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                  <text>LA

NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
REVUE

MENSUELLE

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

• .1 I 3 'l

l A)

1

TOME XIX

i

PARIS
3,

RUE DE GRENELLE,

1922

3

�b

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

qu'il y avait à ce que ce droit fût non pas aboü, ~ais au
moins transformé, quand on se représente la mamère de
génie avec qui nous avions affaire en la personne de
M. Lloyd George, on ne peut se défendre d'admirer, comme
M. Poincaré nous y invite, à défaut d'autres qualités, la
ténaci té ou l'obstination qu'ont d'Ô déployer nos plénipotentiaires.
C'est sans doute vers ces mérites, en eux, qui sont essentiellement ceux de notre race, qu'est montée l'approbation
de la Chambre et, dans une certaine mesure, celle du pays.
On a salué en MM, Poincaré et Barthou des hommes qui
n'avaient pas bronché ; on les a regardés avec quelque
chose du sentiment qu'on , éprouv;:iit, pendant la guerre,
pour les mitrailleurs qu! se faisaient tuer sur leur ~ièce . ,Le
côté héroïque, Je côté Cl. quand même &gt;J ou cc iusqu au
bout» de leur attitude a été émouvoir en nous de secrètes
et profondes sources de sympathie.
Mais c'est au moment où ils triomphent ainsi devant
l'opinion et sans attendre celui où ils trébuch_eront, q~'i~
importe de réfléchir, dans l'abstrait (nou-s ne faisons pas 1.:1
de politique proprement dite), sur la valeur de cette attltade qu'ils O!!t prise, sur les chances qu'ont leurs méthodes
de nous tirer de nos embarras, sur les dangers qu'elles
peuvent nous faire courir.
*

*

*

Et d'abord il ne s'agit pas de contester que le seul
moyen que l'homme ait trouvé jusqu'ici d'~bten~ qu.elque
chose est de le vonlo.ir fortement. Il est bien évident que
le ret~ur d'e notre pays à la prospérité économique, iiue la
mise en équilibre de nos finances ne peuvent pas . être
attendus d'une politique de concessions et de com_promis. 1:l'homme qui gouverne une même pensée touiours doit
être présente, une même idée dont il lui faut assurer le
triomphe contre l'inertie ou la résistance des intérêts con-

1.ES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSEQUENTE

7
ttaires. Il funt qu'il conçoive et saisisse l'avantage national
avec une force inéb.ranlable, il faut qu'il en poursuive la
réalisation a'l"ec inflexibilité.
Oui, mais justement il faut d'abord qu'il le conçoive,
qu'il le saisisse: non pas dans son apparence immédiate et
tel qu'il se peint à tous les yeux, mais dans son ess-ence
cachée, dans sa profondenr. La vision politique commence
où finit celle du vulgaire. Le grand homme d'Etat1 c'est
celui qui découvre le sens in évident des événements et qui
y a·dapte sa conduite.
Autrement dit~ à. son -infiexibi::!.ité, au caractère quasihallucinaroii-e que doit prendre dans son. esprit h prém:cupation nationale, il fa:ur que s'ajoute.nt nne grande souplesse d'imagination e-t même, pourrait-on dire,. ane certaine aptitude au tâtonnement. Ceci n'est d'ailleurs pas
une nécessité se.ulemeot e.n politique. Tout cré:tteur,
même d'œuvres ficti-·es, doit réunir en lm-même l'obstination et le renoncement, la certitude et l'ignorance. Ce
qu'il voit, pour le réaliser, il faut aussi qu'il œsse de le
voir, on du moins qu'il se laisse submerger, par instam:ts..,
sous les moyens de le réaliser, jusqu'à pouvoir choisir le
meilleur.
Il y a dans notre. p.olitique. actuelle, telle qu'elle est
menée par M. Poincaré, une fermeté. et une conséquence
indiscutables ; mais purement extérieures, purement formelles, car en quoi consistent-elles, sin.on d.ans l'application
à ne jamais quitter, dans le.s moyens, Ja ligne cuoite ? A
quoi. s'attache l'homme qui nous gouverne sin.on à œ
que, de chaque mesure qu'il prend, nous puissions voir
immédiatement Je rappon direct à ll.Otre intérêt ? Cet
intérêt étant d'ailleurs - c'est ici que caromenceJa folie une fois µour toutes défini, et par le Traité de Versailles l
On reconnaît d'emblée dans que.L sens fonctionne l'esprit
de M. Poincaré ~ c'est uniquement dans le sens d du.ctif.
Ses constructions sont toutes des conclusions, ses inven.tions sout toutes des syllogismes. Dans l'insistance. qu'il

�8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

met à se référer en toutes circonstances au traité, à ausculter, comme il dit lui-même, « la volonté du traité », il
y a sans doute un peu de la religion du juriste pour les
textes écrits, pour la loi, mais il y a aussi le besoin d'une
intelligence qui ne trouve ses aises qu'à partir de prémisses
qu'on lui donne toutes faites. Il y a, hélas ! l'impuissance
'd'un cerveau purement logique à rêver du nouveau et à
l'édifier.
Comment ne voit-on pas qu'une politique efficace doit
être forcément de forme synthétique ? Sa continuité doit
être déterminée non par la ressemblance de chaque mesure adoptée à la précédente, non par son inclusion à
l'avance en celle-ci, mais par l'appel constant de cette
chose informe et sans contenu préalable que Kant appelait un &lt;&lt; principe directeur &gt;&gt;.
Nous agissons comme si la politique était uniquement
« cosa mentale ». Nous dépensons une activité inouïe à
imposer au réel une forme dont il ne veut visiblement pas.
Le sentiment des résistances nous manque absolument.
Nous acceptons l'irrémédiable dans ce qu'il a de plus cruel
et de ·plus révoltant, dans la mort de seize cent mille des
nôtres, mais il ne nous vient pas à la pensée qu'il puisse y
en avoir aussi dans les choses que nous avons à traiter par
nos décisions. Nous continuons à pousser devant nous les
articles de notre droit comme un troupeau à qui nous vou- .
drions faire gravir un mur. Nous n'apercevôns de salut
que dans l'accomplissement de ce que nous avons une fois
clairement conçu. Il faut que les principes que nous avons
fait admettre et contresigner un jour par le monde portent, dans le temps, et à des échéances fixes, les fruits que
nous en avons attendus.
Nous semblons ignorer que les fmits que la politique
tend en général à rêcolter, sont d'un autre ordre que l'esprit,
qu'il faut donc les préparer autrement qu'en les concluant
du droit et de la justice 1 • Nous ne nous rendons pas
I. « La France, nous prévenait l'autre jour brutalement le Daily

LES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSÉQUE1'.TE

9

compte que l'arbre sur lequel ils pousseront nous est extérieur tout entier, qu'il a ses lois de développement et que
la sève y monte et y fleurit en suivant des canaux dont la
nature seule a réglé la distribution. Ce n'est pas en cherchant avant tout à nous maintenir d'accord avec nousmêmes que nous participerons à son épanouissement.
A côté de M. Poincaré, M. Lloyd George prend un air
sautillant dont nous croyons pouvoir nous amuser. Mais à
quoi sert de se tenir comme un bloc face à un avenir qui
ne ·viendra pas ? En dansant, M. Lloyd George atteint à
une autre unité que celle, toute statique, où M. Poincaré
s'obstine ; à une unité plus savante, plus complexe, plus
« objective ». Elle imite la forme de ce qu'il veut conquérir et qui, n'étant pas encore, est forcément multiple et
insaisissable: Bien entendu M. Lloyd George peut se tromper ,et faire certains pas à contre-mesure, mais c'est lui tout
de même qui a le plus de chance, se mouvant le plus, et
le plus rapidement, d'attraper la véritable cadence des
événements.
Nous ne savons pas étudier, désapprendre ; nous n'avons
pas cette patience et cette modestie qui permettent à une
idée fausse ou hâtive de s'effacer devant une expérience
évidente.
Pis encore, aucun de nos hommes d'Etat ne consent à
creuser véritablement le problème qui se . pose à nous. Il
veut que les termes en soient dès maintenant acquis. Or
même pas cela. Un monstre aussi énorme que cette dernière guerre ne peut pas avoir encore déroulé. toute sa
croupe. Pour arriver à le dompter, il faut nous tenir sur lui
aussi sagement que possible, subir tous ses soubresauts,
attendre qu'il ait montré tous ses anneaux.
Nous voulons prendre le départ pour l'avenir en un
point du temps qui ne peut absolument pas servir ~de plateExpress, semble croire qu'elle peut obtenir l'argent dont elle a un besoin
urgent sans acce~ter les points de. v~e de ceux qui ont de l'ar9ent. C'est
une erreur. &gt;&gt; Vo1r le Temps du 9 1um.
·

�IO

LA NOUVELLE REVUE FR.ANÇAISP.

forme. L'année 1919 a été, de toutes ces dernières, la plus
yacillante, celle où,il était le plus impossible de, prévoir la
structure qu'allait revêtir le monde, et donc de lui en
imposer une.
L1. recherche des paliers : voilà quelle devrait être~
pour l'instant, l.a pi;éoccup:ition pr~mière de nos hommes.
d'Etat. Qu'o11t-ils pensé jusqu'ici à utiliser qui §e prése~tait
à eux 'COtnme occasion, ou comme chance ? A quel moment
ont-ils o:;é déwncerter par un peù de pénéltation et de
prévoyance cette opinion publique, qu'ils avaient_ euxµi.êm es, il est vrai, d'abord travaillé à rendre stupide?
Jamais la moindre envie de véritable innovation ne les
a effieurés. Tous leurs mouvements d'énergie ont été pour
reprendre en mains les armes dont ils s'étiient déjà servis
inutilement et pour renou~eler les menàces qui nous
ayaient déjà alién~ les sympathies étrangères.
Ils n'ont jamais cherché que l'assentiment intérieur, le
seul qui compte, il est vrai, au point de vue électoral, mais
celui, auss i, par lequel notre politique peut être le plus
déviée - xéno!}h:obes comme nous sommes - de la communion européenut, sans laquelle nous ne pouvons pas.
vivre.
*
* *
Il y a, en ·général, chez nous tous Francais un terrible
'
'
besoin d'avoir émdemment raison, j'entends : d'une manière
qui permette là. démonstration. Rien n'est plus dangereux.
Ca1: une opinion neuve et féconde , est par essence une
opinion qui n'est pas encore solide, que des quantités
4'arguments peuvent encore -assaillir et même ébranle;.
Nous n'admettons pas le risque d'être mis en éc.he/par
raisonnement. Aussi no1is retirons-nous instinctivement de·
toute conception aventureuse, autant dire ci;éatrice.
C'est ce repliement sur notre prqpre esprit qui m'inquiète; c'est à lui que j'en ai; c'est en lui que· ie vois le·
danger le plus grave que nous courions- à l'heure actuelle~

LES DANGERS D'UNE POLITIQUE CONSEQUENTE

rr

Dans tous les milieux règne ce que je voudrais appeler la
collusion avec soi-même. Nous sommes d'avance d'accord,
et uniquement, avec ce qui prolonge nos pensées, notre
nature, nos désirs. Nous avons l'air de ne plus soupçonner
que le monde puisse avoir ses caprices, contr_e lesquels nous
sommes sans reéours. Et surtout se.s lqis, qu'il nous faudrait deviner.
Nous sommes tout contents des injustices dont nous
pouvons prouver gue nous sommes victimes. C'est leur
mise en évidence seule qui n0us intéresse. Tandis qu'il
faudrait réfléchir et travaiHer.
Où et quand' a-t-on vu q_ue la vertu ait ét.é rémmpensée ?A quel moment la reconnaissance s'est-elle manifestée entre
les nations ? Pourquoi faisons-nous semblant de croire à
toute une pseudo-morale internationale dont nous sommes
beaucoup trop réalistes et sceptiques pour avoir jamais eu la
sottise de nourrir l'illusion?
Mais il faut que -nous ayons raisun, il faut que les autres
aient tort envers 11.011sj il faut, à défaut de celui. qui existe
et où nous nous sentons mal à l'aise, qu'un univers s'organise dans notre. cerveau, ou nous aurons la belle ptnce ; si
ce ne peut être celle de triomphateurs, que ce soit du
moins celle de victimes.
Et ceci serait sans.gravité, étarrt sirn plement humain, si
nous n'en restions là, si notre intelligence er notre industrie
ne se.mblaient s'.épuiser tout entières da'ns cette. fausse représentation.
Aurons-nous su mourir pour o;e pas savoir revivre, c'està-dire nous taire, attendre, ignor-er, pressentir, ruser, chercher l'assiette et nous redresser pen à peu, appuyés aux
autres ?,JACQUES RIVIÈRE

�COMPOUND 300 HP N°

COMPOUND 300 HP N° 243

_ La maison Delambre et Oc, machines à vapeur, envoya
l'été de 1919 l'ingénieur Somin visiter les industriels de
l'arrondissement de Lille et leur offrir les services de la
maison pour la reconstitution de leur force motrice.
M. Sornin fit un triste voyage car il avait l'amour de la
construction mécanique et il vit beaucoup de machines
abîmées. D'une 400 chevaux montée par lui à Armentières
en {909, il retrouva des débris bons pour le cubilotde fonderie. Le massif de soutènement était creusé par les obus.
Il fallait refaire le bâtiment et le matériel :
&lt;c On y arrivera, dit le tisseur Delrue. Puisque je ne suis
pas mort je relèverai tout. Si j'avais été tué, mes fils n'auraient pas renoncé. Préparez-moi un devis. &gt;&gt;
Cette belle volonté, profitable à la maison Delambre et
ü•, ne consolait pas M. Sornin de la destruction d'un travail qu'il avait timt aimé:
« Nous ferons au mieux pour vous, dit-il, à un prix
variable selon celui des matières premières et de la maind'œuvre. Les contrats fermes d'avant la guerre ne sont plus
possibles. Nous corrigeons en plus ou en moins nos factures définitives de o fr. 40 °/o pour chaque variation de
I 0 /o du prix de la fonte hématique; de o fr. 60 °/ 0 pour
le 1 °/o de la main-d'œuvre.
-- Et le délai de livraison ? demanda l'usinier qui
n'avait pas le goût du désespoir.

-

Un an.

-

Je ne resterai pas si longte1nps sans rien faire. Je

243

I _3'

rechercherai les vieux métiers à main, dans les villages.
J'en ferai construire sur ces anciens modèles. U~ charron y
réussit très bien. Je veux être premier à remonter mon
usine et je serai facile sur le prix de ma force motrice si
vous me raccourcissez Je délai de livraison. Mais je ne
laisserai pas mes ouvriers chômer jusqu'à son installation.
Avant la vapeur et l'électricité les hommes ont tissé à
main. Ceux des campagnes autour d'ici n'en ont jamais
complètement perdu l'habitude. Dans le Bailleulais pour
les gros articles, dans le Cambrésis pour les articles fins, on
donnait aux tisseurs à main les plus maunis fils, · car
travailler en usine de la marchandise de dernière qualité
coûte cber. la trame casse souvent, on perd du temps
aux rattachages, la production diminue et les frais généraux restent les mêmes ; tandis que le · temps d'arrêt du
tisseur à domicile ne coûte" rien au patron qui paie au
mètre.
Je vais refaire le vieux métier et donner à tisser à main
du très bon fil pour que beaucoup de métrage tombe vite
du métier et que les ouvriers soient contents. »
·
M. Somin trouvait cela regrettable. Vendeur de machines
motrices il n'aimait que les grandes gesticulations méca:niques. La dévotion aux vieilles formes du travail n'agréait
pas à son amour de construire de grands moteurs. Il plaignait M. Delrue d'être obligé de reve_nir à de si vieilles
-idées.
(&lt; C'est un malheur, disait l'ingénieur, un grand malheur. &gt;&gt;
Il continua sa tournée et vit des usines autrefois animées
par trois cents ouvriers et qui étaient devenues des lieux
sauvages. Il y pénétrait à sa guise. Marchant sur des gravats
mêlés de ferraille, il allait d'abord à la p!ace de la machine. Dans un tissage de toile il tomba deux fois en franchissarrt de hauts décombres. Lui si soigneux de se présenter correçceme;1t vêtu aux clients, se salissait abondamment
par la poussihe blanche du plâtre et celle rouge des.

�14

LA ,N OUVELLE REVUE FRANÇAISE

briques. Des hommes gîtés sous les effondrements ven·aient
lui demander de l'espoir:
cc Ce sera long a vaut de pouvoir tourner ? »
Ouvriers aux métiers actionnés par la vapeur -0u l'électricité, leur force était nulle tant que la poulie n'e11traînait
pas les câbles et les courroies. Privés dn métier à main, leur
œuvre ne commençait que quand la machine· .avait sifflé.
Ils étaient soumis au moteur. Du temps de leur père chacun pouvait remonter le bauant~ le ros et l'ensouple. Le
travail é~air possible en petits abris : la cave,. la soupente.
Aujourd'hui il fallait les murs solides pout soutenir les
tr.ansmissions, -le sol cimenté pour porter les lourds bâtis,
la machine de JOO chevaux pour temuer les arbres et· les
pignons.
M. Sornin prit encore des commandes de réparàtion frde construction neuve. Jamais une tournée ne lui
avait tant rapporté et jamais il n'avait été si chagrin. Il 'finit
par Lille ·où il visita le tissage Vandeckère au faubourg des
Postes. Il y fut ému par le brt1it dé la machine : Compound
300 chevaux, numérotée 243 dans les fabrications Delambre et Ci;,_ M. Sornin monta cornnïe· des màrches d'église
l'escalier de fer strié pour empêcher le gfissement du pied.
Il nota, en tenant la rampe, qu'elle ne vàcillait point, serrée
ferme sur ses barres d'appui et il eut grande joie à voir le
volant noir et la bietle blanche tournet·à 60 tours à la minute.
Il ouvrit la porte vitrée à cadre de fer et, à sentir la douceur du pène et des gonds lubrifiés, il connut qu'il allait
vers un ouvrier très soigneux : Jean Streenkiste, 9.ui avait
49 ans et parla ainsi à l'ingénieur :
cc A._ cette heure je pensais à vous. Je savais que vous
étiez par là.. autour et je me disais : il ne me füra donc point
visite. J'ai eu des rusés avec cette machine. 11 a fallu liwer
aux Allemands les pièces de cuivre du •tissage. Ils les entassaient dans la. cour . . La nuit j'allais reprendre celles de ma
machine et je le"s 110yai~ dans le bassin de la condensation.

COMPOUND 300 BP N°

243

15

Toutl~ fon.d était ple~n de métal graissé. Ce n'était pas
facile d avoir de la gra1sse. Dn distribuait un peu de saindoux
les tartines ; je m'en suis servi pour les coussine_ts et J a1 mangé mon pain sec. Ça éré de la misère. Un
bnn de lard pour manger et rien pour empêcher la machine
~e roJ?~ller. Une piqftre sur les aciers ça. m'enlevait l'appétit. ai essuyé tout le temps. Heureusement les obus n'ont
pas effondré le vitrage : t'humidi.té n'entrait pas.
_Aujourd'.hui on a de l'huile à foison. Quand j'ai tenu ma
burette .fl~me, ce ~ui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans
et que J ai pu graisser à plein, j'ai été heureux comme un
homme qui se marie avec une brave fille.
Les Allemands partis, j'ai sorti mes cuivres de l'eau j'ai
nettoyé, j'ai remonté avec deux camarades de bonne ~ ain e; ~ujourd'hui je mets en route pour voir si tout va bien~
J,a1 eu un peu peur' pour les coussinets de volant. Mais il
n Y a pas 'de fau~ ron~; pas de ballant. Le niveau est juste
partom, la machme d équerre et bien à bloc sur son massif
Ils ne l'ont point démesurée. &gt;&gt;
•
M. Sornin prit 1~ bras de cet homme et ensemble ils firent
le tour du grand outil animé de vapeur.
M. ~omin écoutait la mécanique avec tant de science
q~e le Jeu d'un boulon lui était certain avant qu'il ne le
vit re~uer sur sa tige filetée. Le roulement avait ici belle
et plei~e _régu~arité, sans choc ni trépidation. La bielle
~épassait silencieusement le point mort. Dans les palpitations huilées et exactes les soupapes et la pompe émettaient
l:1r. ta?ement ca~en_cé. Les cin~ ~âbles entraînés par la
P ulie a gorge dévidaient et renvidaient leur matière compacte, sans effilochage.

P~?~

c&lt; C'est une bonne machine, dit l'ingénieur. Vous vous
r~ppelez comme M. Vandeckère fut difficile pour la réception · II. vou 1ait
· un contrat dur, avec de fortes pénalités. Nous
gara11 t1ss10ns
·
300 chevaux de puissance normale avec
vape
'
'
. ur a 12 kil ogs, surchauffée à 300 degrés, et condensat1on ; une consommation de 4 kilogs 3 5 par cheval-

�16

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

heure, et un coefficient d'irrégulanté de 1/150° au volant.»
Le machiniste Streenkiste passa sur le bâti le déchet d'essuyage:
« Je me suis donné du mal pour elle, mais aujourd'hui
j'ai du plaisir. &gt;&gt;
Devant la blancheur du revêtement céramique des murs,
ses mains huileuses qui avaient tout fait luire étaient les
seules choses sombres de cette salle étincelante d'amour.

BIBELOTS
_}

PIEE.R~ HAMP

L'épagneul de Copenhague
Et le lion de Saint-Marc
Font joliment bo1i ménage
Sans se piquer dH mime art.
Oh, joliment sur ma table
Totis les animaux que j'ai,
C'est la nature ! A l'itage,
Il y a d'autres objets.
Connaissez., 1nes je.unes filles,
Ces plus hautes figurines,
Cette madone aux Jeux lour~s
Et ce Silène au, cœur sombre
Qui m'attriste q11and je songe
A 111es premières amours.

** *
Oui, cette innocence agile
Qui ta vertu déroba,
Elle eût charmé, j'imagine,
Les me,ssietirs della Robbia.

�r8

LA NOUVELLE REVUE FRAN ÇA ISE

BIBELOTS

19
*
* *

Ce petit enfant fragtlç
En sa ronde nudité,
L'amorino, tu le giffies
Pour, le grondant, l'exciter.

Tai, si tout le ciel embrase
La chair blonde du. coteau,
Tu devitres ivus limflrage
Le sourire d'un oiseau.

Or, séduite par sa grâce,
En riant tu le regardes :
Sais-tu bien ce que tu jais ?

Habitude, mon extase,
IYun tendre geste moqueur,
Ecarte la main brutale
Qui se'pose !ur.,tôn.cœuf"f

\?t
Parfois, ce p_etit voit rou,ge _:
.
Crains ses rigue]trS _s'il'nf trouve ,;
Ni pendule ni buffet.

J

.

'

r
Oh, que de dou;leur abonde,
Pour ne point nous enrichir,
Sous un crâne qui se bombe
A force de réfiécbi1~f
~~

,

-_,fi' :)!J µ, ,,',

Doucement gue ~l on.- s a.muse~Et_ le plaisir dissimf!]e
L' ~nfvers ,tragldien 1
~

L,

l

I,.; ••

~ ~

~

';!

,.MÉUO.T DU

-

Et bientôt, de par le monde,
Je le dis en vérité,
Il n'y aura qrte ·des mottstrts .
Doulottreux d'énarmi"ti.''

.,J

,

L',unij;_ers sans irnf!Ort~nce.
Pg1ir une;âme,biqJ portanJe
Ppu.r un-wrpJ_quifqime-~ien-_.r:.

-, t·

.

...

-:

·D

Ou qui préfère la simple
Assur"1nce d'unt' guimpe
A tau t autre ganfletnent ?
Ou le penseur au,x •mains: vidés
Qui jiwile-s'il avise v, .
Un sein mod&amp;t&amp;et charma-n.t.?

J?--Y

�L'EXTRA

L'EXTRA

A Isidore Ducass,.

Si le ·vent qui descend en vrille à_travers les arbres de
Marruor Island, après avoir balayé le duvet que l'enfant
de l'aigle abandonne dans l'aire suspendue au rocher branlant qu'escalada jadis, ses os qu'a-t-on fait de ses os blancs,
le _brave, le vaillant Eugène Demolder, vient hypocritement caresser, le front plissé et l'œil oblique, le gazon qui
dévale de la fontaine des Trois-Culs à la maison de
Dolorès - quel nom venez-vous de prononcer ? - interrogez-le sur la veuve du calfat, et vous verrez ce qu'il vous
répondra. Le gazon, du moins, se souvient. C'est plutôt à
lui qu'il faudra adresser votre anxiété qui n'est pas seulement de la gorge, mais aussi de la poitrine, que dis-je, de
la poitrine? de l'esprit. Qu'on me pardonne d'emprµnter
au langage de la philosophie (lapin rouge et vulgaire) ce
mot vague qui désigne avec précision une réalité si élémentaire que le premier damné charretier de ma connaissance
ayant essuyé du revers de la manche son nez morveux et
puant l'alcool n'aura pas l'idée de la ·mettre en doute. Vous
voyez bien.
J'ai vu dans la rue Lepic trois hommes qui ne me
parurent pas être des princes déguisés. On leur avait
èoupé le nez pendant la guerre de 1914-18. Ils n'en avaient
pas honte. Le plus jeune tenait dans sa main gauche une
fleur de rhubarbe. Eh bien, je suis au regret d'avouer que
le gazon de Marmor Island avait honte, lui. Il rougis~t

2 I.

comme une simple carotte et le voyageur, qui avait un
instant posé sa besace pour calmer d'une main fraîche et
bienfaisante les démangeaisons de son épaule, où en
étais-je ? se croyait en automne. Ne t'arrête pas, passant à
la barbe de trois jours, malgré la sueur de ta chemise et les
cloches de tes pieds : crois-moi, tu le regretterais. C'est id
que Dolorès avait attiré Eugène Demolder le soir funeste
qu'à l'auberge du Cygne-décoré la chance se montra si
_défa:orable à Victor le bancal, contrairement à ce qui
aurait pu se produire si la sagesse des nations avait été
autre chose qu'une laveuse de vaisselle amoureuse d'un
officier du génie. La perversité de cette femme, Dolorès 7
sera facile à mesurer. Elle avait prévu la faiblesse du solitaire, le triomphe des yeux noirs, l'électricité qui ne prend
pas naissance seulement, comme le croient d'absurdes
professeurs de physique encore mal versés dans la science
qu'ils enseignent déjà, par le frottement de la peau d'un
chat contre un bâton d'ébonite. Elle avait choisi ce lieu
pour le ruisseau qui le traverse en charriant de petits bouts
de bois, quelques mouches d'eau, des cotons de peuplier,
~~ la mousse et d'autres matériaux légers, qui respirent
1mnocence. Pendant ce temps dans la cale du A mort les
tyrans quel monstrueux amour unissait l'horrible mari de
la volage Dolorès et ce pauvre adolescent dont le nom n'a
pu parvenir à mes oreilles tant les éléments déchaînés
avaient pitié de sa réputation. li s'était engagé comme
mo~sse à bord du Les Aristocrates a la lanterne parce- qu'il
avait cru les paroles doucereuses des mappemondes et la
chanson monotone des voiles. Et maintenant ... si comme
on l'~s~ure de pareilles scènes se reproduisent chaque jour,
le m101stre de la Marine devrait s'émouvoir. Que pensezvous de Dieu, hublots impassibles, qui regardez à la fois
les hommes et les poissons ?
Eugène Demolder regagne sa cabane, la veste sur le
bras, le cœur occupé de Dolorès. Hélas ! il a perdu la
sauge bleue de la chasteté, et il ne lui accorde pas même

�22

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAI&lt;E

une pensée. Il se trouve :heureux comme il est. Pauvre
idiot. Le bancal, 'que fait-il dans tol!t ça? 11 se mouche.
Il est assis -dans ia maison de Dolorès .e ntre le pot de
verveine et le calentlrier des postes et télégraphes. Sa maîtresse tarde à rentrer. Voici l'impudique. Elle pousse un
cri en reconnaissant Victor. Elle le croyait _au jeu. Il la
regarde dans les yeux. L'image tl'Eugène Demolder n'en
était pas encore tout à fait effacée. Mais ie . bancal ne
reconnaît pas sorr rival. C'est alors que le vice à la
h1ngue de salpêtre fait son _apparition entre' les. poutres du
plafond, et .descend familièrement s'asseoir sur les épaules
du couple maudit, qui se livre prè:i du foyer éteiot à des
jeux qui feraient baisser les yeux au di.a.hle s'il était de oe
monde. J'aurais voulu que ma nourrice vît ça. Un petit
enfant gémit dans la pièce voisine-: Dolorès ignore le nom
de son père.
Tandis qu'Eugène Demolder court la montagne à
cueillir · l'edelweiss, s'il y a une fleur diabolique c'est
bien celle-là, pour orner le corsage de sa bien-aimée,
Monsieur et Madame Demolder ses parents meurent de
dénüeJ.ent et de chagrin_. li n'a p.as pu suivre le double
convoi, Eugène, son amante rieuse avait ce jour-là envie
de danser. On dirait un opéra-comique. Voici que la
femme adultère montre à Victor une lettre •du calfat.
Victor, &lt;}Uoique .qu'il ne sache pas lire, fait semblant de
suivre par de-ssus l'épaule sur laquelle il pose -son menton
mal rase. Ses bras enlacent la taille .de Dolorès, et ses
mains jointes s'exercent à la pratique démoralisante du
tournement des ponces. Je sens qu'il va arriver malheur à
quelq1.-r'un :

Ma chère Doloress.e,
Quand le temps n'est pas beau, ii est qn[ain. Le plus salaiul,
test les lames de fond. Je r01ûe partout dans l' mnbre des cales
un million de pensées pour toi : comme des cigarettes Dix pour
les jambe,, dix tit de'I.Jines, dix pour lés yeux, je tr1Juve toujouu

L'EXTRA

quelque chose pour dix de pl'llS. Toutes lis fois que je fais
/:amour~ je rne dis si Doloresse était là. Maintenant c'est av.ec un
mmme qui ne voulait pas les premtëres fois: ça a bien changé.
Je le pends par un pied avec une corde, et hop vas-y l Sa
boucht dtvien-t viol~tte. Il y a des jours, il m'inquiète : il me
promène ses cheveux, tu croirais de la soie, -sur le visage, les
mains, le corps. Puis ~a face semble envahie Pflr la nuit tout
d'un conp. C'est drdle. Nous ferons escale bientôt dans u.n pays
_ où on a des fermiles pour 11n timbre poste. C'BSt là que tu pourrais t'en payer. La cargaison, on mconte que n01is portons des
oranges. Tu, goûtes la plaisanierie. Le mousse a un c-orps
blanc, blanc, blanc. n pw·aft que c1est bientqt( l'élection dtt Ptésident de la République -en France. Les jo1.1 rnaux vont être intéressants. Je ne vois rien d'autre à te dire. Je t'embrasse comtne
au pays des neiges, dans les temps, tu sais. Ton mari dévoué,
Félix Covenol.
Quand la femelle .du hibo-u, après avoir :visitéminutieu.,.
sement les brins d'herbe des clairières et le sol trompeur
des marais, i.ent en battant doucement des ailes, comme
une porteuse de pain, retrouver ses petits dont la voix
depuis des heures n'a plus retenti à ses oreilles, et pour
cause: car le nid a été arraché, emportés les enfants et le
hibou, lettr père; quand_la femelle du hibou .après avoir
vainement cherché son- repaire est obligée de constater
l'étendue de son ma1heur; et ce n'est pas tout de suite
qu'elle y consent, elle s'élèv-e èn gémissant entre les arbres
plus hant qué ne le veut la coutume de~ hibou.,x. Elle suit
les regards de la lune -et descend en tournoyant jusqu'au
vantail d'une porte de ferrue et elle reconnaît son mari,
sur lequel les chrétiens des campagnes ont cru venger la
mort du fils de leur dieu : eh bien, que croyez-vous
qu'elle fasse? Va-t-eUe chanter une romance et mettre une
rose rouge dans ses cheveux? Va-t-elle passer ses mains
aux crèmes et faire de ses griffes des joyaux pour Ja peau
des hommes? Va-t-elle s'enivrer sur des lits de dentelle,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tandis que de jeun\s écervelés se traîneront à l'ombre de ses
caresses, n·t-elle s'enivrer avec le jus des raisins de œtte
province des Gaules où il y a encore quelques églises à
détruire pour la prochaine occasion, va-t-elle s'enivre,jusqu'à enlever sa robe, jusqu'à la jeter à terre sans égard
pour le prix, jusqu'à oubli.cr de la plier soigneusement
con11ne chaque soir, jusqu'à danser, danser, danser, dans
les désirs, le tabac et les verres cassés? Non bien entendu.
La loi de la gravitation universelle a été, dit-on, battue
en brèche. Quel malheur qu'il ne se soit pas trouvé là un
photographe muni de plaques anti-halos ! Ecarquillez vos
yeux, je puis vous montrer un spectacle qui ne -le cède en
rien en grandeur à cette bouffonnerie métaphysique. Une
sage prudence avait toujours retenu la mère du bancal
dlenvoyer le petit Victor à l'école. Mais elle n'avait pas
prévu, la vieille paysanne, la science de Dolorès et les
vices du calfat t Voici que les paroles écrites font sourdement leur chemin dans les veines de l'infirme au teint de
pruneau. Il promène sa folie dans les champs de cerisiers
en fleurs et ses lèvres saignantes répètent : Blanc, blanc,
blanc. Les nuages sont des corps de jeunes hommes balancés par le tangage. Victor râpe la paume de ses mains
wntre l'écorce des arbres. Vôilà quinze ans qu'il n'avait
pas chant~: il émet un son rauque et prolongé comme
celui que pousse le taureau qu'on a tenu enfermé tout
Yhiver quand s'ouvre devant lui la première prairie et qu'il
découvre dans l'herbe la puissante foulée des troupeaux. Il
court. Il s'arrête un instant pour cracher. Cependant sur
1a place du viflage, on vend à l'encan le mobi.lier d'Eugène. L'an.noire, la huche et le reste se changent ainsi
dtvant l'église, ne sonnez pas si fort, en une paire de
boucles à'oreilles en strass er en un foulard de couleur.
Puis le colporteur s'éloigne avec son balucho!l vert sur
l'épaule.
Quel est cet homme qui vient de débarquer dans l'île?
Il porte des chemises molles et ses cheveux sont bleus

L'EXTRA

comme de l'encre. Il passe au milieu des enfants qui
jouaient, il sourit au petit Erik, puis à lui-même. On le
voit traverser tout à coup les places. Dans 1-a campagne on
le rencontre immobile dans des lieux sans découvert: il
ne semble pas rechercher les points de vue. Dolorès
attend le bancal à la fontaine. Il lui dit son secret. Elle
frémit d'aise. Un projet vient de s'étirer dans sa poitrine et
se prolonge jusqu'à ses lèvres. Par-dessus les barrières le
couple regarde d'un air hagard des poulains se poursuivre
en se mordillant. A l'infini les rayons parallèles enfin se
touchent . .Pour la commodité de la perspective l'infini se
figure dans un coin des feuilles à dessin qui servent aux
enfants des écoles à représenter d'après le plâtre l'esclave
de Michel-Ange, ce scandale vivant. Mais suivez les pensées
jumelles des amants de Mannor Island : leur point commun n'est pas comme vous pourriez le croite cette
pâquerette aux bords légèrement rehaussés de pourpre. Ce
n'est pas non plus leur point de départ. Etrangers l'un à
l'autre, ils ne se réunissent encore une fois que par leur
désir, que par l'objet de leur désir. Et comme celui-ci est
tranquill~ dans la huné où il se repose, les manches
retroussées, un bras entourant son front, l'autre main
accrochée à un cordage qui va se baigner dans le ciel:,
tandis que l'air du large et le soleil se félicitent de caresser
une chair tentante sans tomber ni l'un ni l'autre dans le
péché mortel ! Brave Eugène Demolder, pourquoi lances-tu
contre le plafond de la cabane tes naïves chaussures ?
Voici ce qui s'était passé: comme il portait à sa maîtresse
les bijoux payés avec ses meubles, Eugène surprit par la
fenêtre la coupable intimité du bancal et de Madame Covenol. Dans un café du port, l'inconnu observe Eugène
qui s'enivre. Puis il donne un peu de monnaie pour se
retirer avec une grande fille pâle qui a envie de pleurer.
Le calfat Félix rêve dans les flancs du navire. Il sait
enfin ce qui se passe pendant le baiser sur la bouche, ce
Toyage extraordinaire au pays du cotai! et des poissons

�LA NOUVELLE REVUE T'RANÇ&lt;'\;SE

lumineux. Il sera empereur des Iodes. Il est empereur
des Indes et roi d'Aµr:ore. Auroi:e est une ville à
la peau douce, aux mœurs faciles, qui. glisse dans un
décor de palmes. Une bafque au milieu. des joncs.
Que dit la reine ? C'est le grand évencril qui souille,
qui caresse. Réveil. Encore toi. Dans huit jours nous
.serons à Marmor Island, je t'emmène. C'est ma femme
qui l'aura voulu. Elle parle avec Victor qu,elque part
dans l'île tandis qu'Eugène -caché dans un arbre les -épie.
On voit passer l'inconnu qui herborise. Il cherche de
.grandes fleurs laides, les examine à. la loupe et les met avec
satisfaction daus la boîte de fer peint qu'il porte en ban.doulière. Le µ1otme Adolphe a fini par aimer son maître
et c'est à lui qu'il pense en se, lavant les dents. L'homme
,qui fuit tourner les étoiles quand sa main me frôle seulement. A'h ! il n'y a· pas de marguerite à effeuiller sur les
bateaux.
Le soleil qui vient de se lever, si on en cmit les apparences, éclairera le débarquement du calfat et ce qui va
s'en suivre. Il y a nans le port une maison qui s'éveille
.avant les autres. Une ménagère commence à laver à grande
eau le carrelage de la ·cuisine qui,forme des trèfles à qu::itre
feuilles. A qui cela portera+il bonheur ? ~Ailleurs une
,servante d'auberge enlève de ses cheveux les brins de
paille échappés de son traversin. Mais c'est. im couteau
que soupèse Eugène~ Brave, honnêté Eugène~.. je n'ai pas
i.e ternps de teiaire la, morale. Dolorès dort comme une
enfant. Sur le .pont, Félix astique ses boutons .et Tegarde
Adolphe qui s' étîre. Le· bancal inspecte a.vec minutie le
&lt;:anon de son fusH de chasse. Un visage a passé derrière la
fenêtre. Victor ouvre la. porte. Personne : c'est sioguiier.
La petite fille qui pendant v des he1.ues et des heures,
asske au pied des grands tournesols d~ns le jardin.familial, a enfilé des p-erles sur un coton noir, en prenant
garde à alterner régulièrement les couleurs, bleu, jaune,
blanc, vert, mauve, orange, bleu, jaune, blanc, tout à coup

L'EXTRA

27

voit au milieu de son long travail deux perles blanches
~ôte à côte. Elle rompt le coton de dépit, les pedes se
répandent, elle pleure. La chèvre vient pour jouer avec la
fillette, elle écrasedes perles et tout est dit.
V.ers quatre heures de l'après-midi, quel temps_ magnifique, Do1orès, debout sur le seuil de sa demeure~ jouit
:atrocement du drame qui tourne déjà autour de son
:Sourire. Comme elle hume l'air, comme elle fredonne
gaiment! Elle a croisé ses mains derrière sa nuque. Sur
une route, la fureur du calfat. Sur une autre, la ter..reur .du
mousse. Les chemins de l'île ne s'ennuiront pas ce soir.
Encore l'éclair d'-t.m fusil dans les broussailles. L'inconnu
'sort du Cygne- décoré, Tu as bien choisi ton moment,
Eugène (par.donnez-moi, je ne peux pas m'empêcher de
v0us tutoyer), pour venir faire des reproches à celle qui se
rit de toi . Elle t'offre à boire. Ne lorgne pas ainsi sa
gorge, malheureux. Une caresse a mison de tout. Contre
-qui arme -t~on cette main, qui ne songeait qu'à tordre un
poignet de femme? Transparent index de Dùlorès qui
montre le ,s entier de fa, montagne. Où est le bancal ? J'ai
entendu des cris, j'ai trrn Feconnaîtte la voix d'Adolphe.
Des tilles passent en chantant, elles se tiennent par }a
taille, et ceH-es -des bouts jouent avec leur tablier. Qu'y at-il de rouge sur cette feuille ? Qu'y a-t-il de gémissant
près de la fontaine? Je te l'avais bien dit, voyageur. Quel-ques mouches volent. Ce bruit et -cette flamme, j'ai déîà vu
.des coups de feu sur les images. Sur un tas de pierres est
~is l'inconnu : du bout de sa canne il dessine dans la '
poussière le sexe de l'homme .et- celui de 1a femme . II se
lève et parle au cantonnier qui pour lui répondre a -remonté
sa visière. Les genêts fleuriront tant qu'il y aura des amOUe
1'eux. dans Ie .monde. Dans les genêts fleuris de la mon..
tagne, Félix: est accroché par- la mort. Les horrible'5 bles::sures. La tête est presque détachée du tronc, le corps est
tailladé en plus de trente endroits. Une petite fleur }&lt;!Une
-est tombée mélantoliquement dans la plaie du cou. J'ai vu

�28

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

œ couteau dans les mains d'Eugène. Eugène.! l'écho seul

répond : Gène ! La balle est entrée dans le dos ( on avait
fait une croix dessus) et il est tombé de haut en bas dans
la carrière. Pauvre, pauvre Eugène Demolder, maintenant
ron corps n~est plus qu'un petit bouquet de giroflées au
milieu des sikx. C'était bien la peine. Tu ne faisais pourtant pas mal dans le paysage avec tes petites moustaches.
noires cirées. On n'en parlera plus.
Autour d'un billard déjà fatigué, il y a longtemps qu'un
maladroit paya soixante francs cet accroc qui laissa dans le
drap la première cicatrice angulaire, la caissière, le patron
du 'café, deux ou trois habitués, dont l'un tient son demi
pour l'empêcher de s'envoler, le partenaire souriant, les
adversaires impatientés, un sol.dat qui ne porte plus sa pipe
à ses' lèvi:es, elle va s'éteindre, contemplent animés d.e
sentiments divers le joueur heureux qui fait une série. Où
trouver le bancal? C'est à son tour. cc D'où viens-tu
déguenillé, Adolphe ? &gt;) demande Dolorès, mais le mousse
livide secoue sa tête plejne de l'agonie épouvantable de
l'infirme, et ne répond pas. Il regarde ses mains griffées, et
les éloigne de ses yeux. Je commence à comprendre la
joie des animaux qui rampent dans .la terre meuble.
Encore un carambolage : dans la pièce à côté, le petit
enfant de Dolorès gît étouffé dans son berceau. Il ne connaissait pas le genou qui opprima sa poitrine. Mère infortunée, comment ne pas la plaindre ? Le châtiment est trop
fort. Ah oui -? observez plutôt Dolorès: elle s'en fout
comme de l'an quarante. Elle attire Aqolphe dans ses bras,.
ses doigts fouillent les déchirures des vêtements, et voilà la
mécanique encore une fois remontée.
Av9ez-vous entendu craquer des branches? Comme les
.genêts les primeroses sont jaunes. Au catéchisme on me
donnait comme preuve de l'existence de Dieu la danse des
moustiques ::i,u-dessus des marécages : contre toute vraisemblance ces bestioles ne s'embrouillent pas les pattes. Le
mystérieux étranger entre dans la cabane de Dolorès et

L'EXTRA

29

surprend les embrassements de la femme et de l'enfant.
(&lt; Je sais tout», dit-il, et les nouveaux amants tremblent.
Cette fois, cette fois, voici donc la punition du ciel. Pas du
tout. Il y a, Dieu merci, des gens qui sont hors de la
portée de votre Dieu. Avez-vous vu Dolorès, comme elle
est belle avec ses cheveux défaits? L'inconnu rassure le
couple, il commence à se déshabiller, il dit son notn :
Ludovic. Adolphe et Dolorès échangent un long regard.
Ludovic écarte les draps, et glisse son corps froid et mince
entre les deux corps chauds qu'il caresse et qui dans la nuit
tombante, toutes les plantes de l'île se sont raidi'es et les
însectes se sont retournés sur leur dos, se mettent tout à
coup à hurler de plaisir.
LOUIS A RAGO'N"

�J

LA COiqfESSîON DE.i STà VR.OGUINE.

LA CONFESSION DE STAVROGUll'IE

JI

- Comment esH:;,e indifférent ? Pourquoi ? s'écria en
se redressant brusquem:eht Stayroguine. Ce n'est pas du_
to,u.r la même cho!ie. Ah! en votre quaJit;,é de rooi11e ·vous
soupçonnez im)Jiédiatemeni: _la., plus affreu,9e vilenie. ·Les.
n1oin~s fer.aient des jtiges d'.instruction idéaux.
Tikhon le rega,i:d&lt;i eri sile.nce..
- Calmez-vous, œ n'est pas ma. faute si la fülettefut
sotte et ne me comprit paSc. .IL n'y .eut neri. Rieu du

tout.
CHAPITRE IX
CHEZ TIKHON

(Suite)

Il y avait en tout cinq feuillets ; l'un était entre les rnai~s.
de Tikhon qui venait de le lire; la dernière phrase n'était
pas achevée. Les quatre autres étaient aux ma1?s de Stavroguine qui attendait, et en ~éponse au reg~rd mterrogateur
de Tikbon lui remit immédiatement la smte.
- Mais cette phrase non plus n'est pas complète, dit
Tikhon en examinant la fouille. C'est le troisième feuillet,
et il nous faut le second.
- Oui, c'est le troisième; quant au second ... L!; second
est censuré en attendant, répondit rapidement Stavroguine
en souriant gauchement. Il était assis sur un coin du ~ivan
et fiévreux, immobile, ne quittait pas des yeux T1khon
pendant sa lecture.
·_ Vous le recevrez tantôt, quand... quand vous en
serez digne, ajouta+il avec un geste qui voulait être familier. Il riait, mais faisait pitié à voir.
~ Pourtant, au point où nous en sommes, le deuxième
feuillet ou le troisième · - n'est-ce pas indifférent ? fit
observer Tikhon.
1.

Voir la Noitvelle Re'/JUC Franfaise du

1er

juin.

- , Grâce à Dieu l Tjkbou -se signa.
·- C'est long "à e:X:pliqûer.,. il y eut ici... il 'Y .eut un
malentendu psychologique.
Il rougit t_out à coup. Le .dég®t; l'ango.isse, fo désespoir
se .reflétèrent .sur .son visagt .. ILse tut. Ils ne se regardaient
plus. et le s.ilence tégna: ~entre eux plus d'une minute.• ·
- Vous sayez, :il vaut mieux que '!OUS _lisiez, prononça.
machioalem_en ~ -Sta vrdgufüe e.n- essu yah t a 'leè ses doigts
l;t'sneur froide quL·Jrenipa.it son front. ~Et.., le mieux. s~rait
que vous ne me-regardi_ez pas du tou.t..-v Il 1ne semble que
ciest un rêve ... Et... n'épuisez~pas. ma patience, .aiouta-t-il
tout bas.
Tikhon détourna rapidement les yeux, saisit le _troisième feuillet et se ipif à. lire sans plus "iàtrê_ter jusqu'à
la fin, Dans les ti:ois feuillets que lu-i avait i;em;is Stavmguine rien plus ne manquait·;, le troisième, débutait
ainsi : .
, ~ ,~
·
&lt;, ••• Ce .fut un instant pe teneur :véritable"' bien .que poinrtrès intèns_e, J'étais très gai ce matin-là et très bon pour
tous et ma bande était fort satisfaite- de moi .. Mais- je les
quittai tous et allai à la_ Go..rokhovai:a.. _ Je la rencontrai
en bas, dans l'.entrée . .Eile œvenait d'une boutiq~e; au on
l'avait: envQyée achetei: dt la ~hi_corée. En me Jvuya:nt eUes'élança dans J'.escalie.r e-n proie à _une peur terrible. Cen'était même- pas, de ,la peur,. màis une terreur muette,
paralysante. Quand j'entrai, sa mère la frappait &lt;c pour s'être
jetée-dans la chambre tête baissée. » Ainsi ·elle puli cacher

�32

LA NOUVELL-E REVUE FRANÇAISE

la vraie cause de sa terreur. Tout était donc encore tranquille. Elle se terra dans un coin et ne se montra pas
.durant tout le temps que je passai dans la maison. Au
bout d'une heure je sortis. Mais le soir j'eus peur de nouveau, et beaucoup plus fort cette fois. Le plus pénible
pour moi dans cette peur était que j'en avais parfaitement
conscience. Je ne connais rien de plus stupide et de plus
atroce. Jamais jusque-là je n'avais connu la peur et jamais
depuis je ne l'ai plus ressentie. Mais à ce moment-là j'avais
peur, je tremblais mètne. J'en avais parfaitement conscience ainsi que de mon humiliation. Si j'avais pu, je me
serais tué, mais je ne me sentais pas digne de la mort.
D'ailleurs, ce n'est pas pour cette raison que je ne me suis
pas tué, mais à cause de cette même p-eur. On se rue
parfois de peur, mais il arrive aussi que de peur on continue à vivre. L'homme commence par ne·pas oser se tuer
et l'acte ensuite devient impossible. De plus, le soir, chez
moi, je ressentis une telle haine contre l'enfant que je
résolus de la tuer. Dès l'aurore je courus cette jdée en tête
à la Gorokhovaïa. Je me représentais tout en marchant
comment je la tuerais et comment je l'outragerais. Ma
haine s'excitait surtout au souvenir de son sourire : un
mépris s'élevait en moi, et un dégoût immense pour la
manière dont elle s'était jetée à mou cou, s'imaginant je
ne sais quoi. Mais en traversant la Fontanka, je me sentis
mal. En même temps, une nouvelle idée surgit en moi,
terrible, et d'autant plus terrible que j'en avais conscience.
Revenu chez moi, je me couchai, frissonnam: de fièvre et
en proie à une terreur telle que j'en venais à ne plus haïr
l'enfant. Je ne voulais plus la tuer, et c'était justement la
nouvelle idée dont j'avais pris conscience en traversant la
Fontanka. Cest alors que je compris ,pour la première
fois qu.e, lorsque la peur est extrême, elle chasse la
haine et même tout sentiment de vengeance contre l'offen•
seur.
Je me réveillai v.ers midi, relativement dispos et

LA CONFESSfON DE STAVROGUINE

33

m'étonnant même de l'intensité des sentiments que j'avais
éprouvés la veille. J'eus honte d'avoir voulu tuer.J'étais pour~ant de t~auvaise humeur et malgré toute ma répugnance,
Je fus obligé de me rendre à la Gorokhovaïa. Je me souviens que j'aurais beaucoup désiré à ce moment avoir une
querelle avec quelqu'un, une querelle vraiment sérieuse.
Mais en entrant chez moi à la Gorokhovaïa, j'y trouvai
Nina Savélièvna, la femme de chambre, qui m'attendait
déjà depuis une heure. Je n'aimais pas du tout cette fille
et elle était venue avec une certaine appréhension, craignant de me déplaire par sa visite. Elle venait toujours
avec cette crainte. Mais je fus très heureux de la voir ce
qui la mit dans le ravissement. Elle n'était pas mal ; de
plus elle était modeste et possédait ces bonnes manières
que les petits bourgeois estiment particulièrement ; c'est
pourquoi ma propriétaire m'en faisait depuis longtemps
grand éloge. Je les trouvai toutes deux, en train de
prendre du café et ma propriétaire enchantée de l'agréable
conversation. Dans un coin de l'autre chambre, j'entrevis
Matriocha : elle était debout et dévisageait fixement, en
dessous, sa mère et la visiteuse. Quand j'entrai, elle ne
se cacha pas comme elle l'avait fait la fois précédente, et
~e s'enfuit pas. C'est un point que je me rappelle bien, car
J en fus frappé. Je remarquai seulement à première vue
qu'elle avait fortement maigri et qu'elle semblait avoir la
fièvre. Je fus très caressant avec Nina et elle me quitta,
~on heureuse. Nous sortîmes ensemble et pendant deux
)Ours je ne retournai plus à la Gorokhovaïa. J'en avais assez
. . '
,
mals Je m ennuyais.
.
Enfin, je résolus de terminer tout en une fois et de
quitter même Pétersbourg s'il le fallait. Mais quand je
~1e rendis à la Gorokhovaïa pour y annoncer mon départ,
Je tr?uvai ma propriétaire en · grande peine et en grand
émoi: Matriocha était malade depuis trois jours et délirait
toutes les nuits. Naturellement je demandai tout de suite
ce qu'elle disait dans son délire (nous causions tout bas
3

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

34

dans ma chambre). Des choses terribles, me murmura la
mère : « J'ai tué Dieu
Je proposai d'amener un médecin à mes frais, mais elle refusa : c&lt; Dieu nous aidera, .cela
passera de soi-même ; d'ailleurs elle n'est pas couch~e tout
le temps; tantôt elle a fait une course dans une boutique._ &gt;&gt;
· Je résolus de voir Matriocha seule et comme ~:1 pro~nétaire avait laissé échapper dans la conversatrnn quelle
aurait à aller dans le faubourg, je décidai de revenir le soir.
Je ne savais d'ailleurs pas au juste pomquoi ni ce que je

,i.

voulais faire.
Je dînai au restaurant, puis à cinq heures et qu~tt je
revins. J'entrais en tout temps grâce à ma clef. Matnocha
était se~le; elle était couchée derrière un paravent sur le
lit de sa mère et je remarqu.ii qu'elle avançait l.i tête p_our
voir mais elle ne fit semblant' de tien. Les fenêtres étaient
ouv~rtes ; l'air était chaud, même brûlant. Je fis quelques
pas, puis je m'assis sur le divan. Je ~e souviens de to:1t
jusqu'à! la dernière minute. Je ressentais une gran?e sa_tis:
faction de ne pas parler avec Matt'iôcha et de la faire ams1
lang01r, je ne sais pas pourquoi. J'attendis une heure
entière et tout à coup je l'entendis se lever brusquement
derrière le paravent. J'entendis le ch0cdesesdeu1e p~edssur
le plancher, quand elle ~e leva, puis quelq~es ~as _raf1des, et
elle apparut sur le semi de ma chambre. J étais s1 lache que
fétais heureux qu'elle fût entrée la première. Oh t comm_e
tout cela était vil, et comme j"étais humilié t Elle se tenait
debout et me regardait en silence. Depuis le jour où je
l'avais vue pour la dernière fois de près, elle avait en
effet extrêmement maigri. Son visage était comme desséché et son front était certainement brûlant. Ses yeux ,
agrandisr me dévisageaient avec une curiosité hé?étée,
me sembla-t-il d'abord. Je restai assis et la regardai sans
bouger. Et de nouveau je ressentis de la haine. Mais
bientôt je remarquai que Matriocha n'avait nullement
peur de moi et que probablement elle délirait. Mais non !
ce n'était pas non plus du délire. Elle se mit tout à coup

LÀ CONFESSION DE STAVROGUINE

35

à hocher la tête comme le font, pour adresser un reproche,
les gens très naïfs et q11i n'ont pas ·de manières; puis elle
leva subitement son petit poing et m'en menaça de loin.
Au premier moment ce geste me parut ridicule, mais je
ne fus plus en état de le supporter ensuite ; je me levai
brusquement et m'approchai d'elle, épouvanté. Son visage
exprimait un désespoir pénible à. voir dans un être si petit ;
elle continuait à me menacer du poing et à hocher la têt_e
avec r eproche. Je lui adressai la. parole prudemment, tout
bas, avec douceur, car j'avais peur, mais je vis immédiatement qu'elle ne pouvait me comprendre et ma terreur
s'en accrut. Mais elle se couvrit rapidement le visage de
ses deux mains, comme l'autre fois et alla vers la fenêtre
en me tournant le dos. Je me détournai alors moi aussi
et m'assis près de la fenêtre. Ji: ne pem;: pas du ' tout com-'
prendre pourquoi je ne sortis pas et restai là à attendre ;
j'attendais donc vraiment quelque chose. Il aurait pu se
faire que je demeure longtemps assis à cette place, puis,
que me levant, je la tue, par désespoir, pour en finir d'une
façon ou d 'une autre.
Bientôt j'entendis de nouveau ses pas précipités ; elle
sortit par la porte qui donnait sur une galerie en bois par
où l'on atteignait l'escalier. Je m'approchai rapidement
de la balustrade et pus encore l'entrevoir qui pénétrait
,dans un petit réduit, sorte de poulailler, qui se trouvait
.à côté d'un autre endroit. Quand je me rassis, près de la
·fenêtre, une idée étrange se glissa dans mon esprit : je ne
peux pas comprendre encore maintenant pourquoi ce fut
justement cette idée-là plutôt qu'une autre qui m'apparu t la
première; tout convergeai t donc vers cela. Il était évident
que je ne pouvais pas encore y croire, cc et pourtant ... )&gt;.
Je me- souviens parfaitement de tout; mon cœur battai t.
Au bout d'une minute je regardai de nouveau ma montre
et constatai l'heure exacte. Qu'avais-je besoin de savoir
l'heure ~i justement ? -- Je ne sais pas; mais il y avait, à
.ce momeut, en moi une volonté générale de tout observer;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

je me rappelle donc très bien tout et je1 vois en pa~ticulier descendre le crépuscule. Une moucue bourdonnait
autour de moi et venait continuellement se poser sur mon
Yisage. Je l'attrapai, la tins quelgues instants entre ~1es.
doiats et la laissai s'échapper par la fenêtre. Un camion
pén°éna avec grand bruit dans la cour. Un appre~:i tai!lcur chantait à pleine gorge ( depuis longtemps dép) pres.
de sa fenêtre, dans un coin de la cour. li travaillait et_je
pouvais Le Yoir de ma place. Il me vint à l'esprit que pmsque personne ne m'avait rencontré lorsque_ j'a,•ais traY_ersé
la cour et monté l'escalier, il valait certamement mieux
qu'on ne me rencontrât pas ~on plus à
sortie ; , a~si
écartai-je prudemment ma chaise de la fenetre t:t _m assisje Je telle façon que les voisins ne p~ssent 1~1e vo1~- ~h !
que c'était donc lâche ! Je pr!s un l1v~e, ~u1s le re1eta1 et
me u1is à su ivre, sur une femlle de geranmm, les démarches d'une minuscule araignée rouge ; je m'oubliai pendant un instant. Mais je me souviens aujourd'hui de tout,.

1:

jusqu'au dernier moment.
.
. .
Je tirai brusquement ma montre. Il y avait déjà vingt
minutes qu'elle était sortie. Mais je résolus d'atte~dre
encore- exactement un quart d'heure. Je me &lt;lonna1 ce
temps. Il me vine aussi à l'esprit qu'el~e a~•ai~ p~ rentr:r et
que je ne l'avais pas eut:ndue. Mais c était ~'.11po~s1ble.
Il faisait maintenant un silence de mort et J aurais pu.
entendre voler la moindre mouche. Tout à coup mon
cœur se remit à battre. Je regardai ma montre: il manquait encore trois minutes ; je restai doue assi_s, bien q~e
01011 cœur battît à me faire mal. Je me levat enfin, 1111s
mon chapeau, boutonnai mon paletot et examinai la
chambre : n'y laissais-je aucune trace de mon passage ?fapprochai la chaise de la fenêtre e~ la plaçai t:~actement
à l'endroit qu'elle occupait à mon arrivée. J'ouvns la_ ~ort~
enfin, la refermai doucement avec ma clef et me dmge~l
,·ers le réduit à provisions ; la porte en était fermée, n~atS
non à clef; je le s.1 mis bien, mais ne Youlus pas l'ouvnr;.

t.A CONFESSION DE &amp;TAVROGUINE

37

je me soulevai sur la pointe des pieds et regardai à traYers
une fente gu'il y avait dans le haut de la porte. Dans
l'instant même où je me dressais ainsi sur la pointe des
pieds, je me souvins que lorsque j'étais assis près de la
fenêtre et regardais la petite araignée rouge, pendant cet
&lt;mbli d'un instant, je me représentais en réalité que je me
dresserai sur la pointe des pieds, que je regarderai à travers la fente comme je le faisais maintenant. Je cite -~
détail parce que je veux absolument démontrer à quel
point j'étais en possession de mes facultés, et que, par conséquent, je ne suis nullement fou et dois répondre de mes
actes. Je regardai longtemps par la fente, car il faisait sombre
dans ce réduit ; pas complètement cependant ; si bien
,qu'enfin je distinguai ce qu'il fallait ... Je me dis alors qne
je pouvais partir et je descendis l'escalier. Je ne rencontrai
personne ; personne donc dans la suite ne put déposer
contre moi . Trois heures plus tard, chez moi, nous jouions
tous aux cartes, en manches de chemise, en bnvant du thé.
Lébiadkine lisait des vers, racontait toute1: sortes d'histoires
et, comme par un fait exprès, des choses très drôles, au lieu
des bêtises, dont il nous abreuvait d'habitude, Kirilov était
là aus.si. Personne ne buvait, bien gu'il y eût une bouteille
~e rhum sur la table ; seul Ubiadkine lui fit honneur.
Prokhor Malov observa: &lt;( Quand icolaï Vsièvolodovitch
est content et de bonne humeur, nous sommes tous gais,
dans notre bande, et parlons bien )L Je remarquai cette
phrase ; c'est donc que j'étais gai, content, de bonne
humeur et disais des choses amusantes. Mais je me souviens que je savais parfaitement que ma joie d'être délivré
reposait sur une lâcheté infâme et que plus jamais je ne
pourrais me sentir noble, ni sur terre, ni dans une autre
vie, jamais. Autre chose encore : je réalisais en cet instant
le proverbe juif: « Ce qui est à nous est mauvais mais n'a
pas d'odeur. » J'avais bien conscience d'être un misérable,
mais je n'en avais pas honte, et dans l'ensemble, j'en souffrais peu. C'est à ce moment, tandis que je buvais du thé

�LA ~OU\.ELLE REVUE l'RANÇAISE

et bavardais avec ma bande, que je pus me rendre compte
très nettement, pour la première fois de ma vie, que je
ne comprenais pas et ne sentais pas le Bien et le Mal; que
non seulement j'en avais perdu le sentiment, mais que le
Bien et le Mal, en soi, n'existaient pas (cela m'était fort
agréable), n'étaient que des préjugés, que je pouvais certainement me libérer de tout préjugé, mais que si j'atteignais à cet~e liberté, j'étais perdu. Je pris conscience de
tout cela pour la première fois, en une formule nette,
devant cette table à thé, pendant que ie plaisantais et riais
avec mes camarades je ne sais même plus à propos de
quoi . Mais je me souviens de tout. Il arri;e souven: que
de vieilles idées que tout le monde connait, apparaissent
tout à coup neuves, originales, même après cinquante années d'existence.
Cependant je ne cessais pas d'attendre quelque chose.
Et en effet, yers onze heures du soir, je vis accourir la
fille du concierge que m'avait dépêchée ma propriétaire
de la Gorokhovaïa pour me dire que Mattfocha s'était
pendue. Je suivis la fillette et pus constater que ma pro:
priétaire ne se rendait pas compte elle-même pourqum
elle 'm'avait fait venir. Elle sanglotait et criait comme
foot ces sortes de gens en pareil cas. Il y avait du monde,
des agents de police. Je laissai passer un moment, puis
je sortis.
.
On ne vint guère me déranger pour cette affaJXe ; on
me posa pourtant quelques questions. Mais je déclarai
seulement que l'enfant avait ét€ maùide et avait eu le
délire et gue j'avais proposé de faire appeler le médecin à
mes frais. On me parJa aussi du canif: je racontai que ma
propriétaire avait. fouetté- sa fille~ mais que cela n'avait
aucune importance. Persouoe ne .sut que j'étais revenu le
soir. L'affaire finit donc ainsi.
Pendant une semaine entière je m'àbstins de retourner
à la Gorokhovaïa et je n'y passai enfin que pour r~ilier
ma location. La propriétaire continuait à verser des larmes

LA CONFESSION DE STA VROGUINE

39

( et je me souviens que cela me fut désagréable), mais elle
s'occupait déjà de nouveau de son travail de couture.
« C'est à cause de votre canif que je l'ai offensée »-, me
dit-elle, sans grand reproche. Je réglai mes comptes avec
elle sous le prétexte qu'il ne m'était plus possible désormais de recevoir Nina S&lt;!vé-lièvna dans leur logement.
Au cours de nos adieux, elle me dit encore beaucoup
de bien de Nina Savélièvna. Je lui fis cadeau de cinq
roubles en plus de ce que je lui devais pour la chambre.
A cette époque je m'ennuyais à mourir. Le danger
passé, j'aurais tout à fait oublié l'affaire de la Gorokhovaïa, comme tous les événements de cette période, si
de temps en temps je ne m'étais souvenu avec rage de la
terreur que j'avais ressentie. J'épanchais ma rage sur qui se
présentait. C'est alors que l'idée me vint - mais sans motif
aucun - de gâcher ma vie de la façon la plus bête possible. Un an auparavant ie songeais à me faire sautei; la
cervelle; un autre moyen se présentait, bien meilleur.
Un jour, en voyant Marie Timoféèvna Lebiadkina, la
bancale, qui vaquait à son service dans la maison, l'idée me
vint d'en faire ma femme. Elle n'était pas encore tout à
fait folle, mais c'était une idiote toujours en extase et
mes camarades avaient découvert qu'elle m'aimait secrètement à la folie . L'idée d'un mariage entre Stavroguine et
cet être infirme excitait agréablement mes nerfs. On ne
pouvait rien imaginer de -plus ridicule, de plus stupide.
Mais je ne peux pas arriver à savoi.r si ma décision fut
déterminée, ne fût-ce qu'inconsciemment (inwnsciemrpent,
c'est certain), par la rage dont m'avait empli contre moimême la vile crainte que j'avais éprouvée dans faffaire
avec Matriocha. Je ne le pense ·vraiin-ent pas. En tout ~as
ce mariage ne fut pas seulement le cc résultat d'un pari
conclu après un_dîner largement arrosé. i&gt; Les cc témoins »
furent Kirilov et Piotr Verkhovensky, alors de passage à
Pétersbourg, puis Lebiadkine 1-u.i-même et Prokbor Malov
(aujourd'hui décédé). En dehors de &lt;:eux-là, personne ne

�LA NOUVELLE RE\'UE FRA}.ÇAISE

sut rien, et ils me promirent sur l'honneur de se taire. Ce
silence me parut toujours une vilenie; mais jusqu'ici le
secret n'a pas été trahi, bien que j'eusse l'intention de
déclarer tout; je le déclare donc maintenant. Après le
-mariage je me rendis chez ma mère, à la campagne. J'y
allais pour me distraire, car la vie m'était insupportable.
Dans notre ville je produisis l'impression d'un dément, et
cette impression a persisté jusqu'à aujourd'hui, ce qui
peut m'être très préjudiciable, ainsi que je l'expliquerai. Je
partis ensuite pour l'étranger où je passai quatre ans.
J'ai visité l'Orient; j'ai assisté sur le mont A rhos à des
services religieux qui duraient huit heures, j-'ai été en
Egypte, en Suisse, en Islande même; j'ai su ivi pendant
une année les cours de l'université de Goettingen. Pendant la derniè~e année de mon séjour à l'étranger je fus à
Paris l'ami d'une famille russe très haut placée et, en
Suisse, de deux jeunes filles russes. De passage à Francfort il y a deux ans, je remarquai à la devanture d'une
papeterie, parmi diverses photographies, le petit portrait
d'une fillette, élégamment habillée mais qui ressemblait
be 4ucoup à Matriocha. J'achetai immédiatement le portrait
et, de retour à l'hôtel, je le plaçai sur ma cheminée. Je
restai sans y toucher pendant toute une semaine, je n'y
jetai même pas un regard et lorsque je quittai Francfort,
j'oubliai de le prendre avec moi.
Je cite ce fait pour montrer jusqu'à quel point je pouvais dominer mes souvenirs et combien j'y étais insensible. Je les repoussais tous à la fois, en masse, et toute
leur masse disparaissait immédiatement dès que je le
voulais. Cela m'ennuyait toujours de me souvenir du
passé et je n'ai jamais pu causer longuement du passé
comme presque tout le monde le fait. En ce qui concerne
Matriocha, j'allai jusqu'à oublier son portrait sur la cheminée.
Il y a eu un an au printemps, comme je voyageais en
Allemagne, je laissai passer par distraction la station

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

où je devais descendre pour prendre une autre ligne.
Je m'arrêtai à la station suivante ; il était trois heures
de l'après-midi, la journée était claire. C'était une
toute petite ville allemande. On m'indiqua un 11ôtel ;
il fallait attendre: le train suivant ne passait qu'à onze
heures du soir. J'étais content de cette petite aventure,
car rien ne me pressait. L'hôtel était mauvais et petit,
mais tout entouré d'arbres et de parterres de fleurs. On me
donna une chambrette étroite. Je dînai bien et comme
j'avais passé toute la nuit en chemin de fer, je m'endormis
très profondément à quatre heures de l'après-midi.
Je fis un rêye complètement inattendu pour moi, car
jamais jusqu'alors je n'en avais fait de tel. Il y a au
musée de Dresde un tableau de Claude Lorrain qui figure
au catalogue sous le titre d'Acis et Galathée, je crois; moi
je l'appelais, je ne sais pourquoi, !'A ge d'or. Je l'avais
déjà remarqué depuis longtemps, mais je l'avais revu
encore, en passant, crois ou quatre jours auparavant.
C'est ce tableau que je vis en rêve, non · comme un
tableau pourtant, mais comme une réalité. C'est un
coin de l' Archipel grec: des flots bleus et caressants,
des îles et des rochers, des rivages florissants ; au loin
un panorama enchanteur, l'appel du soleil couchant ...
Les paroles. ne peuvent décrire cela. C'est ici que l' humanité européenne retrouve son berceau ; ici que se
déroulèrent les premières scènes de la mythologie; ce fut
son vert paradis. Ici vécut une belle humanité. Les
hommes se réveillaient et s'endormaient heureux et innocents; les bois retentissaient de leurs gaies chansons; le
surplus de leurs forces abondantes s'épanchait dans
l'amour, dans la joie naïve. Le soleil versait ses ray_ons sur
ces îles et sur la mer, et jouissait de ses beaux enfants.
Vision admirable ! Illusion splendide! Rêve le plus impossible de tous et auquel l'humanité a donné toutes ses
forces, pour lequel elle a tout sacrifié, au nom duquel on
mourut sur la croix, on tua les prophètes, sans lequel

�42

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAlSB

les _peuples .oe voudraient pas vivre, sans lequel ils ne voudraient même pas mourir. Dans mon rêve il me semhla
vivre tant cela; je ne sais pas exactement ce que je vis,
mais les rochers, la mer, les rayons obliques du soleil
couchant - tout cela il me semblait encore le voir quand
je m'éveillai et ouvris les yeux, pour la première fois dema vie, littéralement trempés de farmes. La sensation
d'un bonheur encore inconnu me traversa le cœur; j1en
eus même mal. C'était déjà le soir; à travers la fenêtre de
ma petite chambre, à travers la verdure &lt;les fleurs qui
garnissaie11t la fenêtre, le soleil couchant dardait un faisceau oblique d'ardents rayons et me baignait de lumière .
Je refermai rapidement les yeux, comme pour essayer
d'évoquer encore une fois le rêve disparu, mais soudain je
distinguai, au milieu d'une lumière vive, très vive, une
sorte d'image_et tout à coup je vis très distinctement la
petite araignée rouge . Je la reconnus, immédiatement,
telle que je l'avais contemplée sur la feuille de géranium
tandis que le. soleil couchant déversait ses rayons obliques .
Quelque chose d1aigu pénétra en moi; je me soulevai et
m'assis sur le lit ( voilà exactement comment les choses
passèrent) .
Je vis devant moi (Ob! pas réellement! si seulement
cela avait été une vraie hallucination l), je vis Matriocha.,
amaigrie, les yeux fiévreux, exactement telle -qu'elle était
lorsq1l'elle se tenait sur .le serri.l de ma chambre et, hochant
1a tête, me menaçait -de son petit poing. Et rien jimais ne
me parut si douloureux. Pitoyable désespoir d'un peti t
être impuissant, à l'intelligence encore informe et qui me
menaçait ( de quoi ? que pouvait-il me faire ?) mais qui
certainement n'accusait que lui-même. Jamais jusque-là
rien de semblable ne m'était arrivé. Je restai assis toute la
nuit, sans boug.er, ayant perdu la tiotion du temps. Est-ce
là ce gu'on appelle des remords de conscience, le repentir? Je l'ignorais et ne le sais pas encore aujour&lt;l'hui.
Il se peut que, même encoi::e maintenant, le souvenir

se

LA CONFESSION DE STAVROGUDŒ

4~

de mon action ne me paraisse pas r.épugnant. Il se peut
même que c~ s~uv:nir contienne encore en soi quel~ue chose qm sat1sfait mes passions. Non, ce qui m'est
10Supporta_ble, c'est uniquem.ent cette vision, et justement
sur le seml, avec son petit poing levé et mena-ça.nt· rien
~ue l'as~ect qu'elle avait à cette minute, rien q:e cet
ms_tant, nen gue ce hochement de tête. Voilà ce que je ne
puis supfoner; car depuis lors elle m'apparaît presque
~haque Jou~. Elle n'apparaît pas d'elle-mê::ne, mais je
l évo~ue et re ne peux pas ne pas l'évoquer et je ne peux
pas vivre avec cela. Oh ! si je pouvais la voir une fois
réellement, au moins eu haUucinationJ
J'ai d'autres vieux souvenirs encore, peut-être encore
plus beaux que celui-là. J'ai agi plus mal encore avec une
femme et elle en est morte. J'ai tué- en du l deux bom.mts.
qui ne m'avaient rien fait. J'ai été uoe fois mortellement
offe□-sé et je. ne me suis pas vengé de man ennemi. J'ai
sur l.a conscience un empoisonnement yrémédité et qui
réussit; personne n'en sait den.
(S'.il le fa.ut, je donnerai des précisions), mais pourquoi
donc aucun de ces souvenirs n'éveille-t-il en moi rien de
semblable? Une simple haine peut-être~ d'ailleurs surexcit~,e pa~ ~a situation présente et qu'auparavant j'éau:tais
et ron.bliai.s avec le plus grand sang-froid.
J'errai toute une année après cela, essayant de m'occuper. Je sais _que je peux. encore écarter l'image cle 1a petite
filJe quand Je te vo_u drai. Je suis entièrement maître de ma
vol~nté, comme précédemment. Ma:is toute la question
est Jastemeo~ que je n:ai jamais ,·oulu l.e faire, que dans, le
fond d_e m01:même J:e ne le vemr pas et que je ne Le
voudrai. pas ; Je le sais .tr.ès bien. Cela durera ainsi jusqu'â.
ma ~l~e comp!ète. En Suisse, d ux mois plus tard, je
réussis _a deve111r .amoureux d~une jeune fille, ou plutôt je
ressentis de nouveau un de ces accès de passion, un de
ces élans fous semblables à ceux que j'avais connus dans.
ma première jeunesse. Je me sentis tenté par un nouveau

�44

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.crime, la bigamie (puisque j'étais déjà marié), mais je pris
la fuite sur le conseil d'une autre jeune fille à laquelle je
m'étais presque entièrement confessé. D'ailleurs, ce nouveau crime ne m'aurait nullement délivré de Matriocha.
C'est pourquoi je résolus de faire imprimer ces feuillets et
&lt;le les introduire en Russie au nombre de trois cents
exemplaires. Quand le moment arrivera, je les enverrai à
la police, aux autorités locales; je les ferai parvenir en
même temps aux rédactions de tous les journaux avec
prière de les publier, ainsi qu'à mes nombreuses connais-sances à Pétersbourg, dans toute la Russie. Ils paraîtront
également en traduction à l'étranger. Je sais qu'il est probable que je ne serai pas inquiété par la justice ou qu'en tout
cas je ne le serai que peu sérieusement. Je m'accuse moimême et n'ai pas d'accusateurs. De plus, il n'y a pas de
preuves, ou très peu, en tout cas. Enfin, il y a ceue opinion
très répandue concernant le dérangement de mon cerveau
et il est certain que mes parents feront tous leurs efforts
pour profiter de cette opinion et éteindre ainsi toute pour1:
suite judiciaire dangereuse. J'annonce cela, entre autres
raisons, afin de prouver que je suis en possession de mon
intelligence et que je comprends ma situation. Il y aura
pourtant ceux qui sauront tout et qui me regarderont, et
je les regarderai aussi. Ei plus ils seront, mieux cela
vaudra. Est-ce q-ue cela me soulagera? Je l'ignore. C'est
ma dernière ressource. Encore une fois : si l'on cherche
bien dans les archives de la police de Pétersbourg, on
découvrira peut-être quelque chose. Ces petits bourgeois
sont encore à Pétersbourg, peut-être. On se rappellera
-certainement la maison: elle était bleu pâle. Quant à moi,
je ne m'éloignerai pas et, pendant un an ou deux encore,
ie demeurerai aux Skvoréchniki, propriété de ma mère. Si
.on l'exige, je me présenterai où il faudra.
Nicolaï STAVROGUINE.

