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.:,,. -

A'.}~ALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
08

L'HISTOIBE DES BELIGIONS
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTJON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE

coscouns

DE

MM.. A. BARTH, membre de la Société Asia.tique ; A. BOUCHÉ LECLERCQ, profest'eur a Ja
Facullé des lettres de Paris; P. DECHAR.\IE, professeura la Faculté des lettres de Naucy¡
J.-A. HILO. professeur 8. la Faculté des lettres de Poilier:.; G. LAFAYE, professeurll. la
Facultó des lettresde Lyoo; G, .\fASPEHO, cJel'In~litut, proresseur au Collége de Frouce
E. HEN"AN, de l'lnstitut, professeur o.u Collbgc. de Frauce ; A. RÉVILLE, proresseur a.u
CoUege de France; C.-P. TIELE, professeur fl'Uuiversilé de Leyde, etc.

HUITIEJJJE

ANNÉE

TOME QUIN ZIEME

PARTS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28,

RUE

BONAPAUTE,

i 887

28

��•
V

BIBLIOTECA CENTRA&amp;.

U.A.N.L

REVUE
DE

'

L'HJSTOIRE DES RELTGJONS
TOME QUINZIEME

1

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..

•

�ANNALES DU MUSÉE GUIMET

REVUE
DE

L'HISTOIRE DES RELIGIONS
r.

PUBLIÉE S00S LA DlREC'rlON DE

M. JEAN RÉVILLE
AVEC LE CONCOURS DE

A. BARTH, membre de la Société Asiatique; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, professeur a la
Faculté des lettres de Paris; P. DECHARME, professeur ala Faculté des lettres de Nancy;
J.-A. HILD, professeur a la Faculté des lettres de Poiliers; G. LAFAYE, professeur á la
Faculté des lettresde Lyon; G, MASPERO, de l'Institut, professeur au College de France;
E. RENAN, de l'lnstitut, professeur au College de France ; A. RÉVILLE, professeur au
College de France ; C.-P. TIELE, professeur a l'Université de Leyde, etc .

)rn,

A.'IGERS, ll!PRJ!\IERIE BURDl!'i ET cie.

HUITJÉME

i

ANNÉE

TOME QUINZIEME

PARIS
ERNEST LERO UX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, 28
i887

�UNE CONT RIBUTlON A L' tTUDE DU PAULINISME
DK LA

0.UESTION DE L'ORIGINE DU PÉCHÉ
D'APRÉS LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

La maniere dont l'apótre Paul s'est représenté l'origine du
péché et s'en est expliqué l'universelle et fatale domination
dans le monde, est un des points les plus obscurs et les plus
controversés de sa doctrine. Cette obscurité ne tient point au
style de ses lettres; nous n'en connaissons aucun, avec tant
d'infirmilés extérieures, qui soit en réalité plus précis, plus
vigoureux et plus clair. Si la question de !'origine du mal
moral reste mal éclaircie dans ses lettres meme les plus
didactiques, c'est que Paul, missionnaire du Christ encore
plus que philosophe, ne l'a jamais ni posée ni résolue d'une
faoon directe. Il était préoccupé d'autre chose que de spéculation et de logique.11 éprouvait bien plus le üésir de changer
le monde que de le comprendre. Sans doute un systeme
théologique, d'une admirable unité, ·se dégage des écrits qui
nous restent de luí, parce qu'il est dans la nature meme de
tout esprit original et puissant de penser systématiquement;
mais il est juste de dire qu'il n'eut jamais le propos délibéré
ni meme l'intenlion de faire un systeme. 11 n'ajamais procédé
a la maniere d'un philosophe qui construit d'abord sa doctrine et qui l'enseigne ~nsuite a ses disciples. 11 y avait autre
chose que de la métaphysique a la base de sa prédication ; il
i

�•
2

REVUE DE L'msTOlRE DES Rl!:LlGIONS

y avait le fait moral de sa conversion, la certitude qu'il avait
vu le Christ ressuscité et avait re¡;u de lui l'ordre de convertir
les pa'iens au Dieu vivant et vrai. Jamais il n'a traité de queslion purement spéculative. Toutes celles qu'il a débattues el
résolues avec la vigueur et l'ingéniosité de sa dialectique sont
des questions qui naissaienl de son reuvre missionnaire et
qu'il fallait résoudre dans l'intéret de cette reuvre elle-meme:
lelles sont les questions de la justification par la foi, de la
circoncision et de la valeur de la loi dans l' économie de la
religion nouvelle, de la condition des juifs et des pa'iens
devant l'Évangile. Sur tous ces points d'ordre pratique, il a
fait une éclatante lumiere. Au contraire, sur les questions
d'ordre spéculatif ou métaphysique, comme la nature essentielle du Christ, la nature du Saint-Esprit, la distinction des
forces ou des personnes dans la divinité, !'origine du monde
et de l'homme, les rapports de la liberté et de la grAce, il ne
s'est jamais expliqué d'une fa&lt;¡on expresse et formelle et l'on
est le plus souvent réduit a les résoudre suivant le reflet que
les príncipes généraux et directeurs de sa doctrine paraissen t
jeter sur elles. De la viennent des controverses sans fin. Or,
la question de l'origine du péché esf, au premier chef, une
de ces questions spéculatives et les exégetes les plus consciencieux discutent toujours sur les textes qui s'y rapportent
sans réussir a se mettre d'accord sur la maniere de les
entendre.
Il y a quelques années, en préparant la seconde édition de
l'Apótre Paul i, je me suis heurté a cette question et n'ai pu
alors que faire l'aveu de mes hésitations et de mon embarras.
Je constatai sur ce point, dans la pensée de l'apotre, deux
courants allant en sens contraires: l'un qui semblait conduire
a la doctrine traditionnelle du péché origine!; l'autre qui nous
i ) L'apotre Paul (esquisse d'une histoire de sa pensée), 2• édit. Paris.
Fischbacher 1881.- Voyez la note de la page 266. On y trouvera l'idée-mere
de cetle étude.

1

UNE ;:;oNTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULI~IS)IE

3

ramenait a la constitution physiologique de l'homme comme
a la cause de tout péché. J'avouais en meme temps que je ne
voyais pas comment ces deux explications se pouvaient concilier. Le probleme était ainsi posé, non résolu. On ne saurail
admettre en effet dans la pensée d'un tel homme une contradiction si flagrante. Je me suis done remis en quete d'une
solution et e' est le résultat de cette nouvelle étude que je vais
essayer de résumer ici. Peul-etre trouvera-t-on qu'une
lumiere assez vive jaillit de ce point sur tout le reste du
systeme.
'
Cette étude comprendra deux parties : dans la premiere,
j' examinerai les textes les plus importants relalifs a la doctrine du péché; dans la seconde, j'essaierai de montrer la
corrélation intime et l' étroite solidarité de cette doctrine avec
les autres grandes idées du systeme paulinien. C'est dire que
la seconde partie sera comme la vérification logique de la
premiere.

I
Les racines de la pensée de Paul sont dans l'Ancien Testament. Sa conscience est l'héritiere et la füle de la tradition
religieuse et morale des prophetes d'Israel et de la loi mosa'ique
dont le trait principal est le souci de la sainteté. Le péché est
essentiellement pour elle la transgression d'une loi positive
de Dieu ('mxpo:6ixat~ -.ou v6¡,.ou). C'est assez dire qu'il est le fait de
la volonté, et n'est constitué que par la détermination de la
volonté. Cette désobéissance, qui est une révolte contre Dieu,
provoque nécessairement le déploiernent de la colere de
Dieu (óp,~ 8eoü, Rom., 1, 18), qui n'est pas autre chose que la
réaction de la justice divine contre la rébellion humaine. Le
sentiment de la culpabilité et de la responsabilité est une
donnée immédiate de l'expérience religieuse et morale,
au dela de laquelle Paul ne songe pasa remonter. C'est le
point de départ de ses réflexions subséquentes , que celles-

�•
4

1

REVUE DE L HISTOIRI&lt;: DES RELIGIONS

ci, quelles qu'elles soient, ne sauraient ensuite ni modifier
.
'
m compromettre (Rom., 1, 21 et 11 ; 11, 1-11).
Toutefois, l' on s' aperQoit bien vite que l'on a affaire non a un
.
'
esprit du commun, mais a un penseur. Le chatiment infligé
par Dieu au péché n' est point considéré comme une peine arbitraire et surnaturellement édictée contre Je mal. La peine du
péché sort du péché lui-meme par unmouvement organique;
elle en estle chatiment parce qu'elle en est le fruit. C'est la
dialectique intérieure de la vie morale qui mene le pécheur
a la mort, comme elle mene le juste a la vie. Relisez le développement du péché dans le monde pai'.en esquissé dans le
premier chapitre de la lettre aux chrétiens de Rome · cette
liaison interne de la mort au péché est sensible. Nou~ avons
un scul et meme processus dont la violation de la loi divine
est le premier moment et dont la ~ort du pécheur est le der1
nier • Voila ce qui fait la tragique gravité du péché et la
nécessité d'une rédemplion qui sera comme une création
intérieure nouvelle et comme une résurrection d' entre les
morts.
1. Paul emploie au pluriel et au singulier le mot &amp;:¡,.cip'tlo:.
Au singulier, ce mot ne représente pas seulement la somme
de tous les péchés particuliers. L'apótre ést réaliste, pour
parler le langage du moyen a.ge. Sa personnification du
péché n'est pas une simple figure de rhétorique. Il y voit une
puissance qui ne se révele sans doute que dans ses effets, a
savoir. les transgressions parliculieres, mais dont les effets
aussi ne s'expliquent que par elle. Nous avons ici exactemenl
le rapportorganique des individus al'espece. L'espece n'existe
que dans les individus; mais les individus a leur tour sont les
produits de l'espece. Ainsi en est-il du péché considéré
comme puissance et principe des transgressions partii) Cette idée esl vivement exprimée dans ce passage dont il est irripossible de rendre l'énergie concise : -ra 1tot6~11om" -rwv &amp;¡,.otp-rlwv T«
-roii v6¡,.ou
lv,¡pyE!-ro lv 1;0,, ¡,.É,Eatv -1¡¡,.wv d, -ro xotp1to:pop;¡aott -r0 6cxvCÍT&lt;¡J• (Rom., vu, 5.) Le
péché fruclifie pour la mort.

º'"

UNE CONTRlBU'CION A L'ÉTUDE DU PAULTNISllIE

5

culieres. Les secondes sont les manifeslations organiques du
premier. Celui-ci n'existe sans doule que dans celles-la, mais
les transgressions a leur tour apparaissent a ce point de vue
comme les fruits de la puissance générale du péché, qui,
e~trée dans le monde avec la premiere transgression du premier homme, y regne souverainement depuis lors.
Le péché est universel; tous les hommes sont constitués
pécheurs. Cette universalité du péché, Paul l'établitpar trois
preuves : la premiere est tirée de l' observation empirique
de l'état moral du monde pa'ien et du monde juif de son
temps (Rom., 1 et JI). La seconde, e'est la pre uve scripturai_re qu'~l ne néglige jamais (Rom., m, 10-20). « 11 n'y a
pomt de Justes, non, pas méme un seul. .. etc.» La troisieme,
essentie1Iement psychologique, va beaucoup plus loin et plus
au fond. A l'universalité objective du péché daos l'histoire,
correspond la fatalité subjective du péché dans chaque individu, fatalité fondée sur le conflit de ]a nature charnelle de
l'homme et de la loi toute spirituelle et parfaite de Dieu
(Rom., vn, 7 et s.). L'apótre n'hésite pas a reconnaitre dans
cette universalité et cette nécessité intime du péché qu'il
constate au dehors et au dedans, une loi divine qui se réalise
dans l'histoire et dans la vie individuelle. Car meme le péché
ne se développe sans loi. « Dieu, dira-t-il, quand il résumera
son systeme, a enclos d'abord tous les hommes pour la désobéissance, afin de faire ensuite miséricorde a tous » (Rom .,
x1, 32)1. 11 y a une dialectique providentielle daos l'histoire de
l'homme sous la domination du péché, comme il y en a une
dans le développement de l'reuvre de rédemption; ou plutót
c' est une seule et meme dialectique qui mene a son terme
l'idée divine de la justice par deux moments opposés et
successifs.
Jusque-la tout va clairement et les exégetes sont d'accord.
1) C'est dans le meme sens que Paul daos Rom., vu, 23 parle d'une loi
dans les membres luttant contre la loi de l'entendement, v6µo~ ev -ro,~ ¡,.é.Eatv.

�6

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

La difficulté commence des qu'on se demande ou est la cause
premiere et de cette fatalité psychologique et de cette
universalité historique du péché. C'est ici que nous rencontrons deux séries de textes, qui nous menent dans deux
directions opposées ou tout au mofas divergentes 1 • D'abord
ceux sur lesquels on appuie d'ordinaire, a partir de saint
Augustin, la doctrine traditionnelle du péché origine!. Que
Paul ramene ce fleuve du péché au péché du premier homme
comme asa source, cela ne fait aucun doute. Mais il ne faut
pas confondre le commencement d'une chose avec sa cause,
et il s'agit de savoir si ce premier péché, en meme temps
que cause, n'était pas lui-meme l'effet d'une cause plus profonde et plus générale. En attendant, a cóté de ces textes qui
ramenent le fleuve du péché dans le monde au péché d'Adam,
il y en a d'autres non moins explicites, non moins éloquenls
qui font sortir le péché de la rencontre de la loi et de la chair.
On saisit la différence radicale des deux explications: d'apres
la premiere, on explique les péchés actuels, par le péché du
premier homme qui reste lui-meme alors un acte sans explication et saos cause; d'apres la seconde, on peut expliquer
le péché du premier homme par la meme raison qui explique
aujourd'hui tous les autres. La pensée de Paul est-elle restée
dans cette antinomie? N'y a-t-il aucun moyen de subordonner
les uns aux autres, et d'expliquer les uns par les autres, les
passages contraires qui semblent la créer? En d'autres
termes, avons-nous a constater une incohérence dans le systeme paulinien, ou une erreur d'exégese de la part de ceux
qui l' ont commenté? Pour en décider, il est nécessaire de
reprendre l'étude de ces textes eux-memes et de préciser
exaclement la portée de chacun d' eux.
2. Nous commencerons par le plus célebre qui seprésente
i) La premiere série de ces textes comprend : Rom., v, 12-21 et II Cor.,
xr, 3 et ss. - La seconde série est formée surtout de Rom., vu, 7-24;
vm, 3; Gal., v, 17 et 18, etc.

7
a nous le premier (Rom., v, 12-21 ). Ce serait une erreur de
croire que l'apótre est ici préoccupé de donner une solution
a la question métaphysique de !'origine du péché. Le contexte
prouve qu'il avait un souci plus pratique et tout différent. 11
avait parlé précédemment de l'muvre de réconciliation entre
Dieu et les hommes, opérée en Jésus-Christ. Ce qu'il tente
maintenant, du verset 12 au 21, c'est un parallele entre le
déve]oppement dans l'histoire de l'humanité, du príncipe de
péché qui est un príncipe de mort et le développement du
príncipe de vie qui est dans la juslice justifiante du Christ. Et
l'intention de ce parallele n'est pas d'expliquer la provenance
du péché, mais d'exalter l'muvre de la grAce en montrant.que
celle-ci a été encore plus puissante que le péché; car, outre
qu'elle est universelle comme lui, elle a cela de plus, qu'elle
agit et triomphe dans des conditions beaucoup plus difficiles
(vers. 15-16). Ainsi, malgré les apparences, le point de départ
de la pensée de Paul, n' est pas Adam, mais Christ. Le premier
ne sert que d'illustration au second : 'Ao&amp;µ, o; aa'tw "t61to; 'to:i
¡.,.DJ,o,,'to; (vers. 14). Cela dit, voyons ce que l'on peut tirer de
ce texte, pour éclaircir le point qui nous intéresse.
Nous y lisons d'abord que le péché est entré dans le monde
par un seul homme, c'est-a-dire que le péché, en tant que
puissance générale ici personnifiée, a fait son apparition daos
l'histoire au moment oi'l le premier homme a commis sa
premiere transgression. 11 ne faut pas confondre en effet
cette &amp;¡,.o:p-tfo: qui entre dans le monde alors, avec le péché
d' Adam qui est une 1t:xp:x6&amp;at; spéciale. C' est par la 1tcip:x66.at~,
acte positif particulier, que l'&amp;¡,.cip"tici, puissance ou virtualité universelle , se réalise et entre dans la vie de l'histoire, en sorte quecette &amp;¡,.cipT(ci générale comprend, en réalité,
et la transgression d'Adam et celles de tous ses fils,
comme le príncipe contient les conséquences, et l'espece,
les individus. Or, des que l'on entre bien dans cette
maniere de penser, n'est-il pas déja tres vraisemblable que
Paul regardait l'acte particulier d'Adam, comme l'effet de la
puissance générale du péché, et non celle-ci comme produite
U:'.'!E CO~TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAHLINIS!IIE

�8

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

par celui-la.? Si l'on ne peut douter que Paul ne soit un
idéaliste-réaliste par le genre de ses conceptions, on ne peut
douter davantage que l'acte particulier ne fut pour lui l'effet
du príncipe général et non le contraire. Des lors, il ne faut
point dire, comme on le fait, que la ,-:zpa:Mat~ d'Adam a·créé
dans le monde la puissance générale et universelle de
l'&amp;¡i.ap'tfa:, mais que celle-ci, au contraire, a été la cause productrice de la trap.sgression premiere d'Adam, comme de toutes
celles qui l'ont suivie.
II ne suit pas de la que le premier péché n'ait pas plus
d'imporlance historique que tous les autres. 11 est de méme
nature sans doute, mais il est le premier, la source de tous
les autres, et lous les autres tiennent a lui comme tous les
anneaux d'une chatne tiennent au premier anneau, comme
le cours d'un fleuve tienta sa source. II faut méme dire plus:
toute la puissance de péché, aujourd'hui disséminée et partagée entre une infinilé d'actes particuliers mauvais, se
trouvait concentrée et condensée dans le premier péché. De
méme que le premier homme portait dans ses flanes toute
l'humanité, de méme sa premiere transgression était grosse
de toutes les transgressions futures, non pas en ce sens que
l'acte d'Adam souillat toute sa descendance, mais en ce sens
que ce premier péché était la manifestation d'une puissance
de péché qui allait se réaliser dans la vie de chaque homme
comme elle s'était réalisée daos celle d'Adam. C'est pour
cela que l'apotre écrit ces mots : ai'
cxv6pwi.ou et qu'il
dira plus loin : 4. Par le moyen de la désohéissance d'un seul
homme, la totalité a été conslituée pécheresse. » Cela ne veut
pas dire le moins du monde que ]a désohéissance d'Adam et
sa coulpe onl été imputées a toute sa race, maís que sa désobéissance a été la breche premie re par laquelle la puíssance
du péché est entrée et s'est réalisée dans · l'hisloire sous la
forme d'une infinité de transgressions. Ce qui suit va achever
de le démontrer.

~"º~

A la suite de la puissance du péché, la mort est entrée
dans le moQde « et s'est élendue a tous les hommes parce

U'.'\E CO'.'iTRIBUTlON A L'ÉTUDE DO P.AULI'.'ilSME

que tous ont péché : .;;~ 'ltrmt; CX'16pwi.ou; at;&gt;¡),6i•1 sqi'~

!)
'ltfflE~

f¡¡,.apm (v. 12). On n'aurait pas si longlemps ni si bizarrement

disputé sur ces mols, si depuis saint Auguslin on n'avait pas
voulu y faire entrer le contraíre de ce qu'ils signifient le plus
clairement du monde. La conjonclion sqi'~ mise pour ai.1 -:oü'to
o-n est souvent employée par l'apótre et toujours dans le sens
de« parce que»•. L'aoriste~1.1.a:p-rov n'estpas moins clair;il esl
impossible, comme je l'ai pensé autrefois, de le traduire par
le passif « ont élé faits pécheurs ». II ale sens actif et signifie
simplement : ont péché, c'est-a-dire la mort est venue sur
tous les hommes, parce que tous ont commis aussi des transgressions, en sorle que leur mort arrive non en vertu du
péché d'Adam, mais en verlu de leurs propres péchés. Ce
r.&amp;,mc; ~µ:i:p'tov exprime done la réalisation subjeclive et universelle de la puissance objective du péché. Il faut, en effet, que
le péché existe comme péché, c'est-a-dire comme violalion
posilive de la loi, avant de pouvoir produire la mort. On voit
done que, loin d'appuyer la doctrine devenue orlhodoxe depuis Augustin, du péché originel, le texte de Paul implique
et exprime une doctrine toute conlraire.
Ce qui suit immédiatement prouve en toute évidence que
nous sommes sur la voie de la pensée de l'apólre. Les versets
13 et 14 ne peuvent étre compris que comme une ohjection
a ce qu'il vient de dire et dont il tient a se débarrasser.
Comment soutenir, en effet, que la mort est survenue a
tous les hommes parce que tous ont péché, lorsqu'il est constant qu'avant la venue de la loi (mosai:que) les hommes n'ont
pas laissé de mourir? Oui, répond notre auteur, il est vrai que
la ou il n'y a pas de loi, le péché n' est pas imputé ; oui encore
d'Adam a Moi'se la morl a régné sur tous les hommes; mais
c'est la preuve qu'ils avaient péché réellement, bien que
dans une autre forme qu'Adam lui-méme. Le péché était présent dans le monde avant la loi de Moi:se et y suscitait des
transgressions sans nombre, bien que ces transgressions ne
i) Comparez Phil., ru 12 ; u Coi·., v, :l.

I

�{O

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fussent pas semblables à celles du premier homme. Toute la
réponse de Paul à l'objection qu'il veut réfuter est dans ces
mots jetés à la fin de sa phrase : xixl hl 'tooç µ-fi à:µixp'tf,alfflaç 't&lt;j&gt;
011-otwlJ,IX'tt n)ç 'lt1Xpix6Gfaewç 'Aa&amp;11-. Où donc était la différence entre
la transgression d'Adam et celle de ses premiers descendants?
Elle était en cela que ceux-ci n'avaient pas reçu, comme le
premier homme en Éden, un commandement extérieur
positif. Mais ils n'élaient pas sans loi pour cela. Avant la loi
de Moïse et hors d'Israël, les hommes ont toujours eu d'après
Paul une loi intérieure, un commandement écrit dans leurs
cœurs, ypar.to'I È'l 'tixîç xap8(atç aù'tw'I (Rom., n, 14 et i5). C'est ce
commandement intérieur violé qui les constitue pécheurs non
moins qu'Adai;n, quoique d'une autre manière. Or, cette
façon de répondre à l' objeclion impliquée dans les versets
13 et 14 de notre texte, n'est-elle pas la confirmation éclatante de notre manière d'entendre le Èq&gt;'~ 'lta'l'teç ~11-ap'tO'I du
verset f 2?
Nous en trouvons une seconde non moins décisive en considérant l'ensemble de ce parallèle entre Adam et Christ. Les
lecteurs qui le lisent ayant l'esprit préoccupé par la doctrine
traditionnelle, y trouvent une difficulté dont je ne les ai
jamais vu sortir à leur entière satisfaction. Dès que l'on
tient que nous sommes rendus coupables par le péché d'Adam
sans notre participation, il est évident que l'équilibre entre
les deux Adam est rompu, et que même (à l'encontre de ce
que l'apôtre veut établir), l'œuvre de la grâce est inférieure
à celle du péché. En effet, landis que je suis rendu pécheur
et coupable sans ma volonté, je ne puis avoir part à la justice
de Christ que par ma volonté, c'est-à-dire par la foi. En
d'autres termes, pour se réaliser entièrement, l' œuvre de
justice a besoin d'une condition subjective, qui manque dans
la réalisation du péché. Nous estimons que c'est là une erreur
que la dogmatique a fait commettre à l'exégèse. L'idée qu'il
y a péché là où il n'y a eu ni volonté ni loi, est absolument
étrangère à Paul. Prenez, au contraire, le Èq&gt; ~ 'ltmeç ~l'-IXf"tO'I
dans le sens actif que nous avons donné, et alors vous avez

UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

H

la condition subjective de la mort du pécheur. Les hommes
meurent parce qu'ils ont péché comme ils sont justifiés par
ce qu'ils ont cru. A ces mots &amp;q&gt;'~ 'lta•m:ç ~11-:ip'to•1, dans le premier
moment, correspondent les mots o1 't')i'I 'ltZptaae(a,, n)ç 1.ap:'toç
Àix11-M•1oneç (v. 17) dans le second. De cette façon, l'inégalité
choquante dont nous parlions disparait, l'équilibre rompu se
trouve parfaitement rétabli.
·
Si notre exégèse est juste, on voit que le texte laisse
intacte la question de l'origine du péché. Nous voyous bien
que tous les péchés découlent d'un premier péché, mais ce
premier péché lui-même, d'où vient-il? Quelle est la cause
du péché d'Adam? A cette question, le passage examiné ne
fournit aucune réponse.
Il en est un second, II Corinth., xi, 3, qui semble au premier abord nous faire faire un pas de plus; en réalité, il nous
laisse au même point. Il est dit là que le serpent séduisit Éve.
Cela prouve que Paul admettait l'autorité des premiers récits
de la Genèse et croyait au diable, car pourlui le serpent, c'est
évidemment le diable. On pourrait donc dire qu'à ses yeux la
cause première du péché est dans le diable lui-même. Mais
alors pourquoi l'apôtre ne dit-il pas que le péché est entré dans
le monde avec Satan et par lui? C'est qu'évidemment, dans sa
pensée, Satan a conseillé le premier péché, mais n'en est
pas l'auteur. La suggestion du diable a rendu la séduction
plus forte, mais le péché a été le produit de la volonté d'Adam,
et la question subsiste toujours : Pourquoi le premier homme
a-t-il succombé à la tentation? Où faut-il chercher la cause
de sa faiblesse et de sa défaite?
3. Nous pouvons aborder maintenant la seconde série de
textes que nous avons signalée. Dans les précédents, l'auteur
de l' Épître aux Romains avait décrit le développement historique du péché; il va nous en expliquer dans Rom, vu, 724, la genèse psychologique. Al'universalité objective correspond dans sa pensée la nécessité subjective du péché. Sans
doute encore ici Paul ne traite pas la question d'origine; il

�/

1

i3

REVUE DE L HIST01RE nES RELIGIONS

UNE CONTRIBUTION A L ' ÉTUDE DU PAULINISME

explique seulement comment se produisent les péchés actuels.
Mais il est amené à des considérations psychologiques qui
pourront nous conduire ·plus loin.
Ce qu'il venait de dire touchant la loi semblait aboutir à la
conclusion que la loi était responsable du péché. Il relève
l'objection en disant: « La loi est-elle donc péché? Loin de
là! mais sans la loi, je n'aurais pas connu le péché. Ainsi je
ne connaitrais point la convoitise, si la loi ne me disait: tu
ne convoiteras point. Alors, prenant essor sous l'aiguillon du
commandement, le péché (puissance) a produit en moi toutes
les convoitises. En l'absence de toute loi, le péché est une
puissance morte. Jadis, quand j'étais sans loi, je vivais; mais,
le commandement survenant, la puissance du péché prend
vie et moi je meurs; et le commandement, dont le but était
la vie se trouve réaliser la mort, car le péché prenant essorpar
l'effet du commandement me séduit et, par ce commandement
même, me fait mourir.»
Tout cela est très clair, noussemble-t-il ! Jadis, quand j'étais
sans loi, je vivais; ce qui veut dire, sans doute : ma vie était
simple, sans contradiction intérieure et sans contrainte. C'est
la vie de l'enfant avant l'âge de la conscience et de la raison ,
la vie psychique ou animale dans sa candeur et sa facilité
naturelles. Avant d'avoir perçu soit du dehors, soit au dedans,
la prescription catégorique de la loi, je ne connaissais pas le
péché. Les désirs naturels de la chair ou de la vie animale
n'ont été qualifiés moralement de convoitises coupables,
c'est-à-dire de péchés, qu'après que la loi m'a eu dit: &lt;1 Tune
convoiteras point. » C'est ainsi que l'expansion naturelle de
la vie animale devient l'étoffe même dontla volonté humaine,
violant !aloi, constitue les péchés. La loi fait plus encore;
elle fait vivre, c'est-à-dire réalise la possibilité abstraite du
péché, en provoquant en moi toutes sortes de convoitises.
Voici une étrange expression : « En l'absence d'une loi, le
péché est une puissance morte : » xwp\ç v6µ.ou, &amp;µ.o:p,(o: vi;r.p&amp;
(vers. 8). Qu'est-ce que le péché mort? Je ne crois pas que
l'expression soit synonyme de péché latent, car une force

latente est une force concentrée, non une force morte; une
force latente est simplement une force non manifestée. Par
péché mort, il faut entendre un péché qui n'existe pas encore;
c'est-à-dire une possibilité ou virtualité abstraite de péché.
Paul ne dit pas, en effet, que le péché, en tant que violation de
la loi et partant punissable, préexiste caché dans l'organisme
humain; il ne tient pas la chair pour mauvaise en soi. Pas le
moindre manichéisme dans sa pensée. C'est la volonté qui
commet le péché, et c'est la volonté seule qui le peut commettre. Mais, en fait, cette volonté morale est devancée et
prévenue par le développement de la vie animale qui, dans
tout être, apparait la première. Et, dès lors, quand la loi ,qui
est bonne, sainte,· spirituelle, arrive, la volonté de l'être
moral la reconnait comme telle, la salue, se sent obligée
par elle; mais elle n'en est pas moins impuissante à l'accomplir. « Je ne fais pas ce que je veux, et je fais ce que
j'abhorre», dit plus loin l'apôtre (vers. 15} 1 • Rien n'est plus
juste. Ainsi éclate dans l'homme un tragique conflit qui va
s'aggravant par tous les efforts qu'il fait pour y mettre fin,
conflit où périt l'homme naturel divisé et armé contre luimême et d'où la seule grâce créatrice de Dieu peut
faire sortir l1bomme spirituel ou l'homme nouveau (vers.
26-24).
Telle est, en gros, cette fine et profonde analyse psychologique, page véritablement lumineuse, la plus moderne comme
la plus éloquente que nous ait laissée l'antiquité. Dans l'état
actuel de l'homme, le péché jaillit toujours inévitablement
de la rencontre de la nature psychique ou animale avec
la loi essentiellement spirituelle, et après le péché, la condamnation et la mort. Tout est dans cette antithèse posée
par Paul avec tant de vigueur au verset 14 : ô v61.1.oç -.t'lauµ.Q:ttY.6;
fo·m, èyw oà a&amp;pY.w6ç e't1.1-t.

A cet ordre d'idées s'en rattache un autre plus original et
i) Voyez aussi le verset 18, plus explicatif encore: « Il m'appartient bien
de vouloir le bien, mais de le faire, non. »

�14

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plus surprenant encore: je veux parler du rôle et du but que
Paul assigne à la loi. C'était la partie la plus scandaleuse de
sa doctrine pour les Juifs de son temps et elle ne l'esl guère
moins pour les honnêtes gens du nôtre. Dans le dessein éternel de Dieu, la loi avait pour destination réelle non d'amener
l'homme à la justice, mais de provoquer et de réaliser le
péché, c'est-à-dire d'enclore à la fin l'humanité entière dans
la conscience du péché el sous la condamnation. « La loi est
intervenue pour faire abonder les transgressions » (Rom.,
v, 2). Comparez ce que Paul écrit encore aux chrétiens de
Galatie: « Quel est donc le but de la loi? Elle a été surajoutée
(à l'économie du plan divin), pour développer les transgressions » (Gal., m, f9, et encore ibid., nI, 22 et 23; Rom., xr,
32, etc.).
·
On peul voir d'ici par quel chemin il a été conduit à celte
conception étonnante chez un homme d'origine juive el
pharisienne. Le contenu idéal de la loi est bien la justice et,
par ce côté, elle exprime aussi la condition idéale de la vie
heureuse: « Celui qui fera ces choses, vivra.» ~lais la loi qui
prescrit ainsi la justice est impuissante à la réaliser, à cause
de la chair : 'tO yàp &amp;auvaw1 'tOÜ v6µou, èv ~ ~a8lvet atèc 't~Ç aetpi'.OÇ
(Rom., vm, 3). Cela veut dire qu'il y a disparité et disproportion entre la loi qui est essentiellement spirituelle et la
chair qui est d'un autre ordre et d'une autre nature. Plus la
loi sera élevée, plus l'idéal qu'elle éveille en l'homme et lui
propose sera sublime, plus aussi s-Orement, au lieu de produire la justice et la vie, elle produira leur contraire, savoir
le péché et la mort. Telle est la donnée de l'expérience
morale. La pensée de Paul est d'une incomparable hardiesse.
Dans les fails qu'il constate et dans leur enchainement, il
n'hésite pas à reconnaître l'effet d'un conseil même de Dieu.
Puisque la loi ne produit et ne saurait produire que la conscience du péché et de la condamnation, il faut admettre
qu'elle a été donnée pour cela. L'apôtre est à cent lieues de
penser que Dieu ait eu besoin de s'y reprendre à plusieurs
fois et de plusieurs façons pour réaliser son œuvre de jus-

C~E CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINIS~IE

15

tice; qu'il ait d'abord essayé de la loi, et que la loi n'ayant
pas réussi, il ait eu recours à la grâce. Dieu savait très bien
que, proposée à des êtres charnels, la loi ne pouvait que
réaliser la conscience du péché, en donnant lieu aux transgressions. Aussi ne lui a-t-il jamais assigné une autre destination, parce qu'il fallait avant tout provoquer dans l'être
charnel une crise intérieure d'où l'être spirituel p-Ot sortir.
Paul le dit d'une façon générale et absolue dans sa lettre aux
Galates : et yàp è.86811 v6µoç 6 ouwxµsvoç ~WO'ltOt~aett, 0\/'tWÇ èv \/OfJ.&lt;J) ~ ~\/
11 ot~toav·rr,. « Si une loi quelconque capable de procurer la vie
avait été donnée, alors réellement la justice aurait procédé
de la loi» (Gal., m, 21 ). Cette affirmation de Paul a le caractère d'un axiome; elle est absolue et ne souffre aucune exception. Elle est vraie de toute loi, de celle de la conscience
comme de celle du Sinaï; car la raison générale par laquelle
Paul l'établit, c'est la forme même de la prescription légale
qui fait connaitre à l'homme ce qui est bien, mais ne lui
donne pas la force de l'accomplir. Aussi bien Dieu la destinait-il essentiellement à un autre rôle, à celui d'une préparation transitoire : elle devait réaliser la conscience du péché
pour que p-Ot se former ensuite la conscience de la grâce justifiante. Dieu a enclos tous les hommes pour la désobéissance
afin de faire miséricorde à tous (Rom., XI, 32).
Pour nous résumer et achever de bien éclaircir cette
étrange notion de la loi, il faut dire que Paul distingue dans
la loi deux éléments: 1° son contenu idéal qui est la volonté
de Dieu, et qui propose à l'homme la justice comme sa destination véritable; et c'est en pensant à ce contenu idéal que
l'apôtre dit toujours que l'Évangile établit ou accomplit la loi
au lieu de la détruire (Rom., m, 31 ; Gal., v. 13-15). En ce
sens, en effet, elle vise à la vie, è.11-.oÀ~ eiç {w~11 (Rom., vu, 10).
2° Sa forme extérieure, celle du commandement impératif,
le ypcxµµx qui, venant s'adresser à un être charnel,le rend tout
ensemble esclave et pécheur, le mène à la condamnation et à
la mort. « La lettre tue » et le ministère de la loi est un ministère de mort, !:a:x.ovla -.ou 6av,b:u (Il Cor., m, 6 et 7). Dans ce

�i6

REVUE DE L'HlSTOIRE Df:S RELIGIONS

sens le chrétien, c'est-à-dire l'homme nouveau et spirituel
doit être affranchi de la loi comme du péché ; 'lu'li 3è.
x:xTI)py~Ornm ô:,.à -.oî:i 'loµou (Rom., vu, 6), et l'autorité extérieure
de la lettre vieillie doit être remplacée par la force nouvelle
et intérieure de l'esprit. Cette contradiction radicale entre la
visée idéale de la loi et son effet réel, prouve que le régime
de la loi n'est qu'un moment transitoire dans le plan divin,
qu'elle n'est pas son .but à elle-même, mais qu'elle mène à
Christ, qui est la fin de la loi, -.éÀoçèlè. '16f1.ou Xplo"toç.
Nous savons maintenant quelle est la genèse des péchés
actuels, et dans quelle corrélation fatale se troqvent aujourd'hui pour l'apôtre Paul ces t_rois termes : loi, chair et péché.
La dernière question qui se pose à nous est de chercher s'il
ne s'expliquait point par la même cause, le premier péché
d'Adam. Pourquoi ce péché initial en effet n'aurait-il pas eu
la même origine que tous les autres?
On pourrait faire valoir en faveur de cette assimilation que,
dans le point de vue de Paul) il n'y a aucune raison de penser
que le péché d'Adam, entrant dans une même série avec les
péchés qui l'ont suivi, soit d'une nature essentiellement différente; qu'il faudrait supposer autrement que la constitution physiologique de l'homme a été modifiée dans son
essence par la désobéissance d'Adam, idée dont les épitres
ne présentent aucune trace. Mais ce ne seraient là jamais que
des conjectures. L'unique moyen de répondre positivement à
cette question est de savoir quelle idée Paul se faisait de
la nature du premier homme. Entre les deux textes que nous
venons d'examiner, il faut donc en faire intervenir un troisième qui nous éclaire sur ce point, et nous parait concilier
ainsiles deux autres. C'est le texte (I Cor., xv, 45): «Le premier
Adam est venu en âme vivante, alç (j,ux·~" ~waa'I, le dernier
Adam en esprit vivifiant, !àtç 'it'ialîf1.a ~wo1tôtoü'I. L'opposition ici
marquée est expliquée nettement dans les versets qui suivent:
« Ce n'est pas l'être spirituel, c'est-à-dire celui dont le -.t'1aî:if1.a
est la substance qui apparaît tout d'abord, mais l'être psychique; ensuite vient l'être pneumatique. Pris de la terre,

:f. 1

UNE CONTRIBUTION .A L'ÉTUDE DU PAULINISME

le premier homme est terrestre, le second vient du oiel. Tel
a été l'homme terrestre, tels aussi sont les terrestres. Et
com?1~_nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons
aussi limage du céleste. » Remarquons qu'il s'agit dans le
contexte de l'idée de la résurrection et que les explications
de Paul, que nous venons de citer, portent sur la constitution
respective et originelle des deux hommes qui sont mis en
parallèle. Il ne s'agit plus d' une opposition morale comme
dans Rom., v, 12, mais d'une opposition de nature et d'essence. Nous trouvons donc ici sur la nature du premier
homme le rel'I.Seignement que nous cherchions. Adam fut une
(jl~xlJ ,wa.x et, comme l'apôtre explique ensuite cette exprgss100) un être l)luxlx.6;, formant une antithèse avec l'être
1t'lauµa:·nx.6ç. Or) nous savons ce que ce mot de l)luxtY.6ç veut dire
dans la langue de Paul; il est l'équivalent de a&amp;pxt'loç que nous
avons trouvé dans Rom., vu, 14. C'est l'homme animal
l'homme retenu encore dans les liens de la vie sensible. C'est
ce que prouve sans réplique un texte de la Jre épitre aux
Corinthiens. ,&lt; L'homme psychique, dit Paul, ne reçoit pas,
ne comprend pas les choses du -.tvaî:if1.0r: de Dieu, car elles lui
sont une folie. Il ne peut les connaître, parce que ce n'est que
spirituellement qu'on en juge » (1 Cor., 11, 14). Pour Paul,
en effet, la l)lux~, comme le nephesch des Hébreux, est le
principe vital de la chair et forme antithèse au 'lt'laî:if1.a:, comme
la vie de la chair à la vie de l'esprit. ll ne faut pas objecter
que l'apôtre connaissait le récit de la Genèse (Gen ., n, 7), où
il est dit que Dieu forma l'homme de la poudre de la terre et
souffla dans ses narines l'haleine de la vie. C'est à tort, en
effet, que les commentateurs out vu dans cette « haleine
vivante», la communication du 1t'leî:iµ0r:, au sens où l'entendait
l'apôtre. Dans le passage (I Cor., xv, 45 et s.) que nous discutons, il cite en effet ce récit de la Genèse, d'après la traduction grecque des Septante. Mais il l'interprète autrement
que l'orthodoxie catholique ou protestante; car cette haleine
de vie, c'est précisément ce qu'il appelle une l)lux~ ,waa, et
qu'il met en opposition avec le 1t'leî:iµa ~wor-otoî:i'I du second
2

�1

UNE CONTRlBUTlON A L ÉTUDE DU PAULI:SIS:IIE

ta

REVUE DE L'BISTOIBE DES RELIGIONS

Adam. Nous pouvons donc conclure qu'Adam était, comm~
nous, acxp1.i'loç. Il ne l'était pas devenu par suite du péché; il
l'était d'origine et de nature, parce qu'il avait été« pris de la
terre n, ainsi que Paul l'explique fort bien. On voit co~~ien
il est éloigné de l'opinion traditionnelle touchant la spmtualité et la perfection morale du premier homme. Adam, sans
doute, pouvait et devait devenfr -.t'1auµ.&lt;X,tY.6ç et c'est_ dans cet~e
vocation finale que consiste l'image de Dieu mise en lui;
mais il avait été créé dpi; et cj,uz-fi. Esl-ca à dire qu'il füt mauvais pour cela? Nullement. La vie sensible esl légitime dans
sa sphère; elle est même bonne à sa place. Car le dési~ de
la chair ne devient mauvais et coupable que lorsque la 101 est
venue, et que la volonté a donné son adhésion expresse à
l'instinct de la chair, c'est-à-dire que l'instinct est devenu
acte volontaire et par conséquent moral. Encore une fois,_ la
chair n'a rien en soi de condamnable. Après la création
entière et avant la venue de la loi el du péché, Dieu pouvait
dire que « tout était bon, &gt;&gt; comme on dit d'un enfant à sa
naissance qu'il est bien venu, sans pour cela qu'on méconnaisse le développement par lequel il doit passer encore avant
d'arriver à l'âge mllr. De même toutes les parties d~ ~a création
divine pour l'apôtre Paul étaient bonnes et légitu~es, sans
qu'aucune d'elles fô.t parfaite. L'état psychique devait précéder pour l'homme l'état spirituel. Il fallait passer par l'enfance avant d'arriver à la maturité.
S'il en est ainsi et nous ne voyons pas comment on pour1·ait le contester, Paul peut et doit dire d'Adam ce qu'_il disait
tout à l'heure de nous-mêmes. Avant la loi et sans lm, Adam
vivait· sa vie toute instinctive encore s'épanouissait joyeuse,
une facile. C'était le paradis. Mais la loi survenant s'est
trodvée violée du premier coup par l'instinct de 1~. chair.
Car la chair, dil encore l'apôtre dans un autre endroit, a une
1
loi naturelle qui n'est pas celle de l'esprit : ri yàp aàp!; lr.i6uµ.E
Y.Gt,ix ,oü 7t'lauµ.~'t~ç,

,o os.

'ï.'lëÜIJ.IX

Y,&lt;X'tt:l ,~ç a&lt;XpY.6ç, ,aü,&lt;X 1 /xp &amp;),).;~~otç

· , • (Gal v 17) La loi a donc constitué le premier
&lt;X'l'ttY.~\'t(X\
•' '
•
homme pécheur, comme elle fait nous-mêmes et avec la

l9

même nécessité intérieure. Pour lui comme pour nous elle
s'est trouvée faible à cause de la chair. Aussi bien f~ut-il
ajouter ~ue la loi donnée à Adam en son innocence, pas plus
que la 101 de l\loïse ou celle de la conscience naturelle, n'avait
P?ur but, da~s le dessein de Dieu, de procurer la vie imméd_1atement, _bien qu'elle fût l'expression de la justice, condit~on de la vie ; ~ais positivement de provoquer la transgress10n et de réaliser la conscience du péché d'où sortirait
ensuite l'homme spirituel. La loi est donc le péché et la
cause du péché? s'écriaient à l'envi tous les adversaires de
Paul incapables de suivre la profondeur de sa dialectique et
de s'élever à son point de vue. Nullement, répondait-il mais
sanslaloi, je n'aurais point connu le péché. La loi est bonne
sainte, spirituelle, et c'est parce qu'elle est tout cela qu'ell;
r~ali~e d'auta~t mieux en moi l'état intérieur de péché.
Amsi la théorie du rôle de la loi, dans le développement de
l'être h~m~in, formulée par Paul ne souffre aucune exception;
la plus mbme cohérence règne dans tous ses raisonnements
et ~ous pouvons conclure qu'à ses yeux le père des hommes
éta,t, par nature, semblable à se&amp; enfants et que son histoire
de tout point a ressemblé aussi à la leur.
Nous prévoyons ce qu'on objectera à cette manière de
comprendre les textes de Paul sur la question du péché. On
dira qu' ?~le n' e~t p~s ~dmissible, parce que cet apôtre aurait,
en défimhve, fait ams1 remonter le mal jusqu'à Dieu même.
Nous avouons que cette raison nous touche peu; car elle est
d'ordre métaphysique et ici nous ne faisons que de l'histoire.
Si la difficulté existe, c'es~ à Paul qu'il appartient d'y répondre,
no~ à nous. Cependant, il_nous semble qu'il n'aurait pas de
peme à s_e laver de cette accusation. Est-ce que le péché dans
sa théorie, ne reste pas toujours le péché, c'est-à-dire l'acte
dela seule volonté ~e l'homme? Est-ce que le péché, s'il est
provoqué
par la 101 sous forme de transoression
n'est pas
. 1
0
,
s1mu ta~ément conda~né par elle? N'est-il pas toujours pour
la co:science et au_ pomt de vue subjectif, ce qui ne doit pas
être. Enfin y a-t-,1 un autre système où la loi de responsa-

�20

REVUE DE L'HlSTOIRE DES RELIGIONS

bililé s'exerce plus rigoureuse et plus invincible, ou la peine
du péché sorte plus nécessairement du péché meme? Nos
péchés actuels sonl aussi inévitables a notre volonté. Qui ne
se sent esclave du mal? Or si cette nécessité intérieure iL
laquelle personne n'échappe aujourd'hui ne détruit pas la
vie morale, n'accuse pas Dieu et laisse intacte sa justice, je
ne vois plus tres bien pourquoi, alors meme qu'elle se ful
rencontrée chez Adam,~elle lui serait une mortelle offenrn.
D' autre part, en expliquant naturellement !'origine du premier
péché, la théorie de Paul le ramene toujours a la volonté
humaine, jamais a la volonté divine; il n·est manichéen a
aucun degré. A Dieu rien de mauvais n'est attribué directement. La chair ou la vie psychique qui se développe la premiere est bonne ; la loi qui vient ensuite est bonne; la
rédemption est une reuvre de souveraine justice et la grace
n'a d'autre but que de réaliser la sainteté. Done toutes les
forces primordiales créées par Die u étaient bonnes. Ce n'est
que plus tard, dans la sphere meme ou doit agir, pour se
développer, la volonté de l'homme et daos les complications
ultérieures qu' elle ame ne, que le péché se produit. La nécessité qui le caraclérise ne saurait en compromettre le caraclere moral; elle est d'un autre ordre quelanécessité physique.
Si un probleme subsiste encore, c'est celui qui nait des rapports mystérieux de la volonté humaine et de la Providence,
du caractere contingent des faits historiques et du plan divin
qui s'y réalise, en d'autres termes et pour tout dire, de la
coexistence meme du Dieu infini et de sa créature finie.
Mais dtit cette difficulté métaphysique n' etre jamais pleinement résolue, elle ne saurait infirmer les résultats del' exégese
historique et grammaticale. C'est aux textes de Paul qu'il en
faut toujours revenir pour savoir non ce qu'il aurait dtl penser,
mais ce qu'il a pensé réellement. Or je remarque que l' objection dont je viens de parler, c'est précisément l'accusation perpétuelle dont ses adversaires n'ont cessé de le poursuivre. Sa doctrine du péché et de la grace . était, a leurs,
yeux, essentiellement immorale et sa théorie de la loi bias-

U'.IIE COl(TRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINTS~IE

2t.

phématoire. On disait aussi qu'il en arrivait a décharger
l'homme du péché et a en charger Dieu et que toute sa théologie aboutissait enfin a cet adage : « Faisons le mal pour que
le bien en sorte » (Rom., m, 5-8; IX, 18-20; vI, t; vn, 7.;
Gal., v, 13-18). 11 a toujours écarté ce reproche avec la plus
grande vivacité et a meme consacré les trois plus beaux
chapitres de sa leUre aux Romains a le réfuter (vr, vu, vm).
Qu'il y ait .réussi ou non, nous n'avons pas a en juger ici.
Mais le fait que sa doctrine du péché soule.ve aujourd'hui
encore la meme objection de la part du meme légalisme
moral, n'est pas la preuve que nous l'ayons mal comprise ni
mal exposée. Nous y trouverions plutót une confirmation de
-la justesse de notre exégese.
(A

suivre. )

A.

SABATIER.

�•
LE PESSJMISME CllEZ HOMERE ET HÉSIOD.E

LE PESSIMISME 'MORAL ET RELIGIEUX
CHEZ

HOMERE ET HÉSIODE
(Deuxieme artic/e)1 •

II
Le mythe de Prométhée et de Pandare. et l'amour. - La gloire.

La femme

Cette constatation drarriatique de la misere originelle de
l 'humanité par les poetes primitifs de la Grece) ne nous
autoriserait pas a revendiquer pour eux le renom de pessimisme, si a coté du mal, quelque grand qu'il soit, ils reconnaissaient des remedes proportionnés et des compensations
suffisantes. Les plus optimistes d' entre les moralistes et les
philosophes sont obligés d'avouer que la somme des souffrances est considérable ici-bas et que, pour un grand nombre
d'étres, elle l'emporte sur la somme des jouissances. D'autre
part, la littérature et l'art en général, ayant besoin, pour
réaliser l'idéal, de nous présenter l'homme dans quelque
situation extreme, il n'est pas surprenant qu~ de .l'ceuvre
littéraire se dégage, plus encore que du spectacle de la vie,
une impression de tristesse et de désenchantement. Lors
méme que les poetes s'attachent a arréter nos regards sur
des perspectives riantes, a acheminer leurs fables vers une
1) V. t. XIV, p. i68, septembre-octobre i886.

í

23

conclusion heureuse, il leur faut, pour saisir l'imagination,
des contrastes et pour attirer l' attention, des péripéties
variées. C'est-a-dire que la littérature la plus optimiste par
ses tendances et par son but se croit obligée de se servir du
malheur, del' erreur, de'la faute pour faire apprécier davantage ses reves d'innocence, de sagesse et de félicité. Ajoutons a cela que chacun de nous porte en lui-meme des prédispositions qui luí font colorer en rose ou en noir les objets
de son observation ou de ses lectures. Il y a une sorte de
sophisme a rendre responsable, ou le monde réel dont l'histoire étale le spectacle sous nos regards, ou le monde idéal
créé par les poetes, de certains sentiments que nous y
mettons plus qu'ils ne nous les suggerent. Ce n'est done pas
en cherchant chez Homere et chez Hésiode une source de
réflexions mélancoliques sur l'homme et sur le monde, que
nous aurons prouvé leur pessimisme ; mais en démontrant
que la morale de leurs ouvrages et les croyances religieuses
qui en fo.r;-ment le fond, condamnent logiquement l'humanité
a la souffrance sans remede efficace, que, lui imposant la
faúte sans responsabilité réelle, et jelant le trouble dans la
conscience , elles essaient en vain de le dissiper par les
moyens mis en leur pouvoir. C'est a dégager ces príncipes,
qui menent au pessimisme par une conclusion logique, que
nous consacrons la suite de cette étude.
11 en est un que les théoriciens modernes du systeme se
sont attachés a mettre dans tout son jour, en montrant ses
applications variées aux diverses conditions de la vie, en
l'opposant comme un ironique défi aux aspirations de l'humanité vers le bonheur. C'est qu'une contradiction inhérente
a la nature des choses, change en une source de miseres
nouvelles, ce·qui s·emble avoir été établi par l'ordre universel
pour etre le remede de la misere ; c'est que la premiere
phase del' existence étant représenlée par une souffrance, si
le génie de l'homme, si l'ingéniosité de la nature fait succéder
une phase de jouissance ou tout au moins d'apaisement,
l' effort qui a obtenu cette compensation, la générosité appa-

�24

25·

REVUE DE L'HtSTOIRE DES RELIGIONS

T.E PESSIMISME caEZ HOMERE ET HÉSIOnE

rente du sort qui nous en a fait l'aumOne, sont la cause d'un
mal nouveau, souvent plus grand que le premier et qu'ainsi
toute compensation est illusoire. La science qui prétend
réaliser le progres, l'amour qui épanouil l'Ame et charme les
sens, la gloire qui exalte l'activité et repose de l'effort par la
satisfaction du but atteint, la puissance et la richesse qui
multiplient les moyens de jouir et diminuent les occasions de
souffrir, n'aboutissent le plus souvent qu'a. envenimer la
blessure de l'Ame qu'ils devaient guérir, ou qu'a. ouvrir une
blessure nouvelle. 11 n'y a pas un seul élément de ceux que
l'on ferait entrer a priori dans la trame d'une existence réputée
heureuse, qui ne contribue pour sa part a développer la
douleur 1 • Voila ce que dit le pessimisme systématique, voila
ce qu'il essaie de démontrer en étalant au regard et l'inanité
des efforts par lesquels l'humanité cherche a échapper a la
souffrance, et cette fatalité irrésistible du mal qui sous loutes
ses formes, prend naissance au sein de ce qui devait etre son
contraire : Medio de fonte leporum surgit amari aliquid quod
in ipsis floribus angat '.
·
Le génie hellénique a entrevu des la plus haute antiquité,
la génération du mal ou physique, ou moral, par le bien
inventé pour mettre un terme aun mal antérieur. Il en a fait
un mythe original entre tous, le plus ancien des mythes
philosophiques, celui-la. en meme temps qui, apres etre sorti
des entrailles des Grecs primitifs, a vieilli le moins a travers
les a.ges ; car lorsque la pensée moderne veut revetir d'une
forme poétique le probleme de la destinée humaine, elle
aime a évoquer encore les figures de Prométhée et de Pandore 5. Et quoique la subtilité de Grethe 7 de Leopardi, de

Quinet, pour ne nommer que les plus éminents, ne conserve
pas toujours a la fable sa signification originaire, il n'en subsiste pas moins entre leurs fantaisies les plus raffinées et la
na'iveté du vieux drame hésiodique, une parenté réelle et
intime. La .nation qui possede parmi ses légendes les plus
vénérées et les plus populaires cette image saisissante de
l'impuissance mortelle a réaliser le bonheur par le progres,
de la contradiction fatale qui fait sortir le mal de ce qui semblait en etre le remede, ne saurait etre rangée parmi les
nations optimistes. Hésiode, daos la Théogonie et daos les
fEuvres et les Jours, l'a fixée par ses traits essentiels et permanents ; la figure du Titan audacieux qui dérobe ala nature
ses secrets pour améliorer la condition humaine, et celle de
la femme, chef-d'reuvre de grAce trompeuse que les dieux
ont donnée aux mortels en apparence pour les charmer, en
réalité pour les perdre a nouveau, sont son ouvrage 1 • Le
mythe ou ces deux personnalités jouent le principal role est
le complément de celui ou est définie la déchéance progressive de l'humanité; il indique le point de départ de cette
déchéance, il en formule la raison d'etre ª. Sa ressemblance
avec celui de l'arbre de la science dans la Genese est manifeste; Pandore et Eve sont la meme personnification. Il y a

i) Cette idée est développée systématique:nent par Scbopenhauer dans les

Aphorismes sur la science de la vie. OEuvres completes, v. p. 329 et suiv.
2) Lucrece, Nat. Rer. II, 1133.
3) V. Gcethe, Prometheus. Dramatiscbes Fragment, surtout la derniere scene,
sous cette réserve que Prométbée, libre penseur et contempteur des dieux, n'a
rien d'antique. E. Quinet, Prométhée, Paris, i838, peche également contre
l'e¡¡prit grec en faisant de Prométhée une sorte de cbrist renverunt le paga-

nisme. Leopardi, Histoire du genre humain, le Pari de Prométhée (daos les
Opuscules et Pensées, trad. A. Dapples). Il est vrai que M. Caro (Le pessimisme
au x1x9 siecle, p. 13) a dit de Leopardi : « que c'est un grave torta lui d'avoir
imaginé, pour les besoins de sa cause, une antiquité de fantaisie et voulu nous

persuader que le pessinisme 1/taít dans le génie des grands t!crivains d'Ath~nes
et de Rome. » En ce qui concerne les Grecs, on verra qui est daos le vrai, de
M. Caro ou de Leopardi, si on veut bien comparer au texte d'Hésiode que
nous comm.eotons, le résumé que M. Caro lui-meme oous donoe de l'Histoire du
genre humain raconlée par le pessimiste italieo (ib., p. 63). 11 est certain qui!
Leopardi avait lu Hésiode a travers sa propre tristesse; mais il l'avait mieux
lu que M. Caro.
1) Hés., Théog., 510 et suiv. Op. et D., 42 et suiv.
2) Cf. Welcker, Griech. Goetter/,ehre, I, 756 et suiv. Cf. du meme, die Aeschyleische Trilogie, p. 67 et suiv, Sur les rapports du mythe de Pandare avec
le récit de la Genese, v. entre autres Buttmann, Mythologus, I, 48 el suiv. et
Welcker, Aesch. Tril., 72 et suiv.

�26

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELTGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

cette différence que, dansla Genese, Dieu a donné a l'homme
la femme sans arriere-pensée mauvaise, sans intention de
haine ; tandis que, ehez Hésiode , le don de la femme est la
revanche des dieux, atteints par Prométhée dans leurs prérogatives 1 • Autre différence plus profonde: Adam n'est qu'un
agent en quelque sorte passif des maux que la science du
bien et du mal atlirera sur lui et ses descendants; il cede aux
charmes de la femme et se laisse tromper par elle. Prométhée
au contraire a, de propos délibéré, engagé la lutte contre
l'ordre naturel, c'est-a-dire contre les dieux 2 ; en dérohant
le feu, par un effort de son énergie intelligente, il a sciemment rompu l' équilibre des forces cosmiques qui, jusqu'alors,
écrasaient l'homme. Et si la femme compromet ensuite son
reuvre, ce n'est pas faute par lui d'avoir prévu le piege et
év1mté la rus e des dieux 3 • Prométhée personnifie dans sa
fiere indépendance, dans ses aspirations aussi vigoureuses
que clairvoyantes, le génie de la race humaine en général,
celui surtout de la race hellénique; c'est une figure tout
d'une piece, sans mélange de faiblesse ou d'étourderie. Mais
i) V. Hes., Op. et D., 57 : cxv't\ nvpó~ íJ,J,c,oo &gt;&lt;oti&lt;Óv ,Í, ~•v é!notvT~pspnwv'totl &gt;1ot'ta
6vµov H&gt;v &gt;1oti&lt;ov &amp;µ,potyotnwv'tt~. Cf. ib., 82. V. la méme 1dée e:x:pr1mée plus nette-

ment encore, Théog., 570.
2) Théog., 562. Zeus a reíusé aux hommes le don du feu, pour les punir de
la ruse que Prométhée avait pratiquée a son égard. C'est pour achever son ceuvre
d'émancipation que le Titan le ravit.
3) Op. et D., 85. Sur la signification du type de Prométhée,_ ~• Welcker'.
Aesch. Tril., p. 68. Le savant mythologue insiste sur les d11l'erences qm
séparent ce pessimisme nai:f de ce qu'il appelle les spéculations de Rousseau
sur la corruption par le progres et sur l'affaissement de l'humanité par les
influences civilisalrices. En cela Welcker araison contre Heyne, De Theogonill ab
Hesíodo condita, p.147. L'esprit grec ~e pouvait juger ainsi l'action de!ª science
et des arls. Ce qui sorl du vase de Pandore ce sont du reste les malad1es et par
suite la mort prématurée (Cf. Hor., Od., 1, 3, 25 et suiv.), non tous les maux;
mais l'esprit grec a bien compris que le génie .inventif est une cause de _souffrances en méme temps que de progres. Sur l'épithete de ttA,py¡o--rotl (inventores)
donnée aux hommes par Homere et Hésiode, v. Od., 1, 349 el v1, 8, avec la
note de Pi.erron; et Theog ., 512, 011 il est dit d'Épimélbée : el;
~ apx~,
yÉvE't' /ívopotaiv cx).,py¡c,-rjic,,, Tous les passages 011 cette épithete figure impliquent
que l'humanité est vouée au mal.

"""º•

27

il a un frere qui prend asa charge les défaillances funestes,
celles que la Genese a incarnées dans Adam; c'est l'imprévoyance d'Épiméthée, qui accueille Pandore et avec elle tous
les fléaux; apres les avoir reQus dans sa demeure, il ne sait
point se garder d'une duperie fertile en miseres; il n'empeche
pas la femme de s'abandonner ala curiosité qui doit déchainer
le mal sur l'univers.
Schopenhauer a fort bien saisi la signification du type
de Prométhée, tel que Hésiode l'a conQu et que Eschyle
1'a accommodé aux exigences du drame trilogique : &lt;&lt; Prométhée, écrit-il, est, a proprement parler, la personnification de la Prévoyance humaine ; il incarne le soufi
des choses a venir, lequel place l'homme au-dessus des
animaux. C'est pour cela que Prométhée est doué de la
science prophétique; elle signifie le pouvoir dela prévoyance
réfléchie. C'est pour cela encore qu'il procure a l'homme
l'usage du feu, qui n'appartient a aucun animal, et dont il
fait le fondement des arts utiles a la vie. Mais ce privilege de
la Prévoyance (Vorsorge), l'homme est contraint de l'expier
par le tourment incessant du souci (Sorge), que l'animal ne
connait pas. Voila le vautour qui dévore le foie de Prométhée
enchainé. Quant a Épiméthée qui semble avoir été inventé
apres coup, par déduction, il représente la peine qui suit
le mal, la réflexion qui vient derriere l'action (die Nachsorge), le salaire propre de la légereté et de l' étourderie 1 • »
Mais Schopenhauer est moins heureux, lorsqu'il cherche
a se rendre comptedu róle que le poete fait jouer a Pap.dore.
J'avoue que tout n'est pas limpide dans cette partie du mythe
antique et qu'il faut admettre une lacune assez considérable 2 •
Est-ce Pandore qui emporte de l'Olympe, outre les séductions funestes que les dieux ont accumulées sur sa personne,
i) Parerga, Einige Mytbolog. Betrachtungen, OEuvres comp., t. VI, p. 442.
2) Cf. l'Hésiode de Goettling, au vers 94' des CEuvres et des Jours. Nous
avon_s du reste sur ce point un témoignage de Proclus, d'apres lequel Prométhée
aura1t rec;u le vase des mains des Satyres et l'aurait confié a Épimétbée avec
recommandation de ne pas accueillir Pandore.

�28

celui des deux vases ou Zeus puisait les maux qu'il envoyait
jusque-la aux mortels en y mélant les biens? Ou Promélhée
lui-meme, l'industrieux bienfaiteur de l'humanité, a-t-il
réussi, apres avoir dérobé le feu, a rassembler tous ces maux ,
et a les emprisonner dans le vase dont il confie la garde a
son frere? Le texte actuel d'Hésiode est muet sur la fa9on
dont ce vase est venu daos la maison d'Épiméthée. Ce qui
n'est pas douteux, c'est que le nom de Pandara est ironique 1
et que ce sont bien les maux, ou, pour etre plus exacl,
les maladies, qu'elle laisse échapper du vase entr'ouvert. 11
est d'autant plus singulier que Schopenhauer se soit mépris
sur ce point, qu'il aurait trouvé dans le mythe tel qu'il est,
une confirmation originale de sa théorie sur la duperie de
l' amour. Voici comment il expose ses do u tes ' : « La fable de
Pandore ne m'ajamais paru bien claire; elle m'a meme ton~
j ours semblé boiteuse et incohérente. Je soupQonne que
Hésiode lui-meme en avait perdu le sens vrai, quand il lui a
donné ce tour bizarre. Ce ne sont pas tous les maux, mais
tous les hiens que Pandore, comme d'ailleurs son nom !'indique, détient daos sa botte; lorsque Épiméthée l'ouvre a
l'étourdie, tous les biens s' envolent, saufl'Espérance qui seule
nous reste. » C' est en effet de cette maniere que des mylhologues postérieurs s ont transformé la fable de Pandore ;
mais en la transformant, ils en ont altéré l'esprit propre, el
remplacé l'ironie pessimiste du vieux poete béotien, par un
1) V. Op. et D., 80 et suiv. Pandora est originairement une épithete de Gafa,
la Terre-Mere, appelée aussi Anésidora. Pandore, personnification morale chez
Hésiode, est une ancienne divinité de la nature, Mmme les Titans en général.
V. Prelter, Griech., Myth., I, p. 76, n. 2, et l'opuscule : Die Vorstellungen der
Alten, etc., dans les Écrits choisis, édit. R. Kolher, Berlin, 1864, p. 211
et suiv.
2) Op. cit., p. 443. Schopenhauer n'a pas bien lu Hésiode. Chez ce dernier, ce
n'est pas Épiméthée qui ouvre le vase, mais Pandore elle-méme. Philomene,
1tep\ sva.6, 130, cite una lradition qui rapporte l'action a Épiméthée.
3) Schopenhauer cite lui-méme une épigramme de l'Anthologie et Babrius,
Fab. 13, edil. Schneider, ou Zeus a enfermé tous les biens dans le vase de
Pandore.

29
faux optimisme ou la morale chrétienne a marqué son
empreinte. Pandore, présent funeste, est ornée de toutes les
séductions agréables; les Olympiens se sont entendus a faire
de sa personne une merveille de gr/lee : 8,xu¡i.,x to1fo8&lt;Xt 1 • Si
en outre, ils luí confiaient le vase ou Zeus puise les biens,
comment le poete pourrait-il l'appeler : un fl,éau ravissant de
beauté, un assemblage rusé destiné a tromper les hommes '?
Sa parure divine est l'appat qui doit faire accepter du meme
coup la dot de misere qu'elle emporte avec elle, luí laisser du
I?oins la libre disposition du vase plein de malheurs que
Epiméthée détient en son pouvoir. « Jusqu'a ce jour, dit le
poete, les générations des hommes vivaient sur la terre
exempts de maux, loin des soucis facheux, et aussi des
maladies funestes qui leur ont ensuite apporté la mort. Mais
la Femme ayant soulevé le couvercle du vase, les dispersa, et
les hommes furent en proie aux peines lamentables. L'Espérance seule ( 'E),1tl~) demeura renfermée daos les profondeurs
du vase, sans en franchir les bords et ne s' en envola point ;
car Pandore auparavant avait fait relomber le couvercle 2 • ))
Cette Espérance a été prise a tort par Schopenhauer pour la
vertu chrétienne qui fonde la résignation dans le mal présent
sur la persp~ctive d'une réparation a venir 5. Pour Hésiode, et
longtemps pour les Grecs en général, Elpis est l'attente trompeuse d'un bien toujours fuyant, sentiment irritant plutót
que consolateur, qui, au malheur matériel acharné sur nous,
LE PESSIMISME CBEZ HOMBRE ET HÉSIODE

REVUE DE L'H!STOIRE DES RELIGIONS

-

o

1) Théog., 581; cf. 588; et surtout l'expression de u:&gt;-ov 1tctxov &lt;iv.' &amp;ya6o,o; ib.
585. Cf. Welcker, Gr. Goetterlehre, I, 767.
2) Op. et D., 90 et suiv. Cette partie du mythe manque dans la Théogonie;
était-ce une raison pour que Welcker fíit autorisé a voir dans les deux récits
une morale différente? Il est vrai que ·pour lui la Théogonie n'est pas du vieux
poéte béotien a qui nous devons les CEuwes et les Jours. Aesch. Trü,, p. 76 et
Gr. Goet., 767 et suiv. - Ses argumenls ne m'onl pas convaincu.
. 3) V. la note de Goettling au vers 94 des CEuvt·es et des Jours. Preller, ouv.
cit., P· n, n. i. et Naegelsbach, Nachhom. Theol., VII, 6, p. 382 ou les deux
aspects de Elpis devant l'opinion hellénique jusqu'a Euripide sont caractérisés
par des lextes nombreux. Le Prométhée d'Eschyle dit (252) : qu'il a mis au
creur de l'homme des espérances aveugles; Tu:p&gt;-«,..• l&gt;.1t!ocx,.

�30

31.

REVUE DE L' HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMBRE ET HÉSIODE

ajoute une sorte de blessure morale. A ce titre,l'Espérance
est bien a sa place dans ce vase ou sont enfermés tous les
fléaux; et si elle continue d'y séjourner apres que tous les
autres se sont dispersés parmi les hommes, la signification
de ce détail est claire : les maladies, personnifications concretes et en quelque sorte matérielles de ce que les philosophes appelleront le mal physique, lequel dans une civilisation primitive est le mal par excellence, errent ca et la,
frappant au hasard, sans jamais plier a la volonté d'aucune
de leurs victimes 1 • Au contraire, la souffrance intime, qui
résulte d'une attente toujours dégue, est la forme du mal que
chacun de nous emporte avec soi, et dont il est libre de disposer. C' est pour cela que Théognis a pu dire de l'Espérance,
a la fois : &lt;&lt; qu'elle estla seule divinité favorable demeurée
parmi les mortels, alors que les autres sont remontées vers
l'Olympe i&gt; ; et ailleurs, au contraire: « que l'Espérance et le
Danger se valent au regard de l'homme; que tous deux sont
de funestes divinités 2 • &gt;&gt; Naegelsbach remarque avec raison
que cette faoon de concevoir l'Espérance est bien dans l' esprit
de la morale et de la religion antique, incapables de lui offrir
un fondement assuré dans une réparation transcendante.
Cepen_dant la poésie grecque a nettement aperou l'insuffisance de cette vie devant la conscience. Elle ·aspire, sans
y réussir pendant longtemps, a imposer la nécessité logique
d'une félicité idéale qui doit compenser, dans l'infini,
l'injustice des miseres réelles; c'est pour cela que l'Espé- .
rance est pour ces poetes grecs une personnifi.cation double :
divinité mauvaise et funeste, lorsqu'ils se la représentent
suivant les conditions relatives de ce monde ; génie bienfaisant et consolateur, lorsqu'ils s'élevent instinctivement jusqu'a l'idée d'une réparation a venir. Celle-cin'existant encore
que confuse et incertaine chez les moralistes primitifs, il

n'est pas surprenant que leur logique ait résolu dans le sens
d'un pessimisme formel , le probleme de la destinée
humaine.
Si l'ambition de l'homme qui veut s'égaler aux dieux est
la cause du malheur, la légereté de la femme annulant ses
efforts en est l'instrument 1 • Voila l'idée originale qui, introduite dans la mythologie morale par Hésiode, a été, sous
diverses formes, rendue dramatique par Homere dans
l'lliade et dans l'Odyssée, et qui domineavec une persistance
digne de remarque la littérature hellénique tout entiere ~.
La haine de la femme, « ce f).éau de beauté )&gt;, élant un
article du Credo pessimiste selon Schopenhauer et Hartmann,
démontrer leur parenté sur ce point avec les poetes qui sopt
aussi les philosophes les plus anciens de la Grece, n'est pas
la partie la moins intéressante de notre sujet.
Il n'est pas douteux que, pour Hésiode, Pandore est la
représentation de la femme, telle que l'homme déchu de sa
félicité premiere est condamné a la subir. Pandore n' est pas
plus la premiere femme, au sens absolu du mot, que Prométhée ne peut etre considéré comme le premier homme ~.
Avant que les dieux etles mortels n'entrassent en contestation

i) Cf. Schmidt, Rhein. Mus., X, p. 333 et suiv.; et Lehrs, Quaest. epic., p. 225:
Jovis cura factum est ut femina, antequam spes evolaret, clauderet dolium; sic
igitur malorum jam non habet potestatem, spem sibi habet.
2) Théog., H35 et 637. Cf. Naegelsbach, loe. cit., p. 384.

i) Welcker, Aesch, Tril., 74 et suiv.
2) Ce n'est pas ici la place d'u11 e:xposé des opinions helléniques sur ce poínt.
Qu'il nous suffise de rappeler Euripíde et les poetes de la Comédie nouvelle, chez
lesquels la haine de la femme s'est affichée par tant d'expressions violentes ou
de satires comiques. Si' celte haine est la caracléristique dominante de la morale
pessimiste, on se· demande comment les Grecs ne seraient pas les premiers
pessímistes du monde.
3) Pandore et Prométhée sont des personnifications mytbiques, placées en
dehors de la chronologie, par conséquent de l'humanité réelle; ce sontdes Démons.
V. notre article Daemon, Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio,
ii• fascicule, p. iO et suív. Mais l'humanité a été par Hésiode lui-méme (v.
frag. 30 et 31, édit. Grettling, p. 258) rattachée généalogiguement a Prométbée
et a Pandore; ils ont pour fils Deucalion. D'autres fables nous montrent Prométhée fabriquant le premier homme avec de l'argile, et dérobanl le feu du soleil
pour en faire son ame; voir Schol. Find. Ném., VI, I et Serv. ad Virgil. Eclog.,
VI, 42. Une varia.nle curieuse est celle qui fait pétrir l'argíle a Prométhée avee
des !armes, pour en tirer l'homme. (Pa.us., X, 4-, 3.)

�32

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGIONS

a lUéconé

au sujet de leurs prérogatives réciproques, la
femme existait, pareille sans doute, par ses qualités, aux
générations héro'iques ou fabuleuses ; elle a suivi ensuite le
mouvement de la déchéance universelle, et, achaque phase,
elle a perdu un peu plus de ce qui contribuait au bonheur
réel de l'homme. Finalement, elle ne garde des charmesde
son sexe que la heauté du corps, l'habileté dans les ouvrages
d'Athéna, la grace qui vient d'Aphrodité, le pouvoir d'inspirer
les désirs violents, les passions qui dévorent les membres 1 •
Mais son esprit est plein d'impudence et de ruse ; de ses
levres, ou réside la Persuasion, coulent le mensonge et les
discours séducteurs ; le héros de l'Olympe, l'astucieux Hermes, lui a communiqué les charmes de sa voix. Voila la
femme nouvelle, telle qu'elle convient a un état social nouveau; compagne de l'homme déchu et brouillé avec les dieux,
cgent de faiblesse et de misere, inventé par les dieux pour
assurer, comme par un contrepoids, leurs prérogalives entamées. Le sentiment qu'elle inspire et qui la rend puissante
est un enfant de la Nuit, un frere de la Duperie 1 : « Éros, le
plus beau d'entre les immortels, brise l'énergie des dieux et
des hommes sans exception; il anéantit daos le creur et le
sens droit et les sages conseils. » Voila pour la généalogie
fo.buleuse de l'amour et de la femme.
Leur action dans les choses réelles est d'accord avec ces
origines. Parmi les recommandations que Bésiode fait a son
frere ª, figure celle de se défier de la femme, de la toilette a
l'aide de laquelle elle releve ses charmes, des flatteries habiles
i) Op. et D., 60 et suiv. Theog., 590 et suiv.
2) Théog., 120; ib., 224. Hésiode est absolument de l'avis de Scbopenhauer:
« Les femmes sont persuadées que la fonction de l'homme est de gagner de
)'argent, et la leur de le dépenser. « Parerga, OEuvres completes, VI, p. 651.
Tout ce paragrapbe 379 peut étre considéré comme un commentaire inconscient
des idées d'Hésiode.
3) Op. et D., 373 et suiv. Le vieil Hésiode ne recule pas devant le terma
grossier, pour ne rien dire de plus; v. notamment l'épithete de miyoGT6&gt;-o, ou
l'on a voulu voir la parodie triviale de l'homérique : !htcrfat1t&gt;so,.

33
par lesquelles elle sollicite la générosité du mari et provoque
la ruine de la maison : « Se confier a la femme, c'est se confier au voleur. » Aussi Uésiode professe-t-il a l'endroit du
mariaoe une opinion toule aussi vaillante que celle de
Panur~e. La force meme des choses l'oblige a s'en occuper;
dans les CEuvres et les Jours, il fixe l'lige convenable pour
cette union 1 ; il cite la femme entre la maison de ferme et le
breuf de labour, comme un élément indispensable de_ l'exploitation rurale. 11 convient que la conquétela plus p_récieuse
pour l'homme est celle d'une femme honnete, tand1s que la
femme perverse, gourmande, celle qui sent échauffer ses
instincts de luxure durant l'été \ est le pire des fléaux. Sans
tison 1 elle consume un homme, quelque vigoureux qu'il soit,
et le 1ivre a une triste vieillesse. Dans la Théogonie, c'est a
peine s'il admet que la femme honnete puisse existers.
Toutes les femmes sont filies de Pando re, éprises de luxe et
de frivolité, bonnes seulement pour dévorer, comme les
frelons dans la ruche des abeilles, le fruit des travaux de
l'homme. Et Zeus, par une ironie haineuse, ne s'est pas
borné a faire a l'humanité ce cadeau de malheur. 11 a voulu
encore que l'homme ne pftt pas s'en passer, car celui quin.e
se marie pas est condamné a vieillir tristement dans la sohtude, a travailler pour d'indignes héritiers qui guetteront le
moment de sa mort '. Pour celui qui a la chance d' épous~r
une compagne vertueuse, au creur ferme, il y aura dans la vie
LE PESSIMISME CHEZ BOlIBRE ET IlÉSIODE

t) Op. et D., 695 ; 405 ; 702.
.
2) lb. 586 : IL«x&gt;-61:«1:cx, lll: yvv«rxt~. Pour 11«x&gt;-ocrvV'll (pellacia), vice do~ma?t de
de Ja femme selon Homere et Hésiode, cf. Il., xuv, 30 et fragment d Hés1ode,
41, Ed. Goettling. La sensualité perd ·meme les femmes les plus sages, Hom.,
Od., XV, 420.

,

N

3) Théog., 500 et suiv. La femme honnéte est appelée : xtov"l•··· «xo,1:,v,
ap'l)pur«v 1tp«1t1/ltcratv.

.

.

4) Théog., 602 : é'.-rtpov ¡¡~ x«xov, c'est-a-dire de ne pouvo1r se d1spens~r ?u maria"e
sans conséc¡uences facbeuses. Catonle censeur avait la meme op'.n~on sur
0
Ies femmes : Nec cum illis satis commode, nec sine illis ullo modo vivi poss~.
r:r. Tite-Live, xxxiv, 2 et suiv. L'esprit romain est d'~illeurs tout autre que I esprit
grec vis-a-vis de la femme et du probleme de la v1e en général.
3

�REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

du bien et du mal a égalité; si, au contraire, il nous tombe en
partage une femme perverse, c'est une douleur de chaque
instant qui nous rongera le creur et rien ne pourra guérir
notre blessure. En tout état de cause, la femme est un don
funeste, puisque la meilleure ne fait qu' équilibrer un bien par
un mal 1 etqu'avec la femme mauvaise, il n'y a point de compensation. Ajoutons, comme un détail caractéristique, que
Hésiode souhaite a Perses de léguer son héritage a un fils
unique; tout au plus, avec un égo'isme féroce, lui en permetil un second aux portes de la vieillesse : « C' est ainsi que la
richesse croit dans une maison 2 • » Voila l'application pratique du mythe de Prométhée et de Pandore ala vie de chaque
jour. En dérobant le feu du ciel, embleme pour l'humanité
du génie inventif qui, par les métiers, croit embellir la vie et
la rendre plus facile, le Titan attire et sur lui-meme et sur
les mortels qu'il a trop aimés ", des causes de souffrances
auparavant inconnues. Pandore, personnification des charmes
de l'amour qui menent le monde, qui lui procurent les jouissances les plus sures et les mieux comprises de tous, est
l'agent de ces souffrances nouvelles, comme elle est celui des
plaisirs; ces plaisirs memes ne sont qu'un piege ou lajalousie
des dieux entra'i.ne notre faiblesse ; pris a ce piege, nous
sommes forcés de confesser notre infériorité devant la nature
victorieuse, et la jouissance d'un instant, dont l'appat nous a
i) Theog., 609 : x«xo~ eaa&gt;.,¡-, cimq,epí~e,.
.
.
2) Op. et D., 376 et suiv. Cf. Plut., de Frat. Am.,6. 11 est vra1 que Hés10de
ajoute, a moins qu'il n'y ait une interpolation : (&lt; Méme a. plusieurs, Zeus peut
donner facilement une grande richesse. » Si je ne me trompe, le vers suivant
retire cette concession : &lt;( Quand il y en a plusieurs, les soucis sont plus
nombreux et la dépense est plus grande. » Le passage dans son ensemble
manque de clarté. Le philosophe Th~les, inter~ogé par Sol~n pourquoi il ne
s'était pas marié, répondit que c'éta1t pour év1ler les ango1sses que causent
aux parents les dangers et les malheurs de leurs enfants. L'hellénisme est
plein de paroles de ce genre. Cf. Térence. Adelphes, I, 1, 43: Quod fortunatum
isti putant, ua;oi·em nu-mquam habui.
,3) Cette idée est d'Eschyle, mais se dégage naturelleroent du Mythe
d' Hésiode. P.rom. Vinct., 123, éd. Blomfield.

LE PESSIMJSME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

35
dupés, est anéantie par une suite indéfinie de maux. Ainsi se
vérifie une fois de plus la loi générale de la compensation
qui, devant la morale des Grecs, regle les·destinées des etres ;
le principe pessimiste qu'un mal est fatalement engendré par
le bien contraire et en annule l'effet, n'est, en somme, qu'une
des conséquences de cette loi.
Homere n'a nommé nulle part ni Pandore ni Prométhée,
quoiqu'il connaisse les Titans et qu'il les loge avec Cronos au
fond des enfers, comme les représentants des sombres puissances dont la dynastie des Olympiens a pris la place 1 • Mais
Homere n'apprécie pas autrement que Hésiode, le róle de
la femme dans l'ordonnance universelle du monde ; s'il était
venu le dernier, on pourrait dire que l'lliade et I'Odyssée sont
l'application na'ive et puissante de la théorie morale, d'abord
ébauchée dans la Théogonie et dans les fEuvres et les Jours.
L'reuvre délibérément pessimiste du poete d'Ascra, quoique
postérieure a la brillante épopée d'Homere, semble, a plus
d'un titre, lui avoir fourni les idées générales et la conception
philosophique des choses 2 • Mais si la question de priorité n'est
pas douteuse, les ressemblances n'en sont que plus frappantes. Seulement, tandis que les Achéens, les Doriens, les
Ioniens, races aventureuses et guerrieres, se laissent emporter
par le tourbillon de leur activité héro'ique, dont le spectacle
se réfléchit na'ivement dans leurs poemes, les Éoliens sédentaires, besoigneux et méditatifs, aiment a épiloguer sur les
principes et sur les causes 3. De la. le relief qu'ont pris dans
leurs tradition~ légendaires, les mythes morau.x:, tels que
celui de Prométhée et de Pandore, mythes restés al'arriere1) ll., x1v, 278. Cf. Paus., vm, 37.
2) L'antiquité avait subi cet effet de mirage transposant les deux poetes.
Hérodote fait d'Homere et d'Hésiode des contemporains (u, 53); Éphore et
plusieurs autres admettaient l'antériorité d'Hésiode. Xénophane le premier
soulient l'opinion opposée. V. Aulu-Gelle, N. At., m, H. Cf. Grote, Hist. de la
Gréce, trad. Sadous, 1, 85.
3) Welcker, Griech. Gret., 1, 734, qui cite encore le mythe d'Ogyges comme
dérivé de la méme source.

�37
non, ou Briséis devenue la propriété d'Achille t, n'apparaissent que pour engendrer la diversion entre les Grecs ; par
elle les guerriers périssent ou sous les traits d'Apollon ou
sous les coups des Troyens. L'Hélene vertueuse de l'Odyssée, Pénélope avec toute sa sagesse, n'en est pas moins une
cause involontaire de souffrances pour son fils, pour le
peuple d'Ithaque et pour les prétendants 2 • L'affreux carnage ou ces derniers succombent, est la ran&lt;¿on de sa fidélité
inébranlable; pour que Ulysse retrouve l_'amour paisihle
dans la chambre nuptiale, il luí faut marcher sur les cadavres
d'une brillante jeunesse dont la faute était légere en
somme; il ne retrouve la possession de sa femme qu'apres
s'étre couvert d'un sang qui n'avait ríen de crimine!~. Dans
le domaine du fantastique, ou l'imagination d'Homere transporte les préoccupations du monde réel, Circé, Calypso, les
Sirenes représentent l'a~tuce, la sensualité, la perfidie; Nausicaa seule personnifie la grAce unie a la vertu. Enfin, dans
l'lliade aussi bien que dans l' Odyssée, les divinités féminines,
comme les mortelles a l'image de qui le poete les a dépeintes,
n'exercent guere qu'une action funeste. Jalouses dans la
personne d'Héra, lascives dans celle d'Aphrodité, artificieuses
sous les traits d'Athéna, les femmes de l'Olympe sont surtout
occupées a duper les dieux pour le malheur des mortels, ne
pouvant les tromper pour leur propre malheur 4 •
Mais la figure qui entre toutes semble avoir étécréée par le
poete, pour étre le résumé de tous les charmes funestes qui
entrainent l'homme a sa perte par des chemins semés de
fleurs, est celle d'Hélene. On dirait Pandore elle-meme,
adaptée par Homere a l'action de son épopée s. Comme PanLE PESSIMISYE CHEZ HOMERE ET HÉSlODE

36

REVUE "DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

plan de l'épopée homérique. Les préoccupations qui se
trouvent aufondde ces mylhes n'en sont pas moins communes
a toute la race hellénique; d'ou la parenté d'idées qui permet
d' embrasser sous des points de vue identiques, la morale ainsi
que la théologie d'Hésiode ou d'Homere.
Nous avons déja remarqué, dans un précédent chapitre, la
grande place que la loi de compensation oblient chez Homere
pour l'explication de l'ordre universel. C'est en vertu de cette
loi que la duperie de l'amour, tout au moins des jouissances
matérielles décorées de ce nom, est au point de déparl:- de
I'Iliade; que nous la retrouvons, mélée comme un facteur
imporlant, a l'action de I'Odyssée, etqu'en somme la femme,
agent de cette duperie, est dans le monde homérique, aussi
bien sur terre qu'au sommet de l'Olympe, une cause de
désordre, partant de souffrance. La femme honnete, celle
qui a le cceur exempt des passions coupables, est l' exception;
les filies de Pandore, charmeresses perfides et funestes,
dominent l'homme de leur influence; le plus souvent la perversité des unes engendre une torture pour l'innocence des
autres 1 • Épouses, meres ou concubines (le terme d'amantes
ou de mattresses ne convient pas a la civilisation héro'ique),
celles des femmes homériques qui, par leurs qualités, méritent
d' obtenir l' estime d'Hésiode, sont généralement des victimes;
celles dont il flétrit les vices, celles qui représentent a ses
yeux l'idéal mauvais de leur sexe, sont des bourreaux inconscients et impunis quelquefois. Des deux filles de Léda, l'une
est.au point de départ de l'Iliade, Hélene; l'autre a la conclusion, Clytemnestre ! • Celle-la sert d'instrument aux dieux
pour allumer la guerre de Troie, celle-ci, quand la guerre
est finie, pour précipiter le vainqueur. Des figures a peine
ébauchées comme la fille de Chrysés, captive d'Agamem1) Oulre les exemples qui suivent, cf. Amphiaraüs lrahi par sa femme, Od. xv,
244. Il. xm, 430; et l'aventure de Phénix, Il., 1x, 448.
2) V. Clytemnestre et Hélene maudites ensemble, Od., x1, 436; pour Clylemnestre, ib., 111,255 et xxiv, i98.

1) Il.,

IX,

339.

2) V. la fai;on dont l'apparition de Pénélope daos sa beauté égare les
prétendanls, Od., xvm, 212.
3) Od., xxr, passim . V. aussi le ch:l.timent des servantes impudiques, ib.,
381 et suiv.
4) V. surtout la scene du mont Ida, Il., xiv, i53 et suiv., et le réveil de
Zeus, xv, i4.
5) Celte assimilation tres juste est de Preller, Ausgewrehlte Aufsretze, p. 2i7,

�38

llEVUI!: DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dore, elle a reou en partage la bcauté irrésistible qui fait
oublier le devoir et rend capable de toutes les fautes ; et
avec la beauté, la dissimulation, la frivolité. les instincts
mauvais. On a cité maintes fois la scene des vieÚlards sentant
'
a sa vue se réveiller les ardeurs de la jeunesse, et reurettant
a
peine queTroiepérissepour la cause d'uneaussibelle°femme 1 •
11 est certain qu' on chercherait vainement ailleurs un hommage plus éloquent a la puissance de l'amour, une définition
plus énergique des ruses par lesquelles la nature marche a
son but par l'union des sexes. Tout le reste dans l'lliade est
a 1'avenant : PAris a beau faire preuve de lAcheté dans sa
lutte contre Ménélas, de perfidie dans ses rapports avec les
Grecs ; il a beau vi oler ses serments et se couvrir d'opprobre ;
au creur d'Hélene, la passion est la plus forte ; dans un monde
ou le courage est la vertu supreme, celle en qui se résument
toutes les autres et que les femmes memes savent estimer, la '
plus belle se donnera au plus lAche, et cela quelques instants
a peine apres qu'il a commis devant tous la lAcheté qu' elle
avait cependant flétrie d'avance ! • 11 n' est pas jusqu'a la sincérité du repentir d'Hélene, rougissant de ses faiblesses, qui
ne serve arehausser encore le pouvoir mystérieux que, par sa
beauté, elle exerce sur les hommes, et qui, par une action
réflexe, la pousse elle-meme au crime 5 • Elle se décerne les
épithetes les plus infamantes, se nommant odieuse, abominable, pleine d'impudence; elle regrette que la mort ne l'ait
pas frappée avant sa faute, qu'elle n'ait pas été ou enlevée par
un tourbillon de vent ou précipitée dans le sein des flots. Sur
le cadavre d'Hector mort pour elle, elle verse des larmes
ameres. Et cependant, regardons a la conclusion du poeme ;
dans le remarquable article : Die Vorstellungen der Alten von dem Urspl'Ung

eles menschlichen Geschlechts.

f) Il., 111, 156. Comment ne pas songer en lisant ce passage a cet aphorisme
de Schopenhauer sur l'amour : « L'union des sexes est un piege que la nature
nous tend, » (Memorabilien, p. 355.)
2) ll,, m, 390 et suiv.
3) Il., 111, f73, 241; v1, 34,í,; xx1v, 762. Cf. Od., xxm, 218, etc.

LE PESSIM:ISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

39

voyons comment le poete a réparli les destinées entre les
femmes qu'il a mises en scene. La chienne impudente que
la Grece et l'Asie entiere couvrent d'imprécations, qui est
forcée de se maudire elle-meme, retrouve un époux apres le
siege qui luí a pris son amant, et avec l'époux une existence
opulente que le remords ne trouble guere. Andromaque,
Hécube, d'autres encore qui n'ont pas failli et qui comptent
parmi les femmes au creur ferme et vertueux, sont réservées
a toutes les amertumes. Frappées dans leurs maris et dans
leurs enfants, la fable ne les dédommage en rien de ces
souffrances injustes, ne les récompense enrien de leur vertu
inutile. Leur sort a été d'enfanter dans la douleur des fils qui
tombent pour un amour coupable, d'aimer des maris vaillan,ts
qui périssent pour des lAches, d'etre torturées enfin par la
mort que ni elles ni eux n'avaient méritée et qui est l'reuvre
de l'amour.
Lorsque l' on envisage dans son ensemble ce role de 1'amour
dans la poésie héro'ique des Grecs, il est impossible de méconnaitre que, pour Homere comme pour Hésiode, les satisfactions qu'il procure sont considérées comme peu de chose au
prix des dbuleurs dont il est la cause. S'ils lui accordent un
grand pouvoir pour le mal de l'humanité, en revanche ils ne
l' estiment guere comme ressource pour le bien ! • Il est a
leurs yeux une faiblesse a peine excusable chez la femme,
2
une abdication honteuse de sa dignité virile chez l'homme •
París dans l'lliade, Égisthe dans l'Od¿¡ssée,sont desetres vils
el méprisables, parce qu'a l'amour ils ont sacrifié les grands
devoirs de la vie. Le plaisir physique qui en est le but, a
i) Le dédain de la femme et de l'amour est proclamé souvent. V. le.disco~rs
d'Ajax a Achille. Jl., 1x, 637; cf. ib., x1x, 57; Od., xv, 20. Cf. les conse1ls plems
de nai've impudeur que Thétis donne a son fils et la maniere dont celui-ci les
re1,oit, ll., xx1v, 130 et suiv. Platon dira : T¡llov~ ét1táv-twv ci:&gt;.cc~ovÉ&lt;&gt;'&lt;G&lt;-tov. V. la
métapbysique de l'amour chez Scbopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstel·
lung;et les extraits qu'en donne M. J. Bourdeau, ouv. cité, p. 82 et suiv.
2) La fat,on dont Homere a caractérisé Paris et Egisthe est digne de remarque.
V. Il.111, 454; x1, 369et suiv.; xm, 769:xxiv,30. Od. m,265 etsuiv.;ib. 1v,
529.

�40

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

4i

quelque chose de has et de grossier; ceux qui l'achetent,
comme eux, plus cher qu'il ne vaut, semblent frappés par
les dieux de quelque folie immense : ils sont des fléaux
divins, des monstres dans la nature 1 • On dirait que la na'ive
philosophie des deux poetes se sent saisie d'un trouble
étrange, lorsque dans la question de l'amour 1 elle rapproche
la cause des conséquences. Pleins de dédains pour lafemme,
en tant qu' elle est un instrument de plaisir, ils la considerent ·
avec épouvante quand, avec ce. plaisir, ils la voient mener le
monde. Probleme étrange, en effet, plus encore pour la
na'iveté des premiers a.ges que pour notre sentimentalité
raffinée. La passion d'Hélene provoquant la ruine de l'antique
royaume de Priam ! La perversité de Clytemnestre renversant
le grand· roí au sein meme de son triomphe ! C'est ainsi que
le nez de Cléop/Ure, disposant des destinées du monde, a
étonné Homere et Hésiode avant de troubler Pascal, avant
d'exercer la pénétration ironique de Schopenhauer. Comme
ces deux grands pessimistes modernes, les vieux poeles de la
Grece ont mis dans la balance ce que la femme, objet de
l'amour, c011te a l'homme et ce qu'elle lui rapporte; comme
eux, ils ont estimé que la femme et l'amour lui offraient un
marché de dupe. C'est pour cela qu'ils se sont bien gardés,
comme fait le plus grand nombre des romanciers et des dramaturges modernes, d'assigner l'amour pour but a la vie, de
chercher dans les satisfactions de l' amour la meilleure compensation offerte par la nature a notre originelle misere 2. La

grandeur pro pre de l' épopée h éro"iq ue chez les Grecs est
d'avoir cherché cette compensation plus haut, de l'avoir
placée dans les jouissances idéales de la gloire, inséparables,
chez Homere surtout, du contentement, amer plus souvent
qu'il n'est doux, que procure a l'ame de l'homme l'action en
soi, indépendamment de ses résultats.
Il n'y a pas de témoignage plus éclatant de la générosité
du tempérament hellénique, que son ardeur a poursuivre le
bonheur par la gloire. C'est la seule aspiration dont ne se
lasse aucun des héros mis en scene par Homere, la derniere
a laquelle, sous l'influence d'un désespoir violent, tel d'entre
eux renooce, la premiere aussi qui revit, avec une sorte d'énergie sauvage, lorsque ce désespoir cede et se transforme:
On peut dire qu'elle fait le fonds meme de l'héro'isme, qu'elle
constitue son ess·ence 1 • 11 y a dans l' épopée homérique des
imprécations contre l'amour, des expressions de dédain pour
la richesse et les satisfactions qu' elle procure, l'indifférence
méprisante pour tous les plaisirs en général. On y chercherait vainement une insulte a la gloire. Etre honoré de son
vivant, faire durer son nom dans la mémoire des hommes,
le léguer a la postérité avec un cortege de grands exploits,.
voila l'ambition supréme, voila le vrai but de la vi~ 2 • C_hez
Homere, l'exagération de ce sentiment va si loin que la sublimité en confine a l'absnrde. Pour lui, tout ce qui est grand,
l'expédition des Grecs, la ruine de Troie, la faute d'Hélene,
les souffrances de Pénélope, n'existe que pour fournir aux

f) Ce sentiment éclate dans les imprécations d'Hector, Il., VI, 280 et suiv.;
Paris est, comme Pandore chez Hésiode, et parce qu'il a subi l'ascendant de la
Pandore :argienne : !LEY"··. "''ii!L", pour Troie et la race de Priam. A-t-on pris
garde que Paris et Egisthe, ces personifications de l'amour fatal et coupable,
n'ont point d'enfants avec Hélene et Clytemnestre? L'amour irrégulier est une
manifestation de la haine des dieux ; nous aurons a traiter a part cette grande
question.
.
2) U y a cette grande différence entre L_eopardi et Schopenhauer que celui-c1
fait de l'amour la duperie supréme de la nature, tandis que le premier y voit le
remede unique au malheur. Voir la conclusion de l'Histoire du genre humain,

trad. Dapples, p. l5. Mais il s'agit la d'un amour idéal ou les sens n'ont point
de part, de celui-Ja méme que Platon glorifie dans le Phedre et dans le Banquet
et qui compte parmi les aspirations transcendantes de l'humanité désabusée.
1) Cf. Buchholtz, Homerische Realien, III, 2, p. i61.
2) Sur la gloire, élément du bonheur, v. Leopardi, Dialogue de la nature et
d'une dme (trad. Dapples, p. 41) : « L'excellence dont tu veux me douer pourra
bien me servir a acquérir la gloire, mais loin de me conduire au bonheur, elle
me vaudra une infortune spéciale, etc. » V. aussi Schopenhauer. Aphorismen
:;ur Lebensweisheit, ch. IV, OEuvres completes, V, p. 373 et suiv.; surtout 415
suiv.

�42

43

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE PESSIMISf&gt;IE CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

aedes les chanls qui en transmettront le souvenir aux Ages a
venir 1 • La gloire distribuée par la poésie, sa grande dispensatrice, n'est pas la conséquence du mérite; elle en est la
raison d'etre. Si Homere n'avait pas dti chanter, Ulysse et
Achille auraient pu se dispenser d'etre héro'iques. Aussi la
gloire est-elle le premier stimulant du courage, qui est le
devoir par excellence. Au bout du long discours que Phénix
adresse a Achille, elle fournit le dernier mot, le seul capable
de Yaincre une obstination intraitable 2 : &lt;&lt; Les Achéens
t'honoreront a l'égal d'une divinité. » Si la mort par ellememe est le plus grand des maux, la mort sans gloire est le
mal supreme. La seule consolation que Hector offre aAndromaque émue par la perspective de sa perte, c'est que les
Troyens, la montrant au passage lorsqu'elle sera veuve,
sa~ueront en elle la veuve du glorieux Hector s. Quand l'instant fatal est arrivé, c'est-a-dire quand le héros comprend
que les dieux l'abandonnent, il se soucie peu de succomber;
mais il ne veut pas mourir sans honneur ; il accomplira
encore quelque grand exploit qui fasse parler de lui dans
l' avenir •. La destinée a laissé a Achille le choix entre une
existence longue, pleine de vulgaires jouissances, mais sans
gloire, et une courte vie. remplie d'honneur en meme temps
que d' épreuves 5 • 11 choisit la gloire avec to utes ses conséquences ; jl aime ce qu' elle lui coúte, quoiqu' elle lui coú.te
cher; car elle représente a ses ·y eux le bien supreme, on peut
dire le seul bien, puisque pour elle il sacrifie tous les autres.

Meme sur la foule des guerriers sans nom, la gloire cxerce
son attrait. Dans une occasion difficile, Agamemnon a bien
soin de recommander a Ménélas de se départir de la dignité
royale, d'appeler chacun des soldats par son nom et de les
flatter par le souvenir de quelque grand exploit 1 • Pour
arreter les fuyards, Ajax ne sait rien de plus efficace que de
faire appel au sentiment de l'honneur, au souci du qu'en
dira-t-on, cette monnaie courante de la gloire, a laquelle
tout le monde peut participer 2 • Quand Achille s'est retiré du
combat, c' est-a-dire loin des occasions ou se conquiert la
gloire, il charme ses loisirs en célébrant sur la lyre l'illustration des héros qui l'ont précédé : c'est encore la passion
de la gloire qui le console, apres qu'il semble y avoir '
renoncéª. Dans les larmes que verse Ulysse, lorsque l'aede
Demodocus célebre les exploits accomplis devant Troie, le
poele n'a pas mis seulement le souvenir douloureux des
épreuves passées, puisque ailleurs il déclare que ce souvenir
est agréable ; il en fait le témoignage du sentiment a la fois
mélancolique et doux qui saisit l'Ame généreuse_. lorsque,
ayant travaillé pour la gloire, il lui est donné de g_oú.ter
secretement sa récompense •. C'est pour cela aussi que les
Sirenes, pour attirer le héros et en faire leur proie, ne
trouvent rien de plus persuasif que la promesse de leurs
chants, célébrant Troie et ses vainqueurs s. La douceur de la
gloire pénétrant l'reuvre des Muses, leurs chants sont un
remede a la douleur : &lt;&lt; Quand quelqu'un a au creur une
souffrance récente et cruelle, si l'aede, serviteur des Muses,
célebre la gloire des anciens héros et les dieux bienheureux
qui babitent l'Olympe, tout aussitót le chagrin est oublié et
la souffrance s' évanouit 6 ! »

i} Od., vm,580, Il., vr, 358. Od,, xxrv, 197.
2) Il., 1x, 603; cf. vn, 89.
3) It., v1, 441 et suiv.
4) lb., XXII, 297.
5) Il., 1, 352; 4i4; xvm, i04 et suiv. Ce dernier passage était célebre dans
l'antiquité. Socrate se l'applique a lui-méme, Apol., 16, pour s'e.xhorter amourir.
La morale homériq ue est bien éloquente dans sa simplicité; un seul mot: apÉt-.¡
exprime la fois l'idée de courage, celle de vertu enfgénéral et celle de félicité.
V. Od., xxu, 322; xvr, 45; xvm, 433; xrv, 402; x1x, i14 et J'expression pro_
verbiale, vm, 329 : ovx ápE-r~ xuit lpya. Cf, Buchholtz, Homer. Realien, III,
2, p. {22.

a

.,.

i} Il., x, 67.
2) Il., xv, 561. C'est le sentiment exprimé par le mot
3) Il., IX, :189.
4) Od., vm, 521; cf. ib., xv, 399.
5) Od., XII, 189.
6) Hés., Théog., 98.

atow,.

�44

REVUE DE L'BISTOII\E DES RELIGIONS

L'exemple d'Achille sacrifiant a l'honneur une longue existence de plaisirs vulgaires, nous montre la passion de la
gloire portée au plus haut point et le vrai idéal de la vie
défini par les traits les plus énergiques. C'est elle qui lui
fait renoncer aux combats et c'est elle qui l'y ramene, plus
encore que le désir de venger Patrocle : « Je mourrai puisqu'il le faut ; mais tandis que je suis debout, je veux remporter une gloire illustre. i&gt; Cette aspiration puissante jusqu'a la férocité prouve que, pour Homere, c'est la gloire qui
est la seule sanction efficace des grands devoirs, la seule
récompense digne des souffrances endurées avec patience,
de la mort bravée avec courage. Mais cette sanction et cette
récompense sont de l' ordre idéal eúranscendant; la foi en
la gloire est une forme de la foi en la vie a venir 1 • Aux temps
de scepticisme, elle en tient lieu ; aux temps de na'iveté philosophique elle ·y achemine 2 • Et l'immortalité de la gloire ne
pouvant etre que le privilege d'un petit nombre, de ceux-la
seuls que les aedes auront jugés dignes de leurs chants,
Homere par la-meme déclare que, pour la masse de ceux qui
resteront saos nom, la vie est en réálité sans but, et le devoir
· sans compensation suffisante. C'est en ce sens surtout qu'il
est exact de dire avec le poete latín, commentant la morale
homérique : Quidquid deliran! reges plectuntur Achivi ª. Des .
peuples ~n tiers s' entredétruisent pour que le nom de quelques
chefs résonne un jour, accompagné de la lyre des rapsodes,
aux oreilles des hommes. Ceux-la sontl'ignobile vulgus, « nés
pour manger le fruit de la terre• ))' c'est-a-dire pour n'ob· i) Leopardi (Dialogue d'un marchand d'almanachs, etc.; trad. Dapples) a fort
bien dit (et nous ferons de ses paroles d'autres applications a Homere): « La vie
que nous appelons belle n'est pas celle que nous connaissons, mais celle que
nous ne connaissons pas; la vie future, jamais la vie passée. »
2) V., entre autres, Cic., pro Arclt., 9, ele.
3) Hor., Ep., 11, 2, i4.
4) Ib., 27 : Nos numerus summus et fruges consumere nati. Horace traduit
Homere, Il., v1, i42: oi &amp;:povplJ, -xctp1tov ~oou,m. Simonide avait défini les hommes
avec la méme concision méprisante : svpuóoou, 8ao, -xctp1tov ct¡vvµt8ct ,:8ovó,.

LE PESSIMISME CHEZ HOMERE ET HÉSIODE

45

tenir, en dédommagement de leurs efforts obscurs, que des
satisfactions misérables, justement dédaignées par les ames
généreuses. Y a-t-il aveu plus éclatant de l'insuffisance de la
vie, quand on la borne aux destinées ordinaires, :finies et
contingentes? Y a-t-il une faoon plus expressive de déclarer
que pour justifier l'héro'isme, laconscience du poete a besoin
de la gloire, puisque toutes les autres jouissances sont peu de
chose en comparaison des efforts, des dangers, des douleurs
dont elles sont le prix? C'est une soif arden.te de justice, un
espoir indomptable de réparation pour les iniquités réelles
de l'existence et pour ses déboires immérités, qui ont poussé
Homere a se réfugier dans la conception des compensations
idéales. Or, cette tendance qui s'accentuera davantage de
siecle en siecle chez les poetes et chéz les philosophes di\ la
Grece, est une marque indéniable de pessimisme. Nous
aurons a voir plus tard comment Homere, par une intuition
de génie, a ouvert a lapensée hellénique les perspectives consolantes ou Pythagore et Platon, les enseignements mystérieux d'Éleusis et les leoons de l'Académie, répandront une
si éclatante lumiere.
J.-A. HILD.

1

�mm

UNE

ÉPITHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

Une épithete assez fréquente des dieux dans le Rig- Veda
~st l'adjeclif, amúra, sur la signification exacte duquel les
mterpretes allemands sont peu d'accord. En effet. tandis que
l\I. Roth le traduit par irrthumlos, « qui n'est pas sujet a
erreur )&gt; untrüglich, « infaillible, » MM. Grassmann et Ludwig
le rendent généralement par nicht threricht « qui n' est pas
égaré, affolé », weise, « sage », einsichtvoll, « intelligent )&gt;.
Chez nous, l\L Bergaigne, le seul indianiste qui fasse autorilé en pareille matiere, ne dit ríen de ce mol daos ses Études
sur le le:cique du Rig-Veda; soit qu'il se réserve pour en parler
plus tard, soit qu'il n'ait pas fait encore de choix entre les
deux traductions précitées.
Nous essaierons de suppléer a son silence en appliquant a
la recherche du véritable seos de l'épithete en question une
méthode que nous avons employée différentes fois déja daos

la Revue.
Amúra n'est pas un mot simple. Il se compose de a privatif
el d'un adjectif múra auquel MM. Roth, Grassmann et
Ludwig donnent de concert le sens de « sot, stupide ». Mais
cet accord cesse quand il s'agit d'en déterminer l'étymologie.
Pour M. Roth, múra serait en rapport d'origine avec la racine
m~r, .« bro~er, briser », et le sens étymologique de cet
adJectif serait en conséquence « eslropié d'esprit » (geistig

gebrochen).

ÉPITllETK DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

41

Grassmann, au conlraire, y voyait avec )l. Bugge, un
dérivé d'une racine múr, apparentée a múrch, et signifiant,
comme cette derniere, &lt;&lt; Mre raide, engourdi » (erstarren).
Cette explication est évidemment la bonne : múra se rattache
en sanskrit a la meme racine qui a donné le participe passé
múrta, « séché, durci, matériel, corporel, etc. l&gt;, et le substantif múrti « chose seche, solide, épaisse, concrete, )&gt; d'ou,
« forme matérielle, corps, etc. » Comme substantif, mura,
devenu plus tard múla, a pris le !:-ens de chose dure et seche
qui sert de base a un arbre, « souche, racine », puis,
« fondement, support, príncipe, etc. )&gt; Pour '.des ldérivations
significatives semblables, comparer le lat. stipes, « tronc
d'arbre )&gt;, et stipo, « serrer, durcir )&gt;, aupres de la racine
voisine stup, dans stupidus (angl. stop, « affermir, arre ter »,
russe stipi, « steppe, espace de terre seche et stérile ») ;
stirps, « souche, racine » aupres de torpeo, « etre dur, engourdi », pour sto1-peo; et le franQais Mche, employé en
style trivial daos le seos de stupide.
En grec, mCtra est représenté avec une rare fidélité par
l'adjectif ¡,.wpóc; ,&lt; sot, stupide, fou )&gt;. En latín, nous croyons
pouvoir y rattacher d'une maniere tout aussi sure mó1'a,
« arreb&gt; (cf. angl. stop) móles et múrus, primitivement « amas
de choses dures et seches. )&gt; L'idée commune a toute celte
famille, et par conséquent primitive, est celle de « elre
sec )&gt;.
Or, si nous remarquons d'une part et au point de vue
phonélique, qu'une racine mur, múr, mol', mór, ou, avec le
lambdacisme, mul, múl, etc., peut avoir une série de doublets
vocalisés en a ou en d (comme le prouve mor dans le lat.
morior, et le sanskrit múrna, aupres de la rae. mar) ;
d'autre part, et quant aux antécédents de l'idée de sécher,
elre sec, qu'elle dérive constamment, comme nous l'avons
fait voir ailleurs 1, de celle de briller-brOler, nous en conclurons : Jº qu'a la meme famille se rattachenl encore le gr.
1) Essais de linguistique évolutionniste, p. 63, n. 3. ·

•

�¡i.:xp-¡i.:x!pw « hriller », ¡.,.xp·lAr¡ « braise », sk. mld (pour m' l-d,
mar-d) et gr. ¡i.:xp:xfvw « sécher, faner, flétrir », le sansk.

mer-u « montagne d'or (dans la mythologie)

mar-u,

désert (espace sec et brülé) », gr. ¡i.áp-¡i.:xpoc;, &lt;&lt; pierre dure,
marhre, etc. » ; 2º que la véritable généalogie du sens de
múra peut etre indiquée par les mots suivants : brülé, desséché, immobile, engourdi, stupide 1 •
Nous pouvons maintenant en prendre le sens final sur le
vif, pour ainsi dire, dans les citations védiques qui suivent.
Dans l'hymne vm (21, 15) du Rig-Veda, le poete dita Indra:
&lt;&lt; Jouissant d'une amitié telle que la tienne, ne vieillissons
pas a la maison comme des engourdis (ou comme des
souches), (aussi) nous asseyons-nous autour de la liqueur du
sacrifice. »
)&gt;,

49

UNE ÉPlTHETE DES DIEUX DANS LE RIG-VÉDA

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

&lt;&lt;

(Md te amájuro yatha múrása indra sakhye tvavata/J, ni
sadama sacá sute.)
Dans un autre hymne, vm (45, 23), l'auteur s'adresse au
meme dieu en ces termes : &lt;&lt; Les engourdis et les moqueurs
désireux de largesses ne parviennent pas a te tromper ;
n'accorde pas ton amitié aux ennemis de la priere (les indifférents et les sceptiques). &gt;&gt;

(Md tva múrá avisyavo mopahasvána d dabhan mákím
brahmadviso vana/J,.)
Ces passages fournissent déja d'importants indices pour la
détermination du sens exact de amúra; mais les ·plus u ti les
a cet effet sont ceux, comme les suivants, ou amúra est
opposé a múra ::

(x, 4, 4.)
O Agni, toi qui es éveillé (d'esprit), nous sommes pareils
mais toi, ó lumineux, tu
connais certes la grandeur. »

. (Múra amura na vayam cikitvo mahitvam agne tvam anga
vitse.)
(x, 46, 5.)
« Les (hommes) engourdis ont manifesté (fait apparattre)
le victorieux (Agni), l'inspirateur des grands, l' éveillé
(d'esprit), celui qui brise la ville. »

.(Pra bhúr jayantam maham vipodham mú1·d amúram puram
darmánam).
Nous sommes parfaitement fixés désormais, ce semble, sur
le sens de amúra, et s'il pouvait nous rester quelques doutes,
le fait que cet adjectif est presque toujours une épithete
d'Agni, l'intelligent, le savant, celui
qui connait toute chose '
.
les dissipera.it. Agni en effet est amúra, e' est-a-dire non en.l
gourdi, éveillé, intelligent comme il est kavi, « entendu »
.
.
'
vzr;vavid, « omniscient », cikitvas, « éclairé », etc.
L'origine de ces épithetes est, du reste, partout la meme.
Agni) brillant de sa nature, est par la-meme éclairé, v~yant,
l'idée de voir étant en corrélation constante, a titre de dérivée,
avec celle de briller 1 ; et, comme voyant, il est savant ou sage.
Le développement du mythe en ce sens s'est fait, comme tres
souvent, en conformité étroite avec l'évolution significative
qu'impliquait le nom principal dont il est revetu 2 •
Les passages ou le mot m(l,ra est opposé a amúra donnent
lieu d'ailleurs a une remarque qui peut expliquer quelques
faits assez obscurs en rapport avec l'exégese védique. Dans
ces passages, qui sont au nombre de trois, m(l,ra (comme l'a
remarqué Grassmann, s. v. amúra) désigne les hommes (les
engourdis) 3 par opposition ,aux dieux (amúra, les éveillés).

&lt;(

a des engourdis (ou a des souches),

1) ~es mürad~vas, c'est-a-dire les dieux muras (ou ceux qui les adorent),
dont Il est question a titre de démons malfaisants dans trois passages tlu RigVeda (vu, 104, 24; x, 87, 2 et 14), sont probablement ceux qui brülent, qui
dessechent, comme Qusna et d'autres.

..

1) Voir Essais de linguist. évol., p. 133 et suiv.
2) Voir pour des exemples analogues, Revue de l'hist. des Relig., t. XII, p. 237
et suiv. C'est pour la méme raison qu'Agni est appelé jatavedas &lt;e celui qui
connait les étres ». Cf. Bergaigne, Rel. ved., 1, 14.
3) J'ai fait voir alleurs (Annuaire de la Faculté des Lettres de Lyon, i885,
fase. 3, p. 425 et suiv.) que plusieurs des noms de l'homme en sanskrit dérivent, au contraire, de l'idée de leur activité, mais par opposition, en ce cas, a
l'inertie des choses immobiles.
4

�30

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Or , étant donnée l'identité fondamentale des racines mar et
mur ou múr, on est bien tenté de voir dans les termes si souvent opposés daos le Rig- Veda pour désigner les hommes el
les dieux, marta-amrta, un couple tres voisin pour la forme
et le sens de múra-amúra. Marta a pris le sens de mortel et
amrta celui d'immortel; mais est-on bien en présence de l'acception primitive? Pour notre part, nous so_mmes tr~s disposé a en douter. D'abord, l'idée de la cessahon de la VIe~ en
tant que phénomene particulier et déterminé, est, ~mon
abstraite, du moins indéfinissable el, par conséquent, mnomable pour des hommes privés de connaissances scientifiques,
lels qu'on peut se'\-eprésenter ceux de l'époque védique, et, a
plus forte raison, leurs ancetres. La mort les a frappés
d'abord par l'immobilité et la rigidité qui en sont les conséquimces immédiates les plus caractéristiques. C'est ainsi que
le sen.s prim_itif de l'allemand sterhen, « mourir )&gt;, en rapporl
étymologique avec le lat. torpeo et stirps, l'all. derh 1, « dur i&gt;
etstrauhen, « etre raide, hérissé n, le gr. a-tip90;, a-tápt9:x;, :;-:~pipYto;,
« dur », etc., est tres probablement « etre raide, immobilc 1&gt;.
Le rapport du sk. múr, « etre immobile )&gt;, avec má1·, « mourir »; de múr-ta, « durci », avec mr-ta, « mort )&gt;; de múr-ti,
« cho se solide, matiere, corps », avec mr-ti, « la mort »,
semble bien indiquer qu'il en a été de meme en sanskrit.
autrement dit, que mar, mourir, dérive pour le sens de mar,
« etre, sec, dur, immobile, etc. ».
S'il en est ainsi, on s'explique que des formes de participes
passés comme mar-ta, amr-ta, aient pu désigner primitivement les hommes et les dieux, non pas comme mortels et
immortels (marta et amrta ne pouvant signifier propremenl
que les morts et les non-morts), mais bien les engourdis, les
lents (comp. múra), ou peut-etre les incorporés, les épais
(comp. múr-ta, múr-ti) el les éveillés ou les subtils !. Par la,

UNE ÉPITBETE DES DIEUX DANS LE RIG-VEDA

l'adaptation du sens a la forme grammaticale devienl réguliere et l'on se rend compte de !'origine des idées de mortalité et d'immortalilé qu'on ne peut guere se représenter
comme primitives. Qu'on ne se méprenne pas cependant sur
notre pensée. Il est de toute évidence que marta et amrta
ont pris le sens de mortel et immortel; tout ce que nous
voulons faire entendre, c'est que ce sens est probablement
métaphorique et, par conséquent, i-econdaire, eu égard aux
acceptions propres et primitives ,de raide et de souple, au
physique et au moral.
Nous ajouterons a ces remarques quelques considérations
plus générales.
A voir les divergences des interpretes, il est de toute évidence que ni la lumiere qui se dégage du contexte, ni le sens
élymologique prochain etllahituel des mots difficiles, ne suffisent a une explication sure des hymnes védiques. Le seul
moyen de parvenir jamais a.les élucider completement, réside
a notre avis, dans une étude a la fois plus profonde et plus
large qu'on ne l'a fail jusqu'ici des tenants et des aboutissants, et par la des antécédents et des origines lointaines des
expressions qui restent obscures. Seulement, l'emploi d'une
pareille méthode exige le sacrifice de certaines idoles dont
le culte traditionnel est encore généralement en honneur.
Nous voulons parler surtout du dogme de l'individualité
a principio des racines indo-européennes. Tant que ce
préjugé que, ni la logique ni l'observation des faits ne justifient, et dont l'influence stérilise le champ de la linguistique
et de la mythologie, restera en vigueur, rien de définitif ne
s'accomplira en matiere d'exégese védique.
PAUL REGNAUD.

celle qui est dans marta-amrta. Pour Ov,;-ró;-a8Giv&lt;X'to; dont l'étymologie est
douteuse, on ne peut que s'appuyer sur l'analogie des couples précités.

i) P our le rapport étycnologique de stel'ben d del'b, voir enes Essais de ling.
lfvol., p. 400.
2) Mémeexplication pour le gr. ~po'tó, et cx11-6p0To,, ou la racine correspond a

�LE CHRTSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

LE CHRlSTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES
(Deuxieme article) 1 •
•

III
L'élude de l'antique religion égyptiennemontre que la vallée du Nil partageait le sort général du monde a l'ép_oqu_e ou
le christianisme commenQade faire entendre ses préd1cabons.
Les croyances superstitieuses y étaient aussi abondante~ que
aulle part ailleurs ; mais el~es étaient d'un ~rd~~ supérieu~,
si je puis ainsi parler. Depms lo?g~emp_s déJa, 1Egypte ava1t
laissé derriere elle, .si elle les ava1t Jama1s connues, les formes
de superstition fétichiste et elle en éta_it arrivé~ presque au
meme point que les modernes populations occidentales. On
a déja vu dans les paragraphes précédents qu'elle étai~ ~arvenue aux formes supérieures et déifiques de la supersLit10n.
Ses dieux ne faisaient pas difficulté de parcourir sa vallée
pour veiller a l'observation des lois, venir au ~ecours des
faibles et punir les méchants; d'innombrables gémes, dans les
airs et sur la terre, accompagnaient les défenseurs du bon ou
du mauvais príncipe. C'étaient deux armées rangées en
bataille, toujours pretes a en venir aux mains : compagnons
d'Horus, défenseurs d'Osiris ou dubon príncipe; compagnons
de Set, propagateurs et défenseurs du mauvais príncipe dans
i ) V. t. XIV, n• 3, p. 308 a 3-i5

53

tout l'univers. 11s pouvaient a l'envi, comme leurs chefs, se
métamorphoser en toutes les formes qu'ils voulaient, devenir
tour a tour hommes, crocodiles, lions, serpents, etc., conservant sous chacune de leurs métamorphoses leurs vertus particulieres, selon qu'ils appartenaient au bon ou au mauvais
dieu. C'étaient ces bons génies que l'on se rendait tout d'abord propices; ces mauvais génies, que l'on écartait par des
prieres et des offrandes ; car ils se melaient a tous les actes
de la vie, méme la plus commune. Leur influence se manifestait méme pendant le sommeil, et les songes jouaient un
grand role jusque daos les actes les plus importants de la vie
politique. La maladie ou la santé étaient leur reuvre, et il ne
fallait pas moins que la statue du die u Rhons pour rendre la
santé a Bentresh, filie du prince de Bakhtan. Les légendes
religieuses reflétaient cet état de la pensée égyptienne, et de
la vint cette vénération superstitieuse du peuple pour cer_
tains animaux, vénération que si longtemps on a prise a lort
pour l'expression exacte de la religion égyptienne. Selon
leurs effets bons ou mauvais dans l'économie générale de la
vie humaine, les animaux avaient été rangésparmi les possessions du bon ou du mauvais príncipe, et il fallait la vertu
toute-puissante de~ incantations magiques pour se les rendre
favorables ou pour s' en garder.
Le christianisme, en s'implantant en Égyple, ne détruisit
point les génies populaires ni les dieux d'un ordre plus relevé
qui se melaient ala vie du peuple. Comme le panthéon romain
s'était ouvert aux dieux étrangers de toutes les nations, le
cycle de la mythologie populaire égyptienne s'accrut et r eQut
en son sein les myriades d' esprits bons et mauvais auxquels
croyait le christianisme. Loin de vivre mal ensemble, les anciens et les nouveaux génies se trouverent de prime abord
dans la plus parfaite conformité de destination et d'habitudes.
Tous les génies de l'ancienne Égypte s'étaient rangés dans
une double calégorie, les bons ou les mauvais, les serviteurs
du bon ou du mauvais principe ¡j les compagnon·s d'Horus
vengeur de son pere Osiris, l'Etre bon , les compagnons de

�54

j

1
J

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELlGIONS

Set, l'adver"saire d'Osiris et son bourreau. De meme, dans le
cbristianisme, les Esprits ou Anges étaient rangés sous une
double banniere : les uns étaient demeurés fideles a Dieu, les
autres s'étaient révoltés contre lui et avaient suivi le parti du
plus brillant d'entre eux, Lucifer. Ce Lucifer avait un nom
qui est plus connu, Satan. Et comme on l'a pensé, non sans
quelque apparence de raison, Satan est le meme nom que
Set; il est aussi de meme origine. De chaque cóté il y
avait émulation; chacun s'. évertuait a servir le roi sous la
banniere duquel il s'était enrolé, et le champ de bataille sur
lequel ils se rencontraient le plus souvent était la pauvre bumanité. D'apres l'antique légende osirienne racontée par le
pseudo-Plutarque, auteur du traité de Iside et Osiride, c'est
aussi parce que l'Etre Bon par excellence, Osiris, enseignait
aux hommes la vertu avec les arts de la civilisatiort, que le
méchant Set résolut de le tuer par trahison. Avant que ne se
füt élevé entre eux ce désaccord, ils vivaient en bonne intelligence, comme les Anges dans le ciel. 11 est évident que
jusqu'ici les deux religions présentent d'étranges ressemblances. Cependant il faut en noter une plus grande encore.
Osiris, pendant sa vie, ne semble pas avoir eu de compagnons
proprement attachés a son service ; dans la salle du banquet
ou Set l' enfermadans le coffre, personne ne vinta son secours,
landis que son adversaire étail entouré d'aide~ vigilants .
Cependant, dans la lutte qui suivit sa mort et qui le vengea,
lorsque le fils qu'Isis avait conou de son frere mort fut devenu grand, il s'adjoignit des compagnons pour la lutte terrible qu'il allait entreprendre. Ces compagnons sont nommés
dans la mythologie égyptienne les compagnons d'Horus, les
Shesu-Hor. Désormais ce n'est plus Osiris, qui repose dans
sa gloire, c'est Horus qui représente et défend le bon principe. De meme dans la doctrine chrétienne sur les Anges,
apres la défection qui eut lieu dans le ciel, comme Dieu ne
pouvait descendre jusqu'a combattre avec l'une de ses
créatures, meme pur esprit, Michel se présenta pour combattre Satan, et au cri de : Qui est semblable a Dieu (Mikaél),

LE CHRISTIANlSME CHEZ LES ANCIENS COPTES

il livra bataille a Lucifer et le précipita daos les enfers. Des
lors, Michel fut reconnu chef de toutes les milices célestes
c' est-a-dire de tous les esprits restés atlachés a Dieu, au'
bon príncipe ; il devint l'adversaire acharné de Satan,
comme Horus de Set. Il le poursuivait en tout lieu. Comme
Horus avait combattu Set changé en crocodile, Michel combattait Satan métamorphosé en dragon, et lui f aisait subir le
meme sort : l'art populaire ou religieux représentait Horus,
monté sur deux crocodiles ; Michel était représenté foulant
aux pieds le dragon : c'étail toujours Set, ou Satan, le vaincu.
La parité est done parfaite entre les deux. Aussi je suis étonné
que l'on ait essayé de reporter la légende d'Horus sur un
autre personnagé fort vénéré en Égypte : saint Georges.
Saint Georges jouit en effel de tres bonne heure d'une
immense popularité chez les chrétiens de la vallée du Nil ;
mais il ne la dut qu'aux légendes dont on le fit le centre,
légendes fort variées ou 011 ne le voit pas cependant combattre de dragon 1 • La méprise vient de ce que le cavalier qui
combat le dragon a été pris pour lui ; mais Michel est toujours représenté dans les reuvres coptes comme un brillant
officier de l'armée impériale, armé d'une épée flamboyante
dont il menace Satan et sa famille.
Cette ressemblance entre Horus et Michel fut certainement cause de l'immense popularité dont le dernier jouit en
Égypte. Des les premieres reuvres coptes, il joue un róle des
plus brillants. C' est presque toujours luí qui descend du ciel
pour fortifier les martyrs pendant leur combat, qui les ressuscite, qui leur annonce le bonbeur final avec la couronne
impérissable : quandJésus-Christ lui-meme daigne descendre,
il se lient respectueusement el fidelement a son cóté. Rarement, Gabriel et Raphael sont employés dans le m~me role.
1) Je puis appuyer cetle idée par la vie méme de saint Georges, conservée
en copte, ainsi que par les dix miracles ou récits légendaires dont on la fa¡t
suivre. Je n'y ai pas rencontré la moindre mention d' un semblable combat.
Georges ne combat que les ennemis du roi.

�56

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Dans la vie des moines, ce role est moins brillant ; mais il faut
dire que les moines ne semblent pas_avoiFeu grande dévotion
pour un ange pris en particulier, ou meme pour un archange.
Quand ils font intervenir un agent purement spirituel, c'est
toujours l'Ange de Dieu; mais ils ne le désignent pas par
son nom. Cependant cette absence n'est qu'une absence pour
ainsi dire officielle. Si les noms de Michel, de Gabriel, de
Raphael, ne figurent pas fréquemment dans les vies des
grands moines, les moines, en général, ne se priverent aucunement d'un commerce des plus intimes avec ces grands
archanges, surtout avec Michel. Leur imagination fertile créa
de toutes pieces tout un cycle de légendes dont Michel est le
héros. Le nombre de ces légendes est prodigieux et les
moines qui en furent les auteurs ne mirent aucune borne a
leur fdntaisie. Avec la tournure d'esprit qui leur était familiere, le plus petit événement de la vie la plus prosaique leur
fournissait un sujet de conte. 11 ne se ba.tissait pas une église
sous le vocable de l'un des archanges, qu'on ne lui attribuAt
une origine merveilleuse et qu'on n'en fit un récit des moins
véridiques, mais des plus accommodés au gout de l'Égypte
pour le merveilleux.
Le cycle de Michel est, a ma connaissance, le plus varié;
cet archange était sans cesse en mouvement, tantót en guerrier, tantót en batelier-, descendant sur sa barque aériemie
jusqu'au fond des enfers, trempant son aile dans les lacs de
feu et en retirant les damnés. S'il rencontrait Satan sous la
forme d'un dragon, il le coupait en morceaux, comme Set
avait fait d'abord a Osiris, et comme Horus devait faire a Set
dans la légende primitive : les morceaux du dragon, lancés
par Michel, tombaient sur dix villages et les écrasaient. Le
portrait de Michel était une sauvegarde contre Satan, comme
les statuettes d'Horus contre tous les mauvais génies. D' apres
les légendes coptes 1 , il dut y avoir un moment ou tout fervent
1) J'ai réuni et traduit un certain nombre de ces récits : ils paraitront,
j'esp~re, prochainement.

