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                  <text>�Une grande intelligence inappliquée : tel m'apparaît
d'abord Paul Valéry. Et nulle intention n'est en moi de le
diminuer par cette définition. Car aussitôt j'ajoute que si
cette intelligence eût trouvé à quoi s'attacher, nous perdions un des poètes les plus rares, les plus inattendus de
notre littérature.
Il a fallu que les idées, dans un cerveau, par miracle, se
maintinssent pures de tout objet pour que devînt enfin possible ce monstre: un poète idéologue, un chantre de l'entendement:
Quoi 1 c'est vous, mal déridées!
Que files-vous, cefle nuit,
Maîtresses de l'âme, Idées
Courtisanes par en1111i ?
- Toujours sages, disent-el/es,
Nos présences immortelles
Jamais n'ont trahi !011 toit!
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Da11s les ténèbres de toi!•

Tout le monde aujourd'hui est d'accord pour admettre
qu'une vérité, c'est-à-dire une idée en contact avec les
choses et les reproduisant, est inexprimable en poésie, ou
r. Le recueil complet des poèmes écrits par Paul Valéry depuis la
feune Parque vient de paraître aux éditions de la Nouvelle Revue Française sous le titre de Charmes.
2. Aurore, dans Charmes, pp. 7 et 8.

�258

LA l-:OOV_ELLE REVUE FRANÇAISE
•

•
n'y peût pass!r qu'en l'infectant de prosaïsme.
•

•

La poésie
tend de plus en rius ,"1 se différencier du jugement, et
même de la perception (à cause de ce qui y est impliqué
de jugement); elle s'ouvre de plus en plus sur cet abîme
que nous portons en nous, différent à la fois du cœur, des
sens et de l'esprit, et elle se dévoue, avec une docilité
croissante, à en recueillir les incertains murmures. Ainsi
semble-t-il qu'elle exclue de plus en plus sévèrement Je
son sein le lyrisme intellectuel.
Oui, mais Valéry s'est rencontré, doué d'anormales
antennes pour tout ce qui est intelligence en formation, et
conscient de son esprit comme d'autres peuvent l'être de
leurs sentiments, qu'ils voient naître sans savoir encore à
quoi ils s'attacheront. Un œil antérieur lui a été donné
pour ce travail secret des idées quand à peine encore elles
se dégagent des images et s'étirent (&lt; mal déridées ». Il sent
dans toutes ses circonvolutions le grouillement de ces
(( secrètes araignées ».
Et sans attendre qu'elles se soient fait jour, il les
exprime, il trouve les mots qui conviennent à leur informité
spécifique.
Ne seras-lrt pas de joie
Ivre! nvoir de l'ombre isms
Cent mille solei.ls de soie
Sur les é11igmes lrssus ?
R~garde ce que 11011s Jimes
Nous avom sur te.s abîmes
Tendtt 110s fils primitifs
Et pris la nature nue
Dans une trame ténue
De tre111bla11is préporalifs ' .•.
Et en effet c'est toujours à l'état latent et comme embryonnair que le sens habite chacun des poèmes de Valéry;
il e
résent en chaque \·ers; et sans doute, en chaque vers,
le même ; mais justement en aucun plus clair ni plus déve1.

Aurore, p. 8.

59

~ k

u

.......

-~

) 9 :z_ ~.

A-

sommes le siège plutôt que les auteurs.
1.

Eba11rbe d'w1 serptnl, p. 66.

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�258

PAUL VALÉRY, POÈTE

n'y t,eù
tend d,
même
de ju
que
sen
cr

2

59

loppé que dans le précédent. Rien de plus curieux que
de suivre, tout le long du Cimetière marin par exemple,
l'espèce d'effort constant que fait l'idée pour soulever
sa dalle et apparaître au lecteur, et l'art souverain avec
lequel le poète la maintient dans ses bandelettes et
jusqu'au bout larvaire. Elle est, cette idée, d'aspiration tout
au moins, extrêmement abstraite et générale; on la sent
d'essence quasi-mathématique; c'est sans doute une pensée
sur !'Eternité et sur son contraste avec le Devenir; mais
jusqu'au bout elle refuse la clarté et la vérité auxquelles
elle semble vouée pour émettre des effluves strictement
poétiques et toute cette série d'images denses et radieuses
qui font dans notre esprit comme:

SI

Cent mille soleils de soie.
En décrivant ainsi !'Intelligence sous son -aspect purement virtuel, Valéry évite le danger d'ébranler en nous la
réflexion, de nous donner à penser et de dissiper par là
notre attention sensible, qui est toute celle dont a besoin
la poésie. Il conserve à celle-ci son caractère de création
pure, de traduction de l'immédiat, d'inexplication. Il se
donne le luxe d'être le poète des Idées et de ne pourtant
jamais nous caresser qu'awc de ]'ineffable :

Tétais présent comme une odeur,
Comme l'anime d'une idée,
Dont , c puisse être ilucidic
L'insidieme profondeur.•
J.;~

De trenio,..,_
Et en effet c'est toujours à l'état lat~
ryonnair que le sens habite chacun des poeii,.._
aléry ;
il e
résent en chaque vers; et sans doute, en chaque vers,
le même; mais justement en aucun plus dair ni plus déve-

Valéry traite l'intelligence comme d•autres autour de lui
l'Inconscienr ; il y voit avant tout une source qu'il faut
regarder bouillonner; elle ne lui apparaît que comme un
cas particulier de cette obscure fomentation dont nous
sommes le siège plutôt que les auteurs.

r. Aurore, p. 8.
1.

Ebauche d'un serpent, p. 66.

�260

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce n'est pas sans raison que les Dadas l'ont un insta1Jt
considéré comme un de leurs maîtres, ni que lui-même
s'est senti pris d'une si vive curiosité pour leurs efforts.
Valéry est profondément de notre temps et participe de
cet &lt;c esprit nouveau» qu'André Breton est si anxieux de
voir enfin défini, par son respect du hasard, de la chance
verbale, mais surtout de la chance intellectuelle. Tout son
travail (lui-même ne cache pas combien il peine sur sa
page) ne tend qu'à la provoquer. C'est en définitive d'un
spasme de son esprit, longuement à l'avance chatouillé,
qu'il attend le succès, qu'il attend même simplement la suite
de ce qu'il vient de dire.
L'inspiration pour lui n'est pas ce long souffle logique
par quoi les anciens poètes se laissaient interminablement
enchanter. Sa méditation est explosive. De sa contention il
ne sait absolument pas ce qui va naître; il ne veut pas le
savoir, pour mieux le dire :
Elle s'écoute qui tremble
Et parfois 111a levre semble
Son frémissement saisir 1 •
Aux dadaïstes, tenants de la plus rapide sténographie,
Valéry s'apparente, d'une manière paradoxale, par sa patience, qui est, en effet, d'abord, elle aussi, un hommage
à !'Inconscient. (Et ainsi il nous aide à reconnaître la
filiation, à première vue un peu cachée, du dadaïsme à
Mallarmé.)
L'attente de ce qui viendra existe chez Valéry comme
chez les Dadas : elle est seulement plus longue. Elle
s'accompagne peut-être aussi d'une foi moins aveugle dans
l'immanquable qualité de ces présents du hasard.

*

* *
Et même d'une certaine révolte.
1.

Aurore, p. 9.

PAUL VALÉRY, POÈTE

261

Nous touchons ici à ce qui fait la véritable originalité de
Valéry; après l'avoir vu plongé dans son temps, nous
découvrons par où il s'y oppose, ou tâche tout au moins
d'en éluder la coutume ; ainsi gagne-t-il ce peu d'exil
parmi les siens, qui est le signe de la vraie grandeur.
(Et ce ne peut pas être non plus sans rais6ns qu'après
l'avoir révéré, les Dadas se sont légèrement détournés de
lui.)
Je ne puis m'empêcher de voir dans la Py1hie une véritable confession personnelle :
Oh! maudite ! ... quels maux je souffre I
Toute ma 11alttre est ,m gouffre I
Hélas I Entr'ouverte aux esprits,
I'ai perdu mon propre mystère / ...
Une Intelligence adultère
Exerce 1m corps qu'elle a compris. 1
-

Il y aurait quelque puérilité à se représenter Yaléry
comme à la lettre « exercé » par un démon vraiment
étranger à lui-même, vraiment &lt;c adultère », et comme
désespéré par cette &lt;c possession ». Pourtant cette bouche
intérieure dont souffre la Pythie et qu'il s'applique lui
aussi à lajsser parler au fond de son esprit, pas plus que
la Pythie il n'en accepte avec une entière soumission les
oracles. Elle n'est en lui qu'
Une boucbe qui veut se mordre
Et se reprendre ses aveux. 2
Un besoin d'ordre, d'harmonie, de composition le travaille qui l'empêche de se complaire dans une indistincte
et fortuite vaticination.
Un besoin de personnalité surtout. Il sent bien le dilemne terrible qui se pose de plus en plus impérativement
1. I.A. Pythie, p. 38. L'expression u entr'ouverte aux esprits » se
retrouve dans Ebauche d'u11 serpe11t, p. 65, ligne 5.
:. I.A. Pythie, p. 39.

�262

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PAUL VALERY, POÉTE

au po te moderne: ou se faire la voie par où viendront à

Que Ioule /empile parente

la lumière, intacts, prédominams, les monstres de l'Inconscient et perdre ainsi toute forme et toute réalité personnelles, ou s'attacher à sa propre différence, à son moi,
et risquer la pauvreté, la maigreur, l'éloquence, tout ce
dont la poésie ne veut plus. Tout en luttant contre ce
second péril, Valéry, comme la Pytbie, pourtant répugne
à voir « toute sa nature » devenir &lt;c un gouffre ». An
moment même où il &lt;&lt; s'eutr'ouvre au.x esprits » et où
il provoque à s'exprimer cette « Intelligence adultère i&gt;
dont il est habité, il craint de « perdre son propre mystère ». Comme la Pythie de son beau corps uni et constant, une nostalgie le prend de son intégrité spirituelle r.
Avec la Pythie, volontiers, il se lamenterait sur l'invasion
qu'il subit :
·

D'une confuse profo11deur ! '

Le temple se change dans l'autre

Et l'ouragan des songes e11Lre
Au même ciel qui fut si beau. •

Il résiste, il cherche à se reconstruire. Avec la Pythie encore, il prie la cc Puissance créatrice » :
Suis clémente, sois sans oracles /
Et de les merveilleusa mains,
Change en caresses les miracles,
Retie11S les présents surhumains I
C'est e,i vain q11e tu com1111111iq11es
A 110s faibles liges, d'uniques
Com111olio11s de lti splendrnr !
L'eau tranquille est plus lra11sparl!llle
1. Ailleurs il se voit comme les grenades éclatées sous la pression
de leurs grains :
Cette liu11illeuse rupture
Fait rc"ver une dme que / eus
Da s,1 s~crète arcbitecture.
(us Grmades, pp. 24-25 .)
2. La Pytbie, p. 42.

Reste à savoir comment il reprendra sa « tranquillité »
et sa « transparence », comment il corrigera en lui les
soubresauts de !'Esprit. Il lui faut à tout prix trouver
un instrument de régulation, une cadence extérieure à
lui-même, à quoi il puisse conformer ses délires.
C'est le langage qui va la lui fournir :

Honneur des hommes, SAINT LANGAGE,
Discours prophétique èt paré,
Belles chaines en q11i s'engage
Le dieu dans la chair égaré,
Illumination, largesse 1
Voici parler une Sagesse 2 ...
Avec un peu de mysticisme, Valéry considère le langage
comme doué de propriétés intrinsèques et qui peuvent
aussi bien agir sur celui qui l'emploie; il lui reconnaît
une valeur magique.
Et le sens profond de sa poésie nous apparaît enfin ;
elle est, avant tout, pour lui, un moyen de se guérir de
ses hasards.
Tous disions tout à 1 heure qu'elle tâchait de les exprimer, et même qu'elle les attendait pour naître. Oui,
mais c'est avec l'intention de ·les réduire, de les apprivoiser.
On sent en elle quelque chose d'incantatoire :

- Calme, calme, reste calme/
Connais le poids d'un~ palme
Portant sa profusion I i
Valéry, par ses chants, s'invite lui-même à l'oràre et à
I.

2.

La Pytbie, pp. 43-44.
Ibid., p. 47.

3. Palme, p. 76.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'harmonie. Il sait que les mots ont entre eux, dans l'absolu, des affinités secrètes ; non de sens, de forme plutôt,
ou même simplement de démarche :

Salut encore endormies
A vos sourires jtmteaux,
Similitudes amies
Qui brillezparmi les mols I •
Ce sont des ressemblances si subtiles et si injustifiables
que le poète seul est capable de les remarquer ; le sens plus
souvent les voile qu'il ne les révèle.
C'est sur elles pourtant qu'il compte pour s'arracher à
l'arbitraire; il sent bien qu'elles seules, justement, ont avec
le hasard assez de complicité pour pouvoir le séduire et le
ramener enchaîné.

PAUL VALÉRY, POÈTE

chons instinctivement. Le cc temple&gt;&gt; se reconstruit - de
sa personnalité et de la nôtre. Un rythme nous reprend
avec toutes les obligations qu'il comporte. Le « saint langage » nous régénère et nous sauve.
•

cc Charmes » ! Pour bien lire les poèmes de Valéry, il
faut y chercher avant tout des entraves sensibles à la trop
grande liberté de l'esprit; ils ne révèlent toute leur force
que si l'on se décide à se laisser « charmer » par eux dans
ses incertitudes; à qui leur confie sa pensée en dérive ils
apportent les digues les plus suaves qui se puissent rêver :

Patience, patience
Patience dans l'azur I
Chaque atome de silence
Est la chance d'1111 {mit mûr !
Viendra l'heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L'ibranlemmt le plus doux,
Une femme qui s'appuie,
Fero11t tomber celle pluie
Où /'011 se jetle à genoux I '

Il va donc les toucher, il les frappe comme de pacifiantes
cymbales.
Tout le problème pour lui consiste, aidé par la mécanique du vers, à rallier secrètement les mots épars, à
réYéler leur latente parenté, à les engager dans une sorte
de conspiration harmonique et à rétablir ainsi dans son
intelligence un substitut de l'onlre et de la nécessité dont
sa vacance la prive. Les cc belles chaînes» des mots viennent remplacer l'enchaînement du réel ; elles empêchent
les idées de se débander; les vers courent après elles et,
comme avec de confuses mains, les appréhendent, les
retiennent, les apparient.
Brandissant son poème, Valéry veut:

Que celle plus pâle des lampes
Saisisse de marbre la nuit•.

Et en effet, au sein de la nuit mentale, de pures cc colonnes » s'élèvent peu à peu et « chantent »; une régularité se déclare, à laquelle, avec le poète, nous nous attaI. Aurore, p.
2. lA Pythie,

7.
p. 40.

**

Qui ne se sentirait réduit et déterminé dans sa plus
secrète contingence intellectuelle par une si parfaite, par
une si liante strophe ?
Le grand mystère d'une telle poésie est qu'elle parle
à peine aux yeux, caresse sans doute l'ouïe, mais cherche
surtout l'intelligence comme un sens à émouvoir, et l'atteint; c'est sur l'intelligence que portent presque sans
aucun intermédiaire ses attouchements; elle agit sur elle à
la façon d'un magnétiseur.
Valéry retrouve, sans les imiter le moins du monde
systématiquement, le secret qu'avaient les classiques de
1.

Palme, p. 79.

.

.

�266

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

forcer au parfum les mots abstraits; rien que pat la façon
dont il, le.s amène.~ans le vers et comme s'il fléchissait pour
nous la branche _qui ies porte.
Par moments nous nous sentons vraiment comme la
Jeune Parque :

PAUL VALÉll.Y, POETE

portés tous à la fois dans notre esprit ; un paralléljsme les
gagne, une sorte de symétrie; nous ne passons plus des uns
aux autres? ils ne se joignent que par la racine e~ elle est
ailleurs qu'en nous.
Voici mes vignes ombreuses,
LM berceaux de mes hasards ! 1

... la narine jointe au vent de l'oranger.

Le délice est si fort que toute autre exigence en nous se
tait pour un instant ..
Et pour exprimer encore d'une autre façon le charme
comme physique qije peuvent exer&lt;:er certaips de ~es vers,
ils sont, dirai-je, par leur allure p,rudente et divine, par les
« pas admirables p, qu'ils font en nous, par leur' pureté, par
leur grâce, par le~r silence, comme de belles nymphes qu'il
faut faire appel à toute sa sagesse pour ne pas poursuivre
et enlacer.
Pourtant une impression côtoie, si j'ose dire, notre
enivrement: l'impression que nous ne sommes ici que des
invitès. Nous participons aux voluptés, à la tranqµillisation
que s'offre le poète, mais nous n'y baignons p;:is; elles n'ont
pas été préparées pour nous et par instants peut- être nous
en apercevons-nous à une hésitation de notre plaisir.
Dans tout usage curatif, c'est-à-dire égoïste, que fait un
écrivain du langage ou de la poésie, il y a un danger. Les
mots ne peuvent être à 1a fois tournés ve.rs celui qui les
suscite et vers celui qui les reçoit, vers le poète et vers le
lecteur ; s'ils servent a~ premier déjà à se guérir, ils serviront un peu moins à .•ravir le second. S'ils font au premier
une galerie d'images modérauic,es et l'environnent de douces
remontrances, ils induirçmt moins facilement le second en
extase .
. Peut-être Valéry, comme M. Teste, se pa.rle-t-il, p.arfois, •
un peu trop uniquement à lui-même. On le sent, à
certai~s , mo19ents, qui s'adresse ses v~rs 11our son exclusif
apaisement ; il ne -s'ensuit pas d'obscurité véritable ; mais
ce quelque éhose cesse entre eux par quoi ils seraient

L'art - inégalable d'ailleurs - de Valéry est de réserver
des empl~cements, de créer pour la pens~e qu.i. va .naître des
berceaux où elle se trouvera abritée, encadrée. Mais comme
il ne la connaît pas à l'avance, ni ses dimensions, ni même
sa forme exacte, il est obligé de lui laisser un certain jeu.
De là, par moments, ces mots abstr.aits qui viennent· se
placer les uns auprès des · autres, sans se préciser mutuellement et comme si chacun voulait garder l'entière et vague
provision de tous ses sens pour faire face à des évenrualîtés
imprévues.
Etre 1. . . Universelle oreille !
Tçute l' â,me.s'appareille
A l'extrême dij défir 2 -~ •
De là aussi ces vocatifs continuels, si souvent délicieux,
r_nais qui ne sont qu'un appel que l'esprit lance à.son ,Propre
futur encore indeviné.
En d'autres termes, le hasard, chez· Valéry, ne me paraît
pas toujours assez exactement conjuré. La dépense inouïe
que fait le poète, d'intuition verbale, la finesse incomparable
avec laquelle il palpe, ausculte et choisit les mots selon
leurs vertus les plus secrètes, n'arrivent pas toujours à
remplacer cette élection naturelle qui se ferait entre eux
s'il les employait à traduire quelque sentiment. Pour
• mieux débrouiller certaines équivalences, il aurait besoin
parfois d'être affecté plus fortement. Les « ébranlements i&gt;
qu'il ,subit sont souvennrop cc doux )&gt;, trop indistincts.
1.

2.

A urore, p. 9.
Ibid, p. 9.

�268

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Heureusement la sensualité veille en lui, sèche, nette,
ardente et qui sait, elle, à merveille, ce qu'elle veut. Ah !
sitôt qu'on la sent s'émouvoir en lui, quelle joie ! Comme
immédiatement les mots se groupent, s'ajustent, s'entr'aident ! Comme ils vont vite et légèrement au but !
Comme leur sens revit et s'aiguise ! Comme leur dard
reparaît !

/ai grand be.soin d'un prompt to_urment:
Un mal vif et bien terminé
Vaut mieux qu'un supplice dormant!

269

PAUL VALÉRY, POÈTE

Mais à peine abattu. sur le sépulcbre bas,
Dont la close étendue aux cendres me convie,
Cette morte apparente en qui revient la vie,
Frémit, rouvre les yeux, -m'illtm-iine et me mord,
Et m'arrache toujours une nouvelle mort
Plus précieuse que la vie.
JACQUES RIYIÈRE

-

Soit donc mon sens illuminé
Par cette infime alerte d'or
Sans qui l'Amour meurt Oil s'endort! '

Toute l'âme, en effet, du poète s'anime à la suite de cette
piqûre physique ; elle s'ordonne, sans aucun secours extérieur cette fois ; elle ne se demande plus où aller; elle
devient urgente comme le corps lui-même qui l'entraîne.
Et du même coup on voit se dessiner dans le poème un
mouvement continu ; le désir lui communique sa douce
perpétuité : et nous retrouvons cette sensation de progrès
et d'instance, sans laquelle il n'est peut-être pas de véritable poésie.
Comment m'empêcherais-je de recopier ici, à titre d'exemple et en guise de conclusion, cette délicieuse Fausse Morte, 2
qui me paraît bien être, en définitive, le chef-d'œuvre du
recueil:
Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant,
Sur l'insensible monument,
Que d'ombres, d'abandons, et d'amour prodiguée,
Forme ta grâce fatiguée,
Je meurs, je meurs mr toi, je tombe et je m'abats,
I.

2.

L'Abeille, p.
p. 24.

2.

,

�271

JPHIGÊNIE

**•

IPHIGENIE

Ce jeune Yankee décoratir qui regarde le Texas avec
des yeux de relativisme, vois, Einstein, comme il est
mince, et fragile, sur une route, en Amérique. Il a sur
le front une couronne de véritable pâleur, . et il porte
dans ses mains des lis inutiles à ce récit. Son étroite
moustache blonde correspond à ses sentiments . Son
veston sort de la maison Meldrun et Hill, d'Austin. Il a des
yeux d'élégie, et d'adorables joues roses destinées à quelque
collection. Vraiment, il est beau comme Iphigénie.
Parfois, il mord une tige de roseau coupée dans les pages
de quelque pastorale. Er parfois il se ronge les ongles
comme un petit garçon sale. Puis, il ôte son lorgnon
cerclé d'or, le casse, et le jette dans la prairie de pissenlits. Maintenant, il tire de son gousset en drap austral une
grosse montre civilisée, avec deux aiguilles polaires dont
l'une avance et dont l'autre recule, à cause du détraquement de son cœur.
Des hommes glabres, tous les cent ans, l'amènent là,
au carrefour des rites. C'est la coutume prescrite par les
vieillards. Les Cavaliers Rouges viendront en prendre livraison, et le conduiront au Pays Rouge. Justement les voici.
lis sont quatre, montés sur des chevaux nus. Ils arrivent
directement des quatre points cardinaux. Je crois que ce
serait le moment de les peindre, malgré le crépuscule. Mais
je n'ai pas de pinceau sous la main. Et puis je m'inquiète
plutôt du jeune Yankee. Il ne bouge pas. Ah! je comprends : il est enchaîné, par ses bottines vernies, à la Pierre
des sacrifices.

Les Cavaliers Rouges mettent pied à terre avec un
ensemble cinématographique. Le plus jeune se découvre le
sein, d'où coule un lait noir, et allaite un enfant qui vient
de naître sous ma plume. Serait-ce donc un symbole? Je ne
crois pas. Les critiques avisés affirment professionnellement
que 1e symbolisme est mort. A vous, Henri de Régnier !
Au food, c'est le Grand Barbu qui a le meilleur rôle. Il
s'approche d'Iphigénie, le baise sur la couture du pantalon,
et délace ses jolies bottines. Bravo ! Iphigénie est libre 1
Puis il l'emporte dans ses bras, et le couche en traYers de
sa selle. Les quatre Cavaliers remontent à cheval. Ils galopent toute la nuit, à travers la Prairie. Parfois, un loup
passe dans le sentier maléfique, maigre, et les oreiUes
pleines d'étoiles. Ou bien, dans quelque hacienda, un coq
poitrinaire chante la mort. Au loin flambe quelque grand
feu de pâtres, d'ailleurs dépourvus de la moindre astronomie. - Et Iphigénie ? Iphigénie dort. Je vous parlerai
de lui tout à l'heure. Pour l'instant, les Cavaliers Rouges
traversent une ville; ce doit être San-Antonio. Je ne l'ai
jamais vue ; mais je vais la décrire tout de même. Elle est
blanche et grasse comme une misstress. Elle a ôté son
square en forme de bague, et l'a posé sur un guéridon; elle
a remisé la Colonne de !'Indépendance dans un étui de
laque fourré de soie; elle a ouvert sa Grancfe Avenue
comme une. Bible, fait sa toilette près du Temple, souffié
dix mille bougies, et s'est endormie sur l'épaule du Palais
de !'Exposition. Rien ne saurait l'éveiller, ni le grincement
de ma plume, ni le passage de quatre Cavaliers Rouges.
Ils galopent maintenant sur la route du Mexique. Ne me
demande pas, ami lecteur, où ils vont. J'en serais réduit
à te tirer les oreilles, ou à interroger Iphigénie. Il dort
toujours. Ce jeune Yankee a certainement lu les œuvres
complètes de l'abbé Delille. Soudain, le Grand Barbu
regarde l'heure à la montre australe, et me tend une tran-

�272

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sition. Iphigénie laisse pendre ses jambes nues dans l'atmosphère. Il rêYe à la Grande Ourse et au général Washington ..
Pendant ce temps, le Grand Barbu lui déboutonne le pantalon, l'enlève, et le jette dans le firmanent. Il lui ôte le
veston, et en affuble le torse d'un singe malade surgi à point
au bout de ma phrase. li défait le faux-col immaculé, la
cravate à pois, et met le tout dans sa poche. Il ne reste
plus qu'à délacer la chemise. Et voici Iphigénie tout nu.
J'ai beau me voiler la face, le Grand Barbu pousse un cri
d'amour, les chevaux hennissent, le soleil se lève, les
Peaux-Rouges surgissent de toutes parts, et la cavalcade
s'arrête sur les bords du Rio Grande del Norte ...

*

**
Nous voici, me dis-tu, en pleine imagination. Non point!
Mon imagination à moi est un escargot gras qui adhère à
la réalité avec son mol ventre. Il se balade sur le monde ,
sur les oreilles des femmes, et sur les tableaux de maîtres,
et tâte la substance des choses aYec ses deux cornes flasques.
Critique, ô crétin, qui considères un Rembrandt ou un
Maurice Denis du haut de deux grosses lunettes, à la distance réglementaire de huit pas, sache que nul ne saurait
comprendre un tableau, s'il n'a passé sept fois sa langue
sur la peinture sèche et âcre, s'il n'a sept fois écouté, l'oreille
contre la toile, le bruit tricentenaire de la brosse. Tu dis ,
homme à 'une dimension, que le soleil brille. Mais l'imagination de mon escargot sait que, à neuf heures, sur un
talus du Texas, il a le goût ferme d'une de ces prunes
violettes mûries par vent du Nord; que, à quinze heures,
sur Chandernagor, il parfume d'œillet pourri l'âme avariée
des congaïs; et que, à minuit, par la ligue des Antipodes,
il me communique à travers le globe son essence souterraine d'orchidée. - Mon imagination est encore une
douairière japonaise à monocle shelleyen ... Mon imagination est aussi un grattoir de rengaines et de parchemins ...
etc ... etc ... Nous l'avons laissée sur les bords du Rio Grande

2 73

IPHIGENIE

del Norte. Elle y est encore, en compagnie des PeauxRouges. Un Peau-Rouge est un personnage ovale,
superflu et éloquent, au teint bistré, aux mœurs cossues,
avec de grosses épingles dans la cravate et des plumes sur
la cervelle, et muni selon les longitudes d'accessoires
aquatiques, de poil, et d'un cheval. On peut citer parmi
les Peaux-Rouges : les Andalous, les Cubains et les Iroquois. Mes Peaux-Rouges, par hasard, sont rouges! Tant
mieux ! Le paysage même est rouge : de ces grosses montagnes artificielles enveloppées dans du papier mâché. Le
Rio est plutôt un torrent; et Chateaubriand ne l'a jamais
vu. - Et Iphigénie? Iphigénie se tient debout, regardant
une vieille peau-rouge qui lit Pétrone dans le texte. Il est
nu, et il tâche de cacher sa nudité avec ses cheveux, qui lui
descendent jusques aux tempes. Je ne vois pas ses mains; et
il me paraît sensiblement moins décoratif qu'au premier
acte. Voici qu'un vieillard à face noire lui passe un manuscrit peau-rouge. Mais Iphigénie ne connaît que l'anglais.
Alors, un autre vieillard, vêtu de laine blanche, s'approche,
et l'interpelle : « Tu es beau, jeune Yankee! Ta chair est
rose comme celle des pastèques, et ton nombril est aussi
blanc qu'une manchette de celluloïd. Je prie le Dieu PeauRouge qu'il t'agrée avec ta poitrine, tes joues, et tes jambes.
Et je te sacrifie selon les rites pour l'aocomplissement des
destins! »
Ayant prononcé ces gra~des et fortes paroles, le vieillard
se tait. Un personnage inédit apporte, sur un plateau de
cuir, la vieille hache à quatre tranchants. Des torches de
caoutchouc s'allument çà et là. Une fumée liturgique
monte dans le ciel peau-rouge. Deux jeunes vierges couchent Iphigénie sur la grande Pierre Plate, enduite de cire
et de graisse de porc. Et un enfant impubère, saisissant la
hache dans ses mains potelées, fait d'un seul coup tomber
la tête d'Iphigénie.
Priez pour lui !
JOSEPH DELTEIL

18

�TERRE

2 75

Terre, tit n'es qu'une aventure conjugale;
Courbe, tu chéris trop tes faciles rondeurs,
Ton vieux cadran qui rabdche les vingt-quatre heures,
Et tes géographies affichées au collège,
Des bosses-de Î' Afrique aux criqim de Norvège,

:-J'ERRE

Tes continents à qz# tu infliges desformes
Et qui doivent dompter leurs inclinations,
-

Pauvres ailes des mers, écumeux goê'lands,

Qui veulent vaine111,ent pr,olonger le riva,.g".
Sphère loutde ou cdnspire 1i"n croissanf ëîinetib-e,
Triste de fous les dieux frigides qu'on déterre.
Le net brisé, sous le soleil-d'or incassable,

'Pourras-tu lotz.guement

te

-hisser à la tablé

Des planétes avec tes villes amarrées,
·Tes fieuve5, ta vapeu· 'de, lii,né, tes maries,
Ta. ceinture en, plei'nvol de n11es'et colibrù,
, D'mnbres peinant ,1/ers les con-eaves, par-adis,

Vieill'e: bâle voilant' à moitié ton visage
Parmi la nuit, pour profiter- de l'éclairage,

Attendrons-nous longtemps sous ,le tJUJbile ciel
' Un sort que nous savons terreux et solennel ?

Serons-nous tes courtois cadavres }Ufqu'à l'os,
Eunl!ljµes des cin.q sens ~t des qt1,afre .saisons?
Ah ! prends -garde a'l'humeur ri.es bommes élastiques,
Aux comploJs retaraés de ces futr}eurs de pipes,

Las de tap.es@tewr, de Jts obje,ctio.n_s,
A notre envol un long jour de migration

Et laissant au vent vif qui cherche une patrie,

Vers l' Oct.an. dtt ciel aux claires colorfies,
Pour refaire let toit 1de ms rm,élaneolies

Une odeu,r de ftttigue et de èoquétteriè ?

Avec la paille fraîche des constellatio_ns-!

1

Aurons-nous du tonnerre encore dans rnflle ans
Sous un ciel qui feindra tou,jours l'étonnemèn.t,
Ila foiwire, les écîairs, réala1ne lu,mz'nextse,
Et lti petite neige antique et gracieuse
Qui fait toujours les mêmes mines en tombant
Depuis bien avant Homère, depuis ,Satan,
La pluie et, les beaux fours, l'aube primordiale ?

JUL_ES SUPERVIELLE

�FRAGMENTS

FRAGMENTS D'UN JOURNAL
DE GUERRE

FRITZ VON UNRUH
Les lignes que l'on va lire sont extraites du journal de guerre,
encore inédit de Fritz von Unrub. L'on s'accorde généralement,
en Allemagn;, pour voir dans cet écrivain un des plus importants que la guerre ait révélés.
é à Coblence en 1885, il entra très jeune dans l'armée, et
fit la campagne dans l'entourage immédiat d~ Kronprinz . La
guerre aura été un événement capital _dans la vie d_e_ Unruh, un
de ces instants qui marquent et onentent défimt1vement un
caractère ou une activité. Il a su trouverles accents convenables
pour en parler dignement, et q~oiqu_e se~ _ou".rages soient au~si
peu que possible imprégnés de 1~spnt m1htanste, on a pu dire
de lui à juste titre qu'il est le géme même de la guerre.
Cet officier de carrière sait ce qu'est une armée, ses manœuvres et ses mouvements pesants; il connaît, pour y avoir goûté,
l'exaltation de la victoire et la contagion de la défaite ; il sait
apprécier l'état d'esprit d'une troupe au combat et juger, d'un
seul coup d'œil, le retentissement profond, en chacun des combattants des ordres reçus ou transmis. Mais cette guerre dont
il parle ~n homme de métier et en poète, ( et c'est ce qu_i ren~
son témoignage doublement précieux et émouvant), il sait
dès les premiers jours qu'il ne l'approuve pas: La révol_te
s'enfle portée sur les ailes du plus sombre désespoir, et grandit,
s'élev:nt contre cet état de choses cruel et tyrannique qui le
force à mener une vie si véritablement inhumaine. Les ordres
même qu'on lui donne, il ne peut s'empêcher de songer à leur
incompréhensible inanité, et toute sa conscience se débat aux

n'm,

JOURNAL DE GUERRE

277

prises avec cette époque qui ne sait que se renier et se déchirer
elle-même. Mais ce combat contre la guerre qu'il mène jusqu'au
cœur même de la bataille, ne le conduit jamais à la polémique;
il ne verse pas dans la littérature politique. C'est un poète qui
parle, et c'est avec le lyrisme le plus vigoureux et le plus dépouillé qu'il flétrit les horreurs dont il est, malgré lui, le témoin.
Opferga11g ', son œuvre la plus importante jusqu'à présent,
(avec sa trilogie dramatique Une Race, où passent, par moments, des souilles véritablement Eschyliens) fut interdite par
la censure impériale, et ne put paraître qu'en 1919. Ce roman
avait été écrit dans les tranchées devant Verdun.
Le lyrisme de Unruh, contrairement aux tendances habituelles de la littérature allemande, est simple et nerveux. Les
images naissent, fortement cernées par les mots, et s'expriment
sans défaillance. L'usage d'une phrase souvent extrêmement
elliptique et d'un schématisme voulu, lui permet une violence
et une netteté prodigieuses. C'est que son esprit nourri des
grands classiques, de Shakespeare, et des tragiques grecs,
connaît également les exigences des champs de bataille, où
tout est réduit à l'essentiel, où chaque détail prend toute sa valeur et où chaque instant se révèle riche d'éternité.
Unrub se veut une pensée nettement occidentale. Il ne prêche
pas un -vain pessimisme. TI sait qu' « au détour, déjà le but
commence » et que l'homme est tout entier entre les mains des
dieu .
Son style, qui évoque par certaines tournures la manière
sobre et virile de Tacite ou de César, il ne le met pas au
service des vaines philosophies prophétiques, actuellement en
vogue dans les pays d'Outre-Rhin. Sa sensibilité ne se complaît pas dans les molles séductions d'un irvana agréable et
réconfortant. Il ne fuit pas devant la Vie, mais l'accepte tout
entière, telle quelle, sans honte comme sans vain orgueil,
parce qu'il est un homme, et que c'est à lui d'en justifier les
dons les plus magnifiques ; et devant le carnage et la destruction
universels, il se sent gonflé soudain de la présence consolante
et inexplicable de« deux ou trois choses divines ».

J.
1.

BENOIST-MÉCHIN

Titre malaisément traduisible, et dont le sens approximatif est

« la Marche au Sacrifice ».

�LA NOUVEl.L~ REVUE FRANÇAISE

8 septembre 1914.

Un sous-officier me réveille en me secouant. Je sors,
effaré d'un sommeil pesant. Les naseaux reniflants. de
mon cheval me frôkot le visage.
Qu'y a--t-ü ?
- Patrouille vers Parigny.
Je regarde vers l'aube. Le clau de l'i.me s1 éœnd sur la
dévastation dm Jerni:er jmu d'ass;iut. Doux, laiteux, son
éclat baigne le visage grimaçant de fa mrit. Dans t'air :
plaintes et gémissements de blessés-. L'à:tmosphère tinte
comme du verre cassant. Le vent chasse tontes choses
devant lui~ vers leur dissolution. Devant moi, le ciel
rougit. La main de la guerre s'abat comme fa foudre et
saisit un village dont elle consume les maisons; il n'en
reste bientôt plus que des tisons charbonneux. les Uhlans
de ma patrouille sont en selle. Le froid monte vers moi
du fond des prairies de la Marne. Lointaines et calmes
scintillent les étoiles,. Dieu qu'ai-je à faire avec cette existence qui me chasse touj-0urs plus loin de mon cœur ou
bien ... ou bien ...
Le sous-officier rit : Nons sommes à la veille d'une
grande décision. Nous partons. Les arbres, les charnps sur
notre route, sont blancs de la poussière du jour accablant.
La lune argentée pâlit. Le matin s'avance frissonnant.
Pareille à l'heure qui p.récède le lever du soleil, sur les
sables des déserts d'Egypte, voici s'étendre de toutes parts
la lumière naissante. La lumière, comme la transfiguration
du sang répandu. Un vent lugubre passe dans les crinières
des chevaux. Une truie, dam. un champ de pommes de
terre, grogne et senfuit. Ses oreilles brillent, touchées
par le soleil levant, comme des rubis dans la luzerne. Des
villages. en flammes P"luent l'horizon d.e leurs feux pointus
et métalliques. Hors des décombres· des anciennes ha-bi-

FRAGJ\,i,ENTS o'uN JOURNAL DE GUERRE

2Î9

tations s'élèvent des cheminées. Crayeuses, sans vie, e~ilée~, elles témoignent .des foyers où Jes hommes ve,nai_ep.t
jadis apporter leur pain. Nous parcourons au trot de,s
villes mortes. Voici un petit soulie,r d'enfant, sur un ta~
de boureilles d'eau-de-vie cassées._ D~s nuages déchiqueté.')
passent comme des oiseaul- de nuit devant le disque rouge
et fumeux du soleil. A gauche, dans le petit bois q_ue
nous traversons, siffient des shrapnells, comme QU triom....
phe de démons.
Un soldat, avec un bras blessé,, qu'il tient attaché aP,:dessus de sa têtej nous croise, le. regar/i égaré. Derrière
lui trotte lourde.ment un veau. Des vagues nous appor~
tent par bouffées l'odeur de la décomposition. Nous subis,
sons les choses comme dans un cauchemar. Les façaqes
des maisons s'effondrent autour de. nous comme des fan.
tômes. Des hauts murs s'anéantissent sans laisser de trace_s.
Le feu lèche toutes les pierres. Le feu brûle la ch.arpente
des toits. Le feu brûle dans les ca.v.es. Pourquoi une seule
fl:unme, Dieu Tout-Puiss.a1;1t, _ ne brûle-t-elle pas toute
cette folie qui tient ta terre aux entrailles ? Ou ceci est:.il
déjà le commencement de ton jugement ? Un troupeau
de chèvres se presse et se bouscule à notre approche. Les
bêtes noires, dans les nuages de fumée épa,isse, ressemblent
à des diables. Un poste nous arrêt~, le cheinin est barré.
Nous sauto~s-à terre. et poursuivons notre route à pied.
DeYant moi galope un cheval sans maître, dessellé. Sur
sa robe blanche se mélangent les reflets du ciel bleu, et la
lueu_r des im:endies. Il dresse les oreilles. Je le saisis par
le licol. Une grenade éclate et il se sauYe au galop1
comme un Pégase errant. Les étincelles dansent, volent
autour de lui.
_L'artillerie ~ommence son tjr de préparation. Un pom~me~ resplendit chargé de fruits, intacJ au milieu d'uq
Jardm dévasté. Ses branches s'étendent jusqu'à une église
dont le transept est brûlé, Nous devons enjamber un
cheval bouffi et éventré. Une patte pend, rabattue comme

�280

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un jouet de paRier maché. La tête saigne dans un champ
- de betteraves. De l'autre côté de la rue, une table Louis XV
nünaude lugubrement au milieu de cadavres et d'ustensiles de bivouac éparpillés. Sur elle scintille, de tous ses
feux, un verre à liqueur, comme un diamant. Les rafales
d'artillerie s'enflent et gagnent tout le front. Nous passons
un à un le canal de la Marne sur un pont. Les grenades
le criblent de leurs éclats. Les Français défendent le canal
avec acharnement. Nous entrons dans les ruines fumarttes
de Purigny. Je m'oriente près de· la gare. Mes semelles
deviennent humides. Je regarde à mes pieds et m'aperçois
que je suis dans une mare de sang, auquel· se mélange le
vin rouge qui s'écoule de bouteilles renversées à l'alentour.
Les guichets et les salles de bagages sont détruits. Sur la
\'oie gisent des cadavres. Un d'entre eu:it a la bouche entr'ouverte, d'au s'échappe un filet de sang noir.
Derrière des maisons, des compagnies accroupies s'abritent. Nous nous frayons un chemin à travers des décombres.
Hors d'un tas de fumier, un vieillard me regarde fixement.
A côté de lui la pièce est déchiquetée par les grenades.
Une od(mr d'eau croupie s'exhale du plancher. Une femme
morte gît sur un large lit. Deux petits enfants vivants sur
sa poitrine. Tout à côté, dans un fauteuil roulant, une très
vjeille femme. Le souffie me manque. Mort, mort ; tout
est mort. Deux uhlans arrachent les enfants à la mère déjà
froide et les emmènent. Je les remets au passage à une
ambulance. La vie passe comme l'éclair. A présent j'ai fini
avec la terre et avec le ciel. Les mâchoires grincent contractées. L'artillerie, avec toutes ses munitions de renfort,
n'a pu réduire la batterie française au silence. L'infanterie, ·
la baïonnette au canon, s'élance par vagues et monte à l'assaut. Hourra-hourra-hourra ... et puis, des pelotons sanglants qui crient, houleux.
Un officier s'approche de mo:. : En avant, en avant,
excitez les soldats comme la flamme ou César! C'est maintenant qu'il nou.s faut des hommes qui connaissent la

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

2.Sr

mort et la vie. Qui puissent mourir. - Et nos âmes?
Aujourd'hui, aujourd'hui c'est la décision, c'est le jour
aujomd'hui ! Puis il fuit en avant. Des grenades éclatent.
Des gémissements s'élèvent de chaque motte de terre.
Vous tous des villas et des banlieues, spectateurs, a-vec
délices, de ce théâtre sanglant, la tragédie de Macbeth ne
rassasie~t-elle plus votre soif d'horreurs, dont vou savouriez
les angoisses au fond de vos loges sombres, que vous nous
contraigniez maintenant à ce festin a~ominable ? C'est
vous-même, c'est vous qui ·le payez, et y calculez encore
votre profit. Les grenades éclatent parmi l'Alphabet ! Ce
qui auparavant, avait de la valeur pour vous, nous Ie rejetterons avec dégoût. Les larves doivent parvenir à la lumière
de notre âme. Le jour de la connaissance approche! Oui&gt;
nos ailes couvrent encore la vapeur du sang, que vous ne
l'entendiez pas, que vous ne Ia voyiez pas, - mais les
années viendront où nous ne viderons plus le calice
jusqu'à la lie. Oui; oui... elles viendront sur voùs tous.
Un verrat, devant moi, couvre une truie. Sur son dos
volète un canari échappé. A côté, sur un lit, gît un capitaine français. Pâli, des bas de soie rouge éclairent ses
jambes jusqu'au genou. Un membre, atteint cà et là
.
'
pend à son tronc, noir, décomposé. Mon œil le regarde sans
pourrir. 0 cette image se creuse, s'enfonce en moi. Voici
le chemin du symbole ! Oui! la sainte vie, le bien le plus
précieux de la création, vous avez osé y porter la main !
Dois-je, m'emparant du destin à la manière des Grecs,
dévoiler le sens des augures et prononcer une prophétie ?
Mais à quoi bon ? chaque chose a son temps, et bientôt
s~r ce èham,p de carnage, s'élèvera le hurlement des Erynmes.
Sur un mu.r, à côté d'une jumelle de campagne, détruite,
la tête en plâtre de la Vénus de Milo. Derrière elle les
nuag:es épais des grenades et des shrapnells. J'arrive à l'EtatMajor. Partout une agitation angoissée. Trois cents hommes
de réserve passent. Les esprits devie,nnent nerveux. L'artil-

�LA NOUVELLE . REVUE FRANÇAISE

lerie lourde française se fait plus prbche. Un commandant
se précipite yers le général. cc Le vent tourne. l!a fortune
nous est contraire. &gt;&gt; Les rapports s'entre-croisent. cc Le
.. .e régiment bat en retraite. &gt;&gt;, Le Géaéral: cc Impossible, les
commandants du régiment m'ont juré de tenir le canal
jusqu'au demie:r. » Des officiers sont envoyés aux bagages.
Les grenades françaises nous survolent. Crac, crac. Un
capitaine d'Etat-Major devient pâle, m1b1ie, se trompe}
interroge, se renseigne. Une armoire déchiquetée tombe
du grenier dans la cour. Un pantalon encore au crochet la
suit en voltigeant. Le général avec ses officiers descend
l'escalier, courbé. Les cmridors sont bondés. Un avion
francais. Nos fiowitzers le mitraillent. Des nuages devant
et d~rrière lui. Boum !' c'était dans la , fabrique. Boum !
ceUe-ci dans la cour.
·
Voix : (c Ils, tirent bien les ca&lt;;:hons. Il faut le leur aœorder. L'école dé Napoléon. l&gt;
Le Com:mandant du qùartier-gébéral de l'armée arrive
en auto. Il cbudiote,avec le général.
Voix : c&lt; Les mortiers en avant., - En temps de paix
il faudra· faire plus de grenades que de shrapnells. Les grenades ont un effet plus démoI,alisant. &gt;&gt; , Boum !
Une fumée du diable, et Péglise de Parigny s'effondre
d'elle-même, Tous cherchent un abri. Je marche sur un
zouave tué. M~choire inférieure et gorge sont complètement
arrachées·, de sorte. que, je puis voir l'intérieur- de son crâne.
Devant un mm, intacte entre deux cierges, une vierge tend,
comme d'habitude, ses marns bénissantes. 1'.a ligne de la
Marne est enfoncée.
1r

Septembre.

« Jour funeste et~malheur(m'x t ii Un officier entre brusquement avec ces mots. c&lt; Qu'y a-t-il.? &gt;) Des lampes de
poehe et des voix s'éveillent. c, Les bagages- et les ambulances doivent reculer encore de r 5 kilomètres. ~ Reculer ?
Vous êtes fou !I - Avant toute lum1ère, »

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

283

Je saute, je me précipite vers la rue. Bes crbevaux. passent
au galop. Des voitures grincent. {&lt; A 6 h. 30 tout en ordre
&lt;le marche. - No11s reculons. » Un commandano d'EtntMaj0r rit nerveusement et s'étend du .miel sur du paim
D'autres se tienn:ent autour des cmsines roulantes et avalent
rapidement du thé· chaud. r.1, Les Français vont en faire une
-figure. Je-voudrais être là pour les voir qu~nd ils découvriront que nous sommes tontàcoup partis. Ils le prendront
naturellement comme une grande victoire. Pourvu seuJe..
ment que les a.vions ne· sortent pas, trop tôt l Mais, Dieu
merc1, le ciel se rouvre complètement. Aujeurd'bui leurs
batteries tirent en champ libre ! ii Rire général. c&lt; On doit
avoir entrepris un changement de front. - Est-ce qu'il
faut touj0urs placer les mortiers en al&lt;lant ? - Non, ce
n'est plus nécessaire. Mais neus- voulons aller chercher nos howitzens. &gt;&gt; Le vent du matini vraver.se la plaine
en sifil11nt. Je titube. Les régiments reviennent par groupes
isolés de trente hommes. ci Reculer? ,, Ce mot s'élève dans
l'espace comme un point d'interrogation sombre. « Recu~
1er. » Le général regarde par la fenêtre et &lt;d'emande à U'.B
homme : &lt;c Où étiez-v01.1.s ? - Près- de la ... e Division.
- Et ... ? » J,l se penche h0rs du cad,re. &lt;c Les soldats veulent
savoir pourquoi nous reculons. On crie, on grogne :
d;abord on nous précipite en avam, maintena:nt en a,rriêre.
Il faut simpfe-ment abandcimner les positions acquises. &gt;&gt; Le
général met la main dans sai poche. «' &lt;!:'est dégoûmn,u, il
va pleuv0ir. &gt;&gt; Ses cheveux blancs se soulèvent dans le
vent. « Affreux. i&gt; 11 se caresse la moustache. cc Nous changeons de front, ou plut6t, Dieu sait ce que nous faisoas.
Moi non plus-, je ne suis pas. orienté. ii Il nous regarde tous
tristement. cc Tout alfait bien là-bas cependant ? Il semble
que l'armée formant aile droite ne nous ait pas suivis !
C'est peut-êttte pour cel« qu'on nous ramène en arrière. &gt;&gt;
On a,pp0rte la nouvelle , d~ fortes pertes. Le général la
regarde, soulè~e un appareil photographique qui est suirt le
:rebord de la fenêtre, le repose soigneusement'. Il met s~m

�284

LA NOOYELLE REVUE FRANÇAISE

képi et referme la fenètre. Un chef de batterie passe au
galop. « Comment ramener nos pièces ? - Les rendre
inutilisables. - Mais comment ? - Enlevez les culasses. - Ils ont des pièces de rechange. Alors
faites sauter. Les canons sont encore solides. Alors amenez-les. - Ce serait mieux. - Nom de
Dieu, le mieux serait encore que nous ne reculions pas. »
Un major s'avance. « Quoi, quoi ! nous reculons ?
Qu'est-ce que cela veut dire, reculer ? - Reculer, parbleu, que l'on abatte sur le champ celu~ qui emploie, ce mot
autrement que suivant son sens habituel ! - C est très
bien, que cette stupide course en avant s'arrête. ~ Il
semble que de la cavalerie française et des troupes anglaises
se soient glissées entre la première et la deuxième armée.
- Concessions à l'ensemble de la situation. - Encore
une fois c'est parfait que ce tohu-bohu délirant de victoire
ait cessé et que nous puissions connaître enfin la dureté des
temps. - C'est bien comme· ça, ce n'est plus un~ pro:
menade vers Paris. - 11 semble que nous le devions a
une armée qui croyait tout pouvoir faire à elle seule. &gt;&gt;
Quelques soldats abattent des pommes dans les_ arbres. Les
nuages, bas, rasent la plaine . « Comment_ réd1geons•n~us
les ordres ? D'abord attaquer pms nous retirer
encore? Drôle de commandement, diront ceux de la troupe.
- Doit-on demander son avis à chaque soldat séparément ? - Les officiers seuls doivent savoir ce dont il
s'agit. - On murmure, on serait devenu nerveu~ en
Orient. - Le plan de campagne du général von Schheffen
ne sera pas tenu. D'abord Paris, puis les Russes . On a l'~ir
de vouloir le retourner : d'abord les Russes et ensuite
Paris . - Avez-vous confiance en Moltke?» - On secoue
la tête.
ous partons à cheval. Les phrases que je viens d'entendre tournent dans ma tête, mélangées à mes songes.
Une petite pluie fine tombe sur toutes choses. Je reste
ayec quelques uhlans. Pour attendre les ordres. On emmène

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE GUERRE

285

les blessés légèrement atteints. Les grands blessés sont
laissés sur place. Des imprécations terribles sortent des
ambulances. Des voix appellent, crient, gémissent. Des
jofirmiers, des infirmières, des caporaux restent auprès
d'eux avec une grandeur calme et tranquille .
Maintenant seulement, ce recul prend corps en moi.
Maintenant seulement, car une honte brûlante monte à
mes tempes. La honte que nous soyons forcés d'abandonner à leur destin ces frères humains et mutilés. Oh : c'est
comme si un remords implacable nous chassait de ce
délire, hors duquel nos camarades sanglants nous regardent d'un œil fixe et dilaté. Des colchiques se balancent,
douces, mauves, répandues dans les prairies. Des troncs de
bouleaux s'élèvent lentement, comme des fantômes dans le
matin. Derrière un officier court un pinchernoir. Il saute
devant chaque cavalier. Devant le plus faible bruit, il rabat
sa queue entre ses pattes. Chaque fois qu'il saute vers un
soldat on le rejette brutalement au milieu de la rue.
« Arrière. »
Du food des jardins, monte la lueur pâle des dahlias et
des soleils. Vous voici. 0 fleurs dans la guerre, étoiles
solitaires dans les ténèbres de ce délire. Les feuilles automnales jonchent le sol, ou descendent vers la terre en gémissant. La nostalgie me tient, de mon pays lointain et
abandonné. Nostalgie ! Nostalgie ! Les nerfs tendus à
l'excès se relâchent. Oh, je voudrais m'écouler dans
l'Amour, dans la Joie! M'abandonner à de nouvelles vies !
Toutes ces vies dont la révélation peuple ma poitrine de
leurs soupirs gémissants. Je ne suis plus un homme. Mes
mains se replient inconsciemment. Le monde s'effondre,
s'effondre autour de moi. Je suis saisi de vertige. Qui m'a
forgé les chaînes de cette existence barbare ? Pardonnezmoi, Dieu Tout-Puissant, mais une malédiction, une malédiction terrible sur mes ancêtres et mes pères, m'étreint la
gorge. Vous m'avez poussé à ce métier, et voici que l'âme
du soldat me fait soudain défaut ! Ne pas penser, ne pas

�286

LA NOUVELLE ,REVUE FRANÇAISE

penser ! Sans q.uoi la nuit tombe sur tout ,entendeme~t.
·
· · dans un vilhoe
A peme
aTrrve
·-o; , de nouveau . partir.
.
«.Plus, plus Join, en arrière. » Voix: « Ces F~ança1s avanent, il •faut reculer encore ! füt-il v.r,a1 que nous
:bandonnons toutes nos positions ? Aussi l'rArgonne ?
Aussi Reims ?-Quelle folie ! - Hautes ·mesures straté.
Et combien de temps encore voulez-vous
~J:s~~cher la vérité ? ,i - Les communications téléphoniques sont coupées. Je :vais .•. ije vais ... je vais ...
.La route est boueuse. Autour de chaque ar:bœ un trou
s'est .creusé, plein •dieau. Le vent · froid si~e·à travers des
espa.c.es incultes. ,L.es sabots de mo~,cheval gh~~ent 1et patauoent dans le sol humide. cc En arnere, en arnere ! oi
B Sur la chaussée des autos font hurler leurs .sirènes, tout
ie long des fomg0TIS,à bagages. « Dégagez la voie, dégagez
la·voie. »•Gest-le signal éternellement renouvelé. U~ troueau de moutons hêle égaré parmi nous. Les arbres s1ffient,
:cheveiés, sous ' ies rafales de vent intermittentes .e t brusques. Des masses épaisses de nuages noirs passent, cha:;ées, au-dessus de (ma tête. Comme un déluge elles ,se déhvr:ent de l'horizon. Elles viennent de Bance ! Elles
viennent, noires !
..
. , .
VemHu nous,saisir? Veux-tu,nous sa1s1r ? QUI'. devo1lera
le sens de ce retour? Qui, qui, qui ? Oh! que je sois frappé
d'oubli! Que ceci au moins soit épargné ~ mes songes ...
FRlTZ VON UNR UH

Traduction de

JACQUES BENŒST-Mlkttrn.

V
Aiguesbelles m'offrait, chaque été, un spectacle identique,
méthodiquement réglé. On eût dit qu'une ordonnance
supérieure eût assigné à tous les habitants du mas une
tâche exacte devant laquelle ils ne viendraient à faiblir
qu'au moment de la mort.
· Mon grand-père s'occupait de son domaine avec un
soin invariable. Tous les jours, avant le coucher du soleil,
quel que fût le temps.) il allait inspecter ses vignes en
voiture, suivant des chemins tracés exprès dans la terre
labourée-et par lesquels lui seul passait. On apercevait au
loin son buste qui restait rigide en dépit des cahots et se
dressait au-dessus de l'horizon.
Ma grand'mère était sans cesse en mouvement malgré
son âge. Elle allait, du matin au soir, de 1a ferme à la
magnanerie, son beau visage aux pommettes traîches
abrité sous un grand chapeau de paysanne. Préoccupée
perpétuellement par l'amélioration du mas, elle décidait des
changements ,qui s'effectuaient aussitôt, non sans qu'ellemême, qui bouillait d'activité, y eût mis la main. Lorsque par hasard nous la surprenions à ne. rien faire, elle
se sentait si honteuse qu'elle se troublait et di?paraissait
après nous avoir dit:
- Il faut que je vous laisse, mes enfants, j'ai tant de
besogne!. ..
r. ·voir&gt; la Nouvelle,Revue Ftatifaise du

1er août 19,22.

�SILBERMANN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La tâche de ma mère, entre ces deux êtres, é_tait de les
servir avec un amour parfait. Je me demande s1 sa conscience scrupuleuse ne lui reprochait ~as comme_ u?e trahison envers ses parents l'amour quelle. portait a_ mon
père, et si chaque année elle ne re~ena1t pas à _Aiguesbelles avec le cœur d'un enfant qm veut se faire pardonner.
Sous cette tradition austère, si bien revêtue de douceur,
le devoir se présentait avec une saveur exquise. Je me
plaisais à me fixer gravement de petites tâches ~e~rètes qu~
je m'évertuais à mener à bien. Au crépuscule, a ~.he~e ou
les travaux des hommes cessaient dans le mas, Jallais me
recueillir dans ma chambre.
,
.
1a chambre était située à l'étage le plus élevé de 1 habitation. Les murs étaient blanchis à la chaux et le plancher
recouvert de carreaux rouges. 11 y avait, accrochée au mur,
une image que je regardais souvent. C'était une gra~de
photographie représentant un de m~s ~ncl:s,_ un ~rère arné
de ma mère qui était mort et que Je o avais 1ama1s connu,
mais dont Îa figure farouche et la destinée énigmatique
hantaient mes pensées.
.
Ma mère m'avait fait sur lui bien des récits. Elle m'avait
décrit à travers la confusion de ses impressions d'enfance,
les scènes auxquelles elle avait assisté lorsque ce frère, à l'âge
de dix-huit ans, obéissant à_ un, singulier v~u- de re~oncement plutôt qu'à un désir d aventure, s était_ ~nfu1 . de
la maison cc afin d'accomplir ma mission », avait-il écnt ;
il ne savait laquelle. Elle m'avait raconté comment, revenu
après plusieurs mois, le révo:té était re~té s?_u rdern~nt
obstiné à sa mystér"ieuse vocauon, allant _1usqu a m~~d1~e
ses parents qui s'efforçaien~ d~
~e~emr. Enfin J avais
appris qu'à vingt-deux ans 11 s était 1omt à un gr~upe de
missionnaires qui se rendaient à Madagascar et était mort

1:

en mer.
.
De ma fenêtre, je découvrais presque tout le domame.
J'aimais à m'y tenir au déclin du jour. J'~ntendais le piéti-

nement du troupeau qui rentrait à la bergerie. D'un côté,
je contemplais, à l'infini, les lignes parallèles des vignes;
de l'autre, le clos des mftriers, le bois d'oliviers. Et à considérer cette graisse de la terre dont je me trouvais pourvu,
j'étais exalté par un sentiment de reconnaissance. Je murmurats :
- Faire le bien ... faire le bien ...
Je me demandais :
- Qui puis-je sauver ? A qui me dévouer ?
J'ailais interroger l'image de mon oncle, et j'étais dans
une telle fièvre que je croyais voir dans la pénombre les
lèvres du jeune missionnaire me dicter une tâche.
Pendant les vacances, Silbermann, qui avait peut-être
senti le refroidissement de nos relations et s'en inquiétait,
ne. me laissa point l'oublier et correspondit fréquemment
avec moi.
Il faisait en compagnie de son père un voyage en automobile à travers la France. Ses lettres, fort détaillées, me décrivaient les régions qu'il visitait . Il portait, sur le pays et les
gens, des jugements critiques bien rares à notre âge et qui me
paraissaient le signe d'un cerveau supérieur. Grâce à sa
mémoire qui était extraordinaire, grâce aussi, sans doute à
l'aisance d'un esprit libre de toute attache, il assimil~it
promptement tout ce qui passait sous ses yeux et composait
de vastes tableaux qui débordaient mes vues étroites. Ces
lettres rappelaient une foule de faits historiques et abondaient en citations littéraires. Celle qu'il m'écrivit d' Amboise
me fit une peiot~re de 1~ cou~ des Valois; peinture chargée
de sang et de poison, bien faite pour justifier le sentiment
d'aversion que m'inspirait la dynastie de la Saint- Barthélémy. Il se plaisait aussi à imiter le style d'u n écrivain
célèbre. Il ré~ssi~s~it cet exercice à merveille, trop bien
même, selon 1opmioo de notre professeur, ainsi que je \'ai
rapporté. Passant à Chi~on, !l m'é~rivit plusieurs pages
dans la langue de Rabelais, qui me divertirent fort.
19

�290

LA NOÙVELLE REVUE FRANÇAISE

Il m'entretenait des monuments et des objets d'art avec
une richesse de connaissances qui s'expliquait par la profession de son père. L'intérêt que celui-ci portait aux
édifices religieux me frappa. J'appris qu'il faisait .de longs
détours afin de visiter de petites églises de campagne.
J'attribuai cette particularité à ses goûts artistiques, d'autant que, dans ses lettres, Silbem1ann accordait des développements enthousiastes à l'architecture n!ligie~se .
Pour ma part, j'étais toujours resté insensible à la beau~é
de cet art. Une cathédrale, si gran&lt;liose fût-elle, me faisait le même effet, sous la carapace · de ses sculptures,
qu'une espèce de monstre préhistorique, unicorne ou
dragon, qui e-C1t été conservé à travers les âges. Je n'y
trouvais rien d'explicable et la considérais seulement avec
une vague curiosité.
Une des lettres de Silbermann fut pour moi une révélation à ce sujet. S'étant arrêté quelques jours dans une
ville célèbre pour les sculptures de sa cathédrale, il me les
décrivit entièrement. Il me démontra que cette multitude
de scè11es et d'ornements, qui étaient si embrouillés à mes
yeux, reproduisaient toutes les connaissances spirituell~s
et matérielles des artisans au Moyen-âge. Il me rendit
intelligible tout ce qui était inscrit sur les pierres. Interprétant un à un le sujet des scènes religieuses, commentant le geste de chaque statue et le rapportant à la légende
du modèle, il me donna d'abord un tableau merveilleux
de la pensée mystique à cette époque. Puis, passant aux
parties qui relataient la vie de l'homme, il me montra les
bas-reliefs où était représenté le cycle des travaux rustiques:
labour, semailles, moisson, vendange ... Il ne nègligea pas
la plus petite pierre. Il alla jusqu'à me décrire les guirlandes de feuillage, composées uniquement, disait..,J,l, de
plantes poussant dans la province ; et il rapprocha de cette
décoration humble et bornée la foi naïve exprimée dans
les motifs religieux.
.
J'eus, en lisant cette lettre, une impression analogue à

SILBERMANN

celle que j'avais reçue le jour que j'avais entendu Silbermann réciter en classe les vers d'Iphigénie. Il me sembla
qu'un trait de lumière était jeté sur tous ces ~onummts
que j'avais si mal distingués jusqu'ici. Je revis leurs sveltes
ogives, leurs rosaces parfaites, leurs fines galeries brodées
sur la nue, et cet art m'apparut soudain adorable. De
grises figures de pierre que j'avais contemplées avec froideur saillirent dans ma mémoire, nouvellement parées
d'une grâce ou d'une détresse ravissantes. Et devant ces
visions, je restai un instant confondu, comme, par un
beau soir succédant à des nuits brumeuses, devant un ciel
constellé.
Après av~ir reçu cette lettre, je songeai aux paroles que
Silbermann m'avait dites un jour : (&lt; Ces choses, ne
puis-je les comprendre aussi bien que Montclar ou Robin ?
Est-ce que je ne les admire pas plus qu'ils ne les admirent ? &gt;&gt;
Quoi ! c'était lui, qui lisait comme à livre ouvert dans
la tradition de la France, qu'on traitait d'étr.anger t Lui, qui
pénétrait jusqu'aux qualités les plus profondes de notre
terroir, qu'on voulait chasser de ce pays ! Ah ! ces sentiments insensés soulevèrent mon indignation . Je les comparai à ceux qui avaient provoqué jadis la révocation de
l'édit de Nantes et fait perdre finalement à la France - je
l'avais maintes fois entendu - la partie la plus diane et la
plus travailleuse de sa population.
b
Ce rapprochement fortifia grandement dans mon esprit
la cause de Silbermann. Et avant de quitter Aiguesbelles
regardant droit aux yeux le portrait de mon oncle, je jur~
de ne point faillir à ma mission.
J'avais espéré qu'une nouvelle année scolaire, avec tous
les changements qu'elle apporterait à nos habitudes, modifierait la situation de Silbermann au lycée. Mais il n'en fut
rien. La composition de la classe fut à peu près la même.
Le jour de la rentrée, Philippe Robin passa à côté de moi

�LA NOUVELLE REVUE fRANÇAlSK

sans m'adresser un regard. Les haines, la rancune, persistèrent; la quarantaine continua.
Notre nouveau professeur était un vieil homme qui ne
se souciait plus guère de l'enseignement qu'il donnait.
li se plaisait surtout à observer chez ses élèves les trayers
des natures et à voir jouer les petites passions. Nous
étions pour lui des marionnettes auxquelles il distribuait
malicieusement de temps à autre des coups de bâton.
La figure et les gestes de Silbermann, le petit drame qu'il
devina autour de lui l'alléchèrent aussitôt. Il vit là un acteur
bon à lui donner un spectacle divertissant et il le mit en
vedette.
La même intimité reprit entre Silbermann et moi.
J'évitais, par crainte de mes parents, de le recevoir souvent à la maison, mais je me rendis presque tous les jours.
chez lui.
J'assistai de là, une fois, à une scène dont le souvenir
m'est resté.
C'était à l'époque où de nouvelles lois concernant" l'exercice des cultes devaient être appliquées. A. cette occasion,
le propriétaire du château de la Muette invita les évêques
de France ainsi que de nombreuses personnalités du monde
catholique à se réunir chez lui afin de conférer sur la
situation faite au. clergé. Nous vîmes, par les fenêtres, les
ecclésiastiques passer et repasser lentement dans le parc.
On distinguait les gants violets et le liseré des soutanes.
Quelques graves personnages, tête nue, les escortaient.
L'attitude de tous était empreinte de mesure et de résignation. Ce spectacle faisait sur moi une impression très forte.
Je ne disais mot. Silbermann était posté au carreau voisin i
ses yeux dardés et son nez écrasé contre la vitre donnaient
à sa figure un type sauvage. Tout à coup, prenant ~1011 bras
et le serrant avec force, il s'écria :.
- Retiens cette date ... A partir de ce jour, le règne de
la papauté cesse sur la France, et bientôt sans doute il va
décliner dans le monde entier. Retiens cette date. Il se

SlLBERMANN

2 93

peut qu'elle soit conservée dans l'histoire comme celJes
qu'on nous fait apprendre aujourd'hui et dont on a marqué
la chute des régimes.
Il avait quitté la fenêtre et était au milieu de la pièce,
en proie à une agitation frénétique. Il prononça encore
quelques paroles ; mais je ne les entendis pas, tant sa
Yolubilité fut grande, comme s'il eût rnulu précipiter la
destruction qu'il prophétisait. Puis, il revint vers la fenêtre,
et, désignant l'assemblée des prélats, il dit :
- Le dernier concile.
Ces mots détournèrent sa pensée. Et tandis qu'une singulière expression sensuelle apparaissait sur son visage, il
laissa échapper :
- Ab ! comme Chateaubriand eût dépeint cette scène!. ..
Hein ! Vois-tu sa phrase?
Et après une seconde de réflexion il déclama :
- Spoliés de leurs augustes palais, les princes du catholicisme étaient réunis en plein air, comme les premiers
serviteurs du Christ .. .
Mon esprit se trouvait à ce moment fort éloigné de la
littérature. Il me semblait voir des adversaires abattus,
mais des adversaires si proches que leur ruine m'atteignait.
Je m'écartai de la fenêtre et entraînai Silbermann.
Maintenant de tels éclats étaient fréquents chez Silbermann. Sa nature s'altérait. Il dénonçait constamment., avec
une ironie amère, les injustices et les ridicules qu'il apercevait; et même il allait jusqu'à considérer avec une horrible complaisance les malheurs des autres.
Comment ne pas l'excuser lorsqu'on songe à l'alarme
profonde ou vivait sa pensée ? Je m'avisai de cela un jour :
nous causions tranquillement ensemble ; je fis, par hasard,
un geste de la main ; il crut que j'allais le frapper et protégea vivement son visage.
Puis, je m'aperçus à certains de ses propos combien il
avait le sentiment que son ambition échouerait, combien
il se savait rejeté_'par nous. C'est ainsi qu'il disait fréquem-

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB
294
ment de telles phrases : « Les Français agissent de la
sorte ... Les Français ignorent cette qualité ... n comme si,
de lui-même, il se fût retranché de notre nation.
Je faisais de mon mieux pour détruire cette impres~ion.
Ainsi, je lui parlais souvent des belles théories sociales
qu'il m'avait exposées. Elles avaient germé dans ma tête
et je rêvais à leur réalisation.
- C'est toi, lui disais-je, qui par tes livres, par ton
éloquence, feras s'accomplir ces choses en France.
Mais il n'avait plus la même foi dans son idéal et me
répondait par un geste sceptique. Quant au grand rôle
que je lui assurais plus tard, il me disait avec une grimace
amère:
. - Tu oublies que je suis Juif.
- Mais ce qui se passe actuellement n'a pas d'importance, répliquais-je. Hors du lycée cette hostilité ne durera
pas.
- Elle durera - reprenait-il d'une voix singulièrement
profonde, tandis que ses joues se chargeaient d'un rouge
sombre - elle dure pour moi aussi haut que je remonte
dans mes impressions d'enfance. Ah! tu ne peux savoir
ce qu'est de sentir, d'avoir toujours se.nti, le monde entier
dressé contre soi. Oui, le monde entier. Ch_ez tous, même
chez ceux qui n'ont point de haine nous devinons à leurs
regards, à un certain air, une arrière-pensée qui nous
blesse. Mais, tier1s ! ne serait-ce que la manière dont on
prononce le mot cc Juif» ... Ah ! tu n'as jamais remarqué? ...
Les lèvres avancent en une moue méprisante pour accentuer la première syllabe, puis, faisant g\isser la seconde,
reviennent vite en arrière, comme afin d'expulser le mot
sans se souiller. Ce mouvement, j'ai appris à le reconnaître et à le déchiffrer, à force de le voir répété sur les
lèvres de tous ceux qui me regardent : cc C'est un Ja-ij...
il est" Ja-if ».
Que répliqüer à ·œla ? Quand j'entendais ces confidences poig~antes, je frissonnai~ comme si ayant passé la

STLBERMANN

2

95

tête dans un cachot affreux j'avais aperçu un homme y
vivant.
Et en même temps, p.ar une sorte de bravade ou bien
peut-être afin d'amortir sa disgrâce personnelle, il avait
pris la manie dé me conter des histoires où ceux de sa
race étaient tournés en dérision. Il les développait avec
art, imitant l'accent des Juifs et empruntant leurs noms
les plus communs. Dans son cas ces bouffonneries avaient
quelque chose de sinistre. Loin de me faire rire, elles me
glaçaient, comme lorsqu'on entend plaisanter sur son
mal quelqu'un qui se sait mortellement frappé.
Mon zèle pour lui redoublait. Nulle expression ne
définit mieux le sentiment qui m'animait. Il n'entrait dans
ce sentiment rien de ce qui couve d'ordinaire à cet âge
sous une amitié ardente, les tendres pensées, le désir de
caresses, la jalousie, et la fait ressentir comme la première
invasion de l'amour. Mais le soin exclusif~ l'abnégation, la
constante sollicitude de l'esprit, les .soucis déraisonnables,
donnaient à cet attachement tous les mouvements de la
passion. J'étais tourmenté sans cesse par la crainte de
mal accomplir ma mission. Je m'accusais de relâchements
imaginaires. La nuit, cette angoisse me hantait et se transformait en cauchemar. J'avais la vision de Silbermann se
noya_nt ou se débattant au fond d'un précipice ; alors je
me jetais à l'eau ou m'élançais dans l'espace afin de le
sauver. Et le matin, je m'éveillais dans un tel trouble que,
pareil à l'ami de la fable, je courais l'attendre à la porte de
sa demeure.
Cette visible agitation inquiéta ma mère. Elle m'interrogea. Je répondis de façon confuse, mêlant à mes explications le nom de Silbermann, er je vis qu'elle fronçait
les sourcils. Elle avait appris que je m'étais brouillé avec
Philippe Robin à ce sujet et m'en avait vivement blâmé.
Bientôt, l'exigence de Silbermann, qui me retenait
auprès de lui sans souci de mes devoirs de faniille, apporta
quelque irrégularité dans mes habitudes et me valut les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

remontrances de moµ père. Souvent je me sentais observé
par lui comme si une grave accusation pesât sur moi. Mais,
si je continuais à les chérir tous deux, ni ma mère, , par ses
bons enseignements, ni mon père, par ses justes sentences,
n'avaient plus de pouvoir sur ma conduite. Lorsque le soir,
ayant passé la journée avec Silbermann, l'ayant suivi, veillé,
servi, je me retrouvais devant eux, c'était avec le détachement des âmes mystiques en présence de leurs terrestres
amours. Entendant agiter des questions telles que l'avancement de mon père ou les occupations charitables de ma mère,
j'éprouvais- l'insensibilité mêlée d'indulgence que ces âmes
témoignent aux propos des mondains. Quelquefois, peutêtre, mes parents voyaient un sourire rayonner vaguement sur mon visage, C'est que, rêvant au sort de Silbermann, j'imaginais un subit revirement éclatant sur terre
en faveur des Juifs, la fin de son tourment, bref un dénouement imité de celui d'Esther. Mais le plus souvent, au
contraire, mon imagination, sans doute afin de multiplier
les amorces incomparables du sacrifice, se plaisait à une peinture très rude de l'avenir et me faisait tirer de toutes
choses des pressentiments funestes.
Ainsi, un jour, au lycée, je vis Robin dire quelques
mots à Montclar. Puis celui-ci s'approcha de Silbermann
et lui cria en ricanant :
&lt;&lt; Eh bien ! Juif, il paraît qu'on a pris ton père la
main dans le sac ? »
Silbermann blêmit et ne répondit rien.
Aussitôt, d'après cette scène, je conjecturai tout un complot ourdi par les ennemis de Silbermann, je vis un
désastre inouï fondant sur lui. ..
Hélas! cette fois-ci le pressentiment était juste. Quelques jours plus tard, Montclar, Robin et les autres élèves
de Saint-Xavier, arrivant au lycée le matin, annoncèrent,
montrant un journal, qu'une plainte était déposée contre
le père de Silbermann.

297

SILBERMANN

VI
Dès que cela me fut possible, j'allai vers Silbermann et
lui posai ùes questions. Il me répondit avec un mouvement d'insouciance mais cependant sur un ton précipité
qui trahissait son trouble :
- Il arrive à mon père ce qui arrive très fréquemment
dans son métier. Il a vendu comme authentiquement
anciens des objets qui ne le sont pas ou qui avaient été
restaurés. Il les reprendra, indemnisera l'acheteur, et
l'affaire n'aura pas de suite.
Il se trompait. Le lendemain, de nouveaux détails apprirent que la vente s'était faite à l'aide de faux papiers et
que l'acheteur lésé maintenait sa plainte. Ces explications
étaient produites par le journ?l qui avait le premier ébruité
l'affaire, La Tradition française, et qui appartenait à la
ligue des Français de France. On ajoutait que _d'autres faits
plus graves encore pourraient être reprochés à l'antiquaire
Silbermann.
·
Deux jours passèrent. L'anxiété de Silbermann grandissait visiblement. Etant avec moi, il tomba à plusieurs
reprises dans de lourds silences d'où il sortait par une
animation factice s'il se voyait observé, comme font ceux
qui veulent détourner de leur personne un soupçon.
Ce soin était nécessaire, car l'affaire Silbermann était
devenue au lycée le sujet de toutes les conve~sations. Dans
la cour, on chuchotait sur son passage, on le montrait du
doigt; et me rappelant ce qu'il m'avait confié sur sa sensibilité, sur son œil toujours en éveil, je pouvais imaginer
quelles étaient ses souffrances.
'
Un matin, La Tradition {fançaise annonça qu'une nouvelle plainte était déposée. Il s'agissait cette fois d'achat et
de recel d'objets volés. J'étais ;issez au courant des choses
juridiques pour savoir les conséquences possibles de ces

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

actes. Le soir, je m'empreGsai d'acheter un journal; je
l'ouvris fiévreusement. Je lus que le parquet avait retenu
la plainte et je vis, recevant un choc, que mon père était
le juge d'instruction désigné.
Le hasard fit que ma famille ne resta pas à la maison ce
soir-là et que je pus ainsi abriter mon trouble dans la solitude. Mais dans la solitude mon imagination grossit les
choses. Je comparai la situation où je me trouvais à l'ùn
de ces conflits, amenés par une horrible fatalité, qui forment le sujet des tragédies. Déchiré par les scènes que je
présageais, je restai éveillé toute la nuit.
Le lendemain matin, co1:nrne je partais pour le lycée, je
vis, m'attendant au coin de la rue, Silbermann.
« Eh bien ! tu sais ce qui se passe ? dit-il av,ec vivacité. Mon père est victime d'une machination abominable.
Je vais tout te raconter. Mais, d'abord, qu'est-ce que ton
père t'a dit ? »
Je répondis que nous n'avions pas parlé de l'événement.
« Ecoute-moi, reprit Silbermann . IL faut que tu saches
la vérité. Les Français de Ftm;ce, soit pour une vengeance
personnelle dont nous ignorons le môtif, soit par simp1e
antisémitisme, se sont mis en campa.gne contre mon père.
Chaque jour~ dans La Tradition française. il est insulté
copieusement et accusé de délits imaginait:es. Or, pour le
perdre, on n'a rien trouvé de mîeux que de lui tendre un piège.
Cet été, au cours de notre voyage en province~ mon père
a acheté beaucoup d'objets cl'art provenant des églises et
que les bons curés se hàtaient de soustraire aux inventaires
du gouvernement. Oui, il faut croi're que ces richesses
tutélaires ont moins de prix pour eux que les espèces sonnantes ... Le plus souvent, ces achats se faisaient indirectement. Aujourd'hui, on accuse mon père d'avoir, à plusieurs occasions, acheté des objets volés. Il ne peut s'adresser
aux vendeurs qui agissaient très probablement à l'instigation de ses enne1;nis et qui ont disparu. D'autre part, s'étant
déjà défait de quelques objeis, il e~t dans l'incapacité de

SILBERMANN

2 99

les restituer. Voilà les faits. Voilà sur quoi on ouvre une
instruction contre lui. &gt;i
Il s'était exprimé avec vigueur et -clarté. Visiblement il
se servait de tout son.art pour me persuader. Mais il en
avait à peine besoin, tant sa parole me trouvait crédule.
Puis, je me ressouven.i.is des propos tenus un jour chez.
Philippe Robin par l'oncle de celui-ci, et ils concordaient
avec les dessous que Silbermann me révélait.
Silberrnann souffla un instant ; ensuite il reprit sur un
ton plus bas, grave, pathéti.que :
« Telle est la vérité. Il importe que ton père la connaisse. Rapporte-lui tout ce que je viens de·te dire, je t'en
conjure. Fais-lui admettre ces chosês. Arrahge-toi pour
· qu'il conclue tout de suite à un non-lieu. Il ne faut pas
que mon père soit inculpé. S'il était poursuivi, songe à
mon avenir. Qu'adviendrait-il de ces beaux projets que tu
es seul à connaître, mon ambition d'écrire des livres, d'être
un grand Français ?. :. Peut-être serais-je obligé de quitter
le lycée ?... Que deviendrais-je? Sauve-moi de ce désastre ...
sauve-moi ... Une fois, tu te mppelles, tu as juré que tu
ferais pour moi tout ce qui serait en ton pouvoir ... Eh
bien ! je te le dis, mon sort dépend de toi.»
A ces paroles, je l'interrompis. L'émotion serrait ma
gorge. Mais je trouvais cette émotion si délicieuse que, de
gratitude, je pressais les mains et les bras de Silbermann.
Je lui promis de parler le soir même à mon père. Et tant
de naïveté entrait dans mes sentiments éperdus que je ne
doutais pas que mon père, entendant ce récit, ne ressentît
la même émotion que moi. Il me parut que ce serait
comme un beau présent que j'apporterais et que je partagerais avec lui.
Le soir, sans hésiter, le dbigt tremblant toutefois, je
fr_appai à la porte du cabinet de mon père. Sa voix juste
et sans nuances cria d'entrer.
Dans la pièce étroite, tendue, d'étoffe vert sombre, mon
père était au travail devant son lourd bureau de chêne

�300

LA NOUVELLE REVUE FRAN;ÇAISE

noirci. Derrière lui, dans une bibliothèque de même bois,
s'alignaient sous une monotone reliure de grosse toile,
noire également, les livres juridiques. Sur ce fond sévère
se détachait sa figure aux traits droits, privée , d'éléganc~
mais non d'un air de noblesse tant mon père y arborait
de raideur.
Je lui dis bonsoir d'une voix imperceptible, car, à peine
entré, il m'était apparu qu~ ma démarche était in~ensée: Et,
tout de suite, je lui annonçai que j'avais des renseignements
à lui donner au sujet de l'affaire Silbermann. Je me mis à débiter d'une haleine tout ce que j'avais entendu le matin, les
raisons politiques et les manœuvres suspectes de l'accusation,
l'impossibilité ou le père de mon ami était de prouver sa
bonne foi, la nécessité d'un prompt nof1-lieu afin d'arrêter les
.attaqu'es, enfin la version même dictée par Silbermann. .
Ou prenais-je l'audace et l'habileté nécessaires à ce plaidoyer, moi sî timide d'ordinaire et silencieux à l'excès? Je
l'ignore. Il rne semblait avoir devant la ~ue une _fl.an:~e
que rien de terrestre ne -pouvait obscurcir et ~m. fa1sa1t
rayonner dans mon esprit une chaleur extraordmaire. Ma
mission, répétais-je en moi-même, ma mission ! . .
Mon père m'avait écouté sans m'interrompre. Pms 11 me
fit signe d'approcher.
« As-tu vu récemment cet homme, M. Silbermann ?
Je répondis que non.
- Alors, c'est par ton camarade que tu es informé de
tout cela? ... C'est lui qui t'a sollicité d'intervenir, peut-être?
- C'est lui qui m'a rapporté la vérité, mais c'est ma
conscience, père, ma conscience qui m'a conduit vers toi.
- Tu emploies les mots sans discernement, mon enfant:
Ta conscience aurait dû au contraire t'interdire un acte qm·
risque de dévier la justice. Je n'ai pas encore pris _connaissance
&lt;les faits qui sont reprochés au père de ton ami. Je ne veu.x
rien retenir de ce que tu viens de m'en dire, et je ne saurais
préjuger la décision que je prendrai. i&gt;
• •
A ces mots, je compris que j'échouais dans ma rr11ss1on.

SILBERMANN

301

Mais comme si j'avais eu aux oreilles le « sauve-moi iJ ~e Silbermann, je voulus tenter un dernier effort. P?ur ap1t~y~r
mon père, je lui représentai la malédiction qm po~rsu~v1:t
Silbermann, son martyre secret, les transes où il v1v~1t
actuellement. Je lui avouai combien cet état me touchait;
je lui livrai, espérant l'attendrir, des preuves de ma folle
amitié et de mon tourment. C'était la première fois que
j'analysais mon cœur,. et, grisé par les paroles, je me déno~çais avec une ardeur candide. Dans mon emportement, Je
poussai ce cri ingénu :
« Ah ! je• ne savais pas qu'on pouvait éprouver un tel
sentiment pour d'autres que ses parents ! ii
Et dans un geste suprême, je tendis vers mon père des
mains suppliantes.
Mon père s'était levé. Ces mains que je tendais, il les
avait prises dans les siennes; il ne les serrait pas fortement
mais 1es retenait aux poignets avec la fausse douceur d'un
médecin. J'avais levé le visage vers lui. Son regard plongeait dans mes yeux.
cc Ce sentiment n'est pas normal envers un camarade.
D'où provient cet attachement entre vous? i&gt;
II avait dit ces mots avec une force qui trahissait une
arrière-pensée. Je ne pouvais répondre clairement à sa question. Il m'aurait fallu bien connaître les régions les plus
délicates et les plus mystiques de mon âme. J'esquissai un
geste d'embarras... Et tout d'un coup, dans ses yeux
sombres qui étaieut restés .fixés sur moi, j'entrevis, comme
une salissante ténèbre m'enveloppant, la basse conjecture
où il s'égarait.
Le soulèvement de mon être fut tel que, après avoir laissé
échapper un cri de révolte, je ne songeai pas à me disculper mais à fuir. Honteux de mon père, je détournai le visage
et tentai de défaire son étreinte.- Mais, maintenant, mon
père serrait les doigts.
cc Avoue ... avoue, proférait-il. &gt;J
-Je relevai la tête. Ce n'était plus mon père. Sa figure,

�302

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

constamment- rigide et rarement émue, était devenue
méconnaissable tant le soupçon et l'inquisition y imprimaient d'excitation et de vie. Elle s'était rapprochée de la
mienne, et, les prunelles brillantes, le souffie pressant, elle
m'interrogeait dans un langage muet, adroit et presque
complice, que je comprenais aussi mal qu'un innocent
l'argot des criminels.
Puis, cette expression disparut. Mon père réfléchit un
moment. Enfin il me libéra lentement, et, levant l'index
vers le ciel, il prononça ces mots : et Je me garderai de te condamner sans preuves. Mais
écoute-moi bien, mon enfant. Une amitié excessive telle que
celle qui te lie à ce garçon, est toujours à éviter. Dans ce
cas particulier, vu la situation présente de son père et la
mienne, elle ne saurait subsister. Je te prie donc de ne
plus le considérer comme un de tes camarades.»
Il avait repris sa pbysionomie habituelle. Et tandis que
je me retirais à reculons de son cabinet, ayant devant les
yeux son front empreint de justice et d'austérité, je m'avisai
avec stupeur combien ces vertus irréprochables favorisaient
les décisions inhumaines et les pensées indignes.
Le lendemain matin, je trouvai de nouveau Silbermann
posté au coin de la rue. H me demanda anxieusement le
résultat de ma démarche. Je ne lui racontai pas la scèn~ qui
avait eu lieu. Je lui dis seulement que mon père ignorait
encore l'affaire et qu'il ne m'avait rien promis.
cc Mais qui pourrait agir sur lui ? dit Silbermann avec
impatience ... Uo de ses collègues ? Une personnalité politique? ... Mon père en connaît plusieurs. »
Je hamsai les épaules et le détrompai. Etait-il raisonnable
de croire que celui qui avait accueilli si rudement la prière
de son fils pùt se laisser fléchir par un étranger ?
Silbermann reprit d'un ton accablé :
« Ce matin encore, il y a dans La Tradition Française un
.article terrible contre mon père. Maintenant que son cas

SlLBERMANN

est soumis à la justice, est-te .que ses ennemis ne devraient
pas l'épargner? i&gt;
Nous fùmes dépassés à ce moment par un groupe d'élèves
de St-Xavier qui se rendaient au lycée et qui, à la vue de
Silbermann, se retournèrent à plusieurs reprises, en ricanant
et en sifflant. Aussitôt Silbermann se redressa et prit mon
bras avec une feinte désinvolture, tout en me disant sour-&lt;lement ,
c&lt; Hein ! Regarde-les... Quelle cruauté !... Ah l je la
sens bien, la. charité chtétienne ! &gt;J
Puis il continua avec une figure farouche:
« Mais ils ne triompheront pas de moi. Ils veulent me
chasser d'ici. Je résisterai. Je leur prouverai que moi, je les
ai, les qualités que l'on prête à ma race. Après tout, je ne
suis pas le premier Juif que l'on persécute. - »
Et je sentis ses doigts qui s'agrippaient profondément .à
mon bras.
Mais s!il n'était pas le premier, on eût dit que sa chétive
personne fîlt chargée de la réprobation universelle et
légendaire j~tée sur Israël. Car, au lycée, depuis que Silberma.nn p~ssa1t pourle fils d'un voleur, ceux qui le taquinaient
p~r si~:ple !eu et non parce qu'il était Juif, changeaient de
dispos1t10n a son égard. Il semblait que cette disgrâce eô.t
o~v~rt leurs. yeux; ils découvraient maintenant le type
sem1te de Silbermann, de même que l'on remarque le
pouce monstrueux et les oreilles décoilées de l'homme
pl~cé entre deq~ gend~rmes. Mêlés aux autres, ils accept:u~nt de le flétnr par l mYective commode de cc sale juif i&gt;.
Et a présent, chacun, sans exception, accablait Silbermann
sous l'opprobre de sa race. De même chacun sans distinct_ion d'opi~ion, lisait le journal royaliste où to~s les jours
l~, p~re de Silb~rmann était traité de voleur, de pilleur
d eghses, et déptmt sous des traits comiques et odieux. Silbermann en trouvait des exemplaires partout, jetés à sa
place en classe ou glissés dans sa serviette.
Les attaques avaient repris et devenaient chaque iour

,.

�304

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

plus violentes. On guettait l'arrivée de Silbermann dans la
cour, et dès qu'il était aperçu, les huées s'élevaient. Alors
je volais vers lui et lui frayais son chemin. Nous ~va~cions
ensemble au milieu de la poussée générale. Les ra11lenes et
les injures s'entrecroisaient sur notre passage.
« Voleur ... En prison ... ,, lui criait-on.
Craignant par-dessus tout, ainsi qu'il m'en avait fait part,
que le retentissement donné à l'aventure de son père ne
l'obligeât à quitter le lycée, Silbermann s'efforçait de ne pas
grossir ces scènes et ne ripostait pl_us comme nag~ère.
Endurant les insultes et les coups, baissant le front, 11 se
dirigeait vers la classe avec une adroite ténacité, comme si
atteindre son banc eût été la seule pensée dans sa tête.
Et moi, tandis que j'allais ainsi côte à côte avec lui et
confondu dans la même ignominie, je savourais un sentiment délicieux. « Je lui offre tout, disais-je intérieurement, l'affection de mes amis, la volonté de mes parents
et mon honneur même. » Et en me représentant ces
sacrifices, un grand souffie gonflait ma poitrine, tel que si
j'avais été transporté sur une cime. . .
.
, .
Nos professeurs eux-mêmes ne d1ss1mula1ent pas a Sîlbermann leur improbation. L'un l'avait relégué au fond de
la classe, comme s'il l'eût jugé indigne d'y prendre place,
et ne l'interrogeait que du bout des lèvres. L'autre tolérait
sur Je tableau noir les inscriptions insultant Silbermann
qu'on y traçait fréquemment, et même se plaisait à les lire
du coin de l'œil. Ces procédés n'échappaient pas à Silbermann, mais il ne le montrait point. Là encore, pour les
mêmes raisons prudentes, il maîtrisait sa fierté et son
caractère prompt. Je reconnaissais à peine sa figure; sauf
une grimace amère de la bouche, comme s'il eût vrairn~nt
bu l'affront, elle prenait à ces moments une expression
humble et insensible. On eût dit que maintenant, pour
arriver à ses fins , il déguisât sa jeune et superbe nature
sous un vieil habillement légué par ses pères, habillement
servile et honteux mais d'une trame à toute épreuve .

SILBERMANN

Le tapage autour de Silbermann grandit au point que le
proviseur fut obligé de prendre certaines mesures. On
redoubla de surveillance dans notre cour. Un répétiteur fut
chargé de se tenir à la porte du lycée et de l'escorter jusqu'à
sa classe. Alors on n'entendit plus cette rumeur qui annonçait sa venue, mais tous les élèves, formant la haie en
silence, allaient le voir passer. Silbermann avançait. Son
visage était affreusement pâle. J'apercevais entre ses paupières, fixement abaissées, un regard• court et aigu tel une
dague perçant sa gaîne. Il se glissait le long du préau, suivi
d'un homme en noir à la physionomie sévère et ennuyée.
Et cette sorte de cérémonie donnait à ses malheurs comme
une confirmation officielle qui les aggravait.
Mais si douloureuse que fût sa situation, il l'acceptait.
&lt;&lt; Tout m'est indifférent, me disait-il, pourvu que Je
reste au lycée. »
Hélas ! Il ne se doutait pas que ce serait à cause de
celui-là même auquel il se confiait qu'il n'y resterait
pas.
Un jour, comme nous venions de sortir du lycée où il
avait dû subir quelque pénible avanie - et c'était peutêtre aussi un jour que son père était interrogé - il se laissa
aller au découragement.
« Je suis à bout, soupira+il. Toute cette haine autour
de moi!. . . Ce que j'ai rêvé ne se réalisera jamais, je le vois
bien ... A quoi bien persister ?... Je devrais partir. &gt;)
Je voulus le réconforter et, pour qu'il sentît mon affection, je lui dis :
c, Et moi ? Que deviendrais-je si tu me quittais ?
- Toi? répondit-il avec une certaine rudesse, tu ne
tarderais pas à m'oublier, tu irais retrouver Robin .
Je protestai, indigné :
- Jamais. ,&gt;
Je saisis sa main et la gardai dans la mienne. Mais il continua à se lamenter ; et son accent était si désespéré, si fatal,
20

�306

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

annoncait avec tant de force le dénouement inévitable que,
machi~alement, comme cédant à l'injonction du destin, je
lâchai r,a main. Et à cet instant précis, je vis, à quelques
pas, sort-ant de l'ombre où sans dout~ elle guettait mon
passage, ma mère. Elle avança vers-m01.
.
_ C'est ainsi que tu obéis à ton pè-re, me dit-elle d'une
voix haute et sévère.
•
Silbermann, ayant ôté son chapeau, s'était approché d'elle,
la main tendue.
Se tournant à peine vers lui, elle· lui jeta sans pitié :
- Vous devriez comprendre, Monsieur, que les circonstances ont rendu impossibles toutes relations entre
vous et mon fils. »
Cet affront amena instantanément sur te visage de Silbermann une expression de haine qui, se mélangeant à
l'intention courtoise, lui composa un masque bizarre et
équivoque. Arrêté net dans son sal~t mais encore co~~bé,
son corps parut prêt à bondir. Sa mam, revenue en arnere,
se dissimula par un geste contourné. Et je se~tais au de.dan~
de cet être, longtemps opprimé, un bomllonnement s1
violent que, sa face un peu asiatique et son attitude double
se rapprochant dans ma mémoire de je nê s-:.ïs quelle image
romanesque, j'eus la pensée que fallais voir reparaîrre cette
main, brandissant féroce1nent sur ma mère une lôngne
lame courbe.
Il resta hésitant un moment, grimaça vers moi un sourire qui découvrit des mâchoires serrées, et nous t0urna le
dos.
Mais déj à ma mère m'entraînait à grands pas.
Son air n'eût pas été plus grave si elle m'eût surpris
en train d'incendier n:otre maison.
« Malheureux r tu ne songes sans doute pas aux conséquences de tes actes, dit-elle . d'une voix _frémissante.
Ne comprends-tu pas que tu nsques de ;mner la c~rrière de ton père ?... Il suffirait que quelqu un de rnalmtentionné ébruitât tes relations avec ce garçon pour que

SILBERMANN

ton père fût blâmé, changé de poste, destitué peut-être !...
Et comment ne vois~tu pas qu'en même temps c'est ton
propre avenir que tu es en train de compromettre ? Ce
Silbermann, ce Juif beau parleur, qui te mène co.mme il
veut et que tu soutiens contre tous, que te donne+il en
échange?... Il te fait perdre tous tes amis; il t'éloigne
des milieux qui pourraient t'être utiles pius tard. Bientôt,
il te faudra choisir une carrière, prendre ta course ... qui
te mettra le pied à l'étrier ? Un marchand d'antiquités
plus ou moins véreux.? ... Bonne recommandation ! Vois
comme elle agit aujourd'hui : son fils et toi vo'l!ls êtes
dans la cour du lycée ainsi que deux parias.,. oui, je s:l!.is
cela. Je sais aussi que tu passes des journées entières dans
la maison de ce garçon ... Mon enfant,. comment as-tu pu
en arriver là ?... Toi si délicat, si sensible à la tradition de
notre famille ... toi qui naguère n'admirais rien qui s'éloignât de notre foyer. .. qui répétais, quand tu étais petit,
en te redressant : « Je veux ressembler à père et à grandpère »... comment te plais-tù à présent a-vec ces ge.ns qui
n'ont ni feu ni lieu.? »
En ra:ppelant à ma conscience ces engagements puérils,
ma mère espérait me regagner. Mais elle ne réussissait
pas. Au contraire : frappé déjà par la manière brutale dont
elle ~vair attaqué Silbermann, j'éprouvais à mesure qu'elle
~arl~1t un~ surprise qui m'éloignait d'elle. Cette voix que
lavais touiours entendue vanter le bien et la bo!llté trouvait
des accents plus forts pour exalter l'intérêt et me pousser
aux ac:es calculés. Etait-ce possible? Je n'en revenais pas.
Lo~s~u elle m~ demanda quels avantages je retirais de mon
am~tié avec S1lberrnann, je crus_ une seconde, dans l'obsc~nté tombée, qu'une autre femme, une inconnue, avait
pns sa p~ace ~t me questionnait. Je la regardai, étonné.
Elle portait ce Jour-là une :rmp,le mante de couleur sombre
gu~elle revêtait lorsque l'œuvre de bienfaisance dont ell;
était la secrétaire la chargeait de quelque enquête dans une
famille· d'.m d.igents. A'ms1· enveloppée, ses mouvements

�SILBERMANN
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

restaient cachés. Et je me demandais si les pensées véritables de ma mère ne s'étaient pas toujours dissimulées de
la sorte sous des plis austères.
Son agitation ne s'apaisait pas. Elle attendait de moi
une parole de soumission, une promesse. Mais je m'obstinai dans le silence. Nous arrivâmes à la maison. En me
laissant, elle me dit :
- Puisque tu ne veux pas entendre raison, je saurai
bien te soustraire à cette influence.. &gt;&gt;
Le lendemain, qui était jour· de congé, je ne vis pas
Silbermann. Le jour suivant, il ne parut point à la classe
du matin. Et bientôt on apprit que le proviseur avait
envoyé une lettre à ses parents, leur donnant le çonseil,
vu le désordre dont il était la cause, de retirer leur fils du
lycée.

VII
Comme je veux, aujourd'hui, retracer mes sentiments
lorsque j'appris cette nouvelle, il me semble que mes
souvenirs sont les lambeaux d'un rêve, et d'un rêve
affreux. Je me retrouve au lycée ayant presque perdu
la notion de ce qui m'entoure, remarquant à peine les
figures railleuses de mes compagnons et restant indifférent
à leurs sarcasmes. Dans ma tête, des questions s'élancent
avec un bourdonnement infini : &lt;&lt; Est-ce ma mère qui l'a
fait renvoyer ?... Que devient-il ?... Où le voir ?... Comment le sauver? &gt;&gt;
Je lui écris successivement deux lettres ; elles restent
sans réponse. Et comme je n'ose me présenter chez lui
où je sais que maintenant mon nom est haï, je vais rôder
autour de son habitation dans l'espoir de le rencontrer.
· Une fois, je m'enhardis à interroger quelqu'un de sa maison et, sur l'information vague qu'il est sorti, je décide
d'attendre son retour. Il y a devant sa demeure un jardin
dont la grille est entrebâillée. Je me glisse là et, posté dans

l'obscurité, je surveille les allées et venues · dans la rue.
Tenant des mains les barreaux de fer dont le froid me
glace, je jure de ne desserrer les doigts que quand Silbermann apparaîtra et pour me précipiter vers lui. Chaque
ombre, chaque voiture qui passe, me font tressaillir. Les
heures_ s'écoulent .. La nu~t est tout à fait tombée. Enfin,
les rnams engourdies, épuisé de fatigue, je rentre chez moi,
me reprochant rudement ce manque de fermeté. Mes
parents, après ~•avoir attendu longtemps, se sont mis à
tabl: et achèvent de dîner. Est-ce réellement moi pour qui
la regle du ~oyer fut toujours un évangile, qui rentre de
la sorte,
. . le .visage hagard et sans un mot d'e x cuse ;i. Est-ce
m01,
.
· · dsi épns
1 des ,traits. , sereins de ma mère , qu1· les 1aisse
amsi éso és par 1anxieté et la peine ;i· Est- ce m01,. s1. respectueux envers mon père et si soumis, qui repousse sa
d~mande d'explications avec un tel accent que mon père,
decontenancé, bat en retraite ?
Oui, ces scènes
furent réelles ,. mai·s elle s avaient
.
.
co~1me 1,a tei~te . du rêve ou plutôt il me semblait
quelles
·s encharnaient
. , hors de ma volonté • Et tout se
Pré sentait,
ce soir~la, sous une apparence si nébuleuse
que,
regardant
droit devant un miro;,.
•
r
.u et apercevant un
visage rarouche et des yeux enfiévrés 1· e c
dans ma chambre d'A.
'
rus. me trouver
1~u~sbelles, en face du portrait de
m
,
r o~lloncle, 1 étrange m1ss10nnaire en révolte contre sa
rami e.
•
Dix jours passèrent pendant lesquels 1·e n'
nouvelle de Silb
,
eus aucune
sur l' rr .
d ermann . J avais peu de renseignements
arraire e son père '. 1e
. savais
. . seulement par les
.
J~urnaux~ que l'instruction se poursufrait et 'ue mon
pere avait convoqué plusieurs témoins E fi q
b
de ce t
·
· n n, au out
emps, Je reçus une lettre de lui Il m'o· ff .
rendez
fi •
·
rait un
-vous, me xa1t la date et il aJ·outait . J
l
lendemain. »
'
· « e pars e
Le lieu qu'il m'ava1't 1D
· d'iqué était près de sa maison.

�310

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je m'y trouvai avant Jui. Je le vis venir de loin ; et,
œmme je l'aperçus, je me ressouvins de notre première
rencontre. 11 avançait avec Ja même dé:marche, tout
agité, Je front inquiet ; mais, cette fois-ci, -ce n'était
point une apparence qui le faisait imaginer entouré d'ennemis.
Je courus vers lui. L'émotion, la gêne, me firent balbutier
je ne sais quoi. Il m'interrompit :
« Je n'ai pas répondu à tes lettres, ne voulant pas être
cause d'un désagrément entre tes parents et toi.
Son ton était trèscalme,mais je sentais qu'il se contenait.
Il reprit:
- Tu sais que ce sont !!Ux qui ont demandé mon renvoi du lycée ?
Je fis un geste navré.
- Oh ! Cela vaut peut-être mieux. Ma situation était
devenue .impossible ... Alors - continua-t-il d'une voix
moins assurée - ie pars ... je pars demain. .. pour l'Amérique.
- Tu vas en Amérique? m'écriai-je. Mais pour combien
de temps? Quand reviendras-tu ?
- Jamais, répondit-'il d'un ton résolu. Je m'établis chez
un de mes oncles.
]'.étais consterné.
- Pourquoi prendre une telle décision ? murmurai-je
faiblement en saisissant ses mains.
- Pourquoi? ... Parce que l'on m'a chassé de ce pays,
déclara-t-il en se dégageant par une saccade.
Un passant remarqua ce geste et se mit à nous observer.
- Prends garde~ dit ironiqu1ement Silbermann. Ne restons pas ici. 11 ne :faut pas que tu sois "VU en aussi indigne
compagnie. »
Il m'entraînt vers le Bois .de Boulogne. Nous prîmes
un petit chemin qui serpentait sur les fortifications et où
personne ne se montrait. Je marchais silendensement à _son

SILBERMANN

311

côté. Mes bras, écartés par lui, étaient retombés et me semblaient tirés par des poids.
« Oui dit-il, étouffant avec peine sa colère - je
pars, j'abandonne mes études, je renonce à tous mes projets.
Le frère de mon père, mon oncle Joshua, qui est courtier de pierres précieuses à New-York, me prend dans ses
affaires.
Ils triomphent, les Français de France / Songe donc :
un Juif de moins auprès d'eux !... On va se ·réjouir à
Saint-Xavier lorsqu'on apprendra cette nouvelle !. .. Ah !
les imbéciles ! Croient-ils, parce qu'ils ne me verront plus
ici, qu'ils auront un ennemi de moins ? Ne savent-ils pas
que c'est pour avoir été rejetée toujours et par tous que
notre race s'est fortifiée au cours des siècles ? )&gt;
Sa voix sifilait. Les muscles de son cou, raides et
gonflés, faisaient penser à une nichée de serpents redressés.
Puis, éclatant tout à coup et lançant les mots avec feu
comme s'ils jaillissaient d'un brasier secret:
« Pourquoi cette explosion d'antisémitisme en France?
Pourquoi l'organisation de cette guerre contre nous ? Estce un mouvement religieu:1{ ? Est-ce le vieux désir de vengeance qui se ranime ?. . . Allons donc ! Votre foi n'est
plus ~.i vive ! Non, ce n'est pas si haut qu'il faut chercher
les _raisons de
attaques. Je vais te dire quels sont les
vémables mobiles qui vous font agir : c'est un bas égoïsme
'
l' . 1
,
c est envie a plus vile. Depuis quelques années, il est
venu dans votre pays des gens plus subtils, plus hardis,
plus tenaces, qui réussissent mieux dans toutes leurs entreprises; et au lieu de rivaliser avec eux pour le meilleur
résultat commun, vous vous liguez contre eux et cherchez
à :ous en débarras_ser. Votre haine, c'est le sentiment qui
fa1t q~e quelquef~1s dans une équipe d'ouvriers, celui qni
travaille plus habilement ou plus vite reçoit des autres un
coup de couteau. Cela es_t si vrai que la classe la plus
acharnée contre nous est la bourgeoisie, la haute bour-

:os

�312

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

geoisie, parce qu'elle voit apparaître des concurrents dans
des carrières qui jusqu'ici étaient son apanage. Regarde la
fureur avec laquelle ton ami Robin, dont la nature est
pourtant bien innocente, défend la charge de son père, le
notaire, celle de son oncle, l'agent de change. C'est autour
de lui, bien plus que dans l'aristocratie, laquelle en raison
de son oisiveté a besoin de notre richesse, bien plus que
dans le peuple, qui ignore tout de cette prétendue guerre
traditionnelle, que l'on crie le plus fort&lt;&lt; Mort aux Juifs ».
Il y a, il est vrai, le cas d'un Montclar, mais de tels
cas sont l'exception. Ils se produisent lorsque l'hérédité
d'un lointain ancêtre noble - chef de bandes qui vivait
d'aventures - se réveille tout à coup et veut s'exercer dans
un temps qui n'est plus celui des croisades et des grandes
rapines. Nés violents et durs, méprisant la pensée, répugnant à tout métier, ceux-là se jettent dans toutes les querelles, si déloyales, si funestes qu'elles soient, et finalement,
désœuvrés dans notre civilisation, ils vont se faire tuer en
Afrique.
Comment justifiez-vous votre aversion pour le Juif?
Par les traits affreux que la légende lui attribue ?... Ils
sont tous absurdes. Sa ladrerie, par exemple ?... Tiens,
regarde plutôt par ici, considère ces maisons.. . &gt;J
Il me désignait le riche quartier nouvellement fondé à
la Muette, en bor&lt;lure du Bois. Toutes les habitations,
par leur architecture, éveillaient l'idée de luxe et de prodigalité.
&lt;&lt; Là est l'hôtel que Henri de Rothsdorf fait construire
pour ses collections. Derrière, se trouve celui de Raphaël
Léon, qui a fait copier un pavillon Louis XVI. Ce toit
élevé, c'est la maison qui appartient à Gustave Nathan, le
plus bel immeuble de Paris, dit-on. A côté est celle où
j'habite, ainsi que les Sacher et les Blumenfeld. Et ainsi
de suite ... Je pourrais te citer toutes les constructions
voisines. C'est une vraie juiverie que ce quartier. Mais
elle n'est pas mal, hein? Nous faisons bien les choses !. ..

SILBERMANN

Quoi donc encore ? Les Juifs sont sales? ... Vraiment?
Où crois-tu que l'on trouve plus de salles de bains dans.
'
ces maisons-là ou dans les hôtels du Faubourg ?... Ils
sont rapaces aussi ?... Est-ce que tout homme qui travaille ne cherche pas à gagner de l'argent ?..• Ils sont
voleurs ?.. . Ah ! mon ami, si tu connaissais les louches
brocantages que les plus beaux noms de France viennent
proposer à mon père, tu conviendrais que noti:e façon de
nous enrichir dans les affaires est bien honnête ? Si tu
avais entendu, comme moi, Ja scène qui a eu lieu un
jour, ~hez nous, entre le duc de Norrois et mon père,
tu serais éclairé. Norrois, dans je ne sais quel marché avait
volé mon père, mais là, volé, ce qui s'appelle voler. Mon
pè~e 1:a~ait découvert. De la pièce voisine je l'entendais
qm cna1t: « Comment! Vous avez fait cela? &gt;J Ah! il ne
lui d~nnait plus du Monsieur le duc !. .. Et l'autre, la voix
~uppliante : « Du calme, mon bon Silbermann, du calme ...
Je réparerai tout ... vous serez indemnisé ... je vous en
donne ma parole. &gt;J Le lendemain, la duchesse de Norrois
envoyait des fleurs à ma mère. Mon père n'a jamais été
ren:iboursé de ce qu'il avait perdu. Il n'a jamais porté
plamte.
« Je sais, je sais ... vous n'alléguez pas seulement contre
nous les tares individuelles. Vous soulevez des questions
plus graves. Il y a, paraît-il, l'inconvénient social : nous
form~~s un état dans l'état; notre race ne s'assimile pas
au milieu ; elle ne se fond jamais dans le caractère d'un
pays .. . Comment en jugez-vous ? Est-ce possible autrement ? Durant des siècles nous avons vécu parqués
comme des troupeaux, sans alliances concevables avec le
dehors. Il n'y a pas cent ans que, en certains pays nous
avons cessé de voir des chaînes autour de notre résidence.
Veut-on que nos .liens héréditaires se dénouent du jour
a_u_ lende~ain ? Et ne comprenez-vous pas que vos dispos1t1ons hameuses ne font que les resserrer ? Et puis, est-ce
que chacun, dans une même nation et malgré un sang

�LA NOUVELLE REVUE FllANÇAlSB

collectif, n est pas soumis aux courants variés de son hérédité, hérédité de classe, hérédité de religion ? Si, moi, je
suis Juif, es-tu assez protestant, toi, avec ta conscience
scrupuleuse, tes pactes solennels, ton prosélytisme sournois, ta sentimentalité retenue sous un air austère ? Ab !
tu es resté bien fidèle à tes ancêtres calvinistes. Et entre
un Montclar, issu d'une caste de chefs, rebelles même à
leur prince ; un La Béchellière, fils de médiocres hobereaux qui n'ont jamais vu plus loin que l'étendue de leurs
terres ; un Robin dont la famille n'a pris rang que depuis .
la Révolution ; et toi, d'une humble lignée huguenote .. .
il y a autant de différence qu'entre des types de race
distincte; il y a chez vous autant d'éléments prêts à se
corn battre.
cc Mais ce n'est pas tout. Votre grand grief, c'est l'esprit juif, le fameux esprit juif, ce dangereux instinct de
jouissance immédiate qui corrompt tout génie, empêche
d·e rien créer qui soit éternel, avilit la pensée 1... Or, ne
crois-tu pas qu'un peu de cette semence pratique ferait du
bien à votre sol ? Si dans ce pays partagé entre les visionnaires du passé et ceux de l'avenir, quelques hommes
venaient qui vous enseignaient à tirer plus de profit du
temps que vous passez sur terre, n'apporteraient-ils pas
précisément ce dont vous avez besoin ? Et si, une fois
mêlées au vôtre, quelques gouttes de ce sang nouveau,
riche en sensualité, redoublaient chez vous la faculté de
sentir, vous ne seriez pas transformés, comme certains
le craignent, en bêtes flairant. les choses. L'intelligence
d'Israël a assez brillé à travers les âges pour que vous
soyez rassurés.
« Etre Juif et Français, que cette alliance pourrait être
féconde! Quel espoir j'en tirais! Je ne voulais rien ignorer
de ce que vous avez pensé et écrit. Quelle n'était pas mou
émotion lorsque je prenais connaissance d'une belle œuvre
née de votre génie ! Tu le sais, toi, tu m'as vu à ces
moments. Il m'arrivait ·alors de rester silencieux ; tu me
1

SILBERMANN

questionnais en vain... C'est que j'écoutais cette beauté
s'unir sourdement à mon esprit, oui, à mon vil esprit
juif!
« Je me souviens du jour où j'ai ouvert pour la première
fois les Mérrwires d'Outre-tombe. Je ne connaissais que le
Génie du Christianisme ; je jugeais mal Chateaubriand; je
n'aimais pas ces tableaux pompeux et froids. Et tout à
coup, je contemple Combourg; ie découvre le .passage sur
l'Amérique, sur l'émigration; je suis entraîné dans le
tumulte prodigieux de ce cerveau.. . Quelle fièvre m'a
saisi ! En moins d'une semaine, j'ai achevé les huit
volumes. Je lisais une partie de la nuit et, lorsque j'avais
éteint la lumière et fermé les yeux, certaines phrases restaient dans ma tête comme des feux éblouissants qui me
tenaient é•eillé.
« Je me sou viens aussi des heures passées à former et
reformer mes projets d'avenir : d'abord le plan de mes
études au sortir du lycée, puis le sujet de mès premiers
essais. Je n'avais point d'impatience, car je ne voulais pas
être marqué de la bâte et de l'avidité que l'on reproche à
ceux de ma race. Pourtant, je rêvais du jour oû je lirais
mon nom imprimé.,. Eh! bien ce souhait a été réalisé.
Une fois mon nom a été imprimé ; et il était même suivi
d:une description. C'était dans La Tradition Française:
Silbermann fils, un hideux avorton juif... Ainsi vous
m'a~•ez accablé de coups, moi qui ne songeais qu'à vous
servir. »

Sa voix était étranglée. Il s'arrêta et baissa la tête. Des
larmes coulèrent sur ses joues.
Ce discours singulier., ce mélange de plaintes et de malédictions, avait provoqué en moi autant de compassion que
d'embarras. Je voulus placer un mot.

- Mais je n'ai pas agi ainsi, prot'estai-je. Je t'ai tout
donné. Je t'aurais sacrifié tout. Maintes fois je te l'ai
prouvé.
Alors, relevant 1a tête et redressant brusquement le ton. :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_ Crois-tu donc que je ne le méritais pas ? N'en
déplaise à ta mère, cette bonne protestante qui a si b~e.n
pratiqué à mon égard la charité évangélique,_ mon amitié
valaic mieux pour toi qu'aucuµe autre, s01s-e? :s:ur~.
Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que Je t a1 fait
connaître et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue
auprès de tes camarades ordinaires et même au?r~s ~e:
gens de ton entourage ?.. . Allons, ré~onds !: ·. ~1a15, J~ n :~
qu'à revoir ta figure lorsque tu m écoutais, Je n a1 qua
répéter tes propres paroles .. Une foi~ t~- m'as d~t que dans
une conversation avec moi tu avais 11mpress1on que les
idées te venaient plus vites, plus nombreuses, et que tu
pouvais les développer plus intelligemment... E~ ! c'est
un mérite estimable que d'exercer une telle action sur
l'esprit de quelqu'un. Cette capacit1 d'a?ime_r un cervea~
n'est pas départie, que je sache, aux etres mféne~rs ... Ou'., ,
voilà le fait qui domine tout : nous sommes mieux doues
que les autres, uous vous sommes supérieurs. Si tu n'en
es pas convaincu, compte-nous à trav~rs le m~nde =. sept
millions ... en France quatre-vingt mille... pms vois les
places que nous occupons. Ecoute bien çe q~e je _vais te
dire : le peuple d'élection, ce n'est pas ~ne ~1vagauon ~e
prophète mais une donnée ethnologtque a laquelle Je
crois de toutes mes forces. &gt;&gt;
Il s'interrompit et humecta ses lèvres comme ~ltéré~s
par cette ·proclamation ardente. Tout en_ parlant, il ét~1t
allé se placer à quelques pas deva~t ~01 sur_ u~e, peute
élévation que formait le terrain et ~ où il domma1t 1 espace
environnant. A travers les larmes une expression superbe
avait paru sur sa face ; ses lèvres,. devenues ver~eilles,
étaient épanouies. C'était Sion renaissant de ses_ ruines ..
Le ciel, ce jour-là, présentait un aspect qm frappait.
D'un côté, le disque orange du soleil, se rappro_c~ant de
l'horizon, faisait imaginer de chaudes terres ménd10nale~.
Et à l'opposé, plus haut, frileusement cachée ~n parti_e
dans un azur neigeux, une lune pâle transportait 1espnt

SILBERMANN

31 7

sous un climat boréal. Sur ce fond qui contenait l'univers, la silhouette de Silbermann se dressait telle une
vision allégorique. L'air tremblait sous ses paroles, était
fouetté par ses bras. Il semblait le maître du monde.
- Comprends-tu à présent combien j'ai été outragé ?
reprit-il. Et me demandes-tu encore pourquoi je quitte
la France sans intention de retour ?... Oh ! je sais, j'aurais
pu supporter ces débuts difficiles, m'habituer ou patienter,
comme bien d'autres de ma race. Non, ceux-là je vous les
laisse. Vois-tu, chaque pays a les Juifs qu'il mérite ... ce
n'est pas de moi, c'est de Metternich.
« Maintenant, je suis sorti de mes rêves. En Amérique,
je vais Jaire de l'argent. Avec le nom que je porte, j'y étais
prédestiné, hein !. . . David Silbermann, cela fair mieux
sur la plaque d'un marchand de diamants que sur la couverture d'un livre! Je ne me suis guère préparé jusqu'ici à
cette profession, mais mon avenir ne m'inquiète pas; je
saurai me débrouiller. Là-bas je me marierai suivant la
pure tradition de mes pères. De quelle nationalité seront
mes enfants? Je n'en sais rien et ne ·m'en soucie pas.
Pour nous, ces patries-là ne comptent guère. Où que nous
soyons fixés à travers le monde, n'est-ce pas toujours en
terre étrangère ? Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'ils seront
Juifs; et même j'en ferai de bons Juifs, à qui j'enseignerai
la grandeur d-e notre race et le respect de nos croyances.
Alors, s'ils sont hideux coml)'le moi, s'ils ont une âme
aussi tourmentée que la mienne, s'ils souffrent autant que
j'ai souffert, n'importe! ils sauront se défendre, ils sauront
surmonter leurs épreuves. Ils seront soutenus par ces secrets
invincibles que nous nous transmettons de génération
en génération, par cette espérance tenace qui nous fait répéter
solennellement depuis des siècles : cc L'an prochain à Jérusalem. » Non, je ne suis pas en peine de ce qu'ils deviendront. Si c'est la puissance de l'argent qui prime toutes les
autres, ils suivront la même voie que leurs pères. Si cette
souveraineté est ébranlée, si un principe nouveau vient

�318

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

bouleverser l'ancit.!n ordre, alors ils changeront de profes_
sion, de nom, et ils exploiteront les idées régnantes,
tandis que vous autres, pauvres niais, vous vous y o pposerez ou vous les subirez, mais vous ne les utiliserez pas.
« Voilà. J'ai fini. Je désirais faire entendre toutes ces
choses à quelqu'un. Maintenant nous n'avons plus rien à
nous dire. Adieu. »
Il toucha mon épaule d'un geste définitif, descendit du
glacis en trois bonds et en un moment il disparut, com11:1e
un propliète cesse d'être visible aux yeux des humains
qu'il est venu avertir.
Je le laissai aller sans un mot, sans un geste. J'étais
comme stupéfait. Après quelques instants, tandis que les
paroles que je- venais d'entendre retentissaient encore en
mo~ je regardai alentour. Les fortifications m'offraient
une perspective désertée. Assez loin, au pied d'un bastion,
un groupe de soldats s'exerçaient au clairon. Ils m'apparurent minuscules et pareils à des jouets.

VIII
Ce fut ma dernière entrevue avec Silbermann. Notre
séparation me fut moins douloureuse à la suite de ces
étranges adieux. Toutefois lorsqu'il eut cessé définiùvement
d'être mêlé à ma vie, je tombai dans une profonde désolation. Sa personne même ni la fin de notre amitié n'en
étaient cause. Je souffrais de ne plus recevoir, chaque
matin, à mon réveil, en même temps que la première
flèche du jour, l'inspiration de cette tâche glorieuse. Habitué
aux rudes efforts et aux sacrifices qu'elle m'imposait, je
me résionais mal à des acteS indifférents et sans nobles
visées. L'existence avait perdu tout prix et m'apparaissait
aflreusement morne.
Cette impression provenait aussi de ce que Silbermann,
en m'apportant une multitude de notions nouvelles, avait

SILBERMANN

319

détruit la plupart de celles que je possédais. Et maintenant
que 50n esprit mobile n'était plus là pour entraîner Te
mien, je m'apercevais de ces ruines.
Elles se trouvaient partout.
Enclin à contredire, prompt à exercer son sens critique
Silbermann m'avait rendu habile à discerner le défaut d~
c~oses. Ainsi, en matière de littérature, il avait l'habitude
d appuyer toute admiration par quelque dénigrement · et
~omme son g~ût changeait sou,ent, il était fréquent' de
l entendre dépnser par un raisonnement subtil une œuvre
que peu auparavant il avait placée au-dessus de toute autre
Je _l'avais t~op écouté. Par ces rabaissements successifs iÎ
avait .,abo~tl à me _démontrer l'imperfection de tout ce
que J_ avais Ju. Mamtenant, quand je relisais uu lfrre
que _J'avais a_iml: naguère, je ne retrouvais plus jamais
le m_eme sentLID~nt absol~. La notion obscure que toute
qualité _est relative empo1Sonnait les jouissances que me
procur~1t la. lecture et arrêtait mes curiosités nouvelles.
~nfin, mst~1.11t par Silbermann avec légèreté et confusion,
Je ~e voya~s plus, dans tout ce que les hommes ont écrit,
qn un sténle
remuement
de pensées et d''images qui. se
.
.
perpétuai: depu1S des siècles. Et devant ma bibliothèque,
comme ~1 la trop avide intelligence du jeune Juif m'eût
con:1mun1qué la satiété fameuse d'un de ses rois, je songeais aux paroles de !'Ecclésiaste ~ « Quel avantage r .
à l'h
.
ev1ent11 . omme de la peme qu'il se donne? ... Tout n'est que
vanné et poursuite du vent. »
Mais c'était _dans notre foyer que les ruines causées par
le passage de Stlbermann
étaient le plus sensibles . Là , tous
.
di
é
mes
eux
ta1ent
renversés.
Les idées en honneur, nos pemes
.
J • d
•
OIS ome~uques, n?tre conception du beau, tout avait perdu
s~n ~resuge. Et l autorité de mes parents de\·ait subir
b1eotot une déchéance pareille.
Déjà,_ depuis quelque temps, je n'avais plus la même
Yéné_rauon aveugle envers eux. J'avais eu le soupçon à d
repnses que certaines de leurs pensées m'avaient toujoe:;:

�320

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

échappé. Je n'avais pas oublié l'étrange figure de mon père
s'acharnant à m'imputer des actions infâmes, ni l'attitude
de ma mère cherchant à me détacher de Silbermann par
les moins nobles arguments.
Un soir, comme j'allais pénétrer dans la salle à manger
où ils se trouvaient, j'entendis prononcer le nom de Silbermann. Je m'arrêtai sur le seuil. J'étais caché par une
portière.
- Sa culpabilité ne fait point de doute, disait mon
père. Mais en somme on peut dire que les charges relevées
contre lui ne sont point précises.
- S'il en est ainsi, mon ami, considère combien
l'appui d'un député influent peut te servir. En faisant ce
que Magnot te demande, tu acquiers tous les droits à sa
reconnaissance.
Je soulevai la portière et entrai.
Ma mère s'interrompit. Son visage et celui de mon père
prirent aussitôt cette contenance grave et recueillie que je
leur voyais toujours au moment que nous nous installions à la table du repas. Oui, c'était devant moi, sous la
lumière du globe suspendu, le tableau quotidien, lacérémonie habituelle. Cependant, le changement de leur physionomie n'avait pas été si prompt que je n'eusse surpris
dans les traits de ma mère une expression mélangée de
-cupidité et d'insistance, et dans le regard de mon père une
sorte de vacillement. Alors, brusquement, la question que
Silbermann m'avait posée un jour me revint en mémoire:
« Qui pourrait agir sur ton père ?... une personnalité politique? ... Mon père en connaît plusieurs. » Je compris
que l'on avait fait certaines démarches en faveur du père
de Silbermann ; je compris que ma mère, mise au courant
des faits, était en train d'évaluer avec une âpre connaissance le profit à tirer de la situation, et que le juge, mon
père, qui avait toujours présenté à mes actes l'exemple
d'une droiture inflexible, hésitait et même penchait vers la
fraude.

32r

SILBERMANN

Je pris place entre eux. Mes pensées étaient vagues. Il
me semblait que le sol sur lequel j'avais posé mes pas
jusqu'ici perdait soudain toute fermeté. Mes parents se
d~utaient-ils que j'avais surpris leur conversation ? Je ne
sais ; toutefois j'ai le souvenir d'une certaine gêne chez
eux. Ils m'observaient à la dérobée. Le repas commença
en silence.
Je songeais au sermon sur l'intégrité de la justice que
mon père .m'avait fait entendre dans son cabinet , à son
accent maiestueux et quasi divin lorsqu'il prononçait le
mot conscieu:e. Je songeais aux blâmes sévères que ma
mère portait s1 souvent sur les actions des autres. Ils
n'agissent point comme ils me le donnent à croire disaisje intérieurement, ils me trompent, ils m'ont ;oujours
trompé.
Cette pensée réfléchissait sa lumière sur le passé. j'avais
souvent comparé la conduite de mes parents et le système
de le~rs actes ~ ces tapisseries au canevas que ma mère
bro~a1t avec patience et régularité durant nos veillées. Et
ma":tenant, _il me semblait découvrir l'envers de l'ouvrage;
~ernère les lignes symétriques et les beaux ornements aux
tons francs, j'apercevais les fils -embrouillés, les nœuds, les
mauvais points.
Mes pa:ents m'adressèrent quelques paroles engageantes.
Je répon~s par °:ono_syllabes. Le regard fixe, je revoyais,
comme_ s1 la tap1ssene se fût déroulée devant moi, leurs
gestes simples, leurs préceptes stricts, leurs actions nobles .
e_t chacune de ces belles images s'ajustait à une trame hor~
nble. Ah! que m'importait que ce qu'ils ourdissaient maintenant, eût pour conséquence de sauver le père de Silbermann. Dans
le soudain
bouleversement de mes notions
.
.
.
morales Je ne pensa1s plus à cet événement.
Bien mieux, au lendemain de cette scène, espérant de
toute mon âm~ q_u e mon père ne céderait pas aux pressions
exercées _sur lm, Je souhaitai que la preuve m'en fût donnée
par la ause en accusation de l'antiquaire. « Sa culpabilité
21

�LA NOUVELLE REVUE_fRANGAISE

322

ne fait point d-.e · dnute », 3:-vait ajErmé mon père. Et je
tremblais qu'il ne se prononçât contrairement à cette, con,
viction.
.
Que~qµ.~ _iOl!fS, p~us tard~ ma mère.,, me tirenan;t ~ part
~_vec · une, min:e mJstérieuse eL complice~ me· ~il q,u,e pui.sqµe1j~ m'intéressais aU, père de · mon_:anci~ ca-mar;ide, je
pouvais être rassuré sur son sort: les conclusioqs-_de L'instruction lui éraient favorables et seraien v certainement
approu;zées; par le garqµet.
1~. ,.
Ainsi, fa çonsc.ience. de mon pèr~,., qui ét:,*1.restéj! fermée
à tout sentiment de pitié, avaitJléc_hi. de:vant la consid,ér~
tion d'un avantage 2ersonnel.
'
J'écoutais les paroles de ma mère a:vec un- air si méprisant qu'elle, rougit et détourna la tête. _
Peu après, en effet, une ordonnance de non-lieu.fut ren,
du.e en faveur du père de Silbem1ann. Et Pët; un singulier
revirement, cette. décision que. nous avi9ll5r tous Q.!lfilt S:i
impatiemment attendue naguère toucha peut-être à peine
Silbenriann dans sa nouvelle patrie ;.et moi,, à qui eIJe. confirmait l1indignité. de mon père, je l'a1,cueillis avec des
larmes de honte.
.
Aloi:s, aw~s ce dénouement~_ un sentiment cle rév@lte
éclata en moi contre mes parents. Je pens~s, avec c.olère
aux ôgides _prioci,pes de ntorale -qu'ils m'avaient inculqués
sans les observer eux,--mêmes; te pem;ais à la vl}ie étroite
et diffi.·cile que Le m~étais wujoui:s 4vettl,\é à suivre? Vers
quel but? Et de quelle utilité celte du.r.e, servJtude ?, Q11el..
quefois, dans la rue pat-- le. goût de iµ'obli_g er à de petit,s
devoirs, j,e m'appliquais à marcher sur la; hg1w marquant- la
bordure du trottoir. N'était-œ pas d'une manière analGgu.e
que ie me conduisais dans la- vie, ·regardant -~ peine les
choses, l'esprit obsédé par une règle rigomeuse et absurde ?
Je.comptais toutes les privations que je. m'étais, infligées;
je songeais à,la réduction- que je faisais- constammtmt subiJi
à mou être, lorsque, avec autant de soin et autant de joie
que mon grand-père tandis- qu'il rognait sa vigne, je
•

-

1

SlLB.ERM:AINN

3'23'

retram:hais mes sen.timents.ttop ~ifset.réprlmai&amp; mès beam~
désirs.
11 me·parut.. qu'.on. avait .abusé de m:t'd'édulite d'imfant~,
et awec une sourde violence, jit me tlcessai:. contre. aeu:x;
dont j"a,,v.ais. été la dupe~_J'émt;ü: autant qne. je pus la co.m:
pagnie: de ·mtts parents. Ee.ru à..peu j'e•cessiliir même. de le:iir
adressé.da pacoLL
Jet, ne sais-ce, glD.la pensaient de ma: coatlnite, car j'atfec,.
tais dlignoreo leur présence et ce. lev:a:is pLu,-s jamais. le.s
yen sur eux, Néanmoins il~m'arniv,ait, p.arfoi:s de les é.pie1,
ob-li.quement dans un miroir au,d:ans; um..&lt;numace polie,. et
j'apercevais alors le regard de ma mère désespérément attlar
dIBi à ma! petSQlllWL
Quelque t.etli'lÇsi passa. Je· m9ais, ~hms im affreux cmn.ui;
rûàyan:t plus, fn~ ml.a: vertu et n!ay-am:. point. de· goût poun
le· maL
Urr soir, comme.je rentraisra: la marron, je vjs-· ma. m:èr.e
venue à ma nencontre· dans l'aMichambre. Elle tenait à. lm
main un. journal. et. me ·dit&gt; asr.ec un&lt;i'ém0tii.0.m jny.aus.e ::
_, Tcm~père: est · nommé cense:iller à la; &lt;IOJiri b ll0Uf
velle est annoncée officiellement ce soir.
·A ' ce.s. mots~ en'. dép.it. de.. mes, efforts, pour rester insensible, jè:ne pus r.éprim.err un signe. d:intérêt-. C'.est que cet
avaoGement ét'ti.t attendu dans mai :fatn.ill.e depuis , cl~1
ann:é.es. Maintes. et maintes fois f en avais entendn, parlet
Je:. sa1cais qu'il· marquait une. étaµe considérahle dans la,
carrière. d-e mon p:èœ~ J:ti~n'ignarais p.as l:a-ctivàtlt déplo:yéti;
par ma mère pour le hâter. « Passer à la cour .»..... s'ex.da~ma:it-elle, .snuvent ei1. joignant les mairrs... Toutes- ces
pensées n:re.remuaient malgté m.@i._.
Ma mère discernai sans dout-e. œtroJ:Ible.,EHe di.t g:mve-.,
ment ces simples..mots.:
·
- Mon.entant,,ntt te foindras-tn. pas à, 1mus,eru ce ·jour de
bonheur?
Je-. leya,î les yt:tUX· v.ers,@n- v.isage.. Dep.uis, longtemps-. je

�32-4

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

m'en étais obstinément détourné. Et comme si retrouver ce
visage me l'eût fait voir mieux, j'y découvris certains.
signes que je n'avais pas remarqués encore: quelque chose
d' épuisé dans les orbites et un certain amincissement aux
tempes. Il me parut pour la premièrefois que cette figure
n'était point formée, ainsi que les enfants le croient de kurs
parents, d'une chair inaltérable et comme idéale, mais, au
contraire, périssable et qui déjà était usée. Je ne sais quel
fut le sentiment qui se fit jour d,ns mes yeux ; mais je
vis ma mère qui abaissait la tête et faisait un geste acca...
blé. Alors, fondant en larmes, je me jetai tout d'un coup
vers elle.
Je ne pleurais pas seulement par attendrissement ou par
repentir ; je pleurais surtout sur la misère qui se révélait
à moi. Car j'avais compris, en reconnaissant la fragile
matière de ce pur visage, qu'il n'est point d'âme, toute vertueuse et toute tendue à la sainteté qu'elle soit, qui puisse
s'élever hors de l'imperfection humaine. J'avais compris
que l'application d'une haute morale est impossible . à
aucun d'entre nous. Et je pensais tristei.:nent qu'il me
fallait renoncer aux belles missions que j'avais rêv.é ·d'accomplir.
Sans doute ma mère distingua-t-elle la vraie raison de
1nes larmes. Une expression de douleur et d'humiliation
parut sur ses traits. Peut-être allait-elle me confier corn-bien elle avait souffert, au cours de sa vie, de ses luttes
mora!es et de ses défaillances. Mais je voulus lui épargner
tout aveu et appuyai doucement mon front sur ses lèvres
frémissantes.
Entraînant avec légèreté son fardeau, elle poussa la porte
du cabinet de mon père. Mon père sourit à notre vue et,.
laissant son travail, il vint vers nous. Il me baisa au front.
Nous restâmes tous les trois unis un moment. La servante·
entra et annonça le dîner. Alors, à ces mots, mon père,
récitant le verset avec une pointe d'enjouement:
- Mangeons et réjouissons-nous, car mon fils que voici.

:SILBERMANN

était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est
retrouvé.
Et ma mère, avec des mouvements ravissants, fit le geste
de me vêtir d'une belle robe et de me passer au doigt un
anneau, ainsi qu'il est écrit au retour de l'enfant prodigue.
Au lycée, après le départ de Silbennann, je m'étais replié
dans l'isolement auquel m'avait coqdamné mon amitié pour lui. Par une rancune tenace je restais parmi mes compagnons aussi fermé et aussi farouche qu'en face de mes
parents. Et puis, est-ce qu'aucun d'eux était capable dé
remplacer Silbermann? En v~yais-je un seul, même entre
œux qui goûtaient le plus les choses de l'esprit, qui fût
animé d'une passion intellectuelle semblable à celle du
jeune Israëlite ? Quand je pensais à la curiosité qui agitait
perpétuellement celui-ci, quand, rappelant nos entretiens, je
me remémorais cette qualité brûlante et capiteuse qu'il savait
transmettre aux idées abstraites, il n'y avait point d'intelligence autour de moi qui ne me parût dénuée et sans force.
Cependant, j'aurais pu renouer facilem,ent quelques
~maraderies, car le conflit qui m'avait fait mettre à l'écart
était oublié peu à peu. Au dehors, l'activité des partis politiques s'était amortie et la ligue des Français de France avait
P,erd~ ~eaucoup de_son im_portance. A l'intérieur du lycée,
1excitation anusémtte avait cessé pour plusieurs taisons.
D'abord, les Juifs étaient chaque jour en plus grand nombre
et, de ce fait, moins remarqués. Puis, à la suite d'une
grave incorrection envers un professeur, Montclar avait été
renvoyé. Privés de leur chef, ses compagnons s'étaient calmés; La Béchellière avait repris ses manières froides et
~ourmées, et Robin était retourné à d'inoffensifs plaisirs.
Je ne pensais plus guère à Robin et ne cherchais pas à me
rapprocher de lui.
- Un jour, environ le _printemps, comme nous étions en
classe, ie le vis qui rêvait a\'ec une gravité inaccoutumée

�LA NOUVELLE REVUE BRANÇAlSE

1V-ern la oroiséi;. On aiperGe'7a:it :Lw.ave11s tla :i.iitre, .détach'és
sur le ciel bleu, le-s premiers rameaux verdoyan;t!s. rPui:s,
:s@UÔ.a,rn, lson i:regaFd se rclitîgea.tle mon -cité etise posa Lente1melft sur 1.tnoi. M~is•me rt:cueUhui.'t ancu,n -consememeat,
auoûnè &gt;œpo0iSe, ie ~re15a.r-0 ,irepui;iiit. La surpri.se passée, ue
signe de concorde ainsi hasardé m'émut profondément. Je
--songeai, ,s1irn 'hien•savoir ,pom,ei_nGi, -au pre:mi'er -emup -d\iile
de 1la wlombe Qpvèt Jes-S(;ml.otè'SlJtiurs·du :déluge ;•et,j'eus ,le
-présage d'un itp'âisemènt tl:éfüritif de toutes .th0ses. Mais.
•soit fierté, soit ii'aihleSBe, fioÙs n!os~mes :ri@ Pun it'tm.,.en;
llaun:e; et,plusieurs ;,;emaines •pa~sèfent -sans -nou~elle tentar
1 =tiv-e,
Le Jprintem.ps .rppGr-ta, Gette :mn'ée, une ,izhaleur prém:.ç.
.1mrée. -Les p.luies fotent~r.a11es, ,ed:'air, --sous le,·del anient~
:fut :étioufünt.
,D~s da ,solitude ,0n ·1e&gt;me 1tioova.is, J~tais rpartituliè'rement sensible 'à ,aètte ariait'é ; j~éprnu:v.ai's 00mme ·une
atlté~attion ,de '1iont ,m®. 'êure -et rêvais itune s01:m::e ,nouv:eU-e
· qui,,rafraîc11irait 1ma.vie.
Un soir, sur Je ,cihemin •de la maison, je passai dewnt
:Uécole S!..-:Xavler. ,C'.!êtait i'.heure de la ·som:ie. -Li,.'t!emp~éti:rmre
·était tiède. J.e1so.le1Lse c:ou~hait, d.er.rière-,qut1lques ,nuées. 'Et
souda'in, sans un ,c0up de ·tooriene,. dans· ·l'.air 'entièrement
.calme, .delgrosses .gouttes,rcl:e. pluie·c0mmenaèram1t ~ &lt;tomber1J'alla.is m'abriter contr{;! un mur, ·sous urr-émafaudage, ,qui
'était en ,saillie. ,ü;s :blères de:8!.-.1.Xa~1ir,s'épiupi'llènmt ,&amp;.ns
·la 1rue ..Quelque&amp;-uns, tles -p}us ·jeunes, ,qui portaient en;c0.l'&lt;t
·l'.un.i®&gt;rme ,de llécole, -1la .tourte ivesre ,bJ.eu-e ,et lia casquette
01:i-1ée ,d'un ,ruba.n de velours, seimit:ent à Ct::@trrir .eti~r'fl:H1,
.levant les brirs, .c11iant .et :r.iant -sous l'ond~ê ;füenfais-anre,
·adressèirertt •ties rlouanges iau ciel.
Je les regardai, à l'étroit dans mon coin, et haussai les
:épaules. Par Mtrure ,olil,en mJSon ,(tune ~rlucatimm. :un ·peu
puritaine, j'avais toujours tenu la libre,.expansi(l)n de 1!a
gaieté, .la réjouissance :twp lé"Gla'ta~te, pour .une tnaini'festation , clh0q-t1ante .et mi.aise. '.Jl it ,cependant, il y .avait :ta.m

SfLBERMANN

d1h1gênuité et de gentillesse dans les ;mouvements et les
niines de ces-garçons, ils me parurent avet · -µne telle évidence plus heureux-que ·je-ne Tétais, que Pen vie me vint
ae me mêler à eux et de recevoir le même baptême délidenJ'i. ...
A ce moment, quelqu'un, ·qui tête baissée "Se protçgeait
contre la pluie, se réfugia à côté de moi. Sous l'abri, la tête
se·releva; et je reconnus Philippe Robin. En me voyant, il
1arrêta, rougit et esquissa un sourire. Sans
. rien dire
.
,
je m'écartai un peu pour lui faite -place. Et ·comme je faisais ce mouvement je découvris derrière nous u·n fressin
sur le mµr. C'était une cari_cature au fusain représe~tant
gtossièrement Siibermann. Les'traits avaient 'pâli, mais ils
avaient entaillé '.la pierre et étaient encore bien visibles. On
reconnaissait, surplombant le cou -maigre"' te profil anguleux, le nez ·recourbé, ht 1lèvre pendante. Au-dessous on
lisait une inscription·: 'Mort aux Juifs.
_Le' regard d~ Rub!11 s'était porté en même temps que le
mien vers le rrrnt. 'li rougit pius 'fott, hési'ta: un instant,
puis, d'une voix humble et tare-ssante, i.l murmura:
- Veux-tu que nous oublions tout cela et que nous
redevenions -atri:is ?
Oublier ?... Etait-ce possible ?. A fa vue du dessin ·et de
l'inscription, une ardeur comme mystique s&gt;était rallumée
en moi. Je p~nsais à ce que j'avais appelé ma mission, je
me remémorais ma promesse initiale, la longue lutte souten~e, mes _efforts pour sauvel\Silbermann; j'avais le souven_1r du fnssonnement extraordinaire qui s'emparait de
~01 lors~ue, à ses côtés, honni et frappé autant que lui.,.
Je répétais: « Je lui sacrifie tout -,,.,, Non, ces choses ne
~ouvaient point s'effacer. La moindre parole de réconciliation m_e pa~t un reniement. J'eus l'impression qu'elle ne
pourrait sortir de ma gorge; et raidi, les dents serrées, jedemeurai dans un silence farouche.
. Mais comme je repassais mentalement par ces épreu-res
J'aperçus la voie où j'étais engagé; voie difficile, abrupte, oü

�J28

LA NOUVELLE REVUE F.RANÇAISE

l'on gravit sans repos, où l'on se heurte à _mille obstacles, ou le moindre trébuche.ment amène une. chute. J'eus la
vision d'une vie pénible et dangere_use au cours de laquelle on
s'écorche chaque jour davantage. Et vers quel but? Ne
savais-je point maintenant que sur les cimes où j'avais rêvé
d'atteindre nul humain ne vivait?
•
Philippe Robin, attendant une .réponse, ne disait plus
rien, mais il m'observait du coi.n de l'œil. Son visage était
gai et serein. Il semblait se tenir sur une route bien plus
facile, où étaient ménAAés des biais commodes, des sauvegardes propices, et qui côtoyait les abimes sans s'y perdre
jamais.
J'eus le sentiment que j'étais placé devant c~s deux chemins et que mon bonheur futur était suspendu au choix
que j'allais faire. J'hésitais ... Mais tout d'un coup le paysage du côté de Philippe me parut si attrayant que mon
être se détendit; et, faiblement, je laissai échapper un sourire. Philippe, devinant mon acquiescement, mit la main
sur mon épaule. La pluie _avait cessé. Il m'entraîna.
.,
Et comme je faisais le premier pas avec lui_~ je me
retournai vers Ja caricature de Silbermann et, après un:
effort, je dis sur un petit
moque~r dont_le natur~l
parfait me confondit intérieurement:
- C'est très ressemblant. f ~

ton

FIN
JACQUES DE LACRETELLE

'
( Copyright by Librairie Gallimard.)

