qui ne se représentait pas le Paradis autrement qu? l'image de
la ferme de son oncle où l'on tuait tous les ans trots porcs gras.
Et pourtant l'idée de ce que peut être ce monde entrevu à
d'autres profondeurs, par delà les apparences d'une éphémère
organisation, revenait quand même le hanter. C'es_t à propos
des Tisssrands que Gide disait à peu près ceci : qu'ils cessent
d'avoir faim, ils cessent de m'intéresser. Mot bien juste en ce
qu'il déniait à l'auteur les dons de l'artiste qui avec de nouvelles
formes engendre de nouvelles valeurs, mai~ aus~i ~ien dur.
Comme la faim du corps taisait crier les ouvriers silés1ens, une
faim, spirituelle celle-là, n'a cessé d'arracher à Gerhart Haupt~
mann des accents assez émouvants. Ils résonnent à travers son
œuvre, sur des lèvres de héros manqués, qui écoutent de mystérieux appels, cèdent à l'énigi:naüque attrait d'ê:res étranges, à
demi femmes, à demi forces des eaux et des bois, que le rude
visage de la réalité fait s'évanouir et dissipe. Leurs parole~
tentent de rendre ce qu'il y a au fond de l'àme obscure, et qui
y restera, inexprlmé, indélivré. Aussi ne sont-elles que comm~
une musique lointaine, un chant de la « Sehnsucht » qui
accompagne les actes impuissants, une berceuse de la douleur,
de la nostalgie.
On perçoit encore l'écho de ces aspirations inassouvies dans
les dernières œuvres. Le poëte vieilli se retourne secrètement
vers ses jeunes années dont tant de promesses ont menti.
Mélancolique et désabusé il laisse parler Peter Brauer, le peintre
bohême qui veut crever seul derrière un buisson, Anna,
l'amoureuse, que d'odieuses nécessités ont ravie à l'adolescent
Luz le ruffian de la Winterballade, que poursuit le fantôme de
cell; qu'il aimait en l'assassinant, et dans der weisse Heiland,
Montezuma, à qui l'écroulement de sa. chimère coô.te plus que
celle de son empire. C'est là, et non dans la forme de plus en
plus làche et alanguie, qu'est. l'intérêt, da~s cette fin d'u~
drame intime qui en est au dermer acte et qui pourtant ne finit
pas. La seule fois où Gerhart Hauptmann tenta de s'affranch_ir
de la réalité allemande, du présent allemand, dans le Fe.stspzel
qui en 1913 évoquait une c&lt; Athene_ Deutschland» e~1pruntant
son inspiration à la Grèce, à la lumière, à la beauté, 11 manqua
son geste. La guerre aussitôt le démentant, lui ôta, semble-t-il,

NOTES

629

la foi qu_i l'avai_t jusque-là à _demi soutenu. Rien de surprenant
dès lors a cette immense lassitude que l'on croit deviner où on
le voit,. dépossédé et de son moi et des biens qu'il avait 'parfois
cru temr en échange, errer ombre parmi des ombres, demandant pour réchauffer la cendre un reste de flamme à Gœthe à
Shakespeare, à Homère.
FÉLIX BERTA~x

.

·* *
AU NOM DE GŒTHE.
~ ?1aison paternelle de Gœthe à Francfort, la noble maison
p~t:1c1enne du_ (f Hir~chgraben », menace ruine. Ses poutres,
v1e1lles d_e plus.1eurs siècles, sont atteintes de cette pourriture
sèche qm peu a peu réduit en poudre les trop vieux bois. Les
r~mplacer serait, paraît-il, par les temps qui courent, travail
s1 co11teux que le budget d'une ville même de millionnaires
' ·p
•
comme l est rancfort, n'y suffirait pas. Aussi un cri d'alarme
a-t-il retenti à travers l'Allemagne. Afin de réunir les fonds.
nécessaires à sauver le sanctuaire national, une semaine de
G°:tbe fut organisée dans l'antique ville libre des bords du
Mai~'. groupa~! ~our quelques jours, autour de spectacles.
cho1s1s, une élite rntellectuelle que relevait encore la présence
de quelques poètes et musiciens parmi les plus fameux. Au
programme, Tasso, Egmont, !'Iphigénie de Gluck et la Flûteenchantée, chacune de ces représentations précédé~ d'un discours .d?nt le but direct était de faire appel à la générosité
Pfcu~mre· des assistants, mais qui tous se défendirent de.
n avoir que des visées aussi matérielles.
Gerhardt Hauptmann, le doyen de la génJration naturaliste~
Thomas Mann, dont les racines y plongent mais qui ne dédaigne
p~s de pousser vers des lendemains un peu inattenqus cer~ames. de ses branches plus récentes, Fritz von Unruh, le.
Jeu~e iconoclaste, le fougueux poète de la défaite, d'autres
mo'.ns connus, parlèrent à tour de rôle, reprenan, sur de;
registres différents le thème de la maison à rebâtir non point
ta~t_ de la maison temporelle du fossé aux cerfs, que 'de l'édifice.
spir!:1"1el de la culture allemande en fonction de Gœthe.
S 11 est assez naturel que l'Europe se montre fort préoccupée
et à divers titres, de la chute du mark et de ses conséquence~
pour le monde, il est un autre spectacle qui mériterait cepen-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

dant aussi quelque a-ttentimr: ôeist celui de- r'effondrement des
principales valeurs' iM:i1es 'dônt un pays aussi grand et aussi
puissant que l'Allemagne mir fait les bases è1e-. son. système
moral et éduéateur, et &lt;l'es ëfforts de relèv:eme1:i-t qm se font
jour dans ce dômaine-là aussi, gauches. d'aillems, faibteset incohérents autant qu'ils sont, dans le domaine économique,
adroits et organisés, - indéniibles néanmoins.
Les discours de la Gœthe-Woche sont à ce point de vue
assez révélateurs pour valoir qu'on les sjgna1e.
Hauptœann se mdhtte avant tout so1,Ideux de l'unité allemande : « L'idée d'unité, disait-il dans son infrod1.1ction au
drame d' cc Egmont », c•es{ dans l'âme du peuple qu'elle doit
d'abord exister. Il y a, de ce qui es.t national, d'autres symboles
en{)ore que l'épée. » Puis, plus loin: c1 Rien ne ·pourra _faire
perdre aux Allemands l'amour' qu'ils ont pour le~rs poètes »
(diese niir-riscbl'} LidJe fii.r ihren Dîchtern). _L'ancieh régime l'a bien
prouvé, qui a' fait l'impossible pour cefa.
Mais ne serait-ce pas plutôt aux rorces 1rançaises de la riv.e
gaudie qu'il pense quàn'd ü -constate que K les, Alba .ont toujours tort», faisant :illusion au du€ d'Albe, ce représentant-de
la manière forte dans le&amp; Pays-Bas: qui est' un des principaux
personnagés d'Égmont ? -On pe1,1t-se demander si cette 'Vérité
le frappait autant lors.que les armêes allemandes pressuraient hl
Belgique. D'autre part il faut avouer que la plate-forme est
singullèrement étroite que les événements, les fautes de leur
pays et, dans unè certaine mesure, l'attitude des alliés a laissée,
pour s'y tenir sans bassesse, aux Allemand's, soucieux élë clairveyance poHtiqueèt de loyauté vis-à-vis cre'l'ennemi vainqueur,
a-ut:an-t (}lie préoccupés cl.e Yintérêt -et de la dignité de leur pays,
-et que pour peu~'u'ils fassent litière de ces derniers, .ceux qui
d'abord en , France· Iés mépriseront et les a-cw,seront âe p1atitude
seront le plus souvent les mêmes qui leur auraient fait, d'une
partialité inverse, le pire dès griéfs.
C'est là un dilemne 'dont on Fre voit guère comment se tireront les méilleurs parmi ks Alleniands. Ce n~est d'ailleurs que
pour eux qt{il existe.
'
'
·
Thomas Mann ne fit ,eas-, aux actualités, d'allusion ~ussi
directe : il avait pris pour thème Gœthe comme éducatee1r et
l'influence capitale sur lui, d'e Jean-Jacqués R:.ousseàu . M

NOTES

631
s'efforç;i de prouver qu'.;mtobiograpbes l'un et l'autre ce n'est
pas pur has~rd si tou~ deux se sont également trou:és péda~
gogues pass10nnés, et 11 démontra avec ingénicsité comment le
grand pwfe.sseur le plus souvent se double d'un gi;and éduca;eur. Ce qu'il y a d'un peu ~urprenant, et cependant de difficile
a ré_futer, dans la. ~hèse que Th. Mann développa ce soir-là aux
au~1teurs de 1~ Flute~eµchantée, c'est que dans les rapports étroits
~u1 rattachent, ·Goethe ~ Jean-Jacques, la pensée organique~
l ~rdonnanc~ cons~rva:~1,ee, 1a piété, bref !'.-élément appolli•
men à la fms, et 1ntu1t1.(, s_e trouverait représenté par le poète
~lemand et non pas, par !'écrivain français. Le radicalisme
mca~né par Rousseau, et dont Mann ne conteste _pas d'aiJ,leurs
la raison d'être ni les possibilit_és de noblesse, procède de la
~éthode purement logique et déductive qui, appliquée au
\11:7ant, forcément doit finir par mener à l'humanitarisme anar--cb1ste en matière de politiqtre, à l'anarchie in.divlduali-ste en
matière d'éducation.
Dans le '.11.ême ordre d'idées., Mann Ieprend, pour tâcher
de le réhab1lrter, le _~on~ept d~ la culture allemande, tJUe
le scandaleux abus de 1 ancien régime avait couvert de honte et
d'opprobre, il n'emploie plus le terme de cc Kultur » mais celuâ
de _« Bildung » ch.et à Gœthe, et dont la langue franç:ise ne nous
donne pas réquivalen1 (polll".Ja raison peut-être que la chose
eS t . en Franhe plus qu'ailleurs naturelle ?). Littéralement
". Bildu~g » signifie « formation, information», mais le mt'lt est
ncbe d un sens de structure, plastique. à la fois et spirituel,
que_le mot culture ne renferme pas. à ce degré.
Si ces dtux discours expriment Jes façons de penser les plus
élév~es que peut encore fournir un passé de cc Bilduno- » bien
terni par la « Wilh.elmirtiscbe Epoche », voici mà~tenant,
avec Fritz VOJ;J. Unruh, en des .accents vraiqient modernesJ les
postulats de de:qiain :
« Ne croye.z pas, s'écrie-l:-il~ que je sois venu ici pour lancer
le no~ de Gœthe, comme une fanfare de réclame pu delà nos
frontières, ainsi que le &lt;tisait si a01èrement Nietzsche » _ et
ce sonr_ptesque des injures do~t i.J foudroie son auc!itoir~, une
°:1ercunale passionnée, pleine de reproches, d'appels à la conscience et d"
é ·
,
apres v ntés. Il leur rappelle que tout récemment
encore le prem ·
d
•
·
.
1er gran navire 1ancé depms la paix par le

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Lloyd ne portait pas le nom de Gœthe ou de Bach ou de
Kleist, mais bien celui d'un général prussien, tout comme
avant. Et, quêtant pour remplacer quelques vieilles poutres, il
les fait souvenir de la facilité avec laquelle six millions furent
signés en un clin d'œil, lorsque, peu de temps avant la guerre,
le premier Zeppelin était devenu la proie des flammes. « Tu
entendis, peuple », s'écrie-t-il avec une grandiloquence impressionnante, « le ronflement au-dessus de toi de l'hélice, mais
tu ne perçus pas l'élan que dans ses chants "Gœthe imprima
à ton âme. Lui qui nous donna, pour toute la durée pendant
laquelle des hommes hanteront cette planète, la certitude du
divin, tu ne le vis point, et c'est la machine qui dans l'air
retint ton attention.
» Pareil à Faust aveuglé par les soucis, tu prenais le cliquetis
des bêches de Méphisto pour le bruit du travail béni d'une
communauté - alors qu'en réalîté c'était Satan creusant dés
toinhes : la grande fosse commune de la guerre.
D Veillez )), enjoint-il encore à ceux de la vieille génération,
à ce qu'un singe ne se glisse dans la dépouille du tigre,
et qu'une seconde fois vous ne vous trouviez frustrés de votre
âme. ))
Du reste il ne semble se promettre rien de bien efficace de
cette vieille génération, et il ne se radoucit que lorsqu'il s'adresse
~ux jeunes:
« Vous, mes camarades; jeunes filles et jeunes gens, qui avez
dans le sang un autre rythme que vos aïeux d'il y a cent ans, ne
vous lais:,ez pas intîmider par la majesté de la noble harmonie
classique ... D'autres voies vous mèneront à Gœthe, à travers
votre cœur, qui bat co'mme battit le sien, et s'arrêtera comme
le sien s'est arrêté ... Nous ne voulons. plus souffrir la mort
.romantique de Werther, ni nous laisser brimer par les An_tonio
de la réalité 1 ••• En plein esclavage politiqu_e, relégués par:mï 1~
rebut des peuples, c'est fart qui fera de vous des hommes
libres, gardiens de l'esprit immortel. Ah! que qans l'brage de la
défaite, vous puissiez être du côté ·ae Gœthe, quand, après Iéna
et Auerstiidt, aux désespérés qui vinrent lui annoncer le désastre
1. Allusion à l'homme de cour et d'Etat, qui finit, dans Tasso, par
l'emporter sur le poète infortunê.

NOTES

en ces termes : « Monsieur le Conseiller secret, la Prusse est
perdue, l'Allemagn_e est perdue )), il répondit avec hauteur :
« Comment osez-vous dire que l'Allemagne est perdue, alors
que je suis là devant vous? &gt;&gt; •
Ce jeune homme aurait-il tr.ouvé la solution du dilemne indiqué plus haut ? Si quelques Français ont par hasard assisté
à cette haute manifestation de l'intellectualité allemande, peutêtre se seront-ils demandé combien a derrière lui de troupes
le Junker ihtrépide et un peu arrogant de la révolution, Savonarole d'un régime dont ses pères furent les piliers, et qui
peut-être n'aurait pas parlé aussi hardiment si précisément il
n'étai.t pas de ceux-là.
Mais ils n'auront pu rester insensible.s à l'emportement lyrique,
à l'élan sauvage et pressant de ce discours qui introduisait si
étrangement la plus racinienne des pièces de Gœthe.
Et si, d'une pareille manifestation, il n'était pas téméraire
de tirer quelque conclusion, ce serait sans clou.te celle-ci, que
seuls les jeunes, de l'autre côté du Rhin, comprennent le fait, et
admettent la nécessité d'un changement de régime, en morale
aussi.
A.LAIN DESPORTES

*

LE COURRIER DES MUSES.
On a déménagé Barbey d'Aurevilly dont les héros faisaient
l'amour sur u!'le lame de sabre, se souffletaient avec des cœurs
encore tout chauds et semblaient faits pour réaliser, par anticipation, le rêve de Rollinat :
... Fumer l'opium dans un crdne d'enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre.

Barbey d'Aurevilly, le burlesque capitaine de cavalerie, n'habitait plus son « pachalic de Lorrette )) d'où il datait les· lettresécrites à Trébutien, mais une petite chambre, rue Rousselet,
au Cherche-Midi. Pauvre capitaine ! Que dira son ombre si
.
'
Jamais elle apprend qu'on a profané le tournebride ?
Un événement plus grave est à signaler dans le monde artistique, un signe des temps, d'ailleurs comme tous les événements
qui se produisent. Je ne plaisante pas. 11 est question de faire
payer l'entrée au Louvre. Le projet serait exécuté rt&gt;tte année,

�6J4

ltl

1 ••

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

malgré l'opposition de quelques rapporteurs aux Beaux-Arts. Je
ne voudrais faire ni le prophète, ni le pédagogue, mais il est
certain, il est probable, si l'on veut, qu'une telle mesure peut
nuire gravement à l'éducation artistique de la jeunesse. Vraiment, on oublie trop le jeune homme pauvre, qHi 1J.'a pas
toujours la chance de reocootrer un Octave Feuillet pour Je
célébrer.
La République n'encourage pas les arts. Elle ne protège pas
les po~tes, mais si eUc se refu.se à leur accorder gratuitement
le pain du corps, veut-elle encore leur faire payer le pain de
l'Esprit ? On m'a dit que cette nouvelle tax.e ne jetterait pas dans
les caisses de l'Etat plus d'un million de francs chaque année.
Je n'a-i pas d'opinions politiques et je me soucie peu du contrat
social, mais je regrette qu'un Gouvernement songe à prélever
11n impôt sur lal3eauté. Notre époque va bientôt ressembler
à celle qu'imagimt Guillaume Apollinaire, dans le f'oète Assassi.né. Le laurier doit servir à la cuisine.. On va sans doute constnüre des ma-chines à penser. La plupart des écrivains n'ont
pour sujets d'entretiens et de méditations que les gros tÎrages,
les milliers d'exemplaires vendus, etc. Une grande revue .offre
en prime à tous ses abonnés le livre d'un académicien, signé
par l'auteur. Un faux Apollon se prostitue dans les tavernes.
On se réunit chez Mm• Lara pour y tenir une conversation sur
l'état présent de la poésie. La devise de- Mm• Lara, muse d'Art
et Action, est qu' « il vaut mieux faire un faux pas en avant que
de bien faire et de rester en place ». Au mque d'être peu
galant, j'avoue que cette devise n'est pas la mienne. Je n'ai pas
pris part à la conversation sur l'état présent de la poésie et je
ne sais si l'on a trouvé qu'il était satisfaisant, mais tous ces
faux pas qu'on fait faire à la poésie ne me paraissent pas la
suvir. Tel ou tel poète « en liberté » de qui le grand secret
est d'ignorer la syntaxe et la grammaire ne me semble- pas gêner
la gloire des poètes du XVII" ou des Romantiq:u.es. Tel autre~
;eune poète perpétuel - je ne le nom.me pas parce qu'il abuse
du droit de réponse et que je veux. épargner sa prose aux, lecteurs de la N. R. F., qui sans doute ~e reconnaitront bien tel autre~ cette année, revient àla Rose et pastiche Jean Mocéas,
Son disciple - il n'en a qu'un - le juge supérieur à Ronsard,
à Malherbe et à Baudelaire. Faut-il s'irriter ? Pour combien

NOTES

d'écrivains la cam.rraderie et la publicité remplacent-elles le
travail et le talent? Tout cela est peu inquiétant. On oubliera
bien des poètes modernes et malgré leurs œu'VJ'es, le deroi~r
souvenir qui me \lienne à propos de la Poésie, c'est d'avoir;
entendu lire l' Adonis de La! Fontaine hns un cercle d'ami$ et
de femmes charmantes.
Les subtilcis causeries qu'Ahdré Gide a faites, dans la bioliothèque du Vieux-Colombier, où Dostoïevski ne fut parfois qu'un « prétexte :&amp; à 1évélations psychologiques me permettent
de croire que je peux parler encore d'une nouvelle toucha.nt
le o: grand romanciet russe », com:oie disent les journalistes.
Un télégramme lancé par les agences Ha.vas et Radio annonçait qu'on aurait découvert à Moscou dix manuscrits de Dos•
toïevski, inconnus et inédits. Dix manuscrits de Dostoïevski !
Lui qui, toujours harcelé par la misère, vendait ses œuvres aux
éditeurs, sitôt qu'il les avait écrites ! Une telle nouvelle pouvait
sembler suspecte, elle est vraie cependant.
Dostoïevski est remis à la mode par la psychanalyse. Le
Professeur Einstein._ est arrivé trop tard. C'est fa saison dernière
que les belles dames voulaient tuer le ·temps - celui-ci d'ailleurs prendra sa revanche ! mais cette saison, daas les saloni
parisiens, chacun raconte ses rêves et quelqu'un les explique.
On se parle tout bas d'actes manqués, de refoulements; les jolies
femmes demandent timidement la clef des songes et chez une
dame polonaise, savante et convaincue, un petit cénacle choisi
se réunit parfois le soir, qu~on a surl!ommé déjà « le Oub de·s
Refoulés».
GEORGES GA.BORY

,. *.

LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI, au CinéOpéra; VOYAGE AU CENTRE DE L'AFRIQUE, au
Gaumont-Palace.
Dès le début de Caligari, le. public se voit prévenu que la
forme absurde ou cubiste du décor tient à la folie du personW1gc
qui l'imagine. Ce scrupule moral retire.au film la plus grande part
de son intérêt: le spectateur devrait croire- jusqu'au dernier
instant, comme dans l'Incident au pont d'Owl Creek, que tout
arrive: assassinats, enlèvement, sadisme.
Les &lt;lécors cubistes sont d'ailleurs la partie la plus touchante

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NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du film; la plus « ressemblante » aussi. Le terne Voyage au
centre de l'Afrique, qu'a tourné la Svenska-:film, prouve de reste
qu'il ne suffit pas d'avoir « pris )') des girafes, des danses de
nègres ou les m~mes nègres dévorant un hippopotame cru pour
retrouver sur l'écran de vraies girafes et de vrais nègres.
QJ.ielques cônes et pyramides nous font mieux croire à la kermesse où le docteur perfide présente son sujet Césare, l'assassin
endormi.
Les personnages de Caligari sont moins déformés que les
décors ; ils ne le sont pas assez : on leur voudrait des masques,
ou des échasses. Ils r;.mpent, gesticulent et expriment les
divers sentiments, qui ont l'habitude d'agiter les acteurs .

LES REVUES ET LES JOURNAUX

Nous n'entendrons plus ta cb,mson,
Marcbande, « Belles fraises »
Ni ta trompette d l'aigre s011,
Doux rempailleur de chaises .
-

Prépare l'omelette au lard, ,,.
Je vais plier les nappes.
- Oh / les écharpes du brouillard
Sur mon quai de Jemmapes 1
- Où sont les restes du pdté ?
- Où tes rires, faumsse 7
- f ai perdu la passoire à thé.
- J'ai vécu ma je1messe.

.

JEAN PAULHAN

LES REVUES ET
LES JOURNAUX

Une nouvelle revue « pour les enfants de neuf à quatorze
ans » : LEs PETITS BONSHOMMES r publie des contes qui ne sont
pas tous nouveaux, mais dont aucun n'est sot, et de délicieuses images d'Halicka, et d'Albert Uriet : mousses, corail de
prairie, fleurs des herbes.

LE SOUVENIR DE JEAN PELLERIN
Henri Martineau, qui a su mieux que personne parler de
Toulet, consacre au souvenir d'un autre mort : Jean Pellerin,
le dernier numéro du DtVAN (février).
Francis Carco écrit :
Vingt fois, près de s'abandonner à de soudaines détresses, une sorte
de stoïcisme l'en empêchait. Je veux dire que Jean Pellerin reprenait le
dessus et que, si le terme de stoïcisme peut nous paraitre un peu bien
solennel, le poète écrivait :
Écartez. les mots qru j'aimais
De votre bouche lasse.
Le dieu 11ous parle à voix trop basse :
On ne fetilend jamais ...

Or - qu'on le veuille ou non - ce stoïcisme qui n'acceptait aucun
systéme et o'c:mpruntait qu'à sa mesure, dans la sensibilité du poéte,
des moyens d'échapper au ridicule, eSt la clef de son ceuvre. Par lui,
Jean Pellerin rompt avec le désordre des pseudo-romantiques et le
fatras du symbolisme. Il s'en sert comme d'un réactif puissant. C'est
sa sauvegarde et il ne l'igo.ore pas.
Ailleurs l.'on rappelle le poème que Jean Pellerin écrivit ~ur
un déménagement, et ce dialogue entre lui-même et son amie :

.

Le prix de la Renaissance pour l922 a été dédoublé: Henry
Jacques le reçoit pour un recueil de poèmes : La Symphonie
héroïque, et Pierre Mac Orlan pour son roman: la Cavalière Elsa.

• **
D.o\NS 1.E MONDE DES LETTRES
L'on sait qu'une grave querelle littéraire s'est élevée récemment entre trois écrivains bien connus : MM. René Doumic et
Binet-Valmer, et Mme Gyp.
M. René Dournic s'étant plaint en effet, dans le GAULOIS
(5 Mars), de la médiocrité des jeunes auteurs :
Avec les personnages de Feuillet on se sentait vraiment en compa:gnie choisie, on respirait l'atmosphère de la meilleure société ..... [Au
lieu qu'à présent] il n'y a jamais eu autaot de prix pour les romans.
Seulement on ne trouve plus de romans pour leur donner des prii.,

M. Binet-Valmer réplique dans CoMŒDIA (6 Mars), non
sans citer &lt;c ses camarades» Henri Barbusse, Erlande, Escholier,
r. 2 I, rue de Presbourg, Parif•

�LA }1O:liJVELLE REVUE FRANÇAISE

René Bizet, Malherb-e, Duhamel, Dorgelès, Louis Bertrand,
Léon D:mdet, J.-J. Thara_1.H:i, Claude Farrère .... :
Nous vous prions de ne pas p-arler de nous comme si vous nous
aviez 1us. N'est-il pas vrai, mes camarades? En 1906, quand nous faisions nos premières armes, la francci était-elle ,pl1,1s riche qu'aujourd'hui en romanciers? Allons dom: 1Monsieur Doumic, ... ce n'est pas les
romanciers français qui sont à bout de -soufflè.i €!est vous qui êtes
fini !

]\{me

Gyp n'hésite pas à répliquer

M. Binet-Valmer, qui est Suisse de naissance, se reconnait et
en.voie :le 18 mars à Mm• Gyp une copie de ses citatfol:ls e.): des
décrets quiJ'ont n:ommé chev.ali-er et officier d-e la Légion
.d'Ho1meur.
Mme Gyp riposte (COMŒDIA, 27 Mars) :
... Comme vous avez si~oé 1'envoi de vos citations : « Binet-Valmer ►
cuisinï-er français "• VOUS' m'obligez: à vous rappeler que ni un acte
enregistré dans une chancellerie, ni un séjour continu dans un pays □ e
modifient la-ràce.
C:tHJUL m'ét:onna. très fort, c'est que le: &amp;ésideni: d'nae ligue qll i
n'est pas apparemment défaitiste eût cette. idée bii:arre de recomrnand.er à J'admira,.tion l'auteur du Feat et de Cla,,té.

M. Binet Valmer r.é{}On-d dn tac au tac:
Tout cuisinier que je sois, je mets au-dessus de mes passions politiques et même françaises l'amour de mon art et" je dis que 1'-aute.nr du
-Feu est un grand écrLv.lin, je dis que M. Paul _Reboux .a du talent, Je
dis ,que la-Gl!oi.-e de M. Mamice R!Ostand est une œuv.re de Vàlcmr. •
..... Av"nt de cop.clure je répéterai à Mm• Gyp qu'il est vraiment
laid de s'~briter ·derrière son-sexe .et son âge :POllr traiter d'étranger uu
éérivain -trois fois blessé pour notni pays.
.... Je dis notre pays comme uo autre de mes compatriotes, Benjamin
Constant, disait de la France« mon pays &gt;&gt; .

(CoMŒDIA, 28

Mars) :

.... On reste ce que l'on est. Benjamin Constant était Suisse profondément.
Un Français n'eût pas fait Adolp~.

Il n'y a.vait pas moyen d'aller pius loin.

,. * *
DANS LE MONDE DES SCIENCES

M.n• Gyp intervient à son tour dans fe-Gct:rLOIS (16 Mars):
Des sept ou huit livres remarquables, gui ont paru depuis quelques
années, quatre sont écrits par des femmes ,..-,. Les pauvres hommes 1
Pour l'instant, je ne me souviens que de trois jeunes à qui je trouve
des qualités de premier ordre : ... Paul Cazin .... René Benjamin et
André i,3,eumie.i; (sùi!).
A propos de ça ne trouvez-vous ~s q~e c'est cocasse de prepdre 4tparole aµ ppm des éqivainsJr.ançais, pour !ouer M. Barb1t5se etattaque.r
un académiciep très lettré, qiµnd on est étr:wger et qu'on écrit soi~1ème un français de· cuisine ?
~

639

LES REVUES ET LES JOURNAUX

On peut lire dans

l'A.'IN0"AfRE OFFI-CIEL- D'E r.'INSTITUT DE

FRANCE ( 1921):

ASTRONOMIE

Prix Pierre Guzmari

(100.000 /ra.ncs).
Ce prix sera donné, sans exclusion de :nationaltté, .à celui qui trou-

vera le moyen de communiquer avec un astre, c'est-à-dire de fâire un
signe à un .astre et recevoir r.éponse à ce signe. - ) \exclus,, a spécifié la.
fondatrice, la planéte Mars, qui paraît suffis~mment .connue.

•

* •

DANS LE MON.DE ·DES THÉATRES
T~ois discours ont été prono~cés sur la tombe _d'Henry
Bataille. M. Robert de Flers, de l' Acadéi;n..i.e Française, a dit :
Le ttîHtre et la poésie, que l'on a peu accoutumé de voir porter les
mêmes deuils, son· frappés aujourd'hui d'un même malheur. Ce miracle, car c'en est un, il fallait, pour l'accompliï, l'accord parfait de resprit le plus rare et de la sensibilité la plus frémlss.10te :·il fallait l'ardente
union de l'observation passionnée e.t du lyrisme intérieur, il fallait
Henry Bataille. Jamais ensemble de dons plus éclatants ne fu.tdiscipliné
par une intell.igènce plus lumineuse.

Et M. Emîle Fabre, au nom du Théâtre-Français :
Un artiste et un poète, en même temps qu'un des plus r.ares di;aia1aturges du temps présent, voilà ce que fut Henry Bataille ; un artis~e à
l'imagination. ardente, toujours en éveil, aux. nerfs sensibles, et, si on
peut dire, en vibration perpétuelle ; un poète, pour qui tout ce qu'il
'Voyait et entendait, se tOuroait tout nanu::ellement en poésie.

M. Henry Bernstein en.fin:
Icirepos.e le plus pur d'entre nous.
II n'aura convoité qu.e la gloire !

Le journal

CoMŒDIA

(7 Mars) décrit ainsi la cérémonie :

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE

Une nef toute tendue de draperies noires écussonnées d'argent. Un
catafalque couvert d'immenses couronnes de roses, de lilas, d'orchi&lt;iées : voici celles du Théâtre de Paris, du Vaudeville .... ; voilà celles
des amis et des admiratrices du poète disparu : A Henry, Yvonne; A
Henry, u11e Amie, M. L.-H. ; A Henry Bataille, Tbyra de Marlier ....

Une foule nombreuse, si nombreuse que la chapelle de l'avenue Malakoff ne peut la contenir : les amis d'Henry Bataille, ses interprètes, ses
confrères, et mille curieux indécents qui ne craignent pas de se jucher
sur des chaises, en pleine église, qui se bousculent pour mieux voir,
pour voir quoi ? je vous le demande : une famille éplorée, une femme
accablée par la douleur, des amis ·profondément affligés par la disparition prématurée de l'un des plus grands auteurs dramatiques de ce
temps.

*

* *

MEMENTO

L'AMOUR DE L'ART (Mars) : Despiau, par René Schwob.
LE CORRESPONDANT (ro Avril) : L'Embellissement de Paris et le
démantèlement, par Louis Dimier.
LE DIYAN (Avril) : La mort de Nane, par P. J. Toulet. (Avril):
Patrice, par Pierre Girard.
LES ECRITS NOUVEAUX (Mars): La ceinture, par Paul Valéry; Montagnes russes, par John Rodker.
EssAIS CRITIQUES (1er Avril): Le Misanth1:ope au Théâtre Edouard VII
et au Vieux-Colombier, par Azaïs.
LES ETUDES (5 Avril) : La Cbristian Science, par Lucien Roure.
INTENTIONS (Mars) : Hommage à Flaubert, par Jules Roi:nains ;
Quatre images d'album, par Marcel Jouhandeau; (Avril) : Etrange et
daulou1·euse raison d'un projet de mariage; par Marcel Proust.
L'ŒUF DUR (Mars): Anna et les autres, par Robert Honnert.
ŒuVRES UBRES (Avril) : Journal inidit de Tolstoï.
LA REVUE DE GENÈVE (Mars): Journ,11 de voyage de H. Keyserling;
Méditation sur Baudelaire, par Ch. du Bos.
LA REvuE HEBDOMADAlRE (1er Avril): Gustave Flaubert, par A. Thibaudet; (15 Avril): La mort cl'Hippolyte, par J. de Lacretell'!.
LA REVUE DE PARIS ( 15 Mars-1er Avril) : Journal intime de Sully
Prudhomme; Stendhal, Balz.ac et fn Chartreuse, par P. Arbelet.
LA REvuE UNIVERSELLE ( 1 5 Mars) : La langue française et ses périls,
par A. Thérive ; A la recherche du style moderne, par Roger Allard.
(1•r-15 Avril) : L'amour, les muses et la chasse, par Francis Jammes.
LA SEMAINE LITrÉRAIRE (8 Avril) : Le succès d'André Gide, par
Ch. Clerc.

•

::_DER NEUE MERKUR (Février) : Marcel Proust, par E. R. Curtius.
LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD .
ABBEVILLF, - IMPRIMERIE F. PAILLART.

SODOME ET GOMORRHE OU
MARCEL .PROUST MORALISTE

Il Y a entre M. Marcel Proust et Zola un trait de ressemblance : T?us deux ont été, sont et demeureront probable,?1ent t~uJours admirés à contre-sens par certains lec-,
t~urs et pré-Jugés par les personnes déterminées à ne pas
hr~ ~es ouvrages sur lesquels il leur plait de garder u,;i.e
o_pm1on de rencontre. A quiconque trouverait irrévérencieux P?U~ l'auteur de Swan, ce rapprochement a.vec le
romancier naturaliste, je dirai que, retourné récemment à
Nana et à la Curée, j'ai trouvé à la lecture de ces deux
rom~s, su:tout du second, plus ·d'agrément que ·;e -n'en
es~~ra1s . .C est en éprouvant une satisfaçtion imparfaite
qu il me devint sensible que M. Proust possédait justement
tous les dons ou plutôt le ·charm_e dont Zola est si cruelle~
ment dépourvu. Par"la•SJ.lite, lisant Sodome et Gomorrhe, je_
fus spontanément conduit -à imaginer ce que fussent devenus, entre I_es doigts qui-_fon::èrent les &amp;,errures bourgeoisesde ~ot~Bomlle, un tel suJet et de-tels personnages, puis à
considérer le sens moral de l'œuvre de M. Marcel Prousf
. Sodome, c'est M._de. Charlu~et Gomorrhe c'est Alber~
tlne: Entre _ces deuxt figures, chacune étant le centre d'un~
trag1-coméd1e dQnt le speçtate1J.r ne ,fait que percevoir 1~
éc~os mêlés, le _héros du li,vi:e, celui qui parle à la pré-:
mière perso11ne, poursuit son voyage a la recherche
temps perdu.
-

du

Le soi? qu'il a. dé placer-le m_o t de vice, lorsqu'il s'en _:;~r;
pour désigner les goûts de M; de Charlu_s, entre de.s guill_e41

�LA NOUVE~LE REVUE FRANÇAISE

mets qui lui ôtent tout sens péjoratif et toute signification
morale, marque bien que, dans sa pensée, l:i, tendance des
êtres de cette espèce n'a rien d'une perversion. Il suffit du
reste de se reporter aux quarante premières pages de Sodorne
et Gonwrrhe et au tableau des hommes- femmes d'un mouvement &amp;ratoire;si ;mple- 'et-s1 èrillant.
·
Le h&amp;osde M. Pnoust t ieÇ9it avec répulsion les avances
du baron de Charlus, mais après que l'aventure du giletier
lui a révélé la nature vraie de son noble ami, il lui voue
une sympathie bizarre, qui prend des nuances changeantes,
selon qu'il y mâle plus d'admiratiœrae pitié ou d'it:ohie.
- Qu'il nous dépeigne M. de~Charlus, avec ses theveux
gris, sa-moûstache leinte et ses 1èvres. fardées, opérant, sur
le &lt;JUai tk li!- pétite gare, sa.., première conjonccitm avec le
vi'o1on'iste M(}rel, c'est di'aborcl. un trait uc peu .caricatoral et
œmique. A'ûss-i l'intérêt ·que: nous portons à ces personmges, la curiosité· qui• nous attache au développement de
leur· caractê.re, au jeu de l!!ui·s dêsirs, -ht:ef, tous les sentiments qu'ils , pimvent inspirè!' .au 1ect:eur doivent nécessaitement, tmvetser un,e :.premièr-e· • zone· de .coca1serie où
iiaventure- dépotiiUe- toute équivoque mystérieuse et to-qte
atnbiguité esthéüque.
"
- "Un sembfable souci B'est-il-• pas comparable :à ieelui que
Molière eut, à n'.en pas douter; de- fake aimer l'honnête
misaethr91)'i:e d'Alceste, ·sarns pour oeü le p0~er-,en maroo reprouvé, ni le pr-0poser.. erf exenipie . ., -;-. , ·,
Lôrsqu\l waite tles qualités du. :cœur et de 1'.esprit, d~s
vet,tus sociales,'de l'adaitié, &lt;les tomments délicien~~tî'engeadre la dëlitatesse duigoot, &lt;le 1'aptitrn!.'e d:es êtres à1 rec~~ t ou â donner le -Èioi:l.beÙ.r et ia.iomfr:mce, M. Marcel
Prbùst juge et•;dédde ave-c· v.i plus -grande nettete, A:u:ssi
bién ne laisse-t-il pasSé,t auœn~ oc,casion '&lt;le venger, avec
l'èsprit -qui est le -sien, les griefu , oomm'tilfs&lt; ii' :.tous les
hommes sensibles et bons.
.. ·,Les seuls êtres à l'endroit desquelir ii laisse percer ..un
mépris sarcastrque sont cetm qu'il 11ous représente tmmme

tyr;

SODOM.E ET GO,MpRRHE OU MARCEL PROUST MORALISTE

643

incapable$ de souffrir eu.x~m~m~s ou d'êtr:e .une source de
plais.ir. pour autrui. Au ;CGotraire, ,Jvl. de Charlus, Je duc de
Guei;m~ntes, le. violoniste Morel, même lorsqu'ils prêtent
à rire par les aven_tures bi~yr~&amp; et grotesques ou les entraîne
leur penchant, nf sontp~s moiQs éloqu~ts_, ni U1oins. touchants_ qu~ le,s rnis er Jes .princesse/&gt; &lt;!,e ·Ri,lGÏne. On rema;quera Justement q,ue -d~ns SOJ:! _derniez: ouvrage,, M. Proust
a multiplié les citations &lt;l'Esther et d'.rA.thalie. C'est, à vrai
dire_, _dans une intention de parodie, mais ge semblabl;s
allusions, auraient un air insolite et choquant si le, lecteur
ne pouvait retrnuver quelque chose de r.acinien. da.ns ]es
passions qui agitent Je~ héros de Sod~me et Gomor.,,-, k. ··
L'indulgence que l'on sent chez M. Mar~el Proust n'~st
pas faite de ~ceptidsme, -elle est comme le reflet-de l'intUU:e
-satisfaction que &lt;lonue au moralist; la sûreté vérifiée de
.sou diagn05tic, aloip qµe chez d' autres pScyd~-0logues, une
.amertume c-0nst_ante trahi-t le trouble où les jette le voj~inage qes passiOJ'!S .dont ils ne eeuvent se détacher p1.mr les
considérer 'à loisir, 0_1l dqnt l'attrait leµr demeure incompréhensible.
, .
- "
.
_,
lJ
~1en n'est plus sigqificarif, ,.à -c-et égard, que les gracieux
t~.uts de pJun;1Nlo_qt )M.. Broust,s~ plaît à fleurir la, pointe
June pen~ée tr-0p aiguë .. N!,1l ne sait mieux rafraîchir . ;i.
propos le lecte~r oppres~é par la révélation d'un instinct
,obscur, pudique\llt}Ot ffi#connµ. Loin de se c9mplaire da-1+,5
le trouble qu'il a 9uscité,il nol!S rend, grâce à la poésie des
mots, à l'.invenûcm. d\111e im.ige divertissante par sa justesse même~ le g9ût dt; respirer la, lumière et l'air libre,
tel PeUéas à la-s~ttie &lt;lu :SOuterrain.
Par exemple, -s'il ve~t expri~r,. -que le désir physique
nait parfois au ipilieu , d'un \:hagtin encore tout vi(,
M. Pi;ou&amp;t écr~ra ,: 1&lt; Ne woit-on~pas, dans la chambre même
« où ils ont ,perdu un epf°g-nts,des 'époux, bientôt de nou·« ~eau enlacés, ~onger U\11 fr.çire au petit mort. » U serait
facile ·d e montrer COfI1-0Ïen ..,µn tel ~m est le contra.jre du
naturalisme et de l'iwpre,ssionajs01e,,,, M. 1 Prgust ne décrit

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les paysages que pour y faire apparaitre ce que ses héros y
mêlent de leurs propres passions et maint détail pittoresque est là comme une pierre de touche où ils viennent
éprouver la valeur et la force de leurs sentiments. Si l'on
nous fait voir le petit chemin de fer côtier, la mer, la plage
et les falaises, ou l'hôtel de Balbec, c'est toujours à travers
le désir, l'angoisse ou le regret d'un des personnages du
drame. Tout ce que peint, tout ce que raconte Proust semble
être vu reflété dans leurs propres yeux. Sites ou visages, il
ne décrit pas, il révèle. Ainsi surtout d'Albenine: La voici
dansant avec une autre jeune fille dans la salle du casino
de Bal bec : « ... Je venais de l'entendre rire. Et ce rire
« évoquait aussi les roses carnations, les parois parfumées
« contre lesquels il semblait qu'il vînt de se frotter et dont,
« âcre, sensuel et révélateur comme une odeur de géra&lt;c nium il semblait, etc. » Je ne sais comment, mais cette
odeur de géranium semble la matérialisation même du
soupçon qui nous est suggéré des mœurs d'Albertine. uUe
autre odeur ne convenait mieux à cette sorte de nostalgie
des exilées de Gomorrhe, partout et toujours inquiètes
de se reconnaître et de se rejoindre.
Et ce rire d'Albertine qui sonne« comme les premiers
ou les derniers accords d'une fête inconnue» ! Jamais on
n'avait rendu d'une manière aussi vive, aussi µoigoante, la
sensation qu'un être dont on jouit sans le posséder, est
animé d'une vie lointaine, étrangère, mystérieuse aux jeux
de laquelle on n'a point de part, et qui pourtant peut devenir pour un cœur jaloux et tourmenté la source d'une
volupté inavouable. Qu'on me montre dans Adolphe, dans.
Dominique, des beautés aussi fortes que cet endroit du livre
où le héros de M. Proust écoute dans le téléphone, avec
la voix d' Albertine, les bruits, l'atmosphère nocturne de
l'endroit où elle est, qu'il ignore, et ou il sait qu'elle gotite
certains plaisirs que lui-même ne peut lui donner.
Avec quelle finesse et quelles nuances nous est peinte sa
jalousie, et ce sombre et doux masochisme qui vient, de

SODOME ET GOMORRHE OU MARCEL PROUST MORALISTE

64 5

temps à autre, redonner du ton à un amour plus conscient
qu'enivréet trop perspicace. Aussi longtemps qu'il demeure
incertain des mœurs d'Albertine, nous voyons le héros
prêt à s'abandonner à la lassitude, presque au dégoût.
Mais c'est dans l'instant même où le doute ne lui est plus
permis, où mille petits faits se groupent, où tant de
chemins suivis et perdus se recoupent au même point
brillant et douloureux qu'il puise dans la certitude même
du vice soupçonné en elle, la résolution d'épouser son
amie.
De telles analyses passent les bornes de la psychologie
romanesque. Elles déposent en nous tout un résidu d'inquiétudes et de remords. Il semble qu'à tous les détours du
labyrinthe charmant où M. Proust nous entraîne, des miroirs
inattendus sollicitent nos regards, pendant que le guide
impassible continue son commentaire fleuri. Mais la noblesse de cœur, la qualité suprême d'intelligence dont
témoigne l'art de Marcel Proust a pu faire illusion sur le
vrai caractère de sa morale. Le mot de relativité se présente
naturellement à l'esprit de quiconque réfléchit à la portée
de cette découverte psychologique, celle d'une vérité soumise non seulement aux lois du temps et de l'espace, mais
encore au rythme plus ou moins accéléré de la vie et de
la passion, chez tel ou tel observateur.
Il est évident qu'à la triangulation de Laclos, M. Proust
a ajouté des théorèmes nouveaux et des solutions élégantes;
faut-il dire qu'il a bouleversé la psychologie, comme on
dit qu'Einstein a fait la physique ? Il paraît que certains
critiques ont comparé l'œuvre de Proust à celle du savant
allemand. Etant de ceux qui n'entendent point les théories
de cet illustre mathématicien, je ne puis vérifier la justesse
d'un tel rapprochement. Dirai-je pourtant qu'il a quelque
chose d'assez séduisant pour l'imagination ? Si la notion
de relativité morale peut être déduite d'une œuvre d'imagination et de psychologie, n'est-ce pas de celle de Marcel
Proust où les points de vue sont multipliés à l'infini, ou

�• L~ NOUVELLE' REVUE FRANÇAISB'

l'indépendance :dés• sentiments à l'égard des, 'înœllrs,'est1
ren&lt;l:ue sensible,.. Yù-les terres inéonnues de l'inconscient
sont- réduites-à une ceinture mince \:om'fne u'ne Hgne d':bo-

ri-zen-.