57
chrétien en Égypte devait avoir son tableau de l'archange. II
est le seul : preuve évidente que son róle avait été greffé sur
celui d'Horus; car on ne comprendrait pas que Gabriel et
Raphael n'eussent pas été traités de la meme maniere, si,
comme eux, Michel était une importation purement chré•
tienne.
Raphael, Gabriel et Uriel eurent cependant, eux aussi,
leur cycle de légendes, nouvelle preuve que, pour le peuple
d'Égypte et pour les moines, les écrils apocryphes avaient la
meme valeur que les livres insérés dans le canon authentique.
Meme dans les Actes des martyrs, Uriel joue un certain róle.
Ces quatre grands archanges sont les seuls dont le róle soit ,
distinct. Quant aux autres· anges, ils ne comptent guere. La
hiérarchie céleste, dont on trouve la liste dans les Épttres de
saint Paul, était inconnue en Égypte. Les chérubins et les
séraphins sont mentionnés quelquefois, mais tres rarement.
Ils étaient connus par les passages de l' Ancien Testament ou
se trouvent ces noms. Quant aux puissances, aux vertus, aux
trónes, aux principautés et aux dominations, on n' en
trouve les noms que dans les passages ou saint Paul en parle.
lis furent toujours profondément ignorés du vulgaire. 11
fallait déja avoir une certaine science pour connaitre les
séraphins et les chérubins; on s'en tenait aux anges et, sous
ce nom, l'on rangeait toris les esprits. Les archanges n'étaient
pas un ordre spécial, c'étaient simplement des chefs de
bataillon, les commandants des milices célestes, et Michel
était le général en chef. Comme je l'ai dit, quand un esprit
quelconque intervenait, c'était l'Ange de Dieu, l'Ange du
Seigneur, dénomination prise de l'Ancien Testament. 11 est
impossíhle de savoir si les Coptes en faisaient une dénomination personnelle, ou simplement générique. Ce qu'il y a de
certain, c'est que cet ange du Seigneur était terriblement
occupé. 11 n'y avait pas un moine qui ne l'eut a son service et
vers lequel cet ange ne dut descendre au gré des moindres
caprices. 11 ne fallait pas moins que toules les qualités attribuées aux esprits pour lui permettre de remplir sa ta.che.
LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

,...

�58

1

REVUE DE L HlSTOlRE DES RELIGIONS

Chez le peuple juif, il n'avait que rarement a intervenir dans
les choses humaines ; chez les moines, il était toujours mis
en réquisition et n'avait pas un moment a perdre.
Ces exemples montrent déja que les chrétiens d'Égypte
vivaient dans une atmosphere a part, je veux dire dans le
merveilleux le p!us incroyable. La crédulité du peuple étai t
si grande que le plus petit fait de la vie journaliere prenait
une apparence merveilleuse, grace a la facilité extraordinaire
de l'imagination enfantine de la race égyptienne. Les
moines étaient encore plus friands des prodiges les plus insens·és. Dans leurs récits, ils firent de l' emploi du merveilleux une qualité littéraire-; ils ne pouvaient raconter la
plus petite chose sans l'orner de.circonstances tenantdu prodige. Les maladies étaient toutes des possessions du diable,
en v2rtu de la croyance que les anges du mauvais príncipe,
de Set ou de Satan, n'avaient rien de plus cher que de nuire
a l'homme ; les phénomenes physiques étaient des pieges de
Satan ou des inventions diaboliques ; les pensées les plus
humaines n'étaient que des suggestions de l'esprit mauvaif'-.
Si quelque homme les contredisait, c'était Satan, ayant pris
la forme humaine; s'ils rencontraient une femme, c' était
encore Satan ou sa fille, car il y avait des diables males el
femelles, comme je le dirai plus loin. L'état de faiblesse corporelle dans lequel devaient les entretenir des macérations el
des privations souvent exagérées, les prédisposait aux hallucinations les plus baroques ; ils commenoaient d'abord par se
dire que telle ou telle chose pourrait bien leur arriver, ils
s'imaginaient ensuite qu'elle leur arrivait et finissaient
par croire qu'elle leur était arrivée.
La vie de Pachóme renferme plusieurs traits de ce genre
ou l'on saisit admirablement cette gradation. Tout jeune
encore, Pachóme, selon l'auteur de sa vie, sans connaitre le
nom du Christ, refusait d'adorer les idoles et de prendre
part aux festins qui suivaient les sacrifices que ses parenls
faisaient offrir dans un temple situé au bord du fleuve et dont
les principales divinités étaient les habitants des eaux, pois-

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

l
1
1

1

J.'

59

sons ou crocodiles. Cette conduite lui attira des reproches de
ses parents et saos doute aussi de ses voisins et des habitants
de son village. Ses parents possédaient un petit bien qu'ils
faisaientcultiver par des ouvriers. Un jour, on remitau jeune
Pachóme une marmite pleine de viande, et on luí dit de
l'aller porter aux ouvriers qui travaillaient dans les champs.
Le jeune garoon, selon la coutume de son pays, plaoa la marmite sur sa téte. Mais a peine fut-il hors du village, qu'il se
vit entouré d'une foule de démons sous la forme de chiens
qui aboyaient apres luí et qui luí causerent une grande
frayeur; il souffla sur eux, et les démons disparurent. TI est
évident que seule l'imagination de Pachóme enfant dut.,
prendre les chiens pour des esprits : quiconque a v~yagé
dans la Haute-Égypte sait qu'on ne peut traverser un v1llage
sans avoir sur ses pas toute une meute de chiens hargneux.
Plus tard, quand Pachóme fut convertí, les esprits devinrent
des démons et quand il racontait ce trait de son enfance,
Pachóme cr~yait fermement avoir· été en butte a la jalousie
des démons, ainsi que le témoignent les réflexions do_nt il
accompagnait son récit. A peine échappé aux chiens,
Pachóme fit la rencontre d'un vieillard qui le connaissait sans
doule et qui avait entendu parler de sa répugnance a accompagner ses parents au .temple. Le vieillard luí en fit des reproches que Pachóme ne go11ta pas. Plus tard, le vieillard
devint un Satan, comme l'on disait, et Pachóme racontait
n'avoir eu qu'a souffler sur luí pour le faire disparaitre. Apres
sa conversion et daos la premiere ferveur de sa dévotion,
Pachóme se livra a une abstinence tres sévere et qui serait
impossible en tout autre pays que l'Égypte ; il eut des hallucinations vraiment extraordinaires. Sa maison tremblait,
croyait-il, toutes les fois qu'il se mettait en prieres ; s'il faisait
une génuflexion ou se mettait a genoux, il croyait voir la terre
s'entr'ouvrir devant lui; s'il se mettait en devoir de prendre
sa légere nourriture et disposait son pain devant lui, il voyait
toute une troupe de femmes nues qui venaient s'asseoir a ses
cótés, manger avec luí et luí faire mille agaceries. Quand il

�60

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

racontait ces traits et une foule d'autres dont je citerai
quelques-uns bientot, Pachóme croyait fermement que tout
cela lui était arrivé, et qu'il avait eu les visions merveilleuses
qui remplissent sa vie. 11 n'était pas le seul : ses moines le
croyaient aussi, on le croit méme de notre temps. Schnoudi,
qui avait un tempérament plus vif et une plus grande connaissance du creur humain, se servit de cette prédisposition de sa
race pour se faire de son vivant toute une légende vraiment
fort curieuse a étudier. l\1ais lui , le plus souvent, il ne
croyait pas sans doute ce qu'il racontait; il se contentait de
le faire croire. Ses hallucinations étaient dangereuses, voulues ou non voulues ; si quelqu'un se présentait a son monastere, un magistral par exemple qui, sur une plainle des
moines, venait remplir son office, et qu'il prtt fantaisie au
terri!Jle moine de déclarer que c' était Satan en personne avec
ses séides, le malheureux magistral, malgré les insignes de
sa charge, était tout a coup jeté a terre et ba.tonné d'importance par Schnoudi lui-meme; il n'échappait qu'a grand'peine.
L'esprit des chrétiens d'Égypte ne recula jamais devant un
prodige quelconque, si mesquin fut-il. Qu'importait en effet
que l' on en attribua.t a Dieu un de plus ou de moins? Une fois
la possibilité du miracle admise, les Coptes ne se demanderent
pas si tel ou tel acle était bien digne de Dieu, si on le pou.vait faire agir de telle ou telle maniere dans telle ou telle
circonstance, sans profaner la pure nolion de la divinité el
sans commettre le plus horrible sacrilege ; ils ne voyaient pas
si loin et ne faisaient pas de si profondes réflexions. En Occident, le christianisme a entouré le miracle de certaines conditions sans lesquelles la théologie déclare que le miracle ne
peut avoir lieu. Par exemple, Dieu ne fait pas de miracle •
pour arriver a unbut mauvais, pour perpétrer une vengeance
ou un crime; le thaumaturge doit elre habituellement un
homme d'éminente sainleté. En Orient, rien de tout cela
n'est requi~; les actions les plus ridicules, par conséquent les
moins dignes de Dieu, lui sont attribuées saos scrupule ; au

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

6{

contraire, plus la chose esl baroque, petite, mesquine, plus
la bonlé de Dieu parait grande ; on exige tout de lui parce
qu'onle traite sans cerespect plein de tremblement dont nous
entourons la divinité.
Cette habitude du merveilleux passa de la vie ordinaire dans
la littérature : la vie d'un moine, si célebre et si vertueux qu'il
eut été, n'aurait eu aucune chance de succes si l'on s'était
borné a raconter ses actions telles qu'il les avait faites. En
partant de ce príncipe que to utes les actions d'un saint homme
doivent étre saintes et extraordinaires, on en vient tout naturellement a mettre le merveilleux dans les choses les plus ordinaires de la vie. Ce fut jadis un moyen de faire un poeme
épique selon toules les regles de l'art : sous ce rapport, les
compositions des auteurs coptes ressemblent beaucoup aux
poemes épiqucs. Le poete, comme Virgile ou Torquato Tasso,
ne croyait évidemment pas aux actions qu'il pretait aux dieux,
aux déesses ou aux génies qu'il mettail en scene : les Coptes
n'y croyaient pas davantage tout d'abord; ce n'était que plus
tard que l'reuvre de leur imagination leur semblait avoir été
réelle. Les générations suivantes n'ont pas hésité un seul
instant a tout admettre, et les Occidentaux, grAce aux moines
grecs ou latins, ont longtemps vécu des imaginations poétiques
et merveilleuses des auleurs coptes. ll n'est cependant pas
possible de douter qu'il en ait été ainsi, car assez souventle
meme fait est raconté de deux manieres différentes, et l'on
peut prendre l'auteur en flagrant délit de composition merveilleuse. Ainsi Schnoudi, dans ses reuvres, avoue qu'il ne
sait comment, d'un coup de ha.ton, il a tué un moine; car
souvent il a donné des coups de ha.ton sans que ses moines en
aient été assommés. Mais si l'on prend le récit de sa vie, l'on
trouve que le moine a été foudroyé par Dieu. De meme,
Schnoudi, comme je l'ai dit, assomme deux adulteres et les
fait enterrer; l'auteur de la vie raconte que la terre s'était
entr'ouverte pour engloutir les coupables. Je pourrais citer
une foule d'autres exemples semblables ; ceux-ci suffiront
amplement.

�62

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGJONS

Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'armée céleste et du merveilleux pour la bonne cause et le bon príncipe, si je puis
m'exprimer ainsi; mais ce n'est pas le seul. ll y a tout le
coté démonologique et ce n'est pas le moins extraordinaire.
Satan, précipité du ciel par la victoire de l'archange Michel,
était censé avoir roulé jusqu'au plus profond des abtmes;
mais lorsque nous parlerons des enfers, nous aurons beau
chercher, nous ne l'y trouverons pas. C'est que d'apres la
croyance populaire des Coptes, il n'y était pas. Privé de son
pouvoir céleste, chassé du ciel, Satan n' en était pas moins resté
de nature spirituelle, je dirais meme de nature divine comme
l'antique Set ; il avait le génie du mal, c'était sa raison d'etre
et, s'il ne se fut pas occupé a persécuter la race humaine, a
lui susciter mille maux, et finalement a la damner, il n' eú.t
pas eu b~soin d'etre. Quant a le damner lui-meme, on n'y
songea jamais, parce que jamais on n'avait damné Set. On luí
donna un royaume a part, une cour, un palais; mais onne
prit aucunement soin de délimiter ce royaume, d'indiquer ou
se trouvaient cette cour et ce palais. C'était un pere de famille
qui gouvernait sa maison, grande maison, immense famille.
Sans qu'on lui connaisse d'épouse, il avait des enfants, garoons et filles. Les petits Satans, qu'on me passe cette expression qui se rencontrent achaque instant dans les reuvres populaires, avaient le plus grand respect pour leur pere et tremblaient de frayeur a son aspect. Je ne connais qu'une fille a
Satan; peut-etre en eut-il plusieurs ; mais on ne parle jamais
que de la fille de Satan, fort belle personne, richement ornée,
ne marchant jamais qu'escortée d'une troupe de ses freres,
créée tout expres pour tenter la vertu des moines. Elle ne
parait jamais que dans les grandes occasions : dans le cours
ordinaire de la vie, ses freres suffisent. D'ailleurs les Satans,
d'apres un nombre considérable de passages qui ne peuvent
s'expliquer autrement, étaient hermaphrodites, ils pouvaient
a volonté prendre l'un ou l'autre sexe: l'on ne voyait aucune
difficulté a ce changement. Les incubes et les succubes
étaient déja fort connus, et rien n'est plus commun que de

LÉ CHRISTIANISl\lE CREZ LES A:\'ClENS COPTES

63

voir les démons frapper a la porte des moines ol'gueilleux,
sous la forµie de femmes, toujours belles et toujours passionnées, qui se présentent comme poursuivies pour dettes,
ne sachant ou aller passer la nuit, craignant d'etre dévorées
par les betes féroces si le moine ne leur ouvre sa cellule hospitaliere. Naturellement, le moine cédait, pour n'avoir pas
ce reproche sur la conscience; mais a peine entrée, la prétendue femme lanoait « les fleches du désir » dans le creur du
moine, les mains se rencontraient, les levres s'unissaient el
quand le moment supreme approchait, soudain le moine se
sentait renversé a terre et roué de coups. 11 se repentait alors
et il reconnaissait l'ennemi; mais il était trop tard : l'ennemi
ricanait et disparaissait pour aller raconter sa victoire a son'
pere. C'étaient la les bons tours que les diables jouaient aux
pauvres moines.
Cependant on se tromperait fort si l'on faisait de Satan el
de ses enfants des etres méchants, cruels et rusés . Ils étaienl
au contraire de bons vivants, toujours joyeux, gais, rieurs,
s'amusant a.des riens. Sans doute ils faisaient la guerre aux
moines; c'était leur métier et daos les deux camps on se
détestait de tout creur ; mais chez les Satans la haine était
gaie et comique. Ils n'épargnaient ni les plaisanteries, ni les
gambades, ni les rires, ni les chants ; leurs ruses étaient
simples, souvent niaises, et bien souvent les malheureux
étaient pris dans leurs propres :filets. On les traitait alors sans
miséricorde : on les pendait, on les enchatnait, on les torturait; pour eux, ils poussaient de grands cris, avouaient leurs
fautes, se faisaient humbles et finissaient toujours par obtenir
leur grace. L'un d'eux avait réussi un jour a faire mettre
un martyr de la Haute-Égypte dans une sorte de cangue.
Pour mieux jouir de son triomphe, il alla visiter le martyr
dans la prison, mais il fut bientót reconnu et, grace a sa
sottise, il remplaQa bientót le martyr dans l'instrument de
supplice. Quand Pachome marchait dans le désert, les diables
accouraient en foule, se rangeaient sur deux lignes en avant
de l'ascete, lui faisaient de grandes salutations, se bouscu-

•

�REVl!E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laient les uns les autres, affectaient un empressement exlraordinaire, gambadaient et s'écriaient : &lt;&lt; Place a Pachóme,
place a l'homme de Dieu l ;&gt; Ils voulaient luí inspirer de I' orgueil, mais ils ne réussissaient pas. D'autres fois, ils s'attachaient par milliers a une corde énorme pour trainer une
feuille ou une toute pe tite pi erre ; ils semblaient faire des
efforts surhumains, peinaient, suaient, soufflaient, cherchanl
a faire rire le saint homme et perdant leurs peines. On ne
peut nier qu'ils ne fussent de joyeux tentateurs. II faut leur
accorder aussi que pour des esprits ils n'étaient guere spiriluels, et que pour des elres qui passaient leur existence a
circonvenir les malheureux humains par toutes sortes de
ruses, ils n'étaient guere rusés. Ils ne savaient a proprement
parler que faire des niches. Je ne dois pas oublier que les
malheureux recevant tout leur esprit de l'imaginalion des
Co¡,tes, leurs plus grands ennemis, ils ne pouvaient se prévaloir de trop d'esprit et de trop de science. Les ruses qu'on
leur préta sont éminemment coptes: c'est tout dire.
Quand ils avaient fait quelque action d'éclat, ils n'avaient,
comme je l'ai dit, ríen de plus pressé que de retourner pres
de leur pere rendre compte de l'emploi de leur temps. 11
semble meme qu'ils ne devaient pas passer lrop longtemps
saos venir prendre de nouveaux ordres ; ils étaient punís
ou récompensés selon leurs mérites. 11 y a a ce sujet dans la
littérature populaire une anecdole tres curieuse. Satan tenait
un jour cour pléniere: il était assis sur un tróne éclatant et
chaque diablotin venait lui rendre compte de ses actions.
L'un arriva tout joyeux : il avait couru le monde, traversé les
mers, voyagé dans les airs sans discontinuer; finalement il
s'était abaissé sur la roer Rouge et ayant vu toute une flotte
voguer paisiblement, il avait appelé a son aide tous les vents,
avait suscité un épouvantable tourbillon et englouti toute la
flotte. 11 était fier de son coup et n'avait passé que quatorze
ou quinze jours pour perpétrer ce chef-d'reuvre. 11 s'attendait
a des remerciements et a des éloges. Grande fut sa surprise
lorsque Satan s'écria: « Eh quoi ! si peu d'ouvrage en tout

LE CHRISTIANIS:\IE CB~Z LES ANCl~:NS COPTES

65

ce tcmps l qu 'on lui applique trois cents coups de fouet et
qu'on le jette en prison. » Le pauvre diable eut heau dire et
heau faire, il ne put échapper au chAliment. Celui qui lui
succéda était aussi fier. 11 avait employé quarante jours a son
affaire ; mais il avait réussi a exciter des trouhles daos une
ville populeuse, les citoyens s'étaient livrés des combats fratricides et les deux tiers de la ville avaient été consomés par
un épouvantable incendie. A ce récil: « N'est-ce que cela?
s'écria Satan; quarante jours pour cette bagatelle l En prison
et trois cents coups de fouet. )&gt; Le troisieme avait une mine
modeste ; mais le feu de son regard indiquait un intime contentement. ll avait passé quarante ansa tenter un moine :
ses efforts avaient toujours été vains. Cependant il ne s'était
pas découragé, et la veille, le moine avait succombé et violé
la chasteté. A cette nouvelle, Salan, plein de joie, se leva de
son tróne, embrassa son fils, le combla d' éloges et d'honneurs,
le proposa en exemple a tous ses freres : « Les moines,
s'écria-t-il, voila nos ennemis. Faire pécher un seul d'entre
eux esl préférable a toute autre chose 1 » A vrai dire, les
bons moines avaient un peu de vanité, et il n'était pas aussi
difficile de leur faire commettre de gros crimes. D'un autre
coté, les démons avaient un peu de forfanterie et n'étaient
pas a l'abri de toute fanfaronnade. Un jour que Schnoudi
était assis, dans le désert, a la porte de la caverne ou il
se livrait a ses plus étonnantes morlifications, il vit venir a
lui le grand Satan en personne. Satan était grand causeur et
ne dédaignait pas d'entrer en conve1~sation avec ses ennemis
les plus acharnés. Il avait en général plus de tenue que les
moines, il ne disait pas d'injures grossieres et se contentait
de les recevoir comme chose a lui due. Ce jour-la, mis de
bonne humeur plus encore que de coutume par les invectives
de Schnoudi, il s'efforoa de prouver au terrible moine qu'il
disait toujours la vérité, quoiqu'on l'accusAt d'etre le mensonge personnifié et le pere du mensonge. Pour prouver; sa
véracilé, il offrit de faire un miracle et de séparer, par sa
seule parole, en deux parlies parfai lement égales, la pierre sur
5

�66

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

laquelle élait alors assis Schnoudi. Celui-ci accepta la gageure:
mais le pauvre Satan avait trop présumé de ses forces, il ne
fit qu'écorner la pierre. Schnoudi, au contraire, la partagea
en deux parties exactement semblables : ce ne fut qu'un jeu
pour luí, et Satan s'enfuit tout confus. D'ailleurs les rebuts
J).e l'irritaient guere, il n'avait jamais de rancune, quelque
mauvais traitement qu'on lui ait fait subir.
L'un des traits les plus plus curieux du type de Satán tel
que l' ont conou le~ Coptes, était le suivant: Salan était mortel,
il devait exister jusqu'a une certaine époque ; Dieu le luí
avait promis. Cette époque venue, il devait mourir. Quand il
était tombé entre les mains de moines fanatiques comme
Schnoudi, sa plus grande peur était qu'on le tmlt avant
l'époque fixée . 11 aimait la vie et il la trouvait sans doute
pleine de charmes. Unjour que Schnoudi était en conférence
avee, Jésus le Messie en personne, Satan passa pres d'eux
portant une couffe de paille toute neuve. Il avait sans doute
quelque méfait en vue, auquel la couffe devait servir, car il se
M.ta de la cacher derriere la montagne, du coté del' ouest. Mais
Schnoudi l'avait vu. Le moine s'élanoa sur lui, le saisit, l'entraina, l'attacha a un pieu et se mit en devoir de l'étrangler.
Satan 'é tait bleme de peur; il criait de toutes ses forces, la
montagne en tremblait. Jésus-Christ vint a son secours, il
ordonna a Schnoudi de ne pas le tuer, parce que son heure
n'était pas .venue. Schnoudi fut fort scandalisé; il ne comprenait pas cette pitié d'un Dieu pour Satan; il ne craignit
pas de demander a Jésus pourquoi cette miséricorde. JésusChrist condescendit alui expliquer sa conduite et Salan s' enfuit pendant l' explication, non pas toutefois sans que Schnoudi
le menaoat de l'exiler a Babylone de Chaldée, s'il osait
revenir. En de pareils momentst- Satan promettait tout ce
qu'on voulait; mais il se M.tait de manquer asa promesse.
D'ailleurs, s'il l'eut tenue, qu'auraient fait les moines? la
matiere leur eut manqué pour leurs contes et pour leurs
légendes.
JI était done vrai de dire que Salan était partout excepté

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

67

dans le lieu ou les chrétiens le placent d'habitude. On a vu
de plus qu'il ne ressemblait aucunement en Égypte a ce noir
tentateur, vetu de flammes, tenant une fourche a la main,
portant des cornes et affligé d'une queue. Ces attributs dont
nous l'avons orné sont le produit de l'imagination du moyen
a.ge: l'imagination égyptienne était réel~ement plus riante.
Elle s'exeroait d'ailleurs sur des sujets bien différents du
monde démoniaque : elle ne dédaignait meme pas de se
porter sur des créatures regardées ordinairement comme
inférieures a l'homme chez tous les peuples et qu'on est
étonné de rencontrer sur les autels en Égypte. Cette anomalie
vient de cet amour du merveilleux dont j'ai déja beaucoup
parlé et sur lequel il me faut encore revenir ici. Le voyant de,
l'Apocalypse raconte qu'il viten son ciel quatre animaux aux
pieds du tróne de l'Agneau, et vingt-quatre vieillards se prosternant dévant ce tróne et disant : &lt;( Amen, gloire, honneur
et bénédictiona. celui qui est assis sur le tróne et a l'Agneau.
Les Coptes prirent ces paroles a la lettre ; ils crurent que
véritablement il y avait dans le ciel les quatre animaux dont
les prophetes juifs avaient déja parlé et les vingt-quatre
vieillards que le voyant de Patmos avait décrits; ils le crurent
avec une telle fermeté qu'ils établirent dans leur année liturgique une fete spéciale en l'honneur des quatre animaux et
des ' vingt-quatre vieillards. Quel mal y avait-il a célébrer
pareille fete, a honorer des animaux? Leurs dieux n 'avaient-ils
pas été souvent représentés sous la forme d'animaux? Thoth
n' était-il pas ibiocéphale, Horus hiéracocéphale, Ammon
criocéphale? llathor n'était-elle pas représentée sous la forme
d'une vache et Hapi sous la forme d'un taureau? 11 n'est done
pas étonnant que les memes chrétiens quin' auraient pas reculé
devant les honneurs di vins a reudre a un beau tau reau, comme
le lémoigne la vie de Théodore, disciple chéri de Pachóme 1 ,
)&gt;

i) Cette vie dit expressément que Théodore, ayant vu un beau taureau
dans le troupeau du monastere, le fit tuer afin que les cénobites ne l'adorassent pas. Le taureau avait sans doute tous les signes des Apis ; mais quel
christianisme que cclui de_ces moincs si van tés !

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS
68
n'aient pas reculé davantage devant une féte en l'honneur des
quatre animaux que nous nommons symboliques et qu'ils
regardaient comme réels.
Mais il y a plus extraordinaire encore. Tous les voyageurs
qui sont allés en Égypte ont pu constater le plaisir que les
habitants modernes de la vallée du Nil ont a voir les danses et
les gambades d'un sin.ge qui fut toujours un ami pour eux; je
veux parler du cyn_océphale. On en rencontre a chaque instant, de toute taille et de toute dimension. On est toujours
sur de les voir entourés par la foule des qu'ils condescendent
a montrer leur savoir-faire. Les anciens Égyptiens, qui
trouvaient ce singe fort intelligent, l'avaient dressé a un
cerlain nombre d'usages domestiques dont il paratt s'etre
fort bien tiré. Parmi les symboles religieux, le cynocéphale était l'un des plus communs : les dieux a tete de
chien sont de la plus grande fréquence . On n'eut garde
d'oublier un animal aussi aimé quand le christianisme vint
s'implanter en Égypte , on en fit meme un collaborateur
des Apótres. Ce n'est pas une plaisanterie, le fait est réel.
Parmi les vies apocryphes et les prédications des Apótres,
il en est une ou l'on voit réellement un cynocépbale etre le
compagnon de saint Barthélemy et de saint André : il faisait
la terreur des habitants dans les villes ou se portaient les
d_eux apótres et se livrait parfois a de véritables orgies de
massacres. Je crois meme qu'il avait des instincts anthropophages. Quand les deux .Apotres eurent accompli leur
mission, ils firent réflexion que le cynocéphale qu'ils élevaient a la dignité humaine , leur avait été d'un grand
secours; qu'une créature qui avait convertí tant d'hommes
a la religion :chrétienne, ne devait pas elle-meme, fut-elle
un singe, rester privée des bienfaits de la nouvelle religion
et que par conséquent il fallait en faire un chrétien. D'apres
ce raisonnement, les deux Apótres baptiserentle cynocépbale
qui abandonna ses habitudes anciennes , vécut comme un
homme civilisé et comme un sainl. La sympathie des Coptes
le suivit apres sa mort ; on le mit sur les autels et le synaxare

LE CHRISTIANISME CHEZ LES A~CIENS COPTES

69

copte contient reellement un jour ou l'on fait la féte du saint
c ynocéphale . .
D~ quoi pourrait-on s'étonner apres cela? Cependant ce
sera1t une e~reur d? croire qu'apres un tel fait il n'y a plus,
comme on dit vulga1rement, qu'a tirer l'échelle. Le surnaturel
e_t le merveilleux ne s'étaient pas cantonnés dans l'imao'inahon des conteurs, i]s avaient envahi la vie ordinair;. En
Égypte tout le monde était magicien ou du moins se croyait
tel. On raconte fort gravement dans la vie de Macaire qu'une
femme, qui avait voulu demeurer fidele a son ~ari fut
changée enjument grAce aux sortileges d'un magicien ~avé
pa_r le_s~ducteur. II est vrai que la vertueuse femme ne p~- ,
ra~ssa1t ~ument_ qu'aux yeux de son mari et aux yeux de Maca1re qm romp1t le -c harme et imposa pénitence a la pauvre
métamorphosée. Ríen n'est plus commun que l'accusation de
magie: les magistrats romains l'avaient toujours a la bouche
contre les martyrs. II est vrai que ceux-ci leur jouaient toutes
sortes de bons tours et qu'avec eux la macristrature devenait
un emploi plus que pénible. Les martyrs le~ rendaient muets
aveug~es, sourds a volonté, ·paralytiques. Si un gouverneu;
prena1t une coupe remplie de vin, son bras restait suspendu
s~ns qu'i~ püt approcher la coupe de ses levres. Les maisons
s écroula1ent, les obélisques se mettaient en mouvement et
renversaient tout. Les martyrs eux-memes ne soufl'raient
ríen, il~ mou~aie~t et ressuscitaient aussitót. Saint Georges
ressusc1ta tro1s fo1s dans des circonstances toutes plus dróles
les unes que les autres : ce ne fut que la quatrieme mort qui
fu t la bonne. Quand les martyrs ne furent plus en cause
l'éla~ donné ne s'arr~ta pas. Comme on ne pouvait témoigne;
sa fo1 d~n~ les s~pplwes, on se suicidait pour souffrir et l'on
r~ssusc_1tait e~smte. 11 est fait mention dans les reuvres coptes
d un ~a.mt mome {un maniaque ayant la folie du suicide) qui
se smcida sep! fo1s et ressuscita sept fois pour prouver son
ª~?ur pour D1~u.Il se pendit, se laissamourir de faim, seprécipita duhaut d un rocher, s'enterra vivant et meme je crois
qu 'il voulut se faire manger par un crocodil~. Rien n'y faisait,

�REVUE DE L'HISTOIRE DES l\ELIGlONS
iO
cela va sans dire, et lout en se suicidant de la sorte, le moine
parvint a une sainteté éminente. 11 n'est pas le seul qui ail
agi de la meme fa&lt;¡on, mais il est le plus célebre. Si je ne
craignais d'employer une comparaison irrévérencieuse, je
comparerais volontiers !'ensemble des moines égyptiens a
une immense collection d'aliénés ou chacun aurait été affligé
d'une sorte de danse de Saint-Guy, et qui avait formé une
vaste danse macabre plus horrible que celle revée par le
moyen age, ou toutes les folies des superstitions humaines
s' étaient donné rendez-vous et se présentaient comme
l' expression la plus parfaite du plus bel hommage que l' on
püt rendre a la divinité.

lV
Si l'onne s'en tenait qu'au mobile de toutes les étrangetés
que je viens de signaler, rien assurément ne serait plus
noble; car le but de toutes ces folies était d'arriver au ciel.
Je sais bien qu'on a parlé de la folie de la croix; mais rien
dans les folies des moines égyptiens ne ressemblait moins
a ce que l'on entend par la folie de la croix dans le langage
des ascetes modernes. Le copte, moine ou la'ique, ne recherchait la souffrance que pour lui-meme, et non pour Dieu.
Son but n'était pas de s'immoler sur l'autel de l'amour; il
était beaucoup moins idéal et heaucoup plus égo'iste. Si le
moine se mortifiait, - et il faut le dire, il se mortifiait d'une
maniere qui nous épouvante encore a distance, - c'était.
pour acheter le ciel avec toutes ses félicités: il vendait a Die u
une partie des félicités terrestres, quelquefois toutes, a condition que Dieu le payat en félicités célestes. 11 n'y perdait
vraiment pas. Le copte a toujours été un marchand de race,
aussi délié que les Juifs 1 •
1) Encore aujourd'hui les Coptes sont de tres rusés marchands. Un proverbe dit a ce sujet : rusé camme un musulman du Maghreb, un Iuif de

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

71

Cette maniere de voir était d'ailleurs profondément égyptienne; je l'ai déja montré en parlant de la priere. Il me faut
ici entrer dans de plus grands détails, car le sujet prend des
proportions plus vastes.
Toute la religion de l'ancienne Égypte aboutissait ala doctrine de l'immortalité de l'ame. Quels que soient les points
obscurs de la religion égyptienne en général, et quelques
difficultés qu'on éprouve a en faire l'analyse, il y a un point
parfaitement certain, c'est que tout en Égypte ahoutissait a
la vie d' outre-tombe, dont la vie terrestre n'était que l'ombre
et le prélude. Les mythes sous lesquels les pretres et le
peuple voilaient cette doctrine peuvent etre plus ou moins ,
faciles a expliquer, plus ou moins obscurs : il faut toujours
en arriver a cette conclusion. L'Égyptien ne vivait que pour
se préparer a la mort : la mort était pour. lui le commencement de la véritable vie. Cette vie ne pouvait etre vécue par
le défunt qu'a la condition de conserver son etre intact: de
la tous les rites et toute l'importance de la momification le
.
'
soin que l'on prenait de se faire construire les magnifiques
tombeaux qui font encore notre admiration, et que l'on nommait des maisons d'éternité, ou. l'on vivait absolument comme
si l'on n'était pas mort, ou le mort se promenait dans ses
jardins, mangeait avec ses amis, allait a la peche, a la chasse,
passait un beau jour avec sa femme et ses enfants, etc. La
double condition de ce bonheur était d'avoir accompli tous
les rites des funérailles et d'avoir mené une vie innocente
sur terre. A peine l'Ame avait-elle quitté le corps, qu'elle se
dirigeait vers l'Amenti et disparaissait a l'Ouest par la fente
ou le soleil lui-meme commen&lt;¡ait sa course nocturne. Le
voyage était long i:it fatigant; il était parsemé de dangers et
d'épreuves: il fallait combattre des ennemis, des crocodiles,
des anes, des serpents, une infinité de monstres, savoir les
mots de passe pour traverser les endroits difficiles, enseRosette et un Copte du Sahid. On dit aussi qu'il faut trois Grecs pour rouler
un Juif et trois Juifs pour rouler un Copte.

�1

72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencer des champs et produire des moissons. L'observation
de tous les rites des funérailles et sans doute la récitation de
certains chapilres du Livre des morts, appris par cceur, rendaient le défunt assuré de la victoire et lui faisaient faire un
bon voyage. Pour lui mieux assurer le succes, on mettait
dans la boite a momie un papyrus contenant les principaux
chapitres du rituel, quelquefois le rituel au complet, et Von
écrivait des chapitres entiers a l'extérieur comme a l'intérieur des boites elles-memes. Lamomie était couverte d'amulettes et de symboles sacrés qui écartaient tout danger.
Lorsque le mort avait surmonté victorieusement toutes les
épreuves auxquelles était soumis son voyage d'outre-tombe,
il arrivait dans la salle de la Double-Justice, ou l'on récompensait et punissait. La Anubis psychopompe venait le
prendre et le conduisait devant le tróne ou siégeait Osiris,
assisté de quarante-deux assesseurs. Au pied du tróne se
trouvait placée une balance : dans l'un des plateaux de la
balance on placait une statuette de la vérité, dans l'autre le
cceur du défunt. Celui-ci faisait alors ce que l' oñ nomme la
confession; mais e' était une confession négative ; au lieu
d'avouer se~ fautes, il se déclarait pur par trois fois et passanl
en revue les crimes les plus communs, il déclarait ne les
avoir pas commis. ll devait prendre soin de n'avancer que la
vérité, car le Dieu Thoth, le scribe du cycle des Dieux, se
tenait pres du plateau ou se trouvait le cceur, un rouleau
de papyrus a la main, sur lequel étaient écrites les actions
du défunt. Si la confession du mort était exacte, les deux
plateaux se faisaient équilibre, le mort était sauvé, il pouvait
a son gré prendre les formes qu'il trouvait luí etre avantageuses, il devenait élu. Compagnon de RA et admis en sa
barque en cette qualité, il parcourait les deux hémispheres
et vivait de la vie divine. Si au contraire le cceur était trouvé
trop léger, le défunt devenait d'abord la proie d'un monstre
qui se tenait pres de la balance et que l'on nommait la grande
dévorante; selon le &lt;legré de la culpabilité, il était puní de
supplices affreux dont il pouvait cependant obtenir la gra.ce

•

73
quand le feu l'avait assez purifié, ou il était décapité, jetó ·
dans des lacs de feu ou des génies le tourmentaient a qui
mieux mieux, jusqu'a ce que la seconde mort ou l'anéantissement, la plus terrible des punitions, arriva.t pour luí. C'était
la la destinée de l'Ame, ou pour mieux parler, de la partie la
moins corporelle de l'homme. Quant au corps, il reposait dans
sa syringe; mais il pouvait reprendre vie. A vrai dire, de
cette nouvelle vie il ne jouissait guere ; mais un autre· luimeme en gofttait les délices. En effet, selon la doctrine égyplienne, le corps était la partie la plus matérielle de l'homme,
celle qu' on était obligé d' embaumer et de momifier pour la
préserver de la corruption. Cette partie de l'homme restait
dans le tombeau. Elle avait toutefois un dédouQlement, partie
moins dense du composé humain, mais corporelle cependant
et en tout semblable a l'enveloppe charn'elle : on la nommait
ka, double 1 • Ce double ne pouvait exister s'il n'avait un support : e' est pourquoi on remp]issait le tombeau de statues ou
de représentations _du défunt, pour prévoir le cas ou la momie
se détériorerait ou meme serait détruite. Ce double, gra.ce a
certaines opérations magiques parfaitement entrées dans les
mceurs et lareligion, vivait dans le tombeau comme le défunt
avait fait pendant sa vie terrestre. II était lui-meme le support
de l'a.me ou ha que nous avons vue dans la salle du jugemenl:
il y avait meme une quatrieme partie de ce composé humain,
la plus ténue et la plus spirituelle, qu'on appelait le khu, et
dont jusqu'ici on n'a guere pu délerminer les attributions.
C' était l'Ame, le ba et peut-etre le khu qui participaient ala
vie divine et entraient dans la barque du soleil. Le sort de
l'homme ainsi fixé était éternel, sans que nous sachions
cependant si•les Égyptiens attachaient au mot d'éternité le
méme sens que nous.
Il était nécessaire de résumer l'antique dootrine, afin de
bien faire comprendre quelles étaient les idées des Coptes,
LÉ CilRISTlANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES

!. ) L'honneur de cette découverte, qui étail en réalité tres difficile, revient
tout entier a M. Maspero.

�74

REVUE DE L 'msTOlRE DES RELIGIO:'i'S
LE CHRlSTIA;";ISllE CHEZ LES ANCIENS COPT.ES

c'est-a-dire des Égyptiens chrétiens. Ces idées, il nous esl
facile de les connattre, car la vie ultra-terrestre était, pour les
Coptes comme pour leurs ancetres, la seule r~iso~ d' etre .~e
la vie terrestre et des souffrances ou des pnvahons qu ils
enduraient. En conséquence, loin de chercher a cacher
quelles étaient leurs espérances et leurs croyances, ils ont
cherché toutes les occasions de les manifester avec un luxe de
détails qui défie l'analyse. Il n'est pas un seul moine lant soit
peu hors del' ordinaire qui, comme dans l' Odyssée ou l'Énéi~e,
n'ait opéré, de son vivant, sa descente aux enfers: Or, lorn
d'agir comme les ressuscités qui n'ont jamais pu fa1re la description de ce qui s' était passé pour eux entre leur mo~t et
leur résurrection, les moines étaient loquaces et n'ava1ent
ri en de plus pressé que de raconter a leur~ confreres c_e
qu'ils avaient vu dans leur voyage souterram. Schnoud1,
Pachóme, un grand nombre d'autres opérerent leur descente
aux enfers. 11 était peut-etre encore plus facile de monter au
ciel et d'écouter les concerts angéliques. Cette facilité n'est
peut-etre pas un moyen bien sür de nous convaincre de la
réalité de toute cette fantasmagorie; mais certainement c'est
un tres bon moyen de nous renseigner sur l'idée que les
Coptes, moines ou autres, se faisaient de cette autre vie que
l'homme a toujours cherché a connattre.
Quand un homme était sur le point d'entreprendre le grand
voyage et de passer de cette vie dans l'autre, du haut du ciel
des anges descendaient ou montaient du fond des enfers vers
le lit ou le malade agonisait. Si le moribond avait mené une
vie vertueuse, les anges qui venaient alui, sachant qu'il pouvait aspirer au bonheur du ciel, descendaient du paradis au
nombre de trois, dont l'un se mettait a sa tete, un autre a ses
pieds. 11s tenaienl a la main un vetement de gloire dont ils
revetaient l'AI:Qie qui sortait du corps au moment ou la vie
cessait. Cette Ame étail exactement semblable au corps ; elle
était meme corporelle; on l'habillait, puis l'un des anges la
prenait par la tete, l'autre par les pieds, et on l'emportait
ainsi vers le ciel, pendant que le troisieme ouvrait la marche

75

en chantant des hymnes d'actions de gro.ces. Personne, pas
meme Pachóme, ne pouvait comprendre ces hymnes chant~es
dans unfl langue inconnue dont un seul mot s'entenda1l :
alleluia 1 ! Mais les favorisés entendaient distinctemenl les
chants et c'était chose tres ordinaire a Pachóme et a son disciple Théodore. Si, au contraire, le moribond avait mal vécu
et était prédestiné a la damnation, du fond des enfers montaient deux anges tourmenteurs, appelés aussi anges sans
pitié, qui prenaienl place a la tete et au pied_ du _mourant: Le
premier, pendant que le malheureux malade hvra1t sa dermere
lutte contre la mort, lui mettait a la bouche un gros hameQon
avec lequel il retirait une ilme noire qui était aussilot attac~ée
sur un cheval-esprit (qu'on me pardonne cene express1on
copte). Ces psychopompes d'un nouveau genre, dans les
deux cas, accompagnaient l'Ame vers le tribunal du juge souverain. Le voyage était pénible : on devait échapper a une
foule de dangers, éviter les ruses de l'ennemi, résister aux
puissances démoniaques. Quelquefois pendant le voyage, une
puissance, a. face de chacal (Anubis), se présentait pour enlever
le mort : il fallait alors que les apótres, les anges ou les
saints vinssent au secours du malheureux ; la puissance
résistait, mais elle cédait quand on lui montrait le jugement
de Dieu écrit sur un livre. C'est notamment ce qui arriva (en
songe) a l'eunuque Sisinnius, comme il est raconté dans un
sermon attribué a saint Cyrille. Lorsqu'on arrivait pres du
tribunal redoutable, il fallait traverser un grand lac de feu;
c'était l'épreuve la plus redoutable, on pouvait y rester, y
etre dévoré par des monstres sans nombre. Quand les moines
parlaient, a l'heure de la mort, des dangers d'outre-tombe,
c'est au sujet de ce lac de feu qu'ils manifestaient la plus
o-rande frayeur. On le passait cependant, quoiqu'a grand';eine, et l'on se présentait devant le tribunal ou JésusChrist siégeait entouré de ses apotres, comme assesseurs, et
1.) Cela signifie que l'hymne était en hébreu. Il y a contradiction, mais
cela importait peu aux Coptes .

..

�76

1

I\EVUE O.E L HISTOIRE DES I\ELIGIONS

plus tard de Schnoudi auquel avait élé promis le qualorzieme
1
siege • Un ange, armé d'un grand livre, montrait au nouveau
venu, les actions de sa vie enregistrées heure par heure;
c'était d'apres ce livre que l'Ame était jugée, glorifiée ou
condamnée.
Si le jugement était favorable, les anges célestes dont la
dignité répondait aux mérites de l'Ame jugée, entrainaient
joyeusement celle-ci vers le nord et lui faisaient embrasser
d'un coup d'reil la création tout entiere et les épouvantables
tourments auxquels elle venait d'échapper. Puis on la faisait
avancer encore plus vers le nord et l'on arrivait a la Jérusalem céleste et l'on s'arrétait devant la porte de la Vie.
L'Ame, avec le secours des anges ses conducteurs, devail
réciter les paroles de passe et dire : « Ouvrez-vous, portes
éternelles, ouvrez-vous, et le roi de gloire fera son entrée. »
Les auges qui veillaient a la porte répondaient : « Quel est ce
roi de gloire?» L'Ame ajoutait; « Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats, le Seigneur des
vertus, voila le roi de gloire ~. » Les portes s'ouvraient alors
et en entrant l'Ame devait encore dire : (&lt; Voici la porte du
ciel; c'est par elle que les justes feront leur entrée 3 .» Alors
toujours en raison de la dignité et des mérites du nouvel
arrivant, les saints déja parvenus au bonheur paradisiaque
se levaient pour aller au devant de leur compagnon dans le
bonheur éternel. Si l'Ame était de grand mérite, on allait au
devant d'elle jusqu'a la porte de la vie; si elle n'avait qu'un
mérite moyen, on se contentait d'aller jusqu'a moitié chemin;
si le mérite était tout a fait ordinaire, les saints du paradis
attendaient l'Ame dans leurs habitations et se contentaient de
la saluer avec indifférence. Ce qui se passait sur la terre, lors1) Saint Paul occupait le treiziéme : quoiqu'on dise les douze apólres, c'est
les lreize qu'on devrait dire, el Schnoudi, par la grace du Messie lui-méme,
s'était accordé la quatorzieme place.
2) Psaume XXIV, v. 8-10.
3) Psaume CXVIII, 20.

LE CHRISTIANIS31E CHEZ LES ANCIENS COPTES

77

qu'on recevait des visiteurs, se reproduisait identiquement au
ciel. Apres avoirindiqué a l'Ame l'habilation qui serait désormais la sienne, les anges se meltaient en devoir de la présenter au Seigneur Jésus le Messie I qui l'admeltait au supr~me
bonheur de voir son humanité divine et lui adressait quelques
paroles de bienvenue. Si l'Ame était celle d'un moine, c'était
son pere spirituel qui la présentait a Jésus-Christ. Quand le
pere spirituel n'était pas mort, on lui ~onn_ait un remp~a¡;ant;
pour les cénobites de Pachóme, e éta1t samt Paul qm remplissait cet office, en attendant la mort du ~ondateur du cénobitisme. L'entrée ainsi faite, l'Ame était hbre d'entrer dans
son repos et de commencer sa vie céleste.
.
La vie qu'on menait dans le paradis était de !oqt po1?t semblable a celle qu'on avait menée sur la terre, c est-a-d1re que
les Coptes, n'imaginant pas de bonheur plus grand que de
mener au ciel la vie qu'ils avaient menée sur terre, a la
condition qu'elle f0t exempte de toutes le~ vicissitude~. terrestres, la dépeignaient d'apres leurs gross1eres convo1bses.
Chacun y habitait sa cellule ou sa mais?n, comme su~ la
terre. On y vivait avec ses amis; les momes y ret~ouva1~nt
leur monastere, les la1ques leurs familles; on pouvait se fa1re
des invilations et on usait de la permission. Dans un pays
br0lé par des chaleurs torrides, la fratcheur des ~mb~ages
et des sources a toujours été regardée comme un bien m_estimable; les jardins nommés du mot persan firdous (par~d1s),
étaient le nec plus ultra du luxe anciennemen_t co~me ~~JOUrd'hui; le paradis chrétien était vraiment un Jard_m _délic1_eux;
il était planté d'arbres parmi lesquels on_ d1stmgua1t de
magnifiques pommiers, sans doule en souvemr de la pomme
d'Eve. On pouvait se promener, s'asseoir a l'ombr~ de ces
arbres, manger de leurs fruits. Des sources merve1lleuses,
1

i) Jésus-Christ était ainsi a la fois au ciel et aux enfers sur un tribunal :
ce lle bilocation était..peu importante. D'ailleurs les légendes ne concordent pas
loujours. Cetle discordance ne saurait infirmer les preuves nombreuses que
j'apporle.

�REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGIONS
78
dont les quatre fleuves paradisiaques n'élaient qu'une pale
image, arrosaient le jardin et ses arbres; elles répandaienl
une délicieuse fratcheur que venaient encore augmenter ces
souffles du nord si ardemment désirés par les anciens habitants de l'Égypte. A l'ombre de ces arbres, a la fratcheur de
ces sources, au bruit murmuranl des ruisseaux ou des jets
d' eau retombant en légeres cascades, la vie était douce ; la
terre ne devait évidemment pas laisser deregrets, puisqu'on
en retrouvait tous les bonheurs centuplés. D'ailleurs, si l'ou
conservail encore quelque souvenir des humains condamnés
a la vie terrestre, si l'on s'inquiétait de leur sort, on pouvait
en avoir des nouvelles et etre en rapports fréquents avec eux.
L'entrée du paradis n'était pas ínterdite aux humaíns qui
n'avaient pas satisfait aux épreuves de la vie et du voyage :
on pouvaitmeme facilement faíre le voyage céleste. Schnoudi,
en compagnie de l'un de ses amis qui parut un jour l'avoir
oublié, allait au paradis le samedi, afin d'y entendre chanter
l'Apocalypse. Un moine des plus simples avait pris la douce
habitude d'y aller toutes les semaines: sous prétexte d'aller
visiter l'un de ses amis dans un monastere voisin, il se mettait en route le vendredi et passait le samedi et le dimanche
en compagnie des anges. 11 n' était pas toujours facile d 'entrer, mais en se faufilant parmi les nombreux arrivants, on
pouvail passer sans etre aperou. Comme le double avait la
parfaite ressemblance du corps, on ne courait pas grand
risque d' etre reconnu, l'éclat des habits seul différait; mais
les moínes n'étaient pas séveres sur l'article, et avec un peu
de propreté, l'on passait. Notre bon moine y emmena un
jour son ami; mais ils s'y oublierent dans leur bonheur el
une semaine passa sans qu'ils s' en fussent aperous. 11 n'y
avait rien d'étonnant a cela; dans la cité céleste, ils retrouvaient les memes habitudes que dans leur monast~re: les
moines bienheureux priaíent, chantaíent, lisaient l'Écriture
aux memes heures dujour et de la nuit; ríen n'était changé.
Ils pouvaient meme goftter aux fruils des arbres. Un jour,
Schnoudi, dans un des moments d'amertume dont sa vie ne

LE CHRISTIANISME CllEZ LKS ANCIE~S COPTES

79

fut pas exempte, maladc et ne sachant que manger, eut
envie d'une pomme. La saison n'était pas favorable. On le luí
dit. Mais l'un des moínes, celuí qui avait été chargé de la
garde des bestiaux, avait entendu la demande de son pere et
avait résolu de luí donner ce qu'il désirait. Comme il n'y
avait pas de pommes sur la terre, il se dit qu'il en trouverait
au ciel. Rendu dans son champ avec ses bestiaux, il adressa
une fervente priere a Dieu. Aussitót l'ange du Seigneur le
prit et le mena au ciel devant un magnifique pommier couvert
de fruits superbes, il lui dit d'en prendre ce qu'il voudrait
pour son pere. Le moine ne se fü pas príer, fit sa provision
et se ha.ta de redescendre sur terre pour aller porter le bíenheureux fruit a son pere. Schnoudi guérit de S{!ite, il serna
l'un des pépins et soudain un arbre crut et se couvrit de
fruits. Tous les freres en mangerent; tellement merveilleuse
était sa vertu qu'il suffisait d'en avoir mangé pour ne plus
etre exposé aux ophtalmies. Dans un pays ou l'on esl
continuellement exposé a cette maladie : un tel arbre eftt
été bien précieux; mais le ciel n'avait fait que le preter
a la terre et le pommier remonta un jour de lui-meme
au lieu dont il était descendu. Cependant quel que fftt le
sort privilégié des mortels, le paradis n'offrait pas toujours
des jouissances pures aux bienheureux. Certains moines
étaient consignés a la porte , attachés a un arbre, et
éprouvaient ainsi en quelque sorte le supplice que la Grece
a personnifié en Tantale. Pour les heureux saos mélange,
il y avait encore d'autres plaisirs : si l'on était en faveur
pres du chef de toutes les milices célestes , du stratélate
Michel , on pouvait etre admis a monter dans sa barque
aérienne et l'accompagner dans se~ navigations célestes ou
infernales. Voila, certes, un étrange paradis; mais que faisait
Dieu dans ce jardín de délices? Dieu, on ne pensait guere
a luí, on l'avait relégué derriere un voile sur son tróne
entouré des quatre archanges. La, il vivait dans sa gloire,
humait les parfums de la priere et de l' encens : c' était son
lot. Les élus vivaient a leur guise et s'en trouvaient fort

�80

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

bien; car Dieu étail un bon pere qui laissait toule latitude a
ses enfanls.
Entre ce paradis a la mode égyptienne et la syringe ou le
double retrouvait tous les plaisirs de sa vie, se promenail
daos ses jardins, se reposait a l'ombre de ses arbres et a la
fraícheur de ses bassins, pourvu qu'on eú.t pris soin de figurer
le tout sur les parois de la tombe, je ne vois pas grande différence. Le double avait aussi ses festins, ou l'on exécutait
les chants les plus doux et les danses les plus gracieuses. Les
chrétiens avaient tout conservé et avaient mélangé ensemble
la vie du double et celle du ba ou du khou pour en faire un
seul bonheur enivrant. ll serait difficile de nier cette ressemblance des deux paradi::. Nous allons retrouver la meme identité dans le Tarlare ou Amenti.
Tout d'abord, les Coples n'avaienl éprouvé d'aucune fa9on
le besoin de donner a l'enfer chrélien un autre nom qu'a la
région souterraine et ténébreuse que leurs peres avaient
nommée Amenti: preuve évidente qu'il n'y avait pas grande
différence. En outre, cette Amenti des Coptes était, comme
celle de leurs peres, divisée en un certain nombre de régions
et s'étendait dans la direction du sud-ouest. Elle était remplie
de fleuves, de ruisseaux, de canaux, de marais et de fossés de
feu, peuplée de serpents, de vers énormes, de dragons a sept
teles. Dans les fleuves, canaux, marais et fossés, onjetait les
ames et on les faisait enfoncer jusqu'a ce que leurs tétes
eussent disparu. Évidemment encore ici, il ne saurait s'agir
d'Arries telles que nous l'entendons, mais du double qu'on
avait attaché sur un cheval-esprit, c'est-a-dire sur le double
d'un cheval. Selon le cas, chaque damné avait un compartiment séparé, ou l'on réunissait ensemble plusieurs damnés.
Les malheureux ne pouvaient se plaindre ou parler, car il
aurait fallu ouvrir la bouche et ils auraient absorbé des
flammes. Ils se contentaient de gémir sourdement. Pres de
chaque compartiment se lrouvaient d'innombrables anges
sans pitié, génies chargés de lourmenter les damnés et s'acquittant de leur mission avec une joie féroce. Ces génies ne

LE CBRlSTIANISME CITEZ LES ANClENS COPTES

81

ressemblaienl en ríen aux démons : c'étaient de véritables
ano-es au meme titre que les séraphins, n'ayant d'autre destin~tion et d'autre désir que de glorifier Dieu en punissant
les damnés. Armés de lances ou de longs fouets, ils per9aient
ou fouettaient les ámes des que l'une d'elles venait a lever sa
tete hors de la fosse de feu pour respirer un moment. Afin
de les mieux tenir en respect, on passait en la bouche de
chacune d'elles un mors de fer. Les Anges sans pitié s'cxcitaienl tour a tour a faire souffrir les suppliciés. Rien n'égalait
le plaisir qu'ils avaienl a montrer aux moines, leurs visiteur~,
les raretés et les curiosités de leur enfer. La chose allai l
meme si loin et était tellement en dehors de tout ce que pouvait imaginer un homme, que Pachóme s'en étonna et ne put
s'empecber d'en faire la réflexion. Selon les cri~es, le~ supplices étaient plus ou moins cruels, et cbaque vice ava1t son
quarlier séparé. Les enfants qui avaient abusé de_leur cor~s
avant que leurs parents ne les eussent mariés ét~rnnt réu?1s
dans une forteresse carrée et monolithe ou ils éta1ent cha.hés
en conséquence. A cerlaines époques, on variait les supplices;
mais le nouveau était toujours plus douloureux que le précédent. L'endroit le plus terrible était un précipice sa~s fond,
car en deux jours de marche on eú.t a peine pu en v01r la fin•
La grouillaient pele-mele les Ames et les monstres les plus
hideux · les premieres servaient de palure aux seconds.
Cepend~nt, comme dans le Tartare grec, au _jour o~ Orph~e
fit entendre les sons merveilleux de sa lyre, 11 y ava1t pa_rfo1s
relAche o-énérale dans l'Amenti et, comme les Eumémdes,
les Ang;s sans pitié oubliaient de se servi_r de l~urs fouets.
Tous les supplices cessaient. Cette ces~ahon éta1t me~e un
fait normal et avait lieu cbaque semame, le samedi et ~e
dimanche, de meme que tous les jours de grand~ fete; ma1s
apres ce re pos, l'Amenti reprenait vie et les supphces recommern;aient plus douloureux.
Pour la plupart des damnés, l'enfer devait e~re ,un séjour
sans fin ; mais celle éternilé des peines so~ffra1t d as~ez fréquentes exceptions. Le Seigneur le Messie, a l! priere de

�82

REVt;E DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

servileurs aussi dévoués et fcrvents que Schnoudi, M~caire
et Pisentius, l'éveque de Keft, faisait grace,_ meme a des
pai:ens. Schnoudi, nous l'avons vu, était condmt en enfer par
Jésus-Christ lui-meme, et nous ne devons pa5 no~s éton~er
qu'a sa requete le llessie ait fait grace a un ouvrier verr1~r
morl pres d'Akhmim ou Panopolis, vers le temps ou ~vait
lieu la fuite en Égypte. Au jour de sa fete, l_'archange M1chel
montait sur sa barque aérienne, descenda1t aux enfers, et,
par trois fois, il trempait son aile dans _les profonºd eurs de ce
Tartare dont il fallait plus de deux JOurs de marche pour
atteind;e le fond; achaque fois, il la retirait_chargée_d'une
multilude d'ames chrétiennes ou non, qu'1I sauvalt ~es
flammes del' enfer, car Dieu lui avait assuré cette prér~gahve
en récompense de sa brillante conduite dans la rébelhon de
Salan et de ses Anges. Moyennant une rétribution graduée,
Schnoudi se faisait fort de tirer de l'enfer !es parent~ de
ceux qui lui offraient de l'argent pour son ég!1se. Un 1:11ome,
se trouvant un jour dans un tombeau rempb de mofill?S des
temps les plus reculés, trouva le moren _de le_s_ ressusciter et
de leur demander leur histoire. S01t d1spos1t~on naturel!e,
soit effet des moyens puissanls qu'on em~loya1t, les mo~me_s
n'ont jamais refusé de satisfaire au _dé_s1r de c~ux qm les
interrogeaienl. Celles-ci raconterent s1 bien leur v1~ terrestre
el leurs souffrances infernales que le c°:ur du mome en _ful
to ché. II ne savait comment leur tém01gner sa compass1on
et~es délivrer de leurs tourments, lorsque soudain une idée
brillante lui traversa le cerveau. Sans plus tarder, il baptisa
toules les momies qui, par l'effet nécessaire du baptem~,
furent transporlées de l'enfer au ciel, des tourmenls a la féhcité. Je crois qu'on ne peut rien trouver de plus fort ~ue ce
fait pour prouver que dans la pensée des Coptcs, 1 enfer
ouvait ne pas etre éternel. Le christianisme catholique
!nseigne, au contraire, que l'Ame co?damn~e a l'enfer n'en
saurait plus sortir: pour les Ames qm, ~ans etre assez pures
pour etre admises sans tarder dans le ciel, ne sont pas assez
coupables cependant pour elre p.récipitées dans l' enfer, le

LE CHRISTIA~IS)IE CIIEZ LES ANCIENS COPTES

83

christianisme a créé le purgatoire. Les Coptes n'ont pas
connu le milieu, du moins ils n'en font jamais mention; ils
n'ont pas de mot pour le désigner. Ils s'en sont tenus a la
vieille doctrine égyplienne qui admettait une sorte de purification, si les textes qu'on interprete en ce sens ont été bien
expliqués.
Pour résumer les idées et les faits de ce paragraphe, il est
évidenl qu'il y a dans les idées que je viens d1exposer un développement ultérieur des antiques idées de l'Égypte, développement qui s'est produit sous l'action pénétrante du chrislianisme; mais le fond est identique. En lisant dans la vie de
Pachóme la description des supplices infernaux, on croirait
lire la description des tombeaux de Séti ¡ er ou de Ramesses V,
avec leurs interminables serpents et leurs lacs de feu ousont
plongés les damnés dont on ne voit que la tete. Les Anges
sans pitié ne sont autres que les génies égyptiens; ils ont les
memes insignes, la lance et le fouet de flammes. Le juge supreme est le meme, qu'il s'appelle Osiris ou Jésus le Messie ;
les anges psychopompes remplacent Anubis, et ceux qui
apportent le livre fatidique ne sont que des dédoublements
de Thoth. Mais ce qu'il y a de plus remarquable a mon sens
dans cette concordance d'idées, c'est ce qui se rapporte a
l'Ame. L'Ame a la figure du corps, elle a des pieds, des
mains, une tete; en un mot elle est un corps; on la brüle d'un
fcu réel, et non pas du feu mystérieux de l' enfer chrétien qui
ne peut etre qu'un feu symbolique. Au moins jusqu'a la résurrection des corps, on l'attache a des arbres avec des
cordes solides, et non pas le moins du monde avec des liens
fantastiques; en uu mot, la description qu'on enfait est celle
du corps. Et cependant il ne peul s'agir du corps, car le corps
a élé transporté a la montagne occidentale au milieu des
gémissements, des chants funebres et des nénies, comme
sous les Pharaons, s'y est décomposé et attend le grand jour
de la résurreclion générale. II ne peut non plus s'agir d'un
principe immatériel. De quoi s'agit-il done? Je le répete, a
mon avis, les Coptes avaient conservé sur l'Ame humaine la

�LE CHRISTIANISME CBEZ LES ANCIENS COPTES
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
84
théorie que M. Maspéro a si bien mise en lumiere; ils croyaien t
au double : dáns les anciennes tombes, le double vivait,
recevait ses amis, revivait sa premiere vie, malgré l'immobilité apparente du cadavre momifié ; d'apres les croyances
dites chrétiennes des nouveaux Égyptiens, le double menait
au ciel la vie meme qu'il avait menée sur la terre ou était puni
daos l'Amenti des supplices qu'il avait mérités pendant sa
premiere vie, celle qu'il avait passée sur terre. ~l est assez
curieux de rencontrer dans les ceuvres chrébennes des
Coptes la confirmation de la découverte faite par M. Maspéro 1 ; mais cette confirmation est réelle, et, abien examiner
le fond des choses, elle est moins surprenante qu'elle peut le
paraitre de prime abord. Elle paraitra meme toute naturelle, je l'espere, a ceux qui auront suivi le développement
des idées religieuses et chrétiennes en Égypte, tel que je viens
de l'exposer.
Dans la description de ces croyances coptes sur l'enfer et
le ciel, comme sur les autres points que j'ai traités, je n'ai
ríen inventé, rien ajouté et rien retranché; je n'ai fait que
traduire les récits que nous ont transmis les principaux intéressés, les Coptes eux-memes. Pour l'enfer et le paradis,
j'ai suivi Pachóme, car ce saint homme monta une fois ~u
ciel et descendit au moins deux fois en enfer pendant sa v1e
terrestre. Du reste, il s'en cacha si peu qu'il fut condamné a
mort par les éveques de la Haute-Égypte, réunis en concile a
Esneh'. Je ne pouvais done avoir de meilleurs guides, et pour
savoir ce que Pachóme, les moines et les Coptes croyaie~t, je

1) Cetle théorie a été développée tout au long dans une Conférence faite a
la Sorbonne par M. Maspéro et publiée ensuite dans la Revue philosophique.
2) Je dois encore rassurer mes lecteurs : Pachome r~~ut si~plement q~elques coups de matraque et fut enlevé par de~x mo1~es v1goureux ~m le
firent sortir a la dérobée de l'église dont on ava1t ferme les portes. Lom de
nier ce dont on l'accusait, il fit une simple distinction : on lui reprochait
d'avoir dit qu'il était alié au ciel, il niait cetle parole ; il avait simplement
dit qu'il avait été conduit au ciel. La différence lui semblait énorme ! elle
était en effet assez grande pour ses contemporains, si on les juge d'apres
leurs idées ; or Pachóme ne pouvait résister a un ordre venu des cieux.

80

ne pouvais mieux faire que d'interroger les Coptes, les moines
et Pachóme, et de rapporter fidelement leurs paroles. C'est
ce que j'ai fait sans arriere-pensée.
Et. maintenant, que résulte-t-il de cette exposition un peu
longue peut-etre, mais en laquelle cependant ont été omis
. quantité de faits et de croyances secondaires? La religion des
Coptes était-elle le christianisme tel que nous le connaissons
par les monuments des premiers siecles de l'ere chrétienne,
par les ouvrages des Peres de l'Église d'Orient ou simplement
des docteurs de l'Église d'Alexandrie? Était-elle la pure religio'n de l'antique Égypte telle que nous l'ont révélée les papyrus, les monuments lapidaires et les explicatious des égyptologues ? 11 serait également téméraire de répondre
affirmativement a l'une comme al'autre question. Ce qu'il y a
de certain, c'est que les croyances populaires des Coptes,
moines ou laiques, étaient une sorte de produit batard de l'ancienne religion égyptienne et du christianisme. Les éléments
. purementégyptiens y dominent,comme ilm'aétépossiblede le
démontrer. Évidemment entre l'Égypte chrétienne telle que le
la dépeignent les histoires, et l'Égypte chrétienne telle qu'elle
ressort de cette étude, au point de vue des croyances, il y a
une énorme distance. On ne saurait cependant en accuser
trop vivement les historiens qui n'avaient a leur disposition
que les sources grecques et latines. Cependant, en face des
prodiges et des monstruosités qu'ils rencontraient, ils auraient
pu réserver leur jugement. Les véritables coupables sont les
abréviateurs grecs ou latins qui ont induit le monde occidental en erreur. On peut réclamer, il est vrai, en leur faveur
certaines circonstances atténuantes : ils avaient peu ou point
de jugement ; les choses les plus extraordinaires étaient les
plus favorablement accueillies par eux et ils n'ont jamais
soupt¡onné le vrai caractere du peuple égyptien. 11 en est tout
autrement d'un homme qui avait certainement un esprit peu
ordinaire et meme des prétentions a la critique, mais que
son caractere violent et son imagination malade ont entratné

�86

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

dans une suite d'erreurs que la plus grande partie des chrétiens partagent encore aujourd'hui : je veux parler de saint
Jéróme. C'est a lui surtout que remonte la responsabilité de
cette duperie universelle, ainsi qu'a quelques autres, notamment a Rufin. Saint Jéróme ne trouvait pas de mots assez
éloquents pour défendre la vie angélique de ces moines ;
c'était, d'apres lui, le paradis sur terre que ces réunions de
moines, que ces déserts peuplés d'ascetes qui n'avaient de
l 'homme que l'apparence corporelle. 11 a peut-étre cru ce qu'il
disait ; cependant il n'hésitait pas a traiter ces memes moines
d'hérétiques et de démoniaques lorsqu'il s'agissait de ces
puériles controverses religieuses du 1v• siecle, surtout de
l' origénisme. On est en droit de réclamer de lui un peu plus
de critique et de jugement que des autres auteurs de son
époque, car il prétendait décrire des réalités. Or, la vérité
est tout autre qu'il ne l'a dépeinte. Saint Jéróme a obtenu
ainsi des succes littéraires, il n'a mérité aucune confiance de
la part de !'historien.
Ces réflexions expliquent en grande partie la différence qui
existe entre la réalité et l'histoire officielle. Cette histoire
officielle esta refaire. La conclusion que je tire serait encore
plus évidente si j'avais eu aparler des moours de ces célebres
moines. J'ai voulu m'en tenir ici aux seules idées dogmatiques : j'ai traité ailleurs et je traiterai encore, quand l' occasion s'en présentera, de la vie morale des cénobites et des
anachoretes égyptiens. Si le christianisme n'avait ríen de
mieux a présenter a l'admiration humaine que ces religienx
de l'Égypte, il aurait vraiment peu de chance d'obtenir la
premiere place qu'il revendique dans l' élévation progressi ve
de l'humanité par la morale religieuse. Heureusement pour
la religion chrétienne, elle a d'autres vertus que les vertus
égyptiennes. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette question, on
a pu voir combien les croyances que j'ai exposées ont eu d'influence sur les dogmes actuels. Cette influence n'a pas toujours peut-etre produit des effets purs de tout alliage superstitieux ; mais quelle est la religion dont on ne puisse en dire

LE CHRISTIANISME CHEZ LES ANCIENS COPTES

87

autant? Plus l 'homme avancera dans le temps et dans la connaissance de son histoire intime et de sa genese: plus ses pensé es s'épureront, plus il se délivrera des superstitions que lui
ont léguées les siecles passés et son origine peu brillante.
Le progres n'a pas lieu en un seul jour : il est le fruit
presque toujours latent d'une foule de causes qui agissent de
concert; on ne l'aperi;oit que lorsqu'il a eu lieu. Ríen ne
peul mieux servir au progres général de l'humanité que la
connaissance la plus exacte possible du développement de ses
croyances religieuses. A ce point de vue, j'espere que la présente étude ne sera pas inutile : démasquer l'erreur, c'est
proclamer la vérité.
E. AMÉLl~EAU.

�LES HÉTÉENS

LES HÉTÉENS
UN NOUVE!U PROBLEIE DE L'HISTOIRE D'ORIENT

Histoire de l'art dans l'antiquité, par G. Perrot et Ch. Chipiez, tome IV.
Livre VI•, Les Hétéens. Paris, i886. - The Empire ofthe Hittites,
by W. Wright, with decipherment of hittite inscriptions, by Prof.
A. H. Sayce. Second édition. London, 1886.

Les queslions orientales sont fort a l'ordre du jour; dans certains
pays comme l'Italie et l'Espagne, en &lt;lehors d'un cercle tres restreint, on ignore jusqu'a leur existence méme. En France, il y a
une nuance ; si, par exemple, les grandes découvertes de l'Egyptologie et de l'Assyriologie ont trouvé un accueil sympathique, l'hommage s'adresse aux savants plutót qu'a la science. En effet, la résurrection des vieux empires des bords du Nil et de l'Eupbrate ne
semble pas faite pour toucber nos conte~porains. On s'accommodait fort bien des légendes accréditées ou des lambeaux de vérité
conservés dans les auteurs grecs et quelques chapitres des livres
bistoriques de l'Ancien Testament. Peu importe qu'une commission
composée d'hommes compétents recherche les traces de la servitude des Hébreux sur la terre d'Égypte ou bien que les savants
trouvent d'étonnantes confirmations de l'Écriture dans les textes
assyriens? Cette érudition semble superflue; une question traitée
au point de vue abstrait de la science pure ou de l'exégese biblique
laisse le grand public parfaitement indifférent.
11 n'en est pas ainsi dans les pays protestants. Tout ce qui concerne la Bible offre un intérét considérable ; il en résulte pour les
études orientales une publicité tres étendue. Des découvertes
récentes ont sollicité l'attention d'une maniere spéciale, a cause
des liens intimes qui rattachent ces données nouvelles a plusieurs
passages des Livres saints. Il ne s'agit rien moins que de l'étonnante

..

89

apparition d'un empire oublié qui est venu tout a coup réclamer sa
place dans l'histoire. A cóté des civilisations connues qui ont partagé
le monde antique, échappant aux narrateurs officiels, tels que
Hérodote ou Ctésias, une vaste confédération aurait existé depuis
les bords de l'Euxin jusqu'a la mer Ég~e, sans laisser d'autres traces
que celles qu'on retrouve dans des textes encore indéchiffrés pour la
plupart et quelques sculptures répandues en Syrie etenAsie-Mineure.
Cette confédération aurait été toute-puissante avant l'apogée de la
domination assyrienne. Les découvertes du Docteur Schliemann a
Troie et les monuments épars en Asie-Mineure jusque dans le voisinage de Smyrne prouvent l'étendue de cet empire au nord, tandis
que, au sud, son existence semblerait s'étre affirmée avant l'Exode
des Hébreux. De plus, si l'on adoptait certaines théories de Mariette
sur l'origine d'une des dynasties des Hycksos, on ve.rrait encore
jusqu'en Égypte des traces de cetle prépondérance.
Le livre de M. Wright intitulé : The Empire of the Hittites contient l'historique de la découverte des inscriptions qui ont servi de
base aux premieres tentatives d'identification et un aper&lt;;u des
monuments, de la langue et de la civilisation des Hétéens, puisque
c'est ainsi qu'on est convenu de nommer ces nouveaux venus. Ce
livre et celui de M. Perrot (Hist. de l'art, t. IV) sont les deux reuvres
qui résument l'état de la question au point de vue de l'épigraphie
et de l'archéologíe.
M. Wríght a été l'un des promoteurs des études hétéennes. C'est
lui qui a signalé (1872) l'importance des inscriptions revétues de
ces étranges hiéroglyphes dont on se préoccupe en ce moment. La
découverte des premieres inscriptions s'est accomplie dans des
círconstances tres particulieres, présentées par M. Perrot, dans son
remarquable article de la Revue des Deux-Mondes (15 juillet 1886),
d'une maniere si intéressante que nous n'avons besoin que de les
rappeler sommairement.
Le voyageur Burckhardt avait remarqué despierres couvertesde
hiéroglyphes dans une maison d'un bazar a H~math. En 1870,
MM. Johnson, consul général des Etats-Unis a Damas, et Jessup,
missionnaire, en prirent des empreintes ; celles-ci ayant été communiquées a la Société Palestine Exploration Fund, on envoya
M. Drake en Syrie relever les inscriptions signalées. En 1872,
M. Wright parvint, a force d'adresse et de sang-froid, a mouler les
pierres et a expédier les moulages au Musée Britannique. Depuis

�90

REVU.E DE L'HlSTOIB1: DES RELlGIONS

lors, l'intéret éveillé ne se lassa pas, et on entreprit l'étudo
consciencieuse de ces caracteres bizarres.
.
M. Perrot, apres avoir retracé le développement de l'art oriental
et défini le concours qu'apporterent les Phéniciens dans cette reuvre
de diffusion était arrivé a l'étude de ces documents nouveaux. L?rs
de sa grande Exploration en Galatie, il avait déja ~ompri~ 1:1mportance de certains vestiges de l'art dont il relevait les irrecusables témoignages en des lieux a peine connus des v?yageurs. l~
les avait étudiés, ne se doutant pas de l'utilité qu'auraient ~~ur lm
ces constatations minutieuses. Moi-meme, intimement lie avec
Texier,j'étais loin de penser cambien je m~ pré~ccupe~~s a mon
tour de ces memes documents, alors que j'ecouta1s le rec1t de ses
longues courses en Ptérie, narrées avec cet entrain e_t cette verve
qui faisaient de mon savant ami un conteur sans pareil.
La question que nous allons essayer de faire _connaitre,__se pose
complexa des Je début; !'origine du peuple rem1s en lumiere, son
intluence en Asie, la part qu'il a prise aux événements contemporains, entourent de difficultés une étude dont l~s éléments so_nt
d'une nature toute spéciale. Si le siége de l'empire est peu fac~le
a définir, s'il y a lieu meme d'en contester l'étend~e. et_la duree,
quels ne doivent pas etre les tatonnements et les hes1tations, lorsqu'on aborde les problemes épigraphiques au sujet ~•un:,lang~e
a peine soup&lt;;onnée et d'une écriture étrange, enfant~e: J osera1~
dire conservé e sur de rares moouments ?... Or, c'est prec1sément a
l'aide de ces derniers que la lumiere · s'est faite, et que certaine~
ruines, jusqu'alors d'une attribution douteuse, se sont vues tout a
· coup reportées a l'actif des Hétéens ; ainsi, par exempl~, ce~es de
Boghaz-Keu'i, petit village de la Galatie, visitées en dermer ~ieu par
MM. Perrot et Guilla'ume. Elles avaient déja attiré l'attentio~ des
voyageurs Barth, Hamilton et Texier ; on les rattacha~~ géneral~ment a l'art mede. nen était de meme de celles de Eumk, cons1dérées comme la résidence d'été d'un satrape ou d'un gouverneur
de province. A Boghaz-Keu'i,le monument de la Pierre écrite tYasiliKafa) est d'une conservation parfaite et n'a jamais eu d'_autres_ acce~soires que ceux qui existent maintenant. Une encemte d1sposee
par la nature, agrandie et régularisée par la m~n, de~ h?mmes
forme une salle rectangulaire ; sur les rochers tailles a pie sont
sculptés les bas-reliefs disposés en différents tableaux qui l'entourent a une bauteur de quelques pieds seulement.

LES HÉTÉENS

9t

C'est la que s'avancent, a droite et a gauche, des processions
d'hommes et de femmes, les uns vétus de courtes tuniques, la tete
couverte d'un bonnet conique recourbé, les autres portant de
longues robes trainantes, les cheveux épars sur le dos, coiffées de
hautes mitres crénelées. Cerlains brandissent des symboles, des
signes mystérieux ; tous convergent vers le fond de la salle ou •
s'accomplit la rencontre des deux corteges.
A Karabel, pres de Smyrne, puis en Cilicie, Jans les défilés du
Taurus, a Ibreez, non loin du sommet couronné de neige du BulgarDagh, enfin sur l'emplacement de l'antique cité de Karkemish, on
retrouvait des sculptures accompagnées de caracteres hiéroglyphiques. Ces caracteres étaient pareils a ceux que tiennent a la
main les divinités mitrées de Boghaz-Keu'i; ils accusaient des
rapports intimes avec les inscriptions découvertes aHamath et tout
d'abord appelées &lt; hamathéennes. &gt; Quand M. Wright suggéra que
ces textes étaient dus aux Hétéens, il avoue que sa théorie fut
rec;ue magno cu,m, risu. Maintenant elle est acceptée de tous les
savants, et M. Sayce, tombant d'accord avec MM. W. Wright et
Hayes Ward, les a rattachés aux monuments, d'apres la ressemblance des symboles mélés aux personnages. La langue s'est
trouvée de la sorte intimement reliée a l'art, et les épigraphisles
ont pu donner la main aux archéologues pour marcher ensemble
vers la solution du problema.
Qu'était-ce que ce peuple des Hittites? La Bible, les inscriptions
assyriennes et les textes hiéroglyphiques sont la pour répondre.
La Genese nous fait connaitre les Hétéens comme descendants
de Heth, second fils de Canaan ; il en est fait mention pour la
premiere fois au temps d'Abraham lorsque ce patriarche vint a
Hébron (Kirjath-Arba) acheter le champ et la caverne de Machpelah,
apparlenant a Ephron, le Hétéen, afin d'y déposer les restes de
Sara. Dans l'Exode, le nom des Hétéens ne se présente que dans
la formule du dénombrement des peuples qui occupaient la terre
promise. Josué semble désigner, a cóté des fils de Heth, un autre
peuple auquel il attribue pour domaine une région située au nord
du pays de Canaan , jusqu'a la grande mer qui regarde le soleil
couchant. La Bible offre sur eux peu de détails; elle se tait sur
leur religion et les montre absorbés daos des occupations commerciales; sous les Rois, on les voit trafiquer avec l'Égypte pour
vendre des chevaux et des chars.

�92

REVUE DE L'llrSTOIRE DES RELIGIONS

L'un ou l'autre de ces peuples peut-il etre assimilé aux KMtas
des textes égyptiens et aux Khatti des inscriptions assyriennes?
Sont-ce les enfants de Heth ou bien les Hétéens du Nord que l'on
trouve sous Séti J.., puis sous Ramses II (XIX• dynaslie) combattant
a Qadesh, sur l'Oronte, ligués avec les Dardaniens, les Pédasiens,
les Mysiens, etc., contre la puissante armée égyptienne, lutte mémorable dont le poete Pentaour chanta avec transporls les péripéties
ainsi que la vicloire du Pharaon? Le pylóne de Louqsor, le grand
spéos d'lpsamboul et les murs du Ramesseum ont enregistré les
scenes émouvantes de cette bataille célebre.
D'apres les inscriplions assyriennes, la puissance des Khatti (les
Héléens du Nord) fortement ébranlée au xne siecle par Tuklat-palAsar fut enfin totalement détruite par Sargon, fondateur du second
Empire (vmº s.). Pisiri, dernier roi des Khatti, fut jeté dans les fers,
et le vainqueur transporta les habitants de Karkemish au pays
d'Assur. Karkemish était alors le centre d'un transit important, et
commandait, par sa siluation géographique, la grande route de
l'Asie-Mineure livrée, apres sa chute, aux conquetes assyriennes.
Tous ces faits rapidement esquissés prouvent l'importance de
l'étude des rares textes hétéens, étude a laquelle s'applique
M. Sayce avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer. L'épigraphie a conquis peu de chose, il est vrai ; ce~. inscr'.pt~ons
résistent jusqu'ici aux efforts des savants d'une maniere qui p1~e
d'autant la curiosité. Les quelques déterminatifs de noms de ro1s
·et de pays qu'on est parvenu a dégager font espérer pourtant que
bientót on s'en rendra maitre.
Une fois en possession de ces nouveaux renseignements, on sera
en droit de se montrer exigeant. Que révéleront-ils a notre légitime
curiosité 1 11 esl évident qu'au point de vue de l'art et de son développement régulier dans la Haute-Asie, bien des lacunes seront
comblées. Des maintenant, on pressent que les Phéniciens n·ont
pas été les seuls intermédiaires entre rOrient et l'Occident, c'~sta-dire entre les peuples anciennement civilisés des vallées du Nil et
de l'Euphrate, d'une part, et, de l'aulre, les tribus encore sauvages
qui habitaient les i.les et les rivages de la mer Égée. Vers l'ouest
de la Mésopotamie, au nord-ouest de la Syrie, la configuration
meme du sol permet de deviner les rapports faciles qui pouvaient
s'établir entre des populations si éloignées. Le courant civilisateur,
apres avoir subí certaines modifications d'apres le génie propre

93

LES BÉTÉENS

í

aux nations qu'il visitait, se dirigeait vers les embouchures de
l'Hermus et du Méandre et atteignait enfin les mers de la Grece.
Ce róle d'initiateurs semble avoir appartenu aux Hétéens aussi bien
qu'aux Phéniciens.
M. Perrot a enregistré avec son admirable méthode les documents
connus jusqu'ici, depuis les bas-reliefs de Singirli jusqu'aux
longues processions de Yasili-Kaia; il a groupé ceux qui sont
attribués aux Hétéens en cherchant le lien logique, a défaut de
textes déchiffrés et de dates précises. Les sculptures, steles royales,
ou bas-reliefs, sont rares, peu flatteuses pour l'ooil. C'est un art lourd,
maladroit, quioffre des réminiscences de certaines oouvres d'artistes
orientaux sans jamais atteindre a leur originalité et a leur expérience. Ajoutez, en plus, la '.Présence genante des mqssifs hiéroglyphes, taillés en saillie, qui achevent de détruire le peu d'harmonie que parfois on pourrait trouver. Je me r~fuse a attribuer au
puissant empire des Khétas, en rapport avec l'Egypte et l'Assyrie,
certains échantillons que l'on possede. L'impression que ces derniers produisent sur moi est tres saisissante. Quelques sculptures
accusent, non l'archai'sme, mais le déclin; elles semblent etre
aux produits achevés d'un art dont l'époque brillante, encore
inconnue, nous échappe, ce que sont a l'époque grecque les basreliefs de la décadence romaine dans lesquels les traditions les plus
élémentaires sont méconnues, la plastique étant retombée en
enfance I Je parle dans certains cas, et en faisant des réserves,
trop longues a expliquer ici.
Les fouilles, entreprises sur plusieurs points du territoire occupé
par les Hétéens, donneront des résultats sérieux ; mais, pour l'instant, il faut se contenter des notions confuses que nous venons
d'esquisser rapidemeot.
Le point capital qui demeure acquis, c'est qu'on ne peut plus
s'en tenir au cliché vieilli et qui date de hier a peine, a savoir que
l'Orient, c'est-a-dire la Chaldée, l'Assyrie et l'Égypte, ont légué
leur expérience aux Grecs, grace a l'intervention des Phéniciens.
On aperi;oit a cóté de ceux-ci les Hétéens, agents jusqu'alors
inconnus. Ils semblent ~tre restés indépendants, possesseurs d'un
art et d'une langue différant totalement de leur entourage. S'ils
ont résisté, par contre, qu'ont-ils donné? Telle est la question
intéressante qui se trouve désormais posée.
J. M.

�REVUE DES LlVRES

REVUE DES LIVRES
Notice sur le livre de Barlaam et .Joasaph, accompagnée d'extraits
du texte grec et des versions arabe et éthiopienne, par H. Zolenberg. Paris,
imprimerie Nationale, 1886.
Sous ce titre modeste, M. Z. nous donne une étude approfondie sur un roman
cbrétien des plus intéressants et presque unique en son genre dans la littérature des contes édifiants qui, venus de l'Orient lointain, se sont répandus jusqu'aux dernieres limites de l'Occident, et apres s'etre transíormés et modifiés
chemin faisant suivant les croyances et le génie des peuples qui les ont adoptés,
conservent encore le charme primitif du milieu enchanteur qui les a fait éclore.
Telle est la légende sacrée de Bouddha Qakyamouni, qui, rédigée dans l'Inde
pour l'édification des Bikschous, est devenue, sous le nom de « livre de Barlaam et J oasaph », une sorte de catéchisme universel dans lequel les orthodoxies
les plus irréconciliables, musulmane, juive et chrétienne, ont pu trouver et
metlre leur enseignement de salut. Mais, si !'origine indienne du roman aseétique est connue, l'auteur et l'époque de sa rédaction restent encore a déterminer et c'est cette tache ardue que M. Z. a entreprise dans ce mémoire. II procede avec une méthode lumineuse et avec cette vaste érudition dans les littératures patristique et orientale qui fait de ses ceuvres les répertoires les plus
súrs pour ces recherches difficiles et induement délaissées de nos jours.
Déja en 1864, M. Z. donné, avec M. Paul Meyer, l'édition d'une version
franc;aise du roman de Barlaam et Joasaph. Les éditeurs s'étaient alors bornés
a dire que l'ouvrage avait probablement été composé en Egypte et qu'il était
antérieur a l'islamisme. Ces conclusions, adoptées par Littré, ont été contestées
par M. Max Muller et M. G. París qui considerent le texte grec comme une
traduction due a saint Jean Damascene. M. Z. reprend la question et cherche a
établir que c'est une ceuvre originale. Puis, il produit des raisons qui doivent
faire admettre que ce texte a été rédigé en Syrie, dans la premiere moitié du
vn• siecle, gu'il renferme les traces des controverses religieuses du temps et,
enfin, qu'il a été la source de toutes les traductid!ls et imitations connues.
Le mémoire de M. z. se divise en sept chapitres. Je les analyserai successivement afin d'en faire comprendre tout t'intéret.
Premiere partie. - M. Z. commence par donner la liste complete des manuscrits qui représenlent dans les bibliotbeques européennes le texte grec du livre

a

95

de Barlaam ·et Joasaph. Avec une vaste érudition bibliographique tres rare, il
compulse en meme temps les nombreux manuscrits des Bibliotheques publiques
de Paris, Vienne, Munich et Oxford, les manuscrits isolés existant au Musée
britannique, a Heidelberg, a Rome, a Fiorence, a Venise, a Turin, a Madrid, a
Moscou et jusqu'a ceux de la bibliotheque patriarcale du Caire, du couvent de
Saint-Saba et de celui du Mont Athos. Les plus anciens de ces ms.nuscrits,
ceux du x1• au xv• siecle, a l'exceplion de deux exemplaires, nous apprennent
que l'histoire de Barlaam et de J oasaph a été apportée dans la ville sainte
(Jérusalem) par un moine du couvent de Saint-Saba nommé Jean. Quelques
copies modernes désignent ce personnage « comme moine du couvent SaintSinai' ou Saint-Sina1tes ». Dans un petit nombre .d'exemplaires des xvi• et
xvu• siecles, on lit que ce récit, apporté par quelques hommes pieux de l'lnde
a Jérusalem, au couvent de Saint-Saba, a été rédigé par saint Jean Damascene.
D'apres le titre de deux exemplaires de la Bibliolheque Nationale, le texte du
livre précité serait une traduction faite en langue grecque par un moine géorgien, nommé Euthyme d'Jbere, personnage célebre dans l'histoire ecclésiastique
et littéraire de la Géorgie. Les légendes rapportées a son sujet nous montrent
que les commencements de la littérature géorgienne, peu originale d'ailleurs,
ne datent que de la seconde moitié dux• siecle. Il parait done tres invraisemblable qu'un ouvrage d'une forme si achevée, a la fois si profond et si éloquent,
comme le livre de Barlaam et de Joasaph, ait été composé primitivement en un
idiome encore inculte. 11 y a plus : les innombrables cilations de la Bible et
des Peres de l'Eglise qu'il renferme sont reproduites littéralement ~•apres le
texte grec de ces livres. Outre cela, !'origine grecque est prouvée par plusieurs
étymologies qui ne sont possibles qu' en grec.
Tandis que le témoignage des quelques copies qui indiquent Jean de Sina'i
comme auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a été accepté comme authentique que par un ou deux savants du xvn• siecle, la traduclion qui attribue
l'ouvrage a saint J ean Damascene a rencontré l'assentiment plus g~néral de
la critique. Néanmoins, en présence de la diversité des titres, les écrivains
qui se sont occupés du célebre roman ascétique ont jugé nécessaire d'appuyer
leur opinion par des preuves tirées du livre lui-méme.
DeU3Jieme partie. - L'abbé de Billy, traducteur latin du livre de Barlaam et
Joasaph, a réuni plusieurs arguments souvent reproduits en faveur de l'attribu·
tion a saint Jean Damascene. II se résume en ces cinq points: 1° Georges de
Trébizonde, savant gr&lt;!c renommé, considérait saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph; 2° le style du livre de Barlaam et
Joasaph est le méme que celui des écrits de saint Jean Damascene ; 3° on
rencontre dans le livre de Barlaam et Joasaph, comme dans les ouvrages de
saint J ean Damascéne, de nombreux passages empruntés aux écrits des Peres
de l'Église, parliculierement de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze;

�97

REVUE DES LIVRES

96

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

i• le livre de Barlaam el Joasaph contient heaucoup de passages littéralemeot
empruntés au traité de saiot Jean Damascene De Orthodoxa Pide, notamment
le passage sur le libre arbitre; 5° le livre de Barlaam et Joasaph renferme
une dissertation sur le culle des images, question fort controversée du temps
de saint Jean Damascene.
M. z. n'a pas de peine a écarter cés difficullés. Au témoignage de George5
de Trébizonde, il oppose l'autorité plus grande du P. Lequien qui avait exclu le
livre de Barlaam et Joasaph de la série des écrits authentiques de saint Jean
Damascene. On peut aussi négliger l'affirmation vague et dépourvue de preuves
relative au style de sainl Jean Damascene. L'appréciation du style de saint
Jean Damascena par le P. Lequien n'est pas au fond tres favorable. ll est ln
effet peu d'écrivains ecclésiastiques dont la diction révele, a un degré plus prononcé, la pensée orientale dans un vétemenl d'emprunt. Jean Damascene parait
d'ailleurs lui-méme avoir eu conscience de son inbabileté dans l'art d'écrire. Le
livre de Barlaam et Joasaph, au point de vue de la diction !'un des plus
remarquables de la littéralure ecclésiastique, se distingue, au contraire, par la
parfaite correction du langage, par l'usage des nuances les plus délice.tes de la
syntaxe, par l'ordonnance savanle des périodes et surtout par la variété et la
richesse du vocabulaire; il n'emploie ni néologisme ni constructions inusitées.
M. z. donne a l'appui de cette affirmation des exemples tres variés et lout a fait
probants.
Le troisieme argument allégué par l'abbé de Billy, dit M. Z., quand méme il
serait mieux fondé, ne prouverait pas encore que le livre de Barlaam et Joasaph
a saint Jean Damascene pour auteur. Les écrivains ecclésiastiques appuient
d'ordinaire leurs démonstrations par des citalions nombreuses d'auteurs plus
anciens; il serait done tout aussi légitime, si I'on admettait ce raisonnement,
d'atlribuer le livre de Barlaam et Joasaph a n'importe que! Pere de l'Eglise.
D'ailleurs les extraits qui se rencontrent daos les deux ouvrages font voir entre
eux certaines dilférences, attestant que saint J ean Damascene et l'auteur du
livre de Barlaam et Joasaph n'ont pas eu sous les yeux le méme exemplaire du
texte sacré. D'autre part, est-il bieu vrai que ce livre renferme de nombreux
passages littéralement transcrits du traité de saint Jean Damascene? M. Z. fait
remarquer avec raison que ces sortes d'aoalogies sont loin d'apporter la certitude. En effet, on peut supposer : 1 ° que le livre de Barlaam et Joasaph, plus
ancien, a été connu de saint Jean Damascene et cité par lui ou 2° que les écrits
de saint Jean Damascene ont élé utilisés par l'auteur du livre de Barlaam et
Joasaph, ou enfin 3° que le livre de Barlaam et Joasaph plus ancien que les
écr;ts de Jean Damascene, a été interpolé apres coup, pour établir un accord
dogmatique qui n'existait pas primilivemenl. M. Z. releve toules les discordances qui existent entre les deux auteurs relativement a la pratique de l'aumone, au détachement des choses de ce monde et aux facultés de !'Ame
humaine. U en résulte que la dissertation sur le libre arbitre insérée dans le

livre de Barlaam et Joasaph est indépendante du chapitre de Jean Damascena
qui traite du méme sujet; qu'elle est en grande partie directement empruntée
au traité de Némésius sur la nature de l'homme dont a fait usage également
saint Jean Damascene, et que la définition amplifiée de la volonté qui parait
venir de quelques commentaires d'Aristote est le seul passage reproduit litléralement dans les deux ouvrages.
11 subsiste néanmoins quelques passages communs dont l'analogie ne peut
pas étre mise en doute. M. Z. reconnait ne pas étre a méme d'indiquerla source
premiere de ces passages. On se trouve ainsi de nouveau en présence des
hypotheses énumérées plus haut, dont celle qui a été adoptée par l'abbé de Billy,
est peut-étre la moins vraisemblable. Nous savons que la plupart des démonstrations de Jean Damascene sont empruntées a des ouvrages antérieurs. Depuis
que daos les controverses religieuses, notamment daos les débats des Conciles,
la coutume s'était établie d'argumenter par des citatioos des Peres de l'Eglise,
il existait-des col!eclions de textes, des Paralleles, dont les écrivaios du vn• et
du vm• siecle faisaient un fréquent usage. C'est d'un recueil de ce genre, on
peut le supposer, que les extraits dont il est question oDi passé daos le roman
aussi bien que daos le traité théologique de Jean Damascene.
Quant au culte des images, invoqué par l'abbé de Billy, il faut remarquer
qu'il avait existé depuis le rv• siecle. Longtemps avant les premieres controverses que lit naitre le décret de Léon l'Isaurien, les auteurs ecclésiastiques,
dans leurs polémiques contre les pai:ens et les juifs, avaient été amenés plus
d'une fois a expliquer et a justifier la vénération dont les fideles entouraient les
images et les reliques sacrées.
Déja saint Cyrille d'Alexaodrie réfute les sarcasmes de l'empereur Julien touchant l'adoration de la Croix. Une apologie tres positive du culte des images
contre les objections des juifs, par Léonce, évéque de Néapolis, en Chypre, qui
vivait au commencement du vn• siecle, sous le regne de l'empereur Maurice, se
trouve citée daos la quatrieme action du deuxieme Concile de Nicée, aiosi que
daos la troisieme dissertation sur les images attribuée a saint Jean Damascena•
La Disputatio cum Herbano Judeo, qui fait suite aux lois des Homérites, composée vers 630, contient une défense expresse du culte de la sainte Croix.
D'autres défenseurs de ce culte sont Jean Philopon, Anasthase le Sinai:te;
patriarche d'Antioche, Constantin,'.diacre de Constantinople, et plusieurs autres.
On le voit, les phrases du livre de Barlaam et Joasaph se rapportant au culte
des images, peuvent appartenir aussi bien au v1• siecle qu'aux deux siecles sulvants. Elles ne sauraient prouver que ce roman soit sorti de la plume du plus
fervent défenseur du culte traditionnel, et il n'est pas besoin, pour expliquer
leur insertion dans un ouvrage anlérieur a l'époque de sainl Jean Damascene,
d'avoir recours a l'hypothese d'une interpolation. Au reste, il ne serait pas
impossible que ce passage ne ftit qu'un écho des débats auxquels donnerent lieu
les opinions hautemeol professées par les principaux docteurs monophysiles,
7

�98

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELlGIONS

tels que Sévere d'Anlioche et Phyloxene de Maboug qui s'étaient élevés, sinon
contre le culte des images en général, du moins contre l'usage de représenter
les étres incorporels, c'est-a-dire Dieu et les anges.
Troisieme et quatrú!me parties. - Apres avoir montré que les faits sur lesquels on s'est fondé pour altribuer le livre de Barlaam et Joasaph_ A ~aint Je~n
Damascene avaient été en partie inexactement observés, en partie mterprétes
d'une maniere trop absolue, M. Z. examine si, a défaut d'un témoignage direct
et de citations plus nombreuses, l'ouvrage ne renferme pas d'autres indications
permettant de fixer, avec un certain degré de probabilité'. l'époque ou il a été
composé. Le systeme théologique dont rexposé est étrollement rattaché a la
narration nous fournit quelques témoignages assez précis. En transformant
l'histoire du Bouddha &lt;;akyamouni en un conte édifiant a l'usage des lecteur~
chrétiens J'auteur a fait du récit de la conversion du prince indien A la fo1
hrétienn~ le cadre d'un enseignement doctrinal, 11 a voulu démontrer d'abord
e vérité absolue
'
1
du christianisme et sa supériorité sur toutes 1es au tres re¡¡·
g1ons
c:nnues, et en second lieu la vanité du monde et l'excellence de la vie contemlative, Les théories ascétiques et mystiques étant, de leur natur~, en dehors
:e toute relation de temps et de milieu, ne refletent que d'une maniere_ généra~e
les circonstances au milieu desquelles elles se produisent. Les doctrm~s rehgieuses, au contraire, sont du domaine de l'histoire et se prétent plus facilement
a un classement chronologique.
La théologie du livre de Barlaam et Joasaph, aussi bien les prihcipes de la
foi que !'ensemble des institutions chrétiennes, est en général conform~ A la
dogmatique des écrivains de l'Eglise orthodoxe d'Orient du Vl 8 et ~u vu•_ s_1ecle.
A cette époque les croyances chrétiennes, se recommandant de l auto rite des
Peres du rv6 et du v• siecle et des Conciles, avaient fini par former un corps
de doctrines définitif et univers'ellement accepté.
Ainsi que son grand modele, Grégoire de Nazianze, l'aute ur ~u livre d~ ~arlaam et Joasaph expose, sur Dieu, sur la Trinité, sur l'Incarnat1on, la creat1on,
la chute et la rédemption, sur le baptéme et la résurrection, sur toute la mé!aphysique et les insfüutions chrétiennes, les opinions traditionnelles sa~s y mtroduire de longues démonstrations telles que l'on en trouve chez samt ~ean
Damascene. 11 définit Dieu, a l'exemple de saint Cyrille de Jérusalem, par dilférents attributs négatifs, Le dogme de la Trinité est défini a\'ec une grande pré. · n, sauf une certaine confusion en ce qui concerne les hypostases. Ce qu'on
CISIO
•
dans cet ouvrage touchant la création et la nature de l'ho_mme est en ~art1e
littéralement emprunté a Grégoire de Nazianze et a saint Bas1le. En ce qm concerne les institutions chrétiennes, l'auteur ne parle qu'incidemment de l'eucharistie, mais il s'étend longuement sur le bap~me et la pénitence, Ici se manifeste une divergence entre notre auteur et samt Jean Damascene.
.
Le sys~me théologique que nous venons de résumer renferme une profes_s1on
de foi dithélétique caractérisée par une tendance tres apparente de polém1que

tt

REVUE DES LIVRES

99

conlre la doctrine du monothélétisme, dont la naissance et les évolutions donnerent lieu a de nombreuses controverses durant la plus grande partie du
vn• siecle. De ce fait il est permis de conclure que le livre de Barlaam et Joasaph
a été composé a cette époque. En ne considérant que le terme des deux volonlés et des deux opérations, on peut assurément admettre que la profession de
foi de ce livre a élé rédigée au moment ou la nouvelle doctrine commen1,ait a se
produire publiquement, c'est-a-dire vers 620. Mais le canon du libre arbitre
parait se rattacher a une phase ultérieure du débat. Par conséquent, si l'on
considere en outre que le passage du livre de Barlaam et Joasaph sur Je libre
arbitre, a certaines parties communes avec une disserlation de Maxime le
Confesseur sur la volonté, on peut admettre comme probable que la profession
de Coi qui affirme en Jésus-Christ deux natures douées de volonté, d'action et
de libre arbitre, a élé écrite antérieurement a l'an 634. Cette date, en effet, se
trouve confirmée par quelques indications d'une autre nature.
Cinquieme partie. - Au commencement méme de l'ouvrage, énumérant les
limites de l'lnde, l'auteur profite de la mention de la Perse pour exprimer ses
sentiments a l'égard de l'ennemie séculaire de l'empire romain, en ces termes:
« Du cóté du continent (l'J nde) confine a la Perse, contrée qui, depuis longtemps, était couverte des ténébres de l'idolatrie, qui était tombée dans une
extréme barbarie et était adonnée aux plus détestables actions. » Cette invective, fort n,aturelle sous la plume d'un écrivain vivant a une époque ou la lulte
entre les deux nations durait encore, et dans une province continuellement
exposée aux attaques d'un voisin barbare, ne se comprendrait pas si l'on voulait supposer que l'auteur a écrit apres Je triomphe de l'Islamisme, alors que la
Perse était anéantie.Le souvenir encore récent de l'invasion de la Palestinepar
les Perses en l'an 6i4, a pu inspirer au vieux moine ces paroles ameres adressées aux infideles. Cependant, la victoire s'étant déclarée pour les Romains
quelques années plus tard, et l'empereur Héraclius ayant reconquis la sainte
Croix, il est peut-étre permis de voir une allusion a cette heureuse tournure
des événements dans un autre passage du livre oü on lit: « Et bien que l'ennemi (Salan) ne pouvant se résigner a la défaite, suscite encore maintenant
des guerres contre nous autres croyants, persuadant aux sots et aux faibles
d'esprit de rester attachés a l'idolatrie, sa puissance est tombée et ses armes
sonl brisées, par la puissance du Christ. » Du reste, biE,n qu'il nous représente l'histoire d'un prince indien, l'auteur a choisi les modeles et les couleurs de sa composition dans le royaume de Perse. On doit surtout prendre en
considération un passage, souvent répété qui est une réponse aux reproches,
fréquemment formulés par les sectateurs de la religion mazdéenne contre le
christianisme, d'étre une religion antisociale. Les épisodes de la persécution
dirigée par le roi indien contre les chrétiens reproduisent en substance les
scenes analogues qu'on lit dans les auteurs syriens et arméniens représentant,
avec la méme exagération, le fanatisme des rois sassanides.

�iOO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGJONS

Si, dans sa polémique contre le polythéisme grec et égyptien, l'auteur n'apporte que des arguments tirés des discussions des anciens Pares, il expose,
d'une fai;;on plus précise, les croyances des Perses, qu'il désigne toujours sous
le nom de Chaldéens. Il dit que le príncipe de leur religion est le culte des éléments, c'est-a-dire du ciel « qui tourne », de la terre, de l'es.u, du feu, des
vents, du soleil, de la !une et de l'homme. Par l'homme, il entend évidemment
le roi de Perse auquel on attribuait le caractere divin. 11 insiste a plusieurs
reprises sur l'erreur qui consiste a croire a l'existence d'un regne du mal. Les
relations du prétre et du chef des mages avec le roi indien rappellent le róle
des Mobeds et du Mobed supréme de la religion mazdéenne dans le royaume des
Sassanides.
On sait que Chosroes AnoO.schirwan, souverain a. !'esprit ouvert et curieux,
cherchait, malgré son attacbement a la religion nationale, a se rendre compte
des croyances et des pbilosophies étrangeres, Le portrait du roi du livre de
Barlaam et Joasapb ressemble singulierement au grand Chosroes.
L'une des principales scenes du livre, le colloque entre les paiens et les chrétiens en présence du roi de l'Inde et de son fils, rappelle par plus d'une ressemblance un fait historique , l'assemblée solennelle dans laquelle furent
discutées, devant le roi QobAd et son fils Chosroes, les doctrines de la secte de
Mazdak, et ces analogies, a. part le sujet de la controverse et a part aussi le
dénouement, ne paraissent pas dues seulement au hasard.
Quoiqu'il en soit de ces rapprochements, il ne parait pas douteux que l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'ait compasé plusieurs de ses tableaux
d'apres nature, ayant sous les yeux le royaume encare existant de la Perse et
avant la conquéte musulmane. II met dans la bouche du principal orateur de
la conférence dont il vient d'étre question, la déclaration suivante : « Nous
savons, en effet, o roi, qu'il y a trois sorles d'hommes en ce monde : les adorateurs de ceux que vous appelez dieux, les juifs et les chrátiens. » Si, au
moment ou il écrivait ces lignes, l'islamisme avait élé connu en dehors de
l'Arabie, aurait-il pu passer sous silence une secte religieuse qui venait d'apparaitre avec tant d'éclat sur le théAtre du monde? On ne saurait non plus
prétendre qu'il rentrait daos le plan de l'auteur de ne pas mentionner la religion
musulmane, parce qu'il aurait voulu placer sa fiction dans les premiers temps
du christianisme, car on ne trouve dans l'ouvrage aucun indice d'une telle
préoccupation; on a vu, au contraire, qu'il représente le christianisme triomphant
dans la plus grande partie du monde, et le domaine du paganisme fort réduit.
Mais la. violente polémique contre le paganisme montre a.ussi que celui-ci
n'avait pas entierement disparu, et le seul genre d'idolatrie que l'auteur ait pu
connaitre est celle de la religion mazdéenne.
Sixieme partie. - M. Z. a. montré au commencement de ce mémoire que le
titre qui attribue le livre de Badaam et Joasaph a saint Jean Damascéne
ne se rencontre que dans les manuscrits les plus récents de l'ouvrage et qu'il

REVUE DES LIVRES

iOl

doit son origine a. une simple hypothese. Cependant la. rubrique a peu pres
uniforme de la plupart des textes anciens souleve elle-méme certains doutes.
Elle nous apprend que ce récit a. été apporté de l'Inde dans la ville sainte de
Jérusalem par un moine du couvent de Saint-Saba, nommé Jean. II reste a
savoir si le moine de Salnt-Saba a.vait apporté a Jérusa.lem le récit original qui
ensuite a.urait rei;;u sa forme actuelle, ou si son róle s'était borné a. l'office de
transmettre le livre déja rédigé. Dans la préface, l'auteur nous dit qu'il a composé son ouvrage d'apres un récit dont il a.vait eu connaissance par quelques
hommes de l'Inde qui, eux-mémes, l'ava.ient traduit de véridiques documents.
Par conséquent il est évidenl que la rubrique qui n'a pas été écrite par l'auteur
lui-méme renferme une erreur. M. Z. suppose qu'il y a une !acune dans le texte
et, cette rectification faite, il n'y a plus aucune raison sérieuse pour mettre
en doute l'authenticité des renseignemenls donnés par le titre, a savoir que le
récit a été a.pporté de l'Inde a J érusalem et qu'il a été rédigé par un moine
du couvent de Saint-Saba, nommé Jean.
L'origine indienne de l'histoire de Barlaam et Joasaph est certa.ine. Signalée
déja au xv1• siecle par !'historien portugais Diogo do Conto, · et de nos jours par
feu M. Laboula.ye, l'identité des légendes de Joa.saph et de Gautama (:a.kyamouni, le fonda.teur de la. religion bouddhique, a. été démontrée d'une maniere
définitive par M. F. Liebrecht, professeur a Liege. Et comme la. légende de
Bouddha exislait déja. avant la naissance du christianisme, il faut nécessairement cOJ¡clure que le roman chrétien en est l'imitation. Nous a.urons seulement
a nous demander quelle était l'ordonnance du récit que l'auteur du livre de
Barlaam et Joa.saph a reproduit, dans quelle mesure il !'a transformée et de
quelle maniere il lui est parvenu.
Mais quelle que fO.t la. forme de l'histoire de Bouddha dont il s'est inspiré,
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph n'a reproduit le récit original qu'a.vec
certaines modifications, se déduisant de la transforma.tion de la figure de
Bouddha. en celle d'un saint chrétien. Telle est la. suppression de la na.livité
divine et de toutes les manifestations surnaturelles. Un autre changement de
cette nature est le dédoublement de la personne de Bouddha, dont les deux
aspects sont représentés dans le roman par deux personnages : le prince
iodien Joasaph, le véritable héros, passif et contemplatif, qui est conduit a. la
vérité chrétienne et a l'état de sainteté, et Ba.rlaam, l'initiateur et Je guide
vers la perfection. D'autres traits qui distinguent le héros chrétien sont
empruntés a. la légeode des saints. Comme les plus illustres des saints et des
martyrs, il est obligé de lutter contre son pere, et il subit des persécutions. Ce
sont les souverains et les institutions de la Perse qui ont fourni le modele de la.
fi~ure du roi et le tableau de son gouvernement et de sa. religion, ainsi que les
ép1sodes de la. persécution du christianisme, en particulier de l'a.scétisme
chrétien.
Si notre ouvrage n'est pas une pa.raphrase ma.is une imitation de la légende

�!02

REVUE DES LIVRES

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

indienne, on constate d'un autre cóté une si grande précision dans la reproduction de certains épisodes et de certaines paraboles, qu'on incline acroire que
l'auteur a entendu de la bouche des narrateurs une interprétation littérale de
cetle pal'tie des documents apportés de l'Inde.
Ces narrateurs ou interpretes étaient des Indiens indigenes et des chrétiens.
On sait en effet qu'il existait au v1• et au vn• siecle, sur la cóte occidentale
de l'Inde et dans l'lle de Ceylan, une chrétienté nombreuse qui se rattachait a
l'Église de Perse. Il est possible qu'au milieu des établissements des Nestoriens
dont le principal centre parait avoir été la cote du Malabar, il y eut aussi quelques communautés de chrétiens monophysites, mais tout porte a croire que la
chrétienté de la presqu'ile du Gange était en majeure partie, sinon en totalité
nestorienne et que les personnages qui avaient apporté a Jérusalem la légende
de Bouddha étaient Nestoriens. U reste a savoir comment ces hérétiques se
sont trouvés rapprochés de l•auteur tres orthodoxe du livre de Barlaam et
Joasaph. Deux explications sont possibles. Dans la premiere moitié du
vn• siecle, les liens hiérarchiques qui rattachaient l'église indienne au siege
patriarcal de Séleucie avaient été rompus par la faute du métropolitain Siméon
et de son prédécesseur. 11 se peut done que quelques fideles se soient rendus a
Jérusalem pour demander un évéque orthodoxe. On peut poser la question,
mais il serait téméraire de vouloir la trancher. Pour rendre compte des rapports
courtois entre un fervent Chalcédonien et des personnages hétérodoxes, fait
assez anormal pour l'époque, il est une explication plus simple : ces Indiens,
chrétiens de nai~sance ou bouddhistes nouvellement convertis, versés dans la
connaissance de la littérature bouddhique, étaient probablement des pelerins
visitant les lieux saints qui, a cause de l'intéret qui s'attachait á. leur pays
d'origine, inspiraient au moine de Saint-Saba des sentiments de sympathie
qu'il aurait refusés a des hérétiques plus rapprochés.
Le livre de Barlaam et Joasaph a été probablement compasé au couvent
méme de Saint-Saba. L'auteur, an commencement de l'ouvrage, en décrit la
situation par rapport a l'Égypte; il ne s'ensuit pas qu'il se trouvait lui-méme
dans ce pays; c'est parce que la navigation, au départ de l'Égypte, était la voie
la plus habituelle entre l'Inde et l'Occident. II dit que la vie des premiers chrétiens de cette contrée ressemblait a la vie des anges, Ces mots désignent sans
doute les moines et les anachoretes de la Thébai"de qui, encore au commencement du vue siécle, jouissaient d'un grand renom de sainteté.
Au point de vue de l'histoire littéraire, l'illustre Laure de Saint-Saba, a part
le livre de Barlaam et Joasaph et le célebre Typicon, n'a produit que des écrits
de second ordre. 11 est vrai que, suivant la tradition, c'est également a SaintSaba qu'auraient été composés la plupart des ouvrages de saint Jean Damascene. Cette ;tradition cependant ne repose sur aucune donnée sérieuse. On peut
admettre que Jean Damascene a été temporairemcnt l'hóte du couvent, sans
avoir été re1,u au nombre de ses membres. Le nom de Jean, par sa fréqurnce

!03

du vi• au vn• siecle a été une source infinie de confusions. Parmi les ouvrages
qui portent le nom de saint Jean Damascene, il en est plusieurs qui lui ont été
attribués a tort. Le livre de Barlaam et Joasaph a eu le méme sort. Portant en
tete le nom de Jean, moine du couvent de Saint-Saba, il a été attribué a saint
avec le célebre couvent.
J ean Damascene, que la tradition mettait en rapport
.
.
b
,
Une étude tres circonstanciée sur les différents momes de Samt-Sa a nommes
Jean, conduit M. z. a supposer qu'il s'agit de Jean Pr:sbytere, d: Saint-Saba,
signataire d'une supplique adressée aux évéques réums ~u concile ~e Latran,
identique peut-étre a saint Maxime le Confesseur, qui se trouvait a Rome
en 649.
.
Quoiqu'il en soit, on n'hésitera pas a admettre que le livr~ de Barlaam e~
Joasaph a été composé par un moine grec du couvent de Samt-Saba, nomme
Jean, dans la premiere moitié du vu• siecle. Le systeme théologique de l'ouvrage, aussi bien que les détails de la partie narrative, nous conduis~nt a c_ette
date qu'il faut considérer comme certaine, quand méme on parv1endrait a
prouver que quelques passages ont subi plus tard des altérations ou des interpolations.

Septieme partie. - Le livre de Barlaam et Joasaph parait étre resté pendant
assez longtemps inconnu dans les anciennes provinces helléniques de l'empire
d'Orient. Ce n'est qu'au x1• siecle que l'on a commencé a en multiplier les
copies. 11 n'en est fait aucune mention dans la littérature grecque du moyen
~ge, et l'bistoire des deux saints héros n'a re1,u la consécration de l'Église qu'a.
une époque relativement récente. Cependant, en 1354, l'empereur Jean Cantacuzene, en renon1,ant au tróne et en prenant l'habit monacal sous le nom de
Joasaph, s'est probablement posé comme modele le saint roi indien du romm
ascétique.
On ignore a quelle époque l'ouvrage a été traduit en latin. Les plus anciens
manuscrits de la version latine remontent au xu• siecle et avant la fin du méme
siecle, le récit jouissait déja. en Occident d'une certaine popularité. II n'a pas
rencontré une moindre faveur en Orient. De bonne heure il a été traduit en
arabe et mis en vers par un poete musulman, La rédaction musulmane, a son
tour, est devenue la source d'une paraphrase hébrai"que. Plus tard, le premier
texte arabe a servi d'original a une version éthiopienne. On connait en outre
deux rédactions arméniennes, l'une en prose, l'autre en vers.
Comme la plupart des ouvrages arabes d'origine grecque ont été traduits du
syriaque, on a pu supposer qu'il en était de méme du livre de Barlaam et
Joasaph. Mais rien ne prouve qu'il ait existé une version syriaque, et il n'est
pas probable que les Syriens aient adopté un récit édifiant d'une tendance
orthodoxe si prononcée. Au surplus, la version arabe porte en elle-méme plus
d'un indice établissant qu'elle a été exécutée directement sur !'original.
Les noms propres, autres que ceux de la Bible, sont littéralement transcrits
du grec tres souvent avec leurs désinences de flexion. Des malentendus non

�104

REVUE DE L'mSTOJRE DES RELJGIONS

moins caractéristiques que renferment les interprétations de certains mots et de
cerhines phrases montrent également que le traducteur a eu sous les yeux un
texte grec. De plus, cette version se distingue par la tendance a représenter
mol a mot le texle original. Quant au langage, il ne differe pas essentiellement
de celui dont faisaient usage la plupart des écrivains chrétiens de la Syrie et de
l'Egypte. M. Z. profite de ses lectures extraordinaires pour donner la bibliographie complete des manuscrits arabes.
La traduction arabe du livre de Barlaam et Joasaph est mentionnée pour la
premiere fois dans l'encyclopédie ecclésiastique d'Aboíll-Barakíl.t, auteur chrétien de la fin du xm• siecle. .Mais elle est sans doute beaucoup plus ancienneD'apres le Kit&amp;.b-al-Fihrist, Abíl.n Ibn Abd al-Hamid al-Lahiqui, poete musulman
du second siecle de l'Hégire, qui a mis en vers le livre de Kalila et Dimna,
l'histoire d'Ardeschir et d'autres contes et romans, était l'auteur d'une version
poétique d'un livre intitulé Bilauhar et Yowasaph. ll est düficile de décider si ce
nom de Bilauhar est une corru ption du nom de Barlaam ou un changement inten tionnel díl a une réminiscence de la forme syriaque de ce nom, Bar Láha, ou
encore si le poete musulman a eu sous les yeux une version syriaque aujourd'hui perdue. Cependant en tenant compte des habitudes des scribes arabes
dans la transcription des noms étrangers, on s'explique le procédé qui de
Barlaam a fait naítre la forme Bilauhar. Le méme ouvrage, sous le litre légerement différent de Yowasaph et Bilauhar, est encore mentionné dans un autre
chapitre du Kitab-al-Fihrist, parmi les contes d'origine indienne traduits en
arabe. Comme dans ce dernier passage il n'est question ni d'Aban ni d'une
rédaction poétique, M. Z. suppose que l'auteur de cette énumération bibliographique a voulu désigner la version en prose, celle qui était la source de la composition poétique.
Apres avoir donné une description tres détaillée de la paraphrase hébnüque
qui découle de l'reuvre d'Abíl.n, M. Z. résume sa pensée en disant que le poete
du deuxieme siecle de l'Hégire a probablement mis en reuvre une version arabe
plus ancienne en prose, soit celle qui a été exécutée, d'apres !'original, par un
chrétien, a l'usage des chrétiens, soit une autre, adaptée aux croyances musulmanes et au génie arabe. L'original chrétien a done díl exister au COII!mencement du n• siecle de notre ere. M. B. Dorn a cru pouvoir afiirmer qu'il ne
remontait pas au dela du x• siecle, parce que le mol "E&gt;;X'l)ve, dans le sens de
pai:ens, y est traduit par ac-()abioun, les sabiens, acception qui, d'apres les
recherches de M. Chwolson, ne serait pas antérieure au 1v• siecle de l'Hégire.
Mais ce résultat ne parait pas absolument certain. 11 est probable au surplus
que la version chrétienne a été exécutée au couvent méme de Saint-Saba ou, de
bonne heure, on avait eu soin de traduire en arabe les légendes des saints
auxquelles on attachait un intéret spécial.
Ce chapitre se termine par la discus~ion du passage d'un ouvrage juü qui
contient la parabole du roí élu pour un an, tirée du livre de Barlaam et Joasaph;

REVUE DES LIVRES

i05

enfin vient la description des manuscrita éthiopiens et d'une histoire arménienne
de Barlaam et Joasaph signalée par feu M. Brosset. Ce dernier texte ne renferme pas une traduction du roman-grec, mais constitue un abrégé et ne
reproduil que les faits principaux de la partie narrative.
L'analyse qui précede peut donner une idée des recherches profondes et
variées auxquelles le savant auteur a dO. se livrer pour obtenir les résultats si
intéressants et si inattendus dont il enrichit l'histoire littéraire du christianisme
militant. Sur ce terrain aussi nouveau pour moi, j'ai été obligé de me tenir
strictement aux expressions originales de peur de m'égarer dans le dédale
inextricable de la théologie chrétienne dont M. Z. a éclairé les insondables profondeurs. Bien peu de personnes en France, je ne crains pas de le dire,
possedent a un degré aussi éminent, cette littérature difficile, ou les abstractions
les plus quintessenciées prennent un corps au souffle de la foi et ou les nuances
les plus vaporées se solidifient en dogmes contradictoires pour alimanter le zele
des croyants et les excommunications mutuelles des sectes. M. Z. connait
admirablement son sujet et, ce qui plus est, manie avec autant d'aisance que
de gra.ce l'art si difficile de faire comprendre aux autres dans quelques minutes
ce que l'on a eu de la peine a apprendre pendant de longues années de travail
assidu.
Dans de telles circonstances, l'reuvre de la critique devient d'une délicatesse
extréme. C'est done a titre d'un simple acquit de conscience que je me permets
d"avoir une opinion a cet égard. Je crois que M. Z. a définitivement réussi
dans son opposition a. l'opinion re~ue qui regarde saint Jean Damascene comme
l'auteur du livre de Barlaam et Joasaph. L'hésitation n'est possible qu'en ce
qui concerne la question de date et les autres points qui s'y rattachent. A cet
égard je me permettrai de soumettre au jugement du savant auteur une série
de considérations qui m'ont été suggérées a la suite d'une lecture attenlive
et souvent répétée de la derniere parlie de son précieux Mémoire.
Et voici d'abord une réflexion qui prime toutes les autres : le livre de Barlaam et Joasaph repose foncierement sur la légende indienne du Bouddha et
néanmoins, rien dans le caractere des principaux héros ni dans la nature du
paganisme qui y est combattu, ne présente une physionomie indienne, La description des hommes et des choses est empruntée a l'étranger; il n'y a pas la
moindre trace de couleur locale. Ce fait indéniable semble cadrer fort peu avec
la supposition que le récit indien aurait été directement communiqué a l'auteur
du roman chrétien par des indigenes de l'Inde. II entame du méme coup l'originalité du texte grec, originalité que les perfections de rédaction de l'ouvrage
rtmdaient déja si difficile a concevoir. Dans une reuvre de transformation secondaire, la disparition de la couleur locale premiere et le perfectionnement de la
forme s'expliquent tout naturellement.
Une autre réflexion a encore sollicité notre attention; elle consiste en un
simple poin(d'interrogation. Que! motif a pu avoir l'auteur chrétien pour désigner

�1.06

REVUE DES LIVRES

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

les Perses sous le nom de Chaldéens? N'aurait-il pas d(l plutOt conserver
la désignation universelle des ennemis de son pays et de sa religion, si
son intention était elfectivement de combattre le gouvernement et la religion
perses 'l
Ce phénomene bizarre invite naturellement a examiner les principes du paganisme visé par l'auteur. L'impression qui se dégage de la description est loin
d'élre satisfaisante. L'adoration des corps célestes et des éléments est commune a tous les systemes parens et n'a rien de particulier, pas méme l'adoration
de l'homme, si par l'homme il faut entendre le roi de Perse, car le paganisme
égypto-grec et romain ne s'est pas fait faute de diviniser les rois et les
empereurs. Un écrivain de l'époque des Sassanides aurait trouvé bien d'autres
choses a blil.mer et a mettre en opposition aux pratiques cbrétiennes, par
exemple la multiplication extraordinaire des Pyrées, les mariages inceslueux,
l'exposition des morts, les purifications avec l'urine de vache, etc. De ces traits
vraiment caractéristiques du mazdéisme sassanide l'auteur ne dit pas un
seul mol; ne serait-ce pas parce que le paganisme qu'il a en vue n'est pas celui
des Perses?
Le mazdéisme écarté, il ne resterait qu'A prendre la désignation de Chaldéens au sens propre du mot el A entendre les Araméens pa'iens de la Mésopotamie. On en connalt deux gro upes : les Harraniens de la Mésopolamie supérieure
dont l'idolAtrie a persisté plusieurs siecles apres l'apparition de l'Islamisme el les
Nabat de la Mésopolamie inférieure qui, sous le nom de Mandéens, se sont perpétués jusqu'a nos jours. Lequel des deux groupes est celui que le livre de
Barlaam et Joasapb a tout parliculiérement visé 'l La description cilée plus haut
nous le dira sans ambages ; car, si le culte des corps célestes et des éléments
se retrouve chez les Mandéens comme cbez les autres pai:ens d'Orient, l'adoration de l'homme semble au conlraire ne convenir qu'aux Harraniens seuls. On
. sail en elfet, que d'apres le témoignage unanime des historiens syriens et
arabes, les paiens de Hard.n étaient censés conserver dans leur temple le corps
d'une victime humaine, préparée d'une fac,on spéciale et dont la téte détacbée
élait adorée comme une divinité. L'auteur arabe qui nous donne les plusamples
renseignements sur ce sujet ajoute que« les Harraniens ne coupent leurs cbeveux,
ne mangent et ne boivent qu'au nom de cette téte•. » Tout porterait done a
croire que la polémique du livre de Barlaam et Joasaph est dirigée contra le
paganisme barranien. Faisons ancore remarquer que ce dernier systeme admettait
aussi la natura essentiellement mauvaise de certaines combinaisons astrales et
par conséquent le regne du mal absolu.
L'interprétation qui précede rend aussi compte de la raison dont l'auteur
cbrétien s'est autorisé pour attribuer aux Indiens la religion chaldéenne. D'apres

t) Voir l'excellent mémoire de MM. Dozy et de Goeje dans les Actes du
VI• Congres des orientaliste~, tenu a Lelde en l.884, II, 364-6.

-t07

1a croyance générale du temps, sabéisme était synonyme de paganisme. L'auteur
arabe cité ci-dessus identifle sans la moindre bésitation le paganisme harranien
avec le brahmanisme de l'Inde.
Si le livre de Barlaam et Joasapb, comme il nous parait probable, polémisait
contre les Harraniens afin de les convertir au cbristianisme; l'omission de l'islamisme s'expliquerait d'elle-méme el la concurrence formidable de cette religion
monotbéisle aurait pu obliger l'auteur a placer sa flction aux époques antérieures,
ou le cbristianisme n'élait en présence que d'une seule religion monothéiste, le
judaYsme.
Voila les réflexions qui semblent favoriser l'idée d'une date relativement
récente et post-islamique du roman cbrétien. Mais la méme conclusion semble
résulter ancore de l'observation des faits que voici : le nom du béros chrétien
Joasaph, quand on le compare au nom indien primitif Bodisatwa, se montre avec
la plus grande évidence comme une altération ayant son origine dao.s des confusions de lettres qui ne sont possibles que dans !'écriture arabe. Ainsi, c'est en
arabe seul que les consonnes b-d-s-f peuvent étre prisas pour J-o,..s-f. De méme,
les consonnes de Bilauhar, savoir b-l-w-h.lf', peuvent étre confondues a vec
b-l-r-h-m balraham dont la forme grecque Bar-la-(h)am ne dilfere que par
une légere métathese qui allega la prononciation.
Je laisse au savant auteur le soin d'apprécier la valeur des remarques que je
lui soumets saos autre prétenlion que celle d'apporter quelques éléments de
plus a la solution du problema. Ce dont je suis certain, c'est que tout le monde
sera d'accord a louer comme moi l'excellente facture de son Mémoire, sa clarté
et la riche variété de ses renseignements. Les extraits annexés a titre de
spécimens feront la joie des orienlalistes a cause de l'extréme correction des
textes et de la grande abondance des notes.
J, li.u.ÉVY,

=

Hisioire générale des Races humaines. Introductioo a l'Etude
des races humaines, par A. de Quatrefages, membre de l'Institut
(Académie des sciences), professeur au Muséum. - Questions générales,
avec 227 gravures dans le texte, 4: planches et 2 cartes. - Paris, Hennuyer,
imprimeur-éditeur, 47, rue Laffite, 1887.
Cet intéressant volume ouvre !'importante Bibliotheque ethnologique enlreprise par la maison Hennuyer sous la direclion de MM. de Quatrefages et
Hamy. 11 roule en majeure partie sur la question des races humaines, de leurs
di!Iérences et de leurs affinités. Oo sail que l'éminent professeur du Muséum
se prononce pour le monogénisme contra le polygénisme et qu'il croit pouvoir
expliquer les phénomenes dont on tirait la conclusion opposée d'une maniere
qui donne completement raison aux partisans de l'unité de l'espece humaine,
Nou s n'avons pas A entrer dans cet ordre de discussions étranger il la compé-

�108

-l.09

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tence de cette Revue. La seule partie de ce livre tres savant et pourtant de
lecture fort agréahle qui nous intéresse directement, c'est la derniere 011
l'auteur releve et met en plein jour le caractere universel, naturel, spécifique, de la religion dans l'espece humaine. Il est d'avis, et nous le sommes
avec lui, qu'on s'est absolument trompé quand, sur le témoignage d'observateurs mal préparés ou prisonniers de conceptions trop étroites, on a retusé
toute notion religieuse a des populations, a des races entieres. N'a-t-on pas été
jusqu'a ranger parmi les peuples sans religion ces nations bouddhistes qui
nous étonnent par le nombre et l'épaisseur de leurs croyances? N'y a-t-il pas
des voyageurs sérieux qui retranchent d'un trait de plume de la liste des
nations religieuses des peuples dont ils racontent ensuite par le menu les
superstitions singulieres 1
Peut-étre, entrainé par sa these qui est au fond la vraie, le savant naturaliste
croit-il un peu aisément aux " idées élevées », au monothéisme spiritualiste de
certaines fractions du gen re humain. S'il faut se défier des témoignages dénigrants, il faut aussi user de circonspection vis-a-vis des traducteurs trop
sympathiques pour leurs textes originaux. La partialité dans un sens est aussi
possible que dans l'autre. Mais, toute part faite aux critiques de détail, M. de
Quatrefages n'en a pas moins raison au fond. Dans son ensemble soli livre est
de ceux que doivent Jire ceux qui, saos s'adonner exclusivement aux sciences
naturelles, désirent posséder une vue d'ensemble sur les résultats obtenus et
sur les questions posées par cette belle et grande science de l'ethnologie, !'une
de cel!es dont notre siecle a le droit d'étre fier.