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
LE GERMANISME ET LA FRANCE
L'attitude énergiquement anti-germanique qu'a prise au moment de la guerre et que garde encore en grande p·artie l'i:ntelligence française était un fait naturel et nécessaire, qui correspondait à des attitudes analogues chez tous les peuples en
guerre. Nécessaire au point de vue logique, et nécessaire aussi
au point de vue du but à atteindre, qui était la victoire. Tout ce
qui tendait et soutenait les forces belliqueuses, tout ce qui mettait le spirituel et le temporel de la France en état de défense
contre l'étranger pouvait être considéré comme bon. L'esprit
n'avait qu'à faire la gymnastique nécessaire pour conserver, en
même temps que sa liberté, les conditions de cette liberté, à
savoir une patrie.
Aussi la liberté spirituelle était-elle beaucoup plus facile à
maintenir pour un combattant, qui vivait à même le matériel de
ces conditions, qu.e pour un civil, qui ne pouvait faire, comme
Diogêne, qlle rouler son tonneau, en essayant de lui communiquer, sur le pavé de la cité, un brui't de canon, et que mobiliser un spirituel beaucoup plus difficile à démobifiser que le
temporel du poilu. C'est à ces moments que l'on sent à quel
point il est utile d'avoir appris de Montaigne, de Descartes et de
Pascal la distinction des ordres, la pluralité des tableaux sur
lesquels se joue une existence humaine, et que comporte bien
plus encore une existence nationale.
Le manque de souplessei les retards que paraît aujourd'hui com~orter notre démobilisation spirituelle s'expliquent en bonne partie par des considérations très sérieuses, et par une situation maté-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

33°

rieHe encore plus sérieuse. Je ne blâme personne, mais il ne
faudrait pas que ces conséquences naturelles d'une position difficile vinssent encore ajouter, par elles-mêmes et de surcroît, aux
difficultés de cette position. Que nos colères contre le germanisme ( considéré dans son bloc. depuis le douanier jusqu'au
philosophe) aient ralenti par ex~mple, jusqu~à le supprimer
presque, le courant des échanges mtellecfuels, condamné
l'un et l'autre penple,tà se voir 1.angtemps encore à travers les
déformations soupçonneuses de la passion, c'estauss'Î inévitable
que des gelées au printemps ou de la chaleur à la canicule. La
même saison ne dure pas toujours. Ce qui serait dangereux, ce
serait que cette crise aiguë et locale, cette réaction n.écessaire de
l'organisme après la guerre ( car une maladie peut fonctionner
wmme réaction utile) passât à l'état chronique et généralisé.
Ce serait enfin, pounip:peler les JGhoses par leurnom,.qu'il slétablit en France, pot1r une œrtai:ne période., un ro.mant xénophobe.
J'y sungeais enlisant le livre de M. L Reynaw:h,ur l'1nfl:uenu
allemaudeenlrara;e au X!l.X..e;ü,âe •. M. Reynaud n'est évidemffi&lt;!lll: panm xénophobe,de goüt -et de profession, mais bien
plntot le contraire. Il el'.I.Seigne à l'Uni;versité de •Clermont ùa
langue et la littérature allemande. Il s'est consacré depuis long~
temps :t t'émcre des rapports ïnt,ille1:iti:rels entre la rmnoe .et
l'Allemagne :~btoutes •les .époques deleur histoire. Son ouvrage
encore inachevé sur les Origines de l'influence fr(Jfffaise en Aiie~
magru marque, en général avec te parti pris d'une thèse, mais
souvent avec des p:reuves convaincantes, à quel point l'infürenoe
française .a agi ,au moyen ~.e sur. Ja civili~tiou allemaude, l'a
créée en bonne partie. Son Histoi.r~ génirale tk l'influe11ce française.en Allemag1U nous donne un très bon manuel sur cette
questio11. le livre qu'il publie &gt;aujourd'hui est écrit avec "Une
netteté, une intelligeo,:e remarquables. Adniirn.blement informé,
il. apprend lieaucoup. 11 n'est pas éloquent, mais, ce qui vaut
mieux, ironique et incisif.
Bie11 qulii présente., par ~a rforme, un genre d'intérêt diamétralement opposé, on pourrait Je mettre à côté .du Stupide
XiK• 1sikk de M. Oautlet et du Roman/.isme franftm .de M. LasI.

Haobette, 19'22.

..,

l

UFLEX10NS SUI. LA LITIÊRATURE

331

serre, Mettons que le livre de M. Daudet est crié fortement sur
une estrade de réunion publique, oelui de M. Lasserre p1aidé
dus les plis d'unê robe d'avocat, relui de M. Reynaud parlé
élégamment dans une salle de conférences .à des étudiants instruits. Tous trois dénoncent le xrxe siècle comme une période
d'occupation étrangère en Franee. Le chartreu:x: qui prése0.tait le cdne de Jean sans Peur à François 1°" lui indiquait, en
partie ou €ntièretnent, la trace du coup de hache de Tanneguy .
Duchâtel comme te trou par lequel les Anglais é~ient entrés
en Francé: le trou qui a amené cette ocC11pation étrangère c'est
la fameu~e -échancrure de Genève et de Coppet. Genève, dit
M. Lasserre. Ah! ce Jean-Jacq\ies ! - Coppet, dit M. Reynaud.
Ah l cette Germaine! (si bien nommée l)
Ce n'est pas seuletllent l'influence allem,ande-que M. Rey:nauJ
dénonce comme un mal, c'est l'influence ét,r angère en général.
Depuis plus d'un an, l'hostilité entre la France -et l'Allemagne
tend à se doubler d'une hostilité entre la France-et •ses anciens
alliés, c'est-à-dire 9.ue nous sommes rnena:oés par u.ne crise de
:xénopbobie totale. Il serait possible ( et jele ferais si je m'adr~sais à des étrangers) de plaider en sa faveur des circonstances
atténuantes, mais, commé j'écris ici pour des Français, je crois
plus utile de Ja déplorer et de nous mettre en garde contre elle.
Or l'eiremple de M. Reynaud n~us montre comment.cette xénophobie, d'abord diri~é contre un seul people, s'étend facilement à d'antres. L'influence allemande, pour lui, est oolidaire de
l'influence anglaise (p. 7). Voici en quels termes s'ont eJ:"posées
les influences allemandes d'après r848, snr Taine et Renan
principalement: o: Cene nouvelle offensive .se produisit après
l 8 54. C'est à partir de ce moment en otfet qile Hegel, efileu-ré
seulement par la génération précédente, devient l'objet d~nd.es
et d'efforts de ·vulgarisàtion qui se prolongèrent pendan.t tome
la période impériale. Gô:!the et Heine secondent son influence.
L'A~gleterre, qu~ ne manque jamais au rendez-vous lorsqu'il est
bes.om de sonterur la pénétration allemande, envoie- fort à propos son Darwin, dont Jes théories semblent merveilleusement
s'accorder a-vec le panthéisme, p.uis son Spencer... » Mais n:aitnent_., emprunter a:insi des images au militaire et à l'économi~
q~e, n'est - ce pas employer son encre à J;ayer tout ce qui
fait les caractères propres et distinctifs de l'intelligence ? Que

�332

LA NOOVELÎ;-ë REVUE FRANÇATS.E

cherche un pays par son effort militaire ? La force. Que cherche-t-il par son effort économique ? Le profit. Une force qui
vient gêner notre force oblige celle-ci à l'arrêter par des forts et
des trapchées. Une production q1,.1i vient gêner notre production et diminuer notr~ profit est contrôlée. et filtrée par nos
douanes. Mais en quoi la lecture de la Logique de Hegel par un
philosophe français peut-elle être assimilée à une « offensive» ?
En quoi l'étude et l'examen des théories de la sélection naturelle par un naturaliste français peut-elle être comparée à un
« envoi » de cotonnades anglaises, que le public français devra
bien acheter si elles lui coûtent moins cher que celles de Rouen ?
Une marchandis.e étrangère est utile .ou nuisible. li appartient
au gouvernement de juger si ce qui est apparemment utile à tels
vendeurs ou à tels acheteurs français n'est pas en réalité nuisible
à l'ensemble des acheteurs ou des vendeurs français, et d'entretenir dans l'intérêt général un système de douanes et de tarifs .
Mais une théorie anglaise est vraie, ou probable~ ou _fausse,
exactement de la même manière et pour les mêmes rai~ons
qu'une théorie formulée par un naturaliste auvergnat ou par un
philologue catalan. Un tarif douanier ne taxe pas une fourrure
parce qu'elle est ou n'est pas élégante ou pratique, mais parce
q:u'elle n'est pas de fabrication française: l'intelligence, la pensée
(à moins de consentir à leur déchéance) font tout autre chose.
Elles vivent sur cette idée, incootestablement justifiée par
l'histoire, que jusqu'ici les vérités scientifiques et les grandes
doctrines philosophiques ont été trouvées par des hommes de
nations très différentes, et qu'il en sera probablement de même
demain. L'influence de Hegel et de Darwin n'a pas été particulière à la France. Elle s'est exercée sur tous les peuples civilisés;
et dans la proportion où ils l'étaient. En Angleterre et eu Italie,
où Hegel a eu de l'influence, Comte et Bergson, qui sont Français, en ont eu leur tour. Mais en Turquie où l'on n'a jamais
entendu parler de Hegel (les femmes turques ne lisent Kant et
Schopenhauer que dans les Dese.nchantées) on n'entendra pas
davantage parler de Comte et de Bergson.
Je sais bien qu'on s'est livré depuis 1914 à un emploi immodéré de la métaphore militaire. Pendant la guerre on a épuisé
toutes: les ressources de l'article et de l'affiche pour faire entendre aux populations que souscrire ~aux emprunts c'était ( en

REFLEXIONS SUR LA LITTF:RA TURE

333

même temps que toucher un revenu « intéressant ➔,) tenir la
tranchée, se ruer sur l'ennemi, charger à la baïonnette, vomir
les· grenades. Le journaliste en pyjama, qui faisait son article à
côté de son chocolat, il ne faisait pas son article, il était sur la
brèche, comme au temps de Vauban, ou, plus moderne, il opérait des tirs de barrage, il repérait 1'adversaire, il veillait au c-réneau. Laissons à la littérature sa pâture de ces métaphores.
Mais ne serait-ce pas une tâche possible, modeste, honorable, ·
que d'en défaire ce champ réduit qui s'appelle la critique littéraire ? Le problème des influences est le plus délicat, le plus
compliqué! le plus dangereux qui_ sôit. La littérature comparée,
dont M. Reynaud me paraît un des exceHents ouvriers, a déjà
assez de peine à s'y débrouiller, pour que nous n~ajoutions pas à
son embarras en lui laissant sur la tête le .:asque Adrian de ces
images guerrières. Même si certaines branches de la ·science
doivent rester au service, celle-là mérite un tour de faveur -pour
être démobilisée la première.
Ne nous étonnons donc pas si le livre enco-re mobilisé de
M. Reynaud comporte, dans sa · riche information de détail
quelque déformation d'ensemble. La principale me paraît celle-'
ci. France et A!Jemagne, dans tôute la période qui précède
1870, sont prises par lui comme des réalités politiques, analologues à l'Allemagne unifiée et hostile d'après 1871. Il a dès
lors beau jeu à reprocher leur germanisme et leur aveuglement
à tous les Français qui ont été curieux. de choses allemandes· et
perméables à l'influence allemande. La Revue des Deux Mondes
ayant tenu, jusqu'en I 870, son public au courant des choses
d'Allemagne, M. Reynaud nous apprend que Buloz lui donna
le caractère d'un « organe du staélisme dans la politique et les
lettres. Ce programme comportait essentïellem~nt la diffusion
du -germanisi:ne: La R~vue des Deux Mondes négligea si peu ce
côté de sa m1ss10n qu elle fut, au x1x• siècle, le véhicule par
excellence de l'influence allemande en France. » Ne croirait-on
pas entendre parler de la- Gazette iles Ardennes ou du Bonn.et
Rouge? Buloz faisait son métier d'înformateur, et de directeur
d'une_ publication qui essayait alors de tenir les promesses de
son titre en mettant ses lecteurs au courant de ce qui se passait
dans les « deux mondes ». On ne pouvait raisonnablement
demander aux gens de 1850 de se placer au point de vue du

�3H

LA NOUVEI.;LE _.JlEVUE FRANÇAIS:S

bismarckis.~~, de la dépêcl\€,ifEms. et.de ~a~. -Ce U:es.t pas
faute d',avoir été averti~! Quig.et, qui_. était poui:t_?-Ot le CODt+/iire
d'un ge~nophoge, a.vait,prédit le rôle c;ie la Prllls~e. - :,l?E,Uliquoi l'événement q1ü s'est pwdu.i,t aurait-il été, a:v.an~ de se produire, plus psobable que celui qui n,e s'est pa~. produit ? Mais
enfin la politique est une ch~se, l'intelligeoceL,la., l_ittérature, la
philosophie en sont d'autres.. Certes les homm-es. P?l:itiques
denruet\t an~JJ,ser, plus q~ils. ne- l'ont f:µt, la pQ&amp;Sib~lit.é et
surtnut les possibilit,és. d'ut1e Allemagne, unifiée, et nous âVOW\
expié leur erreur. ~fais l'Allemagne qui a, exercé sur ~ous une
influence. intellectuelle vivante,_ par ses artistes. et ses penseurs,
n'était pas encore cette Allemag11e unifiée. Ç'éta.\t 1'€-xpression
géograpbiq,ue qui. désignait alO!iS les hoqi-me&amp; parlant et écrivant
l'al,lem~nd. M. Reynaud_y comprend les Rbéruins et- la Suisse
alémanique. U regarde Gessner et Haller comme dès. Allemand~.
Depuis le x.vur• siècle tout se ramène pou~ lui à un due1 véritable
entre la culture allemande et la culture fog1ça:ise, et il cortsidère
comme ayeugJés-les Français qui n'on,t p~ ,eu c(!nsci.emce de ce
du,el. Il ne ;;eut aucun bien aux. ~âtis~urs ~i po.n:ts, à ce~x; qn,i
ont fait entre l~ lhance et- l'AJ}emagne office d~gents deliaison.
n n'emplœe pas le mot boche, mais il l~ remfilace par le terme
teutan. &lt;( Grimm n'a pas encoce éliminé son virus teuton. » 11
ne- paralt pa{! admettre qu'll;ll étran~I pui§Se apporter qHelque
p.rnfü à 11-- cultµr~ françaj-se. Traitaoe les .,Suisses alémauiques
œmme des. Allemands, il waite les GénevQis comme des Suisses
alémaniques., etde peuple en peuple. l!I.0\:lS, ·V:O)lOlls dans son livie
la i.énopho,bie faire tâche d'huile.
Il appe;lle,ga.Hophobe Rousseau, qui pourtant a toajours protesté de son amour pou{ la France. Il estime q,u.e « le sel}timenf
national n'existe pas. chez Mme de Staël, par i:apport. à notre
pays ». Et il lui reproche de &lt;t s'afficher à Vienne _ave4:. des ennemis de wn _pays ». Reproche singµJier. Petite-fille d'un Bi:_andebourgeois née d'un père génevois et d'une m.ère, suisse,, suédoise par son. piem ier mariage et &amp;trisse par son &amp;econd, Mme de
Sta~l n'eut jjamais la nationalité française. M. R~ynaud l'appelle
d'ailleurs fré4:uemment la Génevois.e. Si elle a souhaité, pa,.r la
Ci'.hute de Napoléon et la dissolution du Grl!nd Empire la libération de. son. pays·,, nous h voyons tout· de même écrire e.n
1814 à un Russe~ et Je ne souhaite point q_ue lP.s. alliés ru.Uent à

llÉELE.XIONS SUR LA LITTERATURE

335

Paris; la conquête de la France me fait mal, et je souffre des
malheurs du pays où je suis née et
mon père a été sept ans- le
premier ministre.» Je sars. bien qu'Alfreq de Musset l'a -ap~lée
un Blücher femelle, et que cefte boutade a été r~prise pa~ notre
littérature nationaliste. Pour moi~ le rayonn.e;m,e!)t 4,e. cette âme
chaude et puissante reste lié au rayonnement même de la
civilisation frangijse dans tout ce qu'elle eut, de débordant, de
?énére~x,._ de fécond. Je ne vois. pas ce q.ue n.ous pouvon-s'gagner
a rétrécu Jalousement notre peau de chagri_p. (( Rien. de profond
en _Mme. de Staël n'est français :r; s'écrie 'M. R~naud. C:e que je
vois de profond et de français en elle c'est le génie de la société
et de la- conversation, élargi en libéralisme, poussé. vers, les
grand1r sujets et répandu dans les grands cour.wts.
·
Mm• de Staël c'est de la France; qui se fait, en une pédode de
transformation et d'.expansion; c'est une demi-étr.ip.gè"re à qu 1la
Franc~ apprend à tenir le salon de FEurope, en un temps ou des
Geoffrin et des Du Deffand paraitraient bien grêles a bien
dépaysées. M. Reynaud cite ces mots d"une de ses Ietti:es -~« NaîU'e ~ranç;iise, avec un carutère étrangtr, avec le- gol1t et les
babnudes françaises et les idées et les sentiments du Nard. c'est
un contraste qui abîme la vie. » Cela peut abîmer un:, vie
l'a~lme m~e généralement, mais ces dissonances d'une géné~
ratt0n deviennent accord et richesse dans 13 génération suivante-. Dans les vers magnifiques que Lamartine écrivait sur la
mort de la duchesse de Broglie, fille de Mm• de Staël,. substituez cette génération spirituelle à la filiation matérielle:

ou

Elle était née un jour de largesse et defè.te.,
D 'une femme immort.elk au verbe de prophète.•
Le génie et l'amour la conçurent d'wi vœu, I '
On sentait, à l'élan que ,·etenait la règle,
Que sa mère l'avait couvée au nid de l'aigre,
Sous une poitrine de fou.
ùs pa1pi'tations de l'ame maternelle
Au-delà du tombeau se ressentaient en elfe .
Elle aimait les hauts lieux èt le libre hori-;m ;
U11, élan ,i.atu"el l'emportait ve1's les cimes
Où la c-réati.on dontze aux dmes sublinl8S
Les vertiges de la ranon.

�336

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Symbole involontaire de l'idéal du x1x• siècle : imposer une
discipline classique à une âme romantique, - idéal jamais
• atteint : les deux facteurs restent malgré tout séparés, le plus
souvent hostiles ; mais l'effort qu'ils ont fait pour se rejoindre, , ·
les .forces de répuls-ion qui les écartent, tout i::ela forme un
drame vivant entre l'élan et la règle, drame vivant avec lequel
sympathise tout ce qu'il y a en nous-mêmes de vivant!
M. Reynaud estime que l'Allemagm de Mm•,de S'.aël a donné
sa figure permanente à l'idée qùe le X:rx• siècle françaîs s'est
faite de l'Allemagne. -Idée évidemment inexacte, dit-il. Soit.
Mais ce dont-le xix• siècle français avait besoin, c'était ici d'un
ébranlement po,u r .faire du nouveau. Et c'est -un fait qu'en matière littéraire tous les novateurs éprouvent le besoin de s'appuyer sur un exemple, de sfautori-ser d'une tradition. Dans le
temps et dans l'espace. Dans le temps, le classicisme s'est appuyé
sur les anciens, le romantisme sur Shakespeare. Dans· l'espace,
la Pléiade a d.emandé une impulsion à l'Italie, le XVII" siècle à
l'Espagne, lé xvm••siècle à FAngleterre, le xrx• siècle à l' Allemagne. Le liv·re de-Mme Staël s'est trouvé là pour faire fonction
de Lettres Anglaises. Mais toutes ces intluences n'ont servi en
somme que des causes occasionnelles. Quand le génie d'un pays
est sain et vigoureux - et ce fut notre cas dans nos quatre siècles - eUes le font·(pour parler en platonicien) ressouvenir
de ce qu'il savait sans savoir qu'il Le savait, elles mettent ûne
étiquette étrangère et un décor éclatant sur ses fruits autocb-.
tones. M. Reynaud montre Lui-même que la littérature romantique ne doit à peu près rien à la littérature allemande, mais
que celle-ci a contribué à ébranler et à allumer le lyrisme français. Il n'en est pas tout à fait de même en histoire et en philosophie, et là il faudrait varier un peu les termes de la formule ;
mais d'une façon gé.nérale l'action du génie étranger sur le génie
français a toujours provoqué en celui-ci l'invention plutôt que
;- déclenché une imitation.
Ce que reproche M. Reynaud à l'Allemagne c'est peut-être
moins d'avoir exerçé une grande influence que de nous avoir
fait croire qu'ell€ én exerçait une. Comme lè soulier de !'Auvergnat, elle a tenu de la place .• Mais M. Reynaud n'exagère-t-il
pas lui-même le volume de-ce soulier? Le fait de réunir toutes
les marques de l'influence allemande en un livre ne l'a-t-il pas

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

337

porté à en -!g~av~r le poids ? La masse n'est imposante que
concentrée artificiellement. L'œil soupçonneux et chagrin d
l'a.uteur voit de la germanophilie partout. « En 1840 , la Marseil~
lai:e de la Paix, nous dit-il, correspondit mieux à l'opinion et produisit u?e impression plus forte que le Rhin Jransais (p. r 74 ).. » ·
Je ne sais sur ~uels textes il appuie son affirmation, mais nous
~n av_ons ~récisfm~nt un de Lamartine, qui écrit:« Ces vers, que
Je r~~is au1ourd.?~1 avec plus de ~atisfaction qu'aµcun des vers
polmques que J aie écrits, pâlirent complètement devant le petit
verre et le p~tit _vin blanc des strophes de Musset. Je fus déclaré
un rêveur et lm un poète national. » Ce qui était bien n~turel.
«. De ce l~ng p~ème d'amour et de reconnaissance que notre
d1x-neuvieme siècle a chanté à la nation voisine 1·1 n'y a
b
bl
,
'
• pro ae?1ent p.as d autre _exemple_dans l'histoire», dit M. Reynaud.
Mais ce. poème son mformat10n érudite ne l'a-t-elle pas un peu
créé'. avec des élé~ents bien dispersés, qui restaient assez inoffensifs et même utile~ dans leur dispersion ?
M. Reynaud le sait et le
t Il
. Tout
1· cela d'aille'lrs
.
sen . y a un
smgu 1er contraste entre le parti pris du gro~ de l'
·1·
.
~
ouvrage et 1e
è
caract re équi ibré, raisonnable de la conclusion ple' d .
tes se, de bon sens et de vérité et à laquelle pou'
llle e JUs· ·
'
,
r mon compte
J·e souscnra1
sans réserve. Si i· e i· oins à ce bé éfi 1 . ,
· f:
•
n ce a nche
m ormanon que me procure l'ensemble d 1·
.
.d
.
u ivre Je puis
cons1 érer le livre de M. Reynaud comme
é . '
L'. fi
un pr cieux campa
gnon. In uence allemande comporte comme to t . fi
bl
d
•
'
u e m uence
un ta eau es gains et un tableau des pertes et t .
'.
doit être de l'acœpter et de l'utiliser non de la' subn_o re s~.uc1
.
1r passivement. L1sez
ce passao-e
si 1·uste . cr 51. l'' ·
O
d
•
on veut se rendre
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q
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de la finesse de style, mais peu ou point d
o hi' de_ 1espnt,
vision des ensembles de divination . d l'e sens s_tonque, de
d' é
'
, e autre moins d'a t
agr ment sans doute, mais un point de vue 'l
r et
compréhensif. Faguet était aussi u d
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l"
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22

�LA- NOUVELLE RIWUE FRANÇAISE

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M~Mm-cel 'Gerbidèm:
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- THitA-TRÈ EoeUARO· '\CID':- lfne petite· mai:n, qtvi Si/ plliett, eomécli~ ,
en· 3 à'ctes-et' un'-épilbgwe, dè·NH Sacha- Guitry\
c-A· ÜnMBRE; :· Clsaire,- pièce-en z acte6, de M · Jean ' Stlîli.l111il:lerger. La farce dé -Popa -&lt;J!hêbrghé, piè·ce· ~ ~ tableaux,; de
1W. Ado1piie·Orna: ·
·•
eo'MÉom,.FR'ANÇA'ISE :· Vautriit, pièce en 4 ·ac~s, ; d;iprès
Jés personnages des- roniarnnfe- B'alzac; par- M. E'drnondt Guiraufil

EES·EscHOu·i Rs. I!eRegardn1:11f{ pièc:e'en~'aetes, tléM'. &lt;hibriel

Nl:arcei.

, '

GYMNASE~: - Barbe· blf'ltd'e-, èomédie· en· 3 a-ct'âS', de, M?vl!. Jël.fan
Bouveiet et·EdgartPBrtcl.Piy.

· Nous parleronS&lt;ùe théâtre, aujourd'bur:
0h a·i,oué' a~ Théâtre l-1ar1gny, pendànt -~etques _sHiiêes~
une com-é'die en trois 'actes·dè-1«:. N1àrcef·Gêrlffifon: Jfécht , de
jeunesse: €6mme ·cadte,- le· grand h&amp;teP d'une,, ✓iltè- de' jèux--.
&lt;:omme--sujet, un- jou_eurdéi:avé Je~peu' scmpulem•, au COU'rant
d¾.i.ne ·sonrme que dbit toucfiCl"' cbez'-scm notaire un , br-ave pr.o+
vinciâl'de--passage dans-cet em:li-oit Il réussit• ¼&lt;faire subtiliser
'd-ans lapoche·du P.rovincfal, ·P.ar· une· camarade de---noee, le reçu
fuut préparé, et+ olft-el):r' d'brrjeundiomme· 4:ui -a b'esoin-d'argent · pou·r · s'offrïr lei,· faveurs d'une aventurîëre, 1qu'-ilb aijlè
encaisser la somme ·en-question, tous· les-deux·· devant' p-:(rta~r/
La chose se fait, mais la somme est en titres, dangerettX'~')aég-0•
ci-er, et ·le· jeune homme-·tcimbe-soudain-amour:eu-x~dHa fille:du
provincial. Résultat· . irépouse, restitue l"-:ugent,' re~te-honnêl:el

�340

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le joueur décavé en est pour son t~ur et la mora_le est sauve.
M. Marcel Gerbidon intitule sa pièce : comédie nouvelle.
Mettons : comédie, tout court.
Le fait le plus remarquable de ces représentat~ons, a~, ~oins
le soir que j'étais à Marigny, a été ceci. Il parait que J a1 une
figure qui surprend certaines gens. ~our~uoi ? Je ~'ig?ore. J'ai
beau me regarder : je ne me trouve nen d extraord10a1re. Parce
qu'on ne ressemble pas au pre~i~r commis de_ n~uv;autés
venu, devient-on un objet de cunos1té et de surpnse . C est en
tout cas un fait que je ne suis pas indifférent à la plupart d:s
gribouilles au milieu desquels il me faut me trouver quand Je
vais au théâtre. Je me promenais donc, à Marigny, pendant un
entr'acte, dans un couloir, allant et revenant, sans m'occupe~ de
P ersonne attendant simplement que l'acte suivant commençât,
. é
quand je 'remarquai qu'une dame, assise sur un _c~na? é'a cot
d'une autre, quand je passais devant elles se mettait a r~re en me
montrant à sa voisine. On voit si je suis dénué de fatmté ou de
vanité, je ne sais trop quel mot des deux convien~, pou~ra~onter ces choses le plus bonnement du monde. Je sms fort md1fférent à ce qu'on peut penser de moi, mais la bêtise m'agace,
j'en conviens. Je crus tout d'abord m'être trompé, et revenant
sur ll!es pas, je passai de nouveau devant ces femmes. De nouveau, rire et coup de coude. Je continuai jusqu'au bout du co~loir, je revins ensuite dans le sens opposé, et arrivé au canapé Je
m'arrêtai face à la dame que je faisais si bien rire, et me penchant vers elle, le visage tout près du sien, du ton le plus
aimable, je lui dis : « Vous êtes bien plus drôle que moi,Madame ! » Interloquée, déconcertée, faisant l'hypocrite, elle
cherchait ses mots, se défendait, voulait me faire croire que je
m'étais trompé. « Je vous répète, Madame, que yous êtes bien
plus drôle que moi » lui dis-je encore s(lns lui laisser le temps d_e
parler. Je la laissai là-dessus, faisant une figure ! Elle ?e sa:a1t
plus où se mettre . Sans être bien jolie, ni de ~a prem1~r.e J~Unesse, cette femme n'était pas absolument laide. Je l a1 bien
regretté. Ma réplique elÎt alors été toute autre. « Je suis encha~té
d'amuser une aussi jolie femme » lui aurais-je dit. J'espère bien
la placer une autre fois.
Une nouvelle pièce de M. Sacha Guitry est toujours un grand
plaisir. Ce diable d'homme va de succès en succès. C'est à cba-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

341

que fois une nouvelle merveille d'ingéniosité, de trouvailles, de
riens qui prennent sous sa plume la fantaisie la plus plaisante, une cocasserie qui paraît inventée et qui apparait tout de
suite prise dans la vie même, une drôlerie, une clownerie étincelantes, et tout cela dit et présenté avec un naturel, une simplicité, une brièveté sans pareils, et de temps en temps une
émotion qui se cache, s'exprime à peine, charmante, rap~de et
vive. On ne peut raconter le sujet d'Une petite main qt1i se place.
Chaque scène est une petite pièce et toutes réunies font un
ensemble qu'on écoute avec un plaisir dans lequel l'intelligence
a sa part, tant c'est un spectacle curieux que celui d'un écrivain doué d'une telle verve jointe à de pareilles qualités d'observation et d'invention. Qu'il est dommage, grand dommage,
que M. Sacha Guitry se laisse aller à employer quelques expressions un peu bassement vulgaires, qu'il met sans doute, çà et là,
pour plaire à son _public de gens du boulevard, lesquels certainement ne voient et n'apprécient que cela dans ses pièces etnoo
toute_s ~es qualités de :finesse, de moquerie et de très particulière
fant~1s1e dont elles sont pleines ! Une petite main qui se place en
c?~ttent au moins une que j'ai trouvée vraiment regrettable, et
d ailleurs un peu forcée dans la circonstance. Au reste, peu de
chos~. Affaire de goiît personnel, peut-être ? Rien de plus.
Jamais _on ne célébrera assez M. Sacha Guitry comme auteur
dramatique. Il a tous les dons : la facilité la langue le naturel
l'invention, la vérité, le renouvellement,' la fertilité la clart/
la sensibllité, l'o~servation, l'émotion, et l'esprit, i•esprit pa;
dessus tout, l'esprit sans lequel l'intelligence n'est qu'une chose
pédante, lente et monotorie. Il a aussi ce mérite, et cette
sagesse ! de ne jamais sacrifier à l'actualité, de ne jamais s'occuper de la chose publique, ni de ces questions soi-disant sérieuses
d~nt on nous rebat les oreilles, de ne jamais viser ni au moraliste
01 au pédago~e. M. René Benjamin a eu bien raison de dire qu'il
e_st ~otre Molière. Il y a longtemps que je voulais le dire. J'hés1ta1s. ~st-~e b~te ? Je s~vais pourtant bien que je dirais juste.
Ben1am1n na pas hésité. Il l'a dit. Il a dit juste. Si le théâtre,
mis à part le théâtre lyrique, lequel n'est pas forcément le théâtre·
en. vers, a po~r objet d'intéresser en amusant, de faire rire en
p_ei?nant la vie, de faire réfléchir en montrant les travers et les
ndicules, cela sans discours, sans tirades, sans pathos, sans

M:

�LA NOUViEbL~ iREV.UE nR,Abl&amp;Al&amp;E

thè.se_, ,par Je -.si-m ple rteu,des ,~pli!gues .e.t Je :ca1:actère ,des .pars.on.nages. 4;vec claJW e:t ,v~rité, -et le vrai tb.éâue ,e&amp;t cela:sans.cian•teste;.M. Saah11,Guitrw,esJle pr;eimier.a.uteur 4ih;amati.g.ue .d'.al!jour.d'buL 1Viom w~n,ez cel-e. q.uand,ilsno:wHdennerarenfin l;Ull! ,gmnde
.aom&amp;lie. ,11 fau&lt;lmbien -qu!il ~:y.,léci.de ,un jout.. Àjj~ut&amp;ai')j,e.~u~il
;est, awisi p.our .mei une d.es ima-gey,de l'h0.mme ,irat1ra1)~. Ilarn1V.1ille,ooauc.cnUJp, ,i.l--àe.mble ,bien ,qufüdo.ive ,tr.aNailler ,dans le,.plai.sii:,,et,toutece,qu'il 'Prn.duit,trou-:MeJe saac:ès, Oui,.il,est bien JlOur
moi untb0mmf!,bellliewr . .Quan't-au~ grawes,-aut~urstde:ipièces préteJil t~n~s, ·qu.j ,le .regardent sn&amp;1~~ute a.vcc ,d,édain,et ,l,e ,ciansi,
dèrenx .comme-un simple an1useur., 1~ leur ,difai ae ,tJ_ue;: ij'ai déjà
.dit bien fl0U"Ment : ,il ,ei,t nu.tre.ment ili-ffi.oile rlitne fl'!n!ple, ~ituel -.et ,amusmt,qµe ~~tre grol\le., dis.couraur ,et ~nnuye.u.x. Je
.n 1ai., ,p.ollr rrha 1pant., ,qu~une ,~n(}lliétudie.,_ ,M. ;Sa1.:ha Gnitrrf .e&amp;t
enc~r'-e jeul!'e.. J.e CI1i&gt;ÏS ·q1fil ,a ,déijà prnd:u,it 1p9.5 -loin rd'nne •oin.quantaine ,d.e ipièoes.. J'ru. rl~jâ di-t ·hien des •fois tout J~J,ien.que
;e rpense de lui.. Je ,me rlemari-de •œ'1.')llie ·j~ 1p0l111rai ·bien dire .dal;lf,
-la .s.uite..
Les Compag;nrui-s ,tle -1la \Chimère,, ,umte, n.0U\le1Le tentr~rise
~dramatiqut;, ,0nt ,donné, ifi ,je ne me .rom.pt:, il-e.ux.spe.ctacles ..::fe
-n'ai pu a-ssis.ter qu'.:w rpremier. Je· t~ns M. Jean Sohlumbetger
pnur un ewellent·éotiivrurn. Je111'a:i ,e.11core rien ouhlié ·d'un M(vï'e
,de lui que jta,i,Iu,, il •Y a ,b.ien qn.ine,e ans , Uar+r.uJX qui ,comme
Ulytse .. .., 1d.e,venu !dans .la ,swte.rL';lnquiete-:paternit-i. rC'est up J.i-wc
.atltmré ;par ,beauaolllp et q.ui le ,ménite. JI 1f ) là un ,àEt ,d!une
:sli)hniété ,extrême, ,noe ém.ori.0n :prot"üd.ément hui;naü1e, ,et ipar
la façon dont ,certa:ines ohoses ne -Bant .ditl:}s ,qu'à dem~, un
motif .de r~verie qll~on uouv.e :rarement. -Césairec, la ipièae .qn'Jl
..a fait !jouer.à la Ohimèr.~, a ·son iinlér:êt, ell.e aussi. M. Jeau
S.c.hlumbe11ger .met en ;s.cè.o.t: .deu_« marin5o :t&lt;1U1~ les roeux ,épris•
.de da .m.ê~ ifemùle, ,!}'l:le !',an.., êtr.e 1simple ,et .l,:ru;né,. ~ eue Œéel"l'eme.n.t, ,ex que l'auue, p.!ein idfunag~na,ti:on 1ma.is ,peu 1sé.chi.isant
.physiquement;, tn~ p.0ss~dée -que da!ns Bes rêwes. Ce dernier
dé.Grit si.J;,ien ,ce.Ue f.emmt;, _pai,le si hi.en du plaisâr qu't0n ,goûte
a.vex: .eYe, :d écrit fii bien de llOkn netiré .,0.i)r elle ~e J.iis.se !limer"
,qu 1i'l ar,rive-à r,enc;llidfrocement .ja1oux ;le • P,etIB'e,Ssenr .r.,éel, ,GI,Ui
sait pourtant bi&lt;en qu'il n'r ,a qu'.i~&lt;Vention dans tous ,ses pw,pos..
Cett-e jalousie ;pousse même ,le .v&amp;itâib.l.e amttat à i1iuei; s0n i;clmpagnon, plus encore ,pour ne t11lus,en.teadre ,les Féoits .,u'.icl fait
0

CHR.ONIQUE DRAMATIQUE

$4j

de ses amours et qui paraissent par moments.; tant il y met d'accent, être des récits vr:iis, Mlis même, f!U moment] de mouri~,
celui-d ne renonce pa.s à sa fable. Comœe l'aùtre, penché sur
lui, J'adjure ~e dire enfin qu'il n'a jamais eu, vraiment., la
femme en guestion, il prononce au c-0ntmire son nom -avec la
même douceur que s'il .la tenait encore dan's ses bras, empoi,.
sonnaot .iinsi pour toujours l'amour &lt;lu véritable amani. Il
,emble 1ijUC M,Jean Schlumberger àit -mulu nous montrer Jà la
supériorité, la puissance de l'imaginntion etdu rêve sur la.réalité.
C'es-t en effet un fort beau sujet littér'!ire et psychok,gique et il
en a tiré parti de façon très attachante. On est toutefois tenté de
trouver que ses personnages parlent un trep beau: langage et
sont bien ,subtils pour leur condition.
·
La far-ce de Papa Gbéorgé., de M. Adolphe Or.aii., qui se rattache au théâtr-e populaire, est.simplement a1nusante. La curiosité était surtout dans le jeu des acteurs~ trali!~f.ormés en marionnettes de guignel et imitant leurs attitudes. Cette fantaisie étàit
d'ailleurs fort bien jouée.
Je fiuirai par croire que la mauvaise influeni;e du cinéma
s'étend jusqu'à certains auteurs dramatiques. Ils n'ont i,,lus en
vue que la rapi&lt;lité de l'action, le détail éclatant. le raccourci
brusque, au détriment du développement logique des situations
e~ des caractères. M. Edmond Guiraud s'.est mis en tête de
prendre quel&lt;jues personnages des romans ·tle Balzac -..€t d'en
composer une pièce i.ntitulée Veutrin, du nom d'un des héros
1~ plus marquants de 1â Gemédit kumaine, sans en être. toutefo!S le phis intéressant. Cette pièce ressemble à du Ba!zac et le
rappelle par le no~ des personnages. Mais elle n'y ressemble et
ne 1~ rap~e1le en nen par sa ct;Jruposition, son ton, son allure,
Ses SitUationi.• .M. Edm.onà Guiraud a mêlé les situations pour
en composer un s~énari~ à saguise. li a mêlé de-même les personnages. Il en faH paraître certains dans des circ-onstances auxquelles ils n'ont aucune part dans l'œuv.re du r-omande-r. II ruet
sans se gên,er ~cien de Rubempré à la place de R.1stignac, dans
le rô~c de 1 étudiant pauvre de .J.a pension Vauquer. C'est un
tr:ivail fkheux, ~ui témoig.ne d'une ptésompti-on et-d'un sans~
gene remarquables. On V()it qu'il n'a pensé qu'à cmnposer des
tableaux à ~et. Sa pièce est _bien faite de tous points comme
une adaptation pour le cinéma. Q.uant à.la mise en scène) il n'y

�344

LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

a guère que le premier tableau, la pension Vauquer, qui soit à
peu près réussi, encore que cela ressemble peu â l'intérieur de la
pension de famille décrite par Balzac. Un autre tableau représente le bal de !'Opéra. C'est puéril d'exiguïté et de manque de
personnel. Il aurait fallu la foule la plus bariolée. Il y a au plus
vingt acteurs en scène, dont des figurants, et on sait que ces
derniers ne sont nulle part plus gauches, plus lourds et plus
vulgaires qu'à la Comédie française. L'interprétation n'est pas
brillante. M. de Féraudy, dans le r~le de V.autrin, se dépense
beaucoup et fait de son mieux. Mais là encore Balzac manque
et l'allure et lé ton vrais du personnage. C'est uniquement M. de
Féraudy que nous voyons. Il faut voir surtout Mademoiselle
Ventura dans le rôle d'Esther Gobseck. Il faut la voir danser,
faire l'amoureuse et la courtisane. Je vois jouer cette actrice
depuis ses débuts. Elle joue toµjours comme une élève du Conservatoire. Elle n'a jamais eu et n'aura jamais aucun autre
talent.
Je croyais bien que les Escholiers étaient morts. Je n'en
avais pas entendu parler depuis longtemps. Ils ont donné cet
t:té trois représentations d'une pièce fort intéressante de
M. Gabriel Marcel : Le regard neuf. Le sujet est celui-ci : un
jeune homme, la guerre terminée, revient dans sa famille. La
vie qu'il a menée pendant quelques années, lui a donné de la
réflexion, l'a transformé. Il était parti encore un grand enfant.
Il revient un jeune homme müri, observateur, portant sur
toutes choses un regard neuf. Il exerce ce regard sur le ménage
de ses parents et découvre qu'il n'est pas parfait. Son père n'est
pas l'homme heureux qu'il croyait, ni sa mère, par le caractère,
l'épouse et la femme modèle qu'il s'imaginait. Il se met en tête
de redresser tout cela. En même temps qu'il éprouve plus de
tendresse pvur son père, il prend un peu d'éloignement pour
sa mère. Une amie de la maison aime son père sans le dire. Il
découvre cet amour et l'encourage. Le père se dérobe. Il hésite
à changer sa vie à l'âge qu'il a, sans fortune personnelle, et
habitué à l'aisance que lui a procurée son mariage. Il fait l'aveu
de cette faiblesse à son fils. Ces choses mettent un singulier
pathétique dans toute la pièce, qui a de plus le mérite de finir
d'une manière vraie, je veux dire nullement théâtre. Le troisième acte est malheureusement chargé de phrases livresques.

CHRONIQUE DRAMATIQUE

345

L'intérêt qu'on prenait à l'action diminue. M. André Calmettes.
a joué à la perfection le rôle du père.
II est bien dommage que le Gymnase ait joué si tardivement dans la saison la comédie de MM. Jehan Bouvelet et
Edg~rd Bradby : Barbe blonde. Cette pièce, pleine d'originalité,
aurait peut-être eu le succès qlt'elle méritait d'avoir. Elle
n'est pas seulement amusante par son comique. Elle intéresse
par son sujet, son action, le caractère de· plusieurs de ses
personnages. Oément (Barbe blonde) est un brave h~mme
de _notair~ qui est affreusement marié depuis longtemps et
qut a fim par se réi,igner. Sa femme, avec des allures de
créature lango~reuse et sentimentale, est acariâtre, tatillonne,
quelque peu bigote, assez superstitieuse, se croit persécutée
s'occ_upe ?e spiritisme, en même temps qu'elle voudrait bie~
se faire faire la cour par un cousin à elle, cela sans succès
ce cousin étant épris de la petite bonne de la maison. EU;
~ mê~e un. autre travers, au dire des aute~rs, sur lequel
Je rev1endra1 tout à l'heure. La pièce vient à peine de com-me~cer, qu'une scène éclate entre les époux, amenée à propos
~e n~n ?ar la femme. Elle est probablement plus exaltée qu'à
1ordma1re,. car, soudain, elle menace de se jeter par la
fenêtre. Lui, par plaisanterie, approche une chaise. Elle monte
de~~us, de là s'assied sur la barre d'appui, répète à son mari
qu t1 prenne garde, bien garde, qu'elle va faire un malheur
qu'elle va se j~ter pour de bon, et, en effet, par un mouve~
~ent ~aladro1t, perdant l'équilibre, passe par dessus la barre
d appui et '_'a choir sur le pavé, avant que le malheureux
Clément~. qui ne s'était pas ému autrement, habitué à ces.
scènes, ~it eu le ~~~ps. de faire le moindre mouvement pour
la retenu. Jusqu 1c1, nen de bien remarquable. Un accident
de m~nage, pas autre chose. Tout mari, tout amant est ex. pos~ a cette aventure. Au moins au début de cette aventure
car 11 est rare qu'elle soit poussée jusqu'au bout 'comme d '
Barbe blonde. J'ai eu autrefois une mai'tresse qui ressembta~:
asse~ à Ja femme de cet excellent notaire. Même caractère
trépidant, même extravagance. Cela la rendait même sauve t
mal~de et l'ob~igeait à se coucher. Un jour qu'elle était ain:i
ht'. comme 1e venais _d'entrer dans sa chambre, une crise
a pnt. Tout comme la femme de Barbe blonde, elle me

:°

�LA NOU'l{:ELLE REVUE FRANÇAfSE

menaçe:~ s; 1e ne sort(!.iS pas~ de ié Jeter par la fenêt1"e.:L:
lit était tout près de la fenêtre,. J'ouvris aitn:ah1ewent :eelk-Ci
1out-e grande. « A ton ais~, lui ,di~je. T~ vois.: je f~uvre
,nême .lA fenêtre · pour que tu ailles plus vite. » Je sottrs J.adessus, Nàturellement, elle resta traoq_uilleme~t couchée et
j.e n'eus poi'nt à me soucier du pr-oblème moral &lt;l.ont -on voit
Barbe blond_e se tor1tw-er. En effet, après la chut-e de sa femmel
dw~ suivi-e &lt;le mort~ on enquête. Y a-t-il eu .suicide r Y .a-t~H
eu ctime_? Simplement aocident? C1ément co!npar.aît ,eev~nt
le juge d'instruction. Naturellement s-on innocence est vite
reconnue. La chute de sa femme vient uniquement du faux
mouvement q.u'elle a fait-. On n'a pas idée ,d'aller s'asseoir
sur la, bar.re ,d'appui d'une feaêtr!! et de se mettre li à gesü..
culer. C'èst u_n ~t-cident. Clément peut rentrer chez lu] et vivre
tr:m&lt;juilLe. Eh ! bien, non. Certains propos q.u cousin de sa
femme le tracassent. Absous par le îuge, il se met lui-même
l'i instruire !'.affaire. 11 l'étudie de très près . .Il reconstitue
Ja. scène, recompose ses gestes et ses paro~, les gestes et
les paroles de· sa femme, s'interr-0ge.. s_'~ili:amine, :&amp;e retour.ne
en tous sens. Sa femme mena,çait de se Jeter par -la fenêtre.
C'est e.ntendu. Sans doute~ il a approché la chaise. Ma.i-s c'est
elle qui e-st ·montée dessus, qui est allée .s'.assooir sur la barre
d'appui. Ce !l'est pas lui qui J'y a placée. C'est l'évidence
même. Là elle a répété ¼ plusieurs reprises qu'elle allait se
jeter... L~i, il n'avait rien dit. ll ,él:ait là •. ; P~ur lui, c'était
une scène com.me tant d'autres. Pourtant, n éta1t..ce pas son
silence, justement, qui l'avai:t excitée, son scepticisme, la rési..
gnation qu'il montrait ? Elle avait peut-êtr~ vu li c_omt~e u~
--défi? Sans doute, s'il s'était mis it son diapason, il n.a1mut
pu qu'augmenter la démence &lt;le la malhe_ureuse~ et ~'est alors
qu'on pourrait le trouver coupable. li ava1t au contr.air{! mon;ré
beaucoup de sagesse en se taisant. On ne po~va1t que l en
approuver. Oui, mais, tout de même, la première hypothèse
restait troublante. Sa femme ser.1lt peut-être descendue de Ill
fenêtr~ s'il avait patlé ? Elle se sera1t calmée. Tandis que
son silence, la s&amp;éniti qu'il avaitga,rdée devant sa menace ...
Cela l'avait exaspérée, et alors, lui ! .. . Quel remords l Le
malheureux passe ainsi, comiquemebt, de la quiétude à l'inquiétude, de là certitude qu'il est innocent à la crainte d',être

CHRONIQUE DRAMATIQUE

-"347

coupable. 11 prend pour arbitres le cousin de sa femme, et
l'ancien notaire qui lui a vendu son étude. C'est un véritable
interrogatoire. Le cousin veut absolument qu'il soit coupable.
L'ancien notaire le déclare surabondamment innocent. Fina1emen.t, Clément est tiré d'affaire par le temps, et surtout par
la petite bonne, une petite Eersonne· mystérieuse qui n'a pas
voulu suivre le cousin à son idépart .de la ville. Il s'aperçoit
que cette enfant est jolie. Un soir, elle lui fait un bon dîner.
Il lui fait prendre place à table à son c6té. La gaieti vient.
Il sent ses chimères le quitter. La petite bonne l'aimait en
secret. Elle le Jai51,e voir. Ils 'Seront ilieureu,x ensemble. Il
mangue à ce compte.. rendu _!e~ nuances, qui comptent pour
be-at1toup ·dans leas ·qua-1i~s de c-e'tte pièce. Les artist'e's du
Gymnase l'ont fort bien jouée.
,
J'ai dit que je rey.iendrais sur un ,dé.ta.il &lt;!iu cara.c.tère de ·1a
lemme de Barbe hlo,uk. Les aute:ru:s Jui .donnf\Dt ,aµssi, ,c0,mme
li~ ~v.eCB, Je ,fai.t .d!avoir ll'ecueilli huit chats ,per-d1u. J',eu
.aJ ,tou1.o.ur~ ~to~r de moi une hMne trentaine de même iPIOv.enanœ. Et Je .du; du hi.en de leur p,i.èz:e ~ Jls ~ont êti;e ,bien
.att:r.a.p.és..
MAORI.GE ,BOISSA-B,J;&gt;

�NOTES

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA MENTALITÉ PRIMITIVE, par L. Lévy-Bruhl
(F. Alcan).
Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, parues voilà
douze ans, trouvent dans le présent travail du même auteur une
confirmation et un complément. La corroboration mutuelle de
ces deux ouvrages n'est pas seulement la consécration d'une
grande œuvre : elle implique l'avènement à la positivité d'un
ordre de recherches relativement récent, dont l'exploration
pourra s'étendre à l'infini, mais dont la méthode, jusqu'ici
incertaine, s'affirme désormais précise et süre.
Dans son ouvrage antérieur, M. Lévy-Bruhl s'était proposé
« la détermination êles lois les plus générales des représentations
collectives (y compris leurs éléments affectifs et moteurs) dans
les sociétés les plus basses qui nous soient connues ». Il avait
constaté que les cc sauvages &gt;&gt;, peu sensibles à la contradiction,
pensent beaucoup moins selon le principe d'identité que suivant
une loi toute mystique de participation, caractéristique d'un
stade « prélogique » de la mentalité humaine. De nouvelles
illustrations de cette thèse générale nous sont aujourd'hui fournies en abondance ; mais la curiosité de l'investigateur se porte
avec prédilection sur la notion que se font de la causalité les
peuples inférieurs, notion non moins mystique. Aux yeux de
ceux que: l'on a supposés naguère plus près de la nature, rien
n'arrive par des causes naturelles : tout événement résulte du
caprice d'une force occulte, sur laquelle le magicien a d'autant
mieux prise, qu'elle ne s'agrège pas à l'ordre objectif d'un déterminisme universel. Aucune mort, aucune naissance n'est natu-

349

relie : une maladie, comme une blessure, procède d'un malénce ; l'apparente procréation suppose la réincarnation d'un
ancêtre. Un accident qui nous paraîtrait fortuit est tenu pour la
preuve qu'un tabou a été violé. L'efficace des puissances mystérieuses donne tout leur prix aux rêves, plus véridiques que la
veille, tout leur intérêt aux présages, véritables causes et non
simples symptômes. La conception d'un ordre fixe fait à ce
point défaut, que le phénomène de mauvais augure s'interprète
moins comme un signe ou un indice défavorable que comme
un o: porte malheur » susceptible d'être esquivé, voire converti
en principe propice : on va jusqu'à provoquer des rêves, jusqu'à
mettre en œuvre des pratiques divinatoires, non seulement
pour s'inf?rmer sur les intentions de l'ambiance suspecte, mais
pour susciter des événements conformes aux désirs humains.
En_ ce mon~~ où rien ne semble accidentel, tout paraît arbit~~ire ;_ le vis~ble s~ révèle pénétré d'invisible, de sorte qu'on
~ i~ag1ne pomt qu ~n événement se produise toujcurs par
l action des ~êmes circonstances eoncrètes. Seule la question
du p_ourquo1, non celle du comment, se pose au sujet de la prod~c~10n des choses; car on ne s'intéresse qu'aux causes premières,. non aux ~u.ses secondes, et l'on ne soupçonne pas la
régulanté de~ conditions caus~les. On ne conçoit pas davantage
le ~emps ~t l esp~ce comme des cadres universels et nécessaires,
puisque l essentiel de la réalité, - les influences occultes transc~nde l'.~n et l'autre. Et si le milieu dans lequel vit le :auvage diffère s1 complètement de ce monde aux lois fixes, s'exerçant dans des cadres géométriques et arithmétiques, qui est
~our n~us autres l'objectivité, c'est parce que les peuples inféneurs, msoucieux de raisonner, négligeant d'induire bornent
le~r réflexion à ~'intuition immédiate, obsédée par la h~ntise des
puissan~es mystiques. Après avoir découvert dans leur caractère
?on ~ogique le propre des fonctions mentales dans les sociétés
i~féneur~s, M. Lévy-Bruhl reconnait dans les singularités de
1 «_expérience » de ces peuples, l'effet de leur indifférence à la
logique.
Nous reg~et~o~s de ne pouvoir ici montrer avec quelque détail
commen_t ams1 s étayenJ l'un l'autre les deux livres qui forment
désormais 1~ base de notre connaissance des primitifs. Des sujets
presque entièrement neufs, tels que l'étude des rêves provoqués,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇMSB

des pratiques- divi.1tmtoiresi "des- ~4'1.riis se -trwvent"-&gt;àl~la fo,i:s;
dhfritlffl' Œt: i,nt,ég,r,s à l'lne- in~r,pr~arioa g-émrnJè qùi'1:t1'sso~;.tk,
la cooficmitta'l1i.0n1 dk!s. fü~s; ,a~c -ûn t=eer@ui:s. mmfürum· .l J~3/'P'@!thèse, E0 ':i.~téUT pea~ mai-Rtel'Îaht 5(t di&gt;spir:fllWl' 6'ec râmpre,.dies.
lan€es- twt~e- les postulats s~mpli:Stt&amp; die,T,ylar: Oll' ct!mim-fd':tmmi-6-l.lle de Fra-i-er;• il-a·mi:etU et fafo:e en..J.aisS'àÀt p.it&lt;ler -les: d'.oht:..:
rnwts. H corfseiw czel'tes:lai'ron~€tli:-en ~e .J;,r ·pe~éè pri:mittv~
présen.e ·un, Ca&lt;I~t'ere rnUectif, ma~i,:~.s:abstiehvJ.e tG1.'llte- ~:r.,no..
ttOO' qui a,t-t~terait 1~a&lt;lbesi1m. à nn dogme- :de lf.f role seiei0logi,.
·qu,e. Une :.o~e de c:;(.mtre~préuv-é d~Péiml!!ats- ~àcquis s."t~l!itientl
pqi' }l"eumen-ale'hda4on dent les sattv,ageSlréagi~sen. eh Îi&lt;!tttles&gt;
ormt's : cesi 'â'em.i:er-s •e/\itr 1 f~t l.'effèt de s0ruiers ;:,lëu1,s &gt;armœ à.
fe,l'J, .. pa6ilOOê pour-tuèr nôn• pa,r lrënv:m d'mr'ptojeGtil"e', 'uia&amp;s-pGrlir&lt;se.a îè diétüm1,til0n ;•lems-:liv.reMont p11rs,r p&lt;iure: iÎRstn:llfn~ts · d~
àivia-atioh ; r€™'s sô-ing médkau.x, ténias p&lt;niv une êp"Ienv·e indis.crête elel'Œ pa-tience•-~1.1 màla~le, épreu'V'e"qtü méÎ11e· plutôt' un.
dédommagement que de la rectJ:ilnà.is&gt;satNe. I:'in.coril.pr~.tiertsî.t1m
de la men-t-afüépF-imiti-'ve écht~plus encore, sipossi~te, c:~z.temédecin, imbu ~idées p-0-si,1,ves, que chez re· m.issi0h □.ftiite;.cl,o.r1t
l"ap-0stol.«t• -offense lgs,. ciuyance&amp; des i_nfügè1qes; mai:s-qui. p,avti-,
cipe du B.rooms, lui aussi, à 1m i.evta?n, mystléisi,wt.. •Cës a:d.ministtatieurs è,oloo.i:.a'ux-,
S€ péhétr,a.ni: .. di,l~eà'S'{:ig.ilemè:J.t '}~~
lew d-oiine M. ~·uvy-Btuht, ~viterarent brèu.. d'es4t1éêbmpres. et:
devteNd.faièn~'rnoh'i •inc~pa-bles,d~adapter· fü jus~ic~(t.is bla11es. à
celte des antres-r~ces. Lit scie.ace' ~me y trouverait p:Potl.i, -~ ·
t'iïufo-rm1rti'00 qûe 0erlait:ts-- 'd!'entre- ewir notis 1Eomnissen11. sii;. p:rter-euseme*t sur, eks mœut-s ou a~ :itties eu 'Vtii't, ta·- dh]5ariti~
d'altérati'on, po!.ifrait se re~ueî llif pli:rs i,mpaitiate r moin&amp;
gâtée· de préjugés européens, ·tils "ptiisœient daoo.. t'&lt;Îs , d~JC
ouvr-àges une-p-Jus daire ·i'ntelligè1i:ce .des. p€1:1ples înif&amp;idrs.
tir Menfülitë P'ritnifmt!, coni·pMta!'lt le-8"· Ftm.ctions mmt~lBs,
marq,nera ·une pchase' cfédsive ·aans l'histoire -de l'humanisme,.
Un p-as infJWrÉanr semtile réalis&amp; élans l'apürnde crois-sanve d:e
Fhommei à se eefli1aîtrei fui-même. è -autem sait s sdu:straire à1
la tentation, si spécieuse pour tant d'autres, d'expliquer pl'~~-·
mrém.ent les dvrl:tsës' ipa-1' lêS' sitnvages:, apâ!s que li'© ;e.ut si
longeemps- ex)'&gt;fiqué lès gau,vages par tes i::ivfüsés: P'enmn
meil'l·s qt!è h:ti né ·se fait ~il1'ns.i'oas sur le concept de· ·œ p~inii~
tifil ~ ~pré:!5'Î6n «-l'rien'împn,pre·~, mais impt,sêe pi.ar l'.uspge·!'
0

en

ou·

n~il pas pro~ èofi'ke l'impruden•t e assimil-a:tioo cJ;u sa-a-

vage vivaot d'e no~ jours au v.é-iitalrle primitif, c0ntr.é'J:a..n01Jforf.
d'une évoluti:on uniHnéa,ire=• ·&lt;te l'humanité, coimeo' le&gt; pos,.,
tufat speucér.itm ~ Fra.z~, sel0Il' lequel « l'e plus simple esti le
premiel' clftns hHe.mps-'&gt;) ?l Petsvirne m0î1is q-ue Itii ·'ne mébro.naît Ie earac.tèr.e- provii;ofu:e &lt;l'es résultat-s dès•à présent obtenus-.
Sans aacun doute- 'l'aveniir · montrera la nécessité de- fai're- desUma.rcatioas, l~,nsrituer dies grou{l'ements parmi ces ..peupfes·
d':Afu,q,ué, d'Amérique, d'Océanie encore consi-à&amp;é's. en bfoc,
pour ce seul motif qu'ils sont les ·plus éloignés de notre civilisation. On découvrira sans doute dans ridée de non. civilisé le
pendant de cette chimëre, !e -priinitîf; car to~-t~ existence en
&amp;Oc~té, imposant nn~ «t'tùim,ali"1:é D:r rrnpose•aussH.ine- «-Ctvi'lisatfol'J. &gt;). Les anhthêses• rhétaphysi:'ques- de l'lrcnnhtt" et de laoa-ture, de-la:-natU•re et 'del-a' c·ivi1isation, se· trouvJnt' m-éthod'i--'
quem~nt sapées au prafit'J'une- science ca1nP,ata1t'fvè· •des rypeshumams-, seience qui Fejètte&lt;-a·a-terme d utr-process1.fr indéfini fa
d.é~rm~nati€).IJ de,l"œ lli:oüime'-» a-hstwt, mais qu:ïl tHnnnuera~de;
siicle lHI• srede notr~ ig□-0ra□ee-mr ce.ne fonnidaMe'rncomrue :··
Ro~m~IOOS. La ]:frétencJiue nétessité d'eppcrser encare·c'fvil?sé'set n~.n.civïIJisés lti,ene srmplerrient, croY6'ns~nou~, aITfa:i't que ces'
d:er~1e!'s:s0nr des peuples sans hrst0ire, non qu'i·fa n'a,ientpoint
T-anê -~:a.n-s le t.er:nps-, ae "l'.U'Î; se1air rne?rrcevab1ê', ~mais parce,qtte
nmis l~Or~n"s, tout de leur passé. fHaut dotrél e'spét!e_r d,'urr ,pr&lt;l~Pès ht~~9'&amp;': k renverseménl' de fa cferni'éreJid'oPe l:ilétaplly~
S~&lt;J.ùe qur SU0SIM;e•en rioqe soe_io1&amp;gîe. · Mais:cette-'ct; histo ·,a-non r, prngressivede-n:etre-notion des·peupfes•inféf-ieurs résultera
surt&amp;ut des documents que peuvent ·fou riir ur.ces' p-eupfos ' fe's'
peuples•doués d'upe histcrFre. Céb.tdiè critiqtre· cPes-vcivi'lis~iomr
aatres Ç~@ nO'tl'e cul'ture, oceièfentate jeirter&amp; 'JII'et~lîe" jour un
PQnt entJJ&lt;e.&lt;notiî,e caàrraissance àe. F'l'romme cc bfanc ); ou cc euroJ)€~n »•et ROtFe in•te&amp;?igation {le Thumanité &lt;r primitive ». Déjà'
l"i:ns~oire- &lt;!les , ei&lt;vilisatfohs a-siatfq:rres fourmille â'e matériaux
relaufs :rux œ SŒ1îVages
alix-« bàroares )) intèrptrsé's enttf ces
~ran~s foye~s de Cl!Ù&lt;rure ;- Or· P''Asre-n'a é'té sans htpp'èrts of avec
l Afrique,? av.ec lt(kéanie-. L'histofre d'e FEgypte nûus ré'vélera
peut-êmksl!\!ret, 0U·1'ùndessecr-ets~ dtrn:iy ère africairr. Inde!..
pendamment&lt; ie'squestions de,fa~t, et si!''@n Yise I~"déterminatiorr
des &lt;l structures mentales )) à travers les diversites-dirt'empir etitfe

»,

�352

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

que . la connaissance
des civilisés
l' espace, 1·1 est vraisemblable
·
•
.
•·1
simplement autres que nous, mais non_ pas inférieurs, - ,s 1 s
ont poursuivi une évolution synchromque. et parallèle a _la
nôtre,_ doit nous préparer à la compréhension des catég~nes
spéculatives ou des techniques propres aux races les plus ~ifférentes de nous. Mais de semblables progrès vers une véritable
critique de l'esprit humain, par application de l'histoire c011~parative, c'est une œuvre telle que celle de M. Lévy-Bruhl qui les
·
gu rés .
P . MASSON-OURSEL
aura 10au

LA NEF, par Elémir Bourges (Stock) .
Le sujet q_u'Elémir Bourges a entrepris de traiter embr~s~e,
en dépassant chacun d'eux, le Faust de Gcethe, la D1vme
Comédie et Je De Nalura rerum. Sa Nef vise à être, comme
Faust Je poème de l'inquiétude humaine, de la recherche de
la n;rme et du bonheur et, comme la Dhiit1e Comw~, le
poème des causes premières et de la destinée de l'umvers.
Mais le domaine des expériences offert à l'homme est beaucoup plus vaste que celui de Faust t:t ce n'es~ pas !a. se~le
th éodicée la seule cosmoaonie catholique qui est 1c1 mise
'
b
en œuvre,
c'est une &lt;l somme
» de lOutcs les théo d'1cé ~s et
de toutes les cosmogonies du monde occidental, depuis la
mythologie grecque primitive jusqu'au matérialisme contemporain, qu'on trouve dans la Nej. Et l'on ~ trouve en outre
les théories de la connaissance et la métaphysique de la morale .
C'est un abrégé d'histoire de la philosophie, une synthèse de
tous les grands systèmes, un compendium des idées d~ l'human 'té depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
C'est en méme temps le résumé des aspirations humaines,
de ses efforts incessants et toujours déçus vers un nouvel âge
d'or le livre de sa révolte et de son messianisme, traversé
de ;ésignations et d'adorations. Bref c'est toutes les for'.11es
de la pensée, de la sensibilité et de la volonté bumarnes
qu'Elémir Bourges a dressées dans cette œuvre m~yenâgeu_se
par ses dimensions et par son contenu encyclopédique. Déjà,
dans la dernière partie de ùs Oiseaux s'envolent et les fleurs
tombent, Elémir Bourges aYait donné une ébauche
très
réduite - de la Nef.

NOTES

353

Mettre tout l'homme dans un livre, l'homme en soi, dépouillé de tout ce qui dans sa vie est accidentel, r~duit à
son essence, face à face avec les plus hauts problèmes, c'est
la plus vaste entreprise littéraire qui soit . Disons-le net : il
y faut du génie, et non pas un génie spontané et inconscient,
mais un génie nourri de science et d'orgueil. C'est qu'il ne
s'agit pas ici de transposer de la vie sur le plan de l'art et
de la philosophie, il s'agit de transposer de la philosophie
et de l'art sur le plan de la vie. La matière brute qu'Elémir
Bourges travaille est purement livresque; iJ faut qu'il réussisse
à l'animer. Le symbole eüt été trop court, l'allégorie trop
plate, l'épopée trop artificielle et trop froide ; Elémir Bourges.
l'a bien compris : il a suscité des mythes et il les a présentés.
sous la forme dialoguée du drame grec. Pour y couler la pensée
de tous les siècles, c'est de la, conception poétique d'Aristote
qu'Elémir Bourges s'est inspiré et c'est le moule eschylien
qu'il a choisi. U est allé emprunter sa forme aux sources
mêmes de la civilisation gréco-latine. Le résultat est qu'on
pense d'abord invinciblement aux traductions du grec de
Leconte de Lisle en lisant la Nef. Le format, les caractères
typographiques, la transcription des noms grecs (bien qu'Elémir Bourges écrive Prométhée au lieu de Prometheus) ajoutent
encore à l'illusion. Illusion qui disparaît très vite, mais qui
date peut-être la conception par Elémir Bourges de son œuvre.
Sans qu'il y ait entre eux aucune ressemblance précise, Prométhée par son ton, par ses attitudes et son orgueil rappelle
souvent Qaïn. Elémir Bourges est bien de la génération
qu'on pourrait appeler « cosmique ~, qui dans des sens différents a donné le dernier Hugo (Hugo que Leconte de Lisle a si
fortement influencé par un curieux retour d'influence), l' Eve
fuJure de Villiers, les Réverits d'11n paieu myslifJue de Louis
Ménard.
. Mais l'élaboration de la Nef a été si lente ( on parle de ce
hvre depuis trente ans) que les influences primitives se sont
en grande partie effacées et atténuées et qu'on peut y distingu~r toutes sortes d'apports nouveaux dus au symbolisme,
qui, par certains côtés, a été, lui aussi cosmique et mythique.
Effet du hasard ou volonté de l'auteur, la Nef compte trente23

�354

LA NOUVELLE REVUE FRA}J:Ç1.1SB

.1n,is ~ènes, .comme chicua rdes « captiques » de Dan:e a
trente-1.-rois chants. Dans chaqqpscène,. Prométhée~hérosllmque
du dr.ame, est, aux prises .aw.ec des ,personn~e:!. différents.
L' a~tion sauf-dans le prologu~, ~st commenté~ par un chœur
an~qu~.~_le. Çbœur des Argonautes, accru pa:fois dJJ chœur
iles fommesCap.tives .sur la nef ,tfr.,gô, de celui des Hommes~
,des Tit~;, -(les Bêtes, -des Çentaures. Le titre auniit pu être
ceiui-d : Prométhée ~ihi-rl. .
Prométhée, de T~&amp;-,fili, de la Tecre, l'ami des homm~.
-est :dél.ïv:ré par Hér:ikJès., venu, jusqu'au rocher où il •~té ,en-chaîné •sur ]a nef Ar.gô. ,Le rè_gne de lieus s,ur Ja terre •p rend
fin 4 le tab.l~u &lt;le so11 rk_gne tetJ~tre qu_e t;riœ à. l'avance
Prométhée r@sem,ble étrang.ement à la pr6dlction d'Isaïe : « la
l~g_ue J:7icle qu lion fèc)lera 1~ fllPP. 1:1ui tette, _la lia~ timicle
-s'endorrrµr.a squs_ l'ombre des ailes du yautour. 11. Héi:aklèsj
q_ui li~re les humai~s d"e l.ll cuinte des -dieux) ,est le mythe
de la joie de vî,vre, victorieuse &lt;lecS terreurs et d-es tfoèores ;
les Argonautes, ce sont lei hommes à la reçh~che et ~ns
l'attente du bonbeur-'foison,d'Or ~ Pl ométhee, .c est la Raison
hum~ne en lutte contre lè mystèr!: et le mal. ToUles les
J~mière/ d'~rigine_divine ~'ét~igneii,t d_e vaot la vict0,ire du
Ti\an. 4 leu,r place~ .sept itoiles_ jailHssent du -fui~t de Pr?m~tbée, sept J9:JUi~;res nouvelles, d'essence huin;uue. M~1~
a~ant d'é.ilaii;er l'u-Q.Îv!'!rs à nouveau, •il ..iJnporte .d~ le guénr
de ses souffrances . .ProJnéthée échoue d;irs:· rcetrte premiè.t:e
entreprise : il est impuis5ant à supprimer le mal. Il doit
d'abord vaincre Zeus., maître du ciel et de la foudre. Pour
Je réduire, il foro-e
les ailes qui lui ouvriront le ciel. Mais
à
6
~
~ette ascension, les Eri,nnyes \S'opposent. LC11 sept lunu'='r-es
humaines qui permettraient .cette victoire .et q.ui sont : Intelligence, Verbe, Amour, Joie, Désir, Sagesse 1 Har11:1onie, sont
contredites et perpétuellement menacées par Matière, Mort,
Haine, D9uleur, Boi:ne, Ignorance, Disc'O'.rde.
• Devaut ce~ ,échec, Prométhée renoncera-t-il et restaurerat-il l'antique alliance de la terre et des cieul, des 'hommes
et &lt;les divinités,? Il s'y refuse. Les Dieux. de rOlym_pe s'éYa.nouissent. Seul -en face de sa propre 'Pensée, l'homme s'interroge . ·Le monde est-il régi par l'épée (le libre arbitre, la
nison) ou la r9ue (la destinée aveugle, le déterminisme) ?

BOTES

355

L'homme peut-il ôter de lui le tourment de la cause première;
le besoin d!expliquer · forigine et l'essence de l'univers et de
l'homme? Non, cela est impossible. Dès tors qui sera Dieu ?
Suacessivement Prométhée refuse un Dieu personnel- transcendant; la conception i)anthéiste de l'Btre-Dieu ; la con.c eption matérialiste; la conception hégélienne de l'idéalisffie absolu
de l'identité de la Pensée.et-' de ,l'Etre.
'
Prométhée, pour échapper a,ux catégbries où se meuverrt
les -hommes, va créer· à nouvéa-u l'humanité. Tl pétrît d'arc ile,
.
è
.
0
'
mais sa m re Gaia ~st im•p uissànt à ranimer, à lui donner,
en même temps que la vie,' l'"mmort.ilité et-le bonheur dont
rêve le Titan. C'est le démon de la Mort qui animera cette
argile et lui confér.era la vie mortellè, cirr c?est la mort qui
en.gen-0re la vie, la -quantité d'énergiè.··est invariable &lt;lans
l'univers. Prométhée s'empare dés- deux •feux. que lui -offre le
démon de la Mort : le feu rouge et le feu blanc, 11 voudrait
se limiter à insuffler le feu bl;mc -de l'inteHigence â la créature
oou~elle. Mais .i;an·s le feu r~l¾~e -euriesité, d-ési'r, aspimfion~
lnqUlétude - la créature n'aurait •pas d'eiistence véritable
ne , seràit -qu1immobiUte. -L'enfant naît de " !-'argile :- il es~
av~ugle, C~st la vengeaoc~ de l a füvinïté. La dé du mystère
um-.ersel n est pa'S sur terre. Ghargeau't son enfant sur son
épaule, Prométhée quitte
-ferré,. à la re.cherche du seeret
qui_ rendra la vue · à la- créature. Les -hommes, cependant,
ré-signés à ~eù~ ignorance, agirnnt 'èn --aaorant les dieux qui
peut-être n existent pas. Le grand combat s'est donc achevé
par la défaite de la -rai-son, l'apolùgie de la foi et de, l'action.

1a

Même réduite à une anal3/sé• aussi ,somma-ire et déformante
que celle-.ci, l'affabulation gènéralé J de la Nef montre -son
ampleur, -Sa noblesse, son originalité et •sa puissan&lt;:e. Cette
gran~eur et cetteirichesse se r-etrnuvent dans le détail de. chaque
cbap1tre, Il, y a .là un entas~ement de systè:1nes, de pet1iée,
une force d1alectJ.que, une aisance à se mou-voir dans l'abstrait e~ à le matériàlis r· &lt;JUÎ rapp'èlle- certains graacls tièbats
~cofa_st1ques en allégori~s, mai_s c:p.i'i se double de la grande
mquiétu~e moderne -èt, -osons 1e mot, ro~antique.
, '
Ce ~u1 poumHt Sùrpreadre, t'est que l'Evancile chrétien
n'a point de place dans ces tbéoaicéé_s ët que 1~ Bible eHe-

7

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAISE

même est presque totale~ent absente de cette œuvre. Mais
il faut voir là, san!ï doute, un dessein prémédité. Bible et
Evangile sont des produits de l'âme orientale. La Nef est
une image de la pensée d'Occident : les mythes et les dieux
qui y figurent sont uniquement helléniques comme la forn1e est
empruntée aux tragiques grecs.
La gageure était forte de préte.n dre émouvoir dans cet ordre
métaphysique en négligeant l.;i. philosophie chrétienne dont les
vingt derniers siècles d'Occident ont vécu et en prétendant
retrouver dans la mythologie et_le rationalisme helléniques des .
sources profondes d'émotion. C'était un beau _risque à courir.
Elémir Bourges l'a couru et il a mis de son côté le maximum
de chances en retrouvant les secrets du grand style tragique
et en condensant ~on émotion avec u,ne force et une lucidité
qui placent sa Nef bien au-dessus des œuvres courantes de la
littérature conteroporajne.
Est-ce- à dire qu'il a triomphé ? Une œuvre comme la Nej
ne triomphe que si elle dure et si elle est nourricière et féconde.
Il est malaisé de préjuger de l'opinion de la postérité. Ce qui
semble certain., c'est que la N-ef est une œuvre morte, une
morte splendide, mais une morte. Aucun échange d'âme n'en
possible entre elle et nous. Si nous savons encore ce que fut
Prométhée, nous ignorons profondément les géants Arimaspes,
les dieux Kabires, les telchines . Ces divinités mettent sans
cesse une barrière entre µous et le livre. Qui est le fils de
Iapétos ? Qui tst le Pandoride ?
A recouYrir des idées modemes et des abstractions (le Titan Dieu Ouranos figure le panthéisme ; le serpent de Gaia figure
le matérialisme), ces mythes oubliés n'ajoutent pas à l'émotion
métaphysique. Tout au contraire. Ces lourds ornements classiques déconcertent et détournent de cette émotion. Le ve~ige
métaphysique, c'est une page bien nue de Spinoza ou crHe.nri
Poincaré qui nous le procurera. La Nef y èst impuissante.
On serait tenté de dire d'Elémir Bour_ges qu'il est «secondaire»
et qu'il est resté sous le coup de ce défilé_ kaléidoscopique de
doctrines auquel il assista en classe de philosophie. Certaines
pages de lui ne sont que du Boirac lyrique.
La fa meuse « magie du style,-» ne répare rien. Ce style
d'Elémir Bourges, dur, tendu, somptueux., ne vit pas. Pour

NOTES

357

éclairer son œuvre sévère, Dante trouve de o-randes itnag
f: 'Jii
o
es
aou o:::res et .neuves qui vivifient le raisonnement Je pus
J
b
a scons et qui sont ~areilles à de fraîches oasis.- où il reprend
soufile avant de repartir vers les hauteurs. Rien de semblable
dans la Nef: toutes les images sont reprises des classiques
~recs _et so~t tellement usées et rebattues qu'elles fatiguent
1 espnt au heu de le rasséréner.
~ien ne ra~hète Ja monotonie de cette succession _de scènes
tou1ours pareilles, où Prométhée discute avec quelque d" · · é
il' d
IV lm t '
au m 1eu es lamentations des Argonautes et des clameurs de
la ~oudr~. Cette grande œuvre qui mérite le respect et l'admiration n esrpas seulement une œuvre difficile, c'est une œuvre
ennuyeus~ et _qui ne récompense d'aucun enrichissement profond celui qui a surmonté l'ennui de la lire.
·
Le chef-d'œuvre d'Elémir Bourges reste Les Oiseaux s'envolent

el les Fleurs tombent.

BENJAMIN CRËMLEUX

*

* *

LE STUPIDE DIX-NEUVIÈME SIÈ.CLE, par Lécm Daudet (Nouvelle Librairie Nationale).
.
. Com~e tous le: livres de M. Daudet, le Stupide dfr,-neuvième
nêcl~, ammé par 1 esprit de la parole et par le mouvement de la
passion, se lit joyeusemenc et d'une traite. On y trouve fréquemment d'excellentes remarques et de pénétrants aperçus .
~e le~te~r Y trouve moins une thèse à discuter qu"un état
!,esp~t a ~nstater, à classer, peut-être même à utiliser: l'état
esprit qui crée des mythes. Le bloc du XIX" siècle considéré
comme Ie mal intégral, comme une bête de J'Àpocalypse
analogue ~ ce que sont Rome pour l~s protestants, la franc~
maçonnene pour les catholiques, prend figure de mythe, que
no~s ne ferons aucune difficulté- de qualifier de mythe utile
puisqu'il pennet les feux d'artifice, la verve truculente et gron:
dante de M. Dau.det. Ce mythe vient d'ailleurs en son temps. Il
se rattache -à nos mythes de guerre (il n'y a pas de graride
guderre sans mythe). L'Allemagne ayant représenté pour nous
ans l' espac
']'
.
.
,
.
e, un tota tsme du mal, il était assez naturel qu'un
tota!1sme analogue s'étabHr et fonctionnât dans le temps La
réalité
é 'd
•
est v1 emmeat plus complexe et plus nuancée. Mais Jes
amateurs de complexité et de nuances n'ont qu'à passer à un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rayon différent de celui que tient M. Daudet. Lui-même, dans
ses Souvenir.s, à l'ocèasion d'une fê'te chez Mirpeau, s'est campé
bien pittoresqueroeat dans le rayon qui lui est propre et où il
réussit. En lisant le Stupide XJXe. sièale, je pensais à ce massacre
de chapeaùX; et de pelisses, et je m'amusais ferme : d'autant
plus que, pour mon compte, je porte des,mous, qui supportent
tous les coups de poing.
Entre les nombreu.x points de détail qu'on pourrait discuter
dans le livre de M. Daudet, j'en choisis un au hasard. M. Daudet entoure de soins le chapeau. de M. le docteur Pierre Marie~
comme s'il s'agissait de la couronne royale. Une ère nouvelle,
nous dit-il, a été ouverte par un numéro récent du Progrès
Médical, où le docteur Marie exposait sommairement le résultat
de ses études sur les prétendues localisations cérébrales du langage. Outre ()Ue les travaux de Pierre Marie font l'objet de
comptes-rendus depuis au moins une douzaine d'années,
M. Daudet sait-il, ou oublie-t-il, qu'une part importante d'honneur revient ici à un philosophe sur le- chapeau de qui i1 a coutume d'exercer les pires sévices, M. Henri Bergson? M. Bergson, dans des pages de Matière et Mémoire qui restent un modèle
de discussion serrée et probante, a ramené dès t 894 les localisations cérébrales apparentes à des phénomènes moteurs, etles tra- .
vaux de Pierre Marie, physiologiste et médecin, ont confirmé par
le travail du laboratoire le travail du philosophe dans son cabinet. Le rôle de M. Bergson a été.ici pareil à:,celui de Le Verrier
découvrant Neptune au boutde sa plume, e(celui de_ M. Pierre
Marie à celui d'Adams, apercevant quelques mois plus tard. la
planète nouvelle dans son télescope. Le docteur Marie est le
premier à le re.conruiitre. Le jour ou M. Daudet ferait, pont le
constater lui aussi~ un effort de justice distribµtiv-e, c'est qu'il
aurait mis de l'eau dans son vin,. Mai{, qui souhaite que le vin
de M. Daudet soit baptisé? Pas moi •..
&amp;LBERT THIBAUDET

• **

SUR LA GLÈBE,

par/.

de Pesquidottx (Plon).

Le goftt même des choses agricoles que n.ous communique
J. de Pesquidoux fait souhaiter qu'il nous rende ces choses
plus proches encore. Car si s:r langue,. technique lorsque le

HOTES

359

sujet rexi~e mais enrichie de mots paysans lui p~tant poids etverdeor, dit fortement ce qu'elle veut dire, elle le dit d'un peu
hant, à la Buffon.
Cependant il faut avant tout rendre grâces à M. de Pesquidoux. Dans les manuels on reproche à nos vieux pères de
n'avoir pas eu le sellS de l'histoire. Serons-nous sans reproche
sous l'œil de nos neveux? A lire Connaissance de l'Est, ne comprenons-nous pas qu'un certain sens de u l'étrang~r)) nous
manque, nous manquait encore? Or, sur un autre plan, Chez
Nous et Sur la Glèbe donnent à l'endroit du monde rustique un
sentiment analogue.

J.

de Pesquidoux nous introduit-à toute une vre secrète celle

des espèces, des semences, des sèves. Les plantés ~ven~.
Chaque espèce, ' - de bl€, ·de vigne, - a ses- vertus et ses
hnme~rs, comme seS' défauts 'et ses-manques . Des êtres vivants,
en vérité, dont les croisements ont des résultats -im'prévisibles.
Les hybrides n'apparaissent-ils pas avec leur individualité on
peut même écrire : leur esprit propre? Une science nouv~lle,
peut-être, la génétique, justifie _pres_q ue le vieil animisme
paysan. Aura-t-on des surprises en ces doma:ines ?...
. L'intérêt des études sur l'Homm.e, le Foyer, semble d'une qualité _aut_re : il s'agirait ici moins d'une pénétration 4..ue d'une
stylisat10n:. comme. on dit... Mais c'est surtout en ses jardins
secrets qu il faut suivre J. de Pesquidoux. Le fort, le rare de
ses ouvrages est là., en ce qu.'i1s font plus rich.e pour nous le
monde rustique. Et plutôt qu'à un jardin on voudrait comparer
c~s géorgiques gonflées de suc à quelque prairie profonde,
dune odeur nourrie, verte et fraîche.
HENRr POURRAT

LA POÉSIE

CHANSONS: LIBERTÉ,
téraire de France).

par Henri Pourraf (Société

.

lit-

.

L'~eureuse fortune de Gaspard des montaunes n'a point
6
surpns ceux qui· tenaient
·
M . Henri Pourrat pour
un des rares
poètes de la guene capable de conduire un récit épique .
. Auprès de quelques longueurs, les Montagnards offraient pluSJeurs passages remarquables par la -vivacité l'aisance et la
noble rudesse du langage poétique. M. Pou,rrat entreprend,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

·.:avec un nouveau et très dense recueil de vers, une sorte d'épopée de l'Auvergne, sous la troisième République: Le pre~ier
"terme de la devise républicaine sert de titre à ce hvre, qm est_
divisé en sept parties. En voici l'énoncé non moins savoureux
-qu'expressif :

Délices de l' Auverrrne-Basse ou les heureux moments du bon ména_ger. - Le royaum: du vert, précéclé des dits et contredits ,du spo~t
.touristique. - Les pastorales spirituelles de la solitude. - L apologie
pour l'Auvergnat, étrennes aux citoyens français - le Triomphe de
l'âme ou les rêveries du .fils de la vallée, dédié attx hommes purs. ·
Chez cette belle et forte race on observe quelquefois une certaine préciosité pudique, qui vient adoucir une carrure trop
rustique. II arrive même que M. H~nri Pou~rat_ use, de to~rnures paysannes d'une naïveté matoise et qui fnse 1affétene.
Cela peut co.nvenir dans de petites pièces d'un tour léger et
satirique, mais non au cours d'un poème d'un lyrisme plus
-soutenu. Aussi bien M. Pourrat réussit-il mieux les longues
laisses d'alexandrins ou de vers libres à l'imitation de la Fontaine, que les stances régulières mo~ns favorables aux mouvements d'un récit familier.
Lorsque le Jean Marie a d'une genetière
Toute de verts balais, d'églantitts et de pitrres,
Sans y plaindre sa peine et son huile de bras,
Façonné d la bêche un guéret Jort et gras ....
Il pren:I de meilleur camr au matin du dimanche
Ses soulie1·s chevillés et sa chemise blanche ...
... Après ve.pres, le frais venu, il sortira,
Et tout plan-plan, tenant en mains sa queue de rat
Pour offrir une prise d rnpnsieur le notaire
S'il le trouve en chemin, il ira voir ses terres,
Puis rentrera souper d'une soupe aux noveaux.
Les froidur-es, les pluies, l'dge ni les travaux
Ne l'ont tant affaibli qtt'il n'aille bien enrore .
Dès la pique au b:ouilla,·d dans ses ..;lmmps de la Dore
Où ce vieux voit des siens jusques à l'dge tier-s
Labourer sous sa main par brai forts et entiers.

Tel est feu Marie Chevagnat que M. Pourrat nous dépeint
· longuement et qui

NOTES

en son p1·ivé
Se privant de jouir, jouit de se priver.

On croit entendre, en lisant ce beau poème, un écho des
strophes célèbres de Racan et aussi les anciens flutiaux et
musettes de Claude Gauchet. Le Royaume du vert célébré par le
poète auvergnat a le flatteur éclat des tapisseries ourdies par
l'auteur du Plaisir des Champs, et dont trois siècles n'ont pas
effacé les riches couleurs. Il y règne un doux bruit d'abeilles
sauvages, de meuglements lointains fondus dans un remugle de
'miel que rafraîchit le vent descendu des cimes neigeuses.
Le plaisir que nous donne cette poésie drue et fraîche ne
doit pas nous empêcher de sentir tout ce qu'elle perd à se disperser. A ce beau et sain chèvrefeuille qui pousse de toute part
ses antennes parfumées il faudrait le tronc d'un grand sujet. On
peut attendre de M. Pourrat qu'il tente l'épreuve où échoua
l'honnête Brü:eux, où triompha Mistral.
ROGER' ALLARD

*

_L'ALBUM ITALIEN, par]ean-Louis Vattdoyer(Librairie·
&lt;le France).
M. Jean-Louis Vaudoyer s'est essayé au jeu divertissant, mais
périlleux, de ces transpositions d'art dont Baudelaire, avec les
Phares, a donnéle modèle. Il s'en est tiré souvent avec bonheur
. .
'
1m1tant le tour léger des petites descriptions en vers dont La
Fontaine allant en Limousin illustrait les lettres qu'il adressait à
sa femme.
.
Dans le vallon oti; la caresse
Du soleil est len~e d finir
Une nymphe, po11r s'en vêtir,
Défait sa lourde et large tresse.
Un berge,· que l'he1tre rend triste
Et que son troupeau ne mit plus
Offre d la nymphe un chant confus
Dont la riche langueur persiste.
. .. la musique, le mystè,-e
La volupté, ses tendres jeux
Font de ce vallon, pour les yeux, ·
Le portrait menteur de la terre.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Ce berger que dorentau soleil couchant les lumières ambrées
du Giorgione, semble avoir pris des leçons de flûte chez Théophile et chez Tristan l'Hermit,e.

LA -LUMIÈRE N/{f.ALE; par Uon Deubel' CMercureJd-e.
France}

1

•

-

· .,

7

.&gt;

ROGER ALLARD

LE CHIRURGIEN' DES ROSES, poèmes en prose, par
Marr:el Sauvage («Ça Ira&gt;&gt;, An.vers).
".:.\ .

puleuse;llient définies danii la préface du Cornet à, Dés ne souff-re
guète l'imp!::rfectiO'n, Un p0èn1e en pro.se s'i,l n'est indispensable
est par trop inutile. N'empêche que le petit livre de M. Marcel
Sauvag~ cOt1tient quelqu~s-Jaits-djyers charmants, de,s symboles
ingénieux, de jolies images. Mais le Petit Poucet, pour jalonner
sa route, fera bien d'y semer plus de cailloux blancs- que de
pétales éphémères.
PAUL Fl!;RE.NS
* * "'1

,

_Les amis de Léon b~ubel_se· réjouiront de voir ., r.ééditer, ce.
oeau fiv re trop p'eu conn~ où brillent tant d'images. fortes J~~ ·
chatoyantes. Le poeme du vent~ la !-in d'un jour méritent de
prendre p)ace dans 1 1 anthRfogles. Deubel, '?etlain\en rerent~,
sinon désabusé, était au fond un poète pat:naJSII!. ; 11 fait
souvent sqng.er à Leconte. de' Lisle par l'édat de .son c.oloris , mais son r\1thme
af plu? qe. souplesse et son jeu est
J.
plus nuancé. Il n'était pas ie- c.eU!. à qui•; le .m~!heur iqsmre
leurs chants. &lt;f les plus désespérés » et les plus beaux. Né pour
chanter la joie, la lumière, la force, l'épanouissement de l'être,
l'aridité de son existence le contraignit à chercher tout cela _en
s:0i-même et à recréer.la nature en imagination, au prix d~un
erfort qui communique souvent à ses vers une tensi.Qn un" peu
factice. Comme il est fort .bien qi.t, dans la &lt;&lt; préface. des fi~iteurs ·» do~t on a fait JlÎéc~de,; ·cette ié.édition, il y a R~!Is d~
profondé,~ "' et pl~;)'~*t dan_s i~ œu:res q '[ 0.01 s~vi la
Lumièr.e natale, mais çe livœ est celui des 1ours. e.u;x:eux, ~e s.eul
,o ù 1'01; s·ente une certaine ·légèreté cf âme que •.~e uo¾le et.mal~
heureux Deubel ne devait plus retrouver avant la mo~.
iJ

NOTES

LE PbÈME ROYJ\'L, par Albert Erla!lde (Librairie de
France).
Je ne sais plus quel po~te se plaignait l'autre jour qu'on louât
la sonorité de ses vers ► comme d\1ne injure qu'on lui eüt faite.
Tel assurémept n.'est poin~ le- souci M•. Alb~r.~ Erlande;. Ses
alexandrins romantiques ont toate )'al.llp-litude et la vibration
~ ROGER AI,Li\RD

que l'on peut souhaiter.

GUIDE CHAMPÊTRE, ~ar_Gabriel Joseph Gros ( éd. du
Damier).

'

1

Agréable recueil de vers- qui ne ment ·pas à sop titre ingénieusement modeste.
Lé voyageur qui i 1a de LlJÙ{Ù d Sairlt)'ér6me
Suit Ntroitevallle où se'i'péntWT:ait• :bleu: •
,. 1

•

',t

Une espèce de journal de classe, où, chaque soir, le poète
annote un sujet de rédaction. Bien_ q_lle M. Marcel Sauvage &amp;oit
un excellent élève, iL se per!}let~ s'il. n'a. point de sentence à
transcrire, un dessin dans la marg_e. Il invente alors des titres
- Nocturne, Croquis, Chroniq;ue. .:_ p{us prÙis, plus naturels
que celui de son recp.eij.. ç:ar, chirurgien des roses, il ne l'est
sans doute pas assez ; le geare. do.nt, les e!.igences furent si scru-

.,:

· -,

Diro~s-n.ousr avec faute.u,, qu~ &lt;i la sohtudes pre.od d'ineffables visages? » Qu pl1:1s ~pl~ment, gu'ui;i.e. grâce hocagère y
règne facilement .~ur,_des paysages .aux tons légers ei: frais., .tels
ceux qui font lé charme de certaines aquarelles d'amateu;s -i
, D~s vignelt~s grav~es sur, bgLs. de _fil par -~ - Gimond,' dans
I ancienne manièr&lt;; di; M. D~fy~'.ti&lt;_&gt;Utent à. ce petit li:vr.et t\n
~pect sé:quü,ant de rust;icL;é pon ~ectée.
ROGER ALLARD

t/i. ROMAN

LA MAISON'

DE CLAUDINE, par

Colëtte (ferep~z~}

Lasse e1rfin de Montmartre,, e~ des. m1,1sic$-halls, des co~)jti-·
sanes flêti;ies et, des gigolos trop· a;,_;ides, Colette vieJJJ, de se
replonger dans sa jeune;sse ver,te eJ: pure. Une enfant a surgi .,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

364
preste, vigoureuse, tourmentée, paysanne, Minet-c?ér~ ou_ BelGazou, une Claudine sans vice et sans garçons, mstmcttve et_
frissonnante, charmante et ignorant les raisons de son· charme,
la vraie Colette, que nous avions devinée, que nous attendions .
.
Elle naî.t en pleine vallée bourguignonne, dans une mai~on
silencieuse et vaste, une maison à grenier, où l'air circule, pleme
d'âme cependant, tiède, profondément vivante. Deuxf:ères hardis, aventureux, mais passionnés de solitude et de mutisme, un_e
grande sœur aux trop longs cheveux, penchant ses tres~e~ sur
les livres, absorbée dans le merveilleux ; des bêtes famihères,
~bats et chiens, bien repus, ignorant le joug, mar:igeant, dormant, suivant l'heure du jour, s'appelant, se reproduisant selo_n
le cours des mois, entourant l'enfant dernière-venue de leur vie
-simple et ingénue; un jardin clos où s'étalent les plantes d~mestiques, autres êtres tranquilles et libres ; au-delà, un village
c:rrossier robuste buveur et cancanant, et, tout autour, pesant
0
'
•
•
du flanc' des collines,
la forêt _vigoureuse
et ncbe,
pu11u1ante
d'animaux fauves, fraîche de mousse et de fleurs, exhalant des
odeurs violentes.
Dans la maison, parmi les trois enfants muets, deux ~t:es
remuants, .ceux de qui la petite est sortie : le père, un ménd10nal ardent ancien officier de zouaves, mutilé, devenu percepteur,
vif, gogu;nard, plein d'imaginaüo.ns, amoureux passionné,_traînant sa-béquille, oiseau blessé ; la mère, ~entre de_ chaleur_ et de
lumière, petite et blonde, bavarde, étourdie: travaille~se, 1gno_rant religion, mystère, au-delà, règle sociale, devoir, bonne
comme la nature où elle plonge, Cybèle campagnarde, rayonnante de joie et de vie.
.•
,
Cette petite Bel-Gazou n'es.t qu~ sens. Elle est ouverte a to~s
les souffies. D'autres vibrent aux émanations de la terre. Mais,
pour vibrer, il faut une matiêre q'ui r~siste. En Be:-Gazo~ les
brises passent comme en un carrefour de gr~nds bois. Il n ~ a
pas vibration. L'être n'est pas troublé .. C est une ~ensatio~
saine, _complète et qui, entrant du premier coup, s évanouit
presque aussitôt.
·
·
.
Là est le trait principal de cette Bel-Gazou. Elle est ~ens'.ble
-aux choses plus qu'aucune petite fille avant elle. Sensible _1usq~'à de brusques syncopes et à la jouissance de sensations

NOTES

étranges, mais ces seasatioos la laissent pure et simple, parce·
qu'elles sont brèves. Elle ignore les longs moments de désir,
d'attente, où l'être appelle la sensation ; elle ignore les complaisances qui s'attardent sur l'instant, les rêveries volontaires
sur un souvenir_. Ces sensations, par leùr force même, lui interdisent de rappeler . le moment passé. Chaque instant pour elle
est très fort ; l'instant suivant, plus fort encore, _le supprime.
Aussi, comme elle ressemble peti à ses sœurs, les extasiées r
e)le n'a pas le temps de dés.irer ; elle ne peut donc s'enivrer.
Elle ignore aussi ces grandes. mélancolies douloureuses qui
suivent le plaisir. Le plaisir n'est pas infini: il déçoit les ferveurs trop fortes. Pour Bel-Gazou, il vient à l'improviste,
sans ferveur. Elle le gotîte comme un don gratuit. Il ne peut
pas la dé.cevoir.
Elle est toujours joyeuse. La tristesse n'est qu'un regret :
regret d'un passé trop beau, regret d•un rêve qui ne s'est pas
réalisé. Or, pour elle, hier s'efface, demain n'existe pas.
On la dit raisonnable. C'est qu'elle ne peut pas sortir du réel.
Le réel l'emplit. Manquer de raison c'est suivre un rève. C'est
être Don Quichotte. Elle est Sancho, un Sancho qui aurait des
sens délicieux, une Mme de Sévigné peut-être, et encore, une
Mm• de Sévigné sans folie maternelle.
Guettez, surveillez-la. Jamais un désir fou . Jamais un mot
sur l'au-delà, sur le ciel, sur Jésus, dans ces années où elle fut
communiante, jamais le gotît des pays lointains et merveilleux
jamais le goût de l'aventure. Êlle refuse de lire les Trois Mous:
quetaires; les romans d'amour ne la troublent pas. Jamais surtout le désir de l'héroïsme, le désir de se transformer, de changer d'âme . Ce n'est pas une C.himène ! Jamais non plus le désir
de souffrir et d'aimèr, le désir de st:ntir par le cœur. Ce n'est ni
une folle Henp.ione, ni une Bérénice pleurante. Existent-elles
d'ailleurs, les Chimène et les Bérénice? Ce sont des homme;
qui les ont inventées.
Le cœur ne _peut g,randir g_ue dans les chambres. Bel-Gazou
c~t un sauvageon de plein vent. Elle possède des trésors infints: tout ce qui touche ses yeux-, ses oreilles, sa peau. Elle possèd~ les ch_o~es jusqu'en le_u r essence jusqu'en leur profondeur.
Mais aussi elle leur appartient. Dès que le cœur de "Bel-Gazou
frémit, dès que sa pensée veut s'élever, veut devenir humaine,

�366

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les branches des forêts, l'appel des chats, ~ l'émouvante humidité des fleurs», l'assaillent, l'envahissent et Bel-Gazou cbancelle. Le sentimentse disperse, la pensée s'éteint, De ses frères
de race, ne pourra-t-elle percevoir jamajs que la fraîche beauté
animale?
Si belles si dorées que soient les sensations, on se lasse peut' que leur proie, de n'être qu'un passage. C est
être de n'être
magnifique d'avoir la sensation_ de 1~ terr_e. Mais ~'autres ont e~
le sentiment de la nature. C'éta1t moms nche, morns neuf, mais
peut-être plus nuancé. Bel-Gazon a renouvelé les sens_ des
hommes. li n'est pas s~r qu'à certi.ines heures ce beau destm ne
lui ait paru limité. Certaines étrangetés de sa carrière, certains
vagabondages ne sont-ils pas d'un être trop sen_shi;.~ sensuel
serait trop recueilli, sensible trop moral - qui s irrLte de ne
pouvoir trouver l'humain? Bel-Garou est saisie par les ch~ses:
Et si fortement prise qu'il n'est pàS une chose au monde qui Jm
paraisse neutre, inanimée. Le~ bêtes, deva~t elle, grandi~sent,
prennent une âme égale à la sienne. Les pierres même vivent,
les cordes serpentent, la rue bouscule l'escalier, J.es maisons
-sourient.
Les humains échappent à BeJ-Gazou, sauf dans leurs mouvements instinctifs qu'elle perçoit avec une acuité de chatte. Elle
veut les retenir. Elle leur jette ses sensations. Elle veut leur
plaire. Quel styliste eut jamais tant &lt;le grâces et tant de ruses,
qui disposa mieux ses premières phrases en énigmes? Mais dans
ces pao-es si expertes, composées de la main rcrnée d'une étalagiste, ~uelles merveilles pures venues des champs et jaillies de
l'instinct ! Etrangère à la pensée, aux dissections de l'analyse,
elle exprime la sensation d'un seul mot, comme elle la reçoit
d'un seul choc, dans toute sa diversité. Et c'est là son génie.
C'est son génie de trouver comme aucun poète, ce que
j'appelle, faute de mieux, des rapports d'impression, de ne pas
comparer une chose ronde à une chose ronde, ce qui n'éclaire
rien, mais un objet éveillant une sensation indéfinissable à un
objet portant le même mystère imprécis. Cest son génie de
trouver le terme neuf et pur, de dire d'un grand nocturne qui
s'envole sans bruit: o: il s'appuya sur l'air et fondit .dans la nuit. »
C'est son génie de sentir en même temps que la beauté robuste
de la terre, 111 beauté profonde de 1'air. Cest son génie de sentir

NOTES

le réel tïi fortement qu'une image irréelle surgit, qui ne distrait
pas du réel, qui l'accentue. Elle écrit de sa mère qui appelle les
enfants : o: Elle renversait la tête vers les n•ées comme si elle
etit attendu qu'un v.oJ d'enfants ailés s'abattît.»
C'est son .génie enfin de dire l'animalité d'une âme de petite
fille, et de percevoir dans un cœur de femme et de mère des
retours--de sentiments qu'aucun analyste mâle n'aurait su découvrir.
~che_sses jeté_es par petites touches, mélange d'instinct et de
maligne_ brodenc, fuyant la raison, coquettement prenantes,
barmome. .
PAUL 'RIVAL

,.

.

,.

FIANÇAillES, Ea.r ~obert de Traz. (Albin Michel).
~•i~chro.nism-e des oscillations du pendule, - -de cette propn~té il est r.tœ qae_ dans un livré on re·n contre l'équivalent;
1
ma_is lorsque cet équivalent existe, lorsqu'à travers- les manifestanons on est remonté au principe, on a-l'impression d'assister,
non pas du tout à la démonstration, mais au fonctionnement
même d\ine loi d~ la n~ture. Tel, du point de vue technique,
me ~araît dan~ Fiançailles Je centre de distinction. Ce n'est pas
que 1aut~u_r soit détaché, - même au sens où je définissais
narière ~c1 le détachement d'un Lytton Stracbey; - en tant
~u être vivant, il est absent; en tant que cause instrumentale
il n~ fait qu'un avec les battements mêmes du balancier. ~
.Puntaine et rAmour ( I 919) nous avait appris à estimer en
~obert_ de Traz un romancier qui n'est pas dupe et ne
5
en sait aucun gré, qui ne tient pas le moins du monde -à
montrer qu'il ne l'est pas. Mais ici la connaissance du dessous
~es _carte,s renfo_rce enc~re une tranquillité qu'à présent chez
l_amste_l on ~evme foncière, - si foncière qu'il semble que le
hvr~ soit écnt, ·non de très haut, mais d',;ssez loin, et comme de
derrière une longue vue. Pris dans le mouvement pendulaire,
tout défil_e à son heure, mais au même titre, - et jusqu'à ces
~statations, prestes piqflres d'une aiguille wvement retirée.
D ou un équilibre dégagé, mais qui est tour de métier · parfaitement approprié à la nature du sujet, mais qui n'empê~he que
Je tréfonds de Fia11çaitlts ne laisse un arrière-goftt de cendres qui
longtemps assèche le palais.

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Qui n'a suivi d'un regard à la fois~terne et retenu la graduelle
usure d'un tapis - non d'un de ce_:; Caucases dont l'appâlissement subtilise encore le cha,rme, - mais d'une modeste
carpette dont on se dit qu'elle a &lt;t fait son temps » ? Pareille
usure des sentiments, voilà kthènie sous-jacent de Fiançailles.
Elevés ensemQle, Je~n-Pier-re Rosset et Denise Langin ne possèdent pour ainsi dire pas de souvenirs qui ne leur soient
communs; à Jean-Pierre cc garçon grandi trop vite et sans aucune
précocité », il faut les confide1:1_ces, d'un camarade qu'il admi:_e
et s'est proposé comme modèle pour q_u'il prenne· cc au sérieux
des sentiments jusqu'~ors incompréhensibles,&gt;; Denise au contraire, précoce, curieu,se, - · que nous verrons sans cesse entretenir des « désirs sournois », et chez qui le goût du secret
forme une des pièces maîtresses- d'une nature exigeante et
limitée, - est on ne peut mieux prête à écouter et à comprendre ; et dès qu'un igcident minime les pousse l'un vers
l'autre, l'instinct a beau jeu à leur faire confondre besoin et
choix. Leurs fiançailles secrètes s'accompagnent des habituels
serments, et seule la pressioa des circ_onstances les amène à en
aviser les deux sœurs âtofos ·de Denise avec ksquelles ils vivent.
(Les portraits des deux sçe11rs non mariées, Anna et Gabrielle,
tenus qans les proportions réduites que commandait l'écon'Omie de. l'œuvre, en ce livre d;une justesse si égale constituent
une réussite mineure accomplie; il n'est rien d'essentiel qu'à
leur sujet nous ne sachions). Les fiancés sont pauvres et
devront attendre bien des années avant de pouvoir se marier.
Le travail retient Jean-Pierre loin de Denise pour qui rien
cependant n'existe que ce qui est présent.
Quand il était là, Jean-Pierre lui' inspirait un tel plaisir de vivre,
- contentement de la châir et de l'âme, désir borné à l'immédiat, au
tangible. U·la prenait dan~ ses bras, _el!e_, riait d'être si vite exaucée,
si facilement. L'approche, le e:ontact de·Jeap.-Pierre faisait courir son
'jeune sang. En appuyant ses lè\_'res .sur les siennes, li lui faîs,ait comprendre qu'elle aussi était ré~ne: Mais il f?llait qu'il fût là.
Elle se dét;iche de Jean-Pierre qu'elle n'a plus sous la main
et s'éprend du nouveau locatair~ de,la maison, le professeur
Abel Prudon, parce que celui-ci offre l'avantage d:être là, et
cet autre avantage, pour elle plus séduisant encore, qui réside
dans « le mystère d'un passé qu'eJle ne connaît pas"· Chez

Jean-Pierre, de son côté, l'amour devient de plus en plus théorique, se vide peu à peu de tout son contenu : les fiançailles
prolongées le condamnent à une altitude pour laquelle, par la
modicité de s~s ressoµrces intérieures, il n'est évidemment pas
fait; une aventure sans lendemain aveç une jeu~e personne
facile, cc fraîché com~e un bouquet de roses ordinaires 1&gt;, par le
remor,ds auquel elle donne lieu, semble, mais un instant seulement, ranimer un sentiment en réalité déjà presque éteint. Et
lorsqu'à la fin du livre Denise se voit repoussée par le professeur dès que celui-ci apprend que sa femme est à la veille de le
rendre père, - dignité qui à ses propres yeux lui confère un
lustre nouveau; lo'rsque Jean-Pierre découvre la dette de gratitude et d'honneur que lés _affaires d'~rgent de son ·père lui
ont fait naguère contracter à l'égard des sœurs de sa fiancée ;
-dans le mo!I)-ent même où _intérieurement ils sontle plus loin
l'u,o,.rlP l'autre, toutes les circonstances extérieures, conspirerit à
les rapprocher, à les contraindre à un .~ariage qui ' n'est pl!ls
&lt;J_u'une formalité.
.L'intérêt spécial qui s'attache à l'histoire de Jean-Pierre et de
Denise vient de ce que tous deux. appartiennent à la même
catégorie humaine : celle des êtres par définition moyens' et
voués à le demeurer ; mais que dans cette catégorie chacun
des deux occupe une position qui est aux antipodes de celle
&lt;le l'autre. « Il ne~\'.Oulait pas être exceptionnel. Depuis que sa
vie avait pris un tour ~gité il se sentait mal assuré sur luimême ))' nous est-il dit de Jean-Pierre. Jea.n-Pierre est l'être
moyen qui a besoin de se seI!tir teJ, qui se-carre çlans la norme
et qui, ce faisant, a toujours l'ai-r de prendre les devants· coutre
une dépréciation possible. , A tous ses sentiments et à l'amour
en particulier il dem;mde de lui donper bonne opinion de soi ;
en fixant son avenir, de lui c,réer· des devoirs ; de le transformer
en un personnage avec lequel \1 faut compter. Ecout;z-le au
terme de l'examen de eonsciénce qui suit son unique ééart :Ro_mpre ses fiançailles," ce serait désavouer son i::nodèie~ quitter·}?voie qu'il suivait, depui~ de§ anné'es, derrière lui. Que deviendrâit:il
s'il cessait d'imiter l'ami ·dont
'1e bonheur tui apparaissait comme_Lla
,,
promesse même 'du sien 7 Alofs; après de grands remous d'angoisse k.t
de remords, à l'instant où, désespéré, navré de la décision qu'îl prenaï't:
il allait partir pour Neuchâtel, il pen;a tout à èotfpJ : &lt;&lt; Si~je ne
24

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS-E

37°

disais rien à p«;rooone ? » Et instantanément il retrouva l'!1;irmonie
avec le monde et les siens.
là il èst bien rare q·u~âdepte de la règle,
A _cette harmom:~itpas·prédestîné. Denlse, ellè;est moy~nne
'

V

I'homme moyen ne
. 1
à tout ce qui n"est pas sensation,
a~une tout aufre façon . c ose
f
le réalisme le' phis
elle apporte toujours dans
sensa ion et ne o'ô.te .a mais
abso1u ; elle cherche son pla1s1r, l le
y 'peu'tg supè~pos~t
~ieux les jeux de l'amour que orsq
d~ux visages.

,1~

p:~:I~~

~ la cbeveJure du jeune homm~, l'ébo urif. dans
Elie passa sa wam
ctu:ieuse aussi de voir s'allumei: (U))S
&amp;nt pour changer 600. appar~n:,.,..,~ ait différent. Il 1a saisit aux poises yeux cl;ùrs une caler~ . qu ' . ·s pas ~ » Dans les yeux clairs, la
D'
Et s1 1e oe t a1ma1
·
.
gi:e~ : « is ... .
t uis en tristésse : l'étreinte du pot-

colère se changea en etonnemen ' R
.; • une hbmme un
D .
• ,ait [es mouvemepts au 1e
' .
gnet se desserra. en1se sui, .
,._ ..,. d havoutârt le plaisir pénl• d'
s·1stef avec sang-rr01 , e
.
peu surprise Y as .
•
Ensorre pour se redonner fa sensation
t
!eux de remettre sa queS ton.
'
. -Et t-0i p » Elle vit
• glacée ' elle murmura
-«
brûlante après la sensatton
,
• .,,...,,.
,. se refermer sur
.
les grands bras s ouvnr ..-le teint roug1nm peu,
ux . ur sentir cette bouçhe qu!eJlé
elle, li s_e redress_a : -~ile !~;mau~~:t: un~houche inconnue, s'approcher
ne voyait plus, et qm ét pe .
. sans bruit et pour le réi;omde la sienne. Alors elle se mit à ;1{.e
, 1 '
,
penser eofin, eJle murmura : « )e } an11e- » '.&gt;" ,~
•

fo' le professeur A,bel Prad-0-'li &gt;tl.e..,ge tromp:ut perrtPour ul n~ is ·, 1 fut « frappé de la. ressemblance de h petite
être pas e 1011r ou 1
~
· b
r ·ue .du
.
1 hatte qu,-elle tenait Jaans ses ras Il. ~ usq
.
~;:e~~noî::e~eau:e connait surtout ,c~. brusques ,al\J'.er,ses qui
courbent ies êtres à la fois pauvres el avides..
.
.
Denise' retomba dan's sa soJitudè. ~fais elle
. Jean-Pierre _repartit_ et
.
. re même zè1e a•espé'rance q-d•avant
be ut retrouver la meme tension,
l'ex;men d'octobre. De téls effe!s ne se-'répètent pas.
-1
p·uvnça illes on est
f . d' une Jocture atten!i:ve ~e
. ~tenté.
A
-u sor irà ce petit membre
·.
d e p h rase une portée
de donne~
. . autrement
d é .
'1 d
le contexte Le stigmate e 'St nétendue ~ue celle .9u l a a?:est bien qù~ chez ellës cc de tels
1i,t é des imes moyennes, c
. d'un être se détermine, non
èffets ne se répètent pas)), _Le r~~g
h
donné' mais d'après
d'après sa réqctiog immédiate a un c oc . lu's ces. coratresa fa.cuhé d'en tprouver d~s contre-co~ps . .iP

NOTES

37.r
coups sont nombreux, plus ils le modèlent en profondeur, plus
les réactions seconcks recouvrent de. leur:s complexes richeS'ses
la réaction or1gine-l1e et fa rendent presque insignifu.nte. Or,
&lt;te réaetions secondes, Jean-Piene, et Denise sont incapables;
d'où leur médiocrité, - m,tis, i&lt;nstrui.tive. Leur cas, n-0us'. rappeUe que sans cette réverbération dans. la conscience les- sentiments ne se di•s tinguent en rien des autres phénomènes nati1rels ; soumis comme eux au.x, rythmes des -saisons, ils re:vétent
alors ce frappant craractèr{l de, périodicité - qui .s~accorde si
bien îd avee,le tarent de Robert-.d.e-Traz - j maii duquel néanmoins, et- par delà la-séré.nité--qu'a_pporte à i:lé,ttertaines heures
la contemplation des îois de la nafure, se dégage un découragement sui generis; car, pour un regard véritablement humain,
nn sent-imedt demeurer-a to'ufours, autre· ~hose et plus qu1un
objet, - et si, déjà . sur un objet la poussière dés:ohlige, la
peussière q-uii ·s'est formée- su_p des sentiments so.tï.fèw une· tr-is~
tesse de la• i:tus neutre atrocité.
CHAlfLE&amp; DU!' BOS

EE'FTRES É'FRANG-ÈRES

LECTURES- ALLEMANDES.
Le FiCHTE ET SON T".EMPS •que Xavier Léon-publie chez Annand
Colin-comprendn tr-ois -volumes, Le tBme î 1 'Elabli's'sement et
j&gt;rédietion dt 'la dbqtrine de la. Hberffl('1762-1799) la:i56e .cfé}à, deviner l'imporMince d-'une étude- q1ü fafr·honnenr à, la science fran,.
çaise. N'ulle trace--âes p-assiom, -qni en Allemagne ou en France
ont déformé&gt; Pimage cte Fiba:tê : le phitowphe illemand app:vraît ici pour la première foi,s., sous Je, visage d''lln; libérateur
inspiré par la Révolution fran9aisei, ·d'un Ullalist-l! :.oiwrant des
sources amrquelles~l1AllemagneLa-lté~ poorraiti puiser encore,
et-a-utre chose que ce qu'eHe -en a--jusqu'ici; t'iré ,
1a thêse,d'A. Jolivet: W a HELM-HEINSE (Hachettè) est parfaiternent•objective: tlne-scn1puleuse&gt;éru&lt;le r des- sour:ces cfArding1Jellô permet au lecreur,, dè, retrouvep i-ês1 él~1nent',s.du SuiJJ111JU11tl.
Drang, et~n- particulier de se •reprisenter, aettement œr que fut
l'individualisme germanique d'alors, sous la dollble, in:fhte-nced"e-Reusseau, qui ramenait•les Allemand~-- à•la nature, et de I'Italie-_qui ex.dtait-en•eulf•la sernrualîté~artiste: au,total un irnmora...

�37 2

LA NOUVELLE REVUE FRAN ÇA ISE

lisme et un eudémonisme qui devaient trouver chez Gœthe leur
plus haute ex.pression. Le cas psychologique de Wilhelm Heinse
se doit rapprocher de celui de nombre d'Allemand~ contemporains. Ce rapprochement aiderait à préciser ~ne notion de lapersonne morale différente de la nôtre, et curieuse.
Dans sa collection des PROS,\TEURS ÉTRANGERS MODERNES ~ue
dirige Léo,i Bazalgette, l'éditeur Rieder a publié une traduction
des SEPT LÉGENDES de Gottfried Keller, avec avant-propos de
Fernand Baldensperger, dont on se rappelle la jolie t~èse su_r le
romancier zürichois. Reste à traduire les œuvres qui mettraient
en lumière l'évolution actuelle de l'Allemagne ; nous ne doutons pas qu'elles ne trouvent place dans cette collection pleine
de promesses.
·
.
A côté du NIETZSCHE de Charles .A.ndler, dont le quatnème
volume est impatiemment attendu, signalons le NIETZSCHE d_e
Bertram (Georg Bondi); ce n'est qu'un es~ai ; l?nté_rêt en serait
menu après l'étude définitive du savan~ français, s,~ Ber,tram. n_e
posait des problèmes qui dépassent Nietzsche, sil n étud1a1t
avec une intelligence déliée . des questions comme celle, du
« devenir » et ne fouillait de vives lumières la pénombre ou se
plaît l'âme allemande.
· .
Le GERVINUS de Max Rycbner (Verlag Seldwyla, ierne) est lm
aussi conçu sous forme d'c:ssai. L'érudition qui a tendance à
s'alléger, se montre ici aimable, alerte; les.résultats ~euls en
sont présentés, et dans une langue qui témoigne que 1 auteur a
.du tempérament, de la vivacité, de la grâce. La r~vu~ W1ssE~
UND LEBEN dont Max Rychner vient de prendre la d1rect1on, ~01t
comme la REVUE DE GENÈVE devenir UJl de ces observat~ues
d'où l'on dominera mieux le jeu de deux civilisations qm ne
cessent de réagir l'une sur l'autre.
A son beau livre sur MARCELi. E DESBORDES-VAl.MORE (Insel)
et aux trois études sur BALZAC, DrcKENS, DosT0JEWSKI (Insel)
( celle sur Dostoiewski, après Suarès, après Gide, est pleine
d'aperçus ingénieux) Stefan Zweig vient d'ajouter un VERLAINE
en deux volumes, où se trouvent réunies la plupart des bonnes
traductions. On regrette seulement de n'y point trouver celles de
S.tefan Georg.

Fr 4n.i .Blei, MENSCHUCHE BETRACHTIJNGEN ZUR PouTIK (Georg
Müller), Paul Ern.st 1 ERDACHTE GESPRABCHE (Georg Müller),

~OTES

Otto Flake, DINGE DER Z1m (Roland-Verlag) et DAS

KI.EINE

373
LoG-

BUCH (S. Fischer), quatre volumes d'essais qui portent sur des
questions actuelles - littérature, philosophie et politique
mêlé~s. L'Allemand d'aujourd'hui renonce volontiers à la spéculation pure. Il répugne à s'enfermer dans un système. Sous.
l'influence de la France il se plaît à analyser ; sous celle des.
circonstances, il s'attache à l'actualité politique. C'est à propos
de celle-ci surtout que Blei, Paul Ernst &amp; Flake se sont mis à
philosopher. Courtes et variées, leurs études aident à comprend~e l'état d'esprit des intellectuels allemands en qui la
guerre a développé le goôt de l'examen. Reprise de soi, volonté
de comprendre, de décomposer, et de coopérer à la« reconstruction » intellectuelle, tels sont leurs traits communs. Le beau
talent de Flake est un peu gâté par la théorie dans le roman DIE
STADT DES HIRN$ (S. Fischer). Mais son activité intellectuelle
n'est pas de médiocre importance pour la formation d'un esprit
public et républicain en Allemagne; nous aurons à y revenir.
Eveil de l'esprit politique, tel était le caractère dominant au
lendemain de la guerre. Des manifestes collectifs DIE ERHE.BUNG (S. Fis.cher), U~sE~ W~G (Cassirer), DASZIEL (Kurt Wolff)
- ont per!Ills aux écnvarns dune génération ardente de se compter, de s'unir en groupes qui scrutaient l'horizon. Depuis, quelques-uns se sont lassés. Ceux-là écoutent la voix de Thomas
Mann. Ses BETRACHI'UNGEN BINES UNPOLITISCHEN, et le premier·
tome de ses œuvres complètes - REDE UND ANTWORT (S. Fischer) - ont donné le signal d'une réaction de l'esthétique
contre la politique. Mais Thomas Mann, dont l'attitude mérite
de retenir l'attention, est moins apolitique qu'il ne le dit. Encore
que d'un artiste, sa négation est d'un homme d'action aussi et
toute frémissante de passion. Elle est la réponse tou1· our: à
l' fli
.
. .
'
'
a nnat10n de_Heznrich Mann, qui de son côté a pris position
pour la République allemande, la démocratie, la« civilisation »
à la française. L'esprit révolutionnaire do.nt ce dernier est
animé dans MACHT UND MENSCH souffle aussi sur Carl Sternhei":; s~n tract: BERLIN, est la plus juste et incisive critique du
régime intellectuel auquel la Prusse avait mis l'Allemagne.
Du même courant, qui renouvelle aussi le théâtre, relèvent
les drames de Heinrich Mann ; MADAME LEGROS (Paul Cassirer)DER WEG ZUR MACHT (Kurt Wolff), de Walter Hasenclever: DER:

�;74

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

S
(K urt Wol+n de Fril{ von Unru/J : EIN GESCHLECHT
OHN
"/1
,
]'
à1 r ·
et PLA.TZ. L'éclatant succès de ,,on Unruhs exp igue a101s par
l'ardeur de son idéalisme, pat le mordant de ses attaques et par
un tempérament littéraire assez original pour se dégager un
jour des formules qui l'embarrassent encore.
GRJSEUDIS, de Ludwig Berger, le remarquable successeur_ de
Rein.hart, et BocKGESA.NG, de Fran'{ Werfel, sont deux tentatives
faite,, l'une pour créer un drame qui s'adresse aux ma~ses,
l'autre pour introduire dans le drame ces masses mêmes, agitée
par le soubresaut des crises acwelles. Le théâtre appelle la ru~,
et les mouvements de la rue se prolongent au théâtre, à Berlin
comme dans l'ancienne monarchie danubienne.
C'est encore, bien qu'affaibH, l'écho d'une vie publique troublée, et où la question juive surexcite les esprits, que l'on trouve
dans MEIN WEGALS DEUTSCHER,UND]uoE, de]al;où Wasserman11,
ainsi que dans son roman: ÜBERUNS ~R~I STOF6N (S. Fi~cber).
Et les nouvelles d'une vingtaine d'écnvams tels que Sch1ck~le,
Werfel, Edschmid, Daubler, Heinrich Mann, Sternheim, qm se
trouvent réunies dans DIE faITFALTUNG (Ernst Rowohlt), sont
elles aussi inspirées de l'actualité, et destinées à agir _d_:uis le
plan politique autant que dans le plan esthétique. Les ~üfi.cultés
d'édition font d'ailleurs que de plus en plus les écnva1~s se
présentent au public non plus seuls et avec une œuvre,_ m:us en _
groupe et avec des fragments. Ainsi est rendue posss1bl~ une
présentation de hue comme celle de OU! D1cHTUNG (K1epenheuer), anthologie d'avant-garde d'où il faut détacher les noms
de Martin GumpMt, Htrma,m Ko.sac} et Oskar Loerke.
HtBUJSCHB BALL.-\DBN et DlE KuPPl!L d'EJ.re Laslter-Scbriler
(Paul Cassirer) font songer pour le tempéra1:11eot ~yr!que à
Madam de N0a.1lles, une Madame de 1oailles qul aurait l accent
du psalmiste. FRAUEN de Kasimir Edscbmid e~t aussi _trêp~ant et
maniéré que son Tn.1.UR (Cassirer?, Edschm1d, qu,, est Je~ne,
trouvera autre chose que les e1plos1ons calculées de 1expies 1onnisme. Ses feuill etons de la Franltfa,ltr Zeitt1ng le montrent
plus sage qu'il ne ~muait le laisser croire.
« Last not least » : la correspondance de Richard Debmd
(AusGEWi'EHLTE fürnFE,S. ~i c~er? do~t la pr~mièr~ moitié, no~s
est donnée par la veuve de 1écnvam; il serait dés1table d avoir
,ans choix, sans coupures, ces lettres où revit intensément le

OTES

37S

monde des lettres depuü 1890, et où il est curieux, à travers .
l'épistolier, de retrouver Liliencron, Max Klinger, Johannes
Schlaf, Alfred Mom~rt, Thomas Mann, Harry Graf Kcsslèr
et cinquante autres.
PlÏUX BERTAUX

.

CINQ OS, traduits par Noël Plri (Bossard) ; THE 0
PLAYS OF JAPAN, traduits par Art}mr Waley (G. Allen
&amp; Unwin); LE THÉATRE CHINOIS, texte de Tc/JouKia-Kien, dessins d'Alexandre Jacovl.ejf (Ed. de Brunoff).
Les Cinq Nôs traduits par M. oêl Péri ont paru peu de temps
après Thel o Plays of Japan de M. Arthur Waley . Ces ou rages
se complètenr; on peut l!llême dire qu'à aucun ég:ud il ne font
double emploi. M. Waley traduit uae vingtaine de pièces;
M. Péri se borne à cinq, mais qui constituent la pentalogîe
complète dont se compose un spectacle japonais réglé selon la
tradition. Par bonheur, quelques pièces figurent dan les deux
volumes et décèlent les méthodes des deux traducteurs. La version française est plus littérale, accompagnée de plus d'e ·plications · mais, hérissée de mots japonais, elle garde quelque chose
-iie maigre et de scolaire. Plus libre, plus sonore, la version
anglaise est plus préoccupée de nous faire lJartager l'émotion de
chacune de ces petites pièces ; en un mot elle a plus de beauté.
Mais il est douteux que, réduit aux textes de M. Wale et amc.
très courtes notices qui les précèdent, un lecteur puisr.e comprendre le détail des allusions, des jeux de mot dont le dialogue est farci et des pàntomimes qui le complètent. Les préfaces elles-m mes ne se répètent pas. M. P6ri nous donne de
précieux renseignements sur la scène, les co turnes, la diction,
le jeu, ainsi que sur la composition et la métrique de ce petits
drames. M. Waley insiste avant tout sur leur signification
esthétique, sur l'état d'èsprit auquel ils répondent chez l'auteur
et le spectateur japonais, sur le raffinement de la sensibilité
qu'ils mettent en jeu; il nous aide à comprendre que nous ne
sommes pas en présence d'une sitnple curiosité archéologiqti.e,
mais d'un art qui nous intéresse très directement et qui peut
mème avoir une répercussion aur le nôtre.
Déjà la pr~face des Truis Mystères Tbibetains traduits par

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAirn

M. Jacques Bacot nous avait fait pressentir. à quel poi~t certaines tendances du drame asiatique ( en faisant abstraction d.e
l'Inde) répondaient à nos préoccupatî6ns)es plus récentes. ~h01sissant une scène précise, celle où les brahmanes mendiants
enlèvent les~nfants que le prince exilé leur abandonne dans un
suprême esprit de sacrifice, M. Bacot décrit les évolutions :xactement stylisées par lesquelles les acteurs savent do~ne: a cet
épisode la sauvagerie la plus émouvante. Nous souha1ter10ns un
grand nombre d'autres exemples, car on ~ent bien que ce théâtre
va~t par ses traditions scéniques au moins autant que par . ses
textes . malheureusement c'est le seul que nous fournisse
'M. Ba;ot. Grâce à MM. Waley et P~ri, nous voici renseignés
bien plus complètement sur les Nôs. Et comme il s'agit d'un art
infiniment plus raffiné, poussé à ses extrêmes limites, il ne
tiendra qu'à nous d'en tirer un riche enseignement.
Mais qu'on ne s'y méprenne . pas : )es Nôs sont fun abo~à
ingrat. Même au Japon, ils ne s'a,dres~ent ?lus qua un pub~1c
Jettré. Leur brièveté les condamne a ne 1amais former une unité
dramatique comprenant toutes les explications nécessaires à
nntelligence du sujet. Les thèmes, empruntés aux cba~sons de
geste ou à l'histoire, sont supposés connus ; une allusion suffit
à évoquer le passé des personnages. Les textes sont égal~ment
trop cou.rts pour comporter de véritables débats dramatiques:
des conflits exposés et résolus par les paroles mêmes, car le No
ne co1t1prend à proprement parler que deux scènes ( séparées par
un intermède comique) et ne mette11:t en présence que deux
personnages, entourés de comparses peu nombreux et d'un
chœur chargé d'expliquer leurs acti_ons. " L'auteur est do~c
réduit à quelques raccourcis pathétiques, ~ quelques gestes soigneusement m,is en valeur, Ajoutons à cela qu'il . est arrêté par
toute sorte de traditions qui brident sa liberté; le personnnage
principal doit toujours être placé à tel endroit, il do_it regarder
dans telle direction, s'exprimer en vers de tant de syllabes. Enfin
à toutes les o-êoes que ces conventions opposent à nos habitudes d'espri; s'ajoutent les élégances verbales de l'original, dont
la traduction est incapable de nou.s faire deviner l'agrément mais
où elle reste fâcheusement empêtrée : par exemple ces « mots
pivots » for t goütés des Japonais, calembours formés par_ le dernier mot d'une phrase qui sert en même temps de- premier mot

NOTES

377
à la phrase suivante. Il arrive que ces ornements soient amenés

d'assez loin et causent, comme nos rimes et leurs chevilles des
.
'
embardées à droite et à gauche, tout à fait incompréhensibles
dans une langue étrangère. C'est dire qu'il faut écarter de ter~
ribles ronces av:int d'atteindre le centre humain du Nô. On est
cependant récompensé.
_
Le théâtre japonais est instructif-à deux points de vue: par la
manière dont il pose un sujet, c'est-à-dire par sa stylisation
lyrique, puis la manière dont il le met en œuvre, c'est-à-dire par
la stylisation du jeu. Prenons un cas concret. Dans la lutte à
mort de deux clans, le jeune prince Atsumori a voulu se mesurer contre le guerrier Kumagai. Il a été terrassé. Kumagai lui
arrache sa visière, s'aperçoit qu'il n'a vaincu qu'un enfant et qui
ressemble à son propre fils'. Emu, il hésite un instant, mais
l'esprit militaire l'emporte et, en versant des larmes le vieux
.
'
guerrier coupe la tête d'Atsumori. Sur le cadavre il trouve,
« dans un fourreau de brocart délicatement parfumé et pass·é e
dans les attachés de l'armute, une flûte de bambou de Chine, de
coloration gracieuse))' dont le prince avait coutume de jouer,
Il la recueille, en fait présent ~ son fils· puis la guerre terminée
11 se fait moine et consacre, le reste de ' ses jours à prier pour'
l'âme de sa jeune victime. (Lisez dans le volume de M. Péri ce
magnifique fragment d'épopée.) Comment Séami, l'auteur des
plus. célèbres Nôs, va-t-il mettre en œuvre cette donnée? Dans
la première scène, Kumagai sur la fin de ses jours, caché sous
sa robe de moine, se rend à sa.prière quotidienne, quand il rencontre deux jeunes faucheurs . L'un d'eux joue merveilleusement
de la fl-0.te: ce ne peut être que le fantôme d'Atsumori. Dans
fintermède comique, Kumagai demande à un paysan de lui
ra~onter ce qu'il sait de la guerre passée, et l'homme des champs
fait un récit où l'amour-propre du vieux brave est assez plaisamment piqué. Puis, au cours de la deuxième scène, Kumagai
et ~e prince se retrouvent dans le teµ1ple. Le chœur chante les.
épisodes du duel. L'âme ·d'Atsumori, soulevée par la frénésie du
souvenir, mime le combat dans une danse héroïque. Il lève le
sabre sur Kumagai, mais soudain s'arrête et le chœur chante :
«,Ensemble ils renaîtront sur Îe même lotus. Non, le moine
n est pas son ennemi. Ab, daignez en.core prier pour ma déli-vrance ! »

�NOTES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Citons un autre exemple, l'histoire-de Komachi qui fut une
des femmes Jes plus brillantes de la .cour ·et qui, dans son
orgueil, se joua d'un homme qJi l'aimait. EUe lui promit d'écouter ce qu'il avait à lui dire si, pendant cenl nuits, il veillait dans
son jardin, sur un escabeau de bois. P.endant quatre-vingt-dixneuf nuits il fut fidèle au rendez-vous, traçant une encoche.dans
le bois ; mais la centième ni.rit la mort son père l'empêcha de
venir. Alors Komachi lui adressa un·e strophe ironique et le
congédia désespéré. Le drame nous montre, au premier acte,
Komachi dans son extrême vieillesse, réduite à mendier et
racontant à des moines qui l'interrogent les gloires de .sa brillante jeunesse. En répliques qui alternent avec celles du cbœur
et qui, pour l 'émotion et la beauté, tiennent le milieu entre les
regrets de la belle Heaumière et ce poème de Swinburne où les
reines de l'antiquité viennent rappeler leur splendeur passée,
Komachi évoque sa royauté voluptueuse et son affreuse déchéance. Au deuxième acte nous la voyonssuh4' son châtimect;
hantée par l'esprit de l'amant bafoué, elle est forcée de reproduire dans une danse farouche Jes llllits d'attente, les recherces,
les supplications du .malheureux.
Si sommaires que soient ces résumés, ils indiquent assez à
quel ordre d'émotions ces drames lyriques font-appel. Il est fort
probable que nous pourrions y trouver un point ·d e départ pour
une rénovation du ballet dans un sens héroïque et même tragique. Quant au degré de perfection artistique _auquel ils sont
poussés, nous sommes réduits à l'inférer des renseignements
fournis par les traducteurs et par les Japonais eux-lllêmes. Le
gr_a.nd auteur du quatorzième siècle, Séami, qui tout enfant, à la
mort de la favorite, avait pris sa place dans les bonnes grâces de
l'empereur, nous a laissé des notes fort détaillées, destinées à
l'instruction des hommes de.tbéitre. Il précise tous les gestes
que l'acteur aevra exécuter:
Dans Ja p1èce Sano -no Funabaslfi, sur les paroles : « 1es saules -verts,
les fleurs pourpres», le frappementdu pied-doit avoir lieu sundleurs&gt;1,
et l'acteur devra marquer deux pas. Mais s'il en ajoute un sur K vert i.,
l'effet est agréable.
Il montre comment 1'acteur devra modifieJ son jeu scion que
les spectateurs seront déjà ou non dans un état d'esprit exalté,
selon le lieu de la représentation, selon l'heure du jour:

379

En toute chose le succes repose sur une1·uste harmonie d ·"é
nnci1ifs et é
.
es""
.--n gau·r:s. L'espnt. du JOurest
positif c'est
• r.rnents
,.
acteur (s'il joue dans l'après-midi) chercher '.
drpourquo1 1 habile
sil
·
a a ren e son N6 aussi
e~~1eux que possible, afin de balancer par un jeu négatif l'a b'
poslllve dans laquelle il baigoe.
m iance
Ses p~incipes géoér-.l;-Ux rejoignent ce qui a jamais été écr"t
1
,
.
us pur _par ceux g_u1 ont disserté de
art..

de. plus JUSte et de .pl
l'

Dans toute imitation, il doit y avoir one pom· te d'" é 1
· · ·
rrr e ' car uoe
mu~tJon p~sée trop loin empiète sur la réalité et cesse de d
~ne unpressi~n de ~essem~lance, Qu'on aspire seulement à la bea:O::
la fleur » (1 émotion artistique) apparaitra sûrement En .
l
rôle d'un v[eillard, l'acteur s' efforcera dans sa d
,d
Jouant. e
seulement J' ffi
,.
anse e reprodwre
. , a nement de I age et son caractère vénérable S'il se
tente d'uruter tes
·· ·
con1
décrénitud
. ge~ax- et e dos cassés, il donnera l'apparence de la
• rc, mais ce sera atL't dépens de la fleur.
et :
re;enants so~t te~ants, ils -cessent à,.étre 'beaux, car la terreur
eaut sont aussi éloignées que le blanc et le noir
Devant les rôles d'enfants ê b" .
, . ·
.
' ru me ien Joués, l.auditoire risque tOaJ·ours de s'é cner
avec dégoût, Ne ha cel
_
manière l
,
r ez pas nos sent1ments de cette

:;s

u~-quelques ~rincipes c~eillis parmi les abondantes citations
dram . Wal:yfait ~e Séa011, suffisent à montrer la lucidité du
, . atdurge Japonais. Quand un auteur s'élève à un accent si
vo1s1n e celui de Gœth 1'l é ,
-Oe
e, m nte que nous nous ap-prochions
œuvr~ avec une curiosité .avide et que nous lui fassions
crédit pour en débroussailler l'accès. .

as,:;~

L
' JEAN 'SCHLUMBERGER
B \;'lum: toosacré au Théâtrtihin.ois que publie l'éditeur de
M contient de fort beaux dessins de costumes et de masques

du~:

R·

ten
de la

·1 . Alexandre Jacovldf, Quant au texte deM Tchou-Kia
est naff et sembl t ·1 d'
,
.
.
' ,
_e- -1, une mfonnation peu strre. C'est
pacotille d exportatmo pour barbares européens.
1

*

J. s.

* "

TROIS MYSTÈRES TIBÉTAINS

duction
.
.
d'a , , notes et rndex de

,

t

d

. -

ra uct10n,

intrQ-

]acq1tes Baaot. Bois gravés
pres des dessins de L. Gokmhe:w (Bossard).

le théàtre tibé ·

tam esnm parent pauvre du théâtre japonais.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Le Bouddhisme, introduit par voie soit indienne, soit chinoise,
le défraie entièrement ; mais un Bouddhisme monacal, hiératique, plus éloigné de la nature et de la vie populaire que celui
des Ashikaga. Pourtant de même que le nô s'accompagne de
farces satiriques, les kyôgw, des pitreries se mêlent aux représentations données dans les camps de nomades tibétains. Une
douzaine de mystères constituent tout ce théâtre, qui ne date
guère que du xvn• s. Quoique né en une contrée limitrophe de
celle qui donna le jour _à Kâlidâsa ( début du V' s.), le drame tibétain ne ressemble pas plus que le japonais au drame indien littéraire et profane. Cest pourtant de l'art des premiers dramaturges
bouddhistes, d'un Asvaghosa par exemple, que procèdent à travers l'art des siècles Tchrinekundan ou Nansal, comme Oimatsu
et Sotoba-Komacbi; un même esprit bouddhique vit ici et là, et
la simplicité du renoncement, chez un bodhisattva ou chez une
femme, trouve en Haute-Asie, malgré l'allure compassée du récit
édifiant, malgré la monotone succession des homélies, mais
dans la froide pureté des cimes himalayennes, des accents de
mansuétude t:t de désintéressement plus grandioses encore qu'à
la cour des shôguns de Kyôtô.

