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ANNALES DU MUSÉE GUJMET

REVUE

,J

DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PVDl.l~:E SOUS LA DIRECTION DK

•

M. JEAN RÉVILLE
AVEC

u:

CONCOIJRS D~:

'1M. A. BARTH, membre de la Société Asintiquc: A. BOUCMÉ·LECLERCQ, profe~eur a la

Facullé des leLtres de Paris; P. DECHAH.\IE, Joyeo de lu Faculté des lellres de 1'a.ocy;
J.-A. IIILD, proresseur a Ja Faculté des lettres de Poiliers; G. MASPERO, de l'In!!titut,
proresseur nu Collt'!ge de Franco; E. UENA~, de l'Inatitul, professeur nu Collégc de
Fraoce ; A. HÉVILLE, professeur · au C'.ollégc de Franoo; E. STROEULJN, professeur a
l'Universilé de Gene\•e; C.-P. 1'1ELE, proíesseur a l'Universite de Ley de, etc.

SEPTJEJJJE

ANNÉE

TOME QUATORZIÉ~IE

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28.

RIE

UO~APART&gt;:,

1886

28

���CENTRAL
U. A. N. L.

81BLIOTECA

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
TOME QUATORZIEME

�-•'

---- --- ... - --

A.NNALES DU MUSÉE GUI MET

__,

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A~OERS, J:llP. BURDJN U

ele.

Ml\f. A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, profesgeur a la
Faculté des lettres de Paris ; P. DECHARME, doyen de la Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poitiers; G. MASPERO, de l'Im,titut,
proresseur au College de France ; E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au Collegc de
France ; A. RÉVILLE, proresseur au College de France; E. STROOHLIN, professeur :i
l'Unive rsité de Geneve; C.-P. TIELE, professeur A l'Unlversité de Leyde, etc.

SEP TJ EME

ANNÉE

TOME QUATORZIEME

PARIS
E RNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
!886

�L'EMPEREUR JULIEN _
(Deuxieme article 1 )

IV

Ce qui peut arriver de pire a un souverain, quand il possede de grandes qualités de chef d'État et de chef d'armée,
c' est de mettre ces qualités et son pouvoir supreme non pas
au service des intérels généraux, permanents, purement politiques, de son empire, ~ais d'une idée fixe, d'une toquade,
qui luí est personnelle, et dont la poursuite, meme habilemenl menée, obscurcit les mérites qu'il se serait acquis
devant ses contemporains et la postérité en se bornant a son
role de gouvunant sage et actif. Julien était destiné a fournir un éclatant exemple de cette vérité.
L' empire romain était menacé par trois grandes causes de
ruine : 1º les Barbares et la Perse qui assiégeaient ses frontieres et qui y faisaient de continuelles trouées; 2° l'affaiblissement administratif et fiscal, dont les origines remontaient
déja loin, et que la corruption des fonctionnaires, l'absence
de controle sérieux et d' esprit public aggravaient tous les
jours; 3º l'exaspération des · conflits religieux et théologiques qui divisaient l'empire en autant de partis irré') Voir la précédente livraison de la Revue de l'Histoire des Religions,
tome vm, no 3.
1

-

�2

3

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULIEN

conciliables. Julien avait prouvé dans les Gaules qu'il était
capable de tenir tete aux deux premiers éléments de dissolution. Le troisieme était le plus ardu a combattre, en ce sens
que l'énergie et le labeur assidu n'y pouvaient suffire. Si
Julien eftt été vraiment impartial dans le débat religieux, s'il
s'en était tenu sincerement aux termes de ses premieres déclarations ou il se posait simplement en protecteur de la
liberté de conscience pour tous et de l'égalité religieuse de
tous ses sujets, peut-Mre aurait-il réussi a pacifier une situation profondément troublée . Mais, pour cela, il eftt été nécessaire qu'il ne fut pas lui-meme passionnément épris de
l'un des príncipes en litige. 11 luí aurait fallu une vertu surhumaine pour que, dans l'état d'esprit ou il était, il ne succomba.t jamais a la tentation de mettre son immense pouvoir
au service de sa passion religieuse. On peut meme dire a son
éloge qu'il se contraignit visiblement pour ne pas donner tout
de suite un libre cours a ses ressentiments contre le christianisme sous toutes ses formes. Son regne, qui fut si court,
fait aisément illusion a cet égard. Gra.ce a son activité dévorante, ce regne de. vingl mois est plus rempli que tel autre
regne de dix ans. l\Iais Gibbon a bien vu quand il a reconnu
la pente glissante sur laquelle Julien se laissait entratner et
qui menait droit aune guerre civile et religieuse ou l'empire
pouvait sombrer.
Maitre incontesté, Julien montra sur le tróne impérial les
memes vertus de gouvernement dont il avait fait preuve a
Lutece. 11 commenc¡a par chasser de la cour tous les parasites, espions, coiffems, barbiers, échansons, cuisiniers,
eunuques, histrions, officiers de parade, que le luxe oriental
de ses prédécesseurs avait accumulés en rangs serrés et tres
dispendieux autour du lróne. Sa table fut réduite a la plus
grande simplicité. Pour la premiere fois, depuis longtemps,
on vil l'empereur s'occuper lui-meme, avec une infatigable
assiduité, de toutes les affaires extérieures et intérieures de
l'État. Il dédaigna d'assister régulierement aux jeux du
cirque. 11 remit en honneur la décence et la chasteté par sa

conduite privée. Il donna l'exemple d'un complet renoncement aux parures co-0.teuses, naturellement imitées par tout
ce qui tenait a la cour, qui pesaient d'un poids si lourd sur
le trésor impérial. Peut-etre meme alla-t-il trop loin daos
celte louable direction. Le palais de Constantinople prit l'apparence d'un grand désert; le peuple habitué aux magnificences impériales, trouva que le nouvel empereur aimait un
peu trop a imiler les philosophes cyniques, et Gihbon dit avec
bon sens que Julien e-0.t mieux fait.d'éviter l'affectation de
Diogene tout en repoussant celle de Darius 1•
En meme temps, il fut relati vement modéré dans la vindicte
qu'il exerc¡a sur les principaux auteurs des exactions et des
crimes qui avaient souillé le regne précédent. Il fit montre
d'un grand respect pour les anciennes formes républicaines,
au point de donner publiquement la préséance aux deux nouveaux consuls qui venaient lui rendre hommage 2 • Cela rentrait bien dans son amour romantique des institutions du
passé. Il se condamna lui-meme a une amende pour avoir,
contrairement a la loi, affranchi motu proprio un esclave au
lieu et place d'un consul. Il élargit l'autorité du Sénat qu'une
fiction légale avait transporté par moitié de Rome a Constantinople. Il ta.cha de porter remede par de nombreux édits
aux abus qui avaient presque entierement ruiné l'organisation municipale dans les provinces 3 • Il voulut relever de leur
décadence les vieilles cités grecques dont les noms rappei) Ch. xxn, p. 4-9"2, vol. 2, éd. Bohn. - Comp. Libanius, Orat. Parentalis,
62, 84-, 85, 88, - Julien, le Misopógon. - Ammien Marc., XXII, 4-. - Julien
élait revenu au port de la barbe, mais il la négligeait par principe, ce qui provoquait les railleries de ses ennemis. Le Misopógon renferme a ce sujet un
étraoge passage ou Julien lui-méme se vante de sa barbe... et de la vermine
qui l'habite I A,ho; npoaÉ6.nt&lt;X -rov ~«6úv -rou-róv 11:.Sywvcx••• -rcxO-rcx -ro\ ll,c,6fov-rwv
(errant ~a et la.) ci:vé;co¡,.cx, -rwv cp6t,pwv (pediculorum), Janep l.v &gt;-ox¡,.~ -rwv 6,¡plwv.
Ce trait en dit assez sur l'exagération affeclée qui galait si vite les meilleures
tendances de l'empereur néo-platonicien.
2) Amm. Marc., XXll, 7. - Mamertin, Panegyr. Vet., II, qui était l'undes
deux consuls, ne sait comment exalter assez dignement cet acte de déférence.
3) Libanius, Orat. Parent., 71. - Amm. Marc., XXII, 9,

�4

REVUE DE L·msTOlRE DES RELIGIONS

laient cette antiquité dont il étail épris, non seulement
Alhenes, sa favorite, mais aussi Argos, Delphes, Élée, etc.•.
II aimait a parler en public, et il discourut souvent sur les
afl'aires de l'État devant le Sénat de sa capitale '. Il aimait a
juger, et il prit souvent la place de ses préteurs pour r~s~udre
les différends privés ou prononcer dans les arréts crimmels,
non sans donner, ajoulons-le, de fréquentes preuves de cette
agitation fébrile, que Grégoire de ~azianz~. avait_ déja reprochée, en l'exagérant, au jeune étudiant qu 11 ava1t rencontré
dans l'auditoire des professeurs d'Athenes 3 •
C'est que, si Julien n'avait plus a craindre les caprices
d'un tyran soupQonneux, l'arriere-pensée qu'il nourrissail
depuis sa vingtieme année hantait to_ujours son. esprit, et
puissance impériale elle-méme ne lm permetla1t pas de s y
abandonner librement. 11 voulait reslaurer le paganisme. 11
élait bien tard. L'Église, qui avait résisté aux assauts des
Décius et des Dioclélien, était bien autrement forte, apres un
demi-siecle de libre propagande et de faveur impériale, qu' elle
ne l'était encore a la fin du m• siecle. Lui déclarer ouverlement et brusquement la guerre, il n'y fallait pas songer. Il
est d'ailleurs a présumer que Julien était encore sincere quan~
il déclarait qu'il voulait uniquement la ramener au dr?Il
commun rétablir la liberté et l'égalité religieuses et faire
régner p~rtoul la paix. 11 n'ignorait pas .que nombre de ;illes
importantes, en Asie et en Europe, en Egypte et en Afr1que,
étaient christianisées, que l'admioistralion, l'armée ellememe étaient remplies de chrétiens, que ríen n'etH été plus
dangereux pour lui que de fournir un pareil prétexl~ a l'officier ambilieux qui aurait trouvé daos une persécubon nouvelle le moyen de provoquer un soulevement capable d'embraser tout l'empire. La sagesse lui conseillait bien plutót de
ne toucher qu'avec d'extremes précautions a cet ordre, délicat entre tous, de sentiments, d'intérets et de passions.

!ª

1) Comp. folien, Epist. 35. - Mamertin, XI, 9.
2) Libanius, Orat. Parent., 75, 76 sv. - Socrale, lll, 1.
3) Ammien Ma rc., XXII, 10.

L 'EMPEREUR JULTEX

La question est bien plutot de savoir jusqu'A quel point
le réve caressé par Julien n'anéantit pas, dans le jugement
que nous avons a porter sur lui, l'impression éminemment
favorable que nous laisserait aisément tout le reste de sa
conduite politique. 11 est difficile de se prononcer.
.
Ce qu'il est toutefois permis d'affirmer, c'est que Juhen
pouvait se faire illusion. L'expérience faite par Constan~in
montrait de quel poids l'exemple d'un empereur popula1re
et victorieux pesait sur les inclinations des esprits en maliere
religieuse. Quels progres n'avait pas faits le christianisme
depuis le jour ou il fut généralement connu que l'empereur
lui-meme adhérait a la religion nouvelle et regardait avec
une bienveillance particuliere ceux qui se décidaient a l'adopter ! Pourquoi l'exemple contraire n'aurait-il pas les mémes
effets en sens inverse? De plus, il s'en fallait bien que, malgré
les efforts de Constantin et de Constance, la totalité de leurs
sujets se fussent faits chrétiens. S'il y avait beaucoup de
villes devenues en majorité chrétiennes, il y en avait aussi
bien d'autres ou le polythéisme était resté prépondérant. Les
campagnes élaient, dans la plupart des provinces, a peine entamées. L'aristocratie romaine, de son cóté, imitée tres
probablement par celle de Constantinople et d'autres grande~
cilés, se montrait en majeure partie récalcitrante a la fo1
chrétienne. L' esprit conservaleur devait entrer pour beaucoup dans cette résistance a l'innovation religieuse, mais il
s'y joignait chez beaucoup d'esprits cultivés·la force que procure a un partí pris religieux l'alliance d'une philosophie qui
éleve ce partí pris a la hauteur d'une conviction raisonnée.
N'était-ce pas I'expérience de Julien lui-meme? Pourquoi
devait-il renoncer a l'espoir de restaurer sa religion préférée
en propageanl la philosophie qui en était la brillante apologie? Enfin, puisant toujours dans ses impressions personnelles sa maniere de comprendre la situation, il avait lieu de
penser que l'engouement, a ses yeux parfaitement déraisonnable, qui avait valu tant de succes a &lt;&lt; l'insanité galiléenne, »
touchait a son terme . Le christianisme était loin d'avoir lenu

�6

I
REVUE DE L'HISTOIBE DES RELlGIONS

ses promesses. Le paradis terrestre était plus que jamais
chimérique. Les conducteurs des chrétiens, les éveques, dont
l'organisation, les pouvoirs, l'union avaient séduit Constantin, étaient divisés, en querelle sur les questions qu'ils
jugeaient les plus importantes, ne parvenant ni a s'entendre,
ni a se supporter, fatiguant leurs ouailles du bruit de leurs
disputes haineuses, les ennuyant de leurs subtilités tbéologiques auxquelles les fideles ne pouvaient plus rien comprendre. C' était tout autre chose avec le néo-platonisme qui,
sans dou.te, en bien des poinls, était inaccessible aux inlelligences vulgaires, mais qui se gardait bien d'excommunier
les a.mes simples, bornées a la bonne grosse religion des
temps mythologiques. Au contraire, il avait pour elles des
cadres tout tracés et d'inépuisables indulgences. Julien pouvait done espérer que le dégout, dont il était pénétré pour le
christianisme et ses enseignements, ne tarderait pas a se
généraliser et par conséquent favoriser son reuvre de restauration.
Il n'oubliait qu'une chose, c'est que le fleuve de l'histoire
ne remonte pas. A part quelques néo-platoniciens et quelques
conservateurs des hautes classes, la masse restée pa'ienne
était bien plus sceptique et indifférente qu'autre chose. Les
causes, remontant déja loin, qui avaient jadis détaché tant
d'esprits de la foi mythologique, n'avaient pas discontinué
d'agir dans les couches profondes. La réaction en faveur de
cette foi plus ou moins modifiée par la philosophie n'avait
pas pénétré dans ces multitudes qui n'avaient plus confiance
dans des institutions vieillies, auxquelles manquait toujours
plus la seve qui fait vivre. Julien ne voyait pas qu'il allait
épuiser son temps et ses forces dans la galvanisation d'un
cadavre.
Disons enfin ce qui !'excuse et l'accuse a la fois. Assez
vaniteux des sajeunesse, aveccet amour-propre que développe
aisément la compression chez un jeune homme qui se sent de
la valeur, mais qui se voit méconnu, contrarié, refoulé sur
lui-meme par un entourage hostile qu'il méprise, Julien avait

a

L'EMPEREUR JULIEN

7

acquis une tres haute idée de ses capacités. La dissimulation
dont il avait contrae té l'habitude avait dégénéré en une sournoiserie qu'il prenait pour une habileté supreme. Nous en
donnerons plus d'une preuve 1 • Ses brillants succes en
Occident, l'adresse avec laquelle il avait pendant plus de dix
ans trompé tout le monde a la cour de son prédécesseur el ce
prédécesseur lui-meme, sa pointe audacieuse et parfaitement dirigée sur Constantinople, si bien con1¡ue que la
mort inattendue de Constance avait semblé lui ravir en partie
la=gloire d'une réussite infaillible, tout concourait a augmenter sa confiance en lui-meme. II pouvait croire qu'il n'y
avait pas de difficultés dont il ne put venir a bout en joignant,
comme il l'avait faitjusqu'alors, la prudence qui sait observer
et attendre a l'activité qui ne laisse perdre ni une minute
ni une occasion. Ses propres superstitions, ses divinations,
ses visions extatiques le confirmaient dans l'idée qu'il était
destiné par les dieux a jouer un grand róle de restauration
polilique etreligieuse. II entreprit done son « grand dessein »
avec la conviction qu'il en viendrait a ses fins.
11 débuta par un édit qui rappelait celui de Constantin l'an
212 et que tous les amis de l'égalité religieuse ne peuvent
qu'approuver. II ordonnait la lolérance universelle, il retirait
les privileges contraires au droit commun que ses prédécesseurs avaient octroyés aux chrétiens et dont ceux-ci étaient
loin d'avoir toujours fait un bon usage. To,utefois il entendait
maintenir leur liberté de croyance et de culte. II interdisait
les dénominations injurieuses d'idola.tres et d'hérétiques. II
ordonnait la réouverture de tous les temples pa'iens, dont
beaucoup restaient fermés ou tombaient de vétusté, et la
célébration réguliere de tous les sacrifices traditionnels 2 •
i) Déja, quand il était en Gaule, il s'était débarrassé d'un chef allemand,
Vadomair, dont les relations et les armements l'inquiétaient, par une ruse
qui fait plus d'honneur a son adresse qu'a sa loyauté. Vadomair fut invité
sous les dehors de l'amitié a prendre part a un festín. 11 y vint sans soupc;:on, fut fait prisonnier au beau milieu de la fete et transféré au fin fond de
l'Espagne (Amm. Marc., XXI, 4. - Zosime, 3).
2) Amm. Marc., XXII, 5. - Sozomene, V, 5.

�8

1

L' lrnPEREUR JULIEN

ftEVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

En meme temps il rappela de l'exil les éveques, orthodoxes et autres, qui avaient été bannis loin de leurs sieges
par son prédécesseur. Les Donatistes, les Novatiens, les
Eunomiens ; mais aussi les Athanasiens et Athanase luimeme furent l'objet de cette espece d'amnistie. Non sans une
bonne dose d'iroaie, Julien fit venir en sa présence les principaux chefs de parti pour les exhorter a vivre désormais
daos la concorde. Ammien Marcellin 1 ne cache p_as que son
secret espoir était de raviver le feu des disputes en
mettant en face les uns des autres des adversaires dont il
avait appris a connattre l'intransigeance.
Lui-meme déploya la dévotion pa~enne la plus exaltée. Il
eut daos son palais une chapelle impériale dédiée a son dieu
favori, le soleil. Dans la théologie pratique du néo-platonisme, c'est le soleil qui estl'reuvre la plus directe, l'image
la plus fidele du grand Etre invisible, príncipe inaccessible
du monde, et c'est au soleil surtout que doivent s'adresser,
comme au dieu supreme visible, les hommages et les offrandes
des morlels. Tous les matins et tous les soirs, il sacrifiait au
soleil. Mais il faisait aussi la part qui leur était due a la lune,
aux étoiles, aux génies de la nuit et a ces « démons » en
nombre indéfini auxquels le néo-platonisme ramenait volontiers le menu fretin des divinités inférieures de l'ancienne
religion. Ses jardins et ses appartements étaient remplis de
statues sacrées. Les jours de féte publique, il visitait scrupuleusement le temple du dieu ou de la déesse du jour et il
excitait le peuple a imiter son zele. II avait rendu un nouveau
lustre au titre impérial de Pontifex Maximus, et, bien loin
d'en faire une simple étiquette, il affectait de remplir luimeme les plus humbles fonctions du sacerdoce, apportant le
bois du sacrifice, allumant le feu, égorgeant la victime,
plongeant ses mains sanglantes daos les entrailles des animaux immolés pour en arracher le creur ou le foie et lire sur
les visceres palpitants les signes annonciateurs de l'avenir.
t) XXIT,5.

r

9

Car il avait éludié l'haruspicine et l'extispicine. S'il se contentail pour lui-meme du régime le plus auslere, il croyait
ne pouvoir exagérer le luxe de la table des dieux. Ce fut le
seul genre de dépense excessive qu'il se permit. Il faisait
venir de loin, a grands frais, des oiseaux d'especes rares pour
les immoler solennellement. Souvent il sacrifia plus de cent
breufs le meme jour, et les railleurs exprimerent la crainle,
quand il parlit pour la guerre de Perse, que s'il revenait victorieux, la race bovine ne dispartlt de l'empire. Par ses
ordres, le meme redoublement de sacrifices fut imité parlout.
II alloua des sommes considérables pour restaurer les temples
ruinés par le temps ou dépouillés par des mains chrétiennes.
Une quantité de familles et de cités reprirent l'usage, qu'elles
avaient négligé depuis longlemps, des sacrifices réguliers.
Il faut entendre les accents dithyrambiques de Libanius.
« Toutes les parties du monde célébrerent le triomphe de la
religion a ce ravissant spectacle des autels rallumés, des
victimes saignantes, de I' encens fumant, des corteges de
pretres et de devins officiant sans crainte et sans péril. Le
bruit sacré des prieres et des musiques s'entendait sur les
plus hautes montagnes, et le meme breuf fournissait un sacrifice aux dieux et un repas a leurs joyeux adorateurs 1 • »
Cette profusion de sacrifices coftteux fut blAmée par les
pa'iens eux-memes qui ne voyaient aucun mal a ce qu'on
sacrifiAt, mais qui, ne comprenant plus tres bien pourquoi
le sacrifice était agréable aux dieux, n'y voyant plus qu'un
rite de pure forme, ne pouvaient concilier la prodigalité
impériale avec les maximes de stricte économie dont Julien
s'était fait une regle de conduite et de gouvernement 2 •
1) Comp. Julien, Misopógon. -Libanius, Orat. Parent., 60. - Amm. Marcellin, XXU, 12. - Grég. de Naz., Orat. 4.
2) Amm. Marc., XXII, 12. Hostiarum sanguine plurimo aras crebritale
nimia perfundebat, tauros aliquoties immolando centenos et innumeros varii
/ pecoris greges, avesque candidas terra quresitas et mari. - XXV, 4. Su- •
perstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, innumeras sine
parcimona pecudes macta~s ; ut restimaretur, si revertisset de Parthis, hoves
jaro defuturos.

•

�tO

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR JULIE:'1

Julien connaissait tres bien les raisons poli tiques dont le
poids avait décidé son oncle Constantin a faire pencher la
balance de ses faveurs au profit du chrislianisme. C' est l' organisation épiscopale qui l'avait ravi. Dans un moment ou
les ressorts officiels de l' empire étaient si relAchés, il avait
trouvé fort habile d'étendre une main prolectrice, directrice
aussi, sur ce corps épiscopal répandu sur tout l'empire, qui
ne ménagerail pas son dévouement audéfenseur tout-puissant
de la foi et qui lui fournirait dans toutes les provinces un
état-major de lieutenants officieux, mais influents et sú.rs.
L' Église, au 1ve siecle, de démocratique était devenue oligarchique, et Constantin s'était &lt;lit qu'en tenant l'épiscopat, qui
n'avait pas encore de chef central reconnu, il tiendrait l'Église
toute entiere. Julien s'imagina qu'il pourrait obtenir un
méme résultat en centralisant dans sa personne, au nom du
pontifical supreme, la surveillance et la discipline des nombreux sacerdoces pai:ens répandus sur toute la surface de l'empire romain. En quoi il se faisait de grandes illusions, ne
comprenant pas que l'épiscopat recuméniques'était constitué
sur la base du príncipe universaliste inhérent au príncipe
chrétien, tandis que les sacerdoces polythéistes étaient, par
essence, locaux et tout au plus régionaux. Ce caractere éminemment local ou régional des cultes polythéistes était méme
une des traditions du passé que le néo-platonisme avait trouvé
moyen de justifier dans ses complaisantes théories. Mais ce
n'est pas le seul cas ou Julien, a coup sor sans s'en douter,
se montre déterminé par des idées et des faits dont il puise
la notion dans le camp ennemi. La réalité est qu'il ta.cha de
constituer quelque chose comme un césaro-papisme pa'ien.
Il nomma des« vicaires » et il lanºa de véritables lettres pastorales. voulait que, dans chaque cité, le sacerdoce polythéiste se distingua.t par la piété et la moralité de ses
membres. Si leur conduite était blamable, ils seraient réprimandés et, aubesoin, déposés par le souverain pontife, c'esta-dire par l' empereur. II leur prescrivait des regles de modestie privée et de pompe extérieure, de résidence a l'intérieur

:n

H

des temples, de régularité minutieuse daos la célébration
des sacrificas, de pureté morale 'immaculée et de d_écence
scrupuleuse en public. 11 leur interdisait la fréquentation _des
cirques et des tavernes, les repas luxueux, les c~n~ersat10ns
déshonnétes les liaisons suspectes. Leurs b1bhotheques
devaient n'é~e ouvertes qu'a des livres sérieux d'histoire et
de philosophie; mais pointde ~omédi~s, de co~tes !icen?ieux,
de satires et notamment pomt de hvres ép1curiens . Les
ouvrages de Pythagore, de Platon, de~ Sto'iciens, qui _ens_eio-nent l'existence des dieux, leur prov1dence et leur JUshce
~émunératrice voila ce qui doit faire leur lecture habituelle.
Bien mieux en~ore. TI leur enjoint des choses dontles anciens
sacerdoces/ du polythéisme n'avaient jamais eu la moindre
idée. Il les charge de recommander a tous la pratique des
vertus de bienveillance et d'hospitalité, il leur prometa celte
fin s'ils en ont besoin, les subsides du trésor public et leur
an~once qu'il compte mettre sous leur direction les hospices
qu'il se propose de créer daos chaq~e _ville et ou les p~uvres,
sans distinction de pays ou de rehg10n, seront abrités et
secourus. C'est au déploiement de leur charité, ajoutait-il,
que les Galiléens avaient Q.Ú. tant de succes ' .
Il n'est pas possible de coudre plus ingénuement _un morceau de drap neuf au vieux manteau. Il eut a se plamdre du
peu de zele qu'il rencontra parmi ceux dont il voulait faire
ses coopérateurs 3 • Mais il encouragea par tous les ~oyens
ceux dont il croyait devoir r écompenser la ferveur. S1 ConsLance s'était enlouré d'éveques et de théologiens, Julien,
asa cour, réserva les meilleurs postes aux poetes, aux rhéteurs, aux philosophes, et aussi aux devins qui partageaient
ses prédilections. Rien ne lui était plus agréable que d'ap1) Comp. folien, Epist. 49, 62, 63, et un Fragm_ent ou il ~ail~e l~ genése
mosaique et prend la défense du culte relalif des 1mages. L ép1cur1sme, au
1,..e siécle, n'avait plus aucune vogue.
2) Comp. les railleries que ces projels de Julien inspirent a Grégoire de
Nazianze, Orat. m. - Sozoméne, V, 15.
3) P. ex. 'Opwv ovv 1t0'1¡AY¡V ¡,.tv b&gt;.,yu&gt;ptotV ~¡,.rv 1tpo, 'tOV; 8zou;. Epist. 62.

•

�1

L EMPEREUR JULIEN

-12

prendre le retour a l'ancien culte de ceux qui l'avaient
abjuré pour le nouveau. Lui-meme disait I que lors meme
qu'il pourrait rendre chacun de ses sujets plus riche que
Midas et chacune de ses villes plus grande que Babylone, il
ne s'estimerait pas le bienfaiteur du genre humain s'il ne
retirait pas son peuple de la révolte impie dont il se rendait
coupable envers les dieux. Naturellement le nombre des
« convertís » fut considérable, des qu'il fut avéré que le chemin de la conversion était aussi celui des faveurs impériales.
Julien dut meme réprimer des exces de zele; car sa sagesse
politique lui montrait les dangers d'une persécution déclarée.
11 veut qu'on persuade les gens par le raisonnement, ).ó1 cr,
non par les coups, les injures et les tourments ~. Mais, en
meme temps, il avoue qu'il est bien décidé a favoriser les
amis des dieux plutót que leurs contempteurs. « 11 tenait
pour ami l'ami de Zeus et pour ennemi son ennemi; » toutefois, avec cette nuance qu'il ne tenait pas tout a fait pour
ennemi « celui qui n'était pas encore l'ami de Zeus, tov oüm.i
ad &lt;p!Aov car il ne repoussait pas ceux dont il espérait que le
temps amenera.it le changement, et il en désignait qui, d'abord, avaient refusé de se rendre et qui, plus tard, s'étaient
agenouillés au pied des autels 8 • « le défends, écrivait-il a
Artabius4 , que l' on tue ou que l' on frappe injustement les Galiléens, j'entends qu'on ne leur fasse aucun mal; mais je dis
qu'il faut absolument honorer de préférence les hommes
fideles aux dieux ainsi que les villes animées des memes dispositions. )&gt; La ville de Pessinonte avait réclamé des subsides. C'était un des foyers du vieux culte de Cybele et d'Attis,
et ce culte avait grandement souffert de l'indifférence croissante, quand ce n'était pas de l'hostilité, des populations.
Julien écrit au grand-pretre de Galatie qu'il est disposé a
)&gt;

i) D'apres Libanius, Orat. Parent., 59.
Epist. 52.
3) Libanius, Orat. Parent., 59.
4) Epist. 7.

i3

secourir Pessinonte, mais a la condition qu'elle ta.che de res•
taurer le culte de la mere des dieux. Autrement, il regrette
d'avoir a le dire, elle encourra sa disgra.ce, il ne saura comment lui venir en aide, et il cite a ce propos, en les altérant
un peu, ces deux vers de I'Odyssée, X, 73-74 :

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Oú 1 áp ¡i.ot !H¡,.t,; fo-tt x.o¡i.t~é¡i.ev ~ é).eix(pm
"Avapix,; Ot ite 8eo1'cm a1téx0wr.' a8ixwftotc-tv,

T

« il ne m'est pas permis d'accueillir ou de prendre en pitié
les ennemis des dieux immortels 1 • »
Cela ressemble beaucoup au systeme suivi par Louis XIV
dans les années qui précéderent la révocation de l'édit de
Nantes. C'est encore un trait de ressemblance que les marques
de dédain supreme qu'il affectait de prodiguer a ses sujets
dissidents. Le nom de chrétien, avec sa signification universaliste, en quelque sorte supranationale, luí était antipathique. 11 se servait a dessein de la dénomination de Galiléens, qui avait a ses yeux l'avantage de rabaisser l'Église
chrétienne au rang d'une secte mesquine, originaire d'une
province obscure et conservan! toujours la marque de la médiocrité. Le carattere supranational de l'Église, qui était
aussi en fait celui de l'Empire, cette analogie, qui avait été
relevée de bonne heure par des apologistes chrétiens et qui
avait certainement frappé Constantin, se trouvait implicitement nié par cette dénomination affectée. ~•est ainsi qu'il
aime a stigmatiser la ait€uwp(.x, la machination, 'tWV rixAtAix(wv,
la ¡,.wp(ix r~AtAix(w,,, « qui a failli tout renverser, tandis que, par
la grAce des die9-x, nous sommes tous sauvés 2 ! »
Cette sournoiserie, que nous avons déja signalée dans les
petites manreuvres que lui soufflait son antichristianisme, se
révele encore dans les procédés dont il usait pour violenter
doucement les sentiments de ses soldats chrétiens. Il avait
déja pu compter sur le formidable appétit de ses soldats gau-

1) Epist., 59, Ad. Arsac. Pont. Comp. Sozom., V, 3.
2) Julien, dans Cyrill., II, 39. - Epist. 1. - Comp. aussi les plaintes de
Grégoire de Nazianze, Orat. 3, sur ce changement de dénomination.

�REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

lois en laissant a leur disposition les hécatombes de breufs
gras que sa dévotion lui faisait immoler 1 • Ceux d'Orient
étaient, paratt-il, moins ductiles sur le point de la religion.
Pour ébranler leur constance, il se pla&lt;;ait au moment des
grands défilés au milieu de symboles et de simulacres pa'iens,
de telle sorte qu'on devait ou refuser au souverain l'hommage qui luí était dú. ou saluer avec lui les emblemes du
polythéisme. Ou bien, quand il s'agissait de recevoir le donativum, chaque soldat devait, avant de recevoir sa part, jeter
quelques grains d'encens sur un autel dressé pres de l'empereur 2 • C' était bien la &lt;&lt; douce violence, » &amp;r.tEtY.wi; &amp;6t&amp;~t,o, dont
parle Grégoire, et nous pouvons ranger dans la méme catégorie l'habitude qu'il avait prise, quand il siégeait comme
juge, de s'informer de la religion professée par les parties,
tout en se faisant une loi de ne pas manquer a l'équité dans '
les jugements qu'il pronone¡ait 3 •
11 est clair que sa passion théologique ne devait pas lui permettre longtemps de se borner a ces petits moyens. La période ouvertement agressive de sa politique allait commencer. A Bostra, ville située sur les confins de l'Arabie, des
troubles avaient éclaté entre les chrétiens et les pa'iens.
Julien dut intervenir comme magistrat supréme et accusa
l'évéque Ti tus et son clergé de les avoir fomentés. Ceux-ci
répondirent avec respect qu'au contraire ils avaient réussi a
les apaiser. La-dessus, Julien écrit aux habitants pour les
exhorter a vivre en paix, mais en leur insinuant que leur
clergé chrétien les accuse de dispositions turbulentes •. Ce
n'était pas tres loyal. II pouvait, il est vrai, se défier des
évéques, dont le pouvoir était, par places, exorbitant. Ils
avaient profité 'non seulement des faveurs excessives des
i) Epist. 38. -Amm. Marc., XXII, 12.
2) Grégoire de Naz., Orat. 3. - Sozoméne, V, 16. -Libanius, Orat. Parent.
81, 82. Il semble que cette méthode eut du succés, mais elle coO.ta cher a
son lrésor.
3) Amm. Marc. XXII, 10.
4) Julien, Epist. 52.

L'EMPEREUR JULIEN

i5

prédécesseurs de Julien , mais aussi de l'affaiblissement
continu de l'administration impériale pour s'occuper d'intéréts plus civils que religieux. On ne peutblAmerJulien d'avoir
restreint les honneurs exagérés, les immunités exception_
nelles, les droits que s'arrogeait le clergé en matiere
testamentaire, ce qui avait déja donné lieu a des abus criants 1 •
II est plus difficile d'excuser sa rigueur vis-a-vis d'Athanase,
le grand évéque d'Alexandrie, qu'il avait lui-méme rappelé
de l'exil et qui était remonté sur son siege épiscopal. La
popularité d'Athanase et ses efforts, dictés par l'expérience ,
pour ramener la concorde entre les chrétiens au nom du
danger commun, exciterent l'animosité de Julien, qui rendit
contre ,luí un décret de bannissement en le couvrant d'outrages et en lui reprochant comme une injure personnelle
d'avoir baptisé des femmes grecques de distinction 2 •
On le voit encore approuver hautement les populations
pa'iennes de Gaza, d'Ascalon, de Césarée, d'Héliopolis, etc.,
qui avaient profané les sépultures chrétiennes pour venger
de vieux griefs ª. 11 n'a que des reproches indulgents pour ses
lieutenants dans les provinces qui vont trop loin dans l'exéculion de ses ordres relativement aux anciens temples accaparés ou dépouillés par les chrétiens. Marcus, le vieil évéque
arien d'Aréthuse, celui qui, dit-on, avait sauvé Julien et son
frere Gallus de la rage des massacreurs de leur pere, ne pou..:
vant rembourser le prix d'un ancien temple qui avait été détruit par ses ordres, fut flagellé, exposé nu et frolté de miel
aux rayons du soleil et aux insectes de Syrie •. A Édesse,
1) Comp. Epist. 52. - Grég. de Naz., Orat. 3. - Sozom éne, V, 5.
2) Voir, dans leur ordre chronologique, les épitres de Julieu, 26, iO et 6.'Comp. Sozomen e, V, 15. - Socra le, m, 14. - Théodoret, III, 9. - L'église
d' Alexandrie se relevait a peine des secousses qu'elle devait au zele excessif
de son évéque arien, George de Cappadoce, m assacré par Ja p opulace
paienne d'Alexandrie, demeuré en grande odeur de sainteté dans la mém oire
des populations chrétiennes d'Égypte el de Syrie, et retrouvé par les croisés,
qui le rapporterent en Europe oll il devint le sa in l national de l'Angleterre.
3) MisopOgon.
4) Grég. de Naz., Orat. 3. Comp. Libanius, Epist. 730, éd. Wolf, Amstelod.,
t738, pp. 350-35{.

�REVUE DE L'msTOlRE DES RELIGlO'.'iS

16

a la suite

d'un conflil des chrétiens el des gnostiques valentiniens, Julien confisque les biens de l'église, distribue
l'argenl qu'on y trouve a ses soldats et se vante, par ces
mesures tyranniques, de se montrer le véritable ami des
Galiléens. En effet, dit-il, leur admirable loi promet le ciel
aux pauvres et je les fais avancer sur le chemin du salut en
1
les débarrassant du fardeau des biens terrestres • Quand il
reproche aux paiens d'Alexandrie le meurtre de l'éveque
George, c'est en récapitulant avec une visible complaisance
les provocations qui pouvaient l'excuser et en leur pardonnanl au nom de leur fondateur Alexandre et de leur dieupatron Sérapis 1 •
Tout cela ne concernait pourlant que des conflits accidentels el locaux. La poli tique agressive de Julien se révéla plus
ouvertement dans deux mesures d' ordre général. Ses plus
zélés défenseurs n'ont pu le disculper d'avoir rendu un édil
ridiculement intolérant par lequel il interdisait aux chrétiens
d'enseigner les letlres et la rhétorique, en d'autres termes
l'ancienne littérature grecque. L'honnete Ammien Marcellin ne peut cacher l'indignation que lui inspire ce décrel
révoltant ª. 11 faut pourtant comprendre ce qui poussait
Julien a cette mesure tyrannique, jurant si tristement aver
les intentions de tolérance et d'égalité religieuse qu'il avait
proclamées si hautement en monfant sur le treme.
Lui-meme avait été ramené a la vieille religion par le prestige de l'ancienne culture hellénique donl cette religion faisait partie inlégranle. ll lui était pénible de penser que des
mattres chréliens pouvaient l' éludier et meme l'admirer d'un
point de vue purement arlistique et litléraire , tout en condamnant la religion qui luí étail associée, et propagar, par
leur enseignement, cette distinction si funeste a ses yeux.
Les chrétiens qui l'éludiaient de son temps ne cherchaient
1) Julien, Epist. 43.
2) Julien, Epist. iO. Comp. Amm. Marc., XXII, H.
3) XXll, iO. lnclemens illud, obruendum perenni silentio.

17

L'EMPEREUR JULIEN

guere autre c~ose dans cel ordre d'études que les moyens
de se perfechonner dans l'art du discours el du raisonnement. Pour un esprit disposé comme l'était celui de Julien
cette idée que l'on puisait daos ce trésor sacré des arme~
desti_nées a ét~e tournées contre ce qu'il renfermait de plus
préc1eux, devait Mre insupportable. On peut méme supposer
~u'ayant fréquenté a Athenes des groupes d'étudiants chrébens, ilavait vu poindre chez quelques-uns d'entre eux cette
maniere d'envisager la question qui est aujourd'hui la n0tre
a tous, c'est-a-dire une admiration chaleureuse et raisonnée
pour les chefs-d'reuvre de la Grece antiquc, mais n'impliquan~ a aucun litre l'adhésion aux croyances mythologiques
do_nt Ils sont t?us r~mplis. Un tel point de vue, qui ne pouv~1t que devemr touJours plus fréquent, devait lui faire l'effet
d une censure personnelle indirecte. C'est ce qu'il devait
conc~voi~ de plus danger~ux en vue du résultat qu'il se proposa1t. ~ arme la plus pmssanle ala longue parmi celles qu'il
co~pta1t employer, se trouvait par cela méme émoussée.
Voila, selon nous, ce qui explique psychologiquement cette
étran?e décision qui n'eut pas le temps de porter fruit '.
Jul1en s'engouad'unautre projet dontilattendaitmerveilles:
la reconstruclion du temple juif de Jérusalem. Ce n'était
P~ qu'il eót pour le judaisme une tendresse beaucoup plus
v~ve ~ue pour le christianisme. Il reprochait a l'ancien Israel
d avo1r été pauvre en grands hommes. « Montrez-moi chez
les Hébreux, disait-il, un seul général comme Alexandre
ou comme Jules César»' . Mais il faisait une différence en leur
faveur_. Leur re!igion était nationale et antique. Ils avaienl
un~ lo~ cér~m.ornelle contenant des prescriptions alimentaires
qui lm pla1sa1ent. Cette loi, de plus, orüonnait, sanctionnait

i!

Co';°P•. Julien, Epist., 4.2; Grég. de Naz., Orat. 3. Comme leschrétiens
étaient m~~c~~ment exclus de~ é~oles polythéistes, le décret impérial les
co~damna1t al 1~n~ra~ce. Apollmaire composa, il est vrai, avec une rapidité
m1raculeuse des mutallons chrétiennes d'Bom~re, de Pindare, d'Euripide et
de Ménandre. On peut douter de l'efflcacité du reméde.
2) Ap. Cyl"ill., 1.
2

�i8

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les sacrifices , ce qui lui plaisait plus encore 1 • Enfin , ils
étaient hos liles au christianisme et ils n' étaient pasa craindre.
ll leur adressa toute une építra 2 pour les assurer de sa protection, et leur annon9a que son intention était, quand il
reviendrait de la guerre qu'il se proposait de faire en Perse,
d'aller célébrer des sacrifices d'actions de grAces daos leur
sainte cité de Jérusalem. Les théories néo-platoniciennes
s'accordaient en effet avec cette reconnaissance du dieu des
Juifs, comme d'un dieu réel, puissant et adorable, lors méme
qu'elles ne pouvaientlui adjuger exclusivement ces attributs.
Or l'idée était généralement répandue que Jésus avait prédit
non seulement que le temple de Jérusalem serait détruit, mais
encore qu'il ne serait jamais reconstruit. Les textes évangéliques ne le disent pas. Ils parlent de sa ruine entiere,
rien de plus. Mais comme ils ajoutent a cette prédiction
celle de la fin de l'ordre de choses actuel qui doit arriver
peu de temps apres, il est facile de comprendre qu'on en
ait conclu que sa reconstruction n'aurait jamais lieu. Depuis
Constantin et sa mere Hélene, les lieux saints de Jérusalem
avaient singulierement changé de face. Le temple de Vénus
érigé ironiquement par Adrien sur l' emplacement du tombeau
du Christ avait été rasé. Les chréliens mulliplia.ientles monuments de leur dévotion aux lieux consacrés par les souvenirs
les plus augustes. Julien estima qu'il était de bonne guerre
d'infliger un démenti flagrant aux assertions présomptueuses
des chrétiens en relevant l'ancien temple juif détruit par
Titus. ll convia les Juifs disséminés dans tout l'empire a
rentrer dans leur patrie. 11 en obtint des dons considérables,
et telle était l'importance qu'il attachait a cette reconstruction
qu'il en chargea spécialement un de ses plus intimes conseillers, Alypius, dont les talents s'étaient fait apprécier en
i) « Pourquoi ne sacrifiez-vous pas, dit-il aux chrétiens, vous~qui n'avez
pas besoin pour cela de Jérusalem? » Ap. Cyrill., 9. C'est ce qui explique son antipathie tres particuliere contre l'ap6tre Paul qu'il appelle « le
plus grand des charlatans et des imposteurs. » Ibici., 3.
2) Epist. 25.

L'EMPEREUR JULIEN

l9

Bretagne ou il avait_dirigé l'administration civile. Les travaux
a peine commencés au moment ou Julien mourut ne furent
pas continués, mais on prétendit qu'ils n'auraient pu l'Mre
quand méme son regne se filt prolongé. Des flammes dévorantes avaient surgi des vieux souterrains mis a jour par le
travail des nouvelles fondations et auraient terrifié les ouvriers
au point qu'ils avaient du renoncer a reprendre l'ouvrage 1 •
C'était done a la fois une guerre de taquineries et une
guerre-de principes que Julien avait déclarée au christianisme.
11 est permis de supposer qu'étant donné les habitudes adulatrices de la cour impériale, qui avaient pu changer de
formes, mais quis'étaient perpétuées sous le nouveau regne,
l' empereur ne se rendait pas un compte clair des effets lamentables d'une politique religieuse qui lui aliénait lamoitié peutMre, en tout cas la partie la plus compacte et la plus attachée
a ses croyances de tout son empire. Les succes qu'il avait
remportés dans son entourage immédiat, dans !'administrai ) Sans le témoignage d'Ammien Marcellin, XXII, f, ce prodige efi(été renvoyé dans la catégorie des légendes nées de l'imagination dévote, malgré les
dires d'Ambroise de Milan, de Chrysostome et de Grégoire de Nazianze, Orat.
4. D'autant plus qu'une histoire analogue esL racontée par Josepbe (Antiq.
Juci., XVI, 7, i ), a l'occasion d'une tentative du roi Hérode qui voulait mettre
la main sur un prétendu trésor du roi David enterré avec lui dans les souterrains. 11 se peut que des gaz inflammables se fussent dégagés dans ces
conduits profondément creusés dans le roe et qui avaient servi d'asile et aussi
de sépulture a de nombreux assiégés de l'an 70, et quelques phénomenes de
combustion gazeuse ont pu dqnner lieu a cette terreur des ouvriers dont il
est question. L'imagination pieuse des chrétiens fit le reste. Ammien Marcellin n'était pas témoin oculaire et il a pu enregistrer, sans commentaires,
une vingtaine d'années apres, un prodige dont la réalité lui était affirmée
de divers c6tés. On voit, d'ailleurs, que sa principale, pour ainsi dire sa
seule critique de la conduite impériale de Julien, c'est la nimia superstitio
qu'il mélait a ses idées politigues. On peut supposer que cette restauration
cotlteuse (sumptíbus immodicis), entreprise a la veille de la guerre contre la
Perse, dans un moment ou J ulien aurait dfi tout subordonner a la réussite
de ses desseins militaires, ne souriait guere au brave soldat, qui trouvait que
Julien avait tort d'ainsi diligentiam ubique diuidere (ibid.). La désapprobation
des puissances supérieures, manifestée par ces feux mystérieux, n'était done
pas pour lui déplaire. En tout cas, la raison majeure de 1:interruption des
lravaux fut la mort de Julien qui arriva six mois aprés leur inauguralion.

�L'EMPEREUR JULlE:'\

2t

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELlGIO:NS

20
tion, daos les rangs de l'armée, en un mol daos le monde
officiel, les rapports de ses prrefecti, qui n'avaient pas tardé a
savoir la maniere de s'insiouer a coup sur dans ses bonnes
graces, la stupeur elle-meme qui s' était emparée de la masse
chrélienne a la vue de ce revirement inattendu des dispositions du pouvoir supreme, tout cela devait lui faire illusion.
ll en résultail que lorsqu'il s' élevait quelque part des plaintes
ou des sarcasmes, ou des protestations, sa susceptibililé
s'allumait comme devant des injures personnelles. C'est
encore comme Louis XIV trompé par les rapports de ses
éveques et de ses intendants et arrivanl a prendre pour des
injures asa majesté royale les obstinations de ses sujets protestants. Or nous savons que la susceptibilité de J ulien, entée
sur l'amour-propre quelque peu morbide qu'il devait a son
éducation, s'enflammait aisément. C'est un trait fréquent
chez ceux qui ont eu longlempslieu de se croire mécontents,
dédaignés et opprimés ; leur promptitude a croire qu' on en
veut aleurs personnes, plus qu 'a. leurs idées, est extraordinaire.
Ce qui se passa a Antioche daos les derniers temps de la vie
de Julien met celte observation dans tout son jour. Ce n'est
qu'un fait isolé, mais il est facile de voir que si son regne se
fut prolongé, ce fait se füt promptement généralisé au point
de ne lui laisser d'autre alternative qu'une reculade qui n'était
pas dans _son caractere ou que la persécution déclarée de lout
ce qui portait le nom chrétien.
A quelque distance d'Antioche, les Séleucides avaient
6levé en l'honneur d'Apollon un magnifique sanctuaire
environné de jardins et flanqué d'un stade ou se célébraient
périodiquement des jeux imilés de ceux d'Olympie 1 • La statue
colossale du dieu solaire était de la meme dimension que
celle de Zeus Olympien, laquelle mesurait 60 pieds de
hauteur '. Il était représenté s'inclinant vers la Terre pour
lui offrir une libation comme s'il lui eut demandé de lu i
i) Comp. Slrabon, XVI, 2, 6,
2) Amm. l\larc., XXII, 13.

donner sa filie Daphné, dont la légende avait élé transportée
de Grece dans la vallée de l'Oronte. Des fetes a la fois
religieuses et licencieuses, comme le vieux paganisme en
connaissait tant, se donnaient daos les somptueux jardins
qui s'étendaient autour du temple, et la légende de Daphné
était reproduite au naturel, a cette différence pres que les
nymphes poursuivies a travers les bosquets ne se changeaient
pasen laurierslorsqu' elles étaientralteintes par les adorateurs
d'Apollon 1 • La vogue acquise par ces solennités équivoques
avait fait du petit village de Daphné une véritable ville de luxe
et de plaisirs. Mais la décadence avait marché de pair avec les
progres du christianisme a Antioche et, daos la province, le
sanctuaire apollinien n'était plus fréquenté. Les abondanls
sacrifices, jadis célébrés aux frais de la cité d'Antioche,
n'étaient plus qu'un souvenir, et Julien constate mélancoliquement qu'a. la place des hécalombes qu'il s'attendait a voir
immoler, il ne trouva qu'une oie fournie par l'unique pretre
qui desservtt encore le sanctuaire abandonné. Gallus, le
frere de Julien, avait fait transporter daos les jardins le corps
d'un évéque d'Antioche, Babylas, mort martyr sous Decius,
affecté une partie des terres du temple a. l'entretien du clergé
chrétien d'Antioche et autorisé les chrétiens a se faire
enterrer pres de ces restes vénérés. Une église chrélienne
avait été érigée sur la tombe épiscopale. Julien trouva que
son dieu favori, Apollon, était gravement offensé par ce
voisinage d'un culte rival et de sépultures infideles. L'église
chrétienne fut démolie, les morts exhumés, le sol purifié selon
le rite athénien de Délos', et les restes de Babylas durent
retourner a leur ancienne place daos les murs d'Antioche.
La multitude chrétienne de la ville fit a son saint martyr une
réception triomphale. Elle entonna des psaumes et des

t) V. la description de Gibbon avec les citations
éd. Bobn.
2) Amm. Marc., XXII, 12.

a l'appui, n, pp. 516-517,

�L'EMPEREUR JULIEX

23

1

REVUE DE L IDSTOlRE DES RELIGIONS
22
cantiques inspirés par la haine du polythéisme. Julien ful
vexé, tres mécontent.
Ce fut bien pis encore quand il apprit que, la m~me nuit,
le feu avait dévoré le temple d'Apollon Daphnéen et sa gigantesque statue. Julien ne mit pas en doute que c'étaient
les chrétiens qui avaient voulu se venger. Les chrétiens
furent convaincus que c'était le feu du ciel qui avait accompli
une reuvre de vengeance divine. Ammien Marcellin rapporte,
sans oser rien affirmer 1, que !'incendie fut causé par des
cierges qu'un philosophe dévot, nommé Asclépiade, avait
allumés devant les pieds de la grande idole et qui, apres son
départ, avaient bn1lé sans aucune surveillance. Mais Julien
ne voulut pas attendre les résultats de l'enquMe. llfitfermer,
sous prétexte de représailles, la principale église d'Antioche
et en confisqua les propriétés. Par un exces de zele des
magistrats, qu'il blrune lui-meme, des citoyens notables•,
des membres du clergé chrétien furent mis a la torture, et
méme un presbytre, nommé Théodoros, eut la tete tranchéeª.
11 n'en fut pas moins responsable aux yeux de la population chrétienne qui formait la grande majorité de cette ville
de six cent mille Ames, ou l'on portait avec fierté ce nom de
Christianos qui y avait été inventé 4 • Julien, dans le Misopdgon, les raille de leur engouement pour le Chi (Christos) et
le Kappa (Constantin). C'est pourtant a Antioche qu'il s'établit pendant les mois qui précéderent son départ pour la
guerre de Perse. Il savait bien qu'entouré de ses fideles légions i1 n'avait rien a craindre de cette ville amollie, des raisons politiques lui dictaient ce choix, et nous le connaissons
assez_pour le .soupQonner d'avoir pensé que sa présence, son
preshge, son mfluence immédiate changeraient en faveur de
sa cause préférée les sentiments de la population.

i) XXII, i3.
2) Comp., pour toute cette histoire d'Antioche, le Misop6gon.
3) V. les Acta martyrum de Ruinart, Sanctus Theoclorus,
.&amp;) Act, de, Ap., xr, 26.

S'il fil ce calcul, il se trompa étrangement. Anlioche
n'avait pas beaucoup gagné en moralité en se faisan t chrétienne. C'élait toujours la ville de luxe, de plaisirs et de déhauches raffinées que l'on connaissait d'ancienne date. Elle
professait ardemment le christianisme, mais ne le pratiquait
guere. Les jeux du thMtre et du cirque étaient sa grande
passion. Ríen ne répondait moins a l'idée qu'elle se faisait
d'un grand prince qu~ la simplicilé exagérée et la vie sto'icienne de Julien.
11 y avait done une complete incompatibilité d'humeur
entre elle et l'empereur. Comme le remarque finement
Gibbon, les seules occasions ou Julien se départait de son
austérité philosophique étaient les solennités célébrées publiquement en l'honneur des dieux, et précisément ces jours de
fete pa'ienne étaient les seuls pendant lesquels les habitanls
d'Anlioche affectaient de renoncer a toute espece de réjouissance. Leur penchant a fronder un prince qui leur paraissait
si étrange se donna libre carriere. On se moqua de ses habitudes, on se moqua de ses lois, de ses idées religieuses, on.
se moqua de sa taille, de ses épaules, de sa barbe qu'il
porlait longue. On composa contre lui des satires et des
pamphlets. Le malheur voulut qu'une grande disette de
vivres co'incida.t avec son arrivée a Antioche. Julien eut la
maladresse de répondre a ceux qui se plaignaient du prix
excessif de la volaille et du poisson, qu'une cité frugale
devait se contenter de vin, d'huile el de pain. Puis il voulut
abaisser d'autorité le prix du pain et, pour donner l'exemple,
il fit vendre a prix réduit du blé qu'il avait fait venir de loin.
11 arriva ce qu'un écolier de nos jours aurait prévu. Les
fournisseurs du marché d'Antioche cesserent leurs expéditions, le blé de l' empereur fut acheté en gros par les négocianls riches et revendu sous main a un taux illégal. Les
remontrances du:sénat d' Antioche furent vaines, ou du moins
n'aboutirent qu'a faire jeter en prison deux cents sénateurs.
11 est vrai qu'ils furent bientot rela.chés.
Julien n'étail pas sanguinaire. 11 aurait pu, ayant la force

�L'EMPEREUR JULIEN

25

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

a sa disposition,

faire repentir amerement les gens d' Antioche de leur fronde imprudente. Mais était-il prudent,
au m~ment de partir pour la grande guerre qu'il préparait
de laisser derriere lui une capitale, toute une région, exas~
pérée, prete a se soulever? Ammien Marcellin nous dit qu'il
était furieux, mais qu'il jugeait nécessaire de se contraindre,
vu le moment et les circonstances \ On sait que la dissimulation ne lui coutait guere. D'une part, en quittaot Antioche,
il nomma pour juge supreme de la cité un certain Alexandre
de Hiérapolis qu'Ammien qualifie de S/JJVU8 et turbulentus.
Aux observalions que ce choix provoqua, Julien répondit que
c'était la le juge qui convenait a ces gens cupides et a ces
insulteurs 2 , et quand les habitants luí souhaiterent un heureux
voyage et un glorieux retour, en émettant le vreu qu'il les
traitAt plus doucement, il leur répondit qu'il espérait bien ne
les_jamais revoir. D'autre part, il puhlia cet étrange traité du
Mzsopógon, oil, sous les dehors d'une raillerie humoristique
et parfois amere, l'écrivain impérial déverse tout le ressentiment de son amour-propre mortellement blessé. 11 confesse
ironiquement ses propres fautes, mais il décrit avec la derniere sévérité les fautes, les torts et l'immoralité des habitants d'Antioche 3 • Sans doute, il fit mieux de se venger de
cette maniere que s'il eüt fait sentir cruellement sa colere a
ceux qui l'avaient provoquée. Mais puisqu'il ne voulait pas
recourir aux moyens violents, n'aurait-il pas mieux fait de
dédaigner des attaques aussi impuissantes et n'ahaissait-il
pas la majesté impériale en engageant avec ses insulteurs
une polémique d'oil il n'était pas certain de sortir avec avantage ~? Quand on lit ce singulier écrit oil Julien se peiot tout
i) Coactus dissimulare pro lempore ira sufflabatur interna, XXII, U. Comp.
Libanius, Ad Antiochenos de imperatoris ira, i 7-19.
2) xxm, 2.
,
3) Comp. Amm. Marc.,XXU, i4: probra civitatis infensa mente dinumerans
addensque veritati complura. ·
4) 11 arriva souvent a Julien de se laisser aller jusqu' a l'outrage contre
ses adversaires religieux. « Vous avez fait, « dit-il aux chrétiens, » ce que font

entier avec son esprit caustique, son savoir réel, ses prétentions philosophiques et littéraires, sa personnalité susceptible et sa vanité, on peut s' apercevoir qu' au fond le plu~ vif
de ses griefs contre Antioche, c'est que, malgré sa présence,
son influence, son exemple, les habitants de cette ville n'avaient pas fait mine de revenir a une meilleure appréciation
de la religion polythéiste, qui était la sienne.
Rendons-nous compte brievement de ce qu'on peut appeler
la théologie de Julien.
ALBERT RÉVILLE.

(A suivre.)
les sangsues qui tirent le mauvais sang et le laissent le bon. - Aux Iuif¡
vous n'avez pris que leurs blasphémes contre nos dieux; a nous, vous n'avez
emprunté que la permission de manger de tout. - En toute occasion vous
avez pris pour modeles les cabaretiers, les péagers, les danseurs et gens
de la méme espéce. » Comp. Iul., apud Cyr., VI et VII.

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

L'ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE
SON :tTAT ACTUEL ET SES CONDITIONS

Jntroduction d un cours sur la religion de f É gypte d l'École
des Hautes-Études (Section des sciences religieuses).

Quand on aborde un sujet d'études, la premiere chose a
faire est évidemment de le déterminer avec précision, c'esta-dire de rechercher quels sont ses éléments propres, ses parties connues et inconnues, ses sol' ~2s, ses limites et sa philosophie générale. 11 y a la un état de situ~tion a ~r~sser, ou
si l'on veut un plan de campagne a étabhr, cond1bon préalable sans laquelle on risquerait fort de marcher a ta.tons ou
de piétiner sur place. Cette précaution est peut-Mre plus
utile que partout ailleurs, si c'est possible, quand il s'ag~t de
la religion égyptienne, encore si obscure et toute hér1ssée
de difficultés aussi bien extérieures qu'intérieures. Les
quelques explications qui vont suivre donneront peut-Mre
une idée de la question.

I
Les auteurs anciens , d'accord en ceci avecles
représenta,
tions monumentales, nous dépeignent l'Egyptien comme
presque noir, crépu, camus, avec de fortes levres, un gros

27

corps sur des jambes gréles et un parler guttural ; ils nous
signalent la un type qui n'a certainement rien de caucasique.
Lorsque de plus, et d'accord avec les textes originaux, ils
nous montrent encore dans l'Égyptien une nature indolente,
sensuelle, superstitieuse, insolente et poltronne a la fois, ne
reconnait-on pas la aussi une race qu'on ne saurait considérer comme réellement supérieure, quelle qu'ait pu Mre sa
parenté ethnographique, encore douteuse aujourd'hui?
Vraies ou fausses, ces considérations s'accordent en tous
cas avec le caractere de la religion égyptienne, dont les
cOtés élevés coexistent avec des parties grossieres qui ne se
retrouvent plus, ou qui s'accusent a peine, chez les nations
sémitiques et aryennes telles que nous les voyons dans l'histoire.
Un peuple sauvage garde sans les dépasser ses superstitions
barbares ; un peuple affiné, comme les Grecs ou les Indous,
en vient promptement a des schismes qui transforment ses
croyances ou a des philosophies qui les suppriment. Mais les
Égyptiens, qu'ils doivent ou non leurs conceptions les plus
hautes a une conquMe, se sont trouvés dans une sorte de
juste milieu entre le manque et l'exces d'activité intellectuelle, si bien qu'ils ont poussé sans entraves leur religion
jusqu'au développement le plus complet qu'elle pouvait
atteindre.
C' est ce développement, auquel ne manque ni une certaine
grandeur ni une certaine harmonie, qu'il faudrait d'abord
examiner sous ses différents aspects, c'est-a-dire dans les
conceptions relatives aux ancétres, . aux choses et aux animaux, aux dieux d'en haut, aux dieux d'enbas, etau dieu supr~me.
II

Les premiers monuments que nous connaissons de l'Égypte
sont des tombeaux, conQus d'une maniere gigantesque et

�28

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

hors de proportion avec l'idée qu'on se fait aujourd'hu~ de la
sépulture. C'est qu'autrefois, et a peu pres partout, le culte
des morts gardait une imporlance particuliere dans la société,
que plusieurs savants ont pu croire fondée sur lui. Les
anciens s'imaginaient que les relations n'étaient pas interrompues entre les morts, qui avaient besoin d'etre honorés
par les vivants, et les vivants, qui avaient besoin d'etre protégés par les morts.
Ces derniers habitaient le grand sépulcre collectif de
l'enfer, et communiquaient avec leur famille par la voie des
tombeaux particuliers. Mais en Égypte, plus qu'ailleurs, cette
opinion était remplie ou enlourée de ce qu'on appelle aujourd'hui des survivances. Ainsi, on momifiait le cadavre
parce que la conservation du corps est indispensable a l' existence de l'llme, on offrait a date fixe des libations et des repas
au mort, parce que l'í\me endure la faim comme la soif,
et on consacrait des statúes a 1'11me parce qu'il luí faut
des supports pour ·assister dans sa chapelle aux banquets
funebres.
Malgré cela, on admettait tres bien, des l'ancien empire,
que les esprits s' en allaient a l'Occident comme le soleil,
dans le pays de la Juslice ou des dieux spéciaux protégeaient
les dévots et punissaient les impies ; on assimilait aussi les
mí\nes aux étoiles, et surtout aux étoiles circumpolaires, qui
symbolisaient l'immortalité parce qu'elles ne se couchent
pas.
Du reste, et des une époque immémoriale, 1'11me avait été
dédoublée en deux parties dont la plus ancienne, ou le génie,
habitait plutót les statues, et dont la plus récente, ou l'esprit, habitait plut(it les espaces (le ka et le ba).
Ce fut la conception de l'esprit, indépendant et puissant,
qui domina a l'époqne historique, bien que les scenes des
vieux mastaba, a Sakkarah et a Gizeh, paraissent se rapporter encore, en partie, au séjour de l'Ame dans la -tombe.
Le cóté fétichiste de la religion égyptienne ne prit pas et
ne garda pas une moindre importance que le culte des

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

29

mAnes. L'emploi des formules et des conjurations soumettant les esprits et les dieux, l'espece de vie ou de force mystérieuse attribuée aux: sceptres, aux sistres, ala plume d'autruche, aux amulettes de tout genre, aux statues, a certaines
plantes, a certains objets et meme aux noms, la conviction
que les malades étaient des possédés et que par conséquent
la magie faisait partie de la médecine, toules ces idées se
font jour dans les livres religieux aussi bien que dans les
inscriptions monumentales. Mais. c'est surtout dans le culte
des animaux que s'accentue le fétichisme égyptien (a prendre
le mot de fétichisme dans le sens qu'on lui donne le plus
souvent).
Ce culte apparait des le début de l'histoire, dans lamention ~u bceuf Apis, et il conserve sa durée comme sa vigueur
auss1 longtemps que subsiste la civilisation pharaonique.
Chaque nome vénérait une espece anímale dont on s'abstenai~ de manger. D' ordinaire, un représentant de cette espece
était logé dans le temple du dieu local ; mais quelques betes,
en vertu d'une sorte de hiérarchie, possédaient des sanctuaires et meme, s'il faut en croire les Grecs, des harems.
De plus, cbaque temple paratt avoir eu comme protecteµr
un serpent sacré.
Deux explications se présentent au sujet de l'adoration des
animaux par les Égyptiens. Ou bien, comme daos le totémisme des sauvages, les animaux sacrés étaient a l'origine
des protecteurs ou des ancelres choisis par les différentes
tribus, grAce a des rapports obscurément établis entre certains animaux et les Ames humaines ou les forces naturelles ·
.
'
ou bien, au contraire, les animaux sacrés n'étaient que les
emblemes ou les hiéroglyphes des dieux auquels ils ont été
rattachés. Cette derniere explication peut etre vra,ie dans
certains cas ; toutefois, la plupart du temps le point de contact entre le dieu et l'animal n'apparatt guere. Comment par
exemple retrouver Ptah dans le hceuf Apis a Memphis, Ra
dans le taureau Mnévis a Héliopolis, Osiris dans le bouc a
Mendes, Horus dans l'ichneumon a Héracléopolis, et Uadji

�REVUE DE L'BISTOlRE DES RELlGIONS
30
dans la musaraigne a Bouto? N'y avait-il pas eu, dans les
villes qui viennent d'etre citées, une juxtaposition de cultes,
au moins a l' origine?

llI
Cette juxtaposition, que les prMres ex~liquaient en disant
que les a.mes des dieux sont dans les arumaux, nous révele
un autre aspect de la religion égyptienne, e' est-a~dire so~
cOté polythéiste ou, si l'on veut, son coté mytholog1que; qm
dit l'un dit l'autre, une mythologie n'ayant pour but, ou
plutOt pour effet, que de personnifier sous des formes multiples le grandes forces ou les grands corps naturels sous la
dépendance desquels l'homme se sent si intimement p~acé.
Les personnages divins obtenus de la sorte sont essenhellementagissants, puisqu'ils représentent des actions et des réactions, d'ou il suit que la succession, le conflit et l'union d_es
phénomenes physiques, transposés, deviennent des na1ssances, des guerres, des mariages, etc., href, des mythes.
En Égypte, tous les aspects bienfaisants ou malfa1sants de
la nature étaient divinisés des l'ancien empire, l'air, la rosée,
le vent l'eau la terre, le Nil, le ciel, la chaleur, la sécheresse, 1humidité, le nuage, la tempete, la lune, les étoiles et
le soleil. leí, comme ailleurs, s'était formée toute une couche
de récits en apparence historiques, mMés de détails ~e m~u~s
et compliqués par ce genre d'explications sui generis qm fait
de la science primitive une chronique romanesque.
. .
Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'il y ait la un fomllis
inextricable de fables et de dieux. Malgré l'introduction de
quelques cultes étrangers daos le panthéon national, une certaine unité de conception, la conception égyptienne ensomme,
avait produit daos les différents nomes de.s divinités et des
mythes qui n'étaient souvent que des variantes les ~ns des
autres. On peut ainsi ramener a quelques tetes de bgne ces
myriades de milliers de dieux dont parlent les textes.

i

ÉTUDE DE LA RELlGlON ÉGYPTIENNE

3i

En général, les principaux dieux mythologiques sont
célestes ou infernaux. Ici, les types célestes furent les dieux
et les déesses de l'espace et de la lamiere, en lutte avec les
monstres de la terre, de l'orage ou de l'obscurité.
La déesse égyptienne avait, a ce point de vue deux formes
distinctes, qui pouvaient d'ailleurs exister sous 1~ méme nom.
Comme divinité de l'espace, elle était la mere du soleil c'est~-dire la vache (ou méme le troupeau de vaches), qui daos
1Inde figura la nuée, (Isis, Hathor, Nut). Comme déesse
de la lamiere , elle ,était la fille du soleil c'est-a-dire
la lionne, la chatte, ou cet urceus dont nous avo~s fait le basilic, qui personnifiaient la couronne brülante ou l'reil étincelant du soleil, en d'autres termes la chaleur et la clarté ·
on_ la dédoublait r~rfois, comme le diademe pharaonique:
smvant les deux dlVlsions méridionale et septenlrionale de
l'Ég~te et du monde (Nekheb, Uadji, Tefnut, Sekhet etBast).
Les dieux célestes personnifiaient aussi l' espace ou la lumiere.
Dans le premier cas, ils ne représentaient guare que la matiere humide ou éthérée, répandue autour du monde (Nun,
Khnum, et peut-etre Ammon). Dans le second cas, ils étaient
atmo~phériques ou solaires ; mais ces deux aspects, dont le
premier correspond a Horas et le second a Ra, se sont intimement confondus, elce qu'on discerne le mieux maintenant
dans le type unifié, c'est sa forme naissante, sa forme belliqueuse et sa forme vieillissante. Le dieu était done l'enfa~t
ou le héros , ou le vieillard en barque , l' épervier et
scarabée essorant, planant ou descendant, selon qu'il sortait
des ténebres a l'aurore, apres l'orage, et apres l'hiver
{Ho_rus, Nefer-Tum, Khepra), ou qu'il régnait au ciel pendant
le .~our et ~endanl l'élé (Harkhuli, Shu, Ra, Month), ou
qu il rentrait daos l'ombre du soir, du nuage, ou de l'hiver
(Ra, Tum).
Les divinités célestes avaient pour anlauonistes
les nuages ,,
o
les orages, 1es vents et méme la terre ou l'enfer qui semble
leur donner naissance; c'est-a-dire le serpent dont les sifflements et les torsions rappelaient le vent et le nuage (Apap),

I;

�1

REVOE DE L HlST01RE DES RELIGJONS
32
puis le crocodile, l'hippopotame, l'ruie, le porc, dont la voracité ou la grossiereté symbolisaient les grands fléaux naturels
(Set). De la vint saos doute l'idée ou plutOt le renforcement de
l'idée d'impureté attachée dans presque toute l'Égypte aux
bétes typhoniennes, qu'on immolait dans les sacrifices, tandis
que d'autres animaux, comme la vache, l'épervier, l'urreus,
le lion et le chal, bénéficiaient de leur association avec les
personnages atmosphériques el solaires.
ll va sans dire que le culte était l'image du mythe : on élevait en conséquence aux divinités de celte classe des temples
figuranl l'espace, d'ou lalumiere émerge pour triompher, et
on les honoráit par des fMes en rapport avec la naissance ou
la victoire des héros du firmament.
Le type qui domine parmi les dieux célestes est done celui
d'un personnage actif; au contraire, le type qui domine
parmi les dieux infernaux est celui d'un personnage mort,
confiné dans l'autre monde au milieu des monstres ténébreux,
serpents et crocodiles, dont l'enfer est la retraite ou qui sont
les images de l'enfer. Avec les mruies dont il est le roi, il
habite lavaste tombe souterraine, et sa famille, c'est-a-dire
son fils Horus, le dieu belliqueux qui le vengera, et sa femme
ainsi que sa sreur, lsis et Nephthys, les déesses de l'espace
qui l'ont enseveli, avait inslitué en son honneur toutes les
cérémonies des funérailles humaines. Ce dieu est Osiris, la
momie ou le mort par excellence, bien plus complet dans ce
role que ses variantes (en quelques points) de Memphis et de
Coptos, Sakar et Khem.
Il est aussi l'astre qui pendant le jour r este dans l'ombre,
et ne montre que la nuit sa face morte, la lune; il est enfin le
soleil vaincu a son coucher par les puissances malfaisantes,
car toutes les idées que peut suggérer la disparition d'un Mre
bon se groupent autour de la personne Osirienne, qui représente encore la végétation fiétrie comme le Nil tari. Néanmoins, il semble bien au fond copié sur l'homme, et non par
exemple sur le soleil, avec lequel il ne se confond pas. Ce
dernier persiste a colé d'Osiris; il n'habite pas l'enfer, il le

33

~TUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

traverse (Ra Tum et Af)
,.
comme une Ame .
. ; s ~1. y rentre chaque soir, c'est
qui reVIent v1s1ter sa tombe ou sa mom·
en conséquence de quoi il
d al'
ie,
qui symbolise l'Am O
pren
Occident la téte de bélier
e. r, cette tombe ou cett
.
'
dans bien des cas Osiris lui-méme
t d e momie, e est
fer et par suite avec la terre car'1con ~n u alors avec l'enque les déesses célestes, t~ndaie:: te;x te~r es_tres, ainsi
comme peres et meres des choses des : emr mfernau~,
ou de ses variantes.
'
eux, et du soleil
Mais l'Égypte ne

·t

:;;il•~: :o::i:'. :;:~, ir:~~i:.::t:~rl ~:: i;.~:!;:•1:

s échancre, puis elle se rem rt
t ' tous les mo1s la lune
1
reparatt et le N.l
p ' ous les ans la végétation
I remonte. Et si Osiris N.l
.
1
lune et soleil renatt ch
.
,
, végétabon,
'
aque JOur cha
·
année , pourquoi l'homme dont 1·1 que mo~s ~l chaque
renattrait-il pas?
eSl auss1 l 1mage ne
Partout, dans l'éclosion d'un insec
parition d'une étoile l'É
f
te c_omme dans la réapimages et d
'
gyp ien trouva1t autour de lui des
il en trouva~:
~\résurrection et d'immortalilé:
esprits qu'il pensait vo· u1 ,. ans les figures ou les voix des
.
ir ou entendre et dan
. .
s1 fermement établie que la m
' . . s sa conVIchon
corps de l'Ame.
ort ne faisait que séparer le

::~:ees~e:

Toulefois la difficulté était d
.
l' on visait a obtenir par différe t e rev1vre heureux, ce que
contre les mauvais génies d nt sl~oyens : en se munissant '
,
.
' e a ismans et de r
ul
s associant au sort d'Osiris ar la
.
iorm es, en
duction des différenles sce!s de conna1~sance ou la repr~quant la justice. On chargeait d so~ ex1sten_ce, et en prahd'amulettes : on gravait et on ;~c _es mom1es de texte~ el
construits a l'image du t b
mait, dans des sanctmµres
par exemple suivant un rii°m ~au, les mysteres Osiriens, et
on faisait to~s les ans uneeq:~~:!p:~~ ~e~ jardins d'Adonis,
semait du blé. enfin
h h .
sms sur laquelle on
.
,
, On e ere rut a ga
1 t
év1ter la colere des dieux et d
~ner a aveur et a
es monstres mfernaux, par une
3

,

�34,

Él'UDE DE LA RELIGÍON ÉGYPTIENNE

3o

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

stricte obéissance aux lois morales et religieuses, de maniere
a devenir un personnage a la voix ou a la parole toutepuissante dans l'autre monde, un m_a-kheru: .
..
Jci apparait un sentiment supérieur, qm mtrodms~t d.ans
l'enfer une personnification nouvelle, la déesse de laJustice,
Ma, aussi ancienne que l'empire égyptien, car des les
premieres d ynas ties l' enfer est représenté comme le. ~ays de
cette divinité. Qu'elle ait pris naissance ou non au nuheu des
mythes infernaux en tous cas elle y eut une place importante:
c'est devant elle' et devant sa balance qu'Osiris, devenu le
juge des enfers, examinait les morts avec l'assistance de son
greffier Thoth et de quarante-deux assesseurs en rarport
de nombre ave~ les quarante-deux péchés qu'il ne fallait pas
commettre.
.
En dépit ou a coté des divinités du sort bon º? in:auva1s,
Sha'i et Renen, l'homme trouvait ainsi dans la JUShC~ une
regle et un appui : la vie avait un. s~n~, une lo,g1que '.
un but. Et le role de la justice ne se hmita1t pas. a 1 enfe: •
filie ou substance du soleil, elle l'accompagna1t au ciel
dans son inspection journaliere, et en définitive elle gouvernait le monde comme une loi, mais il fau~ ~e remarquer,
comme une loi subordoi:mée a une volonté divme.

IV
L'idée d'un'.dieu supérieur aux autres s'imposait en effet a
l'Éo-ypte. Cette idée s'indique dans le systeme des Ennéades,
d'a~res lequel chaque grand dieu pouvait présider. ~omme
chef a d'autres divinités, prises dans son groupe rehgieux ou
simplement dans son voisinage géographique. Elle s'~cc?ntue
daús le systeme des Triades, d'apres lequel les prmc1p~ux
sanctuaires étaient le plus ordinairement dédiés a un dieu
pere, accompagné d'une déesse mere et d'un dieu fils. e.es
deux genres de cycles, suggérés sans ~oute ~ar les rena1ssances successives et les aspects mulbples d Horus, de Ra

et. d'Osiris, étaient pleinement artificiels, car ils juxtaposa1ent souvent des mythes sans liaison entre eux; mais par
cela meme qu'ils étaient artificiels, il montrent bien avec
quelle puissance le besoin de l'unité divine se produisit ou
se renfor&lt;¡a en dépit des obstacles.
Aussi les prétres, bien qu'ils ne fussent guere fixés sur le
non_i, la nature et les attributs du dieu supreme, l'ont-ils
to~~ours adoré pendant l'époque historique, au moins a ce
qu 11 semble : dans chaque grande ville ils le reconnaissaient
sous un nom local, avec cette tendance d'ailleurs naturelle
au polythéisme de combler de perfections le dieu qu' on adore
au moment ou on l'adore. Aux pyramides royales; on rencontre déja la trace, relativement aux dieux élémentaires
des plus hautes abstractions de la théologie.
'
On concevait ordinairement le dieu supreme comme un
étre unique, organisateur de l'univers et auteur des dieux
qui ~· étaient que ses formes, ou, suivant l'expression
é?yphenne, ses membres. Mais les dieux personnifiant les
d1~érentes parties du monde, l'étre collectif qu'ils composa1ent ne pouvait se distinguer entierement du monde a
ce qu'il semble; le monothéisme égyptien aurait done été
panthéistique. Bien des hymnes et bien des textes confirment
~ette ~ppréciation: d'aulres documents laissent la question
mdéc1se, en ne s'expliquant pas sur un probleme que
nous ~ous posons _maintenant, mais qui n'existait peutetre pornt pour les Egyptiens.
Dans tous les cas, l'elre unique était au fond une Ame
composée d'éléments matériels et immatériels. Les pretres,
en spéculant la-dessus, s'étaient arretés a deux théories
principales, l'une particuliere a Mendes, ou I' on adorait un
béli~r, hiérog!yphe de l'Ame, l'autre propre a Hermopolis,
ou 1 on adora1t non seulement le dieu lunaire Thot, régulateur du temps! puis par suite calculateur et inventeur par
e~cellence, mais encore quatre couples de singes personmfiant les quatre grands aspects de la divinité.
A Mendes, l'Ame divine ou le bélier a quatre tetes était la

�36

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS

réunion des quatre principes élémentaires, le feu ou ~a,
l'eau ou Osiris, la terre ou Seb, etl'air ºº. ~hti: A He:°:1ºJ&gt;ºhs,
ar une conception plus raffinée, on d1v1sa1t la dmmté en
!uatre couples males et femelles, Nu~ ou l'~umide, c'esta-dire la matiere, Heh, ou le temps, c est-a.-d1re le mouveou le
t Keku ou l'obscurité ' c'est-a-dire le' vide, et Nen
roen'
r
·t
re pos, c' est-a-dire l'inertie. L' école d Hermopo 1s a~a1
entrevu ainsi les deux príncipes fondament~ux de la yhilohie hégélienne d'un coté l'etre, c'est-a-d1re lamabere et
sop
'
'
,.. d. 1 . d t
le mouvement, de l'autre le néant_, e est-a- ire e v1 e e
l'inertie. La est, a ce qu'il semble bien, le supreme degré de
la spéculation égyptienne.
n était difficile, pour les pretres, de dégager ~omplete~ent
l'etre unique qu'ils entrevoyaient dans.la plu~ahté des dieu:.
Trop d'éléments divers, avec lesquels 11 f~a1t compter, ex1staient dans la religion comme dans la nahon.
La classe supérieure pouvait b\en groupe: le .Pant?éon
sous quelques types principaux qu elle tenda1t a. 1denhfie:,
mais la classe inférieure n'en était pas la. Le senhment reliieux a des degrés. Entre le pontife qui connaissait les quatre
ypostases de la divinité, et le paysan qui ad.orait les serpents de sa hulte, sa vaisselle de terre et les parbes gauc~e ou
droite de la tete ou des épaules, il y avait toute une sér1e de
conditions sociales et d'aptitudes intellectuelles. Sans doute,
le porcher, le marin, le márchand, le tailleur de pier:es, ~e
tisserand, le fellah et meme l'homme du bas cler?é, c est-adire en somme la presque totalité du peuple, les 1mpurs, les
vils et les humbles, ceux-la. ne nous ont ~uer.e lai~sé de ~onuments religieux, et pour cause : néanmoms, 11 eshmpo~s1ble
de ne pas admettre qu'ils s'étaient fait des croyance,s a leur
niveau, empruntées au fétichisme ~u to~t au plu~ .ª la m~tbologie. Ces esprits étroits pour qm le dieu du vo1sm r~stait
un ennemi, a preuve les guerres des nomes, étai~nt lom_de
s'élever a la hauteur d'un monothéisme devant l express1?n
définitive duquel la pensée sacerdotale elle-meme hés1ta

f

toujours.

ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTlE:SNE

37

Commentn'aurait-elle pas hésité? Si les dieux de chaque
groupe entrevo différaient peu dans !'ensemble, ils différaient heaucoup dans le détail; chacun d'eux avait une
existence, un passé, une histoire, un culte, un róle et une
place trop distincts pour qu'on les ftt disparaitre du Panthéon
et du sol: il eftt fallu raser les temples.
Et, en derniere analyse, c'étaient les principaux types
divins qui résistaient le plus au syncrétisme. Le type solaire
par exemple, l' emportait dans la conception du personnage
qui gouverne le monde, mais non dans la conception du
personnage quicréelemonde, de sorte qu'on pouvait toujours,
et qu'on peut encore se demander qui était et ou était le
véritable dieu égyptien.
Était-ce le Ptah de Memphis, dieu momifié, c'est-a-dire
pere et primordial, qu'on assimilait a la terre ou a l'eau sous
ses litres de Ptah-Nun ou de Ptah-Tanen? Était-ce l'Ammon
de Thebes, que les Grecs assimilaient a l'air ou a Zeus,
tandis que les Égyptiens le représentaient criocéphale comme
l'i\me, et bleu comme le ciel? Était-ce le Khnum d'Eléphantine, dieu des cataractes et par extension des eaux, puis par
extension encore de la création sortie des eaux? Était-ce le
dieu Ra d'Héliopolis, ou le soleil dans toule l'étendue de
son róle, de son symbolisme et de son indépendance, lorsqu'il
en arrive, lui qui nait tous les jours, a supprimer son pere,
et a devenir le dieu qui se donne naissance a lui-meme,
Kheper djesef'!
Au point de vue théologique comme au point de vue politique, le probleme restait difficile arésoudre, car adopter un
die u local c'étaitthéologiquement et poliliquement amoindrir.
les autres dieux. Tout ce qu'on put faire, pour donner satisfaction aux deux parties du pays, ce fut d'unir les deux principales divinités de la Haute et de la Basse Égypte, Ra
d'Héliopolis et Ammon de Thebes, en un seul type, AmmonRa.
Mais la part n'était pas égale entre les deux dieux : si le
criocéphale Ammon avait un róle plus philosophique, l'hiéra-

�39

ÉTUDE DE LA RELlGIO~ ÉGYPTIENNE

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELlGlONS

38
cocéphale Ra avait un róle plus actif, et le role actif l' emporta
presque toujours. Les tendances envahissantes du culte
solaire sont sensibles dans l'histoire de la religion égyptienne,
comme l\l. de Rougé l'a fait remarquer depuis longtemps.
Soit que la pureté particuliere du ciel égyptiea, ou le soleil
regne en mattre, ait favorisé ces tendances; soit qu'elles
existent en général dans les religions polylhéistes, tout le
monde sait que le type solaire s'est en Égypte superposé,
mMé et souvent substitué aux autres.
Cette prééminence se marque bien dans le fait que le
pharaon passait pour le fils et l'image, non d'Ammon ou de
Ptah, par exemple, mais du soleil, doat il était pour ainsi
dire le fétiche, de sorte qu'il y avait deux soleils, l'un au ciel,
l'autre en Égypte, chacun d'eux prMant et empruntant a
l'autre une partie de sa puissance.
11 s'ensuivit que l'union de Ra et d' Ammon fut plus apparenle que réelle, puisque le premier l'emportait en un sens
sur le second. On vit done, au plus haut point de la grandeur
pharaonique, et sous la pression peut-Mre de rivalités sacerdotales ou gouvernementales, se produire le seul schisme qui
ait déchiré l'Égypte, c'est-a-dire la religion exclusivement
solaire de Khunaten, le quatrieme Aménophis de la dixhuitieme dynastie. Mais la lentative étail trop hardie et trop
brusque pour réussir. 11 elit fallu sauver au moins les apparences, comme on l'avait fait avec le symbolisme osirien qui
fut atténué, mais non supprimé, dans les livres royaux des
hypogées pharaoniques. L'hérésie était si peu viable, qu'aussit0t apres la mort de Khunaten Ammon-Ra reparut comme
• si ríen de nouveau ne s'était produit.
La décadence de l'empire, au reste, vint briser l'unilé du
culte avec l'unité du gouvernement, et le dieu national perdit
ce que perdait le souverain national. Aussi, quand l'Égypte
fut définitivement soumise a l'étrang,er, le soleil qui n'avait
pas su la défendre fut-il nég1igé, puis délaissé (au moins
comme divinité, car son symbolisme avait laissé partout une
empreinte trop profonde pour disparattre). Les Ptolémées ne

songerent pas a lui, mais a Osiris et a Apis, lorsqu'ils instituerent pour les Grecs et les Égyptiens le culle mixte de
Sérapis. Sous Auguste, le service m~me avait cessé dans le
tem~le déja ruiné d'Héliopolis, la ville solaire par excellence,
tand1s que d1 autres cultes restaient en pleine vigueur, ceux
par exemple d'Hathor, de Thoth et d'Horus, mais surtout
c~_ux d'Isis. et d'Osiris, dieux funéraires a qui la promesse
d 1mmortal1té que leur mythe offrait aux fideles, fit faire le
tour et presque la conquete du monde romain.

V

~o.ila, bien ~nsuffisamment tracé, le tableau général de la
~ehg10n ~gYJ?heane: avant d'aborder la philosophie du sujet,
il r.este a ~n~1quer les sources d' étude, et a préciser les points
déJa écla1rc1s comme les points encore a éclaircir.
Le culte des ma.nes nous est connu par les textes
ou les scenes des tombes memphitiques et thébaines de
l'an~ien et du nouvel empire, par le livre de l'Ap-Ro ou
de l ouverture de la bouche des statues, et par le Rituel de
l'embaumement. Il serait intéressant de rechercher d'apres
ces documents, qu'ont étudiés en grande partie MM. Schiaparelli, Maspero, Le Page Renouf et Dümichen, dans quelle
mesure ont pu se développer et s'accorder en coexistant
les croyances a l'a.me habitant la tombe et a l'a.me habitant
l'enfer.
Les superstitions fétichistes ont laissé des traces dans les
traités de médecine, tels que le papyrus Ebers, dans la stele
de Bakhtan, dans le calendrier Sallier, dans les recueils de
conjurations guérissant ou préservant de la morsure des
ani~aux dangereux, tels que certaias papyrus magiques
pubhés par MM. Pleyte, Rossi et Chabas, dansles innombrables
amulettes des différents musées, dans les sleles du Sérapéum
relatives au breuf Apis, dans la stele de l\lendes, dans les
temples d'Edfou et de Denderah, ou les principau~ animaux
/

�1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELTGlONS
40
sacrés concourenta certaines cérémonies, dans les monnaies
des nomes, et dans les récits d'Hérodote, de Diodore, de
Plutarque, de Strabon et d'Elien, ou se révele l'étonnement
que l'adoration des animaux causait aux Grecs; enfin daos
l'ímmense collection des Peres de l'Église, qui n'a pas encore
été completement dépouillée en ce qui concerne les
croyances égyptiennes. Bien que signalé au xvmº siecle par
de Brosses dans un livre aujourd'hui célebre, le sujet n'a
guere été étudié de nos jours que par M. Pietschmann. Il
faudrait déterminer, maintenant, l'analogie que les croyances
des Égyptiens présentent avec les superstitions des sauvages,
notamment avec le totémisme, et dresser le tablean des
animaux adorés ou abhorrés daos les différents nomes;
l'histoire du breuf Apis, notamment, serait a faire.
Sur les dieux du ciel et de la lumiere, on rencontre des
renseignements un peu partout : dans les tableaux des temples
qui sont reproduits aux recueils de Champollion, Rosellini,
Lepsius et Mariette, ainsi qu'au grand ouvrage de la cominission d'Égypte, dans les papyru~ de Londres, de Turin et de
Leide, dans le papyrus magique Harris, dans la stele Metternich, daos les différents exemplaires du Livre des Morts
et dans les recueils analogues, daos le Livre des heures du
jour, dans la légende de la destruction des hommes, dans les
textes relatifs au mythe d'Horus, et dans les auteurs anciens
déja cités, en y ajoutant quelques peres de l'Église, comme
Clément d'Alexandrie et Ensebe. Ces documents ont été
étudiés dans le Panthéon de Champollion, dans l'ouvrage de
Wilkinson, dans les notices de MM. Birch et de Rougé sur
les Musées égyptiens de Londres et de París, enfin, dans
différents mémoires de MM. Lepsius, Birch, Pleyte, Chabas,
Goodwin, Naville, Golénischeff, Pierret et Brugsch. Des le
siecle dernier, Jablonski avait tres bien résumé les renseignements contenus daos les auteurs anciens. Ici, le travail a
faire consisterait dans la monographie de chaque dieu et
dans le classement des dieux par cycles, par époques et par
nomes; toptes ces divinités se sont en effet partagé l'Égypte,

:fu1JDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

4i

et le mythe de l'une n'est pas toujours celui de l'autre,
malgré certains points de contact : il y a en particulier une
grande quantité d'Horus dissemblables qu'il serait utile de
distinguer daos une histoire d'Horus. Les travaux de
MM. Pleyte et Meyer sur le dieu Set fourniraient d'excellents
guides pour la méthode a suivre. Quant au principal secours
pour ces classifications, il se trouverait dans le Dictionnaire
géographique de Brugsch, dont il serait facile d'extraire la
liste par nomes des dieux locaux, ainsi que la nomenclature
des prétres, des prétresses, des barques, des arbres sacrés,
et des fétes de ces dieux. M. J. de Rougé a donné un apercu
de la matiere dans ses mémoires sur la géographie des
nomes.
Pour-!'ensemble du culte, encore peu étudié, si ce n'est
par MM. Brugsch, de Rougé et Dümichen dans leurs recherches sur les calendriers de fétes, on rencontrera aux
grands recueils la représentation d'une foule de cérémonies.
L'Abydos et le Denderah de Mariette, entre autres, contiennent, l'un le Rituel de l'habillement des statues divines,
valable pour les morts comme pour toutes les classes de
dieux, et l'autre les détails les plus circonstanciés sur tout
ce qui se pratiquait dans un grand temple. L'étude de
M. de Rochemonteix sur le temple d'Apet montrera par contre
ce qu'était un pelit temple. De plus, le papyrus Harris nº t,
~is a profit par MM. Birch, Eisenlohr et Piehl, est rempli de
renseignements sur le personnel et le matériel des sanctuaires. Chaque culte local avait saos doute ses rites particuliers, mais, de meme qu'il existait certains cultes principaux,
n'y avait-il pas certains rites principaux sur lesquels on se
réglaif daos les différents nomes? Voila encore un probleme
a r(:soudre.
Les matériaux relatifs au monde infernal et a ses dieux
abondent. Ce sont surtout les textes des Pyramides royales,
le Livre des Morts, le Livre des Souffles, les papyrus Rhind,
les Hypocéphales, l'Hymne a Osiris de la Bibliotheque nationale, le Livre d'honorer Osiris, les Lamentations d'lsis et

�..

42

REVUE DE L'HISTOJl\E DES l\ELIGIONS

de Nephthys, le Livre de l'Hémisphere inférieur, le Livre de
l'Enfer, le Livre des Heures de la nuit, le Livre des Cavernes,
qui ont été résumés ou utilisés dans la décoration de certains sarcophages, comme celui de T'aho, les cercueils du
temps des Ramessides et des Sa'ites, le conte de l'tle du
Ka, le temple de Séti J•• a Abydos, les chambres d'Osiris a
Denderah, et le traité de Plularque sur Isis et Osiris. Ces différents matériaux ont été publiés ou étudiés par 1\1:M. Maspero, Lepsius, Naville, Devéria, Pierret, Brugscb, de Horrack, Szedlo, Rossi, Birch, Guieysse, Pleyte, Golénicheff,
Leemans, Chabas, Mariette, Dümichen, Loret, Lanzone
et de Bergmann, mais il reste encore beaucoup a faire :
par exemple les textes des Pyramides et du Livre des
Morts a commenter, Je culte ainsi que le mythe d'Osiris
a décrire dans l'infinie variété de leurs détails, et une
édition comparée a donner des Livres relatifs au monde
infernal.
Les personnifications plus ou moins abstraites, comme
la déesse de la Justice, les dieux des sens, les dieux génies,
les dieux du sort et les dieux élémentaires, sont connues seulement par des textes disséminés et relativement rares. Le
mythe de la Justice a été étudié par MM. Grébaut, Pierret,
Stern et Wiedemann, tandis que le groupement des dieux
élémentaires a été déterminé par M~. Lepsius, Dümichen et
Brugsch. 11 y aurait la matiere a quelques monographies
intéressantes.
Bien plus nombreux sont les textes relatifs au dieu supr~me, sous ses noms de Ptah, d'Ammon et de Ra. Ce sont
surtout les beaux hymnes do Livre des Morts, de la Litanie
du Soleil, du temple d'El Khargeh, et des papyrus de Leide,
de Berlin et de Boulaq, traduits par MM. Chabas, Goodwin,
Birch, Grébaut, Pierret, Brugsch et Naville. Ici il y aurait a
faire, pour chaque type divin, le départ de ce qui lui appartient en propre, de ce qui lui appartient comme personnage
plus ou moins assimilé au soleil, et de ce qui lui appartient comme dieu supr~me.

ÉTUDE DE LA RELIGION tGYPTlr.ffiE

43

Les docurnents relalifs a l'hérésie de la dix-huitieme dynastie sont aux Denkm.JJler de Lepsius ; ils ont été appréciés
dans les différentes hisloires d'Égypte, el, récemment, par
M. Bouriant. On pourrail dégager en outre, a ce propos, les
concordances qui ont dü exister entre la divinisation du
pharaon et celle du soleil , car les deux cultes semblent
bien avoir progressé ensemble. L'adoration des rois est tres
apparente sous les dix-huitieme et dix-neuvieme dynasties,
et cela dans les temples comme dans les tombes, ou elle a
surtout pour objet Aménophis I•• et sa mere, Thothmes 111,
Aménophis 111 et Ramses II. Elle s'atténue des les premiers
revers subís par les Ramessides pour reparattre un instant
sous les premiers Ptolémées ; plus tard, les Livres hermétiques la menlionnent encore.

VI
On voit qu'il a été beaucoup fait et qu'il reste beaucoup
a faire dans le vaste champ de la religion égyptienne.
Une étude d'ensemble , aujourd'hui, serait assurément
prématurée : on doit s'en tenir aux remarquables travaux de
vulgarisation qui ont été publiés dans ces derniers temps par
:MM. Tiele, Le Page Renouf, Pierret, Lanzone, Brugsch et
Lieblein. Ces travaux indiquent avec netteté le point d'arrM
de la science, et on peut les considérer dans une certaine
mesure comme définitifs en ce qui concerne la religion
officielle, qui a livré son secret.
Il subsiste seulement quelques réserves a faire sur les tendances de M. Tiele a trop subordonner les changements religieux aux changements politiques, comme si chaque groupe
de dynaslies eüt renouvelé le culte, et sur les tendances de
M. Pierret a trop voir la clef du symbolisme solaire dans la
division du monde en sud et en nord par les deux yeux du
soleil levant: les Égyptiens auraient alors regardé l'reil droil

•

�ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTJENNE

44

REVUE DE L'HTSTOTI\E DES RELIGIONS

du soleil comme celui du nord et son ceil gauche comme
celui du sud, tandis que c'est le contraire qui a eu lieu,
comme le prouvent, entre autres documents, les ~extes d~
.Mythe d'Horus. D'autre part'. l\L Le Page Renouf: d un esprit
pourtant si fin et si persp1cace, semble peut-etre un_ peu
trop enclin a retrouver l'aurore daos les mythes égypbe?s.
D'aussi légeres taches, si elles existent, n'infirment en r1e?
la valeur des ouvrages qui viennent d'etre cités; déso~~ais
l'extérieur ou si l'on peut dire, le revetement de la rehg10n
' est connu, et il faut déja. songer a m1eux,
.
égyptienne' nous
c'est-a-dire a pénétrer plus avant dans le détail comme dans
!'ensemble.
Le détail, c'est l'ceuvre de demain; quant a l'ensemble,
ríen n'empeche d'examiner des maintenant _les q~e~ques
théories, applicables ici, dont la philosoph1e ~e~1gieuse
dispose. Peut-Mre n'y aura-t-il pas lieu d'e? cho1s1r u~e,
mais ce sera déja. quelque chose que d'env1sager le suJet
da.ns son ampleur et que de considérer, meme a distance, les
trois ou quatre hypotheses parmi lesquelles git sans doute
l' explication cherchée.
Nul ne conteste qu'en général un systeme religieux,_
comme tout autre groupe de faits historiques, obéit a une 101
d' évolution qui regle sa marche. Mais cette marche est-elle
toujours la meme ? Qu~l est son point d? départ, _q~el est ~on
point d'arrivée et quels sont ses stages mtermé~1a1res? D ou
vient-elle comment se dirige-t-elle, et ou abouht-elle?
On a f~it, depuis le commencement du siecle,. plusieurs
réponses bien connues ala principale de ces quesbons, celle
du point de déparl, qui contient implicitement toutes les
autres.
.
La premiere réponse a été fournie par Creuzer, pour qm
l'Orient avait maintenu et propagé, sous des formes symboliques, la profonde philosophie monothéiste dont le Platonisme
dégagea lenlement la formule. L'opinion de Creuzer, abandonnée presque partout aujourd'hui, a encore sa place dans
le domaine égyptologique, ou plusieurs savants admettent,

45

apres MM. de Rougé et Chabas, que le polythéisme égyptien
eut pour fond un monothéisme primitif : le dieu unique,
symbolisé par le soleil, aurait été fractionné en divinités
secondaires .
Sous le coup des grandes découvertes philologiques de ce
siecle, la doctrine du ·symbolisme a été généralement remplacée par une théorie bien différenle, celle de la maladie du
langage, a laquelle Max Müller a attaché son nom et qu'on
peut résumer ainsi: d'une part, l'animation apparente que
les mots pretent aux choses aurait entratné la personnification des phénomenes; d'autre part, chaque dieu aurait reflété
dans ses formes et ses légendes les divers sens des mots qui
lui auraient donné naissance. D'apres certains savants, ce
travail du langage aurait principalement porté sur les phénomenes solaires et d'apres d'autres, sur les phénomenes
atmosphériques. Parmi les égyptologues, MM. Brugsch et Le
Page Renouf semblent adopter en grande partie les théories
de Max Müller. Aucun systeme n'a obtenu plus de faveur et
de défaveur que celui-la ; un de ses grands torts est qu'il a
régné, et que de hautes réputations scientifiques se sont
échafaudées sur lui : on s' est lassé del' entendre appeler juste,
et l'on a appris a ses défenseqrs, un peu durement peut-etre,
qu'une hypothese a le droit de se proposer, mais non de
s'imposer.
L'opinion qui lui fait échec aujourd'hui est que, daos le
príncipe, l'homme regardait les phénomenes comme produits
par des personnes, humaines ou bestiales, ce qui supprime
l'intervention du langage. Les partisans du nouveau systeme
attachent tous une grande importance au culte des ancetres
et au culte des fétiches, qui seraient, soit l'un et l'autre, soit
l'un ou l'autre, suivant les auteurs, les deux sources du
polythéisme. 11s insistent en outre, et particulierement
M. Lang, sur certains développements mythiques et
légendaires qui seraient d1is, non aux aspects de l'.orage ou
du soleil, mais a de grossieres tentatives pour expliquer les
choses de la vie et du monde, d'apres l'analogie de coutumes

..

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS
46
ou d'idées plus ou moins harbares. Les égyptologues ont
fait aussi quelques emprunts a cette école, comme MM. Le
Page Renouf, Maspero et Dümichen relativement aux ma.nes,
et comme M. Pietschmann relativement aux fétiches.

VII
Telles sont les trois grandes théories qu' on pourrait
applique1· en ce moment a l'étude de la religion égyptienne,
religion qui serait le produit, ou du monothéisme ancien,
ou du langage mythologique, ou de la pensée sauvage. En
outre, il faudrait se prononcer daos le détail sur la prééminence a donner aux mythes du soleil ou aux mythes de
l'orage, et au culte des ancMres ou au culte des fétiches.
1\1alheureusement, aucune des trois théories n' est encore
acceptée ni rejetée d'une maniere définitive, pour l'Égypte,
de sorte qu'il serait prématuré de se régler sur l'une d'elles,
au moins des l'abord et avant un examen complet. Chacune
a ici sa part de vérité.
Ríen ne prouve, par exemple, qu'avant l'époque historique
la religion égyptienne ne s' est pas constituée grace a une
sorte d'accord, ou de compromis, entre les croyances plus
élevées d'un peuple conquérant et les superstitions plus
grossieres d'un peuple conquis, corp.me le pense dans une
certaine mesure M. Flinders Petrie. Rien ne prouve aussi que
l'animisme et le fétichisme n'ont point prospéré pendant
toute la durée de la civilisation pharaonique, car la
momification des cadavres et l'adoration des animaux ne
sauraient s' expliquer autrement. Quant aux mythes nés du
langage ou rattachés aux phénomenes solaires et atmosphériques, on reconnatt aisément la trace des premiers dans les
calembourgs des textes religieux, et la trace des seconds
dans les légendes du soleil, d'Horus et d'Osiris.
D'ailleurs, une difficulté spéciale et qu'on a déja dú.

ÉTUDE DE LA RELlGION ÉGYPTIENNE

4.7

entrevo ir, se présente : e' est que nous ne pouvons fournirla
chronologie d'une évolution qui paratt s'etre produite avant
l'époque historique. Pour l'Inde, on connatl par le Rig-Véda
une période pendant laquelle les dieux naturistes existaient
a peu pres seuls; pour la Grece, on sait que l'institution des
mysteres, qui prépara la philosophie, est postérieure a
Homere et meme a Hésiode; mais en Égypte, il semble que
tout était fait avant Ménes. On ne voit plus ensuite que des
changements de détail, comme ceux qui ont été signalés
plus haut a propos d'Ammon, de Ra et d'Osiris, et si l'on
cherche le pourquoi des grandes modifications fondamentales, on est obligé de sortir du sujet, en invoquant soit
des conquetes et des diversités de races, soit des explications
purement théoriques.
Il y a done la des éléments dont la coordination s'est faite
suivant une loi qui nous échappe. Ríen ne nous oblige pour
le moment a remplacer cette loi par une hypothese. Les
tronqons que nous ne pouvons rapprocher encore se pretent
a des recherches spéciales dont les résultats suffisent, et au
dela, pour payer les travailleurs de leur peine aussi bien que
de leur attente.
En définitive, l'Égypte a développé et maintenu, comme
nul autre peuple ne l'a fait, toutes les parties qu'un systeme
religieux peut comporter, l'animisme, le fétichisme , le
polythéisme et le monothéisme. De ces parties, nous connaissons mieux les dernieres (et surtout laderniere), que des
sources plus abondantes nous révelent et que notre culture
intellectuelle et morale nous rend plus aptes a comprendre.
Ce qui nous manque, c'est de savoir quand, comment et
pourquoi des matériaux en apparence aussi dissemblables se
sont groupés, puisque la religion de l'Égypte s'offre a nous
toute formée. Nous assistons asa longue maturité et a son
lent déclin, mais sa jeunesse nous reste aussi cachée que les
sources du Nil. Les choses étant ainsi, nous ne pouvons
demander plus de lumiere qu'aux nouveaux progres de la

!
l

�•

48

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

science égyptologique en parliculier, et de la science religieuse en général, avec le ferme espoir que le succes ne se
fera pas attendr'e. Si en effet l' égyptologie ne peut résoudre a
elle seule les problemes qui la sollicitent, comme c'est
encore le cas aujourd'hui, le flux toujours montant des conquetes intellectuelles ne manquera point de luí donner
quelque jour une impulsion décisive, a peu pres comme la
marée soulevant les barques restées a sec sur la plage : l'essentiel, ici, sera de ne pas laisser la barque hors de la portée
du flot.
·
E.

LEFÉBURK.

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE
CHEZ LES ARABES
PAR

LE D' IGNACE GOLDZIHER

Nous nous sommes déja occupé ici meme de la pratique
religieuse qui fait l'objet de cette notice. Dans un essai sur
le culte des ancetres et le culte des morts chez les Arabes nous
avons déja signalé le sacrifice de la chevelure parmi les actes
religieux ressortissant a cette catégorie 1 dans l'antiquité
arabe. Depuis lors M. le professeur Robertson Smith a poussé
plus avant l' examen de cette pratique et des usages analogues
chez les anciens Arabes, dans un livre qui fait progresser
sur plusieurs points I' étude de la situation religieuse et sociale des arabes pa1ens 2, alors meme que l'on ne saurait accorder al 'auteur la vérité de to u tes ses theses fondamentales s.
Il a notamment rapproché de l'ancien usage de couper sa
chevelure la coutume dite de l'aqtqa, d'apres laquelle les
Arabes coupaient les cheveux aux tout jeunes enfants, avec
1) Reuue de l'Histoire des Religions, t. X p. 351 et suiv.
2) Kinship and marriage in early Arabia. (Cambridge, i885.) Cfr. Revue,
t. XIII, p. 240.
3) Le compte-rendu le plus pénétrant et la discussion la plus approfondie
que ce livre important ait inspirés, se trouvent dans l'article, instructif ii. tant
d'égards, de M. Noldeke, dans la Zeitschrift der deutschen morgenliindischen
Gesellschaft, 1886, p. !48 ii. 187. Aucun lecteur du livre de M. Robertson
Smilh ne devrait négliger de lire cet article.
4

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
50
accompagnement de cérémonies el de sacrifices, coutume
qui s'est d'ailleurs conservée dans l'Islam avec quelques modifications de forme extérieure 1 •
Ainsi je suis amené a revenir encore une fois sur cette
particularité de la religion arabe pour mettre en lumiere
quelques points laissés dans l'ombre auparavant.
Il est tout d'abord intéressant de constater de quelle fa&lt;¡on
la pratique pai:enne de se dépouiller de sa chevelure en
l'honneur des morts s'est maintenue dans l'lslam. Ce sont
naturellement les Bédouins qui se présentent a nous comme
les conservateurs des anciens usages pai:ens, sur ce point
comme sur tant d'autres que nous avons indiqués en étudianl
le culte des ancetres et des morts. Selah-Merrill, auquel
nous sommes redevables de nombreuses communications
nouvelles et intéressantes sur la région a l'est du Jourdain,
a observé chez les Bédouins de cette région, visités par lui au
nom de la Société américaine de Palestine, que les femmes
déposent encore aujourd'hui plusieurs boucles de cheveux
sur la tombe des morts éminents 2 • Cette observation confirme le récit du mº siecle de l'hégire, d'apres lequel les
Charigites avaient coutume de se raser la tete aupres du tombeau de leur chef ~ali~ b. al-Mu~arri4, qui s'était révolté
contre le khalife en l'année 86 ª. En pareil cas, le sacrifice de
la chevelure n'est en aucune fac¡on un témoignage de deuil,
mais un bommage au défunt. Ailleurs ce meme acte perd sa
valeur primitive d'acte de culte pour ne plus etre qu'une manifestation de la douleur; mais il n'en faut pas moins le considérer comme une transformation de l'acte religieux primitif.
11 en est ainsi dans divers récits comme le suivant: Le khalife

f) Robertson Smilh, l. c., p. i52 et suiv.
2) East of the Jordan, a record of travel and observation in the countries of
Moab, Gilead and Bashan. Londres i88i, p. 511 .
3) Ibn Durejd, Kitab alrishtiqaq, éd. Wüstenfeld, p. 133. La coutume de
se raser la téte passait, du temps de Mu'awija I, pour étre un signe distinctif
de ces dissideuls poliliqucs de _!'islam. lbid., p. 139.
·

LE SACRIFICE DE LA CHEVELURE CHEZ LES ARABES

i
1

5i

Abd-al-Malik, apprenantla mort d'Abdallahb.-al-Zubeir, fait
couper ses propres cheveux et ceux de ses petits-enfants 1 •
11 semble, en particulier, qu'il faut attribuer une valeur
religieuse a la coutume que l' on signale chez les anciens
Arabes d'apres laquelle le guerrier se rasait la tete avant
d'aller au combat, pour indiquer qu'il se consacrait a la
mort 2 • Le philologue auquel nous empruntons ce récjt n'y
voit que la mention d'une pratique exceptionnelle a laquelle
les Baml Bekr se seraient livrés dans une occasion spéciale,
pendant la guerre contre les Taglibites, ce qui aurait valu a
cette journée le nom de jaum-al-ta~aluq, c'est-a-dire « jour
ou l'on se rase les cheveux » ou le Talj,laq-al-limam 5 • Alors
m~me qu'il en serait ainsi, il ne parait pas douteux qu'en se
rasant la tete afin de se faire reconnaitre des leurs, les
Bekrites faisaient une fausse application de la vieille coutume
pa'ienne. Maisil est permisde conclure de la série des faitsque
nous connaissons actuellement, concernant la signification
religieuse du dépouillement de la chevelure chez les anciens
Arabes, que les Banft Bekr, en se coupant les cheveux avant
le combat, n'avaient pas uniquement pour but de se fournir
un moyen de se reconnattre. Le combat livré pour sauvegarder l'honneur de la tribu n' était pas pour les anciens Arabes
une simple lutte politique. La vie de la tribu était intimement
liée a la vie religieuse de l'Arabe ; les travaux de M. Robertson
Smith l'ont montré plus clairement encore qu'auparavant. Il
n'y a rien d'étonnant a ce que les guerriers se préparent par
un acte de consécration religieuse pour un combat de cette
nature. C'est ainsi qu'unhéros arabe, appelé « Q'homme) fatal»
lorsque les Banft Lihjan ont tué son protégé pendant sa
maladie, se consacre a l'accomplissement du devoir le plus
auguste pour l'Arabe, la vengeance du sang, en se rendant
i) A.nsdb al-ashrdf, éd. Ahlwardt, p. 74,
2) Istibsalan lil-maut, A.l-Tibrid sur Hamdsa, p. 253, 17. Rückert, 1,
p. i93.
3) Diwdn de '.farafa, n• U,.

�52

REVUE DE L'HISTOIRE DES B.ELIGIONS

a la Mecque, en touchant la pierre angulaire de la Ka'ha et
en faisant le tour du lieu saint. U ne marche contre les Baml
Lihja.n pour venger le sang de son protégé qu'apres s'Mre
sacré préalablement par ces acles religieux 1 • Cet exemple
n01as montre qu'il n'y avait chez lesArabes rien d' exceptionnel
a se consacrer par des pratiques religieuses a l'accomplissement des devoirs imposés par l'honneur de la tribu.. Telle
doit etre aussi la véritable signification de cette coutume, de
se raser les cheveux avant le comhat.

LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME
CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS •

1) Lieder der Hudhejliten, n• !98, éd. Wel,lhausen.

Les Gaulois ont été en France l'objet de nombreuses
études; on voulait connattre dans ses moindres détails l'histoil'e de nos ancMres. Plusieurs écrivains ont tenté de tracer
un tablean complet des mreurs, des coutumes, de la religion
des anciens Celtes, et comme les auteurs grecs et latins ne
leur fournissaient que peu de renseignements, l'imagination
des écrivains suppléa trop souvent au manque de documeilts.
Des lors, ríen n'a paru plus clair ni moins contesté que les
origines gauloises de notre histoire nationale : rien cependant
n'était plus obscur ni plus sujeta discussion. Ce n'était pas
en torturant des textes que l'on pouvait arriver a connattre
mieux les anciens Celtes : il fallait chercher dans les traditions des peuples celtiques encore existants, les restes des
traditions communes a toute la race.
L'antiquité ne nous a guere laissé sur les croyances des
Celtes que des documents tres courts et peu détaillés. César,
par exemple, se borne a nous citer les noms des dieux
romains auxquels il a identifié, nous ne savons avec quelle
justesse, les divinités gauloises. Des inscriptions nous font
connattre les noms de quelques dieux celtiques, mais ne nous
apprennent ríen au sujet de leurs attributs. La littérature
1) Voir le savant ouvrage de M. d'Arbois de Jubainville, Le cycle mythologique irlandais et¡la mythologie celtique, p. 344.-366.

�54

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

L'IMMORTALITÉ DE L' AME CBEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

épique de l'Irlande, au conlraire, nous offre une grande
richesse de récits mythologiques. Les croyances irlandaises
pourrontnous donnerune idée de ce qu'étaientles croyances
gauloises. Si chaque peuple celtique a dt1 développer, selon
son caractere et ses mreurs, certaines parties de la religion
primitive commune a tous les Celtes, il est néanmoins vraisemblable de supposer que plusieurs des traits qui caractérisent la mythologie irlandaise étaient, dans le passé , la
· marque distinctive que les anciens Celtes avaient imprimée aux
croyances indo-européennes. La plus ancienne littérature du
pays de Galles a conservé aussi quelques restes des traditions
primitives; mais nous connaissons la légende épique galloise
sous sa forme la plus ancienne surtout par les poemes franoais
du cycle d'Arthur, et il peut étre difficile parfois de distinguer daos ces poemes les idées celtiques des idées francaises.
La comparaison entre les traditions religieuses des Gallois et
des Irlandais n'est pas toujours possible ni toujours sftre.
Pour le sujet que nous allons traiter, apres avoir établi sur le
témoignage des anciens, la croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, c'est a lalittérature irlandaise que nous aurons
recours pour savoir comment les peuples celtiques ont
concu cette doctrine, et de quelles fictions ils l'ont ornée. Sur
ce point, la poésie épique de 11rlande est notre principale
source d'informations.
La légende irlandaise, qui nous a été transmise par .
des manuscrits dont les plus anciens ne remontent qu'au
xnº siecle, n'a pas toujours conservé intactes les anciennes
croyancesceltiques. Le christianisme et la science historique
contribuerent a transformer la légende mythologique. Apres
les poetes dont l'imagination divinisa les anciens héros et
orna de fables leurs exploits, vinrent des historiens qui, par
un exces contraire, transformerent les dieux en rois et les
héros en guerriers. Chassés du ciel, les dieux descendirent
sur la terre. L'ancien Olympe celtique, le sid, devint un palais
des rois d'Irlande. Le Mercure gaulois Lugus monta sur le
treme en t869 avantJ.-C. et gouverna quarante ans le peuple

irlandais. Ainsi transformé leldieu paien Lug était méconnaissable. Les autres dieux furent aussi réduits a des proportions humaines. Cependant les légendes paiennes n'avaient
pas disparu, en meme temps que les personná.ges divins
des chants épiques des file.
Le christianisme naissant ne pouvait tolérer des récits qui
auraient rappelé a tout moment aux nouveaux convertís
leurs anciennes erreurs. l\iais ces chants merveilleux, qui
célébraient l'ancienne gloire de l'Irlande et la valeur de ses
héros tenaient au coour meme de la nation. On ne pouvait
songer a les détruire et a en effacer la mémoire : on sanctifia
le texte pai:en par de pienses interpolations. Conchobar, roi
d'Ulster qui vivait dans les premiares années de l'ere chrélienne, mourut de douleur, nous dit la légende reclifiée, en
entendant raconter la mort de Jésus-Christ. Il était des lors
impossible de condamner la vie pa'ienne de Conchobar :
une mort si édifiante rachetait ses faules. Dans le récit intitulé« l'Expédition de Connle », dont nous donnons plus loin
la traduclion, une femme venue du pays des dieux et des
morts prédit la chute de la religion druidique et l'avenement
du christianisme. C'est ainsi que la mythologie irlandaise
devenue épopée chrétienne est parvenue jusqu'a nous, un
peu déguisée, mais non méconnaissable. S'il est parfois difficile de déterminer quelles étaient les attributions d'un dieu,
et a quelle divinité grecque ou romaine on doit le comparer,
du moins les principales croyances des anciens Irlandais
ressortent netlement du milieu des légendes merveilleuses
ou les poetes avaient chanté les longs exploits des dieux et
des héros de leur pays.
La croyance des Celtes a l'immortalité de l'Ame, attestée
par les anciens, est exprimée tres clairement dans de nombreux passages de la littérature irlandaise. Elle était le fonds
méme de l'ancien enseignement druidique: « in primis hoc
volunt [Druides]persuadere, non interfre animas 1 ». Parmi les
i) César, De bello gallico, VI, 14.