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

45

III
La lecture dura près d'une heure. Tikhon lisait lentement et relisait peut-être même certains passaaes. Depuis
l'interruption qu'avait provoquée le feuillet O qu'il avait
retenu, Stavroguine était resté assis, immobile, silencieux,
appuyé au dossier du divan et paraissant attendre. Tikhon
ôta ses lunettes, tarda un instant, puis jeta un regard
indécis sur Stavroguine. Celui-ci tressaillit et d'un mouvement rapide en avant se pencha.
- J'ai oublié de vous prévenir, prononça-t-il d'un ton
brusque et sec, que toutes vos paroles seront vaines ; je ne
modifierai pas mes intentions ; ne perdez pas votre peine
à me dissuader. Je publierai cela.
Il rougit et se tut.
- Vous n'avez pas manqué de m'en prévenir, avant la
lecture.
Il y avait une certaine irritation dans le ton de Tikhon.
Le &lt;&lt; document » avait évidemment produit sur lui une
forte impression. Son sentiment chrétien avait été blessé et
il y avait des moments où il ne pouvait pas se contenir. Je
remarquerai à ce propos que ce n'est pas en vain qu'il
avait acquis la réputation &lt;c de ne pas savoir se conduire
avec le public&gt;&gt; comme disaient de lui les moines. Malgré
tout son esprit de charité, une véritable indignation se fit
entendre dans sa voix.
- Cela ne fait rien, continua Stavroguine d'un ton
co~pant et sans remarquer le changement qui s'était produit c~ez Tikhon. Quelle que soit la force de vos argum~nts Je ne renoncerai pas à mes intentions. Remarquez
qu au moyen de cette phrase habile - ou malhabile,.
comme vous voudrez - je ne songe pas du tout à provoquer_ vos arguments et vos prières. En prononçant ces
derniers mots, il eut un ricannement.

�LA NOUVELT.E XEVUE FRANÇA lSB

Il n'est pas en mon pouvoir de vous réfuter et surtout
de vous demander de renoncer à votre décision. Votre
intention est très noble et il serait impossible de mieux
exprimer une idée véritablement chrétienne. La pénitence
ne peut aller plus loin : ce serait une action admirabJe que
de se punir soi-même, comme vous le projetez, si seule-

ment ...
- Si?
- Si c'était \1éritablement une pénitence) si c'était réeJlement une idée chrétienne.
- Finesse, que tout cela, murmura Sta.vroguine, pensif
et distrait; il se leva et commença _à parcomir la chambre,
sans même remarquer ce qu'il faisait.
- Il me semble que vous avez voulu vous représenter
exprès plus grossier que vous ne l'êtes, que votre cœur ne
désire l'être, fit Tikhon avec plus de franchise.
- Me représenter ? Je ne me &lt;c représentais)&gt; pas et,
surwut, je ne iouais pas:« plus grossier» ? Qu'est-ce que
cela veut dire « plus grossier &gt;l ? - Il rougit de non,·eau et s'en sentie fâché : je sais que c'est nn fait pelit,
insignifiant, misérable, dit-il en indiquant les feuillets,
mais &lt;l a.e sa petitesse même serve à approfondir ... Il
-s'arrêta soudain comme s'il avait honte de continuer et
considérait comme humiliant de se lancer dans des explications; mais en rnême temps il se soumettait douloureusement, encore qn'inconsciemment, à 1a nécessité de rester
pour s'expliquer. Il est à remarquer que pas on mot ne fut
prononcé au sujet de ce qu'il avait dit précédemment quant
à la cobfiscation du second feuillet; ce feuillet paraissait
:rvoir été oa.blié aussi bien par l'un que par l'autre. Stavroguine s'était arrêté près de la table à écrire; il y prit un
petit crucifix en i,·o.rre, conunenç.-i à lt&gt; faire tourner entre
ses doigts et tout à coup le brisa €Il deux. Surpris, il
reviat à .lui et jeta à Tikhon un regard perplexe, mais
soudain sa lè rn supérieure trembla, comme s'il avait reçu
une offense et comme s'il se pré.parait à lancer 110 défi :

LA CONFESSION DE STAVROGUlNE

47

-:- Je supposais que vous me diriez quelque chose de
sérieux. C'est pour cela que je suis venu 7 dit-il à mi-voix.
-eomme s'il tendait toutes ses forces pour se contenir .
jeta les débris du crucifix sur la table.
'
Tikhon baissa rapidement les yeux.
- Ce document exprime directement le besoin d'un
cœur mortellement blessé; est-ce ainsi que je dois Je
comprendre ? dem.inda-t-il a ec insistance et presque
avec ardeur. Oui, c'est le besoin naturel de pénitence • il
s'est e~paré de vous. La souffrance de l'être que v~us
.avez often~ vous ~ frappé à tel point que c'est pour vous
une question de vie ou de mon : il y a donc encore de
l'espoir pour vous et vous suivez maintenant la vraie voie en
vous préparant à accepter devant tous le châtiment de la
home. Vous vo1:5 adressez .au jugement de l'église, bien
que vous ne croyiez pas en l'église.

il

-~st-ce q_~e i,e comprends bien? Mais il semble que vous
~a1ssez déJa. da vanc~ e.t q.ue vous méprisez tous ceux qui
liront ce qm est écnt la; 11 semble que vous leur jetez un
défi.
- Moi ? Je jette un défi ?
- Vous n'avez pas eu honte de confesser votre crime •
pourquoi avez-vous honte de faire pénitence ?
'
- Moi ? J'ai honte ?
vous avez honte et vous avez peur.
- J a1 peur ! Stavrogui11e eut un rire convulsif et de
nouveau sa lèvre supérieure rrembJa.
- Qu'ils me regardent, dites-vous. Mais vous-même,
co~ment les regarderez-vous? Vous attendez déjà leur
hame pour l~ur répondre par une haine plus grande
enc~re. Certains passages de votre confession sont encore
soulignés par votre style. Vous avez l'air d'admirer votre
psychologie et vous profitez des choses les plus insignifiantes pour étonner le Iect-eur par votre insensibilité par
YOtr
.
·
'
D'
e cynisme qw peut-être n'existent même pas en vous.
un autre côté, les mauvaises passions et les habitudes

- ?~i,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

qu'engendre le désœuvrement vous ont en efièt rendu
insensible et bete.
- La bêtise n'est pas un vice, ricana Stavroguine en
pâlissant.
- C'est un vice parfois, continua Tikhon, ardent et inexorable. Blessé à mort par la vision qui se tient sur votre
seuil, vou~ ne semblez pourtant pas voir, dans ce document, en quoi consiste votre crime et de quoi vous devez.
être honteu:x devant les hommes dont vous demandez le
jugement : est-ce de votre insensibilité dans le crime ou ·
de la terreur que vous avez ressentie? A un certain moment
vous vous empressez même d'assurer votre lecteur que le
geste de menace de la fiUette ne vous semblait plus drôle,
mais mortel. Mais est-ce que véritablement il a pu vous
paraître drôle, ne füt-ce qu'un instant ? Oui, il vous a
paru rel, je le certifie.
Tikbon se tut; il parlait comme quelqu'un qui a renoncé
à se contenir.
- Parlez, parlez, le pressa Stavroguine. Vous êtes irrité
et vous me grondez. Cela me plaît de la part d'un moine.
Mais voilà ce que je vous demanderai : il y a déjà dix
mii1utes que nous parlons depuis cela (il montra les feuillets) et bien que vous m'injuriez, je ne vois en vous aucun
signe spécial de dégoût, de hontt ... vous n'êtes pas dégoûté
et vous parlez avec moi comme avec votre égal.
Il ajouta cela en baissant la voix et les mots « comme
ayec votre égal » parurent jaillir de ses lènes sans qu'il
y eût songé. Tikhon le regarda attentivement.
- Vous m'étonnez, dit-il après un silence, car vos
paroles sont sincères, je le vois, et dans ce cas ... c'est moi
qu i suis coupable vis-à-vis de vous. Sachez donc que j'ai
été désagréable avec vous et dédaigneux, mais que dans
votre soif de pénitence, vous ne l'avez même pas remarqué,
bien que vous ayez remarqué mon impatience que vous
avez appelée gronderie. Mais vous vous considérez vousmême comme méritant un mépris infiniment plus pro-

-1-9

LA CONFESSION DE STAVllOGUINE

f?nd et ,vos paroles : « comme avec un égal, ii, bien qu'elles
aient eté prononcées involontairement sont de belles
paroles. Je ne vous le cacherai pas · el1e m'e' pou vante,
cette grande force inutile qui ne cherche à se déployer
d
d
. c .
C
que
ans es 101am1es. e n'est pas en vain qu'on se transforme en étranger : un châtiment poursuit tous ceux qui
se détachent du sol natal : l'ennui et l'oisiveté les assaillent même s'ils recherchent l'action. Mais le christianisme
ad_met la responsabilité, quel que soit le milieu où l'on vit.
Dieu ne vous a pas privé d'intelligence ; réfléchissez
vous:°:ême : si vous pouvez vous poser la question :
« sms-J~ ou non responsable de mes actes ? » c'est donc
~écessa1rement qu~ vous ~tes responsable. Il est imposs1bl_e que la tentat10n ne s mtr-0duise pas dans le monde
mais, malheur à celui par qui elle s'introduit. D'ailleurs'
~n ce qui concer~e vo~re... faute, beaucoup agissen~
..omrne vous avez fait, mats continuent à vivre dans la paix
et le calme, e~ vo~t jusqu'à considérer ces fautes de jeune~~e ~omme mév1tables. Il y a des vieillards qui exhalent
déJa 1odeur du tombeau, mais qui pèch&lt;mt et qui se
consolent avec enjouement. Le monde est rempli de ces
horreurs. Vous, au moins, vous en avez ressenti toute la
profondeur; à un tel degré c'est extrêmement rare
- N'allez-vous ~as vous_ mettre à me respect~r après
la lecture de ces femllets ? ncana Stavrognine. Vous ... respectable père Tikhon, - je l'ai déjà entendu dire pa~ les
a~tres - vous ne sauriez faire un bon directeur de consc~ence, continua-t-il avec un sourire forcé. On vous critique beaucoup ici. On dit que dès que vous découvrez
dans le pécheur quelque humilité, quelque sincérité vous
:ombez im~é~iatement
admiration, vous êtes ~rêt à
ous repentir, a vous hum1her et à vous précipiter au-devant
.de votre ... pénitent.
--. Je ne répondrai pas directement à cela mais il est
cert~m que je ne sais pas m'adresser aux ho1~mes. Ce fut
touiours mon .grand défaut, soupira Tikbon, et avce une

~1:

4

�jO

LA NOUVELLE. REVUE FRANÇAfSE

simµlicjté telle que Sta.vrogui~-e le regarda en souriant.
Qu~nt à cela - e~ il regarda les feuillets- - il ne peut y
avoir à. c,oup siir de crime plus atJ.Toce, plus terrible que
celui que vous avez commrs.
, - Cessons de le mesmer à l'archine, dit après un silence
Stavroguine non sans un_ certain dépit dans ]a \toix. Ma
souffrance n'est peut--ê!r~ pas aussi grande que je l'ai
"1tkrite ici ; il se peut aussi que je me sois trop chargé,
c.ondnt-il soudain. ·
Tikhon ne dit rie11. Stavrowiine, la tête baissé:&gt;, plongé
dans sa méditatio~, marchait de long en large.
- Et ce-tre jeune pefsonne, demanda tout à coup
Ti-khon, avec laquelle vous avez rompu en Suisse où est.elle mainten:rnt ?

- lei.
Il y eut un nouveau silence.
- Il se peut que je vous ai~ menti sur man compte,
i;épéta en insistant Stavroguin~. Je ne. sais· pas bien
moi-même.... D'ailleurs,. je. provoque les gens par PimpudQnce de rµa confession; puisque vous a.vez remarqué
ma. provocati.on: C'est ce qu'il faut. lis ro.étitent bien ça.
- C'est.,-à~dire qu'il vous est plus facile de les haïrr que
d'accepter leur pitié.
- Vous avez rais.on,.-j.e . n'ai pas l'habitude d'être franc,
mais puisque j'ai comrnen.ré ... avec vous~ scachez que je les
méprise tout autant que moi-même, tout autant, si _ce n'est
pas plus, i.m.finiment plus. Aucun d'eux n.e p.el1t être mon
j-uge ... J'ai écrit ces bêtises, pat"ce que cela m'est" venu à
l'esprit, par cynisme ... Il se peut même que j'aie simplement menti, dauS' une minute de fa.n.atisme. - Il S:intertompit soudain, irrité, et de nouveau routit d'avoir p:rrlé
contre' son gré. Il s'approcha. de la :ra.Me en roumant le dos
à Tikhon et saisit de nouveau un fragment du crucifix
brisé.
- ;Réponde;i; à m-a ques:rion, mais sinc.èretneu.t, à moi
seul, ou bien comme si v_a_us vous parliez à vous.-rnême,

LA CO.."\lFESSlON DE STAVROG-UINE

la nuit. Si quelqu'un vous pardonnait cela (il indiqua les
feuillets) mm pas un de œux que vous resp€ctez ou que
vous craignez, mais un inconnu, un homme que v-0us
ne connaîtriez j:amais, qui: vous pardonnerait silencieusement en lui-même, en lisant votre- confession, cette pensée
vous apaiserait-elle ou bien vous serait-elle indifférente·?
Si c'est trop pénible pour votre amour--propre, ne me
répondez pas, mais pensez en vous-même.
- Cela m'apaiseràit, répondit Stavroguine à mi-:voix.
Si vous me pardonniez, cela me ferait beat1coup de bien,
ajouu-t-il très vit€ et presque dans un murmure, sans toutefois se détoumér de la table,
- Mais à condition que vous me pardonniez également .
- Quoi donc ? Ah oui, c'est votre· formule monastique.
Triste humilité ! Vous savez, toutes vos anciennes formules monastiques ne sont pas élégantes du tout. Mais vous,
vous. vous imaginez qu'elles sont très bdles. - Il éclata d'un
rire irrité.'- Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis ici;
ajouta-t-il soudain en se retournant. Ah oui, j'ai brisé ...
Dites, cela coûte bien vingt-cinq roubles ?
- Ne vous inquiétez pas de cela, dit Tikhon.
- Ou bien cinquante ? P@urquoi donc ne dois-je pas
m'en inquiéter ? Pour quelle raison viendrais-je &lt;::asser
vos objets et pourquoi donc me pardonneriez-vous ce
d:.égât? Tenez, voità cinquante roubles. - Il tira l'argent
de sa poche et le déposa s.ur la table. - Si vous ne voulez
pas les prendre pour vous, prenez-les pour les pauvres,
pour l'église ... - Il s'·excitaiit de plus en plus. - Ecoutez,
je vous dirai toute la vérité : je veu..-.: que vous me· pardonniez et un autre avec vous et un tr-0isièrne, mais que
tous, que tous me haïssent.
- Seriez-vous capable de supporter en toute humilité
la pi.tié générale ~
- Non, je ne le pourrais- pas. Je ne veux pas de la
pitié de tous. D?ailleurs, c'est une question sérieuse ; elle
ne peut exister cette pitié. Ecoutez, je ne . veux pas

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

attendre, je publierai certainement ... N'essayez pas de me
~onvaincre ... Je ne peux pas attendre, je ne peux pas. Il était hors de lui.
- J'ai peur pour vous, dit presque timidement Tikhon.
- Vous avez peur que je n'y résiste pas ? Que je ne
puisse supporter leur haine ?
- Non pas seulement leur haine.
- Quoi donc encore ?
- Leur.... rire. Il prononça ces paroles tout bas,
comme malgré lui.
Le malheureux n'avait pu se contenir et cornmença à
parler de ce qu'il eùt mieux valu taire : il savait bien
d'ailleurs qu'il e-C1t mieux valu le taire. Stavroguine se
troubla, l'anxiété se .refléta sur son visage.
- .Je le pressentais. Donc je vou,s suis apparu comme
un personnage comique pendant que yous lisiez mon
«document». Ne vous inquiétez pas, ne vous troublez
pas. Je m'y attendais.
Tikhon, en effet, était confus ; il essaya de s'expliquer
au plus vite, mais il ne fit que gâter encore plus les
choses.
- Pour accomplir de telles actions le calme moral est
indispensable ; dans la souffrance même il faut conserver
une haute sérénité ... Or, de nos jours, la sérénité morale
est absente. Partout _ce ne sont que discussions et disputes.
Les hommes ne se comprennent pas plus entre eux, qu'au
temps de la tour de Babel.
- C'est très ennuyeux tout cela ! Je le sais. On l'a
répété mille fois déjà, interrompit Stavroguine.
- D'ailleuts, vous n'atteindrez pas votre but, continua
Tikhon, passant directement à la question. Juridiquement,
vous êtes à peu près inattaquable. C'est ce qu'on vous fera
tout d'abord remarquer en vous raillant. Ensuite beaucoup
se montreront perplexes : qui comprendra les véritables
motifa de votre confe&amp;sion ? On fera exprès de ne pas les
comprendr·e, car on craint ce genre d'exploits ; on l'accueille

LA CON.FESSION DE STAV}l_C'GUINE

53

avec terreur, on le déteste et on s'en venge; le monde
aime sa boue et ne veut pas qu'on l'agite. C'est pourquoi
il tournera au plus vite l'affaire en plaisanterie ; car c'est
avec des plaisanteries que ces gens-là viennent le plus
facilement à bout de ces choses.
- Parlez plus nettement. Dites tout, le pressait Stavroguine.
- Au début, certainement, ils exprimeront leur
horreur, mais elle sera plutôt feinte que sincère et n'aura
pour but que de satifaire les convenances.. Je ne parle pas
des âmes pures : celles-là seront horrifiées, mais elles s'accuseront et se tairont et ne se feront donc pas remarquer.
Les autres, les gens du monde, ne craignent que ce qui
menace directement leurs intérêts. Le premier étonnement, la première terreur conventionnelle passés, ceux-là
justement riront. Votre folie leur paraîtra très curieuse ;
car ils vous considéreront comme un peu fou, tout
en vous accordant suffis;imment de responsabilité pour
pouvoir rire de vous. Supporterez-vous cela? Votre cœur
ne s'imprégnera+il pas d'une haine telle qu'elle vous
détruira? Voilà ce que je crains.
- Eh bien ... et VOU$ ... et vous-même ... je m'étonne
que vous ayez une si mauvaise opinfon des hommes ;
avec quel dégoût vous les jugez ! répliqua Stavroguine
quelque peu agacé.
- Croyez-voûs ! s'exclama Tikhon, en parlant ams1
des hommes, je les jugeais surtout d'après moi-même.
- Y aurait-il donc en votre âme quelque chose qui se
délecterait de ma souffrance.
- Qui sait ? peut-être bien. Eh ! oui, il se peut fort.
- Assez ! Dites-moi donc en quoi mon attitude vous
paraît ridicule dans ce récit. Je le sais moi~même, mais je
veux que vous me l'indiquiez du doigt. Dites-le-moi cyniquement, avec toute la sincérité dont vous êtes capable. Je
vous le répète une fois de plus : vous êtes un grand original.

�LA NOUVI'.~LE REVUE F.RANÇAISE

54

- Il y a quelque .chose de ridicule jusque dans la forme
même de la pénitence admir.able qne vous vous imposez.
Oh, ne doutez pas de votre victoite, ~''écria+il, soudain
presque .:en extase. Gette- forme même vaincra _(il -â ésigna
les feuillets), si seulement vous .acceptez en toute sincér.it-é
las -souff)ets et les .cr;ichats. La croix la plus ignominieuse
finit toujours par aboutir à la plus haute gloire, à la puissance, lorsq-1.1e l'humilité est sincère. Il se peut même
que vous soyez consolé dès cette vie.
. - Ce n'.est donc qu-e d~ns la forme .q_ue vous entre·
voyez quelqn.e chose de ridiml.è., insista.- Stavroguine.
- Et dans le fond aussi. 'C'estla laideurqui tuera, murmura Tikhon en baissant les yeux.
- La laideur ! Quelle laideur ?
- La laideur du crime. Il y a des -erimes•véritablement
laids. En général, quel que soit le crime, plus il y a -de
sang, plus il a d'horreur, plus grand-est l'effet, plus il est
pittoresque, pourrait-on dire. Mais -il y a des -c rimes honteux, ignominieux, à quoi l'horreur même ne peut s'attacher, qui sont par trop inélégants ...
Tikhon n'acheva pas.
- C'est-à-dire, dit Stavroguine, très agi~, que vous
trouv:ez ridicule mon attitude lorsque ie baisais les mains
d'une petite souillon ... Je vous comprends tr.ès bien, et
vous craignez pour moi, parce que c'est laid, vilain, nofi,
pas wilain, mais honteux, ridicule. Et vous croyez 11ue c'est
cela justement que je ne pourrai ,supporter.
Tickhon se taisait.
Je comprends maintena11.t püurquoi vous m'avez
demandé si la demoiselle de Suisse était ici.
- Vous n'êtes pas préparé, vous n'êtes pas suffisamment bien trempé, murmura timidement Tikhon, les yeux
baissés.. Vous vous êtes détaché-du sol, vous n'avez pas la
foi.
.
- Ecovtez, père T.ikhon, je v.eux obtenir mon propre
pardon, et c'est là mon but principal, mon but unique,

y

LA CONFESSION DE STA VROGUINE"

55

déclara tout à coup Stavroguine avec un :ei1thousiasme
sauvage-. C'est alors seulement, je le sâis, que la vision disparaîtra. Voilà pourquoi j'aspire _à une souffrance déme•·
suré:, je. la rec_he~che moi-même. Ne m'effrayez donc pas
ou bien ie périrai de rage.
·
Cet élan fut si subit que Tîkhon se leva.
- fü vous croyez que vous pouvez vous pardonnervous-même et -que vous obtiendrez votre pardon en ce ··
monde pat la soûffrance, si vous vous posez cette fin en·
toute sincérité, oh ! alors vous croyez complètement, s'écria
avec joie Tikhon . Comme-1it donc avez-vous pu_dire que
vous Hé croyiez pas en Dieu ?
Stavroguine ne rèpôndît pas.
- Dîeu vous pardonneta votre manque de foi, car vous
vénérez le Saint-Esprit sa ns 1e connaÎtre.
- A propos, et le Christ, me µardonnera-t-il? demanda
brusquement Stavroguine sur un tout autre ton et avecun
sourire ambigu. Et dans le ton &lt;le cette question il y avait
une légète nuance d'irenie.
- Il est écrit dans le livre : « Si vous sédtrisez un de
ces enfants ... » Vous vous rappelez. D'après l'Evangile il
n'y a pas de plus grand crime.
·
- Vous avez fout simplement un:e peur affreuse du
scandale, père Tikhon, et :7ous me t.endez tm piège, prononça Stavroguine d'une voix nonchalante et p1teuse et
sur un ton de dépit. - 11 parut vouloir se lever. - Pô'ur tant
dire, il faudrait pour vous que je fasse une fin, que-je me
marie même peut-être, que je termine mes jours membre
du dub et qu'à cbaque fête je vienne au com~ent. En voilà
une pénitence ! N'est-ce &lt;pas vrai? D'ailleurs, en votre
qualité de connaisseur du cœur humain il ·se 1;eut que vous
prévoyiez déjà que c'est justement ainsi que les cho-ses.
vont se passer ,et qu'il ne s'agit que de ·me prier instamme~t, afin de .sauver les apparences, car au fond je nè
désire que cela, n'est-ce pas vrai ?
Un sourire tordit sa bou~he.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Non, il ne s'agit pas de cette pénitence ; je vous en
prépare une autre, continua avec chaleur Tikhon sans prêter nulle attention au rire et aux remarques de Stavroguine.
- Je connais un vieillard, il n'est pas ici, mais non loin
de chez nous. Un ermite, un ascète d'une sagesse chrétienne telle que ni vous, ni moi ne pourrions la concevoir. Il écoutera ma prière ; je lui raconterai toute votre
histoire. Allez auprès de lui, soumettez-vous à son autorité
pendant cinq ou sept ans, le temps que vous-même jugerez
plus tard nécessaire. Imposez-vous cette pénitence et grâce
à ce grand sacrifice vous obtiendrez tout ce dont vous avez
soif et ce que vous n'espérez même pas; car vous ne pouvez
même pas concevoir maintenant ce que vous acquerrez.
Stavroguine l'écouta très sérieusement.
- Vous me proposez de prononcer les vœux monastiques dans ce couvent.
- Vous n'avez pas besoin d'entrer au couvent ; il ne
faut pas prononcer de vœux ; ne soyez qu'un novice, et en
secret ; vous pouvez même continuer à vivre dans le
monde.
- Laissez, père Tikhon., interrompit Stavroguine avec
une expression de répugnance. Il se leva ; Tikhon aussi.
- Qu'avez-vous, s'écria-t-il tout à coup, fixant presque
avec terreur Tikhon. Celui-ci était debout devant lui, les
bras tendus en avant ; une convulsion rapide contracta
son visage horrifié.
- Qu'avez-vous? qu'avez-vous ? répétait Stavroguine
s'élançant vers lui pour le soutenir. Il lui sembla que le
prêtre allait tomber.
- Je vois ... je vois clairt!ment, s'écria Tikhon d'une
voix pénétraµte et qui exprimait une souffrance intense,
je vois que jamais, malheureux jeune homme, vous n'avez
été aussi près d'un nouveau crime, encore plus atroce que
l'autre.
- Calmez-vous, insista Stav:roguine très inquiet pour

LA CONFESSION DE STAVROGUINE

57

Tikhon. Il se peut que je remette finalement tout à plus
tard ; vous avez raison.
- Non, non pas après la publication, mais avant cela,
un jour avant, une heure avant cette action admirable, vous
chercherez une issue dans un nouveau crime et vocs ne
l'accomplirez que pour éviter la publication de ces feuillets.
Stavrbguine trembla de colère et aussi de peur.
- Maudit psychologue, s'écria-t-il pris de rage, et sans
se retourner il quitta la chambre.
·
FIN

Traduction

BORIS DE SCHLOEZER

DOSTOÏEVSKI

�t'JifllXlONS SUR LA LITTÉRATURE

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE

L'AFFAIRE UBU
Il y a une affaire Ubu dont, lorsque mes pages paraîtront,
mon voisin Maurice Boissard aura peut-être parlé ici depuis un
mois, car un tas de raisons, topographiques et typographiques,
font que mes réflexions, comme les rayons des étoiles lointaines, ne parviennent aux populaticns que six ou huit semaines après avoir été émises' . Si j'en crois les fe uilles qui m'arri-•
vent, certes les neiges et les glaces gui entourent le poële
hyperhoréen où j'écris ne sauraient me donner qu'une faible
idée du fro id glacial où gelèrent devant le pu blic tant de paroles auxquelles nous faisions depuis un quart de siècle un sort
illustre. On avaiJ pu voir à Washington le mot familier à
M. Viviani tomber dans le cadre d'un Waterloo authentique :
celui du Père Ubu, sur ses si x. pattes, ne lui céda en rien. Si j'en
.crois M. Vandérem, ce Waterloo eut même son Wellington et
son Blücher, se saluant mutuellement vainqueurs dans les cou•
loirs du théâtre. Un Bougre las de la critique, qui avait mi lité
contre la gidouille, et dont la plum'! s'était croisée avec le croc
à merdre, recevait d'un air modeste les félicitations, et les :
Cest votre jou:née !
Convenons d'ailleurs qu'en 1922 aussi bien qu'en 1896 on
peut juger discutable l'idée de mettre Ubu sur un vrai théâtre.
Le théâtre des Pbynances était un théâtre dè marionnettes. Et
je sais bien que si j'avais été à Paris je ne me serais pas dérangé
I. Cette fois c'est trois mois, et entre-temps Boissard, sur Ubu, a
passé la main à un Jamulus.

59

pour voir des gens Je chair et d'os traîner tout cela devant des
,espaliers de fracs et de peaux. C'est une des manies les plus
ridicules de notre théâtrocratie et de notre cabotinisme
,que de vouloir enfourn1tr bon gré malgré dans la gueule
.ouverte de la scène tout ce qui parait, à la lecture, beau,
intéressant ou curieux. Il y eut autrefois un « théâtre d'art» où
l'on essaya de susciter l'enthousiasme d'une foule en ~ jouant &gt;J
1e Cantique des Canliqms agrémenté de parfums que répar1daient
-des vaporisateurs . Ubu Roi est à peu près à sa place sur les planches comme le Cantique des Cantiques. 11 ne faut pas confondr.e
le vrai théâtre, et ce qu'on pourrait appeler le parathéâtre, ce qui
est à côté, en dehors, à l'imitation du théâtre, la littérature qui
emprunte au théâtre un extrait de mouvement, comme la poé,;ic emprunte à la musique un extrait de mélodie et d'harmonie.
Mais le monde des mentons bleus, et son innombrable. succur:iale parisienne, ont une tendance à croire que toute littérature,
,et singulièrement toute littérature dialoguée, trouve Je couronnement de son effort et la plénitude de son être dans des
ouvreuses, un lustre et les feuilletons du lundi.
L'accueil fait à Ubu n'aurait ,aucune -importance, s'il ne s'int ercalait dans une histoire savoureuse dont j'essayerai de rétablir, du moins parfragments,Ja chronique. Le Wellington qui,
'Selon M. Vandérern, étalait son plastron de chemise comme le
miroir d~ l'éternelle raison, us-urpait peut-être quelque peu la
q1J.alité de vainqueur. Le véritable vainqueur était l'auteur des
Sources d!Ubu Roi, M. Cba_rles Chassé. M. Chassé, ay ant révélé
qu'Ubu aYait été écrit tout entier par un collégien de guator~
ans, puis l!bandonné par son auteur lui-même honteu x d'avBir
·p erpétré ul)e telle ânerie, ,enfin ni.massé par Jarry da11S les hissés
pour compte d'une classe de provini:;e, et proposé depuis longtemps par des critiques, des hommes de lettres, des poètes (tout
le bloc symboliste en particuiier) aux admirations comme une
énorme œuvre esotérique où il y aurait tout, les journalistes et
le public se sont crus mystifiés, et se sont mis à crier : Ça ne
prend pas l ou : Ça ne prend plus ! Les Pari-siens, dit Albert
-Sorel, pardonnent tout, sauf de n'être pas pris -au sérieux . En
vérité le père Ubu prophétisait lorsqu'il s'écriait du haut du cheval à phynances : « Je vais tomber et ~trc mort ! x,
Et la révélation qui a ulcéré d'hu1.niliation les Parisiens et

�60
'

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gelé toute une salle n'est point une imposture. Il y a eu des
protestations venues des amis de Jarry. Je fus moi-même de ces
amis, mais magis amica veritas. Le livre de M. Chassé, et surtout
l'article qu'il a publié postérieurement dans le Figaro, la lettre
de M. Charles Morin écrite en 1896, me paraissent tout à fait
probantes. Il est établi désormais qu'Ubu Roi est l'œuvre écrite
à quatorze ans par M. Charles Morin, plus tard élève de l'Ecole
Polytechnique, et aujourd'hui colonel d'artillerie. Et après ?
Qu'est-ce que cela enlève à Ubu ? Pour moi qui sais Ubu par
cœur, qui ai coutume de (( parler Ubu » avec de nombreuses
personnes, une telle révélation ne fait qu'ajouter à cette forte
cr4ation un être nouveau, une solidité de renfort, une racine de
plus dans les terrains du génie.
Car si c'est un fait infiniment probable que le jeune Charles
Morin a écrit Ubu, c'est un fait absolument certain qu' Ubu s'est
imposé comme une obsession, comme un état de joie intérieure à des milliers d'individus. Vous me direz que chaque saison quelque chanson venue d'on ne sait où, Poupou.le ou Madelon, impose de même son obsession à des millions d'hommes.
Mais il y a cette différence que la chanson du jour n'est qu'une
chanson, un Au clair de la lune ou un j'ai du bon tabac momentané, tandis qu' Ubu s'est bien étalé comme une réalité littéraire,
comme une fabrique de personnages et de mots, ainsi que Don
Quichotte ou Joseph Prudhomme. Et, à la différence de Don
Quichotte ou de Prudhomme, il ne s'est nullement étendu à des
milieux populaires, ni même à des milieux d'honnêtes gens. Il
est demeuré confiné dans un monde de gens relativement cultivés, monde de littérateurs et de journalistes (l'an dernier un
rédacteur de l'Action ji-ançaise recrutait des caricaturistes pour un
journal satirique projeté sous ce titre : le Pfr( Ubu) d'officiers et
particulièrement de polytechniciens (M. Thérive nous apprend
que, le livre étant alors épuisé, le G. Q, G. en fit pendant
la guerre dactylographier des exemplaires pour son usage.
Nous avons touché dans les compagnies des dactylographies
plus inutiles émanées du même G. Q. G.), d'officiers de
marine ( ce corps, véritable conservatoire du prestige ubique,
en a diffusé la gloire sur toutes les mers. M. Charles Chassé est
d'ailleurs professeur à l'Ecole Navale, et .il a médité ses Sources
dans un milieu nourri de côtes de rastron et de choux-fleurs

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

6r

accommodés grossièrement). Tout cela forme un public autrement étoffé, solide, substantiel que les numéros de vestiaire
d'une salle de première en 1922. Comment se fait-il que l'œuvre inspirée à un petit collégien de Rennes par la silhouette, la
corpulepce et le chapeau Cronstadt du professeur H ... ait
occupé tant de fortes positions militaires et civiles, et qu'elle les
occupe encore, nullement délogée par les révélations de
M. Chassé?
N'est-ce pas d'abord, et précisément parce quec'est uneœuvre
enfantine? Cela d'ailleurs on le savait. Il était entendu que le
prototype du Père Ubu était le père Ebé, soit le professeur H ... ,
et qu'Ubu provenait, avec d'autres pièces ubiq_ues, d'une collaboration écolière dans la troisième du lyc-ée de Rennes. Seulement on croyait que l'auteur principal était Jarry. On sait
maintenant que c'est Charles Morin. Et ni Jarry ni Charles
Morin n'auraient écrit cela à dix-huit ou vingt ans. Ubu est
marqué au coin du génie enfantin, comme ces dessins d'écoliers dont on fait parfois des expositions. Il y en a de fort amusants, de très vivants, surtout ceux des fillette~. Mais demandez
dix ans plus tard à Germaine devenue dactylographe, ou à Jean,
devenu coiffeur, de vous faire des dessins comme ceux qu'ils
vous faisaient lorsqu'ils étaient à l'école. Ou ils ne sauront plus,
ou ils vous fabriqueront Jes machines insipides. Même quand
M. Morin s'efforce de restituer pour M. Cba?sé, dan s les S011rces d'Ubu-Roi, quelques narrations ubiques, on devine à travers
cette version tardive la fraîcheur de l'original à peu près comme
on devine un texte à travers une traduction. Villemessant prétendait que chaque homme a un article dans le ventre, et il se
faisait fort de tirer l'article du premier ramoneur qui eût passé
dans la rue. Il y a pareillement un artiste dans tout enfant, et
un enfant subsiste dans chaque artiste. Mais dans ce dernier cas
l'artiste peut fort bien ne pas ressembler à l'enfant, ou plutôt il
est un nouvel enfant qui en vertu d'une force imprévisible de
création succède au premier. M. Chassé remarque qu'Ubu ne
ressemble à aucune des autres œuvres de Jarry, et qu'on pouvait être mis par là sur la piste d'une usurpation. Mais cette différence, qui est réelle, s'expliquait fort bien par la différence des
deux âges : Ubu écrit à quatorze ans et Hadem ablou écrit à
vingt-deux ans ne pouvaient guère se ressembler. Morin ou

�62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Jarry, l'œuvre ne pouvait sortir que d'un cerveau d'enfant.
Et il y a cet autre fait, que sans Jarry nous ne connaîtrions.
pas Ubu, et si nous connaissons Ubu, si Ubu est devenu une;
œuvre d'art, et une œuvre célèbre, èest que parmi les metteurs
en scène de l'Ubu rennais, pendant que les autres choisissaient
la vie de polytechnicien, de conservateur des hypothèques ou
de marchand de bois, il y en avait un qui choisissait-la vie d'artiste. Si Jarry n'a pas écrit Ubu, il l'a découvert comme critiquer il l'a « inventé » au sens ancien, presque au sens légal, et
l'ayant introduit dansle monde littéraire il lui adonné, commeAmeric Vespuce, son nom. Le nom de Jarry est lié à Ubu comme
le nom de M. Kenyon à la Constitution d'Atbenes ou celui de
M. Lefèvre aux pièces retrouvées de Ménandre. Avec cette différence que cette fois l' Aristote et le Ménandre avaient consenti à
s'effacer et avaientcédé leur œuvre en bonne et due forme. « Pourquoi, dit M. Morin à M. Chassé, et de quel droit aurions-nous.
voulu priver Jarry d'un élément de succès possible au début de
sa carrière littéraire ? ... Enfin, ce qui clôt toute discussion à ce
sujet, c'est que j'ai autorisé Jarry à faire jouer la pièce et à tirer
des Polonais tout ce que bon lui semblerait. A ses risques et
périls naturellement, - car, connaissant mal le public auquel il
s'adressait, j'étais persuadé qu'il allait au-devant d'une avalanche
de pommes cuites. » Tout cela fit une destinée bien amusante.
Des sept ou huit volumes qu'écrivit Jarry, et dont on pourrait
extraire, en les présentant dans un commentaire biographique, des Pages choisies remarquables, seul lui apporta la
gloire le livre qu'il n'avait pas écrit. Et Jarry avait certainement
quelque chose dans le ventre. Il se tira d'ailleurs assez logiquement de cette situation bizarre. Il en noya l'illogisme apparent
dans l'illogisme réel de la boisson. Et puisqu'on le rejetait de
toutes parts dans la peau d'Ubu, il fut Ubu. Il en ~ontracta l'habitude, le parler, l'humeur et l'humour. Ce fut la revanche du
professeur H .. . Celui-ci, à Rennes, eût pu, prophétisant, dire à
Jarry : « Le Père Ebé ce sera toi. Que dis-je ! l'Ueber-Ebé,
l'Ubu. » Ce mimétisme n'est pas d'ailleurs sans précédents.
Henry Monnier était devenu Joseph Prudhomme « s'habillait
cot}'lme lui, parlait comme lui» - en partie d'ailleurs parce qu'il
l'av:iit créé d'après lui. Qu'est-ce que le président Dimanche
sinon Chesterton? Et l'ayant fait d'après lui, il est probable

tu\:FLEXIONS SUR LA LITTERATURE

qu'il se conforme invinciblement au personnage- qu'il a créé.
Jarry a été littéralement décervelé par le Père Ubu, c'est-à-dfre
que le Père Ubu iui a mis dans la tête son propre cerveau. Et ce
décervelage a eu des suites, il continue. « L'ubuisme, dit
M. Chassé, est eacore pour certains une sorte de religion. On
m'affirme qu'à Paris il-existe trois ou quatre Père Ubu, parlant
comme Ubu, s'habillant comme lui et s'efforçant de penser à sa
manière. » Le vrai théâtre, les vrais acteurs d'Ubu les voil-à, et
non pas les décors, le-lustre et le public qui gelèrent dans cette
lugubre soirée. Ce rôle qui devient une véritable incarnation, et
qui dure une vie, cela nous transporte aux origines mêmes du
théâtre, nous fait épouser le courant même de l'ivTesse diony~
siaque. Un critique dramatique, s'il n'est pas abruti par le
métier, devra remercier le ciel de lui ayoir mis sous les yeux ce
cas privilégié.
Cas privilégié qui n'est pas un cas uaique. J'ai toujours été
frappé par la ressemblance singulière du Père Ubu avec le Garçon de Flaubert. Comme Ubu, le Garçon est né de cerveacrX:
d'enfants ; il a été produit à Rouen sur le théâtre du Bilfard
comme Ubu sur le théâtre des Phynances. Le Garçon et Ubu
sont des types de bêtise én-orme, mais aussi et surtout de bêtise
consciente, d'égoïsme et de scélératesse avoués, qui arrivent à
se confondre avec la réussite d'une interiigence débrouillarde,
et qui finissent par coïncider avec l'épanouissement d'un triomphe, avec ce surhomme imaginaire que projette si facilement
comme son image renversée le sous-homme enfantin . Le Garçon et Ubu c'est.Guignol. Notre meilleur document sur le Garçon, nous le trouvons dans une page du Journal des Goncourt
ou Flaubert caractérise très clairement le personnage, et
Jules de Goncourt, qui tient ici la plume, l'appelle fort
pertinemment une plaisanterie de provincial. Le Garçon et Ubu
ne peuvent naître en effet que chez des enfants de province, qui
gardent plus longtemps et plus sa.voureusement leur fraicheur,
et qui ont sous les yeux, dans le mécan isme lent de la vie routinière, une image plus étoffée de l'automatisme et des ridîeules
humains. On ne voit guère Vbu apparaissant chez les jeunes
juifs de Condorcet, ou à Henri IV chez les fils de profs sfe la
rue. Claude-Berna-rd. Par1s a pu faire la gloire d'Ubu., il n'aurait pu faire Ubu. Ains-i Guignol est de Lyon : ce qui est de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Paris c'est la critique de Guignol, ce sont les réflexions sur
Guignol ; c'est la philosophie de Guignol, autrement dit l'impossibilité de créer Guignol. Rien que ce mot de Garçon est un
mot de province (M. Beaunier s'efforce en vain d'en acclimater
à Paris toute l'ampleur). Il y a quelques mois, quand mes conférences sur Flaubert paraissaient dans la Revue Hebdomadaire, un
camarade normand m'écrivait : « Il y a toutefois un mot qui
revient dans tes conférences, et qui a pour nous un son dont
nul ne se doute s'il n'a Yécu dès sa plus tendre enfance en
Normandie : c'est ce substantif garçon élevé à la hauteur d'un
nom propre et devenu un personnage dont tu as si heureusement fait ressortir la valeur. Quand un gars normand a dit à
quelqu'un : Eh bien ! garçon ... Ah ! oui, garçon ... Pour sûr,
garçon, etc .. , etc ... il a exprimé tour à tour tous les sentiments
de son âme. Je ne doute pas que le personnage du Garçon n'ait
été rien de plus au début qu'un mot, extrait petit à petit de la
cohorte des mots de tous les jours, sorti d:u rang par un phénomène psychologique d'attention attirée par hasard sur lui, et
petit à petit devenu caporal, capitaine, général_. &gt;l La façon dont
les Rouennais prononçaient le mot garçon (par exemple pour
désigner les enfants du docteur Flaubert) a servi probablement
de noyau au personnage grotesque destiné à as.s umer tout l'automatisme rouennais, provincial, français, humain, et devenu,
après le Garçon, Homais, Bouvard et Pécuchet. Comme la vie
même de Flaubert, sa création d'art a fait boule de neige. Et
.c'est ainsi que nous pouvons définir Ubu : une boule de neige,
une création enfantine, spontanée, indéfinie, et dont le noyau
réel (le professeur H ... ) grossit en ramassant tout sur sa route,
.devient non seulement un roi de Pologne, mais une planète, un
monde.
Les déclarations des frères Morin à M. Chassé ne laissent
aucun doute là-dessus. Le Père Ebé du Théâtre des Phyoances
(transformé génialement par Jarry en Père Ubu) ne garde absolument du professeur H ... que son aspect physique : grosse
bedaine, démarche lente, un de ces visages que Guignol appelle
des têtes en bois de lit, une vaste redingote et un chapeau
simili-Cronstadt. Aucune allusion à un caractère, à une vie
privée, dont les frères Morin déclarent ne s'~tre jamais occupés
.et qu'ils affirment avoir connue dans la suite comme tout à fait

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

honorable. Mais, comme le remarque M. Léon Werth dans soh
dernier livre, le Monde et la Ville, « les enfants n'imaginent pas
que leurs maîtres vivent d'autres heures que les heures de classe».
Ou bien, s'ils sont poètes, ces autres heures ne sont que la page
bla?che co~verte des _plus fantastiques dessins par leur imagination débridée. Précisément parce que ces collégiens ignorent
tout du Père Ebé en_dehors de sa classe, de son trajet quotidien
~ntre son domicile et _le lycée, la boule de neige peut rouler
hb~ement. Ils en font le héros de toutes les aventures possibles,
m~1s aventures toujours déterminées par son physique, par un
poids dt gros homme, par une gidouille puissante, par une
capacité indéfinie d'absorption qui se confond avec la capacité
d'absorption de la légende elle-même
M. Charles Morin a donné là-dessus de précieux renseignements à M. Chassé: « Le P. H. qui ne vit que d'assassinats et
de rapines, habite une espèce de cassine au-dessous de laquelle
soat des caves immenses où il empile ses richesses volées. C'est
la chambre à sous. De temps en temps il est croché par la
police et mis au violon ...
» Le P. H. traîne derrière lui une immense poche ~ssujettie
au moyen dè bretelle~. Il remorque cette poche à travers les
rues et y empile pêle-mêle les fruits de ses déprédations, les
restes déchiquetés de ses victimes et de tous les détritus dont il
fait son ordinaire (vi~ux godillots, chiens crevés et charognes
de toutes sortes).
» Tous les ans, à époque fixe, le P. H. s'offre le régal d'une
tourte composée d'ordures de toute sorte, détritus organ,iques,
merdes, épluchures, etc ... , dans lesquelles on fait mariner
quelque temps des cadavres de petits enfants zigouillés ad hoc .
Cette infamie se passe dans un terrain vague du côté du Faubourg de Nantes où est dressée une immense tourtière ( c'est
tout simplement un gazomètre chapardé à la Compagnie du

Gaz).
» Les rentiers sont les souffre-douleurs du P. H. Ils ne peuvent pas résilier leur état de rentier, pas plus que les Curiales
du Bas-Empire ne pouvaient cesser d'être Curiales. Non content de les piller, le P. H. les soumet à toutes les vexations
dont la moindre est de les décerveler à tort et à travers. Ils sont
accoutrés d'un costume grotesque ( souliers à boucles, bas

�66

LA NOUVELLE REVUE FRA1'tÇA[SE

chinés, habit à la française, chapeau à plumes ~ houlettes a~-ec
rubans de couleur rappelant les bergers de Florian) ; sous peme
de décervelage, ils doivent peser un poids _mrnim~~-. Ils sont
astreints, à de certains jours, à des exercices mif1taires_ avec
maniement de la houlette. ,Leur lâcheté fait -d'eux un ob1et de
risée et de dégoût pour le reste de la population.
.
,., Les 5-alopins jouent un rôle important dans le cycle ubique.
Leur rôle consiste à voler et à tuer pour le compte d~ P • H • et
à faire marcher les appareils ( machine à décerveler, pmce-porc,
etc ... )&gt;)
.
Tout cela c'est le monde fantastique dont la ville de, Rennes
est peuplée par des imaginations d'enfants, et ce n est sans
doute pas d'une façon très différente qu'~u d~but_ du ;ègne_de
Louis-Philippe le petit Flaubert et ses amis aimaient a se figurer les dessous, l'envers de la vie rouennaise. Ce_~. H. descend
plus ou moins de Croquemitaine avec sa hotte ~ici layoche), et
aYec son croc (plus tard le crnc à merd~~) ~111 r~dait naguere
dans les rues de la ville. 11 est naturel qu il alt fim -par ramasser
sur sa route le professeur H ... et l'ait mis dans sa peau ou ~e
soit annexé à la sienne. J'ignore quelle peut être 1~ ~urerpos1tion possible de rentiers et de redontiers (Redon sera~t-11 a Rennes
ce que Beaune est à Dijon ?) Mais ce troup~au stupide ~es rentiers m'a tout l'air d'avoir pour noyau 1 idée d un d~manche
· _ semblable à tous les dimanches de province
renna1s,
. : la
sortie la promenade lente des gens, ce jour-là tous rentiers, et
qui, { Rennes comme à Ro_u~n, doivent, donner~ un enfant s~
première imagination du ridicule, de l automau_que, du ~on
être spirituel. La célèbre valse du Décervelage~ mise en musique
par Claude Terrasse, et dont M. Chassé étabht le texte _authentique d'après le manuscrit original de M. Charl,es ~onn, confirmerait cette hypothèse. C'est le dimanche gu a heu le grand
décervelage, à Thorigné, près de Rennes. Il_ a suffi à Jarry de
remplacer Thorigné par l'Ecbaudé pour faire de cette va~s~,
s s 6 l'hymme du Mercure, chanté, nous apprend le v01sm
ver 1 9 ,
d .
r· é · Je
Boissard, formidablement par toute la ré action su~ imp _na
d'ùn omnibus en marche. Et ce massacre des rentiers était en
effet propre éminemment à soutenir les ardeurs .d'une revue alors
combative. Flaubert l'eût entonné d'enthousiasme.
Le mot et l'idée de décervelage puisent manifestement leur

dFLEXIONS SUR LA LITIERATURE

origine, comme Croquemitaine, non dans le langage des
enfants, mais dans le langage que les grandes personnes
emploient avec les enfants et qui les rend auprès de ceux-ci
plus ridicules qu'elles ne croient. Tête sans cervelle ne se dit
guère que des enfants, et parlant à eux, chez les parents et les
professeurs. -La séparation de la tête et de la cervelle prend dès
lors place parmi les imaginations grotesques en lesquelles les
enfants sont très habiles à résoudre les clichés usûels. De là
naissent le mot eth figure du décervelage. Et le mot créé par
les collégiens de Rennes est entré dans la langue française, à
une date aussi rigoureuse que le mot rescapé ( catastrophe de
Courrières) ou le mot indéJirable (fugue de M. d'Abaddie d'Arrast). Une lettre d' un accusé de la Haute-Cour en 1900, M. Dubuc, lettre qui figura dans le dossier du procès et fut publiée
par les journaux, parlait de décerveler les dreyfusards, ce qui
décelait de grandes ardeurs patriotiques. Ce lecteur d'Ubu fut
&lt;lès lors appelé par la presse de gauche le décerveleur Dubuc.
Et, allant d'Ubu à Dubuc, le mot ne s'y arrêta pas, rri aux. journaux. Il plut a.u goüt excellent de M. Anatole France, qui,
dans M. Bergeret à Paris, l'incorpora au_vocabulaire prêté habituellement par lui aux. jeunes Trublions. Régulièrement composé, fort expressif, il aura place sans doute dans la prochaine
édition du Dictionnaire des OJ,iarante '. Passé dans là langue
én 1900, il marque élégamment toute une époque, cette éclosion d'un esprit politique en des milieux littéraires, salons et
cafés, qui allait donner l'Action Française. Décerveler pour
recerveler, voilà une formule que je proposerais volontiers,
comme exprimant les ambitions conjuguées de MM. Daudet et
Pujo (décervelage) et de MM. Maurras et Bainville (recervelage ). L'heureux avènement de M. Fallières vint à point pour
nous faire vivre, tout un septennat, sous le signe d'Ubu. De
même que Camille et Marius furent appelés le second et le troisième fondateur de Rome, de même Ubu a eu pour deuxième
I. Il a même pris soin d'en composer une définition poµr ces futurs
Quarante. Décerveler est « proprement tirer la cervelle hors la boëte
1:rânienne, où elle gist par ordre et disposition de nature ». Il est vrai
q~e plus loin il lui donne l'acception plus hu:ge d'endommager la tête
d ~n adversaire politique : « Le citoyen Bissolo, que vous connaissez
puisque vous l'avez décervelé à Longchamp. »

�68

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

auteur, après M. Mo,rin, Jarry, et après Jarry, cet ancien chef
de l'Etat. La boule de neige, partie d'une classe du lycée de
Rennes, a passé par ces trois étapes, et ·Je bonhomme s'érige
aujourd'hui, indestructible par tout dégel, sur une de nos.
places publiques.
Comme le P. E. l'exégèse ubique pourrait faire, elle aussi,
boule de neige, et ramasser sur son passage toute la littérature,
- pas moins. Jarry avait donné à la pièce, dans l'édition du
Mercure (je ne connais pas les autres). cette épigraphe : « Adoncques le Père Ubu hocha la poire, et pour cela fut nommé par
les Anglais Shakespeare, dont nous avons nombreuses et belles
comédies. » Voilà qui prend fort bien place dans la critique
française shakespearienne, celle de William Shakespeare et de
Poete Tragique, celle quL fait de Shakespeare non un auteur et
un homme, mais un synonyme ou une incarnation de ridée de
poésie. Notre enfance comporte des douzaines de destinées en
puissance, et dans celle de M. Morin, comme dans celle de tout
le monde, mais peut-être un peu plus, se trouvaient celles de
Shakespeare, de Rabelais, de Flaubert, de bien d'autres. Ce
n'est pas un signalement bien rare que ·Victor Hugo est censé
avoir donné de Rimbaud : Shakespeare enfant. Des Shakespeare enfants il-y en a dans toutes les cours de collèges. Ce qui
est rare ce n'est pas le Shakespeare d'Ubu., c'est celui de Macbeth et de la Tempête. Mais Shakespeare ne fait sur les grands
tréteaux qu'étendre jusqu'aux étoiles le geste élémentaire de
Guignol, du père Ubu qui hoche la poire. Et la vraie critique
dramatique devrait consister à reconnaître ces schèmes moteurs
originels, ces puissances brutes de déformation et de transfor•
mation. Mais trop s'y arrêter, trop les posséder empêche peutêtre d'aller plus loin. L'infériorité de son instinct a sans doute
contribué à pousser l'homme sur la voie de l'intelligence. Paris
n'a pas été capa.bJe de créer un schème dramatique nu, popu•
laire, original : au xvne et au xviu• siècles il a emprunté Arlequin et Polichinelle à l'Italie, au x1xe Guignol à Lyon, au xx 0
Ubu aux collégiens de Rennes. Mais Italiens et Lyonnais,
comme si tout leur effort s'était épuisé dans ces types généraux,
n'ont jamais pu fournir un grand auteur dramatique, et M.
Morin n'a employé sa vie d'homme qu'à servir Mars dans les
emplois de la République. Et Paris, qui a dû emprunter Arle•

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

quin, Guignol et Ubu, a pu donner au monde Molière, Regnard,
Marivaux, Beaumarchais, Musset.
Shakespeare c'est de l'Ubu arrivé. Mais Rabelais aussi c'est
de l'Ubu arrivé, et dont les origines sont fort voisines de celles
d'Ubu. L'exégèse rabelaisienne nous montre aujourd'hui dans
Gargamua et Pantagrnel une boule de neige, qui ramasse toute
l'humanité sur son passage, mais qui puise dans les environs
de Chinon, dans la Devinière et Lerné, les mêmes origines
qu'Ubu dans la classe du P. H ., Rennes et Thorigné. La Guerre
picrocholine figure la boule de neige d'un procès soutenu par
les parents de Rabelais (ce qu'on savait déjà fort bien au xvi•
siècle : Rabelais a eu tout de suite son Charles Chassé) comme
le cycle d'Ubu est la boule de neige d'un chahut scolaire.
L'imagination de Rabelais marche comme celle de ces collégiens. Ce n'est pas seulement par imitation de Rabelais, mais
par sympathie créatrice avec la genèse de l'épopée rabelaisienne
que procède l'auteur d'Ubu. Voyez en un exemple, entre autres,
dans ce qu'on pourrait appeler le gigantisme momentané. Gargantua et sa famille ne sont pas des géants, mais Rabelais
s'amuse, en des accès de bonne humeur, à les faire parfois se
comporter comme des géants, simplement pour rire, comme
on boit un coup, et en les ramenant tout de suite après à leurs
dimensions normales. Telle la poche du P. H., sa tourtière
gazométrique, la voiture à vent que le père Uhu se propose
d'inventer pour transporter toute l'armée. Et, de Rabelais, cette
voiture à vent nous fait passer fort naturellement à une chanson aussi célèbre dans les rangs de la troupe que le Père Ubu
l'~st dans les cadres tant subalternes que supérieurs (je n'ose
dire généraux). Qu'est-ce que le Père Dupanloup? Exactement,
dans l'ordre pbalJique, ce qu'est Je Père Ubu dans l'ordre de la
gidouille. A supposer ( ce qui n'est pas du tout démontré) que
le prototype occasionnel en ait été l'ancien évêque d'Orléans,
les faits et gestes qui lui sont attribués ne se rapportent évidemment pas plus à la personne de ce prélat que ceux du Père Ubu
à la persollDe du professeur H .... Seule a joué sur la pente de
l'imagination la descente de la boule de neige. Le gigantisme
momentané, qui nous donne la poche du P. H. et la voiture à
vent pour une armée entière, est le même que celui qui attribue, lors de la retraite de Russie, un énorme exploit au Père

�70

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Dupanloup. Des sables d'Afrique à la Bérésina, ce Karagueuz
militaire parcourt l'Europe, comme le P. H. d'Aragou en Pologne. La boule de neige. Transposez tout cela sur le plan
suprême : vous avez le Satyre. de Victor Hugo.
De Shakespeare, de Rabelais, de Hugo, je reviens à Flaubert et à M. Morin. Entre le Garçon du théâtre du Billard et le
Père Ubu du théâtre des Phynances, il y a cette différence que
le Garçon a évolué en Homais et en Bouvard, tandis que, d'Ebé
à Ubu il n'y a qu'un changement de voyelles, ce qui est peu.
Flaubert pouvait laisser rouler la boule de neige. Et elle a roulé
en effet jusqu'à la première Tentation. Puis il a vu que la boule
de neige, qui est L'art de l'enfance, est aussi l'enfance de l'art.
11 a compris la maturité de l'art comme la présence d'un bloc de
marbre et, à partir de Madame B-ovary, il a attaqué ce bloc, d'où
est sorti Ho mais ( mais la maquette d'Homais fut faite en neige).
Et puisque les farces du Garçon n'ont pas été rédigées, il nous
manquerait un des états intéressants de l'œuvre d'art si nous
n'avions pas Ubu Roi.
Tout dès lors s'est admirablement passé. La destinée d'Ubtt
s'étale devant nous comme une de ces suites magnifiques dont
la courbe imprévue devrait nous .faire sauter de plaisir. Comme
M. Morin a été bien inspiré de laisser à Jarry la 'paternité putative de son œuvrc ! D'abord il en et'lt été gêné dans sa carrière
militaire ; et l'auteur-d' Ubtt eût été regardé d'un œil torve par
la direction de fartillerie. Mais surtout Jarry senl, type extraordinaire, était capable de porter Ubu dans le monde littéraire et
autre, d'en faire la joie de toute une génération, de produire au
soleil cet énorme champignon arborescent, avec lequel il finit
par se confondre comme Daphné avec le laurier d'Apollon.
Et ce qui me paraît plus beau encore, mieux accordé avec
les puissances substantielles de la vie, c'est ce mot de l'auteur
véritable d'Uhu à M. Chassé : tr Il n'y a pas de quoi être très
fier quand on a fait une c ... nade pareille. » Le metteur en
scène, avec .Flaubert, du Garçon, c'était Ernest Chevalier, qui
se répandait peut-être, étant enfant, en autant de verve et de
génie que Flaubert lui-même. Tandis que Flaubert ne faisait
rien produire à ses études de droit qu'un sentiment nouveau du
grotesque humain, Chevalier en tirait une carrière honorable
dans la magistrature debout, et se scandalisait fort quand son
1,

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

7-1

ami lui écrivait : « J'ai envie de sauter un jour dans ton parquet
et d'y faire l'entrée du Garçon 1 » Le Garçon, que Chevalier
avait contribué à mettre au jour, n'était plus, pour M. le s-ubstitut, qu'une c ... nade. Ainsi va la vie. Et cela est bien. Si tout
le monde gardait son génie d'enfance, où prendrait-on les substituts ? Où se recruterait l'Ecole Polytechnique ? La société a
besoin de magistrats et de DJilitaires, elle n'a pas besoin des
Shakespeare et des Flaubert. Ceux-ci ne passent qu'en contrebande, et parce qu'ils out évité la machine à décerveler. Ce
n'est pas la trappe aux magistrats qui est la vraie, mais bien la
trappe aux poètes.
M. Chassé parle selon une aimable philosophie de substitut,
d'officier d'artillerie ou de professeur quand il termine ainsi
son étude : « Par suite d'un hasard heureux, j'ai pu vider Ubt,
Roi de toutes les interprétations symboliques que ses lecteurs y
avaient mises. Quel est le véritable auteur de cette œuvrette ?
La question en soi est peu importante, et les frères Morin en
conviennent avec moi. L'important est de savoir si, maintenant que l'outre est vide de tout le vent qui la gonflait, elle
pourra, néanmoins, parvenir à rester debout. » Eh oui! La
boule de neige, le bonhomme de neige reste debout au milieu
du Landerneau littéraire. MM. Morin et Chassé l'ont plutôt,
pour moi, cimenté et consolidé. Le voilà avec son balai
(innommable) et sa pipe (le croc?), non pas qu'il ait été érigé
par délibération du conseil municipal et sur la maquette d'un
médaillé du Salon, mais tel que l'ont fait les enfants de l'école,
les enfants, printemps sacré, aube et lumière inconsciente du
génie. « Ah I père Ange Michel, le beau bonhomme de neige
q_ue vous aviez bâti, avec les camarades, sur la place de la Mairie, il y a quarante ans I Quel chef-d'œuvre I Michel Ange en
fabriquait comme ça dans les jardins de Pierre de Médicis. Des
gens de Paris qui passaient avaient trouvé le vôtre si étonnant qu'ils
l'avaient photographié. lis parlaient du Balzac de Rodin. Et je
sais un livre sur les arts où cette photographie est reproduite
entre une statuette de la Vézère et une statue de l'île de Pâques.
li paraît que cela fait mieux comprendre la sculpture, - l'élan
vital de la sculpture, comme disent les bergsoniens. - Monsieur, faudrait voir à ne pas vous f. ... de moi. Je suis aujourd'hui garde-champêtre. J'ai assez de peine à faire respecter par les

�72

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gamins, les jours de neige, les ordonnances de M. le Maire,
assez à faire d'assurer l'ordre, d'astiquer ma plaque et de repiquer mes salades. Je puis dire que je m'en acquitte assez bien et
de ça je sùis fier devant les Parisiens comme devant les autres.
Mais d'avoir attrapé autrefois des engelures à fabriquer un Carmentrant de neige au lieu d'aller à l'école, ah non ! il n'y a pas
de quoi être fier quand on a fait une c ... nade pareille ! &gt;&gt;

NOTES

ALBERT THIBAUDET

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA CONQUÊTE MYSTIQUE : l'Ecole française (3• volume de !'HISTOIRE LITTÉRAIRE DU SENTIMENT

RELIGIEUX EN FRANCE) par Henri Brémond (Bloud et
Gay).
Il n'est pas à l'heure actuelle d'écrivain ecclésiastique qui
honore davantage les lettres françaises que M. Henri Brémond.
C'est que l'érudition prodigieuse de ce cc bourreau de travail »
ne fait pas tort, à son goüt pour le beau langage, que sa curiosité des faits et des idées se double du besoin de les entendre
exprimer justement, subtilement, harmonieusement. Aussi
exigeant pour le mot que pour la pensée, nul n'était désigné
autant que lui pour écrire !'Histoire littéraire du sentiment r;eligieux en France. Vous entendez bien : littéraire, c'est-à-dire
manifesté par des écrivains véritables dont les ouvrages ont
résisté au temps. Qu'elle nécessite six volumes in-8° de
-six cents pages, en texte serré, pour le seul xvn• siècle, cela ne
surprendra que ceux qui igno.rent la splendide floraison de la
littérature religieuse en France à l'âge classique. Au fait, celle-ci
balance en richesse et en importance la littérature laïque du
même temps. Mais une fois comptés Bossuet, Bourdaloue,
Massillon, Fénelon, Pascal et ces Messieurs de Port-Royal et je n'oublie pas saint François de Sales, trop fleuri, mais bien
savoureux - qu'est-ce qu'un lettré d'aujourd'hui, même chrétien
fidèle et curieux de spiritualité catholique, connaît de ces rares
trésors ? Ils appartiennent à l'Eglise, mais aussi à la France e~
,c'est défigurer le xvne siècle français que de ne pas les placer à
leur rang. L'inventaire de ces trésors, esquissé au passage par
Sainte-Beuve (cet homme avait presque tout lu), était donc,

�74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

semble-t-il, utile à entreprendre et M. Henri Brémond fut donc
bien inspiré en y songeant. M~is il nous don~e pl~s ~t. mieux
qu'un inventaire : il tire des hvres même, au!ourd hm 1~trouvables, des citations tellement abondantes quelles constituent
une sorte d'anthologie où il sera permis de puiser indéfiniment.
A chaque page l'œuvre éclaire et complète l'homme et l'historien montre ici tant d'amour qu'il risque de mécontenter les
diverses écoles spirituelles dont il écrit patiemment l'histoire
par l'éloge qu'il fait successivement de chacune. °:-uan~ il
manifeste une préférence pour telle ou telle, ce qui arnve
quelquefois, on se demande si elle sera définitive et si_ une
préférence plus marquée ne viendra pas soudain amo~udnr ou
même annuler la première. Il a l'esprit de sympathie poussé
jusqu'à ce point extr~me. Aussi est-il traité par quelque~-uns
de «dilettante», ce qui en matière spirituelle n'est pas touiours
un compliment. Béni cependant ce dilettantisme qui nous
vaut un ouvrage si considérable et si précieux.
Après l'étude de l' &lt;&lt; humanisme dévot ,, et de l' &lt;&lt; invasion
mystique », voici celle de la « conquête mystique &gt;&gt; et tout
d'abord dails l'Ecole française fondée par le cardinal de Bérulle
( de l'Oratoire )i coptinuée par saint Vincent de Paul, Charles
de Condren, M. Ollitr et les Sulpiciens, le Père Eudes et la
Sœur Marie des Vallées, tous écrivains et fort bons écrivains,
comme bientôt Grignon de Montfort. L'examen de la doctrine
bérullienne que M. Brémond oppose à la doctrine ignatienne,
celle du fondateur de la Compagnie de Jfsus, dépasse notre
compétence et les limites de ce compte-rendu. Il suffira de
noter que la première, seion notre auteur, placerait à l'origine
de toute vie spirituelle l'acte d'adoration, l'adhérence aux vertus
du Verbe Incarné, tandis que la seconde proposerait d'abord la
cliscipline de la volonté pour atteindn: aux mêmes vertus ;
l'une « anthropocentrique », l'autre &lt;&lt; théocentrique » ; l'une
plus mystique, l'autre plus humaine. Exagérez celle-là, vous
avez le quiétisme; poussez à bout celle-ci, vous rejoignez le
stoïcisme. La vérité - diverse - est entre deux. En somme
l' « ascèse)&gt; dans l'école française se résume assez bien ainsi:
c&lt; Nous devons plus aimer la patience et la débonnaireté, parce
qu'elle nous conforme à Jésus-Christ doux et patient, que
parce qu'elle nous rend doux et patients. » Dixit le cardinal de

NOTES

75

Bérulle. Et puisqu'il s'agit spécialement pour nous, en l;occurrence, de l'expression littéraire du sentiment religieux, citons
un court fragment de méditation emprunté aux ceuvres du
même auteur. Il a trait au mystère de l1Incarnation, au
moment où la Vierge donne son acquiescement: «Fiat» à l' Ange
annonciateur:
Si jamais j'ai révéré la Vierge, dans te cours précédènt de sa vie,
de st:s pensées et de ses désirs, je la révère beaucoup plus en ce
moment, en cette élévation, en cette disposition en laquelle elle profére cette parole. Lorsqu'elle la prononce, elle entre dans un état
nouveau opéré en elle et non par elle. Elle est lors non en un mouvement, mais en un repos, car elle est tranquille ; non en un repos,
mais en un mouvement, car elle tend à Dieu et y tend par une
vigueur et vivacité admirables. Elle est en un mouvement céleste
en un repos divin: en un mouvement qui est repos et en un repo;
qui est mouvement.
Ainsi, la grâce de l'Incarnation « ne nous donne pas à connaître le Fils de Dieu seul, mais le Fils de Dieu avec sa Mère ·
ne nous lie pas au Fils de Dieu seul, mais au Fils de Dieu et à sa'
Mère tout ensemble ... &gt;) et dans l'hymne de joie ,de la Vierge
portant Jésus « cette parole de la Vierge me semble, dit
Bérulle, être la parole de Jésus et de la Vierge tout ensemble;
et c'est pourquoi cette parole tire et ravit à Jésus et à la Vierge
conjointement. J)
Citons encore cette louange de l'amour (à propos de MarieMadeleine) :
AmoJJr qui n'a besoin d'entretien et sentiment aucun; amour qui
subsiste par voie d'être et non par voie d'entretien, d'exercice et
d'opération; amour qui, comme ces feux célestes, se conserve en son
âme comme en ,son élément sans mouvement et sans pâture; au lieu
que les feux terrestres sont en mouvement perpétuel et ont besoin.
d'aliment pour être conservés et entretenus ici-bas comme en un
lieu qui leur est étranger.
'
Ce style n'est pas pur, mais naïf et accentué; il est neuf en
son temps (les premières années du xvu• siècle); il influencera
tous les Pères de l'Oratoire. « En leur apprenant, écrit M. Brémond, à fixer leur esprit et leur cœur sur de hauts mystères, le
f?ndateur de l'Oratoire a déshabitué ses disciples de la grossièreté et de la boursouflure; il les a conduits aux vraies sources

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du sublime chrétien. Donnez de l'éloquence à Bérulle, et vous
aurez Bossuet. »
Ceci n'est qu'un, exemple, qu'une indication.• Des textes aussi
riches de sens, il ne serait pas malaisé d'en extraire de tous les
auteurs dont j'ai donné le nom plus haut. En ce temps-là, la
spiritualité catholique était encore littéraire. Après un temps de
déchéaâce, le souci de bien dire déjà renait et, de Lacordaire à
Brémond, la liste des écrivains « spirituels )) se montre à nous
plus qu'honorable. Sam insister davantage sur le livre luimême que tout bon fettré se doit d'avoir lu, je profite de l'occasion pour répondre à certaines objectiohs spécieuses quant au
mérite de nos grands écrivains religieux, par exemple d'un
Bossuet qu'on a mis quelquefois en cause. S'armant de l'idée
trop reçue que cc tout a _été dit » on veut réduire ce mérite à
une question de mots et c'est un argument de poids pour les
champions du " formisme )). Ceux-ci soutiennent, à juste titre,
que l'argumentation de Bossuet n'était pas nouvelle en son
temps et ne dépassait pas ce que la moyenne des prédicateurs
de ce temps pouvait proposer aux fidèles. L'éloquence ou, si
l'on préfère, l'élocution - magistrale - faisait, en somme,
toute sa valeur et, seule, suffisait à le mettre hors de pair. De là
à soutenir que lui, comme les autres, un La Bruyère ou un
Racine ( mais c'est aussi faux pour eux que pour lui) ne se
souciait que de la nouveauté de l'expression, il semble qu'il n'y
ait qu'un pas. Certes, toute œuvre dure par la forme - ou plutôt, sans la forme aucune œuvre ne peut durer. Mais d'abord il
faut reconnaître que l'intensité e't l'accent nous sont des gages
aussi stirs de durée, en cette matière, que la stricte perfection.
Ensuite, pour en revenir à notre objet, n'oublions pas que le
sermon, non plus que la satire et que la fable, n'est point une
œuvre d'art purement objective, détachée du cc sujet » qui la
produit, du « public» auquel elle est destinée, mais tout au
contraire animée du désir de convaincre, de convaincre un
certain public .. De sorte que le point de vue de la beauté formelle le cède à celui de la vérité, de la convictio_n , de l'édification intérieure et que loin de songer exclusivement à traduire en
un beau langage des vérités qui sont à tous, un Bossuet par
exemple, sans même les renouveler, les fait siennes, se les
incorpore si intimement qu'elles reµaissent en lui, rejaillissent

NOTES

77

de lui aveç les mots, comme étant nouvelles et personnelles.
Et ainsi :son originalité n'est pas de les dire autrement qu'un
autre - il n'y songe pas, Dieu merci ! - mais de les repenser
pour les bien dire. Personne n'a parlé, ni pensé avant lui; il
les découvre en les disant. En fait, il prend pour elles sur sà
vie et sitôt qu'elles vivent, l'éloquence s'ensuit.
.
Qu'on cesse donc de prôner, comme on en est tenté encore,
le culte de l'originalité dans la forme ; il se tourne contre son
objet. Que l'on renonce ,!1Ussi à opposer à ceux qui expriment
des idées reçues et définies - un dogme, une tradition - le
risque de se répéter ou de répéter leurs ancêtres ; car la nouveauté n'est pas dans l'idé_e, mais bien dans la prise qu'on a sur
elle, dans le brasier où_ on Ja jette, dans l'amour où on la
refond, dans l'animation personnelle que certain homme non un autre - lui communique : en un mot dans la vie. La
forme sera toujours neuve, lorsque la gonflera assez de vie par
le dedans.
HENRI GHÉON
*

