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                  <text>�■ IBLIOTECA

U.

CENT

A. N. L.

REVUE
DII'

' p

COURS ET CONFÉBENCES

�V1NGT•TROISIEIIR ANNÉK, .:_ DEUXl~ ME SÉIIIE.

Année scolaire 1.921.-1.922

REVUE DES co URS
4

•

ET

CONFÉRENCES
P CBLIÉR SOOS LA Dllll!CflON DE

FORTUNAT

STROWSKI

Pro!esseur i\ In Sorboone

PARIS
ANCIENNE LI BRAIRIE FORNE

BOIVIN &amp; Cie, ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI•)
Tout droit de traduction et denproduction réserv~.

�15

AvRIL

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECTBUR :

11. F. STROWSKJ,

Professeur ó la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. IIARCEL IIARION,
Profeueur au College de Fránce.

Le 2 décembre 1823, le duc d'Angouleme faisait sa rentrée
triomphale a Paris, au retour de sa campagne victorieuse d'Espagne. Ce fut peut-etre le plus beau moment de l'histoire de
la Restauration. Le Gouvernement était arrivé, a ce moment, a
l'apogée de sa puissance : l'opposition était réduite a peu pres
a rien, l'armée était réconciliée avec le Gouvernement, et les
finances, nous l'avons vu, étaient dans l'état le plus prospere.
Quelques jours encore, et on allait enregistrer ce grand
succés : l'arrivée de la rente au pair.
Le moment était done tout a fait favorable pour mettre a
exécution les idées les plus cheres du parti royaliste, pour mettre
en pratique le programme qui était le sien depuis le début de
la Hcstauration, mais que les circonstanccs l'avaient jusque-la
empcché d'appliquer.
Que! était ce programme ? II se composait d'un certain nombre
d'articles qui n'ont pas beaucoup varié. Des 1819. Chateaubrian&lt;l,
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE MILLI.\RD DES ÉMIGRÉS

&lt;lans Le Conservaleur, l'avait tracé a peu pres exactement.
II voulait, a ce moment-la, hanger la loi éleclorale-maintenant
la chose était faite - il voulait reconstituer sur des bases solides
l'aristocratie ; il voulait empecher la division des propriétés et
il voulait indemniscr les Emigrés. Voila ce qur. le parti royaliste
réclamait en 1819 et voila a peu pres ce qu'il réclamait encore
a la fin de 1823.
Deux journaux Iibéraux, Le Conslilulionnel et Le Courrier,
se procurerent un texte qu'ils publierent ironiquement et qui
résumait tres exactement les pensées et~ les arriere-pensées du
parti royaliste. C'était bien a peu pres ce que . Chatcaubriand
demandait en 1819. Donnrr au clergé l'ínstruction exclusive
de la jeunesse ; établir des jurandes et des maitrises, alin
&lt;l'exclure les patentés de .toule iníluence élcctorale. Enfin
indemniser les Émigrés et mettre des entraves législatives a la
division des propriétés.
De ces deux articles, celui peut-elre qui tenait le plus a creur
au partí vainqueur, était l'indemnité a fournir aux Émigrés, et
le moment favorable était venu. Les finances, je le répete, étaient
dans la situation la plus brillante. Or, il ne faut pas oublier que.
jusqu'alors, il y avait toujours eu des raisons tres puissantes qui
s'étaient opposées a ce que l'État contracUt ce supplément dcdette. II y avait eu d'abord les indemnités de guerre a payer aux
Alliés; ensuite, la nécessité de procéder a la diminution de l'impot
foncier et, tant que cette diminution n'était pas faite, on ne
pouvait songer a un surcrott de dépenses; puis était venue la
guerre d'Espagne. Mais tous ces événements étaient finis
et le moment était venu de décider ce qu'on íerait pour les
Émigrés.
Afin d'etre plus sur du terrain, le partí royaliste prit une mesure
tres importante, la dissolution de la Chambre. Elle eut lieu le
24 décembre 1823 et on procéda a des élections nouvelles, avec
l'arriére-pensée de supprimer désormais les élections partielles
et d'étendre au moins a cinq ans, peut-élre méme a sept ans, la
durée des pouvoirs de la nouvelle Chambre.
Cette nouvelle Chambre fut élue les 26 février et 6 mars 1824.
La pression électorale, qui fut exercée a cette occasion, est
rcstée célebre dans les annales électorales de la France ; elle
était d'ailleurs absolument inutile, tant la victoire du parti
royaliste était certaine d'avance. Jamais encore pareil triomphe
élcctoral ne s'était vu depuis les quatre ou cinq années déja que
toutes les élections tournaient ason avantage. Cette fois, l'opposition fut pour ainsi dire balayée cornplclement; sur 430 sü~gcs

,

3

qui étaient a pourvoir, c'est tout au plus si les libéraux en
obtinrent 19.
• d' ·11
Le fameux Manuel ne fut pas réélu et, en bonne pa~tie a1 eurs
grlice a la mauvaise volonté qu'il rencontra parm1 ses propres
partisans.
. . ,
· é d'
Le général Foy et Casimir Périer, ams1 qu une po1gn e autres, échapperent au désastre général et ils allaient se retr~uv_er
sur les bancs de la gauche de la Chambre future ; mais 1ls
devaient étre impuissants par leur peti~ no11;1br~.
.
. .
Louis XVIII eut un mot qui caractérise tres bien la s1tuation_ •
« c'était, disait-il, la Chambre relrouvée .. » Avec elle º°: alla1t .
pouvoir faire tout ce qu'aurait voulu fa1re la Chambre mtrouvable.
.
Ré I t'
Les Royalistes pousserent des cris de jo1e : « La
vo ~ ion
est aux abois » disait Le Drapeau blanc ; « la monarchie est
inébranlable dé~ormais », répondait L' Éloile.
La premiére question a étudier é~ait _évidemment c~lle des
Émigrés. Elles'était posée des les prem1ersJours de la prem1ere Re~tauration et nous avons vu combien, a cette époq?e, elle ava1t
été irritante et comme elle avait passionné les espr1ts.
Quand Louis XVIII remonta s?r, le ~rone, i! faut reconna~tre
qu'il était impossible que ceux qm s étaient rumés a son serv1ce,
qui l'avaient suivi en exil ou qui avaien~ co?1battu pour sa cause
en France, ne profitassent pas de la V1cto1re. Pla~ons-nous par
la pcnsée dans la situation ou était le gou:'erne,i:n,ent ~e!ª Rest_auration ; nous sommes forcés de convemr qu 11 éta1t 1mpo~s1ble
que ce gouvernement ne írt pas quelqu? chos? pour les Émig;és.
La légitimité lui rappelait-on ou lm aurait-on rappelé, n est
pas I'apanag¡ d'un homme, elle doit profiter a to~t. le monde.
Sans doute la CLarte avait consacré l'irrév_ocab1hté _de la
vente des biens nationaux, mais cela n'empechait pas une m~emnité, et c'est sur ce point que les royalistes modérés, les ;~yahstes
sages, purenl tout de suite se groupe~,. par oppos1tion. aux
ultra-royalistes qui ne voulaient _ras d mdeu_m1té et qm ne
réclamaient qu'une chose: l'expuls1on pure et s1mJ?le des_ acquéreurs. Quand ils parlaient d 'indemnité, ils voula1ent dire une
indemnité que l'on devrait verser a ces acquéreurs_ dépossé~és,
en compensation du prix qu'ils avai~nt pu payer ; .1ls voula1e_nt
leur expulsion et la restilution des b1ens aux anc1ens propriétaires.
Vous vous rappelez certainement cette loi du 5 décembre ~81~
dont nous avons parlé précédemment d'une fa~on as~ez complete ,
cctte loi tres sage, tres acceptable, reuvre de la partie modérée du

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
4
parti, restituait aux Émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient
pas été vcndus ; c'était une restitution qui s'imposait par la
force des choses. Et cette loi avait grand soin de stipuler aussi
que ceux des biens confisqués aux Emigrés, qui étaient affectés
a un service public, par exemple a des hopitaux, a la Caisse
d'amortissement, ne seraient point restitués, quel'État les garderait, mais qu'il s'arrangerait ensuite pour donner une indemnité correspondante a leurs anciens propriétaires qui ne recouvreraicnt rien.
JI résultait de cette disposition, et peut-étre encore davantage des débats auxquels cette loi a donné lieu a la Chambre,
que c'était la une faveur, un cadeau, que le Gouvemement
faisait a ces Émigrés rentrés, mais qu'il aurait eu le droit de ne
point faire et auxquels il mettait - comme lorsque l'on fait un
cadeau - les conditions et les limites que bon lui semblait.
Or voila qui n'était point du tout du gout des royalistes
ar&lt;lents ; ils considéraient cette loi de 1814 comme une loi de
spolialion qui confirmait, qui corroborait les spoliations révolulionnaircs.
Au cours des débats qui précédercnt la promulgation de cette
loi, une voix particulieremcnt éloquenle et retentissante avait
cléveloppé les raisons majcurcs qui dcvaient empcchcr toute
rcslitution généralc,tout désavcu des« ventes révolutionnaires »:
cclte voix était cellc du maréchal )Iacdonald.
Macdonald n'hésita pas a montrer, dans la Chambre des
Pairs de la Restauration, que plus d'un million de ventes de
hiens nationaux avaient eu lieu - exactement 1.055.189 - que
le maintien de ces ventes intéressait, non seulemenL les premiers
ª:quéreurs, mais leurs créanciers, mais ceux qui avaient pu acquénr d'eux de seconde main, et il évaluait au moins a 9 millions et
tlcmi &lt;le Fran&lt;;ais ceux qui avaient un intérét direct et personnel il
la stabilisation des ventes de biensnationaux. Et il ajoutait qur.
!'Ontre ce colosse, le Gouvernement le plus fort que l'Histoire ail
jusqu'alors connu, le Gouvernement de Napoléon, se serait luiméme brisé, s'il avait voulu essayer de l'entamer ; Napoléon n'a
J'ailleurs jamais eu cctte pensée. Le maréchal ajoutait toutefois
que, bien que ces ventes reposassent en paix a l'abri des lois il
u'était pas supernu, en raison des événements qui venaient 'de
5e produire, de leur donner une autre égide, de leur donner l'appui
de l'opinion publique, de réconcilier la France ancienne avec la
France nouvelle : « Et cela se ferait facilement disait-il si nous
voulions nous lancer, armés de toute noLre géné¡osité et de toutes
les forces dr la Nation, dans un vastc systemc d'indcmnité.

.

Que la Patrie se place par une indemnité entre les anciens et les
nouveaux propriétaires et que, par sa libéralité pour les uns, elle
efface les souvenirs de tous. n
Je ne sais si l'influence du maréchal Macdonald et. de tous
ceux qui pensaient comme luí - ils étaient alors la majorité
dans les Chambres - aurait été suffisante pour couper court a
toutes les réclamations irritantes qui se produisaienta l'extréme
droite. L'histoire ne permet pas de répondre a cette question,
puisque peu de temps apres survenaient les événements, que tout
le monde connatt, qui reléguaient au second plan, et pour bien
longtemps, la question des Émigrés : 1815, tous les malheursqui
suivirent l'invasion, l'indemnité de guerre: tout cela, je le répete,
ne permettait pas un seul instant, meme aux plus ardents, de
remettre en question l'indemnité ; l'État avait malheureusement
des charges trop lourdes pour pouvoir accepter celle-la.
La situation se prolongea ainsi pendant plusieurs années.
Cela n'empécha pas que, pendant ce laps de temps, certaines voix
continuassent a s'élever au sein du partí ultra-royaliste pour
exposer des réclama tions inopportunes.
Déja, en 1814, quelques écrits avaient vu le jour, remplis
d'imprécations et d'attaques contre les acquéreurs de biens
nationaux ; ils revendiquaient ouvertement l'annulation de
toutes les ventes révolutionnaires. Il serait trop long de les
énumérer tous ; je me bornerai a en citer un qui a eu un grand
retentissement et qui a été un véritable événement en son temps;
c'est le petit opuscule que Bergasse fit parattre en 1821 sous ce
litre : « Essai sur la propriété ou considérations morales et politiques sur la question suivante : Faut-il rendre aux Émigrés les
héritages dont ils ont été dépouillés ? »
Bergasse avait écrit cet opuscule un peu avant la rentrée de
Napoléon aux Tuileries et pendant les Cent jours; seulement, il
l'avait gardé en portefeuille et il ne le publia qu'en 1821, tel qu'il
avait été congu primitivement, mais en y ajoutant un postscriptum qui est peut-étre plus intéressant que l'écrit lui-méroe.
Son essai sur la propriété est le manifeste le plus complet des
idées royalistes les plus intransigeantes quant a cette question
des biens nationaux. Il part de ce principe que les Émigrés ont
soutenu une cause juste, la seule cause juste, et que, par conséquent, tous les décrets qui ont été rendus contre eux sont nuls ;
que le temps lui-méme n'a pas sanctionné l'aliénation des biens
des Emigrés, car le temps ne peut pas sanctionner ni légitimer
un crime. II repousse également l'idée si souvent exprimée que
les biens acquis dans les ventes de biens nationaux avaient

�6

REYUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE :\HLLL\RD DES ÉMIGRÉS

·passé de mains en mains et que pres que toute la France se trouve

tenait cette idée particulierement impopulaire, qu'il faut dans le
pays une aristocratie tres fortement constituée, qu'iI faut pour
cela rétablir le droit d'ainesse, qu'il faut des manoirs seigneuriaux et qu'il faut que, dans les campagnes, l'influence appartienne aux seigneurs, vous aurez une idée des théories de .
Bergasse ; cet auteur était pour les royalistes un ami tres compromettant.
Dans son post-scriptum, il est vrai, il est beaucoup plus modéré et tient compte du temps écoulé. II se rallie a l'idée d'une
indemnité; seulement, il tient toujours a ce que cette indemruté
soit absolument égale a la valeur réelle, en temps normal, des
biens qui ont été vendus nationalement. C'est a ses yeux le seul
moyen de mettre en repos les consciences et de donner aux biens
confisqués et passés dans le commerce une valeur égale a celle
des biens patrimoniaux.
C'était en somme une déclaration de guerre faite aux acquéreurs de biens nationaux. Le Gouvernement s'émut ; il savait,
par l' expérience de 1814, combien de telles paroles étaient funestes
a sa popularité et combien elles étaient capables d'ébranler le
trone. Bergasse fut poursuivi pour sa publication ; il comparut
en cour d'assises et il eut meme affaire au fameux avocat général
Marchangy, qui se montrait si dur pour les délits de presse ou pour
les conspirations militaires. Mais Marchangy, cette fois, changea
completement d'attitude, et l'on vit cette chose extraordinaire
d'on réquisitoire ressemblant a un plaidoyer. Bergasse fut acquitté avec honneur, mais le coup avait été porté, et nous sommes
renseignés sur l'effet immédiat que produisirent cette publication
et cet acquittement par la lecture des rapports de police. Nous
trouvons, en effet, dans l'un d'eux, daté de juin 1821, les ligues
suivantes : &lt;e Le proces Bergasse a eu pour effet immédiat de
rendre a peu pres invendables les biens nationaux. J'ai été a
rneme de voir chez un notaire a que! point ils étaient décriés et
avilis depuis la derniere discussion a la Chambre et notamment depuis les dernieres observations du ministre des Affaires
étrangeres. C'est un grand malheur. Jamais les acheteurs ne
voudront a aucun prix une propriété ou il y ait une tache de
nationalité. ii Nous voyons ici ce fait essentiel, dont il faut tenir
grand compte, qu'en effet les menaces prodiguées aux acquéreurs
de biens nationaux avaient pour résultat de faire perdre a ces
biens une notable partiede leurvaleur et, parconséquent,d'affecter le Trésor public qui a le plus grand intéret a ce que les ventes
d'immeubles se fassent d'une fagonprofitable, afín que l'enregistrement en profite, lui aussi.