�56
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
textes irlandais qui nous montrent les héros partant pour le
pays des morts, un des plus intéressants et des plus anciens
est le récit de l'Expédition de Connle. Mais, si la croyance
celtique a l'autre vie n'est pas a démontrer, les détails que
nous fournit la littérature mythologique de l'Irlande sur le
pays des morts, sur ses habitants et leurs occupations sont
assez peu connus. 11 peut Mre intéressant de chercher
comment l'imagination irlandaise, peut-étre méme l'imagination de tous les peuples celtiques, a tiré parti de cette
croyance pour orner ses merveilleuses légendes. Nous verrons
en méme temps comment des littérateurs chrétiens et des
historiens avides de précision ont retouché et quelquefois
défiguré les poétiques récits de la légende paienne.
Les Irlandais connaissaient fort bien le séjour des morts ;
les descriptions qu 'ils en font sont tres completes et ils prirent
soin d'expliqu~r d'ou leur venait cette science. C'est que
certains héros avaient été admis i\ visiter le pays mystérieux
des immortels, et avaient pu revenir sur la terre raconter
les merveilles qu'ils avaient vues. Les uns, comme Cuchulainn,
étaient partís pour la Grande-Plaine a la recherche d'une
femme qu'ils aimaient. D'autres, comme Loegaire Liban, y
avaient été appelés par un messager divin qui venait sur la
terre demander aux hommes des guerriers pour combattre
les dieux. Malgré les enchantements du pays des immortel§,
les héros ne tardaient point a regretter leur patrie et dans
les plaisirs continuels du peuple des morls il leur arrivait
de regretter les quelques jours heureux qu'ils avaient passés
parmi les vivants. Mais ils ne pouvaient retourner sur la
terre, que montés sur des chevaux et ne devaient point en
descendre. S'ils touchaient le sol, ils mouraient a l'instant et
jamais ils ne revenaient daos la contrée merveilleuse qu'ils
avaient quittée. Lorsque Loegaire vainqueur revint avec ses
cinquante guerriers du pays des morts, il ne resta en Irlande
que quelques instants, pour dire adieu aux siens et leur
chanter les plaisirs de son nouveau séjour. Seul, . le héros
Cuchulainn, ramenant la déesse Fand qu'il avait épousée,

57
put continuer sa vie humaine apres avoir séjourné dans le
pays des morts. Mais Cuchulainn échappaitalaloi commune.
Dans une légende plus moderne, Oisin, moins heureux que
Loegaire, tomba de cheval en voulant porter aide a des
hommes qui essayaient de soulever un fardeau. A l'instant,
il perdit sa jeunesse et sa ~auté et fut réduit a errer par
l'lrlande, cherchantle pays t 1chanté dont il ne put retrouver
la route.
11 était difficile pour un vivant de se rendre dans le pays
des morts. Le plus souvent, il fallait traverser lamer et, sur
les navires des hommes, c'était un voyage long et pénible.
Mais Plutarque nous apprend qu'il y avait au nord de la Gaule
des marins mystérieux chargés de conduire les morts au dela
de l'Océan. Montés sur des navires d'origine inconnue qui
portaient une charge invisible, ils arrivaient en un coup de
rame au terme de leur voyage. Les navires des dieux conduisaient aussi dans le pays des morts des vivants qui n' en sont
point revenus. Souvent un habitant du Sid s'éprenait d'une
mortelle ou, comme dans la légende de Connle, une déesse
recherchait l'amour d'un homme. Alors, sans pouvoir résister a l'ascendánt magique des immortels, les vivants les suivaient dans le pays des dieux. lis montaient darni une barque
de verre 1 et arrivaient rapidement au terme de leur voyage.
En partant au coucher du soleil, ils pouvaient aborder a la
Grande-Plaine avant la nuit. 11 y avait d'ailleurs, pour se
rendre dans le pays des morts, d'autres moyens que la traversée maritime. Pour aller au secours des immortels. Loegaire et ses guerriers se précipitent dans un lac et arrivent,
apres avoir marché quelque temps, devant la forteresse divine
qu'ils devaient assiéger. Enfin, on voyait quelquefois, aux
temps héro1ques, voler dans les airs des cygnes blancs,
L'IMMORTALITÉ DE L'AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

1) La barque de verre se retrouve dans le poéme de Tristram. L'accord de
la littérature irlandaise avec la littérature galloise telle que nous pouvons
la connaitre par le poeme fran~ais, démontre que nous sommes en présence
d'une ancienne croyance cellique.

�58

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELlGIONS

attachés deux a deux par des chaines d'or ou d'argent. C'élaient des dieux qui retournaient dans leur pays, emmenant
avec eux les mortels qui avaient su leur plaire. Ces héros qui
n'avaient pas eu a subir la mort pour pénétrer dans le pays
des immortels, devenaient rois et gouvernaient comme les
dieux eux-memes un peuple de morts.
En effet, le pays merveilleux qui re&lt;¡oit les hommes apres
leur mort, est en meme temps la demeure des dieux. Quand,
apres de terribles combats, les dieux de la nuit, les Fomore,
furent forcés d'abandonner l'Irlande aux dieux du jour, les
Tuatha De Danann, ils se retirerent daos le pays des morts.
A leur tour, les Tuatha De Danann, chassés par les fils de
Milé, se disperserent, les uns pour aller habiter des tles lointaines peuplées comme la Grande-Plaine, de femmes et de
jeunes filies, les autres pour se construire daos les profoodeurs de la terre des palais merveilleux qui offraient les
memes magnificences que les demeures du pays des morts
et dans lesquels personne ne mourait. Quand les historiens
voulurent dooner aux faits légendaires la valeur de faits
réels, ils rechercherent l'emplacement de ces palais fameux
et trouverent aux places que la tradition leur assignait, des
monuments funéraires et des cimetieres. Ils en conclurent
que c'étaitlaqu'un des peuples primitifs d'Irlande, les Tuatha
De Danann, avait enterré ses principaux chefs, Dagdé, Lug,
Ogmé 1 • Il est difficile d'admettre cette explication ; mais
elle nous fait entrevoir quel était le seos de la légeode irlandaise. Quaod les morts ont été déposés dans leur demeure
souterraine, ils y trouvent des magnificences et des plaisirs
bien supérieurs a ceux dont ils ont joui sur la terre; et ils
go1itent dans les demeures des dieux un booheur qui ne finit
point. L'idée que se faisaient les Irlandais de palais situés
sous la terre et ou s'étaient retirés les dieux, est une aulre
forme de leur croyance a l'immortalité de l'Ame.
Lorsque l'évhémérisme irlandais eut transformé les dieux
1) C'est l'Ogmios, de Lucien.•

L'IMMORTALlTÉ DE L' AME CHltZ LES ANCIENS IRLANDAIS

59

en rois, fixé la date de leur regne et de leur mort, déterminé
le lieu de leur sépulture, il fallut donner plus de précision
aux vagues renseignements que fournissait la légende sur la
position géographique du pays des dieux. Comme on devait
traverser lamer pour s'y rendre, les pays loiotains, peu coonus et situés au dela de l'Océan, furent l'un apres l'autre
désignés comme la terre mystérieuse de la seconde vie. Une
croyance ancienne faisait venir les Irlandais du pays des
morts et leur donnait pour ancetre Milé, un des rois des
morls. Nennius les fit venir de l'Espagne sous la conduite de
Milé, le chef du peuple qui succéda dans la domination de
l'Irlande aux Tuatha De Danann. D'autres écrivains donnerent aux Irlandais la Scythie pour pays d'origine. Les fils
de ~filé étaient venus de Scythie par la Caspieone ou par le
Pont-Euxin d'apres certaios auteurs, par la Baltique d'apres
d'autres. Mais l'ancienne doctrine celtique dont nous avons
parlé plus haut et d'apres laquelle les morls étaient transportés en un seul coup de rame dans leur nouveau séjour,
place le pays des immortels sur la cote occidentale de la
Bretagne. Quant a la légende irlandaise, elle désigne le pays
des morts par les noms de Grande-Plaine, Plaine agréable,
Grand-Rivage, et n'en détermine point la situation géographique. Cependant, elle nous apprend que, de la cote orientale de l'Irlande, on apercevait au dela de la mer une grande
tour aux contours indécis. Ceux qui s' en approchaient reconnaissaient qu' elle était en verre ; dans les ouvertures des
créneaux apparaissaient des formes qui ressemblaient a des
hommes. Quiconque essayait d'aborder au pied de la tour
était emporté par les flots de la mer. C'était la forteresse
enchantée qui gardait l' entrée du pays des morts, pays situé
au dela de l'Océan et dont on apercevait les rives de la cote
orientale de l'Irlande.
Au dela de la tour de verre s'étendaient des plaines fertiles plantées d'arbres étranges. Quelques-uns avaient des
branches d'argent auxquelles pendaient des pommes d'or.
Ces pommes d'or avaient une propriété merveilleuse. Quand

�6t

REVUE DE L'HISTOlllE DES RELIGIONS

L'UIMORTALITÉ DE L'illE CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

on les heurtait l'une contre l'autre, elles produisaient un son
si harmonieux qu'on ne pouvait l'entendre sans oublier tous
ses maux. Au pied des arbres coulaient des ruisseaux de vin
et d'hydromel. La pluie qui rafratchissait la terre était de la
hiere. Les porcs qui parcouraient la plaine renaissaient une
fois mangés pour des nouveaux festins. Partout une agréable
musique flattait l'oreille et ravissait l'ame par ses douces
mélodies. C'était bien la la vie que le Celte avait pu rever sur
la terre. Toujours jeune, toujours beau, couronné de fleurs,
il passait ses jours dans de longs festins, ou la hiere ne
cessait pas de couler et ou la viande de porc ne manquait
point. Jamais il ne s'élevait de querelle pour savoir a qui
devait revenir le morceau du plus brave. Ríen ne troublait
les plaisirs des immortels. Le Celte retrouvait dans l'autre vie
les trois choses qu'il avait le mieux aimées sur la terre : la
musique, la bonne chere et aussi la guerre.
On sait que la coutume des anciens Celtes était d'enterrer
le guerrier avec ses armes; c'est que dans la Grande-Pláine,
sa seconde vie devait se passer dans de nouveaux combats ;
la guerre, sa plus chere occupation dans le pays des vivants,
était au nombre des plaisirs du peuple des morls : la les
guerriers sont armés d'armes éclatantes, ils brilleot de 1' éclat
de la jeunesse, leur téte est couronnée d'une chevelure
couleur d'or. Les hatailles sont plus acharnées et plus
terribles que sur la terre, et ce sont des fleuves de sang qui
coulent dans la Grande-Plaine. Quelquefois des vivants
venaient preodre part aux luttes des morts ; des immortels
allaient demander du secours aúx hommes. C'est ainsi que
Loegaire Liban partit d'Irlande avec cinquante guerriers et
fil triompher la cause de ses alliés divins. Ctlchulainn, le
fameux héros de l'Ulster, pour obtenir la main de la déesse
Fand, dut aller comhattre des dieux ennemis de la famille
de sa fiancée. Ainsi, les plaisirs et les combats se partageaient
la nouvelle vie des Celtes. Ils vivaient heureux sous la
domination de Tethra, l'ancien roi des dieux de la nuit,
des Fomore , devenu roi supreme des morts. Autour de

Téthra se groupaient d'autres rois inférieurs, des rois de
provinces. Dans l'expédition de Connle, la déesse cite le
nom de l'un d'eux, Btladach. L'empire des morts était
organisé politiquement comme l'Irlande.
Dans les croyances celtiques, l'homme renaissait dans
l'autre vie tel qu'il avait été sur la terre, avec ses passions et
ses plaisirs, mais son ame passait dans un nouveau corps,
jeune et beau, en pénétrant daos le pays des immorlels. Le
texte de César: lmprimis hoc volunt persuadere, non interire
animas, sed ah aliis post mortem transire ad alios, n'implique
pas une croyance a la métempsycose, telle que la concevait
Pythagore. 11 arrivait cepeodant quelquefois qu'un héros
avait le privilege de revMir un corps nouveau dans cette vie
au lieu de le revétir daos l'autre vie. Ainsi Mongan, roi d'Ulster au commencement du~sixieme siecle, n'était autre que le
célebre Find,: mort deux siecles avant la naissance de Mongan. Mais jamais l'ame d'un homme ne passait dans le corps
d'un animal. La légende irlandaise dans laquelle on voit
Tuan mac Cairill devenir successivement cerf, sanglier, vautour, saumon, puis de nouveau homme, s'explique facilement. Quand les Irlandais prirent au sérieux les récits fabuleux sur les premiers temps de l'histoire de leur pays, ils
voulurent expliquer comment ils étaient si bien renseignés
sur ces époques lointaines. Ils imaginerent un étre qui ,
sous diverses formes, avait été témoin de tout ce qui s'était
passé en Irlande pendant au moins quinze cents ans. La docfrine celtique sur la métempsycose est fort différente de la
doctrine pythagoricienne; sauf de rares exceptions, le nouveau corps que revetaient les ames apres la mort, se trouvait
dans l'autre monde, et c'était dans le pays des morts que les
hommes passaient leur seconde vie.
La croyance a l'immortalité de l'!me, dans la religion primitive des anciens Irlandais, est, comme on le voit, assez
différente de la m~me croyance transformée par le christianisme. L'idée des peines et des récompenses futures est
entierement absente de la doctrine pa'ienoe. Apres la mort,

60

�1

L IMMORTALITÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

62

REVU.t: DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

l'homme renail pour une autre vie, mais une vie qui sera
semblable a celle qu'il a menée sur la terre. Aussi, le gucrrier gaulois ne craint point la mort, il doit retrouver dans
l'autre monde ses esclaves, ses chevaux, tous les objets qui
lui ont appartenu et se livrer aux memes occupations q?e
sur la terre. Le créancier qu'une maladie mortelle a surpris,
avant qu'il ait fait ses recouvrements, ne craint point pour
son argent. Il sait que tot ou tard son débiteur viendra le
rejoindre dans la Grande-Plaine el que les engagements terrestres ne sont point déliés par la mort. Pour les Celtes, la
vie nouvelle est la continuation, non la compensation de la
vie humaine. Comptant sur la force de leur bras et la trempe
de leurs armes, ils ne s'en remettaient qu'a eux-memes du
soin de punir leurs ennemis pendant la vie qu'ils passaient
sur la terre, sans recourir a la justice divine. Mais, comme
s'ils avaient entrevo qu'au dela de la mort il y avait quelque
chose de plus noble et de plus grand que des agitations
semblables aux agitations humaines , la vie nouvelle fut
aussi pour eux une transformation en mero~ temps qu'une
suite de l'ancienne vie. Dans le pays des 1mmortels, les
plaisirs et les occupations guer~ieres des humains sont
devenus dignes des héros et des dieux.
.
Quelque imparfaite que soit la doctrine des anc1ens Irlandais sur l'immortalité de l'a.me, elle nous offre de précieux
éléments de comparaison avec la doctrine des autres peuples
indo-européens. De plus, elle peut nous servir a compléter
les rares documents que nous fournissent les auteurs de l'antiquité sur les croyances des Ga,ulois. C'es! ~a, j_e crois, ce
qui nous intéresse le plus dans 1 étude ~e 1 histo1re et de la
littérature épique des peuples néo-celbques : nous Y cherchons la trace qu'ont pu y laisser des récits plus anciens et
des idées d'une autre époque. Dans les chants des anciens
lrlandais, nous voulons retrouver un écho des chants gaulois ; et nous aimerons toujours a entendre parler de nos
ancMres.
Parmi les nombreuses légendes irlandaises qui onl gardé

63

quelques traces des croyances primitives des Celtes une des
plus intéressantes est la légende de Connle Ruad. C:est celle
qui nous donne le plus grand nombre de rensei&lt;Toements sur
l'immortalité de l'a.me telle que l'entendaient le~ Celtes. Malgré quelques retouches
dues a l'influence chrétienne , elle a
.
conservé assez bien sa couleur pa1enne. Enfin, elle nous est
parvenue sous une forme relativement ancienne.
Le principal manuscrit qui nous ait transmis cette lé(Tende
est le!Leabhar nah-Uidre (p. f 20, col. f); ce manuscritre~onte
a la fin du onzieme siele. M. d'Arbois de Jubainville dans
son Essai d'un catalogue de la littér'ature épique de l'Irlande
(p. f09), signale cinq autres manuscrits de l'expédition de
~onnle, que l'on peut dater du quatorzieme au seizieme
s1ecle. Le texte irlandais a été puhlié pour la premiere fois
avec une traduction anglaise par M. O'Beirne Crowe, dans le
Joumal of the royal historical and archaelogical association
of lreland, vol. III, 4th series, f874-f875, p. f28-f33.
La légende de Connle a-t-elle un fondement historique?
II est certain qu'au onzieme siecle Conn Cetchathach était
considéré comme un personnage historique. Si nous nous
en rapportons au manuscrit de la Chronique de l\farianus
Scotus, conservé ala bihliotheque du Vatican et auxAnnales
de Tigernach, éditées par O'Conor 1, Conn ;égna de f 69 a
189. 11 eut pour successeur Art, surnommé l'Unique. Sans
doute, les chroniqueurs irlandais du onzieme siecle avaient
a leur disposition des documents plus anciens. Rien d'aill~ur~ n'empec_he de_ croire a l'existence du roi Conn, qui
~1vait au deux1eme s1ecle de notre ere, et qui eut deux fils;
1 atoé, Connle, serait mort du vivant de son pere, comme
nous le voyons par la légende; le second, Art, serait monté
sur le trOne a lamort de Cono, en t89, comme le rapportent
les chroniques irlandaises.

1) Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 32-34.

�L'IMMORTALJTÉ DE L' AME CHEZ LES ANCIENS IRLANDAIS

64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

65

Ils avaient tous entendu ce que disait la femme, mais ils ne la
voyaient pas.

L'expédition de Connle Ruad, flls de Conn Cltchathach •.

Pourquoi dit-on Art l'Unique1 Cela n'est pas difficile a expliquer.
Un jour, Connle Ruad •, fils de Conn Cetchathach • était a
cóté de son pere sur les hauteurs d'Usnech. Soudain il vit une
femme magnifiquement vetue qui s'approchait de luí. Connle lui
adressa la parole: D'ou viens-tu, femme! dit-il. -Jeviens, répondit la femme, des terres des vivants, du pays ou l'on ne connait ni
la mort, ni le péché, ni le scandale.
Nos festins prolongés n'ont pas besoin de préparation; jamais
une querelle ne trouble nos belles réunions. Nous habitons le
grand Sid 4 ; aussi on nous appelle le peuple des Side. • Avec qui
parles-tu, dit Conn a son fils! , Car personne ne voyait la femme,
excepté le seul Connle. La femme répondit :
11 cause avec une femme jeune, jolie, de noble naissance, Qui
n'a · A craindre ni mort, ni vieillesse. J'aime Connle Ruad. Je
!'invite a venir a Mag Mell' ou regne un roi Boadach 8 l'immortel;
nulle plainte, nul malheur dans son pays, depuis qu'il a pris le
pouvoir.
Viens avec moi, Connle Ruad, au cou coloré, éclatant comme la
lumiere 1 11 faut qu'une couronne d'or soit placée sur la tele,
comme embleme éternel de ta dignité royale. Si tu le veux, jamais
ne se flétrira ton corps, sa jeunesse, sa beauté jusqu'au jugement
favorable '.
'-

Connle adressa la parole a son druide, dont le nom était Coran.
1) Le texte irlandais sur lequel nous avons traduit ce morceau a été
publié, par E. Windisch, Kui·zgfasste irische Grammatik, p. 118-i21.
2) ,, Le Rouge. »
3) « Qui combat cent guerriers. »
4) Séjour desdieux.
5) « Plaine agréable. »
6) « Victorieux. »
7) C'est une idée chrétienne introduite dans le texte paien. Les paroles de
la femme, ainsi que la réponse de Cono. sont en vers dans le manuscrit
irlandais.

Je t'implore Coran aux chants célebres, a la vaste science, un
ordre rigoureux m'est donné, il est plus fort que roa volonté et
plus fort que roa puissance. Jamais je n'ai Iivré parcil combat
depuis que j'ai pris le pouvoir.
Plus forte que toutes les armes, une forme invisible me tourmente et chante autour de mon fils pour l'enlever par sorcellerie
d'aupres de moi, le roi d'Irlande, et des charmes magiques de
femme l'entrainent.
Alors le druide chanta contre la voix de la femme, a.fin qu'on ne
l'entendit pas, et aussi pour que Connle ne la vit plus.
Mais la femme en partant chassée par le chant magique du
druide, avait donné une pomme a Connle. Celui-ci fut jusqu'a la
fin du mois sans boire ni manger. Aucun mets ne lui plaisait
. sa pomme. La pomme ne diminuait pas; chaque fois qu'il en'
smon
m~n~eait, elle restaitintacte. Puis Connle devint soucieux: 11 pensait
a la femme
, .
. qu'il avait vue. Le jour ou le mois fut terminé, il
etait avec son pere a Mag-Archomman, lorsqu'il vit devant lui la
meme femme qui lui dit :
Connle, t?i q~i es assis a une place élevée parmi les mortels qui
passent, t01 qm attends la mort si redoutée, des etres immortels
t'invitent a venir vers eux; tu es un héros pour le peuple de Tethra
il veut te voir chaque jour daos les assemblées de tes ancetres a~
milieu de ceux que tu as connus et qui te sont chers.
Lorsque C onn entendit la voix de la femme, il dit a ses gens :
• Appelez le druide, qu'il vienne vers moi, voici qu'aujourd'hui la
voix de cette femme se fait encare entendre. » La femme lui
répondit:
Conn Cetchathach, l'art du druide n'a plus de puissance dans
peu de temps il atteindra le Grand rivage 1 • Le Juste viendra bientót

..

i)

«

U atteindra le grand rivage

»

signifie

«

il mourra ».
5

�66

1

llEVUE DE L HIST01RJ,; DES RELIGIONS

avec de nombreux et illustres compagnons, et sa loi détruira les
sortileges des druides, ces péchés inspirés par la bouche du démon
noir et trompeur 1•

,

Conn s'étonnait que Connle ne répondit rien a personne si ce
n'est : e la femme est venue. &gt; - As-tu compris, lui dit-il, ce qu'a
dit la femme, Connle? Connle lui répondit : Ce qu'elle demande
m'est facile a exécuter ; une chose me retient : c'est que j'aime roa
famille. Cette femme me cause bien du tourment.

LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS

AUGUR ET GENIUS

Alors la femme répondit et parla ainsi :
Tu m'aimes, qu'importe que les tiens te regrettent !
Dans une barque de verre, nous pourrons alteindre le Sid de
Boadach.
C'est une terre étrangere ou il n'est pas difficile d'aller.
Je vois le soleil brillant qui baisse; quoique notre pays soit loin,
nous y arriverons avant la nuit.
C'est la terre du plaisir pour quiconque la parcourt.
Notre race ne se compose que de femmes et de j eunes filies.
A cette réponse de la femme, Connle quitta les siens et sauta dans
la barque de verre. Sqn pere et ses amis le virent s'éloigner peu a
peu. Ils regarderent tant que leurs yeux purent l'apercevoir.
Connle et la femme disparurent sur l'étendue de la roer et, depuis,
jamais on ne les a revus, on ne sait ou ils sont allés.
Comme Conn et les siens restaient assemblés pensifs, ils virent
s'avancer vers eux Art, le fils de Conn. « Art est fils unique
aujourd'hui, dit Conn, il est vraisemblable qu'il n'a plus de
frere. » - e Tu as bien dit », répondii Coran. e Ce nom , Art
Oenfer ll sera toujours le sien et ne le quittera pasa !'avenir, a partir
d'aujourd'hui. &gt;
G. DOTTIN.
1) Toute cette slrophe est d'inspiralion chrétienne. Le juste annoucé doit
etre saint Palrice.
2) « L'unique. »

Le mot latin augur est-il, en ce qui regarde la syllabe
finale gur, en rapport étymologique avec gustus, comme le
croit M. Bréal 1 , ou bien ave e garrio, ainsi que le pensaienl
déjales anciens 2 , suivis en cela par plusieurs modernes? AuLrement dit, signifie-t-il gotlter, c'est-a-dire éprouver les
oiseaux ou les (faire) parler, les interpréter?
Sancta vocant augusta patres : augusta vocantu,·
Templa, sacerdotum rite dicata manu.
Hujus et augur ium dependet origine verbi ,
Et quodcumque sua lupiter auget op e.

Ce doute résulte lui-meme en grande partie de celui qui
s'attache a l'étymologie de l'adjectif augustus, que M. Bréal
fait dériver de augus, antécédent de augur, et auquel il attrihue le sens primitif de « consacré (par le¡.¡ augures) 3 ».
U paratt certain, en effet, que pour le savant professeur
du College de France les deux étymologies se nécessitent mutuellement et qu'il voit en particulier dans la seconde la justi1) Dictionnaire étymolog. latin, s. verb.
2) Voir en particulier Feslus au mot augur.
3) CI. Ovide, Fastes I, 561 , seqq.•

�68

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

LE SENS PRIMITlF DES MOTS LATINS AUGUR ET GENIDS

fication de la premiere. Malheureusement pour son systeme,
il est bien douteux que augustus dérive d'un_ mot augur,
signifiant présage, qui aurait existé dans l'anc1~nne langue
aupres de augur, nom d'agent, désignant les yret~es chargés
d'interpréter les présages fournis par certams 01seaux. En
tous cas, le seul passage (Att. chez Nonius, p. 488) ou l'on
trouve augura au pluriel neutre, daos le sens de présage_,
ramene plus surement aun nominatif singulier *augurum qu'a
augur.
. .
En tenant compte de la formation des adJecbfs semblables,
il est beaucoup plus naturel, a notre avis, de voir dans
augustus le dérivé d'un substantif perdu, *augos, *augus,
signifiant grandeur (cf. robustus, aupres de robos, robur) ~t
dont le correspondant exact s' est conservé ?~ns le sanskri t
ojas, force, puissance 1 • Quant aux sens rehgieux, de vénérable, adorable, que présente souvent augustus, a~pr~s de
celui de majestueux 2 , resté conforme a l'étymo~ogie, 11 n,e
fait pas difficulté, car on- le retrouve dans certams emplo1s
du verbe correspondant augeo 3 •
II ne nous semble done pas qu'on puisse s'autoriser de la
dérivation de augustus pour appuyer une ancienne transfor, mation de - *gus en - gur dans augur, et par la le rattachement de - *gus a gustus.
. .
.
Beaucoup plus satisfaisante est l'ancienne exph~ation~ qm
apparente la derniere syllabe de aug_ur a la parhe ~a~1~ale
de ,qarrio, « babiller, mur_murer, ». mais surtout et prim1bvement « parler, dire, ind1quer, faire connatt~e, » c?mme le
montrent bien le sansk. gir, &lt;&lt; voix, appel, mvoca~10n, » la
rae. gar, « appeler, célébrer, » et le gr. '(i1pu~, « voix, » d ou
le verbe y,¡púw, « parler, » etc.
1

1) Méme rapporL entre angustus dérivé d'un subsL. neutre *angos, qu! n_'est
pas resté daos la langue, et le sansk. amhas, action de serrer, constncllon,
angoisse .
.
2) Magestas est dans le méme rapport significatif avec magnus, ma3us, ele,
que augustus avec auges.
. . ·.
3,I Voir sur ce mot les Dict. de Freund et de Forcelhm-Dev1t,

69

- Gur, dans augur pour *avigur, est, eu égard a la racine
garr de garrio 1 , un adjectif verbal du genre de - fer daos
armifer, de- (ex dans ponti(ex, etc.; c' est-a-dire qu'il ne s' emploie qu'en composition et qu'on peut surtout le comparer a
- sul dans prtJJsul, exsul, etc., aupres de salio, et méme
poser la proportion - gur : garrio:: - sul : salio. En pareils cas d'ailleurs, le rapport de l'u et de l'a radicaux s'explique par de doubles formes, dont l'une s'est le plus souvent
perdue en tant que verbe conjugué ; autrement dit, le latin
avait a coté de garr dans garrio un doublet radical gurr ou
gur, qui se retro uve dans augur, et que le sanskrit a conservé
également dans de nombreuses formes paralleles a celles qui
sont issues de gar.
Le lecteur nous pardonnera ces détails d' ordre technique.
lis étaient nécessaires pour lui permettre de se formerune opinion sur une question intéressante, et qui se résume pour
nous dans la grande probabilité que l'augure a bien été
appelé, conformément a ses fonctions, « l'indicateur, l'interprete des oiseaux ».

Genius est un mot qui, selon toute vraisemblance, existait
déja dans la langue mere indo-européenne dont le latin est
dérivé; Je sansk. janya, qui lui correspond exactement, en
est la preuve. Janya est un adjectif dérivé de jana, adjectif
lui-méme a !'origine, en rapport avec la racine jan, engendrer, et signifiant « né, engendré, » comme - gena, - genus
ou - gnus (pour genus), en latín, dans les composés rurigena, « né aux champs, )&gt; primigenus, « premier né, » privignus, « engendré séparément, - par un seul des deux
époux, - b_eau-fils 2 • » Plus tard, jana est devenu substantif
1) Sur le rapporl du gro upe rr daos garrio avec le r simple de la rae. sansk.
gar, voir mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 443-444.
2) Voir sur ce mol mes Essais de linguistique évolutionniste, p. 343-346.

�LE SENS PRIMITIF DES MOTS LATINS AUGUR ET GE:"ilUS
1

70

REVUE DE L HISTOlllE DES I\ELlc.lO'.'íS

avec le sens, si voisin du précédent, de créature, personne,
individu, homme. Quant a janya, issu de jana, comme
pitrya, palernel, dérive de pitar, pere, la signification primilive en est tres régulieremenl, « ce qui appartient a la personne ou aux personnes, ce qui la distingue ou les distingue. ,,
El tel est certainement aussi le sens primitif du mot latin
genius. Le dérivé ingeniurn en fournit la peuve. L'ingenium,
en effet, est le propre de l'iodividu, la maniere d' etre attachée
a l'ensemble de la personne et qui la caractérise, en un mol,
sa nature morale. Ce sens ressort nettement de passages
comme ceux-ci :
Jngenium novi tuum liberale, (Ter. Adelph., 4, 5,49.)
&lt;t J'ai connu ton caractere libéral. ,,
Ut ingenium est omnium lwminum ab lab01·e proclive ad

lubidinem. (Id., Andr., l, i ,50.)
&lt;( Comme le caractere de tous les hommes les éloigne du
travail pour les porter au plaisir. ,,
Novi ingenium mulierum : nolunt ubi velis ; ubi nolis,
cupiunt ultro. (Id. , Eun., 4, 7,42.)
« Je connais le naturel des femmes; offrez-leur quelque
chose, elles n'en veulent point, refusez-leur, elles le voudront. ,,
Vera loqui, etsi meum ingenium non moneret, necessitas

cogit. (Liv., 3, 68.)
« Quand m~me mes habitudes d'esprit ne me porteraient
pasa dire la vérité, la nécessité m'y contraindrait. »
l\fais la nature morale de l'homme se confond avec sa
valeur intellectuelle, d'ou le sens de« capacité, intelligence,
génie, i, pour le mol ingenium dans les expressions suivantes:
Vir acerrimo ingenio. (Cic., Or. 5.)
n Un homme d'un esprít tres pénétranl. »
Tardum ingenium. (Id., Or. 2, 27 .)
« Un esprit lent. i,
Jmbecillum ingenium. (Quint., 2, 8, 12.)
« Une faible capacité d'esprit. i&gt;

j,t

Variu~, fle~ibile, multiplex ingenium. (Plin., Ep.1, 16.)
« .~ne 1~telhgence ondoyante, souple, féconde. »

L ingenzum, en tant que faculté individuelle, a du reste été
tr~sporté aux choses inanimées pour en désigner les propriétés.
Lactis ing~nia et proprietates. (Sever., ./Etn., 214.)
« Les qualttés et les propriétés du lait. »
lngenium ejusmodi ligni est, ut urgentibus non cedat. (Gell. ,
f 2, 1 .)
« Ce bois est de telle sorte qu'il ne plie pas sous l'effort de
celui qui veut le courber. »
·
ln_qenium velox igni, motusque perennü. (Sall., ap. Non.
4, 235.)
« Le feu a pour propriété d'Mre actif el toujours en mouvement. »
A 1:~rigin~ et con~ormément a l'étymologie, le genius, ainsi
que 1 ingenzum, était le tempérament intellecluel ou moral
de l'individu, et non pas comme le voulait Censorin (De die
natal., 3), un Mre mythologique issu des dieux et pere des
homm~s, qu'on appelait genius meus parce qu'ilavait présidé
al.a ~~1ssance d~ chacun de nous (quia me genuit). Ce sens
pr1m1llf, nécess1té par la dérivation du mot genius, s'est conservé dans quelques passages des auteurs anciens :
Indulge genio: carpamus dulcia. (Perd., 5, 151..}
« Cede a l'instincl : cueillons les plaisirs. »
Victurus. geni~m d~bet habere líber. (Marl., 6, 60.)
« Pour vIVre bbre, 11 faut avoir du génie. »
Suu':" defraudans genium. (Ter., Phorm., i, 19.)
« Fa1sant torta ses gollts. »
. Le ge~i~s, considéré comme la personne morale, se dishng~a ams1 petit a petit de la personne proprement dite et
acqmt une sorte d'individualité idéale, qui rend bien coropte
de .son rOle ultérieur. D'a.boi:d,. chaque homme a son génie,
q?1 natt et meurt avec lm, ams1 qu'on le voit par ce passage
d Horace (Ep. 2, 2, 187 sqq.) :
S cit Genius natale comes qui temperat astrurn,

�72

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlONS

Naturé/3 deus humané/3, mortalis in unum
Quodque caput, voltu mutabilis, albus et ater.
Prototype de la nature intellectuelle de l'homme, le genius
s'est rangé tout naturellement dans la catégorie des esprits
ou des etres surnat1,1rels et invisibles qui tiennent le milieu
entre l'humanité et les dieux. Aussi les génies président-ils a
la destinée de la personne a laquelle ils sont attachés et dont
ils sont a la fois la personnification morale et comme l'ange
gardien, pour emprunter un terme de comparaison aux conceptions chrétiennes. C' est tout particulierement-sous cette
figure que l'antiquité romaine les identifiait aux démons des
Grecs, dont l'origioe pourtant est bien différente.
Rien ne montre mieux, du reste, la relation élroite qu'ils
avaient primitivement avec la personne (jana; genus), et que
la est leur point de départ, que le caractere d'emprunt et
relativement récent, qu'ils revMent comme protecteurs ou
semi-divinités des lieux généraux ou particuliers, des groupes
d'individus, etc. On les voit, en effet, présider a telle contrée,
telle ville, tel fleuve, telle source, telle société, telle armée,
telle confrérie ; mais ces attributions ne semblent pas anciennes et, si l'on peut s'exprimer ainsi en pareille matiere,
elles ont une apparence artificielle.
En résumé, le genius loci est l'extension visible du genius
proprement dit, lequel n'était, nous ne saurions trop le répéter, que l'homme personnifié d'une maniere idéale dans !'ensemble de ses facultés psychiques.
PAUL REGNAUD.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE 1

§ l. -

Les origines.

C'est en Chaldée que nous pouvons le mieux suivre les premiers
développements de la religion une fois qu'elle est entrée décidément dans le mouvement de l'histoire et de la civilisation. Nous
sommes cerlains que ces premiers développements furent partout
identiques, mais c'est en Chaldée que l'évolution religieuse ressemble le plus completement, dans sa premiere phase, a la religion
des peuples sauvages, telle que nous l'avons caractérisée.
11 faut distinguer avec soio entre les races et les époques, bien
que le type primordial ait conservé une sioguliere persistance.
L'édifice religieux s'est agrandi et élargi avec le temps, mais la
i) Le fragment suivant fait partie de l'introduction étendue qui doil former
le premier volume de la 3• édition de l'Histoire des trois premiers siecles de
l'Église chrétienne de M. E. de Pressensé entierement refait a nouveau sous
ce litre : L'ancien monde et lechristianisme. L'auteur a eu pour but principal
de retracer les évolutions de la conscience daos la période qui a précédé et
préparé l'avenement du christianisme, en la pla\!ant en quelque sorte daos
son milieu historique et mylhologique, a chaque phase nouvelle de cette
évolution. Il faut done chercher daos cette introduction plutOt une caractéristique des religions de l'ancien monde, qu'unehistoire proprement dile. L'auteur a néanmoins cherché a s'appuyer toujours sur les résultats les plus
incontestables de cette branche de la science contemporaine qui a pris de
nos jours un si riche développement. Nous ue donnons que les parties
essentielles du chapitre auquel est emprunté le fragment ici reproduit. (Note
de l'auteur.)

�74

1

75

REVUE DE L HJSTOIRE DES RELIGIONS

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYl\IENNE

base est restée la meme. De la l'importance de se faire une juste
idée de la population et de la religion primitives de la Chaldée.
Le pays désigné sous ce nom ne comprenait qu'une partie de la
grande plaine mésopotamienne. Le golfe persique la bornait au
sud, le Tigre a l'est; a l'ouest, elle confinait au désert arabique ;
au nord, elle rencontrait de nouveau le Tigre au poinf ou il sépare
la haute et la basse Mésopotamie, enfin, elle se terminait a l'Assyrie sur laquelle elle devait exercer une si grande influence, tout
en subissant sa domination pendant des siecles. L'Euphrate et le
Tigre sont pour ces contrées ce qu'est le Nil pour l'Égypte. La
pluie y est rare, le ciel en été est d'une splendide et implacable
sérénité qui brule le sol; l'hiver y est froid avec peu de neige, par
conséquent sans humidité. La fertilité dépend du débord_ement des
deux fleuves, ce qui rend le climat souvent malsain; des miasmes
mortels s'exhalent de lavase que la crue laisse apres elle. L'habitant d'une telle contrée ne peut manquer de redouter tout particulierement le pouvoir malfaisant qu'il voit a l 'amvre dans la nature,
car il a sans cesse la mort sous ses pieds. La moindre vapeur qui
s'exhale des marais qui l'entourent prend l'apparence d'un souftle
destructeur. Le désert n'est pas loin avec les rafales de son vent
desséchant et souvent morteP.
Deux races principales ont occupé primitivement la Chaldée. La
premiere· se subdivise en deux embranchements : les Accadiens,
habitant les parties montagneuses du pays, et les Soumirs occupant
la plaine. La sec9nde de ces races, appelée Koushite, venait de
Bactriane, du pays de Koush. Sans qu'on puisse la rattacher avec
certitude a la race sémitique, elle avait de grandes affinités avec
elle'. On a beaucoup discuté sur !'origine de la premiere race. 11
est impossible de déterminer avec certitude son berceau. Se rattachait-elle a la race touranienne avec laquelle elle avait certainement des affinités de langue et de conception religieuse qui s'expliqueraient du reste par le simple fait d'appartenir au meme
degré de culture, ou bien venait-elle de la Bactriane? C'est ce qu'on
ne saurait décider dans l'état actuel de la science•. Mais ce qui est

decidément inacceptable, c'est l'opinion d'apres laquelle les Accadiens se confondraient completement avec la race sémitique et ne
se distingueraient pas des Koushites. Ceux-ci, de tout temp~
maitres de l'Assyrie, se sont sans doute melés ~e ~onne_he~re ~
leurs devanciers en Chaldée, avant de les assuJett1r; mais cesta
tort qu'on effacerait toute différe~ce de race ~ntre ,les uns et les
autres. u n fait dirimant s'oppose a cette confus10n, c est la permanence de la langue chaldéenne a l'état de langue morte, _dans les
livres sacrés de la religion officielle définitive, avec traduct10n assyrienne en regard. La dualité des langues implique la dualité des
races 1 •

1) Perrot et Chipiez, Histoire de l'a,•t dans l'antiquité, tome II, p. 9.
2) Tiele, Hisloire comparée des religions anciennes, p. 158.
3) M. Lenormant soutient éner giquement !'origine touranieime desAccadiens. La magie chez les Chaldéens, c. vu.

§ 11. _ Les phases de l'évolution 1·eligieuse.

Parcourons rapidement les trois périodes du développemen~ ~e
la religion chaldéo-assyrienne, en les mettant en rapport avec 1 h1stoire proprement &lt;lite. n n'y a pas lieu de sépar_er les deux pre·
mieres périodes, la seconde n'étant que le complement de la premiere•.
Si haut que nous portent les documents de l'histoire, nous t_r?uvons sur le sol de la Chaldée une population sorlie de la condit1on
sauvage. L'état social est réglé par une législation qui é!end_ sa
protection jusque sur l'esclave ; un systeme d'i~póts_r~gulie~s
fonctionne. Les redevances de la terre sont determmee_s so1t
selon le produit fixe, soit selon le produit courant •. La famille. est
fortement constituée ; désavouer son pere et sa mere est ~n cr1me
véritable. Le fils qui s'en sera rendu coupable sera rase et promené autour de la ville, puis chassé de la maison. L'abandon de
l'enfant est puni de la captivité; cependant les droits ne sont pas
1) M. Halévy, dans le Journal asiatique (juin 1875) a s_outenu l'identité des
Accadiens et des Koushites. Les conclusions de M. T_1el ~, que n ous avons
résumées, nous semblent se m aintenir dans les ex:actes hm1tes que perme l la
science (Tiele, ouv. cité, p. 158).
.
.
. .
2) La source principale est le grand r ecueil m~g1~e ~e la bibh~theque de
Ninive, qui a trouvé place dans le r ecueil des w scriptio_n s cuné~formes de
Henri Rawlinson, 1866. Ce recueil magique est une copie de~ v1eux _te~te~
accadiens fa ite au YII" siecle a vant I ésus-Chr isl, par Assourbampal, ro1 d As
syrie, a vec u ne traduction en regard.
. .
3) Frarn;ois Lenormant, Études accadiennes, tome IH, 3° livra1son, P· 8.

�LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRIENNE

76

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

égaux entre la femme et le mari; la premiere est condamnée a
étre noyée pour la méme faute qui ne vaut que l'amende au second.
11 n'encourt pas une peine plus forte pour avoir maltraité son
esclave. Quelque imparfait que soit ce régime, i1 substituait daos
une certaine mesure le droit a la force. Ce n'est pas encore le temps
des grandes monarchies ; nous avons une sorte de féodalité sous
des chefs multiples, qui sont de vrais petits rois.
Le fonds de la religion ne dépasse guare l'aoimisme, mais celuici est porté jusqu'a ses dernieres conséquences, avec un essai de
cosmologie et de mythologie qui ne demande qu'a etre étendu et
systématisé pour devenir une religion complete. Ce premiar fonds
religieux est en réalité plein de désespérance et de terreur.
L'homme se sent partout entouré de la puissance mauvaise qui
lui fait la guerre et le poursuit. Elle est la, cachée daos les entrailles de la terre, d'ou elle sort comme de sa sombre taniere.
Elle s'en échappe par toutes les fissures. 11 la retrouve sur le cours
du fleuve, elle souffle avec le vent, gronde avec rorage, et, s'infiltrant daos son corps comme un miasma subtil, elle y introduit
ses poisons, ou se contente d'y glacer la vie. - Conformément a
l'idée mere de l'animisme, cette puissmice malfaisante se manifeste
daos une multitude d'esprits ou de démons qui s'enveloppent des
formes les plus diversas.
C'est daos le grand recueil magique de la bibliotheque de Ninive,
publié par Rawlinson, que cette croyance superstitieuse aux
démons se révele avec toute son épouvante. Daos les deux premiers livres, il les énumere et les décrit, tandis que le troisieme
est rempli des invocations aux dieux. De nombreuses formules
d'exorcismes sont destinées a conjurer le pouvoir de ces démons
qui peuplent les déserts, les apres sommets, la mer, les marais
et s'emparent du corps de l'homme pour l'agiter 1 • Puis vient
l'énumération de toutes les maladies et de tous les fléaux que
décpaine la meme puissaoce démoniaque ; on lui attribue la
peste, la folie, le cauchemar, les maladies et méme le célibat involontaire'. Le sombre gouffre d'ou cette puissance malfaisante est
toujours prete a s'élaocer, se creuse partout sur les pas de l'homme.

11 est au fond du Tigre et de l'Euphrate, comme sous les vagues
de la roer et daos les entrailles brulantes de la montagne 1 • Ces
démons parcourent pays a pres pays; ils stérilisent le sein de la
femme, chassent la mere de sa propre maison et la jettent au désert
avec son enfant. Ce sont eux qui arretent dans l'air le vol de l'oi~eau et jettent hors de son nid, au travers de l'espace, l'hirondelle
epouvantée. Chasseurs invisibles, ils poursuivent et frappent le
breuf et l'agneau. Ils pénetrent de maison en maison; nulle porte
ne les arréte. Ils tarissent le lait daos la mamelle. Ils sont la voix
qui niaudit et dont le maléfice poursuit l'hom:i¡ne en tout lieu.
Troublant jusqu'au vaste ciel, ils n'écoutent ni prieres, ni supplications. Ils sont les adversaires du Seigneur de la terre, ils tra. vaillent a la destruction des dieux. Ce sont les ennemis par excellence •.
Le monde ténébreux des esprits malfaisants a sa hiérarchie. A
leur tete sont les sept mauvais esprits qui ont pour séjour la profondeur de l'Océan; sous ces chefs terribles leur armée se répand
partout et revet toutes les formes depuis les fléaux et les maladies
jusqu'aux fantómes et aux visions terribles du sommeil.
Leur pouvoir maudit est dépeint avec une singuliere énergie
daos le fragment suivant de l'Art magique• :
11s sont sept, ils sont sept ;
Dans la profondeur de la mer ils sont sept,
Dans l'éther du ciel ils sont sepl,
Dans le fond de la mer ils sont sept.
11s ne sont ni males, ni femelles,
Ils ne prennenl pas de femmes, ils n'ont pas de fils,
lis ne connaissent ni l'ordre ni la coutume,
11s n' écoutent ni vreux, ni prieres,
Ils sont sept, ils sont sept,
11s sont les sept adversaires (les sept démons).

Les démons se localisent parfois. 11 y a un démon de la tete-,
des cheveux; il y en a un pour chaque membre. C'est contre ces
esprits malfaisants qu'il faut lutter par tous les moyens possibles.
1) Lenormant, La magie chez les Chaldéem, p. 72.
2) Id., p. 82.

i) Lenormant, La magie chez i,es Chaldéens, p, 34.
2) Id., p. 69.

77

3)

lstars Hollenfahrl, Schrader.

�78

REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

Le premier est l'invocation des dieux bienfaisants qui sont souvenl
convoqués tous a la fois comme dans cette priere : • Esprits, archanges, dieux tres grands, conjurez les démons t. &gt; Cette priere
libératrice est avant tout un exorcisme, une formule sacrée d'autant plus puissante que le nom invoqué est plus grand. Cette
importance donnée a la parole sainte est une conséquence naturelle de l'animisme. L'homme, a ce degré de son développement,
voit un esprit en toutes choses et applique cette nai:ve croyance au
langage. Sous le motil reconnait la présence d'une force mystérieuse. Celle-ci vient des dieux et s'infuse dans les formules
sacrées, le nom des divinités supérieures gardant une puissance
toute particuliere, Voila pourquoi toute formule pénétrée d'un
élément divin aura une action préservatrice. Ce qui est vrai de la
parole sainte ne l'est pas moins de la parole mauvaise ou de
l'imprécation. Celle-ci agit sur l'homme comme un méchant démon. Elle l'égorge comme un agneau et son dieu sort de lui. Le
cri mauvais l'enveloppe comme un voile et le charge de son poids.
De la la nécessité d'opposer la parole sainte a la parole maudite. • L'enchantement prononcé par le Seigneur de la terre
dépouille le sort hostile comme on dépouille une vigne, le met
en pieces comme une datte et le dénoue comme un nceud •. &gt;
Apres la parole sainte, un moyen efficace de dénouer ce nceud
de la malédiction est de faire passer la puissance mauvaise, le démon cruel, dans une représentation plastique. L'animisme implique
que réellement il s'y transporte et que lui-meme sort de l'homme.
C'est ainsi que pour conjurer et chasser le terrible démon de la
peste e qui, sans mains, sans pieds, dévore le pays comme le feu,
embrase l'homme, le couche malade comme un paquet de hardes •, &gt;
il faut en faqonner l'effigie symbolique et l'appliquer sur la chair
vivante du malade •. Pour compléter la guérison, il est bon de
reproduire aussi l'image des dieux bienfaisants et de la placer
devant la maison. Nous avons la l'explication des grandes figures,
moitié lion, moitié homme, placé sur le seuil des palais de Ninive
qui représentent les divinités, soit terribles, soit bienfaisantes. Le
i) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 76.
2) Id., p. 90.

S) Jd., p. 96.
4) Id., p. iOi.

LA RELIGlON CHALDÉO-ASSYRlENNE

79

talisman, espece d'objet sacré, pénétré, lui aussi, d'une vertu divine, joue un róle important dans)a conjuration des démons. 11 suffit de placer de longues bandes d'étoffe blanche ou noire sur la tete,
sur la main, sur le pied, enfin sur tout membre malade, pour
chasser le démon, le fantóme, le spectre, le vampire, le sortilege, car
on oppose ainsi comme face a face la puissance divine a la puissance malfaisante 1 • Le talisman, dont les formes sont tres variées,
est comme une borne infranchissable posée par les dieux contre
les démons. C'est comme un piege ou se prend le maléfice. • Les
talismans rejettent le mauvais esprit dans les lieux stériles et l'enferment derriere la porte et le verrou; ses actes sont conjurés •. &gt;
Ces rites compliqués demandaient de nombreux officiants. D'apres
le livre magique, ils se rangeaient en trois catégories, les conjurateurs, les médecins, les théosophes ou pretres. Pendant longtemps,
la sorcellerie a joué un róle prépondérant dans le sacerdoce des
Chaldéens.
Jusqu'ici nous n'avons que les éléments animistes de la vieille
religion de la Chaluée. Les éléments supérieurs ne lui ont pas
manqué et s'y sont développés dans une véritable évolution mythologique. Le pays, bien qu'il ne fú.t pas favorisé exceptionnellement
comme d'autres contrées, avait sa beauté, sa grandeur. Le sol
finissait par récompenser le travail; il contribuait pour sa part a
stimuler l'activité de l'homme par les conditions séveres qu'il lui
imposait. La fécondité de la terre et surtout la sublimité d'un ciel
étoilé, rarement terni, parlaient d'une divinité propice et bienveillante. Comment les Chaldéens n'auraient-ils pas transporté daos
ces cieux immenses et sur cette terre féconde et parfois si merveilleusement parée, ce pouvoir invisible qui les enveloppait comme
tous les fils des hommes et se révélait au fond de leur étre 't Le
ciel, la terre et méme l'abime profond, qui n'appartenait qu'en
partie aux puissances du mal, furent tour a tour divinisés par eux.
L'image sous laquelle l'univers leur apparait est celle d'une
barque ronde renversée. La terre en forme la surface supérieure
convexe. La concavité inférieure appartient a l'abime terrestre,
demeure des esprits et des morts. Au-dessus de la terre, s'étend le
ciel CQnstellé des étoiles fixes, plus haut encore sont les planetes
1) Lenormanl, La magie chez les Chaldéens, p. 71.
2) Id., p. 116.

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REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:SS

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LA Rt;LIGIO~ CllALDÉO-ASSYRIE."iNt;

avec leur mouvement périodique. Entre la terre et le ciel est la zone
des ven~ et des tempetes. Chacune de ces zones a son dieu : Anna
réside dans le ciel supérieur, Ea sur la terre, Jfoulgé dans l'abime
inférieur. Ea représente surtout l'élément humide qui enveloppe et
féconde la terre ; aussi apparait-il sous la forme d'un poisson;
c'est l 'Oannes de Bérose. Par suite de l'anthropomorphisme élémentaire qui se retrouve a tous les degrés du développement religieux,
chaque dieu male a son épouse, sorte d'hypostase féminine de ses
attributs. L'épouse d'Ea est Damkina; Ningé est la forme féminine
de Moulgé. Du reste, la personnalité de ces dée~ses n'a rien de
déterminé; elle est flottante et indécise. Ce sont plutót des puissances cosmiques divinisées par leur coté bienveillant. Le Dieu du
ciel supérieur ne sort pas de son ombre impénétrable : impossible
de s'en faire aucune idée distincte. Apres ces dieux plus ou moins
abstraits, le soleil, la lune et les étoiles sont l'objet de l'adoration.
On invoque de meme les vents, les fleuves qui, semblables a l'éperon du navire, poussent devant eux le sort hostile. Le feu occupe
une place d'honneur dans cette religion si peu systématisée. ll
conjure les maléficas, dissipe les puissances hostiles comme une
armée redoutablo ; il chasse la peste. C'est lui la flamme d'or qui
s'éleve des roseaux, se dégage de la fumée des sacrifices et s'allume
sur le foyer 1 •
Ces dieux, dont le type est indistinct, luttent contre les esprits
mauvais conduits par les sept esprits de l'abime. Cette lutte en
revient sans doute a la grande bataille entre la lumiere et les
ténebres, qui se retrouve daos toutes les religions orientales avec
un caractere plus cosmique que moral. Elle s'accuse moins dans
la religion chaldéenne que daos les religions ultérieures. L'anthropomorphisme est encore trop pale pour animer le combat des dieux
contre les démons. En réalité, ce n'est pas tant le secours actif, l'intervention positive des divinilés, que leurs adorateurs ont recherché
que des procédés magiques pour conjurar les maléficas des démons.
Le grand secret de la délivrance et de la victoire, c'est de pouvoir
prononcer le nom du Dieu ineffable que nul homme ne peut entendre. Le dieu de la terre est seul capable d'en obtenir la révélation et d'en communiquer l e bienfait. &lt; Le plus haut; le plus irrésistible de tous les pouvoirs réside daos le nom divin myslérieux,
i) Livre magique, p. 4.

le nom d_ont Ea seul a connaissance. Devant ce nom, tout fléchit
dans le c1el et sur la terre et daos les enfers. Les dieux eux-mémes
sont enchainés par ce nom et lui obéissent 1 • » Nous retrouvons la
ceLle vague intuition monothéiste, qui est bien un élément universal de la r~ligion, mais trop faible au début pour la marquer de
son empremte.
. Le sentiment a~cablant de l'infranchissable barriere qui séparc
l ho~~ de son dieu le plus puissant, lui inspire le désir de trouver
un ~ed1ateur plus rapproché de lui qu'Ea. Nous avons déja vu le
sole1l, la lune et le feu jouer ce rOle hienfaisant et recevoir a ce
litre les prieres. Un dieu dont il est difficile de saisir la nature
Silik Moulou Khi -

celui qui dispose le bien pow· les hommes

~

semble_ a~oir revetu c~tte fonction secourable. C'estlui qui, d'une
part, r~vele les volontes et la science d'Ea pour ruiner les esprits
mauva1s ~t, de l'autre, lui porte l'appel des hommes souffrants. ll
e~t app~le un hé~o~ p~rmi l~s. d_ieux, le prophete de toute gloire.
C e~t lm_ le fils ame d Ea, m1sericordieux parmi les dieux. On lui
attr1bua1t le pouvoir d'aplanir la roer et de bouleverser le cours d
l_'E~ph~ate, comme étant une personnification du vent, mais ¡~
elait bien plus humain que les autres dieux accadiens. n y a en lui
comm? une ébauche du Mithra persan, le héros libérateur.
Apres Anna et Ea, nous avons nommé parmi les grands dieux
Afoulgé, le di~u de l'ab~e, ou les bons esprils qu'il dirige combattent les espr1ts m~uva1s. Moulgé lui-meme est un dieu a la fois
redoutable et glorieux. Il est le seigneur du pays immuable ou descen~ent les m~rts, &lt; cette demeure ou l'on entre pour n'en plus
s?rll,r, ce chemm que l'on ~.escend pour n'en plus revenir, ce lieu
ou l on man~e de la. pouss1ere pour apaiser s11. faim, ou l'on a la
b?ue po~r aliment, ou les ombres remplissent la voüte comme des
01seaux . &gt;
Pourlant, d'apres un hymne a Silik A/oulou Khi le dieu me'di _
l e~r, ce1Ul·Cl
. · aurait le pouvoir de redonner la vie. Une
' autre priere
a
1~1. demande de fortifier les mains de l'habilant de la sombre
reg1on. Enfin, une déesse de la nuit est représentée dans un
~y~ne ~omme exer~ant un véritable jugement. Il y a la un vague
md1ce d une croyance a la rétribution qui s'accusera mieux l
~~pm
1)

Lenormant, La magie chez les Chaldéens

2) Id., p. i84-,

p

4

' . •

o

�IIEVUE DE L'IllSTOll\E DES HELIGIONS
82
La priere occupe la premiare place dans ce culte. Le sacritice esL
aussi mentionné, mais il n'a rien d'élevé ni de moral. II offre aux
dieux leur pature, car ceux-ci se précipitent sur l'offrande. &lt; co~m~
les mouches sur la viande. &gt; 11 s'agit sans doute des dieux mferieurs. Rien de plus méritoire que de répandre comme de l'eau le
sano des victini:es 1 • L'idée qu'on honore la divinité en lui ressembla~t appliquée aux déesses produclrices de la vie, aboutira aux
prostitutions sacrées de Babylone; mais elle doit avoir eu sa
premiere application longtemps auparavant, car nous voyo?s. d~ns
les textes les plus anciens, qu'on regardait comme une maled1ction
dont on demandait la délivrance, la virginité prolongée de la
femme esclave •.
Tel nous parait avoir été le premier fonds de la religion chaldéenne ou accadienne.
n est impossible de déterminer l'époque ou elle élargit ses cadres
sous la pression et l'influence des populations koushites, issues de
la grande race sémitique, qui se melerent aux premiers. habitants
du pays et remplirent-promptement toute la Bab;,lo~ie e~ plus
tard l'Assyrie. 11 est certain que ce nouvel affluent d em1grat10n ne
changea rien aux croyances fondamentales de la religion chaldéenne. n y eut pour la Chaldée une période de fractionnement
durant laquelle les memes dieux prirent des noms différents dans
chacune des villes qui servaient de centre a ces especes de petites
royautés ou principautés. Quand l'empi~e c~aldéo:babyl~n!e~ fut
fondé, il fallut faire place dans son Pantheon a ces d1eux s1m1la1res,
mais qui avaient chacun Jeurs adorateurs. Ainsi s'élargit le cycle

mythologique.
. .
. ..
, .
.
..
Deux causes s'aJouterent a l'lnfluence de 1 umficat10n pohtique
pour lui donner son caractere définitif. Tout d'abord le sacerdoce
avait pris une tres grande importance, comme _plus tard 1~ cast?
des Brahmanes dans l'Inde. De meme que ceux-c1 transformerent a
leur profit la religion des Védas, les mages chaldéens ~rgani~erent
le culte primitif au profi.t de leur autorité. En second heu, r1en ~e
marque davantage cette seconde période que l'i~~ortance do~nee
al'observation des astres qui, de simple superstit10n astrolog1que,
s'éleva bientót jusqu'a l'astronomie. L'habitude de lire dans les
l ) Livre magique, p. 36,
2) I cl., p. G7.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRlEN:-iE

83

cieux la destinée humaine et de chercher ses secrets dans les mouvements planétaires, éleva le magisme bien au-dessus de la sorcellerie du premier sacerdoce. En outre, le caractere sidéral tendit a
prédominer dans la couception des dieux. ns n'en devinrent pas
plus humains. On doit meme reconnaitre que l'anthropomorphisme
fut arrelé dans ses progres.
Voici, en résumé, ce que fut le systeme mythologique de la religion chaldéo-babylonienne, greffé sur rancien fonds du naturisme
primitif, comme on en peut juger par les textes cunéifor-mes. En
réalité, l'idée fondamentale de ce systeme est celle de l'unité divine,
prise dans un sens panthéiste. Le dieu caché qui comprend toutes
cl10ses en lui se manifeste dans la diversité des phénomenes. Les
dieux secondaires qui s'échelonnent au-dessous de lui ne font que
personnifier ses attributs. 11s sont avant tout, comme nous l'avons
dit, des dieux planétaires. Le dieu par excellence est Jlou. Babylone est sa ville, la ville d'Jlou. Au-dessous de ce dieu supreme,
nous avons une premiare triade se produisant par voie d'émanation.
Elle se compose des trois dieux suivants :
Anou, le chaos primordial;
Bel, le démiurge.
Nouah, le sauveur, le guide intelligent.
A ces trois dieux males correspondent lrois divinités féminines,
Anat, Bélit, Tihamti.
La deuxieme triade est ainsi composée :
Sin, le dieu lune ;
Samas, le soleil;
Bin, dieu de l'atmosphere 1•
Viennent ensuite les dieux des planetas :
Adar, Saturne ;
Mardouk, Jupitei- ;
.Vergal, Mars ;
Jstar, Vénus;
Nabou, Mercure.
1) Le nom de ce dieu est contesté ¡ on a soulenu que son nom élait Kammah,
le tonnant.

�REVUE DE L' l!ISTOIRE DES RELIGIOiSS

Les douze g1·ands dieux présidenl aux douze mois de l'année.
Au-dessous d'eux s'agite une multitude de dieux inférieurs, anges,
aénies et toute la lroupe malfaisante des démons qui perpélue
o
l'ancienne sorcellerie et ses formules.
En réalité, nous relrouvons dans ce nouveau cycle mythologique
la meme conception religieuse que celle des premiers Chaldéens
avec l'élément sidéral en plus. Nous avons le meme dieu supreme
enseveli dans le mystere qui s'appelle I lou au lieu d'Anna. La
premiere triade nous rend les trois dieux correspondants aux lrois
régions de l'univers. Mardouk remplace Silik Moulou Khi, le
dieu médiateur; seulement l'élément féminin occupe une place
plus grande dans le nouveau panthéon. Anat, Belil, et surtout
/sta1• le représentent daos sa fécondité et son action voluptueuse.
C'est ce qui explique le rite des prosLitutions obligatoires pour
toute femme dans le temple de Babylone. La légende d'lsta1· est
comme une ébauche du mythe d'Adonis. Elle aussi, ou plutót elle
la premiere, a perdu son époux et va le cherchar au pays de~
morts. C'est l'image de la nature, frappée de stérililé en hiver, qm
1
redemande sa brillante progéniture •
i ) Les fouilles récenles de M. de Sarzec, a Tel10, out eu pour résullat de
nous donner un aper\iu du degré de développement auquel élaient parvenues
les petites principautés du pays des Sou~ir~, ava~l la for~alion _de~ grandes
monarchies. M. Ledrain, professeur d ép1graphie assyr1enne a l École du
Louvre nous retrace daos un résumé plein d'intérél, l'élat social et moral
'
,
1.
de ce royaume minuscule. D'aprés un cylindre découverl par un agent ang a1s
en Mésopotamie, cylindre dalant du vi• siécle avant nolre _er~, les ~egues de
Sargon l'Ancien et de Naramsiu devraient élre reporlés a l an ~oO ª:~t
notre ére. Or, en comparant l'écrilure archa'ique d'u~ vase de Naramsm ~
celle d'un vase de la collection Sarzec, du Louvre, spéc1alement pour la dés1onalion du mot roi Je vase qui vient de Tello est d'une époque anlérieure a
t,
'
J.
celui de Naramsin. Nous serions done reporlés a plus de 4000 ans av. esusChrisl, pour Je pelit royaume de Tello. A en ju~e~ _Pª~ les inscriplions d~ la
colleclion Sarzec, il aurait alleint un degré de c1V1hsat10n assez avancé. L archileclure y aurait pris un développement lrés remarquabl~ pour 1~ c_onslruclion des temples, su1·Lout sous le roi Goudéa. Qua~t. a la rehg1on, elle
répond tout a fait a c'e qu'elle élait, daos loute celle reg1ou, avant la fondation des grandes monarchies. (Voir Revue politique et litlétaire, 12 j au-

vier 1883.)

LA RELIGION CITALDÉO- ASSYRTENNE

§ Ill. -

•

8i)..

La 1·eligion assyrienne.

L'Assyrie, en s'emparant de la Babylonie et en fondunt son immense empire, ne changea rien qu'un nom dans le panthéon chaldéen. Elle éleva son dieu Assour ala dignité de dieu supréme, mais
sans modifier essentiellement le caractere de celui-ci. En outre,
elle luí donna une éclatante personnification sur la terre dans la
personne de son roi conquérant. C'est ici que l'histoire devient un
facteur important de l'élaboration religieuse.
Nous ne reviendrons pas a la partie mythique de cette histoire,
dont nous ne nous préoccuperons .qu'au point de vue de son influence sur le développement religieux. Nous avons vu la Chaldée
partagée entre des royautés locales et multiples. Leurs principales
capitales ont été Our, Ourouk, Nipour avec son temple gigantesque,
Sippara, Borsippa, Larsam et enfin.Babylone, destinée a conserver
longtemps une dynastie indépendante. Le pays, a pres avoir été asservi par les Élamites vers 2300 avant J.-C. et soumis aune dynastie
Mede, passa sous la domination des Assyriens ; ceux-ci étendirent
beaucoup leurs conquetes. Ils a vaientélevé des villes superbes, telles
que Ninive, Kalakh, Elassar. Apres que leur roi Touklat-abal-asar
se fut emparé de Babylone (1100 av. J .-C.), l'empire assyrien entra
daos une période de guerres et de conquetes. Sous des rois tels
que As.~our-nazir-abal et Salmanassar III, ses armées victorieuses
étendent sa domination sur une grande partie de l'Asie occidentale
d11 golfe persique il. l'Elam et a la mer Rouge. Elles occupent éaa~
lement la Médie et l'Arménie. Apres des fortunas di verses, l'Ass;rie
retrou~~ au vmº et au vn° siecle avant J.-C., sous les Sargonides,
une ~erwde de gloire et de conquétes, car cette fois elle s'empare
de l'Egypte. La période de déclin commence avec l'élévation des
M~d~s. sous, Cyaxare. Alliés avec les rois de Babylone, toujours
p_rets a la r_evolte, c?ux-ci portent un coup morlel au colosse assyr1_en. La r~1~e _de Nmive en 606 eut un effet immense. Enfin, apres
bien des v1c1ss1tudes, la vieille Chaldée ressaisit avec 'Nabuchodonosor le sceptre du monde asiastique, jusqu'il. l'époque ou la Perse
avec Cyrus entre en scene et ouvre une nouvelle période de l'histoire.
Ces grandes guerres des conquérants assyriens onl laissé peu de

�86

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGIONS

traces, sauf sur les monuments de leur;; capitales; ceux-ci nous
donnent une juste idée de cette royauté superbe et cruelle qui
se plaisait tout autant a perpétuer par le ciseau de ses sculpteurs
ses cruautés insatiables que le faste de ses triomphes et de ses
chasses. Ces rois terribles apparaissent daos le lointain obscur du
passé comme des cometes terrestres qui auraient promené la mort
et I'épouvante dans des espaces immenses. L'oouvre de destruction
recommence sans cesse, il y a toujours eu de nouvelles contrées a
conquérir ou des révoltes a étouffer. C'est un déluge de sang qui
ne s'interrompt jamais et ce sang ne féconde ríen, car il ne laisse
apres lui que des ruines accumulées. Ce qui se détache bien positivement avec un relief extraordinaire de ces sanglants désastres,
c'est l'image du roi, représentant de ces dieux et adoré presque a
leur égal. 11 faut voir comme ces rois s'exaltent eux-memes dans
les inscriptions destinées a raconter leurs exploits. Jamais orgueil
h umain ne parla un plus audacieux langage et ne se fit davantage
semblable a Dieu. Voici comment s'exprime sur lui-meme dans une
inscription authentique, Touklat-abal-asar : &lt; Je remplis, des
cadavres de mes ennemis les ravins de la montagne. Je leur coupai
la tete. Je renversai les murs de leurs villes. Je pris des esclaves,
du butin, des trésors sans nombre. Six mille des leurs me prirent
les genoux et je les fis prisonniers. Je passai comme une tempete
sur le corps des combattarits au milieu des ravins des montagnes,
car je suis le roi puissant, le destructeur des méchants, celui qui
anéantit les bataillons ennemis 1 • »
Une autre inscription est ainsi corn;ue: • Le dieu Assour, mon
seigneur, m'a dit de marcher. Je disposai mon char et mes armées.
J'ai anéanti mes ennemis, je les ai poursuivis comme des betes
fauves. J'ai emporté leurs dieux, j'ai livré la ville aux flammes, j'en
ai fait des ruines et des décombres, je leur ai imposé le joug pesant
de ma domination et en leur présence j'ai rendu des actions de
graces au dieu Assour, mon seigneur •. &gt; Dans une autre inscription
relative ala conquéte d'Elam, le roi assyrien se van te d'etre entré
par la volonté d'Assour et d'Istar dans la villa de Suse et de s'etre
reposé avec orgueil dans ses palais : « J'ai enlevé tous leurs dieux,
dit-il, et toutes leurs déesses, leur pompeux apparei!, leurs trésors,
f) :\laspéro, p. 280.
2) Id., p. 437.

LA RELIGION CHALDÉO-ASSYRTEN'.'iE

87

leurs pretres; j'ai tout transporlé au pays d'Assour, j'ai brisé les
lions ailés et les taureaux qui veillaient ?l. la garde du temple. Les
hauts lieux de leurs rois qui n'avaient pas craint Assour et Istar,
mes seigneurs, je les ai brulés au soleil. »
Le roi, en tenant ce langage, était vrairoent le représentant de
son peuple tout enivré de ses triompheg et rassasié du butin
conquis sur l'ennemi. Les palais splendides élevés a sa gloire
étaient les temples de cette royauté superbe, dont le dieu Assour
était le type angoste. Elle devenait une vraie religion, l'iroage
éclatante de la guerre victorieuse des dieux nationaux contre
les puissances mauvaises. Nous sortons ainsi du placide Panthéon sidéral des Chaldéens, bien qu'en définilive l'élément
nouveau se soit simplement superposé sur le fond primitif de
l'antique religion.
Tout n'est pas dit sur le développement moral d'un peuple quand
on a caractérisé sa religion officielle dans ses phases diverses.
L'ame de l'homme porte toujours une aspiration plus haute que
son culte national, du moins tant que celui-ci en est encore a un
&lt;legré inférieur. Aussi la voyons-nous dépasser sans cesse ce culte,
l'agrandir, le purifier et projeter sur ses dieux quelques rayons de
de la lumiere intérieure dont le foyer est profondément enfoui en
elle. C'est ainsi que, par éclairs, elle entrevoit un etre divin bien
supérieur a celui qu'elle adore et, pour un instant rapide, #)lle
transfigure ses dieux les plus divers, pour retomber bientót dans
sa nuit. Le cri de la conscience ne s'en est pas rooins élevé vers le
vrai Dieu, cherché ou pressenti au travers des divinités inférieures
dont on se contente dans le cours ordinaire de l'existence. C'est la
grande prophétie intérieure qui n'est jamais Testée saos oracle. La
religion chaldéo-assyrienne nous en fournit des preuves nombreuses.
Tout d'abord, on voit constamment des qualités morales attribuées a des dieux qui ne les comporteraient pas si on s'en tenait
au type officiel du culte. Le sentiment plus élevé du divin qui est
daos le camr de l'homme, apparait sous Jeurs formes changeantes.
C'est ainsi qu'apres que le feu nous a été représenté comme la
lumiere pure et éclatante qui illumine la demeure des ténebres,
comme la force qui mele le cuivre et l'étain, purifie l'or et !'argent
il nous apparait soudain comme bouleversant d'effroi la poitrine
du mécbant. « Quand l'homme, fils de son dieu, lisons-nous dans

�88

89

REVUE DE L'HISTOIBE! DES RELIGIONS

LA REUGION CHALDKO-ASSYRIENNE

un fragment mutilé, accomplit des amvres élincelanles de pureté,

Qui est élevé dans le ciel? Toi srrol es élevé. Qui est ~levé sur 1~ lerre ?
Toi seul es élevé. Ton commandement glorieux: a retentt dans le ciel. Les
dieux se prosternent sur la terre, les die~x:_se proste~nen~. Les géni_es _baisent
le sol. Ton glorieux commandement, qm v1ent me l enseigner? Qm vient me
Je faire connallre? Parmi les dieux tu n'as pas d'égal 1 -

il ressemble au feu céleste 1 •

,.

Le dieu Lune revet daos un autre hymne le meme caractere
moral. &lt; Seigneur, prince des dieux, lui est-il dit, seul sublime
daos le ciel et sur la terre, Seigneur qui as la création pour couronne et qui fais arriver majestueusement la roya u té asa plénitude,
ó fruit qui .~e produit lui-meme, dieu miséricordieux qui produit
tout, pere a l'action miséricordieuse dont la main soutient la vie
sur la terre entiere, tu y répands une terreur respectueuse. C'est
toi qui as établi les fondements du bien, chef inébranlable dont le
coour est vaste et n'oublie personne. Seigneur qui donnes des
commandements au ciel et a la terre, personne n'enfreint ta volonté.
Devant toi les archanges célestes prosternent leur face. Ton commandement retentit en haut comme un vent dans les ténebres. 11
don ne l'existence a la vérité et ala justice. Qui peut les anéanlir •? »
Ce dieu Lune cesse parfois d'etre une simple force de la nalure
et agit comme un dieu vivant et permanent. Quand les sept mauvais esprits de l'abime ont soulevé les tempates, qu'ils ont obscurci
Ja face du seigneur du ciel et que le sombre crépuscule a révélé
son angoisse, qu'eux-memes ont fondu sur la terre comme un torrent, le dieu Lune les combat victorieusement, et le dieu solaire
reléve sa tele brillante comme la flamme '. Ce caractere humain
est encore plus accusé pour le dieu Soleil que pour le dieu Lune.
11 connait la vérité, hait le mensonge et fait que la justice releve
son front, car íl est le juge supréme du ciel et de la terre. 11 étend
partout sa miséricorde. C'est lui qui rend saint et pur le roi fils de
Dieu et faitécouler le mal de son corps comme l'airain en fusion •.
Quelle vision sublime le poete inconnu de la vieille Chaldée n'at-il pas de son dieu, quand il le voit radieux au travers des hautes
portes du ciel, les archanges joyeux se prosternant devant lui,
tandis que la terre le contemple avec ravissement. Du haut du ciel,
il dirige les fils des hommes, faisant -briller sur eux un rayon de
paix et guérissant leurs souffrances s.
1) Lenormant, .Études accadiennes, tome nr, p. 31¡.
2) Id . , tome 11T, 38 livraison, p. 50.
3) Id., p. 131.
4) Id., p. 141.
5) Td. , p. l41.

Le divin Soleil apporte la délivrance a des souffrances plus profondes que celles qui s'attaquent au corps, car cette p¡iere se termine par ces mots ou nous retrouvons le mélange d'idées morales
et de naturisme qui est inextricable dans la religion chaldéenne :
&lt; L'homme, fils de son dieu, a déposé devant toi tous ses manquements. A l'élévation de ses mains prete attention, mange son aliment. recois sa victime. Rends absous son manquement. Efface sa
trans~re~sion •. ,. La priere atteint parfois une réelle beauté daos
ce culte si grossier par certains cótés : &lt; Je ne m'arroge pas le
droit, dit l'invocateur a son dieu, de commander, je ne me fie pas
a moi-meme. Je suis jour et nuit devant toi comme une temp&amp;te silencieuse. Je suis ton serviteur, je me confie en toi. Que ta colere
s'apaise•. &gt; Parfois la priere devient un dialogue entre l'homme et
son Dieu, comme dans cette oraison a Silik Moulou Khi, le dieu
médiateur:
L'invocateur.
Devant l'épouvante que tu répands, qui peut échapper? Ton
commandement est un glaive supreme que tu étends sur le ciel et
sur la terre.
Le dieu.
Je commande a lamer et elle s'aplan;t. Je commande a la tempete et elle s'arrete.
L' invocateur.
Seigneur, tu es sublime parmi tous les dieux, c'est toi qui es le
réparateur.
Le sentiment du péché s'est déja manifesté daos les hymnes que
nous avons cités. 11 a fini par trouver une expression sublime dans
de véritables psaumes de pénitence. Les fragments retrouvés sur
la création et le déluge, quelque entachés qu'ils soient de natu1) Schrader, Hrelle11fah1·t der Istar, p. 1ill.
2) Id. , p. 34.
'
3) Td., p. 50.

�90

ílEVUE DE r,'msTOIRE DES RELIGIO:-1S

ralisme, portent la trace d'un souvenir confus, mais dislinct, d'une
déchéance de la race humaine, ou du moins ils rapportent au mal
commis par elle les pires fléaux qui désolent notre monde. Le
récit de la création contient ces mots : e Tout ce qui avait été
arrangé par les grands dieux était excellent. , Or, le déluge est
positivement attribué aux péchés des hommes pour lesquels le
grand dieu Ea réclame la pilié de Bel, le dieu justice. e Laisse le
pécheur expier ses péchés, dit Ea a Bel, le malfuiteur son crime,
mais toi sois-lui propice, aie pitié de luí afin qu'il ne soit pas détruit. • C'est surtout du péché personnel que se préoccupe 1e
pénitent chaldéen.
Qu'on en juge par les citations suivantes :
Seigneur, la violente colére de ton creur, qu'elle s'apaise !
Le Dieu que je ne connais pas, qu' il s'apaise.
Le Dieu qui connait l'inconnu, qu'il s'apaise .
La mére déesse qui connait l'inconnu, qu'elle s'apaisc.

Voici ce que nous lisons dans un autre hymne:

LA RELIGlON CIIALDÉO-ASSYRIENNE

91

Mes blasphemes sont tres nombrem:. Déchire-les comme un voile.
O mon Dieu, mes péchés sont 7 fois 7 : chasse mes péchés.
Mere déesse, absous mes pécbés.
Ton cceur, comme celui d'une mere qui a enfanté, qu'il s'apaise 1
... 11 est assis daos le gémissement; en paroles douloureuses son cceur se
déchire.
11 a été frappé du silence comme la tourterelle.
.
JI a imploré comme un enfant la miséricorde de son pro pre D1eu,

Ces lamentations se terminent par l'espoir de la délivrance :
Apaise-toi, ai-je demandé.
Si tu m'accueilles d'une maniere propice,
Si tu accordes ta grace protectrice a l'homme, il reprend vie.
Dominatrice de toutes choses et des hommes, divinité miséricordieuse qui
estaures, c'est toi qui accueilles les lamentations • !

Nous retrouvons les mémes accents de douleur pénitente dans
les fragments suivants traduits par Schrader.

Je mange des aliments de colere,

le bois des eaux d'angoisse.
De la transgression envers mon Di eu, sans le savoir, je me nourris.
Je marche dans le manquement envers ma mére déesse sans le savoir.
Seigneur, mes fautes sont trés grandes,
Tres grands mes péchés 1
Dieu qui connals l'ennemi, tres grandes sont mes faules.
Je fais des fautes ne le sachant pas.
Du Seigneur, dans la colére de son cceur ,
La force s'est enflammée contre moi.
Je sui s prosterné et personne ne me tend la main.
Je me traine pleurant et personne ne saisit ma main.

Je críe et personne n'entend.
Je suis exténué, languissant et personne ne me délim·e.
Je m'approche du Dieu qui fait miséricorde et je prononce des lamenlations brO.lantes, ó seigneur sois propice.
Jusques a. quand, O mon Dieu,
Jusques 11. quand, mere déesse,
1usques a quand, ó Dieu qui connais l'inconnu,
Jusqu'il. quand l'emportement de ton creur?
S'il a blasphémé ou agi pieusement, personne ne le sait.
Seigneur, tu ne rejetteras pas ton servileur au milieu des eaux de la tempele, viens a son secours, prends sa main.
Je commets le péché. Tourne-le en piété .

O Dieu, mon créateur,
Saisis, soutiens mes bras.
Conduis lesouffle de ma bouche,
Conduis mes mains.
O Seigneur de la lumiere,
Seigneur, ne laisse pas succomber ton servileur,
Daos les eaux de la tempete grondante.
Soutiens mes mains.
Seigneur, nombreuses sont mes transgressions.
Grands sont mes péchés.
Le Seigneur dans son courroux a mis son courroux sur moi.
Le Dieu, dans la sévérité de son cceur,
'
A mis sa main sur moi.·
Istar s'est jetée sur moi, elle m'a fait de grandes peines.
Je me jette sur la terre. Personne n'a pris roa main.
Celui qui ne craint pas son Dieu sera couché comme le roseau.
Celui qui ne vénere pas lstar verra sa force s'écouler.
Comme l'étoile du ciel il perdra son éclat.
Il s'enfuira comme les eaux et les nuées '·

f) Lenormant, Études accadiennes, tome III, 3• livraison, p. 150, 159, 183.
2) ScT1rader . ouvr. cité, p. 81, 91.

�LA RELIGlON CHALDÉO·ASSYRIENNE

92

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGJONS

On le voit, la grande voix de conscience a retenti sur la terre
vouée a la magie naturaliste et, par momenls, a couverl ses misérables superstitions en épurant ses la.ches terreurs. 11 était impossible qu'a ce développement de la conscience ne correspondit pas
une vue moins confuse de la rétribution dans la vie future.
Nous avons vu apparaitre dans la religion chaldéenne la place
privilégiée accordée dans le séjour des morts aux soldats vaillants.
C'est a l'Assyrie qu'a été du un développement nouveau dans la
conception de la vie future. Le document le plus important est le
récit mythique de la descente de Xisthus aux enfers. La place
d'honneur est encore réservée aux soldats courageux. Ils reposent
entourés de leurs parents, rafraichis par l'eau pure de la vie. I1 est
dit aux justes : , Buvez l'eau pure dans les vases purs. ~ La
déesse Anat les a transportés dans un lieu de sainteté ou découlent
le miel et la graisse. Une plaque de bronze récemment découverte,
et dont M. Clermont-Ganneau a commenté les représentations
symboliques, semble marquer un progres dans l'idée de la rétribution rattachée a la vie future. La région inférieure est occupée
par deux monstres affreux qui représentent les tourments vengeurs, tandis qu'au-dessus, sur la terre, un mort est placé entre
deux dieux protecteurs. 11 y a done un recours aupres des dieux
contre l'épouvante de l'enfer 1 •
Par une bizarrerie assez singuliere, il n'y a pas trace de sépulture en Assyrie. La Chaldée semble avoir été la nécropole de tout
l'empire.
La tombe chaldéenne est un petit caveau construit en briques.
Parfois elle est remplacée par des jarres de terre cuite recouvertes
de grands couvercles. Les sépultures entassées ont fini par constituer des terres énormes.
L'art cbaldéo-assyrien est la fidele expression d'une religion
d'épouvante et de cette fureur conquérante dont la royauté est
l'éclatante personnification. Les palais, batis en briques, out revetu
la forme deparallélipipedes rectangles; ce sontles temples de cette
royauté divinisée. lls se développent en surface sur des tertres artificiels qui leur servent de piédestal •. Pour rompre avec la mono-

i) Revue archéologique, n° 381.
2) Perrot et Cbipiez, om. cité, vol. ll, p. H .

93

tonie d'un pays aussi plat que la Chaldée, on a multiplié les tours
a étage. La voute fait son apparition dans les temples. La brique
en rend la construction facile. L'ornementation ne peut faire corps
avec l'édifice comme en Égypte ou la pierre domine. Aussi, dans
l'art chaldéo-assyrien est-elle en quelque sorte superposée, soit par
un revetement de pierre sculptée, soit par des peintures en fresque. Tous les temples reviennent a un seul type. lls sont formés de
plusieurs prismes quadrangulaires dont le volume diminue dans la
proportion de la hauteur. Nous avons ainsi une superposition
d'étages qui présentent l'aspect d'une suite de terrasses en retrait
les unes des autres 1 • On arri ve ainsi a de vraies montagnes artificielles. Ce sont des pyramides a degrés. La sculpture assyrienne
représente les démons par des figures d'une laideur repoussante.
Les formes animales et humaines sont constamment mélangées.
Dans un grand nombre de sculptures colossales, le corps et les
jambes sont du taureau, symbole de la force; la criniere du lion
flotte autour d'une figure d'homme, qui a des ailes d'aigle. On ne
voit jamais apparaitre un type religieux, simple et unique; l'art
chaldéen n'a pas cessé d'etre dominé par un symbolisme religieux
bizarre. 11 en est autrement de la sculplure destinée aux palais.
Elle est surtout narrative. On y grave sur la pierre, selon l'heureuse
expression de M. Perrot, les bulletins de la grande armée conquérante. Les scenes de chasse, ele guerre, les cruautés pour les
vaincus et les ·captifs, sont rendues avec un relief étonnant. Les
animaux sont mieux rendus que la figure humaine. L'art assyrien
est, du reste, un art essentiellement monotone qui a cherché avant
toute chose a représenter la terreur et la force.
Telle est cette religion qui n'a jamais dépassé sont point de
départ, a. tous égards semblable al'animisme des peuples sauvages,
religion de terreur aboutissant au déploiement de la violence guerriere la plus formidable, traversée pourlant d'idées plus hautes ou
nous reconnaissons l'intuition prophétique d'une divinité protectrice de la justice, qui a des pardons pour le péché confessé. Mais
ce n'est pas par l'éclair rapide qui traverse la conscience d'une
race que nous pouvons juger du point de développement auquel
elle est arrivée, mais bien par sa conception dominante. Or il est
certain que chez les Chaldéo-Assyriens, elle ne dépassait guere le
1) Perrot el Chipiez, ouv. cilé, vol. 11, p. H.

�94

REVUE DE L'HISTOIRE DES llELlGIONS

naturisme sidéral , quelque peu mélé d'anthropomorphism~ ~t
qu'elle donnait dans ses riles la premiare p~ace ~ux pro~des
magiques destinés a conjurer les puissances demomaques repandues dans le monde.
Ce qu'elle a eu de meilleur, c'est encore le sentiment de son
insuffisance, c'est la plainte touchante sur !'incapacité de ses dieux
a donner la lumiere, et répondre au gémissement de leurs adorateurs; c'est, enfin, ce cri de détresse &lt; vers un dieu qu'on ne connatt pas , , comme s'exprime l'un de ses chants sacrés.
E. DE PRESSENSÉ.

LES

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »
D'HERBERT SPENCER

ET L'ÉVOLUTION DU SENTIMENT RELIGIEUX

EccLESlASTICAL INSTITUTIONS,

being pa1·t VI o{ the Pn1NCIPLES

OF

Soc10LOGY, by Herbert Spencer, Londres, Williams and Norgate,
1 vol., 1885.
On connait suffisamment le plan et le but de l'oouvre poursuivie
par M. Herbert Spencer. Il ne s'agit rien moins que d'une tentative pour unifier la science ou, en d'autres termes, pour ramener
a une formule unique l'explication derniere de tous les phenomenes observés et observables. La loi ultime, qui nous livrera ainsi
le secret de l'univers sensible, M. Spencer croit la trouver dans le
1·ythme de l'évolution et de la dissolution. Ce rythme éternel, ou
du moins sans limites discernables dans le temps et dans l'espace,
se manifeste d'abord par un passage graduel de l'homogene a
l'hétérogene, avec subordination croissante des éléments ainsi
différenciés, puis par l'établissement d'un équilibre, a la fois
interne et externe, que ne tarde pas a détruire la pression de milieux toujours changeants, enfin par une désorganisation graduelle qui, refaisant en sens inverse toutes les étapes de l'é~
volution, ramene les éléments désagrégés a leur état d'homogénéité initial.
M, Spencer a successivement montré l'action de cetle loi dans
les sciences physiques, dans la biologie, dans la psychologie.
Passant aux sciences sociologiques, il en a cherché le fonctionne-

�•

96

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

o'HERBERT SPENCER

97

REVUE DE L' HISTOll\E DES RELlGlONS

roent dans les coutumes traditionnelles, dans les institutions politiques, dans les conceptions morales. ll devait nécessairement,
dans cet ordre de recherches, aborder a leur tour les idées religieuses, ainsi que les institutions ecclésiastiques, et c'est ce qu'il
entreprend dans sa derniere publication.

L'auteur commence par établir que les institutions ecclésias·
tiques, c'est-a-dire les institutions qui ~ervent aux relations de
l'horome avec les puissances surhumaines, se présenlent, dans les
premiers a.ges, a l'état d'indifferenciation non seulement entre
elles, mais encore par rapport aux autres fonctions sociales. Le
sacerdoce se confond alors avec une foule d'autres professions.
Ce sont les memes personnages - parfois les premiers venus qui pourvoient aux deux grandes fonctions du culte : la propitiation, laquelle tend a concilier les puissances surhumaines et
la sorcellerie, laquelle s'attache a les intimider, a les expulser ou
a les asservir. 11 n'est pas rare de voir, chez les sauvages, un
seul individu exercer le métier de pretre, de sorcier, de devin, de
médecin, de juge, etc.
Mais bientót la différenciation commence. La sorcellerie, qui,
au début, est la fonction essenlielle du culte, devient l'attribut
de quelque individu spécialeroent désigné par son tempérament,
son intelligence, son atlresse ou toute autre circonstance particuliere. Le sacerdoce, de son cólé, c'est-a-dire la fonction propitiatoire qui, un jour, releguera la sorcellerie dans les bas-fonds sociaux,
ne tarde pas a etre assumée de préférence par le pere de famille
qui prie et sacrifie pour les siens; de la le culle domestique, dont
les cérémonies survivent, dans les familles, meme a la constilulion
ultérieure des sacerdoces généraux. Par analogie, quand les diverses familles se seront groupées en tribus, c'est le chef qui invoquera les dieux de la communauté pour le compte de ses sujets.
La transition entre ces deux formes de culte peut s'observer chez
certains negres ou, en l'absence de dieux collectifs, le chef intercede
; pres de ses fétiches domestiques, tantót pour sa propre famille,
tantót pour tous les habitants du village.
Cependant la mulliplication des occupations gouvernementales

~~t~:~!~!ªt ajout~r 1~ ~omplication croissante des riles) amene
on le voit : che~ a dele~~er ses fonctions sacerdotales, comme
ans a tradit10n de Numa instituant les fl .
pour remplacer les rois en cas d'absence Ce délé .
.~mmes
tance de ses attributions, sera généraÍement
_vu l im_porproches du chef. Ainsi, chez les Blantyres de l'Af . o1s1 p~rm1 les
en l'absence du chef c'est s f
.
r1que occrdentale,
faut d'épouse, son ~lus jeu:e :r:::enqmt exerce _le culte, et a dé.
.
. e empora1re cett d ·1 ·
lion
. arr1ve a etre permanente ' comme on le constat ' p e e. ega•
.
pms
elle
se
fait
indi-slinctement
a
e
en
olynesie;
.
d
un parent quelconq d h f
a unl e ses
. Le sacerdoce tend
ue du e 1e '
. nobles ou de ses protéges.
en pus, a devenir indépendant de l'État t . . •
' e p us
cipe d'une différenciation nouvelle.
, e ams1 apparait le prin·

~t~•

La marche des idées théologiques exerce
grande influence sur la nature des inslitu i natur~l~em~nt une
mesure que les divinités se multiplient, il s'~:tli:cclesia~tl~ue~. A
base du polythéisme, entre la multitude des
~ne d1slmct10n,
les etres supérieurs qui ont un n om special
. . espr1ts
et
ett une anonymes
ph .
.
nettement
accusée.
Les
premiers
s
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d
.
ys1onom1e
, .
on a ores ou exore· ·
da pres des procédés identiques. les second
t
ises en bloc,
distinct et, comme ces différe~Ls lt s on chacun leur culte
.
cu es se font conc
.
urrence, Il
fi mt souvent par s'établir entre eux des d" .
conduisant
a la hiérarchie des sacerd oces respectii
ifferences L
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.
.
resultat peut ' du reste ' etre attem
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e
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'
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·1 ealite de leurs dieux,
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sien, i se borne a établir la
De la
.
·o
. une«
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I me, secondee par 1
p1 gres m e ectuels qui tendent a l'établissem
' . .
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monde des dieux et enfin par le d. l
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'
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1· .
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.
.
ecc es1ashabitudes
d'extreme
sou7

�98

1

REVUE DE L HISTOIRE DES BELlGIONS

mission, dit l'auteur, engendrant !'extreme développement du
G0ntróle politique et religieux. &gt;
En meme temps que le sacerdoce gagne ainsi en unité, il se
développe en complexité par la division du travail entre diverses
catégories de pretres groupés aulour de chaque dieu avec des
fonctions de mieux en mieux définies. Intégration et différenciation
marchent done de pair, dans la société ecclésiastique comme dans
les autres groupes sournia a la loi de l'évolution.
M. Spencer fait observer que plus une société est arriérée, J?lus
le prelre intervient dans les affaires de l'État. Alors meme que le
sacerdoce est devenu indépendant des fonctions gouvernementales,
les pretres continuent longtemps a jouer un róle dans les questions
militaires. Tout d'abord, ils y apparaissent fréquemment comrne
instigateurs d'expéditions armées - qu'il s'agisse de fournir des
victimes aux dieux nationaux ou de provoquer une extension
de leur culte. En second lieu, la faculté qu'on leur attribue de
connaitre la volonté divine les désigne naturellement pour prendre
part aux conseils de guerr~. Troisiemement, comme les divinités
de chaque belligérant participent elles-memes aux batailles, ils ont
a accompagner ou meme a précéder les armées, en portant les
grands fétiches nationaux. Parfois, ils exercent de plein droit,
comme chez les Asteques, les fonctions de commandant en chef,
alors qu'ailleurs, comme chez les Romains, c'est le général luimeme qui, avant d'engager la lutte, se transforme en pretre pour
remplir cerlaines prescriptions religieuses. Souvent aussi ils figurent dans la mélée, les armes a la main, comme notre moyen a.ge
en fournit de si fréquents exémples. Enfin, par leurs prieres, ils
s'efforcent d'influencer les dieux en faveur de leurs concitoyens,
ainsi qu'on peut l'observer, meme de nos jours, dans presque
toutes les religions connues 1 •
Daos les affaires civiles, l'intervention originaire du sacerdoce
i).A ces fails de parlicipalion direcle, M. Spencer ajoule les fails de
parlicipalion indirecle, tels que le controle ou l' organisation des armées, et
a ce propos, il cite le cardinal de Richelieu qui dirigeait, sous Louis XIII,
l'armée et la marine. On pourrait objecter que, si Richelieu remplit ce r0le,
ce fut quoique et non parce que prince de l'Église. Mais un cas qui rentrerait
peut-élre mieux daos la these de l'auteur et qui est bien plus récent, c'est
celui d'un prélat fort connu, Mgr de Mérode, qui fut ministre de la 1guerre
a Rome, sous Pie IX.

LES &lt;&lt; INSTITUTIONS ECCLÉSlASTJQUES » D'HERBERT SPENCEB

99

est plus considérable encore. Longtemps apres que le sacerdoce a
cessé d'etre la fonction des chefs politiques, il conserve encore l'administration de la justice, sous prétexte que les dieux protecteurs
de l'ordre prononcent leurs arrets par l'organe de leurs ministres.
C'est au meme litre qu'il intervient également dans toutes les
décisions temporelles ou se trouvent impliqués des intérets religieux, voire dans toutes les affaires ou les gouvernants jugent
a propos de consulter les dieux. 11 ne faut pas oublier non plus
que l'influence du pretre se~t souvent au chef comme moyen de
gouvernement; on en cite des exemples jusque chez des peuples
aussi primitifs que les negres de la cóte d'Or et les naturels des
iles :Fidji.
II n'est pas étonnant que, dans . ces conditions, le sacerdoce,
devenu indépendant de l'État, cherche a asservir celui-ci. ¡u ou il
réussit completement, nous avons une seconde forme de théocratie,
soit qu'il assume directement le pouvoir, soit qu'il en abandonne
l'exercice a des délégués laiques, entierement soumis a son autorité. Si l'on rétléchit aux moyens dont il dispose pour établir sa
puissance et ensuite pour la maintenir : la prétention qu'il émet de
parler au nom des puissances -surhumaines, le droit qu'il assume
de remettre les fautes, le monopole qu'il s'attribue en matiere de
sacrifices, les conséquences qu'il attache a ses excommunications,
enfin l'intluence que lui assurent la supériorité de son instruction,
Ja possession de certains secrets traditionnels, !'esprit de corps et
souvent l'accumulation des richesses, - on conc;oit que son ascendant soit irrésistible aux époques de foi aveugle et qué, en dehors
des cataclysmes provoqués de l'extérieur, sa domination, une fois
établie, ne puisse etre renversée sans une véritable transformation
daos les habitudes mentales de la société.
De quelle fac;on un pareil changement s'opere-t-m Rien de sem•
blable a l'hérésie (non-conformity) n'existe dans les sociétés primitives, puisqu'il n'y existe point d'orthodoxie. Mais il en est
aulrement, des qu'une Église se constitue en organe infaillible de
la vérité absolue. Une premiere variété d'hérétiques comprend ceux
qui ve~lent résister aux innovations introduites par les chefs de
cette Eglise, au cours de son évolution ; une seconde, ceux qui
veulent, au contraire, pousser ces innovations plus loin ou en formuler d'autres. Peu a peu, cette opposition aux prétentions du
despotisme spirituel se transforme en revendication du libre

�rno

REVUE DE L'HISTOHI.E DES RELlGIONS

examen et celte revendication, a son tour, finit par amener la
rupture des liens entre l'Église et l'État.
M. Spencer montre comment, a mesure que la civilisation progresse, on voit se restreindre les prérogatives du sacerdoce décrites ci-dessus. S'ensuit-il que toute institution ecclésiastique
soit destinée a disparaitre! Voici en quels termes l'auteur répond
a cette question dans le chapitre sur le passé et l'avenir ecclésiastique (Ecclesiastical lletrospect and Prospect), ou il résume et coordonne ses déductions précédentes :
« Bien que toutes les pratiques impliquant une idée de propitiation soient sans doute destinées a tomber, il ne s'ensuil pas
qu'on verra tomber aussi celles qui visent a réveiller la conscience
de nos rapports avec la cause inconnue ou a exprimer les sentiments résultant de cette notion. ll restera un besoin de rehausser
la forme de vie trop prosa'ique qu'engendre notre absorption dans
les occupations quotidiennes, et il y aura toujours place pour les
gens capables de communiquer a leurs auditeurs le légitime sentiment du myslere qui enveloppe l'origine et la signification de
l'univers. On peut prévoir aussi que l'expression de ce sentiment
par la musique non seulement survivra dans le culte, mais encore
prendra un nouvel essor. Déjala musique de nos cathédrales protestantes, plus impersonnelle qu'aucune auLre, sert assez bien a
suggérer la pensée d'une vie également transitoire pour l'individu
et pour l'espece, d'une vie qui est le produit infinitésimal d' un
pouvoir sans limites imaginables. En meme temps la prédica·
tion, cette institulion dont le róla a été en grandissant dans les
instilutions religieuses, assumera une prédominance marquée et
élargira la sphere de ses objels. La conduite de la vie, qui forme
déja, en partie, le texte de nombreux sermons, sera probablemenl
embrassée dans son ensemble. Tout ce qui concerne le bien de
l'individu et de la société sera traité tour a tour, et désormais la
principale fonction de celui qui occupera la place de ministre consistera moins a insister sur les príncipes déja acceptés qu'a developper les idées et les jugements dans ces questions délicates qui
naissent de la complexité croissante de l'existence humaine. &gt;
Ces conclusions ne peuvent manquer de frapper ceux qui ont
observé le mouvement religieux, du moins dans les pays proteslants. 11 y aurail sans doute des réserves a faire en ce qui concerne
les pays catholig_ues, ou n'apparait actuellemant aucun indice

LES

«

I:'iSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES &gt;&gt; D'BE!\BERT SPENCER

101

d'une pareille évolution; mais cette contradiction apparente, qu'il
n'eút pas été difficile a M. Spencer de faire renlrer dans son explication générale, n'invalide en rien ses déductions relatives au
développement normal des institutions ecclésiastiques et meme a
leur avenir prochain dans d'autres religions du monde civilisé.
Lui-meme, du reste, subordonne l'accomplissement de ses prédictions a une condition importante consistant dans l'hypothese que
« le progres de la société dans le sens industrie! se poursuivra
comme par le passé 1 • &gt;&gt; Autrement, ajoute-t-il, e on assisterait a
des changements en sens inverse de ceux qui viennent d'etre indiqués et qui reposent sur le développement de l'individualisme. ,
Du point de vue élevé ou il se place, M. Spencer n'a p&amp;s plus
de peine a reconnaitre les services des institutions ecclésiastiques
dans le passé que dans l'avenir. A !'instar de M. Fustel de Coulanges, il insiste sur le róle de la religion dans la fondation des
états ou plutót dans la consolidation des premieres communautés.
I1 montre comment la tradition religieuse empeche l'éparpillement
de la tribu naissante et forme un lien entre les générations successives, sans compter que les lieux sacrés deviennent naturellement des centres de confédération. N'est-ce pas dans l'intéret des
cérémonies religieuses que se proclament les· premieres « treves
des dieux • ? N'est-ce pas la sanction de l'autorité divine qui assure
le respect du droit, ainsi que de la foi jurée? Peut-etre la garantie
de la propriété a-t-elle son origine dans une institution analogue
a ce qu'on nomme en Polynésie le tabou, c'est-a-dire dans l'attribution aux puissances divines d'un etre ou d'un objet désormais
regardés comme inviolables. La crainte d'etre exposé aux vengeances posLhumes de l'ame peut empecher bien des crimes,
comme l'avonent souvent les sauvages. 11 n'est pas jusqu'a l'esprit
d"ascétisme qui n'ait eu son utilité, qnand il a enseigné a accepter
. i) l\L Spencer met en opposition deux types de sociélé qu'il nomme respectivementle type industrie! et le type militaire. Ce dernier ne s'applique pas
seulement, dans la pensée de l'auleur, an développement exagéré des forces
militaires, mais bien a toute forme sociale ou domine le systéme de « la
coopération forcée ». Le type industrie! au contraire, représente le systémc
de« ~a coopération volontaire », ou l'association libre se substitue aux pouvoirs
pubhcs dans un nombre croissant de fonctions sociales. (Y. le t. IIT de sa
Sociology et aussi son remarquable opuscule l'Individu conti·e l'Etat trad
franc. de M. Gerschel, Paris, Alean, i vol. 1885.)
'
·

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
102
une souffrance momentanée pour éviter dans l'avenir une souffrance plus grande et a sacrifier un plaisir actual en vue d'une
félicité future.
On a si souvent et sijustement reproché aux religions les folies,
les hontes, les crimes dont elles portent la responsabilité dans
toutes les périodes de l'histoire, qu'il est bon d'envisager parfois
l'autre cóté de la question, etil faut reconnaitre que nul ne pouvait
le faire d'une voix plus autorisée et plus impartiale. Voici d'ailleurs plus de vingt ans que dans ses Premiers Principes, M. Spencer
proclamait la nécessité perpétuelle de la religion « pour empecher
l'homme de s'absorber dans le relatif et dans l'immédiat. &gt;
C'est encore cette meme attitude qu'il adopte vis-a-vis du sentiment religieux dans le chapitre final ou il résume le passé et
l'avenir de la religion (Religious Retrospect and Prospect). 11 est
inutile d'insister sur cette partie de ses conclusions apres le résumé que nous en avons donné aux lecteurs de la Revue de l'histoire des Religions, quand ce chapitre parut, sous forme d'article,
dans la Fortnigthly Revie'l!J t.
Forcé de nous restreindre, nous ne pouvons suivre ici l'auteur
dans tous les développements de sa these, ni meme rendre pleine
justice a sa méthode .. Nous nous bornerons done a signaler le fait
qu'il n'avance aucune affirmation sans l'appuyer sur des exemples
empruntés, soit a l'histoire des anciennes religions, soit a l'ethno-

i) V. dans la Revue de l'Histoire des Religions, livraison de mai-juin 188i,
(t. IX, p. 350), notre article intitulé Harrtson contre Spencer sur la valeur
religieuse de l'inconnaissable. La polémique, dont nous donnions un aper~u
dans cet article, a eu un épilogue aux États-Unis. Un professeur distingué de
Yale College, grand admiraleur de Spencer, réunit en volume les documenls
de la conlroverse, y compris nolre propre article qu'il voulut bien traduire
a cet effet. Mais, comme il s'était abstenu de demander l'autorisation de
M. Harrison et comme M. Spencer, en accordant la sienne, avait quelque
peu annoté les articles de son contradicteur comtiste, celui-ci s'en plaignit
vivement dans le Times, accusant M. Spencer d'avoir abusé des facilités que
lui offrait l'absence de tout traité entre l'Angleterre et les États-Unis pour la
protection de la propriélé littéraire. U s'ensuivit un échange de lettres
assez aigres, auquel M. Spencer mit fin en retirant de la circulation, a ses
frais, lous les exemplaires qui restaient entre les mains de l'éditeur américain,
MM. Applelon et C1• de New-York:. Cet acte de générosité esl d'autant plus
méritoire que M. Spencer n'avait aucun intérét pécuniaire dans cette
publication.

LES « INSTITUTI0:-1S ECCLÉSIASTIQUES

» n ' HERBEnT SPENCER 1. 03

graphle des peuples non civilisés. 11 convient de mentionner, dans
cet ordre d'idées, la table de références qui se trouve placée a la
fin du volume et qui, rédigée d'apres un systeme aussi clair que
pratique, met le dernier livre de M. Spencer a l'abri du reproche,
adressé a quelques-uns de ses prédécesseurs, de rendre fort difficile
le controle des sources. Mais l'auteur a-t-il toujours tiré des faits
ainsi réunis les déductions qu'ils semblent comportar? C'est ce
que nous nous proposons d'examiner dans le reste de cette
étude.

n
Ceux de nos lecteurs qui connaissent déja l'ouvrage anglais, ont
été peut-etre surpris de ne trouver, dans le résumé que nous venons d'en faire, aucune allusion a un fait dont M. Spencer se sert
comme pointde départ, sur lequel il revienta chaque page et qui,
a premiare vue, pourrait sembler la tbese essentielle de l'ouvrage.
Ce fait, c'est le culle des morts, ou plutót des ancetres.
M. Spencer estime, en effet, que le sentiment religieux a eu
partout sa source dans le sentiment de l'obéissance au chef de la
famille. Quand celui-ci venait amourir, son double continuait a apparaitre et meme a commander dans les reves. On croyait done
qu'il survivait a l'état d'esprit et que, sous cette forme, il persistait
a intervenir dans les affaires des survivants, pour protéger les
siens et nuire a leurs ennemis. De la l'institution du culte domestique qui, au début, aurait eu exclusivement pour objet, soit de
rendre propices, par des sacrifices, les manes des ancetres et des
chefs, soit de réduire a l'impuissance, de chasser au loin ou meme '
d"asservir par des conjurations les manes des étrangers et des
ennemis. De cette premiare forme de culte dériveraient toutes les
autres manifestations du sentiment religieux.
Si, jusqu'ici, nous n'avons pas parlé de cette tbéorie, -c'est que
nous la regardons non seulement comme accessoire, mais encare
comme inutile et meme préjudiciable a la démonslration des idées
professées par M. Spencer, tant sur la marche de l'évolution ecclésiastique que sur les rapports de cette évolution avec le cours
du développement universal. lnutile, en ce que pour arriver aux
memes conclusions générales, il suffit de constater, avec l'auteur,

�1

IlEVUE DE L HISTOIRE DES_ RELIGJONS
104,
que le sentiment religieux, comme les autres manifestations de
l'activité humaine, a du avoir des commencements naturels et que
ces commencements ont du étre fort humbles, analogues aux phénoménes religieux qu'aujourd'hui enco-re H nous est donné de
constater, a l'état rudimentaire, parmi les peuplades les plus
incultes. P1·éjudiciable, parce que, dans notre pensée, le culte des
morts n'est pas la source essentielle des religions et que, par
suite, l'intrusion de cette hypothese est de nature a affaiblir la
force probante de toute l'argumentation.
M. Spencer avait déjá. exposé d'une fa&lt;;on générale, dans le
premier volume des Principes de Sociologie, ses idées sur la prédominance originaire de la nécrolatrie. Les lecteurs de la Revue se
rappellent comment M. Albert Réville s'est attaché ici a réfuter ce
qu'il appelait avec raison une renaissance moderne de l'évhémérisme t. Mais il n'est peut-etre pas inutile de revenir sur le sujet,
aujourd'hui que M. Spencer a donné a ses vnes de nouveaux développements. L'éminent pbilosophe dénonce vivement, dans son
dernier ouvrage, l'obstination des théologiens et des mythologues
qui refusent de se rendre a son &lt; accumulation de preuves. •
Nous n'avons jamais été un théologien et nous n'avons pas la
prétention de parler au nom des mythologues. Cependant nous
devons avouer qu'apres avoir lu les Jnstitutions ecclésiastiques
d'un bout a l'autre, nous sommes moins converti q.ue jamais a
cette partie de ses vues, précisément parce qu'il nous y fournit
'e moyen de les serrer de plus pres.
En effet il ne s'y borne pas a justifier plus longuement ses affirmations antérieures sur la fa&lt;;on dont la vénération du double
aurait donné naissance a l'adoration des dieux, le totémisme au
culte des animaux, la réincarnation des morts au fétichisme et a
l'idolatrie, le tertre funéraire a l'autel et le tombeau au temple;
mais il s'y attache encore a établir, par l'étude des institutions
ecclésiastiques, particulierement du sacerdoce, que les dieux de
la nature, meme les mieux caractérisés comme tels, ont été des
personnages humains, identifiés apres leur mort avec les phénomenes, les corps célestes, les objets naturels, les animaux dont
ils avaient rei;u le nom pendant la vie ou auxquels leur souvenir

i) Revuedel'histoire desReligions, t. lV, n° 4, p. i.

LES ll 1:-ISTITUTJONS ECCLÉSTASTTQUES

»

o ' HERBERT SPENCER

f05

se trouvait associé par suite d'une circonstance quelconque 1 •
Essayons de voir jusqu'a quel point cette prétention est fondée.
A en croire l'auteur, si, dans les sociétés primitives, les fonctions
sacerdotales sont généralement exercées par le pere de famille,
c'est que les dieux a concilier sont des ancetres. (Eccl. Instit.,
§ 594.) Mais ne serait-ce pas plutót parce que le pere est le maitre
absolu, le propriétaire de sa femme et de ses enfants, aussi bien
que de ses esclaves ou de ses troupeaux, et des lors n'est-ce pas a
lui qu'il incombe d'allirer sur sa famille, comme sur son patrimoine, les faveurs des puissances surhumaines '!
Si, dans ces memes sociétés, le sorcier joue un róle plus considérable que le pretre, c'est, au dire de M. Spencer, que les actes propitiatoires s'adressenl aux puissances conciliables, c'est-a-dire aux
ancetres, tandis que les conjurations et les exorcismes, qui sont le
fait des sorciers, s'appliquent aux esprits méchants, c'est-a-dire aux
manes des ennemis et des étrangers; d'ou résulte que les opérations
du sacerdoce ~ont exclusivement une affaire de famille, tandis que
les pratiques de la sorcellerieintéressent les différentes familles, soit
a tour de róle, soit meme toutes ala fois (§§ 590,591). Ici encare lavéritable explication nous semble plulót dans ce fait, démontré par
M. Spencer Jui-meme, que non seulement les sauvages se font une
pauvre idée de la puissance divine, mais encare que, chez eux, la
préoccupation d'écarter les influences hostiles l'emporte sur le désir
i ¡ Voici, par exeuÍple, comment M. Spencer explique que, chez tant de
peuples des deux 4émispheres, on en est venu a croire que les étoiles étaient
des morts transportés au ciel : « Un éleve de l'institution pour les sourdsmuets a Édimbourg rapporta qu'avant de venir a cette école, il prenait les
étoiles du firmament pour autant de foyers. En nous rappelant, a cóté de
cette illusion, la croyance de quelques Peaux-Rouges, que les étoiles les plus
brillantes de la voie lactée sont des feux de campements allumés par les
morts sur la route de l'autre monde, nous voyons comment peut s'opérer
naturellement l'identification des étoiles avec des personnes humaines.
Quand un chasseur, entendant un coup de feu dans un bois voisin, s'écrie :
« Ca, c'est Jones, » il n'est pas censé vouloir dire que le bruit est Jones,
mais bien que c'est Jones qui a produit le bruit. D'autre part, quand le
sauvage, désignant du doigt une certaine étoile, qu'il prend pou:r le feu de
campement d'un certain mort, s'écrie: « Le voila!,, les enfants qui l'écoutent lui attribuent naturellement la pensée que cette étoile est le m9rt
lui-méme, surtout si cette communication leur esl faite dans une langue
mal développée. » (Ecclesiasticat Institutions, p. 685.)

l

�LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCL"ÉSIASTIQUES )) n'nERBERT SPENCER

4.06

i 07

REV\,E DE L'HISTOIRE DES RELIGIOXS

de plaire aux divinités bienveillantes. On rapporte que les Caraibes
s'abstenaient de rendre un culta a leur bon Esprit, parce qu'ils le
considéraient comme trop bien disposé pour se venger mame de
ses ennemis, et la plupart des peuplades negres qui ont la notion
d'un dieu suprame (souveot le ciel personnifié), le regardent
comme trop haut et trop éloigné pour intervenir couramment dans
leurs atTaires; aussi préfereot-ils adresser leurs hommages aux
esprits secoodaires dont ils redoutent constamment les mauvais
tours 1 •
Dans nombre de commuoautés, que cite M. Speocer, c'est le chef
qui remplit les fonctions de grand pretre. La raison la plus simple
parait atre que le chef, de meme que le pere au sein de la famille,
est le représeotaot naturel, l'orgaoe ou la personnification de la
communauté vis-a-vis des puissances extérieures, tant surhumaines
qu'humaines. Mais, pour M. Spencer, cette union primitiva du
sacerdoce avec le pouvoir polilique provient de ce que les ancatres
du chef seraient devenus, non seulement les clieux particuliers de
sa famille, mais encore, en leur qualité d'anciens chefs, les dieux
généraux de la communauté (chap. v).
11 semble mame que M. Spencer foode sur cette distinction !'origine du polythéisme. Il ramene en effet les esprits inférieurs aux
mll.nes des ancetres directement vénérés par le commuo des
familles, ainsi qu'a la foule des morts anonymes qui grossit avec
chaque génération de défunts; quant aux divioités supérieures, ce
seraieot invariablement, soit des morts illuslres dont le prestige
se serait étendu au loin, soit d'anciens chefs locaux qui, adorés
d'abord éomme dieux de tribu ou de village, auraient monté au
rang de dieux généraux, le jour ou ces petites communautés se
seraient groupées en nation.
A notre humble avis, la génese du polythéisme s'explique bien
mieux, comme l'a montré Auguste Comte, par la conception des
especes, et, conséquemment, par le développement de la croyance
a autant de divinités respectives qui régissent du dehors tous
les membres de chaque espece. A c0té de ces divinités abstraites,
qui dominent de toute la supériorité de leur fonction, la multitude
des objets personnifiés, des phénomenes secondaires et des esprits
i) V. Tylor, La Civilisation primitive, trad. frang., Paris, f878, t. 11, p. 436,
A. RP.ville , Religions des peuples non-civilisés, París, f883, t. J, p. 55.

anonymes, vieonent alors se ranger, pour constituer la classe des
dieux supérieurs, les principales manifestalions naturelles que
leur importance ou leur originalité empache de faire rentrer dans
une espece connue, par exemple, les principaux corps célestes, les
grandes forces de la nature, les abstractions tirées de l'expérience
humaine, etc. Sans doute, on pourra trouver aussi, dans les degrés
supérieurs de cette hiérarchie, les manes de certains hommes qui
ont laissé une impression éclatante dans l'imagination populaire :
héros, conquérants, législateurs, sorciers, inventeurs et artistas.
Mais cette catégorie forme l'exceplion et non la généralité, encore
moins la totalité des grands dieux. Veut-on voir ou l'on en arrive,
lorsqu'a l'instar de M. Spencer, on se condamne a expliquer par
l'apothéose !'origine de toutes les puissances surhumaines? En
voici un exemple caractéristique :
Sous prétexte qu'un roi d'Hawa'i se nommait Kalaninui LihoLiho, ce qui, parait-il, signifie, daos la langue du pays: " les cieux
grands et sombres,» - M. Spencer soutieot (p. 686) que e contrairement a l'ordre allégué par les mythologues, Zeus a bien pu commencer par etre un personnage vivant et son identification avec le
ciel résulter du nom mame qu'il portait par métaphore •. Ailleurs
(p. í00), marchant sur les traces d'Evhémere, il fait de Zeus un petit
roi des montagnes crétoises, probablement identifié avec le ciel
pluvieux a cause des nuages qui, avant de crever sur la plaine,
s'amassaient sur les cimas de son royaume et, a l'appui de cette
hypothese, il reproduit le vieil argument qu'on montrait dans l'ile
le tombeau du dieu, ainsi que la caverne ou il avait passé son
enfance. 11 aurait pu ajouter qu'on y exhibait aussi ses langes et
ses jouets !
M. Spencer fait bien de s'adresser a la Crete qui, ainsi que le
fait observer M. de Block, daos son intéressante tMse sur Evhémere,
son livre et son temps, a toujours été, par le caractere essentiellement anthropomorphique qu'y revatait la mythologie!grecque, la
terre privilégiée de l'évhémérisme. Il y avait bien ailleurs d'autres
versions sur !'origine et l'histoire du maitre de l'Olympe; mais
M. Spencer s'empresse de remarquer que « cela ne fait ríen a
l'argument; ... la généalogie différente du Jupiter Olympien est de
peu de conséquence, considérant quelles divergences régoaient,
chez les Grecs, daos les généalogies des personnages historiques &gt;.
Or il se trouve que, s'il est un Jupiter dont l'histoire semble d'im-

�LES

!08

REVUE DE L'msTOIRE m:s nELIGIO:SS

porlation étrangere au sein de la mythologie grecque, c'est bien
celui de la Crete. En effet, comme l'ont montré MM. Preller, Tiele
Decharme et d'autres encore, le Zeus du mont Ida se rattache moin~
aux conceptions religieuses de la race grecque proprement dile
qu'au type des dieux phrygiens et sémiles qui naissent el meurenl
avec le soleil de l'été ou avec la végétation du printemps 1 •
Que fail, d'ailleurs, M. Spencer de la grande découverte linguistique qui a identifié le Zeus des Grecs avec le dieu supréme de
toutes les races indo-européennes ! S'il la tient pour fondée, et
nous ne croyons pas qu'elle soit sérieusement contestée par personne, il lui restera, pour tout refuge, l'hypothese qu'antérieurcment a la dispersion des races ayrennes, un chef illuslre, nommé
Ciel, Dyu ou quelque chose d'approchant, ful élevé :m rang de dieu
suprema par les ancétres communs des Hindous, des Grecs, des
Latins, des Germains et des Slaves. Et, méme alors, comment
expliquer la merveilleuse cóincidence de ce fait que, chez les Sémites, les Touraniens, les Polynésiens, les Negres, et cerlains
Peaux-Rouges, le méme rang ait étó attribué aux manes d'un personnage portant également le nom de Ciel • 1
Nous n'ignorons pas que la linguistique n'est guere actuellement
en boone odeur chez les ethnographes; mais pour ce qui concerne
!'origine de Zeus et des dieux en général, il est a remarquer que
M. Spencer se trouve égalemenl en désaccord avec les principaux
représentants de l'école anthropologique. M. Tylor dénonce comme
absolument discréditée la méthode facile qui faisait de Jupiter tout-

i) P. Decb~rme, Mythologie de la Gtece antique, 28 éd., Paris, i886, p. 5i;
L. Preller, Gnechische l,fythologie. Berlin, t. J, i872. - V. aussi A. Maury Beligions de_la Gr~ce antique, París, i859, t. 1, p. 63 et t. m, p. 148.
'
. 2) « ~1 l'on me demandait, écrivait dernierement 1\1. Max Müller, ce que
JC constdére comme la découverte la plus importante de notre siécle relativ_ement il. l'histoire ancienne de l'humanité, je répondrais par cette courte
hgne:

Dyaush-pilai·

= Zeuc naníp = Jupiter = TIJI'.