* *

PAGES CHOISIES, de Jean Jaures. (Rieder). - HISTOIRE SOCIALISTE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, I : LA CONSTITUANTE, par Jean Jaurès.
(Librairie de l'Humanité).
Le recul de huit années, dont cinq de guerre qui valent plus
d'un siècle, donne à la figure de Jaurès un contour, des traits
qui sont à peu près exactement contraires à l'image qu'on s'es.t
faite de lui pendant ses trente ans de vie publique. îhéteur,
visionnaire, apôtre, poète, idéologue, « monstre oratoire »,
toutes les définitions de sa personnalité prodiguées par ses ennemis comme par ses admirateurs s'effacent quand on aborde
d'ensemble son œuvre: il est avant tout et par-dessus tout un
grand réaliste. Certes il est tout entier et sans cesse tendu vers
un idéal; jamais pourtant l'optimisme et l'enthousiasme qui
l'animent n'obnubilent sa clairvoyance,
Cette œuvre de Jaurès, dégagée de son action quotidienne,
c'est à celle de Péguy qu'on peut la comparer, Péguy qu'il aima
et dont il fut aimé, qu'il conseilla, dont il fut le collaborateur
aux Cat,iers, Péguy réaliste comme lui , comme lui clairvoyant,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mai's incapable d'action sociale, incapable des compromissions
apparentes, des opportunismes nécessai.J'és, de faire servir le
mauvajs et le médiocre au profit du bit:!n, incapab1e d'autre
chose qui. d'opposition, opposition féconde certes,. mais qui
n'atteint pas- à la valeur d'une œu:vre positive et constructrice.
Péguy a pu se séparer de Jaurès,. l'accabler, le calomnier, ils
n'en restent pas moins tout . proche·s l'un de l'autre. Ils étaient
tous deux de même t.rempe snli.de, de •inême origime terrienne,
formés ~par la. même discipline. classique et bourgeoise,
conscients à la fois d'apparten.id la piétaille de France et à son
élite, improvisateùrs inlassables, mais toujours bâtissant sur de
puissantes assises élémentaires, cimentées par l'histoire. C'est
peut-être ce besoin commun de l'élémentaire, de ramener les
questions les plus particulières à. leur cellule originelle dans
l'âme ou dans l'esprit de l'homme, de guider une incessahte
navette entre l'homme d'aujourd'hui et l'homme de toujours
qui les apparente le plus et qui fait d'eux ( avec le Barrès de
l' Appel au soldat, de Laurs Figures et de Scènes et Doctrines du
Nationalisme) les témoins. types de notre temps.
Le réalisme de Jaurès, son zèle à. ne jamais fausser ce qui est,
à épouser toutes les contradictions et toutes les nuances de la
vie, se découvre d'un bout à l'autre de ses Pages choisies par
MM. Desanges et Luc Meriga. On y trouve les morceaux les
plus caractéristiques : les deux discours d'Albi, la conférence
sur l'.A.rt et le ~ocialisme, la réponse à Barrès dans le débat sur
rEcole laïgue, et aussi des morceaux moins connus comme
la Conférence sur Tolstoï ou des articles de journaux perdus
dans de vieilles collections de la Dépêche ou de la Petite Répu-

blique.
On chercherait en vain de la phuséologie creuse dans toutes
ce~ pages. Ch_aque idée s'enchaîne à la précédente, est aussitôt
étayée de faits, d'exemples, éclairée d'une image qui la -fixe dans
l'esprit. Une parenthèse s'ouvre, c'est qu'il est nécessairt:! d'apporter quelque restriction au système ou d'écarter quelque
objection plausible. Quant aux images qui jalonn'ent aussi bien
la période écrite que la période parlée de Jaurès, elles sont
rarement plaquées ; le plus souvent elles nais;;ent de ce besoin
d'élémentaire que nous signalions plus haut, elles sont empruntées à la vie rurale, à la nature, _aux saisons, aux astres. Il y

NOTES

79

aurait toute une étude à.écri(e sur Jaurès paysan, et paysan des
derniers contreforts du Massif central, pénétré de la grandeur
simple de la vie pastorale et montagnarde, puis, plus tard ,
professeur à Toulouse, paysan des plaines prospères du pays
garonnais.
Mais son réalisme, c'est dans une œuvre de longue haleine
comme son Histoire socialiste qü'il éclate surtout. Et là ce n'est
pas simplement un don réaliste foncier qui se fait admirer, c'est
toute la complexité du réel que Jaurès embrasse et domine de
·haut sans en laisser échapper un seul détail. Les généralisations
constantes-de Taine, ses démonstrations géométriques ou le.s
grandes systématisations mystiques de Michelet, ses constructions psychologiques sont ici jalousement évitées. C'est un
modèle d'histoire concrète que celle de Jaurès. Ce prétendu
rhéteur laisse parler les faits, consa:cre des pages et d.es pages à
des statistiques commerciales, à des analyses de documents
locaux. Rien n'est plus admirable dans ce genre que l'évocation
de Bordeaux, Marseille, Nantes et Lyon à la veille de la Révolution. Et c'est toute son expérience de grand parlementaire
que Jaurès apporte à étudier les séances de la Constituante, les
motions~ les discours, les manœuvres de couloirs.
C'est mal comprendre Jaurès- que ·de vouloir le tire.r vers le
« robespierris.me &gt;&gt; comme le fait M. Mathiez qui a revu cette
nouvelle édition de !'Histoire socialiste. Jaurès est au-dess-qs du
« clan Aulard » et d.u « clan Mathiez». La Révolution pour lui
n'a pas eu son apogée sous la dictature de Danton plutôt que
sous celle de Robespierre; elle est pour lui un tout dont il a vécu
avec passion chaque moment. Le fait de voir dans cette révolution bourgeoise la condition de la révolution sociale ne trouble
jamais son jugement. Il est en 1788' de cœur avec la bourgeoisie
productrice des négociants bordelais et des armateurs provençaux, puis il la détestera ; il est avec Barnave, puis il sera contre
lui. Il agira de même envers Danton, envers Robespierre. Les
hommes ne l'arrêtent pas, il n'est sensible qu'à l'âme de la
Révolution.
11 serait juste que la publication des Pages choisies de Jaurès
( en attendant ses Œuvres Complètes) et la ré-édition de son
Histoire socialiste fissent entrer Jaurès dans l'histoire littéraire de
la France où, malgré toutes les scories et les ·bavure$ dues aùx

�8o

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conditions dans lesquelles il l'a édjfiée, son œuvre puissante et
vraie a sa place marquée.
llENJAMIN CRÉMIEUX
*

**
LA VIE DE MONSIEUR DU GA Y-TROUIN ÉCRITE
DE SA MAIN (Collection d€s Chefs-d'Œuvre Méconnus,_
Bossard).
Comme presque tous les Mémoires écrits par des hommes
· d'action, surtout par des militaires, ceux de Dl.! Gay-Trouin
commencent par causer de la déception. Quoi, c.e corsaire qui
a cohduit cent abordages, qui a enlevé d'un coup de main et
pillé Rio-Janeiro, ce batailleur emporté et sensuel ne trouve
guère à nous donner que des renseignements technique.s sur la
manière dont il a mené chacun de ses combats, et c'est entFe
deux récits-ile manœuvres, comme par accident, qu'il lui é&lt;.:happe
quelques phrases où nous , 1oyons ce que fut réellement la
guerre de course ? Reconnaissons pourtant que si l'on met à
part quelques admirables récits de capitaines qui furent curieux
de la vie, sensibles à sa couleur et capables de consigner leurs
observations (Montluc, par exemple), ces mémoires sont encore
parmi les plus savoureux que nous aient laissés des hommes de
guerre. N'oublions pas que Du Gay-Trouin ne rédigeait pas es
s-ouvenirs pour amuser ses petits-enfaO:ts ou pour occuper les
loisirs de sa vieillesse ; iJ l écrivait ces notes dans 13' force de
l'ige, pour Ie ·Cardinal Dubois, comme un résumé de so11 ex-périence militaire. N'oublions pas non plus qué la génération qui
grandit en plein règne de Louis-XIV poussa plus loin qu'aucune
autre la politesse qui consiste à ne pas. occuper nos semblables
de ce qui nous est individuel. Ce corsaire dont le bon sens et la
franchise ayaient conquis la confiance du roi et de · ses secrétaires d'Etat, au point qu'on·demanâait son avis sur toutes les
questions maritimes, s'il crut de'Voir prendre perruque , et langage d'honnête homme pour s'adresser au premier ministre, il
ne faut pas en être surpris ; l'étonnant, c'est bien ·plutôt que
eette forte natur&lt;:: ait tout de même trouvé moyen de se faire
sentir ;·sans doute le devons-nous à la popularité dont les ave·nturiers de mer •jouirent pendant la guerre de la Succession
d'Espagne, et à la curiosité que tout le monde éprouvait pour

81

NOTES

leurs exploits. Leur prestige devait ressembler à celui que, pendant la dernière guerre, les commandants de croiseurs allemands
trouvaient en rentrant chez eux. Au reste, l'effort de Louis XIV
contre les flottes del' Angleterre, de la Hollande et du Portugal,
ressemblait assez à celui que tentait l' Alleu1agne au moyen dé
la guerre sous-marine. Incapable de lutter régulièrement contre de si redoutables puissances navales, il lui fallait se contenter
de paralyser l~ur commerce-en coulant ou capturant le plus possible de leurs vaisseaux. Les bâtiments marcnands ne sort-aient
·plus que convoyés par des navires de guerre. C'est contre ceux-ci
que portait l'attaque. On les approchait sous pavillon ennemi, et
c'est seulement au moment de lâcher à bout portant la première
salve d'artillerie que l'on hi;sait lés co1:1leurs du roi. Les corn-·
bats semblent avoir été très meurtriers ; bien -des fois Du GayTrouin dit avoir perdu dans une affaire la moitié de son effectif.
Dans son combat contre lé Devonshire, il a trois cents hor,imes
sur -le carreau au moment où le navire ennemi prend feu et
périt en un quart d'heme avec tout son équipage : « Chuse
hideuse à voir, écrit Du Gay-Trouin, -et dont l"a seule idée fait
frémir ! Trois de ses matelots seulement se trouvèrent dans mon
vais~cau après le combat, sans que j'aie pu savoir comment ils y
étaient entr~s. Ils me npportèrent que, d_ans le vaisseau le
Devonsbire, il avait péri près de neuf c~ts hommes, y ayant,
outre son éq\lipage, deux c.e nt cinquante soldats ou passagers
de considération, de l'un et l'autre sexe. » Le ton même du vainqueur devant la disparit,i9n de ce ~a.vin: de 90 canons montre
un état d'esprit singulièrement différent de celui qu'affectaient
·tes torpilleurs de la Lusitania. Grand soin semble avoir été
apporté à recueilJir les équipages et à respecter certaines règles
de la.guerre. Assurément les prétextes qu'allègue Du Gay-Trouin
pour attaquer Rio-Janeiro manquent de bonne foi et la menace
&lt;iefaire sauter la vÎlle si la rançon n'est pas immédiatement
payée sent assez son pirate. Mais du fait même que cette
guerre de course était entrepr--ise par des particuliers, non dans le
simple dessein de détruire, mais pour ramèner des prises, il
est éYident qu'elle était beauéoup moins iohumaine et moins
àbsurde que ce q-ue nous avons vu naguère.
Il y a une sorte de candeur dans la manière dont cet homme
qui aimait tant les femmes èt les coups parle de lui-même :
6

�· LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

8z

Quoique ces maximes soient d'eJ!es-tpêmes ass.ez estimables, j'avoue,
à ma honte, qu'elles ont été ..chez moi ternies par une vivacité un peu
trop outrée, dans les occasions où j'ai cru qu'on ·ne remplissait pa bien
son devoir. Ce premier mouvement m'a souvent emporté à des procédés trop vifs et à des termes peu convenables à la dignité d'un commandant.

Il lui coûte sans doute moins d'avouer :
La vue d'un danger pressant m'a souvent causé des révolutions
étranges, quelquefois même des tremblements involontaires dans toutes
leS' parties de mon corps.

S'il a l'art des chefs militaires qui est cc de t\mjours mettre ses
équipages dans le cas d'être braves par néces~ité &gt;:, il apporte
une attention continuelle à ne pas les exposer mutdement ; ses
hommes le savent et il peut se p.ermettre des ménagements
dangereux :
Quand il était question d'éviter ou de joindre avec plus de pron;iptitude les vaisseaux ennemis, quelque près qu'ils fussent de moi, je ne
craignais pas de fa1re mettre mes g_ens à fond de ~ale, pa:i:c: ~ue_ j'étais
sûr qu'cà mon premier signal il;, se remettraient auss1tot a leurs
postes.

NOTES

rester un technicien clu tir et met son point d'honneur .à ne pas
quitter son poste, l]lême par une pensée rétrospective. L'événement qu'il raconte n'a duré que quelques heures, cyclone inat- tendu et pour ainsi dire sans liens avec le reste de la -guerre. A
l'aide des feuilles d'observations et des ordres de tir, le combat
est reconstitué coup par coup et minute par minute. Pas de
digressions; pas non plus d'excès de documentation ingrate.
Une narration sobre, presque sèche, qui d·onne bien l'impression
de ce drame scientifique etfoudroyant, auprès duquel les duels
d'artillerie terrestre semblent des batailles de rustres ·armés de
frondes et de catapultes. Il ne s'agit pas ici de confronter les
renseignements donnés par von Hase avec ceux que fournissent
les récits anglais. C'est affaire aux.spécialistes. Qu'il nous suffise
de constater ici que le ton du narrateur révèle un esprit de
modération et de droiture, et que, même là où son orgueil
se donne cours, dest avec ùn respect de l'adversaire qui contribue p~issamment à l'émotion du livre.
JEAN SCHLUM BERGER

JULES TELLIER, par Henriette Charasson (Mercure de

Et ne parle-t-il pas joliment de sa sensualité lorsql}'il écrit :

ff semble qu'un cœur épuisé1rar sa propre inconstance, et accoutumé à' courir après tous les objets 1 soit incapable de s'arrêter à ~~
seul, et de réunir, à: l'égard d'une personne, les désif~ "vastes qu 11
formait pour toutes les autres.
1
Pour un écumeur dé mers, .c'est ass~-i 'âéficatement dit.
JEAN SÎ::HLUMBERGER

*
"' *

LA BATAILLE DU JUTLAND VUE DU" « DERFFLINGER &gt;&gt;, par le capitaine de c01:vettë Georg von Hare
(Payot).
Le récit .du capi_tajne de corvette von !:[ase vient faire pendant à celui que le commandant Semenoff p~us a donné_ de la
bataille de Tsoushima, mais avec toutes les différences qm séparent un Russe d'un Allemand_. De plus, Semenoff p~rle en officier
d'état-major, soucieux de placer les événem~nts à leurs plans respectifs dans une douloureuse épopée, tandis q.ue von Hase veut

France).
Ce livre s'ouvre par un portrait au crayon singulièrement
vivant, et quand on le lit on s'aperçoit que cette vie, comme
derrière les yeux, se conJinue dans l'épaisseur des pages.
Madame Henriette Charasson écrit sur Tellier au moment o"ù
celui-ci trouvera peut-être ses lecteurs les meilleurs et les plu$
émus : je veux dire ceux qui, ayant appartenu à la géi1ération
de Jules Tellier, ont atteint aujourd'hui l'âge où l'on se
souvient, où le .souvenir devient presque une passion, et où il
devient singulièrement doux de revoir les sentiments de , sa
génération arrêtes sous la belle figure d1un jeune mort. Car
Tellier est exactement, sans le dépasser de beaucoup, l'homme
de sa génération intellectuelle, celle où arrivent à la vie de l'esprit, un peu après Bourget, les Barrès et les Maurras : la génération des Essais de psychologie contemporaine. La place . des
Reliques, dans une biblîothèque bien composée, est à côté de ces
Essais, d' Un Homme Libre et du Chemin de Paradis, et non loin
de Thaïs. Ce fort en version, ce sensuel rentré, ce cerveau

�LA NOUVELL\, REVUE FRANÇAISE

mariné dans « l'abus du rêve et de l'analyse» avait écrit comme
Barrès et Maurras à son âge, des « idéologies passionnées ».
Qu'en fôt-il sorti si la destinée l'eftt épargné ? Madame Cha:
rasson croit que cette destinée l'a accouché à son être, qui
était celui d'une jeunesse sans lendemain comme celle qu'il
avait pressentie en Tristan Noël. Et en effet il n'était pas né
jeune. Il avait été lâché dès sa naissances~ le versant des_cendant de la vie, et presque tous ses écnts se ramènent a ses
sensations de descente. Et, au contraire de l'auteur de l'Homme
libre il ne se trouvait pas intéressant. Il s'aimait sans doute,
mai: il n'aimait pas s'aimer. L'essentiel est qu'il ait laissé, comme
Maurice de Guérin, une cinquantaine de pages parfaites ( çà et
là, seulement, quelques épithètes de trop). Ne pourrait-on les
réunir dans un petit livre, du même volume à peu près que
celui de Madame Charasson, et qui achèverah son monument
public ?
*
ALBERT THIBAUDET

NOTES

du Fou et la Maison du Sage, d'un ouvrage qui en aura d'autres,

LE VIN DE TA VIGNE, par Louis Artus (EmilePaul).

et qui est construit sur les thèmes catholiques les plus rigides,
les plus purs, les plus intenses. Il tourne le dos au ,uxe siècle et
regarde vers le moyen-âge. Le vin de la vigne du Seigneur n'est
pas à boire avec mesure et comme à regret, mais bien jusqu'à
l'ivresse, jusqu'à ce que l'être ne fasse plus qu'un avec les puissances de la liqueur mystique. Aussi la littérature de M. Artus estelle comme celle d'un couvent mystérieux, arche sainte de vie
exaltée et de chrétienté intégrale. De là ces Chroniques de _SaintLéonard auxquelles ce livre ajoute des contes parfois étranges,
mais d'une forte vibration, et qui paraissent le diviser comme
en cellules de moines, aux murs blanchis à la chaux et couverts de fresques. La plus curieuse de ces fresques est peut-être
la première, celle du Moine Ivre. Dom Jean imagine éloquemment une Ucbronie singulière, celle d'une histoire renversée,
où l'ère avant le Chri:;t devient l'ère aprè:; le Christ et réciproquement : de sorte que le discours sur l'histoire universelle part
du xxxe siècle, et, de progrès en progrès, s'avance jusqu'à
Prométhée, qui rejette le feu vers le ciel. Dans cette histoire le
Christ ne paraît pas. - Pourquoi? demande l'auteur - ~ Qui
voudrait, répond dom Jean, soutenir le mensonge diabolique
du progrès devrait, comme je l'ai fait devant vous, commencer
par la dernière page, - celui-là qui voudrait démontrer la
sagesse de l'homme l... Mais pour ce mensonge et cette
démonstration, il faut, j'en conviens, ignorer Celui que nous
servons, vous et moi, qui imposa à la durée Je point fixe de sa
naissance et de sa mort. » Sous le titre de Malbrough s'en vat'en-guerre, intermède détendu du livre, on assiste à une jolie
revue des personnages de toute la chanson et des légendes françaises, en marche vers Jérusalem. Le Miracle de la 2oe avenue
et l'Enfant qui n'allait pas à l'école sont deux contes mélancoliques et délicats des temps futurs. Le livre plaît d'abord parce
qu'il est élégamment et parfaitement écrit. Ses personnages de
tapisserie et d'abstraction manquent un peu de vie. Ce qui
remplace la vie c'est un ardent courant religieux et mystique
qui les conduit tous, sinon vers une démonstration, du moins
vers un état d'intuition intense. Attendons, pour le mieux peser
et comprendre, que le cycle de M. Artus soit terminé.

Le Vin de ta Vigne fait le troisième volume, après la Maison

ALBERT THlBAUDET

* *
RELIQUES, par Isabelle Rimbaud (Mercure de France).
Ce qu'on cherche avant Isabelle Rimbaud dans ces pages, lettres ou articles - c'est le frère dont elle ne se lasse pas de
parler : Rimbaud. Son atroce agonie décrite jour par jour, son
dernier départ des Ardennes, on en reste hanté.
Mais il y a autre chose dans ce recueil posthume. Il y.~ la
personnalité de la sœur- d'un gr~nd poète, . transpos1t1on
féminine, - plus faible, moins orgueilleuse, aussi ardente -- de
la personnalité de Rimbaud. .
.
,
On s'étonne que les historiens de la littérature n accorde~t
pas plus d'importance aux sœurs des écrivains. On trou.vera1t
souvent dans cette étude la clef de bien des états d'âtne et de
bien des aspirations difficiles à interpréte~, même _quand ces
sœurs ne sont ni une Jacqueline Pascal, 01 une Lucile de Chateaubriand, ni une Henriette Renan, ni une Isabelle Rimbaud.
BENJAMIN CRÉMIEUX

** *

�86

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NOTES

~~vr~e, il faut se réjouir qu'il tire son plus grand mérite del mtelhgence de •fran_c ajoi qui y pétille d'un bout à l'autre.
BENJAMIN -CRÉMIEUX

LA CHAUVE-SOURIS par Char~s DerennfS ' (Albin
Michel).
On lit cétte étude comme un agréable romani mais on a
peine à imaginer· que les êtres exquis.dépeints par M. Derennes
-, les plus proches de l'homme selon lui par leurs instincts, lem:
cc mentalité &gt;)et leur inadapta'.tiotLàla . vie ambiante - soient ces
monstrueuses chauves-souris de cauchemar qui .peuplent les
souvenirs de nos vil1égiature,s enfan1 ines. On a l'impression que
M. Derennes a voulu tenir la gageure de faire .jouer un. rôle de
ténor à une bass.e noble ou. de jeune premier à un grime.
• Entre Colette, J.-H. Fabre et Joseph de Pesqu~doux,. et à
peu p.rès à égale di.stance des trois, M. .Derennes s.è ta:ille. une
place.bien à lui dans l'observation et la peintur.e
monde animal. Orr se scandalise un peu, toutefois, de la ·ifaço·fll çlésinvolte
donriLex.écute'·en deux lignes. D.uwin, Buffon, J .-H. Fabre ou
nos savants zoologistes. Pourquoi surtoùt, dans u.11 sujet simple
et naïf rnmme celui-ni, eet étalage de poncifs néo-classiques,
ces, déclamations sur .,l'@rdre, la •démocratie,, la_ faillite de
la;scien.ce? Cela gà.te le..plaisir •du lecteur rde bonne. foi, qui .supporte mal d'être endoctriné, quand il souhaitait uniquement
è~re instruit et ému.
JlENJA-MIN CRÉM1EUX

ou

..,_ ' .. **

LES DISCOURS J:?.lii DOCTEUR 9'ÇRADY, i par

André Ma,u-rnis (Çrasse,t).
- Les S.ile.nces du -colond 13rarnble étaient déj~ Jort réjouissants ;
·les Discours du docteur O'Grady qui; les conrinuent leur sont
peut-être supérieurs. Ce qui.en fait le charme principal, c'est,
te trois bien, 1 l',lr;i.bile juxtaposition d'un humorisme britan~
nique, fidèlement rendu., et d'une ironie française q11.i s'exèrce
aux dépens de cet humour.
Cest au fond le: pr.océdé. de l'abbé Coignard exerçant une
\lel've d'humaniste sur ,la tradition catholique et · gothique, ou
d'un grreculus du - siècle d' Auguste admir&lt;ant et raillant la
puissance et ia ba:rbarie romaines.
r
Sans exagérer -la portée philosophique de cet agréable

LA POESIE
LA SiYMPH?~IE HÉROIQUE, poèmes, par Henry
Jacques. (Aux éd1t10ns de ·Eelles-Lettres. Prix de la Renaissance).

:e.

sont des poèmes sur la guerre, ou contr~ la guerre,
qu amme une g~n~rosité un peu vague et grandiloquente mais
plem_e de conv1ct10n. La valeur en est ti;ès inégale. Une
certame faconde oratoire y tient souvent lieu de souffi.e
épique et _le goût de l'ampl,i§-cation y paraît avec · tous les
mo~v~ments et coupes _ conventionnels que dissimule une
réc1tat1on complaisante.
1~ serait fort malséant de dénier à_ M. Henry Jacque·s, qui
a fait la guerre, le d~oit &lt;le la détester, mais l'invective n'est pas
de style héroïque, è'est un fait et le leit-rnotif &lt;&lt; guerre à la
guerre &gt;&gt; n'e~t pas w.oins .2,ropice qu~ « gue;:re du _droit » ou
« guerr~ fraîch~ et ioyeuse » au verbalisme déclamatoire. Il
fau~ se résigner à rimer des clichés de g~~che ou de droite, à
mo~ns de se, résoudre à écrire, non l'épopée de la guerre,
~ais les poèmes d'un homm~ dans la guerre, des poèines de
circonstance. Le mode épique exige la sympathie ou le respect
du poète pour le sujet. Les CbâtÎmenfs\ ~ n · dépit du génie de
Hugo, ne se lisent pas sans gêne.
Et voila les sof'dats, les simples au cœur -nu
o-.. •
Danr, le flttiîlie de Cltfr aës:vidlles jugula,ires
Ils s'en vont, sans savoi'f qu! ils sfml Joute la guen:e
Ve1::s quelque graniide~tin qu..i leur re~te inconnu.
Sur cette route étroite où le droit les endigue
Ainsi vont-ils ojfra11t aux ·triomphes futurs,
Tacittirnes sàuveztrs aux di-r:ouemenfs obscurs
Leur adomJ;le sang et leu,· sainte fat"igut..

Dans Te piétinement de leurs brodequins /o;trds,
Moi qiu ce/fecohue Îi 'dmlé ;!Jans. ses cliarges
j'écoute ret~ntir, mcor lointà.ins et sourds,
Les pas mystérieux IÙ l'avmïr en 11111rche.

�88

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il ne faudrait pas Juger M. Henry Jacques sur de tels vers
qui résument assez bien le côté artificiel, emprunté ou trivial
de son lyrisme. Il trouve des accents justes et forts pour
exprimer un sentiment vrai, profondément ressenti :
Nous les vivants du dernier iour,
Tout étourdis de notre chance ...

NOTES

aîné &gt;&gt; une image mi-chrétienne e-t mi-bouddhique où nous
reconnaissons plus simplement un homme instruit par la douleur. Revenons à l'œuvre d'abord toute de confiance et célébrant
La Louange de la Vie. Après vingt ans de silence, Elskamp soupire:
Ils se sont tus les anges doux
Que tu voyais en robes blanches,
Avec leur-s violons aux joues
Faire musique à tes dimanches.

La vie qui tremblait dans leur peau
Comme une bête sans courage
Flairant l'ineffable repos
Qu.i suit la fin des grat1ds carnages.

On citerait volontiers ces litanies de la Boue où éclatent des
images pleines d'énergie :
Bave qui salit tout, et la chair qu'elle touche
Et la paille des sofrs et le fer des fusi!s.

et cette apostrophe vi:aiment belle :
Reviendras-tu, soleil, lui dessécher la face
Et durcir dans ses flancs la forme des souliers

M. Henry Jacques, qui estrté poète, ne peut manquer de sentir
ce qui 'tait le prix de tels vers, une justesse naïve qu'il faut sans
cesse retrouver, à forte d'art et de patience -ou de génie.

C'est la même voix pourtant, ses « syntaxes mal au clair», la
savante gaucherie des rimes pauvres et des harmonies dissonnantes. Mais lointaines sont les kermesses dominicales. Il reste
le souvenir d'une aventure intellectuelle, voyage au long cours
d'où l'on revient désabusé. Sans cri, sans geste, le poète, sur
un mode mineur et peut-être monotone, développe le thème
d'une sagesse retrouvée, d'une résignation mélancolique.
Les uns, habitués aux complaintes de Max Elskamp, en
seront comme naguère agréablement bercés. D'autres loueront
davantage, sans trop parler philosophie, la sincérité d'une confession de bonne foi.
PAUL FIERENS

ROGER ALLARD
I

*•

r

CHANSONS DÉSABUSÉES, par Max Elskamp (Van
Oest, Bruxelles).
Les Madones isocèles d'Anvers, à qui Mall Elskamp chanta
ses premières litanies, ont de lourdes couronnes et des manteaux
brodés. Dépouillées de ces ornements, qui ne sont point de
pacotille, elles apparaissent émouvantes, avec l'affectation du
«hanchement» gothique ou leur rudesse d'icônes paysannes.
Ainsi l'art d'un poète que l'on dit &lt;&lt;folklorique» ne l'est vraiment que par surcroît. Sous le décor du pittoresque local, discernon~ l'éternelle attitude de la supplication, de l'intercession,
de la prière. Ce n'est plus pour leur« naïveté» que nous aimons
les « primitifs » et Max Elskamp nous est plus précieux depuis
qu'une étude de Jean de Bossçhère éclaira l'intimité de cette
conscience inquiète. Le scoliaste a tracé de son « pauvre frère

MARSYAS OU LA JUSTICE D'APOLLON, drame
satyrique en trois actes et un prologue, par François-Paul
Alibert (Pierre Polère, Carcassonne).
A vrai dire, ce poème dialogué ne prétend point à la force
dramatique. Le mouvement, non point la chaleur, y font
défaut; et sans doute le style d'Alibert aura-t-il toujours quelque chose de trop décoratif, de trop drapé pour se prêter aux
exigences d'un dialogue scéniqu-e. On songe à ces personnages
des grandes ~ompositions de Lebrun, qui n'essaient pas de nous
faire croire à la réalité des batailles dans lesquelles ils sont
engagés ou à la vérité littérale de leurs gestes allégoriques. Ils
n'en ont pas moins pour cela de beauté. Je songe au monologue
de Minerve jetant loin d'elle la flûte:
Source d'ivresse, vil et sauvage instrument,
Toi qui déformes l'âme aussi bien que la joue ...

�90

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je songe surtout au dernier entretien, dans lequel Marsyas,
vaincu et frémissant de colère, finit par s'incliner devant la
sereine dureté d'Apollon, reconnaissant que l'art· pur devait
vaincre l'art confus et que la victime écorchée devait adorer
le dieu cruel et beau.
Ce qui caractérise le style d' Alîbert, ce sonf des périodes
amples - non pas oratoires, car elles ont de la retenue et se
plaisent à certains raffinements de syntaxe qui couperaient le
sifilet à un ténor de la récitation - mais phrases abondantes,
un peu pompeuses, d'un Louis XIV qui reste sévère même lorsqu'il se charge' d'ornements. Marsyas a été écrit,. croyons-nous,
antérieuremept aux Odes gue nous avions récemment l'occasion
d'admirer et où l'on constate _un é1an plus spontané, une beauté
plus libre.
JEAN SCHLUMBERGER

.. * *

DIABLERIES, par Mélot du Dy (Editions littéraires de
f'Expansion Belge).
M. Mélot du Dy tire aujourd'hui le_ biable_· par la · queue.
L'année de,rnière✓en ses Mythologies, il se moquait des Dieux de
plâtre d'un Olympe de carton et « fumait à leur nez de fines
cigarettes )&gt;. M. Mélot du Dy a: une jolie sensibilité - ce n'est
pas là une simple politesse littéraire - mais cette sensibilité
s'applique trop souvent à des bizarreries quelque peu affectées•
Les poète,s quelquefois se suivent et se ressemblent et le
sanglot lointain de LafoF.g}le vient rouler -encore dans ces
vers :
Dieu ! j àites rom me cliez. vous,
Il n'j a pas autre chase
Qu'un amour qui se propose;
Sans vo1iS prier à genottx.

Ailieurs ~ussi, .on po·urrait penser que ~- Mé\of du Dy s'est
trop souv·enu de Guillaume Apollinaire, mais ne peut-on croire
au Hasard et les poètes ne peuvent-ils ~one se r_l::ncontrer sur le
Parnasse ? M . .Méfot
Dy écrit beaucoup, mais pour ma part,
j'aimerais qu'il suivît l'inspiration cliarmante qui lÜi dicta ce
curieux petit poème :
J

au

..

fls ont perdu le to11 galant,
. Automobiliste et piéton.

NOTES

.

Ils ,;&gt;nt un air bête et mticbarit,
Qui connait Monsieur Pavillon .
Ce sont des illettrés ces gens.
Ils parlent comme des butors.
Et c'est bien triste. ,Et èepènllant
Monsieur Pavillon n'est pas mort.

J'aimerais encore que ce poète 'sût garder le ton simple de
ces quatre vers :
Sur la table 1·ase
Où dort lq. poussière,
Avec rnon index
Je dessine 1111 ,xwr.

Un cœur quj souvent chante faux et qui, j'en suis sûr, saurait
dire vrai.
: GEORGES GABORY
1

LE ROMA.N
LA RANDONNÉE DE SAMBA DIOPF, par Jérônie ,et
Jean Tharaud (Plon).
Lorsque Loti s'éveille en. face d'une terre , nouveUe, ses
prunelles, ses narines, son épiderme vibrent ; l'intelligence
s'annihile ou plutôt .se disperse, redescend dans les nerfs, vient
e.xalter les réce.pteurs des ,sens. Les souffies citérieurs frappent
cet homme où bourdonnent sans cesse des musiques
secrètes. Des accords se forment -au eboc~ àccords .inentendus, aux bases instinctives, impénétrables à la raison. Un
chant s'élève, continu, et sur un orchestre de cordes, semblet-il, succession de mineurs sans cesse modulants. Quelle oreille
a pu oublier son Spabi, ses songeries d'Afrique occidentale?
Où est l'instinct dans ce Samba Diouf des Tharaud ? Où sont
les sens, les résonances imprécises ? Ces Tharaud sont esprit,
clarté pure, raii;on. Des latins, dirait-on, si le mot n'impliquait
emphase. Intellige.nce, général, ton.tee qui s'échange d'homme.à
homme, non Je mystère qui repose au tréfond de l'individu,
qui jaillit par éclairs incertains, qui s'exprime par des murmures, par des rythmes, par des sons complexes et voilés. Les
Tharaud sont deux ; ils parlent leurs œuvres avant de les
écrire. Ils laissent tomber au fond d'eux-mêmes ce qu'ils ne

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peuvent formuler. Ils donnent au public ce qui leur est commun.
Et donc ce qui est commun à la plupart des hommes.
Ce que nous donnentles Tharaud, c'est, plus que l'impression,
la connaissance. Ils dédaignent le cas individuel, inutile à connaître. Ils s'emparent d'un grand sujet: une terre ou un peuple, ils
traitent ce sujet, ils l'épuisent. Leur héros est toujours un type.
Leurs én uro éra tions qui, par le son, évoquent Salammbô, n'excitent
pas les sens par des obscurités étranges : elles renseignent,
enfonçent chaque trait dans l'esprit. Ils sont très instructifs. Il y
a un peu, dans leur manière, du Jeune Anarcharsis.
Il n'est de très clair que le déjà dit; et ils n'admettent que le
clair. Il n'est même rien de parfaitement clair, si ce n'est ces
formules d'algèbre ; l'idée exprimée par des mots traîne toujours quelque musique. Aussi rencontre-t-on parfois dans Samba
Diouf des échos de l'Odyssée, de Voltaire ou de ·chateaubriand.
Mais par où les Tharaud sont uniques, c'est par leur art de
composer. Ils ne se perdent pas dans les compositions trop
raffinées où l'on oppos·e les nuances. Cet art n'a rien d'asiatique.
Ils peignent par tons simples, presque par blanc:et noir. Je veux
dire qu'ils mesurent patiemment la largeur et la teinte du
trait. Bien mieux ce sont des architectes : ils édifient. Architectes qui n'ont peut-être pas taillé toutes leurs pierres, mais qui
ont inventé les jeux de la lumière sur les surfaces, sur les
saillies. Il est des monuments plus hardis, plus étonnants, plus
délicats ; il en est peu de plus sobrement harmonieux, de
ph1s solide.s, de plus francs.

NOTES

93

dant les plus charmants et les plus fantaisistes entrelacs de
dentelles.
Renonçant pour une fois à tout souci de construction, Edmond
Jaloux s'est abandonné à lui-même et il se montre au naturel,
sans jamais se guinder, musant et flânant tout à son aise sous
les arcades du Palais-Royal ou le long des sentiments humains.
Son sourire et sa cocasserie l'accompagnent, son art des combinaisons romanesques et psychologiques aussi. Il est bon pour
un écrivain qui cherche sans cesse à se dépasser de 's'accorder,
tous les cinq ou tous les dix ans, une détente. Souvent les
livres qui naissent de là comptent parmi les plus significatifs et
les mieux réussis de l'œuvre entier.
Dans !'Escalier d'Or, Edmond Jaloux a symbolisé l'essentiel
de sa pensée sur la vie sentimentale des hommes d'aujo~rd'hui :
ce mélange de romantisme et de sens pratique qui se retrouve
chez presque tous ses héros, ce besoin de rêver et ce besoin de
jouissances immédiates et d'aises matérielles, ces grandes aspirations se brisant contre les exigences du réel. Mais cette fois,
Jaloux conclut en philosophe, en méridional et en classique que
« l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un escalier d'or »,
mais que le réel doit et peut suffire à nourrir la poésie et l'idéal
au cœur de l'homme : « Une poésie sacrée, un lyrisme religieux s'élevait·du sol brülant et dur, tout tramé de morts et de
racines ... Et l'on entendait, malgré les cigales, des bruits de
scierie monter des paisibles vallons. &gt;&gt;
BENJAMIN CRÉMIEUX

PAUL RIVAL

*

0

* *
L'ESCALIER D'OR par Edmond Jaloux (Renaissance du
Livre).
·
Pour se délasser, entre deux symphoni~s, un musicien compose un ballet. En écrivant ce conte, Edmond Jaloux a voulu
se donner et nous. donne un «divertissement». Un vieil oncle
autrefois poète qui, dans le vieux quartier du Palais-Royal, offre
à sa nièce des bals costumés et des médianoches, jusqu'au jour
où la vie impose à la jeune fille l'époux bourgeois qui la guettait, tel est le fil léger dont Edmond Jalou;x dessine en le dévi-

GASPARD DES MONTAGNES par Henri Pourrat
(Albin Michel).
Gaspard des Montagnes a sa place marquée dans les bibliothèques entre la Légende de Gosta Berling de Selma Lagerlof et
Le livre de Goha le Simple. C'est une « somme )&gt; des légendes
et du folk-lore d'Auvergne, comme Gôsta Berling du folklore suédois et Goha de l'égyptien, dont la valeur vient plus
encore de fatmosphère où elles baignent que de ces légendes
mêmes.
Feuilletez un recueil de contes populaires : rien qui soit à la

�94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

longue aussi monotone, qui reste en tout cas aussi extérieur à
nous-mêmes. Mêm~ élaborés à la perfection, comme ceux de Roumanille, ils ne pénètrent jamais jusqu'à l'âme. Mais Henri Pourrat, - comme Selma Lagerlof et AlbertAdès et Josipovici- a
su éviter la froideur de l'anthologie et des cc morceaux détachés»,
il a incorporé sa matière à un ensemble cohérent, l'a fait
graviter autour d'un héros central, d'une donnée médiane qui
servent d'épine dorsale au récit et permettent d'y rattacher toutes
les digre~sions. Chaque conte, au lieu de former un tout isolé,
extérieur à ce qui l'entoure et à peu près étanche, naît de l'ambiance recréée par le romancier (faut-il dire le romancier ou
le poète?) et s'échappe de cette vie rustique aussi naturellement que la fumée d'un toit.
Gaspard, c'est le joyeux. héros auvergnat, serviable et goguenard, courageux et fûté, grand redresseur de torts et videur de
chopines. Il est comme Gôsta Berling, comme le Grosso Minulo
des veillées de Corse, le héros triomphant, tandis que Goba
le Simple est le héros souffre-douleur, si fréquent dans les folkslore, comme legavacl,edu Languedoc ou l'homme de Fraimbois
des contes de Lorraine (sans oublier Charlot au cinéma).
Mais si Gôsta Berling et Goba nous emportaient en plein
exotisme, nous dépaysaient, Gaspard des Montagnes, si l'on peut
dire, nous« repayse ». Toutes les légendes reprises par Henri
Pourrat sont dl! vieilles histoires françaises, et seuls les natifs de
Paris n'en ont pas eu leur enfance bercée. En Savoie et en
Bretagne, en Bourgogne et en Limousin, en Gascogne et en
Berry, dans toutes les provinces, ce sont les mêmes contes, avec
les variantes locales qu'apportent la proximité de la mer, de la
montagne ou de la grande ville. Commères bavardes, maris ivrognes et querelleurs, curés paillards et gloutons, adolesc~nts
benêts ou délurés, frairies et épousailles, tout cela pour nre ;
les impôts, la corvée, la conscription, la grêle, l'incendie ; aux
époques de désordre, le brigandage, l'arrêt des diligences, les
chauffeurs masqués pénétrant dans les fermes, les auberges sanglantes et aussi le surnaturel : loups-garous, démons, farfadets,
korriganes, tout cela pour peiner et frémir. Ce n'est donc pas
seulement la vieille Auvergne que ressuscite Henri Pourrat&gt;
c'est toute l'âme paysanne de la France, ou au moins celle du
Sud de la Loire, des provinces d'Oc.

NOTES

95

Mais le plus important, dans un livre comme celui-ci, c'est
qu'il tend à résoudre le grand problème actuel de l'art qui est
de retrouver la cqrnmunion de l'artiste et de la foule. Faute de
cette communion, ce que tente l'artiste français depuis cinquante ans, c'est de ravir le lecteur à lui-même en lui découvrant
soit un aspect inconnu du monde, soit le monde extérieur et
intérieur sous un aspect imprévu. D'où la course à l'orioinalité
.
~
et la contramte pour le lecteur de changer de couleur devant
chaque écrivain, de devenir un lecteur-caméléon à l'usage d'écrivains-uniques. D'où par suite l'abîme qui est creusé entre le
créateur et le public, et la vaine recherche du pont qui leur permettrait de se relier. « Civilisation révolutionnaire», préconisent
les uns, cc patriotisme », « christianisme », « unanimisme »,
proposent les autres. Du moins de tous côtés, le problème est-il
posé ; et les meilleurs, dans tous les camps littéraires, se rendent
compte de la nécessité de cet unisson entre l'artiste et la
masse. •
Dans aucun pays peut-être, pareille exigence n'est plus difficile à réaliser que chez nous, où trois siècles de littérature de
cour et de salon ontlaissé tarir, sans y puiser, toutes les sources
d'art populaire. Le romantisme lui-même qui, dans une certaine
mesure, a cherché à « aller au peuple », à retrouver les grandes
émotions unanimes du moyen-âge, au lieu de puiser dans la
tradition orale encore vivante, s'est uniquement inspiré de la
tradition écrite des vieilles chansons de gestes, depuis trop
longtemps refroidies pour qu'il filt possible de les revivifier.
Aujourd'hui, c'est des spectacles urbains, du machinisme, des
dernières découvertes de la science que l'on cherche le plus
souvent à faire jaillir l'étincelle unanime. Il reste à se demander
si des créations trop récentes constituent un matériel artistiq,ue
déjà capable de fournir des émotions collectives, si des soucis
trop actuels peuvent se transposer du terrrin de la politique à
celui de l'art, si, pour devenir matériel artistique, objets, sentiments, idées ne doivent pas d'abord s'être lontemps patinés,
éprouvés au plus secret et au plus inconscient de milliers et de
milliers d'âmes d'où les extrait un jour l'artiste pour leur donner forme et éclat. De quoi a joué un Baudelaire, de quoi un
Dostoïevski sinon des sentiments chrétiens accumulés depuis
dix-neuf siècles ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Pour écrire un livre collectif, Henri 'Pomrat · a eu l'idée
.d'utiliser toutes les traditions tle son pays, chaque jour plus
délaissées, mais chaque jour aussi s'alourdissant d'un peu plus
de poésie, - cette poésie qui crée les âges d'or ~ et de
hausser jusqu'•à rart ces traditions. Tout aaturellement, comme
autrefois Rabélais et l'Arioste, il a fixe le coefficient d'ironie
nécessaire à son entreprise et a donné à son réci~ la-forme d'une
épopée héroï-comique. Il a perçu également quel était l'élément
moderne qui devait se substituer à l'élément chevaleresque du
Roland furieux ou du Don Qnicbotte. Cet ëlément que la basse
littérature et le cinéma d'aujourd'hui nous prodiguent, dont ils
nous ont imbibés, c'est l'élément policier.
On ne peut qu'admirer la conception d'Henri Pourrat qui
égale les·plus grandioses de la littérature. Si l'exécution avait
répondu au programmé, les lettres françaises se seraient enrichies d'un authentique Ghef-d'œuvre, puissamment r~présentatif de la race. Gaspard des Montagnes n'est qu'un beau livre.
Pour être un gran.d livre, trois choses lui font défaut ; des
caractères, des passions, un style. Ces personnages traditionnels du folk-lore, il eftt fallu les typifier, en approfondir, en
humaniser quelques-uns, les marquer de traits généraux ineffaçables, noui; donner un Sancho, un Rodomont ou un Panurge.
.les passions àussi sont trop anodines : cela manque d'avarice,
ae luxure, d'âpreté paysanne:Gaspard manque par trop de truculence. Les m€.chants , et les traîtres ne le sont qu'à moitié.
Voyez ce qu'un Shak:espeare a fait d'une simple querelle de
clocher : Roméo et Juliette.
Le style ·enfü1. Sur ce point sans doute, Henri Pourrat n'aura
que des louanges, et depuis longtemps, en effet, on n'avait ren•
contré pareil langage droit et dru, sans cesse savoureux. Mon
reproche, c'est précisément qÙ'il soit trop uniquement savoureux, trop proche du patois cl'Auvefgne où il prend .sa source.
Là encoré,il eût fallu transposer ; généraliser; dialoguer peut-être
dans ce style, mais écr1re les récitatifs et les deseriptions d'une
autre encre. Réfügë éomme Îl l'est, Gaspard des Montagnes reste
trop un plat local, au lieu de se hausser jusqu'à l'épopée paysanne qu'il aurait pu devenir:
Henri Pourrat protestéra qu'il n'a point r.êvé si haut. C'est
tant pis. Il a, dans le charpentage de son œuvre, fait preuve

NOTES

97

d'une si puissante intuition créatrice et -critique qu'on regrette
qu'il n'ait pas dominé et contrôlé sa matière jusqu'au bout.
Son livre, dont il a droit d'être fier, reste &lt;&lt; à intérêt limité ». Il
aurait pu être, suivant une expression de Pourrat lui-même, un
&lt;&lt; livre moniteur ».
BENJAMIN CRÉMJEUX

*

* "'

L'ABBAYE DE TYPHAINES, par le Comte de Gobineau
(Editions de la Nouvelle Revue F1·ançaise).
Il y a quelque agrément à constater que les hommes de
valeur ne peuvent jamais devenir réellement vulgaires, quels
que soient le désir qu'ils en aient et la certitude qu'ils acquiè-rcnt de ne le point demeurer. L'Abbaye de Typhaines fut écrit
pour les lecteurs d'Eugène Süe sans autre désir que de les satisfaire; et l'on peut s'étonner que ce livre, malgré les plus
grandes qualités d'intérêt, n'ait pas procuré à son auteur la fortune qu'il désirait en tirer. Peu de temps avant sa publication,
Eugène Süe fit paraître en livraisons Les Mystêres du Peuple,
&lt;&lt; récit, en 12 volumes, des aventures d'une famille plébéienne à
travers l'histoire&gt;). Gobineau connut certainement ce livre, qui
eut un succès considérable. Comme les Mystêres du peuple,
l'Abbaye de Typhaines exprime la lutte des Celtes vaincus contre
les Francs conquérants. Mais Gobineau n'avait ni la verve
d'Alexandre Dumas ni l'imagination épique, volontiers cruelle
et sadique, d'Eugène Süe. Les lecteurs des cabinets de lecture le
jugèrent ennuyeux..
·
S'il n'y avait dans !'Abbaye de Typbaines que ce qui permet de
rapprocher ce roman de ceux d'Eugène Süe, nous ne pourrions
avoir pour lui que l'intérêt mêlé d'un peu d'ironie que nous
trouvons aux poncifs anciens, et qui est assez semblable à celui
que nous éprouvons devant les magasins des . antiquaires.
Mais alors qu'Eugène Süe, comme tous les romanciers popu•
laires, s'apitoie sur les Celtes, Gobineau les méprise non sans
quelque puérilité. Et le livre devient intéressant à un point
singulier; car Gobineau, dans l'Essn.i ne fera que justifier les sentimwts qu'il montre dans ce roman avec une relative inconscience. Non que les idées principales de l'fasai se trouvent dans
!'Abbaye de Typhaines; il n'y a pas d'idées dans l'Abbaye de
Typhaines., il n'y a que d,es sympathies et-des antipathies. Mais ces
7

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

sympathies et ces antipathies forment une critique presque sentimentale de l'établissement des Communes écrite avec une
rare mauvaise foi. On peut trouver lreaucoup d'agrément
à rencontrer la mauv~ise foi ; car un écrivain ne se livre
jamais si complètement que lorsqu'il l'emploie. Savoir quels
sont les sentiments de Gobineau à l'égard des bourgeois de
la commune de Typhaines, c'est connaître seulement de lui
une attitude provisoire ; le voir ignorer volontairement une
partie de l'histoire pour tle point risquer d'être en contradiction aveceUe, c'est le trouver dans celle qui fut le plus sou~
vent la sienne. Chez les écrivains «. à système,, le point sur lequel
s'exerce la mauvaise foi permet presque toujours. de découvrir
la forme de sensibilité qui est la cause de la formation de leur
système; et qui, plus que Gobineau, s'attacha aux_ systèmes qui
sont des justifications de sensibilité J D'aucuns écrivent pour se
défendre contre eux-ttrêmes ; Gobineau écr•ivit pour trouver
dans son œuvre de nouvelles preuves de la supériorité sur les
autres races d'une race qu'il aimait. Il ne cherchait pas s'il était
raisonnable de croire ce qu'il croyait, mais seulement à réunir
les arguments qui pouvaient faire croire que cela était raisonnable.
J.:Abbaye .fÙ Typbaines le montre dissocié, je dirais presque
dévoilé : plus entêté que tenace, mais surtout énergique. On
pense à Stendhal, avec qui Gobineau eut en commun le goût
de l'énergie et une antipathie extrême de la forme romantique;
car !'Abbaye de Typhaines n'est presque jamais écrite en a: tirades». C'est une Cbartre1tse de Parme inférieure, solide néanmoins, et l'un des rares romans romantiques que nous puissions
lire sa!ls aucun ennui et sans trop d'ironie.

..

.ANDRÉ MALRAUX

** *

LE JEU DE MASSACRE,- par

Tristan Bernard

(Ernest Flammarion).
La collection de petits récits que M. Tristan Bernard a réunis
sous ce titre, n'est pas, à proprement parler, un recueil de
contes. C'est plutôt une série, non de caractères, mais de traits
de caractère, presque tous terminés par une pointe qui les
complète, a peut-être proYoqué leur choix, mais n'est pas rigou-

!./OTES

99

reusement nécessaire. Et ce trait est, tantôt celui qui domine le
caractère, mais qui, invisible à son entourage, guide son action
sans y paraître, et reste dissimulé derrière une explication
logique, mais étrangère et fausse ; tantôt un autre, moins puissant, qui ne marque pas la pers.onnalité, mais réYèle le seul
côté curieux et digne d'intérêt d'un être effacé et commun. Un
moraliste pénétrant, indulgent, non point gai,maisamusé, peint,
à petits coups, sans efforts et sans fatigue (a\·ec trop d'abandon,
bien souvent, dans le style), ces petits portraits, qui ne sont point
des miniatures . Veut-ou connaître la remarque - non point
neuve, mais enrichie de détails iuédits - qui se propose à
l'esprit? Les caractères présentent une suite apparente, et une
autre, à peu près inverse et aussi vigoureuse, ensevelie sous
la première. Que l'apparence soit à la fois logique et trompeuse,
;-oi]à tout le plaisant du monde.
l.OUIS MARTIN-CHAUIT-IBR

*

* *

L'ÉVADÉ DE L'ENFER, par Jean Pellerin (Ferenczi).
Je rencontrai Jean Pellerin pour la dernière fois chez
Bernbeirn, à l'exposition Dufy. Je lui demandai s'il projetait
de faire paraître un recueil de vers. « Oh non ! dit-il, affectant de prendre une note, je prépare un roman ... , pour vivre. n
Ce roman, qui devait faire viwe, sans doute assez mal, un
poète précieux: et charmant, était peut-être !'Evadé de l'Enfer.
Pellerin est m0-rt depuis quelques mois, mais son roman ne
nourrira pas oo mémoire. Il resté heureusement quelques vers
de lui, que ses amis se lisent entre eux, évoquaet .ainsi les
libations rituelles sur les tombes antiques. Ame légère, sois
donc abreuvée de ton propre miel et de tes propres parfums,
comme l'abeille qui sait prévoir l'infructueux hiver, et nous
fait encore profiter de son épargne !
Que dire de !'Evadé de l'Enjer, banale aventure d'étoile de
cinéma ? Il débute assez brillamment, selon les procédés à
la mode chez les petits maîtres du roman contemporain ; il
ennuie bientôt et ne se laisse plus lire dès la seconde partie.
Pellerin, du moins, n'y montre pas les ridicules prétentions
de quelques-uns qui se réclam~nt de Balzac pour nous iutéresser
.aux intrigues prosaïques de commis en goguette, de gens

�IOO

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'.office et de figurantes de revues. Comme il s'était résigné
à vivre, il prit le parti de copier leur style, et peut-être mème
Fa-t-il parodié dans ce qu'il a de « bien parisien ", c'est-à-dire
d'artificiel et d'argotique. Il aurait mieux fait de vendre sa
plume à quelque parvenu du feuilleton, ou de s'abriter sousun pseudonyme. Mais les Muses l'ont rappelé à elles, pour
qu'il ne devînt pas glorieux par nécessité chez les Piérides,,
autrement dit les putains et les couturières.
FERNAND FLEURET

CEUX QUI REVIENNENT, par Marie Gevm (La
Renaissance d'Occident, Bruxelles).
Le personnage qui fait l'unité de ces souvenirs d'enfance,,
ce n'est pas le conteur lui-même, c'est une · vieille maison
1lamande, hantée par toute sorte de fantômes. Point de récit
à proprement parler, mais l'évocation d'une atmosphère fami-·
liale, toute chargée de la présence des revenants et des disparus. Comme jadis Til Ulespiègle, l'âme du brigand Guldentop, mort il. y a cent ans, joue de mauvais tours aux Yivantset s'·a muse à épouvanter les servantes. Plus tard cette fantasmagorie ehfarrtine est remplacée par une autrè, celle
gu'introduis'e nt dans la maison des oncles et des tantes pleins,
de fantaisie, en qui le spiritisme a trouvé des adeptes fer:vents. Ces originaux, ces cbarrn~1ts maniaques sont dessinés ,de quelques traits sobres et justes. La langue de ce:
!ivre est ferme, bien en chair, dans la meilleure tradition.
flamande.
JEAN SCHLl)MBERGER

* **
VERS L'OUEST par Constantin Weyer (Renaissance du..
Livre).
Pourquoi ce récit d'aventures et de vie canadiennes n'a-t-il
pa5 eu l'éclatant succès des romans de Pierre Benoît et de Maria
Cbapdela'Ïne ? Il le méritait, comme il mérite par sa probitér
s1 sincérité, sa verdeur et son humour, l'estime des lettrés.
BENJAMIN CR,ÉMIEU)(..

NOTES

IOI .

LETTRES ÉTRANGÈRES

LES REVUES JEUNES EN ALLEMAGNE.
Le mouvement qui amena en Allemagne la publication de
revues nouvelles, jeunes d'esprit, remonte à 1911. Sous le nom
.d'expressionnisme, qui est vague, que l'on a donné à mille manifestations diverses, se faisaient jour des tendances qui ne laissent pourtant pas d'avoir un caractère commun et précis : sans
,être fixés sur ce qu'ils apporteraient de positif, de jeunes écrivains, spontanément, réagissaient contre l'impressionnisme.
~ue ~elui-ci !'f't d_e la peinture ou de la littérature, qu'il s'appefat " unpress10nmsme physiologique " avec les naturalistes., ou.
~&lt; im~ressionnisme psychologique " avec les néo-romantiques,
ils lUJ reprochaient la passivité où il tient l'individu, livré sans
-défense aux sollicitations du monde extérieur, incapable de
résister à s&lt;:1s suggestions. Ils se promettaient d'être à leur tour'
.actifs. Le nom d' « activistes " que quelques-uns se sont dohnés
depuis a pris un sens politique. A l'origin,e il ne faisait que
répondre à une disposition générale de l'esprit, à une motoi-ische
Ge_si~nung, une sorte de dynamisme poussant l'être à partir de
-soi, a aller du dedans au dehors, à s'extravaser dans le monde
extérieur- sinon encore à lui imprimer sa marque - au lieu
d~ se laisser envahir et marquer par lui. L'impulsivité germa111que reparaissait selon le rythme qui dispose l' Allemand à agir
avec d'autant plus de violence que la contrainte qu'il vient de
subir a été plus prolongée.
Der Sturm, die Aktion, tels sont les titres .:aractéristiques de
-deux revues qui furent fondées à cette ~poque-là, et natureHement à Berlin, la capitale politique étant dès lors aussi sans
-contesté le centre intellectuel. Aujourd'hui Sturm et Aktioii
s'.opposent. La première de ces revues, hostile à ce qui est poli~
tique, a surtout souci d'art ; l_a peinture, la sculpture, Marc
Chagall, Fernand Léger, Archipenko, et ses expositions permanentes occupent autant Herwarth Walden que la littérature
le théâtr~ expressionniste, pour lequel.August Stramm, mert
a la guerre, avait fait de remarquables tentatives. Die Aktion sous
la direction de Franz Pfemiert a au contraite délibérément'
~ntrepris de coopérer à une transformation de la condition politique et sociale des Allemands: l'œm re littéraire d'un Stérnheim

?u

�102

LA NOUŒLLE REVUE FRA.."-,ÇAJSE

a exercé ici_ une influence parallèle à celle d'une Rosa Luxcm bourg

et d'un L-iebknecht, et préparé une atmosphère de révolution.
On en peut dire autant de la revue mensue1le Das Forum,
fondée en avril 19r4. Il y avait du mérite à ,ouloir alm:s créer
en Allemagne un courant qui, encore que puremer1t intellectuel, -s'annonçait nettement révolutionnaire. Le mânifeste contre
la guerre que son directeur Wilhelm "Herzog publia dans le
numéro d'avril 19u amena l'interventiQn dt: la censure ; celle-ci
fit passer l'article au pilon et après des tracasseries sans nombre
la police fi.nit par interdire en septembre r9i 5 la publi-cation de
la revue, qui n'a repris qu'au moment de l'armistice (chez Gustav
Kiepenheuer, Postdam), sous l'insp.iratio.o de Romain Rolland,
dont elle vient de publier le Dan/on. Wilhelm Herzog, qui
dirige en même temps le quotidien die Republik, et ses collaborateurs, Latzko, Leonhard Frank, v1sent autant qu'à la défaite des
forces conservatrices, à une régénération intérieure de l'homU1e
- Ja transformation intellectuelle et ·morale étant condition
d'une amélioration sociale et politique.
Même orientation, avec une prédominance de la note littéraire, dans die Weissen Blat ter fondées en I~:H3 et éditées par
Paul Cassirer. C'est de S1.üsse où il s'e-st installé-, que l'Alsacien
René Schick.ele dirige ces feuilles où le plus large accueil a été
fait aux jeunes talents. Grâce • l'intelligente impulsion e
Schickele nombre d'œu'tres dont l'au&lt;lace esthétique ou politique eût effrayé les éditeurs ordinaires ont pu paraître pendant
la guerre dans die Weissm Blatte1·, et l'éclectisme de Schickele
pennet que les articles de Kasimir Edscbmid, théoricien passion né de l'expressionnisme, et romancier d'un dionysisme
éruptif, y voisinent avec ceux du comte Kessler, représentant de
J'aristocratrsme, et inteBectuel d'une inspiration contenue à la
fran~i e.
De telles revues dès le premier jour s'ùpposaient nettement
non seulement aux organes sclér-otiques comme la Deutsche
Rundschatt, mais à ceux &lt;JUi, comme die Tat et d'3r Kunstwart,
sous une apparence. de nouveauté, et malgré un effort de- oc cultlilte » demeuré st1.perfidel, n'on,t guère fait que s'intégrer au
Reich, et vivre selon le rythme de son organisation mécanique.
Les oc expressionnistes ~ eux naissaient en opposition au milieu,
à un état de-choses dont on pritendait qu'il déterniinernit leur

NOTES

état d'âme. Leur révolte était l'eirplosfon d'une force interne
cherchant à briser le moule allemand. Leur inspiration, celle
.de la Gotierdammermtg, une sorte d'ivresse extatique qui revient
périodiquement en Allemagne et pour un jour fait succéder à
l'engourdissement des longues servitudes d'apocalyptiques
réveils : frénésie, joje et fureur m~ées, impatient besoin de
détruire, d'être enfin libre, d'oublier pour recommencer selon
de nouvelles données.
Ma:is ces extases sans objet défi.ni ne durent guère, et si la
guerre, puis la révolution purent un temps les alimenter, maintenant elles laissent une sensation de vide. Depuis deux ans la
fin de l'exprcssfomnî:sme est am10ncée par des esprits clairTnyants, un Rudolf Kayser, un \Vilhelm Hausenstein, qui prévoient, qui dés.irent une réaction intellectualiste. Après une
révolution d'abmd sentimentale, une criùqire qui ne sortait
guère de Ja négation-, l'intelligence tend à se débrouiller et à
faire œuvre positive. Lyrisme et scepticisme sont insuffisants.
La seule voie de salut, pense Keyserling, c'est que la critique
portée à sa plus haute puissance se mette au service de la vie,
qu'elle travaille à lui rendre une forme d'ensemble. Et l'effort
du fondateur de J: École de sag.esse de Darm tadt est surtout intéressant en ce qu'il tend à triompher du dair obscur où se complaît l.a pensée allemande, à échapper '311 danger de l'inexprimé,
de l'inavoué, à conquérir de nouveaux domaines à la conscience
et à y répandre une implacable lumière.
Cest d..ins ce sens que vont les efforts de l'importante revue
fondée à Munich en ~16 : der Neue Merkur. On y expérimente, et sous la double direction d'Efraîm F,isch et de
Wilhelm Hausenstein, des lueurs commencent à y poindre qui
éclairent le chaos. La vertu des eirplosions révolutionnaires
n'est point niée ; mais .au 1ieu de s'attarder dans la griserie
qu'elles donnent, il faut mettre à profit la liberté rendue et
reconstruire. Les derniers venus venleut retrouver une tradition , sans retomber dans les cristallisations anciennes. Le présent en ce qu'il a d'élaboré, voüàJe point où se doit saisir la
tradition. Une tradition n'est point chose définitive, arrêtée,
morte ; elle est de la vie, elle aus.si. Représentant dans l'évolution générale l'élément de continuité, elle 11'en participe pas
moins de cette évolution. Elle n'est que le pouvoir de vivante

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

liaison dans une synthèse chaque jour à refaire, parce que chaque
exploration de l'espace et du temps y apporte des éléments
neufs. L'œuvre de connaissance, qui importe d'abord, suppose
une investigation universelle et un incessant e1fort de lïntelli-·
gence.
Constante métamorphose, c'est aussi la formuk de la Neue
Rundschau. Fondée sous le nom de Freie Bühne en· 1:889, alors
que l'esprit« mode;rne » fêtait à Berlin ses premiers triomphes,
elle n'a sans doute jamais précédé les changements, ni à propre
ment parler créé de courants. Mais avec une remarquable souplesse elle a suivi dès leur formation ceux qui se dessinaiêilt
avec vigueur. Si bien qu'après trente ans, elle gard·e sa fraîcheur.
Ailleurs on eJ:périmente comme en un laboratoire. Ici sont
accueillies les expériences qui ont déjà réussi ou qui au moins
promettent de réussir. Et l'on peut considérer qu'il n'est pas
mauvais qu'à côté de revues qui combattent selon un programme,
il s'en trouve une pour accue:illir les manifestations diverses
comme en une sorte d'anthologie.
Un tel choix est d'autant plus précieux que l'activité d'esprit
des Allemands, comme cela se passe aux époques de crise, est
"aujourd'hui foncièrement anarchique. A côté des courants
caractéristiques de l'ère impériale, d'un déterminisme, d'un
nationalisme qui persistent, qui demeurent absolus, que les circonstances exaspèrent encore, il ,est une vie intérieure que la
révolution a libérée, que la misère sure'Xcite. Elle continue de
croître en intensité, elle cherche à s'exprimer en termes d'une
incroyable exaltation, elle déborde, incohérente, contradictoire,
élans mille feuilles nouve1les souvent éphémères. Genùis,
Dicl~lung, das Riff, das Tagebuch, die Bücherkiste, s'ajoutant à die

Zuku1ifl, die Weltbii.hne, S01,_ialistische Monatsbefte, das literarische
Echo, der Zwiebelfisch, das lnselschijj; que d'autres encore il faudrait citer pêle-mêle, pour donner l'idée d'une « neue Gesinnung » se faisant jour à travers le passé démoli.
Le« nouvel esprit» dont)l s'agit, n'anticipons pas en essayant
ici de le définir. Pourtant il faut remarquer combien l'Allemagne
in.tellecruelle est perméable. Elle le fut toujours. Même son
&lt;' organisation » d'hier ne lui avait pas entièrement ôté ce caractère. Il a néanmoins fallu la grande secousse pour désagréger
les pierres du monument qu'elle se dressait à elle-même et qui

NOTES

menaçait de l'étouffer. Aujourd' hui qu'elle recommence s011
éternel travail d'endosmose, quelle part sera rendue à l'influence
française ? ·
Bien petite à en croire certains. Le retentissant article de
Curtius dans der Neue Merkur sur les relations intellectuelles de
la France et de l'Allemagne, ne fait que traduire la conviction
de plus en plus vive che,; les intellecruels allemands qu'ils n'ont
plus rien à espérer de la France - une France qu'on leur
représente sous un jour assez faux - ni même grand' chose à
désirer d'elle. Dans la région du Rhin, dit Alfred Weber dans la
Nette Rundscbau, un ablme s'est creusé entre la France et nous.
Et tous de tourner le dos, de s'orienter vers l'Est, vers la Russie,
l'Inde, la Chine.
Qu'il y ait pour l'Allemagne un réel intérêt à ce geste, nous
n'y contredirons pas. Il est d'ordre économique d'abord. Outre
l'abîme du Rhin il y a le mur du change. Et puis il est trop
naturel que l' Allemand porté à la métaphysique, avide de se
faire une Weltanschauung, une image du monde, en cherche les
éléments dans l'univers entier et que la tentatiYe de « mécanisation » dont il fut l'objet l'ayant laissé meurtri, il trouve -par co-ntraste une extrême douceur à partager les extases d'un Tagore.
Entre le panthéisme hindou et le panthéisme- germanique il y a
une parenté. Néanmoins ni l'engouement pour les visions
d'Extrême-Orient, ni l'indifférence pour la pensée française ne
sauraient être durables'· L'Ailemand qui toujours se cherche et
jamais ne se découvre sentira le danger, sans cesse menaçant
pour lui, de se perdre dans l'illimité. Les conceptions françaises
avec ce qu'elles ont de fini, d'arrêté, lui sont comme le nécessaire at)tidote à sa musique. La place faite dans les livres et les
revues aux choses de France témoigne assez d\m besoin pro fond. Encore que ce besoin se donne surtout libre cours dans
-des revues où l'art .se mêle à la littérature, comme die Freude ou
das Feuer, encore qu'y soient suivies surtout les manifestations
1. Depuis que ces lignes sont écrites, der Neue Merkur a pub Hé deux
articles dont la juxtaposition est suggestive : l'un de Thomas Mann où
les relations intellectuelles de la France et de l'Allemagne sont envisagées avec le souci du germanisme pur, l'autre de Burschell, . disant
comme il faut sourire des déclarations d'indifférence à l'éga(d de l'intellectualité française.

�106

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE-

les plus hardies de la peinture française, de Oerain à Marie
Laurencin, les Allemands réfléchis savent bien que la France
continue de travailler pour sa part à un renouvellement spirituel
dont ils guettent les signes avec impatience, une impatience
qui les empêche ·parfois de discerner la vérité sous les apparences .
FÉLIX BERT.AlJ;X
*

* *

MOUNT ERYX, AND OTHER DIVERSIONS OF
TRAVEL, par Henry Festing Jones (Londres, Jonathan
Cape, r I Gorver Street,

192r ).

Les lecteurs de 1a N. R. F. connaissent Henry Festing Jones
comme le biographe, l'ami, l'exécut-eur testam_e ntaire et l'éditeur de Samuel Butler. Et il est certain ep effet que· son œuvre
la plus iœportante e.st Samuel Butle1·, a Memoir, deux gros
volumes publiés à la fin de 1919 chez MacmiJlan. Avec cet
ouvrage, qui rep,résente dix ans de recherches, d'as~emblage
et de classification ,d~ documents, dix ans dé travaux d'érudition auxquels l'écrivain a survécu victorieusement, H. F. Jones s'est classé p.armi les grands biographes de la Littér,a,t;ure
anglaise. Il y a quelque temps, ·au début d'une conférence
que H. F. Jones. donnait à Londres, G. B. Shaw, en Je présent.int (suivant l'usage anglais) à l'auditoire, dit à peu près
ceci : « H enry Festing Jones est pour Samuel Butler ce que
Platon et BosweU sont pour Socrate et pour Johnson. Je ne
sais pas jusqu'à q'llel point Platon n'a paes inv_enté Socrate, et je
ne .suis .pas du tout certain que Boswell n'ait pas iuve1.1téJ ohnson.
Il n'en est pas de même your Jones et Butler, er pendant
quelque temps j'ai plutôt cru qu~ Butler aYait inventé JonesMais maintenant je sais que t'un et l'àutre existent. » En
s'exprimant ainsi G. B-, Shaw songeait non seulement aux
qu~lités littéraire$, et à l'originalité de Samuel Butler, a Memoù·, mais à toute l'œuvre personnelle de H. F. Jones : à
Diverswns in Sicily ( 1909), à Castellinaria, alld other Sicilian
diversi'Ons ( 19 u) et ;ru livre r-écent dont le titre figure en
tête de cette note. Avec ces trois ouvrages H.. F. Jones prend
un rang élevé parmi les auteurs de .ce__ que lE!s catalogues anglais appellent « Livres de Voyages ». Tou_s ont pour sujet

NOTES

principal les impressions, les e~péJiences et les observations
de l'auteur au cours de ses nombreui. et longs séjours en
Sicile. Au point de vue littéraire ils se rattachent dire&lt;:!tement
à cet autre grand « Livre de voyages 1l : Les Alpes et les Sanctuaires du Piémont et du Tessin de Samuel-Butler. Bien qu?écrits
après la mort de Butler, on y sent très souvent la présence
invisible de l'auteur d'Erewhon : quelque anecdote sur lui,.
une conversation avec des gens qui l'ont connu, et ce qu'il
aurait dit en telle ou telle circonstance, viennent nous le
rappeler . Mais sa grande ombre est discrète et s'efface volontiers pour laisser le champ libre à l'ami qui lui survit .
Sans doute l'esprit de H. F. Jones _reflète et continue l'esprit
1:mtlérien, mais d'autre part H. F. Jones écrivain est plus.
observateur du détail, plus peintre, et à la fois plus superficiel
et plus attentif que Butler. Avec tous les personnages, les.
incidents, les traits de mœurs qu'il y a dans ces trois livres,
H . F. Jones avait la matière de plusieurs n.ouvelles et d'un
roman de mœurs siciliennes . Il a préféré donner à cette
matière la forme la plus facile et la plus modeste : la note
et le journal de voyage. Ce qui n'empêche pas ses personnages
d'être bien vivants~ et bien à lui, et aussi familiers au lecteur
que s'il les connaissait. On les voit, on les · suit à travers
quinze ou vingt étés de Sicile, on -S'intéresse aux événements.
de leur vie privée, aux déch, aux mariages, aux naissances ;
on voit grandir 1-e.s enfants. Grâce à l'institution sicilienne~
- et:tcore en pleine vigueur - du « parrainage ll, et grâceà laquelle le « compare ,), l'homme qui a été le témoin au.
mariagè ou le parrain au baptême devient membre de la
fan1ille du mari ou du père, - Henry Festing Jones se trouve'
en fait apparenté, aussi réeHement que _par les liens du sang,
à plusietars familles -de la bourgeoisie de plusi&lt;;urs grandes
villes de Sicile. (Cette institution est probablement une survivance des mœurs grecques : Achille était, en somme, le
C()mpare de Patrocle.) Ces notes ~t ces fragments de journal
ne sont donc pas des impressions de touriste, mais des fragments de 1-a vie d'un habitué du pays, d'un homme qui a
vécu de la vie du pays, d'un Anglais qui a fini par devenir
quelque peu sicilien. Aussi n'y trouve-t-on p.as, ou presque
pas, -- surtout dans les deux -derniers.., de traces - je dirais

�NOTES

108

LA NOUVELLE REVUE FllANÇAISR

« d'insularité » mais la Sicile au~~i est une ile -

de traces
de cet esprit ùc dénigrement qu'on trouve trop souvent dans
les livres écrits par des étrangers sur des pa •s dont les mœurs
et coutumes diffèrent notablement des mœurs et coutumes
du pays dont ils sont originaires. Et en lisant ces pages
pleines du soleil méditerranéen, je me peins la haute stature
&lt;le Henry Festing Jones, - cet homme de soixante-dix ans
dont personne ne songerait à dire : « ce vieillard » - se
&lt;lressant entre Santuzza et Turiddu et penchant vers leurs
figures brunes le visage graYement amusé et le sourire indulgent du disciple d'Epicure et de l'ami de Butler, - d'un
homme qui en a vu bien d'autres.
VALERY LA RB AUD

*

EN MARGE DES MARÉES, par joseph Conrad. Traduction de Georges Jean-Aubry (Editions de la Nouvelle Rerne
Française).
Sauf l'Auberge dl!S Deux Sorcières qui est un véritable conte
dont l'action nalt, se développe et se résout en trois jours, les
autres récits contenus dans ce recueil sont d'authentiques petits
rnmans dont l'action s'étend sur des mois et qui mettent en
scène un grand nombre de personnages.
L'aventure, comme toujours chez Conrad, pour extraordinaire qu'elle finisse par devenir, se fraie d'abord péniblement et
lentement son chemin, à coups de hasards et de passions, à
travers la vie de chaque jour. Jamais les héros ne l'acceptent
1ivec la docilité mécanique des créatures de Pierre Benoit ou
même de Stevenson. lis résistent, louvoient, tentent des compromis avant de céder. L'aventure sort de là d'autant plus
imprévue et marche d'une allure d'autant plus saccadée que
les personnages de Conrad ont une vie psychologique et
morale plus riche.
Tantôt l'imprévu nalt de ce que leurs actes ne peuvent être
prédits d'avance, la complexité même de leurs caractères ren-0ant aussi probables une décision de leur part que la décision
inverse. De sorte que l'intérêt et l'émotion se ravi vent à l'approche de chaque tournant du récit. C'est ici le cas pour le
Pla11teur de Mala/a et un peu aussi pour A cause des dollars.