intéressée au maintien des ventes.
II soutient, done, une these conLraire a celle du maréchal
Macdonald ; les biens acquis sur les Émigrés ne l'ont été que par
un tres petit nombre de Frangais et ces biens sont demeurés
hors du commerce et pour ainsi dire frappés d'anatheme. Si les
Émigrés ne sont pas reconnus comme propriétaires et comme
n'ayant jamaii cessé d'etre propriétaires des biens qu'on leur a
eruevés, c'est a désespérer du respect de la propriété en France ;
tout le systeme de la propriété en sera ébranlé dans notre pays.
Songeant a une objection qui n'a pas manqué d'etre faite tres
souvent, a savo1rqu'il n'y a pas de raison, si l'on veut revenir en
arriere, pour ne revenir que sur la vente des biens nationaux et
non sur les pertes mobilieres que presque toute la France a éprouvées au cours de la Révolution, Bergasse établit, entre la propriété foncier~ 1 la ce propriété réelle » - c'est le mot qu'il emploie
- et la propriété immobiliere, une opposition absolue. « Les révolutions,dit-il, dans la propriété mobiliere ne sont que passagere.s,
tandis que dans la propriété réelle, elles sont profondes et elles
intéressent les destinées des États. » 11 craint que si on n'opere pas
cette restitution,il ne subsiste dans l'esprit du peuple une disposition générale a profiter des occasions que les événements pourront offrir pour envahir les propriétés d'autrui. Le seul moyen de
couper court a ce danger, c'est de rendre, et si on ne rend pas,
tout au moins de fourrur une indemnité, non pas une indemnité
modique, non pas une indemnité telle que celle qui sera votée en
1825, mais une indemnité intégrale, égale au prix que les anciens
propriétaires auraient pu demander en vendant leurs biens,
s'ils les avaient vendus volontairement a une époque de tranquillité.
11 n'accepte d'ailleurs cette derniere combinaison qu'a son
corps défendant et a défaut de mieux ; elle le laisserait toujours
inquiet sur !'avenir et mécontent ; et il répete qu'il y a en
somme tres peu d'individus qui aient participé a la spoliation
dont les Emigrés ont souffert, et qu'il serait vraiment tout a fait
injuste que la masse de la nation, presque tout entiere innocente
de ces attentats dont les Émigrés se plaignent aveé tant de
raison, soit cependant tenue d'acquitter une dette qui n'est pas
la sienne, une dette qui n'est pas moins celle de la justice que celle
de l'humaruté.
Voila quelles étaient les idées développées par Bergasse. Si
j'ajoute qu'il entrait ensuite, apres ces théories menagantes,
dans d'autres développements, non moins impolitiques, ou il sou-

7

�8

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Il '[ avait done des arguments sérieux a faire valoir du coté
royahste pour établir la nécessité d'une indemnité, mais autres
que .celui de la ~écessité de la pacification des esprits ou que
celm de la nécess1té de rendre a des biens passagerement dépréciés toute Ieur valeur.
On aurait pu rappeler la maniere lamentable scandaleuse
meme tres souvent, dont les listes des Émigrés avaient été faites
au tei:nps de la R~volution. Lorsque la Révolution s'empara
des b1ens des Ém1grés, elle agit pleinement dans son droit
atte_ndu que les Émigrés, au moins certains d'entre eux, lui
avaient déclaré une guerre a mort et qu'elleétaitbien forcée d'en
teni_r compte et d'agir pour sa défense. Prendre les biens qu'ils
ava1ent la1ssés_en France et ne pas Ieur laisser ce mayen d'attaque
c~~tre elle éta1t u1:1e chose tout a fait indiquée, et je suis tres Ioin
d et_re de ceux qui pensent que la nationalisation des biens des
Ém1grés dépassat les limites du droit.
. Mais, s'il était naturel et tout a fait Iégitime que I'on prit Jes
biens de ceux qui allaient a l'étranger combattre ou conspirer
~ont~e la France, ~n rev~nch_e, il ne l'était pas du tout que J'on
mscnvi~ sur des hste_s d Ém1~rés le nom de gens qui n'avaient
pas é~1g~é et qu~ l'mattent1on, la précipitation, la partialité,
la mahgmté gross1ssent les listes d'Émigrés d'une quantité de
nom~ de gens qui n'auraient pas dú y figurer. Comme Portalis
l'a d1t au ~onseil de~ A~ciens, il aurait ~allu, dans ces temps de
trou_h~e, qu un. propriéta1re, ayant des b1ens sur plusieurs points,
habitat,~ la fo1s s1;1r ch~cun des points ou il avait des possessions
pour n etre pas 1~s~nt sur la. liste des Émigrés. On y avait
apporté t~nt de d1fhcultés pratiques que les certificats de rési~ence éta1en~ généralement impossihles a fournir et que les
hstes se gross1ssaient ainsi d'une foule de gens qu'on avait intéret
a Ymettre pour s'emparer de leurs biens.
~~s exeI_Uples sont_ no~hreux d'hommes qui ont été poursu1v1s, qui ont été mscnts comme Émigrés dans te! endroit
pendant 9~e dans te! autre ils exergaient _des fonctions publiques.
En vo1c1 un, ~-otam_men_t _: celui du ministre Monge qui a
figuré pendant qu 11 éta1t mm1stre sur une liste d'Émigrés de son
département.
1~ Y a _eu des détenus qui, pendant qu'ils étaient en prison, ont
été 11:1scnt~ co~~e émigrés. Il y a eu des engagés, défenseurs de Ja
~atn_e qm, prec1séi:nent parce qu'ils n'étaient pas Ja, ont été
mscnts co1;0me éffi:1grés. II y a eu des morts qui ont été portés
com~e ém1grés et 11 y eut meme des gens que J'on venait de tuer
et qm ont quand meme été inscrits sur les listes.

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

9

Je n'en citerai qu'un exemple parmi beaucoup d'autres.
Mais il est assez curieux pour mériter d'etre reproduit. C'est
J'histoire épouvantable du capitaine de frégate Bastero~ de ~a
Barriere qui était a Toulon au début de 1793 et qm éta1t
affligé de trouhles d'esprit tels qu'ils con~naient de tres pres _á
Ja démence. C'était au moment ou la VIlle de Toulon éta1t
partagée, en proie a des luttes horribles, entre les Jacobins
d 'une part, la Bourgeoisie et les Of~iciers_de la Flotte de l'au~re,
011 régnaient des sentiments ré_vo~ut10nnaires prononcés. I~ _arnva
sur ces entrefaites que le cap1tame Basterot de la Barner~ fut
chargé, pour son malheur, de faire une croisiére dans la M_éd1terranée, vers les cotes italiennes et vers les cotes algén~nnes.
Comme il était tres mal vu de ses hommes, en sa quahté de
noble, une insubordination, une insurrection se prod~isit dans
son équipage. Au retour, pour ce fait et pour certa~ns ~utres
également, Ba_sterot d~ la_ Barriere !ut ~ccusé de n avo1~ pas
réprimé cette msubordmat10n et de n av01r pas été assez rigoureux. On Je fit comparaltre devant un Tribunal qui le condamna
a mort. 11 fut fusillé sur la greve le 28 mai 1793, bien qu'il fut de
notoriété publique qu'il ne jouissait plus de s~s facultés.
.
Cet événement avait eu a Toulon un retentissement cons1dérable. On peut dire qu'il a été connu de tout le monde ~t qu'il
a été meme une des causes principales de l'insurrection de
Toulon qui éclata contre la Convention quelques mois plus
tard.
Tous ces faits n'empecherent pas ce malheureux d'etre inscrit
comme Émigré le 5 nivose an II sur la liste des Émigrés du Var,
et bien qu'aucun de ceux qui ont pu l'y inscrire n'ait pu
ignorer son déces.
.
Voila qui peut vous montrer dans quelle mentahté ont été
trap souvent faites les listes d'Émigrés. II y avait la un argument
tres puissant que les royalistes auraient pu invoquer. lis pouvaient reconnaltre - et il eut été politique de leur part de le
{aire - que la confiscation des bíens des Émigrés, véritablement
émigrés, méritait respect et devait etre maintenue, mais que 1~
confiscation des biens des inscrits a tort était un scandale qm
demandait et qui exigeait réparation. Ouí, íl y a eu des inscriptíons d'une iníquité absolument révoltante, suívies de ventes
d'une íníquíté également révoltante. Sí l'on s'étaít tenu sur ce
terrain, on aurait embarrassé beaucoup ceux qui étaient opposés
a l'idée d'une indemnité.
Voila a peu pres dans quelles conditions se présentaient la
question et le débat, devant la fameuse Chambre retrouvée.

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

10

Cellc-ci n'ét~it p~s en~orc réunie lorsque se produisit un événement financ1er d une 1mportance considérable.
. Le 17 f_évrier 1824, la rente 5 ¾ atteignit le pair. Quelques
Jours apres, elle le dépassa. Le 5 mars 1824 elle atteignait le
co~rs de 1~ fr. 80. C'était presque exacteme~t le double de ce
qu ell~ ava1t valu lorsque, en 1817,on avait été tresheureux de
pouvo1r trouver preneur a 52 fr. 50. En moins de sept ans la
rente avait doublé de príx.
'
~oila l'occ~sion, depuis si longtemps attendue, de fournir aux
~m1grés une mdemnité, sans que pour cela leTrésor futamenéa
rien débou~er, sans qu'il se chargeAt d'une dette nouvelle.
Il ! ava1t un moyen tres simple d'y pourvoir, c'était le moyen
class1que qu 1 on appelle la conversion. Convertir la rente 5 ~
en une rente ?'un taux moindre, et le bénéfice que l'Etat en tirer:
pou~a ad~irablement bien servir a foumir l'indemnité aux
Ém1grés. C est ~~ que p~nsa M. de Villele. II était tout a fait disposé a do~ner l mdem~1té; mais, en sa qualité de financier tres
sage et tres économe, il ne voulait la servir qu'a la condition
qu'elle ne fu~ pas ~our l'État un supplément de chargt's. Aussi,
lorsque_le Ro1 ?uvrit la session, le 23 mars, il annon\¡a deux
choses . un_ proJet pour la septennalité de la Charobre et un projet
de convers1on ~e la ren~ « pour, dit-il, diminuer les impots et
fermer les derm_eres pla1es de la Révolution ». Ces paroles, personne ne po~va1t en douter, annon\¡aient un projet d'indemnité
pour les Em1grés.
•
con':ersion était tout a fait indiquée par les circonstances,
~ais en ~eme temJ?s, cependant, elle éta1t certainement quelque
chose d assez hard1. La conversion n'était pas inconnue en
Franc~; c'e~t un~ chose ~ui se pratique d'elle-memetoutes les fois
qu~. le:s a_ffa1res d un déb1teur sont en assez brillante situation pour
qu/1 Pll:Is~~ se pr?cu:er l?s capitaux a un taux moindre que ceux
qu il do1t , 11 fa1t mstmctivement une conversion
, \La. conve~s!on avait done été chez nous déjil. pratiquée sous
1/, ncicn J:egim~, non pas par l'Etat, bien entendu, puisque
1 Et:i-t était t?uJours tres au-dessous de ses affaires, mais' elle
avait été prabquée par _cas ad~inistrations dont la gestion était
sage et prudente, au moms rclativement, qui s'appellent le Clergé
de France et les Etats provinciaux.
Le _Clergé ?e Fr~nce avait une grosse dette, mais une dette
dont 1 payait les mtérets avec une ponctualité irréprochable
ll avait, par conséquent, beaucoup de crédit et il pouvait ero~
prunte~ a des taux tres modérés. Tandis que l'Etat était obligé
de subir des taux de 7, 8, 9 et 10 ¾, le Qlergé trouvait facilement

½ª

!

ª,

11

preneur a 5 ¾ en temps de guem:, 4 ¾, et quelquefois ~eme
rnoins en temps de paix. II ava1t l bab1tude de convertir les,
empr~nts contractés a un denier fort en nouveaux ~m?runts
contractés a un denier faible. La meme chose se prodmsa1t Pºº:
les itats provinciaux dont la gestion était d'aille_urs a_uss1
habile et aussi ferme que celle du clergé de France, 11s ava1cnt
du crédit et, en général, au xvm8 siecle, ils empruntaient a 5 ¾
pendant la guerre et a 4 ¾ pendant la paix. .
. .
La conversion n'était done pas inconnue, mais ses trad1tions
n'étaient pas tres familieres aux esprits. Les souvenirs étaient
asscz confus. La conversion n' était pas encore entrée ni dans les
habitudes du public, ni dans les discussions des théorici_ens. 0!1
vivait surtout sous l'impression des réductions de rente s1 mulbpliées et si scandaleuses qui avaient été faites s?us l'Ancien
Régime, et on était porté a confondre une convers1on avec une
réduction, dcux choses qui sont cependant si différentes qu'elles
sont presque l'opposé l'une de l'autre._
.
.
Voila pourquoi le projet de convers1on présenta1t certamement
booucoup de difficulté. ?11. de Villéle tint ce~endant a !e dépose~.
pare~ qu'il le jugcait nécessaire et tout a fa1t opportun. Ce nunistre n'avait, en cela, qu'un seul tort, le tort hab1tuel aux gra?ds
hommes, de voir plus juste et plus loin que ses contemporams.
Il avait compris tout de suite la nécessité et l'avantage de la conveniion; ses contemporains, en général, ne l'ont pas compris .. Il
en vit bien la difficulté,,aussi ne se lan!;a-t-il dans cette affaire
qu'apres avoir pris beaucoup de précautions. Il consulta les de_ux
hommes dans lesquels il avait le plus de confiance en pare1lle
matiere, M. Roy et M. ?llollien, les deux anciens ministres. Tous
deux s'accordcrent a reconnaiLrc la justice d'abord et l'avantage
ensuite de la combinaison projetée. Ils firent seulement quelques
réserves sur la question d'opportunité.
M. de Villele tint aussi a s'assurer le concours de banquei:;
puissantes, car il était a craindre que, le jour ou la conversion
serait décidée, la plupart des rentiers, ne comprenant pas bien
l'avantage qu'elle présentait pour eux,ne se fissent rembourser.
Quatre compagnies de banquiers se constituerent et furenL
sondées relativement a cette affaire, quatre qui, plus tard, s&lt;'
fondirent en une seule a la tete de laquelle íurent les banquiers les
plus importants, ceux auxquels on avait eu recc,urs en plusieurs circonstances : Rothschild, qui était le conseiller financier
de ~L de Villele, Laffitte, qui, bien que de l'opposition, partageait
les vues du ministre en ce qui concernait la conversion, et plusieurs
autres encore formerent un consortium - pour employer un mot

�12

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

contemporain - qui s'engagea a fournir de quoi satisfaire a
houtes les demandes de remboursement qui pourraient se produire
et a prendre le fonds que l'on se préparait a substituer au 5 %,
c'est-a-dire du 3 ¾ émis au taux de 75. Ils demandaient simplement, pour le risque et pour les frais, de jouir jusqu'a la date
du 1er janvier 1826 de l'intégralité de l'intéret 5 ¾Apres avoir ainsi assuré le succes de sa combinaison par cü
appui, certain désormais des banques, M. de Villele fit connaitre
son projet. C'était la faculté pour les porteurs de 5 ¾ ou bien
d'etre remboursés a 100 francs, ou bien de recevoir 4 francs de
rente au lieu de 5 francs, en rente 3 ¾ émis au taux de 75.
On connaissait exactement le chiffre des rentes 5 ¾ existant
a ce moment : il était de 197 millions et une fraction qui est
négligeable.
Sur ces 197 millions de rente 5 ¾, 57 appartenaient a de,1
établissements tels que la Caisse d'Amortissement ou a d'autres
établissements publics, et auxquels on ne voulait pas toucher.
Restaient 140 millions de rente a convertir. Si, au lieu de Ieur
allouer un intéret de 5 %, on le réduisait a 4, c'était un bénéfice
d'un cinquieme, c'est-a-dire un bénéfice de 28 millions. Or,
28 millions, c'était précisément a tres peu de chose pres, d'apres
les sondages qui venaient d'etre pratiqués, le chiffre qui serait
convenable pour allouer aux Emigrés une indemnité suffisante.
Te! était le projet de M. de Villéle. Ici apparatt une objection
qui n'a pas manqué d'etre faite et qui a meme été maintes
fois répétée pendant tout le cours des longs débats auxquels le
projet de Ioi a donné lieu.
Si, au lieu de convertir le 5 ¾ en 3 ¾ a 75, on le convert.issait
en 4 ¾ au pair ou a un cours voisin du pair, ce serait aussi
28 millions de gagnés, mais avec cet avantage que le capital
nominal de la rente ne serait pas accru et qu'apres avoir ainsi
converti en 4 ¾, on pourrait un peu plus tard, si les circonstances continuaient a etre aussi favorables, convertir en 3, gagner
encore un coup 28 millions et retrancher 56 millions au lieu de
28 sur les arrérages de la rente frangaise.
Ceci est incontestable : il est évident que, si les choses avaient
pu réussir de cette maniere, la double conversion, en 4 d'abord et
en 3 ensuite, aurait été infiniment préférable a la conversion
une fois faite en 3 au cours de 75.
Si~- de Villele ne s'y est pas arreté, c'est qu'évidemment un
financier, expert et sagace comme lui, avait des raisons majeures
pour ne p~s cro_ire I_a ch~~e r~alisable. II craignait l'opposition
générale; 11 craigna1t qu 11 n y eut beaucoup de demandes de