Réfléchissez a ce qu'implique cette équation ! Elle implique que non seulement nos propres ancélres, ainsi que les ancélres d'Homére et de Cicéron
parlaient 1~ méme langue que les peuples de l'Inde, mais encore que, pou~
un temps, 11s adorérent la méme divinité supréme, sous e1actement le méme
nom, _un nom ~ni signifie Je Ciel-pére. "(The Lesson of Jupite1·, dans la revue
angla1se The Nineteenth Century d'octobre •1ss5.)

«

1:-ISTITU'f!Ol'IS ECCLÉSIA.STIQUES n n'HERBl!:RT SPENCKR

i09

puissanl un petit roi de l 1 Créte et ~f. Lang, tout en admettant que
Zeus, a l'instar de Tsui Goab, la principale divinilé des Hottentols
présente des attribuls ernpruntés au culte des ancétres, ajoule que
&lt;1 il n'en reste pas moins absurde de croire que Zeus ou Tsui Goab
furent autr~fois des hommes. » (Lang, !tfythologie, Paris, 1886, p. 46 ;
Tylor, Civilis. prirnit., t. I, p. 321.)- M. Lang qui consacre toul un
chapilre critiquer la these de M. Spencer, fait valoir, entre aulres
arguments, que les sauvages ne rendent pas de culte aux femmes
ancétres. Or, chez eux, c'est la plupart du temps par la ligne féminine que se transmet le nom M. A. Réville avait déjil insisté sur

a

cette objeclion.
Voici un cas plus saillant encore des invraisemblances auxquelles
l'applicalion rigoureuse de sa thése condamne M. Spencer: Presque
tousles culles polythéistes possedent un ou plusieurs dieux du feu.
Ces divinités sont, d'ordinaire, renommées, soit pour leur génie industriel et éducateur, comme Vulcain, Hephrestos, Prométhée, Loki,
Twashtri, Plah, le Tleps des Circassiens et le Pachacamac des
Péruvieos, soit pour leur pouvoir magique ou leur caractére sacerdotal. « O Agni, je t'implore, prétre divin désigné pour le sacrifice ,, lelle est l'invocation qui ouvre le Rig Veda, et Bilgi, le dieu
du feu chez les Proto-Chaldéens, est qualifié, daos un hymne, de
« Pontife supréme sur la face de la terre 1 • &gt; Parmi les PeauxRouges, les Chinouks croient que le manitou du feu exerce une
influence considérable sur le Grand Esprit et ils le supplient
en conséquence d'inlercéder pres de ce dernier pour leur faire
obtenir de bonnes chasses, des chevaux rapides, des enfants
males, etc.'.
La réputation industrielle, civilisatrice el magique du dieu qui
régit le feu est aisée comprendre, quand on rétlécbit au r0le de
l'élément igné daos les premieres civilisations. Quaot asa mission
sacerdotale ou plut0t a son role d'intermédiaire entre l'homme et
les puissances célestes, on peut s'en rendre compte, saos grand
effort d'imagination, par la réflexion que non seulement le feu,
sous la forme respective de flamme et d'éclair, monte et descend
entre le ciel et la lerre, mais encore qu'il est généralement chargé

a

i) F. Lenormant, La lliaaie chez. les Chaldéens, Paris, i874, p. i7i.
2) Washington lrving, cité par 1\1. E. B. Tylor, Civilisat. p1·imit., trad. fran~.,
t. I!, p. 362.

�LES

HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES IU:_LIGIONS

de dévorer l'offrande destinée aux puissances surhumaines, remplissant ainsi les fonctions de sacrificateur.
Cette double explication se montre bien a nu dans les Védas qui
invoquent Agni en ces termes : &lt; A peine es-tu né, ó puissant
Agni, qu'en s'allumant tes flammes immortelles s'élevent, ta fumée
brillante monte vers le Ciel; tu vas, ó Agni, trouver les dieux en
IJUalité de messager. &gt; (Rig-Veda, VII, 3, 3.) Un autre hymne nous
dépeintle méme dieu circulant entre les deux créations (le ciel et la
terre), comme un messager ami entre deux hameaux (Rig- Veda,
II, 6). - Et cependant, pour M. Spencer (p. 687), si Agni est appelé
un sage, un prétre, un rishi, un brahmane, c'est la preuve qu'il a
été réellement un prétre ou un sage, divinisé apres sa mort, a
!'instar d'Achille et de Lycurgue !
Faut-il un dernier exemple ou nous n'avons a faire appel qu'au
bon sens? Certes, s'il y a des objets naturels qui ont dú. émouvoir
de bonne heure l'imagination humaine et lui apparaitre avec ce
double caractere de personnalité supérieure et de puissance mystérieuse qui fait la divinité, tels sont bien les corps célestes, particulierement le soleil et la lune, ces glorieux libérateurs de l'homme
assiégé par les périls et les démons des ténebres. Il nous a fallu
une longue suite de déductions fondées sur l'observation et le raisonnement pour en arriver a nous dire, avec l'Inca Yupanqui que,
apres tout, &lt; si le soleil vivait, il connaitrait la fatigue, comme nous
. et, s'il était libre, il visiterait d'autres régions du ciel ou il ne se
rend jamais 1 ». En réalité, ce qui est difficile a comprendre, méme
en dehors de toute idée préconc;ue sur l'origine des dieux, ce n'est'
point que l'homme ait personnifié et adoré les grands luminaires
du ciel; c'est plutót qu'il se filt abstenu de le faire. Néanmoins,
pour M. Spencer, le soleil et la lune, partout ou ils ont rec;u un
culte, onl dú. etre, eux aussi, des personnages humains qui avaient
porté le nom de ces corps célestes, et, a l'appui de cette assertion,
il cite (p. 686) une légende mexicaine ou l'on représentait les deux
astres comme des étres surhumains originairement sortis d'une
caverne. « Des histoires de ce genre, avec le culte qui les accompagne, sont toutes naturelles, explique-t-il, en tant qu'elles remontent aux traditions de populations troglodytes; mais, autref ) Garcilasso, cité par M. A. Réville, Religions du l}fexique et du Pérou;
París, 1885, p. 321.

«

INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES »

n' liERBERT

SPENCER

H1

ment, elles impliquent des absurdités superflues qui ne peuvent
méme pas étre attribuées aux plus inintelligents. »
Et cela en présence des innombrables populations qui expliquent
les disparitions quolidiennes des corps célestes par un passage
sous terre et qui, par suite, se représentent la réapparition des
astres comme la sortie d'une caverne ! Non seulement cette explication est la plus naturelle, mais encore c'est presque la seule que
puissent formuler des peuples primitifs sur les mouvements apparents des corps célestes; nous croyons inutile d'en fournir la
démonstration.
On a beaucoup plaisanté, et non sans raison, les mythologues
qui voulaient trouver des phénomenes personnifiés chez tous les
personnages marquants de l'histoire. Ne peut-on reprocher a
M. Spencer de verser dans l'exces opposé, quand il s'efforce d'évhémériser tous les héros des mythes ? Comment contester que,
dans un grand nombre de cas, les récits mythiques sont simplement la description d'un phénomene permanent, périodique ou
méme unique, représenté comme l'reuvre de personnages humains.
Meme dans les mythes qui refletent véritablement les péripéties de l'histoire, les héros ne sont pas nécessairement des étres
qui ont vécu en chair et en os. Ainsi une légende souvent citée
racontait, chez les Grecs, comment la ville de Cyrene fut fondée
par une princesse thessalienne, nommée Cyrene, qui était filie du
roi de Jolkos et qui fut enlevée par Apollon jusqu'en Lybie. Si
l'évhémérisme a raison, on devra prendre ce mylhe a la lettre et
admettre qu'une jeune princesse grecque fut aimée d'un aventurier qui l'enleva et vint fonder avec elle la ville de Cyrene. Or
nous savons, par Hérodote, que, vers la XXXVIII0 olympiade, une
émigration composée surtout de Thessaliens méridionaux s'était
rendue en Lybie, sur ·un ora ele d'Apollon Pythien, et y avait fondé
la ville de Cyrene. Voila done un cas bien constaté, ou le héros,
donné comme personnage historique daos le mythe, représente
non un individu réel, mais une collectivité, le corps des émigrants,
c'est-a-dire un etre abstrait, impersonnel, a !'instar de tous les
_héros éponymes. A plus forte raison est-il oiseux de chercher
l'homme sous les héros des mythes qui se rapportent clairement
a des phénomenes naturels. Que les guerres de dieux, si fréquentes dans toutes les théogonies, traduisent parfois d'anciennes
luttes entre des cultes rivaux ou meme entre des sociétés hostiles,

�·112

REVUE DI, L'HlSTOl[\E DES RELIGLONS

c'est possible et méme probable. Mais il y a des cas, et ce sont les
plus nombreux, ou ces conflits divins représentent sans contredit
le choc des forces naturelles, et il me semble surtout impossible
d'admeltre cetle assertion de M. Spencer (p .. 743) que &lt; si, d'ordinaire, les mytllologies parlent de victoires remportées par les
dieux, relatent des combats entre les dieux eux-mémes et décrivent
la divinité principale comme ayant acquis sa suprématie par la
force ce sont justement la les trails d'un paothéon du a l'apothéo;e de conquérants étrangers, ainsi qu'aux usurpations dont
leurs chefs donnent le spectacle de temps a autre. »
Que devient cette théorie, appliquée,'par exemple, a la guerre des
dieux qui forme un élément si caractérislique de la mythologie
polynésienne? Apres que la séparation du Ciel et de la Terre eut
permis ala création de se développer dans l'intervalle, la guerre
éclata entre leurs six fils. Le Pere des vents se précipite avec tant
de violence sur le Pere de l'eau salée que celui-ci doit se réfugier
au fond de la roer; mais a son tour il attaque le Pere des foréts en
rongeant la base des falaises boisées. Par représailles le Pere des
foréls fournit au Pere des hommes iotrépides le bois des canots et
des engins de peche; d'ou nouvelle fureur du Pere de l'eau salée qui
cherche sans cesse a engloutir les pécheurs. Finaleroeot le Pere
des hommes intrépides triomphe de tous ses freres y compris le
Pere des plantes cultivées et le Pere des plantes sauvages; seul le
Pere des veots échappa asa dominatioo. A qui persuadera-t-on que
ces rnythes, d'une transparence enfantine, relatent des faits historiques recueillis parrni les aventures de chefs polynésiens respectivement appelés le Pere des venls, des foréts, des homrnes, etc?
Quant a l'hypothese que ce seraient des légendes créées apres coup
pour justifier le nom de ces personnages, elle préte a des peuples
primitifs a la fois trop et trop peu d'imagination. S'ils sontcapables
d'inventer de pareilles aventures, il faut bien qu'ils le soient également de preter la vie et la personnalilé aux éléments qui y jouent
le róle de héros.
Jusqu'ici il ne s'est agi que &lt;ln polylhéisme. Mais c'est également
par le culte des rnorts que M. Spencer explique la formation du
monothéisme ou plutót de son antécédent ordinaire, la monolatrie.
n invoque a ~et égard le sentiment qui anime les enfants, lorsque,
dans leurs na'ives conversations, ils soutiennent la supériorité de
leur pere respectif. &lt; Tel est l'état de choses, dit-il, qu'offraient

LES « INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES

»

n'BERBERT SPENCER

1i3

les Hes Fidji ou, selon les premiers mission naires, chaque district
luttait pour la supériorité de son dieu. C'est ainsi encore qu'en
présen?e des cultes professés par les peuples voisins, les Hébreux,
sans mer l'existence d'autres divioités, affirmaient la supériorité
de leur Dieu. &gt;
Si M. Spencer, poul' rendre compte du sentiment qui porte les
hommes a exalter leur dieu particulier, avait simplement cherché
un élément de comparaison daos l'idée que les enfants se forment
de la supériorité paternelle, nous n'aurions pas d'objection a faire.
Mais il s'empresse de nous dire que ce rapprochement doit etre
pris a la lettre, c'est-a-dire que la rivalité des cultes, ce premier
pas vers le monothéisine, a pour unique raison que e dans l'état
primitif les hommes sont nalurellement enclins a exagérer les
pouvoirs de leurs ancétres par comparaison avec les ancétres des
autres tribus. &gt; Or ce sentimeot, que l'homme primitif ressent a
l'égard de son ancétre, il l'éprouve égaleroent a l'égard de sa
femme, de ses enfants, de ses chefs, et il n'y a pas de motif pour
q~'il ~e_l'~prouve pas également a l'égard de ses dieux, quelle que
so1t l origme de ces derniers.
·
, _M. S~encer ne ~o~s sem~le pas suffisamment tenir compte, dans
1 evolut10n monolatr1que, d une cause qu'il se borne a mentionner
les ~ro~r~s de la raison humaine. Le róle de dieu supréme n'es~
pas. mdi~eremment attribué au premier esprit venu, mais presque
touJours a une puissance qui représente un des grands phénomenes
~e _la n~ture, l'orage, le vent, la lune, le soleil, le ciel, ce qui
mdique mtervention de la réflexion daos le choix du roi des dieux
Quant a la conceplion d'un Dieu unique, il nous est facile de con~
stater qu'elle est le résultat d'une évolution philosophique, plus
e~core que religieuse. Si nous cherchons !'origine des quatre ou
cmq personnalités divines qui , de l' Inde a la Grece, ont assumé
saos partage _le ~ouverne~ent de l'univers, nous n'en trouvons pas
une seule qU1 pu1sse represen ter un homme déi.fié, a moins de voir
~ans ,le ~ahveh de Mo~se ~. un potentat local comme ceux qu'auJourd hlll encore les BedoU1ns appellent dieux » (p. 697).
Cette derniere inlerprétation de M. Spencer serait méme exacte
qu'elle ne détruirait en rien nos¡ observations générales, puisqu~
nous accordons aux dieux les origines les plus variées. Mais on
sait que les hébrai:sants les plus distingués de notre t~mps s'accordent a reconnaitre dans le dieu supreme des Hébreux une ancienne
8

�i 14,

U5

REVUE DE L'IIlSTOIRE DES RELIGIONS

LES (( 1:-ISTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES )) D'HERBEllT SPENCER

. · ·t · de la nature 1. En tout cas, on voit que, comme fabrique
divllli e
.
.t
d ste
de dieux supremes, la nécrolatrie ades ra1sons pour e re mo e .

• attribuer meme aux plus inintelligents. &gt; La seule différence ~:vec
notre propre interprétation de l'univers, c'est que la ou le sauvage
voit des esprits, nous mettons des forces, - quittes a nous heurter
finalement, comme le constate l'évolutionnisme, a l'axiome ultime
qui fait de ces forces, meme réduites a l'unité par une généralisation hardie, e un effet conditionné d'une cause inconditionnée, une
réalité relative, impliquant l'existence d'une Réalité absolue par
qui elle est directement produite &gt; 1 • Entre les deux explications,
celle du sauvage et celle du savant, il n'y a qu'un procédé graduel
et continu de dé-anthropomotphisation.
C'est done la personnification des choses qui est le fait primitif.
L'homme n'adore pas les détails de la nature, parce qu,'il divinise
ses ancetres; mais il adore ceux-ci parce qu'il les assimile aux
puissances surhumaines dont les phénomenes naturels sont, a ses
yeux, la manifestation palpable.
Ce qu'il y a de fondé dans le rOle que M. Spencer aLtribue aux
visions du sommeil, c'est qu'elles ont dú concourir a préciser
l'image qu'on cherche a se faire des esprits, et peut-etre a suggérer
l'existence de la personnalité, comme entité distincte du corps.
Cette entité est d'abord con&lt;¡ue sous la forme d'un double qui
reproduit, dans une certaine mesure, les traits de l'etre ou meme
de l'objet personnifié. Si, peua peu, la majorité des esprits et meme
des dieux emprunte la physionomie de l'homme, c'est que celuici, a force de preter aux puissances surhumaines son caractere
moral, finit par leur attribuer aussi sa physionomie extérieure.
L'anthropophysisme conduit naturellement a·l'anthropomorphisme.
Ou d'ailleurs l'homme trouverait-il des traits plus dignes que les
siens pour en revetir les etres surhumains dont il brigue les faveurs
ou dont il redoute les colares 1 1

lll
11 nous reste, pour conclure, a montrer brievement que la_ t~ese
énérale de M. Spencer sur l'évolution du sentiment rellg1eux
!•exige nullement l'ad.hésion a son évhéméris~e. Q~e veut surtout établir le fondateur de la philosophie de l e~olutl~~? Que le
. nt reliaieux repose sur e la conscience de 11dentlle entre les
S®time
~
•·
t
forces dont l'homme per&lt;¡oit l'action dans le_ m~nde extene~r e
celles dont il a directement conscience en lu1-meme. &gt; Or s_11 est
possible d'aboutir a cette conclusion, en prena~t comme pom~ de
départ l'apothéose des ancetres, nous disons ~ on ~eut Y arnv~i:
mieux encore, quand on rattache l'origine des dieux a la personrufication des objets et des phénomenes.
.
.
est
tres
vrai
que
l'homme
primilif
se
figure
les
d1eux
a
son
11
image, el ainsi s'explique qu'il les traite comme des ~ommes
agrandis. Mais quelle est la raison de son anthropomorph1sme? !l
ne connait d'autre causes d'aclivité que celles qu'il trouve en lmmeme. Aussi voit-il partout, dans la nature, des f~rces analogu~s
a celles dont il a directement conscience: des sentiments,_ d_es raisonnements, des volitions - en un mol des personn~tes, des
esptits, taillés sur le sien. 11 personnifie ainsi tout ce qm ~e ~eut
ou parait se mouvoir autour de lui, et, parmi c~s.personnalités ima·
ginaires, il adore celles qui le frappent spec1alen:ient par leu~
apparence de supériorité ou simplement de mystere: . Pour~uo1
exiger qu'il ait préalablement logé daos leur forme VIS1ble 1 ame
de quelque ancetre !
L'explication du poete algonquin, rapportée par_ Schoolcraft :
, c'est un esprit qui fait couler cette riviere &gt;, represente to~te la
philosophie de la nature chez les races primitives, el nous n'arr1vons_
pas a comprendre comment un penseur aussi profond et aus~1
impartial que M. Spencer peut voir un seul instant d~ns les_ expli~
cations de ce genre e des absurdités superflues, 1mpossibles a
i) c. p. Tiele, Histoire des anciennes religions de l' Égypte et des peuples sémitiques, trad. franc;., París, i.882, chap. lll:,

t) First Principies, p. i 70.
2) V. notre article sur les Origines de l'Idoldtrie dans la.Revue de l'Histoire
ele, Beligions, t. XII, p. t. - La far,on dont les réves peuvent conlribuer a
fa.ire investir d'une forme anthropomorphique les divinités de la nature,
conc;ues jusque-la. sous une forme dillérenle ou méme indélerminée, se
montre bien dans le fait suívant recueilli par Schoolcraft : Une prophétesse
indigene de l'Amérique septentrionale, étant tombée en extase apres avoir
jeO.né, suivit un sentier qui conduisait a la porte du cíel et la vit un homme
dont la téte était enlourée d'une brillante auréole. Ce personnage luí dít :
« Regarde-moi, mon nom est le Bril\ant Ciel Bleu, Oshauwauegihick. " Con-

I

�H6

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO:NS

Telle nous semble etre la vraie part du culte des morts dans le
développement du sentiment religieux. La religion est antérieure a
la vénération des ancetres, et meme peut-etre, bien qu'ici nous ne
puissions nous appuyer sur la preuve directe, a la croyance dans
la survivance de la personne. Elle a d~ commencer le jour ou
l'homme, ayant pris conscience de lui-meme, en se distinguant du
monde extérieur, a reconnu la supériorité de forces arobiantes
qu'il ne pouvait ni contrOler, ni comprendre, et telle est encore la
forme sous laquelle elle persiste au cceur du philosophe, lorsque,
parvenu a la derniere étape de l'évolution scientifique, il repete,
avec un sens profond des limitations de sa nature, la sentence par
laquelle M. Spencer termine son livre : e Au sein d'un mystere
d'autant plus mystérieux qu'on y songe davantage, il restera
cette certitude absolue que l'homme est toujours en présence
d'une énergie infinie et éternelle d'ou procedent toutes choses. ,
Nous terminerons par le vceu de voir paraitre bientót une tra•
duction des Ecclesiastical lnstitutions dans l'importante collection
des ceuvres de M. Spencer que publie la librairie Alean. En dépit
des réserves que nous avons cru devoir faire sur une these incidente, non seulement ce nouvel ouvrage a sa place marquée dans
le développement du systeme l)hilosophique auquel M. Spencer a
consacré son existence et attaché son nom, mais encore, quelque
jugement qu'on porte sur la valeur de ce systeme, il est impossible
de méconnaitre qu'il y a la un tableau magistral de l'évolution
ecclésiastique, prise dans son ensemble. Aussi ne pourrait-on assez
en recommander la lecture et meme l'étude a une époque ou tant
de gens, meme parmi les plus scrupuleux en matiere scientifique,
ne cessent de se prononcer a priori, quand il s'agit de croyances
ou d'institutions religieuses.
GOBLET D'ALVIELLA.

signant plus tard ses souvenirs dans l'écriture de sa race, elle figura ce
glorieux esprit avec les cornes symboliques de la force el une brillante
auréole autour de la tete.

CHRONIQUE
'
FRANCE
Publieations nouvelles. - Annales du Musée Guimet. Le tome IX des
An~ales du Musée Guimet vient de paraitre chez Leroux. C'est le premier des
trois ~olum~s. ~onsacrés par M. E. Lefébure aux Hypogées royaux de Thebes:
Premiere Division. Le Tombeau de SétiI••, publié in extenso avec la collaboration
de MM.· U. Bow'iant et V. Loret, anciens membres de la mission franc,aise
d'archéologie du Caire, et avec Je concours de M. Ed. ,.avi
"' ·z¡e. Un second volume donnera le tombeau complet de Ramses IV et les parties inédites des
autres tombes royales de Bab-el-Molouk. Enfio, dans un troisieme volume
~- Lefébure do_nnera_la traduction des textes inédits ainsi que des apprécia~
tions et des not1ces h1storiques, artistiques et religieuses. Ces publications sont
le f~~it d'un~ missio~ dans la Haute-Éygpte, accordée en i883 par Je Ministere
de I mstruction publique a notre savant collaborateur.
L~ vol~me que _nous an_no~c,ons ici se compose de :cent trente-six planches
et d une mtroduction exphcat1ve. On sait que les Hypogées royaux de Thebes
~e trouvent daos une vallée de la chalne Libyque, assez loin des terres cultivées.
11~ ~-ont au nombre d'une quinzaioe, en y comprenant ceux d'Aménophis III e~
d A1,. de la xvm• dynastie, situés dans un autre embranchement que les
tombes des x1x• et xx• dynasties. La moitié au moins ont été exécutés
dans de vastes proportions, et indiquent par la des pharaons puissants ·
les autres, petits ou inachevés, altestent la brieveté ou la faiblesse des regne;
de leurs possesseurs.
La publicati~n des _hyp?gées royaux ne saurait élre complete au sens rigou•
reux du mot : 1I falla1t év1ter un exces de redites inutiles. Deux des plus beaux
tombeaux ont done été cboisis comme types et copiés in extenso (avec le con•
cours de MM. V. Lor~t et U. Bouriant pour certaines parlies de J'un d'eux) :
les a~tr.es ont été décr1ts dans taus leurs détails, et leurs textes inédits ont été
recue1llis. Les tombeaux pris pour types sont ceux de Séti I•• et de Ramse IV
s •
eh acun d'eux servant de modele ou de point de comparaison pour un certain

�H8

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

plan et une certaine décoration. 11 y avait en elfet deux plans, le grand et le
petit, et deux décorations, celle de la bonue et celle de la mauvaise époque des
dynasties thébaines. Le petit plan se compose de corridors aboutissant a une
salle pourvue d'une ou de plusieurs cbambres annexes, et destinée au sarcopbage. Le second plan est le redoublement du petit; c'est-a-dire qu'apres
avoir creusé une premiare série de corridors aboutissant a une grande salle, on
ouvrait dans le sol méme de cette derniere piece, pom~, cachar plus loin et plus
proíondément la momie, une seconde série de corridors aboutissant a une
seconde grande salle, celle du sarcophage. La décoration de la bonne époque
se compose, sur les portes et dans les deux petiles salles, de scenes représentant la réception du roí par les dieux infernaux; puis, da.ns les corridors comme
daos les grandes salles ou leurs cbambres annexes, de compositions relatives
aux rites funéraires et de descriptions de l'eníer et du ciol. Les textes funéraires,
c'est-a-dire la Litanie du Soleil et le Livre de l'Ap-ro (ou de l'ouverture de la
bouche faite a nne statue du déíunt) occupaientles premier, deuxieme, quatrieme
et cinquieme corridors : les textes descriptifs, c'est-A-dire le Livre de l'Hémisphere inférieur, ou Amtuat, le Livre de l'Enfer, sorte de variante du premier,
une carte astronomique du ciel et une lég11nde relativa a l'installation du firmament (la légende de la Vacbe), occupaient le troisieme corridor, les grandes
salles, leurs annexes et le plafond de la deuxieme grande salle. La décoration
postérieure comprenait des fragmenta de la premiare, réduits de plus en plus
en nombre et en étendue sur les parois des salles, des couloirs et des portes,
par la place accordée a une immense composition descriptiva, née de la Litanie
solaire.
Le tombeau de Séti 1•r, qui appa.rtient a la xn:• dynastie, représente
le grand plan et la premiare décoration : le tombea.u de Ramses IV, qui
appartient a la xx• dyna.stie, représente le petit plan et la nouvelle décoration. La publication intégrate du tombeau de Séli I•• montrera, sans qu'il y
reste d'obscurilé ou qu'il y existe de !acune, quelle ttait la conception des
hypogées royaux dans son entier développement. Par la suite, en comparant
le tombeau de Séti I•• avec les autres, on verra avec quelle facilité et quelle
rapidité s'altérait de regne en regne l'idée premiare, aussi bien pour le plan
que pour la décoration. Les prétendues lois biératiques de l'Égypte n'ont rien
a faire ici. Et les traditions artistiques ne se maintenaient pas avec plus de
stabilité que les autres: la perfection qui caractérise les sculptures de l'hypogée
de Séti I•• ne se trouve pas ailleurs, de sorte que le travail de ce tombeau
marque le point culmina.nt qui sépa.re le progres de la décadence a l'époque
thébaine. C'est grace a cet art parfait. qui comporte le soin dans le détail
comme la sincérité dans J'exécution, qu'on appréciera au tombeau de Séti I",
mieux qu'ailleurs, le sens intime des grandes compositions décoratives, qui ne
sont nulle part aussi développées.On y voitassez clairement, d'une part, ce qui
subsistait des anciennes croyances d'apres lesquelles !'ame habitait la tombe,

CHRO:',JQUE

,,

H.9

car la cérémonie de l'Ap-1·0 consistait dans la consécration d'une stalue royale
aupres de laquelle un prétre dormait pendant la nuit, et a Jaquelle on servait
les repas funebres avant l'arrivée de la momie au tombeau. On y comprend
bien aussi, d'a.utre part (surtout d'apres l' Amtuat, dont l'bypogée de Séti ¡er
possede J'exempla.ire le plus complet qui existe), quelle idée les Égyptien~ s~
faisaient du monde souterrain. C'était une vaste tombe collective, qu'hab1ta1t
avec les manes la momie par excellence, Osiris, sous la garde des monstrueux
serpents qui symbolisent, daos les religions polythéisles, non seulement les
désordres attribués a. l'enfer (l'orage, l'obscurité et le vent), mais encore, et
par suite, l'enfer lui-méme. La. revenait chaque nuit le soleil, qui traversaitJes
douze cavernes du monde souterrain en y distribuant soit les récompenses,
soit les chatiments, aux ames des élus placés a. sa. droite et des damnés pla.cés a
sa gauche. Car, dans J'enfer égyptien, une conception qu'on peut dire délinitive avait installé en souveraine la Juslice, filie et substance méme du grand
dieu.
- La Nécropole de Myrina. - On annonce la publication chez Thorin du
premier volume de cet ouvrage dans Jeque] sont exposés les résultats ~es
fouilles exécutées au nom de l'École franc;aise d'AtMnes par MM. E. Pottier,
S. Reinach et A. Veyries de i880 a i882. L'ouvrage _formera deux volumes
in-i, dont un de texte, formé de 55 feuilles environ avec figures intercalées, et
l'autre, composé de 52 planches et d'une carte topograpbique. Le deuxieme
volume paraltra en janvier i887, Le prix de l'ouvrage complet est fixé a iOO fr.
pour les souscripteurs.
- lsidore Loeb. Tables du calendrier juif. - La Société des études
jujves vient de publier chez Durlacher des tables du calendrier juif depuis !'ere
cbrétienne jusqu'au xxx• siecle avec la concorda.nce des dates juives et des
dates chrétiennes et une méthode nouvelle pour calculer ces tables. C'est
M. Isid~re Loeb, le savant directeur de la Revue des Études juives, qui les a
dressées et qui a rédigé la préface ou Je lecteur apprend le moyen de s'en
servir. M. Loeb a rendu un grand service a tous ceux qui étudient l'histoire
des Juifs depuis la dispersion en leur épargnant les calculs compliqués de la
conversion des dates juives en da.tes chrétiennes.
Nécrologie. - Le 28 juillet est mort a Montauba.n dans sa. soixante-dixseptieme année !'un de nos collaborateurs les plus dévoués, l'un des hommes
qui ontle plus contribué a répandre parmi ceux qui s'occupent chez nous d'histoire
religieuse, les habitudes de critique et de libre investigation, M. Michel Nicolas,
docteur en théologie de la faculté de Strasbourg et pendant quarante-huit ans
professeur de philosophie A la faculté de théologie protestante de Montauba.n.
Le poids des années et les fatigues causées par un labeur incessant avaient
déja ralenti son activité quand la mort l'a pris. Et cependant il n'y a pas encore
bien longtemps que nous publiions dans cette Revue un chapitre de son dernie.i
ouvrage, l'Histoire de l'Académie de Montauban, ou l'on retrouve toutes les

�·120

qualjtés des ceuvres qui ont élabli sa réputation, une science st:lre, une érudi•
tion étendue, !'esprit critique, la sagacité de !'historien. Michel Nicolas avail
porté spécialement son atlention sur les origines du christianisme el sur J'hist~ire ~e la Róformation. L'un des premiers, il avail compris que pour expliquer
h1stor1quemenl le christianisme il faut étudier le juda'isme pendant les deux
siecles antérieurs a l'ere chrétienne, dans le monde judéo-alexandrin comme en
Palestine méme, Ses meilleurs ouvrages luí ont été inspirés par cette convic•
tion fort juste, En dehors des nomhreux articles qu'il a publiés dans diverses
revues et dans les journaux, il convient de mentionner particulierement parmi
se~ reuvres les suivantes : Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux
siecles antérieurs d l'ere chrétienne, Études critiques sur la Bible, Essais de
phil~so~hie _et d'histoire religieuse, Études sur les évangiles apocryphes, et son
essa1 h1storique sur le Symbole des Apótres. L'histoire religieuse perd en fa
personne de Michel NiMlas J'un de ses représenlants les plus autorisés dans
notre pays.

No~velles diversas, - La démissionet la succession de M. Maspero. Tous
les aaus de l'égyptologie ont appris avec regret que M. Maspero ne relournera
plus au Caire cet automne comme les années précédentes. De graves raisons
d'or~e privé et familia! l'ont obligé a quitter un poste ou il rendait de grands
serv1ces. Nos lecteurs trouveront plus Ioin, dans les comptes rendus des
séan_ce_s .d~ 1'Acadé~ie des inscriptions, le résumé des travaux auquels ¡¡ a
prés1d~ 1 h1ver _dermer. Heureusement pour la science franc;aise, M. Maspero a
pu dés1gner lu1-meme son successeur qui continuera J'reuvre de résurrection
de la vieille Égypte a laquelle plusieurs Franc,ais éminents ont attaché Jeur nom.
C'est ~· Gr~bauit, directeur de l'École fran c;aise du Caire, qui est chargé dé·
sorma1s de I Intendance générale des fouilles.
- Pondation d'un prix. Les Académies des Inscriptions et Belles•Leltres et
de~ Science_s _mo:ales et politiques sont autorisées par décret a accepter Je Jegs
qui leur a ete fa1t par M. Lefevre•Deumier. Ce legs consiste dans la prapriélé
d'~ne rente_ de 4 000 francs destinée a fonder un prix quinquennal de 20 000 fr.,
qm sera decerné alternativement par chacune des deux Académies a l'auteur
d'un ~ravai~ relatif soit a la philosophie, soit a la mythologie comparée, soit a
la philolog1e.
- Prix d l'Acad~mie des Inscriptions. Conformément au rapport présent.é par
M. G. Perrot, le prix du budget a l'Académie des ioscriptions, d'une valeur de
2 000 _francs, a été décer~é a M. Paul Girard, maitre de conférences a la
Faculte des Lettres de Paris, pour son mémoire sur l'Éducation chez les Athéniens au 1v• et au v• siecle. Quatre mémoires avaient été déposés. D'autre
part, un encouragement de 2 500 francs a été accordé, daos le concours Bordin,
a M • · Cl. Hua~t, second drogman de l'ambassade fran~aise a Constantinople,
pour son trava1l sur les sectes dualistes de J'lslam.
- M. llfassebieau, notre collaborateur, maitre de conférences a la Faculté de

12{

CHRONlQUE

flEVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

théologie protestante de Paris, a été nommé professeur-adjoint

a la

méme

faculté,

- Mane Thecel Phares. Dans une des dernieres séances de la Société Asiatique,
M. Clermont-Ganneau a propasé une nouvelle interprétation de ces mots cé•
Jebres que Balthasar lut sur les murs de la salle ou il festoyait, d'apres le livre
de Daniel. On sait qu'en réalité les mots étaient au nombre de cinq : ment!,
ment! thequel ou pharsin. On traduit ordinairement : compté, compté, pesé et
brisé. M. Clermont-Ganneau croit reconnaitre un dicton assyrien, employé
pour indiquer une vérité de La Palisse et signifiant : mine par mine ils comptent
deux pharsins, comme nous dirions : deux et deux font quatre. Daniel aurait
joué sur ces mots qui désignent des mesures de pesantenr et en particulier
sur le dernier qui servait aussi a désigner les Perses. Voila une interprétation
qui nous parait bien risquée. Le livre de Daniel, en elfet, a été écrit environ
quatre cents ans apres les événements qu'il raconte et en vue de lecteurs pour
lesquels un proverbe assyrien ne devait pas avoir grande signification.
Les Associations religieuses musulmanes. - A mesure que les puis•
sanees européennes pénetrent plus avant dans les pays exclusivement musul•
mans, les administrateurs et les voyageurs se préoccupent davanlage des
confréries religieuses répandues d'un bout a l'autre de !'Islam et redoutables
par leurs richesses, Jeur discipline et par le nombre de leurs adhérents. Ré•
cemment encore M. E. Meyer a publié daos les Annales de l'École libre des sciences
politiques (n• 2) un travail destiné a faire ressortir leur puissance. Les considérations de l'auteur sur la morale musulmane et sur la puissance de !'esprit
d'association daos !'Islam sont sujettes a conlestation, mais ses renseignements
sur les associations sont intéressants et concordent avec ceux que nous avons
déja recueilÜs ailleurs. D'apres M. Meyer, la morale du Coran est fondée sur
l'idée de renoncemeot; la 'polygamie atTaiblit le lien familia!; la communauté
des terres empéche l'attachement de l'homme au sol et la perpétuelle comhinaison des intéréts religieux avec les intéréts politiques favorise le développement d'associations a la fois religieuses et politiques. Elles ne sont soumises a
aucune réglementation du pouvoir civil; aucune restriction, aucune entrave
n'est apportée aux donations qui leur sont faites. En dehors des donations
elles alimentent Jeurs caisses par la vente d'objets de piété et d'amulettes, par
les contributions volontaires ou obligatoires et par le produit des amendes im•
posées a tout affilié qui a commis une infraction a la regle. M. Meyer compte
actuellement pres de quatre-vingt-dix confréries religieuses dans !'Islam. Elles
ont des ramifications partout. L·obéissance au chef et rassistance mutuelle des
freres entre eux sont les deux regles fondamentales dont l'observance est strictement imposée il. tous les membres. Les su!tans les plus puissants n'ont pas:
réussi a suppriml!r les confréries. Heureusement pour eux et pour les puis•
sanees colonisatrices, ces associations vivent il. l'état de rivalité perpétuelle,
en sorte que l'hostilité des unes entraine le plus souvent l'assistance des aulres.

�122

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

Les ulémas et le clergé officiel leur sont en général opposés. I1 y aurait, ce
nous semble, une curieuse étude a !aire sur la comparaison des regles dans
les communautés musulmanes et dans les communautés chrétiennes et bouddhistes.

ALSACE
Éclouard Cunitz.. Le i6 juin est mort, a Strasbourg, l'un des plus modestes
et des plus dignes proresseurs de la Faculté de théologie, M. Édouard Cunitz.
Son nom a jeté peu d'éclat au dehors, mais ceux qui l'ont connu de pres sont
unanimes a apprécier le caraclere et le savoir de ce travailleur obstiné. La
grande ceuvre de M. Cunitz restera la part qu'il a prise avec ses amis et
collegues, Édouard Reuss et Baum, a la publication des {Eut1res completes de
• Calvin dans le Corpus f'eformatorum édité a Brunswick. 11 s'était cbargé tout
spécialement de la partie historique. Son commentaire perpétuel de la Correspondance de Calvin est une mine de renseignements s0rs et détaillés, ou les
historiens du xvi• siecle pourront toujours puiser avec confiance. C•est lui qui
reprit aussi le projet de son ami, M. Baum, en publianl les deux premiers
volumes de l'Histoire des Églises réformées de France attribuée a Théodore de
Bezes. Le troisieme volume est imprimé. Malheureusement M. Cunitz, apres
avoir béroYquement lulté contre la maladie pendant toute son existence, a succombé, a 1'9.ge de 74 ans, avant de pouvoir composer l'introduction par laquelle
il comptait compléter cette magistrale publication.

ANGLETERRE
Publications récentes. W. H. 1. Weale. Bibliographia litw·gica. Les
collectionneurs d'ouvrages Jiturgiques apprendront avec plaisir la publication
de ce volume chez B. Quaritch a Londres, Ce n'est, il est vrai, que la premiere
partie du trésor que M. Weale a réuni au cours d'une enquéte de plus de
dix ans. 11 contient le catalogue des missels du Rite Latín imprimés depuis
l'an H75, sous deux rubriques différentes : Missalia Ecclesiarum et Missalia
Ordinum. L'auteur annonce la prochaine puhlication d'un catalogue des Bréviaires en un volume et plus tard il donnera un catalogue complet des Offices,
Rituels 1 etc. U est intéressant de constater dans l'ouvrage de M. Weale la
grande variété d'usages ou de pratiques qui se sont perpétués, souvent ju~qu:a
nos jours, dans un ordre de liturgies ou l'on suppose généralement que I Uill•
formité est absolue.
_ Un Parsis, M. Darab Dastur Peshotan Sajana, a traduit en anglais les
principales parties d'un excellent ouvrage allemand du docteur Gei~er, sous le
titre : Civilisation Q{ the eastern lranians in ancient times. Le premiar volume,
qui vienl de parailre, contient les extraits concernant l'ethnographie et la vie

CHRONIQUE

{23

sociale. M. Geiger a mis en téte de ce volume une introduction dans laquelle
il réswne fort heureusement ce que l'on sait sur la religion de !'Avesta.
- On annonce la publication, a. la Cambridge University Press, d'une série de
coníérences faites l'hiver dernier par le Rev. W. Cunningham sur saint Augustin, avec le titre : Saint Austin and his place in the history of christian
thought. L'auteur a traité avec un soin particulier la comparaison entre la
théologie de saint Augustin et celle de Calvin,
- Le cap. R. C. Temple a publié chez Trübner un second volume de ses
Legends of the Panjdb, qui est composé avec autant de soin et d'exactitude
que le premiar.

ALLEMAGNE
Publications récentes. - Le Theologischer lahresbericht. Nos lecteurs
connaissent déja cet excellent répertoire annuel de !'ensemble des ouvrages et
des articles théologiques qui ont paru penrlant l'année précédente. La mort
du regretlé professeur Pünjer avait enlevé a. cette utile publication son directeur.
M. le professeur Lipsius, de léna, !'un des maitres les plus autorisés de la
science historique allemande, a bien voulu se charger de le remplacer. Le
Theologischer lahresbericht ne pouvait étre confié a de meilleures mains.
D'ailleurs la plupart des collaborateurs de M. Pünjer ont maintenu leur concours
a M. Lipsius. La littérature sur l'Ancien Testament est confiée au professeur
Siegfried, de léna, celle du Nouveau Testament au professeur D. Holtzmann
de Strasbourg. L'histoire de l'Église est partagée entre MM. Lüdemann (prof.
a Berne), Bcehringer {docent a BAie), Nippold (prof. a. Iéna) et Wemer {pasteur
a Guhen) qui traitent successivement des trois premiers siecles, de la période
qui s'étend entre le concile de Nicée et la Réformation, de la Réformation et des
luttes confessionnelles jusqu'en i700, et de l'histoire moderne. L'bistoire des
religions est conflée a M. le pasteur Furrer de Züricb, l'un des juges les plus
compétents et les plus éclairés que nous puissions désirer. Elle occupe encore
peu de place. Le docteur Furrer constate, en effet, que la .Rewe de l'Histoire
des Religions est la seule publication périodique consacrée a l'bistoire générale
des religions et que l'Allemagne, si richement dotée de facultés de théologie,
n 'a pas encore institué de chairas spéciales pour cette branche de plus en plus
importante des études théologiques. Nous sommes heureux d'enregistrer les
appréciations tres bienveillantes que notre critique exprime sur le compte de
cette revue et sur l'ceuvre de M. Guimet dans son ensemble. - Quand on
parcourt le gros volume que la librairie Georg Reichardt de Leipzig a mis en
vente, on éprouve un peu de vertige en voyant défiler pendant 566 p. gr. in-8
l'énumération et les appréciations tres sommaires des publications théologiques
d'Gne seule année. Notons qu'il n'est lait mention que des ouvrages de nature
scientiflque. Un excellent index facilite beaucoup les rechercbes. Les -i premiers
volumes du lahresbericht sont en vente chez J. A. Barth, pour 20 marcks.

�{2.i,

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELJGIONS

- Wellhausens Methode kritisch beleuchtet. (Leipzig, Hinrichs, {886, gr. in-8
de 166 p.) L'auteur, M.O. Naumann, est un ecclésiastique catbolique. Apres
avoir exposé les caracteres distinctifs de la méthode critique de Reuss et de
Wellbausen, il la soumet a un examen attentif. Sur beaucoup de points
leur analyse du développement religieux d'Israel obtient son approbation. Ce
qu'il reproche a Wellhausen, c'est le point de vue philosophique auquel
celui-ci se place pour reconstruire l'évolution religieuse d'Israel. M. Naumann
insiste sur l'imporlance des grandes individualités dans l'histoire religieuse
pour conservar a Moi'.se le róle exceptionnel que lui assigne la tradition, el
il montre comment cette tradition s'accorde parfaitement avec les conclm;ions
vraiment historiques de la nouvelle école. L'intérét de ce livre consiste surlout
dans le ton de l'argumentation. M. Naumann est un croyant; mais, au lieu de
procéder par anathemes1 il discute ; il reconnait qu'il peut venir quelque chose
de bon de l'école critique. Voila. un exemple a suivre.
- Eine Augustin f;elschlich beigelegte « Homilia de Sacrilegiis,, (in-8 de 73 p.).
M. Caspari, professeur a l'université .de Christiana, l'auteur d'un remarquable
ouvrage sur le symbole du baptéme, a découvert dans un manuscrit d'Einsiedeln
du vm• siecle un sermon attribué a saint Augustin. L'inaulhenticité de ce
document est évidente. M. Caspari montre que ce prétendu sermon de saint
Augustin est une compilation rédigée dans l'empire franc vers le milieu du
vm• siecle par un clerc fort ignorant, mais elle offre un grand intérét pour
nous, parce qu'elle nous fait connaitre une quantité de superstitions, d'origine
latine ou barbare, contre lesquelles l'Église franque avait a lutter. L'auteur,
selon sa coutume, a enrichi le texte d'une abondance de notes tres instructives.
- M. Adolf Hamack a commencé dans la Theologische Literaturzeitung du
12 juin et continué dans les numéros suivants de cette excellente publication,
une revue des nombreux écrits - il y en a plus de 200 - qui ont paru depuis
deux ans sur la Didaché des douze Apotres découverte par Bryennios . Ceux
de nos lecteurs qui désirent suivre les discussions érudites provoquées par cet
intéressant document feront bien de consulter les articles de M. Harnack ainsi
que la seconde édition de l'ouvrage de M. Schatf: The oldest Church Manual
callcd the Teaching of the twelve Apostles (New-York, 1886).
-M, Iulius Lippert, l'un des auteurs allemands les plus féconds, dont nous
avons déja mainte fois mentionné les reuvres, vient de faire paraitre les 2• et
3• parties d'une Histoire de la Civilisation : Die Culturgeschichte in einzelnen
Hauptstücken (Leipzig, Freytag; Prag, Tempsky; in-8 de 206 et 228 p.). La
seconde partie contient l'histoire de la famille et de ses institutions, de la
propriété, des divisions en classes, des formes du gouvernement et de la
justice. La troisieme esl consacrée aux questions soulevées par les origines du
langage, de l'écriture, des nombres et des mesures, et surtout des cultes et des
mythologies. L'auteur admet 11. l'origine la croyance aux Qmes et aux esprits;
en suite il passe au fétichisme et a la phase des divinités personnelles nettement

CHRONIQUE

125

déterminées. Le souci de la destinée individuelle provoque la formation d' un
clergé; la religion et la morale se combinen t. L' auteur résume tres brievement
ses idées sur la formation des mythes. Il est évident qu'un pareil ouvrage ne
saurait avoir la prélention d'íltre en tous points une reuvre originale. En ce
qui concerne l'hisloire du développement religieux dans la civilisation générale,
l'auleur disposait, il est vrai, des matériaux qu'il a lui-méme recueillis el dont
il s'est servi dans plusieurs travaux anlérieurs.

�DÉPOUI LLEMENT DES PtRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et belles-lettres . - &amp;anees du 2 et
du 9 juillet. Une partie de la premiare séance et la seconde presque toute
entiere ont élé consacrées A entendre M. Dieulafoy exposer les beaux résultats
des fouilles qu'il a dirigées A Suze, au cours de la seconde mission dont il avait
été chargé en Perse. Les antiquités recueillies par le vaillant explorateur avec
le concours dévoué de Mme Dieulafoy seront exposées au Louvre, A c0té des
reuvres rapportées de Tello par M. de Sarzec, de maniere A conslituer le musée
oriental le plus complet qui existe. Les découvertes de M. Dieulafoy sont du
plus haut jntérét pour l'histoire de l'art. L'histoire des religions y est moins
directement impliquée. M. Dieulafoy croit avoir retrouvé dans un tumulus
voisin de l'ancien palais de Darius les dispositions d'un temple. Notons aussi
qu'en se fondan"t sur les caracteres distinctifs des archers de Suze et de ceux
de Persépolis et sur les indications fournies par les urnes funéraires d'un cimetiere, M. Dieulafoy croit pouvoir établir que les Élamites étaient noirs et qu'il
faut reconnaltre dans le peuple susien une tribu isolée des plus antiques colona
de l'Asie, les Diasyous du Rig-Véda, les Ethiopiens de l'Orient décrits par
Homere et par Hérodote.
Séance du 16 juület. M. Maspero, de retour d'Égypte, rend compt.e des
ouilles qui ont été exécutées sous sa direction depuis l'été dernier. 11 a eu le
bonheur de retrouver une tombe thébaine completement intacte, datant de la
XX0 dynastie. Les cachets des prétres sur les portes étaient encore entiers. 11
y a lieu de s'en féliciter d'autant plus que les découvertes de ce genre sont plus
rares. Presque toujours les tombes sont explorées par les Atabes avant d'étre
signalées a l'autorité. Celle de Gournet-Mourrat appartenait a un conservateur

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicat ions qui concernent l'histoire des religions.

:1.27

de la nécropole, sorte de personnage officiel, a la fois architecte, entrepreneur,
graveur et gardien a qui la survei!lance du cimetiere était confiée. On y a
trouvé, outre les corps du fonctionnaire ·e t de sa famille, tout un ensemble d'ameublement funéraire : des outils (des équerres, un ciseau, une coudée égyptienne, des niveaux), des meubles (caisses a linge, etc.), des caisses remplies
d'aliments, trente grands vases ornés de peintures et de dessins, deux traineaux
funebres servant au transport des momies, enfin un ostracon ou grande pierre
calcaire sur lequel est écrit le commencement d'un roman égyptien dont les
papyrus ne nous avaient fait connaitre que la fin. Par une singuliére coincidence, M. Maspero avait justement expliqué la partie déja. connue de ce roman
de Sinouhit dans un de ses cours au College de France. Cette découverte nous
montre une fois de plus que la sépulture était considérée par les Égyptiens
comme la demeure daos laquelle le mort devait accomplir une nouvelle existence. Les survivants songeaient a lui procurer des distractions non moins que
des instrumenta de travail ou des objets de premiére nécessité,
A Louqsor le travail de déblaiement avance. A force de persévérance, M. Maspero a eu raison des difficultés soulevées par les représentants de quelques
puissances étrangeres. Mais il reste encore a régler l'exproprialion d'une mosquée possédée par une famille dont tous les membres réclament des indemnités individuelles. 11s sont an nombre de deux a trois cents personnes. - A
Akhmin on a commencé le déchiffrement des dix a douze mille graffi,ti tracés
sur un énorme rocher qui s'éleve a c0té d'un rendez-vous de chasse. Depuis le
temps des premiares dynasties jusqu'aux Arabes, les chasseurs d'innombrables
générations ont gravé sur cette pierre des inscriptions commémoratives de leur
passage.
On a continué les fouilles autour du grand sphinx, de maniere a le dégager
jusqu'a. une·profondeur de seize matres. 11 suffira maintenant de quelques sondages pour parvenir au socle sur lequel il repose d'apras les anciennes aleles
ou il est représenté. On croit généralement qu'il a été taillé dans un grand
rocher émergeant de la plaine. M. Maspero, qui incline a lui assigner une origine tres ancienne, croit a un lravail encore beaucoup plus considérable. Les
parois de l'ampbithéatre ou le sphinx s'élevait ont été taillées de main d'homme
et sont a peu pres au niveau de la téte de !'animal . II parait probable qu'il y
avait la. un plateau de rocher que l'on aurait creusé en ménageant au milieu le
bloc de rocher dans Jeque! a élé taillé le monument.
Enfin M. Maspero donne de nouveaux détails sur le dépouillement des momies royales dont l'Académie avait rei.;u la relation écrite (voir tome XIII,
p. 395) .

St'.ance du 30 juillet. M. Le Blant aunonce que des fouilles r écentes ont
fait découvrir sous le grand mausolée circulaire de Marcus Lucius P1etus, a.
l'entrée dans Rome de l'ancienne via Salaria, un couloir voQté en plein cintre,
avec des niches sépulcrales conservant encore les restes des morts, conduisant

�i28

a. une chambre ou

DÉPOIDLLEMENT DJ,;S PÉRIODIQUES

l'on a trouvé trois sarcophages avec des urnes funéraires et
des bustes avec inscriptions. Le monument a été construit au 1or siecle de notre
ere. _ M. Deloche présente un album ou sont représentés les objets de la
alerie d'art gaulois et mérovingien formée par M. Frédéric Moreau. Cette
:ollection, a. cOté de nombreuses pieces précieuses, contient plus de trente
mille silex votifs recueillis dans les sépultures.
n. société de Géographie. - Séance du 2 juillet. (Compte-rendu
reproduit d'apres le journal Le Temps.) - Le monument de Copan. - Les
ruines de Copan, dans le Honduras, ont été découvertes en 1576, mais étudiées
avec quelque attention seulement en 1834 par le colonel Juan Galindo. Le mémoire consacré par cet explorateur aux antiquités de Copan est accompagné de
quelques lithographies, dont l'une nous montre un.e grande_ pierre dont la surface régulierement convexa, creusée au centre d une pet1te cuvette, est entourée d'une sorte de tresse. M. Hamy, pour lequel cette torsade était restée
jusqu'ici un probléme, comme pour tous l;s ~m~ricanistes, ª?nt eu récemment
l'occasion de voir dans la co!lection d antiqu1tés rapportee du Salvador par
M. Louis Adam des dessins exécutés en 1884 dans les ruines de Copan par u~
ancien officier de l'armée frani,aise, mort depuis en Guatemala, rencontra parm1
ces dessins la calotte de pierre, vue cette fois de profil et d'en haut. Le croquis
reproduisait la courbe symbolique dont M. Hamy avait pressenti l'exis~nce.
Celte figure n'est autre que la Tai-ki, l'un des symboles les plus vénéres des
Cbinois. Suivant l'école de Tchu-tse, la Ta1-ki est « le Grand Faite », le « POle
du Monde », príncipe tres parfait qui n'a ni commencement ni fin; c'est l'idée,
le modele de toutes choses, l'essence de tous les étres. &lt;;&gt;n la figure de l_a
maniere suivante : sur Je demi-diametre d'un cercle donné, on trace un dem1cercle, et sur le demi-diametre restant on trace, en sens contraire, un ~utre
demi-cercle. La figure ainsi obtenue, combinaison des symboles du Yang et du
Yin de la. force et de la matiere, se répete exactement la méme sur le monume~t américain et sur les représentations chinoises de l'école de Tchu-ts_e. On
trouve encore la Tai-ki gravée sur Je revers de certaines tablettes m_ag1ques,
usitées dans les sacrifices que l'on fait pour obtenir la pluie. c·est un signe tres
populaire, tres répandu, non seulement en Chin~,. ~ai~ da.ns _to~tes le~ contrées
qui ont plus ou moins subi l'influence de la c1V1hsat1on cbmo1se. S1gnaler la
présence d'un tel symbole a. Copan, da.ns cette ruine ou l'on a. déja. relev~ tant
de manifestations d'un art étrange et curieux, pa.rfois appa.renté de pr~s .ª ceu~
de l'extréme Orient, c'est fournir une preuve nouvelle a l'appui de l'opm1~n qui
fait venir d'Asie l'un au moins des courants civilisateurs dont l'Amérique a
ressenti les bienfaits. C'est, de plus, fixer a ce monument de Copan une date
a.u dela de laquelle son érection sera.it invra.isemblable. On sait, en eliet, que
Confucius a parlé de la Tai-ki dans un appendice placé a la fin de son commentaire du Yi-king. C'est seulement au cours du xn• siecle de notre ere,
sous la. dyoa.stie des Song, que la doctrine qui fait de ce symbole la. représen-

ET DES TRAVA UX DES SOCI 1!:TÉS SA YANTI-.S

129

t~tion du príncipe de toutes choses a commencé a. se répandre en Chine. La
pierre de Copan orne la face supérieure d'un aotel placé devant une statue
Par ma~eur, ajoute M. Hamy, dont nous résumons la communication, l'idol:
est depws lon~temps brisée. Le piédestal seul subsiste; on y voit deux pieds
chaussés de r1ches sandales, sculptées avec beaucoup de soin. Le reste de la.
s~atue, couché sur le dos, est caché da.ns toute sa longueur par un gros tronc
d arbre tombé sur elle. I1 est a souhaiter qu'un archéologue visitant Copan
fasse dégager et mouler cette idole; son examen attentifpeut avancer beaucoup
la solution du probleme que soulévent les ressemblances manifestées une fois
de plus entre les monuments des pontifes de Copan et ceux des disciples de
Tchu-tse et de Tching-tse.

M. de Quatrefages félicite M. Hamy de la sagacité avec laquelle il a pressenti
et retrouvé le symbole en question sur la pierre de Copan. Des constatations de
ce genre ont une grande importance pour l'bistoire des origines de la. civilisation américaine. En avan~ant prudemment dans cette voie, en constatant rigoureu~ement les faits sans partí pris de rapprochement et d'interprétation, on
obt1endra des résultats précieux. Les indices d'ailleurs ne manquent pas; les
traditions américaines signalent, a une époque ancienne, l'arrivée sur Ja. cóte
du Pacifique d'hommes, navigateurs et trafiquants, qui semblent bien venir du
Japon. On a recueilli da.ns des ruines des vases décorés et fai,onnés comme ceux
que l'on fabrique encore a Tokio. Le ministre du Japon, présent a. la séance et
qui suit avec intérét cette discussion, promet de faire don au musée d'ethnographie du Trocadéro des spécimens de céramique capables de fournir des renseignements uliles aux archéologues.
On- annonce que M. Yzerman, ingénieur en chef des chemins de fer de Java
en pratiquant des fouilles A Brambanan, y a découvert des restes de temple;
{Jivaüe~- avec de_s inscriptions sanscrites de !'ere &lt;,;a.ka (qui commence un peu
a.pres I ere _chréllenn~) analogues aux in~criptions relevées en Cochinchine par
M. Aymomer, et qm. ont fourni a M. Bergaignele sujet d'une savante étude.
III. Revue historique. - Juillet-aout: i. R. Reuss, Léopold de Ranke.
- 2. G. Monod. G, Waitz. - 3. Ed. Favre. Bulletin historique de la Suisse.
(Consacré presque entiérement aux ouvrages sur Zwingli et Calvin et sur
l'établissement de la Réforme da.ns les principaux cantons suisses.)
I_V. ,Revu~ des ~eux mondes. - i•r juin: A1'vede Bai·ine. La psychologie d une sa.mte. Samte Thérese.
1º' juillet : G. Bo-issie1'. La conversion
de Constantin (Pour M. B. le christianísme de Constantin était sincére mais
inspiré par des motifs d' ordre peu élevé.)
15 juillet : Geot·ges Pet-ro:. Les
Hétéens, leur écriture el leur art.
_v. R~vue archéologique. _- Am·il-ma·i : i. Get·main Bapst. La vie de
samt Élo1. - 2. Albert Lebegue. Rechercbes sur Délos (notes destinées a compléter l'ouvrage de l'auteur sur le méme sujet). - 3. Paul Decharme. Note
sur ies cannophores. == Juin : Gei·main Bapst. Le tombeau de saint Martin.

=

=

9

�i3Q

ntPOUlLLEMENT DES PÉRlODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOClÉTJ::S SAVA:'lTES

P1·essensé. Les
VI . R evue Politique et liUéraire. - 3 avril : 1.bE. de
d B
·L
synodes du désert d'apres M. Edmond Hugues. - 2. Ro ert e onmeres. e
grand bonze (souvenir d'une visite a Ceylan) •
VII. Mélusine. _ 5 ;uin : i. A. Barth. L'animisme chez les ~euples de
l'arcbipel indien. {Excellent résumé du bel ouvrage de M. G. A. Wil~: Het
Animisme bij de volken van den Indischen Archipel.)- 2. H. Gaidoz. _La
Fleche de Nemrod (suite). - 3. E. R. L'arc-en-ciel (suite). - 4. La Pass1on
de Notre-Seigneur, priere du Bourbonnais. 5 !uillet : i. A. Bartli. Le ~a~
ratt.ement de lamer. _ 2. J. Tuchmann. L'anim1sme de la mer.
5 aout_•
i. M. Dragomanov. Contes populaires de la Russie. - 2. René Basset. La legende des sept dormants.
.
VIII. Revae des traditions populaires. - 25 avril : . i. V. He~ry.
Les Tonneurs, conte iroquois. _ 2. G. Mitin. Formulettes et pr1eres popula1res
de l'ile de Batz. _ 3. A. Certeux. Le temple de Saloman (légende arabe). .
25 mai.· i • David Fitr.gerald.
Le
4. Paul Sébillot. La mort du bon D1eu.
.
folklore dans les tles Britanniques. - 2. G. Le Calvez. Les lutin~ dans le
pays de Tréguier. _ 3, La fontaine Saint-Martin, légende de la V1enne. -

=

=

=

4. S uperstilions russes.

• d
IX. J'ournal des savaDts. - Mars : i. Girara. Le cbant. popu1aire u
frere mort. _ 2. Hauréau. Un des bérétiques condam.nés a Pans en i 277.
bébra1que. (Appréciation de l'Hexaleuque de M. WellAvn·t ·. Renan. Pbiloloa-ie
o·
. .
d H t• t.ol
- M · . f A de Quatrefages. Croyances rebg1euses es o ,en s
baudsen.Bo)- bº a, a.ns. . 2 B Hauréau, La chronique de Hugues de Saintet es
SClSID
.- ••
Víctor. 1uin : E• Caro. Trente-deux ans a travers l'Islam.
X Revue internationale de l'enseignement. - N° 4: Ern. Havet.
• · a-ines du cbristianisme. - N• 5 : M. Vernes. Les abus de la métbode
Les on.,.
• u1·,.
td
· dans l'bist.oire des religions en général et parhc 1,,remen es recomparative

=

=

liuions sémitiques.
d
o·
•
XI. RomaJUa.
- N.. 55 et 56 ·• Mtlntz · La légende de Charlemagne ans
'1'art du moyen &amp;.ge.
.
XII. Le Correspondant. - iO avril : Vicomte de Meaux. La Rena1ssance
•catbolique en France sous Louis ~l.
.
.
.
XIII. Mémoires de la soc1été des études Japonaises. - i88&gt;
N• i : i. Léon Metchnikoff. Une dynaslie divine archruque du Japo~.
par Léon de Rosny. - 3. Livres sacrés lradwls en
2. Chan h a1- king, traduil
,
mandcbou.
· ¡ · d
XIV. Revue d'anthropologie. - N• 2 : i. E. Reclus. La socio og1e es
- 2, Sébillot. Le folklore,
Aus traliens' institutions politiquea et religieuses.
.
.
les tradilions populaires et l'ethnograpbie popula1re.
XV. Bulletin de correspondance hellénique. - X. 4: i. D~rrbach
el Radet. Inscriptions de la Pérée rhodienne. - 2. Hollea~. Fou1ll~s au
temple d'Apollon Pt.oos. - 3. Clerc. Les ruines d'Aeg1a en Éohe. - i. Diehlet

i3l

Cousin. Inscriptions d'Alabanda en Carie. - 5. Pottier. Fouilles dans la nécropole de .Myrina. - 6. Sal. Reinach. Synagogue juive a Phocée.
X.VI. Bibliothéque de l'École des Chartes. - XLVII. 1 el 2: Digard.
La série des registres pontificaux du xiu• si~cle. (A comparer avec l'arlicle du
P. Denifte: « Die paepstlichen Registerbiinde des xin• Jahrh. » dans le« Neues
Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte ». Le caractere original des documenls contesté par !\f. Kaltbrunner est assuré.)
XVll. Mélanges d'Archéologie et d'Histoire. - VI, 1 et 2: i. Poinsnel.
Un concile apocrypbe du pape saint Sylvestre. - 2. Martin. Les cavaliers et
Jes processions dans les fétes athéniennes. - 3. Albanes. La Chronique de
Saint-Viclor de l\farseille. - 4. Cuq. De la nature des crimes imputés aux
chréliens d'apres Tacite. - 5. Fabre, Les vies des papes dans les manuscrits
c.lu Liber Censuum.
XVIII. Bulletin critique. - i5 avril: Pierre Battifol. L'épltre de
Théonas a Lucien. 1°• mai : A. Clet·val. Rugues, év. de Chartres au x1• siecle.
X.IX.
. Revue chrétienne. - to juin : i. D. Benott. Alexandre Roussel ,
préd1cateur et martyr du déserl. - 2. Riggenbach. Les íemmes daos l'Église
primitive.
XX. Bulletin historique du protestantiame fran9ais. - {5 avril :
1.
Puaux. Les prerniers réfugiés fran1,ais en SuMe (xv1• siecle). 2. Ch Read. Daniel Cbamier. Nouvelles recherches. - 3. N . Weiss. Les suites
de la révocation en Vendée.
i5 juin: L A. P.icherul-Dardier. L'émigration
en 1752 (voir les 0 08 suiv.). - 2. N. Wei$s. La réaction catholique a Orléans
pendanl la Ligue. - 3. F. Teissier. Les tablettes et le journal d'Alexandre
RoUssel, proposant marlyr (voir les n•• suiv,). 15 juillet : N. Weiss. l\fadame
ducbesse de Bar, et S&lt;eur de Henri IV.
X.XI. La Vie ohrétienne. - A.out : E. Bost. Les deux Jéhovistes.
X.XII. La Révolution fran~aise . - 14 mai : V. Courdaveaw:. Le clergé
sous la révolution et l'empire (voir le n• suiv.).
14 juin : D• Gaetan. La
féte de l'ttre supréme au Mans, le 20 prairial an II.
XXIII. Annales de l'École libre des scie.acea politiquea. - Nº 2:
E. Afeyer. Les associations musulmanes.
X.XIV. La Controverse et le Contemporain. - 15 mai : i. Le R. p.
Brucke1·. La chronologie des premiers a.ges de l'humanité d'apres la Bible et la
Science (fin). - 2. J. Forget. Le Coran (suite et fin). - 3. M. de Rossi et
l'hypogée de Poitiers.
XXV. Annaleade la faculté des Lettres de Bol'deaux. - t886.
N• 1 : L .A.. Duméril. Remarques critiques sur le livre de l'abbé Gorini intitulé : Défe~se de l'É_glise contre les erreurs hist.oriques de MM. Guizot, Aug.
et Am. Tbierry, M1cbelet, Ampere, Quinet, Fauriel, Aimé Martin, etc. _
2. P. Hochart. Le symbole de la croix.
X.XVI. Annales de la faculté des Lett;-es de Caen. - Nº 3 :,

=

F,·.

=

=

=

�i33

ET DES TRWAGX DES SOCTt!:TÉS SAVA:\'TES

132

OÉPOUILLEMENT DES PÉl\lOOlQUl,;S

L. Lehanneu,·. Les chrétiens en présence de la. sociélé antique d'apres Tertulb L . ·r
XXVII, Revue des études juives. - Avril-juin : i. Is. Loe . es JUL s
de Ca.rpen tra.s sous le gouvernement pontifica.! (suite). - 2. S. .Reinach. Une
nouvelle syna.gogu6 grecque a Phocée. - 3. Ab. Cahen. Le rabbina.t ~e Melz.
xxvnI. Revue fran~aise de l'étranger et de• oolo111es. Avril: Brahma. Superstitions et usa.ges des Hindous (suite). Juin : A. Soulange-Bodin. La Corée. Mreurs et coutumes. Les missionoaires.
.
XXIX. Revue de g éographie. - Juillet : A. Mahé de la Bow·donnais.

lien.

=

Orissa. la. terre sainte des Hindous. Pelerinage au temple de Jagernath.
XX~- Revue de Gen~ve. - 25 Avrü: Ea. Montet. Ra.bela.is et l'Orient.
XXXI. Revue de Belgique. - 15 Juin : i. Aug. Gittée. Les éludes
folkloristes en France. - 2. B. Andry. Un temple protestaot en Belgique a la
fin du xvm• siecle.

XXXII. Le Muséon. - V. 3 : 1. de Harlez. La civilisation de l'humanité
primitiva et la Genese. - 2 . Schils . K6-k0-WO-Rai, livre de la piété filiale. 3. Wilhelm. Etudes avestiques. - 4. Schrebel. Le bandea.u sacerdotal de
5. Sayce. Deux nouvelles inscriptions vanniques.
XXXIII. Academy. - 1•• Mai: A.. Houtum-Schindler. The identifica.tion

Ba.tna. -

of some Persian places mentioned in the Avesta, Bundehesch, etc. (cfr. art. de
M, West, da.ns len• du 15 mai).
15 mo.i: A. Lang . The great ha.re. (A propos
de l'explication du mythe d'Osiris Unnefer, par M. Le Page Renou[ ; voir

=

notre Chronique, tome Xlll, p. 387.)
XXXIV, Athenmum. - 1•• mai: Three books relating to Burma. (Revue
de publications récentes sur la Bi~m&lt;lnie, au point de vue politique, social et
moral.)
26 juin : Sp. P. Lambros, Notes from Athens.
iO juillet:
Sacred books o[ tbe East. Gaina SO.tras, translated by H. Jacobi. (Bonne
discussion des idées de M. Jacobi sur les J a.i'ns.)
17 Juillet: Robertson Smith.
Kinship and marriage in early Arabia. (Bon résumé de ce remarquable ouvrage
qui établit la. réalité de la. descendance par les femmes et de l'exogamie chez

=

=

=

les Ara.bes primitifs.)

XXXV. Journal of the R. Asiatic Society of Great-Britain. XVIII. 2 : i. Monier-Williams , On buddhism in its relation to Brabma.nism. 2. Wortham. The st.ories of JimO.tav&amp;.hana and of Ha.risarman. - 3. Grierson.
Some Bloj' puri folk-songs.

XXXVI, Calcutta Review. - N• 163 : Ram Chundm Dose. Buddba. as
a man.

XXXVII, China Review. - XIV. 1 : U. J. AUen. Panku.
XXXVIII. lndian Antiquary. - Avril: H. G. M. Mur1·ay-Aynsley.

=

Discursive contributions towa.rds tbe sLudy o[ Asiatic symbolism (voir mai).
Mai: 1. K. B. Pathack. Tbe Jain Harivamsa on Lbe Guptas. - 2. Kielhol'n,
Tbe Kiratarjuniga of Bbaravi.
Juin: Wadict. Folklore in western India.

=

X.XXIX, Asiatic Quarterly Review. - i. Lepel Griffi.n. Nativ~ India.
:-""" 2. ?ªP· Conder. The Aryans in Syria. - 3. H. Risley. Primitive ma.rriage
10 Syrin. - 4. James Hutton. India before the Mohammedan conques!.
XL. Qua.rterly Review . - Juillet : i. Modern Christian missions. 2 . Sacred books of Lhe Ea.st.
XLI. Contemporary Review. - Juillet: t. James Martineau . The
expansion of tbe cburcb oí Englaod. - 2. Charles Newton Scott. Tbe childgod in art.
XLII. Deutsche Rundschau. - Juin: H. Oldenberg. Ueber Sanskritforscbung (histoire des études sanscrites).
,
XLIII. Ausland. - N• t9: Kobelt . Die l\Jythen der Tlinkit Indianer.
XLIV. Hermes. - XXI. 2: C. .Robert. Zum griechiscben Festkalender.
XLV. Monatschriftfur Geschichte und Wissenschaft des Judentums. -N• 5 : 1. Die allemeueste Bibelkritik, Wellhausen, Rena.n (voir n• 6).
- 2. Xenopha.nes , der aogebliche Vertreter des Monotbeismus uoter den
griechischen Philosopben. - 3. Die Midrascbim zum P entateuch und der
dreijiibrige pa.lástinensische Cyclus.
XLVI. Magazin fllr die Wissenschaft des J udentums. - XIlJ 2.
i. H. Deutsch. Die Sprüche Sa.lomos. - 2. Goldschmidt. Geschichle der ju¿_o ·
in Engla.nd im x1• und xn• Ja.hrbundert.
.:i
XLVII. Zeitschrift der deutschen morgenlmndischen Gesellschaft. - XL. 1 : 1. Hultz.sch. Ueber eine Sammlung indischer Hss. und
Inschriften. - 2. Jacobi. Zu meiner Abhandlung : « Entstehung der Digamba.rasekten ». - 3. Wilhelm. Konigtum und Priestertum im alteo Er&amp;.n _
4. Pischel. Vedica.. - 5. Blihler. Zur Erklarung der Asoka.-Inschrillen: _
6. Aufrecht. Ueber Umli.pa.thidara.
XL VIII. Goottingische gelebrte Anzeigen. - N• H : 1. De Lagarde.
Das Buch des P ropheten Ezechiel, herausgeg. von Cornil!. _ 2. Noldeke.
Tesli orientali inediti sopra i Sette Dormienli di Ereso pubblica.li Guidi. _
3. Müller. Mytbologie der deulschen Heldensage.
XLIX. Zeitschrift fOr deutsches Altertum. - XXX. 3 : 1. Müll~off._ Frija. und der Halsba.ndmytbus. - 2. Kochendortfer. Zur Kritik der
Kmdhe,t J esu.

L. Theologische Literaturzeitung. - Juillet : i. Lightfoot. Jgna.tit1s
Polycarp. (Compte rendu par A. Hamack; c'est la. monographie la. plus savanl;
e~ la plus complMe qui nit paru a.u .x1x• si~cle da.ns la. patrislique.) - 2. Battifol.
L épitre ~e Théonas a Lucien. (Compte rendu par le méme; M. B . a démontré l'mautbenticité du document; M. H. soupQonne une origine janséniste.)
_LI. ~istorisches Jahrbuch. - VII. 2 : i. Duhr. Die Quellen zu eioer
B'.ograpb'.e des Ca.rdinals Ollo Trucbsess von Waldburg (voir n• 3). - 2. B.oth.
Die Scbriftsteller derehema.ligen Benedictiner-und Cistercienserk loster Na.ssaus
(xn• a.u xvm• siecle). - 3. Pflugk-Hartung. Zwei Pabslbulleo.
VII. 3 :

=

•

�134

DÉPOUJLLEMENT DES PÉRlODlQUES

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LII. Historische Zeitschrift. - 1886. N• 4: Hübler. Die kastilischen
Hermandades zur Zeit Heinrichs IV (1454-1474).

LIII. Archiv für Litteratur-und Kirchengeschichte des .Mittelalters. - II. 2 : i. Denifte. Quellen zur Gelehrtengeschichte des Predigerordens
im xme und xiv• Jahrhundert. - 2. Ehi·le. Die « historia septem tribulationum
ordinis minorum " des Fr. Angelus de Clarino .

LIV. Studien und .Mitteilung en aus dem Benedictinerorden. VII. 2 : i. Ringholz. Des Benediktinerstill.es Einsiedeln Tatigkeit für die
Reform deutscher Kloster vor dem Abte Wilhelm von Hirschau (fin). 2. Morin . De vita et cultu S. Gerardi de Orcimonte . - 3. E. R,oth. Der heil.
Petrus Damiani (suite). - 4. Plaine. Duplex vita inedita S . Mauritii, Abbatis
Carnretensis (1114 a H 91). - 5. !;rashof. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrothsuitha (suite) .
LV. Kirchliche .Monatschrift. - V. 8 : L Rocholl. Urkunden und
Briefe aus der Protestanten- Verfplgung im Elsass vor 200 Jabren. - 2. Zur
Erinnerung an die Aufhebung des Edikts von Nantes.
LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXIX. 3 :
f. A. Hilgenfeld. P apias von Hierapolis und die neueste Evangelienforschung.
- 2. Driiseke. Pseudo-Hippolytus. - 3. Giirres. Einige echte Züge altchristlicher und mittelalterlicher Ascese. - 4. Nippold. Zu den Aufgaben der
heutigen refor mationsgeschichtlichen Forschung.
LVII. Theologische Quartalschrift. - i 886. N• 2 : f. Soeder .
Ueber den Namen Gottes Jave. - 2. Funk. Die Zeit des« Wabren Wortes »
von Celsus .
LVIII. Zeitschrüt für katholische Theologie . - i886. N° 3:
1. Svoboda. Die Kirchenschliessung zu Klostergrab und Braunau und die
Anfánge des 30 jahrigen Krieges. - 2. Knabenbauer. Beitriige zur Erkliirung.
des Buches Job. - 3. Pesch. Die Evangelienharmonien seit dem xV18 Jahrh .
- 4. Rattinger. Der Untergang der Kirchen Nord Afrikas im Mittelalter.
LIX. Der K.atholik. - Mai: 1. Deber Echtheit und Glaubwtirdigkeit der
dem heil. Athanasius dem Groszen zugeschriebenen Vita Antonii. - 2. Die
gallikanische Messe vom 1v bis vm Jahrh. - 3. Zur nassauischen Reformationsgeschichte.
LX. Zeitschrift für kirchliche W is senschaft. - 1886. N" 5 :
i. H. Kiining. Die Bildlosigkeit des legitimen Jawehcultus {18 r art.). 2. Hausleiter. Die Commentare des Victorinus, Tichonius und Hieronymus zur
Apokalypse,
LXI. J.a hrbücher für protestantische Theologie. - N• 3 : i. Gelzer.
Zur Zeitbestimmung der griechischen Notitire Episcopatuum, l. - 2 . Jaco'!:JSen .
Matthiius oder Marcus. - 3. van Manen. Zur Litteraturgeschichte der Kritik

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

i 35

und Exegese des Neuen Testaments. - 4. Draseke. Zu Hippolytos Demonstratio adversus J udaeos. - 5. Feine. Zur synoptischen Frage.
LXII . Theologische Studien und Kritiken. 1886. N° 4 : i. Henke.
Zur Geschichte der Lehre von der Sonntagsfeier. - 2. Müller. Die Waldenser
und ihre einzelnen Gruppen bis zu Anfang des xiv• Jahrh.
LXIII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. - VIII. 3: i. Gottschick.
Hus', Luthers und Zwinglis Lehre von der Kirche. - 2 . Bum:. Das würtembergische Concordat II. - 3. Seebass. Zu Col umban von Luxeuil's Klosterregel
und Bussbuch. - 4. Brieger . Zu Luther und Worms.

LXIV. Archiv für lateinische Lexicographie. - III. 2 : i. Otto.
Die Gotter und Halbgotter im Sprichworte. - 2 . Havet. Pius.

LXV. Archiv für das Studium der neueren Sprache. - LXXVI. i
et 2: 1. Biltz. Die neuesten Schrifren ueber die gedruckte vorlutherische deutsche
Bibelübersetzung. - 2. Horstmann. The lyf of Saint Katherin of Sienne.
LXVI. Evangelisches Missionsmagazin . - Juin, juillet, aoút : La
Lomo, der Fetischprophet (suite).
LXVII. Archivio per lo studio de~le tradizione popolare. IV. 4 : f. Una sacra rappresentaziona im VorderthierSile nel Tirolo Tedesco. 2. Cibele. Le superstizione bellunese e cadorine.
LXVIII. Bulletino di Archeologia Cristiana. - 4• Ser., III. 4:
1. Conferenza della Societa di Cultori della cristiana archeologia in Roma. 2. 11 cimeterio di S. Sinerote martire in Sirmio. - 3. Scoperta d'una cripta ne!
cimeterio di Massimo ad sanctam Felicitatem sulla via Salaria nuova.
LXIX. Archivio per l'antropologia. - XV. 3 : Silvagni. L'uso e il
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Angers, impr. el slér. A.

B u RDIN

el Ci•, 4, r ue Garnier.

�L'EMPEREUR JULIEN
(Troisieme article 1)

V

Julien étail néo-platonicien. Le néo-platonisme a pour
!'historien ce grand intérét qu'il résume et condense sous
leur forme derniere toutes les théories idéalistes de l'ancien monde avec la tendance toujours plus marquée a justifier théoriquement toutes les traditions du polythéisme
populaire. Ses premiers représentants, Ammonius Saccas,
Plotin ne s'occupent encore qu'indireclement de cette application de leur métaphysique abstruse. Ils vivent dans leur
pensée. Mais avec Porphyre, Jamblique, Proclus, la défense
philosophique de l'ancien paganisme devient la préoccupation toujours plus constante de l'école. Pour Julien, ce fut
son grand mérite et son principal attrait.
Le néo-platonisme, au premier abord, semblait n'avoir
rien de commun avec la mythologie populaire. Aucun systeme de philosophie ne metlait plus haut son point de départ.
11 postulait, en tout premier lieu, l'existence de l'Un primordial, príncipe de tout étre, mais élevé lui-méme au-dessus de
l'étre compréhensible, au point qu'on n'avait pas méme le
i) Voir les précéden t.es livraisons de la Revue de l'Histofre des Reliaions,
t. XIII, n• 3 et t. XIV, n• i.

10

�146

1

1

nEVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGIONS

L El\lPEREUR JULIEN

droit de lui appliquer rigoureusement la catégorie de l'existence. Les considérations dialectiques de Hegel sur l'identité
abstraite de l'etre et du non-Mre, les raisonnements de nos
posilivistesexposant l'impuissance de laraison a spécifier quoi
que ce soit sur l'lnconnaissable, trou:ent leurs anté_c~dents
seize siecles d'avance dans la spéculahon néo-platomc1enne.
Mais de ·ces hauteurs inaccessibles, le néo-platonisme a l'ambition de descendre, par une filiere ininterrompue de perfections et d'imperfections graduées, jusqu'aux échelons les
plus has situés du monde tangible et visible. 11 a d'abord sa
trinité divine et, comme la trinité chrétienne de son temps,
elle est caractérisée par la subordioation du second terme
au premier et du troisieme au seco_nd. L_'Un primordial a
pour premie re projection le Nous qm c?ntie~t sa pensée; le
Nous a son tour, projette laPsyché, qm est 1 a.me du monde,
une é.me se brisant en une multitude d'a.mes qui animent
les etres vivants et qui trouvent leur limite, souvent leur prison, dans _la matiere, derniere et informe projection d_e _la
source de toute exislence. Entre les facteurs de la tnmté
divine et l'homme., se trouvent des etres intermédiaires, participant d'une part a la perfection de leurs supérieurs, se rapprochant, de l'autre, de l'imperfection de l~urs inférieurs, ~réposés en raison de leu_r degré _de perfecbo~ et_ de pou;01r ~
des parties plus ou moms cons1dérables de l umvers. C est la
que le polythéisme populaire retrouve ses lettres de créance.
Ses dieux ne sont autre cbose que les projections de sec?nd
ordre du monde qu'on pourrait dire intra-divin, inaccess1ble
· l'homme sauf quand l'homme esta l'état d'extase. L'ex~ase est, e~ effet, la porte d'acces difficile, mais possi~le, pa~
laquelle les hommes d'élite peuvent franchir la barner~ qui
sépare le commun des morlel~ de l'empyrée métaphy~1que,
ou tout est lumiere pure, esprit pur, amo ur pur. Ma1s, en
temps ordinaire et pour l'i~men~e I?ajorité des bommes_,
seul moyen pratique de réahser 1 umon avec ~e mon~e. ~1vm
consiste dans l'adoration correcle de ces gémes ou d1~1mtés,
intermédiaires pour le philosophe, supremes pour les simples,

!e

f47

·dont l'existence se confond avec celle des forces ou des phénomenes ~hysiques les plus Jumineux ou les plus imposants.
Tous les dieux de la mythologie vont trouver leur place dans
ce vaste panorama qui embrasse les cieux, la terre et lamer.
D'autant plus que chacun d'eux et surtout les plus élevés
sont les représentants, les lieutenants ou meme la manifestation directe des etres supérieurs qui, par eux-memes 1 en
serai~nt distincts et séparés. l\fais c'est la loi qui préside aux
relahons des a.mes graduées en série descendante a travers
J'infinité de l'espace, que chaque a.me n'est en rapport normal
avec l'Ame universelle et, par elle, avec l'Un primordial
.
'
qu' en. s ,umssant
par l'adoration avec les a.mes d'un dearé
o
sup é neur par rapport a !'a.me adoratrice, mais d'une nature
~nfé_rieure ~ l'Ame, a la Psyché, dont elles sont une proJecbon. l\famtenant, ce sont ces a.mes ou divinités inlermédiaires qui ont depuis la plus haute antiquité établi les
cultes locaux, les rites, les sacrifices, les oracles divers, les
sacerdoces, les traditions mythiques. En príncipe, il faut respecter ces legs des premiers Ages ou, selon Platon, les
hommes vivaient plus pres des dieux que nous. Si des abus
ou des erreurs de détail s'y sont introduits, gra.ce a l'ignorance ou a~ passions des hommes, c'est l'office des législat~urs écla1rés par une sage philosophie d'y porter remede.
Mais la nouveauté est un signe évident de fausseté quand il
s'agit _de vérité religieuse (a ce titre, le juda1sme' est bien
s~~éneur au christianisme). Ce que l'épicurisme et le scephc1sme reprochent le plus amerement a la religion traditionnelle, ses mythes prétendus absurdes et ses méthodes
divi_natoi_res, se justifie devant une raison plus réfléchie,
moms fr1vole. ~l suffit de savoir pénétrer le sens profond de
ce_s mythes qw _ont été révélés sous les formes qu'exigeait la
f~1b~esse h~m~me. La sympathie de toutes les parties de
l um:ers qm v1brent d'accord avec l'Ame universelle et qui
réag1ssent sur elle, explique en príncipe les procédés de
l'astro~ogie ~t de la divination. Ríen n'empeche done, toutau
contraire fait un devoir au vrai philosophe de se rattacher a

�0

i48

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

la relicrion traditionnelle comme a la meilleure garantie pratique du salut des individus et des Éta!s.
. .
1
Dans ce rapide résumé de la théorie néo-platomcienne ,
00 peut trouver tous les príncipes dont _J~lie~ s'était ar~é
dans la guerre qu'il avait déclarée au chrisllamsme envah1ssant. Quand on se reporte a l'époque et a l'état des esprits,
il faut reconnattre que la théorie était spécieuse, et de nature
a enthousiasmer un esprit ardent, amoureux de l'antiquité
grecque et dégouté du christianisme pour les causes que
nous avons énumérées.
Il nous semble aussi qu'avec un peu d'attention nous découvrons promptement ce qu'il y avait de faux ou pour mieux
dire d'arbitraire et de factice dans celte maniere de relever
l'ancienne religion du discrédit ou elle était tombée dans la
grande majorité des intelli~ences. ~e. néo-platonisme_ prétendait fournir a cette ancienne rehg10n un cadre ph1losophique, ou elle se présentait sous des couleurs nouvelles de
vraisemblance et de légitimité. Le polythéisme devait a ce
nouveau point de vue se concilier avec le monothéisme, les
superstitions les plus épaisses avec la foi la plús spiritualiste,
les rites les plus licencieux avec la moralité la plus sévere,
les mythes les plus grossiers avec la raison la plus exigeante.
Le malheur est que le cadre et le tablean juraient ensemble,
et que la vieille religion ainsi encadrée n'était plus reconnaissable qu'aux yeux complaisants des encadreurs. Quelques
exemples suffiront pour le prouver, et c' est a Julien luimeme que nous les emprunterons.
Ainsi l'un des traits caractéristiques de l'ancienne religion
grecque,c'est que, toute part faite a une notion mal définie
du destin, les dieux divers qui forment ensemble le groupe
des divinités olympiennes, sont, en réalité, suprémes. Aucune puissance n'est supérieure a la leur. Leur antagonisme
I

1) Comp. les Bistoires générales de la philosophie grecque, et' notamment
le lumineux exposé de M. Zeller, Philosophie der G,-iechen, vol. IV, p. 419 sv.,
3• édition.

L EMPEREUR JULIEN

H9

possible et l'hégémonie reconnue a Zeus, telles sont les
seules limites qui puissent horner leur action. Ces dieux sont
essentiellement des phénomenes physiques tenus pour animés et représentent sous forme humaine agrandie la personnalité révélée par ces phénomenes, dont ils se distinguent
a volonté, mais dont ils ne sont jamais absolument séparés.
Or, dans le néo-platonisme et dans l'idée de Julien , les
phénomenes physiques sont bien toujours divinisés, mais ils
ne sont plus que les reflets, les images des dieux supérieurs,
invisibles, purement intelligibles, vivant daos le voisinage
ou faisant partie de la Trinité supreme. Le soleil, qui dans la
théorie est le dieu visible adorable par excellence, n'est
pourtant que le ¡i.~yai; "HAtoi; -to ~w'I éíy:x)..¡.,.a xal l¡J,lj,uxo'I Y.cr:l lwou'I Y.:xl
&amp;¡a6oepyo'I -tolí 'lo-t¡,olí Ila-tpói;, le grand Soleil est le portrait vivant
animé, intelligent et bienfaisant du Pere intelligible 1 • « Platon, dit-il dans un passage reproduit par Cyrille 2, donne
le nom de dieux au soleil, a la lune, aux astres et au ciel qui
sont visibles ; mais ces dieux visibles ne sont que les images
des invisibles, -tw'I &amp;:~cr:'lw'I e\Y.ó'la,;. Le soleil qui paratt aux yeux
est l'image du soleil intelligible qui ne parait pas; de m~me,
la lune qui se montre a nos yeux et chacun des astres sont
des images des dieux intelligibles. » Soit; mais alors qui ne
voit combien ces dieux, que la mythologie vulgaire célébrait
comme supremes, sont rabaissés, infériorisés, en comparaison
de l'Olympe purement intellectuel, découvert bien au-dessus
d'eux par la spéculation néo-platonicienne? Ce contraste est
tel que Julien se croit forcé de stipuler l'existence d'une troisieme classe intermédiaire de dieux, formant la transition
entre les dieux reflets, les dieux portraits, qui sont les dieux
de la mythologie, et les dieux réels qui sont ceux de la philosophie ª.
Daos la religion homérique, une autonomie tres largement
1) Epist. 51, ad Alexand.
2) Cont. Julian., L. Il, p. 65. B.
3) Jul., Orat. IV, in regem S olem., p. 132 sv.

�rno

HH

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR JULJE~

comprise est reconnue a chaque divinité, le pouvoir supérieur de Zeus n'intervenant que dans les grandes occasions
et n'empechant pas toujours les zizanies, ni meme les luttes
acharnées entre les dieux de noms et d'attributs divers. Cetle
nai've conception ne saurait convenir a un esprit philosophique, et les dieux de Julien sont soumis au régime de la
monarchie absolue. Ce ne sont plus que des « procurateurs
impériaux » chargés chacun pour sa part d'une tAche distincte
a laquelle il doit se consacrer exclusivement daos un esprit
d'obéissance parfaite. « Les nótres disent sans doute que le
Créateur de toutes choses est le Pere et le Roi universel (1.ot'lo;},
mais aussi qu'il a réparti les peuples particuliers en les adjugeant a des dieux ethnarques et gardiens des cités, dont
chacun administre a sa maniere le domaine qui lui est altribué. Dans le Pere tout est parfait et tout est un, mais daos les
divinités spéciales {¡i.1:.pta-t'oi,;), e'est telle ou telle vertu qui l'emporte. Ares préside aux nations guerrieres, Athena a celles
qui font la guerre avec intelligence, Hermes a e elles qui déploient plus de finesse .que de bravoure, et, selon l'essence
particuliere de ces dieux spéciaux, les nations qu'ils régissent
suivent telle ou telle direction 1 • »
La vraie tradition mythologique, celle a laquelle la population payenne était restée attachée, distinguait nettement
entre les personnes divines et marquait soigneusement cetle
distinction dans ses symboles et ses représentations plastiques. Personne n'aurait eu l'idée de sculpter un Zeus avec
les traits et les attributs d'un Apollon. Dans le néo-platonisme, en vertu, il est vrai, d'une tendance qui remonte loin
daos le monde grec, mais qui coi'ncide avecle premier ébranlement des vieilles croyances et dont l'orphisme notamment
est fortement pénétré, les divinités populaires perdent leur
individualité. Elles passent insensiblement les unes daos les
autres. On voit que le robuste anthropomorphisme qui a im-

primé un cachet si marqué ala religion d'Homere, ~'Hésiode
et de Pindare s'efface de plus en plus dans l_a consc1en_ce ~es
philosophes qui prélendenl la conlinuer. Jul1en en parl1 cuher
veut absolument qu'Hélios, Apollon et Zeus, et meme Ades
et Sérapis ne soient qu'un seul el meme dieu. 'r-rto óio;. - 'IOµt,.oµ::-1c:i
,.. t
"l •'H)..'\OU
ocrne.p EO",t'I o ll~'to,; "H1to,;. - ' A-..6AAW'I\, ·&lt;:&gt;
IJ.YjO.'I
1
ato:~tpe.w , et il invoque a litre d'argument un vers orph1que :
El'; Ze.o;, e.Ti; 'Atar¡,;, e.Ti; "H).tó,; fo--n ~cxp~m;

1) Ap., Cyrill. ,l. IV, p. 115 D. E. Comp. p. i48 B.
2) Orut. I\', In reg. Solem, p. 13d, C.

Zeus Ades, le Soleil, ne sont qu'un seul Dieu Sérapis '.
Cet ;ffacement des individualités divines était en rapport
étroit avec la propension également néo-platonicienne a remplacer la signification réelle, natur_iste,_ d~s dieux e! déesses
homériques par des abstractions qm pl~1sa1ent au philosophe,
mais oil le payen ordinaire ne pouva1t plus les reconnaitr~.
Prométhée, par exemple, n'est plus. que la -rtp6'1cto:, la. prév_1sion divine qui dirige toutes les affaires des morlels . Mais
cette méme r.pó'lóto: est identi6ée aille~rs avec Athena, née d_u
cerveau de Zeus \ En meme temps c'est encore Athena qui,
saos les mélanger, ramene a l'unité les dieux $ro~pé~ aut~ur
du Soleil(atxo: aúnúae.w~ d~ l'lwat'I ª). Ma~s cette vertu d um?c;t:on
ou de coordination des dieux consbtue un peu plus lom 1office propre d'Aphrodite qui se trouve en, plus l'~uleur_ en
seconde ligne de la fertilité de la terre. C est Héhos qm en
est le r.pw'tcupyc;, mais Aphrodi le esta~.¡¡; a:i'lz'tto;.
.
On voit combien toutes ces définitions manquenl de pré~1sion et comment, sous l'influence de l'abstraction, les P?-!510nomies des divinités mythologiques pAlissent et se volalilisenl
en notions indistinctes qui n' ont plus rien de tranché.. .
U en est de méme des mythes si pittoresques et s1 v1goureux daos leur grossiereté de l'antiquité grecque. Le chaste
i)
2)
3)
4)
5)
6)

Orat. IV, in regem Sol., p. i49 C.
!bid., p. i36 A.
Orat. VI, adversus Cynicos, p. i 82 C.
Orat. IV, p. 149 B. C.
lbid., p. i49 D.
lbid., p. i50 B.

�{52

1

{53

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L EMPEREUR JULlEN

Julien ne veut pas entendre parler d'union sexuelle entre les
dieux et les déesses. Quand Hésiode raconte qu'Hélios, le
grand dieu favori de Julien, estle fils d'Hypérion et de Théia,
il ne faut pas penser a un mariage, a un accouplement
(irov8otcxoµov); ce sont la, dit-il, les jeux parodoxaux d'une Muse
poétique, cela signifie que le Soleil est le rejeton légitime de
Celui qui est au-dessus de tout et qu'il faut considérer comme
son pere et générateur l'Etre de tous le plus élevé et le plus
divin 1. Ou bien, quand Homere raconte dans l'lliade 2 que
Héré foroa le Soleil a descendre plus tót qu'il ne l'eftt voulu
sous les flots de l'Océan, cela doit vouloir dire simplement
qu'une épaisse nuée survint qui fit croire que la nuit était
tombée avant l'heure 3 •
L'une des plus curieuses déformations de mythes antiques
dont nous lui soyons redevables, c'est l'explication qu'il propose du mythe obscene de Cybele et d'Attis. On sait que sous
sa forme la plus répandue ce mythe raconte la castration
d'Attis, le bel amant de la Mere des dieux, qui a voulu le
punir de cette maniere des infidélités dont il se rendait coupable. Ce n'est au fond qu'une variante entre tant d'aulres de
l'idée mythique de la stérilité de la nature succédant a sa prodigieuse fertilité printaniere. Seulement ce phénomene
annuel se change en drame vivant dans l'imagination des a.ges
de poésie et donne lieu a un mythe ou l'on songe bien plus
a faire ressortir énergiquement les péripéties du drame qu'a
respecter la décence ou la divine majesté. C'est ce dernier
point que Julien ne veut pas admettre. Attis n'est pas autre
chose que la cause génératrice agissant dans le monde matériel et se trouvant entratnéejusqu'aux extrémités de ce monde
inférieur (&amp;'xpt 'tw•1 foxchwv ñji; ü).:,¡i;), au point que si elle eftt continué indéfiniment, elle se fftt perdue dans la matiere. Alors
la Mere des dieux met un terme asa fonction créatrice, n'en-

tend pas que ¡d'autres amours séparent indéfiniment Attis de
l'aitlcx 1tcxcn¡i; ya,¡foe.w; et s'y prend de maniere que cette création
indéfinie trouve sa limite. La castration esl comme la barriere
opposée a cette génération sans terme, 'tli; hox/¡ ñji; .hatp!cc;1•
« Et qu'on ne dise pas, ajoute Julien, que selon moi ces
choses se sont jadis passées, comme si les dieux ne savaient
pas ce qu'ils avaient a faire ou comme s'ils devaient redresser
leurs erreurs. Ce sont bien plutót les anciens, se livrant a
la recherche des causes des choses, qui ont inséré ces paradoxes dans leurs mythes explicatifs, afin que ce caractere
paradoxal, extérieur, nous anima.ta la recherche de la vérité,
tandis qu'aux esprits simples suffit, je pense, le récit irrationnel sous sa forme symbolique ... ll n'est pas une période
de la durée ou tout cela ne se passe de la méme maniere.
Atlis est toujours le subordonné de la Mere divine, ... toujours
il vaque ardemment a la génération des choses, toujours il est
cha.trié pour qu'il n'engendre pas a l'infini {cx1to'tf¡,.vm.t 't'Yj'/

i) Oral. V, in Matr. Deor., p. i6i B.
2) XVIII, 239.
3) Orat. IV, p. i37 B.

2
&lt;X'itEtp(cc'/ ) •

l&gt;

C'est a merveille; mais comment Julien ne voyait-il pas
l'arme qu'il fournissait lui-méme a ses adversaires? De son
propre aveu le mythe pris au sens Jittéral et naturel était done
absurde, scandaleux, immoral, il fallait savoir lire sous des
formes grossieres le déroulement d'une lhese de spéculation
transcendanle. Mais en supposant qu'on n'eftt pas d'objection
a opposer a celte mythologie mélaphysique substituée par
Julien aux péripéties obscenes du vieux mythe, comment
ne se rendait-il pas comple, lui chef des peuples, tenu par
son office impérial bien autrement qu'un philosophe dans son
cabinet a songer en tout premier lieu a la valeur sociale des
croyances, que .la multitude ne comprenait pas un traitre
mot a ces galanteries, a ces jalousies et a ces mutilations philosophiques, et qu 'il la laissait sous l'influence démoralisante
d'une légende tres populaire, tres fétée et sanctionnant
toutes les impudeurs?
i) Orat. V, in matrem Deorum, p. {60 B. C.
2) Ibid., i69, t70 A. B.

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REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

L'EMPEREUR 1UL1EN

Telle est l'illusion du parti-pris religieux. Julien n'avait
pas assez de sarcasmes contre les prodiges de la tradition
biblique, mais il était d'une crédulité enfantine quand il s'agissait de ceux qui rehaussaient le prestige des vieilles divinités. Par exemple, la légende romaine parlait d'un miracle
qui avait eu lieulors de l'arrivée a l'emhouchure du Tibre de
la pierre informe qui représentait la Grande Mere phrygienne
et que, sur la foi des. oracles, les Romains avaient fait venir de
Pessinonte vers l'an 207 avant notre ere. Le vaisseau qui la
portait s'était ensablé a l'entrée du fleuve et tous les efforts
pour le dégager étaient vains. Alors la belle matrone Claudia
Quinta, dont la réputation avait a souffrir de nombreuses médisances, démontra publiquement sa chasteté en attachant
sa ceinture a la proue et en remorquant sans effort le navire
échoué. Julien s'incline devant ce miracle et répond aux critiques trop confiants dans leur sagesse (-.ot; ).fa-.¡ aoq,ot;) qui voudraient ranger cet événement dans la catégorie des contes de
vieilles femmes, qu'en pareils cas la tradition des cités qui
ont été les témoins de ces faits miraculeux mérite plus de
créance que l'opinion des petits-maitres (x.o¡J.~o-r;) dont le petit
esprit est vif, mais ne voit rien sainement 1 • Si l' empire
romain n'est plus aussi invincible qu'autrefois, si les légions
ont essuyé des revers, c'est que l'impiété chrétienne a indisposé les dieux contre l'empire et que la présence dans les
rangs de nombreux soldats chrétiens a empéché Mars et Bellone, Pallor et Pavor, de se mettre comme autrefois a l'avantgarde des armées romaines pour disperser devant elles les
forces de l'ennemi 2 •
On s'est done absolument trompé quand on a voulu faire
de Julien un libre esprit, éloigné de toute servitude religieuse,
défenseur de la liberté philosophique et scientifique menacée
par les progres du dogmatisme chrétien. L'hommage qu'il
faut rendre par devoir d'impartialité a ses intentións qui

étaient droites, a ses capacités politiques, a son courage militaire, a l'ardeur qu'il mettait a s'acquitter de ses obligatio~s
de chef d'État, ne saurait nous dispenser de signaler les fa1blesses de cet esprit distingué, victime d'une philosophie qui
ne s'élevait a des hauteurs vertigineuses que pour retomber
dans les bas-fonds d'une niaise superslition. 11 nous reste a
voir comment son idée fixe fut la cause déterminante du désastre ou il trouva la mort.

i) Orat. V, in matrem Deorum, p. !6i B.
2) Libanius, Orat. parent., 182.

Julien aurait voulu annexer a l'empire romain l'immense
territoire de l' empire perse reconstitué sous le sceptre des
Sassanides. Il avait, en Gaule, récolté des lauriers que ses
flatteurs assimilaient a ceux de Jules César. L'idée de s'acquérir en Asie la renommée d'u~ se~ond Alexandre_ sou~iait
plus vivement encore a son imagmabon. 11 est ~~ fait que de
graves motifs pouvaient recommander cette pohbque de con~uérant. L'empire perse et l'e~pire ro~ain ét~ient deux colosses dont la coexistence pacifique était cons1dérée comme
impossible. Les conflits étaient incessants, remontaient d~j_a
loin. D'autre part, une vue claire de l'affaiblissement mil1taire de l'empire romain eut, semble-t-il, conseillé a un empereur moins dominé par les souvenirs d~ l'antiqui~~ de s_e
borner a faire sur l'Euphrate et sur le Tigre ce qu 11 avait
fait sur le Rhin, c'est-a-dire de consacrer a l'organisation
défensive des frontieres les ressources encore grandes que
le pouvoir impérial mettait a sa disposition. Le temps n' était
plus ou l'empire romain était assez fort pour reculer ses
limites indéfiniment. Mais Julien avajt prouvé en Gaule que,
sous une direction énergique, économe, courageuse, il pouvait parfaitement tenir en re.spect ses assa~lants. SeuleI?e~t
cette politique prudente n'eut pas fourm de héros ép1que
a la plume des futurs Quinte-Curce, et Julien, tres confiant
dans ses propres talents militaires et dans la valeur de

�i56

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

1

L EMPEREUR .JULlEN

l'armée aguerrie qu'il avait sous ses ordres, était impatient
d'ajouter un nouveau chapitre a l'histoire des grandes conquétes. Il avait fait pendant l'hiver de 263 d'immenses préparatifs en vivres et en munitions de toute espece. Son armée
était concentrée en Syrie et quand il partil d'Antioche, a la
tete de soixante-cinq mille hommes de honnes troupes,
qu'une flotte de onze cents navires attendait sur l'Euphrate
pour subvenir a leurs hesoins et concourir a leur vigoureuse
offensive, on pul se flatter de l'espoir que les jours glorieux
allaient luire de nouveau pour les aigles romaines conduites
par un chef aussi habile que courageux.
Ce chef toutefois n'était pas sans inquiétude. D'abord,
chose grave, les omina et pr;esagia n'étaient pas toujours
tels qu'il les eút désirés. Julien I ne parle que des auspices
favorables qu'il obtenait de ses procédés divinatoires ,
mais Ammien Marcellin, qui l'accompagnait, a enregistré 1
soigneusement les présages d'une signification beaucoup
moins encourageante qui ne laisserent pas de jeler quelque
trouble daos l'esprit superstilieux de l'empereur. n se porta
toutefois sur l'Euphrate avec la rapidité de mouvements qui
Jui avait si bienréussi en Occident et s'acquit ainsi l'avantage
d'attaquer un ennemi encore en pleine préparation. Treshabilement aussi, illaissa le roi sassanide, Sapor, dans l'incertitude quant au point qui serait l' ohjet de ses premiers efforts.
Serait-ce Nisibe ou Ctésiphon? C'est sur cetle derniere place
forle qu'il se dirigea brusquement apres une feinte sur Nisibe, et il parut sous les murs de Ctésiphon avec une armée
victorieuse, apres avoir culbuté les corps ennemis envoyés
en ha.te pour luí disputer le passage du Tigre.
C'est la qu'une premiere déception l'attendait. ll avait
cru pouvoir compter sur la coopération active du roi d'Arménie, Arsace Tiranos, qui n'avait pas moin,s d'injures a venger sur la Perse que l'empereur des Romains. L'Arménie
f) Epist. uvm.
2) L. xxm, 2.

15'1

était l'alliée naturelle de l'empire contre la dynastie sass~nide, et pendant que Julien allait attirer du coté de Ctés1phon les gros bataillons, les éléphants et la redoutable cavalerie de Sapor, l'Arménie était admirablem~nt pl~cée pou:
opérer, du Nord, une diversion puissante qm eftt Jeté le ro1
perse daos le plus grand embarras. _l\falheureusement le ~on
des dépéches transmises a Arsace Tiranos au nom de Juhen
ressemblait pluteit a celui d'un suzerain envoyant des ordres
a son vassal qu'au langage d'un souverain ami s'~dressant
un allié indépendant. Mais surtout Arsace Tiranos éta1t
chrétien, la majorité de son peuple ~'était ~ussi, et la rép~tation de Julien, contempteur de la fo1 chréhenne, en_nem~ J~ré
de l'Église, était déja répandue dans toute l'Arméme; s1 bien
qu'Arsace Tiranos se trouva bien aise d'alléguer des prétextes
religieux pour couvrir son indécision et les répugnances de
sa dignité froissée. 11 resta coi 1 , ou plutot, _Pªr u.n ?rdre_ secret de retraite adressé aux soldats armémens qm ava1ent
f ait mine de rallier les généraux romains Sebaslianus el
Procopius, il fit avorter tout le plan de campag?e de Julien ~ •
Ce fut un des plus fa.cheux résultats pour Juhen de la pobtique religieuse qu'il avait adoptée. Son engouement supers~
titieux et passablement vaniteux pour les modeles que lm
fournissaient les héros de l'antiquité lui fit commettre une
autre faute irréparable, qu'il paya cher ainsi que l'empire
romain.
.
Ctésiphon était une place tres forte. S'atlarder a en fa1re
le siege, tandis que l'armée de Sapor, dég~gée dn coté de
l'Arménie, s'avan&lt;¡ait vers le Tigre et pouvrut, en ~assa?t c_e
fleuve, couper les Romains de leur lign~ de retraite, c éta1t
fort dangereux. l\fais au moment ou Juhen perplexe se de-

.ª

1

i) On peut suivre le récit de la campagne dans Ammien Marc~lin, XXlll et
XXIV. Nous n'avons pas a le refaire ici. Nou~ nous bornons a rele: er les
quelques grandes lignes qui suffisent a nous éclairer sur les causes de 1échcc
final de Julien.
2) Ce trail nous esl attesté par Moisc de Khoren, Bist. Armen., lll, 15.

�{58

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

mandait ce qu'il devait faire, il rec¡ut de Sapor des propositions de paix extremement avantageuses. Le roí sassanide
était épouvanté de la vigueur déployée par l'armée romaine,
de la défaite de ses premieres troupes, de la prise de ses
forteresses, de la chute imminenle de Ctésiphon; il se croyait
vaincu d'avance, et il offrait a Julien des conditions et des
garanties inespérées. Tout conseillait aJulien de les accepter.
Mais quoi ! C' était finir bien prosai'quement une campagne
qu'il avait entreprise en émule d'Alexandre, et de meme que
le héros macédonien avait rejeté les propositions de Darius,
de meme Julien devait repousser celles de Sapor 1 • D'apres
!'historien Socrate, cette funesta résolution fut due en grande
partie a l'influence du néo-platonicien Maxime, l'un des conseillers et des philosophes intimes de la cour romaine et qui
récompensait la bienveillance de son disciple impérial en
l'initiant aux pratiques secretes de la théurgie.
Toujours a l'imitation d'Alexandre, Julien voulait marcher
droit sur l'armée de Sapor qui s'avanc¡ait enfin apres s'etre
massée dans les provinces septentrionales. Il espérait renouveler les merveilles de la bataille d'Arbelle. Sapor, dans son
épouvante, avait convoqué le han et l'arriere-ban de ses forces
disponibles. L'armée romaine eut beaucoup a souffrir en
traversant des contrées désertes ou dévastées oñ elle dut
endurer des privations de toute espece, d'autant plus qu'avec une crAnerie qui était aussi une imitation d'exemples
célebres, Julien avait fait bruler les vaisseaux chargés de
provisions qui l'avaient suivi de l'Euphrate sur le Tigre.
Julien regretta, mais trop tard, d'avoir donné cet ordre inconsidéré. Déja la cavalerie légere de Sapor compliquait
d'escarmouches continuelles la marche des colonnes romaines. Julien, désespéranl de nourrir son armée dans un pays
sans ressource, n'avait plus d'autre ambition que de gagner
au plus tót la fertile province de Cordiene, qui reconnaissait la suprématie lromaine et oñ ses soldats trouveraient
i) Comp. Libanius, Orat. Parent., i30, 139 ; Socrate, m, 21.

1

L EMPEREUR JULH:N

i59

de quoi s'alimenter. En réalité, c'était battre en retraite.
Un soir on vil s'élever de loin un nuage de poussiere que l'on
prit pour !'indice d'un troupeau d'Anes sauvages qui passait
a l'horizon. C'était, en réalité, une armée perse qui approchait sous le commandement d'un chef renommé, Méranes,
accompagné de deux fils de Sapor. Cette armée était suivie
a quelque distance d'une autre, commandée par Sapor en
personne. Des le lendemain commenc¡a une série de combats
acharnés, meurtriers des deux parts, mais oñ les Romains
éta:ient, quoique toujours victorieux, les moins favorisés,
parce qu'il s'agissait pour eux d'aller vite, que leurs forces
diminuaient et que chaque jour de retard aggravait pour
eux les difficultés de la situation.
Julien était en proie a une sombre agitation qu'il cachait
autant que possible a ses soldats. On raconte que la nuit qui
précéda sa mort, il vit paraitre devant lui le meme Génie de
l'empire qui lui élait apparu en Gaule au moment de sa rupture avec Constance. Cette fois, le Génie avait la téte couverte
d'un voile funebre et sans rien dire, a pas lents, il sortit de
la tente impériale. Julien se leva tout ému, se recommanda
aux dieux et ouvrit le rideau qui fermait la tente pour respirer l'air frais de la nuit. En ce moment il vit briller un météore
qui passait et qui s'évanouissait apres avoir jeté un vif éclat.
Sa terreur redoubla. Ce phénomene lui fit l'effet du dieu
Mars en personne qui lui présageait de sinistres événements 1 •
Aussitót Julien fit venir les aruspices étrusques dont il était
partout suivi, parce qu'il était convaincu, ·comme l'ancien
Sénat de Rome, de la supériorité de leur art divinatoire.
i) Comp. Amm, Marc,, XXV, 2. Julien avait quelque rancune contre le
dieu Mars qui avait semblé dédaigner un·sacrifice considérable plusieurs
jours auparavant. Sur dix taureaux désignés, neuf s'étaient couchés tout
tristes au moment d'approcher de l'autel, un avait rompu ses liens, n'avait
été rattrapé qu'avec peine et ses visceres avaient révélé ominosa signa!
(Amm., XXIV, 6.) C'était, selon la croyance antique, !'indice que le die u n'agréait pas l'offrande qu'on Iui présentait.