Tantôt au contraire c'est la logique des caractères qui fait
dévier la réalité, la gonfle d'éléments nouveaux, la complique,
l'encheyêtre, la tord, la culbute et la transforme enfin en une
fiction fabuleuse - cauchemar ou féerie - toute chargée
d'humanité. C'est ici le cas pour la fin de !'Associé.
De tous les conteurs d'aventures, Conrad est le seul à ne pas
bâtir des constructions en ciment armé, quitte à en humaniser
ensuite la façade, mais à lancer des bateaux un peu ivres sur la
mer mouvante des âmes humaines. li est Je seul aussi à susciter
une inquiétude qui ne soit tarée d'aucune névrose, une inquiétude d'homme normal.
Sous chaque récit, il dépose un grand problème social ou
indiYiduel qui ennoblit et approfondit le sens de l'aventure.
Dans la Folie Altmayer, c'était le conflit des races la question,
du métis qu'il posait. Dans le Pla11/imr de Malata, il oppose un
~tre qui symbolise la perfection de la vie individuelle, dégagée
de toutes les entraves sociales à un autre être qui -symbolise la.
perfection de la vie sociale, n noue le drame du conformisme
et du non-conformisme.
Conrad a réussi à réaliser cc qui est, je crois bien, le rêve de
beaucoup de romanciers français qui n'ont pas dépassé la quarantaine : un roman à la fois d'aventures, psychologique
et social. Son influence ne tardera plus beaucoup à se manifester dans notre littérature.
BENJAMIN CRÉllllEUX

*

* *
LE DUEL, par Alexandre Kouprine, traduit du russe
par He11ri Mongaull (Bossard).
Altxaodre Kouprine est ce qu'on a coutume d'appeler un
réaliste : il décrit fidèlement la vie, telle qu'elle se déroule
devant ses yeux, telle qu'il la saisit, sans y introduire grand'
chose de son propre food. C'est un ·art sincère, probe et suffisamment exact, si l'on s'en tient à l'apparence des choses ~
Kouprine n'est pas un découYTeur ; il n'est pas de ceux qui
nous font apparaître la réalité sous un aspect nouveau, inattendu ; sa vision n'est pas exceptionnellement aiguë ; rien de
très personnel, de spécifique dans sa façon d'envisager et de
traduire les choses. Mais c'est un bon peintre de mœurs, un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

110

-0bservateur habile et attentif qui a étudié de près les différents
milieux qu'il décrit. Auteur de nombrèux récits et nouvelles
et de deax romans, dont ce Duel que vient de faire paraître
Bossard, Kouprine connut én Ru~ie un succès rapide, et fut
après la mort de Tchekhov considéré comme un ~es ~hefs de
l'école réaliste. Son écriture pourtant est tout aussi éloignée de
}'admirable transparence de Tchekhov que de la p~issan~e
concentrée de Bounine : é'est un art riche, expressif, mais
.quelque peu lourd ; un bon métier, c~sciencie_~x? toujours
égal et qui nè nous réserve aucune surpnse. Le met1er de cer1ains maîtres hollandais.
Le Duel est une étude dé mœurs militaires. Cette peinture
triste et cruelle, une-des meilleutes œuvres de Kouprine, pro•
voqua à son apparition, en 1-904 ( on était alors· en ?uerre a:'ec
le Japon) de violentes attaques contre l'auteur. ancien officier,
&lt;JU'on accusa naturellement d'antipatriotisme. Les événements
.qui suivirent, la grande guerre, la. décompositio~ ~e ~'armé_e
russe la o-uerre civile surtout tém01gnèrent que 1 écnvam avait
,
b
d d'
-vu juste et posé le doigt sur la plaie. On compren . . a~tant
moins donc la « postface » que !'écrivain a cru devoir 1omdre
à l'édition française et où il essaye de s'excuser d'avoir quelque
peu« brutalement» découvert les maladies dont souffrait l'année
russe. De tels «,mea culpa» ne sont pas uhe des conséquences
les moins curieuses de notre révolution.
La traduction de B. Mongault est correcte et agréable .
BORIS DE SCHLŒZER

*
* *
MÉGHADOUTA (LE NUAGE
KALIDASA, traduit par

MESSAGER)

DE

Marcelle Lalou ( au Sans Pareil).

D'où. vie1;s-tu, beau nuage,
Emporté
l~ vent ?
Viens-tu de cette plage
Que je ple1we souvent?

par

Comme l"auteur de la vieillotte romance française, Kalidasa,
dans son MabâkâvJam, prend pour messager de tendres~e, pour
confident de sa nosf-alaie un nuage, que le vent propice conduira vers le séjour de Aimée. Cest pour le poète l'occasion de

l'

NOTES

Ilf

décrire en termes prestigieux les splendeurs de l'Inde ; et ses
-compatriotes ne se demandent guère si l'âme de Kalidasa a paré
de ses grâces ce tableau de la patrie; ou si le charme de cette
dernière a inspiré la célèbre élégie.
Cette nouvelle traduction, œuvre de sanscritiste, n'est pas moins
une œuvre d'art. En comparaison, la niaise élégance de Fauche
(ŒU"111·es complètes deKalidasa, 1859) sera jugée pédante et compassée, pudique et déclamatoire. Ici l'effort le plus original a
été tenté pour compléter l'exactitude littérale par une graphie
désireuse de se montrer aussi expr-essive que peut l'être une dic-tion intelligente. Juxtaposition, groupement, subsomption,
parallélisme, symétrie des développements apparaissent aux
yeux pour parvenir plus sûrement à l'intellect: les aniculations
de la pensée se traduisent par les arabesques de l'écriture. Un
mot 5e détache devant le lecteur comme si quelque diseur expert
lui faisait un sort. Ce n'est point là simple gageure, risquée
pour surmonter la distinction des genres : il faut y reconnaître
le résultat d'une étude très serrée de ce que nous appellerions
la logique des iniages chez Kalidasa. La psychologie comparée,
non moins que l'orientalisme, gagnerait par l'extension d'un tel
procédé à la traduction des œuvres poétiques:
P. MASSON-OURSEL

LES ARTS
LES DERNIÈRES RÉTROSPECTIVES.
Les amateurs de rétrospectives auront été gâtés, ces derniers
mois ; après celle qu'organisa « Style », où l'on pouvait admirer
&lt;le belles baigneuses de Cézanne et un Courbet d'inspiration
« très xvrne siècle » - le naturalisme a de ces retours - il
Y eut Cent ans de peinture française, rue de la Ville Lévêque,
Les grands maîtres du XIX• siècle, chez Paul Rosenberg, et
l'e1tposition Re1toir, chez Barbazanges. MM. Kœchlin et J.
E. Blanche, qui organisèrent la seconde de ces manifestations
-eurent la bonté de me demander quelque aide, et il me fut
permis d'y introduire - trop pauvrement à mon gré - les
œuvres de quelques représentants des différentes tendances
&lt;Ju'i s'affrontent actuellement. On a parlé d'une association
d'int~réts communs, à propos de cette organisation ; il eût été
plus Juste de faire allusion à un duel, des plus courtois, certes,

�112

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISH

mais qui ne manqua pas, par moments, de vivacité . Une de&amp;
idées chères à celui de mes adversaires qui, pour être le plus
cultivé et le plus aimable, n'en est pas moins le plus vigilant,
est la suivante : la plupart des recherches qui caractérisent les
écoles modernes virent le jour pour la première fois dans les
ateliers des peintres qui illustrèrent jadis le Salon de la Nationale. Des œuvres de Cottet, Aman-Jean, Lucien Simon,
Besnard, Helleu, qui figuraient à cette exposition devaient,
comparées à celles de Derain, Rouault, Segonz_ac, Dufresne,
Moreau, de la Fresnaye, démontrer non pas le peu de talent
de ces derniers peintres, mais bien que leurs inventions ne
furent que le prolongement de celles de leurs aînés. Il n'était
point besoin d'analyser longuement les œuvres en question
pour acquérir la prem·e que la jeune peinture, qui va de ce
que André Salmon appelle « le naturalisme organisé » jusqu'au
cubisme intégral, est l'ceuvre d'une génération dont les plus
âgés ont à peine atteint la quarantaine. La génération précédente, qui révolutionna les Salons officiels, n'opéra ce mouvement qu'en se permettant des libertés, qui parurent scandaleuses dans ce milieu. Or, les jeunes peintres que M. J. E.
Blanche - peut-être aYeuglé par la camaraderie veut
comparer à ses amis, ne scandalisèrent, plus récemment, qu'en
adoptant des discipliues. C'est donc pour des motifs nettement
opposés que réalistes d'hier et d'aujourd'hui suscitèrent l'étonnement. Les camarades de l\L J. E. Blanche ne libérèrent leur
touche de la précision académique que grâce à une interprétation incomplète de l' impressionnisme, des évasions duquel
ils profitèrent sans en assumer les joyeuses servitudes. Leurs
soucis, littéraires et sentimentaux plutôt que techniques, sont
aux antipodes à la fois de ceux de Renoir et de ceux de Cézanne,
animateurs et guides de la jeunesse.
A côté des molles suggestions picturales d'Aman-Jean et
consorts, il était extrêrntment intéressant de regarder le
Portrait de 111a mere par Gerœx. Ce tableau, peint d'une touche
précise et respectueuse, et dans des rapports de tons simples,
e t justes, prouvait surabondamment que l'exercice d'un métier
traditionnel peut produire des œuvres fort estimables. La Jeune
fille accoudée, de J. E. Blanche, autre toile d'un métier appuyé et
modeste montrait également par quels moyens eussent pu se

NOTES

If3

sauver de la déchéance bien des artistes faussement réYolutionnaires. Ne devoir son émancipation de l'Ecole qu'aux seuls
élans de son cœur est un faux calcul ; il est préférable de la
demander à des spéculations plastiques, dont la rigueur serait
tempérée d'nba11do11s surveillés.
Le clou de « Cent ans ... » fut la confrontation Corot-Rousseau (le douanier). On crut à un jeu, à un paradoxe amusant.
Rien de plus normal, cependant. que la juxtaposition des deux
œuvres 1 • En Corot et en Rousseau, en effet, nous pouvons contempler les deux derniers peintres 11alureis de l'époque moderne .
Personne ne contestera que, sauf chez quelques primaires dont
il ne peut être question ici, la ve rtu d'innocence a complètement disparu chez les artistes d'aujourd'hui. Quel peintre, quel
littérateur placés devant un spectacle, pem•ent se vanter de
l'absorber dans son intégrité émotive ? . ' ous tous, à des degrés
différents, Youés aux tourments de la cruelle et merveilleuse
lucidité, nous ne pouYons plus aller droit à l'objet et le découvrir dans sa nudité foncière ; nous en sommes détournés par
mille s0uvenirs secrets qui conditionnent notre perception et
en altèrent la fraîcheur et la sincérité. Le douanier, mieux
encore que Corot, si simple cepe ndant, laissa pousser son âme
d'ua seul jet, comme une plante sauvage, inaccessible aux
« boutures », si j'ose dire, et autres artifices d'un jardinao-e
.
•
b
artistique trop savant et trop compliqué. Il bénéficia de ce rare
privilège : il put regarder la réalité en face, dans sa perpétuelle
naissance, sans introduire entre elle et lui le souvenir d'aucune
œuvre d'art, ancienne ou moderne - comme nous le faisons
tous, prisonniers que nous sommes de l':idmiration ou de
l'émulation.
Le public, plus encore que les artistes, prisonnier des formes
conventionnelles, ne pouvait pas ne pas se révolter devant les
proportions inusitées par quoi s'exprimait l'émotion de Rousseau : habitué aux perspectives académiques ( que seuls Ingres
et Cézanne bousculèrent un peu) et à ce véritable nivellement
des valeurs qui satisfait la sensibilité médiocre, il fut indigué
1

r • Ce principe eût pu être générali é, en \"Ue de conclusions différentes, et aboutir, par exemple, au voisinage Matisse-Monet ; Br:iqueSeurat, etc. Mais le temps et surtout &lt;&lt; l'unité de nies " firent défaut
pour mener à bien ce te tâche délie.1re
8

�114

LA NOUVELLE REVUE FltANÇA ISE

par ce lyrisme nouveau, par ce jaillissement sur la toile, de
formes expo~ées dans toute leur crudité native . Car c'est -bien
cette sincérité scandaleuse, ce lyrisme naïf, cet étonnement
continu, qui différencient !e douanier de Corot. Ce dernier vit
et travaille dans un état de sérénité bonhomme ; il jette un
regard indulgent sur toutes les choses humbles; il peint l'église
et le caillou avec le mJme soin ému et avec un renoncement
admirable aux faciles effets.
Mais Rousseau vit dans le ravissement le pJus enfantin qui
ait soulévé une âme humaine; on se le_figure faisant ses confidences aux oiseaux, communiant avec la nature entière- non
qu'il s'y mélange à la façon de Cézanne, empli d'une inspiration uniquement picturale, indifférent au caractère particulier
de -chaque objet - mais au contmire d'une façon méticuleuse,
restituant à la feuille et à la fleur qui arrêtent son regard l'importance féerique qu•elJes revêtent au moment où il les perçoit.
Qu'ils représentent les rives de la Seine ou les entrailles d'un
Mexique à la fois réel et fantastique, ses paysages prodigieux
exercent sur nous une fascination inoubliable ; la majesté et la
gentillesse s'y marient ineffablement ; ils nous font revivre
comme nulle- autre oeuvre, les délicieuses angoisses d'une
enfance aux surprises, aux terreurs et aux ravissements hélas !
imgossib1es à retrouver. Les qualités purement picturales de son
oeuvre apparaissent avec assez de netteté pour qu'il ne soit pas
nécessaire d'en souligner ici les considérables mérites. Seuls
des yeux aveuglés par la plus académique des routines peuvent
demeurer insensibles à la rareté de ces tonalités, à l'ingéniosité
de ces rnpports de dimensions, à l'exceptionnelle intelligence
de ces c&lt; mesures)) qui en dépit parfois de quelque gaucherie,
offrent un support technique des plus solides à la poésie la
moins recherchée la moins « artiste )) qui ait existé en France
depuis Foucquet, peintre inég~lable du surnaturel.
Il ne peut être question, cependant, de considérer Rousseau
COJTime un «Maître,), dispensateur de conseils. On ne peut que
constater le miracle qu'il incarne, miracle qu'il serait de la plus
folle témérité d'essayer de renouveler. Chercher comme Rousseau à faire fange serait le meilleur moyen de faire la bête,
sans bénéfice possible. Cézanne, le plus torturé des hommes,
est bien plus près de nous ; iI nous enseigne l'art de rendre

II5

NOTES

féconde notrdnévitahle inquiétude. Que. si nous éprouvons parfois le besoio de rrous désaltérer à une source fraîche, le bon
Corot est là, artisan d'une victoire extraoràinaire : celle de la
candeur sur la culture nécessaire mais déformante.
La réplique à « Cent_ ans de peinture » qu'organisa M. .
Paul Rosenberg ne fut pas moins brillante que l'exposition
précédente. On peut dire qu'elle avait.plus de tenue. Si elle
ne 1:évéla. pas au- public des œu.wes au5:si extraordinaires que
la Fabrique et J'.Algérienne de Corot et les grandes baigneuses de Reno.ir ( qui euss_ent pu étre de Ingres), elle présenta Cézanne plus complètement e.t Courbet plus décemment.
Courh,et pein1re magnifique, souvent supérieur à Delacroix-,
demeure cependa11t le plus- inégal du siècle -.précédent. Il est le
représentant type - et revendiqué comme teL par que-lques
naturalistes impénitents - de la production impul:tiYe, sa.os
frein, sans méditation p.réal~le. Les déchets dont son ,œuvre
abonde prouvent, mieux que toutes les théories., la nécessité du
recueillement, et que n'est jamais perdu le temps que l'on_ passe
à raisonner, comme Poussin nous enseigne à le faire, sur
les ressources. expressives de la peinture et du dessin. « Peignez
&lt;la-vantageet parlez moins i~, conseillait Champfleury à Cotirbet;
il eût pr_obableme.n.t mieux fait de lui dire. : « Peignez moins
et méditez davantage. »
Que. ce soit à« Cent ans», chez M. Paul Rooen.herg7 ou à la
galerie Barbazanges, les maîtres les plus regardés, c.omrnentés
avec le plus d'enthousiasme par les peintres g,ui, peu à peu-,
forment l'op-ioion courante . furent Ingres, Corot, Rousseau,
Cézanne et fü;noir. Pureté des trois premiers ; puissance d-'in~
venüon du Maitre d'Aix_.; fraîcheur et .naïveté eonsetvées, en
dépit d'une culture de « Renaissant &gt;} chez !'.abondant et généreux peintre de Cignes~ :rota.nt de vertus dont les meilleurs
parmi les jeunes artistes. essaient, à l'ai-de de moyens à la fois
simples et raf:linés, d'opérer la difficil.e et lente.conquête·.
ANDlŒ l'.HOTE

LA MUSIQUE
LES BALLETS RUSSES.: Trois créations: LA
AO

Bo1s

DORMANT

de Tehaikavsky;

RENARD

et

BELLE

M.A.VRA

de

�JI6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Stravinsky ; Quelques reprises :
PETROUCHKA, CoNTES

RussEs,

LE SACRE nu PRINTEMPS,

L'APRÈS-MIDI n'us FAUNE.

Ce qui me frappe le plus en Stravinsky, ce qui, à mon sens,
doit nous rendre scm action particulièrement précieuse, c'est
qu'il ne se répète jamais, c'est quïl ~e développe ~ême pas,
qu'il n'exploite pas les richesses qu'il découvre, mais que les
abandonnant généreusement à d'autres, lui-même à chaque
œuvre nouvelle -change de direction et nous ouvre de nouveaux
horizons. Chacune de ses créations est une inveption nouvelle,
inattendue et si nous retracions le chemin qu'il a déjà parcouru,
le dessin nous en paraitrait très étrange et même illogique. C'est
ce qui explique en partie les sentiments complex~s que_ ~r~voque chacune· de ses œuvres : surprise joyeuse, ma1s aussi irritation et dépit, car elles exigent immédiatement de notre part
une attitude et une adaptation nouvelle. Après le scandale formidable que déchaîna le Sacre, scandale qui fut aus~i un ,trio~phe, un autre aurait repris lè même procédé, quitte a faire
encore plus grand.
Mais au lieu d'un super-Sacre, Stravinsky nous donne le
Rossignol. Puis, c'est l' Histoire du Soldat, des petites pi_èc~s, des
mélodies, un quatuor. C'est enfin Renard, Mavra. Ainsi, _chacune de ses œuvres est un coup d'essai ; mais ce sont aussi des
coups de maître : jusqu'ici il les réussissait toujours; et le premier sentiment d'étonnement êt d'inquiétude passé, l'auditeur
devait s'avouer convaincu. Jusqu'ici, c'est-à-dire jusqu'à Ma-vni
qui à mon avis, est un échec.
,
Le point de départ de Stravinsky dans Renard- est l'art forain
russe. Renard- est une déformation parfaitement consciente, une
transposition esthétique de la musique de foire. Une comparaison avec Parade tout naturellement s'i;:npose. Musicalement,
elle est à l'avantage de Renard: pour se soutenir, la musique de
Satie a besoin de la danse, du geste, de l'image plastique ; exécutée seule, sa vacuité, ses fi.celles, sa niaiserie ( et qui n'est pas
toujours voulue). apparaîtraient clairement.1:fais é' est juste~ent
ce qui fait la grande valeur _de Par~de au p01~t de vue thé~tre,
au point de vue scénique. La musique de Satte ne peut enstcr
en dehors du spectacle dont elle ne constitue qu'un des éléments. Au contraire, la musique de Renard ne laisse aucune
place à chorégraphie, au g~ste. Ce que je reproch'e à Nijinska

NOTES

117

qui a composé les danses de Renard, à Larionov qui en a dessiné
les décors, les costumes ce n'est nullement de n'avoir pas réussi
la réalisation scénique de l'œuvre, c'est de n'avoir pas compris
que cette réalisation était impossible. Si puissante, si riche, si
bien bâtie est cette musique aux rythmes complexes, mais
rigoureux, implacables, aux sonorités nettes et tranchantes, que
le geste, l'image visuelle en la déterminant ne peuvent que l'appauvrir.
Il y a des livres qm ne supportent pas l'illustration justement parce qu'ils sont trop suggestifs ; il en ést de même de
certaine musique, de celle de Renard en particulier : elle ne supporte pas d'être dansée ou mimée, parce qu'elle est trop essentiellement musique.
On a souvent répété que la musique n'est c:apable de provoquer en nous que des états de conscience plus ou moins
vagues, indistincts, flous ... Il n'y· a rien de plus faux, et l'on
confond ici « vague » avec &lt;1 indescriptible » : ce que je sens
lorsque j'entends Reuard est parfaitement clair, distinct ; c'est
un état psychologique spécifique, infiniment riche et complexe,
et qui ne se résoud au brouillard que lorsque j'essaie de le fixer
aq moyen de la parole ou de l'image visuelle.
L'échec de Renard, en tant que ballet, n'est qu'une réplique
de celui du Bouffon de Prokofieff, la saison passée : il se répète,
cet échec, chaque fois qu'on essaye d'illustrer, d'exprimer par
le geste, l'attitude, les formes colorées, une musique su.ffisamment puissante en elle-même, pensée et construite conformément aux affinités spécifiques du monde sonore. On n'applique
pas une danse à une musique parce qu'on n'aboutit ainsi qu'à
une limitation, à un appauvrissement, mais on enrichit au contraire la danse, on intensifie, on élargit sa signification en lui
adjoignant une -musique qu'elle: ne cesse de régir et qui ne peut
prétendre ainsi qu'à un rôle secondaire. C'·est en somme le
principe du ballet dit classique.
Dans Mavra, au contraire, le musicien s'est soumis à son
texte ( qui appartient à un jeune poète, M. Kokhno, d'après un
petit poème badin de Pouschkine); aussi l'œuvre gagne+elle
beaucoup à la scène.
Ne me fiant pas,à ma première impression, nettement défavorable, j'ai été encore entendre et voir Mavra cinq du six fois,

�118

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS&amp;

tâchant de découvri:- les raisons de l'enthousiasme de certains et
celles de mon désappointement : il faut être prudent avec Stravinsky · n'est-.ce pas une révélation nouve!Je ?
Stravinsky essaye ici, comme il nous l'a déclaré lui-même
expressément, de remonter aux sources de la musique russe : ce
ne sont plus les chants populaires où depuis Glinka jusqu'à
Stravinsky lui-même tous ont puisé ce n'est plus l'art paysan,
c·est la romance sentimentale des compositeurs pre-glinkiens,
de Verstovsky, de Dargomyjsky, de Glinka lui-même, l'art des
salons et des gentilhommières : le style italien s'y trouve profondément déformé par le goüt russe qui se cherche encore,
mais a déjà des trouvailles délicieuses. Ce vieux style italo-rnsse
subit chez Stravinsky une nouvelle déformation que j'appellerais négro-américaine : ce sont des rythmes syncopés, convulsifs, un orchestre où dominent les cuivres, des crudités
harmoniques qui se plaquent bizarrement sur la ligne mélodique. 11 en résulte un ensemble curieux, très amusant parfois,
très intéressant aussi musicalement, mais qui, bien que sa durée
ne dépasse pas une trentaine de minutes, finit tout de même par
lasser.
Qut:l que soit le point de départ de l'artiste, quelle que soit
la source où son caprice veuille s'abreuver, le résultat seul nous
importe : Stravinsky n'a pas réussi cc nouveau coup d'essai. En
effet, l'impression générale est celle d'un pastiche, d'une sorte
de plaisanterie musicale dont le principal défaut serait de n'être
pas suffisamment plaisante. Mais tel n'est certainement pas le
des ein de Stravinsky : il s'agit d'infuser un sang nouveau à
d'anciennes formes, il s'agit probablement de rénover ces formes, de créer ainsi un nouveau style d'opéra-comique. En ce
cas le sujet est trop mince, trop fragile : il s'effrite en poussière
sous son riche revêtement musical, où les deux styles - italorusse et négro-américain - ne parviennent pas à se fondre et
se gênent mutuellement.
La partie vocale, d'une grande difficulté, fut excellemment réalisée par MMmcs Slobodskaïa, Sadovenn et Rosovska et par
M. Belina; mais l'orchestre sous la direction de M. Fitelberg
me parut souvent trahir les intentions de l'auteur : il fut lourd,
épais, inutilement expressif et insuffisamment rigoureux.
.
C'est l'orientation nouvelle de Stravinsky probablement qw

WOTES

II9

n~~s a valu la Belle au bois Dormant de TschaïkoYsky, réduite
d a'.lleurs à un seul acte. On n'aime pas TschaïJrnvsky en France
et Je partage personnellement l'antipathie de mes collèaues
fr
' '
é
.
b
:13ça1s a cet gard. Pourtant, la virulence de certaines attaques
m_ a frap~é : les ~allets de Tschaïkovsky sont en effet ce qu'il a
fait de mieux. et_1l _Y a dans la Belle nu Bois Dormant des pages
charmantes. Mais 11 est probable qu'il s'aait d'une sorte d'idiosy~crasie : il y a un cas Tscbaïkovs.ky, co;me il y a un ca~ Chabrier, un cas Bruckner; nous ne parvenons pas en effet à comprendre, Français et Russes, ce qui rend chère aux Allemands la
musique de Bruckner. Un étranger ne peut s'expliquer )'engouement des musiciens français pour Chabrier. Il en est de
même de_Tscha.ï~ovsky dont le charme, le caractère profondément n.at1o~al (~1~n plus national que Rimsky-Korsakoff) ne
seront Jamais sams par un esprit de culture française.
I.I faudrait ~aintenant _parler d~nse, mise en scène, spectacle,
mais cela ne m est pas facile, car bien des vérités sont non seulement désagréables à entendre, mais aussi à dire. 1 ous savons tous
ce que nous d~vous à ~crge de Diaghilew: le rôle de cet organisat~ur, d_e ~et animateur incomparable a été vraiment unique dans la
vie a.rtisttque européenne
de ces quinze dernières années•, mais
.
t
no re reconn31ssance, notre admiration pour ce qu'il a fait ne
peut n~us priver Ju droit d'exprimer aujourd'hui nos critiques et
nos crat~tes. Sa trou~e s'est appauvrie: Miassine n'a pu être remplacé, m comme m~1tre de ballet, ni comme danseur; le départ
de. Sokolova se fait également sentir, surtout dans le Sacre du
Pr111/emps: Ja ijinska a beaucoup de goüt, une excellente
technique, ~ais elle est trop nerveuse et manque, de résis~ance. ~réfilova est une ~anseuse classique de premier ordre,
3 tecb01que est presque impeccable; Idzikowski est un gymnaste ét_onnaut,_ mai~ ..dans Je Spectre de la Rose ils ne pc:vent
nous faire oublier • IJtusky et Karsavina.
Cela peut encore changer : la saison prochaine Diaghilew
nous amènera peut-être Spessivtseva ; peut- être reverronsnou
Kars avma,
·
M'iassme.
·
ce qui· est bien
· plus grave c'est
,
1absence d'homogénité, l'absence de discipline dans le corps du
bal!et, et_ surtout l'affaiblissement de cet esprit autoritafre, il est
~s enthousiaste qui dirigeait toute l'entreprise et lui
mpnma1t une vie puissante. Je souffre en voyant se décom-

rai .

�120

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

poser sous mes yeux. l'admirable chorégraphie du Sacre par
oubli, inattention, insouciance des exécutants ; je suis inquret
pour l'avenir de la belle œuvre de Diaghilew lorsque je constate
aujourd'hui dans soù action une sorte de timidité, de l'éclectisme: lui qui, auparavant, par ses coups d'audace et son esprit
de risque, nous imposait ses conceptions, semble préoccupé
aujourd'hui de deviner, de satisfaire nos inclinations, nos goûts
naissants. Il y a en lui flottement, hésitation, peut-être fatigue.
Espérons que ce n'est que temporaire.
B. Di: SCHLOEZER

*

* *

WAGNER AU THÉATRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES.
Nous venons d'avoir eu une sai~on wagnérienne au théâtr~
des Çharnps Elysées: une splendide troupe italienne sous la
direction de M. Serafini nous a fait entendre Tristan, le, .Maîtres
Chanteurs, Parsifal, Lohengriii: nous avons admiré de belles
voix, un jeu très expressif, des chœurs merveilleusement disciplinés, riches et souples, un chef d' orchestre d'un tempérament
musical ardent, régi par un goût sûr, servi par un métier parfait,
mais dont toutes les intentidns nt; furent pas toujQurs comprises
par ses instrumentistes.
Warrrier fut exécuté à l'italienne, c'est-à-dire très en dehors,
b
aveç une passion exubérante (Tristan), avec une certaine
bouffonnerie dans le comique (les Maîtres Chanteurs). Ce n'est
pas un reproche à faire aux artistes: l'exécution à l'allemande,
à la françûse n'est ni plns, ni moins justifiée que l'exécution à
l'italienne. Lorsqu'il s'agit d'~uvres comme celles de Wagner il
faut dénier à qui _que ce soit, à quelque nationalité que ce soit
le droit de nous imposer un style modèle, nne e:récution type.
Exécutez \.Vagner à l'américaine) si vous pouvez. et si vous parvenez à maintenir l'unité de style, à me donner une impression
complète, à me convaincre, vous avez raison gagnée . Le résultat couvre tout ; dans ce cas-ci, l'unité de style était parfaite :
les Italiens ont donc triomphé. Ce fait prouve qa'il y a de l'italien en Wagner; un jour, peut-être, on 11ous y feta goûter du
russe, du polonais ... Et ce sera très bien.

,.
**

B. DE SC}!LOEZBR

NOTES

121

LES DANSEUSES CAMBODGIENNES A L'OPÉRA.
Somptueux hommage adress_é par le roi Sisowatb à la
République, sa suzeraine, le ballet cambodgien est venu en
France, à la grande joie des amateurs d'art oriental. De Marseille où elles ont contribué au faste de !'Exposition coloniale, les danseuses de Pnom-Peuh sont venues passer troisjours à Paris : étrange pensionnat d'une vingtaine de fillettesque surveillaient vigilamment cent soldats de la garde indigène!
Petites ( elles ont quinze ans à peine), les hanches larges
et raides, le buste long, elles apparaissent vêtues avec magnificence. Par-dessus . leurs culottes aux teintes amorties,
tombent d'amples tuniques aux. couleurs vives que constelle-·
l'innombrable scintillement des pai.llettes miroitantes . Contrastant avec les teintes opulentes de l'habillement et l'éclat
des ors, leur figure recouverte de céruse apparait blême et
impassible, comme un masque de porcelaine blanche dont
la peinture a été oubliée. Les cheveux noirs et brillants sont
appliqués contre la tête petite comme une couche d'émail;
ils semblent de la même matière que celle des grands yeux
sombres qui s'allongent vers les tempes.
Le rideau se lève. L'orchestre et le chœur apparaissent de
chaque côté de la scène, tournant le dos à. la salle, indiquant
par leur orientation le point important ou se dérouleront les
danses.
Le chœur : quelques chanteurs accroupis qui tout à l'heure
émettront des vocalises confuses et nasillardes en marquent la.
mesure par le choc de deux baguettes de bois.
L'orchestre qui déjà prélude, se compose de clarinettes
indigènes, de tambours et de xylophones dont les sonorités
sourdes s'opposent aux notes claires d'un glockenspiel. "(Jn
rythme impeccable entraine ce jazz-band austère, dont les mélodies pas très différentes des nôtres accompagneraient volontiers
un schimy ou un fox-trot ...
C'est bien là une des choses les plus étranges, ce contraste
entre la musique vive qui incite aux mouvements rapides et
les danses qui tout à l'heure développeront leurs gestes ralentis. Ici, pas de pléonasme selon la formule occidentale clas-

�122

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

~ique, pas de répétition du même sentiment. Selon le souhait
&lt;le Jean Cocteau, la musique et la chorégraphie al,lront chacune
leur signification propre et.les deux arts simultanément évoqueront des choses différentes ...
Mai.$, voici les danseuses qui apparaissent. Et tandis que
l'orchestre nous raconte l'innombrable et anonyme _pulullement
Je l'Asie, le ronflement
- de.« la roue de la vie », les bayadères
en leur Ient défilé, reprennent les danses figées sur les mu
:railles millénaires d'Angkor et renouyellent la procession
hiératique des Apsaras impassibles. Leurs gestes semblent
se mouvoir dans une atmosphère visqueuse, leurs membres
ondulent comme des algues dans les profondeurs marines
et leurs mains s'épanouissent comme d'étranges fleurs aux
-pétales mobiles... Ce sont des demi-déesses certes, mais les
&lt;lemi-déesses d'u11e religion panthéiste où les dieux eux-mêmes
s'identifient à la nature, à la végétation exubérante et vivace
.des terres chaudes.
Avec ses danseuses de quinze ans., le roi Sisowath nous a envoyé un peu de l'antique Asie ...
J:

r23

NOTES

casion où Marguerite Jarnois fut si charmante qu'on oublia
le théâtre et ses mensor.iges pour ne plus voir que ce jeune
et pâle visage où la douleur mettait un pied de rouge, Les
spectateurs sortaient de la salle, à la porte, une ouvreuse
distribuait les billets qui permettraient d'y rentrer. Elle
semblait émue et pleurait presque. Soudain, elle s'approcha d'un monsieur qu'elle regardait avec une attention respectueuse, depuis quelques instants déjà, et lui . prenant les
mains:
- Oh ! Monsieur, comme vous m'avez fait pleurer I monsieur Mérimée !
- Vous vous trompez, ·mad_ame, dit le, monsieur surpris,
et se tournant vers son compagnon qui souriait, il le montra
du doigt, monsieur Mérimée, c'est monsieur.
Puis, Max Jacob, l'auteur supposé de L'Occasion et Jean
Paulhan, saluant son admiratrice par erreur, - cc car c'étaient
eux )l, comme on écrit dans les romans policiers, reprirent
place dans la salle où le rideau se lev.ait sur Chantage.

C. PRIVÉ

* *

LE COURRIER DES MUSES.
Mérimée enfant perdit ses iÜusions pour avoir entendu ses
parents rire ~errière une porte mal fermée. Il avait pleuré,
trop sensible aux reproches qu'on lui fais.ait d'une faute légère,
pleuré peut-être ses dernières larmes. Il sut depuis ce jour-là
fermer son cœur aux sentiments profonds. Il voyagea. Il
écrivit rarement et sans trop croire à son génie. 11 prit.le~
femmes par plaisir et les quitta par ennui, même les plus
.dangç:reuses, George Sand pour qui Musset .perdit sa jeunesse et Chopin sa vie, l'Impératrice qu'on chansonnait sous
le nom de Badinguette. Il fit de belles mystifications litté.taires
çt grâce au masque de Clar_a Gazul, il put rire au nez du
Romantisme. Mérimée, bien qu'il soit mort depuis plus de
~inquante ans
vient d'être le héros d'une anecdote, ou à peu
,
J
~b.
.
Il y a trois mois,. 1' « Atelier » cle Charles Dullin donnait
une matinée au Vieux-Colombier:. O,n venait de jouer I.:Oc-

On m'a cité le mot d'un aimabfe marchand de tableaux, qui
touchait de la main 1e cœur de pierre d'une statue qu'il croyait
ancienne et disait :
- Le froid des siècles !
Le mot est joli mais, _au hasard de la pensée, il n1'a conduit
à de bien tristes réflexions. Que le froid des siècles passés
nous gèle, passe encore, mais la chaleur de celui où l'on vit
ne devrait-elle pas être douce ? Il ~st vrai qu'un siècle _veut
toujours imiter le siècle précédent. Comment il n'y réussit
p11S, c'est sa particularüé, sa marque originale. La grande
mélancolie romantique qui désolait-Wer.ther, René, Obermann,
est auj&lt;mrd'bui remplaoée par un décourage_ment qui àtteint
profondément la jeunesse et surtout celle de qui l'on pouvait attendre le plus. On ne se demande plus « Pourquoi ? )l
On se dit « A quoi bon ? » L'ironie supplée au doute. Au.jourd'hui l'inquiétude de la jeunesse ne prend plus guère la
forme philosophique (Dieu existe-t-il ? C'est s.on affaire et
non la n6tre) mais nous n'avons pas encore dissipé l'héri-

�LES REVUES

LA NOUVELLE RE\"UE FRANÇAISE

tage dangereux de Rousseau. Depuis cent cinquante ans,
!'écrivain se regarde au miroir et caresse amoureusement
ses faiblesses et ses défauts. Les jeunes gens demandent des
certitudes, on leur offre des possibilités. S'ils regardent en
arrière, ils voient Baudelaire au confessionnal du cœur ou
Laforgue se noyant, pauvre Narcisse, dans les étangs du souvenir ! S'ils se tournent vers les maîtres d'aujourd'hui, Paul
Valéry, le divin charmeur du Serpent, André 'Gide? Hélas !
j'en connais qui sont trop faibles pou-r consentir à tout, pour
« ne pas choisir)), et ceux-là qui se refusent à la vie, la quittent
parfois - si elle devient trop indiscrète - et s'en vont. tranquillement, sans laisser d'adresse. ·
GEORGES GA.BOR\'

** *

LES REVUES

125

Les poèmes qu'il nous livrait, il ne les considérait nullement comme
un aboutissement, mais coi:nme un jeu, une sorte de démonstration
qu? se d~nnai_t à lui-n_1ême, d'expérience, ou mieux : d'expérimen:
tauon. Merue Il songeait à les réunir sous ce titre commun : Exercices,
entendant par ce 11101, non un moyen d'entraînement mais bien Ja mise
,
.
.
'
en vigueur d un systeme ; et Je ne pense pas que le Vinci considérât
très différemment ses tableaux.
De ce systëme, il ne m'appartient pas de parler. Je veux croire avec
Valéry que son œuvre la plus importante gît éparse encore dans ces
mys_térieux cahiers où lentement il l'élabore, et qui s;.ns doute rappel lent eux aussi ceux de Vinci. Mais méthode ou système si excellent
qu'!I soit, qùe vaudrait-il pour réussir une œuvre d'art, ;ans les particulières qualités de celui qui l'applique ? Ce qu'il me p~aît surtout de
retrouver dans les vers de Valéry, bien qu'ils l'offusquent, c'est sa tendresse. Je me souviens que dans les premiers temps de notre amitié il
me citait avec adm1ration un mot de Cervantès (je crois) : « co:Umeiit cacher un_homme ? &gt;l, mot dont alors je ne saisissais pas bien ·1e
sens. J'attendais l'œuvre de Valéry pout le comprendre.

.

PAUL VALÉRY
Le dernier numéro du Divan réunit, en hommage à Paul
Valéry, des études, des souvenirs ou des poèmes de la Comtesse
de Noailles, Henri de Régnier, Edmond Jaloux, Fr. Viélé Griffin,
Charles du Bos, Henri Ghéon, Fr. le Grix, Lucien Fabre ...
André Gide écrit :
... Ses premiers collaborateurs de la Conque et du Centaure se déso•
lai,ent de le voir abandonner la poésie, et s'engager dans une voie qui
leur semblait ne mener qu'à des spéculations impuissantes. Mais c'était
pourtant la puissance que recherchait précisément Valéry. Rieu ne lui
paraissait moins tentant que le succès qu'il eùt facilement obtenu par
une production abo,ndante. Son appaTent renoncement cachait une
ambition plus haute. « L'erreur, je parie, de bien des gens à mon
égard, m'écrivait-il en 93, est de me supposer, malgré tout, une
arrière-pensée littéraire ; de croire que je tends, en somme, à travers
les restrictions que je professe et le renoncement, à quelque g_enre nouveau. » Et, en 94 : « J'ai agi toujours pour me rendre un individu
potentiel. C'est-à-dire que j'ai préféré une vie sttatégique à une tactique. Avoir à ma disposition, sans disposer ... Ce qui m'a frappé le pl.us
au moude, c'est que personne n'allait jamais jusqu'au bout. » Il n'était
donc que de persévérer. Et durant vingt-cinq ans Valéry se tut, travaillant sans cesse.

A PROPOS DE MARCEL PROUST
M. Ernest Curtius a publié dans le numéro de Février du

.

Neue Merkur un remarquable article sur Marcel Proust do ot il

,
'
n est peut-etre pas trop tard pour donner ici un extrait :

Ce que Gide a dit un jour des hommes de la Provence : qu'ils ont
cette assurance un peu facile de ceux qui s'étant déjà dits dans Je
P:t5sé, n'ont plus qu'à se redire sans effort et ne trouvent plus rien de
~ten neuf a ch~rcher )), cela nous vient souvent à l'esprit à propos des
~vres des Français. Combien pourtant il serait trompeur de généraliser de telles impressions, c'est ce que montrent les ouvrages de
Pr~ust. Proust demande au lecteur un assouplissement et une réadaptat'.on _de son appareil de perception esthétique, une tension élastique,
qui exige d'abord un déploiement d'énergie, mais qui ensuite - comme
une série d'exercices musculaires - produit une vitalisation bienfaisante de tout l'organisme. 11 a justement, lui, du nouveau à d,ire: et il
a dô se fabriquer, à cet effet, des moyens d'expression nouveaux. Et
pourtant le résultat de son art s'insère après coup dans la loi constitutionnelle de l'espri~ français, dans la perspective de son optique, telles que
nous les connaissons d'après une longue tradition, d'une maniè(e tellement significative, qu'en nous retournant pour regarder en arrière
nous êp rouvons cette saus,act1on
· c · que
.
donne toute vue sur une conti-'
«

�126

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nuité nécessaire, organiqoe et dépassant les individualités. Proust ajoute
un nouveau chapitre à ce que nous savions de la morphologie spirituelle de la France, mais non pas en bouleversant les résultats des chapitres précédents, bien plutôt en les- approfondissant et en les confirmant.
•* •

SUR LES COPAINSD'une étude enthousiaste sur les Copains de Jules Romains,
que publie la Revue de Belles-Lettres, détachons ce passage :
Les Copailn sont pour nous une œuvre sacrée, mais qu'on ne se
méprenne pas. Cela veut dire que nous cr-0yons au côté profond, mysti.que de ltur vie. Mais l'ironie, mais la « monture &gt;l qui est partie
inhérente et non la moindre de leur personnalité nous est tout aussi
sacrée. En analysant ce -lyrisme, nous dissocions un tout, pour en saisir, séparés ou morts, les éléments composants. Mais notre admiration
va au tout brut et complexe. Aussi quand nous refusons de voir dans
les Copains une ~impie farce habile, ce n'est pas pour en faire un traité
romantique. Nous prenons ce livre comme quelque chose de vivant et
de complexe, où l'exaltation de la vie n'a rien de morbide, mais est
baignée d'ironie parce qu'elle resplendit de santé. Ce pourquoi Romains
l'offre pour Conseiller de la Joie et Briviaire de la Sagesse facétieuse.
L'ironie, la« monture n, il faudrait montrer qu'elles sont là, non pas
pour mitiger après coup uoe sentimentalité que l'auteur craindrait être
excessive, mais parce qu'elle. fait partie de sa vision poétique, parcequ'dle est un des éléments de son iyrisme .....
Que les deux facteurs soient mêlés, l' irollie cédant le pas à la ferveur, puis comme avide de ses droits la rattrapant, la dépassant, les
deux jouant _à cache-cache et se démasquant tout à tour, voilà qui cmn-ble le plus pleinement notre attente.....
,._

* •

LES ENTRETIENS D'ÉTÉ DE PONTIGNY
On sait qu'avant la guerre un comité dont M. Paul Desjardins
était l'âme, organisait chaque été, dans le cadre magnifique del'abbaye de Pontigny, des réunions où des esprits cultivés, de
nationalités différentes, échangeaient à loisir leurs idées sur un
thème de littérature ou de morale, à l'avance choisi comme
programme. Dès r9ro les écrivains de la Nouvelle Reu11e Française participèrent à ces &lt;&lt; décades
et se rencontrèrent
avec d'éminents représentants de la pensée étrangère. ·

i,

LES REVUES
127
Le Co~ité_ des 1;ntretiens d'été de Pontigny- composé de
Paul Des1ard1ns, d Arthur Fontaine, d'André Gide de G .
Raverat
·
1
'
eorges
' - 1ug~ ~ue e moment est venu de reprendre son
œuvre. Des mv1tat1ons ont été lancées pour cet été . U
ééé
·
· n programme a t tabh. Nous en empruntons l'esquisse à 1a REVUE
DE GENÈVE (No du r" Mai) :

Cette ann~e, trois décades sont prévues: l'une sur !'Éducation (du

7 au 16 Aout) à laquelle " sont conviés ceux qui 5e préoccu ent du
déf~ut de concordance entre l' éducation d'à présent et le é . p d
so été
li ·
r g1me es
6C1 :
tiques )) ; un sec~nde sur un sujet de littérature (du 17 an
2 Aout1, la cc culture de la -nerté par la riction &gt;&gt; le point d'ho
du. Moyen-Age
a
tl eman, l'honn ête homme l'autono . nneur
. , le .,en
'b é
dmenNne, _la selfreliance d'Emerson - ; une troisième,enfin sur 1:1;0:i;t;
es atrons : à cette décade O
d ·
•
de la
.
.
.
, n vou rrut réumr « des amis réfléchis
. Paix et qul conviennent que le moyen de l'établir (pré ·s
''j
s'aa 1t d'u F ·d, •
c1 ons qu 1
. "' .
ne e erat1on des Etats) doit être voulu pteinetnent
. difficile et reculé enco
E
d
, mais est
.
.
.
re_... ssayer e mettre au point, de sorte qu'elle ne
sou que b1enfa1sante, 1'1dée•profondément naturelle de Patrie . c'est là
~.ne, entre~rise d'é_claircissement, de pacification. On voudrai~ qu'el!~
ut au moms ~qu1ssée dans un conciliabule de civilisés au commencement du xx• siècle.
'

ro

B :armi les adhésions déjà recueillies, citons celles de. Johann
OJer, Arnold Bennett, Albert Thomas

Ferrero

Pr.e

1· .

A d é G'
'
'
zzo llll,
p·n r
ide, Wells, Duhamel, Paul Hymans, Arthur Fontaine
ierre Hamp, Strachey.

'

***

MEMENTO

ACTION (mars-avril) : Pitoejf, par J. Bucher.
ARIANE (mai) : Delille poète, par Robert Bonnert.
BELLEs-I .ETTRES (ru ') • F
· r
Al h
. .
ai ·
mncis ;rmzmes ou notre chag,·ltt
P onse Météné; M . Paul Valéry, par André Delacour.
' par
LaL; BON PLAISIR (maj) : Dans l'i11tm611toriale Asie, par J. Douyau ,
affesse de M . Bl,iise, nouvelle par Ch. Phalippou.
'
ma~:~SES

DE

THÉATRE (mai) : Comment j'écris ime pièce, par Lenor-

. Ll~ Com.AISSA NCE (avril) : Mademoiselle Zeline Ott Bonheur de Di
a usaue d'
•
D
eit
.,
u~e vm11e w wiselle, par Marcel Jpuhandeau ; Les
prr;:EE;b-ve:·sift du Man~arin : M. Reni Can.at lauréat, élève et cuistre.
(n 1 ) : Souvenirs, par Tristan Derême.
LE DIVAN : Tristà1i Klings&amp;r, par Pierre Lièvre.
LE DISQUE VERT (juin) : Poèmes, par Odilon Jean Périer

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

128

EcRITS NouvEAUX (juiu) : La cnuwté rnsse, par Maxime Gorki ;
Fargue, par Adrienne Monnier; Le Secret profession11el, par Jean Cocteau.
EssAJS CRITIQUES (mai) : A /'Atelier, par Azaïs.
LES FEUILLES LIBRES (n° 26) : Poèmes, par Ernst et Eluard ; Mogarmi
Nameb, par Blaise Cendrars.
LES LETTRES (mai) : Lettre 11 Sidoi11e rnr quelques préj111;és ett matière d'a,·i religieux, par François Fosca ; Le, trois Fontaines, par
René Des Granges; (avril) : Lettre IÙ Flaubert à Louis Bouilhet, par
Louis Martin-Chauffier.
LETTRES RHÉNANES (avril) : 'froisième lettre sur les spectacles, par
Benoist-Méchin ; Sonate, par André Norys.
MERCURE DE FRANCE ( 15 avril) : Souvenirs de mon commerce. Dans
la cotltagion de Mécislas Golberg, par André Rouveyre: (15 juin): La
fausse resse1J1blauce, par J. de Gaultier.
LA NouvELLE REVUE (mai) : Stevenson j11gé par son beau-fils, par
Paul-Louis Hervier.
L'ŒUF DuR (avril) : Petits Poèmes, de Tristan Derême ; Side-Car,
par Maurice David.
LA RENAISSANCE D'OCCIDENT (février-mai) : Petite Odyssie d'un
poUe lointai11, par Daniel Tbaly.
REVUE DE L'AMÉRIQUE LATINE (avril-mai): Paysages imaginaires
à'A111irique, par R. Gomez La Serna ; Le sem de l'Exotique da11s la
Poésie Frn11çaise : M. Jules Supervielle, par André Fontainas.
REVUE DE BOURGOGNE ( I 5 juin) : Un touriste italie11 à Mdro11
en 1665 1 par G. Jeanton.
REv·uE DES DEux-MoNDl!S (15 1{iai-15 juin) : Les profondeurs de la
mer, par Edmond Jaloux.
REVUE DE GENÈVE (mars-avril)
Méditation Stll" Baudelaire, par
Charles Du Bos; Guin) : Noct11.rne, par Fr. Swinnerton.
REVUE DES JEUNES (avril) : Les Saints et le thédt1·e chrétien pop11lllire,
par Henri Ghéon.
LA REvuE MONDIALE (15 juin); Du co11tre-sc11s, par Emile Faguet.
REVUE PHILOSOPHIQUE (mars-avril) : La psychoanalyse et le problème
de l'illconsâent, par A. Ombredane.
REVUE RH ÉNANE (juin) : Les tapisseries des Gobelins.
LA REVUE- DE la SEMalNE (28 avril) : Réflexions sur l'œnvre critiqile
de Paul Bourget, par Ch. Du Bos ; La littemture et la Société du moye11a'ge., par Jean Longnon.
LA REVUE UNIVERSELLE (mai): L'A11101w, les Muses et la Chasse
(III), par Francis Jammes ; Einstein et la relativité, par Louis
Dunoyer.
LE GBRANT : GASTON, GALLIMARD.

ABBEVILLE. -

IMPRIMERIE

F. PAILLART.

.l

LE MARIAGE DU CIEL
ET DE . L'ENFER

Le ~ariage du Ciel et de l'Enfer dont nous donnons îci la
trnclu~tion complète, p~rut en 1790. C'est lep-lus significatif et
le m~ms ,touff~ des.« livres pr?phétiques » du grand mystique
an~l~1s, a la_ fms pemtre et -poete (1757 à 1828).
J a1 conscience que cette œuvre étrange rebutera bien des
lecJeurs. En Angleterre elle demeura longtemps presque
complèt.ement ign_orée ; bien rares sont, encore aujourd'hui,
Ceux .qui la
, connaissent et l'admirent. Swinburne fut u n d es
P;em1er~ ~ en signaler l'importance. Riel). n'était plus aisé que
d Y. c~e1lhr les q~elques phrases pour l'amour desquélles je
décidai ~e le tra?u1re. Quelques attentifs sauront peut-être les
découvn~ sous 1ab~rrdante frondaison qui les protège.
- Mais pourquoi donner le livre en entier?
- Parce que je n'aime pas les fleurs sans tige.
A, G.

Rintrah mgit et secoue ses feux dans l'air épais ·
D'affamés nuages hésitent surfabîme.
'
Jadis débonnt;ire et par un périlleux sentier,
L'homme juste s'acheminait
Le long d11, vallon de la mort.
Ou la ronce croissaù on a planté des roses
Et sur la lande aride
_
Chante la mouche à miel.
Alors, le périlleux sentier f11t bordé d'arbres,
Et une rivière, et 1me source
9

�I 30

LE .MARIAGE OU CIEL ET DE ÙENFER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Coula sur chaque roche et tombeau ;
Et sur les os blanchis
Le linwn rouge enfanta.

LA VOIX DU DIABLE

.,

Jusqu'à _ce que le méchant eût quitté les sentiersfaciles
Pour cheminer dans lès se'ltJ.iers périlleui1 et chasser
L'homme juste d®s des régions arides.
A présent le serpent rusé chemine

En douce humilité,
Et l'homme juite s'impatiente,,danî, les déwt~
Ou-les lions rôdent.,
1(

r

...

1)

J

r:'

•

Rintrah rugit et secoue~~s Jeux dans l'air épai-s;
D'affamés n:tlages héoitent sin: l'abîme.
·
fi'

J

Puisqu'un nouveau. ciel é 'commencé et'iu'il' Y, fi'#iairit~;ar.zi
trente-trois ans d'éc01ûés-depuis 2on a:vène'nJenf :1'E.t~~nehE1;1.Jer
·•
f1
•
~
•·
se ranime.
r ('
'
rr
?
Et voici I Swedenborg es.t. cet ange qui se.,jien,J,- assis sur la
tombe: ses écrits sont ,ces linges pliés.
~, '.
C'est à présent la domination d'Edom et la rentrée d'Adam
dans lé Paradis - Voir Tsaïe XXXIV et XXXV.
Sans contraires il n'est pas de progrès. At1ractùm et R(pttlsîon, Raison et Emrgie, · Amou-r et- Haine; s.ont 1'tiçessJit&lt;es a
l'existence de I'ho-mme.
., •. ,
De ces contraires découlent ce. que.les religions ç,Pf}e)lent'le,.8ien
~
et le Mal.
Le Bien (disent-elles) est le passif quî_"se soumet à' la Raison.
Le Mal est l'actif qui prend source dan5 l'l;:nergie-; 1
Bien est Ciel, Mal est Enfer.
\

" .J

Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été, cause des
erreurs suivantes :
I ~ Que 1'l10mme a deux réels principes existants, à
savoir : un corps et une âme.
2,Q Qué l'Energ3.e, appelée le Mal, ne procède que du
corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de
l'âme.
.
3~ Qt~e. Dieu tartinera l'homme durant l'Rteroité pour,
avoir smvi ses énergies .
Mais contr&lt;\ires â celles-ci, les cl~oses suiva.rites sont
vraies :
'
1° L'hom~1e n'a pas un corps distinct' de $On âme, car
ce qu'.on appelle corps est une p·artie de l'âme përçue par
les .:mq sens, principaux débouchés de l'ftm e dans cette
période de vie.
2 ° ~'énergie-est la seule vie; elle procède .du corps, et
la Raison est la borne de l'encerdement de l'Energie.
3° L'énergie est l'éternel délice.
Ce~x qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir
est faible assez pour être réprimé ; et l'élément restricteur
ou raison usurpe alors la place du désir et gouv~rne celui
dont la volonté -abdique.
Et le désir réprimé peu à peu devient passif jusqu'à n'être
plus-que l'ombre du désir,
·
·
La relat~on de cela est-consignée da11s k Paradis P~du;
et 1~ Dommateur c'est•à.-dire la H.aiso,n , y -a npm Messie.
Et l Archange originel ou capitaine de l'armée !:éleste y est
appelé Diable ou Satan, et ses enfants y ·s ont appelés Mort
et Péché.
Mais dans le üvre de Job, le Messie de -Milton a nom
~atan. Car cette relation a été adoptée par les deux parties. Assurément, il· semble à Raison que Désir a été

�I

32

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

chassé, mais le rapport du Diable c'est que le Messie
tomba et construisit un ciel ave~ ce qu'il dérobait à
l'abîme.
Ceci èst révélé dans l'Evangile, où nous le voyons prier
le Père d'envoyer le Consolateur, ou ·Désir, afin que · Raison puisse avoir des Idées pour construire - le Jehovah de
la Bible n'étant autre que celui qui habite dans le feu
flamboyant.
Apprends qu'après sa mort, c'est le Chris't qui devient
Jehovah.
Mais dans M,ilton, le Père est le Destin ; le Fils, un
Raison des Cinq sens, et le Saint Esprit, le Néanr !
NoTE : Ce qui :fit que Milton écrivait d,ins la gêne lorsqu'il parlait des Anges et de Dieu, dans l'aisance lorsque.
des Démons et de !'Enfer,_c1est qu'il était un vrai poète et
du parti de_s Dé_mons, sans le savoir.
VISION MEMORABLE

Tandis que je marchais pa·,mzi les fiammes de /:Enfer, et
faisais mes délices du ravissement du génie, que les Angesconsiderent comme tourment et jolie., je recueillis quelques-uns
de. leurs Proverbes ; car de mime que les dictons en usag'e chez
ttn peuple portent la marque du caractère de celtti-ci, j'ai
pensé que les Prpverbes de l'Enfer manifestent la na/ure de la
Sagesse Infernale, mieux qu'aurnne i.kscription d'édifices on de·
vêternents.
Quand je revi11S chez moi, sur- l,'abînJe de mes cinq sens,
la où un plateau surplümbe abruptement le présent monde, je 'vis
un puissant Démon enveluppé de nuages noirs, plammt au-dessusdes parois du roc : avec de corrodantes flammes -il écrivit la sentence suivante, à présent perçue par les cerveanx des hfJ1Jimes et
lue par wx sur la terre :
Borné par tes cinq sens, ne compre11ds-tu donc pas
Que le. moindre oiseau. qui fe1id l'air
Est un itnmensnnonde de délices?

I.E MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

133

PROVERBES DE L'ENFER
J

Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps
&lt;les moissons, enseigne ; en hiver, jouîs.
Conduis ton char et ta charru_e par-dessus les ossements
&lt;les morts.
Le Chemin de l'excès mè~e au palais de la Sagesse.
La Prudence est une riche et laide viei1le fille à qui l'incapacité fait la cour.
1

Le Désir non suivi d'action engendre la pestilence.
Le ver que coupe la charrue, lui pardonne.
Celui qui aime l'eau, ;1.u'on Je plonge dans la rivière.
Un sage ne voit pas le même arbre qu1un fou.
Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais
une étoile.
Des ouvrages du temps !'Eternité reste amoureuse.
La diligente abeille n'a pas de temps pour la tristesse.
Les heures de la folie sont mesurées par l'horloge, mais
celles de la sagesse, aucune horloge ne les peut mesurer.
Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend
ni nasse ni trébuchet.
Liue de comptes, toise et balance ·; garde cela pour ut1e
année de disette.

�134

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres
ailes.
Un corps mort ne venge pas d'une in1ure.

13 5

L'ENFER

Le fou égoïste et souriant, et le fou morne; et re11frogné,
seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et
de tléau.
•

L'acte le plus sublime, c'est de plaG:er un autre aYant

Si le fou persévér-ait daus sa folie, il rencontrerait la
Sagesse.
·1

m:

Jj

Evidence d'aujourd'hui, imagination d'hier.

SOL

Insanité, masque ·du fourbe.
Pudeur, masque de l'orgueil.

LE MARIAGE DU CIEL ET

J

Le rat, la souris, •lè renard, le lapin, regar"dent vers les
racines; le lionr le tigre, le cheval, l'éléphant regardent vers
les fruits.
Citerne contient, fontaine déborde.
Une pensée, et l'ï°mmensité est emplie.

Les prisons sont bâties avec les pierres de fa Loi, et avec
les briques de la religion, les bordels.
•

J

Orgueil du paon, glo_ire de Dieu ;
Lubricité du bouc, munificence- de Dieu ;
"Colère du lion, sapience de Dieu ;
Nudité &lt;l'e la femme, tra,a-il de Dieu.
L'excès dè chagrin rit ; l'èxcès de plaisir, pleure.
Le .rugissement des lions, le hurlement des loups, le
soulèvement de la mer en furiè et le glaive destructeur,
sont des morceaux d'éternité trop énormes pour l'œil des
hommes.
Renard pris n'accuse que le piège.

' Sois toujours prêt à füte tbn o~iniop., et le lâche t'évitera.
Tout ce qu'il est possible &lt;le &lt;Croire, est un miroir de
vérité.
L'aigle jamais n'a perdu plus de temps, qu'en écçmtant
les leçons du corbeau.
Le renard se ·pourvoit, Dieu pourvoit au lion.'
· Le math½ ·pense ; à midi·, .agis·; le, soir m,ange ;. la nuit,
dors.
Qui s'en est laissé imposer par toi, te ·connaît.
· La charrue ne suit pas plu~ les p~role.s g1,1e la i;écompense
de Dieu les prières 1 •

La joie féconde, la douleur accouche.
Que l'homme vête la dépouille du lion ; la femme, la
toison de la brebis.
A l'oiseau le nid ; à Faraigo.ée la Joile ; à l'homme
l'amitié.

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux
du savoir.
1. Littéralement! « Comme la ·char.rue suit les paroles, cainsi Dieu
récompense les prières. »
;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

N'attends que du poison des eàux·st~gnaùtes.
Celui-là seul connaît la suffisance, qui &lt;l'a.bord a connu
l'excès 1 •
' '
Souffrir les remontr.~nêes du fou : privilège royal.
Y eux, de feu ; narines: d'air ; bouche, d'eau ; barbe, de
terre.

,. .

Pauvre en courage est riche en ruse.
Le pommier pour pqusser, ne prend point conseil du
hêtre; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir.

LE MARIAGE DU · CIEL ET DE L'ENFER

Adversité, raidit ; félicité, rernche

1 37

1•

Le meilleur vin, c'est le plus vieux ; la meilleure eau,
c'est la plus neuve.
Prières, ne labourez pas l Louanges, ne moissonnez pas !
Joies, ne riez pas ! Chagrins, ne pleurez pas !
Tête, le Sublime; Cœur, le Pathos; gén'itoires, la Beauté;
pieds et mains, la Proportion.
Tel l'air à l'oiseau, ou là mer au porsson; le mépris à
qui le mérite.

Le corbeau voudrait que t0ut soit noir, et le hibou que
tout soit blanc.

Aux rewnnaissants, les mains pleines.
Exubérance : c'est Beauté.
C'est parce que d'autres ont été fous, que nous, ngus
pouvons ne pas l'être 2 •
L'âme d~ doux plaisir ne peut être souillée.
Si plane un aigle, lève la tête ; contemple une parcelle de
génie.
De n:iême que la chenille choisit, pour y pose·r ses. œufs,
les feuilles les plus belles ; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur· nos plus belles joies.
Pour créer u.ne petite fleur, des siècles ont travaillé_.
1. Littéralement : « Tu ne peux connaître ce qui est ,assez, que si
tu as connu d'abord ce qui est plus qu'assez. &gt;&gt;
2. Littéralement : « Si d'autres n'aYa,ient pas été fous., c'est nous
qui devrions l'être. &gt;&gt;

Le lion serait rusé, si conseillé par le renard.

La culture trace des chemins droits ; mais les chemins
tortueux sans profit sont ceux là mêmes du génie.
Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer
d'insatisfaits désirs 2 •
L'homme absent, la nature est st,érile.

1. (Da11m braces; bless relaxes) Damn comporte une idée de malédiction, de damnation; bless, de bénédiction. Grolleau propose ici :
le ma/beur enchaine; le bonheur délivre. Mais il me parait que la pensét:
de Blake est ici faussée. Ce proverbe de l'enfer donne tout l'avantage
à la malédiction, à l'advers.ité. « To brace », ne peut signifier.: enchaîner ; son sens propre est ici : tonifier, (braâng afr) galvaniser,
tendre ; et s'oppose à « to relax » détendre, amollir.
_
2. Plus exactement : des désirs. inagis.

�I 38

-LA NOUv;ELLE REVUE FRANÇAISE

La vérité, jamais ne peut être. dite de telle manière qu'elle
soit comprise et ne soit pas crue.
Même loi pour le lion et pour le bœuf, c'est oppression.
En voilà assez ~ e}i voilà -trop.

.·

,1

Les poètes de l'aotiqu1té peuplaient le monde sensible
de dieux et de génies, auxquels ils donnai~~ les- non:s -: et
qu'ils revêtaient des attributs - des b01s, des rn1sseaux,
des montagnes, des lacs, des peuples, des cit~s, et de
quoi que ce soit que leurs nombrem: sens élafg1s _pussent
atteindre.
Ils étudiaient particulièrement le génie de chaque ville
et de chaque contrée, plaçant celui-ci sous la tutelle- de sa
déité spirituelle ;
.
Mais bientôt ,pour Yavantagè de •quelques uns, et pour
l'asservissemen~ de la masse, un effort fut tenté d'abstraire
ces déités, qui s'éèhàppèrent ainsi de leur matérialité première : les- prêtres entrèrent en scène. ' .
.
Instituant les rites, d'après les premiers récits des
poètes.
Et finalement les prêtres déclarèrent, qu'ainsi l'avaient
voulu les Dieux.

Les hommes oublièrent alors que seul, le cœur de
l'homme est le lieu de toutes les déités .

VISION MEMORABLE ·

Les prophètes )sait et Ezychie! so11paient~avec moi. Je le~r
demandai comment ils osaient si lib~emcnt affirmer q,ue Dieu

LE MAJUAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

1 39

leur parlait. N'avaient-ils point songé, ce faisan~ qtb'îls
risquaient de n'.étre pa,s compris, de p1tter appui à l'imposturû
Isaïe répondit: cc Certes, je. ne vis ni n'entendis aucun Dieu
par quelque perception limitée de mes organes, mais me5 sens
découvrirent T:·infini dans chaque chose, et dès lors je me convainquîs de ceci, .dont je demeute persuadé : que la voix de
l'indignation sincère est voix de Dieu; je ne mHnquiétai point
des conséquences; j'écrivis .
- Pour qu'une chose soit, demandai-je alors, la ferme conviction qièelle est, suffit-elle.? »
Il répondit .: (&lt; Les poètes le croient. Cette ferme conviction, dans les siècles d'imagination, nmuait les moMagnes;
rnais peu nombreux sont ceux capables, en quoi qut ee soit,
d'une conviction véritable. »
Ezechiel dit alors : c&lt; La philosophie de l'Orient enseigna les
premiers principes de la perception humai-ne, telle nation voyait
l'origine dans rel prùzcipe, t-elle autre, nation dans tel a.ùtre
principe-; nous d'Irraël, enseig11âmes que le génie,·poétique. ainsi que vous le nommez. 1naintenant - était Ye.- principe
initial, et que tous les a:ut-res en d6rwaient; de là-notre mépris
pour les prttres et ies philosophés des a.utres contrées; a t'est
pourquoi nous a.llions prophétisant que tous les dieux trouvaient
en nous leur origine1 comme il ser:ait enfin prouvé, ttib11taires
du. Génie Poétique ; c'étdit 1a œ que notre, grand poète...c:roi David
désirait avec tant de ferveur, et invoquait si pathétiquement, à
quoi, disait-il, il devait l'assufettissement des ennemis et Ze gouvernement des royaumes; et nozfs ai111ions 1w.tre Dieu jusqu'à
maudire en son n()1ilt toute autre déité des nations environnantes
et que nous déclarwns révoltées ; de- sorte que le vulgaire
vint if, penser qt'ie- toute,s les nat-ions seraient a la fin soumises
aux Juifs. Cela, dit-il,fut appelé ase-réaliser, ainsi que toutes les
fen-nes convicJions, car toutes les nations reconnaissent présentement le code'fziif et vénèrent le diett des Juifs. Or peut-il y avoir
sujétion plus grande ? &gt;&gt;
f' entendis tout cela avec stu.peur ei dus confemr ma conviction
pers0nnelle.
·

�140

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE:

Après le repas, je priai ]saie d'accorder au monde la révélation de ses œuvres perdues; il me dit qu'il ne s'en était
perdu aucune qui eût q1,œlque valeur. Ezechiel me parla de
même.
Je demandai alors a Isaïe pour quel motif il était allé, corps
et pieds nus,' durqnt trois a1Js. Il répondit : « Pour le mtme
motif qwi fit aller aimi notre ami Diogéne, le Grec. )&gt;
Je demandai a Ezechiel ce qui le fit manger des exc:éments
et rester si longtemps de suite, gisant sur le flanc dr01.t ou le
flanc gauche? Il répondit: « Le désir d'elever les autres ~ommes
jusqu'a la perception de l'infini: les tri~s. de l'.Amériqtte du_
Nord ont des pratiques semblables ; et celui-la est-zl honntte qui
résiste à son génie ou à sa conscience, ·pour le seul anwur de ses
aises et d'une présente satisfaction? )&gt;
** *
L'ancienne tradition, selon laquelle le monde doit être
consumé par le feu, au bout de six mille ans, est vraie,
ainsi que je l'ai appris de l'Enfer.
,
Car le chérubin au aJaive de flamme sera releve de sa
b
•
garde auprès de l'arbre de vie, et a?ssit~t la créatio_n
entière sera consumée, et t0ut ce qm mamtenant nous
paraît fini et corrompu, nous ap?araî~ra infi1:i e: p~r.
Ceci sera obtenu p4 r une amélrorauon de la JOU!ssance
sensuelle.
Mais tout d'abord cette distinction entre le corps
humain et l'âme humaine, devra être abolie : ceci je
l'obtie.ndrai, en imprimant selon la méthode inf~rnale,
-avec des corrosifs, qui dans l'Enfer sont des vulnéraires et
des baumes - qui volatilisent les surfaces apparentes et
-0.écouvre.nt l'infini que celles-ci dissimulaient.
Si les fenètres de la perception étaient nettoyées, chaque
-chose apparaîtrait à l'homme, - ainsi qu'elle l'est infinie.
Cai· l'homme s'est lui-même enfermé jusqu'à ne plus
rien voir qu'à travers les fissures étroites de sa caverne.

LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

VISION MEMORABLE

J'étais dans une imprimerie, en Enfer, et je vù la méthode
par laquelle est transmis, de genération en génération, le
savoir.
Dans la première chambre, était ttn Dragon-homme, balayant
les gravats a la bouche d'une caverne;_ à l'intérieur, plusieitrs
dragons approfondissaient la caverne.
Dans la seconde chambre, était une vipère enroulée autour
du roc et de la caverne et d'autres ornant celle~ci avec de l'or,
de l'argent et des pierreries.
Dans la troisième chambre, je vis un aigle, dont les ailes et
les plumes etaient d'air ; et il rendait l'intérieur de la
caverne in.fini; alentour, nombre d'aigles, pareils à des hommes,
édifiaient des palais sur les rocs immenses.
Dans la quatrième cha,mbre, des lions -de flamme ardente
tournaient furieux, et fondaient les métaux en fl11,ides vivants.
Dans la cinquième cha.mbre, des formes sans nom jetaient
les métaux dans l'espace.
Ceux-ci etaient reçus dans la sixieme chambre par des
hommes; ils y prenaient l'aspect de livres et formaient des bibliothèques.
*

* *
Les géants qui amenèrent ce monde à son existence
sensuelle, et qui depuis semblent y vivre enchaînés, sont
véritablement les principes de sa vie et les générateurs de
toute acti\·ité ; mais les chaînes sont les ruses des esprits
faibles et soumis, qui ont pouvoir de résister à l'énergie ;
selon_ce que dit le proverbe - « pauvre en courage est
riche en ruse ». ·
Ainsi, une portion de l'être est le Prolifique, l'autre
portion le Dévorant: il semble au Dévorant qu'il tient k
Producteur dans ses chaînes; mais cela n•est point; il ne

�LA N0UVELLE REVUJ;: FRANÇAISR

tient que des portions d'existence et s'imagine qu'il tient
le tout.
Mais le Prolifique cesserait d'être prolifique si le Dévorant comme une mer, n'absorbait l'excès de ses délices.
Certains diront : Dieu n'est-il pas seul Prolifique ?
Je réponds : Dieu seul Agit et Est, d~ns les êtres existants ou hommes .
11 y a et il y aura toujours sur la tèrre ces &lt;lem classes
d'hommes, et elles seront toujours ennemies ; essayer de
les réconcilier, c'est s'efforcer- de détr-uire l'existence.
La Religion est u·n effort pour les , réconcilier.

.'