LE MILLL\RD DES ÉMIGRÉS

13

remboursement. II avait besoin de l'appui des banquiers ; il était
dans Ieur dépendance. Or, il n'oubliait pa~ qu'il ª".ait ~u ass.~z d_e
peine a obtenir leur concours dans les limites que Je_viens ~ md~quer et que, s'il leur avait demandé davantage, Il ne 1 aura1t
pas obtenu. II fallait, pour les décider a marcher, leur m~ttre
devant les yeux la perspective d_e bénéfic~s pro~ables, poss1bl~s
tout au moins Iorsque ce 3 ¾ qm leur serait rem1s a 75 montera1t
par le fait de' prospérité gé;ér~le ou par !e fait ,de rachats ~e
la Caisse d'Amortissement et s approcherait peu a peu du pa1r.
En un mot, il fallait que les banquiers gagnassent_ d~ !'argent,
ou eussent I'espoir d'en gagner, pour que M. de_ V11lel~ o~ttnt
leur concours. Certes, si on avait pu s'en passer, 11 ~ura1t mieux
valu convertir en 4; mais on était dominé par les c1rconstances,
¡¡ fallait faire ainsi ou ne ríen faire du tout ; M. de Villele préférait agir.
.
.
Le 17 avril, lerapport sur ce proJet de Io1futd_épos~al~C~ambre
des Députés par un Mattre des Requetes q_m éta1t l mtime de
.\l. de Villele et qui venait précisément de fa1re paratt~e dans Le
J,foniteur plusieurs articles favorables a la convers10n. 11 se
nommait M. l\lasson.
Ce rapport n'eut pas de peine d'abord a établi~ la légalit~ incontestable de la mesure qui était projetée ; un déb1teur a touJours le
droit de rembourser, sauf stipulation contraire. II en montra
non seulement la légalité, mais l'utilité, et ceci est tellement
élémentaire qu'il est inutile d'y insister. .
. .
II en montra enfin la nécessité, car s1 on ne fa1sa1t pas cette
conversion ne serait-il pas absurde que la Caisse d' Amortissement
continuat ::_ acheter et a payer au-dessus du pair des rentes que,
si elles étaient converties, elle pourrait acheter a des prix beaucoup plus modérés ? Ne serait-il pas absurde d'imposer a la
Caisse d'Amortissement l'obligation de racheter .du 5 ¾
104, 105 ou 110 peut--etre, tandis qu'elle pourrait acheter un
chiffre égal en 3 ¾, au cours de 75 francs ou U1;l peu au-dessus ?
Voila tout ce que développa M. Masson, et I1 ne manqua pas
d'ajouter, pour répondre aux critiques que je signalais tout a
l'heure, que certes, si l'on convertissait directem~nt en 4 1/2 ou
en 4 cela vaudrait mieux, mais qu'on ne le pouva1t pas.
C~s raisons sont véritablement décisives, mais si décisives
qu'elles soient, n'oublions pas combien on était timide, routinier,
hésitant a cette époque ; combien les esprits étaient uniquement
pleins du souvenir des réductions opérées sous l' Ancien Régime ;
combien enfin les rentiers menagés de réduction étaient nomhreux et influrnts dans la vill_e de Paris, car les rentes sur l'Et at

�LE MILLIARD DES ÉMIGRf:S

14

15

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

étaient encore un fonds presque uniquement parisien ; elles
avaient peu pénétré en province; les rentiers se trouvaient presquc
tous agglomérés, réunis dans la capitale, s'indignant, se surexcitant les uns les autres, établissant dans Paris une opinion politique factice.
En 1819, on avait essayé de répandre la rente dans les départements et on avait créé les petits grands-livres · mais la
.
'
mesure ava1t eu tres peu ·de succes, et le Paris de la Restauration restait, comme le Paris de l'Ancien Hégime, cssentiellcmcnt une ville de rentiers.
C~s rent~ers se défeD;daie?t a outrance contre le projet de convcrs10n qm les mena~a1t et ils eurent recours a toutes les intriaues
possibles pour ameuter l'opinion contre le projet du mini:tre.
Des hommes qui avaient commencé p.ar assurer M. de Villele de
leur appui, par exemple le comte d' Artois furent si bien travaillés
qu'ils commencérent a faiblir visiblement. Des lettres de menaces
furent, parait-il, adressées a la duchesse d'Angouleme a Mme de
Villele.
'
Un. c_ollegue de M. de Villele, qui ne perdait jamais l'occasion
de lm etre désagréable, et qui était avec lui en rivalité constante, Chateaubriand, affectait de dire qu'il était complétement
élranger a ce projet et qu'il ne s'inquiétait pas le moins du monde
de le voir réussir.
Un passage des Mémoires si curieux de M. de Villele montre
a que!s moyens on avait recours pour échauffer l'opinion contre
le proJet. 11 en accuse les Parisiens et surtout les Parisiennes. « Les
femmes! dit-il, de haut parage voyaient commc conséquencc de la
convers1on la suppression d'une de leurs voitures d'autres la
réduction. de le~r pens~on de toilette, celles-ci, la p;ivation d'un
mattre utile a l éducation de leurs enfants celles-ci la nécessité
de ?ongédier une cuisiniére, et, jusqu'aux~oindres servantes, le
fru~t d_e leurs économies laborieuses diminuées. » Si bien qu'on
?ss1sta1t dans cette année 1824 a un spectacle extraordinaire
moui. II y ~ut quantité de gens pour soutenir que la conversio~
au?me?terait la dette de l'E:tat, pour soutenir qu'un débiteur
qm do1t une rente augmente sa dette quand il voit diminuer
cette ~ente, et pour soutenir, d'autre part, qu'un créancier es!.
dépomllé quand il va etre remboursé. »
C'était d'autant plus absurde et scandaleux - je ne peux pas
cmployer d'autre mot - que ce créancier, a qui on offrait de le
rembourscr au pair, avait tres probablement acquis cette rente
selon l'époque a laquclle il l'avait achetéc ou bien a 90 ou bic1;
a 80, ou bien a 70, ou bien a 60, ou me~e, sic'était e~ 1817, a

52 fr. 50, ou bien enfin, si cela remontait jusqu'au Directoire, il
l'avait pu acquérir pour le prix de 11 francs et quelques centimes.
Vous n'avez pas oublié qu'au momentdu 18 brumaire, le 5 ¾
fran~ais se vendait couramment 11 francs 38 et, meme un peu
auparavant, il était tombé beaucoup plus has.
M. de Villéle, dans ses Mémoires, a noté cruellement et spirituellement qu'un des orateurs, qui. parlait aux Chambres avec le
plus de véhémen::e contre le projet de la conversion, avait acheté
au prix de 7 - je ne garantis pas ce chiffre ; c'est celui que
M. de _Yillele annon~ait - ces rentes qu'il s'indignait maintenant
de vo1r remboursées au prix de 100.
~en done de plus digne d'approbation que le projet de convers1on ; et cependant peu de projets ont suscité une opposition
plus violente.
(d suivre.)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS

La Conque te de l' Anglaterre
par les Normands
Cours de 111. H. PRENTOUT,
P;•ofesseur d h 'sloir¿ de Norman'.lie

a l'Uniuersilé de Caen.

I
Les Sources. - La Tapisserie de Bayeux.

Naguére, nous avons étudié l'histoire de la Normandie depuis
ses plus lointaines origines jusqu'a l'établissement de la bande
de Rollon; nous avons décrit la civilisation des vikings, l'organisation de leurs bandes militaires, et nous nous sommes demandé
quels avaient été les résultats de l'invasion des Scandinaves et ce
~u'i~s a_vaient apporté dans notre pays : race, langue, droit,
mstitut10ns.
150 ans passent et les Normands francisés font un nouvel
établ~sseme?t, ils conquiérent l 'Angleterre. Ces 150 années, je
les a1 étud1ées dans mes conférences ; ici je me contenterai
de résumer en une leQon les résultats que l'on peut dégager de
cette étude. Sans doute, il serait fort intéressant d'exposer en
détail la transformation de la société militaire et pa'ienne qu'était
la bande de Rollan en une société féodale, chrétienne et a demi
policée, telle qu'était la Normandie ducale au moment ou Guillaume et ses Normands conquirent l'Angleterre. Retracer cette
évolution n'est pas possible, vu la sécheresse des sources normandes, leur pauvreté, leur indigence. Maintenant que nous
avons fait justice de Dudon de Saint-Quentin (1), tout se résume
en que!ques pages de Guillaume de J umiéges qui nous apparaissent bien courtes, et le plus récent éditeur les a encare dépouillées
des interpolations qu'y avaient insérées d'illustres ~opistes,
auteurseux-memes d'reuvres réputées, mais fort postérieures (2),
Orderic Vital et Robert de Torigni.

Il H. Prentout. Étude critique sur Didon de Saint-Quentin. Paris, 1915,

. (

lll·8 •

(2) Ed. Marx. ponr la Société d'Histoire de Normandie.

.

17

Or, l'archéologie ne peut venir ici au secours des chroniques.
Que nous est-il resté des monuments construits avant Robert
le Magnifique et Guillaume le Conquérant ? -Bien peu de chose,
et ce peu de chose est peut-etre antérieur aux ducs.
Et de meme pour les institutions. Les chartes sont si peu nombreuses que M. Haskins, mon savant collégue d'Harvard, déclare qu'il est impossible de tracer le tableau des institutions
ducales avant Guillaume. Aussi je n'ai pas cru devoir faire ici
des legons qui auraient .été toutes de discussions critiques ou se
seraient bornées au récit des luttes des ducs contre leurs voisins
ou contre leurs vassaux. Voila pourquoi je résumerai en une
legonl'histoire de la Normandie ducale et consacrerai ce cours a
la Conquete.
On a tant écrit de volumes, de volumes célebres, lus el
relus comme ceux d'Augustin Thierry, de gros vplumes comme
ceux de Freeman dont l'reuvre fut longtemps considérée comme
un 1 monument de la science historique anglaise, qu'il semble
qu on sache tout de ce grand événement, qu'on le sache avec
sé~urité, et qu:il n) ait plus ri¡m a dire depuis cent ans que le
SUJet a été tra1té (11 1 a été quatre fois), et il semble, a Jire Freeman, qu'on _en connaisse _les plus petits détails. Les gens qui
peuvent crorre cela sont bien heureux. Mais pour les spécialistes
de l'étude des sources, qui croient fermement que la critique des
textes, des monuments, des témoignages de toutes sortes qu'offre
I'~rchéologie est la. base de l'füstoire, il faut avouer qu'il reste
bien des doutes, bien des obscurités. En fait on ne sait rien de
l 'histoire de la Normandie avant le xne siécle. Quant a ce qui
c?ncerne la conquete, je m'émerveille que Freeman ait pu écrire
cmq gros volumes de 600 a 900 pages chacun, et tout particulierement son 3° volume, avec des matériaux qui mis bout a bout
ne !ormeraient pas sans doute la moitié de cette étendue et qui
d'ailleurs sont souvent si peu surs. J ugeons-en.
1

Co,mme i~ arrive toujours, l'histoire de la conquete a été raco~tce plutot par les conquérants, par les vainqueurs que par les
vamcus. La seule source anglaise contemporaine la chroniquc
ou plu~ exactement les Chroniques anglo-saxonne; notre source
?r_dm_aire po~r l'histoire de I'Angleterre avant la Conquete, sont
1c1 tres lacomques ; mais aussi précises que Iaconiques.
Les sources normandes sont assez nombreuses et ne sont certes
2

�•

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES

LA. CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

pas dénuées d'intéret. Ici comme pour l'bistoire antérieure de la
Normandie le fond est constitué par l'Hisloria Normannorum de
Guillaume, moine de Jumieges. Ecrite entre 1070 et 1087, elle
a été dédiée a Guillaume le Conquérant. Si la chronologie en est
défectueuse, si elle est bien seche, il faut s'en prendre au défaut
total d'annales monastiques antérieures. Les invasions normandes
avaient ou détruit ou ruiné les abbayes, done plus d'annales
monastiques. Guillaume de Jumiéges a manqué de moyens d'information. L'auteur a essayé, si on l'en croit, de s'informer :
a partir du regne de Richard II, il déclare qu'il a écrit partim
intuitu, parlim veracium relatu. Comme il a vu peu de choses et
que les gens véridiques sont rares, son reuvre est fort courte.
D'une lecture plus attrayante sont les Gesta Guillelmi ducis
de Guillaume de Poitiers, écrits en un latin élégant, prétentieux;
l'auteur vise a l'imitation de l'antiquité, mais manque de goO.t
et quelquefois de correction. En dépit de son nom, Guillaume était
normand. Né aux Préaux, pres de Pont-Audemer, il fuL d'abord
chevalier, puis étudiant a Poitiers, et archidiacre de Lisieux
sous les éveques Rugues et Gilbert Maminot. II était a meme
d'etre renseigné; chapelain de Guillaume, il devint naturellement
son panégyriste. C'était un homme instruit qui - chose rareen
ce temps - avait beaucoup lu, meme du grec, s'il faut en croire
Orderic Vital. 11 vécut a Lisieux a la cour de Gilbert Maminot
dans un centre fort cultivé. Cel:. éveque mathématicien attira
autour de lui nombre de savants auxquels il confia les charges de
son église : Guillaume de Glanville, doyen et archidiacre, Richard
d' Angerville. De ce milieu littéraire est sortie une reuvre tres
soignée mais qu'on aurait préférée moins pompeuse et plus naturelle. Guillaume avait Ju Dudon ; le début de son reuvre jusqu'a
1047 est perdu, et la . fin depuis 1068. Orderic nous dit qu'il
s'arretait a 1071. L'reuvre est done apeu pres contemporaine des
événements; bien qu'elle ait pu etre écrite apres la mort du Conquérant, tres probablement elle a été composée plus tot.
Guy de Ponthieu, éveque d' Amiens, est le chapelain de
Mathilde. Élevé a Saint-Riquier, éveque en 1058, il accompagne
la reine en Angleterre. C'est un poete latín; il a écrit entre
autres reuvres un poeme De Haslinge pr;elio, en 418 distiques,
qu'Orderic Vital avait lu. Ce poéme, longtemps perdu, a été
retrouvé au xxxe siecle et publié par Fr. Michel dans les Chroniques anglo-normandes ; il est antérieur a 1074, date de la mort
du prélat.
Orderic Vital est l'auteur d'une histoire ecclésiastique qu'il
compasa en Normandie, au monastere de Saint-Evroul. Orderic

était le troisíéme fils d'un pretre d'Orléans, Odelericus, qui suivit
Roger de Montgomery en Angleterre et vint s'établir sur un
domaine que celui-ci lui céda a la porte de Shrewsbury
sur les bords de la Meole. Orderic naquit apres la conquete, le
16 février 1075 ; il regut a son bapteme ce nom d'Orderic. A dix
ans, il fut consacré par son pere a la vie religieuse et prit le nom
de Vital. 11 fut envoyé en Normandie, a Saint-Evroul, monastere
situé au milieu des forets du pays d'Ouche, célebre par , son
antiquité et surtout par sa belle bibliotheque. Orderic y put
trouver, avec beaucoup de livres de liturgie, des vies de saints,
des reuvres classiques : Ovide, Perse, Lucien, Plaute, Térence. Il
a consulté toutes les sources de l'histoire de Normandie: Dudon,
Guillaume de Jumieges. Son ,reuvre est tres intéressante, mais
tres confuse. II devait d'abord, sur l'ordre de son abbé, écrire
une hístoire de Saint-Evroul, puis son plan s'est .élargi progressivement, il en a fait une histoire générale ; de la résulte une
composition extremement défectueuse, de fréquentes redites.
Mais l'reuvre est tres vivante, tres intéressante au point de vue
de l'histoire des mreurs, de la société, de la vie féodale. Les
événements qui concernent la conquete sont racontés au livre IV.
Orderic y a utilisé tous les ouvrages précédents ; pour certains
épisodes, il a eu évidemment entre les mains des manuscrits
anglais, une vie de saint Waltheof, traditions recueillies pendant
un séjour a l'abbaye de Crowland. En effet, Orderic Vital avait
beaucoup voyagé, il est retourné en Angleterre son pays natal, il
a interrogé beaucoup de gens. Mais son 4e livre a été écrit vers
1125, ce n'est done plus une source contemporaine.
Plus éloignée encare des événements est la Brevis relatio de
Willelmo Conquesiore qui a été écrite sous Henri II.
Puis viennent les poemes en langue romane, ils sont agréables
a Jire, mais ont peu de valeur historique. Examinons tout d'abord
le Roman de Rou. Son auteur, Waee, né a Jersey, fut de bonne
heure amené a Caen ; il dit lui-meme qu'il y a passé la plus
grande partie de sa vie. II devintmattre lisanta l'école del' Abbaye
' Aux Hommes et fut chanoine de Bayeux. Si Orderic était le fils
d'un pretre frangais, Wace était le fils d'un des soldats de la
conquete. Son reuvre consiste a mettre en vers romans et a
int~rpréter, d'une fagon intelligente d'ailleurs, ses prédécesseurs
latms. Nous aurons surtout a parler de luí a propos des rapports
de son reuvre avec la Tapisserie de Bayeux. Son poeme a été écrit
vers 1160. 11 l'abandonna quand il apprit qu'Henri II avait
commandé une reuvre analogue a Benoit. Celui-ci doit sans
douteetreidentifiéavecBenoit de Saint-More l'auteur du Roman

18

'

H)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NOR!IIANDS

20

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Troie. ~a Chro~ique des ducs de Normandie a été publiée par
1\1. Franc1sque l\hchel, elle est beaucoup moins intéressante que
le Roma11 de Rou, c'est du délayage.
Quant aux difTérentes rédactions des Chroniques de f•:ormandie, •
elles ~•o~t pas e~core été étudiées avec critique. Ce sont des
comp1lat1ons tard1ves et encombrées de légendes dont il faut
beaucoup se défier.