La seconde élude, de beaucoup la plus importante, roule sur le Deutéronome;
elle comprend une introduction, malheureusement inachevée, la traduction du
texte traditionnel, sa restitulion et un commentaire. Nous admirons sincerement la haute et respectable assurance avec laquelle M. d'Eichtbal reconstitue
et redistribue les textes du Deutéronome; nous l'admirons d'autant plus que
nous n'oserions nous-méme entreprendre le méme travail pour les parties de
l' Ancien Testament qui nous sont le plus familieres; nous l'admirons enfin
parce qu'une pareille reconstitution exige du savant qui n'est point hébrai:sant
un jugement et un tact d'autant plus s0.rs et d'autant plus aiguisés. M. d'Eichthal repousse l'opinion, généralement acceptée, en vertu de laquelle le Deutéronome, a part quelques additions, a été composé a l'époque de Josias. 11
estime que la critique rigoureuse de cet écrit n'a point encore été faite, et il
y retrouve, quant a lui, huit documenls dilférents. 11 croit enfin que le Deutéronome, « s'il n'émane point du scribe Esdras, ce que nous n'avons aucun
moyen de vérifi,er, a du moins été composé dans l'intérét de la réforme poursuivie en commun par lui et par Néhémie. » Nous avons été tres heureux de
voir la grande part faite a Esdras, par M. d'Eichthal, dans l'ceuvre de la restauration d'lsrael; c'est° une these que nous avons nous-méme soutenue, Mais
l'auteur ne tombe-t-il pas ici dans l'hypercritique? Quels rapports établira-t-il
désormais entre le Deutéronome at le code sacerdotal, et, en plac,ant le premier
de ces écrits a une époque aussi tardive, ne renverse-t-il pas !'une des
colonnes le plus solidement établies pour la reconstruction de l'édifice religieux
et littéraire du peuple israélile 1
La derniere étude est relative au nom et au cáractere du dieu d'Israel,
lahveb, qui est, d'apres l'étymologie, soit l'etre par excellence, soit le créateur.
Quant a la formule de l'Exode (III, 14) : « Je suis celui qui suis », c'est une
définition métaphysique de la divinité, tardivement introduite dans le Pentateuque. Suit un appendice sur la déclaration des droils de l'homme et l'étre
supréme.
Quelles que soient les critiques qu'on puisse adresser aux théories de
M. d'Eichthal, la lectura de ses travaux approfondis est d'un haut intéret
pour quiconque s'occupe de l'bistoire ds l'Ancien Testament.
Eo. MoNTET,

A.

lliVI.LLB,

Gustave d'Eichthal. Mélanges de critique biblique, i vol. in-8º ;
Paris, Hachette, i886.
· Le volume que nous annonc,ons et qui vient rl'étre publié par M. Eugene
d'Eichthal, le fils du sympathique critique, renferme trois études principales,
dont deu::1:, la premiere et la derniere, sont des réimpressions.
M. d'Eicbthal s'est efforcé tout d'abord de reconstituer « le texte primitif du
premier récit de la création », cet enseignement philosophique et religieux de
l'ordre le plus élevé, comme l'appelle nolre auteur. II y voit l'ceuvre du génie
israélite, au temps de sa complete maturité, c' est-a-dire du prophétisme du
vm•, du vu• et du v1• siecles, apres qu'il eut vécu dans de longs et intimes
rap~orts avec l' Assyrie, la Chaldée, la Perse et le mazdéisme. Noús y trouver1ons meme une négation positive de la co~mogonie persane. Pour qui sait
les difficultés, a peu pres insurmontables, attachées a la détermination des
époques 011 se sont formées, soit les antiques tradilions des Israélites, soit les
croyances du mazdéisme, cette derniere conclusion paraitra quelque peu
basardée.

Le Tibet, le pays, le peuple, la religion, par Léon Feer. Orné de
gravures. ( Bibliotheque ethnographique. Paris, Maisonneuve, in- 16 de
i07 pages.)
Un des derniers volumes de la Bibliotbeque ethnographique est consacré au
Tibet. L'auteur, par ses nombreux travaux sur le bouddhisme et ses savantes
traductions du tibétain, était tout désigné pour cette publication. M. Feer n'a-t-il
pas aussi enseigné cette langue a l'École des tangues orientales, jusqu'a sa

�HO

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

réorganisation, alors que le cours de tibétain ful supprimé, le gouvernement
n'ayant pas d'agent consulaire et diplomatique dans cette région de l'Asie.
Quoique ce volume ne contienne que 107 pages, nous y trouvons un tableau
cornplet de l'état actuel de nos connaissances sur ce pays si peu exploré. Les
trois premiers cbapitres nous entreliennent de la géographie pbysique, des
productions du sol, du gouvernement, de l'état social, des mreurs.
Le porlrait que trace M. Feer des Tibétains actuels rappelle celui que Mai;oudi,
le célebre historien arabe du x• si~cle, nous a laissé. « La douceur du naturel,
la gaieté, la vivacité qui sont l'apanage de tous les Tibétains, les portent a
cultiver la musique avec passion et a. s'adonner a. toute espece de danses. »
(Tome I, page 351, trad. de MM. Barbier de Meynard et Pavet de CourteiUe.)
Ce peuple connut des jours de splendeur et conquit au vm• siecle un empire
assez vaste. « Le Tibet, dit Mai;oudi (lome I, p. 352), touche a la Chine d'un
cOlé et des autres c0tés a l'Inde, au Khora~n, et aux déserts des Turcs. »
La grande étendue de cet empire est conflrmée par l'histoire tibétaine tra.duite
par M. Emile Schlagintweit et par les historiens chinois '.
Le quatrieme chapitre est consacré a la religion qui est, comme on sait, une
branche du bouddhisme indien. Elle s'est développée au Tibet a partir du va•
siécle de notre ere, aux dépens d'une religion plus ancienne, le culte de Bon,
sur laquelle on ne possede que tres peu de renseignements. n est naturel de
supposer, comme le dit M. Feer, que ce culte primitif a non seulement fait
beaucoup d'emprunts au bouddhisme, mais que celui-ci lui en a fait de son
cOté. Le difflcile e11t de déterminer avec précision en quoi consistent ces
emprunts et de reconstituer ainsi dans ses traits principaux l'état religieux qui
avait précédé la prédication bouddbique. La croyance aux démons, bons ou
mauvais, et les pratiques de sorcellerie destinées a s'assurer les bons offices
des uns et a prévenir et combattre les maléfices des autres existaient dans
Inde bouddbique a une époque antérieure a l'introduction au Tihet de la
doctrine de Qa.kyamouni, ou tout au moins a une époque contempora.ine. Ainsi
le célebre pelerin chinois Hiouen-Thsang (tome I, p. 133, trad. de Stan. Julien)
rapporte que, dans le royaume d'OudyAna, le dragon Apa:AJa laissait écbapper
d'une source un coura.nt d"cau blancbe qui anéantissait tous les produits de la
terre. QAkya, ému de pitié pour les habitants de ce royaume, descendit en cet
endroit et voulut convertir ce méchant dragon. Un génie, armé d'une massue
de diamant, Vadjrapa.ni, frappa les hords de la montagne. Le dragon fut
rempli de terreur, il sortit de l'étang et vint faire sa soumission. JI obtint de
Bouddha la permission de détruire tous les douze ans la récolte des champs
pour pouvoir subvenir a sa nourriture. VadjrapAni, la foudre a. la main, est
aujourd'hui encore au Tibet le protecteur des monasteres et I'exterminateur des
mauvais génies.
·

1\EVliE DES LIVllES

Notre voyageur alla dans le Gandha.ra voir un stoupa ou Ca.kya. avait inslruit
la Mere des démons.
Un ouvrage bouddhique, traduit en chinois au v11• siecle, nous apprend a ce
sujet qu'une femme nommée Ho-li-ti avait fait vreu de mange~ tous l~s
petiti; enfants de la ville de Rildjagrfoha. Apres sa mort, elle revmt a la v1e
daos la classe des Yakchas. Les habitants de_füldjagricha allerent donner cette
0 velle a Q~a. qui la converlit. Elle dit alors au Bouddha : « Moi et mes
:in~ cents enfants que mangerons-nous ~aintenant? » ~e Bouddba lui _répondit:
" Les Bhikchous vous olfrironl cha.que Jour une parhe de leurs ahments. »
C'est pourquoi, dans tous les couvents de l'Inde, on représ~nte par une statue
en terre ou une peinture, la mere des démons et chaque JOUr on dépose des
aliments devant elle. (Stan. Julien, Mém. de Hiouen-Thsang, tome 1, p. i20,
note 2.) Daos beaucoup d'autres pa.ssages Hiouen-Thsang parle d~e déess~s :l
de démons féminins et de la tra.nsmigration dans les six classes _étres arum s
(tome II, p. 101). L'Adi-Bouddha, les Dhyani-Bouddha et Aval0kité~vara av~c
ses onze tétes sont mentionnés dans le Karanda-VyO.ha, ouvrage népala1s
dont Burnouf a donné une analyse (Introd. au Bouddhisme, p. 220). Ce soO.tra.
a été traduit en tibéta.in par Qakyaprabha et Ratnaraxita • qui vivaient a.u
1x• siecle sous Tal-pa-chan.
.
On pourrait multiplier ces exemples qui prouvent que la cramt~ d~s démons
males el femelles forma.it da.ns l'Inde bouddhique, comme aujourd hui a.u Tibet~
le fond des croya.nces populaires. On ne doit done pas perdre d~ ~ue la ~ss1bilité que ces éléments aient été entra.inés p~r le co~ant rehg1e~x q~1 de
l'Inde s'est répandu a.u nord de l'Himalaya, et 11 faudra1t se_ garde~ d attr1bu~r
a priori a la religion primilive de cette c~ntré~ to~t ce qw ne fa1t pas part1e
de nos connnaissances actuelles du bouddb1sme mdien •
De méme que dans l'Inde, la doctrine de Qak!amoun_i eut daos le !ibet
beaucoup de sectes. Csoma en compte neuf. La dermere, qui date du_ x1v• s~ecle,
est eelle des bonnets J. aunes dont le fondateur Tsong-ka-pa a écrit plus1eurs
. .
les possedent
a.ms1
ouvrages. Les bibliotheques de Saint-Pétersbourg
.
.
.
. que
plusieurs histoires des différentes doctrmes qui se trouvent auss1 a P~s daos
la bibliotheque de l'Institut. Lorsqu'on aura traduit ces documents ent1erement
ou en partie, on pourra avoir une notion exacte d u lamaisme et de s~n culte.
Quant a l'institution du Dalai-lama, elle est toute moderne. M. Feer fa1t remarquer a.vec raison que « Navang-Lobsa.ng aurait été le vrai fondateur, .?u du
mo'ins l'organisateur de cette dignité sous la forme actuelle. » Ce Dalai-~~a.
qui est regardé comme le cinquieme, vivait de 1617 a 168-2. (Kreppen, Religwn
des Buddha, tome ll, p. 235,)
·
¡ d 6 ¡ Bibl'otbeqt1e nationale de Paris, t. VII du Mdo,
i) KandJour, exem\&gt; ·
ª K~nd •our de Csoma (p. 2i6 de la traduction de
fol. 37L) Cof1Pª1~rz
de" l'Académie de Saint-Pétersbourg, pultlié
M.
' lsdet,on
parFSeehr
e m
p. 20n• Ce sotltra a été traduit par Jinamitra et Danac¡lla.

d!:dJYKa~jur

1) J{(aproth, Tabl. ltist. de l'Asie, p. IH et suív.

fff

�H.2

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LlVRES

M. :ee_r termine son savant travail par un exposé historique et une biographie
des prmcipaux voyageurs; naturellement les missionnnires catholiques sont les
plus nombreux de cette liste. Si jusqu'a présent ils n'ont pas réussi a convertir
ce p~ys et A s'y inst.aller, il íaut considérer que les autorités tibét.aines ne se
soucient nullement de la propagande chrétienne, et comme ils le faisaient clire
le 26 septembre 1867, par les légats de l'empereur de Chine a Mgr Chauveau '.
" ~~ co~trées tibétaines sont consacrées aux supplications et aux prieres;
~:ligi_on Jaune est fondée sur _la justice et la droite raison; elle est adoptée
e pui_s un gran~ .nombre de s1ecles; on ne doit done pas précher dans ces
ontrees une rehg1on étrangere; nos peuples ne doivent avoir aucun rapport
avec ~es hommes des nutres royaumes. » (Desgodins, Miss-ion au Tibet, p. 142.)
~ais ce_tte réponse ne.dé~ouragera _pas le zele des missionnaires catholiques
et ~n do1t ~sp~rer, auss1 bien dans l'mtérét de la science que dans celui de Ja
religion, qu'il v1endra. un jour ou le culte des dieux a plusieurs tétes ne sera
plus qu'un souvenir historique consigné dans les livres.

¡¡

!

Eo.

SPECHT,

Saint Paul d'apres la libre critique en Franca, par V. Courdaveau:c,
~roíesdseur a. la Faculté des lettres de Douai. París, Fischbacher, 1886,
m-t2 e vm et 149 p.
" Voici un petit volume que les éruclits trouveront probablement bien minc11
et le~ gens du monde bien sérieux. Seulement entre les gens du monde et le;
éruclits, en pa.reille matiere surtout, il existe une classe plus ou moins nombreuse
de lecteurs qui, tout en n'ayant ni le goOt ni le loisir de suivre des discussiona
histo~iques ou scientifi_ques poussées jusqu'au dcrnier dét.ail des choses, ne
sen mtéressent pas m01ns a toutes les grandes questions prises de haut. C'est
~our ceu~-la que no~~ publion_s ce petit livre » (Préface, p. vn). Ces quelques
lignes qui servent d mtroducbon a la récente publication de )'honorable professeur de la Faculté des lettres de Douai, caractérisent paríaitement l'reuvre et
l'auteur. Nous avons affaire ici a une reuvre de vulgarisation destinée aux lecteurs instru_its ~ui ne so~t pas familie:s avec les questions de'théologie biblique,
pa~ un esprit d une paríaite loyauté qui a sérieusement étudié les principaux interpretes modernes de la. pensée paulinienne. M. Courdaveaux se glorifie a juste
titre de conserver le respect le plus complet de la grandeur morale chez ceux-la.
méme~ dont il repousse le plus loin les idées (p. vm), mais des les premieres
pages il ne cache pas que les idées de l'apOtre Paul ne sont pas les siennes. De
1~ une certaine allure de controverse qui contribuera peut-étre au succes du
hvre~upres du p~l'.c, plus avide de plaidoyers que de clisserta.tions, mnis qui ne
con_v1ent ~as auss1 bien a la sérénité de l'bistoire et a l'impartialité de la critique
vra1ment hbre.
Ce ton de la controverse nous parait d'nutant plus regreltable qu'il est tout

H3

exlérieur. Le fond des récita et des raisonnements de l'auteur n'en est pas sensiblement afTecté. Pourquoi donner les apparences d'un pla.idoyer a. ce qui est
en réalilé un résumé solide et consciencieux de cert.ains trava.ux autorisés
d'histoire biblique? Nous avons lu, pour notre part, le livre de M. Courdavea.ux
avec un réel plaisir, non pa.s que nous n'ayons des réserves a faire sur plu•
sieurs points, mais a cause des qualités tres sérieuses qu'il présente. M. C. n'est
pas un exégete de profession; il n'a pas consacré sa vie a l'élude des questioos
bibliques; il a a.bordé son sujet avec la curiosité et la íorle culture d'un lettré
et avec les convictions d'un libre penseur. Mais au lieu de se lancer dans de
grandes considéralions sur l'enseignement de Paul, il est alié aux sources; il a
lu tres atlentivement les travaux des hommes les plus compétents sur la
mnliere ; il s'est e!Torcé de replacer l'apOtre Paul dans le cadre de l'histoire
véritable et de lll juger comme un chrétien du 1" siecle, non comme s'il avait
· affaire a un docteur contemporain; Dans une reuvre destinée au monde scientifique, ce sont la des qunlités élémentaires; dans les reuvres deslinées a un
public plus étend u et portant sur des queslions d'bistoire biblique, elles ont
été infioiment rares jusqu'a p!'ésent parmi nos compatriotes a cause des divisions religieuses qui les agitent. II y a la un grand progres que nous aimerions
a voir s'établir d'une ía.&lt;;on définitive.
M. Courdavea.ux commence par disculer la valeur des documents que nous
possédons sur la personne et l'reuvre de l'apOtre Paul. ll montre a.vec quelle
prudence il convient d'accepter les renseignements des A.ctes des apótres. Il
discute l'authenticité et l'autorité des épitres pauliniennes, rejelnnt nbsolument
les épilres aux Hébreux, a Timothée et a Tite, suspecta.nt trbs fort l'épitre nux
Ephésiens, mais admettant les autres, malgré les divergences des enseignements qu'elles renfermenl, parce qu'il ne voit pas de raison pour refuser a
l'apOtre le droit d'a.voir modifié sa doctrine au cours de ses missions, Apres avoir
. résumé de la sorte les principaux résultats de la critique biblique concernant
les écrits attribués a Paul, M. C. nous donne une caractéristique de l'apOtre et
l'histoire de son développement spirituel. Toute la seconde partie du livre est
consacrée a l'étude de la théologie et de la morale de Paul et a la comparaison
de son enseignement avec celui de l'Église.
Nous n'étonnerons aucun de ceux qui connaissenl tnnt soit peu les travaux
de la critique moderne sur la persoone et l'reuvre de Paul, en déclarant que
sur bien des points les aífirmations de M. C. pourront étre contestées. Aussi
ne nous arréterons-nous pa.s aux contestntions de détail; nous ne chicanerons
pas l'auleur lorsqu'il parle d'anciens (1tpta6vTopo,, p. 132) dans les communaulés
pauliniennes, alors que ce terme ne parnit pas une seule fois da.ns les épitres
authentiques, ou lorsqu'il veut établir entre différents passages des épitres aux
Corinthiens des contradictions qu'une saine in lerprétation íait dispa.raltre
(p. 33). Nous ne lui reprocherons pas dava.ntage d'accorder, comme tant d'autre1
critiques, et des plus éminents, une trop grande importance a rexistence ou
8

�REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGlO~S

a l'abseoce de citations bibliques dans les écrits chrétiens du 11º siecle pour
établir l'authenticilé des épitres, quoiqu'il nous paraisse singulierement hasardé
de fonder des conclusions sur une base aussi contestable. La lillérature chrétienne du u• siecle est si restreinte et l'ha.bitude de ciler des traditions sacrées
plutót que des écrits sacrés est encore si générale !
A notre avis, le principal défaul du tablea.u tracé par M. Courdaveaux, c'est
qu'il n'a pas suffisamment fait ressortir l'idée centra.le de la christologie paulinienne ni la haute et belle mysticité de sa pensée. Le point central de la cbrislologie de l'apótre, celui auquel aboutissent les conceptions plus positives de
ses premieres épitres et dont dérivent les glorifications métaphysiques du Cbrist
dans les derniéres, est la conception du Christ comme le second Adam, type et
fondateur de l'humanité nouvelle, spirituelle (pneumatique), d'aprés le plan
éternel de Dieu. Voila le nreud de la spéculation paulinienne sur le Christ. Sa
conception du salut s'y rattache inlimement. Il n'en est pas de la nouvelle
humanité comme de l'an cienne. L'homme individue! appartient a celle-ci par la
naissance pbysique ; il devient membre de la premiére par la foi, par l'union
mystique avec l'homme type, ce que nous appellerions de nos jours l'homme
déa.l, en qui la plénitude de !'esprit s'est réalisée et, par conséquent, aussi la
plénitude de la vie. Cctte seconde naissance est un fait tout intérieur qui se
produit déja dans le cours de la vie terrestre (voir toute la premiere partie du
ch. v1 de l'ép. aux llomains). Le viei! homme doit étre crucifié comme le Cbrist,
mourir au péché et échapper ainsi a la mort qui est la conséquence inévitable
du péché, pour ressusciler avec Christ a une vie nouvelle.
Voila le centre de la pensée paulinienne; voila ce qu'il faut dégager, pour le
public, des subtilités et des bizarreries de l'exégese rabbinique et judéo-alexandrine da.ns lesquelles Paul, en fils de son temps et de son milieu, a exprimé ses
idées philosophiques et ses príncipes de mora.le. On n'interprete vraimenl un
auteur pour le public incapable de le comprendre par lui-méme, qu'en joignant a
l'exposé rigoureusement fidele de sa pensée la traduction de cette méme pensée
en langage moderne. Cetle ta.che, sans doute, est infiniment délicate, mais elle
est indispensable si l'on veut rendre pleine justice aux auteurs d'un passé
éloigné. En langa.ge moderne, nous résumerions ainsi la doctrine de Paul sur
le Christ et son reuvre : Le Christ est l'homme idéal qui s'est réalisé dans une
personnalité concrete a l'heure voulue de Dieu dans le plan éternel de la création
et de l'évolution du monde; le fidele doit s'unir a ce Chrisl au point de s'identifier avec lui, de telle sorte que l'humanité idéale, victorieuse du péché et de la
mort, se substitue chez le fidéle a l'humanité charnelle. La grandeur de l'amvre
de Paul, c'est d'avciir insisté sur la nécessité de la transforma.lion du creur
huma.in pour arracher l'homme a la puissance du mal, ii'avoir condamné comme
illusoires tous les moyens extérieurs, observances légalistes, pratiques dévotes
ou enseignements scolastiques, et ce qui le distingue parmi tous les propagateurs de cette vérité morale, c'est d'avoir enseigné que la transformation

H.5

REVUE DES LIVRES

du creur ne peut s'opérer que par l'union mystique avec le Christ ou le second
Adam.
En recherchant, sur chaque point de doctrine, le rapport entre l'enseignement
de l'Église et celui de l'apótre, M. Courdaveaux a accentué l'élément didactique
des épitres de Paul au détriment de leur portée mystique et spécialement
morale. Mais ces réaerves ne nous empéchent pas de reconnaitre que, parmi
les ouvrages devulgarisation scientifique sur ces questions difficiles et délicates,
celui-ci est l'un des meilleurs, a la fois simple de forme et sérieux de fond,
complet et néanmoins facile a comprendre pour tout Jecteur tant soit peu
instruit.
JEAN RÉVILLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
Publications récentes : 1. E. de Pressensé. L'Ancien monde et le Christianisme (París, Fischbacher, 1887, gr. in-8° de XL et 669 p.). Ce livre forme
Je premier volume de la troisieme édition de l'ouvrage bien conn~ de M. ~e
Pressensé sur l'Histoire des trois premiei·s siecles de l'Église chrétienne; ma1s
cette troisieme édition a été si fort complétée et tranMormée qu'elle doit étre
considérée comme une reuvre nouvelle. Le développement considérable qu'a
pris l'histoire des religions depuis la premiere publication de l'ouvrage, ~~lige
l'auteur a donner une extension beaucoup plus grande a la revue des rehg10ns
de l'antiquité et a l'esquisse de l'évolution religieuse de l'ancien monde q~'il
nous présente comme une introduction au christianisme dans toute _l'accep:1on
de ce terme. Au point de vue historique comme au point de vue pbilosopb1que
et religieux, il faut y voir, d'apres l'auteur, une préparation au christianisme._
« Toute l'histoire du vieux monde paten n'est autre chose que ce long voyage
de !'a.me humaine a la recberche du Dieu de !'avenir, qui reste, pour elle, le
Dieu inconnu » (p. xxxvn) : telle est la lhese qui pourrait servir de devise a ce
voiume et dont M. de Pressensé poursuit la démonstration en nous promenant,
a la suite des guides les plus autorisés, a travers les religions des peuples
sauvages, les religions du vieil Orient, celles de l'Inde, de la Grece et _de_ ~orne.
L'un de. nos collaborateurs traitera prochainement d'une fat,on plus detaillee les
importantes questions soulevées par M. de Pressensé.
2. Comte F.-A. de Noer. L'Empereur Akbai·. Un chapitre de l'Histoire de
l'Inde au xvr• siecle, traduit de l'allemand par G. Bonet-Maury, avec une
introduction par Alfred Maury, vol. II (Leide, Brill, gr. in-8° de 433 p.). Le
premier volume de cette traduction, publié en i883, a été signalé déja dans la
Revue par M. Barth, dans le dernier bulletin des Religions de l'Inde (t. XI,
p. 188), et le personnage meme d'Akbar n'est plus un inconnu pour nos Iecteurs,
puisqu'il leur a été présenté par M. Bonet-Maury dans le ~~me tome XI• (p. 133
a 159 " Akbar un imitateur de l'étude comparée des rehg10ns et un précurseur
de la 'tolérance'dans l'Inde »). Le second volume qui vient de paraitre contient
la fin de l'ouvrage. L'auleur nous y décrit successivement la pacification de

H7

l'Inde, la conquéte du Kacbemir, la conquete du Dekhan et les dernieres années
d'Akbar. Le chapitre sur l'empereur et sa cour est !'un des plus intéressants et
des plus originaux de l'ouvrage entier. II fau~ savoir gré a M. Bonet-Maury
d'avoir rendu accessible au public fran&lt;,ais l'histoire d'une des personnalités les
plus singuliéres et, a beaucoup d'égards les plus altrayantes, de l'histoire religieuse générale.
3. Edmond Le Blant. Les Sarcophages ch!·étiens de la Gaule (París, Hachette,
1886; in-folio de xx et 17i p. et LJX pi.). Ce magnifique ouvrage mérite les
éloges des historiens du christianisme comme des archéologues et des historiens de l'art. On y retrouve la méthode prudente et la slireté d'érudition qui
caractérisent les ouvrages du directeur de l'École fran«;aise de Rome. La
persistance des suje.ts de décoration paienne sur les monuments chrétiens
éclate une fois de plus· dans ce travail. 11 est également intéressant de no ter
comment certains sujets inconnus ou peu communs sur les sarcophages d'autres
régions se trouvent sur les monuments .analogues de la Gaul~. L'ouvrage de
M. Edmond Le . Blant fait partie de la collection des documents inédits sur
l'histoire de France, publiés par les soins du Ministere de l'Instruction
publique.
'
4. Bibliographie des CEuvres de Son Em. le card. Pitra (Solesmes, impr.
Saint-Pierre, i886. Gr. in-8° de 24 p.). La congrégation des Bénédictins de
France a publié cette brochure a l'occasion du jubilé du cardinal Pitra, éveque
de Porto, bibliothécaire de la sainte Église romaine. On y trouve l'énumération
des nombreux travaux du cardinal sur la Patristique et l'Histoire ecclésiastique,
ainsi que la liste des écrivains ecclésiastiques qu'il a fait connaitre pour la
premiere fois dans le Spicilegium et dans les Patres Antenicami.
5. Le Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers (livr. de
janvier i887) a publié la le«;on par laquelle notre collaborateur M. J.-A. Hild a
ouvert son cours sur les Fastes d'Ovide. L'bonorable professeur s'est attaché a
montrer combien il importe de pénétrer dans la vie réelle des anciens et
comment les lettres anciennes ne peuvent litre comprises et golitées que si on
les éclaire par la science des mythes, des cérémonies et des pratiques religieuses
qui remplissaient la vie des Grecs et des Romains. II a fait ressortir ensuite
l'importance des Fastes a ce point de vue. Nous espérons que les lecteurs de
notre Revue pourront profiter plus tard des études que M. Hild développe
actuellement devant ses auditeurs de Poitiers.
6. Une nouvelle hypothese sur la composition et l' origine du Deutéronome:
Examen des vues dellf. G. d'Eichthal,pai· Maurice Vernes (París, i887. Leroux'
in-8° de 53 p.). Se raltachant aux conclusions de M. d'Eichthal, dans les
Jfélanges de critique biblique, M. Maurice Vernes vient de publier une forte
brochure qui fera sensation dans le monde des hébra'isants et des historiens du
peuple d'Israel. Nous recevons cette brochure au moment de mettre sous presse,
-en sorte qu'il faut nous borner pour le ·moment a la signaler. M. Vernes adopte

�H8

\
1

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

en partie l'opinion de M. d'Eichthal sur la composition littéraire du Deutéronome; il admet !'origine post-exilienne du livre. II met en doute l'exactitude du
récit des Rois concernant la réforme de Josias et, tout en reconnaissant un certain rapport entre le Deutéronome et les prophéties de Jérémie, il conclut en
rejetant l'authenticité de la plus grande parlie de ces prophéties. 11 en résulte
que M. Vernes se range a l'opinion de M. Havet sur !'origine post-exilienne de
!'ensemble de la collection prophétique; toutefois il en place la rédaction au
v•, 1v• etm• siecles avant notre ere, sans descendre jusqu'au u•siecle et jusqu'au
temps d'Hérode, comme M. Havet, et sans se refuser a faire remonter quelques
fragments de la collection aux temps antérieurs. On voit que M. Vernes a completement renoncé a la these de l'école grafienne qu'il a défendue autrefois
dans cette revue.
Le Folk-lore en France. - L'étude des traditions populaires se développe
singulierement chez nous depuis quelque temps et s'e!force de prendre une
tournure de plus en plus scientifique. Nous avons depuis deux ans deux recueils
mensuels exclusivement consacrés au folk-lore (la Mélusine, 3° année, et la
Revue des traditions populaires, 2• année), autour desquels se groupent de
nombreux amateurs, ardents a la propagande, et quelques érudits dont les
travaux joignent a l'agrément des sujets traités la solidité des recherches
sérieuses. Récemment, M. Loys Brueyre a présenté le folk-Iore au public d'élite
qui fréquente les conférences du cercle Saint-Simon. Il avait pris comme tbeme
la littérature anglaise et les traditions populaires (voir la Revue des traditions
populaires, livr. du 25 janvier), et i1 a profité de l'occasion pour plaider chaleureusement la cause des études qui Iui sont cheres, en montrant par l'exemple
de la littérature anglaise l'influence des traditions populaires sur les reuvres
poétiqutis et littéraires.
Parmi tous nos folk-loristes il n'en est point cependant de plus instructir et
de plus zélé que M. Gaidoz. Non seulement il prend une part prépondérante a
la rédaclion de la Mélusine, mais il vient d'inaugurer, chez l'éditeur Alph.
Picard, une collection d'ouvrages sur le folk-lore, intitulée Bibliotheca Mythica,
qui comprendra des travau.x: sur l'histoire des religions, la mythologie, les
traditions et la littérature populaires. Prechant d'exemple, M. Gaidoz s'attaque,
dans le premier volume, a uu sujet qui joint l'intérét de l'actualité a celui des
études historiques. Dans La llage et Saint-Hubert (1 vol. in-8°), il passe en
revue les croyances de l'antiquité relatives a la rage et nous raconte la légende
. de sain( Hubert considéré comme guérisseur de !'horrible maladie. A cóté de
saint Hubert, nous voyons défiler d'autre saints anti-rahiques et nous trouvons
l'énumération des recettes, des remedes et des pratiques auxquels les croyants
d'autrefois avaient recours pour se préserver ou pour se guérir des morsures
de chiens enragés. 11 est a souhaiter que les volumes suivants de la Bibliotheca
.mythica ressemblent au premier.
Nous avons déja. signalé le recueil de M. Cosquin, Contes populaii'es de la

CBRONIQUE

H9

Lorraine. De tous les recueils de contes et de légendes populaires qui ont paru
depuis deux ans, c'est le plus scientiflque. L'auteur, en e!fet, ne s'est pas
borné a collectionner des contes, mais il y a joint des commentaires et
surtout il les a fait précéder d'une inlroduction tres intéressante sur !'origine
et la propagation des contes populaires européens.
N ouvelles diverses. - Fouilles a Delphes. Le gouvernement fran~ais vient
d'obtenir du gouvernement grec l'aulorisation de faire exécuter des fouilles a
Delphes, dans des conditions apeu pres identiques a celles qui avaient été
obtenues par le gouvernement allemand a Olympie. Delphes a été pendant
plusieurs siecles le sanctuaire le plus important de la Grece. 11 est certain que
l'histoire de la religion grecque tirera un grand profit des fouilles qui vont étre
entreprises sous la direction si éclairée de notre école d'Athenes.
Les sectes juives en Galicie. Le 29 janvier M. Sacher Masoch a fait une conférence tres intéressante, au siege de la Société des Études juives, sur les
sectes juives de la Galicie, en particulier sur les Chassidim et lés Karai'tes qui
n'ont rien de commun avtic les anciennes sectes de la Palestina. Voici le résumé
de cette conférence, d'apres le compte rendu du journal le Temps :
La secte des Chassidim est, comme !'indique l'étymologie de son nom, celle
des fervents, des exaltés. Le Chassid, en effet, non seulement suit rigoureusement les prescriptions de la loi, mais doit faire plus. Il s'impose une multitude
de privations, fait subir a son corps mille macérations : il s'ahstient de viande,
de beurre, de miel; il ne mange point d'reufs, il porte un cilice dont J'étolfe
rugueuse meurtrit sa peau; en plein hiver, il se jette dans l'eau glacée des
rivieres. Les Chassidim s'étaient fait aussi une regle de nejamais séjourner plus
d'une nuit dans le méme endroit; en se fustigeant, ils pouvaient entrer,
croyaient-ils, en communication avec les anges, avec Dieu méme, Le plus souvent, ils se livraient a l'étude de la Kabbala. Israel Balchem, dont le nom
signifle : homme capable de faire des cboses merveilleuses, fut le fondateur de
cette secte, La légende s'est emparée de sa vie : on raconte qu'il rendait la vu e
aux aveugles, qu'il ressuscitait les morts et qu'il avait le pouvoir de sauver les
a.mes de l'enfer. On le racontait de son vivant. C'était l'époque ou Cagliostro et
ses adeptes avaient prédisposé tous les esprits a la croyance au merveilleux.
Balchem eut bientót de nombreux disciples : ceux-ci, apres sa mort, se répandirent en Russie et en Pologne, malgré les anathemes des rabbins. 11s obéissaient A l'autorité des « zadigs ,,, sorte de papes qui sont aujourd'hui une centaine environ. Le Chassid ne paye point le zadig en argent, mais il lui fait des
présents, il ne le laisse manquer de rien. L'ohéiss'ance parfaite au zadig est,
avec la croyance aveugle en Dieu, le premier de ses dogmes. Le jour du sahbat,
les Chassidim se réunissent chez le zadig dans une sorte de pique-nique ou
chacun apporte sa nourriture. Le zadig distrait ses convives par ses improvisations sur les versets de la Bible qu'on lui propose ; il chante des airs gais, il
s'e!force en un mot de prolonger la réunion parce que, tant que dure le sabbat,

�120

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

la béalitude regne dans les cieux et l'enfer se repose. Les Chassidim croient
aussi a leur réunion avec Dieu par la contemplation de la divinité; envers celui
qui n'est pas Chassid, le Chassid doit faire preuve d'une fermeté dans sa foi
allant jusqu·a l'insolence. Pour bien comprendre les Chassidim, dit M. Sacher
Masoch, il faut connaitre le milieu ou ils vivent. Sur ces plaines mornes, sans
limites, que le printemps fleurit et que l'hiver couvre de neige, l'homme éprquve
plus que partout ailleurs le sentiment de l'infini : son esprit apprend a se
recueillir, A se concentrer en lui-meme. JI devient bient0t un Hamlet ou un
Faust.
La seconde secte dont M. Sacher Masoch a parlé est celle des « Karai:tes ».
Ceux-ci sont les jansénistes juifs. 11 ne faut point servir Dieu, disent-ils, dans
l'espoir d'étre récompensé; il ne faut point lui obéir dans la crainte d'•füe puní.
Mais il faut suivre sa loi ·parce que c'est la loi : on doi"t étre vertueux par amour
pour la vertu. ex La ou la révélation et la raison sont d'accord, di:ient aussi les
Karailes, nous suivons ce qu'elles enseignent de leur double lumiere; mais la ,
ou elles se contredisent, nous abandonnons la raison, bien qu'elle soit une
lumiere divine; car si la raison était suffisante, la révélation serait superflue. »
Les Karailes rejettent tous les commandements qui ne sonl pas expressément
contenus dans l'Écriture. Sa!omon dit lui-meme qu'il ne faut pas exagérer la
pitié, Les Karailes admettent le divorce en cas d'adultere, ils ne croient pas
aux démons, ils croient, quoi qu'on ait pu dire, a l'immorlalité de l'ame et a la
vie éternelle. Une de leurs maximes est_: « Si tu ne peux ce ·que tu veux, tu dois
vouloir ce que tu peux. » Les Karai:tes sont sobres; leurs prieres doivent toujours étre di tes en langue hébrai"que; ils restent debout en priant. lis observent
• rigoureusement le sabbat, et des le vendredi soir n'allument plus de feu, meme
par les grands froids qui regnent en Galicie. Il est vrai qu'ils peuvent le faire
allumer par des chrétiens.
On trouve des Karaltes a. Alep, a Constantinople, en Tarlarie, en Crimée et
en Égypte : on en compte 4.0,000 en Galicie seulement. Les Karai"tes s'interd1se11t
tout commerce. lis ne doivent vendre que les produits de leur agriculture ou de
leur industrie ; tout trafic leur est interdit. lis parlent une langue mi-tartare et
mi-hébrai"que. Depuis quatre siécles, selon leurs statisticiens, pas un Kara1te
n'a subi en Pologne la moindre condamnation. Les Karai"tes ne pretent pas sermenten justice: ils se bornent a donner au juge une poignée de main,en signe
d'affirmation. Leurs croyances leur interdisent de verser le sang; aussi furent-ils
pendant longtemps exemptés du service militaire. A l'heure actuelle, on les
incorpore dans le service des ambulances.

AUTRICHE-HONGRIE
L'enseignement de l'histoire des religions en Hongrie. - Le mouvementqui porte les universités et les gouvernements a donner une place officielle
dans les cadres de l'enseignement supérieur a l'histoire des religions, s'est aussi

CHRONIQUE

i21

fait sentir en Hongrie. A l' Académie théologique de Presbourg et dans les deux
Instituts théologiques d'Éperies et d'OEdenbourg, l'histoire des religions non
seulement fait l'objet d'un enseignement spécial, mais elle figure méme parmi
les matieres obligatoires imposées aux futurs ministres des églises évangéliques
en Hongrie. M. Stephan Schneller, professeur a. l'Académie de Presbourg, !'un
de ceµx qui ont le plus vaillamment combatlu pour le triomphe de celte bonne
cause, vient de publier en tirage a part un article qui a paru daos le Bulletin
annuel de l'Académie, dans Jeque! il réfute les objections dirigées contre le
nouvel enseignement et justifie l'existence d'un cours d'histoire des religions
dans les institutions pour l'enseignement supérieur de la théologie (Az általános VaUástorténetjogosultsdga a theologiai intézeten. Pozsony, Wigand F. K.
Nyomdája, i886). L'auteur commence par établir que l'histoire des religions,
en faisant connaitre !'origine et les développements des religions, peut seule
faire comprendre la religion dans son essence, comme facteur généi;al et vérita, bloment central du développement de !'esprit humain. Se pla&lt;,ant a un point de
vue philosophique tres élevé, il prouve que te·s études des jeunes théologiens
doivent porler sur toutes les manifestations de !'esprit religieux dans le monde,
sur ce qu'il appelle l'action universelle de !'esprit divin sur !'esprit humain. La
seconde partie de la brochure a pour but de réfuter les objections dogmatiques
de ceux qui, partant de la vérité absolue du christianisme, jugent inutile d'étudier les autres religions. M. Schneller n'a pas de peine a montrer combien cette
opinion, méme si l'on en accepte les prémisses, témoigne d'étroitesse d'esprit
et combien elle différe de la pensée de l'apótre Paul, de l'auteur des écrits
johanniques, des plus illustres Peres de l'Église qui considerent non seulement
le judai"sme, mais aussi les religions pai"ennes comme une préparation au christianisme. ll insiste avec raison sur ce fait que la valeur d u christianisme ne
peut étre appréciée que par comparaison avec d'autres religions.
Nous ne pouvons pas nous arréter aux détails de cette apologie pro domo sua,
a cause de leur caractere individue! et local. Mais nous faisons les meilleurs
vceux pour le développement et le succes de l'enseignement de l'histoire des
religions en Hongrie et nous nous félicitons qu'il y soit défendu par un bomme
d'un esprit aussi large et aussi élevé que M. le D• Schneller.
Un nouveaujournal oriental. - Les directeurs del'« Institut oriental
de l'Université de Vienne » ont décidé d'entreprendre a. dater du mois de janvier i887 la publication d'un Journal Oriental de Vienne. Le but de ce nouveau
journal, publié, avec le concours du ministere des cultes et de l'instruction•
par M. Holder (Rothenthurmstrasse, 1.5, a Vienne), est de créer en Autriche
un organe consacré exclusivement aux études orientales. II contiendra des articles originaux sur la philologie et l'histoire orientales, des recensions d'ouvrages
orientaux et des notices. La partie critique du journal formera la suite de la

Litterarisch-kritische Beilage zur· resterreichischen Zeitschrift für den Orient.
Les articles pourront étre rédigés en allemand, en franc;ais, en anglais ou_en

�1.22

REVUE DE L'HTSTOIRE DES RELIGIONS

italien. Les fascicules paraitront en janvier, avril, juillet et octobre. Le prix
d'abonnement est de 6 florins (12 fr. 50). On souscrit a Paris chez M. Ern~st
Leroux (28, rue Bonaparte). Parmi les articles annoncés, nous remarquons
ceux de M. W. Cartellieri. « Subandhu and Bana, the Mahabh.\rata and the
Puranas as known to Subandhu », et de M. Winternitz, « Les Sraddhas et le
culte des morts chez la race indogermanique. l&gt;

HOLLANDE

Publications. - i O Ristorisch-critisch onderzoek naar het ontstáan en de ver•
zameling van de boeken des Ouden Verbonds, I, 2 (p. 33! a 554, Leide-Engels).
M. Kuenen vient de publier, en seconde édition, la deuxieme partie du premier
volume de sas recherches historiques et critiques sur !'origine des livres qui
forment le recueil de l'Ancien Testament, La. premiere partie consacrée a
l'Hexaleuque a été analysée ici meme par notre collaborateur, M. A. Carriere
(t. XIII, p. 2062i4). La seconde partie, que nous annonc;ons actuellement, a pour
objet les livres historiques de l'Ancien Testament depuis les Juges jusqu'au
livre d'Esther. Elle a été remaniée avec autant de soin et d'une fac;on aussi
complete que la précédente. A peine y a-t-il huit a dix pages de la premiere édition qui aient été conservées sans aucune modification. La disposition des
matieres n'est pas non plus restée la meme. 11 n'est pas étonnant que les innombrables travaux qui sont éclos pendant les vingt dernieres années aient changé
sur certains points les conclusions primitives de l'auteur. C'est particulierement
dans J'apprécialion des livres des Rois et des Chronigues que M. Kuenen a
modifié sa maniere de voir. Mais !'esprit et la méthode de l'ouvrage sont restés
les mémes. On peut considérer cette seconde édition comme l'expression la plus
autorisée des résultats de la critique biblique indépendante de la tradition ecclésiastique.
_2• G.-A. Wilken. Ueber das Haaropfer -und ein'ige andere Trauergebriiuche
bei den Volke-rn Indonesiens (Amsterdam, J. H. de Bussy, i886). Nous avons
rec;u-le tirage a part de ce mémoire qui a paru dans la Revue coloniale internationale. L'auteur se rattache a une étude du Dr Frazer publiée dans le Journal
of thP, anthropological '.lnstit~te of Great Britain and Ireland (XV, p. 64-101)
sur [les pratiques funéraires considérées comme témoignages des conceptions
spiritistes primitives. Il nous montre comment les peuples de la Malaisie
présentent toutes sorles de pratiques et de coutumes qui ne peuvent avoir
d'autre raison 'd'étre que la peur a l'égard des esprits et des morts ou le désir
de se les rendre favorables; tantot ils fuient l'endroit ou !'un des leurs a
succombé ; tantót ils cherchent a. l'empécher de rentrer dans sa dem,ure; tantot
les survivants s'efforcent de se rendre méconnaissables. M. Wilken étudie aussi
la q uestion, le plus souvent négligée, de la durée des pratiques funéraires et des
conditions dans lesquelles elles sont arrétées. Enfin il s'occupe des idées répandues chez ces mémes peuples au sujet des secondes noces. Les notes nom-

CHRONlQUE

123

breuses et :nourries ajoutées par l'auteur au has de chaque page renferment
une foule de renseignements curieux qui complétent et illuslrent de la fa~on la
plus intéressante les informations déja tres abondantes du texte. On pourrait
peut-étre reprocher a M. Wilken de plaider sa these avec trop de conviction et
de donner a certaines pratiques une signification qui n'en ressort pas avec évidence. G'est la matiere a discussion; mais ce qui est indiscutable, c'est la
connaissance approfondie des peuples malais dont l'auteur fait preuve a chaque
page,
3· L'Apocalypse. Dans notre précédente livraison, nous avons signalé (p. 376)
la these tres originale d'un tout jeune théologien allemand, M. Vischer, qui
considere l'Apocalypse du Nouveau Testament comme le remaniement chrétien
d'un écrit originairement juif. L'accueil qu'elle a rencontré chez quelques-uns
des historiens les plus versés dans la littérature chrétienne primitive a été
particuliérement favorable. Mais aucune appréciation bienveillante ne vaut a nos
yeux la confirmation qu'elle rei:oit du travail d'un exégéte hollandais qui, sans
connaitre du tout l'ceuvre de son 1collegue allemand, a publié dans une revue
de son pays, les Utrechter Theologische Studien (i886, p. 45i a 470), une
étude sur l'Apocalypse, 011 il présente une hypothese toute semblable. Dans un
article intitulé Compilatie en Omweki-ogshypothesen toegepast op de Apokalypse
van Johannes, M. 0.-J. Weyiandt passe en revue les hypotheses anciennes et
modernes sur l'existence d'interpolations daos l'Apocalypse attrihuée a l'apotre
Jean et aboutit a cette conclusion que l'Apocalypse a été composée p!l,r un chrétien qui a combiné deux apocalypses juives antérieures en y ajoutant quelques
éléments de son propre cru. La distinction de ces deux appcalypses juives est
sujette a caution; mais la n'est pas la question. Ce qu'il y a de curieux. c'est
qu'a de tres minimes différences pres, M. W eylandt détache les mémes passages
que M. Vischer comme l'ceuvre de l'auteur chrétien. Les deux interpretes ont
fait leur analyse d'une fac;on enlierement indépendante !'un de l'autre; ils
obtiennent des résultats a peu pres identiques. Une pareil Je coí'ncidence ne
laisse pas que d'etre frappante.

�DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SA.VANTES

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. -

Séance du

29 décembre 1886. M. Bergaigne expose la suite de ses recherches sur l'histoire
de la Rig-Véda-SamhiUl.. Dans un premier mémoire, il avait étudié les principes
numériques du classement·desbymnes et signalé comme suspects les morceaux
qui violent ces principes. 11 a cherché depuis, par d'autres calculs, a distinguer
daos le recueil plusieurs couches d'inlerpolations. La Sambitá, composée déja
sans doute par des additions successives, de dix livres nommés mandalas, a élé
plus tard divisée pour les besoins de l'étude, et sans aucun égard pour le classemenl primitif, en 64 adhy&lt;iyas (lei;ons), groupés par 8 en ashtakas (huitiemes),
et qui n'ont d'autre raison d'étre qu'une égalité aussi exacte que possible.
M. Bergaigne établit que le príncipe de cetle égalité n'est pas, comme on l'avait
cru, le nombre des vargas, mais celui des pra91tas, comptés d'apres les indications du Pra.tii;!lkya. Selon ce calcul, 50 adhydyas sur 64 sont aussi rigoureusement exacts qu'on pouvait les faire en respectant l'inlégrité des hymnes.
Aucun, dit M. Bergaigne, n'est au-dessous de la moyenne, mais f4 la dépassent notablement, plusieurs d'un chiffre considérable. Tous ceux-li\. renferment
précisément des hymnes déja suspects, dont quelques-uns, au moins, ont dO.
étre interpolés postérieurement a la division. D'autre part, les mandalas eux·
m~mes ont été divisés en pa.rties égales appelées anuv&lt;ikas, etc. (Compte rendu
reproduit de la Revue critique.)
Séance du 7 janvier 1887. M. Bréal est nommé président pour l'année 1887.
M. le marquis d'Hervey de Saint- Denys est élu vice-président. - Séance du
14 janvier. M. G. Perrot signale les fouilles exécutées dans une nécropole
voisine de Sfax, en Tunisie, par le docteur Vercoutre, médecin en chef de l'hOpital. On y trouve des sépullures ou les corps sont enfermés dans deux jarres
coniques mises bout i\. bout, semblables a celles qui ont été découvertes a

i) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communications qui concernent l'histoire des religions.

125

Biskra. D'autre part, M. Víctor Waille, professeur i\. l'École supérieure d'Alger,
a repris les travaux de déblaiement pres de Cherchell, a un endroit ou s'élevaient probablement des lhermes. 11 y a trouvé diverses statues de divinités.
Séance du 21 janvier. M. Reuzey dépose le mémoire de MM. Ed. Pottier et
Salomon Reinach sur « La Nécropole de Myrina ». Ce travail, qui fait honneur
i\. l'école d'Athenes, renferme d'ingénieux aperi;us sur l'hisloire de l'art grec, sur
certains riles religieux et funéraires et témoigne d' une grande érudilion. Séance du 28 janvier. Élection de M. Viollet, bibliothécaire de la Faculté de
Droit en qualité de membre ordinaire. - La séance est levée en signe de deuil
apres communication de la mort de M. Germain, membre libre, doyen de la
Faculté des Lettres de Montpellier, connu par ses recherches dans les archives
des évechés de Maguelonne et de Montpellier et par plusieurs ouvrages historiques, parmi lesquels nous citerons l'Histoii-e de l'Église de Nimes. Les écrits de
M. Germain ont été plusieurs fois couronnés par l'Académie.
Séance du 4 février. M. d'Hen•ey de Saint-Denys fail une communication relativa a cerlains objets trouvés dans l'intérieur d'une idole a Hué: un Jambeau
d'étoffe de colon, un écheveau de fil de soie, un miroir, un imprimé bouddhique
chinois de l'an 1830. Ces objets sont des symboles représentant les éléments du
corps de la divinité. L'usage de placer de pareils symboles dans les statues
bouddhiques de la Chine parait remonter au vu• siecle de notre ere. Les disciples de Confucius n'admirent jamais celte pratique. lls n'ont jamais représenté
le souverain maitre sous une forme quelconque. A ce propos, M. d'Hervey
de Saint-Denys réfute l'opinion émise par M. Renan, lorsqu'il affirmait qu'il n'y
avait pas, en chinois, de mot pour désigner Dieu. 11 est vrai qu'il n'y a point
de mot monosyllabique ayant le sens du Theos grec ou du Deus latin; mais
íl y a un mot dissyllabique, sans pluriel, qui implique la réalilé d'une foi monothéiste.
II. Journal asiatique. - Novembre-décembre 1886: Senart. Eludes sur
les inscriptions de Piyadasi. - Ru!ien Duval. Syrische Grabinschriften aus
Semirjetschie, herausgeg. von D. Chwolson.
Janvier 1887 : De Harlez.
Tcbou-tze-tsieh-yao-tchuen, résumé des príncipes de Tchou-hi. (Extraits.) - ·
Clermont-Ganneau. La stele de Mesa, examen critique du texte.
III, Revue historique. - Janvier-février: Vic. G. d'Avenel. Le clergé
franc;¡ais et la liberté de conscience sous Louis XIII (suite et fin).
IV. Revue critique d'histoire et de littérature. - /O janvier:
L. Feer. La vie du Buddha par M. W. Rockhill.
V. Revue archéologique. - Novembre-décembre 1886: H. Bazin. L'Artémis marseillaise du musée d'Avignon. - Bapst: Le tombeau de saint Denis.

=

VI. Revue des Questions historiques. -

Janvier : Paul Allard.

L'Empire et l'Église pendant le regne de Gallien. - Paul Fournier. Le liber
pontificalis et la nouvelle édition de M. l'abbé Duchesne. - G. Kurth. Une
nouvelle histoire des papes, - (Du méme). Deux travaux aliemands sur Hinc-

�126

DiliPOLllLLEMENT DES PffiRIODlQUES

ma1•• - A. de Barlhélcmy. Les charles de l'abbaye de Cluny. - Martinov
(le R. P.). A propos de la légende ilalique.
VII. Mélusine. - 5 janvier: H. Gaidoz. Quelques recueils de conles. Les yeux arrachés (voir le numéro suivanl).
5 févr-ier: Israel Lévi. La fleche
de Nemrod (suite). - La Grande Ourse (suite). - J. Tuchmann. La fascinalion

121

ET DES TnAVALlX Dl!:S SOCIÉTÉS SAVANTES

XVU. Revue orientale et africaine. - 1886, n• 2: A Castaing. Trilons et Tritonis.

VIII. RevuE, des traditions populaires. •- 25 décembre -1886: Paul
Sébillot. Les superstitions iconographiques. (Voir le numéro suiv.)- Z. Wissendortf. Notes sur la mytbologie des anciens Lellons, Deux légendes lellonnes.
IX. Revue des Études juives. - Octobre-décembre 1886 : J. Halévy.
Recherches bibliques. Le chapilre X de la Genése (fin¡. - S. Reinach. Notes sur
la synagogue d'Hammam-el-Enf. - Ad. Neubaue1·. Le Midrasch Tanbuma.
x. Controverse et Contemporain. - 15 janvier : L'abbé Fillion.
L'authenticité du quatricme évangile. - Paul Allard. La persécution d'Auré-

XVIII. Mémoires de la Société d'ethnographis. - -1886 : L. de
Rosny. Les Antilles. Étude elbnograpbique, archéologique et religieuse.
XIX. Bulletin de la Société philomathique vosgienne.
I f 0 année: F. Voulot. Sur deux antiques inédils retrouvés a Grand (Vosges). P. de Bou1'eulle. L'Alsace de la Réforme.
XX. Bulletin de la Société académique de Brest. - T. XI (i885i886) : L. Leballe. Une féte musulmane a Gabes.
XXI. Revue de Gascogne. - Juin 1886 : A. de Lantenay. Labadie et le
Carmel de la Graville (voir les numéros suivants). - Juillet: L'abbé J. Dudon.
Du lieu de naissance de saint Philibert (voir aoO.t-seplembre).
Octobre:
A. Plieux. Le Carmel de Lecloure.
Novembre: A. de Lavel'gne. Les chemins
de Saint-Jacques en Gasr.ogne. - L'abbé Ducruc. Les curés de ' Grabiey au

lien.

xvnº siecle (Voir les numéros suivants.)

=

(suite).

XI. La Révolution fran9aise. - U décembl'e 1886: J.-F. Tht!nard.
Élection du curé de Fourqueux. - (Du méme). Un sermon civique et constitutionnel en 1700. - V. Jeanvrot. Pierre Suzon, éveque constitutionnel de Tours.
(Voir le numéro suivant.)
XII. Revue égyptologique. - IV, 3 et 4: E, de Rougé. Mémoire sur
quelques inscriptions trouvées dans les sépultures des Apis. - P. Pierret.
Religion el mythologie des anciens Égypliens d'aprés les monuments.

XIII. Mémoires de la Mission archéologique fran9aise au Caire.
- Nº 3: U. Bouriant. Rapport au Ministre de l'Instruction publique sur une
mission daos la Haute-Égypte {i884-i885). - P. Ravaisse. Essai sur l'histoire
el sur la topographie du Caire d'apres Makrizi (pala.is des kbalifes fatimites).
XIV. Recueil d'archéologie orientale (de M. Clermont-Ganneau). L'inscription phénicienne de Ma'soub. - Une inscription pbénicienne de Tyr. Une nouvelle dédicace a Baal Marcod. - Un nouveau titulus funéraire de
Joppé. - Le temple de Baal Marcod a Deir El Kal'a. - Anliquités et inscriptions inédites de Palmyre. - Mané Thécel Phares el le festin de Ballhasar. Segor, Gomorrhe el Sodome.
.
xv. Mémoires dela Société des Études japona1ses. - 1886, n•3:
A. ll'Irgens-Be'l'gh. Le bouddbisme siamois. N• 4: Joseph d'Autreme1·. La vengeance légale au Japon. - Uon de Rosny. Cban-ha'i-king, traduit du chi11ois
avec un commentaire perpétuel. - James Legge. La préface des \'oyages du
péle1 in bouddhiste Hiouen-tbsang.
•
X.V'l. Archives de la Société américaine de France. -1886, nº 3:
A. Pousse. Sur les notations numériques dans les manuscrits biératiques du
Yucatan.
N• 4: A. Gastaing. Études sur la religion des anciens Péruviens.
Les ministres du culte. Les Sacrements. - Pret. La danse religieuse de l'urine

=

=

chez les Indiens Zunis.

=

=

XXII. Revue de l'Agenais. - XIII, I et 2 : Ph. Lauzun. Les couvenls
de la ville d'Agen avant i789. Le couvent de Saint-Antoine.

XXIII. Bulletin de la Société archéologiqua de Tarn-etGaronne. XIV, 3: L'abbé A.Lury. - L'Ave Maria.

XXIV. Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de
Geneve. - 2° sé1•ie, t. II (i886) : Th. Dufour. Un opuscule inédit de Farel.
Le résumé des Acles de la Dispute de Rive (1535). - Eug. Ritter. Cbroniques
de Genéve écrites au temps du roi Henri IV. -A. Rilliet. Le billet d'adieu d'un
éveque de Geneve (1483).
XXV. Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique. 4• sél'ie, I, 4 : Van Bastelae1·. Les trois zeupires, pierres levé es ou menhirs, a
Gozée, pres de Thuin.

XXVI. Muaéon. -Janvier: A. Gueluy. Mreurs des musulmans de l'Asie
centrale. - A. Meherjibhai. L'état religieux de la communauté parsie. - De
la méthode daos l'enseignement de l'histoire des religions. - C. de Harlez. Le
livre des conseils d'Aterpat Mansarspendan. - F. Robiou. La religion égyptienne. Le Phénix.
XXVII. Academy. -25 décembre: Maa: Müller. An ethnological survey
·¡n India. (Lettre a M. H.-H. Risley pour recommander aux etbnographes de
ne pas appliquer sans examen les termes et les classifications de la philologie
comparée a la sociélé bindoue, les divisions des langues ne correspondant
pas nécessairement aux divisions de races.) - Egypl Exploration fund.
(Compte rendu de la quatriéme séance générale annuelle du 8 décembre :
résultat des fouilles a Naukratis, Gemayemi, Nebesheh et Defonneh; annonce
d'une nouvelle expédition de MM. Naville et Griffith pour reconstituer le
chemin de l'Exode.)
I •• janviel' .f 887: V. Taylot Smith. Tiele's bistorv of
Babylonia and Assyria. - J. Edkins. Eastern spread of chaldrean thought (aux

=

�128
Indes r,t en Chine).
at Gizeh.

DÉPOUILLElllENT DES PÉRIODIQUES

= 8 janvier : W. Jf. Flinders

Petrie. Recent excavationa

XXVIII. Athenieum. - 25 d~cembre: J. Hirst. Notes from Athens (sur
les fouilles d'Eleusis).

XXIX. London Quarterley Review. -

Janvier : Jewish Iife in

the time of Christ. - The religion of Burmah.

XXX. Church Quarterley Review. - Janvier: Egyptian chrislianity. - A Scottish bishop of the eighteenth century. - Early Church history. - The spiritual significance of the Apocalypse.
XXXI. Scottish Review. - Janvier : D. Bikelas. Byzantinism and
hellenism. - St. Magnus of the 0rkneys.
XXXII. Expositor. - Janvier: Prof. Sanday. The origin of the christian ministry. Recent theories. - W. H. Simcox. Canon Wescott. - Prof.
A. B. Davidson. The prophetess Deborah. - A. !!aclaren. Tychicus and 0nesimus, the letter bearers.
XXXIII. Antiquary. - Janviel': Munrot, Sorne traces of paganism in
gaelic words.
XXXIV. Scottish geographical Magazine. - Janvier: Ch. Warren.
Palestine, theland and the people asthey_are.-:- J. W. M, Crindle. Fa-Hien's
travels in India.
XXXV. China Review. - XV, 4 : Chalmers. The Sacred Books of
the East. - Eiclzler. The life of Tsze-Ch'an. - Parker. Chinese and Tartars,
Tibetans, etc. - Taylor. Heroes and villains in cbinese fiction. - Lockhart.
To the folklore of China.
XXXVI. Babylonian and oriental Record. - 1886 : Rob Brown
(junior). Babylonian astronomy in the wesl: the Aries of Aratus. - C: de
Harlez. The four-eyed dogs of the Avesta. - T. 6. Pinches. The babylomans
ás a maritime people. - Terrien de Lacouperie. The Sinim of Isaiah, not the

XL. Hermas. - XXII, ,/ : Wissowa. Die Ueberlieferung ueber die romischen Penaten. - Stengel. Zu den griechischen Sacralallerthümern.
XLI. Historisches Jahrbuch. - VIII, .f : Maye1·. Bischof Friedrich
Nausea von Wien auf dem Concil von Trient.
XLII. Rheinisches Museum für Philologie. -- XLI[, I : Kerameus. Neue briefe von Julianus Apostata.-Nissen. Ueber Tempelorientierung.
XLIII. Gottingische gelehrte Anzeigen. - .f887, N• .f: Holtzmann. Farrar, History of interprelation. - Kolde. Keller, Die Waldenser und
die deutsche Bibeluebersetzungen. - Krueger. Vischer, Die 0lfenbarung Johannis. - Horst. Jülicher, Die Gleichnisreden Jesu. - De Lagarde. Gwynn.
0n a syriac Ms. belonging to the collection of the archbishop Usher.
XLIV. Baltische Monatsschrift. - XX.XIII, 8 et 9 : Marholm. Das
Chrislenlhurn in der skandinaviscben Dichtung.
XLV. Monatsschr¡ft für Geschichte und Wissenscháft des Judentums. - 4886. N•• U et 42: Der historische Hintergrund und die Abfassungszeil des Buches Esther und der Usprung des Puritnfestes (fin). - Graetz.
Zur Bibelexegese (fin). - Theodor. Die Midraschim zuro Penlateuch und
der dreija.hrige palreslinensische Cyclus. (Voir i887, n• i.)
XLVI. Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft. - XL, 3: Heidenheim. Die neue Ausgabe der Vers. Sam. zur Genesis. - Stenzle1·. Das Schwertklingengelübde der Indier. - Bothlingk. Nachtraege zu Vasis~ba. - Kuhnert. Midas in Sage und Kunst. - Guidi. Die Kirchengeschichte des Catholicos Sabprisoc.
XLVII. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. N• .f2: Buchner. Religion, Künsle und Fertigkeiten bei den Kámerunera.
XLVIII. Zeitschrift für Assyriologie. - 1, 4: Sayce. The Hillite
Boss of Tarkondemos. - Noeldeke. Mene lekel upharsin.
XLIX. Ausland. - .f886, N• 50: v. Seidlitz. Die alte Kosrnogonie der
Grossrussen.
N• tu: lfailandt. Mylhische Elemenlen in Rumanien. - Der
Schlangenlanz der Mokis in Arizona. (Voir n• 52.)
1887. N• 2: v. Thümen.
Der Mondaberglauhe unter der Landbevolkerung de.s oeslerreichischen Küslenlandes.
L. Deutsche geographische Bliitter. - IX, ,f: Post. Zaubereiprocesse
· und Gottesurleile in Afrika.
LI. Sitzungsberichte der kgl. preuss. Akademie der Wissenschaften. - N• 5.f : Hirschfeld. Die kaiserlichen Grabstiitten in Rom. Pel'nice. Zum rremischen Sacralrechte (2° art.).
LII. Theologische Quartalschrift. - .f886, N• ,f: Schmid, Zacharias
Chrysopolitanus und sein Commentar zur Evangelienharmonie. - Schanz.
Die Wirksamkeil der Sacramentalien. - Martens, Die drei unechten Kapitel
der Vita Hadrians I. - Fwchner. Deber die Hypothese Steinthals dass
Simson ein Sonnenheros sei.

=

Chinese.

XXXVII. Indian Antiquary. - Décembre: Fleet. A collection of Canarese ballads. - Beal. The age and wrilings of Nagarjuna bodisatlva. Fleet. Sanskrit and Old-Canarese inscriptions. - Wadia. F~lklore in western
india. (Voir \e numéro suivant.) - Natesa Sastri. Folklore in soutbern India.
(Voir le numéro suivant.)
Janvier. Rev. Thomas Foulques. The Dakhan•
in the times of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions

=

towards the study of asialic symbolism.

XXXVIII. Journal of the American Oriental Society. - XI, 2:
Hopkins. 0n the professed quotalions from Manu found in the Mahabharata. Hall. The arabic bible of D• Eli Smith and Cornelius V. A. van Dyck. - Bloomfield. On the position of the Vaitana-Sutra in the lileratureof lhe Atbar~a ~et.la.
XXXIX. Historische Zeitschrift. - 1887, N• 2: Gor!'es. Die h1storische Kritik und die Legende,

129

ET DES TUAVAUX DI•:S SOCJ.f:l'ÉS SAVANTES

=

9

�1.30

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

LIII. Katholik. - Novembre: Apostolicit1Bt des Jakobusbriefes nach lnhalt und Forra. - Die geistliche Stadt Gottes von der ehrwürdigen Maria von
Agreda.
Décembre: Gab es im rcemischen Officium Schriftlesungen vor der
Zeit Gregors des Groszen? - Pastor's Geschichle der Piibste.
LIV. Zeitschrifi für Kirchenrecht. - XXI, 4 et XXII, I: W. J1ai-lens. Die Besetzung des prebstlichen Stuhls unler den Kaisern Heinrich III
und Heinrich IV. - Meurer. Die rechtliche Natur des Tridentiner Matrimonialdecrets. - Weiland, Die constantinische Schenkung.
L v. Jahrbücher für protestantische Theologie. - Xlll, 1: Voigt.
Melanchton's und Bugenhagen's Stelhmg zum Interim. - Feine. Zur synoptischen Frage (2• art.). - V. Soden. Der Epheserbrief. - Scküre1·. Zu
Adrianos. - Siegfi·ied. Das neue Testament im hebrreischen Gewande. Gelzer. Zur Praxis der ost-rcemischen Statsgewalt in Kirchensachen.

=

LVI. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX, 1 :
A. Hilgenfeld. Die neueste synoptische Evangelienforschung (C. Holsteu et
C. Weizsacker). - Mensinga. Die Geschichte des Cherubs. - Gii1Tes. Ritter
St-Georg in Geschic!ite, Legende und Kunst.
LVII. Zeitschrift für kirchliche Wissenschaft. - N• 11 : Gebhardt. Der Himmel im Neuen Testament. - Behm. Bemerkungen zur Didache, IX, 2.
N• 12: Hohne. Die drei Hauptnamen des jüdischen Volkes im
Allen Testament. - Zcihn. Die Anfiinge des apostolischen Zeitalters.

=

LVIII. Evangelisches Missionsmagazi?:.. - Janvier 1887: Schultze.
Totenverehrung in China. (Voir Février.)

LIX. Bullettino dtilla Commiss:on;i archeol. communale di Roma.
Novembre: Gatti. Un nuovo frammento degli Atti de' Fratelli Arvali.
LX. Archief voor Nederlandsche kerkgesehiedenis. - II, 1 :
Acquoy. Het geestelijk lied en de Nederlanden vóór de Hervorming.

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- Munich, Stahl, 1887; in-8 de vm et 93 p.
R. A. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden, ll,
L - Brunswick, Schwetscbke, :1887; in-8 de 472 p.
E. Egli. Altchristliche Studien. Martyrien und Martyrologien mltester Zeit.
- Zurich, Schulthess, 1887 ; in-8 de m et 1i2 p.
1) En dehors des nombreux ouvrages mentionnés dans la Chronique et dans
le Dépouillement des périodiques.

�132

1

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de 80 p.
G. Frommberger. De Símone Mago, ~- De origine Pseudo-Clementinorum.
- Vratislavire, i886, in-8 de 53 p.
F. A. Lehner. Die Marienverehrung in den ersten Jahrhunderten. - Breitkopr,
Harte!; in-8 de xxv et 342 p.
S. Aur. Augustini, Hipponensis episcopi, operum sectionis III, i : Liber
qui nppellatur speculum et líber de divinis scripturis sive speculum quod fertur
S. Augustini. Rec. F. Weihrích (Corpus scrípt. eccl. lat.; v. Xll). - Vienne,
Gerold, i887 ¡ in-8 de Ln et 725 p.
J. Gerdin. S. Aurelius Augustinus sasom kristlig uppfostrare. - Upsnla,
Schultz, 1886 ¡ in-8 de 75 p.
J, Ficker. Die Darstellung der Aposte! in der altchrísllichen Kunst. - Leípzíg, Seemann, 1887 ¡ in-8 de m et 4.8 p.
F. Loos. Leontius von Byzanz und die gleichnamigen Schtiflsteller der griechíschen Kirche, l. Das Leben und die polemische Werke des Leontius von
Byzanz. (Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Lileratur
de v. Gebhardt et A. Harnnck; III, i et 2.) - Leipzig, Hinríchs, i887 ; in-8
de vm et 3i7 p.
G. T. Stokes. Ireland and the Celtic church. A history of Ireland from
St-Patrick to the English conquest in H72. - Londres, Hodder et Stoughton, 1886.
A. C. Chai:JJ de Lavarene. Monumenla pontificia Arvernire decurren tibus IXº,
x0 x1° et x11° sreculis. Correspondance diplomatique des papes concernant l'Auvergne depuis le pontifical ele Nicolas I•• jusqu'a celui d'Innocent III. - Clermont-Ferrand, Bellet, 1886; in-4. de xu et 560 p.
L. Gautier. Histoire de la poésie liturgique au moyen age. Les Tropas l. Paris, Palmé, 1886; in-8 de V111 et 280 p.
Em, Burnouf. Les cbants de l'Église latine. Restitutíon de la mesure et du
rythme selon la méthode naturelle. - París, Lecoffre, 1 vol. in-8.
Jean Jansen. L'Allemagne et lo Réforme. L'Allemagne et la fin du moyen age,
traduit de l'allemand. - Paris, Pion, Nourrít, 1 vol. in-8.
E. Sacl.'Ur. Richard, Abt von Saint-Vannes. - Breslau, 1886; in-8de iOO p.
J. A. Chabi·and. Vaudois et protestants des Alpes; recberches historiques
contenant un grand nombre de documents inédits sur les vaudois et les protestants des Alpes dauphinoises et piémontaises. - Grenoble, Drevet, 1886; in-8
de 287p.
Luther' s Briefwechsel. Ed. L. L. Enders (avril 1519-novembre 1520). Calw, Vereinsbuch, 1887; in-8 de vm et 536 p.
- Regesta Clementis Papro V ex Vaticanis archetypis- S. D.N. Leonis XIII
P, M. jussu et munificentia cura et studio monacborum ordinis S. Benerlicti
(A. IV). - Rome, Typ. Vat. i886; in-4 de 483 pages.

DlDLJOGR Al'HIE

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E. Reuss. V. XXXII. - Brunswick. Schwetschke, i887; in-4 de 752 colonnes.
Correspondance des réformateurs dans les pays de langue franc,aise, ed.
A. L. Herminjard. T. VII (154! a 1542). - Geneve. Georg, i886¡ in-8 de
546 pages.
E. Gothein. Ignatius von Loyola. - Halle, Niemeyer, i886; in-8 de t8i pages.
W. Beckei·. Immanuel Trebellius. Ein Proselytenleben im Zeitalter der Reformation. - Breslau, Dülfer, !887¡ in-8 de 55 pages.
P. Leclerc. Fausta Socin. Biographie et critique. - Geneve, Georg, !886;
in-8 de t20 pages.
K. Rothenhiiusler. Der Untergang der katholischen Religion in Alt-Würtemberg in seinen Ursachen dargestellt. - Leutkirch, Roth. 1887; in-8 de III et
ii6 pages.
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2 vol. in-8 de xxn-4.58 et xvu-525 pages.
J. Addington Symonds. Renaissance in Italy. The catholic reaction, Londres, Smilh, 2 vol., 1886.
Memoriale ordinis fratrum minorum a fratre Joanne de Komorowo compila.
tum edd. H. Liske et Ant. Lorgiewicz. - Leopoli, i886 ¡ in-8 de 4.20 pages.
K. Eubel. Gescbichte der oberdeutscben (Strassburger) Minoriten-Provinz. Würzbourg, Bucher, 1886; in-8 de viu et 4-08 p.
A. Vuillet. Scenes de la réformation dans le pays de Vaud (i526 a i538). Lausanne, Bridel, 1886 ¡ in-12 de 96 p.
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F OLK- LORE

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Angers, impr. et slér. A. Buaorx el Ci•, 4, rue Garnier.

�UNE CONTRIBUTION A L'ETUDE DU PAULINISME

DE LA

,

,

QUESTION DE L'ORIGINE DU PECHE
D'APRES LES LETTRES DE L'APOTRE PAUL

(Deuxieme article.) (t)

II
Dans tous les syslemes religieux dont l'objel principal est
la rédemption de l'homme, comme c'est le cas pour le
systeme de l'apotre Paul, la partie négative concernanl le
péché est toujours dans la plus intime correspondance avec
la partie positive concernant le mode et les moyens de salut.
La maniere dont on concoit le mal détermine nécessairement
celle dont on présente le remede ou vice versd. II ne sera
done pas inutile de rapprocher la doctrine du péché alaquelle
l'étude précédente nous a conduit, de la théorie du salut que
l'apotre abeaucoup plus nettement formulée. Sinotre exégese
a touché juste, non seulement il doit y avoir harmonie profonde entre l'une et l'autre doctrine, mais encore un jour
nouveau doit rejaillir de la premiere sur la seconde, et celle-ci
apparattre avec un relief d'originalité tout nouveau. Comme
il faut nous reslreindre, nous hornero ns les rapprochements
auxquels nous songeons, a ces trois points essentiels : la
f. Voir p. i

a :!L

10

�!38

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIOJSS

UNE CONTRIBUTIOli A L'ÉTUDE DU PAULlNISME

christologie, la théorie de la rédemplion proprement dile,
le plan divin ou la philosophie religieuse de l'histoire.
1. La christologie ou la doctrine de la personne du Christ,
n'est touchée que sur un point par la doctrine du péché. 11
est évident qu' entre l'idée du péché de l'homme et des theses
comme celles de la nature divine ou de la préexistence du
Fils de Dieu, les rapports sont tres indirects. Ce n'est qu'au
moment ou ce Fils de Dieu apparait comme etre véritablement humain dans l'hisloire, qu'il y a contact et renconlre
entre lui et le péché. La seule question qui se pose est done
celle-ci : Comment, dans la pensée de Paul, le Christ a-t-il
pu etre réellement un homme et n'étre pas atteint de la
souillure du péché? Les deux theses, en effet, sont expressément affirmées : 1º Le Christ a été un réel descendant de
David selon la chair, et il est ven u dans le monde de la meme
maniere que tout autre individu humain (Bom., 1, 3; Gal.,
1v, 4). 2º 11 n'a pas connu, c'est-a-dire il n'a pas commis le
péché et a accompli parfaitement les commandements de
Dieu; il a réalisé la justice entiere (atY.&lt;X(w¡,.ix Rom., v, 18;
II Cor., v, 21). Avecla doctrine du péchéque nous avons établie comme étant celle de Paul, rien n' est plus aisé a entend1·e.
Christ a pu venir en chair, comme individu charnel, c'est-adire constitué physiologiquement comme tout autre individu
humain, sans etre souillé par le péché, puisque la vie de la
chair, en soi, n'a rien de mauvais. Par ce coté physique, il
était dans la meme condition qu'Adam; mais il faut ajouter
qu'Adam n'était pas dans la meme condition spirituelle que
lui; car si le premier homme était ~uztY.6~, il n'était pas encore
,m:u¡,.ix'ttx6~. Au contraire, le second Adam, outre la ~u;,:-~ ~wa&lt;X et
la aáp!;, avait encore la force divine du 'it'lali¡,."· 11 n'était pas seulement spirituel, il était !'esprit méme (II Cor., 111, 17). Il suit
de la qu'entre le premier Adam qui était seulement un etre
ps:,¡chique et la loi de Dieu qui était d'essence spirituelle
(Rom., vn, 14) il y avait disproportion et disparité, en sorte
que la transgression était facile a prévoir. Au contraire, entre
le second Adam qui était spirituel par essence et la loi spiri-

luelle de Dieu, il y avait parité et h.armonie, en sorte qu'il
pouvait et devait moralement triompher la ou le premier avait
succombé. En d'autres termes, l'un avait bien« le vouloir »,
mais il n'avait pas « le pouvoir » ; l'autre a eu l'un et l'autre.
Aussi le Christ a-t-il pu venir impunément sous la loi. Sa vie
en a été l'accomplissement, c'est-a-dire un otY.&lt;Xlw¡,.&lt;X d'ou a
découlé ensuite la justification de tous les croyants, membres
de son corps, comme du péché d'Adam est sorti la vie
pécheresse de ses enfant.s. Ainsi, entre cette partie de la
christologie de Paul et sa lhéorie de la loi et de l'origine du
péché, la cohérence est intime. C'est la meme psychologie
qui rend compte de l'une et de l'autre.
11 nous semble qu'il n'en est pas ainsi dans la maniere
traditionnelle d'entendre la doctrine paulinienne. Si la chair
a été souillée, en effet, par le péché d'Adam et si elle est
pécheresse en soi, il est clair que le Christ n'a pas pu revetir
cette chair ni vivre réellement de la vie de la chair sans étre
constitué pécheur du meme cou p. 11 n'a pas pu etre un homme
comme nous ni venir dans le monde par les voies ordinaires.
11 faut faire intervenir un miracle spécial, un miracle physiologique pour le préserver de cetle contagion universelle. Ce
miracle est celui de la conception surnaturelle dans le sein
d'une vierge. Encore méme ne voit-on pas dans cette théorie
pourquoi la chair de la femme serait moins contagieuse que
celle de l'homme. Ce miracle, la théologie ecclésiastique l'a
payé tres che1·; car il a fait verser irrémédiablement la christologie traditionnelle dans le docétisme. Mais il n'e"t pas nécessaire de discuter les inextricables contradictions de ce
•
dogme. 11 suffit de constater que l'apótre Paul l'a absolument
ignoré, et la vérité est qu'a son point de vue et pour sauvegarder la sainteté du Christ, il n'en avait nul besoin.
2. Entre la théorie de la rédemption et la notion du
péché, le rapport est plus intime encore. Chose tres curieuse
et parallélisme fort remarquable : quand on lit rapidement
et superficiellement les texles de Paul relalifs a l' reuvre

\

�i40

•

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

rédempfrice du Christ, oa est arreté par une dualité de vues,
une divergence dans les raisonnements et dans les images
tout a fait semblable a celle que nous avons constatée dans
sa doctrine du péché. II faut ici faire le meme effort et le
meme travail pour ramener al'unilé ces these.s-en apparence
contraires.
Ainsi, d'une part, la rédemption est assimilée dans une
comparaison ou métaphore, aux sacrifices expiatoires lévitiques et se présente alors comme une expiation transcen-•
dante et extérieure, s'accomplissant uniquement entre Dieu
et son Fils. Ce serait le dogme officiel de l'Eglise 1 • D'autre
part, celte amvre rédemptrice nous est expliquée tout
différemment. Ce n' est plus le Fils éternel, le Dieu second
qui meurt pour apaiser le Dieu supreme, c'est l'humanité et
l'humanité seule qui meurt avec et dans le Christ. Celui-ci
ne meurt pas pour satisfaire Dieu, mais uniquement pour
anéantir le péché en faisant mourir la chair qui en est le siege,
en sorte que la rédemption n' est plus que la crise historique
que la mort du Christ opere dans l'humanité et dans laquelle
celle-ci meurt a la vie de la chair et ressuscite a la vie de
l'esprit. Dans la maniere traditionnelle de comprendre la
pensée de Paul, la résurrection du Christ n'a pas de valeur
sotériologique; elle n'est que la démonstration visible que
le sacrifice du Fils de Dieu a été accepté par le Pere. Au
contraire, dans la seconde maniere d' entendre la rédemption,
la résurrection est aussi essentielle que la mort et en représente ]a partie positive , comme la mort sur la croix en
représente la partie négative 2" On voit tres nettement la
divergence des deux conceptions. 11 s'agit de voir s'il ~'est
pas possible, comme nous l'avons fait pour les passages relatifs au péché, d'expliquer ces textes en apparence contraires,
es uns par les autres et de les ramener a l'unité en les met-

1) Rom., III, 24.
2) Rom., IV, 25; Vlll, 3 el 4; VI, 6-8.

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

14{

tant sous leur jour vérilable et dans une subordination légitime. On voit que la difficulté est la meme.
Rappelons les résultats essentiels de ·notre exégese touchant la doctrine du péché. Celle•ci est constituée par trois
éléments : 1º l'impuissance de la chair aaccomplir la volonté
de Dieu ; 2º l' empire de la loi qui rend nécessairement
l'homme psychique péchant et pécheur ; 3° la sentence de
condamnation a mort portée par la loi contre tous ceux qui
ont péché. Étudions a ce point de vue l'reuvre de la
rédemption. Pour qu'elle soit parfaite, il faut de toute nécessité qu'elle abolisse ces trois choses : la sentence de aondamnation (x1Xtá-1.p1µ1X), la faiblesse de la chair et le régime religieux de la loi. L'abolition de la premiere ne saurait suffire,
car, apres que satisfaction aurait été donnée pour les péchés
anciens, si l'homme restait a l'état psychique et sous la
domination de la loi, il surviendrait nécessairement de nouveaux péchés qui exigeraient une expiation nouvelle ; c' est
dire que la rédemption ne seraitjamais accomplie.
11 fallait done qu'il y e-ot et il y a réellement trois choses
correspondantes dans la théorie paulinienne du salut. Et,
tout d'abord, l'abrogation de la sentence de condamnation.
Christ, venu daos la chair et sous la loi, a subi la malédiction
de la loi. Celui qui n'a pas connu le péché a été fait péché,
e' est-a-dire, a été identifié et fait un avec l'homme psychique
et pécheur (II Cor., v1, 2t; Gal., m, 13; Rom., m, 24). C'est
sur cette partie négative de la rédemption et sur elle seulement que porte la comparaison avec l'expiation lévitique.
Mais cette comparaison n'est qu'uneillustration populaire de
la pensée paulinienne; elle ne l' épuise pas, tant s'en faut;
et ce serait un grossier procédé que d'aller chercher maintenant dans le Lévitique la notion antique du sacrifice
expiatoire pour en déduire a priori l'idée de Paul sur le
sacrifice meme du Christ. 11 est évident que l'image est
imparfaite, car il y a dans la mort du Christ qnelque chose
d'essentiel et qui ne se trouvait pa·s dans celle des taureaux
et des boucs immolés sur l'autel de Iahveh; ce quelqne

�'142

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

cho se, e'est le don volontaire de la victime elle-meme ; elle
n' est pas dévouée ; elle se dévoue librement et par amour
(Rom. v, 6-9). Par la, son sacrifice uevient un acte moral, au
lieu d'etre un rite magique, et ce point est si essentiel que
e' est luí seul, et non les souffrances physiques, qui fait toute
la valeur réparatrice de sa mort. ll y a eu done deux choses
dans cetle mort: la malédiction supportée et l'amour divin
manifesté. On voit ainsi combien on se trompe quand on
veut l'enfermer tout entiere dans le type ancien du sacrifice
expiatoire comme dans un type absolu et partir de celui-ci
pour condure a celui-la. L'image du sacrifice expiatoire ne
se rapporte qu'au caractere le plus général et le plus extérieur
de la mort du Christ. Il faut la traverser et chercher au dela,
dans les textes memes de Paul, ce qu'il a réellement pensé
sur ce point et comment il s'est expliqué l'abolition du
xo:'t&amp;;i.pt¡,.o: ou de la sentence de condamnation.
Est-ce par une décision arbitraire que Dieu renonce a
punir les pécheurs? L' effet de la loi est-il simplement
suspendu? Ou bien Dieu est-il satisfait par cela seul qu'un
innocent a souffert et est mort a la place de.s vrais coupables?
Nullement. Il y aurait eu dans cette maniere de voir quelque
chose qui aurait violemment froissé le sentiment tres absolu
que l'apólre avait du droit pénal. La vérité est que loin
de professer cette théorie qu'on lui prete communément, il
en a eu une toute différente, autrement rigoureuse au point
de vue du droit et autrement profonde au point de vue
moral. A ses yeux, il faut que la sentence de la loi se réalise
jusqu'au bout et pour tous les pécheurs; qu'elle fasse sortir,
comme on dit dans la langue du droit, son plein et entier
effet. Autrement la loi ne se:rait plus loi, e' est-a-dire quelque
chose d'imprescriptible et d'absolu. Remontons done aux
vrais príncipes de la théorie paulinienne.
L'apótre a nettement formulé deux axiomes juridiques
d'ou partent toutes ses pensées sur ce sujet. Le premier est
celui-ci : « L'homme qui est mort est quitte du péché; ó i'ªP
~r.:;80:•1wv c€ct;i.o:(cu'to:t ~r.o ,?¡; &amp;¡,.o:p·do::; (Rom., v1, 7), et cela se com-

1

UNE CONTRJBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISME

143

prend, puisque le salaire du péché, c'est la mort. Le pécheur
qui subit la mort a payé sa dette. Voila pour le péché et voici
pour la loi : « La loi n'a autorité sur l'homme que pendant
. » ; "1 v:;:1.0;
,
,
' o '
, ' "or;ov
le tem ps qu '·1
1 es t en vie
1.upt€nt
,o:i-· a·1
pw..ou eg&gt;
xp6-10•1 ~?i (Rom., v11, 1). C'est son second axiorne juridique. De
ces deux axiomes, il suit logiquement que pour etre quitte
du péché et affranchi de la loi, le pécheur doit nécessairement mourir. Le Christ n'est done pas mort a la place des
pécheurs ni surtout pour dispenser les pécheurs de mourir.
Paul n'aurait jamais admis celte doctrine. Le Christ, au
contraire, meurt pour faire mourir les pécheurs avec lui ;
pour que l'hurnanité meure en lui et1 en mourant, soit tout
ensemble libérée a l'égard du péché et affranchie du regne
de la loi. En effet, l'apótre répete a chaque ligne que le
pécheur par la foi meurt réellemenl avec le Christ : 1.~l. ú¡,.et;
&amp;8~'10:'t"WO-,¡'tt 't(:J •1Óµ4&gt; aici 'tOÜ O'W(J,O:'to; 'tOÜ XPtv't"OÜ. ( Rom.' VII' 4 ; Gal.,
11, 20; Rom. v1, 1-8, etc). ll n'y a pas d'idée qui revienne plus
souvent dans toutes ses épttres; il n'en est pas de plus essentielle daos son systeme. La mort du Christ n'opere done pas
la rédemption, parce qu'elle offrirait a Dieu ou a sa loi une
satisfaction extérieure et arbitraire a la place de celle que les
pécheurs lui dev¡:lient. Il ne saurait etre question d'un échange
en vertu d'un calcul d'équivalence entre la peine subie sur la
croix et celle qui était légalement a subir. Non, la mort du
Christ fait la rédemption parce qu'elle fournit aux pécheurs,
croyants et repentants, le moyen de mourir personnellement
et de se libérer ainsi par leur mort al' égard du péché comme
a l'égard de la loi. On parle done mal quand on dit, pour
traduire la pensée de Paul, que le 1.0:'tcf-t.ptµo: ou sentence de
condamnation a été gracieusement levé ; il vaudrait mieux
dire qu 'il a eu son accomplissement effectif pour ceux qui
ont cru au Christ crucifié e.t, parcet accomplissementméme,
a disparu. Le condamné n'a pas été proprement dispensé de
la mort, ce qui, aux yeux de Paul, était en droit et moralemenl impossible ; il a subi sa peine et e' est pour cela que
logiquement il en est libéré. En d'autres termes, la grAce

�144

REVUE DE L'HlSTOJRE DES RELlGTONS

de Dieu ne porte pas sur la remise de la peine, mais uniquement sur le don du Christ, c'est-a-dire sur le moyen offert
au pécheur de mourir et de ressusciter ensuite « en nouveauté
de vie )&gt;. Cela est autrement logique et profond que le dogme
traditionnel. Pas la moindre entorse n' est donnée dans la
théorie de Paul a la loi de justice, puisqu'elle repose tout
entiere sur l'application rigoureuse et stricte du droit pénal
tel qu'il existait de son temps dans les écoles pharisiennes.
Nous ne sommes ·pas au bout de la pensée de Paul. Pour
sauver l'homme, il ne s'agit pas seulement d'abolir la
sentence de condamnation ; il íaut encore le faire sortir de
la vie inférieure de la chair et du régime de la loi. Aussi le
croyant meurt-il a la fois comme un coupable qui subit sa
peine et comme un etre charnel qui doit se dépouiller
de la chair, et, par cette crise, s'élever a une forme de
vie supérieure. Aussi Paul déclare-t-il que la chair, c'esta-dire la vie naturelle primitive, est détruite sur la croix
du Christ; elle est crucifiée avec la chair du Christ luimeme (Gal., n, 17-21; Rom., vm, 3 et 4; v1, 1-7). C'est d'une
nécessité non moins grande que la loi exigeant la salisfaction qui lui est due. La chair, en effet, et entendez toujours par la les instincts de la vie anímale, ne peut pas
accomplir la loi de Die u ; par l' effet du commandement de
la loi, il se forme, grilce a la chair, un aw¡.,.!X 'til~ a¡i.ap-.ía~, c'esta-dire un organisme dont le péché est la loi intérieure, et la
dissolution et la mort, la fin inévitable. 11 faut détruire cet
organisme asservi au péché. Ce qui va done s'opérer dans
. la rédemption paulinienne, ce n'est pas seulementl'expiation
des fautes commises ou la restauration d'un élat perdu; c'est
une crise organique et vitale, une transformation dans la
substance de l'homme, et par cette transubstantiation interne,
le passage de la vie psychique a la vie spirituelle, du regne
de la acfp; au regne du 1mü¡La. Le 'it'/Eü¡.,.a, en effet, prendra
désormais la place de la chair dans la constitution de l'individu. Comme tout, dans l'homme ancien, était charnel, jusqu'a l'entendement et a la volonté, tout, dans l'homme nou-

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULT:S-TSME

veau, deviendra spirituel, jusqu'a l'organisme lui-meme qui,
au jour de la résurrection, se transformera, par une nouvelle et supreme crise, en un corps spirituel (awfL!X r.'IE:Jfl.!X't!.xó-,,
I Cor., xv, 44).
On est bien loin de l'idée de Paul, tant que l'on réduit
l' effusion de l' esprit divina quelques inspirations ou affections
nouvelles suggérées a l'ilme naturelle de l'homme. La vérité
est que !'esprit arrive a former la pleine et entiere substance
de son etre, apres la destruction de sa nature primitive; c' est,
pour nous servir des termes memes de l'apótre, « une nouvelle création » {II Cor., v, 17). L'histoire de la chenille rampante, devenant papillon aérien, ne serait encore qu'une
image imparfaite de cette métamorphose; car la chenille
réellement ne meurt pas, et le papillon, avec ses ailes, reste
toujours soumis a la loi de la pesanteur. Quelque étrange que
cela puisse parattre et précisément parce que cela est psychologiquement fort étrange, il faut le redire : dans la pensée
de Paul, l'homme naturel et primitif meurt positivement ;
l'homme spirituel qui sort de cette mort, est moralement et
substantiellement nouveau, si bien que le point difficile dans
cette théorie est de savoir ou se trouve la cause persistante
de l'identité personnelle qui relie, pour l'individu, l'état
d'avant la crise et l'état d'apres la crise.
Cette cause ne saurait se trouver que daos la foi du pécheur
repentant; car la foi, qui est le germe de l'homme nouveau,
peut etre considérée comme l'appel désespéré et le supreme
effort de l'homme ancien expirant. (Rom., vn, 24, 'ta°Aafotwpo,;
é-yw &lt;X'l8pw1to,;. 't[~ ¡.,.e púc-a'tat h 'tOÜ aw¡.,.a,o,; 'tOÜ 8a'lcf'tóU 'tOlJ'tOU).
La crise dont nous parlons, qui s'accomplit subjectivement

par la foi dans le croyant, s'est d'abord accomplie objectivement dans le Christ lui-meme. Sa morl et sa résurrection
acquierent ainsi une valeur représentative universelle et elles
achevent la rédemption de l'homme en luí donnant, ave¡de
moyen de payer la peine ancienne, celui de sortir de l' état
psychique pour arri ver a l' état spirituel. Ainsi se trouvent
conciliés les deux points de vue que nous constations en com-

�'

t¡

146

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGIONS

mencant: celui de l'expiation réparatrice et celui du progres
régénérateur. Le péché n'est pas seulement expié; il est
organiquement vaincu. L'homme meurt, mais, par cette mort
meme qui est le salaire de son péché, il échappe également
a la chair et a la loi. Le meiÍ:ie acte qui l'acquitte envers Dieu
le délivre en meme temps de la chair et l'éleve a une vie
supérieure. Mais il faut bien le remarquer, cette conciliation simple et logique des deux éléments de la rédemption
paulinienne si souvent mis en contradiction réciproque, n'est
possible qu'au point de vue de la doctrine du péché qui nous
a servi de guide. Remplacez cette doctrine par une autre;
admettez, comme l'orthodoxie officielle, l'état de perfection
du premier homme et la notion d'une chute arbitruire, comme
on le fait communément, immédiatement l'incohérence reparatt dans la théorie paulinienne de la rédemption ; les élémen ts qui la constituent s'opposent les uns aux autres, tout
se brouille et se confond, et l'on accuse ce grand penseur de
tous les illogismes que l' on commet soi-meme en l'interpré~
tant. II n'est plus besoin d'insister. Chacun doit sentir a cette
heure que cette doctrine de la rédemption correspond exactement dans toutes ses parties a la doctrine du péché, telle
que nous l'avons dégagée. L'une appelle l'autre invinciblement et elles se confirment tour a tour de la plus éclatante
maniere. Toutes deux réunies forment enfin la philosophie
religieuse de l'histoire esquissée par l'apótre. C'est le dernier
point qu'il nous faut toucher.
3. La pensée de Paul ne s' arrete pas dans les antitheses de
chair et d'esprit, de loi et de grélce, de transgression et de
justification ou nous avons vu jusqu'ici sa dialectique se
déployer avec lant de puissance. Les notions de chair, de
péché et de loi caractérisent la premiere période de l'histoire
humaine; celles de justification, d'esprit et de vie définissent
la seconde. Dans le célebre parallele d'Adam et du Chrisl, il
y a déja autre chose que la simple opposition de la chute et
du relevement. Adam est le représentant du premier élge de

UNE CONTRTBUTJO'.'i A t'ÉTUDE DU PAULINISME

147

l'humanité, le Christ, le représentant de l'élge mftr. Ici nous
ne prétons pas aPaul une idée philosophique moderne. Avant
Pascal, il a comparé l'humanité a un homme qui vivrait toujours. Cethomme universel passe par l'enfance avant d'arriver
a la pleine maturité. II traverse un temps .de tutelle et de
minorité avant de pouvoir atteindre l'élge de majorité et
d'affranchissement (Gal., 1v, 1-4).Ces deuxpériodes, dans la
pensée de l'apótre, avaient leur raison d'etre dans les lois
mémes de l'histoire telles que Dieu les avait arretées dans
son conseil éternel. Comme ce logicien rapporte tout a une
prédestination divine, il ne faut point douter que la premiere
de ces périodes, si misérable et si coupable qu'elle nous
paraisse, ne ful aussibien prédestinée dans la sagesse de Dieu
que la seconde. C'était un moment transitoire mais nécessaire dans le développement humain, comme il est nécessaire
que l'individu passe par l'enfance avant d'arriver a la virilité.
U y a la une loi divine. La vie psychique devait venir avant la
vie spirituelle, puisque, dans l'ordre établi des choses, la vie
spirituelle ne· peut se développer que sur la base de la vie
psychique (1 Cor., xv, 46). Il en est de méme de la loi; elle
devait venir avant la grélce, car la grélce ne pouvait se produire que la ou la loi aurait réalisé la condamnation du
pécheur. Paul conclut toutes ses considérations sur ce point
en disant que « Dieu a enfermé tous les hommes dans la
désobéissance (o-u-1b.Ae:to-e'I ó 6e:oi; ·d ii; 'itá-l't&lt;Xi; di; émd6e:i&lt;X'I) pour faire
miséricorde a tous. » - Ce qui veut dire, traduit dans notre
langage philosophique, que la loi a réalisé en tous la conscience du péché et de la condamnation, pour que de cette
conscience méme pú:t jaillir, par l'Évangile, la conscience de
la grace et de l'adoption divine. Cette idée n'est pas un détail
dans les épitres de Paul; elle revient sans cesse, et forme
comme la clef de voute de sa philosophie religieuse de l'hisloire. Supprimez-la et le paulinisme perd toute son originanalité et toute sa profondeur. Elle couronne l'épitre aux
Romains et donne aux déductions antérieures toute leur force
et toute leur vérité. L'apótre sait bien et ne dissimule pas

�148

1

UNE CONTRIIIUTION A L .KTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L'HlSTOTRE DES RELJGIONS

ce qu'e1le peut avoir d'étrange et meme d'incompréhensible
pour la conscience des chrétiens. Aussi, ne voulant pas la
sacrifier aux objections morales:qu'on lui fait de toutes parts,
s'incline-t-il devánt la souveraineté de Dieu et il termine sa
démonstration par ce chant d'adoration et de reconnaissance:
« O profondeur, ó richesse de la sagesse et de l'intelligence
de Dieu! Que ses décisions sont impénótrables et mystérieuses
ses voies ! Mais toutes choses sont de lui, par lui et pour lui.
A lui soit la gloire daos tous les siecles l »
Nous n'osons prendre sur nous d'atténuer dans un sens ou
daos l'autre cette vue historique et philosophique de l'apótre,
tant il l'a développée avec énergie et conséquence. L' exégese
historique n'a qu'un devoir: celui d'exprimer en toute na1veté
le contenu des textes eux-memes.
Or, ce n'est pas, nous semhle-t-il, ce que fait l'exégesc
traditionnelle.
Pour celle-ci, la rédemption est juste la réparation équivalente de la chute. Tout alors devient, a la fois, accidente}
et surnaturel. La chute est un accident, auquel correspond
l'accident de Ja rédemption; mais rédemption et chute n'appartiennent pas réellement au développement organique de
la vie humaine. L'homme est purement replacé dans l'état
normal d'ou il était tomhé. Dans ce point de vue, il n'y a ni
développement ni progres, et, par conséquent, pas d'histoire
au seos vrai de ce mot, mais seulement une large parenthese
dans l'histoire de l'humanité. Nous ne craignons pas de
dire que réduire a cela la philosophie religieuse esquissée
par Paul, c'est la méconnaitre et la dépouiller de toute originalité.
D'autre part, c'est la fausser également que d'absorher le
drame moral du péché et de la rédemption dans le développement dialectique d'une these spéculative, comme cela est
arrivé aux exégetes qui ont interprété Paul d'apres Hegel. II
y a, chez l'apótre, autre chose que le processus logique qui
éleve l'Mre d'une forme inférieure a une forme supérieure de
la vie. Ce n'est pas bien entendre ni bien traduire sa pensée

r

f.i.9

que de présenter le péché comme un moindre bien_ ~t par
conséquent l'absoudre. Supprimer la réelle culpab1hté du
pécheur, c'est du meme coup sup~rimer ~out le, d_ra~e m~ral
qui constitue proprement cette ph1losoph1e de I h1sto1re, c est
détruire tout le paulinisme. Non, le péché est et reste toujours a ses yeux une transgression posi~v~ de la loi de Dieu,
a laquelle répond un acte de la volonté d1_vme daos I_a ré~emption. Tout le mystere est ici : métaphys1quement mév1table,
le péché est moralement coupable et digne de condamnation. Voila le conflit tragique dans lequel s'agite la conscience de Paul comme sa pensée. II y a une sentence réelle
de condamnation portée par la loi de Di~u, qu1il s:agit de
lever comme il y a un état charnel duque} il faut sorbr. Nous
avon~ relevé ces deux éléments que Paul affirme avec la ~eme
éner()'ie
dans sa doctrine de la rédemption et daos sa philosoO
phie de l'histoire, le premier correspon~ant au car_actere
moral et subjectif du péché dans la conscience humame, le
second a la Ioi du développement nécessaire de la c~é~tion
arreté daos le conseil de Dieu. Ce qu'il y a de caractér1sh~ue
et d'admirable a nos yeux daos le paulinisme, c'est la man~ere
dont il a concilié cette antithese qui le travers~ tout enh_er,
daos sa conception de la mort et de la rés~rrectwn du ?hrist,
en sorte que, daos cette crise représental1ve ~e la cr!se pa_r
laquelle toute l'humanité doit passer, celle-c1 a la fo1s sub1t
la peine de la mort encourue, et en meme t?mps se transfo~m~
et ressuscite avec le Christ dans une vie no?velle. Am_s1
l'expiation du péché et le développement orgamque ~e la v1e
se font en meme temps; c'est un seul et meme acle qm répare
le passé et inaugure un meilleur avenir. .
.
..
Pour mettre en pleine lumiere cette philosophie rehg1euse
de l'histoire, il nous suffira de commenter un passag~ de la
lettre aux Galatesou Paull'a résumée d'une
lum1~euse,
Gal., iv, f-11 : « Toutle temps que l'h~r!her est _mmeur,
bien qu'étant possesseur de tout, sa cond1twn ne d1ftere en
· d elle de l'esclave · il est placé sous la lutelle de ses
rien e c
'
.
.
,. ra. d
mailres et des administrateurs de ses b1ens Jusqu a ge e

~ª?ºº

�150

1

REVUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIOXS

majorilé fixé par le pere. De meme, nous aussi, durant notre
minorité spirituelle, nous avons élé sous le joug des institutions religieuses élémentaires du monde, úd -.:e aiot:r.et:nou
x.óa¡,.ou. » Sous cette expression ta: a-.otxet:x Paul réunil hardiment
lareligion juive et les religions pa1ennes, en tant que moyens
d'éducation rudimentaires aujourd'hui dépassés. Puis il continue ainsi : « ~ais, quand fut venue la plénitude du temps,
c'est-a-dire quand cet enfant mineur auquel il compare le
genre humain arrive a l'époque de sa majorité, quand il est
mür pour la crise d'ou il doit sortir homme fait, alors Dieu
a envoyé son fils, né de fernme, venu sous la loi pour nous
racheter de la loi et nous rendre fils de Dieu comme lui par
l'adoption divine ; ce qui réalise en nous cette filialité divine,
c'est l'esprit du Fils de Dieu meme qui, infusé daos nos
cceurs, met sur nos levres ce mot: Abba, Pere ! »
Le christianisme est done autre chose qu'une révélation
doctrinale, ou meme la simple réparation équivalente du
passé; il est l'achevement organique de la vie humaine, la.
supreme étape du développement qui la fait sorlir de l'étal
psychique pour la mener a l'état spirituel, qui fait passer
l'homme de l'esclavage a la liberté, de l'a.ge de minorilé a
l'a.ge de la majorité. D'autre part, il est certain que cette
transformation est amenée par un acle surnaturel de Dieu
(ó 8eo,; &amp;~:x;;latEtAE'I -.0-1 útó'I :x~-.ou). Mais ce qui est tres remarquable, c'est que cette intervention surnaturelle ne rompt
nullement la chatne du développement organique parce
qu'aux yeux de l'apótre, la direction de l'histoire est une
création continue; parce que Dieu ne cesse jamais d'etre
actif et présent dans son ceuvre. L'envoi du Fils au terme
des temps d'esclavage et de minorité est un couronnement,
l'achevementdel'ceuvre commencée,non un accident ou une
exception.
Le christianisme est la religion absolue; et la religion
absolue vient avec la plénitude du temps. Pourquoi vient-elle
alors et non plus lól, si ce n'est qu'elle ne pouvait apparattre
avant que les conditions historiques de sa réalisation fussent

mm

1

COXTRIBUTIO:-; A L ÉTUDE DU PAULL'l¡IS.\IE

151

remplies? L'humanilé devait etre müre pour sortir de tutelle
et elre reconnue majeure. Faire mürir l'humanité adolescente,
ce fut la ta.che de ces institutions rudimentaires, le juda'isme
et le paganisme dont l'apótre a parlé. lUais alors, dira-t-on,
qu'y a-t-il de surnaturel ou d' extraordinaire dans le christianisme? Ou est le drame moral de la rédemption? Le fruit
est múr et il tombe, voila tout. Cette objection vient de ce
qu'on se méprend completement sur le gen re de cette préparation ou maturation de l'humanité. On est aux antipodes
de la pensée paulinienne quand on s'imagine qu'elle consistait
daos une élévation graduelle el une amélioration morale, en
sorte que l'homme passerait par une transition insensible du
moins bien au bien et du bien au mieux. La plénitude du
temps, au contraire, est venue quand vint la plénitude de la
conscience du péché. Réaliser cette conscience désespérée
du péché et mener jusqu'a la mort l'étre charnel, ce fut la
ta.che de la loi et le but de cette premiare période. Ainsi
d'une fa&lt;¡on toute morale, la loi qui provoque et condamne
en meme temps le péché dans tous les hommes, créait dans
l'histoire et daos la conscience la réelle possibilité del' entrée
de la gra.ce dans le monde. Ou manque le sentiment du
péché, en effet, et avec ce sentiment le désespoir de l'etre
moral d'y échapper jamais, le sentiment de la gra.ce est
impossible, car les deux sentiments sont corrélatifs et se
déterminent l'un par l'autre. On voit done que la premiare
période de l'hisloire qui aboutit a la dissolution et a la mort
n'est pas moins nécessaire que la seconde; car, sans celle-la,
celle-ci ne pourrait venir. Tou tes deux rentren t daos le plan
divin et en forment les deux parties essentielles selon le mot
de l'apótre : « Dieu les a tous enfermés pour la désobéissance,
afio de faire miséricorde a tous. »
Ce lien interne apparattra mieux encore daos ce qui suit :
&lt;&lt; Dieu envoya son fils, dit l'apótre, né de femme, ven u sous
la loi (ye-16¡.,.mv h yuv:.ctY.ó;, 'fE'ló¡,.E•10•1 ú;;o 116¡,.~'I) ». A quoi tendent
ici ces déterminations en apparence superflues? L' exégese
tradilionnelle voit dans la premiare, ye-16:,.s-1~-1 h 'f;,¡,1:,,:::d;, une

•

�152

1

i53
nilé doit passer par l'état psychique avant d'arriver a l'état
et a la conscience de fille de Dieu. Des lors, le christianisme
n'est plus quelque chose d'extérieur a l'humanité ou d'accidentel d8:°~ son histoire, mais un degré prévu du développement rehgieux et moral de la nature humaine elle-meme 1 la
suite et l'achevement de la premiere création de Dieu. Ne
peut-on pas dire, en effet, que c'est la nature humaine qui
meurt avec le premier Adam, et que c' est cette meme nature
humaine qui, pour se transformer, ressuscite avec le second?
Apres s'etre opposées, les deux périodes s'enchatnent, en ce
sens que la premiare a son but et sa fin dans la seconde
comme celle-ci a ses racines dans la premiere. Ajoutons:
en . effet, ~u' au point de vue h~storique, elles ne sont pas
rehées umquement par la consc1ence du péché, mais encore,
dans la révélati?n divi_ne, par_ « la promesse » (1¡ h"yyE)-!") et
par les prophébes qm entretmrent a travers toute l'histoire
d'Israel la validité de la promesse faite a Abraham(Gal., m).
La promesse, en effet, daos la conception paulinienne, c'est
déja l'évangile de la justification par la foi venu avant la personne du Christ; c'est, dans la saison premiare, l'anticipation
de la saison future, comme, dans celle-ci, apres la crise de
la mort et de la résurrection, il ne manque pas dans la vie
du croyant de restes de sa condition antérieure dont il ne se
dépouillera que peu a peu (2 Cot. 1v, 16).
~l faut tir_er une de:n~ere conséquence de notre interprétal10n des 1dées pauhmennes. Comme il est certain que le
premier Adam, d'apres Paul, était essentiellement psychique
ou charnel et n'avait pas le ,.vó'.üfl·" ~w~,.otoü•1 , l'esprit qui
fait vivre, il est certain aussi qu'il ne pouvait pas avoir les
fruits de cet esprit, a savoir la justice et la vie éternelle. En
d'autres termes, loin d'etre immortel par essence, l'homme
primitif était, par essence, mortel et corruptible. Remarquez,
en effet, que ce n'est que grAce a la transformation de la
nature humaine daos le Christ, lorsqu'elle devient spirituelle
de psychique qu'elle était, que cette nature mortelle revet
l'immortalité, et ce qui était corruptible; l'incorruptibilité ;
UNE CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DU PAULINISME

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

allusion a la conception surnaturelle de Jésus dans le sein
d'une vierge, c'est-a-dire l'exclu!-ion de tout pare humain.
On ne peut pas tomber dans une plus grande méprise. Non
seulement cette idée n'est pas dans ce texte, mais il y en a
positivement une toule contraire. L'étre né de la femme est
ici appelé de ce nom pour Mre assimilé a tous les autres
hommes, non pour en étre distingué. C'est un homme réel,
entré dans la vie par la voie commune a tous les autres
enfants des hommes, parce que, devant porter sur la croix
toute la premiere humanité psychique et charnelle, il lui
devait appartenir réellement. C' est pour la meme raison que
l'apótre ajoute : « venu sous la loi », parce que, le régime de
la loi étant celui de l'humanité mineure, et comme c'est en
lui que l'humanité tout d'abord devait subir la crise d'évolution vers une vie supérieure, il fallait que le Christ eú.t en
lui tous les caracteres essentiels de la premiare période, la
chair et la tutelle de loi. Car, aux yeux de Paul, quand le
Christ meurt, c'est l'ancienne humanité qui meurt en lui, et
quand il ressuscite, c'est encore l'humanité qui ressuscite en
celui qui la représente. Qu'on ne s'y trompe point : l'ere
nouvelle pour Paul ne commence pas a l'incarnation du
Christ, mais seulement a sa résurrection. C'est sa croix qui
fait la séparation des deux Ages.
11 fallait, avons-nous dit, que le Christ résumAt en lui la
premiere humanité psychique pour que celle-ci püt accomplir en lui l'évolution qui devaitlamener a une vie supérieure.
Voila pourquoi, enfant de la femme comme tous les autres
individus humains, il est aussi venu sous la loi, pour accomplir la loi et supporter en meme temps la malédiction portée
par la loi sur l'humanité pécheresse. Vhumanité mourant en
lui et par lui, paie sa dette de mort et, quitte du péché comme
de la mort, peut ressusciter avec lui et par lui a une vie
toute nouvelle. Ne voit-on pas des lors quel líen organique
relie cette seconde période de l'histoire a la premiere?
Comme il est de la condition humaine que l'homme passe par
l'enfance avant d'arriver al'Age de raison, de meme l'huma-

,

11

�i54

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

c'est-a-dire que l'homme n'entre dans l'immortalité qu'en
entrant dans « le royaume éternel de Dieu ». Ces deux
expressions sont parfaitement équivalentes chez Paul. Paul
n'a pas J'idée d'un corps charnel qui serait inattaquable a la
mort. Dans son langage, les notions de chair et de corruption
sont corrélatives et inséparables. 11 &lt;lira que « celui qui seme
pour la chair moissonnera la corruption. » (Gal., v1, 8.) On
comprend également pourquoi il ne s'occupe pas de la condition des méchants dans son eschatologie et pourquoi
surtout il est aux anti podes d'un enfer éternel. Le pécheur
impénitent ne sort pas de l'état charnel et reste par conséquent soumis a la loi de corruption et de destruction qui régit
les etres charnels. Ils périssent et sont comme s'ils n'avaient
jamais été.
Mais alors il faut entendre aussi autrement qu'a. la fa&lt;¡on
vulgaire, cette parole qui sert de point de départ a tous les
raisonnements de l'apótre : « La mort est le salaire du
péché ; elle est entrée dans le monde par le péché. » Puisque
le premier homme n'était pas immortel de nature et par
essence, il ne faut pas dire que la loi physique de la mort
n' existait pas dans le monde avant le péché d' Adam. Paul
n'a jamais dit cette absurdité que s'est appropriée la doctrine
traditionnelle. II ne se représente pas la mort comme une
punition surnaturelle du péché, comme un ch&amp;.timent venant
du dehors s'abattre sur un etre créé immortel. La chair n'a
pasen elle le principe de la vie parce qu'elle n'a pas le príncipe de la justice. D'elle sortent le péché et la mort par la
meme dialectique interne qui fait sortir la justice et la vie
du príncipe spirituel de l'humanité. En d'aulres termes, la
chair est d'essence corruptible parce qu'elle ne peut jamais
etr~ que dans un rapport négatif avec le royaume de Dieu.
Au fond, pécher, c'est déja commencer de mourir et mourir
c'est achever de pécher, c'est-a-dire de s'écarter de la source
de la vie. Le péché et la mort sont deux moments organiques
du meme processus de dissolution provoqué dans la chair
par la loi. L'homme était appelé 1 sans nul doute, a une vie

1

UNE CONTRIBUTION A L ÉTUDE DU PAULINISJIJ!l

155

supérieure qui devait etre en meme temps pour luí la vie
éternelle; mais il n'y pouvait arriver qu'en se transformant
~'etre psychique en etre spirituel. Tant qu'il reste psychique,
Il reste nécessairement pécheur et mortel. La mort n'est le
salaire du péché que parce qu'elle en est le fruit ' et l'une et
1,autre sont les fruits naturels de la chair.
On voit combien les idées de l'apótre Paul sont déterminées et conditionnées les unes par les autres. Tout est lié
dans ce systeme si profond et si orio'inal et le meilleur sio-ne
d'une juste interprétalion sera toujiurs Íe maintien de c;tte
cohérence intérieure entre toutes ses parties.

A.

SABATIER.

�LE L\AIMON

LE

AAIMON
HISTOIRE D'UN MOT ET D'UNE IDÉE 1

L'origine significative du sanskrit deva, du grec Ztú, et 8tó,, du
latin deus, dieu, primitivement brillant, ne laisse aucun doute sur
celle de 011i-11wv, qui se rattache a la meme racine que 011iw, je brille,
je brftle (cf. a:;¡-10,, brillant; sanskrit, di, parf. di-day-a, briller).
Ainsi s'explique l'identilé de sens dans Homere des mots 8tó; et
a11iv-wv désignant l'un et l'autre la divinité.
L'élymologie adoptée par Pott, et a laquelle Curtius parait assez
favorable, qui fait dépendre 011iv-wv de otxlw &lt; couper, diviser, distribuer », et qui en identifieraill'idée premiere avec celle de la divinité
en tant que dispensatrice des biens et des maux, n'a d'autre raison
d'etre que l'inobservation de la double acception primitive de
011lw, briller, brú.ler.
L'explication ancienne, qui rattacbait 011iµwv a 011~¡.r.wv, intelligent,
savant, était plus pres de la vérité, les racines 011,¡ et 011, procédant
d'un meme antécédent et le sens de savant (celui qui connait, qui
voit) dérivant généralement de celui de briller, etre éclairé, etc.
Bien que 011.iµwv, comme nous l'avons déja vu, ait chez Homere le
sens de dieu et se confonde souvent avec celui de Ot6;, on peut
constater pourtant dans l'emploi homérique des deux mots les
différences suivantes :
011ív-wv est d'un emploi bien moins fréquent que 8tó,; otx1v-wv n'est
i) Résumé dº une conférence faite

dernier.

a la Faculté

des LeUres de Lyon en mars

i57

presque jamais employé au pluriel, 8tó, l'est tres souvent; aa.lv-wv
n'a pas de forme féminine, tandis que le féminin 8tci correspond a
8t6;. Les 8tol sont qualifiés, déterminés; le poete les dit immortels;
ils habitent l'Olympe, ils sont opposés aux hommes, aux mortels;
de plus, 8tó, est le terme générique sous lequel sont compris Zeus,
Apollon, Poseidon, etc., dont les traits, le caractere, les actes, les
fonctions , sont sans cesse indiqués. Rien de tel pour le 011!µw·1,
divinité isolée, anonyme, sans sexe, sans altributions définies et
qui, a ce titre, est essentiellement propre arésumer en soi tout ce
que comporte l'idée divine a l'époque héroique et particulierement
l'omnipotence, abstraclion faite des passions anthropomorpbes,
comme la colere, la pitié, l'amour, etc., qui peuvent en contrarier
l'exercice.
Ainsi doit s'expliquer, je erais, le róle déji:i mixle du 011/µwv cbez
Homere. Tout-puissant, inflexible, impassible, de lui dépendent le
bien et le mal. 11 est identifié en quelque sorte au destin. En un
mot, c'est la divinité corn;ue comme cause de toute chose et par
conséquent du bonheur el du malbeur des hommes '. Tel il est
resté d'ailleurs dans tout le cours de l'antiquité paienne et de la
les mots de tulitx!µwv, celui pour quila divinité est bonne,heureux et
K11xolla.iv-wv, celui pour qui la divinité est méchante; l'influence favorable ou néfaste qu'attribuent Plutarque et Apulée entre autres
aux 011!µove, devenus légion, etc.
Ce n'est qu'avec le christianisme que le 011iµwv, ou plutót les
lltx,µov.,, ont pris un caractere nettement mauvais. Ils sont assimilés
au diable, dont ils semblent, pour ainsi dire, la monnaie; ils
forment l'antithese de Dieu, qui leur laisse l'empire du mal en se
réservant celui du bien.
La conception du otxlv-wv ho;nérique constilue done des ces hautes
époques comme un embryon de monothéisme rationnel ou le germe
de l'idée d'un dieu unique de qui tout dépend, et par conséquent
responsable de tout. Mais un tel dieu était trop abslrait pour soutenir la concurrence avec ses rivaux anthropomorphes, exclusivement bons a ce titre pour ceux qui les priaient et les comblaient
d'offrandes. La mylhologie étouffa ainsi la semence,de la philosopbie naissante qui ne devait ressusciter en Grece que bien des
1) Pour les détails, voir Hild, Étude sur les Démons, et Monin, Critique philosophique, nouvelle série, I, p. 201-202.

�•

158

REVUE DE L'HISTOIBE DES RELIGTONS

siecles plus tard et sous des formes qui conserverent souvent et
pour longtemps l'empreinte des mythes qui l'avaient précédée.
En tout cas, c'est a cette intluence de la mythologie, a l'idé~
qui vient d'elle des dieux anthropomorphes, essentiellement bons
pour leurs adorateurs, qu'est due surtout l'importance prise par
l'insoluble question de !'origine du mal. Les dieuxbons nécessitaient
l'hypothese des divinités malfaisantes ; de celle-ci et de ceux-la
découlait a son tour la nécessité d'une synthese dont pendant de
longs siecles l'esprit humain s'est tourmenté vainement a chercher
la formule.
PAUL REGNAUD.

BULLETIN CRITIQUE
DE LA

RELIGI ON ÉGYPTIENNE

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

E. Scbiaparelli, Il Libro dei Punerali degli Antichi Egiziani, tradotto e commentato da Ernesto Schiaparelli, Roma, Torino, Firenze, Erro. Lrescher,
1881-1882, gr. in-4, 1 vol. de texle, vm-166 pages, prix 50 francs, et
3 volumes de planches, prix 100 francs.
1. Dümichen, Det Grabpalast des Patuamenap in der Thebanischen Nelrropolis, in vollstiindiger Copie seiner Inschriften und bildlichen Darstellungen,
und mil Uebersetzung und Erliiuterungen derselben, herausgegeben von
Johannes Dümichen, Leipzig, J.-C. Hinrichs, 1884-1885, 2 vol. in-4, I,
xm-48 pages, xxv1 planches; IJ, 56 pages, xx1x planches.

Les textes des Pyramides, que j'ai analysés brievément dans un
article précédent 1, font partie d'un rituel des plus compliqués,
dont on observait scrupuleusement les indications en tout ce qui
concernait la consécration du tombeau, les cérémonie.s des funérailles et celles des services commémoratifs qu'on célébrait chaque
année, adate fixe, en l'honneur des morts. bes versions d'Ounas 9 de
Teti, de Pepi l"', ne donnent le plus souvent que les prieres, sans
1) Cf. Revue eles Religions, t. XIU, p. 123-139.

�160

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

indiquer les personnes qui prenaient part aux sacrifices , leurs
mouvements, leur mimique, l'instant précis ou chaque parole
devait étre prononcée, ou chaque objet devait étre présenté. Celles
de Mirinrl et de Pepi II fournissent déja quelques détails de mise
en scene. Celles du second Empire thébain, de l'époque sa'ito, des
temps gréco-romains, suppléent au silence des monuments plus
anciens, et multiplient les indications ritualistiques; quelques-unes
meme joignent au texte des tableaux qui illustrent chaque moment
des opérations, et qui nous permettent de reconstituer le drame
des funérailles, de le noter avec la méme exactitude qu'on ferait
aujourd'hui un ballet. On comprend facilement la raison qui a
déterminé les scribes égyptiens des ages récents a multiplier ainsi
les renseignements. A mesure que les siecles s'accumulaient, le
sens véritable des rites tendait de plus en plus a se modifier,
peut-etre meme a disparaitre; on les pratiquait indifféremment et
comme par machine, sans trop savoir quel motif les aneétres avaient
eu de les établir. Beaucoup d'entre eux ne répondaient plus en
aucune fai;on aux idées qu'on entretenait sur les conditions de
l'autre vie. On les respectait cependant, et on s'obstinait d'autant
plus a les accomplir qu'on en comprenait moins la portée. De
méme que les libraires chargés de copier le Livre des "flforts,
lorsqu'ils hésitaient entre deuxlei;ons différentes d'une meme phrase
ou d'un meme chapitre, les transcrivaient a la suite l'une del'autre,
et laissaient a l'ame le soin de discerner la bonne, les prétres,
auxquels revenait le soin d'enterrer les momies, ne voulaient ríen
retrancher du cérémonial traditionnel, de peur de supprimer
quelque formalité utile au bonheur de l'homme en son tombeau;
et, comme il était a craindre qu'on oubliat bien des choses, si l'on
continuait a ne tracer que le texte des oraisons dans les chambres
funéraires et sur les papyrus, on commern;a d'y joindre en rubriques
toutes les recommandatíons nécessaires a qui voulait les réciter
efficacement. Les ouvrages ou l'on a reconnu ce mélange de
priéres et d'índications professionnelles, se rapportent, les uns,
comme le Rituel de l'embaumement, a. la préparation du cadavre,
les autres, comme le Livre des funérailles, a. la mise au tombeau.
Le Livre des funfrailles a été découvert, vers 1877, par M. E. Schiaparelli, et publié par lui, a partir de 1881, dáns un mém9ire, qui
malheureusement n'est pas encore achevé. M. Schiaparelli a établi
le texte au moyen de trois documents principaux. Le premier est

LE RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

r

i61

conservé au musée de Turin. C'est un cercueil de bois, en forme
de momie, qui appartenait au scribe royal de la nécropole thébaine,
Boutehiamon, fils de Thoutmos et de la dame Bokiamon. Ce personnage, qui, pendant sa vie, avait ·pris part a tant d'enterrements,
voulut sans doute emporter avec lui dans l'autre monde un exemplaire du livre ou il s'était instruit a ses fonctions, et le fit transcrire entierement, aux encres rouge et noire, sur les deux couvercles de son cercueil. Le manuscrit compte environ trois cents
lignes en hiératique de la XX• dynastie, net et lisible. Quelques
égratignures du bois ont fait disparaitre i;a et la des mots ou
méme des portions de lignes. Ces !acunes sont presque toujours
faciles a combler, grace au papyrus de l'Hathorienne Sa'i, l'un des
plus précieux que possede la riche collection du Louvre 1 • Ce
papyrus a été commandé, vers la fin du premier ou le commencement du second siecle de notre ere, pour une dame thébaine
nommée Sai, qui appartenait probablement a une grande famille
d'archontes, celle des Soter. C'est done un des monuments les plus
récents qui nous soient parvenus de la paléographie égyptienne;
l'écriture en est maigre, gauche, anguleuse. Dévéria en avait
reconnu l'importance et s'en était serví, a plusieurs reprises, dans
le mémoire qu'il consacra au fer et a l'aimant chez les Égyptiens •,
mais la mort l'empecha d'en donner l'édition qu'il méditait.
M. Schiaparelli l'étudia sur lieu pendant l'hiver de 1877-1878, vit
qu'il contenait une version du Livre de Boutehiamon, et le calqua
en entier. Un hasard heureux luí révéla bientót une troisieme
recension plus importante peut-etre que les deux autres. Champollion et Rosellini avaient dessiné dans la ~syringe de Séti lº', puis
publié, une série de scenes des plus curieuses, ou l'on voit des
prétres occupés a vetir, a huiler, a nourrir la statue du roL Les
trop courtes légendes qui accompagnaient les tableaux concordaient
tres exactement avec certaines indications du Livre des funérailles;
d'ailleurs M. Naville avait fait connaitre, en ·1873, dans la Zeitschrift,
quelques lignes des inscriptions gravées sous les figures, et ce
fragment co'incidait avec un passage du livre de Boutehiamon.
1) Th. Devéria, Catalogue des Manuscrits égyptiens, p. 170-171, vn, 4, Inv.
n• 3155.
'

2) Le fer et l'aimant, leu1' nom et leur usage dans l'ancienne l!Jgypte, dans les
Mélanges, t. I, p. 45.