NoTE: Jésus-Christ a: désiré - non les unir, mais les
séparer, ;:tinsi que nous le voyons dans la. parabole des
brebis et des bpucs ! f;t ·ne gisait-il pas : Jè. suis venll pour
apporter non pas la Paix, mais-le Glaive.
•,

'1•.\

Le Messie ou Satan,' ou Tentateur; était d'àbord considéré çomme un des Ântidéluyiens, c'est-à::dire : une de
nos E11ergies.
VIS_l0N ~1EMORABLE

Un ange vint vers moi et dit : &lt;&lt; 0 pitoyahle, jeune fou ,/ 0
horrible! 0 état effroyable! C011sidère le ca{;hot embrasé que ln
te prépares a toi-même, pour toute l'éternité, et vers où te mene
lit chimin, qne t?l suis, :» '
_
J r p ;;
Je dis : , &lt;&lt; peyt-ftre voud,rez..-11oµs bien !ne t,!J(r!l,trer mon lot
éfe,rnel, ,ou nous wcontampl~rorj's qisefl]iile et j/.OjtS verrcms, de
votre lot et du mien, lequel_est ¼plus désiiiible. &gt;&gt;
Il mej# awr,s pénétrer ~a11s un~ Jtable, puis dan-s une église,
piijs, m,1,-de,ssous, drins la crypte de /:église à t:ext1&lt;émit4 de _laquelle il y avait un mmûin. Nous pénétrdrites da,1s le moylw;
et az6 _delà c"tûit_, ,tme. cape. J}n , tâtonnant, nous s1livt,1ner une
pé:nibte route, en spi1'al:e, quj descendait (t trav~rs la cavr,rnei
f,t1-Sqttà 1m espace-vide, s-ans limites, qui s'ouvrit au,...des~ous de

LE MARI.AGE DU CIEL ET DE L'ENFER

1 43

nous, comme un ciel; et nou5 retenant aux racines des arbres,
nous pendîmes au-dessils de cette immensz'té. Je dis alors :
&lt;&lt; Ange, si vous le voulez. bim, nous nous abandonnerons à c~ ,
vide et verrons si la Providence est , là itUSJi. Si vous ne le
voulez poi11t, nwi je le veux. )&gt; Mais l'ange répondît : « Jeune
présomptueux, ne suffit-il pas, tandis que nous demeMerons-iâ,
que nous contemplions ton .lot; il va bient6t nous apparaitre
quand cessera l'obscurité. »
Je demeurai• donc p;és de lui, assis dans l'entrelacs dès
racines d'un chêne,· et liû se -retenait accroëhé a un champig•non
qui pendait, tête en bas, _sur l'abîme.
Peu à peu, la profondewr infinie devint distincte, rougeoyante
co11tmê la fu11zée d'u,ne ville -incerrdiée; a11,-dessous ~e nous., à
tlne immense distance, était le soleil, noir mais luisant; alentour du. soleil, des lign,es, de fett s1zr lesq1.1elles d'énormes araignées évoluaient, se traî11ant vers leurs proies; lesquelles valetaient, nageaient plutôt, dans la profondeur infinie, sous forme
d' tmimaux très affreux~ isstts · de 1a corrnptian; et l'espace était
tout empli et paraissait co111posé d'elles: ce sont là les Dé,mons,
et on lllS. riomme Puissan:ces de l'air .
f e demandai donc à mon {ompagnol'} quel était mon lot
étern_el ? Il répondit : cc Ent're les araign'ées noires et bl{l,nches. &gt;&gt;
Mais, à cç nwment_, _J?entre les araignées nains et blanches~
une nuée de fta,mme éclata 'foulant a tra11t:-rs ,l'abiJne, assombrissant tout cé qui sè trouvait au-des:ïotts d'elle, ~esorte que la
profondeur i11férieure dë:vint -11oiré comme · 1me 1ner et s'agita
avec 111i brui-t. terrible : ait-dNsous de nous, il n'était plus rien
q1ltm pût ·voir, q1t'1~7te, noire tempüe, lorsque regiardçmt vers
l'est, nous distinguâmes vers les nuées et les vagues, une cataracte de,sang-rnêlé de feu etJ distant -de nous seul~tnent-de quelques jets de pierre, apparttt et plongea de n@vea{(, le repli
écameux d'un 11wnstrueux serpent~ -vers l'Est eujin, distant
d'environ trpis, degrls, u11~ ;créte enf!a1itrnéè.apparut ati-'fiessus
de, vagues•. lerft~ment cela s'eleva·'ô111'~blabl.e~à u1:e rq,ngét; de
rocs· d:or, et nous vîrnes deux globes de feu cramoisi,, desquels

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

s'échappait la mer en ntiagfs de fumée, et nous comprîmes alors
que c'était la tête. de ltrl:'iathan : son front était divisé par des
stries de vert et de pourpre-, semblabl,s a cellés sude front d1un
tigre; bientôt nou, distinguâmes sa gueule; ses branchies rouges
pendaient juste au-dessus de l'écume en,. furie et teignaient de
rais de sang lt gouffre noir, avançant vers nous avec tout l'emportement d'une spirituelle existence.
L'ange, mon ami, grimpa de son poste dl:Lns le moulin: je
demeurai seul, et voici; cette apparence nétaît plus ; je me
trouvtti couché sur une plaisante terrasse, au bord d'une riviêre_,
au clair de lune, écoutant un jourur de harpe qui chantait en
s'accompagnant sur ce thème : L'homme qui ne change jamais
d'opinion, est compa.rable a l'eau stagnante; il fomente les seipents de l'esprit.
Puis, je me levai et partis à la recherche du . nîoulin où je
trouvai mon Ange, qui, surpris, me demanda comment j'avais
échappé.
Je réporidis: &lt;&lt; Tout ce qu'ensemble nous avons vu, procédait ile
votre métaphysique; car, sitôt après V()fre fuite, je me suis
trouvé sur une terrasse, écputanf un joueur de harpe, au clair
de lune. Mais a présent que nous avons vu mon lot éternel,
vous montrerai-je le v6tre ? » Ma proposition le fit rire, -mais
moi, soudain, je le saisis entre mes bras et fendis, en volant, la
nuit occidentale; et nous nous élevdmès ainsi j1tsqu' au-dessus
- de l'ombre de la terre : alors je me lançai avec liii tout droit
dans le corps du soleil; et là je me -revttis de blanc et prenant
dans mes mains les liures de Swedenborg, je plongeai loin âu
glorieux climat, et outrepassant les planetes, nous atteignîmes
Saturne. La, je m'arrêtai pour me reposer; JniÏs ntélançai dans
J-e vide, entre Saturne et les étoiles fixes .
« Voici ton lot, lui dis-je., ici, dans œt espace - si espace
ceci peut être nommé. &gt;&gt;
.
Bientôt nous vîmes l'e.table et l'église; et je l'emmenai vers
l'autel et j'ouvris la Bible, et voici: c'Jtait un -puits profond
dans lequel je desce,ndis, faisant passer tange deuarit moi; nous
vînm bierttôt sept maisons de brique; nous entrâmes dans l'une

LE .MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

d'elles; il y avait là quantité de singes babouins et d'autres de
cette espèce, enr,ha!nés par le milieu du corps, grimaçants et
s'agrippant l'un à l'autre, mais emp!chés par le peu de longueur de leurs chaînes. Pourtant, je les vis qui pmfois devenaient plus nombreux, et le fort alors s'emparait du faible, et
toujours grimaçant ils s'accouplaient d'abord, puis s'entre-dévoraient, arrachant un membre d'abord, puis nn autre, de sorte
que bientôt il ne restait plus qu'un tronc misérable, lequel ils
embrassaient d'abord avec des grima.ces de feinte tendresse, puis
finissaient par dévorer également. De-ci de-la j'en vis qui épluchaient, avec gourmandise, la chair de leur propre queue. La
puanteur nous incommodait grandement tous deux ; nous rentrâmes dans le moitlin; ma main ramena l,f. sqtJ.elette d'un
corps; c'était les Analytiques d'Aristote.
L'ange me dit alors: &lt;( Ta fantaisie m'en afait accroire, et
de cela tu devrais rougir. &gt;&gt;
Je répondis: &lt;c Réciproquement chacun de nous en fait accroire
à l'autre; c'est vrainumt perdre son temps que de converser avec
toi qui n'as su produire que d~s Analytiques. &gt;&gt;
*
* *

Il m'a toujours paru que les Anges avaient la vanité de
parler d'eux-mêmes comme étant seuls sages ; ils font cela
avec la confiante _insolence qui naît du raisonnement systématique.
C'est ainsi que Swedenborg se vante d'avoir écrit des
choses neuves - bien que ce ne soit qu'une rable des
matières ou un catalogue de livres précédemment publiés.
Un homme conduisait un singe pour une parade, et
parce qu'il était un peu plus sensé que le singe, il s'enflait
de vanité et se considérait comme sept fois plus sage que
les autres hommes.
Tel est le cas de Swedenborg : il dénonce la folie des
églises et démasque les hypocrites, et en vient .à imaginer
que tous les hommes s011t religieux et qu'il est le seul sur
terre qui jamais rompît les mailles du filet.

�LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER

LA .NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Maintena-nt écoute;,;: ceci est un fait évident : Swedenborg n'a pas écrit une.seule-vérité neuve. .
Et c~ai en est un .autre: .il a écrit toutes les vieilles faussetés.
Et ·maintenant écoutez la rai.son : il conversait .avec les
Anoes qui tous sont religieux, et ne cônversait pas avec
t:i
l
.
les Démons qui tous haïssc:nt la Religion - cari en était
incapable à caùse de sa fatuité intellectuelle'.
C'est ainsi que 1~s écrits de Swedenborg ne. sont qu'une
récapitulation de toutes les opinions superficielles, et
qu'une analyse des· opinions 1~ plus sublimes ; rien de

~m.

.

Voici maintenant un autre fait évident : n'importe quel
homme au talent mécanique. peut, s'ai&lt;laot des écrits de
Paracelse ou de Jac0b Boehme, produire dix mille v.olumes
de valeur égale à ceux de Swedenborg, et s'aidant de ce_ux
de Dante ou de Shakespeare des volumes en nombre
infini.
rMais après qu.'il aura fait cela, qu'il ne vienue pas
se dire au'il en sait plus que son maître, car simplement il
tient un~ chandelle en plein midi.

VIS.10N MEUOR.ABLE

Un jour, je vis un. démon dans ime flamme de f~u, qui
surgit devant un Ange as.sis sur 1m nuage; et le démon dit ces
mots. :
« Le ciûte. de Dieu est de rendre honneur à ses àons dans
d'aùtres hommes&gt; à chacun selon s.on génie, aux pl1is grands le
rneilleur anwur. Envier ou calomnier lts grands honmies, c'eJt
haïr Dieu, car il n1est pas d'autre Dieu.».
L'ange en entendrmt ces mots, devint presq-ue bleu; mais se
'I. Ou peut-être· : à cause dè ses opinions préconçues (ronceiteà
11otions).

1.

147

maîtrisant il jaunit, puis enfin tourna au blanc rose · et souriant
il répliqua :
,
« 0 idolâtre, Dieu n'est-il pas un? Et n'est-il pas visible en
Jésus-Christ? Et Jésus-Christ n'a-t-il pas donné son assentiment a la loi des dix commandements ? et tous les autres hommes
ne sont-ils pas des insensés, des pécheurs, des zéros ? »
Le démon répondit : «~Broiè l'insensé comme le grain de blé
sous la meule! Tu ne sépareras pas de lui sa folie. Si jésusChrist est le plus grand des hommes, tu lui a&lt;is le plus gram:'
amour. Mais écoute à présent comme il a donné son assentiment
à la loi des dix commandements : ne s'est-il pas moqué du
sabbat, moquant ainsi le sabbat de Dieu? N'a-t-il pas meurtri
ceux qui furent meurtris en son nom ? Détourné la loi, de la
femme adultère? Volé le travail de ceux qui le faisaient vivre ?
Supporté le faux témoignage en refusant de se défendre contre
Pilate? Convoité lonqu'il priait pour ses discj,ples et qu'il leur
enjoignait de secouer la pç11-s,sière de Jeurs sandales contre ceux
qÙi refusaient de les loger ? &gt;&gt;
Je vous le dis, nulle vertu ne peut exister qu'elle ne brise ces
dix commandements. Jésus était tout vertu; il agissait par
impulsion, non selon les règles.
Apres qu'il eut ainsi parlé, je regardai l'Ange; il écarta les
bras, embrassa la flamme ·de feu, fut consumé et resurgit en
Elisée.
-

NoTE. Cet ange qui maintenant est devenu un démon,
est mon .imi particulier ; nous lisons souvent la Bible
ensemble, dans son sens infernal ou diabolique - que le
monde connaîtra s'il se conduit bien.
J'ai aussi : la Bible de l'Enfer, que le monde connaîtra,
qu'il le veuille ou non.
Traduit par

ANDRÉ GIDE

WILLIAM BLAKE

�VOLUTES

II

VOLUTES

Quand je revois ta cuisse où le givre se colle,
ô Diane de pierre, et le pli de ton sein,

I

le temps que je n'allais pas encore à I'école
vient reprendre sa course autour de ces bassins.
Tout nuage est possible encore. D'une pipe
un filet monte en point d'interrogation.

Chercher les pas de mon enfance, 6 Tuileries !

Selon que plus ou moins ton souff!,e s'émancipe,

Vous dé.filez toujours, gardes municipaux,

tu vois y moutonner d'au tref créations.

mais il manque à l'orgueil de vos cavaleries
le casque et la blqncheur des baudriers de peau.

Quenouille, a quel rouet ta laine se dévide
sur le rythme d'un pied qui bat les temps égaux ?

Où fiottent les rubans de" vos coiffes, nourrices ?
Vous dites qu'au printemps les orangers fleurissent ?

Tourne, fumée en rond! Et le tabac se vide
de fantômes touclés mieux que des escargots.

C'est un plus jeune vieux qui charme les oiseaux.

Bleus turbans, mais ouvrez la fenttre, ils s'envolent.
Et rien que changer d'air nous ravit l'auréole.

Tandù que sur l'allée où la ronde s'est faite,

Pour un si vain plaisir tant d'argent dépensé I

tu suspends, chassertsse, une jambe parfaite,

,
Fumeur intoxiqué par trop de nicotine
yt sourd- grand bien te fasse - aux critiques sensés,
tu vois naître sans fin le songe où tu t'obstines.

je pousse devant moi ces images, cerceaux.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

III

REMARQ_UE SUR LES GONCOURT

A quel astre, ce soir, vais-je nouer ce vœu?
Je te cherche parmi ces femmes et ces filles
- hauts peignes espagnols sur les divers cheveu~ visage, ô mon étoile où quelque feu scintille.

Mais plus seul au remous des foules, je ne mis,
prêt toujours a cueilHr la lune au bout des branches,
qu'un rêveur !coutant son jaràin dans la nu,i (
nwllement s'éventer d'un arbuste qui penche.

Le jeu de la mantille et du châle brodé,
le rire, une fusi!e entre les feuilles sombres,
quel sérieux regard leur poorrais-je ctcwrder?

Mille reflets sur l'eau des lumières qui sombrent.
Et je donne à l'attrore, ô cieux qui pâlissez.,
cet ombrageux désir que fe n1ai pas fixé.
PAUL FIERENS

De fêcrivain qui fait école, la gloire glisse parfois en
un piège dont elle a peine à se dégager. Entre son œUVl'e
et ri.otre regard des contrefaçons innombrables interposent
une série de rideaux, et toujours davantage l'œuvre recule
dans l'invisible. Par sa nature même, le talent des Gon•
court les désignait pour devenir de ce jeu du sort des
victimes qu'ils auraient qualifiées d'cc exquises». Tandis
qu'on les lit, il n'est pas toujours facile même à ceux qui
•les goûtent le plus de nettoyer la mémoire dés paillettes
poudreuses de tant de. sémillants chroniqueurs, et en par~
ticulier d'un certain .style « a:vant-propos pour catalogue
d'exposition» dont le rappor.t aux réussites des Goncourt
est à peu près cel"1;1i d'un domino sur lequel il a plu, aux
taches vives d'une aquarelle de Boudin ou à quelque berge
frissonnante -de Sisley.
De là peut-être le vent de réaction qui dans les années
antérieures à 1-a guerre soufflait de tous côtés contre
l'œuvre · des deux frères. La réaction était d'a.illeurs à c~
point dépourvue de nuance qu'elle apparaissait proprement
inique; fille légitime, elle, de cette inintelligense même
que l'on jugeait bon de reprocher à des hommes en leurs
limites entièrement originaux ; qui ont retrouvé, ressuscité
l'art de tout un siècle - et de ce siècle à la se!.lle mention
duquel certains détracteurs des Goncourt se prosternent
· aussitôt ~; qui annexèrent le Japon à notre ctilture et
qui .ont • soumis nos habitudes visueUes à des exercices
d'assouplissement et de précision singulièrement pro.fi-

�152

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tables. Aussi, le centenaire d'Edmond ·de Goncou.rt se futil produit quinze ans plus tôt, les esprits qu'anime un
souci d'équité eussent préféré garder leurs réserves pour
eux. Mais les livres des Goncourt appartiennent dorénavant à l'histoire; de la direction nouvelle qu'ils imprimèrent
au roman on peut discuter le principe : on ne saurait nier
que non seulement ils furent les premiers en date, mais
qu'ils remplirent leur objet de telle sorte que ceux qui
prirent d'eux le mot d'ordre se trouvèrent réduits à la
pâleur de la réplique ou à cette autre pâleur détournée
que représente l'outrance. Aujourd'hui que la découverte
éventuelle de nouveaux dessins de Watteau constitue à
juste titre un événement; qu'une exposition Prudhon est
ouverte, on a le droit de postuler que règne au sujet des
Goncourt cette fixité barométrique seule favorable . aux
restrictions des admirateurs sincères.
« Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien
rendre. i&gt; Soutenir qu'e.nvers le premier terme de la définition de Buffon les Goncourt ne se soient pas acquittés est
parfaitement inexact : on pense bien quand l'acte mental
est adéquat à la fin qu'il se propose, et le fait de réclamer
sans cesse d'un artiste qu'il pense davantage traduit le
plus souvent une méconnaissance totale du rôle de la
pensée dans l'art, - du plan où cette pensée est appelée
à intervenir ; il n'en est pas moins vrai que c'est sur le
second et plus encore sur le troisième terme de la définition que dans la pratique les Goncourt ont insisté. Tout
• leur effort s'est concentré, - s'est crispé parfois, - sur le
problème de « bien rendre i&gt; ce qu'ils avaient c&lt; bien senti i&gt;.
C'.est précisément pour avoir voulu maintenir avec une
rigueur absolue l'équation qu'ils avaient établie entre cesdeux termes que les Goncourt tombent sous le coup de
ce1tains des reproches qt,1'011 leur adresse; une relative vulnérabilité esthétique naît en leur cas d'une trop méticuleuse· probité. De chaque pièce d'or, ils ont cru qu'il fallait
jusqu'au dernier sou toujours restituer la monnaie : ils

REMARQUE SUR LES GOKCOURT

1 53

n'ont pas su ouvrir ce compte de c&lt; Profits et Pertes &gt;&gt; dont
l'artiste tout à fait grand découvre bien vite que son industrie ne saurait se passer. Toutes les fois où comme ici c'est
parce qu'il a trop préservé sa ligne qu'un artiste touche un
écueil, il commande l'estime et suscite l'examen.
Le rendu strict des objets - et j'entends par Jà, non
point cette suggestion grâce à laquelle les artistes du rang le
plus haut peut-être obtiennent que l'objet se recompose irréprochablement dans la vision du lecteur, mais bien l'acte
qui pose l'objet lui-même devant nous à la façon dont on
le place sur une table - ne s'introduit dans la littérature
française qu'avec Théophile Gautier. Ce ne sont plus des
analogies, ce sont des identités que l'artiste poursuit alors.
Mais le succès d'une tellf entreprise implique cette stabilité de l'esprit présidant au pacifique 'travail de la main qui
constitue un des traits les plus beaux et les plus attachants
de Théophile Gautier : il semble toujours que Gautier soit
assis devant le modèle qu'il restitue. Or l'art de prédilection des Goncourt est celui où la grâce tremble au sein
même de la beauté ; c'est le mouvement de la forme qu'en
leur œuvre ils visent toujours, - et ce mouvement même,
ils prétendent à le saisir de telle manière que dans leur
transcription son tourbillon léger ne soit jamais suspendu.
C'est en quoi la limite où ils s'établissent est périlleuse.
Parce que les effets du peintre sont des effets dans l'espace,
que ses rapports avec le temps se bornent à s'en assurer par sa
science la toute puissante collaboration le peintre peut non
seulement se permettre ce mouvement de la forme, mais.
y trouver un incomparable rehaut : la façon dont imperceptiblement une de ses figures a l'air de bouger est parfois
chez lui l'indice même de la race : songez aux sanguines
de Watteau . Mais !'écrivain qui se veut pictural est tenu
au contraire de renforcer le caractère de fixité qu'a par
nature le tableau peint : la fixité fait ici contrepoids, et
c'est ce qu'ont admirablement compris Gautier et, après
lui, Flaubert. L'inconvénient en effet de l'expression qui

�1 54

•'

LA NOUVELLE. REVUE FRàNÇAISE

bouge, c'est que survienne le moment où elle aboutit à la
trépidation; et cette trépidation s'aggrave ici d_u fait _q ue
l~s Goncourt ont érigé le système nerveux èn uu facteur
esthétique différepcié et conscient à l'excès. Ils ont systématiquement provoqué. chez eux l'entrée en je1:1 d'un:e'force
qui
toute SOD! efficace et toute sa beauté que lorsqu'elle
se dégage, électrique, à la pointe d'autres facultés dont elle
s'offre alors à nnus comrn.e quelque merveilleuse antenne.
Le réseau nerveux des Goncourt est s.i complètement à
découvert que tror souvent l'on pense aux pl~nches Jes
atlas spéciaux.
Manquer de goût à force d'en avoir.,, - le c_as des Goncourt nous apprend qne pareille anomalie_peut se produire:
lorsqu'il est tout entiér jouissance,_ le goût en matière d'art
fausse parfois. le tact ·e n matière de style. La finesse même
de la vision. 1 le pouvoir d.e discrimination presque-iudéfini,e
qu'elle engeo.dte, induisent certains artistes r mettre· ~n
œtte finesse. et en ce pouvoir toutes leurs complaisances,
à modeler chaque sensation avec une i:ns:is.tance finalement
indiscrète. « Es.t-c.e beau 1 Mais rendre ça !--· le tripotis, le
roulement, ça l &gt;l s'écrie un personnage d:e Charles Demailly
devant le spectacle du bal de !'Opéra, et Charles lui-même,
dans lequel les Goncomt ont su faire passer non seulement
leur plus frémissantes mais aussi leurs plus nobles ardeurs,
ne dit-il pas : ic Combien dans ma vie .aurai-je tripoté
d'objets d'art, et joui· par .eax ! 1, Si, sur le plan d'une
certaine bienséance, cet exercice déco1;1sidère légèrement un
artiste, le ravale au rang d'un collectionneur un peu gourmand, du moins l'objet d'art n'en reçoit-il nulle atteinte :
il n'en va pas de même de son équivalent verbal; l'expres.s19n, elle; ne se laisse-pas tripoter sans qu'elle ne se chiffonne ·quelque, peu_. Chez les Goncourt, il est vrai, Ie
chiffonnage ne ·dépasse g:uè_re le point jusqu'où le mène à
l'occasion une lingère ex.'pèrtê, tandis que certains de leurs
imitateurs :ont trav&lt;tillé pour le chiffonnier sans plus.
N'importe : cette continence esthétique qui.chez le grand

n'a

REMARQUE SUR LES GONCOURT

I

55

artiste hride toutes choses, y compris l'expression de l'mcontinence elle-même, voilà la qualité qui aux Goncourt a
trop manqué.
Mais la sensibilité visuelle.., au degré où ils la possédèrent., est un don si rare que c'est à elle que dans leur
cas ilfauttoujours revenir. S'ils ont excellé dans la« note&gt;&gt;,
c'est que la &lt;( note » souffre les approches les plus familières; je dirai même qu'elle les appelle; elle n'est vraiment
« note &gt;&gt; qu'à ce prix. Aussi, envisageant les Goncourt non
plus comme inidateurs mais comme stylistes, je serais
enclin à voir leur chef-d'œuvre dans les trois premiers
volumes du Journal,. - je dis les trois premiers, car, bien
qu·e ce soit le centenaire d'Edmond que nous célébrions
aujourd'hui, c'est du vivant de Jules que l'œuvre atteint
à mon sens son point de maturité. Chose singulière,
c'est dans le Journal que le moteur ronfle le moins. S'ils
l'on certainement écrit avec une ~lirière-pensée de publication, du moins l'écrivaient-ils pour une échéance lointaine qui put contribuer à calmer cette fièvre de l'effet à
produire que leur honnêteté foncière et la dignité de leurs
scrupules ne parvinrent cependant jamais à éliminer . 'Le
Journal est bien davantage que le document inappréciable
reconnu de tous aujourd'hui : en ces annales de deux esprits
hautains mais torturés, d'une intégrité vétille).lse, observations et aperçus pénètrent : on y rencontre plus d'un
trait que Chamfort n'aurait pas désavoué, et chez les Goncourt la formule a toujours l'air de s'enlever sur un
de ces fonds teintés qui avivent tel dessin de maître.
En maints endroits ils se sont targués de ne point aimer
la nature : cependant le Journal renferme certains paysages
d'une précieuse matière saupoudrée devant lesquels on
comprend tout le sens de l'expression : les caresses du
pinceau. Les Goncourt ont su voir, et presque tous leurs
défauts ne naissent somme toute que de l'excès même de
cette qualité. Leur regard ne peut se poser sur les objets
sans qu'il y contracte une ivresse qui se communiquaflt

�LÀ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

à la page étend jusqu'à nous sa contagion et nous monte
un peu à la tête. Ils appartiennent à l'ordre de ces écrivains qui pour être pleinement goûtés ont besoin_qu'on
devienne à demi leur complice, - mais sont-ils vraiment
si nombreux ceux qui peuvent se passer tout à fait de cette
complicité là?

t: TUDE DE NU

CHARLES DU BOS

A MADAME M. B.

Exploration! La première fois que je te vis, je n'accueillis que les reflets qui se jouaient sur ton visage. Si j'avais
avoué de quel lin fragile se reliaient alors nos regards,
peut-être ne serais-tu jamais revenue ... Le bavolet de ton
chapeau était d'une faille cyclamen. Une broderie flottait
sur ses bords. La soie vaporisait une clarté que les mailles
éclaboussaient en étincelles. Des échanges s'o_péraient entre
ta pâleur et la soie. D'où l'imprécision de tes traits. Ta
beauté se devinait. On n'eut osé l'affirmer. Captive entre
les feux croisés des fards, des tissus lamés et des lampes
voltaïques, tu te blessais de reflets. D'autres reflets te pansaient. Des lanières d'ares-en-ciel couraient en complexes
spicas sur tes joues. Ajoutons tes lignes noyées dans un
moutonnement de fourrures. Il y avait où s'irriter d'étreindre
un nuage éphémère au lieu des contours désirés ...
** *

Découvertes ! Tu retiras ton chapeau. Vrai, tu changeas
de visage. Ta physionomie vacilla sous d'inattendus reflets.
J'eus du mal à m'orienter. Le bandeau de métal serrant ce
soir-là tes cheveux, les triples mousselines de. la lampe,
dans un ccin une veilleuse, douce paupière abaissée, songe!
Quels rayonnements, fondus ou scindés tour à tour au
hasard de tes regards luisant comme un poignard, au

(

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

caprice de tes gestes- étendards d'ombre levés I Ta coquetterie - gourmande de curiosité - se plaisait à poser des
énigmes. Un peu décorative, ta grâce. Tu évoquais la
ballerine de qui chaque effet de pointes exige un effet de
primes sur un tréteau à réflecteurs.
Somme toute, tu te dé'robais. Tu fuyais sous les lueurs
artificielles : une amoureuse d'antan eût fui sous un bosquet. Craignais-tu de te livrer par l'exactitude de ton teint -?
Il n'est pas impossible que ces fards aient caressé des joues
timides.
Tu minaudais à coups de reflets. Les reflets dansaient des
rondes autour de fa beauté. Les minauderies dansaient
aussi autour de ton amour !
*
* *

Elle a franchi le seuil de la maison bien-aimée. La
qualité de la lumière apprivoisa ses beaux yeux que le
jour ava1t meurtris. Ses pupilles se di1atèrent comme des
corolles inconnues. Ses voiles qui dérobent à son corps la
parcelle d'éternité qu'il porte, ses voiles coulèrent : :eur
soie fut une fumée qui joua un inst3:nt entre s~ doi-gts,
puis à ses pieds se condensa en flocons bleus. Ah ! pas plutôt ses mains nues, elles se mirent à s'ennuyer! Mais elles
ne furent plus que caresses et bien vite s'oublièrent. Ses
hanches enserraient l'effroi d' être dévêtues et se ca{:haient
dans l'étreinte. Ses doigts, posés sur mes yeux, n'empêchaient
pas l'éclat de son sein de diffuser en mon regard:. Sous mes
paupières car~ssées, glissait une extase de banqmses ...
t

,,

** *

C est alors que j'eus tendance à devenir ennuyeux. Déjà
je•lui avais -appris 1 secouer la tyrannie des modes ; amoureuse des étoffes, à s'en moins faire l'esclave; bref -à les
rendre, à leur tour, amoureuses tie son corps. Elle était en

ETUDE DE NU

1 59

progrès. Les plis de sa robe devenaient. son mouvement
même.
Mais, comme je commençais ainsi.:
- Ne .sois belle ni par tes voiles, ni par ta seule beauté ...
Si ta pose est d'une, déesse, c'est que la fleur de ton âme
courbe fa tige de ton buste . .,
,_
( t Mon âme! » fit-elle, quasi choquée. Il ne faut pas
dire de gros mots ... Mon âme! c'est déjà beaucoup! N'ajoute
pas .une fleur au bout, comme ~u canon d'un fosil !
Elle ne comprenait pas que l'homme ait besoin de
s'éblouir et de.frapper sur.l'amour comme sur le fer d'une
enclume pour extraire des scintillations. J'aurais voulu la
persuader qu'elle n:est pas si simple qu'elle pense, qu 1elle
résume toute la vie, que la torche de sa chevelure n'est pas
seule à la distinguer! Mais tes.baisers, lui aurais-je inculqué,
ne sont pas que des baisers~ Ils arrachent les pétales collés
de J'angoisse. Tes yeux ont des profondeurs où ton abandon s'accumule. Tu n.e t'en serais jamais doutée. L'ondulation de tes hanches anime des crépuscules. Mov orgueil
- ah ! celui-là ! - résistant à tout hypnotique, dans le
my stère de tes cheveux., il s'est mis à s'assoupir.
Ha! la pauvreté de nos gestes! Pouvais-je devant elle en
parler! Je crois qu'elle s'en fut froissée et que c'eût été
déplacé.
J'avais un .attirail d'-;1bstractions pour habiller ma pensée, tel que l'armure d'un croisé sur une vareuse « bleu
horizon » lui eût semblé moins démodée. L'Erernité, à ses
yeux, c'était un bloc d'anthracite, bon pour la locomotive
de nos poussives métaphysiques !
Il m'avait semblé deviner ce qui pouvait nous séparer.
EUe a le géotropisme des fleurs qui, voulant s'ouvrir face
au ciel, s'évadent des zones d'ombre et se jettent au cou du
soleil. Pour elle~ tout ce gui brille, c'est de l'or. Moi, j'ai
un cœuT de, rhizome : mes ans se comptent aux racines.
Mon géotropisme est contraire. Je bois l'humus ; elle, la
lumière.

�160

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

Je cherche la raison des choses. Elle aime les choses sans
raison.
Les eaux bleues qui portent ma nage, j'ignorais œ qui
les portait et j'avais peur d'un lit de yase. Je préférais la
certitude des fonds élastiques et fermes .
Elle posait ses mains sur ma bouche pour délicatement
m'ôter le souci d'être importun - si bien que je finis par
m'écrier:
- Oui, tu as raison ... Tu es Femme! Je veux redire ce
seul mot!
Un baiser claqua si clair à ce moment que je crus avoir
mis le doigt sur le déclic d'un secret. Je fis jouer à nouveau
le déclic. J'avais trouvé le mot qu'il faut. Je sus d'autres
mots bourdonnants. J'en fis une ruche mielleuse. Elle inocu1ait dans mes veines des voluptés régulières, mais écœurantes et douceâtres comme un sérum glucosé. Je prenais
l'affreux parti de ne connaître jamais d'elle que son corps et
des murmures.

Pmutant j'eusse aimé la comprendre ou me rendre
compte au moins du peu qu'il y avair à comprendre. Je
fus bien stupéfait un soir. Elle fumait et se mit à parler.
Je crus qu'il y avait une énigme dans ses paroles et dans
les spires de fumée, un point d'interrogation. Ils n'existaient
ni l'un ni l'autre. Lent à comprendre, je fus rapide à m'exalter. - Tu n'es pas sot, faisait-elle et tu me dois d'être
moins bête. Tu ne t'exprimes plus par abstractions. Devant
les mots q ue tu m'écris, tu ne mets plus de majuscules,
mais tu manqu es d'imagination . Tu renifles les images à
cent pas. Tu n'en éternues jamais. Sans doute, &lt;&lt; la sève du
printemps» nourrit l'étreinte de mes jambes, tu le répètes,
c'est entendu ... Tu exprimes à m on sein la « pulpe de je
ne sais quel frui t». Mais tu n'as d'armes à ton service que
la chaude · armure de mes reins ... N 'as-tu donc pu forger
mieux?

161

.ETUDE DE NU

, Qui eût osé

:e

contester que je porte, par exemple,.

1Equateur en cemture, qu'en s'éveillant au creux de ma.
h~nch~ on afait !e tour du monde ? A ta place, moi, j'aura_,s d1t : dans nos baisers - brrr ! d'y penser, fièvre et
fns~ons ! - tournent des feux d'artifice (soleil d'été, fête
nationale) qui lanceraient des boules de neige parmi les
ro~es de salpêtre! Enfin ma chair pourrait avoir des perfidies de Jagunes . Vicieux, mon baleine t'eût donné - ah!
des moiteurs de malaria ! Un sculpteur laisse bien dans Ja
glaise son pouce et parfois son génie : que diable si mes
talons sur les plages ne creusent des fossettes de sable où
~riss~nne ma beauté I Avant de me décoiffer, tu pourrais
1magrner que mes tresses, sous l'arceau d'écaille, ont le
caprice aes jardins anglais. Tu ne discuteras pas que nos
cheveux, au réveil, sont des broussailles enflammées d'aube!
Quand nous roulions dans les gazons, le regard levé vers
un ciel pris dans les glaces des nues, nos baisers pouvaient
se donner Je luxe de tremper dans l'onde antarctique!
Les jours d'introuvables images, tu aurais bien pu chanter qu'un amour universel s'engouffre au fond de mes bras,
avec reprise au refrain :
Je suis l'amant de la Terre
Puisque ton amant, ma chère !
Laisse-moi me moquer un instant ! Les jeunes gens
sont désormais avertis et positifs. Il n'est plus de nahetés
qu'en palme, au front des poètes ! Puisque tu n'es pas
homme de lettres, ne joue donc pas ce rôle-là. Le squelette
de vos pantins ne s'articule qu'avec des mots. Vous disloquez l'existence. Par l'amas des métaphores se distingue un
écrivain, comme un grand port se désigne au nombre de
ses sémaphores. Soyons maniaques d'assonances ! Métaphores, sémaphores ! Tel est Je genre de vos trouvailles,
quand vous désirez dn tapage : Ies assonances sont vos
cymbales.
Au fond, je ne me moque pas. Démence ? Fumisterie ?
II

�I 62

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ah ! je te jure que non. Je dis ce que tu n'as pas dit.
J'aime ce que tu n'as pas trouvé. Qu'un nigaud me paraît
beau t Il sera peut-être amoureux. L'amour, ma seconde
enfance ! Quand tu raillais: « Tu es Femme ! i&gt;, tu voulais
me mépriser. Cependant, simplement dit, ce mot me suffit.
N'affirme pas superficielle, qui ne s'est pas donnée toute ...
Soyons simples si possible. Accoudons-nous au balcon
et jouons à aimer les hommes. On lan.çait du bout des
doigts son patriotisme a.u x soldats qu3:nd ils défilaient dans
les rues. On a cargué les drapeaux. Les orages des patribtes
faisaient redouter un naufrage... Laissons les fenêtres
ouvertes. Les passants ne se doutent pas qu'ils remplacent
Ies régiments et que nous jetons notre amour sur là hâte
de leurs soucis!. .. Mon abonné des « Belles Im~ges », je
t'offre un bonheur sans reflets et l'essor de' ma taille libre.
Tu aimes les âmes nues : n'entrave plus leur élan de la
passementerie de tes phrases.
GIL ROBIN

SILBERMANN
1
~~ troisième on passait au grand lycée. Il occupait la
m01tré. de la construction totale etl était identique à· la partie où j'avais f.ait mes étu.des pendant quat:re a1rnées; Mêi.ne
c:our carré.e, plamé.e de quelques arbres, dont faisait le tour
une, haute galerie. couverte, élar:gie. à un endro_it pour former préau. : même disposition d-es classes teiut du long de
cette galerie; et suries murs, entre les fenêtres~ s,embla-bles
mou:fuges de bas-ce1i:efs a-ntiques.
N'ézrrmoirrs~ œmmec'était fa première fois,, le matin de
cette rentrée d'octobre,. 4ue je pénétrais dans aette cotll!,. les
choses, me présentaient un aspect: neuf et je portai5, de tous·
çâtés des regards rurieux.. La pensée ch.agrin.e d.'unf: indépendance qui expire me vint à l'esprit comme je remarquais les portes et les ·crois.ées, nouvellement rep.eio.tes, Leur
couleur marron toug.e était pareille à celle des jujubes que
l'a.vant-veiile encore; je ramassa:is.à Aiguesbelles, près de
Nîmes, dans le jardin du mas. C'était là, chez mes grands·
parents, que nous. avions pa-ssé les vacances airrsi que
chaque année.. Nous y restions jusqu?au s.oir du dernier
dimanche,.ca.r ma mère se pl-aisait beaucoup à ces jours de
cérémonie et de.10.isir qni lui rappelaien.t les réjouissances
virginales de.sa jeunesse. L'absence de mon père, qui rentrait
à. Paris au commencement de septembre, la rendait libre
de les vivre de même. façon qu'autrefois. Le. matin~ nous
allions avec. mes grands parents au. temple. Au retour, ma
mère ne manquait jamais de cueillir au gros figuier dont
les vieilles racines noueuses ét:aâent capti.ves rum.s 16 dallage

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,.

de la terrasse la figue la plus belle et la plus chaude. Elle·
me la tendait, ayant fendu en quatre la pulpe rose et granuleuse, et me regardait manger, cherchant dans mes yeux
si j'aimais les fruits de cet arbre autant qu'elle les avait
aimés à mon âge ...
Mais dans cette cour où je me trouvais maintenant, et
malgré une légère angoisse à l'idée des nouvelles con. traintes scolaires, une joyeuse impatience chassait de mo:
tout regret. J'allais revoir _Philippe Robin, qui était mon
ami.
Il n'était pas encore là, car les élèves de l'institution
catholique où il était demi-pensionnaire arrivaient au lycée
juste pour l'entrée en classe. En l'attendant, parmi le bruit
dont depuis deux mois je m'étais désaccoutumé, j'avais.
serré quelques mains et échangé quelques mots ; mais dela manière la plus insignifiante, la moins intime, réservant avec soin pour Philippe toute effusion essentielle.
D'ailleurs, plusieurs des figures qui m'environnaient
m'étaient inconnues ; d'autres l'étaient à moitié, pe portant pas de nom, ayant seulement la légende que je leur avais.
composée, les années passées, au cours des allées et venues
quotidiennes.
Le détachement de l'école S'-Xavier apparut.
En tête venaient d~ Montclar et de La Bécbellière ( c'était:
l'habitude chez nos professeurs de dire ainsi) qui tous deux
avaient été dans la même division que moi en quatrième.
Le premier, de taille moyenne, robuste, les traits énergiques, montrait cet air arrogant qu'il prenait toujours:
pour pénétrer au lycée. Il lançait des coups d'œil méprisants de droite et de gauche et faisait part de ses moqueries
à son compagnon. Celui-ci, grand, le cou long, également
d'aspect hautain, mais en raison de son buste étriqué et de ·
ses gestes gourmés, laissait apparaître, en guise de réponse""
une expression niaise sur son vis:ige privé de couleurs.
Enfin j'aperçus Philippe qui accourait vers moi. •
Comme il avait changé ! Je ne pus retenir une exclama--

'SILBERMANN

tian en le considérant de près. Son teint était hâlé ; on lui
voyait un duvet doré sur les joues ; et quand il riait, des
fossettes se creusaient profondément, laissant ensuite de
petites lignes sur la peau.
- Hein ! dit-il fièrement, je me suis bien bruni au
soleil. C'est à Arcachon où j'ai passé le mois de septembre
.avec mon oncle Marc, comme je te l'ai écrit. Toute la
journée, pêche ou chasse en mer. Quelquefois nous partions à quatre heures du matin et nous rentrions à la nuit ...
Et une chasse pas commode, mon vieux ! des courlis.. . Il
·n'y a pas d'oiséaux plus prudents et qui soient plus diffidles à tirer. C'est mon oncle qui me l'a dit. Il n'en a tué
-que quatre pendant la saison, et pourtant il a tout le temps
-des prix au Tir aux pigeons.
Je n'avais jamais tenu un fusil. Chasser ne m'attirait
nullement. Je connaissais un peu l'oncle de Philippe.
C'etait un homme d'une trentaine d'années, bien découplé,
-à grosses moustaches rousses, dont la poignée de main était
-brutale.
Philippe s'interrompit et me demanda distraitement:
- Et toi ? Tu es rentré hier ?... Tu as passé de bonnes
vacances?
- Oh ! dis-je, j'adore Aiguesbelles. Chaque année je
:m'y plais davantage.
- Eh I bien, moi aussi, jamais je ne me suis autant
·amusé que pendant ces deux mois, surtout à ·Arcachon.
Il reprit son récit. Il me rapporta l'incident d'une barque
-échouée, me décrivit des régates à voile auxquelles il
avait pris part. Il parlait sans s'occuper de moi et sur un
ton fanfaron. J'eus le souvenir d'une grosse déception que
-j'avais éprouvée, étant enfant, un jour qu'un ami que j'avais
-été voir avait joué tout seul en ma présence, lançant des
-balles très haut et les rattrapant. Tandis que Philippe
résumait cette vie folle et heureuse où je n'avais eu aucune
place, où tout m'était étranger, son visage était devenu
muge de plaisir. Et cela me fut si désagréable, cette bouffée

�I66

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

de sang, cela m,e pat;ut !a preuve J.'uoe infidélité si profonde.,
q.ue je détournai la tête. Le regard tQmbé sur le cailloutis
_poussiéreux de la coi.u, je m'.avi.sai avec tristesse que depuis
des semaines je songeais aux défu:es du c:oment ou je me
Jietrouv-e-iais -avec lui ... iEt j'e.u s le pressentiment que nous
allions cesser d~tre amis.
Le tambour roula . ous nous mimes en rang.
- A Houlgate, pendant le mois d'août, poursuivit-il à
voix moins haute, j'ai fait beaucoup de tennis. Mais, là-bas,
c'était moins agréable parce que -il fit une moue -il y
av:lit trop de Juifs ... Sµr la plage, au casino, partout, on ne
rnuaontrait que ça. Mon oncle Marc n'a pas voulu y rester
trois jours. Tiens, cehii-là y était. Jl s'appelle Silbermann .
En disant ces mots, il m'avait désigné un garçon qui se
l.en!\,Ï.t ·à la porte de la dasse, en tête des rangs, et que je ne
me rappel.ais p_;is avoir aperçu !',année précédente dans
;uJcune division de quatrième. 11 était peùt et d'extérieur
s:hétif. Sa figurt, q~ je vis bien car il se retournait et parlait à ses voisins, était très formée mais assez laide, avec
des pommettes sajlla,0~ et un menton a-igu. Le tejnt était
-p,âle, tirant sur le }a.UQ.e ; les yeµ~ et les sourcils ét~ient
noirs, les lèvres charnues et d'une couleur fraîche. ~s gestes
éiaie t très vif:; et ~ptivaie.nt l'.attentiou. Lorsque, avec
une mimique que l'on ne pouvait s'e1np~çher de s.ùivr-e, j.l
s'adr~sait à ses voisins, ses pupilles -semblaient sauter sur
l'u.n ·puis sur l'au.ure. L'ensemble é,·eillait l'idée d'unt: préocité éttioge; il me fü songer aux petits prodiges qui exécute.nt des tours dans les;c;i-rcpies. j'eus peine.\ détacher de
lui mon regard.
oqs entrâmes en c,mse.
Les St-Xa ·,ier, au nombre d'une dizaine, s.e_groupèrent,
ainsi qu'ils en avaient l'habitude. Je me ;plaçai devant
Phj!jppe Robin. Sitôt entré, Silbermann ava_it couru avec
un air de trion1phe au pied de la chiire. rotre professeur
était un homme autour de la quarantai ne, aux regards
.pénétrants et froids, aux mouvem~ots justes. li procéda

S[LBERMA. N

envers chacun de nous à une sorte d'interrogatoire
p'.enant des no:es d'après les réponses. On apprit qu;
Silbermann avait sauté une classe. Le fait était rare et
motiva des explications.
- J'étais en retard d'une année, déclara-t-il, et c'est pour
réparer ce retard, comme j'ai eu de bonnes places en
cinquième.
- Je doute que vous puissiez suivre le cours.
. ~ J'ai eu trois pru l'année dernière, répliqua+il avec
tns1stance.
- C'est très bien, mais vous ne vous trouvez pas
préparé comme vos camarades aux matières de notre enseignement. Le programme scolaire est gradué, et qui manque
un échelon risque fort de tomber.
- J'ai travaillé pendant les vaca-nces, Monsieur.
Durant ce dialogue, Silbermann s'était tenu debout et il
avait parlé d'une voix très humble. Malgré cette attitude
exemplaire, son ton sonna étrangement dans la classe tant
il avait voulu être persuasif.
Lorsque nous sortîmes en récréation, quelqu'un s'approcha et lui dit en haussant les épaules :
- Voyons, tu ne pourras pas rester ici. Il faudra que tu
redescendes en quatrième.
- Ah I tu crois ça ? répondit Silbermann, faisant une
mine ironique. Puis, la main vivement tendue avec un
Retie battement âpre de la, narine :
'
- Combien veux-tu parier que je serai au moins deux
fois premier avant la fin du trimestre?

~•_après-mi~ d~ ce premier jour, nous eûmes congé.
Philippe Robrn vmt me voir. Ma famille le trouvait charmant. Mon père me citait en exemple ses manières viriles
et ma mère ses attentions courtoises. Ils avaient beaucoup
encouragé notre camaraderie. La première fois que je l'avais
nommé de,·ant elle, ma mère m'avait demandé s'il n'habi-

�168

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tait pas avenue Hoche, et, sur ma répcmse affirmative, elle
avait dit avec respect:
- Alors, c'est le fils du notaire. C'est une famille très
connue, un grand nom de la bourgeoisie parisienne. Les
Robin ont une étude depuis cent ans peut-être.
Et elle m'avait conseillé de l'inviter à la maison. Je sais
bien pourquoi. Ma mère, depuis son mariage, n'avait eu
d'intérêt dans la vie que pour la can-ière de son mari. Elle .
avait poursuivi avec une patience unique tout cè qui pouvait
hausser et étayer la situation de mon père dans la magistrature. Certes, elle ne songeait pas à ralentir son effort, car mon
père, juge d'instruction à Paris, n'était encore qu'à micôte, ainsi qu'elle disait. Mais comme j'approchais de l'âge
d'homme, elle s'apprêtait à faire le même chemin avec moi,
tel un courageux cheval de renfort qui ne connaî't qu'une seule
tâche. Elle m'entretenait souvent de mon avenir, m'expliquait
diverses professions, leurs avantages, leurs cc aléas )) , découvrant à mon esprit des espaces un peu obscurs, d'aspect un
peu rude, pareils à des forges, où, pour me stimuler, elle
soufflait le foyer, brandissait l'outil, frappait l'enclume. Son
horreur la plus vive était à l'égard de ceux qui ne travaillaient pas. Elle prononçait le mot c&lt; oisif» d'une façon qui
mettait vraiment hors la loi celui auquel il était appliqué.
-Elle était d'une activité que livrait son agenda, chargé et
surchargé de mille signes et posé tout ouvert sur sa table
comme une bible. Si l'on avait rassemblé toutes ces pages
depuis vingt ans et si l'on avait su y lire, on aurait dén1êlé à
quelle sorte de travail sa vie avait été employée. On aurait pu
suivre à travers ces notes de vaines occupations mondaines,
visites ou assemblées d'œuvres charitables, un ouvrage
mystérieux de galeries percées et étendues, dont l'utilité conùmrait toute à servir mon père. Dans cette fourmilière,
savamment creusée autour de nous, il n'était point de voie
qui ne fût entretenue avec régularité. Oui, elle avait mis
à son effort l'application tenace d'une fourmi. Sur son livre
de visites, les adresses biffées n'étaient pas seulement celles

SlLBERMANN

des personnes qui étaient mortes, mais encore celles des
maisons qui n'avaient pas d'aboutissants, chemins où elle
s'était fourvoyée et qu'elle abandonnait sitôt son erreur
.aperçue .
Ce que lui coûtaient ces démarches, ces manèges, je l'ai
su plus tard, lorsque j'ai compris le sens des soupirs que je
l'avais entendue pousser bien souvent devant son miroir,
tandis qu'elle arrangeait ses cheveux grisonnants ou qu'elle
entourait d'une voilette sa figure pâle et effacée d'ouvrière
trop laborieuse.
- Ah ! ce dîner Cottini... laissait-elle échapper. .. Cette
visite chez Mme Magnat. ..
C'est que Cottini, directeur d'un grand journal. avait
une réputation notoire de viveur, et que Magnat, le député,
avait, disait-on, vécu plusieurs années en ménage avec sa
maîtresse avant de l'épouser. Or ma mère jugeait les mœurs
selon un code rigourei1x et in.flexible.
Instruite par cette expérience, elle désirait m'écarter de toute
carrière ouverte à la brigue et soumise aux influences politiques. Pour d'autres raii;ons, réussite inceitaine, absence
de discipline, elle repoussait les professions libérales ou
celles qui dépendent d'une vocation souvent trompeuse.
- C'est se jeter à l'aventure, déclarait-elle. De nos jours,
la sagesse est d'entrer dans une grande administration privée
dont on connaît le chef. On suit la filière, c'est vrai, mais sans
risque; et si i'on est intelligent et consciencieux comme
.c'est ton cas, on avance rapidement tandis que les autres
marquent le pas.
Aussi, -alors qu'elle ne m'eût pas vu sans méfiance fré.quenter la magnifique maison des Montclar, « ces oisifs ii,
.elle se montrait fort contente de mon intimité avec Philippe
Robin, le fils du notaire. Elle n'avait pas tardé à entrer en
relations avec les parents de mon ami ; et généralement, au
retour des visites qu'elle leur faisait, elle m'appremiit que
~&lt; ce qu' il y a de plus huppé dans la bourgeoisie à Paris se
.trouvait là i&gt; .

�170

' LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cette amitié entre Philippe et moi ne provenait pas d?une
conformité de nature. Philippe avait un esprit positif ; i1
était d'une humeur très sociable et assez rieur. Moi, j'étais peu
bavard, plutôt grave, et sensible principalement à ce qui
roue dans l'jmagination. Màis, surtout, notre morale, si l'on
peut ainsi dire pour parler de règles- dirigeant des cerveaux:
de moins de quinze ans, n'était pas la même.
Lorsque Philippe ressentait un vif désir, lorsqu'il cédait
à quelque tentation, ses mouvements étaien: bien vis~bles.
Il ne dissimulait rien ; il se comportait avec franchise et
insouciance, comme s'il eût la garantie commode que route
faute peut être remise. Il n'en était pas de même pour moi.
J'étais tourmenté sans cesse qu'une mauvaise action me
fît dévier pour toujours de la voie étroite qu'un idéal sévère
me présentait comme le juste chemin. Vivant dans une
atmosphère traversée par les foudres de la loi, je redoutaîs
également le jugement de la société. Ces scrupules de rnnscience et ces craintes matérielles retenaient mes actes et me
faisaient placer avant toutes qualités la réserve et-le renoneement. Quel succès, lorsque (souvent grâce à une habile
dissimùlation) je me sentais à l'abri de tome curiosité !
Quelle joie, lorsEJ_ue je parvenais à tri0mpher d'une intention suspect~ ! Joie si forte et ju:gée par moi si salutaire
~ue je ne résistais guère au_ plaisir de la_ provoq~er par
un artifice. Ainsi, je me laissais quelquef01s envahir sournoisement par '&amp; mauvaises pensées, je favorisais leut
développement dàns mon imagination, je prenais plaisir à
m'y exciter, puis, avec une sorte de passion, je coupa~s net
ces mauvais rameaux.- J'avais - alors le noble sentnnent
d'avoir fortifié mon âme. De même, à ~A1guesbelles, mon
grand-père ordonnait au -printemps que qrnûques pieds de
vigne ne fussertt•point taillés, afin que lui-même, se promenant dans son domaine, eût la satisfaction d'y porter la
serpe. Il se penchait sur le aep dangereusement- dé!aissé,
réduisait, rognait, avec une passion vétilleuse, pms me
disait orgueill eusement en se relevant :

r7œ

SfLBERMANK

~ Vois-tu, pet.;it, la meilteure ~igne est celle qui est la
p1us soigneusement taillée.

li
En classe d'ang,lais., je fus placé à côté de..Silberrnama _et
pus fübserver à loisir. At tentif à tG'tit ce que .disait le professeur, il ne le quitta p-as Au reg.ard;. il resta im moblie, le
menton en pointe, la lèvre pendante, la phiysionnmle tend-ne
curieusement ; seule, la pQ'1Ilme .d'Adam, sailla nt du cou
maigre, bougeait par moments. ,Com,me ce profi l n:n peu
animal #ait éclairé 'bizarrement }Dar un rayon de soleil, il
me fi.t penser aux lézar.ds qui, sur la-ten:asse d'Aigueshelles,i
J'heure ohaude, sortent d'une fente et, Ja tête allongée, .airec
un petit gonflement-ii&gt;l.termittent .de la gorge, sur:veillent la
race des •Jrnmains.
Puis, une grande par.tie de fa classe d'a;nglais se ;passant
en exercices dé con v.ersation ia vec le professeur, S-ilberma.n n,
levant vivement la main, demanda la par.ole à plusieurs
reprises. Il s'exprimait en cette langue .avec heancoup plus
de-facifüé qu'aucun d•ent-re n.0us. Pend-ant ces deux:
heures, nous n'-échangeâtnes pas un m:ot. Il ne :fi.t aUCUltle
attention .à moi, sauf une fois a:vet un regar,d tel q,u.e si je
lui eusse inspiré de la erainte, D'ailleurs, les premiers jouirs,
-il se comporta de la sorte "7is-à-Nis d.e tous ; mais c'était
sans doute par ;liléhance et non par'1:imidhé , cnr, au bout
de quelque temps, on put voir qu'il av.ait adapté deux ou
trnis garçons -plutôt humbles, )de .caractère fuibl.e, vers lesquels il .alla&lt;it, --s.itôt qu'ilies ~v:ut.ap:erçns, .avec des gesœs
qui commandaient ; et il se mettaiit .â &lt;liscourir .en maitre
. parmi eux, le verbe ha.ut et assuré.
En récréation -il ne jouait jama:is. Dédaigneux, semblait -il,
de la force et de l'agilité, il passait au milieu des parties
eng~ées sans i:e moindre signe d'attention; mais si un.e
discussion 'Venait à. s 1é1e v.er, elle ne hai. échappa it l)OÙlt -et

�SILBER;',!ANN

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE"

.aussitôt il s'arrêtait, quel que fût le sujet, l'œil en
éveil ; on devinait qu'il brulait de donner son avis, comme
s'il etît possédé un trop-plein d'argumentation.
Il recherchait surtout la compagnie des professeurs.
1..orsque le roulement de tambour annonçait la brève pause
qui coupe les classes et que tous nous nous précipitions
dehors, il n'était pas rare qu'il s'approchât de la chaire
-d'une manière insinuante; et ayant sourpis habilement
une question au professeur, il se mettait à causer avec lui.
·P uis, il nous regardait rentrer, du haut de l'estrade, avec
un air de fierté. Je l'admirais à ces moments, pensant
-corn bien à sa place j'eusse été gêné.
On ne tarda pas à s'apercevoir que Silbermann était non
.seulement capable de rester en troisième, mais qu'il prendrait rang probablement parmi les meilleurs élèves. Ses
,notes, dès le début, furent excellentes et il les mérita
autant par son savoir que par son application. Il paraissait
doué d'une mémoire singulière et récitait toujours ses
leçons sans la moindre faute. Il y a'i'ait là de quoi m'émerveiller, car, élève médiocre, j'avais une peine particulière
.à retenir les miennes. J'étais d'une insensibilité totale devant
tout texte scolaire ; les mots sur les livres d'étude avaient
-à mes yeux je ne sais quel vêtement gris, uniforme, qui
-empêchait que je pusse distinguer entre eux et les
.saisir.
Un jour, pourtant, le voile se déchira, une lumière nouvelle fut jetée sur les choses que j'étudiais ; et ce fut grâce
·-à Silbermann.
C'était en classe de français. La leçon apprise était la
première scène d' lphigénie. Silbermann interrogé, se leva
.-et commença de réciter :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille.
Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.

11 ne débita point les vers d'une manière soumise et
monotone, ainsi que faisaient la plupart des bons élèves.

Il ne les déclama pas non plus avec emphase; sa diction.
restait naturelle. Mais elle était si assurée et on y trouvait
des subtilités si peu scolaires qu'elle nous surprit tous.
Quelques-uns sourirent. Moi, je l'écoutais fixementr
frappé par une soudaine découverte. Ces mots assemblés,
que je reconnaissais pour les avoir vus imprimés et les
avoir mis bout à bout, mécaniquement, dans ma mérnoirer
ces mots formaient pour la première fois image en mon,
esprit. Je m'avisais qu'ils étaient l'expression de faits réels,
qu'ils avaient un· sens dans la vie courante. Et à mesure·
que Silbermann poursuivait et que j'entendais le son desa voix, des idées et des idées germaient dans ma tête d'un,
terrain toujours aride; les scènes d'Iphigénie se composaient, scènes positives, qui ne ressemblaient nullement
à celles que j'avais vues au théâtre, entre des toiles peinteset sous un éclairage artificiel. J'avais la vision d'un rivage·
où se trouvait dressé un camp; les flots, qu'aucun venr.
n'agitait, glissaient douœment suI" le sable ; et là, parmi.
des tentes à peine distinctes dans le petit jour et d'où nul
bruit ne venait, deux hommes dont le front était soucieux:'.
s'entretenaient .
Je n'avais pas cru jusqu'ici que cette représentation vivanteet sensible d'une tragédie classique fùt possible. Voir
remuer un marbre ne m'eût pas moins ému.
regardai.
celui qui avait fait jouer les choses pour moi. Silbermann .
avafr dépassé la limite de 1~ leçon et cependant il continuait
de réciter. Son œil pétillait ; sa lèvre était légèremenL
humide, comme s'il eût eu en bouche quelque chose de:
délecta blc.
Entendant quelques élèves protester contre l'empressement excessif de Silbermann, le professeur l'interrompit.
et le félicita. Il était heureux; je le remarquai à un petit
souffle qui faisait palpiter ses narines. Mais ce souffle, me ·
demandai-je, n'est-ce pas plutôt l'âme d'un génie mystérieux.
qui habite en lui? Cette idée plut à mon imagination puérile,
qui était encore près du fantastique; et comme je le con--

Je

�r74

LA NOUVELLE REVUE FR~ÇAJSB

templai longuement au. point d'être fascin~ il me fit
songer;. avec son teint. jaune: e.1'.sous le honuèt noir de ses,
cheveux: frisés,. au._ magid:.e n de quelque c..onte oriental,.
qui détient la. de.f dtt tontes 1€S' m~reilles.,
Nous nous a:dr~sâmes la pat:&lt;1lle: qJielqu.es j'O_urs plus,

ta.rd,. un. di:manc.h e matiu,. en des circonstanœs dont j'ai
bien gardé la mémoire.
J'avais été au .ttmyle. av.ec.. ma mère; puis, à la soniè:,
i-e t'a.vais laissée: Je :ressentais: t0uj0urs quelque exaltation
.après le service religieux.;. mais cette ~ltation, je tto.uvais
délicieux de l'us.er à d:.es c:hoses profanes. J'aimais. me pro-,
merrer, seul, dans le Bois:, et, encore ému pat. le bourd.0nnement grave de l'orgue, excité par Yallégresse d.ii:s cantiques, j'ai.mais me livrer,. en. cet état d.'ivress:e sµiritu.elle, à
une activité tonte animale :. COJlr.ir,. bondir à travers, las,
buissons,. a:spi1:er l'odeur de la, terre. et· des. feuilles., me·
laisser toucher par les vi,van.ts. effl.uxes de. la nature. Puis,
a;yant levé par hasard les yeux vers le ci.el, je m'arrêtais,.
n:ao pas. calmé mais c.omrne frappé d'amour. La vue d'un
nuage voguant dans l'azur avait réveillé ensemble mon
cœur et mon. im:agiuatiorr. Tout frémissant, je soupirais
vers. un sentiment: très dcmx, de. qual-ité très noble.,.. et je
rêva:is-aux..avenmres où il m'entraînerait. I.e plus sou.vent,,.
ce sentiment se: cristallisait sous la forme d'une amitié.,.
oix se. mêlaient indist~temen.t une alliance mystique~
une entente intellectuelle et nn dévouement de. toute ma

,

chair.
J'éprouvais cette disposition confuse, ce matin.-là, au
Ranelagh, lorsque je.. v.is .s'avancer,. dans la,_ même allée,
Silbermrum. IL était seul. Il ma:rchai't à pas courts et précipités-, remuant. fréquemment. la: tête ; jl semblait plein
de pensées inquiètes ;_ mi. l'e1'.lt di:t:.p:01.1.rsuivi:. Il m'aper~t
de. Ioin mais n'en montra rien et ou,vrit on livre qu'il
avait à la main. Au moment qu'il allait passer, il leva.
vers moi. des yeux incertains, esquissa un. smu:ire, puis,

SILBERMAN~

1 75

comme je lui répondis par un bonjour très cordial, changea.
brusquement de p-hysionomie, accourut et exprima sa joie
de la rencontr.e.
- Tu habites donc par ici ? Et où cela ?
Il voulut connaître le nom de la rue, le numéro de la
maison, me questionna sur mes habitudes, sur ma famille,
et enveloppa ceue enquête de manières si naturelles et si
amicales que j'eus plaisir à répondre, malgré ma retenue
ordinaire.
- De quel côté allais-tu? ajouta-t-il. Veux-tu que je
t'accompagne?
J'acceptai. Il me montra son livre.
- C'est une édition ancienne de Ronsard. Je viens de
l'acheter, dit-il en caressant la jolie reliure de ses doigts
qui étaient maigres et bruns.
il l'ouvrit ·et se mit à me lire quelques vers. J'eus la
même impression qu'en class.e; Le texte lu par lui semblait
baigner dans une source qui m'en donnait fortement le
goût. Les mots avaient une qualité nouvelle : ils fumaient
mes sens; émotion ignorée, sorte de frisson dans mon cerveau. Mais de Silbermann lui-même que dire et comment
dépeindre sa figure ? Il lut ces vers ~
F:rnche, garçon, d'une main pilleresse
Le bel émail de la verte saison,
Puis à plein poing enjonche la maison
Des fleurs qu'.avril enfante en sa jeunesse.

Ses narines se dilatèrent, comme piquées par l'odeur
des foins, et des larmes de. plaisir emplirent ses yeux.
Nous étions arrivés à I'angle d'une pelouse où est érigée
une statue de La Fontaine. Silbermann m'arrêta et s'écria:
- Est-ce assez laid, ce buste que couronne une Muse ?
Et ce groupe d'animaux, le lion, le renard, le corbeau,
quelle composition bàoale ! Chez nous on ne connaît que
cette façon de glorifier un grand homme. Et pourtant il y
en a d'autres. Ainsi" l'été dernier, j'ai été à Weimar et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

j'ai visité la maison de Gœthe. On l'a conservée intacte.
On n'a pas déplacé un objet dans sa chambre depuis, la
minute de sa mort. Dans la ville, on montre - et avec quel
respect! - le banc sur lequel il s'asseyait, le pavillon où il
allait rêver. Je t'assure que de tels souvenirs ont de la
grandeur. En France, on ne voit rien de pareil. Il y a
quelques années, on a fait une vente àu château de SaintPoint, en Bourgogne, où Lamartine a vécu. Eh ! bien,
mon père a pu acheter beaucoup d'objets qui avaient
appartenu à Lamartine; et, soit dit en passant, la plupart
&lt;le ces reliques se sont trouvées être de très bonnes affaires~
Nous étions toujours devant la statue.
- Est-ce que tu aimes La Fontaine ? me demanda-t-il.
Et comme cette question me laissait embarrassé, il reprit
avec vivacité :
- Mon cher, c'est bien simple : La Fontaine est notre
plus grand peintre de mœurs. Dans ces fables qu'on nous.
fait ânonner, il a dépeint sorisiècle. Louis XIV et la cour,
la bourgeoisie et les paysans de son temps, voilà ce qu'il
faut voir dexrière les divers animaux. Et alors, comme
l'anecdote prend de la valeur ! Combien il est audacieux
dans sa moralité! C'est ce que Taine a très bien compris ...
Tu as lu La Fontaine et ses fables ?
Je fis signe que non.
--'--- Je te le prêterai.
Je ne répondis rien. J'étais étourdi. Ce garçon quipossédait des livres rares, qui distinguait avec assurance :
« ceci est beau ... cela ne l'est pas » ; qui avait voyagé, lu,
observé, retenu des exemples, jetait en mon esprit tant de
nGtions admirables que cette profusion me confondait. Je
tournai les yeux vers lui. Qu'il fût supérieur à tous les
camarades que j'avais, cela était évident et je n'en doutais
pas ; mais je jugeais encore que je n'avais rencontré ni
clans ma famille ni parmi notre milieu quelqu'un qui lui
fût comparable. Ce goût si vif pour les choses de l'intelligence et cette façon si pratique de les présenter, cette

!SJLBERMANN

177
adresse pour mettre à portée de main ce qui est élevé,
étaient pour moi des qualités vraiment neuves. Et cette
parole forte et aimable à la fois, qui imposait en même
temps qu'elle charmait, qui donc s'en trouvait doué dans
mon entourage ?
Il n'avait pas cessé de parler, citant des noms d'écrivains
et des titres d'ouvrages.
J'avais un immense respect pour tout ce qui touchait à
la littérature. Je plaçais certains écrivains qui avaient
éveillé mon admiration au-dessus de l'humanité entière à
l'image des divinités de !'Olympe. Silbermann m'instrui-sait de bien dt:s faits que j'ignorais, discourant facilement
de l'un et de l'autre. Il me révéla finalement que son dieu
était « le père Hugo». Je l'éwutais avec avidité. Cependant, fut-ce cette familiarité, fut-ce l'éclat de sa voix ou
Ja couleur un peu étrange de son teint ? je ne sais, mais
feus à ce moment la vision d'une scène qui amena un
léger recul de ma part. Souvent, à Aiguesbelles, un marchand de fruits, un Espagnol à la peau basanée, passait
sur la route et arrêtait sa charrette devant le mas, criant
bjzarrement sa marchandise et maniant sans délicatesse les
.belles pommes écarlates, les pêches tendres et poudrées,
les prunes lisses et glacées. Or, Célestine, notre cuisinière,
n'aimait pas cet homme, « venu on ne sait d'où », disait-elle, et lorsqu'elle avait eu affaire avec lui, on l'entendait
maugréer en revenant :
- C'est malheureux de voir ces beaux fruits touchés
par ces mains-là.
Silbermann, ignorant ce petit mouvement instinctif,
-poursui vit :
- Si les livres t'intéressent, tu viendras un jour chez
moi, je te montrerai ma bibliothèque et'"je te prêterai tout
.ce que tu voudras.
Je le remerciai et acceptai.
- Alors quand veux-tu venir ? dit-il aussitôt. Cet aprèsmidi, es-tu libre ?
I2

�r78

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je ne l'étais point. Il insista.
- Viens goûter jeudi prochain.
.
Il y eut dans cet empressement quelque -chose gm me
déplut et me mit sur la défensive. Je répondis que ~ous
c6nviendrions du jour plus tard ; et comme nous étions
~rtivés devant la maison de mes parent&amp;j je 111i tendis la
main.
Silbermann la prît, la retint, et me reg.rrdant avec ~ne
expression de gratitùde, me dit d'~ne voix ifrfinitnent
douce: _
- Je suis conten't~ bien content, qne·nous nn~s.soyons
rencontrés ... Je ne pensais pas que nous pournons être
çatnarades.
Et pourquoi ? demandai-je avec une.. sincère sur·pnse.
.
-Au lycée~ je te voyais tout le temps avec Robm; et
comme lui, durant un mois, cet été, a refusé de m'adresser la parole, je croyais que toi aussi ... Même en classe
d'anglais ou nous sommes voisins, je n'ai p~ osé•. •
Il ne montrait plus gu~re d'assurance en disant ces.mots.
Sa voix. était basse et entrecoupée; elle semblait monter
de régions secrete~ et douloureuses. Sa main qui conti~
nuait d'étreindre )a mienne comme s1il eût voulu s'.atta-eh.er à moi,_ trembla un peu.
Ce ton et c;e frémissement me bouleversèreo.t. J'entrevis
chez cet être si différent des autres, une détresse intime,
p_ersistante, inguérissable, analogue à celle.d'un orphelin ou
d'un infirme. Je balbutiai avec un sounrè, affectant de
n'avoir pas compris :
- Mais c' est absurde... pour quelle raison supposaistu ...

- Parce que je suis Juif, interrompit-il u~tt~ment ~
avec un accent si particulier que je ne pus d1stmguer S1
l'aveu lui coûtait ou s'il en était fier.
Confus de ma maladresse, et voulant la réparer, je cherchai éperdûmeot les mots les plus tendres. Mais dans ma

SILBERMANN

179

famille, on ne m'avait guère enseigné la tendresse. Le gage
d'amour que l'on offrait dans les circonstances graves était
le sacrifice~
seule l'intervention de la consdence donnait
du prix à un acte. Aussi, ayant reculé d'un pas tout en
&lt;:on.servant la main ~de Silbermann, je lui dis solennelletnent :

et

- Je te jure, Silbermann, que désormais je féra-i pour
toi tout ce quf sera en mon pouvoir .
Ce même jour, je passai l'après-midi chez Philippe

·Roôin:
A la fin de la joutn.ée, l'oncle de Philippe, Marc Le Hellier, se trôuva là. Il aimait beaucoup son neveu ; if le
traitait en hommeet non eu écolier, ce. qui flattait Philippe. li lui répétait que. rien n'était plus absurde que
l'éducation donnée dans les lycées, qurun assaut d'escrime
développait mieux- Ie- cerveau qu-'aucune étude, et que
savoir appliquer un coup de poing au bon endroit était plus
utile dans 1a. vie que tout ce que l'on u·ous enseignait en
classe.

U reprit ce chême en voyant sur la table de Philippe Ies
gros manuels scolaires. Il fit, du revers de 1a main, le geste
de les pousser à terre. Philippe rit aux éclats. Je songeaî au
mouvement de Siibermann caressant le volume de Ronsard
et à la ferveur qui '7rûlait en lui lorsqu'il récitait une
poésie.
- Sais-tu ou j'ai été tout à f'heure, Philippe? dit Marc
Le Hellier . .Aux Français de France, dont c'était la· première
assemblée-depuis J-a rentrée. Ah f cela ne marche pas mal,
notre ligue. Près de cîrrq cents adhérents nouveaux en tro_is
mois. Maintenant nous pouvons :?gir.
Philippe faisait une mine fort intéressée. Son oncle I'avar
attiré- à soi, lui tâtait tes bras, et je voyaîs que Phiiippe gonflait orgueilleuse1"nent ses biceps.
- Et d'abord, continua Le HeHier, nous organîsans
une campagne contre les Juifs, qui sera n1enée atec soin et

�I 80

.,.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

intelligence, je te prie de le croire. Pas seulement des
manifestations dans la rue, comme on s'est contenté de
faire
. jusqu'ici. Non :. nous
. . établissons des fiches , des doss1ers; et comme, v01s-tu, à la base de toute fortune juive
il y a toujours quelque canaillerie, nous suivrons pas à pas.
chaque youpin suspect, et au moment propice, vlan ! nous
lui casserons les rceins.
Il fit de la main un gest€ coupant. Sous la moustache
rousse, très épaisse, mais taillée court, la lèvre supérieure
se retroussa et découvrit, aux coins, des canines fortes.
Je n'aimais guère cet homme, qui par les goûts violents
qu'il tentait de communiquer à Philippe éloignait de moi
mon ami. Mais, ce jour-là, ce fut avec un vrai malaise que
j'écoutais œs propos. IL me semblait entendre au loin la
plainte de Silbermann : « Je croyais que tu refuserais de me
parler ... je n'ai pas osé... »
Aussi comme l'oncle de Philippe poursuivait sur le même
sujet et que Philippe, les yeux brillants, lui témoignait la
plus vive attention, je me levai bientôt et partis.
L'appel de Silbermann à ma pitié m'avait touché profondément. Toute la soirée, je-songeai à lui, mé sentant bien
plus attiré que lorsque j'étais seulement ébloui par ses dons
merveilleux. Je me ressouvenais de ses yeux craintifs, le
premier jour ; je m'expliquais sori hésitation à m.'aborder le
matin; et ces images, qui lé représentaient parmi nous
comme un déshérité, me navraient.
Dans ma chambre, m_achinalement, je pris un de mes
cahiers et l'ouvris aux dernières· pages. -C'était là, ·sur des
feuilles barbouillées, qu'on eût pu _pénétrer mes secrets;
c'.était là qu'il m'arrivait de commencer une confession,
d'écrire à un ami im~ginaire, de griffonner des prénoms
féminins. Puis, lorsque je m'apercevais de la puérilité de
ces choses, ou, rougissant de honte, de- la rêverie trouble
où elles m'avaient entraîné, je me hâtais de recouvrir
d'encre tout mon travail.
Je me mis à écrire à Silbermann. Je l'assurâi qu'il avait

SILBERMANN

18 I

eu bien tort de croire que j'agirais avec lui ainsi que Robin,
car je n'avais aucun sentiment hostile contre sa race. Je lui
glissai d'ailleurs qu~ j'étais de religion protestante. J'ajoutai
que toute la journée j'avais pensé à notre rencontre et que
ma conscience n'oubfü:rait pas le serment d'amitié que
j'avais fait en nous séparant.
Je ne comptais pas lui donner cette lettre. Toutefois, le
lendemain, au lycée, lorsqu'il accourut vers moi, débordant d'intentions affectueuses, j'arrachai brusquement la
page de mon cahier, la pliai et la lui remis.
Je pa~sai la récréation suivante avec Robin. A ma grande
gêne, je vis Silbermann approcher de nous. Il me dit à voix
très haute:
- Alors c'est entendu, je compte sur toi jeudi.
Et il s'en alla.
Philippe me regarda, surpris.
- Vous sortez ensemble jeudi ? Comment le connaistu?
Devenu très rouge, j'expliquai que je l'avais rencontré et
qu'il m'avait proposé des livres.
- Tu sais que son père, qui est un marchand d'antiquités, est un voleur. Mon oncle Marc me l'a dit.
Cet avertissement était prononcé d'un ton sec. Je fis un
geste vague. Nous parlâmes d'autre chose.
Ce qui arriva le lendemain fut comme le présage des
temps. troublés qui devaient suivre.
C'était le jour de la Sainte-Barbe. A cette date, les élèves
qui se préparaient aux hautes écoles de sciences organisaient
un tapage quasi toléré par leurs maîtres. Les classes inférieures ne s'y mêlaient guère. Pourtant cela suscitait dans·
tout le lycée quelque effervescence.
Cette année, le tumulte fut grand. Comme la classe de
l'après-midi finissait, la lumière d'un feu de bengale incendia
brusquement la cour, puis s'éteignit, tandis que des clameurs et des chants éclataient. Un instant après une forte
détonation nous fit sursauter. Une sourde excitation se

�182

LA. NOUVELLE REVUE FRANÇUSE
SlLB.ERMANN

:tnanifesta sur nos bancs. Moi, je regardai peureusement les
vitres sombres, Jéj:&gt;ugna11t à ce désordre et à cette sauv,agerie, Le tamhour roula._Les élèves .se ruèrent vers la
porte en criant, et l'un d'eux;, je ne sais g_ui: passa,nt devant
Silber.tnann, le re-jeta eJt a.rrièreJ hurlant fér-ocement à sa
face:
- Mort aux Juifs.