�J
161

L'E.M.PEREUR JULIEN

160

REVUE DE L'IllSTOIRE DES RELIGIONS

Ceux-ci ouvrirent gravement leurs livres tarquiniens, y lrouverent ce prodige tout au long raconté au chapitre De rehus
divinis, déclarerent que tout cela était d'un tres mauvais augure et insisterent pour qu' on ne livrAt aucun combat ou que
du moins on retardAL le déparl de quelques heures.
Mais Julien n'était plus libre de suivre ce genre de conseils.
Les forces ennemies grossissaient d'heure en heure. Il fallait
percer au plus vite le cercle qui se fermait. Julien marchait a
l'avanl-garde. Il apprend que son arriere-garde est attaquée.
Il y courl saos meme prendre le temps d' endosser sa cuirasse,
il dégage ses soldals; mais une attaque du meme genre le
rappelle en avant. ll n' écoute pas les supplications des siens
qui le conjuraient de ne pas s'exposer avec tant d'imprudence. Il repousse une charge terrible de cavalerie et d'éléphants, il se meten personne a la poursuite de l'ennemi qui
s'enfuit. Mais la cavalerie perse, hériliere des Parthes, était
au moins aussi redoutable en fuyant qu'en attaquant. Une
grMe de traits tombe sur lui et les quelques soldats qui l'avaient
suivi. Une arme de jet l'atteint et lui perce le foie. Les Perses
lui abandonnerent le champ de bataille, mais il était blessé a
mort.
Il mourut courageusement, en philosophe croyant et en
sóldat, mais non sans une certaine affectation d'attitude et de
langage oii se révele jusqu'au dernier moment son penchant a
l'imitation des héros d'autrefois. Comme Épaminondas rapporté mourant et victorieux du champ de bataille de Mantinée, il redemanda son cheval et ses armes pour retourner
au combat. Puis, quand il sentit ses forces défaillir, il adressa
aux assistants un discours tres étudié que Gibbon soup&lt;¡onne
d'avoir été préparé d'avance pour s'en servir a l'occasion 1 •
Le caractere et les préoccupations habituelles de Julien rendent cette supposition tres vraisemblable. Ce discours a été
reproduit par Ammien Marcellin, témoin oculaire 2 • « Com1) Hist. of the Decline and fall of the Roman Empire, ch. :z:x1v, vol. lll, p. 4l,
éd. Bohn.
2) XXV, 3.

pagnons, » dit-il, « le moment de quitter la vie est arrivé pour
moi a son heure, et je m'acquitte envers la nature avec l'empressement d'un débiteur de bonne foi. Je ne m'en afflige ni
ne m'en plains, comme quelques-uns le croient. J'ai appris
des philosophes en général combien l'Ame esl plus excellente
que le corps, combien de fois un état meilleur se dégage de
l'état inférieur qui le précede, et qu'il faut s'en réjouir au lieu
des' en lamenter. Je remarque aussi que les dieux célestes on t
mainte fois accordé la morl comme une supreme récompense
aux hommes les plus pieux. Je sais tres bien que cette faveur
m'est octroyée pour que je ue succombe pas a des difficultés
extremes et pour m' éviter la hon te d' avoir am'humilier devan t
mes ennemis. C'est aussi pour moi le résultat de l' expérience
que toutes les douleurs accablent les la.ches et cedent aux
persévérants. Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, je ne
suis tourmenté par le souvenir d'aucune faute grave, soit du
temps oii je faisais mon éducation dans l'ombre et en cachette
(in angulas), soit depuis que j'ai été mis en possession du principat. Ce pouvoir qui m' est échu, j' ose le dire, avec l 'assentiment des dieux, je crois l'avoir exercé saos tache. J'ai appliqué le principe de la modérat~on au gouvernement. Je n'ai fail
de guerre offensive ou défensive que pour des raisons sérieuses. TI est vrai que les résolutions utiles et leur issue
prospere ne concordent pas toujours, parce que les puissances
d'en haut se réservent la fin des entreprises humaines. Mais
dans la conviction que l'intérét et le salut des sujels sont le
but vrai d'un empire juste, j'ai toujours, vous le savez, incliné
vers le maintien de la paix. J'ai banni de toute ma conduile
cette licence qui corrompl les choses et les mreurs. Et toutes
les fois qu'en mere qui commande la République m'a exposé
a des périls prévus et acceptés d'avance, je me suis réjoui ,
sachant queje resterais debout, en homme habitué a fouler
aux pieds les remous du hasard (turhines fortuitorum).Je n'éprouve aucune honte a déclarer que depuis longtemps j'avais
appris de l'art divinatoire queje périrais par le fer. C'est pour-:quoi je rends grAce a la puissance éternelle de ne pas suc11

�L'E:llPEREUR JULIE&lt;'i

i62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

comber a des complots clandestins, ni aux cruelles souffrances d'une longue maladie, ni comme un condamné. Au
contraire, j'ai mérité de quilter ce monde au beau milieu du
cours fleuri de mes gloires. A bien considérer les choses,
celui-la est timide et la.che qui désire la mort, quand il ne faut
pas mourir; qui la fuit, quand elle arrive en son temps. Mes
forces qui diminuent ne me permettent pas de parler plus longtemps; que ces paroles suffisent ! Je me tais a dessein sur le
nom de l' empereur qu'il va falloir désigner. Je craindrais de
passer par ignorance a cóté du plus digne; ou si je nommais
celui qui me paratt le plus apte a remplir cette fonction, de
l'exposer au péril supreme dans lecas ou un autre serait préféré. Modeste nourrisson de la République, je souhaite seulement qu'on trouve apres moi, pour elle, un bon directeur. »
11 fit ensuite ses dispositions testamenlaires en faveur de ses
familiers. Puis, il s'informa de son maitre des offices, Anatolius. On dut lui faire entendre qu'il avait péri dans la melée.
11 déplora sa mort plus que la sienne. 11 remontra aux assistants qui fondaient en larmes qu'il était honteux de pleurer
ainsi un prince qui allait s'unir au Ciel et aux astres. De meme
que Socrate avec ses amis, il s'entretint avec les pbilosophes
Maxime et Priscus de la nature supérieure de l'ame. _L'étouffement commenoait, il demanda de l'eau froide et, apresen
avoir bu, il s'éteignit doucement. Il n'avait pas trente-deux
ans.
Le discours in extremis que nous avons reproduit peinl Julien tout entier. D'incontestables qualités morales, courage,
fermeté, atlachement au devoir, ambition noble et qui convient a un chef d'État; en meme temps, une satisfaction na1ve
de soi-meme, la préoccupation de l'effet qu'il produit sur les
autres, une ostentation calculée de vertu antique, et puis le
désir tres accusé que le coup imprévu qui va frapper en luí
son armée et son empire ne puisse pas etre allégué contre le
systeme religieux dont il s'est fait le champion, tout s'y retrouve. Ce qui luí arrive était prédit. La divination, dont il avait
fait une étude prolongée, le luí avait révélé. Il tient a ce qu'on

i63

le sache bien, et ne se dit pas que, s'il en est ainsi, il n'aurait
dO ni commencer cette guerre, ni repousser la paix qui luí
était offerte, ni se conduire bravement, mais inconsidérément
comme il l'a fait. Ce fut du reste la contradiclion continue de
la divínation antique d'etre fondée sur le príncipe de l'enchatnement fatal des choses et d'etre exercée dans l'espoir
qu'en les prévoyant on pourrait prévenir ou détourner leur
inévitable déroulement.
Ammien Marcellin, dans l'appréciation qu'il fait de la personne et du caractere de Julien, loue sa temp~rance, sa prudence, son courage, son amour de la justice, sa science militaire, la purelé de ses mreurs, sa fermelé tempérée par la
clémence, l'art avec lequel il savait s'attac_h er des soldats, sa
gestion économe des finances publiques jointe aune libéralité
ordinairement bien entendue 1 • 11 y a peut-etre un peu de
complaisance dans ce tableau flatteur. La campagne de Perse,
par exemple, ne tourna pasa. l'honneur de ses talents stratégiques, a partir du moment ou il ne put plus compter sur
l'effet de sa marche rapide et de sa brusque conversion a
droite sur Ctésiphon. 11 ne paratt pas avoirsuffisamment calculé les forces écrasantes que Sapor était en état de lui opposer. 11 se croyait encore au temps d'Alexandre et de l'empire
démoralisé des Achéménides. Il commit la double faute de
repousser une paix avantageuse et d'incendier une flotte chargée de vivres. Puisqu'il avait besoin de la coopération de l'Arménie, il était souverainement maladroit d'indisposer le roí
et le peuple de ce pays par une politique religieuse ouvertement hostile a leur foi . Mais on ne peut contester qu'a bien
des égards les éloges d'Ammien sont mérités. Julien compte
parmi les empereurs les plus estimables, les plus sincerement
dévoués au bien public tel qu'il le comprenait. Daos une de
ses compositions écrites les plus agréables, le Symposion ou
les Césars, il discute les mérites respectifs des empereurs assis
a la table des dieux, c'est a Marc Aurele, l'empereur philoª
i ) XXV, 4.

�l64

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sophe, qu'il décerne la palme de la supériorité, et certainement il ta.cha de se conformer a l'illustre prédécesseur qui
avait, ases yeux, réalisé l'idéal du grand et bon souverain.
Qu' est-ce done qui gil la tant de belles qualités et fit quelque
chose de négatif d'unregne qui promettait a l'empire une ere
de relevement et de prospérité?
Ammien Marcellin 1 lui reconnatt aussi quelques défauts.
11 lui reproche ce qu'il appelle un levius in,qenium, non pas
un esprit léger, mais la lrop grande prompti lude avec laquelle
il prenait des résolutions qu'il regrettait ensuite. Puis il le
blilme d'avoir lrop aimé a parler, lingwe fusioris et admodum
raro silentis, d'autant plus qu'il se plaisait trop aux applaudissements vulgaires, qu'il tirait trop de vanité des plus petils
succes et que par un excessif désir de popularité il s'abaissait
trop souvent a causer avec des indignes. Enfin Ammien regrntte que Julien ait été trop adonné a la divination, superstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, multipliant
avec profusion d'interminables sacrifices. L'historien ne parait pas s'etre imposé la tache de rechercher ce qui, dans le
passé de Julien, explique ces défauts et leur association aux
qualités qu'il a relevées.
Pour nous, ces défauts sont surtout des malheurs. Ils dénotent dans cette intelligence, brillante sous bien des rapporls, le manque de jugement, c'est-a-dire l'absence de la
notion ou du sentiment des réalités. Le jugement de Julien
aurait pu etre faussé dans le sens du dogmatisme chrétien s 'il
avait suivi sans résistance la direction que ses maitres avaient
voulu luí imprimer. 11 le fut dans le sens de l'antiquité pa'ienne
par une réaction exaltée en faveur de cet idéal ravissant,
mais dépassé, dont il ne sut pas discerner l'irrémédiable épuisement. 11 s'imagina qu'il pourrait transformer un couchant
en aurore. C'est par la, principalement, que Julien est un romantique sur le tróne. Comme tous les romantismes, le si~n
eut pour caractere la prétention de revenir a la nature et le
1) XXV, 4.

L'EMPEREUR JULlEN

i65

tort de manquer absolument de naturel. En effet, les efforts
tentés pour ressusciter un ordre de choses condamné par le
temps se heurtent régulierement contre des résistances inconscientes, quand elles ne sont pas déclarées, tenant a ce
que les esprits ne sont plus ce qu 'il faudrait qu'ils fussent
pour que la restauraHon du passé soit possible. Par conséquent le romantique, plus pénétré qu'il ne le croit lui-meme
de l'esprit nouveau qu'il abhorre, est amené a se c.ontenter
des formes, des étiquettes, des apparences, a défaut des
réalités qui se refusent ou se dérobent. Cett~ affectation commence par lui-meme. 11 pose en homme du passé, il entend
que nul n'en ignore, il attache une importance puérile a des
détails de costume, de langage, d'attitude, qui ne changent
rien au fond des choses. Il s'attribue aisément une sagesse
supérieure et méprise daos son orgueil les multitudes reveches, insensibles a ces résurrections factices qui ne disent
ríen a leur intelligence et qui a chaque instant les étonnent,
les choquent ou leur paraissent absolument ridicules. Et no tez
que ce sont .précisément ces éléments du passé que les contemporains de toute opinion ne savent plus depuis longtemps
apprécier que ses restaurateurs s'attachent le plus ardemment a faire revivre. Ainsi, l'usage de recourir continuelle ment aux oracles et les immolations de victimes sacrifiées
par grandes fournées étaient tombés en désuétude parmi les
pa1ens eux-memes, et cela malgré les mirifiques justifications
que le néo-platonisme avait mises a la mode pour leuf: rendre
quelque popularité. C'est précisément la ce que Julieil s'acharne a rétablir au grand étonnement de ses sujets de toute
religion , témoin le jugement d'Ammien -Marcellin que
nous venons de reproduire, prmsagiorum sciscitationi nimim
deditus, innumeras sine parcimonia pecudes mactans.
Le fait est qu'il ne resta ríen, absolument rien de la reconstruction commencée par Julien. Q'est encore a la trop
bonne opinion qu'il avait de lui-meme et de sa destinée providentielle qu'il faut attribuer une autre faute qu'il commit,
celle de ne pas avoir associé a l'empire quelqu'un de ses

�{66

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

officiers qui fftt a meme par ses talents, son caractere et son
mérite militaire de prendre immédiatement le commandement de l'armée brusquement privée du chef qu'elle aimait,
et par cela meme la direction de l'empire habitué depuis
longtemps a recevoir son empereur de la main des soldats.
On peul se demander si la difficulté de rencontrer parmi ses
généraux un homme de valeur qui syn¡pathisa.t completement
avec ses idées religieuses ne fut pas la cause principal e de cette
grande faute politique. Sonsuccesseur, Jovien, était, paratl-il,
un brave soldat, d'un caractere cordial et « bon enfant », mais
adonné aux plaisirs de la table et de l'amour. Son élection,
qui suivit immédiatement la mort de Julien, fut l'effet du
hasard plutót qued'un choix réfléchi. Jovien se hAla d'ordonner
une retraite, d'ailleurs inévitable, et il dut consentir une paix
humiliante. l\fais ce qui prouve la fragilité des fondements sur
lesquels Julien se flattait de réédifier l'ancienne religion,
c'est que son armée, cette armée qui luí était si attachée,
qu'il avait par tant de moyens ta.ché de convertir a ses idées
religieuses, acclama le nouvel empereur saos se préoccuper
de sa religion. Les entrailles des victimes furent, il est vrai,
interrogées pour savoir si le nouvel empereur étail agréé des
dieux 1 • La réponse de ces entrailles fut favorable comme toujours en pareille occasion, mais ce ful la tout. Jovien professait le christianisme et avait meme, disent les historiens
chrétiens 2 , résisté avec fermeté aux instances de Julien qui
aurait voulu le ramener au culte des dieux. La mort de Julien, dans les circonstances tragiques ou elle s' était produite,
passa aisément pour une punition divine de ses impiétés.
Jovien retira saos rencontrer la moindre résistance les édits
que son prédécesseur avait promulgués en faveur de l'ancien
culte, et l'Église reprit le cours de ses prospérités en marchanta pas rapides vers cette fusion complete avec l'empire
qui s'accomplit sous Théodose.
1) Amm. Marc., XXV, 6,
2) Socrate, m, 22; Sozomene VI, 3; Théodoret, IV, 1.

i67

1

L EMPEREUR JULIIL"&lt;

Julien aurait luissé dans l'histoire un tout autre souvenir,
du moins dans l'histoire telle que nous la refaisons aujourd'hui, s'il s'élait borné a user de son pouvoir et de sa popularité, un moment tres grande, pour maintenir l'égalité et la
liberté religieuses de tous ses sujets et pour émancipe1· le
pouvoir impérial de la servitude épiscopale a laquelle Constance avait eu le tort .de le soumettre. L'indifférence religieuse atlestée par l'élection de Jovien était assez répandue
pour que cette ta.che ne fut pas encore au-dessus des forces
d'un empereurferme et prévoyanl. Lafaule capitale deJulien,
c'est qu'apres avoir promis de se conduire en libéral, il fut
entratné par sa passion théologique a gouverner en réactionnaire, et ce n' était vraimenl pas la peine de reprocher aux
chrétiens leur ignorance et leur superstition, alors qu'on voulait ramener le genre humain aux pieds des devins etqu'onle
conviait a de sanglantes hécatombes renouvelées des temps
homériques en l'honneur d'un Zeus-Apollon qui n'était plus
en réalilé ni Apollon ni Zeus.
ALBERT RÉVILLE.

�LE PESSIMISD CREZ HOMfillE ET tmSIODE

LE PESSIMISME MORAL ET RELIGIEUX
C ti EZ

HOMERE ET HÉSIODE

e Je me croyais prP.Sque l'in,enleur de cetle
philosopbie doulourease, que j e ~oyais rératée
par tout le monde comme une cbose nou,elle
et inédite. lllais en y réílécbissant, Je la paa íaire
remonter a Salomon et 1 Homi!re, au&lt; phllo■opbes
et aux poetes les plus anciens que noaa conaais! ioOJ. •
(L,opuo,, Dialo(flce de Tri.tt an el d'un ami.)

C'esl une opm100 généralement accréditée que le pessimisme est une maladie propre aux temps de décadence morale, un fruit amer des civilisations qui marchent vers la
décrépilude 1• Les optimistes de toute catégorie aimenl a
vanter chez les hommes des premiers a.ges, non seulement
une simplicité vigoureuse, mais aussi la gaieté saine, l'activité
exubéraote, la joie de vivre pour soi saos regrets slériles sur
les conditíoos de la vie et celle de se survivre daos des générations nouvelles, a qui l'existence est transmise, non comme
un don funeste, mais comme un hienfait. Sans prétendre que
cet optimisme, s'il a réellemeot existé quelque part, semble
avoir été surtout l'apanage des races qui, n'écoutant que la
voix de l'instioct, remplissaient le moins possible la fonction
idéale de l'humaoité qui est de penser, il est difficile de ne
pas remarquer que les premieres manifestations de l'intelli1) E. Caro, Le Pessimisme au XIX• siecle, p. 25 et passim. Voy. une réfutation éloquent.e de cetl.i3 opinion dans la conférence de M. F. Brunetiere, Bevue
Bleue, 30 janvier i886: Les causes du Pessimisme.

-t.69

gence prenaot conscience d'elle-méme, ne vont pas sans un
profond sentiment des miseres humaines ; que les plus anciennes littératures ne sont peut-étre pas les moins riches en
doléances sur la condition de l'homme et sur le but de la vie.
Sans doute cette variété de pessimismeprimitif est purement
empirique et ne se présente jamais avec la régularité d'uo
systeme. Qu'est-ce qui est systématique dans les premieres
explications que l'humaoité a trouvées de la raison des choses?
Ce n'estni daos le Véda,ni dans la Bible, ni chez Homere qu'il
faut cherchar, méme a I'état d'ébauche, une théorie formelle du probleme de l'existence. II ne s'y rencontre que
des aspirations na1ves et des intentions irraisonnées, souvent
méme cootradictoires. l\fais ce premier effort d'une pensée
que n'a pas faussée encore la logique conventionnelle des
systemes, n'en est que plus intéressant a étudier. Saos prétendre, avec Cicéron et Séneque 1 , que l'homme est d'autant
plus pres de la vraie sagesse qu'il est moins éloigné de ses
origines, il y a profit, sinon pour la vérité en soi, tout au
moins pour la curiosité esthétique, a méditer les graves problemes, agités avec passion par les époques de civilisation
raffinée, a la lumiere des morales nai:ves et des religions
inconscientes, ou la pensée des premiers a.ges cherchait une
explication a ses doutes, une consolation a ses souffrances,
un refuge a ses craintes.
Les théoriciens du pessimisme ne se sont pas fait faute de
puiser a ces sources lointaines, pour les hesoins de leur
cause. Ainsi les reuvres de Schopenhauer sont semées de
citations empruntées a toutes les littératures ; ces citations
ont pour objet d'établir l'universalité et l'antiquité d'une
doctrine a laquelle on reproche, bien a tort, d' étre nouvelle
et parliculiere. De méme Léopardi, avec une connaissance
1) Cicer. Tusc. I, i 2 : « Antiquitas quo propius aberat ab ortu et divina
progenie, hoc melius ea fortasse, qu11e erant vera, cernebat. , Sen., Ep. 99, 4-4 :
« Aurem mt.atis homines alli spiritus fuerunt et, ut ita dicam, a diis recentes. ,,
Rousseau met une peosée analogue au début de l'Emile.
•

�170

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

tres approfondie des idées helléniques, aime a rattacher aux
fables my thologiques, ses fantaisies sur le malheur universel 1 •
Mais Léopardi est un génie trop personnel pour se contenter
de reproduire les idées des autres. Schopenhauer ne semble
avoir eu de l'antiquité grecque qu'une connaissance incomplete et souvent inexacte '. On connait sa théorie sur les rapports de la philosophie et de la religionª: pour lui les religions
ne sont que des mélaphysiques populaires et a chaque systeme religieux correspond une métaphysique déterminée. Le
pessimisme est la philosophie raisonnée de la religion bouddiste; l'optímisme de Leibnitz dérive en droite ligne des
dogmes j uda1ques sur l'origíne du monde et du -r.&lt;X'l"ix xaA~ ).(ix1 4•
Quant au polythéisme gréco-romain, il a le tort grave a ses
yeux, d' étre optimíste dans son príncipe~, et s'il le préfere
au j~da1sme, c'est que les tendances optímístes que luí a
imprimées la poésíe homérique, sont corrigées plus tard par
l'orphisme et par les philosophes.C'est qu'en somme la littérature helléníque, interprete des cróyances traditionnelles,
a eu un sentiment si profond et si exact de la nature hun;iaine, elle en a exprimé avec tant de puissance et d'éclat,
les aspírations multiples, que l'optimisme métaphysique s'y
trouve naturellement tempéré dans de fortes proporlions par
les professions d'un pessimisme empirique et populaire 8 • Ce1) Voy. entre autres, dans les Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples, l'Histofre du genre humain, le Dialogue d'Hercule et d'Atlas, le Pari ;de Prométhée, etc.
2) V. par exemple son interprétation du mythe de Pandore, Parerga, VI,
p. 443. Nous y reviendrons.
3) Parerga, Ueber Religion, § l.83; CEuvres completes, t. VI, p. 415.
4) Genese, I, 31. Cf. J. Frauenstaed, A. Schopenhauer, Lichtstrahlen, 3• éd.
p. 193; et Schopenhauer, Parerga, VI, 405.
5) Il lui reproche méme de n'étre pas une religion au sens exact du mol.
(lb., p. 355.)
6) De la cette profession de haute estime pour les lettres anciennes ; « La
honte est réservée au siecle qui s'ouhlierait jusqu'a supprimer l'étude de l'antiquité. Elle est le modele que nous ne devons jamais perdre de vue. Si nolre
époque si corrompue, si pitoyable, si pénétrée de matérialisme, devait s'échapper ~e leur école, pour se sentir plus a l'aise dans sa propre vanité, elle ne sémera1t qu' opprobre et infamie. » (Ibid, 436.)

LE P:RSSIMISME CHEZ HOMERE ET B'ÉSIODE

i7t

pendant ni Schopenhauer, ni ses disciples, pas plus que ses
adversaires, n'ont jamais cherché a interpréter dans leur
ensemble ces manifestations pessimistes du génie hellénique;
et lorsqu'ils y ont fait allusion en passant, ils ne sont guere
remon.tés au dela d'Hésiode 1 , laissant supposer assez volontiers que ce théologien a l'humeur chagrine s'oppose a
Bomere, peintre riant de la nature humaine, comme son
contraire.Aussi la croyanceest-elle a peu presgénérale que,
philosophiquement parlant, Bésiode est pessimiste et Homere
optimiste; que celui-ci a chanté la religion des heureux,
tandis que l'aulre a introduit dans le trésor des croyances
helléniques des idées tristes et sombres, qui en auraient
changé le caractere originaire 2 • Nous voudrions montrer que
cette différence prétendue entre les deux poetes est plus apparente que réelle, et ensuite que la religion primitive des
Grecs paie un large tribut aux opinions pessimistes.

I

Origine, décadence et condition actuelle de l'lzumanité.
Avant d'établir, par les textes, les ressemblances de la
pensée d'Homere avec celle d'Hésiode sur la question des
rapports de l'homme et des dieux et sur sa condition terrestre, il n'est pas sans intérM de se demander pourquoi
1) Cf. E. Ca.ro, ouv. cit., p. 4. L'exposé historique par lequel débute l'ouvrage de l'éminent académicien, est nécessairement fort incomplet.
2) L'optimisme d'Homere est une sorte de dogme d'école; nous l'avons
accepté nous-meme autrefois (Etudes sur les Démons, p. 52 et suiv. ), un peu
légerement. 'La suite de cette étude montreta qu'il en faut beaucoup rabattre.
Cf. d'ailleurs Naegelsbach, Homer. Theologie, p. 356 et suiv. , qui nous
semble avoir raison contre W. Teuffel, Homerische Eschatologie, p. 24. Quoiqu'il en soit du débat, il nous est impossible de souscrire a ce jugement de
M. Havet, l'Hellénisme, p. t7, parlant de la civilisation homérique: « Ce monde
ou tout est bruit et éclat, ou tout a un air de féte, jusqu'á la mott m~e. »
Tout y a un a.ir de force, mais de féte, c'est une autre affaire.

�1

REVUE DE L BISTOIRE DES REUGio;ss
!72
l'impression qui subsiste apres la lecture d'Homere est si
différente de celle que produit Hésiode. On en peu(apporter
deux raisons principales, l'une tirée de l'art des deux poetes,
l'autre de la nature des sujets qu'ils traitent. ll y a chez
Homere, meme dans la peinlure de la deslruction, des souffrances et du désespoir irrémédiable, une telle exubérance
de force artistique, une telle puissance liltéraire; ses héros,
dans les circonstances douloureuses ou le poele les a placés,
font preuve d'une telle énergie soit pour résister sans espoir,
soit pour triompher sans profit, qu'absorbé par la contemplation de l'action, le lecteur n'a pas le temps de songer au
résultat ; saisi par le spectacle tout extérieur de cette vie, il
ne s'avise guere d'en vouloir cbercher les lois intimes. Ensuite chez Homare encore, les dieux sont étroilement associés
aux hommes pour le développement des deux épopées. 11
s'ensuit que le bonheur que ceux-la possedent par nature
rayonne en quelque sorle sur la misare de ceux-ci, au lieu
de s'y opposer par contraste, et qu'il en adoucit le spectacle;
d'autant plus que par une action réflexe les misares de l'humanilé déleignent, sans le pénétrer, sur le monde des dieux.
Chez Hésiode au contraire, outre que le talent est fort ordinair~, je dirai volontiers terre a terre, les deux spbares de
l'humanité et de la divinité sont présentées a part. Dans la
Théogonie, il n'est guere question que des dieux pris en euxmemes et fort peu de leurs relations avec les mortels ; dans
les (Euvres et les Jours nous avons la peinlure de l'humanité
aux prises avecle labeur pénible qui pourvoit a son existen ce,
livrée a toutes les difficultés morales et malérielles qui l'empéchent de s'épanouir dans la joie, qui font de la vie une
lutle incessante des bommes entre eux ou contre la nature,
c'esl-a-dire conlre les dieux; mais personnellement ces dieux
y figurent a peine. Au fond, les divinilés quelque peu abstraites
d'Hésiodene different des personnalilés vivanles dout Homere
a peuplé l'Olympe, que par le talent des poetes qui les meltent
en scene. De meme l'humanité suivant Hésiode, si livrée
qu'elle pa1·aisse a toutes les cause~ de souffrances, d'erreur

LE PESSUIISME CUEZ DOMEI\E ET RESIODE

t73

el de péché, n'est pas plus a plaindre que l'hnmanité suivanl
Homere : peul-étre l'est-elle moins. Les hommes d'Homare
s'agilent davantage; ils font plus de bruit,· ils accomplissent
des exploits extraordinaires; mais s'ils sont héro'iques, ils
souffrent en proportion de leur héroi'sme et leur mort en est
plus tragique. Les laboureurs d'Hésiode se consument tristetement dans un travail vulgaire, ne déballent que des inlérets
misérables, ne subissent que des épreuves saos gloire; ils
répondent al'idéal du pessimiste qui ne trouvo pas le bonheur,
meme en se contentanl de peu . .Mais en regardanl aux lois
de l'existence, indépendamment de ses résultats, en dépouillant ces résullats de l'atmosphere rayonnante dont les enveloppent chez Homare la présence et l'intervention des dieux,
qui ne sont le plus souvent pour l'homme que la cause des
supremes misares, on est forcé de reconnattre que chez Homere comme chez Hésiode, l'homme est également faible,
condamné par son origine, par la loi primordiale de son etre,
par la volonté souveraine du deslin et par la haine des dieux,
a souffrir saos savoir pourquoi, a mourir saus espérer de
lendemain, a agir, a lutter sans but logique et sans compensation morale. Hé.tons-nous d'ajouter que l'un et l'autre
poetes, si féconds qu'ils soient en manifestations pessimistes
touchant la condition des mortels, sonl aussi loin que possible des tendances ascétiques qui sont la conclusion du
pessimisme hindou. Le but de la vic, le supreme- idéal c'esl
la lutle, le travail, l'aclion quand meme. L'affirmation du
vouloir viv1'e (die B ejaltwig des Willens :.um Leben)1 y est
i) Cf. Schopenhauer, Parerga, § i63, v,, p. 33í : « Entre la morale des
Grecs et celle des Indous, il y a opposition tranchée. Ceux-la (ii. l'exception de
Plat.on) lui assignent pour but d'établir la vie heureusP., vitmn beatam; ceuxci au contraire poursuivent la délivrani:e et l'anéantissement de la vie en général. »
Et plus loin: « Entre !'esprit du paganisme gréco-romain et celui du christianisme, il y a a proprement parler l'opposition entre l'affirmation du vouloirvivre et sa. négation. ,, Schopenhauer n'a pas tout dit sur ce point. Si la.
morale du polytbéisme cherche a réaliser la vie heureuse ici-bas, en théorie on
ne voit pas qu'elle ait l'espoir d'y réussir, cela des les temps d'Homére; et le
tablea.u que la litlérature gréco-romaine trace de la rie en général, prouve

�{74,

175

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

poussée jusqu'a l'énergie farouche, indomptable : si cela
suffit a attacher a la morale et a la religion helléniques la
qualification d'optimistes, il n'y en a point qui l'aient méritée
davantage. Montrons cependant comment cet optimisme de
principe, si c'en est un, se concilie sans peine avec le pessimisme pratique et effectif.
Le sentiment de la misere actuelle de l'humanité se manifeste dans la plus ancienne poésie des Grecs par la faoon
dont elle conooit ses origines et sa condition passée. Les
dieux et les hommes sont sortis de la meme souche, et il fut
un temps ou leur existence était la meme. Elle s'écoulait en
commun, au sein de jouissances sans mélange, les hommes
étant les égaux, tout au moins les commensaux des dieux 1 •
Le désir du bonheur est si impérieux au creur de l'homme
et la réalilé présente de ce bonheur si peu en proportion avec
le désir, qu'il se dédommage par la fiction : il le place tantót
dans un passé fabuleux, tantót dans un avenir problématique,
quelquefois encore dans des contrées fantastiques, ou il est
l'apanage de quelque race extraordinaire qui n'est pas celle
des dieux, mais qui n'est pas non plus celle des hommes.
Hésiode, dans le mythe des a.ges, a donné a ces aspirations
une forme systématique 2 ; Homere les exprime par maints
détails de ses deux épopées. Pour Hésiode, l'humanité est
graduellement déchue de sa félicité premiere ; lui-meme
appartient a la cinquieme génération, a l'age de fer qui n'est
pas encore la pire des périodes, mais qui touche aux temps
de la misere absolue et irrémédiahle : « Pourquoi suis-je
venu au monde pour etre de cette cinquieme génération?
pourquoi ne suis-je pas mort plus tót ou né plus tard? Car
c'est aujourd'hui l'age de fer. Ni jour ni nuit les hommes ne

cesseront de souffrir la peine et la misere; et les dieux leur
enverront les soucis dévorants 1 • » Cependant a cette existence
lamentable se melent encore quelques biens; il viendra une
génération plus misérable encore) qui ne connailra que le
mal saos mélange, que la souffrance sans compensation. Et
au bout de ce cycle douloureux, l'imagination du poete se
figure une révolution qui ramenera l'ii.ge d'or, puisqu'il
exprime le vreu ou d'etre mort plus tót ou de naitre plus
tard 2 • Cetle croyance a une régénération future de l'humanité se retrouve dans les traditions étrusques, sur le grand
siecle ª ; elle inspire Virgile dans l'Églogue a PoIlion; elle
fait le fond des idées messianiques.
Homere y paie tribut, quoique avec une énergie moindre
dans la conviction pessimiste. C'est ainsi que certains de ses
héros, Nestor et Ulysse entre autres, aiment a rappeler ce
que furent les hommes d'autrefois, a comparer leurs exploits
avec ceux du temps présent et non a l'avantage de ce dernier•. Les générations antérieures a la guerre de Troie étaient
en relation directe et immédiate avec les dieux. Minos est
appelé le camarade du grand Zeus 5 ; les dieux avaient assisté
en personne aux noces de Thétis et de Pélée 6 ; Andromaque
encore, pour son mariage, a reou des mains memes d'Aphrodité un voile précieux. Mais déja autour de Troie et dans la
ville, les dieux s'abstiennent de se montrer aux hommes
sous leur figure véritable. Zeus, le plus éminent, a cessé
d'entretenir avec eux tout commerce personnel; il ne corres-

I

r

f) Op. et D., i74.
2) Sur ce .vers cf. Lobeck, Aglaophamus, p. 794, réfutant Bultmann (Mém.
de l'Acad. de Berlín, i824, p. i49), qui croit a une décadence continue, et
Solon, Fragm., V. 8: A la fin 'l!ient toujours le triomphe de la justice.
3) O. Müller, Etmsker, II, 309 et 315. Cf. Virg., Egl., IV, 4; et notre étude
sur les Juifs a Rome, Rev. des Eludes Juives, n• 21, juillet-seplembre 1885.
p. 43 etsuiv.
4) Il., l, 260 et suiv.; XI, 670; Od., II, 276; VIII, 223. 11 est curieux de relever
i;expression du sentiment opposé dans la bouche de Stbénelus, Il., IV, 405:
'll'-E•~ -roL T«x~ÉFwv µ.€y' «µe!vo·,e, tJx6µ.t6' ehaL, xü.
5) Od., XIX, i 79: ÁLo, µ.eyá&gt;.ou O&lt;XpttTT~,.
6) Il,, XXIV, 62 et XXII, 470. Cf, NAzoELSBAcH, ouv. cit., p. f53,

qu'elle n'y réussit pas en fait. De plus, cette littérature est trop sincere pour
vouloir donner le change : elle n'a ni artífice ni parti pris, Cf. Hartmann
Métaph. de l'inconscient, II, 435, trad. Nolen.
'
i) Hés.,Fragm. i87, éd. Goettling, Op. et.D., i08; Paus., VIII,2: 0! y«p a~ TÓ-to
av6pW1tOt~ÉVOL &gt;ttx\ Óµ.OT(l&lt;X'ltE{OL 6toi~ ~&lt;r&lt;XV,

2) Op. et D., i09-20i.
•

j.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES l\ELIGIONS

i76
pond plus avec la terre que par messagers; et Athéné, Hermes, Iris, pour s'aboucher avec les mortels, revetent les
traits d'un personnage humain ou restent invisibles, sauf
pour leurs plus intimes favoris. Il n'y a plus d'unions entre
les dieux et les femmes mortelles, entre les déesses comme
Aphrodité et les hommes comme Anchise, dont le fils
1
figure parmi les combattants de Troie • Dans l'Odyssée un
des prétendants dit a Antinoüs que les dieux, pour visiter les
hommes ets'enquérir de la faQon dont ils observent la2 justice,
prennenl les dehors de mendiants et de voyageurs • El l'un
des privileges des Phéaciens , peuple fantastique et presque
divin, est de recevoir la visite des dieux sous les traits qui
leur sont propres z, de converser avec eux face aface, comme
autrefois Minos, le favori de Zeus; comme chez Hésiode les
mortels privilégiés, qui a Méconé contestaient aux dieux les
prérogatives et les sacrifices •.
Ainsi l'humanité est déchue de la félicité premiere qu' elle
golitait en compagnie des dieux; pour Hésiode elle va entrer
aussitót daos la période de la souffrance infinie, oh le mal
triomphera sans conteste, ou le bien, meme réduit ala faible
dose qui est permise a l'a.ge de fer, sera totalement inconnu.
Quelle est cependant la condition propre de cette cinquieme
génération a laquelle le poete se plaint d'appartenir? Nous
enpourronsjuger par celle d'une génération antérieure, plus
forte ; plus vaillante, plus sage et plus rapprochée des dieux,
par la. généralion des héros qui onl combattu sous Troie et
que Zeus, en récompense de ses mérites, a placée apres la
mort dans les tles des bienheureux 1 lui accordant, sous le
gouveroement de Cronos, un bonheur sans mélange ~. C' est
t) Ainsi Thétis vit séparée de Pélée, celui-ci a Phthie, son épouse divine

dans les grottes de Nérée.
2) Od., XVIII, 485,
3) lb . VII, 201. Les Cyclopes et lei, Géants jouissent du méme privilege. Cf.

XVI, i61.
4) Théog., 535.et suiv.
5) Op. et D., i56 et suiv.

}' é

LE PESSIMISME CHEZ HOM"'RE
" ET BÉSIODE

popée homérique qui nous di
i 77
Rellenes se figurait la vie d
ra comment l'imagination des
et par la somme de bonh e ces ~ncetres a moitié fabuleux.
eur qn elle le,
.
, '
pourroni- estimer celle ue le
ir a attr,buée: nous
son temps.
q
poete met dans la réalité de
~e sujet meme des deux é o ées
•
qu a une représentation pes!r!st ~e p~ete gu~re apriori
penhauer en a fait la remar
d' e e l humamté. Schoqu 'il semble avoir en vue legue une faoon générale, quoiarlificielle et plus raffiné i _s reTuvres d'une littérature plus
br
e · « ous les et
o igés de jeter leurs hé
d
, p~ es, dit-il, sont
d'anxiétés et de tourments rofis dans des s1tuations pleines
' ª n e pouvoir le
d •
nouveau : drame e.t poésie é .
s en éhvrer de
hommes qui luttent, qui sou:;~~; ~~llnous montrent que des
roman nous don ne en spectacle les s a: tourments, et chaque
du pauvre creur huma1·n
E 1· p mes et les convulsions
bien
· VJte
• qu'il n'a nul so· » . n 1sant Homere, on s'aperooit
satisfaire le lecteur par uc1d,étout au moins dans I'Jliade de
.
. .
un nouement h
'
vo1r sa1SI par une suite d'a t
eureux, apres l'aIl ne nous montre la lutte dven :res ou poignantes ou terribles
1
es 1orces hu ·
.
es autres, et celle des hom
.
mames les unes contre
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mes contre les d·
.1eu cruel, destiné a divertir 1'01ympe. ieux, que comme
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Proh I Quisquis Ol
.
umma tenes, tantone libet mortal· y~p1
Vertere ! 1
ia r1su

C'eSí ce qu'un écrivain a ·
Justement appelé l'ironie de
l
ire avec non
. d
.
e sens
profondément
trag1'q
,d
moms
e
ra1son
·
ue e ce poe
,
' que
qm grandit dans la joie et d
1 me, e est que tout ce
ans a force brillante, est par

I' lliade 3 ; et un autre a pu d'

, 1) ~ie Welt als Wille und Vorstellun ,
d. apres
la traduction
de M· J • Bourdeau Pensé
g, II, 659.
1
.
t f:Nous citons ce fragmen t
:;;p~:l (Pt1,s, ~lean, i886), fort bien fai~, suffit9aedo:agments, _P· 72. Ce petit •
e e a s1g01fication morale du e . .
ner une idée a peu res
2) C!aud., Contre Eutr., II, i40
p ss1m1sme par des lextes choisis. p

3) P1echowski, de ll'onia Iliad•s
• , .M
¡ OSCOII, J.856.
12

�:l78

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

l'intervention brutale des dieux, voué a l'anéantissement 1 •
Cette ironie dramatique résulte de l'absence de toute regle
morale, répartissant le bien et le mal suivant le mérite de
chacun. Par la le poete atteste la profondeur de ses conceplions touchant les conditions de la vie humaine, si elle ne doit
pas avoir de lendemain apres la mort. 11 ne songe pas a
abuser par un arrangement conventionnel des souffrances
proportionnées aux fautes. Il sait fort bien qu'ici-bas les plus
forts, les plus braves, les plus justes, si na'ivement que l' on
con&lt;¡oive la justice et si simples qu'en soient les regles, ne
sont pas ·pour cela dispensés de souffrir, ni surtout, ayant
souffert, assurés de trouver apres le mal une compensation
proportionnée. Et comme il ne _s'éleve pas en~ore a l'i~ée
d'une rétribution transcendante, a la faveur de 11mmortahté,
comme tout son idéal se concentre dans les limites de l'existence terrestre, il est tro p sincere pour montrer cette existen.ce autre qu'elle n'est. 11 n'y voit que la lutt~ du ~aible
contrele fort, du lion contre la biche 2 , ou comme dit Hés10de,
de l'épervier contre le rossignol. Le lion brise au fond de son
antre les faibles petils de la biche et leur arrache l'Ame délicate, tandis que la mere épouvantée s' enfuit a travers les bois.
L'épervier emporte le rossignol dans ses serres: « O malheureux, pourquoi te plaindre? Tu es la ~roie d' un _plus fort; tu
iras ou il me plaira de te mener, quo1que tu s01s un chantre
divin. Imprudent est celui qui veut lutler contre un plus fort;
il ne lui est pas donné de vaincre et avec les affronts il lui faut
souffrir de cruelles douleurs •. )&gt; Or tous les etres de ce monde,
sans en excepter les dieux, sont a la discrétion d'une puissance fatale et irrésistible, qui ne rend aucun compte de ses
acles; l'homme est entre les mains des dieux qui, donnant les
biens donnent plus souvent encore les maux ; et les dieux
eux-~emes subissent, de par le destin, des douleurs divines,
i) Geppert, Uebe1· den Ursprung der hom. Gedich., I , 184.
2) Il., XI, 113; cf. ib., 172; Op. et_D,, 201.
3) Theog., 133.

LE PESSIMISME CHEZ IlOMERE ET HÉSIODE

:l79

dont ils chercheraient en vain l'explication et la cause'. C'est
parce qu'il constate daos l'organisme du monde cette loi de
la force brutale et inintelligente, qui ne respecte meme pas le
chantre inspiré des muses, que le poete a mis daos la peinture
des agitations humaines, la tristesse tragique; c'est pour cela
qu'il prete a ses héros, avec une résignation sombre, un
acharnement implacable. L'une est l'abdication de l'intelligence devant l'inconnu du probleme vital; l'autre est l'affirmation de l'énergique volonté devant la tyrannie du destin,
la protestation quand meme contre sa loi obscure. Nous aurons a voir plus tard comment Homere et Hésiode cherchent
a sortir de !'impasse ou leur raison est acculée, comment ils
essaient dejustifierles dieux. Je me borne pour le moment a
monlrer que la contrainte meme du sujet qui n'est que celle
de la nature universelle des c4o~es, a fait de l'Iliade le chant
des grandes miseres de l'humanité héro1que; et que, si l' on
retranche de l'Odyssée avec la conclusion heureuse, le fantastique qui nous transporte loin de la vie réelle 2, les aventures d'Ulysse non moins que les lutles d'Achille, avec tous
les épisodes qui en varient la trame, établissent avec éclat
« l'insuffisance et la misere des cho ses humaines ~. »
Lacondition propre de l'homme, a partir du moment ou il
a été exclu de la société des dieux, est de ne durer que peu
de temps, et pendant ces courts instants d'une existence qui
est en principe considérée comme le premier bien, d'etre
livré au mal sous to,utes ses formes, a la souffrance physique
et morale, a1'erreur et au péché : « Les dieux en ont décidé
i) Plutarque, Aud. poet. , p. 20 F et 22 B, prétend qu'Homere, ayant dit des
dieux (Il., XJqV, 525) qu'ils sont exempts de soucis («x,¡oiE;), se meten contradiction avec luf-méme puisque maintes fois il les fait participer aux soulfrances
des mortels. Cette contradietion n'est pas la seule qu'entraine l'anthropomorphisme; le Schol. Vict, a propos de ce vers, résout la contradiction en distin~
guant la divinité poétique et la divinité philosophique (-ro fÚatt 8Etov ).
2) En particulier les épisodes des Lotophages et des Phéaciens. Od., IX, 91
et suiv.; VI, 200 et suiv.
3) Leopardi, Histoire du genre humain, Opuse. et pensées, trad. A. Dapples,
p. i0 .

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIG!ONS
i80
ainsi pour les malheureux mortels : ceux-ci vivront dans la
1
peine tandis qu' eux-memes restent exempts de sou[ran~e _• 1&gt;
L'épithete caractéristique de l'homme est oétt,ói;, mot qm implique autant l'idée de faiblesse que celle de misere :i. Les
dieux et ceux d' entre les mortels a qui ils communiquent par
privilege leur honheur, soit ici-bas soit dans quelque condition fantastique et idéale, sont ¡.,.i:1.Gtpei;, &amp;8,h.xtot, átav eo•mi; ·; ils
soutiennent leur immortelle et heureuse jeunesse par la nourriture spéciale de l'ambroisie, tandis que les mortels mangent
péniblement les fruils de la terre. Le malheur est suspendu
sur l'homme des le jour de la naissance •, il le suit jusqu'a
celui de la mort; et ce mulheur lui est déparli dans une ahondan te mesure : « Inforlunés, dit Zeus aux chevaux immortels
d' Achille 5 , lesquels par conlagion participenl a la triste desti- ·
née de leur mattre, pourquoi v_ous avons-nous donnés au roi
Pélée qui est morlel, vous qui ne devez connaitre ni la
vieillesse ni la morl? Était-ce pour que vous subissiez aussi
les douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux
des etres qui respirent ou qui rampent sur la lerre. » Une
fable antique qui ne peut guere etre poslérieure a Homere et
dont la le1¡on morale a été mise en vers par Théognis, racontait
que Silene, le compagnonde Dionysos, que l'on aime a se représenter plus folAtre, enseignait au roi Midas O : (( Le meilleur

1) Il., XXlV, 525.
2) Il., XXf, 1164; XXII, 3i et passim. Cf. Hym. H, 354 et V, 257.
3) Od., V, 7; Il. , XX, 54 et passim. Pour ¡,.&lt;ÍxocpE, appliqué aux hommes,
cf.Il., XXIV,377 de meme les Phéaciens. Cf. Hés., Op. et D. , i40: ¡,.áxccpE, 6vY}-ro1,
en parlant des hommes de la quatrieme génération placés apres leur morl:
lv ¡,.ccxápc.&gt;v v~ao,,.

4) ll., X, 70. Cf. XIX, 287 et 302.
5) Il., XVII, 445; cf. Od., XVIII, i30.
6) Arist. chez Plut., Mor. , ii5. Cf. Théophr., Fmgm. 70. - Théog., 425.
Euripide, Suppl. 197 et seq., est le seul des auteurs grecs qui combatte formellement cette maxime. Elle a été ,développée dans une épigramme de Posidippus ou de Platon le comique; V. Anthol. Pal., II, p. 122: « Quelle carriére
suivre dans la vie? Sur !'agora il n'y a que disputes et méchantes affaires; a
la maison que soucis; aux champs de la fatigue en suffisance: sur mer
l'épouvanle; en voyage, si vous a vez quelque chose, des craintes; si vous

LE l'ESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

i81

pour l'hornme est de ne pas nattre et, une fois né, d'arriver
le plus vite possible aux por les de la mort. 1&gt; Cette profession
de pessimisme n'est pas seulement au fond du mythe des
a.ges et de la fable de Pandore chez Hésiode quand il s'écrie :
« Des milliers d'inforlunes errent parmi les hommes; la terre
en regorge, lamer en est rernplie 1 ! n Elle pénetre l'épopée
homérique, elle y revient sous des formes di verses, avec la
persistance qui indique une conviction arretée. Si l'homme
durant sa vie est cétAói;, misérable, apres qu'il a cessé de
vivre, il est x.x¡.,.wv, c'est-a-dire functus laboribus •, ayant cessé
de peiner et de souffrir. Et il n'y a point d'exception a la
regle, point de puissance, de force, de richesse, de gloire qui
en défende : « Les dieux plongent dans l 'infortune les hommes
lamentables sans exceplion; car les rois memes sont sujets a
la souffrance s. » lis ont, il est vrai, des compensations dans
les satisfactions de la gloire, de l'amhition et du bien-etre
matériel. Mais Ulysse déclare combien tout cela est peu de
chose, en comparaison des épreuves qu'unhaut rang oblige a
endurer, lorsqu'il envie le sort du porcher Eumée •.
A vrai dire, la grande lcgon que l'oraison funehre de Bossuet dégage de la vie des rois et des princes pour l'instruction
de ceux qui les « regardent de si has » ressort avec la meme
puissance des événements de I'lliade et de l'Odyssée. Solon
ayant demandé a Ésope a quoi Zeus est occupé, re1¡ut cette
n'avez rien, des alfronts. Etes-vous marié, vous ne manquez pas d'inquiéludes,
célibataire, il vous faut vivre daos l'isolement. Les eafants donnent de la peine;
point d'enfants, il manquequelque chose. La jeunesse est imprudente; la vieillesse saos force. Que n'a-l-on le choix enlre ces deux destinées : ou ne
jamais naílre, ou mourir aus&gt;iWt né. ,, Cf. un fragment de Ménandre, Hypob. 2,
édit. Didot, p. 48, qui expri:n·•, avec plus d'élévation, des idées analogues.
1) Op. et D., 101 et suiv.
2) Cf. Naegelsbacb, ouv. cit., p. 375. Il., XXIII, 72: E&lt;oc.&gt;).oc xcc¡,.Ónc.&gt;&lt; . A
rapprocher 1to&gt;.ú-r&gt;.oc,, épithete caratérisliq1rn d'Ulysse et: 1to&gt;.·5-r,,¡To, yápov,s;,
Oll., XI, 38; Schopenhauer, Pa1·erga, VI, 321: « La vie est une tache a rern•
plir, un pensum. Daos ce sens, le mol defunctus est une belle ~xpression. ,,
3) Od . , XX, t95.
4) Od., XV, 488 et suiv.

�{82

REVUB DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
1

réponse : « Jl abaisse ce qui est élevé, il éleve ce qui est
abattu. » C'est ainsi que les illustresinfortunes quicomposent
les deux épopées, ne sont pas autre chose, en somme, que
l'application de la grande regle de la compensation, qui domine toute la morale primitive des Grecs ;- et celle-ci n'est
elle-meme qu'une forme spéciale de la loi du partage, assignant a tous les etres une place délerminée dans l'organisme
universel. Cette regle peut se formuler ainsi : « La souffrance
est le lot obligé des humains; elle est la monnaie avec laquelle ils achetent du destin de courts instanls de bonheur. »
Dans la pratique, si toute espece de bonheur se paie par une
somme d'infortunes, toujours hors de proportion avec le bien
qu'elle procure, il n'est pas certain que la souffrance amene
nécessairement un bonheur correspondant : « Que les dieux
t'accordent de revoir ton épouse et ta patrie, dit Alcinous a
Ulysse, puisque tu as souffert des maux loin de ceux qui te
sont chers 9 • » Mais Alcinous n'exprime qu'un vreu, tout au
plus une espérance; il ne formule pas un droit.
C'est dans la conclusion de l'lliade, par la bouche d'Achille
parlant a Priam, que cette loi est proclamée avec une sorte
de précision mathématique, en meme temps qu'elle revM une
réalité dramatique dans le spectacle des deux destinées mises
en présence 3 • Le vainqueur, dans tout l' éclat de son triomphe,
dans l'apparente sécurité de sa jeµnesse et de sa force , s'y
met de plain-pied avec le roí découronné, le pere meurtri; il
établit pour tous deux le compte du bien et du mal sur la
terre, et l'on se demande en l'écoutant, lequel est le plus a
plaindre, du héros dans sa force qui a acheté de courts instants de gloire au prix d'un anéantissement prochain, ou du
vieillard précipité apres une longue vie qui n'a pas été sans
bonheur, dans un abtme d'amertumes : « Ainsi les dieux en ·
ont décidé pour les malheureux mortels; ils les font vivre dans
t) Chez Diog, Laert., I, 3, 2. Cf. Hésiode, Op. et D., 5.
2) Od., Vlll, 410.
3) Il., XXIV, 525 et suiv.

{83
la peine tandis qu'eux-memes sont exempts de soucis. Deux
vases sont placés au seuil de Zeus, et l'un contient les maux,
l'autre les biens. Et le foúdroyant Zeus, melant ce qu'il
donne, envoie tantót le mal et tantót le bien. Et celui qui n'a
reou que des dons de malheur, est enproie al'outrage etla
détresse profonde le poursuit sur la terre, et il erre oa el la,
méprisé des dieux et des hommes. Ainsi les dieux ont orné
Pélée des plus illustres dons depuis sa naissance ; plus que
tous les hommes il fut comblé de félicilés et de richesses, et
il commandait aux Myrmidons; et quoiqu'il ft1t mortel, il
obtint une déesse pour compagne. Cependant les dieux lui ont
envoyé le malheur; il ful privé d'une postérité héritiere de sa
puissance, et il n'a engendré qu'un fils destiné a une mort
prématurée. Ce fils ne peut meme le soignerdans sa vieillesse,
puisque loin de la patrie, ici dans la Troade, je vous accable
de maux, toi et tes enfants. Toi-meme, vieillard, nous savons
que tu as été heureux autrefois, et que sur toute la terre, depuis Lesbos de Macar jusqu'a la Phrygie et a l'Hellespont
infini, tu étais illustre par tes richesses et par tes enfants. Et
voici que les dieux t'ont frappé d'une calamité, et sans cesse
]es guerriers autour de ta ville déchatnent le carnage et la
guerre 1 • » 11 n' est pas exact de dire avec certains commentateurs que cette brutale loi de la compensation, inventée par
l'imagination des antiques Rellenes pour expliquer le mélange du bien et du mal dans la destinée de l'homme, fait la
part égale, qu' elle compense un mal par un bien 2 • Les plus
heureux sont ceux qui obtiennenl cette sorte de marché a
LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSTODE

i) Nous nous servons parfois, en la rectifiant s'il y a lieu, de l'excellente traduction d'Homere par M. Leconte de Lisie (Paris, Lemerre, 2 vol.), la seule ·a
notre avis qui donne la sensation du texte.
2) Les Scholiastes l'ont si bien compris que quelques-uns ponctuaient ainsi:

.ó.o,o\ yáp

't€ n(Oo, X(mxxlumx, EV .ó.,o~ ovos,, owpo&gt;v ola: o:l¡oiat xcxxwv. tTEpa~ ot
láoiv, au lieu de oolpwv orcx o,Zwa,, xcxxoiv, íupo;..• La premiere ponctuation

donne deux vases pour les maux et un pour les biens; l'autre deux vases en
tout. 11 est certain que Pindare a compris de la premiere maniere (Pyth. III,
146); elle a encore pour elle d'autres probabilités purement philologiques, sur
lesquelles ce n'est pas ici le lieu d'insister.

�184

REVUt,; DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

LE PESSIMISME CBEZ HO~ERE ET TTÉSlODE

185

égalilé; mais dans la pensée du poete, il en est qui ne rec¡oivent en partage que le mal, d'autres (et la destinée de tous
seshéros le prouve), chez qui le hilan des maux l'emporte de
beaucoup sur celui des biens. C'est ainsi que l'entendra Pindare quand il &lt;lira, se souvenant d'Homere : « Contre un bien
les immortels dispensent deux maux aux hommes. »
En vertu de cette loi , il n'y a point ici-bas de mortel qui
soit orné de tous les dons propres a sa race 1 • Celui qui a rec¡u
en partage une longue vie la passera sans gloire ou paiera
dans sa vieillesse le bienfait douteux de l'existence par des
souffrances trop réelles. Celui qui, comme Achille ou Hector,
soit en vertu de son libre choix, soit par la volonté du destin,
est réservé a une grande illustration et domine par la force,
ne durera que peu de temps 2 • Hector n' obtient de se couvrir
du casque d'Achille arraché a i\trocle, que parce que sa
mort a luí est proche, qui compensera cetle gloire; et le
, meme Rector en mourant, insulté par Achille, rappelle a son
ennemi qu'il paiera bientót ce triomphe par une mort analogue. Pour la meme raison, Demodocus l'aede inspiré des
Pbéaciens, l'ami des Muses, n'a obtenu le don des douces
chansons qu'au prix de ses yeux s. Certains guerriers, comme
Ajax et Diomede, ont la vaillance, mais il leur manque lasagesse dans le conseil • : « Les dieux ne donnent pas tous les
biens a tous les hommes, au meme la beauté avec la prudence
ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais
un dieu l'orne par la parole ... Un autre est semblable aux
dieux par la beauté, mais il ne lui a pas été accordé de bien
parler. »
Lorsque l'on cherche, suivant cette regle, a dresser le hilan
de l'existence héro'ique telle que la dépeignent I'Iliade et
l'Odyssée, on s'aperc¡oit aussilot que les maux ont aux yeux

du poele une réalité formidable et forment ~n tot~l écrasant,
tandis que les biens sont relatifs, souvent 1llu~01res; quand
ils atteignent par exception une somme cons1dérable, tout
aussitól le mal, sous l'une quelconque de ses formes, en
altere la jouissance ou en détruit les résultats. Les acleurs
des deux drames, a peu d'exceptions pres, sont voués a une
destinée funeste et les plus éminents a la plus funeste. Dans
Troie on se défend sans espoir contre un arret de ruine irrévocable; autour de la ville on achete la victoire par des souffrances actuelles en grand nombre, par le deuil des absents
restés au foyer, par la perspective des épreuves du re tour. 11
n'en est pour ainsi dire point, parmi ces vaillants, qui ne porte
en lui-meme la conscience de sa misere, qui ne soit saisi aux
heures décisives, par le pressentiment de son écrasement
prochain. Achille combat avec la certitude qu'il ne jouira
point de sa victoire, Hector avec celle qu'il ne saurait empecher la défaite 1, et s'ils pouvaient l'oublier, des voix prophétiques se chargent de leur rappeler la loi commune •. Agamemnon ne goutera pendant quelque temps les douceurs du
triomphe que pour trouver a son retour, avec l'adultere installé dans son palais, une mort sans gloire de la main d'un
trattre ; et tous ses compagnons périssent avec luis. Ajax,
Achille, Patrocle, Antiloque. le fils bien-aimé de Nestor, ne
lultent que pour mourir et ne verront pas le jour tant désiré du
retour; Ulysse erre pendant dix années, faisant connaissance
avec toutes les variétés de douleurs physiques et morales; sa
vieille mere expire de douleur, et son pere Laerte se consume
dans le désespoir 4 ; Ménélas, le moins a plaindre a¡&gt;res la
auerre, sans doute parce qu'il l'a été davantage auparavant,
~st saisi d'une incurable tristesse dans son palais de Sparle,
quand il songe a ses compagnons, a son frere, a Ulyssc; il

1) Od. , III, i67; Il., XIII, 726.
2) Il., IX, 410 et suiv. Cf. pour Hector XV, 610 et suiv; XVI, 800 et 853;
XVIII, 22 et suiv., 79 et suiv., 98 et suiv.
·
3) Od., VIII, 64; cf. XI, 488.
4) Od., VJH i67.
Jl., IV, 320 et
726 et suiv.

i ) Il., XXI, 107 et suiv.; XXII, 297; XXIII, i50; XIX, 1120. Pour Hector,
ib. VII, 71 ; cf. ib ., 402; et VI , 4:86 el suiv.
V. le discourh u cbeval Xantbos a Achille, ll., XIX, 407 et suiv.
3) Od., XI, 405 et suiv.
4) Od., XI, i87; XX,353; XXIV, 249 ele .

cr.

xm,

2)

�LE PESSilIISME CIIEZ HOME RE ET HÉSIODE
REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGIONS

486
voudrait racheter leur vie au prix de toute la richesse qui lui
procure un semblant de jouissance 1 • Quelle destinée plus la1
mentable que celle de la maison de Priam ! La grande misere de son chef, dans la vie duque} le poete n'a placé ni un
crime ni une erreur coupable pour en faire accepter les
épreuves ala conscience, se répand comme par conlagion sur
tous les élres qui l'entourent; elle s'augmeote de toutes les
soulfrances dont il est la cause mystérieuse et innocente.
Nulle part de dédommagement pour le sentiment moral, rien
que cette naive philosophie de la résignation au malheur
propre puisée dans le malheur d'autrui, qu'Achille offre
comme consolatioo supr~me a Lycaon, fils de Priam, lombé
pour la secoode fois sous ses mains qui l'avaient épargné naguere 1 . « Regarde ! Je suis beau et grand, je suis né d'un
noble pere; une déesse m'a enfanté. Cependant la mort el la
Parque brutale me saisiront le matio, le soir ou a midi et
quelqu'un m'arrachera l'a.me, soit d'un coup de lance, soit
d'une fleche. » Du moins les héros ont une sorte de compensation daos les emportements de la lulte ou ils sentent
leur éoergie se déployer, daos les ivresses de la victoire ou
leur personnalité grandit et s'affirme, par une illusion qui
aussitót s'évanouit. Quel est le dédommagement de ces victimes innocentes, femmes et enfanls, Andromaque, Hécube,
Astyanax,jeunes épouses qui ne retrouveront plus leurs époux
égorgés, vieux parents qui se consumeront tristement aupres
du foyer privé de son chef, enfants orphelins livrés a l'insolence du vainqueur'? Aquel prix tous ces élres n'ont-ils pas
payé de fugitives sensations de plaisir, de gloire, les illusions
décevantes de l'espérance daos l'avenir! Que de deuils, que
de larmes au début de l'lliade et de l'Odyssée, a tous les épisodes que l'imaginalion du poele groupe autour du fait prini) Od., IV, iOO et suiv.
2) V. surtout Il., XXIV, 475 et suiv., et la comparaison avec Niobé, 602 et
suiv. ; XXII, 52 et suiv., 408 el suiv.
'
3) Il., XXI, 15 et suiv.
4) Il., XXII, 477 et XXIV, 725 el suiv.

i 87

cipal, daos la conclusion morne et pleioe d'angoisse qui au
b?ut de~ deux épopées arrHe ,la pensée sur la perspective
d une m1sere sans explication morale, d'un écrasement saos
cause suffisante, saos possibilité de réparation 1
Cependant, a travers les poignaotes épreuves qu'entratnent
la guerre et l'absence 1 , ces deux grandes causes de douleur
qui dominent l'épopée homérique et d'ou dérivent toutes les
aulres, il n'y a chez les héros ni sentimenlalité Iarmoyante a
la fac;on des modernes, ni ostentation de fermeté thMtrale ou
philosophique 2 • Ils souffrent simplement et viaoureusement
º se redressant'
mam·restant 1adouleur par les moyens naturels,
apres la te?1pMe déchatnée, comme le roseau pensanl dont
parle le phtlosophe, avec la conscience instinctive irraisonnée et illogique, que le néant n'est pas le derni~r mol du
destin et qu'il faut résister quand meme : 'lli'I os. XP"l 'mACÍtJ-1:.'I
l~r.r,; s. Tout ce ~ui brise le creur, souffrance morale ou phys1que, la prem1ere surtout (car l'homme chez Homere est
dura la seconde et le poete ne luí a fait qu'une faihle place
dans son_ ouvrage •), fierté blessée, amitié rompue, regret de
ce_ux ~m ne sont plus, aspiration impuissante vers la patrie
lom,tame, se manifeste simplemenl par des }armes et des cris.
Il n y a pas de honte a laisser couler les unes, a pousser les
autres; et tandis que les pleurs s'échappent des yeux et les
sanglols de la poitrine, il semble que la douleur s'en échappe
d'autant et que l'Ame senle diminuer le poids de sa souffrance.
i) Si l'lliacle esl a cerlains égards le chant des douleurs humaines, conséq~ences de la guerre, l'Odyssée a élé juslement appelée Le chant de la nostalgie. CC. Buchholz, Homerische Realien, III. 2, 228. Pour la tristesse d'Ulysse,
regrel,tant la patrie, V. Od., V. 81 et i51 ; 203, 206 et VI, 222, etc.
2) Cf. NAEGELSBACH, p. 366 el suiv.
3) Od., III, 209. Cf. XX, 18. Il, XXIV, 46.
4) C'est ainsi ~u'il y esta peine question des maladies (v. Od, V, 394; pour
les douleurs
. de I enfantement, Il. ! XI , 269, insomnie , O"
"'·• XX , 83) , tan d'1s que
chez Hés1ode elJes sont au prem1er rang des fléaux qui s'échappent du vase de
P,andore (Op. et D.,?&lt;_} et suiv.). S~uf le cas deThersile, iln'ya pas davantage
d exemples de la déb1hté el de la la1deur physiques. La souffrance esl héroique
cbez Hom~re comme tout le reste.

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�188

REVUE DE r: msTOIRE DES RELlGIONS

Les pleurs sont le premier soulagement que la nature a
placé tout au bout du mal; ils consolent en manifes tant.
L'homme homérique s'y abandonne sans réserve, il avoue y
goú.ter une satisfaction amere. Il se rassasie de larmes 1 , il
lasse sa douleur par les sanglots qu'elle luí arrache, il l'use :
« Plú.t aux dieux qu'Hector fú.t mort dans nos bras, s'écrie
Priam; au moins sur son corps nous nous serions rassasiés de
larmes, sa malheureuse mere et moi ! ! » Autour du cadavre
de Patrocle, les Myrmidon::, sous l'iníluence bienfaisante de
Thétis, sentent s'augmenter dans leur cceur le 9-ésir de pleurer; et ils sont soulagés en s'y abandonnant s. Achille demande a l'ombre de son ami de prolonger un entrelien qui
adoucit sa douleur en luí ouvranl ses issues naturelles; de
meme Ulysse, conversant aux enfers avec sa mere Anticlée '.
Quand Ménélas son ge au sort des compagnons morts a cause
de lui, il charme un instant ses regrets par des gémissements; mais il y a une satiété de pleurer comme de toute
autre chose, et le héros sait y mettre un terme, quoique la
cause de sa douleur subsiste toujours 5 • Le meme sentiment
est au fond de l'observation d'Eumée, devisant avec Ulysse
sur les épreuves communes : « L'homme qui a beaucoup souffert et beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses
douleurs 6 • » Chez Homere la souffrance est toujours bru yante
et loquace' : elle n'en est que plus profondément humaine
et naturelle. Mais parce que le poete en toute occasion lui
laisse un libre cours, si son ouvrage est le plus magnifique
monument qui ait été élevé a l'énergie de l'homme, il est
aussi un témoignage éclatant entre tous de ses miseres.
(A suivre.)
J.-A. HILD.
f) Il., XXII, 427 et suiv.
2) Il., XX[V, 227.
3) Il.,
fO; cf. 98 et f08.
q) Od., xr, 212.
5) Od., lV, 100 et suiv. Pour l'expression de xópo; yóo,o cf. Il., XIII, 636.
6) Od., XV, 399 avec la note de Pierron.
7) V. entre autres la sci!ne de Priam s'exaspérant contre ses fils et les couvrant d'invectives dans l'exces de sa douleur, XXIV, 253 et suiv.

xxm.

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL
Les questions scientitiques se présentent rarement seules ; pour
la plupart du temps elles se compliquent d'autres questions d'une,
imporlance égale ou méme supérieure. C'est ce qui m'est arrivé
dans mon étude sur Esdras et le code sace1·dotal 1 • Tout en discutant le róle de ce scribe, j'avais eftleuré en sous-reuvre le probleme relatif a la date du code sacerdotal et comme ma conclusion
était l'anlipode de l'opinion admise par l'école , grafienne, • elle
m'a attiré de la part de M. Kuenen une remarque dédaigneuse a laquelle j'ai répondu, non sans quelques vivacités, dans une dissertation consacrée a cette question: « Esdras a-t-il promulgué une loi
nouvelle • ! • M. Kuenen semble en avoir été quelque peu affeclé.
Heureusement, la science en a profité, car dans la réplique qu'il
dirige contre moi dans son article sur l'reuvre d'Esdras, il cherche
du moins a expliquer pourquoi il crut pouvoir passer sous silence
plusieurs dP, mes preuves que je considérais comme ( absolument
certaines. • On pourra regretterque le savant avocat des ( Grafiens ~
ait donné une forme aussi personnelle au débat, mais n'imporle, le
principal est de sortir de la conspiralion- du silence et d'entrer dans
· le domaine de la discussion scienlifique. Si la cause que je défends
est bonne, l'indignation de l'avocat du parli adverse ne pesera p3s
beaucoup sur la décision du jury impartial, formé par les lectcurs
de cetle Revue.
La détermination de M. Kuenen a encore produit ce bon résultat
de uous permettre de traiter séparément les références au code sacerdotal,quej'ai cru trouver dans Psaume u et Ezécbiel, :x:x. En réservant pour une autre occasion rappréciation du róle d'Esdras da11s
,i

l) Revue de l'Histofre des religions, t. IV, p. zi a 45.
2) Retigion nationale et ,·eligion universelte, tratluction de M. Vernes, remarque IX, p . 255 a 2511.
3) Revue de l'Histoire des ,·eligions, t. XII, p. 38.

�LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

1.90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

de voir si le
1a prom ulgation de ce code, il sera déja intéressant
.
• d
·

·ugement dédaigneux émis par M. Kuenen a leur egar e~t vra1J t fondé. Si au contraire ma démonstralion demeure mtacte,
men
.
• ·t
le róle d'Esdras serait singulierement éclairci, c~r- 11 seralt e ra~ge
qu'on le chargeat de promulguer un code qui a ele connu au moms
cent quinze ans avant son retour de Bab~lone. ,
M. Kuenen expose ainsi qu'il suit l'obJet du debal: &lt; Pour comprendre et pour juger convenablement les récit~ qui nous. s~nt
parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une opm1on
raisonnée sur l'antiquité des lois. Nous &lt; Grafiens, &gt; nous ne parvenons pas a découvrir le rooindre vestige de ces lois antérieur~ment a l'exil. M. Halévy, au contraire, les considere comme anterieures a la captivité et il appuie son opinion sur quelques preuves
qu'il déclare lui-meme, « absolument certaines. &gt; P?ur mo~, cep~ndant ces memes preuves sont si peu probantes que Je les a1 passees
sous' silence dans ma remarque. &gt; Cet exposé me semble un p_eu
vague et je demande la permission de préciser _davantage le pomt
en litige qui est le suivant : les &lt; Grafiens &gt; soutiennent que le code
sacerdotal a été promulgué pour la premiere fois par Esdras et
Néhémie en 444 avant J.-C. De mon cóté, je démontre par Psaume
, chiel xx 7 8 13 que les parties rituelles et histoL1, 4, 9 , et Eze
, ' '
'
,
.
riques de ce code étaient connues et admises au temps del e_xil, de
facon que les deux personnages précités n'avaient plus rien de
no.uveau a promulguer. J'en conclus de plus que la ré~action du
code sacerdotal est antérieure a l'exil. On comprend mamtenant de
quelle fac¡on la lutte sera conduite. C~a~~e fois que je releverai
une mention de faits propres au code levitique, mon savant adversaire cherchara a la réduire en nébuleuse ou a interpréter le passage
d'une facon différente. Dans un tournoi pareil, l'essentiel est de
se tenir · sur un terrain solide et de repousser les subterfuges a
l'aide de la grammaire et du bon sens.
I. - Le psaume LI.

Pour enlever a son adversairele premier document qu'ilinvoque,
M. Kuenen commence par en récuser la valeur. • La priere aIahwé
pour lui demander de rebatir les murs de Jérus~le~ (',': 20) nous
transporte au temps de Néhémie ou, tout au m01ns, a 1 epoque de
l'exil .... Mais alors le psaume n'autorise en aucune fac¡on la conclu•

i91.

sion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années
dans lesquelles les &lt; Grafiens &gt; placent la rédaction du code ~acerdotal. , Je crains fort que l'habile défenseur des « Grafiens &gt; n'ait,
comme dit le proverbe, mal embrassé en voulant trop étreindre.
En ~dmettant la date la plus récente, le poeme serait encore antérieur au retour de Néhémie qui a rebati les murs de Jórusalem
l'année meme de son arrivée (Néhémie, 1) et a plus forte raison,
antérieur a l'assemblée convoquée par ce chef (ibid., vn, 1-8) ou
ledit code aurait été promulgué pour la premiere fois. Mais il y a
plus, pour l'auteur du psaume LI, la reconstruction des murs de
Jérusalem équivaut au rétablissement de l'autel et du culte sacrificiaire duquel il attend le pardon de ses péchés ; or, étant donné
que le culte sacrificiaire a été rétabli en Judée des l'arrivée des'
premiers exilés sous la conduite de Zorobabel, il s'ensuit d'une
fac;on indubitable que le psaume dont il s'agit a été écrit en Babylonie avant la premiere année de Cyrus, au courant de laquelle s'est
effectué le premier retour. Nous voici transportés a 115 ans tout
au moins avant Néhémie, en pleine captivité, et la valeur du psaume
pour notre question demeure inattaquable. Du reste, M. Kuenen luimeme reconnait formellement la légitimité de cette date et cet aveu
suffit, pour justifier le choix que j'ai fait Je ce psaume, comme
d'une piece autorisée dont le témoignage doit etre sérieusement
examiné.
Arrivons aux passages en discussion et donnons de nouveau la
parole a M. Kuenen : « D'ailleurs les allusions a ce code relevées
par M. Halévy sont d'une rare insignifiance. La phrase: « Lave-moi
&lt; de ma transgression et purifie-moi de mon péché. (v. 4), rappellerait les expressions lévitiques: « il la vera ses vetements et sera
&lt; pur, » comme si partout ou le péché est con&lt;;u comme une souillure,
les vtirbes laver et purifi,er ne se présentent pas d'eux-memes sous
la plume des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé
dans un sens figuré déja par Jérémie (11., 22; 1v., 14). » Ici, j'ai le
regret de le constater, l'habile avocat des &lt; Grafiens &gt; a un peu
trop présumé de l'inertie des lecteurs franc;ais. Celui qui veut relire
mes articles auxquels se réfere M. Kuenen, verra qu'il sºagit de
quelque chose de plus que des simples expressions « laver et etre
pur. &gt; Voici ce qu'il en est: pour exprimer l'idée morale ,, laver
quelqu'un d'un pécllé &gt; les écrivains hébreux emploient régulierement des verbes tels que rahaf, thahe'r, zakké, naqqé, etc., tandis

�92

REVUE DE L'UlSTOIRE DES RELIGIONS

i
• uli"ore au psaume u, 4.
.
Kabbés-méawon est parllc
que la locution '
t ue le terme TcabMs signifie au propre
Or, étant donné d une par t' qd'autre parl que le précepte de laver
vctemenls • e
'
1 ·
• laver des
' . d 1 purification appartient exc us1ve.
nts dans le rite e a
. .
.
les veteme
, t-on pas forcément condu1t a YOll'
ode sacerdota1' n es
d l
ment au e
.
1m· te une idéalisation poétique e a
dans 1'express10n &lt;lu_ p~a b isád 'w wetháhér « il lavera ses vete. ·r e wekibbi:s eg a
'
formule levi iqu ur? » A ce tte eonsidération j'ai ajouté cet autre
d
ments et sera P e le verbe tháher esL propre au style du co e
fait remarquable qu
dans les autres parties du Pentasacerdolal et ne se trouve pas

teuque.
.
.. és ·•ai eu soin de donner les passag~s
Dans mes arllcles prec~t ' J fi d'y appeler l'altention,je sms
.
cleres hebreux a n
compares en cara
.
1 . onse de M. Kuenen que lesa.
. de vo1r par a rep
. d
done tres surpr1s .
b'bliques les ait lus sans s'apercevo1r e
vant vétéran de~ e~ud~s _1 . h
er la substance meme de roa
rien et se soit ams1 la1sse ec appd verbe kabbes dans Jérémie
.
Quant a l'usage u
.
démonstraL100.
. l' logie en est aussi certame que
qu'invoque M. Kuenen, si ana 1 ·n de nuire a mon opinion, il
M. Kuenen le semble sup~oset s :in faisant consta ter l'existence
l'affirxnera par une preuve . e p ud~ Josias ou de Joachim suivant la
du code sacerdotal sous le relgnehapitre n de ce prophete. Apres cela
date que l'on admettra pour e e
M Kuenen réparera bientót le
· · · penser que ·
je me crois autonse a
t lion et ne trouvera plus quema
. t
de son araumen a
désidera º°:1
, º si rare insignifiance. »
démonstrat1on est • d une
du ver·et 9 du meme psaume
K en dit a propos
~
t
Ce que M. uen
t Je cite texluellement. • Le rappor
est bien autrement sur~renand. tale n'est pas moins problérnatique.
t 9 et la 101 sacer o
1
.
entre le verse
.
.
l'hysope et je serai net; ave-m01
Le poete dit : « Pur1fie-mo1 avec la neige • Sans doule il ressort de
• et je deviendrai plus blanc q~et ux p~ifications; mais ces puril'hysope servai a
il
ce passage que
. .
d ·1es par le code sacerdotal: en a
.
, t pas éte mtro U1
·bl
ficat1ons non
.
t llement autant que poss1 e en
simplement réglé l'emplo1,.Lanbal~reAussi a-t-il admis l'usage de
1
conformite• avec l'usage e d. · tré que le psalmiste fasse anul'hvsope. Il n'est nullement emo~ plemenl a l'usage que la 101
.
. . ·te et non pas s1m
sion a la 101 ecr1
.
s toutes les exclamalions que
sanclionna plus tard.» Suppr1~:~ion et reaardons au fond de la
areille argumen
º
'
s
provoque une P
ur le lerrain de • 1 usage » ver
chose. En suivant hl. Kuenen s

1

LE CODE SACERDOTAL PJ::NDA..'\T L EXlL

i93
lequel il s'est plu ame conduire, je prends la liberté de lui rappeler,
ce qu'il n'aurait pas du oublier, que les rites des purificatioBs ne
furent pas praliqués pendant toute la durée de la captivilé. Le
psalmiste n'a done pu emprunter la purification avec l'hysope a un
usage qui n'exislait pas, mais a un code écrit et antérieur a l'exil
et alors ce ne peul etre que le code lévitique puisque tous les
autres, notamment le Deutéronome, ignorent absolument l'emploi
de l'hysope a cet effet. Je crois done inutile d'y insister plus longlemps; en comparant ma preuve avec l'objection de mon adversaire, les lecteurs jugeront facilement de quel cóté se trouve la
&lt; rare insignifiance » dont les &lt; Grafiens » aiment a stigmaliser les
arguments qui leur déplaisent.
II. - Ézéchiel, XX.

En dehors des allusions précédentes qui se rapportent aux riles,
j'en avais relevé dans Ézéchiel, xx, deux autres ayant trait aux
parlies historiques du code sacerdotal. M. Kuenen trouve étrange
que j'aie renvoyé les • Grafiens » a ce passage plutOt qu'aux enseignemenls des prophetes relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux
fetes. Ces derniers, semble-t-il, se preteraient beaucoup mieux: a
une comparaison avec la législation sacerdotale. C'est justement
parce que ces comparaisons demandent de tres longs développements que je n'ai pu les introduire dans le cadre étroit de mon
article sur Esdras et je me suis contenté de marquer en passant
quelques faits matériels qui attestent qu'Ézéchiel connaissait le
Lévilique. Du reste, la base de la théorie grafienne consiste dans un
argument a silentio qui ne me parait pas avoir une grande valeur et,
au lieu d'entamer des discussions sur des passages ambigus ou
obscurs, je me suis borné a donner des faits. M. Kuenen a pu voir
d'ailleurs par mes derniers écrits que je ne déserte pas les discussions exégétiques; peut-etre les Grafiens me doivent-ils déja
quelques réponses aux questions que je leur ai adressées sur le
domaine qu'ils affectionnent le plus. • Le chapitre x,x d'Ezéchiel se
fait remarquer par des contingences particulierement nombreuses
avec le langage et le contenu du code sacerdotal; il est manifeste
que l'un a servi de modele a l'autre. » C'est par ces mots que
M. Smend résume l'appréciation générale et depuis longtemps
admise dans toutes les écoles exégéliques. Elle m'a serví a moi
13

�1

i94

REVUE DE L BlSTOU\E DES RELlGlONS

aussi de point de départ bien entendu en mentionnant les passages
dont j'ai revendiqué la priorité pour le code sacerdotal. Pour
échapper a mes preuves, M. Kuenen ne trouve d'aulre moyen que
d'introduire daos sa réponse un élément théologique et, je regrette
de le dire, absolument imaginaire, le , dogme inattaquable • du propbete. Puis, Ézéchiel n'a rien lu de l'histoire de son peuple, il lui a
suffi de croire , de toule son ame&gt; qu'Israel a toujours été corrompu
pour faire son violent, réquisiloire. • Cette nouvelle apprécia tion est
également inventée pour le besoin de la cause. M. Smend, un, grafien , lui-meme, avait pourtant iosisté avec un lact parfait sur le , ton
généralement amical du cbapitre xx, qui, en se détournant de la
menace de x1v, 7, ne fait que développer et (motiver la parénese du
versel 6. &gt; Au fait, nulle part ailleurs Ézéchiel ne montre relalivement plus de calme et de sang froid que dans ce Lle harangue, ou
i1 expose devant plusieurs , anciens d'Israel (v.1)&gt; qui n'étaient
probablement pas les premiers venus, dans un ordre gradué les
transgressions dont le peuple s'était rendu coupable envers son
Dieu. Il divise l'histoire d'lsra!!l en trois périodes dislinctes
marquées chacune par des crimes d'un caraclere particulier: 1º la
captivité d'Égypte avec l'idolatrie égyptienne (!$-9) ; 2º le séjour
dans le désert, marqué par les nombreuses profanations du sabbat
(10-26); 3° l'établissement en Palestine, caractérisé par le culte des
, Hauls lieux &gt; ou Bamot (i7-29). La division est si intenlionnelle
que le prophete ne se lasse pas de rappeler le milieu ou chacun
de ces péctiés avait été commis. Mais la période du séjour dans
le désert est celle qu'il traite avec le plus d'ampleur. 11 la subdivise
en deux époques et dans chacunu d'elles il rappelle le meme péché
caractéristique de la période entiere, savoir la profanation du
sabbat (v. i3 et v. 21 ). Les événements de cette période sont méme
pour lui les types des temps messianiques (34-38). Le simple bon
seos suffit pour y faire voir la main d'un lettré qui suit un ordre
de faits chronologiquement dé terminé dans la littéral ure religi~use
de son peuple; la tradition seule n'aurait jamais pu fournir la
double subdivision de la 2° période ni en définir le pé..:hé saillant; au
contraire, elle aurait fait remonter le culle des bamot a la sortie
d'Égypte el aurait passé sous silence un aussi menu détail que la
profanation du sabbal. Comment done ne pas conclure qu'il a lu
le code sacerdotal qui contient précisément Lous les faits mentionnés par le prophete!

LE CODE SACERDOTAL PEND.ANT L'EXlL

i9?,

1• Le _culte des dieux égyptiens pendant la captivité d'Égypte est
suppose, outre le passage du Deutéronome xx1x, rn suiv. qui en parle
sur un ton dubitatif, dans celui du Lévitique xvm, 3-5 qui défend
expressément le culte égyptien, et fait ainsi supposer qu'il avait
été pratiqué.
2° L'affirmation s~lon laquelle Dieu était sur le point d'exlerminer Israel en Egypte (8) rappelle le passage Exode v 3
qui motive la nécessité pour le peuple de sac1'Ífier a Jah;é
par la ~rainle qu'il ne le détruise par la peste ou par l'épé;
(~;~~ it{ i7}? ti~~~~). Ézéchiel en conclut qu'ils s'étaienl altiré
la colere de Dieu par leur idolatrie et leur désobéissance ; on sait
en effet que les anciens d'Israel n'avaient pas accompagné Moise et
Aaron dans cette mission.
3• et 4• La réitération des profanations du sabbat dans les deux
épo~e~ du séj,our au désert, résulte, pour la premiere génération,
du rec1t de 1 Exo~e, xv1, 27 suiv. qui eut lieu peu de temps
aprés la sorlie d'Egypte; pour la seconde génération apres
l'exti~ction de l'ancienne, 38 ans plus tard, de Nombr~s, xv ,
32 smv. rapportant qu'un lsraélite se rendit coupable de ramasser
du bois le jour du sabbat, naturellement pour le besoin de ses
travaux.
Tous ces passages sont particuliers au code sacerdotal et ne se
renconlrent pas dans les codes réputés anlérieurs le document
jéhoviste et 1~ Deutéronome. En les empruntant da~s l'intéret de
sa harangu_e,_Ezéebiel a suivi un procé"dé qui est d'un usage général
chez !es ~~ed1cateurs et qui consiste atransformer les actes de quelques rn~mdus en un ensemble caractéristique du peuple tout entier.
Pour Jesus, tous les Pbarisiens sont des bypocrites et Jérusalem
a, le ~riste . privilege de tuer les prophétes (Matbieu, xxm, 2-37);
d apres samt .P~ul tous les Juifs sont des Judas {Actes, vu, 52).
M. Kuenen fa1t a ce sujet une remarque pleine de candeur : « En
tous cas, dit-il, ces allusions ne seraient pasa l'honneur d'Ézécbiel.
Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seulement lu le code sacerd?tal, mais de plus il en aurait abusé d'une favon toute rabbimque. • Au risque de faire rougir quelques , purs • parmi les
• Grafiens •, je leur répondrai sans hésitation aucune: oui Ézéchiel ~ été a la fois prophete et rabbin; bien d'autres que l~i ont
exerce sans grand désavantage ces deux métiers en meme temps,

�LE CODE SACERDOTAL PESDANT L'EXIL

!96

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:-15

et cette considération me dispense d'ajouter la formule • sauf
votre respect &gt; qui aurait été autrement inévitable en pareil cas.
Chose curieusc, sous prélexle de laver Ézéchiel d'une pareille
exégese et d'avoir, je ne sais pourquoi, &lt; mal interprété &gt; le code
sacerdotal, M. Kuenen luí attribue le dogme inattaquable de la
corruplion continuelle d'lsrael. Mais une telle conviclion n'a pu
s'enraciner dans l'espril du prophete que par des lectures assidues
dans les écrits historiques du genre du coda sacerdotal. S'il n'avait
en faveur de son dire que ce raisonnemenl banal : &lt; Israel a souffert,
done i1 a été coupable &gt; il se serait tenu dans le vague et aurait
rempli le vide des faits par des figures de rhélorique chauffées a
blanc, semblables a celles dont il est coutumier ; il n'aurait en
aucun cas pu spécifier des détails qui échappent a la tradition
populaire. C'est précisément parce qu'il emprunte ses données a
une source révélée qui défie tout doute, que son exposition est
méthodique et pleine de faits, au point de ressembler plutót a un
cours d'histoire religieuse qu'a un réquisitoire d'un procureur
indigné.
Apres ce qui vienl d'elre dil on comprendra aisément pourquoi
j'ai vu dans le verset 23 qui mentionne le serment fait par Dieu
dans le désert de disperser les Israélites parmi les peuples étrangers, des réminiscences de Lévilique xxxiu, 14 suiv. qui contient
celte menace. Des menaces analogues reviennent, il est vrai,
dans Deutéronome xxvm, . H&gt; suiv ., et comme ce dernier passage
est aussi regardé par les&lt; Grafiens &gt; comme poslérieur a l'exil, le
résultat en serait le mem~, en démontraut qu·il a déja existé au
temps d'Ézéchiel. Mais une autre raison m'avait fait penser plutOt
au passage du Lévitique, c'est l'emploi, pour &lt; disperser &gt;, du vérbe
zerab qui ne se rencontre nulle part ailleurs, abstraction faite naturellement des écrivains postérieurs. M. Kuenen ne s'est pas doulé de
cette nécessité philologique; il opine meme que l'expression &lt; dans
le désert &gt; est le simple équivalenl des mots &lt; avant d'entrer en
Canaan , . Nos lecteurs qui savent déja avec quel soin minutieux
le prophele divise cette période, apprécieront a sa juste valeur celte
atténuation tendancielle. Mais écoutons ancore M. Kuenen : &lt;D'ailleurs, il n'est pas besoin de discuter plus longuement la question;
car le prophete ne peut faire allusion ni a l'un ni a l'autre de ces
deux passages du Lévétique et du Deutéronome. Ils ont, en effet,
ceci de commun, qu'ils opposent la bénédiction a la malédiction

f 97

et laissent a Israel la liberté de choisir entre les deux alternatives.
Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment par lequel Iahwé a
pris l'engagement de disperser Israel parmi les nations. Chez lui,
point d'alternative, et comme de juste, dans le Lévilique et
le Deu!éronome ou l'alternative existe, il n'y a point de serment.,
Voila le pauvre propbete chargé par les e Grafiens &gt; d'un nouveau
e dogme &gt;, l'exil a tout prix d'Israel. Cela me parait dépasser de
cent coudées les abus exégétiques des Rabbins; mais passons et
rappelons a notre savant adversaire qu'Ézéchiel avait proclamé
deux chapitres auparavant cette Lhéorie, seule vraie !eelon lui, que
Dieu ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs parents
(chap. xvm); comment se serait-il si brutalement et si vite contredit en présence d'auditeurs intelligents 't Comment et par quel
coup de léle se serait-il subitement convertí au dicton: e Les pares
ont mangé du verjus et les enfants ont les dents agacées &gt;, contre
lequel il fait pousser a Iahwé des cris d'indignation, accompagnés
d'un serment solennel pour en confirmer la vérité (ibid., v.3)? On se
demande quel motif Ézéchiel a pu avoir pour se démentir aussit0t
en parlant d'un serment divin dont personne n'avait connaissance.
Voila dans quelles difficultés les e Grafiens &gt; se sont engagés pour
l'amour de leur systeme. D'ailleurs le peu de fondement d'une
te!le supposition apparait déja par cette réflexion élémentaire que,
si le serment du désert avait un caractere irrévocable, Dieu n'avait
qu'a accomplir sans retard la dispersion des lsraélites, au lieu de
les conduire en Palestine et de les , établir pendant plusicurs
siecles. Et que serait devenu le serment si Israel s'était amendé
depuis? Heureusement,
loutes ces bizarreries et toutes ces éni&lt;Tmes
.
o
n'existent pas. Ezéchiel ne s'est pas contredit et Iahwé n'a pas commis un acle aussi cruel qu'irréflécbi. Tous les serments divins sont
conditionnels parce qu'ils ont pour but unique l'amélioration du
peuple. Si le prophete a insisté sur le serment du désert, c'est que
ce sermcnt élait consigné dans le livre de la loi dans deux: passages
differenls, dont celui du Lovilique lui a fourni l'expression zérab
que j'ai relevée plus baut.
Comme on M voit, en mentionnant le serment fait par Dieu
dans le désert, Ézéchiel n'a rien interprété et encore moins mal
inter¡n·été le passage du Lévitique, il s'en est simplement servi
en vue de sa parénése sans l'accompagner du plus léger commentaire. Mais il est curieux de constater que les • Grafiens ,

�198

1

REVOE DE L HlSTOlRE DES RELlGI0:-1S

n'hésitent pas a imputer a notre prophéte des erreurs d'histoire
et d'interprétation d'une gravité excessive, toutes les fois que
cela leur convient. En voici un exemple. Dans le passage 25-!6,
ces savants mettent cette idée bizarre que Dieu, irrité de ce que
les Israélites rejetaient continuellement ses bonnes lois, leur
aurait donné exprés de mauvaises lois afin d'acheve~ leur perle.
Les mots Cni ¡~;::i-,::i i':lYi7:l eni.:liiO:l en,~ ~O~~,
i7Íi7' '.:lN i~N W1' i'\ÚN 1Y0i du verset 26 sont traduits comme
il suit : Et je les ai souillés par leurs offrandes, par l' action de
sacri{ler tout premier-né pour les (aire frémir d'horreur, afln
qu'ils reconnussent que je suis Jahwé. &gt; C'est-a-dire, le Iahwé que
préchent les prophétes (cf. VI, 12). lls ont été obligés de sacrifier
leurs enfants par l'ordre méme de Iahwé, afin que, indignés de
leur propre faire, ils en vinssent a reconnaitre que tout leur penser
relatif a Dieu et aux choses divines était faux ,. Je doute qu'une
semblable argutie soit jamais venue a l'idée d'un rabbin .ou d'un
byzantin parmi les plus ingénieux. Avis aux avocats embarrassés :
le recéleur qui achéte pour un rien les objets précieux dérobés
par le voleur, n'a voulu qu'enseigner a celui-ci la vilenie du vol;
le misérable qui exploite le vice des personnes légéres, le fai t
dans le but louable de leur inspirer le dégout de la prostitulion.
11 y a plus; les enseignements d'Ézéchiel se compliqueraieul ancore d'autres erreurs. • L'usage du sacrifica d'enfant se propagea
énormément au vn• siécle et il ne s'adressait pas seulement a Moloch mais aussi (comme le montre également ce passage) a Iahwé,
en étendant le précepte « tout premier-né est a moi , en méme
temps a ceux de l'espéce humaine. Jérémie conteste que Iahwé
ait jamais songé a pareille chose (vu, 3'1 ; x1x, 5) ; Ézéchiel admet
au contraire la justesse de cette conséquence. ll semble en effet
étre (par erreur) d'avis que les sacrifices d'enfants étaient un ancien usage en Israel... 11 n'a pu parlar comme il a parlé ici, qu'en regardant !'ensemble de la tradition comme I'expression de la volonté
divine, et il ne peut pas avoir visé par exemple Exode xm, 1t
qui dit justement le contraire de ce qu'il y a ici. &gt; Je me suis
borné a citer les parolas mémes de M. Smend qai résume en ce
lieu les recherches de l'école grafienne, mais je mentirais a mes
convictions si je ne disais pas franchement que tout ce raisonnement manque de base, car la traduction sur laquelle on s'appuie
contient presque autant d'erreurs que de mots

LE CODE SACERDOTAL PENDANT L'EXIL

½99

t• Le versel 25 n'affirme pas l'idée absurda que Dieu aurait
donné lui-mAme de mauvaises lois: une telle pensée, si le prophéte
pouvait jamais la concevoir, eut été exprimée d'une maniere affirmalive par nio tO;::)~Oi e,;¡¡ c,pn; la forme négative Ct::ii~
et Ci7:l
est choisie avec l'intenlion d'indiquer que ces lo1s
particuliéres étaient dépourvues des excellentes qualités propres a
toutes les autres; qu'elles avaient un but extérieur et ne se recommandaient pas par leur valeur intrinseque; mais cela n'équivaut
nullement a l'affirmation qu'elles étaient mauvaises et destruc-

,,n, ~,

~&gt;

trices.
~• La phrase enit{ ~O~Ni dont le sujet est Dieu, ne saurail
signifier « je les ai souillés ou contaminés &gt;. 11 n'y a que l'élre
impur qui souille ou contamine : au propre, c'est le cadavre, le
lépreux; au figuré, c'est l'aclion immorale. Le Dieu d'Ézéchiel, étre
juste et saint par excellence, ne peut souffrir, encore moins ordonner la pratique d'une acti.o n impure. Ces mots ne sauraient done
pas signifier « j'ai ordonné qu·ns se souillassent &gt;, ni méme avoir
le sens atténué de , j'ai permis qu'ils se souillassent»; c'était précisément la vocation des prophétes de protester contre de semblables crimes. En réalité, celle phrase offre la formule légale
usilée en cas d'impureté par le prétre qui prononce le mot ~00
, impur • et signifie, par conséquent: • Je les ai déclarés impurs , .
3º Le mot cni.:liiO:l est le seul complément indirect du verbe :
l'impureté qui leur a été ocLroyée est relative aleurs dons, lesquels
sont devenus par cela méme impurs.
4° La traduction de i':l)ri1 par • sacrifier , est doublement
inexacte. Au point de vue historique, il est certain que les sacrifices d'enfants ne se bornaient pas aux premiers-nés seuls; Ezéchiel
méme affirme le contraire (xxm, 37, 39). Au point de vue de la langue,
i':l;:i'i7 seul ne signifie jamais , sacrifier • ; Ezéchiel emploie dans
ce sens leverbe ~nv e immoler &gt; (XXIII, 39), ou n::ii (xv1, 20).
11 ne peut non plus signifier, passer , au sens de « livrer, remettre &gt; : il faut pour cela le complément indirect ', suivi des suffixes
personnels, al'instar des Ci71 en,~ i':l)ri7:l de xx1, 21. Ce verbe
dont en¡ ¡~!) est le complément direct, n'a qu'un seul sens acceptable ici: c'est celui de , passer, éloigner, écarter &gt;. Comparez
Jérémie xtv1, 17; 2. Samuel, xn, 13; Esther, vm, 3; Job, vu, 21.
Au chapitre XLVIII, 14, Ezécbiel emploie ce verbe au seos propre
de • déplacer, aliéner • ; ici, il le prend au seos figuré.

�200

20!

REVUE DE L'HISTOIRE DF.S ílELTGJO:'iS

LE CODE SACERDOTAL PE~DANT L'EXIL

5° Laponctuation ~~N est due a la répugnance qu'avaient les
Massoretes a attribuer a Dieu le désir de rendre Israel coupable
C~N ; ils y ont done cherché le hiphil de CO'iV « etre désolé,.
Les critiques ont tort de les suivre. En réalité, i1 faut lire CO~~
&lt; afin de les déclarer coupables et indignes •. Com parez tlO''W'Nil
(Psaumes v, 11), &lt; déclare-les coupables, indignes Lle ton secours &gt;.
6° Le membre de phrase nin, ,.:i~ n'a pas seulement en vue la
puissance de Iahwé, mais tout particulieremenl son autorité irrécusable comme législateur. C'est la formule solennelle des lois
sacerdotales, répétée d'innombrables fois dans le Lévitique, surtout
dans les chapitres xvm-xxu.
En un mot, le V'erset 26 doit se traduire de la maniere suivante:
Je les ai déclarés impurs relativement a leurs offrandes, en éloignant tout premier-né afl,n de les déclarer coupables (indignes),
afin qu'ils sussent que j'étais Iahwé (l'autorilé supreme).
Comme on leavoit, le prophete fait allusion au remplacement des
premiers-nés par les lévites stipulé dans la législation du désert
(Nombres, vur, 5-18). Ezéchiel interprete ce fait, qui est en tout cas
un acte de méfiance a l'égard du peuple dans sa généralité, comme
un rejet par cause d'indignité des premiers-nés d'officier dans les
riles sacrés et comme un sujet continuel de méditation pour le
peuple sur rautorité supreme de' Iahwé en qualité de législateur.
C'est une nouvelle référence, et des plus claires, au code sacerdotal. Elle est meme suivie par une autre au verset 27 qui reproche
aux ancetres des Israélites d'avoir joint le blaspheme ala rébellion
~;70 '::l tl~YO::l tl~'lii:lN miN i;;1.l l1N'i 1i;1; c'est le fait raconté dans Lévitique, XXIV, 10-23, qui a motivé une sévere répression. Ezéchiel a, ici encore, généralisé le crime dans l'intéret de sa
prédication, mais il ne l'a pas inventé.
Complétons ces recherches en appelant l'attention sur les points
qui n'ont pas été traités dans la discussion précédente. L'expression tli1:l ,ni tl1Ni1 tll'iiN il~1' i~N ( 11, 13, 21 ; cf. xxxm,
Uí) figure notoirement dans Lévitique, xvm, 5, ou elle est motivée
par la destruction des Cananéens, dont les Israélites ne doivent
pas suivre les coutumes, afin de ne pas périr comme eux (ibid., 2429, et Deutéronome (xxx, io-20) ; chez Ézéchiel, au contraire, elle
se présente brusquement sous forme d'un axiome bien entendu et
depuis longtemps connu. U ne peut done pas subsister le moindre

doute sur l'originalité du passage du Lévitique. C'est encore a la
meme législation sacerdotale qu'il a emprunté sa donnée sur le
sabbat (i2-20), laquelle est un simple abrégé du passage de l'Exode,
xxxr, 13. Les mots Ci1'.:J':ii '.:J':l mN « (le sabbat) est un signe
entre moi et eux » sont absolument inintelligibles, sans le récit de
la création en six jours et du repos divin au seplieme jour (ib.,
17), récit qui est de source élohistico-sacerdotale (Genese, n, 1-3.;
Exode, x1x, 8-11).
En terminant, je crois utile de résumer brievement la triple
série des faits qui prouvent la connaissance du code sacerdotal a
l'époque de la captivité de Babylone.
.
á) Rites propres a ce code et suspendus pendant l'exil :
i. La prescription de laver les vétements en cas d'impureté.
(Psaume LI, 4.)
~- Lapurification avec l'hysope. (Ib., 9.)
b) Récits et données propres a ce code et inconnus d'ailleurs :
3. L'adoration des dieux égyptiens par les lsraélites pendant la
captivité. (Ézéchiel, xx, 7.)
·
4. Dieu allait exterminer les Israélites pour ce péché. (lb., 8.)
5. La sanctification du sabbat commémore le repos divin en ce
jour. (lb., 12.)
6. Les profanations du sabbat dans la premiere époque du séjour
au désert. (lb., 13.)
7. Les profanations du sabbat dans la deuxieme époque du séjour
au désert. (lb., 21.)
_
8. Dieu jure dans le désert de disperser les lsraélites parmi les
palens. (lb., 23.)
9. Les premi~és sont déclarés indignes de fonctionner dans
les sacrifices. (lb., 26.)
10. Les lsraélites ajoutent a leurs autres péchés celui du blaspheme. (lb., 27.)
e) Expressions propres au code -sacerdotal :
H. e Leverla main(nasayad) &gt; au sens d' &lt; affirme1· &gt;. (lb. 5, 6,
15, 23.)
12. « Moi, Iahwé, votre Dieu (ani lahwe el6Mkem) • formule d'affirma tion. (lb., 5.)
13. e Épier (tur) &gt; pour « préparer, procurer &gt;. (lb., 6.)
14. e Disperser &gt;. (zar6t b; lb., 23.)
15. Pether 1·ehem pour e premier-né ». (lb., 26.)

�202

REVUi DE L'HtSTOIRl!: DES Rl!:LlGJONS

16. Le verbe intransitif &lt; thdMr • étre pur. (Psaume u, 4.)
Les « Grafiens , affirment n'avoir découvert aucun vestige du
code sacerdotal dans les récits de l'exil; nous croyons qu'ils ont
mal cherché et nous signalons a leur attention dans deux textes
seulement 16 preuves positives a l'appui de l'opinion contraire.
Peut-etre les déclareront-ils de nouveau e d'une rare insignifiance , ,
mais du moins cela fera réfléchir les autres. Ces savants seront,
du reste, les derniers a s'en plaindre, puisque M. Kuene~ nous
dit e qu'ils ont appris par expérience que chaque nouvelle attaque
contrt:: les fondements de leur hypothese ne sert qu'a la consolidar , . S'il en est ainsi, il serait tres peu cbaritable de ma part de
ne pas cont.ribuer a leur triomphe final par quelques-unes de ces
attaques magiques qui, en fin de compte, n'exigent pas trop d'effort. Je les prie done de compter sans faute sur ma collaboration.
J. HALtVY.

DU MERVEILLEUX DANS LUCAIN

Dans un article paru il y a une dizaine ;d'années 1 , M. Girard
remarquait que Lucain pouvait nous aider a connaitre l'état des
esprits sous Néron : • Le témoignage le plus expressif de l'incohérence intellectuelle et morale qui caractérise cette débauche de
quatorze ans dans la toute-puissance, c'est la Pharsale de Lucain .•
Nous trouvons dans ce poeme autre chose encore : si l'on peut
juger des senliments religieux des lecteurs de la Pharsale par ceux
du poete lui-méme, il y aurait eu en ce moment a Rome une singuliere incohérence religieuse et philosophique. Les doctrines
d'Epicure et de Zénon, les superstitions populaires, apparaissent
successivement dans les vers de Lucain, saos que le poete prenne
souci de les conciliar. Mais ce systeme, si l'on peut appeler ainsi
un amalgame de croyances, est-il celui des contemporains, ou
simplement celui du poete? Lucain a-t-il écouté et transcrit les
opinions de son monde, ou n'a-t-il suivi que sa propre fantaisie?
Est-ce un historien, ou un poete ! On admettait généralement,
depuis Servius, que Lucain avait compasé plutót une reuvre bistorique qu'un véritable poeme; M. Girard a prouvé le contraire, et
montré que Lucain n'est pas fidele a l'histoire, mais simplement a
la chronologie : e Quand on voit ces altérations profondes des
personnages et des faits, on a peine a comprendre qu'on ait pu
reprochar a Lucain d'etre trop historien. C'est le reproche contraire
qu'il mérile, s'il est vrai que l'histoire est autre chose que la
notation exacte des faits, des temps et des lieux. ,
La conclusion semble exacte, au point de vue politique: il parait
bien démontré que les idées ré publicaines de Lucain, ainsi que sa
haine contre Néron, haine causée par des froissements d'amour1) Un poete républicain sous Néron. (Rewe des Deu:x-Mondes, 15 juillet 1875.)

�•
204

1

REVUE DE L HISTOIRE nES RELIGIONS

propre, ont altéré son sens historique, ont dicté au poele, blessé
dans sa vanité, une oouvre de passion et non de vérité. Mais ont-elles
eu une influence égale sur ses opinions religieuses? Lucain ne pouvait prendre en aversion la religion de Néron, qui n'en avait guere,
au témoignage de Suétone 1• De plus, quoique le stoi:cisme fut généralement professé par l'opposition, par les mécontents, Lucain n'en
fait pas son unique credo, et le mélange avec une forte proportion
d'épicurisme. Nous pouvons done considérer ses opinions philosophiques et religieuses, comme réflétant en partie les idées de son
temps; et l'étude du merveilleux dans la Pharsale nous permetlra de
conclure, avec quelques réserves ', aux croyances de ses contem·
porains. Voici ce que, a ce point de vue, la lecture de la Pharsale
nous amenerait a penser : le stoi:cisme et l'épicurisme qui,
malgré leur opposition apparente, sont plutót séparés par une
querelle de mots que par le fond meme des choses, s'étaient pour
ainsi dire réconciliés a Rome. Horace, parexemple, qui n'est assermenté a aucune école, sans faire la synthese des deux doctrines
autrefois ennemies, les comprend daos la meme indifférence: il
passe saos scrupules de l'une a l'autre. Séneque lui-méme, tout
en proclamant bien baut qu'il est sto'icien, emprunte plus d'une
idée a Épicure, et ne s'en cache pas. En sa qualité de neveu de
Séneqüe, Lucain avait !'esprit large; comme son oncle, i1 emprunte,
sans trop compter, a Épicure ou a Zénon. Je trouve dans son poeme
un mélange de doctrines pbilosophiques, de croyances religieuses,
de sui&gt;erstitions populaires, qui devait composer le sentiment religieux de plus d'un Romain sous Néron.

II
lnfl,uence d'tpicure sur Lucain.

Lucain a subi tres fortementl'influence d'Épicure, probablement
par l'intermédiaire de Lucrece : non seulement il niela Providence,
i) (&lt; Religionum usquequaque contemptor prreter unius Dere Syriro. Hanc
mox ita sprevit, ut urina contaminaret. • (Nero, cap. LVI.)
2) Surtout en faisant le départ de ce qui est littéraire dans son oouvre, de
ce qui est chez lui non pas reproduction fidéle des croyances, mais asservissement aux formules épiques.

DU MERVEJLLI&lt;:UX DA.NS LUCAIN

205

comme Épicure (Pharsale, I. VII, v. 445-450) mais encore il reproduit certaines explicati, ns spéciales a Lucrece 1 • C'est par l'intluence
des doctrines épicur: Jnnes, que j'explique le scepticisme de Lucain
pour les dieux, lt:s légendes, les apparitions, les enfers, et l'existence de l'ame.
Cela ne l'empecbe pas de faire jouer un róle daos son poeme a
ces divinités auxquelles il ne croit plus. Lucain parle tres souvent
des dieux: plus souvent encore il leur parle, et tres sechement.
Lorsqu'il les invoque, c'est par pure habitude de poete et de déclamateur, c'est pour faire une apostropbe. Ses personnages croient
aux dieux sous bénéfice d'inventaire. Cornélie, dans un de ces
moments de tristesse ou se sentant trop seul, un sceptique
m~me voudrait croire a une puissance surnaturelle amie, Cornélie
se demande si ses vooux servent a quelque chose, et s'il y a des
dieux pour les entendre. (V, 778.) Ici Lucain fait parler une femme
et luí conserve au moins le doute, cette deini-croyance; pour lui~
meme,son opinion est mieux arretée: •Aucun Dieu ne s'occupe des
cboses bumaines. • (VII, 454.) Ici, il niela Prc,vidence; ailleurs, il va
plus loin, et nie l'exislence meme des dieux: e Non, il n'y a pas de
dieux pour nous ... nous mentons en disant que Jupiter regne .•
(VII, 445.) Mais alors, pourquoi accuser a tout moment ces dieux
donL il nie l'existence? Pourquoi prendre, quand il leur parle, un
ton provoquant? (Vil, 58.) Ne nous attendons pas a voir agir dans
la Phai·sale de pareilles divinités, dont le pouvoir précaire et variable dépend du bon plaisir du poete : les dieux restent daos leur
temple; de temps en temps, Lucain ouvre la porte du sanctuaire
et dit son fait a la statue du dieu; puis il referme, et tout esL dit'.
La Providence n'apparait pas: au fond, les dieux ne protegent
personne, et n'ont entre eux ni ces rivalités ni ces discussions qui
animent l'Iliade.
Tout en excluant de son poeme les dieux mythologiques, Lucain
accorde aux récits de la mythologie une large hospitalité : e c'est
un envieux, celui qui enleve a l'antiquité ses légendes, celui qui
r~ppelle les poetes a la vérité 1• (IX, 359.) A quoi bon revendiquer
s1 hautement, presque avec aigreur, le droit qu'a le poete d'employer la fiction, pour en faire si bon marché soi-méme, et prendre
1) Comparer par exemple l'explication de la. chute des Anciles, dans la
P1¡a1·sale, IX, 471-489, ii. la théorie des tourbillons dans Lucrece, VI, 423-450.

�206

,

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

soin de détruire a l'avance tout le charme de la légende ! A quoi
bon proclamer l'indépendance de l'imagination, et fournir ainsi au
lecteur une objection qu'il ne voyait pas? Un conteur populaire
annonce naivement ason auditoire une histoire e qui est arrivée&gt; ;
un narrateur plus habile la raconte de telle fa~on qu'on la croit
réelle; Lucain, lui, prévient qu'il va narrer des légendes et qu'un
envieux seul pourrait l'en blamer. On pourrait reprocher pourtant
a ce poete sceptique d'introduire dans son ceuvre une mythologie
a laquelle il ne croit pas. Mais Lucain voulait faire un poeme
épique : trouvant des légendes dans les modeles du genre, il en
mit dans son reuvre, sans se rendre compte de la différence des
pays et des époques. Dans la Pharsale, rien ne ménage la transition de l'histoire a la fiction. A cóté d'événements presque contemporains, les légendes empruntées a un autre a.ge, a une autre
religion, sont {foides et décolorées. Ces réminiscences classiques
sont d'un poete un peu pédant. Lucain veut-il prouver qu'il n'a pas
encore oublié sa le&lt;ton de mythologie grecque ? Sa mémoire trop
fidelene nous fait pas grace d'un seul souvenir classique, et presque
toujours ce souvenir arrive fort mal a propos, au milieu d'un récit
qui pouvait devenir émouvant. Ces légendes que Lucain accumule
nous lassent d'autant plus vite qu'il ne cache pas son scepticisme.
Apr~s avoir prévenu une premiere fois le lecteur qu'il avait le
droit de luí raconter des légendes, le poete lui rappelle a chaque
instant qu'il n'en garantit pas l'authenticité. 11 n'avance rien en
son propre nom, et annonce, sous toutes réserves, que les Syrtes
sont le séjour favori d'un Triton. Non content de douter des fictions,
Lucain veut les expliquer toutes, sans respecter meme les légendes
nationales: les boucliers sacrés, par exemple, ne sont plus un
présent des dieux, mais d'un ouragan, qui les avait arrachés a
quelque peuple. Le poete est un peu léger dans un aussi grave
sujet. De plus, il est imprudent; comment, apres une pareille
explication de la légende romaine, parler sérieusement d'une légende grecque, de ces gouttes de sang qui, tombées de la tete de
Méduse, donnent naissance a d'innombrables serpents ? Le poMe
n'a épargné ni son temps, ni sa peine, nous dit-il, pour trouver
une explication scientifique a la multitude de ces reptiles; en
désespoir de cause, il se résout a donner la solution mythologique,
tout en s'égayant doucement de cette tradition : Persée jelte l'étonnement partout ou il passe, et fait lever toutes les tetes : e qui,

DU .MERVEILLEUX DANS LUCAIN

207

en effet, _lorsqu'~ si grand oiseau passe, ne tournerait les yeux
vers le ciel ! •&gt; ~illeu~s Lucain melera d'une fa&lt;;on plus facbeuse
encore !ª pbys1que a la mythologie : Iris, la messagere des dieux
da_ns ~'Enéide, devient daos la Pharsale un siphon. lci l'explication
sc1enllfique vaut-elle mieux que la légende poétique !
C:t amour de la scieoce o'empeche pas Lucaio d'aimer le fan~stique, et de le préférer au merveilleux classique. 11 abuse
~trange~ent de cet~e théorie d'Aristote: « il faut, dans la tragédie,
mtrodmre le merveilleux, mais, daos l'épopée, l'invraisemblable
s'ac?~pte plus facilement, parce que nous n'assistons pas al'acLion. &gt;
(Po~tique, ~~~• 3.) Ce précepte, déja contestable pour une épopée
ant1que, n :ta1t n~llemen t applicable a un poeme sur l'histoire
c~ot~mpo~~me. _Ma1s Lucain n'obéit qu'a son imagination; l'exLraordinaire, 1 mvra1semblable l'attirent : un soldat est perce· d d
tl . h . 1 i .
.
e eux
ec es ~ a 01s; 1 une traverse le dos, l'autre la poitrine, et les
deux pomtes se rencontrent au milieu du corps ; le sang se demande par quelle blessure il sortira, et il se décide enfin a
repousser les deux traits en meme temps (III 588 ) ·L,.
.
s mbl bl
.
·
,
• , mvra1u: ª e ~e~e ~e suffi_t pas Lucain; il luí faut l'impossible:
. soldat, qui, a lm seul vient d arreter une armée est criblé d'
s~ grand nombre de traits «que rien ne protege ;lu.s les orgao::
v~tau~ mis a n,u, si ce n'est les javelots eux-memes qui se dresseo
piques_ daos ses os. &gt; (VI, 194.) Voila bien l'imagination de Lucarn·.
c'est ª'.ns1· qu•·1
J a _essayé de remplacer par un surnaturel bizarre le,
merve1lleux class1que auquel il ne croyait plus.
PhSans doute la_ place ~atérielle qu'occupe le merveilleux daos la
arsa~e est tres cons1dérable ; mais son importance est pres ue
~;lle, s1 r_on étudie l'influence des dieux de Lucain sur les acti~ns
ses heros. Oo pourrait supprimer tout le merveilleux de 1
Pharsale' saos eolever au momdre
•
. .
evenement
sa raison d'etre L ª
:pparitions, celle de Julie, par exemple, ont aussi peu d'import~n::
aos le_ po~me qu'un réve daos la vie réelle.
' Lucamne croya1·t saos doute guere aux apparitions des morts . i'l
n yll en a qu'une seu1e dans ce que nous possédoos de la Pharsale
,
ce e ~~ Julie. Eocore est-ce plutót un reve de Pompée qu'une réell;
ap:~r1t10n. L'important, du reste, pour le poete, était de servir ases
;u ite~s un morceau de haut gout; l'ombre de Julie vient effrayer
d~:eee, san~ aucune n~cessité pour la marche du poeme, mais elle
de cur1eux renseigoements surles enfer~. La terre s'entr'ouvre

,ª

'

�DO MERVEILLEUX DA:-1S LUCAl:X

208

R~VUE liE L'IllSTOIRll: DES RELIGio;:-;s

et Pompée voit apparaitrd la figure altristée de Julie; • semblable
aune furie, elle se dresse sur son s1; pulere enflammé. • (lll, 9.) Julie
en effet, est devenue une véritable Mégére : elle injurie Cornélie, et
reproche a cette , courtisane • d'avoir é pousé Pompée • sur son
bticher encore tiéd0. , L'image est bizarre ; de plus, en deux ans
le bticher avait eu le temps de se refroidir. Ce n'est pas tout: Julie
annonce a Pompée qu'elle a l'intention de les surveiller; plus de
nuits tranquilles, plus d'amour; elle allend son ancien époux dans
e Tartare. - Décidément, Pompée ne réve pas: il a un cauchemar.
Tout est forcé dans cet épisode: le poete a voulu faire du nouveau,
et ses innovalions sonl au moins singulieres. Julie est précipitée
des Champs-Élysées dans le Tartare, a cause de la guerre civile.
Charon, en dieu prévoyant, comprend que sa vieille barque va
devenir insuffisante, et prépare une véritable flottille. On agrandit
le Tartare pour les nouveaux arrivants; les Parques se mettent
toutes les trois a couper le fil de la vie, et se fatiguent a la besogne. - Pompée se réveille enfio, et discute la réalité des reves
en termes assez obscurs. , Pourquoi, se dit-il, nous laisser effrayer
par une image, une vaine vision T ou bien l'ame a pres la mort ne
sent plus rien, ou la mort meme n'est ríen. &gt; Ce raisonnement
rassure Pompée, quoique peu concluant. Que pense le poéte luiméme de ce dilemme? Croit-il a cette fantasmagorie? Croit-il aux
enfers T 11 y croit saos doute en poéte, pour les décrire, mais il
est trop de son époque pour pouvoir ajouter foi a des fables qui
faisaient déja rire les enfants au temps de Cicéron. Lorsque Pompée
meurt, son ame monte au ciel des philosophes. Au lieu d'aller
retrouver aux Champs-Élysées les ombres des vieux Romains,
comme le prédit a Sextus le cadavre ranimé par Erichto (VI, 802),
l'ame du héros s'éléve vers la volite du ciel, demeure du dieu de
la foudre; elle se méle au cortége des ames semi-divines qui
suivent les astres dans leurs révolutions éternelles. (IX, 49 sqq.)
Cette conception platonicienne ne satisfait pas encore le poéte.
L'ame de Pompée, pénétrée par la lumiere de vérité, voit combien
notre jour o'est qu'une nuit profonde, puis, prenant son vol, elle
redescend dans les plaines de Thessalie, , et, vengeresse des
crimes, elle s'arreta daos la sainte poitrine de Brutus, daos l'esprit
inébranlable de Caton. » La pensée est belle, et cette métempsycose d'un nouveau genre ne manque pas de grandeur: mais que
reste-t-il de Pompée ! Un souvenir. C'est la conclusion de Lucrece,

209

en y _ajoulanl un court voyage de l'ame apres la morL. Le poete
sc~pti~ue ne croi_t plus a l'immortalité de l'ame : elle n'est pour
lm qu un_e except10~, une punition meme. (VII_. 470.) Ce scepticisme
sur les ilie~ et la vie future me semble se rattacher naturellement
aux pro~es de l'épicurisme a Rome, grace a l'ardente prédication
de Lucrece.

ln/1,uence du stoicisme sur Lucain.
Mais Lucain n'est pas toujours épicurien. Nous avons vu qu'il
est fort souvent disciple de Zénon. Ne pouvaiL-il introduire dans
son poeme un merveilleux conforme aux doctrines des sto"iciens !
Ce_ux-ci accordaient a certaines idées abstraites une vie propre
meme une véritable divinité. Nous voyons en effet Caton dans J'
Pharsale, invoquer la Liberté (II, 302), et le poete, en so~ propr:
n?~'. a_dres~er une ardente priere a la Concorde (IV, 189.) Mais ces
~v1mtes agissent-elles daos son poeme? Lorsque César s'apprete
a passer le Rubicon, le poete dresse devant Iui le spectre de
Rome:
Déja des monts AJpins qu'il avait su franchir
César voyail au loin les vieux sommets blan~hir •
Des bords du Rubicon mena~nt l'Italie,
'
De la guerre a venir son Ame élait remplie.
Une nuit, a ses yeux apparalt tout en pleurs
La tremblante Patrie, exhalant ses douleurs •
~s cheveu:x sont épars ; triste, le regard so~bre,
D une paJe lueur elle brille dans J'ombre
Et les bras nus, levanl son front chargé de tours :
« Arrélez l conlre qui lournez-vous mes secours?
Ou courez-vous? restez sur ces bords déplornbles.
Jusqu'ici ciloyens, un pas vous rend coupables •. »

Le passage est beau, plein de la grandeur romaine, je l'avoue.
pourquoi done le poete nous prévient-il aussit0t que c'est une pur~
t) Pour la curiosilé du fait, j'emprunte celle traduclion a Víctor H g
Cette piece, qui ne figure pas dans l'édilion ne va,·ietur, a élé publié~ :.;
tR19 dans le Conservateur littéraire, l. J, p. 362.
Ji

�2i0

REVl.lE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

invention, une beauté littéraire ! L'apparition n'a meme pas besoin
de disparaitre et nous voyons que ce n'est pas aux reproches de
'
•
1
la Patrie, mais a ceux de sa conscience que répond Cesar .'
. .
A ces divinités abstraites, destinées a remplacer les d1eux ep1ques, Lucain a beau donner des cheveux, _u_ne voix, des b:as: elles
ne vivent pas. La Fortune elle-meme, qui JOU~ un róle 1mportant
dans la Pha1·sale, est une déesse bizarre, ou mieux, un mot obs_cur.
Est-elle le hasard, ou le destin? On ne sait, car elle a des capr1ces,
meme a l'égard de ses amis. (IV, 121.) Au fond, Lucain estfataliste:
de toutes les divinités, la seule a laquelle il croit, c'est le Fatum,
qui d"apres les stoi:ciens se confond avec l'~~e du .~o~d~. Un
pareildieu, qui n'a rien de personnel, convient-1~a la p~es1e ep1que!
Sans doute a l'époque de César, il semble bien regir le sort de
Rome: une' puissance mystérieuse, irrésistible, a l'air de pousser
devant elle le peuple romain; les événements se précipitent d'euxmémes; quelques grands esprits seuls essayen~ de résister ~t de
sauver la République. Cette situation, transportee dans un poeme,
pouvait présenter un intéret plus dramatique ~eut-étre qu'é~ique,
mais, en fin de compte, un intéret sérieux. Meme en connais~ant
par l'histoire l'issue de la lutte de Pompée et de Caton contre Ce~~r
et le Deslin le lecteur pouvait s'intéresser jusqu'au bout a un rec1t
poétique d; ce combat. Tel est bien le but que parait d'abord se
proposer Lucain : e mon ame me pousse a raconter les ca~ses ~e
ces grandes choses; une reuvre immense s'ouvre devant mo1 : qID a
poussé aux armes le Peuple, fou de colere ! qui a arraché la paix a_u
monde? la jalousie des Destins, leur enchainement. • (I, 67.) Ma1s
pourquoi attribuer de la jalousie aux Destins !_ D'ou vie~t ce _nou:
veau Fatum, qui n'est plus aveugle, ni nécessa1re, et qui se hvre ~
ses caprices 'l Ce meme Destin obéit-il aux dieux, ou leur esHl
supérieur'l Lucain n'en sait ríen. (V, 92.)
_.
Meme en obéissant a ses idées stoi:ciennes, Lucam ne peut m
croire, ni nous faire croire a ses divinités : il ne croit qu'a l'humanité, et le véritable dieu stoi:cien de la Pharsale, c'est Caton. Le
1) « Lucain arrive nécessairement au fantastique, auquel d'ai_lleurs il_ esl
porté par nature. C'est le propre de ces imaginalions forles el mcompleles
que ne soutient pas le seos de la_vie. _Son c~ef-d'reuv~e en. ce gen~e, c'esl
l'apparition de la Patrie, perso~mficat10~ pmssante ~ une 1dé~ vra1~ el des
scrupules de celui qui va franchir le Rub1con. » (M, G1rard, art1cle cité.)