LA CONF}2SlON DE STAVROGUJN}:
,

r,

~

Parmi les différents documents et manuscrits &lt;fe Dostoïevsky
découverts récemment dans l~s archives de l'Académi~ , ires
Sciences de Petrograd se trot1._vai-r le mannscrft d'un chàpfrte
inédit des Possédés, intitufé- Da"Cànfess?rtn, -de Süturoguine, cèhH-là
même que Katkov, le direcren'i de- la revue le Mes5ager Rùste
( où parurent en 18-70 les ·Possédés), ' &lt;avait refusé de puhlier et
qu'on croyait défi:nitivelileot égaré.: Ce,ma:nuscrit est une copie
faite entièrement de li maiq tl.e fa femme ,~e Dostoïevsky. Le
texte russe a été publié il y a quelques semaines dans le premier
fascicuJ.e d~s Dac!"ments pour fet'Vir à l'biftoire de la littérature
(Moscou),, ainsi que dans les journaux le Nouveau Monde (de
Riga) et Iê Gouvernail (-!3erlin ). La,trad\\ction allemande a paru
àans la Gazette àe Fran_cfort,. Nous donnons. ici pour Ia premrère
fois la traduction ' françài'sê- de ces pages extraordiriairès qui
devaient former le neuvième chapitre dè' la seconde partie d'u
roman. Nicolaï Vsiévolodovitch Stavrognine est fe personnage
principal des _P&lt;médés; l''évêqut 'Tîkhoù, son interlcrcmeur-r ·ne
paraît,qué dans cet épisode qui ·fofule mi tout 1J0mplèt.
J

(N,ote1du,. 1'1aducteu,r) ,rr

CHAPITRE ,LX
..J

ŒlEZ

;rurno~

Nicolaï VsièvolodovitcllJ çn~_,tlormit pas .œue nui:t~là,_ iil
"testa jl.'1$!}iau: jour ·aissÎ.S · S:W: _son - div!ln,. -d,irigean.t, pazfuis

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un regard fixe vers un seul point, vers un coin derrière
la commode. Sa lampe bn1la toute la nuit. Vers sept
heures du matin il s'endormit, toujours assis, et lorsque
Alexéï Egorovitch, selon une habitude depuis longtemps
prise, entra chez lui à neuf heures et demie sonnantes avec
le café du matin et l'éveilla, ouvrant les yeux, il parut
désagréablement surpris d'avoir pu dormir si tard. Il but
. rapidement son café, s'habilla et sortit d'un pas pressé.
A la question prudente d'Alexeï Egorovitch : « Quels
seront vos ordres ? » - il ne répondit rien. Il traversa
les rues, les yeux baissés, profondément absorbé ; par
moments seulement, levant le regard, il semblait en proie
à une agitation mal définie, mais pénible. A un carrefour,
non loin encore de la maison, un groupe d'une cinquantaine d'individus traversa sa route. Ils avançaient, calmes,
presque en silence, maintenant un certain ordre dans leurs
rangs.
Près de la boutique où il dut attendre un instant quelqu'un lui dit : « Ce sont les ouvriers de Cbpigouline. »
Il y fit à peine attention. Enfin, Yers dix heures et demie,
il atteignit la grande porte de notre couvent de la Vierge
de Spasso-Evfimi, à la limite de la ville, près de la rivière.
Il s'arrêta alors brusquement comme se souvenant de
quelque chose, tâta rapidement et anxieusement sa poche
de côté et sourit. Etant entré dans la cour, il demanda au
premier novice qu'il rencontra, de l'introduire auprès de
l'évêque Tikhon, en retraite dans ce couvent. Le novice
le conduisit ayec force saluts. Au bout d'un long bâtiment
à deux étages un gros moine à cheveux gris s'empara impérieusement de sa personne et le conduisit à travers un
long corridor, sans cesser de le saluer (comme il était très
gros, il ne pouvait s'incliner bas, mais il secouait la tête
d'un mouvement court et régulier). Bien que Stavroguine
le fît spontanément, il l'invitait sans cesse à le suivre. Il
ne cessait aussi de poser des questions et parlait du père
archimandrite; n'obtenant aucune réponse, il se faisait de

FÉOOOR MIKH AÏLOVITCH DOSTOÏEV KI

Supplêment Il la Nou ,;e/u Revu, Fra,,çair, du ,er Ju in r922.

�LA CONl'BSSIOH DE STAVlOGUIHE

plus en plus respcct11eux. Scavroguine remarqua qu'on le

connaim.it dans le couvent, bien qu'autant qu'il ptît se
rappe~r, il n'y eût plus pénétré depuis son enfance. Quand
lea deux hommes furent parvenus à la porte au bout du
corridor, le moine l'ouvrit d'une main autoritaire, demanda
&amp;milièrement au domestique immédiatement accouru si
l'on pouvait entrer et sans même attendre la réponse,
ouvrit largement la porte et s'inclinant laissa passer • son
cher hôte •· Remercié, il disparut immédiatement, comme
s'il avait pris la fuite .
.•. Nicolaï V~ièvolodovitch entra dans une chambre
étroite, et presque aussitôt dans l'encadrement de la pone
de la chambre voisine apparut un homme grand et maigre,
~é d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une soutane
grossière, l'aspect quelque peu maladif, le regard étrange,
timide, un sourire indécis sur les lèvres. C'était ce Tilc.bon,
dont Nicolaï Vsièvolodovitch avait entendu parler pour la
pmniàe fois par Cbatov et sur le compte duquel il avait
ensuite recueilli plusieurs renseignements. Ces renseignements étaient contradictoires, mais aîaient tous un trait
commun : ctux qui aimaient Tikhon et ceux qui ne
l'aimaient pas (il y en avait aussi) taisaient quelque chose
en lui : ceux qui ne l'aimaient pas - par dédain, et ses
partisans, même ardents -.- par une sorte de discrétion ;
on semblait vouloir cacher cenaines choses en lui, une
faiblesse, une manie innocente. Nicolài Vsièvolodovitcb
apprit qu'il habitait au couvent depuis six ans déjà et
qu'on venait souvent l'y visiter (des gens du peuple,
mais aussi des personnes du plus haut rang), qu'il avait
d'ardents admirateurs, même à Petersbourg, mais surtout
des admiratrices. Mais il entendit aussi déclarer par un des
membres les plus lgés et les plus importants de notre club,
pu un homme vraiment religieux : « Ce Tîkbon est
presque fou ; c'est en tout cas un être tout à fait nuJ et
sans doute un ivrogne. • J'interviendrai ici pour dire
que cette dernière accusation était complètement injus-

�6 50

l.A NOUV·BLL:E REVUE FMNÇ;A.I.SB

tifi.ée, et 41i1e Tikhon ne souffrait qJle &lt;C~n rJmmatisme
dans les jambes et, quelquefois, de,convulsons nervt:uses.
Nicolaï Vsièv0lodovitch apprit aussi que~ ,&amp;Oit pàr ~uite .4e
sa fail,les~e-de caractère~ soit par suite d'une distraction
ine"t-cusable et incompatible avec sa .« dignité-)) l'évêque
en retraite n'av;\it pas réussi à ig:rposer au ,c,ouvent m.1
g.rand respect~ On disait même que le pèt:e•~arc;,hi~an~rite,
homme austère et très strict en tou.t ~e q,ui oon@t"Oa.J.t se;s
devoirs de p,i;ieur,. et qui, de plqs, était conn~ pour 53 sde~~e,
·
· sen1:t1.
· 1Jeot d'l·1os••
nourrissait contre T1khon
un certam
...hté
et blâmait (à vrai dire pas directement) .sa vie r_elâc-~é-~ et
ce q;u'il appelait « se} hérésieSi ». Le_s- m_oines aussi t~·a1taient
l'évêque malade, sinon avec c:,lédain, t:emt au m.0.1,QS. avec
un~-cenaiu~, f:am~liarité,
,1
,
1.es deux cham 1.5:c~ ,qui fonnaiént l'appartep1e)!.t,,, de
Ti.khon étaient meublé~ qmilque- peu étit.&gt;1.~ment. Près
de meublJ:ls ·anciens et J6urds: .,ga1mis- de ·cuir ér~ülé-~ on
remarquait quelques jolis objets : uoâauteuil très ~_ç~ ~
i;onfortable, une grande ~ble à écrire d'un travaüA4Clllrable, 1.me élégant-e armoire à livres, ?es t:hleft,_ de$ é~
gères. C'étaiçnt autant de cadeaux. A coté d un _-m:,be tapis
de BoukbaJa des nattes étaient jetées, IL y av;ut quelques
gravures « mondaines », mythologiques et, occupant tout
un coin des icones recouvertes d'.o r et d'a,rgent,, t\t dont
une tr~ ancienne, contenait des reliques. La, b.ibliothèque
disai,t-on, était composée avec trop d'édec~sm{j; _à.
côté de.s ~vres des pères de l '.église.tt des sainU., Ü Y~va.i.t
lài de~rpiàg:s de, théâue « et peut-être pis encore »• 1 • •
Api;ès lC$; premiers compliments, éc~g~_. ?n ne SMt
pGUrquoi, . a,yec une gêne évidente et -tr.ès_ rndistiQctem~nt,
TikbQn -dit entrer son hôte dans leJ cab1twt de travail et
le fit asseoir $ll" le divan,_ en; face de la t;i.ble · lui-~ê~s'installà tout près, tla.t)s· uo fauteuil en ~siec. N1co~,
Vsièvolodovitcll dominé par une émotion intérî.,_ijure,*~~t
u11 wair irès .distrait. Il semblait Ji.'fQir pris une d~slOJ&gt;.
extraordinaite,. inéluctable, mais, en . rnê~1 temps' .irttaJ

~;i,

LA CONFESSION ..DE STAVROGUINE

lisable. Son regard parcourut· la chambre ; mais il ne
remarquait pas ce qt.Lil voyait ; il songeait, mais ne savait
œrtainement pas à quoi. Le .silence le réveilla et il lui
sembla soudain que Tikhon, confus, avait abaissé les
yeux et qu'il avait même eu un sourire étrange,,,inutile.
Cela souleva. immédiateman-r en lui un dégoût. Il voulut
se lever et partir, d'autant plus ~que Tikh.on, à son. aris,.
était complètement ivre. ,.Mais celui-ci .le'\èa tout .à coup
le.s yeux et le regarda d'un i:egard. s-i ferme,. si chargé d.e
pensée et, en même temps, si inattendu, si énigmatique,.
qu'il tressaillit presque. Il lui s.embla que Tikhon savait
déjà pourquoi il était venu, qu'il étaiL déjà pr.évt:JllL
(bien que personne an monde ne- .pût connaître la raison
de sa visite) et que, s'il ne parlait pas le premier, c'était
parce qu'il le ménageait;ret craignait de l'·humilier..
Vous me connaissez ? .questionna-t-il brusquement, d'une voix saccadée. Me suis-je présenté au non
en entrant: ? Je suis si distrait .••
- Vous ne vous êtes pas présenté, mais j'ai eu le plaisir ·
de vous voir une fois, il y. a quatre. am, de cela, dans œ
même couvent, par hasard.
Tikhon parlait très lentement, d'une voix égale, douce~
prononçant chaque mot clairement, distinctement.
~ Vous, dites que je:.suis venu ici il y a quatre ans?
répondit Nicolaï Vsièvolodovitch presque grossièrement:'
Je n'y suis venu que lorsque j'étais encore enfant; vous
n'y étiez donc pas...
·
- Peut~être avez-vous oublié a observa prudemment
et sans insister Tikbon.
- Non, je n'ai pas onblié; ce serait ~ridicule de ne
pas se .souvenir, insista il-Vec. une sorte d' exagéra.tion.
Stavroguine. Vous avez entendu. parler de moi probablement, vous vous êtes fait une certaine idée; et.maintenant
vous vous imaginez m'ayoir vu. ,
Tikhon se tut. Nicolaï Vsièvolooovitca. remarqua alors
que son visage était parcouru parfois par une sorte de

�LA CONFESS[Olo: DE STAVROGUINE

652

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

frisson nerveux, indice d'une ancienne faiblesse nerveuse.
- Je vois seulement que vous n'êtes pas bien portant
aujourd'hui, dit-il, et il vaudrait mieux, peut-être, que
je m'en aille.
Il se leva même.
- Oui, hier et aujourd'hui, j'ai ressenti de violentes
douleurs dans les jambes et j'ai peu dormi cette nuit.
Tikhon s'arrêta. Son hôte retomba brusquement dans
sa vague songerie. Le silence dura longtemps, deux minutes
à peu près.
- Vous m'observez, demanda tout à coup anxieusement
et avec méfiance Stavroguine.
- Je vous regardais et me rappelais les traits du visage
de votre mère. Malgré la dissemblance extérieure il y a une
grande ressemblance intérieure, spiritue~l:.
- Aucune ressemblance, surtout spmmelle. Ab-sa--lument aucune, fit, s'alarmant de nouveau et sans aucune
nécessité Nicolaï Vsièvolodovitch, qui insista exagérément, sa~ savoir lui-même pourquoi. - Vous dites cela
comme ça ... par compassion pour ma situation. Bêtises! ...
)ança-t-il soudain. Mais quoi ? est-ce que ma mère vient
chez vous?
- Oui.
- Je ne le savais pas. Jamais elle ne m'en a rien dit.
Souvent?
- Presque chaque mois ; et plus souvent parfois.
- Jamais, jamais je n'en ai rien su. Rien. Mais vous ?
vous avez certainement appris d'elle que j'étais fou ? ajoutat-il brusquement.
.
.
- Non, elle ne m'a pas parlé de vous tout a fait
comme d'un fou. D'ailleurs, j'ai déjà entendu parler de
cette chose ; mais cela venait d'autres personnes.
- Vous avez certes une bonne mémoire si vous pouvez
vous souvenir de pareilles vétilles. Et du soufflet, n'avezvous rien entendu dire ?
- Si, quelques mots 1

- C'est-à-dire tout. Vous avez beaucoup de temps de
reste. Et du duel, vous en a-t-on parlé ?
- Du duel aussi.
- Vous apprenez beaucoup de choses ici. Voilà où
les journaux sont inutiles. Chatov vous a-t-il parlé de moi ?
Eh bien?
- Non. Je connais Monsieur Chatov, mais il y a longtemps que je ne l'ai pas vu.
- Hum ! Qu'est-ce que cette carte que vous avez là ?
Oh I La carte de la dernière guerre. Quel besoin en avezvous, vous?
- Je l'étudiais avec le texte en regard. C'est une description extrêmement intéressante.
- Montrez ! Oui, ce n'est pas mal décrit. Etrange lecture, pourtant, pour vous.
Il attira le livre vers lui et y jeta un regard. C'était une
histoire très détaillée et très bien faite de la dernière guerre,
écrite d'ailleurs d'un point de vue non spécialement militaire, mais général et littéraire. Il tourna et retourna le
livre, puis le rejeta avec impatience.
- Je ne sais décidément pas pourquoi je suis venu ici,
prononça+il d'un air dégoûté en regardant Tikhon droit
dans les yeux, comme s'il attendait de lui une réponse.
- Vous aussi vous ne paraissez pas bien portant.
- En effet, je ne suis pas bien.
Et soudain il se mit à raconter, en courtes phrases entrecoupées difficiles même parfois à comprendre, qu'il avait
d'étranges hallucinations, surtout la nuit, qu'il voyait parfois, ou sentait auprès de lui une sorte d'être méchant,
railleur et cc raisonnable » qui lui apparaissait sous diftérents aspects, avec différents caractères, « mais c'est toujours
le même, et j'enrage toujours ... »
Bizarres et confuses étaient ces révélations qui paraissaient vraiment être le fait d'un dément. Mais Nicolaï
Vsièvolodovitch parlait en même temps avec une franchise si extraoi:dinaire, avec une sincérité si étrangère à

�1.A , NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-son car:actère qn~l semblait que l'homme ,auden avait
complètement et 51.ÙlÎ1Iement disparu en lui. li ) n~eut aucune honte à exprimer la crainte que lui causait ' ISOn fantôme. Mais ·trout cela aè dura ,qu:nn iastant et ces dispositions disparurent .:russi inopinément • •qu'elles étaient
apparues.
- Des bêtises tout éela, dit-11 avec dépit, en se ressai.sissant. J'irai voir le docteur.
-Allez-y, il le faut:absolttment, .confirma Tikhon.
- Vous ,parlez bfen...affinmativement. V6us en, avez .vu
des gens comme moi, avec ce genre d'hallucin~tion?
'- Oni, j'en ai.-v:{!, ·macis·.très rarement. Je m 1en ~appelle
un; c'était un officier, après Ja.;:iperte de sa fen1me qui
-a.viit été pomdui une emnpagrre .incomparahle!1J'a1 entendu parler d'un autre. Tous les demrnnt été,guéris;ià l'éttan.ger ... Y a-t-il longtemps .que vous êtes sujet' à, ces choses
là !.-:: --'- Unan à peu près. Mais.tout ceia.;ee sont .des bêtises.
Jirai chez le docteur. ~tisesrJ~B-êtises ridicules ~Cest tnoimême sous différents aspects., et voilà tour. 'Puisque
:viens d'ajouter cette _pht-ase; · vctusi&lt;al.lee ice.ri:ainemenJ penser quejecdntinue ::udouter~et&lt;41re je; ne suis pas 6Ûr que
.c'est vraiment moi., et non pas lërdiabte. ,1r•
Tikhrn.1 le regatd~ intet-rogativ.e.ment.;• '
- Et ... vous le voyez rteliement, demanda-t-il, . je veux
,dire .sans conserver d~ tout !°idée que ·c'est une ':hatlucinaoon mensongère ennaladive ;•1voyez-vtms téèllement mre
•image quelconque·?
, ri ,,
. - C'est étrange ..que "V'ons insisriez là-dissus, quand je
v.ous ai déjà ex.pliqrré ce ;que je voyais) TéponditSta.-vroguine
dont fürritation croissait .de ri.ouvea..u à chaque ,met ... Je
vois certainement, comme jer .11.ous vois .. ;, Parfois ie vois
· et ne suis pas sûr de, voir, bien que je sache qu~ .&lt;='est la
vérité.: c'est moi ou 'bien· !.iuL.. Bêtises ·1 Mais est•ce qu'il
vous estjmp.ossibte de supposecr qut c'est véritablement le
diable? ajout2.-t-:il. è.n- rriant'et en rumbant trop brusquement

-~e

U. OONPESSlON DE STAVROGUINE

dans un ton' railleur. Ce serail plus conforme à votre profession?
- La ·ma1adie J!St plus pPohable, pourtant... .i ,ü · - Quoi, -pourmnt.?
; ··
~ Les démons.existèht; sans auctin doute; mais ôh ,peut
les concevoi-r tle..difféï'ent.es façons.
.11
·r, " '
- Vous avez ~e nouveau.baissé.les yeux; ·reprit Stavrogoine sur un ton irrité et moqlié11r, parce que· 'lJOus êtes
honteux pour .moi qûe je -puisse croire au füable- ·et que,
j.ou~nt fincrédulit&amp;, jer"vous pose .astucieoserm::ni: la question : Existe-t-il réellerr1enl-0u. non ?
,(. • · · ;, •
Tikhon eut un sourire vague.
r,
- Et v-ous savèz•? Gela ne ·vous. va p;1s du .t'ont- de
baisser les yeux : ce n'est pas naturel, c'est ridicule, c'est
maniéré. Eh bien, pour compenser cette grossièreté Je vous
dirai sérieusement, avedmpudence: oui, je crois au diable.
Je crois caboniquement ; - j-e crois au diable personnel,
et non allég.orique; et, je n'ai.nul be~,ùî·o de· questionner;
voilà, c'est tout. Vous d.é1tez .être .éxt.raor.dirutiremeni h!mreux. - Il éclata d'un rire forcé, nerveux. Tikhon 1e fix-a
currt!usement d'un regard très.-doox, quelque peu timide,
sembla-it-il.
.i
- Croyez·vous en Dieu? jeta brusquement-5tavroguine.
- Je crois en Dieu. - Mais• il est dit: si tu .crois e•i:-si tu ordonnes à la montagne de marcher, elle marcher.à ... Bêtises d'ailleurs ! Je
suis ctrrieux de lesavoit pourtant": pouvez-vous faire marcher la montagne ?
- Oui, si Dieu !~ordonne, .prononça a~ec douceur et
iéserve Tikhon, abaissant de nouveau les yeux.
- Alors c'est comme si Dieu lui-même la mettait en
mar. che.. Non, vous-même, vous-~me, en r&amp;ompense
de votre foi en Dieu ?
- Peut-être que oui.
- Peut-être ! - Ce n'est pas , mal. .Pourquoi doutez-

vous?

�656

LA NOUVELLE REVUE FRA,NÇAISE

- Je ne crois pas tout à fait.
- Comment? Vous? Pas tout à fait?
- Oui ... il se peut que ma foi ne soit pas parfaite.
- Mais au moins vous croyez qu'avec l'aide de Dieu
vous la ferez marcher ; ce n'est pas mal. C'est tout de même
mieux que le c&lt; très peu» d'un archevêque, il est vrai, sous
le couteau. Vous êtes certainement. chrétien?
- Que je n'aie pas honte de ta croix, Seigneur, fit Tikhon presque ·dans un murmure, avec une sorte de passion
et en inclinant la tête encore plu_s bas. Les commissures-de
ses lèvres se mirent tout à coup à trembler ne-rveusement.
- Mais peut-on croire au. diable tout en ne croyant pas
tout à fait en Dieu ?
- Oh, c'est très pqssible et cela arrive souvent. Tikhon releva les yeux et sourit aussi.
- Et je suis èertain que vous· considérez une telle foi
comme plus respectable que l'incrédulité complète. Oh
pope t - éclata de rire Stavroguine. Tikbon lui sourit de
nouveau.
Au contraire, l'athéisme complet est plus respectaBle que l'indifférence des gens du monde, répliqua-t-il
gaiement et simple.ment.
- Ho ! p.o ! comme vous y allez 1
- L'athée parfait occupe eav;tnt-dernier échelon- qui
précède la foi parfaite (fera-t-il ou noµ ce dernier pas ?
c'est autre chose); l'indifférent au· contraire ne possède
aucune foi, mais seulement une mauvaise crai.nte.
.,
.-:: - Pourtant, ,vous-même.. . vous avez lu !'Apocalypse?
-Oui.
- Vous·souvenez-vous: « Ecris à l'Ange de l'Eglise ·de
Laodicée»?
- Je me souviens. Charmantes par:oles !
- « Charmantes» '? Quelle étrange expression ,p our un
évêque. En général, vous êtes un original. Où est le lhrre ?

LA CONFESSION DE STAVROGUl!.'lE

s'agita tout à coup Stavroguine, en cherchant des yeux le
livre sur la table. Je voudrais vous lire ; y-a-t-il une traduction russe ?
- Je connais ce passage, je m'en souviens très bien, prononça Tikhon.
- Vous' le connaissez par cœur ? Lisez !
Il baissa vivement les yeux, mit ses mains à plat sur ses
genoux et, tendu, s'apprêta à écouter. Tikhon prononça,
se rappelant chaque mot :
- Et écris à l'Ange de l'Eglise de Laodicée:
c&lt; Voici ce que did'Amen, le témoin fidèle et véritable,
•le commencement de la création de Dieu :
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni
bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce
que tu es tiède, et que tu n'es ni froid, ni bouillant, je te
vomirai de ma bouche. Parce que tu dis : Je suis riche, je
me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne
sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle
et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par
le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs,
afin que tu sois vêtu et que la hànte de ta nudité ne paraisse
pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. i&gt; ,
-- Assez, interrompit Stavroguine; c'est pour le juste
milieu, n'est-ce pas, pour les indifférents ? Vous savez, je
vous aime beaucoup.
- Et moi aussi, répondit à mi-voix Tikhon.
Stavroguine se tut et brusquement retomba dans sa rêverie de tantôt. Cela se r6pét?-it pour la troisième fois, comme
une sorte d'accès. C'est dans une de ces crises qu'il jeta à
Tikhon : c&lt; Je vous aime. » En tout cas, ce fut d'une
façon inattendue pour lui-même. Plus d'une minute se

passa.
- Ne te fâche pas - murmura Tikhon, effieur_al'}~ à;
peine du doigt le coude de Stavroguine, et comme §i luimême· avait-peur. Stav_roguine eut un sursaut et fro_nça les
sourcils, irrité. .,

�658

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Pourquoi avez-vous pensé que jlétais fâché? demandat-il rapidement. Tikhon voulut parler, mais il l'interrompit, saisi d'une émotion incompréhensible:
- Pourquoi assez-vous supposé que j'étais nécessairement fâché? Oui, j'étais irrité, vous avez raison, et justement parce que je_vous àvais dit-que je vons aimais. Vous
avez raison. Mais vous êtes un cynique grossie,r. Vous avez
une opinion trop basse de la nature humaine. Cette colère
aurait pu ne pas s'éveiller si vous aviez eu à faire à un
. autre que moï ... D1atlleurs, il ne s'agilê pas d'un homme
quelconque, mais de moi.· Et, totlt de même, v~us êtes un
original, un innocent.
·
.... Il s"excitait de plus:en plus et, chose étrange, n'avait
plus de retenue dans ses- paroles.
- Ecoutei bien, je n'aime pas les psychologues-, et les
espions, ceux d'entre eux, an moins, qui veulent s'introduire dans mon âme. Je n'appelle pèrsonne, je n'ai besoin
de personne, je m'arrangerai tout seul. Croyez-vous que
j'aie peur de vous ? - Il éleva la voix et releva la tête en un
mouvement cl.e défi. Vous êtes tout à fait certain, que&gt; je
suis venu vous confesser 1:1n terrible secret et vous t'attendez
avec toute la, curiosité monastique dont vous êtes capable.
Eh bien, sachez que je-ne vous découvrirai rien, aucun
secret, parce que je n'ai- nul besoin de Yous. ,
Tikhon le regarda fermement.
-- Vous avez été frappé de voi:r que l'Agneau préfère les
froids aux tièdes, dit-ii, vous ne voulez pas être tiède. Je
sens qu'une décision extraordinaire, horrible peut-être, slempare de-vous. Si c'est ainsi, je vous en supplie-, He vous tour.mentez plus- et dites t'out 'ce dont -vous étiez plein en
venant.
- Et vous êtes sûr que je suis venu avec quelque
chose?
- je Ya-I deviné ... èflaprès vôtre- visage, murmura&gt; T ikhon, , Jes ·yeux- baissés. Nicolaï Vsrèvolod&lt;:&gt;vitch était! un
peu pâle, ses mains tremblaient légèrement. Pen&lt;kint"quel-ri,.

LA CONFESS[ON DE STAVROGUINE

ques secondes il fixa silencieusement Tikhon,. paraissant se
décider défioiri-vement Enfin, i,I retira ,de la. poche de côté
desaredingote des fenillets-impriméstt.les posa.surla table.
- Ces feui11ets sondestinés à être répandus, prononça:t-il d'une voix quelque peu entrecoupée. S'ils sont lus ne
fût-çe que par une personne, sachez bien que je ne les
cacherai pas et que tous les liront. C'est décidé. Je n'ai nul
besoin de vous, car j'ai tout décidé. Mais lisez•.. Pendant
que vous lirez, ne dites.rien et quand vous aurez fini, ditesr
tom ..
- Faut-il lire ? demanda Tikhon, indé:cis.
- Lisez! Je suis parfaitement calme depuis longtemps
déjà.
- Non, sans lunettes je ne distingue rien; les caractères
sont très petits; cela a, été imprimé à.}' étranger.
- Voilà les lunettes.,- Stra..vroguin.e les prit sur la table
et les lui tendit; purs rI se rejeta en arrière et s'appuya ao
dossier du divan,
.
Tikhon se p.longea:. dans la lecture. :
C'était cinq feuilles. brocnées.de,pa.pier à lettre, de petit
format qui avaient été en effet imprimées sectt:ètemenr à
l'étranger, probablement dans une :imprimerie russe clatr.:destine ; â première vue les feuiUets i:essemhlaient Hemcoup à des proclamations. En tête: on lisaitr: ·d, la part.de.

Stavroguine..

,

Je cite ce document texrnellement darrs ma. chronique (il ,
faut croire que· beaucoup le connaissent déj~ maintenant}.
Jet me suis permis seulement-de comger les fautes d'.orthographe, assez nombreuses, et qui m'ont même étonné · car1'
,
auteur était malgré tout un .homme cultivé et qui1avait
beaucoup de lettnre (comparativement) .. Qua.nt au style,.. jel'ai laissé tel quel, malgré ses incolï.recrions er même ses
incohérences-. Il est évident en tout·.ca.s que fauteur n'est"
pas. nn écrivarn_ Je·me permets em:ore, une antre observa ·
tion, en devançant ainsi les faits-.
A mon aivis ce document est l!œuvre de la maladie,-

�660

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'œuvre du diable qui s'était emparé de ·cet homme. Ainsi)
un malade souffrant de .douleurs violentes s'agite désespéré-.,
ment dans son lit cherchant une position qui, ne fût-ce qué
pour un instant, calmera sa douleur ou, si elle ne l'allège
pas, la remplacera'. tout au moins par une autre, pour une
minute au moins. Et alors, il n'est évidemment plus question de savoir si ce changement est beau ou .raisçmnable.
Ce qui domine dans ce document,, â'est le besoin formidablé, sincère de châtiment, la recherche de la croix à porter, du châtiment public. Mais cette soif de crucifiement vit
dans un être qui nla_ pas foi dans la croix. « Rt èela seul déjà
représente une idée », comme s~exprima un jour Stepan
Trofimovitch, à propos d'autre chose d'ailleurs.
D'autre part, il y a dans ce document q.uelque chose de
violent, de provocant, un certain défi, bien qu'il ait. été
édit dans un tout autre dessein. L'auteurdédare qu'il &lt;( n'a
pas pu )&gt; ne pas écrire, qu'il a été &lt;&lt; obligé 1&gt;, et cela est fort
probable. Il aurait été heureux de pouvoir écarter de lui
ce calice; mais cela lui a été vraiment impossible, et alors
il a encore profité de cette occasion pour donner cours à sa
violence. Oui, le malade s'agite dans son lit et essaye de
remplacer une souffrance par une autre. Et voilà qu'il lui
semble que la lutte contre la société lui apportera un cer:tain soulagement et il, lui lance son défi. Le fait même
d'avoir écrit ce document est un défi inattendu, un manque
de respect envers la société. -Il s'agit pour l'auteur: de- provoquer au-plus vite un adversaire quelconque ...
Et qui sait, il se·_ pe4t fort que tout cela, c'est-à-dire
ces feuillets destinés à être publiés appartiennent au même.
ordre, de. faits que la morsure à l'oreille du gouverneur! .
Pourquoi cette idée me · vient-elle aujourd'hui, quand
tout s'est déjà -expliqué; je ne peux le comprendre. Je
n'apporte , caucune · preuv.ci d'ailleurs et ne peux affirmer..
que le document est faux, c'est-à-dire imaginé de toutes
p1eces. Le plus vraisemblable est que la vérité est eot-rJ! '
ces: extrêmes. :~ D'ailleurs, je devançe trop les faits; il

LA CONFESSION DE STAVROGU1NE

661

vaut mieux s'en référer au document même. Voilà donc
ce que lut Tikhon.
&lt;c De la part de Stavroguine.
c&lt; Moi, Nicolaï Stavroguine, gfficier en retraite, j'ai
passé les années 186 ... à Pétersbourg en m'adonnant à la.
débauche dans laquelle je ne trouvais pas de satisfaction.
J'eus alors pendant un certain temps trois logements : dans
l'un je demeurais moi-même avec une domestique qui
faisait mon ménage ; Marie Lébiadkina, aujourd'hui ma
femme devant la loi, y habitait égalemern. J'avais loué
les deux autres logements pour y recevoir mes maîtresses :
dans l'un je re.:evais une dame qui m'aimait et dans l'autre
sa femme de chambre, et mon désir ,en -ce temps-là était
de les faire se rencontrer toutes les deux, la dame et la fille,
chez moi. Connaissant bien leur caractère, j'augurais
beaucoup d'agrément de cette stupide plaisanterie. Afin de
préparer à l'aise cette rencontre, je devais me rendre souvent dans un de ces deux appartements, situé dans une
vaste maison, rue Gorokhovaia ; c'est là que venait la
femme de chambre. J'y occupais chez des petits bourge.ois
russes, une chambre au qu,atrième étage. Mes propriétaires
en occupaient une autre, plus petite, si petite même
que la porte qui nous séparait devait toujours rester
ouverte; c'était justement ce que je voulais. Le mari, en
long caftan, barbu, travaillait dans un bureau ; il partait
le matin et ne revenait que la nuit. La femme, âgée d'une
quarantaine d'années, cousait et réparait les vieux habits ;
elle sortait souvent vendre et porter son travail chez ses
clients. Je restais donc seul avec leur fille, une enfant.
On l'appelait Matriocha. La mère l'aimait, mais la battait
souvent et criait sur elle comme c'est l'habitude chez ces
femmes. Cette petite me servait et faisait ma chambre derrière le paravent. Je déclare avoir oublié le numéro de la
maison. Maintenant, ren&amp;eignements pris, je crois que la
vieille maison a été démolie et que sur l'empla~ment de
deux ou trois maisons anciennes, on en a bâti une nou-

�66:2

LA. NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

YeUe, tr.ès grande. J'ai également oublié le nom de mes
propriétaires ; il se peut d'ailleurs que je ne J'aie jamais su.
Je me souviens qu'on appelait la femme Stepanida ; quant à
son nom 'à lui - -je ne me le rappelle pas. Où sontils m.3:inteoant.? - Je ne le sais pas du tout. Je .suppose
que s1 l',on se met à chercher et à r:ecuei:llir des renseignements à la police de Péter.sbourg, on finira. par retrouver
leur trace. Le ilogement donnait sur la cour; il en occu;pait un coin. Cela se passait en juin. La maison était
peinte ea blw pâle.
Un jour mon anifdispamt de ma tahle; je n'en avais
&lt;l'ailleurs pas besoin ; il ne me servait à rien. J'en parlai
à ma propriétaire, ne supposant nullement• qu'elle fouetterait sa fille; mais elle :venait de crier sur elle à cause
d'un torchon disparu et .dont elle.soupçonnait que l'enfant
,s'était .set-vie pour f.abriquer une poupé_e ; elle l'avait même
tirée par les cheveux. Quand 1:e même torchon se retrouva
plus tard sous la nappe, la fillette ne voulut pas prononcer u.n mot de repr-0che et resta silencieuse. fobservai
qu'elle le faisait exprès etm'en souvins, parœ ·,que ·c'est
alors -&lt;rue pour la. première .fois je remarquai Je . visage
,de l'enfant qui jusqu'ici ne faisait que p.asser devant mes
-yeux. Elle éta:i.t d'un blond pâle, avec des taches de rousseur ; un visage ordinaire; mais il y avàit en lui quelque
chose de très. enfantin et de Cllme, d'extrêmement doux:
.et ,calme. La mère était 1111écontente qu'elle ne luî fît pis
de reproches et se tftt; c'est alors justem~n:t qu?arri'va l'h~
toire du canif. La fetnme fut prise de rage d'at&gt;oir pour
la première f.ois bat-tu injustement ·sà fille ; .elle saisit .des
verges dans un bala.f et s0us mes yoo'i: même elle foueh.a
l'enfant 3usq_:u'au sang -bien qu'elle· entrât ,déj-à. dans sa
douzième- année. Matriocha ine cria. tpas sous les ver,ges
pa-r-.::e que j'étais là debout - ..certainement ; mais â
,,chaq_µe -coup elle $anglotait -étrangement ; elle continùa à
=--sanglotet en~or.e pendant toute uneheme. L'exécution t:e~
-minée, 1e &lt;lécGUvris tout àlCl'.'lUp Je-carrifrsur tnan lit, .dans

LA CONFESSION DE STAVROGUThlE

663

la couverture ; je le mis cm silence dans la poche de mon
gilet et quand je fus dehors, je le jetai loin dans la rue,
afin que personne ne sût rien. Je sentis immédiatement que
je venais de commettre une lâcheté, mais je sentis aussi un
certain plaisir car une idée me trave.rsa brusqùement ~t
me brûla, tel un fer rouge, et je m'y attardai. Je remar-guerai à ce propos que maintes fois déjà j'avais été possédé presque jusqu'à la démence par divers mauvais sentiments dans lesquels je m'obstinais passio~nément, màis
jamais jusqu'à m'oublier complètement. iorsque m.ême
leur ardeur me consumait, je pouvais toujour.s les
vaincre, les arrêter, mêf!1e lorsqu~ils atteignaient leur plus
puissant àéveloppemen_t; mais il est nv.:e que je voulusse
le ·faire. Je déclru-e en même temps que je ne cherche pas
à plaider l'irres12onsabilité, en me référant à l'influence du
milieu, ou bien aux maladies.
J'attendis ensuite deux jour~. Après avoir pleuré, l'enfant devint encore plus silencieuse; contre rpoi, j'en suis
sûr, elle n'avait aucun mauvais, sentiment, bien qu'elle
ressentît certainement quelque honte d'avoir été · ain~i
punie sous mes yeux. Mais, en enfant soumise, elle s'accusait-elle-même pour cette hoµte. Je l'indique par.ce que
c'est très important pour -mon ·récit ... Je _Rassai ensuite
trois jours dans mon appartement principal. C'était une
maison meublée, où l'on respirait, une mauvaise odeur de
mangeaille, toujours plein(; de monde : petits fonctionnaires, èrnployé~ sans plue, médecins sans-dientèle, toute
sorte de Po_lpnais, toujours empr~sés autour de moi. Je
me souviens de tout. fa vivais _dans cette Sodome trè$
solitaire, solitaire intérieurem.~nt, mais to~jo-urs · entouré
d'une bande bruyante de « ,camar~des »,. exti:êmement
dévoués et i:JUi m'adoraie,nt Rr~sque à cau~e de mon porte~onnaie. Je pense que hous faisions beaucoup de vile~1-es; les àutres locataire~ av~ient même p~ur de nous,
C'C$t-.à-dire. qu'ils -c,ontjJ.)uài(;nt à ~tre aimablts malgré nos
polissonneries et n~s .bêtises, _parfois même impardonna-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I"

bles. Je le répète. Je car.~ssais même avec un certain
p1aisir l'idée d'être déporté en Sibérie ; je m'ennuyais
tellement que j'aurais pu même me pendre ; si je ne me
pendis pas, c'est que j'espérais encore quelque chose,
comme durant toute ma vie. Je me souviens que je m'occupais alors de théologie, et très sérièusement même. Cela
arriva à me distraire quelque peu; mais je m'ennuyais
encore plus après. Quant à mes sentiments sociaux, ils se
réduisaient au désir de placer de la poudre aux quatre coins
et de faire tout sauter à la fois, si seulement cela avait valu
la peine. D'ailleurs, sans nulle méchanceté, mais simplement
parce que je m'ennuyais beaucoup; pas autre chose. Je ne
suis nullement socialiste. Je suppose que c'était une maladie.
A ma question plaisante : « N'existe-t-il pas de gouttes
quelconque pour activer l'énergie civique ? » le docteur
Dobrolioubov, échoué, sans place, avec une nombreuse
famille dans notre maison meublée, me répondit une fois :
« Pour exciter l'énergie civique, il n'y en a pas, je crois,
mais en ce qui concerne l'énergie criminelle, il s'en trouverait, 2eut-être. » Et ce calembour lui fit grand plaisir,
bien qu'il fût terriblement pauvre et chargé d'une femme
enceinte et de deux petites filles affamées. D'ailleurs, si
les gens n'étaient pas satisfaits d'eux-mêmes, personne ne
voudrait vivre.
Trois jours se passèrent encore et je retournai à la
Gorokhovaïa. La mère se préparait à sortir avec un gros
paquet; le père n'était pas à la maison, naturellement ;
je restai donc seul a\·ec Matriocha. Les fenêtres (dans la
cour) étaient ouvertes. Il y avait beaucoup d'artisans,
dans la maison et tous les étages retentissaient du bruit
des marteaux et des chansons. Une heure s'était déjà
écoulée. Matriocha était assise le dos tourné dans son coin,
sur un petit banc; elle cousait quelque chose. Tout à
coup elle se mit à chanter, doucement, très doucement;
cela lui arrivait parfois. Je tirai ma montre; il était deux
heures. Mon cœur se mit à battre fortement. Je me levai

LA CONFESSION DE STA\. ROGUINE

et commençai à m'approcher d'elle. Les fenêtres étaient
garnies de géraniums ; le soleil était ardent. Je m'assis
silencieusement à côté d'elle, sur le plancher. Elle tressaillit, eut épouvantablement peur au premier instant et
se dressa brusquement. Je pris sa main et l'embrassai, la
fis se rasseoir sur son banc et la regardai fixement dans les
yeux. Que je lui eusse embrassé la main - cela la fit rire
comme une enfant ; mais un instant seulement, car elle se
dressa de nouveau, saisie d'une telle épouvante qu'une
convulsion passa son visage. Elle me regarda avec des
yeux atrocement fixes, tandis que ses lèvres se mettaient
à trembler comme si elle allait pleurer. Mais elle ne cria
pourtant pas. Je lui embrassai encore une fois la main et
la pris sur mes genoux. Elle eut alors un mouvement subit
de recul et sourit honteusement, mais d'un sourire oblique.
Tout son visage rougit de honte. Je ne cessai de rire et de
lui murmurer quelque chose. Enfin, il se produisit une
chose si étrange que famais je ne l'oublierai et qu'elle me
frappa d'étonnement. La petite fille entoura mon cou de
ses deux bras et se mit elle-même à m'embrasser ardemment. Son visage exprimait le ravissement. Je me levais
presque furieux; cela m'était désagréable de la part de ce
petit être, et puis, j'eus aussi subitement pitié ... »
Le feuillet finissait là et la phrase s'interrompait. Il se
passa alors un fait qu'il est nécessaire de relater.