P. MASSON-OURSEL,

•*•
LE COURRIER DES MUSES.
Le pays latin, le pays des Muses - mon département était en fête, l'autre soir. On donnait à Bullier le dernier grarid
bal de la. saison. Un groupe d'artistes, russes pour la plupart,
l'avaient organisé et il faut les en féliciter puisque le bal fut à
peu près réussi. Mille habits noirs et mille masques se pressaient dans la grande salle tandis que des couples trop tendres
se perdaient dans les jardins, plus éclairés qu'ils n'eussent
voulu. On reconnaissait des gens du monde et des autres mondes, surtout de ceux-ci. Un homme-orchestre conduisait la
danse quand le jazz-baod était fatigué. Ce fut charmant jusqu'à
une heure et demie environ. Puis le comité d'organisation eut
la malencontreuse idée de procéder à une vente de tableaux qui
ennuya si fort l'assistance qu'au bout d'un quart d'heure on
réclamait, sur l'air des Lampions, bien entendu, la musique, la
musique I De plus, les boissons avaient été mises à un prix

381

NOTES

trop élevé et l'on ne pouvait guère se griser à moins d'une centaine de francs par personne, ce qui e-St excessif à Montparnasse.
Aussi la fête ne put-elle prendre une allure d'orgie.
~es .farandoles tournoyaient autour des danseurs. Les visages
p-lhssa1ent sous le fard, les costumes se fanaient. Des prix
furent déc~r~és _a~ meilleurs, présentés par M. de Fouquières
que des cns mv1ta1ent à se· dévêtir. Il s'y refusa, faut-il le dire ?
Une certaine « Yvonne » se mit nue, sur les instances réitérées de quelques personnes de la société. Elle n'était pas très

belle.
Le~ couples dansaient toujours mais plus las ou plus lascifs.
Céta1t la ?n du ba.l. Dans un coin, une dame déguisée eu
poème cubiste causait avec un diable à lunettes. Un moine se
.fit re.marquer par sa pieuse attitude. Des pierrots complètement
lunaues se tenaient mal. D'ailleurs on aurait pu reconnaître
sous la farine, les habitués de quelques bars où l'on encens~
l'Eternel Masculin. Le jour vint enfin. Que l'air était frais et
pur et « q~e salub,re ~tait le vent » sur le boulevard Montparnasse, mais tout n était pas fini pour tout le monde et des bonnes fortunes _diver~es cond.uisirent à des lits de hasard ceux qui
pourta~t avaient bien ménté de dormir tranquilles.
Je sms rentré chez moi à neuf heures du matin, en smoking
et en foulard rouge.
*

• •
. Mada~e H~ra Mirtel a vingt ans de travaux forcés, c'est-àdITe de reclus1on. Que va-t-elle faire pendant cette retraite la
pau~1re captive ? Broder des chaussons pour un mari fut:U ?
Ecnre « ses prisons "l&gt; ? Sans doute, et pleurer sur sa vie brisée.
Ce Jury de la Seine a été bien sévère. Ne pouvait-il admettre
cett.e humoristique opinion de Madame Héra Mirtel qu' « il n'y
avait pas de coupable » et que, par conséquent, ce mauvais plais~nt de Bessarabo s'était suidM, puis fourré dans une malle,
s~mplement pour se moquer de la justice? Madame Héra Mirtel
na pas eu de chance, d'ailleurs Me de Moro-Giafferi a déjà
perdu la t~te _d~ Land'."11. Mademoiselle Paule Jacques qui
durant_ sa capt1v1té à Samt-Lazare publiait dans Comœdia de si
ma_uvais ve~s (je n~ sais s'ils sont d'elle, mais sinon que celui
qui les a faits reçoive le compliment), Mademoiselle Paule Jac-

�382

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ques a été acquittée, grâc.é à l'habileté de son .avoc~t. Il· ~st v~at
qu'elle est bien jol~. C'est un beau procès littéraire qui fimt.
Madame Berthe de Nyse a affirmé avoir entendu le nom de
fasi;assin dans un jardin.de P'assy-Cela a créé unepetite atmosphère dè mystère et,., pour moi, la mêm: qui ~·en:ouraÎ't
autrefois, quand je lisaiuur les murs de Pans cette Hiqmé~nte
lége.mde d~uneaffiche. de Gus Bofa,.. si je m'en souvie·ns b1~:
[.entends des pas dans le percolateur ... Madame Aurel a été témoin..
Qiton me sache gré d'éviter tous les jeu.,x de mots qu'on ,peut
faire et qu'on a faits sur son nom. J'ai décidé dorénavant ' de
laisser le monopoie d~ jeux de mots et des calembours à
M. Faul Souday qui,- KlJO.UI ég;JJer 1a matière », dit-il, regrette
que la plaque. appliquée rue Hautefeuille, pous coinmém_o.ret'
B.audelaiœ, ne soit pa~ a-muqueuse». Quelle élégante allus10n l
C'est vraiment là à.e. l'es:priLet rlu plus fin ! J'espère que Le
directeur ,d e La· Cigale songera à M. PanI Souday, pour sa pr&amp;.
chaine revue.
'

Au Ciné-Opé,ra où l'on ne joue. spé.c}alemen.t que des oc sum::;
mum » (de l'art a,1?glais,. de l'art muet~ etc.) passe actuellement
Le Rail, film aliema:nd, sans .sous.- titre. Les éclair.ages sont
excellents, réglés avec un extrême souci du d.étaJl, les. ii,cteurs.
sont remarquables (je veux dire qu'ils jouent bien). C'est l'his-.
toire de la fille d'un garde-voie qui est violée par un inspecteur,
d'une mère 9._lli\ me.urt de chagrin au pi.ed d'un crucifix, s:ous l.a
neicre et que son mari .mène.au. cimet1~re, Jans un petit tra1i:;, ~
1
d
.
.
nea1:1,, d'un jns,pecteur éq.l1;lg;lér par e même ,.gar e-vo1e. quL
déclare au chef de train,: ~ Je. suis ~ -a~sassin ». La. pan,car}e
pro.p1et un réalisme ino)lï. Il est~ce.rtain que _le film a Il~~ sorte
de be1rnté so~hre t}t, p{en~o.t~i piais il ne donne pas cett:: 1mp_res,~
s1Qn moi:bide. produ~~ .11ar presque toµ.tes les reuvres. d art allemand ropderoe.
y, ,_v~it, .moins , 9u'aille~rs. l'Amour ~t 1~
Mort danser leur dru;:ise 'Bfahre, Ce fil~ n,e vaut. pas ~aligan,.
q-i les éto~n~ptsQ!Ultre_,P.iabJes,~~d1t~ ,lannée gerp ~èr~ p,;u.
la Dans~-Film C?,Ù. \!)" genrr de l'érotisoi,e funèbi:e atteigmt un
record qui
pas encore ~té baJtu.
,

·au.

n'.a

GEORGES GA_BORY

I.ES REVUES

LES REVUES
L:ÉON-13lOY
Dans les MARGES d~ _15 juillet, Ardengo Soffici raëonte avec
~erv~ une vis!.t~ qu'il fit •ja~is à Léon Bloy. · Conduit par une
_mqu:é:°de s?1~tueile dont-il esp~rait trouver l'apaisement auprès
du VIe1l écnva1n, ayant tra\'.aiflé à l'avance le catéchisme et
préparé sfig;neusement l'exposé dés doutes dont il voulait se
débarrasser, 11 vint sonner à la 1pone du maître·:
.

.

"

La fellll!Je ~ui m•~~ait ouv-er:t .et coP,4.uit.dans ,cette pièce me l.ùssa
en sa présence. Léon. Bloy quj était assis à un~ _petite table à l'écart s.e
leva dès q~'il me vir_arriy~r et me reçu.t avec $1elques paroles aimables
auxquell~s Je répondis ~de même ton, tout en examinant sa personne ;
et ce!le--c1 correspond::ut -enco1:e moiwque _la mai~n à l'image -imprimée. C'était le mê1:1e. perso~na?e trapu et corpulept, mais tandis que
dans la photographie il pm-aiss.ut plein rde dignité, vêtu d'une j~uette velours, le vi~e Jl&lt;:&gt;1:ant l~s . .signes d~ la méditation, empreint
dune noble énergie, vo1c1 que Je le vc;,yais devant moi, son large thorax couvert 1i'ùn ~ros:-rricot de-1:rine grise cie èycl-iste, les mains sales,
les cheveux -ébouriffés, le's moustaches blanches ·tombantes, bremssailleuses et humides; une tête commune,. vulgair.e, de marchand de vin
de faubourg ou d'agent de police colérique et rancunier.

d;

, P~is les d~ceptions se_ succèdent. Soffici ayant longuement
e~hgué la difficulté qu'il éprouve à concilier l'e.xistence du
Diable avec celle de,. Di.eu et ayant posé l'ét~rnel « problème du
mal»:

.Je regardai Léon Bloy? poursuit-jl, .attendant réponse à mon problem: théologique - qui n'avait rien de rare, du reste -:- je lui vis les
SOUrcds-froncés., le front .coupé verticalement par_ un profond sillon
e~tr~ les deux sourcils, le regard dans .le vide. Il .demenra un instant
ainsi, puis :
- .En effet, dit,il lente.meut, il y a là ~ne difficulté.
~fais la conversation tout · de suite dévie vers des. sujets
moins t~~nscendants. Soffici ayani eu -Fitnpmdeoce cle aemander
à Bloy s 11 était allé à Rome :
- Moi ? s'éaia-t-il d'une voix rauque .et .avec une véhémence
dra~atique. Moi, aller dans eette ville maudite où l'on voit des
cardmaux qui s'appellezn .pri:nces de l'Eglise --et ..qui s'en vont dans des
carrosses dorés ; oû le .Pape, étant •prisonnier, habite .dans un palais

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

,84

d · ? Qµaod pour
d' 0 monarque moo atn · · ·
'
splendide avec la pompe_ u 1 . s'exaltant de plus eo plus, les yeux
sauver le monde - conunua-t-1 en un geste terrible de la main sur la
tout à coup remplis de flamme, avedc ·1 ffirait d'uo véritable pauvre,
er le mon e t su
é
table - quand pour sauv
. • t dans les rues rebutant, affam '
·ruect
qui se tram«
'
· é I Oh
di
1
d'un men ant
. d c de la Foi et de la Charit ·
'
. le cœur plem u ieu
p~• . de
1
misérab e, mais
.
il • ndra ce Pauvre ce c:J.erm
. . dra
ons-eo surs,
vie
'
'.
d I D
mais il v1eo , soy
.
1 et alors ce sera le 1our e a esD ieu ce Ver ardent du Se1gn~ur d T m 1'e
'
· éédificauoo u e P •··
truction et de la vraie r
.
1 . dans son gros tricot gris ; les
li était devenu pourpre et il hal eta1dt ses yeux gonflés. Et moi je le
.
bl . t près de cou cr e
larmes sem a1en
lus savoir que penser de lui. 0 o ne
Tegardais, tout bouleversé, _sansé p ·s a1ors comment concilier toutes les
• d
de sa sincént · mai
.
·
pouvalt outer
.
.'
d s ce milieu ambigu, parmi ces
.
•
que J'avais eues, 11n
d'
autres imprcss1ons
nversation et cette fureur an'
affi ches . sa pauvre co
femmes et ces
' ,
larmes ? Ce mystère et une
1
.
hè brulé par I amour et es
tique prop te,
. d 1 • me sub·1uguaient. J'éprouvais
· émona1t e w
1•
d
sorte de gran eur qui
d
de m'humilier devant ut
dé . d lu· demander par on,
comme un sir e t
à
foudroyer de ses yeux exaltés.
qui continuait à trembler et me
.
.

' hève par un entrenen moms

La soirée heur~usem;~tB~:c commande deux. mominettes,

tragique chez le b1s~ro,
bilfard et met Soffici au courant de
.caresse la servante, 1oue au
ses aventures galantes.

.•

L' AMO!JR

DEL' ART (juin):

,.
MEMENTO

Piaz.z.etta, par Robert Rey ; Mo11tiu lli, par

Louis Vauxcelles.
-c,mtaisies srtr des thèmes con,ms, par Henry
L'ANE n'Oa Guio): r,
Cabrillac.
L CARŒR.S

,

. Hommave
à Octave Mirbeau,
,.

o'AUJOURD H.Ul •

Par

Tristan Bernard, Valery Larbaud...
.
iarguer1te Audoux,
. ill ) .
public ;1ouwau. par Tristan
TIŒATRE (10 1u et .
' .
CHOSES DE
é ïl le Moulin-Rouge par Henn Hertz.
d En revardanl se r ~•e1 er
'
Elie
Be
rnar
;
,.
G
ill
LE DISQUI! VERT
u et) .. La littérature rnsse en 19aa, par
ES

•

u

Ehrenbourg.

. . 11 t) .
LES FmnLl.ES LIBR~ (jum-1u1
e .
•
Dr'eu
la
Rochelle.
1
do;.ix · Oasis, par
'
INTENTIONS

Gell&amp;IIÜ'Vt

Guillet• aoùt) '. Disque, par Valery

Prat, par Jean GirauLarbaud

.

HENRI DUVERNOIS

Henri Duvernois est un écrivain pour qui Je public
existe. Il n'a jamais écrit qu'en songeant à ses lecteurs et
pour leur plaire. Plaire ne lui suffit pas, il entend les
divertir. A vingt ans, il s'est voulu amuseur comme d'autres se veulent géniaux. II a mis à forcer les portes de la Vie
Parisimne, du Journal et de Femitza la même ardeur que
d'autres à forcer celles de la Revue Blanche ou du premier
Mercure. Il s'est exercé dans tous les genres qui réclament
du comique, de l'aisance et de la verve : chroniques, cluoniquetres, têtes d'échos, gaudrioles, filets satiriques, dialogues et contes.
· C'était une moquerie douce et nonchalante qui faisait
surtout le charme des premiers récits de Duvernois, remplis selon l'usage de coquebins, de gérontes, de bobêmes
et de « petites femmes». Tous les moyens comiques, du
plus gros au plus fin, du plus chaste au plus croustilleux, y
étaient utilisés un peu au hasard et pêle-mêle. On saluait
au passage les procédés et les héros chers à Capus, à Tristan Bernard, à Courteline. On pensait aussi aux petits conteurs de la Monarchie de Juillet et du Second Empire :
Eugène Chavette, Belot, Droz. Parfois une notation de
mœurs rappelait Henri Monnier, une notation sentimentale
Murger.

LE GÉRANT : GASTON GA.LU~.
ABBEViLIJl. -

IM.PRIMER.lE E. PAll.LAU.

Mais tout ce flou ne tardait pas à se préciser, cette diversité à s'unifier. Duvernois éliminait bientôt ce qu'il ne
25

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pouvait assimiler et mettait sa marque propre sur chacun
de ses personnages et chacune de ses anecdotes. Ses jeunes hommes rangés ne sont plus ceux de Tristan Bernard,
ses ratés ceux de Ca pus, ni ses «cruches» et ses « Margots »
celles de Courteline. Il existe désormais tout un petit
monde de marionnettes bourgeoises, bien délimité, avec
son code et ses coutumes, sur lequel règnë en souverain
absolu et débonnaire, en bon roi Pausole d'Yvetôt, indulgent et jovial, Henri Duvernois.
C'est le peuple des honnêtes commerçants de la rue du
Sentier ou du Faubourg Poissonnière, les uns prospères et
:irrogants, les autres malchanceux et humbles, tous également timorés et mesquins. Leurs fils, taillés tantôt sur le
même patron qu'eux et tantôt rêvant à vide de gloire littéraire et de succès mondains. Leurs êpouses, tantôt dociles
victimes et t;mtôt matrones acariâtres. Leurs filles, idylliques oies blanches ou déjà bourgeoises pratiques et pot-au.
feu. Leurs maîtresses, Montmartroises futées, délurées et
pourtant sèntimentales. Voici encore les cerdeux empressés
et nuls, f~tards et ·bons garçons et leurs femmes fox•trottèuses intrépides, snobinettes insupportables'" avec toutefois
une petite fleur bleue en quelque coin du cœur. Voici !.es
grisettes promues à la haute galanterie, les acteuses èt les
demoiselles de ballet ou de café-concert. Voici enfin toute
la bourgeoisie maniaque et persécutée' des courtiers, placiers, comptables, ronds-de-cuir, chefs de rayons, ménages
courbés sous le joug du respect humain e.t du qu'en dirat-oh, usés par la réalité quotidienne et la question
d'argent.
On chercherait en vain un paysan - dans les vingt livres
déjà publiés par Henri Duvernois. S'il s'y glisse un ouvrier
ou un provincial, ce n'est jamais qu'au second plan. Tous
les cc héros &gt;) de Duvemois sont Parisiens, tous bourgeois,
tous médiocres, tous par quelque côté ridicules, màis
il n1en est pas un qui soit antipathique.
Aucun de leurs tics, de leurs vanités, de leurs ·petitesses,

BF'.!l!RI DUVBkNOJS

,

387

n est passé sous silence. Duvernois
d
, .
chacun d'eux Il- a
r
nous onne a nre avec
.
une iacon toute p
Il
chaque lecteur son compÎice. Sa o-ai er;o?ne _e de_ faire de
lente . il parle à n11· .
~ et n est Jamais trucu'
•voix, en accompa •
d'un clin d'œil itr-ésistible
t..
gnant _ses phrases
· on utrmour n'est J
• •
toyable, ni même cruel L'h
. _é
•
. ama1s 1mpini basse ni v1·c1·euse . ·1· . -umlamt qu'i-1 représente n'est
'
, 1 pemt a méd.
·é
nerie humaines.
tOCnt et la me~qui-

s· .

Les·héros de Tristan Bernard ou de C
.
mesquins eux aussi éta'
apus, médiocre et
.
'
rem en même tem d'
lene
qui les entraînait 10.
- . . ps une venm sur 1a voie de la
lh
d
ou e la perdition 1·usqu'à l'
.
ma onnête~é
'I
.
,
escroquerie au v l
,
.
assassinat. Mais il n'
,
o et men:1e à
Y
a
peut-être
pas
d'
dans tout Duvernois q .
.
IX personnages
bité.
UI ne soient d'une scrupuleuse pro-

1~ risque que cour~ ainsi Duver. . ,
. •. la fo1s artificiel et superficiel. Et c'en~~, ~ e~t de paraitre· à
gra~e critique qu'on puisse adresse/; len-la e~ eifet la plrts
Mais le reproche n'est pres
I
ses prem1ers romans.
ses contes. La race des B~ue pus valable quand il s'agit de
1rone:1u des pè es G .
'urs compagnes est encore loin d;être
_r . onot, et de
sen assurer de feuîlleter cha ue
. éteinte. Il suffit pour
pondances des journaux d q d ~emame les petites cotresà Ault-Onival ôu au Trée m\t ou de villégiaturer un é1é
Duvernois un gros cont' port. dy a sans aucun d.o ute chez
b
mgent e souve . 1"
« onnes histoires )) louis- hili
d mr~ .1vresques, de
ception de la bourgeoisie !archpa~ es o~ Jmves, une concorrigée d'un sourire
, an e héntée de Balzat et
nier, mais il y a· au:1:1prunté ~ Gavarni et à Henri Mondirecte.
1 une tres forte part d'observation

le

Au~si trouve-t-on dans chacun d
« métler » et une part d
e ses contes une part de
t
e spontanéité Il d"
•
eur cc selon la formule &gt;&gt;
•
• •
ivenit son lecàes secrets de
' mais aussi « sefon la vie &gt;) Un
son art est dans sa façon d d
. .
g'am.er fun et l'autre élément.
e oser et d'amal-

�HE~RI DUVERNOIS
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

.. * *

Duvernois sait que le conte, comme le théâtre, obéit à un
certain nombre de lois strictes qu'on n'enfreint pas impunément. Il sait notamment qu'une« tranche de vie», qui
peut fournir une nouvelle ou un roman, ne peut en aucun
cas fournir un conte. Voilà pourquoi les purs naturalistes,
excellents dans la nouve11e, ont été de médiocres conteurs.
Maupassant lui-même n'est pas complètement à l'aise quand
il ne dispose que de cent cinquante lignes. li lui faut vingtcinq, quarante, quatre-vingts pages, la dimension de Mam'selle Fifi, de La Maison Tellier, ou de Bo11le-de-S11if, le loisir de décrire un milieu de développer un caractère, de
tirer d'une situation tout ce qû'elle contient. Le conte n'en
exige pas tant, ou du moins exige d'abord autre chose :
l'éclair de magnésium qui illumine la fin de la Parure ou la
fin des Cerises de Daudet, mais qui, chez Maupassant
comme chez Daudet (Daudet qui est plus poète en prose
que conteur), est une exception.
La condition préalable et nécessairt;, parfois suffisante
d'un conte, c'est précisément cet éclair de magnésium. Il y
en a toujours au moins un dans un conte de Duvernois,
souvent deux, quelquefois trois. La virtuosité à provoquer
ce coup de théâtre, à faire jaillir cet éclair imprévu, c'est
le premier don du conteur.
Mais il est d'autres dons qui sont le propre des conteursnés et qu'une bonne fée a tous rois dans le berceau d'Henri
Duvernois : l'imagination d'abord, du moins cette forme
d'imagination où la part d'arbitraire est la plus grande ~t
qui fait surgir un conflit tout gratuit et tout armé (l'imagination du romancier consistant au contraire à découvrir un
ou plusieurs germes de complications, de situations et d'émotions qui se développent peu à peu, selon la logique intérieure des personnages, en dehors de la volonté du créateur, parfois même contre sa volonté). Encore faut-il que

389

cette_ idée a~bi:rair~ ne heurte point de front la réalité et
par~1enne a s y rnsérer moyennant un coup de pouce,
m:us un coup de pouce aussi _léger que possible. Il n'y a
p.1s_ plus de bon conte sans suiet exceptionnel, sans arbitraire, d?nc sans coup de pouce, qu'il n'y a de bon conte
sa~~ trait final. Un~ « tranche de vie&gt;&gt;, une description de
m1heu, des souve01rs autobiographiques pourront fournir
une ~ongue nouvell~, u~ poème en prose, un passionnant
chapitre de roman, 1ama1s un véritable conte.
~uvernois possède encore l'art de créer l'atmosphère,
qu1 suppose tantôt le sens du pittoresque cboisi tantôt la
faculté de s_'é:nouvoir et de communiquer son é:Uotion.
Il .a a_uss1 1art de dialoguer, et non pas à la façon vériste
- en aiustant bout à. bout des bribes de conversations
notées sur le calepin en tramway, sur un banc de square
dans un mu~ée ou dans un bar, - mais à la façon du dra~
maturge qw condense dans une phrase le food d'un caractère et campe un héros en trois répliques
et Enfin il a le ~on du mouve?1ent et du ryt.bme. Mouvement
rythme r~pides, - que nen ne doit ralentir et qu'il faut
pourtant éviter de trop accélérer - qui impliquent un sens
d_e la mesure et un instinct de la composition d'ordre clas·
s1q~e: On peut d'ailleurs se demander si le classicisme du
xx siècle n~ trouvera pas d'abord sa forme dans le conte
comm~ celui du xvn• siècle l'a trouvée d'abord au théâtre
et c~lm du x.rx• dans la poésie lyrique.
d'aC e5t avec une aisance presque infaillible, une souplesse
cro?ate et une nonchalance de prodigue qu'Henri Duvern01s met en œuvre, et dans ses mauvais
• Jours
•
gaspille
: : ense~~le unique de dons. Son instinct lui a fait retrou~
et utiliser avec un égal bonheur toutes les structures
toutes les coupes, tous 1es procédés du conte, des plus anti-'
ques aux plus récents.
• 1ï fiera appel au quiproquo traditionnel : le détectiveTa n~ot
pnvé ch?rgé de surveiller une femme et pris par elle
pour un « smveur » amoureux ; une lettre de femme trou-

�390

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vée dans un sous-main de ·café par un célibataire sentimental et qui n'est qu'un brouillon oublié là par un feuilletoniste. Tantôt il démasqu.era brusquement la véritabl-e
personnalité des personnages : ce brutal n'était qu'un tendre ; ce brillant cavalier n'éta.it qu'un pauvre hère sans le
sou ; çe riche négociant est au bord de la faillite ; ce chien
battu préfère les coups de son premier maitre aux caresses
du second, etc ... Tantôt il reprendra le procédé de la
monomanie guérie par un moyen imprévu, celui-là même
qui devrait la porter à son comble : l'histoire de la femme
qui imagine sans raison tragédie sur tragédie, trahison sur
trahison et qui ne se calme que le rour où son mari la
trompe véritablement, ou l'histoire de cette autre femme
dont le wari ne peut exercer aucun métier sans qu'elle y
trouve prétexte à le tromper - s'il est libraire à cause des
roroa.ns qu'elle lit, professeur d'éducation physique à cause
de la beauté masculine qu'elle découvre, etc-... - et qui ne
cesse d'être romanesque èt infidèle que le jour où son mari
se décide à devenir tenancier de maison c!ose. Tant:.ôt il
aura recours aux plus vieux thèmes, celui de l'oncle berné
par le neveu, celui de l'amourëux. qui a mangé de l'ail, ou
-celui du parapluie oublié.par la dame chez son amant et
qu'on rapporte au mari, mais il les enchâsse d-ans des montures si ingénieuses qu'ils reprennent l'aspect de la nouveauté. Tantôt enfin, et c'est peut-être le procédé le plus
fréquent chez lui, il combinera la rencontre cocasse de deux
thèmes aussi éloignés que possible l'un de l'autre et qu'il
reioint au milieu do récit. Si chaque soir un mendiant
reçoit d'w1e fenêtre de rez-de-chaus.sée les. reliefs du goûter de deux amints, un soit' le mari informé vi-éndra surpl'.endre sa femme, frapperà au volet et recevra à 1~ fois un
morceau de tarte et un.e .magistrale volée du mendiant aux
aguets qui n'admet pas la concurrence, Si lin débiteur au_x
abois décide d'envoyor :ies deux enfants réclamer un sursis
à son riche créancier, Ies deux. petits émîssaires !orriberont
dans un bal d'enfants' d'où ils rapporteront le sursis sou-

HENRI DUVERNOIS

391
haité et une indigestion de gâteaux. On transformerait
aisément certains autres oontes de Du.vernois en fabliaux
ou en contes de Bocc~ce. Avec la couleur locale né&lt;:essafre
Otwre l'œil dans Fifinoiseau trouverait place dans les Mill;
et

une Nuits.

Ainsi sch_é~atisés, les contes de Duvernois peuvent
paraîtr~ aussi ~ides dè contenu humain que des épures de
v~udeville. Mais son grand mérite c'est qu'.après avoir établi _la ~01:11uJe d'un conte dans l'abstrait et combiné la périJ&gt;é:ie md1spe_nsa~le, il. réu~it presque toujours à y introduire un gram d émot10n simple et humaine:
Il trouve chaque fois dans sa galerie bourgeoise les
act~urs dont il a besoin, quitte, s'il le faut, à c&lt; embourgeoiser_» son sujet pour le ramener à l'étiage des médiocres
parten~1res dont il dispose. Son plan stratégique une fois
a_rrêté, il n'a de cesse qu'il n'en ait assuré l'exécution tactique avec le personnel humain qu'il a sous ses ordres.
Rien n'empêche, il est vrai, de concevoir en sens inverse
la genèse de tous ses contes et d'imaginer au point de départ
~ne aventure ou des héros vraisemblables ( sinon authen~iques) et typiquement boui;-geois qu'il transpose et corse
Jusqu'au degré d'imprévu nécessaire. ·
Quelle que soit la méthode d'Henri Duvernois, il atteint
à ce double résultat de divertir son lecteur et, non pas le
plus _souvent de l'émouvoir, mais de l'attendrir. Le mot qui
qualifie sans doute le mieux Duvernois est celui~ci ; un
te?dre. Tout lui est prétexte à s'attendrir, et s'il ne tempérait
·
. me
· 110at1on
· ·
. . presq ue t ou1ours
cette
par quelque ironie
ilnsq, uera1't parfi01s
. - notamment lorsqu'il parle. de bêtes,
ou d enfants - de tomber dans la sensiblerie.
.

Chibidère, Namineau, · Mtclozure, Aguilanneuf, Garbotte, Oluseur, Beauversin; Coi:-dif, Cosécante, Pilastreaux,
Lobemuche, Gobinet, Girarduc, Legortux, Dondurond,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

392
Canepin, tel est le genre de noms dont Henri Duvernois
s'amuse à affubler ses héros et ses héroïnes.
Avec des noms pareils, comment être amoureux ou ~oète
sans ridicule ? Et cependant il y a dans chaque récit de
Duvernois un amoureux et un poète en lutte avec so?
nom aussi prosaïque que la réalité. Rien n'est à la,. fois
aussi comique et aussi touchant que les efforts vers l idéal
d'un Monsieur Chibidère ou d'une Madame Dondurond.
La chose devient plus grotesque et plus pitoyable tout
ensemble si Monsieur Chibidère a pour femme. une
Madame Chibidère épaisse, vulgaire, toute à ses soucis de
cuisine et de nettoyage, si Madame Dondurond a pour
mari un Monsieur Dondurond épais, vulgaire, tout à ses
soucis d'argent et de commerce. Les« incompris » abondent
chez Duvernois.
A mettre en scène de tels personnages, le rire de
Duvernois fuse chaque fois qu'il y a disproportion par trop
énorme entre les aspirations et les possibilités de ses héros;
mais il se mêle d'attendrissement et se nuance de regret
quand c'est la vie, le hasard d'un mariage ou d'une rencontre qui rogue les ailes d'un rêve. _
.
Presque tous les couples qu'il peint sont mal ass_ort1s.
Tantôt un homme doux et tendre a pour femme une virago,
tantôt une brute est unie à un ange. Toutes les variétés
des mauvais ménages bourgeois sont répertoriés dans les
contes de Duvernois. Le mot résigné est un des plus fréquents qu'on y rencontre, appliqué tantôt au mari, tant~t à
la femme. Cette incompréhension déborde le couple; peres
et fils, patrons et employés sont impuissants à se comprendre.
. .
Et pourtant, chez le bourgeois le plus enduro, 11 Y a
toujours, professe Duvernois, un coin de _rêve, chez le
plus avare et le plus âpre un coin d~ gé~éros1té.
Les plus à plaindre, ce sont les meilleurs, les_ plus ard_ents,
les plus idéalistes ; la réalité impitoya~e vient t?uiours
empêcher l'essor de leur rêve. « Etre en viande», c est un

HENRI DUVERNOIS

393
des regrets exprimés le plus fréquemment par les hér9s les
plus sympathiques de Duvernois.
Pour tout dire d'un mot, les bourgeois de Duvernois
sont les derniers des romantiques. Ce n'est donc pas seulement_ pour se mettre un masque impénétrable, ni parce que
depms 1830 le bourgeois, cc l'épicier» est le modèle favori
des humoristes que Duvernois s'est cantonné dans la peinture de la bourgeoisie, c'est encore et surtout parce qu'il
trouve_ dans la médiocrité bourgeoise l'image même de
l'humanité suspendue entre son désir géant et son impuissance foncière.
Médiocre pour Duvernois veut bien dire médiocre et non
pas vil. et Ni ange, ni bête &gt;i, mais tour à tour ange et bête.
C'est par pudeur, par dédain des grands gestes et des éclats
de voix, par crainte du ridicule qu'il a déformé, caricaturé
un peu cette désolation romantique, en la raillant et en la
confinant dans l'âme des Messieurs Chibidère et des Mesdames Dondurond. Il y a telle analyse de timidité telles
.
'
notations mi-gouailleuses, mi-mélancoliques dans ses contes
qui ont une saveur autobiographique.
!l. y a, surtout Edgar et les longues nouvelles qui ont
smv1. C est seulement après s'être rendu maître de son art
de conteur et après avoir conquis le succès qu'Henri Duvernois a osé sortir de sa réserve et se confesser tout entier
sans réticence. Romantique, mais aussi Parisien averti
longtemps la crainte de paraître dupe l'avait retenu. Si se~
dernières œuvres paraissent plus amples, plus nourries,
plus humaines, elles sont pourtant faites de la même étoffe
que les préçédentes. Duvernois ne s'est pas renouvelé (on
ne se renouvelle pas), il s'est approfondi, il a osé se livrer,
se débarrasser des héros ridicules dont il se servait comme
d'une cuirasse et d'un masque.
Sous un voile léger d'humour et de fantaisie, c'est le
gr~nd conflit du corps et de l'âme, du réel et de l'idfal
~u évoque Duvernois dans ses dernières œuvres, les plus
nches et les mieux réussies : Edgar, Gisèle, la Guitare et

�394

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

le. Jaz..z..-Band, la Brebis galeuse, Morte la ~te, La Fu?ue.
Edcrar c'est le poète inégal à son désrr de créauon,
l'amo~r:ux malingre inégal à son désir d'amour. Gisele,
c'est la lutte de deux enfants pour préserver leur rêve des
bassesses de l'amour physique_, la défaite du petit mâle, la
déchirante victoire de la jeune fille. Morte la Bête, c'est le
triomphe de la pitié sur la vengeance, de l'amo~r pur s~r
le désir corporel. La Guitare et le ]az..z..-Band, c est la vie
facile et superficielle soudain humiliée par l'ombre d'un
tragique _amour. La Fugue, c'est une tentativ~ de_ dévoQe•
ment sublime que la faiblesse humaine rend mut~e.
.
Mais tandis que, dans tous ses contes, le .reve était"
régulièrement vaincu par le réel,, ~ans les. der~ères nouvelles de Duvernois, la lutte devient moins mégale. L_e
peintre Malandre et le peintre Ma.ssonnea~ d~ns la JJ_rebi s
galeiise réussissent à conformer leur vie a leur idéal
d'artistes.
Le romantisme désormais apparent d'Henri Duvernois a
cette originalité de se teinter d'optimisme. Son passé
d'humoriste l'ironie indulgente qu'il êontinue à répandre à
foison dans ~es contes du Matin laissent espérer qu'il ne
glissera jamais à un optimisme béat._ ~n _art de_ constr_uire
et de mener une intrigue et sa fertilité inventive qui se
retrouvent dans tous les récits de sa dernière manière lui
éviteront la monotonie.
La matutitéd'Henri Duvemois,richede réalisations, appa•
rait donc plus riche encore de promesses, pour.vu qu:il ne
cherche pas à dépasser ses possibilités. Il a une exqwse et
riche sensibilité, il a une maîtrise dans l'art de faire progresser et de présenter un récit,_ une, sûreté _dans le raccourci une vivacité et une vénté dans le d1alogue, une
mesur~ dans le style ( un peu trop cursif et négligé cependant) qu'aucun - autre conteur français d'aujourd'hui n'a
au même degré.
.
Mais il n'a pas la force et l'ampleur nécessaire pour
çonstruire de grands romans. Il est fait pour peindre des

JIE RI DUVERNOJS

395

tab~eaux ~e chevalet et non pas des fresques. Edgar, son
meilleur livre, n'est pas un roman, c'est une suite de fantaisies. Sans parler des romans de sa première manière qui
sont faibles et -parfois fades (Popote par exemple), la Brebis
taleuse, avec des morceaux excellents, reste un livre mal
composé, recueil de contes cousus ensemble plutôt que
~oman. Faubüurg-Montmartre lui-même manque d'une forte
unité et d'un centre.
Autant Duvernois est à l'aise dans le conteet la nouvelle
a_utant il l'est peu dès qu'il veut hausser le ton. Son admira:
tton pour Balzac, qu'il est essentiel de noter si l'on veut
comprendre la personnalité et l'idéal littéraire de Duvernois
desse~t et l'écrase. Il reprend les procédés et le ton balza~
ci:n qu'il ne peut soutenir. Citons un exemple entre cent,
pns dans ~a ~rebis_galeuse (p. I 7 3) : « Il se trouva par miracle
que ce Silv10 était sérieux et honnête. Il examina l'affaire
s'y intéressa, y intéressa des commanditaires et se débarrass;
des premiers représentants en leur versant une indemnité
etc,:. La prospérité a ses vices comme la misère ... »
'
L art du conteur et l'art du romancier sont distincts. Conteur français excellent, typique, original, le meilleur de ce
temps avec Pierre Mille, Henri Duvernois semble moins
do.~é pour le roman. Mais il est un genre où il s'est essayé
d~Ja avec bonh eur et où il semble devoir réussir: la comédie légère. Son art du dialogue et des « coups de théâtre »
Y peut trouver un emploi nouveau.
. La carrière de Duvernois suit une courbe rare de nos
Jour~, où la quarantaine trouve la plupart des auteurs taris
ou bien co~da?més à se répéter. Crapotte, malgré son agrément, ne la1ssa1t pas prévoir l'opulente et jaillissante fantaisie
d'Edgar, ni les contes du Journal de I 9 r 4 l'émotion humaine
de _Gisèle ou de Morte la Bête. Ce passage gradué du journalisme à la littérature pure ( qui est aussi le cas de Mac
Orlan) est un signe des temps, qui eût beaucoup étonné
Mailar?"1 é, mats. que nous comprenons sans doute mieux
que lut, ayant vu, à l'Odéon d'Antoine, Molière interprété

1:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIŒ

par Dranem et Vibert et nous étant convaincus que l'art est
un et qu'il n'existe pas de hiérarchie des genres.
Oui, Duvernois fait penser à ces artistes de café-concert
qui, le jour où ils se cj.écident à jouer du classique, émerveillent par la maîtrise avec laquelle ils fondent dans leur ·
jeu le cc style » et le naturel, le cc truc» et le spontané, par
la variété des moyens dont ils disposent, par l'art qu'ils
apportent à transposer le vrai, à le déformer, à l'amplifier,
à l'idéaliser à leur gré sans jamais le trahir.

POESIES POUR DAMES SEULES

BENJAMIN CREMIEUX

I
OMBRE

0 ma Sœur, je 'Suis l'ombre
A ton corps attachée /
Ame toujours cachée
Sous des for-mes sans nombre ...
Faut-il encore attendre
Une ,tardive aurore
Et puis rouler encore
Mon cœur de pierré tendre ?
Ne peux-tu donc éteindre
'
Léthé, ce {et4rebelle ?
Hélas ! elle est si belle
Qii'ôn' ne saurait la peindre.

�POÉSIES POUR DAMES SEULES

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

399

Envolez-vous bel oiseau b-leu I
Une flamme incertaine rôde

II

Dessous,,la cendre encore chaude
0 mer ! image de ma vie,

IJ un cœur qui b,:aJe à petit fetJ.

Emporte l'ombre que j'aimais
Et que partout j'ai poursuivie,
Sans pou'vcir l'altd~tejamai,s ;

IV

Celui qui meurt pour- tes beaux yeux

Nous nous aimerons jusqu'au jour ;

Ton amant, Muse aux sombres voile:
Danse avec les pendus joyeux
'

Selon le ·vol de la colombe
Toujours propi.ce à notre amour,
La mer s'entrouvre et le soir tombe ...
Petits bateaux ! mes sentiments
A la dérive ô feu de joie !
Le plus beau souvenir senoie
Dans la mé~ire des a_mq,nts.

III
L'amour moqueur et triomphant,
Le battre avec ses propres armes ...
Te souvient-il, ô m® enfant,
De nos sourires, de nos larmes ?
Ennui, ta mènaçante épée
Pour la fleurir j'ai su choisir
La plus belle ràse coupée
Au tendre jardin du plai'sir ;

l.

Qui tirent la langue aux étoiles.

•

Le diable a.mar_qué mon épaule
Du sceau douloureux de l'orgueil ...
Que l'on me creuse un beau cercueil
Dans le corp! pantelant du .saule /

Tombé du cjel dans la mansarde,
Au che:vet de mon lit étroit

'

Le nez. rouge et tremblant de froid,
La. nuit, un ange me regarde.

V

0 nuit tendrement étoilée J
Déjà f aurore entre sans bruit
Dans tous les restaurants de nuit ...
La colombe s'est envolée.

�400

LA NOUVELLE REVUE F'RANÇAISB

Un anges'arrache les plttmes,
La Mttse a lassé son amant,
L'amour écrit son testament
Et nous' gentils amants posthumes,

CLODOMIR L'ASSASSIN
Quittons Cythère et la banlieue,
De l'enfer, suivons le chemin,
Mignonne, et que ta blanche main
Tire fe diable par la qtuue.

VI
Poète ennuyi par l'étude,
Parto11t el toujours en exil,
De Ion amour que reste-t-il ?
La pattvreté, la solitude :

•

Des manitscrits sentant la pipe,
Des livres, des bouquets fanés ...
Le sphinx ne veut pas, pauvre Œdipe,
Qu'on lui tire les vers dtt nez_!
Muse, 6 ma mémoire infidèle I
N'est-ce pas que, le soir vemt,
Lorsque je m'asseyais près d'elle,
Ma main caressait son sein nu?
GEORGES GABORY

Sous les yeux du Seigneur, le presbytère est bien gardé.
En face du presbytère habite un assassin. L'assassin est le
plus bel homme de la contrée, le plus sain, le plus fort.
Monsieur le Curé le salue. L'assassin a beaucoup de respect
pour Monsieur le Curé. Monsieur le Curé a beaucoup de
respect pour l'assassin. S'il a tué, il a tué par amour
l'amant de sa femme. C'est une dignité, une seconde
puissance. Il a célébré lui aussi son sacrifice flamboyant.
Depuis qu'il était petit dans le pré de son père le tripier
il s'était penché sur le ruisseau de sang que distillait l'égout
des abattoirs de 1a ville. C'était une prédestination. Monsieur le Curé comprend très bien ce crime, s'il ne l'eût pas
pour plusieurs raisons commis lui-même.
Clodomir a le port de tête d'un roi, la diction d'un comédien et il en impose auxenfantsdu quartier, qui ont entendu
crier sa victime, bien plus qu'un Roi de Théâtre.
Quand la nuit tragique, attendue des mois par toute une
ville engourdie, s'ouvrit sous le couteau luisant de l'Archange
des vengeances, tout le monde se mit à la fenêtre pour Yoir
commettre un crime, depuis Monsieur le Curé, blotti derrière une persienne, jusqu'à M. le Capitaine Cornicbet,
pâle derrière sa vitre, sans excepter M11• Dalby la couturière
qui triompha quelques minutes sur son balcon.
Tout le monde savait que Sidonie avait un amant, que
Clodomir le savait, qu'il les tuerait bientôt l'un et l'autre.
Cet amant avait le tort d'être sous-officier, race de chien
pour Clodomir. Clodomir, dans l'esprit de tout le monde,
26

�402

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aurait peut-être pardonné à n'importe_ quel hom~e et à un
chien d'être l'amant de sa femme : 11 ne pouvait pas pardonner à l'amant de sa femme d'être sous-officier. . .
Une première fois, il était revenu voir le pays du lomtam
où le retenait dans une automobile quelque guerre. Il en
avait profité pour donner la comé~ié à se~ v_oisins : « En
l'honneur de qui Sidonie a-t-elle mis des ndeaux de dentelle blanche à sa fenêtre ? En l'honneur de qui a-t-elle
acheté deux draps à jours ? Qui lui a ~on~é l'or d'~!1:
montre d'un bracelet: et des pendants d oreill~s que J a1
trouvés'dans la paillasse de mon lit r. n C'était un pr~lude.
Il le pleurait chez ses amis et puis 1~ criait d'une voix de
stentor devant la ville · assemblée sur la Place. Les battents du cœur de Clodomir pour Sidoriîeàllaient remuant
: monde entier. · On le voyait apparaitre guerrier bleu
p~le enveloppé. de rideaux de dentell_es blanches, un drap
brodé et ajouré _sur son épaule, les ma111s chargées des bracelets et des bagues de sa femme.
répandait â chaque
phrase la montre, les _pendants d'or~ille, de~ fioles de parfums, témoins patents etmuetsparm1 les_ asst~ttes honnête~,
auprès de la soupe fumante du, co~~onmen~ en face, pms
devant les livres de compte de lépic1er du corn..
.
Toute une nuit, à huis clos il rétablissait fa toiture, pour
interroger effi.cacement deux petites filles, l'un~ de douzé,
l'autre de dix ans, ses filles, sur l'amant de leur mère.
Quand il revint la seconde. fois, Clodo~ir alla c~ercher
deux de ses amis. Sidonie s'était accroupie le matm dans
la lessiveuse et ses filler avaientrefenrié sur:elle le couvercle
de tôle, mais il avait bien fallu se découvrir le soir. Elle
était assise maintenant toute frémi'ssante au fond de sa
chambre sur une chaise de paille et la. lampe biûlait près
d'elle au-dessus de la cheminée. Trois hommes entrèrent.
Deux d'entre eux virent avec. stupeur Clodomir fermer à
clé la porte et s'agenouiller le visage tourné vers Sidoni:·
Quand il se futapproché d'elle sur ses genoux, Clodomir
appuya tendrement ses lèvres a.n ventre an.onyme de la

n

CLODO.MIR L'ASSASSIN

4o3

Femme qu'il baisa à travers le tablier de cuisine. De vraies
larmes sourdaient de ses yeux. Il la , dépouillait de ses vêtements. Noualet le dentiste qui avait étè l'amant de Sidonie
était moins. curieux- que Tourteau .le charcutier. Tous les
deux pensèrent qu'if allait la. tuer devant eux-, mais ils
n'osèrent pas même faire semblant .d~ l'en empêcher; ils se
contentaient de trembler de chaque côté de la lampe
comme d~:antle Tout-Puissant. Sidonie voyait son &lt;c- jugement,dernter » entre Noualet le dentiste et Tourteau le
charcutier. De temp-s1 en. temps, le bon ·Ange Tourteau sur
la prière irrésistible des, yeux d'une femme en chemise
ba_lbutiait: -,- &lt;&lt;- Je ne voudrais pas te déranger, Oodo~
mtr. •. » Enfin, Clodomir ful'ieux vociféra : - « Etes-vous
mes amis ou ses amants ? » Et il se fit un grand silence.
La chemise de linon venait de se déchirer du h;nt en bas :
- « Qutlle fantaisie le prend ? se disait Noualet. Saurait-il
quelque chose ? vetmil me confronter avec ·sidonie dans
l'appareil d'Adam :ét ·d'Eve et nous.tuer devant Tourteau ? »
Il commen~it m~inaiement à dénouer sa cravate, peutêtre pour éviter à Clodomrr fa peine brutale de le déshabiller, peut-être paÎce qu'il avâit eu· l'habitude .autrefois de
commencer à se dév~tir, quand Sidonie était nue. Mais
déjà passaient dans un ouragan terrible deux ·cuisses connues suivies.de deux bottes fertées.Touneau était préoccupé par qneJqnes gouttes de,saing perdues dans la chevelure d'une ~emme ,que le Diable emporta:it. Sidonie, parmi
la macabre danse, était, r6'tonfortée à-la pensée d'être heureusement propre ce jour-là et si belle, avant de mourir
sous les yeux de trois hommes fous.
Q~and elle fut à - bout ·de,souffie, Clodomir la .retourna
du pied dans la lumière. Voilà qu'il se penchait une fois
encore avec douceur sur le ventre de Sidonie_ Comme si
« quelque chose 1) 'en elle ~ût mérité des-excuses, tomme si
le sexe en elle avait gémi de ses adultères, il lui murmurait
de tendres paroles, ille plaignait; ii le plaignait d'être sous
ce cœur et à la "merci de la tête: Il lui disait : - « Je n'ai

�404

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CLODOMIR L'ASSASSL •

reçu de toi que douceur et qui a pu te satisfaire après Clodomir ? » Durant cette bonace, on entendait pleurer_ les
deux filles de Sidonie derrière la porte. Enfin, Clodomu se
tourna avec la plus extrême politesse vers '!'ourtea_u le
charcutier et Noualet le dentiste, pour leur faire aussi des
excuses. Il ajoutait: u Je vous ai choisis tous les deux pour
être les témoins d'un serment ... Devant Tourteau c~arcutier et oualet le dentiste, Sidonie, tu entends ? Je Jure
de tuer ... » Les deux hommes sortirent de la chambre d:
Sidonie comme de l'autre monde, devant Clodomir qt11
les éclai~ait. Ils rencontrèrent sur le seuil deux petites filles
qui vinrent consoler une mère toute nue. Rentrés chez eux,
ils éprouvèrent le besoin de toucher les murs, les meuble~
familiers, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts qw
revenaient se promener sur la terre dans leur propre
maison.
.
Le sous-officier connaissait Clodomir. Il en avait peur
plus que tout le monde, mais il préférait être tué par une
main prévue sur un bon lit pour une femme que p~ur_ u~e
idée dans un buisson par un inconnu &lt;&lt; innocent, d1sa1t-il,
comme moi-même». Il avait fini par s'accoutumer à cette
fin. Hla méditait. Il s'amusait même les matins de~ima~che
à en étudier les moindres circonstauces, quanJ S1do01~ l_e
laissait seul, tout éveillé sur le lit, dans la cbambr~ ou 11
devait mourir. Certain soir cependant, un pressenum:nt
terrible l'avait saisi. Il ne voulait revenir que le lendem~m.
Sidonie l'envoya chercher par l'aînée de s s filles. Il vmt,
comme un condamné à mort, après avoir fait sa toilette et
son testament. Leur nuit fut plus passionnée à :ause ~e I_a
sueur froide exceptionnelle qui les enveloppait. M10u1t
sonna. Le sous-officier passa un doigt sur les yeux de
Sidonie. Elle dormait. Il se réveilla sur les trois heure~,
comme la première porte de l'escalier s'ouvrait._ Il entendit
celui qui venait vers lui pour le tuer. Au premier bond du
cœur, de songer à se précipiter par la fenêtre dans le che:
min, mais il se souvint qu'il avait prévu cette heure qui

1:

était venue, qu'il avait choisi, durant ses moments de
calme, de mourir confortablement dans ce lit. Il avait chaud.
IJ se refroidirait pour aller mourir aussi bien dans la rue,
comme un chien, sous les yeux de t-Oute la ville qui se
réveillerait d'un seul coup dans une seconde, quand il
allait lui déplaire de crier. La deuxième porte s'ouvrait. A
la lueur de la veilleuse, il aperçut la tête pâle, sublime, de
son assassin. Il éprouva aussitôt la démangeaison de saisir
sous l'édredon son revolver, pour tuer quelqu'un ou pour
dissiper un cauchemar, en faisant du bruit. Mais peut-être
était-il trop tard ? Les deux petites déjà pleuraient dans la
chambre voisine. Alors en un geste court, interminable,
fatigant, d'un siècle entier, il joignit ses mains qui s'étaient
éloignées l'une de l'autre sous le drap et qui se résignaient
les premières à ne pas le défendre ; il détendit ensuite lentement le muscle de sa nuque, pour abandonner sur l'oreiller sa tête qui avait le tort de vouloir encore se raidir, s'obstiner dans l'inutile inquiétude. •
L'assassin espérait toujours, quand le sous-officier venait
d'achever son acte d'abandon. Résolu à tuer, Clodomir
était plus malheureux que le sous-officier résigné à mourir.
Il espérait toujours que Sidonie serait seule. Il avait voyagé
dans un train de marchandises pour arriver à l'improviste.
le bruit avait couru devant lui, comme un pressentiment,
qu'on l'avait aperçu la veille dans la brousse. II y avait
passé vingt-quatre heures. Il se croyait toujours dans
l'herbe qui lui piquait les paupières, quand il se pencha
sur Je lit de sa femme. Sidonie venait de se réveiller. Elle
avait tout compris en un clin d'œil: elle jeta Je plus grand
cri de sa vie qui déchira le silence du monde et jeta
debout toute Ja ville. De 1a gorge crevée de son amant le
sang coulait. Clodomir avec douceur lui disait: - « Aimele bien ainsi. Caresse-le, mais caresse-Je donc. Moi, je vais
en prison; c'est meilleur que dans tes bras. &gt;&gt; Elle poussait de longues plaintes aiguës qui suivaient monotones,
comme un troupeau d'hyènes, le gémissement sourd du

�406

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

moribond. Et par instant, le cri de deux petites filles enfermées dans la chambre voisine perçait.
Clodomir fit le tour de la ville sous mille yeux braqués.
Les chemises de nuit de tout le monde pavoisaient de
blanc les fenêtres sur son passage, tel le drap interminable
des fêtes-Dieu.
Un -quart d'heure plus tard, il rentra po~ co~te°;-pl~r
son œuvre. L'homme vivait toujours. S1dome s étatt
traînée jusqu'à la cuisine, pour chercher de l'eau. ~Ile lui
lavait les tempes. Une odeur de violette 'embaumait tous
les gestes qu'elle faisàit. Clodomir, quand: il surprit, autour
du front d'un mourant, cette marque suprême d'amour,
adora Sidonie. Mais il s'avança vers l'homme pour lui
fermer les. yeux d'un nouveau coup de poignard. Comme
il était jaloux de la màrt qu'il donnait dans ce parfu~ de
violette, il prit les bras admirables de sa femme, il les
tordit. Peut-être un instant désira-t-.il de s'y enfermer pour
toujours, de la tuer, de se tuer, comme on oublie ou bien
de la posséder encore une fois tet;riblement sm ce ~davre
dans l'ivresse royale de sa victoire. Les,gendar1:1es v1~r~nt
le préserver de cette équipée. Il les _en remeroa explicitement et les suivit comme -ses domestiques.
Dès que Sidonie eut constaté la mort du sous-officier,
elle trouva qu'un cadavre est un embarras. Alors, elle se
mit à faire son lit pour se donner une contenance et pour
plus décemment recevoir aussi.la Police qui allait descendre
dans l'alc6ve.
Un corbillard avant le jour émporta le cadavre. Seule
cette fois, elle appela ses filles qui l'aideraient à réparer le
désordre que cause toujours un assassinat.
Sidonie préférait la propreté aux bijoux. Quan~ l'a~o~e
parut, elle était déjà plus sensible à la tad1e qu il la1ssa1t
sur le plancher de sa chambre qu'à la mort du sousofficier. Elle se souvint par hasard du soulèvement-de cœur
particulier que lui avait oct:asion~é -Clodo~r 1~ ~oir de
leurs noces, pour une grosse araignée qu il avait écrasée

CLODOMIR

r.' Ass,\SSIN

407

sur sa ~obe blanche. Vopportunité de ce rapprochement la
~t sounre et fit perdre au sous-officier le reste de son pre&amp;t1ge. Elle se tnit immédiatement à laver la tache de sang
avec ses filles.
Une paysanne, jgnorante ile tout, qui arrivait &lt;le 1a
ca~pagne pour vendre ses légumtt~ _verts sur le marché,
lui demanda _ce qu'.elle faisait de si bonne heure :
- cc Mon nettoyage», répondit-elle simplement.
Le lendemain elle envoya les filles de Clodomir porter
des fleurs sur 1a victime de leur père et elle fut fidèle à en
parer sa fosse tous les dimanches : ·
.-:- « C'est bien le moins que nous puissions faire pour
lui.&gt;)

La mère du sous-officier voulut la voir. 'Elles pleurèrent
ensemble. Sidonie se plaignit de ,5on mari. Mais quand la
'.11ère du sous-officier voulut se permettre de s'en plaindre
\ son tour, Sidonie lui déclara qu'elle avait le malheur
dêtre,la ~mme de O?do~ir? -qu'elle n'.avait pas cependant
~ gout d ,entendre dire du mal de lui, qu'elle aurait tou.
J0 u:s peur 1'être tuée par lui sur la terre, sans avoir le
droit ~ désirer s_a mort ni aussi bien de ne plus l'aimer.
A~œs quelqaes mois, l'acquittement prononcé, C10d.oID1r est revenu dans s.a maison, dans sa chambre v.eillir
ent~é ses deux filles, auprès de sa femme. Ils forment une
famille mo~èle, - où l'on s'aime plus qu'ailleurs, dans un
ordr~ parfait, une propreté irréprochable et un peu de
musique.

La chambre d~.m our .est la chambre du meurtre.
~ne terreur panique enveloppe le front désormais inaccessible de Sidonie.
Le lit de Clodomir est un échafaud.
n' La main de l'assassin glace des pieds à. la tête ceux qui
Ont pas le courage de lui refuser de la prendre.
Un (Ü.adème et .un manteau rouge .éternellement le
revêtent, aux yeuxi des petits enfants qui l'ont -entendu
tuer.

�408

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

' Ses deux filles et sa femme tremblent sous lui qu'elles
servent avec respect, comme un Roi, le Roi de la Peur
qu'il crée autour de lui, partout ou il habite avec elles.
Il a poussé si loin l'amour qu'il impressionne surtout
celles qui sont aimées et ceux qui aiment. Les lâches
pâlissent quand ils l'approchent, parce que son audace les
blâme. Les aud,icieux rougissent devant_ lui d'être en
retard encore sur sa violence.
, Monsieur le Maire prétend que dans l'antiquité, chez les
païens, on lui eût interdit le séjour de la Communt.
Il est un des rois de l'Enfer ou les damnés sont assis,
chacun sur un trône de feu, dans sa constance éternelle.
Monsieur le Curé le salue.
Tout le monde a peur.
Tout le monde est mort avec le sous-officier pour Clodomir.
Il est seul.
Il ne voit pas le curé le saluer. Il ne regarde pas ses
filles le servir. Il ne sent pas les mains des hommes se
glacer dans sa main.
Il est l' Assa~in, isolé dans le royaume de son courage
entre une femme et le cadavre du monde qu'il s'est aliéné,
dont il s'est une nuit d'un seul coup de couteau volontairement séparé.
Qui avait le droit d'aimer Sidonie que lui ? Il ne
l'aime plus. Il s'aime lui-même. Il adore sa main droite
sous laquelle toute une province se courbe. Il n'y a que
s'il lui arrivait de rencontrer sur les lèvres de quelque
pygmée « le nom )&gt; qu'il s'est donné éternellement dans la
mémoire douloureuse de Dieu qu'il se réveillerait un
instant pour être · en colère à foi:-ce de ne pas savoir s'il
devrait rire ou pleurer:
Il ne voit pas Monsieur le Curé ni les hommes; il les a
tués. Il a beau demander à l'une de ses filles de chanter à
sa droite et à l'autre de jouer du violon à sa.gauche le soir :
il n'entend pas leur concert. La forêt qu'il a fait casser à

CLODOMIR L'ASSASSIN

.

4~

petlt,s morceaux et des.cendre dans sa cave ne parviendra
~as a le réch~uffer. Il n est pas sensible non plus à la multitude des 01seaux qui sont enfermés dans des cages d'or
autour de. sa porte Ill· aux fi eurs qui. tapissent
.
les fenêtres
d
e sa maison.
Il est loin. Il est seul.
Il connaît la mesure du
d
,
démesuré.
mon e pour s être lui-même
~e monde est ~n sous-officier pour loi, un sous-officier
qu il .a tué, afin d_ etre, durant les siècles des siècles, absolument seul avec Sidonie.
MARCEL JOUHANDEAU

�CHAN~

Mais si ton nourrisson, ô mère,
Fut toujours fidék à ta loi,
Si la peine la plus amère
L'a toujours vu tourné vers toi,

CHANTS

1NVOCATION
Si ce cœur que ton so14fie enseign~
ODéesse, a jamais penché
Vers les autels pompeux où règne
Un culte de fraude entaché;
S'il a, capable d'inconstance,
Convoité d'un vœu déloyal
Le laurier souillé que dispense
Un peuple frivole et brutal;
Si quelqu'intértt de mes veilles
Autre que le tien fut l'objet,
Si le son du métal abject
A jamais séduit mon oreille,
Alors détourne, ô Piéride,
De moi ton visage irrité.
Que ma veine demeure aride
Dans rnon sein par toi déserté,
Que sous les coups d'un plectre impie
Mon luth reste silencieux,
Que les ondes de Castalie
N'aient pour moi que des flots bourbeux•

Fai's alors qu'une docte fievre
En mes chants. verse sa chaleur
Et que ta force et ta douceur,
0 Muse, coulent d~ ma levre.

Comme un jeune rameur lutte contre l'orage
D'un bras constant et généreux,
Sans te lasser jamais subis, c1 mJJn' CbUrage,
L'assaut d1.t. .sort injurieux:
l

•

Comme un arc bien construit, la flèche étant lancée)
Ne s'altère pas d'un degré,
Sache malgré I'effort garder, ô ma pensée,
Un tqur égal e,t mesur~.
· '
Comme d'un luth frappé par l'archet implacable
S'élève un son pur- et charmant, .
0 mon cœur, sous le coup redoublé qui t'accable.,
Résonne harmonieusement.
Comme l'aigle blessé s'élance au ciel de flamme
Malgré le trait qui U nuurtrit,
.
D'un vol toujours plus prompt dirige:toi, mon ame,
Vers le but que tu t'es préscrit.
.
Mars

19 12.

�412

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CHANTS

Mais qui plaindrait les fleurs d'avril lorsqu'il engrange

Les moissons de l'été, de ses soins le loyer,
Ou que le suc vermeil d'une belle vendange
Parfume son cellier?

A VINCENT MUSJ;:LLI

Vincent, le temps n'est plus des jeux n;i ~e la danse.
Notre tempe grisonne. Entends déjà le pas
De la vieillesse amère et qui vers nous s'avance
Avant-courrière du trépas.
Bientôt sa froide main viendra glacer nos veines,
Fera notre œil moins vif et moins souple nos reins
Et nos membres perclus chargera de ces chaines
Qu'elle forge d'un triple airain.
Le sang dans nos vai"sseaux circulera pluJ rare.
Lors, pesants et transis, nous n'honorerom plu~
Que de rares présents et que d'un culte avare
Les autels de Vénus.
A d'autres désormais le stade et la palestre,
L'aviron que l'assaut des flots ne lasfe pas
Et le coursier fougueux qtre retient ou que presse
Un juvénile bras,
Les longues nuits cfardeur, folles ou studieuses,
L'ivresse des matins et l'extase des soirs,
Et cette adhésion qui des 11ierges .rtveuses
Eclaire les yeux noirs.

Donc, laissons quelque sot agiter l'espérance
De retarder le Temps par son absurde vœu
Et recevons les dons que le Ciel nous dispense
En leur temps, en leur Heu.

La vieillesse - souvent elle l'a fait paraître Pour le sage, Vincent, n'a pas que des rigueurs
Et qui sait la chaleur que ses neiges font naître
Dans un valeurmx cœur 1
Mais quel que soit le lot qu'avec elle elle apporte,
Ne lui réservons pas un accueil mutiné,
Et quand la Mort enfin heurtera notre porte
De son poing décharné
Ouvrons-lui sans chagrin, faisons-lui bon visage
Comme à l'hôte attendu sourit l'hôte pieux
Ou comme au batelier qui vers l'autre rivage
Và porter n.os pas curieux.
Car son approche~ ami, ne cause aucune, transe
Au mortel éloigné du désordre pervers
Et qui sut accorder son âme à la cadence
Qui ;égle le vaste .Univers.
]nin

1921.

MAURICE CHEVRIER

Ainsi le veut des Dieux le décret équitable
Selon lequel Ph(btts en ses doüz.e maisons ,
Fait le séjour prescrit et dans l'ordre immuable
Ratftène les saisons.

�ROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

Enfin ses- yeux s'apaisent. Voici qu'avance en pardessus
cintré son secrétaire athlétique d'une pâleur admirable,
souriant de sa bouche grenadine.

PROJECTIONS

ou
APRÈS-MINUIT A GENÈVE

L Phares violent ë.e froides colères la salle hurlant
es
· pousse .
. mensément
contre la porte que Je
.
imL'arc hestre soufile sur les danseurs qui boulent,
• hés
_ par
mille serpentins.

L fi lle de ~on jardinier est deveç.ue putain, et sur sa
a face de vmgt
.
vieille
ans s'ac hè ve la noblesse de la vie
no~eu~~- , 1 raie· de côté discute, montrant avec ~erté les
au me a a
ElL
ue la cendre et nt au nez
agil_e~ rubis d~- sa langueElle ~::~ la fumée vers la bouche
mo1s1 du cocamomane.
.
• 'é ·
charme mécamque.
·
qm s tl:e en
b . p line me dit la fin puante de ses
L'eau 1aune que oit au
.
amours.
avec
Une paupière trop large et tro~ molle se1· relèvefixent
x de vase où glisse une imace
effort. Des yeu
d'
é La poche flétrie et transelffr~ra::~: l:npr~~:~n ;r:::tretombe sur les pommettes
uc1
h
1 fard
où deux larmes vont, séc ées par e
. d dents trop
Ce pauvre vieux torture sa canne entre es
régulières.

*
**

Transpirant et langourant avec conscience, le premier
violon me cligne uo. sourire complice.
Mais mon .préféré c'est Prospero, celui qui fait les bruits.
Il porte le costume de cow-boy que je lui ai payé.
Il tape sept coups nets sur une planchette. Je pense aux
noisettes que je mangeais avec Pauline. Elle avait douze
ans, deux tresses de miel, du soleil dans le grand chapeau
de paille et des cerises à.ses oreilles.
*

**
Prospero presse la trompe et relève sa mèche de blond
tuberculeux.
·
Le garçon me dit que Prospero est tendre avec les
hommes, mais c'est une calomnie. Prospero ne mange
pas de ce pain-là.
D'un œil sévère et satisfait, il suit sa petite femme qui
danse avec un Japonais.
·
*
**

L'isolé accompagne le violon à voix aiguë honteuse, pour
être de la commune joie.
Monsieur le Directeur du CABARIS avec son habit noir et
le crayon autocrate à l'oreille, passe, les mains derrière le
dos. Il s'incline rêveusement devant moi.
Député communiste, il se récite l'intetpellation de

samed1.
.
'
Le premier violon s'arrête devant ma table, finit mon
verre, s'excite et me chante fraternellement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROJECTroNS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

.,

417

cc Je lui dirai son fait, tout Altovsky qu'il est. S'il croit

*
**

qu'on peut faire quelque chose de propre avec trois millions
de marks par mois ; et au cours de trente-cinq centimes,
encdre 1 »
*

Des boxeurs poudrés montrent leurs jeunes dents à qui
veut en louer la coûteuse morsure.
Un mignon rit a,·ec sa sœur. Il a l'insolence de la
be·auté qui se sait convoit_ée. Il entrebâille sa chemise et
joue avec un collier grelottant d'émeraudes.
*

**

,·

* *

Ayant reconduit et remercié la femme de Monsieur le
Ministre des Revendications, le Camarade consulte ·la
montre qu'un fil d'or incruste au poignet. Il regagne la
table de Webbs, le Joint Manager de la Russo-AsIATIC CoRPO~TION. L'Américafo à trrple nuque mâstique· un cigare
étemt; et par politesse.,caresse Rachel tout en striant de bleu
des feuilles dactylographiées,
:,
_Al~_ovs~y explique avec cette féminité de l'homme'fort qui
sait s mclmer. Webbs le carru, crachant méthodiquement
un· jus noir, marque des croix sur uné carte de l'Oural.

".)

Les violons prostituent leurs ·supplications au claquement des petites verges, à l'enrouement du banjo qui s'ennuie et crachote des dents de nègr\':.
*

**

*
* *

Impassible le trombone gardien des. grâces d'ancien
régime regrette courbement ses valses sentimentales. Ayant
fini , il essuie la salive et croise ses mains courtes.
V

*

**

r

Prospero tressaute mille fois sur son siège· aux moments
de folie redoublée où l'enfer ouvre les portes. Les ressorts
cymbales le projettent diable anémiq~e hors du tabo~ret,
et il frappe en jaloux sur la grosse caisse des coups qui me
trouent le ventre et me donnent envie d'aboyer à mort,
babines retroussées.

Monsieur le Député compte avec sévérité les · raies du
parquet verglacé.
La serviette blanche sous le bras, il contemple le Camarade Secrétaire Altovsky, de la Section Propagande Ouest,
dansant en smoking exact avec la fille de Lord B.

,

Le Camarade va vers Knecht. Der grosse Josef, de
Nuremberg qui gagna des millions ·en 1915, avec ses boî- ,
tiers Joffre et Kitchener qu'on passait .en contrebande par la
Hollande.
.,
~
Dîssimulant la setingue dans la paume, Knecht se piqùe
à travers le pantalon.' .
·
Altovsky parle debout et "Vite :
_« Voici les instructions_reçues par sans-fil) il y a vingt
mmutes. Ils reprennent tOut le passif, sauf les traites de
complaisance bien1 entendu. Vous Leur envoyéz la moitié
du matériel franco Reval; et ce qui reste de votre boîte
marchera sous le contrôle de Leur délégué. Comme je vous
l'ai dit ce matin, Ils vous laissent jusqu'à minuit pour
accepter; sinon Ils s'adie5seront en Italie. Dino Varchielli
ne fera pas autant d'histoires que vous. Mettez-vous bien
dans la tête que l'affaire n'est pas très intéressante pour Eux.
Au revoir! »

�LA NOUVEi.LB REVUE FRANÇAISB

rp

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

*

J

• •

L'isolé commande un deuxième sirop-. Qu'importe la
dépense.
« Ce soir, nous faisons la noce », se dit-il.
Quànd il dit nous, ça lui tient chaud ; il n'est plus
stul.
...!
** *
· Lè-.. président japonais ,de la- Confédération Européenne

danse hiératiquement avec la chérie de Prospero, laurée de
serpentins. Il évolue avec des précautions, collant s~igneusement SJl rotule puis son fémur ·acéré contre la ClllSSe .de
Théiou flattée. 1.
Il r~YI!, ·m.éprise; Et, profitant de ..sa chair ,facile, obser..ve
l'Europe qui mûrit.
*
* *
~.,:.fn":

;1~1·

....

.;'.s ..

. Cet~ Italien,ne trop J1ourrië tomne·~ers moi la honillé
bien., taill '1e se$.. yieuXi;;puis tire-un .vokt.;pudique. Excitée
par ces danses, elle fait la sentimentale avec son mari;- El~e
l'~e.JfüeJu.dne ,legms &lt;lo_ig~, ©uge ·Nelu .de bleu. Mais
elle a le sale désir poétique vers un aû.tre; rêveusement
vers tout ce qui est autre.. Je:·hais sur ses lèvres, ce sourire
errant cben;heur, ~~nelleme;i,nt·s.œut-Ann.e.:
: /
,., tes·seules sérieus~·sont lesJactives·&lt;:ourtisanes, ztzayàntes butineuses de mala.die e \i'or;ipann· les •fiel!I's des taha-:,
gies. 1v .; .
r. :..··

: )f • ... i:

f
-

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•

•

Prospero raronte .:
« J'ai assez connu son ami., en quatorze et quinze. On
l'appelait le Mousquetaire ; ou encore le Diable. On ne
l'aimait guère, ce Trotsky; paraît qµ'il hypnotisait. Il faut
vous dire qu'avant les jazz, je faisais les déménagements des
étudiants russes. C'était un bon client. Les étudiants russes
.:'est très changeant; par fierté, ils ont souvent des raisons
avec .Jeurs 1ogeuses. Si j'ai bonne mémoire, le dernier traY.ail que j'ai fait ·p ow l'asticot en question., c'était de la rue
des Pitons à :la rue de Carouge. Karoujka, comme il disait.
C'était au . 145. ~Il y eu aviit des rousski là-dedans! J'ai Sll
&lt;iepuis par W1 co.p~ d~ 1a Secrète. {qui est ami au patron
\'.OUS cotnprenez) &lt;}"Ue Lo:una, celui qui logeait Trotsky, est
ministre de l'instruction là:bas .. Le gros Louna, comme on
l'appelait ! Po.ur .de.J'.instt11cti0n ils en avaient ces gens !
Ça causait boche, Jr.~u~_çais des h.e_ures &lt;le file ep siffian-t -,:les
vcrœs de thé, qu'ils tenaient comme _ça, entre leurs
paumes. Je vous dirai que je-fa\Sais -des nçt,toyages des b,rjcoles chez eux. Pour en revenir à mon mouton, haha, il
avait une valise de carton avec un trou comme le bras. Un
bout de chemise pas propre en sortait ; ou bien des petits
.papiers -~crits ,en étra:I\gër ; OJ.! bien- ~~e pantoufle ! Vous
me croirez o.u,1non, ce citciyen-1-à me .do"t encore les trois
Iwics:s.ept;iote ·de l;i d,ernière ç,qurse, D~ quqi faire le re~yier
.d11,_n_s s.on, payJi ! ,» · ~ r ,.
"
r r. 1 ,
.
conclut Prospero, calant entre sês cuisses .le ,grand t:i,m:
bourin qu'il nomme Thézo~:

•

· La· porte va s ouvnr et Je verrai entrer à pas pre,ssés le
petit ventru, césar au~ .yeux chinois que l'orchestre
célèbre.
~ 1
..N 1 u/

r-

,.

- ~J

.l ••,

~Le -petit brun ,qu'on _ap?fll~ l'Algér,î.enne ~mponne ses
lèvres av~ ùn, {IlOuchoir brodé, Sa m~n fait ses cheveux
plus vaporeux. D'un doigt mignard, il gratte longuemeyt
un grain de poussière au bas du gilet.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

.

420

Son œil ·e n phare indifférent croise l'~il d~ :ieux fardé.
L' Algérienne sourit alors à son p~ttt m1~01r avec ~es
mystères ; renouvelle ses lèvres _de salive, ?ms les· ramene
en pùdique rond voilant un sounre très antique. . . .
•
L'Algérienne abaisse aux cils une mèche épaisse et dot
lourdement la paupière.

*
* *
Le banjo se lève. Il -prend un entonnoir et fait _un~ voix
de bœuf nostalgiquè. Pour• nous, chefs européens, . c est le
de la grande nouvt?Ue. Le-banjo a la tête Beatty
porteur
.
,.
. T'
fièrement en arrière tandis qu t1...m~g1t tppe:ary.
J e se à mes enthousiasmes défunts et a cette Corné.
e p ndu Mary Hall qui chantait' hampe
obscènement
d1enne
·
brandie les hymnes des patries.
· ·
, Com~e l'Europe était jeune et naïve et cro.)'."ante.
Cette nuit, l'Europe désabusée pleure, J pu_1s secoue s~s
ch eveux coupés • Et, découvrant ses nobles Jambes ama1gries, danse un furlèbte shi°:1tny.
'

,..,

Carmen camarde tend l'assiette où la serviette
ne
l b
. r
, Soyez-'gén'éreux, Monsieur e a:nqmer . »
rec èl e. &lt;&lt;
•
1 ·cette vo1u pté' aux pommettes hongroises- me• souht'd ar
gement. Cette langue qui pointe, ces yeu: qm r se n ent

U

I

,

'I,

me font peur.

•

.*
* *

•

•

421

*

* *
Une Argentine de treize ans suit sa maman, êuirassé
digne fendant la masse· de sa proue présomptueuse. La fillette, penchant la tête, continue la musique de sa voix
d'airelle. Ses jambes poétisées ·de soie esguissent le foxtrott.
La mère parle aYeç le vieux maquillé :
« C'est un bijou ; dactylographe de primier cartel. Elle a
de la virtuosité dans les doigts, comme dit son professeur,
un monsieur très sérieux. J'accepterais pour elle une place
con\'enable et sérieuse de petite secrétaire. »
*

* *
Derrière moi deux Allemands contemplent, mornes,
leurs escarpins torpédos. Ils parlent à voix basse, avec ce
défaut des riches qui appliquent la langue contre le~ incisives d'en haut.
Leurs mains se tordent au blanc lustré de la douce chemise.

Leurs jeunes mains se possèdent tragiquement, cherchant
en vain l'union complète. Silencieux et pleurants, ils se
baisent, joue violette contre joue glissante.
Ce sont des adieux, je suppose.
r_
Le plus grand porte le ruban des vertus militaires.
Héroïque et pure E~rope.

'u

1

*

* *

Le Japonais ferme les yeux. Il vérifie gravement,_ avec une
olitesse qui présage des pratiques raffi~ées et odieuses, la
P
d Thézou qui sourit avec touiours beaucoup de
croupe e
h · é·
d
.
Tout
en- dansant, il .tâte la poe e mt ncmre e son
é
po s1e.
veston.

PROJECTIONS OU APRÈS-~JNUIT A GENÈVE

•

J

La _femme du ministre a cette façon capitaliste de serrer

les lèvres ,et, ·les yeux perdus, d'ignorer le monde et sa
propre danse.
Mais j'ai le regret de constater, Madame, que votre danseur de quatorze ans rougit beaucoup trop. Profiteriezvous innocemment de son front, chère Madame ?

�L~ NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

PllOJECTIONS OU APRBS-MINUIT A GENÈVE

• ••
L'Isolé accompagne la musique en tapant sur la soucoupe.
Ainsi, il particip_e, i~ dan~rl
en fronçant les sourcils,
Après des hésitations 1 anœ, .
un serpentin qui retombe à se~ pieds.
l'envahit . il
Enfin il atteint Thézou. Mais une terreur
'
'
·gnorant
.
son
cœur
bat
trente
coups
baisse les yeux en 1
'
précipités.
•

••
'évente bruyamment avec la crécelle mégère
Prospero s
• l D · s
qu'il replace vite pour titiller aussitôt le mang e. es nre

de muqueuses folles accompagnent.

. .è
Manhattan
C'est mon deuxième Flips et mon tro1S1 me
•
Je fais l'homme ivre.
Le trombone dit sa vie ratée en quelques croupes graves
où \'Isolé reconnait ses malheurs.
• **

.
le spasme
une
L'orchestre stoppe, mterrompant
. comme
.
è
.
.
e
Thézou
me
dit
:
«
Je
suis
tou1ours
tr
s
amante capnc1eus •
heureuse de danser avec vous ! »
.
1.
Elle prononce tiàujours avec des alanguissements :rng ais

qui augmentent sa valeur d'achat. .

elle mord à
Elle court vers Prospero que, Jalouse,
l'oreille avec des rires désireux.
« Fous-nous la paix, faiseuse. ».
.
s Miguel
Et Prospero se retourne en mâle séneux vd~ ù 'est
•
ui continue: « M01,. ;,&gt; aime
m1·eux les same 1S
. o .c
~on tour de faire tourner les grosses. ça me fait tou1ours
dix francs de supplément. &gt;&gt;

L'orchestre a repris ses hystéries européennes.
Grelots des traîneaux qui vont à la noce, claksons des
Rolls-Royce de ma maîtresse, cloches des vaches léchant
leur veau à large conp de truelle, tambours des guerres
zambéziennes, marteaux et scies des usines militaires pleurant dans les rues nocturnes crevées de fournaises et de

sangs.

Les flancs de Pauline ondoient, ignorant le toucher avide
masculin.

."'.

Obscurité. Un rossignol violone dans Je silence.
Mais des yeux de ciel s'entr'ouvrent; et les couples, que
la pénombre emplit de sentiments distingués, repartent
lentement sur les belles bleues rivières du rêve.
Un pied touche mon épaule.
• C'est on nouveau truc au patron, souffie Prospero,
c'est ça qui achalandera la fabrique I Avec ces ampoules
bleues, ils peuvent manigancer ce qu'ils veulent pendant
cinq minutes. Pas de danger qu'on les voie l »

Tonnerre de Jéhovah tout à coup à l'orchestre. Cèdres
fracassés monts fendus nations dispersées danses folles sur
les décombres.
Les croupes hoquettent et se heurtent.
Et 300 projecteurs brusquent leur offensive crépitante.
Ces cyclopes ont des yeux méchants. Ces stries de sel
lumineux ces poudres diamantées se livrent des combats
polaires et se fendent droitement. Il n'y a plus de douces
ombres, d'ovales bontés. Ah les langueurs dans les heures
profondes, et la mousseépaisse des sou~bois.

�424

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Je suis orphelin dans un monde inhumain tr&lt;?P éclairé.
Les phares lancent 3.ooo trains contradictoires gauchissant leurs glaces enflammées vers les grands miroirs des
murs les cristaux des loges et du dôme qui réexpédient ces
illuminantes fureurs sur cle rapides rails givrés
miaulent
.3 0.000 express inversés porteur~ télégraphiques d~ ~~nnelures ivres. Derrière les vitres füessées, .des syph1httques
retombées en enfance partagent gentiment le goûter de
quatre heures. Conouits par des mécanicie_ns :idéalis:es, ces
rapides font les signes des méchantes soCiétés. Mais, perçantes stalactites volantes, des sous 0 marins éclairés en
rasoir s'élancent de l'orchestre vers mon septième \fette •qui
se carre. [es trains emportent leurs cargaisons de condam~
nées, faisant place aux évidences crissantes de ces bistou~is
bleutés qui filent blanchement leur arête, avec .des glapissements citronnés vers mon œil droit qu'ils convoitaient,
les salauds !
*
* *

_

« Ah, si ce n~~tait _Pas ~our lui et pour ses frères, il y a
longtemp~ que J aurais quitté cet établissement I Je suis
pour la vie convenable, voyez-vous. »

où

·Rasséréné par un café bien chaud, je pleure sur le sort

d.u troisième violon.
l.éon porte les vieilles guêtres du .premier violon.
Comme ses manchettes sont noires ! Je pense aux hôtels à
deux francs, aux salles d'attente mouillées, et àux chaussettes
que Léon lave lui-même le soir dans la cuvette. Il lie conversation avec l'Isolé et parle de ses gosses. Léon est de ces
ingénus qui ne savent -pas les-.trucs pour :éviter les enfants.
11 dit :
cc , Mais mon cadet est encore plus étonnant,. il vous. fait
de ces problèmes d'arithmétique ! Ses. professeurs en sont
stupéfaits. Et notez qu'il·n'a que huit ans! Ce sera quelqu'un, évidemment.
·.
'
« Il ira sans do.ute à l'Ecole Polytechnique plus tard. On
m'a beaucoup recommandé aussi l'Ecole Centrale. Qu'en
pensez-vous ? Enfin, c'est lui qui·.,,choîsira. Et il sait ce
qu'il veut, je vous -prie -de. le croire 1
., ,

42 5

*
* *
L'isolé dit :
« Moi, j'a~me v~nir ici ; c'est une sorte de distraction. Je
r~arde la v1~ qu1 danse. Et comme j'ai , payé ma place, ]a
vie ne 1_ne brusque pas. J'aime encore mieux ça que de
rôder autour des kiosques à journaux à la recherche de
quelqu-'~n avec q~i cau~er p_oli~que~ La poI-itique me plaît
assez. C est de la vie,, mats lomtame et qui se· donne à tous
dans les j~urnaux, même aux hommes un peu solitûres
comme 0101.
&lt;c

_Il est vr~i qu'ici les garçons ne m'aiment guère ; parce

1!1:

que Je
la~sse mal servir et que je leur parle avec polit:s~e. J ai bien _essayé, une fois ou deux, de les interpeller
v1~ilement. Mais ça ne prend pas. Vous ,comprenez, ils
voient mon genre. Et tout ce que j'en.ai retiré c'est leur
haine et leur ironie. C'est ainsi ; c'est une fatalit/ Un autre
leur parlerait catégoriquement, ça ne leur ferait rien . au
contraire, ils l'aimeraient.
'
« Qu'importe, je me venge, Monsieur ! Je me crée un
petit ~onde bien à moi, où mes persécuteurs passent de
mauvais quarts d'heure ! C'est de la philosophie. De la
méta~hysique, pour être plus exact. Ou plutôt une sotte
de relig10rr. Tout cela est assez compliqué ; et je ne peux
pas, en quelques minutes, vous exposer mon système.
« Du reste je reconnais que ces garçons ont raison à un
certain point de vue. Ils n'aiment pas servir un b~mme
pauvre, un égal eQ somme. Oui, c'est ça. Oui. Parfaite-

mmt

.

cc Excusez-moi, je n'y étais plus. Je vis dans le tremblement dè _me tromper., de penser mal. Des sctupules intellectuels, en quelque sorte.
• ri

�426

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSB

« Françoîs par exemple a l'habitude de tne dire : Ah non

pardon, baron, cette plllce est prise !
&lt;&lt; C'est curieux, je me répète ces insolences avec un certain plaisir.
&lt;&lt; Oui, je sais. Je sais qu'il suffirait de regarder le garço~
d'une certaine façon. Je sais que c'est facile. Après tout 11
s'agit de lancer un simple coup d'œi_l, .de ~ire, quelques
mots. Mais il y a quelque chose en m01 qui m en, empêche. Alors, la mort dans le cœur, je fais mon. petit sounre.
Ou bien, dans mes moments-de courage, je dis quelque
pau1&lt;revirilité ~ Toujours-plaisant, Monsieur François !
« Oui, ce sourire c'est ma lèpre. Dès qu'on me regard~
en face mon cœur bat vite et 'je souris je souris, pour
m'excuser, pour plaire, pom qu'on ne me renvoie pas;.
pour qu'on m'aime. »
*

* *
Léon soupire ; puis sourit à l'avenir. Ses doigts gercés
accordent l'instrmnent.
Servilement, il sollicite à minuscules coups ede premier
violon ampiµïe avec superbe.

*
* *
Le premier violon a. des coups de tête vainqueurs aux
moments martiaux où il relève sa mèche. Puis il s'essuie
ave.c: un mouchoir de soie,_ cadeau de la courtière en.
diamants Madame Joseph.

Un chambellan du tsar s'appuie à mon épaule.
« En vérité, i'habite le même · hôtel que vous. Mais
moi, ha ha, je lave la vaisselle t Qµ'importe, 'Puisque mon
cœur est pur, cher.
. ,
,

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

427
Ne salissez pas mon smoking, c'est tout ce qui me
reste de là-bas.
« Ici, la noce c'est triste, triste.
« Chez nous c'était poétique, frère.
« Quelquef?is, nol!s mettions uri pèu le feu au cabaret:
Alors, nous fourrions mille ·roubles entre les dents du
vieux et nous le jetions dans la Néva pour qu'il ne brûle
pas tout à fait ; le cocher plaçait la boutefüe au chaud contre son ventr~, se signait, fouettait ; et nous glissions,
hourra, sur la sainte neige russe !
« Nous usions des belles filles sous les fourrures du
traîneau. Puis nous les jetions nues sur la neige pucelle.
Ach, ce whisky, frère, c'est de la vodka sans cœur ! »
Il chantonne : Vodka vodka, ma vodka.
&lt;&lt; Vodka cela veut dire petite eau. Tu comprends, ami,
de l'eau mignonne, innocente. C'est urr mot qu'ont inventé
nos admirables paysans, je pense. Une manière d'excuse
pour Macha qui vous reçoit mal au retour du marché. »
«

*

* *
J'explique à mon nouvel ami :
« Né d'un Espagnol et d'une Anglaise, j'ai Fâme foncièrement russe. Je voudrais vivre avec des forçats. Assis
sur un poêle de porcelaine, je leur lirais le livre de bonté
et de renonçement. Ensuite, je me tairais inexprimablement
et raccommoderais leurs vestes. »
Tendre et sanguinaire, je tonitrue l'Internationale.
Mon nez mon cher nez mon pauvre nez se lamente au
fond du verre où se reconstituent quelques topazes de
Fockink.
*
* *

L'orchestre entreprend Cest une gamine charmante. On
attend la belle Thézou. Les cœurs battent religieusement.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

PROJECTIONS OU APRES-MINUIT A GENÈVE

429

Elle a profité de 1'.isolement pour lire le billet tendre
d'Altovsky, le bolchévik aux frisons bleus.

*
* *
Thézou bédouine danse. Reine impassible, ellellsouri_t au
.
hare dardé. Elle pro1ette
son _ven t re nu qu'e e . re1ette
'
~nsuite p~ur faire des !onds irrités avec sa croupe qui s exa~
ère de plus en plus.
· ·
1
p Abandonnant 1es nu ages qui embrument . es sems.,
déchirant les frises d'or incrustées aux hanches qui tanguent,
Thézou s'éperd, bouche ravie. .
et de faux
Elle s'échevelle, et sa gorge rmsselle de sue~r
diamants.
h
Elle s'évertue jambes vo lant V irement, et ses c eveux
-filent sous le vent.
Exténuée elle ouvre les bras, et son menton approuve
furieusement le rayon qui la perce.

*

* *

Altovsky tapote l'épaule du chambellan :
« La place vous plaît-elle, cher comte ? Je suis vraiment
content d'avoir pu vous rendre œ petit service. Le gérant
m'a promis pour vous le premier :poste vacant de portier.
Le métier de plongeur n'est pas fait ·pour un homme &amp;
votre mérite. Cher a,mï.
&lt;&lt; Comme j'étais huqible le 3 février 1913, à cinq heures
de l'après-midi ! Vous souvenez-vous, Excellence? Mais ne
vous défendez pas, j'aime tellement penser à ces choses
maintenant ! En somme, ça n'a aucune importance. Vous
n'avez pas voulu vous servir de moi. Je me suis servi tout
seul. Je me suis assez bien servi, Dieu merci ! &gt;&gt;

Pauline q_ui a vaincu sa honte me dit : « Bonsoir, Monsieur. Comment va Monsieur? i&gt;
•
ets
Nous nous rejoindrons à la sortie. Je me prdom
d'étranges joies avec Pau rme. J e 1ui demande de ,gar
k er ce
Elle
n'aura
qu'à
mettre
son
astra
an par
d
d
costume an y.
.
.
.
dessus.
·
, · ·
Madémoi« Je tiens autant à la fourrure- qµ au-veston,
selle ! »
é · d' Uer à la
Elle me refusait un baiser lorsque, press e a 1
.
messe, elle .m'apportait fraîchette et bien vêtue es trois
serviettes du dimanche.
.
J'emmènerai Thézou aussi.

-,

-.,

,

*

* *
La femme du ministre sort, ongle rose poétiquemen:
dressé, des water-closets, évacuée rougie et poudrée .a~
neuf.

Les gens raisonnables pârtent; l'orchestre se Jasse. Léon
ouvre un portefeuille verdi par les sueurs. L'ongle s'efforce
sur les bords co1lés. Léon regarde ses trésors. Il contemplele témoignage dè satisfaction que les autorités scolaires.
(comme il dit) ont accordé à son aîné. Il bâille, se frotte les.
mains et calcule les crevasses des bottines.
*

L'isolé dit :

* *

« Vous vous ennuyez, n'est-ce pas Monsieur? Voulezvous que nous sortions ensemble, tout à l'heure ? On va
bientôt fermer: je pense. Je vous remercie infiniment. Vous.
aurez peut-être la bonté de me parler de vos enfants. Nous
ferons la route ensemble, puisque vous habitez du même
côté que moi. Je vous accompagnerai jusqu'à la porte de
votre maison. C'est si triste, les retours du soir. Il n'y a

�430

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

-personne, personne. Rien que le bruit de mes pas dans la
rue _élargie.
« Quelquefois je marche derrière un chat, le long des
rigoles. Ainsi, je ne suis pas tout à fait seul. Mon malheur
n'ose plus me regarder.
« Et, vous ne me croirez pas, si le chat file vite, ça me
fait p1aisir. Je me dis: Voilà un petit monsieur qui a peur
de nous!
a Vous comprenez, c'est tout de même quelqu'un qui
fait attention à moi ; un être pour qui j'existe.
« Je vous raconterai un peu ma vie, vou1ez-vous, Monsieur ? Je tâcherai de vous dire la vérité. j'ai le défaut de
mentir. C'est pour plaire, vous comprenez.
« Oh je me connais bien, allez ! Je rumine mon cas
toute la journée. Parfois je t11'apei:çois que je le rumine à
haute voix, parce que les gens sourient. En somme, je crois
que ce qui me caractérise, c'est le manque de ruse. D'une
certaine ruse instinctive qu'ont tous les hommes, même les
plus honnêtes. C'est peut-être parce que je n'ai pas fréquenté la société, les femmes. Tout a été solitaire dans ma
vie, douleur et plaisir.
« Mais je vous ennuie. Vous comprenez, parfois j'.ci des
envies terribles de parler de parler. Je suis si -privé. En rentrant chez moi le soiT, je me raconte.des histoires pour:o'.être
pa.S- reul avec mon malheur. Je me dis: Voilà mon vieux1ce
serait un pays inconnu; tu arriverais et on te ferait roi. T11
épouserais une jolie jeune fille. Tu inYiterais des gens chez
toi ; ils viendraient, ils causeraient pour de bon avec toi.
&lt;&lt; On dit tant de sottises, n'est-ce pas, quand on est wu;ours seul ; quand on ne C01,1nait personne, personner
« Vous moqueriez...vous de moi si je ons disais qu'une
fois je me suis envoyé:moi-même une lettre d'amour ?
« Mon courrier consiste ~n catalognes. Dui, et parfois
m!me très luxueux. Des -prix-eourants de parfumerie,
est-ce que je sais. Les- en~ q.ui me les envoient doivent
croire que je suis un grand personn~e. t

PROJECTIONS 00 APRÈS-MINUIT A GENÈ

H
VE
431
" é hé, grand personnage
· · •.
plus qu'on ne croit ~ Q . '. qw sait s1 Je ne le suis pas
· ut sait. Je ne
plus. Peut-être un jour consentirai . . veux. pas en dire
des humains, et à Me révéler
-Je _a .dessiller les yeux
encore; l'heure n'a pas so é
_Mats Je ne puis le faire
« Evidemment i·e d1·s ndn . L} ! a1 tant d'ennemis !
.
,
es vcttses J · b'
pour rue, vous comprenez Vo
,·Il e sais ien. C'était
.
· us n a ez pas
·
.
pense vraiment ces cho
N
,
croire que Je
beaucoup, Monsieur Mses .. on, n est-ce pas ? Dites ? Merci
.
• erc1. »

e;fi~.

• ••
Un couple danse encore
Attentif à la pointe de se~ soulrers !
des épaulement6.
' e Serbe tourne avec

It ne tient pas la main de la f◄
l:Otnme s'il disait élégam
. ~~me. Il a le bras écané,
ment . VOICI
De sa
· où circule un tatoua
·
matn,
. . .
trembler la grasse raille de ' . . ge -patriotique, il fait
Mad
.a 00\Uttère en di
ame Joseph touche d'u
.
amants.
du cavalier.
n seul mdex délicat l'épaule
J •

i.l

Rachel et Thézou fi .
le cham
.J
maqu1·11é. Leurs prestes mssent
.
pagne -uu ieux
me
mams, leurs lèvres
.
uvent excessivement.
assassmes se
« C'est un Viennoîs mais as ·.
chez moi, on s'amuser~ ! e v p yite. Il ?1'a dit : Venez
de colliers de ch1'en s· J ê ous montrerai ma collection
• 11 vous t~ g
repentirez pas.
entt•n e, vous ne Y0us en

J

« Tu parles si je l'ai envo é d'
Elles goôtent ~vec d
mguer, le monsieur l »
mélange spécial .
. es
aroucbements les restes du
a·
b
· p01vrons hachés ,·au
d•
igre, outargue et bénéd' .
'
nes -œufs, crème
« Q
1et10e.
oelle horreur r Faut u'îl .
quées, ce vieux cadav. r q t aimè tes combines complire. »

�PROJECTIONS OU APRÈS-Ml. UIT A GENÈVE

LA. NOUVELLE REVUE FRA.NÇA[SE

432
f.J

n

, Ta bôuc~e est admirablement blessée, Racb~l, ô_ jacas"t Tu es belle fleur sanguine, rose désireuse,
santc u lam1 e.
,
ah mille lèvres ouvertes.

s

Une ·1eune Victoire en peplum transparent s'assd_i~d _à lat
.
• b
ues que 1v101sen
table voisine. Elle cr01se ses 1am es n
d . te
des sandales d'argent tressé. Sa main baguée de cè re aius
les cheveux rouges coupés court.
Le Député me dit à voix basse :
.
"
C' t la Brahmina Apollonia Grete Damlowa, ~x~ es du Feu Une femme très bien. Députée soaalpretresse
.
.
.r
. . . de Constance Privat-docent de sciences re 1ma1onta1re
·
·
·
d Pl ·
. . Directrice de l'Institut Psychanalytique e astique
g1euses.
E b'
d~autres choses encore !
Eurythmique à Lucerne. , t ie~
. .
. . l'ai vue
C' t la première fois quelle vient 1c1, ma1~ Je
D
es
é . . ons de la vieille lnternauonale. ans
souvent aux r u?1
.
c la Kollontaï. Elle a fait un
le temps elle était très liée ave
l délégué
buste de' Renaudet tout à fait épatant. Excusez, e
·
' pelle »
syr~:nr:i:~ pa;le à so,n compagnon avec un accent tantôt
roumain tantôt anglais.
,.
&lt;( Ce lieu me déplaît et m intéresse. »
Elle dit au garçon:
.
ée
c&lt; Apportez-moi, Monsieur, un~ bo1sso~ noln f~nnen;~
d
ez un citron. Un sirop e citron
Ou plutôt non, onn . x as d'assiette. Je déteste ces
jaune sans tache. Je ne ve: P fi •ue de ce palmier et
coupes fabriquées I Arrac ez une em
me l'apportez en_guise de plat.))
Elle se retourne.
J
1
c&lt; Vous visiterez mon Institut, cher professeur. e veu
.
l d ...,;s 1·e dire Vous y trouverez un accue1
Mon temp e, ev ..... .

·Ï

433

fraternel. Suivie du groupe Jean-Christophe, je viendrai à
l'entrée du parc vous dire la bienvenue. Ce sera très. émouvant. Ce sera beau. Vêtues de cache-sexe tissés par ellesmêmes, Annie de Weckenried, Sarah de Portalis et Myriam
Vigeborg danseront pour vous des chorals de Bach et de
Waï-Haï-Fou.
« Oui, il n'y a dans mon école que des jeunes filles de la
bonne société. De v.raies Eu.rythmiciennes. Je dois l'avouer,
elles seules ont un sens moral assez affiné, une vie intérieure assez intense, une (comment dites-vous) ,veltanschauung assez spiritualiste pour pouvoir montrer à un
homme, dans un esprit de parfaite pureté, sans émoi
sensuel, aœc une joie esthétique et quelque peu surhumaine, leurs seins muscats leurs jambes ioniennes leurs
ventres leurs bas-ventres leurs reins leurs croupes. Leurs
croupes, •ah leurs solides et chastes croupes germaniques! &gt;&gt;
Elle mord à même le citron. Ses belles dents écrasent
zeste et chair avec une énergie impressionnante.
« Le banquet d'initiation aura lieu dans la prairie, face au
Righi. Nos dents arracheront à l'arbre même, joyeusement,
figues noix poires pommes. Et si vous en êtes digne,
nous vous offrirons les nourritures sacrées : herbe écorce
et mousse.
« Un désir de franchise et de beauté nous violera soudain, abîmées dans la Divinité Illimitée ! Pures enfin, nous
arracherons la triangulaire soie. Vêtues de nos seuls cils
baissés, chantant sur le mode dorique, nous vous dénuderons,
cher Recteur. Nul vêtement alors ne souillera la noble fête 1
Arrivées au plus haut de notre joie, nous la dirons par des
bégaiements passionnés et par des cris; non par le langage
aniculé, produit vicieux de la vie en société.
&lt;&lt; Ah, nos corps seront nus nus nus comme de jeunes
arbres candides! Sans hypocrites oripeaux, artistes et demidéesses, nous danserons d'ascétiques bacchanales. Nos corps
libres et vrais, formes enfin sans mensonge de notre âme,
nos corps diront les plaisirs éternels et les douleurs. Et
28

�LA NOUVELLE REYOE FllA).Ç,l.lSE
434
nues nu s nues, de oos grand:; yeux honnêtes nous regarderons le père soleîl en face !
« Ocb, dans un endroit impur ne parlons pas de choses
etisentielle.s et rédemptrices. fai hâte, ,·éritablement, de
quitter ces lieux civilisés. »
Elle observe Uon. Et sa face d'ivoire se creuse de

fureurs.
« Ce petit homme vêtu a des postures particulièrem~nt
humbles et laides, Je méprise. Je déteste. Ah combien
j'aime Sahib, mon étalon noir de Kattiawar ! »
D'une main royale elle écarte le péplum . Elle desserre le
bracelet dt! cuir qui fut contre la cuisse un Waterman
d'ivoire. Sondaot les danseurs de ses paupières rapprochées,
elle sabre des esquisses cubistes.
Elle sort et sa ruarche la révèle déesse.
Je crois que je suis amouœuJC de cette femme. Je ~leure
sur mon cœur mon p.auvre cœur, mon cœur trop intelligent.

PROJECTIONS 00 APRÈ~MINOlT A GENÈVE

4 3)

- Raconte encore &lt;:hérie, soupire Thézou aux yeux
palmés lâchement de bleu.
- Oui, mon père me disait qu'à ce temps, il n'y avait
pas d'Anglais, de Boches et toute la boîte. Il y avait nous
qu'on causait tous comme à 1a synagogue, et puis nn tas
de pays qui sont morts.
Mon pauvre papa m'a dit avant de passer : « Que tu
vives, ma Rachel, que tu aies un bon mari, et que tu voies
notre prince ! »
Tu comprends, c'est un chef des temps anciens qui censément reviendrait. Alors il n'y aurait soi-disant plus
d'embêtements, de police, de maladies. Tout le monde
serait content, bon., gentil quoi. On chanterait dans les
jardms, il y aurait .des fteurs qui remueraient et des enfants
qui riraient.
- Des petits enfants ? Dis-moi encore, Rachel, .dis~moi,
répètent les jeunes lèvres fanées.

• ••

Rachel croise les jambes et conte à Thézou que ride la
Bétr.issure israélite :
_ Bien sûr, chérie, le fils à David c'était Salomon . Il y
avait un vrai pays juif dans ce temps, tu sais. Maman me
racontait que le roi Salomon ava~t un palais rien de pl~s
beau ; les portes étaient en or, dta~ants et t~ut. On é~t
un graod pays. Chaque jour, les prmces venaient des iles
et des endroits du monde; ils apportaient des cadeaux, des
parfums pour le roi et pour les reines. Ils arrivaient sur des
bêtes de ce temps-là, des chameaux, des éléphants et toutes
sortes · comme au cinéma, tu sais bien.
Et y avait des types à la hauteur,. ils étaie_nt tellement
pour la justice que1out le mon?e avait pe~r, Je ne bl~gue
pis, tu sais. Jérémie, Moïse qu'ils s'a~pel:uent. Ils parl:uent
et tous obéissaient, même le6 petites noceuses comme
nous!

Prospero s' extébùe sur la grosse caisse et s'essuie avec un
mouchoir rougi de sang. Le trombone volute tristement
des airs de ménageries..
Je prophétise. L'Europe crève, cher Ivan.
J'ai envie de prendre la Bible de mes pères et d'écraser ces impurs. Je serai le gueuleur que Dieu saisit aux
épaules. Mes lèvres abruties hurleront carnages et abattoirs.
Ridicule, je courrai sur les places et je lancerai les torches
sur les têtes des riches.

il

Par mesure d'économie, · fonsieur Je Directeur a éteint
cent phares. Je les ai cotnptés.
Un camion roule dans la rue.
Est-ce un tank, grouillant de Moscovites et de poux?

�.
délices des cœurs

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.- Terrains dévastés, ombres désolées,
saignant d'amour .

Mais non, c'est un chœur devant la porte d'entrée :
Soldat! quand ton âme ést lassée,
Quitte fauteuils et canapés!
Prends le journal de ton Armée,
Et va visiter les cafés!
Les cafés ! Les cafés !
Les cafés!
Une salutiste, la corbeille romantique sur ses cheveux
suédois, ,me regarde avec une spiritualité qui me gêne.
Elle me tend le Cri de Guerre et s'éloigne avec un sourire
meurtri.
Ah , mon bonheur fuit. Je. crie.: Ma sœur,
ma sœur !
.
Elle revient, indifférente aux moqueries.
Comme nous serions heureux, entourés de nos babys
dans un cottage Herré, parfumé d'ordre et de sainte obéissance. Et moi, en somme, je. pourrais devenir colonel
ou général de l' Armée du S&lt;\lut, . .
, .
cc C'était seulement pour vous dne: ma sœur I Jaime
être votre cher frère. C'est beau,, vous avez des yeux sans
mensonge. »
Avec elle, les jours auraien1 tQujoui:s l_a douceur de la
minute où l'aimée ouvre la portière et saute.
,, Oh non, je ne suis pas sauvé! Je suis un capitaliste
de bonne volonté; la pire espèce, ma sœur. Mais vous ne
pouvez pas me comprendre, pauvre petite:
cc Non, je n'aime pas que vous prononciez ce Nom dans
ce lieu.»
Elle me dit qu'il_est mort pour moi, pour moi spécialement. Et qu'Il m'appel~e Lµi-même, ce soir même; elle
me pointe de son doigt. L'ongle est chastement coupé,
propre et terne. Je pleure.

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENÈVE

437
cc Oui, je me laverai dans le sang de !'Agneau ! Oui,
entourez-moi de vos bras innocents ! Vous croyez vraiment
que les anges chanteront en voyant mon repentir, dis-je en
me mouchant. Vous ne croyez pas qu'ils se foutent de moi,
ies anges ? Ils sont beaux n'est-ce pas, les anges? Dites, ils
ont des ailes couleur d'anisette mélangée d'eau, les anges,
dites, ma sœur ? &gt;&gt;
Le patron pousse ma sœur avec politesse. Et moi je laisse
faire avec une sombre joie. Pourtant elle est bien gentille.
Enfin, assez 1
_
Je me susurre sur l'air du banjo le cantique perdu _de
,mon enfance. Ruth Bonnard, la gouvernante lausannoise,
me le faisait chanter le soir en cachette. Pénombre sous
l'œil de la veilleuse en porcelaine, ah douceur chrétienne.

Oh! que ta main paternelle
Me bénisse à mon coucher,
Et que ce soit ·sous ton aile
_ Que je- dorme, ô bon Berg.er !
*

* *
Ma tête s'abaisse en -stupéfactions cotonneuses .. Paix donc
aux hommes de bonne volonté.
L'orchestre reprend le collier, et avec des rages de Zoulou
brusque la Madelon.
Me reniant, j'acquiesce à la beauté rustaude. Je serre la
main au trombone et je barris un discours :
« Vive la Pologne·! Vive le Pape ! A bas les Juifs ! »

J

** *

, La musique s'emballe et je suis toujours plus un messie.
L'œil du Japonais çircule, lent mercure, sur ma face
dégénérée.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

J..

PROJECTIONS OU APRES-MINUIT A GENÈVE

*

JÎ.

*
* *

439

* *

-t.;re, Altovsky se confie ètrange~,..
e nt à Thézou de M~i,
r. J
lange:
« J'ai faim de tout, ma Rébecca. f ai des âésirs cfe gares voc~férantes, de sifflements, de préparatifs, de contr~~ordres: iai
d'esdésirs de pourboires lancés q~i stupé.fiént, de wagonsrestaurants filant cinématographîque'm ent toutes . n_a pp~
~clatantes fleurs ·numinées dos noirs courbés. fai des
désirs de femmes qui se donnent dans les sleepings, de
't:î~t'res Hongroises q~i e n~r'ouvrent léur porte à minuit da'ns
1~s ?rinds h6tels. Et d~ns le -noir qui soupire on voit ùne
1
·s~î:e i-16uge, Rél:i~cca.
·
'
(&lt; Ah mais je veux aussi hurler; élevé au-dessus des moutonnements, et les ouvdeTS me,;suivent, et les flammes
caressent les églises, les palaces, les casernes et les mauvais
lieux I Et la balle de cette mitraîlleuse q_ue les policiers de
l'ancien régime ont hissée sur le toit de l'hôtel m'abattra,
bouche écumeuse et bras en croix. Et ma belle foule qui
gueule et pleure aura un jeune dieu aux cheveux noirs! &gt;&gt;
12hétzou aux antiques yeux qQ.i savent, sentencie:
&lt;( Mon Jacob, à quoi bon tout ça? Cest pas pruJent, tu
J

sais. ))

Trois heures du matin. Les foues ·se cendrent les scléro.
' .
'
uques s assaisonnent de paprika. La salle amplifie les
bâillements de l'orchestre.
P~uline, tu ét~is pure et je eaimais. Nous nagions dans
le fom, nous luttions; et les parois de la grange répétaient
notre bonheur qui chantait.
*

·* *
Pauli~e dévêtue, les flancs espacés, arrête une maille près
de la. cmsse mousseuse. Elle tient l'aiguille en ménagère;
ses cils se rapprochent, ,et ses narines s'écartent sincèrement.
« Quelle sale engeance, çes bas de soie l »

*

* "'

. Mon. corps est de rnastié ; n1es bras faciles, expliquen"
impréc1sément avec des rondeurs. J'e~hone à l'honnêteté
le Député qui s'est assis près de moi. Il est à l'infini. Seuls
mes bras agiles et très ~uissaots peuvent l'atteindre pour
l'étreinte universelle.
au

1 )

li

Je îne regarde •avec affection.Jans la grande ;glace, affalé
tel un vicomte de Monsieur Charles Mérouvel.
Ma voix s'embrume avec Jout à coup des acuités puis de
veloutées indulgences grand-ducales pour le garçon que je
.réclame, paumes comr.ptaisamment~battantes. •-· !'.liw•r1 •'
.•, Je souris en surhomme.et,pétit ina1i:.re ·,n'l pattonJ&lt;fuirme
refuse un dernier Claymore.
.
1•
J.).~

;.

.

.

_Je vais partir, Messieurs de l'Qrchestre !
Je Jnar{he droit, mais ie ne peux m'empêcher de constater la perfidie de ces tapis. Je suspecte lems remous de
serpents. Je n'aime pas qu'on me persécute petitement. ' ·
Ces murs s'évanouissent, pauvres ivrognes .
Les tables et les chaises m'élisent dieu centre ; elles carrouselleot autour de moi. en douceur:
Mais eette ronde prend une vitesse menaçante. Il n'y a
plus de chaises, il n'y a plus de tables. Il n'y a que des
J~

J

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇA[SE

stries courbes et grises qui filent infiniment, vertigineusement immobiles.
La porte ne veut pas venir. Je lui fais de l'œil et de
l'épaule.
Les parois tout à l'heure affaissées s'allongent, guimauves ramollies, et fuient vers l'horizon.
*

* *
Au vestiair~, le métropolite dëmande son pardessus. Il a
gardé le grand feutre pour dissimuler son chignon.
*

t'

* *
Je m'appuie sur le chasseur :
cc Ne riez pas si je ferme les yeux de temps en temps,
c'est pour me concentrer. Je suis profondément sérieux,
ou plutôt je suis digne. Et chag:iné par ~?t.re con~uite. Je
suis lucide, et malgré les mauvais alcools Ja1 su voir beaucoup de choses cette nuit. Vous méconnaisse~ m,a v_~leur,
mon ·cher Paul. Je scrute votre âme, assez ms1gmfiante
d'ailleurs. Je sais que vous attendéz un pourboire. C'e~t
pourquoi vous caèhez un sourire dans vos. y~ux. Ma~s
sachez qu'en ce momen~ précis, dans ce~te po:tnne qu; J_e
ne crains pas de frapper avec une certaine ·v1g11eur, s agitent de généreuses passions ! Ne vous retirez pas, mon
jeune ami, lorsque je condescends à taper a~icale1:1e_nt
mais dignement votre épaule. De nobles pass_1ons, _dis-Je,
et des résolutions que je ne tien_drai pas, car Je sms une
canaille, mon cher Jean. Je le disais, il y a quelques ihsta:1ts,
à une adorable créature. i)
"
*

* *

l!i

J'ai de l'émotion à marcheLsi droit .. Je désire que les.
nations reconnaissent. la beauté de ~ce~ effort.
· '·

PROJECTIONS OU APRÈS-MINUIT A GENEVE

44 1

*

* *
Lippe basse, je m'enfonce dans l'auto.
Pourquoi l'obéissance de ces gens ?
Pourquoi ce chauffeur courut-il vers la manivelle avec
une célérité affectueuse et courbée ?
Pourquoi, ouvrant une bouche charmée d'avance, attendit-il l'adresse de mon hôtel ?
Pourquoi, lorsque je répondis: Beau Rivage, m'approuvat-il comme pour s'exéuser d'avoir demandé; d'avoir supposé
une résidence moins luxueuse.
*

* *
L'auto m'enlève sur ses seins bleus et s'essouffie en pulsations feutrées. Ses pneus flatt~urs m'évitent toute peine
et me font faire la dodelinante prière.
Prévenante automobile, tu obéis à ceux qui ont des images dans les portefeuilles de cuisse grise.
J'ai beaucoup de · ces images. Mon grand-père savait
acheter la vie et la joie de beaucoup d'hommes pour quatre
francs par jour.
En face les rives de Savoie clignotent. Voici l'hôtel.

*

* *

Je voudrais m'agenouiller et baiser le portier qui vient à
pas endormis.
C'est un de ceux qui vendent leur vie pour quatre
francs.
Les yeux presque fermés, ivre de fatigue et non d'Old
Scotch, le saint homme cesse ses reniflements pour s'incliner devant moi :
..,

�44-2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

*

* *
Sa tête honnête, baissée depuis cinquante ans, m'indique l'ascenseur où je pénètre avec ,ma hqnte.
Il s'accroche aux cÜivres des deux portes pour un peu de
sommeil encore, le temps que durera la montée huilée du
coffre de cristal enflammé.
Premier étage. Le salon est noir où Je vis, en descendant, danser sous des lumières tamisées Mesdames les
Dactylographes de la Soci~té des Nati~ns.
Deuxième étage. Une soie furtive file. C'est l'heure où
l'adultère reviem au lit souillé.

*
* *
L'appartement d'Altovsky est éclairé.
Je veux voir ce qui se passe chez un bolchévik. Cet ennemi m'attire.
J'entre sans frapper, en ivrogne que je suis.
J*

* *'

,.

Dans une baignoire· de v~rre Altovsky délasse sa nudité
-violette.
Il jette l'Action Française et me sourit affectueusement
de ses yeux méchants. Oµ dirait qu'}l m'aime bien.
cc C'est très reposant, bâille+il ; j'ai un gros travail à
.expédier avant huit heures du matin, pendant que vous,
Monsieur le Millionnaire, dormirez paisiblement. C'est
pourquoi, cher Monsieur~ je ne vo:iis prie pas de vous
asseoir. J'attends des amis que certains de vos amis voudraient bien -connaître. &gt;&gt;
!

,p

,.1.; :, :)

li

*

* *
Mania la chatte 'blanche de 'Nicolas A?uto'crate des Rus,.
sies lape l'eau de la baignoire à peti~s · ,o:ips discrets.
Altovsky aspire une bouffée et, me visant au front, lance

PROJECTIONS OU APRÈS-MlNlJIT A GENÈVE

443

sa cigarette. J'aime son rire de jeune roi et ses dents tranchantes qui luisent. Ses vives mains spirituelles _caressent
Mania qui s'offense.
Cette coquine a assisté aux mystères des Croyantes
Nues ! A propos il faut qu·e je vous montre le fouet liturgique ~e Grigori le_ma1tre aimé de notre Impératrice. »
Marna saute sur le lit. ·Elle joue avec les cordons d'un
gros dossier. J'épelle ces mots gravés sur le carton noir :
cc

Pétroles. Sassoon. Fayçal.
***

Sur le Stei~way il y a· les portrait~ dédicacés du grand
rabbin de Cracovie de Lloyd George et ae Charlie Chaplin.
Dan~ un cadre d'or massif ornéJ dé cabochons byzantins
sount la Grande-Duchesse T ... , admirable blonde en costume de cour.
cc Une femme d'élite, soupire le bolchevik, et quel puissant coup de reins ! Dites-moi, · voulez-vous arrêter Moscou qui bavarde ? »

U ni'i~dique un récepteur Marconi-Matley 'déroulant son
ruban Ïmprimé sur un fautetiil américain creusé de nombrils.Ji dit : "
_ &lt;~ 1:c~itché °:'embête. T~us m'embêtent, tous bavardent.
Qu est-ce que Je fiche avec cette bande ? »

Il regarde s~s belles mains crisRées de violoniste.
' ·
&lt;ç Je suis si intelligent. Si intelligent. Si fatigué. Et mon
âme _est ti;-iste, triste cette nuit. Ah l je ne sais plus rien.
Tout est sottise, tout est folie et poursuite du vent.
,
&lt;c Ce télégraphe m'ennuie. Tourne la clef de cuivre mon
.
'
,
petit. »
J'obéis et les mignons hoquets s'arrêtent.

La voix d'Altovsky. se fait dure :

_
« Allez vous coucher maintenant. Vous êtes de la race

�444

LA NOUVELLE REYOE FRANÇAISF
PROJECTIONS OU APRÈS-Ml "UIT A GEXÈVE

qui dort la nuit. Ne soyez pas trop communicatif avec v s
amis, demain. »

•••

Mon frère est dans ma chambre ; il vomit sur les serviettes glacées. Accolades sans précision. J è sonne pour
qu'on nettoie le lac de caviar sur le tapis.

•••
Réflexe du bouton pressé la femme de chambre entre
avec un sourire prolétaire. Mon frère la prie gentiment.
Les doigts pourris de sommeil défont ~e co~don de la
jupe. Quand ce sera fini, la jument des nches ira tourner
autour de la mcuJe sans fin.
Europe aux tendres yeux civilisés.

•••
Après tout je m'en fous.
, .
,.
•
Les garçons se lèvent. J'entends l as~irate?.r qu ils trainent. Ils le détachent avec peine du tapis qu 11 suce. Leurs
chants murmurent les départs pour les hauts pâturages, et
les fiancées plaquées de rouge 5ain qui suspende?t les
fleurs aux feutres des jeunes hommes. Dans le coulOU' que
parfume Guerlain, l'écho répète le torrent qui gambade
dos courbé.
Après tout ces domestiques n'ont qu'à être riches.
., .
Enfin je ne peux pas réformer le monde parce. que J_ at
quelques millions ! D'ailleurs la livre a encore baissé hier
matin.
Et puis quoi ?

•••

Mes oreilles sonnent et je m'en vais sous les draps vierges dans l'ailleurs. Ma tête résonne de paroles absurdes,

44 5

d'actes impossibles, de sorts et de beaux po mes suicidés.
Ma tête barcole, je ferme les yeux et j'entre au milieu de
feunier tu dors et j'ai un peu envie de vomir, Maman .
Je balance, je frissonne, le navire tangue.
Les étoiles dansent dans le hublot, montent, descendent,
mouches qui zigzaguent immobiles. Garçon, un soda. Pauline tu es loin. La T. S. F. pleure là-haut. j'ai chaud à la
figure. Pendant que l'orchestre fera danser et jouir discrètement les filles soyeuses des consuls, j'irai me rafraîchir
sur le pont où tourniquent les Anglais qui posent calmement leurs triples semelles de caoutchouc, en possesseurs
des mers. Je regarderai le mât hésitant qui cherche et
pointe son étoile.

Malgré la tempête, l'héroïque stewardess apporte le cacao
marinai.
Beurre en coques distinguées ; six confitures dans les
cristaux nets; croissants qui font la résistance feuilletée
puis livrent le tiède mastic beurré de leur chair. Courrier de
mes banquiers qui me prient de croire à leur profond
respect. Illustrations anglaises : portraits de mes amies qui
se fiancent.
Jouissance des pardons que la société accorde à ses
élus.
Bain avec la caresse de la douche sous-marine. Un Bernois travaille la pâte hébétée de mon corps et parle des
Landsgemeinde. La joüe orvégienne aux cuisses d'acier
me frictionne honnêtement. Le ténor me rase avec des
prévenances, des craintes, des surcroîts et des raffinements;
sa troisième lame est une aile de mouche qui stride avec
beauaoup de dévouement. Nous arrivons ce soir à Jérusalem, crie-t-il de très loin.
Je sors, laissant un souvenir de lavande.
Le « Sphinx&gt;&gt; s'égare dans les brumes du lac de Genève,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

. .
~
mal ré les efforts d'Altebbs et de Webbsky,cap1tames_ apr .
Die!. Léon, jeté par-dessus bord, s'accroche à la croix qui
flotte. L'Isolé criant Papa! avale une gorgée.
Une barque lente emporte un Sauveur aux yéux crevés.
Moi je vais au Crédit Suisse prendre un nouv_eau ~arnet.
.
. un ch'eque a, Pordre
du Bureau de
Je signerai
r •
. .Bienfa1s.mce.
d
Je me déclarerai. homme bon et je ressenttra1 une gran e

446

paix intérieure.
•
ille
Le chèque sera de cinq cents francs, ou de cmq m
francs ou de cinquante mille francs.
. . .
.
. Ça m'amuse de ~ien ré_ussir le~ .zéros, Jolis ronds qm
réjouissent l'œil et qU:on fait sans difficulté.
ALBERT COHEN

REFLEXIONS SUR
LA LITTERATURE
RENOUVEAUX QUAND MÊME
Il est inutile de dire une fois de plus que la figure actuelle de
la France n'est pas tout à fait ce qu'en attendaient ceux qui sont
habitués à lui voir occuper unè place éminente dans le paysage
universel des idées et des formes. D'autant plus inutile que je
ne suis pas de ceux qui s'affectent et se lamentent, à ce propos,
outre-mesure. II y a mieux à faire. D'un côté nous avons avantage et intérêt à repérer les points saillants de cette figure, à
l'obtenir, comme une réalité géométrique, en l'engendrant par
la pensée. D'un autre côté, nous avons lieu de la considérer
comme une sorte d'écorce, de carapace un peu dure et un
peu lourde, imposée par un certain élan vital de défense, et à
l'intérieur de laquelle s'opère l'évolution qui, si elle trouve des
circonstances un peu favorabfes, donnera demain une figure
plus souple, reportera en charpente intérieure le calcaire qui
durcit aujourd'hui à la périphérie son mur défensif. Il est
ambitieux et d'une facilité dangereuse de penser et de parler par
générations, et de prétendre dessiner, ce qui est une des grandes
tentations de la critique, un crayon de la génération qui
vient. Tout ce qu'on peut faire c'est d'y reconnaître, plus ou
moins fragilement, certaines éq-uipes, gui impliquent ou impliqueront des équipes adverses, et de pressentir la nature, le
terrain, l'enjeu, le public des grandes parties.
Pour le critiqne qui s'efforce à penser ainsi par équipes contemporaines, par déroulement régulier et naturel de la durée
sociale, un hiatus, un gros trou apparaît aujourd'hui, et plus
expressément cette année 1922: c'est l'absence de la génération

�LA ~OU\'ELLE REVUE FRANÇAISE

4~

·

t

.
roche de la trentaine, et qut ser
capitale, de celle qui app h à I machine sociale, constitue
généralement d'arbre de co;c e
\ effectif et du renouvelle-

r;!:

proprement ~~;;~m;a:ché:
;rès radicalemen~ n'en a
m:nt. L~ gu
.
affl.i é souvent de tares physiqu~s ou
laissé qu un moignon,
~ . e t de dépasser la vingtième
d
1 L · u es filles qm v1enn n
mora es. es 1e n
de maris (ni mtroe e
·
euvent pas trouver
année, et qui ne p
r orrespondant normalement a,
danseurs) d'un âge _mascu m c
·eux que les critiques. La
•
,
erçoivent encore m1
leur age, _sen ap. d "t à cette génération est occupée tant
place qm appartlen rai d é .
qui ont gardé une soubien que mal par des quaèra_g na1resens d'une maturité excep"t ou par de tr s 1eunes g
d'
plesse espn
,
. le exige
. que 1e renouvellement s'accomr- ·
tionnelle. 1.-.1 vie soci~
d
ê
mais dans des conditions
'l 'accomplit tout e m me,
Il
1.
p isse, et I s
d'
. 1 ce faite à la nature des âges.
anormales et au prix une v10 enù ette amputation des jeunes
ue l'Allemagne, o c
bl b .
sem e ien
q au moms
. auss1. corn piète que chez nous, . en
été
l
c asses a .
défaite et le chaos intérieur
ffr ausst gravement, et, 1a
"d bl
sou
e
s'ajoutant,
éprouve des dïncultés
i '
.. encore plus form1 a es que
nous à reprendre son profil d éqmhbre.

•'

1 'à cette exigence des choses, à cette
li est donc nature qu
.
ens soient amenés à
lacune de durée sociale,_éde trècsep1et_1unon~e1Te Les jeunes filles
une matunt ex
· ·
. . .
d
répo~ re par '
as fra ées et déplorent l'ins1go1fiance
intelligentes n en sont p
ppnt eut-être tort, et en tout cas
de leurs petits danseurs. EllesCo 1uiqui épie avec sollicitude les
.•
est plus heureuse. e
.
.
la critique
. d. t rs de renouve 11 ement français ' celm qui se
signes m ica eu
. d F
de Pompeï pour entendre
fait le doigt levé et l'or;~:e :oc~~l:e couler, celui-là trou-çera
l'herbe pousser et la d
1· es publiés à peu près ensemble
d'" térêt aux eux ivr
.
beaucoup ID
Alfred Fabre-Luce: sous son nom la Cnse
cette année
par
et M.sous 1e pseu do nyme de Jacques Sindral, la
All .
des
tances,
'
' . Ce
'est pas que l' un e t l'autre soi ent par euxVille Epbemere.
n
. .
. ue ·e me propose de
êmes d'une originalité saisissante, ~l q
l R. b d Ses
m
.
b -Luce un Galois ou un im au .
découvrir en M. Fa rel
d s une équipe. Mais l'auteur a
deux livres prennent p ace an

IBPLEXlONS SUR LA LJTTÉRATORE

449

dépassé, parait-il, d'assez peu la vingtième année, et la conjonction de deux ouvrages si différents nous apporte peut-être
quelques lueurs sur la tranche de génération qu'il pourrait
représenter.
La Crise des Alliances est, en un très gro volume, un « essai
sur les relations franco-britanniques depuis la signature de la
paix ». Il est publié, sous deux couvenures différentes, à la fois
dans deux collections, dont il importe ici de marquer le caractère. D'abord il fait partie de la Bibliotbeque de la Société d'Etudes
tl d'111/ormations économiques, que connaissent bien ceux qui
s'occupent de questions actuelles. Cette société se rattache au
puissant et riche Comité qui a fait les élections du Bloc National
et qui contrôle une bonne partie de la presse politique, le Comité
des Forge . Elle en constitue à peu près le bureau d'informations. Le livre de M. Fabre-LuCf' parait, en second lieu, dans la
collection Politeia, bibliothèque de pensée et d'action politique,
publiée sous la direction de M. René Gillouin, et qui se propose de « fournir à l'esprit public français, sur les grandes
questions d'intérêt national, européen ou mondial, une documentation sûre et de fermes orientations ». La Crise des
Allianw a semblé, du point de vue de nos dirigeants industriels
et financiers (le groupe Stinnes français) et du point de vue du
Corpus de raison politique actuelle que cherche à composer
M. Gillouin, constituer un exposé raisonnable et utile de nos
relations avec l'Angleterre depuis la paix~ Versailles.
C'est là un sympt6me à noter. L'esprit libre dont témoigne
le livre de M. Fabre-Luce prend une valeur, et une valeur
nationale, sur Je marché. Les métallurgistes et les financiers
commencent probablement à voir à quel point les manches
tournoyantes des avocats peuvent obscurcir l'horizon d'un pays.
Qu'il y ait quelque part, et de bureaux à bureaux, des procédures ~crites, des dossiers, des plaidoiries, que tout cela s'accompagne d'éloquence, c'est fort bien : il n'y a aucune raison de
blâmer ceux qui font consciencieusement ce métier nécessaire,
et il y a des raisons de les approuver quand ils servent bien les
intérêts matériels du pays. Mais un pays où la serviette de
l'avocat s'élargit jusqu'aux étoiles, prétend à un pouvoir spirituel, et où la presse finit par y tenir presque toute, ne tarde pas
à prendre la figure d'un homme fort mal nourri. La Conférence

29

�LA 'NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tle Washington, qui nous a fait per.dre kt _face _en Amér!q_ue,
nous aura rendu au moins -OR grand serv1oe s1 nous faisons
dater &lt;l.'elle, pour une période un peu longue, le krach spirituel
de l'avocat. &lt;&lt; Cest une expérience assez attristante, dit M. Fabr.e-Loce, que de relire de vieilles coU~tions_ de joum:ux français
et britanniques. Les deux nations se sont ignorées a t_ra~ers ie
temps, chacune se persuadatit d~vantage de ses è0nv1~t1011s et
-s~sourdissaot de ses pr-0préS daml:l\tts., 'fDa presse smt fidèlement l'opinion, qui elle-mém-e :re/lete la·p_r~se. Deux miroirs,
'Se réfléchissant fun l'autre, ae'.montren1 .qüe le n~nt. »
Cest de ce néant qu'il faut-sortii:. ,Ce mois .d'août 1922, l'-édîtorial &lt;l'un des plus grands jourt\.allX français appelait M. Keyne~
le chef du défaitisme européen. Celui qui réfléchit .à cette
-expression éprouve la iensation assez nette -&lt;le Ge que peut
-être l'essence même .du néant, du néant .d'opinion et du néant
,de 'presse. Un homme intelligent ·,qu_i _li.t, pense, voyage) et
q\li profo$serait sur M. K-eynestme -0p1n1on.de ce ~enre, ne se
Tencontre plus. Le livre de M-. F;abre-Luce 'llOUS- fatt ~ucher du
-doigt l'évolution qui s'est at_complie en Fra~oe tlepms les G_&lt;msë,quenœs Ecvnemiques de la Paix. et--que•trms étapes ncrns aide-

raient à jalonner.

.
.
L~ pre-mière rfaction fran~aise•a- co'~~ér~ prendre le irvre de
"M: Key{les pour un pfai_d~t! ·-« d~~~tiste )&gt; et_ à le réfuter .du
-poi.nt,d-evue .de -l:a victo1re.ftes 1mheux ôfficiel~ engagèrent
immédiatement M. R~phaël-Get&gt;Pges ,~
rà, écnre une Juste
.p04 .que préfaça M. Poi:nèar.é, et qui s'e.t enfonté_e bien vite
·dans 1' ob&amp;eurité. De son ot:Jtf M. Tard~, dans son livre .a.pol~
gétique •sur la Pai~, préfa.cé~par M: Giem~nce~n, plaida, oontre
M. Keynes, qu'&lt;il avai..t tr-0uvé corom.e.adversaue dans tes tom-missions de 1919, la caùs!t de 1'mfaifübiUté versafüaise.
Les réalistes sientireat .que·ices, pfai.dt&gt;y.et.s., s1. vite dégonftês,...
"Re signifiaient rien, que M. ~eynes- ét~it w fort h~nête
homme, qui -&lt;lisait ce qu'il-pei.fsait, .du iJ(llht_de vue ~n~hm, et
-qn•u devait nous ex.citer à p.odu.kè,. non wntre lui, mais_ci s?n
-image, le point &lt;le vue français, com~a~é ?3-r notre lust_o1re
et notre ,géographie. Point de vue p_6 hnque comme cehu de
l'Angleterre est économique : .de là le livr~ _si remarquab~e de
M. Ja-cques Bainville sur les Censéquenoes po~~UJIWS àe la Pai:, au
sujet duq-ueî j'essayais i1 y a deux -ans, 1c1 même, de faue le

*,

fflLEXIONS SUR LA. LITTÉRATU.J.E

451

point. Plus t~rd c'est sur :le terra.in même de M. Keynes, et en
.acœptant plemement les termes anglais en lesquels se pos.ait le
p-roblème de la reconstruction
économi.que -Lle J'r
s'
,
-1:,1Jrop.e, q11,on
est préoccupé -d apporter à .cc problème une solution française.
Le C
Celtu_6
· pl'i:;S
1.
. .de la Fnwœ à Gin.es !l:om:bait 'de plu.sou ·mOin§
au omit~ des Forges. On co_mpt'&lt;lit ni,r fi'!lfluence à l'étrange,
cet ouvrage, dont la pà.rt1e.-critiq11è. était fort r:emarq~b1
On a été. ~u._ ~'ailleurs. ces1)600don.ymes,ou.t MD _asp&lt;!~t
,re.s~oH
-hmttée; de &amp;Ociété .ancrn'1:M,.
,,.:..~ ~op..,..
· 41=
. . ~ ab1hté
. ,
J·~ , de 1,.,.,,,,n
-qt11 ,i.ac:ite-a_- ~a méfiante et ne .c onvient guère au fair play du
combat -poht1que.
Le livre de M. Fabre-Lu.ce et ,d:antres nw:iifestati-onJ; -a~lo~ues marq.ueraient"1.me troisième pértode t après Ja niéthode èe
n_poste e~ la méthode_de thèse la méthode.du dialogue. j'allais
~m: du d1al(bgue &amp;Gcrat1que. La ~~trµ.ction ioteJleçttU!lle de
l E\uope ~.e ferà, ~1:ne &amp;li cecons.tructipn économique, p,ar la
c-01labora~ou. Mais sa ce~e i$telligooce noullldle i,w.pJûp.it $Ille
~~Bab~ration, ,)a .coUabora.twn elle:.même doit commencer par
1mtefüg'€nce :-cer-cle-Boo' videut.t1,1ais fürorul, Ceu.x qui, pendam 4uatre ans,- se sont résignés de grand -eœur ,à ne pas cper-cher -li. e-0mprendre, d-ans la. vie militaire ,où eléJ;ait le mot
d'ordre, ont pu tr--0uv.er, et-tr.ouvenLencore~ dam; Li vie dtile
leur plus gram! p1ahür ~ comprendre. Mai.sp0ur J~s m011omane:
.du bleu hofizon, du khaki, 011-.du. feldgr.au, cb.~rçh~r à com.-p~ncite c'est-déj,à donner à S,l])Il es.pr±t:ua clinamen « d.éfaitiste »,
Rten _de ~~us instRlcti~oe. f.amtc~oisme &lt;le l'édit-Qria} doit j.e
pàda1s. Lage d.eM .-fa:bte-LaœMpermet-a.'l,l. 111_p;ns)d€ -négliger
1e mot ~ le r~r-O'Che: ide d~!sme !:-OmtRe n~s négl~eon$
ceux de iansém$m~ ,de·péhg1ani.sme..et .de,mtciisp1e. « Le liv.re
-que nous vetwns .d!éciiœ -dit-il., •5!adn;$1ie iaJJx. .fJ"ançai~ ef aux
étr_angets. Pour avoir .cp:iel.qtœ iiiftnen_.ce l&gt;ill' ~~ux 1 ci il ,i 0 ;,d' b
'
• i:i ..,..
ord -entrer da~s leur p.oint ~ 1rne, :Far uu ~fo.n de eS)"!l;Bp~~
1lue. Poot" être ut1ie J• .ceuir-ià, :d dt&gt;it s ' ~ d- dfoon..cer $1$!$
eneur,s françaises .; Les ~ritiquirs"fln, pJt&amp;û .som defr s~c-e:stions
pour l':rven-ir. J)
;,
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œ

t

!

Sympathie avec l'inferiocitntur, criti4ue d~ JiM pri&gt;prei
erreurs, séntiinent d'un p:rofit ~11d de boD.1)).ef@son~ no~s
oa-~ ameué à modifier notre point d.e vue, ,cp!l~afoa ~ 6 J,i
'recherche du 'Vrai, toute :iette .dialectique · so~~tiq.ue fiµit p.af

�45 2

•"

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous apporter, bien souvent, cela même que nous n'avions pas
expressément cherché, une conversion de l'adversaire, ou, du
moins, une modification de ses idées parallèle à la nôtre. L'histoire politique, intellectuelle et morale de la France, c'est, en
même temps qu'une lutte, un dialogue franco-anglais, francoallemand, un dialogue que nous devons chercher à élargir. Et je
sais bien que cela a ses limites, et que la planète, en 1922, n'est
pas un jardin d' Academus. Cest une multiplicité de carrefours
où nous sommes toujours entre la guerre et la paix, et ou « ~e
pas chercher à comprendre » marque toujours la direction de la
guerre. Comprendre les choses, mais aussi comprendre les
hommes, comprendre les nations. Thucydide était une admirable lecture de guerre ; Platon ferait une de nos meilleurs lectures d'après-guerre.
La Crise des Alliances, appuyée sur une documentation que la
Sociité d'Etudes économiques mettait à pied d'œuvre pour l'auteur
(forme de la division du travail qui deviendra de plus en plus
indispensable à l'histoire contemporaine) nous fait suivre,
d'une manière d'ailleurs un peu distante et froide, en nous invitant à y mettre de la vie plus qu'à en trouver, le dialogue
franco-anglais pendant ces trois ans. Un dialogue où on ne
parle pas, des deux. côtés, la même langue, ce qui nous fait
saisir l'utilité de ce que M. Fabre-Luce appelle un lexique politique. Le rôle utile de M. Cammerlynck le tente : Socrate se
vantait d'ailleurs d'être un bon entremetteur. C'est ainsi, dit
M. Fabre-Luce, que « les mesures de contrainte militaire contre
l'Allemagne, que nous appelons sanctions, sont couramBJent
caractérisées dans la presse britannique par un terme de guerre:
invasion ; les Anglais refusent l'expression jwidique, parce
qu'ils nient la réalité du contrat. De même, l'idée de la compensation des dettes internationales se rattache dans leur esprit
à l'idée de l'égalité morale des combattants... La géographie
suffirait à expliquer la différence de ces conceptions. Mais elles
expriment aussi un désaccord philosophique. » Dialogue, définition et analyse des termes, mises à nu des ressorts psychologiques de l'interlocuteur, tout cela me paraît la bonne méthode,
qui a besoin de temps pour donner ses fruits : le temps
dénouera ce qu'il a, par la nécessité de l'apprentissage et des
erreurs, contribué embrouiller. Mais il va de soi que tout cela

RÊFLEXJO . 'S c;uR LA LITTERATURE.

-H3

n'a qu'une fonction préparatoire et que le rôle de l'action
commence là où celui du dialogue et de l'examen finit.

Presque en même temps que son livre historique M F b
bl"
. a reuc~ p.u Je, .~us 1e nom de Jacques SindraJ, un livre, la Ville
!Phmtere, qu tl nomme un roman, et je ne vois nul inconvénient
a ce mot : on appelle en effet roman au1·ourd'hu1· no
J' é ·
• ·
'
,
Il pas Un
g~nre it~ ~aire, ~ais .~n niveau de base de tous les genres littéraires, ou il s~fiit qu il y ait de la durée et des noms propres. li
ne s~ p~sse nen dans ce livre, sinon qu'un jeune diplomate
anglais aime une femme, une belle poétesse, la quitte pour une
autr?, la reprend, peut encore la quitter, etc. ..
~ un s6jour à l'ambassade de Rome, le jeune attaché ne
retient que la sensation amêre de la vie éphémère, de la ville
éphémère. Attaché anglais mais l'auteur de la C . d
AU,
.
nse es
(m tt rons-nous sur
J'é ,anus
· b n aurait
. pas écrit ce livre distin!!Ué
1:&gt;
p1t ète le pomt d'ironie ?) si sa nature et son éduc·uion n
co~portaien~ ce bil~i~e franco-anglais, ce lexique se~timent~
qui manque a la polthque, et qui trouve aujourd'hui dans tout
un cercle, de M. Maurois à M. forand, sa formul; littéraire
~on seul:ment bilingue franco-anglais, mais bilingue français :
. n ne s étonnera pas que ce livre de jeunesse décèle des
mflu~nces marquées : rien de plus curieux que d'y voir celle de
M. Gide recoupée par celle M. Giraudoux.
_Comme M. Marcel Proust a renouvelé dans l'expression littéraire le monde des sentiments, M. Giraudoux a renom·elé le
monde des images. Depuis trois ans son action sur le style et
:ur ce .qui, derrière le style, atteint aux profondeurs vinn;es,
ppara1t
~1 . Ja1oux
br . partout. Même des aînés y viennen•.. J.V
P~ iait ~écemment dans la Revue de Geuève un « roman »
giraudou1sant fort agréable : l'Ami des jeutus Filles. M. de Mio:andre es~ aussi touché. Et quand on songe encore à M . .Morand,
n pourrait presque parler d'une école de la rue François-Ier
(d_ont quelque Pierrefeu nous écrira peut-être le G Q G) La
Vill E l
· · · ·
. e P~émère a dû être écrite sur du papier à en-tl!te
diplomatique.