DU MERVEILLEOX DANS LUCAI.c~

2i i

Caton de Lucain est bien original, et ne ressemble guere aux portraits qu'on en avait déja tracés. Dans son fanatisme pour son

héros, le poete, plus dévot que Séneque, supprime les quelques
taches de l'homme : Caton buvait, dans la réalité ; dans le poeme,
• pour luí, c'est un festín que de vaincre sa faim.:, (11,384,)11 pousse
meme l'abstinence jusqu'a.refuser de l'eau en plein désert. (IX, 498).
11 porte le costume classique du stoi'.cien, il a des disciples, et,
supérieur a Zénon lui-meme, il connait !'avenir, il est inspiré par
les dieux. Il sent que la divinité habite en lui; de sa bouche s'échappent non des paroles, mais des oracles. 11 devient l'égal de la
divinité; il prend place parmi les dieux indigetes ; il est tantóL le
Pare, tantót le Mari de Rome. Enfin, c'est un dieu bon, une véritable Providence: ápres la mort de Pompée &lt; le peuple tremblait ;
Caton réchauffe les membres du peuple » (IX-, 25); il se croit « né
pour le monde entier » (II, 383); il voudrait se sacrifier pour l'humanité : &lt; Que mon sang rachete les nations I Que par ma mort
soit effacé tout ce que les Romains ont mérité d'expier pour leurs
mreurs. » (11, 312.) La pensée est belle, parce qu'ici Lucain est
sérieux, el respecte son héros comme un dieu, plus qu'un dieu.
Voila ce que Lucain doit au stoi'cisme, et ríen de plus. Car la
Divinité toute-puissante dont parlent Caton et Lucain lui-meme n'a
aucune intluence sur la marche des événements: le stoicisme n'a
pu rallumer dans l'ame du poete le sentiment religieux éteint par
l'épicurisme.

IV
Des croyances populaires dans la Pharsale

La divination occupe dans la Pharsale, comme dans la vie romaine, une place tres importante. Sur ce point, Lucain se sépare
des doctrines philosophiques, et suit simplement les croyances
populaires. Il est évident que, pour qu'on puisse croire ala divination, il faut croire a la fatalité de l'avenir.Or, l'école épicurienne
n'admet pas la fatalité, et proclame la liberté humaine. Les stoi:ciens, il est vrai, admettent le Destin, et par suite, peuvent admettre
la connaissance de l'avenir. Mais précisément, dans la Pharsale,
le stoi'cisme, personnifié dans Caton, condamne les oracles, les

�2i2

REVU.E DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS

déclare inutiles et mauvais. Lucain ne suit done pas les opinions
philosophiques, mais la tradition populaire, lorsqu'il introd~i~ daos
son poeme les augures, les oracles, la sibylle et la mag1c1enne.
Seulement on voit que le poete écrit pour des lecteurs sceptiques,
a qui la religion officielle ne suffit plus.
Les augures ne jouent qu'un bien médiocre róle : il semble qu'en
les introduisant dans son poeme, Lucain ait cherché surtout un
prétexte pour décrire des présages inédits, et pour prendre vivementa partie Jupiter: e: Pourquoi, Maitre de l'Olympe, t'a-t-il plu
d'ajouter encore un souci aux inquiétudes des mortels! Pourquoi
connaissent-ils, par de cruels présages, les désastres a venir T
Laisse inopiné tout ce que tu prépares : laisse aveugle, ignorante
de l'avenir et de la destinée, l'ame des hommes : que l'espérance
reste perrnise a celui qui craint. , (II, 4 sqq.) Du reste les devins
mentent: sur un mot de César, e: le ciel a beau tonner, !'augure
reste sourd, et il atteste par serment que les oiseaux sont favorables, quand le hibou volea gauche. , (V, 395.)
Pour les oracles, Lucain reproche aux dieux tantót de parler
trop, ·t antót de garder trop longtemps le silence. Apres avoir ~onné
la réponse de la divinité, il la revoit, la corrige et la complete. 11
. ne peut se contenter de raconter; il interrompt souvent le récit
poury placer son mot, encourager un dieu, dire son fait a un aulr~,
en.fin prévenir son lecteur et le mettre en garde contre ce qu ü
vient de luí dire. Décrit-il l'oracle de Delphes? 11 s'étonne qu'un
dieu puisse se résigner a vivre sous terre. (V, 8a.) Sans doute, Lucain a parfaitement raison : un dieu ne peut guere s'enterrer
ainsi mais pourquoi nous le faire rernarquer a propos d'un oracle
sout;rrain, et pourra-t-on prendre le poete au sérieux quand il
déplorera peu apres le silence des dieux?
.
..
Sur ce point l'épisode le plus instructif se trouve au cinqmeme
livre de la Pharsale. Une pretresse du temple de Delphes révele l'avenir a un assez obscur personnage. Lorsque, !'esprit encore frappé
par l'énergique description du délire de cette femme, on relit le
début du sixierne chant de l' Énéide,.le contraste esl saisissant; on
voit par cette comparaison, que Lucain du reste semble provoquer, tout ce qui manque au talent de ce poete, a son inspiration
religieuse. Virgile a sur lui non seulement la supériorité man~feste du génie, mais encore l'avantage du sujet. Chantant le passe,
il est a son aíse pour raconter des légendes. 11 sait mettre en

DTI MERVE1LLEUX DANS LUCAii'i

2t.3

scene la sibylle de Cumes, l'oracle national, dont les réponses
étaient encore respectées de son temps. La sibylle, qui a déja vu
de nombreuses générations, s'adresse avec une maje.sté digne du
dieu qui !'inspire, au pere de la race romaine; l'oracle qu'elle va
rendre est utile a la marche du poeme ; cet épisode n'est pas un
simple ornement, c'est une des parties essentielles de l'Énéide.
Rien de tout cela dans Lucain. Appius, simple préteur d'Achaie,
vient demander a l'oracle de Delphes ce que lui réserve l'avenir. U
ne cherche meme pas, comme le raconte Valere Maxime ([, vm, 10),
a connaitre l'issue de la guerre ; il ne s'occupe que de lui-memE',
et nous n'avons aucune raison pour nous intéresser a la réponse
du dieu : qu'Appius soit sauvé ou tué, rien n'est changé dans la
marche des événements. Cet épisode est done un hors-d'reuvre.
L'intention de Lucain est claire; il a voulu, c01ite que c01ite, amener une description originale. Au lieu de la vénérable sibylle, assez
peu patiente sans doute, mais majestueuse malgré ses vivacités,
on voit l'insouciante Phémonoe se promener autour de la fontaine
de Castalie et dans les bois : c'est une pretresse en vacances.
(V, 116). Tout a coup le grand-pretre la saisit et l'entraine dans le
sanctuaire. Phémonoe ne se soucie pas d'affronter la colere du
dieu pour un aussi mince personnage qu'Appius : elle essaye de
persuader au préteur qu'Apollon ne rend plus d'oracles, soit qu'il
ait été se fixer ailleurs, soit que les cendres et les décombres de·
l'ancien temple brulé par les barbares aient bouché rancien passage du dieu. Cette ruse e: enfantine ., ne peut donner le change a
Appius. La pretresse essaye alors une combinaison plus savante, a
laquelle on ne s'attendait guere. Au lieu de pénétrer jusqu'au fond
du sanctuaire, elle reste pres de la porte, et donne a Appius la
comédie de l'inspiration. La scene est presque burlesque : d'un
cóté Appius, tres sceptique, se doutant qu'on se joue de lui, de
l'autre Phémonoe, qui pousse des cris d'un air tres calme. Le
temple est immobile, le bois sacré reste silencieux. Appius, cette
fois, entre en fureur, et la pretres se, devant ses menaces, se résigne
a s'asseoir sur le trépied. La comédie est finie, le drame commence.
Hors d'elle-meme, la pretresse se précipite en tourbillonnant
dans le temple, renversant les trépieds sur son passage. Ce n'est
plus la le délire religieux tel que Virgile a su le décrire : sa
sibylle est terrible, mais toujours imposante ; Phémonoe, au con-

�2U

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGIONS

DU MERVEILLEUX DA.NS LUCAIN

traire, manque de dignité. Lucain décrit la fureur de la pretresse
comme un médecin qui étudie une folle, et non comme un dévot qui
contemple une inspirée. Cette mise en scene produit du reste un
certain effet: mais que va-t-il sortir de tout ce bruit? L'avenir tout
entier apparait devant la pretresse, et c'est a peine si elle découvre
l'obscure destinée du préteur. Enfin la rage couvre ses levres
d'écume; la pretresse pousse dans la caverne immense un gémissement lugubre .... et annonce a Appius son destin d'une fagon si
ingénieuse que le Romain trompé croit juste le contraire de ce
que lui annonce l'oracle. Ainsi le poele a fait cent trente vers pour
amener cette réponse dérisoire, ainsi le dieu tue une pretresse pour
le plaisir de mystifier un petit personnage qui disparaU de la scene
aussi brusquement qu'il y est entré. Lucain a-t-il manqué son but
en composant cet épisode? Oui, s'il voulait écrire un vrai poeme
épique; non, s'il lui suffisait de se faire applaudir par l'auditoire
des lecturas publiques, amoureux du trait, de la bizarrerie, de l'inédit, par ces Romains sceptiques qui ne consultaient plus guare
les collegues de Phémonoe. C'est saos doute pour ce public spécial
qu'il a composé le plus intéressant de ses épisodes, l'entrevue du
fils de Pompée avec la sorciere.
Le sujet était bien choisi, car si on n'était plus tres religieux a
Rome, on était ancore superstitieux. De tout temps, les Romains
avaient eu un faible pour la sorcellerie. Sans faire ici une histoire
de la magie a Rome, il est bon d'en dire un mot pour mieux faire
comprendre l'importance de son rOle dans la Pharsale. Déja dans
la loi des Douze Tables, on voit que le législateur est obligé de prendre des mesures contre les charmeurs qui font passer la moisson
d'un champ daos un autre. Puis, la magie blanche ne sufflsant
plus, on fait mourir des esclaves pour avoir plus vite des renseignements sur)a vie future, et il faut, en 657, un sénatus-consulte pour
empecher celte coutume barbare. On se contente alors de faire des
évocations des morts : Cicéron a des amis qui se livrent a cette
pratique. (Tmculanes, 1, 16.) Sous Tibere, on accuse un de ses parents d'envouter l'empereur. Mais c'est surtout avec Néron que la
sorcellerie est a la mode. Pétrone raconte tres sérieusement une
histoire de loup-garou ; Néron méme préféra quelque temps la magie a la musique 1 • Rien d'étonnant a ce que Lucain fasse une

large place a la sorcellerie ; sans compter la courlc intervention
des Psylles, au neuvieme livre, nons trouvons au livre VI le long
et curieux épisode des Hémonides.
Sextus, fils de Pompée, ne consulte pas les oracles officiels ; il
est persuadé que les dieux savent tres peu de chose, et préfere s'adresser a une magicienne. La patrie classique des sorcieres est en
Tbessalie ; c'est la que Lucain place la demeure d'Erichto. En
babile amplificateur, il se garde bien de nous parlar tout d'abord
du sujet précis qu'il va développer et consacre une centaine de
vers a un petit traité sur le pouvoir des Hémonides. Les dieux
sont réduits par ces magiciennes a l'impuissance : Jupiler, occupé
afaire pivotar la terre sur son axe, constate avec étonnement que
les pOles cessent de tourner; la foudre éclate a son insu. Lucain
s'arrete et s'étonne du role qu'il faitjouer aJupiter. Pourquoi, se
demande-t-il, les dieux obéissent-ils aux Hémonides? Est-ce par
crainte, par nécessité? Satisfait d'avoir énuméré toutes les causes
possibles, le poeta se garde bien d'en choisir une, et reprend son
ampli:fication. Tout ce que nous venons de voir n'est rien. Ces sorcieres, qui prennent plaisir a contrariar les dieux, font rire aux
&lt;lépens du grand Jupiter; Lucain va nous faire trembler maintenant : e Ces rites sacrileges, ces enchantements d'un peuple
eft'rayanl, la farouche Erichto les avait condamnés, comme trop
respectueux encore pour la divinité. • Elle habite les tombeaux,
elle se repait de cadavtes, mais leur préfere les corps desséchés
daos les sarcophages, e elle plonge ses mains daos leurs yeux,
c'est sa joie que d'arracher leurs prunelles glacées ; elle se précipite sur les pendus et ronge jusqu'aux gibets .•. si un nerf résiste
a ses morsures, elle s'y suspend par les dents ... elle attend que des
loups aient déchiré des lambeaux de cadavres pour les arracher a
leurs gosiers desséchés. &gt; Erichto fait entendre des cris discordants
qui rappellent a la fois l'aboiement du chien, le hurlement du loup,
le cri de la chouelte, la plainte du hibou, le rugissement des beles
féroces, le siftlement du serpent, le bruit des flots, les murmures
des forets, le fracas du tonnerre ; tout cela, dit le poete, ne forme
qu'un SE'Ul cri. Ce charivari du reste n'est qu'un prélude: les incantations vont commencer. La pretresse des dieux d'en bas énumere

i ) On trouverait encore de curieui: détails sur la magie dans les JUtamor-

245

phoses d'Apulée, II, i ; dans l'Histofre natui·ellede Pline, VII, 2,5-6, 67; XXV,
7, 6; XXVIU, &lt;i2, 6 ; dans le Satyricc,n de Pélrone, ch . LXII ; dans la Religion
romaitie de M. Boissier, t. n, p. 188.

�2t6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

ses litres a leur bienveillance : jamais elle ne les a priés « a Jeun
de chair humaine , ; elle rappelle les sacrificas immondes qu'elle
leur a faits, femmes enceintes, enfants arrachés au sein de leur
mere et arrosés de cervelle encore tiede ; furieuse de la lenteur
des divinités infernales, Erichto trouble le silence des enfers par
ses « aboiements , ; elle insulte ses dieux et les menace ; enfin, le
charme opere et le cadavre se dresse, pret a répondre a la magicienne. Le Romain ressuscité montre le trouble qui regne aux
enfers, les bons citoyens sont dans la désolation, les mauvais se
réjouissent, les démagogues veulent envahir les Champs-Elysées,
abandonnés par les aristocrates consternés. Pluton, au lieu de réta•
blir l'ordre, s'occupe d'agrandissements et de réparations. Pourtant ce pouvait etre un spectacle touchant que la douleur des
ombres illustres troublées dans leur repos par cette guerre sacrilege ; malheureusement Lucain tourne court, et le cadavre, apres
avoir refusé a Sextus de lui faire connaitre sa destinée, fournit au
poele un trait véritablement inédit : &lt; le défunt marche lui-meme
vers son bucher. , Voila tout ce que Lucain a su puiser dans cette
nouvelle source de merveilleux. Tantót stoicien, tantót épicurien,
en fin de compte sceptique, Lucain ne croit plus a rien. Lorsqu'il
touche aux légendes religieuses, son esprit demeure froid, son
imagination seule s'échauffe; il fait toujours ses réserves, discute
les contes mythologiques qu'il rappelle, discute les dieux qu'il n'introduit que pour les mettre en accusation; il ne croit qu'a la fatalité et suppose pourtant des dieux pour avoir le plaisir de déclamer
contre eux : en un mol, il y a beaucoup de merveilleux dans son
poeme, et pas l'ombre d'un sentiment religieux.

'V
Mais il ne suffit pas de discuter la Pharsale au point de vue liltéraire: nous voulons ancore l'étudier comme document sur l'état
des esprits a Rome au point de vue religieux, et nous revenons a
cette question que nous posions au début de notre étude : est-ce
sa propre croyance ou celle des Romains de son temps que Lucain
nous expose Y
Voici ce qui nous porterait a penser qu'il n'est qu'un écho : personne, parmi ses contemporains, parmi ses successeurs,n'a protesté

DU MERVEILLEUX DA:SS LUCAIS

2!7

conLre le róle ridicule qu'il pretait aux dieux; personne n'a apporté,
au nom de la religion, l'ombre d'une restriction aux éloges qu'on
lui prodigue. Stace, qui non seulement est plutót religieux qu'in
crédule, mais qui de plus adore la mythologie, Stace célebre l'anniversaire de Lucain dans des vers enthousiastes. Pour Tacile,
Lucain est l'honneur de sa famille. Martialnous apprend que la Pharsale a été un grand su.ceas de librairie. Quintilien fait sans doute
quelques réserves, mais au nom du gout seulement. Enfin Juvénal
constate, avec une pointe d'envie, que Lucain peut se reposerdans
ses jardins peuplés de statues, e: satisfait de sa renommée , . Dans
ce concert d'éloges, seul Pétrone fait entendre une note discordante, et reproche a Lucain de n'avoir pas employé le merveilleux
classique, si nous en croyons M. Boissierdansson étude si attrayante
et si forte sur l'Opposition sous les Césars. Je ne reprendrai pas ici
les arguments que j'ai .Présentés ailleurs l pour montrer que le
passage obscur de Pétrone • ne s'applique pas évidemment a
Lucain; c'est faute de mieux, je pense, qu'on songe a la Pharsale,
en lisant- ce morceau. Meme en admetlant qu'il le critique en théorie, dans la pratique Pétrone est aussi sceptique que Lucain, et si
l'on peut trouver dans son fragment sur la guerre civile plus de
détails mythologiques que dans la Pharsale, il est bien difficile de
découvrir dans ces quelques vers de Pétrone, non plus que dans le
reste de son reuvre, la moindre trace de piété.
Le poeme de Lucain, pour le fond comme pour la forme, a done
été accepté par les contemporains, qui y retrouvaient leurs propres
sentiments. En somme, Lucain, commelepublic de son temps, doute
fort de l'intervention des dieux dans nos affaire11. Chez lui, l'homme
ne croit plus aux dieux bons, mais a un peu peurdes dieux méchants.
La pretresse, simple interprete de la divinité, est détrónée par la sorciere, plus puissanle que la fatalité elle-meme. On méprise les
oracles; les sages s'éloignent, comme Caton, de ces temples qu'ils
croient vides; la foule elle-meme les déserte, et s'adresse aux magiciennes. Lucain mele les superstitions de cette foule aux spéculations des sto'iciens et des épicuriens : de la les contradictions que
nous avons signalées, de la cette oouvre incohérente qui n'est ni
épique, ni historique, ni philosophique, ni religieuse.
1) De deorum min·isteriis in Pharsalia, p. 77-82.
2) Satyricon, cap. cxvm.

�2i8
REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELlGIONS
Pour nous, pourtant, cette Pharsale, tout imparfaite qu'elle soit,
présente un intéret; car, a travers des contradictions personnelles
au poete lui-meme, nous apercevons un état d'esprit général,
et nous pouvons conclure ceci : a Rome, sous Néro_o, par une
sorte d'éclectisme passü, le Romain emprunte a Epicure son
indifférence théologique, a Zénon sa doctrine morale, a la fou~e
quelques-unes de ses superstitions ; en somme, le ~ur hum~m
est vide de sentiment religieux :, i1 est a la merc1 du prem1er
occupant.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATION AL
DES ORIENTALISTES
Session de Vienne, 27 septemhre {886

MAUIUCE SOURIAU.

C'est a Paris, en 1873, que s'est réuni pour la premiere fois un
Congres international des Orientalistas, et cette institulion, due a
l'initiative fran~aise, a rencontré de suite une faveur génér-dle bien
justifiée par les services qu'elle a rendus et par ceux qu'on est en
droit d'attendre d'elle. En seize années, sept de ces réunions plénieres ont eu lieu : successivement Londres, Saint-Pétersbourg,
Florence, Berlin, Leide avaient tenu a honneur d'offrir l'hospitalité
aux savants accourus des cinq parties du monde pour échanger
leurs idées, et apporter les résultats de leurs recherches et de leurs
observations sur cet Orient, si mystérieux encore, d'ou jadis la
civilisation, comme d'un foyer inépuisable de lumiere, a rayonné
sur la barbarie de l'Occident. Vienne a voulu avoir son tour, et,
cette année, le Congres 'tenait daos ses murs sa septieme session
sous le protectorat de S. A. impériale et royale, Mgr. l'archiduc
Régnier, etla présidence d'honneur de S. Exc. le ministre des cultas
et de l'instruction publique, M. le docteur Gautsch de Frankenthurn.
11 comptait trois souverains parmi ses membres honoraires : S. M.
l'empereur du Brésil, S. M. le roi de Suede, S. A. le khédive.
Sur six cenls souscripteurs inscrits, trois cents ou trois cent cinquante,et parmi eux plusieurs dames, avaient répondu a l'invitation
du Comité d'organisation. L'affabilité vieunoise est trop connue
pour qu'il soit besoin de dire que les orientalistas ont été re&lt;;us
avec la cordialité et la courtoisie la plus parfaite par le comité et
son sympathique président, M. le baron A. de Kremer, ancien ministre du commerce. Tous ont emporté de la capitale de l'Autriche
le regret de la quitter si vite. La série des fetes a été fort brillante :
réception chez le ministre de l'instruction publique ; réception par
le bourgmestre daos le splendide palais que Vienne a élevé a ses

�220

REVUE D11: L'HlSTOIRE DES RELIGIO~S

magistrats municipaux ; soirée cbez l'archiduc Régnier ; banquet
offert par le comité ; excursion aux ruines pittoresques du Kahlenberg, d'ou l'on jouit d'une vue féerique sur Vienne et la vallée
du Danube. Chaque jour a eu sa part de plaisir.
• Ainsi que le fixait le programme officiel, la premiere séance a
eu lieu le lundi 27 septembre daos la grande salle des fetes de
l'Université. S. A. l'arcbiduc présidait. M. le ministre des cultes et
de l'instruction publique, au nom du gouvernement, et M. le bourgmestre au nom de la ville, · soubaitent la bienvenue au Congres •
puis M. le président du Comité prononce un discours en francai;
daos lequel il traite des relations de l'Europe, et de Vienne en particulier, avec l'Orient. Ce discours fort intéressant, plein de faits
peu connus et de vues d'une grande largeur, est vivement applaudi.
Les délégués des gouvernements étrangers prennent alors la
parole: le comte Landberg, représentant la Suede, Artin-Pacha
délégué de l'Égypte, etc., remercient l'archiduc, le gouvernemen~
autricbien et le Comité de leur accueil; M. Ch. Schéfer, représentant de la France, offre au Congres le magnifique volume de travaux publiés spécialement a cette occasion par MM. les professeurs
de l'Ecole des langues orientales; M. Guimet, représenlaut du
ministre de l'instruction publique, présente en ces termes la collection des Annale.~ 'du Musée Guimet et de la Revue de l'histoire des
Religions: « Monseigneur, Messieurs. - J'ai l'bonneur d'offrir au
Congres les_douze premiers volumes des Annales du Musée Guimet
et tout ce qui a paru de la Revue de l'histoire des Religions. Ces
publications sont rédigées par des savants de tous les pays. C'est
une oouvre tout a fait internationale et je suis beureux de constater
qu'un grand nombre des membres du Congres sont les signataires
des travaux que nous publions. L'offre de ces volumes est done ,
en quelque sorte, un cadeau que le Congres fait au Congres, un
bommage que vous vous adressez a vous-meme, et je profite de la
réunion, daos cette assemblée, de la plupart de nos collaborateurs
pour leur témoigner toute roa reconnaissance. Mais j'ai a faire
mieux que cela. Maintenant que le gouvernement francais a entrepris de faire les frais de ces publications, c'est au ~om de la
France, c'est au nom de notre cber pays, que je dois vous adresser
les remerciements les plus sinceres. &gt; Enfin M. Édouard Naville
dépose sur le bureau les trois volumes de son édition complete du
Liure des Morts, en rappelant que le congres de Londres l'avait.

LE SEPTlEM!t CONGRl!:S lNTERNATIONAL DES ORIENTALTSTES

221

chargé, il y a douze ans, de ce travail considérable, aujourd'hui
heureusement terminé.
Aussitót apres cette séance, le Congres se divise en cinq sections,
suivant l'usage adopté dans les dernieres réunions, et se retire
daos les salles qui ont été préparées pour procéder a l'élection des
bureaux. Sont élus; Daos la premillre section (arabe), président:
M. Ch. Schefer; vice-présidents : MM. J. de Goeje et comte Landberg; secrétaires: MM. Snouck-Hurgronje et J. Goldziher.
Daos la deuxieme section (sémitique), président: M.C. P. Tiele;
vice-présidents: MM. J. Guidi et J. Euting; secrétaires: MM. Lotz
et Bezold.
Dansla troisieme section (aryenne), président : M. von Rotb; viceprésidents : MM. A. Weber et Lignana; secrétaires : MM. Ch. Micbel
et J. Hanusz.
Dans la quatrieme section (africaine), président : M. Éd. Naville;
vice-président : M. J. Lieblein; secrétaire : M. A. Lincke.
Dans la cinquieme section (Extreme-Orient), président: M. G.
Schlegel; vice-président : M. G. de la Gabelentz ; secrétaire :
M. Henri Cordier.
La science des religions, l'histoire, la pbilosopbie ont eu peu a
profiter de ce dernier Congres, qui, suivant une impulsion déja
donnée dans les Congres précédents, a décidément versé dans la
grammaire et la linguistique, se complaisant dans l'étude de faits
ou de découvertes fort intéressants a la vérité pour les spécialistes,
mais, a notre point de vue particulier, d'une importance bien
moindre que les grandes questions d'ensemble, telles qu'il en a été
présenté quelques-unes aux Congres de Berlin et de Leide, questions
qui avaient provoqué des discussions auxquelles prirent part de
nombreux savants, apportant ainsi une quantité de faits nouveaux
et de précieux renseignements sur les points obscur~ ou controversés. Ce regret exprimé, voici, par sections, les principaux travaux présentés:
P1·emie1·e section (arabe).
Al. A. de Krerner: • Sur le budget des recettes annuelles sous

Haroun-Rachid, d'apres des documents officiels inédits. &gt;
Dr J. Goldziher : « l\latériaux pour la connaissance des acles
des Almohades dans l'Afrique septentrionale. &gt;

�222

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELIGlONS

Al. J. Guidi: « Quelques observations de lexicographie arabe. , .
D' Ethé: « Sur le Yousouf et Zalikha de Firdousi. »
Hifni-Effendi•Ahmed: &lt; Sur les dialectes populaires en usage

en Égypte.,
Docteur Hein : , La politique financiere d'Omar Il. ,
Yacoub-Artin-Pacha: e Notice sur les travaux de l'InsLitut égyp•
tien depuis sa fondation. ,
M. Grünnert: « Sur l'allitération dans l'arabe ancien. ,
M. Hommel: « Sur le Barlaam et Josaphat arabe. ,
Rachad-Effendi: « Sur l'instruction publique en Égypte depuis
la conquete arabe jusqu'a nos jours. ,
Schech Fathallah : « Sur la grande influence que la langue ara be
a exercée sur la formation générale. »
Deuxiéme section (sémitique).
M. Bezold : « Prolégomenes d'une grammaire assyro-babylo-

nienne. •
M. D. H. A/üUe1·: « Sur l'histoire de l'S sonore daos les langues

sémitiques. »
M.S. A . Smith: e Sur quelques textes inédits d'Assurbanipal. ,
M. J. Strossmayer : « Sur quelques inscriptions de Nabonide. ,
M. Ginsbourg: « Sur un fragment récemment découvert du Tar• ,
gum de Jérusalem sur Isa10. ,
M. H. Feigl : « Sur la détermination dans les tangues sémitiques. »
Docteu,· Chwolson: , Sur les inscriptions tombales syro-nestoriennes trouvées au nord-est de Kokand (Fergana). ,
M. Oppert: « Sur les inscriptions cunéiformes juridiques. »
Docteu1· Bickell : « Qaligag et Damnag. »
Troisieme section (aryenne).
Docteur Bendall : « Sur la découverte d'un nouvel alphabet
indien. ,
M. R. G. Bhandarkar: « Résultats de ses recherches pour découvrir des manuscrits sanskrits. • Cette communication promettait
d'etre particulierement intéressan~e; malheureusement I'orateur
s'étant un peu trop étendu sur des questions préliminaires, a dti
écourter la partie relative aux manuscrits découverts et se borner
a une énumération rapide et incomplete.

LE SEPTIEllE CONGIIES INTERNATIONAL DES OIIIENTALISTES

223

M. A. Weber: • Sur l'alphabet indien de la Kalavaktracapetika. •
M. Windish demande la parole pour rappeler que ce jour meme

(28 septembre) est le centieme anniversaire de la naissance de l'illuslre H.-H. Wilson.
Al. Hoernle présente et explique d'anciens manuscrits Bakhali
traitant d'arithmétique. Le systeme de numération est surtout
curieux. M. Bühler fait observer qu'il l'a déja rencontré dans
d'autres manuscrits anciens, ainsi que certaines formes linguistiques
signalées par M. Hoernle. 11 s'engage une discussion sur l'age de
ces manuscrits qui seraient du x8 ou du x1• siecle et non du xv1e,
comme l'avait avancé la Société paléographique de Londres.
ill. Lignana: e Les Navagvah et les Dasagvah du Rig-Véda. &gt;
M. P. Hunfalvy: &lt; Ou peut s'etre formée la langue roumaine? &gt;
Au cours de cette communication, il parle d'un peuple appelé Cava,
dans le _nom duquel il croit retrouver l'étymologie du mot franQais
che-val.
M. P . Leumann fait quelques observations sur le texte Jain
Anga-Vijja présenté par M. Bhandarkar.
Docteur Jacobi: e Sur le Jainisme et le culte de Krisna. , U Insiste sur l'antiquité de ce dernier a cause des rapprochements qui
existent entre les deux cultes.
111. de Milloué: « Étude sur le mythe de Vrisabha, le premier
Tirlhamkara des Jains. • Vrisabha, comme Visnu, est un mytbe
igné, une forme rajeunie de l'Agni védique; la légende de Vrisabha
n'est pas empruntée aux Puranas, elle leur est antérieure; le jainisme est issu du brahmanisme et non du bouddhisme.
Capitaine Temple: « Sur la valeur du Hir-Ranjha de Waris-Shah
en tant que monument de la langue panjabie. ,
Al. Grandjean parle de !'origine de quelques consonnes dans les
langues indo-germaniques. .
M. von Roth: , Sur l'exégese du Véda et certains cas particuliers
de chute des désinences casuelles par raison d'euphonie. 11
M. A. Stein: &lt; L'Hindu-Kush et le Pamir dans la géographie
iranienne. ,
M. E. Kuhn: • Sur la parenté du dialecle indien de l'HinduKusll. •
M. C.-G. Leland: « Sur !'origine des Tsiganes. ,
M. Guimet dit quelques mots du travail de M. Sénáthi-Raja inti•
tulé : Vestiges des anciens Dravidiens, qui donne a ce peuple une

�REVUE DE L'HISTÓIRE DES RELIGlONS
224.
plus grande antiquité qu'on ne le fait généralement. 11 montre la
civilisation et la littérature dravidienne déjA fort avancée lorsqu'est
arrivée l'assimilation sanskrite. M. Terrien de Lacouperie appuie
l'opinion de l'auteur en citant, en Chine, des traces dravidiennes
antérieures a la civilisation aryenne.
M. W. Cartellieri: , Subandhu et Sana. •
'!,f. F. Müller explique quelques passages de l'Avesta.
M. Macauliffe: « Sur la découverte d'un manuscrit relatifa Baba•
Nanak, le fondateur de la religion des Sikhs. •

Quatrieme section (africaine).
M. Beauregard : , Le collier de mérite pour l'aménagement
des harbes fourrageres. • Ce collier, décerné a une dame de la
XIX• dynastie, rappelle d'une fa~on curieuse notre ordre du mérita
agricole.
M. E1·senlohr: , Sur une série de papyrus égyptiens qui fraitent
des vols dans les tombes royales. •
M. Lieblein parle sur le mot égyptien nahas qu'il tente d'identifier avec le titre éthiopien de Négus.
M. Cope Whitehouse : , Sur les traces des fils de Jacob dans le
Fayoum.• M. Cope Whitehouse voit l'intluence hébra'ique partout,
et, pour le suivre, il faudrait admettre que les localités du Fayoum
étaient innommées avant l'arrivée des Hébreux. 11 pousse son systeme au point de prétendre faire dériver le nom d'Aphroditopolis
d'Éphraim 1
Docteur Pleyte: « Sur les monuments artistiques égyptiens du
Musée de Leide. •
capitaine Grimal de Guiraudon : , Sur le systeme des langues
negres en Afrique, sur les Pouls et quelques autres peuplades de
l'Afrique occidentale. ,
Miss Amélie Edwards:, Sur la dispersion des monuments trouvés
dans les cimetieres récemment découverts. , Le Congres vote l'impression de ce mémoire en fran~ais, en anglais et en allemand et
'décide qu'il sera répandu le plus possible, afin que les possesseurs
de ces richesses éparpillées les . signalent aux égyptologues, qui
reconstitueront les provenances et détermineront le róle historique
de ces documents égarés au moment ou ils viennent d'etre mis a
la lumiere. M. Naville accepte la charge de centraliser tous les
documents ainsi r¡&gt;unis et d'en rédiger le catalogue.

LE SEPTIEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORlENTALISTES

225

M. Guimet donne lectura d'un travail de M. Lefébure sur la Chiromancie. M. Lefébure a trouvé dans la chiromancie moderne des

traces des anciéns rites égyptiens.
AJ. Duemichen présente des inscriptions et quatre cartes de
Memphis et des nécropoles qui s'y trouvent.
Cinquieme section (Extr&amp;me-Orient).
Docteur Cust : , Nos connaissances des langues de l'Océanie. »
ltf. Léon Feer: • Sur l'étymologie du mot Tibet . • Ce mot a été
écrit Tibet, Thibet, et Tubet. M. Feer démontre que Tubet provient
d'une corruption mongole et conclut que Tibet doit s'écrire sans h
'
le mot indigene n'ayant pas d'aspiration.
!ti. Terrien de ~acouperie présente quelques manuscrits, venant
de Formose, en chinois, avec une traduction en formosan écrite en
lettres latines ; il fait quelques observations sur un manuscrit lolo
écril sur satin et offre différentes inscri ptions en langue mo-so; il
présente également les premieres feuilles de son catalogue des
monnaies du British Museum et son travail : &lt; Commencements de
l'écriture au Tibet et dans ses environs. &gt;
.!ti. Heller présente quelques observations au sujet d'un estampage de l'inscription syro-nestorienne de Si-ngan-fou.
!ti. S. Ka,m01·i: , Sur les principes de la comparaison des langues
aryennes, sémitiques et altai:ques-éraniennes·. ,
ltf. Terrien de Lacouperie: , Sur les langues de la Chine avant
le chinois. » Ce titre semble un paradoxe ou une reverie, et pour
tant M. de Lacouperie arrive avec de tels documents, si méthodiquement classés, que l'on voit a la fois surgir et se résoudre unprobleme des plus ardus de l'histoire des peuples orientaux et de
l'anthropologie chinoise.

Dans la séance de clóture (le 2 octobre), le Congres décide
l'unanimité qu'il se réunira a Stoekholm en 1888.

a

Ainsi que nous le disions en commen~nt, l'élément philologique
a tenu la place prépondérante au septieme Congres des Orientat~stes, et., sans méconnaitre l'utilité capitale de cette science, nous
deplorons vivement l'infériorité croissante des études religieuses,
15

�226

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

LE SEPTlEME CONGRES INTERNATIONAL DES ORIENTALISTES

historiques et philosophiques. Leur nombre a été des plus restreints,
et c'est a peine si elles ont soulevé un semblant de discussion. La
cause en est, croyons-nous, dans la séparalion du Congrés en sections, et au manque de séances générales oi.t ces queslions, d'un
intérét bien plus universal qu'une particularité de grammaire,
trouveraient l'ampleur qui leur fait défaut dans un petit comité ;
sans compter que telle question relativa a l'Inde, par exemple,
pourrait recevoir de précieux éclaircissements par le rapprochement
de faits analogues constatés en Chine ou en Afrique. Un autre inconvénient de cette division en sections, c'est l'impossibilité de se
rendre compte de !'ensemble des travaux du Congrés, toutes les
sections siégeant aux méme heures; c'est ainsi, par exemple, que,
pour entendre la communicaLion de M. de Lacouperie sur les langues
de la Chine, nous avons perdu celle de M. Leland sur !'origine des
Tsiganes. 11 serait done a désirer que le prochain Congrés prit le
partí de restreindre le travail en sections aux heures de la matinée
et consacrat l'aprés-midi a des séances générales réservées aux
questions qui présentent un intérét réellement international. 11 serait
bon aussi qu'on restreignit le nombre des langues acceptées pour
ces séances générales ; cela épargnerait une réelle fatigue a l'auditeur qui a toutes les peines du monde a suivre une discussion oi.t
cinq ou six idiomes se melent incessamment.
Nous avons constaté avec satisfaction que les pays orientaux
tendent de plus en plus a se faire représenter par des nationaux
dans ces Congrés. C'est une preuve de l'intérét et de l'utilité réelle
de ces réunions. Mais pourquoi la France, qui s'occupe beaucoup
des questions orientales, n'y envoie•t·elle pas un plus grand nombre
de représentants? Sur pres de quatre cents membres présents au
Congrés, on ne comptait que dix Fran&lt;;ais. Et si au moins tous avaient
eu un travail a présenter, si le meilleur de nos études n'avait été,
on peutle·dire, perdu. Nos professeurs de l'École des langues orientales, ont fait pour le Congrés un magnifique volume et des plus
intéressants. Le dépOt de ce volume a été consigné au procés-verbal
de la séance d'ouverture, et puis c'est tout ! 11 estallé se reposer
sur la table de la salle d'exposition et peut-étre pas un seul des
membres du Congrés ne connait seulement le titre des travaux de
MM. Schefer, Carriere, Cordier, Derenbourg, Léger, et les autres,
qui ont apporté le meilleur de leur science a une reuvre qui ne
sera pas méme citée dans les actes du Congres encombrés de

productions peut-étre bien inférieures. Pourquoi chacun des
auteurs de ce recueil n'aurait-il pas fait la lecture publique de son
travail?
11 y aura c~rtainement quelque chose a faire en ce sens pour le
prochain Congrés.
L.

227

DB MlLLOUÉ.

J t

I

�LA FILLE AUX BRAS COUPfS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS
NOUVELLE VERSION RUSSE

:(Traduite par

LÉON

2

SICH LER)

11 était une fois un frere et sa sreur; le frere aimait beaucoup .
aller a la chasse, attraper les lievres. Et la sreur aimait beaucoup
amanger les nombrils de lievres. Le frere quand il partait, disait
toujours a sa soour:
- Au revoir, sreurette !
Et en revenant:
- Bonne santé, sreurette 1
Toutes les fois c'était ainsi; et elle ne mangeait ríen autre que
les nombrils de liévre. Voila que la femme du frere prit déplaisir
de ce que le frere adressait des adieux et des bonjours a sa soour.
La premiere fois qu'il partit, la femme tua (a coups de couteau) le
cheval dans sa stalle. Le mari arrive; elle va a sa rencontre.
- Va, dit-elle, mon cher ami, va, mon ami bien-aimé ! (Sache)
le méfait de ta sreur: elle a tué ton meilleur cheval dans sa stalle !
Mais lui, dit:
- Eh bien! on ne vit pas avec un cheval tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang 1 •
11 revint done et dit de nouveau:
- Bonjour, sreurette I et il lui présente sur la pointe d'un couteau
des nombrils de lievre. Et de nouveau il s'en retourne ases lievres:
- Adieu, sreurette ! dit-il.
La femme en corn;:oit un plus grand dépit. Pour la seconde fois
elle tue (a coups de couteau) un breuf dans sa stalle.
i ) Voir la Revue de l'Histoire des Religions, t. XIII, p. 83 et 215.
2) De Koudiakof.

229

Le mari revint; elle va de nouveau a sa rencontre:
- Va, mon ami, va, mon ami bien-aimé 1 (Sache) le méfait de
ta sreur : elle a tué le meilleur boouf dans sa stalle.
Mais lui répond de nouveau :
- Eh bien! on ne vit pas avec un boouf, tandis qu'on vit avec
la sreur de son sang.
11 rentre et dit de nouveau :
- Bonjour, soourette !
Ensuite il s'en retourne a ses lievres en disant :
- Adieu, soourette !
La troisieme fois la femme tua (a coups de couteau) son enfant
dans son berceau. Le _mari revient de la chasse ; sa femme va de
nouveau asa rencontre.
- Va, mon ami chéri, va mon ami bien-aimé ! Regarde ce qu'a
fait ta soour. Tu lui pardonnes toujours 1
Il demande : - Qu'a-t-elle fait?
- Elle a, dit la femme, tué l'enfant dans son berceau.
U se mit en·colere contre sa sreur, convoqua une assemblée, et
dit:
- Mes freres ! que me· conseillez-vous de faire avec roa sreur !
Tous les malheurs (qu'elle a causés) et toutes ses fautes je les lui
ai pardonnés: d'abord~elle a tué a coups de couteau mon cheval bienaimé, ensuite mon boouf bien-aimé, enfin mon enfant bien-aimé.
Et le peuple lui donna ce conseil:
- Donne-lui, luí dit-on, une bache ; si elle trapcbe ses mains,
c'est qu'elle a tué ton enfant, si elle ne se les tranche pas, c'est que
ce n'est pas elle qui a tué ton enfant.
On donna une hache a la sreur ; et elle dit :
- Non, mon cher frere 1 ! je ne peux trancher mes mains; mais,
si vous voulez, tranchez-les vous-me~e.
Le frere saisit la hache, lui coupa les bras, la revetit d'une
(mécbante) petite pelisse, lui mit une ceinture, et la chassa hors
de la cour:
- Va-t'en, dit-il, ou bon te semble.
Elle marcha, marcha, marcha et ·arriva au jardin d'un roi, franchit comme elle put le treillis et se mit a vivre dans 1~ jardín. Lui
prenait-il envíe de manger un peu, elle mordillait (le dessus) des
1)

Frere de mon sang.

�230

231

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIG10:SS

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS

petites poro.mes; quant a les cueillir, elle ne le pouvait, n'ayant pas
de mains. Le fils du tzar en se promenant, aperi;ut que leurs
poro.mes étaient grignotées de part en part. 11 alla trouver son
pére et sa mere et leur dit:
- Petit-pere, petite-mere ! quel est le petit animal que nous
avons dans notre bois? Les petites pommes ne sont pas arrachées,
mais elles sont mordillées. 11 faut croire qu'il existe qu-elque
animal. Petit-pére, petite-mere, permettez-moi, dit-il, de faire une
promenade de ci de la avec les petits chiens.
Le pere lui donna cette permission.
11 alla se promener ; il marcha, marcha a travers le jardin avec
ses petits chiens et arriva auprés d'un framboisier; la, les chiens
s'arréterent sur place en aboyant. Il dit alors :
- Réponds, si tu es chrétien I Si tu es une petite vieille caduque,
sois pour moi une mere-grand. Es-tu·une jeune jeunesse, sois ma
tante; es-tu une rose 1 jeune filie, sois ma fiancée. Mais si tu ne
sors pas, je te ferai périr par mes chiens 1
Alors elle sortit, et quelle belle jeune tille ! mais sans mains ...
11 l'amena vers son pere et sa mere, demanda au pere la permission
de la prendre pour femme. Les parents cherchent a détourner
leur fils de son projet : nous t'en prendrons une avec un nom,
(disaient-ils) une riche, mais celle-la est manchote 1
Mais lui dit:
- Ce n'est pas a vous de traverser un siecle avec elle, mais a
moi.
Les parents consentirent au mariage ; le fils la prit pour femme.
Elle devint grosse; mais a ce moment son mari partait en voyage,
et il fit a son pare et sa mere cette recommandation :
- Petite-mere, petit-pere I ne . rejetez pas au loin ma maitresse •
a l'heure venue.
Voila qu'apres ce départ elle enfanta un fils dont les petits bras
étaient en or jusqu'aux coudes, les pieds en argent jusqu'aux
genoux, qui avait sur chaque coté de nombreuses étoiles, au front
une claire lune, et sur la nuque un soleil rouge. Le pére et la mere
écrivirent une lettre a leur fils:

- Notre enfant chéri, bien-aimé ! ta maitresse a mis au monde
un enfant comme de notre vie nous n'en avons vu de pareil ; Dieu
t'a donné un pareil enfant, pour illuminer le monde 1 •
Et ils envoyérent un homme porler cette lettre aleur fils. L'homme
s'en alla avec la lettre et, a son insu, entra chez la bru, qui avait
tué l'enfant a coups de couteau. Elle combla de caresses cet homme,
lui donna a boire et lui fil un lit. 11 se caucha et s'endormit. Elle,
cependant, prit la lettre, la décbira et en écrivit une autre: « Mon
petit enfant chéri ! ta maitresse et notre petite filie a mis au monde
un enfant comme nous n'en avons vu de notre vie : il a des pattes
de loup, des regards d'ours, une gueule de chien. •
L'homme porta cette lettre au prince qui, d'ou il était, écrivit la
lettre suivante : • Mes chers pere et mere ! Ne touchez pas a ma
maitresse jusqu'a mon arrivée. •
Mais le messager entra de nouveau chez la méme femme. Elle lui
fit de nouveau prendre du repos et lui prépara un bain de vapeur•.
L'homme monta 5 se baigner dans la vapeur. Elle aussitót parcourut
la lettre, la déchira et écrivit la suivante : « Mes chers petit-pere
et petite-mere I que pour mon arrivée ma maitresse ne soit plus;
qu'on l'exile. •
Le messager, sans rien savoir, apporta la lettre au pere et a la
mere. Le pare et la mere la lurent et verserent des larmes.
- Allons ! dirent-ils, chére petite-fille l Nous ne pouvons pas te
garder.
Ils la vétirent aussitót ; lui ivacerent son enfant sur sa poitrine
et la renvoyerent hors de la cour.
La femme sans bras s'en alla ; elle marcha, marcha, et arriva
pres d'une petite riviere. Elle eut envie de boire, se pancha et, de
sa poitrine, l'enfant tamba dans la riviere. Vint a passer un vieillard
qui lui dit:
- De quoi pleures-tu, roa colombe 't
- Mon petit pere, mon poupon est tombé a la riviere; et moi je
n'ai rien pour l'en sortir; je ~uis manchote.
Le vieillard répondit :
- Va, tu vois la-bas se dresser deux puits. Il y a un puits a

1) Bouge, belle.
2) Mon hotesse, dans le sens de

xvu• siécle.

la bourgeoise, ou, plulOt, dans le sens du
'

•

'

i) Dans le texte, il y a en italiques: pour la clarté du monde.
2) Textuellement : elle amassa la vapeur pour lui.
3) Monla les degrés dont est composé le bain de vapeur russe .

�232

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGIONS

gauche, va et regarde dedans; il y a un puits a droite : la de ton
moignon dro1t, fais le signe de croix et plonge ta tete dans le puits ;
ensuite, fais le signe de croix du moignon gauche et ensuite plonge
ta tete•
Elle s'en alla; fit le signe de croix du moignon droit, plongea sa
tete dans le puits, et Dieu lui donna une main; elle fit de meme
de l'autre moignon, plongea sa tete dans le puits, et Dieu lui donna
une aulre main. Ensuite elle quitta l'endroit, s'approcha de la riviere:
son fils était assis, jouant avec des fleurs. Quant a c;a, c'était le
Seigneur Dieu qui l'avaitretiré de l'eau. Et le petit vieux demanda:
- Et qu'as-tu vu, ma chérie, dans le puits a main gauche !
Elle répondit :
- J'ai vu dedans des anguilles, des serpents, toute sorte de
d'animaux répugnants.
- C'est la, dit le vieillard, la demeure que le sort réserve a ta
belle-soour; mais toi, ajouta-t-il, va; que Dieu te sauve !
Elle marcha, marcha, et arriva chez sa belle-sreur et demanda
pour la joie du Christ 1 de passer la nuit. Or, a cemoment son frere
et son mari reviennent du régiment et ont peine a trouver qui raconterait bien un joli petit conte. Et la manchote dit :
- S'il vous agrée, messieurs, je vous raconterai un petit conte.
Mais des que je commencerai a conter, (príere de) ne pas m'interrompre et de ne pas sortir de la chambre ...
(La fin de ce conte est la meme que dans la seconde variante que
j'ai donnée d'Aphanasiief dans catte Revue, tome Xlll, page 90.)
t

i) C'esl ainsi que les pauvres, en Russie, implorenl la charilé.

REVUE DES LIVRES
LANo, - La Mythologie, traduit de l'anglais par Léon Parmenlier,
ancien éleve de l'École normale supérieure de Llege, avec une práface par
Ch. Michel, professeur il. la Faculté des Lettres de Gand, et des additions de
l'auteur. - París, Dupret éditeur, 3, rue de Médicis, 1886, - Petit in-8,
XL, 234 p.

ANDREW

C'est un petit livre intéressant, et qui promet, car l'auteur lui-méme ne le
présente que comme le prodrome d'un ouvrage plus étendu ou il développera
avec to utes les pieces il. l' appui les theses qu'il se borne il. esquisser dans le
présent volume. ll s'agirait d'une explication détaillée, méthodique, de la mytbologie, partant des données fournies par les peuples contemporains les plus
arriérés, autrement dits sauvages, et remontant aux mythes plus compliqués,
mais ayant le méme point de départ, des diverses races et nalions civilisées.
L'auteur, M. Andrew Lang, est surtout connu par son livre Customand Myth
(Londres, deuxieme édition, 1885) qui a fait sensation. Journaliste et'littérateur
tres goO.té en Angleterre, M. Lang applique ses loisirs il. l'étude historique des
religions, et son savoir, son esprit, sa remarquable faculté de pénétration et
de généralisation lui ont assigné une place fort distinguée parmi les spécialistes
dans l'ordre d'études auquel cette Revue est consacrée.
Ajoutons qu'il brille au premier rang de la croisade dirigée, avec plus de passion peut-étre que d'équité, contre l'école dite philologique dont M. Max Müller
est le plus éminent représentant, et que le livre dont nous parlons est fortement
marqué au coin d'une polémique tres vive contre des théories que nous ne
saurions conda.mner aussi sévérement que l'auteur.
Entendons-nous bien. Il est difficile de contester.que, dans un premier mouvement d'enthousiasme pour des résultats qui ouvraient a la recherche historique
de si va.stes horizons, l' école dite philologique a exagéré la puissance de l'instrument qu'elle tenait en mains, et surtout qu'elle en a évalué trop haut la précision, étendu trop loin les applications. Elle en a été punie par une certaine
étroitesse qui ne lui permettait pas de sorlir du cercle indo-européen et sémitique, le seul ou elle püt appliquer aisément ses méthodes ; puis, par les divergences qui onl démontré que la science étymologique, malgré ses perfectionnements, était toujours et quoi qu'on fit « bonne filie », toujours un peu « servante
a tout faire » ; enfin elle a rudement pati d'une théorie -qui, des les premiers

�234

235

REVUE DE L'JITSTOIRE DES RELIGIO~S

REVUE DES LlVlll,S

jours et lorsqu'elle régnait encore a peu pres sans rivale, nous sembla fort suspecle, la théorie d'apres laquelle les mythes seraient dus essentiellement a
une « maladie du langage ». Des mols au sens oblitéré, si ce n'est oublié,
auraient suggéré des histoires ou des drames aux descendanls de ceux qui
n'arnient enlendu exprimer que des fails simples et impersonnels.
Ici M. Andrew Lang est dans le vrai quand il déclare que !'origine des mylhologies doit élre cherchée dans l'état psychologique de l'humanilé primitive
ou passant par la période mythopreique, bien plus que dans l'histoire plus ou
moins authentique du langage. On peut encore éludier de visu cet état mental
si dill'érent du n0tre en interrogeant avec méthode les peuples dits sauvages
encore existants et en rapprochant les observations:qu'on peul faire sur ce vaste
domaine de celles que l'on peut diriger, méme parmi nous, sur l'état mental des
paysans arriérés et des jeunes enfants.
M. Andrew Lang a encore raison, quand il reproche á l'école philologique
d'avoir ignoré ou négligé le fait que les éléments mythiques et les mylhes euxmémes, dont elle croyaitdevoir chercher l'explication dans l'bistoire des langues
aryennes, se retrouvent avec une étonnante similarité daos des régions ou il n'y
a pas moyen de faire intervenir les lois grammaticales et modifica.trices de ce
groupe linguistique parliculier.
Enfin nous sommes heureux de le voir se joindre a ceux qui, comme nous,
pensent que l'histoire religieuse démontre l'unité de !'esprit humain, qui croient
qu'il n'y a pas d'autre explication soutenable des analogies surprenantes qui
exislent entre telle coutume baroque, telle croyance bizarre, tel rite monstrueux
de J'Amérique du Nord, par exemple, et leurs homologues de la Polynésie ou
de I' Afrique cenlrale. Si nous avo ns toutes les peines du monde a « médiatiser »,
a. vermitteln, a ramener a leur logique interne les étranges ou terribles niaiseries auxquelles je fais allusion, ce .n'est pas une raison pour repousser l'idée
que nos ancétres des temps préhistoriques ont aussi passé par la ou du moins
par des cbemins tres semhlables. Que dis-je YAchaque instant nous rencontrons
dans les superslitions populairas et dans les traditions enregistrées par l'bistoire les indices irrécusahles du fait que toutes nos .civilisations reposent sur un
sous-sol idenlique a ce qui fait encore le sol de plain-pied d'une grande parlie de
nos contemporains.
Est-ce maintenant un motif suffisant pour tomber a bras raccourci sur une
école a laquelle, malgré ses défauts, nous sommes redevables de tant de belles
découvertes qui demeurent et qui nous aident puissamment a faire de nouveaux
pas en avant? N'y a-t-il pas quelque injustice a reprocber, par exemple, a
M. Max Müller d'avoir fermé les yeux a tout ce qui dépassait l'enceinte du
monde aryen ? Non omnia possumus omnes. Quand on a consacré sa vie a.
débrouiller les obscurités qui recouvraient le passé des lndo-Européens, il reste
peu de temps pour s'enfoncer dans l'étude des autres races. Au surplus, nous
connaissons tous des travaux de !'honorable professeur d'Oxford qui montrent

que son aUention s'esl porlée plus d'une fois aur les tradilions ~eligieuses
anaryennes, et c'est lui qui, a propos d'un exposé 'd e la mythologte. des l_les
Tonga et Samoa, nous disaiL avec tant d'esprit el de juslesse qu~ de~ d_escrip_tions comme celle dont il remerciail l'auteur, missionnaire angla1s tres mstrutt
et bon observateur, rendaient aux mythologues le méme service qu'une f~rét
encore exislante de la période houillere rendraiL au géologue el au naturalt~le
qui pourraient en explorer de nos jours les herbages giganlesques el en étudier
sur Je vif les habitants depuis si longtemps disparos.
On semble trop souvent s'imaginer que l'école philologique a jeté l'anatheme
sur toute autre méthode que la sien:ie. Peul-étre quelques-uns ~e se~ représe~tanls ont-ils donné lieu a cette accusation . En général, pourlanl, 1ls n ont Jamats
éliminé les autres moyens d'information et de comparaison. Quan&lt;l la science
étymologique vient confirmer les résultats que l'on croit avoir obt~nus par
d'aulres métbodes, ou quand elle met sur la voie qu'il convient de smvre pour
diriger les rechercbes avec espoir de succes, elle doit élre loujours la bien venue.
Dans le premier cas, elle acheve et couronne; dans le second, elle éclaire. I_l ne
faudrait pas non plus s'imaginer qu'on triomphera d'elle en faisant la ~ancature de ses procédés. La caricature est encore bien plus que l'étymolog1e aux
ordres de quiconque veut s'en servir. Je ne voudrais pas jurer que, peut-élre
entrainé par des habitudes de polémiste incisif et spirituel, M. Andrew Lang
n'ail pris quelquefois contre la pbilologie un trait d'esprit pour un argument.
Je doulP,, par exemple, que, dans le résumé narquois rédigé par M. Lang, un
seul connaisseur impartial reconnut le bel enchainement de faits philologiques
et autres déroulé par M. A. Kuhn dans son fameux travail sur le Mythe de_
Prométhée. De méme, il me parait bien difficile a convaincre au sujet du Maui
polynésien et de l'Apollon grec donl il révoque en doule la nalure solai:e·
Maui combat et blesse le soleil, nous dit-il, comment pourrait-il étre le soleil?
Cela ne prouve rien. Le dieu qui personnifie un phénomene naturel s'en détache,
en devient jusqu'a un certain point indépendant, agit avec lui comme avec un
autre, et cela dans des douzaines de mythes, en Grece comme en Polynésie.
Cela ne l'empéche pas d'avoir été originairemenl ce phénomene personoifié.
La science des religions est extrémement compliquée. Des élémenls du genre
le plus divers ont contrihué a leur développement. Gardons-nous de fermer une
seule des sources de lumiere qui peuvent nous éclairer dans notre voyage d'exploration. Au fond, M. Andrew Lang n'est pas Caché, et il le monLre bien, quand
il peut appuyer ses dires sur un fait philologique avéré, Nous sommes avec lui
contre l'exclusivisme et avec lui aussi dans la prééminence qu'il accorde a la
psychologie dans la genese des religions. Mais nous ne pourrions toujours le
suivre dans sa polémique.
La traduction est fidele, serrant de pres le texte sans trop se soucier de l'élégance. Peut-élre retire-t-on de !'ensemble une impression un peu confuse.
C'est un inconvénient qu'il était impossible d'éviter dans un ouvrage ou l'on

�236

REVUR DES LIVRES

1

REVUE DE L ffiSTOIRE DES RELlGIONS

devait enlasser les Caits sans avoir Je temps de les expliquer et souvent tnéme
de les appuyer sufflsamment.
MBERT RÉVlLLE,

R.-B. ANDERSON. - Myfüologie scandinave. - L6gendes des Edddas.
Traduction de M. Juies Leclercq. París, Ernest Leroux, i886, 293 p. in-i8.
Par une síngulillre contradiction, Je publíc Jisanl du xix• sillcle, qui conteste
si volontiers les assertions des maitres de la scíence, les axiomes des sages et
jusqu'aux livres saints, n'aime gullre l'appareil d'érudition qui ralenfü le récít,
encombre le has des pages et grossit le volume d'un livre. ll préfllre, méme en
matiere d'érudition, un exposé rapide sans preuves ni raisonnements : les conclusions lui suffisent; il ne s'inquiete gullre des démonstrations. L'écrivain le
moins autoriaé est cru sur parole aussi bien et mieux que s'il était un auteur
classique. Grtce a cette indulgence, les compilateurs se donnent libre carriere
el les éditeurs les préferent naturellement aux érudits qui ne consentiraient ni
il. répéter des truismes, ni a se parer des plumes du paon, ni a faire de la
mosaique avec les idées élaborées et les faits recueillis par autrui. II faul bien
servir le public a son goüt, et ce n'esl pas un crime que de lui en donner pour
son argent; c'est méme lui rendre service que de metlre a sa portée de bons
livres écrits en langue élrangllre, ou d'abréger les ouvrages trop savants pour
le lecteur superficie!.
M. Anderson qui, avant d'étre ministre des Étals-Unis á Copenhague, él.iit
professeur de langues scandinaves a l'université de Madison dans le Wisconsin,
a vu\garisé daos sa patrie plusieurs travaux des savants de la Scandínavie,
d'ou sa famille esl origínaire. Bien _que les peuples de langue anglaise ne
fussent pas sevrés, comme ceux de la langue franc,aise, de récenls manuels de
la mylhologie scandinave, il a bien mérité de ses compatrioles en résumant a
leur usage les Jec,ons sur ce sujet, faites avanl 184.9 a l'universilé de Copenhague
par N. M. P etersen. Ces lec,ons, en e!Tel, sont l'ceuvre d'un penseur, doublé d'un
profond érudit el d' un écrivam plein de chaleur, de charme el de poésie. Aussi
M. Anderson lui aurait-il rendu justice, saos faire Je moindre torl a sa propre
publication, en la plac;an~ sous le patrona.ge du grand islandisanl. C'esl le nom de
ce demier qui devait 6gurer en léle du titre, tandis qu'il n'est pas cité une
seule fois dnus la traduclion fraoc,aise, ou sont nommés des poétes modernes
qui ont chanté, se.ns véritable compétence, des épisodes de la mylhologie scandinave.
C'est so.ns doute par une louable discrétion que M. Anderson a omis Je nom
de l'auteur a qui il doit lout ce qu'il y a de bon dans son livre: il n'aura pas
voulu mettre a se. charge les quelques additions saos valeur qu'il a failes et
les erreurs qu'ils a commises ! Du nombre des premillres sont ses sorlies contre
le romanisme, qu'il paran ne pas mieux connaitre que le germanisme, et !'ex•

237

plication historique du mytbe de Thor et H
. .
.
aux Romains, aux Grecs aux G tb
rungm qui, selon lm, se référerait
'
o s, aux Vandales a
A b
et aux Anglo-Saxons Le malb
, me ra es, anx Francs
.
·
eur est que ce mythe
bien des siecles aprlls les évén
ls
,.
.
ªé rec,uéd'sa forme actuelle'
.
emen qu il serait
v1eux mythographe n'a certe
cens pr 1re et auxquels le
s pas songé.
Quant
aux
erreurs
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·
1
' elles so nt s1. nombreuse
•·1 r.
a en re ever quelques-unes . elle t'
s qu 1 ,aut se borner
,
s 1ennent en parli a
h
été conc,ue par M. Anderson
. d
. e une eureuse idée qui a
, mais ont la réahsati é ·
forces, A l'imitation de Snorré St I
il
on tait au-dessus de ses
ur uson, a voulu i é
d
strophes les plus topiques de l'anc1enne
.
Edda tand' ns prer ans son
, récit les
de les mentionner comme assez co
d '
is ~ue etersen s est contenté
nnues e ses audite
d
•
sement l'ancien professeur de
.
urs ano1S, .Mafheureu1angues scandinaves a M di
.
.
norvég1en soit vrnisemblablemenl
I
a son, quo1que le dano.
sa angue maternelle 'éta't
.
I
' n , • pas auss1 versé
dans.le vieux norrain que le croi· t son t rad ucteur et •·1
1
en d1sanl qu'il a lui-méme traduit fe Thr msk . qui . a a,r de s'en larguer
poeme soit en effet serré de lus res
y . vtdha. Bren que le texte de ce
l'ancienne Edda il y a néa/m . p d que celu1 des autres morceaux traduils de
.
'
oms es erreurs pafpabl A' .
pns pour byggja et rendu par Mt' ( 18'&gt;)
es. 10s1 bua(habiter) est
A
•
ir P• - sens que ce de ·
,
·
r~s
postér1euremenl
au
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siecle
.
'
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rn1er n a pr1s que
t ·
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, ces v1 emment le
b d
.
qui a donné lieu a cette conrUSIOO;
.
.
ver e aoo1s bygge
- 8teinn q 1. . 'fi
el par extension pierrerie est d
.
' ~ signi e proprement pierre
Strdidh veut dire étende•
la l't':_ux fo1s tradu1l par b1·oche (p. 181-2) ; 1 i .,-,-e sur les bancs et
p.
183).
Dans
le
reste
du
v 1
1
' non pas rangez les bancs
(
ume es contre-sens et J
P1us abondants • p 70 d
F
es non-seos sont encore
.
.
· · ' " onner reya a Jotunbeim ,.
,
a « g1ne Freja bort ti! J ~t h .
.
ne repond pas exactemen t
"' un e1m » (maner Fre d
1
« renvoyer a Jcetunheim
ah
ya ans e Jmtunheim) • _
" esI soI ument différent d
r b
'
o; bo i Jootunbeim » ( il le mit da
,.
. .. e • or ced bam al bygge
p. 171 de la Mytlwlogie septentrt'on nlesdl ipmposs1b11ité d'babiter le Jmtunheim,
•
a
e etersen) On d. ·t
M
a pr1s Jretunheim (le pays des Géant )
·
irai que . Anderson
s pour 1e nom du géa t ·
..
un rOle dans cet épisode. - p 124. le m
.
n mnommé qui Joue
propos a celui d'épieu (sta ) . . 1 '
~t pterre (sten) est substih1é mal a
•
.
ng , p. 28, ce n esl pas Frigg q · ·
.
u1 Jura par le feu et
l eau, mais ce sont ces éléments ui a
mure a Balder . - « vorde b q '. ~a pr1llre, firent le sermenl de ne pas
•
'
ane • s1gm6e causer Ja mor t' et non devenir Je
po1son ; - p 161 « 1·1 cach t .
•
•
e OUJours que) était
b
.
par " il atleignait tonjours le but u'il . .
ª.º~ ~l ~' do1t étre remplacé
kastadhi til Skdldska:11a-- ..l h q
v1sait. » ( E1g1 m1sti hann thar er hann
'
r rmu, , c . xvm) • _ p 211
u
de joie au brave Niord le al t
'
•
' « o vous donnerez la nuil
,
g an garc;on » n'est qu'
h
de « Quand accorderas-tu
d
'
. . une parap rase fort inexacle
. .
un ren ez-vous au vml fils d N' d?
th~gt Munt i~um throska Nenna Njardhar syni? Skirn:fre~~~). • (N1er thu a
es traducllons, méme correctes ne sont
d
qui s'adaptent fort mal a.u style co,nc·1 t que es paraphrases tres délnyées
s e nerveux des poem
dd ..
noms propres sonl transcrils tanlOt selon la form d
. es e aiques. Les
forme islandaise, lorsque celle-ci e t d
,
e ano1se, tantOt selon la
s onnee entre pnrentheses par Pelersen.

de

°

�238

REVUE DE L'lllSTOII\E DES RELIGIONS

.

d ns les composés norrains, le pre1D1er membre
M. Anderson n'a p~s_remarq~é~u~, :
G ·auarhorn, Urdharbrunnr, doivent-ils
du mol est au génillf; auss1 G1al ar ru, ~ ,
d G. llar (p. 33-34.)
de Gill'll sourcc d Urdhr' et non e Jª
'
élre rendus par pont, cor
'
) n' est pas un nominatií,
272 281 283
d'Urdhar (p. 35). Fenris (p. 265, 269,1 , ' 1·s1'anda·1s'e - Innombrables sonl
• •r d F · qui est. a,orme
·
mais bien le gén1t1 e em-ir•.
t
Qui si ces formes défectueuses
Peccad11les ! dira- -on. '
• ·
les faules de ce genre.
·gnorants encore et prendre ams1
.
élr é étées par d'autres p1us 1
.
ne deva1ent pas e r P
.
d' ul'on aura bien de la peine a les éhdroit "de cité dans la langue fran~1~e, o il teur n'a pas daigné fouiller le sujet
miner. Elles atlestenl d'ailleurs qli~e edcomp oªnter aux sources accessibles depuis
. . é
l el qu'au eu e rem
pourtanl s1 mt ressan
'
1 1 t ductions el les commentaires dont
éme de consu ter es ra
.
longtemps, ou m
b ni . eddarque ont été l'obJel dans 1P.s
l'ensemble ou les parLies de la. myl oAgiel t re en France il s'est confiné
.
All magne en ng e er '
,
pays scandinaves, e~ , e
' lulOt d'un seul mytbographe danois. Si du
daos l'étude superfic1el,e des ou P_ ·¡
'est gu~re mis en peine de le bien
• .
l' ·t
travest.i ! Ma1s i ne s
.
moms il ne avai pas
.
1 elle il a travaillé qu'il a oubhé de
t
la
rapid1lé
avec
aqu
.
U
comprendre. T e e es
. ,. la fasse figurer dans la hste des
consacrer quelques lignes a Snotra, qumqu l 1
suivantes de Frigg (p. 83~M Anderson est partout sujette a caulion ; il ne
En_ rés~mé la mytholog1::~es ~étails ou les noms propres ; elle sera pourtant
fa'.1t Jamais se fiera elle po i voudront avoir une idée approxime.tive des mythes
uhle aux gens du monde, qu . é .
explication qu'ena donnée Petersen,
d l
ofonde el mg meuse
eddaiques et e a p~
J Leclercq de l'avoir fait passer dans nolre tangue;
Nous devon~ remerc1er M. .onsable des fautes d'un écrivain recommandé par
on ne saurait ~e re~d~e respd_ loma.ti ue mais il est vraiment dommage que
sa situalion umve~s1ta1_re et , ip
\,;tre t1·aduile de préférence a !'original
l'ada tation angla1Se a1t eu 1honneur
.
danots qui tui est si supérieur a tous les pomts de vu;i_ BKAuvo1s.

.
K nigs Mesa von :Moab, für akademische VorlesunDie Insch rift des oo
S
d A Soc1N Freiburg i. B., 1886,
b
on R »sNo un
.
·
gen herausgege en v
.
J C B Mohr. - 35 p. in-8 et i pi. dans
AkademiEcbe Bucbhandlung von .
un carton p. in-folio.

.

.

d l'histoire la religion des Israélites ne dill'érait
A un moment donné e
, .
. t leurs voisins en particulier
d
u s que prabqua1en
•
pas essentiellement e ce e . .
rib
d relations de parenté avec les
¡ ¡ trad1tion all ue es
.
les peuples auxque s
t d Moabites qui descenda1ent des
di d s Ammomtes e es
,
Hébreux. Camos,
eu e
emblance avec Yabveh, et un passage
filies de Lotb, offre bien des points de rle ss Ame pied les deux divinités. Jephlé
.
J
(xi 24.) met sur e m.,
·
. .
du hvre de uges
,
·t • Tu possedes le temto1re que
· des Ammom es • «
envoie ce message au ro1
ossédons celui que Yabveb, notre
Camos, ton dieu, t'a donné ; nous, nous p

ª

.

REVl:E DES LIVRES

239

dieu, nous a donné ». Et le juge d"Israel, aprés la victoire, sacrifie sa filie
unique a Yahveb (Juges, x1, 39), eomme plus tard Mésa, roi de Moab el adorateur de Camos, immolera son fils atoé sur le rempar\ de sa capitale assiégée
(II Rois, m, 27).
Celte affinilé religieuse, que permetlait déja. d'élablir une saine exégese des
textes bibliques, a élé mise au-dessus de toute conlestation par la découverte
d'une longue inscription du roi moabite Mésa que nous venons de nommer.
L'bistoire de la si.ele de Dhiban (l'ancienne Dibon) et les circonstances qui ont
enrichi le musée du Louvre d'un si précieux monument, sont trop connues
pour qu'il soit utile de les rappeler ici. Mais il est impossible d'estimer trop baut
la valeur de l'inscription. C'est une page d'histoire qui date du neuvieme siecle
avant l'ere chrétienne et surpasse en antiquité toutes les parties de l'Ancien
T~stamen t, du moins dans leur rédaction actuelle. Son aulhenticité est plus
incontestable que celle &lt;le n'importe que! chapilre de la Bible. Le roi de Moab y
énumere, dans la langue et parfois dans le style des livres de Samuel et des ·
Rois, ses vicloires, ses conquétes et ses constructions. 11 y parle de la col~re
de Camos conlre son peuple, en employant la méme expression (anaph) dont se
servenl les écrits hébreux pour parler de la colere de Yahveh. Mésa raconte
comment il massacra Jes habilants d'Ataroth devant Camos, de méme que
l'Ancien Testament nous montre Samuel mellanl en pi~ces le roi des Amalékites « devant Yabveh, a Guilgal » (l Sam., xv, 33). Le terrible vceu d'extermination (khérem) était, d'apres l'insrription, prononcé et accompli en Moab
cornme en Israel. A ce litre, et a plusieurs autres, le rapprochemenl des deux
passages suivants est particulierement instructiC :

I. Sam., xv, 2, 3, 7, 8.
Inscr. de Mésa, l. i4-i7.
Yabveh des armées dit (a Saül) :
Et Gamos me dit : « Va, prends
« Va, bats les Amalékites, et voue a I Nebo sur Israel. » J'y aUai pendant
l'exlermination toul ce qui leur ap- 1 la nuit, et je combatlis contre Ja ville
partient, saos pitié pour eux; tue-les, depuis le point du jour jusqu'a midi;
tanl hommes que femmes, l'enfant et je la pris et je tuai tous les habitants,
le nourrisson, le bceuf et Ja brebis, le au nombre de sept mille, tant hommes
cbameau et !'a.ne .. n Et Saül battil ~ qu'enfants, femmes libres, filies et
les Amalélrites .•. él accomplil le vceu femmes esclaves (?); car j'avais déd'extermination sur tout le peuple en I voué la ville a Aslar-Camos.
le passant au fil de l'épée.
j
Nous pourrions citer plusieurs autres passages de l'inscdption qui offrent eles
points de comparaison presque aussi frappants avec divers textes de l'Ancien
Testament. Mais il est temps de dire quelques mots du travail que nous voulons
annoncer aujourd'hui, et qui, il. nolre avis, marque un progrés considérable
dans l'inlerprétation de l'inscription de .Mésa.
,\ ~l. Clermont-Ganneau revient l'honneur incontestable d'avoir fait connaltre

�24-0

REVUE DE L'IIISTOIRE DES RELlGIONS

et expliqué le premier, en 1870, un monument dont la découverte semblait des
l'abord a !\f. Renan « fa plus importante qui ait jamais été faite dans le chnmp
de l'épigrnphie orientale ,,. On peut mé~e dire que son t:avail et le texte d~chifTré par Jui servirent de base et de pornt de départ aux mnombrables pu~hcations auxquelles donna lieu l'insc_ription moabita. Les auteurs de ces pubhcations, et parmi eux nous pouvons citer des savants comll!e MM. Schloll~ann,
Hitzig, Nreldeke, etc., n'avaientjamais vu la stele de Dh'Mn et cherc~a1ent a
amender Je texte de l'inscription par voie d'hypotheses et de conJectu:es
M. Clermont-Ganneau flt connaltre quelques nouve!les Iecmres daos_ un, arllcle
de la Revue critique (H septembre 1875), et depms lors on sembla1t s accoutumer a l'idée que les !acunes existant encore dans le récit des hnuts íaits de
Mésa ne pourraient jamais étre comblées. JI était cepen1lant permis de supposer,
malgré toute la confiance due a la sagacité de M. Clermont-G~n~eau el il. s~
grande habitude des travau:x épigraphiques, que le monu~ent or1gmal ne serail
pas étudié par un autre hébrrusanl sans qu'on eO.l a cornger des lectures considérées comme acquises et peut-étre aen enregistrer de nouvelles. C'esl ce que
viennent de démontrer M. Smend, professeur a BA.le, et M. Socio, professeur
a Tübingen, tous deux connus par de savants ouvrages sur l'exégese de l'Ancien
Testament et l'archéologie biblique. En examinant minutieusement et avec le
plus grand soin la stele et l'estampage qui représente les partie_s perdues, ils
ont pu déchiffrer un certain nombre de mots nouveaux, en comger ~uel~ues
aulres, et fixer la valeur de plusieurs letlres douteuses. Les améhoralions
apportées par eux au,: lectures admises jusqu'a présent ne s'étendent _pas
a moins de 80 lettres. Aussi leur texte ne présente-t-il plus de lacun~ sensible
dans les 27 premieres lignes de l'inscription, sur 34 dont elle se compo~~MM. Smend et Socio ne se flaltent pourtant pas de donner un texte défimtif
et d'avoir lu tout ce qu'il est possible de Jire avec_l'aide des documents qui sont
mis au Louvre a la disposition des savants. Eux-mémes appellent de nouvelles
recberches et souhaitenl « que le grapillage d'ÉphraYm soil plus abondant que
la vendange d'Abi-Ezer ». Leur travail n'est point un commentaire hislorique
et critique sur l'inscription. lis n'ont eu d'autre préoccupation que celle de
publier un texte qui pOl servir aux besoi~s de l' enseigneme_nt, et t?_utes _le~rs
observations onl un caractere paléograph1que. La reproduction de I mscr1ption
est excellente, étant donné le but que se proposent les auteurs. IJ. est certain
que ce but sera atteint, et que dans tous les cours d'exég~se hébra~que
quelques le~ons seront désormais consacrées il. l'explication d'un texte relalivement racile, d'une importance cnpitale, et d'une étendue égale a une page des
éditions ordinaires de l'Ancien Testament.
Nous croyons savoir que les auteurs préparent une publication analogue sur
l'inscription de Siloé.
A. CAllRIERE,

REVUE DES LlVRES

2-H

Théologie de l'Ancien Testamént, par CeARLEI P1BPENBR1No, pasteur de
l'Église réf11rmée de Strasbourg. 1 vol. grand in-8, de 315 pages. Fischbacber, 1886.

París,

Voici un livre qui se lit aisément, avec plaisir et avec fruit, parce qu'on y
trouve l'alliance assez rare d'une science véritable, d'une érudilion complete et
de cette précision, 4e cette clarté qui sont comme l'apanage de l'espritfran~ais.
M. Piepenbring connait a fond, et par le menu, tous les travawr, toutes les
rechercbes, tous les résultats de la critique allemande; il est au courant de
tout ce qui a été écrit de bon sur le sujel qu'il traite, de tout ce que la pénélration, la sagacilé, l'imagination allemandes ont constaté ou cru découvrir et
ces matériaux si nomb(eux, souvent de si haute valeur, il les a mis en reuvre
avec cet art de l'arrangement, ceUe netteté d'idées, cette précision logique daos
la conception du plan d'un livre, qui se rencontrent en France mais font le plus
souvent défaut aux savants d'outre-Rbin. 11 a élagué les broussailles ou leur
pensée s'enchevétre : il a porté la lumiere dans les dédales ou ils se perdent
parfois, et le résultat esl vraiment saisissant.
C'est le privil~ge de l'Alsace de nous donner de pareilles reuvres. Nos savants
fran~is n'ont certes pas moins de pénélration que les Allemands, mais ils ont
moins de patience ; souvent ils vont trop vite en besogne, et se contentent de
ce qui est probable, vraisemblable, au lieu de n'accepter que ce qui est démontré. Ce qui est clair leur semble par cela méme vrai. Plus lent~, plus érudits,
plus laborieux, les Allemands se perdent parfois daos leurs recherches el
n'arrivent guére a cetle netteté que nous prisons si fort et a si juste litre;
leur érudition est souvent embrouillée, leur profondeur souvent obscure. En
Alsace ces deux natures d'esprit se renconlrent, se touchent, se pénétrent, et
parfois leurs qualités opposées s ·unissent en une heureuse et féconde barmonie.
De la sans doute le rOle considérable et tout particu!ier que joue daos le
monde de la science et de la pensée une ville comme Strasbourg. Le jour ou
l'Alsace, perdant son caractere propre, deviendrait tout a fait allemande, ou
Strasbourg ne serait plus qu'une autre Halle, une autre Tubingue, la « République des lettres ,, éprouverait un dommag~ irréparable, et le monde de la
science devrait prendre Je deuil.
Tous les lecteurs de M. Piepenbring souscriront a ces réflexions, car son lil're
esl un produit des plus haureux de !'esprit alsacien.
Nous sommes tentés pourtant de critiquer le litre qu'il a choisi. Nos lecteurs
en y jetant les yeux se sont dil peut-étre : « Que nous veut cet auteur '! Esl-ce
qu'il y a une théologie daos l'Ancien Testament? Est-ce que nous ne savons
pas que !'esprit scientifique a toujours fail défaut au peuple d'Jsraél; que jamais
il n'a possédé ce qu'on nomme aujourd'hui un théologien ? » La remarque est
juste et l'on peut ajouter qne presque toujours ceux qui ont prétendu trouver
une théologie daos l'Ancien Teslament, n'ont fait qu'y transporter, par un procédé aussi violent qu'arbitraire, tel ou tel syst.eme de théologie cbrétienne el

10

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELHHONS

onl altribué au peuple et aux prophetes d'Jsrael une foule de sentimenls, d'idées,
de dogmes dont ils n'avaient jamais eu le moindre soupc;on. Mais nous avons
hale d'ajouter que M. Piepenbring n'est aucunement de ceux-la; s'il parle
d'une théologie de l'Ancien Testament c'est a condition deprendre le mot daos
le sens le plus général; son seul tort est de n'avoir pas dit : Religion, plutót
que théologie; car il montre forl bien que ni les Hébreux, ni les Juifs n'ont
jamais possédé ce qu'on· pourrait appeler une théologie. Leur religion, tres
élevée, tres particuliere, offre des caracteres, une physionomie toute · spéciale ;
mais jamais ils n'en ont tenté la systéma.tisa.tion, aucun d'eux n'a eu le désir,
la pensée de coordonner les idées religieuses dont vivaient ses concitoyens pour
les formuler en systeme. C'est done l'hisloire de la religion d'Jsrael que
M. Piepenbring a voalu écrire; c'est le tablea.u de son développement, de ses
progres, de ses transforma.tions qu'il a tracé.
Des le début il écarte la. vieille hypothese qui allribue a Mo1se la rédaction
du Penlateuque et voit en lui l'auteur de la législa.tion lévitique; cette hypothese est aujourd'hui [jugée, cetle fiction est percée a jour, et a la légende se
substitue l'histoire; notre auteur la divise en trois périodes.
}.;a premiere, qu'on peut nommer l'ancien prophétisme, est calle des origines.
A ce titre elle remonte ha.ut et se perd da.ns la nuit des temps; mais si nous
cherchons a quelle époque les documents certains commencent, il faut arriver
au terups de Samuel et de David; les fra.gments antérieurs sont trop peu nombreux, trop incertains pour qu'on en puisse rien conclure de précis. C'est a.u
moment ou la royauté commence, ou la nationalité d'Isra.el s'affirme, que l'on
constate a.u sein de ce peuple la présence d'une idée qui restera la base solide,
si l'on veut le dogme fonda.mental de sa religion atravers tous les siecles.
Jéhovah a traité alliance avec Israel; il a conclu avec le peuple un pacte qui
oblige, a égal titre, les deux contractants. Mais Jéhovah n'est encore en ce
moment, pour les enfants d'Abraham, que leur Dieu spécia.l, local, national.
Son culte n'est aucunement concentré en un seul sanctuaire, ni confié a une
caste parliculiere; partout ses autels peuvent s'élever et l'on peut litre prétre,
lévite, a quelque tribu d'Israel que 1'on appartienne. Les rois, les prophetes, les
peres de familia, offrent des sa.crifices. Le grand róle, d'ailleurs, appartient
aux prophetes qui sont des voyants, des nécromanciens ; qui interpretent les
songes, expliquent les présages, évoquent les morts et cherchent da.ns l'extase
la révélation des secrets de !'avenir.
La deuxieme période, celle du prophétisme pur, marque un progrés immense
dans la religion d'Israel, Les prophetes ne sont plus des voyants, mais dei:1
nabis, des prédicateurs, des interpretes de la volonté divine. 11s n'ont plus
recours aux moyens violents, comme Samuel qui égorgeait Agagdevant Jéhovah
ou Élie qui faisait massacrer tous les prophetes de Baal; la pa.role devient leur
grande arme, la persuasion leur unique moyen d'action. En méme temps l'idée
de Dieu s'éleve, s'épure, s'agrandit. Jéhovah, pour les derniers de ces prophetes,

REVUE DES LIVllES

243

est le Dieu ut1ique; l'idole n·est que mensonge; les dieux des nations, néant.
Alors aussi, sous les deroiers rois de Juda, on voit poindre la pensée d'un sanctuaire unique. Cette concentration du culte a Jérusalem a sans doute été amenée, comme le dit M. Piepenbring, par la prépondérance naturelle de la capitale et de son temple, et par le désir de réprimer l'idolatrie qui trouvait un
reíuge daos les Hauts-lieu:x: ; mais il nous semble aussi qu'elle a été dictée par
le désir d'affirmer l'unité de Dieu et de l'exprimer d'une fac;on en quelque sorte
matérielle et visible pour tous.
La troisiéme période est moins brillante, c'est celle ou, a.pres le retour de
Babylone, la loi écrite remplace la libre inspiration, ou. le scribe succede au
prophete ; ou le culte, minulieusement réglementé, confié a une caste spéciale,
a une hiérarchie de sacrificateurs et de lévites, revét un caractere mécanique ;
ou le pharisaisme, avec son étroitesse, son orgueil, sa piété légale, sa sécheresse morale, vient pétrifier !'esprit juif.
Tel est, rapidement résumé, le tableau que trace M. Piepenbring ; mais
onjugerait mal son livre si on voulait l'apprécier sur cette courte analyse. JI
ahonde en traits vigoureux ; il fourmille de remarques fines et justes et sur une
foule de points il rectifiera pour le lecteur bien des idées aussi fausses que répandues. Signalons par exemple les pages (96 et suiv.) oü l'auteur expose ce
que l'antique Israel entendait par ce terme: La sainteté de Dieu, et montre
combien l'idée ici differe de celle que fait naitre pour nous cette expression de
saintelé; elle emporte pour nous la pensée de l'idéal moral; le mot bébreu n'a
nullement ce sens : c'est la grandeur divine qu'il exprime. Une remarque analogue s'applique au célebre texte de la Genese ou il est dit que Dieu fit l'homme
a son image. La théologie a vu la une allusion a l'innocence de l'homme avant
la chute. M. Piepenbring montre fort bien qu'il n'en estríen et que pour l'auteur hébreu, si l'homme ressemble a Dieu, c'est parce que Dieu est le maítre de
toutes choses et que l'homme, lui, domine en ce monde.
Nous pourrions multiplier a l'infini ces citations ; mais il faut nous borner.
Essayons du moins de résumer l'impression générale que laisse a !'esprit cette
religion d 'Israel dont M. Piepenbring a tracé le tablea.u, un tableau plus fidele
et plus vrai qu·a.ucun autre que nous connaissions. Selon qu'on la compare
aux a.utres religions du temps, ou qu'on la rapproche de l'idéal moderne, cette
religion appara.it comme étonnamment belle, ou comme singulierement imparfüite
et pa.uvre. On a dit pa.rfois que la Greca, avec Platon, était arrivée a une conception de la divinité égale ou méme supérieure a celle des Isra.élites. C'est peutetre vrai, mais Platon n'a été qu'un philosophe et n'a exercé d'action que sur un
nombre infiniment restreint de disciples, dont aucun n'a su se maintenir a sa
hauteur. La gloire des prophetes est d'avoir su rendre populaire une notion de
Dieu qui valait presque celle de Platon, et de l'avoir si bien implantée dans
!'esprit d'Jsrael que les adorateurs du Dieu unique ont fini, apres le relour,
par etre le peuple entier. Et comparez la religion d'Jsrael, non plus aux ceuvres

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

achevées du plus grand penseur de la Grece antique, mais aux religions donl
vivaient alors to ules les nations de l'Europe el de l' Asie ; sa supériorité esl
éclatante, au point d'expliquer que l'ancienne théologie ait vu la, non point un
caractere de race, ou, si l'on aime mieux, un fait providentiel, mais bien un fail
miraculeux.
Placez mainlenant cette méme religion en face de nolre idéal moderne ;
son insuffisance, sa pauvreté, apparaissenl de suite. Ce qui lui manque
surlout, aux yeux de M. Piepenbring, c'est la solution du probleme de la vie,
la foi en une existence fulure et rémunératrice. Israel a bien cru a une survivance de !'ame, mais il se faisail de son existen ce dans le Scheol une idée si
sombre q11e la mort reslait pour lui le roi des épouvantements. 11 n 'y avait pour
lui de peines et de récompenses, c'esl-a-dire de justice que sur celle terre el
pendanl celte vie, et comme l'expérience montre tous les jours le juste affligé, le
méchant triomphant, l'existence humaine restait pour lui une énigme indéchiffrable (pages 208 et suiv.).
'
Certes, cette remarque est juste ; mais nous estimons que M. Piepenbríng en
exagere la portée. La foi en une existence future ou l'ordre et la justice auront
leur jour, manquait a la religion d'Israel; c'était la un grave défaut, mais enfin
ce n'était qu'une !acune que rien n'empéchait de combler. Aucun des príncipes
fondamentaux du prophétisme ou du judai"sme ne s'opposait a. l'adoption de l'idée
des rémunéralions futures, tellement que peu a peu cette idée faisait son
chemin et le pharisaisme, s'il concevait d'une fac,on fort grossiére l'enfer et le
paradis, en était pourlant arrivé, au temps de l'évangile, a dislinguer netlement entre ladestinéefuture des bons et celle des méchants.
Bien plus grave, ce nous semble, est la contradiction intime, irréductible qui
existait au creur méme de la religion, entre ses principes fondamentaux. Elle
concevait les relations de Dieu et de l'homme comme une alliance entre Jéhovah
et les fils d'Israel. Cette idée d'une alliance, d'un pacte obligeant les deux contraclants, était le fond méme de la religion ; elle la pénélrait, luí imprimait son
caractere spécial; l'idéeméme qu'Israel se faisaitde Dieu en découlait (comme le
montreforlbien M. Piepenbring); avanl lout, par-dessus tout, il étaitleDieu fidele
qui tient ses promesses, observe l'alliance qu'il a jurée, et traite Israel comme
son peuple. Mais en méme temps cette religion en était venue a enseigner que
Jéhovah seul est Dieu el qu'il n'y en a poirit d'autre; elle raillait l'adorateur
d'idoles vénérant l'ouvrage de ses mains ; elle déclarait que tous les dieux des
autres peuples ne sont que vanité, n'ont point d'existence. Entre ces deux
a.ffirmations, également fondamenlales, la contradiction est manifeste. Si Dieu
esl unique, il est le Dieu de tous et non pas d'un seul peuple; s'il est le Créateur et le Mailrc de l'univers, il ne peut réserver sa faveur, sa protection, son
amour a un petit canton de la Syrie; s'il est le Tout-Puissant, l'r:tre absolu,
saint et jm;te, il ne peut pas, comme un satrape d'Asie, avoir un favori.
Les deux notions qui faisaienl le fonds, la substance méme de la rcligion

REVUE

245

DES LIVI\ES

d'lsrael étaient done contradictoires ; l'une devait tuer l'autre. II fallait que le
peuple juif renonc;!l.t a l'unité de Dieu et en revint au polythéisme, - recul
¡mpóssible - ou qu'il renonc,at a se croire le peuple de Dieu, le peuple particulier du Dieu unique.
Les religions ont la vie longue et dure. Israel s'est débattu Jongtemps dans
la conlradiction que nous signalons. Mais le jour est venu ou un juif de génie,
éclairé par son Maitre, anathématisé par toute sa race, a proclamé que les
Gentils étaient appelés au salut comme les enfants d'Abraham, qu'en Christ ¡¡
n'y a ni juif, ni grec; ni esclave, ni libre; ni homme, ni femme : c'eslra-dire que
devant la vérité tous sont égaux et qu'il n'y a pas de peuple de Dieu. Le jour
oú saint Paul a dit ces choses, le glas funebre de l'ancienne religion d'Israel a
sonné.
ÉTIENNE COQUEREi..

A.

RE1c»ENBACH. Die Rellgionen der Volker nach den besten Fors chungs-Ergebnissen bearbeitet. :- Municb, Ernst, 1885, vol. I et II
(in-8 de 230 et 241 p.)

Sous ce titre M. Reichenbach nous présente les deux premiers volumes d'un
manuel d'hisloire des religions destiné au grand public. L'apparition méme d'un
ouvrage de ce genre mérile d'étre signalée, surtout en Allemagne ou l'histoire
des religions n'a pas jusqu'a ce jour conquis• une place officielle dans l'enseignement. Elle nous montre que, daos ce pays comme partout ailleurs, le besoin
de manuels d'histoire religieuse universelle se fa.it sentir. Déja nous avons eu
l'occasion de montrer la place de plus en plus considérable que l'histoire des
religions occupe dans la philosophie religieuse allemande, a' propos d'un remarquable ouvrage de M. Pfleiderer 1 ; et les travaux de M. Baslian que nous
avons mentionnés a plusieurs reprises, les excellents articles de !a Zeitschrift
für Volkerpsychologie de MM. Steinthal et Lazarus, témoignent de l'importance
croissante que les anthropologistes et les ethnologues accordenl a l'étude des
religions primilives. II est intéressant dP. noter les tentatives qui sont faites
aujourd'bui pour acclimater l'histoire des religions dans le public instruit, en
debors des cercles scientifiques.
11 ne faudrait pas, en elfet, comparer le manuel de M. Reichenbach a celui
de M. Tiele que M. Maurice Vernes a traduit en franc;ais. II y a loute la distan ce
de l'reuvre d'un savant qui controle lui-méme les renseignements pris chez
d'autres, a l'reuvre d'un vulgarisateur inslruit qui se borne a communiquer a
ses contemporains moins instruits un résumé clair des résultats acquis par les
maitres de la science. M. Reichenbach, d'ailleurs, n'a pas la prélention de faire
reuvre originale. Il déclare lui•méme qu'il se borne a reproduire ce qui lui
1) Voir l. XI, p. ~!!. l'article coosacré

a la R eligions philoaophie

de cet ouleur .

�246

REVUE DE L'BISTOlRE DES RELIGI0:'.'1S

parait le plus digne de confiance dans les travaux des historiens modernes.
En outre, les deux auteurs n'ont pas tout a fait le méme but; et la différence
de leurs visées tient peut-étre moins encore a leurs disposilions individuelles
qu'aux tendances générales du public auquel ils s'adressent.
!\f. Tiele s'est proposé de fournir a tous les hommes cultivés un résumé de
fbisloire religieuse de l'bumanité, un répertoire commode des hommes et des
cboses du passé religieux, bref un ensemble de faits. Pour lui la vulgarisation
de l'histoire est le but unique. M. Reichenbach, au conlraire, commence par
établir la distinction entre les religions et la religion. ll montre ensuite que
pour se faire une idée exacte de la religion et pour étre capable de se faire a
soi-méme sa religion, il faut, non pas se plonger dans d'interminables discussions philosophiques sur l'essence de la religion ni dans les controverses philologiques sur !'origine du mot « religion, » mais apprendre a connaitre les
religions du passé el du présent; car ce qu"elles ol!rironl de commun, ce sera
la l'essence de la religion et comme le substratum religieux de l'll.me humaine.
Nous n'avons pas l'intention de discuter ce príncipe auquel l'ceuvre de
M. Reicbenbach doit l'existence. Il nous parait excellent. Mais le soin que
met l'auteur a le développer dans l'introduction n'est-il pas caractéristique? Ici
la vulgarisation de l'histoire religieuse n'est pas le hut; elle n'est qu'un moyen,
jugé Je meilleur, pour épurer la pensée et le sentiment religieux des lecteurs.
Nous avons affaire a un puhlic et un auteur allemands ; ils semblent adopter
une méthode nouvelle pour atteihdre le but, mais au fond il s'agit toujours pou1·
eux de dégager das Wesen der B.eligion.
La préoccupation didactique de M. Reichenhach n'est pas sans exercer
quclque influence sur son récit. On sent qu'il n'aime pas les pretres et qu'il ne
se propose pas de. les faire auner (voir p. ex. I. p. 7 4). Il sait aussi que Je
lecleur aime les affirmations nettes et les explications claires. Toutes les parlicularilés des religions anciennes s'expliquent dans son livre de la fa&lt;;on la plus
naturelle. Élant·donnés la race, le clunat, la con6guration du paya, les moyens
d'existence de chaque peuple, sa religion s'explique d'elle-méme, en gros et en
détail. Encore une fois le príncipe n'est pas faux ; mais il est appliqué d'une
fai;on trop sommaire (p. ex. pour l'explication de !'origine des castes dans
l'Inde). Que de points d'inlerrogation il faudrait mettre ou M. Reichenbach
af!irme sans crainte l
Ses affirmations, il est vrai, sont empruntées a des auteurs qui, presque tous,
font autorilé. I1 s'appuie sur Max Müller, Max Dunker, Weber, Wuttke,
Spiegel, L. Krehl, Brugsch, Lauth, Lepsius, Ebers, Heuzey1 G. Smith•
Mommsen, etc. On remarquera que ce sont presque lous des savants allemands.
M. B.., en effet, ne semble pas étre bien familiarisé avec les auleurs frani;ais et
anglais qui jouissent cependant d'une certaine autorité méme en dehors de
leur pays. La seule fois qu'il cite les noms de ceux qui, dans les divers pays•
s'occupent d'une branche particuliere de l'histoire des religions, a propos de la

247

REVUE DES LIVRES

religion égyptienne, il ne mentionne ni Mariette, ni Leemans et il parle des
deux Chabas de Rougé, pere et fils (!). 11 est vrai qu'un peu plus loin il mentionne l'éminent professeur Damichen au lieu de Dümichen; mais il est possible
que ce soit la une faule d'impression. Le reproche, d'ailleurs, ne mérite pas que
l'on s'y arréle. Il est parfaitement naturel qu'un auteur allemand cherche ses
renseignements de préférence dans des ouvrages r.llemands. Nous ne l'aurions
méme pas relevé, si nous n'étions pas a chaque instant accusés, nous autres
Franoais, de ne pas connaitre la littérature scientifique étrangere.
Nous n'avons sous les yeux que les deux premiers volumes du manuel de
M. B.. Il y en aura au moins quatre, puisqu'a la p. 97 du deuxieme volume il
nous renvoie au quatrieme. Sans cetle indication nous n'aurions pu nous en
douter; car il n'y a ni préface, ni table, ni index. Le premier volume contient
l'introduction dont nous avons parlé, les religions de l'Inde, de la Chine, du
Japon et de la Perse. Le deuxieme traite des religions égyptienne, phénicienne,
babylonienne, arabe, syrienne, grecque et romaine. L'auteur semble avoir
adopté l'ordre géographique. Autrement nous ne nous expliquerions pas la
division qu'il a choisie. II esl probable qu'en arrivant en Afrique, en Amérique
ou en Polynésie iJ abordera les religions des non-civilisés. 11 est seulement
regrettable qu'il n'ait pas commencé par celles-la., surtout en vue du but pbilosophique dont il se préoccupe.
Il ne saurait étre question d'entreprendre en dél!!il la critique de ces deux
volumes. Nous nous bornerons a noter quelques observations. L'auleur ne
s'arréte pour ainsi dire pas sur les nombreuses superstitions qui constituenl le
culte des esprits dans la fouJe chinoise et qui pesent beaucoup plus dans la vie
réelle des Chinois que l'enseignement de Confucius. Ce qu'il dit sur la religion
du Japon est tres insuffisant. Il en est de méme de ce qui concerne la religion
romaine primitiva. Sa caractéristique des religions sémitiques est d'une exagération tellement manifesle que l'on soup&lt;;onne involontairement M. R. d'élre un
fougueux anti-sémite et de faire payer aux Btibyloniens el aux Assyricns d'il y
a trois mille ans, la haine que lui inspirent les Juifs allemands du x1x• siecle.
L'ouvrage de M. B.. préte le flanc a la critique sur bien des points. Néanmoins
il rendra des services, L'auteur écrit bien; il esl tres clnir; sa narration est
sobre sans étre fatigante; il fait revivre avec talent les hommes et les croyances
du passé. Pour quelques idées fausses et pour quelques erreurs qu'il aura aidé
a propager, M, Reichenbach aura cerlainement contribué a. répandre en Allemagne la connaissance de l'bistoire des religions et le sentiment de son imporlance.
JBAN RÉVILL!t.

�CHI\ONIQUE

CHRONIQUE
:tcole des hautes études. Section des 11cience1 religieusea. La section des sciences religieuses a l'École des hautes études reprend ses
travaux a partir du i5 novembre. Les religions de la Grece et de Rome, qui
n'étaient pas représentées dans le programme de l'année précédente, seront
étudiées désormais par M. André Berthelot, fils de l'éminent vice-président du
conseil supérieur de l'instruction publique. M. André Berthelot, auquel M. Je
Ministre avait réservé cet epseignement des le début, n'avait pu entrer en
fonctions avec les autres professeurs, parce qu'il était chargé d'une mission en
Allemªgne. Au contraire, la conférence sur les religions de l'lnde sera momentanément suspendue. M. Bergaigne, surchargé d'occupations a la Faculté des
lettres ou il enseigne a la fois la grammaire comparée et le sanscrit, ne peut
plus continuer a la présider. Il restera directeur d'études, mais les travaux
seront confiés a un maitre de conférences dont la nomination ne nous est pas
encare connue au moment ou nous écrivons.
Voici le programme complet de la section des sciences religieuses pour le
premier semestre de l'année i886-i887 :
I. Religions de l'Inde. - (Le sujet de cette conférence sera indiqué
ultérieurement.)
·
11. Rel-igions de l'Extrt!me-Orient. - M, de Rosny, directeur-adjoint : Le
Bouddhisme. Exam,e n des théories bouddhiques de diverses écoles, dans leurs
rapports avec les systemes transformistes et les données actuelles de la science
physiologique, les lundis, a deux heures. - Explication de la chrestomathie
religieuse de l'Extréme-Orient, publiée par la Société des études japonaises
les mercredis, a deux heures.
'
III. Religion de l'Égypte. - M. E. Lefébure, maitre de conférences: Études
sur l'astronomie et la géographie sacrées de l'Égypte, les mardis et les jeudis
a trois heures un quart.
IV. Religions des peuples sémitiques. - M. Maurice Vernes, directeur·
adjoint: Histoire et littérature des Hébreux. Origines nationales. Le rovaume
de David et de ses successeurs, les mercredis, a troís heures et demie. ·_ La
création et les débuts de l'humanité d'apres la Genese et les traditions des
peuples orientaux, les vendredis, a trois heures et demie.

24.9

M. Hai·twig Derenbourg, directeur-adjoint : Explication des plus anciens
morceaux du Coran, envisagés spécialement au point de vue des origines et
des premiers progrils de l'islamisme, les vendredis, a quatre heures et demie.
- Étude et classification des -divinités de l'Arahie méridionale, d'apres les
inscriptions sabéennes et himyarites, les vendredis, a trois heures et demie.
V. Religions de la Grece et de .Rome. - M. André Berthelot, maitre de conférences : Études sur la mythologie homérique, les mardis a. deux heures un
quart. - Explication des hymnes homériques a Apollon, les samedis, a. une
heure et demie.
VI. Histoire des origines du christianisme. - M. Ernest Havet, directeur
d'études : La seconde épitre de Paul aux fideles de Corinthe. L'épltre aux
fideles de Rome. Les évangiles, les mardis et vendredis, a une heure.
VII. Littérature chrétienne. - M. Sabatier, directeur-adjoint : Les luttes de
l'apOtre Paul avec le parli juda'isant dans le prnmier siecle de l'Église. Interprétation parallele de passages choisis des deux épitres aux Corinthiens et de
celle aux Romains, les jeudis a neuf heures et les samedis a trois heures. M. Massebieau, maitre de conférences : Introduction a la littérature chrétienne.
Philon d'Alexandrie. Étude de textes relatifs a. cette introduction, les jeudis,
a dix heures et a. onze heures.
VIII. Histoire des Dogmes. - M. Albert Réville, directeur d'études : Histoire du dogme de la Trinité pendant les sept premiers siecles, les lundis et les
j eudis, a. quatre heures et demie.
IX. Histoire de l'Église chrétienne. - M. lean .Réville, .maitre de conférences :
Études sur les origines de l'épiscopat dans l'Église chrétienne, les jeudis, a
deux heures. - Histoire de la réformation; la vie et l'reuvre d'Ulric Zwingli,
les samedis a quatre heures un quart.
X. Histoire du droit canonique. - M. Esmein, maitre des conférences :
Études sur les contrats dans le droit canonique; la prohibition de l'usure; la
formation des contrats, les lundis, a neuf heures et demie. - Explication de la
Pragmatique sanction de Charles VH, les vendredis, a neuf heures et demie.
Ces conférences se tiennent toutes dans les locaux de la section des sciences
religieuses a la Sorbonne (dans la cour, a droite, escalier n° 3). Aucune condition de grade ou de nationalité n'est exi gée de la part des auditeurs; mais il
faut se faire inscrire au secrétariat pour y ~tre admis.
Séance annuelle des cioq Académies. - La séance annuelle des
cinq académies a eu lieu le lundi 25 octohre, sous la présidence de M. Zeller,
de l'Académie des scie nces morales et politiques. Parmi les mémoires qui ont
été lus par les représentan ts des diverses classes de l'Institut, nous avons
remarqué ceux de M. d' Hervey de Saint-Denys, de l'Académie des inscriptions,
et de M. Grandidier, de l'Académie des sciences, M. d'Hervey de Saint-Denys
a parlé des doctrines religieuses de Confucius et de l'école des leltrés. 11 a
vigoureusement réfuté ceux qui traitent Confucius d'athée, et qui prétendent

�"

250

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGlONS

CHRONIQUE

que le sentiment religieux n'existe pas en Chine. Le peuple chinois, au contraire, a professé des la haute a.ntiquité, la croyance en un dieu unique et en
l'i mmorta.lité de !'a.me. 11 n'y a pas u ne seule profession de foi matérialiste dans
les livres chinois, et il n'y a pas de carac~res chinois pour rendre les mots
athée, athéisme. L'erreur de certains interpretes européens de la religion chinoise provient sans doule de ce que l'on ne rencontre aucun monument consacré au culte des lettrés, tandis que les pagodes et les couvents bouddhistes
ou taoi'.stes abondent.
M. Grandidier a parlé de Madagascar et de ses habitanls. Il a démonlré
I'unilé d'origine des Polynésiens et iles Malgaches. Leurs croyances religieuses
ont été traitées a parl. M. Grandidier les trouve obscures. Les superstitions
les plus grossillres s'y combinent avec des idées élevées. La croyance a un
dieu créateur et tout-puissant ne les empéche pas d'adresser leurs prieres a des
divinités d'un ordre inférieur (génies, gnOmes), et d'otl'rir des sacriflces aux
manes de leurs ancétres. M. Grandidier ajoute que les cérémonies religieuses
sont de peu d'importance, et qu'ils n'ont ni temples, ni prétres, ni itloles.
Annales du musée Guimet. - Les volumes des Annales du muséc
Guimet se succMenl depuis quelques mois avec une grande rapidité. Da.ns
notre précédente cbronique, nous avons annoncé la publication du tome IX qui
renferme le beau travail de M. Lefébure sur le tombeau de Séti I. Cetle
fois nous annonc;ons le.s tomes X, XI et XII. Le tome X est un recueil de
Mélanges. Les tomes XI et XII sont la tra.duction d'une reuvre considérable,
publiée originellement en hollandais par M. J. J. M. de Groot pour la Société
des Arls et des Sciences de Bata.vía et mise en franc;ais par M. G. G. Chavannes.
Ces deux volumes seront sans doute accueillis avec plaisir par le public, car ils
otl'rent un intérél tout particulier. lis sont consacrés a la description des F/Jtes
annuellement céléb1·ées á Emoui (Amoy) et renferment une étude complete sur
la religion populaire des Chinois. L'auteur est interprete des langues chinoises
au service du gouvernement des Indes Orientales néerlandaises. Pour se
préparer a l'exercice de ses fonctions, il s'esl flxé pendanl un assez long lemps
A Amoy, en 1877; il a observé direclement la maniere de penser, les expressions,
les sentlments et les coutumes des Chinois dans celte ville et dans ses environs.
Il nous présenle par conséquent la religion populaire d'une parlie de la Chine
telle qu'elle est acluellement, da.ns la réa.lité, et non pas tellequ'elle devrait élre
selon les livres sacrés. Au lieu de partir de la litlérature religieuse pour en
déduire la pralique actuelle de la religion, il a pris comme point de départ les
cérémonies religieuses qu'il a vu célébrer el il n'a eu recours sa connaissance
élendue des livres sacrés que pour rechercher l'explication et !'origine de ce
qu'il voya.it.
Ces explications, ainsi que les théories générales de l'auteur, pourront élre
contestées, mais les faits qu'il expose ont un caractere positif. Dans l'état actuel
de l'hisloire des religions il n 'y a ríen de plus utile que ces descriptions des

a

25i

religions populaires par des observateurs attentifs et éclairés, dOment préparés
par des études antérieures. M. de Groot a étudié les jours de féle des Cbinois
d'Amoy a.veo les usa.ges et les coutumes qui s'y rattachent, en suivant l'ordre
du calendrier. Cha.que jour férié est traité pour lui-méme, en sorte que les
divers artioles dont se composent les deux forts volumes in-~ puissent éLre lus
indépendamment les uns des autres. Le cinquieme chapilre est consacré a un
exposé d'ensemble de la religion chinoise. L'auteur arrive a la conclusion que
cette religion est essentiellement évhémériste. Il y reconnait bien la présence
de certains éléments naturistes, mais - chose curieuse - il leur assigne une
date relativement beaucoup plus récente qu'aux éléments évbémérisles. Herberl
Spencer n'a pas de disciple plus fldele. Il est vra.i que dans la ml!me page ou
il proclame l'évhémérisme, il signa.le l'influence capitale de l'état du ciel sur la
détermination des !eles et sur les cérémonies du culte.
L'exécution .Je ces deux volumes est, comme toujours, digne de tout éloge,
lis ont ét.é imprimés a Leyde, par Brill. Les citations cbinoises son t abondantes.
De nombreuses héliogravures, parfaitement réussies, et des illustrations par
Flilix Régamey compllltent cette belle publication.
Elude sur le Mythe de Vrisabha, par M. L. de Millou~, tira.ge a part de
33 p. in-4•. Des diverses études qui composent le tome X des Annales, nous ne
connaissons que celle de M. de Milloué sur le Mythe de Vrisabha, le premier
Tirtha.mkara des Jains. Nos lecteurs ont pu voir plus haut que l'auteur en a
donné lecture au Congrlls des Orientalistes a Vienne. M. de Milloué cherche
l'explication des légendes fantastiques des Ttrthamkaras, spécialement de
Vrisabha, le premier d'enlre eux, dans les conceptions primitives du
brahmanisme, dans les idées et les mythes védiques. Il signa.le les analogies
frappantes qui existent entre un Vrisabha décrit dans les Pura.nas et le Yrisabha
des écrits Jains. On ne saurait plus admettre que les Jains aient emprunté leur
légende aux Pura.nas, surtout depuis que les découvertes archéologiques du
général Cunningham onl établi d'une fa~n indiscutable l'état florissant du
Jarnisme, méme avant le commencement de l'ere chrétienne. M, de Milloué
retrouve !'originé du mythe dans les idées brAhma.niques, antérieurement aux
Pura.nas; il est arrivé a la conviclion qu'il s'agit d'un mythe igné et que le
personnage du Yrisabha Ja.in représenle, sous une forme évidemment allérée
et peut-étre avec l'addition de quelque souvenir d'un personnage historique,
l'Agni du Véda pris dans ses divers roles de feu du sacriflce et de feu du foyer
domestique.
Deux héliogravures áccompagnent le travail du conservateur du Musée
Guimet. La premiare représente Vrisabha, la seconde MabO.vfra, le vingtquatrillme Ttrthamkarll. Toutes deux sont la reproduction de figures existant au
Musée Guimet.
Nouvelles diversas. - i. Nouveauro Mélanges orientatl!IJ. - L'École spéciale des tangues orientales viva~tes a olfert, celle fois comme u. la précédente

•

�•

252

253

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

session, un volume de ~1élanges inédita au Cong~s des orientalistes, :l. Vienne.
L'bistoire des religions n'y est représentée que d'une fac¡on indirecte. Nous
signalons aux folkloristes les contes populaires annamites de M. Albert des
.Micbels. M. Garriere a puhlié le texte et la traduction d'un fragment d'un
apocryphe arménien, l'histoire d'Asséneth, qui n'est autre que l'histoire de
la femme de Joseph. M. l'ahbé Favre donne la traduction dºun document
malais, sans date et plein d'anachronismes, sur un entretien entre Dieu et
Moi'se.

Créquenlés par les survivants qui venaient y accomplir des cérémonies aupres
des morts.