(A su-ivre)
Traduction

BORIS DE SCHLOEZER

DOSTOÏEVSKI

�-STANCES A LA RIVJERE SORGUE

·Ainsi
J

t

STANCES A LA RIVIERE SORGUE

/tf · fépanchais,

et l'unanime espace
Où ton nom s'accomplii1
Laissàit, d'un prompt regard, ttumter ti la sùrface
La hauteur de ton lit.

Si bien qu'on ne savait, ou de ta transpa,rence
Ou de ton élément,
Qui des dèux imprimait à leur commune essence
Le premier nwuvement..

Swgue, belle riviére allongée et glissante,
Qiii romps il, tes contours
Les chemins et l'omGrage où ton onde pressante
·,
Commence son décours;

Et t'est alors, penché sur la molle prairt"e
Aux flexibles réseaux, ~Dont la cime innombrable a ton courant nourrie
S'incline sou.s les ,eaux,

Irai-:je -une.autre fois m'a;seoir sur cette ri11e,
Et ton mfroir secret,
Poùr,rai-je ntrouver la c0ul6Ur fugitive
_ Qûe le vent lui prttait l

Qu'elle afflewra 1Jers moi c611ime une ombre ait pas:sàge,
Celle-là qui depuis,
Tient tout 1/'torrttreJ avec son onâuleuse imag,e,; ;
Plein d'amoureux enmds.

Cest là ' non
loin /iu /:;,uouffre où tu reprends naissance,
.
Qüe, pat un jour d'été,
Pou.r mieux voir à travers ta liquide abondance,
Je me suis arrtté.

Elle avait la longueur si'nueuse et timide
Des Sources aux beaux ibras
Que Jeàn G'rfujon cotûait dans leur marbre'fluide', •
Et leur- chasteérnbarras,

Là, sans jamais tarir, tu t'amasses, formée
De cent ruisseaux épars
Qui viennent par surcroit ta nappe accoutumée
Grossir de toutes parts.

Ces négligentes mains, tes membres que decore ·
La grâce, de ses traits,
Et qui vont e1nprnntant a. leil·r contrainte encore ·ï.
De plus ra'tes attraits, '

Puis, à toi seule enfin convertie et rendu-e,
Tu montres jus.qu'aii fond
Leur confuse affiuence égale et répandue
Sur ton bassin profond.

Et ces jambes àussi •de chasseresse antique,
Ces pudiques genottx '
Qu'on devine plutôt au-pli de la run'ique,
Sous leur voile jaioui. _

6"7

�668

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISE

STANCES A LA RIVIÈRE SORGUE

Tantôt, à mtme fonde et sa fuite indplente,
N'ayant, sqns aûtres soins,
Que sa blancheur native aux nymphes ressemblante
Et moi pour seuls témoins,

Et je doute, aujourd'hui q'f,l.e son lointain visage
En moi pleure et sou,rit,
Quelle forme entrevue, ou quel autre mirage
Me ravissait l'esprit,

Je la voyais se fondre et tantôt transparaître
Au soleil de nouveau,
Puis, {évano.uissant, l'instant d'aprçs -renqître
De son glauque berceau,

Sinon toi-même, Sorgue, au regard devenue
Ton fantôme charmant
Et l'intime reflet de ta naïade nue
Qui scintille un motpent,

Ou bien droite, et son oorps supportant tout entière,
Sur point{ (lancé,
Sa beauté tout ense111b/,e et noble et f amiliére
A son orteil dressé.

Avant que d'aller faire une fin ·magnanime
Au fleuve immense et fier
Dont la course avec lui t'emporte vers I'abîme
De l'éternelle mer.

sa

Mais lorsque, de plus près) pour la sentir pressée
Et souple entre mes doirts,
J'eus, vers ses jeunes fiancs, dans le vide avancée
La m_oitiê de mon poids,

FRANÇOIS-PAUL AUBERT

Au lieu de ramener l'enfantine sirène
D'en bas contre mon sein,
Rien_qu'un peu d'eau, mêlé d'un peu d'herbe incertaine,
Me resta dans la main.

Rien navait retenu ses traces expirées
En im.1isibles jeux.,
Ni cette joue étroite et ces boucles dor'é.es,
Ni l'azur de ces yeux,
Ni cette lente épaule, et ces lèvres muettes
Dont la tendre la.nguwr,
Comme un baiser gonflé de larmes toutes prêtes,
S'enfonçait dµns mon cœur.

"

�PIER~ BENOÎT.

PIE:RRE BENOIT
·•
11

1

Tenter de discréditer Pierre Benoît est une entreprise
vaine de la part d'un cFitique. 11 risque le reproche de
spéculer sur la célébrité de l'auteut de l'Atlantide pour s'y
tailler quelque réclame personnelle et, loin d'enlever un
seul lecteur à Pierre Benoît, .sans doute lui en procureraitil de nouveaux. Il y a dans ·le Manuel de Ïittérature française de M. Gustave Lanson au moins une phrase qui
mérite , de durer,-,c'est celle qui a trait au démolissage de
M. Georges Ohnet par Jules Lemaître. « A partir de ce
moment, dit M. Lanson, on n'en lut pas moins Ohnet,
mais personne n'osa plus s'en vanter. » Les cultes prohibés.
sont, comme on sait, les plus redoutables pour la santépublique. On jugera Pierre Benoît, si l'on veut, dans vingt
ou dans cinquante ans. L'intéressant aujourd'hui, c'est de le
définir, d'expliquer ses origines et sa prospérité.
Le salut de Benoît- et l'une.de ses supériorités -c'est
qu'il ne prend au sérieux ni ses romans, ni lui-même. La
perte - en même temps que l'une des infériorités - de"
ses détracteurs, c'est de ne point se souvenir à son sujet
de cette parole de Renan, recevant à l'Académie française
M. Jul es Claretie: &lt;&lt; Il faut fuire une part au sourire et à
l'hypothèse que la vie ne serait pas quelque chose de bien
sérieux &gt;&gt; et de cet autre propos du même Renan : cc Pour
écrire librement, il faudrait que rien de ce qu'on écrit netirât à conséquence ».
Un si~cle de romantisme et de cc culte du moi &gt;&gt; nous a,
accoutumés à exiger du romancier, comme du poète lyrique,.

qu'il se, mette tout entier, cœur et âme, dans son œuvre,.
ou du moins à le 1uger cemme s'il s'y menait t0ut entier.
Stendhal et les Russes, eo devenant -à la ruode, ont renforcé cette tendance. Une des originalités de Pierre Benoît,
c'est précisément de, n'être ni un ,Stendhal, .ni un Dostoïevski.
Mais Le Sage se « donnait-il &gt;i tout en·tter lorsqu'il cri.vair Gil Bla1, Montesquieu, les parties légères des Lettre;
P,rsanes ou Mérimée, Carmen ? Si, pour une part, le
roman moderne .est l'aboutissant du poènw épique . ou
héroï.-comique, il .est, pour une a.u,tre p.art~ un -succédané de
l'histoire ; « l'histoire de ceux qui n'ont pas d'histoire »,.
a-t on pu le définir·
.Pierre- Benoît r.oma-ncier, et qui se qualifie lui-même de
&lt;' romancier de l'histoire ?l, ignore le feu de l'inspiration,
qui soulè\Te un Balzac jusqu'au rydrnJe de l'épopée; il travaille à. froid sur une·table couverte de fiches méticuleusement compilées et d'après un plan méthodjque, longuement mÔ'ri; hi.en arrêté, qui ne se modifiera plus-au cours
de la i:édattion: La · rédacti~n en effet ne faü . point corps
amcyenx de Pierre Beo.0.rt a!Ve.c ta creâti~n lit:téraire proprement dite, c'est une tâ.c~e q.u i lui est postérieure, un
épiphénomène, qui a: certes plus-,d'importance~_ que la dactylographie ouJ'i:mpressîow de l'0uvrage, .m.ais qui est du
même ordre, subordonnée au seul souci d'n:ne présentation décente.
·· ·•
~ ,_
Procédé d'historien .e.tr d'historien ,d'aujourd'hui,. Cest·
ainsi, ont enseigné à Pierre Benoit les deux tnaîtres dont il
procède, MM. Aulard et Seignobos, que l'Qn compose de
bonnes thèses et de solides ouvrages historiqµes. Que fautil pour qu'une thèse der doctorat soit excèllente ? Qu'elle
soit bien documentée et-bien.mrriposée. Le stylé et l'ém°= .
tion humaine n''Y sont point nécessaires. 'fous ¼:s romans dçPierre Benoît, dont cha:cun wntie,nt la parodie d'.une thèse
possibr.e, ont au.· plus. hmt degré ces .de1a vertu.s sorbonniques :-ils- sont supérieùrement documentés et comwsés.

�67'2

LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSE

La méthode, c'est pour un universitaire la qualité
suprême, pour Pierre Benoît également. Ne dis~t-il pas de
lui-même dans une récente conférence : « Kœmgsmarck eut
ce qu'on est convenu d'appeler un succès d'esùme. Pour parler franc, peu m'importait LL'e-ssentiel, c'est que je m~ sentais en possession d'une méthode. »
On ne dira jamais assez en vérité ce que Pierre Benoît
doit à l'Université dont il est le fils prodigue, ce qu'il doit
à cette (l Nouvelle Sorbonne » tant flétrie par son ami
Agathon. Il ne l'a point oublié du reste : s'il raille ses
anciens maîtres, c'est avec l'attendrissement. d'un Renan
pour Saint-Sulpice. Le professeur au Collège de France
&lt;le la Chaimée des Géants, le professeur en Sorbonne de
Kœnigsmarck, le bibliothécaire de l'Atlantide sont légèrement ridicules, mais sympathiques.
L'Université, la Faculté des lettres ont marqué Be?oît
d'un tatouage indélébile. Il réalise le type du normabenlittérateur d'autrefois, il a la tournure d'esprit cœnmune par
exemple à un Edmond About et au Jules Lemaître d'En
marge des vieux livrts; pl us exactement encore il a été façonné
par cette survivance des vieilles h.umanités qu'es~ la(: cagne»,
la classe de rhétorique supérieure préparatmre a la rue
~'Ulm . Toute sa vie, Pierre Benoît sera un &lt;&lt;cagneux». A
jamais il est condamné à voir la réalité à travers les liv es, à
contempler les êtres et les choses à travers des s~uvemrs et
des réminiscences littéraires, à mouler ses sen11ments sur
ceux de ses poètes et de ses prosateurs favoris, à être la proie
de l'imprimé. L'amour de l'histoire et l'irrespect envers les
personnages historiques, le goût pour les anecdotes volontiers scabreuses, pour les anachromismes, les rapprochements
ingénieux, les allusions, le pittoresque fuit d'un savoureux
,détail inédit, la rêverie qui suit le seul énoncé d'un grnnd
nom la présentation d'un grand homme en déshabillé ou
dans' une posture ridicule, la recherche de c&lt; l'astuce &gt;&gt; . et du
« fui tuyau », tout cela est unive_rsitaire et_« cagneux ».
Universitaire, enfin, sa façon de rire, de plaisanter, de se

7

PIERRE BENOÎT

moquer, son art de pince-sans-rire, sa manière de lancer
sa pointe avec une gravité imperturbable.
Les exemples abondent. Il y a les fameux plagiats
,, chausses-trappes », purs c( canulards )&gt; normaliens. Il y a
le télégramme de Gambetta dans le Lac Salé, et sa réponse
en italien à la table tournante dans la Chaussée des Géants.
Dans Pour Don Carlos, Benoît nous présentera« MM. Littré
et Jules Ferry, de la loge « la Clémente Amitié &gt;&gt; prenant
le train pour Versailles». e&lt; Le soin de régler l'addition, ajoutera-t-il un peu plus loin, fut laissé, d'un accord tacite, au
bon M. Littré, qui avait été heureux d'annoncer la cinquantième édition de son très remarquable Dictionnaire de
la Langue fra11çaise. » S'il nous parle d'un atlas, ce sera
avec l'ironique gravité d'un catalogue pour bibliophile :
« Atlas de M. Delamarche, ingénieur hydrographe, Paris,
1856 » et tout ce qui s'ensuit. li n'omettra pas, dans la
Chaussée des géants, à propos de l'étude du mingrélien à
laquelle se livre son héros, de nous renseigner sur les particularités linguistiques des dialectes caucasiens qui « ont en
commun la numération vigésimale », (ce qui est d'ailleurs
une grave inexactitude, les dialectes lesghe, tcherkesse et
laze utilisant la numération arabe). Il met un écusson au
col des soldats qu'il introduit dans ses romans : dans Pour
Don Carlos, il fait intervenir sur la frontière espagnole le
49• d'infanterie qui, en 1875, faisait campagne en Algérie
et ne tenait pas encore garnison à Bayonne, erreur vénielle,
mais erreur qui se répète dans la Chaussée des géants où il
est question d'une 22e section d'état-major existant à
Paris : c'est 20• qu'il eût fallu dire, la 22• est une section
de corn.mis et ouvriers.
Voici encore dans ce genre un raccourci des guerres
civiles d'Espagne à l'aide d'une simple énub.1ération : « Pepa,
la belle Pepa Samaniego ... Elle a sauté sur les genoux de
Lannes et de Palafox. Elle a offert des fleurs au duc d'Angoulême, servi à boire à Zumalacarreguy et à votre serviteur, puis à O'Donnel. » Parfois même l'émotion est
43

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

empr~ntée au nom de simples héros de :roman comme dans
le poème qui commence ainsi :
Uii ,saii qu'e'je dînais cbe.~ 11:n:nu Karéni:tta,
]1; ·m, tra-uuais'ass,is- pres dt&amp;:-tomte Wnmski. ,
r.

, Cette forma1ion ):iistoriq,ue et u.ni_xersiraii;e, en donna.nt
libre co.1.u:s à œ~te imaginauion de bi):,li'Othè.q.ue,, a fortifié
chez Benoit un t~lem i~né de mosaïste~ don.t il avaitd'abord,.
obéissant à, sa nature,pr~fonde,,-.tiré parti inconsciemment
et dont il a eia: l'habi.kté et, l'art de: se fuire eusuiœ une
originaJitt. ün 'ttou~-e dans la, Chaussée des· Géants» son,
dei.ni~r livre -qu! ~t (a,ve,c le Iittc Sa}é) le p1us conscient
Gie. tous œtut 4a'il a éG-Iits,, ~-~lu,i, où rl a le mieu1t deminé sa:
matière, où chaque ligne est inteotionne~. - deux révé1ations sw: son art .qui .v:üen_t:: &lt;l'être soulig_i1.é~ parce qu'elles
montr,ent à q~el poiat Pi.erre. Ben-0ît connaît §és possibilités et ses fonites. « Une associatiQn di'idées un peu liivres9iuei én:it~il page 190) venait de me tenir lieu d'imagination. ,:. !!t page 216~ ,rz' est un vé:ritah.te p~aid0yer prq_-domo
q~'il accrod1e à,·~n éleg,e de Tris.tram Shan.dy _: " Que1
curieux li v:.~ ! E.a},dais _et. Molière avaient passé pa,r là, le n(i)m
d'un des ·héros é:ti-it pris à Sbakespeare ... Je le savais.,_ e i~
.1:1e __pouvai&amp;. m'empêcher malgré tqut de troùver q:. Tr.istram
Shandy un livre s.ympathique, original même. Et comme je
chercliais )es. raisons,d,'une aussi grav,e iu-\i:onséquence.,_ fen
"ins à mera,pp,ûer le cadeau 9iue m',avait fait vingt ans plus
tôt, à Marseill.e 1 une jeune dame blonde, aux che'Jeuxcoupés court : un ieu de œbes géog_raphiques. Avec les-_mêroes
cubes, les mêmes, selon qu'on les disposait diiffétemment,,
onauivait à obtenir, tom àrtom, les G::aires.des deux Amériq1J.e&lt;, d'Asie, d'Europ~1 d'Afrieii,~e, tl' Océanie, du·_monde.
entier elilfin. &gt;i r _
.. ~Les cubes Elue PieriJ: Benoî..E as&amp;en:r\&gt;t-e I sont_ to-us. emprnq.tés ~ l'hist©Î.reOl;l&lt;~à 1-'i~gip,ation. d-'-aattui .. L'oo. peut
~ns paradox.~ rarumer que BenQÎt ,est de t\t!US)es fian~is

PIERRE BENOÎT

vivants le moins doué d'imagination. Est-ce à, dire qu'il
plagie, comme on t'en a accusé ? Sans aucune hésitation, il
faut répondre cc non ))' ou bien considérer que tous nos
grands dassiques, et Racine.,. et Molière e.t plus encore Là
Fontaine, dont chaque fable a:. eu deux ou trois« sources ii,
sont des: pfo.giatres. IL semble prOU'Vé que YAtlantide ne
doit'rien à. Slre de; Sir Ridder Haggard, mais l'idée première
de Kœnigsmarck est empruntée à Blaze de Bury, L'idée première dePoitr Don. Carlos au chapitre intitulé c, La Haine
ern,porte Wa/Jt dans Dit sang, de:. la rmlupté et de la. mort de.
Barrès, celle· du Lac Salé à une noùvelle de Stevenson,
celle de la Chaassi!e des Géants à une documentation fournie à Benoît pai: l'lt:landa.is Gavan Duffy.
, Le vrai, c'est que le point de départ chez. Benoit n'est
pas l'essentiel et peu importe donc qu'il soit emprunté à
autrui, au lieu d'être inventé. Et que ce cane~ initial soit
enrichi d'ainfres canev.is extraits. d'autres lectures, peu
importe enéoi:e. L'intérêt est dans le rapprochement de ces
thèmes. Pour reprendre l'image de la Chaussée. des géant.; :
dans l'assemblage de ces cubes. Avec tout ce ma.téviel épars
qu'il rassemble, iL réalise chaque fois UJ.1e œ11vre honr.ogèoe,
coWrell'te; -v-vaimeE.t sienne. Il ne plagie. donc pa,s, i1 a des
sources; ü n'invente pas, il ju.11.tapose, il compose; pour donner à ce mot tooté sa for.ce étymofogiqùe, on écrirait vol on.tiers : il com-pase:.
Il se défend à: b9i;i: dwit d'être un- romancier d;irnagination. Dire de lui~4rtîil est-un « romancier de· méme,ire &gt;i
serait tendre urr hommage -à sa.~aste culture et à ses-facultés mnémoniques, dont-H a la coqnetterie, mais ce serait en
même temps l'aècnser de manquer de personnalité, et il y
aurait là une.véii:itable injustice . .La définitiôo li plus exteBsive et la, p}ns cciin préhwsive à. la f.ois pour Be1wh serait de
le catatoguer « romancier d'assodati'on 11, signifia-nt par làson excellen.ce- à 2.Ssocier les tronvailles d'autrui et la
richesse de ses. associations d'id.é~ personnelles qui Lui permettent de rapprôcher et d.efon.dre des éléments.aussi éloi.-

�''I

6ï6

1,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS!!

gnés et en apparence aussi hétérogènes que possible, la légende de l'Atlantide par ex~mple et l'histoire de la conquête
française en Afrique. Cette puissance d'association d'idées
qui chez un grand poète se traduit par des métaphores inattendues, chez un grand savant par des découvertes (Claude
Bernard et l'urine des lapins) ou par des hypothèses (Newton), se manifoste chez Pierre Benoît en coups de théâtre
imprévus et inespérés.
C'est bien là qu'est son génie propre et aussi dans une
faculté extraordinaire de vision à rebours. Ses scénarios de
roman se déroulent forcément en lui lorsqu'il les compose, en commençant par la fin, à la manière de ces films
des premiers temps du cinématographe qui, après nous
avoir montré des baigneurs plongeant du haut d'une échelle
dans la mer, les faisaient soudain, contrairement à toutes les
lois de la pesanteur, s'envoler de la mer jusqu'au haut de
leur échelle de plongée. Le don que possède Benoît de se
soustraire aux lois de la pesanteur intellectuelle, d'embrasser
d'un coup tous les détails d'une action compliquée et riche
en péripéties, d'en combiner tous les ressorts, est un don
extrêmement rare. Dumas père n'en possédait pas l'ombre.
Ses romans sont cc à tiroir » comme les romans-policiers
d'aujourd'hui. Mais les romans de Pierre Benoît ne sont
pas des romans à tiroir, ils sont agencés comme des mécanismes d'horlogerie. Les ressorts tendus par Benoît pour
varier et soutenir l'intérêt ne sont certes pas tous de première qualité. Le critique aperçoit et démêle aisément les
« ficelles » qu'il emploie, mais le lecteur emporté par l'action ne songe pas à bouder son plaisir et il faut lui donner
raison, car c'est toujours un miracle que de voir cc marcher »
une machine construite par un homme, que d'entendre
sonner une pendule ou se dérouler d'une allure légère, traversée des rebondissements les plus aisés, un roman de
Benoît. Ce don du mouvement est le troisième grand mérite de Pierre Benoît et ses ouvrages valent tous par l'art de
la combinaison, leur solide armature et leur mouvemJ:nt.

PIERRE BE~OÎT

Mais les combinaisons du genre que chérit Pierre Benoît
lui fourniront-elles une matière inépuisable ·? Il semble vain
de l'espérer. Si on laisse de côté Kœnigs111arck où Benoît n'a
pas encore trouvé sa formule définitive, on s'aperçoit sans
peine gue le Lac Salé est le pendant de l'Atlantide et la
Chaussée des géants une réplique de Pour Don Carlos. La
femme fatale de l'Atlantide entre deux hommes devient dans
le Lac Salé, un homme fatal entre deux femmes. En ce qui
concerne la Chaussée des géants et Ponr Don Carlos, le parallélisme est encore plus frappant: François Gérard est entraîné
malgré lui dans le mouvement sinn-fein comme Olivier de
Préneste dans le mouvement carliste; l'irlandais fanatique
Térence, c'est le Mignoac carliste; le comte d'Antrim est
une sorte de Don Carlos irlandais, Allegria et Antiope, les
deux héroïnes, sont chacune à sa façon des « Jeanne d'Arc »
d'insurgés, des cc cavalières Elsa» au petit pied. L'élémer1t
équivoque est dosé avec la même légèreté dans les deux
livres : Lucile de M.e rcœur, fiancée d'Olivier, nourrissait
pour Allegria un sentiment assez trouble; Reginald, amoureux d'Antiope, est un fervent d'Oscar Wilde.
·
Toutefois Pierre Benoît a introduit dans la Chaussée des
géants un élément emprunté à l'art du vaudeville qu'il
n'avait encore jamais mis en œuvre : la substitution des
personnes. Tout l'intérêt de son dernier roman repose sur
trois quiproquos : ce n'est pas le professeur au Collège de
France, Ferdinand Gérard, ccltisant notoire, invité par les
Sinn-Feiner à assister au soulèvement de l'Irlande qui
répond en réalité à leur invitation, c'est, par le curieux effet
du hasard, un de ses homonymes François Gérard, galant
cavalier français; en second lieu, la comtesse Antiope
d'Antrim n'est pas Antiope, morte deux ans auparavant, c'est
sa femme de chambre; enfin le professeur suisse Stanislas
Grütli n'est autre que le policier anglais Walker Joyce.
Ce recours à des procédés vaudevillesques marque le
terme d'une évolution déjà sensible dans Pour Don Carlos,
qui s'est accentuée dans le Lac Salé et atteint son pa-

�678

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

il'Oxysme dans la Chmissée des géants. Benoît vise.ide moins
en 1noins à l'émotion, il vise de plus en plus à la satire .et
à la drôlerie. C'est sa faç-011 de donner ·r.aison â. ceux de ses
'.lmis qui le proclament un «classique)&gt;.
La sensibilité qui J;e répand.ait dans Kœmgsmar.ck et dans
l'J:'1.tlantid-e ( et dont l'écho se retrouve dans mus les poèmes
,de D.iaàu;mi:n.e et nombre de pièces des Suppl,iante.t) .é tait
une s.en-sibilité nettement post-romantique, assez 1prnche de
œlle d'Alh.ertSamain, à base de « femme fatàle ,&gt; et d'èx:rl. · ration masculine. L'érotisme de Benoît ne ,dépassait pas le
mussehisme et l'hngolâtrie d'un adolescent bien informé,
mais encore chaste. Au romantisme de ces passions, Pierre
13enoit a substitué dans ses trois derniers romans une galanterie et une charnalité-assez basse, mais qui le préservent de
tomber dans un galimatias qu'ilredcmtait. Il s'est lancé dans
la satire .poli.tique. Il a pris en même temps le -parti de railler
légèrea:nent ses héros, ce qui lui épargne de les analyser.

.

.

*

* *
C'e5.t là une des faiblesses, la plus gr~uül.é faiblesse de
Pierre Benoit. Il est incapable {l'animer· des personnages
vivanrs·, humains. Tous ses héros sont -des fantoches purement conventionnels. Connaissant son incapacité à décrite
et à ex:pii.quer :des sentiments, il a, dans :le Lac SàU, tenté
d~ se.iustlfier en soutenant qu'un romancier .d'àction n'avait
point à se souoier de p~ychologie, les résultats seu-ls lui
important. On oonnaît- la fameuse phrase-.mda ba1lle qui
pour ,atteindre son but n'a pas besoin d.e ctmtkître là nomenclature des pièces du fusil qui la tire,, et sur la' revue de
détail des ,sefiti-tnents·. Dans la Chaussk fk, gêitntt, Benoît
essaie -d'un autre procédé. Il emprunte à &lt;le-s n'l.aîtres psy·
chologu-es les senti.ments qu'il attribue à ses: perscmnages:
« Une des pagçis les plus achevées du Jardin de Bérénice,
écrira-t-il, éGt consacrée au trouble qu'on é'pt.ou-ve à retrouver devenue fe~1me celle que l'on ,a connulë enfant, etc ...~

PIERRE BENOI""î:

'C'était au spectacle ide œtte transformation que j'étaïs à
présent convie. )&gt; Et ailleurs : « Julien: Sorel se jttre âe
&amp;iisir, dans nn délai .déterminé, là triste main pendante ,de
Mme de Rén~L Je m'étais juré, moi, d'appeler- dès notre
première entrevue par son prénom· la comtesse. » Pius
foin encore ·: «· Mathilde de la Môle sait à merveille, etc...
Je pus constater que Lady Flora possédait de façon pa-rfiiite
cet art ,d e se rocoiffer. »
Dans œ domaine de ia psy.chologie, il y a plagiat
~voué cum. grano salis. Mais l'·üonie ne masque pas l;impuissance ...
Que te roman d'action p1.1isse · s'ac--c-ommo-der de psychologie, que des personnages puisseol traverser 1es péripéties
tes phis invraisemblables -en ·reia-ntahumains, la preuve en
est faite depuis longtemps. L'Arioste, qui reste le maître
du roman d'aventures, combinait les plus eictravagantes
équipées, mais 1es héros de ces équipées soat &lt;les hommes
qui vivent, jouissent et souffre-1.it comme nous-mêmes à
!'-intérieur de -leur monde enchanté. Stevenson et surtout
Conrad ont réussi de même à faire v-ivte leurs aventuriers
&lt;le la vie la -plus profonde et la plus ,gé~rale. Les hfros ~de
Pierre Benoit -soot· -t ous taillés sur
patrons &lt;l'ùpéra.
Ces emprunts faits -ouvertement aux maîtres &lt;le ·1a psychologie ont pour pendant - les « - chausse-trappes ~&gt;, les
passages -démarqués ·d 'auteurs connus et â.estinés à faire
crier au plagiat le critique-malavisé.•On en trouvait dans
Pour 1Jon .Cairlos,-on en trouvait ,dans le Lac Salé, on en
trouve èncore dans la Cbam-sée des g,éants. Cette phrase de la
Clxlussée : cc Je regardais le -ooleii, ée sâ1e-i1 ja&lt;lis témoin &lt;le
nos adieux -et qui allait .être, au m~me poi-nt de -sa c-our-se,
le témoin de notre Tèanion ~;, •est-elle -de Bernardin, de
Chateaubr:j_and ou de Lamartine? Cette· autre: -&lt;&lt; Quelles
mystérieuses conflagrations du. cerveau et des sens allaient
éclater .en spectacle pour ces grands murs noirs » n'est-elle
pas de Hugo? .Or.i peut être · assurt en tout cas que ni
l'une ni l'autre n'est de Be.ra.o'Ît.

des

�680

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

Là encore, l'habileté de Benoît est vaine. Sa seconde
grande faiblesse, c'est qu'il écrit mal. Le Sage, Montesquieu, Mérimée soignaient leur style. Le premier devoir
d'un littérateur a·nti-romantique, qui ne peut se targuer
d'offrir au public le jet bouillant de son inspiration, tout
çhargé de scor1es, c'est d'avoir un style. Pierre Benoît en
manque.
Il écrit sans rougir: cc Alors, dans quel but? - Eh! mon
cher confrère, dans le mime but que vou~ ... » Il commet
jusqu'à des solécismes dans l'emploi du subjonctif passé :
cc La veille, au cours de la soirée qui s'était prolongée
après que le comte d'Antoine se fût retiré, nous étions restés
ainsi. .. &gt;&gt; ou dans l'emploi de ne : c&lt; Je mentirais bien
inutilement en niant que l'impression qu'elle fit sur moi
ne ftU profonde '. &gt;&gt;
Négligence, dira-t-on. Admettons-le.. Mais par1er
cc d'une forêt de...
champignons... qui s'entrechoquaient 2 », écrire : cc Que cette voix de M. de Magnoac
est perforante i », ou bien cc La portière s'ouvrit. Le
marche-pied s'abaissa. - Place :Beauvauj aussi vite que
possible. - La voiture partit au grand trot 4 », ou encore,
comme dans l'Atlantide: cc La nuit tombait à grands pas »,
c\~st n'avoir aucun don de style et c'est se contenter d'un
.style pis que mauvais, terne et médiocre de roman-feuilleton.
Quant aux chausse-trappes~ s'il faut s'expliqu'er à leur
sujet en toute franchise, elles dissimulent mal les fréquents
recours de Pierre Benoît à ses cahiers d'expression. Si l'on
voulait id être méchant, en restant vrai, on pourrait dire
qu'il s'agit non point à)a vérité de plagiat, mais de kleptomanie'. ·Lorsque, parodiant le « ]'aime, que dis-je aimer,
j'idolâtre Junie », Benoît fait dire par Don Carlos: ,« J'aime,
que dis-je aimer, j'idolâtr.e Mademoiselle de Mercœur 5 », il
peut encore soutenir qu'il s'amuse. Mais lorsqu'il reprend
La Chawsée des géants, p. 195, r 33, 145,
3-4-5. Peur Don Carlos, p. 183, 10, 152.

1-2.

20.

681

PIERRE BENOÎT

une tirade de M. Homais, changeant les noms, mais cariservant les sonorités Flaubertiennes et le mouvement de
la phrase et ,qu'il écrit : cc Mon Dieu à moi, c'est le Dieu
de Rousseau, d' Anacharsis Kloots, de Raspail et d'Alain
Targé' i&gt;, où Flaubert écrivait (le début des deux tirades
est aussi à confronter): « le Dieu de Socrate, de Voltair~,
de Franklin et de Galilée », on prend Benoît en flagrant délit
de mimétisme.. S'il fait défiler des soldats espagnols, une
réminiscence de Hugo le contraint à les chausser d'alpar- ·
gates. Et chose plus curieuse encore, il obéit ·même à des
réminiscences de la « théorie J&gt; : cc Les soldats libéraux qui
étaient derrière leurs faisceaux formés à droite- de la
route 2 • &gt;&gt; Formés a droite _de la route, comme le prescrit le
règlement de service en campagne.
On trouverait des échos plus subtils encore de ses lectures (plus difficiles à démontrer aussi) en lisant de près
Pierre Benoît. Ainsi le vers c.ité plus haut :
.,/

Un soir que je dfoais che1, Anna Karbii11e

est-il autre chose qu'un écho du vers de Baudelaire :
Une nuit que j'étais près i/!imp affreuse Juive.

C'est là pour Benoît le revers· de la médaille. Ce don
opportun de la mémoire qui le sert si heureusement dans la
construction de ses livres le dessert fâcheusement dans
leur rédaction. Qualité en deçà, erreur au-delà, mais
dénotant la même curieuse structure mentale.
Elie est pourtant le signe de la culture de Benoît,
cette culture d'humaniste amusé et de chart1ste narquois
qui, quoi qu'en disent ses détracteurs, en dépit de sa
pauvre science psychologique et de la faiblesse de son
style, le préservera toujours de tomber au bas niveau des
feuilletonistes. Cette culture partout sous-jacente oblige
à pardonner ses plus impardonnables négligences à l'auteur

c

1-2.

Pour Don Carlos, p. 90, 28 5.

�682.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇt\l SB

de l' Â-tiantide-, car :il en.. fait l'usag.e le plus divertl&amp;'ia-rrt et le
plus- cocasse qui soit. Sotï.. .esprit primesautier-, , son ·bon
garçon:nisme, ,sai _(1 vielUe gaieté française »-, ,-q_uLtiennent à
fa nature-de Benoît, 0nt été sans-.ammn,&lt;l-0utemt1fu-m.és,et
dévek&gt;ppés,.; pai: cette 'forme Je :eulwre. Dépo.nil:lé de son
-' romantisme d.e· pacotille, ~1 aipparaîtt désormais . sous so11
véritable ,aspeet/ td ai d:un bc;ute-en-ttain sans préte:ntion.
Pourquoi lui· -résister -dès lors qu'il
veuv pas, s'en. faire
-accroire et ne prétend qu'à amuserl &lt;&lt; Qu~il fasse, son
mlt4er, qu'iL -nous amuse1 » ~omme il le disait de . lnimême •Ô-at:ls sa .conférence du 3· mars dernier.
La pface ~oujouts plus grande qu'il fait dans son œuvr.e
à la ga,ieté et à la" s~ttre laisse entr-evoir la :possibilité. pou;r
Benoît de nous amuser: lo-ngtemps entor.e. -Mais il faut
qu1avet: --sa luci.clité--coutumière il .en cv.ienne à. se. rendre
c-ompte qu'il risque ,d,e -cl.ev,ea,it monotone et. ennuyeux
en se répétant. Après 'P.()ur Don Carlos, la C/Ja.us"Sle des
géants, soit, mais il n,e .faudrai~ pas que Beqoît coulât un
troisième livre dans ce moule qui a deux fois servi.
H y a-dans ta Cha-Ùsséé des géànès des .trpuvail1es~omiques
irrésistibles ( t&lt; la salle Raffin--Dugens ~. &lt;~ le,boudoir Albert
Thomas &gt;&gt; dans la maison d'un snob britannique), il y a
des drôleries sati:tiquês d'ü-ne remarquable cocasserie. Si on
-l es rapproche du_· cbaphre sur le « Glub -des Chev.aulégers &gt;&gt; de Pot.ir Don Carlos, on se convai-n:c qü'Andr-é
BiHy a tout à fait raîsoril;rsqu' il cléfinit Benoît un auteâr
gai et i'on en vîent -à se deriunde~ si· Pierre Bendît n'est
pas destiné à nous âonner un. jour le rofoa,n comique et
-sa!:-rrique de 1~1&gt;d&amp;nocratie -d"après-guetre, -uneJbeuffonnerie
qui 1&gt;otmait tenir de Rabelais _par-1'-abondancé &lt;l-es péripéties, de V~1taire par la fine ,-causti~ité ·et qut ,se'l'.'ait · peutêtre un chef-~œuvre autbentiq-ue.

C

✓

LE CAMARADE INFIDÈLE

ne

B'EN JA.'MîN -CREMIEUX
•

l

D-EUXIÊME

p AR'I'IE

I

I
Ni les caisses qui encombrent J'anticha,mb,re, ni les
meuble~ ~éjà déplacés, ni l'absence de Clyrn:ène
c.ette
a~rès-~rda de dégel,, ne causent de surprise à, Vernois. Il
drt qu il.. attendr~ et, ~ans quitter son pardessus, gagne le
salon dép dé_garru. ~e bibelots. Il écoute s'éloigner la femme
?e chambre, l'entend refen;ner ia porte d'une offi~. Alors
ri va vers le pi~no, écoute ~ncor.e_, puis vite, saisissant le
meu_~le P:r une ~e ses poi_gnées, l'écarte du mur, passe
dernere, s agenomlle pour tâter la bojserie, trouve la serrure d'un pëtit placard, y .introduit 1me clef qu'il tire de
sa poche et qu'H parvient à fa.ire tourner. Iî tâtonne et sa
main tom.be sur ce gu'il cherchait, cinq ou six liasses de
lettres ficelées. Il glisse les premières dans ses poches, serre
le reste sous son bras, entre sa veste et son manteau
pousse la porte et se relève. M11 e -Ga~in ést trois pas d~

par

à

lui.
, Il sor_t au~sit.ôt ' la phrase ~u'il avait préparée pour le os
d une surprise :
_
- J:ai_ laissé ,tomber une {Ji~ce de mon.nait! qu{ a. roulé
sous ce piano ... Quelle poussîçre !. ..
1 • V?it les ~uméros à~ la Nottvelte Revue·Françaisè âes
1~ ma1.
.
;) _

-1er

avril et

�684

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

11 se met en devoir de ramener l'instrument à sa place,
mais avec peine, n'ayant plus qu'un bras libre. M11• Gassin
pousse un cri en reconnaissant, au bord d'une de ses
poches, la couleur du papier à lettres.
- Qu'est-ce que vous avez dans vos poches?
--:- Mais comme d'habitude, des papiers. Aidez-moi à
repousser le piano.
Elle ne bouge pas :
- Où avez-vous trouvé ces lettres? ... Il y avait une
cachette là derrière ?.. . Vous saviez où elles étaient? ...
C'est donc pour cela que vous êtes venu sans prévenir ?
- Il était temps ... Mm• Heuland m'écrivait, il y a deux
jours, que les déménageurs avaient commencé ... J'ai craint
d'arriver trop tard.
Il est parvenu, d'une seule main, à faire rouler le
meuble. Encore un coin de tapis à redresser et tout est en
place. M11e Gassin commence à prendre peur de son air
buté.
- N'était-il pas plus simple, dit-elle, de m'indiquer
l'endroit ... à moi qui suis toujours dans la maison ... Pourquoi ne l'avez-vous pas fait pendant tout cet hiver?
Elle n'ose pas encore comprendre :
- Donnez-les-moi!
Mais il boutonne plus étroitement son manteau :
- Je vais sortir le premier. Vous me rejoindrez au coin
du boulevard. Nous irons ensemble chez mon frère et j'y
brûlerai tout cela devant vous.
Elle s'élance vers lui :
- Jamais, jamais! Vous n'avez pas le droit! Ces
lettres m'appartiennent ! Elles sont tout ce qui me reste de
mon bonheur ...
Elle essaie de saisir un des paquets, mais il le retient
avec trop de force pour qu'elle ait espoir de s'en emparer.
Alors elle s'accroche à ses vêtemepts:
- Donnez-les-moi! Je vous · jure que je n'en ferai pas
mauvais usage. Croyez-vous que si je voulais démontrer

LE CAMARADE INFIDÈLE

la vérité, je ne saurais pas trouver d'autres preuves? Pourquoi faites-vous le cruel, vous qui êtes bon?
Collée à lui, elle a passé les bras autour de son cou, et
soudain elle lui baise éperdûment la figure. Il se dégage
avec brusquerie et peu s'en faut qu'il ne tire son mouchoir
pour s'essuyer. Ils se dévisagent, mais comme dans un
brouillard, aucun d'eux n'étant sûr d'avoir compris ce qui
vient de se passer chez l'autre.
- N'allez pas croire, murmure-t-elle ... Donnez-moi
seùlem·ent mes lettres ...
Ab, s'il pouvait entendre tout à coup le ronflement des
chaudières et rouvrir les yeux sur les éclatants tissus 'qui
sortent tout ruisselants des bains colorés! Il finit par
répondre:
- Mademoiselle, je ~e suis pas fat ... Et si vous saviez:
comme j'ai peu de loisirs ... p~ur rêver à ce qui n'est pas
mon travail !...
Elle reprend, sans plus oser le regarder:
- Ce n'est pourtant pas votre travail. .. qui vous ramène
ici tous les quinze jours.
- Ce n'est pas l'amour non plus, Mademoiselle ...
La gêne de chacun des deux s'augmente de ce qu'il croit
avoir en face de lui un adversaire parfaitement maître de
ses moyens.
- Etant petit, reprend Vernois, j'ai trop souffert des.
contrecoups de la passion pour ne pas la détester et la
craindre ... J'ai vu des hommes que j'aimais, trop cruellement humiliés ... Je bénis mon frère d'avoir osé me dire,
quand je n'étais encore qu'un très jeune homme, qu'on
doit céder au corps ce qu'il demande, pour qu'il ne dévore
pas les sentiments ... Pardonnez-moi de vous parler avec
cette crudité ... Je tâche d'être sincère avec vous.
- Vous réservez le mensonge pour Mme Heuland, ditelle rétractée par l'humiliation, et plus que je n'imaginais.
d'abord ... car non seulement vous lui brodez un mari
qu'elle n'a jamais eu, mais vous vous servez du mari pour

�686

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LA NOUVELLE REVUE 'Fl.ANÇAISB

LE CAMARADE INFIDÈLE

687

l'émouvoir, tout en prétendant ne Iien .ressentir vous-

Ce rep.roche remue Vernois plus qu'il ne vottdrait le

même.
Il riposte- irrité:
- Si j'éprorrvais quelque chose de pius que de l'amitié,
je m'interdirais d'entrer dans cettemai.sQn..
- Mais vous Y- êtes, s'écrie-t-elle d'une voix mordante.;
sauvez,..vous vite !
- Ah, Mademoiselle, finisscrns-en L.r Renoncez. à füe
dans les cœurs;. vous n'y êt.es pas clairvoyltnte. •. Habillezvous et sortons.
- Lire da.ns votre. cœur à vous n'est eni effet pas facile,
tmtl il famt vous supposer de rouerie ouT sans cela, de.
naïveté.
Elle ne croyait pas atteindre, si juste, un petit point vulnérable en cet homme dépourvu de vanit-é.
- Si j'étais .aussi naif que vous Je dites, je vous aurais
crue dès l'abord, et je n'aurais seulement pas souhaité mü::
Mme Heuland.
- Vous préférez donc qu'on vous tienne pour fourbe-et
intéressé?
Il s'écrie:
- Est-ce que mon intérêti,si. j'avais une arrihe-pensée,
n'aurait pas été de lui laisser: découvrir la vérité, de placer
dans la serrure de ce placard la clef trouvée dans la cantine
de son mari et de m'en aller en laissant faire rua bonne
étoile ? Si je voulais avoir le champ libre, je n'avais qu'à
m'en remettre à-vous pour la détacher dn passé.
- Croyez-vous donc que vous ne l'en ditachez pas av~c
vos manigances ? Quand,ie me· rappelle ce pauvre.garçon,
pas trop .raffiné soit dit entre nous· et qui,. après a&lt;;1oir bien
mangé, riait des p]us mauvais ca:lemboars; et quand je
songe au petit saint par lequel vous essayez de Je remplacer, eh! bien je trouve qae vous l'avez. trahi, et.je suis fière,
moi, de penser q_u'il m'ai aimée avec son gros. rire. Vous
avez si bien fait qu'il ne I:ui reste plus, à lai da.rue, que de
la fumée!

laisser paraître :
- Raison de p:1us, dit-il, pour lui abandonner cé qu'elle
a; c'est tout ce que je vous demande. En respectant son iUusion - si tant est que .ce mot soit )TuSte - vous maintenez
entre elle et moi uu mur infranchissable. Ne di-tes pas qu'il
vous Sffait. indifférent de le voir tomber. Vous êtes trop
perspicace pour ne pas discerner au premier coup J.'œil
qu'il n'y a pas d'autre tactique. Mais puisque nouS-désirons
là. même ch~, pourquoi lUJ:tons~oous? Ne vaudrait-il
pas mieux faire alliance? Ecoutez-moi : je liec'.OJfn.ais, que
j'ai eu tort de compter sur mes piécl)ncions au lieu de
faire simplement appcl¼ votre oo.nn.e foi. Vous désirez..ces
lettres, eh bien prenez-les. La condition, je-n'ai même pas
besoin de l'énonc.ei: c'est que votre secret reste impénétrabte. Sommes-nous d'accord ?
Elle Ms.ite un peu, puis dit~
}1
- Soit.
Il prend les liasses ~qu'il -avait sous spn bt:aB._ mais
s'arrête- :
- Laissez-moi vous demander e.nrnre une chose. J'ai,
plus que vous ne croyez., li souci de t1e pas vous nuire.
Vous continuerez à surveiller les études des enfants,; mais
persuadez Mm• Heuland qu'il est l;emps de conduire Antoine au lycée. Ce- déménagé ment facilite; bien des choses....
Elle l'iot-errompt:
- Vous voulez vous moquer de moi. Comme si vous
n'aviez pas plus, de crédit ...
- Pas sur ce j)Otnt. E1le iovoquèun désir de son mari ...
- Et vous voilà coincé. Vous ne l'avez pas volé. Permettez-.moi de rire.
, -:-- Tant qu'il vous plaira. Mais j'ai promis à.ce petit del aider et je mettrai tout en œuvre pour lui tenir. _parole.
Mon obstination -peut vous-paraître- pl.lérile ..
~ Plus rien ne me paraît puéril chez un homme qui
manie le ch~n.tage, comme vous le faites.