III
Les parents de Silbermann habitaient dans ûne belle
maison nouvellement construit~ en bordure d~ Parc de la
Muette. L'appartement, situé au dernier étage, était fort
grand. Silbermann m 1en fit les honneurs, m'arrêtant devant
de magnifiques meubles de marqueterie et faisant jouer
l'éclairage au-dessus' des tableaux.. Je n'avais jamais pénétré
dans une maison qui contînt tant de richesses. L'impression fut telle, que, des rayons de -soleil entrant par les
fenêtres, je crus à des voiles d'or jetés sur les - objets. Je
regardai par ces fenêtres. On n'apercev,ait que _des arbres
hauts et superbes~ ceux du Parc de la Muette, puis, au loin,
une ligne ondulée de coteaux, la campagne ... Perspective
que l'on peut avoir d'un cMtea.u. Je passais en silence, ne
pouvant rien dire tarit le sentiment de mon humilité était
profond. Je songeai au cabinet de travail de mon père,
é,t roit et sévère, donnant sur une cour, et au petit salon de
ma mère, où des meubles anciens, mais bien rustiques,
ehoisis à Aiguesbelles, faisaient le plus bel ornement.
H eureusemeqt, Silbermann, qui d'ailleurs me montrait
ces choses aussi simplement qu'on pou,vait_le faire, ne JJrolongea pas ma gêne et me conduisit à sa chambre. Là,
l'aspect était qien différent, et j'éprouv.ai ,u n petit mouve~
ment de satisfaction à dire au dedans de moi-même :
&lt;c J'aime mieux l&lt;J mieµne, »
En effet, la pièce était si modeste qu'on ei'.rt pu douter

'

I8J

qu'elle fit suite .à celles que je venais de visiter. Et, à
l'examiner, je m'avisai que ma inère, à coup sùr, eût peiu
de ses ·ru.tirµ; plutôt que .de me laisser dormir parmi le
désordre que je Temarquais ici.
Silbermann tne désigna la bibliothèque qui garnissait
presquie tout un pan &lt;lu mur.
- Voilà, dit-il.
Il y avait des livres de haut en bas. Il y en avait de somptueu~ement -reliés et il y en avait d'autres, brochés~ tout
écornês par l'usage.
Je m'exclamai avec admiration ;
- C'est â toi ? Tu a~ lu tout cela ?
- Oui, dit Sîlbennann avec un petit sourire orgueilleux.
Et il ajouta : « Je suis sûr que tous les S•-Xavier réunis
n'en ont pas lu la moitié, hein ? ))
Il me les montra en d~tail, pr~I,)ant certains exemphires
aYec précaution et m'exp-liquantce qui faisait leur rareté.
Il en ouvrit plusieurs et, avec une sµreté et un choix gui me
parurent extraordinaires, il me lut quelques passages .. Il
s'inten:ompait parfois, les. ~ux humides, d_isant : cc Est-ce
beau ? Ecoute ceci encore ... &gt;&gt;
Il était surtout sensible.à la formt ou plut6t au mot qui
fait image; il Je faisait .ressortir d'un geste de se,c; doigts
réunis, comme si les bea:uJés de l'esprit eussent ét-é · pour
lui matière traitable qu'il voulût modeler.
Le livre, la pensée .écrite, exerçait sur moi un attrait irré~
sistible. Aussi, devant· cette bibliothèque (si différente de
célle de mon père, laquelle était composée surtout d'ou.vrages ne touchant ;pas l'imagination) je feuilletais ces
volumes avec émotion et pressai Silbermann de questions.
Il av.ait l'art de qualifier en une phrase le sujet d'une œuvre,
de réduire celle-ci sous une formule commode.
- J;e.s Mi'Sé:rablef J•.• répondit~il à une de mes questions.
C'est l'épopée du peuple. Puis : (&lt;' Tie ri:s, ~oici le -vocabulaire de la langue françai-se. ii

�184

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Et il me tendit un petit volume au dos duquel je lus ~

Œuvres de Paul-Louis Courier.
Ces vastes connaissances et cette promptitude de jugement
me remplissaient d'admiration. Silbermann devina ce sentiment. Il sourit et me dit :
- Prends ce que tu veux. Tu pourras venir ici aussi
souvent qu'il te plaira.
Nous restâmes longtemps à causer. Il me donna de_s
conseils à propos de mes étu_des. Nous parlâmes de nos
compagnons de classe; et il en railla quelques-uns qui passaient pour sots et qu'il imita drôlement. Un mot qu'il
semblait adorer revenait souvent dans sa conversation :
&lt;c l'intelligence &gt;&gt;. Et il le prononçait avec un sentiment si
impétueux qu'on voyait apparaître à ses lèvres une petite
bulle d'écume.
Je l'entretins de plusieurs livres que j'avais lus. Sur chacun il me donna des aperçus nouveaux pour moi. Nous
étions assis l'un auprès de l'autre. Sa voix avait des inflexions
si persuasives que par moments je me sentais dominé par
lui aussi bien que s'il eût posé sa main sur ma tête.
Je fus présenté à sa mère. Elle allait sortir et était couverte d'un long manteau de fourrure. Je n'aperçus de son
visage que des yeux noirs et allongés, des lèvres très rouges
qui ne cessèrent de sourire. Elle reprocha à son fils de me
tenir dans cette chambre au lieu d'un des salons. Elle me
pria de venir déjeuner, fixa le jour et disparut, m'ayant
flatté par son air élégant et sa corn plaisance.
Avant de partir, j'allai choisir quelques livres dans la
bibliothèque de Silbermann. En déplaçant une rangée, je
vis,. cachée derrière, une collection de journaux. Mon
regard tomba sur le titre : La Sion future.
Ce fut à . ce moment que se déclara au lycée l'hostilité
contre Silbermai:m.
11 avait été deux fois premier lors des compositions. Ce
succès avait suscité des jalousies parmi les rangs des bons
élèves. Et comme il lui échappait quelquefois une ironie-

SIL\jERMANN

méprisante à l'adresse des cancres, il n'y avait pas moins
d'animosité contre lui aux autres degrés de la classe.
Les choses commencèrent par des taquineries assez innocentes lorsque Silbermann se mettait à pérorer et à gesti- ~
culer. Silbermann aggrava ces taquineries et les fit persister
par sa façon de tenir tête et sa manie &lt;c d'avoir le dernier» ;
elles furent un peu encouragées· aussi par l'insoucian~e de
la plupart de nos professeurs qui, malgré ses bonnes places,
n'aimaient pas Silbermann. On s'en aperçut bien le jour où
l'un d'eux, irrité de le voir venir trop soûvent près de sa
chaire, le renvoya avec une phrase brusque et cinglante
que tout le monde entendit.
Bientôt, pendant les récréations, ce fut un amuse·m ent
courant d'entourer Silbermann, de se moquer de lui et de
le houspiller. Sitôt qu'il apparaissait :
- Ah ! voilà Silbermann, disait-on. Allons l'embêter.
On Je bousculait, on prenait sa .::asquette, on faisait
tomber ses livres. Silbermann ne se défendait pas mais il
ripostait d'un trait qui, le plus souvent, frappait juste et
exaspérait l'assaillant.
Au début, ces petits succès de parole lui procuraient tant
de plaisir qu'il en oubliait les brimades ; et même il allait
au-devant. Mais comme la répétition de ces scènes et aussi
son physique bizarre lui valurent d'être en butte, dans la
cour, à la curiosité générale, je crus m'apercevoir qu'il commençait à en souffrir. Enfü.1, peu après, les S1-Xavier
venant s'y mêler, le jeu prit le caractère d'une persécution.
Les S1-Xavier ne prenaient point part, si l'on peut dire, à.
la vie de notre lycée. Grands seigneurs obligés de passer par
un lieu indigne d'eux, ils jugeaient inutile d'entrer en relations avec des voisins de hasard. Chaque petite escouade se
dirigeait vers sa place, affectant de ne rien voir et de ne
rien entendre. Leur attitude vis-à-vis des professeurs était
. généralement correcte, jamais zélée; leurs vrais maîtres, ils.
les retrouvaient en sortant. Et même, en classe, le visage
d'un garçon tel que Montclar trahissait parfois un sentiment

�186

.

LA' NOUVELLE

REVUE F.RA.}\'ÇAISE

pire que findodlité, comme s':il y·eût_ 1m ancien compte à
régler entre lui ,et l'homme qh.i instruit. ·
Ce .fut Montclar qui donna une. àirec.tœn nouvelle aux
attaques cc;mtre Silberm.:mn. Le ptemier, il le railla qU
sujet des caractères ph.ysiques de su.ace et des pratiques de
sa reiigi'on. Montclar n?avait pas d'esprit m.a'is une sorte de
fougu~ cruelle qai matù.t Silbennaon.
Les autres, pent-êrr.e de. CO!JVÎ.Cttons plus molles, mais
flattés par la présence .de Montclar au milieu d'eux, le s~ivirent .dans .cette v.oie. On ne laissa plus échapper une
occasion d'oatrager Silbermann. Ainsi, tant que dur.a
l'étude d'Esther, il dut supporter de voir., à chaque trait
touchant les Juifs, vii;igt faces malignes tomnées veB lui.
Il n'était pas le seul Jnif dans notre classe, mais on m:
s'en prenait pas aux a:ulttes. Ce!'.1.X-ci .étaient au nombre de
.dernx: : Haase, le fils du banquier dont on savait que la
sœur av.ait.épousé-un d'Antheniy, .et Crémie1rx:, dont le
père était député. Aucun n'avait un typ.e sémite aussi mar·
qué que Silbermann. Ha-ase tentait d'effacer le sien ·par d~
modes britanniques : une coiffure qui défrisait er :aplatissait
ses cheveux, une prononciation guilHiée. Tous deux semblaient se p1acer au-dessus de .Silberrnantl,
fütune gnnde peine pour moi dev0ir Phfüppe se
joindre aux pernécuteurs. Je sa:vais bien qu'il se ~fa.~ait aux
jeux un peu violents ; je savais· aussi que la faço-n d,agrr
d'un Montclar .ou d'un La Béchellière n'était pas sans le
guider; mais son bon cœur l'empêc_hait touj.ours de comrqettr.e une action qui pût nuire à un autre. Je ne m,expliquais pas œtte haine instinctive et opiniâ1:re, tdie que s'il
eût senti ses biens et sa vie .e n ipéril.

ee'

Je me rendis- déjeuner chez Silbermann. Je fas pi·és.enté
à son père. C'était1.m ·homme &lt;l'aspect un peu l0urd. Un
.accent .étranger embarrassait sa par.ale: Des yeux sans, vie,
une cl1air j~unâtre, une barbe inculte, un gros nez, de
grosses lèvres, donnaient &gt;à sa 6-gure une expres,sion s.tu-

S1LBERMANN

piq_e et comme endormie. Mais par moments il. intervenait d'un mot qui montrait que son esprit veiJ!ait."
Mm• Silbèrm.ann avait un joli v.i,sage aux traits fins, ainsi
qu'il m'avait paru au premier abord. Toutefois, sQn sourire était si ch;1rmant, si jeune et sï répété qu'il communiquait à la longue un peu de fausseté à sa physionomie. Ses
·g~stes étaient menus et vifs ; mais une sorte de renflement
c~arnu au-dessous de la nuque la privait de grâce ~fans
beaucoup de ses attitudes.
Silbermann n'avait pas vis-à-vi~ de ses parents la situation
&lt;l'un fils, ou du moins cette situation était bien _éloign.ée
de celle queï'occup~is entre les miens. On lui demandait
son ayis ; il avait le droit d'interroger, de contredire,. et ne
se privait pas de la discussion. On eût dit d'un jeune mi.
D'autre part, Mm.e Silbermann semblait rester étrangère -aux
occupations de son mâri. Tour cela était -si extraordinaire
par rapport _à l'usage établi chez moi, que ces trois êtres me.
parurent unis moins par les liens de la fanull.€ que par ceux
d'une association, on, si l'on veut, par les lois d'une même
tribu.
Je fus aCèueilli par eux avec une con~idération à laquelle
je n'étais point du tout accoutumé. M. Silbermann me
demanda comment se portait mon père, « le grand magistra,t ». Mm• Silb~rtnann m'apprit qu'elle avait souvent
aperçu ma mère dans des ventes de charité. Ces propos
déplurent à leur fils qui les interrompit. Il fut même plus
b~usque ensuite. Nos projets d'avenir étant en question, il
declara que, pour sa part, il suivrait la carrière des lettres.
Tandis que sa mère approuvait ce dessein dont elle était
flattée, me sembla-t-il, sou père, secouant la tête, dit avec
bonhomie:
- Non, non~ David, ce n'est pas sérieux.
- Que veux-tu, papa, s'écria Silbermann avec vivacité
.
'
Je ne pourrai jamais m'occuper des mêmes affaires que toi:
œla ne m'intéresse pas.
- Oh ! Le_s antiquités, dit doucement M. Silbermaon,

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
188
il ne doit plus y avoir grand'chose à faire là-dedans, maintenant que les gens du monde se font marchands. Mais il y
a d'autres bons commerces. Moi, si j'avais vingt ans, je
partirais pour l'Amérique avec un stoc~ de perles ..
Son fils ne dissimula pas une expression de mépns.
Après le déjeuner, il m'offrit de m'emmen~r ~u théâtre:
Je montrai peu d'empressement, car lorsque J étais avec lm
je n'aimais rien tant que l'écouter parler. Et nous fîu;nes
nous promener au Bois. ·
.
.
Tout de suite, je mis la conversation sur le suiet qui
m'intéressait le plus : la littérature. C'était pour moi un
domaine analogue à ces contrées quasi fabuleuses qui vous
attirent obscurément et dont on rêve devant l'atlas. Silbermann, lui, en avait parcouru toute l'étendue; il connaissait les points de vue les mieux situés, m'y entraînait et
m'aidait à distinguer le détail qui fait que le paysage est
beau. Parfois, prenant mon bras, il m'arrêtait, et comme il
se fût écrié : « Regarde cette rivière argentée, regarde cette
chaîne de montagnes », il me récitait deux vers ou une
phrase magnifique. Alors je me sentais transporté et j'eusse
désiré qu'il continuât toujours. Et de même qu'au voyageur
qui m'eilt décrit les Pyraroides, j'eusse ~mpatiemme~t
demandé ensuite: « Et le Nil &gt;&gt;, je demandais, lorsque Silbermann m'avait instruit de tout ce qu'il savait sur un écrivain : « Et Vigny? ... Et Chateaubriand ?... » Alors il repartait, l'esprit aussi .if, aussi sû~, jamais lassé, explorateur
dont la mémoire et l'enthousiasme étaient sans défaillance.
Après avoir marché longtemps, au hasard de nos pas,
nous arrivâmes au bord d'un petit lac.
- Chateaubriand, Hugo... murmura rêveusement Silbermann, être l'un d'eux ! Posséder leurs dons, jouer leur
rôle, voilà ce que je voudrais.
.
- Ah ! non, reprit-il, je n'ai pas l'intention de vendre
des meubles ou des perles. Mon ambition est autre. Toutes
mes facultés, tout ce que j'ai ici, dit-il en se frappant le
front, je veux le mettre au service de la littérature.

SILBERMANN

Puis, baissant le ton :
- Si on savait cela, peut•être me tourmenterait-on
•
;i
moms
....
Il faisait allusion aux mauvais traitements qu'il subissait
au lycée. Je sentis combien il en souffrait. Je cherchai un
sujet qui détournât sa pensée et regardai alentour.
Nous étions seuls. La journée, qui était une des dernières
de l'automne, était froide et triste. Une lourde nuée couvrait
le ciel. L'eau du lac, toute sombre, frissonnait. Les arbres
étaient dépouillés; seule persistait la verdure d'un bouquet
de sapins ; et ce feuillage pauvre et opiniâtre, cerné par des
bois morts, éveillait l'idée d'une vie misérable et éternelle.
Nous fîmes halte.
- Ecoute, me dit Silbermann d'une voix dont le
timbre était devenu un peu plus rauque, mon père s'est
établi en France il y a trente ans. Son père avait vécu
en Allemagne et il venait de Pologne. Plus haut, des
autres, je ne sais rien, sinon qu'ils ont dû vivre honteux et
persécutés, comme tous ceux de leur race. Mais je sais que
moi, je suis né en France, et je veux y demeurer. Je veux
rompre avec cette vie nomade, m'affranchir de ce destin
héréditaire qui fait de la plupart d'entre nous des vagabonds.
- Oh ! je ne renie pas mon origine, affirma-t-il avec
ce petit battement de narines qui décelait chez lui un mouvement d'orgueil, au contraire : être Juif et Français, je
ne crois pas qu'il y ait une condition plus favorable pour
accomplir de grandes choses. Il leva prophétiquement
un doigt. - Seulement, le génie de ma race, je veux le
façonner selon le caractère de ce pays-ci ; je veux unir mes
ressources aux vôtres. Si j'écris, je ne veux pas que l'on
puisse me reprocher la moindre marque étrangère. Je ne
veux pas entendre, sur rien de ce que je produirai, ce jugement : cc C'est bien Juif &gt;&gt; . Alors, vois-tu, mon intelligence,
ma ténacité, toutes mes qualités, je les emP.loie à ~onnaître

�r90

. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et à pénétrer ce patrimoine intellectuel qui n'est pas le
mien mais qui, ·un juur, sera peut~être ·accru par moi. Je
veux me l'approprier.
Il scanda -ce mot et dü pied frappa le sol.
· - Est~ce impossi.ble? Ces choses, ne puis-je les compren~
dre aussi bien que Montclar ou-R-oèin'?-Rst-ce que je ·ne les
admire pas plus qu'ils· ne les ·adrnirent, dis-moi ? Et à qui
fais-je tort ? Il n'y a aucun ·calcul secret, il n'y a ancun
mobile égoïste dans mon -ambitioTh Alors-pourquoi ne veuton pas de-moi ? Peurquoi m'accueillir pat de la h~ine ?
Comme i1 parlait, je regardais fixement devant moi. Ec
son accent avait une telle portée que sur le fond rigoureux
de ce paysage d'automne, il me semblait voir se succéder
tout ce que je savais des vicissitudes d'Israël.
Je voyai~ un petit lac de Judée, pareil à celui-ci, des
bords duquel, un jour, des Juifs étaient partis. J'avais la
vision de ces Juifs à travers les âges, errant par le m6nde,
parqués dans la~carnpagne sur des terres de teoutou tolérés
dans les villes entre certaines limites et sous un habit infamant. Opprimés partout, n'échappant au supplice qu,en
essuyant Feutrage, jls se consolaient
tèrri-ble traitement
infligé par les hommes en adorant un die-u plus ter-rible
encore. Et au bout de ce&amp;généirati-ons chargées de maux, je
,voyais, réfugié auprès de moi, Silbetmann. Chétif, l'œii
inquiet, souvent ·agité par des mouvements bizarres, comrne
s'il eût ressenti la peine des exodes et toutes les menace5&gt;
toutes les craintes sacrées endur€es par ses, ancêtres, il
souhaitait se reposer enfin paimi nous. Les défauts que les
persécutions et la vie grégaire avaient imprimés à sa race,
il · désirait les perdre à notre contact. Il nous offrait sou
aµtour et sa force. Mais on repoussait cette al-lian,e. Use
heurtait à l'exécratibn universelle.
Ah! devant ces images fatales, en présence d'une iniquité si abominable, un sentîment de pi.ti"é m'exalta. Il me
p:1rut que la voix de S-ilbermann, sîmple et po-igname,
s'élevait parmi les voix infinies d.es martyrs. -

da

SILB'ERMANN"

r91

Il dit :
- Demain je serai insulté, frappé ... Es-h:.e-j'uste. ?
Et il mettait en ;.vanr.ses deux paumes désarmées ainsi
qu'est représentée la petsonne. du Christ au .milieu 'de ses
ennemis.
•

J

IV

Cett~ scè~e_-me tr_oubfa f~~tèment. La n-uit qui suivit, je
~o~gea1, n~01t1~ éveillé mo1t1é rêvant, aux. images bibliques
qu el1e avatt fau apparaître. Au matin, j'eus le. sefltirnent
qu'un devoir m'était dicté: répa:ter t'lnjÙstiœ des hommes
à. l'égard de Silbetm,l'ltm. 1l me fallait non seulement l'aimer
mais prendre ·son patti. contre tous, st difficile et si ingrat;
q?e _füt .l'er1treprise. D'ailleurs ·ses· -ennemis principaux
n étaient-ils pas les S1-Xavier et n'~vais-je pas toujoûrs ressenti envers ceux-ci, Philippe Robin exce-pté, une inimitié
naturelle ?
Je décidai de parler à Philippe afin de le détacher des
adversaires ·de Silbermann.
Le jour même, falla:-ï le trouver. Je lui exposai combien
étaient cruels l~s mauvais traitements infligés à Silbermann. 1&lt; Je sais qu'il en souffre beaucoup ll, ajoutai-je. Et
j'en appelai au bon .:œur d.e Philippe pour qu'i1 les fi\
cesser.
Philippe m"ayait écouté attentivement mais avec froi-

deur.
-_ Mor aussi, , r.épliqua+il,- fai quelque chose à te dire
à ce sùjecll m'est très désagréable de voir un de mes amis
se lier avec ce garçon.
- Et pourquoi ? demandai-je.
- - Pourquoi? ... Parce qu'il est]uif.
C'était bien fa raison énoncée par Silbermann. Philippe
avait articulé duJement ces quelques mots. On sentait que
pour hü Pa.rgun1ent était décisif.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Cependant, cherchant une parole d'adoucis?ement,
j'esquissai un geste d'insouciance.
- Oh ! je sais... reprit Philippe. Il se peut que pour
vous autres cela n'ait pas d'imp_ortancè.
Ce ton supérieur et cette allusion à ma religion me blessèrent au vif.
- C'est que nous autns, ripostai-je d'une voix vibrante,
nous ne falsifions pas la parole de Dieu.
Philippe .]laussa légèrement les épaules.
- En tout cas, affinna-t-il, il fau · choisir entre lui et
moi.
Dans l'instant, je songeai à tout ce que comportait l'amitié de Philippe : un sentiment doux et !)ien réglé, des joies
faciles et approuvées ... Devant ces images aimables, je fus
près d'abandonner Silbermann. Mais; de l'autre c6té, se
trouvait une tâche-ardue; j'entrevis une destiné·e pénible ;
et exalté par la perspective du sacrifice, je répondis d'un
sàuffie irrésistible:
-Lui.
Nous nous séparâmes.
Dès lors, je me dévouai entièrement à Silbermann. A
chaque récréatiQn, je me hâtais de le rejoindre, espérant le
protéger par ma présence. Heureusement, l'hiver venu, sa
situation s'adoucit un peu. En raison du froidr nous·-restions
dans les classes, où l'on n'osait rien contre lui; et le soir, à
la sortie, il s'échappait à la faveur del' obscurité.
Nous nous retrouvjons dans la rue. Nous faisions chemin ensemble et je l'accompagnais jusqu'à. sa porte. Quelquefois je montais:chez lui et nous nous mettions .à faire
11.os devoirs. Sa- facilité au travail, autant que ses méthodes,
m'émerveillait. Lorsqu'il faisait une version lati11e, je le
voyais d"abord lire rapidement la phrase aveç un regard
tendu; puis réfléchir quelques· secondés, mordant fiévreusesement :ses lèvres; enfin lire de nouveau en balançant la
tête et les mains selon le rythme de la phrase; et, ayant à
peine consulté le dictionnaire, écrire la traduction. Assis

SILBERMANN""

1 93

en face de lui, dénué de toute inspiration, cherchant sGrupuleusement le sens de chaque mot, j\1vançais dans les.
ténèbres pas à pas.
Lorsque nous avions terminé,il allait vers la bibliothèque
et me faisait part de sa dernière découverte. Car il n'y
avait pas de semaine qu'il ne s'enthousiasmât sur une nouvelle œuvre. Enthousiasme désordonné, qui me faisait passer tout d'un coup, d'un sonnet de la Pléïade à un conte de
Voltaire ou à un chapitre de Michelet. Il prenait le livre
et lisait. Souvent il me tenait par le bras et, aux endroits
qu'il jugeait beaux, je sentais l'étreinte se resserrer. Il ne
voulait jamais s'arrêter. Une fois, il me lut en entier la
Conversation du Maréchal d' Hocquincourt, figurant tour à
tour avec des intonations particulihes et des mines ccmiques le père jésuite, le janséniste et le Maréchal.
Bientôt nous passâmes ensemble tous nos jours de congé.
.C'était lui qui décidait comment ils seraient employés. Je
ne faisais jamais d'objections. Je sacrifiais mes désirs aux
siens sans regret. Mon r6le n'était-il pas de me consacrer
entièretnent à son bonheur et de raeheter par cet acte les
actes des méchants ? Lorsque le consentement me coûtait,
je répétais en moi-même : « C'est ma mission &gt;&gt;. Et cette
pensée m'aurait fait accepter n'importe quel déplaisir.
Cependant, tout enle suivant, je m'efforçais de le guider
sans qu'il y parût. Car j'estimais que ma u.1ission était aussi
de le débarrasser de certains caractères préjudiciables, de le
réformer peu à peu. Je ne savais trop jusqu'où s'étendait ce
plan, je ne faisais aucun calcul ; toutefois il m'arrivait
souvent de passer· exprès avec lui ·devant le petit temple
protestant de Passy. Je. ne disais pas·un mot, je ne désignais
même pas l'édifice; mais j'avais l'arrière-pensée qu'un jour
peut-~treje [y ferais pénétrer avec moi ...
J'avais parlé de lui à mes parents. Ils désirèren,t le connaître et je l'invitai à déjeuner chez nous. Ma tnère qui
était sensible et avait horreur de la· violence s'était beaucoup apitoyée, d'après mes récits, s.ur la situation faite...à
I3

�J

94

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Silbcrmann au lycée. Les sentiments de ma mère à l'égard
des Juifs étaient difficiles à définir. Elevée dans un pays
où catholiques et protestants se dressent ~ncore les uns
contre les autres avec passion, elle ressenta.1t pour _la c~use
des Juifs la sympathie qui unit généralement les rru~ontés.
En outre, elle se gardait de dédaigner pour J~ c~ère de
mon père l'appui du monde juif, et elle comptalt là de nombreuses relations. Mais précisément, j'avais toujours remar.,qué chez elle, lorsqu'elle se trouvait en présence. d'une
personne de ce milieu, une façon - ob ! presque imperceptible - de se mettre sur son quant-à-soi. ~t ~n a~e
observation que j'avais faite par hasard m avait mieux
éclairé encore.
Il y avait d.ans un certain quartier de Nîmes - ?ù nous
nous rendions souvent d'Aiguesbelles - une_ m31son q~e
l'on appelait « la maison du J1;1-if D. Elle était ~onstru1:e
selon une .orientation particulière qui la mettait en évtdence. Lorsque nous pa55ions deYant, ma mère ne manquait pas de me rapporter l'bis~ire et ,les co~~m~ de la
famille qui l'avait habitée autrefo1s. 11 n y ~va~ Jamais _dans
son récit la moindre marque de mépns nt la momdre
intention sarcastique. Mais je sentais &lt;:hez elle h même
impression de m stère et le mêrnl! mo~vement de défiance
que lorsque, évitant un peu plus 1010, a~ portes de la
v·lle un emplacement tout gâté par des orru res et des tas
de c;ndres, elle n1e disait : &lt;&lt; C'est l'endroit où campent
les bohémiens. »
.
.
.
Aussi, n'avai -je mis aucune Mte à mtrodurre . S1lb~rmann chez moi, ne sachant trop quelle figure on lui ferait.
On va voir que je n'avais pas eu tort. .
.
Lorsqu'il arriva, je me trouvais seul dansJe salon. Il examina tout de très près. Apercevant un fivre posé snr la
table à ouvrage de ma mère, il le retourna e~ ~ r~rd: le
titre. Cétait, il m'en som·ient, le Journal mtune A~ei.
Silbermano eut un petit sourire que je ne m'exphquai pas
mais qui me déplut. Il aborda mes parents avec un raffine-

?

SILBEIU1ANN

1 95

ment de respect, mais sitôt que la conversation s'engagea,
j'eus un sentiment de malaise. A peine questionné, en effet,
il se mit à discourir avec une Yolubilité qui, 1'en étais
assuré, était, au jugement de mon père, égal au pire too. Il
continua pendant le déjeuner, racontant toutes les histoires
qui pouvaient le mettre en valeur. Il parla de ses lectures,
de ses voyages, d ses projets ... Je ,·oyais ma mère l'envisager avec crainte, comme si elle etît soupçonné à cette rare
activité intellecruelle un principe diabolique.
Mon père ne faisait entendre que des monosyllabes.
Et le plus singulier était qu'à mes propres oreilles cette
verve, qui d'ordinaire me ravissait, smmait déplaisamment.
Silbennaon, par le désir de briller, recherchait des récits
extraordinaires et des opinions paradoxales. Et rien n'était
plus choquant que l'effet de ses paroles dans une atmosphère où je n'avais jamais entendu développer que âes avis
mesurés et le préjugé commun. Je souflrais véritablement
en l'écoutant; mes doigts étaient crispés. J'aurais voulu lui
faire signe de se taire. ?\.lais il ne se doutait aucunement de
l'impression produite. Mon père et ma mère lui donnaient
à tour de rôle un :;ourire forcé. Et il s'adressait successivement à l'auditeur gracieux. ·
Ce fut a,ec soulagement que je vis le repas prendre fin.
Mon père se retira dans son cabinet de travail où, quelques
moments aprè5, ilbermann alla le saluer. li considéra la
bibliothèque, pleine de li..-res de loi et de répenoires juridiques, et dit :
- En somme, l'idée de justice ne serait-elle pas née,
comme l'a écrit La Rochefoucauld, de la vive appréhension
qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient ?
Mon père fit avec une wnrtoisie glacée un geste d'incertitude.
Le soir, nia m re me dit:
•
- « Ton ami parait très intelligent », du même ton que
l'on dit d'un escroc : « il est très ingénieux ».
Cet insuccès ue diminua pas Silbermann dans mon

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

esprit. J'y vis plut6t la preuve d'une certaine insuffisance
de la part de ma famille. L'espace où je vivais me parut
borné, étroit, incapable de faire pface à l'intelligence. De
petits usages auxquels j'avais toujours été soumis m'apparurent ridicules.Je m'aperçus que bien des objets de notre
intérieur, que je n'avais jamais jugés tant ils m'étaient familiers, étaient très laids. Je pris moins de plaisir à rester
dans notre maison~ et, soit par honte de ces choses, soit de ·
peur qu'il ne remarquât les mauvaises dispositions de mes
parents, je m'ar:rangeai pour que Silbermann y vînt le
moins possible.
Mais nos rapports n'en souffrirent pas. Il semblait d'ailleurs que ma compagnie lui fût devenue indispensable. Il
m'emmenait avec lui partout. Le dimanche, nous allions
généralement au théâtre ; sitôt le rideau du dernier acte
tombé, il prononçait sur la pièce et sur les auteurs un arrêt
péremptoire, éloge ou condamnation, qui fixait mon esprit
lentement ému. Le jeudi, nous nous rendions chez quelquelibraire ; il discutait éditions, reliures ; il marchàndait,
achetait, faisait un échange. Il avait toujours la poche
pleine d'argent, et sa générosité à mon égard, quand nous.
sortions ensemble, me faisait souvent rougir. A la fin de lajournée, après avoir inscrit mes comptes - habitude imposée par mon père - je m'amusais à calculer ce qu'il avait
dépensé et me trouvais en présence de ·grosses sommes.
Nos entretiens n'étaient pas seulement sur l'art ou la littérature. Il suivait avec un intérêt non moins vif les événements politiques, le mouvement social, et aimait à discourir
sur. ces sujets.
Il m'entraîna un jour dans un quartier excentrique où
avait lieu une manifestation populaire. Il avait décoré sa
boutonnière d'une fleurette rouge et s'adressait fraternellement à ses voisins. Je le suivais dans la foule, très effrayé,
et au bout d'un moment je le conjurai de rebrousser chemin. En revenant, nous passâmes par un point, situé au
sommet de Montmartre, d'où l'on découvre Paris. Nous

SILBERMANN

197

nous arrêtâmes. La vue de la ville à ses pieds
h S'lb
. .
.
provoqua
c ez 1 .erman~ une ex,c1tat10n smgulière. Lançant vigoureusement la voix dans 1espace, il développa ses théories et
~~ fit u_n ta~leau de la société future. 11 affirma sa croyance
a 1amél10rat1on du sort humain et au bonheur universel
-;--- Ces temps viendront, clama-t-il. Cela est aussi sû;
qu 11 est sûr que le soleil se lèvera demain.
Eni~ré par_cett~ promesse, je suivais avec enthousiasme
son do1~t qm, _pomté vers la ville, indiquait d'un signe
destructif ce qm devrait disparaître et traçait le plan de la
communauté nouvelle.
- As~urer 1~ ~aradis matériel de l'humanité, qui aura
cette gloire ? d1t-1l rêveusement.
Et ses yeux s'illuminèrent, comme s'il avait eu l'éclair
qu'il pourrait être ce Messie.
Ainsi passa l'hiver.
Au lycée, Silbermann remportait les mêmes succès dans
ses études, bien qu'il fût souvent blâmé pour son manque de
méthode. Notre professeur de français lui reprochait en
outre l'abus qu'il faisait de ses lectures et l'habileté avec
la~ue_lle il s'appropriait les idées et le style des autres. Et il
la1ssa1t v~ir que le procédé, venant de Silbermano, ne le
surprenait pas.
Le pr~ntemps fut le signal de la reprise des hostilités
contre Srlberrnann. Les jeux en plein air recommencèrent
et chacun s'y livra avec une ardeur nouvelle. Dans la
c~ur, on formait des rondes qui brusquement entouraient
~1lberr_nann :t le tenaient prisonnier. Par des grimaces on
smgea1t sa ~a1deur, laqu~_lle devenait de plus en plus frappante, car, a mesure qu il se développait, il perdait cet air
d'enfant précoce qui lui avait conféré une manière de
grâce. Insulté, bousculé, ayant sans cesse un nouvd assaillant d_an~ le, dos, il tenait tête avec rage, répondant à l'un
et puis a l autre; enfin, excédé, il tentait de rompre le
cercle et roulait à terre.
Cette anrtée-là, il y eut des élections. Elles furent prépa•

.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rées avec violence. Dan~ tout le quartier fes murs se
recouvrirent d'affiches donct les vives_ .couleurs attirèrent
nos _regards. Nous nous arrêtions pour les Jire et arrivions
au lycée tout ext:ités par l_a qisptHe des partis. La ligue des
Frqnça:is de France.prena'it une ·pàrt irn,p0i;tante à la. lutte,
Par des -proGlamations, des réunions,,, des conférences,-elle
multipliait ses attaq:ues contre les Juifs. Philippe Robin,
pourvu par son_onde, distribuait à qui voul_ait des ~~nsignes
et des libelles antisémites. Cette fureu11 trouva en Silbet mapn une victime. Sur les murs, à côté des affic;hes, on
inscrivit son nom et on crayonna sa caricature. Enfin, -au
lycée, Montélar organ isa contr,e lui une véritable bande.
C'était une figure singulière que Montd.tr. La plupart
di:: ses.condisciples de S•-Xavier, avec l~W[? tuembres .grêles,
leurs mains pâles et quelque signe distinct.if r~prnduisant
sur leur visage comme une pièce d'armoi:ries - un nez
osseux et plat, un front resserl'é, un épi&lt;lerme féminin semblaient apfnlnenir-à une espèce caduque. Lui, tranchait
par sa constitution normale et sa mine de chef.
D'un chef, il avait également l'âme. Il choisit en dasse
'trois ou quatre garçons, .parmi ks plus b::utaux,, · tes plus
épais, les plus servile.s, et-Jes excita- contre ·Silbermann.
Dans la cotir, il allait, à leur tête, Yers celui-.ci et se tenant
à quelques pas, car il feignaît de ne pou voir: s'approcher
d'un être aus~i abiect, il se met.tait à l'insulter :
- Juif, dis-n0us , quand ru retourneras à ton ghetto,,
nous ne voulons pl1,1s de toi ici.... Juif,, pourquoi as-tu l es
oreilles_ d'un bouc ?
- .Sil berman.n, toUJi e.P . marquant des o;i9m:e1mots_ de,
t:rain.te pa,rei1s à. ceµ~ 4'uve bête faible qp-i -se sent Jraq_uée,
répliquait bravemeu.t à chaque- mot. Puis,.,pur un sjgne de
Montclar, on se iu-~i.pit:ih sur hü. IL6tait jeté à terr~ et
roué de cour.,, Si.je ,tentais d'al1e1; ·à son secQurs, , j'étai,s
arrêté et m.a'intéo.u . ,De loin j'as,s~stais à la, wtaille. J'e1)tendais Montclar applaudir un de . ses mercenaires et je
voy.é\ls . celui-ci_rewn:nàît;re p&lt;!;r, ,un .re~foqblen:i.eni çl;~ bru-

S1LBERMANN

199

talité cette faveur de _son chef. J'apercevais Robin parmi
les assaillants. Il ne frappait pas bien rudement et, avec sa
chevelure blonde en désot.dre, il semblait u11 page- à ses
premières armes. Souvent, nos regards se rencontraient,
mais le sien se dé1i0urnait aussitôt comme pour esquiver
la supplication du mien. Et c'était pour moi chose affreuse,
de voir la grâce de ce visage naguère aimé durcir dans une
expression insensible.
Quelquefois Haase ou Crémieux se trouvaient par
has;ird auprès de la bagarre-. Ifs ·se gardaient d'intervenir,
et même il n'était pas rare que Haase eût un mot de flatterie pour les agresseurs. Cependant on surpre11-.iit dans,
leurs yeux u;re lueur de sympathie secrète ou de vague
inquiétude - on ne-savatt bie_n:....... quiJaisait·.songer aux.
obscurs sentiments .qui agitent les chiens lorsqiùli. voient
battre un de leurs semblables.
, Silbermann s.e relevait, les- vêtements souillés de poussière et déchirés. Je m'empi;essais vers lui et rassemblàis ses
cahiers et sesli.vres épars. Tandis qu'il était mait1tenu, on,.
avait collé sur sa figure ces étiquettes que la propagande
antisémite apposait à profusion sur les. murs. Son front et
ses joues étaient tatoués de petites rectangles multicolores
où on lisait: A bas les.,Juifs l Je l'aidais à les .enlever .et
essuyais son visage. Ses yeui étincelaient. Sa bouche écumait. D'un coup de main j'afrangeais ses cheveux qu'on
av.1it tiraillés; Autour d.e nous. on ricanait. Je n'y faisais
pas attention. J'avais conscience d,accom.plu· ma m.Îs$ion
et cette glo1re m'é:levait bien au-dessus d~ sentences
humaines.
., _
Mais, à ce moment, Silbermann:,, qui n"était-jamais abattu,
ne~pouvait se retenir de ripos_ter. Enéore tout ·frémissant
de la défaite, il repartait à disputer, narguant par des gestes
moqqeurs ceux qui nous entouraient, C'était du co1,1rage
si l'on veut; c'était surtout ·l'espoir de vîÜncre) souffié par
un âprt orgueil;, c'~tqÎt l'ambition, ph1s tenace qu'aucun
sentiment, de prouver :sa supériorité. Alors la bataille' se

�200

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rallumait. De nouveau on s'élançait vers lui. Et je le
voyais, à terre, se débattre encore, comme le tronçon d'un
ver remue sous le talon.
Je lui démontrai doucement ensuite, par un petit sermon, combien sa tactique était maladroite. Et il me
répondait d'une voix rauque, avec une flamme dans le
regard :
- Que veux-tu ! nous autres, plus on nous opprime, _
plus nous nous redressons.
C'était vrai. Je remarquais maintenant combien il était
préoccupé de se venger. Toute occasion lui était hoDne
pour s'en prendre au parti adverse. Sa supériorité d'esprit
le servait. Une fois elle faillit lui coûter cher.
Notre professeur de français nous avait donné liberté
-d'apprendre comme leçon telle pièce de vers qu'il nous
plairait. J'avais appris des stances d'André Chénier que je
-venais de lire grâce à Silbermann et dont l'inspiration
m'avait laissé tout brûlant. Je demandai à Sîlbermann
quel était son choix, mais il me le tint secret.
- Ils vont voir. .. dit-il avec l'expression de quelqu'un
qui prépare un bon tour.
La récitation commença. Les mauvais élèves, peu scrupuleux, s'étaient contentés de repasser quelque texte déjà
connu d'e4x à l'insu du professeur et riaient d'un effort
qui leur avait coûté si peu. ~es timides avaient été déconcertés par cette première liberté ; certains, en se levant,
rougissaient de livrer leur préférence. On attendait avec
curiosité Silbermann dont on savait les connaissances
étendues et le goût original. Le professeur le nomma puis
Jui demanda ce qu'il avait appris.
- Des vers de Victor Hugo, Monsieur ... Un passage
-extrait de Dieu.
Il se leva et, enveloppant la classe d'un regard plein
.d'arrogance, il se mit à réciter :
Dieu I J'ai dit Dieu. Pourquoi? Qui le voit? Qui le prouve?
C'est le vivant qu'on cherche et le cercueil qu'on trouve.

SILBERMANN

20!

Qui donc peut adorer? Qui donc peut affirmer?
Dès qu'on croit ouvrir l'être, on le sent se fermer.
Dieu! cri sans but peut-être, et nom vide et terrible !
Souhait que fait l'esprit devant ]'inaccessible !
lnYocation vaine, aventurée au fond
Du précipice aveugle où nos songes s'en vont !
Moi qui te porte, ô monde, et sur lequel tu vogues!
Nom mis en question dans les sourds dialogues
Du spectre avec le rêve, ô nuit, et des douleurs
Avec l'homme ...
Dès le début, l'apostrophe étonnante avait fixé l'jlttention
générale sur Silbermann. Puis à mesure que s'élevait la
voix claire et puissante qui donnait à chaque mot sa force,
à chaque pensée sa gravité, tous, en classe, s'étaient
entre-regardés avec une sorte de trouble. Devant cette
vision apocalyptique, devant cet éclair illuminant un chaos
chacun avait songé à ses rêves, à ses doutes, à ses angoisses:
et avait désiré être rassuré par le visage de son voisin.
Mais bientôt, comme s'ils s'étaient sentis de force à se
mesurer contre cet audacieux exterminateur, dressé parmi
eux, ils firent entendre un grondement d'indignation. La
voix de Silbermann domina ce bruit. A peine interrompu,
il lança avec un son retentissant :
Dieu l conception folle ou sublime mystère!
Un tapage furieux éclata sur tous les bancs. Le professeur intervint, fit asseoir Silbermann et, une fois le silence
rétabli, lui dit avec une sèche ironie :
- Vous avez sans doute voulu prouver à vos camarades à quel point vous manquiez de tact, Monsieur Silbermann !
Mais qu'importait à Silbermann 1
Je le regardai et je vis, malgré son calme apparent, combien il triomphait intérieurement. Il lançait des coups
d'œil vers les Saint-Xavier, et l'orgueil dilatait ses narines.
La classe s'était ressaisie. Montclar fit passer furtivement

�202

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un billet qui décidait des représailles contre Silbermann.
Celui-ci se douta de la chose et, dès le roulement de
tambour, i1 courut vers _la porte ét s'enfuit à travers la
cour.
Mais d'autres avaient été plus prompts et l'attendaient.
En pleine course il fut atteint d'un ~roc-en-jambe et culbuta net. Je le -vis à terre, agitant les membres en tous
sens. Ses traits étaient défigurés par l'angoisse; sa bouche,.
grand ouverte, ne laissait échapper auëun cri ; le choç extrêmement vi~lent lui avait coupé la respiration. J'accourus ·
et le relevai. Je temmenai à l'infümetle. Eile se trouvait à
tautre bout du lycée. Il me laissait faire et ne parfait pas.
Nous y aHâmes lentement. Je le soutenais'." A un m0ment,
il se mit à haleter et s,.arrêta. Son teint, brun d'ordinaire,
était affreusement livide. Son regard étaft vague. Ses lèvres
frémissaient ou murmuraient je ne sais quelle prière. Une
goutte de sang coula d'une petite déchirure.faite à son front.
A ce spectacle, une pèn~ée · me traversa : &lt;( S'il allait
mourir !. .. ii . Mon imagination prompte ¼ assem0Ier des
scènes tragiques conçut tout le drame et mtme ce qui s'en
ensuivrait. Déjà je me voyais allant le lendemain au devant
des Saint-Xavier, ses bourreaux, et leur disant - de quel
ton accablant :
- Eh! bien, soyez contents, vou~ ~av_e2:, t1;1é. .•
A ce moment; d'un mot qui me rass:.irait, Silbermann
so-uffla sur ces songes. Nous reprîmes notre marche. Un
peu plus loin ·il désira s'arrêter enwre. Nous étionsi devant
la chapelle du lycée. Là se trouvait un carré avec des bosquets de lilas et quelques bancs-. Silbermann s'assit. Il était
appuyé contre le mur de la chapelle, au-dessous.- de vitraux
qui représentaient un groupe d'anges. Ses deux marns
soutenaient, aux tempes, 'Sa tête qui s'inclinart, et son
ombre répétant ue geste dessinait sur le sol une ûlhouette
mince et biscornue.
·
. -L'émotion avait si bien bouleversé ma raison qu'ei-i Je
voyant à cette pla.:ê, je me mis à ·rêver une étrange bis0

• -

•

SlLBERMANN

203

wire mystique. De nouveau j'imaginai qu'il allait mourir.
Et i~ pens;û que c'.était sans nul doute Dieu qui le frapperait afin de le pumr de ses blasphèmes.
- Il va mourir ici, diS--je en moi-même, au seuil -:-de
Eètte chapelle.
Et, avec une inquiétude infinie, je me demandais si
l'élection par b puissance divine de cette église catholique
comme lieu de châtiment ne serait pas un sione qui dût
0
me faire abjurer...
·
La sœur qui nous reçut à l'infirmerie dans une sorte de
cuisine ornée d'objets. de piété, était une ·petite vieFlle dont
la figure toute ridée tremblotait. Silbermann me parut
gêné pour s'adresser à elle. A.ussi, je pris la pa:rote et lui
racontai 1a chute brutale en ·pleine cour.
- Miséricorde! dit-elle en joignant les mains. Qu'il se
repose un moment. M. le Docteur doit passer bientôt.
En attendant je vais lui donner une tisane bien sucrée.
Silbermann ne ressentait plus rienj de la commotion.
Ses pnpiHes av.aient repris Jeu:F vie , et leur mobilité. Je
croyais les voir sauter sur la cornette blanche de la sœur
et sur les statuettes, religieuses comme de noirs petits
démons.
La sœur -pissa dans une autre pièce. Au bout d'un instant que• nous étions seuls, Silbermatrn se leva et me
fotça à en faire autant.
.
- Je me sens: tout à fait bien, ce n'est pas la, peine de
rester. Allons-nous en.
Je fus d'avis d~attendre le retour de la s-œur. _
I l s'y refüsa
et m'entraîna dehors.
'
Nous refîmes le chemin en sens inverse. li parlait a-.ec
abondance. Il avait retrouvé toute sa fierté et me~demanda
avec ull air de triomphe si j'avais remarqué la longne
figure toute scandalisée de La Béchellière pehdant qu'il rédJ
tait: Puis i1.se "mit à1 rite en pen?anv, à la sœur qui devait
nous chercher ·partout. Il se retourna vers l'infirmerie et
ridant ses traits, il parodia d'uni:v.oix- clievtotanie : J

�204

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Je vais lui donner une tisane bien sucrée ...
Cette singerie me déplut. La parole évangélique me
revint en mémoire : « Race incrédule et perverse ... »
- Tais-toi donc, lui dis-je avec impatience.
C'était la première fois que je le traitais avec brusquerie.
Il leva vers moi des yeux surpris. Et tout aussitôt, changeant de ton et d'expression, il porta la main à sa poitrine
et dit :
- Je crois que je vais encore avoir un étouffement.

1

La scène · violente de la cour avait été vue d'un répétiteur. En raison des conséquences dangereuses qu'elle avait
failli avoir, l'agresseur fut gravement puni, et l'affaire fit
assez de bruit pour qu'on n'osât plus persécuter ouvertement Silbermann. Mais ses ennemis ne désarmèrent pas
et changèrent seulement de tactique. Nous fûmes tous
deux mis en quarantaine. Personne, ni en récréation ni en
classe, ne nous adressa plus la parole. Les groupes s'écartaient sur notre passage ; les bouches se fermaient. Maintenant, tandis que je me promenais dans la cour avec lui,
je tâchais, n'ayant plus à le défendre, à le perfectionner,
ce qui était aussi ma mission . J'aurais voulu qu'il perdît
ce besoin continuel de s'agiter, de parler, de se mettre en
ividence. Je lui recommandais d'une façon détournée le
recueillement intérieur et la discrétion, ces principes qu'on
m'avait prêchés avec tant de fruit dans ma famille.
- Est-ce que tu ne goûtes pas un plaisir particulier,
lui disais-je, lorsque tu gardes secret quelque sentiment,
lorsque tu caches soigneusement aux autres toutes tes pensées et tous tes désirs ?
Mais le plus souvent il accueillait mes conseils avec un
air narquois, comme s'il eût eu une arrière-pensée railleuse
sur cette morale.
Je m'aperçus bientôt que Silbermann était très sensible
au délaissement où l'on nous avait réduits tous les deux.
L'absence de discussion était pour son esprit un désœuvre-

SILBERMANN

ment insupportable. Il portait vers ceux qui l'attaquaient
naguère des regards presque mélancoliques, comme s'il eût
regretté les âpres querelles soutenues contre eux. De mon
côt~, je me plaisais moins à cet état tranquille qui n'exigeait plus de moi aucun service dangereux. Puis, dans le
désert créé autour de nous, les petits ridicules de Silbermann grossissaient ; je veux dire que je les remarquais
davantage. Souvent lorsque j'étais à côté de lui, son physique, sa gesticulation, sa voix, me choquaient tellement
que je me comparais à Robinson isolé auprès de Vendredi ...
Nos tête-à-tête languirent . Mais, à dire le vrai, ce fut un
peu de mon fait. Chaque année, à l'approche des vacances,
par une habileté mesquine que je ne m'avouais pas, je me
détachais des amis que je m'étais faits au lycée. Je ne voulais point souffrir trop cruellement d'être séparé d'eux pendant les mois à venir. Et vers la mi-juin, en prévision de
la morte saison, je réglais avec prudence l'économie de mon
cœur et le fermais aux sentiments trop vifs.

(A suivre)

JACQUES DE LACRETELLE

�.RÉFLEXIONS SUR LA LITTIUU.TU;RE

REFLÈXI .O N-s· SUR
LA LITîtRATU.RE
LES JARDINS SUR L'ORIENT
Ce n'est évidemment ·pas cf.aujourd'hui que :Se pDse le problème littéraire_et moral des infl·liences r-éciproques.-de l'-Ori-ent
et de l'Occident. Si la question (politique). d'Orient remonte .à
Darius, la question des rapports spirituels_ -est plus ancienne
encore, puisqu'elle remonte au lllOi~ à Homèr-e. Le premier
poète oçcidental, I.e père de l'art oicidéntal, _viv:ait _en cont~ct
étroit avec les Pné.oici_ens, 1out les périples lui .sen1irent à"broder les merveilleuses _a ventures d•Ulysse. Le couple OrientOccident est, comme ceux du masculin et du féminin, du Nord
et du Midi, des blancs et des jaunes, inscrit dans l'élan même,
~t fa tlïaii' et la carte de' fa. planète. Il n'a pas fini de do'rmer des
fruits d'amour et de haine, de mariage et de -divorce, - de
fournir à de grandes individualités des façons de porter leur
flamme, des registres d'art et des thèmes de vie.
Schopenhauer estimait que la révélation de l'Inde à l'Europe
jouerait au xrxe siècle un rôle non moins important qu'au
xv• siècle la révélation de l'antiquité classique. Ces espoirs ( q~e
d'aucuns tourneront en craintes) n'ont pas encore été réalisés.
Quand tout cela sera devenu passé, sujet de thèse, matière de
bibliothèque, on attachera sans doute une grande importance à.
ces deux épisodes de l'après-guerte : le voyage de propagande
de Rabindranath Tagore en Occident, ks écrits et la prédication du comte Kayserling.
Mais que les influences orientales CQrrespondent à un prin·
cipe de régénération ou il un principe de dissolu tion, ou, plus
vraisemblablement, à une complexe alternance de l'un et de
l'autre, il semble que la France demeure et doive demeurer un
des pays les moins atteints par elles. L'esprit mystique de la

207

Russie, l'esprit musical -de l'Allemagne, l'esprit religieu~ de
rA~gleterre, ont aujourd'hui a~ec l'Orient des rapports plu-s
faciles que l'esprit clair et précis, orateire et raisonneur, délicat
et sce~tique qui tisse les ma:ille-s souples, fines et sèches du génie
français.. Laper.sonne et la parole de Tagore n'ont guè.re eu en
France ;qu'tun succès de curiosité., Pierre Hamp; en un utide
-singnüèremetrt -y.jgouremc, a :ramassé .tous les arguments et les
sentïments ,qui emp.êchent un O.ccidentai:sain et normal de céder
à ce doux mi.rage ; mais sans doute, .au temps de M-arc-A.urèle,
des' philosopb.e.s,écrivirent-ils contre.les cnrétiem de petits-trai.tés aussi pertinents, et l'empereur Juiien parle parfois a.vec le
même bo~1 &lt;Sens.. Si les- traductions angla-ises des .poèmes de
Tagoie ont eu ,la chance -d e trouver en Gîde ·e't en d'autres-d'admirables traducteurs français, ;c.e ux de ses ouvrages :dont l'action
enEu.rope .es,t la·plus forte ne nous ont ·guère· touché·s. Le livre
Natio,1alùm U:a même.:pas été .tra:duit. Et le rotn,a,n la}Jaison ie.t
le Monde n'a. eu dalli. sa version française auoun su:c·oès. C'est
pourtant, à mon a,.1is, un pur chef--d'œuvre 1--non seulement de
:sentiment, mais de technique, écrit à la fois pat un
homme d'une sensibilité et d~une tendresse infinies, et par
un arti..ste singulièrement fotelligent, q_ui -a .su, quoi -qu'il en
.dise, se mettre à 1'.éGole .des TOl.illlRCieœ ..arigla:is: Alors que le:s
:traducteurs n'ont pas .h.ési!é à. nous opprimer sous d'effroyables
·pa,vés cmnm.e la .Ge,1èse tkt XIX• .siàle de.H. S. Chamb.er1ain, le
Jourt1al. de voyage d'un. philvsopb.e,' qui .est uu,nes cfud"s-d'œuvre
allemands du~x•.siè:cle, n 1a .pas 'encor.e p.assf eu fcinçais. (Mais
q.u and on'Pense que 1echauvinisme a bien 'irr.êté ia traductiori

des œuvres d,e ·Ntetzsche !j

, "r •

L'orientalisme"a.e projétte pas chez ..lllO'US' Jes luge.s courants
qu ~ sembl&lt;;nt..conoaître les p·ays geonatmJ.ues: Il n'.atteint p:as
.au~ poofund-enrs de ·notre vie religiefrse et morale, Nous
oo•rions foi faire un.accueil d1àütantmeilleui ,que nous ne nous
sentons nullement rtrerracés d'mœ env.a.bis pàdui.- Et de fait, si
nonsJ'introduisons peu dans·.mo.s: ·maisoos è,t 'Ba,ns no-s âmes,
.nous avons cfu·moilis•d.es jardins sur l'Orient, d:es jardins en
OTient. Notre, po.ésie 1 au XIX" siècle n.'a été. tuu:chée ni moins
ni pius que: celle .de. i' âog-Iete..r.re et de, l'Allemagne par Je goût
d.e -l'Orient fit des.imituti.ons orientales. 11 y r a, eu·. pei:nture et
surtout en tittératu.re,. . un o.rientafüme :frlln.Çais, "dont. fe.s-

�208

LA. NOUVELL't REVUE FRANÇAISE

sayais l'an dernier d'esquisser la physionomie en des articles de la Revue de Paris sur Fromentin. Nombreux sont
les Français ( ainsi que les Anglais et les Allemands), qui
demeurent toute leur vie, comme Loti, ensorcelés par des
images et des rêves d'Orient. Mais eux-mêmes nous donnent ce
rêve oriental comme un repos, une euthanasie, une manière
de glisser vers la mort avec quelque douceur et quelque inconscience. lis ue trouvent pas dans l'Orient une raison de vivre,
mais une manière de mourir.
De ces jardins sur J'Orjent il n'en est peut-être aucun qui ait
plus de raisons et de mani res de nous charmer que la Perse.
Elle ne nous dépayse pas trop. Sa littérature ne nous submerge
pas comme celle de l'Inde, et ses grands poètes, à travers Je
voile de la traduction, nous donnent une idée de perfection et
de conscience, un sentiment d'art heureux, parfait et mesuré,
comme les meilleurs d'Occident. Hafiz et Saadi nous évoquent
un La Fontaine ou un Horace religieux. Les Quatrains d'Omu
Khayyam sont devenus au XJx• siècle un des livres poétiques
les plus populaires de l'Occident. La traduction de Fitz-Gérald
l'a acclimaté chez les Anglais comme la traduction de Florio y
avait acclimaté Montaigne. Des traductions moins artistiques,
mais de plus en plus fidèles, nous ont permis de le goûter de plus
en plus purement ... M. Charles Grolleau en adonné récemment
une, élégante et sobre, réduite aux cent cinquante-huit quatrains qui paraissent seuls authentiques. Il n'y a peut-être pas
d'œuvre poétique qui condense a,•ecune vibration à la fois plus
intense et plus aisée l'essence et l'âme lumineuse d'une vie. Une
belle journée humaine est un coquillage de soleil, de nacre et
de sel, - d'intelligence, de plaisir et de larmes. Elle sent que la
destinée du coquillage est de donner une goutte de pourpre, et
elle la donne. Si Moréas avait mené une vie plus solitaire et
moins gaspillée, si toutes ses Stances avaient la perfection des
vingt plus belles, les Stauces équilibreraient les Quatrains dans
notre paysage littéraire. Cette forme ramassée et brève a
été pour le Grec d'Athènes et le Persan de Nisha un moyen
terme par(ait, un crépuscule léger entre la parole et le silence.
M. Grolleau a eu l'excellente idée de joindre à sa traduction
quelques jugements français sur Khayyâm, et ils sont bien
curieux:. Ils datent de la première traduction française, celle de

RÉFLEXIONS SUR LA LlTTERA TURE

.209

Nicolas. Théophile Gautier, qui en 1867 souhaitait depuis longtemps d'être Persan, ou tout au moins Turc, écrit des pages, un
peu pataudes, d'enthousiasme, qui restent savoureuses et franches, le vrai article d'introduction que pouvait souhaiter ce bon
et .fin vivant de Khayyâm. Mais on voit, cette même année
et à cett~ même_ o_ccasion, Renan, dans son rapport annuel,
à la Société As1at1que, sur les études orientales, parler du
grand poète persan sur un ton de pharisaïsme G'aUais dire
de ca_fardise) qui surprend d'abord, et que l'on comprend bien
ensuite.
Mathématicien, poète, mystique en apparence,
1ébauché en réalité, hypocrite consommé, mêlant le blasphème
a l'hymne mystique, le rire à l'incrédulité ... Qu'un pareil livre
pu_isse circuler dans un pays musulman, c'est là un sujet de surP:1se; car, sûrement, aucune littérature européenne ne peut
citer un ouvrage où, non seulement la religion positive, mais
toute croyance morale soit niée avec une ironie si fine et si
amère. Le manteau hypocrite des explications mystiques couvre
tou~es ces hardiesses. » C'est exactement en ces termes que ses
-a~c1ens ca~arades de Saint-Sulpice durent parler de la Vie de
Jesus et de _l Abbesse 1e Jouarre. Le comjque est que Renan pendant les qu10ze dernières années de sa vie allait colporter la philosophie de Khayyâm dans les salons et les banquets. Et un
.autre_ comique_ naît q_uand on voit Renan parler d'explications
mystiques, qui ont bien pu exister pour les commentateurs de
Khayyâm, mais qui paraissent aussi absentes de son œuvre
qu'elles le sont du Cantique des Cantiques, traduit et échenillé
de ces mêmes commentaires, par le même Renan. Concluons
s'.mplement que Renan avait gardé de son éducation sulpicienne une tendance au conformisme des mots sous l'autonomie
de la pensée.
C[

•

* *
Des jardins sur l'Orient sont naturels à un Français cultivé et
bien né. Depuis Chateaubriand le voyage d'Orient joue à peu
près dans la vie d'un écrivain français, ou simplement d'un
honnête homme, le rôle que remplissait au X\ m• siècle Je
voyage d'Italie. L'Orient a été pour une bonne part dans les
fonds, la substance, la richesse du génie lamartinien. Ce que
Victor Hugo a tiré de son bref passage en Espagne et sur le
14

�LA. N,0:UVElLU REmlE'.. FAANÇAil'SE

Rhin~Ae so_n-lmig voi~azge . avœ la:.,mex_,1 t116üs fuit imaginer
.h'afllux;_ fo~r:me que·Jé\ 'ittyage.A'0nrentç,. a~q:u:e-1!. tl. n~ parait
jama.î.::._a,v_oirr pen~. :ror.aiet apporté. à san. g-énie. J'ai ~yé: oe
ntonttet:,. d~ns. ~11 Qn Fta:u lieitf. ,Ç0,mnteall et pQutqiue i la vie .litté:nir.e &lt;le Iïlau~,se di'i~aitsi;,u.ettem_e.m: err, deu.: : 3'vant·ett.aprè_s
lhvoyagei&lt;:!'0,1:ienti.iB~ entmuJtow k sertiUJtPlJfflus f:t..slllivb.
Appr:eJMtmt qu'uu: ÇCli\ai!1l'_, Loti~_.E~_ult~ m.spiiùnsable ~ agues
et yaseux, :p:mmn.a., 'la'iî-1rtir1, p~W' 1'1,, S-}!1ie,..Flat1:1'ett,.,dan 1,111~
,lettre,, p◊.ui'i~e Ulil! rwgiss€inel}.!:- ~ «iril:.chtw~ é.tre défei.1du de serÛll,..c~1nme ~n Russ.i;;J· ~-. de ~a.te.ils c0~1 Qo, 'll'.&lt;1 •. encatc neus
-pp,1end;J~ 1JP~ ,fois_ ceJ ·qu~; ~Îest qili~ m.osql:lé~ et un ..bain
·tur~ • Malbeldf !... »_
- -Mali.s cg~es flal.lbett _1 ;~ &amp;igp.é axcc (à1l]jthQ~iasme-, eJ1;J1~14,
u11e autoris-ati:on de sotti~ ~ M:, Mautlç~ B~tèii.. -« Je, fefuse 1~
1Ifilll11: avall't de m'êrr:e; aoumis aux çrf.és, neint d'Orieu-.t l .~ éoi,v,alrt•M. Bar;rès,, _autrefois. Jl a.canentlu j:l!lsqi:ùtu_, prînt:_rmips d.e
13'llt p(i):ur se soumettt~ ~ Co~tanti:u:op~ et ài l)a-maS&lt;. De-s
~ogues- uombleusm; l'ont ~pê~ de doonetr e.ncO:Ee an
Fo:yage,de _Spart{ le penda$t _d\iimr -V&lt;-ryag;,td,)Driw.t.. ~.En_,1t;tendan:t
v~i 1#1JardinJIJ.r: l'.Onmte:. _
M ~ l¼,i:Eè-s PilfllÎl,~i()ir. é\é-,1\0UJ:QUf..S hil\lltf. pru;. liJl~ t:~rta.i:ne
il:flage, sédu~antt efu111 ~ livi:,esq~,._de- FOûent., E,V le c_a ,,
d~pni~ -Ii'laubert, et même aiva;LLt,,, étajt; c.t'iin rçirnaatis.me.ttO!lnul,
Ast~n.é :Ar.avfan, Arménienne, p~ti 1m. mélange; de, la. femme
è.'0~ient et de ces Jigutes de; f®l~~- r,usses., font populaires
ptnq,a~t' vingt a;n,s, dans le&amp;-mili:e.wr. li,ttiraires., Eli le Vo]Jlg! de
Spada e~t placé en p:mje s0:as l'iu'1P'~tlt)Jt c,!1,t j-,eu-ne. A.nmé:piœ
.Tigli:ane. Je ne sai&amp; }W•~\l'à. quel po-int. tta-it pro&amp;md l',orümtalisme d-e M. Bart(tS, rn ais il. semble bien q,u'il1h~ }'lOrte: avec; une
mauvaise conscience, et en éprouvant le besoin d5!'se, clifendre
cont~e lui. Dans les Déracinés,, si Sturel n'est pas content de luim!me,. ne réussitJas, et s'enlise en de déprimants éche.cs polîtiques1 -Y9W ·:pe11sezi bien &lt;.1,U~ ce- nfe§t pa5 s,i, ,faµ.~, mais,
;omm~ àans le mêti~i: miJ,i!aire, ceHei J:le-On., Et Qu ici iappelle
Aiti né, Ata,;rian et BouteHlie:1;;.._S~ur,cl; :i.:été stér..ilrsif,. s:i:nOL1 mé:,
p.ar l'Orient et par Kant. Et même p;u un.e ooguÎrère-a.11ia..m.Œe
q,u.i n'a ~videmment janiais &lt;rn·istêJJ.tUe- dan~ le .JP.Qnd.e de Jai littératurer les l~G&gt;ns- d~ cB'iautciU!,evl,l.J- les ~ilo~]:'l~; d'Iooi'e· se

IÊFLEXIONS S.UE 1.A. LlTI:Ell.ATURE

2II

sont as.1rociéeg., po.nr flatter et perdre Sture1, avec le charme

oriental d'Asti.n~
_
-&lt;Ze qu-e, ae .faço~ un peu nt:i:ficiell.e'" M. J3arrès parai; a-voi.i;
groupé sous strnJdée cfe YOrieutj œ sont d'-abo-J:'1 les éléments
fén11ninside sa rm.,~urâ(nou~ en .avons to.us en nou.s, 'et, pa.r ~dos..
mose, no.1i1s-~n p.uis:nns to1110w:s pins ou moips chez les fommes,)
et e!esf'-enmite une .sorle de-·. priir:cipe inf~ieµ1 et cruumant1 à
b sêàtictioo -duquel il s' effoice d' échà.p;pet. Le.s visages de Ja
tll'tré lui.sc:invauta.nt de j.ardins emM'.émati41Lue,s qui- sen•oot de
dêco,r -à ~uèlqùe;..â:venture moiti.é poétique, moitié idéologique.
~~ Jar~in sur h'011:mt1faép-ond au Jardin de BMnice: M.ais I:e }ardm· cf A,rgnes~Mmt,es'., se:rv~it de lie:u,à rmeâme, à un moi., jeune
eti on peu cru~ qm -se corui.twisai~ q.ü1 avait dennt lui h-page
l,ia~êlie et.frémissante de,la. vie • .Béffoi:ce, ayant joué son rôle
d~ peri~~ secouss.e,, di.s:earai:ssait danSc un sillage de tenckes-se,
la:wan~ ·à J?hif&lt;iiHFJe;,'lt'Vec mi tresru de;Jatiù.es a~urd.es-, chàudes
et' douces co,mttrelà· plme d\tn. jolJII'., d'étés, le IDOIJl.Vemènt
sui-t
la sewussl?·, nn. mou:vemeot allègre S.tll'.. les i;outes v.ivantes
d'Occident; ·ttrnt ce_ qu:'a dr:clné I'lui_nm:iè; -~uivé à, ht po:inte

qu~

él!trêrne ·d':Eurdpe... -·

Uu Jardin, su:r U.Ororcte lifétenrl, pu un jeu bien curieux de
contraste: sur la terra:sse on la plaine. onosk., Les deux jardins
çe sont deux :femmes:,, mais l'une so11'rnise et .l'a1i1M e- .reine. Bérénice, depms:.lesiremiharités de- M. Prude.nt ju~u'au mariage
a.ve1dJ1:1rles...Ma:rtin, u'.a.connu en l'homme que.le maître dont
-die. est lai di:œl!X:e et l'h.um bk servante~ et le sei:vice ( eo m me pour
hl, féli:cité d'llln Cœur Simple.) fait toute- sa poésie, toute sa
~e:mté- Qu.and sa ~i-e croise celle. d:e Phiti!}pe,,, c'est-à-dire d-!un
twè.te c-apable de respirer c.ette fleur ele sacrifice et de docilité,
.cettœ: infrnieet molledispon:nbili.té.d''émotion,.Bérénice nait ellemème .à hqmésie, elle naît au s-yœ.bole, puisqi..'èntre son.âne
et- ses canards elle personnifie la,foole-, la bonne. foule électo:3-'ie: PhiUppèa. eu.la.,chancr,:de trouver et de- p~tiser une figi.i,i:e
mclinéei cr ploya:ute de to'ut ce qu..c cueille sur lanü:he tene 1lLl
jie.uner.hom.mre pllédé.stin.é à..vivl!e.. Mais void que (équilibre hab~
tue] sur ces hauts registres) i1 reacontre- ~ so-n t0ur l'âm.e~ricine
d:orit i1 serai le , jardin, co·mme- l'_âme-~rvante· de_ Béténice
était. le. jar.d:irr de 'Philippe.
Maishriasons EhiHppe, pws-9,u'aussi bien il-n'a p'ikS préciséo;i.~lll
0

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

'iiurvécu au Jardin de Bérénice. li ne s'agit, dans Un Jardin sur
J'Oro11Je, que de Guillaume, chevalier franc qui, en la personne
d'une sultane d'Orient, a le malheur et la gloire d'aimer une
femme-reine, et même et surtout d'en ~tre aimé. Et laissons
même Guillaume, Saint-Cyrien sage et droit dont l'âme n'est
guère plus compliquée ( et M. Barrès l'a bien voulue ainsi) que
celle des capitaines de l'Atltt11tide. Mais Oriante, elle, ne nous
parait nullement l' Antinéa du cinéma. Elle occupe le centre et
presque le tout du livre. Elle vit, comme Léopold Baillord,
-&lt;l'une vie originale et poétique sous le modelé de laquelle on
sent le pouce intelligent de l'auteur. Le décor oriental, les vers
des poètes persans, n'ont aucurie importance, ne forment qu'un
placage agréable et superficiel auquel celui-ci s'est amusé. Bouquet de musulmanes sur des coussins dans le jardin de Qalaat,
bouquet de Parisiennes sur des canapés dans un hôtel du
XVIe arrondissement, cela se mêle et se transpose facilement.
M. Barrès n'a pas prétendu récrire les Désenchantées, même sous
1a forme;. des Enchantées. Et nous dirons comme Corneille à la
première représentation de Bajazet: o: Voilà des Turcs qui ressemblent singulièrement à des Français ». Mais il y a beau
"temps que nous tournons cela en éloges pour Racine. Nous
pouvons le faire aussi pour M. Barrès.
Quelle revanche de Bérénice, qu'Oriante semble d'abord conïinuer, mais pour la quitter en un si riche et courageux éclat l
&lt;&lt; Toute flexible, mobile et enthousiaste, Oriante semblait de
&lt;es esprits qui jamais ne disent tian . A tous les conseils, à tous
les ordres, à toutes les prières, avant même que les paroles en
fussent entièrement formulées, elle s'élançait pour répondre
--0ui, cent fois oui, mais sous cette faiblesse et cette docilité appaTente, quelle force intraitable ! quelle énergie de fourmi et
-d'abeille ! l'énergie d'une âme dominatrice qui n'admet pas que
·rien entrave sa vocation secrète l Les sourires, les acquiescements, Jes soumission$ et les enchantements qu'Oriante prodigue n'empêchent pas qu'elle percerait le roc, monterait dans
la lune, et livrerait à la male mort ceux qu'elle aime, plutôt que
-d'abandonner sa. ligne d'ascension. »
Ame de poésie dont le chant de rossignol sait emplir et illu•
miner la nuit, âme de domination qui, comme toutes les âmes
~e domination, sait aimer et peut aimer violemment, mais

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

2IJ:

sacrifie infailliblement cet amour à la domination l Si M. Barrès
a voulu se divertir à faire son Bajazet, son Oriante semble bien
le contraire de Roxane . Il serait aussi inexact de parler d'héroïnecornélienne. On peut tout au moins Je dire pour le retirer tout
de suite après, ce qui est une manière de ne pas le taire complè~ment. Je songe aux femmes de Rodogune, j'attache une grandeimportance à ce mot d'une pureté magnifique, clou de diamant
auquel pend cette draperie orientale et française : o: Guillaume
avait l'idée de tenir dans ses bras un jeune héros. »
Un jeune héros ! Le couple seul existe humainement. Mais.
sur un plan supérieur il peut être permis à l'homme de devenirun couple, les côtes qui lui demeurent tendent plus ou moinsr
comme les sœurs de Psyché, à la destinée de la première. Il
n'est sans doute pas de grand artiste qui ne projette hors de lui
quelque puissance féminine. Et la femme elle aussi (mieuir.
encore peut-être puisqu'elJe met l'homme au monde) peut
éprouver en elle le génie des deux sexes. La femme, naturellement, n'est ni poète, ni soldat, ni prêtre. Mais quand l'âme du
poète vibre en Sapho, quandl'ame du soldat descend en Jeanne
d'Arc, quand l'âme du prêtre investit Angélique Arnaud, la.
femme, sans perdre son sexe, assume dans ce qu'elle a de plus.
pur l'essence de l'autre sexe. Elle devient ce jeune héros que
M. Barrès s'est plu à peindre sous des couleurs orientales· seulement il n'y a pas de héros d'amour, pas de héros qui n: doive
sur~onter et dépasser l'amour. Orian te vit de cet éther supérieur.
Gmllaume en meurt, qui ignore la pointe de la vie héroïque.
Que ne s'accommodait-il de la douce Isabelle, dont la plénitude.
amoureuse ne dépassait pas Je cercle de chair qu'ont tracé à un
homme les caresses maternelles ? Qu'il disparaisse dans l'âme
éclatante d'Oriante comme Bérénice s'est évanouie dans le
moi nuancé de Philippe !
*

* *
Les vingt pages de trop qu'on trouve dans le récit de

M. Barrès et qui l'alourdissent à plusieurs endroits ne
l'empêchent pas de nous retenir et de nous charmer en toutes.
sortes de manières. Evidemment il ne saurait guère devenir
populaire. Je crois qu'il a laissé le public un peu froid et la critique un peu déroutée. Mais comme il se place bien dans la file.