L

Le « romàn » est dessiné par un cercle fragile et étroit . Mais

�LA NOUVELL\! REVVE FRANÇ."llSE

dans l'intfaieur de ce cer'1e il é late d'une perfection qui
ciiarme, qui étonne, qui inquiète. Je songe devant cette préco~
cité à Un Homme Libre et au Vo)'age d'Urien. Ce jeune diplomate, cet élève des Sciences Politiques, devait achever déjà, à
seize ans, comme Suret-Lefort, toutes ses phrases. Achevées à
la française, d'un trait net, coupant, non avec cette mollesse de
peupliers frais et de praiti mouillée qui nous plaît d2.ns les
phrases de M. Girau.dou."t. Le tyle e t peut-être un homme,
peur qui la valeur est faite de limites. Archie « ramenait la
conduite de la vie à une pclitique et à une !!$thétique : &lt;lem,
domaines radi4:alement hétét0gènes - l'un où tout était Po sibilité, contingence, où l'on vivait de compromis, où la réussite
justifiait l'ac.tion, - l'autre où tout était obligation, vigueur,
conventions sévères imposées à l'homme par lui-même, qui
moulaient son génie, lui résistaient et le forçaient à combattre.
Ce royaume ie l'esthétique, c'était la part sacrée de la vie, qu'il
fallait enclore et protéger, et qu'il fallait mériter parle travail.
li y avait ainsi deùx hommes en lui : l'un tra aillait avec ses
frères humains pour assurer l'organisation matérielle de l'existence; l'autre, récompense du premier, était anti-social, rebellé
contre les conventions, isolé dans le commerce des idées,
mais pareil à un Dieu qui pose ses lois et leur obéit, et qui se
meut dans l'absolu &gt;.
Evidemment les lois littéraires auxquelles obéit M. Jacques
Sindral ne sont pas toutn posées p-.i.r lui, et nous de vinons les
lectures d' Archie. Mais nous trouvons aussi une expérience
étonnamment riche et aiguë, qui se ramasse en formules sèches
et brillan es, et derrière laquelle on eent, comme chez les
grands juifs allemands, Marx, Rathenau, une habitud héréditaire de papiers de banque, de fortune sous le plus mince
volume. Et avec cela cette netteté et cette clairvoyance de
moraliste français, qu'on reconnaît si fot1 chez Marcel Proust.
Lisez le portrait de l'ambas adeur, et celui de la poétesse sUl' son
trépied delphique : un peu ironique et sec, celui-ci, entouré
d'un trait qui parait l'informer et qui, aussi, le déforme, pcrspic;icité agile qui trouve ses limites dans nne déficienc.e sentimentale, dans un refus de ce qui n'est pas le politique et l'e,thétique.
Les deux livres sont bjeo du même aut ur. La. Crise des

RÉFLEXJONS SUR LA LITrÉRA TORE

455

Alli~11ces, excellente partout où M. Fabre-Luce nous débrouille
le dialogue _de~ deux pe~ples, et ~resse le lexique de leurs deux
langues'. fa1bht dès qu 11 se croit obligé de dire ce qu'il aurait
fallu f~tre et de nous donner une conclusion positive. Rien de
plus util_e que ce_tte pensée pour rendre possible, quelque part,
uo_e action écl~trée,. m~~ la division du travail oblige d'ordinaire u~e dest10ée md1V1dueUe à choisir entre cette clarté et
cette ac~on, et, pour M. Fabre-Luce, le choix me paraît fait.
Le Co~ité des Forges n'a pas encore trouvé son Rathenau, et si
le~ éc:1.ts de ~- Jacques Sindral vaudront mieux que ceux de
Disraeli, Archie me paraît exactement tourner le dos aux héros
de :oman en qu! ~ord Beaconsfield a figuré sa destinée. Au
moms, dans le spmtuel et l'esthétique de la France une place
comme celle de M. Maurice Barrès est-elle peut-êtr; à prendre
~t ces deu~ livres, écrits avec tant de talent à l'âge environ d;
l !fomme Libre et de la campagne électorale naocéenne nous
aident
·
·
'
, _un peu •à.. 1magmer
-ce genre de successions imprévues.
Il
est d ailleurs bien rare que nous imaginions ce qui arrive.
Al.BERT THIBAUD.ET

�CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHRONIQUE DRAMATIQU E

THÉATRE DES ARTS : Natchalo, pièce en 4 actes, de MM. André
Salmon et René Saunier.
On a joué, la saison dernière, au Théâtre des Arts , u ne pièce
de MM. André Salmon et René Saunier, ayant pou r titre :
Natchalo. A-t-elle eu du succès? Je n'en suis pas très sûr . C' est
pourtant une pièce intéressante. Elle a pour sujet les •débuts de
la révolution russe. Natcbalo, dans la langue russe, cela veut
dire : le commencement. C'est le commencement, ce sont les
premiers faits précurseurs de la révolution que nous montrent ces
quatre actes. Ces diables de Russes sont des personnages si bizarres que la pièce en prend un certain pittoresque. Il semble bien
aussi que les personn ages principaux soient à la ressemblance
de personnages réels: 1° le jeune officier, dévoué en secret à la
cause de la rév6lution et qui continue à jouer son rôle de courtisan auprès d'un grand duc aveugle sur les événements qui 1 e
préparent ; 2° le peintre officiel Arcade Dim itrievitch, apôtre
froid, rigoureux et cruel de la grande cause; 3° son élève, la
jeune et belle•Daïcha, qui se fait, dans l'intérêt de la révolution,
la compagne de débauche du même grand duc, employant à la
propagande l'argent tiré de lui ; 4° le commissaire du peuple
Tchérébérébine, qui parle toujours de s'inspirer de la grande
révolution française ; 5° enfin le Français Delann.oy, être généreux, enthousiasmé par lès idées nouvelles et qui voit dans la
révolution le réveil et le salut d'un peuple longtemps opprimé.
Les auteurs sont deux écrivains de talent. On peut penser qu'ils
n'ont rien faussé ni exagéré dans un intérêt dramatique. Nous
avons donc là un petit tableau de la révolution russe, au moins
à ses débuts.
C'est un grand sujet la révolution russe. lntéresse-t-il encore

457

beaucoup? Encore une chose dont je ne suis pas très st'lr. C'est
si loin, la Russie ! On est si mal renseigné ! Il y a si longtemps
q~•o~ -par!e de cet événement ! Nous n'aimons pas beaucoup les
h1sto1res a longs développements. Si nous sommes curieux,
nous nous lassons également très vite. Il nous faut sans cesse"de
nouvelles histoires pour nous intéresser et chaque histoire
nouvelle efface celle de la veille. Je crois bien aussi que nous
avons acquis une certaine méfiance pour tout . ce qu'on nous
raconte qui se passe là-bas. Naturellement, il y a toujours les
grï_houilles, ou les gens passionnés, ou les bonshommes qui ne
voient au monde que la politique comme s~ils y avaient part et
pouvaient faire quelque chose. Ceux-là vous ont -des airs de
savoir vraiment ce qui se passe là-bas. Le matin, ils se précipitent sur les "journaux. Ils prennent pour paroles d'évangile ce
qu'ils lisent là. Quand on apprend tous les jours que tantôt tels
journaux, tantôt tels autres, ont touché à certaines caisses, lors
de tel ou tel événement politique, pour fabriquer da_ns l'esprit de
leurs lecteurs telle ou telle opinion nécessaire, le spectacle de
çes dupes bénévoles ne manque pas de comique, non plus que
leur assurance à parler de la révolution russe comme si elle se
passait à Juvisy et qu'ils soient allés, entre leur déjeuner et leur
dîner, se rendre compte de ce qu'elle est dans tous ses détails.
Le lecteur voudra bien m'excuser. Je n'ai ni cette passion ni
cette jobardise. Il y a des gens que cela occupe de savoir ce qui
se passe eu Russie, en Pologne, én Tchécoslovaquie, en Grèce,
en Turquie, chez les Hottentots, au Pérou, à Pékin ou chez les
Lapons ? Grand bien leur fasse. Moi, je m'en moque parfaitement. N'y pouvant rien changer, je m'en désintéresse au-delà
de toute mesure, et n'ayant pas la passion politique pourle pays
~ans lequel je vis-, je ne vais pas l'avoir pour des pays où je n'ai
Jamais été et où je n'irai jamais. Mon indifférence n'est pas absolue, néanmoins. Si je n'ai pas d'opinions, j'ai des préférences.
J'ai cela de mon fauteuil, comme un homme qui n'a jamais
voyagé et qui probablement, maintenant, ne voyagera jamais.
J'ai de la sympathie pour les Anglais et pour les Allemands. Les
Espagnols me sont odieux pour leurs courses de taureaux. Je ne
crois pas que les Suisses m'enchanteraient. Je n'ai pas d'opinion
sur _les !taliens. Les peuples du Nord m'attirent peu par leur
puntan1sme et leur rigueur morale. Je n'ai pas du tout envie

�458

LA KOUVEllE &amp;EVUE FRANÇAISE

d'aller en .Amérique pour voir des maisons à trente-six_ étag~Les Russes sont pour moi des gens d'un autre â_ge· J~ n~ P,larns
pas du tout les no-bles russe~qui se- trouvent aurourd hot depossédés de leur fortune et plllil ou moins, exiiés. Ils ont ét~Jes
premiers à soubaiter la guerre et à s'en réjouir. Q11and on JO~e
une partie, il y a le risque de la perdre. Tous les .gens clai_rvoyants savaient que tout.e guerre _qu'entreprendrait la, Russie
fournirait une occasion à la ré.volutton. Pour nu part, c_e~t un~
chose que je sais depuis quinze ans. Tant pis -pour l:s n1a1s ~u1
ne s'en doutaient pas, étant les premiers intéressés a le savo~r- .
SQ!ume toute, comme on le voi:t, je suis assez dénué de n.anonalisme. Je m'intéresse à la fois à tous les peuples et à aucun,
y compris celui dont je fais partie. Il y a pourtant deux: peuples qui me sont can:émenrai1tipa.tbiques. ~e sont !.es Grecs et
les Polonai.s, les premiers pour leur fourbene mégal_om~ne, _les
seconds pour leur nationalisme bystêrique. Elle éta1t tres bi~,
la Pologne, comme elle était- avant 1~ guerre . Elle _mettait
son hystérie dans son art. Cela _donmnt de~ choses mtéressantes. On s'es-t mis en tête de llll donner ta liberté. Belle op:·
r-ation ! On a créé là un joli danger. Pas un pays au monde o a
toujours plus mal usé de la liberté. Ce n'est pas une découverte
que je fais. La remarque n'est p~s neuve. C? □ la :ro~\fe déjà dans
Les LeUrts persanes. Ce que nous voyons au1ourd ~u1 de la Pol~gne redevenue libre ne la dément p-as. Ces gens-la, les P~lona1~
et les Grecs, mettraient le feu à l'Europe toutes les semai~es, si
on les laissait faire. Ils devraient être tenus en garde séneuse-ment comme des enfants qui ont la rage de jouer avec des
allu~ettes. Cette partie de ma chrnnique est écrite depui~ un
mois. Je pique une phrase ou deux au sujet des su~cès qu~ v1~nent de remporter les Grecs. Une fois d:e plus, ils ont appns
qu'on se brûle quelquefois les doigts en ,vo~lant m~ttre le feu.
Quelle galopade, Seigneur, du côté de l_a mère l C est la première fois de ma vie que je m'intéresse à une guerre et que le
vaincu me fait rire. Je peu,x rire ... J'ai- assez de choses qui me
défrisent dans la vie d'aujourd'ht.Û, politiquement parlant. Une
entre antres, c'est de voir ce qu'est devenu Paris depuis laguerre
et surtout depuis la révolÙtion russe. On va 111'.accuser peut-!tre
d'une certaine étroitesse d'esprit en cette matière. Cela se peut
bien, quoique ce soit plutôt une question de godt un peu

CRW 'IO.tJE DRAMATIQUE

459

difficile. Je ne. suis pas 11.Cin plus aveugle sur mes contradictions.,
Di.en sait si fe me moque d'être Français plutôt que n'importe;
quoi d'autre. Je me le dis souvent ; je suis né ici, j'aurais pu
naître aitleurs. L'un ou l'autre,. je ne vms pas ~u'il y ait de quoi
en être. spécialement 6.er~ Cest L'homme 9ui compte~ non pas le
citoyen. Je campreuds qu'on soit.fier~ à la rigueur, de, ce qu'on
a choisi,. ·rnulu. Mais ai.-je choisi d'être FWJ.çais, l'ai-je voulu ?
Alms ?... Autant être :fier d'être brun. plutôt q;utrbJ.ond, ou blond
phi.tôt que brun. Il y a; peut-être quelque part des sauvages qui
me plairaient beau.c.:oup, avec fesquels- je m'enicnrlrais fort bien,.
et te rw.contre à chaque imitant de.s Fraai;ai, qui me font borreur. N'empêche que j'ai ungoftt médiocEe pour les étrangers.
J'aime bien chacun che.z soi, tout comme j'a.ime bien, dans ma
vie b.lbitueUe, rester chez moi sans aller chez personne et que
les autrés restent -également cbez ..eux sans-venir chez moi. Quevcntlez-vous? Je suis né rue Molière, à Paris. Je n'ai jamais,
q'lli.itté Patis.Je suis habitué à son paysage, à son langage, à sesmœurs, à ses habitudes. Cela m'agace dé~ d'ent.endre de!! Franç:lis du midi avec leur accent, Ci&gt;U des gens du nord avec le leur r
Il m'estan:ivé une fois de me trou"er en conversation avec un
poète, M. Touny Lérys, qui est d'uu pays dl!l côté de Gaillac"
dans le Taro. C'est pourtant en France. Eh ! bien, ce monsieur
p:vte avec un tel accènt, il prcmonGe les mots de façon si bizarre,
que je me tronvat obligé de lui demander quelle langue c'était
qu"il p-arlaitlà:. Je ne comprenais pa:tun traître mot. Le plus drôle,
c' (:St qu'il m'avoua, de son côté, son ~onnement qu'on p-ô't padt;r
le français comme je le parle. Céta,it pour lui également incompréhensible. Il me parlait du Camp d-es Romains. Je lui disais:
(( Ou diable avez-vous pris le besom de prononcer le Cainp-des
Romaingnes ? » c&lt; Mais pas du tout, me répliqua-t-il. C'est vous.
qui parlez mal. Jep~rle Je vrai français. ; Pour lui, Roma-i11s,
cela ne voulait rien dirè-. Romaingnes, à. la bonne heure! Moi,
j'av9ue que l'idée de prononcer.Romains Romaingnes et tout le
reste à l'avenaot, tne fait l'effet d'une la-ngu~ de sauvage. Je préférai1 ce-jour-là, quitter la co11versation. Je dis à M. Touny
Léryi. : « Je vous demanâe millep-ardons. ]'ai peu de capacités
pour les la-ngu~ étrangères. Jl me faudrait un lexique ou un
i.nte.rprète. Comme je n'ai ni l'un. ni l'autre, j'aime mieux ne
pas, continu~c. » C'est pmir dire- q.ue s.i ce.r tains accents de pro-

�LA NOUVELLE REVUE FRA:NÇAISE

vince me sont Mtà peu agréables, à plus forte raison certains
idiomes de certains autres pays. Or, depuis quatre ans, Paris
est envahi par une multitude de g~ns bizarres, à. facies peu
séduisants, qui vous font des grâces dont on sent qu'il faut se
méfier et qui disposent pour s'exprimer d'un baragoin impossible qui donne envie de se sauver dès les premiers mots qu'ils
pronopcent. Qu'est-ce que tout ce monde-là ? D'où vient-il au
juste ? A-t-il été mis à la porte de chez lui pour venir ainsi nous
combler de sa présence? La France est hospitalière, je le sais,
je le sais, du moins cela se dit. Tout le monde a le droit de
vivre, je le sais également et d'ailleurs je ne demande la mort
de personne. Mais je le répète, et j'admets que ce puisse être un
défaut, je n'aime pas les sociétés mêlées. J'aime vivre avec les
gens de mon milieu. Quand je n'ai pas de goût pour certains
patois provinciaux, èe n'est pas pour me plaire au barngoin de
tous ces Ostrogoths. Le jour que je voudrai voir qe ces personnages, il y a les chemins de fer, je prendrai un billet. Si encore ils
se contentaient d'être dans les rues, ou de tenir certains commerces comme ceux ,de tailleurs, marchands- de chaussures,
fourreurs, qu'ils paraissent affectionner particulièrement, au
point qu'on ne voit plus que leurs boutiques dans certains quartiers de Paris. Mais c'est qu'ils ont aussi leurs « intellectuels ))
comme on dit. Ceux-là sont chargés de négocier d'autres
affaires. On les voit dans les journaux, dans les revues. Ils
arrivent là, débarqués de la veille, chargés de dossiers, pleins
de courbettes, l'air de sortir d'officines louches. Jusqu'à des
femmes qui s'en mêlent, arrivant aussi leur rouleau de papier
sous le bras ! Tous apportent, - qu'ils disent ! - des révélations sensationnelles sur ce qui se passe en Russie, en Pologne,
ou dans quelqu'autre de ces pays que la guerre a fait éclore
comme par enc4ante.ment et dont on n'avait jamais entendu
parler auparavant, Le merveilleux, c'est de voir l'accueil confiant, empressé, heureux, fait à ces messagers de la bonne parole
politique, la crédulité sans bornequ'ils rencontrent. Notez -qu'ils
connaissent à peine le français. S'ils parlent, c'est à ne pas comprendre un mot. On jug-e déjà par là de la déformation qu'ils
doivent apporter aux faits qu'ils rapportent. Il est bien probable,
de plus, qu'i:ls .sont tous plus ou moins les agents de partis
étrangers, chargés de nous présenter les choses de leur pays

CHRONIQUE DRAMATIQUE

sous un jour utile à leurs intérêts. Nous sommes donc bien
r~nseignés .. C:~u~ j'en dis làn'estpas parpassion. Je memoque
bien trop, Je l a1 dit, de toutes ces questions. C'est seulement la
jobardise de certaines gens, les dupes qu'ils sont si docilement
qui m'amusent. Nous avions déj.à les gens qui continuent la
guerre avec leur porte-plume. Nous avons maintenant ces courtiers de publicité politique. Plus rien ne nous manque.
Je reviens à la révolution russe. Elle ile me tourmente donc
pas . De plus, je me méfie fort de tout ce qu'on peut raconter à
son _sujet. Je n'ai d'opinion que sur ce que je connais. Elle me
serait même complètement iridiffërente sans les souffrances
qu'elle cause. Sur ce point, je ne puis me dire : Qu'importe t
~st-ce bête? F_erais-je pas mieux de m'en ficher? Je n'y puis
nen ; P~urqu?1 me tqurrnen:er? Mais non ! Il n'y a pas moyen.
li m arnve d y penser et c est pour moi un malaise de me
r:présente: tant de gens souffrant de la faim et des pires privat10ns. Qui me rendra l'indifférence que j'avais dans ma jeunesse! Je suis devenu, avec les années, sensible à l'extrême.
On se fait de moi une idée fausse, peut-être, parce que je parle
souvent des bêtes, parce que je suis plein de pitié pour les souffrances de ces êtres muets, sans défense, dans notre eutière
dépendance. Il n'y a pas que les bêtes. La cruauté, la violence
en quelque d.:&gt;maine qu'elles se produisent, quels que soien;
les êtres qu'elles atteignent, me plol'lgent dans le dégoût, le
découragement. J'ai honte dans ma raison, mal dans mon être
ph!si~ue. Je me sau_verais, si je m'écoutais, pour ne plus rien
voir m ~nte1:dre. 11 y a quelques semaines, je suis resté pendan_t trois s01rs sans pouvoir penser à autre chose pour avoir lu
le lrvre de Madame Odette Keuhn sur certaines choses de la
Russie actuelle. Je me suis bien juré de ne plus rien lire de
cette sorte. J'étais furieux contre moi. Je me traitais de femme .
Le fait est que j'aurais fait un mauvais général. Au moment de
la bataille, j'aurais rassemblé mes troupes et celles d'en face.« II
est bien bête de nous casser la figure, leur aurais-je dit. Si vous
voulez, nous allons jouer la victoire à pile ou face. Cela vaut Ja
valeu~ militaire, nous nous serons évité un vilain spectacle et
es lois de la guerre sero·nt satisfaites, puisqu'il faut un vainqueur et un vaincu. » Notez que je ne vois jamais si sensibles
les gens qui s'intéressent si fort à la révolution russe. Ils sou-

�LA NOUVELLE REVUE .F.RA.NÇAISB

tiennent au œntrafre -01u'i1 faut bien se garder de remédier à la
famine, pour ne pa.s consolider le gowernement ac.tuel.1:ntre
fa polritique et 1'hemanité, pas de .confusion, La premièr:,
-0'abm·d. La seconde? Peuh ! Us :me nppellent les gens que Je
voyais, pendant hi guerre, faire ~s stratèges e~ chambre~ plantant ée petits ;drapeaux. sur des cartes, e't qw, lorsque Je leur
parlais des malheur~ux qui1ombaient, ouvraie~ des ~eu'! tou,t
rond'S : ih n'y .pensaien~ pas. :Savez.:vug.s ce qu .elle doit ê~r-e, a
mon avis, la Tév-.oiution russe ? Tout rc omme notre admirable
révolution fraru;,aise: un .assez be.au ·spectacle d'atirocit6, .de
cruautés. et d'imb6cillités- Ne répétez pas trop ce qu~ je vous
&lt;lis là. [1 parnît .que c'est un sacrilège national. C'est être unauvais Français .que de faire ce rapprochement. Soyons -d.0nc
mauv:1is Français! Si:têtre bon Er.ançai-s c'est être un 1mbtkile?
Asse~ d'autres seront bans à notre place. On eu a vu 1m eKemple
à une séance récente .de la Chambre. Do député s'était mêlé de
trouv.er tles ress:ernbia:nces eru:re 16 deux révoluti-ons. O ser
ce1a ! Un autre d.ép:uté .se Leva, i\lli 1,erait·plus propre à jouer le
mélodrame à I:' Ambigu, et lui ;-eta ces mots : « Vi)us insultez fa
réwl.ution française. » Voilà. un .bon _F.rançais dao$ le sens
indiqué plus ha.ut. ·Notez qu'on ne -sait pas très ~ie.i1 ce {]Ue
si-o-nme ce qu'a dit .œ mo.nsieur. Comment peut,on insulter lln
ê\~rneot, un fait de l'histoire? Encore un ex-empk du style à
effet. Les nigauds, s~ébahissent, béent.d'admiration.. Quand .on
cherche le sens, a significwion;•:on..tr.ou.v .e zéro, J'ai toujoµts
eu idée que -Gambetta., leur grand homme, émit un aigle du
même g,enre, un .aigle CD1D1ne 1'était .également Jaurès et
c@mme le sont bien lfa.utres au.joni:d'bui. Eu réalité, tous œs
auQ"Ures n'y changeroot rien. Révolution russe, ré:volutinn fraa~
çaise, comme toute révolution, -~.est absolument la -~•êure
histoire. li doit y avoir là-tas .ce que nous avons .eu 1&gt;C1: le
meurtre, la spoliation~ la iustiœ ~ommai1e, fa &lt;lfoonciaüon, la
haine..de bas en hiaU't, :.1-viec beaucoup l&lt;iie discours pour couvrir
ktout. On dit même q1i'i.b o.nt Ja-4,as Jeurs fêtes d'art. Des
fêtes d'art à de malheureux moujicks ! Nous avions au-ssi notre
mysticisme. Nous ~vions nos fêtes de l'Etre suprême. Il faut
bien un &lt;lieu d'un 15eore . ou .d.'nn autre l Nous avions nos fêtes
de -la Déesse R~ison. C'était même une fille publique qui l.a
personnifiait. On voulait sans doute faire ,mire que la raison

CHRONIQUE DRAMAl'IQUE

46 3

cmut les rnes . La.ressembiaDCe se c.ontinnemême à l'extérieur,
en que~ue sorte. La Russie, qui. es.t aujourd'hui, le -pays de la
ré.voln?on, est exactement ce qu'étmt Ja France .de l793 devant
les Afüés. C'est nous qui sommes maintenant les Alliés vo.i!à
tout. N' est-ce pas un beau spectacle? Le pays qui a fait la' révolution française faisant la petite bouche devant la révolution
russe. Les Français trouvant abominables là-bas les mêmes
choses qu'ils glorifrent quand elles se sont passées chez eux. Et
on voudrait n~u_s empêcher de rire ? Les gens qui se passionnent
pour la politique manquent décidément trop du sens du
comique.
On ne s'étonnera donc pas que les personnages de Natchalo
ressemblent, de leur côté, à nos grands hommes de la révolution française. C'est qu'il n'y a pas trente-six manières de faire
une révolution. C'est aussi que les hommes sont partout les
mêmes. Changez le cadre, la langue. Vous avez les mêmes
~iscou_rs, sur les mêmes motifs. C'est un art qui varie depuis
1 o,u:7ner b~au parleur qui étonne ses camarades jusqu'au
ministre qui exalte les foules avec des discours vides mais
sonores. Les personnages de Natchalo s·ont exactement des
hé.ros du même genr~ que les hommes de 89. Pas plus antipathiq~es, pa~ pl~s od1eux par leur rigueur, leur cruauté, leur
étroitesse
d espnt, leur soumission aveugle et fanatique a' 1eurs
. .
pnn;1pes. ~fais pas moins non plus. Sortes de gens qui tiennent
d_e, l imbécile ~ar. l~ur _mysticisme et de la brute par leur férocite. A:cade Dimitnev1tch, cet illuminé cruel, véritable Marat
russe, immolerait le monde entier à l'idole révolution. Son
élève, la jeune et belle Daïcha, est encore mieux. Elle ~ aimé
un~ fois, ce Français Delannoy mêlé aux milieux révolutionnaires.' Cet homme lui a révélé, avec l'amour, la vie vraie et
humame, la. seule que devrait connaître une femme. Del annoy,
l
tout révo ut10nnaire qu'il est, a le défaut de garder d
T
d
ans ce
~1 1eu e ~ystiqu~s sanguinaires, la faculté de raisonner, de
discer_ner, d être pitoyable. Oo le juge dangereux. IJ doit être
suppnmé. Daïcha est la prem ière à réclamer, à imposer sa
mort.
que nous avons offert des modèles à ces hé ros d u
. . Avouez
.
c1v1sme bien entendu.

N

Naturellement, tout ce qui précède ne veut rien d'
,
.
.
'
ire contre

atchalo. C est une pièce mtéressante, je le répète. Il me

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

464
.
d s les . ournaux que le Thé'atre de s Arts
semble bien avoir lu an
,1 1 . t ée Elle sera sans doute
. d 1 prendre a a ren r .
.
se proposait e a re
uu Harry Baur Carpentier,
· b'
· uée avec m.,n.
'
encore aussi ien JO
F
• C'est un spectacle à
Henry Roger, Da r tois et Mil• Eve rancis.
voir.
MAURICE BOISSARD

NOTES

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

LA VIE EN FLEUR, par Anatole France, (Calmann-

Lévy).

Une campagne de dénigrement, moins littéraire que politique, se poursuit depuis quelques années contre Anatole Fr;mce.
Mais dénigrement à part, il est indéniable que son œuvre traverse une période de défaveur.
C'est un sort commun à tous ceux que la renommée comble
dès leur jeune temps: la longévité, recours des méconnus, leur
est funeste. On est fatigué du « bon maître », comme les
citoyens d'Athènes s'étaient lassés d'entendre appeler Aristide~
le juste. Les nombreux imitateurs cJ-1Anatole France lui ont fait
aussi le plus grand tort ; un reflet de leur vulgarité a brouillé les
tons purs du maître. Ses trouvailles ont été banalisées -en
poncifs. Lui-même n'a pas craint de se répéter.
Mais ces motifs d'ordre personnel ont eu moins de poids dans
la désaffection des lettrés que le courant général anti-rationaliste, pragmatique ou mystique d'aujourd'hui et •aussi le renouvellement des méthodes d'analyse. L'instrument de connaissance
psychologique et d'expression artistique, dont a usé France dans
la perfection, paraît désormais i.tisuffisant, le domaine qu'il a
exploité trop borné, et ses vues pour pénétrantes qu'elles soient
trop générales pour des utilisations individuelles. Sa crîtique
purement négatrice semble aussi de peu de prix et sans saveut,
sans portée profonde pour t&lt;:&gt;ut dire : le goû.t ( et le besoin) du
jour est d'affirmer et de construire, Mt-ce en admettant certains
postulats illusoires.

,,

Pour une part, la réaction actuelle provient d'un élargissement
et d'un approfondissement de la représentation p&amp;ychologique
30

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

466
G' udoux), d'une accélération de
( chez un Proust, chez un ir;
tlime du siècle du cinécadence tendant à mettre le st~ e au ryb·1sme etc ) enfin d'un
'
... '
.
1 T S F ( ost-futunsme, eu
ma et. de a é· · d · Pouveaux myt h es an'imateurs (unanimisme,
besom de cr er e n .
t' odes des régions de cons) T d nces qm sont aux an ip
etc... . ~n a ,.
ble sérénité et de logique où se meut
cience claire, d im~ua .
t "autre chose &gt;&gt; que du France et
Anatole France, mais qm son
non pas son contraire.
t la réaction présente contre
Mais pour une autre pard, ' une l1'bération plus corn! · de ten re a
.
Anatole France., mn
i
à une exploration plus fomllée
plète de la pensée et de la or~ed,
nom d'une ou de plu. n vise à restrem re, au
" 1·
é
1'¼ h
de dre duma1
'
l''
d'
'dualisme
etJ·usqu a la 1bert •
.·
éprouvées m !VI
sieurs tra 1t1ons
d? . é ction avant tout morale qm
et de tout ire, r a
de tout penser
. ma'1tres et souvent (non pas
i les mauvais
classe France pa~m,
olitique de dénigrement dont /
toujours) s'associe a la campagne p
il était question d'abord.
. ' dessein Lorsqu'on
.
. écèdent sont grossis a
.
Les traits qm pr
d défaveur encore faut-il s'en'
de France e
'
parle, a propo~
b bl ' nt autant que jamais, et en France
tendre. On le ht P:o a e~efl
décroît on ne l'imite plus
,
Mais son m uence
,
,
et à 1 étranger.
à vingt-cinq ou a trente
C, à · nze ans et non P1us
guère. est qm . d I . Il ne semble plus à personne
,
fti 1 désormais e m.
1
qu on ra o e l sao-esse humame.
.
On le lit toui· ours ; on e.
résumeT toute a ., .
t
redevenir une bannière, s1
.
•
Il pourrait cer es
.
.
relit moms.
. 1 .
bon sens français ; mais
l'anti-rationalisme menaçait e vieux

il n'en est plus ~ne.
d lui mutatis mutandis, comme de
Et cependant il en est e
' 'éprouve pas le besoin de rouHugo. O_n médit ~e Fran~,;v;:t:re on ait l'occasion d'en rouvr~r ses livres, mus qu~ même séduction qu'autrefois. Le mal
vnr un, on y retrouve a
comme celui qu'on pense
qu'on peut pe~se: d'dAènatol~ :r;:;:ble avec eux. On ne leur
de Hugo, se d1ss1pe s quo
résiste pas·plus de dix pages.
f . de plus cette remarque.
La Vie en- fleur confirme u~~ ois un sentiment de déconAucun lecteur ne fermer:,~en ~:;t s~r l'autre. On aimerait convenue. Le charme opère
d
. ont dressé à propos
'11
· 0 s e ceux qm
,
naitre dans le déta1 es rais do énilité et le comparent, pour
de cet ouvrage, un constat e s

NOTES

l'abaisser, au Livre de- m01t ami. On peut à la rigueur juger un
peu faciles certains couplets de la Vie en fleur (sur l'inutilité des
récompenses dans les écoles, sur la gratuité de l'enseignement,
etc ... ). On peut dire aussi qu'après le Livre de mon ami, PierYe
Noz.ière, le Petit Pierre, la matière manque un peu de nouveauté.
-Mais la Vie- e:n fleur est le dernier tome d'un ensemble de Souvenirs d'enfance, qu'elle prolonge en Souvenirs d'adolescence. Le ton
devait donc demeurer le même ici que dan·s les précédents
volumes eten vérité, si tous les morceaux de la Vie en fleur ne
se valent pas, il y avait bien quelque inégalité aussi entre le1i
chapitres du Liv1·e de tnon. ami; et les meilleures pages de la Viè
en fleur (la méditation sur la VIe églogue ; Marie Bagration ;
Comment je devins académicien) ne le cèdent en rien aux meilleures des livres précédents.
Peut-être même leur sont-elles supérieures. On devine bien
pourquoi elles ont pu décevoir et déconcerter certains : moins
amères, moins corrosives que leurs aînées, elles décèlent l'apaisement de la vieillesse. Apaisement, et non pas relâchement, ni
abdication. Ce que perd la Vie en fleur en virulence, elle le
regagne en humanité et la grâce de France se pare ici d'une
indulgente et souveraine coquetterie, dont on ne saurait dire
que l'accent est nouveau, mais qui jamais ne s'était étalée avec
autant de continuité. Ce n'est plus l'ironie et le sarcasme d'autrefois que le vieillard France oppose à la perversité de la nature
humaine et de la société, ce n'est pas davantage « le froid
silence ll d'un Vigny, c'est une morale d'altruisme, de modération, de beauté d'une noblesse antique.
Les morceaux les plus réussis de la Vie en fleur sont les
morceaux consacrés à l'expression de grandes considérations
morales. A-t-on dit déjà que rien n'existe pour Anatole France,
comme pour les classiques dont il • est le continuateur,
en dehors de l'humain, qu'il est incapable par exemple de pei-ndre ou d'évoquer la nature (voir l'échec des pages I 53 et I 54),
alors qu'il excelle à parler d'un tableau la représentant ?
C'est encore par son art d'émailler un récit de réflexions
piquantes ou paradoxales sans jamais l'interrompre ni le ralentir
et par celui de frapper en médailles des vérités morales
qu'Anatole France reste inimitable. Cette familiarité et cette
grandeur, qui lui viennent &lt;Pune intelligence intime de l'anti-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

quité, on n'a pu les copier. On a imité en revanche les côtés
les plus extérieurs de son interprétation des Grecs et des Romains:
les faciles anachronismes, tout le côté Belle-Belène et tout lé côté
chartiste, qu'il avait porté à un degré de finesse tel qu'on en
oubliait tout l'artifice.
Il faudra bien un jour qu'on se décide à étudier d'un peu près
le style d' Anatole F,rance. Peut-être s'aperceyra-t-on alors de deux
choses, d'abord qu'il est nouveau, et en second lieu qu'il se rattache aussi peu à la gr;mde tradition de la prose français:e que
celui des Gq_ncourt·par exemple. Même la phrase courte de Voltaire, dont on parle volontiers à son sujet, n'a rien à voir avec la
phrase courte d' Anatole France. A plus forte raison, la phrase de
Bossuet, de Molière:, de Pascal '?u de Montesquieu. On verra peutêtre que la prose française traditionnelle est toujours solidement
charpentée, que la phrase fran.çaise est conjonctive et relative,
fortement a.rticulée et que la prose d' Anatole France èst volontairement désos§ée ( dan_s le sens fayoraù1e qu'a ce mot en boucherie), qu'elle évite les qui et les que avec une ingéniosité qui
tient du protlige ( comptez comhien il y a de relatifs dans une
page &lt;l_e la Vie en fleur : quatre, deµ_x, parfois zéro), qu'elle élude
balance1uents et oppositions, les mais, les donc, qu'elle juxtapose et he lie' point. Et l'on verra aussi avec quel art Anatole
France a su évit~r la monotonie que pouvait provoquer un style
aussi morcelé, avec quelle vigil~nce méticuleuse il multiplie et
diversifie les sujets des propositions successives, acvec quel
soin il varie les temps des verbes et dose les participes présents. Et peut-être conduera-t-on en voyant en lui unesortede
Debussy littéraire; le parallèle sera aisé : dévotion à Ra_meau ;
dévotion à Voltaire ; -lutte contre la période, la phrase trop
« architecturée &gt;) ; haine de la déclamation et de la rhétnrique;
amour de la brièveté et par une apparente contradiction amour
de la fioriture.
Ce n' est là évidemment q))' un des côtés du style composite
d' An atole France,; il faudra aussi étudier l'influence du style
de Renan et celle des orateurs d~ la Révolution ; et f~ire un
chapitre à part sur la période chez France, car la périoèe
longue se rencontre aussi chez lui. Sous 1'-app.arente homogénéité du style, il y a une étonnante diversité, une diversité
qui n'est ni chez Barrès, ni chez Loti, ni chez les Goncourt

NOTES

469
et qui montre l'étendue et la variété ae l'esprit de p

Et l'

•
.fi
rance.
on ~n v.1~nt en n de compte à se demander si la défaveur dont il patit en ce moment, c'est bien lui qui en pâtit si
ce .n'est pas plutôt l'idée-type qu'on se fait de son œuvre, :a.us
qu elle corresponde à la réalité tellement plus complexe et
nuancée: Non seulement la courbe qui' est au plus bas remontera, mais elle remontera très haut. On prédit assez volontiers à
A:ato~e France à,cheval sur le xrx• etlexx•siècle une place ana1\,ue a celle qu occupe Dicferot au xvm• ou encore mais un
degré au-dessous, à celle de La Bruyère au xvne.
,

*

BENJAMIN CRÉMIEUX

* *
L'A VENIR DE L'INTElLIGENCE et TROIS IDÉES
POLITIQL!ES,_ _pa~ Charles Maur.ras (Nouvelle édition.
Nouvelle L1bra1ne Nationale).
Dans c.ette réédition, fort élég.amment présentée des œuvres
de M. Maurras, .l'Avtnir de !'Intelligence est précédé d'une préface nou li
'1
f
·
.
ve e qu 1 nous am signaler comme une des pao-es littéraires les plus fortes, les plus pleines, les plus.savoure:Ses que
~on ~uteur ait écrites. Ces charges contre le romantisme' ces
-u1atnbe
·
é
'
. . s passwnn es contre Rousseau, sont aujourd'hui si
~1en J~corporées à nos habitudes de lecteurs à notre paysage
Ittéra1re du xx• siècle ( qui passera stupide à, son tour de bête)
que nous pouvons les regarder du dehors historiquement
esthétique
'
'
men t, comme une fi gure de ce temps
- et que nous
en épous?ns la passion avec la même facilité libérée 9.ue celle
des T:agi.ques de d'Aubigné, des Provinciales de Pascal, ou des
:,ver_tissements aux Protestants de Bossuet. Nous sommes aujour_h_u1 tellement sevrés de belle littérature oratoire dans la
v1e1l!e t d · · f
·
'
.
_ra ltlon rança1se, que, lorsque j'en trouve un si pur et
81
parfait échantillon, je ne puis que l'admirer avec la même
révér_ence que ces g;andes çhoses du passé. Je n'ose dire qu'un
~erta1n éloignement dans l'espace" celui du Midi ferait fonc,.
t1on comm
I B .
d
.
. '
'
e pour e a;azet S Racme, d'éloignement dans le
t emps· 0
,
•
·
•
• P_ m accuserait encore de donner un coup de coude
iml perceptible au Midi pour le pousser hors de l'unité française
a ors nu'
· ·
•
'
h J1. au contraire Je 1u1 tend~ la main pour l'attirer dans un
-c œur, sous une lumière plus ordonnatrice et plus pittoresque.

�LA NOUVELLE REVUE FltANÇAlSE.

Souhaitons que l'Académie fasse des gestes à peu près de même
figure, établisse avec l'art et la pensée du Midi les rapports normaux: qu'on attendrait volontiers d'elle. Jean Aicard_était de
l'affreux Ersatz, et il serait temps d'en venir aux bons produits~
à l'huile d'oHve et au vin dè raisin. Après Alphonse Daudet et
Mistral, laissera-t-elle échapper M. Maurras ?
ALBERT HllBA:UDET

* **
LES PLAISIRS ET LES JEUX, par Georg.es Duhamel'

(Mercure de France).
M. Duhamel a écrit avec sa bonne foi, son enthousiasme, sa
force ordinaire de sympathie, le livre de ses enfants. Rien n'est
plus facile ni plus agréable que de se faire, p!)ur le tire,
l'homme du dedans, j'entends le dedans d'une famj lle, et, en
prenant 1e mot dans le sens de M. Barrès, d'une amitié. Si
nous restons au dehors, M. Duhamel nous· classe dans 1a peau
d'un nommé fü:rnabé, qui reçoit, entre plusieurs visages, celui
du critique grincheux. N'ayo.ns rien de commun -avec Barnabé.
Cela m'entraînerait beaucoup trop loin de faire profession de
foi au sujet des enfants, mais je puis ,au moins faire profession
de foi au suiet âes livres rur les enfants. Il serait à souhaiter
qu'on en écrivît davantage 1 autant qu'en Angleterre. Ils oi).t ce
privilège qu'on ne les fait pas de chic, comme un roma.n sur
l'amour, ou -à titre d'allbi, et qu'ils déroutent tourours une
expérience pleine et précise. Evidemment il y a dès dangers :
les gens qui colportet?t ttrbi et orbi les mots de leurs enfants, et
qui leur crêent une gloire littéraire précoce, ~nt vite. un peu
ridicules et rendent aux enfants un mauvais service. M. Duhamel ~e le fai{ qu'avec mesure, et on peut espérer que le Çuib
et le Tio;up ne traîneront pas d-ans la vie le drapeau d'éteint et
importun de leur gloire enfantine. Mais le lecteur qui n'e'St ni
parent, ni· enfant, ni Barnabé - qui n'est; èomrne -c'est le cas
dnns cette page, qu'un ~ave homme de critique all~nt à son
plaisir, - remercie M. Duhamel de foi en avoir tout de même
apporté de si savoureux. Le Fulgence Tapir de l'fle des Pii1gtmins n'a jamais regardé un tableau, mais iJ. a mis en fiches
toute l'hÏ'stoire de l'art. J'imagine un vieux_célibataire qui mettrait sur fiches tous les moJs d~enfant~ : la belle contribution à
une Logique !
ALBERT Till13AUDET

NOTES

471
JEAN DE LA FONTAINE, par André Haliays

(Perrin).

au!:nli;:~t de M. Hallays n'apporte à la figure de La Fontaine
n 1
d proF.rement nouveau, mais nuJle trouvaille érudite
d'~c~~r~ ox_e d lllfrte~prétation ne vaut, pour rendre- à un visag;
am vie et aicheur une rt .
.
tendre de prendre conta,; avec ce ame mamère perspicace et
mort de La Fontaine M
. son ~uvre. En apprenant la
« C'était l'âme l
, .aucrou écnt dans ses mémoires :
.
.
.
a plus smcère et la plus candide qu ., •
1am~1s connue-· jamais de dé .
.
e J ate
men.ri de sa ~ie. » M H lgula is~ent ; Je ne sais s,'il a jamais
· a ys aionte • « Il
,
•
.
permis que des artifices de pure litté~atu.
ne s es: 1atna1s
se-s maîtresses de noms et de
,
re, comme d affubler
ce nu'1'l
d' d
.
costumes mythologiques. Tout
-i
a lt e sa vie de ses
.I
vérité même
~ '• ,
mœurs, ue ses ouvrages est la
.
' - que quefo1s cum grano salir pour rendre le
p:opos plus agréa~le, mais qu'il faudrait avoir le goût grossier
P
ne pas sentir la
M urHall
. saveur du ,Tal. .' » C'est ce qui permet à
..
ays, sans nen forcer, sans- apologie comme s
cymsme de n
d
ans
La Font;ine. ous onner en quelque sorte les confessions de
bo!:o:Utes ses faiblesses, jusqu'en celle d~ la conversion le
me nous permet de lire
l · ,
'
extraordinaire L
en ur avec une candeur
r
. .. e Nouveau Testament ·lui paraît« un fort bo
ivre- :i,, mm·s il Y a un article sur 1J cl ·i
n
celui-de l'éternité des eines· . e&lt;lu . r refuse de se rendre t
avec -la bonté de D"
qui ne lm semble pas s'accorder
avalanco.e d
ieu-. orsq-ue l'abbé ~uget Fétourdit sous une
e preuves, le malade-commence à fléchir , à
d
peur: Une- lettre de Maucroix l'avoue
..
, pren re
cher mour· ,
.
.
muvement : c( 0 mon
&gt;
. 1r n est rren ; mais songes-tu
ue . . .
ra-ître devant Dieu i' T
.
., . q Je vais compade sa v·
.
usais comme J a1 vécu ... » Le seuracte

i

;on

doute ::t;;:~7u::i~:nt~~~ à
sentiment sincère, c'est sans
et où il dé 1 . .
lp . 'J:1 que son confesseur lui imposa
c arait · « I est dune notoriété
· •
publiq~e, que j'ai eu le malheur de compq:;e: eusnt ql~e trodp
contes il).fâm
,
ivre e
O
que c'est
et'.. nb m ~ sur cela ou.vert'.fos yeux et j.e conviens
. . un ivre a 0m1oable.'. » ll ·avait,fallu r ans et
:;~~~:e aiguë pour faire tout à coup abdiquer ce libre !!t sine::
JEAN SCBLUMBERGER

* *

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
,•47 2
APPROXIMATIONS, par Charles Du Bos (Plon).

Nous retrouYons dans le livre de M. Du Bos des pages sur
Bàudelaire et sur Amiel qui avaient été naguère très remarquées
dans des revues, et qui nous font connaître -une conscience
critique sincère et origipale. Les amateurs de contrastes opposeront par exemple sa méthode et son tempérament à ceux de
M. Lasserre, dont les Cinquante ans d&amp; pensée française paraissent
. pre~queen même temps dans la même coUectio?. M. Lass_erre
cherche à juger et à classer. M. D~ Bos cherche a sympathiser.
Il ne paraît guère concevoir la critique que comrp.e le plais~r de
pénétrer plus profondé~llt, la plume à la main, _l'âme p~us
,encore que le livre d_es é_crivains,. qu'il ,aime. Ce qm veut dire
qu'il ne prepd de la qitique que le meilleur : l'art et non ~e.
métier. Il se place à un intérieur pour creuser. De là parfois
une tension et une obscm;ité qui sont son élément même et
,q_~on ne saurait séparer de son suj~t, lorsqu'il parle de Val~ry,
de Proust ou d'Amiel. Il y a en critique deux sortes de mmes
{ ceile de M. Du Bos est de la première): celles qui comportent des
galeries, et celles qui, comme à Commentry, s'exploitent à ciel
ouvert. Et peut-être la métaphore s'applique-t-elle plus encore
.aux œuvres dont parle la critique qu'à la critique elle-même.
D'écrivains à ciel ouvert il n'en est qu'un qui figure dans la
g.alerie d'Appro~mations : c'es~t M. Paul Bourget, dont j'estime
hautement l'œuvre critique, mais ddnt je trouve exagéré de
&lt;Ùre gue les Essais de psycbologje contemporaine sont le « chef'1' œuvre de la critiq_ue française depuis Port-Royal ». Je con.çois d'ailleurs que la critique tendue, morale, un peu anglaise
.de M. Du Bos reconnaisse comme un de ses chefs de file l'auteur des Essais de psycbologie. · On aimerait le voir appl.iquer,
.avec cette méthode, qui a ses détours et qui n'est pas pressée,
.ses éminentes facult~s à 1'étude attentive et exhaustive d'un
,écrivain dont il ferait son domaine.
ALBERT THIBAUDET

*
* *

LES TROIS IMPOSTURES, almanach, par P.-]. Toulet
(Editions du Divan et chez Em1.le Paul).
Voici donc ce livre au sujet duquel Martineau, qui voulait la
:Présentation parfaite, dut souvent trouver que ses amis le har-

NOTES

473

celaient ~~ peu trop. « La critique - y est-il dit, _ c'est les
os _du g1b1er » ; et nous guettidns en effet les morceaux que
mamtes revues nous livraient (ici même l'on en exposa), mais
pour les savourer, non pour les dépecer.
Du_ Car~et de Monsieur Du Paur (1898), point de départ du
recu~1l, v~ngt-deux ans séparent la mort de Toulet ( 19 20); elle
le pnt qui se penchait encore sur la monture de certaines
pierres. Dans l'œuvre ef la v.ie même de Toulet les .Contrerimes
~t le~ Troi; Impostures figurent les mé'dailliers 'avec lesquels il
JOUa 1usqu à la fin: retirant, introduisant tour à tour, -procédant
à u?e fra~pe nouvelle, modifiant tel dispositif. Que de pièces
&lt;~.v~ngt ~01s sur l~ métier » rëmises avant que ne sortent, ne
s msent a la lumière, ces coupes infrangibles où s'accusent des
form~s toujours si élégantes, - et parfois, feinte dernière, je
ne sais quel « jeté » qui provoque.
De Toul;t e~ général, des Trois Impostures en particulier,
personne na mieux parlé - et dès ~9r 4 -que Jacques Boulenger : « • •• Les accords· que rend une sensibilité touchée
disait-il dans le numéro spë'cial du Divan... Les vérités qu'ij
énonce, on croirait qu'elles ont jailli comme des idées de
poèmes baudelairiens.
11 les a pincées par les ailes l lon21.1e.
b
ment et soigneusement parées, et piquées dans sa vitrine.
Sous leur forme rare et merveilleuse, elles paraissent moins
les fleurs de la pensée pure, que de l'émotion et de l'art. »
Les. peser dans le,s balances applicables à la pensée pure
serait corpmettre a leur endroit une manière de contresens.
Une pensee
' d'a1'li eurs ne comporte pas nécessairement un
tour : songez aux lacs profonds, limpides, de Goethe, de Schopenhauer, de Joubert ; une maxime au contraire, et la plus
d~cantée, ~t !ilt:elle de La Rôchefoucauld, - si loin qu'elle
aille _ne sa~ra1t sen passer. Ce poli de l'ébène que donne aux
Maximes 1 emploi des « termes les plus généraux » est à lui
seul un tour, et qui à leur date en constituait la modernité :
so!e~ certains que chez Madame de Sablé on le tenait, et le
pnsa1t, pour tel. Parlant de la langue de son ami Louis de la
Sa~le, Toulet écrivait: « Encore que pleine de cette modernité
qui est la condition de la vie, elle est restée dans la tradition
de Voltaire. Ajoutez-y enfin un go-Ot sûr, et cet art de tout dire comme 011 patine, de tout pénétrer sans se salir : gloire

�474

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

d'Athènes qu'a héritée Paris.. » Par où îoulet définit et sa
langue et son art propres. On sait assez l'adJesse imperturbable,
narquoise, avec laquelle s'insèrent dans la trame de sa phrase
ces fils aux tons acides ; comment il stylise tous les. argots ; les
effets, qu'il obtient, d'une âpre bizarrei;ie, par ces rayures en
zig-zag d.9nt à dessein il offense le champ, d'un antique ~Jason.
Le composite, mais d'uDI bon aloi. telle est sa modermté. Le
tour est essen\iel chez lui: l'espace me manque pour en dénombrer et en suivre les variétés : travail auss~ b.ien superflu après
la minutieuse et sagace analyse à laquelle Pierre Ltèvre l'a
soumis (Divan, mai-juin 19zo). L'important, c'est de ne pas
perd1 e de we que le tour id ne re4au~e pas seulement la
maxi.me: qu'il la suscite, qu'il l'i.nstitue. La place des mots, jamais peut-être semblable prépotence ne lui avait été dévol~e :
c'est leur arabesque qui dessine, et ue livre qu'en ·s on extrémité,
le sens ipéci;ll, implexe, qui à chaque fois est visé . Une ~yntax.e sur la'luelle tout a été dit, la plus expert~ et la plus hb:e, ,
qui ioue po,ur elle-même, comme ces drapenes dao~, certa.i~s
dessins de n;1aitres qui semblent soulevées par une bi;rse matinale; des suspensions, &lt;les reprises, des, changements de t-0n;
un usage infiniment subtrl de tQus- les signes de porictuation~
- et par delà les signes mêmes il n'est rien dans la phrase qw
ne soit int.érieu.reroent ponctuê.
" 1.es femmes le savent bien que les nommes ne sont pas si bêtes
qu'on croit - qu'ils le sont davant~e. 'Il,
« L'homme cherche des cooseils le plus loin, les femmes le plus
près posi;ible. Et la métaphysicienne est- encore à découvrir. »
&lt;&lt; ~ dirait q_ue la doulew: donne à ce~aines âmes une espèce de
conscience. C'est comme aux b.ultres le citron. )&gt;
« On souffre un peu, puis on se console, fût-ce d'une bonne action.
La femme d'un ami, u~ .jour aussi viendra qu'élle sera laide.
&gt;)

Bien plus cependant que dans les ma:i.imes?' c:'est dans la.
réduction à l'unité d'impressions venues des quatre points de
l'horizon, . mais perçues et stnties simultanément,., et comme
avec instantanéité, surle seul plan de l'imagination, 4ue Toulet
est incomparable. Sa défense des épicuriens, que_ cite en son
li.vre Martineau, est fort suggestive à cet égard : a. Quoi donc,.

NOTES

475

est-ce bassesse que de se plaire à la musique : « cette douce
musique, dit Shakespeare, qu'on ne peut entendre et rester
gai »,~bassesse de goûter la saveur d'un fruit rouge ; ou le
beau mouvement balancé d'une femme ; et l'ombre fraiche
coupée d'un courant, le pli d'une plaine toute blanche de
soleil ? N'est-ce rien de coordonner ces choses ... &gt;i Ce membre de
phrase, si je le détache en italiques (et combien Toulet les
eût haïes !), c'est que mieux qu'aucun .autre il nous i)lace au
point d'intersection de l'imaginaire et du réel où Toulet vécut
et écrivit: toujours atteint par les choses dans l'instant qu'elles
confluent, et atteint alors d'un seul coup, - leurs concordances mystérieuses. sont lès « nymphes &gt;&gt; que son art « veut
~er~étuer i&gt; ; pour délicate, particulière qu'elle apparaisse,
1al_bance entre _la vie et !'art est ici une des plus étroites qui se
puisse concevoir, et le heu en est la fantaisie. « La fantaisie est
une ellipse. On saute par dessus le raisonnement· ou bien on
fait le tour, pour aller plus vite, et l'o!l contin~e de courir
jusqu'à ce ,que l'on meure - que l'on meure to1.1t seul, comme
on a vécu '. )) Cett-e réduction à l'unité comporte toujours chez
Toulet exactement la longueur variable ,qu'il faut pour que l'un
après l'autre les éléments miroitent un momen.t à la surface et
les seules inflexions de la cadence insinuent la part prise ~ar
chacun d'eux dan~ l'émotion. Beaux chatoiements fugaces vus,
semble+il, à la fois au fil du courant et sous l'eau. On songe à
Boudroulboudour :
« Plus blanche en s0 11 pâ11talon noir
Que 11acre sous l'écaille ? »
« L'insuccès nous vaut d'être seul, et qu'à l'envi du genêt sur la
lande on ne soit ores connu que de l'aurore ou de l'orage. &gt;)
« Floryse, dame créole, don-ri! semble toujours que la plie le désir
ou la lassitude - sous -son vêtement qu'on entend brnire du même
s~n _que ;es sables de l~ mer, après tant de tis~u où la main s'égare,
s 1rnte, s arrête : soudam, de rencontrer ~a chair, c'est comme sous les
herbes uue source à nu. Sur l'escalier de pierre qu'elle gravissait vers
son ami, la volute d'un or tissé dans l'écarlate enveloppait sa marche
d'un murmure écumeux et nourri. Vous parûtes Floryse et sur Ie
'
s~m·1 . demeura, un instant, susp~ndu le grimoire de' votre visage
où se
dech1ffre tout à tour le vke, la· tendresse - et cette angoisse d'un
remords qui ne sera pas absous. ,» ·

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
« Les sources égouttées dans le silence de l'aurore et le réveil de _la

rainette égaient Je pélerin, majs plus encore au foyer de l'auberg~ as~1s,
d'entendre dans la nuit craquer la neige sur les cèdres et la lointaine
voix au loin de ces oiseaux mystérieux qu'enfante le courroux de la
mer.»

•

* *
« _ Oui, dit Médée, j'ai le cœut dur ; mais c'est aux pierres que

dort le feu.

&gt;&gt;

La voix baisse chez Toulet dans l'instant que chargée, jamais plus émouvante que 1orsque sonne le .couvre-feux. De
quel prix n'est pas un cœur dur bien placé? Et ceux-là, ce t'est.
guère qu'en France qu'on le:, trouve sans défa!lt.

.

NOTES

477

vu un_ journal, soucieux de moralité, demander à quelques
comédiennes et femmes de lettres leur sentiment sur ce fanfaron
de luxure, et ces dames prendre le parti des mères de famille
~ans. le style des cuisinières. Enfin, un académicien prétend
1avoir rencontré, non sous la forme du serpent de mer, mais
sous le travesti de l'autre sexe. 11 nous a conté sa découverte
qui ne rappelle en rien, hélas ! les Lunettes de La Fontaine ni
les Mémoires de l'abbé de Choisy.
Ce grand caractère littéraire, que l'on a vu tant de fois dans
le roman et sur la s.cène, est-il à ce point difficile à définir que
les psychologues et les critiques contemporains soient si loin
de s'en former une idée juste ? ou bien, ne pouvant se réincarner dans une société d'automates, n'est-il plus qu'un mythe
en décadence, où sont confondus tous les types de séducteurs
où le plus vulgaire usurpe le titre de héros? C'est moins à
mauvaise foi d'écrivains victimes du Minotaure, comme le pense
Marcel Barrière, qu'à l'insuffisance de la culture générale qu'est
due une telle incompréhension. J1 faut ajouter qu'un caractère à transformations successives, véritable Protée, échappe
aux classements hâtifs dont nous avons aujourd'hui l'habitude.
Pourtant M. Gendarme de Bévotte, dans un .ouvrage plein de
savoir et d'intelligence, La Légende de Don Juan, dont la
seconde édition est de 19n, a étudié l'évolution du héros dans
la littérature, depuis les origines jusqu'au romantisme. Un tel
livre devrait êtrë connu et tant soit peu médité par les drama-turges (terme trop fastueux !), les romanciers, les courriéristes
et les bas-bleus qui répondent aux. enquêtes. Par lui, l'on comprend que Don Juan, tel que se Je transmirent les écrivains
~'autrefois, est _f~ncièrement un philosophe libéré de Dieu par
1Amour_; un aristocrate en marge des lois, toujours jeté dans
les partis extrêmes, vers qui les femmes sont naturellement
attirées comme par le mâle aventureux et dominateur · et
' de'
enfin, pour le rajeunir à la moderne, l'incarnation même
Zarathoustra, vivant dangereusement, et cultivant l'égotisme
dans son sens absolu. C'est ce que ne lui pardonnent point les
esprits médiocres, et pourquoi ils l'ont représenté sous les
trait~ d'un fantoche ou d'un coquin. De plus artificieux, pour
corr.1ger le mauvais exemple et montrer la faillite de telles prétent10ns, ennemies de Dieu et des hommes, l'ont ramené à la

1:

* *
« Ils deviennent des almanachs de l'autre aimée. » La Bruyère
le disait : « des livres faits par des gens de parti et de cabale ».

Les Trois Impostures portent en sous-titre : almanach; qu'elles
sont exemptes de ce péril! « L'avenir qui n'est pas un juge nécessairement lucide et équitable», écrivait un jour Valéry; en
tout cas un avenir qui ne retiendrait pas l'œuvre de Toulet
serait un avenir bien peu français : certaines des plus indéfinissables qualités françaises - natives, jamais pr~cla~ée~ -:- s'y
distillent et tout ensemble s'y rétractent. Mais n anticipons
pas ; ce serait contrevenir à l'adage des Trois Impostures :
(( C'est le temps qui donne aux chefs-d'œuvre, comme aux
grands vins, la lumière, la saveur, la gloire. »
CHARLES DU BOS

** *

ESSAI SUR LE DONJUANISME CONTEMPORAIN,
par Maurice Barrière (Monde Nouveau).
Une nouvelle édition des Mémoires de Casanova, appelée à
quelque retentissement, va de nouveau inquiéter l'opinion par
l'énigmatique figure de Don Juan. Le séducte~r n'a pas ~u
bonne presse ces temps derniers, devant le public de cour~iéristes et de bonnetiers pour lequel les sieurs Rostand et Bataille
commettaient d'cmph;i.tiques niaiseries et soumettaient la
grammaire à des supplices chinois. Dans le même temps, on a

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Religion ou au repentir civique. Cependant, ce Don Juan
falsifié, que n'entraine plus la statue du ~mmandeur, a be~ucoup contribué à la confusion, et c'est le Don Ju~n que 1 on
nous ressert aujourd'hui. Comme le Don Juan vivant cacha
toujours sa vraie personnaiité amoureuse sous le masque du
séducteur à la mo-de, tantôt Lovelace ou Saint-Preux, tantôt
Valmont ou vVerther~ etc .. le Don Juan contemporain, s'il
existe aurait-il consenti à revêtir les piteuses apparences que
'
.
lui prêtent le théâtre et le roman ? Marcel Barrière, qui vient
d'étudier Don Juan dans la vie, si Gendarme de ..Bévotte l'a
surtout rencontré dans les lines, Marcel Barrière répond négativement, et esquisse à son tour la figure du Séducteur, én tous
points conforme à celle que dégagea son devancier. Il y a donc
des chances pour que ce portrait psychologique, obtenu par
des investigations difiéTentes, soit conforme à la vérité, et pour
que, désormais, l'on considère le · Donjuanisme contemporain
comme le corollaire de la Légende de Don Juan.
Marcel Barrière commence par résumer les origines du héros,
que l'antiquité n'a point connu, et qui est un produit des temps
modernes, soit de l'hypocrisie des passions, à hiquelle nous
obligent des mœurs 11olies et raffinées. Sans doute, en combattant les passions de l'amour, le Christianisme a-t-il attaché
plus de prix à la chose défendue; mais ce que l'essayiste néglige,
et quî paraît être le point de _départ de sentiments profonds,
fortifiés par une réserve réciproque, est l'égalité des sexes que
nous devons en partie à saint Jér6me. C'est pour la « prudefemme &gt;&gt; que l'homme ornera son langage des« fleurs du biendire », qu'il paradera dans les tournois et chevauchera comme
le chevalier Aïol, ((_ lance levée, par les grands desrubans et
les vallées ». Si ce n'est pas tout à fait Don Juan, ce n'est plus
Achille renversant la captive sur des peaux de bête; c'est le
grand dupeur · d'Héloïse, et, bientôt, ce seront les véritables
cc enfances » du héros, avec le Petit Jehan de Saintré, l'exquis
prototype de Chérubin. L'emprise entière sur l'esprit de la
femme; Dieu refoulé comme un v.aincu dans un coin du cœur,
et entouré des Remords impuissants, voilà la volupté intellectuelle qui se fait jour et sans laquelle le futur Don Juan
dédaignerait la possession physique comme un vil plaisir de
ribauds.

NOTES

47.9

o,n a~rait aiiné que _Marcel Barrière, après un rapide aperçu
de l!tahe de la Remussance, des cours. de Fr.ançois fer et de
Louis XIV, &lt;le la Régence et ·ae la Révolution, eût dit quelque~ mots des ~éformations de l'amour, « déformations professmnnelles », si l'on peut .dire, qui conduisent Valmont •.à la
re&lt;:hercbe de fa torture et précipitent ses successeurs dans Je
stup~e du sadisme. Et que n'a-t-il repris un passage de I'Art du
Passions, où sont étudiées les incarnations de. Don Juan au
couts des âges ainsi ,que les nombreuses déviations du donju~n~sme ?... Mais !'_a uteur avait beaucoup à dire sur le Donjuanisme Conumporam., ou, du moins, sur le -séducteur étudié
d'.a~rès nature. Il rabcirde presque immédiatement, et, pour
d1ss1per la confusio11 qu'il sait être néfaste à son héros, il commence par distinguer du vrai Don Juan 1l'homme-à~femmes et
les multiple,:; subdivisions au Séducteur. Le premier, impénétra~le, est pour les femmes une éternelle énigme, et la consti~non même de sa. nature est de ne pas subir d'ascendant. II
1gnor.e la jalo_usie co~m,e le grand homme de guerre ignore la
p~, contrairement a 1 homme-.à-femmes, il s'applique à ne
point paraitre ce qu'il est. L'ûn s'impose et l'autre n'a que des
o~ligations. Le fréquent parallèle de Marcel Barrièr.e est ingémeu_x et dé;1ote de ~'expérience ; m&amp;is le suivra-t-on quand il
soutient qu au ph.ys19ue Don Juan doit être d'une anatomie
irréprochable ? On convient, quant au visage, et qu'il est audessus ou au-dessous du joli-garçon»~ qu'il lui suffit d'avoir de la
« phy~ionomie j) et des « yeux magnétiques ». Les yeux du
portrait de Marana, à la Caridad de Séville, et ceux du portrait
de Cas:~ova par son :rère. _Quant à la perlection corporelle, il
suffit d invoquer la d1fform1té du Prince de Conti, la maigreur
et le•délabr~ment du Duc de Richelieu, lequel, en outre, était
grêlé ; le p1ed
de ~ord Byron, ou encore la .gibbosité de
Maye~x, cette mcarnatJ.on populaire de Don Juan sous 1a RestauratI~n. Il est vrai que ce dernier est un produit imaginaire
de 1~ littérature de colportage, et qu'il est plut6t un bouffon
lubnq.ue. On fera les m_êmes rem.arques sur le chapitre IV de la
~aute des Femmes, où 11 est parlé de l'âge, de la cambrure du
pied et de la forme du sein. L'on ne devra guère le prendre que
co_mme un hor_s-d'œuvre _de dilettante. D'ailleurs, le critique
hu-même conVJent en mamt passage de son livre que ni le rang

?ot

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ni la beauté, l'âge ni la laideur n'importent à celui qui place en
prééminence la possession d'un caractère ou d'un cœur. Le
reste appartient à la transposition dramatique. Le chapitre des
Courtisanes n'est pas non plus indispensable ou devrait être
plus développé sur la question d'actualité des Don Juanes, que
le critique résout par la négative, tout en laissant planer l'hypothèse.
Marcel Barrière · croit donc à l'existence du Don Juan
moderne, tant est grand le pouvoir d'adaptation du Séducteur,
et d'ailleurs, sans pittoresque et sans faste, il est sans doute aussi
fréquent qu'autrefois. Cependant, l'on ne voit pas bien en quoi
le donjuanisme moderne diffère tellement de I celui du
xvm 0 siècle. Même dans la conclusion du dernier chapitre sur
les Passions au point de tme social et la Morale nouvelle, où l'on
croit entrevoir le Don Juan promis, nous retrouvons exactement Louvet et Restif, qui, des premiers, ont contribué à faire
admettre le divorce et ont défendu les droits de l'individu dans
la sujétion du mariage. Là, cet anarchiste a de grands desseins ...
mais c'est un anarcbiste modéré. Il déclare qu'il faut maintenir
Je mariage, nécessaire à l'équilibre des sociétés, mais le mariage
sans la cohabitation obligatoire si défavorable à l'amour. Cela
peut paraître le parler de Maître Renard ; néanmoins, on sait
que Don Juan est toujours désintéressé, qu'il méprise les conquêtes faciles, et qu'enfin nul n'est plus qualifié pour parler des
choses de l'amour. Donc, « mettre Je mariage en harmonie
avec les mœurs nouvelles, d'accord avec la réalité des passions;
interdire la dot et la dépendance des femmes en ce qui concerne
le domicile et l'administration des biens. Et, conclut Marcel
Barrière, rien que par les coups qu'il porte au mariage, le
donjuanisme contribue d'une manière détournée à ébranler tout
ce que le pharisaïsme contemporain représente de traditions,
de légalité, d'ordre, et même de vertus ostentatoires, car la
séduction est, socialement parlant, une des justes revanches de
la nature contre les coutumes qui tendent à la domestiquer. J1
Il s'élève, enfin, contre l'hypothèse de la polygamie, qu'il considère comme un élément de dissolution des mœurs, et un
retour à J'esclavage; car, « le donjuanisme, qui fut la Chevalerie
au moyen âge, et qui est dans les temps modernes l'essence de
la galanterie, a pour effet social d'imprégner les mœurs amou-

NOTES

reuses d'un haut caractère de politesse ... C'est toute la morale
qui suffit aux passions. JI
Ce livre, d'une lecture attrayante, bien pensé et bien ~crit,
notamment dans le chapitre de la Séductio11, se termine par
cette belle phrase : « Satan ne sera plus considéré comme le
génie du mal et l'ennemi du genre humain: le démon n'est
autre chose que la seconde face de Dieu lui-même, c'est-à-dire
la Nature. » Une allégorie voisine, celle du Satyre de Victor
Hugo, répondrait plus exactement à Don Juan, en réYolte
contre le Ciel.
FERNA. o FLEURET
,.
* ,.

LA CONQUÊTE DE LA JOIE, par Raymond Sclrwab
(Cahiers Verts, Grasset).
Quiconque aime Suarès aimera sans doute aussi la prose
lyrique de Raymond Schwab. Edifier une règle de vie
héroïque, noble sur un fondement d'égotisme ; exalter chaque
minute ; prendre une conscience exacte et ardente de la valeur
de chaque acte quotidien et le rattacher à un grand système
passionné, autant d'e1'.ercices excellents pour des époques plates,
trop heureuses, et de ce fait un peu mornes, comme l'étaient
l'an 1900, ou même l'an 1913.
Mais, en 1922, où tout autour de nous tourneboule et
chavire, où les Empires s'écroulent, où l'héroïque et le tragique sont partout, on peut préférer à un art semblable, un
art plus simple et tout d'allusion. Dire la vie d'aujourd'hui,
l'énumérer sans commentaire, c'est peut-être créer plus d'émotion que d'expliquer, fût-ce aYec l'art.de M. Schwab, la mécanique sentimentale de Louis XIII ou de içolas E.ollin, chan.celier du duc de Bourgogne.

,.

BENJAM J.

CRÉMIEUX

* *

LITTÉRATURE

ET ORIE T, par Hmri Tlmile

(Messein).
Lieu géométrique où l'Europe, l'Afrique et l'Asie se rencontrent, lisière de 1:orient et de l'Occident, suspendue entre tes
1eux immensités de- la mer et du désert : l'Egypte. C'est son
Jmage antique et nouvelle qui donne son unit à ce recueil d'ar31

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tkles critiques et de proses lyriques d'un Français né - et établi
là-bas. Henri Ttl:tuile prend sa place parmi les meilleurs écrtva-~ns
de la renaissance égyptienne; Marinetti, .Ungarettî, Alb-ert Ad.ès,
Albert Cohen, Héli-Georges Cattani. Son,apport dans. ce renouveau, èest un mélange de culture gréco-litine, française, musul:.
mane 'et bouddhi4ue. Ses·- pages critiques 'sur la,,littérature française d'aujourd'.htti sont souv.ent contestables, parfois un peu
naï:ves ou bien trop sommaires. Ce qui fait le prix1de ce livre, ce
sont cinquante ou soixante pages d'anthologie, où la fluidité helMni-que, la chaleur orientale et la saveur du Mek;oub islamique se
trouvent curieusement unies. Il faudrait citer : « Voici la côte
~échiquetée de la Marmarique doucement ap.puyé&amp;aux .genoux
de lâ mer. .. Lii, seute moissôn de ·ces ciel~ est ce1te de la
lumière. Elle monte immensément de toutes ·parts' Jcomhie une
acclamation .. :· Adieu Europe t Je ne reverrai pas 'les t0lts de
tuiles. )) cr Quand .vienâra le mon1ent du suprême dépai;t. et
qu'it faudra larguer ies boùlines du vent, amenanttdstemé"nt le
dernier de nos l'ê,•eS-, ah ! Pargas, que ce soit le- pavilloB d'un
jour heureux ! » Et ces counes de chevaux ,:m C:aire qu'eût
aimée~ Henry Levet : c&lt; La fanfare d'ilœ régiment anglais lançait
à toute volée des bouffées de Carmen {!US naseaux du vainqueur. ))
-BENJAMIN CRÉMIEUX

ll'OTES

LA POÉSIE

, l

L]; COFFR,E'f DE SANTAL, par Gharles Cros (Stock).
On a rouvert ce coffret de bois 1parfumé et' l'odeur légère qui
s'en êéhappe encore est plus douce à respirer que l'âcre odêur
de la poésie à la mode. _Les lacs du Souvenir sont plus\ bleus
que les lacs de pétrole et -les vers .de Charles Cros n'ont pas
tant vieilli que certains . de ceux· qu'on écrivait il y a -trois ou
quatre ans. Les thèmes poétiques cher&amp; à Verlaine et à tous ces
jeunes gens qui c:herchaient fortuné autour du Chat-Noir de
Rodolphe Salis, Charles Cros les emploie,. non pas avec la
sfireté du cc Pauvre Lélian », mais a:vec_ une gaucherie charmante et ridicule.Je ne sais si les jeunes -gens de ma génération
gofitent encore cette roman-ce- qu1on chante si bien· entre les
quatre murs du Lapin-Agile où les araignées du _soir annoncent
un éternel espoir aux jeunes femmes qui)aissent cr:oire qu'elles
prennent de« la neige » (lisez ~ cocaïne)·, à leurs amants qui
feignent d'écrire -:
Soif$ un roi .tJ'Alle711agne 11,ncien,
Est mort Gottlieb le tmtsiciw.
011 l'a cloué sow Zesplqncbes.

*

* *

LES BALS DE .PARIS, par And.ré Warn_qd (Ed.

G. Cr~).
Va-t-on comp0ser une bibliothèqu~ technique des "Plaisirs
d'aujourd'hui? Pour l'amour et la cuisine, les ouvrages de fon-cl°s
ne manquent pas. - Il .y a de bons manuèls ·de - poker. Enfin,
voici l'ouvrage de M. André Wamo_d SUI' les bals de Paris.
Bals, cafés et cabarets, du même auteur, faisait déjà autorité
avant la guerre, surtout à l'étranger. C'est grâce à des livres
moins bien faits que la France a rayonné jadis. d'un inégalable
éclat. Ces spectacles populaires n'ont~iis pas - e'fe,rcé sur
l'impressionnisme, l'idéalisme et J.es formes d'art nouveftes une
influence comparable, à celle de la Cour sur l'art français du
xvrre ? La java, telle qu'on-la danse ifu baf Ùotdb-res -lorsque la
salle s'éclaire en f&gt;leu, vllut tous les voyages. Le livre de
M. Warnod y con'duit
PAP'L MORAND

Toute 1a salle reprend en chœÙr :
1

Hou ! H01i ! Hou !
Et le chanteur achève :
Le vent soufjle dans. les b;anches.
Charles Cros fréquentait chez Nina de Villard où se réunissaient
des poètes, vers- 1890, Germain Nouvea)l, Jean Richepin c&lt; qui
a mal tourné ,)), et_d;autres que je ne nommerai pas pour m'abstenir d'une éruditîon trop facile. Il est l'auteur du Hareng-Saur,
monologue bien connu dans les. cours de didion où les adolescents imp-a!:ie.nts d'être des bommes jouent les héros &lt;lu répertoire, sous les yeux rieurs des jeunes filles .qui rêvent d'entrer
au Conservatoire. Chatles 'Cros est Cauteur aussi de di-zàins
réalistes. On y lit parfois des .vers presque semblables au distique. cé.lèbre. de Coppée :

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pour interroger les morts du.« paysage impla"able », pour célébrer le sacrifice de ceux q.ui tombèrént sans foi et sans espé-

Depuis quelque vingt a11s, le nom~ui Marc Lefort
Est mécanicien sur ta ligne 'Ju Nord.

ivµîs ce qui sauve l'auteur du Coffret de Sà~tal, c'est d'être,
malgré ses fa_iblesses ~t ses imperfections_, ~un pgète vraiment
~ensible. Un autre n'aurait pas écrit_&lt;:es y~rs -délic;,ieux et puérils
sur

Un Miroir :
Toutes les fois; miroir, que lu lui setvïras
A se mettre du -noir aux yeux ou sur sa joue
La poudre-pm/umée;:cu bien dans uninnoue
Charmante, SQlf:çarmin-mix lèvres, tu dircis : · •

r.
l.

«Je dommis 1·efiétanl les ·vers, que stJ.r l'ivoit-t
Il écridt ... Pourquoi de vos yeu:,çde t•elom's,
De votre chair, .de"uôs~1èvres p&amp;r éeNitours,
Rendre plus -1clatante mcore la. victtJfre ? »

.

..,..; .,. . t:T' ..

.

ou pour tresser en l'honneur de son ami Paul Drouot les guirlandes funéraires de l'amitié.

(Editions de l'Eq-qerr~., Bruxelles).

•. '
l!

GEORGES GABORY

*

f' aime les frais matins peuplés de tourtei·elles,
Les ciels purs et lav4s ccmme des j quarelles,
L'azur, tant_fe qu~ cha1_7-te et tout ce iui sQur~t,
L'humble lila.i,{j /fi s'ouyre) t doucemetJ/ flf-v,rit,
L'oiseau ccmmè t,n désit- posé de bra~1!be e;,, branche, Et, .dans uii'jardin c7àir, avêcsa. robe bJAnche . .. '

-.

Et n'ayant que la gloire et l'hoimeur pour tous dieux,

tA FOI DU DOUTE, poèmes, par Pierre Bourgeoi;

Charles Cros a chanté l'amour, ses plaisirs et ses peines et il
est très doux de lire ses vers d'une voix discrète, émue et qu'on
voudrait soutenue par un clavecin mélapcolique, dans un boudoir rose et fané, à quelque jeune femme sensible dont on est
aimé sans le savoir et qui ne s~ura jamais qu'on Taime.

* *
AQUARELLES, par Emile Henriot (Emile-Paul).

rance

ROGER ALL4RD•

I

Alors, si tu S!frpr_e~·,Jl quelque regarà pe~•en,
Si de l'amour présent elle est distraite oit fasse,
Brise-t&amp;i; mais ne lt:ii sers pas, petite glace,
À s'orner pour un a.utre, en riant de mes vers.

NOTES

Ces poèmes ne sont p,oint médio:cres, ils .sont mauvais . D1où
-vient qu'on puisstdes lire ayec sympathie ? Il y a d'ans le « cas·n
de M. Pierrè Bourgeois,,quelque· chose de tragique et l'on voudrait vqler au secours du poète·noyi dans ses phrases. Tant de
vase et tant d'algues- brisent l'élan ·du nageur.
Sans doute l'auteur ne conçoit-il rien dairement, mais _à la
qualité de certaines -imâges on _reconnaît !!.artiste à naître. La
preuve que ses strophes ne sont pas indifférentes,. c'est qu'on
aimerait les refaire e11 supprimant les neuf dixièmes des adverbes,
épithètes et substantifs abstraits. Je me suis ,amusé à leur appliquer une « grille » comme aux. textes brQuillés. Les. r:ésultats.
sont concluantS: : je les tiens à la disp·osition de M. Pierre
Bourgeois.
PAUL FIEREN.S.

*

* *
..l

32· DÉCEMBR~ suivi de quelques mirlitons antérieurs,.

b
t

J\près une telle_ profession de foi•, on n'attendra pa.s de
M. Emile Henriot des.sentiments rares ou des images imprévnè5:
U aime à poursuiyre , S,QUS les, saules la muse, .habitante cks
coteaux modérés . .Elégiaque avec di scrétion, matérialiste. et
panthéïste sans trop de rigueur, il rencontrt\ de fermes aeçent(

par Jean-Victor Pellerin (La Sirène).
Si d'aigres sonorités nous émeuvent, c'est à la faveur d'uœ.
complot sentimental où la musique elle-même n'a qu'une
influence réduite. Le piston de village élargit" ainsi les soirs dejuin_; l'orchestrion coagule l'éparse tristesse des champs de
foire. Qn n'a pas envie de reprocher à M. Jean-Victor Pellerin
son amour du mirliton, mais ses-chansons et calembours de caféconcert risquent fort de trouver peu d'écho. Question d'atmosphère sans doute ? Précisément, l'impuissance du poète à créer
par ses fausses notes l'état d'indulgtnte sympathie qui les ferait
entendre sans déplaisir, se manifeste à chaque page dans la moi.-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tié versifiée du tecueil:· On pouuait'mieux employer cette vir..
tuosité fa&lt;:ile qui, ,surveillée, deviéndrait un charme.
•cl
Quant à la méditation qui préface le volume, elle exprime
gracieusement plusieurs banalités. lei,encore il pourrait être fait
meilleur usage du mirliton. Je suis à recommencer », s'écrie
M, J .-V. Pellerin. ,Qui eût osé le lui dire si crûment ?

«

PAUL FIERJ!NS

LE ROMAN

MYRRHINE COURTISANE ET MA_RTYRE, par Pierre
Mille (Ferenczi).
.1
M. Pierre Mille vient d'étfüe un,rom·:m antique. On~'y attendait pe11,. Pierre Mille est une intellïgence, un observâteui, un
moralisfe.-·C-e n'est pas un anitµateur; jusqu'ici, il a pa:ru avant
-tout raisonnable. Or, pour, ècrire un roman historique, il faut
.s'halluciner soi-même. Cela·peut paraitre étrange, c'est ainsi.
Nous nous intéressons peu.à !'Histoire, et beaucoup à l'auteur.
Les. Martyrs, Notré-1Jame de Pa-ris, Saùunmbô, ne valent querpar
l'imagination. Et aussi peut-.être l'Histoir:e ·de Mîchelet, les 'Ori.gines de Renan. , '
·
r,
,.
Piel'te Mille :rune forme de' l'imagination : l'humour,' la fantaisie. Sur ùti trait de• mœurs obsei:vé, il sait bâtir une histoire
caricaturale qui, e!xagér~nt le tra:it,de mœurs, lé"fait sentir et le
ridiculise. IU saieaussi· répro-duire la réalité en l'analysant,~en la
disséquant!. Si Barnavaux est sous ses yeux, il ne le dessine pas
en deux coups instinctifs, il le décrit ·par petites touches. Il est
do~c le, fOntraire d'un fa\seur d'épopée~:
Ce n'est' pas ùne épopée qli'il .a voulu_ écri_re, bien qu',11 ait
repris le sujet des Martyrs: demiè e grande pêrséëhtï°Jn ''dés
chrétiens. Epoque trouble, toute jaillissante d'enth~usiasme et
defolies . .Pierre Mille s'efforce dé nous tncmtter que cette
épque fut l&gt;anale, que les martyrS' furent 'des hommes mdinaird.
C'est;me idée divertissànte à soutenir, un paradoxit, le · suret
d'un conte.:..Je ne ,sais pourquoi. Pierre Mille a pris run to-d si
grave, a -&amp;rit plus" de 200 pagés, pohrqu-0i 'a 'bour-ré';scHl li&gt;Jre
de notes prises à· l'An'.thêilogie., aux Actes des Marryrs ou au~
.ouvrages des spécialistes. Ç'est beaucoup d'eml:&gt;artas pour un~
fdée si frêle, si peu jt!stili'ée-. ·I l y .â' bien plus ·de vérité dltt1s
P-0lyeucte que,dans tQus'1es hêr.os~de' Myrr'him. 1 Le1 patfüms les

1a

ir

HOTES

plus délicats du scepticisme ne nous feront pas croire qu'on se
fuit supplicier par vice ou sans savoir pourquoi.
.
Pierre Mille, n'ayant pas vécu à Corinthe sous Galère, n'y a
pas ttouvé ·un narnavaux à observer.' Les types qu'il a inventés
restent p-âles .. Et l'in·évitable festin philosophique de ce rornan
grec n'apporte aucune· nouvelle 1ueur. Il me semble que, dans
l'œuvre toujours honorable, souvent amusante, -parfois brillante
de Pie:rre Mille, cette-Myrrhi1tt reste un frvre inntile.
Et -par quelle fantaisie Pierre Mille appelle-t-il frène la pauvre
servante qui ·fat la mère de Constantin ! Tant d'érudition
déployée J&gt;OUr arriver .à ce lapsus? Pierre Mille n'aime suère
l'histoire.
PA'UL RIVAL

*

* *

L'AMOUR ET LA MORT DE JEAN PRADEAU, par
Chartes Silvestre (Plon),
Le paysan en littérature a un sort singulier. Il semble qu'~n
ne puisse le 'p eindre au naturel et que sur tout roman de la vie
aux champs il y ait un frottis ou de bitume -ou d'azur. Est-ce
une fatalité ile la matière, et l'une des mélancolies du genre ?
te romancier qui a très vif le goût des choses vertes prête peutêtre à ses paysans, malgi:é qu'il en ait, quelque air de bucolique;
et celui qui ne l'a pas en fait des brutes que mène l'instinct seul.
Pu1s les effets sont si faciles à marquerici qu'on est porté à donner le coup de pouce. Âu mo.yen ~ge déjà, d'un côté des farces
vî.llageois-és, de l'autre dès bergeries d'amour tendre et d'eau
fraîche.
Et l'on est encore à discuter du véritable rustique! Sera-t-il
aux couleurs de Sand ou aux couleurs de Zola? Le bon, le vrar,
le seul, dit l'un, c'est la bête humaine puant le bouc et le -fumier.
L'autre jure que ce cul-terreux à la naturaliste est outré et -faux,
et qu'à bien voir la bonne dame de Nohant est plus proche . du
réel, Pour peu qu'on ait pratiqué les campagnard~, on peut a1s~ment s'autoriser d'exemples. Pour ou contre.
Si l'on renonçait à ce bavardage et qu'on voie en ces conceptions contraires d'eux vérités (( répugnantes » selon le mot -de
Pascal, mais vraies _toutes deux?.({. D'ordinaire il arrive que ne
pouvant concê-roir le rapport de deux vérités opposées et
croyant que l'aveu de l'une enferme l'exclusion de l'autre, ils

�LA NOUV.ELLE REVUE FRANÇAISE

/

(les hérétiques) s'attachent à l'une, ils excluent l'autre, e.t pense.nt gue nom;, au contraire.)&gt; Pour être dans le vrai, le.romancier
doit voir dans le paysan un homme cap_able de bien et de mal,
- parbleu ! - et de plus de bien e't de plus.de mal peut-être.que
ceux q·ui sont moins proches des éhose's .naturelles. Le rapport à
concevoir ici entre les deux vérités, l'optimiste et la pessimiste,
ne peut être donné que par un fort .sentiment de la vie rustique.
Non le sentiment de la nature, à la Jean-Jacques, gui compoi:te
un certain éloignement des hommes-, mais de.s amitiés terriennes,
comme Barrès dit: des amitiés françaises. Ces amitiés seules
font ll.'.omprendre comme,nt les bassesses .et les grandeurs du
paysan, ce qu'il a parfois de bestial, parfois d/bibliqu~ et d'idyllique, tiennent à ses mœurs et conditions, c'est-à-dire à sa terre.
Charles Silvestre a ce sens du Limousin qu'il lui fallait avoir
pour écrire un roman complet -sur ses paysans. Sympathique~ et
antipathiques, jeunes et vieux, hommes et femmes, it a dessiné
une dizaine de personnages, variés et bien suivis, qui sont · en
somme des types, les types essentiels d'une galerie camp..agnarde. Ces gens-là, suffisamment individualisés, soot vrais
et présents: les ruraux de chez nous dans· la guerre, en un
moment 01.1 tout passion:pa.it la vie, les uns sê dépas.sant pour
s'égaler aux circonstances, les autres lâchant la brid·e aux désirs,
âux convoitises,
Si Charles Silvestre a forcé légèrement certains contours, c'est
en restant dans !-aligne. Pas de ces traits de mœurs que Zola
estimait sans doute champêtres et significatifs, tels que celui de
l'idiot violant sa grand'mère racornie. Mais son père Breuil,
répugnant bonhomme, ladre et lubrique, . e~t poussé assez au
noir, tandis que son Jean Pradeau pourra paraître idéalisé, _bien
qu'il ubus le montre d'organisation nerveuse et affiné par la
mala&lt;lie. Le portrait de la vieille mère, si bonne femme, toute
de cœur, semble .eir.cellent de stîreté et de relief.
Dira-t-on que la probité de l'ouvrage etît exigé un peu plus
de sobriété? Si peu que rien. Un mot de, trop. parfois, dans le
dialogue. Celui d'ailleurs qui parlera le plus au gros du public.
Mais tant de paroles d'u.n naturel et d'une bonhomie qui sont la
vie même! Et cela va loin. En usant des mots les plus ordinaires,
ces gens ont parfois des phrases, de véritables cris humains, qui
leur prêtent de singulières proportions.

NOTES

·· La cueillette des pommes .où ne, s'échangent que de menus
propos, presque des clichés, reste une idyUe d'un ton.fort j:uste.
Les pages sur l'agonie de Jean Pradeau, sa mort, la peine de la
vieille mère, sont émouvantes, d'une émotion prenante et non
sans grandeur. La saveur tragique du parler populaire, aipsi
qu'une langue pleine de sève ·et de montant font &amp;eaucoup
pour ce livre. Mais il a une vertu de belle humeur, de tendresse,
et surtout d'émotion, on -ne sait comment venue.
Ces dons même font qu'on peut en vouloir à Charles Silvestre
de ne pas employer toujours au mieux son talent. M. d.e Balzac
parlant d'un poète de son époque disait : « Il lui prenait parfois
des enthousiasmes assez agréables. » Ce compliment -vaudraitil, fait à un romancierr '? Une apostrophe au J:..imousia tient un
peu du morceau de bravour.e. Des pays~ges trop brillants,
avec des agréments de style, font retrouver- l'auteur, alors qu'on
était devant ses campagnards. Charles Silvest!e c'est .le Limousin même: il n'·e tît ri'en dtî souffrir en son P.radtdu qui ne ftît
de veine agreste.
Voilà bien ,des reproches? Non, touiours le même. n· ne
manque rien à ce li,vre si ce n'est quelques suppressions.
Il se pourrait qu'-On ftît en droit d'adresser à l'auteur d'autres
critiques. Mais au bout du compte un ramander qui montre
un tel sentiment de la vie rustique, et qui a de l'âme en même
temps qu'un goût vif pour le réalisme, est un homme sauvé.
HENRI POURRAT

LE CABINET NOIR~ par Max Jacob (Bibliothèque des
Marges).
Devant nous, Max Jacob o,uvre des lettres qui ne lui sont
pas adressées. Comme poète, · n'a-t-il pas sur tout droit de
regard, au même titr.e que le Ministère de l'Jnténieur ? En se
jouant des difficultés, l'auteur réhabilite le haut commerce
parisien et restitue à la petite bourgeoisie provinciale tout ce
qui lui est dû. On se rend compte après l'avoir lu que les plus
puissantes firmes ne sont pas à l'abri des embarras de l'amour
et qu'en. banlieue les gémissements ont leur saveur secrète. Dans cette chambre noire, un monde inoubliable, pris au
plus petit diaphragme, vient jeter son image renversée, comme

�490

LA NOUVELLE REVUE FRA.NÇA.ISB

dans les sources. Panni ces lettres, celle de

Mlle.

Bernard

Ma tante, vieille chipie, je vous avertis d'avoir à vo11s taire ... l))
et celle d'une jeune ouvrière au fils de son patron ( « Je sentais
bien que vous n'étiez pliJr comme avant, du temps de l'avenue Pbilippe-Augurte ... l)), iront au ciel,
Faut-il répéter que Max J.acob est un de nos maîtres, et qu'il
(«

embellit notre époque?

,.

PAUL 1'.0RAND

*
* *

LA FIANCÉE MORTE, par ].
marion).

N.

liOTES

ravages exercés par l' opium sur Je bon gollt de ceux qui en
usent dans leurs livres, sont bien gunds.
L'ouvrage qui nous ocaiJ&gt;e échappe à tbut reproche de cette
sorte. L'auteur décrit des scènes et des sentiments nécessair&amp;
ment flottants avec un remarquable souci de la nuance juste.et
un parlait sens de la mesure. Aucune exaltation de mauvais
ton ; rien qui sonne creux dans sa fumerie. Et certains pass:ages,
plus aérés, laissent voir. que ces qualités -peuvent s'appliquer
aussi bien à l'observation de la nature et du réel.
JACQUES DB LACRETELLE

Faure-Biguet (Flam,

Selon une antique légende slave, lorsque, jadis, une fille
mourait vierge, la coutume était de Ja fiancer à un jeune
homme, mort lui aussi sans avoir pris d'épouse . « Pour ces
deux .fiancés d'outre-tombe on dressait des contrats, comme
s'ils eussent été vivants. Et le jour de leurs tristes noces, on
brôlait les parchemins et les présents qu'on leur avait offerts.
Ainsi, sur l'aile légère du feu montait vers eux, jusqu'au monde
qui est au-dessus de la terre, la nouvelle de leurs fêtes nup.tiaJ.es. _..
Tel est le thème très poétique pu lequel M. Faure-Biguet cherche
à expliquer l'anxiété sans c:mse et les désirs mystérieux del a jeune
danseuse russe dont il nous conte la vie. Isis - c' est le nom
que lui ont donné ses amis-croit que l'âme d'une de ces lointaines fiancées mortes s'est incarnée en elle ; et elle épuise sa vie
terrestre à retrouver l'autre âme. L'action est voilée tout du long
par les légères fumées de l'opium .
Le défaut d'un tel sujet est qu'il réunit trop d'éléments artificiels : l'énigme d'une vie antérieure, l'extase de 1a danse, les
rêves de l'opium, etc. •De ce fait, les personnages, si vrais et
si finement exprimés que soient leurs sentiments, ont une
fignre quelque peu :fi.ctive. 'L'artificiel, dans la littérature, prend
.des formes successives qui varient comme des modes. On dirait
que chaque génération d'écrivains a. sa névrose particulière.
Voilà vingt-cinq ans, c'était le culte des lys et la mode de la
r~be « Sixtine li. Aujourd'hui c'est la vogue des ·danseuses nupieds et la passion .de l'opium. Les romans où fon assiste au
« dér?ulement des voiles » et où l'on entend « le grésillement
des p1pes ll ne se comptènt plus. Et .généralement, hélas ! Les

* **

,
!.:'ENLISEMENT, par ]ea11 Monique (Rieder).
Il s'agit de l'enlisement progressif du« pion» dans le répétitorat. Nulle déclamation·, nul didactisrne, une-série de notations
justes et sensibles. ~ull. très beaux chapitres : celui où le pion
« chahuté » réussit à remonter le courant et à o: mater »· son
étude de« mo1ens .,, et celui où il s'abandonne à la boisson.
Le reste du Jiwe inspire une vive sympathie pour la sincérité
-et le talent de l'auteur, mais ne va pas sans monotonie. Lesimpressions s'égrènent un peu au hasard, sans avoir le éharme du tontveoant impressionniste. Elles ne · oous sont pas livrées d'une
façon assez directe, elles sorit trop transposées, sans former
cependant un ensemble construit.
Les matérianx-0e la bâtisse sont rassemblés, la maison n'est
pas construite. Cest dommage, les matériaux étant (pour dire
vite) d'une qualité analogue à ceux de Charles-Louis Philippe
et ce livre étant de ceux qu'on n'écrit pas pour s'amuser, mais
avec tout le sang de son cœur.
B. CRÉMIEUX

** *

L'OPHÉLIA, histoire d'un naufrage, par Marius-Ary
Leblond (La Sirène).
Certainement le livre est réussi, car il est pathétique, prenant, et tenace . L'imagination de-meure occupée de cet ilot,
mince et triste, au ras d'une mer étincelante où les coraux,
comme de grands pièges à navires, bl'ttknt en couron nes de
hlmière sous Jei e{!UX tropicales ...

�49 2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il y a profit, même pour un romancier, à 11voir vu ce qu'il
entend faire voir. Madus et Acy Leblond sont de grands voyageurs, et l'on gagerait que ce naufrage eut lieu, en effet, ou que
ce fut tout comme, dans le canal de Mozambique. Bénéfice
énorme. Je suppose qu'avec du goût et le sens de la fiction, un
littérateur peut trouver « ce quelque chose qui embaume une
page», c'est-à-dire le détail, efficace comme une odeur, qui à lui
seul fait atmosphère. Mais quel talent ne lui faut-il pas pour que
son ouvrage ne sente point le concerté, la facture, un certain
échauffement de fantaisie. Les plus grands n'arrivent pas toujours à composer cc philtre de l' « ailleur,s », philtre où l'inattendu, l'agrément, la surprise, et une ingénuité, une facilité, je
ne sais quoi qui fait accepter sans étonnement cela même qui
vient Je nous surprendre, entre.nt peut•êtœ à parts égales.
La sincérité de la vision a d'autres avantages : elle permet
une meilleure économie de l'intelligence et laisse disponible et
fraîche l'imagination que sans cela l'invention viendrait peutêtre suppléer. Ainsi, dans l'Ophélia, ce qui se fût dépensé en
fiction, approfondit la vision, la fait hallucinante. Le livre,
d'une saveur toute moderne et plein d'ailleurs de traits originaux, communique un sentiment singulier des races, des
faunes, de ces peuples d'oiseaux. aux mœurs particulières qui
hantent les iles australes, de la mer et de ses formations madréP,Oriques. Vie et mystère de l'être, vie du groupe, vie de
l'animal, vie des éléments. C'est ici que l'on retrouve vraiment
le got'\t frais du voyage. D'où il suit qu'un tel roman d'aventures, - si l'on veut, - a plus qu'un autre valeur humaine . Les
trois hommes de mer qui s'affrontent sur l'île aux oiseaux sont
des vivants, avec leur vie à eux, leurs particularités physiques,
leur odeur animale. L'histoire, en son étrangeté même, prend
du poids, devient riche de sens, passe en somme dans la région
du symbole.
L'Ophé/ia, histoire d'un naufrage ... Naufrage d'un bateau,
naufrage d'un individu, naufrage encore du bonheur édifié par
deux êtres enthousiastes ...
Marius et Ary Leblond sont les romanciers, - laissant au
mot « roman » tout ce qu'il enferme d'épique et de lyrique, de l'effort français à travers les races et les pays ; ou plutôt d'un
certain enthousiasme à la française fait d'intelligence, de zèle,

NOTES

493

de vaillance, de noblesse de cœur. Les poètes de notre génie
en action dans le monde. Leur trait propre, c'est ce caractère à
la fois de lyrisme en fleur et de sérieux intellectuel, Sans être
nourri de réflexions comme En France, ou même comme
le Miracle de la Race, ce roman ·est macqué de la double griffe.
La force qu'il garde d'être quasiment un document, ces
impressions cutieuses, ce. goftt de vécu, et d'autre part la péripétie vive, la concentration du récit, son chiffre elliptique, lui
donnent un reli_ef singulier. - Faut-il dire qu'un certain abus
&lt;les mots et des phrases soulignés désoblige un peu, comme
un manque de confiance envers le lecteur? - Que le livre soit
riche en couleurs, cela se voit d'abord: ce qui importe davantage, c'e.st qu'il est aussi riche en nature.
HENRI POURRAT

LETTRES ÉTRANGÈRES
L'ANNÉE LITTÉRAIRE EN lT ALIE.
Les douze - ou plus exactement les dix-huit mois - qui
s'achèvent ont été marqués dans les lettres italiennes par la
mort de Giovanni Verga et de 'Renato Fucini, Je premier plus
qu'octogénaire et le second proche de l'être, par la publication
du Notturno de Gabriele d'Annunzio, de la Storia di Cristo de
Papini, du Rubè de G. A. Borgese, par la représentation de
Sei personaggi in cerca d'autore de Luigi Pirandello, par la parution sous les auspices du groupe de la Ronda du Testament
littéraire de Giacomo Leopardi et enfin par la création d'un certain
nombre de nouvelles revues littéraires (Lo Spettatorc, Trifa/co,
l'faatne, Primo Tempo etc ... )
Depuis quarante ans, Giovanni Verga ne produisait plus et
Renato Fucioi depuis vîngt . Ils étaiept de stature inégale :
Verga est un grand romancier, Fucini un aimable conteur
toscan. On continue à lire et à aimer Fucini en _Italie comme
chez nous les Lettres de mon moulin, ~is aucun des cooteurs
toscans d':\ujourd'bui, nj Arden.go Soffici~ P..i Bruno Cicognani
ne le contiJ)uent en ligne directe.
La littérature toscanisante a pour -elle foute la saveur du parler
de Florence, de Pistoie ou de Sjenne, _une vivacité, une grâce, un
primesaµt auqui;l on ne résist~ pas; c'est _un sourire perpétuel,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

495

même s'il lui arrive, ce.-qui est rare, de larmoyer. Mais ce n'est
qu'un plat local, qui.a kragoüt du.4ialecte (avec, simplemeot,
la cham::e de pouvoir ~tre absorbe par tous d'un bout à l'autre de
la péninsule, le patois .to·scan-fotma:nt les huit dïxièmes de la
langue-it:iliennei,.et au-quelles grands sujets, 1esgrandesé'motions
-sont interdits. JI faut .reconnaître .avec les détractè4rs du toscan
-quefa.bus de cette littérature risquerait, si l'on peut •dire,, (&lt; d'empatoiser » l'italien, de Jui enlever toute valeur universelle, ou
seulement 11ationale::: Cette ·- querelle ·au toscan et de Y-italien
n'est toutefois...pas , près. de cèsser~ La publiaation des inédits de
Fucini a contdbué-à:Ia ranimer. ·
I
Il y a.y.ait eu en Jtalie .depu1s ,l 'armistice un vif me&gt;u'l!etnennle
sympathie de la part des jeunes et err particulier :des néo-classiques dans la direction de Verga. Sous le vérisme du romancier
des Malavoglia, on avait aisément découvert, le jour où l'on
s'était mêlé d'y regarder de près, une sàbriété-, une force con•
densée, un ramassé dans l'expressiçn et en même tep:ip~ un
lyrisme sous-jacent qui le·iirent aussitôt 'qualifier de «-grand classique ». Cè fub:::é-dassicisme qui fut cél-ébré l'ors- de son quatrevingtième anniversaire . .Depuis lors, ïl est peu ae prosateûrs -qui
ne se.réclament de lui ; les définitions les plus contradictoires
de son clas-sicisme so-ntfournies ohaque- jour, les conséquences
les plus diverses tirées d:e son œuvre. Il n'existe pourtant pas une
doctrine littérair.e solide·issne de Verga ..Et, croyons-nous, il ne
saurait en existér. Ses romans, que leur rythme 'intérieur fera
durer, obéissent extérieurement à une concef&gt;tion périmée, celle
de Zola. Or le rythme 'intérieur propre à Verga ne peut s1eriseigner, ni s'imiter. Ses nouvellës, du· moins certaines d'entre
elles : ~avalleria Rusticana, La Lupa, Malal'ia, qui f:iignent la
brièveté saccadée de Mérimée au « charme 11 de Balzac., pour•
raiènt, sémble-t,il,.offrir -des modèles-&lt;l:e récit, ,mais .personne ne
semble jusqu'rci s'. en .êtr.e.. aperçu. On a beaucoupsdisserté sur
l'art de Verga depuis. 19·19, nul ti'a encore 'Cl'un·e façon
évidente et per,sonnelle tiré'parti de son grand enseignement.
La lutte des andens et- qes, modernes continue, toujours
imposée par les tenants de la tradition, le groupe· combatif et
1mpitpyable de la Rond.a. Par malheur, aucufie œuvre .originale
n'a été produite par les· compagnons de 'la Ronda, et les trois
lîvres marquants de l'anné~ échappent tot'ilement à, leur

influence. Il a déjà-été rendu -coinpte foi: de l'Histoin -du Christ.,
œuvre ~un gr.and styliste, màis. un pen en marge de. la littérature·, nktée.·pàr '.une concepti-Oa mystko-romantique et quasi
prophétique de l'histoire.
Le' Notturnv de d:Annunzio qui, s'il n'est pas destiné à
dem:eürer dans l'œu\rre dtu poète des La11di une_ parenthèse,
marque un. renou.veliement partiel: .de ·s.on art et anno.nce une
troisième jeunesse aussi exubérante que -les deux: premières,
n'est pas plus q.ue ·1e livre de Papini·touphé par le n-éo.--:t raditionalisme. de Ja Ronda. Le. Notturno s-erait hi.en plutôt un.e
stylisati:on ·de~J?impr'essionnisme~et de ce qu'il y eut de meilleUI
dan.s le .futui:ismè italien de 19 I 2-19,15, Cettè esthétique: .,que
ses plus clrauds partisans. d'alors (Papini;, Soflici) estiment
périmée, ~est-d'elle que ·d'Annun2io sérrble a-voir voulu s'inspirer. Emilio ::Cecchi, . l'esprit le 'Plus libéral: au· g·r oupe -deJa
Ro1tda, a montré, avec des exemples à l:'appûi, ·que ce g.enre
d'impressionnisme s:e rencontrait aussi da11s les meilleurs
modèles du Cirrquecento. Mais Emile. Deschanel a pu, sous lê
second Empire, éaire un livre sur le romantisme des,classiques.
La vérité, c'est que d' Annqnzio â délibérément -choisi pour son
Nolturno la technique des impressionnistes., sür &lt;le la marquer
de sa griffe pufasante et d'écraser pat comparaison ses cadets
devenus ses modèles. Il a,toujoursfallu à d':A.nuunzia:des modèles,
presque;: toujours il les a dépassés . .Le-modèle technique de la
Figlia di Jorio par exemple, dest à n'en pas dofiter La Lépreuse
d'Henri Bataille. De combien l'emporte ,en lyrisme, en pittoresqùe et en beauté; formelle la Fig'l-iadi~Jorio stir la Lépreuse J
Cette technique impressionniste : brefs fragments, phrases
courtes juxtaposées et rion pas coordonnêes, 'fréquente absence
du verbe, eté ... convenait à merveille,'îl faut ~le re&lt;tannaîtr et
au sujet traité et à la situation matérielttf ciù se rrouvait l'artiste~
Victime d'un décollement de la reétitie lors d'un brusque atterrissage d'avion, .d'Annuru:io a· écrit son Nocturne. étendu sur.
son lit, la tête handée, dans l'obscurité. Çd~tr le titre), ·sur de
minces bandes de papier·que recueillait au fur et à mes·u re si
fille R~nata, la (( Sirenettà ' ¾-. Sur ces. bandes de papier,
d' Annunzio a écrit tout· ce qüi -défilait 'devant son esprit :·
sa douleur physique d'abord, se-s souvenirs de guerre et surt_o ur
s-es souvenirs d'av-iateur, sès.s0-uvènirs d'enfance, &lt;i'adolescence,

494

0

�496

.,

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

à'âue mûr, puis, comme pour se venger d'être privé de la vue,
tou~es sortes d'évocations visuelles d'une ptécision -et d'une
richesse admirables, et-aussi des évocations a,uditives, tactiles,
olfactives, ie livre de la sensualité et' ·de la: doul.eur. Dans
l'affaissement provoqué par la mala~ie.' l'éclat toujour,s m~ p_eu
cherché, l'orgueilleuse bravura., qul! gatent ·un peu d ordmau:e
sa prose rutilante, s'effacent ou s' a;nortissent . ,U trouve une
sincérité, une simplicité tout;•-humaines, et n:on plus du to_ut
« surhumaines », ·qui provoquent .l'émotion.- Sa dureté s!est
amollie. Les pages sur sa mère, sur ses chevaux, sur la bataille ~e la
Marne sont peut-'être les plus belles, e~ tout cas les plu~ directement belles·qui soient sort-ies de sa plume-fée i Le c!mquant
et la grandiloquence se font jour parfois, trop ,souvent mê~e,
si la Qllerre entre en· j.e u, mais lorsqu'. il sé borne à « dire
une chose· », il la suggère dans sa totalité vivante mieux qu'aucun autre écrivain d'aujour_d'hui .·•
Le premier roman de G. A. Borgese, Rube, est ·d'une auti:e
façon, mais autant que le Notturno, en dehors du courant néotradi-tionàliste. Pour dire les choses grossièrement, c'est un
livre qui fait tantôt 'Penser à la technique des :'romans de Stendhal, tantôt à celle des romans d.e Dostoïevski. L'avocat Rubè,
à.la fois ambitieux et ·ahoulique, intensénJ.eut intelligent mais
incapable de conclure, s_ans forfe vie morale, se lançant
dans la guerre par -besoia d'a~tion et de _c_ei:;titudes~, courageux
par réaction contre sa peur, .jeté. à la misère ,pacla démobi! isi~
tion, trayersant.les pires cl'ises_ ·et niourant dans une marufestatlon bolcheviste à laquelle il s_e tro.uve pa'I' hasard mêlé, tel
est le héros tourmenté de ce lit re bouilto·onant et ·üiégal. Rubè
n~est pas un symbole, c'est un être vivant, .et pourtant c'estçonstamme □ t la figure de l'.Italie de la guerre qu:oo croit voir
transparaître sous la sienn~.
On a vi,(emenf' reproché ~on style _et .,surtout sa langue à
M. Borgese. Que l'un soit souvent hàtif et l'autre insuffisamment châtiée et pure, c'est possible, !)lais cela~ n'enlève rien à
la _signification et à la- puissance de c;e livre q-ui maTque le piemier grand effor t du roman itafien d'.:ip"ès-guerre pour sortir du.
r,égi;palisme et de l'h)lw.otisme et_pa;ur i,'insérer dans le vaste
mouyem_e nt du-J"orpan &lt;:lonte_mpo·raid.
Luigi .l'irapdello-, deven\l_auteµr -0-ramatique•à· cinquante ans

NOTES

497

pass-és, après avoir écrit plusieurs romans et d'innombrables
nouvelles où il prodiguait les dons de la plus féconde imagination, a réalisé, après des tâtonnements, une œuvre qui synthé~
tise toutes ses recherches et t-raduit intégralement sa Weltanschauung: Six personnages en quête d'au-teur. Pour Pirandello,
tous les sujets se ramènent à un seul : la dissociation ·dei la personnalité. Tant6t il étudie le cas d'un personn~e pris pour un
autre, ou jugé autre qu'il n'est, ou contraint d'agfr autrement
qu'i~ ne voudrait, tantôt il place ses personnages les uns vis-àvis des autres dans.les sit_uations les plus anti-naturelles. Dans
ses Six personnages... , il a_poussé ;m paroxysme son système, en
portant à la scène six personnages imaginés par un auteur dramatique qui n'a point écrit la pièce qu'il projetait de faire avec eux.
et qui veulent vivr'e leur drame et tentent en vain, quand ils l'ont
défini, de le transfuser aux acteurs chargés de le représenter.
Schéma dramatique plutôt que véritable pièce de théâtre, mais
d'une ingéniosité rare dans l'invention, parfois -poignante et eu
tout cas essai complètement réussi de théâtre d'humour, dans
le sens complet du mot (c humour».
De Pirandello est issu le pirandellisme:, mais il semble difficile
sinon impossible, qu'un -art si original, si étroitement lié à la
structure mentale très particulière de son créateur, puisse fâire
école. On peut en tout cas se demander, ême en accordant à
Pirandello -toute Fadmiration qu'il mérite, si ce serait souhaitable pour le théâtre italien.
Il n'y a en somme pas lieu de s'étonner que toutes ces œuvres
dues à de _vieux routiers des lettres aient 'é chappé à l'emprise de
la Ronda. C'est sur la génération nouvelle que Ja Ronda doit
normalement exercer son influence. Or cette influence est indéniable, même chez les « jeunes &gt;&gt; qui fout profession de lui être
hostile. On note depuis deux ans un peu partout un effort sensible vers cette forme solide et probe, massive et froide qui est
précisément celle de la_Ronda. La publication par cette revue
d'extraits choisis et groupés du Zibaldone de Leopardi, qui forment vraiment le Testament Littéraire du poète tle la Ginestra et
sur lequel nous reviendrons, a achevé de préciser les tendances
du groupe néo-traditionaliste et anti-romantique.
Il n'y a plus qu'à attendre les œuvres qu'on veut bien nous
annoncer de Vincenzo Cardarelli, d'Emilio Cecchi et d'Alberto
3-2

�LA NOUVELLE RE\'OE FRANÇAISE

Savinio. Mais même si elles étaient inégales à l'attente, la cure
de grammaire, d'archaïsme et de " beau style », de discipline
classique pour tout dire d'un mot,. imposée par la Ronda auxletterati italiens n'aurait pa-s été inutile.
Faute de place, je ne puis que signaler Mio Figlio Ftmwiere
d'Ugo Ojetti et Il libro dûla noia de Renzo Jesurum.
BENJAMIN Cll.ËMIBUX

*

* *

LA POÉSIE DE SWINBURNE, par Paul de Rml. LA LÉGENDE SOCRATIQUE ET LES SOURCES DE.
PLATON, par Charles Dupréel (Collection universitaire
de Belgique. Editions Robert Sand. Bruxelles).
Les Editions Robert Sand inaugurent par deux œuvres élégamment présentées une collection, consacrée aux écrit~ _des
universitaires belges. Le lm,e de M. de Reul sur la Poes-i.e dt
Swinburne passe déjà Pour le plus complet et le ~eilleur qui ~~t
é_té consacré au grand poète anglais. Je ne sa1s trop ce qu il
apprendra aux Anglais, mais iL se(a certainement pour l~s _lec•
teurs français de la j&gt;lus grande utilité. 11 contribuera à dJSSl~er
la léoende tenace qui enferme chez nous la renommée de Swm·
bur:e dans quelques p~èces - toujours les mêmes et dont cha:
cun cite les mêmes passag.es - des Poèmes et BallatÙ.s, et qm
restreint le génie.du poète à un, dom.aine de sensualité âcre et
perverse. M. de Reul montre fort bien que ce n'est là qu'un
moment exceptionnel dans !:ensemble abondant et touffu de
J'œuvre de Swinburne: un ensemble qu'on ne saurait comparer
qu'à I:œuvre de Victor Hugo. Il attire l'attention sur ses dr~mes énormes et souvent puissant~. Il nous donne un portrait
vivant de l'homme. A quand une monographie française de ce
.genre sur les Browning ?
Le livre de M. Dupréel sur la légende de Socrate part
évidemment d'une idée juste, celle qui consiste à voir dans
l'histoire et la renommée de Socr11,te beaucoup d'éléments dus à
l'imagination des philosophes- et aux lois mêmes du genre floris·
sant qui s'i:st constitué_ au dé~ut du ive ~iècle : ,le dialo~e_socra•
tique. Il fait, dans les idées d1:e.s, socrat1g:1es, ~ la _s~ph1~t1que la
grande part qu'on s'accorde d ailleurs au1ourd hw a lm reconnaitre. Mais ce que son livre cqntieut de juste est souvent com·

NOTES

499

promis par le manque de mesure, par l'extension toute logique
et arbitraire donnée à une thèse qui devient bien vite un plaidoyer contre l'existence même d'un Socrate autre que celui
d'Aristophane. Rien de plus fragile que son argumentation touchant le factum de Polycrate, - Je caractère légendaire de la
mort de Socrate, qui aurait été modelée sur celle d'Antiphon,
- la place exagérée faite à Hippias, si éloigné d'être 1e plus
sérieux des sophistes. M. Dupréel cherche à dissiper en le
niant simplement le mystère qui entoure la figure de Socr.ate :
procédé un peu sommaire et négation dont les preuves demeurent insuffisantes. Le livre n'en est pas moins d'une lecture
agréable, et on le mettra volontiers à la suite des suggestifs et
aussi aventureux. Varia Socratica de Taylor.
ALBERT THlBAUDET

*

* *

LA DÉDAIGNEUSE, suivie de ÉCOLE DE DRESSAGE
et de MONSIEUR THOMAS, par Bea_umont et Fletcher,
traduits de l'anglais par Pierre Mélèse (La Renaissance du
Livre).
M. Pierre Mélèse nous offre la traduction de trois comédies
de Beaumont et Fletcher, éditées par la Renaissance du Livre
dans la collection de Littérature ancienne qu'elle publie sous Ja
direction de Pierre Mac Orlan. Beaumont et Fletcher, contemporains de Shakespeare, sont à peu près totalement inconnus
en France. Je pense que seuls les spécialistes et les érudits ont
feuilleté
l'œuvre immense de ces deux amis intimes , morts
.
Jeunes (l'un à 46, l'autre à 32 ans) qui ont pourtant laissé plus
de cinquante pièces de thé~~re et dont la gloire balança longtemps celle de Shakespeare-. Ce n'est pas à dire que Beaumont
et Fletcher aient rien eu de comparable a\l., génie de Shakespeare. C'étaient bonnement deus hommes de talent. Mais la
postérité seule décide des classements littéraires, et si les
théâtres, au temps d'Elisabeth et de Jacques I•r, jouaient Beaum~~t et F~etcher deux. (ois plus som·ent que Shakespeare, c'est
qu ils avaient leurs ra1sons pour cela, qui étaient de faire des
affaires. On sait de reste que ceci n'a rien à voir avec l'art et la
linérature. Sachons gré à M, Mélèse des soins qu'il a pris. Nous

�500

11

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

avons en France une très belle bibliothèque de critique littéraire
étrangère, particulièrement riche pour la littérature anglaise,
mais il nous manque toujours des traducteurs. Nous n'avons pas
une assez grande provision d'œuvres traduites et bien traduites, qui permettraient au public cultivé de connattre l'étranger autrement que par ses poètes universels et officiels. L'~p_oquë shakespearienne, notamment, offre un trésor de pla1S1rs
intellectuels et artistiques foépuisable, et, malgré son désordre,
ses folies, ses naïveté's, ses grossièretés, un champ d'e:(ploration
psychologique et poétique que le seul XVII" siècle. français -a
égalé en richesse. Des hommes comme Marlowe ( qm .ado?ta le
vers blanc au lieu de la rime, bouleversant et affranchissant
ainsi tout l'art drama.tiqu·e anglais), Ben Jonson , Kyd, Webster,
Massinger, Ford, Sidney, Th. Heywood, peuvent figurer à côté
de Shakespeare et de Milton auxquels i.ls sont, par certains
endroits, à peine inférieurs. Ce qui leur manque, c'est la composition, le développement oratoire; l'habileté de conduite dans
l'intrigue. Ils ne sont pas asse_z dépouillés ; l'abondance de leur
sève les contraint de fleurir dans le désordre et l'exubérance)
comme ces vignes sans tuteurs, qui jettent en tous sens des
ramilles aventureuses. N'empêche que le Docteur Faustus, de
Marlowe, exprime de manière puissante (bien que toute différente de celle du classique Gœthe), l'enthousiasme et le~
révoltes de l'homme de la Renaissance. « Tous les corps
célestes ne sont-ils qu'un globe, comme cette terre? s'écrie-t-il.
Non, plutôt une chose qui rassasie la faim de mon cœur. » Et
l'on retrouve en lui, à. cent ans de distance, cette même faim,
ce vorace appétit-intellectuel de Rabelais, à côté des remords et
des douleurs de Villon :
Plus qu'une pauvre heure à vivre ... le démon va venir, Faust sera

damné. Oh I je veux sauter jusqu'à mon Dieu I Qui est-ce qui me tire
en arrière ? Regardez, regardez là-haut, le sang du Christ coule à .flots
sur le firmament I Une seule goutte sauverait mon âme, une dernigoutte. O mon Christ !.. Ne me déchire pas le cœur pour avoir
nommé mon Christ 1

Et Webster, autre ami du sombre, s'écrie : « J'ai pris
l'habitude du désespoir, comme un galérien tanné celle de
son aviron. » Quant à Ben Jonson, humaniste parfait, peintre
minutieux et profond,, dissociateur d'idées d'une habileté

501

surprenante et logicien à la française, il est le premier classique
le La Bruyère, ou plutôt le Th.éophra.st-e anglais, et même souvent Je Molière. « Vous qui avez honoré des monstres dit-il
peut-etre aimerez-vous des hommes », et, bien que moraliste
nprès avoir écrit tant de· comédfos, il invente encore les masques:
ces ballets poétiques et allégoriques auxquels prenait part toute
l'aristocratie anglaise un demi-siècle avant que Molière n'écrivît, pour Louis XIV et sa cour, les Plaisirs de l'lte e.ncbanlée. Il
passait pour le plus grand écrivain de son temps. Certaines c!e
ses pièces, pour ce qu'elles contienuent d'observation et de pensée, autant que par leur composition et leur style, sont exquises.
Cependant, ni Every man in bis humour, ni la Foire de la SaintBartbélemy (où, sous la iigure de M. Busy, nous avons un Tart~ffe puritain ci~qu~nte ans.avant le Tartuffe jésuite de Molière),
ni La Femme silencieµse, nj l'Alchimiste, ni le Renard, ni La F.éte
chez Cynthia n'ont été - je crois - traduits ou joués en français. Pas plus que le Juif de Malte, de Marlowe ( où Shakespeare
a pris soa Shylock), ni son Edouard II.
On sent peut-être que, si j'évoque ici ces grands noms et ces
œuvres essentielles, c'est parce que je regrette de leur voir préférer Beaumont et Fletcher, aristocrates égarés parmi les lettrés
et les génies, et qui, en dépit de leur renommée, n'ont rien à
nous offrir de véritable importance. « Mon charpentier a bâti
dans un nuage, )&gt; dit un de leurs personnages ; etil semble bien
que ces deux charpentiers-ci aient bâti dans les nuages aussi.
Leur œuvre ne nous apporte guère que quelques scènes isolées
qui vaillent d'être conservées ; encore faudrait-il les tirer d'un
énor'.11e fatras_ et laisser le reste enseveli sous le plus juste oubli.
Je fais except10n pour leur langue, souvent d'une poésie admirable, et pour leur esprit, assez rare, mais qu'ils auraient applîqué avec fruit à se juger eux-mêmes. Ce n'était point qu'ils
manquassent de fantaisie ; ils n'en avaient que trop ; et malheusement il faut le leur reprocher. Emportés par un talent facile
le dé ~1r
. d'ébl 001r,
· d' étourdir,
· de divertir (à quoi ils réussissaient'
parf~1tem_ent), leurs pièces ne sont construites que pour amener
des ~1tu~nons bizarres, expliquer des travestis risqués et dénouer
:~s int~18:"1es ~'une abaso~rdissante bêtise. Mais tout cela porait, faisait nre et rougir, amusait un public qui ressemblait
probablement beaucoup à celui de- nos boulevards d'aujour
A

•

)

j

�502

LA NOUVELLE lœ.VUE FRANÇAISB

d'hui. 11 faut ajouter pourtant que le sanguinaire l'y di put.lit
souvent à l'indécence, piment auquel on ne songe plus assei. Il
est sans doute qu'il reparaîtra.
Les trois comédies que M. Mélèse a pris la peine de traduire
s'intitulent : The Scornftû Lady (La Dédaigneuse), Rule a wife
and bave a wife (Ecole de dressage) et Monsieur Thomas. Elles
sont fon différentes les unes des autres et vont, si je puis dire,
crescendo, en s'améliorant ; heureusement, car personne
n'affronterait deux Dédaigneuses, Un amoureux évincé par une
dame ve~atile, part, revient sous un déguisement, et après avoir
chassé de chez soi un frère qui, le croyant mort, dilapidait ses
biens avec de joyeux drilles, conquiert enfin l'amour &lt;le sa maîtresse quand il a compris qu'il suffit, pour triompher, d'être dur,
grossier, brutal et moqueur. C'est en quelque sorte une Mégère
apprivoisée très « après la lettre », celle-ci ayant été écrite Yers
1596 déjà, c'est-à-dire quinze ou vingt ans auparavant. De plus)
il en faut retirer tout l'art du modèle. li n'y a pas, dans la Dédaigne1m, un seul caractère fortement dessiné, un personnage vrai,
une situation probable. L'art n'y est qu'artifice, le comique que
vulgarité, et la curiosité première se change bientôt en na martelant ennui. L'écho m ~me lointain du rire de Falstaff nous
emp~cbera de jamais rien entendre aux platitudes de Loveless
jeune.

Avec l'Ecole de dressage, on change de siècle et de climat.
Voici L'Espagne du xvrr•, un Don Juan, une 1argarita, un Pérez
et quelques scènes de bonne comédie encartées dans une histoire absurde et sans intérêt. On voit ici au naturel la manière
de Beaumont et Fletcher, qui est typique de celle des auteurs
du tToisième ordre : une scène a faire s'impose à leur esprit; ils
l'écrivent- souvent avec brio - puis l'obligent, de gré ou de
forœ, à entrer dans un scénario où eUe n'a que fuire. Mais le
public s'y amuse, et voilà qui suffit. Quant aux personaages de
la pièce, ils sont tTop falots pour retenir l'attention et l'on n'attend d'eux que quelques calembours, des disputes, des quiproquos, un certain nombre de mots obscènes. Toutes choses, au
reste, lArgement prodiguées.
La meilleure des trois pièces du retueil est Momitur Thomas.
L'on croirait presque entrer d os un conte de Dickens, et la surprise est agréable de rencontrer enfin un jeune homme et unt

NOTES

503

jeune fille qui ont quelque délicatesse de cœur, un vieillard original, un &lt; amoureux universel » d'une véritable saveur comique, trois médecins et un apothicaire tout à fait cousins de
ce_ux de Moli~re. Ce qui ne signifie pas que J'intrigue y soit
mieux condmte que dans les pièces précédentes • ici encore Je
travesti ~t le quiproquo sévissent : un père ne rec~nnaît pas son
fils déguisé en femme, ni l:i jeune fille son amant, et l'amoureu_x _universel_ empo1rté par son tempérament trouve un gotît
délicieux - b1eo qu un peu rude - aux baisers qu'il reçoit de
~on camarade. Mais enfin il y a là un peu de vraie vie; une Siltire
inattendue ~e fa manie b~itannique du voyage, un vieux père
t~ué, dessrné avec hardiesse et bonheur. Furieux de voir revenu ~on fil~ d'un voyage en France où il semble s'étre assagi et
avo1rappns les manières polies :
Perdu, s'écrie+il, perdu sacs remède I Il mange avec des
fourchettes I Complètement corrompu, l'esprit tourné J Comment ai-je
donc péché pour que cette affliction puisse peser si péniblement sur moi?
Je n'ai plus de fils, celui-ci n'est plus mon fils ; pas le moindre côté de
sa nature ne me Je fait reconnaitre pour mien maintenant · le voila
apprivoisé I Que ma plus grande malèdiction acc:ible ce qui Î•a transformé ainsi : le voyage l C'est mon cheval que j'enverrai en voyage
désormais, Monsieur 1

Et plus loin :
P~di, vous l'avez instruit comme un fripon fieffé, d'abord à lire
parfaitement, œ dont, Dieu me bénisse, je l'avais détourné • car je
savais_que, s'il lisait uo jour, c'était un homme perdu. Secondement,
Monsieur Lancelot (c'est son domestique), Monsieur le pouilleux Lancelot, \"Ous ~ve:,; souffert, contre mes ordres, contre mes préceptes qu'il
reste
eo co mJl'lgrue
· de cette sorte de gens tout en minauderies,' que
,
3
~ou_ fpelle des gens honnftes. Rema~qutt-vous cela, Monsieur? .•.
èmement eufi~ - et po,ur cela, si la loi le permettait, je te penais comm~ ua gredm - tu I as amené à oublier complètement ce que
c'_est _que _faire une bêtise, uoe jolie bêtise, comme 1u savais que je les
~ais b1eo. Mes seniteurs sont tous parfaits maintenant, mon vin
_st'.lm, pas un cheval n'est mis en gage, pas la moindre petite pene au
(~u ;. on voyage avec son argent sans faire de mauvaises rencontres •
J étais maudit quand je t'ai envoyé avec lui I Tu as toujours été porté
la paresse et à perdre l'esprit ...

c1/?1s1

à

Voilà de bon humour britannique, bien sec, et qui peint à

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

merveille quelque gentilhomme rougeaud, rageur et rustique,
attablé devant son pot de bière, tel qu'on en voit dans les
tableaux de Hogarth. Malheureusement ce Sébastien n'est pas
un personnage essentiel de la pièce, et nous le perdons trop
souvent au p,rofit de l'imignifiant M. Thomas, son fils; du douceâtre Valentin, du décevant Lancelot ( sur lequel on compte
tout Je temps, 1 ais en pure perte), de la fade Dorothée. Et l'~ntrigue, bien qu'u,n peu mieux soutenue que dans les comédies
précédentes, est encore trop faible pour n'être pas avant tout
ennuyeuse.
·
M. Mélèse a traduit tout cela avec probité et nuance. Un peu
plus d'aisance, de liberté, aurait peut-être donné plus d'élégance
à son consciencieux travail. Il faut savoir s'affranchir du mot-àmot si l'on veut éviter les tournures de phrases lourdes et certains défauts de langue. Mais ce sont là peccadilles. Louons
M. Mélèse de son effort et songeons à la somme de travail et
d'abnégation qu'il représente. Dans le prochain volume ( qu'il
nous annonce) souhaitons surtout de rencontrer quelques cœurs
d'hommes et de femmes.
Après avoir lu ces trois comédies de Beaumont et Fletcher,
je me suis souvenu de l'exclamat.ion de Gœtbe feuilletant un
aloum d'estampes anglaises qui représentaient les scènes principales de toutes les pièces de Shakespeare : « On est effrayé,
s'écria-t-il, quand on voit toutes ces images, de l'infinie richesse
et grandeur de cet homme-là ! »

GUY DE POURTALÈS

*

* *

LA VIE ET L'HABITUDE, par Sanwel Butler ; trad.
française de Valery Larbaud (Editions de la Nouvelle
Revue française).
« La Vie et /'Habitude est, de tous les livres de Butler, celui qui
laisse l'impression la plus durable chez le lecteur. Les dramaturges et les romanciers de langue anglaise y ont puisé à pleines
mains, depuis une quinzaine d'années_ qu'ils ~onnaissent _ce
livre, et en lisant un auteur contetnporam on v01t tout de suite
s'il a lu La Vie et l' Habitude. C'est un point de départ; un ferment intellectuel et poétique ; un de ces livres que seuls l~s
lettrés ont lus, dont on parle peu, qu'on cite encore moins, mais

NOTES

qui font date dans les esprits qu'intéressent les grands problèmes
de la philosophie et de la morale, et où les vulgarisateurs viennent, tôt ou tard, chercher des idées, des Sl!.jets, des situations,
des mots d'espr~t. » Voilà ce que nous disait l'an dernier, un
lettré anglais. Un livie dont on peut dire cela est une force, une
puissance avec laquelle il faut compter, et a'est une aventure
agréable et intéressante que de le lancer dans la circulation intellectuelle d'un nouveau pays et de voir le chemin qu'il y fera.
Nous en attendons avec confiance, mais sans impatience, le
succès; nous savons que ce succès sera lent à se dessiner,
comme il l'a été en Angleterre; mais il est bien peu probable
que l'influence de Butler, jus.qu'à présent limitée aux seuls pays
de langue anglaise ( car Erewbon seul a été traduit, - avant
de Fêtre en français, - en allemand et en hollandais, et c'est la
première version, la version incomplète, gui a été traduite dans
ces langues), il est peu probable que cette influence, maintenant
aidée par le rayonnement des lettres françaises, ne s'étende pas
à tous les pays du Continent et ne joue pas, dans l'histoire de la
littérature européenne, un rôle important. La Vie et l' Habitude,
notamment, peut et doit la répandre : les lecteurs de L'Evolution
créatrice y trouveront avec surprise des vues qu•i out devancé et
qui parfois même dépassent, mais surtout complètent, les vues
exposées dans ce livre· fameux. Peut-être se trouvera-t-il quelque
critique -pour opposer à Henri Bergson, cc romantique )) , Samuel
Butler, cc classique ». Ce qu'il y a de certain, c'est que pour
tous les néo-lamarckiens ce livre, longtemps méconnu, et cité,
dans toute la littérature évolutionniste français.e, deux fois seulement (une fois par Vianna de Lima et une fois par Yves Delage),
sera une heureuse surprise.
VALERY LARBAUD

** *

UN ROMANESQUE, par May Sinclair, traduit de l'anglais par Marc Logé (Plon ).
Idylle dans le foin, reflet de deux visages dans l'abreuvoir,
bonne odeJu de ferme dans les sentiments et l'aveu d'une première faute : nous avions déjà suivi Tess d' Urberville dans ces
sentiers. Mais cet aveu est très bien reçu par John Conway, le
héros, un platonique. Puis des paysages de guerre où Conway

�LA NOUVELLE REVUE FRA.tiÇAISE

506

se rend, non pour sauver son pays, mais pour tenter de se sauver
-lui-même. Il fuit son terrible secret: l'impuisssance. Dans
ArmMice nous avons vu un impuissant français -qui ne peut se
retenir ,de faire le galant ; ici, nous trouvons un éas de frigidité
britannique ( avec mensonge, cruauté, H.cheté, peur-des femmes),
pathologiquement bien plus vrai. Il est traité par l' héroïsme et les
bombardements, considérés comme aphrodisiaques. Cesremèdes ont l'insuccès de tous les autres. C'est Charlotte, emmenée
d~ns la formation sanitaire, qui sera brave, active, endurante,
avec toute la viri1ité qui manque à 1ohn, lequel reste et mourra
couard, perfide ethystérique.
.
.
C'est là une très inté ressante étude de déformatrnn psyd11que
masculine et qui surpreJ1dra moins qu'on ne pourrait le croire
des lecteurs français habitué'S, depuis 17 50, -à voir, à côté de
!'Anglais rouge et &lt;le l' Anglais rose, l' Anglais pâle et qui verse
&lt;les pleurs, ancêtre de ce jeune dégénéré.
PAOL MORAND

,

*

* ..

LE ROMAN DE LA -VOIE LACTÉE, par Lafcadio
Hearn, traduit par Marc Logé (Mercure de France).
C'est forcé &lt;le trouver avec Toulêt 1( bien sympathique - le
bon Loufocadio », et d'aimer 1de cœur le Japon où il nous intro•
duit. Voici des légendes toutàfait gr-acieuses sur les étoiles, les
esprits des animaux, des plantes. On y notera en passant des
traits propres à faire voir u-ne fois de plus que tous les folk~lores
ont des parties communes. (C'est ainsi -q ue chez nous et chez
les Jap,s on berne les esprits pu: des pwcédés semblables. Chez
eux, on colle des charmes à côté des fenêtres : l'esprit s'approche, compte : &lt;( Combien de feuilles.Y a-t-i~? " ~es mots,_
par un calembour, se trouvent être une 1nvocat1011 pieuse qui
paralyse le visiteur. Chez nous, à la fenêtre, c'est un ta1:1is qu'on
suspend. Le lutin compte les trous: « Un, deu~, trois ... » Et,
trois étant un chiffre saint, figure cle la Trinité, il ne peut pas•
ser outre.)
L'intérêt de ce livre est surtout dans ses Poésies-tantômes, ou
Kyoka, -&lt;( divagations ». La forme est ceHe de la tanka dassique
(31 syllabes, 5, 7, 5, 7, 7). Mais ici on joue avec un sujet lugubre : le terrifiant, parune volte soudaine, tourne au burlesque.

NOTES

Cela fait songer à certains masques de traits fortement marqués,
dont le rictus semble sourire ironiquement de sa propre horreur. Voir par exemple les kyoka du crapaud-fantôme et de la
pieuvre-fantôme. En général le poète fait allusion à des croyances légendaires, rapproche une- appellation populaire d'un dicton pour aboutir à quelque calembour ou à une interrogation
narquoise. Ou bien, si l'on rattache tel mot à ceux qui précèdent, le poème a une allure et un sens tragiques; si c'est à ceux
qui sui vent, grotesques. Or cette jonglerie, qui e:xige à la fois
du tour, du détour et du contour, semble vraiment poésie, mais
d'un art si serré qu'il doit être le propre de gens habiles dans
les lettres. Toulet eût goûté sans doute ces minuscules chefsd'œuvre, gais, et terribles.
Et le traducteur qui parvient à nous en faire sentir tout le
prix à travers déjà la traduction de Lafcadio Bearn, son mérite
n'est pas mince.
HENRI POURRAT
* *

L'ESPAGNE ET Œ ROMANTISME FRANÇAIS,
par Ernest Martinenche (Hachette).
Devons-nous, pour nout représenter ce que fut 1~ ~ Espagne »
des Romantiques français, nous adresser à des -écrivains obscurs, reconstituer, à travers dès œuvres oubliées, à travers des
Revues ou des journaux p,atiemment classés, une histoire anonyme? -Devons-nous, au èontraire,-tout en ne négligeant rien
de ce que nous pourrait apporter la foule, choisir sans hésiter
les œuvres maitresses ? M. Martinenche s'est posé la question et
se décide nettement pour la seconde méthode. La première a
certes sa valeur. L'ingrat labeur qu'elle exigerait nous amènerait-il à des conclusions comparables à celles qu'obtient M. Martinenche ? Ce serait une confrontation fort intéressante à tenter
et que seules des recherches minutieuses pourraient préparer.
Dans l'une comme dans l'autre des deux enquêtes, il importerait de voir l'Espagne avec les Romantiques eux-mêmes, et
sans nous aider de ce qu'y ont pu apercevoir depuis iors d'autres regards. M. Martinencbe se soumet à cette règle stricte et
n'y a point failli.
Ce n'est pas encore tout le- romanfisme français dans ses
rapports avec l'Espagne qu'étudie M. Martinencbe, Il se réserve,

�508

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nous dit-il, d'examiner à cet égard, dans Ùn ouvrage ultérieur,
« les romans, les contes en vers et ~n prose, les nouvelles et les
mémoires &gt;&gt;. Le livre qu'il nous offre aujourd'hui pose dès
maintenant des problèmes délicats et les résout avec finesse.
Une lecture superficielle discernerait ici avant tout un sûr
exposé de la fortune des c&lt; Romanc~s ,, espagn_ols en Franc~,
avant Victor Hugo et chez Hugo lm-même, puis un très précis
résumé de l'influence de la Cgmedia. Mais c'est d'une plus
haute question qu'il s'agit. Que fut l'Espagne pour quelquesuns de nos grands écrivains de l'époque romantique ?·Est-il certain qu'ils n'en aient deviné que très superficiellement les c~ra:tères ? M. Martinenche s'est avant tout demandé ce que s1go1fiait un tel problème en ce qui concerne Victor Hugo. C'est ici
que son livre est le plus neuf. Et ce n'est pas en ~aire un 1~édiocre éloge que de dire que l'on comprend mieux certams
traits de Hugo lorsqu'on a, non seulement lu avec le plus grand
soin l'exposé de M. Martinenche, mais relu à cette occasion les
textes qui sont en cause.
Un premier point est établi. Hugo, qui n'a pas su techni~uement l'espagnol, et dont il est trop facile de relever ~-ertames
fautes grossières, ne nous trompe pourtant pas lorsqu il nous
rapporte, dans ses notes de voyage sur le pays basque espagnol
et avec une minutie qu'il n'a pas artificiellement constituée, ses
entretiens avec les pêcheurs du village de Pasajes. M. Martinenche met fin, avec élégance, à une querelle qui _n'est pas sans
portée. Hugo n'a pas seulement aimé, de la langue espagnole,
la sonorité de quelques vocables. Il s'est plu à étudier en poète
les habitants et le sol des quelques pays traversés. Il a certainement examiné à sa manière, dans le texte original, « plus d'une
cornedia &gt;&gt;. Il a aimé sincèrement les Romances, et ce ne sont pas
les erreurs qu'il commet sur leur nature qui nous doivent faire
méconnaitre les signes d'une lecture directe. Il est curieux de
noter par exemple que Hugo, qui prend pour un type métrique
primitif ce qui n'est qu'une modification moderne, s'ada,pte
en tout cas à l'octosyllabe des Romances espagnols et en retrouve
le rythme grâce au vers fr__ançais de sept syllabes (Romance mauresque, Le Romancero du Cid). Une Espagne intérieure a vécue~
lui, et qui ne fut pas seulement celle de ~es drames. M. Ma~t1nenche, qui a minutieusement étudié les sources d'Hernam et

NOTES

de Ruy Blas et a réussi à nous montrer qu'elles ne furent pas
toutes empruntées à des œuvres de vulgarisation, nous convainc mieux encore lorsqu'il interroge, en Victor Hugo, le
poète lyrique. C'est au poète lyrique qu'il consacre les pages
qui sans doute lui sont le plus chères, celles aussi qui sont"
esthétiquement le plus fécGndes. De la Préface des Orientales et
des Orientale,s elles-mêmes à la Légende nous assistons, grâce à
une subtile analyse, à l'intime élaboration d'un paysage. « Victor Hugo)&gt;, écrit 'M. Martinenche à propos du Petit Roi de
Galice, « n'a parcouru ni les Asturies, ni la Galice, mais ilafait
un tel choix dans les éléments basques qu'il avait à sa disposition que son pa,,y sage plus général ne laisse pas cependant d'être
évocateur des sites mêmes qu'il n'a pas connus». Il faudrait
suivre également M. Martinenc!+e lorsqu'il nous parle de Mérimée, de Gautier et de son recueil Espa,ïa, lorsqu'il marque
aussi, à propos du mélodrame de Dumas, de F. Mallefille, de
J. Bouchardy, comment ce qui était pénétration et vision chez
un Hugo et un Gautier devient placage brutal. Ce qui nous
demeure encore précieux dans le paysage espagnol que les plus
hauts Romantiques ont esquissé, est moins ce qu'ils ont voulu
voir - car ici leurs ignorances nous heurtent - .que ce qu'ils
ont deviné, loin _de to.ute « Espagne ,, préconçue.
JEAN BARUZI

*
* *

LES REVUES
r

VfCTOR HUGO, SPIRITE
M. Paul Berret, qui a donné, dans la collection des Grands
Ecrivains, une édition savante de la Légende des Siecles dont la
Nouvelle Revue Française a rendu compte en son temps, publie
dans la REVUE DES DEUX-MONDES du 1er août une curieuse
étude sur Victor Hugo spirite :
L'empreinte du spiritisme sur l'œuvre de Victor Hugo, écrit-il, est
est un phénomène qui ne s'est jamais reproduit au même degré dans
notre histoire littéraire : jamais écrivain n'a été à ce point influencé,
dans la pensée philosophique et dans l'expression poétique, par la
croyance à l'intervention des forces occultes de la nature.
On sait comment, à Jersey, il interrogeait les tables tour-

'

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

sro

nantes. Mais on n'a pas assez admiré la candeur avec laquelle
il recevait leurs réponses. Qu'elles fussent rédigées dans son
propre style, il ne trouvait 1-à aucùne raison d'étonnement ni
de doute, et c'est a:vec un sincère frémissement qu'il éèoutait
par exemple Eschyle, questionné sur la fatalité, répondre :
Fatalité, lio1t dont l' dm:e est dih!orée,
f ai vou/.1, te dompter d'un bras e-yclcpéen,
f ai voulu sur mon dos porter ta peau tigrée,
Il me plaisait qu'on dit : Escbyle Néméen, etc.

Même les opinions du fantôme de « la Critique » sur les contemporains ne lui causaient, par leur étrange coïncidence
avec les sie11nes propres, aucune espèce de surprise :
« Mérimée I King-Charlès de vieille femme, »
« Dumas ! valseur littéraire. Augier l munito chauve usé par le

_çoiffeur. ,,

M. Paul Berret assure que :
Bien au contraire, ces ricanements d'outre-tombe, ces turlupinades
à la Maglia~ affermissaient sa croyance et prolongeaient son admiration
épouvantée pour des entités qui lui apparaissaient fraternelles. Il se sentait terrifié dans ses sens et dans son âme et cependant enhardi dans
son intellectualité. N'était-ce pas un réconfort, singulièrement flatteur
pour son amour-propre, qu'il e;.-i.stàt dans le monde des purs esprits,
une métaphysique, sœur de sa doctrine, et que toutes les nuances de
la pensée, depuis la méditation la plus grave jusqu'à l'ironie la plus
légére, y fussent identiques à s;i propre manière. Quelle consécration
de son génie marqué par là du sceau divin l

Et M. Btrret étudfe l'influence de ces voix mystérieuses sur
la production de Hugo dans ses dernières années, autant dire
l'influence sur Hugo créateur, de Hugo gobeur.

ANNA ET LE PRIITTEMPS
Robert Honnert~ qui a donné à ÂRIANE de cruµ-niantes notes,
écrit pour l'ŒuF DUR toute .une Vie d'Anna, dont voici le der•
nier épisode :
Marcel, après avoir présenté ses hommages à MJll• Walter, monta
retrouver Anna en haut du jardin. li marchait tra,nquillement, en vrai

5II

LES REVUES

tour~ng;tu, et_ prenait garde de ne pas poser dans les flaques ses souliers
~errns. ~en_a1t à la main son feutre et ses gants de peau. ses cheveux
lissés relwsa1ent
au soleil · Anna , en le voyant s,excusa' et dem d
.
e~écore cmq minutes, car Flip désirait poursuivre sa p~rtie Maarnceal
s carta ·' un coup d e vent secoua
·
·
un poirier voisin et l'inonda
de
gouttes et de pétates. Anna, essoufilée, s'approcha de lui. Fli fourrait
entre eux sa tête velue. - « Vous savez, dit Anna, je vJus ai fait
attendre exprès. ». ~rcel la regarda, sans_répondre, les yeux tristes. ~ ~:ouez, poutMsmv1t Anna, que lorsque Flip s'amuse ce serait cruel de
ranger.
. b'1en les animaux,
.
déclara
An » arcel fit signe que oui : _ « J'aime
, êé
na, et vous ? » - " Cer:tamement, répopdit Marcel i&gt; Ils
sh arr t rent. - Flip se c~ucha:_ u.evant
.,
eux et mangea de l'herbe. •Anna
1
aussa es épaules e.t tendit en riant sa main à Marcel.

•*•
reprit la conversation ·. &lt;c - Comme 1es cuoses
:t.
so Marcel,
t
· encouragé,
da
n se;emes ns la lumière du printemps. i&gt; - « La sérénité du printemps • ii murmura Anna. _ &lt;c '--l.uao
r.. d vo udr ez-vous, poursuivit
.. douce:ent ;arec!, fixer la date de notre mariage ? n Anna lui prit le bras et
::on it avec ardeur : « Vous vous dites que vous m'aimez et ~ela
us suff_ït M; vous ;ous représentez notre noce et vous êtes heureux
Po
ur moi, ., arcel.' 1e ne pe~"'{
~ pas. Tout ce qui arrivera est trop simple·
pour
que l en reve. Je sms sûre de vous aimer aussi mal!!l"é
finess_es et me~ gaucheries, mais l'idée de tout cela me f~tigue
me~
tant
. .1e ne puis m' en dé\"ivrer l' esprit. Depuis longtemps M ,1 pour
.
dis
. de ce qu'il' faut
arcepenser
' 1e ne
J rien. de r,ce qu'il faut dire , J.e n e pense nen
. e cr~1s qu il y a quelque chose de bon à penser . mais i' 'iano
. .
Je sms malheu
. Il
,
., re q uo1 et
.
reuse auss1. Y a quelque chose de bon à di
,
certamement
.
.
re et ce n est
mur
pas ce que Je dis. ,i c&lt; Vous cherchez trop Anna
s" ~ura Marcel, laissez-vous aller comme tout le monde à
plai,
LrS.
omme tout le monde. ii - « Mais répondit Ann
'
•
ment ce que ·
'
a, c est 1uste.
Je ne veui. pas. &gt;i - cc Vous avez tort di't M
1
« Je le sai b"
• A
,
arce . &gt;&gt; me
s ien, cna nna, seulement vous ne m'apprenez pas ce qui
~auq_ue pour que j'aie raison ... n - Marcel répliqua sans se tto bler « S1 soye
..
u1
•.
'
z naive.
» - EIle n'osa pas Je contredir
·
conseil ne fut pas neuf.
e, quoique e

~

:os

Flip fourrait son museau dans 1a terre et grognait en flairant une
musaraigne.

•• •

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISR

512

LE PRIX BLUME THAL
Les bourses de la fondation américaine pour la pensée et l'art
français (fondation Blumenthal) ont été attribuées, c~tte _année,
à M. Maurice Genevoix et à notre collaborateur Sen1am10 Cré-

I

mieux .

MEMENTO
LA fü:rAU.LE urrËRAIB.E (juillet-août) : Pohtie, par Serge Essenine.
Marcel Proust, par Hermann Grégoire.
FLORÉAL (septembre) : Documents sur Jules Guesde.
LA GRANDE REVUE (aoOt) : L'afJairc Ubu, par Charles Chassé.
MERCURE DE FRANCE (1er sept.): Freud tl SOfl. proddé sophisliq11e, par
Georges Dubujadoux ; La mort de Cbarles-Lou.is Philippe, par Paul

LA REGARDER DORMIR

-

Léautaud.

REvuE DE L'AMÉRIQUE LATINE (1er sept.) : Hommage au Brésil :
L'îlot de Paqmta, par Paul Fort.
.
.
LA R.EvuE BLEUE (2 sept.) : Le Paysan russe, par Ma=e Gorki.
LA fu:.vua DE FRANCE (1er sept.) : De ra,igoisse dans ramour, par
Jean Rostand; - William et Hmry Janies, par Régis Michaud._
LA REVUE DES DEUX-MONDES (1er sept.) : Jmnes rorna11ciers, par

André Beaunier.
LA REVUE HEBDOMADAIRE : Dos/oievsky amumdate11r du bolchwisme,
par E. Halpêrice Kaminski ; - Fragments inédits du Journal d'un

üri-i;ain de Dostoievsky.
LA REYUE DB PARIS (1er sept.) : La Vie d'un graml pkbeur (de
Dostoievsky), par Halpérine-Kaminski.
,
LA REVUE UNIVERSELLE (re_r sept.): Sta,ues dété, par J. L. Vaudoyer ; - Suite de Sylla tl sou destin, par Léon Daudet.

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD.
ABBEVJLLE. -

IllfPRUd.Ulll P. PAILl.ART.