�688

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Elle lève sur lui un regard où luisent le défi et la
volupté d'être maîtrisée.
_ Eh bien, murmure-t-elle, c'est entendu; vous êtes le
plus fort.
Il lui remet, l'up après l'autre, les paquets de lettres.
- Je vous en prie, dit-il, portez-les vite dans votre
, chambre. Je crois qu'une voiture vient de s'arrêter devant
la maison.
Elle ne semble pas pressée :
- Comme il y en a, mon Dieu ! Comme nous nous
sommes écrit en quinze mois !
Deux coups retentissent au timbre de l'entrée.
- Mais dépêchez-vous donc! Prenez ce journal et enveloppez-y tout cela !
Il l'aide à rouler un paquet, juste achevé quand la porte
s'ouvre. Les joues rosies par l'air vif, dans l'élan et l' animation de sa surprise, Clymène n'aperçoit tout d'abord
que Vernois.
- Comment avez-vous pu, s'écrie-t-elle, changer, sans
m'en avertir, la date de votre voyage ! Moi qui étais par
les rues à perdre mon temps d'une façon stupide ...
Elle est essouffiée ; on ne saurait dire si c'est par
l'émotion du plaisir, ou de la contrariété, ou pour avoir
couru à travers l'antichambre.
- Et sûrement vous ne viendrez pas dimanche prochain ... Les garçons sont si déçus... Ces hommes qui ne
peuvent pas écrire un billet !
.
- C'est hier après-midi seulement qu'un de mes fournisseurs m'a donné rendez-vous pour ~e matin.
- Il y a le télégraphe et vous pouviez ...
Elle s'arrête brusquement en apercevant M11• Gassin.
Ses lèvres demeurent entr'ouvertes; toute vie s'éteint sur
son visage.
.
.
- Je vous demande pardon, balbutte-t-elle ... Je sms
entrée comme une étourdie ...
Vernois tâche de la plaisanter; mais, comme un homme

LE CAMARADE lNFIDÈLE

dont la tête tourne et pour qui le carrousel paraît s'arrêter
tandis que les maisons se mettent en mouvement, il voit
celle qui devait se retirer, immobile à l'endroit qu'elle
occupe, et Clymène au contraire fléchir, céder, regarder
vers la porte.
- Non, non, s' écrie+il, ne vous en allez p&lt;1,s. Il y a
une glace ici pour ôter votre chapeâu.
Elle enlève les épingles, pose le chapeau, et dans le
_pénible silence, n'osant plus se retourner, elle fait semblant
de rajuster ses peignes. M 11• Gassin avance d'un pas, mais
c'est du côté de Vernois; et le paquet qu'il faudrait dissimuler, elle le tient en évidence. ·
- Monsieur Vernois ... (et elle attend que Clymène ait
fini par regarder vers elle) je préfère reprendre ma liberté ...
Voici vos lettres ... Faites-en ce que vous voudrez.
Il reste les mains ballantes, sentant qu'il est à sa merci.
- Ne rougissez donc pas comme un petit garçon, continue+elle, et ne faites pas !'abasourdi, avec cet air
d'ignorer ce qu'il y a dans ce paquet ...
EUe a beau trern bler elle-même et parler d'une voix
qui chevrotte, elle est si forte en regard de ses adversair:e:s
qu'elle peut se donner le triomphe de faire traîner leur
supplice:
- Allons, prenez ... Je ne peux pourtant pas donner
ceci à Mm• Heuland .. .
- Comme vous voudrez, balbutie-t-il.
Mais son nom prononcé a redressé Clymène :
- Je suis de trop dans vos explications ... Attendez que
je sois sortie ...

- Oh, Madame; s'écrie Mil• Gassin, il n'y a jamais eu
matière à aucune expliçation entre M. Vernois et moi. Il·
m'a détestée dès le premier jour. Vous nè voudriez pas que
depuis l'été il m'eût écrit toutes ces lettres. Non, non, elles
ne sont pas de lui ...
S'accrochant encore à l'espoir qu'elle n'ira pas jusqu'au
44

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· A1~!9J:elh~ !Jt tqutn.e:i~,;eyi;i füy:~m:.: ·1 ·· _, , r :, _ Y' • · :.
- Je pense que vous me donnei:ez raison; M:adapn:e.,-Je
l'ai ~rlliPê~hé :4,{t:ffelr4Let .%UX:J:€nJ:S:-\ettli~~-de M,R_g.hçirt- Cette fois, laissant -~Pt( h;- paq1,1~t q'-!i,
1~i:tr_sse,..
'{erl)Ra bpp4ifryersi~ll;\ 131ai~ d'~~ écarJ ç~e aj écJ1aIJ.lî! :
J ;r:t. ~ar 'r\tJ.-~ affo.lk.e~t.l ic:e;,t vqUft
!ui fe~ei :5;,:w,Je
q_uf'.-.~p~mati N p.u. nja.~n;i,er 1,. _, . • . r ; .
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-:!~ lu~ ,$;~r :r,,..fua:ieu;,~rµ~qt l'~y~t-b:i;a.s~ _a rforcsJ:P}}}y~r~;
mais pour voir l'effet du _&lt;;QUB. q,u.'e,Ue N;!'pt,; de -::p~r,,
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.Vernois de~sen:~ son .étreinte,, Perp_an_t l'équilibre ,J'ip,-stigi:iic·e ~01;ib~ .suf les i{iâfos t mais l1 i~';t~~t d'aÎir;~ elle
est~ débÔ~t ~ ,'et '. tdrt( Jli . r~ga;i~détQurn( 'avet,to'ut- ce
'l ,. •&lt;½:i :,;;
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rh~\{lJ'BÔJger; i 6~ê-i i,eine rigatct'ef v~1r? dxrheJi~~ï,
rep'tlééJcfainJ ~J' îaii.t;i'.iiP,r~èt~~e son moJdfüir tut ;{f,;Îl,Che,
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plus ... Otez celle qui est là tout près...
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Alàtts._ il. .s'c!pex:.ço.it quel les liàssès: 9.nt :i.oulè ,tlhfüs àu
jdlnrilak eu :qllloa'e.itf Sli.i Eun.eJ d:eile~ '.qèr l~witw:etde.Jiam
malljÎ s1:r décliiiffii:~ de1 lG.iŒi, ~elle conti'lllné cd!atta:c:h~,;•,son
rega:r.d.tlL lest ra:mas.5.e, préei:pit:am:mént;.. l'l'.WS'.né sait qufeDJ,
faire ; puis il songe à 1a cheminée et se. dirige 00-{C't!a:/lté~'
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1e fiè les vcné ·plu~.. :

,1.1 a 1éi\f~:c~ d~e~x. Ùa~ses_~ans les _vieilles cendt'ès ~f'li
cfeLson; brfütrer. lhfrrté'nd' Ofyruéhe
rntiftm-1:i.tei cFune ;vdix -pfüscpre-ssarl e : ..
- · ·Nô'i!d n':t\;oni pâ!f 'le droit:.. C esr tdn' écritute·.:. .,.. •·
•~ette·foi •H:~ésirei::JI,_e?t ·se t~dré èl: s'é~6tte(~a. ~éné,~
rosi~é d~; _9~~1e~e,,,,ma1s 11 :e do~t de lui épargtiét cette
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p-êhibk
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'Ie~- fic'ell es q_ut·
.,.~ .. ~ktou•è.
-~ u • !E•plaê~ la' .lfamttre
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cecrerlt, et··11;:·ful pretia aux pfetn:réts feui1Iets. . . i • '),, .,·,
Il _ne s:r:~d~~t pas à ce 9-ue l'incinération ,fû,t si long /
Qti~n:cl'. tl &lt;trBît "erl avait' fini ·d~ ée b'a\'fât'dàge.,, liiffihi-?iix: il
c~~1lle en,co:e, _du bput des . ~i_ncettes, . des~p\rgès ·-en(ièrés
qur,~o_m arpélpe-nt&gt;rrtiè's-, pqi~'d~s rr~grrlent de p?J.gës, puis
cfes fadrbeabx OÜ des 11101:S ~cmr totijotlfr Ji:siblés. Sur
cendres même on 1ecom1;rf,t les-êc:_
rlttiri!, JceUé dll1hdi11.me
c(
gtôs rire')) jet les ·éfégàn:i:e~ ~pprêtie(de' sa pa~terîii"le.
Il 1~~~ne yn~e_curioJi~é·4éso1ée•poî.}S1i~1;irClymène, fqrsque
tou_r dhrmrra. ·dari lfa ù'l':iisuti~ à pé'rré_?~Jt·•~J9s_c_e't{ê pi~ce _
et a se pencher sur ces cendres. AUSSI .r~s tetotWJe:t-H 1~s
écrase-t-il.
: , -· .:~., , , u '" ~ .
Sa tâche t1er_mi~r,e, }l se; rapptodi.e\ _,effe'g_ê tieflt ie~ ;yêux
fertrtés er fè-s· '?~1trs&lt;t'i~Üs ~W s'e's ge-rrdfrl ·n s'as~i1;d · oùt
p'rés- d''elle et d irfe,1 il 'tiffe ·fndiha1s~rftlé ~éfe, qu'êtte·fûî!
est reconnaissante de sa présence. 'Jfmùihl!ire.:;··
- Ce n'est pas vrai que vou,s savl~ï? '.'_, '
'· .
.- M.ris· l'orgu6it fa rlidif ettf/&gt;°ré. fl s~n?·hiéfi qti1lrf atltre
que lui prendrait dans les ~ierirtè.s lês-mafa;lfè ceite femme
mai-s il ès't titrdde, ~t '~i f'éüf amltiê 'a ~des· hardiesses ell;
est sans abandon.
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i~~Je-vo~~r~is-tp1e:1voµ' ~prüptèrtilz, iepre~d-il, 1e clêsarrol
~o-m.Mhla,rtt, · te1 efilafr1ntê~ ·ptongéés; ce1 :rè&amp;onté'è_s--à' !;i.1urµi~re·= w,..i ip'fès~t~tîr a'é 'prêvâffôhs, Ia fd1i fvèc
la.gtŒIIe ◊~ sé je'tre s:tir~tl~lque~ joufs' de 1ibertf • ·
Elfe- ç"~~vi-.e' tôûj611rs' 1p1rs lt$ y~M;.et git 'précîpitaffl..
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- Les droits, il les avait,
tous, .tous! ,
;
- Il ·ne s'agit pas de droits, mon amie, mais df vqtr!!·
chagrin.
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·
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Âlors, avec une extrême diffip1lté, elle p~rvient J dire:- Autrefois, un pareil chag,rin .•. m'aurair.J paru plus
affreux 9.ue la mort même ... mais vous ~•a,Yez appris: -~
_ Elle ne trouve pas à formuler quoi ,e t reprend ,au bout
d'une minute .: .
- Vous nlavez montré que m;n mar( méritait ge l'affection .. . pour plus de raisons qu'on i;ie le cr,oyait aµtour
de lui...
~
Il sent qu'elle l'attir~ vers, uµe p~nte où il s'est promis &lt;le
ne plus glisse~ :
·
•
1
- La wemière de ses raisons, dit-il, c'est qu'il. ne f est
pas défendu luirmême~ puisqu'il estresté sur le front .; c'est
donc à nous qu;incombe sa défense. ~
t
Mais l'argument est l;,ien abstrait ;, c'est un _réconfort
plus sensihle qu'elle mendie. Il ajoute•:
,
- Dans un 1µo_rid~ où presque pe~sonne n·e l'est, il s~ st
montré dévoué, affectuei,µ .
.. ' J
•
Il
,
Elie a bon de aussitôt :
- Il était egcessivement b.on. ,
Malgré 1a pitiè qu'il ressent, l'e; pr~s~_io1;i l'agace. I;&gt;our.quoi les femmes ei:pploient-elles ~oujours,: -les mots les uns
pour les autres? Il rectifie : ,· ,
·
- Extrêmem·ent bon ...
M~is, dans sa détresse, Clymène ne peut y voir qu'une
approbation qui la fait poursuivre :
·
- Et parce qu'il était modeste, comme on a ca1omI)ié
son inteiligence !
Cette fois Vernois sent les mots se refuser. Il se leurre
de l'espoir qu'elle n'attend pas de réponse précise; mais la
voilà ql.li commence à trembler et -ses mains à lutter l'une
contre l'autre. Ce n'est pas de tendresse qu'elle a besoin
après l'humiliation de tout à l'heure, c'est dè fierté. Est-ce
·en un jour pareil qu'il va lui dérober son soutien? Alors ~n
~

,,.

1

1

-

-

LE CAMARADE rn'FIDÈLE

marchandant le plus qu'il peut et en parlant bas, comme
si? de_la ~orte; il enlevait aux mots une partie de leur plé111tude, il commence à lui répéter, dans l'obscurité tom~
~ante, ce qu'il lui disait l'eté précédent, sur l'esprit d'invention, sur la noblesse du travail industriel. C'est un peu de
ce qu'elle demande, un peu seulement; et c'est déjà tro~
pour lui.
Dès qu'il croit le pouvoir, il lui dit:
.- Laissez-moi surveiller le départ de cette femme.
Elle tourn~ vers lui un visage qu'il distingue à peine et,.
posant la mam sur.sa manche, elle dit vivement.:
- Ne partez pas !
Mais il se lève :
- Je n'ai pas pu vous é"pargner la morsure de cette
vipère, mais je jure que vous ne la rencontrerez plus. ,
Alors il sent se détacher de loi la main .de Clymène.
-- Moi qui m'étais imaginée, murmure-t-elle, que vous
lui faisiez la cour!
,

II
Quand Thomas a vu reparaître son frère, le dimanche
suivant, il s'est gardé d'aucune remarque. C'est seulement lorsqu'est passée l'heJJ.re à laquelle il a coutume de
le voir prendre son chapeau, qu'il demande :
• - Tu ne sors donc pas?
Vernois fait signe que non, et soudain sa confession lui
échappe:
- Ah, vieux, que ne t'ai-je écouté! J'y viens, mais trop
tard. Depuis mon exploit de d'rmanche dernier, quelle
figureferais~je chez Mm• Heuland? &lt;&lt; Pardonnez-moj, j'avais
bonne intention ... » Non, j'ai perdu la partie ; je ne puis
plus que m'effacer. Je l'avais perdue depuis longtemps,
depuis le jour où j'ai voulu mettre de l'ordre dans l'absurde éducation des petits et où je me suis heurté à mon

�LE CAMAllADE îNFJDELE

694

.

LA NOUVt:\-4~ ,R~VUE. J:MNÇAISJ

œuvre mê.rne, au •pres}ig§ que ,l;ij'y~oAfé• cl~f1~\~ •av_;tit
rèpris; .. Ce qui m1e cha.gri-1).era hw\~;,A'~tid~,ne .pas!r..evoir
Jes enfants. Jii: 1:r,ois qv.~ là~ je ·0;1:1.v~i§ pa.s, ~rihgu~~ -~~ -q_~e
leurdnère tllle,m.ê:Ule .i,ùtl!îJ ·le d;ttlihl..'M., p(tn,4rt ug p~1'.
d'ombrage. De q11oi q'âjlleur-s n'fl-*lle pas li~ù -4ti lll:e:,..J.
voulair? Sans moi, mal~.é: tou son c_ouragf, elle gfo,.&lt;;ai-ç
peu à peu vers l'apaisement ; et si elle avait décou~f!ri,Jt
vérité, elle n'en aur-ait,ph1s reçu qu'un ç_oup ..S:\PS force,, le
coup que peut&gt; port!'lr une ombre déi~ ,pdv4e de contour et
de visage. Elle •a dit q4ft.Jl~,-5awa.it . 4~j~, iu;i.it!, G~ 11'e t pas
vr:ii. Parce qu'elle ;.ts:ti 011gt1till~use,- -el~- a ..vpU1M•c-ctnfqn9J-e
la créature qui la bravait, mais en réaJ,ité✓.~H~ sQhissait
l'humiliation la plus mortifiante ... Je ne·(;Ü,guèré· par~ du
peti! Antoine, pour qu~ tu oe prételides l?a~ qu'il est- un
simple préttxte .. .., on, pardo";i ttt; t,1'_aurijis ~ iên ditr tAAÎ.S
tu l'aw:a1s p.ens~, relt cela n'aumit !!té ql.le plus irdtll.nf., Du
reste, ce qùil y-a.ide oo.o, ~•est·qu'ic;Jitre o'&lt;Jus ,le.s :rna.Ientendus sont finis, et c'est dire que somme toute j'y gagne
encore, mon bon Thomas ... La donzelle m'a traité de Don
Quichotte, et je n'ai seulement pas eu le bon sens d'en rir~
avec elle... Désormais je tn'en tiendrai à blanchir des
toiles. Tu dis toujours que le salut ne peut venir que des
métiers 1et je .crois volontiers qu'on· est plus utile en ·livront
dé beaux prodnits ·J:nnsciencieuseùient tra.v;iillé? qu'ep
s'évertuant· à conjurer un mçrt' do.n.t~rperrofu\e&gt;·:o;i p.l.q:;
besoin ... Si je _suis à Paris c'est parce--&gt;&lt;1.ue,, j':ai.rJleçu uu mot
du général de Pontaubault qui demande à me_·\!.oir. Ce
qu'il me veut, je lé devine. Peut-être _agit-il de son propre
mouvement, pour en finir avec un gêneur qui lui tire di:JJ.S
Jesjambes,depuis siLm-o..is. Peut-être est-.ceelle qui'l'a prié
d~ervenfr . . · JJ_
,"
'
Thomas dit ·au. lhmni d'une seconde: ·
- Jene penserpâs que ce .soit el-k.
- Pourquoi ne le penses-tu pas ?
- •
L'ainé soup'èse erl.core mre fois la résponsahiiité. qrCil as·
sume.

- Elle est venuè me v.oir.
Vé.mois riépèfi! av&amp;. .stqem;
- iEUe'.eSt:\-'.enue ·?... ~
.,.· - Jeudi ckrnier.
- ·. - · A qud propos ?
- Pour me deman.der si je -connaîtrais
.laboratoire
auquel foutillage trouvé dans l'ate1iet de .son m&lt;1ri,poutrMt
être utile. Maisice n'était qu'une..enn:ée .en m~ière.
-=--- Que ·voulait-elle ?
· ~ Mon petit, je ne m~ten.dais ~s à .être si ému. Elie
était, ell~-~~me très intimidée, mais on voyait qu'elle
ne sen irait pas sans avoir posé doucement nettement
. .1~s questions qu'elle il.Jta:it .p.tépat&amp;s.. Et' mol je me'
tou~s~~1s d~vmit eüe un peu ho11te1ta.:; 'à .cause des idies ,què
1.a1 s:ur les~mme!l en génér:ü,..et à .cause de .ct lles que j'.ai
pu me_Iorger à son endroit: Ce ,qui m'a 1e ,plus remué
-c'e~t de v.(!,i.r qri'eUe ne posait flas de ces quc~ionsquiqu~
tent. une .l'.ép.bnse .rassu'f.ante, des. question.s , e1'l forme de
harpon~ Elie hésiiatt, cherchait ses mots, 'ne 1-es trol:tV!âit
pas toujours.; mais la -question qu'elle aniv.ait à formuler
avait une pointe sans barbelure, celle du vrai désir .de conreûtre (.snr ce. point on me me .tro~ pas); c'_est...à-füre
qu'elle n'évitait pas, m.a'i:s..,bien s'efforçait ,.dé sonder le pire.
- -Et sur quoi t'intei;:rogèait-elle ?
- Sur toi, .parbleu; et plu&amp; précisément ~ur ta véracité.
Le ,filUJg. monte au visage .de Vernois comme si eile étàit
:présente ; _
,_ Alors quoi ? nrnrmure-t-,il. Si re suis 'Vant ard .à. mon
to~r 1 Si je ina.nœuvne ponr :cpuvrir de: pitoyables galanten~s?
·
.
- Elle cherchait à préciser ce que nous app:eilericms
la rlédim.ison rquc chez ooi les. sentiments ou la volonté
font&lt;Subir à 1a traiectcire d'une :id.te.
- . Tu ne vas pas &lt;lire qu'elle par1ait ainsi !
- :AYec -plus de déli-r.atesse évidemrnl!nt avec de6
détours et des biais ingé;ieux. ••
'

un

J

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Mo~ vieux, · que c'est pénible ! Je ne puis pas y
penser de sang-froid. Et qu'est-ce que tu lui répondais ?
- Je tâchais de lui faire comprendre le désot:dre où vous
êtes, le dégoût, l'incertitude qui vous porte à violenter les
problèmes plutôt qu'à les résoudre ... Ecoute-moi tranquillement ou je me tais !. .. Je lui montrais ce qu'il peut y
avoir de nohlesse dans cette déformation, tant qu'elle est
récente, angoissée, tant qu'elle est un effort et non une
capituhttion - à la différence de ce qu'elle risque d'être un
jour, si elle devient habitude, principe, '.dépérissement, fin
de tout.
Vernois s'essuie le front :
- Que veu;x:-tu maintenant qu'elle pense de moi ?...
Oui, je te remercie de rp'avoir défendu et d'avoir même
un peu triché en ma faveur ; mais dans ces conditions, tu
penses bit:n que je ne me soucie pas de la revoir. Qu~est-ce
qu'elle peut conclure de ce que tu lui as dit ? Que je mentais en affectant de l'aversion pour M110 Gassin ? Nous
pataugeons dans les soupçons, les indiscrétions. Non, la
situation est inextricable ; tant mieux si le général y met
le holà.
Il a dans .les yemt des larmes de dépit; Thomas fait
comme s'il ne les avait pas aperçues :
- Mes pauvres enfahts, dit-il, je vous vois vous débattre dans vos fidélités, vos points d'honneur. Mais comment ne pas se demander si ces renchérissements, ces défis,
si toute cette chevalerie n'a pas déjà dépassé le moment de
sa fraîcheur, ,autrement dit, si déjà vous n'en êtes pas à
l'amour-propre de la gageure, à l'obstination dans une
lettre qui n'est plus tout à fait vivante. Ton affection pour
ton camarade ...
- Dis loyauté, c'est bien suffisant. Non, ne ~e par~e
pas de lui. Depuis six mois que je fréquente sa ma1~on,' J_e
crois que je serais soulagé, L'animal, en le dotant, s 11 eta1t
là, de la bonne paire de cornes qu'il a si bien méritée. Il
n'y est plus malheureusement!

LE CAMARADE INFIDÈLE

Thomas reprend :
..- Quant à ses sentiments à elle ....
- Eh bien?
- Je suis trop soupçonneux pour être tout à fait
lucide ... Et pourtant ... Est-ce vraiment le passé qui l'intéressait? Je me trouvais devant un être encore tout ébranlé,
à qui l'articulation de certains mots faisait mal. Mais ses
questions ne tendaient pas à découvrir de nouveaux faits
soit à la charge soit à l'excuse de son mari ; elles visaient
b~aucoup plus à pénétrer les mobiles de ta dissimulation ...
Je t'ai dit que Mm• Heuland ne mendiait rien. Elle n'implorait pas de raisons pour te justifier, mais soJ enquête
même, qui visiblement lui coûtait tant d'effort, s'expliquaitelle sans une admiration pour toi ?...
Vernois se fâche :
- Je t'en supplie !. ..
- ... sans une admiration ingénue qui fait qu'à ses
yeux tout s'effc:mdre si tu viens à chanceler.
- Non, non, ne me rends pas ridicule. D'ailleurs voistu ça que tes suppositions soient justes et qu'il faille leur
donner le sens que tu indiques ! Qu'après ces beaux débuts,
et ces scrupules, nous soyons si piteusement dupés par
nous-mêmes et que nous finissions, après tant de tracas et ,
d'embarras, par _où deux enfant_s auraient eu l'intelligence
de commencer. Même si le danger n'est qu'imaginaire, tu
as bien fait de m'avertir. D'ailleurs elle est charmante, elle
n'est pas niaise, elle a une fierté qui me plaît, et des mains,
et un beau ~ourire, et plus encore d'intuition et de doigté
que je n'aurais cru, puisqu'elle a su te retourner en moins
d'une heure, mais il ne s'ensuit pas que je l'aime. Je suis
même certain du contraire. Et si je découvrais qu'elle s'intéresse à moi pour d'autres raisons que celles qui nous
ont rapprochés, j'ai idée que du coup je cesserais d'éprouver de l'admiration pour elle.
- Tu soutiens parfois, dit Thomas en le considérant,

�-6,9'f,

LA NOUVELlCE ' REVlIB r:RAN,çAISE

que les mathématiques émoussent notre :.pwspicacité Rans
les choses humaines.. ..
·
..,
- C'est vrai.
su~~
pas :à ex.pli-, - Pour.tant se -que.tu ,en ,a~..a;Hp.ds ne
quer.. .,

r-

-.

J

'
m
· Le to;~ de M. de Pont~~b~ult .est cl.;.~e as ~ ,.trouver
chez lui 4u~ d'~!:&gt;ord 1[~rq.ois sy présente; et !Grsqu'il
le :reçqit 11epda ~ryle l,a -journte,.ij .ne conwJe:'1d :p.as -as~z
vire,.4 ,détresse..qu'il .,pour,rai}. ~ettre à :Pr.o~t- _';
~ ~
. - J'am..ais ma11v~e .grâ:~e, ,dit-.il,_ moi .qui 1~ p.remitr
vous aï parlé de ma -~~' ~ 0\1-e il?}aindre
}'.infl.u~nc~
que vous avez prise sur son esprit. Ni . ".,Qtre. ~9~ne fo1, 1:1
votre délicatesse ne sont en cause. A mon ~g~. -00 devrait
savoir qu'aupr~s d'une jeune fem.me, tes paroles .~n~ ~l~s de
prestige dans une bou~he 4e trent~ ans que ·~de ~01xa_n te.
Mon étou,rderie méritait une leçon que vous _avez eu I-a
courtoisie de ne pas
donner. To;_1t a~ ,plus P~_,u :rais- je
invôquet le fai~ qu"'a notre tabf; l~~i servitude~ au com~a~aemént me forçaient -à. parler plus que vous ; les d1fferences 'd e nos points de vue,' ;,ous étiez .donc cetuî qui les
connaissait le miemç'.
r
· .
~ •,
Malgré la protestation que soufève en lui chacune I de
ces· phrases, Vernois resle tëfu~ié dans le sil~n. ~~ plus
rigoureu,x gardé-à- voµs; et M. de _Pontaubau1t s énerve
peu, sentant.que la guëti~e oû les subordonnés me.ttent
leur amour-propre 'à l'abri des offenses, k1:r four1:1~ du
même coup une retraite o\'i la persnasion ~ peut les
pôursuivre.
l . .
.
..1
•
'VôèlS savet, reprend-il, ·1e~ seQ.tlments que j°ai pou:
M'ln• Heuland,' sentiments ~lus part,iêu.lfers . q'!+~ ~~eux qm
me lient à mes autres nièces. El1é e~t pl1;1s ci1;:~' lpa filleule,
presque ma fille. Nous no.11s spmmes toujo_~ rs ·enteh~us à
demi-moi. Je retrouvais en elle, avoc plus de reheî et

ge

·me:

7~

'Un

LE Gi\.td.ARADE INFIDÈLE

..d'ampleur -qu'en ses ~urs, certaines. vertus -et certarns
défauts de notre famille. Son mariage n'avait pas compromis notri.t jptîn:üté, Je in·e pbtrvais exiger de son mari qu'il
!le Ht. pas N"4}o4 aupr-ès ti'elle ses prppres idées ; mais je lui
rends .igrâce de s'y être toJ.1iours pris -disorè~meot. S'il est
in.terv~u avec quelqne -ra.ideiui:: entre sa .femine et moi
c'est, cho~ paradoxal.e;, ~p.uis qu'il est disparu. Je préciserai ,:-surtout depuis six mois ..
.'·-:. ,Qsei;a,i.-je, dir V~roois, vous demander par quoi :.Se
marque plus procisément-êe que vous app$!-lez l'intcr~ention
d'Heuland?
- Si je vous réponds : par ·un es.pût de révolte, vous
risqqe2i d_
e voir ,el;l 0101 ce mau.ia~ué de l'autorité qu'on
imâgil'le en tout iniilitai_re ; -niais les ciroonlocutions -~e
fer-ai.~nt ,que reQ.dJe av,ec moiru; de uetteté le sens de ces
mots-là, Je fais fa part de la ,dou:leur, mws je suis t:hagriné
p~ 1'-wiertume. M"'• HeuJ.and n,se~t pas de ces fen;imes qui
formu.lent voJontiers t~µ~-s précyçq.1p.ations. U:ne phr.1Se
fortu,iœ, une iotidente lai~~ i~pinément apetce._voir le
.tra-vail q·u i s'est fait ~U: :.clle. ~ sqP.,t dtts éclats presque.$ans
voix ni regard, mais qui dé_npten,v !'inquiétude, le _mafoise,
,et -qui, nJe sèm ble+il. ·se, .,s{)p't ,. Il}Ultipliés· ces · derniers
œm-ps. .
_
Piqué par un mauv~is sourire que Vernois n'est pas
-atteraif /41._r~primer, le généra.l poursuit :
- . Ç; qui m'in:i.t~;, te n'est pas telle eu telle idée, mais
J;i p.1.}pif.estation. de kndances - tout à fait étrangères à la
v-tii~ nature de m&lt;!, nièce. D'entre .nous t-Q.us, elle est la
plus aristocrate, car elle l'est en profondeur. Elle est la plus
ra-cte. Jaµia.i.s elle n'avooera combien elle a. dû souffrir
au,près de c~ pa,uvf4 Jleij._-l,aQd, :el!~ q_ui n'a., pas le goût de
la fortune mais qui pousse jusqu'à, la préçiosité certaines
élégances du cœur. Nous ne l'&gt;a.v,&lt;&gt;I\S compris que ttop
tarJ. : elle était faite pour -êpmaser un hqmme de. ,même
éduçation qu'elle, d~ ll).êrtJe~ préjugé$~ , si le mot vous
paraît plus sincère ; un homme qui eût des hérédités plus

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

fines, auxquelles ne supj&gt;léeot ni la bonne volonté ni l'intelligence.
Avec la morne volupté de la délivrance, Vernois laisse
descendre en lui ces paroles dont chacune le déchire ; mais
son silence commence d'inquiéter- M. de Pontaubault.
- Si j'ai souhaité cet entretien, ce n'était pas pour vous
dire tout ceci que vous aviez certainement deviné. Mais
puisque vous voulez bien montrer à ma nièce de l'amitié,
j'espérais en votre ;ide pour lui rendre uoe paix dont elle
a besoin. Ce ne sera pas la première foi!i que nous collaborerons.
Vernois se décide enfin;
- Mon général, je pense comme vous le faites que mes
quelques rencontres avec Mm• Heuland n'ont pas coo~ribu~
à son bonheur. Si \'"ous aviez tardé quelques sem:imes a
me demander cette explication, vous auriez constaté qu'elle
n'avait plus d'objet. Il était dans mon intention d'interrompre toutes visites et de ne jamais paraître dans la nouvelle maison ot'.1 Mm• Heuland s'établit. Je ne me trompe
certainement pas en pensant que c'est la manière la plus
dEcace dont je puisse vous aider.
Ce qui sommeille dans le !1obereau de méfiance pa~sanne
lui fait d'abord flairer un piège. Il cache assez bien sa
stupeur et commence par quelques protestations ; mais
Vernois refuse de se laisser payer par de faux semblants.
- Non, mon général, c'est la solution que vous n'avez:
pas voulu me demander, mais qui s'accorde le ~lus
parfaitement avec vos désirs. J'ajoute : avec les miens
aussi.
- Je reconnais là votre décision et votre droiture. C'est
ainsi qu'entre hommes les questions doivent se régler. Eh -~
bien soit je vous remercie.
n'tcnd 'une main que Vernois se donne l'air de ne pas
apercevoir. Ce ton lui rappelle trop la martiale tranquillité
avec laquelle, naguère, le général acceptait le sacrifice deses hommes.