Le but de l'auteur est de placer dans la bouche méme de Dieu l'énoncé des
principaux devoirs d'un musulman. D'abord Moise s'adresse a Dieu pour saYoir
quelle sera la récompense de celui qui aura rempli te! ou tel devoir et que! sera
le ch!\timent de celui qui y aura manqué. Plus loin, c'est Dieu qui interroge
Moise pour avoir l'occasioa de lui enseigner ce qu'il doit íaire et ce qu'il doit
éviter. Enfln Dieu recommande a Moise de faire connaitre aux lsraélites et aux
disciples de Mahomet, ce quºil vient de lui enseigner, men~nt de punir au
dernier jour ceux qui ne s'y seront pas conformés.
2. M. E. Ledrain, conservateur et professeur au Musée du Louvre, a entrepris
une nouvelle traduclion de la Bible chez l'éditeur Lemerre. Le tome I qui vient
de paraitre, renferme la premiere partie des livres historiques. II sera suivi de
neuf autres volumes in-8·. Le tome X renfermera une étude critique sur
!'ensemble de la Bible.
3. La derniere livraison de la Revue des Études Juives est toul particulierement
intéressante. Elle contient le mémoire de M. J. Halévy sur le chap. x de la
Genese, dont nous indiquons les principales conclusions daos le compte rendu
des séances de l'Académie des Inscriptions. A la suite de cet article, original et
captivant comme tout ce que fait M. Halévy, il y a une étude de M. Friedla,mder
sur les pharisiens et les gens du peuple dans laquelle le savant auteur établit
une distinction fort juste entre lo. masse pharisienne et les meneurs ou les
politiciens de ce nom, qui méritaient a bien des égards les imprécations lancées
contre eux dans l'Évangile. ·
4. Riles funéraires préhistoriques. - Au Congres de l'Association frant;aise
pour l'avancement des sciences qui s'est tenu cette année a Nancy, M. Cartailhac a présenté a la seclion d'antbropologie un résumé des idées nouvelles
qu'il se propose de développer prochainement dans un ouvrage spécial,
relativement aux sépultures prébistoriques. En s'appuyant, d'une part, sur
les lravaux déja anciens des archéologues Danois Bruzelius, Boye, Hildebrand
et sur une étude personnelle appwfondie des fouilles opérées daos les gisements préhistoriques de l'Europe, d'autre part sur l'ethnographie comparée des
non-civilisés acluels, il croit pouvoir démontrer que les sépullures préhistoriques
ne sont fort sounnt que des ossuaires dans lesquels on transportait les os
dt!s défunts apres les avoir décharnés ou apres leur avo ir doaaé une sépulture
provisoire. Bon nombre de grottes ou de caveaux íunéraires semblent avoir été

5. Missions calholiques en Chine. - M. Henri Cordier a publié dans le
journal le Temps (n•• des 14, 15 et 16 septembre) une série d'articles ou il
trace l'histoire des Missions Catholiques en Chine. Ces Missions offrent un
grand intérl!t historique a cause de leur originalité et chacun sait quel regain
d'aclualité leur ont valu les récents événements. 11 est assez curieux de voir
M. Cordier plaider la cause des Jésuites qui enseignaient aux Chinois le
coníucianisme sous le nom de christianisme, conlre les ordres des Missioas
élrangeres qui ont cru naivement qu'il fallait prendre leur religion au sérieux.
6. La Religion positiviste. - Le 5 septemhre (24 Gutenberg, an 98, selon
le calendrier positiviste) les disciples d'Auguste Comte ou plus exactement les
adeptes de la religion nouvelle qu'il a fondée, se sont réunis a Paria pour
célébrer sa vingt-neuvieme commémoration. Ils ont fait un pelerinage a la
tombe de leur maitre et a celle de Mm• Clolilde de Vaux, Sainte Clolilde, selon
les inscriptions qui flgurent sur les bouquets déposés en son honneur. L'apresmidi ils se sont réunie dans l'ancien appartement d"Auguste Comte, rut:
Monsieur-le-Prince, pour entendre une conférence de M. Pierre Laffite sur le
positivisme. La séance a été ouverte par une invocation composée par
M. Congreve et qui fait partie de la liturgie positiviste. Voici la reproduction
de ce document que l'on peut considérer comme !'un des documenta les plus
caractéristiques de la religion positiviste :
« Au nom de l'humanité.
« En cette féte, ou nous venons honorer Auguste Comte, ce grand servileur
de l'Humanité, com.ment;ons par nous mettre en communication d'esprit et de
C&lt;8ur avec tous les centres de notre foi, avec nos freres isolés, avec les membres
de toutes les autres organisations religieuses ou croyances quelconques,
monolhéistes, polythéistes ou fétichistes, toutes les distinctions secondaires
étant subordonnées a l'existence du lien religieu.r, caractere commun et fondamental; avec la race humaine tout entiere, avec l'homme, quelles que soient sa
patrie et sa condition, toute dill'érence s'effac;anl devant la parlicipation commune
a la vie de l'Humanité; avec lea races animales elles-mémes, qui, pendant Jp
long effort de la nOtre pour s'élever, ont élé pour elle des compagnes et des •
aides, ce qu'elles sont encore.

« Mettons-nous également en communication avec cette immense légion de
prédécesseurs qui constitue le passé de notre espece. Rappelons-nous avec
reconnaissance les services des généralions qui, en disparaissant, nous ont
légué le résullat de leurs travaux, et dont nous voulons lransmettre l'héritage
augmenté el agrandi a nos successeurs.

«. Reconnaissons aussi les bienfaits de notre mere commune, Ji. Terre, el,
en méme temps que la planéte qui nous sert de demeure, célébrous l~s astres
qui formenl notre systeme solaire. De celle commémoration de 11ol re u1onde ne

�255

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELlGIOl'iS

CHRONIQUE

séparons pas la conception de l'Espace, donl l'utilité si grande dans le passé
doit s'accroitre encore pour notre perfectionnement intellectuel et moral, en
devenant le siege des lois abstraites qui constituent le Deslin.
« Du Présent et du Passé étendons nos sympathies a l' Avenir, aux générations
qui ne sont pas nées encore et qui, pour goO.ter un sort plus heureux, nous
succéderont sur cette Terre; que leur pensée, constamment présente a notre
esprit, complete la conception de l'Humanité, telle que nous l'a révélée le
fondateur de notre religion, qui, dans cette continuité, nous a montré le noble

Code sacerdotal l'reuvre des v• et 1v,. Nous tAcherons de présenter, Je plus tót
qu'il se pourra, la justification de ces assertions. »
8. Dwx nouveaux ttaités de l'histoire des religions. M. Maurice Vernes doit
publier tres . proc~ainement chez Leroux un livre sur l'Histoire des Religions
dans lequel 11 tra1tera les questions de méthode qui ont été discutées récemment par les mythologues. Nons apprenons que M. Goblet d'Alviella met la
derniére main a une publication toute semblable. L'apparition simultanée de
ces deux livres témoigne de la vitalité croissante des études d'bisloire des religions et promet de donner lieu a une discussion intéressanle.

234

carac~re de notre existence 1
« Mais, en ce jour, invoquons la mémoire du plus grand des serviteurs de
l'humanité 1
« O le plus grand et le plus noble des maitres, que tous ceux qui se reconnaissent tes disciples, guidés par tes tbéories, tiennent téte a tous les obstacles
que l'indiff'érence ou l'hostilité sement sur notre route, au milieu de celle
époque de révolution !
« Sans espoir de récompense, sans nous laisser abq,ttre par l'insucces de nos
efforts, dans un esprit de soumis;;ion et de vénération, nous pousserons en
avant le grand reuvre auquel tu as consacré ta vie, l'reuvre de la régénération
humaine ! »
7. M. Vernes etM. Kuenen. M. Maurice Vernes a publié dans la Revue /Jritique du 30 aoO.t un article sur l'Hexateuque, l'ouvrage de M. Kuenen dont
M. Carriere a résumé les conclusions ici-méme. Voici les principales observations
que M. Vernes fait valoir, Nos lecteurs, initiés a c~s questions par la controverse entre M. Kuenen et M. Halévy, en prendront certainement connaissance avec plaisir :
« M. K. est tres fort quaod il démontre que l'histoire israélite atteste la nonexistence du Code sacerdotal avant la restauration post-babylonienne. Sa
démonstration devient absolument insuffisante quand il croit pouvoir s'autoriser des témoignages deii écrits propbétiques pour dire que leurs auteurs au
vm• siecle connaissaient le documentjéhoviste-prophétique, a la findu vn• et au
v1• siecle le document prophétique et le deutéronomique, au v• siecle enfin les
trois sources de l'Hexateuque actuel. Le tout mériterait une discussion contradictoire. En résumé, l'Introduction d l'Hexateuque de M, Kuenen, qui est le
résumé complet de tout l'bistorique des études consacrées aux six premiers
livres de la Bible et qui est, de plus, le plaidoyer autorisé de la these de la
nouvelle école d'exégese biblique, nous fait voir que la question littéraire, celle
qui traite de la composition et des rapports mutuels des trois documents constituants du Pentateuque-Josué, est tres avancée, mais que la question historique,
celle qui établit l'attribution de ces documents a. des époques déterminées, l'est
beaucoup moins. Pour notre part, nous inclinerions a étendre la date de la
composition des éléments dits prophétiques jusqu'a. l'exil comme terminus ad
quem, a voir dans le Deutéronome le produit du v1• et du v• siecle et dans le

•

ANGLETERRE

~ublications nouvelles. - L Alfi·ed Cave. An Introduction to theology
(Ed1mbourg, _Clark, 1886). Cetle Introduction est une sorte de manuel général
de la thé~l~g'.e dans Jeque! l'au teur passe successivement en revueles príncipes,
les subd1v1~1ons: le~ ré~ultats .et la bibliographie de la science théologique
moderne. ~ espnt ~u1 an'.me ce h~re est remarquablement libre pour un ouvrage
de théolog1e angla1s. Ma1s ce qm nous parait surtout utile a signaler, c'est que
M. Cave se refuse a renfermer la théologic dans l'étude du seul cbristianisme.
Il veut que ~'bis~oire des religions, ce qu'il appelle la théologie ethnique, soit
le sous-sol h1stor1que de toutes le constructions spéculatives.
Il est fort réjouissant de voir se répandre la these que la Revue de l'histoire
des religions so~tie~t depuis de longues années. Actuellement nous ne publions
plus guere de livra1son saos pouvoir annoncer une nouvelle victoire de cette
vé~il~ qui estappelée a exercer une grande influence dans le domaine des études
rehg1euses.
2. Une nouve_lle revue scientifique. La librairie Nutt de Londres entreprend, a
dater du prenuer novembre, la publication d'une nouvelle revue mensuelle sous
le litre de: Babylonian and oriental record. Comme le nom !'indique, cette revue
s~ra consacrée a l'assyriologie et aux sciences connexes. Le comité de rédact1on se compose de MM. Terrien de la Couperie, W. C. Capper et T. G. Pinches.
Les principaux collaborateurs seront MM. A. H. Sayce, Fritz Hommel, de
H~rlez,_ Be:old, Pleyte, Naville et Flinders Petrie. Parmi les articles de la preffilere hvra1son nous avons a signaler une étude sur les Légend3s chaldéennes
relat1ves aux fléa.ux, et un travail de M. Pinches sur la donation de Singasid
au temple d•t-ana,
_3. M. Andrew Lang et l'égyptologie. Dans la livraison de septembre de la
~inet~ent:i Century, M. Andrew Lan g continue sa campagne en faveur de
1exphcat1on des mythes des religions anciennes par la comparaison avec les
~royances des sauvages actuels. Il s'attaque cette fois a la religion égyptienne,
il mo~tre que l_a plupart des divinités de l'Égypte, thériomorphiques a l'origine,
et qu une parl1e des mythes concernant ces divinités sont des survivances de
l'état sauvage primitif de la population égyplienne. M. Lang, qui s'est servi de

�256

I\EVUE DE L'HlSTOII\E DES I\ELIGIONS

.

.

CHRONIQUE

l'article publié par M. Maspero dans le tome premier den~ ~::~~t~~:!:'~:
des Religions, aurait trouvé, croyons-nous, _des ar~me 1 to p XII du méme
remarquable étude que le méme auteur a msérée ans e me
recueil.
! . t l Chtn' e ~~ Tercien de la Couperie est revenu dana
4 La Baby on ie e a
." .
'
. d 1
l'.A.c.aelemy du 7 aotll sur la tMse de !'origine babylonienne ~ une part1: !':is~
"vilisation cbinoise. 11 montre que les progres de nos conna_1s~ance~-¡su é . e
Cl
toire des civilisations osiatiques confirment d e p1usen plus l'opm1on qu I I a mis t
antérieurement a ce sujet. Dans le numéro du 2i aotlt, M. de ~arlez, e savan
sinolo ue de Louvain, déclare qu'il incline, lui aussi, vers des idées analogue~.
L'étu:e qu'il a faite du Tao-Teb-King lui a révélé la plus gr~nde analog1e
entre les principes fondamentaux de ce livre et ceux du brahmamsme; . d' e
5 Le Y~King et M. Terrien de la Couperi.e. Dans le méme p r10 tqu '
M .Terrien 'de la Couperie soutient que les sinolog_ues s'accordent en_ p!ui;
~nd nombre qu'autreíois a lui donner raison quand ti prétend que le Y1~King
'
s un livre mais un syllabaire, contenant le se~s de ~om reu~
actue~e:::\r~grapbiqu~s. Dans la suite des temps les Cbino1s auraient c~sse
:rae rendre la véritable nature de ce recueil; ils l'auraient pris pour un livre
et les sinologues européens ont suivi leur exemple en s'efl'or~nt de

:a;;!,

traduire ce qui est intraduisible.

. .

d"

Publicationa annoncées. - Suivant leur babitude, les pnnc1paux é t. ont publié a l'entrée de l'biver l'annonce des ouvrages les plus
teurs ang1ais
·
t N
1
importants qu'ils se proposent de mettre en _vente procbamemen . ous re evons daos ces longues listes les ouvrages sUivants.
.
. .
L Clarendon Press doit publier entre autres : Ch. Bigg, The chnstwn platon:ts of Alexandria (les Bampton Lectures _de ce~te année) ; H. Ethé, A
catalogue of Persian manuscripts in the Bodleitm Ltbrary (ce ca~ogue fera
suite a celui des manuscrits hébreux de M. Neubauer): La collectton des Sacred Books of the East doit s'augmenter des volu mes su1vants : V. ~V' M~nu'
t t vol traduil par M. G. Bübler; VV. XXIX et XXX, les Grihya-Sutras
un 1°r ·te ·v•éd'iques des cérémonies domestiques, traduits par M . H, Oldenou es r1 s
d Afr•
. V XX,"{l la troisieme partie du Zend-Avesta (Yasna, 1spara ,
1berg
• et· Gabs), 'traduclion par le R. L. H. Mili8 ; V
XXXII • les Hymnes Vénagln
.. •

v·

.
·· part·,e, traduclion par M. Max Muller ; V.. XXXIII, Ndrada,
diques
prem1ere
traduc;ion par M. Julius Jolly; V. XXXIV'. les Vedanta-Sutras avec 1e comtaire de Sankara, traduits par M. G. ThibauL.
.
m~a collection des Anecdota Oxoni.ensia doit s'enricbir des ouvrages sw:ants:
Commentaire sur Daniel, de Japbet ben Ali, publié par M. ~- S. Margohoutb,
sur
d'apres un manuscr1·t de la Bodléienne •· le SaMJdnukramani de Kdtydyana
.
.
V
da
avec
des
extraits
du
Veddl'tha-dtpikd
de
Shadgurusishya,
avec
l e R ig- e ..,
v· -'· . 1 d' ,.
des notes et append.ices Par M • A· A· Macdonell ·' des ies u&lt;:S sam s aprcs
Je livre de Lismore, par M • Whitley Stokes,

257

La« Religious Tract Society » annonce: l'Evangile dans l'Inele méridionale,
par le R. Samuel Mateer; la Vie de Charles Wesley, par Jobo Telford ; le Préluele ele la réformation, par le R. Pennington ; la Réforme en France jusqu'd
la révocation de l'édit ele Nantes, par Rich, Heatb.
La maison Trübner nous promet : Les Indica d'Al-Beruni, texte arabe et
version anglaise par le professeur Sachau, de Berlin (ouvrage des plus curieux,
écrit au :11• siecle par un excellent observateur; les parties les plus intéressantes en ont déja été traduites par M. Reinaud) ; - le premier volume des
Reports of the archreological Survey of southern India, publiés sous la direction de M. Burgess (ce volume traitera des stupas ou temples bouddbistes a
Amravati et fera connaitre d'importantes découvertes chronologiques) ; - le
texte sanscrit du Manava-Dhdrma-Qdstra ou corle de Manou, édité avec notes
par le professeur Jolly de Wurzbourg ; la Vie ele Hiuen-Tsiang, par ses disciples Hwui-Li et Yen-Tsung, traduite par le professeur S . Beal.
Enfin MM. Nutt annoncent une seconde édition, largement revue par
M. S. Lewis de Corpus-Christi Col!ege a Cambridge, des Remains of the Gnoslics du R. C. W. King, dont la premiere édition remonte a 1864, et l\l. Fisber
Unwin publiera un livre de M, W, J. Witkins, Moelem Hinduism, un résumé
de la religion et de la vie des babitants actuels du nord de l'Inde.

~lllAGNE
La réaurreotion des ceuvres de Priscillien. - M. le or G. Scbepss
vient de faire une importante découverte dans le fonds manuscrit de la Bibliotheque universitaire de Wurzbourg. Dans un codex en parchemin catalogué
sous le nom de H~li.es d'un inconnu, que les meilleurs juges font remonter jusqu'au v1• ou méme au ve siecle, le D• Schepps a trouvé onze homélies qui ne peuvent provenir que du célebre hérésiarque espagnol Priscillien.
La découverte est d'autant plus importante que nous ne possédions jusqu'a
présent aucun ouvrage de ce premier marlyr de l'inlolérance au sein de l'Église
cbrélienne. En attendant la publication de ces homélies da.ns le Corpus scriptorum ecclesiasticorum de Vienne, nos lecteurs pourront se faire une idée de
leur contenu dans la brocbure de M. Scbepps, intitulée : Priscillian, ein
neuaufgefundener lateinischer Schri{tsteller eles IV lahrhunderts. (Wurzbourg,
Stuber, 1886, in-8 de 26 pag.).
Publloations récentes. - t • M. Ad. Ilarnack a. consacré une élude
critique a la Constitution dile apostolique, dans le but de dégager les sources
de la seconde partie de ce document (Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung, Leipzig, Hinricbs, 1886, in-8 de 106 pag.). La premiere
partie expose, de la méme fa~on que la Didaché des douze ap0tres récemment
découverte par Bryennios, les Deux Voies qui se présentent au fidele . ELie a
élé Iréquemment analysée dans les derniers temps . La seconde partie contient
de prétendues regles apostoliques relatives aux éveques, presbytres, diacres, etc.
17

�259

CHRONIQUE
R.EVUE DE L'lllSTOlRE DES l\ELlGIONS

258

M. Harna.ck est done a.mené a. nous fa.ire conna.itre ses conclusions sur les
origines el les premiers développements de la biérarcbie ecclésia.stique.
2. La queslion de l'origine el des ra.pports des évangiles synoptiques conlinue a préoccuper quelques-uns des mehleurs critiques de l'Allemagne,
M. Holsten, professeur il. Heidelberg, vient d'a.jouter une maitresse piece a.u
dossier du proces da.ns le volume intitulé : Die synoptischen Evangelien nach
der Form ihres Inhaltes. 11 a dressé les trois textes en trois colonnes pa.ra.Ueles,
laissant cha.que fois en blanc la colonne ou la concorda.nce manque. Jama.is
peut-etre la compa.ra.ison des trois textes n'a. été fouillée a ce point jusque da.ns
les moindres détails. La conclusion de M. Holsten, c'est que l'éva.ngile de
Ma.ttbieu, qui n'est lui-méme que la version juda'isante d'un éva.ngile pétrinien
(ou naivement judéo-cbréti.en), est le plus a.ncien de nos évangiles actuels; la
version canonique de Marc a.ura.it été faite, d'apres Mattbieu, par un paulinien,
et l'éva.ngile de Luc serait une édition revisée et augmenlée des deux précédenls par un auteur animé d'intentions conciliatrices. A. premiere vue, il semble
que M. Holsten, comme beaucoup d'autres critiques, découvre des intentions
el des calculs dans des combina.isons qui pourraient bien n'étre que le produit
spontané des tradilions altérées.
3. Le D• L. Horst a. traduit en allema.nd le Trailé de la. Démonstralion de la
Foi a.ttribué a.u métropolita.in Elie de Nisibis (x1• siecle) : Des Metropoliten Elias
von Nisibis Buch vom Beweis del· Wahrheit des Glaubens, uebersetzt und eingeleitet (Colmar, Ba.rtb., in-8 de x:xvm et 12'7 pa.g.), Cet ouvra.ge jette un jour
curieux sur la vie encore si mal connue des cbrétiens nestoriens sous la. domination des musulmans. 11 se divise en qua.tre pa.rties : la premiere contient la
réfuta.tion des mahométa.ns et des juiís, la seconde celle des ja.cobites et des
· melcbites. La troisieme est consa.crée a. la glorifica.tion des vra.is croya.nts, tandis
que la qua.trieme a pour but de montrer que ces der¡¡iers n'ont jamais fait
ca.use commune avec les bérétiques. Les ja.cobites, en elJet, semblenl i1. l'auteur beaucoup plus condamnables que les disciples de Mabomet.
(t. M. c. Bezold a donné da.ns le Kur:r.gefasster Ueberblick ueber die babylonisch as~rische Literatur (Leipzig, Schulze) un excellent résumé des résultals
obtenus jusqu'a. présent par les assyriologues dans leurs tra.vau:x de décbiffrement, 11 y a consigné toutes les traductions publiées, les commenta.ires, les
données acquises en cbronologie, etc. ; cette compilation rendra un grand service aux assyriologues et surtout a.ux profanes qui ne sont pa.s mal embarrassés
par la dispersion des écrits sur les textes assyriens et chaldéens dans un grand
nombre de périodiques ordina.irement peu répandus.
5. Pa.rmi les nombreux ma.nuels d'bistoire ecclésia.stique qui se publient
en A.llemagne, nous a.vons remarqué le Lehrbu.ch der Kii·chengeschichte de
M.F. X. Funk (Rottenburg, Ba.der, in-8 de xv1 et 563 pag.), Comme répertoire, ce livre est e:xcellent. 11 esl tres bref, reropli d'indications précises et
aussi impa.rtia.1 que peut l'étre un ouvrage destiné a aervir da.ns les séminaires.

ITALIE
Publications nouvelles. _ i N

le tirage a. part d'un a.rticle 'il • o_us avons rec;¡u de M. Vincenzo Grossi
qu a pubhé da.ns la a· . t d'
fica, une brochure gr. in-8 de
. .
uns a t (uoso{i,a scientinell'antico oritnte. L'auteur ad 24 pag:, mtitulée : Il fascino e la jettatu.ra
es connaissances tre
•é
. .
de condenser dans un petit nomb d
s vari es qui lu1 permeltent
.
re e pe.ges une qu t'té
1 d
.
mtéressa.nts
e rense1gnemeots
. sur les supersti'ti'ons re1at·1ves a la fa · ant'
.
da.ns les d1vers pa.ys de l'antique Orient.
scma ion et au mauva1s reil
.
nella
2,• F. Cicchitti-Suriani • La Bet·igione
coscien:r.a (Roma Forza.ni 1885 . 8 d

sciema
·

e

la .

.

tirannide della

•
' G B ' S , me 538 pag.). La pré~iace de C'!t ouvrage
réd1gée
par Mons
· · • avarese en i885 · t • 1
•
mieres pe.ges, des tendances qu1· on'l msp1r
. . é' 1•10s
rutt Me e·
lecteur'
auteur
h. •des les preun e aleureux adhérent d .
. .
• • 1cc 1ttJ-Suria.ni est
.b
u vieux catbohc1sme •
li
log¡e en faveur de l'Église ca.tboli ue italie
' son vr~ est un~ loogue apodéfense de la reli&lt;ñon contr 1 qt
nne. La premtere parbe contient la
o·
e es a taques de la. ·
pour but de montrer la supériorité d . . . . sc1ence. La seconde partie a
de signaler les altéra.tions que l
u chns~1ams~e sur_ les a.utres religions et
contient la justification du
a papa.uté _lu1 a fa.1t subir. La troisieme parlie
mouvement vreux-cath li
.
gramme de ses espérances L' t
.
o que en Italie et le pro, . .
· a.u eur est ammé d'
. .
met histoire au service d'u th~
une convichon a.rdente . il
·
1
ne .,se ecclésia r
d
'
Juger la. valeur, mais il est tro l I
s_ ique ont nous n'avons pas a
nétes. Il a beaucoup lu. 1·1 ' pt oya pour lu1 demander des services malhon,
' n es pas embarra sé d t
a. 1appui de son idée Les repro b
1 s
e rouver des fa.its nombreu:x
•
e es que 'on
·t l ·
genre de l'ouvrage plut0t qu'a l' t
pourra1 w adresser tiennent au
d'appuyer son dire sur l'aulorité ~~ eur. ll éprouve trop souvent le besoin
sont a cha.que insta.nt de seco d
a~tres personnages ; ses renseignements
1
'il
n e mam. De la certa.ines
orsqn parle du mysticisme de la Ji •
. .
erreurs, par exemple
l'opinion de M. Jobn Lubbock sur l~e _g1on cbmo1se, Jorsqu'il préte a M. Tylor
qu'il combat sérieusement le h' et~tence d~ peuples sans religion, ou lors.
s 1s onens qui dé · t 1
. .
ou dbtsme. Mais ce sont la des
. ,
nven e chnsha.nisme du
b d
nérale du livre. Comme témoign err~ursd~u1 n .ª!terent pas la signification gétboliques italiens il mér1'te d'ét ag_e es 1spos1t1ons qui animent les vieux ca'
re s1gnalé.
3.
(Euvres
d.e Thomas d'A. . O
bon marché des muvres d qTubin. n annonce la publication d'une édition ii.
e
omas d'Aquin a R
.
.
Mgr. Lorenzetti. Elle formera .
'
ome, sous la direct1on de
e
srx vo1umes.

ongrt\s des Américanistes A Turin

.

de notre collaborateur M E B
.
. - Nous devons a l'obligeance
• • • eauvo1s de po · d
gnements sur le Congres des
é. '.
uv~u onner quelques renseiTurin.
am ncanr&amp;les qui s'est réuni récemment a
La sixieme
session du Congres int-nt.
l d
•e
·
.
, emr
a Turin
en i885
•
.~· ,... .iona es A.-"-'A
""" ...anistes,
qui devait
1
' mais qw ava1t été a.journée a cause de l'épidémie

�260

CBRONIQUE

BEVUE DE L'BISTOIBE DES BELIGIONS

cholérique, a eu lieu cette année du 15 au 18 septembre. Il n'a pas été répondu
a la seule question se rattachant aux études religieuses (Valeur religieuse et
emblématique de divers types d'idoles, de statuettes et de figures que l'on trouve
dans les tombes péruviennes), qui eO.t été portée sur le programme ; mais comme
celui-ci n'est pas limitatif, d'aulres questions du domaine de la Revue ont été
lraitées. M. Désiré Charnay, délégué du ministere fran«,tais de l'instruction publique, a présenté la Restauration du temple de Kab-ul, qui couronne !'une
des pyramides d'Izamal; il y a reproduit les peintures polychromes qu'il avait
soigneusemeut notées en découvrant les parties de l'édifice non exposées a
l'air et aux intempéries ; pour le reste, il a ajoulé un peu arbitrairement les
couleurs qui, selon sa théorie, devaient couvrir tous les édifices de l'Amérique
centrale et du Mexique. L'un des secrétaires, M. Vincenzo Grossi, proíesseur
a l'Université de Turin el atlaché au Musée d'archéologie, a comparé les Pyramides dans l'ancien et le nouveau monde, et fait remarquer qu'elles different
essentiellement par la destination ; celles-la étant des tombeaux, et celles-ci
des soubassements de temples. Son étude sur les Momies dans l'ancien et le
nouveau monde dont il donne le résumé , ne se rattache pas moins étroitement a l'égyptologie, sa spécialité.
M. le baron de Baye, autre secrétaire, a soumis a l'assemblée, avec quelques
explications, le dessin d'une idole récemment trouvée dans le Guatemala.
M. Beauvois, l'un des vice-présidents, a olfert aux membres du Congres un
mémoire imprimé sur des colliers de pierre, analogues a ceux de nos chevaux
et dont quelques-uns sont semblables entre eux, quoique trouvés les uns en
quantité dans l'ile de Puerto-Rico, les autres, au nombre de deux exemplaires
seulement, dans les montagnes de l'Écosse. A ce sujet il a rappelé la destina•
tion religieuse de colliers en pierre et en bois dont usaient les Mexicains dans
leurs sacrifices, mais ayant la forme d'un fer a cheval. Eofin, M. Seler, attach6 au Musée d'ethnologie de Berlin, a expliqué le calendrier mexicain, en
s'appuyant sur les peintures et les·anciennes interprétations du Codea; Borgianus et du Codea; Vaticanus B, dont il a fait circuler dans la salle des extraits,
copiés et coloriés avec grand soin,

HOLLANDE
11 vienl de paraitre a Amsterdam, chez P. N. Kampen, un livre étrange que
l'on rangerait volontiers dans la catégorie des íumisteries scientifiques si les
noms des deux auteurs qui se sont réunis pour l'écrire ne commandaient pas Je
respect. Il est intitulé : Verisimilia. Laceram conditionem Novi Testamenti
exemplis illustrarunt et ab origine repetierunt A. Pierson et S. A. Naber.
M. Pierson est l'un des écrivains les plus distingués de la Hollande conlemporaine, a la fois historien et esthéticien; M. Naber est un helléniste renommé,
l'un des collaborateurs les plus autorisés de la Mnemosyne. En combinant
leurs efforts, ces deux messieurs ont découvert que le texte du Nouveau Testa-

26i

ment en général est d'une obscurité désespérante, et qu'en particulier c:elui
des épitres pauliniennes est tout a fait incompréhensible pour quiconque admet
que ces épitres aient été réellemeot adressées par l'apOtre Paul a des communaulés véritables. Il n'y a qu'un moyen de l'expliquer, c'est de reconnaitre que
les épitres attribuées a l'apotre Paul ne sont que des centons d'écrits juifs libéraux réunis et embellis plus tard par un certain évéque Paul, un brave homme,
un peu trop préoccupé de sa personne, mais de bonne composition. L'existence d'un partí julf libéral (pneumatique), est établie d'apres deux passages
de Josephe et de Strabon, et la critique littéraire permet de reconnallre les
fragmenta qui nous ont transmis sa noble pensée. Ce qui est vrai des épitres
pauliniennes, l'est aussi du quatrieme évangile dans des conditions dilférentes.
M. Kuenen a consacré un long article dans le Theologisch Tijdschrift a la réfutation de ce roman historique (livr. du i •r septembre). C'est ici le cas de se
rappeler ce qu'écrivait M. Renan dans !'un des articles qu'il a publiés l'hiver
dernier sur les questions relatives a l'origine du Penlateuque. Les théologiens,
les philologues, les hommes du métier, toul versés qu'ils soient dans la maliere
de Jeurs études, manquent souvent de ce tact littéraire qui leur éviterait des
erreurs grossieres. Ne pas sentir la puissante personnalité de l'apOtre Paul l
travers quelques-unes, tout au moins, de ses épltres, c'est faire preuve, a notre
avis, d'un manque total de sens littéraire.

INDE

Indian Notes and Queries. Depuis le 1•• octobre, la revue bien connue que
dirige le capilaine Temple, a changé son titre de Panjab Notes and Queries en
celui de : Indian Notes and Queries. La nature des travaux qu'elle publie reste
la méme, mais, au lieu de s'en tenir spécialement au Panjab, elle accueillera
désormais das articles sur tous les pays de l'Inde et de l'Extréme-Orient en
général.

ANNAM
M, A. Landes vient de publier a Sa1gon (Imprimerie coloniale) un volurne de
Contes et légendes annamites, qui ont déja paru séparément dans les tomes IX,
X et XI des Excursions et Reconmissances. Ce recueil est parliculierement bien
composé el d'un grand intérét pour ceux qui veulent s'initier a l'état d'esprit
du peuple annamite. M. A. B., dans la Revue critique du 25 octobre, s'ex•
prime en ces termes a son sujet : « 11 suffit d'ouvrir le volume, pour se convaincre de la parfaite sincérité qui a présidé a tout le travail. Aussi nulle part
ne peut-on mieux qu'ici saisir sur le vif l'étrange surnaturel dont est hantée
l'imagination de ces peuples, vieux fond de conceptions annamites, auxquelles
se sont superposées et amalgamées de la fa«,ton la plus singuliere cellas du
bouddhisme, du taoi'sme et de la religion des lettrés. D'autre part, malgré le
goO.t de terroir tres prononcé de ces récits, les rapports ne manquent pas avec
le folk-lore d'autres contrées, notamment celui de l'Occidenl. »

�DJ!:POUlLLEMENT DES PÉRIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES'

263

vouloir préciser dans des solutions absolues ces questions d'exégese biblique
nécessairemenl obscures.
-Séancedu /0 septembre. M. Désiré Charnay présente un Essai de restauration
de la pyramide et du temple Kab-ul, a Izamal {Yuca.tan). Pour reconstituer
ces monuments, qui sont en ruines, l'auteur s'esl serví des souvenirs des babitanls et des analogies présentées par d'autres monuments mexicains. Le caractére le plus remarquable de l'architeclure maya esl la polychromie, appliquée a
l'extérieur comme a l'intérieur des monumenls. - Dans cetle méme séance,
M. Oppert a présenté le premier vol. d'un ouvrage de M. Lodovico Oberzine,· :

Il culto del sol presso gli antichi orientali.
- Séance du n septembre. M. de la BlancMre, délégué du ministere de l'Ins-

I. Aeadémie des Inscriptiona et Bellea-Lettres. -

Séance du

18 aoút. M. Halévy lit un mémoire sur la table généalogique du x• chap. de la
Genese. ll propase de nouvelles identifications pour plusieurs noms géographiques dont la signification est douteuse. II estime que les peuples énumérés
daos ce chap. ont été classés suivant un systeme géographique par un auteur
qui veut pousser les Israélites a s'unir aux peuples du Nord contre leurs voisins
trop puissants, les Phéniciens. M. Halévy ne consent pasa y retrouver l'cem'I'e
de trois auleurs différents, comme l'admettent la plupart des critiques. Le
chap. x, a ses yeux, est homogene et en concordance avec les chapitres 1x et xr.
- M. Philippe Berger rend compte d'un nouvel envoi du P. Delattre, de Carthage, comP.renant trois cents ex-voto en langue punique. L' une des inscriptions
que l'on y peut lire offre un intérét particulier: elle est divisée en deux registres,
en haut l'énoncé du vreu, en has son accomplissemenl Elle prouve done que
ces pierres ne sont pas des monuments funéraíres. Parmi les autres inscriptions
il faut signaler celle qui confirme la restitution proposée au n• i95 du Corptl8
inscriptionum semiticarum et celle qui mentionne le dieu Baal-Samajim, c'esta-dire « le dieu des cieux ». Jusqu'a présent ce nom n'avait élé rencontré qu'en
Phénicie,

-Séances du 20 et du f!7 aoút. M. Halévy·continue la lecture de son mémoire
sur le chap. x de la Genese. Il montre que dans le récit sur la Tour de Babel
les Sémites seuls sont visés. Reprenant ensuite !'ensemble des considérations
qu'il a fait valoir, il montre qu'il est impossible de trouver pour le chap. x de la
Genese une époque de composition postérieure au vm• siecle avant J.-C. Celle
qui conviendrait le mieux aux tentatives d'union avec les peuples du Nord dont
le chap. x porte les traces, ce serait l'époque de Saloman. - M. Opperl n'est
pas de !'avis de M. Halévy. D'une fa~n générale, il penseque l'on ne doit pas
i) Nous nous hornons [a signaler les articles :ou les communications qui
concernent l'histoire des religions.

tructi® publique pres la résidence franl)aise de Tunis et directeur du servicc
beylical des antiquités et des arts, fournit a l'Acadérnie les délails les plus intérr.ssants sur les excellentes mesures prises sous sa direction pour la protection
des monuments et des ruines en Tunisie. - Dans cette méme séance, M. Clermont-Ganneau propose la lecture suivante d'une inscription grecque trouvée aux
environs dt&gt; Damas : « Pour le salut de l'empereur Trajan, fils de Nerva Auguste, Augusta, Germanique, Dacique: Mennéas, 61s de Bééliab, filsde Bééliah,
pere de Néteiros qui a été divinisé da.ns la chaudiere a l'aide de laquelle on
accomplit les cérémonies, surveillant de tous les travaux d'ici, a élevé et dédié
~e monument, par piété, a la déesse Leucotbéa. » La copie de l'inscription
transmise a M. Clermont-Ganneau porte apres le mol Néteiros : Toü ixrco8ew8tno;
iv T&lt;j&gt; &gt;.lEli-¡'&lt;1. Le savant épigraphiste traduit ce mol par : chaudiere, ce qui ferait
supposer qu'il J avait eu sacrifice huma.in. Jusqa'a plus ample information il est
impossible de rien affirmer.
- Séance du 1•• octobre. M. Gaston Boissier fait une communication sur le poete
Commodien. II observe que cet évéque, quoique Iettré, s'est serví du latin vulgaire, tandis que Juventus et Prudence, ses snccesseurs en poésie chrélienne,
font usage du Iatin le plus pur. Commodien agit ainsi probablement pour avoir
plus facilement acces aupres du peuple. - M. Désiré Charnay présente une
pbotograpbie de la porte d'entrée du palais des Nonnes, a Uxmal, dans le Yucatan.
-Séance du 15 octobre. M. Maspéro dépose sur lebureau de l'Académie l'édition du « Livre des Morts », publiée par M. Naville selon le vreu du Coogres
des orientalisles de Londres. Une commission formée de MM. Bircb, Cha.has,
Maspéro et Naville avait été nommée pour recueillir toutes les variantes de cet
important document. Cette commission confü1 le travail a M. Naville. Pour ne
pas se heurter a d'insurmontables difficultés d'exécution matérielle, celui-ci a·du
se contenter de recueillir et de collationner les variantes des monuments du second empire thébain, de la 18• a la 25• dynastie,
II. Académie de médecine. -· Séance du 7 septembre A l'occasion de
)'examen mérliral de la célebre crirninelle Euphrasie Mercier, M. Ball lit un mó

�265

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES socmTf:S SAVANTES

moire sur la Responsabilité partielle des aliénés, dans lequel il montre que la
folie religieuse peut fort bien s'accorder avec une grande perspicacité d'esprit
et de remarquables aptitudes pour les affaires. D'apres le savant aliéniste, un
grand nombre d'esprits supérieurs qui ont marqué dans l'histoire de l'humanité
étaient des hallucinés et des fous. A ses yeux Newton, Luther, Pascal, Aug.
Comte étaient des aliénés indiscutables. Les grands saints, les grands hommes
et les grands criminels se rangent au point de vue mental dans une meme
catégorie.
III. Journal Asiatique. - Mai-juin : Senart. Étude sur les inscriptions
de Piyadasi (voir le n• suivant). = luillet-aout : t. Clermont-Ganneau. Mané,
Thécel, Phares et le festin de Balthasar. - 2 . 1. Darmesteter. Une page zende
inédite (sur les mariages mixtes).
tIV. Revue historique. - Septembre-octolire: i. A. Stern. Bulletin des
publications allemandes relatives a l'histoire de la Réforme. - 2. Samuel Bet'ger. Compte.rendu critique des récents travaux sur !'origine vaudoise des anciennes traductions allemandes de la Bible.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 18 octobre: Eug.
Mimt~. La bibliotheque du Vatican sous les papes Nicolas V el Calixte Ill.
VI. Bulletin critique. = 1•• octob1·e : L. Duchesne. Discussion remarquable du livre de M. Ad. Harnack : « Die Quellen der sogenannten apostolischen Kirchenordnung. »
VII. Revue archéologique. - luillet-aout : Paul Monceau:x. La grolle
du dieuBacax au Djebel-Tafa.
·
VIII. Revue des Questions historiques. - 1•r juillet : i. D. Fraru¡ois
Chama1·d. Les lettres et les registres des papes. - 2. Le baron Kervyn de Lettenhove. La Ligue et les papes. = 1•• octobre: i. L'abbé O. Delarc. Le pontifical
de Nicolas II (1059-t061). - 2. L'abbé C. Douais. Une histoire des attaques
contre les livres saints. - 3. Léon Lecestre. La regle du Temple. - 4. Denis
d'Aussy. La faction du creur navré, épisode des guerres de religion (1573).

l'llle-et-Vilaine. - 2. E. Fagnan. La fleche de Nemrod. - 3. 1. Tuchmann.
L'animisme de la mer. - 4. H. Gaidoz. Prieres enfantines et juvéniles, =
Octobre : 1. S. B. Un sermon sur la superstition. - 2. E. Ernault. Prieres .
populaires de la Basse-Bretagne. - 3. H. G. Ohlations a la mer et présages.
XII. Revue des traditions. populaires. - luin: A. Certeux. Adem el
Haoua, tradition arabe. - 2. F. Fertiault. Coutumes et superstitions . de la
Bourgogne.= luillet: Ch. Ploúc. La mythologie d'Andrew Lang. = Septembreoctobre : t. Superstitions chinoises.- 2. Renri Carnoy. Les divinités inférieures.

26.t

IX. Mélanges d'archéologie etd'histoire. - VI. I et2 :1.Ch. Poisnel.
Un concile apocryphe du pape saint Sylvestre. - 2. Albert Martin. Les cavaliers et les processions dans les fetes alhéniennes. - 3. J.-H. Albanes. La
Chronique de Saint-Víctor de Marseille (voir n• suivant). - 4. Edoua1·d Cuq.
De la nature des crimes imputés aux chrétiens d'apres Tacite. - 5. Paul Fabre.
Les vies des papes dans les manuscrits du Liber Censuum. = VI. 3 et 4 :
i. Diehl. Le monasteredeSaint-Nicolas diCasole, presd'Otrante. -2. Le Blant.
De quelques sujets représentés sur les lampes en terre cuite _de l' époque chrétienne. - 3. Duchesne. Un mot sur le Líber pontificalis.
·
X. Bibliotheque de l'Ecole des Chartes. - 1886. Nº 3: 1. lh. de
Grandmaison. Fragments de charles du x• siecle provenant de Saint-J ulien, de
Tours. - 2. A. Paradis. Inscriptions chrétiennes du Vivarais.
XI. Méluaine. - Septembre : t. Ad. Orain. Croyances et superstitions de

XIII. BulletiD de correapondance africaine. - lV. 3 et 4: R. Basset.
Les manuscrits arabes des bibliotheques des zaoui'as de Afn-Madhi et de Temacin, de Ouargla et de Adjadja.
XIV. Revue d'ethnographie. - V. 3: Grandidier. Des riles funéraires
chez les Malgaches.
XV. Revue philosophique. - Octobre: L. Carrau, La philosophie religieuse de Berkeley.
XVI. Critique philosophique. - Juillet ; L. Ménard. La transformation des croyances dans le monde hellénique.
•
XVII. Revue des Langues romanes. - Avril : Vie de saint Hermentaire.
XVIII. ReTue des études juives. - luillet-septembre : i. 1. Halévy.
Recherches bibliques. Le chap. x de la Genese. - 2. Friedlamder. Les pharisiens et les gens du peuple. - 3. David Kaufmann. Etudes d'archéologie juive.
-4. Elie Scheid. Joselmann de Rosheim.- 5. Isaac Bloch. Les juifs d'Oran. 6. A. Cahen, Le rabbinat de Metz (fin). - 7. Schwartzfeld. Deux épisodes de
l'histoire des J uifs roumains.
XIX. Revue des Deux Mondes. - / •• septemb1·e: Emile Gebhart. Une
renaissance religieuse au moyen Age. L'apostolat de saint Frant;ois d'Assise.
XX. Revue politique et littéraire. - 16 octobre: A.roede Barine. Les
livres sacrés de la Chine. Le Li-Ki.
XXI. La Controverse et le Contemporain. - luillet : i. Ricard.
L'abbé Maury avant 1789; le clergé frant;ais dans la deuxiéme moitié du
XV1116 siecle (voir les n•• suivants). - 2. F. Robiou. Une double question de
chronologie égyptienne. - 3, C.-H. Robert. La. cbronologie et les généalogies
de la Bible. - 4. Van den Gheyn. La science des religions. - 5. Paul Allard.
La persécution de Valérien (voir le n• suivant), = Aoút : La croix chez les
Qhinois. = Septembre : P, 1. Brucker, Quelques éclaircissements ·sur la chronologie biblique.
XXII. Révoluuon fran~aiae. - .Aoút : Louis Farges. La question juive
il y a cent ans (voir septembre).
XXIII. Vie chréuenue. - Octobre : i. Ch. Dárdier. La France protestante en i7i7. - 2. L,-A. Gervais. L'activité sociale du protestantisme
fran&lt;¡ais.

�DÉPOUTLLEMENT DES PÉRIODIQUES
266
xxrv. Revue chrétlenne. - Juillet: Raoul AUier. La chanson hugue-

=

=

note au xv1• siecle. A.out : E. Stcipfer. La µiort de saint Paul.
Septembre:
La caverne de Macpélab (du méme).
Octobre: E. &lt;U Pressensé. Le paga-

=

nisme hellénique.

XXV. Bulleün de la Société de l'Histoire du protestantisme
fran~ais. -Aoüt: 1. J. Roman. Récil inédit des massacres de la Saint-Barth~lemy il. Toulouse- - 2. Ch. Read. Daniel Chamier (voir le nº suiv.). = Septembre : N. Weiss. Deux martyres parisienne~. Radegonde et Claude Foucaut.
Octobre : Le prédicant Chapel et le jubilé de la révocation en 1735 (du

=

méme).

XXVI. Revue de Belgique. - Aoút: i. Goblet d'Alviella. La derni~re
floraison du paganisme antique. - 2. A. Gittée. La théorie anthropologique en
mythologie.
Octobre : Les traditions populaires du grand-duché de Luxem-

=

bourg (du méme).

XXVII. Academy. - 31 juillet : f. A. W. Henry Jones. Abungarion folktale. - 2. Roden Noel. Jacob Boehme (résumé du systeme mystique de J. B.
d'apres le livre de l'évéque danois Martensen).
7 aout: i. Karl Pearson. German translalions of the Bible before Luther ( discussion des travaux de
MM. Haupt et Jostes sur les relations entre les traductions vaudoises et les premieres traductions alleman,des). - ~- J. Burgess. The Pigeon or Black-Peak
monastery of Fa-Hi~n and Hiwen Thsang. - 3. Terrien de la Couperie. Babylonia and China (voir notre Chronique).
14 aout : Whitley Stokes. Merugud
Uilix Maicc Leirtis, the Irish Odyssey. 21 aoitt: A . Lang. Primitive marriage
in Bengal.
4 septembre : The veneration offoot prints (voir les n°• suivants).
9 octobre: J. Burgess. The PO.rvasaila Sanghtrtma identified with the AmrA-

=

=

=

=

=

vati Stupa..

XXVIII. Athenmum. 31 juillet : T. S. Jftt'ir. Ecclesiologica.l notes on
some of the islands .o1 Scotland.
28 aout : Thomas Tylor. Tbe semitism of
the Hittites.
25 septembre : A. Neu.bauer. The moabite stone and Arel

=

=

(cfr. l'art. de M. Sayce dans lenº du 9.octobre).
XXIX Nineteenth Centu17. - Septembt·e : 1. Devendra N. Das. The
Hindu widow. - ~- S. G. Mivart. A visiL to sorne auslrian monasteries. 3. A.ndrew Lang. Egyptian divine myths.
XXX. Du.blin R6view. - Juillet : De Harlez. The first chinese philosopher or the..system of J..aotze.

XXXI. Expositoi:- -Aoitt: i. Fr. Delitzsch. Dancing and Pentateuch
crilicism in correlation (critique des travaux de M, Wellhausen). - 2. A . F.
Kirckpatrick. The revised version. - 3. !,farcus Dodd. The book of Zechariah
( voir le n• suiv.). - 4. B. B. Warfield. The prophecies of S. Paul.
Septembre : i. Godet, The first indications of gnosticism in Asia Minor. 2. K. Wessely. On the spread of Jewish christian religious ideas among

=

Lhe Egyptians.

ET DES TRAVA.UX DES SOCIÉJ'ts SAVANTES

267

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· · o r th e pri·
·XXXII.
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me
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ist
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Amhrose
of
M1"lan
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Ce.
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·
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• - • rm us and
e gnoshcs. - 4. The works oí principal Tulloch.
XX~II. ~iatic Quarterly Review. - Octobre :. i.

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The. .Hmdu . cb1ld widow. - 2 ' E º G• Punchard • Sºkb
1 S and SIºkbºISID, - 3. J.•
E dkins.
, James
,
Hutton
.
dChmese schools oí thought in tbe age •of Menci·us · _ ...
I nd1 un er the mahommedans.
•
X~~IV. Journal of the aáiatic society of Bengal. - I Vol LV I .
1. ?livie,·. Sorne copper coi~s: ~f Akbar found in the Kangra distri~t. ~ 2.
RdJ Shydma.l_
~he anliqmty, authenticity and genuineness of the epic
called th~ Pr1tb1 Ri1J Rtst and commonly ascribed to Chand Bardai. - 3 (du
meme) Birthday of the emperor Jalaluddin Mubammad Akbar.
.
XXXV. Indlan Antiquary. - Ju.illet : 1. J. J. Fleet. Epoch of the Gupta
era. :-- ~- ~he_ Mand~sor-inscription of Kumaragupta. _ 3. E. Hultzsch.
Gwahor,
mscripbon oí V1krama-Samvat• H6t · _ 4• F• K"te lhorn. Noles on the
M
h
ª abh~shya. Ao~t : 1. Murray-Aynsley. Asialic symbolism (voir sept. ). _
2.
. Folk-lore m western India · - 3· K ie
· lhorn. Noles on tbe Mahabh Wadia
h
as ya (4• art.). - 4. Elliot. A further notice oí the ancient buddhi5 t 5 t
ture at Negapatam •
. b.I e •. 1• J • J. IFleet. History
.
rucep t~m
and date of Mihira
Kula. - · 2. (du m~me) Two Mandasor inscriptioos of Yasodharman. _
3. Rehatsek. Last years oí shah Sbuja'a. -4. W. Elliot. Ancient Maratha tenures
XXXVI. Orienia:list. Il. 7 et 8 : 1. R. S. Copleston. Translation of th~
Jatakas. - 2. N. Visuvanathapitl&lt;ii Mudaliyar. Tamil folklore· singhalese
folklore. - 3. S. J. Goonetilleke. Singhalese folklore.
'
XXXVI_I. Archaeological Journal, - Nº t70. Bent. The survival of
mythology m the greek islands.

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Ka~

n'!3.

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XXX".'III. Ameri~an Journal of philology. - VII. 1 : i. Whitney.
2. Harris. Fragments of J 1-

The Upamshads and the1r latest translation. Martyr.

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XXXIX. Zeitschrift der deutschen morgenlmndisch G u
chaft
X L 2
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en ese s•• • : • E. Hultzsch. Berichtigungen und Nachtra··ge d
Am • ti I h ·r
zu en
. arava nsc ri ten. - 2. P. von Bradke. Beitriige zur altindischen Relig1ons-und Sprachgeschichte.

·

XL. Sit~ungs~eri~hte der k. Akad. der Wissenschaften zu
Wi~n (Philos.-historische Klasse, CXI. 2) : 1. Pfi,zmaie,• D p h

Jesa1as g --nr- dº h
• er rop et
ro ~n isc • - 2• (du méme). Chinesische Begründungen der Taolehre.
XLI. Philologus. - XLV. 3 : 1. Joh. Schmidt. Ueber die Grabschrift
des Augustus. - 2. Au17. Mommsen. Reformen der romischen Kalenders in
den J~hren 45 und 8 v. c. - 3 . Soltau. Roms Gründungslag in Sage und
Geschichte. - 4. Gilbert. Der Tempel der Magna mater in Rom
XLII. Deutsche Revue. - Octobre G. B.ohlfs. Moh~med und die
mohammedaniscbe Religion.

f

�ET DES Tll.lV.lUX. DES SOCltTÉS 5.lVA.NTES

269

DÉPOUILLEME.'&lt;T DES PiRIODlQUES

Judent~. -_ N• 1: 1. Graetz. Der Abschluss des Kanon■ des Alten Teata-

XLIII. A.rchiv fiir slavische Philologle. - IX. 3 : Nthring. Die dramatisierte Geschichte Josepbs. - 2. Mikulicic et Jagic. Katharinenlegende in

ments und die Dilrerenz von kanonischen und extrakanonischen Büc!iern nach
Josephus und Talmud.
2. Theodor. Die Midraschim zum Pentateuch und der
dreijiihrige pal~slinensiscbe Cyclus. - 3. Schreiner. Zar Charakteristik R. Samuel
b. Chofms und R. Hais.
N• 8 ·• Graet:r;. Di·e Stellung der klemas1a· ·
.
t1scben Juden unter der Romerherrschaft.
LV. Z~itschrl!t für aigyptische Sprache. - N• t et 2: t. Brugsch.
Mytholo~1ca. - 2. (du méme). Der Apiskreis aus den Zeiten der Pt.olemaier. _
3. Amelmeau, Textes lhébains inédits du N. T.
L ~· ArchiTio per lo atudio delle tradizione popolare. - v. i :
i. . Cibele. Le superstizioni
~
Alem. bellunesi e cadorine. - 2. Pires. Superst·u;oes
leJanas (Portugal) relativas aos sonhios.
~VI~. La CivilU. cattolica. - N• 1865: 11 tesoro, la biblioteca e l'archivio
de1 pap1 ne! secolo x1v.
L~I. Theologiach Tijdachrift. - Septembre: 1. .Rovers. Een A'pocalypse uit de derbe eeuw. - 2. J. H. A. Michelsen. Kritisch onderzoek naar
den oudslen teksl van Paulus Brief aan de Romeinen - 3 K
y ·
similia.
·
· uenen. en-

268

altkroatischer Fassung.

XLIV. Jahrbücher für kla11lsche Philologie. - XV. i : F. Cauer.
Die romische Aeneassage von Naevius bis Vergilius.
XLV. Historisches J'ahrbuch. - VII. 3: i. Duhr. Reíormbestrebungen
des Cardinals Otto Truchs11ss von Waldburg. - 2. Schwar:r;. Romiacbe Beitriige zu Jos. Groppers Leben und Wirken. - 3. Silbernagel. Wilbelm■ von
Ockam Ansichten ueber Kirche uod Stat.

X.LVI. Riator!ache Zeitachrift. -

LVJ. 3 : Fr. Vogel. Cblodwig's

Siegueber die Alamaonen und seioe Taufe.

XLVII. Archiv ttir materreichische Gesohichte. - LVIII, i :
1. Tadru. Cancellaria Johannis Noviforensis, episcopi Olumucensia (i36'-i380).
- 2. Brieíe und Urkuoden des Olmützer Biscboís Johann von Neumarkt.
XLVIll. Theologisohe Studien. - VII. 3: t. Umfrid. Die LehreJesu
vom Lohn nach den Synoptikern. - 2. Kittel. Die Herkunft der Hebraeer nach
dem alteo Teslament,

XLIX. Theologiaohe Quartalaohrift. - LVIII. 3 : i. FunA. Die
Catechumenatsklassen und Busstationen im christlicben Altertum. -2. F!reclmer,
Ueber die Hypolhese Steinthals, dass Simson ein Sonnenheros sei.
L. Zeltaohrift flir wi11enschaftllche Theologle. - XXIX. 4 :
1. A. Hilgenfeld. Das Urchristentum und seioe neueste Bearbeitungen durch
Lechner und Harnack. - 2. Thenn. Vitm omnium XIII apostolorum, item XIII
Patrum apostolicorum. - 3. A. Hilgenfeld.. Die Gemeindeordnung der Hirtenbriefe des Paulus. - 4, Nreldechen. Tertullian und S. Paul.
LI. Jahrbücherfür proteatantische Theologie. - N• 4: L Gelzer.
Zur Zeitbestimmuog der griecbiscben Notitim episcopatuum (2• arl.). 2. Fr. Nippold. Die derzeitigen Hauptstromungen in der interconfessionnellen
Litteratur. - 3. Nreldechen. Tertullian. Vondem Mantel. - -i. Paul. Logoslehre
bei Justinus Martyr. - 5. Lipsius. Zu dem Fragmenl des Passio Pauli.
LII. Zeltachrift für kirchliche Wlssenschaft. - N• 1 : i. H. Zahn.
Apokalyptische Studien (voir n• suiv.). - 2. Caspari. Hat die alexaodrinische
Kirche zur Zeit des Clemensein Taufbekenntniss besessen oder nicht? N• 8 :
t,.Behm. Das chrisUiche Gesetztum der apostoliscben Viiter (2•art. ). - 2. Biehler.
Die Rechtrerligungslehre des Thomas von Aquino mit Hinblick au( die triden-

=

tinischen Beschlüsse.

LIII. Zeitachrift für katoliache Theologie. - N• 3 : i. J. Svoboda.
Die Kirchenschliessuog zu Klostergrab und Braunau und die Anfánge des
30 jiihrigen Krieges. - 2. Ghr. Pesch. Die Evangelienharmonien seit dem
xn• Jahrbundert. - 3. D. Battinger. Der Untergang der Kirchen Nord-Afrika's
im Mittelalter.
LIV. lllonatachrift für die Geachichte und Wissenschaft dea

=

=

�:BlllLIOGRAPHIB

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•

�LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

La littérature et la religion sont liées par d' étroits rapports.
Plusieurs fois, il est vrai, leurs relations n'ont pas été celles
de l'amilié, témoin le dix-huitieme siecle, ou la fraternité ne
fut pas de mise entre elles. Mais comme notre siecle, a ses
déhuts, s'est empressé de désavouer cette haine fratricide 1
Chateaubriand, esprit sceptique et qui ne croyait guere qu'en
lui-meme, Mme de Stael, tout imbue des príncipes du dixhuitieme siecle et qui n'était ríen moins que mystique, se
chargent de ramener la littérature vers la religion, et la religion vers la littérature. Ces deux grands écrivains rappellent
a 1eurs contemporains, au nom du catholicisme et du protestantisme, que le divorce n'ajamais été prononcé qu'a regret
entre littérature et religion, qu'il a été le pire des divorces
et, qu'en fin de compte, on a dti renouer les liens brisés. ll
n'y a pas de grande littérature sans vertu et sans religion :
c'est Mme de Stael qui nous le dit, et elle va jusqu'a déclarer que la littérature moderne l' emportera sur celle de l'antiquité, parce qu'elle est chrétienne. La littérature grandit au
souffle de la religion ; la religion elle-meme multiplie ses
forces, sous l'égide des lettres : c'est Chateaubriand qui nous
le fait sentir el il travaille, par ses écrits, a ressusciter ,le
calholicisme. Et c'est ainsi que le romantisme, cette révolution littéraire si originale, si puissante, si féconde, est né a
la faveur d'un rapprochement prévu, inévitahle, parce qu'il
i9

�1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS
278
était conforme aux lois de l'histoire et de la pensée humaine,
entre la religion et la littérature.
L'histoire littéraire et religieuse de la Perse contemporaine corrobore d'une maniere absolue ces affirmations. Cetle
histoire, dans sa phase islamique, n'est meme que l'illustration de la these que nous avons posée. Dans aucun pays, en
effet, la vie nationale, qui semanifeste dans tousles domaines,
et dans celui des lettres en particulier, n'a été et n'est plus
fusionnée avec la vie religieuse que dans la patrie des Perses.
Schiite est le synonyme de Perse ; parler de l'un, e' est parler
de l'autre; on est musulman schiite, parce qu'on est Perse,
on est Perse, parce qu' on est schiite ; vous ne pouvez sortir
de ce dilemme, par la raison qu'il résume l'histoire de la
Perse, depuis sa conversion a l'Islamisme.
Lorsque la Perse se courba sous la loi du prophete, elle
retrouva comme un semblant d'indépendance dans le schisme
auquel elle ne tarda pas de se rattacher. Le schiisme ne s' écarte pas réellement de l'orthodoxie musulmane: la dogmatique, le rituel sont, apeu de chose pres, les memes dans ~es
deux camps. La seule différence essentielle porte sur un point
de politique religieuse. D'apres les schiites, Ali aurait dft succéder a Mahomet; cousin, gendre et premier converti du
prophete, tout le désignait pour ce role éminent. 11 fut évincé
de la succession directe, et ce ne fut qu'apres qu'Abou-bekr,
Ornar et Othman eurent occupé le califat, qu'il y fut porté
lui-meme, pour bientót y succomber sous les coups d'un
assassin. Quant a ses descendants, héritiers légitimes de la
couronne et de la tiare musulmanes, ils furent dépouillés eux
aussi au profit d'usurpateurs; telle est du moins la conviction
des schiites. Les Perses, vaincus et écrasés par les Arabes,
ont pris fait et cause, dans leur schisme, pour les Alides persécutés et martyrisés. Leur religion a done une couleur politique et nationale des plus vives : c'estla confusion de l'ordre
civil et de l'ordre religieux.
Le meme phénomene s'observe dansleur littérature. C'est
al'islamisme, en effet, qu' est dli, dans notre siecle, son renou-

279
vellement, révolution littéraire qui touche de bien plus pres
au domaine religieux que le romantisme auquel nous le comparions. Celte révolution s'est accomplie sur la scene tragique; c'est le drame qui, en Perse comme en France a été
'
'
au dix-n_euvieme siecle, l' expression vivante des aspirations
enthousiastes a un nouvel idéal littéraire.
Il est regrettable qu'un sujet-si riche, d'un si haut intéret,
et qui touche de si pres aux plus grands problemes de la religion, de la littérature et de la politique orientales n'ait suscité
.
'
Ju~qu'~ présent qu'un petit nombre d'investigations. On pourrait c1ter les noms de dix ou douze écrivains qui s'en sont
occupés, la plupart indirectement ou incidemment. En fait, il
n'y a guere que MM. Chodzko et de Gobineau, tous deux
savants franoais, nous nous plaisons a le dire, qui se soient
livrés a une étude véritable du théa.tre persan. Nous serions
he_ureux si les quelques pages, que nous lui consacrons, pouvaient engager quelque orientaliste, plus compétent que nous
en ces matieres et disposant de plus de loisirs, a creuser ce
sujet si peu connu et a en découvrir les horizons étendus et
les beautés ignorées.
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSE

....*
~i, dans le théatre persan, la farce est ancienne, la tragédie,
qm seule doit attirer nolre atten1ion au point de vue religieux, y est au contraire une création nouvelle. Elle est née
au début du siecle, en effet , et, comme cette naissance s'est
effectuée en quelque sorte sous nos yeux, comme nos contemporains schittes en ont été les témoins, nous pouvons
facilement observer les premiers pas qu' elle fit, en quittant
son berceau. Ses origines sont analogues.a celles qu'eut le
théAlre, soit dans l'antiquité grecque, soit en France au
moyen a.ge, je veux dire qu'elles furent religieuses.
La tragédie, chezles Grecs, s'était formée au sein des riles
accomplis en l'honneur de Dionysos. Dans les louanges du

�280

REVUE DE L'RlSTOlRE DES RELIGI0:-1S

dieu, célébrées par des chceurs parlant tour a tour, on avait
peu a peu intercalé des récits, ou élaient rappelées les aventures de la divinité, et qui furent débités, avec le temps, par
un nombre de plus en plus grand de personnes, c'est-a-dire
d'acleurs. La scene se détacha done de l'aulel meme. Née au
milieu des cérémonies religieuses, par suite faisant partie du
culte public, la tragédie se consacra tout entiere a l'histoire
des dieux, puis a celle des hommes qui étaient entrés en rapports avec la divinité. L'bomme, en face de la puissance
divine, puissance parfois prolectrice, mais souvent ennemie,
sujet grandiose et saisissant, sujet humain et surhumain, qui
éleva l'art tragique des Eschyle, des Sophocle, des Euripide
meme, a des hauleurs, dont le cbemin n'a point encore été
retrouvé 1
Le thM.tre du moyen a.ge, bien que sorti des entrailles de
la religion, est loin d' offrir les memes analogies avec la scene
persane. En effet, si le thM.tre, en Grece, ne futqu'une sorte
d'évolution du culle, au moyen a.ge, il dut sa naissance au
fait que les riles de l'Église, par suite de la grossierelé des
masses et de leur manque absolu de culture, devinrent de
plus en plus un spectacle : le thMtre naquit du développement du faste, de la pompe, du luxe, de l'amour de la représentation dans le culle. On se mil a représenlet· Noel, la
crecbe du Christ, a fMer l'a.ne qui avait entendu les premiers
vagissements du divin mattre et porté Jésus lors de son entrée
a Jérusalem; enfin, aun• siecle, Hroswitha écrivit de courtes
pieces, comme la Conversion de Gallicanus, modestes précurseurs des mysteres des siecles suivanls.
En Perse, il en a été comme en Grece. Les cérémonies
funebres, par lesquelles on célebre chaque année, depuis des
siecles, pendant les fMes du l\foharrem, le martyre de la
famille d'Ali, ces cérémonies, qui sont un véritable culte a
l'adresse des héros de la nation et de la religion, renfermaient
les germes du thM.tre persan. Si le papillon a tardé si longtemps arompre les parois du cocon qui l'emprisonnait, s'il a
fallu que le soleil de nolre siecle se levAt a l'horizon pour

LA RELIGIO:'i ET LE THÉ!TRE E'i PERSE

déterminer cette métamor h
.
28i
au réveil relioieux do t pp ose, 11 faut sans doute l'altribuer
'
n 1a erse co0 t
·
speclacle. Ce0 siecle e re t
.
emporame nous ofl're le
.
' n eue , qm marque la dé hé
·
de la Perse ét bl"t
e anee polit 1que
. .
' a • en meme tem
1
rehgieux et littéraire. tandis u'e
. ps son re evement
nouveau, elle assiste a '¡,é l . q d' lle maugure un théAlre
veux parler du Babvsme. cB~:~n 'une réf~rme .r~ligieuse, je
ces deux événemen.ls im
t ?u aucun hen VIs1ble ne relie
point par une vulgaire cJ:~i::n~ il e~t évidcnt que ce n'est
littérature et en religi·o
d e qu Il Y a eu révolution en
.
n par ela la me e .
plateau 1ranien; e' est le roble
, r aspienne, sur le
du lhéAtre persan patvie!dr ·t me
une étude approfondie
Les cantiques chantés en ~~hpeu -Mre, a ~ésoudre.
pendant les dix premiers ·o ondneur d Ah et de sa famille,
début de notre siecle le/ u~s u_ Moharrem, tel était, au
ma~ique, d'ou la tragédie
v1_erge de ~oute action draava1t déja diminué le nomb d sorhr. Peu d années apres, on
les récits du martyre d
~e ~~ cantiques, pour intercaler
1
comparattre ces mart e a a_m1 e ~u Prophete. Puis on fit
yrs, qm vena1enl rae t
on er eux-mémes
1eurs souffrances · D&gt;-os 1ors 1es acteu
'
·
scene : de ces récits dra t·
rs s empara1ent de la
'
ma iques au drame •
·1 ,
qu un pas, qui a été franchi L d
meme J n y avait
culte, ou plutót, tout en tir~nt d r~me, ~n.fin, s'est séparé du
sa chaleur, il a commencé a . e . a rehg1on sa substance et
Changez les noms les t
v1vrle m?épendammenl du culte.
,
emps et es lieu • • 1
nous avons sous les yeux c'est d n· x . e est_ a Grece que
'
e 10nysos qu'il s'agit.

(u

:~:~t°'

•

••

La tragédie persane est I' ex ress.
.
religieux des schiites.
p
ion parfa1te du sentiment
C'est a la religion et a l'histoir
qu'elle emprunte exclusiveme t e
tragiques qui constiluent 1 n _ses
Mahomet, celle de Fatima: camere
' sa fille,

..
re~1gieuse de la Perse
SUJets. Les événements
des Alides, la I!lOrt de
etc., et les divers inci-

�LA RELIGION ET LE TBÉATRE E'.'i PERSE

282

REVUE DE L'HISTOffiE DES RELIGJONS

dents, importants ou futiles, qui se rattachent a ces faits mémorables, voila le fonds méme du théAtre persan, la matiere
dramatique par excellence des auteurs modernes de la Perse.
Pris dans son ensemble, le répertoire persan est comme une
gigantesque polylogie; qu' on me pardonne ce néologisme : le
mot de trilogie, que nous appliquons a quelques drames
exceptionnels, les Niebelungen par exemple, ne saurait
désigner !'ensemble des ta':.iah.
C' est bien, en effet, une suite que forme cette série de
tragédies qui se rattachent les unes aux autres, et qui vont
crescendodu premier au dixieme jour du Moharrem, lorsqu'on
les représente dans leur enchatnement logique et naturel.
Qu'on en juge par le recueil que sir Lewis s'est procuré. La
premiere scene ou le premier drame nous fait assister a l'histoire de Joseph et de ses freres : les dangers que court Joseph
dans la citerne desséchée ne sont qu'une préfiguration du
martyre que subira Houssein dans le désert de Kerbéla. C'est
une facon de préparer le public aux ta'ziah de plus en plus
émouvants, qui vont se dérouler sous ses yeux. Nous sommes
témoins, dans les drames suivants, d'incidents secondaires
de l'histoire sacrée des schiites : la mort d'Ibrabim, fils de
Mahomet, c'est-a-dire le premier deuil qui frappe la famille
du prophete; puis l'offre généreuse d'Ali, qui veut sacrifier
sa vie pour arracher un malheureux aux ílammes de l'enfer.
Le public sait, par la, que les Alides racheteront de leur sang
les péchés de l'humanité. Viennent ensuite la mort du Prophete, l'usurpation d' Abou-bekr, la mort de Fatimab, etc.,
autant d'événements qui nous présagent les malheurs épouvantables qui vont fondre sur les Alides et sur la Perse.
Nous voyons ensuite le martyre de Hassan; la douleur devient
de plus en plus intense parmi les assistants : ils pressentent
le martyre prochain de Houssein. Dans les ta'ziah qui succedent a ces scenes déja si dramatiques, l'auteur ou les
auteurs mesurent habilement la dose d'émotion douloureuse
qu'ils administrent a leurs auditeurs ; ils leur détaillen t
quartiers par quartiers, morceaux par morceaux, fragments

283

par fragments, l'hisloire si courte de Iloussein. Enfin on étale
sous nos yeux le marlyre du héros national. Parvenus au
paroxysme de la douleur religieuse, les auteurs y maintiennent les spectateurs, en leur montrant le camp de Kerbéla
apres la mort de Houssein, le transporta Damas des survivants
de sa malheureuse famille; puis, pour couronner, a la gloire
des Alides, du schiisme et de la Perse, cet édifice de lamentations et de déchirements, on joue le martyre d'un ambassadeur européen qui embrasse le schiisme a la cour méme de
Yézid, et la conversion d'une dame cbrélienne a la foi musulmane. Le dernier acte de cet interminable drame nous
transporte au jour de la résurrection : Jacob, Joseph,
Abraham, David, Salomon, Noé, Mahomet, Ali, Fatimah,
Hassan, Houssein, etc., reviennent a la vie. Tandis que les
patriarches et les rois d'Jsrael ne songent qu'a leur propre
salut, l\fahomet et ses descendants intercedent pour les
pécheurs qui, sauvés par le sang répandu a Kerbéla, entrent
en paradis. Le schiisme est done la seule vraie religion.
Dans la tragédie persane, le dogme l' emporte de beaucoup
sur l'action, dont le róle est le plus souvent tres effacé. Le
répertoire tragique ne renferme que des pieces a ten dance ;
le caractere apologétique et national du théAtre persan
(n'oublions pas la confusion établie entre la patrie el la
religion) est un fait dont on ne saurait nier l'évidence.
C'est pour cela que les auteurs persans ont si souvent
recours au merveilleux, aux apparitions d'anges, de messagers divins ; on est plus d'une fois embarrassé pour déterminer si la scene se passe sur la terre ou dans le ciel. Fréquemment aussi les personnages appartiennent aux époques
les plus différentes de l'histoire ; si l'on ne croit pas a la
résurrection des morts, apres avoir entendu les ta'ziah, ce
n'est pas faute d'avoir vu des trépassés revenus a la vie.
Du moment que l'auteur se meut daos le domaine du
dogme, il serait surprenant qu'il n'en parcourt\t pas toute
l'étendue. Ce n'est done point a l'eschatologie seulement
qu'il fait des emprunts ; toutes les parties de la dogmatique

�284.

REVUI: DE L'HISTOIRE DES 1\ELIGIONS

lui prMeront leur concours. Il se platt en particulier a affirmer et a répéter que la mort du juste rachete les péchés du
peuple; cette idée revient a propos d'Ali, de Hassan, de
Houssein, de Mahomet, etc. ; il n'est pas une seule des
pieces du réperloire, dont j'ai pris connaissance, ou elle ne
soit développée. Le pardon se trouve en maint endroit exalté;
il fait meme le sujet d'une scene remarquable dans la
Mort de Mahomet, que M-. Chodzko a traduite. Dans la
meme scene, l'obéissance a la loi divine, le renoncement a
soi-meme, sont prechés au spectateur en termes émus.
L' entiere soumission a la volonté céleste, le sacrifice spontané des affections, de la vie pour la cause de Dieu, le martyre,
sont toujours représentés comme le devoir supreme de la
religion. Ces idées sont, en général, exprimées sous une forme
mystique, qui, parfois, rappelle le langage du quatrieme
Évangile. Ainsi, dans la Mort d'lbrahim, le fils de Mahomet annonce sa mort en ces termes : « Mon pere m'a
ordonné de me préparer pour un voyage. » L'auteur du
quatrieme Évangile place de meme ·dans la bouche du Christ
cesparoles: «Jem'envais vers celui qui m'aenvoyé, je m'en
vais vers le Pere; » formule mystique de la mort prochaine
de Jésus.
La forme meme du drame est empruntée a la religion. La
piece s' ouvre et se termine par des prieres ; une ou plusieurs
prédications précedent l'action dramalique. Il en était de
meme au moyen a.ge, ou les mysteres avaient souvent pour
prologue ou pour épilogue un sermon. Lorsque la piece
commence, le premier personnage qui prend la parole prononce une priere. Dans Joseph et ses Freres, par exemple,
Jacob parait sur la scene en s'écriant: « O cause de l'existence de toutes choses, tu es tout-puissant a sauver et a
secourir tes serviteurs, et la porte de ta miséricorde est
ouverte a tous ! Tu es le seul créateur de tóutes choses;
c'est Toi seul que nous adorons, Toi, le premier et le dernier,
Toi qui peux seul elre appelé l'Éternel, l'Immortel ! Tu es
seul capable de produire le jour et la nuit. Tu connais seul

285
les_secrets replis de lous les creurs, etc. ,&gt; Cela dit , la piece
commence ; quand la représentation est achevée, les acteurs
récitent une priere ou personne n'est oublié.
Le nom meme que porte le drame persan en précise encore
mieux, si cela était nécessaire, la tendance et le but. Le mol
ta'ziah, par lequel on le désigne, indique l'action de consoler
quelqu'un a l'occasion d'une mort, de luí adresser des compliments de condoléances. D'apres cette étymologie, la
tragédie persané est une lamentation (comme l'entendaient
les poetes hébreux), sur le martyre des Alides morts pour la
LA RELIGION ET LE THÉATRE EN PERSP.:

foi.

La confusion qui s'établit ainsi entre le théAtre et le culle,
nous explique pourquoi la saison théAtrale coincide avec le
temps des dévotions. Les drames persans peuvent, il est vrai,
étre joués a toutes les époques de l'année, mais c'est surtout
pendant le Moharrem qu'on procede a leur représenlalion.
C'est comme si la semaine sainte, chez nous, était consacrée
a la plus brillante représentation des meilleurs drames religieux. Cette confusionjustifie de méme la présencedecertains
ecclésiastiques sur la scene et le role que jouentles confréries
dans les représentations. Tels sont les Rouzeh-KhAn, prétendtrs descendants du prophete, chargés des prédications dans
les tek.vah , él les flagellants qui, a la mode des derviches
tourneurs, se frappent et se:martyrisent en l'honneur de Hassan et de Houssein, pendant le Moharrem.
Le drame enfin, daos son ensemble, nous apparatt comme
un acle religieux, comme une c_:euvre pie, M. de Gobineau a
· donné les détails les plus intéressants sur la valeur méritoire
que l'on attache au fait de payer une représentation de
ta'ziab, d'y assister, d'y contribuet- personnellement, etc.
Les acteurs ont le sentiment de l'importance religieuse des
roles qu'ils remplissent, et les spectateurs sont eux-meme si
pénétrés du meme sentiment qu'ils se laissent entratner a
des manifestations religieuses étranges, parfois meme a des
violences suscitées par le fanatisme. Quant aux auteurs, ils
ont, au plus haut degré , conscience du concours qu'ils

�REVUE DE L'IDSTOJRE DES RELIGJONS
286
apportent a la religion, et du sérieux, du zele et de l'humilité
que ce saint travail réclame. Un fait va mettre en évidence la
préoccupation religieuse qui ne cesse de les poursuivre.
Les auteurs des ta'ziah sont presque toujours inconnus;
aussi les directeurs de troupes en usent-ils fort librement a
l'égard de leurs reuvres. Nous avons eu l'occasion de lire
plusieurs tractations différentes des m~mes sujets; nous y avons
invariablement remarqué des tirades entieres, identiques dans
les diverses recensions : évidemment, une ou plusieurs
mains avaient passé par la, et fait usage, en toule liberté,
des ciseaux qui n'avaient respecté que les morceaux a effet.
Dans la précieuse collection de ta'ziah, que M. Chodzko a
vendue a la Bibliotheque nationale, et qu'il avait acquise du
directeur des représentations théa.trales a la cour du schah,
se trouvent sans doute plusieurs pieces écrites ou remaniées
par ce personnage, auteur dramatique lui-m~me ; mais il est
singulier que dans la capitale m~me, oil vivait cet auteur,
son nom ne fftt pas attaché a,tel ou tel ta'ziah, plus spécialement goftté du public. Lorsque sir Lewis, en 1862, voulut
•
se procurer le te.xte des principaux drames qu'on jouait alors
en Perse, c'esl [a la tradition orale qu'il dut les demander;
il entra en relation avec un ancien régisseur qui, assisté de
quelques-uns de ses collegues, réunit peú a peu et dicta a
des copistes les principales scenes que lui et ses amis reconstituaient par leurs souvenirs communs. Cette ignorance des
auteurs dramatiques, dans un pays ou tant de noms d'écrivains volent de bouche en bouche, ne laisse pas que de nous
surprendre. Sans doute, le peuple persan appartient a une
race particulierement douée pour la littérature et la poésie,
el cette facilité doit forcément donner naissance ades productions dont on ignore ou dont on oublie rapidemenl les
auteurs. Sans doule, les ta'ziah sont souvent le produit d'un
travail collectif. Mais je ne serais pas surpris qu'on considérM comme mériloire de garder l'anonyme pourdes reuvres
littéraires qui touchent de si pres a la religion.

LA RELIGION ET LE THÚTRE EN PERSE

287

Le théa.tre persan demeurera-t-il longtemps encore étroitement lié a la religion? C'esl ce qu'il est difficile de dire. 11
faudrait, en effet, que l'état religieux de la Perse subtt de
bien grandes modifications pour opérer ce divorce. Ce n'est
done que daos un avenir assez éloigné qu'on peut imaginer
c~ .détache~ent ~e la scene et :de l'autel. Cette séparation
d a11leurs n est pomt a souhaiter, En effet, c'est a son caractere religieux que le théa.tre persan doit son originalité et sa
grandeur.
Le théAtre en Grece n'était pas seulement une branche de
la liltérature ; l'histoire nationale, la patrie, avec ses
légendes et ses traditions, avec ses heures de gloire et de
do~leur (CEdipe, Ajax, Antigone, etc.), y paraissait tout
en~1ere, ~t c' était la religion qui en couronnait l'édifice.
Qu on rebse Eschyle etSophocle, pour se convaincre du rOle
du. sentiment religieux dans l'art dramatique grec; qu'on
rehse ces pages admirables ou le poete nous montre l'interven tion mystérieuse de ladivinité dans l'histoire de la nation
et 1.,º'!1 verra 4,~e ce n '~st pas seulement en Perse que l'idée'
rehgieuse ?t l 1dée nabonale se sont unies sur la scene, pour
donner naissance a des reuvres grandioses et saisissantes.
Le_ théa.tre fran&lt;¡ais au moyen a.ge aurait pu, peut- étre,
briller du méme éclat, s'il n'avait point rapidement dévié de
la route qui semblait comme tracée devant luí. Reposant sur
la foi des peuples, ayant pour héros le fondateur du chrislianisme , son histoire si douloureuse et si profondément
humaine,. so~ sublime martyre, il aurait pu, comme le
rema~qua1t V1llemain, donner naissance a la tragédie la plus
déchirante et la plus belle. Mais le poete
... cuí mens divinior atque os
Magna sonaturum...

le poete a manqué.

�288

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO'NS

LA RELIGION ET LE THtATRE EN PERSE

Le thMlre persan me paratt tenir le milieu entre les mysteres du moyen a.ge etl'art dramatique des Grecs. Tres supérieur aux premiers, de beaucoup inférieur au second, il a su
créer déja des beautés de l'ordre le plus élevé; qu'on relise
en particulier le « fragment de la Mort d' Abbas &gt;&gt; traduit par
Chodzko ; je ne connais pas de morceau d'un dramatisme
plus poignant; c'est une page admirable et digne de l'antiquité ou de Shakespeare.
Abbas, qui se sacrifie dans le vain espoir d'apporter un
peu d'eau de l'Euphrate aux malheureux enfermés dans le
camp de Kerbéla, revient mourant aupres d'eux, montrant les
tronQons de ses bras que les ennemis ont coupés, et il s'écrie,
ayant a peine conscience de lui-meme, de l'état ou il se
trouve, du monde ou il vit encore pour quelques instants :

Oiseau des bosquets du paradis, que chantes-tu?
Le fer d'un jérid a brisé tes ailes : qu'as-tu, cher convive assis au
banquet de nos malheurs, buvant de l'eau d'immortalilé dans la
coupe pleine de ton sang, qu'as-tu !
Abbas. - Quelle extase I Je viens de boira a la coupe du martyre:
quelles délices l J'ai cueilli une rose· fraiche dans le jardín de
l'obéissance : quelle fleur ! L'échanson de Kouser me présente un
callee. Je m'abreuve du nectar dans le cristal du bonheur : quel
breuvage ! J'entends une mélodie inou'ie aux oreilles des mortels :
quelle musique ! Toutes les promesses divines annoncées aux
hommes vont s'accomplir: quelle réalité 1
Roussein. - Ah ! mon frere, par l'ame du martyre de l'injustice,
tu comparaitras devant notre grand pere avec le visage rayonnant
de blancheur des innocents. Dessille tes yeux et reviens a toi.
Aurais-tu quelque testament a nous léguer? Dicte-le, car mes yeux
versent des pleurs de sang.
Abbas. - Voici ma derniere volonté, ó Imam des peuples. Ne
me conduis pas vivant dans la tente du harem. J'aurais honte de
regarder en face Sékina. J'en souffre beaucoup, tu le sais, ó conducteur du chemin du salut. Je lui ai promis de lui rapporter de
l'eau de l'Euphrate, pour désaltérer ses levres desséchées. Arrivé
devant la tente, Sékina viendrait me demander: Eh bien, mon
eau, ou est-elle? (Montrant les tron&lt;;ons de ses bras :) Regarde toimeme, mon frere: je n'ai point d'eau; je ne saurais que répondre
a ta petite malheureuse enfant. Mais il est temps, je m'en vais
rejoindre l'envoyé de Dieu, et je dis: je confesse qu'il n'y a pas de
Dieu autre qu'Allah ! » (U expire.)

- Viens, mon frere, recevoir dans tes bras mon cadavre
ensanglanté.
Houssein. -Mort et malheur I Ou es-tu? Fais-toientendre et que
je tombe victime, au timbre de celle voix chérie ... Ah I te voila
enfin. Le sang ruisselle a grosses gouttes de tes cheveux en
désordre. Éleve la voix, parle, mon frere, parle, lumiere de mes
yeux, modele des braves, objet d'amour de toute notre famille,
mon frere, mon Abbas 1
Abbas. - Qui es-tu! Tu sens l'odeur de mon frere. La douceur
d'ame de Houssein emmielle tes paroles. L'ivresse de l'amour du
martyre m'a ravi hors de moi-meme; ma perception ne sait plus
comprendre autre chose que les promesses divines que le destin
me répete tout bas a l'oreille.
Houssein. - Qu'es-tu done devenu, pour avoir oublié ton frere 1
Quelle extase absorbe tes facultés ! Regarde, c'est moi, ton Houssein, dont le dos plie et se brise sous le poids de l'affiiction que ton
état m'inspire. Mes entrames brulent du feu de tes blessures.
Abbas. - Dieu merci, je n'ai jamais été avare de l'ame quand il
s'agissait de secourir quelqu'un. Je. ne me suis jamais ménagé
pour prouver mon dévouement a notre· sainte cause. Aussi, c'est
au nom de Dieu que l'oiseau de mon existence saigne a présent,
percé par le glaive de haine. Mon creur est plein de douce joie, car
je n'ai pas été chiche de mon ame.

289

Houssein. -

Sans doute, le thMtre persan n'a pas dit son dernier mot :
bien des modifications pourront y etre apportées, bien des
perfectionnements introduits. ll ne s'en présente pas moins
a nous comme une reuvre du plus haut intérét, et dont l'importance dépasse le champ de la littérature.
La Perse, prise aujourd'hui entre les feux croisés de la
Russie et de l'Angleterre, o.ffre a nos yeux l'un des étals
d'amoindrissement et d'abaissement les plus has qu'on puisse
signaler daos le cours de salongue histoire. Se relevera-t-elle
de cette situation précaíre? Je l'ignore. Mais, si elle ·parvient

�290

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

.

a recon

uérir dans le monde un rang digne d~ son pass~, Je
~ pas surp r1·s qu'elle le dftt a la rénovallon de1· sa· htténe sera1s
rature par le drame, el a la revivification de sa re i_g10n p~r
le BAf&gt; sme. Apres tout, ce ne serait pas la prem1e~e fo1s
qu'un/ révolution religieuse et littéraire entratnera1t une
réforme sociale et politique.
Édouard l\foNTET.

VRITRA ET NAMOUTCHI
dans le Mahabharata.

I. -

Les adversaires d' lndra.

lndra, le chef des dieux de l'almosphere, le Jupiler-Tonnant des Aryens, a. surmonté un grand nombre d'adversaires .
.Mais il y a lieu de croire que la longue nomenclalure des
ennemis terrassés par sa vigueur présente plus de dénominations que d'individualités distinctes, et que le meme personnage se cache souvent sous plusieurs désignalions différenles. Cependant, si des noms divers sont parfois donnés a
un seul adversaire d'Indra, il peut arriver aussi, et probablement par l'effet de la meme cause, que plusieurs ennemis de
ce dieu soient confondus sous un nom identique. C'est sur
une particularité de ce dernier genre que nous désirons
appeler ici l'attention.
La confusion dont il s'agit se trouve dans le MahAbhArata.
C'est daos ce poeme célebre et unique que nous puisons les
éléments du présent travail. Les emprunts faits a d'autres
ouvrages postérieurs ou antérieurs n'auront pour objet que
de nous aider a expliquer les difficultés et les contradictions
du texte épique.
Le MahAbhAratacélebre danslndra le vainqueurde Vritra,
le vainqueur de Namoutchi, le vainqueur de (:ambara, le

�292

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIONS

vainqueur de Bala. Ces quatre noms se rencontrent tres souvent . mais ils sont a peu pres les seuls que la grande épopée
indie~ne semble connattre ou du moins citer de préférenc~
pour faire ressorlir l'héro'isme d'Indra. ~ous croyons auss1
avoir remarqué que la fréquence propol'.honnelle de lamention de ces quatre noms correspond al' ordre daos lequel nous
les avons énumérés.
J'aurais bien aimé lire dans le MaM.bha.rata quelques
détails sur la lutte d'Indra avec ~ambara et Bala. Je n'~i pas
eu cette satisfaction. Je n'ose pas avancer que le récit des
victoires remportées sur ces deux adversaires ne s'y trouve
pas; je puis seulement dire que j~ ne l'ai pas rencontré. ~es
passages ou Jndra est appelé vamqueur de ~ambara, vamqueur de Bala, ne nous apprennent rien sur les incidents de
la lutte.
11 n'existe ama connaissance, dans le Mahabha.rata, que
deux récits 'des combats d'Indra, l'un, le plus bref, doit
s'appliquer a sa lulte contre Vritra, l'au~re, plus développé,
doit con cerner sa lulte contre Namoutch1 : seulement, daos
l'un comme dans l'autre, l'ennemi terrassé ne porte pas
d'autre nom que celui de Vritra, de sorte que l'on ~roit a~oir
deux récits de la défaite de Vritra, entre lesquels, 11 y a, a la
vérité, plusieurs traits communs, mais qui, a consi~érer l_a
maniere dont le vaincu périt, sonl absolument rnconc1liables, et portent ainsi la trace d'une évidente et indéniable
confusion. C'est cette confusion que nous allons mettre en
lumie.re, saos nous vanter de pouvoir l'expliquer entierement.
II. _ Premier récit du Mahdbharata. Lutte contre Vritra.
Le premier récit d'une lutte d'Indra se ttou;e da?s. le
Vana-Parva (du &lt;¡loka 8691 au &lt;¡loka 8729 . En v01c1 le
résumé :
i) Traduction de Faucbe, vol. 111, p. 458-62.

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MA.HABHARATA

293

Les Da.navas appelés Ka.lakeyas, commandés par Vritra
opprimaien~ les_ dieux ou Dévas dirigés par Indra. Désespé~
rant de la v1ct01re et meme du salut, les dieux vont trouver
Brahma. qui leur ordonne de se rendre aupres du Richi
Dadhttcha et de lui demander ses os pour en fabriquer
un foudre qui terrassera les Da.navas. L'ordre est exécuté ·
les dieux vont trouver le Richi qui, avec la plus aimable obli~
geance, ou, sil' on veut, avec le plus héro'ique dévo-0.ment,
sans meme attendre que la demande soit formulée abandonne immédiatement la vie et livre ses os a l'arm'ée des
dieux. Tvachtri s'empresse d'en fa&lt;¡onner un foudre dont il
arme la main d'lndra; et la lutte recommence.
Au bout d'une heure de combat, les dieux étaient en pleine
déroute ; Vrilra et les Da.navas triomphaient. Le moyen
suggéré par le grand dieu Brahma. s'était trouvé inefficace.
Devons-nous ajouter que Tvachtri s'était montré mauvais forgeron ou perfide auxiliaire? Nous ne le ferions qu'avec
réserve ; car l'insucces des Dévas, comme on va le voir
se_mble devoi; etre at!ribué plutót a lalacheté d'lndra qu'a l~
fa1blesse de 1 arme mise entre ses mains.
La situation était des plus critiques. lndra, tremblant,
désespéré, va trouver Na.rayana, autrement dit Vichnou et
implore son secours ; Vichnou promet de mettre sa f;rce
dans Indra. Celte manreuvre n'échappe pas a Vritra qui
pousse un cri terrible. Indra, épouvanté, lance sa foudre
et tue Vritra. Mais telle était sa frayeur, que, sans meme
s'apercevoir que son arme avait quilté sa main, sans attendre
l' effet du coup porté par lui d' une faoon presque inconsciente
il s'enfuit tremblant et. va s'enfoncer dans les eaux d'un la~
oil il se cache si bien que de longtemps on n'entend plus
parler de luí.
. Je ne dis rien de ce qui suivit la mort_de Vritra; la joie des
Dévas, le massacre des Da.navas et leur fui te sous les eaux de
lamer. Ces épisodes, qui m'entratneraient trop loin ne sont
.
'
pas de mon SUJet.
·
On aura remarqué le trait dominant de ce récit. 11 s'agit
20

�1

294.

REVUE DE L Il1STOIRE DES RELIGIONS

d'une lutte générale des bons génies contre les mau~ais. Le
chef des bons génies l'emporte, grAce au secours de V~chnou,
saos qui tout était perdu; c' est en tremblant q_ue le vamqueur
accomplit son exploit. L'honneur est enberement ~our
Vichnou, l'auxiliaire invisible et présent. Notons, parm1 les
circonstances accessoires, l'intervention de Brahma présentée d'une maniere qui met surtout en relief l'effacement
de ce dieu · celle de Tvachtri, dans laquelle on peut surprendre la' trace ~u !'origine d'une mésintellige~ce entre
Indra et lui mésintelli(J'ence qui, dans d'autres récils, passe
a l'état d'hostilité dé~larée. C'est Brahma qui a conseillé
l'emploi des os de Dadhitcha; c'est Tvachtri qui e~ fait u~
foudre. La nature spéciale de cet engin dont lndra s est serv1
contre son adversaire est un des. traits essentiels de notre
récit • car bien que le foudre dont les os du Richi avaient
'
fourni' la matiere
ne soit devenu efficace que par 1··mt erven~
tion de Vichnou, il n'en reste pas moins l'arme spéciale qm
a donné la morta Vritra. Vritra a été tué au moyen des os de
Dadhltcha.

m. -

Deuxieme récit du Mahábhdrata . Lutte contre
Vritra (Namoutchi).

Je passe maintenant au deuxieme récit qui se trouva beaucoup plus loin dans le poeme (Udyoga-Parva, du &lt;¡loka 239

au 346 1).
•
•
Tvachtri, quin' est plus le forger~n pl~s ou moms ?ª?1le ou
1
bienveillant du récit précédent, ma1s qm est 1 enn~m1 d In~r~,
avait créé un monstre a trois tetes, dont la pre1?1~re réc1ta~t
le Véda, la deuxieme s'abreuvail de soma, la tr01s1eme buva1!
1
l'espace. Vi&lt;¡varo-0.pa a trois tetes 1 (tel est le nom qu on lm
1) Traduction de Fauche, vol. V, p. 369-80.
2) Le Mahabharata l'appelle une seule fois Vi~varodpa, et toutes les autres
fois Tri&lt;;iras {Trois-Tétes), comme si c'était un nom propre,

VRITRA ET NAMOUTCill DANS LE M.HUDUALlATA

295

donne) était compté parmi les brahmanes~ On sait que les
mortifications peuvent faire parvenir a la divinité ; el un
homme ou un Mre quelconque ne pouvait atteindre a une
grande supériorité intellectuelle et morale, saos exciter
l'inquiétude d'Indra. C'est ce qui arriva pour le fils de
Tvachtri. Indra, craignant d'étre supplanté par ce monstre a
trois tetes d'une si éminente vertu, le frappa de son foudre
et le tua. Mais les trois tétes semblaient toujours vivantes.
In_dra recourut aux bons offices a·un charpentier qui, se
la1ssant persuader non sans peine, les trancha toutes les trois
avec sa hache. Divers oiseaux s'échapperent aussilót des
bouches des tetes coupées. Indra crut avoir paré a un grand
danger et fut rempli de joie ; mais sa victime était un saint
brahmane. ll avait commis un brahmanicide.
On se figure dans quel état la fin du monstre trois tetes
avait dó mettre Tvachtri. Par la puissance de ses morlifications, ce pere, altéré de vengeance, fit sortir du feu du sacrifice un nouveau monstre, Vritra, qu'il chargea de venger
Trois-Teles. Vritra ne perdit pas de temps pour attaquer
Indra. Le combat ful terrible. Un instant Indra se trouva pris
entre les machoires de son redoutable adversaire : les dieux
furent épouvantés. lls eurent alors l'heureuse inspiralion de
créer le baillement. Vritra se mit a bAiller ; et Indra amin.
'
c1ssant son corps, réussit a échapper a la dent du monstre.
11 recommenga bravement le combat; mais l'adversaire était
trop fort. La victoire était impossible. L'armée des dieux
pliait; l'empire du monde allait appartenir a Vritra.
Tous les dieux réunis vont trouver Vichnou et implorent
son appui. Vichnou promet d'entrer sans etre vu dans le
foudre d'Indra, mais donne en meme temps le conseil de ne
pas combattre a force ouverte et de recourir a la ruse.
Le conseil fut suivi : des pourparlers furent engagés avec
Yrilra; et un accord intervint entre les deux adversaires,
aux termes duquel Indra prit l'engagement de n'attaquer ni
le jour ni la nuit, ni avec le sec ni avec l'humide, ni avec la
pierre, le bois, ou une arme quelconque, ni avec une formule

a

�VRITRA ET NAlIOUTCHI DA~S LE MAHABHARATA
1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

296
magique. La paix était faite; mais Indra n'était pas tran-

quille.
.
Un jour, ou, pour mieux dire, a une heure crépuscula1re,
entre chien et loup, Vritra se trouvait sur le bord de ~a mer ·
Une montao-ne d'écume se leve sur les eaux; ce n'était pasle
sec, ce n'éfait pas non plus l'humide; ce n'était ni_ du bois,
ni de la pierre, ni une arme, ni une parole mag1~ue : on
n'était pas dans le jour, on n'était pas dans la nmt. Indra
prend cette écume et la lance sur Vritra qui meurt foudroyé.
Vichnou était entré, sans se laisser apercevoir, dans cette
écume et en avait fait un engin meurtrier.
Indra avait eu beau observer la lettre du traité conclu avec
Vritra ·1 son acte était une fourberie, une trahison. Chargé
d'un double crime, d'un brahmanicide et d'un parjure, il
s'enfuit aussitót apres la mort de Vritra et va se blottir au
fond d'un lac oil il reste caché mille années durant.
Les différences qui existent entre ce récit et le précédent
ne sont pas moins frappantes que les ressemblances. Remarquons d'abord que ce second récit est double; il se compose :
1ºde lamort deTrioiras; 2ºdelamortde Vritra. Ala rigueur,
j'aurais pu supprimer la premiere moitié; mais elle est si
étroitement unie a la deuxieme qu'il ne semble guere possible de les disjoindre. D'ailleurs, quoique le premier récit
ne dise rien sur !'origine de Vritra, et que l'histoire de
Trioiras soit l'explication de cette origine, il y a un lien entre
les deux récits meme pour cetle partie qui semble exclusivement appartenir au second. Ce qui constitue ce lien, c'est
Tvachtri; Tvachtri qui, dans le premier récit est l'auxiliaire
d'lndra, auxiliaire peut-etre malhabile ou mal disposé, et,
dans le deuxieme, son ennemi déclaré. Tout le caraclere de
chacun des deux récits se trouve meme altér·é par cette opposition. Le premier repose sur la lutte des Dévas et des Da.navas qui se concentre dans celle de leurs chefs; le deuxi?me
ne repose que sur l'inimitié personnelle de Tvachln et
d'Indra qui, au fond, se disputent l'empire du ciel. Ce
deuxieme récit apparait done comme une modification, une

297

dégradation du premier; et ce caractere d'abaissement se
reconnatt encore a d'autres traits. Le premier récit ne met
en jeu que la force, les sentiments héro'iques et belliqueux.
Apres s'étre bravement battu, Indra a peur; mais la bravoure
et la force de Vichnou suppléent a la couardise et a la
faiblesse d'Indra. Dans le deuxieme récit, la victoire est
le prix de la ruse; et ce n'est pas seulement Indra qui
trompe son ennemi : Vichnou lui-meme est compromis
dans celte mauvaise action. Car, dans un récit comme
dans l'autre, la victoire n'est obtenue qu'ave.c son concours. L'héro'isme dans le premier récit, la perfidia dans
le deuxieme, triomphe avec lui et par lui. La glorification
de Vichnou faisant d'Indra son instrument est en somme
le trait dominant des deux récits qui nous le montrent, le
premier, s'incarnant dans lndra, le deuxieme, s'introduisant
dans un objet matériel. A bien des égards, le deuxieme
récit semble n'étre qu'une répétitioñ du premier, complété,
mais en meme temps, altéré et dégradé.
Toutefois , il est un trait qui nous oblige a voir dans
le deuxieme un récit original, distinct, qu'on aura cherché
a identifier le plus possible avec le premier, mais qui primitivement devait en différer totalement : c'est la nature de
l'engin qui a. serví a tuer le monstre. On ne peut pas dire
que Vritra a été tué avec les os de Dadhitcha et avec l'écume de la mer. II faut choisir entre ces deux armes :
leur emploi simultané est impossible , et leur emploi successif n'est admissible que si Vritra avait reparu dans le
monde apres sa mort et péri deux fois. Mais, quoiqu'il
ne co11te guere aux Indiens de faire revenir leurs héros a
l'existence, on ne nous dit ríen de pareil sur Vritra. Force
nous est done d'admettre que le personnage tué avec
l' écume de la roer n' est pas le personnage tué avec les os de
Dadhttcha.
Nous savons que c'est Namoutchi qni a élé tué avec
l' écume. Le MahAbharata lui-méme nous fournitle moyen de
constater l'étrange confusion qui caractérise son second récit

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS
298
de la défaile de Vritra. Le c,loka f 957 du Sabha.-Parva 1 dit en
effet : &lt;&lt; Apres avoir conclu un aecord, portant qu'il n'y aurait
pas d'offense, (:akra (Indra) a coupé la tete de Namoutchi.
Sa conduite est estimée celle qu'on doit toujours tenir envers
un ennemi. n Il ne faut pas s'étonner de cet éloge de la fourberie d'Indra. Il est mis dans la bouche du méchant Douryodhana, l'ainé des fils de Dhritarachtra, le persécuteur acharné
des cinq vertueux fils de Pandou. Il esl tout simple que
Douryodhana invoque la perfidie d' un dieu pour justifier la
sienne propre. L'intéret de ce c,loka pour nous est dans cet
accord excluant toute offense, au mépris duque! Indra lua
Namoutchi. Ces simples mots ne sont-ils pas une allusion
transparente aux faits racontés dans notre deuxieme récit?
11 esl vrai que ce deuxieme récit ne dit pas que la tete du
monstre ait été coupée ; mais ce n'est la qu'un détail secondaire. Nous pouvons done, nous appuyant sur cette violation
de la foi jurée donl Namoutchi a été victime selon le c,loka
f 957 du Sabha.-Parva, affirmer que Namoutchi est le véritable héros du deuxieme récit du Mahilbha.rata, et que, par
une erreur étrange , inexpliquée et peut-etre inexplicable,
le nom de Vritra y a été substitué a celui de Namoutchi.
Suffit-il done d'écrire Namoutchi au lieu de Vritra dans le
second de nos récits pour considérer toutes les difficultés
comme levées? Je ne le pense pas, et l' on sera sans doute
du meme avis quand on aura lu le résumé du récit de la
défaite de Vritra dans le Bhilgavata-Pourilna.

IV. - Récit du Bhágavata-Pourána. Lutte contre Vritra.
Voici comment notre épisode y est présenté i :
Vicvarotipa, un des fils de Tvachtri, occupait une place
importante parmi les Dévas. 11 avait trois tétes : une pour
1) Traduction de l&lt;'auche, vol. Ir, p. 523.
2) Traduction d'Eugéne Burnouf, vol. III, p. 577-639.

VRITR.A ET NAMOUTCHI DA.NS LE MABABHARA.TA

•

299

boire le soma, une pour s'abreuver de liqueurs, la troisieme
pour manger le riz. Les Dévas étant venus le trouver, par le
conseil de Brahma., pour obtenir son assistance dans leur lutte
inégale contre les Asouras, il leur donna un charme, la cuirasse de Vichnou.
Malheureusement, la mere de Viovarotipa était fille d'un
Daitya. Trop soucieuxde ses ancetres maternels, Viovaroupa
leur donna une part dans le sacrifice. Ce fut !'origine de sa
querelle avec Indra. Indigné de cette faveur accordée a ses
ennemis jurés, Indra trancha les trois tétes de Vicvaroupa.
Chacune de ces tetes devint un oiseau en tombant du tronc et
s'envola.
Tvachtri, furieux du meurtre de son fils, résolut de lui
susciter un vengeur. Il fit un sacrifice duquel jaillit Vritra,
qui, sans retard, attaque Indra etles dieux. Ceux-ci, se sentant incapables de résister, vont trouver Vichnou ; il leur
donne le conseil de demander a Dadbttcha ses membres,
afio d'en fabriquer un foudre qui tranchera la tete de Vritra.
Le conseil est suivi ; le Dadhitcha du Bhilgavata-Pourilna se
montre d'aussi bonne composition que celui duMahAbhilrata.
Immédiatement, il s'unit a Brabma et abandonne ses
membres, qu'il livre aux Dévas. Notons ici que c'est déja par
lui que la cuirasse de Vichnou était venu-e au pouvoir des
Dévas ; car e' est de lui que la tenait Tvachtri , qui l'avait
transmise a Vic,varotipa.
Vicvakarma. fabrique un foudre avec les os de Dadh!tcha;
armé de ce nouvel engin, Indra recommence l'attaque. 11 est
inutile de rappeler les péripéties de cette lutte colossale,
racontée avec un luxe d' extravagances que le Mababharata
ne connatt pas. Il nous suffira de dire que Vritra finit par
avaler Indra avec son éléphant. Mais Indra fend avec son
foudre le ventre de l'ennemi qui l'a englouti et lui tranche la
tete. Ce grand triomphe n'étouffe pas le remords que lui fait
éprouver le meurtre du brllimane Vicvaroó.pa ; il va se plonger dans le lac MAnasa et y reste caché pendant mille ans.
Ce récit combine, comme on le voit, les deux récits du

�300

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

Maha.bha.rata. Il adapte au premier de ces récits le préambule du second. Comme le deuxieme, il rattache !'origine de
la querelle entre Vrilra et Indra a un dissentiment entre
Tvachtri et Indra. En ce qui touche les détails de la mort du
monstre, il les emprunte au premier récit, c'est-a-dire que,
pour lui, l' engin meurtrier est le foudre formé av~c les os de
Dadhitcha; il ne sait rien de l'écume de lamer, m de la convention conclue entre Indra et son ennemi. L'adversaire
d'Indra décrit daos le Bha.gavata-Poura.na, est done bien le
héros du premier récit du Maha.bha.rata, c'est-a.-dire Vrilra,
d'ou il suit que le héros du deuxieme n'est pas Vritra et doit
Mre Namoutchi. Notons cependant, dans le PourAna, un trait
qui se rapproche d'un détail du deuxieme récit épique :
Indra avalé par Vritra (je laisse de cóté l'éléphant) rappelle
Indra saisi par les dents du monstre, que le Maha.bha.rata
appelle Vritra, mais qui esl Namoutchi, et parvenant a
échapper. Toute la ditférence est que, dans le Ma~Abha.ra~a
Indra court le risque d'élre dévoré par son adversa1re, tand1s
que, dans le Bha.gavata-Poura.na, il l'est effectivement. Y a-til une connexion entre ces deux traits spéciaux ? Ou est-ce
une simple rencontre? S'il y a emprunt, aquel combat appartient en propre ce détail de voracité? A la lutte contre Vritra,
ou a la lulte contre Namoutchi? A la premiere probablement; mais je ne saurais l'affirmer. La question n'est saos
doute pas d'un grand intérét ; mais nous avons cru devoir
insister sur ce trait, qui montre la pénétration mutuelle de
ces deux épisodes de l'histoire d'Indra.
Autre détail qui a son importance. Dans le Bha.gavataPoura.na, Indra coupe la téte de Vritra; daos aucun des
récits du Maha.hha.rata il ne coupe la téte de son adversaire ;
seulement le (}loka isolé, cité plus haut, mentionne la décollation de Namoutchi. Le Bha.gavata-Poura.na aurait-il done
transporté daos le récit de la mort de Yritra un trait qui
appartient a la mort de Namoutchi? Je ne sais. Mais pourquoi le 1\faha.bhArata ne parle-t-il daos aucun de ses récits de
tate coupée? Son silence sur ce point est assez caractéris-

VRITRA ET NAMOUTCIII DANS LE MATIABHARATA

30{

tique. Daos l'un et dans l'autre récit du MahAbhArata, ce
n'est pas en décapitant son adversaire qu'lndra le 1ue, c'est
en le frappant avec un projeclile ; il se sert d'une arme de
trait, non d'uninstrument tranchant. Dira-t-on que le foudre
d'Indra avait un tranchant? Le texte du BhAO'avata-PourAna
o
permettrait de le soutenir; mais, dans le Maha.bhArata, la
section ele la téte ne semble pouvoir Mre qu'un qcte postérieur a celui qui a donné la mort. Or, aucun des deux récits
n'admet cette opération qui suppose un vainqueur savourant
son triomphe. D~ns le p:emier récit, lndra est si épouvanté,
daos le second, 11 est s1 honteux de sa mauvaise foi que, le
coup mortel une fois donné de loin, il ne songe qu'a fuir et
a se cacher. Les deux_ récits ne nous donnent aucun· moyen
de trancher la quesbon, et nous restons indécis entre le
BhAgavata-PourAna et un (}loka du MahAbhArata nous disant
le premier, qu'Indra a décapité Vritra, le second, qu'il
décapité Namoutchi. On pourrait admettre que chacun d'eux
a eu la léte tranchée.
Je ne saurais insister sur tous les poinls dignes de
remarque: l'opposition du Vi(}varoú.pa, gourmand et matériel
du PourAna avec le Vii;varoú:pa contemplatif et spirituel du
MahAbhArata; - le dédoublement de Tvachlri et de ViQvakarmA; - l'intervention de BrahmA, plus insignifiante encore
que dans le MahAbhArata; - celle de Vichnou, qui joue le
role donné a Brahma. dans le poeme épique, dont la cuirasse
se trouve insuffisante, et qui, s'il ne s'associe pas comme
daos la grande épopée classique, a une insigne tromperie,
est du m?ins obligé d'intervenir directement par ses conseils,
comme s1 son armure avait été saos force,· donnée assez singuliere daos un poeme consacré asa glorificalion.
Mais il est un point qui, apres qu'on a lu le MahAbhArata
et le PourAna, reste obscur. L'un et l'autre nous représentent
Vrilra comme né du sacrifice de Tvachtri. Seulement, le
Vritra du Maha.bhArata est Namoutchi. Qui done Tvachtri
a- t-il suscité pour la vengeance de son fils ? Vritra ou
Namoutchi? Entre ces deux autorités, le poeme épique et le

¡

�303

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

VRIT.RA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARATA

PourAna, il est bien difficile de se prononcer. D'une maniere
générale, le Maha.bha.rata semble inspirer plus de confiance ;
mais dans le cas spécial qui nous occupe, la confiance est
sing~lierement atténuée par l'étrange confusion faite entre
Vritra et Namoutchi. 11 est généralement admis que c'est
Vritra qui a été créé par Tvachtri. Cependant, il me paratt a
propos de citer un texte, et je traduirai le récit du l\Ia.rkandeya-Pouril.Ila sur la mort de Vritra. C'est un fragment
tres court, une mention plutot qu'un récit.

tions aft'ectueuses, qui se complaisent daos le bien de tous
les étres. 18. Mais Qakra transgressa les clauses du contrat;
il tua Vrilra. Le meurtre de Vritra pesant sur lui, sa force
fut brisée 1 ••••
La tradition est done bien que c'est Vritra qui fut suscité
par Tvachtri pour la vengeance de ViQvaroupa. Ainsi, le
Mahil.bhil.rata a exactement raconté dans son second récil
!'origine de Vritra; seulement, il y a attaché le récit de la
lutte avec Namoutchi, constamment désigné sous le nom de
Vritra. J'ai déja dit que je ne me flattais pas d'expliquer completement cette étrange confusion. Je voudrais cependant
essayer d'en rendre compte autant qu'il est possible, en
remontant aux sources des récits étudiés ci-dessus. 11 faut
pour cela s'adresser aux Védas.

302

V. - Récit de la mort de Vritra dans le MárkandeyaPourána.
1. Le fils de Tvachtri ayant été tué jadis par la splendeur
d'Indra, Indra, coupable du meurtre d'un bra.hmane, fut dans
une extréme détresse. 2. 11 entreprit d'en faire l'expiation
en se dépouillant de sa splendeur de Qakra. Ainsi, Qakra se
trouva sans éclat, son éclat ayant disparu dans l'expiation.
3. Cependant, a la nouvelle de la mort de son fils, Tvachtri
fut en colere, ce PradjApati; il arracha une de ses tresses et
prononQa cette parole : 4. Qu'aujourd'hui les trois mondes
avec les dieux voient mon héro'isme ; qu'il le voie aussi ce
brahmanicide aux mauvaises pemées, Pil.kacAsana (lndra) ;
5. Lui par qui mon fils qui se plaisait dans l'accomplissement
. de ses devoirs, a été abattu. A ces mots, les yeux rouges de
colere, il sacrifia la tresse dans le feu. 6. Alors apparut Vritra, le grand Asoura, avec une guirlande de flammes, un
corps immense, des dents gigantesques, semblable a un amas
de collyre (?) fendu; 7. Ennemi d'Indra, incommensurable,
accru de la splendeur de Tvachtri. Chaque jour, il grandissait de la longueur d'une portée de fleche, et sa force était
immense. 8. Voyant que ce grand Asoura était né pour le
tuer, Qakra envoya sept Richis, désirant la paix ; car la
crainte le tourmentait. 9. Ils firent un accord entre lui et
Vritra, et imposerent les conditions, ces Richis aux disposi-

VI. -

Vritra et Namoutchi dans les Védas.

Je n'ai pas la prétention de faire un exposé complet des
traditions védiques sur Vritra et Namoutchi, ni de parcourir
les phases diverses du développement de leur histoire. Je
me bornerai a de courtes indications.
On s~it que Vritra, « celui qui couvre, » figure le nuage
obscurc1ssant la terre par le voile épais dont il la couvre, el
la desséchant par son refus de lui livrer l'eau qu'il recele.
Les ondes sont des épouses qu'il garde pour lui seul, des
vaches qu'il tient enfermées dans une caverne. Indra lutte
c_ontre l~i, le frappe a la téte, le tue, et délivre les ondes capbves, qm tombent sur la terre et la fécondent. Divers autres
pe~son~~ges, Ahi en particulier,_jouent un role analogue, au
pomt d etre confondus avec Vritra. Or, Namoutchi, &lt;e celui
qui ne la.che pas, » est un de ces adversaires qu'Indra tue
pour l'obliger a la.cher les eaux : on le représente comme un
brigand, avare, doué de magie, qui se cache entre ses deux
f) Mlrkandeya-Pourana. Lecture vn•.