Même si je n'étais resté qu'un instant hors de ma chambre, en y rentrant, je trouvais Gisèle endormie et ne la
réveillais pas. Etendue de la tête aux pieds sur mon lit,
dans une attitude d'un naturel impossible à inventer, elle
avait l'air d'une longue tige en fleur qu'on aurait disposée
là, ,et c'était ainsi en effet. Le pouvoir de rêver que je
n'avais qu'en son absence, je le retrouvais en ces instants
passés auprès d'elle comme si en dormant elle était devenue
un être analogue à un végétal. Par là son somme.il réalisait
dans une certaine mesure la possibilité de l'amour; seul, je
pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais étais trop absent
de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait,
je n'avais plus à parler, je savais que je n'étais plus regardé
par elle, je n'avais plus besoin de vivre à la surface de moiméme. En fermant les yeux, en perdant la conscience,
Gisèle avait dépouillé, l'un après l'autre, ses différents
caractères d'humanité qui m'avaient déçu deeuis le jour
où j'avais fait sa connaissance. EJle n'était plus animée que
de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus
djfférente de la nôtre, plus étrange et qui cependant
m'appartenait davantage. Son moi ne s'échappait pas à tous
moments, comme quand nous causions, par les issues de la
pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tour
ce qui d'elle était en dehors, elle s'était réfugiée, enclose,
33

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

résumée, dans son corps. En la tenant sous mon regard)
dans mes mains, j'avais cette impression de la posséder tout
entière que je n'avais pas quand elle était réveillée. Sa vie
m'était soumise, exhalait vers moi son léger souffle. J'écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce
comme un zéphyr marin, féerique comme ce clair de lune
qu'était son sommeil. C'est peut-être même le dépouillement de l'être humain qu'on est qui, dans le sommeil,
supprime la parole, ne laisse passer qu'un bruit léger. A
ces moments-là Gisèle me semblait redevenue innocente.
Et pourtant quelles songeries, quels noms propres peutêtre ne flottaient-3.ls pas sans que je les pusse saisir, dans
cette pure haleine?
Quelquefois, s'il faisait trop chaud, je voyais qu'avant
de s'étendre, elle avait, dormant déjà presque, jeté son
kimono sur un fauteuil. Et maintenant qu'elle dormait,
je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche
intérieure de ce kimono où elle les mettait toujours. Une
signature, un rendez-vous donné eussent suffi pour prouver
un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais
le sommeil de Gisèle assez profond, quittant le pied de son
lit où je la contemplais ,clepuis longtemps sans faire un
mouvement, ;e hasardais un pàs puis deux, pris d'une
curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche
et sans défemse dans ce fauteuil. Pe1.\t-être aussi je m'a\,ançais
de la sorte parce que regarder dormir sans bouger finit par
devenir fatigant. Et ainsi, tout doucement, me retournant
sans cesse pour voir -si Gisèle ne s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là je ,:n'arrêtais, je restais longtemps à
regarder le kimono COIJlllle j'étais resté lo,ngtemps à regarder
Gisèle. Mais ( et peut-être j1ai eu tort) jatnais je n'ai. touché
a:u kimono, mis la main dans la poche, regardé les lettres.
A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais, à
pas de loup, revenais -prês du lit de Gisèle.
Tant que persistait son sommeil je pouvais rêver à eUe et
pourtant la regatder,, et quand il dewenait plus profond 1a

LA REGARDER DORMIR

toucher, l'embrasser. Ce que j'éprouvais alors c'était un
amour devant quelque chose d'aussi pur, d'aussi immatériel, d'aussi mystérieux que si j'avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en
effet, dès que Gisèle dormait plus profondément, elle cessait d'être seulemént 1a plante qu'elle avait été, son sommeil .au bord duquel, je rêvais, avec une fraîche volupté
dont je ne me fusse jamais lassé et que j'eusse pu goûter
indéfiniment, c'était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes c.ôtés quelque chose d'aussi calme,
d'aussi sensuellemttnt délicieux, que la baie de Ba.lbec
devenue, !es nuits de pleine lune, douce comme un lac, où
les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, l'on
écouterait sans fin se briser le reflux. En entrant dam; la
chambre, j'étais resté debout sur le seuil n'osant pas
faire de bruit et je n'en avais pas entendu d'autre que
celui de son haleine :venant expirer sur ses lèvres à intervalles internrin:eotS et réguliers, comme un reflux aussi,
mais plus assoupi et plus doux. Et au moment où mon
oreille recueillait ce bruit divin, il me semblait que c'était,
condensée en lui, toute la personne, toute la vie de la charmante captive, étendue là sous mes yenx. Des voitures passaient bruyamment dans la rue, son front restait aussi immobile, aussi pur, son souffle aussi léger, rédo:it à la simple
expfration dé l'air nécessaire. J'ai passé de charmants soirs à
causer, à jouer a.vec Gisèle, mais jamais d'aussi doux que
quand jelaregardaisdormir. Elle avait beau avoir en bavardant, en jouant aux cartes, ce naturel qu'une actrice n'eût pu
imiter : c'était un naturel plus profond, un naturel au deuxième degré, que m'offrait .son somweil. Sa chevelure descendue le long de son visage rose était posl¼eà côté d'elle sur le
lit et parfois une mèche isolée et droite don naide même effet
de perspective que ces arbres lunaires grêles et pâles qu'on
aperçoit tout droitsaufondàes tableaux raphaëlesqu.es .d'Elstir. Si les lèvres de Gisèle étaient doses, en revanche, de la
façon dont j'étais pla.cé, ses p;i.upières paraissaient si peu

�)I

6

L.A NOUVELLE REVUE FRANÇATrn

jointes que j'aurais presque pu me demander si elle dormait
vraiment. Tout de même ces paupières abaissées mettaient
dans son visage cette continuité parfaite que les yeux
n,interrompent pas. Il y a des êtres dont la face prend une
beauté et une majesté inaccoutumée pour peu qu'ils n'aient
plus de regard. Je mesurais d~s yeux Gisèle é;endue _à ~es
pieds. Par instants elle étau parco~rue d un~ ag1tat1?n
légère et inexplicable, comme les feu1ll_ages . qu une bnse
inattendue convulse pendant quelques mstants. Elle touchait à sa.chevelure puis ne l'ayant pas fait comme elle le
voulait, elle y portait la main de nouveau et avec des mouvements si suivis,. si volontaires, que j'étais convaincu
qu'elle allait s'éveiller. Nullement; elle ~edevenait calm_e
dans le sommeil qu'elle n'avait pas qmtté. Elle restait
désormais immobile. Elle avait posé sa main sur sa poitrine en un abandon du bras si naïvement puéril que j'étais
obligé en la regardant d'étouffer le rire que par le~r
sérieux, leur innocence et leur grâce nous donnent les petits
enfants. Moi qui connaissais plusieurs Gisèle en une seule,
il me semblait en voir bien d~autres encore reposer auprès
de moi. Ses sourcils arqués comme je ne les avais jamais vus
entouraient les globes de ses paupières comme un doux
nid d'alcyon. Des races, des atavismes, des vices reposaient
sur son visage.
Chaque fois qu'elle déplaçait sa tête, elle créait une
femme nouvelle, souvent insoupçonnée de moi. Il me
semblait posséder en elle d'innombrables jeunes filles. Sa
respiration, peu à peu plus pr9fonde, ma.i ntenant soulev~it
réguüèrement sa poitrine et,, par-dess~s ell~, ses roams
croisées, ses perles, déplacées dune maruère différente par
le même mouvement, comme ces barques, ces chaînes
d'amarre que fait osciller le mouvement du flot. Alors sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne. me
heurterais pas à des écueils de conscience recouverts mamtenant par la pleine mer du sommeil profond, délibéréme~t
je sautais sans bruit surle lit, je me couchais au long d'elle, 1e

LA REGARDER DORMIR

prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa
joue et sur son cœur, puis, sur toutes les parties de son
corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée
aussi comme les perles, par la respiration de la dormeuse;
moi-même j'étais déplacé légèrement par son mouvement
régulier, je m'étais embarqué sur le sommeil de Gisèle.
Parfois il me faisait got'.iter un plaisir moins pur. Je n'avais
besoin pour cela de nul mouvement, je faisais pendre ma
jambe contre la sienne, comme une rame qu'on laisse
traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une oscillation légère pareille au battement intermittent de l'aile
qu'ont les oiseaux qui dorment en l'air. Je choisissais pour
la regarder cette face de son visage qu'on voyait bien raremeot et qui était si belle. On comprend à la rigueur que
les lettres que vous écrit quelqu'un soient à peu près
semblables entre elles et dessinent une image. assez difféœnte de la personne qu'on connaît pour qu'elles constituent
une deuxième personnalité. Mais combien il est plus
étrange qu'une femme soit accolée, comme Rosita et
Dodicaa, à une autre femme, dont la beauté différente fait
induire un autre caractère, et que pour voir l'une il faille se
placer de profil, pour l'autre de face.
Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait
donner l'ifü1sion de l'essouffiemeot du plaisir et quand le
mien était à son terme, je pouvais l'embrasser sans avoir
interrompu son sommeil. Il me semblait à ces moments
là que je venais de la posséder plus complètement, comme
une chose inconsciente et sans résistance de la muette
nature. Je ne m'inquiétais pas des mots qu'elle laissait
parfois échapper en dormant, leur signification m'était fermée, et d'ailleurs quelque personne inconnue qu'ils eussent
désignée, c'était sur ma main, sur ma joue, que sa main
parfois animée d'un léger frisson se crispait un instant. Je
goûtais son sommeil d'un amour désintéressé, apaisant, comme je serais resté des heures i écouter le déferlement du flot. Peut-être faut-il que les êti:es soient capables

�LA NOO\'ELLE REVUE FRANÇA.lSE

de vous faire beaucoup souffrir pour que dans les heures
de rémission, ils vous procurent ce même calme apaisant
que la nature. Continuant à entendre, à recueillir d'instant
en instant, le murmure apaisant comme une imperceptible
brise, de sa pore haleine, c'était toute une existence physiologique qui était devant moi.; aussi longtemps que je restais jadis couché sur la plage, au clair de lune, je demeu·
rais là à la regarder, à l'écouter. Quelquefois on eüt dit que
la mer devenait grosse, que la tempête se fuisait sentir
jusque dans la baie et je me mettais contre elle à écouter
le grondement de son souffie qui roo.fiait.
J'avais son souffle près de ma joue, dans sa bouche qne
j'entrouvrais sur la mienne, où contre ma langue passait sa
vie. Mais ce plaisir de la voir dormir et qui était aussi doux
qne de la sentir ivre, nn autre y mettait fin et qui était
celui de la voir s'éveiller. Il était à un degré plus profond et
plus mystérieux, le plaisir même qu'elle habitât chez moi.
Sans doute il m'était doux, l'après-midi, quand elle descendait de voiture, que ce füt dans mon appartement qu'elle
rentrât. Il mer était plus encore que, quand du fond du
sommeil, elle remontait les derniers degrés de l'escalier des
songes, ce füt dans ma chambre qu'elle renaquît à la conscience et à la vie, qu'elle se demandât un instant : où suisje ? et que, voyant les objets dont elle était entourée, la
lampe dont la lumière lui faisait à peine cligner les yeux,
elle p6t se répondre qu'elle était chez elle en constatant
qu'elle s'éveillait chez moi. Dans ce premier moment délicieux d'incertitude il me semblait que je prenais à nouveau
plus complètement possession d'elle, puisque au lien
qu'après être sortie elle entrât dans sa chambre comme
quand elle revenait de promenade, c'était ma chambre, dès
qu'elle serait reconnue par elle, qui allait l'enserrer, la
contenir sans que ses yeux manifestent aucun éronnement, restant aussi calmes que si elle n'avait pas dormi.
L'hésitation du réveil révélée par son silence, ne l'était pas
par son regard. Dès qu'elle retrouvait la parole, elle disait:

LA REGAKDER DORMIR

Mon » ou cc Mon chéri » suivis l'un et l'autre de mon
no~ de baptême. Je ne permettais plus dès lors qu'en
fam11le en n_i•~~pelant ainsi on ôtât leur prix d'être uniques
a~x mots dehc1eux. que me disait Gisèle. Tout en me les
disant elle fa~ait une p_eri~e moue qu'elle changeait d'ellemême en baiser. Aussi vite qu'elle s'était tout à l'heure
endormie, aussi vite elles' était réveillée.
cc

�MES RÉVEILS

II

MES REVEILS
Quand Gisèle ·ne me quittait ainsi qu'au matin, je
m'endormais beaucoup plus profondément que d'habitude.
Comme un tel sommeil est - en moyenne - quatre fois
plus reposant qu'un sommeil léger, il paraît à celui qui
vient de dormir avoir été quatre fois plus long, alors qu'il
fut quatre fois plus court. Magnifique erreur d'une multiplication par seize qui donne tant de beauté au réveil et
introduit dans la vie une véritable novation pareille à ces
grands changements de rythme qui en musique font que,
dans un andante une croche tient autant de dorée qu'une
'
.
blanche dans un prestissimo, et qui sont inconnus à l'état de
veille. La vie est presque toujours la même, d'où les déceptions du voyage. Il semble bien que le rêvé soit fait pourtant avec la matière patfois la plus grossière de la vie, mais
cette matière y est traitée, malaxée, avec un étirement dû
à ce qu'aucune des limites horaires de l'état de veille
n'est plus là pour l'empêcher de s'effiler jusqu'à des
hauteurs telles qu'on ne la reconnaît pas. Ces matins où
Gisèle me quittait tard, la fortune m'advenait souvent que
le coup d'éponge du sommeil avait effacé de mon cerveau
les signes des occupations quotidiennes qui y sont tracées
comme sur un tableau noir, et qu'il me fallait faire revivre
ma mémoire; à force de volonté on peut rapprendre ce que
l'amnésie du sommeil ou d'une attaque a fait oublier et
qui renaît peu à peu, au fur et à mesure que les yeux
s'ouvrent ou que la paralysie disparait.
Et souvent une heure de sommeil de trop est une attaque
de paralysie après laquelle il faut retrouver l'usage de ses

521

membres, rapprendre à parler. La volonté n'y réussirait pas.
On a trop dormi, on n'est plus. Le réveil est à peine senti
mécaniquement, et sans conscience, comme peut l'être,
dans un tuyau, la fermeture d'un robinet. Une vie plus inanimée que celle de la méduse succède, où l'ou ci:oirait
aussi bien que l'on est tiré du fond des mers ou revenu du
bagne, si seulement l'on pouvait penser quelque chose.
Mais alors du haut du ciel la déesse Mnémotechnie se
penche et nous tend sous la forme cc habitude de demander
son café au lait » l'espoir de la résurrection. Encore le don
subit de la mémoire n'est-il pas tou}ours aussi simple. O,n
a souvent près de soi dans ces premières minutes où l'on se
· laisse glisser au réveil, une variété de réalités diverses entre
lesquelles l'on croit pouvoir choisir comm~ dans un jeu
de cartes. C'est vendredi matin et on rentre de promenade,
ou bien c'est l'heure du thé au bord de la mer. L'idée du
sommeil et qu'on est couché en chemise de nuit est souvent
la dernière qui se présente à vous. On croit. avoir sonné ,
on ne l'a pas fait, on a agité des propos déments. J'avais
vécu tant d'heures en quelques minutes que, voulant tenir
à Françoise que j'allais sonner, un langage conforme à la•
réalité et réglé sur l'heure, j'étais obligé d'user de tout mon
pouvoir interne de compression pour ne pas dire: cc Eh !
b!en, Françoise, nous voici à 5 heures du soir et je ne vous
a1 pas vue hier après-midi » et pour refouler mes rêves. En
contradiction avec eux et en me mentant à moi-même
(maintenant que j'étais arrivé à presser -la pÔire électrique
car le mouvement vous rend la pensée), je disais effrontément, en me réduisant de toutes mes forces au silence
je disais lentement mais nettement : cc Francoise il es~
bien dix heures n'est-ce pas ? (Je ne disais mê~e p;s : dix
heures, mais : dix heures dix, pour que ces incroyables dix
heures eussent quelque chose de plus naturel.) Donnez-moi
mon_ caf~ au lait. » Dire ces paroles au lieu de celles que
contmua1t à penser le dormeur à peine éveillé que j'étais
encore, me demandait le même effort d'équilibre qu'à quel-

�L~ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'un qui sautant d'un train et courant un instant le long
de la voie, réussit pourtant à ne pas tomber. Il court un
instant parce que le milieu qu'il quitte était un milieu
animé d'une plus grande vitesse~ et très dissemblable du sol
inerte auquel ses pieds ont quelque difficulté à se faire.
Mais, ô miracle I Françoise n'avait pu soupçonner la mer
d'irréel qui me baignait encore tout entier et à travers
laquelle j'avais eu l'énergie de faire passer mon étrange
question. Elle me répondait en effet : « Il est dix heures
dix », ce qui me donnait une apparence raisonnable et me
permettait de ne pas laisser apercevoir les conversations
bizarres qui m'avaient interminablement bercé, les jours
où ce n'était pas une montagne de néant qui m'avait
retiré la vie. A force de volonté, je m'étais réintégré dans
le réel.

PETITE FUGUE D'F.TF.

MARCEL .PROUST

I

Les fleurs de votre papier peint
Il faudra bien qu'on les jalouse :
Yow leur souriez. lt matin,
Est-il plus heureuse pelouse ?
Un jardin faux a la primeur
Des beautés dont ce temps m'exile
Et le véritable, où je meurs,
Na plus de gaz.or: qtlintctile.

Awrs que tout a déserté
L'az.ur de mon âpre Jolie,
Heureux pays, beurcux lté
Qtte vos grâces réconcilient I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

II

PETITE FUGUE D'ETÉ

525
IV

Reviendrons-nous à Bougival
Le jour qu'on y joute à la lance ?
Dans une guinguette en aval,
Quand le dimanche eut fait silence,

Moi qu'enchantèrent les regrets
Et les romans et les ramances
Maintenant je souhaiterais
Des yeux ou rien ne recommence.

Quand les calicots canotiers
Eurent laissé tomber les rames
Et qu'autour des demi-setiers
Rêvaient ces messieurs et ces darnes,

Quand le goàt des baisers anciens
Remonte adeux bouches offertes,
Chacune entend garder les siens
Et veut l'autre nue et déserte;

Je respirais autour de vous
Cette incomparable amertume
Qui nous punit d'être jaloux
D'amours que point nous ne cannâmes ...

Mais ce qu'un jour on a donné
Ou donc irait-on le reprendre ?
Comme on dit au Pays du Tendre :
C'est macache et midi-sonné.

III

V

Les paysages de l'amour
Bientôt dépouillent leur mystère;
Qu'il sera banal au grand jour
Ce bosquet que la lune éclaire.

Enfant I prête-moi ton bandeau,
Que je me dérobe a nwi-même /
Il n'est pas vrai, je le sais trop,
Qu'on soit aveugle quand on aime.

Toujours précis en leur dessin,
Les noms sont fideles aux marbres,
Et percés d'un dard assassin
Les cœurs croissent avec les arbres.

Ne quittez pas mes yeiix mortels
Retenez-les contre les vôtres,
Qu'ils ne voient plus terre ni ciel
Ni ces destins ou je me vautre.

Vers les plaisirs qui nous sont dus
En vain l'on veut tirer au large,
Ces aimables témoins acharge
Accusent notre temps perdu.

Faites que leurs feux obstinés
A votre ingrat et doux service,
Meurent enfin comme ils sont nts
Rebelles, et pleins de caprices.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

526

VI

PETITE FUGUE

o':frt

VIII

Que j'aimai tant avant la iuerre ;
Ils sont, cés chers lieux de naguère,
Aussi menteurs que des amants :

« Les délicats sont malheureux »
S'il est vrai que rien ne les flatte,
Il n'est rien d'assez dur pour eux :
Mais que dire des délicates?

Nous serons pour toi, disaient-ils,
Invariables et fideks ;
La Vierge d'Aoât tient dans ses fils
Nos trèfies et nos hirondelles ....

Qu.e ne m'avez-vous mieux meurtri
Quand j'étais capable de l'être?
Des pleurs que d'autres ont tari,
A présent je ne suis plus maître.

Aux promesses de leurs chemins
Que les couples nouveaux se fient !
]'apprendrai la géographie
D'un beau désert .sans lendemain.

Lèvres qui gardez le désir
Des mqrsu,res les plus-e~tdmes,
Sachez qu'il vous faudrait vous-mêrnee
Rester jeunes poHr mieux souffrir.

Fai revu

I.e vallon normand

ROGER ALLARD

VII

Souffrance, ô jeunesse des sens
Ne ni'abandonne pas encore/
Tous le.s dges sont innocents
S'il est des tourments qu'ils ignorent.
Chérissons la méchanceté
Des mains qui font fieurir nos veines,
Leur douceur non plus n'est point vajne
Qui réveille nos cruautés.
La volupté de cette vie
N'est donc que le cher désaccord
Où les complaisances des corps
Trompent la haini inasso11vie.

/

�ANTON TCHEKHOV

,

ANTON TCHEKHOV
CONSlDÉRATIO S ACTUELLES

I
Il ne faudrait pas chercher en ces quelques pages un
effort pour caractériser d'une façon générale et complète
l'œuvre d'Anton Tchekhov : toute étude de ce genre
exigerait une analyse extrêmement détaillée et fouillée et me
ettrait dans l'obligation de citer longuement des ouvrages
mue le public français ne connaît pas encore '. Et pour:1aot je ne parviendrais certainement pas à do~ner au lecteu; français une idée exacte à la fois et sùffisamment
claire de la personnalité artistique de Tchekhov, °:r mê~e
pour nous autres, Russes, qui connaissons ses hvr~s, _Je
ourrais dire presque par cœur, il y a. en cet écnvam
~'une forme si claire, si facile, semble-t-il, beau~ou~ ~e
choses obscures encore que nous ne parvenons pas a sa1s1r,
bien qu'elles agissent sur nous direc~ement et avec force.
Nous aimons Tchekhov ; il fut certamement, au cou~s des
années qui précédèrent la révolution, le plus populaire d~
nos écrivains, mais nous ne comprenons pas encore tout a
t Cette lacune sera bientôt comblée : la Maison Pion ~ en~repi~:
PubÏication de l'œuvre complète de Tchekhov, dans l~ tra ucuon artie
. Roche Les deux volumes déjà parus contiennent une p .
de M. Derus d
u·· es de Tchekhov qui exercèrent une action p~1sdes œuvres rama qu
d
illeurs récits,
ante sur le théâtre russe et quelques-uns e se~ ~e
,
isse
:els que: la Salle 6, Grai11e erra11te, l'U11ifor111e du Capllawe et 1Ango '
un pur chef-d'œuvre.

529
fait les raisons de l'attirance puissante qu'il exerce sur nos
esprits.
Tchekhov est encore une énigme. Peut-être le sera-t-il
toujours. La critique s'est beaucoup occupée de son œuvre,
mais n'a su jusqu'ici que la réduire à quelques formules
portatives, rapidement devenues des lieux communs et qui
ont déjà perdu toute valeur, aux yeux même de ceux qui
les emploient encore à défaut de mieux. Le succès a été
néfaste à Tchekhov sous ce rapport : le voilà déjà classé et
catalogué, avant même d'avoir été compris.
Tchekhov, a-t-on proclamé, c'est le chantre des âmes
crépusculaires, des petites gens, de la vie mesquine et
plate, l'historien des drames insignifiants, du lent enlisement des âmes débiles; c'est un pessimiste, mais un
tendre en même temps et un résigné, dont le regard aigu
se voile souvent de pitié ; son art élégant et doux est tout
de nuances. Conformément aux doctrines esthétiques jadis
à la mode, on a rattaché aussi Tchekhov à son époque, à son
milieu : son œuvre reflète les tendances, les sentiments de
la société russe pendant la longue période de réaction qui
marqua les règnes d'Alexandre III et de Nicolas II ; les
intellectuels russes, désespérant de l'avenir, impuissants,
rongés de doutes et d'inquiétudes, étaient plongés dans le
découragement, l'apathie. L'œuvre de Tchekhov est justement le produit de cet ét1t d'esprit « crépusculaire ». Tel
est le portrait que la critique russe a tracé de l'auteur de la
Mouette.
Si ce portrait était exact, si Tchekhov n'était que cela,
quel intérêt, quelle valeur présenterait-il pour nous
aujourd'hui, pour . nous qui avons vécu la guerre et traversé la tourmente révolutionnaire ? Quel intérêt présenterait-il aussi pour les étrangers qui ne peuvent le connaître
qu'à travers des traductions, lesquelles, si fidèles qu'elles
soient, affaiblissent encore sa signification ?
Dans les lieux communs qui se débitent généralement
sur le compte de Tchekhov et que je viens de résumer, il y
34

�53°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

a certainement un côté de vérité : oui, Tchekhov est un
peintre des mœurs et de l'état des esprits de la société
russe au cours des vingt dernières années du siècle passé;
et c'est ainsi que certaines choses ont déjà fortement vieilli
en Tchekhov : la description d'une existence qui nous
paraît aujourd'hui, après la révolution bolcheviste, aussi
différente de la nôtre que celle des Grecs ou des Romains. Lorsque nous lisons maintenant ses scènes de la
vie des paysans;-- des ouvriers, des propriétaires terriens,
des petits bourgeois, il nous sembie que ce ne sont là que
contes de nourrice.
Mais il y a aussi en lui quelque chose de très vivant
encore ; je dirai même plus : quelque chose d'extrêmement
important et qui, répondant très subtilement à certaines de
nos tendances, de nos préoccupations actuelles, à nous
autres Russes, ne peut être bien saisi et compris qu'aujourd'hui. Cet élément impérissable, Tchekhov l'a eu en commun avec ses aînés, Gogol, Dostoïevsky, Tolstoï. Eux aussi,
- pour autant qu'ils décrivaient en réfllistes la vie de leur
temps, les mœurs, la structure sociale - ils ont quelque
peu vieilli, il faut oser le dire. _Mais_qui donc so~ger~it à n~
voir dans La Guerre et la Paix qu un roman h1stonque, a
ne considérer les Frères Kararnaz.ov que commè un tableau
de la vie provinciale ! Téhekhov sous ce rapport est
bien l'héritier des grands génies .qui l'ont précédé, et on
a pu très justement dire de lui : si ce n'est pas le Roi,
c'est en tout cas le Dauphin. Il est de sang royal, de la race
de ceux que je viens de nommer et marche dans la voie
qu'ils ont tracée.
l

II
S'il me fallait caractériser d'un seul mot l'art de Tchekhov,
je ne pourrais souligner autre c~ose que s~n _ex~rême
simplicité. Je dirais même que s1 cc art » s1gmfi.a1t un

ANTON TCHEKHOV

53 I

certain arrangement, une réorganisation de la réalité il
faudrait alors admettre qu'il n'y a pas d'.art du tout 'en
Tchekhov ou, ce qui serait évidemment plus exact, que
tout l'art de Tchekhov consiste justement à faire naître
l'impression d'une absolue spontanéité, d'une sincérité
naïve, d'une complète absence de tout apprêt, de tout artifice. A ce point de vue Tchekhov occupe une place unique
dans la littérature eriropéenne.
Si le lecteur n'est pas prévenu, jamais l'idée ne lui viendra de prêter la moindre attention au style de Tchekhov ou
bien au développement de ses récits - car cette simplicité,
cette pauvreté des moyens dont use rauteur, caractérisent
aussi bien son style que sa composition. li y a des écrivains qui nous frappent dès l'abord par l'excellence de leur
métier littéraire, par la. beauté de leur langue, par la perfection et l'élégance de leur composition. Maïs jamais on ne
songe à ces choses en lisant Tchekhov et il faut faire un
violent effort sur soi-même, si l'on veut se détacher de ce
qu'il nous dit pour porter son attention .sur la manière dont
il le dit. Ivan Bounine, par exemple, est un grand maître
du verbe ; ses nouvelles sont de merveilleux joyaux :
Tchekhov ne produit jamais cette impression et n'éveille
aucune image de ce genre. On trouverait certainement
chez lui de très belles phrases, mais à la lecture elles
n'accrochent pas.
Quel est son style? Si l'on est amené pour une raison ou
pour mie autre à se poser cette question, on s'aperçoit que
la l~gue de Tchekhov possède un charme particulier :
qu'elle est très précise, gracieuse et facile, sans tension, sans
effort aucun. Ce style seripproche du. langage parlé; il en
conserve toutes les caractéristiques : la liber.té d'allure,, le
laisser-aller même, qui pourrait passer pour de l'incorrection, la légèreté. Ce style n'est pas très coloré: Tchekhov
ne peint pas ; il dessine plutôt ; et son dessin très fin
'
.
.
,
'
n est Jamais trop appuyé, trop riche en jeux d'ombres et
de lumières. Aussi, quand il lui arrive parfois de souligner

�532

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

un détail quelconque, sans paraître y attacher une importance particulière, cela produit toujours un très grand ~ffet.
Ses goûts, ses habitudes (il débuta en collaborant a d~s
journaux quotidiens) et aussi la conscience ~rès nette qu il
avait des limites de ses propres forces le port~1ent tout naturellement vers la forme laconique et concentrée du récit, de la nouvelle plus ou moins développée. Il établ~ssait tou:
jours ses plans très minutieusem~n_t, mais le récit chez lm
se développe si naturellement, si _librement que le lect:~r
peut s'imaginer que l'auteur prend tout auta~t de. pla1s1r
à raconter que lui-même à lire. Presque touiours 11 entre
immédiatement et dé plain-pied dans son sujet, sans nulle
préparation, avec une audace tranquille qui so~v_ent d~concerte. Le début de Volodia est très caracténst1que a cet
égard : Tchekhov indique que les pe_ns~es de s?n héro~
suivent trois directions différentes, puis 11 les smt une a
une dans leurs méandres avec une sèche précision qui
pourrait passer pour de la gaucherie; mais dès ce début le
lecteur est conquis : il est persuadé.
Cet art extraordinaire qui consiste justement à créer l'illusion de l'absence de tout art, de toute forme, présente,
me sernble-t-il, de grandes analogies avec certaines trouvailles de Moussorgsky : celui-ci découvre intuitivement
une forme d'art telle que la vie qu'il y enclôt conserve sa
tiédeur, sa souplesse et un indéfinissable parfum de fraîcheur. La forme de Monssorgsky (je prends ce mot de
« forme » dans son acception la plus large), parfaitement
pure et transparente, ne se laisse pas ape:cevoir. et paraît
nous mettre en rapport direct, en contact 1mméd1at avec la
réalité vivante, encore toute palpitante, que nous découvre •
l'artiste. Je songe surtout, en ce moment, à la Chambre
d'Enfants, à la scène de l'auberge de Boris. Il en est ~-e
même de Tchekhov dans ses meilleures nouvelles. Sil
nous donne l'illusion de la vie, ce n'est pas en accumulant
des détails réalistes ou des peintures- éclatantes, mais en
conservant à son récit cette allure souple, cette démarche

ANTON TCHEKHOV

533

quelque peu incertaine, sans but précis, « au hasard
que nous présente 1a réalité.

&gt;&gt;

III
La critique russe, disais-je, ne put comprendre Tchekhov
ce qui ne l_'a pas empêchée de le couvrir de fleurs. Il y ~
une exception pourtant : c'est l'admirable étude de Léon
Schestov : La création ex nihilo, qui porte en épigraphe ce
vers de Baudelaire :
Résigne-toi, mon cœur, dors ton sommeil de brute.
Schestov voit en Tchekhov le chantre &lt;&lt; de la désespérance» : au cours de sa longue carrière littéraire Tchekhov
n'a jamais fait que tuer les espoirs humains· il faisait cela
bien mieux que Maupassant, insiste Schestov': des mains de
Ma_upassant_ la vic~ime réussissait parfois à s'échapper,
froissée, bnsée, mais encore vivante. Entre les mains de
Tchekhov, tout mourait.
Il y a du vrai dans ce terrible jugement que Schestov
développe longuement et avec de nombreux exemples à
l'appui. Mais je voudrais y introduire une correction qui
en modifierait considérablement la portée. Il ne s'agit
d'ailleurs pas d'épuiser l'œuvre de Tchekhov en une
seule formule; je voudrais souligner seulement une des
tendances dominantes de cette œuvre, celle qui me paraît
présenter actuellement une signification toute particulière.
Tchekhov tue les espoirs humains, mais « humains » doit
signifier ici &lt;&lt; sociaux i&gt;; Tchekhov enlève à l'homme tout
ce qui ne lui appartient pas en propre, ses vêtements
sociaux. Tchekhov déshabille la personnalité humaine que
son regard perçant découvre sous les somptueux habits ou
les sales ?ripeaux dont elle est toujours revêtue. Il n'a pas,
semble-t-11, de plus grande joie que de faire tomber un à
un les voiles dont l'homme recouvre sa nudité et _qui la

�534

LA NOUVELLE · REVUE FRANÇAISE

défendent ·oontte sès propres .regards et ceux d'autrui. Sop.
pessimisme, ses railleries, son .ironie ne sont jamais dirigts
contre l'homme, mais contre les contingences qui l'enserrent et déterminent son action. Ses meilleurs récits, comme
cette Ennu')'euse Histoire qu'il fit paraître quand il n'avait
encore que vingt-s_e pt ans, racoote.o.t j)Jstem~?t le lent
d€pouîllement ?a~•l'ho.m me de sa_, p~son1:alité soci~l~ et la
décauvèrte inattendue de son propre moi, du mot réel.
! 'Tel est ·aussi le thème de la Da1114 au.petit chien, un de
ses chefs-d'œuvre,' où le contraste entre l'existence sodale
1
'
de l'homme et sa vie intime est rendu a'autant plus frappant q_ue les héros du récit sont des êtres pa1faitement
quelconques et leurs aventures très ordinaires :
Il parlait, et songeait en même temps qu'il allait à ., un
rendez-vous et ·qùe pas une âme vivante ne le savait et ne le
saurait'sans doute jamais. Il vivait deux existences. : l'une, évidente, q,ue voyaient et constatâien.t tous c~x qui le devaient,
femplie de vérités partielles et de, mensonges partiels, parfaitement semblable à la vie d.e ses amis et connaissances, et
l'autre secrète. Et par un étrange concours de circonsta_1Jces,
peut-être fortuit, tout ce qui était P.Our lui important intéressant, indispensable, ce qu'il vivait sincèrement et sans se mentir
à lui-même, ce qui constituait le nôyau même de son existence
se déroulait secrètement, tandis que son mensonge, la carapace
dans laquelle il se retirait pour cacher ta vérité, comme par
e:xemple: ses occupations à la banque, ses discussions au club,
'ses théories sur les f-cmmes, les anniversaires qu'il fêtait- tout
cela se passait aux yeux de. tous. Et il jugeait des autres d'après
s:o4 ne croyait pas à 'ce qu'il constatait et .supposait toujours
que la vraie vie de chacun, sa vie la. plus intéress-ante se déroulait sous le voile du mystère, comme sous le voile de la nuit.
Toute e.xistence individuelle est bâtie s~r le mystère et c'est en
partie à cause de cela, peut-être, que l'hÔmœe dy:Uisé insiste
avec tant,de nervosité sur ,le respect dù à l,i vie privée.
Très souvent, et c'est là que le peS'Simismede Tchekhov
confine:' au désespoir; l'écrivain, après a'Voi-c. patiemment
épiuché son héros et mis à nu les en.'9eloppes- successiv.es

~NTON TCHEKHOV

5,5

q_ui reco:i;tvrai~n_t sa personnalité vé.dtable, ne trouve plus
nen, aucun restdl,l ~ 1a personnalité ~ .~ri; étouffée sous
le ~êtenw.n~ qui· s'est incrusté peu à peu dans sa chair
Parfois :'homme-lutte, sç. .révolte CO!}tre cet .envahissemen;
de s~n etre. Daps son pr~mier drame, Ivanov, par exemple
( écnt vers 1.889), ç'est la révolte contre les idées morales
et so~iales_ trans~rm!es ·en principes abstraits et prétendant a 'régir la vie q,ue décrit Tchekhov. Le plus souvent
cette révolte n'.aboutit pas, la _ défaite du héros est compl~te ;. mais, dans sa défaite même, il réussit à se retrouver
lu1-meme, ne fût-ce que pour un instant.
Nul romantisme ~vec cela, nulle dédamation, nulle
pose; les ~h~se~ se passent toujours trèssim.plement, vulgairement, d1ra1s-Je même. Absence complète aussi de toute
tendance moralisatrice, de théories philosophiques ou
sociales.
An~ré G!de fais 7it · ~è~ justement remarquer à propos de
Dost01evski que la littérature russe s'occupe plus des rap~orts en_tre la personnalité humaiue et Dieu, que des
hens sociaux. On peut en dire tout autant de Tchekhov :
ses descriptions du milieu social, ses scènes de mœur-s ne
s,ont pour lui qu'un moyeu d'atteindre le m.oi intime de
1homme. L'homme nu - tel est le véritable problème
pour Tchekhov.
Mais, la carapace sociale est solide ; elle résiste à tous les
coups, a toutes les
. secousses ; seule la maladie , la mort
peu:ent en avoir parfois raison. Aussi Tchekhov est-il
lmp1toyable pour ses héros : il les pousse lentement vers
l'abîme, il suit attentivement toutes leurs convulsions il
les fait souffrir tant qu'il peut, car ce n'est que lorsq~'ils
auro~t ~out perdu qu'ils retrouveront parfois un dernier
espoir, mexprimable.
C'est de cette même ·source, de cette vision de l'homme
nu q~e découle l'humour de Tchekhov, léger, naïf dans ses
pre~rnères œ~vres, p~us tard mélancolique et ironique :
le nre est toujours déclanché ici par le contraste entre les

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vêtements de l'homme et le corps que Tchekhov voit
transparaître au travers de ces vêtements.
L'homme nu - c'est aussi d'une certaine façon le problème de Tolstoï, de Dostoïevsky. L'Ennuyewe Histoire ne
fait-elle pas songer à la Mort d'Ivan Ilitch ? Je parlais id
dernièrement de Bounine et rappelais aussi à propos du
Monsieur de San Francisco le chef-d'œuvre de Tolstoï.
C'est justement ce qui nous rend Tchekhov si actuel
aujourd'hui, tout comme ses aînés que nous comprenons
autrement et mieux qu'auparavant. Si, sous certains rapports, Tchekhov semble avoir reculé dans le temps, sous
d'autres il s'est rapproché de nous, il est devenu notre contemporain et nous sommes pour lui de bien meilleurs lecteurs que ces gens de la fin du x1x• siècle et du début du
siècle présent dont les pieds reposaient sur un sol ferme et
qui n'imaginaient même pas que la terre pût un jour
manquer sous leurs pas. Nous autres, qui nous trouvons
sur un terrain mouvant, qui avons vu se désagréger une
immense société presque en quelques mois et avons assisté
à la rupture de tous les liens sociaux, nous avons acquis
au moins une liberté d'esprit, une passion du risque, une
soif d'aventures que ne connaissaient pas nos pères, et
aussi un dégoût profond pour toutes les formules, toutes
les théories générales, tout ce qui tend à enclore la vie,
à la limiter. Tchekhov, œt esprit libre et inquiet, est un
des nôtres, car à nous aussi la nudité de l'homme est
apparue, brusquement dépouillée dans la catastrophe russe
de ses linges sociaux. Certes, il n'est pas beau, l'homme
nu : il est même hideux, très souvent et parfois pitoyable,
mais c'est peut-être parce qu'il se cachait toujours honteusement.
BORIS DE SCHLOEZER:

VOLÔDIA

. Un dimanche d'.été, vers cinq heures du soir, Volôdia,
Jeu_ne homme de dix-sept ans, laid, maladif et timide, était
assis sous _une to~nelle de la maison de campagne des
Cboumîkhme, et s ennuyait.
Ses tristes pensées suivaient trois directions.
Il devait, premièreme~t, passer le lendemain un examen de mathématiques et il savait que, s'il ne résolvait
pa~- le problèr~e posé,_ il serait renvoyé du lycée, parce
qu 11 redoublait sa seconde 1 et avait comme moyenne en
algèbre, 2 3
Deuxièmement, ce séjour chez les Cho~mîkhine, gens riches, prétendant à l'aristocratie, causait à son
a~~ur-pwpr,e u_ne constant~ _souffrance.~! lui semblait que
M Choum1khme et ses meces le tenaient, ainsi que sa
maman, pour des parents pauvres et des pique-assiettes ·
q~'elles n'estimaient poJnt sa mère et se moquaien~
delle. Il avait une fois entendu Mm• Choumîkhine dire
sur la terras~e, à sa cousine, Anna Fiôdorovna, que s;
man:a~ c01:tmuait à faire la jeune, qu'elle se fardait, ne
?aya1t 14ma1s ses dettes de jeu et qu'elle avait une passion
immodérée pour les bottines et les cigarette:s d'autrui.
Chaque jour, Volôdia suppliait sa maman de ne plus aller
chez les Choumîkhine, lui décrivait le rôle humiliant
qu'elle jouait chez ces gens-là, cherchait à la convaincre
l~i d~sait des choses dures, mais elle, légère, gâtée, ayan~
dilapidé deux fortunes, la sienne et celle de son mari,

l

I. ~xactement sa « si xième année », les cours des lycées russes étant
de hua ans.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

toujours attirée vers la haute société, ne comprenait pas
son fils, qui, deux fois par semaine, devait l'accompagner à

la villa maudite.
Troisièmement, le jeune homme ne parvenait pas à se
débarrasser d'un sentiment étrange et désagréable, et tout
nouveau pour lui ... Il lui semblait qu'il était amoureux
d' Anna Fiôdorovna, la cousine de Mme Choumîkhine, qui
était aussi en visite chez elle.
C'était une remuante, criarde et moqueuse petite dame
d'une trentaine d'années, robuste, fraiche, rose, avec des
épaules rondes, un menton rond et .gr~s, et qui ~vai~, s~,
ses lèvres minces, un perpétuel sounre. Elle n était m
belle, ni jeune; Volôdia le savait parfaitement. Mais il
n'avait pas la force de ne pas penser à elle, de ne pas la
regarder, lorsque, jouant au croquet, elle roulait ses épaul~s
rondes et remuait son dos droit, ou lorsque, ~près avoir
beaucoup ri et couru, elle se laissait tomber dans un fauteuil,, les yeux demi-clos, et haletait, comme si sa poitrine
.avait été à· l'étroit. Elle était mariée. Son mari, architecte
sérieux, venait une fois par semaine à la villa, y dormait tout son saoul et repartait. L'étrange sentiment commença, chez Volôdia, par une haine s.ans sujet pour cet
architecte et il se rejouissait chaque fois qu'il retournait
en ville.
Assis sous la tonnelle, pensant à l'examen du lendemain
et à sa maman que l'on raillait, VoJôdia ressentait un violent désir de voir Nioûta ( c'est ainsi que les Choumîkhine
appelaient Anna Fi6dorovna), d'entendre son rire, le
bruissement de sa robe... Ce désir ne ressemblait pas à
l'amour pur~ poétique, qu'il connaissait par les romans et
auquel il rêvait chaque soir en se couchant. Ce désir était
étrange, incompréhensible; Volôdia en avait honte et le
redoutait comme quelque chose de très mal et d'impur
qu'il est difficile de s'avouer à soi-même ...
« Ce n'est pas de l'amour, se disait-il. On ne s'amourache pas de femmes de trente ans, mariées ... Ce n'est

VOLÔDIA

539

qu'une petite galanterie ... Une simple petite galanterie. »
Et en pensant à cette petite galanterie, il sè r.app.elait sa
timidité insunn:ontable., son manque de moustachh, ses
rousseurs, ses yeux étroits. Il se plaçait, en ·pensée, ·près de
Nio-ôta et leur couple lui semblait impossible. Il s'empressait alors de se rêver beau, hardi, spirituel, habillé à la
dernière mode...
Au plus fort de sa r:êverie, tandis que, courbé, les yeux
à terre, il était assis ~n un coin sombre de la tonnelle,
des pas légers retentirent. Quelqu'un marchait sans se
presser dans l'allée. Bientôt les pas s'arrêtèrent et quelque
chose de blanc apparnt.
« Y a-t-il ici quelqu'un ? demanda. une voix de
femme.
Volôdia reconnut la voix et releva la tête ayec effroi.
- Qui est là ? demanda. Tjoûta, entrant sous la tonnelle. Ah! c'est vous, Volôdia? Que faites-vous ici? Vous
méditez ? Comment toujours méditer, méditer, méditer? ...
On peut eu devenir fou ! ·
Volôdia se leva et regarda Nioûta, efràré. Elle revenait
de se baigner. Sur ses épaules étaient jetés un drap et une
serviette-éponge. Sous un foulard de soie blanche passaient ses cheveux mouillés, collés au front. Une odeur
fraiche de rh·ière et de savon aux amandes émanait d'elle.
Elle était essoufflée d'avoir marché vite. Le bouton du
haut de sa robe n'était pas boutonné et le jeune homme
voyait son cou et sa gorge.
- Pourquoi vous taisez-vous ? demanda Nioûta en
regardant Volôdia. Il est impoli de se taire quand une
dame vous parle. Quel louraa,tid vous faites tout de même,
Volôdia ! Vous restez toujours assis, vous vous taisez, méditez comme une façon de philosophe. Il n'y a en ·vous nr feu,
ni vie ! Vous êtes dégoûtant, ma parole !. .. A votre âge, il
faut vivre, sauter., .remuer, faire 1a cour aux femmes, être
amoureux ...

�YOLÔDIA

540

.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Volôdia regardait le drap que tenait une main blanche
et potelée. Il songeait.
- Il se tait!... fit Nioûta étonnée. C'est même singulier ... Ecoutez; soyez un homme! Souriez, au moins! Fil
dégoûtant philosophe! (Et elle se mit à rire.) Savez-vous,
Volôdia, pourquoi vous êtes un lourdaud? Parce que vous
ne faites pas la cour aux femmes. Pourquoi ne la leur
faites-vous pas ? Il est vrai qu'il n'y a pas de demoiselles
ici. Mais rien ne vous · empêche de faire la cour aux
dames! Pourquoi, par exemple, ne me faites-vous pas la,
cour?
Volôdia écoutait, plongé dans de profondes et lourdes
réflexions, et se grattait la tempe.
- Seuls se taisent et aiment la solitude les gens très
fiers, poursuivit Nioûta, écartant sa main de la tempe de
Volôdia. Pourquoi regardez-vous en dessous ? Veuillez me
regarder en face ! Allons, lol!rdaud !
Volôdia se décida à parler. Voulant sourire, sa lèvre
inférieure se tira; ses yeux clignèrent, et il approcha à
nouveau la main de sa tempe.
- Je ... je vous aime ! dit-il enfin.
Nioûta releva les sourcils avec surprise et se mit à rire.
- Qu'entends-je ! commença-t-elle à chantonner à la
manière des chanteurs d'opéra qui entendent une chose
effroyable. Comment? Qu'avez-vous dit? Répétez! répétez!_...
- Je ... je vous aime! répéta Volôdia.
Et sans aucune participation de sa volonté, ne comprenant rien et ne réfléchissant à rien, il fit un demi-pas vers
Nioûta et lui prit le bras au-dessus du poignet. Ses yeux
se troublèrent et des larmes lui vinrent. Tout l'univers se
transforma pour lui en une grande serviette-éponge qui
sentait le bain.
- Bravo! bravo! - et en même temps un rire gai
retentissait. Pourquoi vous taisez-vous :1 Je veux que vous
parliez. Allons !

54 1
. Voyant qu'on ne l'empêchait pas de tenir le bras, Volôdia regarda la figure rieuse de Nioûta et lui entoura maladroitement, incommodément, la taille de ses deux bras
en joignant les mains derrière son dos. Il la tenait ainsi~
elle, les mains derrière sa nuque, montrant les fossette~
de_ ses coudes, arrangeait ses cheveux sous le mouchoir de
soie; et elle dit d'une voix calme :
- Il faut, Volôdia, être adroit, aimable, gentil, et on
ne peut le devenir que dans la société des femmes. Mais
quelle vilaine, quelle méchante figure vous faites !. .. II
fa~t parler, rire ... Oui, Volôdia, ne soyez pas un croquemttai?e. Vous êtes jeune et vous aurez le temps de faire
le philosophe. Allons, lâchez-moi. Je m'en vais. Lâchezmoi ! »
Elle se dégagea sans peine et sortit de la tonnelle en fredonnant. Volôdia resta seul. Il lissa ses cheveux, sourit, fit
le tour de la tonnelle, puis il s'assit sur le banc et sourit
e,ncore ~ne fois. Il avait insupportablement honte. Il
s étonnait même que la honte humaine pût atteindre un
tel degré de chaleur et de force. Il souriait, murmurait
&lt;les mots sans suite et gesticulait.
Il avait honte que l'on se fût comporté avec lui comme
avec un gamin; honte de sa timidité; honte surtout d'avoir
osé prendre par la taille une femme honnête une femme
marié_e, bien que son âge, son extérieur, sa po~ition sociale
ne lut en donnassent, lui semblait-il, nul droit.
Il se leva brusquement, sortit de la tonnelle, et, sans se
retourner, s'en fut au fond du jardin, loin de la maison.
«.Ah! partir_ au plus tôt d'ici ! pensait-il, en se prenant
la tete. Mon Dieu, au plus vite ! &gt;)
_Le train que Volodia et maman devaient prendre nartatt
· heures quarante. Il y avait près de trois heures
r
. a' h uit
!~squ'à ~~ temps-là, mais Volôdia serait parti sur-le-champ
vec plaisir pour la gare, sans attendre sa maman.
~ur les huit heures, il revint vers la maison. Toute son
attit d
· · · !a détermmation
·
u e expnmait
: advienne que pourra!

�542 .

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

IL résolut d'entrer hardiment, de regarder tout le monde
dans les yetix, de pa:rler haut, en dépit de tout.
,
Il traversa la terrasse, h. grande salle, le salon, et s y
arrêta pour respirer. On prenait le thé à côté, dans la
salle à manger. Mm• Choumîkhine, maman et Nioûta parlaient de quelque chose et riaient.
Volôdia prêta l'oreille . .
« Je. vous assure!.. disait Nioûta.. J~ n'en croyais _pas
mes yeux ! Quand il commença à me f~1re une d~clar~uon
d'amour, et même, figurez.-vous, me pnt par la taille, Je ne
.è t
le reconnus plus. Et vous savez, il a une mam re ... •
Quand il a dit qu'il était amoureux. de moi, il y avait dans
son. visage quelque chose de féroce, comme ·chez un
Tcherkesse.
- Pas possible ! s'exclama maman, partant d'un grand
éclat de rire. Pas possible. Comme. il me rappelle son père !
Volôdia prit la fuite et sortit à l'air libre.
- Comment peuvent-elles 'p arler de cela tout haut ! se
demanda-t-il, joignant les mains et regardant le ciel avec
terreur. Elles en parlent tout ha.ut, de sang-froid ... Maman
riait aussi, ... maman !. . Mon Dieu, pourquoi m'as-tu
donné une mère pareille ! Pourquoi ?
·
Mais il fallait coûte que coûte rentrer à la maison. Volôdia fit quelques tours dans l'allée, se calma un peu et entra.
- Pourquoi ne venez-vous pas à temps pour. le thé ?
lui dit sévèrement Mm• Choumîkhine.
- Pardon, il est temps ... , marmotta-t-il sans lever les
yeux, il est temps que je parte... Maman, il est déjà huit
heures.
- Pars seul, mon chéri, dit maman indolente. Je- reste
coucher chez IJli. Adieu, chéri... Donne que je te
bénisse ...
Elle signa son fils et dit en français, en s'adressant à
Nioftta :
- Uressembleun peu à Lermontov ... n'est-ce pas?»
Ayant pris congé de chacun tant bien que mal, sans

VOLÔDIA

543

re?ard~r personne, Volôdia sortit de la salle à manger.
D1~ mmutes après il marchait sur la route de la gare et en
était heureux. II n'av:üt plus ni honte ni peur. II respirait
à Faise, librement.
A un~ ~emi-verste de la station, il s'assit sur une pierre
e_t se rmt a re~arder le soleil plus qu'à moitié disparu derrière le remblai. A la gare, quelques feux étaient déjà allumés. Un feu _trouble, ~e~t, approchait, mais on ne voyait pas
encore le tram. II pla1sa1t à Volôdia d'être assis et d'écouter
le soir tomber peu à peu. La pénombre de la tonnelle les
pas, l'odeur de bain, le rire, la taille de Nioûta, - ~out
cela se présentait à son esprit avec une étonnante netteté et
n'était plus si terrible ni si grave qu'il lui avait semblé ....
« Qu'importe !. .. Elle n'a pas retiré son bras et elle
ri_ait qu~nd je la te?ais par la taille. Donc, cela lui' plaisait.
St ce lut eùt été désagréable, elle se serait fâchée. »
Et maintenant Volôdia était navré de n'avoir pas eu assez
d_e h,ardiesse, là-b~s, sous la tonnelle. Il regretta de partir
st b~tement. Il ~tait sftr ~ue si l'occasion se représentait, il
serait plus hardi et verrait les choses plus simplement.
Et il n'était pas difficile que l'occasion se représentât !
Chez les Choumîkhine, a~rès le souper, on se promène
longtemps. Que Volôdia aille se promener avec Nioûta dans
le jardin sombre, - voilà l'occasion retrouvée !
.« Je vais revenir, pensa-t-il, et partirai demain par le premier train ... Je dirai que j'ai manqué le train. »
Et il revint.
. Mm• Choumîkhine, maman, Nioûta, et une des nièces
Jouaient au vinte ' sur la terrasse. Quand Volôdia, mentant, leur dit qu'il avait manqué le train, elles redoutèrent
qu'il n'arrivât, le lendemain, trop tard pour son examen.
~ll~s lui c~nseillèrent de se lever tôt. Tout le temps qu'elles
JO~erent, 11 resta assis à 1'.écart, examinant avidement
Ntoftta. Dans sa tête, son plan-était déjà fait.
r • Sorte de whist.

�544

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Il s'approcherait de Nioùta dai~s l'o_bsc_urit~, l~ pren_drait
par la main et l'embrasserait. Il n aurait nen a dire puisque
tout cela serait compréhensible pour eux sans p~rol~s.
Mais, après le souper, les dames n'allère~t ~as au_ iardi~
et continuèrent à jouer aux cartes. Elles iouerent iusqu a
une heure du matin et allèrent ensuite se coucher.
« Comme tout cela est bête ! se disait Volôdia, ennuyé~
en se mettant au lit. Mais ça ne fait rien. J'attendrai
demain .. . Demain, j'irai encore sous la tonnelle. Peu
importe.~. &gt;&gt;
Il ne tâchait pas de s'endormir; il restait assis dans son
lit, se tenant les genoux, et il pensait.
.
,
L'idée de l'examen lui était désagréable. Il décida qu on
le renverrait et qu'il n'y avait à cela rien d'effrayant. To~t,
au éon traire serait bien ... , même très bien ! Demain,
il serait libre' comme l'air. Il mettrait des habits civils. I~
fumerait sans se cacher. Il reviendrait ici et ferait la cour a
Nioùta quand bon lui semblerait. Et il ne serait pl_us, un
lycéen, mais un cc jeune ~01:1me_ ». Et le r:s:e,
quis a?pelle carrière, avenir, était si clair !. .. Volodia_ s engagerait,
deviend~ait télégraphiste, ou, enfin, ent~era1t da~s une
pharmacie, où il s'éleverait jusqu'à l'emploi de premier préparateur. Il ne manque pas de situat~ons ! Un~ heure
pa,sa, deux heures ... Il était toujours assis et p_en_sait.: ·
Vers trois heures, quand le jour commençait a pomdre,
la porte cria doucement et maman entra dans la ch~~bre.
c&lt; Tu ne dors pas ? lui demanda-t-elle en baillant.
Dors ... Je ne reste qu'une minute ... Je viens chercher des

;e'

gouttes.
- Pourquoi faire ?
- Cette pauvre Lili a des coliques, .. Dors, mon enfant.
Demain, tu as un examen .
Elle prit dans le chiffonnier une fiole, s'approc~a de la
fenêtre, lut l'ordonnance attachée à la fiole, et sortit.
.
- Maria Léontièvna, dit, une . minute après, une vmx
féminine, ce ne sont pas les gouttes qu'il fallait. C'est du

VOLÔDIA

545

muguet, et Lili demande de la morphine. Votre fils dort-il?
Demandez-lui de chercher .. .
C'était la voix de Nioûta. Volôdia eut un frisson. Il
passa son pantalon rapidement, jeta sur ses épaules sa
capote et approcha de la porte ...
- Vous comprenez, expliqua Nioûta à voix basse, la
morphine ! Ce doit être écrit en latin sur la fiole . Réveillez
Volôdia; il trouvera ...
Maman ouvrit la porte et Volôdia aperçut Nioûta. Elle
avait la même blouse qu'en revenant de se baigner. Ses
cheveux, non coiffés, étaient épars sur ses épaules. Sa figure
endormie paraissait brune dans la pénombre.
- Tiens, Volôdia qui ne dort pas ... dit-elle. Volôdia,
mon petit, cherchez la morphine dans le chiffonnier. C'est
une vraie malédiction, cette Lili ... Toujours quelque chose.
Maman marmotta quelques mots, bâilla et sortit.
- Cherchez donc, dit Nioûta ; pourquoi restez-vous
planté?
Volôdia alla au chiffonnier, se mit à genoux et commença à remuer les fioles et les boîtes, de médicaments.
Ses mains tremblaient, et il avait la sensation que des
vagues froides parcouraient sa poitrine et ses entrailles.
L'odeur de l'éther, de l'acide phénique et des diverses
herbes, qu'il touchait au hasard, l'entêtait et le suffoquait.
c&lt; 11 me semble, pensait-il, que maman est partie.,. C'est
bjen, c'est bien ...
- Trouverez-vous bientôt? demanda Nioûta marquant
de l'impatience.
- Tout de suite ... Voilà, c'est je crois la morphine, dit
Volôdia, lisant sur l'une des étiquettes le commencement
du mot .. . Tenez !
Nioüta était sur le seuil, un pied dans le corridor et
l'autre dans la chambre. Elle mettait en ordre ses cheveux
difficiles à arranger, tant ils étaient épais et longs, et ell;
regardait distraitement Volôdia. En sa blouse ample,
ensommeillée, les che,·eui défait~ dans la lumière . pauvre
35

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

&lt;ln jour, venant du ciel pâle, mais qu·e le soleil n'éclairait
pas encore, elle parut à Volôdia désira.ble, magnifique ..•
Séduit, tremblant de··tout son corps et se rappelant .avec
délices qu'il ~vait1 sous la tonnelle, tenu aans ses bra:s ce
corps merveilleux, il lui donna les gouttes en disant :
- Que vous êtes_.
-Quoi?
Elle entra dans la chambre et demanda en souriant~
-Quoi r
11 se tut et la :regard.a, puis, comme sous la tonnelle, il la
prit pa:r le brns ... Et elle le regardait, souriant et a_ttendant
ce qui allait arriver.~. ·
. ,..... , t _,1m,01;ri')
_: Je vous aime..~-&gt;I1i1U1101llr1~t-füp nifJôio '1 ,2rr·JiT
F JElleicèssa.-:àti1SOOfi1erlvéitfuhit:anrdil: :,')rh•"rb ,1:bq fl en
. ,2-.!.:Auendf7,-:i},çqe-&lt;sèmbiè:.qu:a rqudcpi uirli '.l.irem ©IY \.,ut6
lycéens, ·'. 111::-edie.r:lm trii'-~ l' J~ ' 1·.al\-aai 'we"tWr4.tt . tfürtil et
a11tg:rrdarrt, daioo\_'e ro:o1flqir.JNob~ ~è6onn~ .. s?rl:i~".l ') Elle revint.
~ ~ • r;l q
-, Ib pa wv ens:ui!d Vhlôdiia q nli ri:ai &lt;IIhàm blie, rNrur6ta? lliat1 be
et: hrnmême-• se',f~ihrtil ètl ;uh, Jut1iqll8!JS8U'tÎfnêlfltGtle
Mn be"µr r ~ig:ttJ1:exti.ao'idwaitî.e; .iinéovù1Ù{Hptlùr2d~{\M'el&lt;'. 0fl
.peifüsact-ifiet2 s.l. '.)VÎ1tn ètJ ~11-rer lei !tùl'lt~€~r~ite-rrle~.\J 'M!tis
;en1·ll'lhh

démi~:rrlrrçiie·:t(b-µokli~phu'i V0lbtiia 'ri.e 'iJî()ili,t\i\

.qir'an;mf}grosserdigutêp l:tilhttn:iéfdrm'têt~li "a1.\ illttr~mMlnle
.r:ép.Ülsiolli; er;ibserrt.ititout ittroulp-,1hti;.i~mb! rd~~â)~ptlsi?n
pour ce qui venait de se passer.
... ";ir; , 7 ~) ,P., ,J
: •s-ff,Pour~ntiiir. f.ûhit ·qu~J.e'm'ê11~i'1le-,_. ·&amp;tJN~aT
dant Volôdia avec dégoût. Vous m'êtes ~~x'l~irntihrn
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cheveux, sa blouse large, ses pas, sa voil!! .• .J'cc/Vifaml~Îl.#bil'.Otll,Opl3flsa,i Gll 2qabrnli9ijleo 11JiarHtr:J~Writttbl tiwè~Vîjë ~ u~s
Jmd):l r'!fdut esMaid rJ))Jismm 'JWI .'.ndrw:rb r,[ ?.fl:b '..):rJ?': I
5[!'.Lt&gt; s.0l!,til~I àYpr$~t}r&amp;ir.t~và4t. J rlrus .~tfiii~ ôhllli.~'.à!~Ht
,bfq.ymnmemC:J On: ertièn J:i:it~&lt;'~fi 'r,irdttt? lmll'âitfrl~ le ilfl{ëlfülêt
:et1gr,qice:6s-a,brodeerei,h F.wt~rè~~tll~btli1llléffi\'ë9g4êl-