\

�162

REVUE DF. L'RTSTOIRE DES RELIG!ONS

U .: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAJRE

M. Schiaparelli eut la fortune de retrouver une copie complet

da.ns les papiers inédits de Rosellini, et, comme un bonheur ;;
meme
qu'un malheur ne vient J' amais seul , M. Navi'lle 1m· commu.
mq?a, vers le m~me tomps, ses carnets de voyage, ou il avait consi?ºe un_e c?pie plus fidele que celle de Rosellini. La version de Séti I..,
illustree a profusion par des sculpteurs de grand talent, luí permit
n~~ seu~ement de comp~endre le texte, mais de retracer les péripehes d1verses de la céremonie. Jusqu'a présent il n'a tradu't
1
Té
.
'
I que
a mo1 1 env1ron du Livre des funérailles; le reste paraitra des que
l'état de sa santé lui permettra de reprendre le travail. La traduction
est nette, pr~s~ue part?ut _excellente, les notes philologiques soni
~o~rtes en general, mais bien placées, le commentaire est des plus
mtere~sants, malgré la tendance mystique qu'on y remarque par
endroits, et rend un compte suffisant de ce qui se passait pendant
le sa~rifice en !'honneur d_es morts. M. Schiaparelli a depuis lors
passe_plus de ~1x mois en Egypte, et a recueilli dans les tombeaux
de Thebes des documents nouveaux dont il profitera pour compléter
son oouvre.
Ceux q1:e M. Dümichen a placés a sa disposition, et a celle de
tous _les Egyptologues, peuvent des a présent compter parmi les
plus i~portants. La plupart des voyageurs qui ont visité la plaine
de Thebes sont entrés dans le tombeau de Petéménophi mais n'
sont pas demeurés Iongtemps. Sans parler du dange~ qu'ils ;
a~r~ntent de glisser inopinément et de tomber dans un puits, les
mllho~s ?e chauve-so~ris qui y ont établi leur quartier général,
leur ~1wan, comme d1sent les bourriquiers arabes, l'ont empesté
au pomt qu'on ne peut y séjourner quelque temps sans etre saisi
d'un mal de coour irrésistible. Méme les employés du Musée de
Boulaq, a~ue~ris, par métier, a toutes les odeurs, ne se sont pas
acco~tu~es a celle-la et paient leur tribut comme les autres.
M. D~m1ch~n avoue n'avoir pas été, lui non plus, a l'épreuve de la
nausee, et Je me figure aisément ce qu'il a du souffrir a copier les
textes dont ce tombeau maudit est littéralement couvert. Non
seulement il a_entrepris ce travail, mais il y a persévéré pendant de
longues semames, et c'est la un acte de dévouement dont on ne saurait t_rop luí e_tre reconnaissant. JI n'a eu ni le temps ni le désir de tout
dessmer'. ma1s ce qu'~ a recueilli lui a fourni la matiere de six grands
volumes m-quarto, dont deux sont déja entre nos mains. Les murs
du tombeau et les inscriptions ont souffert beaucoup du temps

.l..
1
1
1

163

et des hommes. M. Dümichen a profité des versions du Livre des
funérailles et des textes des pyramides pour combler les lacunes.
Ses restitutions, indiquées avec soin, évitent au lecteur les difficultés qu'on éprouve d'ordinaire a se reconnaitre au milieu de phrases
mutilées; l'examen le plus superficie! montre d'ailleurs qu'elles
ont été exécutées avec une habileté et une précision qui laissent
peu de prise ala critique. Les introductions renferment la traduction
complete de tous les morcéaux. Le premier volume est consacré
presque entierement a la table d'offrandes. Elle était tres développée dans le tombeau de Pétéménophi~ M. Dümichen l'a compa. rée a d'autres documents du meme genre qu'on trouve dans les
mastabas de l'Ancien Empire et d·ans les syringes de l'époque
thébaine et salte. On y trouve melés une partie des texte~ de
Schiaparelli, mais illustrés de vignettes nombreuses , dont les
données rectifient parfois et parfois completent ce que nous
avaient appris les vignettes du tombeau de Séti ¡er. Ce qui vient
ensuite reproduit pour la plupart les formules que j'ai copiées dans
les pyramides royales de la v• et de la VI• dynas~ie. Les variantes
y sont rares, et celles meme que j'y ai relevées me paraissent
provenir souvent d'erreurs commises par les scribes. La langue
archaique de ces documents ne devait plus etre comprise couramment pendant les siecles qui précéderent notre ere, et les pretres
les plus habiles devaient commettre en les lisant plus d'un contresens. II est a remarquer que les fautes se rencontrent presque
toutes dans les endroits ou les égyptologues modernes hésitent et
proposent des interprétations diverses. C'est la un fait de nature
a les encourager dans leurs recherches; il est beau d'en etre arrivé,
apres soixante ans seulement d'étude, a comprendre les textes les
plus anciens et les plus obscurs de la langue aussi bien que pouvaient le faire les Égyptiens instruits qui vivaient sous les dernieres
dynasties indigenes. Les traductions de M. Dümichen ne different
de celles de M. Schiaparelli ou des miennes que par des nuances.
Les savants étrangers au déchiffrement, et qui voudraient se servir
de nos traductions pour connaitre les idées des Égyptiens sur
l'autre monde, peuvent les employer avec confiance, sans courir le
risque de se tromper sur autre chose que sur des points de détail.
J'ai déja rappelé a plusieurs reprises que les cérémonies
de l'enterrement avaient pour objet de préparer au mort une
maison, de la meubler, de l'approvisionner, et de le placer luí-

�i64

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

meme dans des conditions telles, qu'il ne mourtit pas une seconde
fois a jamais, mais qu'il profitat de tout ce que la piété de ses
enfants ou sa propre prévoyance lui avaientassuré pour l'entretenir
en santé a pres sa disparition d'entre les vivants. Bien des personnes
ont été surprises de la minutie avec laquelle j'ai suivi cette idée
jusque dans ses dernieres conséquences et se sont demandé si je
ne m'étais pas avancé trop loin. La minutie n'est point mon fait,
elle est le fait des Égyptiens eux-memes. Cet étrange peuple, l'un
des plus subtils et des plus formalistas qui ait jamais existé, n 'avait
voulu rien laisser au hasard en matiere aussi importante. 11 ne se
contentait pas de faire une offrande au mort; i1 s'inquiétait aussi
de savoir comment elle parviendrait a son adresse. La momie n'était
plus qu'un corps inerte, emprisonné de bandelettes, incapable de
marcher, de manger, de parler, de voir, d'accomplir aucune des
fonctions inséparables de la vie en l'autre monde comme en celuici. On s'effor9a de lui rendre ce qui lui manquait, et on imagina
pour cela un cérémonial des plus compliqués, celui-la meme qu'Hor
avait inventé au profit de son pere Osiris. Tantót c'était la momie
elle-meme qui le subissait, tant0t c'était une des statues en bois
ou en pierre qu'on enfermait dans le tombeau et qui servaient de
support au double. Le décrire en entier serait fastidieux; je me
contenterai d'en exposer la partie la plus importante, l'opération
par laquelle on ouvrait la bouche et les yeux du mort pour lui
permettre de recevoir et de manger le repas funéraire. Elle s'accomplissait dans une des chambres de la chapelle extérieure et sur
l'espace libre qui s'étendait devant le tombeau. Plusieurs personnes
y prenaient part. C'était d'nbord l'officiant (khri-hibou) qui, le rouleau de papyrus en main, dirigeait la cérémonie, indiquait a chacun
la place a prendre ou les gestes a exécuter, récitait ou souftlait les
discours qu'on devait tenir a chaque moment de l'action. 11 était
aidé dans sa tache par un domestique (somou, sotmou), par un ami
(smfrou) qui, ou bien était réellement choisi parmiles amis ou bien
était un employé de rang secondaire chargé de les représenter,
par le füs meme du mort, son {lis qui l'aime (si-mirif), par les deux
pleureuses en chef, la grande qui figurait lsis, la petite qui figurait
Nephthys, par un bouche1· (monhou, amenhou), et par des figurants,
l'Amiasi (celui qui est dans la syringe), les Ami-Khonti (ceux qui
sont a l'intérieur), les Masniti (gardes du c_orps d'Hor) 1 , I'Horkhitit
i) Les Afasinou, Masniti sont représentés a Edíou la pique a la main et for-

LE RITUEL DO SACRIFICE FUNÉRAIRE

!65

et d'autres encore. C'étaiL la représentation d'~ ~yste~e. divin
qu'on jouait a chaque enterrement. La momie eta~t Osms, les
pleureuses, ses deux soours, Isis et Nephthys; Anub1s, Ho_r, tous
les dieux de la légende osirienne se préssaient autour de_lm. O~ se
demandera peut-etre combien d'acteurs exigeait la representat10n
de ce drame? Autant qu'on voulait mi qu'on pouvait s'en procurer
pour toutes les scenes qui s'accomplissaient a l'exlérieur du tombeau, le convoi, la lamentation, le sacrifice sanglant, le repas
funéraire, fort peu pour celles qui avaient le caveau comme
théatre. La momie n'avait presque jamais autour d'elle plus de
quatre personnages ala fois, Hor et ses trois enf~nts, _les_ dieux de~
quatre points cardinaux du ciel, ceux q~i ~va1e~t Ja~s enseve~
Osiris. Ces quatre personnages, donl le prmc1pal, 1 º:fic1ant,. re~resentait Ilor devenaient tour a tour, selon les besoms del act1on,
l'Amiasi, 1e's Amioukhonti, les Masniti, peut-etre meme le fils du
mort.
. .
Les mouvements et les discours de ces personnages sont consignes
dans l'écrit spécial qui portait pour litre : e Faire l'ouverture de
la bouche (Ouap-ro ) et des yeux a la statue • du mort, ou ,,« a_u
mort , lui-meme. Elle aurait d0 s'accomplir toujours dans 1 mterieur du tombeau, que les Égyptiens appellent la Salle d'or (Ha~noubou), c'est-a-dire dans la chambre meme du sarc~phage, ~a1s
l'étude directe des monuments montre qu'il ne pouva1t pas en e~re
ainsi le plus souvent. Dans la plupart des mastab~s ~t de~ hypogees
de l'Ancien et du Nouvel Empire,la chambre funeraire n est pas ~e
plain-pied avec les autres salles; on n'y parvient que par un .puits
vertical, dont la profondeur varie entre trois et quarante ~etres.
Si done l'Ouverture de la bouche avait dti s'y faire, les prelres el
les gens de la famille auraient été obligés de descendr~ et d_e
remontar a chaque instant au bout d'une corde , . ~e qm aura1t
compliqué leur oouvre de piété et l'aurait rendue per11leus_e. 11 me
parait résulter de !'examen des peintures et des bas-reliefs que
ron dressait le plus souvent la statue, soiL dans l'une des chambre~
de la chapelle extérieure, soit meme sur la petite plateforme ~u1
précédait le tombeau, et qui devenait la Salle d'or pour la c1r· t la garde d'Horus. (Cf. Lanzone,Diziona1·io di lllitologia Egizia, p. 326-327,
ma1enX,3.JLeur nom vient de la racine mas, mos,piquel',_pe~
.
Tav.
cer, d'o11 seul':pte,·
~t naítre. lis sont liUéralement ceux qui piquent, ceua; qm pomtent de la lance.

�·166

7

REVUE DE L JIISTOIRE DES RELIGIONS

conslance. On la posait, la face au sud 1 , sur une couche de sable
de dix ou quinze centimetres d'épaisseur, qui simulait la montagne funéraire, la région stérile de l'Occident, puis le domestique ou
I'ami entrait en scene. II tournait autour d'elle, l'encensoir a la
main, en répétant a quatre reprises : « Tu es pur, tu es pur, o
Osiris N &gt; et commenc;ait les purifications préliminaires. C'était
d'abord avec l'eau contenue dans quatre vases a goulot latéral.
II passait quatre fois derriere la statue et l'aspergeait en récitant
une courte formule : « Ta propreté est la propreté d'Hor et réciproquement, ta propreté est la propreté de Sit et réciproquement, ta
propreté est la propreté de Thot et réciproquement, ta propreté est
la propreté de Sopou et réciproquement : tu as pris ta tete et tu
as purifié tes os aupres de Sibou. &gt; Les quatre dieux invoqués
présidaient aux quatre points cardinaux, Hor au sud, Sit au
nord, Thot a l'ouest, Sopou a l'est. Ici, comme daos beaucoup
d'autres cérémonies, on disposait tout de telle sorte que le personnage fut pret a se présenter dans chacune des quatre grandes
maisons du ciel, devant chacun des dieux qui y siégeaient, et chacun des vases répondait a l'un des dieux. La libation avait pour
effet premier de rendre au mort l'usage de sa tete, que l'embaumement luí avait enlevé, et de nettoyer ses os Ala satisfaction du
díeu de la terre dans laquelle il reposait, Sibou. La purification par
l'eau a peine terminée, recommenc;ait une seconde fois avec quatre
vases de formes différentes, nommés les rouges. Le domestique ou
I'ami refaisait a quatre reprises le tour de la statue en invoquant
les quatre dieux, puis il ajoutait en guise de conclusion : , Tu es
pur, tu es pur, Osiris N &gt; par quatre fois encore: , Tu as rec;u ce
qu'il y a dans les yeux d'Hor et les deux vases rouges de Thot, te
purifiant de ce qui ne doit pas exister en toi •. &gt; D'apres la théologie
égyptienne, tout ce qu'il y avait de bon au monde était sorti del'ooil
d'Hor, tout ce qu'il y avait de mauvais de l'mil de Sit: l'offrande
qu'on présentait au mort était doncappelée l'CEil d'Hor, que ce filt
de l'eau comme ici, une cuísse de boouf comme nous le verrons plus
loin, du vin, du lait, une plante, une pierre précíeuse, un parfum,
une étoffe. La purification par l'eau n'était pas la seule des cérémonies qu'on exécutat en partie double; la plupart des rites
1) Schiaparelli, pl, La, p. 28-30.
2) Schiaparelli, pi. L b-c, p. 30-37.

LE RITUEL DU SACRIFlCE FllNÉRAIRE

167

religieux étaient répétés par deux fois. Le monde était, en effet?
partagé en deux mondes qui se complétaient mutuellement, c~lm
du Nord et celui du Sud, celui de la couronne blanche_ et celm de
la couronne rouge. Le mort ne pouvait etre assure dans son
tombeau qu'a la condition d'avoir acces a l'un et ~ l'autr~ et de
dísposer a son gré de ce qu'ils renfermaient : on lu1 ~onnait done
le blé du Nord et le blé du Sud, le vin du Nord et le vm du Sud, le
bmuf du Nord et le bmuf du Sud, ici l'eaudu Nord et l'eau du Sud,
dans les paragraphes qui suivent immédiatement l'encens du Nord
et l'encens du Sud.
.
La purification par l'encens comportait trois degrés. En pre~ie_r
lieu le domestique ou l' ami prenait cinq grains d~ parfu~. du mid 1,
de la ville de Nekhab, la derniere des grandes villes rel!g1~use~ de
I'Egypte méridionale aux temps les plus anciens, et tournait qua_t~e
fois autour de la statue en répétant: &lt; Tu es pur, tu es pur, Osms
N » a quatre reprises « Parfum, [le voici] ton parfum [q_u~] ouvr~ ta
bouche • Osiris N. goute son gout dans les demeures dmnes. C est
l'exsud;tion d'Hor, le parfum, c'est l'exsudation de Sit, le parfum,
c'est ce qui affermit le cmur des deux Hor, le parfum de ta bouche,
car ton encens [c'est celui avec lequel font leurs] purifications les
dieux suivants d'Hor. &gt; La nécessité de présenter au mort les deux
sortes d'encens était déja indiquée suffisamment ici, car Hor :,~t
le dieu du Sud, Sit celui du Nord, les deux Hor c'e~t Hor et :sit
consídérés chacun comme roí d'une des parties de l'Egypte. Cette
allusion fort nette n'empeche pas l'ami ou le domestiqu~ de prése~ter cinq nouveaux grains de parfum du Nord, de l'espece nomm.ee
Shirit-pit (Shit-pit), la fille du ciel : , Ta senteur est 1~ sent~~r
d'Hor et réciproquement, ta senteur est la senteur de S1t et rec1proquement, ta senteur est la senteur de Thot et réciproq~e1:1ent:
ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Sois etabli
au milieu de ces dieux, car ta bouche est [aussi nette que]. la
bouche d'un veau de lait, le jour de sa naissance. &gt; Les gram.s
de parfum du Nord et du Midí ne suffisaient pas encore; il falla~t
les meler avec un parfum d'origine étrangere, l'encens (sennoutri,
le parfum divin). La marche autour de la statue reprenait de p~us
belle mais avec une variante. Le domestique avait mis les grams
dans' une petite corbeille ou dans une écuelle. II la posait a plat
sur la paume de la main gauche et la portait deux fois ala bouch~,
deux fois aux yeux, une fois a la main de la statue, autant de fo1s

..

�168

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

en lout qu'il y avait de grains. Puis il reprenait sa litanie : « Ta
senteur est la senteur d'Hor et réciproquement, ta senteur est la
senteur de Sil et réciproquement, ta senteur est la senteur de Thot
et réciproquement, ta senteur est la senteur de Sopou et réciproquement. Tu es pur, tu es pur, Osiris N (quatre fois); ton double
est pur, tu es parfumé, tu es parfumé. Sois établi au milieu de tes
freres les dieux, car ta tete est parfumée, ta tete est parfumée, tes
os sont nettoyés de ce qui ne doit pas exister en toi. O Osiris N,
je t'ai donné l'reil d'Hor (l'encens) pour en garnir ton visage [et le
parfum] monte, monte [vers toi]. &gt; La présentation terminée, le
domestique ou I'ami entassait tous les grains sur un plat creux en
terre ou en bronze, puis l'élevait a deux mains vers le visage, et le
promenait une seule fois autour de la statue. « O Osiris N., l'CEil
d'Hor t'est présenté et son odeur monte vers toi. L'odeur de l'CEil
d'Hor monte vers toi, il vient le parfum méridional, issu de la
ville de Nekhab, il nettoie, il pare, il s'établit a demeure sur tes
deux mains, et tu es pur, tu es pur, 0risisN. (quatrefois) 1 • &gt; Telles
sont les purifications préliminaires de toute offrande solennelle.
Les morts n'en avaient pas le privilege : les statues des dieux les
subissaient aussi a I'occasion, et l'on voit, au temple de Dei:r-elBahari, Amon honoré par Thoutmos III de l'eau du Nord et de l'eau
du Sud. Le roi tient a deux mains, sur un plateau, les quatre
aiguieres et les quatre vases rouges ; il tourne quatre fois autour
du dieu etluirépetea chaque fois: &lt; Tu es pur, tu es pur, comme
le domestique ou I'ami du sacrifice funéraire.
Ce prologue achevé , de nouveaux personnages paraissent en
scene. L'offl,ciant et !'interne (Ami-khonti) vont vers la &lt; syrioge et
entrent pour voir le mort ». Ils ont l'un et l'autre !'uniforme de
rigueur, le pagne court et une écharpe a trois plis longitudinaux,
passée sur l'épaule gauche. L'interne a les mains vides; l'officiant
tient a la main gauche le rouleau de papyrus sur Jeque! sont tracées les prieres ; d'ordinaire il récilait par cwur ce qu'il avait a
dire, et le rouleau n'était guare qu'un insigne de sa fonction.
Tandis qu'ils approchent, &lt; le dispositif de la Salle d'Or• &gt; a changé.
i) Scbiaparelli, pi. L ci, LI, a-e, p. 37-53; Dümicben, Der Gra~palast des
Patuamenap, t. I, pi. VI, l. i0-15, p. 13-18 ; Maspero, La Pyramiáe d'Ounas, dans le Recueil, t. JU, p. 182-183.
2) Zosrou m Mit-noubou.

U: RITUEL DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

!69

Le domestique s'est enveloppé le corps d'une longue piece d'étoffe,
et a ramené les deux mains fermées sur la poitrine, ou elles
reposent poing contre poing; les deux coudes sont en dehors,
saillants sous l'étoffe. 11 s'est couché sur un lit bas et court,
l'angareb des Nubiens d'aujourd'hui, les jambes repliées, comme
s'il dormait. Les documents que M. Schiaparelli a connus ne lui ont
point fourni de figures qui illustrent cette partie de la scene, mais
j'en ai trouvé nombre d'exemples a Thebes, entre autres dans une
belle tombe de la XVIII• dynastie, que j'ai mise au jour pendant
les fouilles de 1886 1 • En entrant, I'offlciant et !'in.terne trouvent
done &lt; le domestique couché et sommeillant &gt; devant la statue;
l'habitant de la Syringe (Amiasi), debout derriere elle, veille sur le
dormeur. L'habitant de la Sy1·inge s'écrie en les voyant paraitre :
&lt; Pere, pere (quatre fois) et réveille le domestique 1, pour lui dire :
, Je trouve les internes debout a la porte. &gt;1 Le domestique se
redresse aussitót et s'accroupit sur son lit ou sur une sellette préparée a cet effet, sans dépouiller le linceul qui l'enveloppe. Les
deux Internes annoncés, c'est-a-dire l'offl,ciant et !'interne proprement dit, vont se ranger derriere la statue, a c0té de I'habitant de
la Syringe, et tous quatre réunis représentent, selon la glose•,
les quatre enfants d'Hor, les dieux tete d'épervier, de singe, de
chacal et d'homme, qui ont enseveli la momie d'Osiris. Le domestique est le premier a rompre le silence : &lt; J'ai vu mon pere en
toutes ses formes. &gt; Les trois Internes (I'of(lciant, !'interne et l'habitant de la Syringe) lui répondent, en faisant allusion au mort et
a sa statue : &lt; N'est-ce pas ici ton pere f &gt; Le domestique réplique
par une allusion a Osiris, le « dieu dont la face est voilée et qui est
roulé dans ses bandelettes » funebres : &lt; Le dieu dont la face est
[recouverte d']un filet, l'a enveloppé du filet •. &gt; Les internes
reprennent aussitót la formule du domestique, formule qui leur
appartient comme a lui, puisqu'ils sont, eux aussi, les fils d'Hor :
« J'ai vu mon pere en toutes ses formes 4, - (Les Internes) proté-

a

f) La paroi sur laqualle est représenté Je sommeil du Domestique est reproduite, en fac-similé, dans Maspero, L'Archéologie tgyptienne, p. !47, fig. 151.
2) SchiapareUi, pi. LII e, l. 1.
3) Le pronom sou, le, représente ici le pere du domestique, donl il a été
question a la ligne précédente, c'est-a.-dire Je mort.
4) Ici le texte de Séti I•• insere au has de la colonne, une glose de Jaquelle
il résulte que les quatre enfanls d'Hor étaient considérés comme, prennnt la
l:.l

�{70

..

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGl08S

geant celui qui n'est plus - (Le domestique) &lt; si bien qu'il n'y a
pas de trouble en luí 1 • ,, Les paroles sont mystérieuses, le sens de
la cérémonie ne rest pas moins. La figure qui en illustre les derniers mots dans le tombeau de Séli ¡er, nous !'explique pourtant :
c'est une ombre haute et fluette, noire a l'exception des yeux, dont
l'ovale allongé se délache en blanc, nue et les bras ballants. 11 me
semble que cette apparition est significative. L'ombre (Khaibit),
apres avoir été considérée aux temps les plus anciens comme étant
l'ame meme de l'homme, n'était plus depuis longtemps qu'une des
parties de la personne humaine, comme le double, l'ame, le lumineux et le nom. Disparue au moment de la mort et pendant les
cérémonies de l'embaumement, tout le temps que le cadavre étendu
ne projetait plus d'ombre, on devait la rappeler au moment ou on
reconstituait l'homme pour sa vie nouvelle, et la rattacher a la
statue et au corps, a l'ame et au lumineux, pour que le défunt
put aller et venir dans sa syringe, en e sortir et y rentrer pendant
le jour &gt;, accompagné de son suivant reglementaire et, surtout,
assister au sacrifice el en recevoir sa portion. Le sens du rite et
son objet s'expliquent done : le jeu et les discours des acteurs
demeurent une énigme pour moi et ne seront intelligibles que le
jour ou nous connaitrons en leur enLier les légendes qui se ratta. chaient a la mort d'Osiris et le détail des opérations qu'lsis, Nephthys, Hor et lcurs compagnons avaient accomplies pendant l'enterrement du dieu .
La statue et le mort sont purs, l'ombre est fixée au corps et a
l'dme, l'ouverture de la bouche et des yeux peut commencer. Elle
ne s'obtenait qu'au prix de manamvres compliquées et par le
sacrifice de deux bceufs au moins, sans parler des oiseaux et des
gazelles. Avant toute chose, le domestique se leve, dépouille le
manteau qu'il avait porté jusqu'alors, s'arme d'un baton court
terminé p::tr une fleur de lotus a moitié ép:mouie, et s'attache sur
les épaule:i un rabal en verroterie ou en pierres fines, un éphod,
qui lui descend du cou au creux de l'estomac. Ses trois compagnons
prennent pour la circonstance le nom générique de Gardes du corps
(Jfasnitiou), et les quatre réunis représentent une fois de plus les
forme, le premier d' une mante religieuse, les trois autres de trois guépes ou de
lrois abeilles.
1) Scbiaparelli, pi. LII a-e, p. 54-68.

LE RITUEL DU SACRJFICE FUNÉRA.IRE

:l.7i

quatre enfants d'Hor. Silót coslumé, le domestique s'avance vers la
statue et la salue du baton : e J'ai désiré mon pere, j'ai sacrifié a
mon pere, j'ai dressé mon pere, je l'ai modelé grande image. , 11
continue et tout le monde reprenden chc:eur avec lui 1 : e Voici les
choses qui sont utiles a mon pere. - Un seul garde du corps.
Travaille-lui la tete. - Le chmur des gardes du corps. Frappe ton
pere •, et ces paroles l'encouragent a atlaquer la tete de la statue
et a la toucher avec les instruments destinés a l'ouvertnre de la
bouche et des yeux. &lt; Je suis venu, dit-il, pour t'embrasser, moi,
Hor; je t'ai pressé la bouche, moi, Hor, ton fils qui t'aime », et, le
bAton dans la main gauche, il leve la main droite vers la tete
de la statue, touche la bouche du petit doigt, et passe derriere elle,
tandis que les gardes viennent se ranger a la place qu'il occupait
auparavant. &lt; Frappez mon pere, voici qu'il est louable de frapper
ton pere, la statue de l'Osiris N. »; puis, chacun revienta sa place
et le domestique dit a l'un des gardes : &lt; Je suis Hor-Sit, je ne
permets pas que ce soit toi qui fasses briller la tele de mon pere. &gt;
C'était, en effet, le devoir du fils de rendre au pere les derniers
devoirs, et le domestique, qui représente le fils d'Osiris, Hor, n'entend pas en laisser le soin a un étranger. Il passe ensuite derriere
la statue, s'y transforme, pour quelques minutes, en un personnage
nouveau, le Suivant d'Hor (Ami-Khit-Hor), et les trois Internes en
ligne devant la statue s'écrient : e Isis, Hor est venu embrasser son
pere. • Le domestique regagne alors son poste et les Internes
reviennent au leur, et l'un d'eux, l'officiant•, luí dit: e Viens voir
ton pere. • Le domestique avait pris le baton et le rabal pour se
faire introduire aupres du mort : maintenant que la présentation est
achevée, il dépose ces insignes, revet la peau de panthere, et va se
placer debout derriere la statue pour suivre les péripélies di verses
du sacrifice sanglant. L'offi,ciant prend le róle d'Hor, et annonce
l'arrivée prochaine de l'offrande : &lt; J'ai délivré, dit-il, mon ooil
de sa bouche et je lui ai abattu la cuisse. » C'est Sit, l'ennemi
d'Osiris, qu'il désigne de la sorte par u~ simple pronom, sans pro1) Les gloses du texte de Séti I•r: «Romou-nibou, tous les bommes;-llfasnitiou, les gardes du corps; - Masniti, un garde du corps ; - Masnitiouashtiou, beaucoup de gardes du corps, » ne me paraissent pas pouvoir élre
comprises autrement que j'ai fait dans la traduction courante
2) Schiaparelli, pi. LII a-d, LIII a-e, LIV a-e, LV a, p. 68-81.

�i72

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

LE RITUEL Dti SACRTFJCF. FülSÉRAIRE

noncer aucun nom de mauvais augure. Au cours de la guerre qui
s'était engagée entre les dieux:, Sil, travesti en porc, avait saisi l'(Eil
qui renfermait l'ame d'Hor et avait failli la dévorer; mais Hor avait
sauvé son (Eil. Apres la victoire décisive, les partisans de Typhon
s'étaient cachés daos des corps d'oiseaux, de quadrupedes et de
poissons; découverts malgré leurs déguisements, ils avaient été
décapités. Le sacrifice fuoéraire était une répélitioo de ces scenes
de carnage : en égorgeaot les animaux qui le composaient, on
égorgeait une fois de plus les ennemis d'Osiris. Le domestique
1
insiste sur cetle idée : &lt; Tu as tranché ton (Eil ou est ton ame • &gt;
Cependant les victimes attendaient au dehors le rooment fatal.
Les breufs étaient d'ordinaire du nombre de ceux qui avaient été
attelés au traineau et avaient amené la momie a sa derniere
demeure. Les enfants d'Hor sortent tous de la chambre; la statue
demeure seule pendant quelques instants. Le breuf était déja lié
et couché sur le sol, peut-etre méme était-il déja égorgé au moment
ou les internes paraissaient a l'entrée du tombeau. L'offl,ciant
amenait le domestique en face de la tete de la béte, plac;ait aux
pieds la Grande Pleureuse, celle qui personni:S.ait lsis, et s'écriait :
« Domestique, saisis-toi du taureau du .Midi. &gt; Le domestique
brandissait un instant le casse-tete au-dessus du cou de !'animal,
sans doute pour simuler l'abattage, puis le boucher fendait la
poitrine, enlevait le creur saignant, le mettait sur une écuelle, et
détachait la palle de devant du c0té gauche, tandis que la Pleureuse
murmurait a l'oreille du domestique : &lt; Ce sont tes levres qu'on te
fait, c'est ta bouche qu'on t'ouvre. &gt; Le domestique amenait deux
gazelles et leur tranchait la tete, une oie et la décollait. « Je te les
ai empoignés, luí disait l'officiant, je t'ai amené Les ennemis, leur
tribut sur leurs mains et sur leur tete &gt; comme les prisonniers des
Pharaons au retour de campagnes lointaines « et je te les ai immolés, O Toumou, qu'on n'attaque pas ce dieu. » Cependant « le
boucher donne la cuisse a l'officiant, le creur a l'ami, et voici, la
cuisse étant aux mains de l'offlciant etle creur aux mains de l'ami,
l'officiant et l'ami courent &gt; vers la chambre funéraire « posent la
cuisse et le creur aterre devanl ce dieu, » et l'offl,ciant s'adresse a
la statue : « Je te présente la cuisse, CEil d'Hor, je t'ai apporté le
creur de ton ennemi; qu'on n'attaque plus ce dieu ! - Je t'ai
1) Schiaparelii, pi. LV b-d, p. 82-85.

173

apporté la gazelle qui t'attaquait 1 , tranchant sa tete ; je t'ai appor té
l'oie, tranchant sa tete. &gt; Le sacrifice est accompli; il ne s'agit plus
que d'en tirer les conséquences et de préparer la statue ou plutót
le mort a le manger•.
On débutait par lui faire gouter la part qui lui revenait. Le
domestique ramassait la cuisse que l'officiant avai t posée a terre
et• ouvrait la bouche et les yeux du défunt "• en d'autres termes,
il frottait ou faisait, qualre reprises, le simulacre de frotter la
bouche et les yeux de la statue avec la chair saignante. o: O statue
de l'Osiris N., je suis venu pour t'embrasser, moi ton fils; je t'ai
pressé la bouche, moi ton fils qui t'aime. Je t'ai ouvert la bouche.
Ta mere en pleurs l'avait frappée, tes alliés (les enfants d'Hor)
l'avaient frappée, mais ta bouche était toujours bouchée, et c'est
moi qui l'ai remise en état, ainsi que tes dents , o statue de
l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche avec {a cuisse, (Eil
d'Hor. , Ce n'était qu'une sorte de dégustation, bonne tout au
pÍus a exciler l'appétit du mort. Restait a lui ouvrir réellement la
bouche. On simulait cette opération sur la statue ou sur la momie,
au moyen de plusieurs herminettes manche de b ois et a lame
de fer, ou de quelques autres outils du méme ge~re. Chacun d'eux
avait son nom spécial qui désignait ses vertus sans que nous
puissions toujours le traduire exactement. Les deux premiares
berminettes, construites probablement avec le fer et le b ois du
~~rd et du Sud, s'appelaient les deux divines (Noutriti), et avaient
ete employées pour la premiare fois par Anubis, lors de l'enlerrement d'Osiris: prises séparément, on les nommait l'une la (h•andeEtoile (Siboirou), l'autre la pointeuse (Tounitot). Le domestique
prend les deux divines et en met la lame a quatre reprises sur la
bouche et les yeux de la statue, en répétant : « 'fa bouche était
toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état ainsi que tes
dents, O statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai séparé la bouche,
statue de l'Osiris N., c'est moi qui t'ai ouvert les yeux. O statue de
l'Osiris N., je t'ai séparé la bouche avec l'herminette d'Anubis, je

a

a

i) 11 Y a la. un jeu de mots intraduisible entr¿ arou, le nom de la gazelle, et
le verbe ~rou, m_onter contre ... , attaquer.
p.2J.¡ch,aparelh, LV d, LVI a-b, p. 85-98; Dümichen, t. 11, pi. I, l. i-i6,
3) Lilt. : " Je l'ni équilibrée ayer. tes dents. »

�i74

1

LE RITUEL DU SACRIFTCE FUNÉRAIRE

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

t'ai ouvert la bouche avec l'herminette d'Anubis, la cuisse eil fer
avec laquelle on sé pare la bouche des dieux •. Hor, ouvre la bouche
a la statue de l'Osiris N., Hor, sépare la bouche a la statue de
l'Osiris N. Hora ouvert la bouche a la statue de l'Osiris N. avec ce
qu'il emploie pour séparer la bouche de son pere, avec ce qu'il
emploie pour séparer la bouche d'Osiris, avec le fer issu de Sit,
avec la cuisse en fer dont il se sert pour séparer la bouche des
dieux. Tu ouvres la bouche a la statue de l'Osiris N. et il vient, il
va, son corps est avec la Grande Neuvaine des dieux dans le
Grand Temple du Prince qui est a Héliopolis, et il y prend le
diademe aupres d'Hor, maitre des hommes. » L'Habitant de la
Syringe marque la fin de cette priere du cri quatre fois répété :
• O pere, pere. » L'ouverture est faite, les levres et les paupieres
sont séparées, mais la plaie n'est pas cicatrisée, et elles ne peuvent
pas encore agir. L'instrument Oi'rhikaou (le puissant en sortileges)
achevait l'reuvre des herminettes. C'était une tige de métal, tordue
en forme de serpent, et terminée par une tete de bélier que surmonte une urreus lovée •. Le domestique saisit I'o'írhikaou, le
brandit trois fois, applique la tete de bélier a quatre reprises sur
la bouche et les yeux de la statue. L'ofllciant parle pour lui : &lt; Ta
bouche était toujours bouchée, c'est moi qui l'ai remise en état
ainsi que tes dents, ó statue de l'Osiris N., Nouit t'a levé la tete;
alors, Hor a pris son diademe et ses vertus, alors Sit a pris son
diademe et ses vertus, alors le diademe est sorti de ta tete t'a
,
'
amene tous les dieux, tu les as enchantés, tu les as fait vivre, tu
es devenu le plus fort et tu·as pratiqué les passes de vie avec eux,
derriere la statue de cet Osiris N., pour qu'il prospere et ne meure
pas ; tu t'es melé aux doubles de tous les dieux, et comme tu te
leves en roi de la Haute-Égypte comme tu te leves en roi de la
· Basse-Égypte, souverain parmi tous les dieux et leurs doubles,
alors done, Shou, fils d'Atoumou, c'est lui l'Osiris N., s'il vit tu vis;
il t'a armé Shou, il t'a acclamé Shou, il t'a exalté Shou, il t'a fait
1

1) Le dessin de l'herminette égyptienne rappelle celui de la cuisse de bamf.
~ette ressemblance avait frapp é les pretres el lcur avait suggéré plus d'une
1mage analogue a celle que nous avons dans notre texte.
2) Pour préparer leurs statues a recevoir le sacrifice.
3) La plupart des demi-serpents en cornaline ou en jaspe rouge qu'on voit
dans les musées (Maspero, Guide du visiteur au musee de Boulaq, p. 279,
n• 4195, p. 283-284, n° 4241) sont des Oirhikaou de petite taille.

175

souverain Shou, et tu as pratiqué les passes de vie derriere la
statue de l'Osiris N., si bien que ta vertu de vie est derriere lui
pour qu'il vive et ne meure jamais. O stalue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert les deux yeux avec l'herminette
divine et l'o'irhikaou dont on se sert pour séparer la bouche de
tous les dieux du Midi. &gt; Ici encare l'Habitant de la Syringe poussait par quatre fois son appel accoutumé: &lt; O pere, pere ! 1 &gt;
Le discours de l'offlciant n'est pas aussi mystérieux qu'il en a
l'air, pour qui connait certaines idées égyptiennes. Les dieux
avaient a leur disposition des forces de diverse nature, les unes
innées en eux ou du moins en certains d'entre eux comme la
force de vie (Sa-ni-ankhou), les autres extérieures, comme les
s?rtileges (hikaou) de la magie. Grace aux sortileges, aux incantations magiques, ils se dominaient l'un l'autre de la meme maniere
que les hommes les dominaient eux-memes: le dieu qui adjurait
ses confreres avec les formules voulues , ou qui dirigeait contre
eux l'influence des talismans nécessaires, les obligeait a travailler
pour lui. L'o'irhikaou était une véritable baguetle magique, celle-la
peut-etre que la tradition mettait dans la main des savants de
Pharaon et qui s'animait a leur voix •. Par les sortileges dont il était
remplí et qui luí avaient valu son nom, non seulement il remettait
en état la bouche et les yeux du mort ; il lui assurait la domination
sur les autres dieux. Nouit avait, en pareille occurrence, soulevé la
tete de son fils Osiris pour qu'Hor et Sit y pussent placer chacun
son diademe, diademe de la royauté du midi et diademe de la
royauté du nord. Elle rendait le meme service a chaque mort ;
les sortileges contenus dans ces couronnes, ou dans l'urreus qui
les décore, enchantaient (shodou) les dieux, les réduisaient a ne
plus vivre qu'au gré et par l'intluehce du défunt, et a n'employer
leurs influences que dans son intéret. La vertu innée des dieux
(sa) parait avoir été regardée par les Égyptiens comme une sorte
d'esprit, de fluide, analogue a ce qu'on appelle chez nous de différents noms, fluide magnétique, aura, etc. Elle se transmettait
par l'imposition des mains et par de véritables passes, exercées

i) Schiaparelli, pl. LVII a-b, LVIII a-e, LIX a, p. 98-i2i; Dümichen, pi. I,
l. 17, pi. III, l. 49, p. 4-6.
2) Exode, vn, i 1-12.
•

�i76

REVU.E DE t'HISTOIIIF: DES RELIGIONS

sur la nuque ou sur l'épine dorsale du patient 1 : c'était ce qu'on
ar,pelait Sotpou sa, et ce que j'ai traduit a peu pres par pratiquer
des passes. Les dieuxf contrainls par les sortileges qui les dominent, se placent derriere la statue avec l'of(l,ciant et avec le mort
qu'il représente; ils lui imposent les mains, et lui pratiquent les
passes qui doivent l'animer, lui iofuser la vie. Le reste de la priere
n'est que la répétition, sous une autre forme, de cette idée fondamentale. Le mort, désormais tout-puissant, est roi des deux
Égyptes, ce qui entraine le pretre a l'identifier avec l'une des plus
populaires parmi les divinités qui avaient régné sur la vallée du Nil,
Shou, fils de Ra. En tant que Shou il renouvelle sur sa propre
statue les manamvres vivifiantes qui l'empecheront de jamais
mourir, et tout cela, grace aux herminettes et a l'Oirhikaou de fer,
celui-la meme avec lequel on ouvre la bouche et l'reil des die~x
lorsqu'ils viennent a mourir eux aussi.
Le premier sacrifice n'était pas plus tót achevé que le second
commen~it. 11 était plus court, car la statue n'exigeail pas de
purificalions nouvelles, mais il n'élait pas moins important que le
précédent. La bouche était ouverte ainsi que les yeux , mais
certains détails manquaient encore qui ne permettaient pas au
mort de se servir de ces organes aussi aisément qu'il l'avait fait
sur terre. Ils étaient ternes et sans couleurs, les machoires étaient
encore serrées et n'agissaient pas librement. 11 fallait, pour remédier
a ces inconvénients, l'intervention de nouveaux personnages. L'un
d'eux, l'héritier (Erpd) n'a qu'un róle secondaire. 11 prend, pour
un moment, la place du domestique derriére la statue, ou plutót
il est le domestique sous un autre nom, puis il récite a l'off¡,ciant
la formule que le domestique avait déja employée: e Sa mere en
pleurs l'a frappé •, dit-il, daos la chambre funéraire, puis il la
quitte, et, arrivé daos la chambre aua; parfums, il ajoute: • ses
alliés l'ont frappé • "· Le suivant d'Hor reparait et s'écrie de nouveau en présence des internes : • Isis, Hor est venu embrasser son
p~re. &gt; Le domestique déclare aux gardes du corps, comme il l'avait
fait quelques instants auparavant, qu' • il est Hor-Sit, et qu'il ne
leur permet pas d'illuminer la téte de son pere », mais cette fois,
1) E. de Rougé, Étude sur une stele égyptienne appartenant a la BibliotMque
impériale, p. i20 sqq.
2) Voir plus haul, p. i 73.

LE RITUEL DU SACRIFICE FU.SRRAIRE

i77
au Jieu de se réserver pour lui-meme le róle d'Hor, il le confie au
fils meme du mort. Le flls qui l'aime (Si-miri-f), pour l'appeler"
comme faisaient les Égyptiens, ou, a défaut du fils, le personnage
qui tient son róle, était hors du tombeau avec le reste de la famille.
• L'offl,cianietledomestique sortentetle trouvent ala porte&gt;, puis
le raménent et • l'introduisent daos la syringe, pour qu'il voie
Hor &gt; c'est-a-dire son pére. Le domestique le tient par la main
droite, et, de la main gauche, l'oblige a courber la tete devant
la statue. « O statue de l'Osiris N., je suis venu, je t'ai amené ton
fils qui t'aime, pour qu'il te sépare la bouche, pour qu'il t'ouvre
les yeux. &gt; L'habitant de la Syringe se place derriere la statue, en
lui criant : • Vois le fils qui t'aime. &gt; L'of(l,ciant dit de son cóté :
• Fils qui l'aime, ouvre la bouche et les yeux du défunt N. (quatre
fois répété), d'abord avec le ciseau de fer, ensuite avec le doigt de
1
vermeil • &gt; Le fils prendle ciseau, qui a la forme d'un ciseau de
sculpteur, l'éleve a deux mains et touche respectueusement du
tranchant la bouche et les Y,eux. L'officiant récite cependant la
formule: • O statue de l'Osiris N., j'ai pressé ta bouche. Cette
pesée sur ta bouche, O statue de l'Osiris N., [je te la fais] en ton
nom de Sokari •. O statue de l'Osiris N., Hor t'a pressé ta bouche,
il t'a ouvert les yeux; Hor t'a séparé la bouche, il t'a ouvert les
deux yeux et ils sont désormais solides 1 • O statue de l'Osiris N.,
ta bouche était encore bouchée, je l'ai remise en état ainsi que tes
dents, je t'ai séparé la bouche, Hor t'a séparé la bouche et je
t'établis solidement la bouche. O statue de l'Osiris N., Hor t'a
séparé la bouche, il t'a ouvert la bouche et les yeux. &gt; Le domestique succéde au fils, refait l'opération, avec le petit doigt d'abord,
avec un sachet rempli de pierres rouges, jaspe ou cornaline.
• O stalue de l'Osiris N., dit pour lui l'of(l,ciant, ta bouche était
fermée (le domestique parcourt du petit doigt la fente de labouche•)
1) C'est le prololype des doigls en jais et en verre noir qu'on trouve dans
les tombes. (Maspero, Guide du visiteur au musée de Boulaq, p. 23i-232,
n• 4562.)

2) lci, nouveau jeu de mots intraduisible entre le mot sok, tirer, peser, et le
nom du dieu Sokari.
3) Lilt. : « ils sont fondés ", sontit senou.
4) Cette action est rendue, dans la glose, par le verbe hamga, serrer, enfoncer. I1 y a évidemment jeu de mols entre les deux verbes hounga, fermer, du
textc, el hamga, de la rubrique.

�i78

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

je t'ai remis la bouche en état ainsi que les dents (il fait le simulacre de relever la levre supérieure et d'abaisser la levre inférieure
avec le petit doigt 1). - Ilor t'a séparé la bourbe, et ta boucbe est
établie solidemc::nt •. - 11 a pesé sur ta bouche (le domestique pese
avec le sac sur la bouche de la statue), - et ta boucbe est établie
solidement, tes yeux sonl établis solidement. •&gt; Je soupyonne que
la présentation des pierres rouges avait pour objet de rendre aux
levres et aux paupieres décolorées par la momification Ieur teinte
naturelle : le jaspe et la cornaline sont en e.ffet appelés souvenl le
sang d'Isis. L'ami succede au domestique et va se poster derriere
la statue, sur l'ordre de l'officiant: e Tu es venu, tu as purifié ton
pere .&gt; Puis c'estle tour du flls qui l'aime. 11 prend quatre briquettes
en fer du Nord et du Midi •, et pese quatre fois sur la bouche et les
yeux, sépare quatre fois la boucbe et les yeux avec chacune d'elles,
tandis que l'officiant récite la formule: e O défunt N., ta boucbe
est établie solidement, établis solidement tes deux yeux, ó défunt N.,
car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai séparé la boucbe, je t'ai séparé
les yeux avec les quatre briquettes. &gt; Restait a écarter les deux
machoires et a leur rendre l'élasticilé naturelle : c'est a quoi servait
une amulette spéciale nommée le diviseur de la máchoire (Poshi-nikafa). Le domestique l'apportait a deux mains et le présentait a la
bouche de la statue: &lt; O Osiris N., disait l'officiant, j'ai établi
solidement tes deux machoires a ta face, et désormais elles sont
divisées. &gt; Le mort pouvait done macher ce qu'on lui offrait. L'offi,c-iant le soumettait a une premiare épreuve pour voir si l'appareil
entier fonctionnait bien. Jl disait au domestique : &lt; Approche les
grains de sa bouche. &gt; Celui-ci prenait un panier ou un vase rempli
d'une substance en grains ou en bouletles arrondies que les textes
nomment sirou, et qui était probablement soit du beurre ou du
fromage, soit une graisse 4 , choisissait un grain et le portait a la

LE RIT'GEL DU SACRIFICE FONtRAIRE

&lt;

f) Cette action est rendue par le verbe Makha, peser, metlre en équilibre.
2) Au has de la colonne, la rubrique, la bouche est fondée, qui marque la fin
de l'opération avec le petit doigt.
3) L'ordre de présentation n ous montre que ces briquettes sont nommées sur
la table d'offrandes, fer (Ba) du Midi et fer du Nord. (Dümichen, t. I, pi. VI,
1. i7-i8; pl. XVIII, 6 a-b.)
4) Le mot sirou, sairou, a été rapproché par moi du copte saire, beurre, par
Dümichen (t. I., p. 20), du copte saeir, {romo.ge. La cérémonie décrite ici en abrégé

l.

{79

bouche de la statue: &lt; O Osiris N., on te présente l'CEil d'Hor a
prendre. Prends-le, et qu'il ne s'échappe pas, lorsque tu prends
le grain dans la boucbe. &gt; Le domestique saisissait ensuite une
plume d'autruche et en caressait quatre fois le visage de la statue
en disant: e L'(Eil d'Hor t'est présenté, Osiris N ., afin que ton
,·isage n'en soit point privé 1 • &gt; Le sens de ce rite ne m'est pas
clair. La plume joue-t-elle ici le róle d'un éventail et n'a-t-elle
pour objet que d'écarter les moucbes? N'a-t-elle pas plutót une
force que nous ne connaissons plus, mais que les Égyptiens lui
attribuaient universellement? Le contact d'une plume d'ibis frappait
le crocodile d'immobilité 1 ; la plume d'autruche avait peut-élre la
vertu d'ouvrir par simple attouchement tout ce qui élait fermé.
Peut-étre enfin n'avait-elle d'autre prétention que de rappeler que
tout était juste, en regle, et que la cérémonie avait été accomplie
jusqu'alors avec toute l'exactitude désirable: la plume est en effet
le symbole de l'exactitude et de la justesse. Le plus probable est
qu'il faut voir daos cette cérémonie une variante de celle ou le
domestique versait a la statue la libation de lait et la libation
d'eau. Les tables d'offrandes présentent, en effet, vers cet endroit,
apres le beurre et la graisse, la mention du lait et d'une eau spéciale qui est désignée par le mot mensa, et par celui de shou, c'esta-dire par le nom méme de la plume d'autrucbe •. La plume, trempée dans le liquide, servait comme de pinceau pour humecter les
lévres de la statue.
Ce qui suit n'est guére que la répétition de cérémonies déja connues. Une fois de plus, l'of(lciant s'identifie avec Hor et annonce
l'ari-ivée prochaine de la victime : &lt; J'ai délivré, disait-il, mon mil
de la bouche de Sil, et je lui ai abattu la cuisse. &gt; De nouveau,
le domestique lui répondait : « Tu as tranché ton reil ou est ton
ame. • De nouveau, le flls qui l' aime prend les quatre briquettes et
se décomposait ordinairement en trois acles. Dans les deux premiers, on donnait le sairou du Nord et celui du Midi; dans le troisieme, une autre graisse,
nommée shakou. (Maspero, OuNAs, l. 26-29 dans le Recueil, t. IU, p. 183; Dümichen, t. I, pl. VI, l. 17-20, p. 19-2f.)
1) Nouveau calembourg entre le nom de la plume shouit, et le verbe shou,
étre vide de..•, étre privé de...
2) Horapollon, édit. Leemans, II, Lxxx1.
3) Cf. la table d'offrandes de Pétéménophi dans Dümichen, t, I, pl. VI,
l. 21-22, pl. XVIII, H a-b.

�180

LE RITUEL DU SACIUFICE FUNÉRAIRE

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

les présente quatre fois chacune au visage de la stafoe pour lui
ouvrir les yeux et la bouche, et l'officiant s'écrie: e O défunt N.,
ta bouche est solidement établie, solidement établis tes deu:x.
yeu:x., ó défunt N., car je t'ai pesé sur la bouche, je t'ai sépar.! la
bouche, je t'ai séparé les deux yeux avec les quatre briquettes. &gt;
Le domestique refaisait la meme cérémonie, mais avec une autre
intentíon: e Apporte une paumée d'eau », luí disait I'officiant, et
il continuait en s'adressant a la statue: e On t'a présenté l'CEil
d'Hor ainsi que la paumée d'eau qu'il renferme. &gt; Le moment du
second sacrífice était arrívé,les prétres, avant de sortir, admettaient
le fils qui l'aime a prendre congé de son pere. Le domestique ou
l'ami le saisissait par le bras droit et le for¡;ait de la maín gauche
a courber la téte devant la statue, puis il le e renvoyait sur terre
et le livrait a l'Am-tot 1 &gt;, personnage nouveau, dont je ne
comprends pas bien le nom, mais qui étaít chargé de le ramener
au jour •. .
Le fils sorti, les autres pretres quittaient la chambre et allaient
assister au sacrifice. Cette fois il s'agissaít du taureau du Nord ',
et la petite pleureuse, Nephthys, prenait le poste de la grande.
A cela pres, la seconde opération ne différait poínt de la premiere.
L'officiant pla¡;ait le domestique a la tete de la béte et lui dísait :
e domestique, saisis-toi du taureau du Nord. &gt; Le domestique
brandissait de nouveau le casse-téte, le boucher enlevait le cceur
et la cuisse et les remettait a qui de droit. Des gazelles et une oie
du Nord partageaient le sort du taureau, puis le cortege rentrait
processíonnellement dans la chambre et recommencait les
manceuvres de l'Ouverture de la Bouche et des yeux avec 1~ cuisse,
et avec les herminettes : on ne poussait pas cependant le scrupule jusqu'a employer de nouveau I'oirhikaou et le sac de cornaline. Les príeres étaient identiques a celles qu'on avait déja réci1) C'est ainsi, je. cro_is, que les variantes nous obligent a comprendre Je
membre ?e phrase d1ffic1le : Nozertot ni .~i-mirif tou m-sa-to sapi ni am-tot.
2) Scb1aparelli, pi. LIX b, LXII, p. 122-150; Dümichen, t. IJ, pi. Ill, J. 50,
pi. V, l. 107, pi. VI, 1.1-17, p. 6-H.
•3) ~ans quelques texte~, tels que A. de Schiaparelli (p. 151), le scribe a
repé_te, par erreur, la mentton taureau du midi, qui n'appartient qu'au premier
sacnfice. Les texl:s plus soignés (C. de Scbiaparelli, p. 151, et Dümichen,
pi. VII, l. 18) fourm~sent la le¡¡on véritable, taureau. du No1·d.

i81

1

tées , et, comme plus haut, l'H abitant de la Sy1·inge indíquaít la
fin du rite par le crí quatre foís répété : &lt; Pere, pere • ! &gt;
Mouvements, gestes, paroles, tout était prévu, r églé, avec une
telle mínutie, que nous pourrons aujourd'hui encore, le jour ou
cela nous plaira, reconslituer entierement la cérémonie. Et ce
qui se passait a l'ouverture de la bouche n'était qu·une parlíe des
manipulations auxquelles on soumettait la statue. On la préparait a recevoir les étoffes, les parfums, les insignes de toutes sortes,
et chaque objet était accompagné d'actions et de prieres appropríées a sa nature. Je me contenterai de montrer ici comment on
s'y prenait pour la parfumer et la revetir des coufiyehs et des
bretelles en toile qui soutenaient son pagne dans les grandes
circonstances. L'officiant dit au domestique : • Prends la coufiyeh,
enveloppe de la coufiyeh l'Osirís N. &gt;, puis il récite: « Elle est
venue la coufiyeh, elle est venue la coufiyeh ! Elle est venue la
blanche, elle est venue la blanche. 11 est venu l'CEil d'Hor blanc,
dont il (Hor) a coiffé les dieux ! Qu'il coíffe ta face,qu'il te pare
en son nom de Couronne blanche de Nekhab. &gt; Ceci n'étaít qu'une
introduction a la présentation des parfums. Comme tous les
peuples de l'ancien Orient, les Égyptiens aimaient a la folie les
huiles et les pommades odorantes ; des la plus haute antiquité,
les monuments nous font connaitre sept especes d'essences qu'on
devait donner au:x. morts, et plus tard le nombre en fut porté a
neuf et meme a dix. Out.re le plaisir que l'ame éprouvait a les
sentir, elles rendaient au corps la souplesse et la vígueur qu'il
avait eues pendant la vie, l'empechaient de se dessécher ou de
se crevasser aux ardeurs du soleil, entretenaient en luí une jeunesse éternelle. Chacune d'elles était préparée selon une recette des
plus compliquées, dont les temples d'époque ptolémai'.que nous ont
conservé des copies•: ici'encore, les Égyptiens ont été si scrupuleu:x. a énumérer les ingrédients, a énoncer les quantités, a décríre
les phases de l'opération qu'un éyptologue de grand mérite, Victor
Loret, a pu fabriquer deux de ces parfums en collaboration ave&lt;.'

f) Voir ces prieres, p. i76 sqq.
·
2) Schiaparelli, pi.· LXIII a-e, et p. 150-166; Dümichen, t. II, pl. VII, J. tB,
pi. VIII, l. 48, p. H-12.
3) Dümicben, t. II, p. i3-32.

�i82

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELlGTONS

MM. Rimmel et Domére 1 • La présentation commence par une formule
générale. Le domestique, toujours revetu de sa peau de panthere,
prend de la main gauche un pot plein d'huile, y plonge l'index de
la main droite, et barbouille la bouche et les yeux de la statue.
L'officiant récite en meme temps la formule : &lt; O défunt N., je t'ai
rempli la face d'huile, et j'en ai enduit tes deux yeux, puis j'ai
fardé ton mil de fard vert et de poudre d'antimoine. - De meme
qu'Hor n'a éprouvé aucune angoisse, quand son (Eil est revenu a
son corps, le défunt N., n'éprouve aucune angoisse quand ses yeux
reviennent a son corps, mais l'(Eil d'Hor t'orne en son nom de
Verte, et il te parfume en son nom de Parfum. &gt; Ce couplet et ceux
qui suivent sont construits sur un modele uniforme. C'est d'abord
une allusion a l'opération que subit la statue, puis une comparaison avec l'(Eil d'Hor et avec les mythes qui s'y rattachent, enfin
une description de l'effet produit, ou les bienfaits réels ou supposés de l'objet sont énoncés par des jeux de mots ou des allitérations malaisées a traduire et souvent assez niaises pour nous : ici,
par exemple, si l'huile parfume (snozmou-sti) le mort, c'est parce
qu'elle porte le nom de parfum (nozmou-sti). Apres cette entrée
en matiere, les parfums défilent devant la statue, l'huile d'abord,
puis le Parfum de Pete (Sti-hibou), le Parfum d'invocation (Stihakonou), la poix (Sifti), l'eau de Noum, l'eau d'Adoration(Touait),
l'Essence d'Acacia (Hait-nt-ashou), I'Essence de Tahonou (Hait-enttahonou), l'Abiro et l'huile de Myrobalan (Bik). Une courte formule
de présentation correspond a chacun d'eux, etla cérémonie s'acheve
par une longue apostrophe de l'officiant. &lt; O toi ce parfum, ce
parfum, [toi] cette meche de devant Hor, qui est au front d'Hor,
mets-toi au front du défunt N., pour qu'il soit parfumé par toi,
et pour qu'il tire profit de toi; accorde qu'il redevienne maitre de
son corps, accorde que ses yeux soient fendus (de nouveau, car ils
avaient été fermés par l'embaumement), pour que tous les Lumi,
neux le voient, pour qu'ils entendent tous son nom. Car, ó défuntN.je te remplis l'reil d'huile, je te remplis la tete d'huile sortie de
l'(Eil d'Hor en son nom d'huile. Des qu'elle est mise sur ton front,
des que la déesse Sokhit l'a eu cuite pour toi, le dieu Sibou t'a
1) Des échantillons de ces paríums égyptieos ont été déposés sur le bureau
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , dans la séance du 29 octobre t886.

il33
assuré par décret son héritage, tu as la voix juste parmi les dieux
Gardiens, tu as pris la couronne parmi les dieux, ceux qui sont
encore sur tel'!'e t'acclament. [Anubis], le Guide des chemins du
Midi et du Nord est devant toi pour ouvrir tes voies contre tes
ennemis; car tu as pris ton (Eil [l'huile], et, t'unissant a lui, tu
l'as donné [a garder] a tes chambellans 1 • &gt;
Ces exemples suffisent pour montrer et les difficultés spéciales
que présentent ces textes et l'ardeur avec laquelle on les a étudiés
depuis quelque temps. C'est en examinant avec attention ceux
d'entre eux qui étaient connus, que j'ai été amené a découvrir, il
y a une dizaine d'années, les idées que les Égyptiens avaient sur la
survivance humaine. On pourra, si l'on veut s'en donner la peine,
en extraire des renseignements précieux sur des matieres qui
semblent etre étrangeres au culte des Morts. Le culte des dieux
n'a jamais été étudié jusqu'a présent. Ce n'est pas que les sources
manquent, mais les innombrables tableaux t:t les interminables
inscriptions qui auraient du nous renseigner a ce sujet, ont été
tlétris, des le début, de l'inévitable épithete banal, insignifiant, et
personne ne s'est inquiété d'en profiter pour rétablir les grands
riles qu'on accomplissait dans les temples, en faveur des dieux
égyptiens. Le dédain a été poussé si loin qu'on ne s'est rueme
pas demandé sérieusement quelle était la nature exacte des scenes
représentées. La plupart des égyptologues croient, sans trop savoir
pourquoi, qu'elles sont pour ainsi dire idéales et ne répondent a
aucun fait matériel dans la vie des rois et des prelres. Un tableau
ou l'on voit Séti ¡er debout devant Amon-Ra, coiffé et posé d'une
certaine maniere, est censé ne représenter que le roi devant la
divinité, adressant une priere et un hommage a l'idée abstraite du
dieu. 11 ne faut pas cependant grande attention pour reconnaHre
que la figure d'Amon n'est pas une image impalpable, mais en
pierre ou en bois, analogue aux statues des morts et animée comme
elles, mais de plus qu'elles, capable de remuer, de gesticuler et
m~me dt: parler. Ces statues fatidiques, dont j'ai déja parlé ailleurs 1 , se comptaient par centaines dans les grands temples, comme
le prouvent les débris d'inventaires qui nous ont été conservés.
c•~st a elles directement que le roi s'adressait et qu'il présen tait
LE RITUEL DU SACRIFICE FU:'IÉRAII\E

1) Dümichen, t, II, pl. VIII, J. 49; pl. IX, l. 72, p. 12-13.
2) Rectteil, t. I, p. 152-160.

�{S-4

REVUE DE L'IJISTOIRE DES RELIGIONS

l'offrande, et les bas-reliefs ou le roi et la statue sont figurés en
face l'un de l'autre illustrent, jusque dans les plus petits détails
la_pratique des diverses religions qu'on pratiquait dans un temple~
lc1 encore, la meilleure maniere d'en montrer l'importance sera de
décri~e et d'analyser quelque monument sur lequel nous soyons
certams de trouver, dans un ordre facile a saisir, les différents
moments d'une meme cérémonie.
~~ cons_é~r~tion des obélisques était accompagnée d'un service
spe~1al,_ d1_r1ge par le roi en personne ou par le personnage qui les
ava1t fait_e~~ver. Les o_bélisques paraissent n'avoir été a !'origine
que_ d: veritables ense1gnes, des stéles hautes, placées de chaque
cote d une porte et sur lesquelles les noms et les titres du maitre
de la maison étaient inscrits pour l'édification du public. Mis a la
porte
ils annon~aient a tout venant le nom du die u a'
. d'un temple,
.
qui appartenalt le temple et celui du roi qui les avait élevés. Le
p~us ~ouvent, leurs. faces ne sont couvertes que d'inscriptions long1tud1~ales, ~auf pres de la base ou du pyramidion 011 l'on rencontre
~e scene ~ offrandes. Dans certains cas pourtant, l'inscriplion
n occupe qu une bande longitudinale et est flanquée a droite et a
gauche de nombreux tableaux. Le grand obélisque de la reine Hatsb'.1psitou a Karnak est le plus intéressant de tous a 'étudier 1. Les
scenes sont partagées en deux séries répandues symétriquement
sur les quatre faces, la premiare sur les faces ouest et nord, la
seconde sur les faces est et sud. Comme je l'ai déja dit plus haut •
cette double répartition en deux et en quatre répondait a la divisio~
du mond~ égyptien en deux terres et a celle de chaque terre en
d~~ m~1sons, _se~on la_ d_ir~ction des points cardinaux. Chaque
ceremome deva1t etre repetee deux fois, une fois pour les dieux du
~di, une _fois pour les dieux du nord, et les dieux du midi, pays
d Hor, avaient le pas sur les dieux du nord, pays de Sit. Les riles
s'accornplissaient autour d'une statue d'Amon-Ra en grandeur
~at~relle, qu'on amenait du temple pour la circonstance. Le dieu
eta1t debout, vetu d'un pagne court, coiffé du diadema it longues

. 1) La p~emiere reproduction exacte en a été donnée par Burton, Excerpta
hieroglyphica,pl. XLVIII-L. Je me suis servi du texte de Lepsius Denkm JII

hl. 22-23.
2) Voir p.166-167.

'

.,

'

i85
plumes qui lui est propre (Nº xxvu de Rochemonteix 1). A chaque
acle nouveau le pretre l'adorait, autant que possible, avec une épi•
thete nouvelle, de sorte qu'a la fin de la fete, il avait été invoqué
sinon sous tous ses noms, du moins sous les principaux d'entre
eux, et ne pouvait, par conséquent, se refuser a exaucer les prieres
qui lui avaient été adressées. La reine étatt a!'sistée, pour la circonstance, de son frére cadet Thoutmos III, qui régnait des lors
avec elle; mais, comme le premier projet des obélisques avait été
con~u par Thoutmos 1•r •, mort depuis longtemps, au moment de la
dédicace, le jeune roi prenait par intervalles le titre et faisait l'offrande au compte de son pére. Je ne noterai. pas ces différences de
personnes, qui sont accidentelles, et je remplacerai le nom de chacun des souverains par le litre général de souverain. Au début,
la statue est placée le dos tourné a la face méridionale, mais assez
loin de l'obélisque pour qu'on puisse circuler autour d'elle. Le
souverain, coiffé du pschent, le baton a la main gauche, la massue
a tele en pierre blanche a la main droite, se présente devant elle
et annonce a &lt; Amon, roi des dieux, maitre du ciel » qu'il va
ft lui dresser deux obélisques. , Cette premiére scene est gravée
sur la face Est, vers le milieu de la hauteur de l'obélisque : les
scénes suivantes s'étagent au-dessus et semblent monter vers le
ciel. La plus proche nous montre le souverain coiffé du diademe
osirien (n• xxxvI de Rochemonteix), élevant a deux mains, vers la
face d' &lt; .Amon de Karnak, maitre du ciel », un plateau chargé de
quatre vases d'eau du nord (nomsit). 11 &lt; tourne quatre fois ,
autour de la statue, en luí disant : • Tu es pur, tu es pur. , A
l'étage supérieur, il a la coiffure a longues plumes, mais posée sur
deux cornes de bélier flamboyantes (nº XXI de Rochemonteix), et
LE RlTUEL DU SACRJFICE FUNÉRAIRE

i) Comme une description des différenls diademas dont il sera question dans
les pages suivantes prendrait trop de place et ne serait peut-étre pas comprise, je
préfere renvoyer le lecteur a la planche que M. de Rocbemonteix a publiée dans
le Recueil, t. VI, pi. II, et oil sont représentés les types i&gt;rincipaux de coiffure~
des dieux et des rois égyptiens.
·
2) Le fait est prouvé par l'inscription de la face Est : « La reine a élabli de
fa1;on durable le nom de son pere sur ce monument, quand la majesté de ce
dieu [Amon] rendit gloire au roi Thoutmos 1°•, lors de l'éreclion des deux
g:ands obélisques par la reine, pour la premiere fois, et que le maitre des
d1eux [Amon] lui dit: « C'est ton pere, le roi Thoutmos I••, qui a P.réparé
« l'ére_ction des obélisques, et c'est ta. Majesté qui a renouvelé ces monume¡its. »
(Leps1us, Denkm., III, bl. 23.)

13

-

�-

{86

REVOE DE L'BISTOIRE DES RELIGIONS

offre a e Amon-Ra, maitre de la création des deux terres ,, les
quatre vases rouges. e Quatre fois il passe derríere , la statue, en
répétant a chaque fois : « Tu es pur, tu es pur. ,. Dans les deux
registres qui suivent, il a encore une coíffure a plumes (nº xix
et n• xxxvr de Rochemonteix), mais il parfume a deux reprises
,, Amon-Ra, maitre... ~. ,, avec cínq grains puis avec une grosse
pastille d'encens'. Au-dessus (coíffure n• xxvn de Rochemonteix),
il donne le blé a Amon-Ra, e maitre de la terre, maitre du ciel ,.
Puis (coíffure n• x1x de Rochemonteix), c'est l'huile parfumée, et
au-dessous meme du pyramídion (coiffure n• XLV de Rochemonteix),
ce sont les étoffes que le díeu re9oit. II réndait en échange de
chaque objet un souhait qu'un pretre devait énoncer pour lui et qui
est inscrit sur l'obélisque en abrégé : e 11 donne toute vie et toute
santé ; il donne la force et la vaillance, ele. , Apres l'offrande du
linge, on retirait le sceptre et la croix ansée des mains de lastatue et on lui disposait les bras de fa9on que la main droite posait
sur le bras gauche du roi et semblait le saisir, tandis que le bras
gauche se recourbait derriere le cou du roi comme pour l'embrasser. Sur le pyramidion, nous assistons a la fin du premier acte.
Amon est assis sur son tr0ne, le souverain, agenouillé devant lui,
lui tourne le dos, tandis que le dieu luí pose le casque sur la tete.
La cérémonie terminée sur la face Est, la statue d'Amon était
reportée en avant de la face sud et le second acle commen9ait. 11
renfermait le meme nombre de scenes moins une, que le précédent, et les acteurs y reparaíssaient dans le meme ordre, dans le
meme costume et avec les memes coiffures ; les offrandes seules
élaient changées. Apres s'etre présenté devant le dieu, le souveraín
le saluaít a quatre reprises, puis, le casse-tete ala main droite, le
ha.ton et la massue a la main gauche, il présidait dans l'attitude
sacramentelle, au sacrifice du boouf et al'apport des morceaux de la
victime; il présentait successivement la chair rOtíe (?) et les deux
vases de vin, e jetait devant le dieu la masse blanche de farine,,
et versait la double libation d'eau fraiche : le couronnement par
Amon est retracé une seconde fois sur le pyramidion. Ces deux
actes formaíent la premiere partie de ce petít drame religieux,
1) Lepsius a passé l'une de ces deux scenes, me.is Burlon les donne l'une et
l'autre, et ce que nou11 avons vu plus haut, p. 167-168, dans la cérémonie de
l'ouverture de la bouche, montre qu'il a raison et non Lepsius.

LE RITUt:L DU SACRIFICE FUNÉRAIRE

i87

celle qui était consacrée aux dieux du sud. Les memes cérémoníes
SP, reproduisaient, dans le meme ordre, sur les deux autres faces
en l'honneur des dieux du nord. Ce qui frappe avant tout c'est
ridentité presque complete de ces riles solennels avec ceux qu'on
accomplissait pour les morts pendant l'Ouverture de la bouche. Les
purífications et les offrandes diversas s'y succedent de la meme
maniere, les quatre vases Nomsit, les quatre vases rouges, les
deux fumigations d'encen::;; le roi tourne quatre foís autour de la
statue du dieu, comme le Domestique autour de la statue du mort,
et répete les memes paroles. Cette identité de manoouvres extérieures nous oblige a penser que l'objet était le meme dans les
deux cas. On préparaít le dieu et le mort, ou plut0t leurs statues
animées, a recevoir d'abord les purifications préliminaires, puis les
mets, les parfums, les víandes, les habillements qui leur étaient
nécessaires. Seulement, tandis que le mort, une foís repu et approvisionné, ne faisait ríen, et probablement ne pouvait ríen, pour
récompenser le vivant, le díeu, en pareille circonstance, avail le
droit et la faculté de se montrer reconnaissant. La statue avait re9u
par la consécration la vertu divine, lesa dont j'ai parlé plus haut 1 ;
le sa de vie, envoyé par le díeu qu'elle représentaít, était derriere
elle, qui l'animaít et pénétrait en elle, au fur et a mesure qu'elle
usait une partie de celui qu'elle possédait en le transmettant. Chaque
déperdition de la force divine était réparée par un aftlux conslant,
grace aux incantations prononcées au momenl de la consécration et
renouvelées virtuellement, sínon expressément, a chaque sacrifice.
La statue commern,ait par embrasser le roi, lui imposait les maíns,
et parfois, si elle représentait une déesse, lui donnait le sein; puis
elle le couronnait et lui rendait en autorité divine ce qu'il avait
apoorté en offrandes matérielles. 11 va de soí que le peu d'espace
dont l'artisle disposait sur l'obélisque ne lui a point permis de
représenter le détail des cérémonies, de placer a c0té du souverain les pretres qui l'aídaient, ni de graver les príeres qui accompagnaíent chaque mouvement. Sans chercher bien longtemps on
trouvera, sur les murs du temple, les memes scenes reproduites
par le menu et on pourra rétablir le cérémonial dans son intégrité.
Ce n'est pas ici le lieu de le faire : j'ai voulu seulement montrer

f) Voir p. i75-i76.

�188

REVUE DE L'BISTOIRE DES RELIGIO~S •

par un exemple quel intéret ces tableaux si dédaignés ont pour
l'histoire du culte et par suite de la religion égyptienne.
Qui d'entre nous aura la patience de les recuei!lir, de les classer,
et de les traduirl:l?
Paris, mars 1887.
G.

MASPERO,

LES DÉCOUVERTES EN GRECE
AU POINT DE VUE

DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

BULLETIN DE 1886

Jamais, depuis que la Grl!ce a reconquis son indépendance, elle
n'avait vu accourir a elle, pour étudier ses monuments, autant de
missions étrangeres que dans ces dernieres années. Les nations les
plus puissantes se disputent, avec un zele qui croit de jour en jour,
l'honneur de lui rendre ses tilres de noblesse, enfouis sous les
ruines de ses anciennes cités. Bien qu'elle ait elle-meme fondé une
sociélé archéologique au lendemain de sa résurrection, bien qu'elle
ait aujourd'hui des savants de grand mérite, le monde civilisé tout
entier veut prendre part a ses recherches; il se produit meme une
recrudescence dans l'ardeur de la phalange cosmopolite, qui explore
en tous sens le sol de la vieille Grece. La France a donné l'exemple,
il y a plus de quarante ans, lorsqu'elle a installé une école a
Alhenes; l'Allemagne l'a imilée en 1876. Voici que les États-Unis
entrent en scene a Ieur tour: ils ont en Grece depuis 1885 une
mission permanente, qui dresse le plan des villes antiques, mesure ,
et décrit les restes de leurs édifices, exhume les statues, les inscriptions et les monnaies. On annonce que l'Anglelerre se pique aujeu
et qu'elle va bientót avoir aussi son école d'Athenes. L'Italie n'a pas
encore songé a une institution du meme genre ; mais cbaque année .

�i 90

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO;.'(S

elle donne une bourse de voyage a quelques j eunes gens choisis
qui doivent, comme au temps de Cicéron, perfectionner chez sa
voisine leur éducation classique. La Russie, sans sortir de son em~
pire, recherche sur le littoral de lamer Noire les traces des colonies
grecques qui l'ont peuplé jadis. Enfin la Turquie, oui la Turquie 1
manifeste l'intention de faire exécuter des fouilles dans ses provinces d'Asie Mineure. C'est, comme on voit, un mouvement irrésistible, qui se communique de proche en proche jusqu'a gagner
ceux memes qui s'étaient montrés les plus récalcitrants. La
Société archéologique et les écoles étrangeres dont le siege est a
Athenes consignent les résultats de leurs étudas dans des publications qu'elles rédigent chacune dans leur langue nalionale; c'est
manquer de miséricorde pour les lecteurs, qui, ne possédant pas
tous les idiomes de l'Europe, désirent s'instruire des résultat!:.
obtenus dans le cours d'une meme année. II ne s'agit encore (sans
parler du fran~ais) que du latin, du grec moderne, de l'allemand et
de l'anglais; peut-etre faudra-t-il bientót y ajouter l'italien ; et qui
sait s'il ne prendra pas fantaisie a la Russie et a la Turquie de
publier aussi dans leurs langues un bulletin archéologique ! Ce
jour-la je devrai renoncer a remplir l'office de rapporteur. En
attendant, j'essaierai d'exposer ici, d'apres les études publiées en
1886, les découvertes récentes, qui présentent le plus d'intéret pour
l'histoire des religions de la Grece antique.

En 1884, l'École franraise d'Athenes 1 a détacllé un de ses membres, M. Holleaux, sur le mont ~toon, pres de la ville béotienne
d'Acrrephia, ou Apollon avait jadis un sanctuaire et un oracle
fameux. Ils étaient florissants au temps des guerres médiques.
Pindare et Alcée les célébrerent dans de beaux vers, que Strabon
nous a conservés. Le sac de Tbebes par Alexandre, en 335, Ieur
port~ ~ cou~ fatal. On possede, il est vrai, quelques inscriptions,
posterieures a cette date, qui attestent qu'ils jouirent encore d'une
certaine réputation; mais leurs beaux jours étaient passés. C'était
précisément la une raison pour espérer que des fouilles, entreprises
1) Bulletin de correspondance hellénique,

d'Athenes. 1886. París, Thorin_

LES DÉCOUVERTES EN GRECE

i9l

dans le terrain qu'ils avaient occupé, rameneraient a la lumiere des
monuments de la grande époque. Déja le colonel Leake et Ulrichs
avaient fixé l'emplacement du temple. M. Holleaux en a tiré plusieurs statues représentant Apollon, qui pour la plupart remontent
au v1• siecle; elles sont d'un travail archaique et doivent etre
classées dans une série, déja assez nombreuse et souvent étudiée,
dont les échantillons les plus célebres proviennent d'Orchomene,
de Théra, de Ténéa et d'Actium. La pose du dieu est raide, le
visage souriant; les bras sont collés au corps, les jambes tres rapprochées, les muscles figurés d'une fa~on sommaire et seche. La
découverte de cette curieuse collection offre une riche matiere aux
savants qui étudient les origines de l'art grec. En meme temps ont
reparu des vases, des terres cuites, des bronzes et plus de soixante et
dix inscriptions, qui sont en ¡majeure partie antérieures au rv• siecle.
MM. Pottier et Reinach continuent dans le Bulletin de correspondance hellénique la publication des antiquités découve.rtes dans la
nécropole de Myrina, qui leur ont fourni la matiere d'un ouvrage
spécial, tout récemment mis en vente t. Parmi les figurines en terre
cuite qu'ils décrivent, il faut signaler deux groupes représentant
Dionysos et Ariadne, qui se distinguent par un curieux détail de
fabrication ; chacun d'eux porte au revers trois petits tenons de
terre cuite, percés d'un trou central, qui ont été fixés apres coup
dans la pate. Ce ne sont pas des anneaux de suspension, car les
groupes ont une assiette solide, qui montre manifestement qu'ils
étaient destinés a etre posés sur une surface plane. M. Pottier
suppose que l'on plac;ait ces figurines comme ex-voto autour des
sanctuaires rustiques en plein air, qui étaient tres répandus dans
la campagne grecque. Il rappelle que Platon, dans le Phedre, décrit
un petit monument de ce genre consacré a l'Achéloüs et aux Nymphes, pres d'Athenes, sur les bords de l'Ilissos; c'était un autel de
gazon, entouré de statuettes d'argile ou de pierre, que les p~tres
des environs y déposaient comme offrandes pienses. 11 est probable
que l'on passait dans les anneaux, appliqués au revers du groupe,
trois baguettes, qui servaient a le fixer sur le sol. C'est la une
, hypothese ingéniense, qui explique d'une fa~on tres satisfaisante
un fait inconnu jusqu'ici. Sur des fragments en forme d'ailes, qui
devaient etre appliqués au dos de certaines statuettes, on lit des

publié par l'École fran',aise
1) Pottier, Veyries et Reinacb, la Nécropole de Myrina, Paris, Thorin, 1887.

�192

1

REVUE DE L HISTO1RE DES RELIGIO:SS

inscriptions comme celles-ci : éphebe, porteur, ioueur de lyre, etc.
Ce sont, suivant .MM. Pottier et Reinach, des indications gravées
par les ouvriers eux-memes, pour leur permettre de se retrouver
parmi les accessoires moulés a part, et de se rappeler a quelles
figurines ils étaient destinés. Ainsi, il est probable que les ailes de
l'éphebe avaient été préparées pour un Eros. On voit par la avec
quelle désinvollure les dieux, dont les terres cuites nous représentent l'élégante image, étaient traités dans les ateliers. Pour
l'ouvrier le sens mystérieux des figurines sacrées, qu'il modelait de
ses mains, disparaissait presqu'mtierement. 11 n'y voyait plus
guere que des • bonshommes ,, comme le disent les deux archéologues qui les ont retrouvées. On est assez disposé a conclure avec
eux qu' • il est essentiel de distinguer dans l'histoire d'un type,
d'une part les origines, qui sont généralement religieuses et subordonnées a des considérations mythologiques, d'autre part la répétition du meme type a travers les ages, sous l'influence des traditions d'atelier, qui finissent par en émousser completement le sem,
primitif. A }fyrina, en dépit d'une exécution soignée et d'un gout
artistique tres développé, la part a faire au sens religieux des coroplastes est assez mince. , De la nécropole de Myrina proviennent
encore des osselets, portant des inscriptions; ils ont pu étre déposés dans les tombes comme ex-voto offerts aux manes; on sait en
efiet par des invenlaires de temples qu'il s'en trouvait souvent
parmi les objets, que la piété des fideles consacrait aux dieux.
11 y a quinze ans que l'École a fait de Délos sa province. Pen.
dant cette période, elle y a envoyé successivement MM. Lebegue,
Homolle, Hauvette, Reinach, París et Durrbach, sans oublier
M. Nénot, pensionnaire de la villa Médicis, aujourd'hui architecte
de la nouvelle Sorbonne, qui a prété a s~s camarades d'Athenes le
précieux secours de ses connaissances artistiques. Aucun des membres de l'Ecole, -qui ont été chargés de recherches dans l'ile, ne l'a
quittée sans en rapporler quelque étude qui en éclaire l'histoire.
M. Homolle est de tous celui qui y a fait le plus long séjour, qui a
consacré a sa tache le plus d'efforts et auquel on doit les découvertes les plus importantes. Il en a exposé les résultats dans
deux theses, qu'il a brillamment soutenues il y a quelques mois
devant la Faculté des lettres de Paris 1 ; la Revue ne saurait man1) Homolle (Théophile), les Archives de l'intendance sacrée á Dl!los (3i5-166

LES D1:COUVERTES EN GRECE

,f 93

quer d'en entretenir ~s lecteurs; elle en rendra compte dans un
de ses prochains bulletins bibliographiques. Pour aujourd'hui, jo
me bornerai a signaler une longue inscription, rédigée en l'an 364
avant J.-C., qui contient l'inventaire des objets sacrés conservés
daos les temples de Délos. Comme elle sortait des limites chronologiques, daos lesquelles M. Homolle a enfermé le sujet de sa these
frarn;aise, il en avait réservé la publication pour le Dulletin. Ce
document ne comprend pas moins de cent quarante-sept lignes,
dont la moitié environ ne sont reproduiles dans aucun des inventaires des années postérieures, que nous possédons. Nous voyons
la que chaque année les cinq Amphictyons, délégués dans l'ile pa1·
les Athéniens, faisaient, en quittant leurs fonctions, qui expiraient
avec l'année, et en les transmettant a leurs successeurs, le récolement de tous les objets sacrés, dont se composaient les trésors
des temples confiés a leur garde : • Les objets étaient passés en
revue un a un, comptés, pesés, soit isolément, soit en groupes;
apres quoi la transmission avait lieu de college a college. L'invenlaire valait pour l'un des deux décharge, et pour l'aulre prise en
charge. Les deux secrétaires enregistraient a mesure les objels
inventoriés et se contrólaient réciproquement. Apres qnoi, les catalogues étaient gravés sur des steles de marbre et déposés en
double exemplaire a Délos et a Athenes. A part quelques ustensiles
el meubles de fer ou de bois, lustres, casseroles, broches, réchauds,
tables et lits, on ne catalogue que les objets d'or ou dorés, d'argent ou argentés et de bronze , , tels que les vases de toutes
formes et de toutes dimensions, les bagues, les cachets, les couronnes, les colliers, les corbeilles, etc. Pour chaque série d'objels,
l'invenlaire indique non seulement le nombre, mais le poids; la formule usuelle placée en tete déclare que le trésor a été transmis
par les Amphictyons aTct8¡,..¡¡ xct\ cip,6¡,..¡¡ : • La pesée n'était pas seulement une précaution nécessaire pour éviter tout détournement;
elle devait permettre d'évaluer une partie de la richesse sacrée,
qui n'était pas sans importance, et qui constituait une réserve en
temps de crise. Aussi employait-on, comme poids, de la monnaie
d'argent... Toutes les regles auxquelles se conforment les Amphictyons sont celles qu'on imposait a Athenes aux trésoriers
av. J.-C.). Paris, Thorin, 1887. - De anti.quissimis Dianae simulacris deliacis.
Paris, Thorin, 1885.

�i9.t

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

d'Athéna, et qui sont exprimées dans un décret de l'an 430 avant
J.-C. &gt;
A titre de curiosité et comme échantillon de ces sortes de pieces,
je donne ici la traduction des premieres lignes de l'inscription : ·
Timocrates étant arcbonte a Athenes, Aiétion a Délos,
Les objets suivants ont été inventoriés dans le temple d'Artémis et transmis,
en nombre et en poids, de concert avec le Conseil des Déliens et les hiéropes
Apatourios et ses collegues, par les Amphictyons des Athéniens, Arislon, du
bourg d'Aphidnai, et ses collegues, assistés de Praxitéles, fils de Praxias, du
bourg de Céphali, secrétaire; ame Amphictyons des Alhéniens, Thrasonides, du
bourg d'Eupyridai, et a ses collegues, assistés de Ménes, fils de Ménéclée,
secrétaire :
Premier groupe: Objets en argent. Poids: 2 talents. Nombre des phiales: 140.
Deuxieme groupo : Poids: 2 talenls. Nombre des pbiales: 138.
Troisieme groupe : Poids : 2 talents. Nombre des phiales : 135, dont une sans
pied.
Quatrieme groupe : Poids : 2 talents moins 264 drachmes. Nombre des
phiales : 136, dont une sans omhilic. Phiales ornées de rayons (?), 29. Coupes
de Laconie, 3.
Cinquieme groupe: Poids: 1 talent, 1,950 drachmes. Dans ce groupe ont été
sés: Aiguieres d'Atramytrion en argent, H; aiguieres dorées, 2; tasses
archesia\, 1; vase a boire de Cydonie, 1; coupes de Laconie, 3; coupes de
~ halcis, 35; vases a boire offerts par des chreurs, 2; gobelet (cymbium) olfert
par Léostratides, 1; vase a boire de forme asiatique, xovov&gt;-wT6v (?), 1; vase
Tp16&gt;-10v (?), 1; vases (o:JJybapha) pour l'huile, 2; pour le vinaigre, 2; fragmenta
d'argent et débris divers, U; bagues, 2; petites figures de satyres provenant
de tasses (carchesia), 3; boutons fouvant servir d'ornements plaqués, 2;
phiales formant en nombre un tola de 5i9, un cratere d'argent du poids de
1 talent 3,600 drachmes, etc., etc.

Cet extrait ne représente pas la septieme partie de l'inventaire.
Que l'on se figure par la ce qu'étaient les trésors des temples de
Délos.
·
Grace a une autre inscription, le dernier des successeurs de
M. Homolle, M. Durrbach, a déterminé sur le sol de Délos l'endroit ou s'élevait l'autel de Zeus Polieus (protecteur des cités); il se
trouvait a l'angle sud-est de l'enceinte sacrée, qui entourait le
grand temple d'Apollon. Du reste, M. Homolle, qui était présent
lorsque cette inscription a été ramenée au jour, a pu faire son
profit du renseignement, et sur le plan qui est ,annexé a sa these
franc;aise l'autel de Zeus Polieus est indiqué en son lieu.
Le m~me genre d'intéret s'attache a quelques autres inscriptions
récemment recueillies par l'École sur divers points du monde hel•
lénique : elles servent a fixer l'emplacement des monuments du
culte. D'autres mentionnent des surnoms de la divinité, des fétes
ou des sacerdoces, qui ne figuraient encore dans aucun catalogue.

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i95

Une catégorie plus importante est celle qui concerne l'administration des temples. Un texte relevé a Phoinix, dans la Pérée rhodienne, contient une liste de pretres appartenant a divers sanctuaires de cette ville, qui ont fait en commun une offrande a tous
les dieux; les noms de ces personnages sont suivis de ceux de
21 hiéropes ou intendants des temples; mais tandis que les pretres
sont groupés suivant les divinités dont ils desservent les autels, la
liste des hiéropes est unique. On voit par la qu'ils devaient former
un seul et meme college, chargé de l'administration de tous les
temples de la cité. Les fonctions des hiéropes pouvaient etre assez
lourdes; car les biens meubles ou immeubles, dont ils avaient a
répondre, représentaient souvent une fortuna considérable. Par
suite, il y avait aussi des proces longs et couteux, auxquels il fallai t
quelquefois prendre part. M. Clerc a copié sur un marbre de Thyalire (Lydie) un fragment d'une lettre, adressée a cette ville par
P. Cornélius Scipion, qui fut proconsul de la province d'Asie sous
Auguste. Des particuliers contestaient a un temple la propriété de
certaines sommes qui luí avaient été données ; ils firent a la ville
un proces et le perdirent. La cause ayant été portée devant le proconsul, il confirma la sentence des premiers juges. Le fragment
de la lettre qu'il écrivit a Thyatire en cette circonstance, est conc;u
a peu pres dans ces termes : &lt; Je trouve juste et équitable que
vous vous conformiez aux sentences, que les juges ont prononcées
au sujet des sommes appartenant au temple, et que vous n'écoutiez
plus les réclamations ou accusations, qui pourraient se produire a
ce sujet. •
Dans le riche butin que l'École offre cette année a ses lecteurs et
ou l'histoire des religions pour sa seule part a tant a prendre, une
mention spéciale me parait due a une série de documents, qui étendent et précisent nos connaissances sur les associations religieuses
des Grecs. C'est ainsi que nous voyons dans une petite ville du
golfe Céramique, a Kédréai, se réunir, au deuxieme siecle avant
notre ere, un college d'adorateurs des Dioscures qui s'intitule:
College des Dioscuriastes de Théodote; ce nom est celui d'un réformateur, qui avait modifié les regles établies a l'époque de la fondation ; on a dans les inscriptions quelques exemples de cet usage.
A Thyrrhéion, dans l'Acarnanie, M. Cousin a retrouvé la liste des
membres d'un college, dont le véritable caractere reste indéterminé; mais la religion, comme partout, y tenait une place; car on

�i9G

Rl!:VUE DE L'HISTOTnE DES RELIGIOXS

y remarque un joueur de fltlte, un devin, un cuisinier et un diacre,
qui, tous les quatre, devaient évidemment jouer un róle daos les
sacrifices et les banquets sacrés du collége. La liste se termine par
les noms de plusieurs enfants, qui sont en majorité fils de sociétaires. L'ouvrage que M. Foucart a consacré aux associations religieuses des Grecs est bien connu des savants; une inscription,
récemment découverte dans l'ile de Rhodes, fournit a l'auteur l'occasion de compléter le développemenl, déja tres riche, qu'il a donné
a son sujet. On ne compte pas moins de vingt associations, qui se
sont formées a Rhodes pendant le troisieme et le second siecle
avant J.-C., en vue d'honorer des divinités étrangeres; et il est bien
probable que la liste ne doit pas s'arréter a ce chiffre. Celle que
nous fait connaitre M. Foucart avait été fondée par un personnage
originaire de Cyzique; la pluparl des membres dont elle se compose
sont, comme lui, des étrangers; ils appartiennent par leur naissance a différentes villes de l'Égypte, de l'Asie, des iles ou de la
Gréce propre. Par la cette associa tion se distingue de celles qui
avaient leur siege au Pirée et a Délos, et dont nous possédons un
grand nombre d'actes. &lt; Leurs membres, en effet, ont toujours
une commune origine et le but principal est le culte du dieu
national. Ainsi les Ilerma'isles de Délos sont les négociants romains
ou italiens, qui adorent Mercure P.t J\fa'ia; les roarchands tyriens
forment le thiase des Héracléisles sous le patronage de l'Hercule
de Tyr; les Posidoniastes sont des gens de Bérytos, réunis pour
fonder un temple au dieu marin de leur patrie. Au Pirée, on peut
constaler que les Cbypriotes de Kilion ont pour objet le culte de
leur Aphrodite, les Égyptiens, celui d'Isis. »
ll n'en est pas de méme ici. II n'y a pas entre les memb1·es communauté de patrie; aussi ne pouvait-il y avoir communauté de
culle, que si la divinité qu'ils adoraient avait un caractere vague et
indécis, qui se prétait aisément aux identifications, comme par
exemple l'Artémis asialique. Mais son nom ne nous est pas parvenu. L'association, quoique composée en majorité d'étrangers,
admet aussi des Rhodiens. Elle comprend un esclave et des femmes.
Tous les membres cités daos l'inscriplion portent le litre de bienfaiteurs, qui saos doute, comme chez nous, n'était atlribué qu'a
ceux qui versaient une somme déterminée d'avance par les staluts.
La famille du fondaleur occupe une situation tout a fait prépondérante; il a fait entrer daos l'association sa femme, son fils, sa filie,

LES DÉCOUVERTES E~ GRECE

i97

sa bru, son gendre et ses quatre petits-enfants. 11 l'a divisée en
trois seclions ou tribus, dont les parrains ont ,été pris parmi ces
divers personnages; l'une porte le nom méme &lt;lu fondaleur, l'autre
celui de sa femme, la troisieme celui de sa bru. Enfin l'association
a des jeux annuels organisés sur le modele des jeux publics, mais
auxquels ses membres seuls prennent part. 11 est permis de sourire de l'importance qu'ils se donnent, de la vanilé na'ive qu'ils
apportent dans les obscures fonclions de leur vie commune. N'oublions pas cependant que la faveur dont jouissaientles associations
dans Loules les classes a été une des forces vives de l'ancien
monde: le culte n'en était i:touvent que le prétexte, elles avaient
leur raison d'étre dans les néce.ssités du commerce; c'est pourquoi
elles se multiplierent surtout apres Alexandre, lorsque les relations devinrent plus faciles et plus fréquentes entre les peuples du
bassin de la J\fédilerranée. Jusque sous l'empire romain elles servirent puissamment la cause de la civilisation.
Une inscription grecque d'Asie-Mineure nous révele une autre
parlie de l'organisation des sociétés religieuses; nou~ y _trouvons
l'énuméralion complete des récompenses dont elles gra t1fiaient leurs
bienfaileurs. Des adorateurs d'Adonis ont accordé aun personnage
qui s'était créé des droits a leur reconnaissance: 1º une couronne
de feuillage, renouvelable a chacune de leurs fétes patronales; 2• la
proclamation, a la méme date, de tous les honneurs accordés. A
ces récompenses assez communes l'association en ajoute d:aulres
qui supposent des services exceptionnels; ce sont: 1º le _titre d~
bienfaiteur a perpétuité; 2• l'exemption de tous les dro1_ts ordt ·
naires; 3° l'exemption des redevances extraordin_aires, payees ~our
les fétes, les sacrifices et les banquets. Parmi les textes du meme
Celui-ci provient de Loryma
ooenre il y en a peu d'aussi instructifs.
.
(Pérée rbodienne) el date de l'Emp1re.
II

Les succes de M. Schliemann a Troie, a .Mycenes et aTirynthe ont
dü nalurellement tourner l'attention de l'École allemande I vers
raurore de la civilisalion grecque. Le recueil qu'elle publie contient
f ) JUillheilunyen des kaiserlich Deutschen archaeoloyischen lnstituts. Athenische Abtheilimg, i886.

�f98

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

cett~ année _plusieurs études sur des monuments, dont on peut a vec
certitude fa1re remonter la date jusqu'au vue siecle; telles sont les
g~mmes provenant des nécropoles de Mélos, qu'a classées et décrites M. Duem~ler. Ell;s ont été conservéE-s dans le pays grace
aux v~~t~s ,mag1ques qu on leur attribue; on croit qu'elles ont Ja
propriete d augmenter la quantité du lait chez lesjeunes meres qui
le_s port~nt ~uspendues a leur cou; on les appelle pour cette raison
pierres a lait.
~ur le~ vin~t. pieces recueillies par M. Duemmler il y en a un e
qm parait anter1eure méme au vn• siecle; a la surface est gravée
une sorte de figure géométrique, composée d'une série de croissa~t~;. c'est peut-étre l'image de quelque grossiere idole des temps
prum_tifs. Une autre de ces gemmes represente le type archaique
d~ Medusa; ~e- corps ~u mo~stre est hérissé, au-dessus des genoux,
d une q~antite de pehts tra1ts, qui doivent simuler des poils. Les
plus anciennes nécropoles de Chypre ontaussi livré a M. Duemmler
une riche série d'objets, appartenant A une période de l'art tres
~e?ulée. Ils présentent des analogies frappantes avec ceux qui ont
ete découverts en Troade par M. Schliemann; les uns et les autres
sont les produits d'une méme population, dont la race est encore
mal dét_erminée, mais dont la domination a dú. s'établir plus de
~~ux ~1lle an~ avant notre ere, pour ne cesser qu'a l'époque de
1mvas10n dorienne, au xr• siecle; les Phéniciens lui succéderen t
alors dans l'ile de Chypre. Les nécropoles, ou reposent ses restes
contiennen~ des st~tuettes en calcaire ou en terre cuite, représen~
tant u~e dees~e qm pose les deux mains sur sa poitrine ; ce type
apparait auss1 sur les cylindres babyloniens; on l'a rencontré en
Troade ;_ les Phéniciens, en prenant possession de Chypre, l'ont
c~nserve ~t souve~t .r~produit. C'est sans doute l'image d'une
deesse, qm symbohsait a la fois, comme la Déméter des Grecs la
maternité et la mort, le mouvement incessant et infatigable' de
la nature, qui puise dans la corruption les forces nécessaires pour
de nouveaux enfantements. La collection comprend ancore des
terres cuites de forme bizarre et d'une exécution grossiere dans
lesquelles on reconnait un boouf et une tete de cerf avec sa ra~ure .
ces figurines représentent les animaux que l'on immolait dans le~
sacrifices. M. Duemmler donne aussi le dessin d'une sorte de tré
pied circulaire en terre cuite, qui supporte des vases et un;
colombe ; il le regarde comme une réduction de ceux que cette

t99
population primitive consacrait á ses dieux. Cependant ces simulacres d'animaux et de trépieds, ne l'oublions pas, ont été trouvés
dans des tombes. « Peut-etre, dit M. Duemmler, les offrait-on au
mort lui-meme, considéré comme un héros; peut-etre aussi
croyait-on par la leur rendre service, en pla&lt;;ant la tombe sous la
protection de la divinité. Enfin, dans le cas présent, je risquerais
volontiers l'hypothese, qu'on donnait au mort comme une réduction du bois sacré ou il avait coutume de sacrifier, afin qu'il pftt
continuar, dans sa demeure souterraine, a se concilier la faveur
des dieux. &gt; Je n'oserais pas suivre l'auteur bien loin sur un terrain
si peu solide. Dans cette partie toute neuve de l'archéologie, qui
semble avoir ses préférences, les textes faisant absolument défaut,
on est réduit a procéder par conjectures. Aussi l'imagination doitelle redoubler de prudence. M. Duemmler donne peut-etre un peu
trop libre carriere a la sienne. Mais apres tout, M. Schliemann luimeme n'aurait pas, sans son imagination, jeté dans le courant de la
science tant de merveilleuses nouveautés. Son exemple est bien
fait pour séduire ; on con&lt;;oit aisément qu'il ait éveillé l'ambition
de M. Duemmler. Souhaitons a celui-ci de remporter, pour le plus
grand avantage des études historiques, les memes succes que son
devancier.
11 y a longtemps que le gouvernement fran¡;ais devrait avoir
attaché un architecte a son école d'Athenes; un pensionnaire de la
villa Médicis y fait chaque année un séjour de quelques mois;
c'est trop peu pour qu'il puisse prendre part avec suite et profit
aux travaux communs. L'Institut allemand a mieux entendu ses
intérets en s'assurant depuis quelques années les services de
M. Doerpfeld. Cet artista vient d'explorer les restes du grand
temple de Corinthe ; c'est le plus ancien de toute la Grece parmi
ceux dont il subsiste des morceaux au-dessus du sol; il date du
v1• siecle, peut-etre meme son origine remonte-t-elle encore plus
haut. On ne sait a quelle divinité il était consacré; deux inscriptions, qu'on y a trouvées récemment, ne le disent pas. M. Doerpfeld
a pris les mesures des parties qui sont encore debout, il les a complétées a l'aide de quelques fouilles et il a tracé le plan de l'édifice;
la cella était entourée de trente-huit c;olonnes, dont les plus
grosses, cellas des petits cótés, mesuraient 1m,12 de diametre.
MM. Lolling et Petersen ont fait dans l'ile de Lesbos une campagne tres fructueuse pour l'épigraphie. Quelques-uns des textes~
LES DÉCOUVERTES EN GRECE

�200

1

REVUE DE L 1IISTOII\E DES RELIGIONS

qu'ils ont rapporlés, élaient déja connus, mais ils en donnent des
copies plus exacles. Leur récolte comp~end un ~~sez grand nombre
de dédicaces aux divinités ·qu'adora1ent Mytdene, Thermre, Methymna, Eresos. Aucune ne présente, au point de vue_ général, un
inléret de premier ordre. Toutefois plusieurs me_ntionne~t des
offrandes importantes. C'est ainsi qu'a Erésos, un cltoyen fall don
d'un capital, qui doit etre employé a des sacrifices annuels dan~ le
sancluaire d'Alhéna; la ville approuve solennellement la fondation
par un décret, dont deux exemplaires sont exposés, l'un sur la pla~e
publique, l'aulre dans le temple; une troisiem_e inscription, gr_avee
sur l'autel ou le sacrifice doit avoir lieu, perpetuera le souvemr de
cet acle de pieuse générosilé.
.
,
.
A Athenes méme, les fouilles, que la Société g1·ecque d _archeologíe poursuit avec tant de bo~heur depuis quelques a~nees, o~t
fourni des sujets d'étude a l'Ecole allemande. En 1880, on ava1t
publié de beaux fragments de sculpture, mis aujour sur l'~c~opol~,
qui provenaient d'un fronton représentant la lutte d Her~kles
contre l'Hydre. M. Studniczka en rapproche deux autres, qui ont
· té trouvés au meme endroit; il établit qu'ils faisaient partie d'une
:rande composilion, inspirée par la légende de la lutte d'IIér~kles
contra Triton; il ne reste plus que le torse du monstre, enlace par
les deux bras de son adversaire, et un des replis de sa longue
queue de poisson: la scene était placée dans le champ d'un fron~on,
qui faisait pendant a celui de l' Hydre, sur l'autr~ face du meme
temple. M. Studniczka voit dans ces deux bas-reliefs un ouvrage
du vi• siecle. D'une part, le slyle dont ils portent la marque ne
ermet pas de leur assigner une date postérieure; d'autre part, il
~'est pas possible de faireremonter plus haut !'origine de la Ut7ende
qui met Ilérakles aux prises avec les, divinilés de_~a mer; elle ~st
ente des poemes homériques; e est au vr,0 s1ecle,
et en As1e,
ab s
.
·
qu'elle parait avoir pris naissance. Elle est representee sur p1usieurs
monuments archalques, par exemple sur la frise d'Assos, que nous
possédons au Louvre. Mais quel était l'é~ifice que ~écora~ent ces
deux frontons? En dépit du sujet, on n est pas necessa1rement
conduit a supposer qu'ils ont été exécutés pour un temple d:H~raklcs. Néanmoins ce héros recevait déja un ~ulte chez les Athemens
au v1• siecle, et l'hypothese n'a rien d'invraisemblable; on peut
admettre que l'Ilérakléion de l'Acropole ful détruit par les Pers~s et
qu'il ne se releva pas de ses ruines comme d'autres sanctua1res.

LES DÉCOUVEIITES E:'\ GRECE

201

.M. Studniczka, qui a décidément un flair parliculier pources recons-

titutions, souvent tres délicates, des anciennes amvres d'art, signale
a l'attention des archéologues un autre bas-relief, conservé depuis
une dizaine d'années daos la cave du Varvakion; il a été déterré
au pied de l'Acropole, au sud du théátre de Dionysos. 11 représenle
une .Ménade dansant entre deux satyres a queue de cheval, dont
l'un joue de la double fltite. M. Doerpfeld avait précédemment
reconnu sous terre les restes d'un temple de Dionysos, plus ancien
que celui qui fut conslruit apr~s les guerres médiques. Il est probable que le fragment du Varvakion appartenait a un bas-relief
bachique, qui décorait le fronlon du temple primitif.
Ce n'est pas tout. Les fouilles de l'Acropole ont encore rendu a
la science plusieurs fragments de sculpture, que l'on peutaltribuer
sans crainte de mép1·ise a une école du v1• siecle. Le morceau
principal est un buste d'Athéna en marbre de Paros; la déesse,
coiffée du casque, penche la tete en avant; son visage a cette
expression souriante, qui est un des caracteres distinctifs de
l'archai:sme; ses cheveux pendent sur ses épaules, a l'exception de
quelques boucles rejetées par devant; l'égide, ornée des serpents
de la Gorgone, couvre la poilrine et le dos. La main droite tenait
une lance. &lt;;a et la on remarque des traces de peinture; les écailles
de l'égide étaient rouges et verles; sur les cheveux apparait encore
une teinte rouge, qui sans doute a passé, ou qui servait de dessous
pour une nuance plus foncée et plus naturelle. Des ornements de
bronze concouraient certainement a l'effet de cette décoration. La
figure entiere devait mesurer, avec le cimier du casque, qui a disparu, environ 2m,30 de hauteur. Elle occupait le centre d'un fronton, sur lequel se déroulait la scene de la Gigantomachie. On a
retrouvé plusieurs membres des géants, que combatlait Athéna, et
des dieux a qui elle portait secours. La maniere de l'oouvre est
absolument comparable a celle du célebre fronton d'Égine, qui est
aujourd'hui conservé a la glyptotheque de Munich; elle a dti etre
exécutée a la meme époque, peut-etre quelques années plus tard,
dans la seconde moitié du v1• siecle. II n'est pas douteux que nous
avons la les restes d'un fronton, qui surmontait le temple primitif
d'Athéna, commencé par Pisistrate, achevé par son successeur et
détruit par les -Perses. Il y a déja assez longtemps qu'on avait
reconnu des débris de ce vénérable ancetre du Parthénon dans des
tambours de colonnes et des fragments d'architrave, qui étaient
H,

�202

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

encastrés au milieu du mur de l'Acropole. Les fouilles de la
Société archéologique ont permis á M. Doerpfeld de déterminer
I'orientation de l'édifice et d'en reconstituer le plan exact : iI était
contigu á la fa9ade méridionale de l'Erechtheion; le grand axe
suivail la direction du sud-est au nord-ouest. On a retrouvé sous
terre les fondements á peu pres intacts. Tout autour du temple
régnait un portique, qui mesurait 21m,34 sur 43m,44 de cóté. A
chaque extrémité du temple lui-méme s·ouvrait un pronaos ou vestibule; á I'est se trouvait la cella, '\ue deux rangées de colonnes
divisaient en trois nefs. La partie de l'ouest était occupée par un
opislhodome et par deux chambres plus petites, qui en dépendaient. Jusqu'ici les archéologues avaient quelquefois soutenu que
le Parthénon de Pisistrate n'avait pas d'opisthodome et que par Iá
il se distinguait de celui de Périclés. Les constatations de M. Doerpfold montrent que cette opinion est erronée. ll n'y a entre les
deux édifices qu'une seule différence : l'opislhodome du plus récent
se compose d'une salle unique; celui du plus ancien en comprenait lrois. Nous pouvons done des maintenant nous faire une idée
suffisamment précise du Parthénon primitif. ll faut cependant nous
attendre á de nouvelles découvertes qui la préciseront encore.
, Personne ne saurait calculer, dit M. Studniczka, quels trésors
recélent les flanes de l'Acropole, ·et en particulier l'exhaussement
de terrain qui s'est produit au temps de Cimon entre le Parthénon et le mur du sud. L'expérience de I'an dernier prouve que dans
l'énorme amas de ruines, que les Perses laissérent derriére eux,
aucun morceau n'a été perdu; on peut compter que les savants
grecs, qui ont entrepris la glorieuse tache de débiayer en entier le
sol de la citadelle, la retrouveront dans l'état exact ou elle était
avant I'invasion des Perses, á l'exception de ce qui a été emporté
par I'ennemi, ou employé de nouveau dans les grandes constructions de l'age postérieur qui ont disparu. &gt;
(A suiure.)

GEOROES LAFAYE.

REVUE DES LIVRES

L'ancien monde et le christianisme, formant la pr~miere _série d'~ne
nouvelle édition enti6rement refondue de l'Histoire des trois premi~rs
siecles de l'Eglise chrétienne, par E. de Pressensf!, de xL--669 pages. Pans,

Fischbacher, f887.

L'éminent historien des Trois premiers siecles de l'Eglise ch1·~tiennc reste
fid6le, .dans ce volume, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, a_c_e qu Il nomme les
,e données chrétiennes &gt;i, il y présente le christianisme pos1t1f com_m~ Je ter~e
final de toute l'évolution religieuse et il y dépeinl Jes diverses rehg1o~s anterieures comme ayant 1&lt; préparé les voies au Christ par u~ ensemble de d1spensations qui tendaient a,•aincre les résistances de l'humamté. »
•
A premiere vue, il semblerait qu'un pareil ou:rage _do.t écbapper _aux appreciations d'une Revue qui s'est soigneusement mterd1t toute excurs1on ~ans la
sph8re dogmatique. Mais il faut tenir compte qu'en abordan! celte esqu1sse du
d
mon e anr1que, l'auteur affirme 1&lt; le ferme dessein d'obéir scrupuleusement
A aux
· ·¡
Iois de la critique historique qui sont J'honneur de notre temps ».
quor
1
ajoute : o: Serait-il vrai qu'il suffit d'accepter le. pri~cipe fondamental du
christianisme pour élre en dehors de la métbode scient1fique dans la constatation des faits? » Évidemmenl non, faut-il lui répondre, pourvu ~u•o~ ne mette
pas celte croyance subjective dans la balance des argumenta sc1entifiq_ues. La
est toute la question. Dans le Jivre qui nous occupe, on trouv~ra pe~t~elre que
les idées personnelles de l'auteur sur Ja dire~tion de l'évol~tion rehgreuse ont
influencé certains de ses jugements relatifs a quelques pomts encore obscurs
de l'hiérographie (qui de nous n'a encouru ce reproche?), ou encare, que ses
convictions religieuses se rév8lent dans la préoccupation de retrouve~ partoul
la notion d'expiation morale et l'appel a. un rédempteur divin. Mais, ni dans _un
cas, ni dans rautre, _ si I'on excepte Jes quelques phrases de la conclusron

�204

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:,.iS
REVUE DES LIVRES

qui se rapportent au caracl8re exceptionnel du judai'sme et qui se rallachent

plutOt au volume suivant, - il ne se laisse entrainer a produire d'autres arguments que ceux íournis par les méthodes rationnelles et, a ce Litre, il a Je droit
de se revendiquer du libre examen « dans toute sa rigueur et sa loyauté &gt;1.
Méme la prétention de voir dans les croyances religieuses qui ont précédé la
venue du christianisme une sorte de « préparation » progressive n'a rien d'anliscientifique, puisque, en un cerlain sens, toute religion est prt!parée par les
eultes qui l'ont précédáe et l'on ne peut faire un grief il l'auteur d'avoir cherché
ehez les Orees, les Romains, les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, voire chez
les Hindous, les élémenls théologiques ou moraux qui se sont relrouvés plus
lard dans la doctrine chrélienne, quand nous voyons lant d'écrivains présenter
la religion du Chrisl comme tombée toute faite du ~iel, ou. du moins, comme
se rattachant exclusivement aux croyances juives. L'essentiel,-et M. de Presseocé s•explique neltement a cet égard - c'est de ne pas sacrifier la part de la
liberté humaine, en faisant de cette « préparation n une é\'olution falale et, en
quelque sorte, préordonnée chez cho.que peuple.
Sans étre précisément uoe reuvre de vulgarisation, le nouveau livre de
M. de Pressensé résume, en quelques pages claires et précises, l'histoire &lt;le
toutes les grandes religions antiques, a l'exception du judaisme. La seule
critique d'ensemble que nous aurions a formuler tient plut0l au genre de
l'ouvrage qu'aux vues de l'auteur. L'histoire des religions est désormais une
science suffisamment faite pour qu'on puisse exposer d'une fa"ºº succincle
l'évolution des principaux cultes historiques. l\fais encare faut•il y distinguer
soigneusement ce qui est historiquement établi, ce qui est vraisemblable et ce
qui est purement hypothétique. Ainsi, rien de plus aisé, avec les documents
que les égyptologues ont mis entre nos mains, que de reconstituer l'état de la
religion égyplienne sous la XVIII 0 dynastie et peul•étre méme jusque sous
la XII". Mais, lorsqu'on arrive nu:x croyances de l'ancien empire, et, a plus
forte raison, lorsqu'il s'agit de rechercher comment ces croyances onl déhuté,
on est réduit, da.ns le premier cas, a suppléer tant bien que mal aux ]acunes
innombrables de rare.s documenls qui forment tout au plus des points de
repere, el, daos le second 1 a formuler de simples conjectures, suivanl la falsan
dont on con"oit le premier développement logique des idées religieuses. Or, ce
sont ta des nuances qu'il est difficile de faire sentir dans un simple résumé.
La difficulté apparait surtout quand il s'agit de points controversés oll il est
cependant impossible de mettre sous les yeux du Iecteur taus les arguments
produits de part et d'autre. L'auteur est alors réduit a prendre parti saos dire
pourquoi et son !'ésumé risque de ne plus représenter, au moins sur ces poinls,
I'état exact de la science. C'est ainsi que 1\f. de Pressensé nous donne comme
des faits établis certaines interprétations mythologiques qui sont l'objet de vives
controverses, si méme elles ne re"oivent généralement une solution conlraire.
En voici quelques exemples: (p. 143) la mort et la résurrecLion d'Adonis repré-

•

}

205

sentent exclusivement le le,•er et Je coucher du soleil; (p. i79) Abura Mazda est
un dieu solaire; (p. 213) les divinités suprémes du panthéon védique ont été
d'abord des dieux solaires ou sidéraux; (p. 234) la prédominance d'Agni et de
Soma est anlérieure A celle de Varouna; (p. 305) Siva el Roudra ont commencé
par élre, comme Rama, de simples appellations ou manifestations de Vishnou ,
(p. 397) Hermes est une personnification du crépuscule; etc.
Je me ha.te d'ajouter que ces critiques de détail ne doivent pas nous !aire
méconnaitre la pénétralion avec laquelle l'auleur a démélé l'idée directrice et
retracé les principaux caracter.es des grandes religions antiques. Son livre, du
reste, n'a pas la prétention d'étre un tableau a la fois général ~t complet des
anciennes religions, dans le genre du précieux Manuel de M. C.-P. Tiele. En
somme, c'est plutót une étude approfondie de l'altilude qu'elles ont prise devan)
le problema du mal. II esl vrai que ce problema est nu fond de toutes les
re!igions, comme sentiment du contraste entre ce qui est et ce qui de,•rait étre,
entre la vision d'un idéal de bonbeur ou de perfection et la conscience de notre
impuissance 11 l'atteindre par nos seules forces. M. de Pressensé estime que la
question s'est posée en termes poignants des le premiar éveil du sentiment
religieux ; aussi conclut-il volontiers avec M. von Hartmann : &lt;e La religion
nait partout de l'étonnement dont l'homme est saisi devant le mal, devant le
pér.hé, ainsi que du désir qu'il éprouve d'en expliquer l'existence, et, s'il est
possible, de le détruire. »

Ici,, toutefois, il y a une distinction a !aire : celle du mal physique ou souffrance et du mal moral ou péché. Pour M. de Pressensé, c'est toujours le mal
moral qui semble en jeu, méme chez les peuples placés au &lt;legré inférieur de
l'échelle : &lt;&lt; L'idée morale, écrif...il, n'est jamais totalement séparée de l'idée religieuse ,1, el, A l'appui de cette assertion, il fait valoir que parmi tous les peuples, méme les plus arriérés, se retrouve Ja croyance A une certaine rétribulion
aprCs In mort. Mais celte croyance est loin d'étre aussi générale qu'il veut
bien le dire; il ne serait pas difficile de montrer qu'elle constitue, au conlrairP;,
une exception chei les peuples non civilisés et qu'elle apparait seulement
dans un état relativement avancé de l'évoiution religieuse. En fait, In. moralc
et la religion semblent, A !'origine, absolument indépendantes l'une de l'autre:
l'n.uteur lui-méme ne le reconnnit-il pas, quand, s'appuyant sur l'étude du sauvage actuel pour reconslituer les croyances primitives, il écrit : " Le divin lui
apparait surtout sous la forme d'esprits malfaisants qu'il Iui fa'ut conjurer
dans la vie d'abord et surtout daos la mort? •

-

Méme a une élape supérieure de l'évolution religieuse, si nous prenons les
religions historiques daos leurs débuts, nous en trouvons plus d'une oU. l'idée
de rétribution morale est encare absente. Sans doute, le sentiment du pécbé
éclate de bonne heure, et en accenls parfois sublimes 1 dans certains hymnes des
Chaldéens, des Égypliens, des Hindous ; mais il !aut remarquer que ces docu•
ments datent d'une époque déj11. assez n.vancée dans le dé,•eloppement religieux

�20G

207

REVUE DE L'HISTOIRE DES R~;LlGlONS

REVUE DES UVRES

de ces peuples. Nous serons des premiers a reconnaítre que, dans toules les
religions, on en est venu a regarder le divin comme la plus haute personnification de la vérité et de la justice. Mais ce progres témoigne d'un état religieux
déja fort éloigné des commencements, et c'est alors seulement qu'a surgí le probleme du mal moral, c'est-a-dire la difficulté de réconcilier avec l'omnipotence
divine la présence de la souffrance et du péché.
Comment échapper au terrible dilemme de la métaphysique qui met en cause
soit la bonté, soit la puissance de l'ordre divin? Le moyen le plus simple est
fourni par le dualisme, ou les pouvoirs du bon príncipe sont limités par ceux
d u mauvais. Mais la conscience se contente rarement de cette solution qu'adopta
la religion de Zoroastre, Ainsi que le dit M. de Pressensé, « la spéculalion a
toujours pour mission de ramener a l'unité les conceptions de !'esprit bumain, »
et alors reparait la question : cette divinité supréme, unique, qui est le dernier
mot de la théologie, faut-il la tenir pour injuste ou impuissante?
Les héritiers des rishis védiques, une fois lancés dans les voies du panlhéisme,
se tirerent d'affaire en faisant du monde une simple fantasmagorie, un réve
divin, ou, a part l'Etre universel, rien n'a de réalité, ni les hommes ni les
choses, ni par conséquent le bien et le mal. Les bouddhistes allérent plus loin
encore en niant la divinité elle-méme. Quant aux Grecs, ils se trou vérent
préservés des solutions nihilistes par leur « humanisme », c'est-a-dire par
leur tendance esthétique et morale a retrouver dans le divin les caracteres les
plus nobles et les plus élevés de l'idéal humain. Aussi chercbérenl-ils a s'expliquer l'existence du mal par l'hypothese d'une faute a expier. Que cette faute
soit le fait de l'individu lui-méme ou de ses ancetres, qu'il l'ait commise dans
cetle vie ou dans une existence antérieure, les dieux vengeurs lui en infligeront
le chAtiment, soit sur la terre, soit au dela du tombeau, a. moins qu'il ne
réussisse a. se l\lver de la tache ou a désarmer la vengeance célesle. De la, les
sacrifices expiatoires et les cérémonies purificatrices des mysteres qui passaient
pour ouvrir aux initiés, en les régénérant, les portes de la vie éternelle. Mais
ces procédés étaient insuffisanls pour donner satisfaction au besoin de réparation une fois éveillé. Il fallait, pour effacer les derniéres traces de la coulpe que
les hommes sentaient de plus en plus peser sur leurs épaules, un Dieu plus
grand que toutes les divinités positives, un sacrifice plus élevé que tous les
sacrifices humains. Ainsi l'on en arriva a compter sur la venue d'un etre surnaturel, d'un médiateur, qui pO.t non seulement dévoiler a. l'homme le chemin vers
le Dieu inconnu, mais encore s'offrir en holocauste pour effectuer la !'éconciliation du pécheur avec la perfection divine.
L'auteur montre que cette notion de faute et de rachat se rencontre méme
dans les religions orientales. Les Chaldéens et les Assyriens invoquaient l'intercession d'un médiateur pres du dieu mystérieux, pour obtenir le pardon de
leurs péchés. Les Phéniciens connaissaient plus ou moins les cérémonies expiatoires. Les Perses croyaient a la défaite éventuelle d'Ahriman qui devait finir

par succomber sous les coups d'un héros divin, Craosba. Les Hindous fonderent leur théorie des at•atars sur la croyance que le dieu supréme lincarne
d'age en a.ge pour rétablir l'ordre, « chaque fois qu'il y a défaillance de la vertu
et renaissance du vice ». Seuls peut-étre les Égyptiens, si pénétrés de l'idée
morale qu'ait été leur religion, sont restés trap salisfaits d'eux-mémes pour
aspirer a un libérateur chargé de mettre fin aux miséres de ce monde. Mais,
nulle parl, le sentiment de l'imperfection humaine n'a abouti a des résultats
aussi décisifs que chez les Grecs et les J uifs, paree que, dans aucune des re ligio ns orientales, !'esprit humain n'a pu débarrasser ses dieux de leurs altaches naturistes; pour ces religions, le mal dans la nature est fatal et on ne
peut s'y soustraire qu'en cessant d'exisler : le nirvana est le dernier mol &lt;lu
naturisme.
En développant de main de maítre ce tableau de l'évolution morale qui
prépara l'avenement du christianisme, l'auteur complete, pour ainsi dire,
l'reuvre de M. Havet, qui n'a peut-étre pas suffisamment insisté sur ces cOtés de
la question, dans sa description de l'état moral et religieux du monde antique.
Mais M. de Pressensé, a son tour, fait-il une part suffisante, dans l'élaboration
de la religion nouvelle, aux influences intellectueiles et philosophiques du
monde gréco-romain? Il nous retraee bien l'bistoire de la pensée grecque depuis
Thalés jusqu'a Plutarque et il n'hésite pas a. reconnaitre que l'reuvre de la
philosopbie grecque a été d'une valeur « inappréciable » pour la préparation
du christianisme. Mais il semble qu'a ses yeux celte valeur ait surtout consislé
dans l'insuffisance de lous les systemes philosophiques ou plutOt dans le fait
qu'ils se réfuterent les uns les autres. Sans doute le christianisme, comme le
dit M. de Pressensé, fut « plus qu'une révélation théorique sur Dieu et sur
l'homme », ce ful une organisation nouvelle de la vie, un idéal nouveau proposé
a la conscience et a la société. Mais il n'en eut pas moins sa théologie, et ici
nous croyons que l'auteur passe trop légerement sur l'action direcle des systemes
contemporains. Apres avoir démontré que le dernier terme du mouvement
philosophique aux approches du christianisme était dans une « accentuation »
du platonisme qui, ayant creusé plus profondément encore la distance entre la
création et l'~tre inconnaissable, s'effori,ait de combler cet ablme par l'idée de
divinités inlermédiaires, il ajoute que « cette idée essenliellement orientale
devait enfanter plus tard l'émanatisme néo-platonicien et le gnosticisme ». N'a-t-elle pas concouru a enfanter autre chose encore ?
Quoiqu'il en soit, pour apprécier définilivement les vues de l'auleur a. cet
égard, il convient d'allendre le volume suivant, ou il sera nécessairemenlamené
a examiner les rapports du néo-platonisme avec le juda'isme et le christianisme
alexandrins. Bornons-nous, pour le moment, a constater la sévérité de ses
jugements a l'égard des tentatives, tant religieuses que philosophiques, qu
marquent les derniers temps du paganisme. .A l'entendre, le contact des culles
orientaux n'avait produit qu'un double courant de superstition et d'impiélé. Le

�208

1

llEVPE DE L HISTOIRE DES RELTGJOXS

syncrétisme, c'est-a-dire la tentativa de réunir et de fondre ce que tous les
cultes en présence renfermaient de meilleur, était une reuvre condamnée
d'avance, car elle ne pouvait aboutir qu'a rendre plus poignante l'insuffisance
de ces religions. Le culte de Mithra n'était qu'une infillralion des superstilions
orientales. Apollonius de Tyane était un pur charlatan, un « magicien rusé »,
un « faux Messie ». - Nous ne pouvons, sous ce rapport, qu'en appeler au
judicieux ouvrage de M. Jean Réville sur La Religion sous les Séveres; on y
lrouvera, de méme que chez M. Renan, une apprécialion plus juste des mouvements religieux qui tendaient ll. épurer le paganisme et qui furent comme son
cbant du cygne.
Cependanl ríen n'est plus 'COntraire aux dispositions et aux habitudes de
l"auleur que l'élroitesse de sentiments ou d'idées. Dans son livre sur les Origines, oi.t il passe en revue a peu pres tous les systemes de philosophie contemporains, M. de Pressensé o. donné la mesure de la loyauté avec laquelle il sait
résumer les vues de ses adversaires et rendre justice a leurs elforts. Le présent
ouvrage fournit une nouvelle preuve d'indépendance de pensée, par la these
qu'il adopte relativemenl a !'origine ou plutOt a la premiare forme des religions.
Il y a peu de problemes qui mettent davantage aux prises la critique indépendante el la critique orlhodoxe. Nous pensons que la solution s'en trouve dans
l'étude des phénomenes religieux chez les peuples placés au dernier degré de
l'échelle civilisée. !\fo.is le droit d'opérer ce rapprochement, bien que de plus en
plus admis dans la science, est encore vivement contesté, el par ceux qui, a
!'instar de M. Maurice Vernes, repuussent toule application de la méthode
ethnographique dans l'hisloire des religions, et par ceux qui persistent a faire
du senlim~nt religieux Je produit d'une révélation surnaturelle, directe et
primordiale. Aux yeux de ces derniers, c'est faire acle d'alhéisme et de matérialisme que de demander aux peuples les plus arriérés le secret des premiers
balbutiemonls de la religion dans la conscience de l'humanité. Voici pourtant
un penseur - donl personne ne conteslera les convictions spiritualistes ni
méme la croyance au caractere révélé du christianisme - qui nous donne
l'étude des sau,·ages dans les deux mondes pour le meilleur moyen de
« construire avec quelque précision l'élat social et religieux de la ruda enfance
de l'humanilé, car les sauvages en sont les survivants ».
M. de Pressensé croit, il est vrai, qu'A !'origine de l'histoire, l'humanité
n'élait plus dans son élat « normal», qu'elle était « déchue », par sa propre
faule, enfin qu'avant celte déchéance elle avait peut-étre possédé une religion
parfaile. Mais il n'en déclare pas moins s'en tenir aux faits constatés par
l'observation, et, par suite, accepter pour point de départ del'évolution religieuse
« la phase préliminaire du développement religieux que nous retrouvons en
plein chez les peuples sauvages », sous celta seule réserve que le germe de ce
développement soit cherché dans la conscience morale et non simplement dans
la contemplation de la nalure. - Saos doute, quand il affirme que J'idée

209

llEYUE DES LIVRES

monolhéiste tend a « reparaitre » méme parmi les so.uvages, nous écririons
plutOt: apparatt,·e; quand il monlre, jusque dans le culte le plus grossier,
un sentiment de « décbéance » nous meLtrions : d'insuf{isance; quand il explique
celle impression comme « le sentiment indéterminé d'une époque oi.t la. vie
était meilleure », nous substituerions volonliers au passé le futur ou le conditionnel. - Néanmoins, une fois qu'il s'abstient de faire état de son hypolhese sur l'existence d'une révélation antérieure et qu'il va jusqu'a u repousser
absolument l'explication traditionnelle de !'origine des religions qui les rattacherait uniquement a une antique tradition », il n'y a plus la, entre nous, au
point de vue pratique, qu'une question de terminologie, et la croyance au
« monothéisme primitif », ainsi entendue, devient trop platonique pour que
nous devions renoncer a invoquer l'aulorité de M. de Pressensé, quand nous
prétendons appliquer a l'évolution religieuse la loi générale du développement
humain.

G. o'A.

Les civiliaaUons de l'lnde, par le D• GusrAV&amp; L11: BoN. Paris, FirminDidot et C•, 1887.
Dans un livre qui, comme tous ceux que publie a la fin de chaque année la
lihrairie F. Didot, se distingue par la beaulé de l'exécution typographique et
des illustralions, M. le D• Le Bon a écrit l'histoire des civilisations de l'Jnde
depuis l'époque védique. Ce livre emhrasse done un espace d'environ trois mille
ans.
Cet ouvrage, fait avec soin, sera utile a. la propagation des études indiennes
en les présentant sous une forme attrayante, et c'est justement a cause de cela
que je désire présenter quelques observalions au sujet de plusieurs affirmations
de l'auleur sur le bouddhisme.
Au chapilre III du livre IV, qui traite de la civilisalion de la période bonddhique,
on lit :
« · 11 y a cinquanle ans, l'auteur qui aurait voulu écrire un chapitre ayant le
litre que nous avons mis en léle de celui-ci, n'aurait pas trouvé une ligne pour
le remplir. C'est a. peine si on soupi;onnait alors en Europe le rOle et la nature
du bouddhisme, cette religion qui est pourtant la Joi supreme d'un demi
milliard d'hommes. »
En réponse a ce passage qui se trouve au has de la page 334, je dirai qu'il
y a cinquante ans et méme soixante, on aurait tres bien pu écrire un intéresso.nt mémoire sur le bouddhisme en se servant des livres frani;ais dont voici
les ti tres:
Des l'année 1759, Deguignes publiait, dans le lome XXVI des Mllmoires de
littérature, tirés des Registres de l' Académie des insc1·iptions et belles-lettres,

�2i0

1

REVUE DE L HTSTOIRE DES RELIGIONS

des Rechel'cl1es SU?' les philosophes appeli!s Samanéens (les Sramanas bouddhistes), 35 p. in-8;
Puis, en 1773, des Recherches sur la i·eligion indienne, etc., tirés des
Registres de la méme Académie, XL.
Le Journal asiatique de !825-26, VII-VIII, contientaussi des Recherches su,·
la religion de Fo (Bouddha), par Deshauterayes.
Abe! Rémusat a écrit, sur le bouddhisme, plusieurs mémoires dont voici les
tilres et les dates :

i O Essai sur la cosmographie et la cosmogonie des bouddhistes, d' apres les
auteurs chinois. (Journal des savants, 1831.)
2o Recherches sur l'origine de la hiéra1·chie lamaique. (Journal asiatique,

1.824.)
3• Mélanges asiatiques, 1825-29, 4 vol. in-8.
4° Observations sur quelques points de la doctrine samanéenne et, en particulier, sur la Triade suprt/me cher. les bouddhistes, {831.
5° Foe Koué Ki, Relation des royaumes bouddhiques, traduite du chinois,
revue, complétée et augmentée par Klaproth et Landresse, i836; in-4,
PP· Lxvi-424. Excellent ouvrage rempli de renseignements sur le bouddhisme.
Si maintenant, nous cherchons parmi les voyageurs ceux qui, les premiers,
ont attiré l'attention sur le bouddhisme, c'est encore des noms franc,ais qu'il
fuut citer :
L'abbé Choisy, Voyage a Siam, 1687;
Nicola.s Gervaise, HistoirJ du ,·oyaume de Siam, i688;
La Loubere, Relation du royaume de Siam, 169t.
Eugene Burnouf a done eu raison de dire, dans son Introduction a l'histoil'e
du bouddhisme indien, que les premieres notions sérieuses sur le bouddhisme
sont dues a l'érudition fran¡;aise.
Voila pourquoi je n'ai pas voulu laisser passer sans réclamer le passage cité
des Civilisations indiennes , Jeque! prouve qu'on oublie trop souvent chez nous
les savants franc,ais qui, avant tous les autres savants européens, ont fourni des
doeuments précieux pour les sciences, les littératures et les religions de
l'Orient.
Quanl aux étrangers qui ont publié des mémoires sur le bouddhisme avant
1836, nous trouvons : Hülmann, 1795; Colebrooke, 1808; Upham, 1833 ;
Clough et Csoma, 1834 ; Hodgson, i828-{835, etc.
Le lecteur désireux d'avoir des renseignements bibliographiques plus complets
sur le Bouddha et sa religion, les trouvera dans un volume qui confü,nt les
litres d'environ cinq cents ouvrages se rattachant plus ou moins a l'étude du
bouddhisme. C'est celui qui a été publié á Londres, en i869, par Trübner :
Buddha and his doctrines. A bibliographical essay by Otto Kistner.
Mais que de livres, de mémoires et d'articles de revues et journaux ont été
publiés depuis ! On dit méme qu'i: y a en ce moment, en Allemagne, une

REVUE DES LIVRES

2lt

association de bouddhiste1 qui exigent un examen pour étre admis dans leur
Société. On a signalé aus11i a Paris des adeptes du bouddhisme.
Mais revenons aux travaux qui appartiennent a la France. Pourquoi
M. Le Bon, en citant, p. 334, le lotus de la bonne loi et le Lalita Vistara
comme les livres bouddhistes les plus importants qui aient passé dans les
Jangues européennes, n'a-t-il pas dit que les traducteurs de ces livres étaient
tous les deux frani;ais? Le premier a été traduit par Eugene Burnouf qui a
joint a sa traduction vingt et un mémoires excellenls qui n'ont pas vieilli,
quoiqu'ils datent de 1852, et que feront bien de consulter tous ceux qui
s'occuperont sérieusement du bouddhisme. Je ne dirai rien du Lalita Vistam,
par la bonne raison que je suis l'auteur de la traduction franc,aise de ce livre,
laquelle fait partie des Annales du musée Guimet, t. VI.
Puisque l'occasion se présente de parler du bouddhisme, j'en profile pour
faire quelqttes observations sur ce chapitre 1v du livre de M. Le Bon.
J'y trouve, p. 336 : « Des ressemblances frappantes exislent entre les faits
légendaires de sa vie (celle du Bouddha) et certains récits des Évangiles.
Comme le Christ, le Bouddha naquit d'une vierge. »
Nulle part, le Lalita Vistara, qui contient l'histoire de la premiére partie de
la vie de &lt;;akya Mouni, ne parle de la virginité de la mere du Bouddha, et
l'Abhinichkramana, autre rédaction de la vie de &lt;;akya, conlient un passage
qui contredit nettement cette assertion.
M. Le Bon dit, mGme page 336 : •&lt; Le jetine de Jésus dans le désert et la
triple tenlation de {;il.kya Mouni, dans la solitude des jungles, se ressemblent
extraordinairement par toutes leurs circonstances. &gt;&gt;
Ici, encore, le Lalita Vistara n'est pas d'accord avec M. Le Bon. Au lieu du
simple récit de l'Évangile ou l'on voit le Diable venir de lui-meme aupres de
Jésus pour le tenter, c'est (;akya Mouni qui, dans lalégende indienne, provoque
Je démon lequel, apres un court entretien, voyant qu'il ne peut rien contre le
Sage, rassemble son armée composée de milliers d'Gtres fantastiques lan&lt;,ant
des projectiles qui se changent en fleurs en tombant sur (;akya Mouni. En
voyant son attaque inutile, le démon envoie ses trois filies pour séduire le
solitaire, mais celui-ci, sans meme les regarder, les change en vieilles
décrépites.
L'auteur des Civilisations de l'Inde ajoute, p. 337 : « De tels rapprochements
ne peuvent etre considérés comme dépourvus d'importance si l'on songe que,
dans le fond, les deux religions ont bien plus d'analogie encore que dans la
forme. »
Ici, je ne parlage pas davantage l'opinion de M. Le Bon. Qu'est-ce done qu'il
appelle Je fond du bouddhisme?
Au fond du bouddhisme, de méme qu'au fond du brahmanisme, nous trouvons
e dogme de la transmigration des ames dans le corps d'un homme ou d'un
animal, dans un végétal et m~mcjusque dans un minéral. Cette croya.nce est

�2i2

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGLONS

la suite de la doctrine du Karma (l'muvre), en vertu de laquelle « 11 n'y a pas
annihilation de deux actlons, l'une étant bonne et !'autre mauvaise. • En
d'autres termes, toute bonne action aura sa récompense et toute mauvaise sa
punition, jusqu'au jour ou tout péché ayant été expié ou détru¡t par Je feu de
la science, comme disent les Hindous, on arri vera au NirvAna ou délivrance
finale. Quel rapport y a-t-il ici avec la doctrine chrétienne ou les priéres des
vivants peuvent servir aux morts et ou les bonnes ceuvres et le repentir sincere
conduisent tout droit au ciel?
Le Bouddha, malgré sa toule-puissance, ne pourrait promettre a un homme
cette délivrance immédiate, car la loi implacable du mérite et du démérile,
comme nous venons de le dire, retient l'homme daos le cercle de la transmigration jusqu'a ce qu'il en sorte purifié par la science,
Aussi Qil.kya Mouni ne se présente-t-il pas comme un rédempteur qui
efface les péchés du monde, mais seulement comme un sauveur, a Ja condition
qu'on suivra ses préceptes pour arriver a la science parfaite, seul moyen de
salut.
De plus, la venue du Bouddha daos ce monde n'est pas une incarnation et ne
peut e~ etr~ une, p~isqu'il n'admet pas de Dieu supreme; c'est une simple
transm1gration. Il v10nt de passer, dans le ciel des dieux Touchitas dearé
inférieur des spheres célestes, cinquanle sept fois dix millions, plus :oixa~te
fois cent mille années, comme récompense de ses bonnes ceuvres :mtérieures.
Il entre daos le sein de sa mere par le flanc droit de celle-ci, sous la forme
d'un petit éléphant blanc, suivant les bouddhistes du Nord et sous la forme
d'un nuage, suivant ceux du Midi. Le temps venu, il en sort de méme par le
flanc droit et se met, aussitót sa naissance, a faire sept pas en disant avec
satisfaction : « Dans le monde, je suis le meilleur, le plus excellen_t; je détruiro.i
le démon et son armée ; je ferai tomber la pluie du grand nuage de la loi J »
En quoi ceci ressemble-t-il au récit que fait l'Evangile de la naissance de
Jésus?
Je lis, p. 347, du livre de M. Le Bon : « Le bouddhisme apportait au monde
une nouvelle morale. Quant aux dogmes, il n'en avait qu'un, puisque sa seule
affirmation était l'affirmation de l'illusion et du néant. »
Était-ce bien une morale toute nouvelle, celle qu'apporlait (:ílkya Mouni?
Pour en étre stlr, il faudrait prouver que !elles maximes qu'on trouve aussi bien
chez les brahmanes que chez les bouddbistes ont été, pour la premiere fois,
répandues par le Bouddha.
Les Brahmanes disent :
« Qu'on ne fasse pasa un aulre ce qui serait déplaisant pour soi-méme ,
c'est la, en abrégé, la loi, tout le reste procede de la passion. » (Mahabhar-ata
édition de Calculta, t. II, p. 146.)
'

Et nous relrouvons ces paroles exaclement traduites· dans les livres bouddhistes du Tibet. (~soma, Grammaire Tibétaine, p. t65.)