• •
Si la chronique anglo-saxonne contemporaine est bien laconique, trouverait-on quelques renseignements dans les historiens
anglais po_st~rieurs, dans les écrivains de cette école anglo-normande qui s ~st développ~e sur le sol anglais ? Remarquons que
tous o_nt écr~t au x_ne s1ecle, sous Henri Beauclerc, quand la
conquete éta1t termmée. Florent de Worcester mourut en 1117
ou 1118. Son reuvre n'est qu'une suite de celle de Marianus
Scotus, moine irlandais qui écrivait a Mayence loin des événements, et elle doit beaucoup pour cette période aux Chroniques
anglo_-saxonnes, dont rile est comme une paraphrase latine.
Gmllaume de Malmesbury, né dans le Wessex, moine aMalmcsbury, armarius, bibliothécaire du monastere, a dédié a Robert
de _Glouces~r, un Mta~d de la fam!lle rorale, une Historia regum
qm fut termmée en 1125. Elle témo1gne d une lecture considérable ·
c'est une reuvre intéressante aux tendances moralisatrices
mais rarement originale.
'
Siméon de Durham, Dunelmensis, moine vers 1060 a Jarrow
pui~ a Durham, a écrit une Historia regum anglorum ; il a l~
G1;11~laume de _Malmesb~ry, son récit de la Conquete n'est pas
ongmal. Henn de Huntmgdon, fils d'un archidiacre de Lincoln
lui-meme archidiacre de Huntingdon, dédia en 1130 son ceuvre ~
l'éveque de Blois. C'est un lettré et un curieux. Son Historia an?lorum va jusqu'en 1154, la partie contemporaine seule est
mtéressante.
En somme, si l'on en excepte les reuvres des historiens norma_n?s, Gu~llaume de Jumieges, G. de Ponthieu, Guillaume de
Po1t1ers qui sont des panégyristes, tout le reste a été écrit loin des
év~~em~nts, longtcmps apres, et ne présente presque aucune
ongmahté.
11 cst done important de ne néaliger aucune source d'iníormation et d'étudier un monument archéologique qui lui aussi
raconte la Conquete; nous voulons dire la Tapisserie de Bayeux ( 1).
1

(1) Toule c~lle_discussion r~lalive a la Tapisserie de Bayeux a élé accompagnée de pr0Jecl1om, reprodmsanl des ~cl'nes de la Tapisseric, des él{roents

21

Peut-elle etre considérée comme une source de cette histoire et
comme une source contemporaine ?
De !'origine de cette Tapisserie, nous ne savons a peu pres ríen.
Elle est mentionnée pour la premiere fois dans un inventaire
des ornements appartenant a Notre-Dame de Bayeux, dressé
dans l'année 1476, ou elle estainsi décrite : « Itero une tente tres
longue et étroite de telle a broderie de ymages et escripteaulx
faisans représentation du conquest d' Angleterre, laquelle est
tendue environ la nief de l'église, le jour et par les octabes des
reliques », c'est-a-dire a la fin de juin et au commencement de
juillet; d'ou le nom de Telle de la sainl Jean qui lui a été quelquefois donné. Elle serait restée ignorée des savants, sans l'intendant Foucault dont le nom est lié a l'histoire de la Tapisserie
comme a celle des fouilles de Vieux. L'infatigable curieux en avait
fait faire un dessin enluminé. M. de Boze, secrétaire del' Académie
des Belles Lettres, trouva ce dessin dans les papiers de Foucault.
11 le communiqua a M. Lancelot. Celui-ci lut, a cette Académie, le
21 juillet 1724, un premier mémoire sur la Tapisserie; il croyait
qu'elle ornait la tombe du Conquérant a Saint-Etienne de Caen.
C'est le Pere Montfaucon qui, le premier, eut l'idée de rechercher l'original. 11 apprit du Révérend Mathurin Larcher, prieur
de Saint-Vigor de Bayeux, que la Tapisserie existait toujours a
Bayeux ; il la fit reproduire dans son grand ouvrage : les Monumenls de la monarchie franraise, 1729-1730.
Stukeley, en 1746, en parle comme du plus noble monument
-relatif a notre vieille histoire d' Angleterre.
Ducarel en donne une description dans son Appendice aux
Anglo-Norman Antiquilies publié en 1767. A cette époque, la
Tapisserie était encore exposée le jour de la saint Jean elle
faisait tout le tour de la nef. Pendant la Révolution ell~ fut
réquisitionnée pour servir de bache ; elle fut heu~eusement
réclamée par Leforestier et par le comité des Arts. M. Anquetil
dit qu'il aurait été question de s'en servir pour décorer le char
de la déesse Raison.
Vint le Consulat : ce monument intéressa vivement Bonaparte
au ~oment ou il so:1geait a la conquete de J' Angleterre. 11 fit
réd1ger par Denon, directeur général des Musées une notice intitulée :Notice histori'}ue sur la Tapisserie brodée de' la reine Mathilde.
épouse de Guillaume le Conquérant. 11 la fit venir en 1803 a
de comp~raison emprunlés aux sceaux, aux articles du coromandanl Lefebvre
Des Noetlcs, :\ d~s _reproducl!ons ~e miniatures des manuscrits anglosaxons. Elles préc1sa1cnt la d1scuss1on la démonstration mais eelle-ci
resle.
'
'

�,

22

REVUE nES COl!RS ET CONFÉRE:\CES

Paris ou elle fut cxposée. Trois auleurs de vaudevilles : B~rré,
Radet et Desfontaines composerent une comédie ou on voit
Mathilde partageant son temps entre la priere et la confection de
1a Tapisserie. Quand, en 1804, le projet de descente fut abandonntl, une letlrc de Denon a la municipalité en annorn_;a le retour
a Bayeux avec recommandation de bien conscrvcr ce monument
qn~ fut déposé a la Bibliothéque du collége, puis a l'h6tel de ville.
En 1812, l'al&gt;bé De la Ruc envoya a son ami Douce une nolice
qui fut ,tra~uit~ p~r c~lui-ri four l'Archre/ogia. II y prétendait
&lt;¡ue la 1 ap1ssrrie n éta1t pas 1 reuvre de la reine Mathilde, mais
rrlle de l'Empress 1lalhilde, filie de Henri Jer ce qui rajeunissait
la Tapisserie de cinquante ans.
'
Af?rés la ch1:te de Napoléon, les Anglais purent venir sur le
conlrncnt el Ils se mircnt a étudicr la Tapisserie. En 1814,
Hudso~ Gurncy la vil alors a la sous-préfccture de Bayeux ou
rlle éta1t enroulée autour d'une machine analogue a celle qui
remonte les sraux d'un puits. Pour la montrer aux visitcurs on
la déployait sur une table.
'
D_'aut~e parl, la Rcstauration qui vit nattre la Société des
Anbqua1res de Normandie fut dans les deux pays riverains de la
Manche une époquc fécondc en travaux archéol~giques, d'aulant
que les avants des deux pays avaient noué des relationsau temps
rle l'émigration.
Alors se snr.cédcnt les mémoires de Gurnby, d'Amyol de
Dawson Turnrr, de SmartLe Thieullier enAngleterre. de Yisc¿nli
en -~rance, e~c. Les mémoires sont encore nombreux sous LouisPh1hppe, ma1s alors que l' Angleterre ne nous oiTre plus que ceux
~e B?lt~n Curney et d~ Ba~ton Ella, en France, Lambert défend
1 anhqmté de la Tap1sserie, Liénard maintient l'attribution a
la reine ~lathilde.
Une commission est nommée pour trancher le probléme et
naturellement elle n'aboutit pas.
'
Sous le second Empire, la Tradition bajocasse est encore
!loutenue
l'abbé Tapin, l'abbé LafTetay. Cependant Edelestand du ~lén~, en un mém~ire brillant et paradoxal, dénie toutc
vale~r h1stor1que a la Tap1sserie. Le South Kensington Musée
rachete le fragment emporté par le dessinateur Stothard et
Fowke le rapporte a Bayeux en 1864 (1). Car déja on avaiÚait

Pª:

(1) Slolhnrd, chnrgé por la Sociélé des Anliquaires de Londres de la fairt'
essmer ~n 181G, n'avail pus&lt;&gt; tenir, en bon Anglais, d'en emporler un mor
cea~, 1Ju_1 peul-elre en était céjá détaché. LI' ré:-umé de l'hislori ue de Ja
!ª1?1,.scrUJ par ;\l. Fowke e~t a,sez complet: cependant il y aurait 6eaucoup
a a¡outer dans cet ordre d'idécs, surtout pour la dale postérieure a 1870.
d

L.\ CO!\QUETE DE L A:'(GLETERRE P.\R LES ,SOR~l.\~DS

Pª:

:l3
-

reprodttire la Tapisserie
le dessin,il y eut aussi de nombreu~es
• reproductions photographiques. A C~pen?ague _une repro~uction
en est faite pour le musée royal. C est l occas1on pour l 11lustre
professeur royal de l'Université d~noise J. Stcenstrup, d'en !aire
une étude critique qui a été tradmte en allemand (1885 et 1900).
Au commencement du xxe siecle, un petit livre de M. Marignan
rouvre la période eles polémiques. Cet écrivain, nourri de la science
allemande, a voulu rajeunir beaucoup d'reuvres du moyen age,
et au nombre de celles-ci la Tapisserie.
Ce livre a fait couler des flots d'encre, il a provoqué de nombreux comptes rendus critiques : les noms de quelques-uns. de
ceux qui les ont signés montrent assez l'importance de la quesbon,
l'intéret qu'attachent a ce monument archéologues et_ ~iswriens.
Ce ne sont ríen moins que Muntz dans la Revue critique, son
dernier article, Prou, dans le Moyen Age R, de Neuville, dans la
Revue des quesüons hisloriques, G. Paris, dans la Romania et
Lanorc d:1ns la Bibliolheque de l' Ecole des Charles.
En memc temps, la Tapisscrie était étudiée a des points de vue
spéciaux, les navires par un Espagnol, le capitaine de vaisse~u,
Fernandez Duro, la cavalerie par le commandant Champ1on
(Les chevau r el les ca1Jaliers de in Tapisserie de Bayeux), puis par
le commandant Lefcbvre Des Noettes. (La Tapisserie de Bayeux
dalée par le harnacheme11l des chevaux el l' équipemenl des cavaliers.)
La queslion de la date et de l'attribution était reprise par
E. Travcrs dans le Congres archéologique de France. II attribuait
la Telle rlu Conquesl a l'évéque Eudesde Bayeux et la datait de la
fin du x1e siedc. Enfin, tout récemment ont paru le bon résumé
&lt;le Fowke, le livre contestable d'Hilaire Belloc, fameux com-sdondanL de gucrrc anglais qui ne fait que reprendre la these de
M. \larign:m, puis le livre de M. Levé qui revient a la tradilion
bajocasse en amrmant qu'elle a été donnée a la cathédrale de
Bayeux par la reine \lat.hilde, lors de la consécration de la cathédrale en 1077. Et aussitot un comptc rendu de la Bibliotheque de
l' Ecole des Charlres conteste cetle théoric et rouvre le débat.
Des controversc~ antérieures, j'ai donné dans mon Caen el
Bayeux un résumé ou je me suis surtout appliqué a étre clair et
concis. Les ouvragcs nouvellement parus et l'objet méme de ce
cours m'obligent a reprendre la discussion, sans modifier mes
conclusions.
La Tapisserie de Bayeux présente un double intéret. C'est un
document pour l'histoire de la Conquéte de l'Angleterre, comme
l'avaient tres bien compris Augustin Thierry et Freeman. Celuid y a consacré deux discussions critiques: The Aulhorily of lhe

�2-1

RE\'UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Bayeux Tapeslry; lhe 1Elfgyva of lhe Bayeux Tapeslry. D'autre
~a~t, c_'est un document de premier ordre, presque unique, pour
1h1st01re du costume, de la civilisation a cette époque, comme
l'ont remarqué Quicherat, Hisloire du Coslume en France · Yiolet
le Duc, Diclionnaire raisonné du mobilier fran,;ais · Enla;t dans
son Manuel d'archéologie, Le Coslume.
'
'
A l'un et a l'autre de ces points de vue, il importe de datcr ce
monument, d'en connattre, si possible, les auteurs. A-t-il été
ex~cuté ~ous _la direction de contemporains, ou bien est-il postér1eur d un s1écle, d'un siecle et demi ?
, To~t est di~ sur la Tapisserie; depuis deux cents ans qu'on
1 étudie, le meilleur est enlevé. Nous ne nous efTorcerons ni de
fair~ ?n his~oriq~e complet de la bibliographie, ce qui scrait
fast1dieux, m de d1re du neuf a tout prix : ce qui, a pres deux cents
ans d'étu~es que lui ont consacrées les archéologues des deux
pays, sera1t présomptueux et risquerait de nous mener a des paradoxes (1).
Nous aurons le souci d'etre critique et d'étudier la Tapisserie
comme nous avons étudié Dudon de Saint-Quentin.

•
••
La Tapisserie, comme le dit justement l'inventaire de 1476
est une « telle a broderie de ymages et escripteaulx ». Tres exac~
tement, ?.'est 1:1n~ broderie qui par une série de tableaux accompagnés d mscripbons assez laconiques, mais suffisamment claires
(le pl~s souv~nt, du moins),retrace toute l'hisLoire de la conquete
'.}cpms ~es origines j~s~u'a Ia, déroute de l'armée anglo-saxonne
• 1 , Ilastmgs : Les or1gmes, e est-a-dire le départ d' Anglcterre
d Il~r?ld _avec son voyage en Ponthieu et en Normandie sa
partic1pat10n a l'expédition de Bretagne. Puis viennent 'son
serment, son retour en Angleterre, la morL d' Edouard, le couronnement d'Harold, les prép!l.rati fs rnaritimes et militaires de la
conq_uete, par _Guillaume, le débarquement a Pevensey et la
b~ta1l,le d Hastmgs, en tout 79 tableaux se íaisant suite, quelquef~1s separés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre
genéralement (2). Ces tableaux se Lrouvent dans la partie cen
. ~l) )L )luntz daos son .~rticl~ S! Couilló de la Revue crili 11e re&lt;&gt;retta ¡ t
;1 u ~;1e. grande sommo ~ 1~gó01os1t6 et de scionce eOt étó qdépcnséc par
.,1·..~1ar1gnan pour about1r a un paradoxe.
.'í :-lous montrerons daos notre Je~on sur l'Anglelerre el la civ:lisalio:1
anJ o-saxonne avanl la co.1qulle, que de nombreux manuscrit~ an&lt;&gt;lai,
comportent des encadrements de ce genro : nous avons fait reproduir~ en

LA.

co:-;QüETI:! DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

2;,

trale, une double bande l'encadre ; l'une et l'autre contiennent
des représenlations d'animaux tirés des BesLiaires, des animaux
alTrontés, des représentations de la vie des champs, labour, chasse,
des illustrations tres sommaires des fables d'Esope, des scenes •
trop libres pour nos yeux, qu'une théo~ie récente a eu la sin~ulié~c
idée d'attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tap1sser1e
au commencement du x1x8 siécle ; puis la bataille déborde dan~
la bande inférieure, et celle-ci sert a recueillir les blessés, les
mouranls, les morts.
La Tapisserie peut-elle etre datée ? La question est fort controversée.
Nous ne referons pas l'historique des discµssions qui serait
forcément embrouillé, puisqu'on a reposé plusieurs fois les mémes
queslions, reprisles memes theses et... qu'on les reprendra encore.
Cinq dates, en somme, ont été proposées :
1° et 2° La Tapisserie est contemporaine de la conquete, les
uns veulent qu'elle ait été terminée avant 1072 ; d'autres comme
M. Travers, entre 1088 et 1092.
3° et 4° La Tapisserie est l'ceuvre de l'impératrice ~1athildc
(r'est la thésc de l'abbé De la Rue qui l'avait empruntéea Hume),
elle est done du xn8 siécle. En réalité M, Marignan renouvelle avec
plus d' « apparatus 1&gt; en utilisant. les ouvrages allemands sur la
civilisation et en laissant de coté l'impératrice Mathild.e, la these
de l'abbé De la Rue que l'on peut appeler la these du rajeunissemenl.
5° On a aussi soutenu que la Tapisserie était postérieure a la
réunion de la Normandie a la couronne de France, elle serait
c.lu xmª siécle. Bolton-Corney apportc une seule preuve a l'appui
de cetlc these, l'emploi dans la légende du mot Franci pour
désigner les soldats de Guillaume.
Discutons ces cinq dates. II est íacile d' écarter la derniére hypothese. Que! intérct aurait eu la fabrication de la Tapisserie a cette
date ? Augustin Thierry a fait justice du seul argument de
Bol ton, en re_marquant que les Anglo-Saxons appelaient Franci
les habiLants de l'aulre coté de la Manche. C'esL l'appellation
usitée dans la chronique anglo-saxonne. D'ail!eurs il y a dans
l'armée de Guillaume des Franci, des gens de l'Ile-de-France.
f'l'Ojection cerlaines ~cenes qui sont il comparer avec des gcenes de la Tapis~erie pour la disposition : de mi!me les ~cenes de la vie des champs ont été
tra1tées par des calendriers an{Jlo-saxons. C'était d'ailleurs un des themes
iun~iliers du moyen O.ge et qui avait élé étudié par mon regretté éleve et ami ,
Juhcn Le Senécal, le petit-fils de l'archéologue Emile Travers. Ces calen~lriers anglo-saxons, nous les avons rait également reproduire par des pro¡t•cllons.