LE CAMARADE l. FIDÈLE

701

- Auparavant, mon général, je voudrais pourtant renir
une prome·» e faite à Mme Heuland l'été dernier. Je dois la
mener sur le front.
- Je l'y ai conduite moi-même, dit M. de Pontaubault,
et je ne vois pas de profit à lui faire renouveler un aussi
pénible pélerinage.
- Je me suis trouvé mêlé de plus- près que vous, mon
général, au détail des événements. Je puis les lui faire
comprendre d'une manière plus vivante. fy tiens pour la
mémoire de son mari.
Les soupçons de M. de Pontaubault prennent brusqu ment corps:
- Ah ça, dit-il revêchement, quelle nouvelle révélation
lui ménagez-vous ?
Vernois blêmit :
- Je ne comprends pas, mon général.
- Il ne vous suffit donc pas de lui avoir fait connaître
les frasques conjugales de ce vaurien. Vous voulez encore,
à l'endroit où il est tombé ...
D'un bond Vernois est sur ses pieds :
- Vous parlez de mon amitié pour Mme Heuland et
vous me tenez pour capable ...
- Mon ami, les hommes les plus délicats ne le restent
pas toujours quand 1 s intérêts d'un senùment sont en
Jeu.
- Non, non I Dans ces conditions il n'y a rien de fait.
Celui qui cherche à liquider Heuland, ce n'est pas moi.
Non, permettez, mon général : un point doit être établi
tout d'abord, avant quoi toute parole est inutile. Ces
« frasques conjugales», est-ce elle qui vous en a parlé?
- P~u importe. Toujours est-ce par vos soins qu'elle
en a eu connaissance.
- Il importe si bien, que je refuse de m'effacer au cas
ou elle devrait garder de moi l'idée que vous exprimiez
tout à l'heure. Je veux bien être un sot, mais pas ce que
vous dites. Au reste, je ne sais pas pourquoi je me tour-

�LA NOUVELLE REVUE- l"B.A-NÇklSB

mente car les mots- quevotrs ~ploJez. sentent tetrib-le. ,
'
ment la lettre anonyrtle'.
, .J
,v •
.,
.J
En M. de Pontaubault le diplomate repirtl:lcl~lèl desln:ISl .-'-~- LI n'entraiit pas ·-~aM· mon ,espri.11 dt} ~us, t&gt;less~.
Noo l'auteur de la- déht.tfon a signé- sa leme, et volis ~ez:.,
bien' deviné qu'il ne pouvait s'agir que de; Mil• GaSshL ;
Tel est le S'0ulaguf1ètitl de Veroois quei t°.ut -!16n• visages'en éclaire, détente-~ue le gétltral mtt--aussitôt t }?rE1fü-:
, - Voyons, m_oi:i :ra~i, nou~ nàlfs- compr€-ndrMs"·sa:ns
beaucoup de phrases. Lts .caprices de -éel! imbé'dlt! a-ut:riént
gagné-à rester seci:etS:, miis slitl- dht .transpiré' c'est- •èrrct3re
un malheur dont on se relèvera. Il n'en va pas dè' mêœe
pou~ tes ·pétdbles. clrtoosrances que veus coannssé.t am~i
bien que moi...
: " '
· :
- J'ai toujours soutenu, mon général, que le-rectit:'dui.mt
lequel il est tomM .. .:, ·
·
:'
.
- ·Mon chèr Vetnois, ·né d1s1::ut0îfs! p~. ·Mtme• si:- le
uralhttm a tout fait, . U vaut mi,t1ax: .;1e, eacher q~nd il,_,
\, - , 1·•ea.uerru-s
! _ ,,l-:·
. ~ .. '
ressemble si cruellement à autre cuose.
Cf:uc,
sur! ·
ce point, la réputatiôll dé men œvell' nè- !fdit p~-'è\'l~mée.
Groy:ez-moi : tenGf'.ttet à c.ettè, v:isité- )du dilin::l'.p de
bataille.
· -' ·
Jt 1
' •
t.,
~~ Je .ne puis - pits.~fai' mûremétttl •rëft~chi àux termes
qu:e yettfploidtllfÎl, att ,d.1emirl -qne no'Us suivt-Ons:. w
•
•
- Mon ami, vous vous couperez. Trouvez quelq~
pn!œxtèl pour ~bantio?'11e.r ê~ preje~, l\'~U~s':,bte'à~ ~li, "."°'?s
nèltiïrnrgin@~.' J • • :J, ..
~,.,,.J .. °J •
• .,_ _
_
1
'Mai&gt;s -ph:ts ~
n, a ;c'.édlî jüsq_ufâ 1&gt;f~sen\l) pli!S _vemo1s . se'
rêvO'lte .d~nt d ltte &gt;éxigctncaèl -1 - •0 - 1 1. ., • _ ·., • • ':_ ·
~ s~ je ne .vaia ,~as: ;r~c:i él.te ~ltliëah&gt;ù ,s6;1' mà? ·e'9t
mort~ t~ 1:1'.e pui son.g~r ~ voo~·-~n'èP. ~~t1~n- :.sàr- ~:s _
autres points. C'est par_ ma faute qu·e, ~~s- ht so~v~
qu'.éll(!-gatde &lt;fe,lu~!; l'ku.l~n~a. su~it ~ 'tfne~ll-t'ct èt J -m:e
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jairthès l
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LE CAiMARAD.E INFIDÈLR

,

_; Non,.. man, généml, mais-- bien de lui ·ren:d-re sa1pl.a.ae
entre elle etmoi.
.:.,
Pendant quelques secondes, M; de Pontaubault ga:r.d le
si,k.n.ce 1 m~.au-œ.cnnfont·de , Vernais, .iLoe.sem:hfu pas
avoir compris _
,
, ,
,.,- .,.
~:- wmm.e vous. v.omhe~imopami. J.e ne prétendàfs q-1:1e
VQUS averfu-"'J&lt;;;œeri g;udë!.io;i moi.ps: V'lltt~; pnol'l!ltrSSC ,,'
- _E)b.;_paro.on, j-cl n,ài rien:pmmis.. Je..v(!lu.ç :ui&gt;. dit man
iniention.,, mais: je ne...-suis pas seul en cairse:
~ - Voyons, v:oyons, ne. vomd.âchez .pas.. Cette: collitbo~f,
ration dont nous avians f~it le. ·projet· et -quË'.devnir.repren:dre nos bonnes traditions des temps héroïques...
. , .. " .,
Cette füîS: Verm.M s:€1 rure iont.à fuit" IL :f.rutr,qu'iL sâtisfasse un besoin de vengeance. Pourtatrl"Ôest presqu~1isur
un to1tplaisant qu'il .tepàrtÎ11:::...
~ ,.)
- La •coH{llboortio.a du temps; de guerre· niètait qu'uh
nom flatteur" do~t on réco.mp-emait .DXlt.œ .obéissance-~ .. :~stnous qui emfaision.s taùs.-lés'-fpii5 .•Mais-ces..miradës' &amp;abnégation ne-se.. prd.duiront pas, deux fois. Le 11ressau~~t irus.é; ..
Si.pu: malhen:ôl vous.. fau.1ü errco:œ faire appel à; nous" jèri
grand'pe111i que wusr ne;, s:rchi.ez. :pas le rie.tendre. Je. v.aus,
pi:és~ m~.s.-œ.spects, mou gépér.al.
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soas Yh.erhe- foBe qui ne par.vïen: pas ;à. en a:b&lt;!1Hrde.iui::i:C'é:; ·
lefantônie duLClienùn, qu.f')se sont di&lt;qrùf:é, dem::rn1ontle.s
s'enfonce e ligire,&lt;lroite so.us.t:la.. broù&amp;5aillè ·de fil :de:fer,
et,. mcottt i.mpra-uicabl é allll' viv:nits,,. .st:llID]e
voie _Sblen~lle rGSetl.rte ·au p.iiuip½o :des. ombœ,sivl.ai .,rlrontée'., d ' 'la-,
cô.te a été 5-ile.ncieuk eti n_ppressée-. lb·Jie.ti: .Aat.oiaaerfui.., '
même,: dot1 t Jr.ous d.ë'nei QD tt désu:éla .prëseir.a; n~ pas .posé.
une-quesfimr. M~wl~q:ue,,atte'ignanrle _soœmew iR voifflr
s'ouvrir:autour d'el.llld}ünmèruœn ofüud:e, et,. ooiE aei dëfu:at.

w1

�704

,,.:

LA NOUVELLE REVÙE FRANÇAISE

soleil de mars, l'échelonnement à perte de vue des collines
en friche, la majesté, du lieu endort un instant l'angoisse
, de Clymène.
- Comme rherbe a poussé, murmure-t-elle. Il y a un
an, l'endroit était encore si terrible.
- Nous allons v~rs ce mamelon, là-bas, dit Vernois.
Nos lignes le coupaient par le milieu. Il s'agissait de les
pousser jusqu'au commencement de la déclivité, même
pas jmqu'à ce rocher que vous voyez- d'ici; deux cents
mètres à peine. Ah) que cela paraît maintenant peu de
chose! Prenons par ce sentier qu'on a taillé dans les
réseaux.
Elle le remercie d'un regard encore plein de la crainte
qu'elle n'osait avouer :
- Alors nous ne serons pas forcés de suivre la tranchée ?
Elle était déjà presque obstruée quand mon oncle m'y a
conduite ... Au retour nous nous sommes perdus ...
Ce qu'elle ne dit pas mais qu'il sait par M. de Pon!aubault, c'est que, dans un couloir, il a fallu franchir un
éboulement d'ou émergeaient deux chaussures, et qu'au
retour, voulant lui épargner de passer par le même endroit,
&lt;:'est à grand'peine que le général l'a ramenée jusqu'à
la route avant la chute du jour. Vernois la rassure: les
Jaunes ont minutieusement battu la zone de combat ;
&lt;l'ailleurs il a lui-même reconnu le chemin. Et marchant
le premier, signalant les obstacles, les mauvais pas, il s'en·
gage dans le maquis des piquets, des cerceaux et des
che..vaux de frise. Mais le souci que ses compagnons ne se
blessent dans les détours des chicanes ne le distrait pas de
l'évocation vers laquelle toui son esprit est tendu.
- Que de fois j'ai surpris Heuland à contempler cette
vallée, du seuil de .son gourbi, au coucher du soleil, ou le
matin. quand la rivière commençait à luire dans la brume.
Car il était sensible à la nature, plus qu'il ne le savait luimême. Devant le spectacle de cet horizon, il nous arrivait
&lt;l'oublier les ennuis ou l'insécurité du,secteur; et pourtant

LE CAMARADE INFIDÈLE

aucun de nous n'avait pu lever la tête assez haut par-dessus
les réseaux et les remblais de la crête pour apercevoir,
comme nous le faisons d'ici, les deux versants à la fois.
Nous ne savions pas que notre position avait tant de grandeur. Ce que nous en apercevions, toutes ces pentes et ces
replis du terrain, semblait aussi vide, aussi mort qu'aujourd'hui, à part les éclatements qui tout à coup jaillissaient du
sol, tantôt un seul, tantôt par quatre, ou qui couvraient
brusquement une zone entière. On aurait dit parfois que plus
rien ne vivait dans le pays, hormis ces végétations de
fumée, qui se dissolvaient au bout de quelques secondes.
Quant à l'immense population de soldats cachée dans -les
creutes et les terriers de notre versant, on ne l'aperce:vait
pas plus qu'on ne devine à présent la foule des morts qui
occupe la même place. Il n'y a de changé qu'un peu
d'herbe ... et le silence !
La croupe qui paraissait toute proche s'éloigne à mesure
qu'ils s'enfoncent dans les ronciers et que, coude après
coude, le sentier se referme derrière eux. Puis soudain,
lorsque Clymène se croit encore loin de l'endroit qu'elle
appréhende de revoir, Vernois s'arrête:
- C'est ici ·que. le front de la division commençait. La
souche dont il _reste quelques débris à notre gauche, était
dans ce temps-là un arbre visible de loin. La bdgade
d'Heuland devait passer entre cet arbre et le sommet de
l'épaulement. J'ai pu retrouver la tranchée de départ.
Venez par ici.
Il les emmène par un passage plus étroit encore et plus
tortueux, jusqu'à un boyau si comblé qu'un homme n'y
serait pas caché plus haut que la ceinture.
- C'est là qu'étaient massés les hommes. L'endroit,
depuis, a été pilonné et les Allemands ont renversé le sens
du parapet. On avait taillé des marches dans la terre. Et
à cinq heures moins dix, quand on commençait tout juste
à distinguer les · objets les plus proches, c'est_ d'ici qu'il a
entendu le terrible signal, le petit coup de sifilet ...
45

�_,/

LA NOUVBL-U 1ŒVUE FRANÇAISE

7u,o

.

Vernois n'a -pas compté avec cette ~ ~ e,caœssante, m
prévu .cmµbien des li-e-lilx ,aux contours .Sl effacés manque~aient de langage p:anr qui ne 'les :.a ipas connus d.ans le\lll:

.

état premier.
_ Le boyau que mous ,lJ.lons à ~u~lques, mèttes devao~
nous n'existait pas. sils .ont p.u cmmr 1:u-squ au réseau _ane
nd là où
Les premiers fils de ferJ .Ils iront trav~rsé
ma '
,
• •1s ~ t - au.té ra preroLète
sans beaucoup_ de pewe, puis n u= s

sont

tranchée.
. • 1 b
Vernois siàvanœ em.tte des cratèl'es creusés par es o.mbardements .p.os:térieurs. Mais dev.ant Je _visage de_ iClym~ne
il sent toutes les ,explications iintempest1ves. Il ·aioute simplement :
.
,
· d
- C'est ;uste à }~endroit où nous sommes qu un tir e
barraoe les.a ëcras.és.
Al~rs, comme un soldat touché, ,elle chance~l.e un ipe1:,
tombe à genoux. Paur respecter s~ reoue~emeJ1t, il
recule de .quelques pas, -violemment tué en _arnè11e par le
petit Antoine .dont les doigts tiennen.t les s~ens serrés. 11
· Cl ène prendre de la terre dans.ses mams, la soulever
vort . ym
• l 1·
comme si elle allait la -porter .à ses lèvres., puis a aisser
re tom bex. Et aussitôt.il sent Yenfani se mettre
. Là trembler,
. ,.
·
1
.r0 .-t Il veut le faire asseoir, .roa1s e pettt :ti~t
tirer p us ..1
d
œs yeux fermés et refuse _de .se tourner- du .coté e sa
1 "

•

•

•

mère.
·
.
_ Antoin.e,.mon bonhamme,Jui d:i:.t:doucemeut Ver_ne&gt;1s,
est-ce que tu n'oserais seulement pas rega:~er ce ctm1 de
terre o:ù ton père a bien eu le .c;onra-ge de, s,élanc~ .r~ec 1Ses
hommes au dev.ant des grenades et d un.e m1ttailJeuse
qu'on n'~vait pas pn détruire? Cé.tait pl~ ~ayan: de
fraru:bir ce petit espace que de traverser ~ Afnque ~ une
extrémité à l'autre.
.
Mais l'enfant reste . replié, les mains sur son ·visage.
Vernois pt.éfèrerait :une crise ·de dése_sp_oir où _le .cœur du
petit s'ouvrirait et recevrait un souverur indélébile.
- Je y.ais te dite •une chose que ,p resque 'Perso..nue .ne

LE CAMARADE INFIDÈIJE

707

sait~ il ne •faudra pas 'la répéter à ta mère, par.ce qu'elle en
serait trop bouleversée ... ·
Mais, toujours sans lâcher la main de son ami An toi-ne
relève· la .r:ête, regarde en .arriève et dit avec un ;entiment
d'horre,~ qui ne, peut laisser place à d'autres impressi0ns:
- Ja1 cru quelle voulait manger la terre ...
Et il .ajoute aussitôt:
- Si nous nous en "1llons, il fau'1ra bien q.u'elie
viesne.
A.-u bout d',-un moment, Cl,y mène se relève et demeure
tournée vers la barrière de collines qni . clôt .l'horiion -du
.côté du nord. Quand Vernois la rejoint et .rencontre ses
yeux, il n'y voit aucune trace de pleurs, mais un rega-rd
dur et perplexe. Avec lassitude elle soulève nm peu les bras
et dit, si bas qu'il l'entend .à peine:
- Je n'ai plus rien ...
Il se méprend et répond :
- ;Mon arnie, .il vpus a laissé trois beaux- enfants.
Mais elle secoue la rête, désigne vaguement l'espace
autour d'elle et murmure plus bas encore:
- Je ne fe vois plus.
Et très vite elle ajoute:
_:. Mon onale ne m~avait pas montré cet endroit..•
C'était un emplacement plus ,découvert.
- Nan, dit Vernois, èest bien ici qa'il est tom'bé.
- Je V-OUS cr.ois, mon ami, je ne doute pas
vous. ..

ae

Mais au coup d'œil hésitant qu'.elle ~ette alentour, .il
comprend que Faspect d'.1.m lieu tant soit peu différent a
brouillé les anciens souvenirs et que fümagination décue
ne sait plus sur quoi se poser. Soudain Clymène se baiss; et
ra.masse prévipitamment un ob}et qne dans .le creux de sa
main eUe chei.;che à dégager de la terr.e .adhérente. Ses
doigts se ferment comme sur un talisman.
- Qu'est-ce que vous avez 't rouvé?
- Un boutm1,- dit:-.elle sans rouvrir la. main.

�708

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Puis elle se- décide à le lui tendre, mais comprend aussitôt l'absurdité de son espoir.
- Ma pauvre amie, un bouton allemand ...
C'est trop pour elle que le surcroît de cette petite déconvenue. Elle a hâte de quitter ces fondrières désolées. Elle
remonte vers le premier sentier, mais avant de l'atteindre
se retourne encore une fois du côté de la vallée abrupte
où durant tant d'années, a commencé la terre interdite.
Ce' décor, du moins, avec ses pentes rousses et ses falaises,
est commun aux deux emplacements entre lesquels hésite
et se déforme fimage qu'elle poursuit vainement.
- C'est en regardant cela qu'il est mort, murmure-telle.
Par pitié Vernois s'abstient de répondre; mais, dans son
désarroi, elle a besoin de certitude :
- Faisait-il du soleil comme aujourd'hui?
- Du soleil... Non.
Aussitôt il comprend que toute imprécision lui est suspecte et que la vérité est moins dangereuse:
_
- Il faisait un léger brouillard qui a permis l'effet de
surprise ... Jamais Heuland n'a vu cette vallée ... que sur
les cartes.
Il reprend la tête de la petite colonne. Dans la charmante clarté, les questions d'Antoine se pressent, se bousculent, parmi des cris à demi-voix, poussés devant les
débris de toute sorte qui déjà ne trouvent plus de place
dans ses poches. Qui sait les épouvantes que l'enfant a
craintes et qu'il sent COl)jurées ! Etourdi par la réaction, il
n'est plus qu'ardeur et confiance. 11 insinue:
- Est-ce qne les Annamites ont aussi ramassé les
casques?
Après tout, la m_é moire d'une chasse heureuse peut aider
à défendre de l'oubli l'émotion de cette journée, et Vernois
se tourne vers Clymène :
- Si vous vous reposiez un mome11t. Nous entrerons
dans les réseaux pour tâcher de trouver un casque.

lE CAMARADE INFIDÈLE

Il tire de sa poche une cisaille et se dégante, ce qui
laisse voir la peau déchirée de ses mains.
- Vous vous êtes blessé I s'écrie-t-elle.
- Ce n'est rien.
Et pour côuper court, il remet ses gants. Mais elle
insiste:
- Qu'avez-vous donc fait?
- Il y a huit jours, je suis venu frayer le dernier passage que nous avons suivi .
.Elle dit, les larines aux yeux :
- Vous avez pris cette peine!. .. et vous allez encore
vous mettre en sang.
- Il ne s'agit pas de moi, répond-il avec impatience;
et ce n'est pas un lieu où s'apitoyer sur des égratignures ...
Allons, mon gars, grimpe sur mon dos, ou tes mollets
resteront dans le barbelé.
La recherche dure plus longtemps qu'il n'avait prévu.
EH~ est récompensée, à défaut du casque, par une ample
mmsson de cartouches, de fusées et de bidons. Un instant
ils croient s'être égarés, car sur le sentier ils ne retrouvent
pas Clymène. La voici pourtant qui revient; ce ne peut
être que du champ d'entonnoirs où elle est retournée, mue
par quelle attente ou quel repentir? Elle matche les yeux à
terre, la robe déchirée, tenant un petit bouquet de fleurs
jaunes déjà pendant et flétri. C'est à peine si elle sourit à
la joie d'Antoine, et pressant le pas pour passer devant,
elle ne prononce pas un mot jusqu'à la route.
Ce point ou la chaussée fait dos d'âne et coupe le chemin
de crête, c'est là, Vernois le comprend bien, que sa
mission s'achève et qu'il devrait dire à Clymène : « La
voit~re vous ~ttend au bas de la côte; vous n'avez plus
~esom de m01. Descendez sans vous retourner, et quànd
!e ~ous _aurai vue disparaître au premier coude, je m'en
t:at m01-même par l'autre versant.» La voici qui pose le
pied sur la route, qui s'arrête pour reprendre souffie,
échappée au cauchemar des nappes de fil de fer; elle

�710

0:-

LA NOUVELLE R,EVUE l'î.l\.NÇAISE

semble lui donner juste le temps d'.engager la phrase, à
l'endroit qu'il faut . Mai&amp; comme une goutte tombée
au point précis où les eaux se partagent et dont un grain
de sable décidera l'hésitation, la phra:',e reste suspendue
entre deux pentes . .Si Clymèpe n'avait ce mouvement
· de têt'e qui semble un commencement de départ, si elle ne
laissait pas tomber ses fleurs fanées,, ·sans duute pu&amp;rait-il.
Mais déjà.c'est trop tard. Pour la pretnière-fois il la prend
par le bras ; il sent sur sa manche ce coude et dans sa ma in
ce poignet qui s'appuient. 11 faudra pourtant bien qu;avant
l,a fin de la descente clarté soit fa1te enue. eu~.
- Mon amie, commence-t-il, yous ne me- vernez pas
.avan·li longtemps~
- Pourquoi ? demande-t---elle ingénument.
- Mon travail ue va. plus me permettre. d'abS&amp;nc.es.
Elle dit avec la soumission de la' fatigrte-~
- Je vous ai déjà-coûté beaucoup trop de temps. Mais
g.u and ce serait dans deux ou tr.ois. mois, dires quand
vous reviendrez~
- Je ne sais pas encore.
Alors elle s'alarme :
- Ne me. fuites pas pe.ur !. .. Dites m.oii bierr e.x.octem~
sans rien de plus ni rien de moins•. . Je ne puis me méiie:r
de tout le 'mon.de ... . et de '-lous encore !
- Vous êtes entourée de meilleurs conseils que 1-es
µriens. Je ne suis que trop intervenu dans votre vi:e.
Elle riposte avec âpreté-:
__,.., Je ne suis entourée que-d!êttes qui.me dtttesteo.t r
Il croit avdir mal enteodui:
_,_ Votre ondedésirerait, ..
M© ll oucle ni mes sœurs- ne désirent mon bien, m a1 s
seulement que j-e fasse leur volontfr.
Les barrières de sa fierté cèdent à la: la.ssil!ude ; elle poursuit:
,
- Si je i.--egard-e \le11s le passé, aussitôt il:s s'efforcent de
le ternir ... Et si je regarde ailleurs .. ·ils, ont .encore pem

LE CAMARADE" INFIDÈLE

,que·je ne leur t-:FiapP,e ... Vous seul ne m'avez pas trompée ...
Il murmure entre. ses dents : ·
- Qu'en savez-vous ?
De ln tête.ellè fait signe qu'elle sait b.ien que non;._ et à
bout de force, elle répète ce geste comme pour empêcher
que Vernois n'insiste. Mais à l'entrée du village en ruines,
où déjà la Yoiture est eœ vu.e, elle reprend, très bà:S :
- Croyez-vous que vos pauvres ruses n'étaient pas
transparentes ..~ Ce n'est pas votre faute ... si mon mari...

Il dit:
- Je ne vous ai conduite lei que pour vous Cbntraindre
à lui, pardonner.
Alors elle fe regarde bien droit et ditav&lt;ec déso~tion:
- Comment ne voyez-vous pas ... que cela m!est devenu
faèile ?
Elle étouffe un sanglot, très vite, car Antoine se .rapproche. Et tandis que l:e petit saute au mu de Vernois, elle
fuit vers la voiture.
·
1J
&lt;

J

~

•

V

Ne.tilt-ce que par ruririecpour M. de Po:n.tau.bau.lt ;. ne fûtce-que pour aémontrer à Th0mas la rutïveté de s~s, &lt;mnseils •
ne fût-ce que par cynisme et par· d.érl:sion. de lui ·m:&amp;me '
Vernç&gt;is est.revenu dès la semaine suivante~ et dans le
d'crne cour tranquille, il est satisfait de soo.ner à hi. porte
de cette maison où il s 1ét-ait promis de ne- jamais pénétrer.
Clymène lit près d'une fenêtlla; elle n:e renrend pas
entrer.
- C'est moi, dit-il; j'ai. voulu vous montrer. ce que
valent mes résolutions.
.
Elle. ne s'écrie pas. Ou dirait que la présence de ,Vernois
ne la force qu'à peine à changer de pens~
- J'avais tellement èspéré, diL-ellc ..•
Il lui baise les deux mains 1 mre après' l'autre.

fond

�712

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Je viens en homme raisonnab~e qui ;ous _deman ~_e
pardon de tout ce qu'il a fait ou dit depms le iour qu 11
vous a vue ...
Elle voudrait l'arrêter, mais il lui baise encore les
1

mains.
.
_ Pauvre amie, avons-nous assez quintessencié ~t
coupé des cheveux en quatre. C'est votre.. faut~ aussi:
Pourquoi me braviez-vous avec votre hér01s_me . li faut
croire que c'est bien français ce goût des acrostiches de se~timents. Si nos voisins en font des gorges chaudes, 11~
n'ont pas tort. Mais il y a, Dieu r:::erci, notre bon sens, qm
finit toujours par avoir raison. Alors c'est entendu, n estce pas? Désormais nous serons sincères.
Elle essaie de dégager ses mains :
_ Je le veux bien, dit-elle d'une voix qui tremble un
peu.
.
1 fi
_ C'est-à-dire que jamais nous ne Jouerons :u P. us n
-l'un ave~ l'autre. Il faudra terriblement changer d hab1tudes.
Enfin nous nous y efforcerons, si vous voulez.
Comme il lui a rendu la liberté de ses mouvements, elle
reprend de la hardiesse :
. .
.
_ On croirait que nous d1ss1mulons des sentiments
bien honteux... C'est entendu : nous essaierons. Mais
d'abord dites-moi que cette pièce est joliment aménagée.
Il en fait le tour avec des remarques· sur les meubles. ~ls
discutent une couleur, heureux tous deux de ce réf1t.
Arrivé près de la table, il prend le livre qu'elle y a laissé
grand ouvert :
- Que diable lisiez-vous?
Il regarde le titre.
_ Comment, vous si vraie, pouvez-vous trouver du
plaisir à une pareille sottise ?
- Peut-être parce que je suis sotte. Mais ce roman estil plus absurde qu'un autre ?
- Essayez de me raconter ce qui s'y passe.
- Non, c'est trop ridicule.

LE t:AMARADE INFIDÈLE

713

-:-. Vous voyez bien. Il y a naturellement qu~lqu'un
qut aime éperdument, dont c'est la grande, l'unique affaire.
Comme si réellement l'amour tenait dans la vie un rang si
éminent. C'est pour s'aveugler sur la laideur de l'amour
qu'on lit des romans.
- Mon ami, dit-elle agacée, laissez l'amour, puisque
-nous ne sommes amoureux ni l'un ni l'autre.
- Voilà déjà que vous manquez à nos conventions.
- C'est un peu fort !. ..
---:- Nous ne sommes pas épris, je le veux bien, mais nous
sommes un homme et une femme qui courent grand danger de s'émouvoir ... ·
Il observe qu'elle pâlit.
- •··. comme cet -accident peut arriver à n'importe qui.
Alors mieux vaut, ensemble, étudier la nature de la menace.
Mettons-nous sur ce canapé et causons en amis à qui les
mots ne font pas peur.
- Il ne faut jamais contrarier, dit-elle ni les ivrognes
ni les fous. Alors ?
'
- Eh bien, je pense qu'il existe deux sentiments hon•
nêtes, nettement définis, et qui n'essaient pas de se donner
pour ce qu'ils ne sont point, dont l'un est le désir ·l'autre
l'amitié. Le premier est compris partout, mais l'h;pocrisie
v:ut_q~~on le_ déclare grossier. Le second jouit de la cons1dérat10n umverselle, mais presque personne ne s'y intéresi;e. Toute l'attention, tout le bavardage, toute la littérature, toute l'éducation sont tournés vers le mélange des deux
qui, comme tant de métis, a de la séduction et les vices
superposés de ses deux parents.
- Je vous écoute.
- Or cet amour qui a tout usurpé, qui s'est fait recon'"
naître ~n c~ractère quasi sacré, devant lequel on veut que
to~t p!1e, c est de tous nos sentiments le plus louche, celui
qui fait commettre le plus de vilenies.
Elle tâche de lui tenir tête :
- Ce que vous dites n'est pas très neuf.

�LA NOUVEJ;.LF.: :REVUE.' FRA'.l'IIÇAIBE

- · Raison de. plus, pour que ce soit vrai. Voici- par
exemplti un homm.e, qui finrrodnit auprès d1une. jeune
femme sous pnétexte d?e~alter ht mémoire de .s0n œarb...•.

Déj-à ell.e
-

es!. debout :
Parlez de l'amour tant que vous· ~ndnez, mais,!$

de. nous.
Il la rattrape par le poignet et la aontraint à se r.assooh:.
-Admettons que cet homme n•a:it: été poussé que par
l'indignation devant la facilité avec lae:ruelle on élimine les
disparus. Son cas n'en stira que plus sigaificatif. Or que
füit-il ? Pa:r ses habiletés et ses maladresses, il n'aboutit
qu'à désagréger peu à peu le souvenir de son camarade: ..
- Si quelque c~ose, s'écrie-t-elle, €datait aux yeux,
c"'est votre l,onne foi I
- Il n'y a que la bonne foi pour réussir de si crélî:ca:tes
perfidies. Car le zèle qu'il apportait à fai.re l'él'oge de ce
pauvre garçon l'amenait, par un subtil détour, à se mettre
lui'.-même en valeur, à suggêrer d'es cotnparaison's.
Elle est à bout de patience :
- Sï c'était pour me dire cela, il v-alait mieux ne p,as
venir.! Allez-vous-en\
- Si je m'en vais à cette heure, ie n'aurai même plus,
pour excuser une autre visite, le faible argument d'aujou_rd'hui. C'est maintenant ou jamais qu'il faut arriver à voir
clair.
Elle le supplie :
., - Il vaut miei,u- pas!.. ..
- Je croyais que mon. frère vous avah cor;i,vaincue.
Nous prendrons les questions rune aptèS: l'autre.
Alors elle s'écrie:.
- Pourquoi, me tourmentez-vous ai.,n:si ~ Vous êœs-a~S'ez
perspicace. pour _mener t0ut seul, \lOtre affreuse enquête.
S'il y a quelque chose à découvrir, v:ous le savez d'epuis
longtemps. Pourquoi me for~er à wus dire ce que je. ne
veux pas?

LE CANU.RA;DE, INFIDÈLE"

F5

Pendant le silence qui suit, ils ne. font un: n.muvem.ent
ni l'un ni h'autre.
·
- Vous voyez bie:m., ma pauv.1:e.. amie,. re.prend.-it dou,'.
cernent, q.ue nous sommes, tousJes&lt;lwx pins. atteints.qu'il
ne paraissait d'.aibor.d
.,
ll ajoute a"ec ulifficulté:"
- Et nous _ne pou.;70ns plus feindre de cro.itG!.~. 9.ue c-e
quJJ ~ous ra.pproche c est vrai1nent la. pe.rn:sée d'Heufand ...
Je sais bien quiiLestr.ridi:cule de parler à un.e. femLllle comme
ie 1~ fais ... Il ~st même pennisi de tnD.uver que e.'est'. un peu
go.upt. •. Mon f:nère préteJiJrl qu'il riy a plus che-x MUS
9-ue de la hr~v.:ade. •. et que le. rnofrrdre sentiment natf,
~Qntan.é, serait plus 1onmhe que no·s µoints: d'honnelilr..Elle murmnœ :
,
·
-:- Votre frère a été très-b:on-. Je l'ai. vu plusiJmrs fois.
Ilrm ai donné- Je COliLrage de liegarder en m0i-même~.
- C'est tout ce qu'il s'agit de faire. Ce&gt; qu1érait Heu.la:nd
dans ~a réalité, la question n'est! pas lit: (}m. reste,, nous
~edev1en~rons plus sensibles à S;1( j~Ul'Iesse, àrncrn b(i);ll.c cœur,
· ~ s~n désmtére:sement, lorsque, nous, ferons a.vec simplicité
1ave.u d_e ses . msu~sances.) L important, c'est de ne. pas
nous _meprendre sur c.e,que. nous a~ons éprouvé po:u:r Iui.
Vamcue d'avanc~ par .tant de méthode, elle semble
a:tendre un arrêt. Vernois porte la mam à. la p.ache inréneure de so_n veston, y palpe une elll,vel@pµ-œ.:.
- Je dois vous avouer d'abo.rd. nrrahus de a.onfiance.'
Avec les effets de votre mari, v@us avez reçu toutes &lt;!elles
de vos lettres qui se trouvaient daaas .som Tuagao.ft•,
toUles '
b')
sauf une que vo ilà.
Au bout d~ ses doigts, l'enveloppe. bla:n~he vaci:llemn pen.
- 11 fallait sawoin à qui i;etou.rner_ces fuwes: c'est mon
excuse pour avoir ouvert celle q,ue· je tïell$.. Je nlen .ui
guère pou: l'avoir lue jusqu'a~ bout;: j'en: a:i mo.itISdi!ncore
pour l av01r gardée. Et quand je dis que l'iutirêt d'Hœu-la-nd
a été ,le ~remi:r. n1,-obile de mon iaterventioi:r, cela. n::es:tr ,pas
tolU a fa1t vrai ; le tout premier c'est cette lettre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je ne comprends pas...
,
.
- Une femme dont la tendresse trouvait pour s expnmer des mots si simples, si touchants, la savoir menacée
d'une révélation brutale et s'en tourmenter : c'était peutêtre romanesque. Votre prénom l'est bien un peu, et je me
souvenais d'une photographie où l'on ne distingue que
votre profil... Assurément je ne songeais pas tous les jours
à cette petite armoire où votre mari cachait sa correspondance, car quel espoir avais-je de pouvoir me m?,n_trer
utile? Mais je ne l'oubliais pas; et lorsque, cet été, J at pu
prendi:.e inopinément quinze jour~de repos, cett,~ idée m'a
conduit sur votre plage ... Il faut vous figurer l ignorance
où presque tous les homm'es sont d'une femme vér_itable.
Cette lettre de vous, que j'ayais surprise, représentait pour
moi ce que l'amour peut avoir de plus fidèle et de plus
charmant. Et c'est justement pour cela qu'il faut qu'aujourd'hui vous la relisiez.
Elle le regarde avec effroi :
- Comment pouvez-vous demander? ...
- Il le faut. C'est le seul témoin que nous ayons du

.
.
Traquée, elle réplique avec 1,1ne hardiesse balbutia~te: .
- D'abord qui vous assure que chaque mot ... était écnt

~~

comme il aurait dû ...
Il n'a pas l'air de comprendre.
- Que jamais je n'essayais, malgré m01 ... de tromper
un immense besoin d'admiration ...
Et comme il reste muet :
- Ah que vous êtes cruel! Je ne puis pourtant pas
m'humilier davantage ...
- Si ce jour-là vous n'étiez pas sincère, murmure-t-il,
désespérons de l'être jamais...
·
Il retrouve cependant ce qu'il faut dire:
.
- Nous avons toujours soutenu que le courage ... était
inconcevable sans un peu d'aveuglement ... Ne croyez pas
que vous veniez de faire une horrible découverte et que le

LE CAMARADE INFIDÈLE

passé en soit ·compromis ... Vous ne consentez pas à relire
cette lettre ? Je n'ai même pas besoin d'ouvrir l'enveloppe.
Ecoutez : c&lt; Encore une journée passée sans toi, ni triste
ni gaie... »
- Non, non, non !
Elle se jette en avant et tâche de lui fermer la bouche.
Il se tait, ?ose, l'env~loppe sur la table. Mais il a de plus en
plus de peme a dommer son raisonnement.
- ~videmment, ce n'est pas notre faute ... si la guerre a
répart.1 la mort au hasard ... et c'est se moquer que de rien
prétendre compenser avec notre petite justice ... On ne sait
pas pourquoi, lorsque tous ont repris leurs commodités ...
no~s seuls nous resterions guindés dans le sublime ...
9u un, ancien sold~t s'éprenne de la veuve d'un disparu,
c est d un ordre meilleur que s'il épousait une fille et elle
un enrichi ... Mais que nous deux précisément ...
. Leurs regards n'osent s'appuyer l'un à l'autre ; ils parviennent pourtant à ne pas s'éviter.
:- J'ai dit que personne n'a respect de l'amitié. C'est
m~me ?our l'amour une gloire de plus quand on peut la
lm s~cnfier ... Que voulez-vous ?... J'ai toujours autrement
sent~··· No·n que mon amitié pour Heuland ait parfaitement
ménté ce nom ; mais les événements suppléaient à ses
manque_s·:·. Croyez-moi : depuis huit _jours'j'ai pesé toutes
les ~oss1b1lités, même cette idée folle que vous pourriez
hab1ter ma maison, si étriquée, si ouvrihe, si resserrée
entre la ro~;e et !a _montagne ... Les obstacles, je vous
assure que J en fa1sa1s bon marché, la consternation de
votre famille, et le scandale, et jusqu'à ma crainte de vous
décevoir. Mais il restait un point sur lequel je n'étais pas
fi:r de
triomphe ... Quel malheur que nous ayons.
de buté s1 bien!. .. Il est malaisé d'oublier cela ... Nous
av?ns notre orgueil t_ous les deux, mon amie, et le go-ût de
lm donner e~ nournture· ce qui nous tient le plus à cœur.
~e très 1~m, avec peine, elle ramène sur son visage un
pémble sounre :

1:10~

�LA NOUVEI..LiE REVUE FRA ÇAISB

-

Hélas, oui, nous sommes orgueilleux.•.
Il sent qu'il ne faudra pas grands coups de cravache pour
qne, l'un et l'autre, ils reprennent le dessus.
- Je réunis parfois mes apprentis, le dimanche soir, et
je leur fais une lecture. Eh I bien, l'autre jour, pour mieux
imaginer votre présence, j'ai voulu voir l'action qu'aurait
sm eux .•. vous devinez quoi ... une de vo tragédies ...
Elle l'interrompt avec un premier retour de crânerie :
- Comme vous deviez la lire à contre·sens I Car malgré tour, mon pauvre ami, vous êtes un peu trop raisonnable.
- Si je l'étais vraiment, je prendrais ma part de butin,
sans m'occuper d'autre chose. Je permettrais qu'on rie
de ce champion de l'amitié, qui pour mieux servir les
intérêts d'un camarade l'a supplanté à son foyer. Tant pis
si mon exemple servait à prouver que tout homme peut
être réduit par l'amour comme tout peut s'acheter pour de
l'argent. Et si l'on s'étonne que cette veuve assez jalouse
de son cb:1i:,rrrin ...
Il savait qu'elle répondrait bien au défi.
- Je n'ai pas encore besoin, dit-elle, que Yous me
défendiez.
- Si l'on s'étonne qu'elle se soit consolée pnr un bonheur sans beaucoup de gloire. ..
Elle lui coupe la pard!e:
- Décidément vous avez l'imagination pathétique. Je
crois que vous vous êtes un peu vite alarmé.
L'ironie les rafraîchit comme de l'eau sur le visage.
- Les scrupules e:«:essifs sont dans les règles du jen,
chère amie; 011 ne saurait tre trop pointilleux. Quand
vous verrez le général, dites-iui que je uis venu Yous
faire mes adieux; mais pour que sa joie ne soit pas trop
humiliante, ajoutez que nous nous sommes séparés en
plaisantant.
os adieux ? s'écrie-t-elle.
- Pour aujourd'hui nous aurions de la peine à nous

LE CAMARADE INFIDiLE

7'1 9
entretenir de choses indifférentes; et la :prouesse dont nous
venons de nous donner le plaisir, nous ne la renouvellerions pas tous les dimanches 1
Elle dit bouleversée :
fais je ne pws me passer de votre amitié !
-. Non, non ! Vous ne me forcerez pas à discuter. Je
ne fa1s pas vœn de ne jamais pJus vous revoir. Dans six
mois, un an, il se peut que je vous apporte des fleurs
ou _des fruits confits. J'obéirai, cda va sans dire, au
momdre ap~el de vo;tre pan, mais tâchez que ce ne soit pas
tout de smte. Maintenant ..dites-moi oû se trouve la
chambre d'Antoine.
Elle balbutie:
e me laissez pas seule!
- Mon amie, je ne ,·ous reconnais pas. 1ous nous
devons de la tenue et même une fa.ç-on d'allégresse. e
répondez qu'à la question que je vous pose : où se trouve
le petit?
-

- Puisque vous l'exigez ... ie vais vous y conduire.
Dans sa terreur d'une sc ne attendrissante, il réplique
durement:
Je vem y aller seul. Où est-ce ?
Mais elle court à la porte et l'ouvre:
- Antoine ! Antoine !
- Je ne veux pas. Devant vous je ne saurais pas comment lui pacler.
-

Elle continue d'appeler :
- Antoine! Mon petit! Vite! Vite!
11 faut que l'acrcent de la voix lui ait paru bien inaccoutumé pour que l'enfant obéisse avec tant de promptitude. On l'entend qui glisse le long de la rampe, en reprenant élan à chaque palier. Vernois murmure:
- Qu'est-ce que vous avez fait, mon amie!..,
, Antoine s'arrête sur la dernière .marche, intimidé par
1aspect des adulte~. Le plus sûr serait de lui dire adieu,
comme chaque dimanche, sans rien lui laisser deviner.

�720

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LE CAMARADE INFIDÈLE

"

.

.,

Mais cela, Vernois n'en a pas le courage. Du moins veut-il
être ferme et bref:
,.
- Mon petit, ta mère t'a fait descendre parce qu il f~ut
que je te dise adieu. Je ne pourrai revenir ni la semame
.
ni le mois prochain ' . ni .peut-être avant très
proc h ame,
.
longtemps ... Même s'il arrive ~ue J~ma1s ,tu n~ ~e rev01es,
il ne faudra pas croire que jet oublie ... J aurais ?1en v~ulu
rester toujours près de toi, mais voilà que c'est 1m?oss1~le.
Un sourire gêné paraît sur le visage du peut. C est
comme si les mots ne l'atteignaient pas,. au fond des
fraîches ténèbres où vit l'enfance. Vernois ne peut se
résoudre à partir sans avoir obtenu ne fût-ce qu'un regard
affectueux :
.
.
Si jamais tu as de la peine, ou des ennuis, ou s1m:
plement s'il te manque un camarad~, à ~ui ~aconter ce qui
t'intéresse, rappelle-toi quetu n'as qua m écnr:. Je te répondrai tout de suite ... Et maintenant, comme il n_e faut pas
. manque mon train , serrons-nous. la marn
que 1e
h . brave· d
ment. Et n'oµblie pas ton vieil ami qm a du c agnn e
s'en aller.
.
Les dojgts du petit se laissent prendre ~istra1te~ent:_On
dirait qu'à la seule annonce de la sép~ration, son u:1aomation s'est résignée et déjà regarde ailleurs. Vernois c~mprend que cette docilité du cœur fait la grâce d_e cet ag~,
mais il en éprouve un cruel pincement. Du moms peut-~l
sans danger prendre dans ses mains la tête de l'enfant; il
l'embrasse :
_ Adieu, mon bien cher petit.
Mais l'imprudence est faite. Les bras se sont noué~ au;our
de son cou. I1 sent qu'il ne s'en libérera qu'au pnx dune
violence déchirante :
. .
- Allons, lâche-moi. Ne me serre pas ams1.
L'enfant crie à sa mère :
- Fermez la porte à clef! Fermez pendant que je le

~Ml

-

Mais quand il voit que, réfugiée dans une embrasure,

721

elle ne bouge pas, le désespoir efface en lui le sentiment
de sa faiblesse. Il se met à lutter comme avec un éaa1 · il
b
,
se pend aux vêtements de Vernois; il le tient par un bras
et, de toute sa force, y enfonce ses ongles. Ilue sait pas ce qui
arrive, mais les mains de l'homme sont molles; sous
l'attaque sa masse chancelle et, une seconde après, tous
deux se trouvent assis sur l'escalier. Sans lâcher prise, avec
de la colère et des larmes, Antoine essaie encore une fois
de trouver de l'aide :
- Mais, Maman, ne le laissez pas partir!
Elle balbutie :
-

Mon pauvre petit, c'est lui qui veut s'en aller.
Pourquoi ? Mais pourquoi donc ?

Vernois tâche de se cramponner à quelque débris de sa
résolution:
- Ne tremble pas ainsi, mon petit ... Je t'aime beaucoup
plus que tu ne peux l'imaginer ... Il faut croire ce que je te
dis. Si je m'en vais, c'est que je ne puis pas faire autrement.
Mais dans le rêve où il se débat, Antoine vient de conn&lt;1ître l'ivresse extraordinaire de faire ployer des volontés •
il poursuit à mots entrecoupés et impérieux:
'
- Vous ne pourrez pas vous sauver. .. D'abord ça ne
vous serviraît à rieJ?,-... Nous serons à la gare aussi vite que
vous et nous monterons dans votre train ...
Ramené contre la poitrine de Vernois, la joue écrasée
contre sa chaîne de montre et les boutons de son gilet, il
entend les coups sourds du cœur de l'homme et, très loip
la voix faible de Clymène :
'
- Mon chéri, laisse-le ... Il n'aura pas pitié de toi ...
~fais cette voix est couverte par une autre, plus forte~
qui murmure près de son oreille, avec une sorte de rire
à la fois terrible et rassurant :
- Tu me tiens, mais c'est moi qui refuse maintenant
de te lâcher. Je t'emporte aveè moi. Tu veux bien, dis? Ta
mère a deux garçons, ça lui suffit. Dis, tu veux bien ?
Passant un bras sous les jambes de l'enfant, il va le ·sou46

�'722

LE CAMARADE INFIDÈLE

LA NOUVEI,.LE REVUE FRANÇAISE

-

lever, m~is Clymène -est .iccourue, A genoux.auprès-de -.son
elle 1le .:ouvre de 1baisers:
- ' Ne troispas-ce-qu!ll te dit. ·~!il t'aimait Vérit;rbletnent,
;i l sait ·oien qu'il, pourrait te revoir ici ... :J'aurais soin qu'.il
'ne me rencontre pas, ·puisqu'il ne :peut plus soufüir.m-a
•présenee ...
Ven1ois veut la for.cet à s·e' t-aire :
- Ne jouons pasœtte,:iffreuse coni~die.
- Que faisons-nous d'autre depuis .trois mois~? Mais il
vous fallait ce coùp de théâtre ·et volis avez . eu le sang-

- Vous ne vo.u1ez pourtant
.
parce que j'aurai cra1"nt d - . . pas que •Je reste, dit-il,
.
e sortir nu-tête &gt;
- Si vous promettez de venir di
1· ....
.
mence Antoine...
manc 1e procham, corn-

froid ...