~~a_;·

H

VOLÔD1A

547

ment des vaches et le pipeau du berger. La lumière du
soleil et les bmits du dehors disaient qu'il existe quelque
part une vie pure, exquise, poétique. Mais où est-ce ? Ni
maman, ni les gens de son entourage n'en avaient jamais
parlé à Volôdia.
Quand le domestique vint le réveiller pour le train du
matin, il fit semblant de dormir.
- Qu'il aille au diable ! se dit-il.
Il se leva vers onze heures. En se peignant, voyant dans
la glace sa. .figure lai.de, pâlie par une nuit sans sommeil, il
pensa:
~~~
• « .C'e-st '1rai,.je në':suis)qtf'Un vifa,ii11.càneton: )&gt;
•
Qu.ddd . .rtta:rn'll.n-de;:vit et(s'effitra&lt; d'e,ôe-: qu~.n l16'.n1t pnfüt
fexam:enJ Volêfdia lui ·ditrt . ,, . /,h;,rr1 -:r •i J? 1'q :sj
- Je ne me suis pas réveillé, maman ; . .maisAie.wbus
inqtrië.te,r pas r;;jff1füu1'.tiirài:tnn'tcrertiiim de.trlédecim~' Mm• Choumîkhine et Nioûta s'éveillèreht.v.ersumLheuni
:tptàs nüdi.CV'ol.ôdip. 1enmndir Mi--Chifmwîicbioe..• ci&amp;r-tr sa
fenêttre &lt;aVj!c?.!P,tl1it 'm }{_ioût!i: [r.ép,olldr.e ~ sa i\T.otx.' dÏ'.ite:&gt;gar
'un-:rii:è . enll ~:i.deJrùtl :-v~'1 hi · FJOtte, de cUa~• ~a.ne à · mange~
s'om.vtir~ ~(S.'ral1~ger-,v~t~~tl$'fa lcl:igqp.dile _des nièces ,e:t
d-tIB.rtcôii\meMattt,,~ahl'ii:·)l!S.guets')sà'·lma:nixa'.n ;i •puis (il 'lvit
pass-er.• Nio~tà,., 'SOijiti:rutè etrfavëe )eh: àr.l::.ôtihi?e;Ue,., les'. s!MD.r~
cits1rroh:s .et ,la•' baib'ei dij ~d!rÜ'®te;, qtif v.emi,~tid'ilrrhœr
-· Nli.o:ûtaî a~Î, UJ1ei•romrpdiîuprUS61emise -l[t{l ne luhàlait
pâ:s -ët f' ehlaidissàit 1/atfclmâct~froHtk·c~rem bo1irs ,plat~.et
pes&lt;1nts. Il sembfa à·NlJf'ti&amp;ù'tftl'e dhns.lçs..côielettes: quèfün
serv'ir,, îf'y av.-iit trapld'oigqqurJ.fi:.hrl paruo aussi rquéNioûti
f~ilit--e~près; (Ù{f. ri(f :foi-t~h!e; iegardei' de JSOII. cpté; ;pollit'
lui dormeis'~ entehçlre:iè(tre~hl~Quvani.r; dd,fa nuit ne 1a,tratf-i
blm &lt;'J1Ul.tèment1IH! qtùille! /Je. réma:rq'.nai pa:s 'i:i ,_i&gt;r~sitnoo ,.à
tahle du/ Wa,it1 can~éfo;rrJ fW'('.1'/ cr ', p ..;GÎJr; 'J. , 'a : 7
Vers quatre ht11tes7-V~1~ia ~a.rtitlr,cvebeia,rina.nian ,-i,o.~
1i 1gàf.e. :,ùè-.s wwi12rii!:-s·1 uowbles.~ là'.&gt; nuira.an~ soh-itrneit; le
r-en\roi"·prdch.a;.a} ta-S"1;teruo,i~{1tciu. ~n!ditŒi n1nintenaû11èfi
lui,;;une fur:eu11risit:iisrnL nfüi.:rega,dàitc Je-&gt;tptofiL.aUbngé?. de

�5-1-8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

maman, son petit nez, son imperméable, un cadeau de
Nioûta, et il murmurâ :
.
_ Pourquoi vous poudrez-vous ? Céla ne sied pas à
votre âge ! V ~us vous furdez, vous ne payez pas vos dettes
de jeu, vous fumez le tabac des autres ... C'est répugnant!
Je ne vous aime pas ... ne vous aime_ pas!
.
Il l'insultait et, elle, effrayée, ternfiée, remuait ses petits
yeux levait ses petites mains et balbutiait: ·
_' Qu'est-ce qui te prend, mon ami ! Mon Dieu, le
cocher va entendre! Tais-toi, ou le cocher va entendre! Il
peut tout entenqre.
.
.
- Je ne vous aime pas ... ne vous a1me pas! contmuat-il suffocant. Vous êtes sans mœurs, sans cœur. .. Ne prenez plus cet imperméable ! vous entendez ! Ou je le mettrai
en lambeaux ...
- Reviens à toi, mon enfant l dit maman sanglotantf'.
Le cocher entend.
- Où est passée la fortune de mon père ? Où est votre
argent? Vous avez tout gaspillé! Je ne rougi_s pas de ma
pauvreté, mais j'ai h&lt;?nte d'avoir une_mère p~re1lle_. .. Quand
mes camarades me parlent de vous, Je rougis touiours. »
Il y avait deux stations jusqu'à la gare. Volôdia resta
tout le temps sur 1~ plate-forme du wagon, tremblant de
tous ses membres. Il ne ·v,oulait pas entrer dans le compartiment parce que sa mère, qu'il haïssait, y était. Il .se haïssait lui-même, haïssait les contrôleurs, la fumée de la locomotive le froid auquel il attribuait ses frissons. Et plus
lourd il en avait sur le cœur, plus il sentait qu'il existe
quelque part dans le monde, chez des gen~ ignorés de lui,
une vie pure, noble, aisée, élégante, ple111e d'amour, de
caresses, de gaîté, de liberté! ... Il sentait cela et en éprouvait tant de peine qu'un voyageur, l'ayant regardé fixement lui demanda s'il avait mal aux dents.
En' ville, maman et Volôdia habitaient chez Maria
Pétrôvna, dame noble, qui avait un grand appartement et
en sous-louait une partie. Maman louait deux chambres.
\

VOLÔDIA

549

Elle occupait l'une, qui avait des fenêtres, où elle avait son
lit, et où il y avait aux murs deux tableaux dans des cadres
dorés; Volôdia habitait l'autre, contiguë, petite et obscure.
Il y avait un canapé sur lequel il dormait, et sauf ce
canapé, nul autre meuble. La chambre était encombrée de
corbeilles en osier remplies de robes, de cartons à chapeaux, et de toutes sortes de vieilleries que maman gardait,
on ne sait pourquoi; Volôdia faisait ses devoirs dans la
cbambre de maman ou dans la salle commune, - c'es;
ainsi qu'on appelait la grande salle où tous les pensionnaires
se réunissaient au moment des repas et le soir.
Revenu à la maison, il se coucha sur son canapé et se
couvrit d'une couverture pour faire tomber sa fièvre. Les
cartons à chapeaux, les corbeilles, les hardes lui rappelèrent
qu'il n'avait pas de chambre à lui, pas d'abri ou il pût se
garder de maman, de ceux gui venaient la voir et des voix
que l'on entendait maintenant dans la &lt;&lt; salle commune i&gt;.
Son sac d'écolier, les livres répandus dans tous les coins, lui
rappelèrent l'examen auquelil n'était pas allé ... Sans raison
aucune, il se ressouvint de Menton ou il avait vécu avec
son père, quand il avait sept ans. Il se ressouvint de Biarritz et de deux fillettes anglaises avec lesquelles il courait
SlJ.r le sable ... Il voulut se rappeler la couleur du ciel et de
l'océan, la hauteur des vagues et son humeur d'alors, mais
il n'y parvint pas. Les fillettes anglaises passèrent vivantes
devant ses yeux. Tout le reste s'emmêla, se brouilla, ùffaça.
« Non, se dit-il, il fait froid ici. ))
Il se leva, prit sa capote et entra dans la salle commune.
On y buvait le thé. Autour du samovar se trouvaient
trois personnes : maman, une maîtresse de musique, vieille
&lt;lame à lorgnon d'écaille, et Augustin Mikhaïlovitch, vieux
Français très gros, employé dans une fabrique de parfumerie.
- Je n'ai pas dîné, disait maman ; il faudrait envoyer 1a
femme de chambre prendre du pain.
- Douniâcha l cria le Français.

�55°

LA NOUVfilLE REVUE FRANÇAISE

La propriétaire avait justement envoyé Douniâcha faire
une course.
- Oh l ça ne fa,it absolument rien, dit le Français avec un
large sourire. Je vais tout de suite chercher du pain moimême.
Il posa son cigare âcre et puant en une place a.p_paxente,
mit son chapeau et sortit. Après son départ, maman
raconta à la maîtresse de· musique comme elle avait passé
agtéahlement son ten.1ps chez les Choumîkhine et y avait
été bien a'Ccueillie.
- Lili Choumîkhine est ma parente, disait-elle. Feu son
mari, le général Choumîkhine, était cousin du mien. Elle
est née baronne Kolb ...
- Maman, ce n'est pas vrai ! dit Volôdia nerveusement;
pourquoi mentir ?
Il savait parfaitement que ma,.man disait vrai. Dans ce
qu'elle disait du général Choumîkine et de sa femme, .née
baronne Kolbe, il n'y avait pas un mot de faux. Mais il
sentait que, malgré tout, elle nl.entait. Le meus.ange se sentait dans sa façon &lt;l'.e parler, dans l'e; pression de sôn visage,
dans son regard, dans tout..
- Vous mentez ! répéta Volôdia, et il donna sur la
table un coup de poing si violent que toute la vaisselle
trembla et que le thé de maman se répandit. Que parlezvous de généraux. et de baronnes? Tout est faux l
La JTi aîtresse de musique, c.onfuse, toussa dans son
mouchoir, faisant mine d'avoir avalé de travers, et maman se
mit à pleurer.
- Où aller? pensa Volôdia.
Il était déjà allé dans la rue;, aller chez ses camarades, la
honte l'en empêchait. Il se rappela de nouveau, sans sujet,
les deux fillettes anglaises ... Il marcha de long en large dans
la salle commune, puis en.tra dans la chambre d'Augustin
Mikhaïlovitch. Il y traînait une forte odeur d'huiles aromatiques et de savon à la glyc;érine. Sur la table, sur le rebord
des fenêtres, et même sur les chaises, se trouvait unemultitude

VOLÔDIA

551

de :fioles et de tubes à e~sai avec des liquides multicolores.
Volôdia prit sur la table un journal, le déplia et lut le
titre: Le Figaro. Le journal répandait une odeur agréable
et forte. Puis Volôdia prit, surla table, un revolver.
- Bah ! n'y faites pas attention, disait dans la pièce
voisine la maîtresse de musique, consolant mama,n. Il est
encore si jeune ! A_ cet âge, les ieunes gens se permette'ut
tant de choses! Il faut en prendre son parti.
- Non, Evguénia Andréievna, il est trop perverti I dit
maman d'une voix traînante. Il n'a personne d'âg~ auprès
de lui; et je suis faible&gt; et - ne puis. rien. Oh! je suis malheureuse!
Volooig mit le canon du revol'\ter (\ails sa bouche, tâta
quelque chose, la gâchette ou le cl:iie_n.,, et pre~a avec le
doigt .... Puis il tâta encare' qi.ielq.ue ch-ose de saillant,. et
pres~a encore un~ fois ... Ayantreûr~ le canon de-sa bouche,,
il l'essuya avec le pan de sa capote et contempla. la pla-tine.
Jamais auparavant il n'avait eu une arme en main ...
« Il me. semble qu:'i1 fa:n.t relever ça.,. ~e dit-iL Ou.i, if me
semble ... ,,
Augustin Mikhaïlovitch rentra da.ns hr salle commune et
se. mit à raconter (lUelqn:e. chose en riant très fort ...
Volôdia. remit le canon dans sa botrc:h~, le serra entre ses
dents et pressa quelque chose avec le doigt. Une détonation
retentit...
Quelque chose frappa Volôdia. à la nuque-avec une force
effroyable etil tomba. sur la. table, .la frgure droit sur les
verres et les· fioles. Puis il vit son père, en chapeau baut-defurme a~ec un large crêpe, tel qu'il portait, .à ~enton, Ie.
deuil d'une dame inconnue,. le saisir taut à coup dans. ses
dem bras; et ils tombèrerit tous deux dans un abîme· très
s.ombre et très profond.
Puis tout se. brouilla et disparut .•.
/iNT ON Tç:HEKHO.V

Traduit du

1'U5se

par I5ENIS ROCHE
(Seule traduction autorisée. paY I'auteur.)

�FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

FINALE
DE

SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN
Un jour je trouvai affichée à la porte du Casino une nou velle qui nous chassa de la Baltique.
- Révolution Munich. Comte Docteur Artiste Peintre
von Zelten a pris pouvoir.
Car il faut, en Allemagne, la moitié au moins du télégramme pour indiquer les titres bourgeois du révolutionnaire.
L'aube se levait, quand l'automobile que nous avions
frétée à Berlin et qui avaiL l'autorisation de traverser les
lignes révolutionnaires, le citoyen Siegfried von Kleist
étant invité à faire partie du nouveau Sénat, nous déposa
dans Munich. Des agents vêtus de l'ancien uniforme nous
poursuivirent dès notre entrée et nous donnèrent une
alerte, mais ils en voulaient à nos phares encore allumés et
il fallut leur payer contre reçu vingt-quatre marks, le premier impôt certainement qu'ait perçu le dictateur Zelten.
Ils ne nous demandèrent pas nos papiers, l'ancienne police
n'assurant plus la surveillance que des objets inanimés :
voitures, automobiles ou pots de fleurs, et devant remettre
à la nouvelle celle des êtres humains. On entendait de temps
à autre un coup de feu, timide, car_ guerre et révolte
demeurent :filles de la chasse, défendue en tous pays avant
le lever du soleil. Un dernier arrêt, provoqué par des
agents qui me signalèrent une déchirure à mon manteau,
- toujours l'ancienne police, - et je fus à la maison. Si

553

;'avais pu concevoir un doute sur la révolution, le moindre regard jeté vers la cour intérieure et la cage en verre de
mes israélites russes l'eût levé. Ils étaient déjà tous habillés,
groupés - je ne pouvais pas le préciser encore - à la manière du gibier ou des chasseurs, et les téléphones, les appareils de T. S. F. avaient surgi dans les réduits où le facteur
hier ne pouvait pénétrer que sa carte de facteur à la main.
Les femmes, que j'avais toujours vues étendues sur des grabats et recouvertes de haillons, étaient debout, demi-nues,
&lt;lécolletées pour la fête, et les bijoux avaient apparu à leur
gorge, leur cou, leur front et jusqu'à leurs chevilles comme
les tatouages qu'on repique de frais chez les Papous au jour
du Grand-Jour. Le murmure des harmonicas, des boîtes à
musique et les fredons, seule particularité empruntée à
l'Allemagne par la tribu, avait cessé. Eux qui ne ten:iient
jusqu'ici leurs renseignements sur le monde que par des
colloques, des lettres chiffrées, des pressions de pouce,
s'arrachèrent les journaux, et l'on sentait que le journal, en
effet, apportait aujourd'hui imprimés tous ces mots cabalistiques que leur transmettait hier la tradition orale. Des
mélanges que je n'aurais jamais soupçonnés et qui n'avaient
dû avoir lieu que de nuit s'opéraient au grand jour; la
blonde à dartres du quatrième circulait dans le premier à
gauche ; le casquettier, dans la cellule opposée à la sienne,
recevait pour la première fois les flots du soleil levant,
desquels il s'écartait avec dégoût, comme si c'était vraiment
-de l'eau. Les femmes tendaient des rideaux, hissaient des
stores, ainsi que dans les fiacres avant de complètes et
rapides unions. Les fenêtres, chose incroyable, s'ouvraient,
et l'air de la révolution recevait le droit d'aérer. Parfois une
nouvelle sensationnelle, comme un coup heureux au jeu
de l'oie, faisait avancer tout le monde de plusieurs chambres. Des enfants qui avaient l'ordre jusqu'ici de ne pas se
connaître, reprenaient dans la cour et en évidence le jeu
qu'ils avaient péniblement poursuivi toute l'année dans un
placard. Derrière leurs vitres, les quatre espions montraient

�554

LA NOUV"ELLE REVUE FRANÇAISE

les visages ahuris de savants qui ont étudié vingt ans au
microscope les mœu:rs des m~crobes et qui les voient soudain autour d1en:x. se marier et s'ébattre grosseur buma.ioe.
Pour la première fois des parfums, violents à la fois et
fades, et tels qu'en doit exhaler le corps des saints morts
en odeur de sainteté. L'agitation de la maison avait d'ailIeurs.m1e orientation ; c'était vers ma voisine de chambre
que venaient toutes les femmès en vêtements drapés teints
de ces couleurs que l'on projette sur les femmes nues. dans
les cafés-concerts. avec le pavillon de leur nation. Le drapeau de cette maison était rouge vif, jaune vif, or vif, en un
mot arc-en-ciel vif, sur teint d'ocre, de pourpre et de mort.
Puis on entendit un aéroplane passer. Toutes disparurent.
Il ne demeura de visible que Je casquettier et quelques
hommes qui insultaient de lem fenêtre l'avion gouvernemental comme des coqs la buse. Us lui criaient en hébreu
que le ciel est à Jehovah et en allemand qu'il n'est pas à
Wirth ni à Ebert ... On voyait distinctemeu.t à bord un
observateur écrire sur une carte.
- Marque-moi t criait le casquettier. Je suis Lie.viné
Lieven. J'ai à moi seul les deux plus beaux noms de la dernière révolution !
A neuf heures,. Ida m'apporta les nouvelles. C'était bien
le iour anniversaire de sa naissance que ZeJten avait proclamé sa dictatuxe. On n'était pas très bien. fixé encore sur
l'esprit du mouvement, car dans Schwabîng on avait arrêté
tous les juifs, e.t dans Haidb-ausen trois réunions de sémin.1ristes qui fêtaient la nomination d'un nouveau nonce. La
seconde république bavarœse avait d'ailleurs déjà. un débat
avec le Vatican, et pour la même raison. que la première,
ses agents ayant réquisitionné !'automobile de la nonciature,
à cause de sa couleur rouge. Zelten, d.'ajl[ès ces renseignements, me semblait déjà transiger avec_ ses goûts et ses
haines, car ce qu'il détestait le plus c'ét::ùt les ingénieurs
électriques et les peintres de plein air, et l'on nè signalait
point qu'aucun encore eütété pendu. Le 1•r juin,J'adjointdc

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

555

Zelten, capitaine Kessler, séduisant le gardien de la Bavaria,
cette statue de bronzé dont on apprend par cœur dans les
éco!es les dimensions géantes c~mme dans les hôpitaux celles,
momdres, de la belle Eva avait logé cent révolutionnaires
a,rmés de grenades dans la poitrine de 15 mètres 21 et les
jambes de 8 mètres 30. Ils avaient bouilli tout le jour, car
le thermomètre marquait trente-deux et la statue était surchauffée, mais à huit heures, comme les Grecs sortant de
leur cheval, ils s'étaient rués sur les casernes et avaient pris
le Rathaus. Il y avait eu un mort, et comme il arrive toujours le sort avait mal choisi: car c'était un malbeureuxsoldat qui allait être libéré Je soir, qui devait se baptiser le
lendemain matin, se marie1: ldendemain soir, et avoir un
enfant dans la sem:,t ine. Ida m'apportait un revolver, etme
pria de l'essayer, car il sentait la rouille. Je n'avais qu'à
tirer au plafond. Tous ces bruits dans la ville ce n'était ni
lutte ni fusillade, mais les bourgeois qui s'exerçaient au
pistolet dans leurs jardins.
Dans le ciel de Js:hovah passa un autre avion, cette fois
du gouvernement Zelten. Il jetait des proclamations vers
lesquelles la maisonnée tendait les bras comme vers la
manne et qui disparurent - celles de la dernière révolution valaient déjà trois dollars - ·,am.me des pièces de
collection. Ida l'a.,ait lue. Il y était question de la stupidité avec laquelle--!' Allemagne, après avoir imité toutes les
autres nations, s'était forgée l'idée d'une Allemagne gigan·
tesque à l'imtrieur de laquelle elle menait la vie hypocrite
d'un crabe dans un coquillage, et du trésor des forces électriques bavaroises. fo révolution avait pour but ùe déloger
le crabe et de répartir également les hectowatts sur chaque
tête de Bavarois.
D~ns b chambre de ma voisine, la voix de lieviné
Lieven faisait assaut avec une voix d'enfant.
- Ce gu'il faut, criait Lleven, c'est que la calomnie
cesse, c'est que l'honneurd'Eisuer soit lavé l Que lui reprochent-ils, Lerchenfeld et Brentano ? D'avoir dépensé

�) 56

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

LA NOUVELLE REVÙE FRANÇAISE

5.ooo marks dans son voyage en Suisse? J'ai fait et refaitle
~alcul, avec les ta'blei; de change ; j'ai compté comme lJOur
moi-même ; pas de bain ; les places en seconde, avec l'aller
et retour jusqu'i Landau, et la carte-tarif suisse. Je compte
les trois dîners offerts à Albert Thomas et à Ambroise Got
à 7 francs suisses chacun; je compt~ ro francs les deux
ressemelages; et j'arrive à 5.2 30 marks. Cest 2 30 marks que
legou vernement bavarois doit encore à ses pauvres héritiers ...
- Tais-toi, tais-toi, dit la voix d'enfant. Que fait
Zelten ?
- Que veux-tu qu'il fasse ! Il attend Kleist, il attend
Thomas Mann, il attend sa letfre de Gorki~ sa lettre d'Anatole France ! Les dictateurs coUectionnent les autographes
et disparaissent. En tout cas, il a trouvé au courrier la
mienne où je réclame les 230 marks. Au fond, tu le connais, ce n'est qu'un Allemand, ce qu'il attend, c'est Gœthe,
G'est le vrai Kleist. Mais la France est le seul pays où les
morts règnent et arrivent au commandement. Il ne veut
que des Bavarois en Bavière ! C'est comme s'il 1;1e voulait
que des Allemands en Allemagne et à qui est l'Allemagne,
sinon à nous? Cette belle bourgade de Berlin, à qui estelle ? A qui est le village de Francfort ? A qui est le district
de Leipzig ? Que Zelten me trouve un bateau, un théâtre,
unê barque oû nous ne soyo1Js les maîtres ? Chez Rhe\nhardt, l'autre soir, au Marchand de Venise, il n'y avait pas
un seul chrétien dans les quarante-trois acteurs qui insultaient Shylock ! Que Zelten me cite un seul beau livre ou
me montre un seul beau tableau fait depuis trente ans par
d'autres que par nous ! Qui est Schnitzler ? Qui est
Cassirer ? Qui est Rathenau ? Qui est Liebermann ? Le
bec de l'aigle allemand c'est notre nez.
- Tais-toi. Tu es. banal comme un national-libéral! On
nous écoute.
- Qui nous écoute, ma reine? Le Canadien ? Je me
moque du Canada. Je me moque de l'Amérique. Le billet
coûte trois cents dollars. Laisse les Allemands s'y précipiter,

557

y cirer_ des bottes, vendre du sirop et y tendre le dos à:
l'Amencan, Legion. D'ici, avec dix pfennig, je vais an.
cœur de 1Allemagne. Le petit Kieterfeld est allé au
Canada, on !ni a volé une dent en or qu'il aYait dans son
porte-:11i?.e. L'Allemagne est un pain sans levain qui me
nournt 1 ame. Regarde notre maison, ma reine ! Vois ces.
possédés! Tout fonctionne en nous déjà de cette vie nouv_elle que nous ne partageons pas encore. Que Zelten nous.
tl~nne à l'écart, s'il veut tenir la rate à l'écart de la course !
T1_ens.' rega_r~e ton Kleist qui s'en va au conseil... Je vais
lm cner qm Je suis !
·
Kleist en effet partait, fermait sa porte à clef, portant
sur ~e ~ras u?e couverture, allant au pouvoir suprême
aussi tnste qu on va en loge aux Beaux-Arts, pour tirer des
flots Vénus ou. des sillons l' Agriculture. Il se retourna vers
celui qui lui criait Lieviné-Lieven, fit signe que ce n'était
pas son no~1, _et partit. Il avait une musette et de quoi
manger trois Jours, comme le soir où il était parti pour le
front français.
- Excusez-moi, dit soudain la voix d'enfant derrière·
moi, je ne vous croyais pas chez vous. Vous y êtes d'ailleurs, à ce qu'il me semble, aussi peu que possible?
Surla reine de Lieviné Lieven, sur une chair ensoleilléer
n:es yeux posaient la petite tâche grise de Kleist, qui fondit
bie?tôt dans tant d'éclat. La reine avait vingt ans, et elle
é;alt _vêtue comme une parisienne à huit heures du soir.
J a~a1s devant moi le contraire d'Eva. Au lieu de chaque
chiffr_e accroché à chaque membre et à chàque trait de la_
parfaite Allemande, il y avait indiqué sur chacun de ceux-là
sa _valeur .dans le bien et dans le mal. Ces bras savaient:
mieux étreindre que les bras de Lisette Friedlander ellemême. Cette _bouche yenait seconde pour embrasser après.
celle de la reme de Sabba. Ce cerveau premier pour le
dévouement et le badinage dans le drame depuis la petite
S~yl~ck. Pas l'ombre d'une veine, d'une artère, n'apparaissait sur sa peau, - la peau la plus reconnaissante après.

�558

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

celle de Jacqueline May, - et il semblait évident que du
cœur artères et veines allaient tout droit en rayonnant à
travers la chair, comme en Judith. Elle était nu-tête. Ses cheveux ondulés avec la raie large d'un petit doigt étaient les
plus confiants qu'on ait vus depuis Mary Garden. Jamais un
corps n'avait été à ce point le désaveu du mesquin et du
mensonge et provoqué sur lui le doux écartellement des
chants de Salomon. Mais tout cela pouvait ne point
exclure d'ailleurs, chez le même être, les manies et les
nienson.ges de i'i.me..
· r, , •
, 1
Elle regardait avec dégoût les objets en, peiin,4.e dljh·aiid.
•.:_Le vieui sei;p~nt, clin.ngela1o1~~rdlhttl de-· pe.tt:èi,l&amp; e
dit-elle_ Â-U'4'&gt;:.IDÎl!î l.:r 1n.. Ls: • r·, m j
r1
1 :, ' "
TeU:e .étailO·LUi:1D:wù:l,.i8.rw:ur-e
rctt?tr.eofoii.r gue j'Gdote,
et qui ·appanien tl/ aurlJin! dit,.1.'.lè Î-tlé&gt;lliev.eii, ran Déinofi. .e.t
nonà W:.i.rth. Ses .pruiielles OÜ-s~.mêl~ieut et s&gt;em·m,êliient
ticom i l:es personnages :tles dessinsl de 1Re;mb.tirtdr&gt; avt't !~
pétl.te, lampe de là s.yriagogue eule précise1 sés mains irnlé~
pendantes de femme qui a l'habitude de pdec).uihi~s.
disjointes,. sci'ni.sourfre Utll piurLtant dèjpoUttpre (\:,rSa p.ensée,
tdut .indiquajr, '--' c~est toujou.rs, "ltin!ii tj'ailleuirs'le:tjgi:ir\~iù
l'on a'i besoin de •,q-iœrgu'nu~pour CO:u'dre vos ,boumas1~
faire ·vbrre v.allie -ttr une cré&gt;.itùre -pour ·qui ].Il 'tmdk . ét.iit
le moindre 1:hiatiaient. et la 6éatitud,er. J:r pnm~èr-er petite
réco1n.peose. P,àrrs ,:un: ·amre temps, )T~tl'Jids acoep~é de
m'accr:ooher quelques semaines· au bafuncier ~fùii bnttdë .ki
vie:à, .l'éter1aité,' 1avec arrêt,au-dëssos de Fa JérMaJ m céfost-€,.
mais' c.'était joµr 'de frévoiuiÛilnJ j'état5'- pressM~»~ 011t11lds
ét!:l:œnt rouge :, vrif, ' lDi~è.\:rlis, .et iP '){ JUVa.it, Üois. h~~s.
per.ciés ·xlaes· cha-que .lobe . ., ~eumb hma&amp;lais , cromt11ent tm
a-~1i ptliraifuê.ted le1Jsaiig,·&gt;f.dnrqciœ:.ijou!l!Pde tlfoi·ag6... • Sés
jain~.es· ét2ierlttles pros;oii..ressantès.et, les' plus fidèlé6,. ~p:&amp;s
ce1les, d(! l1.1jJmtri(!. , J"/1';..,
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Vdus .~ FllllQÇn!i6,'.l~ii:t•eUeJ je.!vrens \r'OU!i''demanàèh
seryipéa , .111.c Jrt. h
:i.
'... ~ ,J, ,
.. . : ,,, , 1?
2-~B·yile rnaïveté.qui. uni~ dè rnro~ ,, fran.~i 1&gt;&gt;' et, les 'ffio~

de

FINALE DE SIEGFRIED E'f LE LIMOUSIN

559

« demander service » ! Lili David me rappelait ce monsieur
à moustache bleue qui du fond du salon vide de l'OrientExpress s'avança vers ma table et me dit: - Voulez-vous
jouer aux cartes avec moi, je suis Grec? On voyait que
Lili ne connaissait pas mon oncle millionnaire, qui me
laissa ne faire qu'un repas par jour pendant deux .ans,
faute de trente~cinq francs par mois; ni Sainte-Beuve, qui
donnait aux étrennes dix sous à sa concierge; ni le directeur de Polytechnique, qui roulait dans un papier la
somme sans pourboire qu'il glissait au taxi, et disparaissait
avant que le cocher ait pu dérouler~et compieru tJn , soù:,
p~ màlheor pmir iui,')1! hvai: pris ii:me JJnau~adsé clef.
- Je vais être arrêtée, continua Lrli.Da:vid. Nous avions
préparé un mouvement que celui de votre ami Zelten
annule. Les Zelteniens, à moins que ce ne soit les Kleistims, à moint quexe ne "Soitl~ réactionm1ires qui s'emb:usqud.t ~à i d.èrri:èœl:Daohaw~nt11{ne prend.te. Je. .ser~
relâ.chèe, ·ofuis ou petd'dans es pri:soni; bien des oh os.es et
tous ses p ~ Aidez-moi à sai.rver ïes, seir\~ .:aux.qµel-s je
tienneJ i:ei, 1ro1s'ileroies,. qui ont évlLècri-tcs &gt;pao'Heiqv-iab
Heine::i. moo itciâre;.grand'mère. Vous pehse-z:qneLl!is"femii
d'elles,la nouvi,au. Séidl ou le n(:}\Wel Egeihofen Mo11 !W!eùx
Ll6iiné Llev&lt;!n •d'aut1lei 'p:rrt lès JJerirdr,aiq ire ~ulœp,o.1wl
Je pris les 1Jetttes. Jusqu~u .dèje~ner i'M:llèurs .lili
m&gt;;m va , de.5- ~.r.éreNtes à reverriK ; eU~ avak ub hlié en,. une
fois ée que les&gt; 'fe:tt1me&amp;' -0,ulitiena·in;:ùne-t anbéè c1~e,l;l1deui
ami, .S&lt;Jtl mo'tichoir1' son face-cà-ma~ run;,:&gt;etit' rçornet
ac~tiqu~Me§ i ls rpbw1.1:son,,camr,,1~ .r füp ét:ait }Ja$ fin dt'l
ses&lt;:'lienS' qôir 1 e fû.t: ti:op 'tenµu' où 1trdp liché; èt 'qw 11d
fédamâr ·a 1ia11te 1bèûre
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�560

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ustensiles éminemment pratiques, et qu'une révolution
risquait en effet de ne respecter qu'en partie. Puis ma
mission de coffret remplie, elle revint pour détruire les
objets en peau de lézard.
- Il faut du moi us que la révolution serve à cela ! dit-elle.
Je les arrachai avec peine de ses mains. Je dus ouvrir ses
mains pour les reprendre. Combien la peau du lézard est
moins douce que celle de Lili David !
Par malheur, c'est moi qu'on arrêta le soir à minuit, et
qu'on conduisit au café Luitpold. Mon agent devait être un
agent de l'ancienne police, car il bousculait mon bagage
mais il me parlait tendrement.
*
* *
On s'est demandé pourquoi le dictateur Zelren put durer
quatre jours alors que tous les cbefs de partis bavarois
réprouYèrent unanimement son programme, dont le premier paragraphe était l'alliance avec la France, et que les
troupes de Lerchenfeld étaient réunies dès le 3 juin à leur
immuable citadelle, Dachau, ville de peintres, d'où il
s'échappait maintenant sur Munich presque autant de
sang que jadis de peinture. Cest que toutes les sociétés
secrètes dont il me parlait à Paris et dont il était membre,
paralysèrent chacune quelques heures la machine, c'es_t que
le sous-chef du ravitaillement gouvernemental était de
ceux qui se reconnaissent au regard, le troisième ingénieur
postal de ceux qui se reconnaissent au mot ALRAUNE, et
le 4• chef de bataillon de la garde de ceux qui se découvrent frères par l'index. Au Luitpold, où le vestiaire fonctionnait pour les prisonniers, et où l'on m'obligea à
remettre mon pardessus et mon chapeau contre un ticket,
je fus lkhé dans le compartiment des révolutionnaires de
la dernière révolution qui, d'Autriche, de Suisse, d'Italie,
s'étaient abattus aux environs de Munich en auto, en avion,
ou en canot automobile. Il y avait là Axelrod, qui récla-

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

mait l'immunité diplomatique, le docteur Lipp le fou, qui
maître des transports une heure en 1918 en avait profité
pour déclarer à la Suisse et au Wurtemberg une guerre
qu'il croyait toujours sévissante et qu'il avait hâte de conclure. Il s'était échappé de l'asile, à la faveur de cette
confusion qui fait douter quelques minutes le directeur de
maison de fous, à l'annonce d'une guerre ou d'une
émeute, que les règles du bon sens vont rester les mêmes,
avec un camarade de cellule, un gros brasseur à folie
douce, qu'il essayait d'exciter en lui contant tous les
m6faits de cette Allemagne, qui avait laissé massacrer les
Roumains de Temesvar par les Hongrois, les Bulgares
russes par les Bulgares bulgares, les Arméniens par les
Turcs, qui avait ruiné la France et ne la payait pas. Les
gardes, désignés aux suffrages de leurs collègues comme les
plus doux, - pour éviter ks massacres de r9r8, apportaient des foulards à ceux qui toussaient et conduisaient le Dr Lipp fumer sa cigarette aux lavabos, après avoir
vérifié sa manchette comme au concours général. Le bruit
du canon seul donnait à réfléchir, car il n'était guère possible de l'expliquer, comme Ida les coups de fusils, par
l'exercice des bourgeois sur leurs terrasses ou contre leurs
plafonds. J'étais là depuis une heure dans la tabagie, et
commençai à regretter le compartiment pour révolutionnaires non fumeurs, quand une garde, de la part d'une
détenue, m'apporta le billet suivant :
- Cher Heinrich, je suis près de toi, au fond à droite.
Ecris-moi trois lettres. Qu'est-ce que la culture et qu•est-ce
que la civilisation? N'as-tu point passé jadis l'examen
du port de Hambourg? Sais-tu si je t'aime? Ta Fanny.
Je crus que le gardien s'était trompé. Mais, m'étant
levé, j'aperçus dans le fond à droite Lili David, qui
m'envoyait des baisers avec une ferveur dont je fus
surpris jusqu'au moment où je compris sa ruse. Elle voulait ses trois lettres ou leur copie. Les surveillants qui
eussent confisqué les manuscrits, nous laisseraient peut36

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être correspondre. Je recopiai donc la première lettre :
cc Mon ange, ma lumière.
Tu t'en es laissé accroire par le petit Spontini. Chacune
de ses journées est consacrée à des mensonges qui préparent
une journée de mensonges plus ample. S'il ·t'a dit qu'il était
né au numéro 9 de la rue des Petits-Champs, c'est qu'il va
te dire aujourd'hui qu'il est le fils de Mademoiselle George,
qui habitait cette maison., et demain que Napoléon était
son père.
Mon ange; je réponds à tes demandes comme à un
enfant. La culture, la civilisation? On me posa cette question le jour où, devant les principaux magistrats des quais,
des entrepôts et des phares, j'aspirai aux fonc.tions de sur·
veillant du port de Hambourg. J'obtins la note o, mais je
crois cependant devoir te faire la même réponse. La culmre
est la superstition de la culture. Les pays de culture sont
aux autres ce que sont aux vrais les champignons de culture. Au lieu de suivte les leçons et les instincts que leur
donne le sol, qui leur fournit les oranges ou les pommes de
terre, ils se forgent un modèle, et croient dur comme fer à
la didactique (cette dernière phrase m'a fermé les entrepôts,
l'entreposeur étant ancien professeur de gymnase). Ils
imitent tour à tour chacune des rares nations auxquelles la
chance, les dons, la persévérance ou la sagesse ont permis
de donner une nouvelle forme à la dignité humaine, Grèce,
France, ou Angleterre, - ce qui assemble sur leur tête
des vérités opposées, qu'ils invoquent selon les occasions,
ce qui les rend, non pas menteurs, non_ pas hypocrites,
mais convaincus successivement et même à la fois de la
primauté du droit, de la force, de 1a fa;iblesse, des bienfaits
de la surpopulation ou de la stérilité. (Ici me fut fermée
la Chambre de Commerce, dont le président n'avait pas
d'enfant.) De là vient qu'ils sont cruels, sentimentaux,
qu'ils invoquent sans cesse les traités, et qu'ils les violent.
(Ce dernier mot, je ne sais pourquoi, me fit perdre la
dernière faveur du grand éclusier de !'Elbe.) Enfin, dans le

FI~ALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

563

dern,~er ~tade, ayant îmité tout le monde, ils entreprennent
de s 1m1ter eux-mêmes, on plutôt l'image de leur nation
que leur a forgée un peuple de pédants et de princes gendannes. Tyr, Rome, ont été des pays de culture mais
l' All~agne les d~pas~ra de ,cent ~oudées, dès qu:elle se
sera faite une galene d idoles a sa taille, se sera constituée
~ar l'emprunt une mythologie, et que le fils Meyer se sera
hé personn~llem~nt avec un Siegfried ou un Hagen ... (Ici.
me furent mterdtts les bateaux eux-mêmes, le directeur du
personnel naviguant s'appelant Meyer.) Pour la civilisation
c'est le résultat de l'enteme cordiale entre un · climat, u~
peuple, et ces courants de richesses morales et matérielles
gui disparaissent et apparaissent a:u cours des sièdes dans
les environs des mers tièdes. C'est un état de modestie qui
pousse l'homme civilisé à vivre parallèlement à la nature
~ ce ~ui lui év~te d'.ailleurs de rencontrer cette personn;
1~p1toyabl~), a attnbuer par une juste évaluation du pouvoir humam, dont les cathédrales et les Pyramides lui
marquent le plus grand volume, le moins de prix possible
à la vie, à garder vis-à-vis de son contraire la mort une
certaine déférence et à fa. saluer, - et d'autre pan, en raison
de ce doux mépris pour elle., à ne pas la compliquer sur
ter~e par d'a~tres e:&amp;igences que les humaines, à exercer,
ma_1s sa~s mure aux autres et par gymnastique, les qualités
qru seraient nécessaires si la vie était juste, agréable et éternelle, telles que le courage, l'activité, quelque parcimonie
et la bonté. (Ici, j'espère bien que l'embouchure de la Seine
me fu_t . ~uverte.) La France est actuellement le pays le
plus c1V11isé. Le Français a refusé ces missions fausses sur
lesqne~les l'Allemagne se précipite parce qu'elles comportent
un umforme, d'être dieu, d'être mondial, d'être démon et
quand il lui arrive un de ces reflets semi~divins dont n~us
sommes gratifiés tous les deux cents ans, il ne s'en sert
que pour éclairer le visage ou l'esprit humain. Sa langue
et _son raisonnement ne permettent que des vérités humames. (Ici je pense qu'on me leva le pont de Rouen.)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Î)e ce scepticisme s'expliquent tous ces contraires, que le
Français est le seul qui sache faire la cuisine et qu'il est
sobre, qu'il est acharné dans le combat et sans rancune~
qu'il déteste les étrangers et qu'il est au_mond: seul_ ami
des nègres, des races débiles, des panas. (Io s ouvrit de
droit pour moi le pont de Grenelle.) Telle est la France,
paisible, et elle exterminera ceux qui viendront troubler
ses couturiers, ses philosophes et ses cuisines ...
Si je sais que tu m'aimes ? Je t'écris d'un café du boulevard Saint-Michel, mon ange. Les garçons servent ma
rêverie avec de grandes burettes de grenadine et de kirsch.
Je n'aurais qu'à m'étendre, à arracher une lame du parquet
pour trouver une source qui a don_né s~n no_m a~ café et
qui rnisselle jusqu'au fleuve sans 1ama1s voir le Jour. Je
n'aurai qu'à me lever, à monter sur la banquette, a trouer
la tente pour voir l'étoile polaire veiller sur l'établissement.
Il fait noir, on ne soupçonne pas les maisons; seules apparaissent, soulevées au-dessus de la ville, les chambres
illuminées de ceux qui aiment à Paris. Des remords
me viennent du mal que j'ai dit à to;.t dans ma vie : j'ai dit
que les vêtements des civils sont d'affreuse couleur; je
pense ce soir qu'avec un évêque en gala, avec ces hommes
de Biarritz qui ont des pantalons rouges, avec quelques-uns
de ces vignerons bleus qui sulfatent les vignes ... &gt;J
Ici s'interrompait la lettre ... et je dus m'interrompre.
j'ajoutai tout juste une phrase où je ne retirais rien _du
mal dit par moi des lézards et de leur peau. Mon gard1e~
parcourut la copie, la porta au contrôleur Hofmann, ~ut
me regarda, regarda Lili David m'e~voy~r un. dernier
baiser et laissa passer, non sans av01r fait copier mon
manuscrit par la petite Kramer, l'ancienne dactylo du cruel
Egelhofer. Lili) par retour du courrier, pour amorcer la
seconde lettre, m'écrivit :
_ Cher petit Heinrich, crois-tu à l'été? Que penses-tu
des Musset ? Que font tes cousins Schombach ?
Je répondis;

1:

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

« Mon ange, ma lumière, crois à l'été. Rends-moi
cette justice que je n'ai pas encore évité une seule fois,
si fugitive qu'elle fût, l'occasion de pader du printemps
et de l'été. Le jour n'e5t pas loin d'ailleurs où je ne résisterai plus qu'à l'hiver. Mais que le bel été de l'an dernier
me paraît morne auprès de notre été pluvieux:! J'étais pourtant dans une auberge qui n'était autre que celle du PetitMorin et de l'Œuf dur. Ce doux vent, que les Français
appellent le faux mistral et les Allemands la vraie tramontane, retroussait pourtant les lilas débarrassés déjà
pour l'année de toute fleur et de toute ambition, po~r le
reste de l'année purs comme l'herbe. C'était pourtant l'été
habituel : au moindre signe de sécheresse l'angoisse envahissait le visage des maraîchers, au moindre signe de
pluie, celui des cultivateurs. Dans les ajoncs, les peintres
s'installaien; dos au soleil et tournaient avec lui, comme
s'ils s'exerçaient au daguerréotype. Aux abbés en victoria
Dieu parlait par la voix des petits torrents, par le silence
des lacs, et par les coucous volants ... On se retournait en
riant quand une femme justement était parfumée au lilas ...
Moi je sortais de la rivière le matin, pour vivre nu jusqu'à midi sur le rivage, pour mettre ma pélerine l'aprèsmidi, et le soir · j'allais en- frac aux petits chevaux de
Saint-Germain, - histoire de tout homme sans amour
en vacances, histoire du vêtement à travers les âges,
histoire de l'humanité. Mais je ne te connaissais pas,
mon amie. Mes sens étaient pourtant plus aiguisés que
jamais. Je voyais la fumée que font les pivoines en éclatant. Je voyais l_e clapet inférieur du bec des oiseaux quand
ils chantent.... Mais je ne te connaissais pas... C'était
pour un autre que les ormes sonnaient sept fois sous le bec
des picverts, que onze fois ce que les Français appellent
l'oie sauvage et les Allemands le cygne domestique claironnait au-dessus cle la diligence ... Je ne te connaissais
pas ... Le soir venait ... Les jasmins, qui par leurs efforts
de tout le jour étaient parvenus vers le crépuscule à se

�) 66

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

cramponner à ma fenêtre, deY-ai-ent céder quand je l'ouvrais, et m'inondaient de parfum, de pollen, d'é.tamh1es ...
Mais je ne te connaissais pas .. , }a.mais dans îl~ du Pacifique
pollen n'était tombé sur un rocher plus sec ... J'étais enfin
libéré du chat sans queue de l'hôtesse, qu'il me fallait
caresser à mon tour de table, d.u chevreuil à trois pattes
du gérant, que je devais nourrir de .cigarettes ; la nuit
m'expédiait des oiseaux sauvages intacts, qui ne dépelldaient point de l'hôtel, des insectes au complet et vernis,
et faisait hululer pour moi un grand-duc bien portant ,i,u
fond de la forêt... Mais je ne te connaissais pas ... J'écrivais
en automate j,e ne sais quell.e œuvre qui continuait à
pousser comme les ongles d'un mort, puis j'éteignais et
m'accoudais à tllil. fenê tre... Chaque ét~ng, chaque bassin
semblait épuisé, et se reposer d'avoir porté pendant le
jour une flotte innombrable ; à chacun une lune déjà
vieiUie distribuait un portrait jeu.ne d'elle. Jamais créature
de I m. 65 à 2 mètres n'avait moins demandé à la nature
et à l&lt;l, nuit, et jamais nature et nuit n'avaient offert davantage ... Elles ne savaient pas que pour moi, depuis ce jour
de plein juillet où j'avais senti qQe tu viva_is et que je ne
te con-naissais pas, l'image de la désolation ne m'était plus
donnée par des arbres dénudés, par un ciel ravagé de vent
et de verglas, mais en bas par les floraisons et eu haut
par les astres ... Je ne voyais de ma fenêtre que le spectacle
de forêts plus touffues, de collines plus rondes, .d'oiseaux
de nuit tout gras, celui de la désola!iop des désolations ...
D'un regard plus lent. mais plus dur que le leur, ~e regardais
fixement les étoiles ... Je ne te connaissais pas... Pas une
q~i n'ait cligné avant moi. .. Adieu, mon ange.
P.-S. - Les deux. Musset sont deux poètes et les deux.
Schombach deux idiots. )&gt;
Le temps pour la petite Kramer de recopier à six _exemplaires, et j'eus la réponse de Lili .• .
~ Petit Heinrich, d'où vient que tu casses les verres s1

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

facilement? Dis-moi si mes baisers te plaisent ? Tu ne me
parles pas non plus de mes jambes.
Je répondis :
« Fanny, ma main tremble. Ce n'est pas seulement
parce que je t'écris, ou par ce frémissemeut de l'aimant
qui veut attirer hors du papier quelques trésors. Parfois,
dans ce corps qui: t'appartient, surgissent des gestes qui
sont à mes aïeux et qui me possèdent quelques minutes,
Tu sais combien ma main est sûre, tu m'as vu jongler
avec un couteau, mais une ou deux fois par mois je me
sens tout à coup les doigts gourds, j'hésite devant le verre
que je voulais saisir, je me fais violence, je le casse, - et je
suis pris, non de remords, mais de tendresse pour mon
père, que j'ai vu si souvent, possédé du même frisson
infernal, répandre le vin rouge sur la nappe et la bière
sur les robes. Parfois aussi je bégaye vingt secondes, chaque année au moins une fois. C'est tout ce qui me reste du
bégayement d'un ancêtre. Je m'occupe, pour mes petitsneveu,x, de composer le répertoire de ces refl.exes qui sont
notre blason et nos coutumes, et s'ils se grattent soudain
l'annulaire de l'ongle de leur pouce, si toutes les fois
qu'on p.wnonce devant eux le mot français : Chat, leur
pensée, d'un penchant invincible, y ajoute le suffixe lu~
meau ou rançon ; s'ils aiment à se p1.ncer les doigts' a;vec
des épingles à tendre le linge, ils sauront que c'est leur vieil
oncle Heinrich Heine qui revient une minute en eux .
Voilà ma main solide, Fanny, voilà ma lèvre trem
blante. Quelle sorte de planète bizarre tu habites. Tu
n'apparais jamais à ma pensée comme un navire nous
apparaît, sur ce globe tout rond, par ton mât et tes voiles.
Ton pied nu d'abord m'apparaît, puis ta ,cheville ... Voici
ton visage enfin, Fanny. Mais déjà il est disparu .. . &gt;&gt;
Comme il n'était nulle part question de baisers) je
fus forcé d'ajouter un post-scriptum de mon cru. Mon
imagination me servit mal. -- Vous ne vous êtes rien
cassé, me dit plus tard Lili.

��LA NOUVELLE REVUE FRANÇ!ISR

dernier verste, je criais plus fort que si l'on m'égorgeait ...
Cest ainsi qu'un matin je fus réveillé, une main dans
les mains de Lili, u ne autre comprimée dans les mains de
Lieviné Lieven, par un vacarme. Protégés par le bruit de
la machine à écrire? quelques prisonniers avaient comploté.
Ils venaient de désarmer les gardes, et cherchaient maintenant à sortir par le.vestiaire.. . L'escouade de secours les
avait refoulés en tirant en l'air. Il ne restait plus, barricadé derrière l'estrade . de l'ouvreuse qu e le bon fou du
Docteur Lipp, déchainé, et qui tirait à vraies balles sur
1es hideux personnages dont le Docteur luîavait révélé les
méfaits.
- Ah l petits égoïstes., criait-il écumant, vous faites tuer
les Arméniens !
' Il rechargea son fusil.
- Ah! petits méchants! vous avez fait massacrer les
Roumains de·Temesvar l
Il tira, puis monta debout sur la. barricade.
.
- Ah l gr.an:ds paresseux! vous ne payez pas les Français l
lei il tomba en avant, et îe ne vis plus rien .
* **

A n·euf heures, un officier pommadé vint chercher
Lieven, qui affectai~ de croire, sans doute pour obtenir mon
adresse à Paris, que je lui avais sauvé la vie, et qui nous
quitta en cherchant par quoi il pourrait bien dégoûter son
garde. A dix heures ce fut mon, tour. Les nouvelles, d'après
mon surveillant, n'étaient pas bonnes . On disait que Zelten
était tué . La véritè était que les armuriers téléphonaient
à fa._ police dès qu'un étudiant leur avait acheté un revolver. Mais le.revolvet• n'est pas le signe caractéristique des
assassins d'hommes d'État ; c'est le p,etit pain et la barre
de chocolat que l'on trouve toujours dans leur poche ; et
les indications des boulangers sont plus' précieuses, en
révolution, que ceiles des armuriers. Zelten était sain et

FINALE DE SIEGFRIED .ET LE LIMOUSlN

57 I

sauf. Il avait lu mon nom dans la liste des prisonniers et
c'était lui qui m'appelait.
Il s'était logé à la Résidence. Pour l'atteindre, il fallait
accomplir un chemin terrestre comparable à la route d'eau
que je suivais avec Elsa pour le rejoindre jadis aux bains.
U ugerer : par une série de couloirs _à vitraux, p.at la grotte
des moules, la salle des singes et l'escalier en papier mâché.
Puis, après les quatrè salons des 60 panneaux des Niebelungen, peints par Schnorr von Carolsfeld, la cour de la
Pharmacie, la salle d'Hercule et Je salon blanc, j'arrivai
enfin à la salle d'Or, salle du trône, où je trouvai Zelten
tout seul, le col de son veston relevé, car il n'avait pas
dormi et il avait froid. Où était l'heureux temps où, après
l'enfilade des cavernes., je le retrouvais tout nu, mais au
soleil ! Il avait accroché la photographie de sa mère sur le
dossier du trône. Deux jeunes filles travesties en pages
noirs - tout ce qu'il avait pu travestir de ses six millions
de Bavarois - apportaient des télégrammes pour lesquels
le facteur exigeait un reçu. Les maillots de ce.s dames
ajnutaient encore à la ressemblance avec l'établissement de
bain. Puis l'homme du train apporta lui- même un paquet
recommandé. Puis Zelten fut appelé au téléphone, il y
avait erreur, on demandait le café Stefanie. Tout cela
tenait de la royauté et de la loge de concierge. Quand le
tlouveau roi m'aperçut, il vint me prendre les mains .
- L'opération est réussie, dit- il, mais le malade va
mourir. J'aurai à choisir dans quelques heures un des
quatre souterrains qui partent de cette salle même, car jen1eefuse absolument à revoir les Schnorr \'On Carolsfeld. Le
premier m'amènera dans un orme creux de l'Englicber
Garten, qu'on a eu d'ailleurs toutes les peines du monde _à
garder creux, car M. Grane, le journaliste américain, profite
de la révolution pour faire plombcr au ciment tous les beaux
arbres qui sonnent vide. Le second est relativement m oderne ; il aboutit -dans la gare de Ceinture à une des fosses
de nettoyage des ..machines. A la machine est attelé u n

�FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

572

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

wagon spécial. Le troisième au lac de Starnb~r?. Le quatrième est inutilisable, il donne dans une prame dont les
foins sont coupés depuis hier. Que diraient les paysans de
voir émerger la tête du dictateur, tiré au~ pi~~s par u~
garde? Je crois que je prendrai surtout le cmqu~e_me, celm
qui débouche par la gueule du Métro au m1heu· de la
Rotonde.
Je lui dis qu'il avait bonne mine, je lui demandai s'il
avait mangé. Ces questions eussent mieux conve_n~ po~r
un opéré de l'appendicite que pour un tyran, mais 11 était
aussi heureux de trouver à qui confier ses démêlés avec la
royauté qu'une maîtresse de maison en villégiature qui
aperçoit enfin, de la plage, émergeant des flots, l'âme sœur
capable de comprendre ses démêlés avec sa bonne.
- Cher Jean, dit-il, tu arrives pour le plus beau table~u,
pour l'abdication. Toute abdication, . fû:-ce d'un méue~
infime, prête à celui qui abdique une d1gmté con_ipara~le a
celle du sacre. Songe à un maître d'école qui abdique, a un
boulanger qui abdique! Veux-tu que j'abdique en t~,f~veur?
Cela fera bien dans les cafés. Le malheur est que J ai avec
moi la nation et que je l'abandonne. Ne crois pas que les
opiomanes, les cocaïnomanes et les morphinomanes _aient
été les seuls agents actifs de mon soulèveme~:· Mais . les
grands peuples, à part peut-être la France, n aiment e:re
gouvernés et régis que par ceux qui ne partagent ~omt
leurs soucis. Dès que le dieu de la poésie et du romantisme
agite soixante millions d'hommes, comme l'Allemagne en
ce moment, ils se donnent corps et âme à des t~afiquants en
pétrole. Dès qu'un peuple est sauvagement pratique, comme
l'américain, il élit pour guider ses pas les plus fameux et
ignorants idéologues que l'univers ait jamais connus. Chez
vous du moins la sagesse est entretenue par le corps même
des fonctionnaires. Du cantonnier au Président de la République, du plus infime traitement au plus élevé, quatre 1:1Hlions de Francais sont élevés ainsi à l'école de la modérat10n,
de la liberté,· et le percepteur et le receveur de l'enregistre-

573
.

ment sont des prêtres de la sagesse. Avec quatre millions
de brahmanes un pays est tranquille. Tous les excès sont
commis en dehors de ce corps officiel, qui est en Allemagne
le seul inintelligent et le seul dominateur ...
On apportait une liasse de télégrammes.
- Lis-les toi-même, dit-il, cela t'amusera.
Je lus donc :
- Paris Rotonde. Offrons à nouveau tyran vœux ·les
meilleurs. Retire couronne que Madeleine et Claire embrasent front royal. - Bombay. Tagore refuse questure honoraire nouveau Sénat bavarois. - Moscou. Ordonnons.
Zelten relâcher Docteur Lipp avec camarade. Cas refus,
orûlerons chaque heure un dessin original de Poussin que
Zelten passe pour aimer. - Berlin. Forces gouYernement
sont à deux kilomètres Munich. Une seule bourgade, Mittenwald, ville des luthiers, a pris parti Zelten. - NewYork. Tailleur Thomasini rappelle respectueusement petite
dette Excellence Zelten.
On an nonça le Docteur Krumper, sénateur de l'opposition.
- Où l'avez-vous mis ? dit Zelten.
- Il est dans la Cour des Grottes, auprès du Puits de
Persée.
-Quand jesonnerai, amenez-le parlasalleSaint-George,.
la salle d'Hercule, la Caverne de Nacre et la salle Blanche ...
Tu ne peux t'imaginer, cher Jean, ce que j'ai dû pâlir sur
le plan de la Résidence. Tous les dédales qu'un roi doit
connaître à rintérieur de sa royauté, je n'ai pu arriver à les
connaître qu'à l'intérieur même du château. Aucun de ces.
politiciens ne veut être vu des autres, et tous veulent
m'atteindre. Je suis une châtelaine obligée de recevoir à la
fois tous ses amis brouillés entre eux.
On annonça Siegfried von Kleist.
- Il s'est déclaré contre moi, dit Zelten. Il se sent humilié, paraît-il, que la tragédie du pouvoir absolu se débatte
dans une âme aussi enfantine que la mienne ... Je ne voudrais pas qu'il rencontrât Mueller, qui est dans la chambre

�LA NOUVELLE R.EVUE FRANÇAISE

papale .. . Faites passer l'Ambassadeu:r Mueller dans la
T roisième Chambre de Charlotte,, par la galerie des Petits
Saints. Que le Docteur Krumper recule jusqu'aux Niebelungen parla Salle Verte et !'Escalier Dodu.
Mais les visiteurs se multipliaient, sinistre présage. On
annonça M. von Salem, chef du parti tyrolien. Zelten dût
consutter son plan et se fàcha :
- Fourrez-le dans le Trésor l dit-iL Tous ces gens-là
viennent le .revolver au poing. D'ailleurs, qu'ils ·entrent
tous!... A part cependant le capucin Stobben, que vous
évacuerez sur le jardin parïa Trappe des Blasons . .. Toi,
Jean, reste .. .
Salem arriva le premier, car, familier du palais, il avait
trouvé une traverse du xv1c siècle pour aller du Trésor à la
salle Barberousse. Mueiler, Krumper et Kleist entrèrent
ensemble, avec le capiidn qu'on avait dû mal aiguiller à
quelque carrefour et; de peur de glisser sur ces parquets
luisants, ils marchaient sur la pointe des pieds, comme les
magistrats et le prêtre qui viennent réveiller un condamné.
Kleist voulut parler, mais M. von Salem le· pria de lui
.céder son tour.
- C'est cela, dit Kleist, que M. von Salem parle en notre
nom.
~ Pas du tout, dit -von. Salem. Je tiens à parler d'abord
pour moi-même. Je tiens à protester contre l'attente qu'on
m'a imposée dans les salles du Trésor, réservées ::1ux ministres émmgers. Depuis r 341, les Salem ont entrée directe
auprès des Wittelsbach. Si je dev;tis attendre, ce ne pouvait
être que dans la salle Grenat. Mais j'ai peur que le comte
von Zelten ne connaisse pas plus, les chemins de la Résioence que les avenues àu cœur allemand.
Zelten était allé prendre an dossier du Trône le portrait
de sa mère, et avait remis dans sa poche.
- Et puis ? dit-il.
Il n'y avait ammne chaise Olt fauteuil dans la pièce, et
l',im ne pouvaît guère li accouder . à la cheminée qui avait

r

FJN ALE DE SlEGFRIED ET l.E LIMOUSIN

57.5

huit pieds de haut... J'ét-ais sur le point de tomber dè
fatigue ... Kl-eist _s'avança :
-De la part du Sénat et de la Chambre, dont je suis le
mandataire, je demande à Zelten combien de minutes
encore H entend prolouger cette plaisanterie-...
- Le mandataire de qui?- demanda Zelten.
- D'un pays que vous vous retirez le droit de dire vôtre,
l'Allemagne.
·
- Messieurs, dit Zelten, dans une heure j'aurai quitté
le palais. Ce n'est pas vous qui m'en chassez, ni l' Allemagne. Je persiste à .croire que les vrais Allemands sont
avec la paix, l'amour des arts et la fraternité . Ce qui m'en
expulse, ce sont deux télégrammes pour Bertin que voitt--interceptés : le premier vient d'Amérique, et est adressé à,
Wfrth. Je vous le lis : Si Zelten se maintient Munich,
annulons contrat pétrole. Le deuxième vient de Londres et
est adressé à Stinnes : Si Zelten se maintient Munich, a111rnloos contrat Volga et provoquons hausse mark. Par contre,
je n'ai intercepté aucun télégramme disant ; Si Zelten
est roi, musiciens allemands refusent eomposer et jm1er.
- Si Zel:ten est président, philosophes allemands incapables penser et décorateurs feront grè:ve. - Si Zelten est
Premier Consul, jeunes filles allemandes renieront jeunesse
allemande, printempsallemand refu5€ra produir~ my11illes
et narci:sses. Mais je n'insiste pas. Que le pétrole et la
Volga pénètrent donc à fl0ts par les puits de Persée et la
fontaine Vittelsbach. J'ai traversé le pouvoirabsolu comme
aux enfers on traver-se une ombre. Je ne l'ai exercé en
somme que sur moi-même. Pendant quatre jours je me
suis dévoué comme un esclave à ces deux petites qualités
que je me connaissais, le désintétessement, la franchise,
et qui étaient devenues soudain une franchise et un
désintéressement royaux... Je pars, sans avoir dormi id,
sans savoir ce qu'est le sommeil royal. Mais je veux
vous conseiller, Messieurs, pour les. auttes exécutions,
quand vous choisirez un mandataire à l'Allemagne, de le

�576

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

choisir Allemand. Monsieur Kleist n'est pas Allemand ...
Kleist pâlissait. La transfusion de sang était commencée.
- Monsieur de Kleist est étranger. Un ancien soldat a
demandé hier à me parler. Il a vu apporter Kleist blessé dans
sa chambre d'hôpital} et l'a entendu se plaindre. Il ne se plaignait pas en allemand. Sa plaque d'identité, qui fut à dessein
égarée, portait un chiffre qui ne correspond à aucune formation allemande. A la suite de quelle amnésie Rathenau,
Harden et Scheidemann se sont introduits en Allemagne,
ce n'est pas à moi de vous le dire, ni les plaintes yeddish
qu'ils ont poussées tout petits ... Adieu, messieurs.
Je voulus courir à Kleist, que les autres emmenaient,
mais je devais a voir dans ce palais antique, en plus de ma
faùgue, le mal des musées. J'eus un étourdissement, je
tombai sur Zelten. Il me prit dans ses bras, chercha où
m'étendre, et me hissa par l'estrade sur le trône.
- Repose-toi une minute, cher Jean, fit-il...
Quand je m'éveillai, Zelten avait disparu. Les portes
étaient fermées et sans serrure visible. Quelque radicalsocialiste, mon futur concurrent aux élections, m'avait
enfermé seul avec un trône, comme les épouses prévoyantes
enferment sans qu'il s'en aperçoive, pour divorcer ensuite
à leur jour, l'époux avec une négresse. Le téléphone, le
microphone, le réflecteur avaient disparu. La vieille saUe
dorée avait supprimé ou réabsorbé ses sens nouveaux, et
il ne restait plus, sous un portrait de Benedicta, femme de
Louis le Sévère, qu'un tableau d'appel dont je pressai deux
boutons, celui du Chambellan de la Porte, pour qu'on
m'ouvrit, et celui de la Chambellane Tercéenne, pour en
voir une dans ma vie. Mais il ne vint qu'un des deux pages,
son maillot noir à la main, et qui se hâtait d'accrocher les
boutons à pression d'une robe verte, jaune et rouge. Le bain
de tyrannie et de bon goût était terminé. Par des passages
obscurs et des escaliers de service, mais qui longeaient les
salons à couleurs et à noms féeriques où nous pouvions

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

577

plonger grâce aux hublots dissimulés, par la piste de la
valetaille que la tradition des chambrières et des laquais
avait aussi baptisée, par le couloir de l'Araignée, la cour
aux Chats et le palier du Nombril de Charles, nous forâmes
dans le Palais, aux parties non protégées par la nacre,
l'onyx, et l'encaustique des préraphaélites munichois, un
terrier sans honneur. Les hublots nous laissaient .parfois
aperceyoir dans le Salon du Grand Casi~ir, dans la Cour
Papale, des groupes bavarois à la recherche de Zelten, que
la famille Wittelsbach, vieille Atalante, déroutait ou ralentissait par des parquets trop glissants ou par des mosaïques.
Pas de rencontre, à part celle du concierge à casquette
galonnée, casquette qu'il souleva, sachant par expérience
que tout ce qui sortait depuis quelques années par l'escalier de service avait infiniment plus de chance d'être princier que ce qui entrait par l'escalier d'honneur.
Je passai la journée à chercher Kleist qui n'avait pas
reparu à Nymphenbourg. Ida croyait qu'Eva de Schwanhofer l'avait conduit à Oberammergau, à sa villa. Il
paraissait impossible d'aller ailleurs, tous les moyens de
transport étant réquisitionnés ou par les Contrerévolutionnaires, ou par le Service de la Passion. Le lendemain,
vers deux heures, je fus déposé à Oberammergau.
La représentation commençait et j'eus de la peine à l'éviter. Les archers de Dieu rabattaient vers les guichets du
Calvaire. Mais ma curiosité ne les aidait point, car j'étais
déjà venu ici en I 9 r 5, pour cette répétition générale qui
précède de cinq ans la représentation ... La Passion d'ailleurs doit être la seule œuvre dramatique qui supporte cet
intervalle ... Arrivé par la montagne, avec des bandes de
tyroliens abhorrés des cantonniers car leurs bâtons ferrés
crevaient les routes, j'avais eu la chance d'être le voisin du
nonce, qui avait donné le signal des applaudissements au
châtiment de Judas, et de Mrs Barfield, de Birmingham,
qui devait acheter l'ânon chevauché par Jésus dans l'entrée
à Jérusalem, l'emmener à Birmingham, et pour guérir sa
37

�LA. NOUVELù'E REVUE FRANÇAISE

nostalgie, pauvre sioniste, l'y ,fa;fr..e périr .de candies et ,de
vrais ~ha,t:d.Ol'lS .é,cossa:i:;. l;a cenversation, ing:r~te 'llc'o/ec le
nonce, qui :miindiquait pll!r len-r nom bihlique ·les •héros du
lever du rideau, G:aii, Arcl~'i!wphei, et Achanaas, le fot
m@ins av-ec Mrs Barfield, quj habitait le .v,i.Uage de-puis twis
m(i)is, ,et ne savait au contti:aiire de Jésus, ~e V:é"ronique o:n
des:apêtr-es que 'leurs Mms de paysa:ns. Je !pl!!~ grâce à elte
e0nst.1.t"er que Str0ssmayer ·EG~ta-i't PonGe !Pilate) se• .la v-ait
vrà.Fment let mains dms une bouteille d'•eau-du Jourdain
offerre par Mrs Bairfi.éld, lij_Ue -le -père Wolf ~étail piqué à la
cour©nne tl'éprnes en ln portant •et qu'il i:tignait ; que
Zwartg tenait mal ses trente de-nier-s et aUaü sùrement ,les
pe1dr.e; et j"obtins -p0ur touiours rnn .traduction allemande
de la Bible, .quand, ,cèlni qu:etle appelait Anton Lang
ay&gt;ànt soupiré •sut la tl'Otx ,et -'l!e·nmin le-dernier -soupir, celte
qu'elle appelait Marîa Lang, sa ,mère, justement s'étant
étroulêe d·e mttfüeu:r, 'Meléhior Breitimmer~ le disciple -aux
cheveux 'dtor -soutenant Ji&gt;-anla Rendl, célle·qui devait aborder -un jom aux Saintes-Maries avec B~rtha V:eit et Llesl
G&gt;hlmüller, s01:1drri11, au milieu des cris et des tempêtes,
qutlnd Meyer, le simple Meyer, du haut 1de ses cieu,x,
appela son .fils Mll1er à sa-üt0ite, s'entOllra de ses séraphins
Zwick, Mayr, Zwinok.-et -de la mam Garessant Sll barbe b]an,che, de l'œil faisant un signe d'i:rneliigence -!m nonce, fouckoya, car ils wmmençaient à ·s'agiter bruyamment ave-c
leur cent trente démons, Julius -Fteysin.g et Kurt iEberlein.
La tribu sa'inte d'Oberammergau n'était pas-s011:ie intacte
de la guerre . Les mobilisé~ av:üen.'t dü, malg&amp;é ies •démarches t!lu bour,gme-stfe, fais:ser aouper pQur ta -premièi:e :fois
de 1eur •vi-e leurs chevélures ; sur ,les bras nus .demeuraient
les marq-1:1 es,du. -vacGiu -a.tlti typhique, an ticholérique, .antitétanique, 'et il apparaissiüt que les Amalécites avaicent sévi
sur la région. Al'!x porte,.~ du bomg, des gaillards armés
d'arcs et tle ja:vdots montaient l:a garde, .car ·tes mineurs
voisins de P-ei:sse-nberg menai;aienvd'interrornpre par la force

FINALE DE SIEG.FRIED' ET LE LIMOUSJN

579

des :;pectacles si pFéjudiciables aux -prix des denrées, et un
Américain ,devait&gt; malgré les défenses, cinématog:raphier la
sdne d~u:ne fenêtre. Dès qu.e le soleil éclatait :snT une vitre,
tous les arcs se ban·daient .ccrntre elle. Ils .parlaient le langage du nonce, et j'appris d'eux qu~ les Schwanhof.er habitaient en dehor-s de la ville entre les ma:isons de Sadok et
de Saint Pierre. Pour y acrii;,er, j'eus :à pa~ser sur le tronc
d'un chêneJes canau'i: il'eau .courante, à écart(!r les ·au~
pines, à 101e1cher tous les végétaux qui av.aient fourni aux
Jeux la couronne, la croix ou les :fl.-eurs. Un aigle planait au-dessus de quelque agneau dédaigné pour Je -rôle
d'.agneau pascal. Le printemps et la mo111agne, affolés par
tant de v,isîteµis, ,offraient à 'Profusion ·de qu01 finir pour
ton jours la Passi011 et la Lutte du Bien et ,du Mal, des cbnœs d'eau par .milliards de volts pour &amp;ctrntuter définitivetllent Judas, .des lacs profonds de _mille pieds pour noyer
l'enfer, et, pour donner un jeu éteriieJ .mx séraphins et
au~ archanges, un chamois apprivoisé qui m'escorta.
Forestie,r était assis sur la terqsse, et un jeune homme
près· de Jmi :feuillerait.les jonmauoc. Il .avait soulevé sa tête,
de .ses maiti.S, .ctl'-Offrait.a.u sole.i1 comme on offre une part
de soi amc i:a.r0ns X. A t0ut bruit, à. tout .murmure de
cascade, il tend#tl'oreille avec la d.emi-grimace de cerne'
qui croient avoir entendu crier leur nom. Son lecteur lisait
les dernières nouvelles ùe chaque nation, qu'il écoutait religieusement, comme si l'espoir lµi restait de deviner son
pays au nombre des ouvriers chômeurs, des .incendies ou
des duels entre parlementaires, et il se promenait sur l'Europe comme un sourcier ... Que peu de nationalités d'ailleurs paraissaient .enviables !
&lt;c Et en Jtalie ? demandait-il.
~ Le brave Gasparri a conclu un .trnité avec. les bolcheviki. Les-fascistes marchent sur Rome etles réc0ltes sont
mauvaises. D'Annunzio 'S'est fra'Cassé la tête, et un.e maladie appelée carico s.évit dans les lronilles,
·
- Et en Hongrie ?

�580

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Les fonctionnaires des provinces cédées, qui logent
dans des trains, ont obtenu des wagons de seconde. C'est la
seule information de bonheur. La récolte est mauvaise. Une
maladie appelée charnin sévit près du Balaton.
- Et de Russie ?
- On a découvert à la fonte des neiges quinze mille
cadavres dans un coude de collines, là où les prospecteurs
espéraient trouver du pétrole. Deux Américains de la
Croix-Rouge rapportent les photographies de petits
enfants qui ont mangé leur père.
- Et des pays baltes ?
Il semblait ne pouvoir se résoudre à questionner le lecteur sur l'Angleterre, l'Amérique, la France. J'y pressentais
une appréhension, c'est-à-dire une préférence, et je n'en
étais pas fâché ; le journal ne donnait _ce matin sur la
France qu'un renseignement ridicule : deux éléphants d'un
cirque en voyage avaient évité une collision en gare de
Tulle, car on les avait attelés, en l'absence de machines, à
une rame mal placée ... Je me décidai à avancer, résolu à
parler aujourd'hui même et à guérir le seul être qui souffrît dans ce bourg dédié officiellement à la souffrance . Du
moins je le croyais ... Mais il se précipita vers moi _ave~
l'élan de celui qui donne une nouvelle et non de celm qui
la ,reçoit :
_ Mon pauvre ami, me dit-il, Geneviève se meurt! Il
a fallu l'opérer ce matin, on désespère ... Eva est près
d'elle ... Venez.
*
* *

Geneviève ne mourait pas commodément. Elle avait un
lit un peu court pour elle et ses regards aussi étaient gênés
par la montagne, qui tombait devant elle à pic. Elle préférait attendre la mort les genoux pliés et les yeux ferm és.
Jamais humiliée, mais toujours repentante d'être fille natu_relle, pleine d'admiration pour ce qui est l'ordre ou la ~OJ,
elle essayait seulement de donner à sa vie une conclus10n

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

58 I

plus _régulière que son commencement. - Est-ce que cela
se fait, me demandait-elle, quand je voulais lui mettre trois
oreillers au lieu de deux, ou lui lire quelque livre nouveau_? L'i~ée d'une mort conforme aux usages établis l'effra~an moms. !ous ces personnages licites et légitimes qui
allaient et venaient autour de son lit, non insoumis non
polygames, à métiers clairs et définis, la flattaient da~s son
m~l. Le cur~ d'Oberammergau vint la voir, puis le pasteur,
puis le rabbm. Elle déplorait d'avoir à d10isir une religion
au moment où trois s'offraient si aimablement comme on
déplore une triple invitation pour le même soir et décidait
'
d,.etre enterrée selon le rite qui permettait l'assistance
et la
présence des deux autres. Au fond, elle eût voulu être en
règle aussi avec la religion musulmane, la religion hindoue. Elle me demandait sur Bouddah les renseignements
qu'elle eût demandés sur un employé d'état-civil s'il était
impitoyable, s'il était beau. Elle était tourmentée s~ulement
de la tristesse et de l'incertitude de Forestier. De sorte
qu'un soir je fus amené à lui dire qui il était. Elle en fut
toute heureuse. Non point qu'elle eût éprouvé moins de
sy°:1p:thie pour l~i s'il était né dans une ville étrangère,
mais etre Hongrois, ou Bulgare, ou Lithuanien ne lui
semblait pas une situation en aussi parfaite conformité
avec la vie régulière et avec le code qu'être Français.
_« Tâchez qu'il s'inscrive à Belleville, me dit-elle. Tout
lUI sera aisé. Le jour de mon mariage le maire de Belleville
n'a lu tout haut ni mon acte de naissance, ni mon âge.
Il fut convenu que Kleist, dès qu'elle pourrait rentrer en
Franc~, nous accompagnerait. Elle le lui fit promettre.
Depms Iâ. révélation de Zelten, je n'avais reçu aucune lettre de la Consul, aucune visite de Schmeck et Eva s'était
résignée.
'
- Mon cher Kleist, disait Geneviève, ce n'est vraiment
pas de ~bance de voir mourir ainsi sans raison la première
Française que l'on rencontre. Si vous raisonniez comme
l'A ng1ais
. qui· vit
· 1a femme rousse de Boulogne vous nous

�582

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

feriez une belle réputation ... Vous le voyez, Jean. J'avais
raison. Tout ce qui n'est pas en bois me porte malheur.
Mais allez réclamer une table d'opération en bois, des pinces et des bistouris en bois ! Les opérations sont comme
les voyages en Algérie, on $'.imagine qu'on va pouvoir choisir son bateau, sa place, sa semaine et l'on est jeté sans précaution dans un des tubes même du déterminisme.. Je n'ai
vraiment jamais pu être comme les. autres, je .reviens faire
mes enfants en France et te vais mourir en_ Allemagne ...
Pour reparler des Françaises, Kleist, je vous assure qu'elles
sont très solides, et que les veuves en France sont autrement nombreuses que les veufs.
- Ne parlez donc pas toujours de mott, Gen:eviève.
- Cela ne se fait pas. Pourquoi?
Au lieu de revoir sa vie en une ~econde, comme d'antres
mourants-, elle- la revit minutieusement, mordant même
un peu sur la vie de sa mère du temps oit elle-même
n'existait pas encore. - J'en étais:-à ma naissance. J'en étais
à. l'élection de Félix Faure ..... J'en étais à l'exposition de
1900,. disait-elle quand on entrait, car _ses.souvenirs n~ se
cristallisaient qu'autour de dates _officielles. Elle parlart à
peinedeson métier, mais ses.mains -s'agitant, caressant ou
creusant, on sentait que sa mémoire de sculpteur cotnplétait et illustrait l'autre. C'était des mains qui avaient beaucoup touché l'univers et son argile, un peu usées, étroites,
et qui entraient dans tontes les mains amies ou ennemies
comme dans un fourreau, avec de hien inu~es petites rides
pour le sang. Elle avait peu. de fièvre ; le mal l'attaquait
par assauts qui dérouta:ient les docteurs, enflant subitement
un de ses bras, entourant son front d'un band.eau.. On eill
dit qu'il essayait sm elle de. nouvelles façons de tuer. Le
matin où elle en était au passage à. Paris du roi d'Espagne,
elle sentit ses jambes froides, et le froid monter. M~is
c'était trop peu pour nne pauvre créature abîmée par la. v1:,
les excès et l'insouciance. Une p.éritonite se .déclara, puis
pneumo.nie double, puis te ne sais plus qM encore et

une

0

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

583

par ses armes les plus vulgaires la maJadie parvint à: tr.inmpher de cette. enfant.
·
- Ne padez pas tant l disions-nous.
- C'est gue je n'ai jamais tant pensé,. mes amis... Quelle
drôle d'histoire est la vie ! Peut-être· personne dans lilfle
sen:,aine ne pou1:ra plus parler à la première personne de
1:101, demon corps, de Llil..esyeux, et cependant je neren0nce
a au~uu de mes goûts ; je préfrhe toujours le ja1.me au-x
autres _couleurs ; je sens le bleu, le- rouge intriguer autQur
de moi., essayer de m'attendrir, profiter de rua faiblesse
ri~n à faire ; Je continue à détester jusqu'à la dero-iir;
mmute les ~aux secs, le crêp.e de Chine, les aigrettes.~.
Pour l~s a~11maux er les hommes, au contraire, je n'ai plus
~e parti pns, plus auctm. Dieu sait s.i j'ai pu détester. les
s~~es, les. animaux à; ktngue visqueuse comme le fcrur-011lier, les rats ;.. je les verrais sans ennui entrer maintexi.an.t
par centaiia.es dans ma chambre;.. et aussi d'ailleurs ce pauvre Bougu:.ereau, et aussi cet hypocrite de Kessler, et Laut;lme, et un grand blond dont je mll! souviens, mais ce.La
c est une aut11e histoire ..

La porte s'ottvra.i.t. Ce n'était ni l~s fuuumiliers ni les
a~s, ni le co~1ège des humains dont la prétentio~ t'agaçait, des actrices aux députés, ce n'était pas non plus,
hélas! les Bernardo de Rotscbild. C'était le docteur avec
sa morphine. Il essayait de la faire taire.
-:- Je me tais. Mais ce grand blond, malgré t©ut j'y
reviens. Une brute, qui croyait tous les autres. êtres des
~rutes, ne les aimant que pour ce~ et disparai-ssa:nt le
Jour où il doutait de leur brutalité. Que n'ai-j·e pas c.ornmis
pour retarder ce jour-là! Sous ses yeux, je touchais en
~rut~ à mes oiseaux,. aux verres, à moi-même. Dès que
JétaJ.S seule,. j'essayais de réparer en embrassant et caressant conu:n~ je le pouvais. ces pauvres objets et cette pauvre
fem_me. Mais cela ne vous in.t_éresse po.int, Kleist. J'ai des
projets sur ~ous. Voulez-vous que nous fassions l'aveugle
et le paralyuque? Je, n'ai plus rien devant moi, mais j'ai un

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

petit passé. On n'arrive jamais à la mort sans dot. Je voudrais vous léguer ce qui peut subsister de ces trente-six ans,
et deux ou trois commissions. Je tiens à ce que vous
habitiez parfois ma mais.o n de Solignac. Vous hériterez de
moi, de moi-même ; j'ai écrit dans ce papier deux ou
trois de mes manies que je voudrais ne pas voir périr, car
je n'ai pas de petits neveux auxquels elles reviendraient
naturellement, comme disait Heine dans sa lettre. Je
tiens à ce que vous soyez à Paris pour l'Exposition coloniale de 1924. Celle des Arts appliqués je m'en moque.
(Arts appliqués est d'ailleurs une faute de français.) Je
tiens à ce que toutes les fois que vous entendrez le mot
Prémisses...
.
Elle passa ainsi le soir à séparer ce qui devait périr avec
elle et ce qu'elle devait planter dans le nouveau passé de
Kleist. Puis quand ·le chromo officiel de sa vie fat épuisé,
quand les troupes alliées eurent défilé sous l' Arc ~e
Triomphe, et quand il ne resta plus en elle que ses défaillances, ses erreurs, ses mauvaises habitudes, elle se tut,
gémit toute une nuit, ressembla soudain à la mort, ressembla pour la première fois à son fiancé futur et non
passé, et mourut ...
*
* *

Il était minuit. Tous les Français dormaient. Y compris
le million de mères que la guerre a privées de fils. , Y
compris, dans les dortoirs de la Légion d'honneur, groupées pour la surveillance autour de la répétitrice qui ronfle
sous sa tonnelle de mousseline, les quatre élèves roman·
tiques. La lune, pour une aussi belle nuit, s'était arrangée
à la paraffine des traits normaux. A peine un futur clairon
s'exerçait-il dans les jardins lumineux sur un clairon d'argent.
Tout dormait eritre Rhin, Atlantique et Pyrénées, y compris, car c'était le lendemain d'un dimanche d'élections et de
sports, les nouveaux conseillers généraux et les nouveaux

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSI~

585

champions de longue-paume. Y compris Monet, Bergson,
Foch... Dans une proportion défavorable aux pyjamas et
favorable aux chemises de madapolam, les huit cent
mille fonctionnaires dormaient, gloire et douceur de
l'état. L'égalité de la nuit pénétrait par des millions de
volets hermétiquement clos et par cinq ou six fenêtres
· ouvertes le peuple le plus amoureux de l'égalité et le plus
ennemi de l'air. A peine une cloche mal rattachée.tintaitelle parfois en reprenant son équilibre. Au douanier et au
poète qui veillaient encore, par respect de la République
ou ~~ firmament, .et qui recevaient debout les coups
homicides de la nmt, la nature hypocrite affectait de se
donner elle aussi pour mortelle, mais ne consacrait à cette
politesse que l'effort minimum, une brindille cassée, un
craquement dans un silo, ce peu qui satisfait, paraît-il, les
douaniers et les poètes que consume à minuit l'idée d'une
nature immortelle ... Tout dormait. Y compris les acteurs
et les actrices encore maquillés dans le dernier train de
Bo~s-Colombes. Les trois cent mille concierges dormaient,
mais avec des sursauts, consciences des maisons. Y compris le Loing dont on avait clos les écluses. Y compris,
dans· de grands cimetières inclinés à la lune, Pasteur,
Debussy, Rodin ... Tout dormait ...
Hormis moi, qui regardais Forestier endormi, dans le
wagon gui nous menait au Limousin. Devant la première
pente du Massif Central la locomotive soufflait. j'avais
fermé le gaz, tiré les rideaux. Je maintenais l'ombre sur
mon ami jusqu'au moment où je pourrais à la fois lui
apprendre son nom et lui révéler son département HauteVienne étincelant, car.J'avais décidé de tout dire aujourd'hui. Il dormait, comme tous les Français. Je l'entendais
pa_rfois rêve: dans sa langue étrangère, je me penchais, je
lm répondais dans la mienne, je ramenais le francais sur
lui comme une couverture. Ce qui restait encor; en lui
de Siegfried aspirait à longue haleine cet air nouveau de la
montagne. Ce qui restait en lui de Kleist maintenait sur

�LA NOUVELLE REVUE FRAl',fÇAISB

ses yeux que la· mort de Geueviève avait adoucis des paupières- encore rudes. Puis l'an cria- le nom de la première
gare limousine,. et, soudain, ce département que j'avais
quitté à. deux ans et que je croyais ignorer me reçut
c(i)mme son enfant. Mon père l'avait habité toute sa:. jeunesse,.. tom; l~s noms propres que l'on prononçait cliez
moi avec amour et respect étaient pris dans les almanachs&gt;
les annuaires, les. journaux de ce pays, et aucuns noms
n'avaient contenu pour moi plus. de nostalgie et d'aventure
que ceux qu'appelaient maintenant à toute voix les
employés, ou que je voyais collés au flanc des gares comme
des colis précieux laissés pour moi en consigne, entre des
arbres et cl.es troupeaux don.t mon cœur aussi reconnaissait
la. race, par mon père adolescent. Car, comme si l'on
criait tout à coup dans le silence, aux arrêts de votre train,
les noms de celles que vous avez aimées ou désirées, on
criait Argenton, Saint-Sébastien, Azérables ! Dès le sud de
Châteauroux, tous les bourgs dont je conwiss:tls seulement par morr père les dates de foire et de frairies sor-tirent pour une si belle rencont.l.ïi! de leur réserve fixée par
le préfet, et Eygurande, de sou premier jeudi- mensuet,
Saint-Sébastien de son troisième rnardi, La Souterraine, de
son deuxième vendredi et de son 28 février des ann~es
bissextiles, vinrent me saluer jusqu'au quai. Gargilesse,
Crozant, pas un seul de ces bourgs dont je ne connuss.e
exactement à. quel jour et à quelle saison se produisait vers
lui la migration des génisses, des &lt;lin.dons et des poulains.
A Sagnat, j'aperçus d,ans l'étang la plus grande quantité
&lt;feau que mon. père ait jamais vue, ca-r il ne connaissait
pas la mer. A Razé, où mon père vit Monsieur Grévy,
une gare obscure, mystérieuse, accrochait pour la première
fois dans mon esprit au train_ présidentiel le wag&lt;.n de la
solitude-. Toute.s les sonnettes des gares sonnaient sans
arrêt ; en lisant ou en prononçant leur- nom, j'avais pressé
sur un boutorr électriqué que je ne savais plus apaiser et
qui appelait pour moi de la bourg-Gde et d.e la. co1ll0,lun-e

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

tous les personnages liés à elles dans trnr mémoire: à Morterolles, le père- Arouet de Saint~Sauveur, l'athée,_ qui faisait
ses enfants en janvier pour qu'ils naquissent en septembre&gt;
mais dont Ia femme n'avait que des grossesses raccourcies
ou prolongées; à Bessines, le cantonnier, le père Bén.oche,
qui avait sauvé un colonel eu Crbnée, un général au
Mexique, et dont la vie était ratée, disait-il, car il. lui
restait à sauver un Maréchal; au Breuilh-au-fa 011 l'on prend
au filet les saumons,- Monsieur Claretie qui avait emmené
à la pêch~mon père, le jour où il eut juste un mètre,. et
qui l'étendait près des poissons pour les mesurer. A
Droux,
des renards qui mangeaient les baies sous des
genévriers effrayèrent .mon pète. quand il regagnait le
collège, après les arrières-petits-neveux: de ces reaards,
peut-être, des chiens aboyaient. A Ambazac,.. ou le loup
suivit son cheval, je vis en me penchant deux disques vert
et rouge, un loup vairon. J'entrais dans le pays le pl.us
légendaire et le plus irréel pour moi ap1-ès celui de Gu11iver, mais où les hommes avaient ma taille et où le. train
passait. Tout ce qn:i a permis de prouver que l'itinéraire de
Chateaubriand en Amérique était faux, prouvait que la jeuness.e de mon père était vraie!. U y avait juste la place entre
Fnrsa.c et Blond pour la chasse à courre. des Lee.ointe. Je
devinais le nom d'arbres et de. plantes presque.inconnus pour
moi, sarrasin, merisiers, genévriers, tant chacun sem bla.it
_placé ou semé à la place exacte que lui assignait la parole
de mon père; et, bien que chaqu.e village offrît à mon regard
un tassement nomieau, ce n'était pas sur une contrée nouvelle. que j'éparpillais ces noms pour moi usés. Chacun
fécondait son district d'une humanité et d'une faune distinctes. Le Breuil, où_ les Lacôte, nouveaux venus du
Bourbonnais, s'étaient brouillés avec les Si-Hac, qui avaient
servi le poulet avec le foie et la tête,. et ou chez mon cousin
Petit vivait un lynx apprivoisé. Rançon, où était empaillé
à la mairie un oiseau porte-lyre et où le député auquel
mon père donnason premier vote affecta toujours de croire

ou

l

1

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il avait voté pour l'adversaire. Rancon, premier synonyme pour moi de la beauté et de l'injustice. Fromental,
avec sa tortue, où les nouveaux riches appelés Frommenthal s'empressent d'acheter des maisons de famille, et où il
vit un saltimbanque tomber de la corde raide et se tuer, premier synonyme pour moi de la mo.rr. Pas un de ces bourgs
ensoleillés pour lui et lunaires pour moi dont le nom ne
s'accolât ainsi à l'un des espoirs et l'une des déceptions de
la yÎe tels que je les avais imaginés pour la première fois à
huit ans. Quelquefois des stations, Larsac, Le Raynou,
dont je ne lui avais jamais entendu parler, et l'air, le sol
m'étaient dans cette z.one sans saveur; mais arrivait soudain Saint-Sulpice-Laurière, enbranchement vers les trois
villes d'Universités, où il dormait sur un banc dans ses
voyages d'examens, et où justement je voyais ce matin
affalés une dizaine de collégiens à l'intersection de Bourges,
de Clermont et de Poitiers, vers lesquelles chacun à l'aube
s'orienterait suivant sa force en mathématiqùes ou sa faiblesse en latin, qu'un répétiteur empêchait de dormir_ les
, uns sur les autres par habitude de les empêcher de copier.
Plus encore que par ce bruit, aux arrêts, d'eaux vives perpétuellys, ces odeurs nouvelles d'essence, cet accent de ma
terre, j'étais atteint par l'accent limousin des hommes
dans la nuit noire, cet accent du Midi que mon père reprenait dans ses surprises ou ses émotions, que je retrouvais ce
matin dans la voix des chefs de gare, des hommes d'équipe,
du répétiteur, et qui me donnait Pimpression de circuler
dans une province surprise et émue ... Sur mon cœur ~a
pesée s'accentuait de l'air ancestral ; j'étais tout à ce se~ttment de modestie vis-à-vis des éléments et des humains
que l'on ne peut éprouver que dans le pays de ses ~ères,
où ni les monuments ni les familles ne semblent avoir été
créés spécialement pour votre passage, comme Chambord
ou les Luynes, et, moins que le décor de notre vie, en
figurent une base inébranlable et quelque peu humiliante,
avec ses églises romanes où l'eau bénite n'a pas été changée

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

589

depuis votre baptême, ses chênes qui en toute votre vie
ont pris 30 cercles de 2 millimètres, et la dynastie des
Chausson-Bouillat. Cette force à vivre dix siècles, que l'on
se sent en Touraine,. entre Cléry et Montbazon, ce n'était
plus guère ici que l'espoir d'une vieillesse robuste; cette
immortalité garantie que donne la Provence, ce n'était
plus? entre Montagnac et Morterolles, que la certitude d'une
belle mort; et peut-être, à mesure que j'allais m'approcher
plus près de la ville de ma naissance et y reprendre mon
rang de simple pion dans le jeu qu'y jouent contre la mort
les neuf familles principales, cet intervalle avec l'éternité et
la liberté allait-il encore se restreindre. Que ma petite
dignité d'homme me paraissait claire aujourd'hui, à michemin de Magnac-Laval où sommeillait la lignée inconnue de mes petits cousins, et du Dorat, .ivec mes bellessœurs de belles-sœurs. Pour la première fois j'étais réduit
à la taille où la page de ma vie cadrait avec le transparent,
avec la grille et l'apparition infaillible de chaque nom
attendu, - Tiens, voilà Droux, Pierre Buffière n'est pas loin,
- près de cet être qui n'avait plus ni la jeunesse de son père
ni la sienne, - Tiens, Folles et Bersac ont disparu, non les
voilà ! - me donnait plus encore que l'indication d'une
expérience réussie, la seule vraie estimation que j'aie trouvée, - justement voilà Bellac! - de la condition humaine.
Soudain, le train fut secoué d1un de ces légers heurts
qui passent au corps du voyageur la surprise du mécanicien à la vue d'un mouton sur la voie ou la mort d'un
bicycliste dans un passage à niveau. A notre gauche le soleil
se levait et d'un rayon horizontal transperçait le corn partiment. Aux stations, on entendaitle début ou la fin du chant
d'un coq, et, quand l'arrêt était habile, le chant entier.
Du pardessus de Forestier, de ces vêtements qui allaient lui
sembler dans une heure la dépouille d'une autre, une
lettre avait glissé. C'était la dernière lettre de Kleist au
prince de Saxe Altdorf.
- Mon ami, disait-elle, adieu. Ce n'est pas que vous

�59°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

m'ayez peiné en préférant Hoffmann à Tieck. Ce n'est pas
que je doute dn récit de votre voyage en Sicile, et de ce
rosier dont les racines enserraient le cœur de Platen. Ce
n'est pas que j'en veuille à votre neveu Ernest d'avoir
reproché à la France ses idées claires, et .s on ar'.11ée ~s
poésie. Ni que je songe amère~en~ a n?s t~bles disputes~ et que je m'écarte de celui qm crœt la vre née ~e
l'ordre et non du d1aos, qui estime le sanscrit plus utlle
aux historiens que le grec~ et l'effort au lieu de .l'iut:a:ition
la seule preuve de rexistence. C'est que ie ne suis plus
Allem:md...
11 est six .heures ,du matin et je vous écris d'Oberammergau, à cette fenêtre des Schwanltofer vers laquelle
eécho renvoie six fois les paroles et douze fois les pensées.
Je vois tous les animaux sortis de la nnit grands et purs~
les bœufs endormis debout se redonner à la vi:e de hœuf
en ouvrant .simplemen.t les yeux, couverts de rosée comme
des plantes ; les chats tout lisses guener les musaraignes
toutes peignées. J'ai vu par contre le voisin Sadoçk lav~
son visage sali paT le sommeil, .étendre ses bras .alourdts
par le repos, et rap.pel.er ses esprits déchaînés par les
rêves en lisant sa Gaz.ett.e de Munich. La banque Mlleller
a sa,uté. Le ténor Knote va mieux. La bière baisse de
2 pfennig. Ces trois nouvelles vont .amorcer le passage
d'Oberammerga.u du songe au réel. La vie peut y reprendre.
La Passion continuer ...
C'est .que je disparais. C'est que ce soir., .à six heures~
mon train passera une fro.n:tièr.e et que Siegfried Kleist
aura vécu. Je vous rends ces deux noms intacts, de même
que j'-ai dû ,r endre, élève, à la fin de l'.année, 11 l'économe
du gymnase, mes livres de latin et de .grec sans taches
nouvelles. Tous mes papiers, permis de circulation pendant les .émeutes, cartes de séjour pendant les révolutions,
médailles d'identité pour la ration des denrées indigènes,
entrée gratuite aux Pinacothèq~es et à tous les ~sée_s
germaniques, abonnements spéciaux au gaz e:t à l é1ectn·

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LTMOUSIN

591

cité, j'en débarrasse tout à l'heure mon portefeuille. Désormais je paierai double pour voir les Cranach et les
Dürer, triple pour me chauffer à Munich, et quadruple pour
acheter l~s œuvres de Schiller ... J'ai perdu l'Allemagne ...
Le Rhm, le Danube, l'Elbe et 1~oder, tous ces fleuves
que j'ai appris si r-écemment dans l'ordre comme un enfant, je les ai perd~s. Il y en a que je n'aurai même pas
eu le temps de voir pendant qu'ils étaient mes fleuve&amp;
nourriciers. Soixante millions d'êtres et leurs ancêtres se
sont envolés de m?i l'autre jour, et m'ont laissé seul,
&lt;!omme le renard glissé dans l'assemblée des oiseaux qui°
apparaît dès que les oiseaux s'élèvent. Le gros aigle de
!"Empire s'est envolé. Me voici abandonné aussi par l'oi-•
seau Wagner, l'oiseau Nietzsche, l'oiseau Gœthe. Zelten
me :etire un second passé dont le souvenir peut m'être
:rus~ cru:l que le néant de l'autre. Je sens d'ailleurs qu'il
a dit vrai. Je sens que j'ai été un élément étranaer en
Allemagne ; je me rends compte aujourd'hui seulement
des malaises, des douleurs provoqués par elle en moi et
qui '.~'in?ique~ont peut-être mon vrai peuple : cette p~ine
que J avais touiours à rouler le verbe à la fin, cette manie
de Be pas croire les journaux, ce besoin d'avoir les cheveux
non rasés, d'exiger une preuve à toute affirmation et un
.
'
statut précis aux relations des états avec l'Empire et du
cœ~r ~vec les sens. Vous rappelez-vous comme je reprochais a. vot:re dynastie de n'avoir pas réglé depuis 1 n:3
la quest10n des biens du dergé avec la Saxe ? Vous auriez
dû .deviner ce jour-là que j'étais né hors de l'Allemagne.
Je ?1e rends compte mieux encore depuis l'autre jour du
dél1re sacré de votre patrie, que j'ai dansé chorégraphiquement, de sa r-ésonnance -terrible, dont j'ai usé pour lire
de petits discours composés, de son détermrnisme épouvantable, que j'avais cru quelque phénomène politique et
passager comme la course à la mer ou au Rhin, en somme
de tout ce que je croyais une conséquence .de la guerre
al ors que 1es causes -seules en apparaissent encore en Alle-'

�LA NOUVELLE REVUE FitANÇAISE

59.2
magne comme les muscles après l'écorchement. Pauvre
grande nation, qui n'est plus que chair, que poum~ns et
digestion à jour, et sans douce peau ... Tout ce que Je d:mande aujourd'hui c'est que l'on me redonne pour patne
un pays que je puisse caresser'.
J'ai prévenu les autorités. Il n'y aura pas de scandale.
On va me porter noyé au Starnberg. Mueller et Sa~em
m'ont vu couler devant eux. Ils m'ont tendu une dernière
fois les ~ains, avec une force d'ailleurs qui aurait retiré
vingt noyés. Krumper m'a regardé partir avec cet air à la
'fois dédaigneux et jaloux du soldat qui voit le soldat
blessé quitter le front. Toutes les recherches et ies sondages dans le lac n'ont donné aucun résultat. Dès que
je reparaîtrai, dans l'Adriatique, dans le lac d'Annecy, ou
le Balaton, vous serez prévenu par Eva ... Adieu ... Deux
vrais oiseaux viennent de s'élever près de moi, de la terrasse même... Les râles de genêts et les faisans bavarojs
m'abandonnent. ..
*

* *

Tous étaient maintenant éveillés en France. Le soleil
rayonnait sur le pays à idées claires. Un chasseur à cheval
de l'armée sans poésie avait capturé un renardeau et le
montr;J.it d'une barrière aux parents voyageurs qui n'hésitaient plus, pour un si beau spectacle, à réveiller leurs
enfants dans les filets. Ces mille sidecars roux hérités de
l'armée américaine couraient déjà les routes comme des
parasites. Tous étaient éveillés, à Valençay, à Buz::i,nçais,
et dans les pays des fromages, Roquefort et Levroux,
déjà on les mangeait tout jeunes en buvant du vin blanc.
Tous ouvraient les yeux, y compris les six cent rr:ill_e
.candidats aux Palmes académiques) à la Médaille des Ep1•démies. Y compris les tireurs à l'arc de l'Oise, devant
l'épouse en papilkmes et sans prétendant, qui bandent
l'arc d'acajou. Y compris les Indifférents de Pont-sury onne, tous déjà penchés sur l'Y on.ne avec leurs lignes et

FINALE DE SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

593

q~i arrachent à .l'eau dorée des gardons comme des gangl10ns. Y compns Monet, Bergson, Foch. C'est l'heure
les peintres et les chasseurs de Crozant rentrent de conserve
à l'auberge Lépiuat, dégoûtants de sang et de couleur. On
cire au vernicire les sabots des chevaux de Robinson. A
Louang-Prabang, à Cayenne, à Brazzaville, les administrateurs jeunes et vieux se disent qu'il doit faire rudement
beau aujourd'hui à Bayeux, à Périgueux, et à Gap. Déjà
ceux des Français qui croient le plus en Djeu sortaient des
cathédrales après la seconde messe, tout heureux de la fin
do prêche, et les pies assaillaient les chouettes hasardées
dan~ ce beau dimanche. C'était le premier dimanche du
m?1s ; et tous acceptaient avec reconnaissance ce jour de
~a1x pro~onde au milieu des sept jours de paix problématique. Rien ne menace aujourd'hui les maisons et les
familles, c'est sans raison, et pour s'exercer seulement que
les pompiers se groupent autour de leur pompe e't les
filles Durand autour de leur mère. Les souvenirs des
batailles s'éveillent pour les visiteurs. Tout le monde est
éveillé: y compris ce_ux que l'on attendait le moins, y
compns Pasteur, Rodm, Debussy ... Les écluses lâchent
leurs eaux sur les canots du loueur de Nogent qui les
baptise et rebaptise d'après le nom de notre plus fidèle
allié, et les noms n'en sont jamais secs. Les ~réveils que
mon père avait placés pour moi dans chaque gare se sont
tus inutiles. Personne ne dort plus en France.
Hormis Forestier, près de moi. Mais il est temps. Pas
un: :allée, pas une colline depuis une heure qu'il n'y ait
eu Joie à caresser. Je vais le frapper à l'épaule de ma main
gantée comme celle d'un contrôleur, et, pendant qu'il
cherchera son billet, je lui tendrai, billet pour trente ans,
sa photographie d'enfant avec le nom imprimé du photographe, et, quoique à l'encre simplement, son nom ...

où

JEAN GIRAUDOUX

Copyright by Librairie Gallimard.

�R!Fl..IDf.IQ~S SUR LA LITTÊRATURE
:ri

REFLEXLONS SUR
LA LITTERATURE
r, -•

LA COMPOSITION DXNS LE .ROMAN
Des Nouvelles Pages de Critique et · de Doctrine, de M. Paul
Bourget, j'avoue que je n'ai pas.Ju les pag.es de doctrine. La
doctrine de M. Pa1,1l Bourget est connue depuis longtemps. Il est
probable qu'elle ne changera pas. Et il est certain que tout a
changé autour d'ell~ d'une telle façon q:ue ce -qui est aujourd'hui
le moins pris au sérieux: chez M. Bourget, c'est assurément le
doctrinaire. Il n'en va pas de même du romancier, ni surtout
du critique. J'ai donc lu ses pages de critique, et particulièrei:nent ·celles sur l'art du roman; avec toute l'attention qu'elles
méritent et qu'élfes récompensent.
.
On souhaiterait même, en tette matière, trouver, au lieu de
pages, un livre. Je ne sais combien dè romans M. Bourget
écrira encore jusqu'à la fin de sa carrlè're ; mais sans doute y en
aura-t-il plusieurs de médiocres. Ilesrvrai que le romancier, en
entamânt un roman, ne sait jàmais si ce1a donnera du bon, du
moyen ou du mauvais : le vin une fois tiré, on le boit, et ou
voit ou on sent comment il a passé. En tout cas ce que nous
savons bien, - c'est qu'un livre sur l'Art du Roman, écrit par
M. Bourget, présenterait -le plus vif intérêt, tiendrait dans son
œuvre une place élégante ~t utile. On -peut en pêcher déjà
quelques bribes dans ses anciennes et_ses nouvelles P~ges.
.
Les deux: ·volumes des premièrés Pages ont paru 11 y a duc.
ans, et je retrouve dans la Nouve'lle Revue Française d'aoüt !912
des Rtflexions sur le Roman, que j'écrivais à cette occasion. J'y
relevais et discutais ce que disait M. -Bourget au sujet d'une
qualité du ro~an &lt;1 sans laquelle il n'est pas de chef-d'œuvr_e
accompli. Cette qualité, la rhétorique classique la nommait
d'un terme pieu modeste : la composition. &gt;; Lui-même revient,

595

dans ~ses Ntmvellef Pagts, sur cafté quastion, et son point de Vüë
n'a pas cnangé, Il te n-ouve1 par ün exéeptiMMl nasard, qu'il
en est dé même du mien, Et cômmèon p~ur Vôir là une que§tion capfütle' de &lt;&lt; rhétorique &gt;&gt;, cômffl.è c\i~t rnênie la q-uestiôn
centrale de la rhétotiqi:re; comme il faùt bieil de témps é-o
temps se rettempu dahs l:t rllétoriqué,• je voudrais reprendra,
après ·dix ans, ~ mêtne problème Je n'ài, en œà ma-tières 1 ni
l'autorité de M. Bourget,, ni nOfi phis ceue con!fciem:e de ' sol}
autorité; (J_u'est sôn dogmàtisl:he ,- J'entte dans tint quastlptt
ouverte que je ne. prértnds pas fentief, qîte je tiehs au tontrair'é
à laisser ouvetre. tJn Att
Ronia-n véti~ablé serait u-ne sotte de
dialogue, issu d'Eta-ts -Gênéraux dû roman, aY~lt--ees trois ordres,
les rotnarîtlers, ]~ Cfi-tiqticl, le public, - le premier qui fhi!lte,
le second qui faif Maison, le troisièmè qui paie. Je s-ais bieü q-ue
nos oremùs paraissent aux deux autres- or.d res, d·e la fürtiée
subtile et·vaine; et que le tiets-érat, en nïatiète de tomàtt, tend
à ~tte tout. C'estg-râce à lui que rious aUi'bfls plutôt une ·aufre
Ecuyère qu'un Art du Roman. Rais011 de pJüs à notre dergé,
tant qu'il est èhcote t~léî'é; pour rê'vet sur °Ctt Art,. àvet des
fumées; tantôt épaisses, tantôt .bleues.
« Il y a, dit M. Bourget, outre l'élément de vérité, un élément
de beauté dans ·tet art si coü)ple~e du r'Mnan. Cet élément de
beauté, c'est, à illôfl s0ns, la èo111pôsitiôfi, Si nous voulons que
le roman fra-nçais garde un r.ang à pitcrt~ t'est la. .qüa-Ut&amp; que hOUS
devons maifltellit dan&amp; nos œuvtes. Une Eugé-nié Grandet, une
Colomba, une Mâdamè Bovary; un Gêfmir1al, un François le
Champi, un Nabab, pour ctiter au hasard quelques livres de type
nès dHférertt; sôm retnàrquabl~s par cetfé nettété da11s le
dessin, que vous ne tfOUvuez ni daûs Wilbelm Meistet, ni dans
les Purif1tit1.s d'Ecosse -ou Rob Roy, tri dlins David Coppstfiûd ou le
Moulin sur la- Floss, tü dans Anwa lforthint ou Crime et Châtimeiit. Je cite' de nouveà-a, au hasard de ma mémoire, d'autres
lin es dé toùt prertJ.iër ordre êgale:mént. 'Nws -ûe uoùvons pas.
davant-age ~ette beauté de co111posi1ion da'ns D&lt;nt Quichotte ni
dans Rô/Jinson. Pou-rqu:ôÏ ne pas tecôhnaitte que l'insuffisance de
ces puîssll.nts réêits est j-ustement Mt1s ce défaut d'ordonnance ?
Nous l'admirons, cette daire ordonnance, dans tous nos classiques.,. C'esr ,me ve1tu nationale, à ne jamais- sacrifier.
Quand on ex-amin~ les récits des romanciers nouveaux., on

du

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

voit qu'ils se laissent volontiers tenter par l'impressionnisme. rr
- Le roman français est un roman bien composé. Les Français seuls savent composer. Un romancier qui veut être éminemment français doit savoir composer. Un impressionnistequi ne compose pas n'est pas un écrivain très français.y ne.
suffit pas d'écrire en français, il faut composer en français. Tout cela, M. Bourget, bon traditionaliste, le redit après ses
maîtres de rhétorique, après les nôtres, après Brunetière, après
Fa~et. Ici tout notre passé littéraire fa~t. bloc. Nos ~remiers
exercices d'écriture s'appelaient compos1t10ns françaises. Le
« Ce n'est pas composé » est tombé incessamment et _tombe
encore des chaires universitaires, tantôt sur un écolier de
troisième, tantôt sur une thès·e d'histoire, tantôt sur MM. de
Goncourt. Et tout cela, d'un certain point de vue, est utile, est
légitime. Ce sont idées anciennes, idées cons_id~rables. Mais.
nous pouvons, nous devons toujours, comme d1sa1t ~ourmont,
les dissocier. Dissocier des idées n'est pas nécessairement les
ruiner. C'est voir d'abord comment elles se sont associées.
En 1912 j'écrivais que, dès qu'on sort des généralités, et decette composition sommaire qui consiste à avoir un commencement, un milieu et µne fin, composition qui existe à peu près
dans toute œuvre d'art, on s'aperçoit que le sens du mot est
très différent dans chacun des arts, en sculpture, en peinture,
en littérature, en musique. Remarque trop évidente, et par ellemême de peu de portée. Mais, pour nous borner à la littérature,,
voyons dans quelles conditions et autour de quels genres la
rhétorique a cristallisé son idée de composition.
,
A des époques précises et autour de deux genres seulement, a
savoir le discours et le poème dramatique.
Pas de discours sans composition. L'eipérience apprend en
effet que si on veut faire entrer des raisons dans la tête _d'un
tribunal, d'une assemblée, d'une foule, il faut que ces raisons
fassent masse, ou plutôt boule de neige, qu'elles s'appuient_Jes
unes les autres en une progression qui prenne le plus possible
les caractères d'une proo-ression
géométrique, qui accroisse
0
•
incessamment la conviction, et qui utilise avec le maximum
d'~ffi.cacité un espace de temps restreint : restreint mécaniquement chez les Grecs, par la clepsydre, restreint organiquement: partout, par la capacité d'attention d'un auditoire. De là~

RÉFLEXIONS SUR LA LIITÉRATURE

597

&lt;:omme dans le vaisseau phénicien de l'Economique, la nécessité
d'un ordre, à la fois artificiel et vivant, dont les rhéteurs siciliens firent un art. Cet art sicilien de la rhétorique, dont les
logographes et les orateurs athéniens donnèrent ensuite des
modèles, dont Aristote, Cicéron, Quintilien étendirent les lois
et les observations en une véritable Institution Oratoii-e, il est
demeuré jusqu'à nos jours l'arsenal de la rhétorique et la maisonmère de la « composition ». Composition et discours sont
presque synonymes. Composition latine ou française, en langue
scolaire, équivaut à discours latin et discours français. Les chaires
de prose latine ou française, dans nos universités, s'appelaient
naguère ou s'appellent encore chaires d'éloquence latine, d'éloquence française. L'Académie française décerne alternativement
un prix de poésie et un prix d'éloquence . li est vrai que l'éloquence qui nous gouverne n'est plus celle de Corax et Tisias
et du plaidoyer, mais celle de Bossuet et du sermon, c'est-à-dire
des trois points. Tout sujet peut et doit se traiter en trois
points, et s'il ne vous paraît en comporter que deux, c'est que
vous ne savez pas « composer». Faute d'un point, vous perdrez
le prix d'éloquence.
En matière dramatique la composition est aussi nécessaire
qu'en matière oratoire. Une pièce mal faite est une mauvaise
pièce, j'entends une mauvaise pièce pour le spectateur. La
Poétique d'Aristote porte sur la composition dramatique, comme
la Rhétorique porte sur la composition oratoire. La floraison du
théâtre en France s'est accompagnée d'une feuillaison de Poétiques ou de Dramatiques, depuis l'abbé d' Aubignac jusqu'à
Sarcey, où la question capitale était celle des règles de la composition : il y avait ici le songe comme il y avait là la prosopopée, ici la scène à faire comme là la péroraison, ici l'exposition comme là l'exorde, etc ...
Voyez au contraire les deux autres grands genres, à savoir
l'épopée et la poésie lyrique. Les prétendues règles de la compos1t1on épique, telles que les reproduit Horace, sont des
f~usses fenêtres, tentées par les critiques ; elle_s ont été vite
discréditées. La vérité est qu'aucune des trois grandes épopées
antiques, l'Iliade, l'Odyssée, l'Enéide, ne comporte une véritable
composition. On ne peut pas ôter une scène à Œdipe Roi, on
peut retrancher, sans les rendre ni moins épiques ni moins

�LA NOUVELLE REVUE FR,A.NÇAJSE

chûres, la moitié de l'Iliade, du No,tos, de la Mnesieropbonio ou
de l'Enéide. Elles ~ont belles avec vingt,quatte gU t\quzi:: çhants,
Elles &amp;eraient pell~s avec quarante-huit ou six, L., corupositioo
n'est pas une partie ii~sentielle de leur etre poétique. Il n'en va
p;is de même cle&amp; p~1tie~ : l'épi&amp;&lt;;&gt;de d'Uly&amp;se chez Polyphème,
de Priam dans la. tente d'Achille, sont des chefs-d'Q!uvre de
composition (qont hl leçon ne sera pas perdue pour le dramç
satyrique et la tragMie). NptoQs cette différence, Elle pous
!iervira tout à l'het1re.
Enfi,n, quapd jl s'agit de l?, poé~ie lyrique, ce µ'est plus la
coinpositiqn qui est érigée et) maxime, c'est l'absence ~e com_ppsiîioq, Il n'e~t pcmhêtre pas de théorie à _laqw:He }301le~u a1i
plt1~ tenu que ce\le du b~:;i..~ dé~9rdreen matuhedehaurlynsme,
Il insiste fortement sm elle ~f-ns ~es œuvres critiques çn ·pr,ose,
et, ce qui est plus gt;ive, il prétepd la mettre ep pr!ltiqus, daµ~
son Ode sur la prise de Namur. Je sais b.ien qiJe B\w1etièr~ et
Faguet ont cru voii: que les grapdes 9des de I,,amartine et qe
Huoo ét;iieot admirablement composées. Je ne crois pas cepen,
d;m~ que le mot c0Qvi1mne. La composition, la clilltributioo c\es
matières, le plan, sont, pour un discours ou pour un c\rame, un
travail préparatoire indispensa.l,)le. Mais pendant qu'u,o poète
lyrique procéderait à cett~ préparatiç&gt;n, l'ü1~piration l_'ahand~.nnerait ; elle reviendrai.\ ens1,1i\e sa h~urter aµx barqGres. du~
Cf\c;lre artificiel qui o,e serait plu$ f1tit poiH elle. Elle coqstru1t
:m coi;itraire son pl;m aq fur et à mesu~e qu'eHe se fait, comm_e
l'çtre vivant constn1it e,n gr\!,nçHssaot le squelette sur leque,l 1J
s~;tppuie. Il y a évidernrnent un qrdry dans les Révolutions, A i:-elle
qui est restée eu France ou lç R~~our de l'Ev,pereur, un, ordre pliltM
qu'un beau dé&amp;Qrdre; in~is Qr,c\rt1 ne signifie pas ici plan : c'e~t
un ordre spontané dé.Dosé par nospira,tiOJ;l1 penda!}t: q\le.stççrivait le poème. Et ce serait évidemment abt1ser des mots qye ~e
le cmnparer à l'orgr'\ d'un ~ermon c\e)3os&amp;uer ou d'une tragédie
de Racin11
Faguet, 4çrival)t sJ.Jr l'&lt;;lrrne du_ Mq,il (article rectleilU. dao~
les Propos- Littfrair~s), dit ql}e 111 livre « ~ i;es ?~faut&amp;,. qm ~o~t
u,n maqque tro,p ab&amp;oh,1, çnhu,e pour une fün\a1S1e, ç.e compos1tlon ». L'é\ern(lHç note, ~ l'e.ocre rougtl, qui foisonne sur les
copies l Bi nhc;ure\\ m~t\que cje composttiqn, qui ,now1_permel
d'qtJvrir l'Orme à n'iniµprte quelle page,, comme Mon,ta1gne ou

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

599

La Bruyère! On lit les livres qui sont composés, mais on relit
ceux qui ne le sont pas. Or, un ou deux ans après, parlant du
Mannequin d'Osier, voilà Faguet qui s'avise que c'est une merveille de composition parce qu'il est « en progression bien
ménagée et mesurée. M. Bergeret, mécontent, sans fureur, du
reste, d'avoir été vulcanisé, chasse sa femme; mais, comme il
est de caractère faible, il la chasse en trois fois. Il s'y reprend.
Un pas, puis un autre plus accusé, puis :un autre, définitif. Il la
chasse, d'abord, en la personne du mannequin d'osier sur lequel
elle essayait ses robes, et qu'il jette par la fenêtre. Il la chasse
ensuite en la personne · de la servante dévouée qui prenait les
intérêts de sa maitresse. Il la chasse enfin elle-même, et voilà
qui est d'une composition. admirable. » Très juste. Mais qu'estce que c'est que cette composition? Une composition de
roman? Non. Bien plutôt une composition de théâtre. Certes
personne n'est plus incapable de penser théâtre que M. Bergeret, si ce n'est M. France. Mais voilà que, mis en face de la
situation la pius comique qui soit dans les Gaules, le cocuage,
ils réagissent comiquement, ils font de la comédie, du théâtre.
« Un pas, puis un autre, puis un autre», c'e.st cela même le
mouvement dramatique. Relisez le Mannequin. On a eu l'idée
absurde de mettre le Lys Rouge au théâtre et même au cinéma.
Je suis loin de posséder le' répertoire du théâtre contemporain ;
mais je ne crois pas qu'un industrie} de l'adaptation ait songé à
scénifi.er le Mamiequin, qu'il n'y a pourtant qu'à jeter en l'air
pour le voir retomber sur la scène, y marcher,, y comporter ses
trois actes, y fair ses trois pas. Il y.a le Cocu imaginaire.. Il y a
le Cocu magnifique, il y a Dardamelle ou le cocu glorieux, le
Tartarin de la corporation. Il y aurait, ,en M. Bergeret, le .Cocu
malin r ]'Ulysse de la grande. armée. Et voilà pourquoi le livre
peut recevoir en marge, dè la main de Faguet, l'apostille : « Bien
composé »-Notez que plusieurs des romans de M. Bourget ont
été ainsi, et pour les mêmes raisons, portés d'eux-mêmes au
théâtre, où, ils résistaient mieux que les tableau~ épisodiques
adaptés des romans des Goncourt, de Daudet, de Zola,
Si l'on s'en tient-aux anciens genres, on, trouve donc que la
composition au sens plein du terme, c'est-à-dire la composition
préconçue, est issue des nécessités de deu genres déterminés,
florissants en notre âge classique, le développement oratoire et

�600

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'œuvre de théâtre. Que dirons-nous du genre qui tend aujourd'hui à absorber les autres, - le roman?
Notons d'abord que lorsque M. Bourget exhorfo les romanciers à vénérer surtout l'arche sainte qu'est la composition, il
semble bien qu'il prêche pour son saint. Aucun romancier ne
compose d'une manière aussi habile, aussi nette, aussi apparente que lui; la qualité qu'on· peut le moins lui refuser c'est la
solidité de la construction : il y a dans sa soupe bien des
légumes venus des jardins de Taine, de Balzac, de Walter
Scott, mais ces légumes, associés à un pain bis, font une assiettée
épaisse, substantielle, nourrissante, je dirai même auvergnate :
soupe qui n'est évidemment pas signée Montagné, mais qui
tient debout la cuiller, qui tient solide dans l'estomac, et que
j'avoue manger de bon appétit presque chaque fois que M. Bourget publie un roman nouveau. Dans presque tous les livres
de M. Bourget, on reconnaît un homme qui a expliqué le Conciones, qui a pensé avec Taine et Brunetière, et un des rares
écrivains d'aujourd'hui qui ait fait visiblement et loyalement sa
rhétorique, Quico11que a le goût et le sentiment de la tradition
française, dans son fonds ancien et son étoffe solide, lui en sait
gré. Un roman de M. Bourget est composé comme un discours
de Tite-Live ou une tragédie classique. Mais qu'est-ce à dire
sinon précisément qu'un roman de M. Bourget nous apparaît
peut-être moins comme un roman pur que comme un recoupement romanesque des deux genres à composition, l'oratoire et
le dramatique ? M. Bourget a un style oratoire et même un but
oratoire, comme Taine et comme Brunetière. In narratione
orator. Il écrit des romans à thèse pour prouver et pour convaincre, ce qui est besogne d'orateur. Le récit prend spontanément chez lui la forme du discours, d'un fl.o t qui roule, d'un
ensemble en marche, marche ordonnée méthodiquement,
j'allais dire militairement. Mais l'oratoire à lui seul ne donnerait
rien, si M. Bourget n'y joignait précisément un don dramatique
des sîtuations, des crises: le talent de l'exposition, l'art des préparations sont chez lui visibles, peut--':tre trop visibles ; la
scène à faire, en général une grande scène d'explication,
est amenée aussi immanquablement et à une place aussi
déterminée que chez Sardou et Henry Bataille. Les marronniers de Figaro ne manquent pas davantage, où tous les per-

RÉFLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATURE

6or

sonnages sont conduits et s'entrecroisent, soit par hasard, soit
par le mouvement même et la logiqùe de l'œuvre. Dire que
M. Bourget sait admirablement composer, c'est donc dire
qu'avec lui le roman verse à la fois dans l'oratoire et dans le
dramatique. Ce cas qui lui est particulier, ce cas Bourget,
n'est-ce pas par un mirage tout naturel et par une projection de
sa propre nature, que M. Bourget, lorsqu'il disserte sur son art
l'érige en règle et en nécessité du·roman?
· '
Il cite comme des exemples de « composition » : Eugénie

Gratukt, Colomba, Ma.dame Bovary, Germinal, François Je
Champi, le Nabab. C'est vrai pour Colomba etFra11çois le Champi,
un peu moins pour Eugénie Gra11det, fort peu pour Madame
Bovary, Germinal, le Nabab. Ces trois derniers romans sont au
contraire formés d'épisodes, tous intéressants, mais tels qu'on
pourrait en supprimer plusieurs ou en ajouter plusieurs sans
que l'ouvrage perdit sa signification. Il en est de même des
romans que M. Bourget déclare mal composés : Wilhelm
Meister, les Pc"itains, David Copperfield, le Moulin sur la Floss,
À11na Karénine, Crime et Cbâtiment. Je crois que "tout esprit non
prévenu reconnaîtra que le rythme, la disposition de Madame
Bovary se rapprochent beaucoup plus de ceux d'Anna Karénine
q~e de ceux de Colomba et de n'importe lequel des romans, si
b~en composés, de M. Bourget. Tolstoï nous dit qu'Anna Karémne lui étant payée à la page, il fit, pendant qu'il l'écrivait, de
grandes pertes au jeu, et dut, pour cela, allonger beaucoup son
roman. Donc, Tolstoî, s'il et\t amené plus souvent le roi à
!'écarté, Ânna Karénine eût été plus courte. Eût-elle été meilleure ou moins bonne? Nous n'en savons absolument rien. En
tout cas elle elÎt été encore At111a Karénine. C'est un fait que
l'imm~nse majorité des grands romans européens, de ceux qui
font partie de notre vie comme notre histoire même, individuelle ou nationale, ne sont pas des « compositions » oratoires
ou dramatiques, màis de la vie qui se crée elle-même à travers
une succession d'épisodes.
« Nous l'admirons, cette claire ordonnance, s'écrie M. Bourget, dans tous nos classiques, dans Corneille comme dans
Racine, et dans Molière comme dans La Fontaine, dans la Princesse dt Clèves, comme dans Candide et Manon Les.caut. C'est une
vertu nationale, à ne jamais sacrifier. )) 0 le dangereux natio-

�602

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

nalisn;ie ! C'est avec ce raisonnement que l'Académie Française,
gardienne de la o: vertu nationale » et de la tradition française,
a exclu, depuis Balzac, presque tous les grands romanciers
français, parce que Madame Bovary n'est pas « composée ,,
comm~ un djscours du duc de Broglie ou une étude de Brunetière, parce que Numa Roumestan n'a pas la bâtisse de Theodora
ou de Célimare le Bien-Aimé. Le romancier n'a pas à composer
comme l'orateur, mais à disposer comme la yie, avec laquelle
il collapore et qu'il inùte. Que nous dte ici M. Bourget~ Corneille; Racine et Molière, qui sont des hommes de théâtre, La
Fontaine qui est un conteur, la Princesse de Clèves et Manon
Lescaut qui sont des nouveUes, Candide qui est une simple succession de scènes et de propos destinés à prouver q~elque
chose. Où est donc le roman? Le roman, genre nouveau, veut
des vertus, nationales ou autres, sur ses propres mesures, non
des vertus· qui aient déjà servi.
On l'a dit bien souvent. Que le roman descende plus ou
moins de l'épopée, il tient chez nous la place du poème épique
dans d'autres civilisations. Or, nous l'avons vu, le poème
épique n'exige nullement la composition oratoire ou dramatique. L'Odyssie a vingt-quatre chants. Elle aurait pu, comme
Anna Karénine, être plus longue ou plus coùrte, à la fantaisie
de celui qui les a réunis. C'était toujours l'Odyssée, l'histoinf du 7tOÀlYtpoitoç, la vie . industrieuse du roseau pensant
et actif, plus fort que la nature et la fortune. Mais allez donc
enlever la confirmation du Pro Milane ou un acte de Polyeucte 1
L'épopée ne demande pas de composition. Seulement les
épisodes, dont elle est formée, en exigent une. Ils sont faits de
disçours et de courts récits. Or le discqurs est composé, le
court récit est composé. Et précisément on verra, quand
paraitra l'Odyssée de Victor Bérard, à quel point l'épisode
homérique est lié à ces deui genres parlés et composés : le
disçours cher aux Grecs et la représentation dramatique.
Comme l'épopée le roman est formé d'épisodes, tous _destinés à
faire connaître les mêmes personnages, et donnant autant de
coupes sur le même flux dé vie. Et ·ces épisodes, eux, exigent
une composition, à laquelle ne manque aucun grand ronian..
cier. Il n'. y a rien au-~essus de la composition du Comice
Agricole dat1s Madame Bovary. Le~ épisodes de Dîckens et

REFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

d'Eliot, de Tolstoï et de Dostoïewsky se détachent, ou plutôt
s'auiicbent, pareillement.
Mais il y a un genre où l'épisode est seul, vit pour luir.même,
et où par conséquent la composition est tout : c'est la nouvelle.
Qui le dit, et fort bien? M. Bourget lui-même. La matière de
la nouvelle, écrit-il, « est un épisode, celle du roman une
suite d'épisodes. Cet épisode, que la nouvelle se propose de
peindre, elle le détache, elle l'isole. Ces épis.odes don.t la sùite
fait l'objet du roman, il le~ agglutine, il les relie. Il procède
par dév~loppement, la nouvelle par concentration. Les. épisodes
du roman peuvel)t être tout menu$', insignifiants presque. C'est
le cas dans Madame Eovary et dans l'Ed11cation Sentimentale. L'épisode traité par la nouvelle doit être intensétnent significatif. »
C'est juste. M;i.is pourq.1;1oi, &amp;Otl ~ cette étiquette de « composition 'l'J empruntée à la, rhétori.que classique, M. Bourget
réunit-H les deux opérations contraires_, celle de la nouvelle qui
concentre, celle du roman q\li étend et disperse. Le roman,
dit-il, « agglutine 1;t relie » des épisodes. Soit. Mais le romancier i1e çomp0s1; pas u,_n roman comme il compose ses épisodes,
tout au moins un rotnai.ciet plJrement romancier, non or.a,teur
ni dratnaturge. Un romancier, ayant conçu l'embryon de ses
personnages, vit avec ces personnages, se la.isse conduire par
leur&amp; eiigences de 'lie, se garde de vivre leur durée a.vant
qu'eul(-mêmes l'aient vécue. Les critiques à principes condamnetH la fin de Julien Sorel qui tue par vengeance alors que son
« caractère » e~t l'ambitioQ., celle d'Emma Bovary qui se tue
pour des affaires d'argent alor:i que son « ca.rac.tère » la classe
dans les afü;1(r~~ d'.amour ; ih reprochent tout simplement îci
à Stendhal et là à Flaubert, d'avoir laissé fa. vie se ,former,
déposer et s'achever comme elle fajt dans la réalité et dans un
tact de rom3-ncier qui crée, au lieu de l'avoir fait conclure
comme concltJt l'esprit d'un discours qui prouve. L'expérience
nous montre q1;1'un certain idéal de « composition 11 classique, portant &amp;_Ur les c.ar-actère__s- et sur l'œuvre,. doit être
considéré comme uu danger et un ennemi du roman : lisez
un roman écrit par un. schala;r comme l' Etienne Mayran de
Taine! Compo~er, dit M. Bourget, est « le è.onseil qu'une
critiq1te bienfaisante donnerait à c.es jeunes écrivains » trop,
purement impres$ionnistes, Je crois qu'il faudrait mettre

�LÀ NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

les plus gtandes précautions à pratiquer cette bienfaisance.
Sainte-Beuve, dans l'article qu'il écrivit à la mort de Balzac,
dit : « Il y a trois choses à considérer dans un roman : les caractères, l'action, le style. » Il n'emploie pas, dans cette table des
valeurs justes, le mot composition. Mais trois pages plus loin il
écrit :. (( M. Eugène Sue est peut-être l'égal de M. de Balzac en
invention, en fécondité, en composition. ii La composition a
pris place dans les trois qualités, plutôt inférieures, en lesquelles
un Eugène Sue peut dépasser un Balzac.
En réalité, il y a deux grandes di visions de l'art littéraire :
l'art à qui le.temps est mesuré et l'art qui dispose librement du
temps. Le discours, la conférence, le théâtre, la nouvelle sont
des genres très différents, mais ils présentent ce caractère commun d'être contraints à utiliser un minimuii.1 de temps pour un
maximum d'effet. De là la nécessité et les lois de la composition.
Le l,yrisme, l'épopée, le roman, disposent au contraire du temps
à la façon de la nature elle-même. Un même sentiment, l'amour
d'une femme, la mélancolie de la mort, peut être exprimé en
un sonnet, mais aussi en un long poème lyrique, en un recueil
lyrique, en une douzaine de recueils lyriques. Un Pindare ou
un Stesichore ne pouvaient chanter ou faire chanter trop longtemps devant leurs auditeurs, mais un Shelley ou un Hugo
peuvent chanter indéfiniment les mêmes choses pour leurs
lecteurs. L'épopée peut s~ répandre en liberté, et le roman
aussi. Voyez la faveur avec laquelle le public accueille les longs
romans, les romans-somme qui donnent non une sensation d'ordonnance et de composition, mais de long fleuve vivant : les
Misérables, les grands romans russes, jean-Christophe, demain,
peut-être, les Thibault. Le genre s1:1prême du roman est probablement là. Une « critique bienfaisante » ne saurait faire naître
ces œuvres cycliques. Elle peut du moins leur sourire et les
saluer, leur conseiller de ne pas s'inquiéter devant le vieux « Ce
n'est pas composé 1 » C'est notre plaisir. Mais c'est aussi un
devoir de savoir gré à M. Bourget de cette critique technique
que loue si justement en lui M. Charles Du Bos à la fin de ses
Approximations : critique technique, critique des genres, que
M. Bourget tient en p&lt;lcrtie de Brunetière, que chaque génération
est appelée à modifier, à rectifier, et dont il importe de ne pas
laisser perdre la tradition et le goût.
ALBERT THIBAUD'ET

CHRONIQUE DRAMATIQUE

THÉATRE DE L'ŒuvRE: L'Enfant truqué, pièce en 3 actes, de
M. Jacques Natanson.
ÛDÉON: La Dent rouge, pièce en 4 actes et 6 tableaux, de
M. Henri Lenormand.
GYMNASE : Judith, drame en 4 actes et 7 tableaux, de
M. Henry Bernstein.
Vous c.onnaissez Marivaux. C'est l'analyste des choses du
cœur, raffinant sur le sentiment et la passion avec élégance et
préciosité, célébrant les femmes et leur donnant la première
place, entièrement soumis à leur pouvoir. Il est agréable à
entendre. Il est pénétrant et vrai sous son maniérisme. Pourtant, il est bien quelquefois un peu fade et impatientant. Nous.
avons mis plus de rapidité en toutes choses, même dans
l'amour, moins de grâce aussi, peut-être? plus de franchise
moins d'esprit de sacrifice - et de soumi.ssion. Nous somme~
moins portés à recouvrir et masquer de jolies phrases ce qui
n'est au fond qu'une question physique, que pur attrait sensuel.
Chamfort entendait blâmer l'amour tel qu'il le voyait de son.
temps quand il a dit : « L'amour n'est q_ùe l'échange de deux:;
fantaisies et le contact de deux épidermes. &gt;i L'amour n'est pourtant que cela, ce qui n'empêche nullement la passion et les
gran?s déchirements. On commence par le goût, par le simpleattrait du plaisir. Le li.en se forme ensuite, souvent profond et
~urable, né de ce même plaisir. L'amour sans le physique ?·
l amour idéal ? l'amour platonique ? C'est une rêverie de
malad~, c'est pure hypocrisie, ce sont des phrases pour romans
pour Jeunes filles. Le véritable amour et le plus fort c'est'
l'
'
,
amo~r physique. Je demande qu'on me montre l'homme qui
aura aimé pendant toute sa vie une femme sans l'avoir jamais.

�606

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

eue. Il me fera bien rire. Mais je m'aperçois que je commence
déjà à déborder de mon sujet. Je veux seulement dire que nous
avons un nouveau Marivaux. Non pas tel que nous connaissons
le premier. Mais un Marivaux ~niquement cérébral, jugeant
l'amour et le peignant uniquement en philosophe cynique,
férocement misogyne par-èlessus le marché et mtilttant à exprimer cette misogynie le plus mordant esprit, plein des traits les
plus vrais. Je vous le présente en la personne de M. Jacques
Natanson, un auteur dramatique de vingt et un ans. Son premier ouvrage, L' Age heureux, également représenté à l'Œuvre
Ia saison dernière, avait déjà rensefgné sur les tendances de son
esprit. Avec sa nouvelle pièce, L'Enfant truqué, il n'y a plus à
douter de ces tendances, nî surtout de son grand talent d'auteur
dramatique. Assez d'autres nous montrent sur là scène les
femmes comme des idoles devant lesquelles tous les hommes
plient et auxquelles ils sacrifient tout. M. Jacques Natanson
paraît vouloir nous dire quelques vérités sur leur compte et
nous démontrer 9.u'e-lles sont un peu moins fortes quand on se
mêle d'user. avec elles de leurs propres moyens.
Un homme a beaucoup souffert par les femmes penda,nt toute
sa vie. Il résu1ne ainsi son histoire sentimentale, arrivé à cinquante ans : il a toujours donné sans jamais recevoir; il s'est
toujours attaché et il a tourours été quitté, il a tolifou:rs cru que
la nouvelle aventure alhiit 1e consuler de· toutes leS' autres et el]é!
n'a toujours été qu'une déception de plus. Ce rôle désavantageux en amour a a:treint pour lui les proportions d'une véri-table
vocation. Comme,il n'est pas un niais, qu'il a a'u com raire le
don de l'ob-servatioA et le sens· de l'ironie, il à beaucoup réfléchi
sur tout cela et il a fait de -son ·t::xpé rience comme une sorte de
code de combat passionnel con,tre le:s femmes.
Il a un fils, qui a atteint l'âge de vi ngt ans et qui est fort jolt
gar(l:On. Il l'a élevé tout spécialement pour mettre ce wde en
p:ratique , pour être, lui qui aura été averti, renseigné et prémurri sur le compte des femmes, le vengeur de tous les hommes
dupés pa-r elle·s . Il a même trouvé un moyen assez remarquable
pour rerrforcer son enseignement. :Il a donné à son fils, comme
une sdrte de précepteur1 un autre joli garçon, son aîné de
quelques anné,es, qui tire toute sa subsistance et'tout l'.1rgent de
ses plaisirs des femmes dont il e;st aimé. Il semble hién, en

CHRONIQUE DRAMATIQUE

effe~ qu'il n'y ait pas de meilleur moyen, pour rnettte un tout
jeune homme en garde contre l'empite des fetilmes, que de lui
donnerpour mentor un homme qui joue auprès d'elles le rôle
même qu'elles jbuent généralement auprès de nous~ et de ltti
montrer par là qu'entre les deux m:tnières il n'y a que la distance d'un préjugé et que tout l'avantage des femmes ne tient
qu'à c,e prèjugé. Ce personnage, que je ne trouve nullement
blâmable'" je me dépêche de le dire pour rass~rer mes lecteurs,
explique de façon délicieuse autant que naturelle le mééanisme
de son agréable carrière. « Cela a débuté presque sans que je
m'en aperçoive. Elles (les-femmes) ont commencé par me vré•
ter de l'argent que je ne leur ai pas rendu. Je n'aurais pu le leur
rendre, d'ailleurs, n'en ayant que par elles. Cela a éontinué.
C'est devenu maintenant chose toute simple. Je suis beau, elles
m'aiment, ·e t c'est une partie de leur amour, et peut-être la
meilleure, de subvenir ainsi à tous mes besoins. » Le pète a de
la jubilation à voir un botnme qui sait si bien utiliser les femmes.
Quelle différepce avec lui, quelle supétiorité sur lui, qui a toujours été bafoué par elleS', qui a passé sa vie 1 souff:rir par eJles 1
Il voit dans. la vie et les actions de ce garçon tous les éléments,
tous les principes d'une morale amoureuse autrement supérieure
à. la morale habituelle. Il ne doute pas que son fils, sons l'égide
d'un compagnon qui sait tirer de si beaux profits cfe l'amour, ne
soit de tons points le vengeut' qu'il a souhaité,
L'enseignement qu'il lui a donné · personnellement peut se
résumer en ceci, sur la conduite à tenir à l'égard des femmes :
faire exactement avec elles·-ce qu'elles font a.vec ncrni~ savoir
toujours dire à temps, avant ellesi les paroles qu'ellés nous
disent, en un mot être, en toutes circonstances, encore plus
femme qu'è)les. Engager le jeu, mais ·savoir se retenir à temps,
4 uelq,ue fièv re qu'on se sente déjà~ quelque àrdeur d'al~er plus
loin qu'on éprouve. Paraître s'à:bandonner 1 avoir Yatr d'être
pressé de se donner, mettre l'eau à la bouche à sa. partenaire,
et se reprendre aussitôt, sans qu'ü y paraisse, détaché, i.ndiff~
rent ou capricieux. Toujours dire, comme elle,s , des non qui
signifient oui, et des oui qui signifient non.. Il hü rappelle sonvent comment il l'a dressé, tout enfant1 à cette gymnastique
sentimentale, par un exercic~ physique qui consistait à 1e fa~re
courir à peFdre hàleine dans nn patc, et quand il était .épuisé à

�608

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lui tendre un verre d'eau fraiche dans laquelle il lui permettait
de tremper seulement le bout des doigts. C'est là, en raccourci,
tout }'essentiel de son enseignement. Pousser les choses très
avant en gardant son sang-froid, et laisser l'adversaire en plan.
&gt;
Lr•
A
;c
Le jeune homme objecte que les femmes souunront peut-dre .
« Il faut qu' lies souffrent, répond le père. Songe à t~n père qui
a souffert. Songe à tes frères qui ont souffert, qui souffrent
encore, à ceux qui souffriront». li lui permet cependa~t q~elques concessions, quelques adoucissements: « A~ beso1~, s1
y tiens, caresse-les un peu, et jette-les d~hor~ ausstt~t. l&gt; J a_urat~
mieux aimé, pour ma part : « Au bcsom, s1 tu y tiens, fa1s-to1
caresser un peu, et jette-les dehors aussitôt. » Ce père ne compte
plus les ar!!Uments que ses expériences lui ont fournis pour prouver l'inég:iité du jeu dans les choses de l'amour. Il dit_ notamment à son fils i &lt;t Explique-moi, par exemple, pourquoi le mot
maîtresse n'a pas, en amour, son équivalent masculin ? Quelle
meilleure preuve de notre duperie'. de notre ~sclavage l Ne
sens-tu pas qu'il est temps de nous libérer ? » Le 1eune hom:ne
semble douter que les femmes ne voient pas clair da~s son 1eu
et s'y laissent prendre . Le père le rassure sur ce ~OJnt p~r un
aphorisme que je cite entre cent autres que ~o~ttent la pièce&gt;
tout aussi spirituels dans leur forme que v~nd1ques. dans leur
fond. « e t'inquiète pas de cela. Elles te croiront tou1ours. _Les
femmes ont une crédulité sans borne parce qu'elles se crment
être seules à savoir bien mentir. »
Ce père ne s'est pas borné à cet enseignement donné à son
fils et qui nous est expliqué par les propos des personn~es
pendant le premier acte. Il lui a encore meublé une garçonmère
destinée à ses rendez-vous. Il met à sa di position tout l'argent
dont il peut avoir besoin. Enfin, lui-même, il lui choisit et lui
procure des femmes. Nous voyons le jeun: homme dans s~
première expérience. Il s'agit d'une toute 1e~e femme ~~ 1
l'aime vraiment, sincère dans son amour, pleme de la ~ens1b1lité et de la tendress les plus charmantes. Il se conduit assez
proprement avec elle. Après l'avoir aimée_ ou f~in~ d~ l'aimer et
s'être laissé aimer pendant quinze jours, 11 lui s1g01fie presque
brutalement son congé et la laisse partir malgré ses larmes et
malgré son propre attendrissement qu'il maîtrise et rcfoul~.
C'est une première victime. Son père est assez content de lut.

t?

CHRONIQUE DRAMATIQUE

Le maquereau trouve aussi que les choses vont assez bien. On
passe à une autre expérience.
li s'agit cette fois d'une femme mariée, sorte de coquette et
de vicieuse, que le père a fait se rencontrer dans un salon avec
son fils et à laquelle a plu le joli visage du jeune homme, et,
sans doute, a-t-elle pensé eo elle-même, sa jeunesse à instruire.
Elle vient le voir dans sa garçonnière. Le père l'a prévenu, lui
a renouvelé tous ses préceptes. Ce sera le jeu classique. Elle
n':i.ura que cinq minutes à lui donner. Pas même le temps d'ôter
sou chapeau. Qu'il n'insiste pas. Qu'il prenne pour vrai tout ce
qu'elle lui dira. Au bout des cinq minutes, ce n'est pas seulement son chapeau qu'elle aura ôté, mais encore ses fourrures,
pour commencer. Qu'il n'oublie pas non plus d'avoir bien soin
de la prtvenir pour toutes les choses qu'elles disent toutes en
pareille circonstance, et qu'il soit bien le premier à le lui dire,
a,,1nt qu'elle les lui dise elle-même. C'est extrêmement important. Tout se passe ainsi, et la scène est merveilleuse et jouée à
merveille par les deux interprètes. Le jeune homme joue absolument le rôle de la femme, et celle-ci, décontenancée, surprise, tous ses effets supprimés ne sait plus que faire ni que
penser eo entendant dans la bouche du jeune homme tous les
propos qu'elle avait préparés. Les cinq minutes annoncées sont
à peine écoulées que devant la tranquillité du jeune homme et
sa façon de trouver tout naturel qu'elle n'ait pas plus de temps
à lui donner, elle a noo seulement ôté son chapeau, mais encore
quitté ses fourrures et s'est étendue sur un divan en montrant
quelque peu ses jambes. On parle de l'amour et le jeune homme
joue son rôle : son âme est une énigme, il n'est pas comme les
autres hommes, il ne faut pas le juger d'après eux, beaucoup de
femmes très bien ont voulu l'aimer mais il a résisté, il s'est
réservé pour le véritable amour, pour un :i.mour digne de lui.
L'a-t-il enfin rencontré ? Il voudrait bien le croire. Ce serait un
grand bonheur. Qui sait, pourtant? Les femmes sont si trompeuses ... En un mot, ce sont, dans sa bouche, tous les propos
que tient une femme quand un homme lui fait la cour et qu'elle
n'a l'air de résister que pour mieux céder. La femme, qui n'a
cessé de le regarder en l'écoutant, dans un étonnement grandissant qui frise le dépit et l:i. méfiance, finit par lui demander
s'il est sincère ou s'il s'amuse. Il est sincère, parbleu I et il le
39

�610

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

proclami!. Elle se trouve alors réduite, ,lui jouant si bien. le r6le
de la femme, à jouer, elle, le rôle de 1homme. Elle arn ve aux.
propos équivoques, aux. allusions libertines, aux gestes inviteurs.
Elle garde l'espoir qu'il va bien finir par l'entraîner dans la
chambre à coucher. Il se tient au contraire très loin de l'entrée
de cette pièce, comme quelqu'un qu~ n'esi: pas pr~ss_é, qui n'y
pensë même pas, qui rougirait même d'y penser. St bien que les
rôles se renversent complètement. C'est elle qui, le prenant par
la main, l'entraîne presque de force vers le lit, comme font
habituellement les hommes avec les femmes, et c'est lui qui,
minaudant, résistant, f.ait des manières, joue la vertu et a des
airs de pudeur effarouchée, comme en font et comme en ont
les femmes en pareil cas.
Après l'amour, il s'agit de rompre, de laisser en plan la par•
tenaire, de la faire souffrir, de faire d'elle, selon l'enseignement
du père, une nouvelle victime expiatoire.,. C'est la matièr_e du
dernier acte. Le père demande à son fils sil est sür de lm. Le
jeune homme est plein d'assurance. C'est l'affaire d'un quart
d'heure. Son père sera content de lui. Le père s'en va, étant
entendu qu'il téléphonera dans un quart d'heure pour savoir le
résultat. La femme arrive, le jeune homme joue l'homme froid,
piéoccupé, indifférent. Elle s'étonne, s'inquiète et questionne.
Il déclare tout net qu'il ne l'aime plus et qu'il veut rompre.
C'est alors à la femme, dont la finesse naturelle et l'intuition
d'amante se sont éveillées, de jouer sa partie et de défendre son
amour. Tour à tour ardente, suppliante, dédaigneuse, moqueuse, dure, tendre, elle arrive à ébranler le jeune homme, à
le faire faiblir dans son jeu, presque à le confesser. Le père
téléphone pour savoir de son fils si la rupture est chose faite.
Le jeune homme ne peut que lui répondre d'une voix ~al
assurée : non, pas encore, tout à l'heure. La scène se poursmt.
La femme se fait de plus en plus éloquente. Le jeune homme
perd de plus en plus de t:rrain, ~bandon~~ de plus en ~lus son
jeu, ou ne le joue plus qu à demi. Le plaisir a créé le lien. Les
souvenirs, les rappels du plaisir agissent. Il n'a pas non plus
vino-t ans pour rien. Sa tendresse et son besoin de tendresse sont
plu: forts que la dureté et la sécheresse qu'il affecte. Autant il
faiblit, autant la femme gagne. Il est là, enfoncé dans un fauteuil, cachant son visage dans ses mains, ne se défendant plus

CHRONIQUE DRAMATIQUE

6rr

~ère qu_e par des gestes. Elle est debout à deux pas de lui et
dune voix émue, et peut-être avec sincérité, elle lui débite, romanesquement, toutes les niaiseries élégiaques dont on dit
qu'elles ~ont l'amour, toutes ces faiblesses qu'on célèbre comme
des motifs de bonheur. Elle lui jette même cette vérité p ît'l
1. .
' ara
1, que ce UJ qui ne veut pas être esclave n'a 1
·amais aimé c
.
'
è
'
1'h
qm ~ e~t gu re a onneur de l'amour. Finalement, comme' ile
fallait s _Y attendre, , le jeune homme, se défendant de · plus en
plus
faiblement, s abandonne à ses sentiments , et fi m·t par
,
s élancer dans les bras de la femme, éperdu d'amour. Juste à cc
momen~,
pè'.e survient. Le manque de nouvelles par le téléphone 1 a mqu1été. Il est accompagné du joli garçon si bien
entretenu par ses maîtresses. 11 voit son fils et la femme enlacés, juge du travail et de l'écroulement de son œuvre. 11 injurie
la femme et la chasse. Il cherche ensuite à réconforter son fils
à le remettre à flot, à le tirer de sa défaite. Mais l'autre n'es;
plus qu'un amoureux ordinaire. Il aime sa souffrance comme
o~ dit. Il ne veut rien entendre. Il ne croit plus rien de ce que
dit son. père. Il défend la femme contre lui, et gémissant,
a_rd~nt, 11_ ne_cesse de répéter avec délices ce mot qu'on voulait
si bien lm fa.1re détester : ma maîtresse ! ma maîtresse! Le père
appelle alo_rs à la_ re_sc?usse c~ntre son fils le maquereau luimême. ~fats celm-ci s attendnt, prend le parti du jeune homme
et conseille au père de le laisser suivre son amour. Il se révèle
.ainsi, lui qui est pourtant payé pour savoir ce que valent les
femmes, soumis lui-même à leur pouvoir. Cette attitude n'a
d'ailleurs rien pour surprendre. Ce personnage, au premier
acte, en même temps qu'il explique la nature de ses relations
avec les femmes, laisse voir quelques doutes sur la beauté de
sa conduite et la met, en s'en blâmant, sur le compte de sa
paresse. La valeur _m orale de son r6le lui échappe. Aucune
envergure. Ce n'est qu'un petit maquereau comme on en voit
~nt. De;ant tant de défaillance, le père abandonne la partie, en
Jetant à l adresse de son fils, de son mentor inutile et de tous
leurs pareils en esclavage ces mots justes dans leur comique :
« Moules ! moules ! moules 1 »
On comprend, je pense, le sens du titre de la pièce : L'enfa1it
truqué? Au fond, dans la pensée de l'auteur, le personnage vrai
dans so n natu re1, c' est cel ut· que nous voyons au dernier acte. '

1:

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

612
Une dame m'a dit, après avoir entendu la pièce, et parlant de
l'auteur : &lt;t Il a probablement eu certaines aventures désagréables, pour s'exprimer ainsi sur le compte des ,fe~mes. '.)
Voilà qui n'est pas du tout un argument. Don J~an n avait p~sa
se plaindre des femmes et pourtant il ne regardait pas à les fane
• souffrir et on peut penser qu'il ne les estimait guère. Aimer les
femmes physiquement et ne pas les aimer moralement, cela va
très bien ensemble, cela ne se contredit pas du tout. C'est tout
de même curieux qu'on ne puisse pas voir clair en un sujet, sans
être soupconné de se payer de certains mécomptes. Exemple :
un écrivai~ qui, faisant de la critique, dit tout ce .qu'il pense et
trouve partout, comme il en est forcément, plutôt des défauts
que des perfections, plutôt de la bêtise gue de l'esprit et plutôt
du ridicule que de la grandeur. Ou veut à toute force qu'il juge
ainsi par rancune, jalousie, déception, vengeanc~.' manque d~
réussite, caractère aigri, carrière ratée, alors qu il est, tout a
l'opposé, le meilleur exemple d'un écrivain, ~u~, ay~nt ~rès peu
produit et sans rien demander à personne.' na 1ama~s nen produit dans l'indiflérence et s'est au contraire conqms quelques
lecteurs si bien qu'il est fort loin d'avoir à se plaindre de qui ou
quoi qu~ ce soit. C'est de moi-mê~e qu_e je parle ici, je tiens à
le dire pour le cas où on ne le devmera1t pas.
On peut avoir été aimé par les femmes et leur garder rancune
pour les travers de leur caractère qui gâtent si souvent les
·plaisirs de l'amour. M. Jacques Natanson a fait du pèn:: de son
héros un homme qui n'a eu que des déconvenues avec les
femmes. Il aurait pu, il aurait dû en faire, au contraire, un
homme à bonnes fortunes ayant toujours gardé la faculté de
juger ses partenaires. Sa pièce y efl.t gagné et ces dames
n'auraient pu dire, tant de l'auteur que de son personnage,
qu'ils ue parlent ainsi des femmes que pour se venger de leurs
mauvaises aventures avec elles.
M. Jacques Natanson a vingt et un ans, dit-on. Peut-on, à cet
âge avoir eu tant d'-aventures, heureuses ou malheureuses, et
les ~yant eues, peut-on être capable d'y voir si bi~~ clair? Mon
avis est plutôt celui-ci : M. Jacques Nat~uson est 1mf. li a le don
intellectuel des juifs : une grande capacité de t~ut anal?er, de
tout dissocier, de tout décomposer, de découvnr de qu01 toutes
choses sont faites et comment. Il a dû s'amuser à regarder de

CHRONIQUE DRAMATIQUE

613

très près le phénomène nommé amour, qui n'est pas au fond
très compliqué, ni très relevé, et au lieu de le prendre du point
de vue du sentiment, qui fausse tout, il l'a pris du point de vue
de l'intelligence, bien que ce mot et ce qu'il signifie n'aient
guère affaire avec l'amour. Quoi qu'il en soit, sa pièce est
remarquable. Le premier acte, avec le jeu soutenu de ses répli•
ques toutes mordantes et spirituelles, sans aucune d'inutile et de
forcée, n'était pas un ouvrage facile. On en entend rarement
d'aussi pleins en même temps qu'aussi amusants. De même,
comme je l'ai dit, la scène de séduction entre le jeune homme
et la coquette, traitée et conduite de façon .étonnante. De même,
l'acte final, avec son caractère de satire douloureuse.
La même dame dont j'ai parlé plus haut m'a dit aussi, en
parlant de la pièce : « C'est fait par un tout jeune homme.
C'est sans importance. )J Je livre cette opinion aux réflexions des
femmes, s'il en est qui me lisent. Que signifie-t-elle, tout au
fond? Que l'auteur, malgré tous ses sarcasmes et toute sa pénétration, en passera par où passent tous les autres ? Ce doit être
cela.
Je crois que c'est au deuxième acte. Le père expliquait à ~on
fils, avant son entrevue avec la coquette, comment il devait s'y
prendre avec les femmes, étant donné ce qu'elles sont. Il venait,
je crois bien, d'énoncer entre autres aphorismes véridiques
celui que j'ai reproduit plus haut : « Les femmes ont une crédulité sans borne parce qu'elles se croient être sêules à savoir
bien mentir. ,, Une jeune femme, et jolie, placée derrière moi,
se mit à dire : « Qu'est-ce que nous prl!nons ! ,, « Et mérité ! ,,
dis-je de mon côté. Il m'a semblé que s'élevait alors, autour de
moi, chez les spectatrices, un murmure peu favorable.
La pièce est fort bien jouée par M. Harry Krimerdansle rôle
du jeune homme, M. Dartois dans celui de !'Alphonse sentimental, et Mesdames Suzy Prim et Corciade dans celui de la
première jeune femme et celui de la coquette victorieuse. C'est
M. Lugné Poe, le directeur de l'Œuvre, qui joue le rôle du
père. Il y a longtemps que j'en ai jugé et c'est souvent que je
l'ai dit que M. Lugné Poe est un comédien extraordinaire. Je
n'ai vu chez aucun acteur un tel manque de souci de l'effet,
une pareille soumission au rôle, une pareille manière de jouer
pleine de dessous, toutes les nuances d'un rôle interprétées et

�614

")

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rendues fi.dèlementi en un mot un acteur dédaignant à ce point
les ficelles de l'art du comédien. Il a eu raison, pour lui et pour
n.o tre plaisir, de jouer le rôle dii père dans l'Etijant trnq11é. Le
caractère sarcastique, amer, blessé et orgueilleux du personnage va à merveille à son physique comme à sa voix et à sou
débit.
La nouvelle pièce de M. Henri Lenormaod m'a fait joliment
plaisir. Je ne connaîs pas toutes les œuvrès de Get auteur. Je
n'ai vu de lui, au Thé¼tre des Arts, que Le temps est un songe.
C'est une pièce dans laquelle l'étrangeté tient lieu d'idées,
L'nallucination d'intérêt et des procédés imités d'Ibsen d'origi-.
nalité. On l'écoute à peu près comme on regard~rait eFJ passant
un épileptique se tordre dans une crise. C'est absolument du
même domaine. Il paraît cependant que c'est là un art dramatique s,upérieur et que nous devons attendre beaucoup de
M. Henri Lenormand. Je lis à chaque instant sur son
compte, dans les journaux, de petits articles extrêmement
élogieux. On Je tient pour un rénovateur du théâtre, pour
un écrivain hardi, pour un penseur et pour un poète. On
le place en tête des quelques auteurs nouveaux qui vont relever
le niveau de notre théâtre et dont').er au public le goût des belles
œuvres. Enfin, quelqu'un et.d'un grand format. Ce que je viens
de dire du Temps est ,m souge (pièce wu vent citée), étant la vérité
même, on pense si tout cet encens m'amuse. Je finissais par me
demander si tous ces thuriféraires sont de bonne foi ou si ce
n'est pas là tout simplement une bonne farce qu'oti nous
monte. Notez que la première suppos~tion était fort possible. Il
y a des gens qui ont des notions spéciales sur l'art littéraire et
dramatique. Le pathos et l'artificiel font tout de suite figure
pour eux de pensée et de beauté. Je suis renseigné aujourd'hui :
c'est une bonne farce. Il n'y a pas à en douter quand on a entendu La Dent rouge. C'est une pièce dans laquelle il est sans
cesse question d'esprits, sans qu'on voie jamais celui de l'auteur. Tous les procédés du mélodrame du plus ancien modèle.
M. Henri Lenormand l'a seulement ornée d'un amphigouri qu'il
trouve probablement très beau. Ses admirateurs ont raison de
trouver en lui un écrivain hardi. Il fallait du courage pour écrire
une pareille chose.
La Dent rouge est une certaine montagne, à la cime difficile-

CHRONIQUE DRAMATIQUE

ment accessible, dans les Alpes. C'est une émulation chez les
paysans de L'endroit, d'atteindre à son sommet, et c'est aussi
une superstition bien établie chez eux que nul n'y parvient sans
y trouver la mo.rt, dévoré par certains esprits qui habitent les
ravins d'alentour. On se ·rappelle l'admirable Solness, élevant
sa tour toujours plus haut, et précipité dans le vide au moment
même d'atteindre à la lumière et à la vérité. C'est d'une autre
envergure et d'une autre pensée. M. Henri Lenormand doit
avoi r beaucoup lu Ibsen. n croit sans doute le rappeler. Il s'illusionne. On ne rappelle pas un écrivain comme Ibsen. Cette
affaire de montagne et de superstition se complique d'une
histoi re d'amour. Un homme du pays est parti faire fortune au
Mexique. Il revient ave.c sa fille. Celle-ci. s'éprend, malgré la
volonté de son père, d'un jeune montagn'.lrd ,e t devient sa
maitresse . Elle obtient de lui qu'il renonce à l'ambition d'atteindre au sommet de la Denrrouge. Elle doit pourtant lui rendre
bien.tôt sa parole; le jeune bomme dépérissant de regret. Il part
sur-le-champ pour son escalade, parvient à la cime, et, comme
le veut la légende, choit aussitôt dans le vide. Tout Je village
s'ameute contre la jeune fille~ voyant. en elle une sorcière complice des esprits de la montagne, et ces brutes la tueraient si le
curé du lieu ne prena-it sa -défense. La jeune fille fait alors son
examen de conscience. Elle pense que les paysans ont peut-être
raiso11 et qu'elle a peut-être en elle quelque sorcellerie. N'est-ce
pas par sa permission que son amant est parti et qu'il a trouvé
la Ulort ? EUe avait le pressentiment de cette mort et pourtant
elle ne l'a pas retenu ? Le curé trouve qu'elle exagère. Elle lui
dit alors : « Et vous, Monsieur le Curé, vous croyez bien à des
choses aussi mystérieuses ? » Il est bien obligé d'en. convenir.
Vous voyez si tout cela est passionnant? Quatre actes, six tableaux, des phrases, des cris, du bruit, trois heures de bavar,dage et d'ennui, une pareille niaiserie avec les pires trucs et
ficelles dramatiques, pour arriver à dix mots qui signifient un
peu quelque chose, et par-dessus le marché la prétention à l'art
et à Ja pensée? M. Henri Leoormand est décidément un grand
auteur et l'Odéon sera brillant sous M. Gémier si c'est là, avec
le Motiere que nous avons eu récemment,~le genre de cbefs-d'œu,.
vre qu'il doit nous révéler.
Je ne suis pas revenu enchanté_complètement de la nouvelle

;/

�LA NOUVELLE llEVUE FRANÇAlSE

œuvre de M. Henry Bernstein. Une pièce sur Judith écrite par
lui, jouée par Madame Simone, - je ne sais si on comprend,
sans que j'insiste, tout ce que signifie le rapprochement de ces
deux noms, - cela pouvait être une belle chose, une chose
curieuse et att.ichante. Je ne vois pas au reste pourquoi je ne
dirais pas toute ma pensée. Je n'ai en vue, ici, qu'une question
d'art et de littérature. M. Henry Bernstein est juif et cela a souvent marqué, plus même qu'il ne l'aurait voulu, les héroïnes
de son théâtre. Madame Simone est juive, et le tempérament et
le caractère de sa race ont passé dans tous les rôles qu'elle a
joués. 11 y avait là pour tous les deux, avec le personnage de
Judith, l'héroine et le rôle rêvés. Eh ! bien, malgré tout cela,
- on n'a pas la sensation de la réussite jusqu'au bout. Je le dis
avec regrets, avec scrupules aussi. Il s'en faut de bien peu, mais
ce p·eu compte, puisque l'impression qu'on emporte de l'œuvre
dépend de lui. Ce peu tient uniquement dans les deux derniers
tableaux. A mon avis, ils sont parfaitement inutiles. Ils détonnent dans l'ensemble de la pièce. lis font l'effet d'un réalisme
cru, de deui, tableaux du Musée Grévin succédant à un débat
presque purement philosophique. Si bien commencer est important dans une œuvre littéraire, bien finir ne l'est pas moins,
surtout finir en harmonie avec l'ensemble.
Le sujet imaginé par M. Henry Bernstein avec le personnage de Judith est très beau. Judith, bien qu'ayant été
mariée, demeure ignorante de l'amour, en esprit et physiquement. Il y a là un domaine de choses auxquelles on
sent qu'elle rêve parfois avec curiosité. Elle surprend une
•
de ses servantes accouplée avec un homme, malgré le nsque de mort qu'entraîne pour elle une telle action. Elle veut
tout d'abord donner à cette femme le châtiment qu'elle s'est
attiré, puis elle se ravise, et lui promet la vie sauve, à condition
qu'elle lui raconte, dans les détails les p.lus intimes, les plaisirs
et les voluptés qu'elle éprouve à aimer et être aimée. Ils doivent être bien forts, pour qu'elle ait risqué pour eux jusqu'à sa
vie? La servante obéit, ne cache rien. Judith écoute avidement,
veut toujours savoir plus, et rêve plus que jamais à ces choses
qui restent un mystère pour elle. Mais une autre rêverie l'occupe davantage, un autre désir. C'est le désir de la gloire, celui
d'accomplir une grande action qui fera vivre son nom à travers

CHRONIQUE DRAMATIQUE

1

les siècles. Béthulie est assiégée par l'armée de Nabuchodonosor, commandée par Holopherne. C'est la reddition forcée à
brève échéance et tous les habitants massacrés par les vainqueurs. Judith veut sortir de la ville, se faire faire prisonnière,
pénétrer auprès d'Holopherne, le tuer, quitte à périr elle-même,
et privant ainsi l'année ennemie de son chef, sauver sa patrie et
assurer sa gloire à elle.
Nous la retrouvons dans la tente J'Holopherne, suivie de sa
servante, toutes deux prisonnières et les mains liées. L~ conquérant est tout de suite séduit par sa beauté, en même temps
qu'intrigué par l'intelligence qu'il devine en elle et le mystère
qui se dégage de toute sa persoooe. Il ordonne qu'on délie ses
mains, qu'on l'emmène, qu'on la pare, qu'on la parfume et qu'on
la. lui ramène. Le débat qui suit alors entre les deux personnages est d'un extrême intérêt. Holopherne, conquérant féroce
et débauché, semble garder dans un coin de son être comme
une aspiration à l'amour. Il cherche à séduire Judith, à lui
plaire. Celle-ci, de son côté, vaguement troublée, sans refuser
ni consentir, s'efforce surtout de ne rien laisser voir de son
dessein. Mais Holopherne, l'esprit aiguisé par la résistance de
Judith autant que par le souci constant qu'il a de sa sécurité,
pénètre ce dessein. Il montre à Judith qu'il sait qu'elle n'est
venue que pour le tuer et la condamne à la torture. D'abord
écroulée d'angoisse et de terreur, Judith se reprend, se relève
et jette tout son mépris et son dégoût à la face d'Holopherne.
Le conquérant, subjugué par tant de courage et d'orgueil,
déclare alors à Judith qu'elle est lib.r:e et qu'elle peut retourner
sans crainte à Béthulie. A son tour, séduite, intéressée malgré
elle par cette magnanimité dans laquelle elle devine l'amour,
Judith déclare qu'elle reste.
Le tableau suivant nous montre Judith dans sa tente, le jour
d'une sorte de fête du rut, en usage chez les guerriers d'Holopherne. Le conquérant vient la retrouver. Ardent, sensuel, fou
d'amour, désespéré d'impatience et d'incertitude, la pressant de
questions et de supplications, il l'entend lui dire qu'elle ne
l'aime pas et ne peut l'aimer, tout en eux se heurtant et les
éloignant, chez lui son réalisme, son désir trop sensuel et brutal, chez elle cette poursuite inquiète et indécise d'un bonheur
qu'elle sait à peine se définir. En vain, il essaie de la hausser

�LA NOUVELLE REVUE 1'.a.àNÇAISR

jusqu'à l'amour. 11 lui montre Je néant de la glotte. Il a conquis
le monde, détruit des villes; anéa:nti des peuples, semé partout
le désert et la mort. Que lui en reste-t-il? Tandis que deux êtres
qui s_e s011t aimés ont tenu l'univers entre fours bras. Judith
reste insensible, du moins incertaine. Il se rend compte que
l'idée de la gloire est la plus forte en eUe et que seul cet amour
l'occupe. Or, quoi peut lui procurer cette gloire? -~a mort à lui;
Holopherne, tué par elle, Judith r Cette action remplira la
mémo.ire des hommes ,au plus lointain des siècles. Puisqu'elle
ne peut l'aimer, il est prêt à lui donner cette preuve d'amo&amp;r. Il
s'étend sur son lit, place s0n cimeterre dans la main de Judith,
lui indique, .sur son cou, la place où l'enfoncer, et déjà lui dit
adieu. On voit Judith bien près de profiter de l'occasion, bien
tentée. Le cœm et l'esprit combattent en elle. Mais une fois
encore l'aspiration à l'amour t'emp011e. Elle laisse le cimeterre,
Elle se jette sur Holopherne, l'étreint et se donne à lui, dans le:s
c.r;is les plus passionnés.
Au tableau suivant, Holopherne, étendu sur le lit, de&gt;rt profondément. Judith, debout à quelques pas, songe. ·Les étreintes
qu'elle vient de subir, le don "qu'elle a fait de son cJ:Jrps à cet
homme, ne lui ont laissé que déception et tristesse. C'est donc
cda ces voluptés tant célébrées, ces élans qui font battre les
cœurs, ce bonheur pour lequel les êtres s'exaltent ou se désespèrent ?C'est donc cela l'amour ? Elle n'en garde que déception
et tristesse . (( Je déteste famour ! » repète-t-elle, presque surprise de la découverte. On sent qu'elle se représente jusqu'au
phénomè.ne physique et qu'elle n'en éprouve que dégoüt,
comme une créature fermée à laréciproqJ.le. Ellerevientprès&lt;l.u
lit d'Holopherne et regarde l'homme auquel elle s'"Cst donnée. IJ
rêve à voix haute. Elle écoute. En songe, il prononre ce mot:
l'ennemi ... Judith se trouve soudain ramenée au mobile qui l'a
fait quitter Béthulie. L'esprit, - et l'ambition ! - reprennent
le dessus. Dans une résolution presque farouche, heureuse,
comme se raccrochant à une _actiou qui, celle-là, au moins, ne
la décevra pas, et pourtant froidement, elle saisit le cimeterre
resté au côté d'Holopberne et le tue. Sa servante, qui survient,
coupe Ja tête du cadavre et toutes deux s'enfuient vers Béthulie;
C'est à Béthulie que nousreti::ouvens Judith. La mort d'Holopherne a mis la débandade et la dérour.e dans son armée. Béthu-

CHRONIQUE DRAMA,TIQUE

lie est s.auvée. La ville est en fête. Le peuple acclame Judith.
Mais une-âme comme la. sienne ne peut trouver le repos. Cest
l'éternelle insatisfaite, irrésolue et changeante, déçue aussitôt
que comblée, toujours· .ardente! pressée,. et chaque foi: désenchantée et le c,œur vide. Judith a mamtenant la gloire, et la
gloire la laisse sans contentement. fndi.fférente aux acclamations, elle se tourne de nouveau vers l'amour et n'a que désespoir d'avoir tué . Holopherne,. d'avoir gla~é cette ·~ou_che
qui l_a couvrait de baisers,_ éteint ces yeux qm seremphssaient
de sa beauté, séché ces btas qui l'étreignaient. 11 faut qu'elle
bouge encore. Elle était partie un jour,. poussé:e par l'ambition,
pour tuer Holopherne. 11 faut qu' elle parte maiutenant p~ur
revoir encore une fois le visage de son amwt, au haut du gibet
sur lequel on a cloué. sa tête. Arrivée là, elle lui parle, elle la
supplie, l'adore, cherche à voir, dans la nuit, à la. faveur d'un
éclair, &lt;a:e v-isag..e aimé. La vision qui lui est offerte n'est plus
que celle d'une tête exsangue, 1es yeux déjà dévorés par_ les
corbeaux, et Judith s'écroule au pied du gibet.
Ce sont ces deux derniers tableaux qui font tache, à mon
avis , dans l'ensemble, sans rien ajouter à la pièce, et Lui nuisent par l'impression qu'ils laissent. Le beau cl.rame psychologique que M. Henry Bernstein a imaginé avait s.a fin ~a:turelle
dans la scène dans laquelle Judith, déçue par la gloire et se
retournant vers l'amour, se désespère d'avoir tué Holopherne.
L'exhibition mélc,qramatique du gibet no\ls fait retomber dans
un simple-théâtre d'effets, dans la déclamation la plus inutile. 1~
est surprenant qu'un auteur _dramatique ~omme M. lien~
Bernstein ne se soit pas rendu compte d un contraste aussi
fâcheux.
Enfin, je crois bien aussi que pour une œuvrt de ce caractère,
le style :nanque un peu.
D'autres scènes fort intéressantes se placent au .oours du débat
entre Judith et Holopherne. Par exemple, au deuxième tableau,
la dispute entre les généraux cupides, débauchés et jaloux: les
uns des autres, sous les yeux indifférents et méprisants d'Holopherne, songeur sur son siège de chef. Egalement la s~ène,
dans l'un des derniers tableaux:, entre Judith et le ieune
Saaf qui l'aime depuis longtemps. Il remarque le tourment
et l'indécision de Judith au milieu de son trîomphe. Il la

�620

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

presse, maintenant que la ville est délivrée, de répondre à son
amour. Judith lui fait cette question: « Dis-moi, crois-tu qu'on
p~isse tuer ce qu'on aime ? )&gt; Il comprend alors que Judith a
aimé Holopherne, et de désespoir il se poignarde sous ses yeux.
Nous voyons là que des ètres comme Judith, pourtant supérieurs, font le malheur des autres en même temps que le
leur.
Madame Simone a, comme toujours, des moments de grand
talent. Il faut malheureusement, quelque rôlt! qu'elle joue, qu'à
un moment donné elle crie et gesticule, comme une mauvaise
comédienne. Aux deux derniers tableaux, elle est aussi exagérée
que déplaisante et ajoute à la fâcheuse impression qu'ils laissent.
~- Grétillat est superbe, dans Holopherne, d'attitudes, d'expressions de physionomie et de chaleur verbale. La pièce comporte
e~ outre un rôle d'eunuque servile et sarcastique que joue fort
bien M. Alcover. A mon avis, la pièce, surtout pour les rôles
&lt;le Judith et d'Holopherne, est jouée un peu trop extérieurement. C'est une œuvre d'analyse. Elle gagnerait à être jouée
avec plus de dessous. C'est un jeu qu'on obtient difficilement
des comédiens et comédiennes.
On s'est extasié sur les décors, les costumes. Je ne suis pas
fou de toutes ces beautés. Judith est une œuvre toute cérébrale.
Elle a son intérêt en elle-même et pourrait se passer de tout ce
luxe. Les déploiements de mise en scène ne servent vraiment
que les mauvaises pièces.
.
A propos de M. Alcover, que je viens de nommer, on a
récemment raconté sur lui une anecdote. Il entre un jour dans
un débit de tabac et demande à la buraliste: « Vous avez des
timbres?- Oui, Monsieur. - Veuillez m'en montrer, je vous
prie. » La buraliste sort toute une feuille et la lui place sous les
yeux. M. Alcover se penche, examine, puis désignant un timbre
au milieu de la feuille : « Donnez-moi celui-ci », dit-il.Je ne sais
si cette anecdote est vraie. En tout cas, elle est amusante.
MA URI CE BOISSARD

NOTES

LITT~RATURE GÉNÉRALE
MAURICE BARRÈS ET LA CRITIQUE CATHOLIQUE.
Rien de plus délicat pour nous que de nous immiscer dans le
débat qui vient de s'om·rir, à propos du Jardin mr l'Oro,ite,
entre.Barrès et les principaux représentants de la critique catholique•. Il est clair, en effet, que notre neutralité en matière
religieuse nous retire le droit de décider si, oui ou non, le livre
de Barrès est offensant pour des lecteurs chrétiens et peut troubler leur vertu. C'est même, nous semble-t-il. le faible de la
position adoptée par l'accusé, que de réclamer l'assentiment de
juges dont il ne partage pas les principes. Aussi longtemps
qu'il ne se déclare pas formellement catholique, on voit mal et
l'on cherche pourquoi il attache tant de prix à l'approbation de
l'Eglise.
J'en distingue pourtant une raison : il est des consciences,
vraiment et profondément émancipées, pour qui le catholicisme
1. Les principales pièces du procès sont : trois articles d~ M. José
Vincent dans la Croix du 9-ro juillet, du 3-4 septembre et du I"-2 octobre ; - un article de Maurice Barrès dans l'Ecbo de Paris du
16 aoiit ; - un article de M. Jeao de Pierrefeu dans le Journal des
Dibats; - une lettre ouverte à Barrès de M. Robert Vallery-Radot
dans la Revue Hebdomadaire du 23 septembre; - une réponse de
Barrès dans la même revue (numéro du 7 octobre); - une chronique
de M. Henri Massis dans la Reuue Universelle do 1er octobre ; - un
article de M. Ga2tan Bernoville dans les Lettres du 1er octobre ; - un
article de M. Paul Souday dans le Tmips du 2 octobre ; - un article
de M. Victor Poucel dans les Etudes du 5 octobre ;
un article
d'Edmond Renard dans !'Eclair de l'Est du 8 octobre .

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

représente une si considérable et si magnifique autorité que Je