�304-

REVUE DE L'BlSTOIRE DES RELIGIONS

épouses (ciel et terre) ; mais , il a beau armer sa troupe
féminine Indra le tue en lui écrasant la tete avec l'écume
des ond:s et distribue aux hommes les vaches de ce bandit.
Ces vach:s ce sont les eaux. Il est done manifeste que,
malgré des différences légeres dans les qualifications et dans
les détails de la lutte, Vritra et Namoutchi sont presque un
seul et meme personnage ; sous deux noms distincts, ils
représentent le nuage orageux qui ne creve qu'a~res une
lutte acharnée, dont le dieu de la foudre est le vamqueur.
.
Notons que l'on fait une distinclion quant a 1~ mamer_e
dont les deux ennemis d'Indra sont tués. lis sont, 11 est vrai,
frappés ala tete l'un et l'autre; mais on spécifie que Namoutchi a la tete écrasée avec l'écume des ondes.
Il est aussi question de l'assistance qu'Indra reout, dans l_e
combat des autres dieux, soit de ceux de son entourage, soit
de ceux d'une autre région que la sienne. Dans sa lutte contre
Vritra, il fut efficacement aidé par son compagnon Vichnou,
qui est de sa tribu, et aussi par Agni, qui n 'en est pas. Dan~
sa lutte contre Namoutchi, il fut secondé par Sarasvati
et les AQvins, qui, appartenant au groupe solaire, sont d'une
autre région que la sienne.
La relation d'lndra avec ses ennemis a donné lieu également a diverses interprétations. Ainsi, Vritra, dit-on, avait
avalé les trois Védas ou les possédait enlui-meme; c'est pour
lui faire rendre gorge qu1ndra serait entré en lutte avec lui ,
le frappant successivement de trois coups de tonnerre, apres
chacun desquels le monstre restitua l'un des Védas. Nous
surprenons ici cette usurpation de la divinité qui hante !'esprit des Indiens. Vritra, d'apres celte explication, est presque
un trattre. Namoutchi en est positivement un: on le dépeint
comme ayant fait d'abord partie du cortege d'Indra, qu'il
aurait abandonné apres s'etre approprié sa vertu (indriya), en
la buvant avec du soma et du vin. C'est pour se venger de
cette perfidie qu'Indra l'aurait tué dans des circonstances
analogues a celles que le Maha.bhArata décrit, a l'aube du
jour, avec l'écume de lamer; seulement, d'apres la tradition

VRITRA ET NAMOUTCHI DANS LE MAHABHARAT&gt;

305

védique, Sarasvati et les A&lt;¡vins avaient enduit de cette écume
la foudre d'Indra.
L'histoire de l'amitié primitive d'Indra et de Namoutchi
peut avoir été inventée pour excuser la perfidie d'Indra.
Trahi, il aurait payé le trattre de meme monnaie.
S'il n'est digne de moi, le piege est digne d'eux,

dit le Mithridate de Racine. Mais cette tradition s'explique
assez naturellement par la nature meme des divinités dont il
s'agit. Indra n'est que le dieu de la région des nuages ; les
nuages qui veulent garder la pluie sont en rébellion avec leur
chef et la lutte dont le ciel d'Indra est le théatre peut etre
'
considérée
comme une guerre intestine. Il est done naturel
que certaines personnifications des nuages soient présentées
avec les attributs de la trahison.
On pourrait dire que l'heure crépusculaire a laquelle
Namoutchi fut frappé est un souvenir de l'alliance d'Indra
avec les Aovins, qui sont les dieux du crépuscule. Mais ce
serait peut-etre un peu subtil. ll est certain du moins que
l'auteur du second récit du MahabhArata n'y a guere pensé
puisqu'il ne dit mot des A9vins et les remplace hardiment
par Vichnou. C'est la le point capital de la question; ce récit
a été rédigé pour la plus grande gloire de Vichnou. Ce n' était
pas assez que Vichnou et1t facilité le triomphe d'Indra sur
Vritra, il fallait encore qu'il lui ftt obtenir sa victoire sur
Namoutchi. L'analogie entre les deux Asouras était assez
grande pour qu'on tentAt de les identifier. Mais la lutte d'Indra avec chacun d'eux présentait certaines particularités distinctes. Vritra avait été tué avec un foudre qu'on a dit provenir des os 1 de Dadhltcha, grAce au concours de Vichnou;
Namoutchi avait été tué avec l'écume des eaux, grace au
(i) Ces fameux: « os » de Dadhitcha seraient tout simplement des
prieres » . La confusion entre deux: mots semhlables ou entre deux sens
différenls d'un meme mot serait l'origine de la légende des « os ».
«

�REVUE DE L'msTOmE OES l\ELIGIO~S
306
concours des Aovins. 11 a élé relalivement facile de remplacer les Aovins par Vichnou ; mais, on ne pouvait pas supprimer l'écume de la mer et les circonstances de la mort de
Namoutchi sans supprimer du meme coup une des victoires
d'Indra. Je comprends la substitulion de Vichnou aux Aovins
de la part d'un zélé Vichnouite ; je comprends moins bien
qu'on ait fait sortir Namoutchi du sacrifice de Tvachlri, puisqu'il est admis que cette origine est celle de Vritra. Mais ce
que je ne comprends pas, ce qui me semble inexplicable, et ce
qui reste pour moi inexpliqué, c'est que, apres avoir raconté
la mort de Vritra 1 on raconte celle de Namoutchi accomplie
dans des circonstances tres différentes, en ne lui donnant
pas d'autre nom que celui de Vritra.
Tvachtri, le pere ou le créateur de Vritra, joue un rólc
trop important pour que nous ne disions pas quelques mols
de lui en terminant.
Les textes védiques le représentent comme le forgeron
d'Indra : ce qu'il est daos le premier récit du MahAbhArata.
Toutefois, ces memes textes parlent de son différend avec
Indra, différend né, a ce qu'il semble, de ce que les deux
personnages se seraient disputé la priorité pour boire le
soma dans la coupe fabriquée par Tvachtri. Le fils de Tvachtri
aurait été tué par Indra, et Tvachtri aurait voulu faire l'offrande du soma sans le concours de son rival qui, intervenant violemment, aurait interrompu le sacrifice et bu le soma
de force.
Quant au fils de Tvachtri, il est déja question, dans le
Rig-Véda, de ses trois tetes et de sa lutte avec Indra, qui les
aurait coupées toutes les trois , et aurait en meme temps
délivré les vaches retenues par le fils de Tvachtri. Ces
vaches , gardées par le fils de Tvachtri , l' assimilent a
Vritra et a Namoutchi, et l'on comprend que le l\fahAbha.rata et, apres lui, le BhAgavata-PourAna, aient fait de ces
deux Asouras (ou au moins de l'un d'eux) des créations
de Tvachtri, puisque aussi bien Tvachtri est dépeint commc
le créaleur par excellence. 11 faut dire, d'un autre coté,

307
que la donnée d'apres laquelle le fils de Tvachtri aurait
tenu les vaches captives, s'accorde mal avec celle qui fait
de lui un saint brAhmane. Il semble qu'on ait voulu attribuer
a Tvachtri une double descendance : l'une sainte, l'autre
impie, pour satisfaire aux deux caracteres qui lui sont
altribués. La filiation de Tvachtri et de Vritra est cerlainement une invention poslérieure, mais le germe s'en trouve
déja dans le Véda.
Toutes les circonstances rapportées daos le MahAbhArata
étaient done en germe dans les traditions antérieures. En ce
qui touche Vritra et Namoutchi, le désir de glorifier Vichnou
explique fort bien l'intervention de ce dieu dans la défaite
de ces deux Asouras, bien que la tradition primitive ne lui
fasse jouer un role que daos la victoire remportée sur un
seul. Mais quelle qu'ait pu etre, pour l'auteur du second
récit du MahAbhArata, la tentation de forcer l'assimilation
des deux adversaires d'Indra, rien n'explique le singulier
lapsus du meme nom donné a deux personnages qui, malgré
leur ressemblance bien certaine, sont toujours présentés
comme correspondant a des individualités distinctes.
VRlTRA ET NAMOUTCHI DANS LE MABABHARATA

L.

FEER.

�u; CHlUSTlANISME CHEZ LES ANCIE:'&lt;S COPTES

309

cussions théologiques dans lesquelles allait sombrer l'Orient
tout enlier.

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

Le róle qu'a joué l'Égypte dans l'établissement ~éfinitif du
christianisme et dans son développement dogmabq~e _est _en
général tres connu, et c'est un lieu comm_un de 1 h1st01re
chrétienne que la part prépondérante pr1s~ ~ar. les patriarches d'Alexandrie dans les querelles de 1anamsme, du
nestorianisme et de l'eutychianisme, jusqu'au moment _ou le
défenseur attitré du christianisme en Orienl tomba du c1el de
sa gloire en emportant apres luí la moitié ~es étoiles de
moindre grandeur qui gravitaienl autour_ de lm. A~res cette
chute éclatante , il fut de regle de cro1re en Occ1dent_ que
l'Égypte, séparée du christianisme occidental et flétr1e de
l'épithete de schismatique, ne pouvait qqe s'enfoncer plus
avant dans l'abíme de son erreur : avant la séparation on lui
avait libéralement preté toutes les vertus ; apres son schisme
on lui prodigua tous les vices. Avait-elle done chan?é du
jour au lendemain parce qu'il avait plu a son patnarche
Dioscore de ne pas admettre les deux natures en la personne
du Verbe dans le sens qu' altachaient a~ette expression le pape
Léon et les éveques de son parti? Evidemment non : une
semblable question, toute de subtiles distinctions et ou les
adversaires, unanimes au fond, ne se comprenaient ni les uns
ni les autres, ne pouvait guere exercer d'influence sur une
population plus occupée de ses besoins journaliers, de s_es
faciles plaisirs, de ses contes et de ses légendes que des d1s-

Cetle Égyple, qu'on a tant appelée immuable et qui l'a
été, en e.lfet, jusqu'a un certain point, ne pouvait aucunement perdre son précédent aspect, parce qu'il avait plu a une
majorité d'éveques , appuyés par le pouvoir impérial, de
décréter qu'il fallait admettre les deux natures du Cbrist et
d'exiler Dioscore. Il semble meme que l'Égypte ne se soit
guere émue d'abord des définitions du concile : a peine si, en
dehors d'Alexandrie, on en connut l'existence et les décrets
avant que les agents de Marcien n' eussent apporté en Égypte
le symbole qu'il fallait souscrire de force ou de gré.
Jus~u'alors on n'avait vu que la majesté violée du patriarche;
ma1s quand on eut appris qu'il fallait renier la foi de l'archeveque, cette foi dont il était !'arbitre en Égypte d'apres les
canons memes du plus fameux des conciles, celui de Nicée
resté pour l'Église d'Égypte ]a pierre angulaire de toul l' édi~
fice chrélien, alors ce fut tout autre chose. Sans ríen comprendre aux discussions pendantes, on crut simplement et
na'ivement ce que croyait le patriarche: le seul fail qu'on
demandait_ de souscrire a une autre croyance jeta l'Égypte
dan~le sch1sme, et l'esprit d'opposition qui avait toujours été
le s10n se montra dans tout son jour.
Au fond que leur importaient les deux natures? tout ce
qu'en savait le peuple c'était que le patriarche d'Alexandrie
n'y croyait pas, et cela suffisait. On reste confondu quand,
dans les ceuvres coptes, on voit l'ignorance profonde ou les .,
moines se trouvaient de cette question. Ce n 'est certes pas a
~ux qu'on p~ut faire l'injure de les appeler théologiens poinhlleux et ra1sonneurs : ils ne pointillaient guere et ne raisonnaient pas du tout. Ils continuaient d'etre apres le concile
de Chalcédoine ce qu'ils étaient auparavant: ils n'eurent en
plus que les coups et les exils, voire meme les supplices mortels _qu'on ne leur ménagea pas. Ils étaient depuis longtemps
habitu~s a la courb~che ou au ha.ton en qua]ité d'Égytiens;
la patrie ne leur étmt pas connue sur tefl'e et la persécution
21

�3i0

REVUE DE L 1UISTOIRE DES llELIGlONS

de Dioclétienles avait familiarisés avec la mort. D'ailleurs tout
ce qu'ils souffraient les menait droit au ciel. Ils ne se donnerent done pas la peine de changer de croyance, parce que
cela plaisait au pape de Rome et a l'empereur de Constantinople ; ils furent au contraire ravis d'avoir une si bonne occasion de faire de la résistance et de maudire leurs persécuteurs. 11 faut avouer qu'ils n'y ont pas manqué et s' en sonl
donné a creur joie.
Quand la bourrasque élait passée, ils revenaient tranquillement a leur premier séjour, reprenaient leurs occupalions
et recommenoaient a vivre comme si de ríen n'élait. Ceux
qui parmi eux avaient appris le beau métier describe, si prisé
de leurs ancMres, se faisaient les vengeurs de leurs freres
moins fortunés : ils taillaient leur calame, le remplissaient de
bonne encre et écrivaient ces parchemins qui font encore
l'admiration de notre temps. En Égypte, aussi bien dans
l'Égypte pharaonique que daos l'Egypte chrétienne, qui disait
scribe disait quasiment auteur : du moins les deux litres
étaient identiques pour les plus habiles; les autres se contentaient de copier l'reuvre de leurs supérieurs en génie et en
imagination, mais ils la copiaient a leur maniere, c'est-adire en l'ornant a. leur gotit, en brodant sur le canevas primitif. Ce que l'Égypte chrétienne a produit d'reuvres de cette
sorle est prodigieux : tous les genres y sont représentés,
depuis le poeme épique jusqu'aux récits les plus naturalistes
je pourrais dire les plus grivois si l'auleur ne cherchait pas
avant tout a édifier son lecleur ou son auditeur; mais l' édification n'en sera que plus grande si par une peinture bien
nuancée, par quelque expression bien crue, il semble d'abord
teri·asser la nature pour faire bientOt triompher la grAce.
C'était la le triomphe du littérateur copte dans les récits
naturalistes. Daos les récits prestigieux ou miraculeux, son
triomphe était d'imaginer les merveilles les plus incroyables,
dtit-il troubler l'ordre de la terre et des cieux, ou de parer
les choses les plus ordinaires de la vie des couleurs les plus
éclatantes et des détails les plus invraisemblables.

LE CHRISTIANISME CElEZ LES Al.'íCIE.~S COPTES

3U

En cela i1 était bien le digne descendant des scribes de
cour qui avaient imaginé les contes des Deux f reres, du
Prince prédestiné, de Satni, et les autres semblables. Ces
conles féeriques étaient déja bien vieux a l'époque chrétienne, mais ils étaient restés vivants dans l'imacrination
populaire: les moines qui avaient encore conservé, q~elquesuns du moins 1 , la connaissance des anciennes écritures de
l'Égypte • les lisaient dans le texte et s' en délectaient sans
doute tout autant que des vies extraordinaires des Antoine
.
'
des l\faca1re, des Pachome, ou des Schnoudi. Nous n'exagérons pas; c'est dans le mobilierfunéraire d'un moine copte
qu'a été trouvé le conte démotique de Satni; l'auteur de la
vie de Schnoudi, Visa, a visiblement en deux endroits imité
des passages du conte des Deux freres, paralleles a sonrécit,
et au septieme siecle, trente ans seulement avant l'arrivée
des Arabes et d'Amr, un éveque de Keft pouvait parfaitement
lire les noms des morts enterrés dans un tombeau ou il avait
trouvé un rouleau de papyrus écrit en caracteres démot_iques 2 • Ces faits montrent bien, ce me semble, que l'antique
Egypte n'avait pas encore enlierement disparu.
Je rappelais tout a l'heure cette épithete d' « immuable »
en disant qu'elle était jusqu'a un certain point méritée. Il
est notoire que l'Egypte acquit plus vite qu'aucun autre pays
un &lt;legré de ci vilisation tres élevé, qu' elle fut la premiere
dans ces découvertes merveilleuses qui sont le fond de la
civilisation humaine ; mais si elle y atteignit, elle ne sut pas
dépasser certaines limites qui matquaient pour elle le plus
haul point de la science et de l'art. De ses coutumes elle ne
devait jamais se départir. 11 semble qu' elle reout un héritage
!) On voit par les faits suivants combien le texte fameux de Clément
d'A!exandrie affirmant que de son temps la connaissance des hiéroglyphes
élru.t perdue, correspond peu a la réalité: d'ailleurs a l'époque de Clément on
élevait encore des temples.
2) Cela explique comment cerlains auteurs arabes parlent de concordance
entre les signes hiéroglyphiques et les lettrcs arabes : on avait fait des
lableaux, mais la négligence des Coptes les rendit inuliles.

�31.2

REVUK DE L•IlISTOIRE DES Ri,;L\GIQ;-;S

tout fait et qu' elle s'y tint. Si pareil fait est vrai pour les
reuvres générales d'apres lesquelles on juge de lagrandeur et
de l'avancement d'une civilisation, il l'est encore davantage
pour la religion de ce pay.s vraiment extraordinaire. Si
loin qu'on puisse remonter le cours des a.ges et a quelque
anliquité presque fabuleuse qu' on puisse se reporter, on
trouve exactement la meme religion qu'aux époques historiques, pour l'Égypte, de ses douzieme, dix-huitieme ou
vingtieme dynasties. Le livre religieux le plus ancien sans
conlredit qui nous soit parvenu est celui qu'on a appelé
Litire des Morts. Les textes récemment découverls et lraduils
par M. Maspero dans les pyramides des rois Ounas, Teli et
Pepi nous montrent que la rédaction de ce livre élait déja en
grande partie arrétée a l'époque des Pyramides, c'est-a-dire
de quarante a cinquante siecles avant Jésus-Christ , sinon
davantage.
Ce n'est pas a dire cependant que l'étude de la religion en
Égypte n'ait pas progressé et ne se soit pas épurée peu a peu
daos le sens du monothéisme avant de tourner au pan théisme
vers la vingtieme dynastie; mais ce ne ful la l'reuvre que des
célebres facultés de théologie dont le siege fut tanlót a
Memphis, tantót a Héliopolis, tantót a Abydos, tantót a
Thebes, dans les temples les plus grandioses qu'ait con9us
le génie de l'homme. Le peuple ne fut jamais assez instruit
pour rechercher l'idée sous les symboles qu'on offrait a ses
yeux. De trop de manieres il était attiré a la réalité matérielle, et le panthéon égyptien était réellement pour lui une
réunion de dieuxdifférents et non lesattributs personnifiés d'un
die u myrionyme. Hathor, Neith, _lsis, Selkt, Sekhet étaientréellement pour lui des divinités femelles, des déesses, et non le
symbole de la puissance passive que suppose toute puissance
active; Ptah, Ra, Osiris, Set, Amon et les autres étaient autant
de dieux différents et non simplement des noms qui servaient
aindiquer les divers attributs d'un dieu se voilant pour se manifester a l'homme. Anthropomorphisle par nature, le peuple
égyptien ne concevait Dieu que par l'homme , c'est-a-dire

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

3i 3

qu'il lui prétait toules les imperfections de l'humanité et
qu'il le rapprochait de sa propre personne afin de ne pas
sentir lrop de crainte en s'approchant des mysleres redoutables de la religion. 11 ne dissertait point sur l'orioine de la
ma_liere ~t sur_ la descendance de l'homme : pou~ lui tout
éta1t sorh du Nil, car c'était'le Nil qui avait formé l'Éaypte et
lui donnait sa fécondité annuelle. Au fond, le grand°dieu de
l'Égypte, c'était le Nil, Hapi selon la lanoue sacrée et le
symbole en était ce fameux taureau sacré q;i a si lon¡temps
résamé la religion égyptienne sous le nom de bamf Apis.
,. Il serait vraiment étonnant apres cela que tout acoup, dans
1 mtervalle de que]ques années, presque en un jour1 l'Éo-ypte
eút dit adieu a ses croyances, les et1t reléguées par~i les
choses auxquelles ~n ne pense plus et et1t accepté tout d'un
co?p, avec enthous1asme, la croyance nouvelle qui se répanda1t _par le monde. Qu~nd meme i1 en et1t été ainsi de la partie
é?l~1rée de 1~ P?pulabon égyplienne, ce qui ne pouvait pas
d a11leurs avo1r heu parce que l'élément instruit était le corps
sacerdotal, et que le corps sacerdotal avait tout intéret a
rés!ster a l'envahissemen~ d~s d_ogmes nouveaux qui le supprima1~nt-quand me~e, d1s-Je,_1l en e~t été ainsi pour la partie
écla1rée de la populahon égypllenne, Il serait invraisemblable
q~e le peuple égyptien etH subí la méme métamorphose relig1eus~. _Dans les .ªª tres pays qui se convertirent peu a peu .a
la rehg10n chrébenne, 11 y eut prédicalion ; aussi l'histoire
ou_ la lége~de a c~nse~vé les noms d~s principaux apótres
qw év~n~éhsere_nt 1 anc1en monde. En Egypte rien de pareil :
la trad1hon attribue sans doute a l'évangéliste saint l\farc la
premiere ~rédication du christianisme en Égypte; mais c'est
tout. Le sllence se fait ensuite, la communauté chrétienne
d'Alexandrie se soutient tant bien que mal, se gouverne elleméme, enregi~tre ses patriar.c?es plus ou moins authentiques,
lorsque tout a coup, au m1lteu du second siecle, apparait
Cléme~t. d'Alexandrie ~u~ tient a la fois école de phisophie
platomc1enne et de chr1shanisme.
Cependant il faut le dire, c'est la un fait isolé. D'ailleurs

�3U

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

Alexandrie ne faisait pas partie de l'Égypte aux yeux des
véritables Égyptiens : c' était une ville étrangere fondée par
un conquérant étranger sur la vieille terre sacrée de Khem.
Longtemps encore les Coptes , c' est-a.-dire les Égyptiens
chrétiens, devaient dire : « sortir d'Égypte pour se rendre
a Alexandrie. )&gt; Aussi la ville ou fut tout d'abord preché le
christianisme en Égypte devait etre un empechement a sa
rapide diffusion dans la vallée du Nil. C'est pourquoi jusqu'a
Dioclétien, les chrétiens furent peu nombreux en Égypte: a
peine si l' on signale quelques martyrs sous l' empereur
Décius. Au contraire, vienne le regne de Dioclétien et tout
changera de face, l'Égypte entiere se converlira , et ses
enfants s'offriront au martyre en criant: « Je suis chrétien
en toute sincérité ».
Ce fait extraordinaire fut, ce me semble, plus politique
que religieux. Dioclétien avait réduit l'Égypte rebelle ; on luí
fit de l'opposition systématique par tempérament. Les chrétiens étaient, croyait-on, les ennemis de l'empereur; on se
fit ch:étien ?our devenir ennemi de l' empereur, se moquer de
ses dieux, msulter sa personne. L'exemple des premiers
martyrs fut le signal attendu : l'Égypte se convertit en masse
et l'histoire de cette horrible persécution mentionne des
villages entiers ou toas les habitants eurent la tete tranchée.
Q~and la persécution prit fin a l'avenement de Constantin,
l'_Egypte tout entiere était chrétienne , a l'exception des
nches Grecs qui avaient en main les magistratures et les
possessions territoriales. Pour réduire cette classe des riches
e! celle des ~retres , il fallut de longs combats, plus d'un
s1e_cle et deIDI d_e luttes, et a la veille du schisme religieux
qm date do conc1le de Chalcédoine, il y avait encore en Éoypte
0
des pretres et des temples d'idoles a bruler.
, Il est f~~ile de ,concevoir qu'une transition aussi brusque
~ une r~bg10n a l autre n'ait pas laissé de traces dogmahque~ bien profondes _dans les classes populaires du peuple
égyptien. La convers10n de ce peuple au christianisme
comme sans doute en d'autres pays apres l'avenement et

I;

3i5

triomphe de Constantin, fut une affaire d' engouement ; on
n'en continua pas moins a conserver les_idées religieuses précédentes sous une étiquette nouvelle. Les autres contrées
orientales de l' empire romain plus ou moins adonnées au
polythéisme, sans presque jamais avoir connu le monothéisme, n'ayant jamais eu au meme degré que l'Égypte le
culte du passé dont elles se souvenaient a peine , devaient
plus facilement se faire aux nouveaux dogmes dont elles ne
purent cependant ni comprendre, ni adopter le développement, puisqu'elles finirent toutes par s'en séparer. L'Égypte
arriva plus tót au méme but, ou meme elle y était déja virtuellement rendue des son accession au christianisme qui
n'avait guere été qu'une illusion.
C'est la prouver cette maniere de voir que je consacrerai pette étude relativement facile. GrAce a l'amour que
l'Égypte a toujours éprouvée pour l'écriture, amour qui
n'a nullement disparu avec les Pharaons et l'abandon des
hiéroglyphes, nous possédons, comme legs du peuple copte
a la postérité , un nombre considérable d' reuvres égyptochrétiennes, formant une littérature completement a part au
milieu des autres liltératures, car elle porte profondément
gravé le cachet de la civilisation égyptienne. Cette littérature
est l'c:euvre des moines d'Égypte, de ces moines si longtemps
admirés, encore maintenant populaires et qui, il faut le dire,
n'ont pas toujours mérité l'admiration qu'on leur a vouée.
L'immense majorité de ces moines était sortie du peuple, de
ces familles de fellahs qui cultivent encore le sol égyptien
qu'ils ne possedent plus, ou des familles a modeste aisance
qui vivaient de leur petit commerce ou de leur petite fortuna.
Tres peu de moines étaienl de familles sortant de l'ordinaire : on en cite un certain nombre dans les Vies des
Peres; mais il ne faut pas oublier que ces Peres dont les
vies sont ven.aes jusqu'a nous ou méme ceux dont les
vies ont été écrites, sont relativement tres peu nombreux,
tandis que les moines, cénobites ou anachoretes, s'étaient multipliés d'une maniere presque fabuleuse, puisqu'il

�3{6

LE CHRISTIA ~IS:llE CHEZ LES A~CIE~S COPTES

REYt.:E DE L'HISTOIRF. DES RF.LlGIO'iS

n'y en avait pas moins de sept mille dans le seul ordre de
PachOme.
Nous sommes done assuré, en interrogeant ces reuvres des
moines, de trouver quelles étaient leurs idées religieuses et,
par conséquent, quelles étaient celles du peuple des rangs
duquel ils étaient sortis. C' est ce que nous allons faire en
partageant notre examen en un certain nombre de points
sur lesquels se fonde l' édifice de loute religion: l' existence et
la nalure de Dieu, la croyance a une révélation, la croyance
au surnaturel et la destinée de l'homme. Les autres points
d'un ordre secondaire rentrerout d'eux-memes daos ce
cadre. La lumiere sortira du simple exposé de ces croyances
et de leur comparaison avec les idées de l'ancienne Égypte,
et point ne sera besoin d'autres arguments.
t

I

C'esl l'un des problemes les plus difficiles de la psychologie et de la théodicée de savoir si l'homme est descendu
des hauteurs du monothéisme jusqu'aux expressions les plus
grossieres du sentiment religieux, ou si, au contraire, du fétichisme et du polylhéisme le plus grossier il s'est élevé jusqu'au monothéisme. L'étude de la religion primilive des
Égyptiens telle qu'elle nous apparatt dans les texles religieux recueillis dans les pyramides de Saqqarah et dans les
mastabas du plus ancien Empire, semble bien montrer que
la conceplion que les Égyptiens, meme les plus savants de
cette époque reculée, se faisaient de la divinité, était bien
inférieure a celle qui élait enseignée dans les écoles de théologie de la dix-huilieme et de la dix-neuvieme dynasties, a
l' époque ou le futur libérateur d'Israel étudiait encore la
science du monothéisme pres des pretres égyptiens.
Des nombreux textes qui nous sont parvenus de cette
antiquité si reculée , il est évident que nous n'avons rien
gagné depuis dans l'élude des perfections divines; la philo-

3t7

sophie spiritualiste actuelle ne fait guere que répéter en un
moins beau langage ce que Platon avait dit dans le langage
le plus merveilleux qui ait été au service d'un homme. Platon,
consciemmerit ou inconsciemment, n'avait fait que s'imprégner des idées qui avaient eu cours en Égypte longtemps
avant tlui et que les pretres avaient plus ou moins conservées de son temps encore au fond des temples. Jamais on
n'enseigna en termes plus expres l'unité, l'infinilé, l'omniscience, la toute-puissance, l'ubiquité de Dieu, que ne le
firent les pretres Égyptiens. Il suffit d'etre tant soil peu au
courant des reuvres de ces pretres pour ne pouvoir un seul
instant douter de leur parfaite philosophie: quelques citations
le prouveront aceux de mes lecleurs quin'ont pase u l' occasion
de lire ces texles vraiment étonnants, si l'on se reporte a
l'époque a laquelle ils onl été écrits. « Tout ce qui vita été
fait par Dieu lui-méme, lil-on dans un hymne; il a fait les
Mres el les choses; il est le formateur de ce qui a été formé,
mais lui n'a pas été formé. II est le créateur du ciel et de la
terre. II est l'auteur de ce qui a élé formé ; quant a ce qui
n'est pas, il en cache la retraite. Dieu est adoré en son nom
d'éternel fournisseur tf ámes aux formes. 1\1a1tre de l'infinie
durée du lemps, auteur de l'éternité, il traverse des millions
d'années dans son existence. ll estle maitre del'élernité sans
bornes. On ne l'appréhende pas par les bras, on ne le saisit
pas par les mains. ll est le miracle des formes sacrées que
nul ne comprend. Son étendue se dilate sans limites 1 • 11
commande a la fois a Thehes, a Héliopolis et a Memphis. Ce
qui esl et ce qui n'est pas dépendent de lui. Ce qui existe
est dans son poing, ce qui n' existe pas est daos son flanc 2 •
On ne peut ríen demander de plus clair, et les iniliés a
celte belle philosophie n'avaient nullement besoin qu'on leur

1) C'est-11.•dire que Dieu est partout, et que méme, si de nouveaux espaces
étaient créés, il les remplirait par sa seule vertu.
2) Ces textes sont cités par M, Pierret dans son Essai sur la mytholoaie
t!}yptienne.

�3!8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGI0:'.'1S

répéta.t a satiété que les noms des différents dieux ne servaient qu'a voiler ou a spécifier les différentes perfections
divines. ll en était tout autrement du peuple. Pour lui, il se
sentait incapable d'élever son esprit jusqu'aux hautes spéculations des pretres, spéculations qui exigeaient une grande
force d'abstraction; il préférait symboliser sous des ~raits
humains toutes les belles choses qu' on luí prechait, et l'infinie perfection ne lui semblait pas pouvoir etre mieux
exprimée a des yeux mortels que par cet astre splendide qui
inondait son pays des plus bienfaisants rayons, le soleil, Ra.
On lui enseignait que Dieu était partout, voyait tout, jugeait,
récompensait ou condamnait, et il avait imaginé que de
temps en temps, peut-etre tous les jours, un certain nombre
des personnes divines allaient par le monde inspecter les
actions des hommes et en connattre par devant leur tribunal.
Dieu créait tout, et, pour le mieux comprendre, le peuple
avait doté Dieu d'un tour ou il fa&lt;¿onnait l'argile humaine
comme le simple potier fa&lt;¿onne les vases les plus communs.
C'est ainsi gue le cycle divin qui parcourait la terre au moment ou Batau, le plus jeune frere du conte connu sous le
nom de Conte des deux freres, était dans la vallée du cedre,
voulut récompenser la vertu du jeune homme et que Harmachis luí fa&lt;¿onna une femme belle entre les belles, mais aussi
remplie de cet esprit d'astuce et de ruse dont les dieux du
panthéon grec devaient aussi plus tard doter Pandore.
C' étaient les nombre uses personnifications divines qui
agissaient continuellement de par le monde ; quant a Dieu
meme, il n'en était question que dans les hymnes philosophiques et religieux ou dans les le&lt;¿ons de théologie I Dans le
peuple, Dieu habitait réellement derriere le voile qui cachait
aux yeux des hommes la divinité présente dans le naos. A
mesure que dans les écoles sacerdotales on s'éloigna du monothéisme, par une sorte de marche en avant l'esprit égyptien se porta vers le panthéisme. Le peuple en resta toujours
au polythéisme, et ses divinités favoriles ne cesserent point
de lui etre familieres. On eut beau, a l'époque ptolémaique et

L'8 CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

319

romaine, multiplier les dieux, associer ceux de la Grece et
de Rome a ceux de l'Égypte, leur élever des temples, on ne
put faire admettre ce panthé~n g~néral aux habit~n.ts de .la
vallée du Nil; ríen ne valut Jama1s pour eu~ Osms, Is1.s,
Horus, Nephthys, Set, Thoth et Anubis. ~es ~~eux gre~s, 11s
se moquaient sans cesse; jamais un sou~ire ~ 1~créduhté ne
fut esquissé sur leurs levres devant les dieux 1~di?e~es. .
Ríen ne fut modifié acet égard quand le chrisharusme vmt
s'implanter en Égypte. Sans contredit, nulle reli_gion n'a
plus contribué que le christianis~e. a élever 1'1d1ée que
l'homme se faisait de la divinité; ma1s Il ne faut pas s a~user
au point de croire que tout était nouveau dans ~es doctrmes.
Si le christianisme eüt paru dans le monde a 1 époq~e de la
splendeur égyptienne pendant les ~x-huitie~e et d~x-neuvieme dynasties, il n'eut presque nen appr1s s~r D_ieu ~ux
pretres de Thebes, d'Abydos, de Memphis ou ~ ~éh~po!1s;
de meme, trois ou quatre siecles avant son appar1bon, 11 n eut
pas appris grand chose aux philosophes grecs. Son grand
mérite a été de faire participer aux idées que seuls ~es plus
sages possédaient la masse de ses adhéren:s, et de fa1re progresser ainsi l'esprit humain. En Egypte, il eut sous ce rapport moins a faire que dans d'autres contrées, parce que le
sentiment religieux y avait été plus pur et plus profond.
Aussi, l'idée que le peuple d'Égypte se faisait,~e Die~, ne
changea aucunement ; le peuple sut et ad~it qu Il y ava1t un
Dieu créateur du ciel et de la terre, parfa1t de toute perfection, selon l'enseignement qu'on lui donnait, terrible ~n: sa
colere, grand dans sa bonté. Mais ce Dieu resta. s~hta1r~
dans son ciel, le peuple n'eut aucun rapport avec lm ; Il éta1t
trop grand et trop parfait et il fallait au peuple d'Égypte un
Dieu qui, comme les dieux d'autrefois, s'appr.ochat pl~s pres
de lui. Aussi, ne voyons-nous guere de menbo~ d_e Di~u en
aénéral dans les reuvres coptes ; on ne le pr1e pma1s en
~ette qualité ; on a trop la révérence de son auguste infinité pour l'importuner par des prieres. 11 étonne et épouvante.

�320

J

•

1

P.EYUE DE L IT1STOIBE DES RELIGIONS

Comme le christianisme enseignait le dogme de la Trinité,
a laquelle le peuple d'Égypte avait de tout lemps éM habitué
par la vue des triades divines, honorées dans ses temples et
représenlées sur tous les murs des édifices sacrés, on n'avait
eu aucune peine a admettre ce mystere. La personne du
Pere était négligée, on laissait tranquille Dieu le Pere, et
m8me dans son Paradis, on le cachait derriere un voile,
comme autrefois le symbole de la divinité dans le naos des
1
temples • Dans les acles des martyrs et dans la vie des
moines, on ne rencontre presque jamais une priere adressée
a ce Dieu Pere. C'est toujours Dieu le Fils, Jésus-Christ,
qu'on prie; c'est lui qui descend au secours de ses généreux
soldats, qui les encourage, qui leur accorde toutes leurs
demandes et plus encore, et qui finalement les bénit avant
de remonter au ciel au milieu de son cortege d'esprits
bienheureux. Dans les vies des moines, surtout daos celles
de Schnoudi et de Pachóme, Dieu daigne souvent apparattre
a ses serviteurs, converser familierement avec eux, les instruire, les fortifier; mais c'est 1oujours Dieu le Fils qui se
montre aux hommes, jamais Dieu le Pere. Quant au SaintEsprit, i1 n'en est fait mention que dans la formule du signe
de !a croix et dans celle par laquelle on conférait le baptéme.
Il semble que cette troisieme personne de la Trinité chrétienne n'a pas été tres populaire en Égypte ; on n'en trouvait
pas le semblable dans l'ancienne religion du pays, et l'on
s' en tenait pour lui a des actes de foi purement respectueux;
on ne l'aima jamais assez pour en faire le pivot de ces
légendes, aussi extraordinaires que nombreuses, que l'Égypte imaginait pour les dieux préférés.
II ne faudrait pas croire non plus que l'idée de Dieu fut
chez les Coptes extraordinairement pure de tout alliage d'anthropomorphisme ou autre. S'il faut ajouter foi aleurs ceuvres
(1) 11 se peut cependant que ce voile qui cachait Dieu le Pllre ne soit
qu'une imitation du voile qui, daos le temple des Juifs, séparait le saint des
saints du reste de l'édiflce. Mais alors ce serait un retour fail a l'Égyple
d'une chose qu'on lui avait empruntée.

LE CHRlSTIA:SISllE CHEZ LES A.,CIE:SS COPTES

32{

et accorder une certaine confiance aux preuves linguistiques,
on est porté a penser que Dieu, pour le peuple copte et ~ar
conséquenl pour les moines, élait un personnage plus pmssant que tout autre, vénéré en raison directe de l'ignoraoce
oñ l'on vivait de son essence, mais, au fond, un personnage
qui aurait pu étre mulliple, s'il ne l'était. Dans l'a.ncienne
langue de l'Égyple, le mot nuter, exprimant le nom de Dieu,
ne s'employait que sans article; au contraire, dans la langue
chrétienne, qui aurait dO etre plus épurée que l'ancienne,. le
mot qui sert a désigner Dieu, nuti ou nute, selon les d1alectes le meme que le nom antique 1, ne s'emploie jamais
au se~s slrict de ce mot sans l'article. C'est une preuve qu'il
y avai t eu une difl'érence tres grande aulrefois entre la langue
des prétres et la langue du peuple ; cette difl'érence_, les
Coptes l'ont conservée parce qu'ils avaient conservé les 1dées
de leurs peres.
A cóté du mystere de la Trinité, le christianisme enseigne
le dogma de l'Incarnation de l'une des trois p~rson~es
divines. Le Fils de Dieu s'était fait homme, ava1t habité
parmi les hommes, travaillé comme eux, soufferl comme
eux était mort comme eux. 11 faut l'avouer, pour un peuple
habitué depuis des siecles nombreux a vivre avec ses dieux,
a les nourrir, a manger avec eux, ase sentir achaque instant
exposé a leurs bons ou mauvais offices, c' éta~t un dogm.e
éminemment propre a gagner sa croyance. Jad1s, on offrait
des sacrifices ou de simples offrandes ala divinité tutélaire
des temples, a ses dieux paredres. a toute la suile de ses
génies, afin d'échapper aux maléfices des divinités ennemies
ou mécontentes. Dans les temps nouveaux, on priait Jésus le
Christ, le Seigneur sauveur, on lui faisait des offrandes, q~e
les prétres gardaient ou rendaient en parlie, qu'on mangea1l
daos des banquets fraternels, ou l'on s'enivrait tout comme
autrefois dans les fétes de la déesse Halhor; sans compler
le sacrifice sacro-saint de la cynaxe, ou le fidele s'iocorpó1) La. dernillre leltre est tornbée, phénoméne tres ordinaire.

�322

,

LE CHRISTIANISlIE CHEZ LES ANCIENS COPTES

REVUE DE L'UISTOIRE DES RELIGlONS

rait la chair meme du ~ils de Dieu, idé~ qui ne paratt pas
avoir été inconnue a l'Egypte, meme a 1 ~poque ~es pyra.d
car les défunts devaient s'etre nourris des dzeux pour
m1 es,
• ·
t d
pouvoir arriver sains et saufs au lieu de la JUSh~e e . ~
bonheur, comme l'a fait observer M. Maspero 1._ C est ams1
our les chrétiens les péchés se pardonna1enl, et les
que ' P
,
1 d. 1 1 . 'él . t
échés comme j'aurai l' occasion de e 1re p us om, c aien
célestes ennelpes a cte's de nuisance causés par les puissances
' 1 .
d b h
mies de l'homme et ne cherchant qu a e priver u on eur
futur.
Il semble qu'avec un tel amour pour la personne du Fils
de Dieu fait homme, l'Égypte ellt dft aimer ég~le~ent la
femme qui avait été la mere de Dieu. ?ependant Il ~ en
pas primitivement ainsi. La vierge Mane, ~ere de D1eu, qm
devait etre honorée d'un culte spécial en Egypte et dans tout
le monde chrétien, n'obtint pas tout d'abor~ une, tres gra~de
popularité dans la vallée du Nil. Les esprits n admettaient
pas facilement qu'une simple femme put etre la mere de
Dieu, comme les autres femmes sont les m~res des hommes:
Si l' on excepte la légende de la fui te en Egypte~_légende ~1
chere aux creurs des vrais enfants d'Égypte qu ils ont fa1t
voyager la Sainte Famille un peu partout, .afin que nulle
partie de leur· terre ne fftt privée d'une a~ss~ grande bénédiction; si l'on excepte cette légende, d1s-Je, le nom ~e
Marie n' est meme pas prononcé, dam, les reuvr~s c~ptes ~rimitives, dans les actes des martyrs, dans les vies d Antome,
de Paul, de Macaire et de Pachóme. Il faut remarquer a.ce
propos que le concile d'Ephese n'avait pas été tenu, pmsqu'il n'eut lieu qu'en l'an 331, que le role si brill~nt des
· hes d'Alexandrie n'avait pas eu a se prodmre,
pat rrnrc
, , · tet
que le sentiment d'opposition, inné au. creur, de 1E_gyp e,
n'avait pas eu a se greffer sur la vénérabon qu on avait pour

fu!

i) Cf. Rewe de l'histoire des 1·eligions, tome XII, p. i37-i39, et pour ~:s
textes, Recueil de tm vawc relatifs a la philol. égypt. et assyr., tomes III- •

Textes des Pyr:unides.

323

le patriarche. Dans la vie de Schnoudi, qui assista cependant au concile d'Éphese, on ne trouve qu'une seule fois le
nom de la Vierge; il est accompagné de l'épithete Théotocios
qui faillit une premiere fois perdre tout l'Orient. Cette rareté
est vraiment remarquable, alors que l'on voit les apótres,
les prophetes, les sages, le Christ en personne, venir a
chaque instant pres de Schnoudi. Plus · tard, les moines ne
s' occuperent pas plus de la Vierge que leurs prédécesseurs ;
on composa bien tout un recueil d'hymnes spéciaux, nommés
Théotocies, que l'on chantait sur les plus beaux airs; mais il
faut croire que cette belle dévotion ne dépassait pas le seuil
de l'église, car dans la littérature du peuple on n'en trouve
pas nienlion. Chose étrange ! il en est de meme pour l'enfant
Jésus. Jamais on ne trouve ace sujet une réflexion touchante
ou gl'acieuse, comme celles auxquelles le moyen age et
l'époque moderne nous ont accoutumés. Le peuple d'Égypte
n'aimait décidément pas la faiblesse, qu'elle vint de l'age
ou du sexe: au contraire, Jésus-Christ, dans la force de l'age,
était le Dieu de sa prédilection, il pouvait vivre, rire, plaisanter avec lui, sans se sentir incommodé par un voisinage
aussi respectable. Sans aucun doute, les paroles étaient
toujours remplies du respect le plus profond, de l'adoration
la plus émue; mais les actes trahissaient la familiarité.
Je ne peux m'empecher de dire ici un mot de la fameuse
querelle des deu:c natures, qui devait aboutir au schisme dont
l'Église d'Égypte n'a jamais voulu sortir. Par ce qui précede,
on, comprendra facilement que les moines et le peuple
d'Egypte se soient médiocrement occupés de savoir si les
deux natures, divine et humaine, étaient si intimement unies
que l'humaine fó.t absorbée dans la di'vine, ou si au contraire,
elles devaient etre soigneusement distinguées l'une del' autre,
avoir chacune ses acles propres, afin qu'on ne fllt pas exposé
a porter au compte de la perfection divine les défauts et les
imperfections de la nature humaine. Que lui importait, en
effet, que Jésus-Christ fút mort en tant que Dieu? Est-ce que
la mort d'un Dieu était une imperfection qui témoignat de

�LE CHRISTJANISME CilEZ LES ANCJE:&gt;;S COPTES

324

nEVCE m: L'mSTOIR8 DES REUGIO~S

l'impossibililé de l'admetlre en la nature divine? Osiris n' était;
il pas mort, n'avait-il pas. été coupé_ en morceaux par Set_N'en étail-il pas moins Dieu? Auss1 le_ peuple ne com?r1t
ríen aux discussions célebres du conmle de Chalcédo~ne.
D'apres les traditions coptes, certains éveques aura1ent
accompagné Dioscore au concile~ sa,n~ savoir la langue dans
laquelle on discutait, ·ce qui n' était d a11leurs pas .~n obsta~le
a ce qu'ils injuriassent l'empereur Marcien et_ l 1mpéralr1ce
Pulchérie. L'un de ces éveques, dans les réc1ts auxquels a
donné lieu ce coacile, Macaire de Tkóou, appelle toutes les
vengeances célestes sur la tete des époux_ impéria~x, afin
de venir en aide aux argúments du patriarche D10score.
Dans le meme document ou l'on raconte u~e conférence
ima¡;inaire, qui se serait tenue avant le conmle de ~halcédoine dans le propre palais del' empereur, a Constanhnople,
Dioscore, qui s'arroge de lui-meme la parole et 1~ garde san~
la vouloir céder s'adresse a l'assemblée et lm demande ·
« Quand Notre-S~igneur Jésus le Christ fut invité aux noc_es
de Cana, le fut-il en sa qualité de Dieu, ou en sa qualité
d'homme ? _ En sa qualité d'homme ! répond tout~
l'assemblée. - Tres bien I reprend Dioscore. Et quand il
changea l'eau en vin, le fit-il en tant que Dieu, ou en tant
qu'homme? .....:... En tant que Dieu évidemment, . répond
encore rassemblée. - Vous voyez done bien, conclut le
célebre patriarche, que sa divinilé ne fut jamais s~parée ~e
son humanilé. )&gt; Ce beau raisonnement, cela va'.sansdire, excita
l'admiration et les acclamations de toute l'assemblée qui ne
trouva pas assez d'éloges pour en combler la foi de Dioscore,
et de malédictions pour en charger le Tome de Léon le
pape 1.
n est facile de voir que le bon moine qui écrivait le récit
i) Pour ceux de mes lecteursqui ne serai~nt_pas familiarisés avecl'ét~de
de cette histoire, je dois dire qu'on appelle ams1 une_lettre _que _le pape L~on
le Grand fit lire au concile de Chalcédoine et ou il expliqua1t la doctrme
qui devait etre adoptéc.

:{25

de cette conférence, n'y entendait pas matice. Ses confreres
_ne devaient pas etre plus forts, et ce simple trait montre suffisamment quelle idée ils se faisaient de la question.
Schnoudi lui-meme, homme tres intelligent et tres passionné,
n'était pas plus ·au courant de la question. II eut beaucoup
désiré aller au concile, mais son grand Age (il avait cent dixhuil ans) .était un obstacle majeur, et il se cons9la en pensant
qu'il eut assommé les hérétiques, ou arraché la langue a
ceux qui blasphémaient la Trinité Sainte, dont il ne s'agissait
pas, et qui déchiraient la tunique sans coulure du Messie.
C'étc1:it la toute sa théologie. Cependant quand le conci]e fut
terminé et le patriarche exilé, quand les agents de l'empereur se présenterent dans les monasteres, pour faire souscrire la foi de Chalcédoine, comme on disait, le refus fut universel: le vieil esprit derésistance se réveillait etJe patriarche
exilé, sur lequel on avait fait peser d'horribles accusations,
devenait un martyr. Les accusateurs, il est vrai, élaient des
clercs d'Alexandrie : les moines ne se melaient pas de
scruter la conduite de leur patriare.he, ils savaient avoir
mieux a faire et ils l'adoraient presque comme Dieu luimeme 1 • Au fond, dans ce schisme si malheureux, la foi ne
joua qu'un tres petit role; l'antipathie des races, les différences de civilisation, les résistances politiques et la haine
des sujets pour leurs Óppresseurs, furent la véritable cause
d'un schisme qui devait recourir a l'invasion musul~ane,
.pour se débarrasser de tyrans odieux.
Au lieu de se renfermer dans le domaine des abstractions
pures, ou dans une théologie raisonneuse dont ils ne comprenaient guere la nécessité, les moines coptes aimaient
heaucoup mieux lAcher la hride a leur imagination facile,
rever ce qu'il pourrait y avoir de plus grand, selon leur
élroile intelligence, et en doler la divinité, sans s'occuper de
savoir s'ils ne rabaissaient pas en réalité cette divinité qu'ils
i) C'est encore la coutume aujourd'hui et je l'ai vu praliquer souvent. La
langue copte emploie dans cette occasion un mol qu'on emploie aussi quand
il s'agit de Dieu.

22

�326

REVUE DE ÚllSTOIBE DES RELlGIONS

u:

voulaient relernr. lls ne comprenaient nullement que D.i~u put
exister saos avoir un corps, plus fin ala vérité, plus spmtue~,
· ~rus
· cep.endant. vérisij'oseainsi parler, que le corps h.umam,
.
table. Gra.ce a ce systeme facile, 11s pouva1ent avo1r les.v~s•.ons
les plus extraordinaires et les plus merveille~ses de la dmmté ;
ils se rendaient ainsi tangibles les perfechons les plus a~slraites. Ainsi Pachome racontait série~sement
ses disciples, qu'il avait eu la vision de l~ gloire de Dieu, de sa
crainte et de sa miséricorde. Il ava1t vu sur le mur de _son
église, comme une table ronde autour de l~q~elle ~m~rgeaient
des rayons lumineux si per&lt;¡ants que 1 reil ét.a1t mcapable
d'en supporter l'éclat. Le milieu de la table élait occupé _par
une tMe, la téte de Dieu, et c'est de cette tMe que partaient
les rayons. Tout ébloui de lalumiere ~e ces rayons, Pachom~
était tombé a terre et il ne pouva1L bouger. Cepend~nt 11
conservait, au fond du creur, un désir intens~ de vo1~ la
crainte de Die u s' emparer de lui et il adressait une pr1er~
ardente a cet éaard, a l'ange qui se tenait deboul devant lm.
L'ano-e
affir~a a plusieurs reprises qu'il n'en pourrait pas
supp~rter la terreur ; mais Pachóme ne voulait pas se
désister de sa demande et force fut a Dieu de l' exaucer•
Aussitót deux rayons de crainte s'avancerent vers Pachome:
tout l'édifice trembla, les murs se rapprocherent, et il _se':11bla
au malheureux qu'ils allaient l'écraser; un de ses d1s~1ples
ótant entré daos l'église, fut renversé aterre, put a peme se
relever et s'enfuit au plus vite, a demi mort. Pachóme fut
finalement obligé de supplier l'ange de faire retirer ces deux
rayons de crainte. lis se retirerent en effe~ g~avemenl,
comme ils étaient venus, et deux rayons de m1séncorde les
remplacerent et rendirent a ~achóme ,_ la vi~ et le bon~.eur.
On ne peut nier qu'il ne fa1lle une smguhere dose d 1~agination pour donner un corps, méme_ lumineux, a la gloir~,
a la crainte et a la miséricorde. A la r1gueur, on le pourra1t
comprendre, s'il s'agissait ici d'allégories, car nous ~ommes
habitués a représenter souvent les sentiments d~- 1 homme
par un homme monlrant autant qu'on le peut, qu 11 éprouve

.ª

iui

CJIRISTIA:lilSJIE

cm:z u;s

A:'iCJE::'íS COPTES

327

ces sentiments dans tel acle donné; mais pour les moines de
l'Égypte, c'était bel et bien le corps méme de la gloire, de la
r-rainte, ele., qu'ils voyaient, qu'ils touchaicnl, dont ils resscntaient les effels les plus terribles el les plus doux. De
pareilles visions ont été racontées depuis de sainl Frani;ois d'Assise, recevanl les stigmates par des rayons lumineu:x:, ou de sainte Thérese, percée du glaive du séraphin;
mais ce sont des exceptions extraordinaires, causées par le
&lt;legré de perturbation mentale opérée dans le cerveau par
l'habitude des longues extases. En Égypte, c'était chose
habiluelle et commune que nul ne faisaiL difficulté de croire,
tellement elle était daos les mreurs. J'aurai l'occasion de citer
plus loin d'autres faits qui monlreront bien qu'au fond de
sa pensée, le peuple égyptien ramenait les idées les plus surnaturelles a un simple anlhropomorphisme.
L'Égyptien anlique ou modernc s'est toujours considéré
comme un étre de race supérieure , doué de plus de qualités
que ses semblables, et devant par conséquent avoir plus de
puissance et de jouissances que nul autre peuple. Sa civilisation si précoce et si grande justifiait jusqu'a un certain point
cette maniere de voir que les conquetes de ses grands Pharaons flrent entrer plus profondément dans tout son etre. Si
plus tard le dé~lin arriva, et avec le déclin la sujétion et la
misere, il se consola en pensant qu'il n'avait rien perdu de
sa science, de son origine et de sa perfection, et que lót ou
lard le jour de la revanche arriverait. Encore aujourd'hui,
quoique réduits a un petit nombre, les Coples n 'ont pas
perdu l'espoir de redevenir les maitres de l'Égypte, c'est-adire de la seule contrée au monde qui soit digne d'etre
conquise. Ils pensent toujours que les élrangers sont de
petits garfons, et ils leur diraient volonti ers ce que le pretre
antique disait a Hérodote. « Vous autres, vous n'etes que
des enfants 1 ! » Aussi quand ils dolaienl leurs dieux de toutes
t) Ce mol : Vous n't!les que des 1m(lmts, esl typique; á chaque instanl on
le rencontre dans les omvres coples et les bomm es fails sonl lrailés de petils

�1

33f

R'EVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

LE CHRISTLlNlSME CBEZ LES ANCJENS COPTES

Ces exemples suffiront, j'espere, pour montrer l'idée que
les chrétiens d'Égypte se faisaient de la priere et de sa vertu.
lls ne connurent jamais la priere par amour pur: prier était
pour eux passer un contrat synallagmatique '. ils do~naient
pour que Dieu leur donna.t: do ut des. Le~r pr1er éta:t ª:ªºt
tout égoiste ; s'ils n' étaient pas exaucés, e est qu 1ls _n ava•~~t
pas bien prié, pas assez offert ~n ~cha~ge d~ bien qu _ils
demandaient a Dieu. Il ne leur vmt Jama1s a 11dée de fa1re
la distinclion subtile que si Dieu n' exaugait pas leur demande,
c' est qu'il connaissaitmieux qu' eux-memes ce qu'il leur fallait.
Ils avaient la prétention de connattre leurs propres besoins
et leurs propres désirs aussi bien que personne. Ces désirs,
ces demandes étant avant tout personnelles, n' étaient pas toujours tres morales; on demandait bien quel~uefoisle m_al de
son voisin, de ses ennemis, comme on le vo1t dans la v1e de
Schnoudi. Parfois aussi, les grAces demandées n'avaient pour
but que de s'épargner la plus légere peine; ain~i le moine,
allant puiser de l'eau a une citerne et ayant oublié sa corde,
demandait a Die u de faire monter l' eau jusqu'a lui. Mais il
n'y avait pas la de quoi arreter des esprits grossiers qui faisaient un marché avec la divinité et s'efforgaient d'en tirer le
plus de profil possible. D'apres cette meme idée, les moines
étaient persuadés qu'il leur suffisait de s'elre consacrés a la
vie religieuse pour etre assurés de leur salut; ils avaient
quitté le monde et revetu l'habit monastique, c'était leur
offrande : Dieu leur devait son royaume et ses jouissances
éternelles.
En vain , Schnoudi et Pachome leur répétaient que
l'liabit ne fait pas le maine (le mot était déja trouvé), ils n'en
voulaient pas démordre et se sentaient assurés de leur salul
pourvu qu'ils remplissent les actes extérieurs de la vie monacale. Aussi l'expulsion du monastere était-elle le plus terrible
cha.timent qu'on pllt leur infliger, parce qu'alors ils perdaient
leurs droits a la couronne céleste. C'est pourquoi, quand
Schnoudi les menagait de les exclure de son monastere, ils
se révoltaient, lui dressaienl des pieges et attentaient meme

asa vie, comme les cénobites de Pachome l'avaient fait pour
leur fondateur.

330

II

~
1

Le dogme le plus important du christianisme traditionnel,
apres les croyances qu'il a propagées sur la nature de Dieu,
est la foi en une révélation de Dieu a l'homme, commencéea
l'origine du monde, continuée a travers les siecles, parfaite
par la venue de Jésus-Christ sur la terre et devant conserver
un effet virtuel jusqu'a la fin du monde par l'entremise générale de l'Église chrétienne d'abord, et maintenant par l'entremise particuliere de la seule Église catholique. Cette révélation
a été codifiée en deux recueils d'écrits sacrés d'inégale contenance, mais d'importance égale au point de vue religieux,
puisque le second, qui complete et justifie le premier, présuppose nécessairement celui-ci.
,
Jamais terre ne fut mieux préparée que l'Egypte a recevoir au nom de Dieu des livres qui contenaient la pure parola
de la divinité. Des l'antiquité la plus reculée, elle était en
possession d'un recueil de prieres que le christianisme ne
put faire disparattre de la mémoire de l'Égypte apres sa
conversion 1 • Ces prieres que l' on nomme communément
Rituel ou Livre des Morts, lui avaient été apprises directei) Dans un ouvrage copte composé a l'époque mulsumane est racontée la
vie du patriarche Isaac sous le gouvernement d'Abd-el-Aziz. Cette vie se
termine par ces paroles significatives : Et maintenant ton corps est ,ur la
terre, ton t1me dans les cieu:x. Ces paroles sont textuellement extraites du
Livre des Mort.s et ont été gravées de tout temps sur les bottes a momie.
l'ai copié le texte sur plus d'une centaine de ces bottes qui sont conservées
au musée de Boulaq et qui toutes appartiennent a une méme famille de
prétres thébains du dieu ?llentu. Ailleurs qu'en Égypte cette phrase pourrait
parattre le produit spontané d'un esprit quelconque ; mais on ne peut la
considércr ainsi dans une reuvre copte. Sciemment ou non, elle était un legs
du passé aux temps nouveaux. L'une ou l'autre hypothése est également en
faveur des idées que j'expose : une tradition inconsciente prouverait encore
plus qu'un emprunt direct et conscient.

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:SS
332
ment par le dieu Thoth, cet Hermes que les Grecs onl trouvé
si grand qu'ils l' ont surnommé Trismégiste et auquel les
Égytí'ens ont attribué plus tard un grand nombre d' ouvrages, nommés livres hermétiques, dont l' élude offre encore
a l'esprit humain un probleme non résolu. Dieu, ou simplement Thoth, le scribe du grand cycle divin, n'avait pas
borné a ce seul livre des morts les présents qu'il avait faits á
l'Égypte ; il y avait a cóté de ce premier rituel général un
certain nombre d'autres rituels particuliers, comme le rituel
de l'embaumement, en partie traduit par M. Maspero, et une
foule d'autres écrits religieux ayant pour la plupart trait a la
vie d'outre-tombe. II faut ajouter a ces reuvres celles encore
plus nombreuses ayant trait a la magie, science qui, au lieu
d'etre considérée comme malfaisante ainsi que de nos jours,
étai1 réputée la plus utile des sciences pour l'homme, puisque
non seulement elle le garantissait des maléfices des esprits
mauvais, mais encore elle lui donnait pouvoir sur la divinité
méme pour opérer de bonnes actions contribuant a son
bonheur.
L'Égypte entiere , d'Alexandrie a Assouan, vivait de ces
livres : on ne faisait pas un pas sans s'étre assuré qu'ils
n'avaient ríen prédit de funeste pour le jour que l'on vivait, et
il y avait un calendrier régulierement dressé des jours fastes
et néfastes 1 • Que les esprits les plus avancés de l'Égypte
n'ajoutassent qu'une médiocre confiance aux recettes magiques ou aux prédictions du calendrier qu'ils prenaient euxm~mes soin de propager et dont ils devaient tirer de bons
revenos, c'est ce que je n'aurai aucune peine a admettre ;
mais parmi le peuple c'était tout autre chose, el si quelque
malheureux felláh, si quelque humble artisan, ou méme
quelque marchand aisé venaient a la porte des temples offrir
les plus beaux produits de leurs bestiaux, les plus exquis de
leurs fruits, les prémices de leur travail,ou de leur négoce, en
échange d'un petit rouleau de papyrus couvert de quelques

i) Ce Calendrier a été traduit par M, Cbabas.

LE CHRISTIANISMl! CHEZ LES ANCIENS COPTES

333

lignes d'une écrilure révérée, c'est qu'ils croyaient fort bien
se délivrer ainsi du crocodile et du serpent. Que si le crocodile ou le serpent, malgré tout, leur causait dommage, dévorait leurs animaux a l'heure ou ils allaient boire au fleuve, ou
les piquait eux-mémes, le mal devait venir de ce que la formule n'avait pas été bien employée, et non de ce qu'elle était
mauvaise. II ne fallait pas aux prMres grande habileté de
langage pour le prouver. Aussi ne serais-je pas étonné que
ce désir, éminemment égyptien de posséder des écritures
divines, ait été pour quelque chose dans la pensée qui poussa
Ptolémée Philadelphe a faire entreprendre la traduction
fameuse connue sous le nom des Septante ; les Ptolémées
furent sans doute des Grecs dont quelques-uns eurent un
grand esprit, mais ils surent si habilement se faire égyptiens
qu'un pareil désir ne doit nullement élonner en quelqu'un
d'entre eux.
L'Égypte était done merveilleusement préparée a la doctrine chrétienne sur la révélation. La plus grande partie des
livres juifs avait meme été traduite en grec dans la ville
d'Alexandrie sur l'ordre d'un roí d'Égypte, successeur des
antiques Pharaons. Cependant il ne faudrait pas s'exagérer
l'influence que put exercer une semblable traduction, car il
n'y a guere de possibilité apparente que cette traduction
ait été connue du peuple, et meme l'eút-elle été, qu'elle
n'e-0.t excité qu'un sentiment de curiosité et n'e-0.t pas pénétré
plus avant dans le creur meme·de la populalion égyptienne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que les premiers chrétiens d'Égypte s'éprirent d'un amour immense pour la plupart des livres sacrés des juifs. Dans les reuvres que l'on est
en droit de considérer comme les premiers produits de
l' esprit chrétien en Égypte, on est étonné du nombre
incroyable de citations scripturaires que l'on y rencontre.
Les acles des martyrs d'Égypte sous le regne de Dioclétien
sont vraisemblablem~nt les premieres reuvres chrétiennes
de l'esprit égyptien ; dans ces actes, les martyrs peuvent a
peine prononcer une parole sans apporter une citation de

�334,

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELTG10NS

l'Écriture pour montrer au juge romain qu'ils ont raison
d'adorer le Christ et qu'il a réellement et completem~nt _tort
d'adorer Jupiter ou Apollon. La na'iveté de ces c1!ahons
montre jusqu'a quel point déjala _croyan~e a la révélat10n des
Écritures était entrée dans l'esprit égyptien.
Cela ne devait pas empecher sans doute de croire ~e meme
ala ré"Vélation des anciens li"Vres de l'Égypte. Ce qm est certain c'est que jamais dans les reuvres coptes on ne rencontre
le pius léger bl!me, la plus anodine moquerie a propos de
ces livres tandis que Schnoudi faisait des gorges chaudes _et
débi tait des lieux communs plus ou moins spirituels au suJet
des reuvres d'idola.trie. La rel~gion égyptienne, au contraire, ne
passa jamais pour une religion idol!tre. Si plus tard le fanatisme des moines délruisit un grand nombre de monuments,
martela toutes les figures de ceux qu'il ne détruisait pas,
ce fut - lorsque l'exemple lui fut venu d'en, haut , q~e
l'archeveque Théophile eut détruit le;Sérapéum d Alexandr1_e,
que Théodose eut rendu s?n ~dit. célebre et que les _mag1strats impériaux eurent a 1 env1 fa1t la cour a. leu~ ,Prmce en
exécutant ses absurdes édits. La preuve de _ce que J avance se
trouve daos ce fait, c'est que la Haute-Egypte a conse~vé
seule les temples majestueux que chacun connait, et qu au
contraire dans la Basse-Égypte on n'en peut plus retrouver
un seul, et meme jusqu'au dela de Siout. Il n'est p~s douteu~
cependant que la Basse-Égypte compta.t des villes auss1
célebres que Thebes, Abydos et Edfou ; les Ptolémées _durent
y construire autant et plus que daos le cours su ~érie~r du
Nil, et cependant l'on ne tro~ve plus rien_ a Héhopohs, a
Memphis, aTanis, a Alexandrie, pour ne c1ter que les plus
célebres villes. On peut objecter, il est vrai, la conquete mulsumane et la barbarie du régime turc; mais cette conquMe a
eu les memes effets daos toute l'Égypte et le barbare régime
du Turc s' est d'autant mieux développé que l'on était plus
éloiO'né du siege central de l'autorité. Jamais pays ne fut plus
rava;é que la Haute-Égypte, soit par l'invasion des barbares
du midi , des Blemmyes, Nobades et autres, soit par les luttes

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

335

intestines el continuelles des tribus arabes qui venaient successivement s'emparer du pays , qui cimentaient une paix
momentanée en le ravageant tout entier et surtout en pillant
les malheureux Coptes qui leur offraient une proie toujours
facile 1 • Et cependant c'est daos la Haute-Égypte que se sont
conservés les temples. Entre Assiout et Girgeh, dans la région
ou, pendant plus d'un siecle, vécut le célebre Schnoudi, il
n'en est pas resté un seul : mais je dois dire que Schnoudi
est une exception aussi extraordinaire que violente, que la
religion pa'ienne était surtout celle des riches grecs de Panopolis qu'il regardait tous comme ses ennemis personnels,
qu'il avait le plus grand désir de marcher sur les traces de
ses archeveques, et qu'enfin non loin de luí, a Abydos, se
trouvait le célebre temple ha.ti par Séti J•', temple que l'on
voit encare aujourd'hui et exclusivement égyptien. Or ce
temple n'a pas été détruit, et cependant il n'était pas plus
éloigné que celui de Tkóou ou, de son lil de mort, Schnoudi
envoya une escouade de moines pour aider a la destruction
d'un temple pour laquelle les forces de l'éveque de la ville
n'étaient pas suffisantes. ll est vrai que, dans le temple de
Tkóou, on pratiquaitle culte grec et que le grand pretre s'appelait Homere. Sans doute il ne faut pas attribuer a ces fails
plus d'importance qu'ils n'en comportent, car dans les luttes,
que nécessita la destruction des monuments égyptiens, il doit
y avoir une foule de mobiles qui nous, échappent et dont
il faut cependant tenir compte pour porter un jugement
imparlial ; il n'en est pas moins vrai que les causes que je
viens d'indiquer eurent leur effet particulier dans l'effet
général si regrettable pour la science.
Les récits de l'Ancien Testament durent au~i peser d'un
certain poids, et non du plus léger, daos les résolutions fanatiques qui aboutirent a la dévastation, car (et nous touchons
i ) Ces luttes sont racontées tout au long dans un manuscrit arabe de la
BibliotMque nationale, ceuvre du '.cé\ébre historien Makrizi et racontant
l'histoire des tribus arabes en Égypte.

�336

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

la a un point important de

la reJigion populaire chrétienne
en Égypte), on lisait dans les derniers livres du Pentateuque,
dans Josué, dans les livres des Juge.s, de Samuel et des Rois,
des ordres expres, donnés par Dieu lui-meme, d'exterminer
les nations ídola.tres, de renverser leurs temples, de bróler
les hauts lieux, etc. La situation était la meme pour les chrétiens d'Égypte, en face des pa1ens hellenes, que pour les Juifs
en face des nations dont ils avaient conquis le territoire. Les
Coptes n'admirent pas qu'il y eót deux solutions au meme
probleme. En cela, ils étaientlogiques, trop logiques, il faut
le dire. Comme on ne saurait mieux faire que d'imiter autant
que cela est possible les actes de la divinité meme, il est évident que de semblables actions ne pouvaient etre que parfaites et extremement méritoires pour le ciel. Un fait fera
mieux comprendre- le raisonnement qui se fit dans l'espril
des Coptes. Un jour, Schnoudi fit venir a lui un pretre et une
femme qu'il accusait d'entretenir. des relations adulteres:
souvent il leur avait fait des reproches au sujet de leur conduite et leur avait prédit la vengeance divine ; mais ce jourla, qui était un jour de fete, il fut tellement suffoqué par
l'odeur de crime et d'adultere · qui, disait-il, s'exhalait des
deux coupables, qu'il pril la résolution de ne pas attendre la
vengeance de Dieu. Comme la fete était finie, il suivít la
femme alors qu' elle sorlait du monastere et, d'un ton inquisiteur, lui demanda combien elle avait reou du pretre pour etre·
venue au couvent en ce jour de fete, car la venue au couvent
servait de prétexte a tromper le mari. Le pretre, qui s'était
approché, protesta de son innocence : il n'y avait entre lui et
la femme que des rapports de frere a sceur. Schnoudi fut
outré de tani d'hypocrite assurance; il ordonna, dit l'auteur
de sa Vie, a la terre de s'enlr'ouvrir et d'engloutir les coupables, comme autrefois, Coré, Dathan et Abiron. La terre
obéit; mais ce que l'auteur n'avait pas dit bien clairement,
c 'est que la terre ne s' était ouverte que sous la pioche et
que Schnoudi avait préalablement assommé le pretre et sa
prétendue complice. Le fait était grave et Schnoudi fut cilé a

LE CIIRISTIL'USME CHEZ LES A~CIENS COPTES

337

compara1trc devant le tribunal du gouvernement grec, a
Antinoé. Pour se justifier, il cita l'exemple du prophete
Samuel qui avait poignardé Agag, roi des Amalécites : il
avait fait comme Samuel; on ne pouvait done rien lui reprocher, car ce qui avait été louable chez le prophete ne pouvait
etre blamable en lui, Schnoudi. Le gouverneur grec lui fit
voir que telle n'était pas sa croyance et le condamna a
mort 1•
Ce fait montre mieux que tout raisonnement le phénomene
iotellectuel qui s 'était passé daos l' esprit des populations
grossieres de l'Égypte a propos de la révélation des Écritures
juives. 11 n' est pas isolé et, daos un autre ordre d'idées, de
semblables faits sont innombrables. ·Ríen n'est plus fréquent
dans les livres hébreux que les miracles les plus extraord.inaires, le plus souvent, il faut l'avouer, pour des causes
importantes, et non pour un simple amusement. Les Coptes
ne prirent pas la peine de faire cette distinction: Josué avait
arreté le soleil, les moines l'arretaient aussi quand bon leur
semblait, pour achever leur priere ou leur ouvrage. 11s ne se
demandaient pas si un semblable arl'et eut bouleversé l' uni vers
et si leur propre satisfaction était bien d'un poids assez grand
pour l'emporter ainsi sur la création entiere; non, ils se
disaient que rien de mal n'était arrivé au monde du miracle
de Josué, qu'a tout prendre ils valaient bien Josué, puisqu'ils
étaient chrétiens et moines, et le miracle s'opérait. De meme
pour transporter des montagnes, la chose était des plus
simples. On disait a la montagne: Ote-toi d'ici et va te jeter
dans le Nil, etlachose était faite. Un moine tentait meme de
le faire uniquement pour s'assurer si la montagne obéirait,
mais il arretait la masse qui s'ébranlait au momen.t oi'l on lui
faisait observer que la montagne pourrait obstruer le Nil et
priver ainsi l'Égypte des bienfaits de l'inondation. A vrai
dire, ce sont la des puérilités, mais les Coptes ont toujours
t) Je dois rassurer les lecleurs qui s'intéresseraient a Schnoudi ': au
momenl ou il allait etre décapité, ses moines l'enleverent de vive force.

�338

REVUE DE L'HtSTOJRE DES RELIGIONS

été enfants, malgré l'antiquité de leur race, et ils ont porté les
j eux de l' enfance j usque dans les choses les plus élevées ~e la
religion et· les problemes les plus ardus de la destmée
humaine.
Mais ce n'était pas assez pour les Coples d'avoir lou~~ une
série de livres donnés comme révélés : persuadés qu ils ne
pouvaient mieux reconnattre le souverain ~ouvoir de la divinité qu' en lui faisant opérer une foule de miracles, et sa vé~acité infinie qu'en lui faisant jouer un role, plus ou mo~ns
noble, dans des récits tout entiers sortis du cerveau égypben
et imités, autant que possible, des livres reco?nus co~me
canoniques , les auteurs coptes inon~er?nt l' Egypte. d une
foule de reveries béates quand elles n étaient pas st,up1de~ et
leur donnerent les noms pompeux deRévélations, d' Evangiles,
d'Apocalypses. Il est de notoriété publique qu'au cour~ des
quatre premiers siecles de notre ere le monde romarn et
chrétien fut envahi par une foule d'reuvres sans valeur, sur
lesquelles la crédulité humaine se jeta comme sur une nou~riture désirable, heureuse de satisfaire ainsi un arde~t dés1r
de croire. L'Égypte, a mon avis, fut la grande officme des
reuvres apocryphes de cette époque. Des 1~ commen1cement du
u• siecle ce besoin effréné de prodmre et d élucubrer
avait don~é naissance aux ceuvres extraordinaires des gnostiques de Basilide et de Valentin. Peut-etre quelques ouvrao-e; de ce dernier nous sont-ils parvenus. Ce n'est pas
certain; cependant les ~uvr~s copt~s qui ~~nfer1?'ent les traités gnostiques auxquel Je fa1s allus10n, qu 1ls soient ou non
de Valentin, sont bien un témoignage éclatant de ce que pouvaient Mre ces chimériques compositions. Les reuvres gnostiques furent suivies des apocryphes, Évangiles ?u Apocalypses; mais, a en juger d'apres les fragments qm °:ous s?nt
parvenus, c'est surtout }es récits dans le genre des Evang1les
qui eurent la vogue en Egypte.
Ces récits, maintenant perdus pour la plupart, peuvent se
rec(mstituer pour un certain nombre d'apres les fragm~nts
coptes qui nous sont parvenus ou les traduclions arabes fa1tes

LE CHRlSTlANlSME CHEZ LES ANCCENS COPTES

339

sur les manuscrits coptes. Ils sont remplis d'étrangetés et de
bizarreries offrant quelquefois des tableaux assez puissants,
comme le récit de la mort de saint Joseph, mais toujours
marqués aux endroits les plus pathétiques au coin du génic
égyptien, c'est-a.-dire melés de na'ivetés et de plaisanteries
anodines, de jeux de mots puérils et de descriptions réalistes
qui laisseraient peut-etre bien loin derriere elles les ceuvres
natura.listes modernes. L'esprit humºain n'a presque rien a
gagner a la lecture de semblables reuvres. Elles nous servent
cependant a connaitre les idées religieuses qui avaient cours
parmi les auteurs, et la vogue qu'elles eurent pendant longtemps est une preuve assez claire que ces idées étaient partagées par la grande masse du peuple. Ce n'est certes pas en
Égypte que l'épithete d'apocryphes enlevait toute valeur aun
ouvrage. Pourvu que l'ouvrage f~t édifiant et a condition qu:il
füt donné comme l' reuvre d'un homme connu pa.r ailleurs,
apótre, saint ou martyr, on le recevait sans difficulté, on le
lisait avec ardeur, on le citait a l'égal des Évangiles canoniques et personne ne s'en montrait scandalisé 1 • A quoi bon
distinguer, en effet, entre un livre authentique ou apocryphe?
Les Coptes ne pouvaient-ils done aussi bien faire que des
Juifs? D'ailleurs ils ne faisaient que glorifier Dieu et émettre
leurs idées. Ces idées qu'on a trop souvent traitées de gnostiques sont des idées d'origine purement égyptienne.
Un autre· effet de la croyance a la divinité des Écritures ful
l'émulalion étonnante qui s'empara des moines égyptiens a
la lecture des vies d'Élie et d'Élisée, des autres prophetes et
de Jean le Baptiste. Ces hommes extraordinaires furent pour
eux le type parfait a réaliser. Parmi les moines les plus
célebres, il n'en est pas un qui ne soit appelé quelquefois
nouvel Élie, nouvel Élisée d'un nouvel Élie, etc. Élie, Élisée
et Jean le Baptiste sont presque toujours mis sur le meme
1) On rencontre quclquefois daus les reuvres coptes des citations des
Évangiles que l'on ne p eut retrouver dans le Nouveau Te~tament. J'en conclus
qu'ils ont cité les évangiles apocryphes.
·

�340

REVUE DE L'HlSTOIIIE DES RELIGIONS

pied et ne sont jamais séparés les uns des a~tres. Ch,~que
moine choisissait parmi eu~ son patron spéc1al, et, s 11 s_e
sentait assez fort pour supporler double charg~, il prenait
deux patrons au lieu d'un. On les eftt nécessairement !ort
embarrassés si on leur eftt demandé ce qu'ils complaient
imiter de préférence dans la vie d'Élie, ·d' Elisée ou de Jea~ le
Baptiste : ils n'en savaient évidemment pas plus sur, ces sai?ts
personnages que nous n'en savons nous-roemes, e esl-a-~Jre
fort peu de chose, si l'on excep_te les rapports_ des ~r~mier~
avec les rois d'Israel. Mais cette 1gnorance leur 1mpo1 la1t peu ,
ils savaient que ces trois héros de.la foi avaient véc~ d~ns le
désert et leur facile imaaination suppléait a ce qu'ils 1gnoo
raient.' Ils en étaient d'autant
plus charmés qu ' ?n n~ pouvai' t
les convaincre d' erreur, puisque l'ignora~ce était um~erselle.
Aussi il semble bien qu'il ait existé en Egypte des vies apocryphes d'Élie et d'Élisée 1 : la chose est certaine pour Jean
le Bapliste 2 •
Les fondateurs d' ordres furent sans doute les propagateurs
les plus actifs de cette dévotion extraordinaire pour. des
saints dont on ne connaissait guere que le nom ou certarnes
actions extérieures n'ayant aucun rapport avec la vie ~onacale, cénobitique ou érémitique. On voit d~ns la vie de
Schnoudi que ce célebre moine ne s~ c~nt~nta1t,_Pa~ d~ proposer ces grands hommes, comme Il d1sait, a ~ 1ro1tah~~ de
ses moines il invitait les trois types du monach1sme a v1s1ter
son monastere afin d'édifier ses moines; il prévenait meme
ceux-ci de la visite merveilleuse, mais il prenait en mem_e
temps soin de prescrire le silence le plus absolu et o~d_onna1t
de baisser la tele pour recevoir la hén_édiction des v1siteurs.
A l'heure dite, Élie, Élisée et Jean le Baptiste, chacun avec
son attribut spécial, le premier avec sa barbe, le second avec
i ) J"ai trouvé un fragmeut de la vie d'Élie dans un parchemin appartenanl
.
2) Cette vie existe dans les deux dialectes au mu~ée de ~urm et a l_a
bibliotheque uticane : si elle n'est pas publiée, M. Ross1 la pubhera procbainement.

a lord Crawford.

34 l

LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

sa tete chauve, le troisieme avec son sayon de poils de chameau, tous les trois entourés d'une lumiere indescriptible,
arrivaient et passaient au milieu des freres silencieux et
courbant la tete. Le tour était facile a jouer et Schnoudi fit de
meme pour David, ~e psalmiste royal, couronne en tete et
revMu d'un splendide manteau. De pareils miracles étaient
faciles a faire pour un thaumaturge de la force \le Scbnoudi.
Ce n'était pas assez pour luide réaliser le type d'Élie, d'Élisée
et de Jean le Baptiste, il devait s'élever jusqu'au type de
Moise lui-meme, le premi_e r et le plus grand des propheles.
Personne ne sera surpris, je pense, d'apres ce qui précede,
que les Coptes ayant une foi aussi aveugle dans les Écritures
se soient empressés d'en apprendre une grande partie par
creur. Les Égyptiens, de tout temps, ont été doués d'une
merveilleuse mémoire, leurs descendants actuels n'ont certes
pas dégénéré sous ce rapport : Ils savent une quantité vraiment extraordinaire de chants d' église, de livres de l' Écriture,
de pieces de toute sorte, et leur mémoire ne connatt pas la
plus légere défaillance. Les moines ont fait de meme. Un
moine qui n'aurait pas su tout d'abord le psautier en entier
par creur, quand meme il eftt ignoré completement l'art -de
la lecture, n'eftt pas élé digne de ce nom, a moins d'etre un
héros de vertu comme celui qui mit dix-huit ans a ~pprendre
un verset : il est vrai que par apprendre il entendait vivre
conformément a la doctrine con tenue dans le verset. Avec et
apres les Psaumes, on apprenait encore un ou deux Evangiles,
celui de saint Mathieu, de saint Luc et quelquefois de saint
Marc de préférence, rarement celui de saint Jean, trop idéal
et touchant a peine a l'humanité. Venaient ensuite les douze
petits Prophetes que l'pn apprenait par creur en douz jour s: ,
si la mémoire ne se montrait pas assez fidele, on avait un bon
moyen pour la corriger; on se plaoait dans un endroit bien
exposé au soleil, pieds nus sur le sable brftlant, on s'attachait
une grosse pierre au cou et l'on ne bougeait pas avant de
s'etre mis son prophete dans la tete; aujourd'hui, les enfants
des écoles coptes, pour apprendre leurs leoons, crient tous
23

�,
OIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L msT

LE CHRISTJANISME C11EZ LES ANCIENS COPTES

la
34'2
ands coups de porng an .
Ate et se donnent de gr
,
·1es les douze pehls
a t ue-l º
u deux Evang1 ,
,
oitrine. Les Psaumes, un~
rtion des Écritures qu un
irophetes, voila quel_le éla~t ~~e;º lus forts el les plus _ver. ordinaire devait savo1r,. pl'E' ·ture presque enbere,
mome
d°
vaieot cr1
é
tueux, comme Schnou i, sa .dérable de passages des hom mpter un nombre cons1
saos co
.
Co te
líes célebres.
t tions de l'eonem1, le
P.
Aiosi armé cootre les te~ a t les armes donl il avait beso1~
trouvait dans l'Écriture sa f01 efacilement des lors que sa fo1
.
· e t que
pour se dérendre. On concevra
a l'état rud1menta1re
. son
soit resté en quelque so_rte
fond le Copte n'adm1t des
ulte s'en soit ressenb. Au
' . lui semblaient ressor~o mes du chrislianis~e que ceu~~u~e la Trinité et celui de
tirgdes textes scriptura1res, le dog ere la peine de les coro.
ll ne se donnaoner
gu a la tradihon
. . d e l' an cienne
l'lncarnahon.
rendre et se hMa de les_faoo
ta. Quantaux sacrements,
te; mais cependant il les acce¡me maniere; il coonut l~

¡

•

d

s

~r~~par le Baptime' il deven~t

il ~pconduisi\ exact•I_"•~\

Ba t~me, l'Eucbarishe ~ . .
nourrissait du corps el ~
ch;étien; par l'Eu~har1sb~:!:e il devenait prMre, tr~1s
sang de Jésus-Chr1st; par é d¡ns sa vie précédente; ma1s,
choses qu'il n'avait pas,tro?v es . avait vécu daos toute la
comme auparavant il s était m:;i!tait mort dans r_atte~te ~e
vigueur de son tempéra~ent
t point nécessaire d avo1r
la récompense éternelle, il nefi cruat1·on la Pénitence, le 1\1~La Con rm
,
.
s . tl
d'autres sacrements.
luí furent d'abord mconnu !
riage, en tant que s~cremen~sde l'Extréme-Onction, du moms
faut peut-Mr~ en d1re aut~\le dans le récit de ~a mort des
on ne voit r1en de semb a .
l'habitude se pnt de bonne
grands saints. ~uant ~u ~¿~~;;:1:vé ala dignité de sacremenl~
heure de le bémr; ma~s
u ver une preuve daos la m~no
.e l'ignore. On pourra1~ en ,tro ·t été de tout temps la 101 de
Juamie, si la monogam1~ n ª~ª{a Confession sont toujours del'Égypte •. La Confirmabon e
.
.
i) ll ne faudra.it pas croire cependanl que

le mariage chrélien s01l auss1

3i3

meurées inconnues; en revanche la circoncision est toujours
pratiquée, méme pour les femmes, et certaines prescriptions
de la loi mosai:que sur les aliments sont toujours en vigueur 1 •
Cette foi en l'Écriture a été de tout temps caractérisée
chez les Coples par le manque le plus complet de critique. Ils
prenaient tout au pied de la lettre et ne surent jamais, selon
le conseil de l'apótre, distinguer entre la leltre qui tue el
!'esprit qui vivifie. Aussi quelquefois ils se montraient scandalisés, avec quelque droit il faut l'avouer; ils ne pouvaient, en
particulier, comprendre cerlaines paroles de 1:Écclésiaste, et
loute l'éloquence de Schnoudi élait requise pour leur enlever leurs scrupules. D' autres fois ils batissaient tout un systeme
de conduite sur un texte qu'ils ne comprenaient pas et se
montraient alors aussi entétés dans leur propre seos que s'ils
eussent regu eux-memes la parole de Dieu. ll y a dans l'Écriture un verseloii l'on rencontreces paroles: « J'arracherai de
leurs dents l'iniquité ... 2 ; » les moines de Schnoudi y virent un
moyen faeile de se garder du péché. lis se procurerent de
petites limes et se curerent les dents a qui mieux mieux.
Devant cette faiblesse d'esprit, Schnoudi se mit dans une violente colere contre les prévaricateurs, il prononga a. leur sujet
une de ses plus mordantes homélies et leur conseilla de se
slricl chez les Coples qu'en Occidenl. Celte année méme, comme je me lrouvais un jour au divan du palriarche en compagnie de plusieurs memhres
importants de la communaulé cople, je fus forl surpris d'en voir toul a coup
deux se jeler aux pieds du patriarche, luí baiser la main, le supplier ardemment et avec des !armes dans la voix. Le patriarche répondail avec une
sainle colére, je présume : le fail esl qu'il élait irrité. ll s'agissail d'une
femme qui s'élait mariée da.ns la pauvreté. Sa pauvrelé luí 0lanl le moyen
d'élever sa famille, elle avail guillé son mari et avait vécu avec un autre
copte lrés riche auquel elle avait donné des enfanls. Devenue vieille, elle
voulait relourner prés de l'époux de sa jeunesse. Le patriarche refusait,
maisbient0l son ardeur lomba, il promit d'aller visiter la femme el d'arranger l'affaire.
i) Je crois qu'on doit plut0t atlribuer la persislance de ces praliques a la
lradilion purement égyplienne. ll ne serait pas trés facile autrement de
comprendre que l'observance de ces prescriptions se soit introduile en
Égyple avec le christianisme qui ne tarda pas a les abolir.
(2) Zachar., 1x, v. 47.

..

�LE CHRISTIANISYE CHEZ LES ANCIENS COPTES
1

REVUE DE L J11ST01R~: DES IIELIGIOl'iS

fairc plulol arracher toutes leurs denls ; ils seraient alors
assurés de ne plus avoir d'iniquilés lorsqu'ils n'auraienl plus
de dents. Cette belle doctrine n'empechail pas Schnoudi,le cas
écbéant, de faire de meme. 11 faisait meme plus et, malgré
celte étroiesse d'esprit qui portait a tout prendre daos le
sens litléral le plus stricl, Schnoudi el tous les moines se permettaient avec la parole de Die u d' élranges libertés.Jésus avait
dit a la Samaritaine : « Le temps viendra ou l'on n'adorera
1
le Pere ni sur cette monlagne, ni a Jérusalem »; Schnoudi,
voulanl atlirer les aumónes a l'église de son monastere, ne
craignait pas de citer les paroles du Christ de la maniere suivante: «Le temps viendra ou l'on n'adorera plus Dieu aJérusalem, mais sur celte montagne ; i&gt; la monlagne, e'élait celle
d' Athribis, pres de laquelle il avait construit son couvent qui
existe aujourd'hui. Je pourrais ciler une foule d'autres traits
semblables. 11 ne faut pas cependant voir dans cette liberté
qui frisait le mensonge el la plus insigne fausseté, une contradiclion avec l'amour et la révérence dont je parlais tout a
l'heure; c'est, au contraire, un effet tout particulier du caractere égyptien. J'ai fait remarquer plus haut que l'Égyptien
anlique el le Copte moderne croyaient avoir un droit sur Dieu
lui-meme lorsqu'ils le priaient; c'est ici un nouveau phénomene provenant de la meme cause. Si le droit existait sur
Dieu, a plus forte raison sur sa parole : d'ailleurs la fin ne
justifiait-elle pas les moyens? Mais c'est la une question toute
de morale et je dois m'en tenir au dogme.
Je ne dois pas oublier, en terminant ces considérations, de
dire que de meme que les paroles de Thoth, bien et dumenl
copiées sur un rouleau de papyrus préservaient de tous les
maléfices, de meme les paroles de l'Écriture, surtout des
Évangiles, avaient le meme effet. On employait a volonté les
unes et les autres : les recettes magiques trouvées en grand
nombre dans les monasteres le montrent surabondat11ment.
Ces recettes dérivaient en droite ligne des antiques rituels

magiques. Quand on se servait de l'Évangile, el l'on s'en servait souve1~t, on avait surtout recours au célebre passage qui
termine l'Evangile selon saint Marc. Un jour que Pisentius
avait vu un énorme dragon dans le déserl (c'était un serpent
déja mort), il envoyason disciple le voir. Celui-ci avait peur.
Pisentius lui reprocha sa frayeur et son manque de foi :
« N'as-tu pas, lui dit-il, les paroles de l'Évangile qui le prémunissent contre tous les dangers? i&gt; Ces paroles sont les suivantes : « Ceux qui croironl en mon nom chasseront les
démons, parleront de nouvelles langues, prendront les serpents et, s'ils boivenl quelque poison, n'en ressenliront
aucun mal'. i&gt;
Mais c'est assez parler de magie, car il m'en faudra parler
plus loin, en traitant de la question du surnalurel daos les
croyances et la vie du peuple chrétien d'Égypte.

(A suivre.)
t) Marc, xv1, v. i7-t8.

i) Jobo.o., 1v, v. 21.

•

345

•

E.

AMÉLINEAU.

�L'msTOmE DES RELTGIONS, SA ÓTHODE ET SON ROLE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
SA MÉTHODE ET SON ROLE
D'APRES LES TRAVAUX RÉCENTS
DE

MM.

MAURICE

VERNES,

ET DU

P.

GoBLET

VAN DEN

D'ALVIELLA

GHEYN

Le P. van den Gheyn. La science des religions. Essai historique et
critique dans La Controverse et le Contemporain (livr. des 15 juin, 15 juillet
et 15 octobre 1886).

347

dans nos chroniques bi-mensuelles nous nous sommes efforcé de
tenir nos lecteurs au courant de tout ce qui a fortifié l'organisation
ele l'Histoire des religions dans les divers pays. L'apparition presque simultanée des trois traités dont nous avons énoncé les titres
au commencement de cet article nous prouve que, loin de diminuer,
la sollicitude des auteurs pour le sort de l'histoire religieuse générale tend, au contraire, a s'accroitre encore. Défenseurs de la
premiare beure et convertis de la veille, amis par inclination ou par
nécessité se rencontrent dans la meme assurance que l'enseignement
de l'histoire des religions est désormais établi d'une maniere définitive dans les vastes cadres de la science moderne. II ne s'agit plus
pour eux de discuter son droit a l'existence. lis sont bien plutót
préoccu~és de !'esprit qui prévaudra dans le nouvel enseignement,
de la methode que l'on y appliquera, des tendances qui animeront
ses futurs maitres et des conséquences qu'il entrainera soit dans
le monde universitaire, soit dans la société en général.
En résumant tres rapidement ces ouvrages et en présentant a
leur occasion quelques rétlexions sur les questions pendan tes, nous
dresserons une sorte de hilan de la situation actuelle de l'histoire
des religions.

Maurice Vernes. L'Histoire des religions. Son esprit, sa méthode et ses
divisions. Son enseignement en France et a l'étranger. París, Leroux, 1887;
in-12, de 28i p.
Comte Goblet d'Alviella. lntroduction a l'histoire générale des religions.
Résumé du cours puhlic donné a l'Université de Bruxelles en 1884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, 1887, gr, in-8 de viu et t76 p.

S'il était vrai, dans le monde scientifique comme dans le monde
industrial, que pour réussir il faut atlirer l'attention en faisant
parler de soi, l'histoire des religions n'aurait pas a se plaindre de
cette fin d'année. Les publications destinées a en faire ressortir les
progres et a discuter la méthode qui doit présider a ses travaux
se succedent avec une rapidité extraordinaire et témoignent tout
au moins qu'elle est désormais bien vivante. Au fur et a mesure
de leur apparition nous avons signalé et le plus souvent discuté
dans cette Revue les écrits des mythologues, philologues et anthropologistes, qui préconisent des méthodes différentes comme autant
de panacées propres a faire le salut de notre jeune discipline, et

..

Le P. van den Gheyn, de la Compagnie de Jésus, s·est proposé
de faire connaitre aux lecteurs de la revue catholique, La Contro•
verse et le Contemporain, l'histoire du développement qu'a pris en
ces derniers temps l'histoire comparée des religions. 11 est qualifié
pour en parler, car il a lui-meme publié des travaux de philologie
et de mythologie comparées qui ont été l'objet de certaines critiques
dans cette Revue, mais qui ont néanmoins rencontré un accueil
favorable aupr~s de plusieurs bommes compétents 1 • II ne saurait
médire d'une science qu'il cultive lui-meme et a laquelle travaille
un homme pour lequel il professe une grande admiration, Mgr de
llarlez. Mais s'il n'en veut pasa la science, iln'est pas tendre pour
~a majorité de ceux qui la représentent actuelleroent. Ce n'est pas,
Il est vrai, aux personnalités qu'il s'en prend. Alors meme qu'il
i) Revuc de l'Histoire des R.eligions, t. XIII, p. 222 et suiv.; cf., p. 378.

�1

348

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

eO.t été de bon gout d'éviter certaines appréciations et certains jugements un peu sommaires sur la valeur scientifique de tel ou tel
hiérographe, il est évident pour tout lecteur impartial que le P. van
den Gheyn poursuit en eux, moins leurs prét~dues erreurs historiques que leurs convictions philosophiques et la tendance meme
qu'ils impriment a l'histoire des religions. En. nous offrant une
revue, claire et bien menée, des institutions et des ouvrages dans
lesquels cette histoire a trouvé son expression la plus récente, il
n'a d'autre but que de montrer comment la mythologie comparée
et l'histoire des religions &lt; sont devenues, aux mains de l'incrédulité moderne, une arme de combat redoutable contre la révélation
et ses dogmes fontamentaux. &gt; (T. VII, p. i.61-162.)
Il parait que le grand essor de l'histoire des religions dans les
dernieres années est dú. au triomphe_du rationalisme en pays protestant (p. 168). Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette
these qui nous entrainerait sans doute vers un ordre de considérations auquel la Revue de l'histoire des Religions entend rester
étrangere. Nous nous bornerons a déclarer que, si le P. van den
Gheyn avait raison sur ce point, il faudrait faire au rationalisme
protestant grand honneur d'avoir contribué de la sorte a l'élargissement des études religieuses et d'avoir fondé une science a laquelle
s'intéressent des a présent des hommes aussi peu suspects d'hérésie que l'abbé de Broglie, Mgr de Harlez, le P. Cesare di Cara et
le P. van den Gheyn lui-meme.
L'auteur des articles que nous analysons n 'est pas a tel point
absorbé par la réfutation des doctrines historiques, philosophiques
ou théologiques de MM. Tiele et Albert Réville, qu'il ne trouve
l'occasion de parler du Musée Guimet, des Annales et de la Revue
de l'histoire des Religions. Nous ne pouvons dissimuler que
cette derniere le préoccupe d'une fac;on particuliere. 11 veut bien
nous décerner le nom d'organe attitré de la nouvelle science, et
quoiqu'il ait constaté de louables efforts pour donner a l'amvre un
caractere de plus grande impartialité depuis que j'ai l'honneur de
la diriger, il n'en conclut pas moins que nous sommes tres dangereux. Qu'était-ce done, je vous pr.ie, avantnos efforts pour etre plus
impartiaux? La nouvelle section des sciences religieuses a l'École
des Hautes-Études ne lui dit rien non plus qui vaille. Des noms
comme ceux de M. Havet, de M. Albert Réville, de M. Maurice
Vernes ne sauraient trouver grace a ses yeux. Les philosophes qui,

L HISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

349

en Italie, s'occupent d'histoire des religions, et surtout notre honorable collaborateur, M. le comte Goblet d' Alviella, en Belgique, ne
sont pas mieux traités.
11 reste cependant une consolation au P. van den Gheyn, celle
de pouvoir terminer ses articles en reproduisant presque saos restriction le jugement émis sur l'histoire des religions par M. Maurice
Vernes, daos un article de la Revue Critique dont nos lecteurs ont
eu connaissance l'année derniere (t. XIJ, p. 170 et suiv.). D'accord
avec M. Vernes, il estime que tout ce qui a été fait jusqu'a présent
dans le domaine de l'histoire des religions ne vaut pas grand'chose.
L'c:euvre a été mal conduite ; il faut la reprendre dans un autre
esprit, avec une meilleure méthode. L'accord entre les deux critiques ne va pas plus loin, il est vrai. L'histoire des religions telle
qu'elle est traitée actuellement est avec eux dans la situation de
ces ministeres qui tombent sous une coalition d'extreme-droite et
d'extreme-gauche. La majorité &lt;¡ui les renverse est radicalemellt
divisée, lorsqu'il s'agit de les remplacer. M. Vernes, - nous le
verrons plus loin, _:, veut réduire l'histoire générale des religions
aun pragmatisme critique, en dehors de tout systeme, de toule
considération générale, voire meme de tout príncipe philosophique.
Le P. van den Gheyn et les historiens de son école veulent, au con.
traire, substituer a l'esprit de complete indépendance scientifique
dont les représent~ts les plus marquants de l'histoire des religions
sont actuellement animés, un esprit de soumission a l'égard de la
théologie officielle. L'histoire, telle que la comprend M. Vernes,
devient un catalogue ; entre les mains du P. van den Gheyn, elle
devient une apologétique.
Un grand nombre de nos collaborateurs pensent qu'elle ne doit
etre ni l'un ni l'autre. 11 est arrivé a quelques-uns d'entre eux d'énoncer l;opinion que les historiens qui se soumettent une autorilé
religieuse infaillible - quelle qu'elle soit, catholique, protestante,
bouddhiste ou musulmane - manquent de la liberté d'esprit nécessaire pour reconstituer avec impartialité tous les faits de l'histoire
religieuse qui touchent de pres ou de loin a leur foi. C'est une
opinion qui peut se soutenir. Mais il n'est jamais venu a l'esprit de
personne, dans le cercle des collaborateurs de cette Revue, d'interdire l'histoire des religions aux catholiques, comme le prétend le
P. van den Gheyn.
Je tiens tant a ne pas laisser s'accréditer une pareille opinion

a

�REVUE DE L'ffiSTOIRE DES RELIGIONS
350
que pour une fois je m'écarte de la regle que nous nous sommes
imposée d'exclure de cetle Revue tout travail présentant un caractere polémique ou dogmatique. Nous nous trouvons ici en cas de
légitime défense. 11 y a parmi nos collaborateurs des libres penseurs sans aucune religion, des libres pensem-s protestants, des
protestants orthodoxes, des israélites, des catholiques, et je crois
meme de tres bons catholiques ; mais je déciare au P. van den
Gheyn quejamaisje ne mesuis préoccupé de leurs convictions religieuses, pas plus qu'ils ne s'inquietent des miennes. 11 regne chez
nous une complete liberté. Nous ne sommes inféodés a aucun parti,
a aucune confession, a aucune école philosophique, a aucun systeme. Nous accueillons également volontiers les travaux des folkloristes et ceux des partisans les plus exclusifs de la méthode
philologique, et si demain Mgr de Harlez ou M. l'abbé de Broglie
nous faisaient l'honneur de nous envoyer un article qui ne füt ni
dogmatique, ni apologétique, mais simplement historique, nous
l'accueillerions tres volontiers, tout comme nous accueillerions, daos
les memes conditions, un article de M. Hovelacque ou de M. Eugene
Véron. Voila - puisqu'il faut mettre les points sur les i - les principes dont nous nous inspirons a la Revue de l'histoire des Religion,.
Bien loin d'interdire l'histoire des religions aux membres du clergé
catholique, nous sommes tres heureux de les voir y prendre gout
et nous applaudissons a l'exhortation que le P. van den Gheyn leur
adresse, d'accord avec Mgr de Harlez, pour les encourager a se
consacrer davantage a l'étude de l'histoire religieuse générale
(livr. du i5 oct., p. 275). Quand l'exactitude historique nous paraitra
compromise dans leurs travaux par leurs opinions dogmatiques,
nous le dirons, tout comme ils seront parfaitement en droit de nous
reprocher les erreurs qui résulteraient, daos nos travaux, de nos
opinions religieuses ou philosophiques. C'est justement par l'élimination de ces éléments étrangers que l'histoire se constitue dans sa
pureté. Elle ne peut pas vivre sans une liberté complete. Tant pis
pour ceux qui ne peuvent pas s'accoutumer de la liberté scientifique, a quelque parti qu'ils appartiennent 1

II

Les deux livres de MM. Vernes et Goblet d'Alviella nous transportent dans une autre atmosphere que celle ou se meut le P. van
den Gheyn. Nous y retrouvons bien encore des considérations sur

1

L 1II5TOIBE DES RELIGIONS, SA MtTHODE ET SON ROLE

1

35{

l'esprit qui doit animer !'historien des religions et sur les rapports
de l'histoire religieuse générale avec l'enseignement ecclésiastique ;
mais elles n'occupent plus qu'une place secondaire dans les préoccupations des auteurs. Il s'agit ici avant tout de discussion sur la
.méthode, sur les conditions de l'histoire des religions, sur les classifications des religions et sur le róle de cette histoire dans l'instruction publique.
L'ouvrage de M. Vernes se composede deuxparties: la premiere
inédite, la seconde consistant en réimpressions d'une série d'études
déja publiées de M. Vernes lui-meme ou de quelques-uns de ses
correspondants les plus notables. M. Vernes pense avec raison que
la pbase de création de l'histoire de·s religions est passée. L'histoire
religieuse ou hiérographie « s'est fait sa place au soleil et, en dehors
d'un petit nombre d'esprits malveillants, l'on reconnatt aujourd'hui
qu'il y a lieu de grouper et d'étudier concurremment !'ensemble
des données que nous possédons sur les idées et les pratiques religieuses des différents peuples » (p. 2). Désormais elle est entrée
dans la phase d'organisation ; de nouveaux devoirs s'imposent a
ceux qui la cultivent. C'est a la détermination de ces nouveaux
devoirs que sont consacrés les chapitres inédits sur l'objet, !'esprit
et la méthode de l'histoire des religions, sur le classement des religions, ainsi que la reproduction de la le&lt;¡on sur les abus de la
méthode comparative daos l'histoire des religions par laquelle
M. Vernes a inauguré son cours d'histoire des religions sémitiques
a l'École des Hautes-Études. Nos lecteurs connaissent déja les idées
de M. Vernes a ce sujet par l'analyse que nous avons donnée de
cette le&lt;¡on d'inauguration daos l'une de nos précédentes chroniques
(voir t. XIII, p. 380 et suiv.). Il nous semble, toutefois, que dans
les deux chapitres nouveaux ajoutés par l'auteur en tMe du livre
que nous analysons, il a formulé sa pensée sous une forme moins
absolue qui ne lui est point défavorable. Il veut bien reconnaitre
que la méthode historique ou critique dont il recommande l'application a l'histoire des religions n'est pas absolument inconnue a
ses collegues en hiérographie et que, depuis longtemps déja, elle a
été mise en pratique avec succes par plusieurs d'entre eux. Bien
plus, tout le monde lui parait d'accord sur cette question de
méthode, au moins en théorie. Malheureusement la pratique ne
répond pas toujours a la théorie (p. 28 et suiv.). Ici nous sommes
completement du meme avis que M. Vernes et nous le félicitons de

�352

REVUE DE L.HTSTOIRE DES RELIGIONS

réclamer avec insistance une plus grande fidélité a la méthode
rigoureuse de l'histoire scientifique.
, ,
Nous constatons aussi avec plaisir que l'auteur a tempere son
jugement sur la valeur et la signification ~u folk-lore dans _l'~istoire des religions. Tandis que dans son arllcle de la Revue Cri~ique
(nº du 28 sept. 1885) il considérait le folk.-lo~e co~me _une etud.e
étrangere a l'histoire des religions, dans le present hvre 11 reconna1t
que e les partisans du folk-lore apportent anotre connaissance de~
pratiques religieuses une utile contribution &gt; (p. 33), _et se b?r~e a
protestar contre l'assimilation de l'histoire des rel_1g1ons soit a la
mythologie comparée, soit au folk-lore. Sur ce pomt encore nous
sommes de la meme opinion.
A la suite des trois chapitres que nous venons de mentionner,
M. Vernes a réimprimé plusieurs articles qu'il a publiés ici-meme
sur l'histoire des religions aux différents degrés de l'enseignement
public (t. III, p. i et suiv.), sur une proposilion de M. Paul Bert
relative a l'enseignement de l'histoire des religions (t. VI, p. 123 et
suiv.) et sur un projet de transformation des facultés de théologie
(ibid., p. 257 et suiv.). Dans un septieme chapitre nou~ tr~uvo~s
l'opinion de divers publicistes sur l'introduction de l'h1sto:re _rehgieuse dans l'enseignement public et l'énum~ration des cons~crations pratiques grace auxquelles cet ense1gnement a passe du
domaine des desiderata dans celui de la réalité vivante. En appendice, l'auteur a ajouté deux articles de M. van Hamel et de
M. Goblet d'Alviella sur l'enseignement de l'histoire des religions
en Hollande et en Belgique et des programmes pour cours élémentaire et secondaire par MM. van Hamel et Hooykaas. Ces articles et
ces programmes ont également paru dans la Revue de l'histoire
des Religions (années 1880 et i882).
La seconde partie du livre qui nous occupe ne nous apprend
done pas grand'chose de nouveau. Mais, en réunissant dans un
meme volume des écrit3 qui ont paru a diverses époques,M. Vernes
nous fait toucher du doigt, pour ainsi dire, la continuité et l'énergie de ses efforts pour propager l'enseignement de l'histoire des
religions. Tous ceux qui croient comme lui a l'utilité de cet enseignement lui doivent de la reconnaissancepour avoirsi vaillamment
lutté.
L'ouvrage de M. Goblet d'Alviella - tres bien imprimé sur beau
papier et relié selon la méthode anglaise - contient le résumé du

L'BISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

353

cours professé par notre honorable collaborateur de Bruxelles pendanl l'année scolaire 1884-f.885. Un avant-propos destiné a juslifier
le choix du sujet et la le&lt;¡on d'ouverture sur les préjugés qui
entravent l'élude scientifique des religions 1 , servent d'introduction
au cours . En appendice l'auteur a réimprimé un article de la Revue
de Belgique sur la nécessité d'introduire l'histoire des religions
dans l'enseignement public et publié une réponse aux objections
qui ont été émises contre son cours, en particulier par .M. l'abbé
Colinet (dans la Revue Générale, mai 1886), et contre sa méthode
par M. Vernes.
Le cours de M. Goblet est divisé en vingt et une le&lt;¡ons qui sont
toutes abondamment remplies. C'est une introduction a l'histoire
de la religion autant qu'a l'histoire des religions. M. Goblel a combiné dans un seul cours, d'une far;on originale et dans son ensemble
heureuse, les matieres dont M. Albert Réville a fait deux cours
dislincts dans ses Prolégomenes et daos ses Reli,gions des peuples
non civilisés. A ceux qui trouveraie'Ilt que l'abondance des matieres
nuit al'étude approfondie des détails et qui se plaindraient de ce
qu'il y ait trop de généralisation, il convient de rappeler que ce
cours est destiné a des étudiants qui font des études générales,
liltéraires et historiques, non pas exclusivement a un petit nombre
d'érudits ou de spécialistes qui se consacrent entierement al:histoire
des religions.
.
M. Goblet commence par leur faire l'historique de l'histoire des
religions et par leur exposer l'état de cette science a l'époque
actuelle. 11 définit les phénomenes religieux et passe ~n revue les
classifications des religions. Il établit l'arbre généalogique des religions actuelles (voir ce curieux tableau a la p. 40) et montre qu'il .
convient de commencer l'histoire des religions par l'étude des
croyances-et des pratiques des peuples non civilisés, lesquelles se
retrouvent, en partie, dans les traditions populaires des peuples
civilisés. Mais, au lieu de décrire successivement les croyances et
les pratiques propres a chaque peuple ou achaque groupe ethnique
de peuples non-civilisés, le professeur a préféré rassembler, dans
des vues d'ensemble, les croyances et les usages rudimentaires qui
se rapportent a un meme objet, en empruntant ses matériaux aussi
bien au folk-lore et a l'histoire des religions organisées qu'aux
1) Voir Revue de l"Histoire des Religions, t. XI, p. 108.

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
35(.
reli ·ons des peuples non civilisés. ll nous expos~ ~n~i, dans ~n_e
séri~ de lec;ons qui ont du offrir le plus grand mteret, la veneration des montagnes et des pierres, des eaux, _d~s plantes et des
. aux des phénomenes atmosphenques, du feu, des
arbres, des arum
,
i · 1
corps célestes, du ciel et de la terre, en co~~inant chaque .º~s. ~s
.
. lui sont fournies par les religions des non c1vilises
donnees qui
. . •
d t d'tions
actuels avec celles des religions de l'ant1qmte et es ra i
. .
.
0 ulaires contemporaines.
P ipres avoir épuisé la liste des objets mate~1els adores par
Goblet décrit la vénération des espr1ts et des morts,
l 'homme, ·u
,n.
-~ t r
les croyances relatives a la vie future, les diverses ~ª?1 es a ions
du culte aux degrés inférieurs du développement re~1g1eux, telles
.. re la divination les conjurations, le sacr1fice, les symque 1a pr1e ,
'
l' · 1 t'
boles et les riles ; et, parmi les premieres étapes ~e ~vo .u io~
li . se le fétichisme et l'idolatrie. La sorceller1e 1 amene a
re_
l'etug1deud
e u' sacerdoce, et l'analyse des éléments constitutifs
. .
, du
th de sa formation et de sa déformation, le condmt JUSqu aux
my
e, des mylhologies conslltuees
. . qm· seront ' s:ms d oute, l'objet
confins
de cours ultérieurs. Les deux dernieres lec;ons traitent de_s ~~p~orts
de la religion avec la science et la morale chez les non-~1vili~es_ et,
f me de résumé synthétique, des diverses hypotheses em1ses
sous
sur laofrorme pr1·m1·t1·ve de la religion et sur l'évolulion de ses
. . formes.
.
.
M
Goblet
critique
l'hypothese
d'un
monothe1sme
ulter1eures. ·
•
· pr1¡
mitü et l'évhémérisme de M. Herbert Spencer. 11 est part1san reso u
du naturisme.
profes]l ne saurait etre question ici de discuter avec !'honorable
• ·h t
·
t
de
détail
m,i daos un programme auss1 r1c e e
seur les pom s
' l- •
. •
•
.
•
•
· · pourraient fournir matlere a conlroverse, et il sera1t
auss1 var1e,
. .
rd
tAt
tel
.
d lui demander pourquoi il a smvi tel o re p1u u que
o1seuxd e 1 distribution de ses lecons. Je ne présenterai a ce sujet
autre ans a
·
1
,
ule observation. n me parait regrettable que M. Gob et
qu
. .
. une se
· la description du naturisme et de l'anim1sme,
en d'autres
a1t p1ace
. .
• t
t ..
d
termes la physique et la psycholog1e rn~onsc1~n ~s die' _naive~ . es
. 'lises,
· dans la onzieme lee¡on apres avmr etu e. 1a venera•
non c1vi
.
d
t
tlon e outes les catégories d'objets naturels. Je ne .vo1s pas com•
.1 t ossi'ble de comprendre le culte de ces obJels sans avoir
ment 1 es P
,
· d
une idée nette sur la conception des choses dans :1 esprit u non

civilisé.

L'BISTOIBE DES RELIGIO~S, SA JltTHODE ET SON ROLE

3o5

III

La publication simultanée des deux livres de M. Vernes et de
M. Goblet d'Alviella n'est pas entierement le fait du hasard. Chacun

d'eux a pris la plume pour répondre aux préoccupations de l'heure
actuelle parmi les hiérographes. 11 n'est pas étonnant que la méme
cause ait produit des effets analogues a Paris et a Bruxelles.
M. Vernes et M. Goblet ont tous deux a creur d'asseoir l'enseignement de l'histoire des religions sur une base solide et de lui imprimar une direction salutaire. Ils ont voulu montrer l'un et l'aulre
l'unité des principes qui ont inspiré chacun d'eux daos sa campagne
passée en faveur de l'organisation de cet enseignement ; de la des
deux parts des réimpressions d'arLicles déja publiés. lls ont profité
de l'occasion pour se défendre contre ceux qui les ont critiqués.
Tous deux nous disent : « voila comment il faut faire a mon avis •.
M. Goblet ajoute : « voici comment j'ai fait , . C'est la une premiére
différence.
Une seconde différence ressort de la comparaison que chacun
des deux auteurs nous permet d'établir entre ses articles passés et
les pages qu'il a écrites récemment. M. Goblet, sous le coup des
attaques dont sa lec;on d'ouverlure et son cours ont été l'objet, me
semble avoir plutót accentué son point de vue. M. Vernes, au contraire, a plutót modéré ce qu'il avait énoncé autrefois, daos l'ardeur
d'un zele tres recommandable, sous une forme peut-étre trop absolue. Nous avons déja eu l'occasion de le conslater plus haut. Nous
n'y reviendrions meme pas si l'auteur, apres les pages excellentes
ou il montre que !'historien des religions doit se tenir a l'écart de
toute polémique religieuse et de touLe apologétique, avec un sentiment de respect sympathique pour toutes les religions, en particulier pour celles ou plongent les racines de notre propre société,
ne s'était pas laissé enlrainer a rendrele rationalisme seul responsable du détournement de la vérité historique au profit des préférences dogmatiques de !'historien. Que les rationalistes aient trop
souvent accommodé l'histoire de maniere a la faire cadrer avec leurs
opinions philosophiques ou théologiques, nul ne le contestara.
Mais qu'il faille imputer cette aberration au seul rationalisme, voila
ce qui constitue a son tour une erreur historique. II n'est vraiment

•

�3156

.