�• •
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~

En réalité, tout le débat est entre ceux qui soutiennent que 1 a
Tapisserie est contemporaine de Guillaume .et ceux qui veulent
la placer au xne siecle, disc1+tons done la these deceux-ci.
,
Donnons d'abord acte a l'abbé De la Rue que rien n'indiquc,
en effet, que la Tapisserie soit l'reuvre de la reine Mathilde. A
Bayeux, au xve siecle, on l'appellelafoiletle de saint Jean a cause
de la date a laquelle elle était exposée dans la cathédrale, la
loilette du duc Guillamne parce qu'elle racontel'histoire du prince.
L'attribution traditionnelle a Mathilde n'est constatée qu'au
xvme§iecle. L'abbé De la Rue ajoutait que1 la Tapisserie n'était
pas nommée dans le testament de la reine Mathilde. Argument
insignifiant : Si eJle l'avait fait exécuter, elle l'aurait donnée
auparavant, par exemple pour la consécration de la cathédrale
,de Bayeux en 1077. Elle ne figurait pas davantage, dit l'abbé,
daus la liste des dons faits par Guillaume a Sá int-Etienne de
Caen ; mais on ne voit pas pourquoi elle aurait figuré la. Le
principal argumcnt de l'abbé De la Rue est que si la Tapisserie
était l'reuvre de la reine l\Iathilde et qu'elle ait été donnée a la
cathédrale, elle aurait disparu dans Je grand incendie qui eut
Iieu lors de la príse de la ville par Henri Jer, lorsque ce roi s'empara de la Normandie, sur Robert Courte-Heuse en 1105. En
admettant, dit-il, qu'elle eut échappé a !'incendie, elle n'aurait
pas échappé au pillage auquel se livrerent les Manceaux.
11 est facile de répondre que !'incendie n'a pas été total, et que
l'o~ a du mettre la Tapisserie ~ )'abrí. C'est ainsi que d'autres
obJcts du trésor, la chasuble de saintRegnobert par exemple,et k
c?fT~e byzantin qui !'enferme nous sont bien parvenus. De la Rue
disa1t « que ces objets du culte purent etre épargnés par l'eITet
d'une terreur religieuse, qu'une toile ornée des exploits des Normands_ ne pouvait inspirer de tels sentiments aux Anglais leurs
ennem1s ou aux :\fanceaux et aux Angevins, jaloux de leur gloire ,,.
De la Rue prete aux soldats de Henri Jer des sentimenLs qui
leur étaient bien inconnus.
•
~Jn ªtgument be~ucoup plus sérieux ou du moins qui le paratt,
pmsqu 11 a été repns longuement par M. Marignan, est celui-ci :
&lt;&lt; ~ silence absolu de Wace sur cette Tapisserie dans le long récit
qu'.1l a fait de_ l'cxpédition de Guillaume ne peut s'expliquer,
pmsque nul n'était plus a portée que ce poete, chanoine de
Bayeux, de connattre ce monument, ni plus intéressé a le citer. ,,
Cet argument, il a été reproduit par M. Marignan E;_t le sera par
d'autres.
L'abbé De la Rue faisait remarquer l'espritcurieux et critique de
Wace, curieux, oui ; critique ? parfois. 11 lui arrive d'aller vérifier

LA CONQU'~TE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

27

une tradition sur place, de douter d'une autre, de ?e pa~ vouloir •
se prononcer sur la mort d_e Guil~aume ~ongue Epee. Ma1s,. a-t-on
répondu, Wace, qui résida1t a Samt-Etienne de Caen, a pu ~gnorer
l'existence de la Tapisserie, n'étant venu a Bayeux qua _une
époque ou les travaux de réfection de l'église cathéd~ale 11:'étaient
pas achevés ; il ne l'aura pas vue exposée. Cela est mgéme~x. J_e
dirai simplement que Wace n'aura pas considér~ la Tap1s~~ne
comme une source: il interroge les ouvrages écnts, la trad1tion
orale ; il n'aura pas pensé peut-etr~ qu'un monument de ce genre
fut une source. Surtout il faut d1re que Wace, comme tous les
auteurs de son temps, n'indique pas ses sources, sauf en passant,
ou pour justifier te! passage de _son récit. ~l a pu conn,attre la
Tapisserie et n'avoir pas l'occas1011 de la c1ter .. Wace n est pas
candidat au diplome de l'École des Chartes m au d?ctorat en
Sorbonne. L'abbé De la Rue dit que « nul n'était plus mtéressé a
la citer n. Mais pourquoi ? pour diminuer la valeur de son reuvre
propre !
.
L'abbé de la Rue ajoute: « II est fac1le de connaitre par quelques particularités de son histoire qu'il ne l'a jamais ~onnue. ''
II est en effet bien certain que le récit de Wace et celm qu? l'on
peut établir d'apres la Tapisserie ne conc?rde!1t pas ; des ép~s?des
capitaux sont représentés dans la Tap1ssene avec quanhte de
détails précis dont certains ne se trouventmeme que_ la. Or, cette
simple remarque réfute la these propre a M. Mangn~n. P?ur
celui-ci la Tapisserie est la reproduction d'une reuvre httéra1re,
et cette ceuvre littéraire ne peut etre que le Roman de Rou avec
lequel elle concorde parfaitement. Le malheur est précisément
que cette concordance fait défaut.
.· .
Voici en eITet quelques scenes qui rn trouvent dans la Tap1ssene
et qui ne sont pas dans Wace : le colloque d'Harold et de ~uy
de Ponthieu, l'éveque Eudes bénissant le repas avant l~ bata1l_le
d'Hastings, la scene tres curieuse ou pendant la bata1lle Gwllaume releve son nasal pour se faire reconnaitre par ses soldats.
Des personnages, tels que JElfgyva, Vital, Turold Wadard
Stigand, que figure la Tapisserie, sont inconnus de Wace. Par
contre, le conseil de Lillebonne qui décida l'expédition, longuement racontée par Wace, ne se trouve pas dans la Tapisserie, et
de meme la chute de Guillaume en touchant le sol anglais, la
destruction de ses navires. Enfin il est des scenes qui ne sont pas
rapportées dans la Tapisserie et dans le Roman de Rou avec le_s
memes détails: dans W ace, Harold fait son serment a genoux, 1l
est représenté debout dans la Tapisserie ; on a meroe ajouté qu'il
n'y était pas fait allusion a la supercherie commise par Guillaume

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

• q~i. l'aurait fait jurer sur des reliques ; la Tapisserie montre bien
d a11Ieurs u~ ser~ent sur _une cuve remplie de reliques. Harold
dans la Tal?1sser1e est t?nJours appelé Rex anglorum (I) ; jamais
Wace ne lm donne ce litre. Parmi les freres d'Harold, Wace ne
connatt et ne nomme que Gurth, Guerd ; la Tapisserie nous montre la mort de Lefwine et de Gyrth.
A!nsi, _De la Rue avait raison, il n'y a aucun rapport entre la
Tap~sser~e et _Wace ; mais si Marignan n'a pas prouvé que la
Tap1sserie éta1t une figuration du Roman de Rou l'abbé de la Rue
a eu t?rt de tirer un argument quelconque de' ces divergences
pour d1re que la Tapisserie n'existait pas du temps de Wace.
'
1° D'abord parce qu'elle pouvait exister et que Wace ne l'eut
pas connu~, e!le p~uvait e~re a cette époque ailleurs qu'a Bayeux.
On pourra1t 1magmer qu elle a été déménagée en 1105 et n'est
rent~ée a Bayeux que beaucoup plus tard. 20 Parce que Wacc
aur~1t pu la conna!tre, ou, l'ayant vue, ne pas se croire obligé de
le d_ire. En,core une fois, c'est un homme curieux et intelligent,
mais ee n est pas un savant qui cite ses sources c'est un lettré
et un poete.
'
L'abbé De la Rue re!avait encore des expressions purement
saxonnes telles que lElgifva, de Wadard, de Ceslra, il veut dire
?ªs~ra. Cette graphie est en efTet anglo-saxonne. Aussi il avait
md1qu? d'~ne f~gon _bien imparfaite !'origine anglo-saxonne de
la Tap1sserie et Il éta1t tou't naturel qu'un savant qui avait vécu
en :'-ngleterre et _avait été en rapport ayee les membres de la
S?ciété archéolog1que de_ Londres ait fait ces constatations que,
bien entendu, les Angla1s accepterent. Mais tout cela méritait
d'etre repris. J?'ailleurs si la main-d'ceuvre se révélait anglosaxonne, Math1lde pouvait rester l'inspiratrice.
Pour dater la Tapisserie du xue siecle, l'abbé De la Rue note
encore 1~ représentation de fables de Phedre. Sans doute ces
fa_bles n ont été découvertes qu'au xv18 siecle par les freres
Pit~ou ; or on ne saurait reculer jusqu'a cette date la Tapisserie
ma1s l'abbé De la Rue croit qu'Henri Jera été le premier tra~
ducteur des ~ables et qu'il n'a pu faire cette traduction que sur
des exempla1res rapportés de l'Orient lors de la 1re croisade et
par conséquent 18 ou 20 ans apres la mort de la reine MathiÍde.
(l)Íl n'y ~- rien a _tirer de cette constatation pour faire de la Tapisserie
u~e c:eu;.r~ d msp1ration anglo-saxonne. Cette inscription veút simplement
dire qu 1c1 ~arold. est r~présenté en roi. II est d'ailleurs remarquable que
les Gesta W1/helm1 d!'c1s, appellent Guillaume duc et Harold a partir de
son couronn~ment ro1. Or s'1l y a une c:euvre d'inspiration normanda c'est
bien cel!e qui est ~ue au chapelain &lt;le Guillaume, de ml!me que l'ceuvre du
chapelarn de Mathilde, Guy de Ponthieu.

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

29

Ceci peut etre encore réfuté : Marie de France a tradui~ des
fables non pas celles de Phedre mais celles d' Eso pe, a la fm ~u
xue siecle, et elle s'est servie évidemment d'un texte angla1s.
Ysope apele ou icest Jivre .
Qu'il translata et sut escrire
De grieu en latin le torna
Le roí Alvrez qui mult !'ama
Le translata puis en anglois.

Ainsi on attribue au roi Alfred une traduction des fables
d'Esope en latín et en anglais; ce recueil n'était pas encore perdu
au xne siecle puisque Marie de France écrivant a la fm du
xue siecle s'en est servie. Adémar de Chabannes, avant son
départ pour la premiere croisade, avait déja fai_t un r~cueil de
Fabul::e anliqu::e auquel il a joint d'autres histo1res qm provenaient, probablement de ces récits orientaux importés par les
Juifs qui ont eu de tous temps une riche littérature d'apologues.
La Tapisserie a pu s'inspirer de ces recueils.
Ainsi tombent tous les arguments employés par l'abbé de la
Rue pour reporter la Tapisserie au xue siecle, ~ )'épo~ue d~
l'Empress Mathilde. Il n'apporte pas une preuve ~éc1s1v~ al app~1
ele sa these, pas un fait qui montre que la fille d ~enr1 I~r sera1t
l'auteur de la Tapisserie. Car c'est une plaisanter1e de d1re que
nulle n'avait plus qu'elle intéret a célébrer la gloire de son grandpere. Ceci pourrait etre dit de tous les descendants de Guillaume.
Tout ce que nous pouvons concéder aujourd'hui a l'abbé De
la Rue, c'est qu'il n'y a aucune preuve,non plus,de l'attribution
traditionnelle de la Tapisserie a la reine Mathilde, femme de
Guillaume. Avec l'i'ndication de la main-d'reuvre saxonne, le
seul mérite de son argumentation est qu'elle réfute,par avance,
la these de M. Marignan sur l'identité entre la Tapisserie et le
Roman de Rou. Il nous restera a voir si M. Marignan a réussi
a rajeunir la these de. l'abbé De la Rue par des arguments
archéologiques.
(d ·suivre.)

•

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

31

d' Ulysse. 11 demande au Seign~ur _Tout~Puissant d'envoyer au
prince de Condé un Mercure qm lm dess~Ile les yeux. Pourtan~,
ce familier de l'Olympe éprouve le besom de s adresser parfo1s
a la Bible pour se mesurer avec des adversaires qui y puisent
de si bonnes armes. Il leur cite Jacob, Gédéon et saint Paul.
11 leur démontre qu'ils sont les sauterelles de l'Apocalypse, et
comme il est un vrai, un grand poet e, un beau jour, ce pai:en tire
des Évangiles l'une des plus éloquentes pages qu'elles aient
inspirées a notre poésie:
1

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
Les poémes bibliqaes suscités par la réaction contre la
Pléiade : I. Les tragédies
Jephté, Saal le Furieux, La
Famine, Les Juives.

Cour s de M. Joseph VIANEY,
Doyen de la Faculté des Leltres de Monlpellier.

DEUXIEME LE&lt;;:ON.

La Pléiade est tout hun¡aniste. Ronsard, q_ui connatt a fond les
poet es de l'antiquité profane, lit si peu l'Ecriture que l'on est
étonné comme d'une bizarrerie de rencontrer !&lt;ª et la dans ses
vers, non les héros del' Énéide, mais les personnages dela Bible :
Mais que s~auroit voir l'homme au Monde de nouveau ?
C'est tousjours mesme Hyver et mesme Renouvcau
Mesme Été, mesme Automne, et les mesmes années'
Sont t~usjo_urs pas a pas par ordre retournées.
Ce soleil qui reluit, 1uy-mesmc reluisoit
Quand le bon Josué son peuple conduisoit
Et nostre Lune aussi, c'estoit la Lune mes'me
Qui luisoit a Noé ; et la voute supreme
Du Ciel qui tout contient, c'est ceste mesme-lá
Ou sur le char flambant Hélie s'en vola.
(Élégie xzx, publiée en 1560.)

Meme lorsqu'en 1562 il se jette dans la melée Ronsard reste
le. disciple des Grecs, des Latins et de~ Italiens. 'La mythologie
lm est une langue trop naturelle pour qu'il ne s'oublie pas sans
cesse a la transporter en des sujets qui l'excluent. II fait fomenter
l'hérésie luthér!enne pa~ une divinité allégorique conºue des
amvres de Jup1ter au sem de Présomption. II compare l'ensorcellement des Huguenots a celui ou Circé tient les compagnons

Orce !ils bien-aimé qu 'on nomme Jesus-Chrisl
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d'unc nature humaine,
Et sans peché porta de nos pcchez la peine ;
Publiquement au peuple en ce monde prescha ;
De son pere l'honneur, non le sien, il chercha,
Et sans conduire aux champs ny soldats, ny armées,
Fit germer l'Evangile és tcrres Idumées.
Il fut accompagné de douze seulement,
Mal-logé, mal-véstu, vivant tres-pauvrement
(Bien que tout fusta luy de l'un a l'autre pole) ;
II fut tre;;-admirablc en reuvre et en parole,
Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,
Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;
Il saoula de cinq pains les troupes vagabondes,
11 arresta les vents, il marcha sur les ondes,
Et de son corps divin mortellement vestu
Les miracles sortoient, tesmoins de sa vertu ( l ).