REVUE DES LIVRES

213

R-emarquons, en passant, que l'Évaogile va plus loin encore en dirnnt :
Toul ce que vous voudriez que les hommes fissent pour vous, faites-le. C'est
la loi et les propheles. &gt;&gt; (S. Mathieu, v11, 12.)
Le ltfahábhdrata et les lois de Manou contiennent un tres grand nombre de
.scntences qui prescrivent « la douceur, la bieoveillance et la tolérance universelles » que M. Le Bon altribue au bouddhisme seul. La supériorité de ce
dernier, et elle est considérable, c'est qu'il mit soigneusement en pratique ces
maximes, tandis qu'on a souvent reproché justement aux brahmanes de ne pas
fui re ce qu'ils conseillaient avec tant de raison.
Quoi de plus gracieux et en méme temps de plus empreint d'un sentiment
de cbarité que la stance suivante de Bbarlrihari :
« L'homme de bien ne se met pas en colere, occupé qu'il est de venir en aide
aux autres, méme au péril de sa vie. - Meme quand il est coupé, le bois de ,
sa11dal parfume le tranchant de la hache. »
M. Le Bon, p. 354, semble attribuer au Bouddba « l'idée d'élever les enfanls
en leur apprenant a avoir le plus grand respect pour leurs parents, car, clisent
les livres bouddhiques : Quand méme un enfant prendrait sa mere sur une
épaule et son pere sur l'aulre el les porterait pendant cent ans, il ferait moi11s
poux eux qu'ils n'ont fait pour luí. »
Mais, de son cóté, Manou, le législateur brahmanique, nous dit, II, 227 :
« Plusieurs centaines d'années ne pourraient.pas faire la compensation des peines
qu'endurent une mere et un pere pour donner la naissance a des enfants et les
élever. Que le jeune homme fasse done constamment ce qui peut plaire a ses
parents. "
Quant a l'affirmation de l'illusion et du néant (p. 347) attribuée au Bouddha,
le doute est ici tres permis. Lisez ces ligues de Eugene Burnouf dont l'autorité,
en pareille matiere, ne saurait étre récusée,
« Je ne puis croire que les di verses rédactions de la Pradjna paramita (c'esl
le titre général des livres qui développent la théorie de l'illusion et du nihilisme)
nous donnent la doctrine répandue plus:eurs siecles avant notre ere par le
solitaire de la race des Qílkyas. Il n'y a pas de trace de ces théories mdicalement
négatives dans les premiers sotltras (lraités) ou, pour le dire plus exactemeot,
ces théories n'y sont qu'en germe et ce germe n'y est pas beaucoup plus
développé qu'il ne l'est dans les écoles b1·ahmaniques. (lnt1·oduction a l'histoire
du Bouddhisme indien, p. 520.)
On voit clairement, en étudiant les plus anciens livres de l'Inde, que
brahmanes et bouddhistes y ont également puisé. Les légendes les plus
célebres se retrouvent aussi bien chez les uns que chez les autres.
Telles sont, entre autres, la légende de RO.ma et celle du roi Cibi, adoplées par
les deux sectes rivales qui les ont accommodées a leurs idées. La derniere
légende, répétée trois fois dans le Mahdbhürata, se retrouve daos un recueil de
légendes bouddhiques qui a élé traduit du tibétain en allemand par
«

�2U

REVliF. DE L 'HISTOlllE Jl],:5 IIELIGIO;,iS

I.-J. Schmidt. Cette légende témoigne, daos les deux rédaclions, d'un exces
de charilé tellement au-dessus de la nature, qu'elle mérita d'élre raconlée La
voici, abrégée, en suivant le récit des bouddbistes :

" 11 y avait autreíois dans l'Inde un roi nommé Cibi; riche et heureux il gouvernait de maniere que tout le monde était entouré de bienveillance. En ce
méme temps, Indra, le maitre des dieux, se vit privé des attributs d'un corps
divin, et voyant que le terme de sa vie (divine) approcbait, il était tres aflligé.
Vic;vakarman I I'ayant vu se désoler, lui demanda ce qui l'aflligeait.
« Jndra dit : Des signes évidenls de transmig ration ! m'apparaissent et comme
il n'y a pas de Bodhisattva 3 daos le monde, je ne sais vers qui aller en
reíuge.
Vic;vakarma dit : Mattre des dieux, il y a dans l'Inde un grand roi qui se
conduit comme un BOdhisattva; il se nomme Cibi. Par sa vertu el son héro1sme
il deviendra un Bouddha accompli . Si tu allals en refuge vers lui, il serait certainement ton protecteur.
«

« Indra dit ; Pour savoir s'il est vraimenl Bodbisaltva, il faut le metlre a
l'épreuve. Change-toi done en pigeon; pour moi, changé en faucon, je te
poursuivrai. Arrivé pres du roi, tu l'éprouveras en lui demandant asile.
« Vic;vakarman se changea alors en pigeon et lndra en un faucon qui semblait
poursuivre le pigeon. Celui-ci s'étant posé sur le bras du roi lui demanda de
protéger sa vie. Le faucon qui le suivait de pres dit au roi : Ce pigeon esl ma
nourriture; que le roí me le donne, car je suis tourmenté par la faim.
« Le roi dit : J'ai fait vreu de ne pas abandonner tous ceux qui viennent en
refuge vers moi ; je ne te donnerai pas ce pigeon.
« Le Faucon dit : Si leroi donne asile atous, il doit m'accorder ma nourriture,
sinon je mourrai. Pourquoi serais-je excepté entre tous T
« Le roi dit : Si je te donnais d'autre cbair, la mangerais-tu?
· « Le faucon dit : Si c'était de la chair fraiche, je la preodrais.
« Le roi pensa : Si je lui donne de la chair fraicbe, je nourrirai un étre par le
meurtre d'un autre; c'est un conlresens. Exceptémon propre corps,j'épargnerai
celui de tous les etres animés.

« Prenant alors un couteau, il coupa la chair de sa cuisse et, en la donnant au
faucon, racheta la vie du pigeon.
« Le faucon dit : O roí, pour élre parfaitementjuste, il faut, si tu veux racheter
la vie du pigeon, te servir de balances, pour qu'il y ait égalité parfaite.
« Le roí prit alors des balances, mit le pigeon dans un des plateaux et ayant

i) Espece de Vulcain chargé de fabriquer la foudre, les chars divins et tout
autre objet a l'usage des die.ux.
2) lndra n'est immortel que pendant Je temps ou il est récompensé de ses
bonnes reuvres antérieures.
3) Personnage qui, par ses bonnes reuvres, est parvenu a un élat de
perfection qui fui donne, pour la suite, la cerlitude d'étte un Bouddba.

REVUE DES LIVRES

21.5

mis de ea cbair en contrepoids, quoique la chair de sa cuisse füt épuisée, elleétait plus légere que le pigeon. Puis, toate la chair de son corps apres noir été
éouisée en la coupant, n'ayant pas égalé le poids du pigeon, le roi lui-meme,
~algré sa faiblesse, eut encore la force de se mettre dans le plateau de la
balance, en disant : Maintenant, c'est bien I Et il fut rempli de la plus grande
joie.
« Indra reprenant alors sa figure dit : Quand le roi fait des choses auss
difficiles, désire-t-il élre un monarque universel ou étre Indra 1 't
« Le Bodbisattva dit : Je ne désire pas autre chose que l'état de Bouddha que
rien ne surpasse.
« Indra dit : En tourmentant ainsi ton corps, quand tu en es venu
une soufTrance qui pénetre jusqu'aux os, n'as-tú pas de regret?
« Le roi dit : Je n'ai pas de regret.

a éprouver

« Indra dit : Si ces paroles : « Je n'ai pas de regrel " sont la vérité, comment croirai-je que tu n'as pas de regret?
« Le roi dit : Du commencement a la fin, je n'ai pas eu la pensée d'uo regret
et tout s'est passé comme je le voulais. Si ces paroles sont vraies, que ce corps
redevienne saos blessures, absolument comme auparavant 1
« Ces mots étaient a peine prononcés que le corps du roí devint encore plus
heau qu'auparavant. Daos les mondes des dieux et des hommes, lous íurent
remplis d'étonnement et de joie. Au méme instant, le roi Cibi devint
Bouddha. »

La légende qu'on vient de Jire, si on la compare a celle que les brahmanes
ont écrite sur le méme sujet, prouve que l'idée de charité universelle appartient,
sana distinclion, a tous les pbilosophes de I'lnde ancienne. Elle nous donne
aussi, sur la nature des dieux de I'Inde, certaines notions qui détruisent la théorie de M. Le Bon, quand il assure que nul culte ne fut plus polythéiste que le
bouddhisme.
Les dieux et les génies de toutes sortes n'étant, aux yellX des lndiens, que
des étres élevés au-dessus de l'humanité pour un temps seulement, puisque
la transmigration a laquelle ils restaient soumis pouvait, comme on vient de le
voir pour .eur chef Indra, les ramener sur la terre, il s'ensuit que, pour les
brahmanes, il n'y a de dieux éternels que ceux de la trinité hindoue ;
Brahma, Vicbnou et Civa.
Pour les bouddhistes qui ne reeonnaissent pas cette trinité a la place de
laquelle ils ont mis: Le Bouddha, la Loi et l'Assemblée des fideles, la nature
des dieux est également sujette a la transmigration. Tout étre, par ses auslérités
el ses bonnes reuvres, peut devenir un habitant de l'Elysée d'Indra.

t) En demandan! au roi s"il dé~ir_e devenir le _personn!lge qui n'est nutre que
lui, Indra, il nous ramene a 1'1dee bra~mamque _qui suppose que, par un
mérile extraordinaire, un homme peut fa1re décho1r un d1eu et prendre sa
place.

�216

1

HEVCE DE L HISTOIIIE DES llk::LIGIO:\"S

Seul, I'état d'un Bouddha est éternel parce quºil n'y en a pas qui 1ui soit
supérieur. Eug~ne Burnouf a done eu raison de dire qu'il serait préférable
d'employer Je mot Déva (un étre qui esl brillant et dont le corps ne projette pas
d'ombre) au lieu de Dieu, qui préte a l'équivoque.
Quaod les brahmanes accusaient les bouddhisles d'étre des Nd.stikas, c'estil-dire des athées qui n'admettaient pas de Dieu crénteur, les Dévas n'ayaienl
rien a faire la, car ils n'étaient, pour eux, que des bienheureux ou des héros
di,•inisés a la maniere des demi-dieux de Ja Mythologie grecque et latine,
sans devenir, comme ceux-ci, vraiment immortels.
En répondant a une cilation de M. Max Müller oU il est dit que les bouddhistes n'élevaient pas d'auteis, pas méme au Dieu inconnu, M. Le Bon écrit,
p. 354-, au has : &lt;&lt; La derniere partie de cette assertion confirmant les idées
qu'on se fait encore en Europe du bouddhisme est loul a fail erronée, comme
nous le prouverons, en montrant par les monuments, quejamaisreligion n'eut,
en réalité, plus de dieux que le bouddhisme. ))

Si M. Le Bon veut bien rétablir le vrai sens du mot dieu, comme nous l'avons
faiL dans Jes pages précédenles, il trouvera, j'espére, que l'assertion de
M. Max Müller n'est pas aussi erronée qu'il le croit, et que le bouddbisme
nncien n'est pas polythéiste comme il le dit.
Quant au culta d'Adibouddha, c'est-U.-dire le bouddbisme tbéiste du Népill,
que .M. Le Bon 1ise les pages excellentes q1J'Eugéne Bumouf écrivait sur ce
sujti:t, en 1844, dans l'lntroductfon a l'histoire du bouddhisme indien, il y verra
qu'il y a bien pres de cinquante ans, l'illustre orienlaliste frani;ais, quoiqu'il
n'ait jamais voyagé dans l'Inde, ne Iui a pas laissé grand cbose de nouveau a
dire sur le houddhisme.

P.-E. FoucAu.x.

Le comte Goblet d'Alviella. Histoire religieuse du Feu. Bibliotltéque
Gilon, Verviers, 11, Pont Saint-Laurent, 1887.

M. Goblet d'Alviella est un éminent et sa,,ant vulgarisateur. II a beaucoup Ju
et bien Ju, il sait heaucoup, il possede l'art de Ja comparaison, il a l'intelligence
tres lucirle; par conséquent, il aime la clarté et ne se laisse dominer ni par la
superstition du passé ni par l'engouement du jour. II a raison de vouloir que les
cólés les plus pitloresques et les plus accessibles a la moyenne des intelligences
de la science des religions entrent de plus en plus dand le domaine public el ne
restent pas le monopole de quelques esprits. Autant on a raison de dire que
l'enseignement primaire a hesoin, pour prospérer, de l"enseignement supérieur,
autant il est vrai que celui~ci ne se déploie puissamment que s'il est soutenu
par cette connivence, cette sympathie, cette bonne volonté qui suppose que l'on
sait, ou du moins qu'on pressent a peu pres de quoi il s'agit daos la haute

217

REVUI': DES LIVOES

science. Un cerLain tacl esl requis de eeux qui veulenl servir d'in\~rmédiaires
·entre la science aust.ere et un public qui l'esl fort peu. 11 faul qu ~Is sa~be~l
intéresser Ieurs Iecteurs et pourtant qu'ils ne sacrifient jamais la vér1té scienl~fique au désir d'élonner ou de plaire. Ils doivent savoir ~rfirmer - le publ1c
aime qu'on affirme - et pourtanL n'affirmer qu'il. bon esc1enl et preuve~ en
mains 1• mais ils doivent aussi savoir douter et ne pas répondre aux. cur1eux
quand ¡¡ nºy a pas de réponse, du moins de réponse vérifiée, A leur faire ..
Toutes ces qualités, M. Goblel d'Ahiella les possede, et s~ monogra_phie du
Feu, considéré comme un objet de religion, d'adoration, de ntuel, est ~ ra.nger
parmi les meilleures reuvres qui aient encore.p~ru dans _cetord~e~e ~et1t~ hvr~s
scientifiques a la fois et populaires. Elle se d1V1se en tro1s part1es . i Theologie
du feu; 2º Le rOle du feu daos le culte; 3° La mythologie du feu.
.
Daos Ja premiere, la divinisation du feu personnifié, le caractere ~ob1le, ~ssez
antasque, de ce dieu-Feu, a, moins que, comm·e· f~~er permanent,. 11 ne so1t ~u
contraire considéré comme un élément de stal:ultle 1mmuable, pu1s, la suprema ti e relative du feu comme principe animaleur du monde; dans la seconde, le
role du feu comme médiateur céleste, comme purificateur, exorciseur, devin et
rotecteur de la communauté; daos la troisieme, les mythes relatifs A la pro;uclion naturelle et artificiclle du feu, ceux en particulier qui assimilent son
invention a un Jarcio ou a un rapt violenl et qui ne se rencontrent pas seule~ent
chez les Aryens - tel est le conlenu de ce petit livre plein de cboses et de fatls.'
Un de ses mériles est de mettre en plein jour ce qu'il y avait d'un peu étro1t
daos les tbéories qui voulaient expliquer, par la philologie indo-européenne, des
mythes, des croyances el des riles qui se retrouvent chez des peu~les _saos
aucu.n rapporl avec les Aryas anciens ou modernes, et da.ns celles auss1 qui ont
tenté de nos jours de ressusciter l'évhémérisme.
. .
En r6gle générale et autant que nous sommes en é~t den Jug~r no~s-m~me,
les faits reproduits par M. Goblel d' Alviella sont h_1en ~~pu yes, pu1sés_ a d~
bonnes sources. 11 me permettra toutefois deux ou trms enligues de déta1l qur
n'Otent rien a la valeur de !'ensemble.
A propos du préjugé, assez répandu sur la. face de la. terre, d'a~res lequel il
esl inlerdit de mettre une arme de fer en contact avec le feu, l _auteur pense
qu'il faut l'expliquer par la crainte cle _« b~esser »_le feu, de lm. 1&lt; cou:er la
téte », comme disenl les Tartares. L'exphcatrnn sermt excellente s1 elles ét.endait aux ustensiles ou aux armes de pierre, d'airain ou de toute ~utre ma~1ilre
dure non combustible. Comme elle ne s'y étend pas, que je sache, 11 vaut m1eux:
en rester a l'idée que Je fer ful partout, a un certain momcnt, une nouveauté
profane, par conséquent fa.cilement probibée. sur le t~rrain religieux. La preuve
esl dans J'emploi riluel des outils d~ p1erre qm se prolongea quand le fer
ffi
•
1·
était depuis Iongtemps connu et lorsqu·il s'ag~ssait de_ cerlaines. 1mmo ation_s.
Je crains aussi que M. Goblet d'Alviella n'ait comm1s une p~l1le erreur h1stor1que,
p. 59, oll il dit que (&lt; clans l'Église primitive, la rénovat1on du feu sepas.

15

�218

1

REVUE DE L lIISTOIRE DES RELIGIONS

sait le jour de Paques, entre trois et six heures du matin ». Je ne me rappelle
absolument aucun lexte des écrivains chréliens des trois premiers siecles qui
puisse appuyer cette assertion. Elle dénoterait un genre de préoccupation bien
étrangére a l'ordre d'idées religieuses qui régnait daos les premieres communautés. J'en dis autant des « lampes perpétuelles » (p. 77) qui, « selon Montanus » (que! Monlanus? l'illuminé Phrygien du n• siecle ?), auraient été allumées,
toujours dans l'Église primilive, par le moy_en de la friction. La coutume d'allumer des cierges ou des lampes dans les églises chrétiennes dans un autre but
que de s'éclairer remonte au 1v• siécle. Au 111•, Lactance se moque encore des
paYens qui allument en plein jour des Oambeaux et des lampes dans le culta
qu'ils rendent a leurs divinités (Instit. Div., v1, 2). Au iv•, la eoutume doit avoir
pris pied en Orient. Du moins Atlianase reproche aux Ariens d'avoir envoyé aux
idoles des cierges que des chrétiens auraient consacrés dans l'église. Il est a
présumer que le partí arien, toujours plus ou moin~ rationalistc, sympalhisait
médiocremenl avec ce symbolisme nouveau. Ce qui confirme cette supposition,
c'est que daos sa polémique violente contre Vigilance (premiéres années du
v• siécle), JérOme reproche A son ad.,ersaire de blamer la coutume 01·ientale
d'allumer des cierges dans les églises, méme quand le soleil luit, en signe de
joie, peudant la lecture de l'Évangile. Cela suppose que cetle coutume, déja
générale en Orieul, n'était pas encore répandue en Occident.
I1 faudrait aussi raycr les couteaux d'obsidienne en usa.ge chez les Aztecs dans
les sacrifices, de la liste des faits dénotant la répugnance religieuse contre le
fer (p. 78). Les Aztecs ne connaissaient pas ce mélal, ou du moins son emploi,
avant l'arrivée des Européens.
Ces observations, auxquelles il sera facile de faire droit saos apporter aucun
changement essentiel a ce bon petit livre, n'enlevent ríen a son mérita ni a la
validité de ses conclusioos, auxqurlles nous nous associons de grand creur.
ALBERT RÉVILLE.

D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alta monai·chia seQondo
le fonti bibliclie críticamente esposte. :\Iilano, i887, i vol. in-16.
Nous avo ns rendu compte, &lt;lans celle revue, en 1885, d'un iotúessaot
ouvrage de M. Castelli : La lene del popolo ebreo nel suo svolgimento storico.
Le nouvel écrit que nous aunonc;ons aujourd'hui conlribuera luí aussi, et á un
haut degré, a répandre en ltalie les résultats les plus récents de la critique
biblique. Ce volume n'est d'ailleurs que le prcmier d'une série daos laquelle,
nous l'espfrons, l'auteur nous exposera l'bistoire complete du peuple d'Israel.
Daos une longue introduction, l'auleur montre tout d'abord comment doit se
lraiter l'histoire du pe~ple israélite. II y fait preuve d'une grande impa:rtialité,
puisqu'il va jusqu'a dire (affirmation dont on pourrait aisément contester le
bien fon dé) : « La religion el la. morale de I'Ancien Testament, dans leur

REVVE DES LIVRES

219

ensemble, ne sont pas supéricures á celles des autres peuples civilisés du monde
antique (p. x,). » Puis il examine successivement les livres hisloriques de
l'Ancien Testament, l'Hexateuque el les divers éléments dont il est formé, le
livre des J uges et les sept premiers chapitres de Samuel. JI termine par un
rapide exposé des difficultés chronologiques.
Le premier chapitre esl une étude des récits bibliques depuis la créatioo jusqu'au déluge. Le second roule sur le déluge et les descendants de Noé; le
troisieme sur les patriarches. Daos le quatrieme, l'auleur nous conduit en
Égypte, ou les Israélites sont établis et dont ils vont s'éloigner; daos le cinquieme, il nous transporte au désert; dans le sixiéme, il nous fait assister a la
conquéte de la Palestine; enfin, daos un septii:me et dernier chapilre, c'est la
période des Juges qui nous occupe.
Le court aperc;u que nous venons de donner de l'ouvrage de M. Castelli sulfit
cependant a meltre en éviden ce son caractere essentiel : cet ouvrage est bien
plus une élude de critique et de théologie bibliques qu'une histoire d'Israel; il
correspond done plutOt au sous-titre qu'au litre méme. Une histoire d'Israel, en
efret, ne peut et ne doit commencer qu'a une époque historique digne de ce nom,
l'exode égyptien, par exemple. Au dela de cette date, que plusieurs peut-étre
trouveront extréme, nous n'avons que des traditions vagues, des récitsmythiques,
des récits légendaires, qui reposent assurément sur un fond hislorique, mais
d'ou il est difficile de tirer un enchainement de laits historiques, une bistoire.
Aussi estimons-nous qu'on doit écarter d'une histoire d'Israel l'analyse et la
critique de ces documents, ce qui n'empéchera pas d'ailleurs d'en donner, sous
forme d'introduction, le substl'atum. Si M. Castelli avait suivi cette méthode, il
aurait fait reuvre d'historien, tandis qu'il a plutOt fait reuvre de tbéologien
indépendant ou de critique biblique. Les problemes que soulevent les mytbes
du paradis, de la chute, de Babel, des Bene-Elobim, du déluge, etc., ne me
paraissenl point a leur place daos une histoire d'lsrael. Les discussions auxquelles se livre M. Caslelli sur ces divers sujets sont du plus haut intérét, mais
elles ont l'inconvénienl de nuire a l'exposition historique en l'entravant.
Quant au point de vue de l'auteur daos ces questions si controversées, il est
mixle, c'est-a-dire qu'il ne se rattache exclusivement a aucun sysléme, mais
qu'il emprunte aux uns et aux autres. Dans l'histoire des patriarches, par
exemple, nous avons des mythes, des légandes, mais aussi des !aits; de méme
pour Moi'se. Nous citerons un passage de la conclusion de notre auteur sur le
législateur hébreu, comme type de sa métbode el de ses jugements : « Morse
peut avoir été le Scheikh d'une borde noma.de, doué d'un esprit supérieur a
beaucoup d'autres; il peut avoir entrevu el espéré pour sa nation des deslinées
meilleures et plus hautes que celles du présent. 11 peut avoir méprisé les superstitions polytbéistes de ceux qui l'entouraient et avoir enseigné le culte d'un seul
Dieu, qui portait déja, d'apres la tradition, le nom de El-Scbaddai ou Elohim,
et plus récemment celui de Jahveb; enfin, i1 peut avoir enseigoé le Décaloguc,

�220

REVUE DE L'UISTOLI\E DES RELIGIONS

sinon tel que nous le lisons dans l'Exode el le Deuléronomc, du moins daos ses
traits fondamenlaux, etc. » (p. 269). On serait sans doule en droil d'exiger plus
de rigueur d'un travail s'adressant au monde savant, mais ces appréciations
judicieuses sonl celles qui conviennent le mieux a un ouvragefail pour le grand
public. Aussi ne doutons-nous pas de son succes el lui souh~itons-nous de p_énétrer dans les milieux étroits et fermés ou il dissip~ra merveilleusemenl préJugé
et ignorance.
ÉoouARD MomET.

22-1

REVUI, DES LlVRES

Son ¡¡ vre se divise en trois parties. Dans la premiere, il nous fait connaitre les
principaux personnages qui prirent une part active a l'éleclion de Léon XIII
l'état de \'Europe et les dispositions des dilférentes puissances européennes au
commencement de l'année 1878. La seconde partie nous offre un journal du
conclave. La troisieme partie renferrne une série de documents.
M. de Cesare fait tres bien ressortir les raisons qui valurent au cardinal
Joachim Pecci la tiare pontificale. D'une plume sobre, il signale plus d'un contraste pique.nl et trace plusieurs portraits de cardinaux qui ne manquenl pas de
relief. Le Sacré College comme les divers gouvernements de l'Europe désiraient un pape conciliant, a te! point que le principal électeur de Pecci fut le
cardinal Bartolini, !'un des plus obstinés intransigeants du conclave. II n'y avail
pas beaucoup de cardinaux papables; des l'abord, une partie des cardinaux,
mécontents du long pontifical de Pie IX, étaient favorablement disposés pour
un candidal qui n'avait jamais été bien vu ni du pape défunt ni du cardinal
Antonelli, et ses adversaires étaient divisés. Il n'y eut pas, de la part des cardinaux ilaliens ou des cardinaux étrangers, de ces faclions, de ces hoslilités
opiniatres dont la chronique des élections pontificales nous offre tanld'exemples.
Les circonstances étaient graves et, surtout, il ne s'agissait plus, comme autrefois, d'élire a la fois le chef d'un royaume de plus de quatre millions d'habitants
en méme ternps que le chef de l'Église. Les seuls intérels de l'Église pesérent
dans la balance. Les puissances catholiques n'exercerent aucune pression; il
n'y eut point de cabale, point d'inlrigues de la part des grandes familles
romaines, aucune des scenes de désordre qui se renouvelaient avec plus ou moms
d'intensilé a la mort des papes antérieurs. Jamais conclave n'a élé aussi nombreux, et rarement il y en a eu d'aussi calme et d'aussi digne, N'est-ce pas la
premiere fois que tous les cardinaux, a l'exception du cardinal de Hohenlohe,
renoncerent a faire venir leurs repas du dehors, parce qu'ils n'éprouvaienl
aucune défiance a l'égard de la cuisine du Vatican? Jamais enfin aucun conclave
n'a élé aussi libre que celui-ci.
Telle est l'impression qui se dégage s.vec une grande netteté de l'ouvrage de
M. de Cesare et dont il n'est guere possible de contester l'exactitude historique.
C'esl la, si je ne me trompe, l'intéret essentiel de sa publication; c'esl la ce qui
fera de ce conclave une page importante de l'histoire de la papauté, de méme
que, selon toule vraisemblance, le pape qui en est sorti marquera sa place dans
I'histoire de l'Église a un double litre, d"abord par les acles de son pontifical,
ensuite pour les facilités nouvelles qu'il a données a cette hisloire en ouvrant
les archives du Vatican, et pour les encouragements qu'il a prodigués aux hautes
études dans le sein de l'Église catholique.
0

Raphael de Cesare (Simmaco). Le Conclave de Léon XIII, 1 vol. gr. in-8
de 346 p., avec quatre porlraits et documenls. Paris, Calrnann-Lévy; Vienne,
Berlín, Leipzig, Brockhaus ; Rorne, Pasqualucci, 1887.
.11 csL encare bien tót pou1· fo.ire l'hisloirn du dernier conciaye, alors que le
pape élu dans cetle assemblée est celui-la méme qui dirige actuellement les
affaires de l'Éo-Jise et que la pluparl de ceux qui ont promis de ne rien divulguer
o
'
des négociations ou des délibérations auxquelles ils prirent parta cette occas1on
sont ancore vivants. Ordinairement, les révélations sur l'histoire intime des
conclaves se font atlendre plus longtemps. M. Raphael de Cesare a jugé qu'il y
avait tout avantage a ne pas remettre a une époque plus tardive la publication
des documents qu'il a réunis et la divulgation des tradilions orales qu'il a
recueillies. Les nombreux témoins survivants des faits qu'il nous expose pourront ainsi rectifier ses erreurs ou ses inexactitudes, s'il y en a, et nous ne
voyons pas qui pourrait se plaindre de ses indiscrélions, car la plupart des
clocuments putiliés par lui ont déja paru dans les Livres verls ou dans les
journaux catholiques, et les anecdotes qui donnent a son récit un caractere parfois piquant sonl r~contées de f'ai;;on a ne compromeltre personne. C'est meme
la une discrétion qui nuit parfois a la valeur de l'ouvrage comme documenl
historique.
En ciehors des documents diplomatiques déja publiés, l'auteur a puconsulter
des pieces conservée.s aux archives diplomatiques du minislere des affaires
étrangeres, a Rome, ainsi que les notes d'un certain nombre de conclavistes
décédés; il a compulsé les journaux, les discours, les notes conternporaines,
et collectionné une quanlité de détails qu'il a recueillis de la bouche méme des
cardinaux, des prélals, des minislres et des diplomates. 11 ne cache point son
patriotismo ilalien, ni la satisfaction qu'il éprouve a la pensée que le premier
conclave réuni a Rorne, sous le gouvernement du roi d'Italie, se soit tenu avec
un ordre et une dignité exemplaires; mais il garde constarnment le ton etl'altitude de !'historien, le respecl pour l'auguslc assemhlée el pour le souverain
ponlife a l'élection duque! il nous fait assister, et mérile le Lémoignage d'imparLialilé auquel il aspire.

lEAN RÉVILLE.

�222

1

REVUE DES LlVRES

REVUE DE L IIISTOIRE DES Rl".LIGlO:'i'S

John Wyclyff, sa vie, ses ceuvres, sa doctrine, par Victo,· Vattier,
ancien professeur d'histoire, proíesseur de philosophie. i vol. in-8, de
347 pages. Paris, Ernest Leroux, i886.

v1

et

Parmi tous ces hommes que l'histoire nomme, iJ. bon droit, les Réformateurs
avant la Réforme, Wicleff est un des plus illustres; il est l'un des créateurs
de cette langue anglaise que parlent aujourd'hui 80 millions d'hommes. L'Angleterre le vénere ; elle a magnifiquemcnt solennisé le quatrieme anniversaire
cenlenaire de sa mort; elle lui a consacré, dans la vieille église de son ancienne
paroisse, un magnifique monument ; muis, par un singulier contraste, la. vie de
cet homme, qui a joué un si grand rOle et laissé de tels souvenirs est, en réalilé,
fort mal connue. Son vérilable nom, du moins l'orthographe de ce nom, est
ignoré. Les plus anciens documents l'écrivent d'une vingtaine de fa~ons
différentes et l'on ne sait quelle est la bonne. La date précise de sa naissance
reste un mystere; lout ce qu'on sait, c'est qu'elle doit probablement étre fixée
entre i320 et i324, Quant iJ. son lieu d'origine, l'incertitude est iJ. peu pres
pareille. On a cru longtemps, sur la foi de Leland, historien du xv1• siecle, que
Wicleff élait né a Spresswell, petit villo.ge pres de Richmond, c'est-a-dire aux
environs de Londres. 11 est aujourd'hui démontré que le village en question n'a
jamais existé et le plus probable est que le Réformateur élait né do.ns le nord
de l'Angleterre, sur les bords de la Tces, et que le nom sous lequel il est connu
est celui d'une pelite paroisse ou il vit le jour.
L'histoire de sa vie présente de méme une foule d'obscurités. A-t-il ou non
siégé a.u parlement comme commissaire royal? Comment se fait-il qu'il ait été
un moment investí d'une sorte de mission diploma.tique ? Quelles furent, a
Oxford, ses diverses charges? Quand ont commencé ses démélés avec les ordrcs
mendiants? D'ou vient qu'il ait si longtemps échappé aux « poursuites ll, lui, le
fondateur et le chef de ces « pauvres pretres », de ces prédicateurs ambulants
que l'Église pourchassait? Tout cela., et bien d'autres points de détail, reste
encare passablement obscur, malgré de sa.vantes et minutieuses recherches, et ne
sera peut-étre jamais completement éclairci. II en est un peu de meme pour les
nombreux écrits du Réforma.teur; en dresser la liste exa.cte et complete est
chose fort difficile ; s'il en est dont l'authenticité ne fait point questioa, pour
btJaucoup d'a.utres le doute s'éleve,
M. Víctor Vattier a fait de louables efforts pour dissiper, autant que possible,
ces incertitudes ; il a étudié son sujet avec toutes les ressources d'une érudilion
étendue et d'une critique pénétrante et impartiale; quand il n'arrive pas a
élucider un de ces problemes d'une fagon suffisaate, il l'avoue franchement, et
les solutions auxquelles il s'arrétc nous onl paru, en général, sinon démontrées
sans réplique, du moins fort vraisemblables. Pour tout ce qui tient au cOté
purement historique du sujet, son livre est cerlainement ce que nous possédons,
en tran~ais, de plus complet et de plus satisfaisa.nt.

223

Aussi avons-nous élé fort surpris de voir un historien auss érudit et
compétent tomber do.ns la vieille erreur qui confond les Vaudois et les Albigeois.
Da.ns le chapitre v de sa. troisieme partie, qui traite: Des soui·ces de la Docti'ine
de Wyclytf, et qui est peul-étre le moins satisfaisant de tout le volume,
M. Vattier réunit da.ns un meme paragraphe Vaudois et Albigeois et s'exprime
ainsi : « Les Albigeois se composaient de diverses sectes particulieres issues,
pour la plupart, des Va.udois ll,., (page 281 ). 11 est a.u coatraire parfaitement
établi aujourd'hui que les doctrines des Cathares (les purs), vulgairement appelés les Albigeois, avaient pour fondement le Dualisme qui a toujours été étro.nger aux Vaudois, dont l'hérésie était strictement évangélique 1 • Sans doute
comme les Vaudois, comme les Lollards, comme Wicleff, comme tant d'aulres,
les Albigeois attaquaient l'Église, ses cérémonies, ses pro.tiques, son organisa.tion hiérarchique, son clergé corrompu; mais il n'en résulte pas qu'ils aient
fourni aucun élément a la doctrine de Wicleff, dont le point de départ est tout
différent du leur.
Quoiqu'il en soit de cette inadvertance, le Lra.vail ne M. Vattier garde sa
valeur historique. Nous avons déja. loué son impartialité. II ne se la.isse pas
troubler par les violentes attaques des catholiques contre Wicleff; il reconna.it
que la célebre profession de foi, présentée par le Réformateur, lors des poursuites dirigées contre lui en 1382, n'a, a aucun degré, quoiqu'on en ait dit, le
caractere d'une rétractation (page 131) ; il rend un complet et sincere hommage
a la pureté de sa vie privée (p. 341) et s'il estime qu'il s'est monlré plus d'une
fois aigre, violent, subtil da.ns la polémique, il reconnait que c'étaient la plus
encore les défauls du temps que ceux de l'homme. II le loue également comme
écrivain, siaon comme latinista, et salue en luí un des créateurs de la prosa
anglaise, titre que lui mérite surtout sa traduction de la. Bible.
On ne saurait done soutenir que M. Vattier ait été injuste pour Wicleff et
cependant nous devons bien a.jouter qu'a notre sens il ne lui rend pas complete
et entiere justice. 11 nous a.vertit, des la. premiere ligne de sa. préface, que« son
livre est avant tout un livre d'histoire et non l'ceuvre d'un critique religieux »,
mais c'est la précisément, a nos yeux, le défaut du volume. Wicle!T est un
novateur religieux, un réformateur, un hérétique. Raconter sa. vie, apprécier
son influence sur ses contemporains, son rO!e da.ns l'histoire sans discuter ce
coté principal de sa carriere, sans se ranger parmi ses partisans ou ses adversaires, parmi ceux qui approuvent ou qui bla.ment son entreprise, c'est se
condamner a passer a cOté de ce que le sujet qu'on traite a. de plus important.
Ainsi, pour ce qui est de cette traduclion de la. Bible, qui fut un des grands
moyens d'a.ction de Wicle!T et luí attira. les imprécations des catholiques,
M. Vattier insiste a peu pres uniquement sur le cOté littéraire de la question. II
i) Voyez C. Schmidl, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois. 2 vol. in-8, París, i848.

�224

REVUE DE L'msTOIRE DES RELTGTO~S

IEVUE DES LIVRES

constate que cette traduction a exercé une puissante influence sur la formation
de la langue anglaise, mais le lecteur qui s'en tiendrait aux informations qu'il
don ne ne comprendrait pas bien pourquoi et comment. La vérité c'est q 11e W1cleff non seulement avait, a bien des égards, forgéjlui-méme l'instrumenl, le
langage dont il se servait, mais surtout qu'il s'était nourri de la Bible, s'en
était pénétré, et qn'il en a rendu le sens avec une étonnante fidélité. Un fait
tout récent, postérieur a la publication du livre de M. Vattier, en témoigne.
Tout le monde sait que l'Angleterre, et tous les pays de langue anglaise, ont
fait longtemps et font encore usage d'une version biblique officielle, vulgairernent nommée: la Version autorisée, qui ful faite sur les textes hébreu et grec
par ordre du roi Jacques T•r et date de i6H. Ces dernieres années elle a été
revisée a fond par un comité ou figuraient les premiers linguistes d'Angleterre el que secondait un comité semblable, aux États-Unis. Un pasteur américain, M. Ewell, a eu l'idée de comparer cette savante revision et la version
autorisée elle-méme, avec la traduction de Wicleff, et il a constaté que, dans
bon nombre de passages, les linguistes du xrx• siécle, armés de tout l'appareil
de la science moderne, ont abandonné le sens adopté par les traducteurs du
roi Jacques, pour revenir a celui qu'avait donné Wicleff et qui se trouvait beaucoup plus conforme au texte. Le fait est d'autant plus remarquable que Wicleff,
qui ne savait guére le grec et pas du tout l'hébreu (ainsi que le constate
M. Vattier p. 15), n'a pas travaillé sur les originaux, mais a traduit en anglais
la version latine, la Vulgate, elle-méme si déíectueuse. Malgré cet énorme
désavantage, le Réformateur s'était si bien nourri de la Bible qu'il la comprenait mieux que les savants théologiens cbargés plus tard par Jacques I•• de
la traduire. C'est parce qu'elle avait ainsi une haute valeur religieuse, parce
qu'elle répondait a un besoin religieux que sa traduction s'est répandue, popu•
larisant du méme coup, dans loutes les classes de la société, la langue nouvelle
et meilleure que l'auteur avait comme créée pour les besoins de sa propagande. Ici done l'action religieuse et l'action littéraire ne sauraient se séparer;
l'une explique I'autre; l'reuvre du réformateur permet seule de comprendre
I'influence de l'écrivain.
Le réformateur, M. Vattier l'a systématiquement, semble-t-il, laissé autant
que possible de cOté. Nulle partil ne se prononce pour ou contre. On dirait
qu'it veut, avant tout, conservar la neutralité. Il rend justice a Wiclelf dans les
questions de détail; il admire son caractére, son énergie, sa prodigieuse activité ; mais en méme lemps iI semble garder l'arriére-pensée qu'aprés toul cet
homme était un hérétique que l'Église n'avait pas tort de poursuivre.
Le défaut de ce sysleme de neutralilé a toul prix, c'est d'amoindrir singuliérement la personnalité du héros. Le porlrait, minutieu:z: comme une miniature,
cst ressemblant; mais il n'atteint pas la grandeur naturelle. Wicleff a exercé
une action bcaucoup plus profonde et puissante, et il a fait beaucoup plus de
bien ou de mal, selon l'opinion a laquelle on se range, que ne le dit M. Vattier.

Pour nous il n'esl pas seulment l'un des créal9urs 1le la langue anglaise. il
est un des fondateurs des libe-tés anglaises. JI a contribué, plus puissammenl
que personne, a empécher la 1apauté de meltre délinilivementla main sur l'Anglelerre. 11 a préparé le lerrait que ses successeurs ont labouré. il a jet_.í la
semence que la réforme a faitcroitre et mllrir; il a ainsi contribué, plus d1rectement qu'aucun autre, a la céation du prcmier peuple libre qu'ail vu l'Europe.
M. Vattier, dar.s son livre, ail bien connailre le philosophe, le théologien,
encore tout enveloppé de scoLstique, l'écrivain, le polémiste; nous regrellons
qu'il ait beaucoup trop laissé ,e caté le Réformateur religieux, l'émancipateur
des dmes, le libérateur.
Étienne CoQuBr.Er..

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enseignement de l'histoire des religions A Paris. - Le rapport
sur les travaux de la Section des Sciences Religieuses a l'Ecole pratique des
Hautes-Études pendant la premiere année de son existence (1886) a paru chez
Delalain, a la suite des rapports présenlts, pour la méme période, par les quatre
sections plus anciennes. Nous relevons daos ce document les lignes suivantes
qui témoignent de l'accueil favorable que le nouvel enseignement de celte
Section a rencontré aupres du public, malgré les défiances injustes de ceux
qui, poussés par des passions religieuses ou antireligieuses, l'ont mise pour
ainsi dire a l'index, tantót comme un foyer antithéologique, tantót comme le
dernier refuge de la Lhéologie abhorrée, alors qu'elle ne vise a rien d'autre qu'a
faire modestement de l'bistoire daos un domaine que l'on a trop souvent sousa
trait a J'histoire et it la critique :
« En général, les directeurs et maitres de conférences n'ont eu qu'a se louer
des excellentes dispositions qui ont constamment animé leurs auditeurs. L'enseignement nouvea:u créé a la Sorbonne a été favorablement accueilli. Cent
treize auditeurs se sont fait inscrire pour suivre une ou plusieurs conférences.
Tous, il est vrai, n'ont pas donné suite a leur projet, soit parce qu'ils ne pouvaient pas disposer d? leur temps aux heures des conférences, soit parce que
l'enseignement de l'Ecole des Hautes-Études ne répondait pasa. l'idée qu'ils
s'étaient faite des études d'histoire religieuse, soit, enfin, parce qu'ils ne possédaient pas une préparation suffisante pour suivre les travaux avec profit. Mais
chacune des nouvelles conféreoces a réuni, durant le cours de cette premiere
année d'existence, un nombre suffisant d'auditeurs assidus et zélés. II y a
lieu de se féliciter d'autant plus de ce résultat que Ja nature particuliere des
sciences enseignées dans la cinquieme section avait provoqué certaines
appréhensions dans une partie du public. Le caractere exclusivement historique de l'enseignement et les bons rapports des auditeurs entre eux ou avec
leurs professeurs ne se sont pas démentis un seul instant.
« Il a été tenu par onze directeurs ou maitres quatorze conférences hebdomadaires d'une ou de deux heures. Elles ont été suivies assidtiment par soixante-

227

quinze candidats-éleves ou auditeurs. La Section n'ayant pas unan d'existence,
ne peut pas encore avoir d'éleves. Outre les auditeurs dont les noms sont
mentionnés plus loin (dans la suite du rapport), un certain nombre de personnes, ayant pris leurs inscriptions, ont suivi les conférences d'une fa1,on
intermittente. »
Pour le semestre d'été de l'année courante (1886-1887) la plupart des directeurs et maitres de conférence ont conservé les mémes sujets qu'ils a.va.ient
traités pendant le semestte d'hiver et que nous avons déja mentionnés dans une
précédente cbronique (T. XIV, p. 248-249). Nous nous bornons a signaler les
modifications apportées au programme du premier semestre :
M. Sylvain Uvi étudié, les mercredis a neuf heures et demie, les Sectes
indiennes vers le vm• siecle, J'apres le (:ankara-vija.ya, et les samedis a dix
heures et demie, il explique des textes bouddhiques dans la Chrestomathie pali
de Frankfurter.
M. Maurice Vernes continue ses travaux sur les origines nationales des
Hébreux. Apres avoir étudié le royaume de David et de ses successeurs, il
s'attache, pendant Je second semestre, a I'histoire des royaumes de Juda et
d'Israel.
M. André Be,·thelot a substitué, dans sa seconde conférence, l'Histoire de
l'Oracle de Delphes a. l'Explication des hyrnnes homériques, et M. Sabatier se
livre a !'Examen critique du coutenu de I'Apocalypse de saint Jean et de ses
origines, tandis que M. Massebieau traite des rapports de la littérature cbrétienne primitive avec les OEuvres de Philon. Enfin, daos la conférence de Droit
canon, M. Esmein, qui a expliqué la Pragmatique Sanction de Charles VII
pendant le semestre d'hiver, développe une comparaison de ce document avec
le Concordat de 1516.
L'enseignement de la religion de l'Égypte est momentanément suspendu,
M. Lef~bure ayant été nommé professeur a l'École supérieure des Lettres
d'Alger. Mais les jeunes égyptologues, désireux de s'initier a l'étude des problemes de la religion égyptienne, ne seront pas, pour cela, dépourvus de
ressources. Nolre éminent collaborateur, M. Maspero, consacre justement pendant ce semestre ses coníérences de la Section des Sciences historiques et
philologiques a l'étude de la religion égyptienne d'apres les données fournies
par les pyramides.
Au College de France, M. Albert Réville continue son cours sur la religion
romaine et ses modifications sous l'influence de la civilisation grecque et des
religions orientales.
Dans le programme de !a Faculté de théologie protestante, nous relevons les
modifications suivantes : M. Philippe Berger traite de l'histoire du peuple juif
depuis la destruction de Jérusalem jusqu'a nos jours; M. Bonet-Jffaury continue
jusqu'a Charlemagne l'histoire de l'Église et des missions chrétiennes,qu'il avait
menée jusqu'a l'époque de Grégoire le Grand, pendant le premier semestre.

�228

1

RP.YUE DE L ffiSTOIRE DES RELIGIONS

ClillONlQUE

M. Massebieau étudie le traité de Cyprien sur l'Oraison dominicale en le comparant aux traités analogues de Tertullien et d'Origene.

Les classüications des religions et l e r ole de l'histoire des
r eligions dans l'enseignement public. - Dans la Revue critique d'histoire et de littt!rature, du 4 avril, M. Théodore Reinach a consacré un article
fort intéressant au récent volume de M. Vernes sur l'bistoire des religions. 11 y
a tout intérét pour nous A connartre le jugement d'un critique éclairé et désintéressé dans cette q1rnstion déjfi. tant de fois discutée parmi nous. Apres avoir
noté les objections de M. Vernes contre les divers classements des religions
proposés par les principaux hiérographes contemporains et en avoir reconnu
Ja justesse, M. Reinacb reproche iL l'auteur d'avoir poussé trop Ioin sa défiance
envers les classifications actuelles. Ajuste titre, il rappeI/e qu'une classification
scientifique des religions ne saurait étre artificielle, mais qu'elle devra reposer
sur un principe de filiation. Et M. R. continue ainsi :
(e • •••• Lorsque l'examen scrupuleux des faits aura révélé entre les pratiques
ou Jes croyances de deux peuples des ressemblances qui ne peuvent s'expliquer
ni par le hasard, ni par l'emprunt, nous croyons que l'hypotMse d'une deseendance cornmune s'impose et qu'elle fournit le principe d'une classification
rationnelle.

(( Je n'oublie pas toutefois que les éléments religieux, en voyageant d'un pays

A l'autre, se métamorphosent, s'adaptent A leur nouveau milieu. Ce phénoméne
d'adaptntion est commun aux Iangues, aux arts 1 aux religions, mais c'est en
matiere religieuse que son import.ance est la plus grande, parce que la religion
tient de plus prés aux racines mémes de l'élre moral d'un peuple. En réalité,
il n'y a que les formes des religions qui voyagent, Ieur esprit leur est insuffié
par les gens qu'elles visitent. Lorsque cet esprit demeure le méme tout en
changeant de milieu, c'est que l'emprunteur était arrivé au méme point et au
méme genre de civilisation que le préteur, mais cette transmission intacta est
bien raré ; le fait général est la modification plus ou moins profonde : voyez ce
qu'est devenu le bouddhisme en passant de l'Inde en Chine, le christianisme
en passant de la Judée dans le monde gréco-romain. Des lors on peut se
demander s'il est légitime de considérer la re1igion, ainsi transformée par la
greffe, comme le simple prolongement de la religion primitive; qui doit l'emporter dans la classification , la mati8re ou !'esprit? La question est embarrassante : je erais cependant qu'ici encare la linguistique doit servir de modele. Il
est fort possible que si nous conna.issions la langue des anciens Gau loia, nous
trouverions plus d'analogie entre la structure génP.rale, le lour de cette langue
et celui de la nOtre, qu'entre le fran~ais el le latin¡ de méme, les érudits de la
Renaissance ont déj!l remarqué que sur beaucoup de points de syntaxe, le
fran~ais est plus voisin du grec que du latin. Néanmoins il n'y a que des fous
ou des réveurs qui puissenl songer, dans une classiHcation rationnelle des
tangues, a ranger le frani;ais avec le celtique ou le grec plutOt qu'arec le latin,

T

229

qui lui a fourni les tl'Ois quarts de son vocabulaire et toutes s~s Oex_ions. 11 en
est de méme d~s religions. Quelque transformation que le géme national fasse
subir a une reliaion d'emprunt, la classification devra faire ressortir, avant
tout 1 le lien d'o~igine, la filiere, quitte a montrer qu'en matiere d'évolutio,1
religieuse, comme ailleurs, les fils ne ressembl~nl pas toujo~r.s a le~rs p:re.s.
· En d'autres termes des que l'on admet une sc1ence des rehg10ns, e est-a-dire
qu'on envisage les :eligions comme des objets d'étude séparés, la summa cli~isio
doit prendre pour base les rapports de filiation des di verses croyances; mais le
savant ne doil jamais oublier que les religions, pas plus que les langues, ne
constituent de véritables unités concretes, qu'elles ne sont, au fond, que des
organes ou des produits de la civilisation d'un peuple, isolés_ p_our la. comm~dité
de l'élude ; que tout en vivant de leur vie propre, elles partic1pent de la v1e de
l'ensemble organique auquel elles appartiennent!; en un mol, l'hiérographe,
comme le linguiste, ne peut se passer de l'historien, ou plulOt il fau~ q~'il soil
lui- méme un historien, ne s'absorbantjamais daos sa recherche part1cuhere au
point de perdre de vue l'objet général des sciences morales : l'homme présent
et passé, danS toule sa complexité.
« Ceci me mene a. dire deux mots du second sujet abordé par M. V. : la
place que la science des re!igions doit occuper daos l'enseign~ment s~péri~ur.
Celte place, l\f. V. la trouve daos les facultés des lettres, et Je ne pu1s qu approuver cetle opinion. Les facullés des lettres sonL, au fond, des fac~llés
d'hisloire, en prenant ce mot dans le sens le plus large. De tou_tes les matieres
qui peuvent y étre enseignées, la métaphysique est la seule qui ne rentre pas,
par quelque endroit, dans la science de I'homrne moral, laquelle se ~onfond ave~
l'histoire; or la métaphysique ne s'enseigne guere, ou ne s'~nse1gne pas. Si
l'on distribuait les chaires de la Sorbonne d'aprés u11 plan rationnel, on pourrait les grouper sous les chefs suivants : i O étude de l'humanité actuelle (géographie politique, sociologie, psychologie, etc.); 2° étude générale ~e l'_humanité da.ns le pa.ssé (histoire politique, histoire de la civilisation}i 3° h1sto1re des
divers produits intellectuels de l'humanité : art, philosophie, langues, litl~~alures. On voit que la religion se place tout naturellement sous cette dermere
rubrique, et c'est bien ainsi que l'entend M. Vernes. Uexistence de facultés
spéciales pour les sciences religieuses n'avait de raison d'étre que ~orsque l'enseignement de ces sciences poursuivail un but essenliellement prat1que, comme
celui du droit et de la médecine. Du moment que l'État a renoncé A form~r
Iui-méme les futurs prélres - et M. V., qui n'a pas demandé la suppression
des facullés de Lhéologie catholique, s'en console assez aisément - la science
des religions, devenue purement Iai:que et théorique, n'est a sa pl~ce q.u'il. la
faculté des leltres, en contact intime avec les autres enseignements h1stor1ques,
oü. elle doit saos cesse se retremper. L'existence de facultés de théologie lalcisées en Hollande s'explique historiquement, mais elle ne peut se justifier rationnellement.

�230

En ce qui concerne l'enseignement supérieur, M. V. a obtenu a peu pres
gain de cause, puisqu'outre la cbaire du College de France, la science des
religions est aujourd'hui professée dans une section de l'École des HautesÉtudes, qui n'est qu'une annexe de la Faculté des lettres. Mais il ne se contente pas de ce résultat. Il réclame trois chaires d'bistoire des religions dans
chaque faculté des Jettres (une chaire générale, une consacrée au judaisme, une
au christianisme). C'est beaucoup; trouvera-t-on partout, des a présent, the
right man for the right place? Provisoirement, du reste, M. V. se contenterait
dans la plupart des facultés de deux chaires ou meme d'une seule, a la condition que cet enseignement eut une sanction : il demande que la licence et
l'agrégation de philosophie comportent désormais une interrogation sur l'histoire religieuse. Je goute peu, pour ma part, ce mariage de la philosophie et de
la religion, qui n'ont jamais fait bon ménage ensemble que lorsqu'elles étaient,
!'une ou l'autre, assez malades. Je goute encare moins l'ídée de M. V. de faire
a l'histoire religieuse une part plus large dans l'enseignement secondaire et rle
l'introduire dans l'enseignement primaire. Le paragraphe qu'il propase d'insérer dans le programme d'bistoire des lycées : « Jésus de Nazareth », ferait
pousser les hauts cris aux ennemis de l'Université et sufflrait a éloigner d'elle
bien des familles timorées. Quant aux instituteurs primaires, commcnt supposer qu'ils aient assez de science et de tact pour enseigner cette Histofre
sainte lafcisée que reve M. V. apres M. Astmc, saos tomber dans !'un ou
l'autre écueil, ou de ressusciter l'ancien enseignement du catéchisme ou de
froisser les consciences? Certes il est regrettable de voir des éleves quilter les
bancs de l'école sans avoir jamais entendu parler de Moise ni de Jésus, sans
pouvoir rien comprendre, par conséquent, a tant de chefs-d'reuvre de l'art et de
la littérature qui ont puisé leur inspiration dans la Bible et l'Évangíle; mais
dan~ l'état actuel des partis, je ne vois pas de remede a ce mal, et aprés tout,
c'est une infime minorité d'enfants qui ne reQoit aucune instruction religieuse... »
A ces considérations en général fort justes nous nous permettons d'ajouter
que, sans introduire ni dans l'enseignement secondaire, ni dans l'enseignement
primaire des le~ons spéciales d'histoire religieuse lai'que, il nous parait d'un
grand intérét de donner aux fulurs maitres dans ce double ordre d'enseignement quelques connaissances sérieuses d'histoire religieuse, afin que toutes les
fois ou les questions religieusés paraitront dans leurs cours, - ce qui est inévitable, - ils sachent se tenir sur le lerrain purement historique, aussi loin du
fanatisme irréligieux que de la superstitíon. Nous nous sommes expliqué a ce
sujet dans un article récent sur l'Histofre des religions; sa methode et son i·óle
(t. XIV, p. 360 el suiv.).
Mélusine et le Folk-Lore. - La nolice que nous avons consacrée,
dans la précédente Chronique (p. i l8-H9), a l'étude du folk-lore en France et
particulierement aux travaux de 1\1. Gaidoz, nous a valu de la parl de nolre
«

CHRONIQUE

REVCE DE L'HISTOI1'E DES RELIGIONS

23i

tres honoré confrere en hiérographie quelques observalions sur le róle de Melua nos lecteurs. En parlant
des deux recueils mensuels qui, dans notre pays, sont exclusivement consacrés
au folk-lore, la llfelusine et la Revue des traditions populai?'es, nous avions dit
que la premiére de ces deux publicalions en esta sa troisiemti année d'existence.
« Mélusine, nous écrit M. Gaidoz, est dans son troisiilme volume, par suite de
son mode de publication et d'ahonnemenl, mais elle est dans sa onzieme année,
son premier numéro portant la date du 5 janvier i877. Elle a, il est vrai, interrompu sa publication en i878, pour reparaitre seulement au commencement
de 1884; mais elle n'en a pas moins aujourd'hui onze ans d'existence, et elle a
le droit de le rappeler au moment ou les études dont elle a pris l'initiative se
répandent de plus en plus en France. Nous disions en 1884, dans notre programme de réapparition : « L'initiative de llfélusine n'n pas été pe1·due; ella
« avait suscité un mouvement qui lui a survécu, et I'activité qui, depuis six
« ans, a régné en France dans cet ordre d'études a continué son rnuvre et com" plété son programme. On pourrait donner le nom d' « École ele llfelusine » a
« ce noyau de folk-lorisles qui dans ces dernieres années ont entrepris l'explo« ralion des légendes de plusieurs de nos provinces. »
« Le développement de nos études et des publications qui prennent Melusine
pour modele a 'justifié de plus en plus nos paroles de 1884. Nous nous en
louons, mais nous pensons que la galerie se rendra compté de la chronologie
et de la genese du mouvement folk-lorique en France. »
Nous donnons acle, tres volontiers, il. Melusine de sa réclamation. Nous
n'avions pas compté au nombre de ses années d'existence les années ou elle
n'a pas paru. Mais nous ne demandons pas mieux que de lui teni; comple
des annécs ou elle a vécu invisible, a la f~on des fées dont elle nous conle si
bien les aventures. Qu'elle ait onze, quatre ou trois ans, personne ne lui contestera son rang de srnur ainée dans la famille des folk-loristes franQais.
Nous profilons de cette occasion pour la féliciter de la naissance d'une nouvelle petite srnur, la Tmdition, organe de la Société des traditionnistes frangais, avec M. Henri Carnoy pour rédacteur en chef. Trois revues mensuelles &lt;le
folk-lore, c'est peut-étre beaucoup. La matiere cst abond.ante, mais le nombre
de ceux qui s'entendent a. l'extraireeta la travailler, n'estpas aussi considérable.
Publications. - 1° Le Nouveau Testament pi·ovenqal. La Faculté des
lettres de Lyon a entrepris de faire reprodufre par la pbotolithographie le
Nouveau Testament provenga! conservé au palais Saint-Pierre a Lyon et que
les auteurs du prospectus continuent a désigner sous le nom assez inexact de
Bible vaudoise. Le travail sera exécuté par un excellent photographe lyonnais,
M. Lumiere, sous la diraction de M. Clédat. La reproduction aura, comme le
manuscrit, 482 pages in-8. Le prix de s.ouscription est de 30 francs. L'initiative
de la Faculté des lettres de Lyon sera fort appréciée de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la Bible au mayen age et a celle de l'hérésie cathare.
sine que nous nous empressons de faire connattre

I

�232

1

ílEVUE DE L 81STOIHE DES RELIGlONS

2• La stcle de Mésa. M. Clermont-Ganneau a publié, en Lirage a part, l'article
du Joui·nal Asiatique que nous avons déja signalé daos un précédent dépouillement des périodiques, sous le titre de : La stele de bfésa, examen critique du
texte (Paris, Leroux, 1887; in-8 de 43 p.). C'est une réponse a l'édilion du
texte de la célebre stele par MM. Smend et Socin, que M. Garriere a présentée
aux lecteurs de celle revue (t. XIV, p. 238 el suiv.). M. Clermont-Ganneau
reproche aux éditeurs de n'avoir pas tenu compte d'un document essentiel, la
copie faite par l'Arabe Sel!m el-QAri de sept lignes consécutives de !'original
avant sá mutilatioo,d'avoir donné comme cerlaioes des lecturas qui soothypothétiques. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des discussions épigraphiques. L'un de nos collaborateurs reviendra sur le sujet. Des a présent toutefois,
il faut signaler dans la hrochure de M. Clermont-Ganneau, le fac-similé de la
copie parlielle (lignes 13 a 20) prise par Selim el-Qari et la supposition de l'auleur qu'il serait possible a un explorateur habile de retrouver encore d'autres
fragments de !'original, soit entre les mains des Bédouins qui leur attribuent
une vertu magique, soit dans les matériaux de quelque construction postérieure.
Au moment de meltre sous presse, nous recevons la derniere livraison de la
Scottish Review commenc;ant par un article dans lequel le R. A. Lowy, secrétaire de l'Association anglo-juive, prétend démontrer le caractere apocrypbe de
l'inscription tant discutée. Pour lui, la pierre est ancienne, mais l'inscription
moderne. Sa démonstration ne nous a pas convaincu. Mais il faut décidément
que M. Clermont-Ganneau nous donne une édition définitive de ce texte.
3• Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, dirigé par MM. Daremberg et·;Saglio (Hachette). Le onzieme fascicule de cette excellente publicatioo,
qui a paru au mois de mars, renferme plusieurs articles importants pour l'histoire des religions : la fin de l'article Cupido (Eros), par M. Collignon, Cybele,
par notre collaborateur M. Decharme, Dremon, par notre collaborateur M. Hild,
Danaides et Danaus, par M. Giraud Teulon, Daphnephoria, par M. P. París,
Deadia, par M. J ullian, et Delia, par M. Homolle. Les illustrations sont toujours
nombreuses et fidéles et les renvois aux sources rendent ce dictionnaire doublemenl précieux pour les travailleurs.
4° L'Allemagne ti la fin du moy.m dge (Paris, Pion, io-8 de xLm el 603 p.).
Tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la Renaissance et de la Réformation connaissent la célebre Histoire du peuple al/emand depuis la fin du
moyen áge, par M. Janssen. C'est la traduclion de cet ouvrage, aussi savant
que passionné, que la librairie Pion nous offre, d'aprés la quatorziéme édition
de !'original et avec une préface de M. G.-A. Heinrich, doyen honoraire de la
Faculté des lettres de Lyon, daos laquelle se refléte un esprit tout semblable a
celui qui a inspiré !'original. Le livre de M. Janssen n'en est pas moins tres
riche en détails sur l'enseignement, les croyances et la vie populaires au commencement &lt;lu xv1° siecle. A ce litre il esl forl heurcux que nous en possédions

233

CHRONIQUE

une traduction. C'est un livre que l'on ne peut se dispensar de coosulter, mais
dont il est indispensable de conlróler les assertions.
. 5° Parmi les traductions d'ouvrages historiques de date récente, il nous faut
s1goaler aussi l'Histoire des réfugiés huguenots en Amérique, de M. C.-w. Baird,
traduite de l'anglais par MM. A.-E. Meyer et de Richemond. (Toulouse,
Lagarde, 1887 ; in-8 de xx: et 632 p. avec cartes et planches.)

ANGLETERRE
M. Gladstone et Poseidon. - M. Gladstone a repris avec une nouvelle
ardeur ses études sur l'antiquité grecque et sur la civilisation homérique, depuis
que de récentes controverses lui ont montré que les idées qui lui sont restées
cheres dans ce domaine, ne sont pas favorablement accueillies par la plupart
des m!thologues et des hellénistes. Larevue aoglaise The Nineteenth Century,
du mo1s de mars, nous apporte un arlicle de lui sur Poseidon qui semble devoir
étre la premiere d'une série de monographies sur les priocipaux dieux de
l'Olympe homérique (The greate1' gods of Olympos. I. Poseidon). Voici Je résumé
de cet article :
Les grao~s dieux de l'Olympe homérique sont au nombre de cinq: Zeus,
Héré, Pose1don, Apollon, Atbéné. Chacune de ces divinités a une individualité
nettement marquée et correspond a une conception déterminée. En Zeus, l'idée
centrale est la puissance de gouverner (la poliliké grecque); chez Poseidon
c'est la force physique; chez Hére, la nationalité; chez Athéné, la force spiri~
tuelle, et chez Apo!lon, la soumission a la volonté de Zeus. On se trompe sur le
compte de Poseidon en le représentaot comme l'altc1' ego de Neptune. II est
essentiellement un dieu terrestre, fort, indépendant, sensuel, jaloux et vindicatif. 11 _n'y ~, a proprement parler, ríen de divin en lui, hormis sa puissance.
Se~ attnbut10ns sont mulliples et c'est justement l'analyse de ces attributions
qui nous permet de nous débrouiller dans la question des origines achéeones.
Apres avoir établi sa these générale, M. Gladstone étudie successivement la
situation de Poseidon parmi les dieux, son caractere, ses attril.Juls el ses fonctions selon les indications fournies par les écrits homériques. II est impossibl
d't
·1 d
d
e,
1 -1 , e compren re soit Poseidoo, soit Hades, a moins de reconnaitre que chacun d'eux ful a !'origine un dieu supréme. La t&amp;che du poete était de concilier
les majeslés de ces divers dieux suprémes, en évitant de les mettre en conflit et
en faisant ressortir la suprématie de chacun d'eux sur un point spécial. Poseidon n'est pas non plus une force de la nature personnifiée, mais une individualité qui exerce un pouvoir souveraio sur un grand domaine de la nature saos
exclusion d'at.tres divinités. Ce pouvoir s'exerce saos doute sur Ja mer ~ais ¡¡
se manifeste aussi dans les tremblements de terre. Ce n'est pas comme' dieu de
mer, q~e Po_s~idon est aussi le dieu des chevaux, c'est parce qu'il est Je dieu
d une région ou 1I Y a beaucoup de chevaux. La méme explication nous doone

1:

iG

�234

cunoNIQt,;E

m:vuE DE L'IIISTOIRE DES RELIGIONS

la raison pour laquelle il est le dieu protecleur des constructions. C'est un dieu
exotique acclimalé chez les Achéens. Ses cheveux noirs trahissent encore son
origine méridionale et orientale. Le dieu des navigaleurs, des Pbéaciens, est
devenu le dieu de la roer. Voila la véritable genese du Poseidon homérique ;
aussi le rO!e de ce dieu est-il beaucoup plus considérable uans l'Odyssée que
dans l'Iliade.
llrf. Andrew Lang et Demeter. - La meme revue qui a puhlié l'article
de M. Gladstone nous donne, dans le numéro suivant (avril), une courle étude
de M. Andrew Lang, intitulée Demeter and the pig. L'aimable et savant é::rivain y signale une fois de plus le double caractere de la religion grecque,
humaine et rationnelle, d'une part, sauvage et saturée d'éléments magiques,
d'autre part, a propos de deux trouvailles faites par M. Newton dans le temple
de Demelera Cnide. Il s'agit d'une fort belle statue de Demeter et d'ossements de
porcs trouvés, avec des statuettes représentant des porcs, dans une caverne souterraine voisine de l'emplacement ou gisail la statue. Celle-ci est un des chefsd'reuvre de la statuaire grecque, d'une expression touchante, une véritable
Mater Dolorosa de l'Hellénisme. Que viennent faire aupres d'elle ces images
vulgaires? M. Laog rappelle a. ce propos que cbez les peuples les plus divers
on a offert en sacrifice aux divinilés de la terre des victimes humaines ou des
porcs. On mélangeait, sur l'aulel, leur chair et leur sang au grain pour obtenir
des dieux la fertilité, tandis que l'on enterrait leurs os. Un passage du scoliaste
de Lucien (daos le second Dialogue des courtisanes) nous permet d'établir
qu'un rite tout semblable était pratiqué en Grece aux Thesmophories, et nous
avons ici une preuve de plus a l'appui de cette vérité qu'ilfaut chercher !'origine
des rites bizarres des mysteres grecs dans les pratiques des temps antérieurs a
la civilisation.
M. Lang cite aussi un parallele assez étrange de la légende de Demeler,
inconsolable du rapt de Proserpine jusqu'a ce qu'elle soit réconforlée par une
coupe de cycéon (mélange d'orge et d'eau) et par les farces grossieres de la
servante Iambé. C'esl une tradition des Indiens de l'Amérique du Nord, rapportée par Schoolcraft de la fai,on suivante :
« Les Manitous étaient jaloux de Manabozo et de Chit&gt;iahos. Manabozo averlit
son frere de ne jamais rester seul; mais un jour celui-ci s'aventura sur le lac
glacé et fut noyé par les Manitous. Manabozo se lamenta sur les bords du lac,
11 engagea la guerre contre tous les Manitous ..... 11 appelait le cada vre de son
frere. 11 terrifiait toute la contrée par ses lamentations. Alors il enduisit de noir
son visage et s'assit pour se lamenter pendant six ans, en prononi,ant le nom
de Cbibiabos. Les .Manitous tinrent conseil afin de trouver un moyen d'apaiser
sa tristesse et sa colere. Les plus anciens et les plus sages qui n'avaient pris
aucune parta la mort de Chibiahos, oll'rirent de tenter la réconciliation. lis construisirent une cabane sacrée a coté de celle de Manabozo et préparerent un
somptueux festin. Puis ils se réunirent, a la file, l'un derriere l'autre, chacun

\

235

portant sous son bras un sac de la peau de quelque animal préféré, lels que le
castor, la loutre, le lynx, contenant toutes sortes de plantes médicinales rares
et précieuses. Ils les lui montrerent et l'inviterent a festoyer par des paroles
joyeuses et par des cérémonies. lmmédiatement il leva la téte, se découvrit,
neltoya les couleurs sombres dont il était enduit et les suivit. lis lui offrirent
une coupe de la liqueur préparée avec les plantes choisies, ala fois en guise de
propitiation et comme cérémonie d'initiation. 11 la but d'un seul trait et sa mélancolie disparut. Alors ils commencerent leurs dan ses et leurs chants, avec des
cérémonies variées. Tous danserent, tous chanterent, tous remplirent leur r0le
avec la plus exlréme gravité, avec exactitude, régularité et justesse. Manabozo
était guéri. Il mangea, dansa, chanta et fuma la pipe sacrée. C'est ainsi que
furent introduits les mysteres de la grande danse médicale. Alors les Manitous
unirent leurs pouvoirs pour rappeler Chibiahos a la vie. Ainsi ful fait ; ils lui
rendirent la vie, ruais il était déíendu de pénétrer daos sa cabane. A travers une
ouverlure ils lui passerent un charbon brulant et lui dirent d'aller présider la
Région des ames et de régner sur le pays des morts. Manabozo, des lors, se
retira loin des hommes ; il laissa a Misukumigakva ou la Mere de la terre le patronage des plantes médicinales et lui offrit des sacrifices. »
Le déchift'rement des inscriptions hittites. - M. J. Menant a mis
récemment nos lecteurs au courant des problémes soulevés dans le monde des
orientalistes par les monuments et les inscriptions de l'Asie-Mineure que l'on
désigne sous le nom de hétéens ou hittites. Voici que le président du Palestine
E:r;ploration Fund, le capitaine Conder, prétend avoir trouvé la clef de ces
mystérieuses inscriplions. 11 a annoncé sa découverte dans une lettre datée de
Cbatham et publiée par le Times, dont nous donnons ici la traduction :
« Depuis quelques années le déchiffrement des étranges hiéroglyphes découverls a Hamath, a Alep, a Karkemisch et, d'une fai,on générale, daos toule
l'Asie-Mineure, se présente a nous comme !'un des plus intéressants problémes
de l'archéologie orientale. On a tenté plusieurs fois de les Jire, mais aucune de
ces tentatives ne pouvait réussir tant que la langue a laquelle ces textes appartiennent restait inconnue. J'ai eu la bonne fortune de découvrir ce mois-ci (en
février) quelle est cette langue et je ne pense pas avoir beaucoup de peine a
convaincre les orientalistes de la réalité de cette découverte, puisqu'il se trouve
que non seulement les termes, mais aussi la grammaire de ces inscriptions appartiennent a une langue bien connue. La découverte, quand on la connait,
parait a tel point simple et évidente que je m'élonne qu'elle n'ait pas encore été
faite. La leclure complete des textes ne laisse pas, saos doute, d'ofi'rir encore
quelques diíficultés, d'abord a cause des mutilations et du mau\"ais état des
inscriptions, ensuite a cause des fautes des reproductions publiées. Dans certa.ins cas le sens de quelques symboles que l'on ne rencontre qu'une ou deux
fois doit rester obscur jusqu'a ce que l'on en découvre d'autres exemples. Je ne
doute pas néanmoins que l'étude attentive des originaux ne fasse disparailre

�236

REVUE DE L'lllSTOlllE DES RELIGIONS

un grand nombre de ces difficultés de délail, lorsqu'on aura reconnu la ele[
simple et évidenle de ce langage. Je n'hésite pas a déclarer qu'il est des a présent possible de comprendre le sens général et les caracteres des dix principaux
textes acluellement connus. On sait que ces caracteres étaient en usage 1400
ans avant Jésus-Christ et qu'ils remontent, selon toute vraisemblance, a une
beaucoup plus haute antiquité. Je prépare un mémoire dans lequel je me propose de donner une analyse complete du sujet et je m'attaque au décbilTrement
des plus importantes de ces inscriptions qui sont certainement déchilTrables.
Ce sont des invocations aux dieux du Ciel, de l'Océan et de la Terre, - exactement les divinités (y compris Set) que les monuments égyptiens et les textes
cunéiformes nous font connaitre comme objets d'adoration chez les Hittites et
les autres tribus de l'Asie-Mim,ure. Nous aurions déja díl. Je soup&lt;¡onner, puisqu'en certains cas, ces inscriptions se trouvent sur les bas-reliefs oü sont représentés des dieux. On éprouve, sans doute, quelque désappointement en constatant qu'elles ne fournissent pas de renseignements historiques; mais je serai
en état de montrer qu'elles permettent néanmoins d'établir des déductions historiques tres importantes et qu'elles jettent un jour nouveau et vraiment étonnant sur l'ancienne histoire de I' Asie occidentale et de l'Égypte. Cette décou:
verte provoquera síl.rement une certaine incrédulité jusqu'a ce que l'on puisse
en démontrer la justesse par de nombreuses preuves tirées de l'interprétation
grammaticale ; c'est, en effet, la construction particuliere des phrases qui explique pourquoi elles n'ont pas déja été déchiffrées. Voila pourquoi j'ai remis a
deux orientalistes bien connus (MM. W. Wilson et C. Warren) un exposé
des príncipes de la découverte, qui servira a montrer que la méthode adoptée
n'est pas arbitraire et que les conclusions auxquelles elle aboulit, sont de la
plus haute importance pour tous ceux qui étudient l'histoire d'Orie11t.
« Voici, sauf corrections ultérieures, le sens des textes les plus importants.
Le premier est une priere au soleil :
« Puisse le saint, fort et puissant, entendre les prieres qui montent. J'in« voque le Tres Haut... J'adore mon Seigneur... Brille, Seigneur. Grand
« esprit, qu'il en soit ainsi. 11 me donne la pluie du ciel. »
« Une seconde priere est adressée au dieu de l'Eau, du Firmament et de
l'Océan :
« Je prie ... mon Dieu de l'Eau, le majestueux Seigneur de l'Eau, le Dieu
« du Ciel. Je fais une inscription en son honneur. Je !'exalte. Je provoque une
« grande libation en guise de sacrifice. J'olfre un sacrifice au Tres Haut, Je Roi
« de l'Eau. J'invoque le (fort) Seigneur, le puissant. Le (fort) Roi, (forte)
« lumiere ; Dieu, chef du ciel... Je sacrifie a... Je crie... Je (le) glorifie
« priant pour de l'eau. •
« Un troisieme texte se lit de la fa!}on suivante :
« A toi, le puissant. .. le fort, le chef, le Seigneur reconnu, soient adressées
« les prieres ... Je crie avec priere au Saint, le grand Seigneur... a Dieu et

CHRONJQUE

231

a Déesse ensemble, je crie au grand (étre) spirituel ... Amen. Je... a mon
Dieu-Eau. Lui Set mon Dieu-Eau.'.. chef... J'invoque. Au dieu bieníai« sant de l'aurore... je crie ... A mon Saint. [Puisse-t-il faire... ma sup« plication ?] Offrant une libation au Dieu du Ciel. Je lui fais offrir une excelo&lt; lente libation... Accepte mon excellente libation...
La ]une cr.oissante
« grandement je... ,,
« Ce texte est tres mutilé et contient divers signes rares; mais le seos général est hors de doute. J'ai également traduit un long texte analogue, mais le
mauvais état dans lequel il nous est parvenu fait qu'il y reste beaucoup de
!acunes. Bref, j'ai appliqué ce langage a dix des textes principaux. Les sceaux
et les pierres gravées recouverts des mémes caracteres ne sont pas difficiles a
lire. Le cylindre trouvé a BabyIone parait étre un cylindre magique, couvert
de caracteres, comme plusieurs autres déja connus ... »
Il importe de n'accepter ces traductions que sous bénéfice de conlróle.
N'oublions pas, en effet, que le capitaine Conder est au moins le cinquieme a
proposer une clef pour l'interprétation des inscriptions hittites. Ceux de nos
lecteurs qui désirent suivre de pres l'histoire des tentatives de déchiffrement,
trouveront un tres intéressant aper&lt;¡u des divers systemes proposés jusqu'a ce
jour, daos un r.ouveau recueil périodique anglais dont nous avons déja annoncé
la publication, mais que nous nous plaisons a signaler une fois de plus : le
Babylonian and Oriental Recoi·d (Londres, Nutt, sous la direction du prof. de
Lacouperie), livraison d'avril i887.
Archéologues et philologues. - Puisque nous avons commencé le
récit des découvertes du président du Palestine Exploration Fund, nous ne
saurions négliger l'article qu'il a publié, peu de jours apres la leltre précitée,
dans la livraison de Mars du Contemporary Review, sous le titre de : Old
Testament: ancient monuments and modern critics. C'est une vive attaque
contre la méthode et les procédés de l'école critique d'interprétation de 1'Ancien
Testament. Le cap. Conder reproche aux hébra1sants de se renfermer trop
exclusivement dans l'étude pbilologique des textes de l'Ancien Testament et de
ne pas tenir un assez grand compte des découvertes de plus en plus importantes
qui se succedent dans le champ de l'archéologie sémitique et de l'égyptologie.
II prétend montrer par une série d'exemples portant sur la diffusion du nom
de Jéhovah, le tabernacle, l'année hébraique, les récits de la Genese, les
Rephaim, les mreurs et les coutumes des Hébreux, etc., que les découvertes
de l'archéologie et l'étude comparée des civilisat.ions et des religions sémitiques
condamnent un grand nombre des affirmations de l'École critique et que la
défiance avec Jaquelle le public accueille les conclusions de celle-ci, est justifiée
par la témérité des hypotheses et l'insuffisance de la documentation. C'est
surtout a M. Wellhausen que le cap. Contler s'attaque.
Ce cboix, il faut le reconnaitre, est particulierement malheureux. Le savant
philologue et historien allemand sera sans cloute étonné d'apprendre qu'il n'a
«

«

�238

REVUE DE L'IIISTOIRE DES nELlGIONS

pas suffisamment étudié les religions sémitiques. 11 n'aurait pas grand'peine a
établir que les certitudes archéologiques auxquelles le cap. Conder attache une
si grande valeur, ne sont pas toutes aussi évidentes que le prétendent leurs
heureux inventeurs et que les conclusions que ce dernier en tire pour appuyer
certains récits bibliques sont fort contestables. M. Roberlson Smith, l'auleur
d'un des plus beaux ouvrages qui aient paru sur les anciens Arabes, lui a
verlement répondu dans la livraison d'avril de la méme revue. Nous n'avons pas
il. prendre parti, lorsqu'it accuse le président du Palestine Ereploration Fund de
ne pas savoir l'hébreu et de n'avoir qu'une connaissance imparfaite de la
philologie sémitique. Les éléments pour juger le différend nous manquent. II
n'est malheureusement plus rare de voir des critiques ignorant l'hébreu se
méler de disséquer les textes mémes de l'Ancien Testa:ment. Mais il faut bien
reconnaitre avec M. Robertson Smith que l'Apre critique de Wellhausen ne
semble pas l'avoir lu avec suffisamment d'attention.
Nous retrouvons ici en réalité la nouvelle rivalité des folkloristes et des
philologues, greffée sur l'ancienne rivalité des conservateurs et des critiques
daos le domaine de l'exégese sacrée. En s'adressant a des hommes comme
MM. Wellhausen et Kuenen, le cap. Conder se trompe d'adresse. Son article
renferme cependant un averlissement utile a recueillir pour bon nombre
d'exégetes modernes de l'Ancien Testament. Il ne faut plus, dans J'état actuel
des études sémitiques, se renformer exclusivement dans la dissection des textes
bibliques, comme si le développement de la religíon d'Israel ne devait pas étre
éclairé par les travaux multiples des autres
sections de l'histoire, de I' archéoloo-ie
.
e
et de la philologie sémitiques.

Publications. - 1° Ch. Bigg. The christian Platonists of Alexandria
{Oxford, Clarendon Press, 1886; in-8 de xxvn et 304 p.). Sous ce titre le D•
Ch. Bigg a réuni les huit conférences qu'il a prononcées a Oxford, en 1886,
sur l'invitation du comité chargé de gérer le legs du Rev. Bampton. La
premiere est consacrée a Philon et aux gnostiques, les cinq suivantes traitent
de Clément et d'Origene, la septieme a pour objet la Renaissance parenne et la
derniere expose l'action des deux grands docteurs alexandrins sur le développement ultérieur de la pensée chrétienne. L'auteur n'a pu épuiser le suj et en
quelques conférences ; mais il a traité Clément et Origen e avec une connaissance
approfondie de leurs écrits et avec cette sympathie intellectuelle qui provient
d'une certaine affinité de son esprit avec le leur. Les Platonistes chrétiens
d'Alea;andrie font un digne pendant il. l'Organisation des Eglises chrétien nes
primitives du or Hatch qui ont déja élé publiées, il y a quelques années, comme
conférences Bampton.
2° Dictionary of religion. La librairie Cassell vient de publier une encyclopédie
des doctrines cbrétiennes et des enseignements d'autres religions, comprenant
l'histoire des sectes, hérésies, dénominations ecclésiastiques et la biographie
des hommes qui ont exercé une action quelconque dans le domaine religieux.

CBRONIQUE

239

Ce dictionnaire est l'reuvre du Rev. William Renham.
3• Arthur Lillie. Buddhism in Christendom or Jesus the Essene. - (Londres,
Ke"'an Paul 1887 • in-8 de :xu et .UO p.). M. Lillie est l'auteur de la Vie
po;ulaire d~ Bouddha. II nous donne ici un parallele du Bouddha et du C~rist.
D'apres lui, on ne comprend les origines du christianisme que par le bouddhisme.
L'auteur d'ailleurs, ne manque pas d'imagination.
4° On 'annonce la publication d'un nouveau volume de M. W, J. Wilkins,
l'auteur d'un bon traité de Mythologie hindoue. Ce nouvel ouvrage est intitulé
Modern Hinduism. C'est une e:xposition populaire de la vie quotidienne des
Hindous dans l'Inde septentrionale. A :;,ignaler particulieremenl les chapitres sur
les castes sur le culte et sur les sectes. L'éditeur est M. T. Fisher
Unwin.

'

Nouvelles diversas. - i O Le Codex Amiatinus. L'hypothese de M. de
Rossi, d'apres lequel le célebre manuscrit de la Vulgate de la Bibliotheque
Laurentine a Florence était l'reuvre, non pas du moine bénédictin Servandus
(5U), mais d'un abbé anglais de Wearmouth (Northumberland), nommé
Céolfrid, vient de recevoir une éclatante confirmation de la part de M. Hort,
professeur il. Cambridge. M. de Rossi avait cru reconnaitre dans les parties
grattées de l'inscription du manuscrit, au verso de la premiere page, le nom de
ce Céolfrid qui, d'apres Bede, apporta en 716 au pape un manuscrit de la Bible
copié par ses soins. M. Hort a eu l'idée que, - chose étrange, - personne
n'avait encore eue, d'ouvrir la vie anonyme de Céolfrid qui est imprimée a la
suite des reuvres de Bede, dans le tome VI de l'édition Giles. I1 y a lu, non
seulement que Céolfrid ava~t fait copier les trois beaux manuscrits mentionnés
par Bede, mais encore l'inscription meme qui se trouve au verso de la premiere
page du Codex Amiatinus. L'origine de ce manuscrit esl done certaine; il date
de l'an 716 .e t vient d'Angleterre.
2° Hibbert-Lectm·es. Les conférences de la fondalion Hibbert ont lieu cette
année, comme d'habitude, a Londres et a Oxford. Le conférencierest M. Sayce;
il a choisi pour sujet la Religion de l'Assyrie et de la Babylonie. L' Academy
annonce aussi que le comité de la fondation Hibbert publiera tres prochainement
un volume de !'un de ses pupilles, de Cambridge, intitulé : La cosmologie du
Rig-Veda.
3° Manuscrits sansc,'its. La Bibl. bodléienne a récemment acquis une
précieuse collection de 465 manuscrits formée par M. Hultzsch pendant son
dernier voyage en Cachemire. Une vingtaine seulement de ces manuscrits
appartiennent a l'ancienne littérature des Brahmanas et des Upanishads, Il y
a aussi une vingtaine de textes de Puranas. C'est la littéra\ure ja"ine surtout
qui est largement représentée dans cette collection. Elle n'y compte pas moins
de cent pieces.
4º Nécrologie. On annonce la mort du Rév. James Long a l'age de 73 ans. I1 '
avait passé une grande partie de son cxistence comme missionna.ire aux Indas

�240

RE ♦-UE DE .L,HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRONIQUE

ou il faisait beaucoup de bien. Peu de temps avant sa mort, iÍ a donné la somme
de cinquante mille francs a la Church llfissionnary Society pour qu'elle organise
pendant sept années consécutives une série de conférences populaires sur les
religions du monde oriental.

préparation au sacrifice, les préparatifs du sacrifice, son accomplissement et
les offrandes qui s'y rattachent. Par sa nature méme un ouvrage de ce genre
ne saurait élre analysé dans une courte notice. C'est presque
catalogue,
mais un catalogue qui nous parait fait avec beaucoup de soin et qui trahit
une grande érudition. L'utilité de pareils travaux pour l'étude critique des relations, entre les écrits auxquels l'auteur emprunte ses documents, parait incontestable.
4° C. Pesch. Der Gottesbegriff in den heidnischen Religionen des Alterthums.
Eine Studie zur vergleichenden Religionswissenschaft. - (Herder, Fribourg en
Brisgau, i886; in..S de x et 144 p.). Nous avons affaire ici a une tentative de
plus pour établir le monotbéisme primitif au moyen d'une argumentation et
d'une documentation tres nourries. L'auteur étudie la notion de dieu successivement chéz les peuples de langue sémitique et cbez quelques autres peuples
moins connus de l'antiquité. On peut supposer que ce travail ne gagnera pas
un grand nombre de nouvelles recrues a la these de l'auteur.
5° Gustav Krüger. Lucifer, Bischof von Galaris und das Schisma der
Luciferianer (Leipzig, i886, Breitkopf et Hiirtel.; in-8 de v1 et 130 p.). Voici
une bonne et consciencieuse monographie d'un personnage et d'un mouvement
ecclésiastiques, dont l'importance intrinseque n'est peut-étre pas bien consid~rable, mais dont I'histoire éclaire d'un jour caractéristique les dispositions de
l'Eglise chrétienne dans la seconde moitié du 1v• siecle. M. Krüger expose dans
un premier cbapitre l'histoire de l'évéque de Cagliari. Le second chapitre
cootient la description du schisme intransigeant des Lucifériens. Un appendice,
qui n'est pas la partie la moins intéressante du livre, contient une étude critique
des écrits de Lucifer.

m;

ALLEMAGNE
Publications. - 1º Ludwig Pastor. Geschichte dei· Ptibste seit dem
Ausgang des Mittelalters. I (Fribourg, Herder, 1886; in-8 de xLvm et 723 p.).
Ce premier volume d'un ouvrage qui doit en former six permet d'augurer une
excellente histoire des papes, faite sans doute au point de vue catholique, mais
animée d'un esprit relativement large. L'auteur a tiré graod profit des archives
du Vatican ; c'est méme l'utilisation des documents fournis par ces archives
qui donne a ce livre un caractere nouveau et un intérét de premier ordre.
M. Pastor se meut avec une véritable aisance au milieu des renseignements de
tout ordre qu'il a accumulés avec une grande patience; son histoire est a la
fois concise et complete. Le premier volume que nous annorn,ons ici est
consacré aux papes de la Renaissance et s'arréte a l'élection de Pie II.
2° E. Pfleiderer. Die Philosophie des Heraklit von Ephesus im Lichte der
Mysterienidee (Berlín, Reimer, i886; in-8 de x et 384 p.). M. Pfleiderer, bien
connu de nos lecteurs par ses travaux sur l'histoire et la philosophie des
religions, s'est attaqué dans ce livre a !'un des problemes les plus obscurs
de la. philosophie antique. 11 s'acquitle de sa tache avec la vaste érudition et
la persévérance au travail que nous lui connaissons de longue date. 11 y a
deux propositions saillantes dans ce livre. La premiare, c'est que la philosopbie
d'Héraclite, considérée comme un panzoismos, ne s'explique ni par l'influence
des philosophes ioniens ni par celle des éléites, mais par l'action des principes
enseignés dans les mysteres religieux. M. P. signale surtout, a cel égard, le
principe de I'indestructibilité de la vie a travers ses manifestations changeantes
et temporaires. La seconde tbese a noter, c'est que I'auteur croit pouvoir
retrouver l'action de la philosophie d'Héraclite dans l'Ecclésiaste dans la
Sapience et jusque dans le prologue du quatrieme évangile.
'
3° Das altindische Thieropfer mit Benützung handschi·iftlicher Quellen bearbeitet ~on D• JuliusSchwab (Erlangen, Deicbert, 1886; gr. in-8 dexx1v et 168 p.).
M. Juhus Schwab, attaché a la Bibliotheque nationale du Grand Duché de
Bade, a Carlsruhe, nous otrre duns ce livre une étude tres minutieuse du
sacrifice des animaux selon le vieux rituel hindou. Pour permettre au Jecteur de
se reconnailre dans ce chaos de prescriptions rituelles avec leurs variantes
l'aut_eur a di~sé ~on ouvrage en un grand nombre de petits paragraphes. Dan;
u.ne ~ntro~uct10n, 1I nous fait connaitre les sources et la littérature du sujet, Ja
s1gn'.ficallon et le caractere général du sacrifice animal, ainsi que l'époque du
sacr1fice. Le corps proprement dit de son étude ,comprend trois parties : la

24i

I

6º Nous. avons rec;u le tirage a part d'un excellent article publié par
M. E. Lucius, professeur a l'université de Strasbourg, dans la Zeitschrift ffü•
Missionskunde und Religionswissenschaft (II, 1), une nouvelle revue allemande
consacrée, comme son titre !'indique, a l'histoire des missions modernes
e~ a l'histoire des religions des peuples chez lesquels le christianisme se répand.
C est pour le moment la seule revue allemande consacrée a l'histoire des
religions. L'article de M. Lucius est intitulé: Die geschichtlichen Voraussetzungen des Sieges des Christenthums im Riimischen Reich, L'auteur y étudie
les conditions philosopbiques, religieuses, morales et sociales qui ont amené la
société antique au cbristianisme.
. 7° Gustav Teichmüller. Religionsphilosophie (Breslau, Kcebner, f886;
m-8 de XLV! et 558 p.). Voici comment l'auteur, qui prétend renouveler a la fois
I'histoire des religions et la philosopbie par une nouvelle théorie de l'entendement, explique le but de son ouvrage (p. xxxu): « II s'agit d'une chimie
logique de la vie religieuse ; les religions reconnues d'une fac;on empirique sont
décomposées en leurs éléments qui forment des coordonnées constantes. De .la
la possibilité de déllnitions précises et déterminées et des subdivisions exactes.,,

�242

1

243

REVt;E DE L HJSTOIRE DES RELIGJONS

CHRONIQUE

Apres un premier chapitre sur les défioitions de la religion et sur la nature des
fooctions de l'i\me, l'auteur doone une classification des religioos, toute
mélaphysique, en religions projectives ou l'homme sépare Dieu de lui-méme et
le pose en Cace de lui comme objet extérieur a lui, religions panthéistes ou le
dieu objectif est reconnu comme inséparable du sujet pensant, et enfin le
cbristianisme dans legue! la personnalité du sujet esl maintenue en face de
l'objet sans projectivilé. - On voit que les beaux jours de la métaphysique
dans l'histoire des religions ne sont pas encore passés.
8° Bellarmin's Selbstbiographie, lateinisch und deutsch, herausg. von
J.-1. Dollinger und F. H. Reusch (Bonn, Neusscr, f887; in-8 de v1 et 352 p.).
MM. Dollinger el Reusch ont rendu service :\ l'bisloire en publiant cette
autobiographie du célebre cardinal qui n'avait pas encore paru, malgré le grand
intérét qu'elle présente, parce que l'ordre des Jésuites avait tout mis en reuvre
pour en prévenir la publication.
9° Nous lisons dans la Revue Histoi•ique (t. XXXIII, p. 456-i57) que la
Sociélé pour l'hisloire de la réforme allemande, qui compte aujourd'bui plus de
6000 membres et dispose d'un revenu annuel de 20.000 mares, a publié dans
ses Jahl'esberichte de i885-i886 un intéressant mémoire de M. Th. Schott sur
Francfort considéré comme asile des réfugiés proteslanls. Les publicalions de
la Société, depuis 1885, sont les suivantes : Schott, Die Aufhebung des Ediktes
von Nantes (i685); Gothein, Ignatius von Loyola; Iken, Heinrich von Zutphen;
Holstein, Die Reformation im Spiegelbilde der dramatischen Lilteratur des xv1•
Jahrh. ; Walther, Luther im neuesten rremischen Gericht; Sillem, Die
Einführung der Reformation in Hamburg; Kalkoff, Die Depescben des Nuntius
Aleander.
Nécrologie.- La science allemande a perdu cet hiver deux de ses servileurs
les plus dévoués. M. W. Henzen est mort a Rome le 27 janvier a la suite d'une
paralysie pulmonaire. Il laisse dans les volumes du Corpus inscriptionum
latinarum qui concernent la ville de Rome un monument qui lui survivra
pl\ndant longlemps. Tous ceux qui ont élé en rapport avec lui conserveront un
bon souvenir de sa courtoisie et de sa bienveillance.
Avant lui, au mois de novembre, esl mort aKrenigsberg, a !'a.ge de cinquanlequatre ans seulemenl, M. H. Jordan, le continuateur de la Mythologie romaine
de Preller, l'auleur de nomhreux travaux sur J'archéologie et la topographie de
l'ancienne Rome, l'un de ceux qui connaissaient le mieux les queslions encore
si obscures qui se rattachent a l'ancienne religion romaine.

d'un beau manuel de l'histoire religieuse rédigé en allemand par son collegue
d'Amslerdam, M. P.-D. Chantepie de la Saussaye. (Lehi'buch del' Religionsgeschichte, I. Fribourg, J.-C-B. Mohr, i887; grand in-8 de x-465 pages).
Ce livre auquel nous nous proposons de consacrer sous peu un compte rendu
spécial fait partie de l'excellente collection de Manuels tbéologiques publiés
par la maison Mohr, de Fribourg, parmi lesquels nous avons déja signalé avec
tous les éloges qu'ils méritent l'Inlroductic1n au Nouveau Testament de
M. Holtzmann (dont la 2• édition vient de paraitre!) et le premier volume de0
l'Hisloire des Dogmes de M. A. Harnack.

HOLLANDE
Menuels d'histoire des religions. - Tandis que M. le professeur
Tiele prépare la seconde édition de son Mánuel désormais célebre aupr~s de
quiconque s'occupe d'histoire religieuse, nous recevons le premier volume

1
1

Socibté Asiatique du Bengala. - Nous emprunlons a une revue
anglaise quelques fragments du rapport annuel Ju par M. E.-T Atkinson devant
la Socil!t/1 Asiatique du Bengale, dont il est le président, a la séance générale
du 2 février demier.
« L'excellente collection de manuscrits thibétains otl'erte a la Société par
M. B.-H. Hodgson a été mise en ordre et collationnée par un Jama bouddhiste
du district thibétain de Hor-Tol. Le catalogue en est sous presse, il s'imprime
sous la direction du Babou Pratapa Chandra Gbosa. 11 a été fait aussi des
démarches en vue de publier des passages choisis de ces manuscrits, sans
qu'il soit question, pour Je moment du moins, d'en faire une édition. L'?n
c,uvrirait ainsi aux savants européens une source de renseignements trop
longtemps négligée. lis sont rares en Europe et plus rares encore aux Indes,
ceux qui font du thihétain l'objet spécial de leurs études, et la principale raison
en est, sans doule, l'absence de textes... Un grand nombre de ces textes thibétains ~ont d'anciennes lraductions du sanscrit, faites par des pandits hindous
du x• au x11• siecle; elles paraissent présenter souvent un texte plus pur et plus
correct que ceux des originaux tels qu'ils existent aujourd'hui aux Indes,
tandis que pour plusieurs les originaux ont disparu. Le Babou Sárat Chandra
Das, nommé récemment membre de cetle Société pour ses lravaux sur la litlérature thihétaine, rédige une liste des termes pbilosophiques et des autres
expressions techniques, en thibétain, avec leurs équivalents en sanscrit et en
anglais. A cet etl'et iJ a été aulorisé a se servir de l'excellent manuscrit de
Csoma de Koros, que la Société possede, et qui contient, de la main méme
de Csoma, un vocabulaire tres considérable de mots thibétains avec leurs équivalenls sanscrits et anglais. ll dispose aussi d'un manuscrit hirman rare, sur le
méme sujet, qui se trouve dans la bibliotheque de la Société...
« Les manuscrits hirmans et siamois posséd~s par la Société ont aussi été
examinés. Les premiers ont été catalogués par un moine de la Haute-Birmanie.
La liste de ces manuscrits est sous presse et sera publiée sous la direction de
Moung Hla Oung. Notre nouveau pandit acheve le catalogue de nos manuscrits

�244

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanscrits et un Malwie de Madras travail!e ii. la liste de nos manuscrits arabes
et perses, suivant un systeme établi par le D• Hoernle. »
Passant aux explorations et aux fouilles, le président s'cxprime ainsi :
« A Gaya, sous la direction du général Cunningham, M. Beglar a creusé a un
endroit en dei;ii. de l'ancien garh ou fort. Il y a découvert les restes d'une
construction que l'on est en droit d'identifier avec !'un des grands monasteres
mentionnés par Fah Hien, le voyageur chinois du v• siecle. A Patna, !'examen
• du mur du fort, le long de la riviere, a conduit M. Beglar ii. la conclusion que
les fondations contiennent des restes des murs de la forteresse qui existait en
cet endroit au temps d'Asoka. On a dressé aussi le plan et les coupes de la
mosquée d' Adina, dans le district de Malda, le plus ancien et Je plus important
des monuments musulmans au Bengale. On s'est également préoccupé de
conserver, dans une certaine mesure, les constructions qui entourent le lieu du
fameux arbre bo, ii. Gaya, et l'on va recueiJlir dans Je Musée Indien un choix
des ruines éparses qui en ont été retrouvées. L'idée de M. Edwin Arnold que le
détenteur actuel du temple hindou ii. Gaya soit invité a abandonner ses droits
pour que le lieu, si sacré pour les bouddhistes, soit confié aux soins de
bouddhistes de Ceylan, sera sans doute exaucé ; mais nous ne devons pas
oublier a ce sujet que nous avons, en Birmanie meme, un nombre encore plus
grand de sujets bouddhistes dont il convient de tenir compte ... »
« ... En examinant le registre de la littérature indigéne, je trouve que daos
l'année 1885-1886, il y a 2572 déclarations nouvelles, soit 762 ouvrages concernant l'éducation et 1810 ouvrages portant sur d'autres sujets. Pendant le premier trimestre de 1886, il y a eu 523 publications, sur lesquelles 60 0/0 sont
entierement ou partiellement en bengalí, le reste en anglais, en sanscrit, en
uriya et en hindou. Sur ce nombre, il y a 83 publications périodiques et
145 ouvrages d'éducation, en comprenant sous cette dénomination les livres
scolaires, les anthologies pour les examens des indigénes et les traités de Jégislation et de médecine. Au Bengale, comme d'ailleurs dans l'Inde en général,
le travail littéraire, en dehors de ce qui est consacré a l'instruction publique,
se porte sur la religion plus que sur tout autre sujet. Ce phénomene ressort
avec évidence de la statistique que nous avons devant nous; non seulement on
y remarque les efforts soutenus pour faire revivre l'hindouisme lui-méme
mais encore une réaction, tres sensible dans la lillérature indigene des der:
nieres années, contre !'esprit rationaliste et l'influence européenne. Quoique
plusieurs de ces ouvrages ne soient que des rééditions de récits du Mahabharata
ou du Ramayana,- fort habilement appropriées aux gens peu instruits ou aux
orthodoxes, - il y en a néanmoins qui ont une valeur originale ; telle Krishna
Charitra de Bankim Chandra Chbatarji, qui conlient une critique des mythes
de Krishna. Dans la partie de l'ouvrage déja publiée, l'auteur montre que la
conception de Krishna dans le Mahabharata est celle de J'homme parfait, de
l'idéal humain dans son acception la plus larg~. R.-C. Datta dans son Sansa1·

CIIRONlQUE

245

nous dépeint avec fidélité la vie de la elasse moyenne des Bengalis, el Sasadhar
Tarkachuramani, dans son Dharma Vyákhhya, essaie de donner une 'description
scientifique des riles et des doctrines de l'hindouisme. Rajanikánta Gupta a
publié une partie de son histoire de la guerre des cipayes, T. N. Mukharji,
une partie de son encyclopédie; Shyii.m Lál Goswami, un dictionnaire mythologique; et Ráma Náráyana Vidyáratna publie la suite de divers ouvrages sanscrits avec traduction en bengalí, appartenant surtout a la littérature vaishnava.
En hindou Bihári Damodar Sastri a rendu compte de ses travaux daus l'Inde
méridionale et en Uriya, Je fakir Mohan Senapati, Je poete bien connu, continue sa version en vers du Mahabharata. La fiction, la poésie, le drame, les
essais sociaux et politiques occupent une place importante; toutes les écoles y
sont représentées ; il y a des conservateurs, des progressistes, des libéraux,
des radicaux et meme des révolutionnaires. Il n'y a guere de tendance de
quelque importance qui ne soit pas représentée dans ces listes; mieux qu'aucune autre indication, elles fonl connaitre les influences et les aspirations qui
agissent en ce moment... »
Littérature parsie. - !f. James Dai·mesteter a fait une conférence a
Bombay, le 2 février, pour exhorter les Parsis a publier les trésors de leur littérature qui se perdenl jusqu'a présent dans des manuscrits inutilisés. Cette
littérature inédite renferme des texles pehlvis, perses et en gujarati. Il estime
que l'on n'a pas rendu suffisamment justice ii. l'immense valeur historique de
la littérature pehlvi. C'est ainsi qu'il y a a Bombay deux manuscrits du
Bundehesch original qui sont les plus anciens et les plus complets de ceux que
nous possédions, car ils contiennent le double du Bundehesch fragmentaire qui
a été publié, traduit et commenté tant de fois en Europe, et ils fournissent une
abondance de renseignements nouveaux sur certains points tres discutés de la
doctrine zoroastrienne.
La crémation d'un lama kalmouk. - Le 14 décembre passé a eu
lieu sur la rive droite du Volga, dans le voisinage de la bourgade de Vettranka,
la crémation de la dépouille mortelle du lama du peuple kalmouk, mort le
5 décembre. Pendant sept jours, le corps du Jama est resté exposé dans le
khouroul, assis sur un fauteuil en fer auquel il était attaché par un fil d'archal.
Le jour de la crémation, Je fauteuil a été porté trois fois autour du khouroul,
On !'a déposé ensuite sur une espece d'esplanade et l'on a conslruit tout autour
une espece de four en briques. Ce four a été rempli de combustible, qu'on a
allumé au son d'une musique kalmouke. La cérémonie de la crémation s'est
accomplie devant une assistance tres nombreuse, dans laquelle on voyait beaucoup de Russes.
Le défunt lama était tres aimé pour sa bienfaisance et sa bonté. Il était
toujours pret a rendre service ii. tous ceux qui s'adressaient a lui. Il n'aura pas
de successeur, car il a été décidé de supprimer la dignité sacerdotale dont il
éLait re\'etu.

�246

247

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO:-iS

CHRO:-iIQUE

Une auperstition chinoise. - Des témoignages dignes de foi établissent
que les pirales chinois qui ont assailli récemment M. Hallce, attacbé a la commission de délimitation du Tonkin, sur la frontiere chinoise, a Monkay, ont
mangé son creur et son foie et bu son fiel délayé dans de l'eau-de-vie de riz.
lis espéraient faire passer ainsi le courage du jeune Franc,ais dans leur corps,
a eux. Voici un exemple de plus d'une pratique et d'une superslition dont on
relrouve la trace dans la plupart des religions.
Les Fetes du Tet et les tombeaux royaux en Annam. - Le
journal le Temps, du 3 avril , a publié une correspondance de l'Annam qui contient quelques détails intéressants sur les mreurs et les superslitions des Annamites. Nous en exlrayons les passages suivanls:
« Il y a trois jours (la lettre est datée de Hué, 30 janvier) une salve de d'.x
coups de canon a annoncé que le roi venait d'inaugurer en personne la céremonie « des bambous » el le peuple tout entier a suivi l'exemple royal. Devant
la plus humhle case on voit une maigre tige de bamhou planlée au milieu du
pelit enclos que les ambitieux décorent du nom de jardin. Presq~'a~ sommet de
cette tige esl une petite cage grossierement tressée, avec un pelit Jouel accompagné quelquefois d'un fruit ou d'un gateau. Tout cela est destiné a apaiser le
diable et a lui fournir matiere a amusement. Pendant qu'il prendra ses ébats
sur le bambou, on pourra soi-méme s'égayer e~ paix, se réunir et festoyer ~aisiblement daos les cagnas autour du plat de r1z ou de nuoc-man, sans cramte
que ce facheux s'en vienne réclamer sa part et troubler le bonheur des braves
gens, en curieux qu'il est. Ne rions pas trop vite, songeons _q~e nous so~mes
dans un pays ou la superstition religieuse est un rouage pohhque essent1el et
que, si enfantine qu'elle se fasse, elle a derriere elle un peuple prét a se lever

AussiLOt apres la réception du personnel européen, les mandarins de lout
rang et de tout degré, en habil de gala, sonl venus a leur tour daos la grande
salle d'audience lui foire leur lais, c'esl-a-dire se mettre a genoux el par cinq
fois se proslerner en joignant les poignets et frappanl la terre du front.
« Le lendecnain, des la precniere heure, le roi s'est embarqué sur la grande
jonque de gala qui ne sert guere qu'une fois l'an, el, remorqué par des sampans a trente ou quaranle rameurs, il a lentement remonté le fleuve pour aller
faire ses dévotions au tombeau de Tu-Duc et adorer les milnes de son pere
adopti!. Ainsi le veut le rite royal, ainsi le veut aussi cette religion daos laquelle
le culte des ancétres figure au precnier rang des dogmes.
« 11 m'a élé donnÁ de visiler dernierement ces tombeaux royaux dont la plupart, - Tu-Duc, Mingh-Mang, Tieu-Try, - s'échelonnent tout le long de la
riviere, daos un rayon de quatre ou cinq lieues de Hué a peine. Vous ne sauriez vous imaginer el je ne saurais peindre moi-méme l'impression de soleanelle
grandeur qui se dégage de ces tombeaux. Ce sont d'immenses enceinles de
plusieurs kilometres de tour, de grands pares royaux enfouis dans le mystere
de la plus merveilleuse verdure, ornés d'arbres gigantesques et de pieces d'eau
qui dorment enlourées dans une ceinture de rampes de bronze merveilleusement fouillé ou de fai:ence aux mosa1ques de mille couleurs. Un peuple entier,
- quinze ou vingt mille soldats, - a travaillé aédifier cela pendant des années,
a opérer ces terrassemenls, a construire ces pagodes, a violentar la nature
pour faire d'elle la complice du respect dO. a le. majesté royale. Un peuple y
habite. C' est presque comme une ville de soldats, de femmes et de gardiens qui
veille autour du roi défuut el le défend.

pour elle.
.
.
.
,.
.
« Quand on discutait avec la cour , il y a deux mo1s, le proJel d mstallat10~
de la nouvelle concession franc,aise au Mang-Ka et le creusement du canal qui
devait la délimiter, le roi el ses ministres cherchaient a abriter leurs résistances
politiques derriere des scrupules religieux. « Ne craignez-vous pns, disait le
« plus sérieusement du monde S. M. Dang-Kangh, d'atteindre et de blesser en
« creusant ainsi la terre les griffes du dragon qui veille sur la citadelle? » On
promil de prendre toutes les précautions possihles et on calma a grand'peine ces
scrupules royaux.
Tous les pélards qu'on tire sur le fleuve et a bord du moindre sampan ont
pour mission de chasser les mauvais génies et d'oblenir d'eux la paix pour
l'année qui s'ouvre. La légalion de France, elle aussi, a tenu a chasser les mauvais génies; !'avenir dira si elle a réussi. Pendant plus d'une demi-heure,
pétards el pieces d'artiflce ont fait rage dans la cour d'honneur. Les Annamites, ivres de joie, couraient a travers les tourbillons de la fumée acre, se
disant qu'un peuple élait bien heureux qui était assez riche pour pouvoir chas•
ser si loin tous les diahles et s'assurer une si durable félicité ...

«

« L'usage veut que le vulgaire - et nous en faisions partie - ne sache point
exaclement ou repose la dépouille royale. On nous montre bien de superbes
mausolées, des IQ.onolithes qui sont réputés l'abriter. Erreur l Ne vous y arrélez
pas. Vous en seriez pour vos frais de respecl et d'émolion. Les restes du roi
reposent dans un pelit coin perdu et solitaire de l'enr.einte, ou les oulrages des
révolutions seront impuissants a les deviner et a les troubler et que, seuls, connaissenl les membres de la famille royo.le. Des dois (mandarins mililaires) préposés a la garde de ces tombeaux, en ont fait obligeamment les honneurs et permis
d'en visilerles moindres détails, tandis qu'un de nos amis se hll.tait d'inslaller,
au milieu d'une curiosilé un peu encombrante, ses appareils pholographiques el de prendre des vues. On ne sait auquel de ces tombeaux: donner la
préférence, ni lequel l'emporte pour la beaulé du sile. Jl faut élre vraiment roi,
el roi oriental, pour s'offrir un semblahle régal de pittoresque posthume.
« Non loin du mausolée sonl de vastes salles lapissées de naltes ou de hauts
slores de hambou enlrctiennent un demi-jour élernel. L'l sont déposés les
objets qui ont servi au roi défunt : voici son grand lit de repos a bois rouge
fouillé d'or, enlouré de lourdes draperies en baldaquín, oü sont brodées avec
un grand arl des sen ten ces confucistes; voici des. vases, des coupes, de~

�248

l\EVUE

m:

0

L lllSTOlll!!: DJ::S IIELIGIONS

brobes
n de
b gala dont
, la. splendeur fanée parle d'une époque d'o pu¡ence et des
majeslé royale ·, des diadé me s, des sceptres en ¡ade
·
. e es eures de I anctenne
.
•
a ~ólé, ~n vase de ~evres, présenl apporlé jaclis par quelque ambassade fran:
1,a1se, detonne
·
. parm1 ces religues orientales·, el comme ¡¡ faut que le com1que
conser~~ lou¡ours se. place, méme en pareil lieu, des objets de la plus plaisante
vulgar1te do~ment la d'un majestueux sommeil, enlourés des hommages des
fideles. A ~mg-Man_gh, ~percevant dansla salle des religues royales un tablea.u
susp_endu a la muraille, Je me suis approché gravement et avec tout Je respect
~equis. O pr~ranation I C'étaient deux fleurs banales dessinées !'une en bl
l autre en no1r, avec ·mscr1pllon
· · en frani,ais · « Eludes a .,_ '
·anc,
p .
•
ux &lt;&gt;&lt;:UX crayons, lith.,
~~is,» et enlourées d'un cadre innocent de huis a fil els noirs,comme ceux a.u
m11ieu desquels se prélassenl encore dans nos petiles auberges rustiques de
~rance, ~!ore, Cérés et Pomone. Par que! miracle ce naYf produit de notre esthét1que occidenlale est-il venu s'échouer la. et s'égarer en pareille comp
· ?
C'est
te
. ' .
agote
un_mys re que Je n a1 pa.s eu le temps de pénélrer.
" ~OUJOurs est-il qu'on sort de la visite de ces tombeaux profondément ému
surpris au f~nd que ~e peupl~ de si petite taille, ou tout semble élriqué el mi~
n~scule, qu_1 constrwt de pelltes maisons da.ns lesquelles ¡¡ faul se baisser pour
penétrer, ai~ su faire de_ si vast~s choses et montrer un pareil sentiment de Ja
grandeur._ Ces~ ~ue ce JOur-la 11 obéissait au double sentiment qui alimente
toule sa v1e rehg1euse et sociale ; le culte des morts uni au ~ulte de la ma¡·esté
royale. »

DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODH}UES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

1

I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. - Séance du
18 février. Élection de M. Léon Gautier. - Signalons pa.rmi les livres présentés: P. Pierling, Bathory et Possevino, documents inédils sur les rapports du
Saint-Siege avec les Slaves, et A. de Bourmont, Index processuum canonizationis et beatificalionis qui asservantur in Bibliotbeca nationali parisiensi.
Séance du 25 février. Élection de sir Henry 'Rawlinson comme associé étranger de l'Académie, en remplacement de M. Madvig. - M. Le Blant signale de
Rome diverses curiosités archéologiques, entre autres une pierre funéraire sur
Jaquelle on voit un squelette humain conduisant une danse avec une double
Mte; un autre squeletle, daos l'attilude de la danse, a élé trouvé a cOté du
précédent, mais il esl brisé. C'est le premier exemple d'une dansemacabre daos
l'arl romain. - M. Homolle signale une nouvelle inscription de Délos, da.ns
laquelle un certain lomilcos ou lécbomélekh, déja connu par d'aulres inscriptions du 1v• siecle, est qualifié de Carthaginois. M. Six a done eu torl d'identifier ce personnage avec un roi de Byblos mentionné au C01-pus Inscriptionum
semiticarum (I, 8, pi. 1), daos un texte paraissant a d'autres égards provenir
de l'époque des Achéménides. M. Homolle, au conlraire, avait raison de voir
dans Je Iomilcos de Délos, consacrant deux couronnes d.'or a Apollon el a
Artémis, un ambassadeur carlha.ginois mentionné, sous le nom de Odmilcas,
dans une inscription incomplete d'Athenes datant du 1vº siécle.
Séance du 4 mars. M. Heuzey entretient l'Académie de la nouvelle série de
monuments d'Asie-Mineure, dils « hittites )), que l'on constitue en ce moment
au Louvre, et dont les élémenls les plus précieux sont dO.s a la libéralilé de
M. Sorlin-Dorigny. ll décrit plusieurs cylindres et pierres gravées proveuunt
1) Nous nous bornons a signaler les articles ou les communicalions qui concernent l'histoire des religions.
i7

�250

DÉPOUILLE)IE:ST DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOClli'TÉS SAVA.'ffES

des environs de Tralles. Voici, en particulier, la description de l'un de ces
cylindres, telle qu'elle est donnée daos le compte rendu du journal le Temps :
« C'est un morceau d'hématite taillé et poli avec une rare perfeclion; on y
sent la main d'un graveur habile. La décoration, presque microscopique, esl
exéculée avec un soin remarquable. Le style se rapproche manifeslement du
travail assyro-babylonien. La scene qui y est gravée nous monlre une présentalion a. la divinilé. Trois personnages, daos l'atlilude de l'adoration, tenant a.
la main un objet qui semble une pique ou une crosse, ayant sur la téte une
étoile, les deux premiers vétus du kauna.kes, le troisieme portant un vétemenL
court et des chaussures recourbées, sont conduils par le d1eu a. double visage.
En face est la déesse, devant elle une table d'offrandes; elle tient un bouquet
composé de trois fleurs; un sceptre est appuyé au dossier de son siege. Derriere
elle, une autre divinité apparait, de taille plus petite, assise sur un trOne porté
par un bouquetin; elle a des cbaussures recourbées. A ses cOtés sont deux
génies ailés. Elle est suivie de deux personnages, dont !'un tient un vase d'ou
jaillit un double flot, dont l'autre semble nager. Cette glyptique a cértainement
son prololype dans la Chaldée; mais elle présenle ici des caracteres distinctifs,
principalement dans l'ornementation qui accompagne la scene religieuse. Cette
scene est encadrée par une double bordure formée d'ornements compliqués. On
remarque, en haul, de riches entrelacs; en has, l'encadrement est aussi tres
beau. C'est a. tort que ces motifs de décoration ont élé allribués a. l'art de la
Chaldée ou de l'Assyrie; ils sont propres a l'art de l'Asie-Mineure. 11 y a la des
enroulements superposés qui rappeUent cerlains plafonds égyptiens ou des
détails de l' orfevrerie mycénienne, mais qui ont une originalité suffisante pour
caractériser un groupe d'objets d'art et une école, Ce beau cylindre appartient
a une série dans laquelle on remarque aussi un large cachet portant des signes
idéographiques, au nombre d'une trentaine; le style en est le méme que celui
du cylindre; il semble que les deux monuments sont de la main du méme
ouvrier. M. Heuzey cite encore un cube d'hématite sur lequel sont représentées
des divinités assises sur des animaux, tenant dans leurs mains élevées le croissant lunaire. En comparant a ces objets le monument bien connu qui représente
l'androgyne et qu'on a attribué tantOt a. l'art persan, tantOt a. l'arl chaldéen, on
est conduit avec certitude a le rapporter a l'art héthéen de l'Asie-Mineure. »
St!ance du f f mars. M. de la Blanchere envoie une note sur les travaux exécutés en Tunisie par le service beylical des antiquités et des arts pendant
l'année 1886. U signale des épitaphes nouvelles trouvées sur l'emplacement de
l'ancien cimetiere chrétien de Leptis (aujourd'hui V1mta), la découverle d'une
catacombe a Sullectum {Arch Zara) el, a Taphrura (aujourd'hui Sfax), les restes
d'une importante nécropole chrétienne, comprenant une église, des mosa1ques,
un baptistere. - M. l. Delaville Le Roulx présente un mémoire sur les statuts
de l'ordre militaire de l'HOpital de Saint-Jean de Jérusalem (appelé ·aussi ordre
de Rhodes ou de i\Ialle). A la l'egle de Saint-Benoit succéda bientót une nou-

251

velle regle, en dix-neuf chapitres, édictée par Raymond du Puy avant le ~ilieu
du xn• siecle et confirmée en 1185 par le pape Lucius III. Cette regle sub1t une
série de modifications sur l'initiative du chapitrc général de l'ordre. - M. Julien
Havet explique comment il a trouvé la clef de l'écriture secrete de Gerbert, qui
ful pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003).
Si!ance du / 8 mars. M. Mowat présenle le moulage d'une des steles en terre
cuile trouvées aux environs de Capoue et conservées au Musée Britannique, de
forme quadrangulaire, avec inscriptions osques de deux a tr_ois lignes et ~oulures en relief (par exemple un Apollon avec casque, une Mmer~e, etc.). L mscription incomplete se lit Vireium ... vesulia... deivin. Ce sont vr8:1se~bl~blement
des textes votifs sur Jesquels ont été moulés d'anciennes monna1es llahques. Parmi les ouvrages présentés, nous signalons : Katyayana, Sarvanukrananl of
the Rig-Veda, with extracts from Shadyurucishya's commentary, ~ditioo de
M. A.-A. Macdooell dans les Anecdota Oxoniensia, Aryan series, I, 4;
E. Senart. Inscriptwns de Piyadasi,, vol. II.
Séance du 25 ma!'s. Élection de M. Saglio comme membre libre. - M. Léon
Heuzey présente le plan d'un remarquable pilier en briques trouvé par M. de
Sarzec a Tello en dehors du palais, en l.881. Oltte découverte prouve que les
architectes ch¡ldéens connaissaient les supports. La colonne dont il s'agit est
composée de quatre colonnes circulaires assemblées, construites, avec une réclle
habileté, en briques rondes, triangulaires ou échancrées. On a découverl su~
ces briques deux ligues de plus que sur les inscriptions ordinaires du pates1
Goudéa, désormais célebre. Les assyriologues y voient la mention d'un li_eu ou
se prononi,aient des oracles. U s'agit, en effet, d'un fragment du sanclua1re de
Nin-Ghirsou, le grand dieu local assimilé au dieu assyrien Ninip. Ce sanctuaire,
d'apres les inscriptions, devait étre en bois de cedre; les fouilles ont, en effet,
mis a. découvert des fragmenls de ce bois. La découverte de nouvelles colonnes
semblables derriere un large perron permet de reconstituer une entrée monumentale. M. Heuzey signale a ce propos divers rapprochements avec l'architecture hébra1que (les deux colonnes a l'entrée du temple de Jérusalem et le portique
aux lamhris de cedre du palais de Salomon) et rappelle les colonnes égyptiennes
a quadruple tige, ainsi que les piliers a faisceaux de no~ cat~édrales. M. Senart présente l'édition de Vallabhadheva, the Subha.sh1La.vali, par Peter
Peterson et le pandit Durgaprasada, dans la Bombay Sanskrit si!ries.
Séance du / cr avril. M. Philippe Berger étudie une inscription de Tamassus,
bilingue, en phénicien et en chypriote, contenant une dédicace a. Apollon
d'Hélos, dieu du Péloponese. Les deuir principaux dieux phéniciens de l'ile
de Chypre étaient Résef Amykolos et Résef Alottes. L'inscription de Tamassus
montre !'origine grecque du second; le premier est évidemment le méme que
l'Apollon d'Amyclée, non moins célebre dans le Péloponese. Ces deux divinités
ont done été importées A Chypre par. les Achéens et identiflés avec le Résef ou
Arsouf phénicien.

�252

DÉPOUILLEMENT DES PÉRlODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCJÉTÉS SAVA~TES

Séance du 6 avril. 1\1. Philippe Beryer signale une nouvelle inscription chypriote, une dédicace a la déesse AnaLh par les rois Baalmelek I, Azbaal et
Baalmelek II. Cette inscription est surtout importante pour l'histoire politique
de Chypre. - 1\1. Le Blant envoie de Rome la descriplion d'un sarcophage
chrétíen inédit qui se trouve au musée du Campo santo dei Tedeschi : une
femme, debout, en priere, entre deux arbres sur chacun desquels est une
colombe. A droite, le bon pasteur portant une brebis. La partie gauche, mulilée,
représente le pasleur posant la main gauche sur une corbeille remplie de pains
et touchant de la main droite un sarcophage. C'est l'illustration de cette parole
du Cbrist : « Je suis la résurrection et la vie ».

Séance du / 5 avril. M. Saloman Reinach propose une nouvelle interprétation
d'un bas-relief en marbre, du Musée Britannique, représentant J'apotbéose
d'Ho:nere. On y voit ordinairemenl les neuf muses avec Apollon et la Pythie.
M. Reinach se prévaut d'une figure exactement semblable trouvée récemment
sur une terre cuite de Myrrhina, pour établir que la prélendue Pythie est une
muse. La méme conclusion s'impose pour une autre personne du bas-relief. II
y aurait ainsi dix muses; M. Reinach en distingue une, la plus grande, en qualité de Mnémosyne, mere des muses, celle-la méme que l'on prend ordinairemenl
pour Melpomene. La muse qui deseend du Parnasse serait Calliope, et la prétendue Pythie serait Thalie, qui, d'apres la légende, aurail été la mere des
Corybantes, aimée d'Apollon.
II. Académie des Sciences morales et politiquee. - Séance
du 26 mars. Une parlie de la séance est consacrée a des pi'ésentations de livres,
parmi lesquels nous relevons l'.Ancien Monde et le Christianisme, de M. de Pres_
sensé, et une étude de M. Jean Réville sur l'enseignement de l'histoire des
religions. - Séance du 2 avril (compte rendu du journal le Temps). Les biens
de l'Église et la dime sous Richelieu, tel est le litre de l'étude historique et économique dont M. G. d'Avenel poursuit la lectura devant l'Académie. Sous
l'ancien régime, deux sources alimentaient les revenus du clergé : d'une part,
le produit des terres qui lui appartenaient en propre; d'autre part, la dime
paroissiale, dont la quotité varie suivant les lieux et la nature des objets dimés
du treizieme au vingtieme, au cinquantieme. Les dépenses du clergé étaient le
service du culte, la réparation et la construction des édifices religieux, des
aumOnes obligatoires et un léger imp0t qu'il payait a l'État sous le nom de don
gratuit, afin de maintenir le principe qu'il n'était tenu a aucune contribution
envers le pouvoir tempnrel. Tel est, dans sa structure générale, ce qu·on pourrait appeler « le budget des cultes au xvn• siecle ». Il est impossible (M. d'Avenel
en fait justement la remarque) d'ajouter foi aux chilfres officiels qui établissent,
il y a deux siecles, ce budget; ces cbilfres sont intentionnellement diminués;
par conséquent, J'histoire en est réduite a des hypotheses, lesquelles cependant,
contrOlées les unes par les autres, confinent a la certitude. Un mémoire fait par
Richelieu, en 1625, estime que le clergé possede le tiers des biens du royaume.