Mais Clymène lm met l
.
prend qu'il faut être di~c a mam sur la 'bouche. Il com-

Il étaft lâéhe et fou de venir. Je .ne me le ,pardonne
pas. Mais le sang-frnid,ihélas !.. . 1Dix fois .en ull4Jheure--j'ai
-

b::r!~,

out rémis en question.
- Pour augmenter l'honneur de votre victoire, .:ar 'lors-

'que votre amour-propreiest en jeu .•.
Il riposte ave-e e0lè~e :
• - L'amom-propre d'un homme échoué ;sur le bas de
·votre esGal~r ! ··
- 1\lors-que 'direz-!;\ 'bùs -de moi.qui -suis à,vos.genoux·?
- Mais, mên amie, •si je prenais au. sérieùx ce que vous
ëlisiez tout à l'bcmte ...
La parole 1ui esu:oupée par Antoine. ·Ils ne seront pas
aperçus que le petit; se coulan1-à .terre, .s'est échappé de
·leurs bras. )Il vieh.tse rasseoii:, enfa:çat1t sa mère..:
-- Maman, ,n'ayé-z --donc pas peur ... M~lintena:nt il ne
peut plus partir,
- Chéri, tu ne le connais pas ...
Malgré une-larme qui n'a pas enco('.e séché sut sa j,oue,
fenfant la rega.rtle ttvec assu'mnce et malice. iEU·e ne peut
s'empêcher dij s'éGriér :
- Pourq,uoi dis-tu cela ?. .. Qdest-ce qui :te 1:e fait

- Vernois deman'de:

.;
·1

7 3

Antoine se retourne avec rancune :
- Vous pourrez le chercher longtemps.
- Voyons, mon petit, rends-le~moi
Un tel ordre ne demande as à êt. .b .
.
parfaitement. D'ailleurs V p . ,. re_ 0 éi, le petit le sent
tiraille un de ses gants.
erno1s n ms1ste _pas. Il froisse et

'fils,

. ?
cr01re
....
Le petit ménage -son -effet ·~
- Où estJson chapeau-? -dit-il enfin:

2

Où l'as-tu mis?

•

coup. Vernois garde le fr~~~
tout deman~er d'un
ne fait pas mine de se le
C .
,~ne g~sse q~e, mais
. d
v_er. omme sils cra,o-na'knt
1
mom re mouvement d ·é 11 1
"
' par e
mère et l'e f.
/ e t ver er a volonté mauvaise la
n ant retiennent leur souffle L
,_ ·,
,sur les marches A
.
·· · e gant tombe
'
. ntome avance prudemment la m . , ,
..sen enware ... Vernois ne bouge .tou1·ou.r s pas...
ain,~-t .~, •

J

_( Copyright by Librairie Gallimard)

J

JEAN SCHLUMBEROER

.J

�RÉFLEXIONS SUR LA LITŒRATUR.E

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

LA CRITIQUE DU MIDI
J'écris ce mot à propos de deux livres de critique fort remarquables, les Œuvres dans les Hommes, de M. Léon Daudet, et
les Mam1ais Maitres, de M. Jean Carrère. Et je vous supplie de
croire (sans espérer absolument vous convaincre) que je n'y
mets pas la moindre ironie. Il y a un soleil du Midi, un langage
du Midi, une poésie du Midi, une politique du Midi. Pourquoi
n'y aurait-il pas une critique du Midi ? La France est une synthèse du Nord et du Midi ; elle porte sur le ord et le Midi
comme un homme sur ses deux jambes. Et il faut éviter deux
excès également condamnables : l'excès du Parisien ou de
l'homme de l'Est qui parle du Méridional comme d'un Français
inférieur ; l'excès du Méridional, qu'excusent les mauvaises
plaisanteries du premier, et qui consiste à affirmer son point de
vue comme une émanation de la pure raison et de la France
éternelle, à s'indigner de tout ce que l'observateur y découvre
de local et de partial, c'est-à-dire de vivant .
Rien de plus conventionnel, d'ailleurs, que la fausse image de
l'esprit méridional qui circule dans l'atmosphère littéraire de
Paris, et qui tiendrait à peu près dans cette définition : j'appelle
Midi tout ce qui n'est pas sérieux. A une plaisanterie de ce
genre M. Maurras, justement en colère, opposait les noms de
Gassendi, de Vauvenargues, de Guizot, de Renouvier. Il eût pu
y ajouter ceux de Montaigne et de Montesquieu, qui sont des
Gascons, et la Gascogne fait bien partie des pays de langue d'oc.
Il y a chez les Méridionaux beaucoup plus de sens cri.tique,

d'esprit d'o_b~ervation et de froideur que ne le suppose la
légende pa:1s1enn:· Et auss! de sérieux. Marseille ne m'a jamais
paru ~ne _v1ll; vraiment gaie, et ceux qui connaissent bien Jes
Marse1lla1s m affirment que leur fond c'est la tristesse (M. Camille
Bellaigue faisait là-dessus, dans une récente conférence sur la
P.r~vence et la . ~usique, d'excellentes réflexions). Ce sont
d at~l~urs les M~r~d1onaux _déracinés qui ont créé à l'usage des
Pans1ens u~ Midi de fantaisie, comme Offenbach leur a apporté
le Gerolstem d~ ~o~ opérette. Ils ont tiré sur la mère grand.
Les reproches 101uneux dont les Méridionaux ont été victimes
p~ndant la guerre paraissent un peu une conséquence de Tartarin. La chasse à la casquette, la venette continuelle de TartarinSan~ho, le Ne l'acculons pas !, la Défense de Tarascon et le reste
o?t unpl~oté en d'innombrables lecteurs cette idée que le Méri:
dton~~• d apr_ès son ~ropre témoignage, manquait de vaillancet
et qu il devait se temr devant l'ennemi comme Tartarin devant
le lion, le chamois et le canon anglais. La légende littéraire a
engendré la légende militaire.
Ce n'est pas à tr2scrs ces légendes qu'il nous faut reo-arder ce
q~~ nous avons appelé la critique méridionale. Elle: prouvé
d aille~r~ son sérieux par son influence. En bref, appelons-la
~ne ~nt1que du :omantisme. Le mouvement anti-romantique de
1fction Française, mouvement politique et littéraire, peut
s appeler un tumulte méridional, dans le sens point défavorable où M. Barrès a appelé le boulangisme un tumulte national. M. Maurras et M. Daudet figurent le type authentique du
blan_c ~u Midi. Alexandre Dumas, débarquant à Avignon, et
assailli par les offres des portefaix, corporation célèbre qui a
malheureusement disparu de la gare, ne remit sa valise à l'un
d'e~x qu'en lui di1sant : « Jt! veux bien t'employer. Mais tu vas
me Jurer que tu n as pas assassiné le maréchal Brune ! » Un
Lorrain ou un Bourguignon aurait toujours envie de demander
à M. Daudet, avant de se confier à lui, le même engagement
que ce!ui-ci ne ~ourrait prendre peut-être qu'avec une certain;
mauva1se conscience. M. Lasserre, qui est Béarnais a lancé
dans le Romantisme français un manifeste méridional' comme
Burke dans ses Consit!Jrations sur la Révolution franÇtdse avait
lancé
manife~t: si spécifiquement anglais. Le rythme ~ropre
à la cnuque méridionale est ce qu'on pourrait appeler un rythme

~?

�LA N01JVELL li REVUE FKA:KÇAISR

: le p2S6age d'un Euf.er à un Paradis par un l?urgatoue. Enfe
Mommitisme. Paradis = Mistral. (M. Lasserre a
l~tit 11n Mistral eo valeun: lumin uses comm-e il a fuit son
R'&lt;muinlis,111, ~ valeu~ sulfu.r ses.) Le Purgatoire c'est une.
abj11.rotion d~ttrte.ur:&amp;1 l pas~ge tfun tempérament romantiqllé,
maladie quel'~ du si cle trouve daas sa triste hér.éclitti, à
nae raison et1 à une forme alassiqn-es, dont la p-oésie de :Mistral
a·ppar.tît com.m'&lt;l hc.~atricc ou la. Lucie. Les Amants de Vmiso
e~ment- œrt:tittt, chants de cc Purgatoire. On. en trou..-erait
imesi-1 i tythrnes dans les livres de M. Daudet, l' Hérédo et le
jantesq

=

Mrm1h: tks lmag•s.
11 est naturel et jus~ que Mistral occupe pour w1 Méridional
lit pfa e de Dante pour un Italien, de Shakespeare pouru.n
:AngTais, peut-être de Mol'ère pour un Français du Nord. Il est
nàturel aussi qu'un très grand poète soit tenu. pou11 une source
d'inspiration politique et morale. Sur le modèle du célèbre
ac Alin1er Molière ... 1&gt; de &amp;iinte-Beuv-e, on écrirait un : « Ai met
Mistral ... » Et après tout on l'a écrit, et non seulement 1 ,
politiques méridionaux, mais M. Barrès, ou tourau moins Galtant de Saint-Phlin. M. D:iudet et M. Carrère ontl'un et l'autre
onsacré d·a ns leurs livres de beaux et enthousiast.es chapitres
au poète de Maillane, et les deux 01.IVrages semblent rédigés
sous son signe et son invocation.
Mais· !~ livre de M. Carrère ne s'appelle pas le JJon Maitre. Il
s'appelle les Motivais Maitres. Et le Mistral ou le Génù Eq11i/ibré
de M. Daudet' esr èncadré entre un Victor Hago ou la Llgende
,i'u11 Siècle et un Emile Zola lm le Ro111a11tisme àe l'égout, qui font
de Hugo et de Zola les titulaires de deux- loges dans !'Enfer littéraire, politique et moral. Comme amateur de bonne langue et
de style savoureu je ne m'en plains pas. L'in ective abondante
et imagée de M. Daudet nous- rappelle, avec sa santé drue, ses
muscles roulants, son contact vi..-ant avec la.langue parlée, celle
de Barbey d'Aurevilly et de Léon Bloy; elle a moins de flamme
romantique, m111s pl~- de substance et d'observation, et sé rapprocherait, à ce point de vue, de celle-de Veuillot. Il est cttrieux
que ces quatre ll'.iaitt.es de l'invective (on p0-ürrait y joindre, l
une certaine distance, Drumollt) aient tous. été der bla.ncs,
originels ou convertis, furieux catholiqtles, mais fort ennemis
de la charité chrêtiennc. Lé'oo Bloy lui rendait hommage à peu

REFLEXIO. S SUR LA LITTÉRATURE

près comme Rollon baisa le pied de Charles le Simple, en l'élevant jusqu'à ses lèvres- et er, jetant le roi sur le dos : « Ce qu'on
peut souhaiter de plus charitable à ce puant, écrit-il à propos de
Zola, c'est de crever demain, de pareils maudits ne pot1vant
qu'aggraver l'inexprimable rigueur, des chfttiments éternels. »
Et M. Daudet doit se reconnaître en cette femme dont parle
Saint-Simon, laquelle avait supprimé de son Pater le passag{l
sur le pardon des injures. Ce qu'un pamphUtaire de cette nature
apprécie en l'Egfüe, c'est qu'elle a un enfer. Les polémistes de
gauche sont handicapés par la mauvaise qualité de leur enfer,
aussi médiocre que leur paradis et terrestre comme lui. La Terreur, la Commune, le bolchevi me, ces pauvr s petits enfers
terrestres ne supportent pas la comparai~on. Les rouges de
Paris ont eu pendant tr nt ans leur polémiste en Rochefort :
un néant ! Le seul grand écrivain que ce côté politique ait produit, c'est Vallès. M. Vanderem signalait ~\'ec raison l'oubli
dont il est victime, oubli scandaleux, qui d'ailleurs s'explique
par des raisons étrangères à hr littérature : l'au.tellr de l'Eufanl
aura évidemment moins de lecteurs et surtout de lectrices
qu l'auteur de Monsimr, Madame el Bébé J Mais fermons cette
parenthèse, et revenons à Mistral. La critique du Midi, ceJlé
de M. Maurras, de M. Lasserre, de M. Daudet, de M. Carrère,
aime Mistral, considère Mistral c;omme un centre d'iotelli,
gel)ce et d'action, formule une discipline mistralicnne. Mais
ensuite, ou plutôt d'abord, et surtout, die -aime Mistral
contre quelqu'un, elle le prend comme point d'appui dan une
attaque, elle fornmle une doctrine anti-r0mautique. Les étrangers, qui s'étonnent de nous Yoir continuer aujourd'hui des
disputes vieilles d'un siècle entre le classicisme et le romantisme,
voudront bien considérer que c'est là, en partie, un rythme de
notre vie intellectuelle française au xrxe siècle, un moment
naturel dans l'exi tence d'une naüon qui constitue un ména.ge
du Nord et du .Micli, un dialogue jamais acbeYé entre le , Tord
et le Midi.

Je ré~ssirais-assez mal à définir le Midi littéraire par ce qu'il
est,_ t•t 11 m'y faudrait tout un livre. Mais je mettrais beaucoup
moms de temps à le définir par ce qu'il n'est pas. Le Midi n'est

�728

,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pas romantique. Les écrivains roman~iques ~nt été fournis par
les pays du nord de la Loire. Le géme de Victor Hugo, métal
de Corinthe du romantisme, n'est pas une synthèse du Nord et
d u Midi mais Lorrain et Vendéen, une synthèse de l'Est et de
l'Ouest. ' Certes' la Renaissance provençale du xrxe s1'èc1e peut
être considérée comme un contre-coup du romantisme : le
i:omantisme, en restaurant la poésie dans la langue française, l'a
restaurée dans toute l'âme française, et la langue d'oc en a profité. Mais la poésie des Félibres ne subit à peu p_r~s aucun~
influence livresque romantique. Mistral est resté aussi etranger a
Huo-o à Vigny à Baud elaire, qu'il put l'~tre à Nietzsche et à
b '
'
•
'
Edgar Poe. Son culte pour Lamartine n'implique aucune 10sp1ration lamartinienne. Rien dans Mireille. ne rappelle Jocelyn.
Et l'analoo-ie de Mireille et d'Hermann et Dorothée, si instructive,
s'explique°par ce fait que les -çeux poèmes sont pareille~ent
construits en dehors du romantisme, à une époque romantique,
mais consciemment chez Gœthe qui traite le romantisme en
adversaire qu'il porte en lui, et par prétérition chez Mistral,
qui se contente d'ignorer superbement le romantisme.
M. Daudet nous apporte sur cette prétérition des remarques
fort intéressantes et justes : « D'un petit épisode, il faisait jaillit
un enseignement général,, san~ appuyer, co_mp~éta~t s~ démon_stration d'un sourire, ou d un nre léger, qm lm plissait le corn
de l'œil demandant à celui-ci et celui-là une explication corn'
.
plémentaire, prenant à témoin sa fem~e, la servante, son mterlocuteur, un personnage légendaire et historique, et demeurant
grand amateur de précision ... L'homme du Mi~i a h~rreur du
vague, et, quand il aborde le mystère, il le fait méucu'.e~sement. Rien d'abrupt dans les fresques majestueuses de Mireille,
de Nerte, de Calendal. Le Poème du Rhône est un itinéraire dramatique à travers les âges et le long du fleuve de la civilisation. »
Le « fleuve de la civilisation » manque peut-être un peu de
mesure. Un Méridional, quand il dit cela, entend bien que la civilisation a remonté ce fleuve, qu'elle ne l'a jamais descendu. Et
pour M. Carrère, la véritable épopée mistralienne, c'est la troisième conquête, après César et Numa Roumestan, de la Gaule
par les Latins : « En réalité, s'écrie-t-il dans l'épilogue de ses
Mauvais Maîtres, l'esprit classique, dans tout ce qu'il comporte
de lumière, de sérénité, de force, d'allégresse heureuse et d'ins-

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRA'rURE

piration élevée, est restauré en France depuis un demi-siècle. Et
celui-là même dont le génie solaire nous a rendu la pure clarté
de l'hellénisme est aujourd'hui dans tout le rayonnement de sa
gloire et dans la vigueur de son influence : c'est Mistral... Il
faut donc en prendre son parti, puisque c'est la vérité : la
renaissance provençale provoquée par Mistral :mra èu pour
corollaire une renaissance du pur esprit français. » M. Carrère
écrit de Rome et prend un peu son rêve latin pour une réalité.
La poésie de Mistral, qui n'a subi à peu près aucune influence
française, n'a non plus exercé aucune influence sur la poésie
française . .L'exemple de Mistral a eu un rayonnement politique,
et il est curieux de voir l'auteur de la Comtesse et de Calendal
au fond si hostile à l'unité française et à la figure de la conti-'
nuité historique française, fournir au nationalisme français
cer[âins de ses éléments les plus élégants et les plus purs. Peutêtre eût- il fait la grimace si on lui avait expliqué comm·ent, ici
encore, le diable a porté sa pierre à Dieu. Mais, littérairement,
ce n'est pas la Provence de Mistral qui a pu être francisée, c'est
la Provence de Roumanille et de l'Armana. Alphonse Daudet
et Paul Arène y ont fort bien réussi. Leur Midi n'est pas tout le
Midi, n'est peut-être pas le .vrai Midi ; c'est en tout cas un Midi
vivant, et qui a passé dans notre courant littéraire. Quant au
grand Midi solaire qui illumine les intelligences, dissipe les
erreurs, enfante les chefs-d'œuvre, restaure la tradition civilisatrice de la Grèce et de Rome, il reste un mythe oratoire pour
les banquets de la Sainte-Esteliè et les articles de journaux.
« Après cette invas-ion d'idées troubles et de styles désordonnés
que Je romantisme avait précipités sur notre littérature en
ouvrant, toutes grandes, par le Nord, la porte des barbaries
tumultueuses, il nous fallait la purification de la Méditerranée et la vigueur réconfortante du soleil helléno-romain ,,
dit M. Carrère. M. Maurras avait dénoncé en termes plu:
modérés « l'échancrure de Genève et de Coppet ». Mais
enfin le Nord est là, avec ses portes et ses échanerures,
avec ses ouvertures sur le Rhin, la Manche, le Léman. II
fait partie de la France. On ne peut pas le tuer. Paris
est même, si je ne me trompe, une ville du Nord. Les
Girondins perdirent la tête ( qu'ils n'avaient déjà pas très solide)
à vouloir le réduire à un quatre-vingt-troisième 'd'influence, et

�73°

,;;

Lk NOUVELL~ . REYU.E . FR.ANÇAlSE

bjen que certaines « barbaries tumultueuses ,, s'y soieJlt _do_n~é
tendez-vous, nous avonJ; moihs de mal que n~ le préd1sa1~ le
houillant,Provençal Isuard à che.rcl1er. sur les _nves de. la Seine
]:endroit où il a:. existé, Les Méridionaux, qm n'entençl.en_t p.as
toujours bi:en la: plaisanienie, s~ sont sc~n,dalis_és des- ~alé1ades
d1speptiqne_s d'liuysmans, qm regrettait que· le Nord de la
Fran:ce ne fô.t pas resté aux Anglais, et rêvait d'un r.oyaume.
angle-français, purifié d'éléments- méridionaux, ~ù. l'ail non
contentrd'être si fâcheusement exclu. des gigots P-ans1ens, ~e. se
füt plus trouvé, comme en Su~.de:, que ~hez les phar;.11.aciens,.
Huysmans et M. Carrè.te. nous disent par.~illement, ave; Sga,nar
relle : Voilà ·un~ . jaml5e que je me ferais _couptr !• Lup ,eut
couper- la droite et: I'autre. la.ga~chè.. ·Qu'ils aillent a~ 'di-able. ~
B'cmrguio-non l'écnancrure de Genève e.t de. Coppet· m est pres
q1.1e aussi pré~ieuse que Lyon appelée par, Rou1:nanille la porte
d:'.br et de soie du Midi.
Les Méridionaux qui, en dénonçant. la mala.d-ie ro01antiqu-e,
veulent nous. amputer d.'une jambe:, ne sont plus bien diaccord
sur-la hauteur. à Jaqudle il faut couper.. Un jour,_dans 1~ c.h armante station de Montmirail où il allait volontiers faire une
saison conune on dînût sous les platanes~ Mistral s'entretenait' avec Je Përe XavLer, des p..apesi :- un petit abbé, qui écou!"'
tait r~spectueusement le poète et le fr~~o.ntré, é.t~nné da
c.ertaines affirmations, demanda w:ec t1m1dité •: &lt;I Mais, mo~:sieJir Mistral, de quels papes parlezfvous donc ~ -. D~s vr:u:&amp;,
répondit le poète, ceux d!Avjgrron l ~' Je ne. sa'.s s.1. MJstra~ et
Dom Xavier de Foùrv.ières, s'entendaLent fott bien, à-_ ce SJlJCt,
m-ais il me semble que-pour M. D:au.det &lt;c les vrais )X ne sont pa_s
les mêmes· que pour M. Carrère:- d'Avignon à Vilfen.e:u.ve,. il
n'y a, qt1'un pontr ( et où l'on danse) et cependant l on: change
de département.
,
.
M. Canèrn appelle&lt; Mati.vais Maitres, Rousseau,. Chate~ùa
bri:tndy Balzac, Stendhal, George ,Sand, Musset, Bandèl~rr~,
Flaub:ert, V,erlaine~ Z.ofa. Il place·même parmi tes Jnam1ais
malttes du passé ·son compatriote~Montaigne ( c quL man~
qu'il ne faudrait pas: l'accuser de fanatisme lo.ca]), lI~-neJes
combat pas sur fü terrain littéraire. 11 reconnaît le .géme de la
plli.patt a!eBtte euix mais consirlère la beautfde Jeurs œa.v.re.s
comnre; ~w.tan.tl pl~ perpici.euse:. qu'elle est plus parfaite. n

REFLEXIONS SUR LA LITTERA:TURE

n~en.tend pas· par· ~au.vais maîtres de faup. maîtres, mais des
maîtres dangereux. « Le u0n maître est celui, qui, nous emporte
,ers un idéal de force et de lumière ; le mauvais est celui qui
nous berce· dans le trouôle de l'espri.t et dans le frisson deSl
sens. » i Sa critique est donc une critique morale, ou plut6t
moraliste, 011. encore civique, et son livre une étude ( et non la
première) sur.la maladie cfu xrx• siècle, comme un des prnchains
livnrs de M. Daudet, homme aux épithète.s excessives, en sera
une sur ce siècle &lt;&lt; stupide &gt;&gt;. Parmi les bons maîtres, les maîtres
réconfortants., il cite Lamartine, Vigny, Hugo, Ibsen, Tolstoï,.
Wagner (ce qui fait bieri des-tempéraments au inéridionalisme
qJ.ùrboraient les phrases oratoires, de tout à llheure ). Pout
M. D'aude.t, au contraire, Hugo est.le-ty,pe du, roauvais maître,
2:ola représente le romantisme· de l'ég,out. M. Carrère plaee
bien: Zola dans,, son Enfer, mais en l'admirant profondément, et
aYe.c autant de .regret qu'en éprouve., Dante de \\::&gt;ir ~ez lo
diable son ·maître: vénéré Brunett0 Latini. M. Carrère, plus
méridional iai (j'allais dire plus toulousain) 4ue M. Daudet,
estime err Zola le rhéteur latin, l'homme· qui bâtit, c.omrrre
&lt;::icéron Branquebahne, des aq11educs romains., La Cloaca
Maxima, rectifierait M. Daudet. Mettons un aqueduc d'eau
lmucbeuse. Jaurès, Gasquet, onh appartenu à ce Midi, , et ils cmt
littérairement souffert du dëdassement des valeurs~oratoi11es
depuis l111 clémi-siède. M. Carrère,. critique ·orateur, aime les
écrivains orateurs. Le beau courra.nt 0ratoiie de son livr,e, nous
le fait lire, d'un bout à.l'autre, sans un, 1110mént de fatigue..;
toute son•étude sur, Flauliert lè Viking est· un morceau entraînant et é'clatant, qui ellt r.a'vi· Taine., 'et que les fl.aubertistes
auraient bien tort -de néglig.er.
' &lt;Dn doit en- di.r.e· autant, 'à plus forte r-a-ison, de M. Daudet.
On. p:eut.faire. des-repwch.esi à sa: cr.itique, et je n'y manquerai
pas:, ,nais. pas en tout eas celui d!êtm ennuyeuse. Elle nou~
amuse co·mme mr roman:, et il se v:oit qµe M. Daudet, s'e~t
amusb àd'é.crii;e pluS' pcut~être qu'à écrire·un , roman. Quand il
nous annonce. que ses études seront « d'uJ1e complè.te obje.cti:vité » et .qu'il ne nous., dira, pas : , « j'aime· ou je n'aime pas! &gt;&gt;,
noru nous· aontent.ons de &lt;t zuzer u.n peu » ce que no~
lii&gt;ions, si, elles; étaient11subjecrives- et frÎ elles !}Ons e,xpos~ent
.bo11nement les· amours et les. haines- de leur auteur ! Le titr~

�73 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donné par Zola à des essais critiques : Mes Haines, pourrait
flamboyer à bien des pages de M. Daudet. Il hait en Vic~or
Huo-o une idole de la démocratie, en Zola l'homme de l'affaire
Dr~,fus, et il ne se prive pas de le dire. Mais_ ~n aurait_ grand
tort de voir dans sa critique seulement une cnt1que de 1oum~liste politique. Elle se rattache ~~rtout à ce q1u'on P?urra1t
appeler la critique artiste, la c:1uque :elle quelle na1:, _très
vivante, très pittoresque, très pnmesauttèr~, da~s des m1heux
d'artistes. Ecrite en une langue parlée, mobile, unagée, savoureuse fraîche elle est déposée par une tradition orale qui date
'
· corps dans le
d'une' soixantaine
d'années, celle qui a pns
grenier d'Auteuil, ces conversations des Flaubert, des ~oncourt, des Daudet, des Zola, des romanciers naturalistes,
toute cette critique animée que nous puisons joyeusement,
à pleines mains, dans la correspondance_ de Flau~~rt et d~ns _Je
journal des deux frères (vivement la suite!). Cr~~que qu_1, d1~férant tellement de la critique livresque, de la cnttque ~ruvers1taire, vit avec elle, au foyer littéraire, com~e le chie~ ~t le
chat, _ comme chien et chat: mais il faut bien à la cnuq~e'.
comme à tout, une droite et une gauche, un Nord et un M1d1
hostiles.
..
,.
Cette tradition formelle n'implique pas une tradtt1on d idées,
elle l'exclûrait plutôt. Dans un tel courant ~es idé:5 se_ renouvellent vite vieillissent vite, les générations littéraires se
pressent et :e renversent. M. Daudet, qui a toujours besoin de
penser, de parler, d'agir, d'exister con~re quelqu'un, _s'.est formé
contre ces mêmes écrivains du Grenier dont sa cnt1que continue la conversation. Il n'est arrivé à son style parlé d'aujour:
d'hui qu'après s'être essayé, dans ses pr:miers rom~ns, a
l' a écriture 'l&gt; d.es Goncourt. Il a déclassé v101emment 1 esthétique de Flaubert. Il ne traite du pilier de Grenier qu'était Zola
que comme il ferait d'un wagon de poisson5, ~a-r;, pendant
q11.inze jours au gr-0s soleil. Et précisément par la 11 s m.c~rp~re
d'autant mieux à ce cercle, à cette suite tumultueuse d histoire
littéraire ow. ont vécu des passions Littéraires, où se sont.formées,
comme ~bez les peintres de la Renaissance, des haines et des
sympathies d'atelier. Quand on_con~acrera à M: D~udet l:érod_e
impartiale et attentive qu'il ménte, 11 faudra v01r s tl ne s expliquerait pas un peu comme un type d'écrivain porphyrogénète.

WLEXIONS SUR LA LITIÉRATURE

733

J'emploie le mot au sens ou Saint-Simon parle des bourgeois
porphyrogénètes, des dynasties ministérielles de Colbert, de Le
Tellier, de Phélypeaux. Ces familles littéraires, si exceptionnelles autrefois, n'apparaissent guère de façon courante qu'après
1850 - littérature fraternelle type Goncourt, littérature héréditaire type Dumas. Elles constituent aujcurd'hui un cas assez
fréquent pour qu'il soit temps d'en faire la psychologie particulière. Sous ce titre de Pophyrogénètes je vois assez bien le curieux
roman ou le livre intéressant de critique qu'on écrirait.
M. Daudet lui-même, depuis Héeres jusqu'à l' Heredo a été attiré
là comm·e par un problème personnel. Né dans l'ombre des
statues, il en est évidemment. sorti, mais les gouttes de cette
ombre se mêlent encore à son soleil.

Critique du Midi d'une part, critique par tradition d'artiste
et de Grenier d'autre part (il existerait de même, chez tels ou
tels, une critique de salon et une critique de café, l'une et
~autre méritant attention), M. Daudet s'affirme des deux côtés
critique anti-romaotique. Mistralien il estime que le romantisme n'est pas de chez nous, - dans l'espace. Familier des
i .coles artistiques ( ou plutôt d'une école), il juge que le romantisme n'est plus à la page, - dans le temps. Et depuis l8 50
il est ordinaire que toute doctrine littéraire s'arbore comme
une réaction contre le romantisme, mais que chacune de ces
réactions soit accusée par la réaction concurrente ou la réaction suivante d'être elle-même une réaction romantique. Je
n'irai pas analyser chez M. Daudet ce que M. Benda a appelé
le romantisme de la raison. Il est exagéré de crier : au romantique 1 devant tout ennemi passionné du romantisme. 11 y a ce
fait beaucoup plus clair et plus simple. Notre Midi n'est pas
romantique. Nos écrivains méridionaux, qui vivent à Paris.,
sont toujours quelque peu imprégnés de romantisme, mais ils
le portent avec une mauvaise conscience. lis y voient - ce
qui est en partie exact - une nature commune avec le nord
anglo-saxon et germanique. Ils veulent nous défendre, ce qui
part d'un bon naturel.. Us se croient investis d'une mission
otement civilisatrice, et nous les écoutons volontiers. Ils veulent

�LA N:OUVELLE REVUE FR&gt;ANÇAISE

.

~ne Cannehlère à Paris. Commé ils sont-souvent élQquents et
iharmants, nous :ndus laissoDs .séduire par eux, et un bon
Tourangeau comme Jules Lemaitre ,en arrive à écrire s.on
-article comique sur les Littératures dit Nord. La que·sti.on rna·tionale des Bastions del'Est vient encore compliquer la qµesttion intellectu:elle et esthétique, ' ·et cela oblige- Jes ducs de
Lorraine à toute une diplomatie compliquée. Bt ,moi~même
qù.i aime le -romantisme et qui .aime le Midi, , qui ies aime jusque ,dahs letrrs. exagérations, "te .ne &gt;laisserais pas d'être assez
.embarrassé, comme le petit Sylvestre B~noor.d .ent:r.e 11.oncle
-demi~solde et le vieux -éhouan,. ~yan.t à .marable J:es deux ,en.nemis, si la boutej,lle n':était là ,pouriaire Ja liaison.
Je dis la bouteille. M. Daudet rtetrnine ..a:insi ,san .article sur
Victor Hugo : t La remise au point de cette renommée tapageuse mesurera la sagesse nationale et nous épargnera peutêtre des crises inutiles. Car le romantisme a parfois d'éclatantes
.couleurs, •mais la fausse ,oronge aussi ; et elle tue. J&gt; A-vanthier, Jje lisais dans.l'Action Françafre un article.ifort bien p.eM.é
et encore tnieux écrit, appelant tous •les'recte et les optime, où
'M. -oaudet défendait puissamment le vin contre les attaques
insidieuses .des .;buveurs d'eau. Un de..ce.ux-ci ayantœssayéim
jour -de.le convaincre que le vin -emp.oisonnait, M_ J)autlet,
paraît~il, .,éclQm -d'un grand •rire olyrqpko-ra:belaisien, .et ,le
1tînt.a\l'ec rà'.ison pour fou. Rou, je crois, cotnme 'celui que-pré'sentait un employé du dire~teu:r, chargé:d·e faire voit ,ea·sile à
mn médecin: « Figurez-vous :que..ce malheureux se crott Jésus,Christ ! » Le visiteur convenait en.effet que .c~était .une granlie
'folie, mais point rare. « , Et ce n'. est pas tout ! _continuait le
ciceroize. Savez-'.vous à qui ·il .vient raconter cela? A ·moi, .•qui
-suis Dieu le Fère&gt;! -» L'interlornteur hydrophile de M. _Daudet
$?adressait peut-érr.e à ·Dieu le &gt;P-ère~ je veux dire à un parti-prîs
du même. tonneau que le si-en. Ceux que le romatlüsme tue
sot1.t, comme ceux que le vin tue, des gens déj.à tués un pBU,
dirait ,Ubu. Les n·o ms des poètes rom~ntiques resgemblent à
des noms de trns, et nous disons,laiLégetide,des. Sièclts comme
on dit la Roman~e. « .Cela tue ! " -c:Pie M. Daudet horrifi~.
,Imi~je dé~-sser le -vocabulaire 'd 'injures qtùdresse, ;et parfois
qu\mtaisse, M. Daudet, .et-qualifierai-je le romanticophobe ·des
'. Œtwrts dans les Hommes de buveur d'eau? Soyons mo.dé:i;é·s·Lll

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

735

y a beaucoup de remarques pychologiques fort justes dans son
article sur Victor Hugo. Je dirai même que l'article est juste
par tout ce qu'il affirme et faux par tout ce qu'il nie. Quand
M. Daudet s'étend avec indignation sur l'avarice de Hugo, sa
luxu_re, _son ?rgueil, ses imaginations dévergondées, l'objet de
son md1gnat10n ne me gêne pas plus que son indignation ellemême. ,Nous m! voyons pas, -Ou voyons mal, ces ,vices. quand
nous les avons : faisons donc le même crédit au génie. Lui, au
moins, ne les gaspille pas comme nous, inutilement. fi fallait
probablement tout cela pour donner un Hugo, il fallait tous
.ces:alime·nts huu1.aîns i ses fameuses cent -vingt-huit dents, ces.
métaux pour forger cet airain de ·Corinthe :
·
Et rapportant ce bronze d la Rome française,
Il âisait aux fondeurs penchés sur 'la fourn aise : '
En avez-i·ous assez l

L'orgueil pharaonique de Hugo, est incorporé à un visaoce de
/2 •
no t re pocs1e
comme l' « orgue1·1 pharaonique » de Louisb XIV
l'est à un visage de la France. Nous v9yons assez bien
les chemins de liaison .pour nous rendre compte que le o-énie
hugolien n'eût _pas existé sans ces rançons p&lt;1,5sionnelles~ g_ue
la fournaise eftt mal fl.acibé sans ce charbon. (Si M. Daudet
avait pf us de charité et ,s'il disait son Pater en entier, son style y
perdrait sans doute. Et Dante .. :) Le Satyre est là comme Versailles est là. Chéops manquait probablement d'humilité. Mais
avec un grain d'humilité il n'eüt pas bâti sa pyramide, et nous
sommes tczut de même heureux .que sa pyramide existe.
Il y aura bientôt cent ans qu'un académicien classique proclamait que le romantisme n'est pas une doctrine, pas un art,
mais une maladie. Il serait · beau de e:élébrer joyeusement le
centenaire prochai!1 de cet apophtegme, qui a eu la vie dure.
.Ce qui a la vie plus dure encore c'est le malade. Le jour ,où
_notre arrière-grand-père romantique nous chantera, Je verre en
main:
A mis, -je vi~ns d'avoir cei1t am !
-autant qu'aux cent ~os qtl'il aura vécu, sohgeons -aux ·cetrt mé-decins qui l'aurorn 'ëondamoé, auK- cfül:J.l.lMnotts.to.ujours.d~us
.qui l'attendent derrière la potte . •
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�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THÉATRE DU Vrrnx-CoLOMBIER : Les Plaisirs du Hasard,
comédie en 4 actes, de M. René Benjamin.

Il était deux heures moins le quart. Je sortais du Mercure
pour aller à la répétition générale du nouveau spectacle du
Vieux-Colombier. Je venais de tourner de la rue de Condé
dans la rµe Saint-Sulpice ... Je ne dirai pas de mal de la rue
Saint-Sulpice. Certes, elle n'est pas au nombre des rues charmantes ou pittoresques de ce quartier de la rive gauche com_pris
entre le boulevard Saint-Michel et la rue du Bac, et les quais et
la.rue de Vaugirard. Elle ne vaut pas, même de bien loin, la
rue de Seine, la reine,· ou peu s'en faut, des rues de la rive
gauche, la rue Mazarine, la rue Guén_égaud, _la rue Bo~aparte
dans la partie comprise entre les quais et Samt-Germam-desPrés, la rue de l'Odéon ou la rue Jacob. Elle ne vaut même
pas la rue de Savoie, la rue Cardinale, la rue Férou, la ru~ Servandoni, ou ce q_ui reste de la vieille rue de Varennes. Mais elle
est charmante et presque pleine d'agrément quand on la compare à la hideuse rue de Rennes, au déplaisant boulevard Raspail, à l'affreux bouleva~d' Saint-~ermai~, au répu?nant
boulevard Saint-Michel. Voila des voies où 1e ne voudrais pas
habiter, m'y offri~ait-on pour rien le plus bel appa~eme_nt.
J'aime dans une rue de Paris l'intimité, le passé, la diversité.
Les voies que je viens de dire, j'ai l'impression, quand on
y habite, qu'on doit s'y sentir chez soi comme dans la rue.
Regardez un peu la rue Saint-Sulpice quand vous y passerez.
Elle a, je m'exprime peut-être mal, des attraits personnels _et
des attraits de perspective. Qu'on l'a regarde d'uoe extrémité
ou de l'autre, la vue est charmante. De la rue de Condé, où

737

elle commence, c'est, à l'autre bout, passé la muraille noirâtre
de Saint-Sulpice, l'éclaircie soudaine de la place Saint-Sulpice,·
.comme un grand espace de lumière. Quand on la regarde dé la_
place SaiM-Sulpice, elle semble fermée, à l'autre· extrémité, par
le côté gauche de la rue de Condé et la vieille maison élégant_e
et sobre, aux hautes fenêtres garnies de glycines, au rez-dechaussée de laquelle la papeterie Gallin-Fuzelier a ses magasins.
Parcourez-la maintenaht dans sa partie la plus agréable, celle
comprise entre la rue de Condé et la rue de Tournon. A
gauche, un serrurier_, une crémerie, un rétameur, un antiquaire, une fruiterie, une herboristerie, un marchand de cuirs
un autre antiquaire. Il y a même, au numéro ... , au premie;
étage, une Madame X ... , qui fait, de dix heures à sept heuresh
des ~assages sur lesquels la confusion n'es't pas possible. ]'aï"
ap~ns cd~ t~ut réce~.m~nt, en lisant par curiosité une petite
feuille qui fait sa spécialité de ces annonces, et, l'autre matin
comme je,rass~is dans. la rue, j'ai vu entrer là !'écrivain ... , qui
me c~nna1t moms que Je le connais, et qui ne se doutait guère_
que Je le regardais. Encore un_ qui n'a pas dû faire un bon
mariage pour qu'il ait ainsi le besoin de se faire mas~er d'aussi
bonne heure.
Du côté droit, un libraire, 1!,n antiqpaire, un deuxième antiquaire, une fruiterie, une lingerie, une teinturerie, une bou- tique de ~ieux_ éta_ï11s, une autre teinturerie, dans laquelle il y a
un chat s1am01s ·gaté comme un enfant et qui se prélasse dans
ia mont;,e'. au milieu des den_telles et des étoffes. li y a quelque,
~,e~p~, J a1 ;u? chez ce d~~x1è~e antiquaire, une vieillerie que
J a1 bien failli aczheter. C était un théâtre en carton, dans le
genre de ceux qu'on fait comme jouets pour les enfants. II
n'était pas laid, toutes ses couleurs un peu fanées. J'ai été
arrêté par le prix que je pensais qu'on -me ferait et par la scène
~yth_ologique ,q~e représentaient les personnages qui le garnissaient. Je n ai aucun goüt, -en effet, pour la mythologie ni
pour tout ce qui touche à l'antiquité. Je me moque complètement de.s Grecs et des Romains et de ce que po1,1vaient faire, et
pe~ser tous ces gens-là. J'aurais voulu une scène de la comédie
ttahenne ou des personnages de notre théâtre comique. N'est-ce.
pas dans un livre-. de M. He_mi de Régnier que j'ai lu qu'on
-trouve quelquefo!s, en Italie, chez des anti(lua.ires, de ce~
4ï

�LA NOUVID..l;E RF.NOE .~NÇA.1$E

théâtres d~ m.'lrionne~ .du œmps de l'Italie heureuse., fantasque .et masquée, l'ItaHe de Goldoni, d.e · Gozzi, ded)a Ponte
et de Casanova? Je de-v~ndnû p.eutrêtre glus ~ urvjour?
li faudra, ,que jeJ prie \m a;roi-v.oy,ageur de m.e cappo.r.tua m de
ces théâtres. Un th.éâtr-e :où-,; e serais ..seul ! tOes ,acteurs muets !
L'imagin~tiop..des ~ctacles cùarm-ants qu'il .dohna en d'autres
temps., pour &lt;les spectateurs·· ,font la, :i,1 ie était toute ·dwei-&amp;rté et
toute gaieté L Cela me .consolerait des théâtres réels .où ,il m;e•
faut passer tan.t..rle soirées.
,,,
.Le reste de.,la r-lW Saint--.Snlpi-ce1 de la r.oe- de Tournon .àJ.a
place, est ,cilun.autre geru:.e.. Qµelques b011tiq_ues ~ans intétêt .et
on· active à ces .étonnants ma«asim con~acrés aux .ittributs defa
religion : livres, chapelets, chemins .d.a 1.c:roix 1 ·statues et statuettes d·e to~tes tailles et de tous .genr.etl' .dont Ge qmirtœr a la.
s-péoi~lité. Vois ,connaissez.œs étalages, ces scènes ~difran:tes
composées de personn9.ges gtXlupés -de,;ant des fonds de toile
peinte.- Qu'on ne s'étonM pas· -de mè -von, én parler içi. C'est
encore du théâtre et c'est, m:a partie. J~ m'arrête quelquefois
devant cés magasin!&gt; . . Je regarde · ces statues, généialement
grandeur' nature, et peintes, quî repté-s entent le Christ, l'a
Vierge et les saints les plus importants. Ce qui me surprend,
è&lt;!st dé Les Atoi.r souvent ehang-u cha-eun de physionomie et
d'aHure ,19\li.Vaot le magasin qui lC6 exhibe. Iêi, le Christ est
blond, a:Ve4 beli.\lOOUï&gt; -de -~arbe, 1'aspect d'un homme fait et
sollcàe . Là, il est brun, avec une barbe 1é'gère, et quel.que chose
de, rontl}ntique -et mal portant. lei, la Vier-g-e a un 'Visage tranquille, •vec &lt;le bonnes couleu-rs, des formes -rebonaies, l'air
d'une bonne ménagère très terrestre. - Là, -eHe est mince, pâle,
diaphane, les yeu~ alanguis, l'attitude la-sse et pnkieÙse, on
croirait vraiment qu~elle va ,s'envoler. Il en va de m!rne pour
les saints, que chaque marchapd expose dans un modèle de son
choix. Je me r,i.ppélle, en regaràant tout cela, le mot de Licht~nberg : -4- Les saints en -bois sculpté ont plus fait dans le
monde que les saints vivants. " C'est fort vrai et, cela donne
une belle idée de l'intelligence humaine. Mais encore faut-il
pouvoir s'y ,eeonnaitre et ne pas aa,roir sa confiance mise en
déroute pâr de pareils avatars. Songe:i: à- tous -ces- dévots et
dévotes qui vont s'àgcmsmiller dev•nt ces statue's •et •qui prient
les uns un Chr.ist brun, use ierge en bonne santé, les autres

OiRON-IQUE DRAMATIQUE

7

un. Christ
blond, une Viergè thl otottque
.
h
et tous d
. 39
qat c angent de _physionom.
.
;. ,
, es samtstique ou d'une autre ·. 0 ide sui~an; _qu ilssoitettt d'une boù., n evratt 1a1re plu àtt ·
différences et les éviter.- Elles sont d .
- s
entlon à cés
doute dans l'esprit. Là religion n~ -a~lgereuses et: font entrer le
~u'on ait au moins quelque- ·ce-rt7~d: ,J:s à:sez de ~ys,~ère?
s1que.
A moins que l'Eglise , qui s'y conna lt m1eu:x.
_e domame-ph.y~
•
que·m ·
~1t assurée que le vrai fidèle ne. réfléchit ·a .
, o1,_nê'
nen et se contente de prié l
~
l mais et n examrne
Une chose que 1· e regarle es ye~-x ermés autant que l'esprit .
.
, aussi, quand je passe d
magasms, ce sont ces iina es .
. é
.
ev:mt ces •
personnès décédées O
g . impnm es qm représentent des
.
. ne petite legenàe placée
b . . pner pour .elles que le S .
au as mv1te à
comme un p'e ti; mns.ée
en son s~in. On a_ là
leur rêve, paraît-il, et ont vu leurs .è dé~otes qui ont réalisé
généralement pas très séd . .
pn res e:,i:aucées. Ils ne sont
ont -des :figures revêches u'.sa:;, ces n_abitants du Paradis. Ils
que peu sournoises Mau' p'.nc éscl,méd10cres, égoïstes et quel.
·
va1se r ilme pour 1
bennes,, si elles vous .d
.
es vertus cbréje- crois bien qui a r.di~nn~nt d: ces visages. C'est André Gide;
qu'il ':l en.
2 J'en suis
/m;n_e va~t selon- l'inqui-étude
tude .d'aucune sorte )
. - . en a1 ~aiment aucune iaquié. e sms on ne peut pl t
â
enfoncé dans l'.6-,,,aisse m .t 'è . A
.
us erre ' terre,
~y
a 1- re ·• ucun au-delà
ment~ ~t j.e suis au contraire solidement assuré ne me t~ur~e sm que je motrrrai. tout entiet'.ét je n'attends ::n p~mt. •
rr un mot, le mécréant actom li ,
. .
e nen.
de chimères M . .,
p ' n en déplaise aux amateur¼. ais J Y pense chaque f ·
, .
.
les images de ces élus si .,
.
1o1s-qu ea pàssant 1e regarde
suite de cette vie terr' tr l ava1s qu~ qu_e inquiétude touchant la
de ,
es e, ce serait bien d'aller au Par d.
tro~ve~ en société avec. tous ces honnêtes gens. a 1s et
ena1s one d'entrer dans la
Sa. S .
me rendre au Théâtr d Vi
rue . mt- ulp1ce pour
conp d' ï
e u 1eux-Colomb1er. J'avais jeté un
théâtre œ1 ' en pa~ant,_ chez Yantiquaire, pour voir si le
ch
l ~ .carton était touiours là et je -venais de fai
ez u1 un chat de b
. .
re rentrer
de
ont1qmer 'éj_ui se prôm
. .
mment,-sur la chaussée· A c .
.
.,
ena1t 1mprutrottoir, venant en
.
e ?1oment, 1 aperçus sut l'autre
Billy! Tout le m dsens co~tratre de moi, mon -ami -André
grand, blond à Ion e connalt Andl'é_ Billy. C'est un garçon
, unettes, les cheveux boudés, "',ouiours
.
. de
v!fu

d:1::::~ ~~eÂ;es

lui

J=.