Des que la tourmente s'apaise, Ronsard se retire de la lutte.
II ferme sa bible, qu'il a feuilletée d'une main un peu distraite ;
i1 rouvre son Pétrarque, et, avec plus de poésie que jamais, il
refait pour Héléne les chansons qu'il faisait jadis pour Cassandre :
Vivez, si m'en croycz, n'altendez a demain:
Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Voila les vers que publiait, en 1578, le poete qui avait voulu
pendant un moment etre le champion de la foi traditionnelle.
Mais, précisément parce qu'il avait trop écrit de vers pareils ,
une réaction se dessinait alors contre le paganisme de son école,
et cette réaction faisait germer une moisson de poemes bibliques.
A peu pres tous les poétes frangais qui, a cette date, c'est-a-dire
dans les vingt années antérieures a l'avenement de Henri IV,
s'inspirent de la Bible, affichent hautement leur intention de
protester contre les mensonges, les fables, l'immoralité de la
poésie jusqu'ici en honneur. Eux-memes feront une oouvre vraie
(1) Response aux injures et calomnies ... ; éd. B!anchemain, t. VII, p. 108.

r

�33

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

32

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et saine, par cela meme, croient-ils, plus belle. Un siecle avant
Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault, plus de deux
siecles avant Chateaubriand, ils soulevent la question des anciens
et des modernes, réclamant pour des chrétiens le droit de n'avoir
pas une littérature pai:enne.
Mais ils sont tous, pourtant, d·eb humanistes. Des lors, ib
cherchent tous a concilier leur respect pour la Bible avec Jeur
secrete affection pour les poetes de l'antiquité classique. Et cela
va plus ou moins loin, toujours assez loin. lis prennent dans
l'Écriture des sujets qui, rappelant ceux de la légende grecque,
l~s. au~orisei:t a mettre dans I~ bouche des personnages de
l h1sto1re sa11:1te des vers tradmts des tragiques anciens ; ils
pretent a la filie de J ephté la priere d'Iphigénie et a Saül furieu..'&lt;:
la folie d'Ajax; ils refont Les Troades dans La Famine et dans
Les Juives; ils font adresser aJoseph parla nourrice de la femme
de Putiphar les déclarations qu'Hippolyte a regues de la nourrice
de Phedre ; ils meublent la maison de Judith de tapisseries prises
dans l' Énéide. Ils ont moins de scrupule encore a combiner le
par~llélisme hébra'ique avec les antitheses de Séneque ou le
réahsme des Psaumes avec celui des Satires de Juvénal. Et cependant, ils ne s'apergoivent pas qu'imprégnés de !'esprit de leurs
modeles profanes, ils paganisent, au moins par endroits, leur
ceuvre.

..
Nous examinerons d'abord les tragédies. Elles sont nombreu~es : Aman par Rivaudeau, 1566 ; Saül le Furieu:x et La
Fa111:zne fªr Je?n de la Taille, 1572 et 1573 ; Holopherne par
Adnen d Ambo1se et Joseph le Chasle par Nicolas de Montreux, 1580 (1) ;Les Juives par Robert Garnier 1583 · Esther
par Mathieu, 1585 ; Vaslhi et Aman par le meme '1589 · 'Jephté
traduction par Florent Chrestien de la tragédie l;tine d~ Bucha~
nan, 1~8?.. Mais nous n~ p~rlerons que ~es pieces qui ont une
place leg1bme_ dans l h1sto1re de la poésie, c'est-a-dire celles de
J ean de la Ta1lle et de Robert Garnier.
Toutefois, _il est_nécessaire de dire au préalable quelques mots
de la tr~géd1e latme de Buchanan, parce qu'elle semble avoir
eu_ ~e l mflue~~e sur toutes les tragédies bibliques qui l'ont
.smvie au xv1es1ecle, etqu'elle appartient bien al'histoire de notre
1

(1 ) Pour ces deux pieces, je donne la date que propose E. Faguet.

poésie par !'estimable traduction que Florent Chrestien en
faite en vers frangais (1).

J

• •
Jephlé est une tragédie ou tout est a la maniere de Séneque.
Un prologue résume d'avance l'action et en dégage la philosophie.
Le récit d'un songe commence l'exposition, que complete la
narration épique d'un combat. Dans des scenes toutes didactiques, le héros défend contre des contradicteurs la moralité de
sa conduite. Apres chaque épisode, un chreur de jeunes fill@s
chante et disserte.
Et, naturellement, a cette tragédie sur le sacrifice d'une lphigénie biblique, Euripide a fourni les scenes essentielles : d'abord,
le pathétique dialogue ou la jeune filie manifeste une joie na'ive
a retrouver son pere, et ou celui-ci se dérobe a ses effusions ;
puis, la grande scéne ou la mere reproche au pere sa cruauté, ou
la fille demande la vie en rappelant les tendresses dont elle fut
Loujours prodigue, ou le pere répond pourtant : « Ma filie, il faut
céder ; votre heure est arrivée » ; puis, et cette scene n'Pst chez
Buchanan que la fin de l'autre, celle ou la jeune fille se résigne,
puisque sa mort est utile a la patrie, et demande a sa mere de
ne jamais reprocher son trépas a son pére.
En imitant ainsi de pres les Anciens dftns un sujet biblique,
l'auteur s'exposait a de fausses notes. La filie de Jephté, avant de
quitter la scene, apostrophe le destin: O Fala, Fata, et aussitot
apres le chreur accuse de sa mort l'injustice des Destins (injuria ,
Falorum), la cruauté impitoyable de la Parque (immanis feritas
Parcae). La moralité meme de l'ceuvre est atteinte.Lesréflexions
habituelles du Chreur different peu de celles qu'il fait dans les
lragédies pa'iennes : le malheur suit toujours de pres le bonheur ;
uul ne peut se vanter de prévoir sa destinée, etc ..
Apres la joye il vient un deuil extresme :
Ainsi succede au jour l'obscurité,
Et au printemps l'hiver Iroidement blesme.
Voila comment il n'y a volupté
En son entier si pure et delicate
Que la douleur de son fiel infecté
En un instant ne corrompe et n'abatte.
Toujours Je sort inconstant et leger
Cruellement nous gouverne et nous gaste.
Telle est la mer quand vuide de danger
(1) La tragédic de Buchanan, écrite, croit-on, vers 1540, a probablement
été publiée en 1554 ; c 'est la da te de la dédicace il Charles de Cossé, maréchal
de Franco. La traductiou de Chrestien a été publiée a Paris chez Mamert
Patisson en 1587.
3

�RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En temps serein, et ouvrant le passage,
Elle est traitable et vient a se ranger,
Et que soudain le turbulent orage
Vient tout brouiller pesle-mesle en choquant
Et que l'écume a redoublé sa rage.

ó~. ~ó~ir'e' ~ié 'e'si. ieiie ~~iiere~é~i ...
Pleine de bruit, de meurtre et de martyre,
Pleine de trouble, et pleine incessamment
De pleurs, de mort, plus que la mort fascheuses.
Que s'il advient quelque contenteme_nt
Quelque Jueur des choses plus Joyeuses,
Cela s'envolle aussi soudainement
Que la splendeur des flammes chaleureuses,
Qui ont bruslé la paille de froment (l ).
Sans doute 1 les réflexions de ce genre ne sont pas étrangeres
elles
reviennent un peu souvent dans le Jephté de Buchanan et d'une
fagon qui fait plus songer a Horace qu'a l'Écriture.
. .
Pourtant bien que le sujet ait probablement été cho1s1
surtout pou~ son analogie avec celui d'Iphigénie d Aulis, Buchanan a fait autre chose qu'un pastiche d'humaniste.
Homme du xv1e siecle il admire en Jephté le respect de la
parole donnée. Croyant, 'il ~dmire_ en lui l'héro~sme d'une fo~
prete a accomplir, pa~ce qu elle lm p_ara1t presc~1te pa~ une 1~1
divine, une action qm révolte sa ra1son et qm le_ fa1t_ horriblement souffrir. Le pretre, que le héros consulte et qm le d1ssuade
d'accoroplir son vreu,lui oppose des choses singuliereme~t fortes:
que Dieu n'est pas a~ide de victim?~• qu'aucu~ fru!t ne lm
revient de tous ces sacrifices, que ce qu Il réclame, e est l offrande
d'un creur pur ; il lui dit encore qu'on_ ne peut licitemell:t promettre ce que licitement on ne _peut fa1re ; qu'en no~s d1sant :
11 vous remplirez vos vreux », Dieu sous-entend : « ma1s vous ne
vous engagerez pas par des vreux a faire ce qui est contraire
a mes lois éternelles. » Tout cela est si fort qu'on se demande par
moments, si le pretre ne serait p~s le port~~parole de l'auteur, et
si Buchanan n'a pas entendu faire une p1ece contre les vreux.
Pourtant1 il me semble bien que non ; que son pretre n'est dans
sa pensée qu'un tentateur et un casuiste, - car il est rhéteur; que l'auteur est contre le pretre et avec le héros qu~nd Jephté
termine l'entretien en s'écriant qu'il préfere la vérité sotte et
simple (stultam et simplicem) a une sagesse dont l'impiété
est masquée par la splendeur du fard (splendidam f~co impian:i).
Mais quoi que Buchanan pense de Jephté, ce qui est certam,

a la Bible : le livre de La Sagesse en est meme plein. Mais

(1) Traduction de Fl. Chrestien, p. 18.

LA BIBLB DANS LA POÉSIE FRANCAISE

35

c'est qu'en son héros ont dú sans peine se reconnattre bien des
hommes du xv1e siecle.
•*

• •
La préoccupation de satisfaire a la fois les aspirations du
croyant, nourri de la Bible, et de l'humaniste, nourri de l'antiquité classique, apparatt bien en 1572 dans Saül le Furieux par
Jean de la Taille. La dédicace est un acte de foi. Le poete y met
sa plume au service de Dieu, et directement, dédaigneusement,
il prend a partie Ronsard en personne. Dans l'ode a Pisseleu,
imitée de la premiere ode d'Horace (Maecenas atavis edite regibus),
le chef de la Pléiade s'était écrié que d'autres seraient avocats
et d'autres militaires, mais que lui-meme aurait comme seule
occupation les vers, et comme seule passion la gloire :
L'honneur, sans plus, du verd Laurier m'agrée

Vers magnifique dont José de Hérédia a fait l'épigraphe de se"'

Trophées. Mais Jean de la Taille proteste contre la basse ambition
d'un écrivain qui,créé pour le ciel,n'aspire qu'a cueillir des lauriers
sur cette terre :
Je ne daigne invoquer ces Muses en mes vers,
Nema Thalie aussi de qui mon nom se tire•;
Je ne daignerois plus de ces tables esc~ire, .
N'invoquer le secours d'un tas de D1eux d1vers :
Je t'invoque plustost, Seigneur de l'univ~rs, ,.
.
Vien t'en a moy de grace et ton esprit m msp1re,
Afín que par mes_ vers a ton be~u ciel j'aspir~,
Non point aux vains honneurs d un tas de lauriers verds.

Si l'invocation est d'un croyant, la préface, intitulée De l'Art
de la Tragédie, est d'un humaniste, tres averti et qui a beaucoup
réfléchi sur son art. Les théoriciens de notre théatre n'ont pas
manqué d'en signaler l'intéret. Nulle part au xv1e siecle, nulle
part peut-etre avant les Discours de Corneille, 1a conception classique de la tragédie n'a été mieux comprise. Haute dignité
des personnages, sujet susceptible d'exciter la pitié, tristesse
obligatoire du dénouement, division de la piece en cinq actes,
respect absolu de la vraisemblance, liaison des scenes, nécessité
de jeter les personnages dans l'angoisse au moment oú. ils sont
dans la joie, unité d'action, unités de temps et de lieu (celles--ci
toutefois entendues d'une fa~on encore un peu vague): tous les
aspects de la tragédie sont envisagés avec une rare intelligence par

�36

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ce premier théoricien du genre. Aussi, apres avoir condamné
comme indignes d'un théatre chrétien les sujets empruntés
a la fable, les fureurs d'Hercule et la folie de Roland, i1 n'hésite
pasa condamner, par une allusion précise a Beze et a Desmasures, le sacrifice d' Abraham et le meurtre de Goliath comme
des sujets impropres a un lhéatre vraiment tragiquc.
Lui-méme va done essayer de faire une reuvre qui soit a la fois
d'un chrétien et d'un humaniste. :'lfais, saos qu'il le veuille,
l'humaniste jouera quelques tours au croyant.
Le sujet est assurément fort bien choisi. L'histoire de Saül
mourant est en effet la contre-partie de celle d'Abraham sacrifiant. Le pere d'lsaac, comblé de graces par Dieu, regoit l'ordre
d'immoler son íils unique. La nature et la raison se révoltent
contre ce commandement, qui, d'ailleurs, semble mettre Dieu
en contradiction avec lui-méme, puisque apres avoir puní le
meurtre d'Abel il réclame le meurtre d'lsaar, et qu'apres avoir
promis a Abraham une postérité il luí demande de sacrifier
l'enfant qui peut la lui donner. Cependant, Abraham obéil. Sa
foi triomphe des révoltes de la raison.
Choisi par Dieu dans un rang obscur pour etre élevé au rang
supréme, sans ccsse victorieux, Saül re~oit un ordre que sa
raison n'accepte point. En livrant les Amalécites a sa merci,
Dieu lui a prescrit, par la bouche de Samuel, de massacrer le
peuple infidele, hommes, femmcs, enfants, animaux méme.
Or, Saül épargne le roí d' Amalee et les brebis les plus grasses.
Alors, abandonné a lui-méme par son divin protecteur, il tombe
de chute en chute jusqu'au suicide. Par l'histoire de Saül, brisé
pour n'avoir pas obéi a Dieu, le croyant qu'est Jean de la Taille
veut faire, comme Béze l'avait fait par l'histoire d'Abraham
récompensé pour avoir obéi, l'apologie de la foi qui ne dispute
poinl.
Oui, mais Aristote intervient, qui rappelle impérieusemcnl, i.t
l'humaniste qu' un personnage de théatrc ne doit étre ni tou L
it fait bon, ni tout a fait mauvais. Jean de la Taille veut dom:
nous o(frir un Saül que nous ne détestions point tout en le condamnant. La tache est malaisée. Elle cut été facile au dramaturgc
génial qui a su nous inspirer a la fois de la pitié pour Phedre el
de l'horreur pour le crime de Phedre. Mais Jean de la Taille
n'était pas Racine. Dans la crainte de rendre ~aül odieux, il
l'a rendu sympathique au point qu'ayant entrepris soa dramc
pour flétrir l'orgueil humain et precher la soumission a Dieu, il a
cependant plaidé contre Dieu presque aussi bien qu'.\.lfred dl!
\'igny ou Leconte de Lisie.

37

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Apres nous avoir donné d'abord en spectacle SaOI fo f .
comme l'A · d s h 1
u urieux,
l
.
LJaxh e op oc e, et voulant tuer ses enfants il luí rend
a ra1son. e éros nous conte alors son histoir
'
,
tendons protester contre l'ordre inhumain qu'if'n~! ;ous l
exécuter parce qu'il ne le comprenait pas :
as vou u

er

~ que sa Providence est cachée aux humains 1
Eiur eslre done huma in j'esprouve sa cholere
pour eslre cruel il m'est done debonnaire.

t;t~~:a

Invité S'humilier, il refuse U se décide •
le~_malheul's q_ui Í•~ttendent e::::• fº~incs:~~e:ttr;
r
e, !en que Dieu a1t défendu de s'adresser aux né-

~c~::i~~sie~o~ ~~f~~t:s~:t.y~hs:~sps~ l_'~mbre dde Samuc:l vient
01
Loin de 'h ·1 ·
·
Jusque ans ses enfants
s um1 ier, 1e révolté reproche a Dieu de ne l'avoir él .
que pour le frapper et de lui avoir mis l'amb'f
u
un piége pour le faire trébucher :
J ion au coour comme
O la belle fllSOn d'aller ainsi chereher
ics h~m mehs, pour a pres les faire trebucher ¡
u m a11oc as d'honneurs t
• 1
Tu me fis trio_mphant, tu ~e 0
gloire,
1u ~e flslla1re il loy, et comme tu voulus '
u rans ormas mon cueur toy-mesme t
•
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsa eu m esleus,

J :::i:: !7c~~:~

~!