jugement de ses mandataires ne peut les laisser indifférentes.
Person.nellement je comprends assez bien: la gêne de .Barrès
devant l'espèce d'excommunication dont son livre est l'objet .
Je comprends surtout sa révolte contre les personnes qui. la
,décrètent. Il est vexant, au lieu des ~randes voix de l'Eo-Lise
b
, de
n'entendre s'élever contre soi que celles des nouveaux convertis. Ils forment aujourd'hui une phalange redoutablement
organisée et montent, autour âe l'orthodoxie~ une garde_féroce,
et - ce qu'il y a de plus t'lrôle - dont personne ne semble les
.avoir chargés.
C:u lisez en regard tles articles de José Vincent et de R. Vallery-Radot, llartide dont la conclu'sion sans doute n'est guère
moins sévère, mais où se marque tant de réserve, de tolérance,
et même d!hésitation, que M. Victor Poucel a publié dans les,
Etudes. Là, .s 'exprime, je crois, le sentiment de la véritable
Eglise catholique vis-à-vis de l'art :
~

•

'

1

Aüx yeux d'un chrétien, l'art 11-'est pas dans une situation nmrale
da!re. La .figure d'Eve, éternellement doutèuse, adresse: a.u monde son
sourire amJ:,igu : à cette vue l'artiste, s'il est chrétien,.sei:it son admiration se trembler. Ces formes où son intelligence vi~nt de sai0r U-D signe
lumiheux d'ordre viva.ut et de rectitude morale, ces mêmes formes, il
les voit s'assembler comme un alphabet magique dont la lecture
nourrit sa perversité. Comment donc conciÙer tout l'art et toute la
morale ? Un chrétien peut logiquement ne pas,y prétendre. Après} out
ce n'est pas pour œ monde qu'il att;end de sa foi des lumières de ce
genre-. Pour le moment, contradiction, guerre. Son christianisme n.'a•
t.:H pas dépose dans son Ame, avec l'essentielle paix, de nouveauit ferments d',inquiétqde, de tristesse, d'obscurité même, qtù cuveront toute
sa vie et ne s'apaiseront en douceurs qu'aµ festin des noces de
l'Agneau.
Et plus loin :
En cette maüêre, les règles pratiques sont troubles. Tous fes chrétiens, tant s'en faut, ne choisissent pas le parti cl'Au~anel ( de chanter
la Beauté paienne).. La plupart, rencontrant au passage )'e marbre
éblouissant de la déesse ferment les yeux. et se taisent. Certains, enfin,
ne savent pas et ne sauront jamais ce qu'ils doivent faire. Et moi, je ne
suis ni asse~ fin ni_ assez sot pour le leur appre11dre.
Jésuitisme, direz-vous. -

Non, sensibilité et bon sens, deux

NOTES

qualités que le catholicisme n'a jamais obligé ses fidèles à
dépouiller.
Mais ce ne sont là que iles àvertissemen1s à la prudence qu'il
est intéressant d'entendre un bon catholique, et plus ancien
dans sa foi, adresser à ses jeunes coreligionnaires. Il me semble
que Barrès pourrait invoquer pour sa défense certains arguments positifs dont on ne trouve dans son ar1=icle d'apologie
que l'embryon :
Etudier et remuer les passiom, écrit-ïl, est-ce un mal en soi et
une action sans efficacité? Descartes, si j'ai bien compris son Traité des
Passions, croit dur comme fer que les passions sont des forces avec
lesquelles on peut produire de granâes bienfaisances.. Allons-nous les
ignmer, les redouter av~c · haine et refuser de faire leur éducation ?
Pour moi le gsand artiste tend à. améliorer ce que la nature nous suggère de pire mêlé avec de t'ellicellcnt, et les belles lettres .accomplissent,
pour une grande part, l'œuvre de la civilisation celle-ci étant dénoie
dans les termes qu'a proposés admirablement Baudelaire : ,, La
civilisation, dit-il, n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, nï dans les
tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du pécl1é
originel. »
Eh l oui, va-t-on laisser dire que le catholicisme ignore les
passious, ou ne les connaît que pour les condamner? Va-t-on
laisser transformer une doctrine d'amour, bien mieux : la seule
grande théorie de l'.amour qui ait j~mais existé, en un morne
-système de prohibitions ?
li me semble à moi, profane, que si le christianisme a une
originalité, c'est bien celle d',avoir osé réquisitionner les passions de l'homme. Quelle doctrine philosophique, ou même
r eligieuse (je pense aux doctrines orientales) à jamais osé
absorber une aussi grande quantité des forces instinctives qui
s'agitent en nous:?
Sans doute, ,en inventant l'amour de Dieu, il a dépouillé
l'amour humain de son exclusive rçyauté, il l'a frappé de servitude 1 • Mais on pomrait aussi bien se demander s'il ne l'a pas,
par là même, créé, s'il ne lui a pas en tous cas communiqué une
sublimité dont on n'avait jamais eu l'idée jusque là de le parer.
r. La seule objection valable, du point de vue catholique, contre
le Jardin su1" l'Oronte, c'.est que ·le pûncipe de cette servitude y est un
peu ·trop méconnu.

�LA NOUVELLE 'REVUE FRANÇAISE

Oui, l'amour humain, en tant qu'il se distingue du désir, ou
en tant qu'il le dépasse, peut bien être considéré comme
une création par contre-coup, du christianisme. La remarque
est d'ailleurs, je crois bien, des plus anciennes et des plus
banales.
Mais il y a plus encore : le désir lui-même, - voyons les
choses en face - le christianisme, et spécialement le catholicisme, ne l'a-t-il pas d'une certaine manière intégré ? Le problème est obscur, et de ceux auxquels on doit, avec M. Poucel,
réclamer le droit de ne pas donner de solution précise. Pourtant qu'est-tee que le dogm!'! du p~hé originel sinon un effort
pom faire entrer les choses de la chair dans un système spirituel?
La réprobation qui d'après ce dogme pèse sur elles doit être
soigneusement distingu'éè d'une exclusÎ-OH. L'exclusion, c'est le
stoïcisme qui s'en chargera. Le christianisme crée le péché,
mais crée du même coup le lien de la chair avec l'esprit et toutes les circulations qui pourront s'établir de l'un à l'autre, c'està-dire sans doute d'abord le renforcement de la volupté par la
réflexion, sa haute dignité de crime, mais aussi l'enrichissement
de la spéculation et de la vertu même par l'afflux secret du désir.
Si le christianisme conserve sur des esprits .qui s'en sont éloignés un pouvoir auquel ils ne se sentent pas sûrs de résister
jusqu'au bout, c'est avant tout par cette utilisation totale qu'ils
le voient seul savoir faire de l'hom me. Du jour où il leur faudrait reconnaître que certains élans en eux dont ils ne peuvent
douter qu'ils soient force et richesse, ne doivent y espérer
aucun emploi, ils perdraient toute envie d'accéder j_amais à la
vie catholique.
Ce qui vexe dans les attaques dont Barrès est l'objet, c'est
qu'on sent bien, en général, -je ne fais pas de personnalités, qu'elles émanent de gens qui s'annexent le catholicisme uniquement parce qu'il représente pour eux la simplification dont ils
ont toujours eu besoin, mais par manque de complexité, l'excuse à leurs insuffi.sances. Tous ces défenseurs de la pureté
chrétienne, s'ils sont si vigilants et si hargneux, c'est parce
qu'elle leur va comme un g,ant ; s'ils avaient eu plus de difficulté
à l'épouser, ils n'oublieraient pas si facilement les charmes qui
peuvent la compromettre, ou du moins ne les réprouveraient
pas sans ce mot de regret, de nostalgie et de tendresse, que je

NOTES

61.5

ne vois naître sous la plume d'aucun d'eux, que M. Pouce! est
seul, en tous cas,1 à laisser échapper.
Barrès rapporte dans la Revue Hebdomadaire un ~m,ot bien
charmant, d'un prêtre, dit-il : &lt;c Soyez tranquille, votre œuvre
est belle ; ne vous laissez pas troubler par certains néo-catholiques. Ce sont des suisses à rebours. Ils se tiennent aux portes
du temple pour le mieux fermer. » Je suis ici pour apporter une
confirmation à cette parole ; car je suis bien sùr de ne jamàis
entrer ou rentrer dans le temple, si je dois, sous le porche, :i,u
préalable,! remettre à M. José Vincent, pour qu'il le brùle, mon
exemplaire du Jardin sur l'Oronte, bréviaire, pour moi, de haute
extase.
JACQUES RlVIÈRE
*
* *

DURÉE ET SIMULTANÉITÉ, par Henri Bergson

(Alcan).
Il est bien diffi.cile de parler des théories d'Einstein en
renonçant au secours des formules algébriques et des calculs, - bien difficile aussi de résumer en quelques lignes
l'argumentation sur la durée et la simultanéité d'un esprit
aussi souple, nuancé, subtil, que M. Bergson. On peut regretter, il est vrai, qu'un philosophe de sa valeur s,e soit un
peu trop attaché à la lettre des vulgarisateurs, êt ait négligé
l'un des côtés les phfs ésotériques, mais les plus intéressants
et les plus philosophiques, d'Einstein : celui par lequel le
grand physico-mathématicien allemand se rattache aux logisticiens contemporains, à l'école axiomatique de David Hilbert
et à ces physiciens phénoménologistes (Maxwel, Hertz, Lorentz) qui calculent les phénomènes sans s'en faire aucune
image. Einstein n'a rien. d'un intuitionniste .
.M. Bergson proclame cependant son admiration pour le
théoricien de la relativité. Il désirait très évidemment que
la philosophie de la durée n'apparût pas en désaccord flagrant
avec les vues d'Einstein. On pouvait très facilement prévoir
qu'il déclarerait : « J'ai saisi, dans une. intuition, cet absolu :
la durée pure. Mathématiciens et physiciens ne peuvent se
mouvoir que dans le dom~ine relatif des comparaisons spatiales,
des mesures. Nos domaines sont différents. »
Mais M. Bergson va beaucoup plus loin. En premier lieu,
40

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la durée pure immédiatement perçue par les consciences
humaines implique, à son sens, la réalité d'un Temps nratériel
un et universel. « Ce n'est qu'une hypofüèse, dit..J.l, mais elle
-est fondée sur un raisonnement par analogie. » Suit ce raisonnement par analogie qu'on trouvera a-nx pages 58 et 59
de Durée et Simultanéité. - Je ne crois pas qt1e les einsteinie~s
lui accordent plus d'attenti'on qu'à la« conscience universelle»,
la « conscience monstre » de M. Edouard Guillaume, qui eut
-si peu de sutcès au Collège tie Ftante. - Eo second lieu,
M. Bergson estime que les temps relatifs et multiples d'Einstein prouvent l'existence d'un temps absolu et unique. Et -il
don.ne de c.ette assertion d'allure paradoxale une démonstration
extrêmement fine et élégante que l'on pourrait croire inspirée
par M. Painlevé. Au Collège de Franoo, M. Painlevé insista
· sur la réciprocité qui doit exister logiquement, au point de
vue de la mesure de l'espace et du temps, entre deux systèmes
en mouvement relatif l'un par rappott à l'autre. ~- Bergson
insiste à son tour sur cette . réciprocité. Si un observateur A
·voit les mètres et les horloges que porte un observateur B
raccourcis et ralentis par la vitesse, de même 'observateur B
verra les mètres et les horloges de A raccourcis et ralentis dans
les mêmes proportions. Si B parait à A vieillir moins rapidement, c'est l'inyerse qui se ,produit pour R Toutes choses
sont égales et réciproques. A ne viéillit pas plus que B et B pas
plus que A. Il n'y a donc pour les 'deux qu'un seul et même
temps.
Les einsteiniens répondront que, seuls, les systèmes en
mouvement uniforme de la relativité restreinte ionissent d'une
réciprocité, mais il n'en est pas de même des systèmes -en
mouvement accéléré de la relativité généralisée. Le fair pour
un système matérrel d'être en accélération on en rotation,
ou d'être ·soumis à la gravitation, ·exerce sur les instruments
de mesure une influence telle que, seules, des mesures loaales
sont possibles et qu'elles ne sont point comparables d'un lien
à l'autre. Comme le dit M. Borel, l'anraction newtonienne
ou une aocélératron rapide entràlnent un ralentissement des
horloges. « Le ralentissement de toutes les horloges doit entrainer également le ralentissement de tous les phfoomènes,
car tout phénomène est une horloge ·plus où moins ·grossière,

NOTES

\
r

en particulier le ralentissement des phénomènes vitaux, et,
pa:r suite, la modification de ce que l'on peut appeler le
temps .psychologique, la noti-0n intime que nous avons de la
durée, notion évidemment liée aux phénomènes intérieurs à
.notieipropre oorps. »
Il est vrai que, ·pour M. ..Bergson, la durée .est purement
spirituelle et n1a rien d'un système matériel. Mais je ne crois
pas qu'on · puisse confontlte durte et esprit et, en dépit- de tous
les prodiges d'ingéniosité .dialectique que Fon peut toujours
-espérer de M. Bergson, H ne.me semble pas que la durée berg. ..somenne soit une donnée à.la fois a.caeptaole et compatible avec
les--v.ues d'Einstcin.
Pour étayer cette double opinion, je négü~rai malgré son
intérêt (mai-s la place me :manque) Le problème logique du
temps, pour ne cornidérer que le problème psychologique et
kpiobl'èmepbysique. Le proh1:ème ps.ychologique est celui-ci:
y...a-t-il · une intuition ou une perception de la durée pure?
On ne convaincra j:amais un mystique que son intuition
est iUusoire et, d'.ltlltre part, nombreux sont les disciples (j'ai
été momentanément de ceux~tà) dont o: ,me certaine intensité
d'effort philosophique coutre nature », comme le dit Jacques
Mari.tain, «- a été capable de fixer l'esprit &lt;laps une vision ou
.dans une hallucination » de la durée bergsonienne. C'est, en
tout cas, un admirateur de Bergson, c'est l'inventeur du
« stream ofthougt », WilJiam James, qui a déclaré que, tout
11u moins, la perception d'une " suite de durées pures que l'on
sent poindre, se gonfler ,et s'épanouir comme des bourgeons
_s.ous un regard embrumé » est trompeuse. La conscience n'est
-pas alors a vidée de tous ses états multiformes "· Mais, de
même que, les yeux fermés, nous voy@ns encore « un champ
visuel sombre où .passent des tranches de luminosité pâle ,,
de même « le ténébreux royaume de la durée recèle encore
.tle la vie : battements de cœur, respiration, pulsations de
l'attention, fragments de mots ou de phrases qui traversent
notre imagination, etc ... » (le signale dans Proust - A l'Otnbre
des Jeunes Fitles -en Fleurs - une admirable notation sur
l'évaluation du temps d'aprèS' le sentiment de no-s fortes
refaites pendant le sommeil.) On peut se demander si ce n'est
pas toujours une réalité à quatre dimensions, une réalité à

�NOTES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSE

la fois spatiale et chronologique, que saisit notre conscie.nee
.(par tranches de deux millièmes de seconde à douze secondes
dans la quatt.ième dimension, dimension temporelle.) Cela
pourrait être vrai de la perception intérieure, aussi bien que
de la perception extéri.eure, car, une émotion est toujours
accompagnée de réflexes, un sentiment d'un état du tonus musculaire et, plus généralement, un phénomène psychologique
de phé_nomènes physiologiques, c'est-à~dire spatiaux, Mais
M. Bergson dissocie, ne retient que l'élément subjectif (la
conscience) et l'élément temporel , puis refait une union indissoluble des deux, les confond même, et déclare que cette
union, cette confusion, est une donnée immédiate appréhendée
dans une intuition.
La solution du •problème psychologique du temps, que je
me suis borné à esquisser ou. à suggérer, s'accorderait avec la
solution eiusteinienne du problème physique. Toute la physique d'Eio-1tein tend à prouver que, dans Ja réalité physique,
le temps et l'espace ne sont pas dissociables. Le monde physique est un mixte insécable de l'un et de l'autre. li y a un
continu spatio-temporel, l'Univers de Minkowski. Bien plus,
non seulement le temps et l'espace sont interdépendants,
mais encore ils sont indissolublement liés à de la iµatière et
à de l'énergie. (Je serais presque tenté d'ajouter : et à de
l'esprit, en tenant compte de tous les degrés possibles de
subconscience et d'inconscience). Les propriétés métriques
du continu spatio-temporel sont différentes ·dans l'entourage
de chaque point spatio-temporel et conditionnées par la matière qui se trouve en. dehors de la région considérée. L'espace
et le temps, comme le dit Minkowski, ne sont que des c&lt; fantômes » des cc ombres vaines· ». il y a une union choses espace -temps (Dingraurwzei#) dont nous constatons les ctrUariances. L'unique réalité, la seule donnée, objective, imp.ersonnelle et invariante, est l'int~rval]e (le rayon de courbure).
Même, à l'ettrême rigueur, c'est peut-être beaucoup que ·de
parler d'espace, de temps, de choses. Car toute description
physique einsteinienne se résout en un certain nombre de
propositions exprimant la concordance de quatre nombres,
x1 , i.z, X3, n, n'ayant aucune signification. On voit, s-ans
que j'aie besoiµ d'insister, que (plus encore que, tout à l'heure,

dans le domaine psychologique) nous sommes ici dans ce
domaine logique, vidé de toute intuition, de tout élément
irrationnel ou étràngec à l'esprit, bien loin de cette durée
pure. ou concrete-} sur laquelle est fondée la philosophie,
d'ailleurs si ingénieuse et si originale, géniale même, de
M. Bergson.
CAMILLE VElTARD

*

* *

L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE, Mémoires
par Francis Jammes (Plan-Nourrir) .
Ce deuxième tome des mémoires de Francis Jammes situe,
explique et commente De l'Angelus de l'aube ... , Le Deuil des Primevères et le Tri.ompbe de la Vie, c'est-à-dire les trois œuvres qui
suffiraient, à elles seules, à faire durer son nom et qui ont ou vert
à la poésie française ( et aussi à la poésie allemande, russe, italienne, espagnole) des voies nouvelles. Son influence s'est souvent confondue avec celle de Laforgue, chez la plupart de ceux
qui l'ont subie, parfois avec celle de la comtesse de Noailles.
Elle a été en tov.t cas celle d'un maitre nouveau qui a découvert
u.ne « harmonie ,:, . Ses œuvres suivantes, après sa conversion,
ont complété, nuancé sa figure littéraire : mais le poète catholique n'a pas eu Yinfluence littéraire que l'élégiaque, le bucolique, le provincial fils de créole avait exercé. Sans doute s'en
console-t-il ai.s émenten songeant à la salutaire influence morale
de ses derniers ouvrages.
On imagine volontiers une édition de ses premières œuvres
où un admirateur pieux ferait suivre cbaque poème d'un &lt;&lt; commentaire » à la façon de Lamartine, puisé dans l'Amour, les
Muses et la Chasse. Après !'Elégie deuxième on imprimerait :
« Il est dans une rue dont je tairai le nom ... Ma première Muse
était née » ; après la septième : « Une nouvelle Muse m'attisait
de son souffie, le plus doux et le plus violent que j'aie connu ... » ; après la course de vaches d'Exi.stences: « Je n'ai vu,
ni ne reverrai a.u grand jamais rien qui puisse donner une
impression de stupidité plu.s grande que 1a course de vaches ... »
Ce qui nous rend ce livre cher entre tous ceux qu'a publiés
Jammes depuis quelques années, c'est que nous y retrouvons
tous les thèmes d'autrefois, repris dans un autre mode ( en
mai·eur , cette fois ' et non plus en mineur), tous
. les thèmes d'ado-

�6Jo

1

1

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lescence qui firent le délice de la notr.e• repris auj..ourd'hui
à: voix d'homme. De «. patriarche 'li_,, dirait Jamlll.l:ls,
Mais ce serait peu si ces mé.moir.es devaient tout leur charme
à cette évocation du passé. Us ont unautremé.dti, tout,_ présent
et intrinsèque : ils mettent en lumière un côté de -Er.ancïs
Jammes.jusqu'ici inconnu, ou connu seulement de eem qui_
avaient entendu sa conversation primesautière, anecdotique,
ponctuée d'un léger accent béarnais. La prose de Clara d' J;lléoeuse ou de Pomme d' Anis, aérienne et cristalline, rend un antre
son que celle des mémoires : elle fuyait l'in,dicati'on -générale
économi_quemem .f.ow:n.ie par l'abstrait, etlui-substituait&gt; un s.eul
déta.il choisi quL éclairait pat allusie.n tous le&amp; a.utœs dltmls'."
nécessaires àJ'ensemble du tabl.eau, p.1ëésenrant ailisLsai briè.veté
et son lyrj,sme. La p:rose des mémoires. n'ép~-rgn.e aucua détail,
elle procMe. classiquement, sans silences. IJaµ.ecdate naîtr_et
monte à son apogée, saas· hâte-~ moulée sur le, r~ en.apparence, en réalité d:éfot.mé:e dans. l'exacte mesure où:- ·I/art le
réclame.
Le · rappr.ochement •que voici ne plai.ra:.peu.t:être beau.coup. ni
à l'un, ni à l'autre ~ Jammes mémorialiste fait .souvent penser à
Léautaud~Boissard. Et dans les pmtraits pl.us encuœ peut-être
que dans l'a-ne.-cdote : cm~parez par. exemple les. portraits de- la
cbilmne Flore (pp. 1:06, 150 et passim) avecles pages de Léautaud, sur ses- chiens et chats, c.eLui de Loti:(p.. 166) à celui.dl!.
Philippe par Boissard. Un Jammes caractérist11, comme clis!!nt
les Italiens, voilà du nouveau et..quLréjouitc.
Parfois le texte s'ouate d'onction, s'humecte d'eau bénite.
Jammes moralise, rend grâces au Seigneur ou exorcise le diable.
l:.e mécréant d'abord sourit, mais pas longtemps. Que Jamme&amp;
si sensible à tous les ridic.ules aille risquer celui~là pour son
propre compte, c'est la preuve cfune sincéd.téi entière, d'un,
mépris du respect humain qui commande le respect tout court.
On comprend mieux Jammes. poète, apr.~s avoirlu ses s.ouve.-,
nirs. Qu'on en. compare. la sérénité évangélique au tumulte fac~
tic.e et vain qui s'agite dans le journal des· Goncour.t ou dans Les
'Vivants et. les Morts de Léon Daudet, qu'on compare cette 'l.ie de
poète _à ces vies d'hommes de lettres ; il y a là un parallèle à
instituer, une leçon à dégager dont le contemplatif ne se tirera
peut-être pas· à son désavantage, en tou.t cas_ de qu.oLlongue-

SOT.ES

ment rêyer su1 l'existen&lt;;e, sur Paris, sur la province.,. sur soimême. C'est be:wc.:oup.
BEl{JA~HN CRÉMIEUX

LA POÉSIE
LE SECRET PROFESSIONNEL, par Jean Cocteau
(Stock}.
Rien dans son œuvre, mîeux que ce petit livre ·de théorie
ne sau:~lÎt démontrer que M. Cocteau est poète. Sitôt qu'on
l'a fermé, si l'on veut s'en souvenir, ·ce n'est plus qu~un défilé,
dans la mémoire, de~ plus subtiles métaphores, une espèce
de cavalcade où les idées sont si bie·n costumées qu'on ne les
reconnaît plus. L'auteur lui-même, sentant que le lecte~r Y
aurait quelque peine, a •tâcbé de résumer dans les dermères
pages l'a~port doctrinal de son tivre, ~ais au~sit~t c'est, pou~
chaque article une nouvelle comparaison qm lm est venu_e a
'
' Il e a
l'esprit, et si séduisante,
si ravissante au sens propre que
entraîné, draîné, presqu(;! effacé la thèse.
Pourtant on ne peut pas dire qu'une telle façon, purement
sensible, de réfléchir, soit vaine. Les chemins par où Cocteau
nous fait passer qot beau n'être q_ue d'air, co·m me ceu~ qu_e
suivent ses chers acrobates : il reste quetque chose à I espnr
de les avbir parc_o urus. Je rie sais pas dire quoi. Mais écoutez :
Selon toujours ce luxe qui consiste à user sans .comm:ntaires _de
certains termes évidemment interprétés par le lecteur d une toute
autre sorte que par nous, les poètes parlent so~vent ~es ao~es. Sel~n
eux et selon nous l'ange se place juste entre I Immam et 1mhumam.
C'est un jeune animal éclatant, charmant, vig?ure~x, qui passe- du.
visible à- l'invisible a&gt;1ec les puissants raccourcis' d un ploogeur, le
tonnerre &amp;'ailes de mme pigeons sauvages. La vitesse du mouvement
·
~ he âe Je vorr.
• s1· ce mouvement
radieux
qw· le compose empc:c
.
. ralea-'
tissaït, sans doute apparaîtrait-il. C'est alors que Jacob,_ un vnu luttem:~
lui saute dessus. Beau specimen de monstre spornf, la mort! lm
demeure incompréhensible. Il étouffe les vivants, et leur arrache
l'âme sans- s'émouvoir. J'imagine' qu1H doit tenir du boxeur, du bateau
¼. voiles.
Bien que la pensée soit id emportée au gr_é des_ im~ges et
qu'on ne sache pas bien si c'est à l'ange ou a celm qw le te~rasse que Je poète est comparé, l'ensemble du morceau fi.rut

�632

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE'

par former une définition point si mauvaise de la créatiocr
poétique, telle gue l'entendent les modernes. Uoe attitude
nouvelle est décrite avec tout le relief et toute l'imprécision
nécessaires : Jacob aux. aguets de l'invisible et lui sautant
dessus sitôt qu'il se trame dans l'air, et ce débat, et cette lutte
avec!on ne sait qui sinon qu'il est quelqu'un qu'il faut saisir
et qui se défend, c'est bien le symbole de la poésie telle quel'ont conçue Rimbaud, Mallarmé, et même Baudelaire déjà.
Et si le poète est l'ange en même temps qu'il est son agresseur (souvenons-nous que dans tout sym.bolisme le principe
d'identité cesse, d'après Freud, de jouer strictement), cela
n'est pas, à. certains égards, sans exactitude et sert assez bien
à figurer l'espèce de constant problème où est le poète moderne
de savoir s'il est J;eul, d'où lui vient cette matière qu'i l tâche
d'informer et si ce n'est pas seulement à se construire une
personnalité seconde, comme un double incompréhensible
et vivant, qu'il travaille à. tâtons. La relativité de tout effort
créateur, la subjectivité foncière de l'opération poétique, sont
indiquées, de la seule façon dont on puisse le faire encore, diins
ce mythe gracieusement ambigu.
.
Oui, Cocteau nous aide ici à comprendre en quoi «: nos
po~tes », ceux qui ont refondu notre sensibilité et lui ont
donné ses nouvelles manies, se distinguent des grands poètes
historiens : Homère, Dante, et Ronsard même, et Chénier, et
Hugo. Il faut lui en savoir gré.
Il faut aimer aussi la façon, un peu trop suivie et appuyée
peut-être, mais subtile et profonde, dont il analyse les rapports de la poésie avec 1a mort :
La poésie dans son état brut fait vivre celui qui la ressent avec une
nausée. Cette nausée morale vient de la mort. La mort est l'envers
de la vie. Cela est cause que nous ne pouvons l'envisager, mais le
sentiment qu'elle forme la trame de notre tissu nous obsède toujours.
li nous arrrive de sentir nos morts contre nous et, cependant, d'une
sorte qui empêche toute correspondance. Imaginez un texte dont nous
ne pourrions savoir la suitt:, parce qu'il e-st imprimé à l'envers d'une
page que nous ne pouvons lire qu'à l'endroit. Or l'envers et l'endroit.
utiles pour s'exprimer à la mode btuna1ne, n'ayant sans doute aucun
sens dans le surhumain, ce verso, vague, creuse autour de nos actes,
de nos paroles, de nos moindres gestes un vide qui tourne l'âme
comme certains parapets tournent le cœur.

NOTES

La poésie active ce malaise, le.melange aux paysages, à l'amour, aUsommeil, à nos plaisirs.

De tels passages, qui témoignent d'un sentiment vrai de la
poésie et qui semblent impliquer chez l'auteur un certain
détachement des contingences littéraires, foot qu'on s'étonne de
le trouver au contraire, en d'autres endroits, préoccupé
des plus petites histoires et soucieux à l'excès de sa situation, au
sens propre, comme écrivain. Le besoin le tourmente de rester
à l'avant-garde; s'il est dépassé, le. voici qui s'épuise à démontrer que ce ne peut être qu'en apparence. Plus grand que l'inquiétude de la perfection semble être en lui par moments le
goût de créer, ou de lancer des modes artistiques .
On est gêné aussi de le voir faire avec tant d'insistance l'histoire de ses œuvres. Qu'il attende que la curio"Sité s'en éveille
en nous ! Il sera toujours temps, pour lui, de répondre aux
questions que nous lui poserons.
Et si nous n'avons pas deviné toutes les intentions qu'il a
mises dans Parade, dans le Potomak ou dans les Mariés de ta
Tour Eiffel, c'est notre faute, je n'en doute pas, mais qu'il nous
la laisse d'abord expier tranquilles l
Le public a tous les droits, et d'abord celui de se tromper.
Cocteau a de quoi conquérir sa faveur, et il l'aurait déjà conquise plus solidement, s'il ne voulait toujours lui faire la leçon
et ne contestait en toute occasion sa souveraineté.

,. ,.

JACQUES RIVIÈRE.

POÈMES DE LA VIE MORDUE, par Henri Dalby
(Images de Paris).
Un poète -se met en r011te, sachant

à peu près où il veut
alJer. Mais voici qu'il se laisse distraire, fait trop de détours,
arrache des épis verts et des fleurs fanées, oublie parfois le but
de sa promenade. J'espère p1ourtant qu'il arrivera.
Tributaire de l'unanimisme, partkulièrement attentif aux
,expériences techniques de quelques maîtres, M. Henri Dalby
compte ses pas, les écoute sonner sur le pavé. Il ne peut se
défendre, le rythme suscitant l'émotion, de servir du même
coup l'idéal de force et de viril amour qu'un Jules Romains, un
Charles Vildrac ont impérieusement défini. J'ai cru comprendre

�634

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAJSB

que, bien au fond du cœur, le disciple gardait le regret de certaines tendresses d'élégie et même de préciosités sentimentales
qui se traduisent en images littéraires. li en résulte un déséquilib1ie111omentané. Quand M. Henri Dalby sera maître de son
cfulnt, il .,n'auta- plus à se défier de son inspiration . Mais avant
qu'il s'abandonne davantage, on peut souhaiter que davantage
iL se contraign.e. Il est digne de recevoir un tel avis.
PAUL F!ElŒNS

LE ROMAN

KO'l'ES

humains, accusations contre les profiteurs, anathème contre le
tango, appels féministes, un peu de morale, deux lignes mystiques pour finir. D'autre part M. Vietor Matgueritte a des
grâces de style. Lui seul pe11t dire d'un homme qui va se
marier : « Il chaussait la perspective de cette stabilité comme
une tiédeur de pantoufles. »
La Garçonne est le grand succès de l'année . .A c6té les Don
Jaanes pâlissent, les Doti fuanes qui, aujourd'hui, hélas! me
semblent une source fraîche.
l'-AUL RIVAL

*

LA GARÇONNE, roman, par Victor Margueritte (Flammarion).
Le. plan de ce livre est naïf, Vous rappelez-vous les ficelles
ingénue(! de. Fénelon promen,ant son charmant mannequin
Télémaque à travers le monde ancien ? Vous souvenez-vous
des deux petits Lorrains du Tour de France errant de yj}]e cm
ville à la recherche d'u.n oncle introuvable et s'instruisant au
passage des mœurs, des industries et des grands hommes ?
M. Victor Margueritte conduit une irréelle jeUDe fille à travers
les plaisirs défendus. Joies très simples ou très compliquées,
in,ersions, chatoui)lemei1t, opium, l'auteur s'applique et
n'oublie rien. Il aura.it dù intitule, son livre : P~tït abrdgé des,

distractions confsmparaiues.
Cette matière a ~évolté beaucoup de gens. Eourquoi.? Les
plaisirs de la chair, c'est un très grand sujet. Imaginez un poète
ardent, robuste, s'enivrant du contact des corps_, quel bymne
de soleil pouvait naitre ! Ou bien pensez à un être concentré,
las du phtisir banal, cherchant la lueur inconnue, aiguisant son
esprit et ses sens, fouillant le noir jusqu'au frisson étrange.
Pcmsez, à Baudelaire!
M. Victor Margueritte n'a ni la flamme claire, niJe sombre
feu.. C'est un col!ectionneUI tou.t sec d'égarements i il les décrit
avec patience. il énumère les petits tours d~ gymnastique
sexuelle, Son line est un recueil, une.« règle des jeux».
A qu-~ ce manuel peut-il servir? A des vieillards doat le sang
s'engourdit, à de très jeunes gens_, que sans doute il rendrait
ch.-astes ?
Ces ternes priapées s'entremê lent de quelques trémolos, :
écqos de la gµerre,. tirades généreuses sui; les misères des

CES PETITS MESSIEURS (Emile-Paul) ; LE JEU DE
L'AMOUR ET DE LA DANSE (Œuvres Libres, n° 16),

par Francis-de Miomandre.
Peu ou prou fos héros de Francis -de Miomandre.s'appa:rcntent
tous au délicieux Pr-errot cle la pantomime marseillaise, tel que
l1adorent les habitués du Palais. de Crisflll. IL semblait que Ja
guerre (l'après-guerre plutôt) eüt chassé de la réalité l'insouciant
et nonchalant héros fantaisiste d'Ecr:-it sur de. l'eau., de Le Ve,it et
la Pmwière, des Dialogues att bon solei:l. Mais non, ce persoanage
est immortel, ou du moins· Mi-omandre, qui le cbédt comme
un frère, est parvenu à Je ressusciter. La vie comme à tout le
monde Jui est devenue difticile ; taper les amis d'un Jours de fois
à autre ne suffit plus pour manger et fumer (car pour ce qui est
de se vêtir, il n'a jamais été question dans un livre de Francis
de Miomandrede régler les factures de son tailleur). Il a pris
des allures iaquiéta11tes, comme dan.s Ces- Petîfs ' Messieurs, 011
bien Miornandre a fuit pleuvoir du ciel sur lut quelques rentes
comme dan&amp; le Jeu de Z:Amottr atde la Da11se. Mais c'est toujours
le rythme preste, les gestes et les- pirouettes de la pantomrme
italienne qui cadencent le rtût. Et comment ne pas ~abandonner à cet humour si ~aer, mélange de plaisa.nteries faciles;
de badinage exquis etd'iro0ielyrique, qui coufo de source ...
Dans sa peinture des hommes-femmes comme dans celle des
dancings, Miomandre a gliss_é rrne discrète étude de mœurs. U
aurait pu s'en dispenser : nous aurions eu tout de même ces
deux· couples inoubliables, le couple des champions de tango et
celui de l'héritier du trône d'Albanie et de la richissime Brésilienne.
BENJAMIN CRÉMIEUX

�I

LA NOU\'ELLE REVUE fRANÇAISB
NOTES

BAS -BASSINA-BOULOU, par Franz. Hellens (Rieder).
D'un côté il y avait des Anglais en tenue kaki cernés par un
parti Zoulou. Equipements, cartouches, baïonnettes et fusils
européens s'avéraient inutiles dans la mêlée. Les noirs, empanachés de plumes de guerre, abattaient et décapitaient les blancs,
en riant, tellement cela leur était facile sans doute. De l'autre
côté, sous un ciel bien bleu, à la corne d'un bois plein de fraîcheur, des Français en flottard et la canne à la main admiraient
un groupe de fétiches dahoméens deux fois hauts comme eux,
rouges, verts et jaunes plantés là awc leurs mamelles en obus,
Jeurs verges horizontales et leur rire sanglant, d'une oreille à
l'autre, plutôt idiot que cruel. C'était, il y a bien trente ans, une
illustration populaire sur quoi je me souviens avoir passl- des
heures entières, fasciné par cette barbarie et cette grossièreté.
Franz Hellens vient de me rendre toutes neuves ces vieilles
sensations enfantines. Sous le fer rouge qui lui grave des yeux
et une bouche, son Bass-Bassina-Boulou prend vie tout à coup.
Et les sorcelleries, les massacres, la tornade et la famine que
cette caricature de bois, quelque part en Afrique équatoriale.
préside et contemple en croyant les provoquer ou les arrêter,
ne m'effrayent pas trop, pas plus que le carnage zoulou de la
vieille image, pas plus que Bass-Bassina Boulou lui-même dont
le plus grand effort est de trouver tout cela « bien et nécessaire», puisque tout cela est.
Après tant de curieux livres et surtout cette Mélusine qui semblait bien marquer une étape dans son talent, Franz Hellens ne
pouvait re\'enir - brusquement du moins - à l'étude tendue
et émouvante des hommes si étroitement compliqués de ce
côté-ci du soleil. On n'escalade pas impunément, a\'ec Merlin,
la belle cathédrale inconnue. Il en faut redescendre, et comme
elle s'élevait en plein désert, c'est en plein désert que l'on remet
le pied tout d'abord, avec au plus près une ou deux tribus noires
où les femmes font encore l'amour sans s'en douter avant d'être
égorgées pour nourrir les mâles quand le ravitaillement fait
défaut.
Animer un fétiche nègre pour suivre aux cercles concentriques de sa cervelle de bois les courts tirets d'idées que l'uni•
vers y inscrit était une gymnastique tentante et nouvelle, et

637

fort périlleuse. Car il y fallait redécounir cet univers et le
re-conoaitre avec - et malgré - cette immobilité de bûche
taillée, ce cerveau embryonnaire d'anthropophage et cette ignorance de nouveau-né que l'auteur a su consen·cr à son fétiche.
Cest, au ralenti et par images simples, adroitement rapprochées, complétées et surchargées, la suggestion d'un monde
que nous ne connaissons déjà que vaguement et où nous pénétrons ainsi, avec les yeux, le nez et les oreilles d'un bout de
pieu à peine promu à l'animalité. Ainsi un boutiquier de Londres découvrait la vie martienne par petites surfaces, petits
fragments dépareillés, en se cassant le cou d~une certaine façon,
à une certaine heure, sous une certaine lumière, au-dessus de
son merveilleux œuf de cristal. C'est, au vrai, assez fatigant et
l'on est étonné de la force, de la patience de !'écrivain que ce
jeu, loin de rebuter, a conduit aux minuties les plus crupuleuses. Son talent de l'image primitive permettait seul de soutenir aussi longtemps cette exploration à petits pas. Rieo n'est
suggestif comme B-B-B jetant devant lui les cercles de ses yeux.
Ainsi il accroche et cerne précisément chaque objet- de bleu,
de jaune et de rouge - et le conduit en couleur et en forme à
son cerveau obstiné. Et ainsi du reste. Mais le vocabulaire
réduit dont il dispose pour ses conversations avec les animaux
qui seuls l'entendent et lui répondent (magie du règne inférieur) limite par influence les ressources du conteur. Certes, la
connaissance et le jugement de B-B-B sont curieux à découvrir,
mais d'autres choses qui lui échappent partiellement ou tout à
fait nous attireraient volontiers plus au large. La réceptivité de
cefétiche, tout extraordinaire qu'on nous la livre, nous devient
vite un loup étroit, aux yeux mal en place, sous lequel nous
étouffons. L'envie vient souvent, le désir prend de n'être qu'un
sorcier ou qu'un simple nègre même, plutôt que ce v maitre de
l'univers » toujours immobile que tant de choses simples
étonnent encore ou ne touchent même pas du tout. Sortir de
cette branche taillée et polie serait bon ; tourner la tête, seulement, ou la lever serait reposant. Mais sans doute est-ce là le
vrai dessein de Franz Hellens. Après la fantaisie et l'ubiquité
dont il nous a grisés dans Milusine, a-t-il voulu nous ankyloser
dans ce Quasimodo noir pour nous révéler le tourment des
pierres qui vivent elles aussi comme le prétendait Mouata-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Yamvo? Mais c.e n'est point ce tourment-ci qui abolira cette
griserie-là.
RENÉ-MàRIE HE'R,\IANT

LETT)ŒS bTRANGÈRES

LE DÉJEUNER CHEZ (E MARÉCHAL DE L,A.
NOBLESSE; UN MOIS A LA CAMPAGNE, par Iva~
Tourguéniev, traduction de Denis Roche (Bossard).
La coofüsion que nous ressentons à l'égard de Tchekhov
pour avoir si longtemps méconnu son œuvre, ne nous por:têt-elle pas, par une réaction. naturelle, à sutfaire uu peu son
.théâtre. - du moins à lui attribuer ¼e mérite exclusif de qualités
qu'il n'est pas seul à posséder dans SOll. pays? Rien de curieux
.à cet égard comme les ci.eux pièces de Tourguéniev que. vient-de
traduire M. Denis Roche, surtout la seconde, U,i Mois à la.
Ca,mpag11e . Une voix autorisée déclarait i « Le 1ht'iâ1re de Tourguéniev nous a aidés à comprendre le théâtre de l'chékhov, de
même que, par 1:1ne lumière rétrospechve1 Je théâtJe de Tchékhov nous a fait comptendrie celui de Tourguéuie-v. »
On trouve déjà :dans Un Mois à la Campagne, écrit en 1850,
cette st~ation de la provin-ce russe, cette impression d'ennui
dont plus tard Tcliékhov saura tirer un effet si saisissant.
Même atmosphère,., mêrue pesée du destin ; et, chez l'auteur,
même discrétion dans la conduite de l'action, mais avec un
dessin plus serré des , caractères, .u ne sorte de clarté frànçaisequi met dans toute l'œuvre plus de lignes et d!àrticulations. La
pièce est construite autour d'un grand rôle fémioiu, celui
d'une honnête femme qui s'ennuie entre son mari qu'elle
estime et un voisin qu'elle 11'-aime pas assez pou~ commettre
une folie, quand elle s'éprend soudain d'un jeune précepteur.
La '.llaissance de cette passion, le passage du sentiment confus à
1
la conscience, le. trouble jeté dans l'immooile existence de
ces barines, tout cela est décrit minutieusement, amplement,
~ans hâte. 11 y a quelque chose de racinien dans la délicatesse
.de l'analyse, dans les pro.cédés ..par lesquels sont amenés les
revirements, dans la lutte de l'ins.tinct et de fa pudeur et jusque
dans les monologues maladroitement taillés ur le modèle de
.ceux de Phèdre. La pièce est mieux que curieuse, elle est
-émouvante et, malgré ·quelques .fâcheux artifices qui datent,

NOT.ES

0 39

.elle est beaucoup moins fanée -que presque tonte"ll nos œuvres
dramatiques de la même époque. M. Denis Roche tnbus dit
qu'en la montant Stanislavski a obtenu un de ses plus brillants
succès.
Est-ce la difficulté de satisfaire aux exigences de la censure
russe et par conséquent de faire représenter ses pièces, est-ce
l'influence de ses amis parisiens qui a porté Tourgi.:éniev à se
désintéresser quelque .peu de ~on théâtre et à n'y voir que des
essais de jeunesse ? Il serait curieux que ce soit dans ses pr.emières œuvres qu'il .apparaisse J~ plus spédfiquement, le plus
,prophétiquement de son pays .
JEAN SCHLUMB~~

LE DOMAINE, par ]olm Ga!&amp;worthy, traduction du
prince Bibesco ( Calmann-Lévy).
Galsworthy occupe aujourd'hui uue des toutes premières
places du roman, non seulement pour l'opinion anglaise, mais
pour l'opinion européenne. II paraît avoir en Suède, pour le
prix Nobel, plus de partisans que Thomas Hardy, et il s4:ra probab1eme.nt, cette annêe, le favori. Jusqu'ici il a été acéueillï en
France avec tiédeûr, malgréTa'rticle enthousiaste et éclaifé que
lui a consacré M. André Chevrillon dans ses Trois Etuifes de
Littérature Anglaise (Plon). On a accusé ses traducteurs, dont
la tâche, avec un écrivain si délicat et si subtil, est extraordinairement difficile. La traduction du prince Bibesco parait
attentive et soignée, et elle fait passer en français une œuvre de
premier ordre. Le Domaine (Co1mtry Hottse) se rattache au cycle
des cinq premiers romans de Galsworthy, qui va d'Islartd Pharisees à Tbe Patrician, et où l'auteur a peint cinq milieux de
la haute société anglaise. Le Domaine présente au plus haut
degré les qualités ordin.aires de Gals worthy. Une extraordinaire
délicatesse de touche, une vie très intense obtenue par les
moyens les plus économiques, par les signes les plus discrets de
la vie la plus intérieure, une ironie où il n'y a pas un grain de
méchanceté, et qui se confond, d'un point de vue final, avec la
plus juste clairvoyance. Certains romans de M. Boylesve,
]'Enfant à la Balustrade par exemple, corrèspondraient peut-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

être, chez nous, à ce genre exquis d'art, d'observation et de
philosophie.
ALBERT THIBAUDET
* *

LES REVUES
L'AM'oUR

MEMENTO

(Sept.): Manet, par Tristan Klingsor.
NOUVEAUX (Sept.) : Certains chants d'innocence, par

MARCEL PROUST

DE L'ART

LES ÉcRITS

William Blake.
-

LA GRANOJl REVUE

(Sept.) : Hugo Stinnes, par Félix Bertaux.
Oct.) : Léo11 Chestov, par Boris de

Mli.RCURE DE FRANCE (1er

Schlœzer.
L'OPINION

(29 Sept.): Paul Valéry, par A. Thérive:
Sept.) : Henri Ghéon el le peuple fidèle, par

LA REvuE DES JEuNBS (25

R. Salomé.
LA REVUE DE
1'ar E. Seillière.

GENÈVE

LA REvoE RHENANE

(Août-Sept.): L'évolttlion morale d-e Taine,

(Oct.): Cbas Laborde, par Pierre Mac Orlan.

.

'*

La troupe de l'Atelier que dirige M. Charles Dullin vient de
s'installer au Théâtre Montmartre. Elle y joue La vie esl un
.songe, de Calderon . Nous reparlerons prochainement de son
.effort.

J

.,
LE. GERANT : GASTON GALUMARD
AIIBEVlLLE (FRANCE). -

IMPRIMERIE F. PAll.LART.

Un malheur affreux vient de nous frapper, frappe
les lettres françaises : Marcel Proust est mort. Malgré
la vie cloîtrée qu'il menait depuis plu~ieurs années
déjà, rien dans sa santé ne semblait irréparablement
atteint; il avait même un fonds de résistance qui
étonnait ses amis et les empêchait d'imaginer que la
maladie pût jamais le vaincre. Une petite grippe qu'il
n'a pas su ni voulu soigner, a traitreusement déjoué
ses défenses et nous l'a pris.
Sur cette tombe, il faut avant tout éviter l'emphase.
Il faut que notre douleur se maintienne intérieure
et sage, comme lui-même fut appliqué et profopd.
Et pourtant c'est un ami de la plus rare bonté et
d'un charme délicieux que nous perdons. Et pourtant c'est un des plus grands écrivains français qui
s'en va. Et pourtant c'est la lumière la plus éclatante
que la France ait projetée sur le monde, dans le
moment même où on pouvait la croire épuisée par
la guerre, qui s'éteint.
On ne sait pas encore, on ne peut pas savoir encore,
mais on verra peu à peu combien Proust est grand .
Les découvertes qu'il a faites dans l'esprit et dans le
cœur humains seront considérées un 1our comme
41

.,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi capitales et du même ordre que celles de Képler
en astronomie, de Claude Bernard en physiologie ou
d'Auguste Comte dans l'interprétation des sciences.
Il a droit encore pendant longtemps à l'indifférence
de ceux qui parlent au lieu de penser. Mais il faut
que l'entourent et 1assiègent avec instance et fi.délité, dès maintenant, la curiosité, la t~ndresse, la
reconnaissance de tous ceux pour qui se comprendre
et comprendre l'homme sont les seules occupations
qui aient un sens dans cette vie.
La ·Nouvelle Rçuuc Française, qui a eu l'honneur et
la joie de révéler Proust au grand public, tient à
montrer tout de suite l'importance qu'elle lui attribue
en lui consacrant un numéro spéciaJ. C'est l'homme
d'a ord que ses amis personnels tâcheront par des
souYenirs, de faire revivre ; c'est l'écrivain ensuite
que les critiques qui ont su, les premiers, le reconnaitre, s'attacheront à définir et à situer. Un fragment
inédit du volume que Proust venait de nous remettre
pour l'impression, et - nous l'espérons aussi- certains témoignages étrangers, complèteront cet hommage.
Que notre deuil du moins tâche d'l1rc fécond, s'il
est impossible à consoler !
JACQUES RfVIÊRE

ALAIN-FOURNIER

Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a
fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui
ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre
les mains comme une ombre rêveuse et téméraire ?
es Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel. » Cette
confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit,
Alain-Fournier fut profondément bouleversé; tout de suite
il s'appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda
solennellement, je me rappelle, de ne jamais l'oublier,
quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer
quelque chose de lui.
Je vois bien ce qui était dans sa pensée : « Il manque
quelque chose à tout ce que je fais, pour être sérieux,
é~ident, indiscutable. Mais aussi le plan sur lequel je
circule n'est pas tout à fait 1 même que le vôtre; il me
permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il
n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que
pour vous entre ce monde et l'autre. »
Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux œuvres qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.
Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement
d'abord (jamais il ne sembla prendre à la nourriture le
moindr plaisir, il ne lui demandait qué de l'entretenir en
vie); mais surtout au spirituel: j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et c'était une surprise
pour moi, à chaque fois, de voir de quelle impondérable

�ALAIN-FOURNIER
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.
Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique
fragile, hi aucune intolérance par débilité. Au contraire
Fournier fut toute sa vie robuste et bien portant. C'était
son esprit tout seul dont l'aspiration était ainsi prudente et
réservée, - comme s'il eût eu ailleurs d'autres sources où
puiser, et une alimentation invisible.
Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée par beaucoup des mêmes événernents,
m'apparaît affreusement positive. J'ai à peu près réussi là où
il échoua sans cesse; et pourtant c'est lui qui volait, moi qui
reste ...
Il serait vain de vouloir faire la part du merveilleux spon. tané, dans son histoire, et de celui qu'il y ajouta luimême par la simple tournure de son imagination. Elle
reste, en tous cas, « à peine réelle &gt;&gt;, tissée des aventures
les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du
fait que son regard seulement les effieura, il devient impossible de savoir qui elles furent d'autre que les anges ou les
démons qu'il vit.
Une biographie d'Alain-Fournier ? Ecrite du dehors,
puisée ailleurs que dans ses co:ites et dans le Grand Meaulnes,
ne sera-t-elle pas un continuel mensonge, le récit des faits
qu'il n'a pas vécus? Et comment oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir le visage
qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette
maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre ?

I
Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous
nous étions liés au lycée Lakanal, où nous étions entrés
tous les deux en octobre 1903 pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge: dix-sept ans.
Notre amitié ne fut d'~illeurs pas immédiate, ni ne se

noua sans péripéties; nos différences de caractère se firent
jour avant nos ressemblances. Fournier, animé de l'esprit
d'indépendance qu'il devait attribuer plus tard à Meaulnes,
avait entrepris d'ébranler la vénérable et stupide institution
de la Cagne, c'est-à-dire la constitution hiérarchique qui
réglait les rapports des élèves de rhétorique supérieure et
l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les
anciens imposaient aux « bizuths &gt;&gt;. il avait pris la tête
d'une coterie de révoltés, avec laquelle je sympathisais
secrètement, mais que ma timidité et mon .désir d'éviter
les distractions m'empêchèrent de rallier tout de suite.
J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la
bataille qui opposait mes camarades. La figure de Fournier
m'intéressait pourtant déjà vivement. Parmi ces jeunes gens,
dont plusieurs étaient comme lui fils d'instituteurs, mais
que leurs dispositions universitaires rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre de jeunesse.
Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu
pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser
au dehors et nous restituait le caprice dont nous avions
besoin pour respirer.
Je le regardais combiner ses offensives contre le
«Bureau», je lisais les pétitions révolutionnaires qu'il
faisait circuler pendant l'étude. Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout par son personnage.
Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est
lui qui me fit le premier des avances, d'ailleurs mêlées de
taquineries et de moqueries, qui me furent, je l'avoue, très
insupportables. De toute évidence je l'agaçais un peu, si je
l'attirais aussi; ma nature appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me jouait des tours
que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois, en
rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé,
mes livres en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui
en voulais de tout mon cœur !

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachemënt m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances.
C'est aussi qu'à côté de son indiscipline, tout un autre aspect
de son caractère se révélait ;\. moi, lentement, que je ne
pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, je le dtcouvrais tendre, naïf, tout gor.gé d'une douce sève rêveuse,
infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était
pas peu dire, devant la vie.
Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duches~ du
Maine et de la Conr de Sceaux, est un endroit merveilleux;
il dévale lentement vers Bourg-la-Reine. La. grande allée
vient aboutir à une grille qui donne sur un chemin peu
fréquenté; u11 banc la termine, ou, parmi toute cette banlieue, on peut .avoir l'illusi.on d'un peu de solitude. C'est
sur ce banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation
qui suivait le déjeuner, je venais m'asseoir avec Fourn1er.
Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de
son pays avec une sorte de passion. Il était né I àLa Chapelled' Angillon, un petit chef-lien de canton d~ Cher, à une
trentaine de kilomètres au nord de Bourges, sur les confins
de la Soloone
et du Sancerrois, en plein centre de la France.
0
•
Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit
village encore, situé à l'autre extrémité du département,
entre Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient
été longtemps instituteurs et où il avait passé toute sa
première enfance, qu'il me faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je reconstituais sa vie de petit
paysan dans cette campagne sans pittoresque, lente, pure
et copieuse et dont les aspects s'étaient comme incorporés à
son âme : je me rendais compte de ce qu'a.vait été cette
enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre
paysage au monde que celui qu'on pouvait découvrir des
fenêtres de l'école. Quelle estacade que cette solitude pour
les voyages de l'imagination!
1.

Le 3 octobre 1886.

ALATh!-FOURNTER

1147

En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée
des livres de prix que recevaient ses parents chaque année
vers le début de juillet et dont, s'enfermant au grenier avec
sa sœur, il consommait l'entière provision avant qu'ils ne
fussent distribués, Fournier s'était mis très tôt à imaginer
l'inconnu et à le chercher. Comme il était naturel, dans
ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile,
il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il
avait décidé Yers treize ans de se faire officier de marine.
Après un séjour à Paris, au lycée Voltaire, il avait été à
Brest pour préparer l'examen du Borda. Mais les mathématiques l'avaient rebuté et, au bout d'un an, laissant, le cœur
gros, échapper, comme un infidèle oiseau, son premier rêve
d'aventure, il était rentré dans son pays.
Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en faire l'apprentissage.
Il ne les choisissait donc à ce moment que comme nn
pis-aller. C'est qu'au fond il ne les avait pas encore, non
plus que moi d'ailleurs, découvertes. Je date des environs
de Noël 1903 la révélation qui nous en fut faite en même
temps à'i'un et à l'autre. Pour nous remercier du compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le
départ en vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon éternelle reconnaissance soit ici
exprimée, nous -fit une lecture du Tel qu'en songe d'Henri
de Régnier:
f ai crtt voir ma Tristesse - dit-il - et je l'ai vue
- Dit-il plus bas Elle était nue,
Assise dans la grolle la plus silencieuse
De mes plus intérieures pensées, ... etc .

Puis :
En allant vers la ville où l'on cbanfe a,ix terrasses
Sous les arbres en fleurs comme cies bonq11ets de fia11,ks ...

�.

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les grands vents venus d'autre-mer
Pas.sent par la Ville, l'hiver,
Comme des étrangers amers ...

Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme
une lente pierre dans une eau troublée :
Pauvre âme,
Ombre de la tour morne aux murs d' obsidiane !
Nous nous étions déjà penchés sur .des textes admirables ; nous y avions senti par instants palpiter quelque
chose de tendre et d'exquis ; mais la gangue scolaire qui
les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.
Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni
même Flaubert ne s'adressaient à nous, jeunes gens de
r 903 ; ils parlaient à l'humanité universelle; ils n'avaient
pas cette voix comme à Favance dirigée vers notre
cœur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.
Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât
de tels, sur des mots choisis exprès pour nous et qui
non seulement caressaient nommément notre sensibilité,
mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque chose
d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes ; une harpe
que nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait ; ses vibrations nous emplissaient. Nous n'écoutions
plus le sens des phrases ; nous retentissions seulement,
devenus tout entiers harmoniques .
. Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément ; plusieurs fois nous échangeâmes dés regards
brillants d'émotion. A la fin de la classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème ricanaient
autour de nous, parlaient avec dédain de « loufoqueries ».
Mais nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'up enthousiasme si pareil que notre amltié en fut
brusquement portée à son comble.

ALAIN-FOURNIER

Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites
sérieuses et la préparation de l' « Ecole &gt;&gt;, nous achetâmes
les œuvr_es de Henri de Régnier, de Maeterlinck, de ViéléGriffin et nous les dévorâmes.
Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a
été le Symbolisme pour ceux qui l'ont vécu. Un climat
spirituel, un lieu ravissant d'exil, 0u de rapatriement
plutôt, un paradis. Toutes ces images et ces allégories,
qui pendent aujourd'hui, pour la plupart, fiasques et
défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient; nous
assistaient ineffablement. Les &lt;c terrasses », nous nous y
promenions, les cc vasques», nous y plongions nos main~
et l'automne perpétuel de cette poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre pensée.
Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir ?

Nous y eussions condui~ sans hésiter le premier de ces
chevaliers masqués, surgis aux lisières ou près des sources
apparus, qui nous eût demandé le chemin.
Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine,
ni Rimbaud, ni Baudelaire. C'était dans le monde plus
vague et plus artificiel construit par leurs disciples, que
nous nous mouvions, sans soupçonner qu'il n'était qu'un
décor qui nous cachait la vraie poésie.
'
***

Pourtant des différences non pas tant de goùt que de
prédilection ne tardèrent pas à apparaître entre Fournier
et moi. Tandis que je mettais au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me
ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche
Jules Laforgue d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces
deux admirations qui le prirent vers 1905, valent la peine
d'être analysées, car elles sont révélatriœs de certaines
tendances très profondes de son esprit.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Que n,ai-je pas dit et surtout écri.t à Fournier contre
Laforgue ? Il m'agaçait; je le trournis pleurard et pédant;
je ne comprenais rien à ses souffrances ; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il découvrait
de lui-même dans le pauvre blessé des Complaintes.
&lt;&lt; Blessé, mais amoureux, me répondait-il justement
lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me
fit de son héros 1 , blessé mais orgueilleux. Blessé, mais
d'une si grande douceur de cœur. Blessé, parce que tout
cela ; et ironique parce que blessé et seulement pour
cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas
pouvoir passer devant une &lt;&lt; dame &gt;Ï sans tomber), et qui
a répété toute sa vie :

Ob! qu'u11e, d'elle-même, wt beall soir, srit venir,
Ne voyant qlle boire à mes lèvres et mouri"i-. &gt;&gt;
Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et physique qu'if attribue ici à Laforgue, mais il en
avait une plus secrète, à base de tendresse et d'orgueil,
qui ne le paralysait pas moins. Comme Laforgue, il avait
un immense besoin de la Femme, mais aYant tout comme
d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante ; il ne
supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en
butte à ses flèches, déconcerté, malmené ; une pureté et
une innocence parfaites en elle étaient indispensables à la
formation de son amour.
Il lui fallait l'union des àmes avant celle des corps et
un certain absolu d'affection où se plonger. Toutes les
exigences de Laforgue, il les reconnaissait pour siennes.
Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre
compte confusément de ce que son rêve avait d'.irréalisable. Il en éprouvait d'avance cette même irritation
désolée qu'il voyait chez Laforgue se tourner en ironie.
« Ironique parce que blessé et seulement pour cela. i&gt;
1.

Lettre du

22

janvier 1906.

ALAIN-FOURNIER

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette étrange nation des femmes à laquelle il
avait la plus étrange idée encore d'aller demander du
bonheur. Il avait à ce moment-là des relations, tout à
fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son
idéal. Il ne chercluüt pas trop à la transfigurer à mes yeux ;
mais je sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se
débattre contre les bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination ; il la lui fallait déjà plus sincère,
plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. Et de ses
petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant
d'injustices qu'elle eût commises envers lui.
Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier
comme dominé par le scepticisme moral ou le dépit,
ni comme dépourvu de tout réalisme ; à ses chanceuses
aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce
moment contrepoids.
Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en
ce monde ni l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le
faire comprendre et aimer, c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des pages, qu'il recopiait
pour moi dans une de ses lettres :
«0

cloîtres blancs perdus, ..

. - Soleils soufrés croulant dans Ier bois dépoi,itlés ...
... Paris I ses vieux dimanches
dans les quartiers tannés o,i regardent des brancbes
par-dessus les murs des puzsi01mats, etc. , ,,

Dès ce moment il· demandait à la poésie une certaine
traduction en langage clair et insaisissable, de la phis
humble réalité. C'est pourquoi Jammes, que nous avions
découvert dans !'Angélus de l'aube ... , l'avait du premier
coup enchanté.
1.

Lettre du zz janvie: 1906.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais
celle où Fournier était né et dont il sentait l'imprégnation,
revivait dans ces lignes un peu tremblantes, privées de
toute architecture interne que Jammes traçait, les unes
au-dessous des autres, d'une main paisible et maladroite
exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place
physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les
animaux, les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur ou la forme; la peintur~ de
chaque heure du jour, avec son soleil propre et l'exacte
déclivité des ombres ; ces vers si tangibles que certains
pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule,
d'autres froissés dans les doigts comme une feuille de
menthe, - toute cette poésie matérielle et pure l'enchantait.

Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art.
Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux,
ou mal cadencé, et le fit marcher longtemps, à clochepied, en avant-garde de son œuvre, comme un chemineau
et comme un guide.
Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter
contre l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la
culture des idées, contre l'effort pour définir, contre le
jugement qui exclut. Barrès, en qui je me complaisais
à ce moment et qu'il fit effort pour aimer avec moi, dans
le fond l'exaspérait : cc Je t'ai dit une fois pour toutes
que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en
formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour
parler de la « mer méridionale éperdument bleue i&gt; - ou
de la batteuse que j'entends ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore l'été encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu '. ii
Et plus tard : « Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites
1. Lettre du 23 septembre 1905.

ALAIN-FOURNIER

théories, de petits jugements, de longues phrases qui ne
riment à rien. Alors que lentement, longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et
légers qui disent le passé ou la vie '. »
Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps
déjà, à les chercher, cc ces mots brefs _et légers i&gt;, dont it
devait plus tard trouver une si délicieuse et expressive
foison. Peu de temps après notre · découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus curieux
que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer
à ma honte que je ne sus pas y reconnaitre sa vocation.
C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le
poète qu'on était porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune transformation vraiment chimique du monde par les mots ; les objets n'y
devenaient jamais autres et saisissants ; un doux courant
les entraînait comme des fleurs intactes, - un courant
facile et faible comme la rêverie 2 • •
Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais
le plus important - je dirai en quoi tout à l'heure - deces poèmes :
A TRAVERS LES - ETÊS •••.•

(A une jeune fille.)

Attendue
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes apres-midi
I.

Lettre du

2.

« Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-mên,e-

22

jan ver r 906.

dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte extasiée
de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de tout ce que
leur son réveillait en moi : &lt;&lt; Angélus... aubépine... après-midi .•
civière ... ou voiture à chien. &gt;&gt;

•

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour
d'amours sous des glycines, à l'ombt:-e~ dans la cour
de quelques tnfi,Ùons calmes et-perdues sous les branches,
A travers nies lointains, ines enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,
-V:Ous étes 1Jentte,
une après-midi chaude dans les àvetmes,
sous une ornbrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché oomme mon enjance,
Vous êtes vmue sous une ombrelle blanehe.
Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être bknde,
de vous être soudain
mise

sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fr.aîcbeur de v.os mains
avec, dà11s vos cheveux, tous tes étés du Monde.

*

Vous êtes venue :
Tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais ose vous espérer si belle,
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.
Tout de suite, près de v.ous, fière et très demoiselle,
et une vieille dame gaie à votre bras,
il rn'a semblé que vous m! conduisiez, à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous vbtre ombrelle,
à la maison d'Eté, a mon rêve d'enfant,

li quelq11e maison calme, avec des nids aux toit-s,
.tt l'ombre des glyti.nes, dans là cour, sur le pas
de la porte - quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en Juillet, quand on était petit.

ALAIN-FOURNIER

Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh ! qui sait où? - à la « Maison des Tdurtereltes ».
*
Vous entriez, là-bas,
dans tout le piail1ement des moineaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme. - Cela
fait s'ejfeuiller, du mur et des rosiers grimpants,
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, coµ,leur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
d dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu.
Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux,
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums cou.leur de vos cheveux.
Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du .salon,
des visites où nous dirons
de jolis rienr cérémonieux.
Ou bien lire avec vous, auprès dn pigeonnier,
sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes J»Ureuses
ef.c{J.{,hées qui s'ejf.arent de la page t.ournée,
lire;, avec vous, a l'ombrt, sous le rnarr-onnùw,
un romand'autrefo.is, ou « Clara &lt;f Ellébeuse.. n.
Et rester là, jusqu'au diner, jusqu'à la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies.

C'est Là ... qu'auprès de-vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve sur vos pas,
qu'a mori rêue, là-bas,
ir. ce château dont vous étiet, douce et hautaine,
la châ-telaine.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE -

C'est Là - que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,
ce Dimanche, aParis, dans l'a11enue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silenciwse, et plus lointaine, et solitaire ...
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine ...
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau ...
*

* *

I

Evidemment j'aurais dû comprendre ; j'aurais dû dém~ler ce que Fournier lui-même d'ailleurs n'apercevait pas
encore à ce moment: que c'était là l'exercice d'un conteur,
et non -d'un poète.
Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence
sans doute des Symbolistes, mais surtout comme un moyen
de suivre exactement les phases d'un récit. Il me semble
qu'on le sent ici s'entraîner à conter. Il ne s'est pas encore
arraché à ses impressions; il cherche encore à nous les
imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y
réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent, elles perdent la densité poétique et prennent la
forme d'une énumération. Des faits, des événements
percent sans cesse au travers des spectacles; un dynamisme
se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des moments sont
distingués; le présent, le futur viennent tout naturellement
remplacer le passé :
Je vais entrer, nous allons suivre tous les deux
avec la vieille dame, l'allée, où doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux.
D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une &lt;c aventure &gt;i déjà? Et cette aventure, ne la reconnaissons-nous
pas ? N'est-ce pas, avant la lettre, la rencontre de Meaulnes
et d'Yvonne de Galais ? Plusieurs détails du récit définitif

ALAIN-FOURNIER

figurent déjà dans le poème : la vieille dame dont la jeune
fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci) sa démarche
le titre de châtelaine qui lui est donné en passant· même'
1e dermer
· vers se retrouvera textuellement dans le ' chapitre'
de la Promenade sur l'étang.
I:ne seule différence importante : au lieu de se passer
entièrement dans un « domaine mystérîeux », la scène est
d'abord située à Paris. Ce n'est que par l'imagination que
le poète la transporte par instants à la campagne.
Ce point s(;rait sans intérêt s'il ne nous permettait de
~e~o~ter plus haut que le poè121e ici analysé, jusqu'à
1ongme dans la réalité de l'aventure qui en fait les frais
ju~qu'à l'événement de la vie d'Alain-Fournier qui a donné
naissance au Grand Meaulnes .
Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher
avec des mots ; je crains de le briser en le racontant.
Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale
et même intellectuelle de Fournier furent infinies.
J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard
des femmes et quelle perfection il leur réclamait comme
son dû. Il avait été bientôt las des trop pauvres satisfactions
que pouvaient lui offrir celles qui étaient à sa portée.
~t-ce une exaspération de son attente qui la lui fit
croire tout à coup comblée ? Ou bien alla-t-il instinctive.ment ~hercher un objet inaccessible qui ne pourrait le
dé~evo1r? Ou bien la vie vint-elle réellement, comme il
arnve, au-devant de son imagination et lui présenta-t-elle son
rêve authentiquement incarné ?
~e fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans
Pans, au Cours la Reine, une jeune fille merveilleusement
belle qu'il suivit, dont il obtint par mille ruses le nom et
l'adresse, qu'il retrouva et, bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est qu'il obtint d'elle
quelques mots de réponse qui purent lui donner à croire
~u'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparit10
· 1a1re
r •
n devalt
un effort sur elle-même pour briser
42

�6 58

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

l'entretien et lui dire : « Quittons-nous ! Nous avons fait
une folie. »
Des années passèrent sur cette rencontre sans effa~er
l'impression que Fournier en avait reçue; au contra1re
elle alla en s'approfondissant.
La jeune fille avait quitté Paris; Four?1er eut _beaucoup
de peine à retrouver sa trace ; et quand t1 y parv1~t, longtemps plus tard, ce fut pour apprendre, avec un immense
désespoir, qu'elle était mariée.
.
Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adol~sc:nce JUSqu•à sa mort, )e puis dire ~ue cet évé_ne;°~nt s1 d1:cret ;ut
l'aventure capitale de sa vre et ce qu1 1 alimenta 1usqu au
bout de ferve-ur, de tristesse et d'extase. Ses autres amours
n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, n'i~téressèrent jamais les mêmes parties de son âme. ~ vo!a1t tou:
jours· la parfaite jeune fille_ pen~hée s~r lm ; 11 ne. lm
demandait pas de se caracténser 01 de lm révéler ses différences• if n'avait aucun besoin, dans le fond, de la connaître ~u sens complexe et dangereux du mot ; il lui
suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non
plus, n'était&lt;, peut-être pas tout à fait un être réel~ : c'est_ par
quoi, en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.

II
J'avais quitté LakanaJ au mois de _juillet I 90~, aya~t
obtenu une bourse de licence en provmce. Fournier étatt
alîé passer ses vacances en Angleterre, puis· était rentré au
lycée pour une troisième année de &lt;r cagne ». Nous resümes séparés pendant deux ans.
Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance qui me permet aujourd'hui de suivre rétrospectivem~nt le développement de mon ami pendant cette
période. ·
Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus

ALAIN-FOURNIER

active, celle où son talent se nourrit, se forma. Tout le
poids dont l'accablait la « préparation de l'Ecole », pour
laquelle il n'était abso-lument pas doué, et qui était pour
l~i un véritable €auchemar, ne l'empêcha pas de lire,
m de pomper autour de lui tous les sucs dont il avait
ôesoin.
Il s'assimila Claudel, Gide, Rimlxmd, Ibsen, acheva de
digérer Laforgpe et Jammes. En Angleterre, il s'était épris
des Préraphaëlites. La peiamre l'intéressait, mais par les
-côtés, il faut bien le dire, où elle touchait à la littérature.
A Paris, il se mit à visiter les salons: Maurice Denis et
Laprade lui donnèrent de grandes émotions. IJ croyait
découvrir dans leurs toiles les paysages purs et dés spérés
qu'habitait naturellement son âme&gt; qu'il voulait à son tour
évoquer.
En toutes ses admürations de œtte époque, d'ailleurs,. et
même de t~:mjours, on sent un fort coefficient subjectif: il
se cherche au travers de ce qui l'enthousiasme; il poulisuit
surtout des exemples, des permissions.
Un moment il plie et s'effondre presque sous Oaudel ;
mais on le voit d'une lettre à l'autre se démener sous
1'ênorme avalanch·e, se rassembler,, se saisir : c&lt; Claude1,
sécrie-t-il, apprends-moi à penser et à écrire selon moi, à
moi qui sem.s selon moi 1 ». Et dans la lettre suivante iJ
note la leçorr et l'encou_ragement qu'il croit avoir reçu 'du
poète de Tête d:Or : « Il m'a renforcé ... dans cime conviction qne j'ai toujours eue ... que je ne serai pas moi tant
que j'aurai dans: la tête une phrase de livre, - ou, plus
exactement, qtt€· tout cela, littératlMi'e classique ou mo derne,
n'a rien àl voir avec ce que je suis et que j'ai été. Tout
tffort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être
faudra+il longtemps etde rudes effotrts pour que, profondément, sous les voiles littéraires, ou philosophiques q:ue je
lui ai mis, je retrouve ma pensée à moi, et pour qu'alors à
I.

Lettre du 7 mars 1906.

�L.-. NOUVELLE REVUE FR,ANÇAJSE

660

genoux, 1e me penche sur elle et je transcrive mot à
mot 1. »
Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de
mettre en ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur
lui- même, ou plutôt sur son talent et sur les conditions
de sa création, pendant ces deux ou trois années.
Les plus générales d'abord : il comprend, lui qui vient
de s'épanouir, au milieu et par le moyen de la littérature
la plus ésotérique, la plus aristocratique peut-être qui ait
jamais été, - il comprend que ses sources d'inspiration
sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à son hérédité
paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront
à son esprit les vrais thèmes de son œuvre future. Toutes ses
lettres sont pleines de descriptions de son pays, de grands
récits de promenades, de conversations avec des paysans qu'il
me rapporte méticuleusement : « Il me répondait, dit-il de
l'un d'eux, avec une grossièreté, et une lenteur, et une
prudence qui me prenaient le cœur 2 • » Et plus loin : « Je
voudrais dire avec le même amour les injures de celui qui
veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui n'est que
haine déchaînée - et les paroles du braconnier que, revenant en retard, nous avons rencontré, poussé, le long de
la baie, par l'orage menaçant et le vent rouge, vers la nuit
d'août t0mbée, etc. i » Et dans la même lettre encore :
« Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les Goncourt à Paris : « 0 Paris ... , tu possèdes ... » Je veux au
moins dire que si j'ai connu moins que les autres ces
inquiétudes de jeunesse, ces angoisses sur mon moi, ce
désarroi du déracinement, c'est que j'ai toujours été sôr de
me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la barrière au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une
herse.. . Et jamais plus que cette année de douloureuse
sécheresse, je ne l'ai trouvée aussi compatissante, sympa1.

Lettre du

2.

Lettre du 3 septembre 19()6.

3. 1/xd.

21

mars

1&lt;)06.

ALAIN-FOUJU IER

661

thisame ... avec ses pardons pour ma fièvre, ses airs de
connaître mon mal comme la lavande connaît les plaies
d'être accoutumée à moi comme je suis terrestremen;
accoutumé à sa compagnie 1 • &gt;&gt;
Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite
sentie en lui, dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux
prendre conscience, il commence à l'éprouver comme une
incitation à créer. Elle prend un sens positif, actif; elle
veut se développer et se dire.
Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre et plus généralement du monde vivant, des
êtres paniculiers, de l'immense règne du concret! J'ai déjà
noté plus haut sa répugnance, sa résistance à tout effort
critique et l'espèce de mauvaise humeur avec laquelle il
repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des
formules. Elles vont croissant.
Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui
faire p~aisir en reconnaissant et en étiquetant chaque trait
de lui-même qu'il lui révélait, Fournier se ré,·olte :
« C'est moi-même qu'il veut à toute force comprendre et
même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition
à son égard 1 . »
Et en effet s'il écrit : « Le principal est évidemment
mon horreur, ma frayeur d'être classé, JJ, c'est vrai qu'il
n_e cherche jamais non plus à cerner, à classer, ni même à
situer dans le plan intelligible, ni les autres, ni aucun
aspect du monde: « J'ai le mef',·eilleux pouvoir de sentir.
Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impres-

1. Lettre du 3 septembre 19()6. La dernière phrase est une allusion
à un passage des Muses de Claudel.
2 . Lettre du 17-19 février 1900.
3- Même lettre. Et ailleurs: « Tous ceux qui ont voulu s'occuper de
m~ vie m'on_t froissé. » (Lettre du 9 novembre 19()6). « Surtout il faut
fu1_r ceux qm se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétenJent vous conn~ttre et vous explorent brutalement. » (Mème lettre). « Qu'on me
l:usse ma cervelle à moi 1 » (Lettre du 29 janvier 1900).

�662

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sion qu'elles laissaient sur mon cœur. Aussi ne les ai-je pas
dîstinguées •. &gt;J
Fournier aperçoit un inconvénient grnve pour lui dans
toute opération de discernement ou même d'abstraction ;
eile isole, elle brise un contact, pense-t-il. Et c'est de
contact avec les choses, avec les gens qu'il a d'abord
besoin : « Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis
plus près de la vérité que n'importe quoi, et puisque,
selon toi, l'ignorance est la source des émotions infinies
(je n~avais pu formuler que par erreur une telle opinion
que toute ma nature démentait), je te demancie : Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette ignorancelà ~ ? &gt;&gt; Et dans la même lettre : (&lt; Ne rien - même au
fond - mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler.
Y conformer sa pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain.
Il n'y a d'atroce dans la vie que notre, nos façons de la
voir - quand nous y tenons. »
Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à
Fournier, déjà, au travers de son go{1t pour l'ignorance.
S'il se -dérobe à toute per:ception et à toute énonciation du
général, c'est parce qu'il entend s'établir sur le plan même
de la vie et dans une soi:te de commun niveau avec les
êtres particuliers.
et Il n'y a d~art et de vérité que du particulier 1 », écritil. Et déjà, bien plus tôt : « Je ne crois qu'à la recherche
l~ngue des mots qui redonnent l'impression première et
complète. )) cc f ai toujours désiré quelque chose qui
touche (dans le sens de toucher à fépaule), qui arrête et
qui évoque 4. » Et ailleurs encore: &lt;&lt; Je puis, des années,
avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien
t;mt que je ne les ai pas senti passer de mon intellect à

r. Lettre du 9 novembre I9{)6.
Lettre ·du r9 février 1,00.
3. Lettre du 23 septembre 1905.
4. Lettre du I'5 août r 906.

ALAIN-FOURNIER

cette partie de moi où les choses sont plus obscures et
impossibles à exprimer sinon par l'énoncé difficile, ému,
surhumain de tout leur détail '. &gt;&gt;
Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place,
sans aucune intention ni .ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son amour et de son imagination ;
« Je crois que toute vie v~ut la peine d'être vécue. On
les évalue, on méprise les unes, 011 glorifie les autres,
parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties
dtun tout, d'une société, d'un monde idéal, q_ui 11'a
pas plus de raison d'être sous le soleil que tel ou tel
autre 2 • &gt;&gt;
Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire
engendre au courant de la plume des personnages à la fois
précis et n:ystérieux, que sa lettre m'apporte fragilement,
comme enrobés encore de sa prédilectfon. Il y aurait de
longs passages exquis-à citer.
Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la
reconstruit aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière,
avec sa vibration; il s'attendrit sur elle, il épanche sur elle
le flot de son admiration, pour mon goût un 1Jeu tro_p
compati,ssante et aveugle. Je lui reproche de temps en
temps son excès de sensibilité, que j'-appelle sans ménagement de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une .source en lui.
C'est vra.i, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un
peu facile devant tout ce qui se présente avec humilité ou
insignifiance; les profondeurs qu'il veut y-voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé par sa tendance à tout transfigurer ; je ne sais _pas y reconnaître ~e don protiigie.ux qui
est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose
latente de merveilleux.
Lui~ pourtant (c'est 1a seconde des dècouvertes qu'il fait

2.

1.

2.

Lettre &lt;lu ·21 avril 1906.
Lettre du 23 septembre 1.905.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sur son talent), le sent déjà se former en lui et devine tout
le parti qu'il pourra en tirer.
Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en
communion avec la vie particulière, ce n'est pas seulement
pour la bien observer et la bien décrire ; Je naturalisme
n'est pas son fait ; l'entbousiasme que lui a donné un
moment Germiuie Laccrteux, est sans lendemain'.
Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction
littérale et intégrale de ses modèles. En fin de compte ce
n'est pas du tout l'épaisseur des objets, ni le volume des
âmes qu'il va tâcher d'exprimer. 11 n'en prendra que la plus
mince pellicule, et tout de suite leur fournira une autre
chair, comme immatérielle.
L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut
alléguer le plus de te.1ttes possible pour la faire bien comprendre : cc Ce pouvoir de ne sentir « des choses que la
fleur » était devenu maladif, cette fin d'été doulou1eux, à
force de subtilité. j'ai revu en rentrant ici le portrait idéal
de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement exquise m'a immédiatement, inconsciemment et
invinciblement suggéré les bords du Cher, que je n'ai
pas vus depuis dix aus, avec leurs déserts de saules
et de vase. Comment dire cela? C'est venigineusement
particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement
réelle et le regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout
un pour moi, pour je ne sais quelle fibre de mon cœur. Arriver à reconstruire ce monde particulier de mon cœur
qui ne sera compréhensible que quand il sera complet r. &lt;c Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalil;me. Je vois
que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde.
Un peu de science et le plus possible de « vérités &gt;J médiocres et courantes : on bâtit le monde làadessus et le tour est joué. Le principe du
réalisme, c'est ceci : se faire l'âme de tout le monde pour voir ce que
voit tout le monde ; car ce que voit tout le monde est la seule réalité.
Je me demande comment nous avons pu tous nous laisser prendre à
une théorie aussi grossière. 11 est vrai que c'était un échelon. » (Lettre
du 2. avril 1907).

ALAIN-FOURNIER

où toutes les réalités, à cause du cœur oô elles sont passées,
seront pures comme des idées '. )&gt;
Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de l'idéal, autrement dit : sublimation immédiate, sans le secours de l'intelligence, de l'objet concret.
Le résultat sera une transpositi011 comme automatique de
tout le spectacle abordé par l'espr.it du romancier dans un
monde quasi-surnaturel :
cc Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou
des Goncourt] procéder de Laforgue) mais en écrivant
ttn roman. C'est contradictoire; ça ne le serait plus si on
ne faisait, de la vie avec ses personnages, que des rêves
qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est
commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve :
vision du passé, espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui
rencontre une vision qui s'en va, un souvenir d'aprèsmidi qui rencontre la blancheur d'une ombrelle et la fraî•
cheur d'une autre pensée. - Il y a des erreurs de rêve, de
fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout
ça qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le
reste du personnage est plus ou moins de la mécanique sociale ou animale - et n'est pas intéressant.
Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires
et banales sous une forme tant soit peu différente.
Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette fomw,
cette façon d'énoncer la vie tangible dans des romans,
d'arriver à ce que ce trésor incommensurablement riche de
vies accumulées qu'est ma simple vie, si jeune soit-eJle,
arrive à se produire au grand jour sous cette forme de
« rêves .» qui se promènent 2 • »
Aussi Fournier admire-t-il dans Tess d' Urberville « ces
trois filles de ferme amoureuses, si simplement irréelles
malgré les mille délicieux détails précis , ... &gt;)
t. Lettre du 9 novembre 1906.

Lettre du q août 1905.
3. Lettre du 24 janvier 1906.
2.

�6-66

LA NOUVELLE REVUE .FRANÇAISE

Ailleurs: ci Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la
rendre sans aucune puérilité (cf. J. A. Rimbau&lt;l), avec sa
profondeur qui touche les mystères. Mon livre futur sera
peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la
réalité: «Rêve&gt;&gt;, ,e ntendu comme l'immense et imprécise
v:ie enfantine planant au-des.sus de l'autre et sans cesse mise
en rumeur par les échos de l'autre 1 • Il
Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions Jes plus inintellectueUe~ mais en même temps les
plus constructives ; il veut conserver comme principal
moyen de connaissance - et de création - ce regard de
l'enfant qui prélève les plus impondérables éléri.lents du
monde et aussitôt les réagenc;e, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir loger dans le château qu'il en forme
tout ce que l'âme petite et pesante, par derrière, et souffre
et désire.
Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un
système déjà; mais non; c'est vraiment sa a.atnre qni
s'éveille et se trom•e d'emblée tout occupée à l'illusion :
« Je trouve que ce qui est difficile, c'est beaucoup plus de
se donner partoutl'illnsion complète de la beauté, ou plus
généralement l'illusion•. »
IJ Je trouve « difficile », mais au sens de « méritoire »
seulement; car au contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, couramment $On

esprit.
L'exposé que nous avait fait notre professeur M. Mélinand de la théorie idéaliste du monde extérieur avait profondément frappé Fournier; mais non pas ~ornme une révélation faite à son intelligence, comme une permission plutôt
donnée à tout son être d'aper,cevoir le monde transpai:ent, et
modifiable par nos facultés.
Lettre du 22 août 1906.
Lettre du 22 janvieu9o6. Cf.: « Je n'aurai derrière moi qu'un peu
de rêve très doux et três lointain, bien à moi, que je façonnerai comme
je voudrai. &gt;1 Lettre du 13 août 1905.
I.
2.

ALAIN-FOURNIER

Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les
choses et semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée,
ou l'y laisser se perd.re, c'est dans un mouvement plus sincère
encore qu'il s'écrie tout à coup : « Je me jouais du monde
avec la moindre de mes pensées', 11 et qu'après l'avoir
sireligieusement adorée, il parle cc d'une certaine âme de ces
campagnes ... que j'invent~ tous .les jours llll peu plus 2 • »
On sait l'importance qu'a le mot &lt;c changer ,1 chez Rimbaud, et ce clin d'œil, qui: a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un aspect second. Il y a chez
Fournierune disposition analogue, non pas tout à fait des
sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il n'est
pas directement poète, sa visi.on n'est pas assez subversive;
el1e ne brouille pas assez les choses ; il n'entre pas assez de
sens dessus dessous dans ce qu'il a regardé . .!Vfais il a une façon
propre d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine
pulsation comme amoureuse de son cœur et de les mettre
tranquillement en chemin, par ce seul moteur, sur toutes
les pentes du rêve.
Avec Rimbaud Ge ne fais pas ici de comparaison de
valeur), on a la sensation que toute l'étrangeté du spectacle
dépend d'un éclairage venant du dehors, fouru:i par le regard
du poète. Fournier invente une manière de désorientation
plus complète, plus sournoise, par la sympathie. Ce n'est
pas en \l'ain qu'il insiste, dans un des passages que j'ai cités&gt;
sur le rôle du « cœur )l dans la transformation des choses
en «idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet
attendrissement devant toutes choses, à la Charles Louis Philippe, qui me donna un peu sur les ~erfs. ci Ce qui m'importe, c'est mon émotion, &gt;1 écrit-il,. Parce qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une
source de déplacement des objets et comme l'origine de la
procession qui les transfigurera.
Lettre du 9 décembre 1905.
Lettre du 4 octobre 1905.
3. Le 22 janvier 1906.

I.

2.

�668

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation .d'un
, . de ses poèmes en prose, « il est vrai, dira-t-il,
que J aime assez cette façon de se tromper sur moi et
de comprendre fantastique là où j'ai voulu faire émouvant'.&gt;&gt;
~ui, le fantastique, - mais qui n'est pour lui qu'une
r~ahté plus grande, plus essentielle du monde perçu, - est
bien la fin suprême, et le résultat dernier, de toute sa
dévotion sentimentale. C'est à produire un certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent
ses admirations et ses apitoiements.
Aux personnages de Solness le Constructeur il reproche
une allure trop allégorique:« Je voudrais que la vie simple
des personnages et celle des symboles fût plus mêlée. Je
voudrais que leur vie fût un symbole et non pas eux... Je
v?udrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pënse, rien qu'à
vivre avec eux 2 • »
Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité
même, sous la forme où il défie l'analyse. C'est le don
d'illumination, au sens actif du mot, le don d'allumer au
sein des êtres et des choses, sans en rien prendre de plus
que « ce premier coup d'œil qui dit tout», une sorte
d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini, - une
clarté timide faite de leur subite aliénation. Tout dérive,
tout s'en va sous son regard, tout se donne, en silence et
sans drame, à l'abîme. cc La vie s'éclaire sans qu'on y
pense. » Sa ténuité laisse entrevoir de pâles foyers ravissants. Le monde est « joué &gt;l avec « une seule pensée. »
JACQUES RIVIÈRE
1.

2.

Lettre du 31 décembre 1908.
Lettre du 17 février 1906.

COLOMBE BLANCHET
(FRAGMENT-)

Aussitôt après avoir achevé le Grand Meaulnes, Alain-Fournier avait conçu le plan d'un autre roman, Colombe Blanchet,
auquel il travailla activement pendant les années 1913 et 1914.
Le scénario, qu'il rédigea tout entier, par parties et par chapitres, en est extrêmement compliqué. Ce devait être fhistoire
des amours d'un jeune instituteur ; une petite ville de province,
presque un village, déchirée par des rivalités politiques, devait
servir de fond au récit.
Seuls les cinq premiers chapitres ont été esquissés par Fournier ; la forme ne peut en être en aucune façon considérée
comme définitive, car les brouillons contiennent de très nombreuses variantes et, pour certains chapitres, plusieurs états. Nous
publions pourtant ici une des versions qui nous paraît le plus
avancée du chapitre IV, intitulé le Pari.
Jean-Gilles Autissier est le héros du livre. Voyle et Bonnin
sont deux instituteurs, ses collègues. Josepha est la seule femme
officiellement légère de la ville; les trois jeunes gens ont passé
la soirée de la veille avec elle ; l'incident de la cave Bravard,
auquel Voyle fait allusion, est un épisode de la lutte pour les
élections qui met aux prises le parti du vieux. radical Blanchet
et celui des frères Fougerolles. La jeune fille qui apparatt à la
fenêtre de la Maison des sœurs est Colombe Blanchet ellemême.
J. R.

Plusieurs particularités ignorées de son enfance avaient
contribué à faire de Jean-Gilles ce jeune homme roma•
nesque que nous avons vu tout occupé d'une attente sin-

�670

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

gulière : à dix ans il avait perdu sa mère, une toute jeune
femme anglaise pleine de charme et de fantaisie qui passait
des après-midi entières avec d'autres jeunes dames de B. ..
en riant aux éclats, à lui essayer de ravissants costumes
qu'elles composaient elles-mêmes. Son père qui était un
juge suppléant au tribunal de B. .. s'était par la suite fort
peu occupé de lui. Il avait commencé à se distraire de la
mort de sa femme d'une façon peu convenable. On le
voyait partout en voiture pour des parties -de plaisir, avec
des compagnons de tête et des femmes, tandis que l'enfant
restait enfermé durant de longues après-midis d'ennui
derrière la grille de la cour à attendre leur retour. Son
éducation avait été négligée et lorsque son père était mort
. à peu près ruiné, il était en retard de deux classes sur les
garçons de son âge. Courageusement, sous la conduire de
son tuteur, qui était le plus pauvre de ses oncles, il avait
renoncé à toute situation brillante, il avait préparé l'école
normale d'instituteurs, et la vie jusqu'au delà de ,·ingt ans
jusqu'après son service militaire, Jui était apparue comm;
une longue suite de travaux, de devoirs et d'efforts. Par
instants seulement il songeait à ce que serait son existence
lorsqu'enfin les examens seraient finis, lorsqu'il ne serait
pl~s à la c?arge de p_ersonne et inconsciemment il imaginait une existence qw res.5em blait au tendre paradis perdu de
:sa première enfa1:ce. Là aussi il y aurait une jeune femme,
venue on ne savait comment, mais certainement d'une facon
étrange, charmante et inattendue.
uvent, durant ,;ne
longue période où il avait travaillé pour elle, il avait imaginé cette arrivée singulière. lorsqu'il était arrivé à Villeneuve, dans un milieu, avec des collègues et pour un
travail auxquels il eût dû se sentir très supérieur, il ne
s'était dit qu'une chose : voici la ville où elle ne peut
manquer d'être. Et Villeneuve était devenu pour lui un
pays plein de charme et de mystère.
Même la soirée de la veille avec Josepha, si pauvre que
hlt pour les autres cette aventure, avait eu pour Jui ce

COLOMBE BLANCHET

même charme mystérieux. Pour la première fois quelqu'un
était ,·enu du dehors, qui lui parlait de son attente comme
d'une chose humaine et possible et qui n'était pas sans
espoir. Ainsi d'un jeune homme qui n'a jamais parlé de
sa vie à une jeune fille qu'il aime, mais qui ne déteste pas
qu'on le plaisante à ce sujet, comme si c'était une réalité.
A l'hôtel Didier, le ndemain soir, après le dîner, lorsque les deux plus anciens ~ous-maîtres se furent enfin
décidés à partir, Voyle, Bonnin et Autissier se concertèrent un instant du regard, puis tacitement décidèrent de
rester encore à causer autour de la table en désordre. Voyle
le premier raconta en I arrangeant un peu sa lamentable
fin de soirée, dans la c.lve de Bravard .
- Et pendant qn'jls sont là à nous abîmer et à: préparer
tout ce qu'il faut pour mettre l'école sens dessus dessous,
nous passons nos soirées avec une vi ille Josepha.
- U n'y avait rien à répondre, dit à la fin Bonnin. Il
vaut toujours mi ux se taire. Et tu aurais mieux fait aussi
de ne pas aller chez Bravard.
- Tout ce qui nous est permis, dit Voyle amèrement,
c'est de nous taire. Et, si nous voulons nous distrai.re, c'est
de passer nos soirées avec Josepha, le rebut de la ville, le
rebut de tous ces gens-là, de l'emmener promener, de lui
offrir de la limonade. Une Josepha que I année dernière
Jonquières et les autres ne trouvaient plus bonne qu'à
mettre en chemise dans un drap de lit et à faire saut r à la
couvert . Ce telle que oous emmenons. oilà notre distraction er voilà nos amours.
Ici Bonnin se tut et parut gêné. Quant à Auùssier, il
rougit légèrement. Il lui éta_ir pénible d'entendre parler
aussi brutalement de la soirée de la veille et de Josepha.
Et H rougissût que ce lui fùt pénible. Etait-il doL1c si sot
que d'imaginer toujours les femmes autrement quelles
n'étaient. Et il-se rnppelair les manières correctes de Josepha
et la façon dont elle tentait de donner le change, et il
rougissait pour elle, qui avait mérité qu'on la traitât ainsi.

�672

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Etais-je vraiment assez stupide [se disait-il] pour croire, sur
sa simple assurance, qu'elle avait la moindre tenue. Je
m'attache à la première femme à qui je plais, qui me
regarde et m'admire. Je ne demande qu'à croire tout ce
qu'elle dit. Il en rougissait maintenant jusqu'aux oreilles.
- Josepha en vaut une autre, dit Bonnin, l'année dernière ...
Mais Voyle l'arrêta :
- Je te vois venir, mon garçon, dit-il.
- Que veux-tu faire ici ? dit Bonnin. Tu sais bien toimême qu'il n'y a rien à faire. Il n'y a pas une femme.
Est-ce que tu espères encore des aventures, hein ?
Et il se mit à rire; puis il se leva de table, agacé.
Les deux autres le suivirent. Dans la grand'rue devant
l'église, la vieille Mademoiselle Périnaud, péniblement,
baissait la devanture en tôle de sa boutique poussiéreuse.
A l'intérieur, une seule bougie éclairait le triste étalage de
bocaux et de pièces d'étoffes:
- C'est la seule· femme que j'aie jamais vu ici, dit
Bonnin.
- Je finis par croire qu'on nous les cache, dit le grand
Voyle avec découragement.
Ils arri,èrent sur la place carrée. Là il y avait quelques
lumières et fa. légère animation des premiers soirs de chaleur. La musique tournante et enrouée d'un phonographe
dans un café. Des gens, assis devant leur porte, causaient
en regardant les étoiles. Quelques jeunes gens tournaient
en fumant. Au premier étage du café glacier la salle où se
réunissaient d'ordinaire les instituteurs était éclairée et l'on
voyait passer les ombres des joueurs de billard.
Allait-on monter les rejoindre, tandis que la belle nuit
de campagne était là toute proche. Du côté des abreuvoirs
on entendait vaguement les crapauds flûter. La lune brillait
sur le gravier entre les arbres des Grandes Allées. On imaginait des promenades, des rencontres, mais cette fois les

COLOMBE BLANCHET

jeunes gens s'étaient interdit, par leurs paroles mêmes,
l'aventure trop facile d'une rencontre avec Josepha. D'un
côté il y avait c·e café, cette place, cette vie de fonctionnaires, de l'autre la nuit insidieuse et romanesque. Et
Auti.ssier se sentait comme ces enfants qu'on envoie se
coucher les soirs d'été à l'heure où commence le plus beau
moment de la soirée.
&lt;&lt; Si nous faisions un tour encore, proposa-t-il.
- Les vieux là-haut, le directeur avec de Moly et Leboucher vont trouver qu'on les abandonne, dit Bonnin.
- Ils devraient trouver tout naturel, dit Voyle hargneux, que les jeunes aient leurs soirées prises. Et si nous
faisions ce que nous devrions faire, nous aqrions nos soirées
prises.
- Vous nous indiquerez où les passer», dit seulement
Bonnin, mais il suivit tout de même les deux autres.
Ils marchaient maintenant le long de la grand'rue que
de larges accotements plats séparaient des deux files de
maisons aux larges portes à marteaux qui presque toutes
s'ouvraient au ras de terre sans une marche de seuil.
Toute la petite ville était là, inconnue, endormie déjà.
Derrière ces façades si fermées, si ennuyées, il y avait des
jardins obscurs et des cours sous de grands arbres. Passeraije le temps de mon séjour ici, se disait Jean-Gilles, sans
qu'un rendez-vous me soit donné quelque nuit dans un
de ces jardins; sans qu'une porte finisse par s'ouvrir secrètement de l'autre côté des jardins là-bas dans un de ces longs
murs qui ferment leurs propriétés du côté du ruisseau?
11 Il n'y a qu'une chose à faire ici, dit Bonnin, et tu
sais bien laquelle. Je ne vois pas ce que tu as contre
Josepha. Moi j'ai fini la soirée hier avec elle.
Autissier à ce moment se sentit irrité et piqué, comme
d'une vague jalousie. Et cela lui parut un sentiment si sot,
il en ressentit contre lui-même une telle indignation, qu'il
en fut précipité dans un- tout autre sens et qu'il se sentit
assez d'autoriJé pour dire :
43

�6
LA NOUVELLE R'.E'VUE FRANÇ'A'ISE
7-l
.
_._ Eh bien •! je 1e •t'egrette pour vous. Vous valez mieux
que~eb..
, . . . .
......... Je vous tépète qu~il •ri'y a rien 11 fa1-r~ 1c1~ ~tt ento~e
13onnin, à 1li. fois piqué ~t flatté de ce qu Auosster vena"ft
ae ·dite.

.

,......... 'Rien à faire, ce -n'ellt pas prou'1é, dit Autiss1er~ à:~-ec

l'excitation et la légère émotion de voir ~ue ses :prorres
préoccupatiohs et ce1les {k' tes ,garçons_ qm se trouva~ent
être •ses camm-àdes pou.;aient se rrad-'Ufte dans le ~e1:1e
langàge -assez vulg~ire et viril : il y a on il •n'y a pas a faire
datts ce .pays.
,
.
Un 'instant il eut sur les deux autres 1ttutonté que peut
avoir en ces ·m~tières -un joli ·garçon, qui devait s~ .uonnaître et qui pouvait remporter une victoire là ott les

1

•

:fürres av11ient ·échtmé.
.
.
_ Si l'on s'y menait sérieusement, dit Voyle, si -au
li~ de nous enfermer au c1tfé et de r~noncer de gaîté de
cœnr à toutes nos sbitées, nous essay-10ns de frayer avec
les ·gens du pays, de faire ,aes conn~is~nces. ,
. .
.
_ Mais c'est wi-111ême 'llvirnt 1arrivée dAut1ssier qm
-ne ~oulais -pas sottir, tu ne te plais~is q?'ro c~fé, tu -ne_ me
lâchais ·pas d'un cmn pour the fa~Fe J?u~r : la mltmlle.
~ Ne t'inquiète -pas de ue -qae 1e fu1sa-1s _-1,a~tte ~nnée.
1.a:isse-'mbi dire... Si nous faisions -ce que 1e dis sér!eusettieht, avant un·tnois, nqu-s trois, rrous _au_rioFJside q-ei:oi ·~ous
·rt:mquer de Jonquières, •et _nous ne _se~ion~ pa~ ,e~osés à
a1ler dans sa cave le voir lutmer la pente 1nst1rut:nce pe11dant
•n"'-us somtnes là à tirer la hngue ,cortnne des IV'eaux.
que u
.
,.1·
B
·
_ Eh biep. nous verrons d'ahs 'Un mois, uit onnm

-sceptique.

,

.

r, •

_ Naturellement, dit Voyle, nou!&gt; n nnrons rt~ _-1a1t.
Farce que nous y penserons d~u~ jourste:.-que le,tromèm~
nous irons bôire des ·bocls. Mai:s il fauâra1-t ~atrtmger ..quel
que éhose. J\l fa:nd:rait se fix~r •un ?él:ai. .
. .
.
_ Oui, pourquoi pas, ,dit Autiss!er, tnté-ressé. Il faudr:nt
qu'il y eût à nous trois une espèae d1entehte.

COLOMBE BLANCHET

- Mais oomment cela ? Comment y aurait-il une
alliance de cette sorte? » questionnait à moitié badinant à
moitié sérieux Bonnin. Et c'.est ainsi que de question ~n
répo~se et t~ut :11 ba~inant ils en vinrent à parier à qui le
premier aurait fait vemr dans sa chambre une jeune fille de
Villeneuve. A celui-là les deux. autres offriraient un dîner
s~m~tueux à l'hôtel Didier-avec du champagne. On y conv1er::u secr-ètement la jeune fille si l'heureux gagnant avait
su mettre la main sur une personne suffisamment émancipée. Puis comme il importait surtout que le pari f-ût
gagné - peu importe par qui - on convint aussi que
chacun des trois, dès qu'il aurait jeté son dévolu sur une
femme, aurait droit à l'aide et au -dévouement absolu des
deux autres.

11 eût fallu voir la figure des tr-0is jeunes gens devant
cette entente : animés au jeu et sérieux comme des corsaires -qui organisent une carnpa,gne, J.a nuit, dans une
auberge mal famée. Bonnin, méprisant les femmes, mais un
pe~ gêné quand i.l s'agi~sait -des jeunes filles. Voyle cynique
et tngénu. Le moms séneux pa.i' avance était Autissier. En
plaisantant un peu rudement., à la façon ordinaire de ses
compagnons, il tâchait de donner le change sur l'intérêt
profond et particulier qu'avait soulevé en lui cette affaire.
Et pourtant vous n'eussiez pas dit à les voir trois aventuriers. Il y avait dans leur tenue je ne sais quoi de correct
et de démodé qui les eût fait prendre pour timides: des-eols
bas et droits un peu trop larges, qui laissaient voir leurs
pommes d'Adam; des cravates de cérémonie, étroites
comme des lacets, sur des plastr-o.ns de chemise empesés. Le
grand Voyle avait un veston de pêcheur aux larges poches
et un pantalon de toile ; Bonnin une jaquette fatiguée et
~n large pantalon à carreaux, qui .cachait ses courtes
Jambes arquées. Qua.nt à Autissier, on lui voyait toujours
une redingote noire un peu étriquée, qui d-evait -être son
uniforme d'école normale où l'on avait décousu les palmes
d'argent.

�COLOMBE BLANCHET

676

LA. NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

. ~e fut Bonnin qui demanda sur le pari les dernières préc1s10ns :
« C'est bien arrangé comme cela, avait dit le grand Veyle:
aura gagné le pari, celui qui le premier aura reçu une
jeune fille dans sa chambre .
- Reçu ? demanda Bonnin. Rien de plus? Il n'y a rien
de plus dans le pari ?
- Rien de plus, répondit Voyle après avoir regardé
Autissier, et tous les trois ils se mirent à" rire.
- Une jeune fille ou une femme ? demanda encore
B'onnin, placidement.
- Une jeune fille, une jeune fille, répéta Autissier en
insistant, comme si cela ne pouvait pas faire question.
Et tout étant réglé, ils se reprirent à marcher. Et au bout
de ~uatre pa~ recommençant à parler de la même question,
mais plus librement, comme des gens qui viennent de
rédiger et signer chez le notaire un contrat difficile :
&lt;&lt; Moi, dit Veyle d'un air pensif, je crois qu'il faudrait
plutôt voir du côté de la campagne. Et il se donna l'air
pensif et fermé de quelqu'un qui combine un plan.
- Chacun son goM, approuva Autissier . Après tout, il
y a de jolies paysannes.
- La grande Blanchet, par exemple, fit Bonnin. Et il
se mit à rire de son rire de crécelle. Autissier demanda des
explications.
- C'est, lui dit-on, la fille aînée dù maire. Elle est plus
avare encore que son père. C'est elle qui conduit les tombereaux de pierre et de fumier pour éviter le prix des rouliers. Elle a des muscles comme un homme, elle est tannée
comme une peau-rouge, et elle porte des chemises en toile
de sac.
- Vous n'êtes pas sérieux, dit Autissier, et il fit mine
de rester en arrière. Mais les autres ralentirent le pas pour
rester causer avec lui, tous les trois s'arrêtèrent. C'était
décid ément avec le nouveau venu que se plaisaient les
deux autres. Du fait au'il venait de loin, qu'il avait vécu à

677

la ville, il devait être, leur semblait-il, plus renseigné qu'eux,
plus audacieux qu'eux, bien que plus jeune. Et son prestige, grâce à cette ignorance de ce qu'il était vraiment, durait.
- Je vous entends sans cesse répéter qu'il n'y a pas de
femmes ici, dit-il. Et pourtant vous vous plaignez que les
gens de la ville aient des maîtresses. Qu'est-ce que cette
petite institutrice dont vous parliez tout à l'heure.
- Ce n'est pas une institutrice, répondit Bonnin ...
A ce moment la lune se montra et les jeunes gens arrêtés
~evant l'étroite façade d'une maison à un étage dont le
linteau de la porte soutenait une niche avec un SaintJoseph, se trouvèrent dans une nappe de lumière. Tant ce
dé:cor, passé onze heures, paraissait irréel, tant ces maisons
de petite ville paraissaient closes et in habitées, que les jeunes
gens ne songeaient même pas à s'éloigner ou que leurs voix
pussent troubler le sommeil de qui que ce· fût dans le
voisinage. Jean-Gilles était debout sur la route, le visage
tourné dans le sens de la rue, et les deux autres bientôt
s'étaient assis de chaque côté de la marche &lt;lu seuil, avec si
peu de gêne que Voyle machinalement tambourinait même
légèrement de son poing sur la porte de bois. Et il parlait
avec ce goôt, cette minutie, et cette application des gens qui
ont passé l'heure raisonnable de dormir et qui veulent faire
durer le plus longtemps possible le plaisir.
- Ce n'est pas une institutrice, dit Bonnin. Et je
n'affirme pas qu'elle ait jamais été la maîtresse de personne.
Nous l'appelons la petite institutrice, mais c'est en réalité la
sœur de Marie, l'adjointe de l'école des filles. Quant à sa vie
privée, on prétend qu'ellê fait la noce à T .. . Moi je n'en
crois rien. Ce sont des racontars de Voyle. Moi je l'ai
toujours vue bien se tenir.
- Demande-le donc aux officiers de T ... et à Jonquières.
- Pourquoi pas, j'ai un parent à T ... à qui je le ferai
demander.
- Nous verrons, poursuivit Voyle. Ici, naturellement,
elle fait la farouche à cause de sa sœur.

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

- Enfia, dit Autissier, vous ne pouvez rien dire de
prééis sUF el1e ?
~ C'est eocore vrai, dit Voyle. Mais c'est parce que je
de me suis jamais bien ocrnpé de la question. Je me
rappelle seutement qu'une fois ...
- Moi je ne crois pas, dit Bonnin qui ne songeait déjà
plus à faire fâcher Voyle, qù'elle ait jamais rien fait pour
de l'argent. Mais elle- a bien J'a,ir tout de même d'une per·smme qui a eu des aventures. Et elle a dû s'y prendre
jeune. Je-me souviens maintenant que le procureur racontait des abomînations sur elle quand elle avait seize ans et
des nattes dans le dos. c~est une personne que les aventures
ont tentée de bonne heuœ.
- E-st-ce qu'elle a un joli v.rsage? demanda Autissi.er.
A ce moment it y eut an premier étage de I'étroke
maison des sœurs un mouvement imperceptilrle que personne ne vit : un rideau se souleva légèrement, i peine
effleuré par l'e bord du clair de lune. On eût pu voir' daas
·1a c-ollereue relevée d'une chemise- de nuit, une paisible
~re de très jeune fil.le, avec une flammèche de cheveux
couleur vieil or. Elle regarda posément les trois jeunes
gens qui parla-ient -r-0ut près d'elle, et ses regards s'arrêtèrent su-r Autissier qui restart de pro.6.I, immobile et
pensif, attendant leur 1éponse, et qui prêsentai-t lur-même
à la m:rison des sœurs un fort joli visage, un profil candide et jeune avec ses cheveux rabattus par une raie de côté,
nn- prool de joueur de flûte et de chevrier biblique. Mais· à
ce motina:ttendu et trop e:hoisi dei visage. les deux autres en
se regatrdant se prirent ,a sourire de- ce garçon trop- distingué, puis à rire aux éclats. Autissier interdit se· reprir à
marcher tandis que les deux autres en le suxva-nt répétaient
avec amusement c:e mot de visage. La: hme de nouveau fut
cachée. Le rideau, à la fenêtre du premier étage, retomba.
Tout s'éteignit, pour- ce soir-là ~ et pour longtemps.
!LAIN-FOURNIER

L'AURORE EN PLUIE

LA NUIT
OU LES CHEVEUX D'ÈVE

La n~ige et l:i: feuille de vigne
Dissimulaient mal ta vertu
Froid de loup que j'ai combattu
En éc.riv.a.n t ces q,uelques lignes 1

Remplis d'onc ma 60U})8', nuit pim:,
Et que je puisse refermer
Les mains. sur. la pditrine d-ure
Que je n'ai pas le goat d'aimer.
Serrées devant le fiot amer
Les rO-Stf,. les. mt1,Î4ons étroit~
Ecoutent l.e bruit de. la mn
Qu'imite-nt des lbvm: adroites.

�6So

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

681

L'AURORE EN PLUIE

Nuit rose ! vois su,-ta fournaise
Les grandes eaux comme à Saint-Cloud .•.
-Pour te bien narguer, froid de loup,

MENSONGE

Mes mains éparpillaient la braise.
La nei1;e tiédit sous tes pas

Par le blanc décembre mordue
L'eau pure et la neige fondue
Vengent l'amour que tu trompas

L'ÉTOILE EXTRA-DRY

Des haies d'étoiles t'ont meurtrie
Pour qu'infidêle à tes dépens
Tu connusses tes mains flétries

Vent marin caresse les voiles
Le port peut ferrner son vantail
Sur elle rEtoile Extra-Dry
Poursuit une Elonde océane

Mais jolies comme queue de paon
Tu vois les lumieres descendre
Sur le visagf;,_ des amants
Et la ville dort sous la cendre
Toi seule n'oublies le moment

Dame de cœur, dame de proue
Neptune passé au bleu

Ni de quel sang l'œillet coup,!

Vous guette un œil au hublot

Tache tnes doigts inoccupés.

La tour Eiffel, la grande Roue

VOIE DES ROSES
Apparaitron( demai1!
Les belles
De deux doigts de nuit maquillées

Les chemises sont sur la haie
Et les étoiles dans les vitres

Riront devant l'ancre mouillée

Au bar italien le pisan

Au matin, frais place Pigalle.

Choque les fiasques, choque les

�LA NOUVELLE' RE.VUE"' FRANÇAISE

L'AURORE EN PLUIE

Filles Adieu, Adieu Voie des Roses
Et sept de trefie qu,and se lèvent
Le soleil et le vitrier.

RITOURNELLE
L'orgue de barbarie

COURONNE

Pour le départ de Jeanne
Egrenait d'aigres sons
Àrnour citrons amers

Feu de· roses,. 1Joici.la vill&amp;

De la vergue à l'eau sombre

Que fr t'assigne•. Ses cyp.,'ès

Glissait la fille-anguille

Fredonnent les, chansotts récentes.
Apprim sans le faire expres
L'eau pure àevant l'eau rougie

Amour fuseaux légers

Sur la darse ou ma.cérent
Des zestes de soleil

Méprise ou com/Jat la pudeur.
Comme d'une main sur la bouche

Un colporteur traçait

L'orage a soufflé la bougie

De son bâüm de coudre
Deux cœurs entrelacés

L'aurore sur les colonies

Pour conjurer le sort ...

Charme les hommes de couleur
C'est à peine si l'ombre touche
Le clair visage de Sylvie-

FEU DE PAILLE

Et les mains. brâlles du pla18teu:r

Feu de paille, au bruit du tambour

Couronne, image du bonheur
Faite de roses et de pitJ,J,tres,

Pttratt le printemps des romances.
Tu voudrais donc que recommence

Si jolie au front dtt mulâl.re.

L'arc-en-ciel d'un candide amour?

�LA NOUVELLE REVUE FRA:NÇAISE

Elle passe et brale ses doigts
Au tendre incendie de Marseille,
Songeant encore au jeu étroit

Qu'u~ mauvais génie lui constille.

LE FLEUVE DE FEU

*

Eto-ile, une douce créole'

« Tout ce qui est au monde est
concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la
vie.))
SLJEAN (Ire épître, 2, 16).

Sort des eaux où vous reposiez.
Et dan:s la corbeille d'osier
Cache le cœur de Rocambole ...

« Malheureuse la terre. de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent 1 »

Sous la- paille des closeries
Le feu du ciel couve en secret,

PASCAL.

Destin que je marque a la craie

« O Dieu... qui oserait parler de
cette profonde et honteuse plaie de la
nature, de œtte concupiscence qui lie
l' il.me au corps par des liens si tendres
et si violents ? »

Sur l'ardoise des bergeries I

BOSSUET.

Caprices dénoués demain,
Quand l'aurore nous abandonne

Si tu doutes qu'une jeune fille bien, née et parfais dé:vote
puisse descendre jusqu'où tu vois GISELE DE PLAILLY,
songe a ton dme. éprise de Dieu, mais qiii toujours aima plus
ardemment ses souillures.

Qui peut dénoncer la maldonne,
Et par quelles coupables mains ?

Feu de paille, je te protege
Et la comete tombe à l'eau

I

Un soir devant Monte-Carlo :
Ainsi se compose la neige ...
PASCAL PfA

De sa fenêtre, Daniel Trasis vit que l'herbe dévorait les
allées. Aucun autre voyageut que lui dans cet hôtel de
second· ordre. Les flancs viv.ants de la montagne épandaient
l'animale odeur des châtaigneraies quand elles fleurissent.
Un troupeau pressé arracha à. la route une poussière qui

�686

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sentait le suint. Daniel entendit l'omnibus de l'hôtel, dans
un vacarme de vitres secouées, cle freins et de grelots, roulant vers la gare : &lt;c S'il revient vide, je reste; s'il ramène
des voyageurs, je rentre à Paris. » Ainsi le jeune homme
voulait se persuader que la solitude ne l'effrayait pas. Une
lou:de pluie inattendue, traversée de soleil, cingla les
feuilles, puis son crépitement cessa. Les pépiements se
firent plus aigus. Daniel Trasis n'avait jamais été si seul.
Il ferma les yeux, retrouva en lui-même la couleur, le par~m de cette. après-midi finissante à Paris : ces pluies du
Jeune éte avivent les feuilles de !'Avenue Henrî-Martin
enduisent les troncs et le macadam d'un noir luisant. Il s;
souvïnt
qu'à cette époque, l'année dernièreJ le passé de sa
A
ma1tresse, !hérèse Herlaut, le tourmentait au point que
pour le délivrer de fübsession, il fallait que Raymond
Co_urrège _l'emmenât chaque jour dans son Hispano. La
nmt, pareils à des bandits masqués, les deux amis traversaien~ en trombe les rues viaes. Sous l'Hispano, Paris désert
et fra1s se rétréà,sait. Ils volaîent à travers ce domaine restreint. Que la Concorde est proche du Point-du-Jour ! Ils
s.,.arrêtaient à des bars, mangeaient aux Halles la soupe de
l'aube-Aujourd'hui, cette Thérèse Herlarit, il la fuit jusqu'au f~n~ d'une vallée des Pyrénées - non plus jaloux,
certes, .mais, excédé, et il ne redoute tien antant que la
poursmte dune femme acharnée et vieille. Sous d1ahsurdes
prétextes, Thérèse Jaissait à Blois svn marit ses enfants ,
débarqu~it sans ~rier gare, ne sonnait pas, sachant,que po11r
eJle Dame! n'était jamais là; mais, derrière un arbre de
l'Avenue,'.le guettait. « Tu es un faible, - disait Raymond
Courrège - une bonne raclée : avec moi , ça ne traînerait
,
pas ... &gt;&gt; Daniel avait mieux aimé fuir.
«

11 faut .tenirqurnze1onrs -

quinze jours ,e ncore » se

dn..JL Rien .ne l'humiliait comme de ne pas accomplir à la
lettre -ses desseins; et il ,avait résolu de demeurer un
mois &lt;ians cette petite station morte. Mais sa force était

LE FLEUVE DE FEU

à bout. Que n~-avait-il fui Thérèse ,daru; la ville même ? Un
criminel t,raqué reste à !Paris. Il Fêva de oe divw. crevé
dans l'antiahambre de Raymond Courrège. Il y avait .-goûté
de belles ouits où, sans tain ière, .i11uou1,1able, ,ioaœessible,
anonyme, il ,était .délivré des hommes. Da-us la chambre

proche, !Ray~1ond ;aunait, l'ôSsait,son,amie, jusqu'à ,ce que
le s0mmeil confondît lew:s souilles, et .ce •ni!tait plus s@udafrn que la respiration.. calme., l'innocence nocturne d'une
cbambxe d" enfants. Etendu, Daniel regardait luire, sons la
porte, la iumière de !':escalier, lorsque rentrait nn locataire
tardif. Au-·dessns de .sa tête? nne étagère était chai;gke de
cartons 11 ,cb:rpeam, ,de vieux s011lier-s, de valises ; quelqu¾.m i:entua:it uo trousseau ,de defs, fermait une ,porte :
Fesc.alier :rede"\œnair absnu. Les hauts murs d'un jardin
étroit répercutaient Jes1roulade.s des merles à l:a.uhe. Du fond
d'11n sommeil lrienhew:.eu:x, Daniel ootendait le choc léger
d'une .bouteille de la:it :posée sur le palier et le gli5sement
sous•Ûa .p.o:rtem.1 jouro&gt;nl .et des lettres.
•&lt;c Si l'omnibus ne~eat v-i.d.e, je --i:este ... ) &gt; Le train devait
avoir du ret:ur8. Daniel, d.ésœuvré, regarda fi. son chevet la
seule ph@rog.ra:p.hrie qui ne le quittât jamais ,et qui n'était
poi:nt celle de ses parents défunts, mai-s ,de son grand oncle
Louprat de la Sesque dont -il a11ait illl.-érité et à qui il étai:t
redevable d'une indépendance modeste. A Bourideys, dans
la cbambr;e dn N,ord,Ouest, le .pè:Fe de Daniel s'était suicidé - ponr ..ne pas surviv:re à sa. femme, disaiient le-s
bonnes .l:mes. Ma.i.s d'antres rappdaient ,ijUe sa vigne ayRit
étégrêlèe cette année-là; edes:anci.errs se solll.venaient que
le grand.:.pème maternel de M . .:I'i:asis., &lt;c le Viiei.ix de la Sesque », qui habitat!: en pa.ys:m de .chtrteau de la Sesq1:1e ,au
delà dé Sauterne:s,,itr.epn .dqJlll:mnhes re.t,de lièvne-s saignants,
de bëcasses, ,de :poulets emgmi:ssés ,à · la ·millad.e, ,se pendit
an fond du cellier, entre les rasiers ifermé-s d'µn .cadenas
oii., dans les .bouteilles ténébreuses, survivaient les étés du
siècle cnmmen:çant. Daniel adolescent avait aimé s'émou-

�688

LA NOUVELLb: REVUE FRANÇAIS!!

voir, se faire peur, sangloter dans la chambre du NordOuest, devant la cheminée, à l'endroit où il savait qu'un
jour le plancher avait retenti du choc d'un corps pesant.
Plus tard, ayant lu dans son manuel de philosophie que
souvent le suicide est un penchant héréditaire, cette idée
fixe l'a vair, torturé au point que, même guéri, il n'avait
jamais pardonné à son père et nourrissait contre sa mémoire
une rancune dont toute la famille eut sa part : la branche
qui habitait Bazas, comme celle de Captieux, la tante de
Sore, les cousins de Landirats. Mais pour le grand-onde
Louprat de la Sesque, son tuteur, Daniel toujours s'était
senti une sorte de goût. Il rendait encore un culte, sur la
carte-album, à ce visage de ruse du vieux finaud haut cravaté, les pouces au gilet et qui, entre Langon et Bordeaux,
dans les premiers chemins de fer, avait lu tous les romans
de Paul de Kock. Il dut vendre après 1870 son château de
la Sesque qu'il s'était ruiné à embellir, persuadé par son
ami Jérôme David que !'Empereur et !'Impératrice y
relaieraient pendant le voyage de la Cour à Biarritz. Il finit
ses jours dans l'une des maisons qui bordent la place
assombrie de platanes du gros bourg dont dépend Bouri·deys. Il croyait en Dieu et haïssait les prêtres. En octobre
1915, un entresol secret de la rue des Remparts, à Bordeaux, reçut son dernier soupir.
Daniel vit, sur l'omnibus, une malle et un sac. Il soupira de joie : c&lt; Je partirai donc ! )) Préc~dés du domestique, les Pédebidou, maîtres de cet hôtel, se précipitèrent.
Daniel aperçut, au soleil couchant, le crâne de M. Pédebidou, les frisons de Madame, ses bras courts que la pres·sion du corset soulevait comme des élytres ; il vit encore
Made.m.oiselle Pédebidou, osseuse, pauvre de cheveux. Il
-fallait la venue d'un voyageur pour que œtte famille fût
visible autrement qu'à travers la vitre dépolie du bureau.
Une dame descendit, jeune et la toque voilée. Daniel
-Tépéta : « Je partirai demain. &gt;&gt; Il entendit des voix con-

LE FLEUVE DE FEU

fuses et soudain cet:te exclamation de la voyageuse :
- Comment ? Madame de Villeron n'est pa; ici ?
Elle insistait : une dame, avec sa petite fille ... Et comme
les Pédebidou se rendaient témoignage l'un à l'autre de ce
qu'ils n'avaient reçu aucune lettre, l'étrangère se lamenta :
-C'est incroyable ! Je n'y comprends rien ! Mon amie
m'avait donné rendez-vqus id ce soir.
Elle était surtout étonnée qu'il n'y eût pas de télégramme à son adresse. Mais Madame Pédebidou, comme si
elle en avait reçu l'avis mystérieux, promit à sa cliente
qu'elle aurait une dépêche le lendemain : (&lt; A la première
heure, bien certainement, Madame. &gt;&gt;
Les voix se perdirent dans le vestibule puis de nouveau
retentirent dans l'escalier. Une porte voisine grinça; Daniel
Trasi:s avait décroché son smoking ; il se rasa de près, descendit au deuxième coup de cloche et, traversant l vestibule, alla droit à « 1-a liste des étrangers &gt;&gt; ot'.i, jusqu'à ce
jour, il avait figuré seul. Déjà le nom de la voyageuse était
calligraphié au-dessous du sien. Il lut : Mademoiselle de
Plailly. Une jeune fille, à l'hôtel? Il comprenait pourquoi
l'absence de son amie l'avait émue; car il ne doutait point
que ce fût ttne très jeune fille. Il présumait qu'au restaurant, pour les commodités du service, leurs tables seraient
rapprochées; aussi fut-il déçu de dîner solitaire encore,
dans la salle où craquaient les bottines neuves de la grande
haridelle qui, mitrée d'une haute coiffe, servait. Elle apprit
à Daniel que la demoiselle mangeait dans sa chambre, sans
appétit : cc Elle se fait du mauvais sang, la pauvre. » Daniel
demanda une demi-bouteille de Oiquot ; il ne s'ennuyait
plus. Souvent il s'était comparé à ces rongeurs dont les
dents ne doivent pas une seconde rester inactives . .Il alla
sur la. route pour attendre la nuit moins attentif aux
bruissements, aux odeurs qui lui rappelaient d'autres soirs
&lt;le Juin dans son enfance et sous un ciel familier, qu'à ce
qui appartenait en propre à cette vallée pyrénéenne : ces
hauts pays encore touch és de soleil, ces hauteurs où tin44

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

taie11t des cloches rauq:ues d-e troupeaux et de chapelles
qu'on ne: voyait pas. Des brumes -flottaient, se défaisaient
au ras des prairies sereines. Il écouta surrou:t cé ruissellen1ent des gavés, ce bruit indéfini d1-eaux vives qui prête à
toute vallée des Pyrénées, le soir, une douceur sutnaturelle,
un repos d'éternité - comme si l'âme, selon la promesse
liturgique, y goûtait à la fois le Rafraichissement et la
Paix.
Mademoiselle de Plailly, une jeune fille ... Quel homme
ne nourrit un goût secret ? Daniel Trasis souffrait d'une
étrange soif de limpidité.~Ce débauché était humilié de se
sentir la proie du vertige devant tout être intact. Il ne l'eùt
avoué à aucun ami. Raymond Courrège lui répétait vainemeut que, depuis l!t. guerre, la dause élargit le terrain de
chasse des hommes. Daniel, parce qu'il avait eu à Vauquois le pied gauche blessé, fuyait les dancing : &lt;&lt; Tu as
tort, disait Raymond, les jeunes filles mettent plus de temps
à se décider; et souvent, après la .première entrevue, vous
quittent avec horreur. Mais élles reviennent toujours, surtout les plus dégoûtées ... &gt;l Son plaisir était de les dresser,
de les plier à ses manies. Daniel feignait de craindre de
telles intrigues, leurs conséquences; mais Raymond assurait
que les jeunes filles savent aujourd'ht1i n'être jamaisn1ères.
L'autre secouait la tête sans répondre et gardait pour lui
seul le secret de ce goût, de cette soif. Raymond s~ gaussait
de la rag.e jalouse qui portait Daniel à scruter le. passé de
chaque maîtresse (ainsi le martyrisa plusi!!urs semaines une
confidence de Thérèse Herlant touchant un jeune homme
qu'elle avait connu, jeune fille, à Cabourg et dont elle
avoua que le bain l'émouvait). Ce que les femmes aimaient
en Dâniel: qu'il eût, avec une si douce figure brune, et
tant de songe sous les paupières, des façons de brute,
venait peut-être de sa rage : cc Parce que, disait-il, elles ont
déjà servi, elles ont des traces de doi:gts. n

69I

LE FLEUVE DE FEU

Mademoiselle de Plailly ... A son propos, ce soir, sur la
route où les vaches revenant de boire l'obligeaient à se
tapir cohtre un p~rapet, Daniel évoqua _le souven~ de c_elle
qui sans doute la pr'el'nière suscita en lu1 cette s01f de lm~pidité. Le bourg du Bazadais, où _l'onc~e ~oupra_t recev~Lt
autrefois pendant les vacances, n offrait rien qm put séduire
beaucoup le c0llégien. Il comprenait mal qu'habitant toujours la campagne, son oncle souffrît que ses fenêtres donnassent directement sur la place enténébrée de platanes
énormes ; et qu'il n'y eût derriêre la maison qu'une cour
qu'assomdissaient les gétnissements de la scierie proche. Il
suffisait à l'oncle Louprat' de savoir qu'il posséd.iit beaucoup
de cc pins sur pied )l. Tel était son orgueil qu'il aimait
mieux les laisser pourrir que les couper. Et puis il craigna.it,
d·epuis la vente ùe la Sesque où l'Empereur n'était pas
venu, qu'on pût crnire qu'il av~it besoin d'argent. A l'affût, dans un bureau du rez-de-chaussée aux boiseries couleur chocolat,- il guettait les allées et venues sur la-place
des voisins, du curé surtout, faisait le compte des visites de
l'ecclésiastique aux demoiselles de la poste, - visites qui
inspiraient au bonhomme mille gaillardises. Ainsi se vengeait-il d'un mot du curé aux enfants de Marie: cc Une
bonne qui se place chez Louprat est perdue. J) Une armoire
de ce bureau contenait, outre une bottteille de fine séculaire, des estampes japonaises d'une laborieuse obscénité.
Casanova, Restif de la Bretonne, le Marquis de Sade aidaient
à ses délectations. Dans le coin des philosophes, l'oncle Louprat avait réuni les Facéties de Voltaire, le Testament du
Curé Meslier, l'Alcuran des Cordeliers, les Jésilites criminels,
l'Hisw-ire des Flagellants. Daniel Trasis ne découvrit qu'à la
mort clandestine de l'octogénaire cettè réserve cachée où le
bonhomme, dans le secret, attisait son feu. Mais durant
ces vacances de son adolescence, le jeune garçon n'avait
aucun autre plaisir que de parcourir a bicyclette les deux
lieues qui le séparaient de Bourideys où s'était tué son
père, - village si perdù que la route n'allait pas au dclà.

1:

�692

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Les gardiens Ransinangue et leur fille Marie ouvraient au
soleil d'août la maison abandonnée sans qu'elle perdît son
odeur de moisi. Quatre rangs de chêne; énormes et bas
mêlaient leurs branches; puis s'étendait un grand champ de
pauvre millade. Cet espace de terre et de ciel, ourlé de
pins sombres, était le cirque où Daniel adolescent et la
petite Marie Ransinangue prêtaient aux nuages des formes
d'animaux, de chars et de dieux.
Cette Marie Ransinangue avait passé avant l'âge son
certificat d'études. La sœur Lodoïs, directrice à l'école
libre, disait qu'elle était un sujet remarquable. ·L'enfant
faisait chnque jour seize kilomètres pour apprendre. c&lt; C'est
une tête, disait la sœur, tout y entre. » Elle vantait à
l'enfant l'enchantement du noviciat. A quinze ans, devant
cette fille, dont le sarrau se gonflait durement, Daniel
Trasis avait été pénétré de ces délices douloureuses qui,
après tant d'années où il avait connu Paris, la guerre,
toutes les débauches, ce soir l'inondaient encore au seul
nom d'une jeune fille inconnue : Mademoiselle de Plailly.
La route était libre. Les gaves ruisselaient. Les pas .de
Daniel interrompirent un rossignol : cc Marie Ransinangue, dit-il, Marie Ransinangue ... &gt;) Elle lui avait tant
plu par sa candeur que, bien qu'il ne fût déjà plus pur dès
cette époque, il s'était défendu de la corrompre. Elle était
pieuse, certes, mais rieuse et rien ne manifestait qu'elle fût
touchée par les invites de sœur Lodoïs. A treize ans, elle
aimait poursuivre Daniel dans la maison vide, se dégruser
avec la friperie du grenier, lire à haute voix sur le talus, au
bord du champ, des romans de Maryan, de Raoul de
Navery, de Zénaïde Fleuriot, où sœur Lodoïs s'était
initiée à la connaissance du monde et des passions et dont
elle jugeait que sa protégée pouvait, sans risques graves, se
divertir. Jamais avec _Daniel que le verbiage ordinaire de
deux enfants interrompu par la femme Ransinangue pour
que Marie s'occupe des poules et du cochon. Aucune

LE FLEUVE DE FEU

rêverie chez cette belle fille; parfois seulement son regard
fixait Daniel qui lui disait de ne pas « prendre des yeux
de vache )&gt;. Un jour de 15 août, revenant des vêpres dans
sa robe ridicule, elle lui dit : &lt;&lt; Ce matin, j'ai communié
pour vous. » Il pouffa ; elle le regardait, les sourcils rapprochés. Il inspectait ce corps empaqueté de baleines et de
mousseline, ce corps transpirant, et dit enfin, l'œil trouble:
cc Tu as eu chaud, Marie. » Elle sourit niaisement, rejoignit, en courant, sa mère. Dès lors, et sans qu'il y ait eu
entre eux d'autres paroles, elle l'évita. Il chercha ailleurs
son plaisir, mais sut que Marie faisait réciter leur catéchisme aux drôles de Bourideys, coiffait les mariées et les
communiantes après avoir tué leurs poux, veillait les
morts. Il oublia Marie Ransinangue et n'en ouït plus
parler jusqu'à ce soir de sa première permission, pendant
la guerre, où l'oncle Louprat l'entretint rageusement de la
folie mystique dont tout le bourg, depuis la mobilisation,
était, disait-il, possédé. Un petit berger entendait des voix.
Une métayère avait des visions, prétendait savoir que tel
disparu était vivant.
- Quant à Marie Ransinangue, crois-tu que pour
prouver son dévouement à notre famille, la garce a fait
vœu d'entrer en religion, si tu reviens sain et sauf?
Daniel avait souri, haussé les épaules. Pourtant, lors des
obsèques de M. Louprat de la Sesque ( obsèques solennelles, selon ce que le bonhomme avait toujours promis
au curé : « Vous ne m'aurez pas vivant, mais vous
m'aurez mort. ») Daniel avait, au défi.lé de l'offrande, senti
sur lui les yeux insistants de Marie. Elle le fixa sans vergogne, sachant qu'elle ne le reverrait plus, soit qu'il fût
tué ou que, s'il revenait, elle s'ensevelît vivante. Ainsi la
jeune fille disparut aux derniers jours de r918. On sut
qu'elle était entrée au Carmel de Toulouse. Quand
Daniel, démobilisé, vint à Bourideys lors du règlement des
gemmes, il connut à la rancune muette des Ransinangue
qu'il était te1m pour responsable de leur malheur. Mais,

I

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout à la joie -&lt;l'être dans la vie, de trafiq11er avec Raymond Courrège d'autos, de motocyclettes, d'ampoules
électriques, de toile d'avion, d'uniformes amérlc:iins,, de
conserves et enfin perdu de débauche, Daniel ne donna
nulle attention à cette entrée au cloître, - du moins
crut-il n'en donner aucune. Mais il arriva que sur le
divan dans l'antichambre de Raymond, au dancit'lg, dans
l'Hispano lorsqu'ils roulaient le dimanche vers un hôtel
de banlreue_; avec une cargaison de filles, le garçon avait,
le temps d'un éclair, la vision d\me petite paysanneJ prostrée. Il voyait des carreaux. rouges, 1:1ne terrine pleine
d'eau, un crucifix sur là çhaux du mur,
Ce soir, il pensait à Marie Rq.nsinangue ~ur la route
obscurcie que barra un instant une cJ1aîne vivante et chantante de drôles et de filles. Une seule fenêtre de l'hôtel
était éclairée. En traversant le vestibule, il déchiffra d'un
coup d'œil furtif ce beau nom : Mademoiselle de Plailly_,
décida de rester deux jours encore.
Le lendemain matin, devant le bureau, il la , yit . . Un
simple chapeau de paille cachait ses d1eveux; mai ils
devaient être roux, car ses, joues encore puériles paraissa.i ent
tavelées et lactées. Daniel observa le cou solide, la courte
vague de cheveux arrêtée net sur la' nuque, un peu trop
laroe
comme il les aimait. Il la voyait de profil ; elle parb '
lait vivement à Mm• Péde:bidou qui, honteuse de ses
bigoudis et de son peignoir, eutr.ebâ.illait sa porte. Jeune
fille, certes - ·mais à cette. seconde d'épanouissement où
l'amant futur mesure avec terreur le temps ·de se faire
aimer: demain le beatt fruit sera touché déjà. Daniel, dans
l'ombrè, couvait dé l'œil ce.t te proie intacte encore. Elle
tenait un télégramme ouvert, donnait des instructions
d'une voix hardie :
_ M111• de Villeron arrive ce soir ... La petite était un
peu souffrante... Vous préparerez la_· charn bre à côté
de la mienne... - Oui, celle qui c:om1mmique. -

LE FLEUVE DE FEU

Elle est moins bien exposée que l'autre ? - Cela ne fait
rien, Mme de Villeron aimera mieux celle qui communique ... N'oubliez pas le fü d'enfant ... - Non, pàs un
berceau. Il s'agit d'une petite fille de quatre ans, très gr11nde
pour son âge.
Elle sortit, Des nuées, masquées par la moutagne jusqu'à la ·dernière seconde, soudain ternirent l'.i.zur. Le soleil
s'éteignit et les papillons lourds le cherchaient dans l'herbe.
Daniel fila sur la route, emportant sa proie. 11 allait joyeux,
furieux, avec sa provende de douleur et de plaisir qu'il ne
démêlait pas encore. Le rongeur avait de quoi désormais
s'user les dents. Tout de suite ·il souffrit à cause de cc la
Villeron &gt;), comme déjà il la nommait haineusement. Qui
était cette amie tant désirée ? Il se réjouissait qu'elle füt
mère. Mais pourquoi ce rendez-vous à sept cents kilomètres de · Paris ? Que ce jour sans soleil était accablant !
La terre exténuée poussait le cri des insectes sans nombre.
Daniel, par un chemin de montagne, atteignit un village
croulant et vide, qu'il eût pu croi:re abandonné sans l'église
où il entra et où veillait la lampe. Son front, ses paupières,
ses mains reçurent la fraîcheur. La vo-ûte était peinte de
fleurs et d'oiseaux. Prisonniers depuis !a veille, les lis de
Pautel violemment saturaient cette ombre où Daniel peu à
peu reconnut l'humble défroque du culte, le brancard
pour les obsèques, l'antiphonaire sur un pupitre souilJé de
cire. Il se souvint du collège où il emponait à la chapelle
des livres profanes déguisés en livres d'heures. Les facéties
de l'oncle Louprat, d'après la Bible comique de Léo Taxil
et les chansons de Bérenger, t011chant les curés et leurs
servantes, -l'avaient détourné de la religion moins sans
doute que sa stupeur, au jour de sa première communion,
de n'avoir éprouvé rien que le vertige du jeftne. Mais en
rhétorique, il avait subi un temps la direction du plus
chétif de ses camarades, Jean Péloueyre, celui qu'on
appelait le « landousquet », dont il pressentait l'amitié
refoulée, contenue et de qui il prit le goût des vers iodé-

�LE FLEUVE DE FEU

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aurait voulu qu'elle ne le regardât plus ! Elle fit, pour
gagner la porte, un crochet de perdrix atteinte. Lui, erra
tout le jour, sans s'éloigner de l'hôtel et se répétant : &lt;c La
Villeron -sera là ce soir. Attendons de savoir qui est cette
Villeron. &gt;&gt;

finiment répétés. Evitons-nous jamais de subir l'empreinte
d'un être qui nous aime avec-quelque ardeut ? Plus fortement que ceux que nous aimâmes, ceux q)li nous ont aimés
nous marquent. Eh ce temps-là, garçon grandi trop vite,
hérissé, brutal, Daniel lut, outre tous les poères, Epictète
et l'Evangile, méprisa l'oncle Louprat, le haït même lorsqu'aux fins des déjeuners, en août, il le voya-it défaire son
col et se verser du. Gruau-Larose d'une main si agitée qu'il
en souillait la nappe. (« Voilà soixante ans qu'il boit son
frontignan de vin rouge à chaque repas! )&gt; répétait Ransinangue avec vénération.) Parfois 1~ vieux souhaitait les
confidencès de Daniel&gt; posait des questions queJ'adolescent éludait. Il l'amenait à Bordeau:t, au Grand Théâtre,
lui pinçait le bras pendant le ballet : c&lt; Regarde Lovati, la
dernière à gauche. Tiens : prends les jumelles. »
Ainsi Daniel s'attardait-il à rêver dans cette chapelle
perdue. Il oublia l'heure, revint en hâte et, sans prendre
le temps de se laver les mains, affamé, courut au restaurant.
Comme il ouvrait la porte, Mademoiselle d&lt;t Plailly tourna
brièvement la tête , Il regretta une seconde, puis ne regretta
plus d'être ainsi cramoisi, décoiffé. Raymond Courrège
souvent lui disait: ci Toi, elles t'aime,nt à l'état sauvage ... &gt;)
Il s'étonnait qu'elle ne se retournât ·pas e~ s?inquiétait,
lorsqu'il s'aperçut qu'un jeu de glaces permettait à la jeun,è
fille de le couver des yeux. Il aima ce subt erfuge et déjà il
en souffrait. Jusqu'à ce qu'elle eût fini de "manger ses
fraises, l'inconnue affecta de ne pas le voir ; mais Daniel
connaissait cette ruse ----du regard, toujours ailleurs qu'au
seul visage qui l'attire. lui la voyait mal, éta nt un peu
myope, mais il n'eût pour rien au monde abîmé d.e
lunettes son visage, ni voulu
qu'un monocle l'abêtit. Les
I
cheveux de 'la voyageuse, dans un rais de soleil brûlaient,
non pas tout à fait roux comme il avait cru : il n'aurait su
dire leur couleur _de flamme sombre. Il l'excusait, se
disant : cc EHe ne voit pas que je la vois. » Mais qu'il

I

Quand ce fut l'heure ·du train, la jeune fille traversa le
vestibule, volant vers son 'amie. Elle entr'ouvrit la porte du
bureau et adjura un Pédebidou invisible de placer dans la
chambre de M~e de Villeron deux vases qui pussent
cônterur des fleurs à longue tige. Ces signes d'une_amitié
&lt;lélicate irritèrent Daniel. li s'établit dans le vestibule pour
guetter l'ennemie inconnue. Le train devait avoir du
retard. Survint l'employé de la poste qui remit à: Mm• Pédebido.u un télégra'mme. Lorsque Daniel entendit le nom
de Mademoiselle de Plailly, sa joie Foblig€a-de se lever, de
marcher : il était sûr que l'a Villeron se récusait encore et
déjà mesurait sa puissance sur une proie soli taire. Il se
tapit.
Mademoiselle de Pl::(illy descendit seule en effet de
l'omni:bus et sa figure désolée exaspéra Daniel. Cependant
elle déchiffrait la dépêche, se lameotait : &lt;c Voilà que la
petite a unec angine maintenant ! Il y a écrit : Angine. sans
gravité. Voyage remis. Lettre suit ... ii Mm• Pédebidou la
rassurait : du momç,nt que c'était sans gravité... Son amie
serait là dans une huitaine ... La jeune fille s'arrêta au
milieu du vestibule, sans voir Daniel et murmurant : « Je
ne sais pas ce qu'il faut que je fasse. » Elle alla s'asseoir sur
un banc devant. la porte. Daniel s'approcha et, à travers la
vitre, comme sous une loupe, put observer à loisir ces
épaules, cette nuque. Comment eût-il négligé une telle
oecasion? Il s'avança donc vers la pleureuse qui leva la
tête. Le vent compliçe emporta le télégramme qu'elle
avait posé sur ses genoux. Daniel le ramassa, le lui remi.t,
osa parler : il savait par les Pédebidou qu'elle avait reçu de
mauvaises nouvelles; si elle avait besoin à'aide, il se mettait

�698

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE FLEUVE DE FEU

:à sa disposition. Elle ne s'offusqua pas, mais lui répondit
comme dans une gare la voyageuse qui s'est trompée de
train à Femployé qui offre ses services, et dans son désir
&lt;l'être secourue, comblait de renseignements sans prix ce
garçon avide : Fallait-il qu'elle revînt chez elle ? Les
voyages sont si coûteux aujourd'hui ! Son père habitait les
environs de Paris et ne consentirait pas à de nouvêlles
dépenses poùr qu'elle p(1t rej&lt;iindre son amie à Dut'J'kerque.
L'occasion .serait perdue... Fallait-il attendre seule ici, une
semaine, peut-être plus ? Et puis il y avait les frais
&lt;l'hôtel. .. C'est vrai que sou amie sren chargeait.
- Elle se charge des -frais t
- Oh! Elle esttellement plus riche que moL ..
Elle s'interrompit, les joues en feu, honteuse de s'être
livrée. Il n'nsa la regarder, sut même feindre l'indiff.érence
lorsqu'il -lui conseilla d'attendre la lettre de son amie
avant de rien décider. Elle se leva,- avec un rtibt d'excuse et
d'adieu.

petite Marie Ransinangue, gardée dans un cloître, défendue
des regards. Jalousie ? Il savait que cette passion en lui
dépassait toute Jalousie, car lorsque avec une imagination
prompte et patiente, il tentait de la posséder en pensée, de
la dénuder, il souffrait autant de cette débauche que si elle
s'y fût livrée avec. un autre.
Au re-pas du soir, elle l'acc1,1eillit d'un salut court et ne
le regarda pas une seu-le fois, mème à la dérobée. Il ne
s'inquiéta pas de cette reprise : il la laisserait courir, lui
donperait l'illusion de la liberté~ sachant que d'un bond
il pourrait l'atteindre, se servir d'elle. Non, il n'était pas
pressé et, dur-.mt ce repas,~déplora même que l'ennemie
inco.nnue ne fût ,pj!s là, cette Villeron qu'il aurait aimé
combattre à visage découvert. Que la jeune fille semblait
triste de son absence ! Elle'ne se surveillait pas__, mangeait le
coude sur la table, l'œil vague. Elle avait gardé sa jupe
ppussiéreuse et sa blouse de l'après-midi.

Daniel marcha à pa~ pressés sur la route comme si
quelqu'un l'attendait. Ainsi courait-il lorsqu'en·lui des sentiments contraires s'enchevêtraient et qu'il s'efforçait de
&lt;lémêler son désir de sa crainte, sa peine de -sa joie. Il
savait déjà· qu'il ne partirait pas, mais ignorait œ qui dominait en lui ; le regret de ne pas connaître encore cette
Villeron - l'espoir que toujours donne l'approche d'une
enfant mal défendue, déjà atteinte - la joie d''être seul à
mener cette i-ntrigue, sans témoin, loin de Raymond Courrège surtout. S'il avait été 1à, ce dur maître d'équipage,
Daniel n'aurait-il, par mauvaise honte, forcé ce doux
gibier qui ne songeait pas à. fuir ? Pour la première fois
sans doute, il suivrait sa loi intérieure. Rien ne lui était
plus évident que son désir de ravir ce corps, - rien,
sinon sa terreur qu'il ne fût pas intact. Que n'eût-il donné
ce soir pour obtenir cette -assurance qu'elle ignorait toute
caresse? Il aur.ait.voulu qu'elle eût été jusqu'à ce jour une

Après le diner, Daniel, dans le jardin crissant où, sous
les marronniers, la c,haleur du jour demeurait stagnante,
répondait à une pensée intérieure : &lt;c Pourquoi la salir ?... »
Plus tard il alluma une cigarette et ne sut pas que de la
terrasse, la jeune fille regardait luire brièvement _ses
deux mains enserrant l'allumette. A cet instant, il se répétait : &lt;c Pourquqi l..'l s~Iir ? Que vais-je imaginer ? Si
Raymond m'entendait, il se tordrait. Il dirait : Qu'est-ce
que ça veut _dire s;de ? Il n'y a que des gèstes. Un geste
en vaut un autre... Cette petite, que désiré-je en elle· ?
Après des heures de plaisir, son corps serait-il autre que ce
qu'il est, vierge ? Je chéris en elle un mirage. Qu'est-ce
que la pureté ? &gt;&gt;
Les feuilles épaisses au-dessus de lui se froissèrent ; la
campagne ruisselait d'eaux vives sous un ciel sans lune,
fourmillant et traversé d'une piste lactée, d'un gave blême
d'astres, et ce ruissell,ement indé6ni sm: la terre et dans

�700

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

les cieux donnait l'idée d'un effacement de toute tache,
d'une rénovation par l'eau.
Après minuit, l'éveilla un instant le soupir nocturne
de la pluie, et le matin elle chuchotait encc5re sur les
feuilles et sur les oiseaux éveillés. On ne voyait pas la
montagne. Ce filet de la pluie aux mailles innombrables
rabattit dans l'hôtel Daniel et Mademoiselle de Plailly.
Mais comme au restaurant, il lui demandait si elle avait
reçu de meilleures nouvelles, la jeune fille l'avertit, d'un
ton bref, que son amie arriverait à la fin de la semaine
suivante et laissa entendre qu'elle ne souhaitait pas prolonger cet entretien. Il s'inclina et cependant la bénissait
d'être en défense. Il aimait qu'elle se méfiât. De la terrasse, à travers la porte vitrée du sàlon, il vit qu'elle
écrivait une lettre interminable : sa réponse à la Villeron,
sans doute. Il souffrit de ce qu'elle couvrait tant de pages.
Pour rien au monde il n'aurait quitté la place avant
qu'elle eût achevé cette lettre et, cherchant une contenance, relut celle qu'il avait reçu le matin de Raymond
Courrège. Elle portait le timbre d'un bar des ChampsElysées et la seconde feuille était roussie par le feu d'une
cigarette. Raymond ne se plaignait pas des affaires : il
avait gagné cinq mille balles sur une Voisin achetée et
revendue en quarante-huit heures. Il ne pouvait plus se
servir de l'Hispano, en ayant bourré la carrosserie avec
des coupons de soie : un coup merveilleux qu'il avait fait !
Au moment d'obtenir son règlement transactionnel, un
type lui avait vendu le lot en vrac, à vil prix. Il espérait
ratisser la fort~ somme. C'était urgent d'ailleurs au prix où est
le champagne à El Garone et Aux Acacias. Il avait plaquéMarcelle mais levé une petite argentine de dix-huit ans
qui allait au lycée - pas grue du tout. Dès sa première
visite il lui avait fait boire de son fameux vin chaud à la
'
cannelle.
Daniel déchira le papier et cependant, à travers la

LE FLEUVE DE FEU

7or

vitre, regardait Mademoiselle de Plailly qui écrivait,
écrivait. .. De la feuille roussie par la cigarette de Raymond
et vainement déchirée, émanait une force qu'iJ subissait
bassement. Cette fille, derrière la vitre, ne lui était plus
que ce qu'elle eût été pour un ravageur comme Courrège : Ah l forcer la porte, arracher ces papiers où elle
livrait ses secrets, et puis la prendre, se la soumettre.
A I:instant où, debout, elle fermait l'enveloppe, Daniel
entra et, du seuil, il la dévisageait. Comme le temps
pluvieux assombrissait le salon, elle ne put voir l'expression atroce de ses traits, d'ailleurs à contre-jour, mais
sans doute en pressentit-elle la menace, car elle se retira
en hâte par la porte du vestibule. Daniel examina les
ouvrages au crochet sur les fauteuils de palissandre, une
tête d'isard au-dessus de la porte, puis la table où tout
à l'heure la jeune fille écrivait. Un buvard était là dont
il se saisit avidement pour le placer devant la glace. Ainsi
déchiffra-t-il quelques mots insignifiants : tendresses ...
embrasse ... pluie... et la signature : Gisèle de Plailly.
Il emporta ce petit nom, le répéta, le savoura, s'en pénétra ; il en fut comme adouci, apaisé. A la fenêtre de sa
chambre, fumant et rêvassant devant la pluie, ayant sa
part de la joie végétale, il détachait chaque syllabe de ce
nom et de ce prénom : Gisèle, Gisèle de Plailly comme s'ils eussent dû lui ouvrir il ne savait quelles
portes.
Aux Pyrénées, la pluie dure : trois jours passèrent
sans interrompre le déluge qui, ensevelissant les montagnes, rétrécissait le monde autour de l'hôtel désert. Cette
complicité de la plùie livrerait à Daniel la jeune fille
abandonnée. Non qu'il fût si fat que de croire qu'il ne
pouvait déplaire. Mais son instinct d'abord l'avertissait si
la voie était libre, s'il pouvait aller de l'avant\ Sa force
était de se voir sans indulgence, tel que le reflétait la
fem{De élue, comme si malgré lui il eût dû se conformer

�LE FLEUVE DE FEU
702

7o3

LA NOUYELLE REVUE FRANÇATS1'

à l'image que de lui se fai ait l'adversaire. Il avait suffi
d'un mot, d'un regard pour qu'il se sentît parfois vulgaire, bellâtre même. En revanche sa chair éprouvait le
moindre trouble éveillé chez une autre. Il était averti de
la plus secrète complicité d'un corps. Ainsi se sentait-il
sôr de forcer Gisèle, la bénissait 'ti'ê re défiante et, pareil
au chasseur que divertissent les ruses du gibier d'avance
vaincu, ne la pourchassait pas. Plus tard, il devait se
rappeler, comme les seules sereines de son amour, ces
heures dans I hôtel ,·ide, pressées de pluie, des pas furtifs
sur la terrasse quand il feuilletait au salon un vieux recueil
du Monde Illflstri, - surtout ce visage soudain inexpressif de la jfüne fille lorsque, au restaurant, il jetait un
brusque regard vers la glace où il savait que les yeux
aimés l'épiaient. Mais il 'tait de ceux qu'nne femme, dès
les premières paroles, blesse.
Dans un hôtel, des nouveaux venus créent entre les
anciens une complicité. Ce jour.:là, au restaurant, une
famille fit son entrée : d'abord une vieille dame réduite
dont le corset saillant barra.it le dos ; puis un immense
fils d'une maigreur d'affamé et qui agitait, sur un long
cou où la pomme d'Adam semblait une maladie, son
osseuse figure masquée de boutons; enfin le père, gallinacé majestueux, portant haut sa tête chauve et rouge
de coq &lt;l1ode dont on eùt dit que Jébordait Ju col roide
la membrane charnue et IDQmelonnée. Daniel et Gisèle
se regardèrent, sourirent. Ce fut elle qui, au salon, avant
qu'il ait rien demandé, l'a,•ertit que « la petite trainait un
peu ». Mais son amie espérait être là dans une huitaine.
Elle ajouta :
- Savez-vous quelle est la maladie de ce grand
escogriffe, d'après Madame Pédebidou ? Il a le cœur trop
petit pour son corps. Alors le sang n'arrive pas aux.
extrémités.
Il devait avoir les pieds et les mains violets de froid.

Ils riren~ encore, s'étonnèrent de se sentir camarade
'?mn:e s1 ces quelques jours où, sans une parole, ils
nava1ent cessé de penser l'un i l'autre, plus sûrement
que .de longues confidences les avaient rapprochés. Ils
adrntr rent le travail déji fait. Elle montra qu'elle avait
des lettres eu citant une phrase de Maeterlinck touchant
les âmes qu~ se connaissent sa.os l'intermédiaire des corps.
II_ osa réparur que les corps, et non les âmes, réagissent à
distance, se ~airent, s'approuvent... Elle éclata d'un rire
affre~x. - grrouette ou crécelle qu'elle arrêta net.
~mel détesta d'abord ce rire qui ne ressemblait pas à ce
vis~ge P1;:· . Il _souffrit encore, l'observant de près, parce
q~ elle. n e~rut pe_ut-êrre pas aussi jeune que sa myopie le
lut a~att fait r tee. Ardemment, il contemplait ce visage
roussi, et comme flammé - ce beau grès vivant. Mais
autour
de la bouche, des yeux ' au cou même , dé'·
·
·
ia para1ssa1ent des_ signes d'~s~re. Jeune certes, mais d'une jeun~sse déch~:iote qui 1embrasait et la blessait comme de
8.eches honz~ntales. Grossier, il lui demanda son âge.
Elle regarda, mterdite, cet homme - plus rien du joli
garçon flatteur et doux -cet homme impérieux.
Croy z-vous que je dise mon âge au premier
venu?
Le. ton eoj?ué adoucissait un peu l injure ; mais qu'importait à Damd ? Il retenait seulement cela qu'elle avait
hont de son âge. Rien, rien ne pouvait faire qu'il l'ait
connue dans sa pnme
·
·
sai.son.
Il la suivit sur la t rrasse. Les branches s'égouttaient dans les ténèbres pleines
de_ c?assements. Comme il a.llumait une cigarette elle

~~:

'

- Je reconnais à l'odeur une abduUa. Donnez-m'en
une.
Il répondit sèchement :
- J'ai horreur que les jeunes filles fument.
t ~ rire qu'il détestait grinça, s'interrompit. Il lui
en t alors, sans la regarder,, un étui d'écaille; comme

�704

•

LA NOUVELLE REVUE PRANÇAISB

elle ne répondait pas à ce geste, il leva les yeux:, ne vit
dans l'ombre aucun de ses traits mais seulement, bien
qu,elle fût debout, la masse d'un corps affaissé soudain,
les deux mains au dossier d'une chaise. La lumière venue
du salon n'éclairait que ces deux mains crispées. Sans plus
rien dire, elle s'éloigna. N'aurait-il pu suivre sa trace au
sang qu'elle perdait? Il ne doutait pas qu'il eût touché en
elle l'endroit d'une blessure.
Il se demanda, pendant la nuit, s'il pleuvait ou si c'était
le vent qui sous le couvert faisait s'égoutter les feuilles
basses. Il savait qu'il allait souffrir, que plus il avancerait
dans la connaissance du cœur, du corps désirés, s'en
épaissirait le mystère, - surtout s' il était aimé : « Elle
se déformera, elle se recomposera pour me séduire ... »
Il haïssait d'a\·ance les fausses images, les épreuves retouchées. Pourtant il n'avait jamais rien exigé de la vie
que cette recherche épuisante dans les ténèbres d'autrui.
11 n'avait osé confier qu'à Raymond Courr~ge que
l'hiver de 1916 où iJ grelottait sous une tente, dans des
landes inondées - et même l'année 1917 où il traversa
l'enfer de Vauquois, laissait en lui un souvenir dominant :
celui de Thérèse qu'il connut alors. La guerre, ,,était
pour lui Thérèse Herlant.
Le lendemain, pendant le déjeuner, il ne vit pas Mademoiselle de Plailly, séparé d'elle par des pèlerins de
Lourdes. Il maudit cette tablée de voyageurs fervents et
noirs, les accusa de ne s'être pas déshabillés depuis deux
jours. Il mit les bouchées doubles, s'assit au fond du jardin
sur un banc humide encore : il ferait beau, ce nuage immobile, là-bas, était un carré de neige.
- J'ai vingt-six ans. Que voulez-vous savoir encore ?
Interrogez.
ll tressaillit, se leva. Elle était venue à pas de louve.
Ses dents luisaient. es bras étaient nus, abimés d'anciens
coups de soleil - un peu trop forts. A travers la robe

LE FLEU\'E DE FEU

de piqu~, il croyait entendre vivre ce corps, comme à
travers les feuilles on entend l'eau vive sourdre. Son visaae
éclatait d'une jeunesse telle que Daniel n'en put soute;r
plus d'une seconde l'aspect. Il avait souvent regardé en
face le soleil et la mort - mais jamais un ,·isage bienaimé. Les yeux de l'amour sont fuyants. Ceux qui regardent en face n'aim nt pas. Les beaux bras se relevèrent
pour qu'elle pût rattacher sur la nuque une mèche,
comme si elle éteignait une flamme courte, - ses deux
bras se rele,,èrent, et le garçon, à cause de ce qu'il vit,
ferma les yeu.,:. Elle disait :
- Il y a une sortie sur la campagne. Voulez-vous que
nous fassions quelques pas ensemble ? Nous ne rencontrerons personne.
Il souffrirait plus tard qu'elle ait proposé cette promenade furtive. Mais rien ne lui était, à cette heure, que de
marcher près d'elle sur une route. Bien qu'elle ne dît rien
que d'innocent, pourquoi lui trouvait-il l'aspect d'une
prévenue qui brouille les pistes, veut donner le change ?
Il l'écoutait mal d'ailleurs, moins sensible à une parole
qu'à cette main qui, par mégarde, touchait la sienne, qu'à
cette épaule qu'il s'accoutumait à regarder de tout près,
qu'à ce nuage d'odeur autour de ce corps. Cependant elle
disait que chez elle ce n'était pas la même lumière qu'ici.
Bien qu'elle habitât à trente kilomètres de Paris J on ne
pouvait imaginer un pays aussi perdu : une heure de
voiture ;usqu'à la gare, sur des routes défoncées, dès l'autonrne, par les charrois de betteraves... Les gars des
Pyrénées chantent à tue-tête. N'avaient-ils pas empêch~
Daniel de dormir, hier soir ? Mais chez les Plailly, les
garçons abrutis par l'eau-de-vie ne chantent pas. C'est
un village sans curé et le dimanche, les femmes ne s'y
habillent pas, faute de grand'messe. Gisèle n'aimait guère
quitter le jardin, parce qu'elle avait peur des corps
d'hommes au revers des fossés, terrassés près d'un litre
vide. Son père racontait qu'un soir d'hiver, il avait tré4,

�706

LA NOUVELLE REVUE FRA."IÇAISB

bucbé sur la route conrre un cbarretier ivre-mort dont les
rats avaient commencé de ronger la figure. Daniel profita de ce que la bavar&lt;le reprenait haleine pour lui demander si l'hiver elle habitait Paris. Il demandait cela
distraitement, se disant: « Il faudra que je me souvi~nne
de la couleur de sa chair à l'eadroit du coude. » Sa gorge
dev.ait être un peu lourde déjà•.. Cependant Gisèle s'exclamait : Ah ! on voyait bien qu'il ne connaissait pas
M. de Plailly l « Un veuf, n'est-ce pas, prend souvent les
manies d'un vieux garçon. » Economiser .était son idée
fixe. A la campagne, séparé du monde, il n'était pas forcé
de faire figur~. Depuis la guerre, il avait suppri_mé _l'a~~jardinier, binait, sarclait lui-même : « Il a. tout a fan 1air
d'un paysan maintenant ... &gt;&gt; On ne pouvait garder aucune
bonne parce qu'il exigeait qn' elle soignât_ le :ocho~ •
Longtemps la jeune fille accumula _les gnefs. d un air
faussement léger, comme par plaisantene, et parfois en effet
résonnait la crécelle de son rire. Daniel aurait haï chez
toute autre ces commérages, cette facilité à se livrer. Mais
en dépit d'un ton de badinage, si âpre était ;e réq:3-isi~oire
de Gisèle contre son père que le garçon s effarait dune
telle aigreur, de cette rancune démesurée. Comme ils
longeaient une prairie, elle dit :
- Si nous souffiîons un peu ?
Côte à côte ils s'·é tendirent. Us étaient à la hauteur de
l'herbe · leurs cheveux remuaient dans le sillage des granùnées. Il~ écoutaient le vent qui n'est pas le bruit de,s feuilles
froissées mais une voix mouillée et tiède contre l'oreille. A
intervalles irréguliers, -sonnait un seul grillon. Les nn~ges
modelaient la montagne, y creusaient des tranchées noires:
La lumière gli:ssai.t sur des pentes de jade qui soudain aussi
s'assombrissaient. Ils se demandaient l'un à l'autre si cette
tache était une forêt parmi les prairies, ou l'ombre des
nues ou un r.o.c noir. Il ne la regardait pas, mais se brû- 1ait •feu de ce corps épandu. Elle.parlait, parlait. Plus tard
il serait assez tôt pour se rappeler telle parole sur le

:u

LE FLEUVE DE FEU

mariage, sur les jeunes gens, pour s'y écorcher. Oserait-il
un gest-e ? Il avait peur et envie qu'elle ne se défendît pas.
Enfin, s'étant soulevé d'abord sur les coudes, il baissa son