253

M. d'Avenel les évalue au minimum au quart en 1640 et aucinquiemeen 1789.
Si, pour atleindre la vérité sur ce point, on néglige, comme. il convienl, l~s
cbilfres fantaisistes de Vauban, qui estime, en i695, a 134 millions le produ1t
des dimes ecclésiastiques, et les évaluatioos exagérées de l'auteur de la Théorie
de l'impot, qui porte leur valeur en 1760 a 16'1 millions, on peut accorder crédit
au Secret des finances, imprimé en 1581, et qui les considere comme donnant
annuellement 25 a 30 millions. D'aulre part, calculées en moyenne au dix-huitieme, elles passent, en t 789, pour cotlter a J'agriculture 133 millions. Ces deux
chiffres, quoique tres différents en apparence, concordent en réalité. Selon le
poids du métal, 30 millions de livres de 1580 font 80 millions de 1789. L'augmentation du revenu des terres de la fin du xvi• siecle a la fin du XV111•, le
nombre des terres défrichées durant cet intervalle, l'agrandissement de la
France, qui compte sept ou huit provinces de plus, suffisent a éleverles 80 millions au dela de 130.
« II est exlrémement difficile de déterminer d'une maniere générale les
ressources tres variables du curé de chaque paroisse. Toutefois, une centaine
de dimes relevées par 1\1. d'Avenel dans quioze de nos départements, sous le
ministere de Richelieu, ressortaient l'une dans l'autre a 650 livres environ.
Daos Je diocese de Rennes, le revenu moyen est de 750 livres; dans celui du
Puy, de 420 livres; dans celui du Mans, de 4.00 livres. Ce sont la des chiffres
of'liciels, par conséquent atténués, et peut-élre faudrait-il porter de 9?D a
1,000 livres la moyenne générale des produits de la dime dans chaque paro1sse.
D'ailleurs, ces produits ne constituent qu'une partie des revenus de la cure; il
y a encore le domaine de la cure, ses biens propres, d'une importance beaucoup
moindre sans doule. L'hisloire des biens ecclésiastiques et de leurs revenus,
depuis Louis XIII jusqu'a la révolution fran&lt;;aise, en tenant compte de l'augmentalion du prix des terres et des nombreuses mises en valeur de terres
incultas, montre ce que pouvait étre la fortuna de l'Église au jour de la spoliation. Soixante-quinze millions de Jivres représentaient, a 5 0/0, taux ordinaire
de l'intérét des immeubles, un capital de quinze cent millioos de livres, ou
deux milliards huit cent cinquante millions de francs. Mais la valeur de ces
terres, comme de toutes les autres, est deux fois et demie plus grande en 1789
qu'a l'avenement de Louis XIV et arrive, en dernier compte, a sept milliards !
« Quelque élevé que le chiffre paraisse, il ne constiluait plus, dit M. d'Avenel,
le quart de la fortune fonciere frani,aise, incontestablement supérieure alors a
28 milliards.
,, Le revenu du clergé, de 1640 a 1789, n'a pu augmenter dans la méme proportion que la valeur de son capital. Le taux de l'intérét avait baissé d'une
époque a l'autre, pour les immeubles comme pour toute es pece de bien. De 5 0/0,
l'intérét des terres était tombé a 3,5 environ. De 75 millions de iivres (142 millions de francs), sous Louis XIII, les rentes du clergéavaienldu s'élever seulement, en 1790, a 245 millions de francs. »

�254,

DÉPOUILLE3IEXT DES PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTBS SAVANTES

III. Revue h istorique. - Mars-avril : Charvériat. Les affaires religieuses
en Bohéme au xvi• siecle. (Compte rendu par E. Denis; ce livre est l'erreur d'un
homme qui s'estfourvoyé daos un travail pour Jeque! iln'étaitnullement préparé.)
I V . Jour n al d es Savants. - Pévrier : Perrot, Les statues de Diane a
Délos.
V. Nouvelle R evue. - IS f&amp;vrier: d'Avenel. Ricbelieu et les protestants frani;ais apres La Rochelle.
I•• mars : Loti. Kioto, la ville sainte.
VI. Controverse et Contemporain. - I S février: Paul Allard. La
persécution d'Aurélien (fin).
15 mars: de Harlez. La religión populaire de
la Chine. - Gust. Comestin. La croix et le crucifix. - Mgr Ricard. L'abbé
Maury et Mirabeau, les luttes doctrinales A la Constituante.

=

=

VII. C orresp ondant. - /O février: V. deChevigny. Ct.lrrespondance de
Marie d'Agreda et de Philippe IV.
10 mars : Vicomte llfayol de Lupé. Un
pape prisonnier. Rome, Savone (voir le n• suivant). - Comte de Pontmartin.
Le cardinal de Bonnechose.

=

VIII. Mélus ine. - 5 mars: H. Gaidoz. L'anthropophagie (voir le n• sui= 5 avrü : H. Gaidoz. Corporations, compagnonnages et métiers. L.-P. Sauvé. Superstitions relatives au mariage.
I X. R e vue d es tradi tions p o p ulaires. - 25 mars : Paul Sébillot.
Les tremblements de terre. - Aug. Gittée. Le folklore en Flandre. L.-P. Sauvé. Tradilions de la Basse-Bretagne (Les soldats de Saint-Cornély.
vant).

Les danseurs maudils.)

X . Vie chrétienn e . - Janvier : A . Viguw. Bonavenlure des Périers et
la Réformefran~aise. - G, Bonet-Maury. La religion d'Edgar Quinet.
X I. R evue historique de l'Ouest. - II. 5: Vallette. Petites pages
d'histoire vendéenne. Les établissements religieux de Fontenay-le- Comte
(suite). - Audiat. Un déporté, évéque de Saint-Brieuc, Mathias Legroing
de la Romagere (suite). - Dubois de la Patelliére. S ur la paroisse de
Coueron.
X II. Muséon. - Avril : E. Beauvois. La légende de saint Colomba. P. Robiou. La religion égyptienne.
X III. A cademy. - 12 février: John Sarum. The date and history ofthe
great latín Bible of Monte Amia!.a. (Voir notre Chronique; - voir, dans les
9
n• suivants, la longue et inléressante discussion de MM. \V. Sanday, Martin
Bule, J. White, Maunde Thompson et Wan•en.) - Am.-B. Edwards. Tbe
sarcophagus of Anchnesril.neferab. (A propos du livre de M. E.-A. Wallis Budge.)
19 février : Edouard Naville. Egypt exploration fund. (Rapport sur ses fouilles
a l'est i:!e Zagazig entre Tell-el-Kebir et Belbeis). /9 mars : Fr.-T. Marzials. The reformation in France.
26 mars : Georges Bertin. Babylonian
astronomy. -== 9 avril: L.-C. Casartelli. The elymo!ogy of tbe name Zarathustra.
- Discovery of a lomb-temple at Sidon. (Description du monument retrouvé par
le D• H. Jessup de Beyroulh.)

=

=

=

255

XIV. Athenaium. - / 2 mars: Rob.-K. Douglas. Fa-llien's description of
the image of Msitreya Buddha. (Voir les articles de M. James Legge dan~ les
n•• du i9 mars et du 2 avril, celui de M. Douglas, 26 mars, et celu1 de
M. s. Beal, 2 avril.)
9 mars : Sp.-P. Lambl'os. Notes from Athens. (Voir le
n• suivant.) 9 avril : W. Lea{. Notes from Alhens.
XV. Contemporar y Review. - Février : A .-M. Pairbain. Theology
as an academic discipline. - Mars : Capt. Conder. The Old Teslament :
ancient monumenls and modern critics. - Avril: Emilio Casteúw. The call oí
Savonarola. _ Robertson Smith. Capt. Conder anJ modern critics.
XVI. Nineteenth oentury. - Mars : Gladstone. The greater gods of
01 ympus. I . Poseidon . - Avril : Matthew Arnold. A friend o{ God.
Andrew Lang. Demeter and the pig.
XVII. National Review. - Mars : The church question in Scoll~nd.
_ Helen Zimmern. Plato and theosophy. - R.-S. Gundry. India and Th1bet.
XVIII. Church quarterly Review. - Avril: The Ma~s~retic ~e~t of
tbe Old Testament. - The empress Eudocia. - The early chr1sllan mm1stry
and tbe Didache. - The language spoken by Christ and lhe aposUes.
.
XIX . China R evi ew. - XV. 2 : Allen. Similarity belween Buddh1sm
and early Taoism. - Stanton. To the folklore of China.
.
X X. Arch aeological Journal. - N° 172 : Pullan. The 1conography of
angels. - Hodgson. On the differences of plan alleged to exist between churches
oí austin canons and those oí monks.
XXI . Histor isch es J ah rbu ch . - VIII. .2 : Schanz. Das Jahr der
Gefangennahme des heil. Apostels Paulus (avec une répo~s~ d~ pr~fesseur
Kellner). - Denifle. Quellen zur Disputation Pahlos Cbr1slla01 m1t Mos_e
Nachmani zu Barcelona (1263). - Unkel. Die ,Coadjutorie des Herzogs Ferdinand von Bayern im Erzstift Koln (premier article) .
XXII. Archlv f ür Litterat ur-und Kirchengeschichte d es Mittelalters. - III. / et 2 : Ehrle. Die Vorgeschichte des Concils von Vienne
(fin). - Denifl.e. De origine et progressu juris scolastici Paduani.
XXIII. N e ues Archiv der G es ellsch a ft für altere d eu tsche
Geschichtskunde. - XIJ. I : G. Waitz. Ueber den ersten Theil der Annales
Fuldenses. - S. Herzberg-Frankel. Deber das iilteste Verbrüderungsbuch von
Sanct-Peter in Salzburg. - II. Hahn. Die Namen der Bonifazischen Briefe im
Liber vita&gt; ecclesiie Dunelmensis. - O. Holde1·-Egger. Zur Translatio S. Benedicli.
XII. 2 : Bruno Krusch. Chlodovechs Sieg ueber die Alamannen.
XII. 3: Bruno Gebhardt. Die Confutatio primatus papre.
XXIV . Mittheilu ngen des k. d eutschen archaeol. I n stituts.
A t h enische Abth. - X.1. 3 : F. Duemmler. Mitteilungen von den
griechischen Inseln. IV. Aeltesle Nekropolen auf Cypern.- Lolling. Lesbi_sche
Inschriften mit Anhang von Petersen. - Doerpfeld. Der Tempel von Kormth .
- Pctersen. Athenasstaluen von Epidauros.

=

=

=/

=

�256

DÉPOUILLElfENT DES PÉRIODIQUES

XXV. Poodagogium. - IX. 5: Mo1'f. Salzmann als Reformator des Religionsunterricht.

XXVI. Philologus. - XLV. 4.: Scotland. Die Hadesfabrt des Odysseus.
-.Bornemann. Pindars VII nemesiscbe Ode als Siegertolenlied.
XXVII. Zeitschrift für Assyriologie. - II. .f : Jensen. Hymnen
auf das Wiedererscheinen der drei groszen Lichtgótter, l.
XXVIII. Globus. - N• 8: Der Nestorianismus in Asien. -N• /0. Keller.
Volksalemente und Volksleben in Madagascar (premiar article).
XXIX. Oesterreichische Monatsschrift für den Orient. - N• .2:
Temple. Ein Menschenopfer in Rajputana.
XXX. Monatsschrüt für Geschichte und Wissenschaft des
Judentums.- /887. N° 3: Graetz. Die Bedeutung der Priesterscbaft für die
Gesetzgebung wabrend der zweiten Tempelzerslórung. - _Perlitz. Rabbi
Ahahu. Cbarakter und Lebensbild eines Paliistinensiscben Amor!lers (suite).
XXXI. Archiv für das Studium der neueren Sprachen. LXXVII. 3 et 4. : Rudolf. Der germanische Licbtgott Balder und der beilige
Johannes. - Veckenstedt. Die Llorona, das weinende Mil.deben der Mexicaner
und ibre Scbwestern bei den Ariern und Mongolen.

XXXII. Archiv für slavische Philologie. - IX. 4.: Kotschubinskü.
Eine serbiscbe Evangelienbandschrift vom Jabre 1436 aus Zeta. - Jagié. Ein
serbischer Beitrag zur Georgiuslegende. - Novahoviteh. Ueber die Entstehung
mancher Volkslieder. - Wolter. Mytbologische Skizzen.
XXXIII. Zeitschrift für exacta Philosophie. - XV. .f : Flügel. Die
Sittenlebre Jesu.
XXXIV. Zeitschrift für Missionskunde und Religionswissenschaft. - II. .f : A.hles. Buddhismus und Christentbum. - Lucius. Die
geschichtlicben Voraussetzungen des Sieges des Christentums im Rómischen
Reich. - Das Christentbum in Japan.

XXXV. Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie. - XXX. 2 :
Kuttner. Die religiose Gewissbeit und das Bewustsymbolische in der Religion.
- Weiss. Ein neuaufgefundenes Kanon-Verzeicbnis. - Draseke. Zum Hirlen
des Hermas. (A contr0ler au sujet de cet article le travail de M. A. Harnack,
dans la « Theologische Literaturzeitung » du 9 avril, intitulé : Ueber eine in
Deutschland bisher unbekannte Falschung des Simonides.) - A. Hilgenfeld.
Zu dem griecbischen Schlusse des Hermas Birlen. - Noldechen. Terlullian vom Fasten. - Garres. Arianer I im officiellen Martyrologium der
Romischen Kirche.

XXXVI. Zeitschrift für kirchliche Wissenschaft. _ 1887. N• /:
Zockler. Die biblische Lilteratur des Jabres i886. A. Altes Testament. (Voir le
N. T. daos len• suivant.) Zietlow. Der Baum des Lebens. - Grote. Wo liegt
Golgatba?

XXX VII. Deutsche evangelische Blootter. - .f 887. N" 3: Beyschlag.

ET DES TRAVAUX DES SOCI"ÉTÉS SAVA'NTES

257

Aus D• von Schulte's Gescbichte des deutschen Altk-atbolicismus. - Bacmeister.
Luther und Loyola. - Weitbrecht. Noch einmal die Hexenbulle Innocenz' VIII.

XXXVIII. Katholik. - Février: Wann waren Petrus und Paulus in
Rom? - Die K0rperlebre des Thomas von Aquin. - Der Primal in der Kirche
Galliens und der VI• Kanon des Nic!lnum.
XXXIX. Evangelisches Misaionsmagasin. -Avril : Missionsarbeit
in Malabar. - Heiratsgesetz und Hochzeitfeier im Kurgland.
XL. R11vista de Espana. - N° 4.50 : El templo de Esculapio en
Atenas.
XLI. Theologisch Tijdschrift. - Mars : J.-H.-A. Michelsen. Kritisch
onderzoek naar den oudsten tekst van Paulus·Brief aan de Romeineo.
J.-A . .Bruins. Nog eens de Basílica Novorum of Novarum te Carthago.

�259

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W. Brückner. Die vier Evangelien nach dem gegenwiirligen Stande der
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l.887, in-8, de vm et 240 p.

Louis Salles. Les freres de Jésus. - Paris, Moquet, l.887, in-8, de 52 p.
G. Volkmar. Paulus von Damascus bis zum Galaterbriefe. - Zuricb, Schroter, 1887, in-8, de vm et 120 p.
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R. Heath. Tbe reformalion in France, from its dawn to the revocation
of lhe Edict of Nantes (illustré). - Londres, Reiigious Tract Society, in-8,

1886.
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Vienne,

261.
Berlin, Verein für

0

RELIGIONS DE L ASIE

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1886, in-8, de 44:0 p.
. .
.
ur J Wi'lkins Modero Hinduism heing an account of lhe rehg1on and life
.....
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'
·
'8d488
of the Hindus in Norlhern India. - Londres, Unw10, 1887, m- , e
_P·
E. Senart. Études sur les inscriptions de Piyadasi, t. ll. - Paris,
Leroux, 1887.

�262

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGJO:-,s

Ll!on de Rosny. Chreslomalhie religieuse de l'Exlréme-Orient. - Texles
chinois extraits du Yih-King, du Chou-King, du Chi-King, du Li-Ki, du TsoTchouen, du Hiao-King. - París, Maisonneuve, f887, in-8, de 52 p.
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A. Clouston. Popular tales and ficlions, lheir migrations and transformations. - 2 vol. Édimbourg, Blackwood, i887.

ANOBRS, IIIPIUIIIER.IE BORDIN ET el• , ROE GARNIBR,

4,

�BULLETIN CRITIQUE
DE LA.

RELIGION ÉGYPTIENNE

LE LIVRE DES MORTS

Ed. Naville. Das Aegyptische Todtenbuch der XVIII bis XX Dynn,stíe, aus
verschiedenen Urkunden zusammengestellt und herausgegeben von Edouard
Naville , mit Unterstützung des Koniglich Preussischen Ministeriums dcr
Gcistlichen, Unterrichts- und Medicinal-Angelegenheiten, Berlin, Asher und
C0 , i886, Einleitung, in-4, v-204 p.; i•r Band, Text und Vignetten, in-folio,
ccxu pi., 2• Band, Varianten, 447 p.

Le 19 septembre '1874, les égyptologues, réunis a Londres, al'occasion du deuxieme Congres International des Orientalistes, déciderent qu'il y avait lieu de publier &lt; une édition de la Bible des
anciens Égyptiens, - le Rituel, comme Champollion l'appelait, ou le
Livre des Morts, comme l'intitule Lepi;ius, - aussi critique et aussi
complete que possible. Cette édition devait fournir une triple
récension de ce vénérable monument de la langue, de l'archéologie
et de la religion égyptiennes ; en d'autres termes, nous donner le
Livre des Morts, tel qu'il était: - 1º Sous l'ancien empire; 2° sous
les dynasties thébaines du nouvel empire ; 3º sous les Psammétiques (XXVI• dynastie) 1 • » M. Naville voulut bien se charger de
1} Transactions of the Second Session of the International Congress of Orientalists, held in London in September 1874, Londres, Trübner, 1876, p. 442.
18

�266

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

rassembler les matériaux; M. Lepsius assura a l'reuvre l'appui de
l'Académie de Berlin et du gouvernement prussie12; un comité
s'organisa, qui fut composé de MM. Birch, Chabas, Lepsius et
Naville. Des les premiers jours, on dut reconnaitre que le projet
présentait des difficultés d'exécution presque insurmontables. Si
les textes de l'ancien empire sont rares et incomplets, ceux de
la XXVI• dynaslie sont trop nombreux et contiennent si peu
de variantes réelles, que la collation de vingt papyrus, pris au
hasard, donne des résultats insignifiants. Le comité modifia son
plan primitif, et M. Naville déclara, au Congres de Florence, qu'il
bornerait désormais ses recherches aux manuscrits de l'époque
thébaine. L'ouvrage, tel qu'il le concevait, n'était pas une édition
critique ·avec un texte reconstitué artificiellement, mais un recueil
méthodique des documents nécessaires a qui voudrait ensuite
entreprendre une édition critique. &lt; Il devra done se composer, en
premier lieu, d'une introduction donnant tous les renseignements
voulus sur les matériaux employés, puis d'un texte de base qui
sera la reproduction exacte de chaque chapitre pris dans un cerain
papyrus, puis de toutes les variantes recueillies, enfin d'un lexique
complet de tous les mots du Livre des M orts 1 • &gt; Cette édition
restreinte, M. Naville nous l'a donnée en 1886, douze ans apres
la décision du Congres international de Londres. La mort avait
dans l'intervalle dissous le comité : Chabas partit le premier, puis
Lepsius, puis Birch. M. Naville a exécuté fidelement le plan qu'il
s'était tracé en i878. 11 a eu la chance~de rencontrer dans sa propre
famille un ouvrier incomparable, qui a dessiné figures et inscriptions avec une fidélité et une élégance qu'on ne saurait trop
admirer. Aussi le volume de textes et de vignettes est d'une fort
belle venue. Celui des variantes est d'un trait moins fin et
moins sur, mais suffisamment net et tres lisible encore. Dans
l'introduction, qui forme un tome a part de format plus petit
que les autres, M. Naville a rendu pleine justice a ses devanciers,
et l'histoire qu'il trace des différentes publications ou tentatives
d'interprétation qui ont précédé la sienne, pour etre breve, n'en est
pas moins instructive. Sur un point seulement, il me parait avoir
commis une méprise ; c'est quand il attribue a E. de Rougé l'idée
i) Atti del IV Congresso Internazionale degli Orientalisti, tenuto in Pirenze
nel Settembre 1818, Firenze, Lemonnier, i880, t. I, p. 95.

LE LIVRE DES MORTS

267

que les papyrus funéraires étaient écrits íprimitivement en cursive, et que les textes hiéroglyphiques ne sont que la transcription
des textes hiératiques. Il fallait done, d'apres lui, commencer
l'étude par ces derniers, et beaucoup de fautes des textes hiéroglyphiques s'expliqueraient d'elles-memes des qu'on connaitrait bien
les textes hiératique~ 1 • 11 Je pense que M. -Naville a compris d'une
maniere trop générale les expressions de M. de Rougé. Celui-ci
ne prétend pas que tous les textes hiéroglyphiques du Livre des
Morts sont des transcriptions de l'hiératique. &lt; Nos musées
possedent, dit-il, de magnifiques exemplaires de l'ancien style,
qui sont touiours écrits en hiéroglyphes linéaires disposés en
colonne; malheureusement les tableaux et les vignettes semblent
y jour le róle principal ; l'écrivain a passé fréquemment des mots,
des phrases, des demi-chapitres tout entiers; il semble n'avoir eu
pour but que de remplir matériellement sa page, dans un travail
qui, une fois achevé a l'occasion des funérailles et déposé avec
la momie, ne devait jamais etre contrólé par les regards d'aucun
homme vivant. Les transcriptions opérées entre les manuscrils des
diverses sortes d'écritures, devinrent une autre source d'inexactitudes. Ainsi le bel exemplaire hiéroglyphique de Turin estrempli
d'erreurs qui JYrouvent suffisamment que le copiste travaillait
d'api·es un manuscrit cursi{; son calame exercé le transcrivait
en beaux hiéroglyphes, mais cet excellent calligraphe n'était pas
un savant; on remarquera, en effet , que les signes qui, dans
l'écriture cursive, se ressemblent jusqu'a la confusion, sont précisement ceux qui ont donné lieu a des méprises •. » Le passage est
bien clair. M. de Rougé, apres avoir déclaré que les papyrus
d'ancien style sont touiours en hiéroglyphes , constate que le
papyrus hiéroglyphique de Turin, publié par Lepsius et qui est
d'époque sa'ito-grecque, a du etre copié sur un texte hiératique, et
que beaucoup des fautes qu'il renferme s'expliquent, si on suppose
un original cursü mal interprété par un scribe ignorant. 11 me
parait avoir pleinement raison en cela, mais il aurait tort que le
passage ou il développe cette idée ne comporterait pas le sens
que Naville lui a attribué. 11 cite un cas particulier, il ne pose pas
une regle générale. Comme Naville, il reconnaissait l'importance
ce

i) Einleitung, p. 3 sqq.
.
2} Étude sur le Rituel funéraire des anciens Egyptiens, p. 7-8.

/

�268

LE LIVRE DES MORTS
REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des textes thébains en hiéroglyphes : s'il s'est attaché surtout a
l'étude des textes saites en hiératique, c'est que le Louvre et les
musées d'Europe renferment un nombre considérable de manuscrits
de l'époque. salte contre quelques douzaines de manuscrits de
l'époque thébaine. C'est la une critique de détail qui n'enleve rien
a la valeur de l'introduction. Apres avoir exposé les vicissitudes
diverses par lesquelles son entreprise a passé depuis 1874, M. Naville apprécie brievement l'histoire du Livre des Morts et de ses
éditions successives 1, décrit et classe les manuscrits dont il s'est
servi, ajoute quelques détails sur le sujet de chaque chapitre et
sur la place qu'il occupe dans chaque exemplaire : le tout se termine par une table des chapil.res avec leurs titres hiéroglypbiques.
Le texte original de l'introduction était naturellement en frangais ;
comme les frais de publication étaient a la charge de l'État prussien,
M. Ludwig Stern a donné du frangais de Naville une traduction
allemande fort soignée. L'ouvrage est digne, en tous points, et
des grands savants qui en ont surveillé l'exécution, et du gouvernement qui l'a pris a son compte.
Le Livre des Morts a déja été traduit deux fois en entier, en
anglais par Birch, il y a vingt ans ', en frangais par Pierret, il y a
six années a peine•. Si estimables et si utiles que ces reuvres aient
été a leur heure, l'apparition du livre de Naville leur a enlevé
beaucoup de leur importauce : elles ont été faites l'une et l'autre
d'apres le texte de Turin et ne représentent qu'une legon souvent
inintelligible de l'ouvrage égyptien. Je ne puis songer a en publier
ici une traduction nouvelle, mais peut-etre ne sera-t-il pas inutile
d'en donner une analyse exacte. Le Livre des Morts était destiné
a instruire ' l'ame de ce qu'elle doit faire apres la vie. C'est un
recueil d'incantations, ou, si ce mot effraie trop les personnes qui
1) Einleitung, p. 18-46.
2) Dans le grand ouvrage de Bussen, Egypt's place in Universal History,
t. V, 1867, p. 123-333.
3) P. Pierret, Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, in-18. París, i881,
t. XXXJII de la BibliotMque Orienta/e elzévirienne de E. Leroux. Brugsch en
avait entrepris une traduction allemande dont les quinze premiers chapitres ont
seuls été publiés : Das Todtenbuch det Alten Aegypter dans la Zeitschrift, 1872,

p. 65-72, 129-134.
4) Saql'OU.

269

ne peuvent pas s'habituer encore a reconnaitre dans les rites égyptiens quelque chose qui ressemble plus a la magie qu'a la religion, un recueil de prieres, dont les unes ont pour objet de donner
a l'homme des renseignements généraux sur le sort qui l'attend
au dela du tombeau, et dont les autres s'appliquent a des cas particuliers de l'existence funéraire. La premiere condition a remplir,
pour en saisir le sens et la composition, est done de rechercher
quelle idée ceux qui l'ont compilé se faisaient de l'ame et du milieu
dans lequel elle tombait en quittant le corps. Point n'est besoin
de l'étudier pendant longtemps pour découvrir que cette idée n'est
ni une, ni simple. Ce qui survit de l'homme est traité parfois comme
un double (ka), parfois comme une ombre (kha'ibit), parfois comme
un esprit lumineux (khou) , parfois comme un épervier a tete
humaine, comme un vanneau, comme une grue (ba), parfois enfin
comme un personnage composite qui tient a la fois du double et
de l'ombre, de !'esprit et de l'oiseau. Le lieu ou réside cet etre
mal défini est, pour les uns, le t&lt;,mbeau meme qui renferme le
corps, pour d'autres, notre monde entier ou celle des régions de
notre monde ou il lui plait se transporter, pour beaucoup, un
monde différent du nótre et qu'on atteint apres un voyage plus ou
moins pénible. J'ai parlé déja et du double et du sort qui l'altendait
dans son tombeau 1 : je n'ai pas eu encore l'occasion d'exposer
ce que c'était que cette autre terre que· les textes mentionne_nt
souvent. La description complete ne s'en trouve nulle part, ma1s,
en réunissant ce que nous apprend le Livre des Morts aux enseignements que conliennent les autres livres religieux, on parvient
a en recomposer le tableau général et, par conséquent, le systeme
de l'univers tel que les Égyptiens l'avaient imaginé.
Au commencement, &lt; quand il n'y avait pas encore de ciel, qu'il
n'y avait pas encore de terre, qu'il n'y avait pas encore d'hommes,
que les dieux n'étaient pas encore nés, qu'il n'y avait pas encore
de mort •, &gt; le Nou seul existait, l'eau principe de toute ·chose,
et dans cette eau primordiale, Toumou, le pere des dieux •.
1) Cfr. Revue de l'histoire des religions, t. XII, p. 123 et suiv.
2) PEP1 Jer, l. 664, dans le Recueil, t. VIII, p. 104.
.
3) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvn, l. 3-4. Dans le passage de Pé?1
que j'ai cité, Toumou e0t aussi le dieu primordial et a pour femme Nouit.
(l. 664 sqq.),

�270

REVUE DE L'HISTOlRE DES RELIGIONS

Le jour de la création arrivé, Shou souleva les eaux sur l'escalier qui est dans Khmounou 1 .' La terre s'aplanit sous ses pieds,
comme une longue table unie, le ciel apparut au-dessus de sa tete,
comme un plafond de fer sur lequel roulait l'Océan divin •. Hor et
ses fils Hapi, Am~it, Tioumaoutf, les dieux des points cardinaux, allerent aussitót se poster aux quatre Goins de la table
inférieure, et rec;urent les quatre angles du firmament sur la pointe
de leurs sceptres • ; le soleil apparut a la voix du dieu, le premier
jour se leva et le monde fut désormais constitué, tel qu'il devait
rester a jamais. On avait cru d'abord de bonne foi que les quatre
supports étaient des poteaux fourchus au sommet, comme ceux
qui étayaient le toit des maisons, et l'on craignait sans cesse qu'ils
ne fussent renversés au milieu de quelque tourmente, pendant
laquelle le ciel s'abattrait sur la terre : les mots qui désignent
l'orage, la tempete, les pluies torrentielles, ont pour déterminatif
le signe du ciel détaché de ses quatre soutiens et tombant. Plus
tard, on en modifia la nature et la forme. On imagina d'entourer
la terre d'une ceinture de hautes montagnes, sur le sommet
desquelles le firmament s'appuyait de tous cótés, plat selon les
uns, légerement voúté selon les autres '· Quatre pies marquaient
les quatre points cardinaux : le nom de celui qui se dressait au
nord est encore inconnu, ceux du sud, de l'est et de l'ouest ,
s'appelaient Apitto, la corne du monde 6 , Bakhou, le mont de la
naissance, Manou ou Onkhit , la montagne de vie 6 • Bakhou et
1) Livre des morts (éd. Naville), ch. xvu, l. 4 sqq. C'est de la que vient son
nom Shou, de la racine Shou , soulever. Ce n'est, je ,crois, ¡que plus tard, et
par calembourg, qu'il devint le Lumineux.
2) Les peintures et les figurines en terre émaillée nous montrent deux
moments dans l'acte de Shou. II est d'abord a genou.x: et souleve péniblement
la masse des eaux ; puis il parait debout, les jambes écartées, les bras allongés
au-dessus de la téte et soutenant le ciel sans effort apparent. C'est J'illustration
tres exacte d'un passage de l'hymne a Ril.-Harmakhis : « Tu as élargi la terre
a l'écartement de tes enjambées ; tu as élevé le ciel a la longueur de tes bras »,
ou Ra-Harmakhis, selon la doctrine syncrétique de l'époque Ramesside, joint
a son rO!e propre celui de Shou et des autres dieux.
3) Cfr. OuNAs, l. 474, TEn, l. 232-233. DeUJc de ces sceptres-piliers sont
figurés sur beaucoup de steles, adroite et agauche de l'inscription ou du tablean.
4) C'est ainsi que le signe du ciel, qui surmonte beaucoup de steles funéraires ou historiques, s'arrondit et suit le cintre de la pierre.
5) Cfr. l'expression géographique des Grecs N6Tov xÉpa~.
6) Sur Bdkhou et Manou, voir Brugsch, Ueber den Ost-und Westpunkt des

27i
Manou, qui marquaient le lever et le coucher du soleil, étaient de
beaucoup les plus imporlants. Bakhou n'était pas une montagne
fictive. Le pays situé entre le Nil et la roer Rouge renferme plusieurs
pies, dont quelques-uns s'élevent a pres de deux mille metres et
sont visibles de la vallée. L'un d'eux, qui est souvent mentionné
dans les listes géographiques, s'appelait Bakhou, Bashou, et est
identifié par Brugsch avec le Mont des Émeraudes des géographes
anciens 1 • Sans insister sur l'identification, on peut admettre que le
pilier oriental du ciel a été placé, par les plus anciens habitants
de l'Égypte, sur l'un de ces pies qu'ils apercevaient a l'horizon
lointain, et derriere lequel le soleil paraissait naitre: de la, ce nom
de Bakhou, enfantement, qu'ils lui donnerent. Plus tard, quand le
cercle de leurs connaissances géographiques s'agrandit, le norh
resta a la montagne, mais on supposa qu'il y avait, bien loin a
l'est, une autre montagne Bakhou, qui était le soutien véritable du
firmament. Ce pie fabuleux ·avait, disait-on •, trois cent soixante-dix
perches de haut et cent quarante coudées de large•. 11 était gardé
par le serpent Amihahouf', long de trente-cinq coudées, et dont
la tete avait trois coudées de section 5 • Les dieux de l'Occident et
des ténebres, Toumou, Sovkou le crocodile, Hathor, y attendaient
l'arrivée du soleil 6 • Le dieu sortait par un portail immense qui faisait communiquer le paradis, les jardins d'Ialou, avec notre monde.
Le portail confinait vers le nord a l'Étang des mille oies, vers le
Sud au Ruisseau des oies, et deux sycomores, tout en pierres
précieuses de couleurverte 1, l'encadraient de chaque cóté. C'est
entre ces deux sycomores que le soleil paraissait, d'apres certains
LE LIVRE DES MORTS

Sonnenlaufes nach den Alt,Egyptischen Vorstellungen dans la Zeitschrift, 1864,
p. 73-76, article rédigé sur des indications de J. Dümichen.
.
.
1) Die altagyptische Volkertafel dans les Verhandlungen des 5ten OrientalistenCongresses, t. II, Afrikanische Section, p. 62-63.
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, pi. CXIX, l. i-2. Les chilfres
varient selon les exemplaires.
3) Environ sept cent quarJnte metres de haut et soixante-treize de large, en
prenant, avec Lepsius, la perche pour six pieds métriques et la coudée pour
cinquante-deux centimetres ou a peu pres.
4) Litt. : « celui qui est dans sa flamme. »
5) Environ dix-huit metres et demi de long P.t un metre et demi de section,
6) Livre des morts (édit..Naville), ch. cvm, pl.f XIV, l. i5.
7) Livre des morts (éd1t. Nav11le), ch. c1x, pl. CXX, l. 2-6; ch, CxL1x,
pl. CLXVIII, l. 9-i4.

�272

REVUE DE L'IDSTOffiE DES RELlGIONS

mythes qui identifiaient le ciel, sa mere, avec une vache, sous la
forme d'un veau qui vient de naitre 1 • Le pie de .Manou avait probablement répondu, vers l'origine, a quelque colline du désert libyque
dont on apercevait la cime des bords du Nil, mais nous ne pouvons
pas encare, comme pour Bakhou, affirmer ce fait avec assurance.
Jl était un peu moins haut et un peu moins large que le pie de
l'Orient, mais le serpent qui le gardait, Sittisou, avait soixante-cinq
coudées de long. Les vignettes du chapitre ctxxxv1 • nous en
montrent les talus abrupts, recouverts de sable comme ceux de la
chaine Libyque. Au pied, la déesse Hippopotame, Apit ou Touirit,
debout sur ses palles de derriere, une courbache' ou un sceptre' a
la paLte de devant, veille le museau tourné vers l'Orient. Au sommet, un fourré de lotus jaillit brusquement de la pente aride, et
la vache Hathor passe la téte ou le train de devant par une feote
de la montagne. A mi-cote, on aperi;oit quelquefois un mince
croissant de lune nouvelle 5, quelquefois, un busle de femme sans
téte et deux longs bras blancs qui s'étendent pour saisir le disque
solaire : c'est la cime de Manou •, qui rei;oit son pere Ra en son
coucher. Le dieu, parvenu a l'extrémité de sa course, entrait
dans la montagne, d'apres les théologiens d'Abydos, par une
fente (poka), d'apres d'autres écoles, par une porte analogue a
la porte d'Orient, et qu'on appelait la porte des couloirs, Ro-Staou.
La vignelte d'un papyrus, qui appartenait jadis a la collection
Minutoli ', le représente a ce moment critique de son existence.
L'avant de la barque a déja plongé dans les profondeurs de la
montagne; la poupe n'a pas disparu encare, et les deux déesses,
Isis et Nephthys, se retournent 'pour jeter un dernier regard sur
le monde qu'elles vont quitter.
Livre des morts (édit. Naville), ch. cvm, vignelte.
Livre des mo,•ts (édit. Naville), c:h. cLnxv1,. pl. CCXII.
Livre des morts, pi. CCXII, L, b.
Livre des morts, pi. CCXII, A, p.
5) Livre des morts, pi. CCXII, A , p.
6) Livre des morts, pi. CCXII, L, a; D, a; J. 15.
, ~) Ce pap~r~s a été publié a Paris, il y a cinquante ans en viron, mais je
n a1 pu réuss1r a me_ procurer u~ exemplaire de l'édition. Je ne le connais que
p~r un~ photograph1e tres rédu1te, qui accompagne le catalogue de la vente
Mmutoli : Catalog der Sammlungen von Müsterwerken der Industrie und Kunst
zusammengebracht durch Herm Freiherrn D• Alea:ander von Minutoli Cologne
1875, p. 263, nº 5378, avec une notice de H. Brugsch.
'
'
i)
2)
3)
4)

LE LIVRE DES MORTS

1
.,_

273

Le soleil sortait done du ciel a son coucher, comme il y éta1t
entré a son lever. S'il fallait en croire la plupart des égyptologues,
le chemin qu'il suivait pendant la nuit l'aurait mené sous terre, et
ce serait sous terre que nous devrions chercher le douaout, les
iardins d'Ialou et toutes les contrées qu'il parcourait. Cette erreur
provient, comme beaucoup d'autres, de la confusion qui s'établit
presque invinciblement dans notre esprit, entre l'idée qu'on se fait
aujourd'hui de l'univers et celle que pouvaient en avoir les anciens
Égyptiens. La barque solaire, une fois entrée dans la montagne,
ne descendait pas sous le monde des vivants. Elle continuait sa
course, en dehors du ciel, dans un plan parallele a celui de la
terre, et courait vers le Nord, cachée aux yeux des vivants par les
montagnes qui servaient d'appui au firmament. Elle voyageait le
long d'une vallée dont le fond était occupé par un grand fleuve,
l'Ourounas 1 , et qui était divisée, par des murs munis de portes,
en douze régions correspondant a chacune des douze heures de la
nuit. La premiere de ces régions n'avait pas de porte d'entrée : la
premiare porte de l'autre monde s'ouvrait au commencement de
la seconde heure. Au sortir de la sixieme heure, la barque du
soleil franchissait la porte septentrionale, puis revenait a l'Orient,
afin de gagner le pie de Bakhou et le portail de l'Est. Cet itinéraire est décrit tres clairement au chapitre xvu du Liv1·e des blorts •:
&lt; v. 14. Je vais, dit l'ame, par la route que j'ai appris a connaitre
sur le lac des Deux-Vérités; - V. 15. J'arrive a la terre (Var. au
lac) des habitants de la montagne d'Horizon, et je sors par la Porte
Sacrée. &gt; La route que le mort connait sur le lac des Deux-Vérités, &lt; c'est, explique la glose du verset 14, la région de la porte
des couloirs (Ro-Staou), dont la porte méridionale est a Anroutef
et la porte septentrionale au domaine d'Osiris; quant au lac des
Deux-Vérités, c'est Abydos. - En d'autres termes, c'est la route
par laquelle Toumou s'avance, lorsqu'il se dirige vers lesiardins
d'Ialou. • Le texte et la glose décrivent done le chemin que la
barque solaire parcourait jusqu'a l'entrée duiardin d'Ialou, c'esta-dire, comme l'affirment d'autres textes, jusqu'a la fin de la
sixieme heure de la nuit. La navigation commeni;ait a Abydos, sur
1) Birch a, il y a longlemps, comparé l'Ourounas a l'Ovpctvó~ des Grecs.
(Description of the Papyrus of Naskhem, p. 6.)
2) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvu, l. 23-28, pi. XXIII et p. 45-49.

�274.

REVUE DE L'HISTOII\E DES RELIGIONS

e lac des Deux- Vérités, aussitOt apres la disparition du dieu derriere
l'Horizon, et se faisait a ciel ouvert pendant la premiere heure,
heure du crépuscule ou le firmament conserve encore le retlet de
l'astre. L'entrée dans l'autre terre s'accomplissait au début de la
seconde heure, a la premiare porte de la région des couloirs, porte
qui était, selon la glose, au Jieu appelé Anroutef. Anroutef est le
nom de la nécropole de Hnes, Héracléopolis Magna 1 • La porte de
la seconde heure de la nuit, c'esl-a-dire, en réalité, la porte de
l'autre monde, était done a la hauteur de Hnes. D'Abydos a Héracléopolis, le soleil avait marché vers le Nord. Et ce n'est pas tout.
Le chemin que le soleil parcourait durant cette premiere heure
élait évalué a la distance qui sépare Abydos d'Héracléopolis.
Comme chaque heure avait un domaine de longueur égale 1 , peutetre a vons-nous le droit d'estimer que la longueur totale du
monde entre Abydos et la Porte Sacrée équivalait a six fois l'espace qui sépare Abydos d'Iléracléopolis : si ce calcul est exact,
combien était borné l'horizon géographique des Égyptiens a
l'époque ou le mylhe prit naissance I La glose du verset 15 complete les renseignements que celle du verset 14 nous avait fournis.
La terre des habitants de la montagne d'Horizon, a laquelle le mort
arrive, est « le jardín d'lalou, ou des dieux qui sont derriere le
sarcophage produisent les provisions •. Quant a cette porte Sacrée,
c'est la porte ou Shou souleve le ciel 4, - en d'autres termes, c'est
f) Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 346-347.
2) Le papyrus sans nom que Devéria a traduit (Catalogue des manuscrits
l!gyptiens, p. 2f sqq.) et que Pierret a publié en transcription hiéroglyphique
(Recueil d'Inscriptions inédites, t. I, p. i03 sqq.), nous donne les dimensions
du domaine de chacune des trois premieres heures de la nuit. Chacune d'elles
avait un champ long de trois cent neuf atourou (f,866,785 m.), large de cent
vingt (763,800 m.), Le domaine des autres était de méme longueur, comme
on le voit par d'autres documents.
3) Ces dieux, que les vignettes du ch. xvu (édit. Naville, pi. XXVIII)
montrent en efl'et derriere le catafalque sous lequel repose la momie du mort,
sont, ou bien les deux Nils du nord et du sud, ou bien le Nil et sa forme féminine Mirit, les maitres de l'inondation.
4) La Porte Sacrée est représentée dans les vignettes, tantOt ouverte et laissant paraitre entre ses deux montants le disque solaire ou le dieu Toumou a forme
hu maine, tantót fermée et verrouillée (Livre des morts, édit. Naville, pi. XXVIII).
Le texte dit que les soulevements de Shou s'y accomplissent, c'est-a-dire que
Shou y commence a soulever la déesse Nouit chaque matin. J'aurai plus loin
l'occasion d'expliquer ce que signifle cette phrase.

275
la porte Nord du Douaout, - P,n d'autres termes, c'est la porte
a deux battants par laquelle s'avance Toumou, lorsqu'il s'avance
vers la montagne Orientale du ciel. , La terre a laquelle arrive le
mort est done le domaine propre d'Osiris, le jardin d'Ialou, le
paradis ou il vivra désormais nourri des memes provisions que les
dieux. La porte par laquelle il pénetre dans ce jardin, la Porte
Sacrée, est placée par les deux gloses au nord du ciel, au point
ou Shou commence a relever la déesse Nouit et a préparer le jour.
Si l'on veut savoir a quel moment précis de la nuit le soleil arrive
a la porte, et par suite aquel endroit précis de l'autre monde la
porte se dresse pour le recevoir, nous devons nous adresser au
Livre de savoit' ce qu'il y a dans le Douaout. La, les douze heures
sont partagées en deux séries, dont chacune est décrite sur un
mur opposé du tombeau. Les six premiares sont tracées sur le
mur du sud, c'est-a-dire sont rattachées a la fois au sud et a l'occident; les six dernieres sont dessinées sur le mur du nord, c'esta-dire sont rattachées a la fois au nord et a l'orient 1 • Quand le
soleil parvient au domaine de la sixieme heure, iI y rencontre
Osiris, qui siege sur son tribunal pour le jugar comme il juge
tous les morts, hommes ou dieux •. La séntence rendue, l'ame
humaíne ou divine pénetre dans la septieme heure, ou elle subit
sa destinée. Osiris est établi, comme on voit, en avant de son
domaine, pour en interdire l'acces a l'ame dont les lettres de
créance ou le passeport ne lui paraitront point valables. Ses
domaines propres, les jardins d'Ialou, commencent avec la septieme heure. La porte Sacrée est la porte qui sépare la sixieme de
la septieme heure; et, puisqu'elle est la porte septentrionale du
Douaout, le point extreme de la course du soleil, celui a partir
duque! il se dirige vers l'orient, est placé juste au milieu du
Douaout, a égale distance de Bakhou et de Manou. Le systeme
est a la fois grossier et compliqué, pas plus cependant que ne
l'étaient les théories des auteurs de cosmogonie et des premiers philosophes chez les Grecs •. On en retrouve chez les apoLE LlVRE DES MOR'IS

i ) Pierret, Recueil d'Inscriptions, p. H2-ii3, ou le texte égyptien n'est pas
traduit.
2) Cfr. Lefébure, The Book of Hades, dans les Records of the Past, t. X,
p. iU sqq.
3) Cfr. J'exposé du syst~me d'Ana:r:.imene dans Hippolyte, Sur les Hérl!sies,I,

�276

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIO.NS

LE LlVRE DES MORTS

logistes chrétiens de langue grecque et latine, qui ne sont pas
beaucoup plus raisonnables 1 • Ajoutons que la mythologie donnait a ces idées une forme plus extravagante encore que celle
dont les revetait la science égyptienne. D'apres la théorie tres
ancienne a laquelle j'ai déja fait allusion, le ciel est une vache au
ventre étoilé, dont les quatre jambes représentent les quatre
piliers du monde, et le soleil nait au matin par les voies naturelles
sous la forme d'un veau •. Ce veau devient, au cours de la journée,
le taureau de Ra, ou le soleil-taureau, taureau qui a quatre cornes,
comme le bélier d'Amon ou d'Osiris a quatre tetes, une corne et
une tete pour chacun des quatre points cardinaux •. Ce taureausoleil était le Mnévis d'Héliopolis qui, de meme qu'Hapis de Memphis, devenait apres la mort un Osiris-taureau, c'est-a-dire Osiris,
taureau de l'Occident, et renaissait le lendemain matin, sous forme
de veau, des flanes de la vache céleste. D'apres une autre doctrine, le ciel était une déesse a corps de femme, étendue sur le
dieu-homme Sibou, la terre. Chaque matin, vers l'emplacement de
la Porte Sacrée ', Shou arrachait la déesse aux embrassemenls de
son époux et la soulevait graduellemen t : les deux pieds tl les
deux mains demeuraient attachés au sol et figuraient les quatre
étais du firmament. A la fin de la douzieme heure de la nuit, elle
enfantait le soleil, qui, sortant d'entre ses cuisses 5, naviguait le
long du ventre et de la poitrine jusqu'a la bouche de sa mere, par

277

laquelle il disparaissait le soir. Pendant la nuit, la déesse se rabattait de nouveau sur Sibou, qui la fécondait : elle accouchait au
matin et les différentes fonctions de sa vie, répétées réguliere'
ment de vingt-quatre en vingt-quatre heures, devaient s'exercer
aussi longtemps que durerait la vie de l'univers et des dieux 1 •
Dans un monde construit de la sorte, 011 était la place des
morts? Selon les uns, elle était sur terre, dans les chambres du
tombeau : ils y subsistaient tant bien que mal des offrandes réelles
qu'on leur apportait a certaines fetes, puis des nrovisions ficlives
qu'on dessinait sur les murs de la chapelle funéraire, sur les
parois du sarcophage et jusque sur les ais du cercueil. Que la survivance füt un double, une ombre, un oiseau, cela ne changeait
rien a sa condition : elle pouvait sortir de son tombeau, y rentrer,
se promener ou se reposer pendant le jour a l'ombre des arbres
de son jardin, y respirer le vent frais du nord, voyager par toute
l'Égypte, et m~me s'envoler vers le ciel, mais son point d'attache,
celui auquel elle devait sans cesse revenir, ce que nous aurions le
droit d'appeler son domicile légal, était le caveau 011 reposait son
corps embaumé. D'autres ne se tenaient point pour sat~sfaits de
cette conception. Ils pensaient que le mort restait en Egypte le
temps nécessaire a l'embaumement et a la mise au tombeau, mais,
qu'aussitót apres les funérailles, il abandonnait son corps momifié
et quittait sa patrie pour aller chercher fortune au loin. On l'envoya d'abord dans quelque partie de notre terre inconnue aux
vivants. Pour les Égyptiens comme pour les Grecs de la premiere
époque classique, le séjour des hommes était une ile ceinte de
tous les cótés par l'Ouaz-oirit, la Grande Verte, le fleuve Océan.
Un conte populaire, dont le manuscrit a été découvert au musée
de Saint-Pétersbourg par M. GolénischeffS, parle d'un vaisseau qui
remonta le Nil jusqu'au point 011, selon les croyances du temps, il
prenait sa source dans la mer mystérieuse, et aborda a l'Ue du
Double, qui parait avoir été l'une des régions réservées par la

7 : ov 'XtVEia8cxt .O$ Ó'lto y9¡v Trt ria-rpa; AÉye, xa;8wt; f-repo, Ó'ltOA~ipa;a,v, CXAArt 11sp\ T~V
i¡¡,.s-rÉpa;v xsipa;1~v a-rpÉips,a;, -ro m1íov, xpó1t-rea8a;1 -re -rov ~1,ov ovx Ó'lto y9¡v ysvó¡,.evov,
«n• Ó1to -rwv ~. y;¡, ólJ¡y¡&gt;.o-répwv ¡,.spwv axsmó¡,.svov, xa;\ o&lt;cx ~v 1t).e1óva; -1¡¡,.wv a;u-rov
yevo¡,.évy¡v lt1tóa-raa,v. Qu'Anaximene ne fO.t pas seul a penser de la sorle, cela
résulte du passage d'Aristote (Météo1·ol., II, i, 354, a, 28): -ro 1tonov,m,a89¡va,
-rwv ctpl(a;Íwv ¡,.e-rewpoMywv -rov ~1,ov ¡,.~ ipépea8a;, Ú1to y9¡v, 1tep\ ~v y9¡v xa;\ -rov TÓ1tov
-.oii-ron. -r. &gt;-. Sur ces opinions, v. Zeller, La philosophie des G-tees (trad. Bou-

troux), t. I, p. 250 sqq.
1) Voir a ce sujet Letronne, Des opinions cosmographiques des Peres de
l'Eglise, rapprochées des doctrines philosophiques de la Grece, daos ses CEuvres
(édit. Fagnan) II• partie, t. I, p. 382 sqq.
2) Cfr. plus haut p. 271-272.
3) OuNAS, l. 577-578 dans le Recueil, t. IV, p. 70.
4) Livre des morts (édit. Naville), ch. xvn, J. 26-27, pi. XXIII; cfr. plus
baut, p. 274' et note 4.
5) Cette idée est forl ancienne, car on la trouve déja exprimée tres crüment
dans les textes des Pyramides, par exemple, dans T1m, l. 31•35.

1) Pour les représentations figurées de ce mythe, voir, entre autres, Lanzone,
Dizionario di Mitología Egizia, pi. CLVI sqq.
2) Sur un ancien Conte Égyptien, Notice lu;, a:i Con~res des Oriental~tes
Berlin, par W. Golénischeff, 1881, sans nom d ed1teur, m-8, 2i p. lmpr1merie
de Breitkopf et Harlel a Leipzig. Reproduit dans le t. II des l'.'erhandlunge~
des 51cn internationalen Orientalisten-Congresses gehalten zu Berlin, 1882, Africanische Se~tion, p. 100-122.

.ª

,,

�278

1

REVUE DE L BISTOIRE DES RELIGIONS

volonté des dieux aux ames désincarnées. Elle était gardée, comme
les cimes de BAkhou et de Manou, par un serpent gigantesque, et
ressemblait assez aux iles Fortunées de la tradition grecque. 11
n'était pas donné á tout le monde d'en trouver le chemin, et les
vivants étaient sans doute peu nombreux qui y avaient abordé.
Quiconque en sortait n'y pouvait plus rentrer : elle se résolvait en
vagues et fondait au sein des tlots '. Les quatorze iles de l'Amenti ',
qui sont énumérées au chapitrecxux du Livre des Morts•, et dont
les vignettes du chapitre CL représentent au naturel la forme
exacte •, étaient probablement, elles aussi, situées jadis au milieu
de l'Océan qui entourait notre monde, et ont été lransportées
apres coup dans l'autre monde, comme plus tard les Ues Fortunées d'Homere dans l'enfer romain. Encore á l'époque des premiares dynasties, cette conception du séjour des ames était des
plus répandues. Dans beaucoup de tombeaux memphiles, i] est
question du lac d'Occident, du lac d'Occident excellent, du tac d'Occident tres excellent. Le mort, embarqué á bord d'un grand
batean, commande lui-méme la manoouvre, et , cingle vers le
Champ d'Offrandes, • ou ,, croise dans l'Amenti excellent, , ou
• va, en remontan! le courant, pour rejoindre le marais verdoyant
d'Hathor, dame de l'Occident•. , Ce voyage, une fois commencé,
ne tarda pas á entrainer l'ame au dela des limites de notre terre,
dans une autre terre • inaccessible aux vivants. Les Égyptiens ne
la pla9aient pas au-dessous du sol, comme ont fait beaucoup de
peuples de l'ancien et du nouveau continent. La nature particuliére du pays qu'ils habitaient ne se prétait pas au développement
i) Maspero, Les contes populaires de l'Egypte ancienne, p. Lxxr1-1.n:1x.
2) Le terme att qui sert a désigner les localités énumérées daos ce chapitre,
est rendu d'ordinaire par demeure (Pierret, Le Livre des Morts des anciens
Egyptiens, p. 507 sqq.). Le mot signifie également Ue dans bien des cas, et
Ja description de chacune des ait correspond plus Al'idée qu'on se fait d'une ile
qu'a celle qu'on se fait d'une demeure. Ces Ues furent plus tard transportées
daos les Jardins d'Ialou; elles sont figurées, comme J'a déjii vu Birch (The
Funereal Ritual, p. 145) daos la vignette du chapitre 1x (Édit, Naville,
pi. CXXIII).
3) Livre des Morts(édit. NaviUe), pi. CLXVUI-CLXXI.
4) Livre des Morts (édit. Naville), pi. CLXXII.
5) Maspero, Études égyptiennes, t. !, p. 123-126.
6) C'esl l'expression de la stele d'Anlouf (C, 24, l. 2) au Louvre (Gayet,
Musée du Louvre : Stéles de la XII• dynastie, pi. XVI!),

LE LIVRE DES MORTS

279

d'une conception de ce genre. Le terrain cultivable est si précieux
aux bords du Ni!, qu'á part certains cantons situés au coour du
Delta, on n'y enterrait point. Les cadavres étaient transportés au
désert dans la montagne, surtout dans la montagne d'Occident: le
cimetiére, le pays des morts, n'était pas sous les pieds des vivants,
mais á coté de lem• domaine. On supposa done qu'il y avait, dans
les montagnes de l'Occident, des cavernes ammahit, des couloirs
staou, des galeries de carriere ou de mine khrit, coupées d'espace
en espace par d'immenses chambres voútées, qu'on appelait des
fours (qririt), á cause de leur forme. Cette mine, cette carriére
divine, khrinoutri, communiquait avec notre terre par la porte des
couloirs, Ro-staou; elle servil plus tard de modele aux tombeaux
que les Pharaons se creuserent dans la vallée des Rois. Une derniere théorie, la plus répandue á l'époque historique, sans doute
parce qu'elle se conciliait mieux que les autres avec l'hypothese
astronomique d'un firmament, pla9ait le royaume des morts au
dela des frontiéres du monde. Le soleil, en sortant de notre terre
et de notre ciel, traversait les montagnes de l'Occident, et pénétrait dans une terre nouvelle, dans un ciel nouveau, le Douaout •,
qu'il parcourait pendan! les heures de notre nuit : c'était la
demeure des ames. Ces imaginations diverses, si opposées qu'elles.
fussent, ne se détruisaient pas !'une l'autre : elles subsistaient
pele-méle dans les mémes cerveaux, et se fondirent tant bien que
mal au cours des siécles. U, au dela&gt; des Égyptiens est une sorle
d'enfer éclectique, ou l'on trouvait réunies les conceptions les plus
contradictoires. Tous les mots qui marquaient soit la tombe mllme,
soit les iles bienheureuses, soit les souterrains, soit l'autre monde,
sont employés indifféremment a. le désigner dans les textes du
Livre des /Jforts, et le contlit perpétuel qu'on renconlre dans la
plupart des chapitres entre ces différents termes et les idées, souvent irréconciliables qu'ils exprimen!, s'est opposé dés le début
et s'opposera longtemps encore á ce qu'on en comprenne aisément
toutes les parties.
Ceux qui pensaient que le ciel était supporté par quatre piliers,
mais qui ne faisaient pas de !'ame un oiseau muni d'ailes assez
forles pour s'élever jusqu'au firmament, n'avaient pas hésité a se
f) C'est le mol qu'on traduit de fafon trés inexacte par l'expression de
Ciel infmeur.

�280

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

u:

servir d'une échelle pour franchir la distance qui séparait les deux
étages du monde. Cette échelle, dont on déposait encare un modele dans le tombeau a l'époque gréco-romaine ', les uns croyaient
qu'elle était établie a demeure sur la berge occidentale de la
terre, les autres que chaque mort devait la dresser lui-meme ou
obtenir par les priéres de ses parents qu'elle ftl.t dressée spécialement pour lui : , Aprés que le roi Teti s'est lavé sur cette meme
berge de la terre oit se lave Ra, priant, il hausse l'échelle, et les
habitants de la Grande-Demeure (les habilants du ciel, dieux (?)
ou morts ?) lui tendent la main • pour l'aider a monter'. L'échelle
était parfois consacrée a Hathor, parfois identifiée avec Hathor
elle-meme, et qualifiée fille de l'Amenti, don de Thot '. Elle appartenait également a Sibou, a Hor, a Sit, a Ra; ces dieux la dressaient et en assuraient les montants de leurs mains, afin que
l'homme pul sortir au ciel sans obstacle •. En quittant l'échelle, il
arrivait au lac de l'Autel, oit le génie Niou lui accordail franc passage, puis, aprés s'etre concilié, les bonnes graces d~:taurea~ áquatre
carnes de Ra, il entrait au champ des Offrandes, ou Il v1va!len pa1x
'.
d es Provisions que ses amis donnaient aux dieux a son intention
,
Ce procédé na\f était en faveur aux trés anciennes epoques ;
•8 dés le temps des dynasties memphites, on ne le trouve menmai,
.
.
tionné que dans un petit nombre de textes, touJours les memes,
dont denx ou trois seulement out été encare copiés_a _la XII• ~ynastie •, et sous les Sa\tes ', par des amateurs de relig10ns ant1quesi) Témoin la petite échelle que j'ai découverte en 1884, dans un tombeau .d~
la nécropole d'Akhmim, efquiestaujourd'hui déposée au musée de Boulaq. J a1
, d · des débris d'échelles semblables, mais plus grandes, et méme des
trou ve epms
. ,
m analogues a ceux que les Arabes emplo1ent.encore et
troncs fourch us de dou ,
•·¡
alifient du nom de sellem, échelle, da.ns des hypogées de la XIIIº et de
qu Is qu
, M
··
la XXª dynastie, a Drah abou'l Neggah et a Gournet- ourrat.
2) TETr, l. 36-37, dans le Recueil, t. V,. p. 7; .cfr. dans P;PI ler, l. 200-...9 0i
·¡ t V
197) l'invocation aux d1eux qui apportent l échelle.
(Recuei • • 'p."75-576
' dans le Recueil, t. IV, p. 6970
. hen, Der
- ; o··um1c
UNAS,
1
.
a
,
3) O
Grabpalast des Patuamenemap, t. Il, pl. XXIX, l. 30.
4) ÜUNAS, l. 579-583, dans le Recueil, \, IV, p. 70-7! ; PEPl I", l. !9'2-196,
i99-202, dans le Recueil, t. V, P· !94- 198 ·

...

l. 575.5-;9 dans le Recueil, t. IV, p. 69-70; Dum1chen, Der
Grabpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXlX, l. 30-32.
6) Lepsius, Aelteste Texte, pl, XXXVIJI, l. 33-69.
7) Dümichen, Der G,•abpalast des Patuamenemap, t. 11, pi. XXIX, l. 30-3"0
5)

ÜUNAS,

•

281

LlVllE DES .:UORTS

La substitution d'une chaine de montagnes aux colonnes permet-

tait, en effet, qu'on se passat de l'écheUe, Les morts n·avaient
qu'á se rendre, a pied ou en barque, au point pt·éc_is oit l'entrée de
l'autre !erre s'ouvrait dans la montagne. Selon la légende osirienne, ce point élait a l'occident d'Abydos, sur le prolongement
d'une gorge creusée dans la chaine Libyque, un peu á l'oueslnord-ouest de la viile, et dans laquelle le soleil parait s'enfoncer,
quand on le voit se coucher du site ou le temple d'Osiris s'élevait
jadis '· La go,·ge de la Fente menait au territoire de la Fente,
domaine de la premiére heure de la nuit ', et les morts y accouraient en foule de tous les points de l'Égypte pour sortir de notre
monde. La vignette qui accompagne le chapitre cxvn du Livre des
Morts les représente en route pour la porte des Couloirs. Le ,báton
de voyage á la main, ils posent le pied sur la pente de la montagne et commencent l'escalade '. La porte ne s'ouvrait pas sans
difficulté; on n'en franchissait le seuil qu'aprés s'etre assuré l'appui de plusieurs dieux influents ·'. Une fois entré, que trouvait-on
au-delá ! L'ame égyptienne, sous quelque forme qu'on se !'imagine, double, ombre, oiseau, esprit, était sujette a la souffrance, a
la faim, aux accidents, a la mort, comme le vivant dont elle était
le reste, Encare le vivant pouvait-il se procurer, par sa seule
énergie, des armes, de la nourriture, des vetements, des talismans contre les dangers qui le rnena9aient. Au conlraire, le mort
ne pouvait plus rien par lui-meme; tout ce qu'il avait, il le devait
a la piété de ses amis et de ses proches, ou a la prévoyance qu'il
avait eu de se préparer pendant la vie un viatique et comme un
pécule, De meme qu'il n'était qu'un vivant amoindri et dégénéré,
le monde oit il s'agitait était moins riche et moins hospitalier que
1) C'est la vallée dont il est question dans la DeSC?'iption de l'Égypte, Antiquitt!s, t. IV, p. 7, et a laquelle Jomard attribue l'ensablement des ruines
d'Abydos. Elle mene a l'Oasis Thébaine et sert encore parfois de route aux
caravanes.
2) Le nom de territoire de la Fente est, je erais, appliqué da.ns le mythe
d'Abydos, a la partie du monde de la nuit que le soleil parcourait A ciel ouvert,
pendant la premiére heure, avant d'entrer dans la région des Portes {Cf.
pp, 273-274),
3) Liv,·e des morts (édit. Naville), cb. cxvn pl. CXXVIII, •a, Ai,
4.) Cfr. a ce sujet les chapitres cxv11 etcx1x du Livi·e des morts (édit. Naville),
pi. CXXIX-CXXX.

19

�282

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

c_elui qu'il avait quitté : , L'Occident est une terre de sommeil et
de ténebres lourdes, une place ou restent ceux qni y sont ! Dormant en leurs formes de momies, ils ne s'éveillent plus pour voir
leurs freres, ils n'aper9oivent plus leur pere, leur mere; leur cceur
oublie leurs femmes et leurs enfants. L'eau vive que la terre a
pour quiconque est en elle, c'est de l'eau croupie avec moi; elle
vient vers quiconque est sur terre, et elle est croupie pour moi
l'eau qui est pres de moi 1 • &gt; Le monument qui nous a conservé
cette plainte lugnbre est contemporain de César Auguste; le
lableau qu'il nous retrace est d'une haute antiquité, et les éléments s'en retrouvent épars a toules les époques. L'Amenli élail
vraiment le pays des ténebres épaisses : le soleil, pendan! les
douze heures qu'il y passait, était un soleil verdatre ', sans ardeurs et sans éclat. L'eau y étail chaude a ne point la boire, ou
croupie et infecte, l'atmosphere lourde, pesante, chargée de tempétes. Partout des serpents venimeux, des animaux nuisibles, des
génies aux formes effrayanles, qui se nourrissaient du cceur et du
sang des morts, de leurs ames et de leurs ombres. Quelques oasis
étaient éparses dans cette contrée sinistre, le champ des Offrandes,
les Jardins d'Ialou, mais quelles chances !'ame avait-elle d'y
atteindre saine et sauve? A bien considérer les choses, je suis
tenté de croire qu'au début les hommes ne survivaient gueres a la
mort, et que la perpétuité de l'ame au dela de la vie était le privilege d'un petit nombre, rois, ricbes ou nobles. Non qu'il y eut
différence de nature entre ce qui subsistait des uns et des autres,
mais ies esclaves et les pauvres n'avaient pas d'ordinaire les
moyens d'instruire (saqrou) et d'équiper (áprou) leur ame aussi
completement et aussi sitrement que les gens de bonne maison '.
Avant d'arriver aux Jardins d'lalou, il fallait affronter des grottes
obscures et des lieux déserts ou peuplés de bétes féroces, franchir des torrents q'eau bouillante et des !aes barrés de filets, traverser des pylones, des chateaux, dont les portes étaient gardées
1) Maspero,

Études égyptiennes,

t. I, p. 187-188.

2) Un disque de Mafkait, c'est-8.-dire de pierre verte, selon l'ex:pression des
textes.

3) Sur la distinction entre le Khou instruit et le Khou équipé ou muni, voir
G. Maspero, Rapport sur une mission en ltalie, dans le Recueil, t. III, p. 105-

106.

LE LIVRE DES MOllTS

283

par des démons affamés. L'ame n'avait d'espoir que si elle savait
opposer a chacun de ces dangers le talisman qui convenait le
mieux, pour échapper au poison des serpents, a la dent des crocodiles, aux mailles des filets, aux mains avides des génies malfaisants. Elle devait avoir des provisions, ou les charmes nécessaires a se procurar des provisions de bouche. Les pauvres connaissaient rarement toutes les formules indispensables; les mets
et les libations qu'on offrait pour eux étaient rares et insuffisants.
Leurs ames étaient piquées par les serpents, dévorées par les
crocodiles, mises en pieces par les génies, ou bien souffraient
la soif et la faim, se repaissaient d'excréments humains et d'urine,
seule nourriture qu'elles eussent a leur portée, et succombaient
d'inanition. De toute fa,;on, c'était pour elles la seconde mort,
c'est-a-dire le néant. Les riches ou les nobles, parvenus aux
champs d'Offrandes et aux Jardins d'Ialou, y étaient désormais a
l'abri de l'infortune et de la mort. Ce paradis était des plus grossiers. La description qu'en font les textes nous donne l'idée d'une
sorte d'Égypte céleste, d'une fertilité inépuisable. Le blé y avait
sept coudées de haut, dont deux pour l'épi. Des canaux, sans
cesse remplis d'eau, y entretenaient la fécondité et la fraicheur.
Les morts y passaient leur temps a manger, a boire, a jouer aux
dames. On n'exigeait d'eux que la culture des champs et les travaux de la moisson, qu'ils faisaient par corvées, comme les fellahs
ordinaires; encore pouvait-on les exernpter de ce labeur, en leur
procurant des rempla9ants, ces petiles figures en terre émaillée
ou en pierre qui sont si nombreuses dans nos musées. Osiris, le
Maitre de tout, régnait sur eux et n'exigeait pour les admettre a
sa suite que la •connaissance de certaines incantations et le don
d'offrandes abondantes. Plus tard seulement, on imagina de tenfr
compte au mort des actions bonnes ou mauvaises qu'il avait
commises pendant la vie, et, l'idée de la rétribulion se répandant
Osiris imposa aux ames l'obligation de se confesser a lui avant
d'entrer au. jardín, et décida de leur vie ou de leur mort en les
pesan\ dans la balance du jugement. Plus je considere les données relatives aux Jardins d'Ialou, au sort des morts qui l'habitent, aux attributs du dieu qui y régne, Osiris, et de ses assesseurs, moins je pu\s y reconnailre une forme du mythe de Ra ou
de l'un des dieux solaires. Osiris, au début, .ítait un dieu des
morts et n'était que cela. Son histoire, !elle que nous la connais•
1

�284

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

sons par les livres classiques et par le témoignage des monuments, est comme l'histoire idéale de l'homme pendant la vie
terrestre et pendant la vie d'au dela. Ce n'est pas ici le lieu de
développer cette idée; je me bornerai a rappeler ici le dernier
trait de ce mythe, la confusion entre le dieu et l'ame qui fait que
tout mort devient un Osiris.
D'autres doctrines avaient cours, dont les traces ne sont pas toujours faciles a reconnaitre. Le passage de l'ame humaine dans un
corps de bete, la métempsychose, était encore admis généralement,
a l'époque ou l'Égypte .entra en contact avec la Grece civilisée, et
il semble bien que les chapitres du Livre des Morts relatifs aux
transformations en vanneau, en serpent, en hirondelle, en oie,
aient été primilivement rédigés pour répondre a une idée de ce
genre. Ces théories tomberent en discrédit ou disparurent meme
presque entierement lorsqu'on imagina de comparer le cours du
soleil a la vie de l'homme, et par suite, de donner au soleil la
meme destinée qu'on pretait aux ames. Le soleil se leYe ou nait le
matin a l'Orient, pour se coucher ou mourir a l'Occident ; il sort
du ciel et nous laisse dans l'obscurité pendant la nuit pour renaitre
et mourir de nouveau le jour sui vant. 11 semble que le privilege de
monter sur sa barque, de parcourir avec elle le Ciel et Je Douaout,
d'y vivre de ce dont il vivait, d'y partager ses triomphes et ses
périls, ait été d'abord réservé au roi, fils et représentant de Ra
sur la terre 1 • Puis le simple particulier fut admis a l'honneur de
se meler a l'équipage divin, en se présentant, il est vrai, comme
un Pharaon. Puis, de meme que le suivant d'Osirís s'était peu a
peu identifié avec Osiris et était devenu un Osiris aux siecles antérieurs a l'histoire, le suivant de Ra s'identifia avec Ra et devint un
Ra, vers la XX• dynastie au plus tard •. Ici encore, je n'insisterai
pas : les images et les textes qui nous révelent cette doctrine sont
familiers aux égyptologues. 11 est certain d'ailleurs qu'elle se mela
tres tót, des avant r époque ou furent rédigées les prieres gravées
dans les caveaux des Pyramides, avec toutes les doctrines qui
1) Ainsi la vignette du chapitre xvn ou la barque est dirigée par six rois,
trois de la Basse-Égypte a l'avant, trois de la Haute-Égypte a !'arriare. Cfr.
E. de Rougé, Études sur le Rituel funéraire, p. 49.
2) G. Maspero, Rapport sur une mis,ion en Ilalie, dans le Recueil, t. III,
p. iOi-106.

LE LIVRE DES ~IORTS

285

avaient cours sur l'ame de l'homme et sur l'autre monde. 11 résulta
de ce mélange un ensemble de théories confuses, formées de fragments empruntés a droite et a gauche, impliquant des idées contradictoires. Le meme mort qui montait au ciel par l'échelle, dans
un endroit de son tombeau, s'y transportait sous forme d'oiseau
dans un autre. Ici, on nous affirme qu'il vit dans son tombeau, a
cóté de sa momie ; la, on nous la montre assis dans les Jardins
d'Jalou ou traversant le lac de l'Autel; plus loin, il rame dans la
barque du soleil et parcourt avec Ra le ciel de jour et le ciel de
nuit. On aurait tort de s'effrayer de ces dissonances et d'essayer
de les écarter en torturant les mots et les phrases pour en
extraire un sens symbolique dont la vague sublimité permit de
tout concilier. 11 faut prendre la pensée égyptienne telle q\l'elle
est, avec ses obscurités et ses absurdités sans fin, trop heureux
si les textes nous permettent de la saisir partout et de la présenter a nos contemporains dans toute sa simplicité.
Le Livre des Morts reflete fidelement cette confusion de doctrines. Les formules qu'il contient ont toutes un objet commun,
prolonger la vie de l'ame et l'empecher de s'éteindre, mais les
moyens qu'elles emploient a cet effet montrent qu'elles ont été
écriles sous l'influence des conceptions tres diverses que j'ai
exposées brievement, et se contrarient souvent l'une l'autre par
l'idée qu'elles refletent de la survivance humaine et du milieu
dans lequel ses destinées se continuent apres la mort. Les unes
tiennent pour démontré que l'ame est un double et lui donnent a
manger dans son tombeau 1 , les autres supposent qu'elle voyage
en ce monde et lui procurent un bon accueil dans Pou • ou dans
Héracléopolis s; ici, elle monte sur la barque de Ra et se laisse
emporter dans sa course journaliere', la elle s'établit a jamais
dans le royaume d'Osiris 5 • Chacune de ces conceptions, poursuivie
t) Ch. cv : Chapitre d'approvisionner le double. Ch. cv1 : Chapitre de
donner l'abondance chaque jour au défunt, dans Memphis.
2) Ch. cxu : Chapitre de connaitre les !lmes de Pou.
3) Cb. nu : Cbapitre de repousser la deslruction dans Kbninsouten.
4-) Cb.cxutv: Chapitre d'a\ler a la barque de R!l,pour etre parmi les suivants
du dieu. Ch. cxxxv, A : Chapitre de travailler a la manmuvre dans la barque
de R!l.
5) Ch. CXLVI : Chapitre de connaltre les pylones¿du palais d'Osiris dans les
Jardins d'lalou .

�286

REVUE DE L ' HISTOlRE DES RELIGIONS

jusque dans ses moindres détails, fournit prétexte a des prieres
nouvelles : les Égyptiens porterent en cette matiere cette meme
prudence minutieuse que j'ai souvent signalée ailleurs 1 • Partant
du principe que l'ame doit agir dans l'autre monde comme elle
agissait en celui-ci, il ne leur suffit pas de lui accorder d'une
maniere générale le droit ., d'aller et de sortir•; &gt; ils s'inquiétérent
de lui procurer tous les organes qui luí étaient nécessaires a ces
fonctions, et eurent des chapitres spéciaux pour lui rendre la
bouche", le creur•, les jambes•. Ce n'était pas tout de lui restituer
ces organes, on vonlut l'empecher de les perdre a nouveau, et on
chercha des prieres dirigées contre les puissances qui voudraient
les lui enlever, lui dérober son creure, lui crever les yeux '. lui
trancher le cou 8 : on ne lui accorda pas seulement de ,vivre 9 , on
lui procura de ne point mourir 1 º. C'était, pour chaque homme, le
meme travail de recomposition qu'Isis avait accompli pour Orisis,
apres qu'elle eut ramassé ses membres épars. Comme certaines
formules ne paraissaient pás assez efficaces, on en inventa
d'autres, puis, comme apres tout on n'était pas bien sur que les
formules d'autrefois eussent perdu leur valeur, on continua a les
employer a cóté des plus récentes. Le nombre en fut bientót si
considérable que l'ame n'aurait pu se les rappeler et faire son
choix parmi elles, si on ne les avait classées préalablement de
maniere a lui rendre moins difficile la ttwhe de les retenir. Champollion avait déja songé a partager le LiV?·e des Morts en trois sections d'inégale longueur 11 • Charles Lenormant y avait cru reconnaitre une vaste composition dramatique dont l'action se passait
1) Cfr. Revue des religions, t. XV, p. 163-164'.
2) Ch. xu : Chapitre d'entrer et de sorlir au Khri-noutri.
3) Ch. xx1, xxu, xxm : Chapitre de donner ou d'ouvrir la bouche du mort.
4) Ch. xxvu : Chapitre de donner le creur au mort.
5) Ch. LXXIV : Chapitre de remuer les jambes et de sortir sur terre.
6) Ch. XXVII, XXVIII, x.ux, XXXI.
7) Ch. xu . : Chapitre de ne point trancher les yeux du mort dans le
Khrinoutri.
8) Ch. xtm : Chapitre de ne point trancher la téte du mort dans le Khrinoutri.
O) Ch. XXXVIII A, XXXVIII B.
10) Ch. xuv : ChapiLre de ne point mourir une seconde fois.
11) II fait perpétuellement allusion a cette i;livision dans ses écrits, mais n'en
a jamais publié le détail exact.

LE LIVRE DES MORTS

.

287

partie sur la terre, partie dans le ciel 1 • Un exam_e n rapide . des
titres de chaque chapitre nous permettra peut-etre de mieux
reconnaitre les procédés mis en pratique par les prétres égyptiens
pour assembler les formules et en composer un se~l o~vrage.
Les quinze premiers;chapitres forment une sect10n a part. Cham~
pollion l'avait déja démontré, et M. de Rougé ava_i: reconnu que
&lt; cette division était conforme a l'intention des hierogrammates,
car ils ont terminé cette portian par une vignette v~rticale
(Ch. xvI de Lepsius) qui interrompt le texte, et coup~ hablluellement tout le manuscrit : elle contient des scenes relat1ves au tex~e
du chapitre xv. Les quatorze premiers chapitres s~nt cou~?nnes
une :in.eme vignette et par un meme titre qui sert d mtropar
.
.
·t
duction au livre tout entier •. &gt; Ce tllre se lit dans les manuscr1 s
d'époque sa'ite : , Commencement des rhapitres de sortir_ penda_nt
le J'our d'aceomplir les riles pour sortir et entrer au Khri-noutri. •
' manuscrits d'époque thébaine, il est remp1ace, presque
Dans les
toujours par le titre suivant : , Chapitre d'aller vers les gardes
d'Osiris". » On est porté a conclure de ce fait qu'il ne saurait s'appliquer a l'ensemble de la collection, mais seulem_ent aux chapitres
qui le suivent immédiatement de I a xvI. On sait en e~et que ~es
Égyptiens commenyaient tres souvent un ouvrage par 1 e~press1on
collective Ha m ... « Debut de ... , : • Há m st'otou debut des
chants , de victoires destinés a célébrer les exploits d'un Pharaon ;
., Ha m sbaiou ... Début des instructions &gt; d'un sage a ses éleves ou
a ses enfants; ici , Há m roou... Début des portes, des chapitres &gt;
composés pour rinstruction du mort. A chaque collection nouvelle,
la méme formule reparait ; ainsi au chapitre xvn « Ha m stesou ...
Début des accomplissements de riles pour sortir et entrer au
Khri-noutri, , au chapitre ex ., Ha m roou... Début des chapitres
du Jardín des Offrandes, et des chapitres de sortir pendant le
·our N. » Le nom de Livre de sortir pendant le iour qu'on a
:ppliqué au Livre des Morts entier est ~onc inexact : _il fau~ le
réserver pour la premiere section du hvre , celle qm conhent

1) Fr. Lenormant, Les Livl'es chez les Égyptiens, 1857, p. 9-20.

2) E. de Rougé, Études sur le Ri tuel fun/Jmir e, p. 10.
..
3) De tous les textes réunis par NaYille, le papyrus Ag (Bn hsh llluseum,
n• 9901), a seul le premier titre.

�288

llEVUI, DE L'msTOIRE DES RELIGIOXS

les chapitres que Champollion avait déja séparés du reste. lls
ont en effet un objet unique, une tendance commune, qui nous
explique pourquoi on les récitait le jour des funérailles. lls traitent en général des procédés a employer pour transporter le mort
de cette vie dans l'autre et pour lui assurer en gros une existence
tranquille et confortable : ils lui concedent l'autorisation d'accomplir ce qu'on appelait le pírou-m-harou. Ces mots ont été traduits
de vingt fagons différentes, et M. Naville )'interprete, apres Déveria,
par sortir du iour: « C'est, dit-il, la traduction qui se rapproche le
plus de la signification habituelle du verbe pil'ou et de la préposilion m. D'ailleurs divers textes prouvent qu'on désignait par
l'expression le four d'un individu, la durée de sa vie sur terre.
Sortir dufour ou de son jour ne signifie point quitter la vie et
perdre ajamais l'existence,- il y avait aussi une vie onkh de l'autre
cóté de la tombe, - mais franchir les limites de la vie terrestre,
n'avoir plus ni commencement ni fin, mener une existence que ne
bornent plus ni le temps ni l'espace; aussi la phrase sortir dujour
est-elle souvent complétée par les mots sous toutes les formes
qu'il plait le défunt revetir 1 • &gt; L'interprétation me parait etre bien
subtile, et ne pas répondre a ce que nous savons des idées des
Égyptiens sur l'autre monde. Dans toutes les formules que nous
connaissons jusqu'a présent, !'ame égyptienne, comme l'ame
grecque, redoute Stlrtout les ténebres de la nuit et appelle a grands
cris la lumiere. Elle demande a pouvoir « entrer a volonté dans
sa syringe et en sortir, se rafraichir a son ombre et boire l'eau
de son lac chaque jour... , se promener sur son lac chaque jour,
sans cesse, se poser sur les arbres du jardin qu'elle s'est fait a
elle-meme, prendre le frais sous ses sycomores 1 &gt;, toutes actions
qui montrent qu'elle continue a séjourner, si elle le veut, sur
cette terre, et a sortir pendant le 7011.r du tombeau ou elle a été
déposée au temps des funérailles•. La traduction sortir pendant
le four, sortir de jov.r, a été proposée par M. Lefébure il y a une
quinzaine d'années ', et les raisons dont iÍ l'appuie concordent si bien
1) Einleitung, p. 23-24.
2) Stele C 55 du Louvre.
3) Ainsi au ch. xxxi, l. 11-12 ( édit. Lepsius, pl. XVI) : Le mort so1't pendant
le jom· et marche sur terre avec les vivants.
4) Le Per-m-hrou, Étude sur la vie future chez les Égyptiens dans les
,lfélanges Égyptologiques, de Chabas,
série, t. II, p. 218-241.

m•

LE LIVRE DES MORTS

r

289

avec mes propres recherches que je !'adopte sans hésiter. Ce que
les seize chapitres du début valaient au mort qui les avait appris;
c'est celte faculté de sortir pendant le jour dont la possession
décidait du bonheur de l'ame.
Le premier chapitre l'introduisait parmi les compagnons d'Osiris
ou, comme le veut une rédaction abrégée publiée par Naville 1,
fait entrer la momie dans l'autre monde le jour de l'enterrement.
Des le second et le troisieme chapitre, elle obtient l'autorisation de
&lt; sortir pendant le jour et de vivre apres etre mort •, • a quoi les
Rituels de l'époque sai'te joignent un sauf-conduit pour &lt; cheminer
au ciel et sur terre • ,. Toutefois cette permission n'aurait pas
suffi a elle seule. Les morts étaient corvéables comme les viva~ts :
a l'appel de leur nom, ils étaient obligés de labourer les champs
divins, de moissonner, de transporter les grains. Le chapitre v
avait, pour objet de les « dispenser de faire les travaux dans le
Khri-noutri , , ce qui leur procurait le loisir nécessaire pour sortir,
et, comme les dieux n'étaient pas d'humeur a laisser leurs domaines
improductifs, le chapitre v1 leur rendait les ouvriers que le chapitre v
!eur avait enlevés. C'étaient ces petites figures de pierre, de fai:ence
ou de bois qu'on ramasse par milliers dans les cimelieres: armées
de la houe et du sac a grains, non seulement elles gardaient le
personnage dont le nom était tracé sur leur corps, et écartaient
de lui ce qui aurait pu lui nuire ', mais elles répondaient en ses
Jieu et place,d'ou leur nom d'ouashbiti, les répondants, et cou•
raient piocher la terre ou manier la rame '. Dans le chapilre vu,
Je mort , passait sur le dos du serpent Apópi, ce maudit • , qui
lui barrait le chemin, et apres l'avoir percé de sa lance, il e sortait pendant le jour et pénétrait au Douaout &gt; par la vertu des
chapitres vm et 1x '. Les prieres suivantes insistent sur le meme
1) Naville, t. I, pl. V, et Einleitung, p. 416.
2) Naville, t. I, pi. VI, et Einleitung, p. 116-H7.
3) Lepsius, Todtenbuch, ch. IV, pi. II.
4) Maspero, Sui· une tablette appartenant a M. Rogers, dans le Recueil, t. II,
p. 16 sqq.
5) Chapitre v, de dispenser le défunt de {aire les tmvaux au Khrinoutri
(Naville, t. I, pi. VII; Einleitung, p. 117); chapitre VI, de {aire exécuter par
les ouashbil'i les travaux du mort dans le Khrinoutri (t. I, pi. VIII, Einleitung,
p. i17-118).
6) Naville, t. I, pi. IX.
7) C~apitres vm et 1x, Naville, t. I, pi. X, Einleitung, p. f 18-119.

�290

REVUE DE L'HISTO!RE DES RELIGIONS

ordre d'idée que le chapitre vn, mais en se tenant toujours dans
les généralités : elles assurent au mort la justesse de voix nécessaire a prononcer les invocations I qui luí vaudront la victoire sur
les ennemis \ luí accordent une fois de plus &lt; d'entrer au Khrinoutri et d'en sortir • a volonté ", « d'entrer dans l'Occident et d'en
sortir ', • elles « détruisent tout ce qui pourrait soulever le dégout
contre luí dans le cceur du dieu ' . , Ces quatorze formules suffisaient amplement et composaient un volume complet, terminé par
un quinzieme chapitre analogue, pour le sens et pour l'intention,
a celui que nous rencontrons a la fin du livre entier, un hymne
au Soleil 6 • La grande vignette (ch. xv1 de Lepsius), qui sépare la
premiere section du reste de l'ouvrage, en est le complément nécessaire : elle montre le Soleil se levant le matin, puis accueilli le soir
par les divinités de l'Occident et pret a s'enfoncer dans la nuit,
comme l'homme dans la tombe, au milieu des acclamations des
génies célestes 7•
La seconde section commence, elle aussi, par un chapitre de
généralités, le dix-septieme du Recueil complet, rnais ce ne sont
déja plus des généralités vag~es cornme celles qui ont précédé,
des &lt; incantations pour sortir et aller dans le Khri-noutri, pour
etre glorieux dans l'O_ccident excellent, pour sortir pendant le
· jour. • Le titre seul ajoute des détails de nature plus précise, ou
se révele l'esprit minutieux des Égyptiens : [il parle de « jouer
aux &lt;lames, de s'ass·eoir dans le kiosque de plaisance, de prendre
toutes les formes qu'on veut, de so~tir comme ame en vie apres le
1) Le chapitre x de Lepsius (pi. III): Chapitre de sortir en juste de voüc, ne
se trouve jusqu'a présent a l'époque thébaine que dans le papyrus Aa (n• 9,900
du British Museum) et a été reporté par Naville (Einleitung, p. ii9, t, I, pi.
LXIII) au chapilre XLVIII avec legue! il se confond.
2) Le chapitre II de Lepsius (pl. III) : Ghapitre de sortfr contre les ennemis
dans le Khrinoutri, ne s'est pas rencontré jusqu'a. présent dans les manuscrits
d'époque thébaine (Naville, Einleitung, p. H9),
3) Chapitre xn, Naville, t. I, pi. XI, Einleitung, p. 119.
4) Chapitre xm, Naville, t. I, pi. XII, Einleitung, p. H9.
5) Chapitre x1v, Naville, t. I, pi. XIII, Einleitung, p. 119-120. ·
6) Chapitre xv, Naville, t. I, pi. XIV-XX, Einleitung, p. 120-123. La rédaction salle de ce chapitre a été publiée, tra.duite et commentée par E. Lefébure,
Traduction comparée des hymnes au soleil composant le xv• chapitre du Rituel
funtraire égyptien, París, Franck, 1868.
7) Chapitre xvi de Lepsius (pi. VI), do.ns Naville, t. I, pi. XXI-XXII.

u:

j our de renterrement

LIVRE DES MORTS

29i

• &gt; Le chapitre xvII a été admirablement
traduit et commenté par E. de Rougé •. C'est une sorte de résumé
tres condensé de ce que l'ame égyptienne devait savoir sur les
dieux et sur ses destinées surhumaines. Les formules en sont
breves et énergiques, si breves qu'on sentit de bonne heure
l'obligation d'y joindre un commentaire qui en éclaircit les obscurités. Ce commentaire a son tour ne sembla pas assez clair et on
y ajouta des explications. Chaque verset y est done accompagné d'une glose qui, elle-meme, rec;oit d'autres gloses. Le sort
de l'homme est décrit sommairement. Apres s'etre identifié avec
les dieux pour mieux triompher de ses ennemis, il quitte la
terre pour aller rejoindre son pays, le royaume d'Osiris, et ppur
pénétrer aupres du Soleil. Le double terme de son voyage sera
atteint, au chapitre cxxv, lorsqu'il comparaitra devant Osiris pour
y etre jugé et pour aller ensuite aux Jardins d'Ialou, au chapitre cxxx, lorsqu'il s'embarque sur le navire du Soleil. Les chapitres intermédiaires nous feront connaitre les opérations intermédiaires qu'il doit accomplir avant d'arriver au terme de sa course
aventureuse.
Le premier point pour lui c'est de pouvoir employer efficacement
les prieres qui lui serviront de sauf-conduit, et en Égypte, comme
dans tout le monde antique, la vertu d'une formule dépend beaucoup de la fagon dont elle est récitée. Si elle est débitée d'une voix
fausse, avec des gestes mal appropriés, elle ne vaut rien ; si au
contraire elle est déclamée avec l'intonation juste et la mimique
convenable, les dieux ne peuvent se dispenser d'y obéir. Les
chapitres xvm, x1x et xx sont done consacrés a donner au mort
cette précision d'intonation sans laquelle ses armes magiques
devenaient impuissantes, a le transformer en juste de voix
Makhróou •. Thot, le dieu de la parole, du chant et de l'écriture, se
1

f) Chapitre XVII, Naville, t. I, pl. XXlll-XXX, Einleitung, p. 123-f25. _
2) E. de Rougé_, Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens, p.
36-83. Lepsius, appliquant les príncipes établis dans le mémoire de Rougé aux
versions du moyen empire, a disséqué les premieres lignes de ce chapitre dans
ses lElteste Texte, p. 25-53, et a essayé de séparer les couches successives de la
glose. Le méme travail a été refait depuis, sans grand changement, par Brugsch,
Religion und Mythologie, p. 21-26.
3) Sur le sens de Mdkhr6ou, qu'on traduit ordinairement par véridique,
justifié, triomphant, voir Maspero, Notes sur ·quelques points de grammaire et

�292

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

chargeait de cette opération délicate, dont le bénéfice était assuré
par la vertu de la couronne de feuillages, de tleurs ou de bandelettes, la couronne de voix juste qu'on pla&lt;;ait sur la tete de la
momie le jour des funérailles, et qu'elle emportait parfois dans son
cercueil t. La couronne était l'amulette, le signe matériel qui
assurait a l'ame la possession de cette voix juste qui lui permettait de réciter victorieusement les formules du livre sacré • : ce
n'était pas trop de trois chapitres pour lui communiquer une vertu
aussi précieuse •. Ainsi armé, il procédait a la reconstitution de
son etre, qui avait été mutilé par les cérémonies de l'embaumement. C'était d'abord la bouche qu'il cherchait a reconquérir, et
rien n'était plus naturel, puisqu'il venait de recouvrer le don de
voix juste. Deux incantatioos magiques pouvaient lui e donner sa
bouche' &gt;, une autre:« lui ouvrait la bouche »ª, par une quatrieme
e on lui apportaitles charmes• &gt; qui devaient lui servir, de concert
avec la voix juste, a se maintenir entier. 11 sait déja parler et
manger, mais il est encore, pour ainsi dire, impersonnel. Les
etres animés et inanimés ne se distinguent les uns des autres que
du jour ou ils ont un nom particulier; c'est le nom qui fait la perd'histoire, s. XXI, dans la Zeüsehrift, 1882, p. 120-122. Pour la valeur de
l'intonation juste dans les religions anciennes, dans la religion romaine, par
exemple, cfr. Bouché-Leclercq, Les Pontifes de l'ancienne Rome, p. 70, i 10.
1) Le r0le de ces couronnes et les débris qui en sont conservés dans les
musées, ont été étudiés récemment par .M. Pleyte, La eouronne de la Justifi.cation dans les Actes du sixieme Congres international des Orientalistes, tenu
en 1883, a Le.ide, quatrieme partie, p. 1-30 et pi. 1-XXV.
2) Peut-étra faut-il y voir un complément du costume nécessaire a comparailre devant les dieux : « Les dieux, disait Sapho, se détournent de ceux qui
viennent a eux sans couronne (Athénée, XV, p. 664, e). » Toutefois, les Égyptiens, pas plus que les Grecs de l'époque homérique, ne se couronnaienl pour
1e sacrifice.
3) Chapitres XVIII et xx, dans Naville, t. I, pi. XXXI-XXXII, et Einleitung,
p. {25-126. Le chapitre x1x de la recension saite (Lepsius, pi. XIII) n'apparait
dans aucun des exemplaires de la recension thébaine, connue jusqu'a préseot.
4) Le cbapitre x.xi de la recension saile (Lepsius, pi. XIV) ne s'est pas encore
retrouvé dans les manuscrits thébains. Le chapitre xxu est daos Naville, t. I,
pi. XXXIII, et Einleitung, p. 126-127.
5) Chapitre xx111, dans Naville, t. I, pi. XXXIV, et Einleitung, p. 127.
6) Chapitre xnv dans Naville, t. I, pi. XXXV, et Einleitung, p. 127. La
vignette manque jusqu'a présent daos les manuscrits d'époque thébaine, mais
se trouve dans les manuscrits sa1tes (Lepsius, pi. XIV).

LE LIVR&amp; DES MORTS

293
sonne, et chaque objet, un vase, une canne, un temple, une porte,
a son nom en Égypte, comme un homme ou un animal. Le mort a
perdu a sa derniere heure le souvenir de tout ce qui l'attachait
a notre monde, non seulement la sensation de la vie, mais la
mémoire de son nom. Il ne redevient lui-meme que le jour ou son
nom lui est rendu, et le chapitre xxv est destiné a lui reslituer la
mémoire de son nom dans le Khri-noutri. Les Répondants avaient
leur róle indiqué dans cette cérémonie. Comme ils portaient le
nom de la personne a laquelle ils étaient attribués, le Domestique,
tout en récitant la formule, en présentait un au mort; le mort se
reconnaissait lui-meme, et lisant son nom sur son image, se le
rappelait désormais 1 • Une fois qu'il avait recouvré sa personnalité
avec son nom, on s'inquiétait de lui restituer son coour, « son
coour qu'il avait de sa mere, son coour de quand il était sur terre, &gt;
et cette importante opération comportait plusieurs degrés. D'abord,
on , lui donnait son coour ', &gt; puis comme le coour une fois rendu
aurait pu élre dérobé par quelque ennemi, on s'ingéniait a « empecher que son creur ne lui füt pris dans le Khri-noutri, , ce qui
avait inspiré aux pretres trois breves incantations, de valeur égaleº.
On est tenté de croire que ces quatre formules suffisaient a rassurer les ames timorées ; mais c'est peu connaitre l'Égyptien que
d'imaginer qu'il quittera un sujet aussi important a ses yeux sans
l'avoir envisagé sous toutes ses faces . Si confiant que l'on f0t dans
la parole, on ne méprisait pas d'en augmenter l'efficacité par
l'emploi judicieux des talismans. La parole était fugitive : le talis-

1) Chapitre xxv dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 127-128. Lit
vigoette qui représenle la. cérémonie destioée a rappeler au mort le nom qu'i 1
portait ne se trouve qu'au papyrus Ax (Brocklehurs 11).
2) Chapitre xxv1 dans Naville, l. I, pi. XXXVU. Les vignettes de Pe (Louvre,
III, 89) et de Pd (Papyrus de Soutirnes a la Bibliotheque nationale), sont
curieuses, parca qu'elles nous montreot jusqu'a. que! point les Égyptieos prenaient ces opérations au sens littéral. Dans Pe, le mort accroupi sur une natte,
prend son cceur des mains du prétre, accroupi devant lui sur une aulre natle.
Dans Pd, il est debout devant Anubis, qui parait lui porter son cceur a la
bouche, peut-etre pour qu'il !'avale, comme Biliou le sien daos le Cante des

deua: f reres.

3) Chapitres xxvn, xxvm, xxixA, dans Naville, t. I, pi. XXXVIII, XXXIX, XL
et Einleitung, p. 128-i30. Le chapitre xx1x de la recension saile (Lepsius, pi.
XV) ne s'est pas ancore retrouvé daos la version tbébaine.

�294

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELTGIONS

LE LIVRE DES MORTS

man durait, et sa vertu s'exerc;ait tant qu'il demeurait intact. Le
talisman employé pour protéger le coour, était un coour de pierre
précieuse qu'on suspendait au cou du mort en récitant une formule. D'ordinaire un seul de ces carnrs suffisait, un beau coour en
cornaline ou en jaspe rouge 1 ; mais parfois on en voulait trois
autres, en feldspath ou en jaspe vert, en lapis-lazuli, en cristal ou
en pierre blanche transparente•. Puis, on pouvait considérer le
coour de deux manieres. Pour les uns c'était un organe inconscient,
sans volonté propre; pour les autres, c'était un vivant dans le
vivant, un etre indépendant, pourvu d'instinct et d'intelligence·.
Dans les chapitres xxv1-xx1x B, la premiere idée prévaut : on
donne ou on prend le coour sans qu'il puisse s'aider lui-méme.
Dans les chapitres xxx-xxx B, le coour parait avoir une volonté
propre : il cherche son ame et son corps pour se réunir a eux, et
les formules • empéchent qu'il ne soit écarté d'eux dans le Khrinoutri '. , L'amulette a employer en pareil cas n'était plus le
coour : c'était le scarabée en pierre dure ou en fa'ience, portant
le texte plus ou moins abrégé du chapitre xxx ou simplement un
nom propre, qu'on trouve collé sur la poitrine du défunt, vers la
naissapce du cou, sous le maillot de bandelettes. On oblenait
grace a lui, non seulement que le coour ne füt point repoussé'
. loin de son mort? mais encore qu'il ne prit point la parole centre
lui au tribunal d'Osiris et ne l'accusat point des mauvaises actions
qu'il avait pu commettre pendant la vie terrestre 5 • Cette mention

295

et aussi la conception du coour comme un élre distinct, marque
certainement que ces deux chapitres sont d'origine relativément
plus récente : ils appartiennent a un temps ou ron croyait déja
que le bonheur ou le malheur dans l'autre monde dépendait, au
moins en partie, de ce qu'on afait en celui-ci, tandis que les autres
ne tiennent aucun compte d'une rétribution future. Ils étaient tous
également efficaces, et, qui savait s'en servir, sa personne était
reconstituée aussitót.
Mais les ennemis, qui n'avaient pas réussi a empechar l'opération cte:s'accomplir, pouvaient songer a en détruire l'effet en prenant au mort les charmes dont il était muni ou en le tuant a
nouveau de diverses fac;ons. On l'armait done soigneusement
contre ces dangers. C'étaient deux chapitres , pour repousser les
crocodiles qui viennent lui voler ses charmes magiques 1 , , un pour
« repousser tous les reptiles &gt; en général 2 , deux pour « qu'il ne
soit pas piqué" • ou • dévoré par l'urreus qui se dissimule dans son
trou, &gt; ou par tout autre serpent dans le Khrinoutri 4, un pour
« repousser le scarabée venimeux 5 , un pour , repousser les deux
grosses viperes joufflues O• , Deux: autres, qu'on récitait pour
ere~ de la validilé _de l'acte, et déclare que son creur est la afin de porter témo1gnage contre lm devant le tribunal d'Osiris, au cas ou il viendrait a ne pas
observer ses engagements : « Je t'ai donné - et mon creur en porte témoignage. »

'

1) Chapitres x:xx1 et xxxu dans Naville, t. I, pl. XLIV-XLV, et Einleitung,
p. 130-131.

1) Cbapitre xx1x B dans Naville, t. I, pi. XLI.
2) C'est ce que nous apprend le titre commun que Ba (Berlín, nº 2) donne a.
quatre des chapitres du creur. (Naville, Einleitung, p. 128.)
3) Ainsi au Conte des deu:.c frt!res, ou le creur de Bitiou vit sur la fleur de
l'acacia; magique .. Lorsque l'acacia a été renversé le creur reste inerte pendant sept ans ; pms, au bout de ce temps, il est saisi lout a coup du désir d'aller
en Egypte et se parle a. lui-méme comme s'il était un étre indépendant.
4) Cbapitres xxx A, xxx B, dans Naville, t. I, pi. XLII-XLIII.
5) Cette maniere d' envisager le róle du creur avait pénétré profondément
~ans les mreurs égyptiennes. Pour n'en citer qu'un exemple, les contrats démo!1ques ~ortent dans la formule de donation, une phrase meter ltdti qui vient
1mméd1atement apres les mots : Je te donne ou je t'ai donné. On l'a traduit
d'ordinaire par mon ca,ur est satisfait. Mais le verbe meter meti en démo.
'
'
tique
com~e en ~gyptien, a le sens de Testifier, porter témoignage,
ce qui
me porte a tradu1re le passage cité par mon camr en porte témoignage ou que
mon creur en porte témoignage. Le donaleur ou le vendeur prend a témoin son

2) Chapitre xx:xm dans Naville, t. I, pl. XLVI, et Einleitung, p. 131.
3) La recension sa!!e ~o_nne le tit~e dt1 chapitre xxx1 v sous la forme : Chapitre
po~r e~pecher que I mdmdu ne s01t piqué, dans le Khrinoutri, par le serpent
qui se tient dans son trou ( Lepsius, pi. XVII).
4) Les chapit:es xxxrv et xxxv d~ns Naville, t. I, pi. XLVII-XLVIII et Einleítung,
p. 131, le chap1tre xxx1v avec le titre : Cbapitre pour empécher que l'individu ne
soit mangé, dans le Khrinoutri, par le serpent qui se tient caché dans son
trou, l'urreus.
·
._5) Le cbapitre 36 dans Naville, t. I, pi. XXXVI, et Einleitung, p. 132. La
VIgneUe du papyrus B~ (Berlin, n° 2) figure un gros scarabée, celle du papyrus
Le (Leyde, n•IV), un cr1quet ou peut-étre une blatte, comme le papyrus de Turin
d'époque sai:te publié par Lepsius, Todtenbuch, pi. XVII. La traduction tort~, pou~ le mot, qui désign_e le_ monstre combattu dans ce chapitre, n'a d'autre
r~1son d étre qu un détermmatif, peut-étre mal reproduit, dans le titr$ du cbap1lre tel que donne Lepsius ; il faut done la corriger jusqu'a nouvel ordre,
6) Le chap1tre xxxv11 dans Naville, t. I, pi. L, et Einleitung, p. f32.

!e

�296

1

REVUE DE L HIST01RE DES RELIGlOXS

vivre en respirant dans le Khrinoutri ', • étaient destinés également arepousser les vipéres. On ne voit pas d'abord pourquoi les
Égyptiens réunissaient dans une meme formule deme ordres de
phénoménes aussi différents que la respiration et la morsure des
serpents. On comprend le motif qui les a dirigés lorsqu'on a eu
l'occasion d'assister a la mort d'un homme ou d'un animal piqué
par un céraste, par une vipére baja ou par une scythale. Au bout
d'uoe dizaine de minutes, le patient est saisi d'angoisses el de
suffocalions : les muscles respirateurs semblent se paralyser par
crises successives, et l'on dirait que la vie séteint faute d'air et de
souflle. Les Égypliens n'avaienl done pas tort de demander aux
diewc dans une meme priére la gritce de &lt; vivre en respiran! , et
celle de &lt; repousser les serpents. , Sans expliquer de la méme
maniere que nous le mécanisme de la mort, ils avaient reconnu
qu'elle arrivait par asphyxie, et cetle observation leur donnait le
droit de rédiger le litre du chapitre xxxvm comme ils l'ont fait.
Daos les chapilres suivants, iI , repousse les scythales• , puis, le
grand python qui dévore l'itne •. , L'~ne était !'animal de Sit, l'ennemi d'Osiris; le serpent qui dévore l'itne est done un des alliés
d'Osiris et d'Horus daos leur guerre contre Sit, et le mort n'avait
pas grande difficulté á le concilier. On n'avait qu'á lui dire : &lt; ne
me mange pas, car je suis pur, je suis sans péchés , pour qu'il
se laissat percer d'un coup de lance. Aprés le poison, c'était le tour
de l'épée. Quiconque était muui du chapilre XLr ne courait plus
risque d'élre mis en piéces ou de perdre les yeux daos l'Occident';
«

1) Les chapitres xxxvm A et x:x:xvmB dans Navitle, t. l,pl. Ll-Lll, et Einleitung, p. 132-138.
2) Le chapitre xxx1x dans Naville, t. I, pl, LIII, et Einleitung, p. 133.
3) Le chapilre XL dans Naville, t. 1, pi. LIV, et Einleitung, p. 138. La
vignette de la recension salte donne un serpent de petite ta.ille (Lepsius, Todtenbuch, pl. XVIII), celle de Ja recension thébaine, un serpent qui doit mesurer
plus de quatre m~tres de long, si on déroule ses replis. L'Égypte d'aujourd'hui
ne renferme plus de serpents de cette taille, mais on sait par les monuments
qu'elle nourrissait autrefois des hippopotames, des crocodiles et d'autres ani•
maux, qu'on ne rencontre plus que dans les régions tropicales; elle devait
nourrir également les serpents gigantesques qu'on voit figurés si souvent dans
les peintures de J'enfer.

4) Le cbapitre xu daos Naville, t. I, pi. LV, et Einleitung, p. 1.33. La recen•
sion saite a pour litre : Chapilre que l'indh-idu soil mis en pieces daos Je Kbrinoutri (Lepsius, Todtenbueh, pi. JGG).

297

LE LlVRE DES :UORTS

avec le cbapitre xw, on échappait au massacre des ennemis d'Hor
qui avait eu lieu á Hninsouten, au temps des guerres osiriennes ';
enfin par le chapitre xtur, on évitait d'avoir la tete tranchée •. Ce
qui suivait étail une conséquence naturelle des formules précédentes. L'ilme était confirmée dans la faculté • de ne pas
mourir une seconde fois \ .. puis

&lt;

de ne pas pourrir ', • puis

e

de

ne pas se détruire, mais d'etre en vie dans le Khrinoutri •. • Nul ne
pouvait plus , lui enlever sa place•, , mais, grilce a la justesse de
sa voix, elle sorlait victorieuse contre ses ennemis ', • n'entrait
pas a l'abattoir » oi.t l'on décapitail les morts sur un billot•, n'était
pas jetée la tete en bas dans les gouffres de l'autre monde•, et
n'était pas obligée a se nourrir d'excréments et a s'abreuver
d'urine, comme ses compagnes moins bien pourvues de lalismans "· Aprés tant de négalions, on était en droit d'attendre quelques faveurs positives. Respirer a pleins poumons un air pur, boire
a volonté une eau toujours fraicbe, était pour l'Égyptien d'autrefois, comme pour ce\ui d'aujourd'hui, l'idéal du confortable. II
trouvait dans les Riluels dix ou douze chapitres, entre lesquels iI
!) Le chapitre XLII dans Naville, t. 1, pi. LVI-LVII, et Einleitung, p. 133-134.
La recension sai:te a un litre asse.z: différent : Cbapitre de repousser lous les
impies mauvais, el d'écbapper aux massacres qui se font dans le Kbrinoutri
(Lepsius, Todtenbuch, pi. XIX).
2) Le chapitre XLIII dans Naville, t. I, pi. LVIII, et Ein~eitung, p. 1.34.
3) Le chapitre xuv dans Naville, t. I, pi. LIX, et Einleitung 1 p. i34.
4) Le chapitre XLV dans Naville, t. 1, p!. LX, et Einleitung, p. 13i.
5) Le chapitre XLVI dans Naville, t. I, pi. LXI, et Einleitung, p. i34. Le texte
publié par Naville renferme dans le litre une faute du copiste antique. II dit :
Chapitre de se détruire et d'étre en vie. Une négation a élé passée, c-0mme le
prouve le te1te de la recension salle : Ctiapitre de ne pas étre détruit, mais
d'étre en vie, - variante, a l'heure oll l'on vil, - dans le Khrinoulri (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XX),
6) Le chapitre XLVH dans Naville, t. 1, pJ. LXII, et Einleitung, p. 135.
7) Le cbapitre xLvm daos Naville, t. I, pi. LXIII, et Einleitung, p. 135. Le
chapitre xuv ne s'est trouvé jusqu'A présent que dans la recension saHe (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.
8) Le chapitre L dans Naville, t. 1, pi. LXIV, et Einleitung, p. 135.
9) Le chapitre Ll manque dans la recension tbébaine; il est daos Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXI.

iO) Des deux cbapitres consacrés a ce sujet, Je premier, Ln, ne se trouve que
dans la recension salte (Lepsius, Todtenbuch, pl. XXI), le second esl daos
Naville, t. I, pi. LXV, et Einleitttng, p. 135.

20

�298

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

pouvait choisir, lorsqu'il voulait garantir a son ame ces deux félicilés supremas de l'autre vie : chapitre de e donner l'air daos le
1
Khri-noutri ,,, d'aller e respirer l'air sur terre •, &gt; en sortant du
tombeau, e de respirer l'air et d'avoir de l'eau ', de boire de l'eau
qui ne fut pas bouillante ', &gt; enfin de pouvoir traverser sans
s'échauder les cours d'eau bouillante que renferme l'Amenti 5•
Une fois équipé de sa bouche et de son creur, maitre de l'air et
de l'eau, il se sentait prel a sorlir de jour et a revelir, pendant ses
sorties, les formes qu'il jugeait utiles a ses projets, pret surlout
a entreprendre le grand voyage qui devait le mener a son gré
devant Osiris ou devant Ra, dans la barque solaire ou aux jardins
d'Ialou.
Le chapitre LXIV ouvre en cette partie de l'ouvrage la liste des
formules qui avaient la vertu de faire sortir le mort pendant le
jour. C'est l'un des plus importants du recueil entier et, apres
avoir attiré a maiote reprise l'attention de Rougé, il a été publié,
traduit, commenté par Guieysse, d'apres les papyrus du Louvre
et de la Bibliotheque Nalionale 6 • L'ame y apprenait une fois de
plus, mais d'apres une th éologie assez différente de calle qui a
inspiré le chapitre xvu, ce qui lui était nécessaire pour sortir
pendant le jour. La forme est plus abstraite, trahit une époque
plus récente, et cette impression qu'en donne la lectura est confiri) Le cha.pitre uv da.ns Naville, pi. LXVI, et Einleitung, p. i35-136.
2) Le cba.pitre LV da.ns Naville, pi. LXYU-LXVJII, en deux versions ditTérente, et Einleitung, p. 136.
3) Les chapitres Lv11, ux:, Lx, Lx1, LXU da.ns Na.ville, pl. LXVIII-LXXII, et
Einleitung, p. 136-137. Le chapitre LVIII daos la recension saite (Lepsius,
Todtenbuch, pi. XXII-XXIII).
4) Le chapitre LXm A dans Naville, pi. LXXIII, et Einleitung, p. 137. La
variante du titre de la recension salle (Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII) montre
qu'il faut comprendre comme j'ai fa.it, et le lexte confirme encore celle interprétation. C'est en effet 1'eau elle-méme qui parle : " O taureau de l'Ouest,
amene-moi a toi (pour ~lre bue, comme daos la vignette), car je suis le lac de
cette rame de Rd, sur lequel il navigue quand il vieillit (le soir), et je ne bous
pas, je ne brúle pas. &gt;&gt;
5) Le cha.pitre LXIII B d:ms Naville, pi. LXXIV et Einleitung, p. 137, avec
des vignettes ou l'on voit le mort marchant tranquillement da.ns une ea.u qui
lui monte j usqu'a la cheville.
6) Rituel funérafre égypti,m, chapilre LX1v, par Paul Guieysse, textes comparés, traduction et commenlaires d'apres les papyrus du Louvre el de la
Bibliotheque nationale, in--1, París, Vieweg, 1876.

LE LlVRE DES MORTS

299

mée par la rubrique historique dont le texte est accompagné. 11
aurait été découvert, selon certains manuscrits, au temps de la
¡re dynaslie, sous Housapalli t, selon d'autres, au temps de la IV•
par Hordidif, fils de Mykérinos, dans un voyage d'inspection que
ce prince faisait a travers l'Égypte : il était dans le temple de
Khmounou, sous les pieds du dieu, écrit en lettres de lapis sur
une tablette d'albAtre •. On explique d'ordioaire cette indication
comme une marque d'antiquité extreme•, en partant de ce príncipe
que le Livre des morts est de composition relativement moderne,
etqu'un scribe égyptien, nommant un roi des premieres dynasties
memphiles, ne pouvait entendre par la qu'un personnage d'époqu e
tres reculée. Cette explication ne me parait pas etre exacte. En
premier lieu, le chapitre 1x1v se trouve déja sur des monuments
contemporains de la X0 et de la Xl0 dynastie, et n'était certainemeot pas nouveau au moment ou on écrivait les copies les plus
vieilles que nous en ayons aujourd'hui. Lorsqu'on le rédigea
sous sa forme actuelle, le regne de Mykérinos, et meme celui
d'Housapai:ti, ne devaient pas soulever dans !'esprit des indigenes
la sensation de l'archa'isme el du primitif : on avait pour rendre
ces idées des expressions plus fortes, qui renvoyaient le lecteur
aux siecles des Serviteurs d'Ilorus, a la domination de Ra, aux
a.ges ou les dieu.x régnaient sur l'Égypte. La plus grande part des
cha pi tres du Liv1·e des Morts ne portent aucune date; on les considérait comme ayaot été révélés au commencement, avant que
Ménes et ses successeurs eussent abl!issé l'Égypte de la condition
d'empire régi par des divinilés a cella d'empire régi par _des
hommes, et la découverte des textes gravés dans les Pyram1des
prouve que ce n'était pas la une vaine prétention. Les seules de
ces prieres qui avaient besoin d'elre recommandées par un roma~
historique étaient celles qu'on avait quelques motifs d'attribuer a
1) Guieysse, chapitre LXIV p. 10-11.
.
2) Lepsius, Todtenbuch, pl. XXV, ch. LXIV, l. 30-32. Une tablette de p1erre
dure, qui porte le chapitre Lx1v, a été lrouvée a Thebes, pro_bablement da.ns
le tombeau de Petéménophi, et a.vait été donnée par l'empereur Nicola.sau généra.l
PérofTsky. C'éta.it probablement un prétendu fac-similé de !'original découverl
da.ns le temple de Thot.
.
3) Ainsi Bircb, da.ns l'introduction qu'il a mise en téte de sa t~a.duclion du
Liv1·e des Morts (p. 142) : « It is one of the oldest ofall, a.nd is attributed to th¿
epoch of the King Gaga (Housa.¡:-ai"ti) M1tkh~rn. nr Mi&gt;nkherés. »

�300

)

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIO::-iS

un a.ge plus récent, et le chapitre LXIV était de ce nombre : on
suppléa probablement a l'antiquité qui lui manquait par un récit
merveilleux des circonstances qui avaient accompagné la découverte. Les variantes des litres qu'il porte nous amenent a une conclusion analogue. Il est appelé sur un papyrus de Boulaq, et dans
une partie des papyrus saltes, le • chapitre de oonnaitre les chapitres de sortir pendant le jour, en un seul chapitre 1, &gt; ailleurs,
ce chapitre de sortir pendant le jour, en un seul chapitre' ». Cetle
prétention de renfermer en un seul chapilre tous les chapitres qui
traitaient de la sortie pendant le jour, ne peut guare avoir été
émise qu'en un temps ou de nombreux chapitres de ce genre
avaient cours dans les colleges sacerdotaux. Je ne doute nullement que nous n'ayons conservé quelques-uns d'entre eux sous
les numéros 65-73. lls présentent tous dans le titre quelques
variantes; le soixante-cinquieme sert a • sortir pendant le jour el
a repousser l'ennemi •. ,, Le soixante-sixieme, le soixanle-huitieme, le soixanle-neuvieme, le soixante-dixieme, le soixante el
onzieme, sont utiles pour « sortir pendant le jour, • sans plus ~Avec le soixante-septieme, • on ouvrait les portes du douaout et
on sortait pendant le jour 5 , &gt; avec le soixante-douzieme, &lt; on sortait pendant le jour a travers la grotte infernale •; » enfin avec le
soixante-quatorzieme, • on jouait des jambes et on sortait en
terre 7 • &gt;
Parvenu a ce point, on ne s'occupe plus que des fortunes de
!'ame en ce monde, qu'elle revient visiter. Et d'abord, « elle va
vers Iléliopolis et y prend un logis • aupres des dieux solaires dont
cette ville était la résidence 8 • Cette premiere faveur ne lui suffit
pas : pour arriver au comble de la félicilé, elle doit s'identifier
completement avec les dieux, el s'incarner dans leurs corps. C'est
i) Papyrus Ca de Mesenmeter, daos Naville, t. II, p. i54, et Guieysse, chapitre Lv1v, p. 22.
2) Lepsius, Todtenbuch, pi. XXIII, et Guieysse, cbapitre Lx1v, p. 22.
3) Le chapitre LXV daos Naville, t. 1, pi. LXXVII, et Einleitung, p. i39-140.
4) Les cbapitres xxvr, xxvu-xxvm daos Naville. t. I, pi. LXXVIII, LXXXLXXXIII, et Einleitung, p. i40-i4L
5) Le chapitre Lxvu dans Naville, t. I, pi. LXXIX, et Einleitung, p. 140.
6) Le chapitre LXXII dans Naville, t. I pi. L\'.XXV, et Einleitung, p. i42.
7) Le chapitre LXXIV dllns Naville, t. I, pl. LXXXV[, etEinleitunr,, p. 142.
8) Le chapitre Lxxv daos Naville, t.I, pi. LXXXVII, etEinleitung, p. 142-H:3 .

LE LIVRE DES llORTS

,

301
une véritable métempsychose, mais bornée aux migrations de
l'ame dans les etres et dans les objets qui touchent de pres ou de
loin aux dieux d'Héliopolis. Comme toujours, la série commence
par des généralités, un « chapitre de se transformer en toutes les
formes qui plaisent , au mort 1 • Puis, vient le détail : « chapitre de
se transformer en épervier d'or », • chapitre de se transformer
en épervier vigoureux ,, • chapitre d'etre dans la neuvaine des
dieux et de s'y transformar en chef des assesseurs du dieu &gt;,
&lt; chapitre de se transformer en dieu [Lune] qui éclaire les ténebres », • chapitre de se transformer en la fleur de lotus ,, d'ou
le soleil jaillit au matin, • chapitre de se transformar en dieu
Phtah, pour mangar du pain, boire de la biere, s'habiller et etre
en vie daos Héliopolis ,, • chapitre de se transformer en vanneau &gt;,
• chapitre de se transformer en héron bleu &gt;, (&lt; chapitre de se
transformer en ame » c'est-a-dire en bélier ou en cette sorte
'
.
d'épervier a bras et a tete d'homme, par lequel les Egyptiens désignaient l'ame, &lt; chapitre de se transformer en hirondelle &gt;,
e ,chapitre de se transformer en vipere », • chapitre de se transformer en crocodile &gt;, • chapitre de se Lransformer en oie • •·
La métempsychose était , comme le prouve !'ensemble de ces
formules, un enseignement d'origine héliopolitaine. Je ne saurais
dire a quelle école on doit rattacher les doctrines qui suivent, mais
il esl bien cerlain qu'elles supposent des conceplions de l'autre
vie différentes de celles qui prévalaient dans les chapitres des transformations. Celle d'entre elles qui a laissé le moins de traces
au Livre des Aforts est celle d'apres laquelle ce qui subsiste de
l'homme vit dans le tombeau. Un seul chapitre, le quatre-vinglonzieme, traite de la réunion de l'ame au corps , mais non point,
comme on le dit d'ordinaire, pour une résurrection de la chair.
Les Égyptiens n'imaginaient pas que le corps pút revivre, mais
ils croyaient, au moins beaucoup d'entre eux, que l'intégrilé du
du corps est indispensable a l'intégrité de l'ame, et s'ils réunissaient ces deux éléments de l'homme, c'était pour que l'un devint
le gardien de l'autre. Les vignettes nous montrent en effet l'ame

t) Le chapitre LXXVI dans Naville, t. I, pi. LXXXVIII, et Einleitung, p. 143.
2) Tous ces chapilres daos Naville, t. I, pi. LXXXIX-C, et Einleitung,

p. 143-146.

�302

REVUE DE L'fllSTOIRE DES RELIGIONS

posée sur l::i poitrine de la momie et la protégeant de ses ailes 1 •
Mais cette conception lugubre d'une ame plongée dans les ténebres et condamnée a vivre pres d'un cadavre inerte, dans un caveau
éLouffant, ne pouvait suffire a un peuple avide de fraicheur et de
lumiere. Ce chapitre est suivi immédiatement de deux autres qui
en détruisent l'effet dans ce qu'il a de trop absolu. Le premier
• empeche que l'ame soit emprisonnée &gt;; le second ~ ouvre les
portes de la syringe a l'ame et a l'ombre, pour qu'elles sortent
de jour et soient maitresses de leurs jambes &gt;. La vignette nous
montre en effet la porte du tombeau ouverte, l'ame s'envolant a
tire d'ailes et l'ombre, toute noire, marchant en plein soleil '. Ce
chapitre et les lextes nombreux qui font allusion aux memes faits
nous apprennent que la croyance a l'existence de l' 11.me au tomheau
n'était pas sans avoir laissé des traces profondes dans les dogmes
qui s'inspirent de la croyance opposée a l'existence de l'ame hors
du tombeau. Les peuples sont toujours tres préoccupés de savoir
ce que devient l'ame, entre le moment ou la vie matérielle a cessé
pour elle, et celui ou, les cérémonies de l'enterrement étant en.fin
terminées et le corps déposé dans sa derniere demeure, la vie
immatérielle va commencer. II semble bien que, pour l'Égyptien
ancien, comme pour le parsi, comme pour le musulman, l'ame
désincarnée restait pendant ce temps aupres du corps qu'elle
avait animé, allait avec lui au tombeau, non plus a.fin d'y séjourner
comme jadis, mais a.fin d'y attendre sa destinée. Toutefois, si la
situation est analogue, la maniere dont elle se dénoue n'est pas
la meme en Égypte et chez les peuples plus modernes : la formule
et l'amulette, ces ressources habituelles de· l'Égyptien dans !'embarras, ouvraient au mort les portes de sa prison, et lui assuraient
la liberté de ses mouvements.
Selon la doctrine qu'elle préférait, l'ame se dirigeait, ou vers le
royaume d'Osiris, ou vers la barque de Ra, ou vers les deux a la
fois. Ou qu'elle allat, on veillait a ce qu'elle ne fit pas fausse route
des le début et e ne se rendit pas a l'Orient du Khrinoutri 4 ».
1) Le chapitre Lxxx1x dans Naville, t. I, pi. CI, et Einleitung, p. 146-147.
2) Le chapitre xc1 dans Naville, t. I, pi. Clll et Einleitung, p. 147.
3) Le chapitre xc11 dans Naville, t. I, pl. CIV et Einleitung, p. f47. Les deux
vignettes auxquelles je fais allusion sont celles du papyrus Ap (nº 9949 du
British Museum) et du papyrus Pe (Louvre III, 89).
4) Le chapitre xcu1 dans Naville, t. I. pi. CV, et Einleitung, p. 148.

LE LIVRE DES l\JORTS

•

303

La tbéologie qui dominait désormais dans la série des chapitres
n'était plus celle des dieux d'Héliopolis, mais celle des dieux
d'Abydos : c'était a l'Occident qu'étaient Abydos et Osiris, c'était
vers l'Occident qu'elle devait diriger ses pas. Une fois dans la
bonne voie, il lui restait a gagner la faveur des dieux, pour la
plupart dieux affiliés au cycle osirien ou lui ayant appartenu des
!'origine, qui pouvaient l'aider au voyage. Elle obtenait de Thot
l'encrier et l'attirail de scribe, sans lequel il semblait que nul
bon Égyptien n'aurait su vivre en paix 1 ; elle &lt; était avec Thot •, &gt;
et cette faveur était d'autant plus appréciée que Thot, le principal
assesseur d'Osiris, non seuleroent jouait un grand róle dans le
jugement de 1'11.m~, mais était l'un de ses meilleurs guides pour la
conduire devant le tribunal. II la prenait, s'il voulait, sur son aüe,
et la portait aux jardins d'Ialou, par-dessus les eaux qui l'en séparaient •. Les chapitres suivants sont classés presque au hasard, ou
du moins on ne voit pas trap au premier abord quelles raisons le
rédacteur a eu de les ranger comme il fait. Une étude un peu
attentive prouve d'ailleurs qu'a parlir de cet endroit, la classification de la grande partie du Livre des Morts est moins facile a
suivre pour nous que celle de la premiare. 11 n'en pouvait etre
autrement. La premiare partie renferme surtout des instructions
générales, des incantalions destinées a armer l'ame contre les
dangers de l'autre monde, des charmes propres a reconstituer la
personne humaine, toutes choses dont l'importance était universellement reconnue et qui ne variaient guare que dans le détail
d'une doctrine a l'autre. Dans la seconde partie, il s'agissait de
gagner la félicité supreme et d'établir l'ame en son paradis, mais
les conceptions de la félicité et du paradis, diverses a !'origine
comme nous avons vu, puis réunies tant bien que mal, n'étaient
qu'un tissu de contradictions. Si la disposition des chapitres nous
semble confuse, c'est que les idées auxquelles ils répondaient sont
confuses encore et résultent souvent de la superposition maladroite
d'idées qui appartenaient primitivement a deux corps de doctrines
distincts l'un de l'autre. Je n'en conclus pas nécessairement que
1) Le chapitre xc1v dans Naville, t. I, pi. CVI, et Einleitung, p. 148.
· 2) Les chapitres xcv, xcvin dans Naville, t. I, pi. CVII-CXI, et Einleitung,
p. 146-J.49.
3) T&amp;r1, l. i86 sqq.

�304

REVUE DE L'RlSTOIRE DES RELIGto:.,¡s

l impression d'incertitude que nous éprouvons füt réellement ressentie par les Égyptiens : la foi les soutenait, comme les dévots
de tout pays ou de toute religion, et les empechait de se rendre
compte des contradictions qui nous étonnent. lls ne cherchaient
pas a se reconnailre dans les données de leurs livres : ils croyaient, et c'était assez.
Les chapitres xcix-cn nous fournissent, des l'entrée en matiere,
un exemple bien curieux de ce que j'avance. Le premier &lt; chapilre,
de mener le bac dans le Khrinoutri ', , nous est connu par plusieurs
versions de date fort ancienne. Le mot que je traduis par bac est
traduit d'ordinaire par barque et confondu avec la barque du Soleil.
On remarquera pourtant que la barque du Soleil est toujours
nommée oua, ouaou, et qu'on ne la trouve nulle part désignée par
mdkhonit, makhenit, qu'emploie l'auteur de notre chapitre. C'est
qu'en effet la barque du Soleil, oua ni Rd et le bac en question
mdkhenit appartiennent a deux mythes et n'avaient rien de commun a!'origine. Les textes des pyramides nous apprennent que le
mort, a pres elre monté au ciel soil par l'échelle, soit par tout autre
moyen, rencontrait sur son chemin un canal ou un lac profond, le
lac ou le canal de l'Autel (Kha). 11 ne pouvait le franchir et, par
conséquent, arriver aux Jardins d'Ialou qu'a la condition de passer
sur l'aile de Thot ou de monter dans le bac mdkhenit d'un nocher
céleste, ancetre éloigné de Charon •. Le mythe du passeur qui con&lt;luit au domaine d'Osiris est analogue aux nombreuses légendes
de l'ancien et du nouveau monde, dans lesquelles on concoit le
séjour dea ames comme séparé du reste de la lerre par un· cours
d'eau infranchissable aux vivants 8 • Le bac égyptien a pu étre
quelquefois confondu avec la barque de Ra, mais il en était distinct
au début, et servait a d'autres usages. L'opération que le mort
avait a faire pour s'en emparer comporlait deux moments. Il invitait
d'abord le passeur a s'approcher de la rive orientale du ciel ou du
1) Le chapitre xc1x dans Naville,

p. 14-9-15{.

t. I, pi. CX-CXJI, et Einleitung,

2) Voir, par exemple, TsTI, l. 185-200, et PEPI I, l. 396-436, une série de
chapitres relatifs au passeur d'Ialou et a la navigation dans cette barque.
Sur la forme grecque de ce mythP,, voir Diodore, I, 29.
3) Un cerlain nombre des légendes, relatives au fleuve ou a l'Océan, que le
mort doit franchir, sont indiquées dans Tylor, La civilisation primitive, t. II,
p. 78 sqq.

LE LIVRE DES M0RTS

305

Jac de l'Autel sur laquelle il était, et a le prendre pour passager:
une invocation de trente-deux lignes, qu'on trouve rarement dans
la rédaction thébaine 1 , mais qui est relativement fréquente dans les
exemplaires que nous possédons du moyen empire t, était censée
produire ce résultat. Ensuite on s'adressait au bateau meme, et
on lui demandait la permission de monter. Le bateau soumettail
le suppliant a une sorte d'examen, ou toutes ses parties prenaient
successivement la parole : « Dis-moi mon nom, s·écrie le mat. Celui qui conduit la Grande sur son chemin est ton nom, répondait le défunt. - Dis-moi mon nom, disent les bras. - L'Echine
d'Ouapouaitou est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit le calcet. -Le
cou d'Amsit est ton nom. - Dis-moi mon nom, dit la voile. Nouit est ton nom •. , Quand les réponses avaient été satisfaisantes,
le bateau prenait l'homme et le transportait sur l'autre rive. Pour
ceux qui croyaient que la barque de Ra était employée a ce service, on avait joint au chapitre du bac plusieurs , chapitres d'instruire le lumineux et de le faire monter sur la barque parmi les
suivants de Ra' •· C'était meler ensemble les deux conceptions
principales de l'autre vie, la conception osirienne et la conception
solaire: aussi, comme c'est la conception osirienne qui domine daos
la parlie du livre qui nous occupe, apres les trois chapitres consacrés a l'identification du bac et de la barque du Soleil, on reve•
nait a des sujets qui s'accordaient mieux avec le mylhe osirien.
On s'attachait a gagner la faveur d'Hathor, la dame d'Occident, la
compagne d'Osiris, et on tenait a compter parmi se:. serviteurs '·
On allait • s'asseoir entre les deux grands 1ieux ', , les dieux awcquels les vivants demeurés sur terre adressaient leurs offrandes
pour qu·ils en distribuassent une partie aux morts.
On a vait en effet cherché a expliquer de deux manieres la
fayon dont les morts s'y prenaient pour se procurer les provisions
1) Naville, t. I, pi. CX.
2) Lepsius, ..iEltest~ Texte, pi. 12-15, l. 166; Maspero, Trois années de
fouilles dans les Mémoires de la Mission fran9aise, t. I, p. 163-167.
3) Naville, t. I, pi. CXI, l. 18-2:l.
4) Les chapitres e, cu dans Naville, t. I, pi. CXIII-CXI, et Einleitung,
p. 151-152.
5) Le cbapitre cm dans Naville, t. I, pi. CXV, etEinleitung, p. 152.
6) Le chapitre c1v dans Naville, t. I, pi. CXVI, et Einleitung, p. 152.