~i~r:~~fs ;~:e~t~f,t~~i~:3:a!ºe~
parsage,
A fm de m entondrer en mil malheurs aires 1

sa!f~~=pnan_tt la,.victoire de ses ennemis et l'élection de David
pre e ª se rcndre sur le h
d b .
'
superbcment a Dieu un autre défi : c amp e ataille et jette
Tu eslis aonc des Roys de mes ennemi
l ~if:n ayme les done et favori~e les . s mesmes :
1.5 Je vas, puis qu_'ainsi en mes maulx tu te plais
mir au camp mes Jours, mon malheur et la haine'.

f
/ª

de;º~:; ~:i;ssu~ fn luif annonce que ses fils sont tués il ose
quo1 es en ants ont a expier les fautes du 'pere :
Mes Entans sont occis I ó nouvelles tr d
O lam~nlables fils, ó defortuné Pere YP ures.,,
Fault-11 que detisus vous lomba le triste fais
Des pechez el des maux que vostre pere a faicts 1

.
·
se C'est
b' ainsií que l'aut~ur de sau"l l e F uriewr,
pour avoir voulu
ien
con
ormer
a
l'1dée
qu''l
f
.
·t
d'
d'un
. hé
I se a1sa1 '
apres les anciens
vra1 ros de tragédie, a transformé l'orgueilleux chAtié

�38

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRANCAISE

par la main divine en un champion sympathique d~. la, raiso_n
en révolte contre la Providence. Et je doute fort qu d sen s01t
apen;u.
· beauco?.P ,.étu d'é
A son insu encore, parce qu'il ava1t
1_ les
.
anciens sa pensée est ~a et la restée antique alors qu d s 1magmait,
lui aqs;i faire « une &lt;Euvre antique sur des pensers nouveaux ».
Qu'on li;e son sonnet au prince de Navarre:
Qui veult voir les effects de Fortuno maligne,
Combien elle est perverso et cons~ammen~ muable,
Qu'il vienne se mirer au porlra1ct adm11'8.ble_
D'un Roy que je descris d'un vers non assez digne.
D'un Roy a qui Fortuno expressement benigne
Octroya pou! un temp~ sa ro_ue f!l,vorable
Afin qu'il ve1st a pres m1lle fo1s m1se~ble .
De sa grand 'inconstance un plus ev1dent signe.

Si le héros avait été un personnage de l'histoire ancienne ou
de la mythologie, y aurait-il eu dan~ ces quatrains un mot a
changer ? Mais ce n'est la qu'une déd1cace. Voyons pluUl_t d~ns
la piece meme la scene finale ou est tiré~ 1~ m_orale _d~ 11 h1stoire.
Assurément cette scene est d'une or1gmahté saIS1ssante. La
mort de Satll' est annoncée a un personnage que l'on n'avait
point vu encore, a celui qui, étant l'héritier de la c_ouro~m~,
l'est done de toutes les déceptions de la royauté : a David. Ains1,
- et l'on n'a pas manqué de le remarquer déja, - dans le poeme
de Vigny, a peine Mol'se est-il mort qu'on voit Josué succéder a
son pouvoir et a son triste isolement.
.
Quelles réflexions cependant inspirent aux surv1vants la
mort de Saül ? Celles qu'ils pourraient faire sur
moi:t, d'un
&lt;Edipe, et ce drame qui a voulu etre biblique, _qm l'a bien été
assez souvent, se termine, comme une tragéd1e de Sophocl~,
sans que le nom de Dieu soit meme prononcé, par des cons1dérations tout humaines sur la roue de la Fortune et sur la
vanité des grandeurs.

!ª

LE

SECONO ÉCUYER,

Ha, sort leger, flateur, traistr~_et muabJe,

Tu monstres bien que ta Roue est var1ablr.
Puis que celuy que tu as tant hauss~
Est tellement par toy mesmes abba1ssé.

..... . . . . . . .

.

..

O pauvre Roy tu donnes bien exemple
Que ce n'est rien d' un Roy, ny d'un Regno amplo !

39

DAVID,

O couronne pompeuse,
Couronne, helas, trop rlus belle qu'heureuse 1
Qui scauroit bien le ma et le meschef
Oue soulTrent ceux qui t'ont dessus le chef,
fant s'en faudroit que tu fusses portée
En parement, et de tous souhaittée
Commo tu es, que qui te trouverolt,
Lever de terre il ne te daigneroit.

Le comble est que le successeur de Saül admire ensuite son
prédécesseur d'avoir été vaillant jusque dans la mort, si bien
que dans les deux derniers vers de cette tragédie, écrite par un
Chrétien, on a la surprise d'entendre le saint roí David faire,
comme un contemporain de Séneque, une sorte d'apologie du
suicide:
Tu fus, O Roy, si vaillant et si fort
Qu'autre que toy ne t'eut sceu mettre a mort.

•*•
La Famine (1573) est la suite de Saül le Furieux. Elle met en
scene la mort des derniers fils et petits-fils de Saül, sur lesquels
la malédiction de Dieu s'étend, comme l'avait annoncé
Samuel. Une !amine dévaste Israel: elle ne doit cesser que quand
les enfants de Rézefe, veuve de Saül,et ceux de Mérobe, filie de
Saül, auront été livrés aux Gabaonites, que Saüljadis a indignemenL traités.
Au croyant, ce sujet va permettre de reprendre l'idée générale de sa premiere piece et de lui donner une nouvelle illustration. Peut-etre se dit-il que son idée apparattra mieux encore
que dans l'autre drame, puisque la punition tombe, non sur le
coupable lui-meme, mais sur sa racc. P eut-etre se dit.-il que
l'histoire des fils de Saül est l' histoire meme de l'humanité
entiere, l'histoire de tous les fils d'Adam, condamnés a mort
pour la faute d'e leur pere.
A l'humaniste, ce sujet rappelle aussitat celui d'&lt;Edipe-Roi,
qui lui fournira un acte, et celui des Troyennes qui lui en fourniront deux. Comme dans &lt;Edipe-Roi, le Roi, pour faire cesser
le fléau qui extermine son peuple, envoie consulter un prophete.
Apres quoi, la triste fin des fils de Saül devient celle du fils
d'Hector, telle que Séneque l'a représentée apres Euripide.
Chcz Séneque, Andromaque raconte qu'Hector luí est apparu.
11 est venu luí annoncer que les Grecs, craignant de voir restaurer
un jour la puissance de Troie, ont formé le sanguinaire projet

�40

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de massacrer Astyanax. Qu'elle cache done l'enfant. Andromaque le cache dans le tombeau paternel. Survient Ulysse, qui le
réclame. La mere conte qu'il est mort. Ulysse, devinant qu'on
le tro~pe, s'avise d'un stratageme: « Heureuse mort ! dit-il ; elle
délivre Astyanax du supplice terrible qui l'attendait : il devait
etre précipité ·du haut d'une tour. » Andromaque pousse un cri
d'horreur. « Votre fils vit, dit aussitot Ulysse. n II le cherche,
le trouve, l'envoie au supplice.
Chez Jean de la Taille rien n'est changé que les noms : sur
ravis de Saül, qui luí apparatt en songe, sa veuve Rézefe cache
les enfants dans le tombeau paternel ; mais un Ulysse israélite,
Joabe, par un stratageme emprunté a l'Ulysse latín, arrache a
la mere le cri révélateur, et les enfants sont découverts.
L'auteur semble s'etre rendu compte qu'il risquait de nous
faire prendre parti pour les victimes contre tous ceux qui parti7
cipent a leur mort, contre Joabe, contre David, contre Dieu luimeme, et par conséquent, qu'au lieu de nous conduire a nous
incliner devant la céleste justice, il nous exposait a la condámner.
Adroitement, il nous a done rappelé a diverses reprises les crimes
de Saül. Ce n'est pas Dieu, c'est Saül qui a voué ses enfants a la
mort : voila ce que nous disent et le chreur (fin de l'acte III),
et Joabe, et David, et le prince de Gabaon.
DAVID,

De qui vostre fureur
Se veu t-elle venger ?
LE PRINCE,

De nostre massacreur.
DAVID.

La mort a clos ses yeux d'un sommcil éternel.
LE PRINCE.

illais ses fils respondront du péché paternel.
DAVID.

;\lais ils sont innocents.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

41

DAVID.

Hé l soyez plus humain.
LE PRINCE,

Comme il nous l'a esté,

Enfin, sur la nouvelle que leur mort est nécessaire au salut
d'Israel, les enfants eux-memes acceptent de mourir pour la
patrie.
En dé~it des précautions qu'il a prises pour que nous rejetions
sur le ro1 coupable la responsabilité de leur infortune Jean de
la Taille n'en a pas moins fait admirer et aimei:: la ve~ve et les
~1:1fa_nts. de Saül, au détri~ent de la these qu'il voulait défendre.
l:&gt;1 ,s1?cere que paratt avo1r été en lui le croyant, si bien doué
qu a1t ~té_le dramaturge, - et les tres grands éloges qu'on a faits
de celui-c1 ne sont pas exagérés (1), - ils n'ont pas réussi a bien
concilier leurs mutuelles exigences.

.. •

.

Bien autrement heu_reuse est l'alliance des deux inspirations,
en 1583, dans Les Juwes de RobertGarnier. Aprés n'avoir mis
en scéne pendant une quinzaine d'années que des héros de l'histoire romaine et de la mythologie grecque, luí aussi s'avise enfin
de s'~dresser aux so~rces bibliques, et il s'en félicite : « La prérog~tive que la vér1té prend sur le mensonge, dit-il dans sa
d~d1cace au duc de Joyeuse, l'histoire sur la fable, un sujet et
d1scours sacré sur un profane, m'induit a croire que ce Traitté
pourra preceller les autres. » II a bien jugé : Les J uives précellent
les autres tragédies, non seulement de Garnier lui-meme, mais
de tous les tragiques du xv1e siecle.
C'est l'histoire de ~édécie, roi de Juda, frappé dans sa personne et dans sa fam1lle par Nabuchodonosor, aprés la prise de
Jérus_alem. En vaii:i, le vainqueur est-il invité a la clémence par
so~ heut~nant, pms par la reine sa femme, puis par la vieille
re~ne Am1tal, mere de Sédécie, puis par le roi des J uifs ; il ne
!em~ de par~onner que pour imposer au vaincu un pire supplice :
11 fa1t décap1ter les enfants devant le pére, puis le fait lui-meme

LE PRINCE.

Ainsi estoient ceux-la
Que miserablement le Tyran decolla...

(1) Voir la these_ d'E. F~guet et le chapitre d'E. Rigal dans l' Histoire de
la ltttérature fran,a1se ¡:,ubllée sous la direction de Petit de J ulevi!le.

�42

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aveugler. Sédécie vivra, mais les yeux clos, et avec ce souvenir
affreux que le dernier spectacle vu par ses yeux paternels aura été
le meurtre de ses eniants.
Garnier a bien su mettre en présence les personnages que
l'on désire voir aux prises : le roi vainqueur et le roi vaincu, les
deux reines, Nabuchodonosor et sa femme, Nabuchodonosor et la
reine des Juifs. Son action, pour etre peu animée, n'en est pas
moins susceptible de produire l'intéret de curiosité : des personnages s'efforcent, en effet, de changer 1a résolution de celui
de qui tout dépend, et ces efforts ne sont pas vains : seulement
ils amenent le contraire de ce qu'ils voulaient amener, puisque, au
lieu d'adoucir Nabuchodonosor, ils l'aigrissent, et que Sédécie,
au lieu du pardon, rei;oit un plus cruel supplice. C'est la bien
entendre l'action et la fatalité dramatique.
L'imitation de Séneque a été dans Les Juives deGarnier beaucoup plus discrete que dans La Famine de Jean de la Taille.
Sans doute, le sujet a été probahlement choisi surtout pour sa
ressemblance avec celui des Troyennes, que le poete avait déja
traité. Troie a succombé : que vont devenir les fils et les filles
des vaincus groupés autour de la vieille Hécube? Tel est le sujet
de l'Hécube et des Troyennes d'Euripide, des Troyennes de
Séneque, de La Troade de Garnier. Tel est aussi, avec des nom.s
nouveaux, le sujet des Juives : Hécube devient Amital; Talthybius, le Prevost de l'Hostel, et Cassandre, le Prophete.
Mais l'imitation, restant d'habitude toute générale, n'a ríen
qui porte atteinte au sens de l'ceuvre. Sans doute encore, l'imitation de Séneque a semé la piece de vers sententieux et de dialogues antithétiques ; mais la couleur biblique n'en est pas
sensiblement altérée. Sans doute enfin, les personnages discutent
trop souvent tous en moralistes sur la clémence ; mais on ne
peut pas reprocher a Garnier d'avoir recommandé avec tant
d'insistance la modération a ses contemporains, qui en apportaient si peu dans les guerres civiles.
Ce qu'une admiration malheureuse pour Séneque a fourni de
vraiment facheux aux Juives, c'est le personnage du roí assyrien.
Ce monstre d'orgueil, de cruauté et d'hypocrisie que Garnier
nous présente sous le nom de Nabuchodonosor est la réplique
de l'éternel tyran factice que Séneque appelle, suivant la piece,
Pyrrhus, Atrée, Thyeste, mais qui jamais ne change de physionomie, ni n'oublie sa rhétorique. Quand le personnage de Garnier
s'écrie qu'il s'avance pareil aux Dieux, quand il jure qu'avant
.qu'il ne pardonne le soleil luira pendant la nuit, quand il fait des

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

43

réponses d'une féroce ambiguité, il n'est que l'écho du grand
rhéteur latin (1). Et le résultat, c'est que l'action des Juives
en est assez gravement viciée, puisque aucu? mouvement n'est
possihle dans le cceur de ce héros figé une fo1s pour tout~s dans
une attitude artificielle ; c'est qu'un etre de convenbon est
introduit dans un groupe d'etres vivants.
.
Car il y a dans Le, Juives des etres vivants, et qm le sont, parce
que l'auteur en a trouvé les modeles ou autour de lui ou en lui,
dans les croyants qu'il voyait a ses c6tés' ou dans le croyant
qu'il était lui-meme.
Un personnage bien vivant, c'est d'abord le prophete, don~
la foi intrépide ne se laisse jamais effleurer par le doute, qm
porte la confiance en Dieu jusqu'a le sommer ave? le to~ du commandement de tenir ses promesses, et rappelle 1mpéneusement
a I'adoration de la Providence ceux qu'il soupgonne de désespérer.
SÉDÉCIE,

Voyez-vous un malheur, qui mon malheur surpasse ?
LE PROPHETE.

Non il est infini, de semblable il n'a rien.
II e~ faut louer Dieu, tout ainsi que d'un bien.

Mais il tient ce langage autoritaire parce qu'il parle au nom
de Dieu, et non par dureté naturelle ; car il n 'y a pas d'homme
plus tendre, et, chargé de raconter aux Reines la mort de leors
enfants, il craint de succomber a la tache.
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
Un si funeste encombre, et moy le rapporter ?

Aupres de ce J oad du xv1e siecle se tiennent, bien ~vants
aussi, quoique peu complexes : le grand pretre Sarrée, qm offre
sa vie a Dieu pour le peuple ; la reine Amital, résignée, digne,
maternelle, ingénieusement subtile a trouver des arguments qui
détournent de son fils et fassent tomber sur elle le courroux du
tyran ; la reine d'Assyrie d'une compassion délicate, mais timide ;
et surtout le roi Sédécie, rappelant son vainqueur au respect de
la dignité royale dont ils sont tous deux revetus, et défendantt

(l)Voir Joachim Rolland,Les-Juives; Pa;·is, San5ot, 1911.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN\;AISE

44

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au risque de sa vie, contre l'impie qui !'insulte, le Dieu dont le bras
l'a si durement frappé:
NABUCHODONOSOR.

Qui t'a mis en l'esprit de faulser ta parole ?
N'en !aire non plus casque de chose rriuole ?
De parjurer ta foy ? Seroit-ce point ton Dieu,
Ton Dieu, qui n'a credit qu'entre le peuple Hebrieu ?
N'est-ce point ce Ponure, et ces braves Prophetes,
Les choses predisans apres qu'elles sont raites ? •••
SÉDÉCIE.

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
Qui de ríen a basti le ciel, la terre et l'onde:
C'est luy seul qui commande a la guerre, aux assaus :
11 n'y a Dieu que luy, tous les autres sont faux ...