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGlONS

conque,
Mais il y a plus. Nous applaudissons .M. Vernes lorsqu'il affirme
,que le véritable historien n'a d'autre souci qu,e de reconstituer la
réalilé des faits et d'en établir autant que possible la filiation, sans
se préoccuper de leur accord avec un systeme. C'est l'évidence
meme. Iln'en est pas moins vrai que nous avons tous des systemes,
parce que l'esprit humain est ainsi fait qu'il ne peut pas penser
saos systématiser. Les rationalistes, au sens historique du mot,
c'est-a-dire les interpretes qui s'efforc¡aient de ramener les faits
réputés surnaturels des traditions religieuses de tous les peuples a
la condition d'événements naturels et conformes aux. données de la
raison, ont eu le grand tort de se laisser beaucoup trop dominar
par leurs systemes, Mais n'oublions pas, s'il vous platt, que ces
memes rationalistes ont été les premiers a affirmer les droits de la
raison a exercer une critique rigoureuse sur les traditions du passé
et que, dans l'histoire religieuse en particulier, ils ont puissamment
contribué a l'ex.tension de nos connaissances bistoriques. Je m'étonne que _M. Vernes, qui cultive spécialement l'bistoire d'Jsrael, ne
se soit pas rappelé combien ils ont fait progresser la connaissance
des antiquités d'lsrael. Et ce qui est vrai des ralionalisles l'est

so~

!\OLE

357

auss1 de tous les historiens a s l'
l'hisloire religieuse mais d
rs emes, non ~as seulement daos
jusque daos les sci~nces na~ns l~us les domames de l'bistoire et
la connaissance de l'h1'st . ure es. Les plus grands progrlls dans
oire comme dans la
·
nalure ont été provoq .
connaissance de la
1 1
cherchaient a démontre:~ne\P ustbs.ouve~t par des hommes qui
d'autres termes a corroborer ::; e_se d une porté~ générale, en
avait d'artificiel ou de forc. d
r5te~e par des fa1ts. Ce qu'il y
pas tardé a disparailre. de ~n~ eur i~terprétation des faits n'a
lemes durent peu . mai; lesepd~s a Rena1ssance, en effet, les sys'
ecouvertes positives qu 1
ont faites, dans l'ardeur a trouv
.
e eurs auteurs
sont restées et ont augmenté d~r confirmat~on de leur pensée,
laq~elle ils se sont consacrés. au ant le capital de la science a

pas nécessaire d'etre bien familiarisé avec l'histoire de l'inlerprétalion des tex.tes sacrés pour savoir que, dans toutes les religions,
les adversaires les plus acharnés du rationalisme ont sollicité les
tex.tes jusqu·a ce qu'ils y trouvassent la confirmation des doctrines
qui leur paraissaient etre orthodox.es.
M. Vernes, il est vrai, nous dira que nous ne nous entendons
pas sur le sens du mol • rationaliste •. Pour lui le rationaliste est
celui qui cherche moins a reconstiluer les événements du passé,
tels qu'ils ont été, qu'a montrer que les événements historiques ou
les textes saérés s'accordent avec sa propre maniere de voir.
(Voirp. '1:7, p.105-107; Revue de l'Histoiredes Religions, t. I,p.10.)
11 est regrettable que !'honorable écrivaio, ordinairement si précis
dans ses ex.pressions, persiste a prendre ce mot dans un sens qu'il
n·a jamais eu. Le terme • rationaliste • a une signification historique, et c'est provoquer une confusion inévitable de le prendre
dans une autre acception qui ne se justifie en aucune fa&lt;;on.
Pourquoi, en effet, appeler rationalistes ceux. qui ont exploité l'histoire au profit de doctrines dans lesquelles l'autorité de la raison
était ex.pressément subordonnée a une autorité ex.térieure quel-

L'HISTOlll~ DES RELIGIONS ' SA MElllODE
....
ET

1:

p

L aversion de M. Vernes o
,.
tient, d'ailleurs a des
p ur ce qu il appelle le ralionalisme
me trompe, de ~a concza~;:s~~: prof~n~es .. Elle ;ésulte, si je ne
essentiel que je ne suis ~ull
e de 1 h1st01re. C est sur ce point
. .
ement .d'accord avec l · 1\1 v
un esprit eminemment criti
V . .
m. • ernes est
!'historien daos le domain;~ª· l'h~1c1 _comm~n.t il définit la tache de
•
Cataloguer les document el 1sto1re rehg1euse en particulier ;
différentes religions sou tst, ehs textes et les fails relatifs aux
.
,
me re e acun d'eux to . t
.
Je voudrais appeler un éplucha e ri
ur a our a ce que
le mieux qu·¡¡ est possibl
g goureux, les da ter et les classer
bonne qualité scrupuleus:~:n~ ~-ot_ amas.ser des matériaux de
rieurement a des construcli
verifies, qm ?ourront servir ulté(P. 94). Ces instruclions son;ns p~us ou m01ns considérables. •
pieles et, si l'on proscrit touteexc~ entes_; mais elles sont incomde l'horizon intellectuel de l'h~hlllo~oph1e et toule vue d'ensemblEl
M. Vernes, elles sont ioapplicab\ª or1en, comme semble le désirer
•
es.
11 est evident que le
.
.
rechercher les document~r~m;er. souc1 de !'historien doit etre de
possible, de les soumeltre as or1q~e.s, en ~ussi grand nombre que
sur dix il ne pourr.a e
une crll1que r1goureuse. Mais neuf fois
xercer cette e T
·
quant aux documents des crileres r1 ~qu_e r1goureuse qu'en appliception générale qu'il se t: ·t d
i lm seront fournis par la conchaque document est censé
e ~poque et du milieu auxquels
surtout il est impossibl d ppartemr. Dans l'histoire des religions
en effet, i'ltisloire du ch:is;i::~céder autrement. Sinous exceptons,
niers siecles pour laq 11 isme pendant les quatre ou cinq der'
ue e nous avons une abondance de docu-

:1

0

24

�358

REVUE DE L 'msTOlHE DES Ric:LIGIONS

ments surement datés et que nous pouvons cont.róler en détail les
uns par les autres, il n'y a pour ainsi dire pas une seule religion
qui soit assez bien documentée pour que l'on ne soit pas obligé de
juger les documents incertains d'apres les conclusions auxquelles
aboutit l'étude des documents certains, c'est-a-dire d'apres l'idée
générale que l'on se fait de l'évolution de la religion a laquelle ils
appartiennent. C'est memela ce qui fait la valeur de la méthode critique. On part des renseignements clairs et bien datés et, fort des
résultats obtenus ainsi, l'on juge les documents obscurs ou suspccts. On va du certain a l'incertain. M. Vernes n'agit pas autrement
lui-meme. Quand il se déclare de plus en plus convaincu que le
Deutéronome est le produit du vr0 et du vº siecle et que le Code sacerdotal est l'ceuvre des v• et rv• siecles (voir Revue Critique du
30 aout), de quel droit assigne-t-il a ces documents une date et
une valeur absolument différentes de celles qu'ils prétendent avoir?
Tout simplement parce que l'étude des documents positifs du vuº
au v0 siecle lui a permis de se faire une idée a peu pres nette de
l'état religieux des lsraélites pendant cette époque et de leur langage religieux ; partant de ce point solide, appliquant a la religion
d'Israel les regles déja vérifiées ailleurs par l'expérience, relatives
a l'évolution des idées religieuses ou morales, des institutions et du
langage, et comparant les données qui luí sontfournies par lesdocuments hébreux, avec celles que lui fournit l'histoire des populations
avec lesquelles Israel fut en relation, il aboutit a la conclusion
rationnelle que le Deutéronome et le Code sacerdotal ne peuvent
remonter ni a la date ni a l'auteur auxquels ils prétendent remonter.
La critique tres savante de M. Vernes est toute pénétréede principes
philosophiques et d'idéesgénérales qui luisont fournies par l'histoii'-:
comparée; mais, a lire ses instructions sur la méthode, il semblerait que M. Vernes fait de la philosophie sans le savoir. Qu'il
demande toutefois au P. van den Gheyn ce que celui-ci en pense !
Partant d'un point de vue philosophique tout opposé, celui-ci dira
que la critique de M. Vernes ·repose sur des a priori et sur un
ensemble de conceptions générales fausses. Nous ne partageons
pas cet avis, cela va sans dire, car nous faisons grand cas de la
critique de M. Vernes. Mais l'opinion d'un tiers est toujours bonne
a entendre.
Ne·médisons done pas des idées générales ni de l'application des
príncipes philosophiques a l'histoire. 11 n'y a pas d'histoire, pas de

L'IIISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

359

critique, en dehors de leur application. Proscrire la philosophie
dans l'établissement d'une méthode, cela me parait une tentative
pour faire renier une mere par son enfant.
J'ai dit, en outre, que les instructions de M. Vernes me parai~s~ent_ incompletes., Quand !'historien aura classé et catalogué les
fa1ts, 11 aura dresse un catalogue, il n'aura pas fait une histoire. n
faut éplucher, sans doute; mais quand on a épluché il faut préparer les mets et les cuire; autrement ils ne servent a rien. Dans
l'histoire des idées et des sentiment,, ce devoir s'impose plus que
~a'.tou_t ailleurs _l'historien, et l'on voudra bien m'accorder que
1h1st01re des relig10ns est avant tout une reconstitution des idées et
des sentiments du passé. Les institutions ecclésiastiques en effet
. ne sont que l'expression sensible des idées qui' Jeur ont'
e t les, r1te_s
donne na1ssance et n'ont d'autre but que de fortifier et de répandre
celles-ci. Faire l'histoire d'une religion, ce n'est done pas seulement classer un certain nombre de faits positifs ressorlissant a
cet,:e reli~ion; c'est encore les fai,re revivre, montrer la signification
qu 1~s avaient pour les adeptes de cette religion, comment et pourqu01, en vertu de quelles raisons internes, ils se sont succédé dans
un certair¡. ordre; c'est resi.::usciter l'ame du passé. n faut, pour
une pareille ceuvre, que l'éplucheur de documents soit doublé d'un
psy~h_ologue et - pourquoi ne le dirais-je pas? - qu'il sache par
e~perience ce qu'est un sentiment religieux ou une pensée religieuse. Autrement, flit-il le plus érudit du monde il ne nous offrira
. .
'
Jama1s qu'une momie au lieu d'un organisme vivant.
Voila pourquoi nous sommes entierement d'accord avec M. Goblet
~'~lviella sur l'utilité de commencer l'histoire des religions par
l_ elude des croyances et des pratiques des non civilisés. Cette
e~~de, en effet, nous initie a la psychologie de l'homme inculle.
L_etude des traditions populaires nous rend le meme service. Combien Y a-t-il de détails, meme dans les religions plus développées,
auxquels on ne comprendra jamais rien sans cette initiation
préalable?
Est-ce a dire maintenant que nous recommandions de se faire
d'abord un systeme et d'étudier les faits ensuile? En aucune facon.
T~ut ce que nous avons voulu montrer, c'est que l'on a tort de p~oscrire de l'histoire la philosophie et les idéos générales, c'est que
nolens volens chacun de nous a son systeme, comme le mineur asa
lampe pour s'orienter dans les galeries obscures de la mine. Que

.ª

�360

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO!'iS

!'historien des religions prenne garde de ne pas se laisser dominer
par son systeme, par ses idées philosophiques ou religieuses ! ~~n
de plus juste. Qu'il n 'altere pas les faits et
ne fauss~ ~as 1 mterprétation des textes ! C'est la une quest10n de loyaute mtellectuelle, une obligalíon morale qui s'impo!-e a tou~. 11 y a d_es
intelligences malhonnetes comme des consciences deloyales. h~a1s,
sans philosophie, sans idées générales, !'historien n?~terpr~te~a
rien du tout • et sans psychologie, sans expérience rellgieuse md1viduelle, l'hi~torien des religions n'interprétera jamais bien.

q_u'il

IV
MM. Vernes et Goblet d'Alviella critiquent tous deux le~ c~assifications des religions qui ont été présentées par les prmcipaux
hiérographes contemporains, et chacun d'eux en prop?~e une nouvelle. Ni l'un ni l'autre des deux auteurs n'attache, d a1lleur_s,_ une
grande importance aux détails du classement de_~ rel!gion~.
M. Vernes en propose meme deux ditférentes, la premiere disposee
selon les cadres de la géographie el la succession des religions dans
l'histoire la seconde ne renfermant que les religions dont la con'
. .. .
naissance importe a l'intelligence complete ·de la c1villsat1on moderne. M. Goblet d' Alviella commence par adopter le príncipe de
l'évolution religieuse pour établir ses premier~s d\visions ; _une
seconde catégorie renferme les religions étrangeres a notre de~eloppement historique ; la troisieme et la quatrieme ont_ pour prm ·
cipe la distinction des races, et le christianisme vient a part pour
clore la série.
Ces diverses classifications n'ont pas de valeur interne; elles sont
purement empiriques et n'ont d'autre raison d'etre que de facili~er
la distribution des matieres dans l'enseignement. Nous ne les d1scuterons donc-pas. Les discussions sur ce point sont prématurées
parce que les rapports de filiation des différentes religions sont
encore trop mal connus, et pour certaines religions elles seront
toujours oiseuses tant que l'on ne se décidera pas a reconnaitre
que sous un meme nom se rangent des conceptions religieuses fort
différentes. Le christianisme de Papias ou de Tertullien n'est évidemment pas la meme religion que le christianisme de Thomas
d'Aquin, et celui-ci n'a que des rapports assez éloignés avec le

L'UISTOIRE DES RELIGIONS, SA MÉTHODE ET SON ROLE

361

christianisme d'un Channing ou d'un Schleiermacher. 11 en est de
meme pour toutes les grandes religions. Dans quelque catégorie
qu'on les range, il sera toujours possible de montrer qu'elles y
figurent a tort.
Ilnous parait préférable de consacrer la fin de cet arlicle a la
question de l'enseignement de l'histoire des religions. Dans l'enseignement supérieur on peut considérer la cause de l'histoire des
religions comme gagnéa. Elle est enseignée maintenant dans des
cours spéciaux a toutes les universités hollandaisés, a Bruxelles, a
Rome, a Copenhague, a Geneve et enfin a París ou elle possede
aujourd'hui l'organisme le plus complet : une chaire pour l'enseignement général et synthétique au College de France et douze
chaires pour l'étude analylique des principales religions a l'École
des Hautes-Études.
On ne saurait en dire autant de ce qui concerne l'enseignement
secondaire et primaire, ou ses premiers promoteurs désiraient éga.
lement l'introniser. Dans l'état ' actuel des choses en Belgique,
M. Goblet d'Alviella ne songe pas a continuer sa campagne. Quant
a M. Vernes, il a renoncé, lui aussi, a poursuivre, pour le moment
du moins, l'introduction de l'histoire des religions dans les programmes de l'instruction secondaire et surtout de l'instruction
primaire. 11 demande seulement a l'État d'organiser sans bruit dans
les principales Facultés des lettres l'enseignement de l'histoire
religieuse. (P. 208.)
Nous partageons entierement sur ce point les vues de M. Vernes,
non pas pour les raisons d'ordre politique auxquelles il semble
avoir obéi (p. 207), mais pour des motifs de l'ordre pédagogique.
Les programmes de nos lycées et de nos écoles primaires sont déja
surchargés. A l'exception de quelques tres bons éleves, la plupart
de nos écoliers ne parviennent pas a s'assimiler tout ce qui leur
est enseigné. Nous ne croyons pas que le moment soit propice a
l'adjonction d'un nouvel enseignement a cóté de ceux qui existent
déja. D'ailleurs ou est le personnel qui serait capable de donner
cet enseigoement ! Comment prévenir les cootlits inévitables entre
l'enseignement religieux et celui de l'histoire des religions? 11 faut
bien reconoaitre que ce dernier n'est entré dans la pratique nulle
part si ce n'est dans les villes de Hollande ou des pasteurs protestants s'en sont chargés, c'est-a-dire dans des conditions telles que
le conflit était impossible.

�363

REVUE DE L'HISTOJRE DES RELIGIONS

L'HISTOIRE DES RELIGIONS, SA. MÉTHODE ET SON ROLE

Ce qu'il faut, c'esl que les professeurs de nos lycées et les
mailres de nos écoles aienl une connaissance de l'hisloire des religions proportionnée ala nature de l'enseignement qu'ils sont appelé..,
a donner, non pas pour qu'ils enfassent plus tard l'objet de le&lt;:ons
spéciales, mais pour que leur enseignement de l'histoire dite profane en soit pénétré. On esl stupéfait de voir combien il y a encore
d'ignorance des faits de l'ordre religieux chez la plupart de nos
professeurs et de nos maitres. Aussi approuvons-nous entierement
M. Vernes quand il réclame l'introduction de l'histoire religieuse
dans les principales facultés des lettres. Nous ajouterions aux
facultés les écoles normales, a commencer par l'École Normale
supérieure. Il y a la, croyons-nous, un intérét de premier ordre a
tous les égards, auquel l'administration si éclairée de l'instruction
publique ne saurait rester insensible. Mais laissons les le&lt;:ons spéciales et les programmes spéciaux d'histoire religieuse dans les
lycées et dans les écoles primaires aux ecclésiastiques des différents
cultes, sous peine de nous engager dans des difficultés inextricables.
M. Vernes demande que renseignement a introduire dans les
facultés porte spécialement sur le juda'isme, le christianisme et
l'histoire générale des religions, el comme cbacun de nous s'intéresse plus spécialement a la branche d'études alaquelle il se consacre, M. Vernes est tout particulierement choqué de ce que l'histoire et la littérature des Hébreux ne soient pas enseignées
dans nos facultés. Je mettrais plus volontiers l'accent sur la
nécessité d'introduire dans les écoles normales, dans les facultés
et dans les programmes de licence et d'agrégation l'histoire générale des religions. C'tst elle surtout qui peut étre utile aux futurs
maitres et professeurs ; elle leur donnera des notions générales de
l'histoire et de la littérature des Hébreux comme des autres religions, tandis qu'une chaire spécialement destinée al'hébrai:sme ne
pourra grouper qu'un pelit nombre d'éleves qui désirent s'occuper
particulierement d'histoire religieuse ou de langues sémitiques. A
París, l'hébreu est enseigné a la Faculté de théologie protestante,
au College de France et a l'École des Hautes-Études, ou il y a
plusiéurs cours spécialement consacrés a l'étude de la langue et un
autre a l'étude de la religion des Hébreux. En province, il existe a
Lyon une conférence de langues sémitiques. Comme il est impossible d'enseigner l'hébreu sans parler de la religion des lsraélites,

puisque tous les documents hébreux sont des reuvres religieuses
on ne peut pas soutenir que l'histoire religieuse d'Israel soi;
abs_olument négligée dans notre enseignement supérieur. Nous
ser1ons heureux que l'histoire de l'Église chrétienne fut aussi bien
traitée. Cependant l'histoire du christianisme est autrement vaste
et nous touche d'autrement pres que l'histoire et la littérature des
Ilébreux.
Co11;1m_e il f~ut aller au plus pressé et tenir compte des difficultés
budgeta1res, 11 nous semble que l'essentiel, pour le moment est
d'ob~e~i~ quelques chaires d'hisloire générale des religio~s et
subs1dia1rement des chaires d'histoire du chrislianisme et d
judai:sme.
u

362

La discussion des récents écrits du P. van den Gheyn, de
M. Vernes et de M. Goblet d'Alviella nous a entrainés a dépasser de
beaucoup les limites d'un simple compte rendu de leurs publications. L'intérét des sujets traités et la qualité des auteurs justifient
amplement les développements de cet article. Mais il nous semble
que désormais les amis de l'histoire des religions ont mieux a faire
que de s'en tenir aux discussions théoriques sur les tendances et la
1?~tho~e du, ~ouvel enseignement. Que chacun, dans la partie de
1 h1sto1re generala a laquelle il est spécialement altaché s'efforce
d'une part, de faire progresser la science par des trava~x d'érudi~
tion, d'autre part, de répandre dans le public instruil des pays de
langue fran&lt;:aise les résultats les mieux établis dans son domaine
particulier ~e ~'histoire religieuse. Approfondir et vulgariser, voila
les deux cótes egalement importants de la tache qui nous incombe.
En agissanl ainsi, nous contribuerons mieux que par tous les rais~nnements théoriques a la fortune de l'histoire des religions el au
developpement des instilutions qui luí servent d'organes.
JEAN

RÉVILLB.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Enseignement de l'histoire des religiona A P aris. - Dans nolre
précédente chronique nous avoos reproduit le programme des conférences qui
ont lieu, peodant le premier semestre de l'aooée i886-i887, a la section des
sciences religieuses de l'École des Hautes-Eludes. Ce programme est complélé
a partir du mois de janvier i 887, par les conférences de M. Sylvain Lét&gt;i
sur les religions de l'Inde. C'est, en elfet, notre jeune et sympalhique collegue
de la section des sciences bistoriques el philologiques, auquel M. le ministre de
l'instruction publique a confié l'eoseignement des religions de l'Inde, sur présentation du conseil de la section des sciences religieuses. M. Bergaigne a bien
voulu conserver la direction des études. M. Sylvain Lévi traite le mercredi a.
quatre heures des riles fuoéraires selon les rituels brahmaniques, et les mardis,
a trois heures et demie, il explique des textes relalifs aux cérémonies du culta
domestique.
M. Albert Réville a repris, le lundi 6 décembre, son cours d'histoire générale
des religions au Collége de France, devant un tres nombreux auditoire. L'honorable professeur étudie cette année, les lundis et les jeudis a trois heures, l'bistoire de l'ancienne religion romaine, ses institutions et ses variations sous l'influeoce des mythologies de la Grece el de l'Orient, depuis les origines de Rome
jusqu'a ]a fin du paganisme. Dans sa lec;on d'ouverlure, M. Albert Ré~ille s'esl
félicité de la réceote création de la section des sciences religieuses il. l'Ecole des
Hautes-Études. II voil daos cette nouvelle inslitution la consécralion de l'enseignement qu'il a inauguré au Collége de France et le complément indispensable de la chaire qu'il occupe. La section des sciences religieuses est destinée
a l'étude analytique de chaque religion ou de chaque groupe de religions en
parliculier; l'enseignement du Collége de France, au conlraire, est surtout
synthétique. M. Réville a insisté avec beaucoup de justesse sur la nécessité de
ce double travail, daos l'élÚ.de de cbaque religion particuliere et dans celle de
l'histoire religieuse générale.

365

A la Faculté de tbéologie protestante, M. Sabalier expose l'inlroduction critique aux livres du Nouveau Testament et interprete le quatrieme évangile.
M. Ph. Bei·ger traite de l'bistoire des livres poétiques et des livres sapientiaux
des Hébreux et explique les Psaumes. M. Bonet-Maury étÚdie l'histoire de
l"Église chrétienne et des missions jusqu'a Grégoire-le-Grand et, daos un autre
cours, I'bistoire du christianisme en Gaule. M. Jundt fait également deux cours,
le premier sur l'histoire ecclésiastique et religieuse du x1v• siécle, le secood sur
l'histoire de I'Église depuis le milieu du :x:vm• siécle. M. Massebieau étudie la
vie d'Origéne daos le v1• 1ivre de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe, et M. Samuel
Berger fait, dans .un cours libre, l'introduction a l'étude des apocryphes de
l'Ancien et du Nouveau Testament.
A la Faculté des lettres, nous remarquons le cours de M. Bouché-Leclercq
sur l'histoire du culte officiel a AtMnes, celui ou M. Collignon étudie les représentations figurées des divinités grecques, l'explication de textes védiques pa:r
M. Bergaigne et les lec;ons de M. Luchafre sur les Institutions ecclésiastiques
et féodales de la France sous les Capétiens directs.
Au College de France, en dehors du cours de M. Albert Réville déja. mentionné, nous avons a sigoaler le cours de M. Maspero sur les Textes des p yrami~es, relatifs a l'ancienne religion d'Égypte, ceu:x: de M. Renan, qui explique
le hvre des P saumes et recbercbe dans l'Hexateuque, le livre des Juges et les
livres dits de Samuel, ce qui peut rester des anciens Jivres intilulés "Jaschar »
ou « Livre des Guerres de Jahvé » . M. Foucaux explique le premiar livre du
Rhamilyana; M. Boissier, les Lettres de saint Augustin; M. Gastan Paris, la
Vie de saint Ale:x:is (texte du xre siecle); M. d'Ai·bois de Jubainville, des textes
hagiograpbiques et épiques en vieil irlandais.
Dans la section des scieoces historiques et philologiques de J'École des
Hautes Études, nous trouvons les cooférences de M. l"abbé Duchesne sur l'organisation de l'Église romaioe et de la cour pontificale pendant le baut moyen
ilge et sur l'épigrapbie chrétienne; l'explication bistorique et critique du livre
de Jérémie, par M. Garriere; l'explication de chapitres choisis du Kitab HalLouma d'Ihn DjanAb et l'interprétation du traité talmudique de Taanit, par
M. Joseph Derenbourg; les conférences de M. Clermont-Ganneau sur les anliquités orientales et ¡J'archéologie hébra1que; les explications des text;s hié.ratiques de MM. Maspero et Guieysse.
Si nous ajoutons a tous ces cours, gratuitement ouverls au public, aussi bien
aux étrangers qu'aux nationaux, les cours p rofessés a l'École du Louvre sur
l'archéologie et l'épigraphie, également publics, et les cours fermés de l'École
des Langues orientales vivanles, dans lesquels les professeurs touchent tous
plus ou moins souvent aux questions d'histoire religieuse de l'antiquité ou de
l'Orient contemporaio, nous avons le droit de regarder cet ensemble avec
un légitime orgueil national et d'affirmer que nulle part au monde, aujourd'bui, les jeunes gens qui se coosacrent ou simplemeot s'inléresseotaux études

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

, · d
e méme ville des ressources
d'histoire religieuse, ne trouveront reumes ans un
.
,.
.
. nombreuses aussi variées, aussi facilement access1bles qua Paris. Nous
ausa1
,
.
1
b
a
espérons que les étudiants étrangers seron~ tou1ours pus nom reux comprendre les avanla"'es incomparables que Paris leur olfre.
Les Coneour: A l'Aeadémie des Inseriptions_. - _D~ns sa séance
publique annuelle du 19 novembre 1886, l'Académie des mscriptions et b~lleslettres a décerné les prix des concours fermés le 31 décembre 1885. N~us signs.Jons parmi les auteurs couronnés ceux qui ont présenté ~es tr~v~ux directement
ou indirectement utiles a l'historien des religions. L~ prix ordm8.l~e a é~é décerné
• M Paul Girard • le sujet du concours était le smvant : « Fa1re, d ap~es les
;exl~s et les monu~ents figurí&gt;s, le tableau de l'éducation et de l'instr_uct'.on q~~
recevaient les jeunes Athéniens aux v• et IYº siecles avant Jé~us~Christ Jusqu a
l'¡¡ge de dix-buit ans. ,, - Dans le concours sur les antiqmtés de Fra~~e,
M l'abbé Albanes a obtenu la troisieme médaille pour ses dissertations sur_ l bis~
toire ecclésiastique de Provence (Jean Huet, évéque de Toulon, ses_ fo~ctions
la cour du ,·oi René, son épiscopat; Problemes d,'histoire ecclésW,St~que con• cernant Avignon et le Comtat Venaissin; Histoil'e des évéques _de Saint-P~ul~
Trois-Chdteaux au XIVº siecle; Jean Ai·taudi, dominicain, p~ieui· de SaintMaa:imin; Pierre d'Aigrefeuille, évéque d'Avignon). Des ment10_ns honorables
sont accordées a MM. le comte Charpin-Feugerolles et C. Guigne pour l_eurs
trois cartulaires de l'Abbaye d'Ainay, des Francs fiefs ~u F~e_z et du ~neuré
de Saint-Sauveur-en-Rue (Forez); a M. Prou, pour son hvre mt1tulé: Hin':711~r,
de ordine palatii (París, 1885), a M. Grignon, pour son ouvrage, Description
et historique de l'église de Notre-Dame-en-Vaux de Chdlons (Cha.lons-sur-

ª

Marne, 1884-1885).
.
.
.
É
Le prix Bordin n'a pas été décerné; le sujet qu'il fallait traiter éta1t : « . tudier d'apres les documents arabes et persans, les sectes dualistes des Zendiks,
Mazdéens, Daisanites, etc., telles qu'elles se montrent dans l'Orie~t musul_man.
Rechercher par quels liens elles se rattachent soit au zoroastr1sme, s01t au
gnosticisme et aux vieilles croyances populaires de l'lran. » M. Clément Huart
a obtenu un encouragement de 2,000 francs.
.
Le prjx Delalande-Guérineau n'ayant pas été décerné en 1884, était double
cette année. Notre collaborateur, M. Paul Regnaud, a obtenu l'un des deux
prix, destiné au meilleur ouvrage dans l'ordre des études orientales, pour son
livre : la Rhétorique sanscrite (París, i884).
.
Parrni les sujets des concours pour 1887-1.888 nous ne ment1onnons que les
deux suivants relatifs a l'histoire religieuse : Prw Bordin : 1° « Exposer
méthodiquement la législation politique, civile et religieuse des capitulaires. Les
concurrents devront compléter cet exposé au moyen des diplómes et des chartes
de la période carlovingienne. lis devront, en outre, indiquer, ~'un~ pa~, ~e que
la législation des capitulaires a retenu du droit rom_ain_et du dr01t merovmg'.en, et
d'autre part, ce qui s'est conservé du droit carlovmg1en dans les plus anmennes

367

coutumes. » - 2° « Étudier l'histoire politique, religieuse et littéraire d'Édesse
jusqu'a la premiare croisade. » - Les mémoires sur ces deux questions devront
étre déposés au secrétariat de l'Institut, le 31 décembre {887.
Musée Guimet. - M. L. de Milloué, conservateur du musée Guimet, a
informé tous ses correspondants qu'a dater du 15 décembre 1.886, l'administration du musée est transférée a Paris, 30, avenue du Trocadéro, ou les bureaux
sont provisoirement installés jusqu'a l'achevemenl du batiment qui s'éleve place
d'léna pour recevoir les collections encore exposées a Lyon. C'est aussi au
n• 30 de l'avenue du Trocadéro que l'on peut voir tous les objets acquis pour
le musée depuis l'époque ou le transfert des collections a París a été décidé.
Un sacrifica humain A Carthage. - Sous ce titre, M. H. Gaidoz a
publié, dans la Revue archéologique (livr. de septembre-octobre 1886), une
courle étude sur une pratique superstitieuse assez répandue, sur l'usage de
sacrifier des étres humains au moment de lancer un navire nouvellement construit, Nous empruntons a cet arlicle le passage suivant qui . commence par une
citation de Valere Maxime (IX, 2) : « Eadem usi crudelitate in milites nostros,
maritimo certamine in suam potestatem redactas, navibus substraverunt, ut
earum carinis ac pondere elisi, inusitata ratione mortis barbaram feritatem
satiarent; tetro facinore pollutis classibus ipsum mare violaturi. » « Ce que
l'écrivain latin, instruit seulament du fait, a pris pour un simple actedecruauté
é~it un rite propitiatoire lors du lancement des navires de la flotte carthagino1se. Les Wikings scandinaves pratiquaient un sacrifice analogue. Le voyageur Cook assista a la méme cérémonie daos les íles de la mer du Sud. Les
victimes humaines étaient attachées aux rouleaux sur lesquels le navire de
guerre descendait a la mer, de sorte que l'étrave fO.t rougie de leur sang. Des
sacrifices de ce genre avaient lieu lorsqu'on lani;ait un nouveau navire de
guerre ou quand on devait entreprendre une expédition importante. - Nous
avons lu quelque part que la tache de couper d'un coup de hache les divers
cordages qui retenaient une frégate lors du lancement a la mer était confiée a
un condamné a mort. ll avait sa grace, s'il réussissait dans sa besogne périlleuse sans élre écrasé. 11 y a peut-étre la un souvenir de l'ancien sacrifice
humain dans cette circonstance. L'usage chrétien de baptiser ·les navires n'a
fait que remplacer les riles propitiatoires des anciens dans la construction et lP
lancement des navires. La tradition méme des libations s'est conservée dans
l'usage (constaté en Angleterre) de briser une bouteille de vin sur l'avant d'un
navire lancé a. l'eau. »
L'Bistoire des religions a la Revue des Deux-Mondes, - i O Les
origines de la loi juive &lt;fapres M. Renan. - L'illustre auteur de la Vie de
Usus continue dans la Revue des Deux-Mondes des i •• el 15 décembre la publication des prémices de son Histoire de la religion d'lsrae!. Nous avons déja
résumé les deux articles qui parurent en mars de cette année sur l'histoire et la
légende des origines de la Bible juive. (T. XIII, p. 235 et suiv.) Cette fois, il s'agit

�CTIRONIQt:E
1

368

REVOE DE L R1ST01RE DES RELlGIO~S

de la loi dite mosa'ique. Apres avoir dégagé et caractérisé les premiers élémenls
de l'ancienne Thora, le Livre de l'Alliance, reu vre des propheles du rx• siecle,
M. Renan fait ressorlir l'erreur des écrivains qui prennent les lois du Pentateuque pour des lois· réelles, faites par des législateurs et appliquées par des
juges. « Ce sont des ré1•es d'ardents réformateurs qui resterent en leur temps
saos application dans l'état, qui ne furent réellement ohservées que quand il
n'y eut plus d'état juií, et d'ou devait sortir non une sociélé complete, une
polis, mais une ecclesia, une société religieuse et morale, vivant selon ses regles
intérieures, sous le couvert d'un état prorane fortement organisé. » Le livre de
l'Alliance appartient a l'histoire sainle qui se fil dans le royaume du Nord.
L'histoire sainle qui s'élaboro. environ cent ans plus tard, vers 750, a J érusalem, eut, elle aussi, son rudiment de Thora, le Dl!calogue. La fusion des deux
hisloires saintes (jéboviste et élobiste) qui se fit, selon toutes les apparence~,
vera la. fin du regne d'Ézécbias, conserva les deux documents législatifs. • On
peut admettre que le code du temps d'Ézéchias se terminail par le cantique qui
occupe aujourd'hui le cbapitre xxxu du Deutáronome. » Des cette époque,d'o.illeurs, il existo.it de pelits codes qui renfermaient des ordonnancs pour des cas
particuliers (p. ex. pour les lépreux) ou qui résumaient les devoirs du servileur
de Jab-.é. Ma.is ils n'étaient pa.s encore réunis. - La. réforme de Josia.s, qui
centralisa le culte de Jabvé a. J érusalem, concorde avec l"apparition d'un nouvea.u code, le Deutéronome, dans lequel les anciennes lois sont reproduites et
accommodées a.ux idées du prophétisme de cette époque, sous forme d'une
seconde révélation accordée a Moise a Arbotb-Moab a.pres celle du Sina'i. 11 est
impossible de ne pas soupc,onner que Jérémie eut une grande pa.rt a l'élabora.tion et a lo. promulgo.tion de ce code. La. derniere partie du premier arlicle est
consacrée a la cara.ctérislique de cette loi du Deutéronome que le prétre Helqiab
prétenda.it avoir trouvée daos le temple et qui a été, da.ns le développement religieux d'lsrael, la pire ennemie de la religion universelle révée par les prophetes
du vm• siécle.
Le parti piétiste qui triompba sous Josia.s perdit le pouvoir a la morl de ce
prince, et, quelqnes années plus ta.rd, la prise de Jérusa.lem (588) mil un terme
á l'existence du royaume de J uda. Me.is les exa.ltés du partí se grouperent daos
l'exil et reocontrerent dans la personne d'Ézéchiel un chef excellent. L'idéo.l qui
hantait son esprit était l'organisation sa.cerdotale et rituelle, a peine ébaucbée
dans la réforme du regne de Josias. « Abordaot de íront le probléme que les
réíormes de Josias avaient créé sana le résoudre, la hiérarcbie du corps sacerdotal, i1 cherchait a voir en esprit la ville des prétres qui, par la nécessité des
cboses, sortait de l'effort inconscient d'lsrael (p. 801). » Tout prouve qu'il y
eut d11ns les trent&lt;i ou quarante premieres années apres la ruine de Jérusalem,
une période ou s'élabora. un nouvea.u Deutérooome, un code de l'a.venir, encore
plus chimérique et moins applicable que le premier. L'histoire de l'époque
mosaique fut remaniée pour servir de justification aux \ois nouvelles. Mais la

critique qu·i veu t retrouver en déta.'11
369
incessantes de la loi et de l'histoir; m:s ~-etouch~s opérées pendant ces refonles
une reuvre impossible. La pensée d M ~que, fa1l fausse route; elle entreprend
le passage suivant {p. 813) :
e, . enan est parfaitement résumée dans
« Les vingt ou vmgt-cmq
·
·
année
. . .
sorte _u~e époque de haute activité :r!~:r~r.u1v;ent la tra.nsportation furent de la
et lév1llque de la Tbora nous parail
,e. resque toule la partie sacerdotale
fut ensuite plusieurs fois remaniée '¿ua.nt a.u fon~, de cette époque; la forme
r~nome, Ézéchiel ful l'inspira.teur d.
Jérém1e ful l'inspira.teur du Deutéhon religieuse chez les Héb
u _v1~1que. Les lrois degrés de la . ,1·
• ~
reux se dislmgue t . .
CI\J 1sam1er a.ge, caractérisé par une haut
. n runs1 fort neltement . un pre
que 1
d
eur grand1ose s'ex ·
·
•
,. e mon_ e entier a pu adopter (c'est l'A e d
prin:iant en formules simples
aoe, empremt d'une moralité se ,
g es prophetes a.nciens)· un second
f
v.,re et touchante "lé
'
ique 1rés intense (c'est l'Age d D té
' gu e par un piétisme fana
s
d tal
u eu ronome et de Jé , .
a.cer o ' étroit, utopique plein de h"
rem1eJ; un troisieme Age
Léttique et rl'Ézéchiel). »'
c imeres et d'impossibililés (c'est l'age du

~:~.e

•.'~n~n on peut rapporter au tem s de
.
d rnslltutions et de pratiques ainsf q , lab restaurallon UM certaine quanlilé
cependant qu'a.ucune parlie essentielleu ~:la.;: nombre de Psaumes. 11 semblc
1\1. Rena.n se refuse a préter a E d
ora n'est postérieure a l'an 500
.
s ras un rOle con . d, bl
.
parties sacerdotales de la Loi Il
.
s1 era e da.os la fixation d
L .
.
. peut avo1r eu parl a I éd
es
o1, ma1s simplement en agglutinant 1 él
a r action définitive de la
L'a.rra.ngement définitif de l'Hexateu uee~l éments de~ Iégisla.tions anlérieures.
achevé vers l'an 450.
q
que nous 1 nvoos, semhle a,,oir été

sur l'histoire d'Allemagne. Entrie en se, d
M Z•L Éludes
.
. ai•isse. Dans cet o.rticle M La .
ene e la papauté par
apa '~ d
' .
v1sse trace a grands tr .
'
,
u..,, e ses rapports a.vec le po
. . ·1
a1ts I histoire de la
P
de Co
·
uvoir cm spéciale
t
ostantmople et les exarques de R
'
meo avec les empereurs
f'.lome, dont les missionna.ires ont
aven~e, jusqu'a.u moment ou. l'évéque de
Egli b
converl1 la Germa .
, se retonne, éleve son pouvoir sur les ruin
me. et vaincu la vieille
s a~resse au duc des Francs pour étre roté é es de la pmssance impériale, et
alh~nce du pape, représentant la puis!a.nc: c~~tre les Lomhards. C'est cette
anllque, a.vec la puissance matérielle d F spmtu~lle et l'héritage du monde
monde.
es rancs, qui va transíormer la face du

Sorciers et pos8 édé6 •
Les annales · d' · ·
nous ont démontré une fois de pl
Jiu ic1a1res des dernieres semaines
m
·
•
us que a croya
auva1s espr1ts se maintient encore da
nce aux sorciers et a.ux
puissante pour pousser au crime les malb
. ns nos campa.gnes
.
et qu' e1le est a.ssez
¿ la superstition, La cour d'assises de Bt~reux que l'1gnorance livre en proie
une femme et ses deux freres q .
. o1s a vu comparailre trois misérable
, ll
, u1 ava1enl tué le
e
s,
que e avait la réputation d'etre sorciere S
ur m re a petit feu parce
étrangere ¡, leur horrible crime . la . :11 a.ns doute la cupidilé n'a pas élé
'
v1e1 e mere leur éla1. t a, charge ; ils

�370

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

désiraient etre débarrassés d'une boucbe inutile. Mais il ressort clairement de
tous les détails du proces que ces misérables ont cru trouver une justification
suffisante de leur conduite daos le fait qu'ils exécutaient une sorciere. Voici
d'ailleurs un autre crime, tout récent, auquel on ne saurait attribuer d'autre
cause que la seule superstition. Le récit nous en vient du Morbihan. Les deux
freres JaUu, fils d'une meuniere, onl tué leur sceur parce que, disaient-ils, elle
était possédée du démon de l'orgueil. La pauvre filie n'avait d'aulre titre a une
pareille qualification que d'etre trop fiere de sa beauté et d'étre supérieure par
l'intelligence au reste de sa lfamille. Quoi qu'il en soit, ses fréres se concerlérent pour l'exorciser ; le meilleur moyen leur parut étre de lui faire plusieurs
trous daos le corps avec un vilebrequin. Pendant l'opération, la mere et la sceur
de la victime priaient, Inutile d'ajouter que la malheureuse victime est morte
de l'exorcisme.
Ces faits répugnants donnent presque un caractere d'actualité a un ouvrage
qui vient de paraitre : Les maladies épidémiques de l'esprit. Sorcellerie, magnél'isme, morphinisme, délire des grandeurs, par le Dr PaulRegnard, professeur de
pbysiologie générale a. l'Institut national agronomique, •direcleur-adjoint a
l'École des Hautes-Études (Paris, Plon-Nourrit). L'auteur fait l'histoire de la
sorcellerie depuis ses origines jusqu'a nos jours. Ce sont d'abord les diableries,
les sabbats 'des xv1• et xvn• siecles, racontés avec un grand luxe de détails.
Des reproductions d'anciens tableaux, des figures cabalistiques, des fac-similés
d'estampes du temps émaillent le texte et font passer sous nos yeux démons,
sorciers et sorcieres. Vient ensuite une explication scientifique des pbénomimes
auxquels nos ancétres prétaient une cause surnaturelle. L'auteur démontre que
sorciers et possédés sont des hystéro-épileptiques. La deux:ieme :partie de
l'ouvrage, qui n'est pas la moins importante par l'abondance et l'originalité
des documents et des gravures, est tout entiere consacrée aux: Miracles de
Saint-Médard, forme nouvelle qu'affectent au x:vm• siecle ces étranges déviations de !'esprit. Toute la série des convulsionnaires qui se sont étendus sur
la tombe du diacre París défilent sous notre regard. A la fin du xvm• siecle,
les maladies épidémiques de l'intelligence ont des manifestations plus simples el
pour ainsi dire plus médicales. Nous ne soro.mes plus en présence de sorciers,
de possédés ni d'ex:tatiques, mais d'individus en proie au somnambulisme
et au sommeil hypnotique. Les surprenants effets qui se produisent dans ces
états anormaux sur les sujets sensibles, sont décrits par l'auteur avec une précision qui montre que nous sommes en présence d'un expérimentateur des
plus pénétrants, d' un des disciples de M. Charcot. Des gravures ex:écutées
d'apres les photographies de l'auteur '.donnent a cette partie un intérét tout
spécial.
La derniere partie de l'ouvrage du Dr Regnard vise des aberrations de
!'esprit comtemporain qui n'ont aucun rapport avec la. religion et qui n'en sont
ni moins bizarres ni moins répugnantes.

CBRONIQUE

37i

Publications récentes. - i M. A. Jundt, professeur a la Faculté de
théologie protestante de París, a puhlié la le(,on qu'il a faite a la séance d'ouverture de la Faculté, le 8 novembre 1886 : L'Apocalypse mystique du mayen
dge et la Mateld,i de Dante (Paris, Físchbacher, in-8 de 76 p.). L'auteur nous
olfre un travail tres intéressant, tres nourri, sur un sujet qui, en Francc
surtout, n'est encore qu'imparfaitemenl connu, et attire l'altention du lecteur
sur la signification de ces étranges réveurs du moyen age dans le développement général de la pensée religieuse.
M. Jundt nous montre !'esprit apocalyptique se développant surtout aux
époques de grande désespérance ecclésiastique, de corruption morale et religieuse réputée irrémédiable. ll nous décrit rapidemenl la grande ceuvre entreprise par le monachisme, sous l'influence de l'ordre de Cluny, et l'insucces
auquel elle aboutit par suite de la confusion pers:stante des intéréts spirituels
et des intéréts matériels au sein de l'Église. C'est alors que les mystiques
apocalyptiques font enlendre leurs prophéties relatives a un bouleversement
prochain, d'ou doil sortir la purification fin ale. Déja sainte Hildegarde (seconde
moitié du xu• siecle) tient un pareil langage. Sa contemporaine, sainle Elisabeth
de Schcenau, est encore plus sombre dans ses prophéties. Il y a chez ces pienses
femmes un étrange mélange de mysticisme el d'aspirations vers une réforme
sociale. La rupture entre le monachisme réformateur et la hiérarchie officielle
se consomme cbez Joachim de Flore. M. Jundt nous don ne un apergu sommaire
de sa doctrine d'apres les documents récemment mis au jour par le P. Denifle.
L'idée d'un renouvellement procbain de l'Église par un ordre monastique d'une
sainteté particuliére qui avait inspiré de nombreux réforr.oateurs du x111• siecle,
pénétra également dans les couvents de religieuses. C'est ici que M. Jundt
nous trace le porlrait de la nonne Mathilde de Magdebourg dont nous avons
conservé les révélations dans un livre allemand intitulé : La lumiere de la
divinité qui rayonne dans les cmurs sinceres. Elle aussi reve la réforme de
l'Église par un ordre de saints prédicateurs, comme l'abbé de Flore, mais elle
associe a cette ceuvre la papauté et l'empire germanique, régénérés, réeonciliés,
et se faisant les organes de la r¿forme. C'esl cette Malbilde de Magdebourg
dont les écrits ont exercé une grande influence sur !'esprit de Dante; c'est elle
qui est !'original de la Malelda du grand poete.
, 2° M. J. Halévy a publié dans la derniere livraison de la.Revue des Études
juives la suite de ses Recherches bibliques (juillet-septembre 1886), sous le
re : Considérations supplémentaires sur le x• chapitre de la Genese. L'auteur
préfere les études délacbées portant sur des questions déterminées, saos
connexion immédiate entre elles, aux traités complets de critique biblique. II
estime que le temps n'est pas encore venu de ces ceuvres d'ensemb!e. • II ne
faut jamais se lasser de le dire: les études sémitiques son!, en général, encore
trop peu avancées pour que l'on puisse déja avoir une vue d'ensemble sur la
composition des texles religieux: de n'importe lequel de ces peuples » (p. i48),
O

�372

373

REVUE DE L'HISTOIR.E DES RE~IGIONS

CHRONIQUE

L'auleur identifie ici d'une fai;on qui pourrait etre contestée l'état des études
porlant sur la littérature biblique et celui des études relatives aux aulres docu·ments d'origine sémitique. 11 est probable que la plull}e a quelque peu trahi sa
pensée et qu'il a voulu patler, moins de l'hébra1sme proprement dit, que des
relations entre l'liébra1sme et les autres civilisations sémitiques.
M. Halévy étudie successivement la méthode de classement suivie par l'écrivain bébreu dans l'énumération des peuples, l'identifi~ation des noms etbniques,
les sources du document, les rapports du chapitre x avec rx, 18-~8 et x1, i-9,
le ·cara.ctére systémalique des données co_nc~rnant les N.oachides, le but et la
signification du tableau, enfln la date de sa rédaction. La comparaison avec les
autrei¡ écrits bibliques, surtout avec Ézéchiel, forme la base de ses recherches;
les annales assyriennes en fournissent le cadre historique. Nous ne pouvons
pas suivre l'auteur dans le déve1oppeÍnent substanliel de ces divers sujets. 11 esl
cerlain qu'un bon nombre de ses assertions susciteront de vives controverses.
30 M. A. Bel'gaigne a publié dans .le Joui·nal asiatique (livr. de seplembreoctobre i886) un mémoire tres remarquable dont il avait déja communiqué le
con len u a l'Académie des inscriptions (voir notre compte rendu de la séance du
21 mai l 886), sous le titre : La Samhitá primitive du Rig-Veda. L'application
de principes de critique purement intrinseques au texte du Rig-Veda esl
pleine de dangers ; la langue et la religion dont il s'agit sont imparfaitemenl
connues, et il n'y ·a pas, a proprement parler, de suite dans les idées de la
plupart des bymnes védiques. Il faut done recourir a des príncipes de critique
extrinséque. C'est ainsi que l'on peut s'appuyer sur la reproduction totale ou
fragmentaire de certains bymnes da.ns les samhitas des autres Védas ou sur les
citations qui sont faites dans·,les brll.hmanas et les siltras du Rig-Veda. Un
autre critere non moins silr et non moins important, est l'ordre méme des
hymnes. M. Bergaigne rappelle les applications qui ont élé déjil. faites de la
regle qu'a l'intérieur de cbaque manda.la du Rig-Veda, comme da.ns !'ensemble
de l'Atharva.-Veda et daos le Pilrvarcika du Sama-Veda, le classement des
hymnes est réglé par des principes que l'on peut appeler numériques. -Puis il
ajoute (p. l. 99) :
« Or le príncipe numérique ne regle pas seulemenl la ·place des hymnes
adressés a un meme Dieu, a un méme couple ou groupe de dieux, ou composant une autre série quelconque. U regle, comme j'espere le pronver : 1° a
l'intérieur de cha.que série la ¡place des hymnes d'un méme nombre de vers,
par la longueur décroissante du metre dominant; 2° I'ordre des séries d'un méme
mandala ou d'une méme collection, comme celles du mandala I, et méme du
manda.la VIII, l'ordre des grandes séries dont nous aurons a déterminer la
nature dans le mandala ·x, enfin l'ordre des séries composées d'hymnes de
méme metre dans le mandala IX, par le nombre décroissant des '.hymnes de
chaque série; 3° l'ordre des manda.las II a VII, pa1· le nombre (primitif) des
hymnes, mais ici en gi·adation ascendante ... ;. Si cette démonstralion est faite,

elle fournira un criteri~m souvent infaillible pour la restitution de la SamhilA
primitiva, la combinaison des différenls príncipes de classement avec les dónnées
intrinséques ne laissant presque aucune place a rarbitraire. "
·
4° Mané, Thécel, Phar~s et le festin de Balthasar, par M. Clermont-Ganneau
(Journal asiatique, 1886, nº 5). M. Clermont-Ganneau a publié dans le Journal
asiatique son interprétation des mots mystérieux qui troublerent le festin de
B~thasar, d'apres le livr~ de Daniel. Nous avons déjil. parlé de cette interprétat1on daos une précédente chronique (t. XIV, p. 121); mais, comme nous ne
la connaissions que par le compte re_n du d'une séance de la Société a¡ialique, ¡¡
s'est glissé quelques inexactitudes darís la description que nous en avons donnée.
~- Clermont.:.Ganneau constate d'abord que l'inscription _déchjffrée par Daniel
n est pas « mane, thecel, phares "• mais « mené mené, theqél ou-pharsin. »
Cettte dilTérence entre le texte décbilTré ei le texte interprété ne peut guere se
c~ncevoir que si l'on admet que l'auteur biblique avait affaire, non pas a de
simples mots, mais bien a une phrase donnée imposée consacrée dont il
.
,
'
'
s'agissait de faire sortir, par voie d'allitérations · et d'allusions, cerlaines signifi
cations adaptées aux circonstances qui lé préoccupaient, c'est-a-dire a l'avénement des Perses. - Or, on retrouve súr ·la série des poids de Ninive o-ravés
.
•
' 0
.
daos une écr1ture aramai:sante et dans une langue voisine de l'nébreu, les trois
noms de poids : mllnéh (mine), chéqél (sicle), pharas (demi-mine). L·analyse
de chacun des termes et leur combinaison amenent l'auteur a voir da.ns les
cinq mots mystérieu:r: un vulgair8 dicton populaire roulant sur le rapport de
la mine a la demi-mine et rentrant dans cet ordre d.idées auquel se rattachent
nos locutions modernes telles que : deux et deux font quatre, ou, les deux font
la paire. Il faudrait traduire : &lt;&lt; mine par mine' pesez les pherlls, » ou ce une
mine est une mine : pesez deux pheras, » ou adopter toute aulre combinaison
analogue. Le prophete rattache a cette simple phrase un sens caché et divin, en
profitant de l'équivoque du mot pharsin qui permet d'y voir une allusion aux
Perses. Quant aux détails de la scene du ch. de Daniel, M. Clermont-Ganneau croit qu'il faut les expliquer par la méthode iconologique, c'eEt-a-dire en
les rattachant aux représentations plastiques dont l'auteur du livre biblique
s'est vraisemblablement inspiré, telles que la représentation égyptienne du
jugement des Ames pesées dans la balance ou la représentation ch·aldéenne de
ce que l'on appelle des scenes d'initiation.
5• Théosophie universelle. La théosophie chrétienne, par lady Caithness,
ducbesse de Pomar (Paris, Garré, i886; in-8 de 174 p.). M. Baissac a décrit
autrefois a nos lecteurs les reveries des tbéosophes modernas. L'auteur du
livre que nous mentionnons ci-dessus est une adepte convaincue de la théosophie
universelle. Son ouvrage échappe a toute discussion. Il se compose d'une série
d·affirmations sans preuves et le plus souvent saos lien.
6° M. T. Homolle, professeur suppléant au collége de France, a soutenu, le
mercredi 8 décembre, :les deux tbeses suivantes pour le doctoral devant la

v

25

�'BISTOIRE DES RELlGIONS
REVUE DE L

314

.

.

. De antiquissimis Dian:ll sunulacrts

Paris, en Sorbonne . é . Délos Nous aurons l'occasion
Facullé des lellres de
h. de l'intendance sacr e a
.
dcliacis, et Les Are wes .
deux savantes études.
. . .
de traiter avec plus de détail~ ces
. dans l'Archivio per le tradmom
7. M. Paul Sébillot a. pubhé, en ~n~a1~is en Haute-Bretagne. lis se rap. d contes de marins re
popolari une série e
. aux. fantasliques a. bord.
.
portenl au role du diab~e _el des ai;,;xtr&lt;!me-Orient. - Les jeune~ gens qui se
. ·¡¡ t·10ns de l'Extréme-Or1ent et les pro8• Chrestomathie reltgieuse de
·
é qu'il s
voueot a. l'étude des langues et des clVl
lai saenl en géoéral de la d1ffic_ult
fesseurs cbargés de les former se P_ ':odique les textes nécessa1res a leur
éprouvenl a. se procurer pou: ~n pri:essentie d'une fa~on toule spéciale ª~-x
ioslruction. Cette difficulté ava1ll' Eétél Ame-Orienl a. la section des sciences reu•·
de
x r.,
·
· la
conférences sur les re1igions
La Sociélé des études japona1ses,. a .
gieuses de l'École des Hautes-~tude\ ublier, dans une des dernieres b,•ra•~
demande de M. de Roso y' a bien vou ulhip_ religieuse de l'Extréme-Orienl ou
·
e Cbrestoma e.
. ..
• l'usage des étud"1ants.
sonS de ses Mémo1res, un
b. . lartares el Japona1s
l'on trouvera des textes c mois,

ANGLETERRE
l

ublication d'un nouvel ouvrage du

Publications. - t • O_n anntc: :/the celtic Church (Hodder et Stoughprofesseur Stokes, de Dubhn : Ire
e u'on lui connail, \'origine el la pro-

a: a

la comp ene q
. 1 de l'Irlande a. l'époque de
l on )• L'auteur décrit, avec
.
l'étal socia
.
1·
pagati8h du christiamsme ce ltq~e, les doctrines des moines irlanda1s, leur
saint Patrick, l'invasion des Dan~1s,_
. Son travail s' arréte a. laconquMe
. t"1fique et leur ceuvre m1ss10nna1re.
valeur sc1en
• · d' un ouvrage de
normande.
la rochaine pubhcat1on
2• On nous annonce d'Anglelerre . p d États-Unis a. Pékin, sur le Thibet.
.
t
hé a· la légallon es
u ~" W Rcx:khill, attac
m, •" •
·
'
1 é les document s déJ. a. connus ' ma1s en. ou .re
L'auteur a non seulemenl compu s .
l
les Il a tiré un profit part1cuher
ces écr1tes e ora •
. .
il a puisé a. de nouvelle~ so_ur
is ar des voyageurs cbmo1s..
.
des renseignements qui lu1 oot él~ fdourn l PJournal of the Royal Asiattc Society
. t
a pubhé aos e
. .
h ·a
3• Le rév. J. Macin yre
. d Roadside religion in Mane uri '
.
i 886) sous le t1tre e
.
d
(china Branch; ire hvr.,
'.
d la vénération des ammaux ans
l'importance e
·
t
un article tres intéressant sur
I d divinités préposées au:x malad1es e
le culte des Mandcbou:x et sur le rO e é e: é .par les Mandcboux sonl le renard'
aux .mfirm1ºtés · Les aoimaux les plus v n r s
le serpent et l'hermine.

,

ALLEMAGNE

e u Testament. - i . e. nreiz.saicker.Das
tT,
Études critiques sur 1~ N~uv ª. he (Fribourg en Brisgau. Mohr, i886).
ostotische Zeitalter der christhchen Ktr~

•

CBRONIQUE

375

M. Weizsmcker vieot d'ajouter une nouvelle hisloire des temps apostoliques Je
l'Eglise chrétienne a. toutes celles que les théologiens allemands nous oot déja.
données. C'est un fort volume gr. in-8 de v111 et 698 p. Les historieos de
l'Église, en Allemagne, semblent préférer de plus en plus cette forme d'exposition historique a celle qui consiste a traiter les questions isolément daos des
introductioos aux livres du Nouveau Testament. Elle offre, en effet, de grands
avaotages, car elle permet de faire revivre daos des tableaux d'ensemble les
différeots groupes de la société cbrétieone primitive, tout en maintenant l'unité
du développemeot hislorique, et elle allege l'exposition de toul Je bagage
encombraot des discussioos sur l'histoire du texte qui figure ordinairement
daos les introductions et daos les commentaires. Son inconvéoient, et il est
grand, c'est de présenter a chaque instaot comme résultats acqois des conclusions critiques sur la valeur ou la dale des documenta, auxquelles on préte
ainsi un caractere de certitude qu'elles sont Join de posséder. Les histoires du
siecle apostolique soot, en Allemagne, le pendant de nos hisloires frao~ai1es
des origines du christianisme; mais chez oous l'on préfere en général, avec
raison, rattacber d'une fa~n plus intime l'histoire dile sacrée a l'hisloire dile
profane. Les lhéologiens allemaods traitent plut0t le siecle apostolique en luiméme. - M. Weizsrecker est entieremeot émaocipé de toute autorité traditionnelle; il a !'esprit critique et le seos de l'histoire. Son livre est l'un des meilleurs qui ait paru sur le siecle apostolique. Il éludie successivement la
communaulé juive primitive; l'a~lre Paul, sa personne; sa théologie et ses
rapporls avec la commuoauté primitive; la mission paulinienne; le dév~oppement du cbristianisme autour des trois centres : Jérusalem, Rome et Épbese ;
enfin la communauté chrétienoe dans son culte, son organisation et sa discipline. 11 y a daos cet ouvrage une foule d'aper~us neufs et iogénieu:x. C'est
surtout l'histoire du christianisme johaonique ou éphésien qui mérite d'altirer
l'attention.

2. B. Weiss. Lehrbuch der Einleitung in das Neue Testament. (Berlin, Hertz,
1886, in-8 de xiv el 652 p.). M. Weiss est l'un des vétérans de la critique
biblique en Allemagne. Il a vu défiler déja pas mal d'bypotbeses et de systemes; aussi n'a•t-il pas été tenté d'abandonner sa méthode prudente et son
attacbement aux opinions traditionnelles. Hlltons-nous d'ajouter qu'il n'y a chez
lui aucun parti pris dogmatique; il accepte toutes les conclusions qui Jui
paraissent sérieusement justifiées, quelles que puisseot en étre les conséquences.
C'est un homme de science el non de parti. - L'auteur traite l'bistoire du
Canon et donne l'introduction aux livres qui composent le recueil canonique. II
ne s'occupe pas de l'histoire du Lexte. Le contraste entre le livre de M. Weiss
et le livre de M. Weizsrecker est bien curieu:x. Voila. deux critiques également
érudits, également indépendants, possédant tous deu:x a food la matiere: cambien y a-t-il de points otl ils s'accordent? La critique du texte a fait d'immenses
progr~s; l'hisloire du canon peut tfüe considérée comme achevée dans ses

�CHRONIQUE

376

REVU(;; DE L'UISTOlRE DES RELl•HO:SS

grandes lignes. i\lo.is l"hisloire lilléraire de~ lh:res du Nouveau Tesl~menl es~
encore bien incerlaine et souvenl conlrad1clo1re, malgré les tlots d encre qui
ont coulé pour l'écrire daos ses moindres détails, ou peut-étre a cause de cela.
Elle a fourni de solides résullals négatifs en éta.blissant ce que les livres canoniques ne sonl pal\ et ce qu'ils ne contiennenl pas. Le tringe des résullats
positifs est encore a fa.ire sur bea.ucoup de points.
3. Les derniers travaux sur\' Apocalypse sont bien de nalure a confirmer cetle
impression pessimiste. Déja M. VtElter, en 1885, dans un ouvrage intitulé Die
Entstehung der Apocalypse (Fribourg), s'était allaqué a ce que l'on considérait
depuis les travaux de MM. Reuss et Hitzig comme vérité acquise, savoir la
date el la nature du dernier li vre de la Bible. Il avait cherché a démonlrer que
l'Apocalypse n'est pas un ouvro.ge coulé d'un seul jet, mais un composé de
divers ouvrages originairement distincts. M. Weizsrecker, dans son bistoire des
temps apostoliques, a repris cette tbese avec de nouveaux argumenls auxquels
on ne saurail refuser une certaine valeur. Voici maintenant un éleve du séminaire théologique de Marbourg, M. Eberhard Vischer, qui prétend démontrer
que l'Apocalypse esl un écril d'origine juive qui aurait élé adaplé a l'usage
des cbréliens, moyeooant quelques modifications, par un disciple de la fin du
•• siecle : E. Vischer. Texte und Untersuchungen z:ur Geschichte der altchrist1
lichen Literatur, TI. 3. Die Otfenbarung Johannis eine jü.dische Apocalypse in
chri.stlicher Bearbeitung (Leipzig, Hinrichs, 1886; io-8 de 137 p.). Et il ne
s'agit pas ici d'uoe simple fantaisie comme il y en a cbaque année un grand
nombre dans le domaine de la littérature biblique et spécialemcnt de l'Apocalypse. C'est une reuvre tres sérieuse qui dénole, cbez le débulo.nt a. laquelle elle
doit le jour, une singuliere maturilé d"espril et a. laquell&amp; M. le professeur
Harnack n'a pas dédaigné d'apportcr, dans un appendice, sa haute approbalion.
L'adaptation d'un écrit juif par un chrétien ne sernit pas un fait unique daos
l'histoire, comme on pourrait le penser a. premiere vue. L'altération des apocalypses, selon que les circonslances se modifiaient, était d'usage courant daos le
monde juif. D'apres M. Vischer, la dissociation des éléments d'origine chrélienne et de ceux d'originejuive esl facile a élablir en se fondant sur le développement parallele de la représentalion juive du messie terrible, vennnt juger
le monde, et de la description chrétienne de l'agneau qui a déja. paru et qui a
racbeté par son sang les a.mes de toutes les nations. 1\1. Vischer repousse l'bypolhese de M. Vreller; il n'admet pas que l'Apocalypse soit une compilation. A
ses yeux, le document juif primit.il aurait élé écrit sous le successeur de Néron,
avanl l'nn 70, tandis que l'ioterpolateur cbrétien aurail vécu sous Domitien. Le
travail de 1\1. V. ne manquera pas de susciter une vive discussion. Elle a déja
,:ommencé par une réplique de M. Vrelter.
Histoire de l'Église. - B. Simson. Die :Entstehung der pseudo-isidorischen FaJlschungen ill Le Mans (Leipzig, Duncker el Humblol, 1886; in-8 de v
et 138 p.). M.. Bernhard Simson, professeur a l'Université de Fribourg, a déve•

377

lo~pé daos ce livre une opinion qu'il avait déja indiquée daos la Zeitschrift fúr
K1rchenrecht. II prélend démontrer que le célebre recueil des Fausses Décrétale~ d'Isidore l\~ercator a élé composé en Fraoce, au l\1ans, dans l'entourage
de ~ ~véqu~ Alrlnc (832•8:'6)· Par le style, la terminologie, les procédés de compos1hon, 1usage de certams documents historiques communs, ce recueil oll're les
plus grandes. .ressemblances .avec les Gesta episco,porum Genomanensium,
·
1es
Gesta .Ald1'tci . et les Carmma Cenomensia• qui soot 1·~uvre
d' un 1mpu
·
dent
""
íaussa1i:e el qui ont élé composés principalemeot pour assurer le triomphe des
prétenl1ons
de l'évéque du Mans sur le monastere de Sa1·nt- Cala'1s. Les préoc.
cupat1ons de ce faus~aire, d'ailleurs remarquablement intelligent, sont les
mémes que celles de I auteur des fausses décrétnles. Il veut consolider l' t 'té
¡•· d
au on
et m épendance des évéques; il. cet ell'et il insiste sur l'autorité exclusive du
pape, aux dépens des autorités civiles ou ecclésiastiques inlermédiair
_
M._ l'abbé Lo~is Duchesoe, lout en fllisant observer combien il reste ene::~ de
~omls a. préc1ser pour mellre la these de M. Simson au-dessus de toute objeclton, déclare cependanl l'accepter en príncipe (Bulletin critique, f ,r décembre
1886). 11 _res_le, en ell'el, a. élablir que le recueil du Pseudo-Isidore ne soit pas
une combm_ai_son de documents_ d'origine différente. L'unité d'auteur pour les
Gesta Aldric-i et les Gesta ponttficum Cenomanensium peut également étre discutée. Le trav~il de M. Simson n'en apporte pas moins beaucoup de lumiere
sur un des pomts obscurs de l'hisloire ecclésiaslique et sur une question éun
haut in térét.

AUTRICHE-HONGRIE
L'é~éque de ?rosswardein, Mgr Ipolyi, a été foudroyé le 2 décembre, a. l'a.ge
de so1xante-tro1s ans, par une atto.que d'apoplexie. Mgr Ipolyi s'était distingué
co~me écriva_in et ar~héologue. Son grand ouvrage Magyar Mythologia(Mythologie bongrmse), qui fparut en 1854, mérile notamment d'étre mentionné.
C'était la premiere tentativa faite avcc succes pour fuer les traditions religieuses des Magyars avant leur immigration en Europe et leur contact avec les
autres peuples.

Une nouvelle rewe d'histoire des religions. L'Allgemeine Oesterreichische
Literaturzeitung annonce, dans un de ses derniers numéros, la fondation d'uoe
revue allemande d'histoire des religions, publiée par M. J. Singer, a Vienne
aux frais d'un généreux ami des études d'histoire religieuse. Celte revue porler:

le litre de Zeitschrift für die Geschichte der Religionen et doit parailre deux fois
parmois par livraisons de deux feuilles. Nous n'avons encore aucun autre renaeignement sur son compte.

�378

1

REVIJE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

CBROl'OQUE

379

HOLLANDE

SUEDE

Publications. - 1. D. C. Hesseling. De usu coronarum apud Gr:ecos
eapita selecta (Lugduni Batavorum, Brill, 1886; in-8 de 76 p.). C'est surtout
la seconde partie de cette étude qui offre de l'intér~t. M. Hesseling y traite de

Concours. Le roi de Suede, Osear II, a, au commencement de l'année 1886,
institué deux prix pour récompenser le meilleur ouvrage sur deux sujets de
haute importance, relatifs a la connaissance de l'Orient au point de vue hislorique et philologique: 1° L'histoire des langues sémitiques; 2• L'état de la
civilisation des Arabes avant Mohammad. Voici les détails concernant le second
sujet : « Comme sources, on devra principalement mettre a contribution les
poésies antéislamiques et la tradition historique des Arabes, illustrées par les
récits, choisis avec critique, des voyageurs modernes, ainsi que par les indications de l'Ancien Testament, des auteurs grecs, romains, syriens et juifs. Le
fail que, daos un pays si peu favorisé par la nature, il a pu se former un peuple,
qui a joué un r0le si important dans l'histoire de la civilisation humaine, est un
probleme qui demande une élucidation particuliere. Bien qu'il soit impossible,
en l'état de nos connaissances, d'écrire l'histoire de la civilisation des Arabes
avant Mohammad, il existe cependant des traces d'une civilisation progressive
a cette époque. Ces traces sont a enregistrer. L'auteur devra notamment rechercher quelle a été l'inlluence qu'ont exercée sur les Arabes les civilisations de
certains peuples étrangers, tels que les Araméens, les Perses, etc. La commission ne demande pas une histoire spéciale de l'ancienne civilisation sabéenne.
On désire que cet ouvrage soit composé de telle maniere qu'il puisse étre
abordé par tout homme lettré. Les discussions rigoureusement scientifiques
pourraient étre reléguées a. la fin du livre. La commission ne pourra examiner
les ouvrages présentés qu'a condition qu'ils soient écrits dans une langue scandinave ou en latin,- en allemand, en fran(¡ais, en anglais, en italien ou en arabe.
Les manuscrits, sans nom d'auteur, mais portant une devise, devrontétre remis
a. l'un des membres de la commission au plus tard le 30 juin 1888. La librairie
E. J. Brill se charge de l'impression et de la publication des deux ouvrages
couronnés, »
La commission chargée de juger les mémoires se compose de MM. E. Blix,
ministre de l'instruction publique et du culte en Norvege, le professeur H. L.
Fleischer, a Leipzig; le professeur Th. Nreldeke, a Strasbourg; le professeur
M. J. de Goeje, a Leyde ; Je professeur W. Wright, a Cambridge; le professeur l. Guidi, a Rome; M. Zotenberg, bibliothécaire a la Bibliotheque nationale, a Paris; le professeur E. Tegner et le docteur comte Carlo de Landberg,
pour la Suede. Le prix, pour chacun des deux auteurs couronnés, consiste en
une grande médaille d'or, d'une valeur d'environ 1,000 couronnes suédoises, et
d'une somme de 1,250 couronnes suédoises.

l'emploi des couronnes chez les Grecs dans les fétes de famille, dans les cérémonies religieuses et dans les réjouissances publiques. La premiare partie est con_
sacrée a!'origine et a l'histoire des couronnes. L'auteur trouve leur origine
dans le c:ilte des arbres sacrés. D'abord le fidele prend une branche de l'arbre,
qui représente pour lui la divinité personnifiée dans l'arbre. On constate encore
cette pratique dans les Dendrophories et les Daphnéphories. Plus tard la
branche est recourbée pour étre plus facilement fixée sur l'adorateur; elle devient
aisément une couronne. Le sens primitif de la branche sacrée se perd, el la
couronne devient un ornement sacré.
2. G. A. Wilken. Iets over de beteekenis van de Ithyphallische beelden bij de
volken van den Indischen a1·chipel (La Haye, Nijhoff, 1886; in-8 de U p.).
L'auteur de cet opuscule est connu déja. par ses travaux sur l'animisme che:r;
les peuples de l'archipel indien, par diverses publications relatives aux croyances
populaires, surtout· chez les Malais, et par son mémoire sur le matriarcal chez
les Arabes. Dans la brochure que nous signalons d'apres M. Barth (Mélusine, 5 décembre 1886), il étudie les pénates phalliques exposés dans les
temples des ancétres de certaines peuplades des iles. 11 leur attribue un double
róle : assurer la fécondilé et la prospérité, et écarter les inlluences des esprits
mallaisants. Ce sont, d'apres lui, des figures du soleil et de la lune.
3° M. R. C. d'Ablaing van Giessenburg, connu en Hollande par plusieurs
publications sur la modification des conceptions religieuses de l'antiquité au sein
du christianisme, se propose de publier prochainement en fran1¡ais ,un mémoire
intitulé: L'évolution des idées religieuses dans la Mésopotamieet dans l'Égypte.
Si l'accueil qui sera fait a ce travail est satisfaisant, l'auteur publiera un
ouvrage plus étendu sur l'évolution des idées religieuses du monde antique.

BELGIQUE

Concours. L'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts en
Belgique, classe des lettres, a ouvert plusieurs concours pour l'année 1888.
Nous relevons, parmi les sujets proposés, le suivant qui est digne de tenter
quelque historien ecclésiastique : « Une étude sur les mystiques des anciens
Pays-Bas, y compris la principauté de Liege, avant la réforme religieuse du
xvr• siécle; leur propagande, leurs reuvres, leur influence sociale et politique. ,,
Le prix est de i,000 francs. Les mém:iires, rédigés en fran1¡ais, en flamand ou
en latin, devront étre adressés, francs de port, avant le 1•• janvier i888, a
M. Liagre, secrétaire perpétuel, au palais des Académies.

ASIE

Voyage d'e:xploration dans l'Asie centrale. Nous reproduisons le passage
suivant d'une lettre de Samarcande, adressée, le 6 novembre dernier, par

�380

REVUE 1'E L'HlSTOlRE DES RELIGIO:SS

MM. Capus et Bonvalot, a la Sociélé de géographie de Paris. Elle renferme
quelques délails inléressants sur la situation religieuse dans l'Asie centrale. Les
deux voyageurs allaient de Tébéran a Mé~hed : « Semnan, Damgán, Cbahroud,
Sebzevar, Vichapour sont des villes sans caractére. Quelques mosquées en
ruines, quelques beaux minarets ébrécbés atlirent l'attenticn de !'historien et lui
prouvent que les plus beaux monuments de l'Asie datent de l'époque de la
domination mogole. Boslan est la plus inléressante de ces villas, car elle a
conservé quelques belles religues des temps anciens, entre autres une curiosilé
architeclurale, un minaret branlant du gen re de celui qui se voit a Isfahan. Les
minarets servaient probablement d'observatoires. La populalion est peu intéressante au point de vue moral, et nous n'hésitons pas a la metlre au-dessous
.-les Bokhars et des Kbiviens. D'immenses champs de pavots témoignent d'une
mauvaise passion, qui n'est pas la seule de s_o n genre.Les Turcomans méprisent
souverainement ces malheureux; mais depuis que les Russes ont occupé Tcbikicblar, ensuile Askhabad, puis Merv, les Turcomans ne metlent plus a
l'épreuve l'absence d'esprit guerrier· des Pe,rsans de l'ouest. Tous les villages
depuis Damgan vers le Khorassan, sont fortifiés, et quelques-uns, comme
Daouled-Abad, sont entourés d'un triple rempart de murs et d'un fossé. Le
25 i;nai, nous fClmes a Méched, capitale du Khorassan. C'est la ville la plus
fanatique qiJ.e n!)(ls ayons rencontrée jusqu'a. présent en Asie centrale. 11 est
défendµ a lout infidéle de pénélrer dans la parlie de la ville appelée " Besl »
ou repose, sous des coupoles bleues et dorées, l'iman Riza. De toutes les contrées de la Perse les pelerins accourent en foule au tombeau du saint. La route
de Méched a Téhéran est couverte en ce moment d'Arabes des environs de
Kerbélab qui abandonnent tout pour accourir, avec femmes et enfants, aux
lieux saints. Ainsi que les pélerins de la Mecque, ils transport.e nt souvent avec
eux les cadavres de leurs amis morts avec le Qésir de reposer a cOté de l'iman
Riza. 11 y a cinq ans, les Sunnites nous logeaient dans ies mosquées, au milieu
des villages du Kohistan. A Méched, les Chiites nous écharperaient dans l'enceinte du « Best ». lis nous défendirent de faire de la photographie dans les
rues. »
Le christianisme au Japon. - Voici le résumé d'un curieux article publié
au printemps dernier par le Japan Weekly Mail (8 mai 1886) sous la . signatura
d'un cbrétien indigene. Il constate d'abord que les dispositions des Japonais
a l'égard du cbristianisme sont devenues plus favorables a mesure qu'ils se
sont ouverls davantage a la civilisation curopéenne. Mais les succes des missionnaires chrétiens sont encore bien minimes en proportion des efforts qu'ils
ont t~ntés pour convertir le Japon. Depuis vingt ans qu'ils sont a. l'reuvre, ils
n'ont guere fait plus de 5,000 prosélytes, en comptant les adeptes de toutes les
confessions- chrétiennes. L'auteur croit pouvoir expliquer cet insucces par trois
raisons : i O les divisions entre les diverses missions; il y en a plus de vingt
différentes rcprésentées au Japon et souvent en rivalité les unes ·avec les a utres;

..

38{

' CHB.ONJQUE

2o le manque d'argent; 3° l'insuffisance de développement scientifique chez les
missionnaires. 11 emploient a l'égard des Japonais les mémes moyens de conversion et le méme langa.ge qu'il. l'égard des sauvages, en sorte qu'ils ne peuvent
faire de recrues que parmi les basses classes. Le Japonais, dit-il, est essentiellement rationaliste. Ni le bouddbisme, ni le sintauisme n'ont élé l'objet d'une
íoi aveugle aa Japon comme ils ont pu l'étre ailleurs. 11 íu.ut présenter auJaponais une religion scientifique, un christianisme élevé au-dessus Jes étroitesses de toutes les confessions et de toutes les sectes.
Il nous a paru curieux de laisser la parole a ce Japonais qui ne raisonne pas
si mal. 11 doit élre, sans le savoir peut-étre, un ami de l'Histoire des religions.

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�383

DÉPOUILLEME."iT DES PÍ:RIODIQUES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAV ANTES

1

I. Aeadémle des Inscriptions et Belles-LeUres. - Séance du 29
octobre. M. Ma,pero présente une publication de M. Victor Loret: La tombe
d'un ancien Égyptien. C'est la lei;on de réouverlure du cours d'archéologie
professé par l'auteur a la Faculté des Lettres de Lyon. Les connaissances de
M. Loret en botanique lui ont permis de reconoaitre les plantes nommées dans
les inscriptioos ou dans les papyrus, et de recoostituer quelques-uos des parfuros égyptiens les plus répandus, dont les recettes oot été retrouvées sur les
mura des temples et dans les textes, par exemple le kypbi et le tasi. Ces
parfums étaient d'un usage constant dans les cérémonies du culte d'lsis et de
Sérapis. lls se répandirent en Grece et aRome en méme temps que les divinités
alexandrines.
Séance du 5 novembre. On sait quelle importance les populations du moyen
ti.ge accordaient a la possession de reliques, surlout de reliques insignes. Elles
protégeaient leurs possesseurs, opéraient de nombreux miracles et attiraienl
des bénédictions, spirituelles et temporelles, sur les localités ou elles étaient
conservées. Les reliques étaienl l'objet d'écbanges ou de cadeaux entre les
princes ou les dignitaires ecclésiasliques; mais elles étaient aussi un objet
d'ardente convoitise. Les vols de reliques étaient fréquenls. M. Le Blant a réuni
dans une tres curieuse notice les appréciations des chroniqueurs sur des larcins
de ce genre, soit au moyen age, soit méme a une époque toute voisine de la
n0tre, ll résulte de son travail que, si l'on met a part quelques fideles cultivés,
l'opinion générale des chrétiens excusait le vol des reliques a cause des saintes
dispositions du voleur. L'exemple le plus caractérist.ique cité par M. Le Blant,
parce qu'il résQme les autres sous une forme typique, c'est l'bistoire de l'abbé
qui pénetre, a la suite des croisés, dans un sanctuaire de Constantinople; il
menace de mort le gardien si ce dernier ne consent pasa luí révéler la cachette
des reliques importantes conservées en cet endroit; c'est un voleur, dit le chroi) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

•

niqueur, mais ~•est un sainl voleur (prredo sanctus). - M. Holleauz Cait une
communicalion sur des fragments de statues découverts par luí au cours des
Couilles du temple d'Apollon Ptoos. Ce sont les restes d'une statue qui appartient a la série des figures archa'iques d'Apollon, seconde maniere. M. Holleaux
les compare a l'Apollon de Piombino (Louvre) et a l'Apollon Strangford (Musée
britannique), et se croit autorisé a voir dans les trois statues les reproductions
d'un méme original qui serait l'Apollon Didyméen, de Canachos de Sicyone,
daos le temple des Brancbides, pres de Milet. Les fragments découverts par
M. Holleaux ne sont certainement pas postérieurs au v• siecle. - Dans cette
méme séance, M. Bergli!lne Cait une communication sur le classement des
bymnes du Rig-Véda et sur les indices que cette division fournit pour la critique du texte.
Séance du #2 novembre. M. G. Perrot entretient l'Académie des monuments
découverls dans la Syrie septentrionale par une mission allemande que dirigeait
M. de Puchstein. I1 les rapproche de ceux qu'il a décrits dans son Exploration
archéologique de la Galatie. On y voit souvent des divinités ailées, des rois
ou des pr8tres représentés sur un lion accroupi. Les inscriptions ne sont pas
déchilfrées. Ces monuments sont ordinairement attribués aux Hétbéens ou
Hittites mentionnés dans la Bible et dans les inscriptions égyptiennes. M. Cha_rles Bobert revient sur une inscriplion du Hiéraple, pr~s Forbach, qu'il
a publiée, sous toutes réserves, en i873, daos la premiere partie de l'Epigraphie
de la Moselle: Minuris Lucanus V. S. L. M. Mis en possession d'une transcription du texte, aujourd'hui perdu, et qui porte Miniieris Mineris, M. Robert
pro~ose .de li~e : Minervis, l'B et le V étant souvent conjugués au moyen d'un
peht tra1t qlll a pu échapper aux premiers interpretes. Si cette conjecture esl
fondée, l'inscription du Hiéraple nous prouverait que les Gaulois du nord-est
auraient, apres la conqu8Le romaine, adoré des Minerves comme ils adoraient
des Meres, des Junons et des Mars (noms au pluriel), - M. Gaston París, en
présentant le livre de M. Cosquin, Contes populaires de la Lorraine insiste sur
i'antiquité des contes populaires. La civilisation bouddhiste les a pro~agés, mais
les travaux des égyptologues montrent qu'elle ne les a pas inventés; plusieurs
de ces contes (par exemple ceux de Rampsinit et des Deux freres) se retrouvent
déjll. dans l'ancienne Égypte.
Séance publique annuelle du #9 novembre. Jugement des concours (voir plus
baut la Chronique). - M. Maspero lit un mémoire sur les Momies royales
á'Égypte récemment mises au jour. L'Académie .avait déja rei;u communication du proces-verbal du dépouillement de ces momies (séance du i8 juin; voir
notre compte rendu, tome XIII, p. 395). M. Maspero est entré, cette fois, dans
des détails plus circonstanciés sur les personnages dont il s'agit et sur l'état de
leurs momies. Voici quelques parties de son discours que nous reproduisons
d'apr~s le journal le Temps : « Les grands,prétres d'Amon, a qui la loi conflait
la garde des momies royales, avaient retiré les princes de la XIX• et de la XX•

=

--- -

�38.t.

DÉPOUILLE){ENT DES PÉRIODIQUES

dynaslie, Ramses I••, Séti I••, Ramses II, Ramses III, des tombeaux somptueux
qu'ils occupaient dans le Bah el-Molouk. C'était pour les sauver des voleurs;
on les avait lransporlés d'abord dans une dépendance du tombeau d'Amenbolpou Jor, ou la plupart des membres de la XVIII• dynastie se trouvaienl déja. réunis.
Quand la race des grands-prélres d'Amon s'éleignit a son tour, un fils de
Sheshonq Jer, Ouapout, transféra les momies royales dans le lombeau ou dormaient les dernieres générations de la famille sacerdotale : pretres et rois
reposerent cOle ac0le pendant pres de trente siecles .....•..••.•.•. , •
« Séli I••et Ramses II sont d'un type assez différent. lis se raltachaient par les
femmes a l'ancienne lignée; mais ce qu'ils avaient en eux de sang royal ne leur
avail donné aucun des traits qui dislinguent les Thoutmos des Amenholpou. lis
se ressemblent beaucoup l'un J'aulre, plus peut-étre que se ressemblent d'ordinairti Je pere et le fi\s; mais Séti a l'expression plus douce et plus intelligente,
Ramses II a plus de vigueur et de fierté. Tous deux sont dans un état de conservation telle qu'on les jurerait morls depuis quelques jours a peine, et pourtant trois mille ans et plus se sont écoulés depuis qu'ils régnerenl sur l'Égypte.
Ramses III leur appartient encore par les traits du visage, mais les procédés
d'emmaillotement employés pour lui ne sont déja. plus ceux dont on s'était servi
pour ses illustres prédécesseurs. 11 semble qu'en sorlanl des troubles qui
J'avaient agilée pendant pres d'un demi-siecle, l'Égypte ait voulu redoubler de
luxe et de recherche pour tout ce qui louchait a la personne des vivants et des
morls. Les momies furent habillées avec plus de soin; les tissus furent de meilJeure qualité, les bandages plus serrés, plus épais, mieux enroulés autour du
corps et de maniere a exclure plus complétement l'air et la lumiere. Un masque
de linge fin enduit de résine et de poix cache le visage: des peaux d'oignon
couvrent la bouche et les yeux; d'espace en espace, on rencontre une enveloppe de linge poissé comme le masque de la figure. La plupart des bandelelles
ont été fabriquées par les membres vivants de la famille ou par les serviteurs,
daos le temple d'Amon, et portent la date de la fabrication, tracée a l'encre,
parfois brodée a.u fil de couleur. Des servieltes et des écharpes entieres méthodiquement pliées garnissent les jambes, lee bras, la téte; elles sont bordées de
raies rouges et bleues et frangées aux deux extrémilés. Quelquefois une sorte
de nalte, tressée tres lll.che avec de la paille fine, est roulée autour d~ la momie
au tiers environ de l'épaisseur tola.le. Une toile grossiere, sur laquelle est peinle
une scene d'adoralion, cache le maillot. »
Séance du 3 décembre. Élection de M. Croiset en remplacement de M. Jourdain.
Séance du n décembre. M. Le Blant envoie de Rome une description des
travaux entrepris pour dégager Je monument circulaire qui contenait la tomhe
de Lucilius Pretus. La cella contient trois tombes en forme d'arcosolium. Plus
tard les parois de stuc ont été garnies de loculi comme dans les catacombes, el
au v• siecle l'on a creusé sous le couloir primitif une nouvelle galerie également

ET DES TRAVAUX DES SOCll!.'TÉS SAVANTE5

385

garnie de loculi. 11 y avait une vérit able nécropole aulour du monumenl. On a
trouvé quelques cippes funéraires avec inscriplions, des squelettes d'enfants
avec des colliers composés d'objets qui avaient la propriété de délourner le
mauvais ceil, tels que des scarabées, dP.s liévres, un phallus, une clochette, une
torlue, un éléphant, etc.
Séance du .24 décembre. Élections de MM. de Goeje (de Leyde) et Bret1chneider (médecin de l'ambassade russe a Pékin) comme correspondants étrangers, el de M. Chabaneau, professeur a la Faculté des Lettres de Montpellier,
comme correspondant national.
II. Sooiété de Géographie, - Séance du 11 décembre. M. Désiré Charnav e11tretient la Société de sa derniére mission archéologique au Yucalan. U
était alié a Izamal, une ville sainte des anciens Mayas, avec l'espoir de retrouver les bas-reliers qui, d'apres Landa, ornaient autrefois les pyramides. II n'en
a trouvé qu'un petit nombre, mais il a découvert pendant ses recherches, sur
les murs de la plate-forme inférieure des pyramides, des peintures murales
d'un grand intérét, GrAce a sa parfaite connaissance des antiquilés me:ricaines,
M, Charnay a pu reconstituer une pyramide et un temple toltecs, avec leur
polychromie, en combinant ses découverles d'Izamal avec celles d'autres débris.
Les formes générales du monument ainsi reconstitué, la variélé et l'éclat des
couleurs, rappellenL les pagodes et les monuments de l'Asie décorés de briques
peintes. Au nord de Valladolid M. Charnay a retouvé une viJle inconnue,
appelée Ek-Balam (Tigre noir), qui date d'une époque de décadence, apres la
chute de l'empire tolteque, alors que le Yucatan était divisé en un grand
nombre de petites principautés, Ces constructions appartiennent a la méme
civilisation que les précédents. Dans l'ile de Jaiua, au nord de Campéche, sur la
cOle occidentale, M. Charnay a découvert un ancien cimetiere maya dontil a rapporté de nombreux objets qui sont actuellemenl exposés au musée du Trocadéro.
III. Journal aaiatique. - Septembre-octobre: A. Bergaigne, la SamhitA
primitive du Rig-Veda. (Voir notre chl'Onique.) Senart, Étude sur les inscriptions de Piyadasi (suite).
IV. Revu.e historique. - Novembre-décembre : Vicomte G. d'Avenel, Le
clergé fran&lt;;ais et la liberté de conscience sous Louis XIII.
V. Revue critique d'histoire et de littérature. - 8 novembrti:
Bachcfen, Antiquarische Briere. (C. r. par 1\1. Théodore Reinach : sur le role
sacramentel et chthonique du nombre 8 chez les peuples anciens et sur l'avunculat ou l'autorité de l'oncle maternel da.ns la famille primitive.) Freudent.11al,
Ueber die Theologie des Xenophanes. (C. r·. par M. F. Picavet,) Lipsius,
Die Pilatusacten kritisch untersucht. (C. r. par M. A.. Sabatier : le texte actuel
ne permet aucune induction cerlaine sur les premieres origines de ces documents.) - 22 novembre: A. de Buble, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret,
t. IV. (C. r. par M. T de L.; renseignements intéressants sur l'asaemblée de
Saint-Germain et le massacre de Vassy.)

1

i

!\

�ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

DÉPOUILLEM&amp;'IT DES PÉRIODlQUES

XVIII. Bulletin de la Soc. de l'Hist. du protestantisme fran9ais.

VI. Revue archéologique. - Seplembre-oct.obre : Jean Gonadini, Les
fouilles archéologiques el les steles funéraires du Bolonais. H. Gaidoz, Un
sacrifice humain a Carthage (voir la Chronique). Paul du Chatelier, Le tumulus

- Nove~bre. Iules Bonnet, La tolérance du cardinal Sadolet. Ph. Corbiere,
lntroducllon de la Réforme en Rouergue. A. Erichson. La sainte Cene dans le
lemple de Charenton en i613. H. L. Bordier, L'Église de Paris en 1716,
XIX. La Controverse et le Contemporain. - 15 oclobre. Albert du
Boys, Une revanche de la liberté religieuse sur le tombeau d'un martyr (Thom~s Beck~t). Paul Allard, Les chrétiens sous Claude le Gothique (268-270).
Rtcard, L_abbé Maury avant 1789; le clergé franc,ais dans la deuxieme moitié
du xvmº su}cle • Le P. van den Gheyn, La science des religions (fin). - 15 no~embre : Le P. J. Corluy, La seconde venue du Christ el les premiers chrét1:~s • -:- 15 décemhre : L'abb; Fil~ion,_ L'authenticilé du quatrieme évangile
(i article). Albert_du Boys, L anghcamsme considéré comme religion d'Etat.
XX. Revue de théologie et de philosophie. - i886 n• 1 . p
G
L fºd'
'
. . van
oens, a 01 . ~pres les synoptiques. A. Revel, La parousie (2• art.). J ••J. Parander,
·
ÉLa· rehg10n du comte
. . . Tolstoi:
.
· -- N• 2 ·• H• Chavannes . L e canon des
s~mte.s cr1ture5 et sa delim1tat1on. H. Lecoultre, Le séjour de Calvin en Italie
dapr:s~es docu_ments_récents. G. Baldensperger, Les origines de l'essénisme.
- N 4 • H. Vmlleumier, Quelques pages inédites d'un réformateur trop peu
conuu. - N· 6: Th. Byse, Mythe et légende dans l'Ancien Testament d'apres
H. Schultz.
'
~XI. Revue théologique. - !886, n• t : Godet, L'enseignement de
s_amt Paul concernant la vie future. H. Blanc-Milsand. Les travaux de la crih~ue moderne relativement au Pentateuque. - N• 3 : de Pressensé, La relig1on de Zoroastre,
XXII. Revue de Belgique. - 15 novembre et 15 décembre. A. Gittée
Le folklore et son utilité générale.
'
XXIII. Bulletin de l' Académie royal e de BeltJique. - No 8 : de
Harlez, Coup d'ceil sur l'histoire et l'état actuel des études avestiques.
XXIV. Muséon.- N• 5: Beauvois, Deux sources de l'histoire de Quetzalco_atl._ G • Massaroli, Essai d'interprétation assyro-chaldéenne. (Description du
Bit-Z1da.)
XXV. ~cademy. - 26 octobre. The orientalist congress. Semitic and
aryan sectwns. T. E. Warren, The tropary of Ethelred (Sur le manuscrit d'un
~aduel de la fin du x• siecle). A. H. Sayce, A new Hittite inscription (Sur
l mscr • de Koklitolu; voyez les art. de MM. Cheyne et Neubauer dans lenº suivant). - 30 octobre : S. Beal, A new translation of Fa-Hien (Sur la traduction
de M.,_Legge). :- 6 novembre: A. H. Sayce, The Amorites and the teraphim
(~ur l e!y~olog1e des motsteraphim et rephaim.)- 13 novembre : H. G. Tomkins, fütlltes and Amorites. - ii décembre : A. Neubauer The K ·t
i8 déc b .
.
.
'
em es. .
em re . G. W. Collins, The Moab1te stone (Observations sur l'interprétatlon de la stele de Mésa, au Louvre, par MM. Smend et Socio).
XXVI. Athenieum, - i décembre: A. Neubauer, Azuel and tht goat

386

de Kerlan-en-Goulien.

VII. Revue des Deux-Mondes. - 1,r décembre : Ernest llenan, Les
origines de la Bible; la Loi (la suile au i5 déc.). - 15 décembre: Ernest
Lavisse, Études sur l'histoire d'Allemagne; l'entrée en scene de la papauté,
(Voir la Chronique sur ces trois arlicles.)

VIII. Revue politique et littéraire. - 13 novembre : Ch. Lévéque, Le
mysticisme au xn• siecle. Hughes de Saint-Víctor.
IX, Mélusine. - 5 novembre : H. Gaidoz, Croyances et pratiques des
chasseurs. J. Tuchmann, La fascination (suite) : Les femmes qui accoucbent
d'animaux. H. Gaidoz, Les vaisseaux fantastiques (suite). - 5 décembre :
André Lang, Le lievre dans la mythologie. Israel Uvi, Marina. .judaica.
H. Gaidoz, Le jeu de saint Pierre. L. ;F, Sauvé, Croyances et superst1t1ons vosgiennes. Remedes populaires et superstitieux des montagnards vosgiens.
X . L'Homme. - 25 juillet : Paul Sébillot, Les dents de lait. - 10 sep-

.

tembre: Les légendes de Paris (méme auteur).

XI. Mémoires de la Société des études japonaises. - i886, n• 2:
G. van der Gabelentz, L'ceuvre du philosophe Kuan-Tsi, traduction et notes.

L. de Rosny, Les dieux primordiaux du sintau'isme. Livres sacrés et phüosophes
chinois traduits en mandchou. - N• 3: Chrestomathiereligieuse de l'RxlrémeOrient.
XII, Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 1:
L. de Rosny, L'écriture biéroglyphique dans l'ancienne Amérique en dehors du
foyer de la civilisation mexicaine. - N• 2 : Paul Gaffarel, Possibilité de relations entre l'Amérique et l'ancien continent dans l'antiquité. Rémi Siméon,
Chrestomalhie Nahuatl.

XIII. Annales de la _Faculté des Lettros de Caen, - 1886,
no i: L. Lehanneur, Les chrétiens en présence de la société antique, d'apres

Tertullien.
XIV, Bibliotheque de l'École d es Chartes. - XLVII, n• -i: Paul
Tournier, Un adversaire inconnu de saint Bernard et de Pierre Lombard.
XV. Mélanges d'archéologie et d'histoire . -VI, 5: André Pératé,
La roission de Franc,ois de Sales dans le Chablais (Documents inédits tirés des
Archives du Vatican). L. Auvl'ay, Notice sur le cartulaire de N.-D. de Bourgmoyen de Blois. Ernest Langlois, Le rouleau d' • Exsullet » de la bibliotheque
Casanatense.
XVI. Revue celtique. - VII, 3 : Stokes,. Find and the Phantoms. Loth,
Le mystere des trois rois.
XVII. La Révolution íran9aise. -

H novembre : Victor 1eanvrot.

Pierre Suzor, éveque constitutionnel de Touu,

J

�388

DtPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUE~

worship (Aiazel serait une divinité thériomorphe

a laquelle

389

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

on envoyait un

bouc expiatoire).

XXVII. Contemporary Review. - Décembre : .Joseph Tho1111on,
Mobammedanism in central Aírica.
XXVIII. Journal of the R. asiatic aoc. of GreatBrit.ain.- XVIll,
3: Talbot, The rock~cul caves and atatues or Bamian. Sewell, Early buddhist
symbolism. .&amp;rtin, The pre-accadian Semiles. Pincott, The arrangement of
lhe hymns of the Adi Granlh.
,
.
XXIX. Presbyierian Review. - Oclobre : Green, Hosea s tesltmony
to the Pentateuch. Moffat, The crusad against lhe Albigenses.
XXX. Orientaliat. - II, 9 et 10: Counsel, On lhe origin or folklore. Pannabokhe Translation of the Jatak11s. Shamsiden, RamazAn fast. De Silva,
Katblla~karaya. Bosairo, Tamil folklore. Bish. of Colombo, Dummedha-jataka
translated.

XXXI. American journal of arcbmology. - II, 3: Ward, On oriental antiquities (3• art.). A god of agriculture.
XXXII. Indian Antiquary. - Octobre : Religion of the Arabs. W, Elliot,
Early bisl(lry of Pegu. - Novembre : Murray-Aynsley, Discursive contributions towards the comparative study of asiatic symbolism (suite).
XXXIII. China Review. - XlV, 6: Edkins, The Yi-king and its appendices. Parker, The Ta.u-Téh King remains. Edkins, Astrology in ancient China.
Giles, Tbe rtmains of Lao-Tzu.
XXXIV, Jahrbuch des kgl. deutschen archaeol. Instituta, - J. 3 :
Fabricius, Das Platreische Weihgeschenk in Delpbi. Grue(, Peleus und
Thetis.

XXXV. Sitzungsberichte der kgl. preu11i,~hen ~ad. der
Wissenschaften zu Berlin. - N•• 46-47 : Schottmuller, Bericbt ueber
die archivalischen Forschungen zur Geschichte und den Process des Tempelherrn-Ordens.

XXXVI. Sitzungsberichte der kgl. Akad. der WiSBenschaften zu
Wien. Philos. hist, JU. - CXII. 2 : Hartel. Bibliotheca palrum latinorum
hispaniensis, Nalional Bibliolek in Madrid (suite). Zingerle, Der Paradiesgarten der altdeulscben Genesis.

XXXVII. Verhandlungen der Gesellschaft für Erdkunde zu
Berlin. - N• 9 : Hartert, Ueber Religion und Lebensweise der Bevrelkerung
in den von ihm bereisten Gegenden des Nigergebietes, sowie ueber Handel und
Verkehr daselbst.
XXXVIII. Beitrrege zur K.unde der Indogermanischen Sprachen. - XII, i et 2: Fick, Die ursprüngliche Spracbform und Fassung der
Hesiodischen Theogonie. Geldner, Yasna 30. Wilhelm, Iranica. De Harlez, Das
Alter und die Heimath des Avesta.
XXXIX. Zeitachrift für die Geschlchte der Juden iD Deutsch•

land. - N• 1 : Hoeniger, Zur Geschichte der Juden im frübern M1ltelaller
J. (Voir n• 2,) - N•2: Bre.rslau, DiplomatischeErlreuterungen zudenJuden~
privilegien Heinrichs IV, Wolff, Zur Geschichte der Juden in Oesterreicb.
XL. Monatschrift für Gescbichte und Wissensohaft des J'udentums. - N• fO : Der historische Hintergrund und die Abíassungszeit des
Buches Esther und der Ursprung des Purim-Festes. Theodor, Die Midraschim zum Pentateuch und der dreijll!brige Palreslinensische Cyklus (suite),
XLI. Ausland. - N• 39 et 40 : -Browski, Die Jeziden und ibre Religion. N• 48: V. Scala, Die Berge im Zend-Avesta.
XLII. Globus. - N• 14: Hubad, Die Entstehung der Well nach slavischem Volksglauben. - N• f6 : Brincker, Die Omunaborombongasage der
Herero (Ova-herero) und ihre ethnologisch-mythologische Bedeutung.

XLIII. Deutsche Rundschau für Geographie und Stat.i&amp;tik. _
JX, i : Mahé de la Bourdonnais et Marcel, Der Buddhismus in Birma.
XLIV. Nord und Süd. - Décembre: Bodenstedt, Die heiligen Stretten in
ihrer Bedeutung für Russlanu.
XL V, Hermes. - XXI. 4 : Detlessen, Das Pomerium Roms und die
Grenzen Italiens. Th. Mommsen, Die Tatiuslegende. A. Erman, Die Herkunft
der Faijumpapyrus.
XLVI. Zeitschrift für Philosophie und philisophisohe K.ritik. _
LXXXIX, 2 : Markus, Die Yoga-Philosophie nach dem RajamArtanda dargeslellt.
XLVII. Archiv für die Litteratur-und K.irchengesohichte des
Mittelalters. - II. 3 et 4 : Ehrle, Zur Vorgeschichle des Coacils von
Vienne. nenifle, Meister Eckebarts lateiniscbe Schriften und die Grundanschauung seiner Lehre. Ehrle, Ludwig der Baier und die Fraticellen und Ghibellinen von Todi und Amelía im Jabre i328.
XLVIII. Oesterreichische .Monatschrift für den Orient. - No 9:
l' . Hellwald, Alexander Hosic's Reise im südwestlichen China. V. Nassakin
Von der Messe in Nishni Nowgorod.
'
XLIX. Historiches Jahrbuch. - VII. 4 : EltSes, Die Politik CJemens VH
bis zur Schlacht von Pavía (3° art.). Sauerland, Anmerkungen 2.um pmbstlichen
Urkunden-und Finaazwesen wmhrend des groszen Schisma.. Finke, Drei verdmcbtige Urkunden Gregors IX.
L. Preussische J'ahrbücher. - Die Entstehungsgescbichte des chrisUichen Dogmas.

LI. Baltische Studien. - N• 3 : U. Jahn, Hexenwesea und Zauberei in
Pommern.

LII. Theologische Literaturzeitung. - 1886, N° 24 : Hilgenfdd,
Judenthum und Judenchristenlhum (c. r. par M. A. Harnack). J. Bollig et
Paul de Lagarde, Johanais Eucbaitorum metropolitre qure in codice vaticano
graeco 676 supersunt (C. r. détaillé par M. K. J. Neumann.)
26

•

�ne:l'OUILLE.m::u DES Pt:LIIODIQUES

390

Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
Compilatie en omwerkiogshypothesen tregepa.st op de Apokalypse van
Johannes.

1

BIBLIO GRAPHIE
GÉNÉRALITÉS

Maurice Vernes. L'hisloire des religions. Son espl'it, sa. métb~de el ses divisions. Son enseignemenl en France el a l'élranger. Pa.ris, Leroux, 1887, in-12
d11 281 p.
Comte Goblet d'Alviella. Introduclion a l'bisloire générale des religions,
Résumé du cours public donné a J'Universit.é de Bruxelles en i 884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, i887, in-8 de vm et t 76 p.
A. Reiners. Die Pflanze als Symbol und Schmuck im Hciligthume von den
frübeslen Zeilen bis jelzt. Ratisbonne, Verlagsansta.lt, i886, in.S de vm et

223 p.
J. Fritz. Aus antikcr Weltanscbauung. Die Entwicklung des jüdischen und
griecbischen Volkes zum l\lonotheismus. Ha.gP.n, Risel, i886, in-8 de 1v el

433 p.
Paul Regnard. Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs.
Paris, Pion, Nourrit, in-8 avec i20 grav.
Paul Gibier. Le spirilisme (le fakirisme occidental). París, Doin, i 886.
De Pressensé, L'ancien monde et le cbristianisme {l. I de l'Hisl. des lrois
premiers siecles de l'Église chrélienne). Paris, Fiscbbacher, i887, in-8 de xv et
669 p.
S. Rubin. Gescbichle des Aberglaubens bei allen Vrelkern mil besonderem
Hinblicke aur das jüdische Volk. Vienne (chez l'auleur; en hébreu), 1887, in-8
&lt;le 182 p.
CHRl3TIANISME

Th. Ziegle1·. Gescbichte der chrisllichen Elhik. Strasbour¡!, Trübner, 1886,

in-8 de xv1 et 594 p.
A. Uauek. Kircbengescbichlc Deutscblands, T. I ; Bis zum Tode des Boniía.lius. Leipzig, Hinrich~, i 887, in-8 de vm el 557 p.
i) En dehors des nombreux oum1gcs mentionoés dans la Chronique el dans
le Dépouillement des périodiques.

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Llll, Thaologische Studien und Krit.iken. - t887, n• i : lfull:r,
Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anrang des :1.1v• Jalirh.
Ryssel, Die Anfrengc der jüdischen Scbriftgelehrsamkeit.
LIV. - Zeit!lchrift für Ktrchengoschichte. - Vlll . .\e: V. Schultze,
Zur Geschicble Konslanlins des Groszen. Jo/i. (}ottschick, Hus, Lulh ers und
Zwinglis Lebre von der Kircbe (fin).
LV, Jahrbtloher itlrprotestantische Theologie. - XIII. t : Voigt,
Melanchton's und Bugenhagen's Slellung zum lnterim und die Rechtfertigung
des letiteren in seinem Johannes-Commentar. Peine, Zur synoptischen Frage
(2- art.). V. Soden, Der Epheserbrief. Schüren, Zu Adrianos (moine et exégelc
du v• siecle). Gelzer, Zur Praxis der Osl-rremischen Staalsgewalt.
LVI. Katholik. - Septembre : Aposlolicilwt des Jacobus-Briefes nach
lnhalt und Form. Die ersten Glaubensbolen in Meklenburg. (Voir Oclobre.)
LVII, Rivista storica italiana. - Ill, 3 : La Mílntia, Origine e
vicende dell' inquisizione in Sicilia.
LVIII. Archivio per lo studio della tradzioni popolari, - V. 2 :
Pitré, Alberi e piante negli usi e neUa credenze popolari siciliane. Nardo Cibele,
La festa di S. Marlino in Belluno. Ferrai·o, Tradizioni ed usi popolari ferraresi.
Castellani, Un canto et una leggenda delle Marche.
LIX. Nuova Antologla. - No 22: Berlolini, Clemenlo XIV e la soppressione dei gesuiti.
LX, Revista de Espagna, - N•• 443 et 44.5: Sala y Vilúu·et, La teología.
en España.
LXI. O Instituto. - Novembre i886: 1oaquim Maria Rodrigues de Brilo,
O Christianismo (O Messianismo).
LXII. Theologisch Tijdschrlft. - Novembre 1886 : J. vaii 10011,
Dr. D. Vc.elter's Hypothese ter oplossing van bel lgnatiaansche vraagstu k.
Dr. D. Vrelter, Neueres über die Apokalypse.
LXIII. Theologische Studien. - IV. 3-5: Muller, Malebranche en
zijne godsleer. - Baljon, De Testamenlen der XII Patriarchen. Daubanton,
Het apocryphe boek « Sopbia Jesu Sirach II en de leerlype daarin vervat (Voir
n• 6). Van Toorenenbergen, Het oorspronkelijk Mozaische in den Pentateuch
fin). Kleyn. Keizer Justinianus I en de christelijke kerk. -N• 6: Weylanit.
Compilatie en omwerkiogshypothesen tregepa.st op de Apokalypse van
Johannes.

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BIBLIO GRAPHIE
GÉNÉRALITÉS

Maurice Vernes. L'hisloire des religions. Son espl'it, sa. métb~de el ses divisions. Son enseignemenl en France el a l'élranger. Pa.ris, Leroux, 1887, in-12
d11 281 p.
Comte Goblet d'Alviella. Introduclion a l'bisloire générale des religions,
Résumé du cours public donné a J'Universit.é de Bruxelles en i 884-1885.
Bruxelles, Muquardt; Paris, Leroux, i887, in-8 de vm et t 76 p.
A. Reiners. Die Pflanze als Symbol und Schmuck im Hciligthume von den
frübeslen Zeilen bis jelzt. Ratisbonne, Verlagsansta.lt, i886, in.S de vm et

223 p.
J. Fritz. Aus antikcr Weltanscbauung. Die Entwicklung des jüdischen und
griecbischen Volkes zum l\lonotheismus. Ha.gP.n, Risel, i886, in-8 de 1v el

433 p.
Paul Regnard. Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs.
Paris, Pion, Nourrit, in-8 avec i20 grav.
Paul Gibier. Le spirilisme (le fakirisme occidental). París, Doin, i 886.
De Pressensé, L'ancien monde et le cbristianisme {l. I de l'Hisl. des lrois
premiers siecles de l'Église chrélienne). Paris, Fiscbbacher, i887, in-8 de xv et
669 p.
S. Rubin. Gescbichle des Aberglaubens bei allen Vrelkern mil besonderem
Hinblicke aur das jüdische Volk. Vienne (chez l'auleur; en hébreu), 1887, in-8
&lt;le 182 p.
CHRl3TIANISME

Th. Ziegle1·. Gescbichte der chrisllichen Elhik. Strasbour¡!, Trübner, 1886,

in-8 de xv1 et 594 p.
A. Uauek. Kircbengescbichlc Deutscblands, T. I ; Bis zum Tode des Boniía.lius. Leipzig, Hinrich~, i 887, in-8 de vm el 557 p.
i) En dehors des nombreux oum1gcs mentionoés dans la Chronique el dans
le Dépouillement des périodiques.

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�392

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

R. Sclierer. Handbuch des K.irchenrechts, I, 2. Graz, Moser, i886, in-8 de
et p. 309-687.
F. Wiegand. Der Erzengel Michael in der bildenden Kunst. Stuttgarl, J. F .
Sleinkopf, l.886, in-8 de v et 83 p.
P. Hinschius. Das K.irchenrecht der Katholiken und Protestanten in Deulschlaod. T. IV, L Berlin, Gutentag, i886.
Henri Lasserre. Les saints Évangiles, traduclion nouvelle publiée avec l' « imprimatur » de l'archevéché de Paris. Paris, Palmé, in-18 de 640 p.
V. Courdaveau:x. Saint Paul d'apres la libre critique en France. París, Fischbacher, in-16 de vm et i49 p.
J. Hermann. Essais sur !'origine du culte chrétien dans ses rapporta avec le
judaisme. París, Fiscbbacher, 1886, in-8 de vi1 et 63 p.
J. H. Friedlieb. Das Leben Jesu Cbrisli des Erlcesers. Paderborn, Scbceningh,
1887, in-8 de xu et 481 p.
E . Vischer. Die Offenbarung Johannis, eioe jüdiscbe Apokalypse in christlicber Bearbeilung. Mil einem Nachwort von .4.. Harnack. Leipzig, Hinricbs,
1886, in-8 de f37 p.
D. VoeUer. Die Offenbarung Johannis, keine ursprüngliche jüdische Apokalypse. Tubingue, Heckenhauer, 1887.
A . Hilgenfeld. Judenthum und J udenchristenthum. Leipzig, Fues, 1886, in-8
de 122 p.
B. Weiss. Lehrbucb der Einleitung in das Neue Testament. Herlin, Hertz,
1886, in-8 de x,v et 643 p.
A . Link. Christi Person und Werk im Hirlen des Hermas. Marbourg, 1886,
in-8 de 64 p.
V. H. Stanton. Tbe jewisb and christian Messiah; a study in the earliesl
history oí christianity. Édimbourg, Clark, t886, in-8 de 4i4 p.
A. Harnack. Die Apostellehre und die jüdischen beiden W ege. Leipzig, Hinricbs, 1886, in-8 de 111 et 59 p.
J. L. Kreyhe1·. Annreus Seneca und seine Beziehuogen zum Urcbristenthum.
Berlín, Gaertner, 1887, in-8 de vm el i98 p.
W. D. Killen. Tbe Ignatian epistles enlirely spurious : a reply to the
D• Ligblfoot. Édimbourg, Clark, 1886, in-8 de 96 p.
F. X. Pleithner. Aeltesle Geschicbte des Breviergehetes oder Entwicklung
des kirchlicben Stundengeboles bis in das v• Jahrh. Kempten, Kcesel, i887,
in-8 de x1v et 319 p.
A. Eichhorn. Athanasii de Vita ascelica testimonia collecta. Halle, Niemeyer,
1886, in-8 de 62 p.
Delattre. Archéologie chrétienne de Carthage; fouiiles de la basilique de
Damous-el-Kavita. Lyon, Missions catboliques, 1886, in-8 de 7i p.
l. P. bligne. Patrologire grrecm l. XXXVII; S. Basilius Cresariensis, t. IV.
Paris, Garnier, 1886, in-8 a 2 col. de 781 p.
Vlll

BIBLIOGRAPBIE

393

J. P. Migne. Patrologire latinm, t. II. Tertulliani opera omnia, t. 'posterior.
París, Garnier, i886, in-8 a 2 col. de 794 p.
A. Roesler. Der katbo\iscbe Dicbter Aurelius Prudentius Clemens. Ein Beit. ag zur Kircben-und Dogmengeschichte des 1v• und v• Jnhrb. Fribourg en
Brisgau, Herder, 1886.
S. Ephraem Syri. Hymni et sermones, quos ... ed. Th. Lamy, t. II. Malines,
Dessain, 1886, in-4 a 2 col. de xxm et 832 p.
A. Jahn. Des h. Eustathius, Erzb. von Antiochien, Beurtbeilung des Orígenes
betreliend die Auffassung der Wahrsagerin I Kcen. XXVIII und die desbezügliche Homilie des Origenes. Leipzig, Hinricbs,t886, in-8 de nvu et 75 p.
P. J. Ficker. Die Quellen für die Darstellung der Aposte! in der altchristlicben Kunst. Allenbourg, 1886, in-8 de 60 p.
B. Simson. Die Entslehung der pseudo-Isidorischen Falschungen in Le Man s.
Leipzig, Duncker.
F. Streber. Quellenstudien zu dem laurentianiscben Scbisma (i98-5i4).
Vienne, Gerolds, 1886, in-8 de 81 p.
L. A. Hoppensack. Winfried-Bonifatius. Paderbom, Schceningh, 1886.
P. Capello. Vita di S. Brunone, fondatore di Certosini. Neuville-sous-Montreuil, Duquat, 1886, in-8 de Vil et 424 p.
G. Madelaine. Histoire de S. Norbert, fondateur de J'ordre de Prémontré et
archevéque de Magdebourg, d'apr~s les manuscrits et les documents originaux.
Lille, Desclée de Brouwer, 1886, in-8 de XII et 564 p.
L. Salembier. Petrus de Alliaco. Lille, Lefort, 1886, in-8 de Lx1x et 38i p .
K. blül/er. Die Waldenser und ihre einzelnen Gruppen bis zum Anfang des
x1T• Jabrb. Gotha, F. A. Perthes, i886, in-8 de xn et 172 p.
W. Wattenbach. Ueber die lnquisition gegen die Waldenser in Pommern
und der Mark Brandenburg. Berlín, Reimer, 1887.
J. Wyclif. Tractatus de benedicta incarnacione, now firsl printed from tbe
Vienna and Orielmss by E. Harris. Londres, Trübner, 1886, in-8 de xxx et 271 p.
V. Vattier. Jobn Wyclyff. Sii vie, ses ceuvres, sa doctrine. Paris, Leroux,
t886, in-8 de VI et 347 p.
A. Jundt. L'Apocalypse mystique du moyen llge et la Matelda de Dante.
París, Fiscbbacher, in-8 de 76 p.
U. Tammen. Kaiser Friedrich II und Pabst Innocénz lV in den Jabren
1.243-1245. Leipzig, 1886, in-8 de 52 p.
A. Pokorny. Die Wirksamkeit des Legaten des Pabstes Honorius I_II in
Frankreich und in Deutschland. Krems, Oberrealschule, 1886, in-8 de 41 p.
W. Martens. Die Besetzung des pmbstlicben Stuhls unter den Kaisern Heinrich III und Heinrich IV. Fribourgen Brisgau, Mobr, 1887.
O. Ringholz. Des Benedictinerstifles Einsiedeln Thretigkeit für die Reform
deutscber Klcester vor dem Abte Wilhelm von Hirscbau. Fribourg, Herder,
t886, in-8 de 53 p.

��REVllE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

396

T. Homolle. De antiquissimis Dianre simulacris deliacis. Paris, Vieweg,
1887.
E. PfZeiderer. Die Philosophie des Heraklit von Ephesus im Lichte der Mysterienidee, nebst Anhang ueber heraklitischen Eintlüsse im alttestamenUichen
Koheleth und be5onders im Buche der Weisheit sowie in der ersten christlicben

Literatur. Berlin, Reimer, 1886, in-8 de 1x et 354 p.
J. Stuhrmann. Die ldee und die Hauplcbaraktere der Nibelungen. Paderborn,
Scbaming, 1886, in-8 de 79 p.
L. Laistner. Der Archetypus der Nibelungen. Municb, Verlag für Kunstund

TABLE DES MATIERES
DU TOME QUATORZIEME

Wissenschaft, 1886.
RELIOIONS DE L'ASIE

Edwin Arnold. Asia revisited. Londres, Trübner, 1886.
Maurice Jametel. La Chine inconnue. Paris, Rouam, 1886.
J. Schwab.Das altindische Thieropfer, mit Benutzung handschriCLlicher Quellen bearbeitet. Erlangen, Deichert, 1886.
A. Bastian. lndonesien oder die Inseln der Malayiscben Archipel, 3• livr.;
Sumatra und Nacbbarschaft. Berlin, Dümmler, 1886.
FOLK-LORE

G. Heeger. Ueber die Trojanersage der Brillen. Munich, Oldenbourg, i886.
Emmanuel Cosquin. Contes populaires de Lorraine comparés :i.vec les contes
des autres provinces de France et des pays étrangers et précédés d'un essai
sur !'origine et la propagation des contes populaires européens. Paris, Vieweg,
2 vol. in-8.

Paul Sébillot. La deuxi~me série des Légendes, Croyances et Superstitions
de lamer. Les Météores et les Temp~tes. Paris, Charpentier, 1 vol. in-i8.

ARTICLES DE FONO

u empereur Julien (suite et fin), par M.

Albert Réville.............

~

1 etU5
L'étude de la religion égyptienne. Son élal actuel et ses conditions.
- Introduction a un cours sur la religion de l'Égypte a l'École des
Hautes Études, par M. E. Lefébure ••••••.•.•••...••••. . .•••.••.•
26
Le sacrifice de la chevelure chez les Arabes, par le or Ignaz Goldziher.
49
La croyance a. l'immortalité de l'ame chez les anciens lrlandais par
MG
'
• eorges Dottin ! • • • • • • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • •
53
Le se~s_primitif des mots latins Augur et Genius, ~;r
67
La rehg1on chaldéo-assyrienne, par M. E. de Pressensé
73
Les Institutions ecclésiastiques d'Herbert Spencer et l'év~¡~;i:~ •~u·~e;ti~
ment religieux, par M. le cornte Goblet d'Alviella .
95
Le pessimisme moral et religieux chez Homére et
par M. J.-A. Hild . •. . •.•••.•.•• , • . • . • • • •• . . . • . • . . . • . . • • • • • • • • • • 168
Le code sacerdotal pendant l'exil, par M. J. Halévy. . • . . . . . . . . . . • . . .
i89
Du rnerveilleux dans Lucain, par M. Maurice Souriau. • . • . . . . . . • . . . . . 203
La_ religion et le théatre en Perse, par M. Edouard llfontet. . . . . . . . . . .
277
Vr1tra et Namoutchi dans le Maha.bhiirata, par M. Léon Feer. . • • . . . . . . 291
Le cbristianisme chez les anciens Coptes (i cr article), par M. E. Amélineau....... .. • . • • • . • . • • • • . • . • .
308
L'histoire des religions. Sa méthode -~t· ~~~ ·
d;;¡r~~·t~;;¡~~
récents de MM. Maurice Vernes, Goblet d'Alviella et du P. van den
Gheyn, par M. Jean Réville •. • •••• , • • • • • • • • • . . . . • . • . . . . • • • • • • . • • 346

M." ~:~i'~;;~::d:

H.é~{~~~ (~;/ ~;;¡~¡~j:

;~1~: ·

;~s·

MÉLAi\GES ET DOCU.\1ENTS
Le septieme congrés international des orientalistes. - Session de
Vienne, par M. L. de Milloué. • .. .. . . . • . . . . . • . • • • •••
Une derniere version russe de la Filie aux bras co~pés, ~:~ •

M.' i.:~~
Sichler ....... ,, .................... ...... , ................... ,.

219

228

�398

REVliE DE L'HISTOIRE DES RELIGlOliS

REVUE DES LIVRES

"•s••·

Andrew Lan!J. La l\lylhologie (M. Albert Réoille)...................
B. D. Anderson. l\lylhologie scandinave. Légendes des Eddas (~1. E.
Beauvois) . •••. .... ..• . • . . . . • • . • . • • • • . . • • . • . . • • • . • • • • • • • • • . • . .
B. Smend el A. Socin. Die lnschrifL des Krenigs Mesa von Moab
(M. A. Garriere)........ • . • . . . • • . . • • • . • • • • • . • • . . • . . • • . • • • • . . • • •
Charles 'Piepenbrin!]. Théologic &lt;le l"Ancien Teslamenl (M. Etienne

2.13
23G

238

Coquerel).....................................................
211
A. Reichen?&gt;ach. Die Religionen der Vcelker oach den beslen Forschuogsergebnissen bearbcilel (:\l. Jean Héuille) • • • • • • • . . • • . . • • • • . • . • • • . • 2't5
C11RONIQUES.............. • • • • • • • . • • • • • • • • • • • . • • • . • . . • .
117, 2i8, 36í
0ÉPOUILLUl!Nr.i DES l't:IIIOOIQUKS E T D&amp;S TOAVAUX DES SOCIÉTÉS
SAVANTES,. , , • , •• ••• , , , • , • , •••••••••.•••••••• •., • • • • •
B101.100RAPHIE • • . • • • • . • • • • • • • • • • • • • . • • • • • • • • . . • • • • • • • • • •

126, 262, 382
136, 270, 391

Le Gérant : ERNEST LEROUX .

.UCOE116, lllPnlllBl\111 DURDIN '&amp;T el•,., ROB OAll!ll&amp;R.

�ERNEST LEROUX. ÉDITEUR
RUP. BO;\"Al'ARTE,

•

28

DECOUVERTES EN CHALDÉE
1mr Ernest de SARZEC

Consul de Fl'ance it Ba9dad, correspondan( de l'lnslitut
Ouvrage accomJJagné de planches, publié par les soins rle Léón HE~ZBY, membre
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