~

1: ~

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS~

74°

.

clair, à la marche déc~dée, qui traîne dans tQU.S ~es quartiers de
Paris, fait le gourmet dans des restaurants curieux, cou:t le_s
femmes et commence à prendre du ventre. Son nom n es:-1;
pas charmant?, Un nom de cirque, un nom de clown._« Hlp .,
B"U 1 » (il faut prononcer sans mouiller les· 1, comme dans-:
1 Y·
,
.
·
om ·pour un
balle). AvanJ dç le connaitre, 1e prenais (. ûC. n
.
pseudonyme plein de fantaisie. C'est~ André Btl:y qui a corn~
me(lcé ma rép_u tation, du tempi qu'il rédigeait le~ Echos a
Paris-Midi. Il avait sans cesse des anecdotes à raco~ter su_r mo~
compte et me prêtait plu.s d'esprit que je n'en a1 réelleme~t.
Il a publié .p'lusieurs romans: Bénoni, La Damr à_ l'arc_en ciel,
La MaJabée, Ecrit eri songe, Barabour ou l' Harmonie univ.erselle,
un livre sur Paris vieux et neuf il\u.stré par Hua~d, ~~el~ue~
livres d'observations . parisiennes : $cènes de la vie lit:,eraire a
Paris, la Guerre des journdux. Voilà plus d'un an ~ue 1_atte~ds
le petit volume sur Guillaume Apollinaire que ~oit lm éditer
la Sirène. C'est un écrivain vivant, prompt, clair. _très observateur. Il ne lui manque . qu'une chose, selon m01 : un pe11
plus de réflexion et un peu plus d'applicat_i~n. Il :e dépê~~e.toujours trop, comme tous les gens de pla1s1r. Il. n .a pas 1 a1:r
de se douter des avantages qu'.on retire de revo~r un pe_u ce
u'on écrit du premier jet et qui fait qu'on améliore to~iours
q
Il tient la critiqJJe littéraire à Z:Œuvre et réèhge de
un peu.
. l'
.
petits articles quotidien~ au Pétit Journal. 11 pourrait : s~ute~1r
s~uvent et utilement la caµse des .animaux et ne 1~· !ait iama1~,
ce qui me. fait en secret l'accabler de reproches_ et lm _en voul~1r
pour son îridifférence. Je ne l'avais pas vu de?~1s ~lusrnurs ,m01s.
Il m'aperçut en même temps. Nou~ nous re101gmmes et co~me
· lui demandais où il allait, pour se trouver dans ce quaruer,
Fappris qu'il allait comme moi ~u _Y~eux-Colombier._ « Vous •
· guli·e,. chemi·Jl· lm d1s-1~ car vous lm tournez
prenez u.n sm
, .
"
· '
le dos. ·_ J'ai le temps, 'me tépondit-il. Je flâne un ~eu.
Je regarde chez les ~antiquaires, s'il n'y a pas quelque _vieux
_ Comme on voü que vous êtes encore 1eune,
meu bl e .. ,
.
,
d.
lui dis-je en riant. Vous peq§èZ encore a acheter , es meubles. Voilà upe pens~e. que 1 je• 11';i.i pJ:us gu.ère. »-Et-comme
il riait à ·son tour- : « C'est vrâi. •c.ontinuai-je. Je ne °:e .sens
est trop t:1:rd.
è de goût, à faire des achats de ce gente. U c
gure
·
·
Ma vie aura été :,.insi faite qut: les cho~es. me ,.a.1;saient en:v1c

CHRONIQUE DRAMA-T IQUE

74J

,q_uand je_ne pouvais les acheter et qu'elles. ne me disent plus
·nen mauitenant que je pourrais les avoir. Le fauteuil sur
-lequel je me repôse, dans mon cabinet, est tout - défoncé.
La chaise sur laquelle je m'assieds· pour écrire a un montant
·de son dossier cassé.- Le sommier sur lequel ;e couche est
.
f at1gué.
.
'
bten
Mes li"'res, mes papiers, s'empilent
les uns
sur les autres, sur une vieille commode, et je dois souvent
renoncer à lire plutôt que de déranger tout cela. Eh ! bien
je m'en contente'. C'est assez bon pour .finir ma vie. Ce serai~
folie _d'acheter !11.aintenant d~s ~hoses ' dont je jouirais peutêtre s1 peu. Je n ai plus de gout, ie ne me sens plus d'attrait
que pour l'inutile, le superflu, ce qui fait uniquement plaisir.
Ce qu_i est -~tile me fait horreur. Et encore, ce superflu qui
me fa1~ pla1S1r, aussitôt que je l'ai je m'en moque ... » Nous
marchions tous les deux vers le théâtre et Billy me donnait
de ses nouvelles, depuis si longtemps que je l'avais vu.
J'app~is ainsi qu'il vient de terminer, avec Jules Bertaut,
une pièce sur Balzac, ayant pour titre le nom même de l'écrivain et montrant c~lui-ci au milieu des personnages de son
œuvre. On connaît l'histoire de Balzac avec la duchesse de
Castries, qui lui servit de modèle pour la duchesse de Langeais. La pièce le montre aux prises avec elle. Il a pour rival
le baron du Tillet, qui l'emporte. 11 est ruiné dans l"affaire
Nucingen, saisi, vendu, arrêté et conduit à Clichy. En un
mot, une idée curieuse, consistant à donner aux héros du
ro?1ancier _la même réalité qu'à lui-même. Comme j'en faisais compliment à Billy : « Mais dites donc, me dit-il, vous
savez que nous devons toujours écrire une pièce ensemble.
Quand vous déciderez-vous ? » C'est vrai. Voilà plusieurs
années que nous avons fait le projet d'écrire une pièce tous
les deux. Sur quel sujet, avec quels personnages, dans quel
ton, nous ne le savons guère ni l'un ni l'autre. bans ma
pensée, c'était un petit acte, sur un sujet libertin, pris dans
1a réalité. Je voyais trois personnages : un mari, une femme,
un a_mant, dans un petit milieu bourgeois. J'avais les premières
r~phques et celles de la fin. Dans ma pensée, Billyferaitle reste.
J Y ai renoncé. Je me méfie du théâtre, depuis que j'ai vu
tant_ de pièces, et j'ai profité de notre rencontre pour le dire
à Billy. « C'est trop difficile, mon cher. On risque trop de se ·

�742

LA NOUVELLB JŒVUB FRANÇAISE

tromper. On écrit sur le papier des choses qu'on trouve drôles..
On est s-ôr d'être spirituel et piquant et d'amuser se~ •spe~tateur.s. Et quand on entend tout cel~ sur -la- scène, nen ~-e~
plm, drôle du tout ni spirituel, ~a1s long_, eon~~eux. et fatigant. J'ai acquis qaelque réputauo~ cpmme -c!mque dramatique. C'est assez drôle, je le reconnais. Je ne suis pas press~ de
la compromettre en me transforman~ en auteur à insucc~. »_ •
Je ne. me doutais pas que la pièce de M. Ren~ BenJ.a}lliI! •
Les Plaisirs.du Hasard, allait s~ bjen me ~o~ner raison. ~ndré
Billy placé loin de moi, je le ri.tr~uv_ais_ a_ chaque entr ~ète.
! bien -qu'en dites-vous? lm disa'LS-Je, Vou~ voyez ce
« Eh
'
.
.
que je vous .disais tout à l'heur~. M. René B~n1amm a ccr·t ainement cru qu'il écrivait une chose tr~s dn\le, débordao~
d'esprit, neuve, de la: plus haute.fantaisie. L'e~et s-ur le pubhc
ne.fais,1it certainement pas de doute .pour lm. Il a✓ même Mi
s'amuser beaucoup en éqivant sa pièq:. l,.,e r,és:y.ltat- .,? Ç:.µ
.mot drôle de temps en tem4&gt;s, -uoyé, dans des longueur;,. ,p_n
comique qui ne porte pas, pour être t~-op, fo~çé_- Une-~;rntalst_e
-qui apparait trop inventée. Un._ perso~nag~ pnnc1pal qui devrait
plaire et qui agac.e pat sa prétentt~n a fare -un ~ersq,nnage
unique. En toll.ti, uoe pièce -qui devrait amuser &lt;._t qu op. trou,Y}!
intern1inable. E vous ne pQUvez pas cl.in:, 4-u~nd i~. p~rle
~insi, que je le f:üs en critiqui: ~e parti-pris,.en.h&lt;omgi.e ,d,iffi_cil~Vous. pouve_z juger èoIJ1me moi, ét ,o~r q~e to"9te la ~alle_pen~
,de même. La pièce de M. Re~ BeniamLn e~t q g-e ~J,:;ellen~e
leçon. Faites du théâtre si vous voulez, moq ch~r~ Billy. M01 ,
je préfère continuer à juger les pièce~ d,wautres ,et,a, me g.at.d.er
d'en écrire. »
,t
J'aurais pu · écrire une chrorÜq_Qe b_e~ucQJlp JP.ieux sur,;_t:i
pièce de M. René Bebjal)]#l. _Le-s P-lamrs du. Hasar1 ~ f.1Î
un si heau titre I Ce son.t :,~usti les plus Qtaux platsJn., .Le
hasard lui-même en a dé.çîdéau~ment, ,On n'est _pas ~rillant
,J.,
tous les jol).rs.

!

~ , ~~[:E. ,p0IS$... R~
•J

LITTÉRATURE GÉNÉR4LE
QUATRE-VINGT-UN CHAPITRES SUR L'ESPRIT
ET LES PASSIONS,. par, /4.lain (Camille Bloch).
Ces. notes d'un, philosnpiie. ; ont nature11em.ent u11- ca-ractè.te
plus abstrait et plus schématique que les autres propos ci'AW.n.
Elles laissent une impression fort originale : Alain, comme la
plup.art.des philo.sophe~► o..e parle jamais de lui, et c~pendant,
q~and il êcrit; nous nous sentons beaucoup pfus-en présence du
-S~Jet qui pense que de }'obret qui est pensé. Là potnte de son
discours dessine nf.l.l! figure de pliilDsophe plutôt, qu'une philosophie, plutôt suno.ut que de la philosophie. Qu.and oh a: iioi
le. livre, on sait men qu'on a pens:êr.a.vec 1'au.tétll', mais on sait
assez matce qu'un ru pensé. On a eu ave:c un homme intelli~1ent, et stuto,ut vi-va:nt, rune conve!fsa:tion excitante, maisc dont
1 ne,zeJite guère que ct&lt;tte.. excitation même.
Guère?- Qu.e
-vous.,faot-il donc 7 Socrate n 1en. laissait pas davantage • .,... C'~t
vrai. Mais Alain est p:eut-êtJe -plus anguleuJJ 41J1t Socrate, et
surtout plus dogmatique. Il a bûrr raiso-n _de-., dire, dans son
avant-~?pms, que Je~ p:olémignes ne m'instruiseiat• pas. Ne
faudraLt-il pas en ' excepte1 les polémiques qu'on souti&amp;nt contre
soi-même? et qui. instruisent a:u moins..une p.e:rsonne_? C'es~ es
-~elles-~ que Socrate était maitre. Alain ne., cherche pas l'assimt1ment d'autrui, et c'est,une fonce. Mais,..dans une de ce~, belle§
etTObustes sohtudes.d'esprit:à la Suarès., iles-.t, ,oomm.e il le dit
dao$ son. épig1apbe, le d-ieu ,lijui géométrise . .il&lt; est 'p.hilo.s0ph.e
~omme Suarès est p_oëte. « Si œ hivi:.e; ,cforit, il,,1ombait sous le
1ugem~n.t de quelqué philowpheide mêtierl-eettl! s:euk pensée
gâterait le plaàsir que&gt;f ai tJouvé à l'éairn, qui, fw- vif~n.. U ne
fa.u&lt;ba donc ~s ~u''il soitr.lu et pigé par~- Ota.rti&amp;. Ce$

�744

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quatre-vingt-un-chapitres me paraissent tous l'œuvre d'un philosophe de métier, et de métier habile. Il existe évidemment une
philosophie sans métier, chez les mystiques par exemple. Mais
nous reconnaissons le métier de philosophe en Alain comme
nous reconnaissons celui de marchand drapier en le père de
M. Jourdain, expert en draps et qui en cède pour de l'argent.
Je sais bien que pour être philosophe il faut dépasser le métier
de philosophe (dans un pénétrant Eloge de Descartes, Alain
désigne discrètement du doigt une des lignes par lesquelles on
le dépasse, « encore solitaire lorsqu'il parle ... ~ ). Mais on ne le
dépasse que si on l'a, et, une fois qu'on l'a, certain automatisme
nécessaire empêche qu'on le dépasse complètement. Et dire
qu'en le lisant on pense plus au philosophe qu'à la philosophie,
c'est vraiment faire l'éloge d'Alain comme Alain a fait celui de
Descartes.
AI.BERT THIBAUDET

NOTES

745

poète françai , ressemble à tout, sauf à un distique latin.
De _sort~ que ~ans c~ livre si agréable à lire, ce qu'on se garde
de (1re c est Ovide lu1-méme, ou ce qui nous est donné pour
Ov1~e. ---;, Une petite question amusante. A la page 17, il nous
est dit qu a Rome on demandait aux élèves dans Jeurs dissertations :. s'il était possi~Je de creuser un po;t à Ostie, de dessécher I 1st~me de Conn the ». Dessécher un isthme ? Je me
dema~de s1 par hasard M. Ripert n'aurait pas emprunté son
~.~nse1gnement à un auteur qui aurait traduit, sur un texte que
l,'.gnore, secare Isthmum par dessécher l'lstlnne J Le percement de
l :sthme de C~rinthe, qu~ commença Néron, était, dès le temps
d Auguste _à l ordre du JOur des travaux possibles, et il était
na~_rel qu'il servit de matière à discours, comme le percement
de I_ 1~thme de S_uez au temps des Saints-Simoniens. Si ma suppos1t1on est vraie, la crise du latin ne date pas d'aujourd'hui!

• *

OVIDE, POÈTE DE L'AMOUR. DES DIEUX ET
DE L'EXIL, par Emile Ripert (Colin).
Sous ce titre un peu grandiloquent, M. Ripert consacre une
étude littéraire à un poète dont on ne parle d'ordinaire qu'avec
une tiède bienveillance. On lui reconnait le mérite d'une double
facilité : facilité, pour lui, de ses vers qui paraissent se faire
tous seuls ; facilité, pour nous, d'un latin dans lequel autrefois,
dès notre cinquième, nous entrions de plain-pied. Joignons-y
le mérite d'avoir traité d'admirables sujets. Ayant rêvé sur les
Métamorphoses, que M. Ripert compare aux Mille et une nuits,
il m'est arrivé une fois de commencer à les lire : elles parlaient plus à mon imagination avant qu'après. Ce qui nous
plait dans les Amours et l'ArJ d'Aimer c'est Rome au siècle
d'Auguste plutôt qu'une vraie source de poésie amoureuse.
M. Ripert s'est efforcé de mettre le plus haut possible le poète
sur lequel il écrivait un livre. Il a réussi surtout à écrire ovidiennement toutes sortes de choses ingénieuses, à faire d'aimables comparaisons (il a une bien îolie page sur le jardin de L'l
Fontaine) et à bâtir pour Ovide un tombeau qu'il eût aimé. a
me permettra seulement de trouver tout à fait insoutenable sa
manière de traduire les vers latins en vers blancs : l'hexamètre
suivi d'un décasyllabe, forme barbare que n'a pratiquée aucun

LA POÉSIE

ALBERT THIBAUDET

VOCABULAJRE, poèmes, par Jean Cocteau (La Sirène).
Arbre, bocal d'oiseaux, feu de bengule
entre les fies
Le soleil fait chanter les tra,nwavs dans la ville
Le ciel est u,i 111arfo ,mis sur r:S maisons ...

Tiens, dites-vous, j'ai déjà lu ça quelque part. Parbleu f il n'est
pas une revue nouvelle, typographiquement costumée en nature
morte cubiste, qui ne tienne à honneur de recueillir des traits
de se~sibilité aussi ingénieqx. Tous les birbes barbus qui lamentent, a la terrasse de brasseries désuètes, le bon temps des.
glareuls symboliques et les femmes à bandeaux plats des génér.ales de l'Œuvre, vont bientôt, touchés par la baguette de
1enchanteur nocturne Paul Morand, faire semblant de croire
com~e mon ami Mac-Orlan lui-même, que les trolleys serven;
à tentr les tramways en laisse. - Alors Vocabulaire est un catllogue de gentillesses dans le goût dada-centre-gauche ? - Pas
le moins du monde. Voici le poème-programme qui termine le
recueil :
France gentille et ve1·àoyan/1
Qui fait les femmes et le viti
Comme on en chercherait en vain
Sur toute Europ, enviroruuu,te,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si je te d,ante i 1n4 fllf(}lt
Chacun, SI/ delourne et me 11/DtJlltMai:s un.jnur arrive l'é.poque
Où l'orei1ü entend lq cha1tson.

Guilkmme .Apollinaire. dans C11Jiiu1&lt;aw1rw a.vail d_tjà p:inc_é
cette corde-là, renouvelant~ a'{ee un grâce modeste et subtile,
Je- petit chantage bien co.11n-u : c&lt;. Mru.s o:n a dit ça de Manet .•• P
De combien de milliers de méchants tableau~ ne sont-ils pas
responsables, les jurés qui IefusèLent Corot 1
Tel q14i jadis- me- ,z1oulllt mordre
Voyan~ nus jg11rt-à. l'em:ers,
Camprt:1dra soudtzin que mes. vers
FurmJ. les w·vife14rs de l'ordre.

Evidemment rordre -est à la mode . Mais ici, M. Je-an Cocteau va, comme on dit, u1f peÙ fort. Ce n'est pis lui qui sert
l'ordre, c'est l'ordre qui le sert et quand il pastiche Malherbe (le
.M alherbe des Larmes de Saint-Pierre), il est évidemment plus à
l'aise- que dans l'a1-;on du· Cap de J3onne-Espira11cs, et dé.gui~ en
_pilote de la nouvea1,1té.
Sans être tenté pour cda de « mordre»- M., Jean Cocteau, je
me plaius non pas d'avoir vu sa .figure "à l'envers», mais de ne
l'avoirvue que très rarement, cad1ée qu'elle était sous des masq_ues où je croyais re,coo,o-aitre
ou l'autre Rost~nd, Miw; de
Noailles, Ap.ollUJ,~ire1 MaxJac.o b, u,11Romère nègre in.vi:nté par
Paul Guillaume.,_
~ Sous le bénéfice de çes réserves », ,;:om.me disent les conférenciers,g~noi~ 1 nçus so.ouues p,r:êts à déçla,rer que l'unifoon,e
de-l'armée_de l'Ordr11;: sied parfaitemCIJt ~ M. Cocteau, Qq'il se
perI]\ette une ce.rtaine f~t;1taisie da{ls la.tenue~ nul ri.'y trouve à
redire, mais "lu'il n'aille pas coudrl:l préQlaturémentsur se?
manches les étoiles de général. Nous cFoirions le voir encore
e!l chef d'op::l;t.e~tre ou1ep. O?!!neur c}e jazz. ~ vaut mie.u~ qu~
çela,. et Vocabutaire, s,on dernier livre, est aussile meilleur, celui
où il a mis le plus de lui-ijlême. Et vqici des '7et~ que persooi:ie
ne lira sans un vif agrément:
Les cbeue1L:t pis, quand ;ermesse les perte,
Font doux tes yeux et le tei111 lc1ttta11' ;,

ru.ni

]l tni1wd rm pldistr de la mi11M-sofle

A vous veir, lml11,Y1 oUr:i.frs dù printm,ps.

La 111-er de sa fraiche. d lente ralivtl

uI

Imp,egna le sol d11 rivag,grec
An,r que vofrê f n,Ji.t atnbig1i~ l'olive
Ccwtunne llê11us et CJb le avec.

T1114t de votre adoltsce11èe cnènue
Me plaU, moi gui suis le wteil d'hiver
Et qu.i;, ~mme ·11ous, sur la rose ,me
Penche un jeune front de cend,,es couvert.
Surtout que M. Cocteau n'aille, pas découvrir Moréas. Si je ne
savais que l'Endroii.et l'Envers a été ~écité à la Comédie Française je serais un peu inquiet d'entendre le poète s'.écrier :
Qu'-imporlent I.e, mleil el les marbr~ de Grè:a

à L-t ma~ière d'un 1auréat . d~ prix Arc'heon-Desperouse.
« L"Ordrè »·n'en demande pas tant, nous nôn plus.
ROGER ,V.LARD

.t:\.NDROT:ITE, par J. farta.il, dessins d'A. Favory (};:Q .
&lt;le la Charmille).
.
•
• ., f
.t

'

Tout rompu et tou_t lyrique. que soit le vaste poème de
M. J. Portail, il forme à proprement parler 1.1rre épop.ée.
Le sujet n'en est rien de moins que l'éclosion et la déchéance
de la civilisation humaine, . en un lieu précis, au pied d'une
montagne solitaire. Dieu de la plaine, vénéré par les premiers
hommes, 1€ mont protège la croissance des villages. La vie
rustique germe à ses flan.es, se développe, de l'enfance à la
vieillesse, selon un rythme rude et monotone. Puis l'homme
essaie d'atteindre plus baut ; les ermites fondent des confréries ; mais !'.-élan de la vie spirituelle retombe et fait place
à d'autres ambitions. Sut les- versants de la montagne. s'ouvrent -cles carrières ; la 1Ville se construit ; les faraes:- de.Ja vie
~odernc s'y rl6:b.aîneut; &lt;l'outra.n:ce et l'artifice s'exaspèrent,
1usqn'àc.e qm:, affoië--par son excès, la puiss.ince ·se- retmune
contre elle-même, la ~deoœ..détnùse ce qu.':eli.e. a édifié et que
Ja guerre l'imène la mort et le silence Jà ou J'orgu_eH de
l'homme avait cm dresserune œuvre étern,elle.
.
,_ i
J'ignore si l'on saura beaucoup I de gré à J. Po.tta.iL dr'avoir

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAirn

Chacun préférant
A l'agrégat •
Et à la cqm.munauti
Des hommes solidaires
L'isolement
Du solitaire.

.

.:A,,,~-et-wrps sans biens
lls'fl-bordaiept un soir
Ainsi que de.s marins au port de la mqrt,
En ètreiguant itroitement-dans leurs. bras
Le,palt'l;re 'n1dt de leur destin
Chtt sur eiix· de fout son long
. ' 'comnie
àrbre scié,
Et la voiliblanche de leur dme
Désormais repliie,
A la proue, leurs pieds harasses,
L. A la poupe, leur tête ,·emrersie,
- Elle [IJJ,/t·ejois, le Kouvernail de la pensee ..:....
· I;t pa,·eii 1111 mitan épançui tÙ la coque
Plus large et plus lourd t:11 même temps,
Les bms pendant comme une paire de rames,
Les reins, la crqupe, la taille,
Tout le milieu enfin du corp;, centre et Î-w.tt-e,
Pit.issant, craquant, pesan,t comme un sac plein.

J

un

Il y a là de la vigueur, de la gravité, une harmonie voilée,
un peu grise. En beaucoup de passages, une simplicité familière et virile, des images neuves, bien ajustées à ce qu'elles
doivent évoquer. Parfois pourtant le désir d'atteindre à la force
conduit J. Portail à J'emploi de termes trop forts, qui dépassent le sentiment vrai et' par conséquent l'affaiblissent. On ne
maintient pas, sans quelque fatigue, son attention éveillée
jusqu'à .]a 3 34'• page du second volume, car la mémoire -paresseuse n'a guè.re de prise sur cette vaste coulée. Mais on serait
coupable si l'on n'apportait pas à la lecture-&lt;l1Androlite la. pel'sévérance à laquelle ce livre. a droit.
De belles eaux-fortes de favory ornentîe poème et en reflètent bien J'esprit.
JEAN SCHLUMBER.GER

:J

Je cite ces détestables vers parce qu'ils montrent à quel
point, çà et là, l'auteur est encore pris dans la gangue des
théories scolaires. Mais lorsque, spontanément ou par un
effort de libération, son imagination s'engage sur un terrain
qui est bien à lui, lorsque les abstractions font place à .des
termes plus sensibles et plus directs, le poème atteint pa~foi~ :à
une force, à une probité d',accent qui émeuvent. Il est difficile
d'isoler un court passage, citons ·pourtant ce beau fragment
consacré au cimetière dt}. village :

749
•

subordonné le foisonnement de son imagination à ce plan
général. Ces grandes synthèses ont toujours _quelq~e- cbose
de sommaire et de froid. Les exemples, les traits qm servent
à illustrer une aussi formidable aventure paraissent nécessairement trop grêles; trop individuels, même si le héros en
est c&lt; J'Homme ii. Les quelques douzaines d'épisodes qu'on
choisit font maigre figure de symboles. Ce raccourci d'histoire
est trop simplet pour qu'on le prenne au sérieux, et il est
trop insistant pour qu'on puisse l'écarter comme une convention sans importance. Mais, si persuadé qu'on soit de
l'impossibilité qu'il y avait à mener à bien une entreprise
comme celle de J. Portail, il faut convenir qu'un dessein
aussi haut mérite de la considération. En ce temps d'impressionnisme poétique, on est reconnaissant envers ceux qui
·coordonnent leurs efforts et qui restent convaincus qu'il y a
un ordre de beauté auquel on ne peut atteindre par une juxtaposition de simples fragments.
,
.
Plus peut-être que lui-même ne sen rend compte, J. Port~il
s'est servi de la poétique, des tours de phrases, du répertoire
d'images que, pour plus de simplicité, il faut bien nommer
unanimistes. Parfois l'adhésion aux doctrines de l'ancien groupe
de l' Abbaye est avouée ingénument, comme lorsque J. Portail
montre les ermites

. *
1,

LA VERDURE DORÉE, par Tristan Deréme (EmilePaul).
Dans les poèmes que M. Tristan Derême dispersa en maintes
plaquettes· et qu il •réunit 'aujourd'hui en voJume, il prend' soin
de nous avertir•que cc la, tris.tes se et l'afiliction les plus &lt;loulou.:.
« reuses n'apparaîtront qu'ornées des claires guirlandes de

�•
LA NOUVELLE REVUE FRAN!;AISE

75.0

l'ironie, qui est, on l'a dit,. utiepudeur, et.•qu1 est aussi une
(( rébellion et u.ne revanche ;,, n semble\ bien que ce souci
d'éviter un étalage indiscret de sentiinell trop intimes, crûment exprimés, ait conè!nit M. Dèrl!iÎ:ie 'à ~hbisir trne technique
particulièrement industrieûse 1 et phipnl 1à tradùire par les
rythmes, par l'agencement _des
·ce désd~cord _perpétuel du
poète avec ce qui l'entoure, conime ;ivec soi-même. Ce désa.cêord n'est pas une invention _du ro~antisme et Ronsard ne se
voulait pas moins r~tranché du « ,P.opulaire &gt;1 que Chatterton.
Mais îl se gardait de pn~ndre les ch&lt;i-ses au t.ra:gique et de donner à l'affi.rma,tion-de la solitude intellootuelle 'lln tCfür révolté.
De même que Moréas pa:r la-noblesse et la -laige'o.r de son discours, le poète d,e la '/Terâure Dorée, par l'esprit de sei inventions
verbales, ·par la richesse de 'sa fantaisie·, ai:toubit un pessimisme
qui pourrait paraître outré et une am.értulne \font on ne sentirait pas assez les m~tifs profonds.
·•
Entre Toufet et fean Pellerin la place "de ' Ce charmant
recue:;il est toute marquée, mais Tristan Derême a su g;irder un
ton d'irol).i~ sentimentale qùi fai::t parfoîs songer à:Musset el qui
lui 'a ppartient en pî:o~re aujburd'hui. ·:
•·
ROGER A, LARD

.i ·-

&lt;(

m_chs;

,.,.,.

J-

...

•

-.,

- l

.;

_,

J

Il arrive à M. Sup'érvie1le de creus~r fa mine L:tfonrué 'lnais
l~s thème~ -du. ~egre~ ~~\de, 1~ Nostal~1è
toüj6 11 1~ pitis
beamr qué pu1s1;ent fle~nr de feur soutfra:nce et de feur foquié-

·sont

tudeîes pottt~hfopsènsibie's :-'· ·
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la

AFI PLA,ÏSEZ-t'10I..., par R~né !foyrtlsve· (Editions deN9»yt;1lf )3.~vue Françai~~\.
''
· ~-,
·
J
"'!}
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~

Vqytz l~, cbarq:1~ d'l}n_.aW&gt;!P.:&lt; Il ~onsti;qrs 1.J~ 1·y;e 4\k1Ué;r~s
0

d!

tqgtEJ~.rle~ fègte~, ,e,t l'on ~feœbk en songeant- qu'il e'l)t pus Y,_soumettre. rt nous promet un drame, un crime rnystér~eU.î,
qqil !lSt ~,h,~Jg@ de-,4~J:IQ!l.ç.çr :,.il noQs, ,d·onp.e &lt;tes souvenirs
des pqrt;r,i,ts,, , gtsi fi.u}~jl~~~ d'"analysf; , d&lt;î? ,3:-p,erçµ~ · gµj no,u~
ench~-p.tent, L~ ;gi\'M .-µ\y, tn%i;i_q1;1e _pas 1 G''(}~tr vrai;- on l.'a~ai,t
~ubh(}. rll ~D'il!/ à la_,ftn_. PQP.1 comme k w~e. f,aral 3:ug-uel
l\Uteuy a OOJAStJ.J:ll~î ,sqvgfi, y.ers.lt~i;l;i,~ . d5aJ,Datiq_ue duq,1i1eb
il a t(!nçlu tmJtes ,~t;.s ficelle~ µiail! c9mnw, \e,-. ~ei:;nier {lé)llent
Cl\fl~b!e ,d.'édil;\fef «·un (}tS ~ Jnwre,ssant,· toud1a.11t le °Cceu1r
féJllJl!W. » et de.f§ir.e ~oP;Oaifrs: /1, qy~lle- t;tx.tw,JQiî~ttr;igi_q,~e p~ut
se- ~.Onj&gt;r .&lt;lnf~emJpe 10'-apablt, et déllirn;ql\e~4&amp;:~.lller, ,ff.1tfü1ée. ~1.1'
s~1l de l,i ywiJleJ&amp;e · &lt;Je lll; pire &lt;t4çe;p,tii;m., tnu~e aµssitqt e-o.
ha,10.e. ~e. n'est ·pa.s, ~,~ Cfi:PJe ~M.i.: no~s iqtére)lse, 11tais q,~il .a~t
éte pos,s1,ble.. ,e..t ~e~ent i-1,1'.a ~té, H ?!} se- sluait rien passé du
tout, n~us n a.l!n_o)jls P,%~.::~Jé -dé1;v.:i, 1L:'&lt;lctiop Qe conyerg,e pa,s,
v~s ce. déno"1em-e0;t~1 çtlmm~ v r&amp; ~ - r;tis_Qn '1' ~tre ·, majs ce:
dénouemellt, &amp;\:aljl;t p:rq~ofi ;) Vaut~~r et: ~on, i;Jiois{ p,a~-1u'i, il
Y trouy~ pré.k-lfit~ à: l'tv.pç~J,ioµi d'un . pstSi-?.é do1,1t di:~iu.m\.ères
nôuyelles é,daifelàt ro1;1.~ .à c;o&amp;IL ~es. coiy,s eEJltrés d~~s. fa,
~nombre,-~ ltces- réfle)!jp9§, i;ig_4nieq~1\·:\u~ql}elles un mor;~
lu~e ltobven~ to1;1jburs plJJ~ Qe. p~iq q-,\t'à ,l.:i. J;n,ortelle t{agÙie
qm les a, mises en, mo1Jveme1JJ.
-- · ,,

!

- DÉBARCADË-RtS; par Jules Supervielle (EdJtions ~é k
Reyué de l'Ap_1érique Latin.e).. : , .J . , ~ ,; (! ,

11

M. Jules Supervielle chante les paru.pas, du Paragüay, les
lf,lUchos, les forêts •vierges ou demi-vierges et tou.te cc~:tte Amérique du ,Sùd si. .bleùe sur les pages de nos atlas_ d'enfants_. La
poésie géogra.phique a son défaut : l'-exoti:sine. Celui de
M. Supenie1le est ,aimable~ hl,:, Supe~iellë- n'ab,use pa.s des
mots barban:s qui,créent la « couleur locale ii. il r.este un poète
français qui trouve parfois des accents émouvants ou émus :
Dans l'heu1·e mille et millbtaire

}

Qui ti-empe an fond c/j;f! timips secrets · l
Pour qui ces roses et ces pierres
Qui n'ont jamais disespéré?

J } 1 -1 / I
l'fH

M. Superyielle abandonne tsouvent le beau je.u des- v.ers el
l~isse&lt; sa. mus.e ea liberté. Je kpréfhe e,:ichaîné.e. efdiantant ces
vers mélancoliques :

~t, si l'on œasi~_r:e: c;t: l.iivr-e,,-Jlqn.., pl~:S C(i)IDJl!~ \l,IJ tomar;i.,,
mais li:omme 1a.p.eintur~ ~-U:t"§ -de li',tH&gt;l;;t'11,lameQ!, q,u so~v.e,n,ir~

�752

LA NOUVELLE REVUE FRANçAISB

accru de toutes les richesses que l'imagination Y ajoute et
que le juaement en extrait, si l'on accepte complètement la
fable que l'auteur présente dans son prologue, l'œuvre, sous
.ce nouveau point de vue, se montre de proportions parfaites, et
construite selon les meilleures règles, non plus du genre,
mais de l'analyse intérieure.
Robert d'Egmont, qui eut, dans son be.au temps'. une grande
réputation dans les milieux monarchistes de sa province, ~eurt,
vers la cinquantaine, d'une façon mystérieuse, assassmé au
coin d'un bois. Bien des années après, Mlle de Querrevégant,
sa fille, ayant pris connaissance d'un carnet de n?tes gri_ffonoées
par son père, et qui éclairent singulièrement 1 o~scunté de ce
trépas, l'apporte au romancier : cc Vous all~z écnre une fable.
Elle ne sauvera aucun innocent, elle ne pumra aucun coupable.
Cependant, quand des faits iniques sont rois au net par un
cerveau clairvoyant et juste, il me semble que la bonne cause

y gagne.»

.
Boylesve a donc (admettons-le) connu Egmont ~ans sa _1eu:
nesse. On sent bien que c'est là son principa.I a~ra1t, et qui lm
mérite un portrait détaillé. 11 aurait pu offnr dix autres apparences, conformes à son destin, ou même n'être crayo~né que
dans une esquisse indécise; sa place dans le drame o ~û~ pas
été modifiée, ni son sort malheureux : il a beau ê~e la v1cume,il n'est en somme qu'un comparse, porté au premier plan, non
point précisément en vertu de son ca~actère,, mais par le hasard
malencontreux d'une rencontre tardive et dune dérob~de der:
nière devant une vieille chercheuse d'amour, en quête d un ém01
vainement poursuivi et qui croit reconna1t:e le _seul hom,me
capable d'en satisfaire l'appétit dans celui qui précisément s est
toujours refusé à tenter l'expérience. Mais, bien plus que co'.11me
· t'me , c'est comme témoin et comme évocateur des. 1ours
'VIC 1
-anciens qu'il intéresse l'auteur. Sur la toile du souvenu-, to~t
à coup déroulée, il a sa place marquée, entre Laure, la grand.mère et Mil• Cloque. La meurtrière, M~e d~ Blou, y apparait
.aussi, puisque cette femme, alors jeune, s off~1t, au cours de ses
recherches, au potache Boylesve. Mais elle n est pas mêlé~ aux
;autres personnages, elle n'a pas la même couleur, et,_ s1 ~lle
· au m1·1·1eu d'eux , c'es\ qu'une circonstance
-surgit
,
"parucuhènr
_
la met en vedette et l'extrait de la foule ou elle était perdue.