�306

,.

1

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

uliles a leur subsistance. Selon les uns, le double !recevait, soit
directement, soit par l'entremise des divinités, le pain et la biere,
la viande et les fruits qu'on déposait dans le tombeau : d'ou la
nécessité des chapitres cv et cv1, pour « approvisionner le double
par l'offrande •, et pour lui « donner chaque jour, dans Mempbis,
des rations abondantes 1 •· Les autres croyaient que les esprits
cullivaient les jardins d'Ialou pour le compte d'Osiris et gagnaient
leur vie par les memes lravaux qu'on exécutait sur notre terre :
les chapitres cvn-cx ont été rédigés pour ceux~la. Ces jardins
d'Ialou occupaient la moitié orientale du Douaout, et on n'y entrait
qu'apres s'etre concilié les bonnes graces des Esprits de l'Orient
et de l'Occident qui en protégeaient l'acces •. 11s sont trop connus
pour que je m'arrete a les décrire. Je veux seulement noter en
pas:sant que la félicité dont on y jouit est toute matérielle et n'est
due qu'a la vertu des prieres ou des offrandes : l'idée d'une rétribution ne commence a se dessiner d'un trait net que dans les
chapitres qui suivent, ceux qui aboutissent aux scenes du jugement de l'ame. Aussi bien, la conception osirienne de l'autre
monde parait s'etre dédoublée de bonne heure. D'apres ce que j'ai
dit jusqu'a présent, l'ame, en sortant de notre vie, se dirige vers
l'Occident, franchit l'eau et, si elle est suffisamment protégée,
pénetre aux jardins d'Ialou. Maintenant nous la voyons prendre
une route différente et tendre vers un autre but. Elle implore les
ames de Pou et les ames de Khonou, en d'autres termes les dieux
du nord et du midi, qui avaient pris part aux luttes de Hor et de
Sit sur les bords du lac de l'Autel et assisté l'CEil d'Hor dans ses
épreuves •. Elle implore les ames d'Héliopolis et d'Hermopolis, ou,
en d'autres termes, les esprits de l'est et ceux de l'ouest 4 • Lorsqu'elle s'est ainsi rendu favorables les dieux qui président aux
quatre grandes régions du ciel, et s'est procuré le droit de circuler
t) Les cbapitres cv, CVI dans Naville, t. I, pi. CXVII-CXVIII, et Einleitung,
p. 152-153.
2) Les cbapitres cvm, cu dansNaville, t. I, pi. CXIX-GXXIII, et Einleitung,
p. 153-156.
3) Les chapitres cxu, cxm dans Naville, t. I, pi. CXXIV-CXXV, etEinleitung,
p. 157.
4) Le cbapitre cxv ne s'est pas rencontré jusqu'a présent dans la recension
thébaine. Les cbapitres cxiv, cxv1 dans Naville, t. I, pi. CXXVI-CXXVII, et
Einleitung. p. 158 ; ils ont trait aux ames d'Hermopolis.

LE LIVRE DES MORTS

307

librement dans le ciel entier, elle commence a escalader la montagne de l'ouest et monte vers la porte des Couloirs (Ro-staou),
qui donne acces a l'empire d'Osiris 1 • La porte franchie, comme
elle « connait le nom d'Osiris • », elle« entre au grand palais • .,. du
dieu, que la tradition pla9ait a Héliopolis, « aborde les gardiens
d'Osiris 4 •, c'est-a-dire les enfants d'Hor, les quatre génies des
vases canopes, qui veillaient sur la momie, et « pénetre dans la
salle des deux Vérité_s, ou elle se sépare de tous les péchés qu'elle a
commis et contemple le dieu face a face 5 .,. • Elle récite cette longue
confession négative, qu'on a tant de fois citée, depuis le jour ou
Champollion en découvrit le sens, le plus beau code de morale
que l'humanité ait connu dans ces temps reculés. On la pese dans
la balance, on acheve de la purifier par la main des quatre singes,
gardiens du bassin de flamme ; elle devient Osiris et jouit de tous
les bonheurs que l'imagination égyptienne était capable d'inventer.
On s'est accoutumé a dire qu'en Égypte la vie de l'homme
était comparée a celle du Soleil et qu'Osiris était un soleil mort,
un soleil nocturne. C'est la proposition inverse qui roe parait etre
la vérité : la vie du Soleil est comparée a celle de rhomme, le
Soleil nait le matin, vieillit a mesure que le jour décline, s'éteint
doucement le soir et, mort, devient un Osiris comme le premier
1) Les chapitres cxvu, cxvm dans.Naville, t. f, pi. CXXVIII-CXXIX, et Einleitung, p. 157.
2) Le chapitre cx1x dans Naville, t. I, pi. CXXX, p. 157-!58.
3) Le chapilre cxxm dans Naville, t. I, pi. CXXXI. Le dé~ut d~ texte pro~~e.
bien qu'il s'agit ici d'Héliopolis : « Salut a toi, Toumou,_ Je ~ms _Tho~ et J a1
jugé entre les deux ennemis Hor et Sit. » Toumou est le d1eu d Héhopohs.
4) Le cbapitre cxxiv dans Naville, t. I, pl. CXXXII, et Einleitung, p. 158-f59.
La vignelte prouve que les gardiens d'Osiris sont bien les fils d'Hor, les génies
des vases canopes.
5) Le chapitre cxxv dans Naville, t. I, pi. CXXXIII-CXXXI~, et Einleitung.
p. 159-165; le chapilre c:x:xv1, qui est en un appendice, dans Nav11le, t. I, pi. CXL,
et Einleitung, p. 165. Une tres bonn3 édition du chapitre cxxv a été donnée,
surtout d'apres les papyrus de Leyde, par W. Pleyte, Études tgyptologiques,
t. II, Étude sur le chapitre cxxv du RituelFuntraire, traduction analytique et
commenUe d'apres les meilleurs manusc-rits, in-8, Leyde, Brill, 1866. Les deux
Vérités, dont il est question dans le litre, sont la Vérité du nord et la Vérité du
midi, comme les deux pays sont le pays du nord et le pays du midi. J'ai exposé
ailleurs le sens de cette division.

�309

LE LlVRE DES MORTS

31)8

1

venu. Du moment qu'il entre au ciel jusqu'au moment ou il en
s?rt, il regne la-haut, comme Pharaon ici-bas; des qu'il a quitté le
mel pour passer au Douaout, il n'est plus qu'un mort semblable
aux autres, et Osiris se l'assimile comme il s'assimile les autres
m~rts. Ce n'est pas Osiris qui est le soleil de nuit, c'est le soleil de
nmt, le Soleil trépassé qui est Osiris. Cette communauté de destin
entre défunts les hommes et défunt le soleil, facilita singulierement
l'identification de l'ame humaine avec l'ame solaire et ouvrit aux
écrivains des choses sacrées un vasta champ de spéculations. Ces
dou~e régi~ns du, Douaout, ces chambres voutées ou la barque
sola1re ~a_vigue, ou elle rencontre et ses ennemis et sonjuge Osiris
et les gemes favorables qui l'aident a remonter vers la renaissance
et vers les joies du lendemain, pourquoi l'ame humaine ne les
traverserait-elle pas comme l'ame solaire? Qu'on lui procure un
poste, si petit soil-il, a bord de la barque de Ra, et elle affrontera
sans gra~ds risques les dangers du Douaout. Cette doctrine, qui
soumetta1t le grand dieu d'Héliopolis au dieu des morts a du
.
'
recevo1~ sa forme la plus complete dans une ville dévouée a Osiris,
et de fait les chapitres qui viennent apres le chapitre cxxv sont un
produit évident des écoles d'Abydos, et trouvent leur explication la
plus probable dans la formule des steles funéraires de cetle ville 1 •
Le chapitre cxvr permet a l'ame, dans une rédaction &lt; d'adorer les
dieux des chambres voutées » des cercles de l'enfer; dans une
autre, « d'aller parmi les gardiens d'Osiris et d'adorer les dieux
conducteurs du Douaout• &gt;, ce qui est la meme chose en d'autres
terme~. Le chapitre c:xxxm l'instruit en présence du grand cycle
des dieux et le chapitre cx.xx lui dit ce qu'elle doit faire a la
naissance d'Osiris, c'est-a-dire lui enseigne la fac;on de pénétrer
dans ~a barque solaire, en s'aidant de l'appui d'Osiris le jour de
la na1ssance du dieu•. Avec le chapitre cxxx1v, elle« monte a bord
de la barque du Soleil pour etre parmi les suivants du dieu 4 &gt;

'

1) Ainsi dans C 3 du Louvre. Cfr. Maspero Études Égy.,tiennes t I
p. 121-123.
'
,,
' . '

2) Les deux rédactions dans Naville, t. I pi. CXLl-CXLII et Einleitung
p. 165.
'
'
•
3) Le chapit~e cxu daos Naville, t. I, pi. CXLIII-CXLIV, et Einleitung,
p. 166; le ch~p1tre cxxxm, pi. CXLVI, et Einleitung, p. 167,
4) Le chap1tre cxu:1v dans Naville, t. I, pi, CXLV, et Einleitung, p. 167.

avec le chapitre cxxxv1, « elle rame sur la barque du Soleil •. Le
chapitre cxxxu l'autorise a &lt; circuler a son aise pour aller voir sa
maison • •. 'fout cela parait n'avoir que peu de rapports avec les
doctrines donl je viens de parler, et pourtant, si l'on pénetre dans
le sens des formules, on reconnait bientót que tout s'explique et
s'enchaine sans trop de difficullé. Jusqu'au chapitre cxxv, le mort
n'a pas eu a s'occuper de la rétribution, et sa condition s'est réglée
d'apres d'autres lois que celles de la juslice divine : du moment
qu'il avait récité la priere et accompli le rite exactement, il avail
droit a ce qu'il demandait. La théologie d'Abydos, qui ~domine,
comme je l'ai dit, dans les chapilres que j'examine, ne supprime
pas la valeur intrinseque de la formule et de l'offrande, mais elle
y joint un sentiment nouveau, celui de la vertu et de la vérité.
L'entrée aux Jardins d'Ialou, l'acces a la barque solaire, la jouissance du tombeau, ou, comme dans le chapitre cxxxu, de la maison que le mort s'est construite, ne sont de dl"oit qu'apres le jugemenl et comme sanction du jugement. &lt;&lt; Je suis arrivé, dit-il, el
je n'ai pas été trouvé défaillant, car la balance n'a rien marqué
contre moi •. , D'autres chapitres completent ceux-la de détails
nouveaux, tous empruntés a la légende osirienne. On sait le rOlc
que joue la flammé dans les mythes relatüs aux morls, les foyers
éleints dans la maison funéraire, puis rallumés quand le cadavrl.!
est sorti pour ne plus revenir, les feux entretenus sur la tombe ou
dans la tombe au moment de l'enterrement, pour que l'ame
puisse s'éclairer et se chauffer dans la nuit de l'autre monde. Les
Égyptiens célébraient chaque année, a pro pos d'Osiris, cette feto
solennelle dont parle Hérodote, et pendant laquelle chacun allumait le soir devant sa maison une lampe consacrée '· C'est a cette
&lt; production de la tlamme • que font allusion les deux chapitres
cxxxvu A et cxxxvn Bª. La tlamme, qui« regle la nuit apres le jour,
vient au mort , ; Sit, l'ennemi d'Osiris, l'avait cachée par ses sortileges, mais les défenseurs du dieu la lui ont rendue. Le chapitre
i) Le chapitre cxxxv1 dans Naville, t. I, pi. CXLVIII-CXLlX, et Einleituna,
p. 167-169, avec deux rédactions, dont la seconde ne se rencontre plus dans la
recension saite.
2) Le cbapitre cxxxn dans Naville, t. I, pi. CXLV, et Einleitung, p. i66.
3) Litt. 11 a été vide de mon action, ,, Naville, t. I, pi. CXLV, l. 3-4.
4) Hérodote, II, Lxu.
5) Les deux réuuctions Jans ~arille, t. l, pi. CL-CLI, et Eit1leilu11g, p. 169.

�3!0

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

suivant introduisait le défunt, identifié avec Osiris, dans sa cité
d'Abydos, 011 les dieux ses gardiens l'accueillaient avec des cris
de joie 1• Venait ensuite la formule grace a laquelle il avait sa
part de toutes les offrandes qu'on présentait a Osiris pendant les
fetes des morts •. Et la ne s'arretaient pas les effets de la justice
du dieu : l'ame, reconnue bonne, avait acces non pas seulement
dans la ville sacrée d'Abydos, mais dans tous les domaines infernaux, dans les portes, dans les &lt; pylones du palais d'Osiris aux
Jardins d'Ialou &gt;, il s'y approvisionnait et s'y débarrassait de ce
qu'il y avait de mauvais en lui, il en parcourait les iles aux con• tours bizarres. La disposition de sa chambre funéraire•, réglée
sur celle du tombeau d'Osiris, lui assurait, par son orientation, la
protection des quatre enfants d'Hor, les dieux des quatre maisons
du monde : une représentation abrégée de cette , disposition luí
conférait tous les bénéfices de !'original et formait le cha pitre cu'·
A partir de cet endroit, le livre reprend une a une toutes les précautions qui avaient été prises auparavant pour garder l'intégrité
du corps et par suite celle de l'ame, mais en les adaptant au caractere du mythe osirien tel qu'il s'est développé plus spécialement a
Abydos. Le mort se construit de nouveau sa maison sur terre •. II
échappe aux filets dans lesquels les pecheurs divins prennent les
ennemis d'Osiris, les complices de Sit transformés en poissons •. n
ne lui suffit pas d'avoir échappé aux dangers de destruction
violente, il doit encore éviter la décomposition lente dans son tombeau. Une formule générale lui accorde cette faveur 7, puis une
série d'ainulettes en confirme l'effet dans le détail. Le tat, la boucle
de ceinture, le chacal, le vautour, la colonnette, le chevet, placés
iJ Le chapitre cxxxvm dans Naville, t. I, pi. CLII, et Einleitung, p. i69,
2) Les chapitres cxu, CXLIII dans Naville, t. I, pl. CLIII et Einleitung,
p. i70-17i.
3) Ces chapitres, qui portent les numéros curv, CL dans Naville, t. I, pi. CLIVCLXXII, et Einleitung, p. i7i-179.
4) Naville, t. I, pl. CLXXIII, et Einleitung, p. i80-i82.
5) Chapitre CLIII dans Naville, t. I, pl. CLXXVI, et Einleitung, p. i82.
6) Le chapitre cun dans Naville, t. I, pi. CLXXVl-CLXXVIII, et Einleitung,
p. i82, en deux versions différentes.
7) Chapilre cuv dans Naville, t. I, pl CLXXIX, et Einleitung, p. f83. On
l'écrivait de préférence, a l'époque thébaine, sur une bandelette de momie ;
e'était un véritable amulette préservateur.

LE LIVRE DES MORTS

3H

sur la momie, étaient comme les pieces d'un armure magique destinées chacune a défendre une partie du corps : douze chapitres
(cuv-cLxvr) en exposaient l'usage et en consacraient l'emploi 1. 11
est inutile de pousser plus loin cette analyse • : qu'on examine
les derniers chapitres, et l'on verra qu'ils se laissent tous ramener
plus ou moins completement a la forme abydénienne du mythe
mlirien et du mythe solaire. S'ils ont parfois le meme titre et le
meme objet que plusieurs des morceaux de la premiare parlie, la
conception de laquelle ils dérivent differe sensiblement des conceptions qui ont inspiré les chapitres antérieurs. A les négliger, le
Livre des Morts n'aurait pas été complet, et l'ame aurait couru le
risque de rencontrer des dangers contre lesquels ses instructeurs
ne l'avaient pas prémunie suffisamment. Sans doute l'inconvénient était grave d'allonger outre mesure les rouleaux ds papyrus,
mais il s'agissait de la vie ou de la destruction d'une ame, et l'en•
jeu était si considérable qu'on ne devait ríen négliger afin de
mettre le plus de chances de son cóté. Mieux valait pour le mort
etre trop instruit que manquer de ressources au moment critique
de sa destinée.
Je ne sais si les per5onnes qui ont lu ces pages admettront
comme moi qu'il y a dans le Livre des Morts un ordre plus rigoureux que celui qu'on y a reconnu jusqu'a présent. Malgré les six
années que j'ai employées a l'étudier, bien des points me paraissent encore douteux, et certains chapiLres sont toujours placés en
certains endroits sans que j'aie réussi a en soup~onner la raison. Je
ne doute pas cependant que cette raison existe, qu'elle était valable
pour les Égyptiens, et que nous la devinerons, le jour 011 nous
aurons dépouillé nos idées modernes sur les religions anciennes
plus completement que nous n'avons fait jusqu'a présent. Le cadre
est fixe et se rencontre toujours le meme dans les manuscrits sufi) Les chapitres cLv, cLxviren partie seulement, dans Naville, t. l. pi. CLXXXCLXXXVI, et Einleitung, p. 183-185.
2) Je me bornerai a.remarquer ici que la vignette duchapitre CLXVlll A(Naville,
t. I, pl. CLXXXVII, et Einleitung, p. i85-187) se trouve en partie sur une
stele d'Abydos de la XII• dynastie, qui a été reproduite par Gayet, Mus~e du
Louvre, stéles de la XII• dynastie, pl. LIV, ou l'inscription, malheureusement
mutilée, renferme de nombreuses allusions aux riles osiriens. C'est une confirmation de ce que j'ai dit au sujet de !'origine abydénienne de ces derniers

cba.pitres.

�3{2

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

fisamment étendus pour qu'on doive y voir autre chose que des
recueils d'extraits plus ou moins longs. Les chapitres principaux se
suivent dans un ordre presque constant, et, si la série est interrompue, ce n'est le plus souvent que pour des chapitres fort courts
ou d'importance secondaire. Ces interversions ont d'ailleurs des
motifs qu'on saisit d'ordinaire assez vite quand on étudie les chapitrés qui en sont l'objet. Elles portent sur des formules qui peuvent
s'appliquer indifféremment aux différentes doctrines et aux différents mythes qui se partagent le Livre. Elles se produisent surlout
quand l'objet de la formule transposée se rapprochait, au moins
en apparence, de l'objet des formules au milieu desquelles on la
transposait. J'ai déja signalé plus haut un cas de ce genre : les
chapitres c, c1, cu ont été attirés a la place qu'ils occupent par la
confusion établie entre le bac du mythe osirien et la barque
solaire. Je pourrais multiplier les ex.emples, si je ne craignais de
prolonger outre mesure un article déja bien long. Le mélange des
doctrines dans les esprits justifiéle mélange des chapitres dans les
livres. Sans doute, le dévot, qui tenait pour la doctrine osirienne
dans toute sa pureté, n'avait besoin que du chapitre xc1x. Son ame,
arrivée au bord du lac de l'Autel, réclamait un bac pour le traverser et aborder aux Jardins d'Ialou : le chapitre xc1x luí fournissait le bac nécessaire. Mais celui qui melait la doctrine solaire
aux doctrines osiriennes croyait que le passage ne pouvait s'accomplir heureusement que dans la barque de Ra, et aurait été
désappointé, s'il n'avait eu a sa disposition que la formule du bae
ordinaire. Les cliapilres e, c1 et en étaient la pour lui donner satisfaction: ils mettaient la barque de Ra asa disposition et le menaient
auxJardins d'Ialou par d'autres moyens, mais aussi surement que
le chapitre xc1x menait ceux qui avaient confiance en son efficacité.
Le Livre des Morts, ne s'adressant pas a un seul, mais a tous,
avait un peu ce caractere impersonnel qu'on exige d'un Guide du
Voyageur : si l'agencement des parties ne nous en parait pas
toujours clair, c'est que nous ne savons plus bien des choses que
chaque Égyptien savait des l'enfance, comme article de foi.
J'ai parlé jusqu'a présent comme si le Livre des Morts nous était
réellement parvenu en plusieurs rédactions différentes, dont deux
au moins, la rédaction thébaine et la rédaction sa'ite, nous sont
assez completement connues. C'est, en effet, l'hypothese que
M. Naville expose apres tant d'autres, dans son introduction, et

LE LIVRE DES ~IORTS

qu'il accepte pour démontrée : &lt; La codification du Livr'e des Morts
s'opéra probablement sous les Sanes. C'est alors qu'on ajouta
les quatre derniers chapitres qui renferment plusieurs mo\s
bizarres et d'origine étrangere. C'est alors qu'on établit l'ordre de
succession et le texte des chapitres : les papyrus different encorc
beaucoup par la longueur, mais les chapitres s'y succedent a peu
d'exceptions pres de la meme maniere qu'au papyrus de Turin.
Les variantes sont bien moins importantes, et consistent principalement en corrections d'erreursl ou en diversités d'orthographes 1 • •
Les faits matériels, sur lesquels M. Naville s'appuie, ne sont-ils pas
susceptibles d'etre expliqués autrement qu'il ne le fait? J'ai eu, il y a
longtemps déja, l'occasion de collationner les papyrus saites du
Louvre et d'en étudier la plus grande partie •. J'en ai tiré jadis la
conclusion qu'a cóté des variantes accidentelles qu'on y remarque,
il y a des variantes voulues qui s'attirent et se répondent mutuellement. L'uniformité n'est done peut-etre pas aussi grande dans
ces papyrus saltes que l'a pensé M. Naville, et il y aurait lieu de
rechercher s'il ne convient pas de les diviser en groupes de
méme nature que ceux qu'on a établis dans les papyrus d'origine
thébaine. Et de fait, si on les examine attentivement, on remarque
bientót chez beaucoup d'entre eux des ressemblances de détail
qui indiquent une origine commune. Par exemple, le nom d'un
dieu, celui de Thot ou d'Atoumou, sera écrit avec une orthographe
spéciqle dans une quinzaine de papyrus. Un mot ou un ensemble
de signes aura été omis, et l'espace qu'il aurait du occuper laissé
en blanc par le scribe, dans tous les manuscrits de la méme série,
ce qui nous oblige a supposer un original commun, ou le mol et
les signes avaient été détruits, ou étaient devenus illisibles par
accident ou par usure•. Une version abrégée d'un chapitre important se trouvera insérée dans tous les manuscrits qui présentent
déja l'un ou l'autre des caracteres que je viens d'indiquer, aux lieu
et place de la version complete. Bref, en appliquant ! la critique
1) Naville, Einleitung, p. 36.
2) Le résultat de cette étude est demeuré presque 6nlierement inédit; on
trouvera pourtant une édition critique du chapitre CLVI dans mon Mémoire su1·
quef,ques papyrus du Louvre, I. Le chapitre de la boucle, p. f-14.
3) J'ai déja signalé un fait identique pour les manuscrits du rituel de l'Embaumement (Mémoii-e sur quelques papyrus du Louvre, p. 16.)
21

�31.4

REVUE DE L'RISTOIRE DES RELIGIOl'(S

des manuscrits égyptiens du Louvre les memes procédés qu'on a
appliqués a celle des manuscrits grecs, on arrive a les grouper
par familles, dérivées chacune d'un seul manuscrit plus ancien.
Si, parcourant les inventaires du musée pour rechercher !'origine
des papyrus, et remontant, gra.ce aux indications acquises de
la sorte, jusqu'au premier possesseur, on finit par connaitre la
provenance de chacun d'eux, on s'aper&lt;;oit bientót que beaucoup
de ceux dont on peut reconstituer l'histoire, ont été découverts a
Thebes. Les noms et litres des gens pour qui ils ont été écrits,
confirment l'exactitude des renseignements ainsi obtenus : ce sont
des prophétesses de Khonsou et de Thot, filies de membres du
sacerdoce d'Amon-Ra., des pretres et des pretresses d'Amon-Ra. ou
de Montou thébain, appartenant par le sang ou par des alliances
a cette grande famille des prophetes de Montou et d'Amon, toutepuissante a Thebes, de l'époque saite a la fin de l'époque grecque,
et dont les cercueils historiés encombrent les magasins du musée
de Boulaq. D'autres papyrus, en plus petit nombre, proviennent
de Saqqarah et se rattachent a des originaux memphites ; mais le
temps m'a. manqué jusqu'a présent pour les analyser en détail.
Bref, j'en suis arrivé a me convaincre que la plus grande partie des
Livres des Morts, d'époque salle et d'origine thébaine, ont été copiés
sur quatre ou cinq exemplaires-types, conservés dans les archives
des corporations chargées de l'embaumement et de l'équipement
des momies. Cela n'a rien d'étonnant si l'on songe, en premier
lieu, que, meme au temps de la splendeur de Thebes, le nombre
de ces co:rporations ne devait pas etre tres considérable pour une
population qui, malgré tout ce qu'on en a dit, n'a peut-etre jamais
atteint le chiffre de cent cinquante mille a.mes ; en second lieu,
qu'a partir de la XXII• dynastie, la population diminua sans cesse,
et, par suite, le nombre des corporations funéraires. Quatre ou
cinq compagnies et, par conséquent, quatre ou cinq exemplairestypes suffisaient amplemement aux besoins de !'industrie mortuaire. Ces exemplaires n'étaient pas renouvelés fréquemment, car
on voit, par les blancs et les omissions signalées plus haut, que
l'on continuait a les prendre pour modele quelque temps au moins
encore apres qu'ils n'étaient plus en bon état. Quand ils étaient
hors d'usage, on en était réduit a les remplacer par une copie
complétée sur l'exemplaire d'une compagnie voisine.
Si les choses se sont passées de la sorte, comme je pense, les

3Hi

LE LIVRE DES MORTS

ressemblances extraordinaires qu'on a signalées entre les papyrus
d'époque sa'ite s'expliqueront aisément. 11 n'y a pas eu, vers l'avenement des Psamitik, codification voulue du Livre des Morts :
l'uniformité viendrait uniquement de ce qu'on a reproduit pendant
des siecles un petit nombre d'exemplaires-types, peut-elre dérivés
eux-memes de un ou deux exemplaires plus ou moins corrects
d'époque thébaine. L'identité serait le résultat d'un accidentmatériel, et l'histoire de la prétendue recension salte ne serait plus
qu'une histoire analogue a celle de la plupart des textes classiques
de l'antiquité grecque et latine.
G.

MASP.l!RO.

�1

L'APOLOGÉTIQUE ET L 0CTAVJUS

L'APOLOGETIQUE DE TERTULLIEN
ET

L'OCTA VIUS DE MINUCIUS FELIX
-~epui~ le milieu du xvn• siécle, 011 dispute pour savoir si la prem1ere defense du christianisme, écrite en langue latine est !'A 0 _
logétique de Tertullien ou l'Octavius de Minucius Félix;. On c!nvient du moins en général qu'entre les deux ouvrages les rapports
son! !els, que _l'un des deux est nécessairement en plusieurs
end~01ts u?e 1m1tat10n de l'autre' : ce fait sert de base commune ¡¡
la d1scuss1on.
Avant -~u'ell~ eftt _c?mmencé, c'est Tértullien qu'on regardait
comme . I ecr1vam or1gmal. La priorité lui a été de plus en pi us
contestee. Surtout une dissertation d'Ebert, l'éminent auteur d
l'Histoire de la littét-ature chrétienne latine, a terriblement com~
promis sa cause'. Depuis dix-huit ans que cette dissertation a été
publiée, elle conserve en Allemagne une grande partie de son
La dispute fut ouverte en
o i) "dB!
d¡
•

i6U par un savant réformé fran"Jl ·, ¡
· · t
. "...1, e m11Hs re
avi. . on e_ , dans ses ~clai~cissements familie1·s de la controver.se de l' Euchan,stie. Vo1r Paul de Féhce, Etude sur l'Octavius de M'inucius Felix, 1880.

2) M. Ha~tel, connu p~ur son excellente édition des ceuvres de Cyprien, pense
que Tertulhen et M. Fehx ne dépendent pas l'un de l'autre mais lous ¡ d
d'
· • ¡
.
,
es eux

un origma com°:1u~ qui n: nous sera~t pas parvenu (Zeitschrift für die oest.
Gymn., 1869). Mais Il est, ama conna1ssance, seul de son opinion qui to t

J

sé~uis~nte Ju'~lle parais:e a~ premier abord, n'est réellement pas sout;nab~e~
Elie a eté refutee en dermer heu par Reck (Theologische Quartalschrift t886
ersles Quartalheft).
'
'
. 3) Ebert, Tert. Ver!i;;ellni:i·s :ti i.llin. Fel., dans les Abhandlungen dct· phi!.
hist. l•~ss~ da Ko,e~igl. Saec!ts. A.c. der Wissenschaf't.1868 (et tirage a part).
Son Ilistúll'e, posteneure, a commencé a paraitre en f87-i-.

3i7

eréctil et parait faire autorité en France. L'ancienne opinion passe
pour vieillie. Chez nous on se contente ordinairement de la condamner a roccasion et d'une maniére assez sommaire •. Dans les
revues allemandes, le sujet est repris de temps en \emps dans son
entier et traité avec une sorte de passion. Les compatriotes d'Ebert
ont ruiné quelques-uns de ses arguments, mais en le critiquant
sur te! ou tel point, presque tous persisten! á lui donner raison
pour le fond 'e
Je voudrais soutenir l'ancienne opinion, véritablement aujourd'hui trop dédaignée. Je crois non seulement qu'il y a quelque
chose a dire en sa faveur, mais meme qu'on peut en démontrer la
justesse, et précisément par la méthode de la comparaison litté- '
raire dont on se sert surtout contre elle, avec une apparence de
force. J'essaierai done, dans la premiére partie de ce travail, d'établir l'antériorité de Tertullien par cette méthode, apres avoir dil
quelques mots sur la question des témoignages. Je discuterai
ensuile les principales objections de la thése contraire. En dernier
i) Voir cependant Aubé, Histoire des Persécutians, 2evol., 1878, qui s'appuie
surtout sur Keim (Celsus, 1873); et de Félice, ouvrage cité, qui s'appuie surtout
sur Ebert. M.Renan, dans son hfarc Am·ete, se contente d'une note de quelques
lignes, oll il renvoie a Ebert et a Keim.
2) Apres la dissertation d'Ebert parue en 1868, M. Hartel (article cité) la
coIIi.battit en i.869. Ebert n'en maintint pas moins danS son Histoire, en 1874,
l'antériorité de M. Felix qui avait été aussi soutenue par Keim dans son Celse,
en 1873. En 1878, Bonwetsch, dans son livre sur la date de la composition
des écrits de Tertullien, se range aux raisons d'Ebert. En 188i, M. Schultze,
dans les Jahrb. für p1'otest. Theol., reprend la tbese de l'antériorité de jTertullien et fait descendre l'Octavius jusqu'au temps de Dioclétien. 11 ·e st combattu,
la méme année et dans le méme recueil, par MOller. M. Loesche (méme recueil,
1882), sans se prononcer sur la date de l'Octavius, insiste sur les imitations
qui en font, dit-il, une mosalque, et dresse pour sa part le catalogue des
passages qui lui paraissent empruntés a Athénagore. En 1883, M. Schwenke
(méme recueil), dans un des meilleuts articles sur la question, tient pour les
conclusions d'Ebert, mais non sans critiquer certaines parties de son argumentation. Enfin, M. Reck (article cité), tout en concluant aussi dans le méme sens,
discute avec soin les opinions de ceux qui l'ont précédé. On consultera utilernent, pour l'historique de la question, son article, une note de celui de
M. Loesche, un article de la Theol. Literaturzeitung du 27 aoüt 1881, par
M. Neumann, et, en France, la lhElse de licence de M. de Félice. Les ouvrages
et les articles cités se trouvent a la bibliotheque de la Faculté de tbéologie
protestante de Paris, a !' exception de celui de M. Hartel.

�3{8

1

REVUE DE L HISTOIBE DES RELIGIONS

lieu, !'examen des rares circonstances historiques qui s'offrent ou
se. .laissent deviner dans l'opuscule de Minucius Félix confirmera '
s1 Je ne me trompe, les résultats dus a la comparaison littéraire.

Les témoignages et la comparaison littéraire.

~es témoignages sont ceux de Lactance et de Jéróme. Le premier de ces auteurs ne nous donne aucune indication chronologique. Au commencement du cinquiéme livre de ses fnstitutions
il juge les apologétes qui l'ont précédé lui-méme, et n'est con ten~
d'aucun. D'aprés lui, Minucius Félix est trop incomplet · Tertullien
~
' Cyprien
une lecture trop pénible; aussi n'est-il pas assez connu.
les surpasse, mais ses écrits laissent encore a désirer. Évidemment Lactance a suivi l'ordre de mérite ou d'influence et non
celui des temps. On a compliqué a tort notre probléme, quand on
a v~ dans ce passage autre chose qu'une gradation littéraire.
Jeróme, dans trois de ses lettres, donne des énumérations d'écrivains latins célebres, ou se retrouvent chaque fois nos deux
auteurs et ou Tertullien occupe toujours le premier rang. Par
malheur, ces énumérations ne concordent pas entre elles· il les a
écrites au courant de la plume, sans intention de faire u; classemen~ r~go~eux; .º~ n:en peut rien conclure. Dans son Catalogue
des ecr1vams eccles1astiques, la notice sur Tertullien précede cene
sur ~finucius Félix. Mais cette indication peut ancore ne pas
paraltre assez explicite, car Jéróme ne s'est pas toujours astreint
dans son Catalogue a suivre l'ordre des temps. Voici pourtant, de
~a part, un témoignage indubilablement chronologique. Ce sont
Justement les premiéres lignes de la notice sur Tertullien : « Maintenant, -dit-il, on le considere d'une maniere définitive comme
étant, apres Victor et Apollonius, le premier des Latins .• Quoi
qu'on en ait dit, cela signifie clairement qu'aprés des recherches
les curieux d'bistoire littéraire chrélienne chez les Latins n'avaien~
1
trouvé que ces deux auteurs dans la période antérieure a Tertullien et, par suite, qu'il venait chronologiquement le premier aprés
~ux. Ce passage restitue a la place assignée par Jéróme a Tertullien dans le Catalogue, toute son importance : il donne méme une
certaine valeur au fait que le nom de Tertullien vient toujours en

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

319

tete de chacune des trois énumérations d'écrivains célebres qui s~
trouvent dansles épitres, en particulier dans l'épitre aMa_gn~s, qw
est elle-meme comme un catalogue des écrivains e~clésiastiqu~s.
Ainsi, le témoignage de Jéróme est constamment: et.ª~ ~~ms
une fois de la maniere la plus nette, en fave~r de 1, anten~nte de
Tertullien. De plus, il n'y a (contrairement a ce qu on a dit quelquefois) aucune contradiction entre ses indic~ti~ns et celles de
Lactance, ces derniéres ne se rapportant pas a l ordre chronologique.
. a
Le jugement de Lactance sur Tertullie_n n'en est pas moms
retenir. Aprés avoir loué sa science, il lu1 reproc~~ un. style pé_nible, le manque d'élégance et une grande obscunte_; ~efaut~ qui,
en rebutant les pa'iens, s'opposaient a l'influence m1ss10nna1r~ de
ses écrits. Les chrétiens durent regretter de bonne heure ~ une
telle force produisit si peu d'effet. L'un d'eux put avoir le des1~ de
lui rendre son utilité en la faisant passer dans un ouvrag~ cla1r et
agréable. Si ce chrétien fut Minucius Félix, une des ra1sons au
moins de ses imitations de Tertullien serait toute naturelle. Cette
raison se combine d'ailleurs avec d'autres, tirées de la nature particuliére de son talent, ainsi que nous allons le voir par l'examen
Jittéraire de I'Octavius.
Certains écrivains ont le talent de s'approprier les pensées,. les
senliments et méme les tours d'aulres écrivains sans c~_sser ?'etre
eux-memes : ils savent fondre dans leur style ces matieres etrangéres qui les enrichissent et ne les embarr~ssent. pas. ~nsi c~ez
nous Montaigne, Boileau, La Fontaine, Andre Chémer.' Lom de d1ssimuler leur industrieuse pratique, ils en tirent glmre : les deux
derniers ont joint a l'exemple la théorie. Minucius Félix, bien ~udessous d'eux comme auteur, cela va sans dire, n'e~ est pas ~oms
un artisle de ce genre et l'un des plus étonnants. D une.~ard1~sse
singuliére, c'est la Iittérature de sa pro~re la~gue_ qu 1~ butme.
Parmi les nombreux auteurs qu'il met a contributJ~n d une i:naniére incontestée, Cicéron est au premier rang; Seneque vient
ensuite. Puis, a une grande distance, Salluste, Virgile, Fl~rus et
d'autres. Une place doit etre faite a Fronton, mais on en ignore
l'importance. Car si Minucius cite, comme on sait, un disco~~s de
Fronton, qui était dirigé, au moins en partie, contre les chretie~s,
ce discours ne nous est pas parvenu, et nous n'en avons connais-

�320

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

sanee que par la tres courte et tres insuf.fisante mention qui en
est faite dans l'Octavius.
.
Puisque les principaux écrits exploités par notre auteur sont
ceux de Cicéron et de Séneque, voyons comment il procede a
leur égard ; c'est le meilleur moyen de nous préparer a étudier la
nature de ses rapports avec Tertullien. Commen&lt;;ons par les imitations de Cicéron, non seulement parce qu'elles sont de beaucoup les plus considérables, mais parce qu'on me parait avoir émis
a tort l'opinion qu'elles portent sur le plan méme de l'Octauius
et avoir ainsi donné tout d'abord une idée fausse de la manier;
dont Minucius Félix se sert des auteurs.
Commern;ons par rappeler en quelques mots le contenu de l'Octavius.

1

1;
I

J,

.

,

Minucius Félix l'a écrit pour les pai:ens cultivés de son temps. II
~es tro~v~ sceptiques, mais attachés par tradition et par .politique
a la rehg10n nationale et irrités de la voir menacée par des fanatiques ignorants, dont le nombre grossit tous les jours. Il veut
d'abord les tirer de leur scepticisme en leur démonlrant l'existence du Dieu unique et de sa Providence : c'était le premier
article de foi des chrétiens, et c'est par la qu'ils commencaient
l'instruction des catéchumenes. 11 montre ensuite que sur ce ·point
le christianisme est d'accord avec les systemes des grands philosophes. Puis, passant de l'exposition a la réfutation, il attaque le
paganisme et la prétention des Romains d'étre redevables de leur
grandeur a leur respect pour les dieux. II termine en détruisant
les préventions de toute sorte que l'ignorance et la haine avaient
amassées contre le christianisme. Quant a l'exposilion des dogmes
particuliers de la religion nouvelle, i1 la remet a uno autre fois,
persuadé d'ailleurs d'en avoir dit assez pour que le lecteur se
fasse chrétien. Celte apologie a la forme d'un dialogue, ou plutót
d'un proces plaidé par deux avocats devant un juge. Le paYen
Cécilius Natalis et le chrétien Octavius Januarius parlent l'un
apres l'autre, le premier développant les sentiments des pa'iens
tels que je les ai indiqués, le second lui répondant de point en
point, conformément au résumé que je viens de faire. Us ont pris
pour juge Minucius lui-méme, leur ami commun. Mais celui-ci n'a
pas besoin de rendre la sentence, car auparavant le pai:en se
déclare convaincu et convertí.
Dans cet opuscule, Minucius se montre nourri de la lecture des

L'APOLOGÉTIOUE ET L'OCTAVIUS

32i

amvres de Cicéron. 11 a spécialement utilisé le traité de la Nature
des dieux. D'apres M. Ebert, il en aurait méme pris le plan pour
modele. Cependant son but et celui de Cicéron sont tout différents. L'un veut conduire les pai'ens au christianisme, l'autre
entrechoquer les opinions des philosophes. La démonstration_ du
premier des dogrnes chrétiens, l'accord sur ce dogrne des p~ll~sophes avec les chrétiens, la réfutation de la religion opposee a
celle des chrétiens, sont trois des principaux objets de Minucius :
le quatrieme, la question des préjugés contre les chréti~ns, occupe
a lui seul la derniere moitié de chacun des deux d1scours. Le
traité de Cicéron se compase de l'exposition de la théorie des
épicuriens sur la nature des dieux et de sa réfutation au norn de
l'Académie; puis de l'exposition de la théorie des stoi:ciens sur le
méme sujet et de la réfutation que l'Académie s'empresse aussi
d'en faire. On ne voit pas, jusqu'a présent, grande analogie entre
les deux plans. Il est vrai que le débat sur la Providence se retrouve dans les deux traités : mais c'est avec un autre ordre et a
une autre place. 11 est vrai aussi que Cicéron signale le respect de
la religion cornme une des causes de la grandeur rornaine, mais
cette idée, sur laquelle nous aurons a revenir et qui était autrement vivante chez les pai'ens dans la période de l'ernpire que du
temps de Cicéron, ne pent pas étre considérée comme faisant
partie du plan du traité de ce dernier, car elle y occupe une place
tres secondaire. Pour passer du fond a la forme, celle du dialogue
est commune aux deux ouvrages. Mais depuis Platon au moins,
elle était banale. Justin l'avait déja introduite dans la littérature
chrétienne, et e'est lui qui devrait etre considéré sous ce rapporl
comme le modele de Minucius Félix, si l'on n'airne rnieux chercher
dans les controverses familieres de chaque ji,'lr, par lesquelles se
manifestait l'activité missionnaire, ou peu~étre mérne dans le souvenir d'un épisode réel, le type du cadre adopté par notre auteur.
Quant aux personnages, ceux de Cicéron sont des hornmes politiques considerables, ceux de Minucius de simples avocats. Les
premiers discutent, sans s'échauffer, des problemas purement philosophiques : les seconds se passionnent en rivalisant d'ironie,
d'indignation ou d'amertume au sujet de la question religieuse,
par laquelle la sociélé de l'empire est toute troublée. Le doute
inquiet et superstitieux du pai'en Cécilius Natalis ne rappelle ni
l'assurance moqueuse du sénateur épicurien Velleius, ni le calme

�322

r

1

REVUE DE L HrSTOIBE DES RELIGIONS

et fin scepticisme que l'académicien Cotta découvre librement a
ses amis dans ses jardins, mais qu'il cache en public sous son
masque de pontife. La marche des deux dialogues est aussi toute
différente. Comment les deux expositions de Cicéron, suivies chacune d'une critique et ou le lecteur est laissé libre de conclure,
ont-elles un air de ressemblance avec le drame de l'Octavius, dont
l'introduction est si particuliere, et qui se dénoue par la victoire
du chrétien? Ce dernier contraste est si grand, que M. Ebert luimeme l'a signalé.
Je pourrais insister, en opposant a ceux qui voient dans le plan
de l'Octavius une imilation du plan du traité sur la Nature des
dieux, ceux qui font consister le plan du meme Octavius dans un
résumé et une réfutation du discours que Fronton aurait faits
contre les chrétiens. Mais je crois en avoir dit assez pour montrer
que le plan de l'Oetavius n'est pas modelé sur celui du traité de la
Nature des dieux, et qu'il en est meme tres différent. Ce plan est
remarquable par sa simplicité et par la belle ordonnance de ses
parties. Le discernement des rapports essentiels d'un sujet et de
leur classement logique, qui passe a bon droit pour la qualité
maitresse de l'écrivain, était possédé a un haut degré par Minucius Félix. II se taille des matériaux dans les monuments d'autrui
comme dans une carriere, mais (et c'est un point qu'ilfallait éclaircir
pour déterminer le vrai caractere de son imitation littéraire) son
architecture est bien a lui.
Parmi ces matériaux, ceux qu'il a pris chez Cicéron sont en si
grand nombre, que leur nomenclature a pu remplir une dissertation spéciale. Les procédés au moyen desquels il les utilise, sont
naturellement a peu pres les memes que ceux qu'ont plus tard
décrits La Fontaine et surtout André Chénier. Celui qu'il emploie
le plus fréquemment, consiste a transporter dans son ouvrage des
endroits d'une étendue variable, sans en altérer l'idée. Il les introduit d'une maniere si naturelle, que si l'on ne connaissait !'original on ne devinerait jamais :
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre a son étoll'e une étoffe élrangere.

Comme il n'a pas la ressource de la traduclion, il fait siens ces
endroits en leur donnant, au moyen de certaines modifications, la
couleur et la vie de son esprit. Au besoin, il sait les condenser

1

323

t'APOLOGÉTIQUE ET L OCTAVlUS

sans elre sec et sans avoir l'air d'un abréviateur. Que:quefois son
imitation est plus déguisée. Ainsi, s'emparant d'un tres_ long ~assage, il trouvera le moyen, sans rien changer_ a~x falts et a la
plupart des expressions, de tourner la pensé~_general~ e~.11:11 s~ns
contraire a celui de !'original, comme lorsqu il prend a l ep1cur1en
Velléius son énumération railleuse des systemes des philosophe~,
et qu'il la transforme en une éloquente ~éposit~on des me~es ~h1losophes en faveur de l'existence du Dieu umque.
bien c ~st
une métaphore qu'il fera servir a illustrer une autre idee._ Oclavius
veut dissoudre dans le courant de la vérilé !'amere sou~~re des
outrages dont le christianisme a été l'objet. Dans le _traite de la
Nature des dieux, le stoi:cien Balbus se propose de develop?er _sa
théorie avec l'abondance du discours continu, et non de la :edmre
en syllogismes, car de meme que l'eau d'un tleuve ne se gate pas,
tandis que le contraire arrive pour celle qu'on enfo~~e dans u_n
bassin ; ainsi, le courant du discours dissout les critiques~ tand1s
qu'une théorie enfermée dans des syllogismes ~st plus fac1le~e~t
attaquable. Octavius s'indigne, Balbus explique ~-ourquoi 11
emploiera un mode d'exposition plut0t qu'un _autre. L im~ge _ellememe dans le discours d'Octavius, a change de caractere . elle
est d:venue presque mystique. Enfin, il est dans les d~ux ~assages un meme terme que j'ai du traduire chaque fo1s d une
autre maniere, parce que les deux auteurs ne l'entendent pas dans
le meme sens.

?~

TanlOt je ne retiens que les mots seulemen~;
J'en détourne le sens el l'arl sait les contramdre
Vers des objets nouveaux qu'ils s'élonnent de peindre.

Ailleurs, Minucius combinera deux passages analogues, mais
pris a des traités différents
Unissant des mélaux dont il forme le sien.

n serait trop long de dresser la liste complete de ses p_rocédés.'

familiers en somme anos bons éleves de rhétorique. A peme est-1
nécessaire d'ajouter que Minucius, qui pillote s~ abon~a~~ent
Cicéron, ne le nomme jamais et que pourtant on na pas. et~ J~ste
en l'accusant de plagiat. 11 n'a commis ni la malhonnete~e m la
maladresse de vouloir employer son art a dissimuler complete~ent
ses larcins. Ce lettré, nous ne l'avons pas oublié, s'adresse a des

�324

lettrés. Apres les avoir délectés par la mignardise de son introduction, il leur procure le plaisir de s'applaudir de leur culture et
de leur finesse quand ils reconnaissent a l'improviste et sous la
piquante diversité des déguisements l'auteur classique qui ne leur
est pas moins familier qu'a lui. Ce qu'on peut dire c'est que,
jusqu'a présent, Minucius s'offre a nous comme plus industrieux
que fécond, et méme comme plus lettré qu'érudit, car plusieurs
fois les noms et les opinions des auteurs qu'il cite font partie des
morceaux qu'il tire de Cicéron. Cette derniére remarque nous pré·
pare autant que les précédentes a l'étude directe de ses rapports
Tertullien. Avant de les aborder, caractérisons ses emprunts
aavec
Séneque.

'

'

L'APOLOGÉTIQUE ET t'ocTAVIUS

7

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Les écrivains chrétiens de langue latine ont généralement aimé
Sénéque, oú ils retrouvaient tant d'idées et de sentiments conformes aux leurs. Outre ceux de ses ouvrages qui nous resten!,
ils en utilisaient qui se sont perdus et que nous ne connaissons
guere que par des fragments qu'ils nous ont transmis, comme ses
Exlwrtations, ses Livres de Philosophie mora/e et son Traité des
Superstitfons auquel on doit faire une place a part a cause des
ressources qu'il leur fournissait pour la polémiqu8. Minucius
Félix a exploité, parmi les amvres de Séneque que nous possédons, les Epiti·es et le Traité sur la Providence. 11 ne s'est pas
moins servi des livres aujourd'hui perdus,mais comme il ne nomme
pas plus Sénéque qu~ Cicéron, on n'aurait jamais soupgonné cette
derniére sorte de larcins si certaines des citations de livres
perdus de Sénéque faites avec le nom de leur auteur par Lactance
et par saint Augustin ne nous découvraient !'origine de te! ou te!
endroit de I'Octavius. Le travail de recherches est ici nécessairement limité par le champ étroit des citations de Lactance et d'Augustin, mais si l'on avait sous les yeux les traités méme de Sénéque, peut -étre y ferait-on d'autres découvertes ' .
Pour le fond des choses, Minucius avait surtout demandé a
Cicéron des, noms et des opinions de philosophes et de mythologues ainsi que des raisonnements philosophiques. 11 demande
surtout á Sénéque, d'un cóté, des sorties railleuses ou dédaigneuses
a propos des dieux, de leurs prétres et du sot fanatisme de la
1) Cf. pour le passage sur le mystére d'Osiris, c. 22, le passnge de Senéque
sur le mJme sujet analysé par saint Augustin, Cité de Dieu, v1, 10.

,

325

..
sur la purete .du
d considérations pos11tves
ule ' de l'autre, es • D" et. (pour exp11·quer comment ce D1eu
culte a rendre au vra1 ieu
. . dont il éprouve l'homme
. . ) ur la mamere
permet les persecutwns ~ , rttéraires ils sont du méme genre
de bien. Quant aux procede_s _1 mai~ moins variés, puisque les
que ceux dont il use avec Creer~~• moins nombreux. C'est pouremprunts faits a Séneque sont ren le plus singulier exemple de
.
d •ers que se trouve
tant dans- ces
.
, . erm
, • de Minucms.
I1 s,agr·t de l'attitude ,des ma, la dextérite lrttera1re
C fameux passage, d un mou. . d e Ieurs bourreaux.
tyrs vis-a-vis
. e
n sait avec les mo d"fi
I .
.
, est calque, comme o '-' '
.
vement si passwnne •
t d'un passage non mmns
.
. s sur le mouvemen
d . le
cations necessa1re ,
.. d la Providence, a mire
. , .
dans son Traite e
.
fameux ou Seneque,
,
me de bien contre la fortune.
speclacle de la lutte de I hom .
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�326

1

1
1

327

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGlONS

i.'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIDS

des développements longs ou courts, mais d'une physionomie
caractéristique, des citations, des réflexions, des traits, des mouvements d'éloquence, des raillerias ameres ou ironiques, de
simples plaisanteries. Ce sont aussi des métaphores, des moules
de phrases, des expressions détournées de leur seos, des mots
singuliers. 11 est inutile de donner des exemples : on ne conteste
pas les faíts, mais seulement leur explication.
11 nous parait difficile d'imaginer qu'ici Minucius, renoncant tout
a coup a ses habitudes et a sa méthode, les transmetie, pour
ainsi dire, a un autre. La difficulté d'une !elle hypothese augmente
si l'on remarque a quels endroits du dialogue s~ trouvent les
rapports avec Tertullien. Daos les attaques du paien contre la
Providence, ils ne se manifestent que par quelques tournures,
quelques expressions, quelques analogies de détail, et cela est
naturel, puisque cette partie du sujet de l'Octavius ne se trouve
pas daos l'Apologétique. Daos la démonstration philosophique de
l'interlocuteur chrétien, apres le développement sur la Providence
emprunté a Cicéron et avant d'arriver au dénombrement des opinions des grands philosophes pris au méme auteur ; comme il
s'agissait de prouver l'unité et l'immensité divines, Cicéron paraissant ici faire défaut' (surtout pour le sentiment de l'immensité
divine qui ne se développa que plus tard), le vide qu'il laisse n'en
est pas moins cornblé fort á propos par un passage qui se retrouve
avec quelques changements daos l'Apologétique et qui comprend
entre autres beautés le magnifique mouvement sur !'ame naturelle·
ment chrétienne. Un peu plus loin, daos la partie du discours d'Octavius dirigée contre les dieux des paiens, c'est encore conformément
au traité de Cicéron qu'est développée la théorie évhémériste,
d'ailleurs familiere aux apologetes. Mais Cicéron n'avait pas parlé
de Saturne, considéré comme un ancien roi du Latium. Cette nouvelle !acune es! alors comblée avec non moins d'á-propos par
Minucius avec un passage dont les traits essentiels se retrouvent

cette fois encore daos 1'Apologétique. Enfin, lorsque Octavius
arrive aux calomnies conlre les chrétiens et a la justification
détaillée de leur conduite, les rapporls incontestables avec Tertullien se multiplient d'une maniere saisissante. N'est-il pas des
maintenant raisonnable de penser que la partie chrétienne de
l'Octavius a élé surtout constituée au moyen de l'Apologétique,
comme sa parlie philosophique !'a été surtout au moyen du

f) ll se peut qu'un ou deux traits du développement sur l'unité de Dieu aient
été empruntés par Min ucius a des passages perdus du premier Jivre de la

8:épublique, oll. il est question de cette unité apropos de la préférence de Scipmn pour le gouvernement d'un seul. Aucun de ces traits ne se retrouve
d'ailleurs cbez Tertullien (Ap. 17) qui, apres avoir mentionné I'unité de Dieu
nsiste aussitót sur son immensité et sur l'impossibilité oU est !'ho·mme de l;
connaitre.

Traité sur la nature des dieua;?

Cependani, quels que soient les procédés habituels de Minucius
et tout significatifs que paraissent les emplacements occupés daos
son traité par les morceaux en litige, on peut encore douter et se
dire qu'a la rigueur Tertullien aurait pu se comporter vis-a-vis de
Minucius comme Minucius lui-meme s'est comporté vis-a-vis de
Cicéron et de Séneque. 11 reste done a réfuter directement cette
hypothese, en rappelant combien la maniere de composer de 'fertullien s'écarte de celle de Minucius Félix.
Minucius s'efface derriere des personnages de dialogue. Tertullien, dans tous ceux de ses ouvrages qui nous restent, s'adresse
directement soit a des adversaires qu'il confond, soit a des freres
ou sreurs qu'il régente. Daos chaque traité, d'un bout a l'autre de
son discours, sa personnalité dominatrice demeure au premier
plan. On la sen! vibrer jusque daos les moindres parties de ses
mouvements d'éloquence, jusque daos les derniers chainons de
ses raisonnements. Minucius fait des écrivains profanes l'usage
littéraire que nous connaissons : il les laisse entrevoir daos une
sorte de clair obscur comme interpretes de la pensée des personnages derriere lesquels il s'est lui-meme dissimulé. Tertullien met
sa connaissance des auteurs en avant comme sa personne. 11 n'use
pas d'eux en lettré, mais il les cite en érudit. Ce sont des témoins
don\ il fortifie sa cause, non seulement par les faits qu'i!s apportent,
mais par l'autorité de leur nom. Voila de quelle maniere il emploie,
.entre beaucoup d'autres, Sénéque et Cicéron, ce dernier fort rarement. Le savant Varron,-au contraire, est un de ses garants favoris.
Il est évident qu'il lui arrive comme a Minucius ou a tout le
monde, d'alléguer des faits sans les appuyer du nom d'un auteur.
Mais ce qui ne lui arrive pas, c'est de prendre aux autres leur style.
On ne le surprend jamais a cultiver l'art de ravir a des écrivains
classiques ou non des tours ou des images, ni ajoindre a son étoffe,
par une couture invisible, une étoffe étra □ gere. Comme les chré-

�328

REVUE DE L'HlSTOlRE DES RELIGIO:NS

329

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

tiens cultivés de langue latine, il devait lire beaucoup Séneque.
Un des derniers partisans de l'antériorité de Mioucius, apres des
recherches qui doivent avoir été soigneuses, n'a réussi a découvrir,
dans toutes les reuvres de Tertullien, que quatre ou cinq réminiscences de ce commerce avec Séneque 1 • Quel est l'écrivain dont le
style sortirait aussi original d'une épreuve analogue? On comprend
que Minucius ait appliqué sa méthode aux ceuvres de Tertullien :
pourquoi Tertullien aurait-il changé de méthode, uoiquement daos
ses rapports avec Minucius?
Dira-t-on que c'est parce que Minucius était chrétien, et que les
chrétiens se faisaient sans scrupule des emprunts les uns auic
aulres? Ici nous ne pouvons comparer la conduite de nos deux
auteurs qu'a l'égard des Grecs, car les écrits des chrétieris de
langue latine avec lesquels ils pourraient avoir des rapports ne
nous sont pas parveous.
Par cela meme, la partie la plus délicate de la discussion, celle
qui coocerne les rapports de style entre deux écrivains de meme
laogue, est écartée. Les apologetes grecs avaieot réuni une quantité
d'arguments contre les pai:ens : Tertullien et Minucius puisent
naturellement l'un et l'autre a cette sorte de trésor commun, mais
1c1 encore la différence entre leurs procédés se manifeste.
Minucius nous laisse ignorer l'existence de ses prédécesseurs :
quant a Tertullien, il leur rend justice, du moins au début d'un
de ses autres traités d'apologétique, et cela avant de donner un
argument qu'il annonce comme nouveau et dont le développement
remplira tout ce traité. Pour le dire en passant, cet argument est
le témoignage de l'ame naturellement chr étienne, et il eut été
difficile a Tertullien de le signaler comme une nouveauté, si
l'Octavius, ou cet argument se relrouve et dont Lactance nous
fait connaitre le succés~ avait été déja composé. On a cru prendre
Tertullien en tlagrant délit de plagiat parce que dans son traité
contre les Valentiniens, il fait les emprunts les plus étendus a Irénée, sans le nommer, dit-on. Comment a-t-on pu oublier que daos
les premieres pages de ce traité, mettant certainement a contribution, comme il lui eut été impossible de ne pas le faire, la riche
littérature théologique des Grecs, il commence par l'éloge de ceux
i) M. Schwenke, art. cité, pp. 275-5. Apres un minutieux examen, je ne
trouve qu'une ou deux de ces réminiscences qui soient incontestables.

qui ont réfuté avant lui l'hérésie valentinienne ! II les appelle
des personnages remarquables par leur sainteté et par leur supériorité : il dit qu'ils ont a la fois exposé et réfuté la doctrine des
hérésiarques dans des traités tout a fait complets ; il énumere
alors un Justin, philosophe et martyr; un Miltiade éloquent avocat
des églises; un Irénée minutieux investigateur de toutes les doctrines; enfin Proculus, montaniste comme luí. Que veut-on de plus?
Quel singulier plagiaire que ceJui qui met en lumiére avec tant
de soin et tant d'honneur ceux qui ont traité avant lui le meme
sujet? S'il s'était pénétré de l'écrit de Minucius au point de lui
emprunter des matériaux, des raisonnements, de longs développements, des ressources variées de style, et cela non seulement
dans son Apologétique, mais dans plusieurs de ses auLres ouvrages
ne l'aurait-il jamais nommé?
'
. Il est cependant quelqu'un que Tertullien reproduit et perfe~~10nne ~om:ent: c'est lui-meme. Ainsijles ecrivains originaux, quand
1ls ont a developper pour la seconde fois une pensée, la rendent
facilement avec les tours qui leur avaient plu tout d'abord; ou bien,
lorsqu'il s·agit d'une sill)ple idée, ils aiment a la reprendre jusqu'a
ce qu'ils en aient trouvé la forme définitive. C'est ce qu'on voit par
exemple chez Bossuet comme chez Tertullien.

11
Réponse aux principales objections tirées de la comparaison
littéraire.

Les adversaires de la priorité de Tertullien, séduits par les belles
proportions et par la clarté du traité du Minucius, ne remarquent
pas assez ala suite de quel travail cet auleur leur procure le plaisir
d'une lecture facile. Tres fermes dans leur opinion, ils alleguent
en sa faveur des faits qui détruiraient les considérations précédentes, s'Hs étaient exacts ou s'ils renfermaient les conséquences
qu'on croit pouvoir en lirer. D'ap!'es M. Ebert et ceux qui l'ont
suivi, certaines parties de l'Apologétique seraient inintelligibles
san~ le secours de l'Octavius. De plus, parmi les passages contestes, quelques-uns, imités de Cicéron ou de Séneque, porteraient
ainsi la marque de Minucius Félix. D'autres contiennent des citations qui seraient visiblement de premiere main dans l'Octavius .et
22

�330

0

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

que l'auteur de l'Apologétique aurait non moins visiblement remaniées pour donner le change.
La premiare observation n'a pas la force qu'on lui suppose.
Tertullien est aussi obscur dans ses autres ouvrages que dans
l'Apologéti']ue. Ce défaut vient d'une argumentation trop touffue et
trop serrée, d'une érudition surabondante, de l'affectation d'archa'isme. Minucius en clarifiant a loisir les parties de l'Apologétique qu'il utilisait, agissait d'apres la nature de son propre
lalent, et aussi, comme j e l'ai fait remarquer au commencement
de cette étude, d'apres son devoir.
On donne pourtant des exemples qu'on regarde comme décisifs.
On les tire d'abord du plqn de I'Apologétique. Exposons-le done 1 •
L'Apologétique est un plaidoyer adressé aux juges par écrit,
puisque dans les preces centre les chrétiens on leur refuse le
droit de se défendre. L'auteur commence par montrer combien il
est injm,te de ha'ir et de maltraiter par pur préjug~ des gens qu'on
ne connail pas. Comme on lui oppose la nécessité d'exécu ter les
lois contre les chrétiens, il en fait voir l'iniquité et rextravagance,
ainsi que la possibilité de les abroger ou de les laisser tomber en
désuétude, ce qui est arrivé pour tant d'autres lois. Les abords
débarrassés, vient le gros du plaidoyer. 11 se compose de la réfutation des accusations centre les chrétiens, en premier lieu de celle
des crimes secrets, en second lieu de celle des crimes publics et
sociaux. Ces accusations sont de plus, au fur et a mesure, rétorquées centre les pa'iens. L'innocence de ses coreligionnaires
démontrée, Tertulien réclame en leur faveur la liberté dont
jouissent les philosophes, auxquels on passe tout et qui valent
moins qu'eux. Maintenant, si les magistrats persistent dans leur
injustice, c'est leur affaire : le sang des martyrs est la semence
des chrétiens.
Un tel plan me parait simple et logique. M. Ebert voit dans
la partie relativa aux philosophes un épilogue rattaché d'une
maniere tres la.che au sujet principal. Cela vient de ce qu'il a cru
a tort que Tertullien avait voulu, dans cette partie, non réclamer
pour les chrétiens la liberté des philosophes, mais prouver, en
i) M. Harlel, donl je n'ai pu Jire l'arlicle (mentionné plus haut) qu'apres
avoir écrit ce tra.vail, a tres bien monlré que les reproches d'incohérence, etc.,
adressés a Tertullien, ne sont pas fondés.

1

331
suivant les traces de Minucius Félix, que le christianisme cst la
L Al'OLOGÉTIQUE ET L' OCTAVIUS

meilleure des philosophies. Cependant Tertullien établit tres clairement son intention, d'abord au début puis a la fin de ce développement qui des lors ne peut paraitre que naturel, nécessaire et
asa vraie place.
M. Ebert considere comme un épisode singulier et introduit
avec une maladresse dont on est tenté de sourire, le chapitre ou
Tertulien réfute la prétenticn des Romains d'etre redevables de
leur puissance a leur piété envers les dieux (ch. xxv). D'apres lui,
Tertullien, en utilisant l'Octavius assez a l'étourdie, se serait
aper&lt;;u a pres coup qu'il aurait sauté le passage ou ce point avait
été traité par son modele : il aurait alors réparé sa négligence
tant bien que mal, au moment meme ou il la reconnaissait,
quoiqu'il eút pu trouver un peu plus loin une meilleure place pour
son passage, s'il avait agi avec moins de précipitation. Ce nouveau
reproche me parait aussi peu fondé que le précédent. Terlullien,
fidele a son plan, a passé des crimes secrets aux crimes publics.
Arrivé a cette seconde classe il a commencé par le refus d'adorer les
dieux. 11 a donné les raisons de ce refus en rétorquant au fur et a
mesure les accusations centre les accusateurs, toujours afio de
suivre son plan. Son idée dominante a été qu'on ne peut adorer les
dieux des pa'iens, puisqu'ils n'existent pas et que le seul dieu véritable est celui des chrétiens. Apres avoir consacré a ce sujet quinzc
chapitres (x-xx1v) qui comprennent un peu plus du tiers de l'ouvrage, il estime sa démonstration suffisante. Toutefois, avant de
passer a un autre crime public, il déclare que puisqu'il a parlé des
Romains dans le seos étroit et national du mot (comme il venail
en effet de le faire avec abondance dans le chapitre précédenl), il
ne laissera pas de cóté le débat relatif a l'opinion de ceux qui prétendent que les Romains sont devenus les mailres du monde en
récompense de leur piété. Ce point était assez important pour
mériter un chapitre spécial. Nous savons en effet par Cicéron,
Horace, Valere Maxime, que l'idée d'attribuer la puissance des
Romains a leur piété était devenue une sorte de dogme. Longtemps
apres Tertullien, a11 v4 siecle, ce dogme durait encere et saint
Augustin, dans sa Cité de Dieu, se croira obligé de le combattrc.
C'est sans doule parce que notre auteur sent qu'il va froisser la
fibre nationale, particulierement vivante dans la partie latine de
l'empire, qu'il déclare qu'il ne se refusera pas a la lulte alaquelle

�332

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

Je provoque ce préjugé. Faut-il ajouter maintenant que pour ne
pas oublier une \elle partie de son sujet il n'avait pas besoin de
consulter un livre? qu'il n'était pas un érudit moderne, réduit au
secours des auteurs pour se faire une idée de cette époque, mais
un chrétien de la fin du n' siecle, entouré des pa1ens dont il
entendait les objections furieuses ! C'est done l'omission de ce que
M. Ebert appelle ironiquement un épisode qui aurait été singuliere.
Et c'est a la fin de la partie relative aux dieux, a une place á. part
que ce prétendu épisode devait venir. S'il eiit été différé jusqu'á
!'examen des rapports des chrétiens avec l'État, comme l'eut désiré
le savant critique, la question des dieux aurait été traitée en deux
endroits différents, contrairement aux regles du gout et sans
aucune utilité. Je cherche done en vain ce qui ressemble á. une
étourderie dans cette partie de l'ordonnance de l'Apologétique. Je
reconnais d'ailleurs que la transition'.par le nom romain a en elle_
meme quelque chose de familier qui rappelle la maniere dont on
passe d'un sujeta un autre dans la conversation. Seulement je ne
vois pas la une maladresse, mais un moyen de soulager l'attention
apres une discussion qui _a duré pendant quinze chapitres et qui
va reprendre. C'est, si l'on veut, un procédé d'avocat, qui n'a rien
d'élrange dans un plaidoyer de longue haleine, et surtout de la
part d'un homme que M. Ebert aime á. traiter d'avocat. Cette transition ne me parait done nullement le signe d'un embarras littéraire ou d'un emprunt.
On attaque, toujours sous le meme rapport, non seulement le
plan, mais les détails de l'Apologétique. On soutient, par exemple,
que précisément dans ce chapitre, toute l'argumentation de Tertullien contre le préjugé national des Romains est décousue et ne
peut s'expliquer que par une imitation trop rapide de l'argumentation parallele de l'Octavius . Ainsi Tertullien, en énumérant les
divinités faussement traitées de protectrices de l'empire, aurait
nommé Cybele tout d'abord et meme avant Jupiter sans qu'on
puisse savoir pourquoi : il ne l'aurait meme mentionnée que parce
qu'elle se trouve faire partie de l'énumération analogue de Minucius. Or, voici en réalité quelle est la suite des "idées. Vous prétendez, dit-il aux pa1ens, qu'une preuve de l'existence de vos
dieux c'est qu'ils ont récompensé les Romains de leur piété en leur
donnant l'empire du monde. Mais vous devez commencer par faire
une distinclion. Vous ne pouvez parler id que des divinités natio-

333
nales des Romains et non des divinités étrangeres. Car les dieux
n'étant par définition que des hommes des temps anciens qu'on a
jugés dignes de l'apothéose, ne peuvent, s'ils existen! encore, protéger que leurs compatriotes. Or les divinités vraiment romaines
sont obscures, ridicules, visiblement impuissantes ou fausses.
Vous me direz peut-étre qu'il faut pourtant mettre avec elles la
grande déesse Cybele, en l'exceptant du nombre des divinités
étrangeres, puisque les Romains descendent des Troyens et qu'ellc
est Troyenne.Je le veux bien. Voy,ons done comment elle aprotégé
les descendants de son peuple. Elle ne les protége pas du tout,
puisqu'elle a laissé mourir l'excellent empereur Marc Aurele, pour
lequel ses pretres l'ont priée trop tard. Done, pour ce qui concerne
Cybelé, la preuve de l'existence des dieux par la protection qu'ils
accordent aux Romains n'est pas valable. J'arrive mainten ant aux
divinités incontestablement étrangeres et d'abord a Jupiter, , etc.
- Peut-on voir des idées mieux liées ! La place accordée en premier
Jieu á. Cybéle (a pres les dieux purement romains) pouvait-elle
etre mieux justifiée ! Peut-on raisonnablement dire que Tertullien
ne la nomme que par hasard et parce que Minucius l'avait nommée 1 qu'ainsi on ne s'expliquerait pas la mention qu'il en fait
sans celle de Minucius? Le reste du chapitre n'est pas moins
logique.
Je crois pouvoir m'en tenir a ces exemples. Si je ne craignais
d'etre trop long, il me serait facile de montrer qu'aucun des autres
passages de l'Apologétique signalés par M. Ebe_rt avec la meme
intention n'a besoin pour etre compris d'etre considéré comme
une imitation d'un passage paralléle de l'Octavius. On continuerait
au contraire á. voir que l'obsession de cette hypothese est piuló\
nuisible qu'utile á. leur intelligence '.
J'arrive aux faits de la seconde classe, c'est-á-dire aux endroits de
l'Apologétique qui reproduiraient des endroils de l'Octavius imités
eux-memes de Cicéron ou de Séneque. Ici, nous dit-on, Tertullien
se trouve manifestement pris au piege. J'avoue, du moins en ce
qui concerne Cicéron, qu'il y aurait une co!Ilcidence facheuse pour
la cause de Tertullien si, dans les passages qu'on lui conteste, il
avait réellement imité un auteur don\ il parait avoir fait en général
L'APOLOGM'IQUE ET L'OCTA.VIUS

0

I

1) Quant au volo qui commence cb. x1v ~e l' Apol., tout le mouvement
demande nolo qu'a rétabli avec rairnn Havercamp.

�334,

1

REVUE DE L RISTOIRE DES RELIGIONS

assez peu d'usage et qui a été mis au contraire tellement a contribution par Minucius.
M. Ebert ne s'est mis en recherc.hes que pour les passages
relatifs a Cicéron. 11 en a trouvé quatre, et dans aucun d'eux la
dépendance de Cicéron n'est ni certaine ni meme probable. Le premier passage est caractérisé par l'idée que les Romains doivent
l~ur grandeur a !~ur piété. Nous avons déja vu qu'il s'agit fa d'un
heu commun qu on trouve ailleurs que dans Cicéron et qui fut
longtemps répété par les paiens. Le second passage consiste dans
une allusion a la légende de Castor et de Pollux annoncant a Rome
1~ défaite_ de Persée. (Nat. deor., u, 2, 6. Ap. 22. o~t. 7.) Cette
legende bien connue se trouve aussi ailleurs que dans Cicéron. Le
troisieme passage se réduit aussi a une allusion extremement
breve (Divin., n, 56, H6. Apol., 2~. Oct .. 26). Tertullien rappelle d'un
mot la réponse amphibologique de l'oracle a Pyrrhus. Tous ses
lecteurs &lt;'-ultivés la connaissaient, et par Ennius autant que par
Cicéron. Dans ces trois passages, remarquons-le, on ne saisit chez
Tertullien aucune trace de phrases mémes de Cicéron; on y voit
seulement une idée et deux faits connus. Minucius a son tour les
ulilise, et comme il en trouve l'expression littéraire dans deux
ouvrages de Cicéron, il la reproduit suivant sa coutume.
Dansle quatrieme et dernier endroit (Nat. deor., 1, 22, 60. Apol.,
46. Oct. 13), il s'agit d'un sage interrogé par un roi sur la nature
de la divinité et qui demande, pour répondre a cette question
d'abord un jour, puis deux, puis trois, puis toute la vie. Ici Ter~
lullien et Minucius different sur les noms des héros de cette
anecdote. Le premier indique Thales et Crésus, le second Simonide
et Hiéron. Le trait se retrouve dans Cicéron avec ces deux derniers
n?m_s. M. Ebert accuse Tertullien de les avoir changés expres pour
d1ss1muler l'emprunt qu'il fait a Cicéron par l'intermédiaire de
Minucius, et il lui reproche le peu de délicatesse de ce procédé.
Heureusement que tous les partisans de la priorité de Minucius
ne sont pas aussi durs pour l'auteur de I'Apologétique. L'un d'eux,
M. Schwenke, conjecture d'une maniere tres sensée que Tertullien
aura pris l'anecdote chez Varron, son auteur favori. En effet elle
se trouve déja dans les premieres pages du second livre aux
lfations, au début duquel Tertullien déclare qu'il discutera contre
les paiens en prenant pour base les ceuvres (aujourd'hui perdues)
de Varron.

L'.APOLOGÉTIQUE ET L' OCT.A.VIUS

Aucun des quatre passages signalés par M. Ebe:rt ne parait
d'ailleurs décisif a M. Schwenke. Seulement il en apporte lui-meme
un cinquieme apres lequel l'incertitude ne serait plus possible.
Cette fois Tertullien serait convaincu d 'avoir utilisé un passage de
la République de Cicéron par l'intermédiaire d'un passage de
l'Octavius. (Rep., III, 9, 15; Apol., 9. Oct. 30.)
11 s'agit des sacrifices humains reprochés au paganisme. Tertullien parle d'abord des enfants qu'on avait longtemps immolés a
Saturne, en Afrique. C'est en effet par cet exemple qu'un Africain,
s'adressant a des Carthaginois, devait commencer. 11 dit quand ces
sacrifices ont cessé d'avoir lieu publiquement; il cite le nom du
proconsul qui les interdit et qui fil mettre les pretres en croix en
les attachant aux arbres memes dont le temple ou ils commettaient
le crime était ombragé. IL en appelle au témoignage des soldats
de son pays qui firent cette exécution. 11 ajoute que ces sacrifices
se continuent en secret. Tous ces détails locaux, dont il est aujourd'hui le seul garant, portentle caractere d'une déposition personsonnelle; lui-meme, comme nous venons de le voir, en appelle non
a des livres, mais a la mémoire de ses compatriotes. Apres
quelques reflexions, il passe aux Gaulois qui eux, dit-il, sacrifiaient des hommes a Mercure. Ici nous surprenons une réminiscence de Varron dont on doit la remarque a M. Schwenke,
quoiqu'il s'efforce d'en annuler l'importance. &lt; Quelques-uns,
comme les Carthaginois, dit Varron (dans Augustin, Civ. Dei, vn,
'19), immolaient a Saturne des enfants, d'autres, comme les Gaulois,
lui immolaient méme les hommes. ~ Terlullien, avec Varron, passe
des Carthaginois aux Gaulois, et avec lui encore, oppose l'immolation des enfants et celle des hommes. La réminiscence, légere
d'ailleurs, consiste surtout dans cette antithese, et il ne suffit pas,
pour Oter toute valeur au rapprochement, de faire observer que,
chez Varron les Gaulois sacrifient a Saturne et non a Mercure.
Apres les Africains et les Gaulois notre auteur indique les Scythes
de la Tauride, dont le cas était popularisé par les pieces de théatre
auxquelles il renvoie. Il rappelle enfin qu'a Rome méme la statue
de Jupiter Latiaris était arrosée du sang d'un gladiateur.
La menlion des sacrifices humains en Tauride se trouvant a la
fois dans Cicéron et dans Minucius Félix prouve ici, d'apres
M. Schwenke, le larcin de Tertullien. C'est ce que nous verrons
apres avoir analysé le passage de Minucius.

�•
336

REVUE DE L'IDSTOIRE DES RELIGIONS
1

Celui-ci commence aussi par l'immolation des enfants a Saturne,
mais én la mettant entierement au passé, en la désignant d'une
maniere générale, saos aucune des circonstances de temps et de
lieu, sans aucun des détails précis et pittoresques que le Carthaginois Tertullien rappelle a ses compatríotes. On comprend que
l'auteur de l'Octavius ait laissé de cóté ce qui n'intéressait particulierement que les habitants de Carthage : on comprend aussi que
s'il a écrit plus tard que Tertullien, il ait tout a fait relégué les
sacrifices a Saturne dans le passé: On ne retrouve pas non plus
chez lui les rétlexions de l'auteur de l'Apologétique, mais seulement un des derniers traits qui les terminent : &lt; On caressait Jes
enfants, dit Tertullien, pour qu'ils ne fussent pas immolés en
!armes. , - « En les caressant et en les baisant, dit Minucius, on
élouffait leurs cris, pour ne pas immoler une victime plaintive. »
Ne voit-on pas un imitateur forcé de choisir parmi les développements de son modele a cause des dimensions beaucoup plus resLreintes de son propre ouvrage, mais enchérissant sur ce qu'il
conserve et le commentaot avec art? Minucius passe ensuite aux
habitants de la Tauride et a l'Égyptien Busiris, qui immolaient
leurs hótes, puis aux Gaulois, qui sacrifiaient, dit-il, a l\fercure
eles victimes humaines, ou plutot inhumaines. Ici se place son
imitation incontestable du pasaage de la République. Cicéron parle
de la variété des coutumes humaines : &lt; Combien ont cru, dit-il,
comme les habitants de la Tauride, comme le roi d'Égypte
Busiris, comm e les Gaulois, comme les Carthaginois, qu'il était
pieux d'immoler aux dieux des victimes humaines. &gt; ll est superflu
tle montrer avec quelle habileté de classement, Minucius utilise
son emprunt. Il termine, comme Tertullien, par le cas des
Romains, 'Illais en ajoutant d'autres exemples a celui de Jupiter
Latiarís.
On n'a pasa s'étonner que Minucius ait passé dans un méme
développement de Tertullien a Cicéron pour retourner ensuite a
Tertullien : en agissant ainsi, il reste fidele a l'art et a la complexité de ses procédés littéraires. Quant a Tertullien, nous avons
vu chez lui les sacrifices des Gaulois venir aussitót·apres ceux des
Africains a cause d'une réminiscence de Varron, et daos un ordre
différent de celui de Minucius. Jl ne mentionne pas le roi Busiris :
il n'a en lilige avec Cicéron que le cas des habitants de la Tauride, cas bien co111Ju, faisant parlie, pour ainsi dire d'une maniere

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

il37

inévilable, des grands exemples de sacrifices humains, et rappelé
d'ailleurs par Tertullien avec un tour et des termes tout spéciaux.
Ce cinquieme exemple rentre done dans la classe des quatre premiers, et n'a pas une plus grande valeur.
Apres avoir essayé d'appliquer le procédé de M. Ebert avec plus
de précision que l'inventeur, M. Schwenke en étend l'usage, et,
au lieu de la présence de traces de Cicéron, prend celle de traces
de Séneque pour critere. Mais ici, le procédé lui-méme mérite
beaucoup moins de confiance. On sait que si Tertullien parait
n'avoir guere aimé Cicéron, il lisait Séneque, et qu'en dehors des
citations qu'il en fait, on trouve une ou deux fois chez lui des
réminiscences certaines de son commerce avec cet auteur. 11 faudra done ici prouver clairement que les rapports avec Séneque,
une fois constatñs, ont eu lieu par l'intermédiaire de l'Octavius.
L'entreprise est bien délicate. M. Schwenke croit l'avoir accomplie
avec un suecas indéniable, au moins pour un passage de Tertullien. Seulement, ce passage ne se trouve pas dans l'Apologétique.
11 a fallu aller le chercher dans un traité d'un temps postérieur, et
dont le sujet est tout différent. Tertullien serait demeuré sous l'influence de I'Octavitts au point d'en avoir encore imité une phrase
daos le premier de ses cinq livres contre l'hérétique Marcion.
J'ai déja fait remarquer daos la premiare partie de cette étude,
qu'il était naturel que Minucius eut fait des emprunts aux diverses
reuvres de Tertullien en exploitant de préférence l'Apologétique,
comme il avait fait des emprunts aux diverses reuvres de Cicéron
en exploitant de préférence le traité de la Nature des dieux, mais
il faut ici résoudre directement la difficulté particuliere qu'on nous
propose.
Daos son premier livre contre l\farcion (c. 18), Tertullien ridiculise la prétention de cet hérétique a créer un dieu nouveau :
« Si, dit-il, il arrive a un homme d'inventer un dieu, comme Romulus l'a fait pour Consus ; Tatius pour Cloacina ; Hostilius
pour la Peur ; Métellus pour Alblll'nus et quelqu'un, il y a un
certain temps, pour Antinoüs, on peut passer aux autres cette fantaisie, mais quant a Marcion, nous le connaissons; c'est un simple
patron de navire et nullement un roi ou un général. • D'un autre
cóté, on lit dans l'Octavius (c. 25), a propos de l'obscurité et du
ridicule de ces dieux purement romains, auxquels il faudrait rapporter l'agrandissement de l'empire : • Quant aux dieux domes~

�338

0

RE\"UE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:-IS

tiques Lies Romains, nous les connaissons: ceux de Romulus sont
Picus, Tibérinus et Consus, et Pilumnus, et Volumnus. Tatius a
inventé et adoré Cloacina, Hostilius, la Peur et Ia Paleur ... &gt; Enfin
Séneque, daos son traité de la Superstition (cité par Augustin,
Civ. Dei, VI, 10), avait dit, en rabaissant les dieux des Romains
au profit de la théologie naturelle : , Talius a inauguré la déesse
Cloacina; Romulus, Picus et Tiberinus ; Hostilius, la Peur et la
Paleur ... &gt;
Trois des cinq parlies dont se compose l'énuméralion de Terlullien se retrouvent done, avec quelques légeres différences, a la
fois daos Séneque et daos Minucius. Le traité de Sén~que 011 elles
se trouvent est un de ceux qui lui étaient le plus familiers, a cause
de l'usage qu'en faisaient les chréliens pour la controverse. Ce
n'est pas tout. Comme le remarque M. Schwenke lui-meme, le
passage de Séneque dérive vraisemblablement d'un passage de
Varron aoalysé par saint Angustio (Civ. Dei, IV, 23), de ce Varron,
l'auteur favori de Terlullien et qui, cette fois encore, s'offre a
nous au moment 011 nous nous y attendions le moins. L'bypothese du recours a l'Octavius n'est done aucunement nécessaire.
La reproduction caractéristique d'un tour de phrase suffirait, au
contraire, a prouver que :Minucius, fidele a ses procédés liltéraires,
est encore ici l'imitateur de Tertullien. « Quant a Marcion, nous le
connaissons, » avait dit celui-ci. , Quant aux dieux domestiques
des Romains, nous les connaissons, » dit Minucius en commenqant
son développement.
Ainsi, les deme premiare.,; sortes d'objections ne sont pas probantes. On n'a réussi a démontrer, ni que certaines parties de
I'Apologétique sont inintelligibles sans l'hypothese d'emprunts a
l'Octavius, ni qu'en certains endroits des emprunts de l'Apologétique a l'Octavius sont rendus évidents par le transport dans le
premier traité d'imitalions de Cicéron ou de Séneque qui existent
incontestablement dans le second. U me reste a montrer que la
troisieme espece d'objections, due encore a M. Ebert, n'a pas une
plus grande valeur, et que dans le seul exemple qu'on nous en
donne, Tertullien ne peut etre convaincu d'avoir cité des noms
d'auteurs u'apres Minucius.
Ici encore, en se guidant d'apres l'analogie, on peut considérer
d'avance comme probable que Minucius, qui cite beaucoup de
noms d'auteurs d'apres Cicéron, sans nous prévenir, aura pris la

1

L APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVlUS

339

meme liberté vis-a-vis de Terlullien. Mais ici encore il faut examiner le casen lui-meme.
Tertullien (Apol., 10), pour prouver que Saturne n'était qu'Ul'l
homme se réfere a deux auteurs grecs, Diodore et Thallus, ainsi
qu'a de~ auteurs latins, Cassius Severus et Cornelius Nepos. ~inucius (Oct., 21) en fait autant. On remarque en faveur de sa pr10rité, que l'ordonnance de son passage est plus réguliere. Nous en
convenons, mais nous savons pourquoi il donne a l'occasion une
derniere touche a son modele. 11 y a plus, dit-on. Minucius avait
voulu citer !'historien Cassius Hemina ; il avait dit • Cassius dans
son histoire. &gt; Alors Tertullien, par étourderie, a cru qu'il s'agissait de l'orateur Cassius Sévérus, et pour mieux faire preuve
d'érudition, il a complété le nom comme il l'avait compris : il a
ensuite répété son erreur daos son second livre aux nations.
11 est possible que Tertullien, en écrivant • Sévérus • au lieu de
, Hémina, &gt; ait commis une erreur, quoique la répétition de son
assertion, la perte des ouvrages des deux Cassius, l'absence du
nom d'Hémina non seulement chez Minucius, mais aussi plus tard
daos le passage analogue de Lactaoce, permettent d'hésiter a se
prononcer sur ce point. Mais son erreur, s'il l'a commise, serait
incroyablement lourde dans le cas 011 il aurait imité Minucius, car
celui-ci lui 0tait d'avaoce toute excuse en écrivant « Cassius dans
son Histoire, » et en l'avertissant ainsi en toutes lettres de ne pas
confondre !'historien avec l'orateur. Comment peut-on croire que
Tertullien, l'érudit et !'amateur d'archai'.smes, aurait ignoré le vieil
historien Hémina, cité pour ses archa1smes par les grammairiens,
au point de le prendre pour l'orateur Sévérus, apres avoir été
dO.ment prévenu que c'est d'un historien qu'il s'agissait? S'il s'est
réellement trompé, le plus simple n'est-il pas d'admeltre que Minucius, venant apres lui, aura remarqué cette défaillance d'une
mémoire trop chargée et aura fait la correction dans son propre
ouvrage? C'est l'explication qui a paru longtemps la meilleure.
Elle n'est pas affaiblie parce que Minucius, peut-etre rendu circonspect par l'autorité de Tertullien, a écrit • dans son Histo ire »
au lieu de mettre le nom d'Hémina a la place de celui de Sé vérus.

�34-0

L'APOLOGÉTIQUE ET L'OCTAVIUS

REVUE DE L'mSTOmE DES RELIGIONS

Les circonstances historiques.

J'ai du suivre les adversaires de la priorité de Tertullien dans
leurs analyses minutieuses et hasardeuses. C'est a bon droit que
la comparaison liltéraire leur a paru le plus sur moyen de résoudre
notre probleme. Mais je laisse a juger s'ils ont réussi, par leur critique de détail, a rabaisser l'auteur de l'Apologétique au róle d'un
écolier étourdi, maladroit, de mauvaise foi, qui se cache et qu'on
prend en faute. 11 resterait maintenant a examiner les circonslances historiques qu'on peut entrevoir dans I'Octavius. Sur cedernier point, je me bornerai a quelques remarques relatives a l'hisloire de la littérature latine, a celle de l'empire et a celle de
l'Eglise.
Sous les Antonins, les auteurs demandent surtout le relief de la
pensée a l'éruditíon et celui du style aux archai:smes. C'est le
groupe des Fronlon, des Aulu-Gelle et des Apulée que Tertullien,
venu un peu plus tard, dépasse de son christianisme et de son
génie, mais auquel il appartient encore. A partir du m0 siecle, on
tend a devenir plus clair, plus classique. On préfere la langue de
Virgile et celle de Cicéron a celle d'Ennius et a celle de Plaute. Les
pai:ens a qui le fond manque, imitent d'une maniere languissante
les grands écrivains. Chez les Peres, Cyprien, tout africain qu'il
soit, et bien qu'il conserve dans son véritable premier essai d'écrivain chrétien l'afféterie mise a la mode par Fronton, parle une
langue singulierement plus intelligible que celle de Tertullien. Au
commencement du rve siecle, Lactance méritera le nom de cicéronien. Plus tard encore, Sulpice Sévere, célebre pour son élégance,
prenant Salluste comme modele et usant de procédés analogues a
ceux que nous avons remarqués chez Minucius, trouvera, par
exemple, le moyen de peindre l'hérésiarque Priscillien en modifiant le portrait de Catilina. C'est apres les Antonins et dans une
période qui comprend les mº et iv• siecles, qu'on rangerait le plus
naturellement au point de vue littéraire l'auteur élégant et peu
original de l'Octavius. On peut préciser davantage. Les archa:ismes
qui subsistent encore dans son style, engageraient a le placer dans
la premiere partie de la nouvelle période. De plus, il semble

;H,l

a ppartenir a la meme école que Cyprien considéré dans sa premiere maniere, si l'on en juge par la mignardise de l'introduction
du discours a Donat, en y joignant les réminiscences d'auteurs
classiques contenues dans ce traité. Enfin, comme on trouva
plus tard trop obscures les reuvres de Tertullien, Minucius n'a pas
pas du vivre bien loin du temps ou toutes récentes encore elles
passionnaient les fideles et ou un Novatien et un Cyprien se
formaient en lisant avec ardeur les reuvres du maitre. Nous nous
trouvons ainsi dirigés vers le second quart du mº siecle. Cherchons
a serrer la réalité de plus pres encore et a enfermer la composition
de l'Octavius entre deux dates. A cause de la grande familiarité
dont il témoigne, non seulement avec l'Apologétique, mais avec
!'ensemble des cauvres de Tertullien, il n'a pu parailre au plus tót
que dans les dernieres années de la vieillesse de cet écrivain, et
plus probablement encore apres sa mort. On la place en gén~ral
vers 240. D'un autre cóté, si dans ses deux premiers traités de
tres peu postérieurs a sa conversion, Cyprien a été l'imitateur de
Minucius, comme le veut l'opinion commune, qui me parait encore
ici la plus raisonnable, l'Octavius n'a guere pu etre compasé
apres l'an 246, date généralement acceptée de la conversion de
Cyprien, c'est-a-dire apres les deux premieres années du regne
de Philippe l'Arabe. C'est done entre les années 230 et 246, qu'il
conviendrait de le situer 1 • Voyons si les rapports avec l'histoire
de l'empire, interrogée a part, nous donneront des résultats
analogues.
Tertullien vit dans un temps encore glorieux et prospere. I1
signale a deux reprises la situation tlorissante de l'empire, fait des
vreux pour sa durée et parle des empereurs avec honneur'.
Minucius traite l'empire non seulem11t avec indifférence, mais
avec dédain et meme avec une sorte de haine. S'il fait allusion
aux empereurs, c'est en les persitlant a propo:i de leurs apothéoses
i) Mon collegue M. Ménégoz a attiré mon attention sur la date de la mort de
Tertullien a prendre comme point de départ. Mais cette date étant incertaine et
l'Octavius ayant pu a la rigueur étre composé pendant la vieillesse de Te~tullien, j'ai mieux aimé prendre 230 que 240. Quant au terminus ad quem, Je
ne puis penser avec M. Schultze que l'Octavius ait été composé sous Dioclétien,
et je renvoie a la critique de son arlicle par M. Mreller.
2) V. pour l'empire, de anima 30, de Pallio i; pour les empereurs, Apol.
31-34.

�342

REVUE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

ou pour tlétrir leur corruption ou pour signaler leurs dangers avec
une satisfaction méprisante. On a pu dire de lui qu'il n'est plus
Romain •. Comme son intention n'était pas de choquer gratuitetement ses lecteurs, nous devons supposer qu'il s'adressait a eux
dans un temps ou le patriotisme s'était généralement affaibli, c'esta-dire au plus tót apres le regne de Septime Sévere lorsque (sans
parler du syncrétisme des civilisations et des cultes nettement
signalé par notre auteur •), le désordre et la ruine succédant peu a
peu a la sécurité et ala richesse, détachaient le monde de l'empire
et des empereurs. Certains traits de l'Octavius sembleraient nous
reporter au commencement de celte période, c'est-a-dire au regne
de Caracalla. Les railleries sur l'apothéose des vieux empereurs
font penser au souvenir qu'avait laissé la magnifique cérémonie de
l'apothéose de Septime Sévere : la menlion des tragédies que suit
d'ordinaire le partage de l'empire rappelle le fratri;ide de Caracalla, les doutes sur la verlu des Vestales ainsi que l'allusion au
supplice de quelques-unes d'entre elles ramenent a celles que
le meme Caracalla fit enterrer vives•. On sait enfin que le défenseur
du paganisme dans le dialogue est Cécilius Natalis de Cirta et qu'on
conserve a Constantine, l'ancienne Cirta, les inscriptions de monuments élevés en l'honneur de Caracalla par un Cécilius Natalis,
triumvir de cette ville '· Quoique l'identité de ce Cécilius Natalis
avec son conciloyen et son homonyme ne s'impose pas, cette
singuliere coYncidence ne nous en ramene pas moins encore au
regne du fils de Septime Sévere. Cependant l'indifférence vis-avis de l'empire et le mépris des Césars ne s'étaient pas encorc
alors développés d'une maniere assez générale pour pouvoir paraitre
sans inconvénient dans un écrit destiné a des lecteurs pa'iens
qu'on voulait gagner et non indisposer. Le traité se place mieux
i) V. !'Oct. 25 sur les origines de l'empire et les causes de sa grandeur,
2i sur les apothéoses (cf. ad. nat. I, i7); 'J7 sur les empereurs. C'est M. Duruy,
Rist. rom., VI, p. i76 de la i•• éd. qui dit que Minucius n'est plus Romain.
2) Oct., 20, « antequam gentes ritus suos moresque miscerent. »
3) V. Hérodien pour l'apothéose de Sévere et le supplice des Vestales.
Remarquer aussi que le trait de l'Octavius contre les Vestales (25) ne se trouve
pas dans le passage analogue de l'Apol. (i5) sur l'impureté dans les temples.
D'apres Hérodien, les Vestales étaient innocentes, mais Minucius n'y regarde
pas de si pres.
-i) Corpus inscr. lat., VIII, n•• 6996, 7094.-8.

L' APOLOGlrrlQUE ET L'OCTAVWS

343

a

ce point de vue, apres les infamies d'Elagabal et les morts
tragiques de neuf empereurs en vingt ans. L'impression qu'on
en retire est celle qui regne d'un bout a l'autre du discours a Donat
ou Cyprien, par exemple, a développé en les imitant, les quelques
mots de Minucius surla misérable condition des Césars 1 • D'ailleurs,
et pour ne prendre avantage ni dufait que Cécilius Natalis, si c'est
réellement de lui qu'il s'agit dans les inscriptions, était alors
pa'ien d'apres leur témoignage et que le dialogue a été ~crit ap:es
sa conversion • ni du fait que ce meme dialogue aurait cu heu
d'apres l'auteur' assez longtemps avant le moment ou. il le r~con t e,
les souvenirs du regne de Caracalla élaient encore assez v1vants,
une vino-taine d'années apres la fin de son regne, pour qu'on ptll
y faire illusion sans courir le risque de n'etre pas compris. L'his['.)ire politique ne s'oppose done pas aux résultats que nous a
donnés l'histoire littéraire et tend plutót a les confirmer.
Si on se tourne en dernier lieu du cóté de l'Église, on sent qu'au
temps ou écrit Minucius, elle se trouve dans un~ période de tr_anquilité. Les derniers critique&lt;: s'accordent avec ra1son sur ce pomt.
Minucius a la différence de Tertullien, ne réclame pas contre la
persécuti~n. 11 veut convertir et la grace ~a~iérée d_e_ so~ i~troduction aurait quelque chose d'atroce s'il s etait amuse a decr1re le
jeu des ricochets pendant qu'on torturait ses freres. Seulemen~ l~~
parlisans de son antériorité placent cet intervalle de _tranq~1~1le
entre la persécution de Marc Aurele et celle de Sept1me Severa
tandis que nous devons la placer apres celle de Sévere ou celle de
Maximin.
n est cependant question de martyrs dans l'Octavius. Mais la
paix de l'Église n'était jamais tout a f~i~ complete. 11 suffi_sait d'un
soulevement populaire contre les chretiens de quelque VIlle pour
obliger les juges a remon~e: sur leur tri~unal e~ ?our renou~eler
une persécution locale. D a1lleurs plus d un chretien chercha1t de
lui-meme le martyre, surtout depuis que tant de privileges
s"étaient successivement attachés a cette condition. On a voulu
voir dans l'Octavius des souvenirs de la persécution de Lyon
sous Marc Aurele. Mais quelle différence entre les martyrs de Lyon
i) Ad Donatum, t3.
.
2) Ce qui a rapport a Cécilius est en somme trop conJectural pour pouvoir
servir utilement a la discussion.

�344

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

et ceux que notre auteur met en scene ! D'un cOté le silence devant
les juges ou rarement un mot sévére, de I'autre une attitude
hautaine et provocante, les bourreaux raillés, !'insulte jetée au juge
qui prononce la sentence 1 • Ce ne sont pas la les moours du u• siecle, mais celles d'un temps ou le martyr, grand dignitaire de
l'Église, était devenu le personnage souvent peu supportable que
l'évéque avait peine a maintenir sous son autorité lorsque, apres
avoir échappé aux tortures, il reprenait sa place parmi ses freres.
Nous voici enrore ramenés au m0 siecle s.
Cependant, dira-t-on, et l'on pensera avoir énoncé l'objection la
plus forte, celle qui a été mise en avant par les premiers adversaires de la priorité de Tertullien, celle derriere laquelle on paraiL
vouloir se replier quand le terrain de la comparaison littéraire
devient trop peu sur, cependant tout ce qui précede n'est-il pas
détruit par le fait indéniable que Minucius a écrit pour réfuter un
discours dirigé contre les chrétiens par Fronton, précepteur de Marc
Aurele? J'ai toujours cherché en vain,jel'avoue, quelle pouvait étre
la force de cet argument. Je veux que Fronton, dont il n'est question
dans l'Octavius qu'au sujet des prétendues débauches apres les
agapes, ait écrit tout un discours contre les chrétiens. Je veux, ce
qui est beaucoup accorder, que Minucius ait visé ce discours d'un
bout a l'autre de son traité. Que tirera-t-on de la? En quoi est-il
nécessaire que la réfutation ait eu lieu peu d'années apres le discours lui-meme? Je pourrais faire remarquer qu'avant l'invention
de l'imprimerie les écrits se répandaient beaucoup plus lentemenl
que de notre temps et pouvaient sans inconvénient etre l'objet
d'une réfutation beaucoup plus tardive. Je me contenterai de
répondre que d'apres le raisonnemeot de nos adversaires, Josephe,
puisqu'il a réfuté le calomniateur des juifs, Apion, aurait du etre
plus ou moins son contemporain, tandis que les écrits de l'un et de
l'autre sont séparés par plus d'un demi-siecle. De meme, et pour
i) Oct., 37 : « Cum strepitum mortis et hororem carnificis iridem inculcat
cum libertatem suam adversus reges et príncipes erigit. .. Cum triumphator et
victor, ipsi qui adversum se sententiam dixit insultat !
2) ll ne serait pas impossible que ces confesseurs, qui revendiquent si 6.érement leur liberté vis-a-vis des empereurs eussent été des familiers de la maison
d'Alexandre Sévére (cf. Eus., H. E., v,, 28), trainés devant le tribunal de Maximin et répondant a ce b:i.rbare avec le mépris que tout le monde manifesta
bientOt pour lui.

345

L' APOLOGÉtlQUE ET L' OCTAVIUS

rentrer dans la controverse chrétienne, Origene aurait du, puisqu'il réfuta Celse, etre aussi plus ou moins son contemporain,
et avoir vécu sous les Antonins, tandis qu'il est aussi séparé de
lui par plus d'un demi-siecle. L'analogie est done favorable a
l'existence d'un notable intervalle entre l'attaque de Fronton et la
réfutalion de ~finucius. Cela s'ex plique. Pendant la premiere moitié
du mº siecle, daos ce lle période de civilisation s yncrétiste et de
paix de l'Église ou l'on arrivait de toutes pa rts au christianisme, il
était a propos d'achever la réfutation des préjugés que les gens ~ultivés pouvaient conservera son égard. C'est alors qu'Origene réfuta
l'ouvrage de Celse. 11 le fit peu de temps avant Décius, sous Philippe l'Arabe. Ainsi l'analogie entre la réfutation de Celse par
Origene et celle de Fronton par Minucius, si on la pousse jusqu'au
bout, nous ramene une fois encore pour la composition de notre
traité vers le regne de Philippe.
'
L'analogie avec les livres de Josephe contre Apion et le secours
de ceux d'Origene contre Celse, en expliquant bien des caracteres
de l'Octavius, permettent en particulier de résoudre la seule difficullé historique qui nous paraisse vraiment sérieuse. Co mment,
pourrait-on se demander, Minucius aurait-il pris la peine de
réfuter les bruits sur les débauches et sur le repas sanguinaire
des chrétiens, s'il avait écrit vers le milieu du 111• siecle? L'absurdité de ces calomnies n'était-elle pas alors reconnue, surtout des
lettrés auxquels ils s'adresse? Car il n'en est pour ainsi dire plus
question apres les apologetes du n° siecle. Je répondrai d'abord
que l'une au moins de ces calomnies ayant été consignée dans le
discours de Fronton, se perpétuait par cela meme sous les yeux des
letlrés a cause de la faveur dont jouissaient les oouvres de cet orateur. Quoique les fables analogues contre les Juifs eussent du
paraitre usées du temps de Josephe par trois siecles au moins
d'exislence, ce dernier les expose et les réfute, parce que les Grecs
les avaient fixées par l'écriture et que la méchanceté d'un rhéteur
pouvait a l'improviste leur rendre un moment de vogue. 11 y a
plus. Nous savons par les livres d'Origene contre Celse que les
calomnies contre les chrétiens étaient encore en crédit sous le
regne de Philippe, et que des pai'.ens, a cause de la foi qu'ils y
ajoutaient, ne voulaient pas prendre connaissance de la véritable
doctrine chrétienne 1 • Origene écrit pour les chrétiens d'Orient. A
i) Contra Celsum, v1, 27.

23

�34.6

llEVUE DE L'msTOlRE DES RELIGIONS

plus forte raison ces préjugés devaient-ils persister en OccidenL.
Minu~ius a done pu reprendre avec utilité sur ce point l'éloquente
déclamation de l'Apologétique, vers le milieu du m• siecle.
C'est vers ce temps que l'histoire de la littérature latine, cell~
de l'empire et celle de l'Église nous engagent, chacune de ~on cóte,
si je ne me trompe, a placer la composition de I'Octa~ius._ Elles
s'accorderaient assez a le situer entre la fin de la persecutton de
Max.imin et les premieres années du regne de Philippe l'Arabe:
c'est-a-dire entre 238 et 246. Leurs résultats s'aj~ute_n~ d_o~c a
ceux de la comparaison littéraire pour confirmar 1 anter10rite de
l'Apologétique.
L.

REVUE DES LIVRES

MASSBBIBAU.

L'Irréligion de !'avenir. Étude de ~ociologie, par M. GuYAu. Paris. Félix
Alean, 1887; un vol. gr. in-8 de :xx:vm el 479 p.
11 y a peut-étre quelque ironie a discuter un livre sur l'Irrélígion de l'avenfr
dans une revue consacrée a l'histoire des religions. L'avenir n'est pas du
ressort de l'histoire et l'irréligion est la négalion méme de l'objet de nos études.
Mais !'avenir tient au passé et l'irréligion ne peut s'établir que sur les ruines
des religions, en son.e que, pour étayer l'irréligion de !'avenir, il faut bien commencer par faire de l'histoire religieuse. M. Guyau ne s'en fait point faute et,
a ce titre, il a raison de nous inviter a présenter son ouvrage a nos Jecteurs.
L'auteur n'est sans doute plus un inconnu pour eux. Par ses travaux sur la
philosophie morale et sur l'eslhétique ', il s'est placé au premier rang de la
nouvelle génération de philosophes fram,ais. Le volume qui nous occupe n'est
inférieur a ses prédécesseurs ni par la force de la pensée, ni par la droiture du
caractere, ni par la valeur littéraire, quoique le sujet fut particulierement délicat
et complexe. 11 y a un réel plaisir, méme pour ceux qui ne sool pas d'accord
avec l'auteur, A lire ces pages toutes remplies de connaissances variées et
d'observations fines, a suivre les raisonnemenls d'une pensée solide et forte,
sans étre obligé de subir le charabia professionnel que bon nombre de philosophes, oublieux des vraies tradilions de la science franliaise, nous imposent
aujourd'hui, comme s'ils craignaient d'étre clairs. La note poélique qui éclate,
joyeuse ou tendre, en mainte page de ce livre, ne nuit en aucune falion a. la
puissance de la démonstration ; elle nous révele qu'il y a daos l'auteur, a. cóté
du dialecticien, un poete, un homme accessible aux émotions du cceur, c'est-Adire un homme capable de comprendre les religions. L'absence de tout fana-

i) Dans la« Bibliotheque de philosophie contemporaiae » : Esquisse d'une
morale sans obligation ni sanctíon. - Les Problemes de l'estlittique contemporaine. - La Morale anglaise contemporaine. Dans la« Bibliolheque des grands
philosophes » : La mm·ale 1,'Epicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines.

�348

349

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

REVUE DES LIVRES

tisme dans un sujet ou le philosophe lui-meme évite bien rarement les partís pris,
e désir sincere de reconnaílre la valeur de toutes les croyances et de tous les
cultes qui ont été les compagnons d!l route de I'humanité jusqu'a présent, ne
contribuent pas moins a rendre ce livre attrayant. Il fait beaucoup réfléchir
ceux-la memes qu'il ne convainc point, mais il ne saurait blesser que les esprits
étroits qui n'admeltent pas que l'on professe des opinions différentes des leurs.
La tbése essentielle de M. Guyau nous est donnée dans son Introduction, ou
iI nous fait connaitre sa définition de la religion. A ses yeux, l'unité de toutes
les conceptions religieuses, c'est l'idée d'un lien de société entre l'homme et des
puissances supérieures ; or ce líen de société a été congu par l'homme par
analogie avec les relations qui existent dans les sociétés humaines: « Si done
nous étions obligé, écrit-il p. m, d'enfermer la tbéorie de ce livre dans une
définition nécessairement étroite, nous dirions que la religion est une e::cplication physique, métaphysique et morale de toules choses par analogie avec la
société humaine, sous une forme imaginative el symbolique. Elle est, en deux
mots, une e::cplication sociologique universelle, a forme mythique. »
M. Guyau a fort a creur de distinguer la religion de la métaphysique et de
la morale, par sollicitude pour son irréligion de !'avenir qui, aulrement, risquerait de garder un caractére notoirement religieux. 11 reconnalt en toute
religion positive et historique trois éléments distinctifs essentiels : 1° un essai
d'explication mythique et non scientifique des phénomenes nalurels ou des
faits historiques ; 2° un systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques,
de croyances imaginaires, imposées a la foi comme des vérités absolues, alors
meme qu'elles ne sont susceptibles d'aucune démonstralion scientifique ou
d'aucune justification philosophique; 3° un culte et un systeme de rites, c'esta-dire de pratiques plus ou moins immuables, regardées comme ayant une
efficacité merveilleuse sur la marche des choses, une vertu propitiatrice
(p. xm). Or, ces éléments qui distinguent la religion de la métaphysique et de
la morale sont, a ses yeux, essentiellement caducs el transitoires. lis sont
destinés a_ disparallre. 11 ne convient done pas de parler d'une religion de
!'avenir, pas plus que d'une alchimie ou d'une astrologie de !'avenir. L'avenir
sera irréligieux, mais non pas au sens vulgaire de ce terme. 11 ne sera pas
anti-religieu::c, mais a-religieu::c, c'est-a-dire dépourvu des éléments qui ont
constitué les religions positives. « L'irréligion de !'avenir pourra garder du
sentiment religieux ce qu'il y avail en lui de plus pur; d'une part, l'admiration
du Cosmos et des puissances inflnies qui y sont déployées; d'autre part, la
recherche d'un idéal non seulement individue!, mais social et meme cosmique,
qui dépasse la réalité actuelle » (p. x1v).
Ces quelques explications suffisent a faire comprendre le point de vue de
l'auteur. Le livre tout entier n'est que l'illustration de ces theses. La premiere
partie nous montre la genese des religions dans les sociétés primitives, sous
forme de physique, de métaphysique et de morale religieuses. La secondP. partie

nous fait assisler a la dissolution des religions dans les sociétés actuelles et a
!'examen des conséquences que cette dissolution pourrait entralner. Dans la
troisieme partie, enfin, M. Guyau esquisse cette irréligion de !'avenir dans
laquelle sera conservé ce que le sentiment religieux avait de plus pur.
Nous laisserons ces deux dernieres parties entierement de clité, non pas
qu'elles ne provoquent de tres nombreuses objections, mais parce qu'elles sont
d'un ordre essentiellement &lt;logmatique (ou plutOt antidogmatique). Nos observations ne porteront que sur la tbese générale de l'auteur et sur celles de ses
idées qui se rapportent a l'histoire des religions.
Le premier défaut du livre de M. Guyau, c'est son titre. C'est ce qu'il y a de
moins clair dans tout l'ouvrage. L'auteur a voulu éviter tout ce qui pourrait
donner a sa pensée l'apparence d'un compromis avec les religions positives.
Par un scrupule éminemment respectable, il ne veut pas avoir l'air de conserver
meme une partie de ce qu'il renverse; il répugne a l'idée de présenter sa philosophie comme la transformation d'une religion existante de fai,on a bénéficier
de l'attachement que cette religion suscite encore chez un grand nombre
d'hommes. 11 ne veut prendre personne en traitre et il a raison. Mais l'e~agération de cette répugnance ne le fait-elle pas verser dans une confusion opposée
et néanmoins analogue? L' « irréligion de !'avenir », c'est la suppression de
toute religion daos !'avenir et nullement l'élaboration d'une philosophie dans
laquelle les éléments les plus purs du sentiment religieux qui a inspiré les
religions seront conservés. Si M. Guyau tenait si.fort a.ce que l'on ne prit point
ses hypotbeses pour une religion nouvelle ou poür une transformation du
cbristianisme, ce qu'il n'avait guére a craindre, pourquoi n'a-t-il pas intitulé
son livre: « La philosophie religieuse de !'avenir ? » II y a la plus qu'une
question de mots; il s'agit de l'impreGsion que laisse la devise de l'ouvrage
entier. Cette impression est inexacta a cause de l'inexactitude du titre.
Mais l'inexactitude du titre tient a des causes plus profondes. C'est dans la
conception meme de la religion et des religions que me parait résider la confusion de laquelle dérive le litre inexact. Nous avons reproduit la définition de la
religion telle que la coni,oit M. Guyau et nous avons cité les éléments distinctifs
,et essentiels qu'il reconnait dans toute .religion positive. Il y a trois termes
distincts dans cette définition : i O la religion est une explication des choses ;
2° cette explication repose sur l'analogie des rapports de l'homme avec l'univers
et des rapports des hommes entre eux ; 3° elle a une forme imaginaire et
symbolique. Je ne discute pas en ce moment l'exactitude du second terme, qui
me parait n'etre qu'une conséquence d'un élément plus imporlant de la religion
dont l'auteur ne s'occupe pas, savoir l'attribution aux cboses extérieures a
l'homme d'un étal de conscieuce analogue a celui que l'homme constate par
expérience en lui-meme, de telle sorte que l'explication des choses est fournie
par la religion, bien moins par analogie avec ce qui se passe dans les sociétés
humaines que par analogie á.vec ce qui se passe en lui-méme. Les puissances

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extérieures a luí étant con~ues d'apres le type dont l'homme a conscience en
lui-méme, il en résulte naturellement qu'il concevra ses rapports avec ces puissances par analogie avec les rapports qu'il entretient avec les hommes constitués
comme lui. C'est la une nécessité résultant de la constitution méme de J'esprit
humain et qui s'impose au philosophe le plus spéculatif comme au sauvage naissant a la vie religieuse. Nous ne pouvons saisir aucune puissance
extérieure anous, sinon par analogie avec calle dont nous avons conscience
en nous-mémes. Les notions les plus abstraites comme celle de force et celle
d'étre ne peuvent étre con~ues par nous que par analogie avec la volonté ou
l'étre dont nous avons la conscience immédiate en nous.
Mais c'est surtout le troisieme terme de la définition qui me parait sujet a
caution : • la religion est une ex:plication des choses sous forme imaginative et
symbolique )&gt;. Oui, sans doute, pour celui qui a rejeté cette religion, mais nullement pour celui qui la professe. Dans toute religion, dit M. Guyau, ¡¡ v a un
essai d'explication mytbique et non scientifique des phénomenes naturel; et un
systeme de dogmes, c'est-a-dire d'idées symboliques, de croyances imaginatives.
Mais ce que M. Guyau appelle « explication non scientifique », « croyance imaginative », c'est pour l'adepteconvaincu de chaque religion la seule explication
vraiment scientifique, la seule croyance qui ne soit point imaginaire. Pour ce
dernier ce sont les idées de M. Guyau qui ne sont point scientifiques et purement imaginaires. Le jour ou il n'aura plus cette conviction, il cessera de croire
a sa religion.
Il est évident que pour nous qui jugeong les religions des non-civilisés, par
exemple, du haut d'une civilisation toute différente de la leur, les mytbes et les
croyances auxquels ils adhérent ne sont ni scientiflques ni vrais. Mais e'est
parce que nous avons un développement supérieur au leur. L'histoire entiere
des religions n'est que l'histoire des transformations qu'ont subies les explications de l'univers et des rapports de l'homme avec l'univers, a mesure que Ja
réflexion etl'expérience ont appris aux hommes l'insuffisance deleurs crovances
antérieures. Chaque nouvelle religion, chaque forme nouvelle d'une r~ligion
existante a été A !'origine une explication jugée scientifique et suffisante des
rapports de l'homme avec l'univers, substituée a l'explication de la religion
antérieure jugée insuffisante. M. Guyau lui-méme s'exprime dans ce sens
quand i! écrit (p. 51-52) : « Assister A la naissance des religions, c'est voir
comment une conception scientifique erronée peut entrer dans l'esprit humain,
se souder a d'autres erreurs ou a des vérités incompletes, faire corps avec elles,
puis se suhordonner peu a peu tout le reste. Les premiares religions furent des
superstitions systématisées et organisées. Nous ajouterons que, pour nous, la
superstition consiste dans une induction scientifique mal menée, daos un efl'ort
infructueux de la raison ; nous ne voudrions pas qu'on entendit par la la simple
fantaisie de l'imagination et qu'on crnt que, selon nous, les religions ont leur
principe dans une sorte de jeu de l'esprit..... A vrai dire, ce que les peuples

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primitiís ont cherché en imaginant les di verses religions, c'était déj~ une_explication, et l'explication la moins étonnante, la plus conform~ a leur mtelbgence
encore grossiere, la plus rationnelle pour eiuv » (voyez auss1 p. 331).
. .
Il en résulte que toute religion a commencé par ne pas cadrer avec la defimtion que M. Guyau don ne de la religion, et j'ajoute qu'aucune religion ne répond
a cette définition pour ses adeptes. A dater du jour ou elle leur parait condam~ée
par la science et réduite a l'état de croyance imaginative, i~s cessent d'y croire.
Elle pourra se maintenir extérieurement encore plus ou mo1ns longtemps, grAce
a la puissance de ses institutions, par suite du pouvoir de l'habitud_e, par la
force d'inertie 1 mais elle est des lors virtuellement condamnée a faire place,
dans l'esprit de ses anciens adeptes émancipés, a une autre religion ou a se
transformer elle-méme de fa~on a se mettre en harmonie avec leur nouvel état
d'esprit. Il n'y a done, pour tout homme, que les religions dépassées,. cr~tallisées, c'est-a-dire en réalilé mortes pour lui, qui aient le caractere non s_c1~nhfique
et imaginatif dont M. Guyau fait un élément essentiel de toute rehg10n. Des
lors nous comprenons pourquoi l'état religieux de !'avenir ne_ ~eut étre que
l'irréligion, c'est-a-dire l'absence de ce que M. Guyau appelle re~'.g1on.
U est probable que l'auteur se serait mieux rendu compte de_ l rnsuffisance ~e
cette conception s'il nous avait donné une. analyse ~sycholog1qu,e appr~fo~d1e
du sentiment religieux. Il en parle a mamte repnse et plus d une fo1~ il en
signale quelque caractere saillant, mais il n'en_ a pas ~~rdé_l'étude d1re~te.
J'estime que cette étude luí aurait fourni une me1ll~ure di~tmcbon d~ la philosophie et de la religion. Toute reli_gion est une philoso~h1e ~lém~nta1r~, populaire chez la grande masse, parfois singulierement ra1sonnee, d1alectique, et,
relativement a la civilisation ambiante, scientifique chez ses adaptes les plus
distingués; mais c'est une philosophie envisagée au point d~ vue p~rticulier de
la destinée de l'homme dans l'univers et surtout c'est une phllosoph1e a laquelle
l'homme adhere par le sentiment (crainte ou amour) et non pas seulement par
l'intelligence. De la la plus grande durée des religions; de la l'empire q_u'~lles
ent Sur les Ames · de la leur persistance méme qunnd les conv1ct1ons
prenn
,
¡
'ét'
philosophiques dont elles sont issues ont cessé d'étre a~m1ses dans .ª soc1 e
ou ces religions sont encore professées ; de la leur aphtude a devemr symboliques, c'est-a-dire a introduire des enseigne~ents nouve~ux dan~ les formes
anciennes. Le coour humain, en etret, ne se rés1gne pas fac1lement a reconnailre
qu'il a confié ses intéréts suprémes A des chimeres et que l'objet de son a~ou~
n'était que vanité. En conservant la forme tout en c~angean~ !e fond, 11 lm
semble que sa religion n'a pas changé ; il la comprend m1eux, voila tou~.
L'histoire des religions, a notre avis, montre ce qu'il y a de superficie! dans
['opinion accréditée chez beaucoup de nos contemporain~, _surtout en pays
catbolique , au suJ·et des tentatives actuelles de réforme rehg,euse dont. le bnt
esl d'attacber Je sentiment religieux aux principales doctrines de la science et
de la philosopbie modernes. « Ce n'est plus la de la religion, s'écrie-t-on ; c'est

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de la philosophie. n C'est de la philosophie qui devient religion, fnudrait-il
dire. 11 n'y a guére de religion dont la méme chose n'aurait pu étre dile ii. ses
débuls.

L

Le désaccord exisLant sur ce point entre M. Guyau et nous, ne nous empéche
pas de r~cvnnaitre .qu'il a beaucoup étudié l'histoire des religions et qu'il en
saisit a la fois l'intérét historique et la valeur pédagogique. La premiére partie
de son livre, sur la genése des religions, renferrne une quantité d'observations
fort justes. La critique des idées de M. Herbert Spencer, en particulier, est
menée avec beaucoup de talent. L'auteur est, au fond, d'accord avec ceux de
nos collaborateurs qui ont traité ces questions (MM. Tiele, Albert Réville,
Goblet d'Alviella, etc.). ll admet le naturisr:ile et l'animisme comme les deui:
phases primitives du développement religieux de l'humanité; mais il est regrettable qu'il contin ue A se servir du terme de fétichisme pour désigner indistinctement des états religieux qui sont cependant nettement distincts. Nous ne
voyons pas quelle raison il a eue d'agir ainsi .

11 est encore d'autres poinls de détail oü. nous chicanerions volontiers M. Guyau,
par exemple, quand il fo.it remonter aux premiers temps du christianisme la
croyance aux religues (p. 58, n. 1), qun.nd, aprós avoir afílrmé (p. 60) que la
distinction rigoureuse entre le mlturel et le surnaturel est moderne, il déclare
(p. 62) que la religion ne peut se passer de surnaturel, quand il écrit (p. 70) qur
le sentiment de la dépendance a l'égard d'une providence íait perdre a l'homme
son indépendance, CQmme si les huguenots n'avaient pas été les plus indépendants des hommes, en vertu méme de leur foi a la providence predestinante, etc.
Mais il nous parait plus intéressant de signaler l'opinion de M. Guyau sur le
rOle et l'importance de l'histoire des religions dans l'éducation moderne, que de
continuer une pareille énumération de criliques de détail. Le chapitre qu'il a
consacré A l'éducation donnée par l'État est po•Jr nous l'un des plus instructiís.
M. Guyau a de grandes ambitions pour le maitre d'école et, justement pour
cette raison, il voudrait développer son éducation de maniere a en faire non
seulement un répétiteur de grammaire ou d'arithmétique, mais un véritable
éducateur du peuple. (1 11 serait facile, dit-il, de perfeclionner un peu son
éducation théorique, de tui faire prendre de plus haut les sciences qu'il regarde
trop par leur petit cólé; de lui donner des ouverlures sur !'ensemble des
choses, de lui enlever l'adoration exclusive du pelit fait isolé, de la vétille
historique ou grammaticale. Un peu de philosophie en ferait un meilleur historien et un géographe moins ennuyeux. On pourrait l'initier aux grandes
hypotbeses cosmologiques, lui donner aussi des notions suffisantes sur la
psychologie, principalement sur la psychologie de l'enfn.nt. Enfin, un peu
d'histoire des religions le familiariserait avec les principales spéculations
philosophiques que l'bomme a tentées pour représenter l'au-delii de la science;
il n'en deviendrait que plus tolérant a l'égard de toutes les croyances religieuses
(p. 232). »

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M. Guyau n'est pas d'avis qu'il faille introduire daos l'enseignement Primaire,
ni meme dans l'enseignement secondaire, des nolions d'histoire de religions;
ce sonl les maitres dont il faut élargir !'esprit. Nous avons, nous mérne, soutenu
exactement la méme tbese dans cetle revue. 1( Au íond, dit a bon droil
M. Guyau, méme pour un enfant franQais, Mahomet ou Bouddha sonl plus
importants a connaitre que Frédégonde; quoiqu'ils n'aient jamais vécu sur le
sol frarn;ais ou gaulois, ils agissent infinimenl plus sur nous et nous sommes
beaucoup plus solidaires d'eux que de Chilpéric ou de Lothaire (p. 235). &gt;)
Mais l'enseignement spécial de l'hisloire des religions par les maitres officiels
esl impraticahle. ll ne peut se faire que dans le cours méme de l'histoire générale. Encore íaut-il que les maitres soient capables de le donner .
Aussi approuvons-nous entierement M. Guyau quand il dil (p. 236) que la
vraie place de l'histoire des religions est dans l'enseignement supérieur. 11 De
méme qu'un enseignement cornplet de la philosophie comprend les principes de
la pbilosophie du droit et de 1a philosophie de l'histoire, il devra comprendre
un jour aussi les principes de la philosophie des religions. Apres tout, Bouddhi
et Jésus ont, méme au pur point de vue philosophique, une importance beaucoup
plus grande qu'Anaximandre ou Thales. &gt;l M. Guyau réfute fort bien l'objection
de M. Laboulaye que, pour enseigner l'histoire des religions, il íaudrait posséder toutes les sciences historiques et philologiques. Combien y a-t-il d'enseignements oU le proíesseur est soumís A la mérne nécessité de se servir des
rnatériaux qui Jui sont fournis par d'autres ! 11 ne íaudrail pas que la superslition de la spécialisation nous fil tornber dans le méme défaut dont souffre notre
industrie. A force d'avoir des ouvriers qui ne savent faire qu'une partie de la
montre, il n'y a plus de bons horlogers. Dans la science comme dans l'industrie,
il faut, a cOté des travailleurs qui se canlonnent dans une spécialité déterminée, des metteurs en ceuvre, des ajusteurs, des condenseurs; autrement
¡'ouvroge méme des travailleurs en spécialilés ne sert plus de rien. 11 faut méme
plus; il faut des vulgarisateurs, comme l'induslriel a besoin de marchands qui
écoulent ses produits. L'enseignemenl a tous ses degrés, excepté dansquelques
!aboratoires d'expériences scientifiques, n'est autre chose que de la vulgarisation. Les boas v11lgarisateurs sont rares, et ceux qui les dédaigneot seraient
parfois fort embarrassés d'accomplir leur reuvre.
Nous éprouvons un certain plaisir A reproduire l'opinion d'un juge aussi
autorisé que M. Guyau sur le rOle de l'histoire des religions. On ne l'accusera
pas, comme d'autres propagateurs de l'histoire des religions, d'écrire daos un
but intéressé, selon l'insinuation formulée dans un article récent par un critique plus mordant qu'il n'était équitable. En vérité, si l'on n'était guidé que
par J'intérét ou par J'ambition, il y aurait singuliérernent de moyens plus
avantageux. de réussite que de plaider la cause de l'histoire religieuse. 11 est
frappé, eomme tant d'autres esprits réfléchis, de l'importance de ces questions
d'histoire religieuse et il deman~e, comme nous, qu'elles soient étudiées, qu'elles

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prennent leur place dans l'enseignemeot public, pour Je bien de J'enseignement
et du pays.

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HoMOLLB (Théophile), Les Archives de l'intendance sacrée A Délos,
315-166 av. J.-C.; these franc;aise pour le doctoral présentée a la Faculté des
lettres de París. (Bibliotbeque des Écoles frani;aises d'AtMnes et de Rome,
fascicule 41-l), t vol. in-8, París, Thorin, 1887.

le sujrt qu'1l devail y trailer, quatre cent cinquante inscriptions, toutes inédites,
sauf quatre. C'est assurément un grand avantage pour un candidat, que
d'apporter devant ses juges un livre composé sur des documenta dont il possede
seul la clef. Mais M. Homolle en avait un autre, qui vaut mieux encore. Il
s'était déja acquis dans le monde savant la réputation d'un esprit sagace,
d'un archéologue rompu a l'étude des monuments, d'un érudit aussi fin que
laborieux. On était déja. instruit du succes de ses premiers travaux. On savait
que les articles, qu'il avait publiés sans compter, équivalaient il. plusieurs theses.
On savait encore que si les fouilles de Délos pouvaient étre mises en parallel~
avec les fouilles d'Olympie, exécutées pour Je compte du gouvernement allemand,
la France en était en grande partie redevable a son dévouement et a son
activité. TI se présentait enfin avec l'autorité que lui donnent, dans une chaire
du haut enseignement ou il supplée un maitre, des lei;ons substantielles, pleines
de vie et de talent.

Les candidata, qui subissent devant la faculté des lettres de Paris la redoutable épreuve du doctorat, s'exposent parfois au reproche de s'y étre préparés
par des études trop h!l.tives. JI n'est point de licencié qui ne soit capable de
composer en quelques mois, sur un sujet tres restreint, une monographie
passable. Mais les theses qui ont été écrites au courant de la plume, ne donnent
le change ni au jury, ni e.u public ; on s·aperi;oit aisément que les recherches
de l'auteur se sont bornées a l'unique question qu'il a choisie, qu'il n'a point
lu et comparé, que son savoir est de fraiche date et de petite vertu. Nous ne
pouvons nous défendre de l'idée qu'il cherche a nous abuser sur son mérite, et
nous en concevons une certaioe défiaoce, qui luí nuit beaucoup plus que
n'eussent fait les leoteurs d'une préparation patiente. La tMse de M. Homolle
produit une impression toutc contraire; quelle qu'en soit la valeur, on sent que
l'auteur en a plus encore que l'ouvrage, qu'il ne oous dit pas tout ce qu'il sait,
parce qu'il ne le veut pas, et qu'il a en réserve une provision de science assez
riche pour défrayer plus tard de vas tes publications. De la, daos cette brochure,
une force cachée, qui commanderait la circonspectiou aux critiques les plus
légers. Comment, du reste, en serait-il autrement? En 1873, M. Homolle,
sortant de l'École normale, fut envoyé a l'Ecole d'Athenes. M. Albert Dumont
lui assigna bienWt apres, comme champ d'exploration, cetle partie de l'ile de
Délos, ou étaient ensevelis les restes du sanctuaire d'Apollon. Les fouilles, qu'il
y dirigea a deux reprises différentes, amenerent de si brillants résultats, que le
gouvernement, quand il eut quitté l'École, lui confia trois missions extraordinaires pour lui permettre de les continuer. La derniere campagne de M. Homolle
a Délos date de 1885. Depuis qu'il a entrepris la premiere, il n'a pas cessé
d'alimenter le Bulletin de correspondance helll!nique avec le compte rendu de
ses belles découvertes• .Mais il est loin d'avoir versé dans ce recueil toute sa
moisson. Quand il a commencé a écrirP sa these, il avait il. sa disposition, pour

On imagine bien que, dans la masse des matériaux qu'il a rapportés de Grece,
M. Homolle n'avail que !'embarras du choix. Il aurait pu décrire les sanctuaires
qu'il a mis au jour, reconstruire leur histoire, dresser l'inventaire de leurs
richesses, montrer comment ils étaient administrés, quels étaient les rapports
de leur personnel avec l'État, d'ou venait et en quoi coosistait Jeur puissance.
Ce n'est pas lil., cependant, ce qu'il s'est proposé pour cettefois. Avant d'aborder
les diverses questions auxquelles donnent lieu les documents qu'il a entre les
mains, il devait les classer dans l'ordre chronologique; t!l.che infiniment délicate, peu attrayante au premier abord, et d'oil dépendait pourtant la solidité de
l'ceuvre entiere. Dans cette longue série d'ioscriptions déliennes, il y en a un
cerlain nombre dont la date a disparu ; il fallait la retrouver, en étudiant de
tres pres et en rapprochant, avec un soin minutieux, les données historiques
qu'elles renferment. Pour celles qui sont datées, il fallait en renouer la suite.
M. Homolle ne pouvait pas reculer devant cette tache. Mais il pouvait douter
s'il convenait d'y consacrer une these de doctoral. N'allait-il pas s·exposer au
reproche, de présenter a ses juges une aride préface, détachée d'un grand
ouvrage en préparation, et de !aire trop bon marché de ces agréments littéraires, dont la faculté veut maintenir chez elle la tradition? M. Homolle n'a
pas été arrété par ce scrupule, et il a eu raison. II s'est dit que dans les dissertations les plus austeres il y a place pour un art, dont on peut, a juste titre, se
faire honneur quand on y réussit; les profanes, qui confondent l'érudit et le
compilateur, ne sauraienl le sentir; mais il n'échappe pas aux esprits exercés,
qui savent combien il est difficile de faire la critique de ses preuves et de les
enchainer daos un bel ordre. JI y a une véritable jouissance, lorsqu'on a
soi-méme passé par des travaux semblables, a voir un écrivain, qui est parfaitement maitre de ·son sujet, s'y retourner a son aise, aller et venir au milieu
des faits et conduire avec grace le lecteur de !'un a l'autre. C'est ce genre de
plaisir que procure la these de M. Homolle.