�LA NOUVJ!LLE REVUE FRANÇAISE

des œuvres de l'auteur~ Comme il plaît an simple amateur de
phrases et de rythmes par ce r~nou-r-ellemcnt continuel .du
styJe, qui estùne dés foTces de M. Barrès. ( « Toi .seul, homme
injuste, j'ai aimé, est-il u1i.e baroi5se .ou un : C'esJ u,u IJran,.

gère qui parte ? Dans .ce dernier .cas, aa:eprons-le) Que de
points Jam; l'œuvre ancienne, mxquels nous pou,·ons
rattacher la nouvelle guirlande ! Je pense au. VoJ•age de
Sparte, à cette lecrur.e d' A1zJigon~ Isabelle comme Ism~ la
femme sans génie, et ntignne .qm, dle rr nous dé'chire avec sa
groose v-0h. de rossignoi .:o. Et cette ,5agesse oonciliante de
l'évêque sur laquelle se clôt Utl jllrdin, M. Barrès- y pensait
sans doute depuis longtemps, puisqu'il imaginait~lors Tiré ia
wr -ce m-0dêle.
P-0urtant -cette fin-Teste un peu mystérieuse. Orian te devieot
abbesse . Soit. Le génie d' Angélique Amaud .,ne sera pas uo
tombeau pour la fëmme-poète Oll la .femme-Iein.e. Philippe
aussi r&amp;lait autour des cloitres. Et en mour.aot {;uillaume -parl
à Orian te comme Bérénice a Jû parfois parled.Phifippc ~ o: \' otce
image demeurera -sous mes paupières baissées, mais j'ai confiance qu'Isabelle (Charles Martin? ou Bougie-Rose ?)m'assistera plus sûrement que vous qui n'ét':s pas née J&gt;OUr -vous
détourner, füt-ce une setonde, .de votre personne. 'l) Tout cel.2
va bien, et cette courbe, œs justes retours o.ous en.chantent. Et
les quelques pages de .cette fin sont certain m nt:i;in.e des suites
les plus sol~es, les plus pures .qu'ait jamais écrit.es M.• .Bacrès.
Aimons cette « tragédie à triple secret •· J'ai au en du.cerner
~ux. Le troisième serait-il -plus -vulgaire ? Ori:a.nte.s.erajt-elle la
femme de son no.tu, - l'Orient, une natur.e orientale '.lvec
laquelle il est beau d-e--s'afüontei" et de lutter ? Le jardin SUT
1-IOronte pr-endrnit-il imperceptiblement figure. de bastion,
comme dans le Génie di, Rhfo le bastion -sembfait .commencer à
être cultivé en jardin ? Il semble que le moment soit venu, pour
l'auteur des Amitiés Françaises, d'étendre méthodiquement, et
avec une prudence un peu -sèche, ces arnüiés. Il a e,mployé ses
jours d' Atbènes à analyser son désarroi. Sou aitons que l'Oriem
l'ait a1dé à composer un enthousiasme, re-çenir sons le -signe
de Du Sang, de l1i Vi1lupté et de la-Mort, - un Du Sa11g .dont Je
Jardin rnr r0ro11te nous offre aujourd'hui l'Amaltur d'rî,rus.

a

A~DliRT THI8AlJDlrr

CHRONIQUE DRAMATIQUE
~ 1~te_~r. m'a écrit : o: Voos avez manqué un numéro ? ,,
Eh •. otn, J a1 m_anqué un numéro. Je n'étais pas ~n train. J'ai
~om,
·
., . pour écrire, d'1rrnir l'esprit he rem:. C'est :u n a. tome
que I a1 sou-rent énonoé et qui e~ juste au tn-0in nrn,
· .
•~- · b.
r--r mot .
on n =nt 1en -que dans T-e p.J.aisir, l'esprit excité pat ·S-On sujet
sans chercher ses mots, la ptumc courant st11" 1e pnp'
'
d J••
• rer, une
sorte e ~ ats:r physique se méJant au plaisi-r spirituel. Autre1:3ent, é~nre ,n esu:p.1'11Joe besogne froide et pla-te-t-t mieux vaut
s abste:11r. , . :est-ce pas, au :reste, te que St. appelai le III ment
rit, gbue ? S1 tous nons Jlattendions peu ;..étr.e écrirait--'On moins
e: des choses plus inté'l'essantes. Se for~er n'a jamais riea valu
nt donné de bons résuJtats. Il en -est 1à. comme dan l'amour .
c'est le -4ésir qui est t t.
'
, Ell~ me ~mque &lt;jUelquefois, cette heureuse dis~siti-on
né dé enchanté, je ois bien, et trop clairvoyant
sur ~on co?1pt~, trop poné .\ la réflexion et à la rêverie. Le
métier que JC fms ~our gagnet ma vie fait passer- sous mes yeux
la ?lus gra~e pa.~1e ~es ouvrages &lt;le littérature qu'on publie
au1our~bu1.
m amve quelquefois d'~n regnr&lt;ler qu-el~uesuns. Dti-e-qu,1l y a des gens-sui s'amusent à &amp;:rire de pareH+es
choses et qut en contentent jusqu'à. ie pubiier ! Quel l - ·
t il
.
,
p au1r
oo - s pu avon:. ou soot•tls a-vengles à -OC point? A moins qu'ils
-se ~noque~t du t1er~ -comme :du quart:, oe qui est uné ~gesse, et
qu t4s e d1sent, - 11s oo;t :raison nu moi~s Sltr ce point _ que
la plupart.des lecteurs n y œnnaîtro-nr nen. Je manque décid~e~t de oct _a ·euglement et de cette insouciance. Quand •1
~ ~n~e de~ 1re ce ~ue j'écris, ma parole ! k plus souvent
j 1ra1 bien me pe-ndre.

-0 esprit. ft

,.1

Je vais 11Klme reparler-de Mt-es, à cette c:1ccasi-0n. Si un Jec-

�216

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

teur m'écrit que je commence à ennuyer avec les animaux, j'ai
ma réponse toute prête : a: Il m'arrive bien d'être ennuyé par
des bêtes qui écrivent 1 » J'assurerai ainsi, une fois de plus,
sans grand effort, ma réputation d'esprit. J'étais d'autant moins
en train d'écrire ces derniers temps, qu'il m'est encore arrivé
de perdre deux de mes compagnons à quatre pattes. Ce sont le
chat Chati et la chatte Petite Café. Si je dis que c'étaient deux
êtres délicieux, vous penserez que j'exagère, comme ces gens
qui trouvent ce qu'ils possèdent toujours les plus belles choses
du monde. Vous le penserez si vous le voulez . Je ne dis que le
vrai. Chati était un chat noir que des gens avaient laissé dans
une chambre d'hôtel rue Saint-Jacques et que j'avais recueili,
voilà trois ans. Il n'y a pas un animal qui ressemble à un autre.
Ce sont les serins ou les gens qui les ignorent totalement qui se
figurent que toutes les bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat
ou un chien sont ni plus ni moins qu'un autre chat ou un autre
chien. Les animaux sont comme nous. Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n'est pas celui-là, qui, à son tour, n'est pas
cet autre . Je le vois bien dans ma petite troupe de chats. Il y a
les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe et
ceux qui préfèrent être seuls - même pour manger. J'ai de
mes chats, par exemple, qui, d'eux-mêmes - entièremen~
libres et toutes les portes ouvertes, ne sont jamais montés au
premier étage du pavillon que j'habite, d'autres qui m'y suivent
aussitôt que j'arrive. Je vôus nommerai, par exemple, la chatte
Madame Minne, la doyenne, qui a de l'esprit plein sa frimousse,
la chatte Lolotte, une petite pimbêche, q1li ne connaît que moi,
ne quitte pas mon cabinet de travail, ne fréquente personne,
me suit partout, bavarde sans cesse, avec des manières de petite
précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, ce dernier
que j'ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme le
poing, sachant à peine boire tout seul, et qui, arrivé à la maison, quand je l'eus posé sur un canapé, soufflait après tout le
monde. Je les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce
temps, et d'eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes.
Ils m'attendent, _rangés sur la table de l'antichambre, à l'heure à
laquelle j'arrive. Ilssontsurla table, autour de mon assiette, quand
je dîne. Ils se tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je

CHRONIQUE DRAMATIQUE

217

lis, paresse, ou écris. Rien ne pourrait faire, quand je suis là~
qu'ils ne soient pas autour de moi, sur mes genoux, mes épaules~
me prodiguant leurs démonstrations affectueuses, si je ne fais.
rien, en parlant, - car les animaux, et surtout les chats, ont un
langage et parlent, - ou me regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du caractère. Il en est de
même pour le physique. Sur ce point encore, les animaux sont
comme nous. lis ont comme nous deux yeux, un nez, une
bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l'expression les
différencie chacun. Trois chats, - puisque je parle de chats,
- noirs, tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du t-out, quand
on regarde bien leur physionomie, trois chats noirs, tigrés,
blancs ou jaunes, mais bien un chat, un autre chat, et encore
un autre chat noir, tigré, blanc ou jaune. Des gens riront de ce
que j'écris là, peut-être ? Ce sont des gens qui passent sans rien
voir à rien. Ce qui est merveilleux aussi, c'est la confiancequ'on peut arriver à leur inspirer. J'habite un pavillon composé
d'un rez-de-chaussée et d'un premier. Pour aller de l'un à
l'autre, un escalier. Les chats aiment beaucoup un escalier. Ils
y font de bonnes parties, dégringolades ou montées rapides,
ou jeux d'attrape au long des barreaux de la rampe, ou si le
soleil donne ils somnolent sur les marches. Il arrive que ma
bonne ou moi, pour les soins de la maison, nous montions ou
descendions cet escalier, rapidement, - moi surtout, qui rrai
pas les jambes dans ma poche, - chargés d'un seau, d'un broc,
d'un balai, en faisant plus ou moins un certain bruit. Personne
ne se dérange. Chacun sait bien qu'on saura passer sans les
toucher. ]'ai un énorme chien qui vit au premier. On le fait
descendre de temps en temps pour les repas, pour la promenade dans le jardin. Aucun chat sur son passage ne se dérange
davantage. Lui-même sait dégringoler l'escalier sans en toucher
aucun. Il fait comme nous : il enjambe. Quant au ménage des
chats et des chiens ensemble, c'est purement merveilleux. La
nuit, les chiens sont enfermés. Quand ils retrouvent les chats
le matin, c'est de leur part de grands bonjours, à coups de
langue sur leur nez, les chats de leur côté leur prodiguent de
petits coups de tête, en ronronnant d'aise. Les uns et les autres
font de grandes parties dans le jardin, sans jamais la moindre
brutalité de la part des chiens. Je viens de parler de cet énorme

�:218

LA NOUl-'ELLE REVUE FRt.~lSE

cliion:, nointné Nana,;iqni·:Jl'it·1dans uné pièce a.u premier . le
dlati&gt;it:ou, que ,j'ai. ~@am.re pins .haut, .adore les -chtens . H
aim\requelquefoi-s :qne,~ar :m.égarde, .et' sans s'en apercevoir,
.on k laisse -entrer rer .11.e:n:fei;me nec Nina: Quand ma vient Je
ehercben, on le-trmive· lirèmpé 'Comme -s'il .sortait d'un •baqd!let,
et errcb:mté .. C'f.51 N;a,~ .qui, fe .1ienam: eni!re ses pattes. l'a
rléh-.arbm.rill.é·de toutes ks~s.· ]hl i!u'Wll. petit giriffo,:n blll:lx-el.lo.is, nrnnmé Mo.u:k.ey~ que ,Rouveyre m'avait aooné. Le chat
l...aunerit .dnntJ:a;i également ipar1é -phrs haœ, et Moukey,étaie:nt
fa.séparables,. !Ids se .promena-ient ensemb1e dans le jardin. Bs
m.migeaat ensemhh!. ils dotmaient l'u.n_ roonrre l'autre. On
appclaitMoukey, .qia'ota V'GFit ::ms-sitôt laurent s.e momtl'eT
.aussi. J'ai ,Fttdu Moukey..en J191;8 • .Prend:mt q11i:n:ze jouœ, ie ne
dis ,que ie ~rn:i, i.aurent·le ihercbai:tq,autmù, 'S!.!!rle lit, jusqu'à
souilever la colrViertm-e, :srms ;I.e fu, sous Jes Jfn:rtueï'.ls, :sous la
tdde, ,·dans l'.nr.moire. On ·n'avait qu'il ~uo:noncer mmt haut
le 1rmm ·,dm ch~~ il. vo:œ; tega:r.µ:nt ret attendait, oomme si
son. rcbm~agnnn -a±lait venir. 'foœs œs d.mses ne wnt-elles
pas 111:tamantes!? Peut-.on ne pas ,en être touché.? Les _bêtes,
tontes Jes bêtes., quand ,on NMt '2. ':f i:itténe:sser ·ret qu'on les
y,0it Be morrtner .ainsi, ne méritent-elles pas tous les :égards ?
Le signe particulier .de Chari ,éta.iJt œ:cL: il fuiJaiti.clilIJ.stamme·n t
I:a-vei:r dnns des di,,ras, smit qu'IO!l ll'y prit~ sqit qu'il -y sautât de
ln1-ni.ênie. 'Installé ,il.:\, - il VOlIB ip&gt;rflmlit ipa:r le x:oa et v,ens
COl,lW:rit l:e isage de -caresses. -Le :repos2iit-on :à temœ •e t s'ëloigrurit-un qtr'tlL v.ou-s .siüivait, wrec des '}'CUX ,xq11.1i demam'!aient
clairement -(fU';on de prît ,tle •nnuveim Ha rn.êmie":place. je le dis
ponrles.g..ens ~l.ll'Î 'igno:11ent'ce.qu,e !SXb!ilt les -bêtès, et d,es ohm en
pmtkulier, -dé]fj!ieaoc fà-nÎlmt.ux..:5.hJWCantms : m'est-ce pas :merveilleuoc et.attncfurn:ret tiroubJll'l:lt .nl'Ssi' rde trooiY.er "tant de seosi•
bilitlé chœ un ianimkl ? Er loin"lle~ti!il.'idé'e _ne .dire J1Œ l:e:s
miens ISOntru.niqu.es, ni méme ' pariicuüe:rs. Pre--sque tmlS SJJnt de
même,ilu .susc:eptiibks .:dd'être;· Tolrt'i:dépend· Aes IJlalÎlil'S entre
lesqueUes ils ·wm.b:enr. Les an.i..ln~t. rudoyés, ou rlans les nurirrs
de gsens incliffér.ent5" OOUX qui ·vivent à- l'abanrl.on d:tns rles ter-tains va~ 10u .dan~ des jru.mrrs publ-ics, ecrx: aussi ont ou
!Uilir.aierî:t: leurs g.enti.J.lless.ès.' D-1: même ô'est .une .erreur- de se figurer •G[!U'lllln :animal qllt'10n iélà:o-éLmon'tre 1.111 a:ttactremt:rrt'pius -pan'icniier. Je,-n'!M pas éiiev,é \l111 -seu¼ des io&amp;als et &lt;l'es çlti.ens 'CJ_itUÔ. son1:
0

CHR.OlWl.lJE._ Dll.AMA'fI&lt;ltJE

.chez m0i:.Je 1es:tiens tous du ha~arcl. Ge sont .tous des bêtes
que f:aï trouvées et.,reÇ1,Iei-llies, b,elles ou J,t-1-d.esj jeun.es on non,
1:es questions ne m'occupanit pas; mais seulement la détt;esse et
Je besoin. Eh ! bien; W.;limoo.t; je ne sa:is •p,às ,si le secaiats que je
leur-ai d@:nné n'est.pas pourquelquê chose de pl~ da11s l'atta.c.hement qu'ils me !!Dôn-trent. Je ne,fois pas "&lt;le ,sensible,r-ie ~agérée à !!égard-des bê~s, Je garde àJeJ\H enà~~it mma .sens critique. EUes oJ;J.t 0011s les-défauts des humai~s et, ' entre eÜe,s,
elles ne valent guère mieùx quenou.s ec.tre nous. je parle d'~Ues
uniquern.eo,t dans leurs rapports -avec 001.u, -en dis&lt;).nt' que &lt;les
êtres fai'bles, muets, dans notre entière dépe.n&lt;lanoe, qué nous
mêl_pns y-olenllàirell)ent à notr-e wie sociale, ,ont droit à ' des
.égaT.ds, :à· la protèoüo-n, et ne iSOnt pas du tout des ~ouets qu'on
prend un j-our ~ ,qu'-on met-à la rue un autre jol:1:r. Mais alors,,
.dans leur~ r.a_pports avec nous, quelles qualités intelligentes -et
effectiv,es ! je me rappellerai1eujow-s le chien Spw, _m_ort il y .a
quelques années. Je l'avais rencontré, sq_uelettigue, effaré.,
&lt;lémuté, coUirant en tous -sens, rue ~e Vaugirar4, au œii1 .de la
.rue de Tournon .. Je te -suivis, -sans pouvoir le prendre; jusque
-passé l'Ecole Militaire. Je téùssis e,niin à Le prepdre et risquai.
-d'être mordu par lui, dans -sa frayeur et dans sa méfiance.
J'achetai une bonne portion dans u,a restaui:ant et je rernonta1
avec lui jusqu'à la place Saint-Erançois-Xavier. Là, a-ssis sur un
banc, tranq1.iilles tous les deu:i;;, ft le-fis manger. Je me rappellerai toujours 1a façon dont ce chien, pre~que f-éroœ un qa~t
d'beure auparavant, posa sa tête -sur mes g-enoux et me regarda
alors ·avec quels yeux rassurés et reconnaiss;mts. Je n'eus qu'à
me lever pour qu'il me-suivît comme s',ilm'eüt oonhu de longue
date. ]'.ai ,:léjà parlé ailleurs de ce bon -compagnon~ qui ne vécut
avec moi quequdquesanoées. Je l'a.i perdu en 1i)I3 et sa tombe
est là, dans le jardin, comme celles de '.bieu d'autrés. V@iU
au'SSi le chat Antoine, On verra là que les· noùvéàu;s: venus ne
-m'in~éressent p,as moins q1:1e les -anciens.. Ma bonne i'-a ramassé
dami :le pays, -voilà ·deux moi-s, errant, efilanqué, craintif. Des
-g ens ayiient ·d:Û veo.ir le per&lt;lre, bu le laisser là. en partant. ailleurs. Le seul fait qu'il ait pâti me fait m'occuper tle lui tout
particulièrement. 11 est si heur.eux -de l'avenrure qu'il -ne' -veut ..
p111Sr:me quitter. Tout cela puur dire qu'élev.er .ou non un
animal n'esq1-ourTien dans son attachement. Ne -voit~on pas

�220

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

des chevaux, dangereux entre les mains de br,utes, devenir les
plus dociles du monde entre les mains de conducteurs doux et
patients ? C'est comme de se figurer que les animaux ne sont
pas sensibles au confortable. Il faut n'avoir jamais vu un chie~
se coucher dans un fauteuil et fort bien mettre à profit un des
accoudoirs pour poser sa tête. Je me rappelle à ce sujet le chat
Oscar, - je lui avais donné ce nom. Je le trouvai, un jour de
1919, dans la salle des pas perdus de la gare d'Orsay, e:ffi.anqué,
noir de poussière. Il y avait plusieurs semaines des gens
l'avaient laissé là, paraît-il, en partant en voyage, et il vivait
dans la gare comme il pouvait, de ce qu'il trouvait, d'ailleurs
nullement malmené par le personnel. Je le pris, et ne pouvant
l'emporter le jour même chez moi, je le menai chez une amie.
Sans le vouloir autrement, on le .,posa sur un fauteuil. Si vous
l'aviez vu alors s'étirer, s'allonger, s'épanouir, soupirer d'aise,
ma parole 1 au contact moelleux du siège ! li semblait vraiment
exprimer qu'on était mieux que là d'où il venait.
Le seul ennui, avec toute cette ménagerie, ce sont les paquets
à porter. Etre critique dramatique est certainement plein d'agréments. J'y ajoute souvent l'obligation de courir d'abord porter
les provisions de (&lt; ces messieurs &gt;&gt; comme dit Rouveyre, pour
revenir ensuite m'installer au théâtre. Ce sont aussi tous les
gens qui me tombent dessus. Je n'ai pas assez des bêtes que je
trnuve moi-même. Au moins chaque semaine, on vient me
demander d'en prendre une. Il faudrait être riche, avoir une
propriété à soi. On n'aurait alors que le plaisir, sans les soucis.
Je crois bien que j'aurais un âne, alors. J'ai failli souvent en
acheter un, dans ces bandes que je vois passer pour les abattoirs. Le manque de loisir pour m'occuper de lui m'a toujours
arrêté. Un âne? Un âne pour de bon, vous m'entendez bien?
Un âne à quatre jambes !
'
La Petite Café était la fille de la chatte Càfé. Une exception :
elle était née à la maison. Un jour de l'été dernier, dans le poulailler qui ne sert plus à rien depuis que j'occupe la maison,
nous avions vu une petite boule tricolore sauter et gambader, se
sauvant àla moindre approche. Avec elle, la chatte Café, qui
semblait la surveiller et prendre soin d'elle. C'était sa fille,
qu'elle nous avait faite là en cachette. Il fallut bien deux bonnes
semaines pour l' apprivoiser. Depuis, elle trônait dans la maison

CHRONIQUE DRAMATIQUE

221

et_dans le jardin. Une petite bête fine, jolie, maniérée, volontaire, coquette. On s'occupait beaucoup d'elle. II semblait
qu'~lle le savait. Il en est là encore des bêtes comme des gens.
V 01là les deux êtres charmants que j'ai encore perdus. On
P~~:e si j'.étais en train d'écrire et de m'occuper de théâtre. La
p1t1e, la colère, le_ découragement ... J'ai beau en avoir perdu
beaucoup. Je ne sms pas devenu insensible. Ils sont maintenant
tous les deul( dans la corbeille de rosiers, à côté du chat
Toutou, le cuisinier, qui découvrait toutes les casseroles. Une
tombe de plus dans ce jardin qui en contient déjà tant. C'est
peut-être le plus dur : enfouir ainsi ce qu'on a tant chéri et
ca:essé: Il semble- qu'on n'ait de consolation qu'en pensant
qu un JOUr _on mourra aussi et qu'il en sera pour soi, sous
deux mètres de terre, ni plus ni moins que pour eux. Voilà qui
fera plaisir aux spiritualîstes.
J'ajouterai un détail pour finir. On dit que les animaux se
cachent pour mourir. Probablement les animaux dont 011 ne
s'o_ccupe pas? J~ n'~i ja?1ais vu cela chez moi. )',ii perdu trois
chiens: Q~and ils n é~a1ent pas dans la pièce dans laquelle je me
trouvais, ils ont touiours trouvé le moyen de m'y retrouver
pour mourir. à côté de_ moi. Mon premier chien, par exemple,
le barbet ~m~. Le dermer jour qu'il vécut, après quelques jours
de_ maladie, a .s~pt heures ·du soir, il voulut descendre du preID1er. On le smv1t. Il alla jusqu'à la porte d'entrée du pavillon
s an:eta sur 1e perron, regarda le jardin, en tournant la tête à'
droite et à gauche, puis remonta. Je l'avais installé pour la nuit
sur un canapé. A -la dernière minute, épuisé pourtant, il trouva
la force de sauter sur mon lit pour mourir là, une minute après,
la tête dans ma main. Je viens encore de perdre deux chats. Ils
ont
malades pendant douze jours. J'ai vu une fois de plus ce
que J a1 vu souvent. Chaque fois qu'on les approchait ils s'accrochaient de leurs griffes à nos mains comme pour nous garder
près d'eux. ~out ~e que cel; ajoute au souvenir qu'on garde.
Je me ~u1s ~a1ssé entramer à parler des bêtes plus que je ne
me_ le proposais. Un mot en amène un autre, les souvenirs
reviennent. La plume marche, on se laisse aller. Je voulais
parler des dernières pièces que rai vues. Je n'en ai pas dit un
mot. Ce sera pour la prochaine fois.
)

A

~;é.

MAURICE BOISSARD

•

�S'OTES

223

p-.eintre de portraits excellent rLs:rit être cuis s
goût est d
pcin&amp;e à fiesquc. Le tioe général de son grand ouvrage en
caun, c'est TrrNfe an.t tÙ fra111;oi.se. Maurras,.. Barrès, Bergson
sont pour. lui des rassembleurs de peosée. et e sun:sibilité épa.rse~ qu'ils cristillisent dans leur.i œu\.-Ye~ les miroirs d'une
époque.
Le portrait en pied de Flaubert par Thibaudet, tout définiti.r
qu'il sort, n'apporte à la, méthode mooogca.phique de- Eagtœt.ou
de Jules Lemaître qu'un seul perfectionnemenu ~i estr de ne
s'embanass r d'al.liC\llJe coosi ération morale,. doctrinaire ou
impressionniste dit sJ aaùyse. ~ le juge.ment et de symJiatbi.s:er
aYecson ~jet,
tieude les rno· 121 t « débiner:D.
Mais c'est par sa façon d'étu.dier les- ensembles. que. Thlbaudet
11 vraiment füt progresser la méthode critique et montcé une
féconde originalité. Les trois méthodes françaises les plus
ré€entes pGur étudie. les ensembles étai
celle de Mi&lt;:helet,

vu

NOTES

LLTTtl?.AT UlŒ GÉNÉRALE

LA CAMPAGNE AVEC THUCYDIDE (&amp;f. de la
Nouvelle Re.vue Française); GUSTA E FLAUBERT
(Plon- ow:rit), par Albert Thibaudet.
..
Ces deux livres parachèvent l'image de Thlbaudet, cnuque,
Ontrant chacun t"une. de ses- facultés mahresses H é.tat pur.
en m
• ép isable faculté
Sa Camp@11t avec T1JUCyduù montre son tn .u
d'im·entio~ critique. Sa monographie de Ff:~ubert mo~e. ~n
inépuisable facult~ d'intuition analytique \s'il est penn_i~accoupler ces deux termes : l'un bergsomeu, l'a~e L
ec-

::in:
J

tualiste). Facultés ,ontradictoiteS, on en t ~ , a hi~
conjointes : la première est d'essenœ_ poétt~ue, et a .
ue
haut de é : métaphysique ; b de11nème d ess~nce hrsto ~
et à sof plus haut ctegré : uagiqu.e. La pren:u~re r~prodie,
assemble et con5truit; ra deuxième démonte. dissocœ,. anato-

MaLlar ·

mise.

Dans son Maurnu, dans- n Barris, dans son
~
Afüert Thibaudet usait alternativement de _ces ~on~ oppo~ ~
Dan s la C nrJ.no1u avec Tbu')'didt, ct'ert son imagmauon qui
,,-,,
·
b 1·1
ntente d'aaa ·ser e.t
se CO
d:
don n~ libre cours; dans le Fkw
"
·
cl.'
aran ouvrage 11
d'étaèlir les d~ssous et les prépa.rattons un b
•
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nt :a « caractère un peu s
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,._ .J.à 11, , " ; ·
Parle daosson a ernsseme
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couts publrc ro1esi= -" vu,_•
cette monoarapb1e, re ev
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ité d'U~l (heureux ttudiants-d'Upsal t) . Ce am-. rey ~s
vers
•·1
ît c'est par sim?le coquetteoe.
ra,ement aFJlarent, ou si appara '
d Thi.b
. ,
· l comcienœ et la nature e.
auNon, le vrai, c ~st que 51 a
If l
la. plm. fouillée. et la
det le poussent a commencer pat" ana yse:
. f on
plus subtile qui soit d'un auteur e.t de son œu,;re, sou aspira t l
le conduit plus volontiers au delà. Son Flau bert montre que

m,

•

celle d:e Taine, celle de Brunetière. Il serait trop kmg- de les
caracté1iser co détail dans. ce qu'elles ont de positif, lll:lis leur
défaut commun est celui:..ci ; un schématisme qui les contraint
à fa.ire rayonoel' arbitrairement tonte leur matière autour &lt;fun
centr..: arbitrairement élu, un emprisonneme nt dans.. W1 système
clos qtre 1a réalité déborde de toute. pa,ut.
T bibaudet, en partie p inclination naturel.le, en par11ie par
bergsoni.sme,. s' est évadé de œs prêjugés, intelleetllalistes.. Le
repxoche le phrs courant qiioa. lui adresse, c'est de manquer
de centre. Reproche qui 'a de portée que supeimciellemeot et
méco!lllaît la nouveauté
sa._ criti'l'tll S.yst€matiqo.e et généralisateur comme tou: vrai critique cfott !;'être, Thiba.udet est
exempt du c.1USe,.fioalisme- de 1' ·ae ( milieu) ou. de Brunetière
(évolutio::i.d~ genres). Ses systèmes et ses généralisations sont
d s:coupes sucœssms faites en divers se1is, d:essondages quise
complètent, des c11Caicuetuentsree1 q i I mettent en meilleur lu:m:iè,e et en mei..lTeur relief, un .ia.Cl'ifi.ce consenti au:préjngé spatial, mais :ms j;rmms oublier qae l'élémem primotdial
et \'éritaéle est la durée~
La critique de ThilTaurlet, c'est tm.e série d'images h.yp.otbé. ues dont.chacune est légèrem1rnt déformante de la realité ütté.raire, mais dans. Je. sens d'une grande lai psychique ou socio-

logique. Thibaudet, pourrait-on dire, est un cr entreprenem

�LA NOUVELLE' REVUE FRANÇAISE

-d'illuminations », d'abord en ceci qu'il projette une lumière
artificielle, mais violente et révélatrice sur la matière étudiée
( comme le savant au microscope colore ses préparations bacillaires) et ensuite en ceci qu'il fait fulgurer en éclair une vision
,soudaine et intuitive que l'analyse la plus poussée serait impuissante à révéler. Et il est en même temps « entrepreneur de
transports», par son don des rapprochements, des raccords, des
liaisons entre les· choses les plus opposées ou les moins analogues en apparence. Une étude de lui fait toujours penser à une
.carte géographique ferroviaire ou les petits ronds individualisant les villes ne comptent plus, mais ou toute l'attention se
concentre sur les sillons quUes joignent les uns aux autres.
La Campagne avec Thucydide, qui est un parallèle entre la
guerre du Péloponèse etla guerre de 1914, montre cette con-ception et ce don à leur état-limite. Ce livre qui continue les
Discours sur la premiere décadé de Machiavel, les Considérations
de Montesquieu, certains ouvrages de Ferrero, ce livre à la
recherche du permanent historique est celui où Thibaudet,
libéré de la contrainte d'un sujet, se montre le mieux à nous. Il
sait d'avance toute la part de jeu que comporte un ouvrage de
-cette sorte et sa foi dans la philosophie de l'histoire est mitigée.
Dans tout événement, dit-il, un tiers à peu près ressemble à ce
que des circonstances analogues ont déclanché, un tiers eût
-donc pu être prévu. Cette ·acceptation à demi des lois historiques éternelles est encore atténuée par les trois petites notes
de r922 qui figurent à la fin du volume.
Thibaudet, enclin aux. rapprochements, né pour en faire, ne
peut ~e soustraire, quoi qu'il en ait, à l'impression profondément
ancrée par cette guerre dans tous les hommes qui l'ont faite, à
savoir qu'il est impossible d'écrire l'histoire vraie. Le Clio de
Péguy, tout le monde en adme~ le fond aujourd'hui. Quant au
matérialisme historique, c'est une notion qui apparaît bien simpliste, sans de nombreux correctifs. L'historien d'aujourd'hui se
trouve en présence d'une matièrè si complexe, qui déborde
son sens de l'humain, qu'il ne peut que se sentir impuissant. Le
grand développement pris par la géographie, et surtout par la
-géographie humaine, depuis quelque temps; est un effort qui
tend indirectement à rendre à nouveau possible la grande
histoire.

-NOTES

.

us

Il f~udr_a1t à présent examiner point par point les comp .sons rnstituées pa Th 'b d
l
ara1
r
I au et : a thalassocratie athénienne
att_aquée par Sparte continentale; la destruction de l'hellénisme
sUJvant la mauvaise paix comme la ruine de l'Eu
. J
traités de
.
rope suit es
~9r9 ; la longueur des deux guerres ; les uerres
loc~es_ qUJ les o~t précé?ées, etc ... Tout cela.est frappa!t d'i~gémos1té et _de :'1gueur imaginative et conduit aux plus fruc. tueuses méd1tat1ons. _
, D~ns l'ét?de sur Flaubert, ce qu'il faut mettre hors ligne
c est. e chapitre sur le style. Puis entre autres vues nouvelles ii
convient de noter les passages sur la cc normalité" de 1 1· . ,
avec L · C 1
,.
a 1a1son
omse o et, sur l mtérêt pris par Flaubert à écrire
Madame B~,iry, contrairement à 1a légende de Madame
Bovary exercice et pensum, sur le sens historique de Flaubert à
propos de S~lammbô, sur la portée de l'Education sentimentale ...
et ~nfin de signaler la conclusion. C'est le premier ouvrage ou
Th1bauder conclut d'une façon normale et forrn 11
s
e e.
on manque ordinaire de conclusion nette lui est souvent
r,ep:o_ché: Là encore e'est le méconnaître et ne pas comprendre
l or'.gmahté de sa méthode critique, qui s'oppose à la méthode
st~t1que et c?nclusive de ses prédécesseurs, et constitue la prem1ère
~entat1ve valable de ce qu'on pourrait appeler une critique
dynam1que.
BEN],\.MIN CRÊMIEUX
*
* *

SAIN:-JUST, par Marie Lenéru (Grasset)._ JOURNAL
de Marie Lenéru (Crès).
~e n'est pas Balzac qui nous intéresse dans ses créations
mais un Stendhal, c'est lui que nous cherc;hons à travers se;
héros et quoi qu'il écrive. Il y a les créateurs transcendants du
type Balzac et les créateurs immanents du type Stendhal A 1·
é ' l r
, · , ·
· · PP 1qu e a a 1ttérature d auiourd hUI, cette distinction ranuerait par
exemple _: ~arrès, Gide, Giraudoux, Larbaud parmi 1:s immanents, K1phn?' Romains, Morand même (malgré les apparences) parmi les transcendants r.
Chez le transcendant, c'est le résultat qui importe, chez J'iml }· . Mais où ranger Marcel Pr~ust ? Il est transcendant et immanent à
a 01s. C'est peut-être là sa nouveauté et sa richesse.
15

�22.'6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marient les voies de sa recherche et de son inquiétude. Marie

Lenéru appartient à la race des transcendants . .D'où la v.aleur
topique de ses drames ou de son Saint-Just, l'intérêt moindre
de son journal.
Pour qu'un journal ait de l'intérêt, il faut ou bien, comme
celui des Goncourt, qu'il ioitnche en faits, en anecdotes, en
tableaux et notatiods de mœnrs ; ou bien, comme celui d'Amiel,
qu'il offre avec des traits grossis un type d'huinanité normale:
Ot;t n'écrit ·rl'ailleurs un journal intime ·du _genre de
d'Amiel que si l'on a tendance .à exagérer, - ou tout au moms
à analyser, ce qui revient peut-être au même - ses idées et ses
sentiments. Le lecteur y retrouve ou y découvre, comme dans
un ~iroir grossissant, des parties.de lui-même mal co~ues ou
inconnues et y peut prendre un vif intérêt psy.cbolog1que ou
moral.
Mais le journal d'un anormal ( quand ilue finitp~s par pr~n~re
l'apparence d'un véritableroman) n'alimente quun·e cuno:ité
vite lassée. Sourde et pendant quelques .années aveugle, c est
}'impossibilité où elle se trouvait de vivre une vie féminine qui
a jeté Marie Lehéru dans l'étude et dans la culture du mo:i. Que
ce soit faute &lt;l'avoir pu 'être une femme. _adulée, adorée, q~e
Marie Lenéru a écrit ses œuvres, qu'elle n'ait accepté.de devemr
femme de lettres que comme une déchéance, cela, loin de nous
retenir, nous détournerait plutôt d'elle. Son infirmité la fait
trop différente de nous pour que nous puissions nous incorpor~r
à sa vie comme nous le pouvons à celle, par exemple, de Mane
Baskirtscheff. Tout ce qui chez Marie Lenéru est de toute
évidence conditionné par sa malheureuse destinée physique
nous trouve pitoyables, mais non pas, au sens pre~er du m~t,
sympathiques. C'est seulement quand elle nous l~la1sse, oublier
que son journal pren.d une gra.nde valeur. Mais ce n e.st p~~
une. valeur de &lt;r. journal » :.c'est la valeur d'une belle page cnt1que ou .sociologique.
_
Une âme de la trempe et un .esprit de la vigueur de !"1an~
Lenéru ne manquent pas d'avoir par instants des cns q~1
émeuvent en.nous beaucoup de choses assoupies. Mais ces cns
sont rares, si on les compare à ceux de ses drames.
.
Infirmité à part, Marie Lenéru était faite _pour livrer l'endroit
et non pas l'enyers de sa pensée. Que son superbe égotisme et

œ!m

NOTES

so:1 grand _se~1til}.'.ent d,e l'hQnneur pre11neQt sourçe d)lns çer.tam~s me.sq1unenes et, iVant de jaillii", parçoureot i:;ent canau1t
tortueux, peq nous importe à ÇOI).qition qu'on ,ne ,l'JOUS montre
-que le jai1llssement,

L:

vraie for01e _du_Jour..nal intime de Marie Lenéru, c'est tin
essai comme son Sairit-]uf/ publié par le~ Cahiers Verts. C'est
dle 1tJ.'elle ~ht,rçbe dans J'implaca_ple Conventionnel, c'est pfos
une tma_ge delle qu~ de Sai~-J UH q,lelle no.us offre, et pourt~nt cela re~te de ,1 art t~anscendant. La confession n'est pas
directe, mais médiate, L espèc,e de gérûe qui habitait Marie
_Lenéru se manife&amp;te ici pleinement.
Je .crois que rien en Ocçi4eni 1)'a .été écrit d'aussi pénétrant
depuis quatre ans sur l'é~t d'esprit des dirig:eants bolçhev~st~s
~t e..n pa tic~lièr des ch~fs &lt;le la Tchéka que cet essai q'µ-ne
Jeune file d avant-guerre . Il y il li une presciençe, une intuition
des gr~~des lois historiques, 1me intelligence &lt;:les phéno).llèues
« ~mbJt10n ». et ~ révoluti~n &gt;&gt; qui atteignent au plus ~µ
l~nsme, saos Jamais cesser d :idhérer à la réalité la plus g.iiptj.~henne.
BJ!NJA14JN c~ÉMIE x

7

.

* *

ART POÉTIQUE, par Max ]flob (Emile-Paul).
1:,e 1Nr-e ouve,rt, s_a 1Jivision en phr-ases tourtes séparées 1~
~n_ei, des a:1-tres q}.ar ~e petits si.g_nes typographique;:, fait songer
a un re-cqed de max.1mes; mai-s c'~st un livre de critiq1'le. Les
~rts poétiques, celuj de Boilea~ comn~e celui de Ja~qu.es Pdle,t1~r du _Man~, t,0nt, à propremeot p.arle;,, des .suites de c0;1,1s~ils
necessaues a créer une beUe œuvre; .celui de Max Jacob est
pl~tôt une critique du b.e:iµ, Ce qu;i r,end son Art poétique
u,~1que et-nouv~au, c'est le moy.eu qu'il y .ernpJeie pour tenter
d imposer -ses idée,s au Jecteur ~ 4 ps.ych&lt;&gt;logie. Plus de beau
-absolu, défini .d'ahoxd, p,arta,nt plus de procédés susceptibles de
Je .créer ; ma1-s &lt;les remarques psyie:hologiques, s~vent u;ès
D.IIBs, &lt;lont l.aute.u.r tire --des ,qmséq-uences. Les s.ous--titr.es :
Art poétiq,ue, P_pé&amp;,i,e Al-o.àwne, fHamlétisme, Fréquen-tation
d~ grands homm.es, Art cbr-értien, ,5ont assez ar_oitraii;es.
J'eus_se préfér~ :. Psychologje d~ l'.ârtiste et :Psyc.l).ologie ,Çiµ
&amp;emi11Uent ~r.tlst1que, cette seconde partie séparée eu deux
chapitres : l'Art moderne et l'Art chrétien. La psychologie de

�228

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'artiste, écrite seulement pour aider à celle du sentiment artis-tique, est peu poussée ; mais les notes sur l' Art moderne constituent la meilleure justification du mouvement littéraire dit
« cubisme» que l'on ait écrite jusqu'ici. Plus étendue et moins
versonnelle que celle de Pierre Reverdy, plus exacte que celle
de M. Epstein, elle me semble susceptible de refidre sensible à
un lecteur non prévenu le charme que M. Max Jacob appelle
la poésie moderne ; et son apologie du Cornet à Dés est excellente.
Mais Max Jacob use d'arguments pipés dès qu'il nous parle
de l'art chrétien. « L'art chrétien, dit-il, réprouve la passion. »
Cela n'est pas très exact. L'art chrétien réprouve les pâssions
humaines, et non la passion; car il la sollicite lorsqu'efle n'a
pas d'autre objet que Dieu. Ce n'est pas la passion même qu'il
réprouve, mais bien l'indignité des objets sur lesquels elle
s'exerce d'ordinaire; et comme, jusqu'au xvn• siècle, l'art chrétien fut seulement un art religieux, il fut passionné. « Le
xvrr• siècle littéraire, dit-il encore, est entièrement chrétien
même quand il est athée: la force, le renoncement, l'obéissan-ce, l'ordre, l'humilité, la pauvreté d'esprit, la sobriété, la
chasteté, le respect sont à la fois les vertus esthétiques et les
vertus chrétiennes &gt;&gt; et cc On entend par art chrétien l'art de la
tenue ». Max Jacob veut donc que l'art chrétien ne soit pas
l'art créé par l'artiste chrétien, mais un art possédant certaines
qualités définies. Il est pourtant regrettable de constater
qu'aucun chrétien ne s'est exprimé par cet art hors de la tradition latine (Ruysbroek, Ekkehardt, l'auteur anonyme du
Muspilli, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Catherine Em1:-1e•
rich, etc.); que les deux mouvements par lesquels ces qualités
se sont le mieux exprimées - dans l'ordre plastique, il est
vrai - l'époque grecque qui commence par les archaïques et se
termine à Phidias, et la première Renaissance italienne, sont
l'un strictement païen, l'iutre déterminé par les Albigeois
hérétiques ; et que, si nous accéptons la proposition que nous
fait Max Jacob, et qui lui est évidemment chère, nous ne
pouvons considérer Dante comme un artiste chrétien, alors que
nous pouvons le faire d'André Chénier.
ANDRÉ MALRAUX

*

* *

NOTES

229

LE ROMAN

LES AMORANDES., par Julien Benda (Emile-Paul).
M. Julien Benda a la passion de comprendre. Mais au contact
direct de la vie brute il a d'abord préféré les constructions intellectuelles des hommes. Il semble se défier de ses propres sens.
Il aime mieux évaluer, classer que percevoir. Il fait jouer son
-es-prit sur les apports des autres. On trouve en lui du bibliothé-caire ou du collectionneur. Son esprit a besoin d'impulsions
étrangères. Et ces souffles gui le font mouvoir, ils ne viennent
pas de la terre, -mais des philosophes ou des poètes.
Il est vif, souple, pénétrant. Il nou-s étonne toujours par_son
ingéniosité, par sa finesse et par sa prétision. Il nous apporte
un plaisir délicat. Mais ce plaisir est-il complet? Tant d'efforts
sur une matière déjà élaborée nous déçoivent parfois. Devant
certaines de ces pages nc,us éprouvons ce divertissement sans joie
profonde que donne, malgré la plus brillante perfection, l'inutile travail d'un trapéziste.
Le philosophe constructeur part des multiples sources réelles,
c'est-à-dire du particulier et, condensant les infimes images que
tant de sources lui apportent, il forme lentement un faisceau,
une notion large, générale, une idée. M. Julien Benda travaille
sur ces faisceaux déjà formés ; il raisonne sur ces matériaux déjà
polis par la raison. Et parfois il devient subtil.
La subtilité est le défaut principal de M. Benda lorsqu'il veut
-être philosophe. Mais philosophe, il ne veut pas toujours l'être.
Cet amant des systèmes aime aussi la vie et, si ce n'est la vie
brutale, au moins le reflet que les poètes lui apportent. Goût
du raisonnement et goût des richesses sensuelles du monde,
entrevues à travers le voile des poètes, c'est le caractère double
de cet esprit. Rencontre délicate, qui n'arrive pas à être une
alliance harmonieuse..et qui, parfoîs, fait vaciller M. fü:nda.
Dans la philosophie il se sent insatisfait, il évoque la vie. En
face de la vie, trouble analogue. Et il fait appel au raisonnement.
M. Benda, qui si longtemps s'est nourri de livres, qui semble
,n'avoir vécu que par l'esprit, sent bien quelle sécheresse en
résulte. Ses efforts vers la vie restent d'abord timides. Il met sa
pensée en dialogues, il dramatise ses exposés. Il s'enhardit

�23-0

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ensuite. Il écrit des histoires imaginaires : l'Ordination, les
Amorandes aujourd'hui. Faut-il dire des romans ? Livres
étranges, de son particulier, èt qui portent toufe l'in~ertitude de
M. Benda.
·
La couleur générale, les foimea ,surannée§ de la phra~e, je ne
1,ais quoj d.e noble, de- m.élanco1ique, de plaintif, presque de
troubado1,1r, évoquent le premier Empire, Constant çc,riv ant
Adolphe, Chateaubriand écrivant René. (Claateaubdand _très
apaisé). Le parfum très doux, un-peu, passé-de DominiqueJl.otte
aussi sur. ces Amorande.s. C'est un livre: reci1-eil.lj et qui. ressuscite
les musiques de jadis. M. Benda, ql'l'On a_ pl'is sou:vent cQmme
champion du classicisme, n'est peut~être qu'un ~prit sensible
aux. charmes du passé. La beaut~ dassique, qu."il aime tant, lui
·a été lentement révélée par les livres. La cadence de son livre
est d'un amant d'hier .
I,.e. sµj.ei: est le. plu$ simpl1::, le plus grand de la poésie : un
homme aim.e- une femme ;, ),?ordre i;ocial l'arrache à elle.
M. Be.nda reprend ainsi le drame d'Enée abat;idonnant Digon,
de Titus laissant Bérénice. Elevé à l'école: classiqcue, il dédaigne
!;invention du sujet. Le thème choi-si -est assez général pour
qu'un c.hef-d' œuv:i:.e naisse. Mais .général et banal sont presque
syno.nyw.es. Et si le ~hêm~ .n~est pa~ reforgé par une flamme
neuve, _c'es~ un roman d'Henry B9rd'ea1J.x qui peut surgir._
Ici, M. Benda hésite .. La -tla-rome neuYe est-elle en lui ? ~t-il
l'ingénuité &lt;te cœur nécessaire, la 'SÎmp}e :ipontanéité d'où _sorten? les accents pro.fonds ? Raclrte reprenait &lt;l'es thèmés étfi!r~
nels ; après Euripide _il .s~atta.~hait ~ PhMre, mais lorsque
8.3çipe d~llcendait ell hü-même, lor~qu'il sentait son cœur, il
percevait dts élan~ iuconnus. M. B~11da. craint $:li:115 doute de ne
pas, trouver ces élans et, cle même que' ·sur ks idées de$ pbilo-sopbes il subtüisè, il réduit
suiet, le particularise, il
essaie, de t émplacer la, profondeur par l' étr;uigeté du sentiment.
L'horor.oe, qui d.evait êtt.e le.centre de cette œuvre, perd sa
\Ci,,dlité. Il n'est·_pas le tnâle passionné, qu'1.}ne femme retient p-.i.r
des correspondances intimes. C'est un· enfant blond, &lt;( un
éphèbe- ble_ssé _n, orphehn dès l'enfance, et. qui trouve dans une
vieille maitresse la mère qü'il a perdue trop tôt. Le ,thème est
g-onc ressetré, particulari:s.é, _ C'est l'étude d' un cas réel,. mais
~c;eptionnel : l':homl!1e::enfant ~~t la maitresstt,-mère. Thème-

NOTES

231

déjà traité, mais loin encore d'être épuisé, malgré Maman
Colibri et l'admirable Adieu que Mmie de Noailles •vient de
publier.
Mais M. Benda es.t bien mal préparé à l'étude d'ùn. cas. Son
goùt du particuli-ecr reste toujours fugitif, simple réaction contre
sa passion du raisonnement. Dès qu'il sent la voie s'étrécir, il
recule, il revient à son thème premier. L'amante-mère se transforme en éternelh Hélène., la jeune épouse en éternelle Velléda.
Quant à l'éphèbe blessé~ il redevient l'homme. Jusqu'au bout du
livre, M. Benda h.ésite entre les deux formes de son thème.
L'œuvre, à mi-chemin entre deux conceptions, n'est ni vivante,
ni claire. Elle -n'hallucine pas l'imagination, elle laü.se insatisfaite la raison.
Dans ce livre que l'auteur de Belphigar a écrit, on cherche
l'ordre en vain. Des scènes empruntées à la vie quotidienne se
mêlent à des exp·osés philosophiques coupés de citations de
Spencer ou de D'Annunzio. M. _Benda croit peut-être gra~dir
son œuvre en y mettant des épigraphes poétiques, en comparant ses personnages à. Brünehild ou à Wolfram. S'il croyait
profondément à Etienne ou à Geneviève, .il . oublierait sans
doute de.vaut eux les plus .beaux vers des pgètes antiques ou les
Walkyrie-s d'opéra,
r ,
•,
Pour le style, il semble..d'abord purement intellectuel, car il ·
est articulé vigoureusement cmnme celui d'un philosophe•.
Pourtant il laisse des incertitudes~ parfois il s.e contourne,
M. Benda voudrait-il être obscur pour se croire profond? Dans
sa phrase même on le tetrou-ve, inémédiablement hésita.rit. S'il
commence d'exprimer une id:ée, -il appelle a~s.sitôt une im:i.ge,
image usée, sans-vale.ur ,sensuelle, qui se p-la4ue.artificiellemeJ1tà
l'idée,, la fait miroiter-, mais ne l'éclaire pas..

~on

PAU~RIV.AL

L'HOMME TRAQUÉ, par Francis . Carco (Albin Micbel.
Grand Prix

du R~man 1922).

-

,

M. Francis ~co a débuté dans les lettres par des plaquettes
de vers. Si _ce n'est pa toujours_une garantie, c'est souvent un
indice favorable. On "3ime à pens.er. d'un écrivain qu'il a d'abord
écrit pour son, plaisir, puis qu'il a pris plaisir à s.09- ru.étier.

�:232

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ai.nsi de M. Francis Carco. On lui a fait grief de son goût
pour un certain ordre de sujets et de personnages. On a feint
,quelquefois d'y voir .u ne volonté préméditée d'acquérir une
manière, d'êtr.e •le romancier spécial qui i:npose son nom au
p ublic grâce à sa spécialité. Cétait méconnaitre la nature vraie
&lt;le l 1émot10n qui commande l'œuvre de- l'auteur de Jésus la.

Caille.
Les êtres qu'il s'est plu à ,fair'e vivre sont ceux que le
hasard de sa propre vie a mis en présence de son adolescence
-clairvoyante et précoce, qu'il a regardés vivre, qu'il a pénétrés.
Pour M. Carco la dé'couverte du cœur humain est attachée au
:souveni~ d'un visage de prostituée. ~ Le cœur humain de qui, le
~ur humain de quoi », interroge ironiquement le poète roman.:
-tique. Et de fait il est vrai que la hiérarchie des sentiments ne
~uit point celle des classes, ni leut: qualité cellé, des mœurs..
Ou l'outrance romantique apparn:-î"t dest lorsque cette constatation -dédanche l'exaltation, .ta. .revolte où le parti-pris intellectuel. Je vois que l'Homnw traqué est dédié à M. Paul
.Bourget, qui ,ne fait pas mystère de l'estime en laquelle il tient
le talent de Fran'cis Carco. L'un et l'autre de .ces romanciers
-3,uront longtemps pl:rcé les héros de leurs récits dans un milieu
,particulier, considéré comme favorable à l'obseryation et à la
pèintm:e des passions. Entendéz p·at il¼::qù'aucun d'eux _n'a pré1endu être le romancier du oc .monde n ou de la« pègre· &gt;l, pas
plus que Racine ne voulut se f:drè le peintre de l'amour chez
les rois et .les princesses. U:n 1homme de génie qui n'aurait
jamais vu que des sauvages .écrira très bien un livre universellement et éternellement humain. Les·Dialog-ues de bêtes &lt;le:Mm• Coilette et le Livre de la Jungle de Kipling, sont tout chargés d'humanité. Car il ne s'agit gu·ère tl'ob'server, .encore, moins de
noter, ,et pas du tout de découper minutieusement des morceaux de cette éçorce qu'on noml,lle l'apparence. Le romancier
-qui ip.e touche, l'auteur gue j'aime _est ceJui _q,ui sait accorder
1es s~·ri.i iments de ses perso'nnages aux si:fos'proprès, qui éprouve
Jeurs joies et leurs peines, ou du moin ' me donne l'illusion
.qu'il a, éprouvé et vécu lui-même toutes· celles qu'il décrit.
Mais il faut prendre garde à Ia- qualite de cette sympathie, qui
-poUr 'toucher le lecteur ne doit jamais tourner à la partialité ou
.à l'esprit de système ou à la mante de prédication.

NOTES

233

Rien de pareil chez M. Francis Carco. Aussi ses livres, et
singulièrement l'Homme traqué, ont-ils un accent grave et un
peu dur : (&lt; Voilà, semble nous dire l'auteur, comme vous
seriez; comme vous pourriez devenir, si vous aviez été livrés à
vous-mêmes, à moins que vo,us ne fussiez sans cœur, sans
nerfs et sans instincts. » M. Eugène Marsan a finement marqué
le point où la psychologie de Carco rejoint la morale catholi•
q1,1e, et Fintérêt de la Tencontre.
A vrai dire l'espèce de gêne qui nous reste en quittant l'Educalion sentimentale, voire même Mm• Bovary n'est-elle pas due à ce
défaut dé sympathie profonde entre l'auteur et ses héros qu'il
nous présente comme des imbéciles et qu'il traite avec une
pitié ironique, sinon avec mépris. Il faudrait montrer aussi
comment 1a charité de Carco diffère de celle de Ch. Louis Philippe par exemple. M. Paul Souday, mi3 en défiance par la
dédicace · suspecte de l'Homme traqué~ et par ailleurs attentif
aux moindres traces d'esprit réactionnaire et clérical, a: immédiatement flairé chez CarGo. un romancier de droite en puissance et l'a exécuté en quelques lignes d'un récent feuilleton
littéraire du Temps. Du moins cette partialité prouve-t-elle
qu'il a compris. C'est Ie•prïncipal pour lui, sinon pour ses lecteurs.
Le sujet de ce ro;nan est fort simple·. Lampieur, ouvrier boulanger, a tué une vieille concierge pour la volet. Il a accompli
ce crime à l'heure ou les prostituées du quartier qui ont envie
d'un petit pain ont c_o utume de faire descendre par le soupirail
une pièce de monnaie attachée au bout d'une ficelle. Il s'en
trouve donc une qui n'ayant rien .vu remonter, êonnaît l'absence
de -Lampieur et petit la r&lt;1,pporter au crime dont les journaux ont
indiqué l'heure précise. Le tourment de Larnpieur est de découvrir la femme qui sait son secret, et de partager avec elle la trouble
appréhènsion qui dans un être grossier tient lieu de remords.
~ais c~est un fardeaû trop pesant pour leur misérable amour.
Lampieur parune impruden6e involontaire et pourtant commandée par sa conscience obscure, se livre à la police. Ce dénouement a été critiqué. (A-ce propos observons que le livre « qui
finit mal » est sur le point de passer tout à fait de mode.) On
n'en voit-pourtant pas d'autre possible. Peut-être M. Carco a-t-il
abandonné un peu vite son triste héros à son destin. C'est que

�234

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le \'rai sujet du livre était épuisé. Et c'est uhe belle invention
que ce lien de peur, de honte et d'amour, tendu par la vie -entre
deux êtres douloureux et touchants. Qu'est-ce que le roman
d'aventure, sinon cela? Mais comme dans tout roman d'aventure
le difficile est de finir, sans le secours du mystère, si favo~able
aux débuts d'un récit. Les cent premières pages de l'Homme tra-que sont extrêmement émouvantes et le reste ést encore de premier ordre. Le style est net, sobre, dépouillé et retient pourtant
tous les reflets de la vie.
Après Rien qu'une Fen-ime on ne pouvait plus craindre que
M. Carco demeurât prisonnier d'une formule. l\prè_s l'Homme
traqué on doit penser qu'il saura toujours. briser auto~u de soi
les entraves du succès.
ROGER ALLARD

•

• *

LES DON JUANES, par Marcel Priuost (Renaissance
du Livre).
M. Marcel Prévost a créé un mot : derni:..vierge. C'est sa plus
grande gloire et il a voulu recomme.ncer. Il a forgé, il a lancé
Don Juane. Le mot est mal formé ; il a un son rasta, il sent le
feuilleton. Une grande œuvre pouvait l'imposer. M.. Prévost a
écrit un gros livre.
.
.
Porter en une fèmme l'instinct de Don Juan, cette msat1sfaction du plaisir de la terre, cette-solitude qui ne peut se guérir, cette soif de trouver et d' aimet, féconder cette idée, jeter en
pleine chair cette magnifique figure, Balzac n'y imffirait pas-. Il
faudrait Shakespeare.
M. Prévost n'a pas frémi. Nous attendions une Don Juane, 1·1
nous en donne quatre : l'une allumeuse par jeu, éternellement
vierge par infirmité physique, par •impuissance, l'autre _v~eille
Lampito couronnée, entôlée par un beau danseur} ~a- _tro1s1ème
directrice de banque abandonnée par son chef de titres, la qu:1trième.,. La quatrième séduit un jeune homme, mais je ne veux
pas dire par quel moyen de mélodrame M. Prévost dénoue cet
amour.
Où est Don Juan d'ans G.es quatre vieilles lâ.ehées ? M. Prévost avait besoin d'un titre.
M. Prévost-évolue. Il perd ses qualités pr~mîères, celles qui
lui avaient donné tant de Madame Bovàry;s et-de petires fillés

NOTES

2 35

curieuses. M. Prévost avait des qualités ; on ne prend pas la.
foule avec rien. Les Georges Ohneteux-mêmes apportent quelque chose. M. Benoît a sa solide construction dont on commence seulement à sentir la monotonie, M. Bordeaux. a un bel
équilibre de médiocrité, une santé parfaite, M. Bazin a de la
_douceur, une allure paisible et de beaux sentiments. M. Prévost
vaut mieux que ses trois concurrents et il a réussi quelques lettres de femmeS:. Sa fluidité intarissable, dans un billet de
femme devient presque gracieuse. Il a surtout ce go1it de la rare
et de la difficulté physiologique qui est son apport particulier
dans la littérature frartçaise et qui chatouillera toujours les sens.
ignorants ou insatisfaits. Il a l'art de jeter des voiles sur ces
petites polissonneries, d'aguicher ainsi la curiosité en l'énervant d'un parfum de sacristie jésuite, d·e confessionnal élégant.
Malheureusement pour les Don Juanes, on ne fait pas un
roman avec si peu de chose. Les lectrices de M. Prévost frissonneront au éhapitre ou l'impuissante vient consulter le gynécologue, s'évanouit dès qu'on veut le toucher. Mais ce n'est
q.u'un chapitre. Le livre a 400 pages.
Sur la bande l'éditeur annonce qu'avant le tirage 100.000 exemplaires étaient commandés. Ve~dre ce livre avant qu'on le
connüt, c"était bien le meilleur parti.
PAUL RNAL

LUCIENNE, par Jules Romains (Editions de laNouvelle
Revue Française).
J'avais refermé. ce beau livre de Lucienne, où Jules Romains
nous fait part d'une figure inédite de l'amour, et relevais vers.
les choses un regard interrogateur: elles m'ont fait l'une de ces
réponses fugitives, mais profondes, que l'on en reçoit parfois
au sortir des régions de l'art. (L'œuvre en effet, tandis que vous
vous occupez d'elle, s'occupe de vous: elle dopne subrepticement le mot au monde). Ce que ;'aperçus alors de l'univers
- ce morceau 'd'univers que fait le coin d'une chambre n'avait pas de forme verbale. C'était une pure idée, l'idée la.
p-lus limpide, ta plus iucide, de là transparence et des puissances
de chaque oh.jet. Les murs solidement joints et bien d'équerre,
les vouloirs des passants de la rue visibles au travers d'eux,

�LA NOUVELLE RE.VUE FRA.."IÇAISE

les livres marqués de jugements aussi évidents que leurs
reliures.
Cette qualité de certitude, vous la connaissez. Vous l'avez
ressentie chaque fois qu'une œuvre irréprochable venait de
vous instruire, de son stîr et léger langage, à la fois articulé
et ailé. Et je serais surpris, lecteur, ou, plutôt, lectrice ( car le
destin de ces confidences féminines sera sans doute d'être
d'abord écoutées par des femmes: ce sont elles qui feront le
succès de Lucienne), je serai surpris si, quand vous aurez pris
connaissance des progrès mystérieux de l'action, de ces passions
subtiles, réticentes et évasives, de ces douleurs et de ces douceurs
qui se fondent les unes dans les autres, de tous ces éléments
troubles et secrets, dont Romains a établi la décantation avec
tant de respect et d'adresse, si ce qui vous restait enfin n'était
point une idée de clarté et, en quelque sorte, d'explication
dûment acquise.
L'intrigue du roman? Elle se devait d'être bien simple.
Lucienne, qui nous conte sa vie, esl une jeune fille que des
événements de famille ont obligée à quitter Paris. Elle donne
des leçons de piano dans une ville de province: son amie
Marie Lemiez, professeur au lycée, l'a fait connaître à la famille
Barbelenet. Elle y aura pour élèves Marthe et Cécile. Arrh·e
l'homme: Pierre Febvre, commissaire de marine, venu se
reposer dans une ville d'eaux voisine. Tour à tour chacune des
deux élèves de Lucienne le croit épris d'elle-même et s'éprend
de lui: mais ...
Mais vous lirez cette histoire. Vous assisterez à cette vie
solitaire et profonde d'une âme que le dénuement a jeté dans
une « sombre joie :o ; à cette émouvante marche, la nuit, au&lt;lelà du fleuve des rails, vers l'étrange maison Barbelenet ; à ce
prophétique et fulgurant passage du rapide qui ouvre les 1:,;énements ; aux pompes bourgeoises et aux mystères des Barbelenet: repas au goût intense et recuit, importance, maladies et
verrue de Madame Barbelenet, rivalité des deux sœurs. Vous
connaîtrez et vous n'oublierez plus ni ces visages de Marthe
et Cécile dessinés, à la façon des sculpteurs, d'un trait simple et
total, ni cette leçon de piano qui vous arrivera comme l'un des
événements de votre vie, ni ces amitiés passionnées où, sans
Jonner dans le banal écueil des jeux suspects, l'auteur est allé

NOTES

2 37

si loin dans la chair et dans l'âme, ni ces gaillardes confidences
de Pierre Febvre, le marin, ni nulle de ces révélations successives
que sont pour Lucienne la prescience, le désir, la terreur et la
gloire de l'amour.
L'amour? Il domine et pénètre tout le livre. L'amour: le plus
usé, le plus rebattu des sujets : mais n'y reste-t-il pas à jamais
des régions à découvrir ? De même que la « cristallisation »
en donna jadis une interprétation qui fut si nouvelle, il semble
bien que cette secrète marche suivie par la passion dans le cœur
de Lucienne, nous montre des foulées que nous ne connaissions
pas. Ces détours nous initient à des rites singuliers. Il semble
que nous assistions à l'invasion d'une personne humaine, à
la prise de possession de celle-ci par une divine personne qui
lui impose son caractère à soi, ses exigences, ses habitudes, son
égoïsme. Mais je manque encore du recul nécessaire pour connaitre toutes les idées que l'on peut tirer des données fécondes
d'un tel livre.
Ce n'est point à dire que cet ouvrage, si fourni de dessous.
qu'il soit, présente la moindre obscurité. Romains, au contraire, a su y répandre la plus extraordinaire évidence. N'importe
quel lecteur de ciné-roman peut assister, sans être arrêté nulle
part, à ces délicates évocations de sentiments ou d'idées, à ces
nuances irisées qui s'emparent tour à tour de l'univers, à ces
méditations dont les plans se superposent avec la même sécurité que s'il s'agissait de la charpente des plus grossiers événements. La réussite de « métier :o est étonnante: et ce n'est point
assez que de parler de clarté, le style, bref mais point brisé, ne
se bor ne pas à préciser les évt':nements intimes, il sait encore
en garder le frémissement vivant, la poésie. Et j'en reviens à
cette impression de certitude que je signalais tout à l'heure :
l'explication que reçoit ici le lecteur n'est point affaire de mots,
il est introduit dans le déplissement et le développement même
des forces.
Or ce livre de Romains n'e~t pas seulement une œuvre qui,
en soi, s'impose à l'attention: il apporte à di.ers égards certaines indications précieuses.
D'abord parce qu'il marque un nouvel élargissement dans
la manière de l'auteur de la Vie Unanime. Le jeune poète de jadis
qui, dès ses débuts, nous a proposé une si puissante idée du.

�LA NOUVELLE REVUE FltAN-ÇAISE

mon8emoderne et des groupes humains, nous avait déjà signi1ié avec les Copains. - cet ample épanchement de là joie de vivre
- avec Mort de Quelqu'un - cette profonde étude de la suprême
destinée des hommes - avec Europe, avec Cromedtyrt-le--VieiJ,
:sa volonté-de ne point s'en tenir à ses premières conquêtes. Il
,est ttop d'artistes dont la marche est en quelque sorte linéaire:
ils ne peuvent entrer dans une idée sans en quitter _une autre~
et, s'ils vous présentent tel ou tel mérite~ c'est parce -qu'ils
·viennent de renoncer à telle ou teUc vertu. Les étapes, chez
Romains, se.font de façon toute différente, par adjonctions successives, Sam rien céder de-s lieux rudes et hauts- ou- il s'est
établi d'abord, il s'.agrandit peu à. peu, comme .par rl.es péntes, et
des plaines : il s',élargi.t san~ cesse,. Cest peut-être à cette ferme
assise que son œuvre doit d'ê.tre,,regardée de loin comm.e l'un
.des repères auxquels se, reportelilt ceux .qui veulent m esurer notre
époque. L'ordonnance qui gouverne de plus en plus impérieusement cet ensemble d' ouvrages ne doit pas inquiéter : Romains
possède assez de spontanéité et de verve pour résister à ce que
.ce pouvoir-là manifeste parfois d'a.ppauvrissant - et Lucienne,
le dernier apport del'écrivain, y paraît situé àla pointe extrême,
vers l'horizon.
Si nous essar ons maintenant.de situer ce roman, nun plus
parmi les autres œuvres de son auteur, mais dans notre
littfrature actut:lie, oous soulignerons d'abord la forme narrative que Romains .a adoptée. Le «. récit », qui avait été naguère
:assez délaissé, porte volontiers d'excellents fruits dans ce coin
-d'Europe d'où nous sommes, ce généreux terroir entre Seine,
Rhône et Garonne: rappelons-nous deux fortes œuvres récentes,
Un Homt1U Heureux de Schlumberger et la DmJession de Minuii
-de Duhamel, (encore que Lucienne n'ait rien de commun avec
elle,; que .leia:it de donner parole non à l'auteur, mais au principal personnage). Cette réapparition éhe:z nous d'une forme de
roman aussi allègre et alerte npus parait mériter d'être .signalée.
D'autre part, à envisager non plus l'aspect de l'ouvrage, mais
sa teneur, que nous révèle icette dernière? Toutes les forces
valables de la littérature de notre temps se dirigent, croyonsnous, -vers ll1l art largement humain et un mode d'expression
~imple et&lt;lirect tel. qne le fut celui des classiques (que l'on me
passe ce rappel : a.gaçantpour quelques-uns, trop agréable pour

NOTES
2 39

d'autres, il est peut-être' motivé). Or si cettaines &lt;le ces for'ces '
ont pour point de départ le lyrisme, d'autres l'iptuition, il nous
.semble que, malgré la passion, le mystère même partout
empreints dans Lucienne, cette œuvre est de l'ordre de celles où
prévaut l'acuité de la conscience - où l'élément intdlectuel
est le maître. Et il no4s apparaît qu'entre celles-ci, - mais par
&amp;.es propres voies !!t à sa façon, c'est-à-dire a.veç une aisance
décisive, l'important livre de Jules Romains ,apporfe, à tels profonds problèmes que porte en soi-même chacun de nous mieux
qu'un témoignage: un modèle d'élégante solution.
'
LUC DURTA1N

LE THÉATRE
PITOEFF ET LA FONDATION A PARIS D'UN
THÉATRE DE RÉPERTOIRE ÉTRANGE~
Que des gens bien intentionnés fassent le projet de voir une
~iè~e mais qu'elle ait déjà _disparu de l'affiche lorsqu'ils
s avisent de louer des places, ils éprouvent la même sorte de
regret que s'ils arrivent trop tard dans un grand· magasin où
~'on ann~nçait des « occasions )) intéressantes. Pour un peu ils
plousenuent les dégourdis qui ont su se précipiter à temps. Il
ne leur entre pas dans l'esprit qu'une pièce n'est pas une marchandise qui peut attendrele client, mâis un être vivant qu'ils
ont laissé mourir de faim. On a vu, au Vieux-Colombier, un
public renoncer à cette attitude déplorablement passive, à cette
mortelle nonchalance et en être récompensé. Il faut qu'un
appui analogue vienne soutenir les efforts de Pitoëff.
Une sympathie très ch-aleureuse avait accueilli, l'an dernier,
les représentations de la Puissance du Ténèbres et de !'Oncle
Vania . Chacun comprenait que toute une partie du théâtre
étranger ne peut nous être rendue accessible que par des étrangers. Quelque intelligente et bien doc11mentée que soit une
interprétation française, il lui manque ·un je ne sais quoi, certaines intonations, une certaine allure, un certain relent qui,
mieux qu'aucun commentaire, révèlent le sens d'une ~uvre.
On l'a constaté pour la Puis.sance des Tenèbres qu'Antoine avait
donnée avec une force, u.ne ampleur, une süreté de moyens
aui.quelles la compagnie de ' Pitoëff ne p.ouvait prétendre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

L'interprétation d'Antoine avait plus de grandeur, mais on a le
sentiment que dans sa simplicité, sa bonhomie, son absence de
solennité, celle de Pitoëff restait plus fidèle à la, Russie. De
même pour l'Oncle Vania. Malgré une distribution qui Ôésaxait
la pièce en faisant passer au secon'd plan le personnage principal, on respirait l'atmosphère même·de 'Tchekh.of. Et l'on se
réjouissait à la pensée que nous aùrions enfin à Paris ce théâtre
européen qui nous manque et qui pourrait être un vivafit lien
avec les pays du nord et de l'est, les seuls auprès desquels,
depuis cinquante ans, notre art dramatique aurait pu trouver à
s'enrichir.
Le principal atout de Pitoëff, c'est sa connaissance, son sens
de ce théâtre-là. Il n'y est gêné ni par des préjugés à vaincre
ni par un zèle indiscn;t de néophyte . Il y est chez. lui; il peut
s'y laisser aller à sa fantaisie, à son invention de_metteur en
scène. Ayant débuté, comme le Vieux-Colombier, dans des
conditions quî le for.çaient à monter un grand nombre de spectacies à peu de frais, il a_ gardé uhe sorte de désinvolture charmante en ce qui concerne décors et costumes, et la nécessité lui
a fait acquérir une ingéniosité qui lui permet d'aborder, sâns
en être écrasé, un programme abondant et divers. La composition de sa troupe, où l'accent russe alterne avec l'accent vaudois, lui interdit une certaine"perfection que l'on est en droit
d'exiger lorsqu'il s'agit d'une pièce de chez i;ious ou d'un
spectacle qui vaut surtout par une forme raffinée. On a pu le
constater pour la Salomé de Wilde qui n'est plus qu'une fantasmagorie prétentieuse et démodée sitôt que le luxe et le
renchérissement de l'artifice ne lui prêtent plus d'éclat. C'était
pitié de voir Mme Ludmila Pitoëff, dont le grand talent est tout
émotion et probité, essayer de donner de la vraisemblance aux
insupportables :fioritures du dialogue et c-ueillir avec tant
d'honnêteté ces fleurs vénéneuses. L'inconvénient n'est plus
aussi sensibie dès que les qualités de l'œuvre sont profondes.
Assurément une meilleure diction contribuerait à faire valoir
les beautés d'une pièce de Shakespeare, et la traduction si
ferme, si bien sonnante que M. Guy de Pourtalès a donnée de
Mesure pour Mesure eüt prêté à une mise··au point plus serrée.
Mais l'intérêt de l'œuvre est si grand et l'on est si t~connaissant à une troupe de nous donner une telle comédie sans.

NOTES

aucun tripatouillage, qu'on ne sait comment se montrer assez
reconnaissant.
Tan_t que Pitoëff n'était à Paris qu'un hôte ·de passage, ïi
pouvait_ c~mpter, q_uelles que fussent les pièces qu'il jouât, sur
un auditoire restremt mais averti. Etabli définitivement chez
nous, il _faudra q~'il s'appuie sur u~ public plus large, partant
plus ré:1f,
qu il adapte avec d autant plus de rigueur son
répertoire a ses moyens. Il ne peut pas tout jouer, mais il est
seul à pouvoir jouer, d'une façon viv.ante et suivie, tout un
ensemble d'œuvres qu'il faut que nous connaissions. Le succès
&lt;l_e l~ M_ouette ou_ des Bas-fonds mo_ntre que la curiosité n'est pas
s1 ~1ffic1_le à éveiller. On peut détester une pièce comme Celui
qui reçoit des gifles et ne pas regretter d'avoir eu l'occasion de
juger, une fois pour toutes, la déplorable qualité du théâtre
&lt;l' An~réief; car rien n'est significatif comme l'engouement qu'à
la veille de sa décomposition 1a Russie a éprouvé pour cet
auteur._ Presque tout Je théâtre étranger (Strindberg, Gogol,
Wedekmd, etc.) reste pour nous une carrière à peu près inexploitée . A l'imposante série de pièces jouées cette saison à la
Coi11édie des Champs-Elysées, d'autres séries doivent s'ajouter.
De_ la sorte Pitoëff nous lavera quelque peu d'une ignorance
~u1 nous. couvr:e. de ridicule et, ce qui est plus important, il
travaillera à donner au public français quelques lueurs sur la
sensibilité des peuples étrangers. C'est là, pour notre bonne
conduite dans le monde, un point si capital et qui constitue
pour nous une si grave faiblesse que rien n'est négligeable de
ce qui peut contribuer ày remédier.