visage vers le sien, comme pour s'abreuver. Mais elle élargit brusquement la place entre leurs corps gisants et tira
chastement jusqu'à ses chevilles sa robe. Daniel connaissait
bien cette joie d'être dé.çu. Il murmura:
Et quelle sombre soif de la li rn pi-ditè ...

-

Que dites-vous ?
Rien ... un vèrs ...

Le ciel se ternit. Une brume couvrit les-Crêtes et Daniel
imaginait des transfigurations sur ces sommets ensevelis.
Ils revinrent. La jeune fille se taisait et il redoutait plus ce
silence qu'aucune parole. Elle traînait les pieds dans la
poussière. Il se souvint de la forme prostrée qu'il avait vue
la veille au soir. Etait-elle lasse ? Hostile peut-être à cause
de cette caresse tentée ? Non; non : ce n,était pas cela.
L'ombre étendue sur Gisèle de Plailly venait d'un ciel
inconnu. Devant une croix de mission, tandis qu'elle se
signait, tout son corps épanoui se contracta soudain, se
reforma. Et Daniel, si peu religieux, aima cette rétraction,
respira cette fille dévote, ce jasmin d'Espagne, puis ne put
supporter son silence, l'interrogea au hasard :
- Vous ne quittez jamais votre village?
- Oh ! je vais à Paris quelquefois ...
- Seule?
Bien qu'il ait jeté ce dernier mot sur le même ton impérieux que lorsque la veille il lui avait demandé son âge,
elle ne parut point froissée, mais anxieuse. Elle parla vite,
un peu b.aletante :
1 on ... Oui ... Enfin souvent seule ... Qui m'accompagnerait? J'ai p.e.rdu ma mère, je ne l'ai pas connue ... Depuis
la guerre, nom n'avons même plus de· cheval, croyez-vous ?
Il faut pour aller à la gare prendre la patache à six heures

�708

LA NOUVELLE REVUE FRAlfÇAISE

du matin ... Et la bonne a assez à faire avec le poulailler,
les lessives .. . Je suis obligée de prendre pour le retour te
dernier train du soir, le seul qui corresponde avec la
patache. Gest long ces journées dans Paris. On ne sait
où se poser; il n'y a que les grands magasins ...
Elle s'interrompit, comme si elle eût compiis que ce
n'était pas cela qu'il aurait fallu dire. Ah ! Dieu ! Dieu !
Elle errait donc des jours entiers dans cette jungle. C'était
un hasard qu'il ne l'eût pas un jour flairée, levée ... Comme
ils approchaient de l'hôtel, la jeune füle lui dit qu' il valait
mieux ne pas entrer ensemble, à cause des Pédebidou. Il
protesta qu'il était tout naturel qu'ils aient lié connaissance
et que personne n'y pouvait rien trouver à dire. Mais elle
secouait la tête et, butée, le suppliait de passer par le fond
du jardin. Il résistait :
- Les Pédebidoq penseront ce qu'ils voudront.
- Oui ! Et quand mon amie sera ici, ils lui raconteront de:; histoires.
- Quelles histoires ? Elle verra bien que je vous connais, votre amie ...
La jeune fille balbutia :
- Vous serez encore là ?
Sans doute, eût-elle voulu reprendre cette parole. Mais
sous le regard haineux du garçon, elle perdit contenance, et
elle demeurait immobile avec une humilité, une soumission douce. Qu'il souffrait ! Il lui sembla que plus jamais_
il n'oserait plonger dans ce cœur donnant, dans c:ette eau
traîtresse. Raymond Courrège, lui, aurait meurtri ces bras
abandonnés, saisi à deux mains cette tête, ployé la fille
tout entière cœnme une branche, jusqu'à la rompre. Il la
quitta sans un mot, chercha l'entrée secrète du jardin et,
comme il se retournait, la vit debout à la m~me place.
Seul maintenant sur l'allée herbeuse, il s'effrayaitdda boue
remuée en lui et dont il salissait la jeune fille. Mm• de Villeron ... Il la, voyait cette inconnue, se la représentait avec
minutie : ramassée, noiraude, l'œil dur et jauni de bile, il

LE FLEUVE DE FEU

connaissait jusqu'à sa toilette, comptait les boutons du
« tailleur ». Une confidence échappée à Gisèle, cette aprèsmidi, lui revenait soudain : A l'Abbaye-aux-Bois~ quand
Lucile était une grande, elle avait ch0isi Gisèle pour sa
petite fille : cc Vous savez l'usage des couvents ? Chaque
grande est une petite maman ... l&gt;

A table, elle quêta le rega.r:d de Daniel sans vergogne.
Qu'elle était imprudente l Qu'elle calculait peu ! Lui,
buvait sec, pou r mieux sentir sa passion; alms une subite
idée le frappa : si Gisèle était une vraie jeune fille, pourquoi ses gestes ni ses propos ne tendaient-ils au mariage ?
Elle ne lui avait pùsé a~cune insidieuse question sur sa
famille, sur son métier, sur ses revenus, comme elles font
presque toutes quand elles jettent le filet. cc Voyons, voyons,
voyons, 1&gt; marmonnait-il, cherchant dans le long bavardage
de la journée ce qu'elle avait pu dire touchant le mariage.
Il se rappela que, lorsqu'au tournant de la route il lui avait
demandé pourquoi sa chère amie Villeron ne s'était pas
inquiétée de son avenir, pareil à un chirurgien qui découvre
sous ses doigts qu'au delà de ce qu'il avait cru, le cancer se
rai;nifie, il l'avajt vu blémir. Mademoiselle de Plailly, verbeuse, s'était alors ietée dans une autre diatribe : à l'entendre, son père ne voulait faire aucune concession. Même
avant la guerre, il ne se füt jamais résolu à doter sa fille. 11
avait sur ce sujet des idées d'ancien régime, disait-elle, et lui
citait l'exemple des jeunes filles nobles d'autrefois ; il ne lui
faisait grâce d'aucun divorce connu de lui ni de leurs pires
motifs. Elle était cc ferrée à glace » ( ce fut son expression)
sur les plus scabreux cas de cassation reçus en cour de
Rome.
Daniel tournait maintenant dans les allées noires, se
cognait aux bancs, frottait l'une contre l'autre les paumes
de ses mains.
Après le dîner, à cause de la brume presque froide,
M;idemoiselle de Plailly s'établit au salon avec un livre.

�710

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LE FLEUVE DE FEU

L'entré~ de Daniel ne lui fit pas lever la tête. II s'assit
assez loin d'elle dont soudain le rire éclata et elle lui
montrait, collé contre la vitre d'une porte-fenêtre,. le nez
aplati et blanc du jeune homme masqué de boutons. La
face exsangue alors s'effaça de la vitre et ils entendirent errer
l'escogriffe sur la véranda, sentinelle mélancolique.
- Il y en a qui ont cette figure, et d'autres ...
Et elle regardait hardiment Daniel qui répondit :
- Les jeunes filles répètent souvent q'tlun homme rt'a
pas besoin d'être beau.
Elle éclata encore de son rire, et du ton le plus vul-

Il ferma les y€ux, vit le métro comme un égout humain
qui la roulait. Il se rapprocha, les _dents serrées. EHe se
leva, passa sur la terrasse où le garçon an cœur trop petit
n'était plus. Comme un mufle mouillé et tiède, ils sentirent sur leurs joues et sur leurs yeux le jardin noir. Une
ampoule s'alluma au-dessus d'eux. Eblouis, ils ne virent
pas d'abord Mme Pédebidoù en camisole, le front a-rmé de
deux bigoudis. Mais ils l'entendirent, mielleuse :
- Pardon,_ M'sieur et Dame : j_e venais vo1r si on
pouvait fermer,

gaire :
- Oui, toujours assez beau pourvu qu'il épouse.
Daniel, comme s'il redoutait la réponse, insinua que
sans doute elle. ne l'entendait pas ainsi e_t qu'il devait falloir
être beau pour lui plaire. Ce fut alors que cette parole
étrange échappa à Gisèle de Plailly :
- Oh! Moi! Tous les visages me blessent.
- Ceux qui sont laids ?
- Moins que les autres.
Elle parlait avec une hardiesse d.ésolé:e, une sorte de bravade triste ; et Daniel n'osait soutenir son regard. li .
essaya, par lâcheté, de tourner en plaisanterie cet a::,eu : ce
qu'elle avait dû souvent être amoureuse! Un sourire, un
haussement d'épaul es signifièrent: bien plus souven.t que
vous ne sauriez croire. Alors le garçon, d'un ton fauss~
ment doux :
- Il y en a. tout cle même que vous avez dû préférer à

Avant que vint le sommeil, pendant des heures, il s'efforça de se rappeler toutes les jeunes filles qu'il avait connues pour tes comparer à Gisèle. Sauf Marie Ransinangue,
mystérieusement perdue à cause de lui dans des ténèbres
qu'il ne pouvait imaginer, il n'avait eu d'intimité avec
aucune. Il les revoyait toutes: celles qu'il fit danser, le seul
hiver où il alla au bal ; et d'autres, rencontrées pendant la
guerre au hasard des cantonnements et des ambuJances. ;
elles avaient ce trait commun de se garder, mais sans qu'il
pût démêler si elles étaient chastes ou seulement soucieuses de ne se pas déprécier. La· plupart sans doute con.fondaient-elles le goût de la pureté avec l'instinct de
conservation. L'énigme des jeunes filles,_ songeait Daniel,
naît de cette confusion de leur intérêt avec la plus stricte
vertu. Elles-mêmes ne sauraiem dite si leur cor ps leur est
un capital qu'il importe de réserver, ou si d 'abord elles
révèrent en leur chair intacte un mystère ... cc Gisèle de
Plailly ne me paraît différente q_ue parce qu'elle ne pense
plus au mariage. Oui, c'est c.ela ... Aussi chaste qu'aucune
autre, mais moins circonspecte, et ne ménageant plus rien.
Oui, mais ... »
Il se leva, alla pieds nus à la fenêtre qu'il ouv(it, et il
but à la nuit brumeuse et saturée comme une gorgée
d'eau. &lt;&lt; Même .ttec un père pareil à ce Plailly, quelle jeune
fille renonce au rna;iage ? A moi" par exemple, que n'es-

tous les autres ...
- Rassurez-vous : je les aime tous.
Et comme il se taisait, elle ajouta:
_ N'êtes-vous pas comme moi? En tramway, en train,
en métro, il suffit d'une paupière, d'une bouche, d'une
rriain posée sur des genoux, d'une main nue, pour que la
vie misérable me paraisse moins misérable~.. Vous ne
trouvez pas ? Non ?

�7 [2

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

saie-t-elle de jeter l'hameçon ? Je lui plais... Est-elle sans
coquetterie, sans ruse? dégoûtée par d'autres expériences ?
A-t-elle flairé, avec cet instinct qu'elles ont, que je ne suis
pas de l'espèce des mnris? Elle ne ressemble à aucune
autre peut-être parce qu'elle est une jeune füle sans mère.
Elle a dit, elle a osé dire : tous les visages me blessent ... ,&gt;
Il souffrait et jouissait de cette parole insensée, imagina
ce qu'il pourrait faire avec Gisèle, voulut mener sa pensée
au gré de son désir, mais le .sommeil le prit tout d'un coup.
Un dormeur, derrière la cloison, avec des mots incohérents, le réveilla. Peu à peu l'hôtel se peuplait. Daniel
avait vu, la veille, de jeunes silhouettes blanches entre les
grillages du tennis. Il aurait dû apporter sa raquette ...
Pourquoi ne ferait-il pas quelques ascensions ? Les vraies
montagnes étaient trop loin. D'ailleurs il ne pratiquait le
sport qu'aux jours ou peu de passion l'occupait. Alors il y
détendait un corps joyeux et vacant. Mais toujours, quand
le feu intérieur le consumait, iJ en préférait la brûlure à
tout divertissement et n'aimait que la marche qui ne
détourne pas la pensée, qui l'aide au contraire à se concentrer. Ainsi différait-il de Courrège, dans ses crises
s'éreintant sur le ring ou à la rame, en candt. Pour Daniel,
le plaisir d'être le plus leste et le plus fort, en ces instants
ne comptait guère. La jeune foule animale l'assommait à
qui rien ne plaît mieux que se dépenser, exceller. Pourtant
il avait connu, dans les bars, quelques jeunes gens de
lettres qui affectaient de préférer à tout la boxe ou le
rugby qu'ils célébraient en prose et en vers. Mais chez
l'un, ce n'était que religion secrète, exaltée, douloureuse,
du corps humain, - chez l'autre, consumé de débauche,
recherche inquiète d'une discipline, d'un ascétisme ... Peuton aimer son corps dans chaque muscle et le sevrer
de sa joie? Alors Daniel pensa à l'autre excès, imagina
ceue petite pa.Ysanne, Ma.rie Ransinangue, exténuée de
jeûne, amaigrie, les genoux blessés contre des carreaux ...
Et Gisèle ? Il faudrait qu'il pensât à lui demander si elle

LE FLEUVE DE FEU

7r3

jouait au tennis : on trouverait bien deux raquettes. Le jeu
allume les jeunes corps comme des torches ... et il l'imagina brûlante sur le court, se Leva, emplit d'eau son verre à
dents, avala un comprimé d'aspirine, attendit Je ·sommeil.
Le lendemain, la place de Mademoiselle de Plailly, au
restaurant, demeura vide. Daniel sut par la grande hari~elle de service ~ue la jeune fille était à Lourdes pour la
Journée. Il se réjouit de ce répit comme d'une halte dans
une descente indéfinie. Il n'était plus i"inpatient de toucher
le fond. C'était assez d'en respirer le relent. Désormais,
comme le coup de grâce, il attendait de voir la Villeron.
Le seul aspect de cette femme l'éclairerait mieux qu'aucune
enquête. Après cette épreuve, tout serait consommé.
Alors il ne négligerait plus de cueillir ce fruit véreux
~~sèle ! Il ne quitterait l hôtel qu'il ne l'ait mordu pui;
reieté. Après la matinée brumeuse, un jour de feu l'étourdissait, l'accablait dans l'herbe drue et juteuse entre la
route de Saint-Savin et le gave. Cette intrigue dénouée, il
s'efforçait d'imaginer son retour à Paris, les affaires et les
amours que lui proposerait·Courrège. Mais ce rongeur ne
se pouvait détacher de la passion où il usait ses dents. Il
n'avait jamais su interrompre une histoire. De même
qu'enfant, il dévorait les livres, en secret rallumait sa
bougie, Ja p.uit, ne s'accordait de repos qu'il n'eût épuisé
le dernier chapitre, aujourd'hui il humait tout amour
jusqu'à la lie. Daniel appliquait en amour la règle cartésienne d'être le plus ferme et le plus résolu en ses actions
qu'il pouvait. Jamais il ne revenait sur ses pas.
Le jour où, par un colloque des Pédebidôu, il apprit que
Mme de Villeron arriverait le lendemain, Daniel alla vers le
gave. Comme un cœur malade, l'appel aux vêpres .battait
dans ce dimanche accablant. Les traînées jaunes des renoncules décelaient de seaètes eaux à travers les prairies crépitantes. Sur l'herbe, au bord du gave, le jeune homme vit
des taches rouges, bleues et blanches qui étaient le linge,

�714

LA NOUVELLE REVUE FlANÇAISE

les habits des garçons dont il entendait, derrière les aulnes,
les cris et les ébrouements. 11 se coucha à l'ombre étroite
d'une haie. Parfois, à travers les branches, étincelait de
soleil et d'eau un corps fuyant. Il semblait que la torpeur
d'un jour torride eùt éveillé les Œgipaos endormis et que
le grand Pan gonflât soudain sa poitrine feuillue. Daniel,
comme dans le désert un assoiffé suce un caillou, répétait:
Gisèle ... Gisèle ...
Pour rentrer à l'hôtel, il gagna un chemin creux, et
soudain il la vit. Elle venait du gave. La verdure avait
souillé de sève sa robe de piqué, elle tenait son chapeau à
la main. Il pensa d'abord à ceci qu'elle venait du gave
plein d'éclaboussures et de cris. Elle lui dit précipitamment,
comme pour se défendre :
- Je vous cherchais ... Elle arrive demain ...
Il répondit sans la regarder :
- Que voulez-vous que ça me fasse ?
II marchait si vite qu'elle était obligée de courir pour le
suivre. Elle lui demanda:
- Vous restez encore ?
- Si ça me plaît.
Perdant le souffie, elle lui dit :
- Je voudrais ... Je voudrais que vous ne vous occupiez
plus de moi. Maintenant, ce n'est plus la peine ... Laissezm01 ...
Il ne répondit pas. Elle avait renoncé à le suivre, sans
doute pour éviter qu'ils entrassent ensemble à l'hôtel. Il se
retourna et la vit immobile au milieu de la route sans
ombre, - la même épave, la même qu'avait roulée l'égout
vivant des Boulevards; corps noyé dans la cohue du
Printemps; petite vague battant les comptoirs des Galeries
Lzfayette; voyageuse errante à l'heure du train sous le hall
fumant de la Gare du Nord 1 •

(A suivre).
1.

Copyright by Librairie Gallimatd,

FRANÇOIS MAURIAC
19-22.

REFLEXIONS SUR
LA LI~T°ERATURE
LES TROIS CRITIQUES
11 y a bien longtemps qu'une question toute littéraire n'avait
fait autant de bruit que l'affaire des manuels ( et de Manuel)
soulevée par M. Vandérem. Notre confrère est devenu une
manière de vicomte de Foucault, q11i n'a d'ailleurs pas cette
fois, les mains auvergnates.
'
On_a trouvé étonnant que cette petite somme de remarques
peu discutables et dont on a généralement reconnu le bien fondé
n'aient été produites à la lumière qu'à un moment si tardif. Mais.
l'étonnement ne doit être en généra] qu'un commencement, qui
~ous _mène à cet, état où l'on ne s'étonne plus, parce gu'on
s explique et que l on comprend. Ces articles nous fourniront
une bonne occasion de pénétrer dans la vie intérieure de la
c_ritiq~e française et de voir comment les jugements étroits
s1~nales par M. Vandérem, et Ja polémique de M. Vandérem
lm-même, ont été déposés le long d'un courant ancien et
naturel.

*
On sait que Brunetière, étant parti pour l'exécution d'un
grand ouvrage en quatre volumes sur !'Evolution des genres, s'est
arrêté net après le premier, qui porte sur l'évolution de la
critique. Brunetière jugea-t-il que la critique présentait le
tableau le plus démonstratif de cette fameuse évolution ? En
tout cas, et sans méconnaitre l'importance d'une question
générale engagée à faux, mais qui portait bien sur un problème
réel et central et qui devra être reprise un jour, sans méjuger

�7I 6

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

non plus les morceaux solides du livre, on le voit, pour sa pl~s
grande partie, crouler de deux côtés. Tout d'abord des_ 101s
d'évolution de la critique, f évolution d'un genre, sont tirées
par Bruneti'ère de considérations qui portent unique~ent sur la
critique française. Or presque toutes les autres. littératures
modernes ont comporté leur critique, et il suffit de lire la.grande
History of criticism de M. Saintsbury pour voir à que_l point le
genre, si genre il y a, a évolué diversement dan_s _les divers ~ays:
En second lieu, dans l'espace même de cette crit~que française a
laquelle Brunetière restreint son étude,. ~n est frap?é d'une
lacune ou d'un parti-pris analogues : la cntique français~, pour
lui, est si.irtout une suite de professeurs en acte ou en pmssance,
qui va de La Harpe à Brunetière lu~-même, et où par exemple
Villemain est investi d'une grande importance. Prenez cela en
gros . Madame de Staël, à laquelle Brunetière fait avec raison
une place considérable, n'a évidemment rien d'un professeu~,
et Sainte-Beuve ne le fut qu'accidentellement. Au surplus il
est tout naturel que l'enseignement soit_ le second e; _même le
premier métier d'un critique profess~o~nel. J~ n a1 aucune
raison de dénigrer la critique universnaue. Mais, coru.11:e_ tout
ce qui existe, elle a ses limites. Elle n'est pas la seul~ _cnt1que:
Elle est bornée de deux côtés. ~l y a deux autres cnnques qm
commencent sinon là où elle finit, t-0ut• au moins là où elle
faiblit où elle devient gauche et dépaysée, et qui au surplus
sont 5~ 6 aî nées. J'appellerais l'une la critique parlée et l'a~tre la
critique d'artiste. En se bornant à la critique franç~1se d~
xixe siècle on écrirait sur chacune d'elles un livre aussi considérable et' aussi intéressant que celui que B~netière a con~acré
à un seul des trois secteurs, qui lui paraît la critique ~,~t1èr~.
Prenons un peu d'esprit géographique. La gé~graphrc, dit
Voltaire, permet d'opposer l'univers_ à la rue_ Samt-Jacques e~
de ne pas croire que les orgues de Samt-Séverm donnent le to
au reste du monde . Ils ne le donnent pas mê~1e au r_este de
Paris . M. Vandérem a €crit autrefois, pour expnmer pittoresquement le rythme binaire de l'intelligence parisienne, so,n
roman des Deux Rives. Admettons qu'avec la Cité et les autr~s
iles cela en fasse trois, et tâchons de voir notre pay sage entique de c~ point de vue des trois rives.

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

71 7

J'entends par critique p.:irlé'e ce qu'on pourrait appeler aussi
la. critique spontanée, la critique faite par le public lui-même.
C'est évidemment l'aînée des trois critiques. Du jour où un
poète a chanté devant des hommes, les hommes ont manifesté
leur opinion sur lui. Plus ils ont appris à sentir et à ex-primer
leurs sentiments, ptus cette critique parlée s'est perfectionnée.
Elle s'est développée en fonction de la vie de société, et comme
la vie de société et de .conversa tien n'a nulle part étê plus brillante et plus fine que dans la France des xvne, xvm• et
x1x• s.iècle, il est naturel que la critique spontanée y ait pat'riculièremeat brillé. _cc La vraie critique de Paris, écrivait SainteBr:mve dans un M ses tout premiers Lundis, se fait en causant ;
c'est en allant au scrutin de toutes les opinions, et en dépouillant ce scrutin avec intelligence, que le critique composerait
son résultat le plus complet el: le plus juste. » Il "S'agit, bien
entendu, des conversations du public éclairé. Mais cette critique
verbale n'a guère pour nous qu'une existence théorique. Elfe
ne commence à vivre littérairement que, lorsque certains
détours Jui permettent de passer dans l'écriture sans y perdre sa
sincérité et sa fraîcheur. Ces détours sont heureusement nom-breux .
D'abor&lt;l ces conversations laissent des traces. On en a noté
de brillantes, comme l'éblouissant feu d'artifice criti_que tiré par
Rivarol devant Chênedollé. ll y ,a, dans les mémoires, les correspondances, les journaux, les nouvelles de la littérature
française, une sorte de Journal des Goncourt presque ininterrompu, qui dure depuis trois siècles. Et puis la critique spontanée 11e consiste pas seulement dans les conversations~ dans la
parole auditive, mais dans ces succédanés de la parole que sont les
lettres., les notes persormelles. Les lettres de madame de Sévigné
ou de Doudan, les pensées de Joubert, le joumal d'Amiel, toutes
les fois qu'ils s'expriment sur des matières littéraires, on peut dire
qu'ils font de la critique parlée, parlée ici à madame de Grignan
et là au trou d''où naissent les roseaux qui racontent les oreilles
de M1das. Enfin il existe des critiques, de vrais critiques, qui
peuvent être tentés par ce tôle en apparence ;mbalterue ;

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

exprimer moins son propre sentiment que le sentiment du
public, ou plutôt éprouver son sentiment comme un accord
.avec celui du public. « Le critique, dit encore Sainte-Beuve, en
des termes qu'il ne faudrait tout de même pas trop prendre à
la lettre, n'est que le secrét.aire du public, mais un secrétaire
qui n'attend pas qu'on lui dicte, et qui devine, qui démêle et
rédige chaque matin la pensée de tout le monde.
Il y aun moment où triomphe cette critique spont.anée~ cette
critique parlée. C'est lorsqu'il s'agit des arts mêmes de la p~~ole,
:à savoir l'éloquence et surtout le théâ:tre. Certes la cnt1que
_ dramatique professionnel1e, depuis Geoffroy . jusqu'à _Jules
Lemaltre, a connu au xrx.e siècle une belle carrière. Mais on
sait que, même lorsqu'elle était rédigée par Gautier, Lemaître
ou Brunetière, elle n'exerçait presque pas d'influence sur le
public, et que la feuille de location restait à peu près indépendante des « mouvements divers » du feuilleton. Une seule
exception, et qui confirmait bien la règ1~ _: Sarcer U~e ~ritique
parlée, j'allais dire gesticulée; et une cnt1que qm. réahsa1t ex~ctement la définition de Sainte-Beuve, un secrétanat du public,
qui démêlait et rédigeait chaque dimanche non la pensée de
tout le monde individuellement, mais la pensée de tout le
monde groupé en tranches de quinze cents personnes, pendant
trois heures, sous un lustre.
Cette critique spontanée, c'est pour elle qu'écrivent. en
général les auteurs. Son assentiment ne fait nullement lagloll'e,
mais il fait le succès. Tandis que les deux autres, celle de~
artistes et celle des professionnels, sont rédigées par des gensqm
écrivent, celle-ci est rédigée par des gens qui causent, qui lisent,
qui vont au théâtre, et qui ne se s_erve~t de réc~iture , qu'accidentellement, pour fixer la mémoire d un entretien, d une lecture, d'un spectacle. « li y a, dit Voltaire, beaucoup de gens de
lettres qui ne sont point auteurs, et ce sont probablement _les
plus heureux. lis sont à l'abri du dégoût que la yro_fess10~
d'auteur entraîne quelquefois, des querelles que la nv~1t~ f~t
naître des animosités de parti et des faux jugements ; ils JOUIS·
sent ;lus de la société ; ils sont juges, et les autres sont jug~s. 11
Et il est vrai que, dès qu'un critique écrit, il cesse un peu d être
critique pour devenir auteur. Un pur critique n'écrirait pas. Audessus de Sainte-Beuve il y a M. Teste. Mais M. Teste, n0n
J)

REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

seulement il n'écrit pas ; pas davantage il ne lit. La critique
idéale c'est la chemise de l'homme heureux, - et l'homme
heureux n'a pas de chemise .
Dans la critique parlée, l'opération la plus accidentelle et la
plus secondaire c'est l'écriture. Mais parler est encore secondaire si on le compare à cette condition primordiale qui s'appelle lire. L'assiette de la littérature est établie, presque autant
que sur des auteurs, sur de bons et probes et patients lecteur~.
Cette année, Jérôme Tharaud le disait excellemment, en commémorant en tête d'un Cahier Vert un de nos camarades qui
n'avait presque rien écrit, mais qui appartenait à cette élite des
vrais lecteurs, Henri Genet. Or un des grands dangers de la
critique parlée, c'est qu'elle arrive vite à tromper, et à tromper
faute de lecture. D'abord on ne lit pas les anciens. Aujourd'hu
un salon où l'on se plairait à parler des classiques serait réputé
bas-bleu et pédant. La critique parlée s'applique aux livres du
jour. Mais ces livres du jour eux-mêmes, il arrive qu'on n'a pas
le temps de les lire. On ne se dispense pas pour cela d'en
parler : c'est en en parlant avec ceux qui les ont lus qu'on trouvera moyen d'en parler sans les avoir lus. Les choses ont-elles
beaucoup changé depuis le temps de Sainte-Beuve, qui écrivait
il y a soix.ante-dix ans : « Sachons bien que la plupart des
hommes de ce temps, qui sont lancés dans le monde et dans les
affaires, ne lisent pas, c'est-à-dire qu'ils ne lisent que ce qui leur
est indispensable et nécessaire, mais pas autre chose. Quand ces
hommes ont de l'esprit, du goût et une certaine prétention à
passer pour littéraires, ils ont une ressource très simple : ils tont
semblant d'avoir lu. Ils parlent des choses et des livres comme
les connaissant. lls devinent, ils écoutent, ils choisissent et ils
s'orientent à travers ce qu'ils entendent dire dans la conversation. Ils donnent leur avis, et finissent par en avoir un. »
Ce sont là des pentes où glisse facilement la critique parlée.
Et pourtant, si elle comporte une limite et des dangers, elle
exerce aussi une fonction. Elle représente en dernière analyse
le goût du public, qui se trompe évidemment, tout comme les
critiques, mais après tout pas plus souvent que les criti.ques.
Entre la critique spontanée du public et la critique réfléchie des
professionnels, c'est un dialogue continuel où l'une et l'autre ont
alternativement raison. Quand la critique du public fait un

�720

LA NOUYELLE REVUE FRANÇAISE

succès aux romans de Georges Ob net, un critique officiel, un
professeur de rhétorique comme Jules Lemaitre intervient et
lu_i expose qu'elle a tort. Quand la critique ~a~en~ée boy~otte
Flaubert et Baudelaire comme elle a boycotte pd1s le Cul', et
que le public finit par les lui imposer, elle se résigne, mais de
mam·aise grâce.

Malgré les Sévigné, les Grimm, les Rivarol e~ les Joubert,
ce que nous possédons de la critiq~e parlée du pa~sé ne
représente qu'une part infime de scnpt~ man-imt à c~té de
tout Je verba. vola.ni. Aussi bien cela n'a-t-il pas grande importance étant donné que, pour les œuvres anciemies, la critique
parlé; a passé dans la critique écrite, didactique, et que ce
qui nous intéresse aujourd'hui en elle, c'est ce ~ue ne p~ut
guère remplacer la critique aux doi~ts d'encre,. J~ veux d1r_e
l'impression fraiche et sincère de la littérature qu1 vient de naitre le vin bourru au sortir du pressoir. 11 n'en est pas de même
de 11a critique des artistes, c'est-à-dire de celle qui est faite par
les écrivains eux-mêmes. Celle-là comprend, surtout ~n ~rance~
d'abondantes manifestations. 11 es't'peu de grands écnva1ns qu~
n'aient exposé leurs vues sur leur genre et sur leur art, qut
n'aient défendu leur façon d'écrire et attaqué celle des autres.
C'est là une tradition cbssique que les romantiques se sont gardés de laisser perdre.
.
La critique professionnelle, ou criti~ue de . professeur, qu.,
u'est que l'une des trois critiques, et qui tend naturellement a
faire croire qu'elle est la seule, à jeter le discrédit sur le~ &lt;leu~
concurrentes (qui le lui rendent) est. tout de _mêm~ ar~1vée a
obscurcir ce mérite des grands romantiques, qui est d avoir f~ndé
et enraciné vioourcusemcnt la tradition d'une critique d'artiste.
Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Gautier, Baudelaire, , :aul
de Saint-Victor, Barbey d'Aurevilly, voilà une chaîne cnn_que
qu'on peut fort bien cô~pare~ à la chaine ~a Ha~pe-~ille~
main-Saint. Mar.: Girardm -Sa111te-Beuve-Tame-Biunct1ère
Faguet : l'une et l'autre offrant des qualit~s _et _des défauts
opposés l'une et l'autre se méconnaissant et s miunant comme
'
· remon ter à
il est naturel.
Cette critique, qu ,on peut faire
Diderot, a été baptisée par Chateaubriand d'un nom assez

~FLEXIONS SUR LA LI'ITÉRATORE

72r

juste. Il l'appelle la critique des beautés. Plus précisément
nous dirons que l'honneur des grands romantiques, à la suite
de Diderot, a été de faire entrer dans la critique ces deux puissances royales, que les écoles en bannissaient soupçonneusement : l'enthousiasme et les images.
Faguet remarque que « la critique des défauts a été inventée
par Jes critiques et la critique des beautés par les auteurs .o. S'il
en était vraiment ainsi, la part de ce que Faguet appelle les critiques, c'est-à-dire des seuls professionnels et des professeurs,
serait bien misérable. Ils ont apporté heureusement autre chose.
Mais les auteurs, c'est-à-dire la critique des grands artistes,
laissant les professionnels travailler pendant Les six jours ouvrables, nous ont vrai ment donné, le septième jour, nos vêtements de fête devant la beauté, les orgues et les chants, les corbeilles pleines de fleurs avec lesquelles nous célébrons son
culte. Le génie n'a pas touché à la critique sans y avoir laissé
ses traces d'or, sans lui avoir formé son épaule d'ivoire. Les lecteurs de Chateaubriand savent quelles lueurs divinatrices les
phrases et des images du Gbûe du Christianinn.e jettent sur les
grands écrivains du passé. Sans demander à William, Sbakespeare des services critiques qu'il ne saurait rendre, nous voyons
les traces de gloire ineffaçable qu'a laissées en passant dans le
champ de la critique ce grand oiseau de musique et d'or. Tous
ceux qui écriront sur Mistral seront tributaires des deux articles
de Lamartine, et ne pourront qu·e monnayer cette médaille
d'images souvernines.
La critique, par un certain côté, c'est l'art des comparaisons.
Mais les comparaisons, quand elles de,·iennent œuvres d'art,
s'appellent des images, et les romantiques out eu ce mérite de
tremper la critique dans un bain d'images. Evidemment il peut
y avoir de l'eitcès . Quand je lis Saint-Victor, disait Lamartine,
je mets des lunettes bleues. Mais le besoin heureux. de belles
images est aujourd'hui incorporé à la critique, où elles ne servent pas seulement à illuminer, mais à éclairer.
Je sais bien qu'on ne saurait nier les Ji mites et les lacunes dela critique d'artiste. Elle est presque toujours partiale et partielle. En général un grand poète voit dans les autres grands
poètes des reflets de lui-même, salue en eux les formes du
génie qui l'habite. Victor Hugo, dans William Shakespeare, se

46

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

.,.V.
pla:ce entre deux glaces,. aperçoit une douzaine de Hiugos, les
appelle Eschyle-, Lucrèce, Rabelais, Shakespeare, etc ..• Dans ce
qu.'i1 écrit là-dessus d'admirable, il nous suffit de fa.ire la par\ de
ce poiiint de vue piutôt spé:cial.
.
.
La critique d'artiste porte sur les artistes et les éclaire . Elle
porte: aussi sur Ja nature de l'art, du géni.e, qu'elle nom, rend
sensible par l'exemple même. Mais elle portera. rarement sur
des suites, dftS' &lt;:.haines, sw des arts, des littératures, vues synthétiquement, comme des ensembles et. comme des êtres. Saint~Beuve, parlant de la fonction que lui-même chercha à remphr
en 18:;o, écrit: « Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, sans le
désapprouver et en. le regardant faire avec indulgence, ne sont
jamais beaucoup entrés dan~ toutes ces c?,ns!dératio_ns ~e ra~ports, de filiations et de ressemblances qu d s efforçatt d éta,bltr
autour d'eux..» Ce devait être en effet, pour ces poètes, de 1 hébreu.
Enfin n'oublions pas que la critique d'artiste est aussi, ou
devient facilement, une critique d'atelier, ou de chapell~, a~ec
toutes les camaraderies, les jalousies, les haines, les hist01rc~
d'Institut, de journaux, &lt;falcôves, tous les champignons qm
pou&amp;aent sous la table et sur la plume de l'ho~~ de lettres . Les
Goncourt ont donJ1é dans l'Art au XVIIIe stecle un des chefsd'œuvre de la critiqu.e d'artiste (au contraire des Maîtres d'1utrefois, autre chef-d'œuvre où FJomentin, malgré son métier,
est beaucovp plus. professem que peintre). Et le Journal dis
Goncourt même dans sa mutilation actuelle► est évidemment la
plus fois~.nnante collecti0tt de œpeaux, de ragots e: d'humeu~s
d'atelier t}Ui existent en. littératuJe, le plus eom:i-cpe témoignage, aussi, (mettez en face le pugnacé BrunetJère, son~~z
aussi à Nisud et Victor Hugo) de l'antagonisme entre la cntlque des. artistes et la critique des pr~fes~eurs'. de la lutt_e entr~
les chantres et leg, c:hanoines du Lutnn httéraire. Je cueille ceo
dans le P"emier volume du Journal : « Î.:n érei~tem~nt_ du
nommé Baudrillart, dans les Débats. Le parti des uruvers1ta1res~
des académiques; des faiseurs d'éloges des morts, des critiques,
des. ncm-producteurs; d'idées, cks non-imaginatifs, choyé, fe&amp;toyé, gobergé, pensiooné,. logé, ehama1ré, galonné, crach~té et
truffé, et empiffré par le règne de. Louis.-~hilip~e, et tou}ours
faisant
chmlin par l'éreintement des mtelligences c.ontem-

mu

RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE

72 3

poraines, n'a donné, Dieu merci, à la France ni un homme ni
un livre, ni même un dévouement. » Dieu merci vaut son pe:ant
d'or.

** *
Il est naturel que nous n'anivions qu'en dernier. lieu à la cri1ique professionnelle, car, si elle n'est pas la moins considérable
des trois, si elle en constitne même le Tiers-Etat, qui cherche
à être tout, à la grande fureur de MM. de Goncourt, on ne
saurait nier qu'elle soit venue la dernière. Elle correspond à
l'âge des professeurs. Elle a été créée par des professeurs. En
France le Discours sur l'histoire. universelle et l'Essai sur les Mœurs
n'avaient été accompagnés, au xvu• et au XVIII• siècle, d'aucun
« discours » sur l'histoire littéraire. La première œuvre de ce
~genre, celle qui a presque fondé la- critique professionnelle~ cc
fut le cours professé par La Harpe et publié sous. le nom de
Lycée. L'œuvre de La Harpe a été continuée sous la Restauration par les cours éloquents de Villemain, dont on ne saurait
séparer les deux autres cours non moins éloquents de Guizot et
de Cousin. Et, depuis, la critique professionnelle est restée à peu
près réservée aux professeurs . Sainte-Beuve est à peine une
ex:ception. Son Port-Royal, son Chateaubriand, son Virgile, sont
sortis de cours publics, et quand il entra tardivement au ColJege de France, le seul scandale était qu'il n'y figurât pas
depuis longtemps.
Cette critique professionnelle demeure une des parties les
plus solides et les: plus respectables de notre littérature au
)uxe siècle. Elle a ret0urné et labouré en tous sens le champ de
nos XVI•, xvu• et xvn1• siècles. La critique spontanée représente
le c6té de ceux qui par:lent et qui jugent; la critique dl artiste le
camp de ceux qui créent et qui rayonnent ; la critique des professeurs est une critique faite par des. hommes qui lisent, qui
.savent et qui ordonnent : ce n'est pas tout, mais c'est
beaucoup.
Des hommes qui lisent. Le poète parle de ce. qu'il a senti, le
voyageur de ce qu'il a vu, le professeur parle généralement de
ce qu'il a lu. Le monde des lectures devient vite pour lui le
monde réel, ce qui ne va pas toujours sans une certaine naïveté
.à la don Quichotte, mai&amp; ce qui fournit au moi:11s à la critiq~

�LA NOUV:ELLB REVUE FRANÇA.l.SE

une base solide, et de. la nourriture à mâcher. Seulement le
profes.seur aussi est menacé de rouler sur une pente glissante.
La critique des salons se fait volontiers une opinion en écoutant
parler ceux qui ont lu le livre du jour, beaucoup plus qu'~n le
lisant. li arrive de même que les· critiques professionnels lisent,
de préfêrence aUX: auteurs, les leçteurs q!li ont lu lt:s .auteurs et
qui en pnt écrit. De là des tradition~ d!idées. toutes faites: Un
paysan .apporta, un jour de rnarché, un lièvre au .l1.0gp .de
Konia, et le hodja l'invita à dîner, Au marché su1v;mt, des
gens vinrent le voire~ lui dir~nt : Nous so~1mes ~es _parents de
l'homme qui t'a apporté un bèvre. Le bodp les mv1ta encore.
La semaine suivante, nouvelle visite : Nous &amp;mnmes les parents
des parents de l'homme qui t'a apporté un lièvre... Finalement
le hodja convia ses visiteurs ,à un repas où l'on ne-servit que des
bols d'e.auchaude. - Qu'est-ce que c'est que c.ela ? ......- C'.est -la
sauae de la sauce dela sauce du lièvre ... M. Vandérem a trouvé
que certains manuels ressemblaient t~?P à cet;e ~a~ce-là, t~ut
au moins en ce:qui concerne le Jl.-rx• s1ecle. Et 1 opm10n ne lm a
pas donné tort. Mais ce qui me paraît intéres!iant c'est de voir
comment de ce lièvre à la royale qu'e;5t par exemple Je PortRoyal, de Sainte-Beuve, la critique passe ~ l~ sauce de la :si,u~e
deh sauce qu'est tel manuel. Comment,s est formé dans l Université le Corpus .de jugements qu'on répète et qu'on délaye?.C'est peut-être la rançon d!une_ quJi,lité et le revers d't1ne
médaille.
.
Les professionnels de la critique_ universitatre sqnt des gen~
instruits- dans la connaissance des httér,.atures passées. Pourquoilés historiens ne font-Us {]Ue de médiocres politiques ? La
mémoire pourtant a pou,r rôle d'éclairèr l'action présente. Oui,,
mais à condition qu'elle t~nde à l'action présente~ qu~el_le nesoit pas cultivée et aimée pour elle-même_, qu'elle s'incorpore
àu sens du prése-n t qui fait l'homme d'.action et .non al] se,is gu,
passé qui fait l'historien. La di:7ision ~u.travail_ q_ui cr_é~ ~'étoffe
et le ressort de la société humame dmt 1ouer 1c1. D1v1S1o_n du.
travail qu'on retrouve en,,critique. ,l\.ucune période critiqu_e ~•a
été plus brillante que Je xrx• siècle français. Tous l~s écfiva_msqui ont rn.i.rqué dans.la critique profess~onµ~lle depu~s· La Harr.e
jusqu'à Lemaître et Faguet (pou~ ne ,nen dire des v1;v;t~ts), o,nt
dÎl, par une nécessité sans doute 1_nhérente au genre lui-même,.

RÉFLEXJONS SUR LA LITTERATURE

demeurer en retatd d'au moins une génération. Ils ont dll
vivre en état de lutte contre ce qu'il y avait de nouveau et de
vraiment pr:ogressif dans la littérature de leur temps. L'exemple
de Sainte-B.euve est caractéri-stique, nous permet d'ap'pliquer la
.méthode des v-ariations concomitantes. Lui, le mieux doué et
le plus grand de tous, il n'a pu porter le poids des deux tàches,
éc:lairer à la fois le présent et~le pas.sé. Le Sainte-Beuve inter- ,
prète de la litt~ràture contemporaine et le Sainte-Beuve interprête de la littérature classique n'ont pu coexister. lls se sont
succédé, le second pour fleurir dut à peu près supprimer
l'autre, et le critique en est arrivé à couper à peu près les ponts
qui le réunissaient à la littérature de soh temps. Jusqu'en 1870
la critique pr,ofessionn.elle a vécu contre le romantisme, elle -a
vécu ensuite_contre le naturalisme. Le romantisme à Villemain
et à Taine ( celui-ci pourtant si romantique t), le naturalisme à
Brunetière, le symbolisme à Lemaître, ne paraissent que des
maladies, et ils respirent leur flacon de sels en passant dans ces
zones dangereuses. Cer.es Lemaître a écrit son principal
ouvrage de critique sut les_ContenpordÙ1s, mais notez que ces
contempomins sont généralement ses aînés, ceux de la génération précédente; comme les personnages des Essais de psychologie contemporaine de M, Bourget. La vraie critique des contemporains n'est pas faite par les critiques professionnels, mais par
ceui qui gravitent dans l'o.rbe de la critique parlée. Dé là les
malentendus, les injures, les premiers appelant les seconds
ignorants et snobs, les seconds traitant tes premiers de cuistres,.
ou, comme disent les Goncourt, de cc faiseurs d'éloges de morts»,
de déserteurs de leurdevofr, qui est de cornaquer les vivant~.
Celle des tâches de la critique professîonnelle où «Ile réussit
le mieux, ou seule elle est capable de réussir, c'est la fonction
d'enchaîner, d'ordonner, de présenter une-li.trérature&gt; ·un genre,
une époque à l'état de suite, de tableau, d'être organique et
vivant. P.osséder son xv1•, son xvn•, son xvm•, bientôt son
x,1.x• siède, à la fois comme un historien possède le temps et an
romancier les personr.ages qu'il fait vivre, mettre de la logique
et du cc diseours )) dans le hasard littéraire, voilà la carrière et
l'honneur dela critique profession"nelle, telle qu'elle a progressé
pendant tout le xrx• siècle français. Jules Lemaître écrivait de
Brunetière : &lt;c M. Brunetière est incapable, ce semble: de con-

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

sidérer une œuvre, quelle qu'elle soit, gra11&lt;le ou petite, sinon
dans ses .rapports -avec un groupe d'al!tres œuvres, dont la relation avec d'autres -gr-oupes. à travers. le œmps et J'espace lui
appara1t immédiatement, et ainsi de sui.te ... Tan.dis qu'il li.t un
livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les · H:vr-es qui ont été
écrits depuis le commencement du monde. 11 .ne touche rien
qu'il ne le classe, et pour l'éterni.té. » C'.est là, indiquée sur 111n
ton un peu îr.onique, l'hyperbole d'une qualité inhérente à toute
aitique professionn.eUe, -c'est-à-dire -à la criti-que q·t).i vit dans .le
passé, qui s'assimile une histoire - qui sait. Même Lemaitre,
Icvendiquaut · contre _çette crüique les droits de 1a critique
impressionniste qui ne cherche qu'à jouir, est obligé d'écrire :
o: Lire un livre pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier
le .reste, mais c'est lcatsser ce -reste s'ordonner librement en
nous, a1.1 hasard charmant de · la mémoire ; ce n'est pas couper
une œuvre de ses -rapports avec le demeurant de J.a production
h.umaine, mais c'est accueillir avec bienveillance tous ces rapports ». lei détendue et là-bas tendue, .i1 s'agit bien, en somme,
dela même critique, celle qui voit les œuvres sous l'aspect de
luociété qu'elles fonne,ot avec d'autres œuvres : la seule ditférea.c.e est que pour l'un .cette société s'appelle Athènes, et pour
l'autre Laçédéroone.
Tout en .estimant que le moment est venu d'i.nçorpore-r avec
moins de préjugéi; anciem; le x1x• sièple et même le xx• d.ans nos
manuels d'histoire littéraire et ,d'aé,rer un peu ces recueils de
jugements, gardons- nous d'abor.d d'attacher une importance
eugérée à des manuels, et ensuite de leur -demander des 1ualités qui ne sont pas c-ompatibles avec une -certaine divisioa de
travail. Les trois critiques oom!}Ortent des registres différents, et
le.goût, en passant de l'une à l'autre, cb~nge sinon de nati.ue,
du moins de for:me. L'.échaoge de polémiques, VGire d'injures.,
entr-e leurs r,eprésentants n'est peut-être, bien souvent, qu'une
preuve de leur salilté à toutes trois.
'
ALBERT THiaillDET

NOTE·S

LITTÉRATURE GÉNÉRALE

FERNAND VANDÉREM ET LES MANUELS D'HISTOIRE LITTÉRAIRE.
Comme une parenthèse dans la .série des chroniques qtl'H
donne régulièrement à la R~ de France et qui forment la substance de ses -volumes intitulés Le Miroir des Lettres (.déjà
signalés .aux lecteurs de la N. R. F.), Fernand Yandérem a
publié une série d'articles dans lesqueis il fait avec beaucoup
.d'esprit le procès des manuels &lt;l'histoire littéraire actudlement
rtpandus dans ie commerce et mis entre les mains des élèves de
nos Enseignements primaire, secondaire et supérieur. il leur
reproche, avec raison, de faire le silence sur un grand nombre
d'écrivains importants du xrxc siècle et des dix premières
années du :XX", et de donner de beaucoup .d'autres une idée
incomplète ou erronée. Il conclut en disant que tous ces
manuels (sauf un seul, le moins connu de tous et le moins
répandu) sont périmés, inutiles et même nuisibles, et qu'its
doivent être, ou bien entièrement rcfon&lt;lus ou bien retirés de
1a circulation. A la suite de ces articles, ~ui ont eu le retentissement qu'ils méritaient, une pétition a.dressée aux membres du
Conseil Supérieur de l' [nstruction Publique a été organisée p,ar
le journal l'IntransigWJit.
L'argumentation :du réquisitoire :de F. V.andérem est très
intéressante et d.oit retenir notre attention. Il a découvert et il
démontre que ces mauvais manuels procèdent tous de ceux de
F.agu.et et de Brunetièr,e, qu'ils ne font guère qne reproduire :
passant sous silence les écrivains que ces .deux auteurs ont
négligés, et donnant une i&lt;lée insuffisant-e ou fau55e des écriv.ains qu'ils ont o: condanmés » soit au nom de leurs pTincipea

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

esthétiques, soit au nom de leur goüt personnel. Dans l'un et
l'autre cas, ces omissions arbitraires et ces erreurs grossières
fournissent à F. Vandérem une riche matière comique dant il a
su très bien tirer parti pour l'amusement de8 lecteurs : à la fin
de chacun de ses paragraphes on rit ou on applaudit.
En même temps, dans un autre département de la même
revue, j'abordais, à propos des Lettres Anglaises, un sujet
voisin de celui que traitait F. Va.ndérem: l'érudition et l'histoire littéraire. Je tâchais de bien souligner la différence qu'il y
a entre }'Histoire Littéraire, qui esfune -Science, une branche
de la Science Histerique, et 1~ Critique Littéraire~ qui exige
d'autres dons, et comporte une part de création poétique, en
sorte que c'est à la Littérature,, à l'.1ht, qu'elle se rattache. Je
disais que, pour l',historien de la Littérature, il ne -doit pas y
avoir de ,« beaux -» livres, mais seulement des livres importants,
et que la méthode historique s'opposait à ce qu'on pût écrire
l'histoire des événements littéraires contemporains ou très rapproçhés de nous, pour la raison évidente qu'ils ne sont pas
encore entrés dans l'Histo'ire, et que leur importance ( qui est
faite surtout, ou presque uniquement, de l'influence qu'ils ont
eue) n'e-st pas déteJmi:nal:Jle. Par conséquent, l'homme qui traite
de Ia· littérature contemporaine doit abandonner la méthode
historique, 1a Scienêe, et. faire de la Critique, c'est-à-dire de la
Littérature. C'était là ,que ma ,digression rejoignait l'étùde de
F. Vandére,m sur les manuels d'histoire littéraire.
Eh bien, je vpis surtout, en Faguet et&lt; en Brunetière; deux
_h ommes qui ont confondu la méthode bistodque et la critique,
la Science et la Littérature. Raguet l'a fait sans préméditation.
La elassifi.cation par genres, et par écoles a paru suffisamment
méthodi.que à son esprit qui n'était pas scientifique ; et, d'àutre
pa,rt., comme il était, - il faut le diœ, (j'ai ,suivi ses cours
de la Sorbonne autrefois et je dois cet- hommage .sincère à sa
mémoire)' - un grand lettré, un homme pourvu d'une vaste
culture classique, e.t qu'il avait assez de gollt pour aèmer les
dassiques fran_çais qu'il avait longuement pratiqués, il a cru
que ce,la suffisait à faire de lui un critique, comme d'autre~ se
croient poètes ► comme _lui-même, très secrètement, en cachette
et sous son pupitre., . ,se croyait poète. Qu'on ajoute à cette
aai:éable
illusion la confiance en soi, l'assurance, et le ton d&lt;i&gt;go

NOTES

matique que donne à la longue, et si on n'y prend garde, l'habitude d'enseigner, - et voilà Eaguet et le manuel de Faguet.
Le cas de Brunetière est un peu différent, et surtout plus
con_iplexe. Mais il a été si bien décrit par Benêdetto Croce que
je ne résiste pas au- désir de cit"&lt;!r et de résumer ici ce que dit de
1ui l'illustre- philosophe napolitaip., disciple de Francesco De
Sanctis:
. . . La distinction des genres se promène encore d'ans les livres
d'Enseig□ement littéraire, écrits par des phjlologues et des lettrés,

dans les ouvrages scolaires d'It.ilie, de France, d'Allemagne; et des
psychologues et &lt;les philosophes continuent à écrire sur l'esthétique
du tragique, du comique, e,tc . .. L'objectivité des genres littéraires a été
franchement sout'enue par Ferd.Î11and Brqnetière, qui considère l'Histoire Littéraire comme l'évolution des genres, et, donne une forme
aiguë à ua préjugé ,qui, pas toujours exposé avec une telle franchise ni
applîqué :1vec autant de rjgueur, infecte les histoires littér;iires d'aujour•
d'lmi. ..

Croce, continuant, voit dans l'Honoré de BaJtac de F. Brunetière un exemple typique de cette erreur. Il y est sans cesse
question du« Roman &gt;&gt; comme d'un« genre-)J ayant des «lois».
Tantôt le Roman est un personnage auquel il arrive des aventures, tantôt c'est u:n jardin qu'on cultive, ou un fruit qui atteint
sa maturité, ou encore un instrument qu'-0n « porte à son point
de perfection )&gt;. Il a une méthode; des lois. On •ne comprend
pas toujours ce que Brunetière veut dire par ce mot : tantôt il
paraît penser que ce sont le.s lois àu dé;veloppement, ou de ce
qu'il appelle l'évolu.tion, du &lt;&lt; genre Roman », tantôt on dirait
qu'il donne des lois selo11 lesquelles « le Roman » doit être
écrit. (Plusieurs fois on lit : « Le Roman doit ... ~) De cette
erreur initi~le découle toute la fausseté du livre. Il n'y est pas
question de Balzac, homme ou œuvre. Ce ,sont de vaines et
vagues dissertations sur des aspects el!.térieurs de guelques
groupes des romans de Balzac. Il n'y pénètre jamais. Las de
cette promenade en rond autour du monument, il se met à disserter, à propos de Balzac, sur la valeur morale du Roman,
etc. Il se félicite d'éviter les comparaisons av,e c les contemporains ( comme on les trouve chez Sainte-Beuve et à sa .suite),
mais il y retombe à son' insu en faisant ses comparaisons dans
le temps ; avant Balzac, après Balzac. Le Roman, chauve avant

�73°

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

la découverte de la Lotion Balzac, est devenu très chevelu
après: t,;,s'est enrichi». Le cas &lt;le F. Brupetière n'est pas sans
ressemblance avec celui d'Emile Zola. Ge que Zola fut romme
romancier, Brunetière l'a été comme critique. Tous deux se
sont crus,scientifiques et modernes ,de la même ma1üère. Il Ya
chez Brunetière la même pauvre ruse -que chez Zola : le placage
d'une grossière doctrine scientifique sur de vieux préjugés de
collège. Mais, d'autre part, il y a chez Brunetière_ u~e grande
bonne volonté, une application honnête de ses principes faux.,.
de la naïveté et de l'entêtement. Zola a quelquefois réussi à
exprimer, Brunetière n'a jamais réussi à critiquer. Ou, &lt;:~ez
Brunetière la sottise devient, sous la naïveté, palpable, c est
quand il s; demande si Don Quichotte est un roman. (Cela aussi
est &lt;lans Honoré de Balzac, qui est d'après 1900). Il a pu entrevoir çà et là des lueurs de vérité. Mais la fausseté de sa doctrine
dom'ine to~te son œuvre, l'écrase, l'anéantit, la nullifie. Il
serait intéressant d'en sauver le bon : quelques heureuses rencontres qui ont é&lt;:happé à la vigilance de son dogmatism: . .
Voilà quel jugement le plus illustre représentant d: l Esthétique mod~rne porte sur F. Brunetière, et on peut vmr, dans le
r-équisitoire de f. Vandérem, le dé_veloppement de , toutes les
conséquences de l'erreur initiale de l'auteur de Honore de Balr.,ac.
Le passage de Benedetto Croce que je viens de résumer et
l'étude de Vandérem sur les Manuels mettent la situation dans
tout son 1
·our et il n'y a rien à ajoute,r au jugement porté par
.
le philosophe ' italien et le critique franç,aîs. Il n'y a ~u"a s~n h aiter la disparition rapide des mauvais manuels ~m, au lieu de
faciliter aux étu&lt;li.ants la connaissance de notre littérature, leur
en ferment les avenues .
,
Mais je suis sûr que tous les hommes qui, comme m:?i, ont
souffert, autrefois, de cette incompréhension syst_éroat1que et
dogmatique des manuels et de leurs auteurs-; qui ont vu, ne
serait-ce que pend.a.nt une courte période, quelques-u~s de
leurs plus chers .amis, élèves de « cagne,, ou de la rue d Ulm,
subir !'.ascendant de ces maitres ignorants, et déclarer nettement, par ex.eruple, que Rimbaud ou Laforgue étaient des
a: gosses » sans importance, ou prononcer le ~ameux « No~s
n'écrivons pas,,, ,d'un ton qui signifüiit que la L1tté:ature avait
fait son temps ( comme la Religion) et qu'un pareil désordre

HOTES

73(

de l'~prit n'était plus toi.érable ni mtme possible .en un âge
aussi éclairé que le nôtre ; tous ceux qui, malgré un haussement d'épaules et cc Ils ne savent pas ce que c'est que la Littérature ))' n'arrivaient pas à se débarrasser de cet incube qui,
prenant la voix de Laforgue, leur soufflait ; &lt;&lt; Pauvre, as-tu fini
tes écritures?» (nous étions si jeunes et on nous décourageait.
tant) - tous ceux-là seront r.econnaissants à F. Vandérem du
coup de balai qu'il a donné, et.d'une main si ferme.
Il n'y a qu'un point de l'.argum_entation .de Vandérem sur
lequel je ne suis pas .de son 11vi6, mais cela n'a rien à voir avec
la question des manuels . C'est lorsque, indigné de voir ses
pédants do11ner dix pages à Mm• d·e Staël pour une qu'ils
accordent à Stendhal, il rabaisse indûment le mérite de Mm• de
Staël, Oh, je ne suis pas un grand admirateur de Mm• de Staël !
Pas même son lecteur cons.ciencieux: j'ai, autrefois, très vaguement feuilleté Delphine et De l'Allemagne, et il n'y a pas plus de
six ans que je m.e suis décidé à lire (c'est si long!) Corinne.
Mais quand je Yai lu, j'ai été surpris de lui voir tant de qualités.
Une foule de remarques très fines sur ce qu'on appelait alorSo: le cœur humain l); un grand talent À peindre des coins de
paysage (une gondole attendant, immobile, dans la nuît) et à
saisir des traits d'époque ; et puis ces cc portraits si plaisamment
caractéristiques des différentes nations l&gt; (les contrastes entre
ses Anglais, ses Français et ses Italiens, si vrais encore aujourd'hui), et puis aus.si une .admirable et dramatique histoire
insérée dans la grande histoire, - un peu lente et molle, - &lt;lu
livre. Replaçant tout ça dans son temps, c'est-à-dire avant Stendhal, on y voit le génie moraliste des grands Français du xvn°
et du xvm• siècle sortant des frontières nationales, regardant en
dehors, projetant son rayon pour la première fois sur des
étramgers ( oh, si La Bruyère ! ... ) et mettant toute l'Europe
dans son champ d'observation, - une autre conquête, et moins.
éphémère, que celles de Napoléon! Avouons que tout cel1.
vaut bien au moins quatre pages de manuel, si Stendhal doit en
avoir douze.
VALERY LARBAUD* **

�732

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LETTRES DU LIEUTENANT DE VAISSEAU
DUPOUEY. Préface d'André Gide. (Éditions de la
Nouvelle Revue Française).
« Fallait-il donc la guerre pour me le présenter tel qu'il
était vraiment ? Fallait-il la guerre pour le révéler à lui•même,
pour réveiller en lui les plus belles vertus sommeillantes ? lJ
était mon ami depuis quinze ans et je ne le connaissais point ... »
Ainsi parle André Gide du lieutenant de vaisseau Dupouey
dans son émouvante préface. A dire vrai, ce n'est pas 1:i guerre
qui illumina Dupouey et son retour à Dieu coïncida avec son
mariage. Mais la guerre exalta ce qui était acquis ; elle plaça
sur son vrai terrain, dans les conditions les plus favorables, cet
homme à l'âme ardente, fière, active, qui avait été curieux de
tout, en qui s'était approfondi « ce vide espace, que seule, nous
dit André Gide, la Présence eucharistique. pourra remplir ll.
Sur le terrain de l'absolu, dans l'acceptation du dernier sacrifice, aux portes de la mort, Dupouey est vraiment Dupouey,
j'entends délivré de lui-même, selon l'admirable mot de
Claudel. 11 réalise, par cette délivrance, par sa confor mite à
Notre Seigneur Jésus-Christ, sôn ancien rêve d'individualiste.
Ce n'est pas là un paradoxe. (&lt; Qui veut sauver son âme ( ou sa
vie) la perdra. » Qui veut sauver, pour lui faire un sort, la
petite singularité qui semble particulière à son individu, ne
saurait réussir qu'à anéantir tout le reste, c'est-à-dire tout l'individu. Sur c.ette phrase de l'Evangile on bâtirait non pas seulement une éthique, mais une esthétique - et cette esthétique
chrétienne coïnciderait exactement avec l'esthétique classique.
Dupouey sait, étant chrétien, que si le mal égalise, banalise,
confond l'homme avec le troupeau, le bien, conforme à Dieu,
répand sur la créature, au contraire, cette harmonieuse diversité
qui est la marque de la création. -On ne résume pas ce volume
de Lettres. Elles sont tendres et violentes ; elles respirent cette
sérénité miséricordieuse et implacable, qui refuse de composer
avec l'erreur, avec le mal mais qui propose à tous les hommes le
trésor gratuit de la charité de Dieu . Leçon d'abandon à la Providence, leçon d'obéissance et de fidélité. La mort, demain
peut-être, frappera le foyer de paix où la femme et le jeune
enfant attende.n t le retour du père. Ce ne sera qu'une apparence.

NOTES

733

Par la vertu du sacrement ce foyer est indestructible. Chaque
lettre évoque l'éternelle douceur de la « villa Clémence » 011
.B._otte l'étendard_ bénéd~cti~. On s'y aime eu Dieu ; on s'y
a!me_ra P?Ur J_a vie. Celui qui a reçu la grâce et qui l'a bien reçue,
na nen a craindre des artisans d'iniquité. (( La vie de bien des
hommes, écrit le lieutenant de vaisseau Dupouey, n'est le plus
souvent qu'une l?"~e- et labqrieuse victoire contre la grâce,
sous préte.~te de d1;trnct1on, de culture, de sens artistique, de
largeur d idées, d esprit de famille, de respect de l'opinion
publique et autres idoles, sauterelles aux cheveux de femme
comme celles de l'Apocalypse, qui ont bientôt fait de tondre
ras l'humble gazon de notre foi. » Il les a une fois pour toutes
exorcisées, i_l a « laissé ses bottes dans le marécage esthétique»
et marche pieds nus au combat. La veille de sa mort il ne voit
en lui et autour de lui « que des motifs de joie» et en cela, pas
trace de fausse ex11ltation ; il peut mourir, il a atteint l'état de
suprême équilibre. - Ce beau livre de guerre etd'amour con juaal
que je ne pourrai jamais louer autant que la gratitude I'exi;e,
donne la clef de la mystérieuse aventure que j'ai contée naguère
dans le Tém.oignage d'1111 converti'· C'est avant tout un livre de
spiritualité. Il est digne d'être placé à côté de la Vie du Père de
Foucault et celle-ci est un chef-d'œuvre. Notons là un signe des
temps. On ignore peut-être, même chez les fidèles, le mouvemente de vie surnaturelle qui travaille en son fqnd l'Eglise,
peuple et renouvelle les cloîtres, gagne les laïcs. Il est analogue
sur plus d'un point à celui qui donna au xvne siècle cette phalange de saints et de docteurs qui demeurent l'honneur de
l'Eglise de France - et quelques-uns de la littérature française.
HENRl GHÊON

** •

ROMAIN ROLLAND, parfeanBonnerot. -LAURENT
TAILHADE, par Fernand Kolney. - PAUL FORT, par
Georges-Armand Masson. - HENRY BATAILLE, par
Paul Blanchart. - L'INCROYABLE EINSTEIN, par
F. Jean-Destbùux (Editions du Carnet Critique).
Le Carnet Critique a entrepris de publier une série de monor . Éditions de la Nouvelle Revue Française, r vol.

�•
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSE

gnphies des « Célébrités d'aujourd'hui » et des « Cêlébrités
d'hier &gt;1.
Ecrites d'0rdina-ire par des amis ou des admirateurs de t'a-rtiste étudié, documentées par lui, ces monograp-hies pourront
~tre certainement d'uu grand secours à l'historien littéraire de
l'avenir. Leur valeur c:ritique risque naturetlement d'être beaucoup plus sujette à caution. Mais la critique fût-elte de premier ordre, ces monographies relèvent d'un genre hybride dont
Valery Larbaud, dans un articte de la Revue .de Fran.ce ( 1 5 septembre) a justement montré les dangers-. L'histoire littéraire est
une chose, la critique en est une autre. L'histoire fütéraire
apporte « à pied d'œuvre » au critique « lei. matériaux dont il a
besoin » et fait mieux connaître au.x lecteurs « l'histoire des
livres » qu'ils· aiment. 11 ne faut p-as que l'historien fütéraire
smte de son «doma~ne scientifique» pourfaire « des incursions
dans le domaine littéraire et plus précisément dans le domaine
de la critique littérai re ».
Ces dangers si justement signalés par Larbaud pourraient
cependant être évités si: ces monographies comp-renaient une
part d'histoire littéraire, qu'il n'y a pas d'inconvénient à appeler
biographie, à condition qu'elle soit une histoire non seulement
-de la vie, mais encore de chaqne œuvre et, nettement séparée
-de la première, une part de critique non plus historique et
scientifique, mais esthétique. C'est là to\lt te -eiue peut raisonnablement espérer la monbgraphie d'un contemporain. EUe ne
peut songer, faute de recu1, à situer son- homme, C'est l-'affaire
. de la postérité.
Des monographies que•j'ai sous les yeux (i1 en-e:xiste d'autres
. dans la même collection: Barbusse, Saint-Georges d~ Bouhélier
et la comtesse de Noailles), la seule qui réponde au programme
qui vient d'être tracé est celle de Laurent Tailh.ade, par son beaufrère Fernand Kolney. La partie historique semble complète et
à peu près définitive; elfe s~appuie sur une vive sympathie pour
·Tailhade et une longue-intimité avec lui. La partie critique,
strrcteet dégagéede t-Oute sympathie personne.Ile, est aussi judicieuse que possible. Tou'S les.1ettrés'se raltieront· à ses conclu. sions. C~te monographie est le modèle à suivre.
Le Romain Rolland de Jean Bonnerot est un document d'bisoire littéraire de tout .premier ordre: Cest- une biographie de

NOTES

735

l'homme et de 1'œuvre conduite d'un seul tenant, exposant les
conditions dans lesquelles chaque livre est né, l'analysant, indiquant )'accueil qu'il reçut. Cette biographie au sens le plus
large n'est suivie d'aucune « étude générale» et bien que cette
étude Hit annoncée, on ne serait pas tenté de la regretter, si
M. Bonnerot n'avait introduit dans sa biographie des considérations qui, riy sont pas à leur.place (invasion du domaine scientifique par la littérature) et qui auraient fort bien pris place
dans une étude critique générale-.
Quant au Paul Fort de G.-A. Masson et à l' Henry Bataille- de
Paul Blanchart, ils ne contiennent qu'une « étude générale».
La biographie manque (et c'est surtout regrettable pour Paul
Fort, directeur du Théâtre d'Art, puis de Vers et Prose). Ce sont
deu1f très. longs articles de :revue, ce ne sont pas des monographies.•. ll y a des pages charmantes et .spirituelles dans le Paul
Fvrt, plus de gaucherie et d'inexp-érience dans l'Hmry Batail/,e.
U faut souhaiter que les pJOchains volumes de }a collectton
du Carnet Critique $oient auss.ii excellents que le Tailhade ou
tout au moins aussi substantiels que le Romain Rolland.
Dans le même format et sous même couverture, M. Jean
Des.thieux publie une étude sur l'incroyable Einstein hi.en sommaire ; c'est de la vulgarisation. de seconde main. Quelques
pages plus personneUes sur le relativisme de Leibniz et quelques Gonjectures sur l'attitude de Bergson, que la publication
de Durée el Simultanéité a. démenties.
BENJAMIN CRÉMIEUX

*

* *
UN BOURGEOIS DILETTANTE A L'ÉPOQUE
ROMANTIQUE : EMILE DESCHAMPS, par Henri
Girard (Champion).
Le livre extrêmement copieux, et d'une information vraiment ex.baustive, que M. Henri Girard consacre à un poète ~
pen pi:ès oublié, n'ést pas un essai de réha.bilit~on, qui torn1. Mêm~ remar,que pou, les. monographies de Mistral, Bourget,
comtesse de 'Noailles reçues de~uis la rédaction de cette note. L'étude
sur Bourget se limite mê'me à l'examen de troi's livres représentatifs,
dit-on, de tonte l'œu-vre P

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

berait assez mal. C'est tlne contribution, fort intérèssante et
fort utile, à fhistoire du romantisme français , li serait à souhaiter que le mouvement romantique devînt de moin.s en
moins un sujet de dispute et de plus en plus· un sujet d'histoire. Cela· accorderait ses amis et ses ennemis, ses amis parce
que ce serait une manière de le mieux co.nnattre, ses ennemis
parce que cela serait une façon de le classer, de l'enterrer, de
le ramener à une matière d'érudition objective. _Des caractères
un peu effacés, dociles, passifs, comme celui. de Deschamps,
nous mettent dans le courant d'une époque,, permettent d'en
décrire sinon la région éthérée, du moins l'atmosphère inférieure. Emile Deschamps fut un employé de ministère qui
vécut quatre-vingts ans, eut une vie fort simple~ fit ce qu' on
pouvait attendre en son temps d'un homme qui produisait
honorablement de la littérature, se créa une petite spécialité en
mettant en vers français de pâles traductions en prose d'auteurs étrangers. On en conclut un reu ambitieusement qu'il
nous avait fait connaître lês po'ètes de l'Espagne, .de l' Angleterre, der Allemagne. Ma.is hü-même ne conclut rien de td,
car c'était un homme fort h\cide, intelligeoJ, de peaucoup
d'esprit et de goùt. Et M. Henri Girard le conclut en,core
moins. Il nous montre fort bien cè qu'oh entendait vers 18Jo
par les influences étrangère~, la faibJe rpesme dans laquelle
elles se sont m6iées au ei,urant indigè:qe du romantisme frauçais. Son livre est le second qui parais$e élans la Bibliothèque
de littérature comparée, dirigée par MM. Baldensperger et
Ha~ard, et c'est bien à un problème de littérature comparée
(je serais presque tenté d'employer le mot d'inter-littérature)
qu'il apporte une co~tribntion.
A~BERT THIBAUDET

*

**
BIE_N MANGER POQR BIEN VIVRE, essai de gastrono1:_1ie pratique, par Ed01lard de Pomùme (A[bin -Michel).
Ce n'est pas un hasard si le mo_t de goüt est commun aux
jugements que provoquent l'art de la littérature et l'art de la
cuisine. Les Goncourt corp.parent Taine à un chien de chasse
qui pratique admirablement son roètier, m~is qui n'a pas de nez.
C'est évidemment injuste. Mais les livres et les choses \'te la

NOTES

737

cuisine nous font sinon comprendre, sinon goilter, du moins
flairer avec plus de subtilité certains recoins du plaisir littéraire
ou artistique. Un essai de gastronomie théorique comme celui
de M. Pomiane donne la main à d'autres théories, en fait mieux
saisir les racines vivantes. Au temps où Valéry examrnait les
Métbodes au Mercure de France, j'imagine qu'il eüt wnsacré un
article à ce livre si bien écrit et si bien pensé ; je le rêve écrivant un dialogue dans ses· marges. œautres feront sur lui, à
loisir, des rêvessplus matériels, et aussi _plus.réalisables .. .
ALBERT THIBAUDET

LE ROMAN

LE CAMARADE INFIDÈLE, par Jean Schlumberger
(Editions de la Nouvelle Revue Française).
Parler d'un roman à l'endroit Ot1 d'abord il parut dispense
d'e.o. résumer « l'histoire », - entrt:prise non moins vaine pour
être si malaisée et qui, conduite à terme 1 me laisse toujours
déçu. Succédant à Un Homme Heureux - récit qui a rallié
bien des cœurs et pris tr.anciuillement sa·place - , Le Camarade
lnfidele montre la maîtrise de Schlumberger. en un genre tout
différent et que l'on a Le droit d'appeler nouveau dans Ja mesure
où la faculté de mise au point de l'auteur o6tient ici la conjonction.d'éléments f0rt disparates. J'ai employé au début le mot de
roman, - pour simplifier; mais ce n'est pas qu'en l'occurrence
il me satfsfass.e : mot si large, si lâche qu'il entraîne '.iO □veut
ambiguïté, et déjà je voi-s poindre le moment où, som:ieux de
distinguer, le critique dans cert~ins cas refusera de s'en couvrir.
Henry James revient à plusieurs reprises dans ses préfaces sur
l'alternative qui s'ouvre devant l'artiste lorsqu'il s'engage à
représenter les êtres et les choses: il nous le dépeint oscillant
sans cesse entre le «tableau)) et Je (&lt; drame», sans cesse à la
recherche d'un compromis entre les deux termes, conscient
q~e pour chaque sujet U n'eociste qu'un seul compromïs·viable ;
et plus Benry James avançâit dans la connaissance et dans la
pratique de son art, plus il se ré_pétait à lui-même~ « dramatisons, drall!atisons ! ,, Or. la. forme du Camarade 111,jùlèle est une
formé où le cc drame •&gt; domine, et où la part'faite au «tableau •»
stf ramêne presque à tes indicatîons scéniques telles que les trans47

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISli

forma Berrun:d Shaw, te lles ans&amp;i que now les retrouvons dans
Jean .&amp;rois. Mais l'art di:. Scblumberger justement a su établir
la lieisou, ménager partout les passages. Dans le Jea,1 Barois de
Mm1ù:m du. Gard ceS; iindicarir,ns trahissent encore la gaucherie
d'une probité trop juvénile, et je ne serais pas surpris qu'elles
constituassent une êhs raisons en vertu desquelles le flair soupçonneux de Martin du Gard s'est détourné de cette voie pour
reg:i.gner avec les Thibault la grande route du roman dont ïe
parlais ici naguère à propos de !'Epithalame. Dans Le CamanUI6
I,iful.èle le «: chant &gt;i est confié à la « partie haute » - que représente le dialogue ; la basse ne sert que d'accompagnement, et La
réussite technique du li,•re n'est pas sans analogie avec l'exécution impeccable Ge reconnais qu'elles sont rares) d'une partition jouée à quatre mains au piano. Le dialogue est ici l'agent
dramatique essentiel, et puisque nous ne sommes point&gt; au
théâtre, le constater 'est pas qu'un truisme. Constructeur à tout
moment des ca.ractères, le dia{oguese substitue à l'analyse mais
pouT fiiire son travail;: - et en même temps il rend sans cesse
une sonorité de réplique. Au danger inliérent à la réplique
Schlumberger a su parer en: al-Uant à je ne sais quelle dignité
touchée de hauteur dans l'accent une rudess.e, des à-cnups, et
comme une brusquerie. da11s Je- vocabulaire.. Les mots sortent
boudeurs, ainsi: qu' il ad ieut chez cel:ll qui ont à la fois envie
et pas- envie de parler . Il y a•un.e stylisation certaine. des propos,
mais si adroitement compensée par la dépréciatiQer àu langage
que toutesles répliques portent, blessent juste a;u point visé
sans· que.jamais cependa.on le·cliquetis des a.rn;:ies - péril majeur
de. la réplique - aonfisque l'attention: il n'est perçu qu.'autant
qu'il faut pour dénoncer le choc des sensibilités. D' oùce.tte atmosphère si spéciale - tendue, âcre, salubre, - comme d'une
ttagédie continO.ment en révolte contre son tragique même: un
c@rnélianisme d'abotd wulu; puis à moitié accepté, à moitié
robi; et qui finit par mettre son courage à se-dé.priser..
One démobilisation sentimentale, - &lt;ionnexe de cette démobilisation intellitctuelie dont nous eotreteoaiit, Thibaudet, mais
pour certains combien plus malai ée encru:e à obtenir de soi, td est le vrai1sujet du Ca.nuvade Infidèle: il semble qu'à travers
un dédale de « boyam » nou.s a5:.i.stiona à 1a marçh.e laborieuse
des personnages pour, du cornélianisme, rtj~dre la sincérité

.NOTES

739
sans plus_ des sentiments ; et une des beautés du livre réside dans
le ~ns aigu chez les personnages euxamêmes des abandons. des
renie rnents, 'd«s ill~~des que ce rctou r coœ porte' et aux~els
cependant c est la smcénti même qui nous invite Voilà 1
.des
d''
.
es
s-ous r~portance e_t devaleur si générales _ qui font du
Camarade bpdele un des ltvres les pJus directement issus de la
guerre, et d autant plus directement peut-être que le rôle de la
~err~_s'y ~éduitàcelui d'une ombre portée. Partout y est sen~
s1ble 1_mévnable déchirement du combattantenface de l'attitude
~e lw commande l'après-guerre. Après comme avant, la sincénté s3affirme l'intacte e-t exigeante déesse; mais l'honneur de
Schlumh_erger c'est de ne jamais fermer les yeux sur ce que l'on
peut av01r à perdre e11 remettant le cornélianisme au fourreau.
~ulle,pa~ la coupure si choquante qui' se produisit' dè:. l'armistice na mieux été marquée qu'en ce passage:
• . .. Cette torsion, qu'?n s'est fait_ subir, an ne la détord pas d'un
jOUr à autre. On na f.nt don de SOJ qu'au prix d'une extrême violence:
on ne se repren~ pas au premier commandement; et ce qu'on a eu
tant de mal à s'imposer- comme inviolable, on ne peur-pas le considérer
tout à coup comme insignifiant.

r

~:mois s'aperçoit qu,'il fuit de l'éloquence, mlris, contraiTement à ce
gu_eut été ,son mot1\IJ':ment habituel. il ne songe pas à s'en excuser. Suc
~ ioue_qu elle aperçoit de profil, Clymène remarque uo. pli qui tai;itôt
n y était pas.

•

- fai vu, dit-elle, l'incompréhension de l'arrière pour les angoisses
~u- fro.a~ éveiller des sentiments très amers chez quelques blessés dont
l ai su1v1 la convalescence ; à tel point que la colère et Ia rancune les
aidaient à vaincre la crainte d'un nouveau dëpart.
. J:imais Vernois n'a connu le plaisir de sentir une autre pensée veoir
St Vlvement au-devanr de 1a sienne; il en oublie sa taciturnité.
~ Déjà-pendanr nos pennissions, dit-il, nous flairions le maleaten~u ; mais on avaiic tant d'imérêt â ne pas nous décourager qu'on
~ t de qu~!que pru~ce. C'est seulement llll.e fois tout danger passé
qu[Qll a cyniquement J~ê les masques,. On pouvait eofin tout dire et
tout f~e,_ et rire_ de ces lieux com011Jns, bjea ripés, bien usag.és dont
on avait tiré un s1 beau rendement. Dieu sait si, le retour nous srutlevait
~'ivr-esse, et pourtant ces premiers mois de liberté restent dans notre
souv~nir parmi les plus sombres, ceux où nous nous sommes posé les
q,uest1ons les plus découragées.
Entte un tel sujet et les moyens de Scblumberger il semble

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

qu'il existât une prédestination. Esprit d'une sincérité des plus
strictes - mais d'une sincérité toute en redressements plutôt
qu'en sinuosités,-son originalité foncière je la vois dans le cons•
tant refus qu'il oppose - ferme, délibéré, allant jusqu'à l'entêtement - à toutes les formes de l'oubli. 11 ne s'agit point
seulement ici de l'incapacité d'oubli qui est, elle, un don, susceptible certes de culturé, et qui se mue parfois en une inappréciable vertu esthétique, mais qui n'en a pas moins ses origines
en deçà de la \folonté: à l'inçapacité d'oubli se superpose chez
Schlumberger une volonté de ne pas oublier qu'il ne cesse de
nourrir et qui frappe par son caractère tout positif. L'aspect le
plus particulier que cette volonté assume en ses écrits, c'est qu'il
semble qu'elle ne se limite pas aux sentiments et aux idées-,
qu'elle s'étende à tous les visages qui furent une fois regardés
bien en face. Le regard parait créer ici une obligation quasi
morale, - l'obligation du souvenir, et d'un souvenir qui tend
toujours à réduire au minimum la part jouée par les éléments
de hasard ; et c'est sans doute le fait que l'auteur sache à quoi
chaque regard l'engage qui rend compte de cette impression d'une
certaine absence d'ouverture, d'accueil, comme d'uneanti-hospitalité, que laisse presque partout son .œuvre. Ecrivant ailleurs
sur Un Homme. Heureux, je disais que Schlumberger excellait
à peindre cc un màlaise sourd, toujours présent, que le moindre
contact exacerbe, rend rétif et crispé» ; aujourd'hui je me
demandesi ce refus opposé à l'oubli ne nous en fournit pas l'explication véritable. Aux choses et- aux êtres les personnages de
Schlumberger ne disent jamais oui qu'à la dernière limite, parce que sur ce oui, une fois prononcé, il n'est pas dans. leur
nature de pouvoir revenir. Agiraient-ils autrement qu'ils seraient
aussit6t subm,ergés, ce à quoi leur apparente froideur~ quL.est
toujours à base de violence- ne saurait aucunement consentir.
Leur primat demeure la possession de soi : aussi ne s'éprouvent•
ils en sûreté que dans les sentiments bien différenciés, aussi
sont-ils pleins de méfiance envers l'amour dont ils reculent
autant qu'ils le peuvent l'échéance. « Eh bien, dit Vernois, je
pen~e qu'il existe deux: sentiments honnêtes, nettement définis,
et qui n'essaient pas de se donner pour cé qu'ils n~ sont point,
dont l'un est le désir, l'autre l'amitié'. Le premier est compris
partout, mais l'hypocrisie veut qu'on le déclare "'grossjer. Le

NOTES

74 1

second jouit de la considération universelle, mais presque personne ne s'y intéresse. Toute l'attention, tout le bavardage,
toute la littérature, toute l'éducation sont tournés vers le mélange
des deux: qui, comme tant de métis, a de la séduction et les vices
supt.rposés de ses deux parents. » Sans doute cette sortie est
commandée par les caractères et par la situation ; mais, une fois
posé le primat de Ia poss~ssion de soi, la vue qu'elle défend
se justifie parfaitement; seulement serait-il très logique ou très
fructueux de condamner en fonction de la possession de soi un
sentiment dont la grandeur - ainsi que pour certaines formes
du génie - gît dans la dépossession de soi qu'il entraîne? En
tout cas l'originalité de la vie intérieure des personnages de
Schlumberger, c'est d'être faite d'un petit nombre d'éléments,
mais qui sont tous comme fichés dans la mémoire, qui ne
s'épuisent que très lentement et pour ainsi dire à la place même
ou ils furent primitivement introduits.

Lorsque dans la scène finale Vernois avoue à Madame Heuland quel fut le tout premier mobile de son intervention, cet
aveu - sagement tenu en réserve parce que son rôle est de
nous apprendre que la démobilisation sentimentale est désormais un fait accompli - en même temps qu'il ferme le cercle,
touche un point d'une singulière subtilité.

Je dois vous avouer d'abord un abus de confiance. Avec les effets
de votre mari, vous avt"z reçu toutes celles de vos lettres qui se trouvaient dans son bagage, toutes, sauf une que voilà.
· Au botit de ses doigts, l'enveloppe blanche vacille uo peu.
- Il fallait savoir à qui rltourner ces lettres : c'est mon excuse pour
avoir ouvert celle que je tiens. Je n'en ai guère pour l'avoir lue jusqu'au
bout; j'en ai moins encore pç,ur l'avojr gardée. Et quand je dis que
l'intérêt d'Heuland a êté le premier mobile de mon intervention, cela
n'est pas tout à fait vrai ; le tout premier, c'est cette lettre.
_ - Je oe comprends pas.
- Une femme dont ui. tendresse trouvait pour s'exprimer des mots
si simples, si touchants, la savoir menacée d'une révélation brutale et
s'en tourmenter : c'était peut-être romanesque. Votre prénom l'est bien
un peu, et je me souvenais d'une photographie où l'on ne. distingue
que votre profil. .. Assurément je ne songeais pas tous les jours à cette

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
petite -armoire où. ,votre ,mari cachajt sa oorrespqndance, Qr ,quel ,~poir
avais-je-de ~e .montrer utile? Mais je ne l'oubliais pas; etlorsque, cet été,
j'ai pu prendre ioopinémel).t quinze jotll'S •de i:epos, cette i,dée m'a conduît sur votre plage~. Il faut vous .figurer l'ignorance où presque tous
les hommes sont d'une femme véritable. Cette lettre de vous, que j'avais
surprise, reprèsentait pour moi ce que l'amour peut avoir de plus fidèle
ef de plus charmant.

Peut-être ( allant plus loin que le cas strict de Vernois ne le
comportè) pourrait-on déceler ici l'embryon d'un phénomène
assez général et enregistrer un détour nouveau de l'amourpropre: nous sommes si mrturcllemeot égocentristes, ·il nous
paraitesi an:0nnal (quoique nous n'en convenions pas) que. les
aut!respuissen.t. ·éprIDuver .et phrs en.core insprrer des sentiments,
qne lorsque nous en: in!ercep,to.rrs l'expression adressée à autrui,
nous sommes suffisamment surpris ~pour qu'une cufio:sité en
naisse, - qui peut à l'occasion devenir irrésistible. Nul dessein
arrêté; simplement une pente que l'on suit et au sujet de laquelle,
ainsi qu'il advient dans le Camarade Infidèle, on se donne dès le
départ les motifs les plus spécieux. Combien, et qui ignorent
jusqu'au nom de Schopenh.auer, n'en vivent pas .1hoi,ns toute
leur 'lie ,en .fouation ,de s©n a-x.iome liminaire : Je monde est ma
représentation.
Une 1ésenve p:ourJinir, et ,quirJ.vise Je rôle prépondérant teil:
pas a~sez,diffécenàié ,que l'.autem accùi'de a.u petit• Antoine. li
me semble qu'avec le gmît , des difficultés qui le caractérise
Schlull}berger aurait dû se do[!.nt,rune difficuli:é de plus .en obligeant ,son dénou.e ment à ne surgir que des deux protagonistes~
Que si l'on me répond .q ue la nature de :Ver&lt;0ois avait besoin· de
ce prétexte poUI se décou'Vrir tout à. fait, je le veux bien ; mais
alms il faudrait cpae l'enfant apparût nettemént, .~inon ' comme
un simple prétexte, du moins coa:m1e· ,un mobile de sewnd
p'lan ; '0T le sentiment que V.emàts'éprouve-pour le ·petit Antoine
nous est ·montrl: comme plus-important que cela ;- et je ne dis
pas qu'il ne soit pas concevable q-ue Vernois épouse Clym~ène
en partie à cause de lui, mais en ce cas· le proolème dévie un
peu, perd quelque chose de '!a plénitude et de
rondeur, : la
bi:;iucle est moins complètement bouclée.

sa

CHA~LES DU BOS

NOTES

743

SILBERMANN, par Jacques de Lacretelle (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
M. Jacques de Lacretelle, en chargeant ,son Silbermann de
tous les vices et de toutes les vertus d'Israël, s'expo:srit à
pein.dre le Juif, et IJ.1011 un juif, et il faut admirer d'abord .que
&lt;:e chétif Silbermann à la fois téméraire et craintif, rampant et
dominateur, propre aux idées comme au négoce, athée et fana- tique, fin ét sans tact, passionné de culture française et détaché
d.e la France, nous paraisse aussi vivant que tel petit israélite
al\Tec qui, au jardin public, nous hésitions à jouer. Il existe
désormais autant que l'adolescent huguenot qu'il a circonvenu.
Celui-d, M. de Lacretelle ,a bien vn qu'aucune tendresse ne
devait l'attacb.er à Silbermann : il subit d'abord Ja domination
d'un camarade qui lui om.,re le morrde des idées ; le lev.ain juif
travaille ce jeune esprit latin. Mais, à cet ~ge, finœlligence seule
ne saùrait fonder une amitié. Il fullait que &amp;ilbermann fût persécuté pour que le petit protestant goûtât :en sa compagnie le
plaisir d'être Jbéroïque. Rien de si fréquent à cet âge .que l'attrait
tlu martyre, qui est d'abol'd le besoin .d.e se séparer du commun.
Ce jeune chrétien accoutumé à l'examen de conscience., soucieux de perfection intérieure, nous acceptons donc qu'il se
donne tout entier à la d.éfense du juif honni et lapidé.
L'auteur nous montre-t-il son héros 'chrétien assez souffrant
de ia perte .d'amitiés qui lui étaient ch.hes? De œ c6té~là., il
nous semblait que dût se prol&lt;)n-ger le dtam.e-; mais c'est dam la
famille du collégien que M. d.e Lacretelle a mieux. aimé en
suivre le retentissement .. Ne le lni reprochons pas : quand le
critique &lt;écrit lui aussi ,des romans, il incline à juger une œuvre
,d'après le livr.e qu'instantan.ément il compose sur les données ,,
~ue lui fournit l'auteur. Sans doute, dès .que nous apprenons
-que le lycéen p.irotestant est Le fils •d 'un juge ~'instruction, nous
nous doutons bien que I-e louche père ·de S1lbermann tombera
sous la coupe ,de ce magistrat, C'était la sittmrion un peu trop
facile .à tmuver .(.a.na.leg:ue 3.l1 p:uisgue :mon père "tst l'off.enré et
l'offenseur ie pere de Chimène). Mais M._ de La:crete~le a s~
idoute eu raison de ne point chercher ailleurs: 1a vie est .fiute
,de œs .cofücidenœ:s et _celle.:-ci Jni a permis d'amorcer rantre
or.a.me d.e .son récit, qui est cette découverte dont nous ffrmes

�r

744

LA NOUYELU: REVUE FRANÇAISE

tous accablés à un instant de notre vie, lorsqu'il nous apparaît
que nos parents ne sont pas des demi-dieux . Nous nous rappelons notre étonnement parce que notre mère se confessait :
quels péchés pouvait-elle commettre? La grâce du père voleur
de Silbermann que l'enfant huguenot ne peut obtenir de son
père, elle est accordée le jour qu'un député influent se mêle de
l'exiger.
Nous avons loué M. Jacques de Lacretelle d'avoir su peindre
un juif et non le Juif: et c'est pourquoi nous regrettons cette
dernière vision de Silbermann, ce sermon sur les fortifications,
où cet effrayant Eliacin prophétise, s'enfle, et s'enlève presque
dans un ciel de Gustave Doré. Si l'auteur n'avait su d'abord
nous le peindre si vivant, il risquait ici de le muer en une
entité. on, ce Silbermann n'est pas tous les juifs. Il ne rappelle rien, ou presque rien du merveilleux Henri Franck qu'à
vingt ans nous avons vu danser devant l'Arche, rien non plus
de ces nobles israélites portugais dont la tribu était absente de
Jérusalem quand le Christ y mourut et qui, à Bordeaux, dans
d'admirables demeures construites par Gabriel et par Louis,
nous font admirer les portraits de leurs ancêtres, contemporains
de Samuel Bernard.
Et de même les jeunes bourgeois catholiques de l'école
Saint-François-Xavier que M. de Lacretelle nous montre si brutaux, si peu intelligents, nous ne nierons pas qu'il en existe
beaucoup de cette sorte ; mais dans ce tryptique où un juif persécuté souffre entre un huguenot compatissant et des catholiques injurieux, il ne faudrait pas non plus élever ceux-ci à la
dignité de «type» . L'un d'eux eût aussi bien pu éprouver que
son camarade protestant, de la ferveur, et la question juive,
alors, même en ces années proches de l' Affaire, se fût offerte à
lui moins simplement. Il faut relire, après Silbermann, la Releve
du matin où M. de Montherlant médite sur ce qu'il appelle « le
grand mystère collégien ». Parmi tant de «François-Xavier»
forcenés et cruels, il nous aurait plu de discerner l'une au
moins de ces figures inquiètes, scrupuleuses, d'enfants dont
nous nous souvenons.
Ce court récit d'un art si simple, si pur, d'un style parfois un
peu lâche, restitue à l'être humain tout ce dont le dépouillent
quelques-uns de nos camarades en leurs ouvrages d'ailleur1,

NOTES

745

délicieux : conscience, inquiétude, goût de la perfection, sens
du péché. Nous voici loin, avec Silbermami, de cette rutilante
littérature où, parmi la faune des palaces, des sleepings, des
bars de nuit et des hammams, l'instinct sexuel mène les êtres
comme des chenilles aveugles. Ce n'est point que M. de Lacretelle ne sache «voir», lui aussi. Regardez Silbermano :
Attentif à tout ce que disait lt: professeur, il ne le quittait pas du
regard ; il resta immobile, le menton en pointe, la lèvre pendante, la
physionomie tendue curieusement; seule, la pomme a'Adam, saillant
du cou maigre, bougeait par roomcntS. Comme ce profil un peu animal
ètait éclair&lt;! bizarrement par un rayon de soleil, il me fit penser aux
lèzards qui, sur la terrasse d' Aiguesbelles, à l'heure chaude, sortent
d'une fente et, la tête allong~e, avec un petit gonflement intem1ittcnt
de la gorge, surveillent la race des humai os .. .

Silbermami est composé soianeusement, selon la méthode
ancienne que M. Thibaudet reproche à M. Bourget de prêcher
aux jeunes écrivains .
FRANÇOIS MAURIAC

DOUZE CENT MILLE, par Luc Durtain (Editions de la
Nouvelle Revue Française).
L'année 1922 restera, entre toutes ces années où s'élabore la
grande littérature de demain, celle où l'imagination aura enfin
repris tous ses droits méconnus. Le roman dit d'aventure qui
comportait avant tout l'évasion d'un monde en ruine et l'invitation au \"Oyage post-baudelairieooe (le roman historique à la
Benoît est une survivance et non pas un point de départ), le .
roman d'aventure, dont Mac Orlan a fixé le type en France sans
parvenir à le réaliser complètement, tend à déboucher dans le
roman d'imagination qui lui donnera l'ampleur, la solidité et le
réalisme qui lui manquaient. Roman d'imagination qui pourra
osciller de la fantaisie de Giraudoux à la légende sociale de
Pierre Hamp ou rustique d'Henri Pourrat, qui les mélangera le
plus souvent selon des dosages individuels et dont les péripéties ( comme celles de Siegfried et le Limousin) pourront se
nuancer de satire. Avec une charge sentimentale infiniment plus
complexe grâce au symbolisme un sens de la construction, de
la progression plus perfectionnées grâce aux exemples anglais et

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

russes, ce roman à péripéties pourra se relier à la tradition picaresque de Gil Blas ou de certains contes de Voltaire. Il remettra
de la joie, de l'élan, du feu, grâce au èinéma une rapidité
jusqu'ici inconnne, grâce à l'exemple de Marcel Proust la précision et l'approfondissement psychologiques dans le roman
amaigri, bassement historique et terre à terre que nous a légué
le naturalisme.
Dans cette œuvre de création ou de renaissance du romanfresque, du roman-épopée par opposition au roman d'analyse
genre Adolphe, au roman d'étude à la Madame Bu1.1ary ou à la
Germinie Lacerleux, le D(Jlrze Cmt Mille de Luc Durtain tiendra
une place non négligeable. Les ébauches de grandes épopées
modernes que nous a"Vions rencontrées en 1921 dans des livres
comme Les Nocturnes de Georges Imann ou le Rafael Gnlottna de
Maurice Larrouy se sont chez Luc Durtain muées en une épopée
véritable. La synthèse de ces trois nécessités sine qua mm d'un
renouveau du roman : des caractères, des péripéties, une signification sociale, qui déjà se trouve réalisée dans une œuvre
unilinéaire comme le Silbermann de Jacques de Lacretelle,
prend ici toute son ampleur. Le grand roman de l'amour
moderne conçu selon cette formule, avec des modalités strictement personnelles, existe déjà et on ne pourra plus de longtemps que le démarquer : c'est l'œuvre de Marcel Proust. Mais
précisément À la Rechercbe dit Temps perdu déblaie et éclaire la
route aux romanciers de demain. Leur principale originalité
sera d'émouvoir, de captiver, d'entraîner le lecteur avec autr.e
chose que des amours heureuses ou contrariées. Le précurseur
ici est Balzac, ou, si l'on veut, une interprétation de Balzac à
la mesure du moderne. Une époque atone ou trop enfoncée
dans le bien-être ne comprend pas Balzac, ou plutôt ne saisit
pas tout le côté « reconstruction d'un monde » qui est son plus
grand côté. Les ruines de la Révolution et de l'Empire relevées
par la Restauration, la mise au point du nouveau régime
d'après 89, l'étape franchie par la bourgeoisie Louis-Philip-parde, la légende des cinquante premières années du xix• siècle,
voilà ce qu'offre Balzac en exemple au romancier qui sort de la
guerre et vn dans le monde bouleversé de l'après-guerre.
En dépit de toutes les différences possibles, c'est au Balzac
-d'A combien l'amour revient aux vieillards et de la Dernière lncar-

l,lQT.liS

747

natio11. de ,Vautrin que Luc Durtain oblio-e
à penser en défutlti ve.
D
"b
. urtam ,s est ~o~i avidement de toute son époque. Le futunsme, 1 unanimisme ont trouvé en lui un terrain tout préparé
déjà ensemencé. Tout cela a été absorbé, transformé et l'arbr;
.d'aujourd'hui est un des plus vigoureux qui soient chez nous.
Beaucou~ des afféteries, des tics, des contorsions qui gâtaient
les pretn1ères œuvres de Durtain ont disparu. 11 en reste encore
trop. Une nature aussi généreuse, aussi riche gagnerait à s'imposer encore plus de discipline, à viser à une sorte de sécheresse
qu'elle n'atteindrait jamais, à se \'Ouloir simple.
Mais cela dit quelle étonnante légende que Douze C611t Mille.
La légende de l'argent moderne, rien de moins. Sujet conçu
av:ot la guer~e, réalisé après. ( mieux eût valu le situer après
qu ava~t, mais ~eut-êtr~ le hvre qui s'achève le 3 août 1914
aura-t-il une suite) qw pose tous les pions de cc vaste écbi.quie~: le capita~iste, ~ e d'or à exploiter, personnifié par un
ouvner de province q m a gagné douze cent mille francs et toute
1a .série des exploiteurs flanqués de leurs femmes, le banquier
et ses rabatteurs : l'homme du monde, le général, le courtier
marron sans oublier l'autre indispensable victime : l'inventeur.
~t voilà ~our l'affaire industrielle qui dévorera les premiers
srx cent mille francs. Le reste sera englouti par la terre et les
requins de 1a propriété foncière apparaissent : le notaire de
-s ous-préfecture, !'_homme de conliance à pots-de-vin, l'Jiostilité
paysanne.
Mais pour animer tout cela, pour permettre les mille et un
· rebondissements du récit, il faHait trouTer le moteur. Luc
.Durtain l'a trouvé : c'est s011 héros, Bongrand, d'Artagnan
prolétaire, que son argent jamais ne possède, -4ui dénoue les
situations d'un seul geste .de résjgnation ou &lt;le joyeux sacrifice
et qui peu à peu _en vient à haïr « J'excrément du démon ».
Lorsque miné, red~enu .simple artisan, il apprend qu'il possède
encore près de quarante mille irancs, il les r.efuse et - trouvaille
admirable -Jes donne à l'homme qui l'a le plns ignominieusement dépouillé, comme au seul capable de tripoter cette boue.
Ce vivant simple et puissant - autre trouvaille de Luc
Durtain - attire et .retient les femmes. Les plus viles, les
plus tarées sont intimidées, conquises. Leur intuition, leur
.instinct maternel leur fait épargner c.et homme que leurs

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAfSE

maris ou leurs amants accablent. Mm• d'Aiguesein, Paulette,
Olga, figures un peu trop directement balzaciennes peut-être,
ne s'oublient pas.
Une autre caractéristique de Luc Durtain, avec son imagination et son don de synthèse, c'est l'art qu'il possède de construire tous ses personnages, jusqu'aux plus épisodiques, à
trois dimensions. Tourguenieff établissait les biographies complètes de tous les personnages qu'il introduisait dans ses
romans. Luc Durtain ne se contente pas de les établir pour luimême dans ses préparations, il les livre au public en raccourcis
et en coups de sonde qui ne sont qu'à lui. Une certaine façon
de rattacher le moindre geste à sa signification sociale n'appartient également qu'à Durtain.
On éprouve en fermant ce livre une sensation de plénitude et
d'achèvement que l'abus des images (images parfois inutiles et
trop souvent médicales) et le tarabiscotage souvent agaça_nt,
toutes les scories de la forme ne parviennent pas à entamer. Il
faut enfin signaler que Luc Durtain a retrouvé le ton de la
grande familiarité épique qui lui permet d'interpeller les Muses
ou son lecteur sans jamais déchoir.
Le ciment secret de ce beau roman, c'est son souffle lyrique,
son idéalisme social. Le roman de pure analyse est mort ou
doit mourir, sa veine est tarie ; mais il ne meurt que pour
mieux renaître dans le roman de synthèse de demain où l'analyse jouera, avec toutes ses nuances et tous ses scalps, le r6le
épisodique qui doit en toute justice lui échoir pour compléter
la mise à nu des caractères en action.
Ce qui manque à ce très beau roman, pour approcher du
chef-d'œuvre, c'est un style vraiment d'aujourd'hui, ce style qui
est dans les œuvres les plus diverses, dans Proust, Giraudoux,
Larbaud, Morand, Paulhan, Aragon, Romains. Ici, malgré les
nouveautés très personnelles, nous en sommes encore au style
Paul Adam, Huysmans, Zola, République d'avant-guerre. Douze
cent mille démontre qu'il peut encore donner de beaux fruits.

•••

BENJAMIN CRtMIEUX

AU LION TRANQUILLE, par Marmouset (Librairie
de France).
Ce roman est un bon petit livre bien digne de vivre sans sa

749

NOTES

légende, ou par-dessus sa légende, si j'ose dire. Il serait peu
moral que ce roman bien fait, d'un romanesque fondé sur la
réalité sans le réalisme, ne connùt la fortune qu'à cause du
bruit fait autour de sa naissance irrégulière. Au Lio11 tra11q11i/le
est un enfant naturel de la littérature. Mais c'est la mère qui
fait des façons pour le reconnaitre. Quant au père, que n'a-t-il
pas pour attirer des protecteurss à ce fils costaud et coquet : un
digne ouvrier, ancien apache, écrivant une histoire d'apaches!
Après le nègre de 1921. qui «continuerait» mieux que le voyou
devenu typographe rangé ?
Mais Marmouset a vraiment plus pour réussir. Et d'abord,
il n'y a pas d'apaches ! Combien je vous remercie, Marmouset,
de me prouver que j'avais vu droit, en faisant dire à votre
Jacquot devenu bistrot en 1922, quelque chose d'égal à ce
propos de mon bistrot de 1912 : cc Il n'y a pas d'apaches, il n'y
a que des jeunes gens mal élevés qui s'amusent. » Marmouset
picaresque n'est pas responsable de la légende du repenti bon
salarié. (Cf. Comédies et Proverbes, de Mm• de Ségur). Jamais on
n'avait si justement employé l'argot. M. Boyer, le savant directeur de l'Ecole des Langues Orientales, argotisant éminent,
rangera ce bouquin auprès du trop méprisé Journal de Nénesse,
de Nonce Casanova. Souhaitons que M. Jean Variot écriYe un
second article généreux pour engager à lire de tels ouvrages les
magistrats si ignorants de la psychologie du faubourg. Les
magistrats eux-mêmes auraient de l'indulgence pour Marmouset.
Pourquoi? Marmouset reste dans&lt;&lt; son mitan ». Il ne commet
pas la faute d'indiquer par où ce « mitan » peut « grouper » les
autres oc mitans », le corridor secret par où les catégories d'individus (ignorons les classes) se pénètrent, se fondent, s'altèrent,
s'allient ... ça, c'est le secret de plus d'un succès limité. Marmouset peut tirer à cent mille sans inquiéter personne. Déjà ...
Avec quelle joie certain reporter II littéraire » le jette dans les
jambes de Carco, son camarade de promotion.
ANDRÉ SALMON

•*•
GÉRARD ET SON TÉMOIN, par Paul Brach (Editions
de la Nouvelle Revue Française).
M. Paul Brach expose dans son livre le cas d'un raté. Gérard

�750

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

est un jeune bourgeois riclie qui, tout: en ayaat fesprit et le
goût assez fins pour mépriser le milieu où il vit, est privé des
fortes facultés qui lui permettraient de s'élever hors de ce
milieu. C'est un type que l'on rencontre souvent en ce tempsci 1 car la guerre, si elle a élargi l'horizoa de quelques hommes,
ne leur a pas en même temps donné des ailes. C'est ce désaccord, ce manque d'équilibre, que rameur a étudié. ll nous
montre son personnage d'abord attiré par les lettres et, bientôt,
y renonçant faute d'application. sans doute ; puis, occupé, en
compagnie de camarades oisifs, à des passe-temps insignifiants
qui ne le contenteat point et durant lesquels il soupire : « Cette
existence ne peut durer. » Enfin - cela compose l'intrigue
romanesque du livre - Gérard essaie de donner du prix à sa
vie par une sorte de raffinement sentimental. Devenu amoureux,
le voici qui cristallise, qui analyse ses sentiments, s'embarrasse
de pudeurs et de petites défiances, exerce sur l'objet aimé un
esprit critique stendhalien, bref, transforme en un pur jeu c&amp;ébral des aventures assez terre à terre. Or, si ces subtilités
d'esprit procurent anx. grands amants leurs plus belles jouissances et activent leurs pa-ssions, on conçoit que chez les
natures médiocres elles dressent plutôt des obstacles et provoquent des déceptions. C'est le sort de Gé_rard, d'~~t _qu'il
s'adresse à des marionnettes aimables, ma.is tout a fait mcapable-s de se prêter à son ambition ~e, délicatess~ ~n~mental~
Sa carrière d'amant intellectuel, st 1 on peut ams1. dl.I'e, ne lm
apporte que des mécomptes. Il a la sagesse d'y renonc~, et, à
la, fin du récit, laissant cc à d'autres les débats de conscience et
les nuances sentimentales», il reprend sa. place parmi ses camarades ordinaires.
Ce personnage, qui a forcément les traits un peu pâles d'un
mondain, est bien présenté par l'auteur. Il a. quelqne chose
d'honnête et de touchant. Il fait penser à un personnage réel en
présence de qui l'crn se trouve souvent dans un salon. Nous
savons ce que deviendra Gérard. Ce sera cet homme du monde
« qui a eu des dispositions :o et qui témoigne aux artist~s ou
aux littérateurs une sympathie timide et comme mélancolique.
Quelquefois cet amateur nous paraît ridicule. Mais il est assurément supérieur à bien des gens de son mHieu, par exemple_à
celui.qui réponilllity comme on. lai vantait- les mérites d'Utl écn-

NOTES

vain désireux d'entrer dans un cercle qui est l'apanage d'une
coterie aristocratique : « Dieu merci ! Nous sommes encore
quelques-uns pour qui ces choses-là ne comptent pas. »
M. Brach écrit dans un style agréablement coulant et fort
soigné tout à la fois. Il a le do n de l'ironie et ses caricatures
sont réussies. Peut-être, chez lui, le psychologue cède-t-il trop
volontiers la place au poète. Il arrive que dans son récit le
développement psychologique disparaisse derrière une image
généralement jolie , et originale mais quelque peu gratuite. Cela
donne à l'ensemble du livre un tour élégant mais lui fait
perdre, par endroits, de la profondeur.
JACQUES· DE LACRETELLE

LETTRES iTRANGÈRES
LETTRE D'ANGLETERRE : LE STYLE DANS LA
PROSE ANGLAISE CONTEMPORAINE.
On dit souvent qu'il n'existe pas en anglais une prooe étalon.
A l'analyse on découvre que cette critique pourrait se formuler
plus exactement ainsi: la prose anglaise, si on la compare à la
française, à l'italienne et à l'espagnole, s'est développée tard.
Les formes- premières qu'elle assuma visaient &lt;l"es emplois spéciaux et limités ; et lorsqu'on arrive à l'époque de Hobbes, la
sensibilité et la pensée anglaise avaient déjà trouvé leur expression dans le vers : comparer le vus du temps de Shakespeare à
la: prose correspondante équivaut à comparer un esprit adulte et
indépendant avec un esprit qui n'a encore atteint ni maturité ni
indépendance. Aucune prose n'est jamais parvenue à rendre
l'esprit anglais au degré où-l'on peut dire que le style de Montaigne traduit l'esprit français: à des périodes diverses de notre
histoire littéraire on retrouve le contraste de styles qui ont trè.s
peu de choses en commun. D'où la difficulté à n'importe quel
moment d'assigner un style à une période donnée. Si nous
lisons tout ce que la prose anglaise a produit de meilleur, nous
p-0uvons arriver à savoir comment cette prose s'est développée;
mais nous nous apercevrons qu'il est très difficile de faire des
généralisations à son sujet.
Néanmoins il demeure possible de suivre à travers le
x1x• siècle jusqu'à notre génération ug ou deux courants et d'en

�752

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

marquer la disparition. Il est assez curieux de constater que les
talents les plus originaux qui aient fait leur apparition dans notre
littérature pendant la majeure partie du xrx0 siècle furent des
prosateurs. Ni Tennyson, ni même Browning - et je n'avance
ceci qu'après mûre délibération - ne peuvent pr~tendre à
occuper une place de l'importance de celles de Ruskm, Newman Arnold ou Dickens. C'est le style de Carlyle qui constitn; la grande nouveauté. Jusque-là la prose habituellement
en usage se rattachait à la tradition de Gibbon et de Johnson:
le style de Macaulay est un style du xvm• siècle avili par une
exubérance de journaliste et une émotion théâtrale; le style de
Landor est un style du xvm• siècle atteint de bizarrerie. Cependant le style de Landor est un beau style ; celui de Macaulay
représente les résidus d'un beau style aux mai~s d'~n démagogue littéraire. Carlyle - un int~llectuel san~ 1_n:elhge~ce, et
un érudit sans culture - possédait une sens1b1hté umque et
précieuse, qu'il exploita mais_ sans la, discipliner; ~outefoi~, si
une licence avouée vaut 1meux qu une dépravation qui se
cache, son style est plus sain que celui de Macaulay. Les effets
de telles oro-ies ne s'en laissent pas moins voir non seulement
dans l'œu;re des descendants authentiques de Carlyle
comme George Meredith - mais même dans l'œuvre de ceux
qui paraissent appartenir à un type_ d'e~prit to~t diff~re~t. La
prose de tradition classique, plerne a la fois de d1gmté e,t
&lt;l'aisance dont le défaut résidait surtout dans la pompe et ou
l'antitùès~ constituait le procédé le plus fréquent, disparut.
Thackeray est souvent diffus ; Ruskin souvent exagéré et
vexatoire· le cardinal Newman lui-même, à qui nous devons la
plus belle' prose qui ait été écrite au. xrx• siècle, est li1~ité_ aux
couleurs automnales de son émotion propre, particulière.
Disons pour simplifier que même dans les cas o~ Ca_r'.yle n'est
pas directement à l'origine de ce:te rupture d éq,u'.hbre de la
prose anglaise, il sert encore de po10t de repère à laide duquel
la mesurer.
A partir de ce moment i,l y a pr~sque toujours dan~ la
prose anglaise, même lorsqu elle parait l~ plus opp~sé~ a_ la
prose de Carlyle, une certaine exa~ératlon, une _hm1tat1on
spéciale due à la prédominance de 1élément émouf, et pour
~i-nsi dire une température légèrement fiévreuse. D'aucun

NOTES

753

écrivain ceci n'est plus vrai que de Walter Pater, de qui la prose
forme le principal modèle qui eut cours dans les dix dernières
années du x1x• siècle et dans la première décade du xx•.
L'influence de Walter Pater a eu pour résultat une limitation
de la prose très différente de celle que l'on rencontre au
xvue siècle. Les styles de Clarendon, Sir Thomas Browne,
Jeremy Taylor et Hobbes sont tous des styles qui ont leurs
limites et qui sont tr~s différents les uns des autres; mais
chacun d'eux à l'intérieur des limites qui lui sont propres est
un stye équilibré et normal. Les thèmes de Walter Pater
dénotent une sphère d'intérêts beaucoup plus étendue mais en
dépit de cette extension, sa prose trouve ses limites dans les
bornes mêmes que lui assigne une valeur toute émotionnelle.
Walter Pater était un descendant littéraire de Ruskin et de
Matthew Arnold ; et même dans le tour d'esprit sévère,
raisonné d' Arnold se laisse discerner parfois quelque éclat
:fiévreux. Une analyse de l'œuvre de Pater nous entraînerait
trop Join ; je ne puis ici qu'affirmer combien fut grande son
influence. On la retrouve dans l'œuvre d'écrivains aussi différents que MM. F.-H. Bradley, Oscar Wilde et William Butler
Yeats. Les livres de M. Bradley, en particulier Apparence et
Réalité et Les Principes de Logique, méritent d'être salués comme
des classiques qui prennent rang dans la grande tradition des
écrits philosophiques anglais; mais même dans la magnifique
austérité de la prose sèche et osseuse de M. Bradley on décèle
par endroits cette rougeur de la fièvre qui est totalement étrangère à la tradition de Hobbes, Berkeley et Locke. L'ornementation étudiée d'Oscar Wilde et la simplicité étudiée de M. Yeats
diffèrent également des écrits de M. Bradley, mais reflètent non
moins également l'épicuréisme ascétique de Walter Pater. (Les
mémoires de M. Yeats qui ont paru récemment dans le Ne:w
York Dial constituent un document d'un très grand intérêt en
ce qui concerne la génération d'Oscar Wilde; et M. Yeats
témoigne explicitement en faveur de l'influence exercée par
Pater sur sa génération.)
L'influence de Pater, combinée avec celle de Renan, se
retrouve entière dans un volume d'essais admirablement écrits
mais déjà quelque peu anciens, dû à un écrivain de notre génération, Frédérick Manning, et intitulé : Seimes et Portraits. Cet:e

48

�754

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAlSR

influence de Pâter culmine et disparait à moo sens dans l'œuvre
de James Joyce. Ce que j'avance ici est sujet à discussion ; je
ne suis pas du tout sûr que M. Joyce souscrirait à cette analyse
de ses origines, mais pour ma part je vois dans Un Portrait de
l' Artiste comtm jeune homme l'œuvre d'un disciple de Walter
Pater aussi bien que d'un disciple du cardinal Newman. Dans
Ulysse ce courant disparait. Dans Ulysse, cette influence, comme l'influence d'lbsen et toutes les autres influences auxquelles M. Joyce s'est soumis, - est réduite à zéro. Mon
opinion est qu'Ulysse n'est pas tant une œuvre qui ouvre une
époque nouvelle que le gigantesque aboutissement d'une
époque révolue. Avec ce livre Joyce atteint à un résultat singulier, singulièrement distingué, et peut-être unique en littérature : cette distinction consiste à ne pas a·rnir de style du tout,
- et à 11e pas en avoir, non pas au sens négatlf, mais bien au
contraire dans un sens très positîf. Je veux dire que l'œuvre de
M. Joyce n'est pas un pastiche, mais que néanmoins elle ne
possède aucun des signes qui permettent de diagnostiquer la
présence d'un style.
L'œuvre. de M. Joyce met fin à la tradition de Walter Pater
comme elle met fin à un grand nombre d'autres choses, et elle
accentue par là la nécessité où se trouvent les écrivains de cette
génération de prendre un nouveau départ, soit en se soumettant à une influence étrangère, soit en développant quelque
tradition anglûse plus ancienne.
Il y a eu des écrivains très distingués qui sont demeurés
étrangers à la généalogie que je viens de tracer,; à n'importe
quelle époque des étrangers de ce genre peuyent toujours surgir
dans les lettres anglaises. Henry J:unes, Joseph Conrad et
Charles Doughty sont des éèrivains q1.ü possèdent des styles très
personnels et incommunicables; des styles que l'on peut imiter,
comme on peut imiter celui de M. Proust, mais dont il est pen
probable qu'ils servent de point de départ à une tradition.
Doughty est le moins connu de ces écrivains, en partie parce
que son graod ouvrage Voyages dam l'Arabie déserte est difficile
à se procurer et fort coûteux. Un bon essai sur la prose de
M. Doughty - et qui renferme des cita.tians - se trouve dans
le livre récent de M. Middleton Murry, Régions de l'Esprit.
L'œuvre de M. Doughty est étrangement isolée. Elle constitue

NOTES

755

u.n.e exception singulière au x1xe siècle ; s.a prose est presque
une prnse du xvue siècle; et ses limites sont les limites du
xvn• siècle, et tout à fait différentes de celles de l'école de
Walter Pater.
En présence d'un écrivain dont l'œuvre est encore en processus de formation, il est difficile de dire s'il constituera un cas
isolé comme M. Doughty ou s'il deviendra l'ancêtre d'une
époque comme Walter_Pater. Les écrits de M. Wyndham Lewis
s'offrent à uous aujourd'hui dans cet intéressant état d'ambiguïté. Je ne vois pas d'écrits contemporains au sujet desquels
on puisse établir une comparaison avec ceux de M. Lewis; j'ai
vu cependant certains livres, surtout américains, dont le
mérite - s'ils en possédaient un véritable - se rapprocherait
du genre de mérite que l'on rencontre chez M. L-ewis.
La prose de Wyndham Lewis se trouve ressembler à la prose
d'une époque encore antérieure à celle qui est sympathique à
M. Doughty. Ce dont eUe se rapproche le plus, ce sont les prosateurs, non du xvu• siècle, mais de la .fin du xv1•, tels que
Thomas Nashe, certains traducteurs du temps, et les auteurs
des Martin Marprelate tracts. Cette prose a une abondance, une
vigueur, une vitalité pleine de signification, une force vitupérative dont je ne vois pas ailleurs les équivalents. L'usage que
M. Lewis fait des mots r.ippelk la façon dont ceux-ci a:fHuent à
un Fa\staff. J'ai dit tout à l'heure « se trouve ressembler, parce
que je suis sfu- que M. Lewis n'a jamais particulièrement étudié
les écrivains en question. Dans son premier roman, Tarr,
l'influence de Dostoïevsky est visible -et l)ré-pondérante. Mais
la" partie Dostoïevsky » du livre, bien qu'exécutée- briUammeut
et avec OTiginalitt, n'est pas vraiment représentative de
M. Lewis ; l'autre élément présent dans l'ouvrage, et qui ne se
raccorde nullement au précédent, relève de cet humour anglais,
si sérieux et sauvage, auquel Baudelaire consacra naguère une
brève étude. Lewis est très en sympathie avec Hogartb, Rowlandson et Cruikshank ; comme il est avant tout un peintre,
son imagination est avant tout visuelle. Il possède quelque
chose de cet humour que l'on rencontre cbez Dickens (lui
aussi un écrivain visuel) lorsque Dickens est humoristique et
non délibérément comique. Mais un répertoire d'analogies ne
saurait en rien fournir une formule pour le style de M. Lewis,

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lequel, encore imparfait et pas tout à fait au point, se laisse
voir au mieux dans l'essai sur l'art et l'architecture contemporains, intitulé « le Dessin du Calife ii.
Si l'on examine ce qui se produit de meilleur dans le roman
anglais contemporain, on trouve une tendance vers un autre
style très différent de celui de M. Lewis, un style d'une nudité
et d'une simplicité presque excessives. Ceci est particulièrement
visible chez les écrivains que travaille un souci authentique du
vocabulaire et de la syntaxe. Un très intéressant exemple nous
en est offert dans La Vie et la Mort de Harri.etFrean de Miss May
Sinclair. Miss Sinclair a. fait grand usage, le maximum d'usage
possible, des résultats de la psychanalyse. Dans ce livre elle
réduit le roman au strict essentiel ; elle a soin qu'aucune description, conversation ou monologue superflu ne vienne
détourner l'attention du lecteur du tracé de h1 croissance et de
la décadence de l'héroïne. Un autre écrivain qui tend toujours
davantage à dépouiller son style de tout ornement surajouté est
M. Stephen Hudson dans son livre Eleanor Colhouse. Il y a des
moments où le récit de M. Hudson va jusqu'à vous faire oublier
que le livre soit « écrit ii, dans n'importe quel sens du mot: il
semble que l'on repasse simplement en esprit la morne chronique d'existences humaines. Cependant quoique cette méthode
- qu'elle ait pour objet la documentation psychologique ou la
chronique sans plus - soit visible chez d'autres écrivains, je
ne saurais être sûr qu'elle représente une direction véritable, ni
même que les écrivains cités ne puissent être amenés à y
renoncer; et lorsque je me rappelle certains écrivains intéressants comme Virginia Weolf et D.-H. Lawrence que je juge
impossibles à classer, j'ai envie de retirer toute espèce de. gé~éralisation. Dans l'œuvre de D.-H. Lawrence, en particulier
dàns son dernier livre La Verge d'Aaron, se trouvent alliés la
plus profonde explor'ation de la nature humaine et le style le
plus inégal que j'aie rencontrés chez aucun écrivain de notre
génération.
T.-s. ELIOT

LES ARTS

LES ARTISTES INCONNUS A LA
SIMON ET LE SALON D'AUTOMNE.

GALERIE

Il est peu d'expositions qui comportent une morale ; celle

NOTES

757

qu'organisa le spirituel directeur de la Galerie Simon avait le
rare privilège d'être captivante et de faire réfléchir sur les problèmes compliqués de la création artistique. Elle était constituée exclusivement par ces toiles et ces bois sculptés que des
poètes et des peintres, séduits par leur vertu émotive, achètent
pour quelques sous au bric-à-brac. Au sortir du Salon d'Automne où, peu à peu, une espèce de sommeil moral s'abat sur
vous, provenant de l'impression de déjà vu qui émane de
presque toutes les toiles - même des bonnes - cette exposition offrait une véritable oasis de fraîcheur et de douceur.
Natures m_ortes groupant des bibelots lourds de souvenirs ;
paysages pauvres ou redoutablement pittoresques ; scènes de
famille attendrissantes; batailles, chasses, scènes historiques
reconstituées grâce au supplément du Petit Parisien ; scènes de
cirque ; portraits comme figés par l'effet de l'application réciproque du modèle et du peintre, tremblants tous deux de se
sentir les artisans d'une opération magique ; inévitables anecdotes plaisantes ou sentimentales ; toute la gamme des états
d'âme que la peinture peut extérioriser étaient représentés en
cette exposition inattendue.
L'auteur de ces peintures est ce curieux personnage anonyme,
qui, je crois, ne naît qu'en France ; qui tient le milieu entre le
poète et le pêcheur à la ligne ; qui peint les soirs d'été en rentrant du bureau, et le dimanche toute la journée. L'amour, la
patience et la propreté sont ses vertus coutumières ; l'estime de
sa famille et la considération de ses pairs sont la récompense
qui lui est accordée et qu'il peut savourer tranquillement, derrière le rempart d'un emploi honorable, d'une rente régulière,
ou d'une pension méritée. - Tant d'humilité, si naïvement
consentie, ne peut qu'arracher un sourire de pitié aux terribles
hommes que sont les artistes modernes - et cependant on
pouvait voir beaucoup d'entre eux s'attendrir, céder à un mouvement de curiosité presque inquiète devant les œuvres de leurs
parents pauvres.
Pour moi, j'ai souvent été torturé par le mystère de certaines
réalisations picturales, dues à ces anges en jaquette qui, non
gênés par des considérations techniques, se meuvent de plainpied dans le domaine du sublime quotidien. Quelques-unes
des peintures exposées à la Galerie Simon, c'est incontestable,

�75-8

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISB

réalisaient un tel accord entre le sentiment et l'expression
qu'elles touchaient au chef--&lt;l'œuvre. - Et cependant? Une
telle affirmation est inadmissible ; elle contredit tontes nos
conceptions ; elle révolte notre bon sens. La candeur, la pureté,
la sainteté même, nous savons qu'elles sont impuissantes à réaliser une œuvre d'art. L'amour de la ature- ne suffit pas pour
produire un travail admirable. li n'est pas de beauté sans style ;
il n'est pas de style sans métier rationne.!. Ces toiles naïves possèdent souvent un dessin, une mise en page extraordinairement
expressifs ; une couleur sobre et riche, nne matière cristalline,
tout, peut-être, sauf un je ne sais quoi d'essentiel, qui nous
pr-ouverait que ces merveilles sont l'aboutissement d'une intention déterminée. L' œuvre d'art est le résultat d'une série d'éliminations, c'est un lieu commun. Mais il est deux façons
d'arriver à ce dépouillement nécessaire, deux façons dont une
seule compte : celle qui consiste dans un cboix conscient et
délibéré. L'autre qui peut quelquefois procurer des résultats
presque équivalents, n'est due qu'à l'insouciance et à l'ignorance;
il n'y a plus, dans ce cas, dépouillement par choix, ruais par oubli.
(A ce propos il n'est peut-être pas indifférent de dire un mot
du douanier Rousseau. - Est-il, oui ou non, un peintre,_ou
seulement un. amateur à peine supérieur aux exposants malgré
eux de la Galerie Simon ? M. Maurice Raynal, qui écrivit pour
cette exposition deux pages fort jolies, juge qu'on à . eu tort de
comparer l'art du douanier à celui des maitres. - Ont tort
évidemment ceux qui osent le comparer à Fouquet et à
Memling, mais l'ont à un égal degré ceux qui le rabaissent au
niveau des « Inconnus )) . Il y a justement dans son art cette
cm1stance dans les moyens employés qui montre dans son effort
une part de lucidité et &lt;le volonté iodfoiable.)
Il serait certes fort imprudent, et sot, de nier la puissance de
l'instinct, et le qractère poignant et mystérieui de son apport
dans l'œuvre d'art. C'est souvent à cause des choses mêmes,
que l'artiste n'a pas voulu introduire dans son tableau, que
celui.-ci est émouvant. On peut aller jusqu'à dire que c'est la
part d'irresp,msabilifé qui se glisse dans une œuvre qui la m3ccrnifie, lui donne un poids caché, une vertU secrète. Un artiste qui
réaliserait exactement ce qu'il a:vait dessein d'exécuter serait non
seulement un monstre, mais littéralement un« fruit sec». Gest

NOTES

759

une certaine façon qu'il a de rater s011 but, c'est une certaine
faillite de ses intentions qui constituent la poés.ie de son travail.
Mais justement cette faillite n'est possible que, sr au début de
son effort, le pein,tre ne se propose rien d'autre que de réussir à
expliciter ses intentions avec netteté, s'il force en quelque sorte
son subconscient à se réveiller, à s'insurger contre la pression
d'un système tyrannique adopté avec une résolution trop vive.
C'est pourquoi, quelque attrait que puissent avoir ces délassements extasiés des peintres du dimanche, il faut à regret leur
dire adieu, et bien se garder de tomber dans le travers de ces
artistes du Nord, qui s'intitulent « naîvistes », et qui ne se proposent rien moins que d'oublier leur connaissance de la
technique moderne et de ressusciter en eux leur enfance et
leur naïveté évanouies J
Quand nous entrons au Salon d'Automne, nous nous sentons
bien loin du « naïvisme :o. Sauf chez quelques attardés, il n'y
est plus question de singer les primitifs ; ce faux hiératisme de
Musée, qui faisait fureur il y a quelques annéès, a presque
entièrement disparu. Ces mêmes incorrigibles plagiaires, qui
sont les grotesques de l'art, suivent une autre piste. Le grand
Ingres est, hélas l à la mode : vite, il faut « en faire».
Quant aux véritables courants qui se partagent l'activité des
artistes, on ne les voit plus guère se dessiner qu'à leur source.
Si les placeurs de l'automne, cette année plus avisés que ceux
des Indépendants, avaie.at, comme ceux-ci l'année dernière,
mélangé les tableaux sans se préoccuper des préférences théoriques de leurs auteurs, il serait difficile de distinguer qui, de
Pierre ou de Paul, se relie au Cubisme ou au « Naturalisme
organisé 1&gt;. Les jeunes peintres qui par un savant decrescendo
se placent entre les. salles extrêmes où brillent d'un éclat inaccoutumé Braque et Léger côté cuhisme, Segonzac et Vlamir.ck,.
côté naturalisme, cultivent la formule dite œ Constructive ». Il
s'agit, on le sait, d'un art qui repose sur la consolidati&lt;m des
formes naturelles à l'aide d'éléments géométriques adoucis et
d'un mortier pictural plus ou moins épais. Nous voici aux antipodes de l'état d'esprit des primitifs de la Ga.lerit: Simon ! Au
Salon d'Automne, - qui, ~e tiens à le déclarer, fut rarement
aussi riche en bonnes œuvres - une recherche strictement
iechnique motive la presque totalité des toiles exposées. On l'a

�LA NOUV.ELLE lŒVOE FRANÇAISE

dit, fcrit, chanté : il s'agit de faire c&lt; de là peinture » et rien de
plus . La poésie aux poètes, la musique auit musiciens. oc Construire ! » Il y avait, pour uu esprit indépendant, des joies
grandés, et en quelque sorte sportives, à goûter, en visitant successivement le Grand Palais et la Galerie Simon. D'un côté,
constructions, digues, remparts, contreforts, pour mieux emprisonner la pesante matière terrestre; de l'autre, efforts ingénus et
pleins de tendres subterfuges pour représenter les choses les
plus nuancées, les plus légères, les plus poétiques que nous
propose l'Univers. D'un côté, des constàtatio,,s, souvent sérieuses,
quelquefois moroses, presque toujours empreintes de talent ;
de l'autre, une description amoureuse, extasiée, procédant d'une
tendre allégresse, sinon d'une technique disciplinée.
- li ne faut rien exagérer, ni le danger que court' la peinture
moderne, où la technique tiènt une place excessive, aux dépens
du sujet qui la doit justifier, ni le secours moral que peuvent
prêter aux praticiens leurs innocents rivaux. - Toutefois, il n'y
aurait rien d'étonnant à ce que certains professionnels du Salon
d' Automne, rêvant devant ces humbles toiles où les plus profondes aspirations des hommes essaient maladroitement de se
déployer, aient tout à coup la xévélation du pouvoir inspirateur
que peuvent posséder certains spectacles de la Nature, lorsqu'on
les découvre d'un œil sagement enivré, et débarrassé du souci ·
des cuisines d'atelier.
Al'fDRÉ LHOT-E

*
* *

LES REVUES
DE L'EXISTE 1CE DE L'EUROPE
Les Eutretiens de Pontigny ont repris cette année, sous Ja
direction de Paul Desjardins, discret et enflammé. L'on y a
entendu, successivement, Gide, Duhamel, Tbibaudet, Forster
et Curtius, Wiliam Martin, Hymans, Prezzolini. 11 était question de l'bonneur, de l'éducation. de la Société des Nations. Au
surplus, ni dissertations, ni discours - mais de longues causeries, un échange actif cfe réflexions, et, pour wus, un enrichissement à la fois du goût de la différence et du désir de.construire.
La REVUE DE GE.NÉVE, à son tour, prolongeant l'œuvre des
Eu/retiens, convie plusieurs écrivains européens it une conversa-

LES REVUES

76r

tion internatiouale : Y a-t-il une Europe ? Que vaut la Société
des Nations? Keyserliog, Middleton Murry, Vilfreclo Pareto,
Unamuno, Gicle, Merejkowski ont répondu, ou répondront.
Robert de Traz, qui pose les questions, et par avance tâche
d'appeler, d'entourer les réponses, écrit :
En contestant la possibilité de refaire l'Europe aujourd'hui, nous
discréditerions celle.d'autrefois dont nous sommes les héritiers. Dire que
les natiooalitës sont irréductibles et hostiles, c'est dire que Saint Louis
n'est que Français, Dante n'est qu'ltalien, Gœthe n'est qu'Allemand ~
c'est dépouiller notre esprit, c'est détruire notre patrimoine. Les siècles
donr nous sommes nés ont élaboré certaines notions morales où nous
nous reconnaissons tous : l'honneur du gentilhomme ou du gentleman, la liberté individuelle, l'idée du droit, bien d'autres t:ncore : allonsnous, par méfiance réciproque, renoncer à ce langage commun? Tandis
qu'être Européen, c'est perfectionner une entreprise que nous ont
léguée nos prédécesseurs et dont les bienfaits nous nourrissent encore.
La Suisse est le lieu naturel d'une conversation internationale:
L'Eur-0pe actuelle est multiforme; démocratique et nationaliste, c'està-dire sentimentale, elle se complait dans ses variétés. Rebelle à toute
influence Mucatrice et autoritaire, il faut la comparer à une famille ou
il y avait naguère quelques ainés et beaucoup de cadets et ou tous les
enfants sont devenus majeurs et ne veulent plus écouter persnune... Oo
nous excusem de citer ici, à titre de renseignement pratique, le cas de
la Suisse qui rassemble en une même harmonie vingt-deux peuples
divers. Cette cohabitation est rendue possible, grâce à un consentement
général à l'hétérogène ... Voila un premier point ; souffrir comme une
chose naturelle que mon voisin ne concorde pas exactement avec moimême. Et en voici un second : mon voisin et moi, quoique différents,
nous voulons vivre ensemble. Au-x Fatalités centrifuges qui nous opposeraient, nous opposons notre résolution humaine de demeurer unis.
Cela ne nous empêche pas de nous plaindre l'un de l'autre, de nous
disputer: mais toujours, sous nos récriminations, se maintient la croyance
latente qu'il est boa, qu'il est nécessaire que la Suisse demeure. Et l'on
voit cette croyance éclater tout à coup lors des grandes fêtes populaires
par exemple, en véritables actes de foi collectifs. Ces deux conditions
sentirµenrales de la paix helvétique peuvent-elles se réaliser sur u.n
beaucoup plus large ihéâtre. Pourquoi pas ?

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

I

TABLE DES MATIÈRES
MEMENTO

LEs CAHDRS D'AUJOURD'HUI (Novembre) publient une serie de Po,·Jraits plaisants : entre autres, ceux de Valery Larbaud par Marcel Ray,
&lt;le Marie Laurencin par H. P. Roché. Luc Durtain parle de Vildrac,
Salmon de Colette et de Léautaud, Mac Orlan· de Salmon.
LE CRI'rERlON est une jeune revue, que vient de fonder à Londres
notre collaborateur T. S. Eliot . Son premier numéro, fort intéressant,
réunit les noms de Dostoievsky, Valery Larbaud, George Saintsbury,
May Sinclair.
Les sains et drus ÉcRITS ou No-RD, que dirigent Franz Hellens et
Paul Vanderborght, succèdent à la fois à la LANTERNE SOURDE qui
appela à l'Université de Bruxelles Romains, Cendrars et Chennevière,
et au DrsQUB VERT, revue franco-belge, et peut-être internationale.
(Personne n'a parlé mieux qu'elle des littératures rnsse, irlandaise, espagnole.) Mélot du Dy esquisse une méthode de travail raisonnable:
Ce fut 53ns doute la folie bleu naïve de l'ccole dite • futuriste • que de
vouloir observer le monde moderne ;I. la manière des anciens, c'est-à-dire avec
une attention soutenue. On a pu sourire, non sans raison. Celui qui, à notre
époque, s'assied sur u.n banc du boulevar&lt;!, s'accoude â l'appui d'une fenêtre,
s'attable dB.Ils un restaurant, et regarde longtemps devant lni, ne voit plus rien
que d'insensé. Tout innocemment, les cravates se placent dans le dos des mes•
sieurs, les autos roulent à travers le salon, les bouteilles portent des nnméros
-de vestiaire, et cela est d'un ridicule achevé, d'une candeur intolêrnble. Nous
voulons antre chose : Nous voulons savoir ce qu'est l'homme maintenant, ne
point commettre l'erreur de ces peintres, ui de ces moralistes aussi, qui, a force
de patience attentive, confondent toutes les valeurs.
0

MERCUR.E DE FRANCE (15

novembre): Plaisir du l{bertin raisonneur;

_par André Rouveyre.
LE MouTON BLANC vient de se fonder à Lyon. Il sera l'organe du
.classicisme moderne. Ses héros sont Gide et Romains. Ses collaborateurs, Gab1i_el Audisio, Henry PetiÔt, Portail et l'impétueux Jean
Hytier. L'on trouvera dans chaque numéro une liste d'erreurs, et une
liste de vérit-és. La première vérité citée est : « L'art vit de contrainte».
REVUE DE L'AMÉIUQUE LATINE (rer octobre): Les idées philosopbÛjutS
in France, par Albert Thibaudet.
LA REVUE UWVERSELLE (15 novembre): LB Salon d'Autonme, par
Roger Allard.

CONTENUES DANS

LE TOME XIX

(JUILLET- DÉCEMBRE

ALAIN-FOURNIER
Colombe Blanchet (fragment).

1922)

(CXI)

ROGER ALLARD
La SJmpbo1ûe hcroiq11.e, par Henry Jacques
87
L'homme traqué, par Francis Carco .
2 3I
Les trois miracles de Sainte Cecile,- par Henri
Ghéon
241
Chansons : Liberté, par Henri Pourrat .
359
L'Aibum italien, par Jean-Louis Vaudoyer. 361
La lumière natale, par Léon Deubel .
362
Le Poème royal, par Albert Erlande . .
363
Guide chnmpèire, par Gabriel-Joseph Gros
363
Aquarelles, par Emile Henriot .
484
Petite fugue d'ét-é
523

(CVI)

(CVll)
(CVII)
(CVITI)
(CVJII)
(CVIII)
{CVIII)
(CVIII)
(CIX)
(CX)

LOUIS ARAGON
L'futra

20

(CVI)

507

(CIX)

JEAN BARUZI
L'Espagne et le romantisme français, par
Ernest Martinenche

.

FELIX BERTAUX
Les Revues jeunes en AlleITTagne
Lectures allemandes.
WILLIAM BLAKE
Le Mariage du Ciel et de !'Enfer (traduction de
Andr.é Gide).
Chronique
Chronique
Chronique
Chronique

MAURICE BOISSA.RD
Dramatique .
Dramatique
Dramatique .
DraITTatique .

CHARLES DU BOS
Remarque sur les Goncourt . . . .
Fiançailles, par Robert de Traz .
Les trois Impostures, par P.-J. Toul~t . .
Le Camarnde infidèle, par Jean Schluruberger.

JOl

37 1

129

2r5

339
456

6o5

(CVII)
(CVIf)
(èVIII)
(CIX)
(CX)

472

(CVII)
(CV1I1)
(CIX)

537

(CXI)

410

(CIX)

15 r
367

MAURI CE CHEVRIER
Chants

(CVI)
(CVIU)

�LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ALBERT COHEN
Projections ou après-minuit à Genève

414

(CIX)

. . . . . . . . .
L'Escalier d'or, par Edmond Jalou}. . .
G11spc1rd dts Montagnes, par Henri Pourrat
Vers l'Outst, par Constantin Weyer. ·.
E" marge des marées, par Joseph Conrad

.

.

.

.

.

.

.

.

.
.
.
.
.

7ï
84

86

86
92
93
100
108

.

La Nef, par Elétnir Bourges
Henri Duvemois

.

. . . . . . . . .
La Vie en fleur, par Anatole France . . .
La Co11quite de la joie, par Raymond Schwab.
Littérature et Orient, par Henri Thuile. .
L'E11/isemenl, par Jean Monique . . . .
L'année littéraire en Italie . . . . . .
L'Amour, les Muses et la Cbasse, par Francis
Jammes . . . . . . . . . . .
Ces pe_tits Messieurs. - Le ]ttt de l'Amour et
de la danse, par Francis de Miomandre .
Biographies du Carnet critique. . . .
Do1iz.e cmt mille, par Luc Durtain. . .

.

ADOLPHE DELE ŒR
Une vue optimiste sur la situation de la
France
JOSEPH DELTÈIL
Iphigénie.
DOSTOIE\"SIG
La confession de Stavroguinc (fin).

.

.

.

.

.

.

.

Marcel Barnère .

.

.

(CIX)

.

GEORGES GABORY
Diableries, par Mêlot du Dv
Le Courrier des Muses . ·.
Le Courrier des Muses . . . . .
Poésies pour dames seules . . . . . .
Le Coffret de Santal, par Charles Cros

(CVI)
(CVI)
(CVill)
(CIX)
(ClX)

HENRI GHÉO
La Co11quile mystique : l'Ecole française, par
Henri Brémond. . . . . . . . .

Lettres du lieutenant de vaisuall Dupouty,
préface de André Gide

.

.

.

.

.

.

JEA GIRAUDOUX
Finale de Siegfried et le Limousin.
PIERRE HAMP
Compound 300 HP, no 243.

7l

(C\'l

732

(CXI)

552

(CX)

12

(CVI)
(CX)

Bass-Bassina-Boulou, par Franz Hellens .
MARCEL JOUHANDEAU
401

Clodomir l'assassin
JACQUES DE LACRETELLE

253

(CVII)

(CVIIl)

(CXI)

(CVill)
(CVlll)
(CXI)

La fia11cle morte, par J.-N. Faure-Biguet.
Gera,·d et sott timoin, par Paul Brach. .
VALERY LARBAUD

Mount Eryx, a11d other dit-asio11S of lrat•tl,
.

ro6

La 1:ie et l'habitude, par Samuel Butler . .

504

(CVI)
(ClX)

Fernand Vandêrem et les manuels d'histoire
littérnire .
727

(CXI)

par Henry Festiug Jones.
(CVI)

(ClX)

(CVII)

Silbennann .
Silbermann (fin)

.

.

.

.

ANDRE LHOTE
Les dernières rétrospectives . . .
111
Les Artistes inconnus (galerie Simon) et le
Salon d'Automoe . . . . . . . . 756

(CVI)
(CXI)

ANDRE MALRAt;X
88
148

(CVI)
(CVII)

362

(CVIII)

Le Chirnrgim des roses, p,tr Marcel Sauvage

(CVII)
(CVlll)
(CIX)
,(CIX)
(ClX)
(CIX)
(CIX)
(CIX)

(CX)
(CXI)
(CXI)

PACL FIERE S
.

(CV11)

(CVII)

Cbamom désabusées, par Max Elskamp
.

(CVI)
(CVI)
(CVI)
(CVI)
(CVI)

(CVI)

L'évadé de l'Enfer, par Jean Pellerin. . .
Essai mr le J?onjuatiisme co11te111porain, par

RENE-MARIE HERMANT

T.-S. ELIOT
Lettre d'Angleterre : Le style dans la prose
anglaise contemporaine . . . . . . 751

.

(CVI)
(CVI)
(CVI)

(CX)

LUC DURTAIN
Lucienne, par Jules Romains

Yolutes

(C.X)

FERNA} D FLEURET

La Campagne avec Tlmcydide; Gustave Flaubert, par Albert Thibaudet . . . . . 222
Saint-Just, par Marie Lenéru. - }011rnal de
Marie Lenéru

(CIX)
(CIX)

La Foi dtt doole, par Pierre Bourgeois .
J2 Décembre, par Jean-Victor Pellerin .
Poèmes de la vie mordue, par Henri Dalby

BENJAMIN CRÉMIEUX

Pages choisus de Jean Jaurès. - Histoire
socialiste de la Révolution française (I) : La
Comtituanle, par Jean Jaurès . . . .
Reliques, par Isabelle Rimbaud. . . . .
La Chauve-souris, par Charles Derennes. .
Les discours du doctmr O'Grady, par André
Maurois .

765

TABLE DES MATIERES

L'Abbale de Typlxzines, par le Comte de
Gobmeau

Art poétique, par Max Jacob

97
227

(CVI)
(CVII)

�LA NOUVELLE REVUE PRANÇA.lSE

LOUIS MARTI '-CHAUFFlER
Le Jeu de massacre, par Tristan Bernard .
P. MASSON-OURSEL
Mégbadouta de Kalida.sa, traduit par farcelle Lalou .

.

.

.

.

.

.

.

. .
La Mentalité primitive, par L. Lévy Bruhl.
Trois 1nyst;rts tibétains, tradl!its p:ir Jacques
Bacot . .

FRA.1 ·çms MAURIAC
Le Fleuve de Feu .

Silbermarm , par Jacques de Lacrett:lle
MÊLOT DU DY

Bibelots

GIL ROBIN

348

(CVI)
(CVIII)

379

(CVIll)

JIO

743

(CXI)
(CXI)

17

(CVI)

685

Jean Tharaud .

.

.

.

.

243
528

.

.

.

.

.

.

.

.

121

{CIX)

Le dljeuner cl11~ le 11UJtl dktl de la 11obltSse

o/

.

.

.

.

.

'.

2

(CVl)

91

(CX}

(CVI)
(CVII)
(CVll)
(CVHI)

(CVI)

(CVlJI)
(CX)
(CX)

(CXI)
(CXI)

(CVI)
(CVI)

(CVI)
(CVII)
(CVIII)
(CIX)
(CX)

638

JULES SUPERVIELLE

74

(

li)

ANTON TCHEKHOV
Volôdia

229

8o

.

(CIX)
(CIX)

(CIX)

(CVl)
(CVI)
(CVI)
(C\'Il)
(CX)

bataille du f11tla11d vue d11 « Derjflinger »

fÎr le capitaine de corvette Georg vo~
ase . . . . . . . . . . . .
83
Marsyas 01i la justice d' Apol/011 par FrançoisPaul Alib1:tt . . . . . '. . . . .
89
Ceux qui f'evit1111ent, par Marie Ge,·ers . . l()O
Pitoeff et la fondation à Paris d'un théâtre
de répertoire étranger . . .
. . . 2 39
Cùtq 110s, traduits p~r Noël Péri; Th:J 110
plays Japot!, ~duit par Arthur Waley ;
le TbJatre clm101s, par Tchou-IGa-Kien . 375
Jea11 de La Fo11tai11e, par André Hallays . . 471

234
La maison de Cla11àir11, par Colette .
363
Myrrbin, courtisane et martyre, par Pierre
Mille . .
486
(CIX)
_!a'.-_ _ _ _ _
.:,.:._ _ __._~
La GarÇ()&gt;me, par Victor Margueritte.
634
(CX)

JACQUES RIVIÈRE
Les dangers d'une politique conséquente . . .
Paul Val6-y, poète. . . . . . . . . .
Maurice Barrès et la critique catholique .
Le secret professiomul, par Jean Cocteau.
Marcel Proust . . . . .
.
.
AlaiirFournier .
•

1:20

Terre.

513

.

IIS

SCHLUMBERGER

par Ivan Tourgueniev.

MARCEL PROUST

Les a111ora11des, par Julien Benda . .
Les Do11 J-uanes, par farce! PrévoSt .

109

i•ie de }1ousieur Du Gay-T1·011iti, écrite

de sa mam .
ÙI

(CVTII)

J.-C. PRIVÉ

PAUL RIVAL
La ra11do1111ée de Sambn Dwr1f, par Jérôme et

JEAN
Ùl

(CXI)

499

(CXI)

BORIS DE SCHLŒZER
Le Duel, par Alexandre Kouprine. •
Les B:ùh:ts russes . . . . . . . .
Wagner au théltre des Champs-Elysées .
Le Martyre de S,iint Sébastim à !'Opéra.
Anton Tcbt:khov . . . . . . . .

(CIX)
(CIX)
(CfX)

Charles Silve.m e . . . . . . . .
L'Opbélit1, par Marius et Ary fablond . .
Le Roman de la t'Oit lactu, par Lafcadio Heam .

La regarder dormir.

1 57

A DRÉ SALMON
Au lion tranquille, par Marmouset.

HE,'Rl POURRAT
Sur la Gllbe, par J. de PesquidouK . . .
L'Amour et la Mort de Jec1 11 Pradeau, par

Les daoseusescambodgiennes à l'Qpéra.

Etude de nu.

98

PAUL MORAND
Les bals de Paris, par André W:irnod
Le Cabinet 11oir, par Max Jacob . .
Un ro111anesq1u, par May Sinclair . .
PASCAL PIA
L' Aurore en pluie .

GUY DE PO URT ALÈS
La déàaig11e11se, par Beaumont et Fletcher

TABLE DES MATIÈRES

ALBERT THIBAUDET
Réflexions sur la littérature : L' Affaire Ubu.
Jules Tellier, par Ht!llriettc Charasson . .
Le vfo de ta vigm, par Louis Arnts . . .
Réflexions sur la littérature : Les jardins sur
l'Orient . . . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Le Germanisme et la guerre . . . .
Le stupide àix-netn:ièt,u siècle, par Léon
Daudet . . . . . . . . . . .
Réflexions sur la littérature : Renouveaux
quand même. . . . . . . . . .
L'Avmir de l'Intelligmct et T,·ois idus politiques, par Charles Maurras . . . . .
Les plaisfrset les jt11x, par Georges Duhamel
Approxi111atio11s, par Charles du Bos . . .
Lei Poésie de Swi11bur11e, par Paul de Reul. -

5J7

(CX)
(CVI)
(CVI)
(CVI)

(C\'ll)
(CVllI)
(CVIlI)

(CIX)
(CIX)

~g~~

�768

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

La llgemle socraliqt1e cl les sources de PlaIon, par Charles Dupréel . . . . . . ,198

(CIX)

Réflexions sur la littérature : La composition
dans le roman .
594
Le Domaine, par John Galsworthy. . . . 639
Réflexions sur la littérature : Les trois critiques . . . . . . . . . . . . 715
Un bom·ueois dilettante à l'époque romantique:
Emile0 Descbt1111ps, par Henri Girard. . . 735
Bien 111anger pour bim 'l!Ïllre, par Edouard
de Pomiane.
736
FRITZ VON UNRUH
Fragments d'un Journal de guerre.

(CX)
(CX)
(CXI)
(CXI)
(CXI)
(CVlll)

276

CAMlLLE VETT ARD
Proust et Einstein.
Durie et Simultanéité, par Henri Bergson

246
625

.

124
127
383
384
509
512
512
640
640
760
762

LE GÉRANT : GASTON GALLl:-JA!l D.
ABBEVJLlB (FRANCE). -

'

Les néceaaitéa du tirage de « La Nouvelle Revue Francaiae »
noua obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-deeaoua ~uinze
joura avant aon apparition, noua noua bornons à y insérer dea
apercue d'orientation générale. Maïa notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS eat à la dispos ition de toua noa
lecteurs pour tout ce qui concerne leur porte feuille, valeun à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrages d'un titre contre un
autre, placement de fonda, etc.
Adre aser lea lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIU• Arrondia1ement.

(CVII)
(CX)
LA FINAl CE

XXX
Les Revues.
Memento
Les Revues.
Meroento
Les Revues .
Le Prix Blumenthal
Memento des revues .
Memento des revues .
L'Atelier.
Les Revues.
Memento

LA VIE FINANCIÈRE

IMPRTMERIE F. PAiu.ART.

(CVI)
(CVI)
(CVIII)
(CVIII)
(CIX)
(CIX)
(CIX)
(CX)

scx)

( XI)
(CXI)

La ques lion des Detl es.

Il n'y a plus de crise décisive ni dans le domaine de la politique, ni
dans la sphère toute voisine et plus vaste de l'économie. Le mot
« décisif » n'a aucun sens à l'égard des difficultés mondiales issues de
la guerre. De même que la victoire fut, noo pas l'œuvre d'un homme,
n i le résultat d'une roanœuvre isolée, mais le total d'un ensemble
d'efforts, d'expériences et de sacrifices qui amenèrent le problème :i
maturité, de même l'équilibre des droits et des réalités, dans la paix, ne
se rétablira qu'après de multiples oscillations. Ces considérations
d'aspect un peu philosophique n'en comportent pas moins pour le capi·
taliste qui ne vise comme tel qu'à des résultats pratiques, de précieux
enseignements. Elles l'invitent en tom cas, à ne point tomber dam le
pessimisme, et bien au contraire, à utiliser les conditions qui lui sont
taites dans le présent, en vue d'obtenir des résultats positifs dans
l'avenir. C'est là tout le fin du placement.
Ceci dit, qu'il laisse se dérouler les discussions sur les changes,
sur la baisse du mark, que tant de Français assez mal avisés a7hetaient il y a deux ans à 30 centimes, il y a un an à r 5 et qui ne
peut même plus se tenir à r centime et demi, sur l'effondre~ent
de la couronne qui se mesure mal ici, mais que l'on sent mieux
à Londres où il en faut maintenant 250.000 po'ur une livre sterling. De ce que l'on s'est trompé sur la. possibilité ~our. un~ Autriche nouvelle de vivre dans le cadre étriqué que ltt1 ass1gna1ent les
traités, de ce que l'on n'avait pas prévu l'écroulement du mark, il n'en
résulte pas nécessairement que les capitalistes aient tous perdu de
l'argent depuis deux ans. Fon heureusement, ils ont su dans l'ensemble
se tirer d'affaire et beaucoup en achetant à des cour peu élevés des
titres industriels excellents, se sont préparés pour l'avenir d'assez jolis
bénéfices.
Pour le reste, soyez persuadés que des solutions sinon excellentes,
du moins passables, seront découvertes. Il n~ peut ~n être au~rement.
Voyez, par exemple, la question des dettes mteralliées. Le fait même

�de kur existence alors que leur r~glcment n'est pas encore exige,
contribue à troubler la situation genèrale et à empêcher le relèvement
de l'Europe. Le jour où les gouv rnements créanciers réclàmeraient le
paiement des intérêts et l'amortissement, il se produirait peut-être uue
véritable catastrophe économique ; d'autre part, ils n'ont pas eu
jusqu'ici le courage de trancher dans le vif, en éliminant cette cause de
désordre par une annulation simultanée, car ils redoutent d'être blâmés
par une opinion intérieure mal informée. Si une annulation générale
avait lieu, les Etats-Unis seuls y perdraient, sans gagner quoi que ce
soit. La Grande-Bretagne serait déchargée d'une dette. de I milliard de
livres sterling, mais abandonnerait une créance de 1 .867 millions de
livres. La France renoncerait à environ 30 milliards de francs papier,
mais serait libérée d' une dette d'au moins 70 milliards de francs papier.
Tous les autres pays tireraic:nt de l'opération un bénéfice sans contrepartie de perte. On voit aussi que, si la France prenait l'initiative, en
présentant un programme d'ensemble pour les répar-ations, de proposer
l'annulation, elle bifferait des créances dont le total est élevé.
Mais que pensent les Etats-Unis de l'opération? Il n'est pas douteux
que M. Mellon, secrétaire du Trésor Américain, qui fut déjà notre
avocat devant le Congrès, ne l'approuve. li est vraisemblable qu'il
essaie encore de la faire prévaloir dans son rapport. Il est probable que
le Congrès l'eilt admise en d'autres temps et qu'il eût consenti tout au
moins à retarder considérablement les paiements des premières annuités
qui en 25 ans doivent nous libérer. Mais les Etats-Unis sont maintemmt en temps d'élections. Un tiers du Sénat et toute la Chambre des
Représentants doivent être renouvelés en novembre prochain. Voilà qui
change bien des choses. Le Secrétaire du Trésor annonçait, dés mars
dernier, à ce Congrès que Je-déficit du budget américain pour l'année
fiscale 1922-23 monterait probablement à plus de 484.000.000 de
dollars. Pour combler ce déficit de nouveaux impôts devront donc être
créés. Ceci incline peu les contribuables américains qui ne connaissaient
guère le poids des impôts, il y a dix aos, à faire montre de générosité.
Mais peut-être arriveront-ils à penser que leurs charges seraient moins
lourdes si les affaires marchaient mieux et qu'elles ne marcheront
mieux outre-Atlantique que le jour où elles commenceront à se rétablir
de ce côté-ci.

LA VIE FINANCIÈRE
Le, néceuités du tirage de « La Nouvelle Revue Francais
noua obligeant à livrer .à . l'imprimerie le bulle ti n ci· deuoua quinze
• .e »
jour
s avant son appantton, noua noua bornon, à y insérer d
apercua
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EIGNEMENTS FINANCIERS est à la diapoaition de toua no echteura pour tout . ce qui concerne leur portefeuille val
ac eter, à ven dre ou a• conserver, arbitrages d'un titre, c eura
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autre, placement de fonda, etc.
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A_dresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5 , rue de Vienne,
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VIII
aria,
• Arrondia•ement.

f

~

LA FINANCE

La chute du mark.
Le goU\•emement du Reicl~ et les dirigeants de sa grande industrie et
de s~n gran: com1;1er.ce ont JOUé une partie un peu scabreuse en poussant e mar vers I abime ou en ne faisant rien pour l'empêcher d'
. en F rance une
y
·tomber.
dé I Il semble que l'on commence enfin à se f:aire
; e pus ~xacte du caractère essentiellement factice de l'activ'té t d
a_prospénté que sa dépréciation a amenée outre-Rhin Ce i_ e e
tam ' t
dès
•
·
qui est cer1'Ali ces que,
mam~enant, sa chute vertigineuse a fait plus tort à
emagae que ses défaites tnilitaires, auprès des neutres.
-:'près la guer_re nombre de ceux-ci disaient : l'Allemagne n'est as
v~cue économ1quement; elle reste la plus grande nation du monde _Pen
q~ ques anné7s, e~e mettra tous les peuples dans sa poche ; donc ~ur
1~e fortune, il existe un moyen bien simple : acheter du mark ''t la
uisse all~m_ande, et la Hollande et les Scandinaves, et les Es a ~ois et
les Améncains germanophiles s'étaient bourrés les poches de g k Le
désastre estcomplet et formidable. Jamais ces gens-là ne pardo~!~ont
au~Allemands de s'êtr_e trompé~ si lourdement.
. s Alle1:1and~ ~v~ent aussi pour admirateurs certains inflatioorustes fran~a1s qui d_isa1ent : le Reich nous montre !e chemin, voilà
comment 11 faut faire; que le franc soit plus sérieusement déprécié et
nous pourrons soutenir la concurrence de l'industrie aile
d '
?otre :ommerce d'exportation marchera à pleins carnets et ::ie:~:~
mdustne connaîtra uue pro~périté insoupçonnée.
~eulement on ne transgresse pas longtemps les lois du bon sens. La
baisse du mark est devenue de l'avilissement et il ne pouvait as
être autrement avec une politique financière qui ne songeait ic,iot e~
sa~ r«:1èvement. Et voilà l'Allemagne dans un effroyable marasme ,:
âui· fait que depuis quelque temps, l'on parle beaucoup moins de l'ination comme panacée nationale pour la France.

t

PETIT COURRIER

Daniel à R. - Suis très sensible à vos compliments, et vous conseille
de vous porter acheteur, pour tout votre disponible~ des valeurs métallurgiques que je vous ai indiquées précédemment.
Madeleine D. - Je suis d'avis de ne pas exposer les 400.000 fr. qcie
vous avez disponibles sur une même valeur, mais d'en faire au moins
quatre parts. - Veuillez me donner votre adresse et je vous donnerai
mon avis motivé par lettre particulière.
P. F. 235. - Je vous conseille de vendre ce titre immédiatement.
Très mauvaise affaire. Je vois dans le bilan un compte Marchandises
beaucoup trop chargé et une situation trésorerie gênée.
C. à Montluçon. - Je ue suis pas de votre avis. Cette affaire ne rapporte que 2 o/o d'intér~t, mais ce n'est pas une raison pour vendre
cette valeur. On prévoit une hausse très prochaine sur ce titre.
LEON VIGNEAULT

~

�De mê~e que le boutiquier de Cologne ou de Berlin, l'industriel de
la Ruhr voudrait bien conserver sa marchandise, ses produits et ses
matières premières. Sou minerai, il le voit disparaitre avec regret dans
la gueule du haut-fourneau : à quel cours en rachètera-t-il plus tard, en
France ou au Canada ? Ces poutrelles qui sortent du laminoir, il voudrait bien qu'elles allassent rejoindre d'autres poutrelles semblables dans
le dépôt. Les vendre, n'est-ce _pas se dessaisir de quelque chose de
,c réel » pour recevoir en échange des signes monétaires éphémères ?
Mais il faut qu'il écoule ses produits au plus vite, sinon il risque de rester sans numéraire. Et du numér;iire, il en faut toujours plus ; tous les
dix ou qujnze jours recommencent les nègociations avec le personnel
pour ajuster le barème de salaires au prix de la vie que l'on ne rattrape
pas toujours. Malheur pourtaot à celui qui garde trop longtemps ces
marks qui se déprécient à vue d'œil. Ainsi va la vie sous l'emprise
du nouveau minotaure, l'inflation.
Félicitons-nous d'être à l'abri de ses tentacules. La France garde
l'équilibre. La base de sa richesse est dans la culture du sol et ceci la
préserve des fléaux dont souffrent actuellement les pays essentiellement
industriels. Il y a aussi là de quoi donner à son industrie qui n'est heureusement pas tombée dans la surproduction, des éléments sérieux et
solides d'activité. Le magnifique mouvement de reprise qui s'est produit
ces temps-ci à la Bourse ne fait que traduire l'optimisme que font naitre
les comparaisons que l'on peut établir entre la situation économique de
la France et les difficultés où se heurtent tant d'autres pays dont la prospérité apparente a pu faire illusion à certains moments.
LA BOURSE
L'état d'esprit de la Bourse s'est singulièrement modifié depuis quelques semaines. Alors qu'auparavant les plus minimes des difficultés politiquesinternationales que nous a léguées la guerre lui apparaissent grosses de conséquences fâcheuses, elle ne leur prête plus qu'une médiocre
attention. C'est qu'on s'est avisé à la Bourse, que la crise qui s'était
déchaînée en 1920 est finie et que nous sommes engagés sur la voie du
relèvement économique. Il est donc logique et ·légitime de commencer
~ escompter les conséquences heureuses de ce relèvement. Et c'est ainsi
que, depuis deux mois, s'est déterminé un sérieux mouvement de
hausse.
PETIT COURRIER
Alfred G. - Vous vous êtes fié à un bilan où le Compte Marchandises est encore trop chargé par rapport à la situation financière de la
Société. Il faut vous débarrasser de ces valeurs.
C. R. S. - Je ne vous conseille pas de placer tous vos fonds dans
cette valeur, laquelle est par trop spéculative, il ne manque certainement pas de bons titres appelés à profiter du mouvement de hausse qui
se dessine actuellement en bourse. Je me tiens à votre disposition pour
vous guider dans ce sens.
·
Charles 2 .625. - Je ne vous conseille pas de vendre ces tifres actuellement : je prends bonne note de votre lettre et vous aviserai en temps
utile.
Mil• Jeanne C. - Aucun de vos numéros n'est sorti aux tirages.
LÉON VIGNEAULT

,

.

LE

CARNET

DES ÉDITEURS

,

.

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.

( •

1

�2

LE CARNET DES EDITEURS

HISTOIRE DE MA FUITE DES PRISONS
DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE QU'ON APPELLE
LES PLOMBS

LA VIE FINANCIÈRE

Casanova vieilli et qui perdait sès dents était sans cesse prié
par ses visiteurs de leur conter l'histoire de sa fuite.

Le• néce11ités du tirage de &lt;( La Nouvelle Revue Francaï.e »
nous obligeant à livrer à l'imp,rimerie le bulletin ci-deaaous
jour• avant son apparition, nous nou• bornons à y insérer des
aperçus d'orientation générale. Mais notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tou• nos
lecteurs pour tout ce qui con,cerne leur portefeuilfe, valeur• à
acheter, à vendre ou à conserver, arbitrâge• d'un titre contre un
autre, placement de fond•, etc.
Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, 5, rue de Vienne,
Paria, VIII• Arrondissement.

CASANOVA :

I.

Il m'est arrivé cent fois, dit-il, de me trouver après le récit de cette
histoire quelque altération dans la santé, causée, ou par le fort souvenir de la triste aventure, ou par la fatigue soutenue par mes organes en
devoir d'en détailler les circonstances.

Il prit le parti de l'écrire. « Je suis arrivé, ajoute-t-il, à un
âge où il faut que je fasse à ma sa·nté bien d'autres sacrifices. »
Trop d'écrivains écrivent par pur génie ; que ne doit-on pas
espérer de qui écrit par faiblesse, ou par esprit de sacrifice r
Ca:sanova connaît mal le français ; c'est une seconde raison de
l'aimer ou d'attendre de lui des événements vrais, et non pas
précisément faits pour l'éc,riture. Dans sa langue, que d'éclats et
d'éclairs:
Vous verrez que je ne prétends rien ni par mon style, ni par desnouvelles et surprenantes découvertes en morale comme l'auteur que
je viens de nommer 0-·J. Rousseau) qui n'écrivait pas comme on
parle et qui, au lieu de décider en conséquence d'un système., il prononçait des aphorismes résultant d'un enchaînement casuel de ses
chaudes circonlocutions et non pas de la froide raison : ses axiomes
sont des paradoxes iaits pour faire éternuer l'esprit.

Bien des gens se figurent avoir lu l'Histoire de ma fuite, et qui
se trompent. Ils n'en ont lu que la version remaniée, déformée
par quelque professeur de Dresde, que l'on trouve dans les
Mémoires. C'est l'édition de 1787, inconnue, peu s'en faut, en
France, qu'a rééditée M. Ch. Samaran dans la Collection des

Chefs-d'Œuvre méconnus.

1. Un vol. in-16 grand aigle, tiré à 2.500 exemplaires numérotés sur
papier Rur chiffon, de la collection des Chefs-d'Œuvre meconnus(Bossard, éditeur, 43, rue Madame, Paris) : n francs.

quinze

LA .FINANCE
Le Fascisme et les Finances.
Ceux des capitalistes français, et ils sont nombreux, qui ont des
intérêts en Italie et que la dépréciation de la lira, l'effondrement d'une
des plus grandes banques de la Péninsule, la décadence peut-être irrémé.diable que la plus importante fume métallurgique italienne ont si sérieusement touchés, n'ont pas manqué de s'intéresser vivement, sinon aux
défilés des Camicie nère, ni à la grandiloquence parfaitement vide des
discours dont ont tressaj!li des foules trop faciles à émouvoir, du moins
à ce que le fascisme peut apporter de changements dans la situation
économique et financière de l'Italie..
. La lira valait encore 85 centimes au début de 1919, 81 centimes en
janvier 1920; en octobre 1920, elle tombe à 60 centimes, en décembre à 57. A l'heure actuelle elle se tient à 61 centimes, taux qui correspond à un cours de 23 centimes à Genève, E,n somme, la situation ne
s'est pas aggravée de ce. côté.
Mais depuis- deux ans·une crise extrêmement violente s'est ahattue
sur ritalie, crise essentiellement industrielle qui a fourni des éléments
d'abord à un communisme désordonné, avant d'approvisionner de
chômeurs l'armée fasciste.
L'Italie a toujours nourri l'ambition d'être 'une grande puissance
industrielle et il semblait qu'-elle avait réussi, 'suivant son rêve, à édifier
à la fin de la guerre, une superbe industrie métàllurgique. Hélas l
-llédifice ne reposait que sur des fondations d'argile. Lt- fabrication du
matériel de guerre, avec les bénéfices exceptionnels, pour ne pas dire
exorbitants qu'elle comportait, avait seule pu le sout~nir et rémunérer

P. S. - Notre texte, étant parvenu trop tard, n'a pu_être inséré dans le
dernier numéro. Nous nous en excusons bien vivement .auprès de nos
Lecteurs.

�les capitaux énormes qui avaient continué à s'y engouffrer, même après
l'armistice, dans l'espoir chimérique de trouver dans les fabrications du
temps de paix une rétribution aussi large. L'Italie n'a malheureusement
pas de charbon, et avec son change déprécié, celui qu'elle achète à
l'étranger, lui coûte horriblement cher. Le minerai de fer lui-même n'y
est pas assez abondant.
Le fascisme pourra+il relever l'édifice qui s'est écroulé? Il faudrait
évidemment qu'il s'attaquât d'abord au probléme du change, lié à celui
de la dette publique et spêcialement à celui des dettes contractées à
l'étranger. Avant la guerre, la dette italienne n'atteignait pas I 4 milliards
et l'on trouvait déjà ce chiffre élevé, bien que l'Italie nourrisse sur son
territoire une population extrêmement dense de r24 habitants par
kilomètre carré. Au reste, quoiqu'elle ait perdu 560.000 hommes pendant les hostilités, elle est, parmi les pays belligérants, le seul qui soit
sorti de la guerre avec une population supérieure. Mais sa dette est
aujourd'hui de 100 millards de lire environ. Elle doit 13 milliards à
l'Angleterre et 9 aux Etats-Unis. L'Allemagne et les autres puissances
ex-ennemies lui doivent bien, notamment en vertu de l'accord de Spa,
une quinzaine de milliards; mais nous ne savons que trop ce que
valent des cré.tnces de cette sorte.
Il reste à reconnaitre que l'Italie a fait depuis deux ans des efforts
considérables pour équilibrer ses budgets, qu'elle a même été jusqu'à un
impôt très lourd sur le capital. Attendons maintenant le ministère
fasciste à l'œuvre et suivons les cours de la lira.
LA BOURSE
Les changements de cciurs enregistrés à la Bourse durant les dernières
séances, témoignent plutôt de quelque indécision. Outre que les
brusques variations des changes causent un réel malaise, notre marché
se ressent évidemment de la nervosité qui règne au Stock-Exchange de
Londres à la veille d'élections dont l'importance est capitale, non seulement pour l'Angleterre elle-même, mais pour toute la politique Européenne. On attend aussi les résultats définitifs de celles qui viennent
d'avoir lieu aux Etats-Unis et l'on voudrait être fixé. sur la nouvelle
orientation de la politique italienne. Ceci dit, il reste à constater que,
dans l'ensemble, nos grandes valeurs ont conservé une remarquable
résistance en attendant que la reprise générale des affaires dans l'industrie et le commerce, les fasse vigoureusement progresser.
fETIT COURRI~R
C. R. 4021. - Oui, dites-moi exactement quelles sen~ vos disponibilités et je vous indiquerai plusieurs bonnes valeurs -(_actions et obligations) que vous pourrez classer en portefeuille en toute sécurité.
Saint-Brieuc 1905. - Je suis à votre entière disposition pour faire
exécuter vos ordres.
Nouvel Abonné. - Vous pouvez conserver ces valeurs sans crainte,
et attendre patiemment un telèvement des cours, ce qui ne peut tarder
maintenant.
LÉON VIGNEAULT

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                <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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              <text>La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique, 1922, Tomo 19, Septiembre-Diciembre</text>
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              <text>Después de un "comienzo en falso" en noviembre de 1908 bajo la dirección de Eugène Montfort, el primer número "real" de La Nouvelle Revue Française apareció en febrero de 1909. La creación de “La Nouvelle Revue Francaise : Revue mensuelle de littérature et de critique", está a cargo de un grupo de seis escritores del que André Gide ha sido, desde el cambio de siglo, el líder. Conocerá a un público excepcional, renovando en equilibrados resúmenes, compuestos a su vez por Gide y el círculo de fundadores, luego por Jacques Rivière y Jean Paulhan, las perspectivas de la novela, el teatro, la crítica y la poesía contemporáneos. Todas las grandes tendencias y voces del período de entreguerras estarán representadas allí, "sin perjuicio de escuela o partido". De la revista nacerán en 1911 las Ediciones de la NRF, puestas bajo la responsabilidad de Gaston Gallimard, y de las que Paul Claudel, André Gide y Saint-John Perse serán los primeros autores. Después del doloroso período de la Ocupación cuando, de 1940 a 1943, La NRF renació en 1953, bajo la doble dirección de Jean Paulhan y Marcel Arland. La revista seguirá explorando los territorios literarios bajo la vigilancia de Georges Lambrichs, Jacques Réda y Michel Braudeau. Si la tirada de la revista ya no es comparable a la que este tipo de publicaciones podrían tener en el momento de su mayor audiencia, no deja de ser, dentro de un sistema editorial más amplio, un apoyo ofrecido a la creatividad literaria y, sobre todo, uno de los raros lugares donde se puede expresar una crítica libre, amplia y profunda sobre la literatura en formación, en Francia y en el extranjero.</text>
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