Nous souscrivons plus volontiers a l'Histoire des religions dans l'avenir, de
M. Guyau, qu'a son Irri!ligion de l'avenir. Puissions-nous vivre assez longtemps pour recueillir la réponse que !'avenir fera aux proaostics du philosophe-propMte. Son Ji vre reste !'un des plus suggestifs qut aient paru dans
les dernieres années, pour ceux-la mémes qui, comme nous, en repoussent les
conclusions.
JEAN

RÉVILLE.

�,
3!JG

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Les inscriptions déliermes qu'il a recueillies, embrassent une période de quatre
siécles Apeu pres, de 454 av. J .-C. A 90 environ. Pourquoi done ces deux
dates de 315 et 166 av. J.-C., qui figuren! dans le litre? Que représentent-

eUes? Pourquoi, dans un livre oU il classe ses documents, l'auteur exclut-il
ceux qui sont antérieurs a la premiere et postérieurs 8. la seconde?
Il Y a eu, daos l'histoire de Délos, trois périodes distinctes. Devenue, apr~s
les guerres médiques, en 477, le centre de la confédération des insulaires elle
1

dut remettre aux Athéniens, qui s'en étaient constitués les chefs, l'adm inistration de ses temples ; depuis lors, ce furent des magistats alhéniens, envoyés
réguliérement chaque année. par la république et responsables devant son
gouvernement, qui eurent, a Délos, la gestion des biens sacrés; leurs actes
étaient publiés en double exemplaire; on en déposait l'original a Athenes, sur
l'Acropole, et la copie a Délos, dans le sanctuaire d'Apollon. Il en fut ainsi
jusqu'en 315. A cette date, Athénes, A qui la Macédoine a enlevé sa liberté, se
voit enlever aussi, par les rois d'Égypte et de Syrie, successeurs d'Alexandre,
!a suprématie qu'elle exer~ait encore sur la mer Égée. Délos lui échappe; l'ile
sainte reprend possession de ses temples et de son indépendance. Elle les perd
de nouveau en 166, Iorsque les Romains la replacent sous Je joug d'Athénes.
M. Homolle a celte fois concentré tous ses efforts sur l'histoire de la seconde
période; son unique objet a été de classer les documents qui datent de 1'indépendance. C'étaient, en efTet, les seuls qui pussent fournir matiere a une élude
suivie, compléte et approíondie. II Jui sera impossible de rejeter les autres,
quand il publiera le grand ouvrage d'ensemble qu'on attend de Jui. Mais dans
une thése, il devait se préoccuper de donner a sa composition une certaine
unité. 11 a consacré une grande partie de son développement a fixer les dates
m~mes qui servent de jalons daos l'histoire de Délos. CelJes de 476 et de 166
étaient depuis longtemps adoptées. Mais on ne savait pas quand avait fini le
premier régime athénien. ll était cependant essentiel de le découvrir, car
l'administration des temples a subi du méme coup des réíormes assez importantes. C'était son point de départ que M. Homolle devait avant tout déterminer. Il l'a íait dans une discussion tres ser;ée, qui ne Jaisse plus subsister
aucun doute. En 3i5, s'organise- la ligue des Cyclades; &lt;&lt; elle est placée sous
la luteUe de Ptolémée Lagos ; elle a pour sanctuaire fédéral le temple de
Délos, comme l'amphictyonie du 1ve siécle, la ligue attico-délienne du 3º et les
antiques aosociations religieuses de la mer Égáe. Elle respecte la souveraineté
du peuple délien; e:Ie lui laisse la liberté de son gouvernement et Jui rend la
pleine propriélé de ses temples. Quelques obligations qu'elle puisse imposer a
ses mernbres, elle exempte Délos, en raison de son caractere religieux, de toule
laxe et de tout contingent militaire. &gt;)
L'ouvrage se termine par deux Appendices, qui en représentent A peu pr6s
le tiers. En réalité, sous ce titre modeste, M. Homolle a condensé les résultals
de la dissert.ation tout entiE!re; ces appendices en sont le couronnement. Le

REVUE DES LIVRES

357

premier est un tablean qui donne, par ordre chronologique, la liste ~e tous
les a.rchontes, a. nous connus, qui ont administré Délos pendant la pér1ode de
l'indépendance, et dont le!! noms servent de date aux acles de l'intendance
sacrée; a cOté, figurent, année par année, les hit!ropes (intendants généraux
des temples de l'ile), les lrésoriers publics, les secrétaires des hiéropes, les
secrétaires de la ville, les fonctionnaires et employés rliver3, tels que gra,eurs,
agoranomes (officiers de police), logistes (vérificateurs des comptes), prétres,
l!pistates (p1·ésidents du Sénat), arcbitectes, etc. Le second appendice est un
catalogue chronr,logique el desr-riptif de cenl trois inscriptions, presque toutes
inédites, d'oll. M. Homolle a tiré les éléments de son lra.vail. Enfin, une héliogravure reproduit le plan du sanctuaire d'Apollon, avec loutes ses dépendances,
dressé en i882 par M. Nénot, architecte pensionnaire de la. villa Médicis, aujour•
d'bui chargé des travaux de la nouvelle Sorbonne.
1&lt; Je n'oublie pas, dit M. Homolle dans son introduclion, que, pour répondre
aux encouragements riue j'ai rec;us et a la íortune qui m'a servi, c'est trop peu
de ce mémoire. n Cependant ce serait peut-étre, pour tout autre que pour Jui,
un titre sufüsant. Mais personne n'a songé qu'il puisse en rester IA, et puisqu'il
ne le croit pas davantage, il n'est pas de savant qui ne doive s'en applaudir.
G1mR0Es LAFAYE.

HoMOLLE (Théophile). De antiquissimis Dianae simulacris Deliacis.
Thése pour le doctoral présentée A la Faculté des letlres de Paris, 1 vol in..S,
Paria, Tborin 1 1885.
Vers 1815, Jorsqu'on présent.ait a. la Faculté des letlres de Pnris de minces
theses sur des sujets immenses, on aurait fort étonné les candidats et leurs
juges, si on leur avait prédit que, soixante et dix ans plus lard, un normalien,
aprés de longues recherches au dE&gt;.lA des mers, écrirait, sur quelques statues
antiques, une thése latine de plus de cent pages de grand íormat, ornée de
onze planches obtenues par les procédés les plus perfectionnés. 11 ne s'ensuit
pas nécessairement que les docteurs de 1815 fussent inférieurs a ceux de 1887.
L'exemple de M. Homolle prouve seulement cambien l'épreuve du doctoral
es lettres a changé de. nature depuis le commencement du siécle. Cette transíormation tient uniquement au zele des candidats qui, d'année en année, sans y
élre contraints par aucun réglement, ni méme, on peut le croire, poussés par
les exigences des proíesseurs, ont étendu A l'envi les proportions de leur tache.
Quoi que l'on pense de l'institution et de sa íorme actuelle, personne ne
contestera que cette lutte rasse honneur A l'Université; rien ne montre mieux
quelle haute valeur s'atlache au diplOme, riue les efTorts des candidals pour lui
en donner encore davantage par leurs propres travaux.
Quand je dis que la these de M. Homolle est consacrée A quelques slaluesi

�358

359

REVUE DE L'HISTOU\E DES RELIGIONS

REVUE'.ltDES LlVRES

j'exagere; je devrais dire a quelques tron~ns de statues · car dans Je
b
b"
,
,
nom re,
1·¡
Y a ien peu de tétes, surtout de Ultes qui soient restées sur des épaules . el
quant a~x mains, elles sont encore plus rares. D'ailleurs, c'est justement p'our
cet~e ra1son que la these a cent pages. Elle serait moins longue si les statues
étaient pl~s completes. M~is il a ~ien fallu chercher que! personnage elles
re~résenta1ent ~t ~ette partí~ de la dISsertation offrait de singulieres difficultés,
pu~que les prmc1paux attributs, qui pouvaient servir a trancher Ja question
a~ment été _emportés par le temps. On n'imagine pas quelle quantité de faits e;
d 1dées, émmemment intéressants pour I'étude dela civilisation grecque l'aut
a su grouper dans l'interprétation de ces statues brisées. L'histoir; de
peut-étre y tr_ouv_e son compte plus que l'histoire des religions. Cependant il
est ~ouvent diffic1le de séparer !'une de l'autre et c'est ici le cas. M. Homol/e et
plus1e~rs de ses camarades de l'École frangaise d'Athenes ont découvert daos
les rumes de Délos, entre autres ouvrages de I'art antique, seize fragments en
marhre de_Paros, ay~nt appartenu a autant de statues dilférentes, qui toutes
représen~a~ent Artém1s sous les traits d'une femme de grandeur naturelle. lis
ont été tires du temple de cette divinité ou des terrains qui J'avoisinent Au
' été ul
.
•
cun
n, a
_se. pté_posténeurement a l'an 460 av. J.-C. lls forment done une série
~ un prix mestimable parmi les monuments des écoles primitives. Ils se réparllssent en deux catégories assez distinctes.

de!ll artistes naxiens, Byzes et son fils Evergos, qui arriverent a la réputation
dans la premiare moitié du vu• siecle. Les six autres statues de la série sont
peut-étre postérieures, mais de quelques années seulement. Elles ne se
distinguent de la premiere que par des différences peu importantes, autant
qu'on en peut juger dans l'état 011 elles nous sont parvenues. Toutes ont, aux
yeux des archéologues, cet intérét exceptionnel de reproduire, avec une fidélité
presque entiere, la forme de ces vieilles et grossieres idoles, qui personnifierent
la divinité pour les Grecs des premiers a.ges et qui sont généralement désignées
par les savants sous le nom de Xoana. C'est aujourd'hui un fait reconnu, que
l'histoire du culte chez les Grecs s'ouvre par la litholdtrie; avant d'adresser
leurs hommages a des statues fagonnées de leurs mains, ils adorerent des
pierres, dont les formes, plus ou moins régulieres, n'étaient dues qu'a. un
caprice de la nature : c'étaient des parallélipipedes, des cylindres, des pyramides ou des cOnes. lis les croyaient tombées du ciel et envoyées par les dieux
eux-mémes ; ces bétyles, qu'ils couvraient de bandelettes et d'oripeaux de toute
espece, n'étaient pas pour eux l'image de la div.inité; ils en étaient le symbole.
Mais peu a peu l'anthropomorphisme se lit jour. On accommoda tant bien que
mal a la forme humaine les idoles primitives et on en fabriqua de nouvelles,
soit en pierre, soit en bois, auxquelles on donna des membres, mais sans oser
encore s'écarter tout a fait du type des bétyles. On vil alors paraitre des images
pourvues de tétes, de bras et de jambes, mais dont l'aspect général rappelait
celui d'une poutre, d'une colonne ou d'une stele. A cette seconde phase de
l'art religieux apparten"aient un grand nombre de monuments, qui subsisterent
en Grece a travers les siecles, d'autant plus entourés de respect, qu'ils étaient
plus grossiers. Plusieurs nous sont connus par les médailles, 011 ils sont représentés; quelques-uns méme sont parvenus jusqu'a nous. Au nombre des plu~
curieux il faut compter les sept statues d'Artémis trouvées A Délos par l'École
fran;;¡aise d' Athenes. La plus ancienne surtout, qui est en méme Lemps la plus
complete, donne une idée tres exacte des simulacres de cette période intermédiaire, qui sépare la litholatrie de l'anthropomorphisme. La tunique de la déesse
tombe sur les pieds avec tant de raideur, qu'elle ressemble A un tronc de
pyramide; la poitrine et la tete rappellent aussi des figures géométriques. La
face antérieure et la face postérieure sont absolument plates ; les parties saillantes du corps n'y sont nulle part indiquées ; si bien qu'on pourrait encore
comparer !'ensemble de la statue a une poutre, dont les quatre angles auraient
été équarris par le ciseau. On voit que l'artiste, qui peut-etre eO.t été capable
d'animer ce marbre (la justesse des proportions indique une main qui n'est pas
celle d'un barbare) s'est soumis respectueusement il. une tradition religieuse
des longtemps établie.
La seconde classe, étudiée par M. Homolle, comprend neuf statues. Elles
datent, d'apres ses calculs, du déhut du v• siecle. Ainsi il y a, entre cette série et.
la précédente, une distance chronologique assez considérable ; il nous manque,

1~:~

La -~remiere, la plus ancienne, comprend sept statues, d'un style tout a fait
archaique.' Il Y en a une daos le nombre, qui l'emporte de beaucoup en intérét
sur les six autr~s. Elle est ~resque complete ; il n'y manque guere que les
~van~-b~as, depu1s le coude ¡usqu'au poignet. La cuisse droite porte une
~n~cnpt'.on ~n vers peu endom.magée : ce texte nous apprend que la statue a
et_e déd1ée a la dée~se, . « qui se plait a Jancer au Join ses fleches, ,, par
nd
Nica ~a, filie de Démodikos, de Naxos. Artémis est représentée debout dans
une ath~ude d'une raideur hiératique. Les jambes sont étroitement serrée~ l'une
con~re I autre; les bra~ pendent inertes de chaque cOté du corps. Une tunique
talai:e, serrée a la taille ~ar une ceinture, tombe, saos un seul pli, depuis Je
cou Jusque ~ur le socle, la1ssant a peine voir I'extrémité des pieds, que chaussent
des hrodeqwn~ ;_ la chevelure se répand en Iongues boucles symétriques sur Jes
épaules: la poit~me e~ le dos. Les mains, a moitié fermées, devaient tenir des
accessoire~ mob1Jes, d une autre matiere que la statue ; ¡¡ y a encore, entre Je
pou~e e~ I mdex, un trou percé departen part, qui ne pouvaitservir a uneautre
desti~ahon. M, Homolle établit par des rapprochements décisifs que J'on y
pas_sai~ des ,bandelettes en laine. Cette curieuse idole remonte a une haute
antiqu1té; d apres le style de l'ouvrage et d'apres la forme de J'inscription qui y
est g:avée, on doit nécessairement admettre qu'il date des premiares années du
0
vn. sie~le. Il provient, saos aucun doute, de I'école de Naxos, laquelle nous
était déJa co~nue comme ayant contribué, avec celles qui florissaient a la méme
époque a Ch10s et en Crete, a tirer la sculpture de la barbarie ; Pausanias cite

�360

1

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIO:'iS

pour que nous puissions suivre saos interruption le développement progressif
du type, un ou plusieurs anneaux de la chalne. Mais il n'y a pas a douter que
ces statues représentent ArtP-mis comme les autres. Elles ont été aussi sculptées
dans les iles ou dans une ville grecque de l'Asie-Mineure. D'ailleurs, si le début
du v• siecle marque la fin de la période archaique, il en fait encore partie.
C'est vers l'an 460, que l'on s'accorde, en général, a placer la naissance de l'art
classique. Les neuf Artémis de Délos sont antérieures a cette date. Elles
doivent étres ran~ées daos cette seconde subdivision de l'archaisme ou rentrent
les écoles de sculpture de Sicyone, d'Argos et d'Égine (5 í0-160). Artémis est
debout, le corps posé d'aplomb sur les deux jambes, mais le pied gauche
légerement porté en avant, daos l'attitude d'une persoone qui ne marche pas,
mais qui va marcher. La chevelure, disposée en boucles régulieres, qui
encadrent le visage de deux bandeaux, se releve au-dessus des oreilles et
tombe en masses ondulées sur le dos, les épaules et la poitrine. La tete esl
ceinte d'un diademe, qui devait élre, comme tout le reste, couvert de peinture.
Le vétement se compose d'une longue tunique transparente, a plis fios el
serrés ; par-deasus est jeté un manleau, auquel l'artiste a donné, avec beaucoup de bonheur, l'apparence d'un tissu de laine lourd et épais. Des ornements de métal étaient fixés sur le marbre, comme le prouvcnt les trous
symétriques, que l'on observe en plusieurs endroits; c'élaient des fibules sur le
manteau, des pendants aux oreilles et des spirales dans les cheveux. La main
droite, tendue en avant, teoait une patere ou une lleur. Mais le caractere
essentiel des Artémis de cette série consiste dans le geste de la main gauche.
Quoiqu'elle ait disparu dans les neuf exemplaires, on peut encore reconoailre
qu'elle relevait légerement un des pans du manteau. On croyait jusqu'ici, sur
la foi de plusieurs archéologues, que ce geste distinguait, daos l'antiquité
grecque, les images d'Aphrodite. Mais M. Homolle montre par des exemples
habilement choisis (et je signale celle partie de sa these aux savants comme une
des plus neuves et des plus importantes), qu'il n'ajamais élé réservé a la seule
Aphrodite, que les artisles l'ont souveot altribué a d'autres déesses, méme a
des femmes, et l'oot mis en rapport avec les actions les plus variées. En realité,
dans l'antiquité primitive, ou les femmes portaient un manteau raide et étroit,
il leur arrivait souvent d'en écarter les plis, afin de rendre a leur taille toute sa
souplesse, lorsqu'elles voulaient presser le pas, soit pour marcher, soit pour
danser. On en est venu ainsi a faire de ce geste le symbole de la légereté et de
la gr!ce, par suite, celui de la jeunesse. On y a attaché auss; un sens religieux,
parce qu'il était vraisemhlablement consacré par la coutume, qui réglait daos
les danses et dans tous les acles d'adoration la tenue et l'allitude des assistaots. Enfin, par une associalion d'idées fort naturelle, on l'a prété aux déesses
elles-mémes, particulierement a celles qui semblaient étre pour les mortels
l'expression supréme de la jeunesse et de la beauté. Plus tard, lorsque la mode
a changé daos le costume, ce geste, qui n'était plus nécessaire, estrestécomme

un signe dislinclif des reuvres archai"ques, et on l'a soigneusement reproduit
daos les imilations que l'on en a faitcs.
Je me suis aslreint ici a ne pas eotrer daos les questions qui sont uniquement du domaine de l'art. Meme en me bornant a celles qui intéressent
l'histoire des ri,ligions, je pourrais pousser eocore bien loin ce comple rendu.
Rien n'est plus profitable, je crois, quand on a affaire a un savant comme
M. Homolle, quede donner de son livre une modesle et coosciencieuse analyse.
Je n'ajouterai a celle-ci qu'un seul mot; il est vrai qu'il paraitra peut-étre
hvnerbolique et paradoxal a ceux qui ont l'expérience du doctoral es lettres :
la thlse latine de M. Homolle se vendra.
G&amp;ORGES LAFAYI::,

L'Arménie cbrétienne et sa littérature, par FÉLIX Ni:vE. Lou..-ain,
Ch. Peeters, et París, E. Leroux, in-8, vm et 4.02 p.
M. Félix Neve, professeur émérite de l'Université de Louvaio, a réuni dans
ce volume un certain nombre de mémoires et de nolices publiés a des époques
différentes et disséminés daos plusieurs journaux et revues. I1 en a fait un
fivre qui, malgré son origine, présente un grand caract~re d'unité. Les divers
articles qui le composent ont été revisés par l'aateur et classés d'apres l'ordre
des sujets traités ; des notices nouvelles ont méme été ujoutées aux premieres, pour combler quelques !acunes et permettre au lecteur de s'orienter
plus facilement sur un terrain eocore peu exploré. Mais la meme pensée maitresse, les mémes préoccupalions se dégagent d'un bout a l'autre de l'ouvrage:
l'auteur veut intéresser le puhlic a la littérature arménienne et lui en faire
apprécier les beautés. M. Neve, en effet, n'est point seulement un orientalislP
distingué, c'est avant loul un ap0tre de l'orientalisme et un vulgarisateur des
études orientales, au moins de leurs résultats. JI voudrait que tout le monde
y prit le méme gout que luí, el, depuis quarante ans, il n'a ménagé ni son lemps
ni sa peine pour élargir le cercle trop restreint selon lui, des adeptes de ces
études. La littérature arménienne, en particulier, surlout la liltérature
religieuse et ecclésiastique, a été longtemps l'objet favori de ses recherches,
et le but de c~ qu'il appelle lui-méme son « prosélytisme ». 11 ne faut pas douter
qu'aux yeux de l'auteur, la publication du pr¿sent volume ne soit encore une
reuvre de propagande. Nous lui souhaitons un plein succes, bien du apres lanl
de persévérance.
II esl difficile de résumer en quelques mots le contenu du livre de M. Neve.
Ce n'est point, nous venons de le dire, un lravail d'ensemble ou un exposé sys1.ématique, mais bien une série de monographies, la plupart déja concises par
elles-mémes. On lira avec intérel l'esquisse du développem,-mt historique de la.
littérature arménienne, qui ouvre le volume et présente, daos leurs g6néralités,
fes sujets traités avec plus d'ampleur daos le reste de l'ouvrage. Une suite d'é-

24

�362

7

REVUE DES LIVRES

tudes sur le Charagan, ou bymnaire de l'Eglise arménienne, atlirera d'autan t
plus l'attention de ceux qui s'occupent de recherches liturgiques, qu'ils y trouveront de nombreuses et fidéles tratluctions. Des articles sur S. Grégoire l'Illuminateur, saint Grégoire de Nareg et Nerses le Gracieux feront faire connaissance avec les principaux: p6res de l'Église arménienne. Enfin, des notices
assez développées sur Elisé~, historien du ve si6cle de notre ere, le patriarche
lean IV Catholicos, Mathieu d'Edesse et quelques autres chroniqueurs permettront d'apprécier la valeur de l'hisloriographie arménienne et son importance

réunissant leurs efforts, n'eussent pas trouvé quelque chose a glaner en soumettant a l'examen le plus minutieux un monument qu'ils croient encor8
imparfaitement étudié. Et s'ils n'avaient rien découvert, ils se seraient bien
gardés de publier quoi que ce fo.t comme une trouvaille. Tel ne semble pas
étre l'avis de M. Clermont-Ganneau, qui vient de soumettre a. une critique
sévere, mais pas toujours juste, le texte el les procédés de lecture de
MM. Smend et Socio. « Ces Messieurs ll, - le mot revient trop souvent sous
la plume de M. Clermont-Ganneau, - auraient donné libre carriere a. leur imagination, et, daos leur désir de trouver du nouveau, seraient parvenus a Jire
sur le vieux bloc de ha.salte et l'estampage qui le reproduit, des caracteres
absolument invisibles pour d'autres yeux que les leurs. &gt;&gt;
M. Clermont-Ganneau n'a certainement pas eu l'intention d'incriminer la
probité scientifique des honorables professeurs de BAle et de Tubingue. Du
moment que ces derniers ont réellement vu ou cru voir, que dans la plupart
des cas, ils ont vu tous les deux la méme chose, savoir des traits qui échappent
a leur contradicteur, la critique ne porte plus : c'est un fait d'expérience journaliCre que l'acuité de l'organe visuel differe beaucoup selon les individus, et
rien ne prouve que MM. Smend et Socin ne voient pas mieux que M. Clermont-Ganneau. On le saura quand quelques dizaines d'épigraphistes se seront
appliqués a l'étude de la stele. D'autres observations de M. Clermont-Ganneau
ont une base plus solide, et plusieurs sont méme de nature a remettre en question des lectores fort séduisantes. L'introduction dans le débat de la. copie
partielle de l'inscription prise par Selim-el-Qari avant le bris du monum.ent,
n'est pas non plus sans importance, bien qu'il ne faille utiliser ce document
qu'avec la plus grande précaution. Mais, dans leur ensemble, les améliorations
introduites da.ns le déchiITrement du texte de l'inscription moabite par
MM. Smend et Socin ne sont point atteintes p8.l' la rigoureuse épreuve a
laquel!e elles viennent d'étre soumises. Le progres réalisé par eux est reconnu
par tous les savants compétents en la matiere qui ont eu a s'occuper de leur
publication, et M. Clermont-Ganneau admet loyalement que sur plusieurs points
ils ont vu juste. Attendons maintenant le commentaire détaillé et l'édition
&lt;&lt; définitive ,i que nous promet le savant archéologue frarn;ais et le travail du
méme genre que MM. Smend et Socin préparent également. La science n'aura
qu'a gagner a cette honorable compétition, et les amis des études bibliques et
épigraphiques peuvent espérer avoir bientót entre les mains un ou deux ouvrages
qui_résument en le perfectionnant le contenu de l'immense littérature provoqllée
par la découverte de la stele de Mésa.
M. C!ermont-Ganneau exprime en terminant le vreu qu'une mission soitorganisée pour aller rechercber ·daos le pays de Moab soit les fragments qui
manquent encare de la stele de Mésa, soit des monuments analogues. L'idée
est excellente et certainement (( l'aYenlure vaut bien la peine d"étre tenlée. ))

pour l'histoire de l'Orient au mayen §.ge.
En résumé, le tableau qu'a voulu tracer !'honorable professeur de Louvain
est A peu de chose pres complet, du moins pour ceux qui, n'étant pas particulierement voués a ces études, désirent néanmoins élre tenus au courant des
résultats oblenus. La plus importante lo.cune est due a l'absence d'une notice
spéciale sur les rapports de l'Église arménienne avec les Églises orthodoxe
grecque et catholique romaine. On sait que l'immense majorité des Arméniens
se rallie a une Église nationale, tout a fait indépendante des autres et professant méme aleur égard une véritable hostilité, -mais on est généralement moins
bien renseigné sur l'origine du schisme et les différences dogmatiques assez
peu claires qui contribuent a. le maintenir. Le probleme n'est pas, du reste,
aussi simple qu•on serait tenté de le croíre. M. Neve, bien informé A ce sujet,
parait n'avoir pas voulu aboi-der de front une matiere qu'il regarde évidemment comme délicate; s'il en parle a diverses reprises, c'est pour ainsi dire en
passant et avec une prudence qni est loin de satisfaire la légitime curiosité du
lecteur. Il y ali un parti pris que nous regrettons vivement, car, mieux que
personne, l'auteur était préparé ;J. aborder ce point curieux d'histoire religieuse,
a l'exposer en quelques pages et a faire ainsi la lumiére sur une question que
d'autres écrivains semblent plut0t avoir pris a creur d'embrouiller et d'obscurcir. Mais M. Neve n'a pas dit adieu aux études arméniennes et nous pouvons
espérer qu'il trouvera l'occasion de compléter sur ce point son intéressante
publication.

A.

La stéle de Mésa; examen critiqne du texte, par M.

GARRIERE,

CLERMONT-GANNEAU.

Paris, Imprimerie nationale, 1887, in-8, 43 pages. (Extrait du Journal

l

!l

363

REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS

Asiatique.)
MM. · Smend et Socio ont donné l'année derniElre un texte de la stele de
Mésa avec un certain nombre de n'ouvelles lectures. En annonc;¡ant ce travail
(Revue, septembre-octobre 1886), nous disions qu'il marquait un p rogres sensible dans le déchiffrement de l'inscription, et cela nous paraissait assez naturel. U était, en effet, difficile de supposer que les deux savants orientalistes,

A.

CARRIERB.

�364

REVUE DE L'BISTOIRE DES R.ELIGIONS

L'Em.pereur Akbar, un chapitre de l'histoire de l'Inde au xv1" siecle, par
le comte F.-A. DE NotR, traduit de l'allemand par G. Boru:T-MAURY, professeur a la Faculté de théologie protestante de Paris
2 vol. io-8, 1883-1887.

1•

-

Leide, Brill
1

Le comte de Noer est m()rt avant d'avoir pu achever l'amvre qu'il avaitentreprise avec tant d'ardeur. En levé par une douloureuse mala.die, ea décembre 1881,
apres la publication du premier volume, il laissait du moins, en manuscrit, des
noles abondanles et développées, qu'il a suffi de classer et de joindre pour permeltre iL quelques amis zélés d'édiler la seconde et derniérn partie di, l'ouvrage.
Rien n'y décéle un manque d'unité ou d'harmonie daos la rédaction. C'esl la
méme passion pour Akb11r, la méme admiration enthonsiaste qui éclate et

s'épanche dans ces deux volumes. Dans une introduclion d'un caractere trop
général et trop vague peut-étre, M. de Noer esquisse la géographie de l'Inde 1,
les races et les langues, I'état religieux et politique au xv1e siecle, et retrace la
glorieuse série des ancétres d' Akbar: Timour, Baber, Houmayoun. Akbar monte
sur le trOne a treiz.e ans (1.556) ; des intrigues de palais se nouent aussitOt aulour
du jeune prince, les insurrections ébranlent l'empire; tout occupé a la chas se,
aux exercices de piété et aux conversa.tions savantes, Akbar se désintéresse du
gouvernement. Me.is a vingt-cinq ans, le souverain se révéle touta coupgrand
général, grand administrateur, politique habile, et, par-dessus tout, tolérant.
Nous ne le suivrons pas daos ses campagnes A. travers l'Inde, des bouches du
Gaoge á l'lodus et de l'Himalaya á la Krishn~, lan[Ot appelé par des révoltes,
tantOt obligé d'assurer son empire par des conquétes nouvelles. Ce n'est pas ici
non plus le lieu d'insisler sur l'administration financiare d'Akbar; signalons
d'un mol seulement les réductions d'impót, les réformes de la perception, le!
encouragements donnés a l'agriculture, le développement du commerce et de
?'industrie. Mais dans cette ceuvre extraordinaire, oU. l'initialive personnelle
d'Akbar se maniíeste constamment, rien n'est plus intéressant, plus admirable
et plus original que l"administration religieuse. Issu d'une race jadis bouddhiste
et passée a l'islamisme, né d'un pere sunnite et d'une mere chiite, élevé par un
précepteur qui prend pour devise: Paix avec tous, maitre enfin d'un empire oll.
l'bindouisme domine par le nombre, tourmenté Jui•méme par un mysticisme
insatiable, Akbar a su considérer de haut, sans passion ni parti pris, toutes les
doctrines el tous les cultes; i\ a cherché A. comprendre et apprécier toutes les
croyances, non pas en sceptique de science, mais en penseur respectueux; il a
su donner au monde le plus bel exemple de tolérance que l'histoire ait enregis.
tré. A l'heure oU s'allumaient en Europe les bO.chers de l'Inquisition, oU les
1) Voir sur Akbar un article de M. Bonet-Mo.ury, paru clans cette Revue,
l. XI (l885), p. 133-159.
2) Voir sur ce sujet l. Beames. 0n the geography o{ India in the reígn of
Akbar. (Journ. of the Asiat. Soc. of Bengal, 1884-1885. )

365

REVUE DES LIVRES

.
de l'Église AkbarfaisaitMtir, á Sikri(1575),
peuples s'entr'égor_gea1ent ~u no:ea conféren~es religieuses¡ il y appelait, avec
l'Ibadal-Kbana, éd1fice desLtné á
d l'I de les lamas du Thibet, les des1 5 les brahmanes e n ,
. .
les oulemas musu
. a1•t a. leurs discus~ions, les su1va1t
. 1man., , •t de Goa· 1.1 ass1s
1
tours des Pars1s, esJesu, es
'
théologiens aux prises. S'il
·t 8 ouvent au ca1me 1es
avec atlention et ramenai
rsécuteur c'est qu'il était
.
• u'&amp; passer pour 1eur pe
,
.
combattit les oulémas JUsq
, ¡· é t les cultes d'humilier ces orgue1\.
étabr ne réelle ega It en re
'
.
nécessa1re, pour
ir u
. . t d droit des vainqueurs pour fa1re
¡'! 51
¡ s'autor1sa1en u
.
leu:r. docteurs de
am qu .
t·
Mais quand il eut élo1gné les
•
un Joug despo 1que.
peser sur leurs adversatres
politique habile, les plus
é
sa personne, par une
plus rebelles et concentr en . .
·¡ t t de créer par un eil'ort original
.
bº18 rehg1euse I en a
,
hauts titres de la htérarc
. . '
plus élevée que toules les
.
e rehgton p1us pure e1
de sa pensée souvera1~e, _un
l s intelli ences supérieures, aux aspiraliom:
autres, capable de sat1sía1re, dansle . g M is trop de passions et d'ambi..
· ences de a ra1son. a
.
du myst1C1sme et aux exig
.
lt de recueillir des convers1ons
tions s'agitent autour d'un roi pour lm perme re
.
L
tative du Dir. ¡ I\ahi écboua.
désmtéressées. a ten
.
d' prés les sources persanes, expose
.
t d Noer écr1t sur 1ou 1 a
.
Le hvre du coro e e . 1•
•
r
·
e entrepr1se
par Akbar • Les rense1gneen détail l'ceuvre de pac1ficat1on re 1g1eus . ft
e si proíonde sur le grand
, .
.
· exerc;a une m uenc
ments sur I hmdouisme, qm
.
mprendre entierement celte
d 5 econde mam : pour co
.
empereur, ne sont que e
f
d' rses il faudrait une intime
.
11
t agi tanl de orces 1ve
,
.
inlelilgence sur laque e on
I
é b. doue C'est beaucoup ex1ger •
.
d I
nsée arabe et de a pens e m
.
.
conna1ssance e a pe
.
,.
fait admirer et SJmer Akbar.
1
1 1
trop peut-étre. L'ouvrag_e, d'a1Heurs, te
~u;; 'qu'une biograpbie courte et
On souhaite, apres av01r achevé c~tte ec
ce souverain, digne d'étre
substantielle répande dans le pubhc le nom e
compté parmi les béros de l'bumanité.

iº

d

SYLVAlN LÉVI.

nces et su erstitions de lamer. Oeuxieme série :
PAUL SselLLOT. Ugendes, croya
p . l'Ch rpeotier 1887; io-12 de342p.
Les météores et les tempét"ª· - ans,
a
'
l
d M Sébillot est la. suite de celui que nous avons préLe nouveau vo ume e ·
t suiv ) Tandis que le
376
1

senté a nos lecleurs l'année derniere (t. Xll ••laPt··,ves lle la me~ ~n général et au
ét -1
sacré aux croyances r
premier volume ai con
. d' tres grand nombre de croyances
.
l . ci contient l'énumérallon un
nvage, ce UIét s c'est-8.-dire aux rapporls de lamer avec
relatives aux météorest tau\ t::~é;e~ts de l'air. Nous disons « 1e-s croyances »
les vents, les nuage~ ~ es au r
•·¡ y a dans les traditions populaires des
t on « les superst1t1ons
parce qu J
éé .
e n.
. t e quantité considérable d'nssertions qui leur ont t ,~smarms sur ce pom un .
d la mer et qui sont le frnit de l'expérience bien
pirées par la¡ long;e.:~:t;~:ag~nation en quéte d'une interprétation dramatique
plulOt que e pro u1
1),

�366

REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

des pbénom~nes naturels. Ainsi la croyance que Je présenee d'un eerele autour
de la lune est un signe de vent (p . 57), n'est que la constatation d'un fait réel ;
le cercle dénote la présence de vapeurs dans les hauteurs de l'atmosphere, et
par conséquent, dans la pluparl des cas, l'approche d'un cbangement de temps
toujours accompagné de vent au bord de lamer. Il en est de méme des différents pronostics tirés de la nature, de Ja couleur ou de la rapidité des nuages
(p. 13 et suiv.). Ce sont la de simples constatations d'un lien entre deu:z: phénomenes; elles peuvent avoir une certaine valeur scienti6que. Les observations
météorologiques que nous pratiquons aujourd'hui sont faites avec une métbode
plus rigoureuse, mais en vertu d'un principe tout semblable, Jusqu'a un certain
point, toute esp~e d'asserLion 1raditionnelle peut éLre, iL ce point de vue, eonsidérée eomme une partie intégrante du fol.k-lore.
Toules les fois, au contraire, oU la tradition ne se borne pas A nous livrer un
simple fait d'expérience, mais nous transmet la représentation animiste des
objets de la nature et l'explication des phénoménes qu'ils présentent, en conformité de eette représentation animiste, nous nous trouvons véritablement en
présence d'un produit de la foi et de l'imagination populaires, e'est-A-dire daos
le dorpaine propre de la scienee des traditions populaires. Autrement, elle
risque d'embrasser l'histoire entiére et de refaire pour son compte l'ex:périence
formulée daos le vieux proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. n
U faudra done distinguer les deux éléments, parfois eonfondus daos le livre
de M. Sébillot. Ce !ivre, comme les précédents d 'ailleurs, ne veut étre autre
chose qu'un vaste catalogue de traditions empruntées A taus les documents
humains dont l'auteur a pu avoir eonnaissance, et il y en a heaucoup. Nous
voudrions seulement, dans eertains eas, avoir quelques garanties sur la véracité
ou la fidélité des témoins cités; car il va saos dire que nous avons une pleine
et entiere confiance en J'auteur lui-méme, qui se distingue justement par un
remarqua.ble talent pour rendre daos leur na.lVeté, daos leur simplicité et méme
daos leur crudilé naturelles les tradilions qu'il recueille. II faudrait aussi distinguer les traditions a proprement parler populaires de eelles qui sont l'ceuvre
des poE!tes ou qui trahissent l'influence de spéculations eosmologiques ou théologiques antérieures, dénaturées daos la tradition populaire. Te! est Je cas, par
exemple, des traditions racontées par Macourli daos les P.rafries d'or, et citées
par M. Sébillot, p. 4. Toutefois il ne faut demander A un auteur que ce qu'il
vous promet. Or M. Sébillot tient Jargement ses promesses. II accumule sans
reldche des renseigoements innombrables; il remplit !'un des plus vas tes magasins de matériaux pour les travaiUeurs qui voudront se eonsacrer A une reuvre
de synthése. A eux de bien choisir Jeurs matériaux.
Dans Je livre premier, M. Sébillot a groupé les traditions météorologiques,
les croyanees des marins sur le ciel, les nuages, les étoiles, Je soleil, la !une,
J'arc-en-ciel, le tonnerre, l'aurore boréale, la rosée, la pluie, la brume, le feu
Saint-Elme, la pbosphorescence, les trombas. On voit que la liste est compléte.

REVUE DES LIVR.ES

367

oit les tl'aditions sur leu1·s oriLe livre second est consacré a~x ven_ts¡; on y v ·aent et sur les moyens de les
g ines, sur les d .ieux et ¡es gémes qm es personm
),_
de leur importance pour les
1
Les tempétes a. cause
déchatner et de les ca mer.
. 1 d ' le troisiéme livre, a part des vents de
.
place spéc1a e a.ns
h
marins, méritent une
1 ¡·
pré"édent nous signa.lons un e al · comme daos e 1vre
"
,
moindre envergure. CI,
mployés par les marins pour
. .
l. té essant sur 1es moyens e
.
pitre parttcuh0remen m r
d
lt de la Vierge chez les manos
et L prépondérance u cu e
conjurer la temp e. a
.
. téressante étude a faire sur 1es
f
l II y aura11 une m
.
chrétiens est tres rappan e.
.
h ét·
e et les divinités pal'ennes qm,
.
t e la V1erge e r tena
rapports de success1on en r .
l'
é édée dans la mission périlleuse,
sur nos diverses cotes chrét1ennes, ri::tc~:t;e les tempétes.
mais fructueuse, de protéger les ma
JnN Ri:v1LLE.

�CHRONIQUE

CHRONIQUE
FRANCE
L'enselgnemenl de l'histoire des religlons. - La publication

1

~

peu

pr~s s1multanée des deux ouvrages de M. Afaurice Vernes el de M. le comte
G~blet d'Al~iella sur l'bistoire des religions (voir notre tome XIV, p. 346 et
su1v.) ~ ranu~1é le déb~~ sur l'~pportunité d'introduire l'histoire des religions
dans l orgamsme de l rnstruchon publique. Dans une précédente chronique
nous avons reproduit les réflexions émises a ce sujet par l'un des collaborateur;
de 1~ Revue critique. La Revue internationale de l'enseignement {livr. du f5 a,•ril)
est rntervenue i'. son tour dans la discussion, par l'organe de M. Émile Beaussire,
U. propos du livre de M. Vernes et du volume de M. de Pressensé sur l'ancien
monde.ª~ le ch~istianisme. M. Beaussire estime que l'enseignement historique
des rehg_1ons n esl A sa place ni dans l'école primaire, ni dans les Iycées el col•
l8ges, DI méme daos les Facultés, a l'exception des Facultés de tbéologie.
Celles•ci n'ont-elles pas, a peu prés partout, formé les hommes qui s'occupent
avec le plus de succés de l'histoire des religions? Relevant A bon droit la contradiclion que nous avons signalée ici-méme daos la thAse de M. Vernes
M. Beaussire s'appuie justement sur les critiques dont la science des religion;
est l'objet de la part de l'un de ses partisans les plus convaincus pour montre
' li e n •est pas encore une science faite. Au Collége de France,' a l'École dee'
que
Hautes-~tu~es,. l'enseignement historique des religions peut se justifier, parce
que ces rnst1tuhons ont pour hut de favoriser le développement des sciences.
Dans les Facultée des Jellres, l'existence de chaires spéciales d'histoire religieuse ~erait incompatible avec la nature et le but de l'enseignement. A plus
ío~le ra1s~n daos les lycées et les écoles primaires I L'auteur voudrait seulement
ré1~trodu1re, daos le~ programmes de l'enseignement secondaire et primaire, des
notl~~s de mytholog1e et d'bistoire sainte, afin que la jeunesse n'ignore pas les
tradthons sur lesquelles une notable partie de l'humanilé a vécu pendanl de
longs si8cles. Dans l'enseignement supérieur, il pense que les notions d'un
intérét général relatives aux religions trouvent leur place dans les cours d'histoire et de géographie. Nous nous bornons é. reproduire ce jugement sans le
discuter, comme nous avons déjll maintes fois exprimé notre opinion a ce sujet.

369

Le Congrés des Sociétés savantes. - Cette année, le CongrCs des
Sociétés savanles s'est réuni a la Sorbonne, aprés les fétes de la PentecOte, le
31 mai et les joura suivants. Parmi les communications faites aux différen.tes
sections, il y en a quelques-unes qui touchent 8. l'bistoire religieuse. Dans la
section d~archéologie, M. Borrel, membre de l'Académie de Val-d'Isere, en
décrivant les vestiges de la voie romaine qui reliait Milan a Vifmne en Daupbioé,
par le col du Petit-Saiot-Bernard, a signalé l'existence de nombreux temples,
de colonnes, d'inscriptions, de tombeaux et de nicbes renfermant de petites
statues de Mercure, la divinité prolectrfce des voyageurs, entre le col et BourgSaint-Maurice. - M. Maltre, de la Société archéologique de l'Orléanais , a
étudié certaines statuettes trouvées daos le Blésois, représentant une divinité
femelle, debout, nue, la main droite reposo.nt sur le sein. U s'agit évidemment
d'une divinité de la génération; mais il n'est guére probable que ce soit un type
dérivé d'une divinilé cartbaginoise, importé en Gaule 1\ une époque reculée par
des marchands phéniciens, comme le prétend l'auteur de la communication.
Sur 1'une de ces slatuettes, on lit l'inscription : Rectugenos Sulias; le premier
de ces deux mots est le nom du fabricanl; le second indique sans doute le nom
de la tribu celtique a laquelle il appartenait. Le nom de Soulias se retrouve, en
effet, comme nom de lieu dans le Blésois, et, en Bretagne, il est devenu un nom
de saint sous la forme de Sulliac. - M. Lievre a étudié les tours pleines que
·on désigne sous le nom de e&lt; piles romaines &gt;). Leur nom latin (fanum), leur
1
situation au milieu des champs, loin des routes, lui íont croire que ce sont des
1oonuments consacrés 8. des divinilés gauloises. - M. Dumuys s'est occupé des
disques renflés en verre que l'on trouve en asse:z: grand nombre dans les sépultures gauloises. ll incline a penser que ce sont des amulettes celtiques. On
pourrait aussi ]es considérer comme des iostruments destinés 8. broyer l'ocre
pour le tatouage dans l'autre monde.
Dans la section d'histoire et de philologie, M. Veuclin, de Berna.y, a analysé
les statuts des toiliers et fabricants de toile de cette ville, renouvelés en 1618,
et monlré le rOle de la confrérie de Sainte-Anne et de Sainte-Barbe dans hl
corporation. U donne aussi des détails sur diverses confréries de charité. JI. l'abbé Rance a parlé du 11 Sermon des antiquités )l, pr~ché tous les ans, a
Arles, en l'bonneur de saint Marc et de la ville, le jour de l'élection des consuls.
11 semble que c'était un souvenir des anciennes relations entre Arles et Venise (?).
- M. Maggiolo, recteur honoraiTe, étudie les origines de l'ordre de SaintBenoit el analyse les principaux réglemenls de la congrég~ de Sainte-Vanne.
Le Congrés des architectes et le temple d~ Louqsor. - Le congr~s
des architectes s'est réuni 8. Paris, dans la premiére quinzaine de juin. Les
conférences faites a cette occasion ont roulé spécialement sur l"architecture de
monuments religieux. M. Saladin a décrit les monuments de la Tunisie,
M. Gosset (de Reims) les trois cents églises ou mosquées de Constantinople, et
M. Maspero a parlé du déblaiement du temple de Louqsor. Voici un passa.ge

�CHRONIQOE

1

370

REVUE DE L ft1S1'01RE DES RELIGIONS

37i

curieux de cette conférence, reproduit d'apres le journal le Temps du 13 juin :
1&lt; Le temple de Louqsor s'est uniquement compasé d'abord
comme ious ¡
t
l
.
'
es

ne veut pas limüer la science U. cataloguer des faits, dresser des statistiques e~
esquisser de s monographies a perpétuilé. Son enseignement, tres ri.che d'1dées
et de vues genérales, ne saurait manquer d'éveiller l'intelligence de ses audi-

au sud, pour fac1hter les sorties du dieu. Les Égyptieos ne croyaient pas, en

teurs.

emp es constru1~s. au bord du Nil, d'une petite piece carrée, ouverte au oord et

e~et, q~e les lempl~s fussent autre chose que des hótelleries oü la divinilé
s arrétall plus ou ~0111s longtemps mnis ne séjournait pas d'une fa¡,¡on continua.
Autour du sanctualJ'e proprement dit on édifia peu a peu de nombreuses dépen•
~a~ces : !ogement~ pour le~ prétres, leurs savants, Ieurs familles; galeries destmees aux process1ons, ba.t1ments oll l'on emmagasino.it toutes les offrandes en
n~ture - la monnaie n'existant pas encore - fruils, légumes, blés, vins,
toiles, etc. Le sanctuaire de Louqsor n'a été découvert que ces dernieres années
et d'u~e faQon _tres singuliere. On avait permis a. Champollion d'élever a ce~
endroit _une ma1~on pour les Européens. L'architecte avait pris pour cave ... Je
sancluaire enfout daos les sabies. Jusqu'en i885~ la résidence sacrée des dieux
de l'Égypte avait servi a rafraichir le vio I Lors des fouilles entreprises A cette
époque, une population de trois mille Ames habitait les anciennes dépendances
du temple, la plupart enfoncées sous le sable et divisées en plus de huit cents
cabutes. Beau~oup, apres avoir touché une indemnité, ne voulurent pas abando~ner ce_s cuneuses demeures, et il reste méme encare deux ou trois individus
q~ il est 1mposs~le de faire déloger. Cependant, il est encare une mosquée,
si~uée s ur une émmence, que l'on se refuse a laisser démolir. Mais, dit en termmant M. Maspero, on s'est gardé de remblayer toutes les fouilles failes autour
de la mosquée, et l'on espere bien que celle-ci dPscendra ... toute seule. ,,
La chaire de s~nscrit, 8. Lyon.-L'Université de Lyon,dontle brillant
développement ménte de plus en plus d'attirer l'attention du monde scientifique, .ª été dotée récemment d'une cbaire nouvelle pour l'enseignement du
sa~scri~ et ~e la grammaire comparée. Notre ~ollaborateur, M. Paul Regnaud,
qui étatt déJA chargé de cet enseignement en qualité de maitre de conférences
a é~é appelé par M. le ministre de l'instruction publique a occuper la nouvell;
chane professorale. M. Regnaud vient de puhlier, a la librairie Leroux le discours_ par lequel il a inauguré ses cou rs. 11 montre l'intérét qui s'atta:he pour
le philo~ophe et p~ur l'historien a l'étude du sanscrit, puisqu'en celte langue
sont r~d_1gés les écnts dans lesquels une partie notable de l'humanité a consigné
sa relig1on, ses spéculations pbilosophiques et ses expériences intellectuelles.
M. Reg?aud dé~end particulierement le Rig-Véda contre ceux qui, par réaction
co~tre 1 en~housiasme exagéré des premiers interpretes européens, le déprécient
aUJOUrd ~u1, et contre les parlisans exclusifs du folk-lore. Dans la seconde partie
de son d1scours, le professeur a fait ressorlir le r0le du sanscrit en philologie
compar_ée, _la nécessité de substituer au systeme de Bopp un systeme plus
larga; il fait le proces des néo•grammairiens et de leurs lois absolues et montre
la nécessité de joindre 1\ l'étude historique de la phonéLique celle de la sémantique ou de la mulation des sens. M. Regnaud est un vaillant travailleur, qui
0

Publications récentes. - Études sur l'histoire religieuse de la RévoluHon
fran(Jaise, par A. Gazier, mattre de conférences A la Faculté des lettres de
Ps.ris (Paris, Armand Colin, 1887, in-12). - M. Gazier éprouve une grande
admiration pour Grégoire, conventionnel et évéque de Loir--et-Cher. Le livre
qu'il vient de publier est la ráunion de dit!érents mémoires, déj&amp; connus, oU la
politique religieuse de Grégoire est étudiée d'apres des tu.tes originaux du
plus bauL intérét. 11 a pu disposer, en eflet, des six a sept mille documents
réunis par l'évéque révolutionnaire lui-méme en vue d'une histoire ecclésiaslique
de la Révolution franQaise que celui-ci n'a jamais écrite. Dans une premiere
partie, l's.uteur s'attache a rhlstoire du diocese de Loir--et•Cher de i.791 8.1802;
la secoade parlie, qui n'est souvent qu'une généralisation de la premiere, est
consacrée a. la politique religie.ise de la Convention. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre a. ceu.x qui veulent se faire une idée juste de
l'esprit public et des sentiments de la nation fram;aise en matiere religieuse et
ecclésiaslique pendant cetle période troublée.

- Guja,tak Abalish. Relation d'une conférence tMologique présidée par le
calife Mdmoun, texte peblvi, publié pour la premiere foisavec traduction, commenlaire et lexique, par A. Barthélemy (Paris, V:eweg, 1887; in.S de 80 p.).
Voici un livre qui risque moins que le précédent de faire naitre des discussions
passionnées, quoiqu'il s'agisse d'une controverse théologique. Mais le colloque
d'Abalish, apostat du parsisme, avec le grand-prétre des parsis du _Fars, Atar
Farnbag, nous touche de moins pres que la Convention et la constitution civile
du clergé. Le document peblvi, publié et traduit pour la premiere fois par
M. A. Bartbélemy, nous donne le compte rendu de ce colloque, présidé par le
caliíe Mamoun (813 a. 833). Naturellement, le Parsi reste vainqueur. Ce texte
offre un grand intérét comme résumé de la polémique populaire contre le
parsisme.
- Le Reseph-Hou¡ pMnicien ea,pli.qué par M. Clermont-Ganneau. Dans la
précédente livraison (t. XV, p. 251), nous avons reproduit l'assimilation produite
par M. Philippe Berger, devant l' Académie des inscriptions, des Reseph-Amykolos et Reseph-Aloüés, dieux phéniciens de l'ile de Cbypre, á l'Apollon d'Amyclée et l'Apollon d'Hélos. Dans la Revue critique d'histoire et de litlérature du
i6 mai, M. Clermont-Ganneau publie une note dans laquelle il assimile de la
méme fac;on le Reseph-Houc; des premieri::s inscriptions phéniciennes trouvées a
Chypre avec l'Apollon Agyieus ou Apollon de la rue (du quartier), dont le culte
existait a Argos, a. Sparte, a Tégée, a. Mégalopolis. M. Clermont•Ganneau lit
Reseph, Houc; au lieu de Reseph-Hec;, qui est la version ordinaire; cette
mod.ification est légitime, puisqu'il est de regle en pbénicien d'omettre la voyelle

�CBRONIQUE

372

média.le. Les fouilles ~ra:iquées a Chypre et le déchiffrement des inscriptions
chyprtoles app~rt~nt ams1 un nombre croissant de précieux renseignements sur
les rapports rel1g1eux des Grecs et des Phéniciens. Dans la méme livraison de
la Revue c·ritique, M. Clermont-Ganneau propose une nouvelle étymologie de
Pégase (de 'lt'l1yvv¡u
c~ouer) a propos d'un vase de terre cuite trouvé a.Chypre,
r~prés~ntant la décollation de Méduse par Persée, et suggere la possibilité
d exphquer le mythe de Persée par la métbode iconologique. Mais ici nous
&lt;'Dtrons daos le domaine de l'hypothese pure.

=

- ~e mo~de o~culte, hypnotisme transcenda!lt en Orient, par A.-P. Sinnett,
trad~1t de l angla1s _avec approbation de l'auteur par K.-F. Gaboriau (Paris,
C~rre, i887; i vol. m-8 de xxxv et 267 p.). Nos lecteurs connaissent les doctrmes de la nouvelle théasophie qui leur ont été exposées par M. Jules Baissac
(t.
p. 43 ~t i61). Le livre de M. Sinnett n'est qu'un nouvel exposé de ces
doctnnes ~m sont du domaine de la fantaisie. M. JJ-faspero, néanmoins, nous
ren~ attent1fs a ce fait qu"elles eontiennent une part d'idées el de théories tres
anc1e~nes dont on pourrait retrouver des analogies dans la magie orientale et
égyptrenne.
-· La religion en Russie. M. Leroy-Beaulieu a publié, daos la Revue des
Deu~-Mondes_ (~ivr. du 15 avril), un intéressant article intitulé: La religion, le
sentiment religieua; et le mysticisme en Russie, L'auteur montre l'intensité du
s,enli~~nt reli_g'.eux chez les Russes, a tel point qu'on le retrouve jusque daos
l adhes1on rehg1euse des révolutionnaires a leur nihilisme athée. Il en cherche
les causes d~ns ~'hi~toire du peuple russe et dans le climat des pays habités par
ce peuple, e est-a-d1re dans le milieu moral et physique oll il s'est développé
plut~t que dans le caractere ethnique. Le Russe est porté au mysticisme et au
fatahsme. Sa foi chrétienne est restée entachée de croyances pa'íennes pour bien
des causes, dont la plus saillante est que le paganisme slave était encare en voie
de ~ormation qu_an~ le christianisme le supplanta·. L'llme populaire n'S.vait pas
épmsé le pa~amsme. Les anciens génies des eaux et des bois (Vodiany, Rausalkas, Lechu, Domovo'i) ont survécu; les dieux se sont métamorphosés en saints.
Ce qui est étonnant, ce n'est pas qu6 le paganisme se soit chargé d'éléments
pa'íens, mais qu'il n'ait pas completement disparu. Ainsi la sorcellerie a encore
conservé un grand prestige; le paysan fait exorciser son champ apres l'avoir
fait bénir par le prétre, pour étre en regle a la fois avec Dieu et avac Je diable.
Néanmoins l'il.me russe est devenue chrétienne par quelques-uns de ses senliments et par ses aspirations. M. Leroy-Beaulieu termine son arlicle en in~istant
sur les liens étroits qui unissent, en Russie, le sentiment religieux et le sentiment national. - On pourrail seulement lui reprocher d'avoir considéré comme
partic~lie1· S. la Russie, un rapport entre le paganisme et le chrislianisme ~ui s'est
p~od~Il chez taus les peuples oU le christianisme a supplanté le paganisme, et
d avo1r trap ahondé daos le seos des anciens mythologues qui admettaienl un
-dualisme fonda.mental daos l'ancienne religion slave. D'apres M. Léger, l'op•

X:

¡

1

313

1

REVUE DE L HlSTOIRE DES RELtGIONS

position d'un dieu noir et d'un dieu blanc chez les $laves parait étre une inven~
tion moderne.
- La librairie Thorin a mis en souscription les Begistres de Grégoire IX,
recueil des bulles de ce pape, publiés ou analysés d'apres les manuscrits originaux des Archives du Valican, par M. Lucien Auvray, membre de l'École !ran1¡aise de Rame. L'ouvrage complet formera enviran 150 a 160 feuilles, au prix de
soixante centimes la feuille. II paraitra par fascicules de {5 a 20 feuilles.
- Nous avons re¡;u de M. le Dr Bertherand une brochure contenant la traJuction d'un traité d,hygiene de Maimonides : Principes de la sante physique
et morale de l'homme, traduction frarn;aise, par feu M. Carcousse, directeur de
l'École du Talmud-Thora d'Alger (in-8 de m et 51 p.'; Alger, Ruff). Le D• Bertherand fait un grand éloge des prescriplions de la Joi juive pour la santé physique et moralé, mais il ne semble pas s'étre beaucoup préoccupé des résultats
de la critique historique sur la loi dite de Mo'ise. La brochure qu'il a éditée se
lit avec intérét.
- M. E. Amelineau vient de publier dans le Journal asiatique (numéro de
février-mars 1887), _un document capte du xm0 siecle, relatant le Martyre de
Jean de Phanidjóit. L'auteur, Marc 1 évéque de Buhaste et de Bilbais, a compasé un véritable panégyrique, apres avoir fait une enquete, qui dura onze mois.
Jean mourut le 29 avril 1209; son oraison fuuebre fut rédigée vers le commenoement d'avril 1210. M. Amelineau nous a donné le texte capte le plus moderne
qui soit connu. LP- dernier soupir d,une liltérature a son déclin mérite d'étre
recueilli comme une dale daos l'histoire littéraire. A ce litre, ·1a publication
de M. A. est une curiosité du plus haut intérét; et, quand nous ajouterons
qu'elle est précédée d'une introduclion historique aussi sobre que complete,
qu'elle est accompagnée d'une traduction frani;aise, qui parait suivre de tres pres
l'original, nous aurons fait partager a nos le'cteurs notre impression on ne peul
plus favorable. Je m'étonne seulement que M. Amelineau n'ait pas cherché a
identifier le médecin chrétien d'Al-Malik Al-Ka.mil, le sage Épouschecber. C'est
ainsi que le nom est donné par M. A. (p. 151). Or le personnage qui le portait est bien connu. Il n·est autre que AhoO. Scbílkir ibn Abi Soulaimán, ou
plus complete::nent Mouwaffa~ ad-Din AboO. Schakir ibn Abl Soulaim&amp;n D&amp;woud,
que le sultan Al-Malik Al-'Adil avait spécialemenl attaché a la personne de son
fils Al-Malik Al-Ka.mil, et qui aussitót pril de l'ascendant sur le pere et sur le fi!s.
AboU Schíikir mourut en 12i6, deux ans avant l'avenemenl d'Al-Malik Al-Kamil.
Voir, sur AboU SchAkir, lbn Abi Ou~aibi•a, Classes des médecins, éd. A. Müller,
11, p, 123-124; F. Wüstenfeld, Geschirhte de1· Arabischen Aertze und Naturforscher, p. Ht; Dr L. Leclerc, Histoire de la nu!decine arabe, II , p. 223 (Communication de M. H. D.).
Nécrologie. - M. de Biberstein Kazimirski est mort le 22juin 1887. ll était
.i.gé de soixanle-dix-neuf ans. La préface de son dernier livre, consacré a. Menoutscheri, poete persan du. x1e siBcle de notre ere, est datée de ma~ -1.886. Il Y a. un

�374

1

375

REVUE DE L HISTOlRE DES RELTGIONS

CHRONIQUE

mois a peine que m'entretenant d'une publication arabe a l'état de projet, Kazi~
mirski oubliait pour un moment ses douleurs. Sa réputation était faite depuis
longtemps. On connaissait, comme des ouvrages classiques, sa traduction
fram;aise du Coran et son Dictionnaire arabe-fraru;ais. L'auteur avait si bien
organisé le silence autour de la retraite modeste et studieuse oii il ne demandail
qu'A étre oublié, que ses publications récenles ont été comme des surprises pour
le monde savant, comme la résurrection d'un ancétre. Saluons, d'un souvenir
affectueux, cet homme de bien, si obligeant, si désintéressé, si sympathique.

hellene, notamment du renversement de la société et du culte pélasges par la
religion et la civilisation acbéennes. Quant A Apollon, i1 est impossible de le comprendre, si l'on ne voit en lui qu'un habitant primitif de l'Olympe. Il es t da_ns
toutes les circonstances importantes l'agent libre et bénévole de Zeus. L 1 obé1ssance voulue est son tra.it distinctif. ll y a entre Zeus et Jui un rapport qui rappelle celui du dieu Hea et de son fils Merodach da!1s le systeme as_syrien. Ses
fonctions sont nombreuses; il est A la fois le dieu de l'arc I de la sctence, de la
poésie et de la musique, le dieu dijs guérisons, le déíenseur du ciel attaqué et
le dispensateur de la mort. Il n'y a aucun moyen de ramener ces fonction_s
diverses a une méme origine. L'Apollon homérique ne peut étre que le prodmt
de la transformation que le grand poéle a fail subir au dieu d'un culte solaire
achéen antérieur: &lt;( Il y a eu a la connaissance d'Homere, sur terre achéenne,
un culte du dieu soleil. Il était adoré comme une puissance de la nature sous le
nom de Pboebos, peut-élre aussi avec une quantité indéfinie d'attributs ou de
noms provenant d'autres sources. Sous l'influence des Achéens et par l'~rgane
t.lu poete, ce dieu-S oleil se développe de maniere a former la base maténelle_ et
populaire de l'Apollon homérique. Il est soumis aux regle~ de la t~éanthrop~1e ;
orné de titres d'origine matérielle, qui se sont transformes en brillantes et tmposantes métaphores, il prend sa place daos l'Olympe, dont il devient l'~ne
des plus belles figures. )) L'exi stence d'une sorte de Zeus-Apollon ou d1eu
supréme a ltbaque sert d'intermédiaire a. ce~le transf~r~ation.
.
, _
Un legs de lord Clifford. - Lord Chfford, qm v1ent de mourir, a legue
une somme de 80,000 livres, soit deux millions de francs, aux quatre universiiés
d'Écosse a eharge pour elles d'instituer des cours ou des conférences se rapporlant a' la tbéologie naturelle ou plut0t Ala philo~ophie et_ a l'histoir~ d~s religions. Les sujets devront étre abordés da.ns un espnt exclus1v.e ment sc1eritifique.
&lt;&lt; Les conférenciers, dil le testateur, ne pourront étre astremts a aucune profession de foi, ni méme A aucune promesse; ils pourront appartenir a n'importe
quelle religion ou méme n'en avoir aucune. ll suffira qu'on les choisisse parmi
des penseurs capables et respectueux, qui aiment sincerement la vérité et la
recherchent sérieusement; car je suis persuadé que de la libre discussion ne
peut sortir rien que de bon. »
Le noble lord ne parlageait évidement pas les idées de M. Beaussire, sur l'incompatibilité de l'histoire des religions et de l'enseigneroenL dans les Facultés
non confessionnelles. 11 est regrettable que l'histoire des religions et Je véritable
libéralisme ne eomptent pas un nombre plus considérable d'amis aussi généreux
que lord Clifford.

H. D.

ANGLETERRE

Publications récentes. - La Religious Tract Society a publié récemment un volume illustré de M. James Chalmers, sur la Nouvelle-Guinée. La plu s
grande partie de ce Jivre est formée par un récit des explorations de l'auteur et
par I'histoire de la part qu'il a prise, comme interprete, aux négociations pour
amener la reconnaissance du protectorat hritannique. Mais M. Cbalmers a eu Ja
honne idée de joindre a ce récit le résultat de l'enquéte qu'il a faite aupres des
indigénes. ll résume les réponses de ceux-ci a cent quinze questions portan! sur
leurs mmurs et leurs croyances et nous fournit ainsi des renseignements fort
curieux.
- Altalc Hieroglyphs and Hittite inscriptions, par le cap. Conder {Londres,
Bentley). Le volume annoncé a grand fracas par le cap. Conder, comme la
solution de l'énigme des inscriptions hittites, n'a pas ienu ses promesses. L'explication qu'il préconise repose principalement sur [les trois hypothE!ses suiO
vanles : i Il y a une connexion étroite entre les hiéroglyphes hittites et le sylJabaire chypriote ; 2° tous deux dérivenl du méme systeme de signes d'oll provient
aussi l'écrilure ~unéiforme; 3° la grammaire et Je vocabulaire hittites sont de
famille aecadienne. M. A.-H. Sayce, qui a discuté cea découvertes dans l'Academy du 2i mai, avec la compétence que tout le monde se plait a lui reeonnaitre,
résume son opinion de la fa9on suivante : « 11 ne me semble pas que les inscriptions hittites aient encare 1ivré leur secret. Le cap. Conder a avancé l'état
de la guestion, mais rien de plus. ))

M. Gladstone et les dieux d'Homere. - M. Gladslone a décidément
résolu de partager les forces que lui laisse son admirable vieillesse, entre l'émancipation de l'Irlande et les dieux de l'Olympe homérique. Autant il met d'ardeur a transformer en fédération l'ancienne unité britannigue, autant il consacre
de zele ii faire ressortir l'unité individuelle de l'ceuvre homérique. Ta.ndis que la
liVfaison de mai de la Nineteenth Century nous apportait la suite J.e ses études
sur les grands dieux homériques, sous la forme d'une monograpbie sur Apollon,
la Contemporary Review de juin publiait un article de lui sur la grande révolte
des dieux de l'Olympe. A ses yeux eette révolte, narrée dans 1'Iliade, n'est que
la version céleste d'événements religieux qui se pass8rent dans la société

ALLEMAGNE

Publications récentes. - Indogermanische Mythen. JI. Achilleis, par
Elard Hugo Meyer (Berlin, Dümmler, 1887; gr. in-8 de xvn et 7f0 p. Le présent
volume tait suite

a celui que l'auleur a publié

en 1883 sur les Gandharves-Cen-

�376

377

BEVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS

CHRO~IQUE

ta.ures. U s'inspire de la méme méthode et des mémes principes : grouper tous
les vestiges d'un mythe cbez les divers peuples indo-germains, établir la chronolo~ie des textes et monuments qui nous les font conn:1itre, ensuite la chronologie interne ou l'évolution, afin d'en dégager finalement le sens et la valeur
mythologique. Ce second volume est eonsacré a la légende d'Achille. Aussi comprend-il tout d'abord une longue étude de pres de 400 pages sur la question
homérique et spécialement Sur la. composilion de l'lliade. L'auteur, en se fondanl
surtout sur les différences de langage (ionien et éolien), dégage les divers éléments de la légende d' Achille dans l'Iliade. Il y rattache les di verses formes
qu'elle a revélues chez les autres peuples indo-germains, et en donne l'explicaiion mythologique dans l'esprit et avec une ten dance analogues a ceux du célebre
traité de Kuhn 1 sur la Descente du feu ; c'est un drame mythique, inspiré par

sciences naturellcs naissantcs, du renouvellemcnt des idées sociales, de la
mystique allemande et enfin, avec une sollicitude parliculiere, du cordonnier
philosophe allemand Jakob Bohme. Le seco □ d volume est entierement consacré
a la religion et la philosophie en Italie; mais ici la partie proprement religieuse
est assez négligée.
- Kirchengeschichte Deutschlands I. Bis zum Tode des Bonifatius 1 par
A. Hauck. (Leipzig, Hinrichs, 1887, in-4 de vin et 557 p.). Quelque étrange
que cela paraisse, l'Allemagne, cette pépiniere d'historiens ecclésiastiques, ne
possede pas une bonne histoire de l'Eglise allemande depuis les origines jusqu'a
nos jours. L'ceuvre a été entreprise par Rettberg et par Friedrich, a deux
points de vue tout opposés, mais l'un et l'autre onl été arrétés des le commencement de Jeur travail. M. Hauck, professeur a Erlangen, se propase de combler cette la&lt;0une. Il vient de publier le premier volume d'un ouvrage qui doit
en avoir quatre et qui comprendra l'histoire de l'Eglise en Allemagne jusqu'il
la Réformation. Ce volume comprend l'histoire du christianisme daos le pays
rhénan sous la domination romaine, l'histoire de l'Eglise franque, l'action missionnaire des moines irlandais et enfin la vie et l'reuvre de Willihrord et de
Boniface.

l'orage et la foudre.

- Philosophische Hymnen aus de·1· Rig-und Atharva-Veda-Sanhitd verglichen
mit den Philosophemen der relte1'en Upanishads, par M. Lucian Scherman
(Slrasbourg, Trübner, in-8 de v11 et 96 p.). Ce livre, qui est la reproduction
développée d'un mémoire couronné par l'Université de Munich, conlient une
iraduction nouvelle de chaque bymne avec l'indication et la discussion des
traductions antérieures et des passages paralleles et une revue des passages
des Upanishads qui refletent les mémes doctrines. M. Scherman conclut
qu'une méme philosophie se fait jour dans les hymnes et dans les Upanishads
et que les textes oll cette ccncordance se formule de part et d'autre avec le
plus de nelteté doivent appartenir sensiblement a la méme époque. M. Barth,
auquel nous empruntons ce compte rendu, conteste l'exactitude de la seconde
conclusion. 1&lt; Elle esl probablement vraie, dit-il, pour plusieurs de ces
bymnes; elle ne l'est certainemenl pas pour d'aulres, comme cela ressort de
la fa~on dont les Upanishads les citent et, pour ainsi dire, les commentent.
Dans les cas oll la question peut él.re posée utilement, elle releve avant tout de
l'exarnen philologiqne et l'argument général tiré de la conformité de la doctrine
ne saurait avoir qu'une valeur secondaire. Car parmi ces rudiments de doctrine, il en est qui comptent certainement parmi ce que l'lnde nous a transmis
de plus vieux. (Revue critique, i3 juin, p. 478). ·

- Die Philosophische Weltanschauung der Reformationszeit in ihren
Beziehungen zur Gegenwart, par ilf. 1Jfor. Garriere, 2 éd., 2 vol. de x1-4t9 et
vn, 3i9 p. (Leipzig, Brockhaus). La seconde édit:on d'un ouvrage qui a Vli le
jour sous sa forme premiere il y a quarante ans, peut passer pour une ceuvre
nouvelle. L'reuvre de jeunesse de M. Carriere est d'ailleurs assez remarquable
pour que l'on appelle sur elle l'atlention de tous ceux qui s'intéressent a l'histoire de la réformation vue de haut, daos l'ensemble complexede ses antécédents
religieux et des influences exercées par la Renaissance. Le premier volume est
consacré a ceux qui ont renouvelé avant la Réforme la conception du monde
el de la société; il traite de la renaissance de la philosophie grecque, des

-

Die Apokl'yphen Apostelgeschichten und Apostellegenden. Ein Beitrag

zur altchristlichen Literaturgeschichte. II, f. (Brunswick, Schwelschke 1 1887,
in~8 de 11 et 472 p.). La premiere partie du second volume clót la publication
de ce magnifique monument d'érudition et de travail; la seconde partie avait
déjá paru en 188, (cfr. t. IX de cette Revue, p. 398). Le présent volume contient les Actes de Pierre et de Paul et les Acles de Paul et de Tbécla, L'auteur
étudie d'abord les plus anciennes traditions sur les apotres Pierre et Paul;
ensuite, i1 se livre a une discussion critique sur les divers Acles des deux
grands apótres que l'antiquité chrétienne nous a laissés, d'abord ce qui reste
des documents gnostiques connus· sous le nom de m:pfol!loi Ilé-rpou xcü ILx1JAo~,
y compris les témoignages des Peres depuis le milieu du 1vc siecle, en second
lieu les Actes catholiques de Pierre et de Paul, enfin quelques compilations et
des légendes locales de date plus tardive. Les relations des différents texles
sont étudiées avec le plus grand soin. M. Lipsius cherche a établir que les
Actes catholiques, qui sous la forme oll nous les possédons ne sont certaine•
ment pas antérieurs au milieu du ve siecle, supposent l'existence antérieure nonseulement de la tradition gnostique, mais encare d'une tradilion catholique,
laquelle aurait pris corps dans un écrit du ne siecle, dans une histoire qu'il
croit pouvoir identifier avec les Actes de Paul cités par Origene. Ce document
primitif, l'auteur s'efforce de le reconslituer en éliminant des Actes catholiques postérieurs tout ce qui provient d'interpolations empruntées aux documents gnostiques, et tout ce qui trahit une origine plus tardive, Ce document
primitif a dll étre compasé a une époque oll le christianisme judaisant est
encore en confl.it avec le christianisme émancipé du judai'sme; il a pour but de
25

�378

1

379

REVUE DE L HISTOlRE DES BELlGIONS

CHRONIQUE

}Ccritimer i'ceuvre de Paul. Mais on peut encare y reconnaiLre la vieille
tr:dition ébionite qui, bien loin d'admettre la collaboration des deux apótres
représente Paul sous les traits de Simon le Magicien et Pierre luttant conlre

geres. Son ouvrage forme un utile complément a la cé!Cbre I-listoire de l'A llemagne pendant la R.e(ormation, de Ranke.
- Utkundenfunde zur Geschichte des christlichen Altertums, par G. V. Lechler.

lui.
L'érudition déployée par M. Lipsius dans ce travail est prodigieuse; mais
l'énoncé méme des résultats auxquels il aboutit montre cambien ils reposent

(Leipzig', Edelmann, 1886, gr. in-8 de 80 p.). Sous ce litre, M. Lechler a publié
un aper'lu des anciens documents relatifs a l'histoire de l'Eglise pendant les
six premiers siecles, qui ont été découverts depuis 1835. Ce sont les suivanls :
le texte complet des homélies clémentines, la biographie d'Ulphi\as par
Auxence de Dorostoros, l'écrit d'Hippolyte contre les Hérésies, le texte syriaque
de trois lettres d'lgnace, une apologie attribuée a Méliton, le Dialogue syriaque
de Bardesane sur les lois des contrées (publié par Cureton}, des épitres pascales d'Athanase, les fragments de l'histoire ecclésiastique de Jean d'Ephese
(publiés par Cureton et par Land), les textes complets de l'épitre de Barnnbas,
du Pasteur d'Hermas, des épitres de Clément romain , la Didaché des d0uze
apotres, le commentaire syriaque d'Ephrem sur le Diatessm·on de Tatien, les
traductions syriaque et arménienne de l'Histoire ecclésiastique d'Eusebe. L'auteur devrait y ajouter maintenant les homélies de Priscillien retrouvées a
Wurzbourg par le Dr Schepps et peut-étre aussi le nouveau fragment
, d'évangile que M. Bickell croit reconnaitre dans l'un des textes des papyrus de
l'archiduc Rénier. D'ailleurs la liste de M. Lecbler, méme pour le passé, n'est
pas complete. Il y manque, par exemple, le Carmen apologeticum de Commodien, et en général ce qui vient de source copte et arménienne.
- La Zeitschrift fur Volkerpsychologie und Sprachwissenschaft. Dans la
deuxieme livraison de cette année, cette excellente revue contient un article
tres sensé de M. Steinthal sur la méthode des Grimm et des Kuhn pour
l'explication dés légendes, cantes et traditions populaires et sur l'opposition
que lui témoignent des hommes tels que Benfey, Mannhardt et Mü!lenhof.
L'auteur montre que Mannhardt a mainlenu le point de vue de Grimm, au lieu
de le renverser comme il se l'imaginait. 11 recueille, en effet, des superstitions
et des coutumes populaires de tout pays pour reconstituer une conception primitive des choses toute mythologique. Benfey, de son cOté, ramene la plupart
des cantes et légendes a un élémenl primitif religieux. Son torl est de leur
donner toujours et a tout prix une origine bouddhiste et de refuser aux autres
peuples de l'Europe ou de l' Asie t,tne imaginalion créatrice dont il réserve le
monopole aux bouddhistes.
La méme livraison contient une appréciation justement élogieuse des derniers travaux de M. Gaidoz sur le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de
la roue, ainsi que sur saint Hubert, et un article du or Franz Krejtchi, sur la
signiflcation primitive des fü,r:1µ.over; grecs. Voici la conclusion de ce travail :
« Notre opinion est que les ócilµ.o'ltr; furent, a !'origine, les esprits qui naquirent
de la déification des ancétres, et que l'on peut déduire cette significatioc. des
plus anciennes conceptions religieuses, de l'étymologie du mot et des modifications de sens qu'il a subies dans la littérature. &gt;) Rattachant le nom a la racine

sur une base délicate. Aussi la discussion ne laisse-t-elle pas de se produire
autour de son ceuvre des le début, d'autant plus que les passions ecclésiastiqu ~s sont particulierement irritables lorsqu'il s'agit des traditions relative:;
au séjour de Pierre a Rome et a ses rapports avec Paul. Ainsi M. l'abbé
Duchesne, dont la haute cornpétence en ces queslions est universellement
reconnue, se refuse a admettre qu'ii y ait eu avanl le 1v 0 siecle plus d"une
légende sur l'apostolat romain de Pierre et de Paul. Jl ~st convaincu que c'~st
la lérrende gnostique qui a inspiré la légende cathohque. « Les Romams
o
.
•
orthodoxes, dit-il dans le Bulletin Critique du fer ma1, ont commence par
etre convaincus que Simon avait eu affaire a Rome avec les apótres, et cette
conviction a son origine dans l'idée accréditée par saint Justin, saint lréoée et
Tertu!lien, que Simon éta.it venu a Rome du temps de l'empereur Claude. Ces
auteur~, ¡¡ est vrai, se gardent bien de le mettre en conflit avec les apótres.
Mais comment imaginer que les apótres, se trouvant a Rome vers le méme
temps (1) n'aient pas eu a lulter contre lui? Cette idée trouva une expressi~n
Iégendaire des le début du me siecle, dans les Actes de Paul. 11 est a cr01re
que les Romains n'accepterer,t pas ce conte avec beaucoup d'empressement et
qu'ils se contenterent de penser que Simon avait dU avoir sa place parmi les
adversaires des apótres a l'origine de leur église. Plus tard, vers le temps de
Dioclétien ou méme de Constantin, on leur présenta la légende simonienne
sous une autre forme, mieux calculée pour ne pas offusquer leur orthodoxie et
pour cadrer avec leurs traditions (p. 1:1.6). n ·
Le grand inconnu en tout ceci, c'est Simon le Magicien. D"oll vienl ce personnage? Quel est son rapport avec l'apütre Paul? Comment est-il devenu•
radversaire non seulement de Pierre, mais aussi de Paul? Voila le point oll la
lumiere n'est pas encore faite.

_ Der Reichstag zu Speier 1526 im Zusammenhang der politischen und
kirchlichen Entwicklung Deutschlands im Re(ormationszeitaltei·, par Walther
Friedensbury. (Berlin, t887, Gmrtner). Ce volume de pres de 600 pages forme
la cinqui~me livraison de la collection des enquetes historiques éditées par
M. Jastrow. C'est une étude approfondie des circonstances politiqueS et des
conditions religieuses qui nmenerent la réunion de la diete de Spire, ainsi
qu'une analyse détaillée des débats qui aboutirent a la célebre décision, en
vertu de laquelle chaque état de l'empire était autorisé a régler les questions
religieuses sous sa propre responsabilité envers Dieu et envers l'empereur.
L'auteur a dépouillé les archives de plus de vingt cités allemandes ou étran-

�380

1

l\l~VUE DE L IIISTOIRE DES RELIGIONS

briller &gt;i), il lui donne le seas de (( les
illusLres. » L'on fera bien de comparar ces affirmations avec celles que notre
collaborateur, M. Hild, a développées daos son récent article sur les Daimones,
dans le Dictionnaire des Antiquilés de MM. Daremberg et Saglio.
div-diu~=laivas (exprimant l'idée de

CBRONIQUE

1c

HOLLANDE

Les dieux Ea, Maruduk et Nabu, d'apr8s M. Tiele. - L'année derniere, a pareille époque, M. Tiele avait publié, en tirage a part, un extrait des
Mémoires de l'Acaddmie des Sciences de Hollande, dans Iequel il distinguaít
deux_ sanctuaircs portant le méme nom, E-zida, l'un a Borsippa, oú. il était
l'édifice central, l'autre A Babylone, olJ. il ne formait qu'une aonexe du grand
temple consacré a Maruduk. Cette année, notre savant collaborateur a complélé sa communication par de nouveaux détails, déduits d'une inscriplion
cunéiforme encore inédite, mais partiellement étudiée par M. le Or Lebmann
dans son mémoire : De inscriptionibus cuneatis quéE pertinent ad Samas-sumukin regis BabyloniéE regni initia (Munich, F. Straub). 11 résulte de cetta inscription, que la statue d'Asurbanipal, qui la porte, était placée dans le sanctuaire du dieu ta, et que ce sanctuaire faisait partie du grand temple de
Maruduk, A Babylone. Ce temple était done flanqué de divers sanctuaires, consacrés A d'autres dieux. Mais il est fort curieux que la place d'honneur y fut
réservée a Maruduk 1 c'est-A-dire au fils d'J;;a. l\f. Tiele trouve i'explicalion de
ce fait, d'une part, dans !'origine étrangere de cette famille divine, provenant
des tribus maritimes d'Eridu, d'autre part dans la tendance inhérente a tout
polythéisme a négliger les dieux suprémes et invisibles en faveur de leurs fils
ou de leurs manifestalions visibles. Tout en reconnaissant la suprématie dea
premiers, on adore, en pratique, les seconds. Il est nécessaire, cependant, que
le dieu-fils soit en rapport intime avec le dieu-pere, qu'il en soit comme la
manifestation concrete. Tel esl le cas de ~a et Maruduk, comme le monLre
M. Tiele apres avoir fait una étude approfondie de la nature du dieu &amp;.. C'est
un dieu du feu, du feu cosmique, pnr conséquent un dieu créateur, un grand
constructeur, comme les Chnum et Ptah égyptiens, ou le Tvashtr védique. II
est, ainsi, un dieu de la civilisation et de la science. Maruduk, le dieu de la
lumiere et du feu visibles, est la manifeslation extérieure de la puissance cachée
du feu personnifiée en .Ba. l1 devient ainsi le médiateur entre Ea et les hommes.
Et de médiateur, il passe au premier rang. Mais si le nom du dieu supréme
avait changé, la portée et la signification du culte rendu a l'un comme a
l'autre, sont restés les mémes.
En parlant des récentes publications de M. Tiele, nous ne saurions manquer
de signaler l'article qu'il a écrit sur les ouvrages de MM. Maurice Vernes 1::;t
Goblet d'Alviella dans le Theologisch Tydschrift (livr, de mai !887). M. Tiele

38i

approuve compl6lement les observations que nous avons présentfes au sujet
de la méthode préconisée par M. Vernea.
Le sacriflce de la chevelure. - M. G. A. \Vilken a continué, dans la
Reuue coloniale internationale, le mémoire sur le sacri6ce de la chevelure,
dont nous avons annoncé déjA la premiere partie (t. XV, p. i22) : Ueber das
Haaropfer und einige andere Trauergebrduche bei den VOlkern Indonesiens
(tirage a part, chez J. H. de Bussy, a Amsterdam, gr. in-8, de vr el 7i p.).
L'auteur a accumulé dans celte étude une quantité prodigieuse d'P.xemples du
sacrifice, total ou partiel, de la chevelure, soit chez les peuples de race malaise,
soit chez d'autres peuples de l'antiquité ou du monde non civilisé. Nous y
trouvons le sacrifica de Ja cbevelure pour apaisar les mil.nas des ancétres, se
rattacbant aux pratiques générales du deuil et du jeQne; plusieurs· de ces pratiques proviennent justement de l'ancien sacrifice de la chevelure. M. Wilken
montre que l'origine de ce sacrifice esl la substitulion d'une partie de la personne A la personne entifre, daos la consécration A la divinité ou aux mO.nes.
Les cheveux de la téte sont particulierement propres A remplacer la téle elleméme. On rencontre également de nombreux exemples de sacrifife de la cbeve!ure pour le salul d'un tiers, pour le succes d'une entreprise, pour la prospérité de I'enfant ou le bonbeur en ménage, voire méme comme équivalent du
sacriíice de la virginité aux déesses génératrices dans certaines religions
anciennes. Enfin, le rasement des cheveux peul étre le symbole d'une condition inférieure ou de la soumission ; mais ici encare, c'est l'idée primitive de
consécralion de la personne entiére, qui se traduit par le sacrifice d'une partie
d'elle-méme, la chevelure. En appendice, M. Wilken a réuni plusieurs renseignements sur l'emploi des cheveux comme instrument~ magiq_u~s. L'abonda_nce
des faits réunis et classés par lui, font de son trava1l un prec1eux apport a la
connaissance de l'état re!igieux de l'humanité non civilisée.
SUISSE

une nouvelle édition de la Noble Lepon. - Notre collaborateur,
M. Edouard Montet, professeur A l'Université de Geneve, se propase de publier
une édition critique de la Noble Le9on, le célebre poeme qui peut passer pour
l'reuvre la plus achevée et la plus originale des anciens Vaudois. CettP. publication comprendra une étude philologique sur les variations du dialecte vaudois depuis ses origines jusqu'A nos jours, une étude historique sur la Noble
Le~o~, le texte original d'apres le manuscrit de Cambridge et les variante~des
manuscrils de Geneve et de Dnblin, la traduction frall(;aise du poeme et deux
traductions en vaudois moderne, enfin une notice sur le nouveau manuscrit de
Dijon. - L'ouvrage sera publié par souscription, au prix de dix francs l'exemplaire. On souscrit chez M. Alontet, professeur a l'Universilé, Villa-les-Grottes,
Geneve, Suisse.

�382

HEVCE DE L'msTOIRE DES RELIGIONS

CHROXTQUI-:

atteindre leur but, les membres du conseil direcleur font appel
du public.

GRECE
La chaire de mythologie comparée, établie

confiée

a M.

a l'Université

383

a la générosité

d'Athenes, a été

N. G. Polilis.

INDE

AMÉRIQUE

Recentes publications de M. Philip Schalf, - M. Philip Schaff, professeur au Séminaire de l'Union théologique a New-York, déploie une activité
naiment américaine pour répandre dans son pays les prineipaux résultats de
In théologie historique allemande et de l'histoire religieuse, teIIe qu'elle est
pratiquée en Europe. II a résumé en quelques volumes tres pratiques le trésor
de connaissances, épars dans les dix-huit gros volumes de la Realencyclopitdie
fiir protestantisclte Theologie de llerzog et Plitt. Pour le grand public, le
résumé américain esl supérieur a !'original allemand et, méme pour les hommes
du métier, l'encyclopédie américaine est commode lorsqu'il s'agit simplement
de retrouver une date ou un nom qui leur échappe au moment cU ils en ont
besoin. C'est M. Schaff qui a publié, en seconde édition déjél, le volume Je
plus complet sur la Didacht! des douze apOlres, le document publié pour la premiere fois en i.1383 par Mgr Bryennios. Le voici ma.intenant qui entreprend la
publication d'une collection des Peres de l'Eglise, antérieurs et postérieurs au
Concile de Nicée (A sekct Mrary o( the Nicene and post Nicene Father, of
the christian chm·ch. Buffalo, Christian Literature C0 ). 11 réédite, avec les
corrections nécessaires, les vingl-six volumes de la Anti-Nicene Christian
Library, et publie le premier des vingt-cinq volumes qui vont suivre, les Confessions et les Lettres de saint Augustin. - Voila vraiment de la vulgarisation
scienti6que a la vapeur. Ce qui est plus remarquable, c'est que ces produits,
rapidement confectionnés 1 sont, sinon tres originaux, du moins tres bien choisis et constitués.
- Nous avons rec;u de M. \V. F. Warren, un discours d'un souffle tres
élevé, prononcé a Boston University devant les nouveaux gradués de la &lt;lite
université a la fin de l'année scolaire derniére. Le litre de cet opuscule est :
T/,e Quest of the perfect Religion,

SYRIE

École d'archéologie biblique. - Le conseil direcleur du Collége
syriaque protestant de Beyrouth, a décidé de fonder daos cette ville, 8. cOté de
l'institution déjil existante, une École d'archéologie bihlique, qui sera, pour les
études bibliques, ce que les Écoles d'Athenes et de Rome sont pour les jeunes
gens qui se vouent a l'étude de l'antiquité classique. Les études y porteront a.
la íois sur la pbilologie et sur l'archéologie orientales, spécialement sur Jes
langues arahe, syrlaque et hébralque. I1 y aura des répéfüeurs indigénes. Pour

Pour solenniser le jubilé de In reine Victoria, impératrice des Indes, une
dame hindoue une veuve de Cossimbazar, district de Murshidaba.d, vient de
fonder en cet ~ndroit un établissement pour l'étude des Védas et autres livres
s acrés hindous. Elle consacrera a l'entretien des éleves un peu plus de 4,000 fr.
paran.

�DÉPOUILLEME~T DES PÉRIODIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES

DÉPOUILLEMENT DES- PÉRIODIQUES
ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SA VANTES'

I. Académie des Inscriptioos et Belles-Lettres. - S~ance du
28 avril / 887. M. Le Blant décrit un vase peint trouvé a Civiti-Castellana, sur
lequel on voit les figures de Jupiler, de Ganym8de, de Minerve et de l'Amour,
avec les mots GANUMEDE ..... SPATER, CUPICO, MENERVA. -M. J. Halévy
cherche .i déterminer la langue parlée par les Hittites ou Hétéens en se fondant,
non sur les inscriptions encare indéchiffrables, mriis sur l'analyse des noms
d'hommes et de lieux de la région habitée par eux et que l'on trouve daos les
inscriptions assyriennes. Contrairement a l'opinion générale, il croit que c'était
une langue sémitique intermédiaire entre le phénicien et l'assyro-babylonien.
M. Oppert fait des réserves sur la méthode du préopinant. L'existence de noms
sémitiques daos une région n'autorise pas la conclusion que la langue parlée
daos cette région, et particulierement celle de certaines inscriptions, soit sémitique. - M. Schwab communique le texte Qe l'épitaphe d'un sieur Pigis, trouvée
a Guen-iUe, pres Mantes (Seine-et-Oise) . Le défunt, de son vivant député aux

Étals-Généraux d'Orléans et de Blois (t le 20 avril f587), est loué pour sa
piJlé. Les emblémes gravés au.. dessus de l'inscription sont obscurs: une flamme
et des rayons, surrnontés d'une étoile et d'un croissant; au-dessous un puits.
Ces emblérnes se rapportenl-ils a la religion catholique ou protestante?
Stance du 6 mai. M. Oppert signale de nouveaux contrats babyloniens oU
sont mentionnés des Juifs. 11 s'agi t le plus souvent d'esclaves. Voici l'un des
documents traduits: &lt;&lt; Yukubu, esclave de Nabu-Kin-Zir, fils de Marduk-ZirIbni, de la tribu de Yuballitzu-Marduk, a été vendu pour f mine 5 drachmes
prix intégral, a Nabu-Akhé-Iddin, fils de Sula, de la tribu d'Egibii. II sera:
d'apres un contrat fait par Nabu-Akhé-lddin, attaché a Balatsu, fils d'Ai~ de Ja
1) Nous nous bornons ii. signaler les arlicles ou ies communications qui conc~rnent l'histoire des religions.

385

tribu de Bel-Ederu, en qualilé d'esclave de guerre ..... &gt;) Suivent les noms des
trois témoins, la signo.ture du notafre et la date (30 Elul 1 de la cinquieme année
de Nabonid, roi de Babylona). Yukub (Jacob) est venu a Babylone encore
jeune¡ vendu, trente-sept ans plus tard, a Nabu-Akhé-Iddin, il est réclamé par
un tiers qui l'avait probablement acquis par droit de guerre. Unautre document
nous fait connaitre le norn d'un Juif, ldihi-El, qui a lué un esclava appartenanl
¡\ Sargina; il est condamné a páyer a ce dernier cinq drachmes d'argent pour
dommages-intéréts (enviran i20 francs ). - M. Pavet de Courteille lit la préface
de la traduction riu Tezklreh, qu'il va publier, d'apres le texte d'un manuscrit
ou·igour de la Bibliothéque nationa!e. L'original persan, de Ferid-Eddin-Attar,
est un ouvrage d'édiflcation du xn 8 siecle, qui contient les vies de soixante-douze
docteurs musulmans remarquables par la pureté de leur doctrine et la sainteté
exceptionnelle de leur conduite. Cet ouvrage a été traduit fort librement, au
xvº si8cle, en turc de l'Asie centrale. M. Pavel de Courteille, a. son tour, tro.duil
le texte turc en l'abrégeant et en le simplifiant. L'intérét de cette publication
esl double : elle fait connaitre un idiome beaucoup trop négligé et nous initie
aux idées des musulmans sur la sainteté parfaite. La patience, . la charité,
l'amour de Dieu, les macérations, les rigueurs de l'abstinence, la conternplation,
le renoncement a soi-méme y sont longuement glorifiés. M. Pavet de Courteille
a puisé de no~breux renseignements complémentaires dans l'ouvrage inédit de
Mir- Ali-Chir-Neva'i, en turc djagata'i.
Séance du .20 mai. M. Renan dépose sur le bureau le quatri8me et deroier
fascicule du premier tome du Co1'pus Inscriptionum semiticarum et rend hommage au zele et A la science de M. Philippe Berger, son collaborateur, ql!i a
accompli la plus grande partie de la tache actuellernent achevée. La partie relative aux inscriptions araméennes est confiée a M. de Vague, et celle qui comprend les inscriptions himyaritiques a M. Joseph Derenbourg.
Séance du 2,7 mai. M. Oppert revient sur les documents babyloniens oU sont
rnentionnés des Juifs. Celte fois, il s'agit d'un jugementrendu contre un esclave
juif du nom de Barachiel, appartenant a une dame GágA, donné et vendu plusieurs fois, et qui revendique sa qualité d'homme libre, parce que dans la
famille d'un ancien maitre il a opéré la jonction des mains des époux dans une
cérémonie nuptiale. Cette prétention est reconnue mensongere. Voici l'intéressant jugement prononcé contre luí : (( Barachiel est un esclave rachetable par
de l'argent, de Gaga, filie de .,.... , qu'e\Ie a acquis, P.n l'an 35 de Nabuchodonosor, roí de Babylone, d'Akhinuri, fils de Nabu-Sardin-Akh, pour un tiers de
mine et sept drachmes d'argent. Dernierement, il a intenté une action, disant:
« Je suis de Nabu-Akhe-Iddin, de la tribu d'Egibi. Je suis un esclave. Allez
tt maintenant et, pour mon salut, rendez votre arrét. &gt;) Les grands et les juges
ont entendu les témoins dans celle affaire et ont réintégré Barachiel dans son
état d'esclave, jugeant ainsi sur }a déposilion de Samas-Nudamiq, fils de NabuNo.din-Akh, el de Oudarin, filie d'Akhinuri, les vendeurs de l'esclave. - Dans

�386

1

DÉPOUlLLE:\IE:NT DES PÉRIODIQUES

cette meme séance, M. Barbiet de lfoynard a présenté les deux ouvrages suivants : Gujastak Abalish, relation d'une conférence théologique présidée par
le ca\ife Mamoun, texte pehlvi, publié pour la premiere fois, ave~ traduction,
commentaire et lexique par A. Barthélemy et Les inscriptions babyloniennes
du Wadi-Brissa, par M. H. Pognon. Ces deux ouvrages forment les fascicules
69 el 71 de la Bibliotheque de l'Ecole des Hautes-Eludes.
Séance du 3 juin. MM. G. Perrot et Renan annoncent la découverte a Salda
(anc. Sidon), de plusieurs sarcophages de marbre noir, de méme forme que
celui d'Eshmounazar, et couverts d'inscriptions hiéroglypbiques et de caracteres
phéniciens. - M. Joseph Halévy continue son étude sur les noms propres hittites clans les textes assyriens. Plusieurs noms de l:eu et la plupart des noms
de rois sont des noms de divinités facilement reconnaissa bles. Ainsi, le nom de
la citadelle Hat-Gar-Rhubani signifie : le dieu Hat est notre citadelle de salut.
Lubarna, Hita-Sar, Gir-Paruda (noms de rois) signifient : le dieu Il est notre
forteresse, le dieu Hat est roi; hóte du dieu Parada. Dans la Mésopotamie supérieure, l'influence de la langue et de la domination assyriennes sont plus sensibles, mais le fond n'en demeure pas moins phénicien. M. Oppert proteste a
nouveau contre la méthode de. M. Halévy et conteste ses résultats. - M. Hau1·éau lit une étude sur le manuscrit latin 2592 de la Bibliotheque nationale,
contenant le récit des visions d'un religieux inconnu de la fin du xm 0 et du
commencement du x1v 0 siecle, originaire de Salan, en Provence. La peur de
l'Antéchrist et l'indignation causée par la corruption de la société et de l'Église
sont les sentiments dominants de ce religieux. Quoique Ja papauté lui paraisse
également corrompue, c'est d'elle qu'il attend le salut. Son récit contient de
longs discours qui lui sont adressés par Dieu.
Séance du 10 juin. M. Héron de Villefosse décrit une figurine en terre cuite
blanche représentant une déesse de la génération, trouvée a Caudebec-les'.'.Elbeuf.

Cetle statuette porte une inscription gauloise : REXTUGENOS SULIAS AVVOT.
En rapprochant cette inscription de quelques autres déja. connues, M. Héron de
Villefosse cherche a montrer que le dernier de ces trois mots doit étre assimilé
au _latin fecit. - Dans la meme séance, l'Académie adécerné le premier prix du
concours Gobert a M, le baron Alphonse de Ruble, pour ses deux ouvrages sur
le Ma1'iage de Jeanne d'Alb1'et et sur Antaine de Bourbon et Jeanne d'Alb1·et.
- Pa,.rrni les ouvrages présentés, il faut signaler un important travail d'archéologie préhistorique et de folk-lore : E. Vedel. Bornholms Oldtidsminder ug

Oldsager.
Séance du 17 juin. M. Edmond Le Blant étudie, d'apres les écrivains antiq 1es
1'idée que se faisaient les chrétiens de l'antiquité sur le diable. Eux-méxes
passaient, aux yeux des pa"iens, pour étre des magi.::iens ayant hérité de la pu1ssance du Christ. Plusieurs persécutions locales n'eurent point d'autre cause que
cette superstition de la foule pai"enne. A leur tour, les chrétiens voy~ient partout
l'intervention du mauvais esprit acharné apres epx pour les tromper el les

ET .DES TDAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

387

détourner de la bonne voie. Ce furent surtout les ascetes qui vécurent en proie
Le tentateur prenait d'ailleurs toutes les formes
pour séduire ses ennemis. Ce n'est qu'au mayen §.ge que l'imaginationpopulaire
se \e représenta sous la forme d'un homme noir 8. queue de singe, iL téte et pieds
de bouc.
Séance du 24 jui-n. M. Renan communique a ses collégues les photograpbies
et les estampages du sarcophage découvert a Salda par Hamelid-Bey (voir séance
du 3 juin). Voici la traduction littérale de l'inscription phénicienne: &lt;&lt; Moi, Tabnit,
pretre d'Ashtoret, roi des Sidoniens, fils d'Eshmounazar, c'est moi qui suis
couché dans ce sarcophage. Qui que tu sois, O homme, qui découvriras cettc
arche, n'ouvre pas roa chambre sépulcrale et ne me trouble pas, caril n'y a pas
ici d'argent ni d'or; il n'y a pas de trésor caché. Je suis couché dans ce sarcopbage; je t'en supplie, ne l'ouvre pas, ne viens pas me troubler1 car c'est ~ne
abomination devant Ashtoret de faire cela. Si tu ouvres ce sarcophage, s1 tu
viens me troubler, qu'il n'y ait pas pour toi de prospérité parmi les vivants ni de
lit parmi les morts. &gt;l Les hiéroglyphes qui couvrent le sarcopbage seront lus
plus tard par M. Maspero. Le roi donl i1 s'agit est le pere de l'Eshmoynazar dont
nous avons déjfi. retrouvé le sarcophage. Nous connaissons done la. succession
des trois princ~s : Eshmounazar ¡er, Tabnit.et Eshmounazar H. La découverte
d'Hamelid-Bey confirme l'hypothese de M. Clermont-Ganneau, qui soutenait que
le sarcophage d'Esbmounazar date, non de la domination perse, mais de l'époque

a celte perpétuelle obsession.

des Ptolémées.
Voici les travaux touchant iL l'histoire religieuse que l'Académie a récompensés par des prix ou des médailles. Le prix de La Grange a été décerné a
M. Le Verdier, pour la publication d'un texte de mystere du moyen a.ge. Les
arrérao-es
des trois dernieres années du prix Fould (non décerné) ont été
paro
.
tagés entre M. de Sarzec (Fouilles en Chaldée) el M. Dieulafoy (Fou11les en
Susiane). Le prix Bordin (Noms de saints en langue d"oc et en langue d'oH) n'a
pas été décerné. Une récompense de 2,000 francs est accordée a M. Thoma~,
charoé de cours a la Faculté des lettres de Toulouse. Dans le concours des antiº nationales, la sixieme médaille est accordée a M. Maurice Faucon, pour
quités
son livre sur la Libmirie des papes a Avignon.

JI. Revue critique d'histoire et de littérature. - 48 avril:
E. Vischer. Die Olfenbarung Johannis. (Compte rendu par M. A. Sabatier;
L'Apocalypse du Nouveau Testament est-elle l'édition chrétienne d'une apocalypse juive? Résumé de l'hypothese de M. V. La question reste ouverte.)
25 avril: G-. Le Bon. Les civilisations de l'Inde. (Compte rendu par M. Barth;
appréciation critique détaillée et bonne a consulter.)
2 mai: E. Budge. The
Book of the bee. (Compte rendu par M. Bubens Duval; bonne édition d'un
recueil de légendes gretfées sur les récits de l'Ancien et du Nouveau Testarnent,
écrit par Saloman, métropolitain de Barsa, au xm 0 siécle.. ) - E. Mérimée. De
antiquis aquarum religionibus in Gallia meridionali ac prresertim in Pyrenreis

=

=

�388

389

DÉPOUlLLElIEN'T DES PÉRIODIQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

montibus. (Compte rendu par M. P.-A. L.; tentative intéressante, mais mcom~lete.) == 1_6 mai: Cler_mont-Ganneau. Notes d'archéologie orientale. (lnscript1on funéra~r~ de Qalomé ¡ Pégase et pégnumi; Apollon Agyieus et Je ResephHoug phémc,en.) == 23 mai: L. Oberziner. 11 Culto del Sole presso gli anticbi
Orientali. (Compte rendu par M. Maspero; bon résumé des doctrines de
l'école égyptologique, par quelqu'un qui n'esl pas égyptologue.) == 13 juin :
Notes d'archéologie orientale. Trois noms gréco-phéniciens (Apsasomos, Mnaséas, Apses). == 20 juin: A. Barthélemy. GujastakAbalish, (Comple rentlupar
M. James Darmesteter; voir notre chronique.) - K. Penka. Die Herkunftder
Aryer. (Compte rendu par M. Saloman Reinach; discussion de l'hypothese trés
füvorablement accueillie en Allemagne de !'origine européenne des Aryens, dont
la Norv8ge aurait été le premier centre de rayonnement; M. R. fait tres bien
ressortir tout ce qu'il y a d'affirmations hasardées et d'exagérations dans le
travail de M. P.) - A. Regnier. De la Iatinité des sermons de. saint Augustin.
(Compte rendu de M. P.-A. Le:jay; oouvre prémalurée, vu l'absence d'un texte
critique des sermons.)
III. Journal asiatique. - F&amp;vrier-mars : E. A'ffl.(!lineau. Un document
copte du xme siécle. Martyre de Jean de Phanidj0it. - A. Bergaigne. Nouvelles
recberches sur l'histoire de 1a samhita. du Rig-Veda. (Avec un index des bymnes
et fragments suspects; voir le principe de ces recherches dans l'une de nos précédentes chroniques, t. XIV, p. 372.)
IV. Journal dea savants. - Mars: E. Renan. L'inscription de Mésa. _
R. Dareste. Coutume contemporaine et loi primitive(voir lenº de mai). Am·il:
G. Pe?'rot. Les statues de Diane a Délos.
Mai : Bartlu!lemy Saint-Hilafre.
L'Inde contemporaine. - B. Haurdau. Le registre de Benoit XI.
V. Revue archéologique. - Mars-avril: Germain Bapst. Tombeau et
chilsse de saint Germa.in, tombeau de sainte Colombe, tombeau de saint Sévérin.
·- Baron Ludovic de Vau:v. Découvertes récentes a Jérusalem. État actuel des
f~uilles sur l'emplacement de la piscine de Béthesda. - Néroutsos-Bey. Inscript1ons grecques et latines recueillies dans la villa d'Alexandrie et aux environs.
VI. Bulletin critique. - ,ter mai: L. Duchesne. Compte rendu critique
de « R.-P. Lipsius. Die apokryphen Apostelgeschichlen und Apostellegenden.,
(Il.1).

IX. Revue des traditions populaires. -Avril: A. Gittée. Le lolk-lore
en Flandro (fin). == blai: P. Sébillot. Superstitions de civilisés. - Víctor Brnnet. Facéties normandes. Cantes de Villedieu. - Clément Janin. La médecine
populaire en Bourgogne.
X. Revue internationale de renseignement. - 45 av1·il: Emite
Beaussire. Quelques réflexions sur l'enseignemenl historique des religions.
XI. Bibliotheque de l'École des Charles. - XLVlI. 6: Molinier.
lnventaire du trésor du Saint-Siege sous Boniíace VJII (1295; suite). ==
XLVIII. 1 : Julien Havet. Les charles de Saint-Calais. - L. Delisle. Forme des
abréviations et des liaisons daos les lettres des papes au xm 0 siecle.
XII. Mélanges d'archéologie et d'histoire. - VII. 1 et 2 : Fab,·e.
Un registre caméral du cardinal Albornoz en 1364, - Le Blant. Le christianisme aux yeux des palens.
XIII. Revue des questions historiques. - Avril: L'abbé O. Dela,·c.
Le Saint-Siege et la conquete de l'Aogleterre par les Normands. - De Mas
Latrie. Les élémenls de diplomatique ponlificale au mayen Age.
XIV. Revue de linguistique et de philologie comparée. -Avril:
Vinson. Correspondance du calendrier hindou et du calendrier grégorien.
XV. Nouvelle Revue. - 15 mai: Fouquier. La religion a Madagascar.
XVI. Revue des deux mondes. - 4er J°uin : Maxime Du Camp. Les
associations protestantes a Paris.
XVII. Controverse et contemporain. - 45 avril : L'abbé Ernesl
Allain. Une nouvelle contribution a l'histoire des archives du Saint-Siege.
15 mai: Mgr de liarlez. Mylhe ou superflfüion? l.es chiens A quatre yeux de
la Perse antique. - Alb. du Boys. Un évéque ultramontain sous Louis XIV.
15 iuin: A. de Boissieu. Saint Nizier, vingt-neuvieme évéque de Lyon.
XVIII. Vie chrétienne, Juin: E. Gachon. Une conlroverse théologiquc
au xvuº siecle (Bossuet et Claude). - Piepenbring. L'apótre Paul (suite).
XIX. Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme
frangais. -15 février: Jules Bonnet. La tolérance du·cardinal Sadolet (suite;
voir le n• suivant). - Ch. Read. Lettres de Théodore de Bez~ (voir lenº suivant). - A.-J. Enschede. Le refuge a Ardenbourg, en Hollande. - Ch. Read,
Les Eépultures des protestanls étrangers et régnicoles a Paris au xvmª si8cle
(voir les n°s suivants).
15 avril: Emite Picot, Les moralités polémiques ou
la controverse religieuse dans l'ancien théatre frangais (xv8 siécle; voir le nº
suivanl). - N. Weiss. L'hérésie dans le Maine (1553).
XX. Revue desétudes juives. - Janvier-mars: Halévy. Recherches
bibliques. IX. Cai'nites et Séthites. - Derenbourg. Sur lerituel. - Kaufmann..
Seos et origine des symboles tumulaires de l' Ancien Testnment dans l'art chrétien primitif. - Duval. Sur la Peschitto. - Loeb. Histoire d'une taille levée sur
les Juifs de Perpignan en 1413-14!4. - Brunschwig. Les Juifs de Nantes et du
pays nantais. - Neubauer, Le Midrasch Tanhuma (fin).

=

=

VII. Bulletin de oorrespondance he!Jénique. - Janvie,•-février :
Ch. Diehl et G. Cousin. Inscriptions de Lagina. (Relatives aux pretres d'Hécaté,
voir le n° suivant.) - Pierre Paris. Fouilles a Élatée. Le temple d'Athén~
Cranaia. - P. Foucart. Exploration de la plaine de l'Hermus par M. Aristote
Fontrier. == Mars: M. Holleaux. Fouillesau temple d'Apollon Ptoos. Fragments
de statues arcbai'ques.
VIII. Mélusine. - Mai: H. Gaidoz. Lºanthropophagie (suite; voir mai).
- Corporations, compagnonnages et métiers (du méme auteur).
Juin :
J. Tuchmann. La fascination (suite). - litare Leclerc. Notes sur Madagascar.

=

-

=

=

=

�390

DBPOUlLLl.':llENT DES P~RIODIQUE~

XXI. R~vue d'ethnographie. -

''

1

ET DES TRAVAt;X m:s soc11rr.I::s SAVA:Sn:s

V. 6 : Yzerman. NouveUes fouillcs

d~ns Jes rumas de BOró-Boudour. - Faurot. Sur les tumuli du territoire
d Obock. = VI. _I : Lec/ere. Les peuplad,s de Madagascar. Origines (fin). _
Pinart, Les Ind1ens de l'Etat de Panama.

XXII. Bulletin de la Société d'ethnographie. _

1887. N' .2 :

Docteur Vef'rier. Les religions de l'Exlréme-Orient. _ Nº 3 . e

t L s·

. arno . e arnt-

.
.
SJmomsme.

XXIII. Mémoires d_e la Société d'elhnographie. _ 1886. 1,~ 8:
Lucien de Rosny. _Les Ant11les, étude ethnographique et religieuse.
XXIV. Archives de la Société américaine de France. _ 1887.
N° I : Pousse. Les manuscrits hiératiques du Yucatan
n s·-,
L
·
.
• - .n. i,,«-on. a se mame
chez les anc1ens Mexicains. == N° 2: Castaing. Croyances sur la vie d'outre-

tombe chez les anciens Péruviens.

XXV. Mémoires de la Société sinico-japonaise. _ 1887. No .
1
Uon de Rosny. La philosophie du Tao-teh-king. _ Foucauo,. La tentation d~
Bouddha par le démon.

XXVI. Bibliotheqne universelle et Revue snisse. _ Mars: Sayous.
La cr01sade de Constantinople (voir les

nos

suivants).

smte le 23 avril. Résume de 1 mtroduction mise par M Büh· J

,

d

·

.
.
er u sa tra ucbon
des 101s de Manou,. vol. XXV dP.s Sacred Books of tbe East, et appréciation de
cette bonne lraduct,on.) = .23 avril · F -E \Varren The St
· ., (V •
.
.
.
. . •
•
owe IDISSw.,
Olr
8

les n° swvants; d1scuss1on avec M Mac Carlhy sur la date d

of Lhe reformation. (Appréciation élogieuse des vol. 111 et IV de l'Jli:,toire des
papes, de M. C1'eightan.) - Popular tales and fictions, their migrations and
transformations. (A propos des deux volumes de M. Cloustan sur ce sujet.) =
7 mai: Tbe temple of Jupiter Olympius. (Compte rendu d'une conférence de
M. Penrose a l'école anglaise d'archéologie d'Atbénes.)= /4. mai: Ma.i, Múller.
Colilcidences. (Exemples de pri8res toutes semblables et cependant indépendantes les unes des autres.) - A. Lowy. The Moatite stone. (Réponse aux
critiques adressées a l'auteur qui a soutenu, dans la Scattish Review, que la
sléle de Mésa est apocryphe.) = 28 mai: Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions. (Le livre du cap. Conder sur le déchilirement des inscriptions hittites
ne fait pas faire un pas a la question.) == 4 iuin: Fr.-H. Chase. Chrysostom, a
sludy in Lhe history of biblical interpretation. (Compte rendu d'un excellent
ouvrage sur Chrysostome comme exégete.)
XXX. English historical Review. - Avril : Lea. Confiscation for
heresy in the middle--ages.

XXXI. Contemporary Review. - Juin: W.-E. Gladstone. The greater
Olympian sedition.

XXXII. Nineteenth eentury. -

XXVII. Muséon. - Juin: T. de la Coupe,•ie. Les Jangues de la Chine
avant 1es_Chmo1s. -E.~W. West. Notes sur quelques petits textes peblevis.
- A. Wiedemann. Le hvre des morts. - E. Beauvois. La légende de SaintColumba. - F. Robiou. La religion égyptienne. _ Ch. Staehlens. Les dieux
du Ra.mayana. - A. Bamps. Tomebamba, antique cité de J'empire des Incas.
XXVIII. Academ~. - _16 av,-il: J. Jolly. The Jaws 0 ¡ Manu. (Voir la

)

.
·
u monument. J._ Raine et E.-Jl. Edmonds. Charms. (De quelques formules ou recettes popu1a1res pour cbasser les maladies ) - A N,:ubauer The M b"t
.
•
•
.
oa I e stone. Ed. Naville. Reporto~ the_necropolis of Tell-el-Yahoodieh. (M. N. établit qu'il
y a eu la une colome JUive.) - The rock-temple at Sidon. == 30 avril .
G.-F. Brawne. The codex Amiatinus. (Sur son ornementation; cfr. l'article d~
M. Ka:l Hamann, du 7 mai, qui établit l'origine italienne du manuscrit.) ==
21 mai :· J.-B. Dunelm. The earliest papal catalogue. (M. D. croit retrouver
dans Ép1phane, Haer., xxvu, 6, Ja liste des papes des Mémoires d'Hégésippe,
perdue pour no~s.) - A.-H. Sayce. Altaic hieroglyphs and hittite inscriptions.
(~ur le réce~t hvre ~u cap. Conder; voirnotrechronique.)-Am.-B. Edwards.
L archéologJe égyptienne de M. Maspero - .28 ma,· • A H K
·
..
•. .- . eane. Tb e anc1ent
~1ties of the New-World. (Critique intéressante de la traduction anglaise de
l ouvrage de M. D. Charnay.)

XXIX. Athenmum. - 23 av,·il : History of the papacy during the period

39l

Mai: W.-E. (]ladstone. The greater

gods of Olympos. Apollo.

XXXIII. Expositor. - Mai: F. Harnack. The origin of the chrislian
ministry. (Voirl'articledu Rév, G. Gore daos len° de juin.) - Juin: W.-H. Simcox. Tbe new theory of the Apocalypse.
XXXIV. London Quarterly Review. - Avril: Tbe jewish and the
christian messiab. - Saint Francis of Assisi.
XXXV. Dublin Review. - Avril: A1'nold. Church extension and anglican expansion. - Scott. Barbour's 1egends of the saints. - The church afler
the conquest. - Grant. Where saint Patrick was boro? - Lightfoots Ignatius
and the roman primacy.
XXXVI. Scottish Review. characler of the Moabite stone, -

Avrit: Rév. A. Liiwy. The apocryphal
Thomas of Erceldoune.

XXXVII. American Journal of philology, -

VII. 4: Bloomfield.

Sevcn hymns of the Atharvaveda.

XXXVIII. Indian Antiquary. - Fdvrier : Foulkers. The Dakhan In
the time of Gautama Buddha. - Murray-Aynsley. Discursive contributions
towards the study of Asiatic symbolism (fin). - Kielho1'n. A. Gaya inscription
of Yakshapala. - Knowles. Why the fish talked. = Ma,·s : Fleet. A lunar fortnight of thirt.een solar days. - Jacob. The Vasudeva and Gopichindana Upanishads. - Kielhorn. On the Mahabhasbya. - Sastri. Folklore in southern
India (voir le nº suivant).
Avril : Dikshit. The method of calculating the
week-day of Hindu Tithis and the corresponding English dates. - lleatsek.
Letter o[ the emperor Alrnar asking far the christian sculptures.

=

XXXIX, Zeitschrift der deutsohen morgenlmndisohen Gesell-

�393

DÜ:POtiILLE:llENT DES PÉRIODlQUES

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES

schaft. - XL. N° 4: V. Dradke. Zur o.ltindischen Religions-und Spracbgeschicbte. - Bühler. Zu Bólhlingks Arlikeln ueber Vasishlha. - Hillebi-andt.
Eine Miscelle aus dem Vedaritual. - Ludwig, Drei Rigvedastellen; Bedeutung
vedischer Wórter.
XL. Mitteilungen des d. arohaiologisohen Instituis (Athen. Abt.).
- XI. 4 : Dórpfeld. Der alte Athenatempel auf der Akropolis. - Studniczka.

Gescbicble der Legendenlitteratur. - Ka1·0. Job. Val. Andrere und sein Ideal
eines cbrisUicben SI.ates. - Ohle. Die Essaer des Philo, - N6ldeke. Ueber die
Apologie unter Melitons Namen in Curetons Spiciiegium syriacum.

Zusammensetzungen im Akropolismuseum. - Boehlau. Perseus und die Graeen.

Das japanische Slernenfest.

392

- Petersen. Arcbaische Nikebilder.
XLI. Jahrbuch des k. d. archa,ologischen Instituts. - I. 4:
Kalkmann. Aphrodite auf dem Schwan. - Heydemann. Die Phlyakendarstellungen o.uf bemalten Vasen.
XLII. Zeitschrift filr Voolkerpsychologie und Sprachwissenschaft. - XVlI. 1 : Julius Happel. Ueber die Bedeutung der vólkerpsychologischen Arbeiten Adolf Bastians. Th. Achelis. Der wissenschaftliche
Charakter der Ethnologie.
XVll. 2 : Steinthal. Mylbos, Sage, Marchen,
Legende, Erzahlung, Fabel. - Ft. Krejci. Deber die ursprüngliche Bedeutung
der griecbischen Dremones.
XLIII. Zeitschrift für die alttestamentliche Wi,senschaft. 1887. N' 1 : Baethgen. i7 Makkabaische Psalmen nach Theodor von Mopsuestia (fin). - Reckendo,-f. Ueber den Werth der altrelhiopischen Penlateuchuebersetzung für die Reconstruktion der LXX. - Budde. Richter und Josua. Die behrreiscbe Grundlage der Apokalypse.
XLIV. Magazin für die Wissenschaft des Judentums. - XIV. 1:
Epstein. Der sogenannte Rascbi-Commentar zu Bereshit-Rabba. - Kaufmann.
Elias von Nisibis und Saadja Alfajjümis .Afosserungen ueber die Trinitat.

=

XLIX, Zeitschrift fO.r Mlsaionokunde und Religionswissenschalt. - IT. .2 : Happel. Die Hauptstufen des religiósen Lebens der
Menschheit (1" arl.). - Seebens. Das religiose System der Parsen. -Spinner.
L. Studien und Mitteilungen aus dem Benedictlnerorden. VIII. 1 : Baeumer. Einlluss der Regel des h. Benedikt auf die Entwicklung des
Rremiscben Breviers (1" art. ).-Lager. Die Abtei Gorze in Lothringen (1" art. ).
- F.-w. Roth. Der h. Petrus Damiani O. S. B. Cardinalbischof von Ostia (fin).
- Grashof et Sievers. Das Benedictirinnenstift Gandersheim und Hrotsuitha.
(suite).
LI. Katholik. - Mars: CardinalFranzelin.- DieKórperlehredes h. Tho•
mas v. Aquin (voir len° suivant).-Das mittela.lterliche Begriibnis.-Janssen's
Geschichte des deutschen Volkes. - Der h. Philipp von Zell im Bistum Speier.
Avril : Zur Orientierung ueber Methode und Ergebnisse der neue~ten Penla:
teuchcritik. -Aus der Katakombe der h. Felicitas.
LII. Ausland. - N° 18: Buchner. Ein Totenfeier in lnnerafrika. - Breitenbach. lndianerstamme a.m Rio Schingll. == N° 19 : Jensen. Vergessene und
untergebende Volk:sbrauche der nordfriesischen lnselbewohner.
N° 2/
Orissa, das heilige Land der Hindu und eine Pilgerfahrt nach Dschaggernath.
- Lillie. Die heiligen Tiinze der P1i.nies,
LIII. Globus. - N° 16: v. Wlislocki. Gehrauche der transsilvanischen
Zeltzigeuner bei Geburt, Taufe und Leichenbestattung (voir les n° 9 suivants).

=

=

XLV. Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des

LIV. Mittellungen des Vereins fi'lr Geschichte der Deutschenin

Judentums. - .iUai: Neubaue·r. Der Wahnwitz und die Schwindeleien der
Sabbatianer nacb ungedruckten Quellen.
XLVI. Zeitschrift für vergleichende Litteraturgeschichte. J. 3 et 4 : Biese. Die resthetische Naturbeseeluog in antiker und moderner
Poesie (2' arl.). - Krumbacher. Ein Problem der vergleichenden Sagenkunde
und Lilteraturgescbicbte.

Boohmen. - XXV. 3: v. H6fler. Bonifacius, der Aposte! der Deutschen, und
die Slavenapostel Konstantinos (Cyrillus) und Methodios. - Wilhelm. Sagen
aus dem westlichen BOhmen.
LV. Mitteilungen des Instituts für oosterreichische Geschlchtsforschung. - VII. 3: William Fischer. Beitrrege zur historischen Kritik des
Lean Diakonos und Michael Psellos. == VIlI. / : Fr. Zimmermann. Kónig
Ludwig l. Urkunde von 1380 ueber das Asylrecht der Marienburger Kirche. P. Kehr. Be:nerkungen zu den piipstlichen Supplikenregistern des xrv Jabrh,
-= VIII. ,2: H. Hoogeweg. Der Kreuzzug von Damiette.
LVI, Bulletino della Commissione aroheologica comunale di
Roma. - XV. 3 : Visconti. Di un bassorilievo altico esprimenle un adorazione dei Dioscuri. - Borsm·i. Del gruppo di edificii sacrial sale nell' area degli
orti di Cesare.
LVII. Archivio per lo studio delle tradioloni popolari. - V. a :
Pit1'é. Una leggenda popolare siciliana. - Guberti, La Giunta, spetta.colo
popolare sacro di Caltagirone. - Edward. Le questue nelle festa di S. Marlino

XL VII. Zeitschrift für Kirchengeschichte. -

IX. 1 : Erbes. Die

heil. Crecilia in Zusammenhang mit der Pabstcrypta. sowie der reltesten Kirche
Roms. - Virk. Melanchlon's politische SteHung auf dem Reichstag zu
Augsburg, i53C (i" art.). - Wilkens. Geschicbte des spanischen Protestantismus im xvr• Jabrh. Die Litteratur der Jabre 1848-1886 (!" art.). - Haupt.
Zur Geschi~hte der Geissler. - L. Schulze. Zur Thomas a Kempis Frage. Tesdorpf. Die Zurückdatierung des Wormser Edictes. - Ney. Analekten zur
Geschichte des Reichstages zu Speyer im Jabre, 1526 (2° art. ).
XLVIII. JahrbO.cher für protestantische Theologie. - XIII . .2:
E. Pfleiderer. Heraklitische Spuren a.uf theologischen Boden. - Usener. Zur

26

�394,

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cum variis 1eclionibus editionum Bezre, Elzeviri, Lachmani, Tischendorfi,
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Exodus (a confirmation of biblical accuracy), with a visit to an Arab brewery.
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griechischen Heortologie, I. - Berlin, Grertner, i887.
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1

REL.IGlO~S DE L ASIE

A. Barthélemy. Gujastak Abalish. Relation d'une conférence théologique,
présidée par le kalife Mamoun. Texte pehlvi, publié avec traduction. - Paris,
rieweg, 1887, in-8, de 80 p.
B. Lindner. Das Kaushitaki Br&amp;hmana herausgegeben und uebersetzt, I.
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F. H. Balfo1w. Leaves from my Chinese Scrapbook. - Londres, Trübner:
1. vol. in-8.

399

-

�TABLE DES MATIERES
DU TOME QUINZIEME

ARTICLES DE FONO
P,ges.

Une conlribution a l'élude du Paulinisme. - De la question de !'origine
du pécbé d'apres les letlres de l'apólre Paul, par M. A. Sabatier, 1 el 137
Le pessimisme moral et religieux chez Homere el Hésiode (2' articlc), par
M. J.-A. Hild.
, • •
22
Une épilhele des dieux dans le Rig-Veda, par M. Paul Begnaud.
~6
Lechristianisme chez les anciens Captes {2' arlicle), par M. E. Amtlineau.
52
Les Héléens. Un nouveau probleme de l'bisloire d'Orient, par M. J. Menant. • ,
88
Le 6cdµ..wv, histoire d'un mol et d'une idée, par M. Paul Regnaud. .
i56
Le rituel du sacrifice funéraire. - Bulletin critique de la religion égyptienne, par M. G. Maspero,
159
Les découverles en Grece au poinl de vue de l'hisloire des reliS'ions
(l" parlie du Bullelin de 1886), par M. Georges Lafaye. • • • • 189
Le li1•re des morts. - Bulletin critique de la religion égyplienne, par
M. G. Maspero. • • • • •
• • •
265
L' Apologétique de Terlullien el l'Octavius de Minucius Félix, par M. L,
Massebieau. . •
316

REVUE DES LIVRES
H. Zotenberg. Nolice sur le livre de Barlaam el Joasaph CM. J. Halt!oy)
A. de Quatrefages. Histoire générale des races humaines. Introd.uction a
l'élude des races bumaines (M. Albert Btville). • • ,
Gustave d'Eichtl,al. Mélanges de critique biblique (M, Édouara Montet),
Uon. Peer. Le Tibet, le pays, le peuple, la religion (M, Ed. Specht) ,
V. Courdaveaua,. Saint Paul d'apres la libre critique en France (M. lean
Rdville).
• • • • . • • • • .
• • • •

9l
!07
108
109

112

�402

1

REVUE DE L HISTOUlE DES RELIGIONS
Pages.

E. de Pressenst!. L'ancien monde et le christianisme (M. Goblet (l'Alviella) •
203
Gustave Le Bon. Les civilisations de l'Jnde (M. P.-E. FoucaU3!) • - . 209
Comte Goblet d' Alviella. Histoire religieuse du feu (M. Albel't R,/ville). 216
D. Castelli. Storia degl' Israeliti dalle origini fino alla monarchia
(M. lidouard Montet). •
2l8
Raphael de Cesa,·e (Simmaco). Le conclave de Léon XIll_(M. lean !Wville). 220
VictorVattier, John Wyclytr; sa vie, ses reuvres,sa doctrine (M. ~tienne
Coquerel) • .
222
M. Guyau. L'irréligion de !'avenir (M. Jean Réville) .
347
Th. Homolle. Les archives de l'intendance sacrée á Délos (M. Georges
Lafaye). • . •
35¼
Th, Homolle. De antiquissimis Dianre simulacrís Deliacis (~f. Georges
Lafaye). • •
3.57
Félfa; Neve. L'Arménie chrétienne et sa littéralure (M. A. Garriere). • 361
Clel'mont-Ganneau. La stele de Mésa. Examen critique du texte (M. A.
Carriére). •
. , •
362
Comte F. de Noer. L'empereur Akhar, un chapitre de l'histoire de l'lnde
auxv1• siecle, traduction frani;aise, par M. G. Bonet-Maury (M. Sylvain
Uvi) • •
36í
Paul &amp;!bülot. Légendes, croyances et superstitions de lamer (2° série).
Les météores et les tempétes (M. Jean Afville)
365
CanONIQUES.

•

li6, 226 et 368

DEPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES ET DES TRAVAUX DES

soca:rts

SAVANTBS.
8JBLIOGHAPH1E .

!24, 24,9 el38~
131, 258 et 395

•

le Gáant : ERNhST LEH.OUX.

A:\Gtm s, llll'íllllt:1m: Clíl\UIX l:.'T ci!l, llUE GAIL;'ilfm, 4.

•

��</text>
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            <description>An account of the resource</description>
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                <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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        <name>Título Uniforme</name>
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            <text>Revue de L'Histoire des Religions</text>
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      <name>Dublin Core</name>
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              <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, 1887, Año 8, Tomo 15</text>
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              <text>Revue de l'histoire des religions: Annales du Musée Guimet, fue creada por el Musée Guimet, Dirigida por Jean M. Revillé y editada por Ernest Leroux a finales del 1800.</text>
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              <text>Leroux, Ernest, 1845-1917, Editor</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Epithete des dieux dans le rig veda</name>
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      <name>Homere et Hesiode</name>
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      <name>Le pessimisme moral et religieux</name>
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      <name>Question de L'origine du Peche</name>
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