;t

*

JEAN SCHLUMBERGER

* *

LES TROIS MIRACLES DE SAINTE CÉCILE suivis du
MARTYRE DE SAINT VALÉRIEN, par Henri Ghéon
(Société littéraire de France).
Comme il nous en avertit lui-même au commencement de la
préface, l'auteijr a pris le sujet de cette tragédie sacrée dans un
ouvrage de Dom Guéranger, bénédictin : Sainte Céâle et la
Société romaine aux deux premiers siecles. La joie, Ia douleur et la
gloire de Sainte-Cécile sont représentées comme en un tryptique « suivant l'ordre des mystères du saint Rosaire)). Nous
r6

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

242

assistous d'abord aux noces de Cécile et.de Valérien selan le cite
païen, puis à la conversion de l'époux qui touché par la pureté
et la vertu dt: sa femme accepte de :renoncer à consommer.. le
mariage. Dans la deuxième partie, Valérien et son frère
Tiburce, convoqués, au tribunal du prêteur pour y répondre
d'une infraction aux édits de l'empereur contre les chrétiens,
marchent joyeusement .au devant du, martyre. Cependant
Cécile, seule avec son. aage, assiste par la,pensée aux tourments
de son époux, uo instant partagée eil.tre les « honteux- attachements de la chair et du monde l&gt; e.t l'amour divin. Enfin, c'est
la fournaise où Cécile subit y. un supp~ce sam tourment», symb.olisaot l'Eté de Dieu qui mfuit les.âmes et les purifie avant la
mort. L'auteur s'est do11c astreint à suivre exactement les Actes,
mais il a f.ait _œuvre de dramaturge en prêtant à ses personnages des sentiments ou des faiblesses ~ommuns à t?us l:5
hommes. Le confiit n'es_t pas entre la pass1on et le devoir, mais
entre la nature et la sainteté.
M. Henri Ghéon a du reste pris soin de déclarer que.les Trois
Miracles de Sainte Cécile sont d'abord une œuvre de foi, voulant marquer par là que son esthétique dilféraît fon~ièr~nt_ de
celle qui inspira par _eKemple le Marty:e de Sa~nt ~eb~tien.
Peut-être le souvenir du « mystère_» de &lt;l Annunz10 n est-il pas
demeuré tout à fait étranger sinon à la conception, du moins à
la réalisation scénique de l'œuvre de l'écrivaincatholique. Mais
il .faut 'SUftout retenir l'affirmation de la joie et _de la force que
ptocUJe au dramaturge« l'obéissance à un suje.tqui lui est venu
du dehors ». 11 est vrai que rien n'est plus propre qu'une telle
tontrainte favoriser le jaillissement de la sensibilité : au lieu
de se répandre au hasard de l'émotion personnelle elle suit le
lit creusé par l'histoire, assez large pour contenir le flot le plus
i~pétueux et le plus abondant. On n'a garde ~'ou~lier _que
Racine, en ses préfaces, se flatte d'observer la véntë h1stonque
et s'excuse lorsqu'il a cru devoir prendre avec elle quelques
libertés. Les chœurs de Saiute Cécile, où se œncontrent beaucoup de pensées nobles et touchantes et d'images gr.acieuses~
font penser à Esther et par la grâce volo~tairem~t un peu ~ste
de leur poésie à Monchrestien~ Des parties de dtalogue ple1?es,
d'énergie, les stances cornéliennes que.l'auteur -place volontiers
dans la bouche de ses personnages ont sou.vent une fem1eté

à

NOTES

2 43

digne de Potyeucte, de l'imitation ou de ces Entretiens solitaires
de Brébeuf qui sont une des perles de la poésie catholique.
En empruntant à des maîtres le ton le plus cnnvenable sans
au~. souci apparent d'originalité, M. Ghéon fait preuve d'une
humilité fruct_ueusej car il a ainsi réalisé une œuvre d'un tr-ès
grand charme, pleine de poésie et d'effusion, où la monotonie
est éludée a:vec beaucoup d'a:rt, et qui est très supérieure, non
seulement au Pauvre sous l'.escalier, mais encore à tout ce qu'on
a tenté ~ans le ~ême esprit, depuis bien longtemps. Ce Mot,
a-t-on d1t, des pièces pour patronages : sans doute, mais la
tragédie classique est née dans un collège. Si elle y retourne ne
serait-ce point 1~elle n'a plus de place ailleurs. A ce co~pte
~ro,ned?'re-l~Vieil, u~ des rares ouvrages dramatiques où l'on
ait senn passer un vra1 souffle lyrique, ferait l'effet d'une pièce
à l'usage d'un patronage nietzchéen,
ROGER ALLARD

LA MUSIQUE
&lt;&lt;

LE MARTYRE ·nE SAINT SÉBASTIEN

&gt;&gt;

A

L'OPÉRA.
L'Opéra vient de reprendre ·Ie Martyre de Sa:bzt Sébastien
auquel -0.nt collaboré uu musicien de génie, Claude Debussy, un
prestigieux créateur d'images verbales, Gabriel d'Annunzio, un
peintre chez lequel une imagination exubérante, mais réglée,
s'aliie à un métier infaillible, Léon Bakst. Et c'est Mme Ida
Rubinstein qui incarne, comme lors de la création, en 1911, le
personnage du saint. Jamais, peut-être, on ne vit semblable
collaboration. D'où provient donc la sensation de fatigue et
d'ennui que dégage cette vaste et complexe composition ?
Je ne crois pas que la responsabilité en incombe aux exécutants. Que la réalisation n'ait pas été à la hauteur des intentions
du musicien et du poète, que ces intentions aient même été
complètement trahies - cela n'est pas douteux: il faut avouer
que rarement nous eô.mes à !'Opéra spectacle plus déplorable,
et puisqu'il s'.agit d'.un artiste tel que Debussy, le mot «crime»
pourrait .Atre sans exagération .aucune appliqué à la réalisation
de-la partie musicale de l'œuvre.. Je n'insiste pas sur la mutilation subie par le texte et la musique du fait de la suppression

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-d'une scène entière, celle de la Chambre Magique : la longueur
du .spectacle pouvait jusqu' à un certain point expliquer, sinon
,excuser cette coupure ; mais l'orchestre et les chœurs surtout
produisirent la plus pénible impression: intonation défectueuse,,
rythme vacillaot, sonorité compacte et grossière, tout se tenait
.si mat qu'à certains instants on pouvait cr_aindre la catastrophe•
li est vrai que M'. Defosse, qui conduisait l'orchestre, avait
:remplacé au pièd levé M. Caplet lequel, au dernier moment,
s'était récusé et avait refusé de prendre part à l' « exécution ))
-du saint. Mais ces histoires de coulisse ne nous concernent pas :
.J 'auditeur n'a pas à se préoccuper des dessous du spectacle,
Mme Rubinstein-Saint Sébastien mise à part, la réalisation
des personnages fut franchement mauvaise (Mme Suzanne
Desprès : la Mère; MM. Desjardin : César; Krauss : le Préfet):
gestes qui prétendaient être nobles et majestueux,. mais qui
,n'étaient que grotesquement compassés, récitation ampoulée,
parfaitement conforme d'ailleurs aux plus anciennes, mais aux
plus mauvaises traditions de !'École, hurlements déchirants,
soi-disant passionnés, mais d'une fausseté à faire grincer des
,dents. Rien de cette naïveté quelque peu précieuse à laquelle
tendait certainement d'Annunzio.
Nos seules joies furent les attitudes admirables de Mme Ru;binstein, son corps ten du, tel un arc, ses gestes sobres et
,harmonieux. Sa voix, lorsqu'elle ne la force pas, .est une divine
musique aux inflexions quelque peu monotones,. mais puissarn·ment expressives dans leur chaude pureté.
Je me représente chacun des principaux rôles tenus par des
.artistes du style de Mme Ida Rubinstein et qui -auraient trouvé la
note juste, _iussi éloi gnée d'un naturalisme déplacé que d'une
emphase fatigante. Cela n'aurait pourtant pas suffi à me faire
;accepter Saint Sébastien.
Jamais œuv.te ne voulut plus sciemment, plus exclusivement
.-être belle : tout y est subordonné à un certain idéal purement
•esthétique. On a la sensation très nette que les auteurs, et particulièrement le poète et le décorateur n'ont pas perdu de vue
un seul instant le plaisir esthétique du spectateur : ils n'ont eu
-d'autre but que de créer une impression de beauté. L'émotion
religieuse, mystique est ici la matière de l'œuvre ; la forme est
Jusqu'à un certain point déterminée par les mystères du Moyen-

1

!.

Age : dans ce cadre, avec cette matière, d'Annunzio veut uniquement « faire beau », conformément à une certaine formule
de beauté harmonieuse, faussement naïve et précieuse. Le
peintre le soutient dans son effort : en Bakst, d'Annunzio trouve·
le décorateur idéal ; mais c'est grâce à lui justement que le vicede l'œuvre apparaît. Sans doute la réussite est complète; pas.
u~e fausse note. dans cette symphonie de couleurs et de lignes.
S 11 y a des d1ssonnances, elles sont voulues, et l'artiste les.
résoud_ immédiatement avec une habileté prodigieuse. C'est'
splendide, comme sont splendides certains vers de d'Annunzio ..
Mais jamais je n'ai mieux senti le vide affreux de la seule
manière, du seul savoir-faire, de la virtuosité pure. indifférente
à ce qu'elle traite. Vers la fin de ce spectacle de beauté, on n'a
plus qu'un désir : briser ce cadre magnifique, voir transparaître
u~ seul sentiment humain, saisir un mot, une forme qui ne
sment pas conditionnés exclusivement par des considérations
de style, d'élégance, de go-ût, par le désir surtout de satisfaire
les aspirations d'un certain public.
Si le Martyre ne durait qu'une heure, ce serait acceptable,
mais il est pénible de respirer cinq heures durant cette atmosphère de paradis artificiel au goût parisien de 1911.
la musique de Debussy a suscité de,s enthousiasmes que,
malgré tout mon bon vouloir, je ne parviens pas à partager : il
y a certainement en elle tout autre chose que de la pure virtuosité, du parfait métier et les formules d'une esthétique déjà
périmée. Le monde des sensations et des sentiments mystiques
fut autre chose pour le compositeur que matière à jolies combinaisons, et, si -l'on confronte la transparente musique de .
Debussy avec les chatoiements d'un Bakst, d'un d'Annu,nzio,.
on reste confondu de la pauvreté de ces formes, de ce texte.
Mais le musicien s'est aussi laissé subjuguer jusqu'à un certain
point par une formule conventionnelle de beauté mystique qui
implique l'immobilité, la simplicité et une certaine mon_o tonie
dans la noblesse, formule qui fut déjà désastreuse pour le Par-•
sifal de Wagner. En écoutant Saint Sébastien, ma pensée se,
reportait invinciblementà Pelléas ou l'artiste suivait sa propre loi.
sans songer à faire beau,. sans penser à faire plaisir aux autres _
Il semble que, quelle. que soit sa conception de la beauté,
l'artiste ne doive jamais tâcher de l'atteindre directement : il

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cherche la vérité, l'"e~pression, le grotesque, le- tragique et
atteint i11clirectement, par ricochet, à une certaine fomie de
beauté. En poursuivant sciemment le beau, rien que le beau,
on atteint le joli. Le Martyre. de Saint Sibastien- rr'est q·ue joli ;
mais, vu les proportions de l'œuvre, ce joli a quélque chose de
monstrueux.
BORIS DE SCHLŒZEB

CORRESPONDANCE
I . PROUST ET EINSTEIN

Nous avons reçu la lettre suivante de M. Camille Vettard, qui rédigea avant b guerre la chronique 'des romans dans la Nouvellè Rev11e

Française:
MoN CHER RIVIÈRE,

~

Je lis aujourd'hui seulement dansia Nouvelle Revue Française
du 1•r juin l'article sur Sodome et Gomorrhe ou Marcel Proust
m~raliste, dans lequel M. Roger Allard fait allusion à la comparaison que « certains critiques » auraient faite de l'œuvre de
Proust avec celle d'Einstein ... Je ne connai:s pas ces critiques
(au pluriel), et M. Roger Allard ne les connaît, semble-t-il, que
par ouï-dire ( « il paraît, écrit-il, que certairis critiques ont
comparé l'œuvre de Proust à celle du sa:vant allemand») .. Mais
je me suis plu moi-même à ce rapprochement des noms de
Proust et d'Einstein, et, dans une dédicace à l'auteur de Swann
et des Jeunes Filles en fleurs, - qui est encore inédite mais qui
n'est pas inconnue à la Nouv~lle Revue Française, - j'ai dit
quelques mots qui peuvent faire comprendre la pensée qui m'a
dicté ce rapprochement entre lln très grand romancier psychologue et un très grand physico-matbématicien.
Vous voudrez bien me faire l'amitié de croire que, vivant,
non p-as à « 6.500 pieds au-dessus de la mer et des choses
humaines», mais à plus de 800 kilomètres de Paris, dans une
solitude presque complète, entre un couvent et des montagnes,
je suis à peu près soustrait aux influence~ de la mode. En fait
il y a trois ans que des lectures de Proust et d'Einstein - je
passais de l'un à l'autre - ont suscité. en moi une· admiration
et un enthousiasme égaux et semblables à. ceux que j'avais
éprouvés, bien des années auparavant, pour Bergson.'
M. Borel.a dit qu'Einstein cc nous a apporté une manière

CORRESPONDANCE

nouvelle de regarder le monde » et qu' « il est désormais impossible à tous ceux qui l'ont lu de penser comme ils l'auraient
fait s'ils ne l'avaient pas lu ». C'es:t exactement ce que je dirai
de_Marcel Proust. Comme cet oculiste dont il parle dans s-a Préface au livre de Morand, Tendres Stocks, Proust a fait subir à nos
yeux une opération salutaire, etun monde nouveau, bien différ~nt d~ celui auquel nous étions habitués, nous est apparu ,
smguhèremrnt attachant et « parfaitement clair ». C'est dire
que Proust, comme Einstein, a fait une œu~re géniale (il faut
ente_ndre que. sa nouveauté est variée, profuse, profonde) et si,
au heu dele rapprocher de tel peintre ou de tel musicien de
génie, je l'ai' rapproché d'un savant, c'est que j'estime qu'A la
RechercEe du Temps perdu, - et ceci n'a pas été suffisamment
mis en lumière, sauf peut-être par Jacques Boulenger - est en
même temps qu'une œuvre d'art, une œuvre de scie-nce, une de
ces œuvres. dont on peut dire, ainsi que l'a fait Merejkowski
des livres de Dostoïevski, qu'elles foot penser c&lt; à cette union
nouvelle de l'art et de la science que les plus grands artistes et
les plus grands savants ont pressentie, e-t qui n'a pas encore de
nom » (M. Merej.k.ovski signale à ce propos certaines poésies
de Gœthe et quelques· dessiM de Léonard de Vind)r Proust n'oublions pas qu'il est, comme Flaubert, fils d'1:1n médecin,
d'un clinicien réputé, le professeur Proust - a d'ailleurs parfaitement conscience de ce caractère de son œuvre, si j'en juge
par une lettre de lui publiée dans les Annales, où il déclare que
son « instrument préféré de travail est le télescope », et qu'on a
"eu tort de croire, parce qu'il disait et je », qu'il se bornait à
« s'analyser, au sens individuel et détestable du mot», alors
qu'il cherche cc à découvri! dès lois générales ». Henri Poincaré
a dit - je le rappelle puisque Proust parle de télescope - que
fastronomie nous a fait une âme capable de comprendre la
naturcr 'C'est cette âme qui m'apparaît chez un Proust comme
chez un Einstein. L'un et l'autre ont le sens, l'intuition, la
compréhension des grandes lois namrelles. (Je comparerai
encore Proust, si vous le voulez, à un hrstologiste maniant non
plus un télescope, mais un scalpel extraordinairement acéJ-é).
Maintenant, on peut fort bien ajouter, je crois, que le monde
Proustien~ où le temps joue un si grand rôle, est un monde à
quatre dimensions, çomme le monde fünsteinien de la relativité

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

restreinte, ou que Proust, comme Einstein, a tenu compte, dans
sa description du monde, de décimales jusqu'ici négligées. On
peut dire avec M. Allard que « si la notion de relativité morale
peut être déduite d'une œuvre d'imagination et de psychologie », c'est « de celle de Marcel Proust où les points de vue
sont multipliés à l'infini, où l'indépendance des sentiments à
l'égard &lt;les mœurs est rendue sensible, où les terres inconnues
de l'inconscient sont réduites à une ceinture mince comme une
ligne d'horizon. » Il est encore possible de faire un rapprochement entre cet Univers Einsteinien de la relativité généralisée
dont la courbure varie en chaque point et le monde - extérieur
ou intérieur - infiniment changeant et nuancé que nous
dépeint Marcel Proust. Enfin, ceux qui savent ce qu'Einstein
entend par « mollusque )) ou mieux « pieuvre de référence » (à
savoir, comme le dit à peu près M. Gaston Mocb, « des axes de
coordonnées qui ne sont plus des droites ni des courbes, mais
des filaments continuellement agités en tous sens et qui se
tordent comme les bras d'une pieuvre )) ) verront pe1:1t-être dans
la phrase de Proust, avec ses incidentes, ses parenthèses, ses
tirets, ses innombrables proposiùons subordonnées et ses multiples images à facettes, quelque chose d'analogue. Ce sont là
des analogies, des images - je l'entends bien ainsi - qui ne
sautént pas aux yeux de purs lettrés, mais qui s'imposent, je
crois, à ceux qui sont un peu moins anachroniques et savent,
au xx• siècle, un peu d'algèbre et de physique mathématique.
Elles ne sont pas plus ridicules et elles sont peut-être un peu
moins forcées et un peu plus inévitables que tant de comparai-'
sons sentant l'huile que nous infligent, à chaque ligne, bien
des ouvrages contemporains que jé ne serais pas embarrassé de
citer.
J'approuve tout à fait Gide lorsqu'il met Proust seul dans son
temps et lorsqu'il déclare que nul écrivain ne nous a plus enrichis. Il n'a peut-être pas tout à fait tort en ajoutant : « Lorsque
nous lisons Proust, nous commençons de percevoir brusquement du détail où ne nous apparaissait jusqu'alors qu'une
ma·sse. C'est, me direz-vous, ce qu'on appelle : un analyste.
Non : l'analyste sépare avec effort : il explique, il s'applique :
Proust sent ainsi tout naturellement. Proust est quelqu'un dont
le regard est infiniment plus subtil et plus attentif que le

CORRESPONDANCE

2 49

nôtre ... :o Non, Gide n'a pas tout à fait tort de dire cela, mais
M. Henry Bidou, dans un article récent de la Revue de Paris sur
Sodome et Gomorrhe, n'a pas tort non plus de parler de« l'a.nalyse
sans répit :o de Proust. Comment s'entendre ? U faut concevoir
chez Proust une sensibilité et une intelligence également extraordinaires qui sont, par je ne sais quel miracle, merveilleusement fondues et conciliées. Les sens de Proust ont une byperacuité prodigieuse, mais son jugement est aussi extrêmement
aiguisé. De plus, organes des sens et cerveau ont une rapidité,
une vitesse telle ( et l'on peut ajouter le cœur) qu'il n'y a plus
de durée, de solution de continuité appréciables, et que l'on ne
sait plus si c'est le cerveau qui pense et l'œil et le cœur
qui sentent ou si ce n'est pas au contraire le cerveau
qui sent et l'œil et le cœur qui pensent. Nietzsche a dit un
jour que « nos oreilles, grâce à l'exercice extraordinaire
de l'entendement, se sont faites plus intellectuelles... ;
notre musique donne maintenant la parole à des choses
qui n'avaient jadis aucune langue. Pareillement quelques
peintres ont rendu l'œil plus intellectuel... » Plus loin, Nietzsche
dira : « Plus l'œil et l'oreille deviennentsusceptibles de pensée ... »
et parlera de ces « dix mille personnes aux prétentions toujours
plus hautes, plus délicates, écouta~t de plus en plus à l'audition
d'une symphonie ce que « cela veut dire » . •. « Le parfum
d'ambre de cette signification, ajoute-t-il, se répand de plus en
plus ... » Il est évident que les sens de Proust sont extraordinairement intellectuels et susceptibles de pensée, et, de plus, de
même que Baudelaire a intellectualisé l'odorat, l'auteur de
Swann a intellectualisé, rendu susceptibles de pensée, doté·
d'un langage et d'une signification, notre corps tout entier, nos.
organes, nos viscères, notre coenesthésie et notre cryptomnésie,
nos rêves et nos sommeils (il faut bien penser de nouveau qu'il
est fils d'un médecin), nos moindres expressions, nos moindres
mouvements musculaires. Il a rendu notre corps d'une transparence éclairée de cristal, translucide notre chair la plus ténébreuse; il a illuminé nos replis les plus obscurs, comme une
rampe de gaz s'illumine dans la nuit. Il a dit lui-même du
romancier d'introspection qu'il doit « tirer hors de l'inconscient
pour le faire entrer dans le domaine de l'intelligence, mais en
tâchant de lui garder sa vie, de ne pas la muùler, de lui faire

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.subir le moins de déperdition possible, une réalité que la seule
lumière de l'intelligence suffirait à détruire, semble-t-il. »
« Pour réussir ce travail de sauvetag.e, ajoute-t-il, toutes les
forces de l'esprit et même du corps ne sont pas de trop. C'est
110 peu le même genre d'effmt prudent, docile, har:di, nécessaire
.à qnelqu'un qui, dormant encore, voudrait examiner sori sommeil avec l'intelligence, sans que cette intervention amenât le
Téveil. »
Nietzsche a très justement remarqué encore que « plus l'œil
et l'oreille deviennent susceptibles de pensée, plus ils s'approchent des limites où ïls deviennent immatériels ». C'est bien
parce qu'il a pénétré son corps tout entier de penséè que Proî.tst
apparaît comme une spiritualité pure, que tout chez lui paraît
esprit et semble lui apparaître esprit, et que son monde - le
monde qu'il nous a révélé - est un monde irisé, éthéré, volatil
-et ~obile, ou rien cc ne pèse et ne pose».
Je ne voudrais effaroucht;r personne en faisant encore allusion à propos de Proust à un autre mathématicien qu'Einstein.
(J'aurais pu faire, plus haut, allusion à un psychologue, à Maine
de Biran). M. Hadamard a dit un jour (le propos a été rapporté
-dans un article de la Grande Revue par M. Milhaud) que q; les
idées de Henri Poincaré se présentaient si natunllement qu'on
cavait peine à comprendre qu'elles n'eussent pas germé plus tôt
dans l'esprit des hommes». Ce n'est pas, je l'espère, ma faute,
si ayant lu Proust et Poincaré, je ressens à la lecture de l'un
-comme de l'autre cettèimpression de naturel. Cela vient sans
doute d'une même aisance et d'une même rapidité à pens.er.
Mais cela vient aussi,, }e crois, de ce que chez l'un comme chez
l'autre, la pensée est traduite de la.façon la plus simple, la plus
.adéquate, la plus nécessaire. M. Bergson .nrait, para:ît-il, l'habitude de conseiller à ses élèves d'habiller leur pensée sur mesure
et non à la confection. On peut dire que la phrase de Prous1
-est faite sur mesure. Il n'y a. pas dans sa pensée écrite appauvrissement, diminution, ou, pour mieux dire, trahison de la
pensée pure. L'écart entre la parole et J'image ou fidée est si
infiniment resserré, réduit à la limite, qu'il n'existe plus et
qu'on n'a pas à déplorer cr ce rapt visible que la phrase fait de
la pensée et cette déperdition que la pensée en subit » q~e
.Proust regrette tant d'avoit à signa.Ier chez Ruskin ( ce Ruskm

CORRESPONDANCE

dont l'exemple et les préceptes ont peut-être enwuragé tant de
ha1diesses géniales, tant d'audaces heureuses de Pwus.t). Qu'on
songe, au surplus, à ce qui est dit dans Swann de la Sonate de
Vinteuil, et, dans le Côté de Guermantes, du jeu de la Berma.
Qu'on relise aussi les études sur Ruskin, l'article sur Flaubert
et la Préface au livre de Morand.
J'aurais beaucoup à dire encore, si je me laissais aller, sur
l'art de Proust (sur ce qu'il a de commun, par exemple, avec
l'art de cet Elstir qui nous est présenté dans les Jeunes Filles
en fleurs), sur les découvertes psychologiques de Proust qui
s'apparentent à celles de Freud, sur les anachronismes, les
intermittences, l.a dissociation perpétuelle du.moi ( dans la durée
et en profondeur) que nous. révèlent les personnages d'A la
Reche:rche àu Temps pe.rdu, ce livre si savant et pourtant si étrangement attachant qu'on le lit' avec autant de plaisir que l'on
l'on faisait, enfant, ( comme l'a dit Jacques Boulenger) les
Trois Mousquetaires ... Mais, je n'ai déjà que trop cédé au plaisir
de parler de Proust et de livrer, au courant de la plume, des
réflexions qui n'ont qu'un rapport bien lointain avec ce rapprochement des noms d'Einstein et de Proust qui a motivé cette
lettre.
On aura vu, je pense, dans quel esprit j'ai fait ce rapprochement etj'avoue que j'estime, avec M. Allard, qu'il est assez
séduisant pour l'imagination. Dirai-je maintenant, et pour
finir, que M. Allard a peut-être tort d'écrire : « Faut-il dire que
Proust a bouleversé la psychologie, comme on dit qu'Einstein a.
fait la physique ? )&gt; Je vois d'ici M. Bouasse, le physico-mathématicien de Toulouse, bondir et fulminer à ces mots de bouleversement de la physique, car il n'y aurait bouleversement que
s'il y avait changement de méthode, et la méthode de la physique est bien fixée. Je me suis quelquefois diverti à appeler
M. Bonasse, qui est une intellîgence étonnamment claire et un
terrible confrère peu respectueux des gloires établies, un
« Stendhal de la physique "· Appelons de même M. Proust un
Einstein de la psychologie ou M. Einstein un Proust de la
physique, sans penser que la théorie de la Relativité généralisée se retrouve daos !_a Recherche du Temps perdu, ni
M. de Charlus ou les découvertes psychologiques et stylistiques
de Proust dans ]es équations covariantes d'Einstein, mais en

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

nous disant que l'un et l'autre ont créé un nouveau monde.
Veuillez agréer, mon cher Rivière, l'expression de mes sentiments les plus sympathiques.
Camille VE1'IARD
P. S. - Ct::tte lettre à Jacq1.1es Rivière était déjà écrite et envoyée
depuis plusieurs jours, lorsque j'ai lu, dans la R'evue Hebdomadaire du
17 juin, les pages sur le Cousin Pons, où M. Paul Bourget définit
Balzac, en termes très heureux, un visionnaire analytique et ajoute avec
une extrême netteté : « Balzac possédait, réunies en lui par une étonnante richesse de nature, ces deux facultés contradictoires : une magie
d'évocation qui donne à ses moindres personnages la plus intense
couleur de vie et une acuité de dissection anatomique, qui, derrière
chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles, discerne et met à nu
les causes ... Chez Balzac, le miracle d'équilibre entre la vision et la
Science s'est accompli d'une façon si perman.ente qu'il nous est impossible de séparer en lui le peintre et le phllosophe, le poète et le critique. Ils sont fondus ensemble à une profondeur qui fai; de ses Iivres
une chose unique, etc., etc ... » J'indique, très rapidement, pour prendre
date, que je vois très bien une étude sur Proust où l'auteur d'A la
Recherche di1 TMnps perdu serait également défini un « visionnaire analytique )&gt; et rapproché à ce point de vue (et à quelques autres, tels que
celui du don de sympathie, de métempsychose, de mimétisme), de
l'auteur de la Comédie Humaine. (Il y aurait lieu de montrer à ce
propos toutes les grandes lois psychologiques que Proust a découvertes
ou merveilleusement illustrées et artistiquement exprimées : lois de
l'habitude, en particulier, de l'adaptation, lois de la mémoire, du passage de l'inconscient au conscient, de la dissociation du moi, etc.,,
etc .. .) li ne serait pas difficile de mettre en relief ce qui distingue, au
contraire, de la sensibilité d'un Balzac la sensibilité d'un Proust que je
rapprocherai de celle d'un Shelley, d'un Keats, d'un Maine de Biran, et
l'on pourrait montrer à cette occasion comment Proust a intellectualisé
son hyperimpressionnabilité somatique ... Il y aurait lieu de définir ce
style qui, tel que celui d'un Henry James, tend et réussit, (par des
phrases, pleines d'images, de finesses et de nuances, chargées de conjonctions 'et enchevêtrées de parenthèses et d'incidentes, où les impressions, les pensées et les faits sont savamment tissés ensemble et se
réfractent les uns dans les autres) à rendre la tonalité d'une âme ou
d'une atmospq.ère à différentes époques d'une même vie. Enfin on
montrerait comment la composition chez Proust est basée non sur les
lois d'un exposé didactique, discursif et, disons-le, scolaire, mais sur
lès lois de la réminiscence et de la création subconsciente.
C. V*

* *

CORRESPONDANCE

253

Il. UNE VUE OPTIMISTE SUR LA SITUATION
DE LA FRANCE
En réponse à l'article paru dans le numéro de juillet de la Nouvelle
Revue Française sur les Dangers d'une politique conséquente, M. Adolphe
Delemer nous adresse les intéressantes considérations qu'on va lire :
J'ai lu avec une satisfaction extrême le dernier article de
Rivière. Répond-il aux préoccupations de beaucoup de Fran.çais ? On serait aise de le savoir. Je crois, pour ma part, comprendre le souci qui l'a dicté. J'ai connu le même déplaisir.
Quiconque possède une cervelle active et des nerfs sensibles, qui se sent vivre et qui pense., souhaite invinciblement
que l'esprit règne sur les chose s; il l'imagine pareil au nageur
q~i pèse sur l'eau et la fend, aptè à se gouverner parmi les
forces qui l'entourent. Être, penser, agir, pour lui, ne font
qu'un. · Sa pensée va droit à la vérité, nulle entreprise n'aboutissant dans l'irréel.
Le ~ontraste entre cet appétit intellectuel et la pâture journalièrè est vraiment rude. Nous sommes abreuvés d'éloquence,
mais, pour les idées, mis à jeun, Quand donc avons-nous vu
paraître une conception forte et pleine, qu'on sentît accrochée
par de fermes racines au terreau fécond des choses? Un trait
marq)le le temps présent: on y bavarde, on y crie, comme dans
la salle d'un banquet, à l'occasion de mille détails vains; sur le
principal on se tait. La libre recherche des soins qu'il serait
urgent d'appliquer à un monde en défaillance, est en faveur
dans certains pays. Poü{t "chez nous ! Comme un chœur
hypnotisé, nous entonnons sans relàcl)e, au rythme scandé par
les politiciens, nos formules sacrées, que l'univers et que ·les
faits rèpoussent. L'étranger, qui nous écoute, se demande
quelle perte de substance cérébrale a bien pu affaiblir à ce point
!~esprit français. La guerre a-t-elle donc emporté tout ce qui,
parmi nous, vivait, pensait, agissait?
Etrange atmosphère ! Partout se respire comme une odeur
de chloroforme. Les têtes sont assoupies. Elles cèdent à une
indicible mollesse, qui fait la fortune des pipeurs. On les devine ·
individuellement remplies de préoccupation~ si étrangères à ces
affaires qui les lassent, que l'on est pris de la peur de parler.
On se sent devenir timide. · On se renferme. L'on rougirait de

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

254

dire -cc que l'on pense, t;mt il y a d'inconvenance à penser! Le
peuple français fait, ~'à ses guÎdf;!s,- d'occasion, l'effet d'un
:fiévreux près duquel il faut parler bas . Et les journaux sont
comme-dés chambres de.malades.
Voiµ des symptômes f1cheux . Céderons-nous pou.rtant à
l'irtqu'iétude ?
** *
Après tout, ce peuple· rieur n'a-t-il pas adopté, · en matière
politique, l'attitude la plus S1lg'e, 1a plus conforme aussi à ses
instincts tranquilles? Ne s'en plus soucier. Est-ce une illusion?
['on se demande si jamais ces questions complexes ont rencontré de sa p·art plus .d'indifférence, "si jamais la presse, vouée à
deviner ses incHnations, €té moins chàrgée de matière, plus
floconneuse et phis y~011e. Heureux symptôme ! Cela- prou~e
que la paix commence à poindre. Réjouissons-nous. Cette
apparente insouciance témoigne du sentiment où est la France)
qu'il est des choses plus sérieuses que ces. débats· infinis. Elle
travaille ; èlle renait. Quoi d'étonnant ·si elle préfère, après
l'effort, se divertir ? Vraiment, de quelque côté qu'on les
prenne, les problèmes ·politiques n'ont rien de divertissant.
S.ait=on d'ailleurs de quelle conséquence il est pour-la destinée
nâtîonale qu'on les résolve avec ou sans bonheur. Tant d'éléments· s'interpÔse_nt, qui 'diminuent le prix · d'9n succès et
l'~nconvéhienC l:!'un) échec! Avant;iges et obstacles naturels
balancent sou\fi nt Jce qu'on s'imagine avbir gagné ou peTdu
par uné signatù're. S'il arrivait à certains de juger, cfap1:ès
l'expérience passée et pr_ésente, que les Français n'ç,nt qu'un
faible génie politique, la réponse irait de soi : i ls ont tant
d'autres privilèges. La nature leur fut si clémente qu'ils peuvent
sans risque fermer les yeux; grâce à elle, nous pouvons jouir,
en même temps que d'autres luxes, de celui du scepticisme.
C'est donc sans l'bmore d'int~ntion critique, qu:'il convient
d'examiner les faits et gestes des hommes d'esprit qui nous
gouvernent. 'Si 1'on nè veut être injùste envers aucun d'eux, il ne
faut aucunement les distinguer les uns des autres. Malgré l'apparencr;:, ils ont tous suivi depuis quelques années la même rÔ11te,
et n'ont différé que pa:r _la manière. Cette route était 'celle sur
laquelle ils croyaient qi.re la volonté nationale leur prescrivait
de se tenir, et cette docilité méritait les app1audissements qu'ils
obtinrent.

a

OORRESPONDANCE

Si, pourtant, l'on voulait apprécier, d'après la .nornie de
cette raison bizarre, qui jamais ne cesse de s'agiter en nous, et
cherche .à comprendre et distingue le mieux et le pire, les.
événements de .la politique. contemponuue, l'on serait enclin
peut-être, non pas à ce limpide optimisme, mais. au sombre
péssim~sme qui rudt-en.l'homme dès qu'irjuge. L'on n'aurait
point de peine .à discerner maintes erreurs, et plusieurs decelles-ci radicales. L'an pressentirait que Yéchec de l.a.- politique
:rançaise envers l'Allemagne était inévitable, si l'on n.e prenait
a. son égard .que. des manœuvres exclusivement _propres à surexciter sa fureur. Oa -verrait plus clairement encoce que prise
comme nous l'avons prise~ l'entente franco- anglaise n'a été
qu'un mirage, et qu'après lui avoir consacré beaucoup d'enéens, tant qu'a duré la guer.re, nous avons .fini par lui consentir
m~nt ~acrifice., et sans profit. Mais ce ne sont là que des vues
arb1tra1res, émanant de la fausse raison qui raisonne.
L'on voit trop ce qui fut perdu, trop peu ce qui fut gagné.
Il faut un effort de réflexion pour le comprendre en effet :
nous avons gagné du témps pendant lequel nos gens .ont peiné,
ont commencé de reconstruir.e ce que la guerre avait détruit, si
bien que l'attention générale se détournant de la. scène internationale, l'on espèr~ enfin qu'un momt;nt viendra, où l'on pourra
sans encombre baisser le rideau sur la comédie. Les peuples
auront eux-m~mes aplani la .difficulté que l'usage commande
aux gouvernants de faire semblant de résoudre.
Nous parlions d'erreurs; mais celles-ci, vues sous ce jour,
ne:stmt-elles pas des vérités ? Constatation consolante, constatation nécessaire-! On croyait avoir entrevu de belles chances&gt;
offertes à la politique, aux politiciens français. L'on ressentait
quelque amertume à les voir s'évanouir. L'on en souffrait dans
hl préférence que l'on gar&lt;le à son pays, et qui subsiste, si peu
plaîsantes que soient les contrefaçons d'un tel sentiment, ou
ses .excès. L'on regrettait de voir nos hommes .d'Etat se buter
par.tout, partout apparaitre comme les plus ent~tés à s'aveugler
sur le-s aspirations in,viociùfes d'un mondequi va tSe transformant toujours~ On se .demandait .si, à, la longue, nous .ne finirions point p.ar être dépordés, les peuples après tout ayant
besoin de vivre, et les sophismes que nous opposons à l'évi:
dence des causes qui paralysent leur activité impatiente, ne
pouvant tromper leur faim . Et dominé par ces vues critiques,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

surpris à la fois de la faiblesse des raisons fournies par les partisans du statu quo, obligé de reconnaître, comme un fruit se
reconnaît au goüt, leur misère intellectuelle, l'on sentait en soi
une tendance vers le blâme et le regret. Mais non ! La nature
répare _les ruines avec l'aide des plus humbles parmi les
hommes, et tout l'art politique ne consiste qu'à distraire la
pensée, comme une chanson de route, pendant qu'elle agit.
Le miracle véritable de notre politique, c'est que .l'isolement de notre pays apparaissant plus manifeste chaque
jour, la substance des réparations fondant sans cesse, de telle
sorte que l'heure semble proche, où les réparations mêmes ne
seront plus qu'un article de compte à passer par profits et
pertes, l'opinion reste inébranlable, aussi confiante dans le
gouvernement, et p.as_un frémissement ne 1a parcourt. Elle a
compris, elle ne juge plus, bref, - nous avons tous « fait la
guerre », - el1e s'en f...

,

...

LE

*

* *
S'il reste malgré tout en France, quelques esprits curieux de
méditation, voici pour eux une occasion assez rare. Tandis que
la politique s'est faite la chose la plus quotidienne, à qui le fait
de chaque jour à lui seul suffit, chose sans passé, sans avenir,
sans logique et sans lois, un jeune écrivain vient d'écrire une
histoire des trois années dernières. Et par une tendance d'esprit
devenue vraiment singulière-, en ce temps où le dadaïsme,
niant les effets et les causes, sert de symbole à la confusion
.générale, il s'est efforcé d'établir des rapprochements, de chercher des explications, d'ouvrir des perspectives, de formuler un
plan d'action. Nous ne saurions affirmer que le livre de
M. Fabre-Luce sur la Crise des Alliances, ne passera pas
inaperçu, que sa clarté et sa fermeté ne paraîtront pas des
faiblesses. Ceui-là S!! plairont pourtant à le lire, qui aiment à se
T&lt;!ndre compte des rapports réels entre lesc faits, et qui croient,
-comme l'auteur, qu'il est des questions, même politiques, que
« l'intelligence peut résoudre ». Nous sommes, lui, vous et
moi, mon cher Rivière, entièrement du même avis.
ADOLPHE. DELEMER
LB GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABll"EVILLll, -

IMPRUŒRIE F. PAILLART.

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CAR.N ET DFS ÉDITEURS

L'EFFORT CATHOLIQUE DANS LA
FRANCE D'AUJOURD'HUI

GEORGES GoYAO:

LE CARNET DES ÉDITEURS

TH.

SOPHIE

1 •

Dans une éloquente préface l'auteur oflre son livre à tous
ceux qui veulent connaître la France religieuse contemporaÎlle,
à tous ceux aussi qui n'ont pas encore compris qu'elle vaut la
peine d'être connue. Les idées qui y sont développées avaient
fait l'objet de trois conférences données par l'éminent écrivain à
la Faculté de théologie de l'Université de Strasbourg, en septembre 1921 .
M. Georges Goyau se défend de soutenir des thèses théologiques ou autres. Il se propose avant tout de tracer un tableau
aussi complet que possible des plus récentes initiatives du
catholicisme français sous le régime de la séparation. Il n'entend pas mettJt!' en balance les divers systèmes de rapport entre
les deux pouvoirs religieux et civil, et ses observations de fait
n'impliquent jamais aucune conclusion de principe sur la supériorité d'un régime de séparation. Il a voulu en définitive
apporter un témoignage de cette vitalité de l'Église catholique
qui fait, au cours des siècles, l'émerveilleltl ent des historiens les
plus profanes.
La partie la moins curieuse et la moins intéressante de cet
ouvrage n'est certes pas celle qui concerne les œuvres sociales.
Tous ceux que préoccupent à juste titre les problèmes du travail et d'une organisation nouvelle de la production sous toutes
ses formes, ne manqueront pa~ d'être étonnés de la part énorme
qu'ont prise les catholiques français à l'édification de l'économie
nouvelle. Les congrès de l'association catholique de la jemzesse fran-

çaise, les semaines sociales, l'union d'Etudes des catholiqties sociaux,
les secrétariats sociarJx, l'Action populaire : autant d'œuvres d'enseignement supérieur et de documentation dont le mécanisme
est clairement exposé et l'action mise en lumière.
Sur l'influence des sports, du scoutisme dans la vie d'une
nationi sur l'influence tonifiante d'une éducation physique bien
dirigée, le livre de M. Goyau abonde en remarques judicieuses,
Tous les catholiques, tous les Français, soucieux de voir la
nation se développer dans l'ordre et la prospérité doivent lire
ce livre où l'on montre la plus grande force morale du monde
s'attachant à former une élite capable d'apporter la collaboration la plus précieuse aux tâches multiples qui s'offrent aux
hommes d'aujourd'hui.
Editions de la Revue des Jeunes, 3, rue de Luynes, Paris.

3

LES PRINCIPES

DE LA THÉO-

1•

L'intelligence humaine a ses droits : quelle que soit la religion qui lui est présentée, il Jui faut s'enquérir d'abord des
motifs extérieurs qui peuvent justifier à ses regards l'acte de foi
qu'on lui demande ; elle s'assure en outre que l'objet même
de la foi n'est pas contradictoire avec les conditions de la pensée. De ces deux démarches, la théosophie n'autorise pas la
première. Ses preuves extrinsèques sont nulles : elles reposent
sur l'hypothèse d'une tradition occulte, c'est-à-dire qui échappe,
par définition, au contrôle de l'histoire,
« Notre unique préoccupation, écrit le Père Th. Mainage
au début de son étude, sera donc de répondre à, cette question
primordiale : la théosophie a-t-elle droit à l'existence intellectuelle ? » L'on découvrira, par la suite, qu'elle n'a point ce
droit: ses axiomes sont menteurs, sa méthode est incertaine ;
après qu'elle a expulsé par la vertu de ses principes toutes les
notions qui constituent le capital séculaire de l'intelligence et
de la morale humaine, la théoi;ophie réintroduit en fraude ces
mêmes notions et profite de leur attrait sur les âmes.
Conclusion attendue, dira-t-on. Sans doute. Cependant il
serait bien injuste, celui qui voudrait imaginer d'après sa conclusion l'ouvrage entier : de vrai les doctrines théosophiques
n'ont jamais été exposées avec plus de précision, et plus de
mesure - je dirais presque : avec plus de sympathie. Le
théosophe convaincu trouvera dans les chapitres d'exposition
qui forment la plus grande part du livre, un exposé synthétique exact et précis des doctrines d'une Annie Besant, d'une
Blavatsky. Une telle mise au point vient à son heure: la
théosophie comme son émule le spiritisme a bénéficié des
événements douloureux qui viennent de secouer Je monde.
Les âmes cherchent sur l'océan de l'incrédulité et du scepticisme
un point fixe où se rattacher. La théosophie n'est-elle qu'une
épave, est-elle la terre ferme ? II convenait que la question
fût posée. L'on ne pouvait la traiter plus honnêtement, mais
de façon plus décisive aussi, que ne fait le Père Mainage.
1.

1.

MAINAGE :

Un fort volume in-16 jésus,

]e-1111es, 3, rue de Luynes, Paris.

JO

francs. Editions de la Revue des

�4

LB CARNET DES ÉDITEURS

P.ÉLADAN :

LES DÉVOTES D'AV1GNO

propos de GosTAVE-LoUis

, avec un avant-

TAUTAJN '.

•

L',oo ne disti?gue pas encore quelle est Ja part qui demeurera
de _l œuvre_ qu à élevée Pé_ladan : œuvre trouble et confuse,
mais grandiose en son desse111, témoin trop fidNe d'une é o ue
fi~vreuse et désordonnée où il fallait forcer ·a voix p:Urq se
f~tre entendre} œu~re ég:le en noblesse aux œuvres parallèles
&lt;l un Barrès, d un Gide, d un d'Annunzio d'un Paul Ad
U
déf. t d é 1· ·
'
am. n
au . e r a isati~n pres.~ue ~nstaot lui nuit : de tempérament
e~dus1vement lynque, d imagination passionnée et amplifica~1ce,_ Péladan s'est pris pour un penseur, il s'est voulu d'abord
10tel11gent. Tel est le bovarysme qui gâte pour
nous presque
sans remède, Istar, Mélusine ou Typbouia.
Gus~ave-Louis Tautaio remarque justement que cc défaut
appara1: peud~ans les Di:votes d' AvigMn. C'est ici le récit d'une
pos~ess10n amour, conté avec tout le prestioe et l'éclat d
géme péladanien. Le roman se passe dans° la vallée
Rhône ~ù ,la nature s'humanise, « ou poudroie la Civilisation
et verdo,1e I Idéal _des races latines ,,, où l'air vibre. Dans la Provence ou le géme païen et le génie chrétien se sont succédés
sans _que le nouveau Verbe abolisse l'ancien, où Je grand Pau
sourit encore dans l'ombre de la croi victorieuse. C'est ce Pan
et cette croix qui nous apparaissent à chaque page des Divotes
dans leu: éclat et le~r v,érité, soit que Ramman, possédé, idolâtre, _boive avec délice I eau du bain de MIi• de Romani!, et se
nourrisse des miettes de sa table, soit qu'il discute avec les
prêtres de la nature de l'amour, soit que la belle Emezinde lui
don_ne à baiser son pied ou et consente à l'appeler chien. Un
géme torre_ntue~x se donue ici libre cours, jusqu'à l'aberration.
Que 1a voix baisse un peu, l'on n'entend plus qu'un délicieux
causeur, aux délicates nuances:

a:

Bou .SAGNOL. - le Blason ne défend pas de la concupiscence.
É
MEZlNDE. - Le vilain mot l
BoussAGNOL. - Pour une vilaine cl1ose !
~Ml.lJ. N. - Vilaine I Songez à ce qu'il faut pour la rempfacer pour
qu on y renonce...
'
É~œzn.o.E. - Dieu même !

JRAN DES
l.

B0NNESFEU!LLES

Un volume, aux éditions du Mo11d~ N1&gt;1J11tau 1 ...-,
. ~ B~ Ra Sp3l·1 •

LA VIE FINANCIÈRE
Le• néceaaité. du tirage de « La Nouvelle Revue FraJJ~e •
noua oblireant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deaeoua quinze
joma avant ton apparition, noua nom bornona à y iDaérer dea
aper~u• d'orientation géaérale. Mais notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la diapoaition de toua noa
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeur■ à
.acheter, à. vendre ou à conaerver, arbitrare• d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
~dreuer les lettre• à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondistement.

LA FINANCE

Actions ou Obligatio11s.
L'antique prestige des obligations avait déjà subi d'assez rude
atteintes avant la guerre ; l'énorme baisse qu'ont enregistrée depuis,
même celles qui jouissent de gru-anties absolues ou à peu près, a causé
une vive inquiétude parmi les innombrables petits capitalistes de ce
pays. Leur ponefeuille est, en effet, essentiellement composé de ces
v:1leurs dont on leur avait dit qu'elles étaient vraiment dorées sur
tranche. L'évolution du journal financier qui, pendant un demi-siécle,
s'en était fait le protagoniste enthousiaste et opiniâtre, nous voulons
parler du « Rentier &gt;), fondé par M. Alfred Neymark à la fin du second
Empire, est un signe des temps.
Les formules de placement de jadis, écrivait-il, sont périmées ; il
n'y a même plus, étant données les fluctuations des prix, de valeurs à
Tevenu fixe, puisque si le coupon reste fixe, il est payé non plus en
francs or, mais en francs papiers. Or, Je franc papier ne vaut actuellement que Je tiers du franc or, et l'on ne sait pas ce qu'il vaudra demain.
De plus, la brèche légére qu'y faisaient les lois fiscales s'est singuliérement élargie : c'est de 20 pour 100, et quelquefois plus, qu'elle réduit
.maintenant la somme à percevoir.
Voici certes qui n'est pas de nature à égayer les vieux jours de tant
de l'etits épargnants qui avaient placé toutes leurs économies enoi:&gt;Jigations. Mais, dira+on, des placements en actions eussent pu leur
.réserver des surprisi;:s encore plus cruelles. Et, de fait, nombre de
sociétés ont péri dans la période que nous vwons de traverser, période
si prodigieusement troublée au point de vue financier, industriel et
-commercial. Toutefois, elles restent en majorité celles qui ont survécu

�et leurs titres sont aujourd'hui, dans l'ensemble, à des cours de beaucoup supérieurs à ceux d'avant-guerre ?
De plus, et le journal le Rentier le déclarait sans ambages, les
actions . donnent maintenant plus de garanties de stabilité que les
-obligations. Que les p,rix de toutes choses augmentent, hypothèse qu'il
faut envisager, les obligataires verront décroître le pouvoir d'achat de
la somme fixe qu'ils continueront à toucher. Pour les actionnaires, des
chances sérieuses de compensation se présentent : avec des prix plus
élevés, les sociétés dont ils possèdent ·dès titres réaliseront- un chiffre
d'affaires et de bénéfices plus imporl.llnts et distribueront des divi- \
dendes·plus forts.
Ajoutons qu'après la baisse énorme -qu'elles olit enregistré~ 9-epuis
environ deux ans, les actions, même des compagnies les plus sqlides,
font à des cours si faibles qu'au fur et à mesure que la crise_s'atténuera,
elles se relèveront rapidement.

LA VIE FINANCIÈRE
Lea néceuitéa du tirage de « La Nouvelle Revue FranC;aÜe &gt;)
nous obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deesoua quinze
jours avant aon apparition, nous noua bornons à y insérer des
apercJU d'orientation générale. Maïa notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS eat à la disposition de tous nos
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à ve.n dre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

LA BOURSE

Notre Bourse paraît retrouver un certain sentiment d'optimisme
encore un peu confus, mais qué là tendance 'plus ferme de la plupart
• des valeurs spéculatives e~prime assez bien. Au reste, les _places de
New-York _et dC: Londres .sont manifestement mieux disposées. En
tout cas, si l'on ·comprend que les milieux fü,1anders restent ici fort
réservés :JU sujet d_es !~sti.ltats à atte!_!dre pour notre J!ays de la Confé~
reJ'.!Ce de Gênes, il n'y a évi&lt;!emment _a!l_mne._ raison .B0ur que nos
grands ~itres in,dustriels ne se relèvent pas enfin après une période de .
baissE~qui dure depuis bientôt deux ans.

. PE[IT GOURRIER
225. Di;on.
Je ne vous conseille pas de' vous placer SJ;_IT les
valeurs que vous me· signalez, lesquelles sont à mo!l avis beaucoup
trop spéculatives. Vous pourrez trouver acfoellei:qent ir employer vos
&lt;:apitaux· dahS des. valeurs de tohi: '.premier ordre, ne· comportant pas
d'al

as.

.

]. B ..... - Oui, je suis à même. de vous renseigner utilement sur
tou~~s 1es valeurs çomposant votre 'portefe,qillj!. ,n'.qésitez ·.donc ·pas à
m'en âdrésser la liste, .e t, en. voûs documenta.nt
é.bacune d'elles, ir
vous indiquerai, s'il y a lieu, les arbitragès- q!,le vous auriez intérêt à
.effectuer. ·
'• ·•
•
'
.
·

;ur

René B .... - Je puis.; en effet, v.ous . procurer les renseignements
~ue vous voulez bien me demander. Veujllez me, fair-é' connaitre votre
nom et votre adresse,la place me faisant :défaur·id -pour vqus répondre utilement.
•r

LÉON V.:GNEAUf'î'

LA FINAN&lt;:;E

.

L'ôrientalion des placements.
f

L

On ne saurai~s'étonner que la vivacité avec laquelle s'étaient avancés
nombre ·de titres-de tous les compartiments de 1'l cote, ait fait assez
rapidement place à plus de calme. Les hausses enregistrées ont été à
peu près enti~rement consolidées et il faut savoir se contenter pour
l'instant de ce premier suètcès. Cependant, il est un groupe et c'est
malheureusement le plus important, qui a fait exception dans l'ensemble. L'allure maussade de nos Rentes, puisque c'est d'elles qu'il
s'agit, comme on l'a deviné, a suscité de multiples commentaires. On
comprend facilement que ceux que ne satisferont pas entièrement la
politique financière actuelle et les théories fiscales du jour leur aient
attribué l'état peu brillant de nos fonds nationaux, qui déteint naturellement sur Jes obligations garanties par l'Etat. Comme celles-ci et
ceux-là forment une ,~onne partie de notre fortune mobilière, la question est capitale.
Nous avons dit ici même ce que nous pensions des nouvelles
mesure~ d'inquisition fiscale que contient le projet de budget de r 92 3
et nous ne voulons pas y revenir, non plus que sur notre situation
financière qui appelle évidemment une politique d'économies strictes
que l'on ne cesse de préconiser sans vouloir la faire rentrer dans la
réalité. Nous devons reconnaître aussi que la nouvelle dépréciation "du
franc accompagnée de la baisse effrayante du mark ne sont point faites
pôur avantager nos Rentes et les titres qui en dépcmdent.
Mais le capitaliste qui a à gérer un portefeuille et ~ employer des
disponîbilités, qui do1t acheter et vendre des titres, ne peut s'attarder
indéfiniment dans la discussion des problèm~s du jour. Il lui faut

�prendre des décisions et parfois fort rapidement. Or, les principes sur
lesquels il se ba-?ait jadis, il se rend bien compte qu'ils ont étë balayés
par les ~vénements. Que ~ont devenues les valeurs de pète de famille,
les valeurs de tout repos qui faisaient l'ornement et la gloire des portefeuilles immuables ou presque dans une sécurité que n'arrivaient pas à
ébranler les petites crises du temps passé.
li n'est point cependant de courrier. qui ne nous apporte quelques
lettres ou se manifestent de tenaces illusions sur le sort futur de ce que
l'on appelait les valeurs dorées sur. tranche, qui sont accompagné~saujourd'hui à la cote par un nombrl' de titres énorme et qui s'accroîtra
encore presque_de semaine ·eu semaine pendant de longues anrtées.
N'est-il pas certain qu'il se trouvera toujours des ventes forcées sur ces
émissions qui vont par centaine:,, de mille, alors que les acheteurs leur
manqueront, parce qùe les disponibilité~ qui se reconstiruent sans arrêt,
vont naturellement se p-orter vers les émissions nouvelles qu'oa leur
offre sans répit ?
Fort heureusement, il est d'autres titres qui échappent à cette fatalité. Le choix parmi nos solides valeurs industrielles est-il donc si difficile ? Leur fermeté actuelle a une signification dont l'importance ne
saurait éch;ipper. Il semble bien qu'à moins d'une aggravation peu
vraisemblable de la situation politique et européenne, l'on puisse envisager pour l'automne des conditions bien meilleures pour les usi_nes.
On s'àccorde pour reconnaître que les stocks sont épuisés. Faudrait-il
croire que toutes les branches de l'activité n'ont pas de hesoins nou-_
veaux en produits ~e·toute sorte ?

Dans son numéro du 1er. Août

LA NOUVELLE

REVUE FRANÇAISE
publiera

11

LE MARIAGE
DU CIEL ET DE L'ENFER
de

WILLIAM BLAKE

PETIT COURRIER
Un Abonné embarrassé. - Malgré la peite que vous subir.ez je -vous
conseille de vendre ces titres et je suis certaj.n que vous pourriez arriver, par 1.1ne opérati-ou appropriée, à compenser votre déficit. _

ANDRE GIDE

Jean de B .. . - Oui, je suis entièrement d'aceord avec vo'tls ¼ce sujet
et j'estime que Je moment est choisi pour mettre en portefeuille dès
maintenant des valeurs industrielles 'de tout premier ordre ; donnezmoi votre adtesse et je vous documenterai uiilemem à' ce sujet.

et

la première partie de

Un Lecteur bretqn. - Ne ~raignez pa§ de me questionner au sujet des
;valeurs cQmposant votte portefeuille, jë réponds aussi r:apidement
qu'il m'est posstble et à titre absolumént gracieu:. à toutes les demandes
qui me sont ; dressées parïe~ Abohf.ré; ~et Leêteurs de la Nouvelle Revue
Française.
· •
]. C. 28 ... - Les titres dont vous m'entretenez sont bien négociables à la Bourse de Paris . Vous p~uvez donc, si vous le désirez, me
confier cette opération que je ferai eJtécuter au mieux de vos intérêts.
LÉON VIGNEAULT

.

'
1,

SILBERMANN
par.

!

~. JACQUES DE LACRETELLE

�LA VIE FINANCIERE
Lea néceHités du tirare de « La Nouvelle Revue Franc;aise »
noua oblireant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deuoaa quiaze
joan avant aon apparition, now noua bornon1 à y inaérer des
aperc;aa d'orientation rénérale. Maïa notre SERVICE DE REN•
SEJGNEMENTS FINANCIERS eat à la dispoaition de toua noa
lecteur• pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à vendre ou à conaerver, arbitrarea d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
AdreHer les lettres à M. Léon Vipeault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondiaaement.

LA FINANCE
Inqufoïi.on fiscal,.
On a mis quelque temps à s'apercevoir que le proiet de budget de 192J qui
avait été l'objet d'éloges pré~ipités pour la clarté, la sincérité que l'on y avàit
découvertes avant même qu'il fût publié, contenait de menaçantes dispositions en
ce qui concerne l'extension des moyens dont dispose actuellement le fisc pour
faire rentrer certains impôts. et notamment ceux quj frappent les valeurs.
mobilières et les successions. De sorte qu'au moment oû l'on se réjouissait de
ne pas avoir li redouter de nouvelles taxes, les mesures projetées ponr arrêter
l'évasion fiscale inspirent encore beaucoup pl us de craintes.
Nous savons tout cc qui a été dh au sujet de cette évasfon. Faut-il ajouter
que les exemples cités ne nous sont jamais apparus que comme de simples.
exceptions? Nous connaissons celui du fameux capitaliste français qui possédait au Crérut Lyonoai$ un coffre-fort dans lequel il avait entassé pour
3 millions de francs de Fonds Egyptiens non timbrés. Tous les deux ou
trois ans, il prenait a Marseille le paquebot pour l'Egypte où il encaissait ses
coupons dans une banque du Caire ; puis il revenait nanti d'un pécule dont
les profits, dissimulés au fisc avaient largement payé les frais do voyage.
Il y a un cas plus nouveau ; c'est celui du membre d'une famille ducale qui·
avait loué, dans une banque de Bruxelles, nn compartiment de coffre où il
avait entreposé toute sa fortune. Sa gène, pendant la guerre, et la néccssit~
dans laquelle il se trouva d'emprunter a certains de ses parents, ont même
défrayé la chronique d'uu d~ nos grands cercles les plus connus. Enfin, qui
ne connait pas l'exemple de l'héritier d'un millionnaire célèbre qui s'en va à
trois heures, muni d'un pouvoir, fouiller dans le coffre que l'oncle possède
dans un grand établissement de crédit, après avoir certifié au préalable que ledétenteur du coffre est bien vivant. Une demi-1\eure plus tard, le décès du
malheureux oncle est officiellement annoncé à la mairie voisine ...
Tant ceci ne nous a pas convaincus de la nécessité de créer des milliers de
fo nctionnaires nouveaux en stimulant leur zèle par l'attribution du quart des
amendes, pour mettre fin à l'ingéniosité plus ou moins scrupuleuse de quelques individualith. An reste, le ministre n'attend gnëre de l'application desdispositions nouvelles qu'nne- cinquantaine de millions de supplément. Il n'y
aura peut-être même pas là de quoi payer les fuis de la mise en application

de ces mesures qni von t singulièrement compliquer, comme on va le voir, le
métier de banquier et celui de capitaliste.
Les banquiers sont tenus d'aviser l'administration des Contributions Directes
de tous les dépôts de titres effectués à leur établissement, ainsi que de toute
ouverture de compte de dépôt, d'avances, etc. Les deposants ou titulaires de
comptes doivent adresser à l'Admi nistrat ion un avis contenant leur état civil
au grand complet , sous peine d'une amende de 1.000 à ro.ooo fran cs. Les
banquiers sont tenus de mettre leurs livres, comptes et documents à ia disposition du fisc .
Aucun coupon ne peut être payé sans une déclaration signée par le porteur
et inruqnant les noms, prénoms, domicile, etc ... du vé,itable bénéficiaire.
Enfin, les banquiers doivent adresser à !'Enregistrement dans la quinzaine
du décès de tout déposant, un relevé de titres, sommes, etc ... appartenant à cc
déposant. Les coffres-forts en location ne peuvent être ouverts, après décès d'un
locataire ou d'un cc-locataire, qu'en présence d'un agent du fis.c. Le passage
d'u,;i: exposé des motifs commentant cette disposition est, notons - le, réell ement injurienx pour les notaires.
Les amendes qui doivent s'abattre sur le redevable récalcitrant ou ses héritiers, sont, est-il besoin de l'ajouter, de nature â les faire réfléchir: Empêcheront-ils la fraude, c'est moins certain. En tout cas, après les innombrables et
véhémentes protestations formulées contre une fiscalité qui prenait, depuis
quelques années, un caractère de plus en plus inquisitorial, après les assu rances formelles prodignées au monde de l'industrie et du commerce qu'un
tel système serait abandonné on tout au moins tempéré, on croit rêver vraiment quand on examine les nouvelles mesures envisagées par le Ministre des
Finances.
Peut-être pourrait-on s'incliner si les mêmes mesures étaient déja appHquées à l'étranger. Il n'en est rien et nous signalions, il y a huit jours, la
facilité avec laquelle les çapitaux allemands n'avaient cessé de s'expatrier, au
moment même où nous devions les surveiller de prés. Amsi donc, non seulement le contribuable français sera le plus écrasé par les impôts, mais il sera
en.:ore le plus étroitement enchainé par la légisbtion fiscale . Mais il faut
encore espérer que devant les inévitables réactions quj, déjà, se font jour
con tre eu x, les projets ministériels si contraires à natte tempérament, à nos
nos habitudes et au but même qu'ils se flattent d'atteindre, devront étre
abandonnês.

PETIT COURRŒR
À. L.-Jor. - Je tiens à votre disposition les renseigncm~nts que vous avez
bien voulu me demauder. Veuillez je vous prie m'autoriser à vous les adresser
directement, la place me faisant défaut ici.

Gaston L. - Donnez-:inoi exactement le montant de vos capitaux rusponibles et je me ferai un plaisir de vous adresser une liste de bonnes valeurs
intéressantes à classer en portefeuille aux cours actuels, de même que
je pourrai vous donner tous les renseignements sur les valeurs en votre
possession.

Mademoiselle G. R. -

Aucun de vos numeros n'est sorti an dernie r

tirage.

Madame Vtu'fle iù R. .. - L'assemblée générale de cette société a en lieu
ces jours-ci. Je prends bonne note de vous faire parvenfr le compte-rendu dès
qn'il sera publié. Veuillez me donner votre adresse exacte, s. v. p.
LÉON VIGNAtlLT

�Le Haut Comnùssariat du D• Nansen (Comité international de
secours à la Russie) nous communique l'appel suivant :
ACTION DE SECOURS AUX INTELLECTUELS RUSSES

Ge11ève, (54, rue d11 Rhdne), mai 1922.
Selon les rapports reçus des délégués en Russie de l'action internationale de secours, la situation des intellectuels russes est très critique.
Non seulement ceux qui habitent la zone de la famine sont atteints
aussi gravement que le reste de la population, mais, même dans les
villes non considérées comme affamées, leur situation est très difficile.
Professeurs et étudiants, affaiblis par la sous-alimentation, n'arrivent
plus à accomplir leur travail. Depuis que la famine a éclaté, les rations
gouvernementales qui leur étaient allouées ont été très réduites et
pour ne pas mourir de faim ils sont obligés d'abandonner leuts études
et de chercher toutes sorte, d'occupations.
Les étudiants étrangers ont compris leur devoir de solidarité envers
leurs camarades russes. L'Entr'aide Universitaire Euro~enne, dans
laquelle collaborent la Fédération Universelle des Associations Chrétiennes d'Etudiants, l'organisation intematiooale des étudiants catholiques « Pax Romana » et la Confédération Internationale de$ Etudiants, recueillent des fonds pour secourir les étudiants russes.
Différents milieux·tmiversitaires ont déjà apporté leur aide à la Maison
des Savants de Pétrograd, par l'intermédiaire du Comité Finlandais de
Secours aux Savants et Ecrivains Russes.
Il est urgent d'étendre cette assistance aux autres villes de Russie.
Le Haut Commissariat du Dr Nansen a décidé de secourir immédiatement 200 intellectuels, en particulier des professeurs, dans dix villes
universitaires de Russie et d'Ukraine. Un paquet de vivres du Service
de Transmission de Paquets Standards du Comité International de la
Croix-Rouge et du Haut Commissariat leur est remis mensuellement.
Grâce à cette mesure, 2000 universitaires vont recevoir quelques
secours pendant les trois prochains mois. L 'Entr'aide Universitaire
Européenne, qui secourt les étudiants de Moscou et de Saratov, va
étendre d'autre part son activité à des villes nouvelles. Mais en Russie,
il y a 9.000 prolesseurs et I r6.ooo étudiants, en Ukraine 3.028 professeurs et 562.000 étudiants.
Pour pouvoir continuer et développer son œuvre de solidarité internationale, le Haut Commissariat a ouvert un fonds spédal de secours
aux intellectuels russes. Toutes les personnes qui versent la somme de
2 1/2 dollars ou son équivalent en monnaies nationales, peuvent
donc leur envoyer un paquet de vivres. Les particuliers et organisations
donateurs recevront la liste des personnes auxquelles un paquet aura
été envoyé grâce à leur versement.
Un pressant appel est adressé aux universitaires, aux sociétés
savantes ain.si qu'à tous ceux qui comprennent la nécessité de secourir
les intellectuels russes si durement éprouvés.

/.
J1

.

.
LE

CARNET

DES ÉDITEURS

�2

LE CARNET DES ÉDITEURS

ANTONIN SEUHL : PATATI-ET-PATATA EN GUERRE~

un _volume in-18 de 268 pages•.
Il semble ·que les romans d'utopie à la manière de Swift
reviennent à la mode. M. Antonin Seuhl nous a fait connaître,
dans un précédent volume, la république de Patati-et-Patata
qui n'est point banàle, puisque c'est une république gaie, ou
trois manants d'il y a sept cents ans qu'un savant a pu rappeler à la vie, trouvaient matière à exercer les dons d'observations et d'ironie que l'auteur leur prête généreusement. Cette-donnée n'est pas nouvelle, mais un homme d'esprit n'est pas
embarrassé d'en tirer un excellent parti. Voici donc un seigneur du moyen âge, un clerc et un manant qui se mettent en
quête d'une situation conforme à leurs capacités et à leursgoûts, lesquels naturellement datent quelque peu. Par bonheur,.
si l'on peut dire ( mais il s'agit d'un roman gai), un conflit
éclate et la République de Patati-et-Patata est entraînée dansune guerre défensive. Naturellement l'auteur envoie le manant
au front, car il n'appartient pas à un auteur satirique de·
heurter de front la croyance populaire qui veut que les seulesmains calleuses aient manié le fusil ou la grenade. Le clerc.
se fait journaliste et l'on pense que dans ce nouveau.
métier il entend et voit beaucoup de choses divertissantes.
Enfin le seigneur médiéval, vite àdapté à l'esprit de l'arrière,,
s'enfonce davantage encore dans cette région bienheureuse.
Rien n'est plus comique que le tableau de Bordeaux en 1914,
de Paris e.n proie aux marraines, aux permissionnaires et
aux mercantis, rien n'est plus âpre aussi, car on sent beaucoup
d'amertume dans cette satire qui prend vers la fin du livre une·
tournure quelque peu véhémente. Cette brève analyse indique·
suffisamment l'esprit du livre qui, bien entendu, ne plaira.
pas à tous les lecteurs. Mais il eh est bien peu qui résisteront à
l'entrain et à la fantaisie de M. Antonin Seuhl, qu i veut a'vant
tout divertir le lecteur et l'ayant fait rire copieusement le laisse
sinon convaincu, du.moins désarmé.
J EAN DES BONNESFEUI LLES.

LE CARNET DES - EDITEURS

LA VIE FINANCIÈ,RE
·
'tea
· du tir'age de « La Nouvelle Revue Francaiae
. Lea necesai
, . »
noua obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin c!•dea~ou~ qwnze
jours avant ,on apparition, noua noua bornons a Y inaerer des
apercus d'orientation générale. Mais notr~ SE_~VICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la dispos1tio~ de toua nos
lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonds, etc.
.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

LA FINANCE

A propos de tuyaux.
La Bourse a connu depuis trois ans les crises les ,elus violentes de fièvre spéculative et le~ séances les plus _vides. ,On
comprend que la question de savoir qm gag1;e o? qm perd a la
Bourse se soit posée de la sorte avec plus d _acmté ~ue dans les
périodes de grand calme où les cours ne _v~nent qu av~c la plus
extrême timidité. Un économiste fort d1stmgué panm les plus
distingués a répondu à cette question d'une façon_ p_éremptoue :
seuls a-t-il déclaré, les gens en inesure de recueillir des tuyaux
peuv~nt gagner _de l'argent en sp_éculan_t.
..
Il faut, à son sens, pour y arriver, vivre au m1h~~ des boursiers, fréquenter les antichambres des hommes . poh~1ques_, coudoyer les dirio-eants des banques et des grandes sociétés m~1;1strielles moye~nant quoi on joue à coup sûr. _Seuls, les ma ms
qui onf recueilli au bon endroit les précieu~ tuy~u~, peuvent
faire fortune à la Bourse ... Et notre économiste d a1outer que
le brave homme possesseur de quelques épargnes lentement
accumulées, ne pourra jamais les _a_ccroît~e à la Bourse,, ca:
éloigné par ses occupations des milieu~ ~u se font les ével~s
ments où se foro-ent les nouvelles, si 1on veut parler P
mode;tement il n~ pourra jamais être informé à temps.
Si notre éc~nomiste connaissait mieux le monde &lt;les sp~culateurs, ·il saurait, au contraire, que ce sont les gens lesf] mieux
renseignés q' ui ont sauté il y a deux ans, lors du dégon ,ement
·
d' un e de nos
Précipité du boom. Tels employés sup éneurs
·
d' un e de nos grandes
orandes firmes de pétrole, te1s d.mgeants
B
tanques voyaient la Royal Dutch à 100.ooofrancs et la De :r,r
à 2.000 Leur simple bon sens a, par contre, empêch_é nom ~e
. cap1ta
. 11stes
.
·
de petits
qm• avaient
a1ors de toutes petites pos1-

!

l . Ollendorff, éditeur, 50, chaussée d'Antin, à Paris.

3

�LE CARNET DES EDITEURS

tions à la Bourse d'y laisser jus~u'à leur dernier sou et beaucoup y ont gagné de l'argent. C est que l'on peut être malin en
affaires de Bourse sans être renseigné. Il n'est même pas trè
avantageux d'être trop près de ceux qui sont dans le mouvement, parce que le mouvement c'est l'engrenage.
Au reste, fallait-il être si extraordinairement fin pour supposer qu'un titre ayant doublé de valeur, allait par ce fait même,
courir vers de tels risques qu'il était préférable de réaliser le
bénéfice qu'il avait déjà rapporté ? La Bourse n'échappe pas
aux règles générales et 100 °/ 0 de bénéfice, c'est tout ce
qu'il y a de mieux. Il ne faut eas essayer de décrocher la lune.
Il est arrivé, hélas, que la maiorité des boursiers dûment stimulés par de mirifiques tuyaux, ont oublié ces règles salutaires
et ont voulu tenir le coup : ils ont aussi rendu à la baisse, ce
qu'ils avaient gagné à la hausse et le plus souvent davantage.
Il n'est même pas douteux que nombre de Banques ont fait
de même et c'est pourquoi elles ont dt'1 procéder à d'énormes
amortissements pour faire disparaître de leurs bilans, les pertes
enre~istrées sur les participations et le portefeuille. Aujourd'hui, le vent change et les meilleurs des titres sont tombés à
des prix qui ne risquent plus rien. La hausse n'est pas loin.
La vérité est qu'il faut savoir chan~er ses positions d'après
l'allure des événements, qu'il faut savoir acheter en baisse et
vendre en hausse, et ne pas escompter une baisse indéfinie,
comme le font en ce moment ceux qui ne trouvent rien de
mieux à faire que d'employer leurs disponibilités en Bons de
la Défense, ni une hausse indéfinie comme ceux qui, il· y a deux
ans, voyaient la Royal Dutch à 100.000 france et la De Beers
à 2.000. Et puis, il y a mieux que les tuyaux qui pa.~sent de
bouche en bouche en se déformant; rien ne peut suppléer à
l'étude sérieuse de l'affaire à laquelle on veut s'intéresser et des
cc,nditions générales dans lesquelles se trouve l'industrie à
laquelle elle appartient. Cette étude, les joueurs la dédaignent ;
le capitaliste sérieux y trouve tout avantage.
LA BOURSE
Les dispositions ont été un peu meilleures à la Bourse durant
les dernières séances sans cependant accuser une orientation
très nette vers la reprise; l'ensemble des faits et des éléments
qui caractérisent la situation internationale actuelle, ne s'y prête
pas encore. Mais nos grandes valeurs industrielles ont montré
beaucoup plus .de résistance. Quant aux fonds et valeurs à
change, ils se sont naturellement ressentis de la détente des
devises. Le relèvement progressif du franc est d'ailleurs un
indice d'une importance qui n'échappera pas.
LÉON VIG."i'EAULT

�</text>
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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1922, Tomo 19, Julio-Agosto</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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