NOTES

753

Les autres font partie du passé, lui donnent son caractère, ils
sont inséparables du décor, qu'ils animent et qui les entoure,
ils ont été peints en même temps que lui, on ne peut les
dissocier, ou alors il y aurait une rupture d'harmonie, comme
si l'on oubliait, en copiant le Printemps de Sandro Botticelli,
d'y faire figurer une des nymphes dansantes. Tandis que, pour
que Mme de Blou apparüt nettement et fît saillie dans un cadre
où jusqu'alors elle demeurait fort effacée, il a fallu une recomp,osition momentanée provoquée par un événement sensationnel,
de même que, sous le porche d'une cathédrale, l'entrée solennelle du nouvel évêque fait appliquer ses armoiries peintes sur
le tympan, sculpté au xive siècle. Si bien qu'elle seule joue son
rôle réel, et manifeste qu'il s'agit non seulement d'évoquer une
atmosphère de jeunesse, mais de préparer et d'expliquer un
drame : parmi les personnages familiers elle tranche par sa
nouveauté ou par sa récente importance, comme dans un
théâtre de province, pour jouer une pièce qui entre dans son
répertoire, un directeur perspicace et audacieux va chercher,
parmi les figurants, une étoile inconnue et la met en vedette,
au milieu des acteurs bien connus du public. Elle apparaît, de
cette façon, non plus à sa place accoutumée, daas la pénombre
de la mémoire, comme une maîtresse qui se propose sans être
désirée, mais dans une lumière tardive, qui reçoit tout son éclat
d'une révélation postérieure, comme si un vieux provincial
apprenait, en lisant son journal, que Sarah Bernhardt, à quinze
ans, jouait des bouts de rôle sur le théâtre de sa viUe, où il
était familier. Et ses démarches amoureuses, au lieu de
demeurer un vague sujet d'étonnement, de satisfaction et
d'ennui, se montrent comme le premier signe éprouvé, et
récemment compris, d'un tempérament féminin, dont le dernier
est le meurtre d'Egmont.
LOUIS M.ARTIN-CHAUFFIER

•* *

LES THIBAULT, I. - LE CAHIER GRIS, par Roger
Martin dti Gard (Editions de la N. R.F.).
Dans Jean Barois, Roger Martin du Gard racontait toute la
vie d'un homme, miroir et reflet d'une génération. Avec Le
Cabùr gris, il commence l'histoire d'une famille, la famille
48

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

Thibault, qui comprendra huit ou dix-volumes. Il est impossible,
après la lecture de ce premier épisode, de présager 1a suite du
roman. Pourtant un certain nombre de traits semblent déjà se
dégager nettement ; celui-ci, en premier lieu : tous les personnages sont pleinement conscients, ils appartiennent à une éJite,
ils s'analysent, se jugent, font effort pour se diriger, ont une
vie morale; en second lieu, tout eh restant très individualisés,
chacun d'eux. appartient à un type social -eonnu, classé : un
grand publiciste catholique, une fille de pasteur, un protestant
libertin ( dans le double sens du mot: le sens du xvn• siècle et
celui d'aujourd'hui), un Christian scimtist, un abbé pédagogue,
etc ... , de sorte que ce sont davantage des doctrines de ,·ie qui
se heurtent et s'affrontent que des passions individuelles qui
jouent. Cc qui ne veut pas dire que cette première partie des
Thibault manque de vie, de chaleur et de mouvement. Vie,
chaleur et mouvement sont tout au contraire les qual ités prinpales du Cahier gris. Mais sous le romancier, l'on sent le sociologue et le moraliste. L'émotion dominée, on trouve matière à
discussion. II y a là un danger certain auquel a presque totalement échappé dans cet épisode M. Martin du Gard, mais qui le
guette sans nul doute. Le romancier ne doit étre enchaîné par
rien, surtout par aucun didactisme, et s'il peint la génération
qui l'a précédée, la sienne propre et celle qui suit, il faudra que
ce soit ~os le faire exprès, ou du moins que le lecteur n'ait
jamais l'impression qu'il l'a fait exprès.
Quant à savoir si M. Martin du Gard a tort ou raison d'entreprendre un roman cyclique, c'est au résultat qu'on en jugera.
Le Cahier gris campe le petit Jacques Thibault (pour{Juoi
cette homonymie gênante avec le violoniste ?) qui sera, à n'en
pas douter, l'un des principaux protagonistes des Thibault.
Il a quatorze ans. li est violent, avide d'absolu, d'amour ; il est
poète ; quand un surveillant surprend la correspondance passionnée qu'il échangeait avec un de ses camarades, Daniel, il se
sauve à Marseille 1 entraînant Daniel avec lui,-et tente de s'embarquer pour l'Afrique, le pays inconnu où il situe des aven·
tures héroïques, tous ses rêves, la liberté. Un nom s'impose :
Arthur Rimbaud. Et une piste s'ouvre : les Tbiba,ût pourraient
aussi être un second Jean-Cb,·istophe, si le génie du petit Jacques
est autre chose que la haute flamme pure de la pré-adolescence.

tlOTEs

755
Le noyau de cc Cflhin, 1r • ,
d
nf:
. ,;ns, c est one une aventure courue par
eux e ants, une fUJte romaoesqu h
d
d'hui l) ef de la vie
. . e ors u « morne aujour.
trop quot1d1eane, une aventure
,.
posent ni les contingences comme chez un p·
B que n i_mgoOt baudelairicn d dé
terre enolt, m le
es parts comme chez Mac O 1
.
.
éclôt d'une crise d"
. ,
r an, mats qu1
ni d'
r
a?1e et qui ne t à la poursuite ni d'un trésor
une iemme, mais à celle de l' b I L
'
ru-rêtés sur la route de Toulon et a sou. é es deux enfants sont
Le premier épisode finit là.
ramen s chez leurs parents.
d

ta!:1:

1:autres épisodes sont amorcés. Le drame intime de la
u compagnon de Jacques, Daniel, est exposé avec un
coups de théâtre, un dosage des effets qu. br
,
rappeler que M. Martin d Ga d
.
1 o ,gent a se
p d fi .
u
r est aussi dramaturge
Un as e ~ntures dans 1e récit et cependant l'amour. du détail
~tyle qui se dérobe sa ns cesse au regard pour laisser à
1.
sEentim_ent ou l'événement. De 1a force; le don de l'é n~ e
t ce livre fermé
IÎ
,
.
motion.
bo L
, ce rago t de I a sun:re qui met l'eau à la
ucue.
.art des

Une obsen,ation cependant
. . ell
terrible critique Ce déb t d qui, s1
e portait, serait une
.
u
e roman n'est pas daté E
avant, pendant ou après la guerre ? Un roman c li . d st-on
espèce ne
t ê
yc que c cette
('
peu: tre Ta Iable aujourd'hui que s'il a 1
J entends : la &lt;c vie privée l) pendant ou depuis I a guerre
comme fond. Mais en huit volumes M M . d Ga guerre)
loisir d f: ·
·
'
· artm u ard a le
e aire vivre ses héros de 1913 à 1922 n, •·1
'
Balzac dont 1
· ~u J se report a
&lt;iont t .
es personnages vivent sous la Restauration zpais
oniours nous savons ce qu'ils .
f: .
,
parents ont fait) entre 1789 et 181 &gt;- ont ait ( ou ce que leurs
BENJAMIN CIŒMŒUX

•*•
LOIN DE LA RIFFLETTE~ par Jean Gabier Boi·s,,
J.,e
(Crès).
...:i:,,
Bo~v~nt toute autre considération, le livre de Jean Gal .

ng::;re est un_Iivre cour.igeux, et le fait d'écrire un livre,:~:
quable sur ce SUJet, rempli de pièges, est d'autant plus remuà crainir~eq~eettleaguerreh ~t terminée et qu'il ne nous reste plus
proc atne,

�LA NOUVELLE .REVUE FRANÇAISE

'
en éliminant certains ouvrages

li"

Petit à petit,
sur la guerre et
en retenant les autres, on arrive à garder de cette aventure des
images représentant honnêtement les mille aspects de cette burlesque tragédie.
C'est, maintenant que la guerre est lointaine, mais qu'elle
nous tient encore sous la puissance des souvenirs qu'il faut lutter
contre cette sentimentalité déprimante qui donne à ces souvenirs une saveur incomparable. Cette saveur, si l'on n'y prend
garde, nous fera un jour regretter la guerre.
Pour cette hypothèse, dont il faut éviter la réalisation aux
dépens de sa sentimentalité, le livre de Jean Galtier Boissière, Loi.n de la Rijfktte, c'est-à-dire Loin du Fm, dans le
jargon des soldats de 1914, prend place parmi les grands livres,
parmi les livres les plus humains qu'inspira cette situation désespérée.
Il y a ici, comme dans le beau poème à la mort, composé
par Jean Cocteau, l'envers et l'endroit : l'endroit à la surface où
la bataille crépite comme une chevelure en flammes et l'envers,
dans les clapiers où l'on élève les cobayes.
Mais ici et là le burlesque domine et la nature humaine se
révèle en s'adaptant au milieu. Tel qui fut un héros au combat
devient un poltron au dépôt et tel qui pensait mourir de peur à
la lecture des communiqués se révéla sur la ligne avec assez
d'orgueil de soi-même pour accomplir les mêmes gestes homicides que ses camarades mieux doués pour ces ébats.
Jean Galtier Boissière a pris le ton qu'il était convenable de
prendre pour écrire cette pièce qui se jouait au dépôt un peu
comme Les 28 jours de Clairette, mais avec une fin tragique qui
n'exclut pas la terrifiante sottise de ce vaudeville à peine transposé.
Des comparses que nous avons vus dans toutes les publications humoristiques destinées à faire rire les médiocres, les
légendaires figures de la sottise toute-puissante s'animent cette
fois sans craindre les responsabilités. Et la pauvre nature
humaine, celle qui protège sa peau contre le feu et contre le fer,
·se livre nue, dépouillée de ses fards et de ses ornements individuels, aux hasards soigneusement corrigés qui retarderont
l'inscription du nom au tableau de départ.
Loin de la Ritfletle n'est pas un livre amer. Il présente la vie

NOTES

757
spéciale aux années_ de gu~rre sous un aspect comique. Or uo
des asp~cts de la vie guernère était comique. Un homme qui
• veut é:1ter la mort par des moyens nécessairement puérils
est touiours .drôle, de même que l'homme qui a pour mission
d~ le condmre à la mort à l'aide de « boniments» superficiels.
C est la lutte du potache contre le pion avec à l'horizon les
flammes ro,uges de la bataille. Mais du dépôt à 1a bataille il y
~ ';1pture d atmosphère et, pour cette raison, en passant de l'un
a 1autre la personnalité de l'homme change.
. Tout ce~i ~e cont~b~e.pas ~- faire de Loin de la Rijflelle uu
livre so~m1s a des d1sc1phnes unéraires comme il est bon d'en
découvrir pour permettre à la critique de s'exercer.
Mais si l'on tient compte que Jean Galtier Boissière a écrit
~es so.~venirs avec plaisir, et qu'il possède au plus haut point
1art d !nterpréter une figure, une chambrée, un restaurant, où il
ne craint pa~ de présent:r des gens célèbres avec une vigueur
assez agressive, on conviendra qu'il y a dans Loin de la Rijflette
les éléments nécessaires pour remonter au moins jusqu'à Juve~
nal.
Mai~, mon cher Jean, pour av;ir risqué votre peau, vous avez
compns le sens de la farce et vous avez écrit - peut-être en
pe~dant la plus belle rose de votre chapeau, c'est-à-dire le plaisir
délicat de regretter un jour votre jeunesse militaire - un
~uvrage profondément comique, profondément émouvant ..•
1envers de cette belle médaille qu'il nous est difficile de reaarder
0
sans rourrir
b

PIERRE MAC ORLAN

•

* *a

LES ÉGAREMENTS SENTIMENTAUX de Restif de La
Bretonne, avec des illustrarions de Joseph Hémard (Crès).
• Dans sa courte mais substantielle étude sur Dosloievsky et
1 I~ondable, parue ici même, M. Jacques Rivière dit que l'écri;a10 rus_se est peut-être le premier qui ait résolument envisagé
1absurdité de nos sentiments ; qu'îl accuserait volontiers le
désordre qu'il trouve dans ses modèles, et qu'enfin nous le
~?mpr~nons mal, parce que, placés en face de la complexité
une ame, nous cherchons d'instinct à l'oraaniser. C'est en effet
le soue·1 J J
d. ·
t&gt;
e P us or 1oa1re des romanciers, que la recherche de

�tS8'

WOTES

LA NOUVELLE REVUE HA.NÇAISJi

1~unité psychologique, à laquelle t0us les actes d'un héms dorvent ~tre subordonnés, et telle ttst l'accoutumance à la conven:ti:on que nous accusons un être vivartt de manquer de- c.aractère:s'il trahit des inspirations imprévues. « J'imagine, dit encore le
critique, que c'est cela qui doit gêner l~s étrangers devan1t le
Néron de Rac-irle, ou même devant le Julien. de Stendhal. Nous
ne donnot1s jamais le vertige de l'âme hûma,i~.e. »
.
.
Dostoîevsky ne- me parait pa~ être le prem1et (1 qui nous ~1t
fait sentir notre insuffisance sur ce poi.m ». D€c nombreux espnts
songeraient à Restif, s'il n'était l'auteur
plus. ~e trois_ cents
ouvrages, pour la plupart introuvables, d un ménte ~ort méga!:
et d'une lecture parfois rebu.tante. Toutefois, pai!IDl ceux q~1
connaissent assez Restif pour s'en former une îdée générale, il
s'en trouve benuco-up qui soat précisément rel&gt;urês, non par son
manque de go-üt presque absolu, ses naïves utopie,s, son style
sou!\rent flasque, ses redites, sés fadeurs écœurantes et son é;é.thîsme maladif, mais par sa complexi~é rnême; qui le 1e,ur ait
ran&lt;tet au nombre des fous les plus: rntoh€rents . Te1 n est pas
Res~if et d'ailleurs, son ambition littéraire, qu'il manifesta
'
· r1e re
frêquemment,
fut, comme Rousseau, de trous représenter
itt.téu-rid. Les premiets réa.list'és d.ti l'analyse, ave4: Duranty, se
sbn~ rédaméS' de lui. Sans doute, parmi les di\"erses classes ou
catégories d'hommes; Restif, malgré- ses prétent~ons, n'appa~tiertt pas à ia plus délicàte ni à.là plU!f élevée ; mai~ encore est-il
au-dessus de la moyenne, etpou"{ons-nous le wns1dérercomme
le représentant d'individus assez nombreux dans la petitô bourgeoisie, et même dans le monde intellectuel. Il n'est pas un cas,

....
1

d;

une exception.
.
.
,
On doit trouver louable toute tentat1ve de vulganser 1auteur
de Monsieur Nicolas, ouvrâge en une ·quinzaine dè volumes, et
qui porte en sous-titre : ü Cœàr hutnain dévoilé. Mais il ~a~t,
pour ne point tomber dans l'insuffisance des:- Pages Choisies,
nous donner un fragtnént d-è mémoirés qui forme un tout
romanesque et contienne le meilleur de R~srif. Qu éta!t , donc
prêt à féliciter l'éditeur des Egarements Sen.Jimentau~,. qm, a première vue, reproduisent l'histoire de Madame P~rango~ et c~Ue
de Zephire, encore que l'on s6it prévenu par le t1u:e. St le bwgtaphe de Monsieur Nicola:s est Un disciple- de Ro~sseau, ~'est
aussi un comphtisant élève de -Chorier, fe rnnranaer sotad1:que

du Mmrsius, et l'on peut dire qu'il fut le plus souvent égaré par
~s sens. ~ais, ne ~hicanons pas tro.l? sur une _phraséologie qui
s entendait fort bien au xvrne siècle, sous le couvert de la politesse, comme en témoignent les Egarements du Cœur et de l'Esprit, de Crébillon :fils ...
On s~ demanae ~nsuite par quel ~rtilice de typographie,
l'histoire de Madame Parangon, extraite de Monsieur Ni'colas,
peut tenir en moins de cinquante pages sans que 1e caractère de
cette touchante héroïne en soit diminué. Hélas ! a v-ant d'entrer
dans le vif du récit, aucun avertissement critique ne nous présente Madarne Parangon, telle qu'elle apparut à Restif en 1750,
et, au lieu de debuter par le charmant tableau de la visite à l'imprimerie, le texte commence un péu brutalement par le portrait
physique de la P.at~onne. A la rigueur, on admet que quelques
p;isgages difficiles à. relier aient été sactifiés ; mais on est stupé'...
fait que l'histoir.e s'arrête court après l'épisode de la nuit, où
Restif regagne sa cbambre sans avoir possédé sa maîtresse endormie. Les convenances, à elles seu1es, dans un livre aussi libre.ment illustré, n'a1;1raient pas suffi à faire passer sous silence le
viol de Madame Parangon, décrit avec toute la décence possible,
comme avec le plus grand pathétique. C'est justement là où
Restif dévoile l'incohérence des sentiments dont parle M. Jacques
Rivière, et sur quoi le public aurait pu méditer... D'autre part,
dans l'histoire des mœurs et de la littérature, Madame ParanCTon
•
b
tient sa place en_tre Mm• de Warens et Mme de Rénal.
Non, ce n'est pas la pudem;, mais la nonchalance de recourir
à-l'édition complète de Monsier;r Nicolf1S, qui nous a privés de
cet épisode, c.ar, en comparant les textes, on voit que Madame
Parangot1, telle que la présente fyf . Georges Crès, est extraite
des Pages Choisies du Mercure, lequel,, pour diverses raisons,
n'était pas tenu à l'intégralité. C'est aussi pourquoi l'illustrateur,
M. Joseph Hémard, n'a pu s'inspirer des précieuses indications
que donne à chaque tome l'auteur de Monsieur Nicolas, au sujet
des estampes qu'il projetait de faire graver. M. Georges Crès a
pourtant des érudits à s01uervice, qui soutie.n nent l'honneur de
sa mai.son.
FERNAND FLEURET

1
:J )1 .....

•

�760

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE COURRIER DES MUSES.

...,.

une Fran~ise a fait Maman, Doudou, Joujou, Dodo, etc.
On_ me ~1t que les femmes écrivent beaucoup cette année.
Certams sen plaignent, mais les hommes aussi écrivent beaucoup 1 ~ans doute la plume de Colette, la lyre de Madame
de Noailles ne peuvent être mises entre toutes ces mains qui
chang~nt souvent la forme de nos cœurs; mais moi qui ne suis
pas mtsogyne, quoi qu'on en dise, je regrette seulement que
tan~ de femmes auteurs se connaissent mal et qu'elles veuillent
écnredes ~~~res «fortes», masculines, alors que le domaine
de !a. se~s1bihté leur appartient et qu'elles le dédaignent. Le
pla1s1~ d être homme n'est pas si grand, mesdames ! Pourquoi
vo~Ioir nous ressembler? Pourquoi vouloir vous déguiser en
écnvant, changer de sexe ? Je n'aime point qu'une Amazone
monte P~gase à califourchon. Les cordes de vos lyres doivent
être sensibles, mesdames, permettez-moi ce conseil. N'entendezvous plus la voix mélodieuse de cette grande sœur de Verlaine
la pauvre Marceline, la triste Valmore dont on va publier u~
album de souvenirs ?

Le mois dernier, le grand événement de la vie littéraire parisienne a été gastronomique. Je me suis quelque peu occupé de
cuisine et à une certaine époque de ma vie, je travaillais à des
livres culinaires, sans aucun enthousiasme d'ailleurs et sans
connaitre beaucoup ce dont j'écrivais. Le lecteur est prié d'excuser ces souvenirs évoqués à propos du dîner d'inauguration du
Restaurant du Vieux-Colombier. La direction avait convié la
troupe du Théâtre, quelques représentants du Club des Cent
venus pour apprécier la qualité des mets et quelques amis choisis. La soirée fut charmante. Ou but des vins excellents. La jeunesse, la beauté, l'esprit étaient réunis autour des tables jonchées
de fleurs. On prononça des discours entre lesquels il faut signaler celui de M. J .-L. Duplan qui, venant de courre le sanglier à
Rambouillet, arriva en costume de chasse, au saut de l'étrier :
- La cuisine ici sera sincere, dit M. J .-L. Du plan, et, reprenant
le mot de M. Paul Poiret: « Ici, on ne mangera pas des fauteuils
Louis XV ! » Un phonographe joua des airs américains. Les
danses de caractère de MM. Dunoyer de Segonzac et Boussingault furent particulièrement remarquées. On chanta des
romances:

. On a publié aussi le «Journal» de Marie Lenéru • la sévère
Jeune fille qui, à vingt ans, écrivit un essai sur Saint-Just, la
pauvre sourde et muette, la prisonnière du silence.

M igno1111e, quand It soir descendra sur la terre
Et qiu le rossigmJl viendra cb1111ter encor ...

* *

Vers onze heures, quelques-uns des convives avaient perdu

la raison. Les comédiens du théâtre qui jouaient ce soir-là,

.,.

JfOTBs

revenaient, fardés, costumés, boire un verre de champagne entre
deux actes, entre deux scènes. Une étrange animation régna
dans la paisible rue du Vieux-Colombier durant toute cette soirée qui fut moins brève que la nuit et qui s'acheva quand les
étoiles pâlirent et s'effacèrent devant un jour gris et rose.

*
* *
« Un Français n'eût pas fait Adolphe », écrit Mme Gyp dont le
cœurde Française s'émeut et reproche à M. Binet-Valmer d'écrire
un français de cuisine - tandis qu'elle, Mme Gyp, on chercher:lÎt vainement à charger sa conscience d'écrivain d'une seule
faute de français 1 « Un Français n'el1t pas fait Adolphe. »Hélas!

*

Cb_acun ~rend son plaisir où il le trouve, mais j'en connais
certams q~1 ne le prennent jamais et le cherchent toujours. On
~onde tou1ours de nouvelles revues sans intérêt. On fait touJours des enquêtes sans conséquence. Une petite revue récemment reparue demande à ses lecteurs :
- Que faites-vous quand vous êtes seul ?
Le~ grands journaux se renseignent sur la jeune Poésie. Un
;on_Sieur :oudrait savoir ce que pense la jeunesse d'aujourhui. De Jeunes poètes songent au théâtre, de vieux dramaturges songent à la poésie. Le soleil du printemps n'a pas fait
éclore de nouveaux génies. Le Parnasse est calme.

• ••

GEORGES GABORY

�LA NOUVELLE REVUE FRA~lSJl

LES REVUES
M. Jean Guehenno, dans un article, qu'a publié le numéro
d'avril de la GRANDE RE.vuE, sur les Relatio11s inlûlectuelles ent,-e
la France et l'..d.llemagne, traite sans complaisance et sans aménité l'attitude que nous avons prise à la Nouvelle Revue Française,
sur cette grave question. Ses critiques ne nous empêcheront
pourtant pas d'entendre ce qu'il y a de juste et de courageux
dans ses remarques, en particulier dans cette page sur la propa.gande:

........

C'éstic.i qu'apparaissent clairement la sottise et l'inutilité des « œuvres
de propagande &gt;1. Outre qu'une pensée, quand elle vaut quelque chose
se propage d'elle-même, il est amusant de voir charg.!s de cette propagation, ceux qui précisément sont les moins faits pour persuader et
convaincre, gens à tournure d'esprit iliplomatique, qui dans leur&amp;
mouvemCDts de générosité les plus spontanés, ne s'oublient jamais,
en qui le « retour à soi » est comme naturel et qui font généralement
trop de cas des qualités les plus bornées de leur pays pour savoir mettre
en valeur ses qualit.!s les plus communes. Toute la puissance d'un propagandiste alla-t-clle jamais plus loin qu'à faire connaitre an-delà de nos
frontières la forme de nos monocles ou &lt;le nos gilets ? Pensée française et propagande française sont peut-être des termes contradictoires, si l'une est le résuroè de cc qu'il y a de plus large en notre
génie, si l'autre sert les plus mesquins de nos intérêts.
Il y eut un temps où la France se propageait d'elle-même. C'est
qu'elle n'y pensait pas. Mais ses écrivains regardaient le monde avec
une curiosité affectueuse. Et ils disaient quelque chose. Des choses de
demain plutôt que d'hier. Et ce sont peut-être celles-li qu' il f.aut diYe à
qui veut que des peuples inquiets l'écoutent. Ils se souciaient moins
de justifier des titres dès longtemps acquis que d'en acquérir de nouveaux.. Ils ne cc nationalisaient » ni ne « dénationalisaient » leur pensée.
Sans effort, sans seulement y -prétendre, ils g~aient la confiance de
l'Europe. Comment un Montesquieu, un Voltaire, un Diderot eussentils provoqué la dAfiance ? Ils travaillaient dans cet « esprit de liberté P,
qui, d'après Diderot lui-même, caractérisait son temps. Ils méprisaient
tous les fanatismes. Ils ne criaient point mais savaient le pouvoir d'une
id~ comme d'un mot, mise en sa place, et qu'il ne s'agit que de bien
sa"lroir manier les le'liers et en reconnaitre précisément les points d'application pour soulever des montagnes_ Le visage de la France en leurs
œuvres souriait. Il n'avait point cet air rébarbatif que nos contemporains, tristes et perdus dans la méditation deux-mêmes, lui ont donné.
Ils ne se demandaient pas où une idée les conduisait, prêts à toutes les
affirmations comme à toutes les négations. Ils ne craignaient point les
aventures de la pensée. La probité intellectuelle était leur règle, qui
consiste à accepter de tout voir. Ils ne s'arrêtaient point en chemin,
par souci de servir le prince ou la nation. Ils faisaient confiance à

LES REVUEs

761

.
I'espnt,
hommes de raison pl t6

•
plutôt qu'idéolo
L
u t que rati~nalistes, ho1umes à idées
mesure de leur ~ :...N'ose/!~~!; se trouv:1t _être p~écisémcnr â la
qu'ils étaient cbez eux encore en
ne les genaR1ent_ point. li savaienr
étonnés ·e
'
russe ou en US!lle. On les eût bien

f

la ques~i~n p:Se;e:1tf:::t~~t~~ll:"::~t~n débat ditat à Etat
d'Etat sont d'un ordre et les h
d l'
. , eux pays. es choses
ou les défaites des nations leu' osesbla~ espnt d un autre. Les victoires
r sem lent sans r.apports a
1
et la propagation des idées et 1
•
vec a ,a1eur
qn'en leur humanité.
'
eur acnon européenne ne se fondait

. Et M. Jean Guehenno, ayant observé ue « des
rntell~ctuels supposent une réciprocité l&gt;, ter~ine en po;i~f~~es
question:
Sommes-nous prêts encore à l'é han i\ ,
l'amitié: c'en est du moins la condi~ion g~ s L échan~e,lc'est_presque
autre atn10s h ·
el!
·
uppose, Je e crains une
jour qu'ils/ra;;eki~ :es c v!~:~~q~::~~t'.s«vQivinsd ~~ntesquie•u, un
les pays étrangers ·e ,
. '
·
an l :u voyagé dans
pris part à I
f. ' J m )'., suis_ attac1ié comme au mien propre j'ai
florissant » euru ortune, et J ~ r:11s souhaité qu'ils fussent dans un' état
porteron;-ils t:nin:o~~e;~e!c~:::s F~nçais et de jeun~ A!lemands
de cette svmpathie ? Je
. . 1,
peu de cette b1enve11Jance et
lectuclles
ne sais SI on pourra parler de relations intelse fera.
aiment profondes entre les deux pays avant le jour où cela

vr .

CORRESPO JDA CE
Nous ai'Ons reçu de M. Victor Burrucand la letlre s11ii'fl nte :
Mo~SIEUR LE DllŒCTEUR

,

Alger, le

1r

avril

1922.

On me _commun ique la Nouvelle Revue Fm11çaise. du 1er
l
une cbroruque dramatique de M B .
d
.
.
avn avec
en
· oissar que Je crois devoir rectifier
la ~:!~i:~;;n;:yoed/Goarrespect pour la vérité, la vraisemblance et
n
urmoot.
So ni! me souvient pas d'avoir jamais rencontré Remy de Go
. n .oom réputé n'a pour moi aucun visa
urmon~.
Jamais présenté à lui et si 1·e l'a\' .
ge c~nn~. ]&lt;!_ne me suis
reconoaitre.
rus rencontré 1e n aurm pas pu le

t

J'ignore également M Boissard
d h
d
.
croAis pas être jamais ent;é dans sonC:ur:a~:ù Jes:,a:~;~~~u~ je ne
vant de me fixer en Algé . ( d
. 1
aire.
parfois à la Revue blanche m . n~ ~~~1~ pus de vingt ans) j'écrivais
me contentais de suivre ' ais Je n a _aIS pas ~u Mercure de Fra11ce et
raire.
avec sympathie cette mtéressante revue litté-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Après la représentation du Chariot de Terre cuite à « I/Œuvre »
(janvier 1895) je reçus cependant deux lettres du Mercure, l'une de
M. Vallette et l'autre de Mme Rachilde qui me touchèrent beaucoup,
-et je crus devoir remercier mes correspondants par une visite. Je me
rendis donc au &lt;c jour » du Mercure. Il y avait là un cercle agréable de
jeunes gens et de littérateurs. J'en connaissais quelques-uns pour les
avoir rencontrés chez Mallarmé ou en compagnie de Moréas. M. Boissard pouvait s'y trouver aussi mais je ne me souviens pas spécialement
de lui. En tous les cas, Remy de Gourmont n'était pas là, sans quoi
j'eusse demandé à nos hôtes de me présenter à lui. Quelque temps
après, Octave Mirbeau me dit un jour incidemment : « Vos aperçus de
la Revue blanche intéressent Remy de Gourmont. Il voudrait faire votre
connaissance. »
Je reçus, en effet, dans la même semaine un exemplaire sur hollande d'un ouvrage de Remy de Gourmont illustré par lui-même avec
une dédicace de l'auteur. J'attendais l'occasion de l'en remercier de
vive voix, mais je quittai Paris peu de temps après pour une tournée
de conférences sur le Pain gratuit et j'avoue à ma confusion que je n'ai
pas encore payé ma dette de reconnaissance à l'auteur de Phocas le
]ardillier autrement que par les citations élogieuses que j'ai pu faire de
ses« Dialogues » dans mes critiques de l'Akbba r.
Quoi qu'il en soit, ce souvenir documenté montre bien que Remy
de Gourmont n'avait pas l'intention de jouer au Misanthrope avec moi
puisqu'il avait fait les premiers pas vers moi.
J'attends de votre courtoisie bienveillante, plus encore que de mon
droit, l'insertion de cette réponse dans votre estimée revue que nous
citons toujours avec plaisir.
Le Directeur de l'Akhba,.,
VICTOR BARRUCAND,

P.-S. - Je tiens la dédicace autographe de Remy de Gourmont à
votre disposition.

Nous avons communiqué cette lettre à M. Maurice Roissard. Voici sa
réponse :

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS

LE · TOME XVIII

(JANVIER-JUIN

FRANÇOIS-PAUL AUBERT
Stances à la rivière Sorgue. . . . . . . . . 666

(CV)

ROGER ALLARD

Adonis, par Jean de La Fontaine . . . .
Haut-Vivarais d'hiver, par Jean-Marc Bernard

.

.

.

i

La Danse macabre; 1d ~friande l'époZ:Sée;
Jonchée de fleurs sur le pavé du Roi par
. Fagus. .
. . . . .' . .
Deux poètes chrétiens : Polymnies, odes et
stan:es, par .Jacques Reynaud; Vers la
maison du père, par René Salomé . . .
Le Cygne androgyne, par Joseph Delteil .
L'Age de l'Humanité, par André Salmon. .
A,~our couleur de Paris, par Jules Romains.
M. Francis Jammes au Tombeau de La Fontaine.
Le Serpent, par Paul Valéry. . . . .
Le Cyprès et la cabane, par Jean Lebrau .
Les tendm amies, par Philippe Chabaneix .
Poème d'amour suivi d'exil par Jeanne
d'Ophem . . . . . . ' . .
Jongleries, par André Harlaire. .
Pofot de mire, par Céline Arnauld . . .
Sodome et Gomorrhe, ou Marcd Proust moraliste.
La verdure dorée, par Tristan Derême . .
Vocabulaire, par Jean Cocteau.

97

(C)

222

(CI)

223

(CI)

224
226

(CI)
(CI)
(CII)
(CII)
(CIII)
(CIV)
(CIV)
(CIV)

339
341
485
596
600
600
601
6o1
601
b41

749
745

(CIV)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)
(CV)

LOUIS ARAGON
Les Paramètres .

(CI)
MARCEL ARLAND

MON CHER DIRECTEUR,

Je maintiens l'anecdote que j'ai racontée concernant M. Victor
Barrucand et Remy de Gourmont. M. Victor Barrucand évoque inutilement un passé lointain. C'est entre 1908 et 1914 que se place la rencontre que j'ai rapportée très exactement. Je l'ai souvent racontée
verbalement et je la revois comme si elle était d'hier. Si je savais dessiner, je pourrais reproduire la pose des personnages.
La mémoire de M. Victor Barrucand, en cette circonstance, le sert
aussi bien que lorsqu'il attribue, dans sa lettre, Phocas le Jardinier à
Remv de Gourmont.
·
Cordialement.
MAURICE BOISSARD.

"'

* *

Etat-civil, par Pierre Drieu la Rochelle .

491

(CIII)

244

(CI)

57

(CII)

119
365
61 I
626

(C)

MICHEL ARNAULD

Le Caméléon, par Johan Bojer .
JULIEN BENDA
Le Triptyque de M. Abel Hermant . . .

2

FÉLIX BERTAUX

Le Kaiser. La triple révolutio11, par Walter
Rathenau. . . • . . . . . .
Editeurs Allemands . . . . . .
Le Sourire blessé, par Albert Thierry . . .
Gerhart Hauptmann et ses dernières œuvres.

cS~~
________..:..:.:.:..:.

(CIV)

�TABLE DES MATIÈRES
LA NOUVELLE REVUE FRA 'ÇAISE

JEAN-RlCH-ARD BLOCH
Première journée à Rufisque

.

.

.

• • • •

Le canliq11e des ca11tiq11es, par Pierre Hamp.

DOSTOIEVSKI
Lettres . . . . . . .
la confession de Stavroguine

(CIV)
(CIV)

539
6o2

(Cl)
(CV)

GEORGES DUHAMEL

(Cil)

Lettre sur les orateurs.
MAURICE BOlSSARD
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique
Ch. onique Dramatique
Chronique Dramatique
Chronique Dramatique

(C)
(èl)
(CII)
(CIII)
(OV)
(CV)

.
.
.
.
.
.

CHARLES DU BOS
Q1tteri Victoria, par Lytton Srrachey .
A111,1zo11es, par Eugène Marsan. . .
COLETTE
Ma mère et les livres .
BENJAMIN CRÉMIEUX
Le passag, de l'Aisrie, par Emile Clermont .
Mais l'art est difficile (Ile série), par Jacques
Boulenger

.

.

.

. . • • • • •
Lts hommes aba11do11nis, par Georges Duha-

(Cil)

355
497

(èIIl)

(CIV)

FERNA D FLEURET
Terre de C~anaa11 , par Louis Chadourne. . 109
Une repe~tie (Marie-Magdelai11e), par Mar. celle V 10ux . . . .
236
Brelan marin, par Eugène i.fo~tf~rt : : : 500
Les Egareme11ts smtimmta11x de Restif de
la Bretonne. . . . . . . . .
757

(C)
(CI)
(CUI)
(CV)

GEORG.ES GABORY

Vies imag_it1ains, par Marcel Schwob.
179

93

95

mel . . . . .
106
Les 11octur11es, -par Georges lmaru1 . . . . t 12
Le sixième cente11aire de Dante : Le Opere di
Dante; La Poesia di Dante, par Benedetto Croce ; Ode Jubilaire po11r le
six-ctntilme anniversaire de la merl de
Dt111le, par Paul Claudel. . . . . • II 3
Le bar de la Fourche. - La Co11scie11c, dans
le mal, par Gilbert de Voisins . .
231
U11d1istoire de do11zehe11res, par F.-J. Bonjean . . . . . . . . • •
234
Désobéir, par Henry Thoreau (trad. Léon
Balzagette) .

Lettre d'Angleterre T.-S. ELIOT

.

. . . . . . . . 240
Le fils de la ser11a11te, par Auguste. Strindberg. 243
Saint M11gloire, par Roland Dorgelès. . . 342
Les Copairis, par Jules Romains . . . . 344
Le pout traver~é, par Jean Paulh~n . : . 351
Le baiser au Lépreux, par François Maunac. 495
Terre dii citl, par C. F. Ramuz . . •
499
Ou'l.&lt;ert la ,uiit, par Paul Morand.. . . .
607
Nini Godaclie, par Cbarles-H~ry Husch
615
Pierre Benoit . . . . . . . . . . •
670
Lts Tl,i]&gt;a1Llt, par Roger Martin du Gard
753

(Cl)

(C)
(C)
(C)
(C)

(C)
(Cl)
(CI)

(Cl)
(Cl)
(Cll)
(Cil)
(Cil)
(CIII)
(CIII)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)

Le Coumer des Muses
Lunes en papûr, par André. M~lra'ux.
L'assassinat de Monsieur Fualdls, p~r
mand Praviel . . . .
Mau,:ice Utrt1/o, par Francis C~rc~ .
Man, La~rmciti, par Roger Allard .
Le Coumer des Muses . .
Le Roi de Biotie, par Max Jacob · ·
Le Courrier des Muses . .
· ·
Le Courrier des Muses .
DébarC11.dlres, par Jules Su~rviell~
Le Courrier des Muses . . . .

(C)
(C)

97

Ar~

[ 20
228

(CI)

(

(CI)
(Cl)
(Cl)
(CI)
(Cil)
(CU)

èIV)
(CV)
(CV)

HE RI GHÉON
La Spbh-e et la Croix, par G. K. Chester-

ton

.

.

.

.

IIS

.

La Jernirre auberge, par· M;rti:tl Piécha~d

233

Dosto·!CVSk'1

A DRÉ GIDE
•
•
La ,queS t io~ d~s r~pport~ ~teÙectueis avec
!Allemagne
fmillets . ... .· ..
· · · · · · ·

(C)
(CI)
(CI)

(CI)
(CII)

BERNARD GRŒTHUYSEN
Lettre d'Allemagne.

.

.

.

.

.

.

.

503

(CIII)

PIERRE HAMP

La contagieuse misère

(Cm
FRA Z HELLENS

Eclairages.

(CI)
.

AL~ DESPORTES
Au nom de Gœthe .

(CIV)
629

. RE 1É-MARIE HERMANT
Du village a la cité, par Jean Marquet . .

610

(CIV)

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

JACQUES DE LACRETELLE
Lettres à Sixtine, par Remy de Gourmont • 219

(CI)

TABLE DES MATIÊRES

JULES ROMAINS

Aperçu de la psychanalyse

·usout·.h..

James Joyce. · · · · ·
Trivia, par Logan Pearsa

(CIII)
(CIV)

·
.

ANDRÉ LHOTE
Le salon des Indépen dan ts · · · ·

.

.

SOI

LÉON SCHESTOF
Dostoïevski et la lutte contre les évidences (note
et traduction de B. de Scblœzer) . . . . .

Loin de la Riffette, par Jean Galtier_ ~is~ 755
sière . • · · · · · · ·

LOUIS MARTIN-CHAUFFIER
Décadi ou la pieuse enfa11u, par Paul Cazin. 34~
.

.

75

P. MASSON-OURSEL
, , nde d Bouddbismt chinois, par
Co11tes et uge s :ables chitloises du II[• au
E Chavannes; r&lt;
'fié
VIJ[e siJcle de notre èl-e, vers1 es par 247
Mme E. Chavannes. • · · · · · ·

Le rJgne de r Antéchrist, p:ir Dmitri Mérejkovsky; Mon foumal sous la terreur, par
L. Hippius; Notre l:vasicn, par D. Pilosophoff . .
372
Le Monsieur de San Fra11âsco, par Ivan
Bouaine .
373

MÈLOT DU DY
Humoresques, par Tristan Klingsor .
HENRY DE MONTHERLANT
Le Jeudi de Bagatelle • · · · · · · · · ·

(CV)

(CII)
(CV)

(CI)
(CIV)

23

(C)

PAUL MORAND
La

nuit~';,:}~}~:::e tru~wl~, par ·c,~1d~ Ane~

Chroniques italiennes de Stend~a . . .
-•e ' par le comteN"de Gobineau
. .
~..,.errlvu
l
V. laine par Harold tco son . . .
C~r de ',büu, par Pierre Reverdy

242

(C)
(C)
(Cl)
(CI)
(CI)

599

(CIV)

56
Ill

228
230

JEAN PAULHAN
Sur lts chemi11s de Fra11u. _pa~ ~eo~ge~

(CII}
(Cil)

ho

Delaw. · · . · · l,.
Charpentier.
La pe_inture a11gla1se, par ol . . au CinéLe Cabinet du doctrur a igar!, .
au
0 ér . V.iage au centre de l Afnqtu,
p
a'
.
.
.
.
Gaumont alace • · · ·

(CIV}

JEAN PELLERIN
Fil de rêve .

• ·

·

JACQUES -RIVIÈRE
De Dostoïevski et de l'insondable . . . . .

21

175

(C)
(CI)

I 34

(Cl)

BORIS DE SCHLŒZER
Quatorze Décembre, par Dmitri Mérejkovsky. 246

(CilI)

PIERRE MAC ORLAN

Ah I Plaisez.--moi, par René Boylesve.

5
(C)

VALERY LARBAUD

(Cl)

(CII)
(CII)

JEANSCHLUMBERGER

André Gide et ses morceaux choisis
4r
Madame de SévignJ, par André Hallays . . 216
Poèmes de. guerre et poèmes en prose, par
Gérard Malet . . . . . . . . . 227
le Camarade infidéle (l). . . . . . .
416
Le Camarade infidéle (suite) . . . . .
557
Lettres de voyage, par Rudyard Kipling
625
Le Camarade infidéle (fin) . . . . . .
683
A11drolite, par J. Portail. . . . .
747
Poémes

CAMILLE SCHUWER.

(C)
(èI)
(Cl)

(Cill)
(CIV)
(CIV)
(CV)
(CV)

276

(CU)
ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur Li. littérature : Un livre de
guerre. . . . . . . . . . . .
70
Les propos &lt;I'Anatole France, par Paul Gsell. 92
Radieuse A.urort., par J.ack London. . . . r 19
Réflexions sur la littérature : Mallarmé et
Rimbaud.
.
.
.
199
Paul Adani, par Camille Mauclair. . . . 217
Poète tragique, par André Suarès . . . . 218
Lts Philosophies. plmalistes en Arigkterre et
t11 Amérique, par J. Wahl
. . . . . 220
JaC()b Cow le pirate ou si les mets sont des
signes, par Jean Paulhan . . . . . . 22 I
Réflexions sur la littérature : Le roman du
plaisir. . . . . . . . . . . . 322
Souvenirs de i-oyage, par le con1te de Gobineau . . . . . . . • . . • • 375
Voyage dia Grande-Chartreuse, par Rodolphe
Tôppfer • . . . . . . . · · · 375
Réflexions sur la littérature : Le roman de
la douleur . .
. .
. . • 46o
D'un sikle à l'autre, par Georges Valois. . 489
Réflexions sur la littérature : La critique du
Midi .
724

(C)

(~~
(Cl)
(CI)
(Cl)
(CI)
(Cl)

(CII)

(CII)
(CII)
(CIII)
(CID)
(CV)

49

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇALSE

770

Q11atu-1!t11gt-1m cb.1pitres s1,r l' Esprit et lts

Passwns, par Alain. . . : . . . . 743
l'Ex1l, par Emile Ripert.

.

.

.

.

ALBERT THIERRY
La garde-malade

.

(CV)

tA11"!ur, d$S Dieux et de

Ouide, poète de

.

LÉO

744

(CV)

300

.(Crt)

5 c6

(CIV)

TOLSTOI

Documents sur le départ et sur la mort de Tolstoï.

PAUL VALÉRY
Fragment du Narcisse.

.

.

.

.

.

.

.

513

.

(CIV)

CHARLES VILDRAC
Le Jardin.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

GILBERT DE VOISINS
Les Prélud,s, par Octave Maus .

.

410

(Clll)

22[

(CI)
(C)

Poème. . . . .

(CUI)

.

XXX

• 384Correspondance
_ _ _ .- 763
Correspondance
124
Les Revues. .
126
Memeoto . . .
128
Revues Allemandes . . . .
128
R&amp;eotes publications anglaises
250
Les Revues. . . . . . .
256
Ecole du Vieux-Colombier . .
256
Récentes public:itions allemandes .
Les Revues. . . . . . . .
Memento . . . . . . . .
384
Memeoto bibüograpliique anglais.
512
Memento . . . . . .
636
Les Revues et les Journau:i;.
640
Memento . . . .
762
Les Revues. . . .

~~

U: G~RANT : GASTON GALLIMilD,

AllBEVCLLB, -

IMPRIM.ERI1! P. PA.ILLAJtT,

(CII)
(CV)
(C)
(C)
)
C)
( I)
(Cl)
(CI)
(CII)
(C1I)
(CII)
(Clll)
(ClV)
(ClV)
(CV)

[

LA

REVUE

NOUVELLE

FRANÇAISE

�</text>
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              </elementTextContainer>
            </element>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1922, Tomo 18, Mayo-Junio</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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