Comme il a mis dans ses principaux personnages un peu de
son Ame croyante, Garnier a fait circuler dans toute sa piece
l'idée qu il se faisait, avec les croyants de son temps, du gouvernement du monde. « Or vous ai-je icy, écrit-il dans sa dédicace,
presenté les souspirables calamitez d'un peuple qui a comme
nous abandonné son Dieu. C'est un sujet delectable, et de bonne
et sainte edification. » Garnier est Catholique, etil dédie son drame
· a un des chefs de l'armée catholique, a Monseigneur de Joyeuse,
duc, pair et amiral de France. On a voulu en condure qu'en
disant: « un peuple qui a comme nous abandonné son Dieu »,
il visait l'abandon qu'une partie de la France avait fait de la
religion traditionnelle. Ce n'est pas impossible. II n'y a, en tout
cas, dans son drame, absolument rien qui sente le pamphlet et
puisse blesser un Protestant ; car c'était un homme tres modéré,
auquel les guerres civiles firent horreur. Aussi ce qui me para1t
probable, c'est qu'en accusant la France de son temps d'avoir
abandonné son Dieu, il l'accuse tout simplement de vivre mal.
II croit done par l'exemple de Sédécie devoir l'avertir que Dieu
chatie les nations infideles.
Son idée générale est celle de la Providence. S'il faut luí reprocher d'avoir
et la oublié cette idée, soit pour des idées particulieres d'une importance relative, soit pour l'idée tout antique
de l'assujétissement des hommes a une fortune capricieuse ; s'il
faut regretter en outre qu'il ait trop envisagé Dieu dans son róle
de justicier, et qu'il se soit fait de l'action divine une conception
étroite, on doit reconnaltre que l'idée de Providence domine bien
la piece. Par la, comme par d'autres caracteres, la tragédie

ºª

45

des Juives a mérité de retenir l'attention de Racine et doit etre
considérée comme une belle ébauche d'Alhalie.
.
.
Et probablement est-ce par Les Juives qu~ ~acme a senti
toute la poésie de l'histoire d'lsrael et d~s no1?s b1bhque_s. ,.
Le moment ou Garnier prend son suJet lm permetta1t d ~ntroduire dans sa tragédie beaucoup d'histoire juive. Il Y, ~n a mtroduit au moins un peu. Les personnages dans leurs rec1ts et dans
Ieurs discours, les captive., dans leurs pla~ntes font un a~s~z
orand nombre d'allusions au passé de la nation : au péché d ori~ine, a la sortie d'Égypte, au pacte concl~1 entre Dieu. et &amp;on
peuple, aux infidélités du pe~ple, aux chat1m?nts de Dieu. _Le
prophete annonce la restaurat10n du te1:1ple, la fm des prophéties,
la naissance du l\Iessie. Et tous ces fa1ts apportent dans la tragédie des J uives une couleur poétique dont jusque-la les se~les
aventures de l'histoire romaine et de la fable grecque avaient
paru susceptibles. Garnier découvre aux lecteurs de Ronsard
que les noms d'Oreb, d'Aphec, d'Hébron, ~e Bethel, de Gafer
sont aussi bien que ceux d'Argos et de Tro1e nés pour les vers.
11 leur apprend que les miracles de la Bible peuvent, comme les
merveilles de la mythologie, susciter une grande éloquence et
íournir de bonnes rimes :
Je t'atteste, Eternel, Eternal, je t'appelle,
Spectateur des forfaits de ce Prince i1:fidelle,
Descens dans une nuii, et avec tourb1llons,
Gresle tourmente, esclairs, brise ses bataillons,
Comm~ on te veit briser la blasphemante armee
Du granJ Sennacherib, a nos murs assomee:
Et le chef de ce Roy foudroye aux yeux de tous,
Qui superbe ne craint ni toy ni ton cou~roui:c, .
Trouble le ciel de vents, qu'en orage_ 11 noirc1sse,
Qu'il s'emplisse d'horreur, que le Sole1! pal11sse,
Que le reu qui brusla les deux enfans d' Aron,
Qui brillant consomma les fauteurs d'Abiron,
Qui devora les murs de Sodome et Gomorre,
Descende, petillant, et ces bourreaux devore.

Aux admirateurs des odes pindariques il montre que pour l'ode
épique l'ascension des Muses aupres de Jupiter est un theme
bien inférieur a la sortie d'É6ypte et a la marche dans le désert:
Quand il nous cut, il main puissante,
Tirez de ton servagc dur,
Que la mer eut, obcissante,
Fait de ses eaux un double mur,
Decouvrant sa deserte arene,
Pour nous donner passagc seur,
Ainsi qu'au travers d'une plaine,
Contre l'ennemy pourchasseur :

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN-:,AISE

46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Que la manne il nous e~t do~nee,
Qu'il nous eut ressas1ez d eau,
Couvers d'un nuau la Journee,
Et guidez la nuit d'un flambeau :
Detestables d'ingratitude.
Apres tant de miracles samts,
Nous appliquasmes nostre e~tude
A forger un Dieu de nos mams,
Le peuple, qui_l'ldole ".aine
Moula, fond1t et b?r1_na,
D'une reverence v1J:i-m~
Vers elle son chef mclma,
Et de mainte folastre dance,
Avec la fleute et le tabour,
•Epris de sotte esjouissance
Alla caroler tout autour.

n dressa des banquets p1;1bliques

Dessoµs Je veau delflé
Des holocaustes pacifiques
Qu'il luy avoit sacrifié. .
,
Voila (ce disoyent les v1eux _Pe1es)
Nostre Dieu, peuple, nostre D1eu,
Qui nous a par les eaux am~res
D'Egypte, conduits en ce heu.

Mais J'Eternel, qui de la nue
.
Ces voix et blaspheme ente.~dit,
Eut l'ame de cholere émeu_e,
Et son bras vengeur étend1t :
Si que sans les pleurs de Moyse,
Qui appaiserent son cou_rroux,
Sa fureur ¡ustement epr1se,
Nous eust des l'heure abysmez tous.

· · de J üémie la plainEt il prouve enfin que quand e11e s ,inspire
.
tive élégie est amenée a trouver ~es stroph~s plus e~ress1ves
encare que lorsqu' elle s'inspire de T1bulle ou d Anacréon .
Nous te pleurons lamentable cité_
Qui eus jadis tant de prospénté_
Et maintenant, pleine d'advers1té
Gis abatue.
.
Las t au besoing tu avois eu tous¡ours
La main de Dieu levee a ton secours,
Qui maintenant de rempars et de tours
T'a devestue •

. . .. . . . . .. . . .. . . .. . .. . . .. .
Com~e¿t ~e~t~~~ -q~e m~fu't~~~;;;t· ..
Si desolees
Nous allions Ja flute entonnant
Dans ces valees ?
Que le luth touché de nos dois
Et la Cithare
Facent resonner de leur voix
Un ciel barbare ?

47

Que la harpe, de qui le son
Tousiours lamente,
Assemble avec nostre chanson
Sa voix dolente ?

Quelques-unes des odes les plus heureuses qu'ait produites
notre lyrisme au xv18 siecle, quelques beaux récits, une action,
qui sans doute ne progresse pas d'un pas tres vif'i mais qui
tient pourtant la curiosité en éveil, des situations suscitant la
pitié et l'admiration, un groupe de persbnnages vivants : voila
ce qu'on trouve dans la tragédie des Juives ; et voila ce qu'on n'y
trouve que parce que l'inspiration hiblique a libéré l'auteur d'une
trop grande dépendance a l'égard des anciens et d'une excessive
admiration pour Séneque, parce qu'elle luí a permis de mettre
dans son reuvre un peu de ce qu'il y avait en luí de plus profond.
(d

suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

La philosophie de Plotin
n de K. UILI BBDIIB,
C01I
MaC!re de Confmnco • ta Sortonne.

vn• LE())N
L' .A.me. (Fln)

J!

.
. au sens spécial du mot'. est
Tout.e la psych?lore de P_l,:r:ité dans la derniere l~~n . •
dominée par le pnnc1pe que l isse fixer ses propres lmutes,
' a as un point ou t'on P?
i • (VI, 5, 7).
n y •epe a dire : • jusque-la e est. mo • érieur le sentiment de
m~:a les états spirit.uels de degri supue l'attention aux eboses
personnalité disparatt, en !°ééme ~~: int.elligible • n'a pas ld~
L
u1,
ext.érieures. 'bomme .arr1v
eineau
. il ne se rappe11e pas. que e'est une
t.out. de souvenir de lu1-n\
' ·t s'il est une intelhgenee "~ d
~ate, qui contemple; 1 néetaaaits de contemplation tres pro _on ~
•6me. Que 1,on songe a ces
ée
fait aueun ret our sur elle-meme
ti "té,
an,e ici-bas, ou la pens ne
. ais toute not.re ae V1
:ous nous possédons nous-me~e:~u:1devenons cet objet ; nous
t, rigée sur l'objet contemplé '
tiere qu'il enferme ; noua
es di
l. l . eomme une
ma
oua ollrons II ui
,
uissanee ».
ne sommes plus nous-:memes qu er p de l'esprit, rai~onnemen~:
n
ant aux fonet1ons norma es
le centre, ma1s des_ dér1
éQu . e sensibilité, elles sont no~ pas. ·tuelle. La consc1enee,
m mo1r '
r "tations de la v1e spm
.
t et comme
vations, des uru.Plotin l'essentiel, est un ace1denl'Ame d'une
loin d'étre, pour
'
. n resultant pour
un atTaiblissement. La possess10 s de force que nous e~ avon~

r~rr:(k~~:~~;~
a

dis~nsosi!~°:~:~c~e({~ ,\~ :;ta;~:~upéens(ol~s
m01
. urs notre
pens
e rapporte
' '
ne perceYons pas to UJO
d elle
ne se
pas
{de la pensée) échappc, quan

u n obJel

49

sensible ; car ce n'est que par l'intermédiaire de la sensation
qu'on peut rapporter son activité a des objets intellectuels ...
L'impression en a lieu, semble-t-il, lorsque la pensée se replie
sur elle-meme, et lorsque l'etre en action dans la vie de 1'1me est
en quelque sorte renvoyé en sens inverse; telle l'image dans un
miroir, quand sa surface polie et brillante est immobile... Si rette
partie de nous-meme dans laquelle apparaissent les reflets d'! la
raison et ge l'intelligence n'est point agitée, ces reflets y sont
visibles ; alors, non seolement l'intelligence et la raison connaissent, mais en outre, l'on a comme une connaissance sensible
de cette action. Mais si ee miroir est en pieces a cause d'un tronble
survenu dans l'harmonie du corps, la raison et l'intelligence
agissent sans s'y refléter, et il y a alors pensée sans images ...
On peut trouver, meme dans la veille, des activités, des méditations et des aetions tres belles que la conscience n'accompagne
pas ; ainsi celui qui lit n'a pas nécessairement conscienee qu'il
lit, surtout s'il lit avec attention. »
II s'ensuit que dans !'Ame, au plus haut degréde vie spirituelle,
il n'y a pas de mémoire, puisque l'ílme est en dehors du temps,
pas de sensibilité, puisque l'dme n'a pas de rapport avec les
choses sensibles, pas de raisonnement ni de pensée discursive,
puisqu'il « n'y a pas de raisonnement dans l'éternel •· Entre
les fonctions normales de la conscience et la nature intime de
I'Ame, il y a une contradiction.
L'explication psychologique, chez Piotin, consistera a montrer
comment ces fonctions de l'ílme naissent graduellement d'une
déchéance de la vie spirituelle. C'est par l 'abaissement clu niveau
de l'Ame dans la réalité métaphysique que nous voyqns se produire en elle mémoire, sensibilité et entendement. La psychologie consiste a déterminer que! est précisément ce niveau pour
une fonction donnée. Elle est, chez Plotin, tres fragmentaire.
11 a consacré de longs développements ala mémoire ; je les étudierai d'abord.

..
A que]· niveau se produit la mémoire ? Est-elle, comme
l'ont pensé les Sto,ciens, une fonction de la partie de !'Ame qui
est unie au corps ? Nullement, puisque la mémoire a lieu apres
l'effacement de I'impression sensible. De plus,on n'a pas souvenir
seulement des choses sensibles, mais aussi des connaissances
acquises dans les sciences (IV, 3, 25).
4

�50

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Répondra-t-on que la mémoire a li~u dan~ l' ame uni~ a un
corps? Sans doute; I?ais d'abord, _l emp~emte,, produ~te par
1
l'objet sensible, n'est nen de I?aténel_; lame n ~st pomt une
« surface enduite de cire » ; l'1mpress1on dans l ame es~ une
1( espece d'intellection », meme dans le ca~ des ~hoses sensibles.
De plus si le souvenir est une conservation, e est a cause des
caracter¡s propres de l'áme, et« parce qu'elle n'_est pas des choses
qui sont dans un écoulement perpétuel n. E~fm le corps, est ?~
ebstacle a la mémoire; la boisson ne prodmt-elle pas I oubh .
(ibid., 26).
,
t t
, II
Done Ja mémoire appartient en propre a l ame, en an qu e e
a'est pas engagée dans le corps. Mais a quel niv?au la pl~cer
dans J'ame ? Faut-il Iier achaque faculté le souvernr des obJets
qui s'y rapportent,etdire, par exemple,quec'estpar la facultédu
désir que nous nous rappelons l'objet désiré ? Nullet?ent ; car, .
sans doute, a la suite d'un désir satistait, il se prodmt, ~ans la
faculté de désirer, une modification qui se conserv~ ; ma1s cette
modification est une simple· disposition ou affecbon présente ;
ce n'est pas un souvenir proprement &lt;lit (ibid., 28). ,.
, .
Le souvenir n'est pas davantage la persistance del 1mpr~s~10n
sensible. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas la ha1son
nécessaire, qu'il devrait y avoir, dans ce cas, entre une bon~e
mémoire et une perception précise et affinée. Ce sont des .fa1ts
d'un autre ordre. La mémoire, du moins celle des choses ~ens1ble~,
a pour objet propre l'image, a la~uell~ ab~utit _la_ sensation, ma1s
dont la conservation dépend del 1maginat10n (1b1d., 28).
On objectera qu'on expliq~e ainsi le sou~enir des choses se~sibles, mais non pas la mémo1re des choses mtellect~elle~. Ploti~
répond que, s'il y en a, a proprement parler, mémorre,c es~ umquement dans la mesure ou elles sont liées a des images sensibles.
Si, comme Je dit Aristote, une image accompagne toute p!&gt;nsée,
la persistance de cette image, qui est comme le reflet de la_ conception, expliquera le souvenir de l'objet connu: Parm1 ces
images, il y en a qui ont une importance toute spéciale : ce sont
les formules verbales qui accompagnent toute pens~e. « La pe~sée
est un indivisible; tant qu'elle ne s'est pas expnmée exténeurement tant qu'elle reste intérieure, elle nous échappe ; le langage, e~ la développant et en la faisant passer de. l'~tat de I_&gt;en_sée
a celui d'image, reflete la pensée comme un m¡ro1r; et ams1 la
pensée est pergue ; elle dure et elle est ~appelée &gt;&gt; (ihid.~.30).
On voit alors la place propre de la mémo1re; elle est dans l ame,
mais non pas dans l'ame purifiée de tout contact avec le corps.
Aussi, amesure que cette purification a lieu, la mémoire s' élimine

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

51

grad~ellement. « Pl~s _l'ame s'eff~rce vers l'intelligible, plus elle
oubhe les choses d 1c1-bas ; auss1, en ce sens, on peut dire que
!'ame b?nn~ est_ o~blie~se (ibid., 32). n ~ la limite,l'ame, placée
dans le heu mtelhg1ble,n a plus de souvemrs. « II n'est pas possible,
lorsque la pensée s'applique aux intelligibles, de faire autrechose
q~e d~ les penser et de les contempler ; et la pensée actuelle
n 1mphque pas le ~ouvenir d'avoir pensé. » Que l'on n'objecte
pas que la pensée m~llectuelle est un_~ouvement qui comprend _
des moments success1fs, tels que la d1v1sion du genre en especes,
et, par conséque~t, a chaque moment, la mémoire des moments
précédents. Car 11 s'agit ici d'une antériorité et d'une postériorité logiques, qui ont rapporl a l'ordre et non a la succession
dansle ~emps; de meme, l'ordre de dépendance qu'il y a entre
les parties d'une plante n'empeche pas qu'on la voied'un coup
(IV, 4, 1).
.
Partant de c_et état supérieur, l'on peut voir maintenant comme~~ la 1?~mo1re natt dans l'ame. Elle natt, des que l'ame sort
de _l mtellig¡ble et veut s'en distinguer. Alors iI n'y a plus assimiIa__tion complete entre !'Ame et son objet. C'est cette distance ou
l'a~e est du mo~de intelli~ble qui fait qu'ellene posséde plus que
des 1;11ages. « L ~e possede encore toutes choses ; mais elle les
possede seconda1rement, et ainsi, elle ne devient pas parfaite~ent t?utes ~ho~es. » L'image natt done d'une pénétration
mcomplete de I obJet, suffisante cependant pour disposer l'ame
conformément a cet objet (ibid., 3).
• Pourtant! pourrait-on ohjecter, la vie des ames, et meme des
ames supérie~res com~e celles des astres, n'est-elle pas liée a
!~ ~urée? Lame de lastre n'agit-elle pas dans la durée pour
dmger son corps, et ne doit-elle pas, malgré sa supériorité
garder _le s,ouvenir des moments passés de son action ? Mais ¡~
souv~~r d un de ~es moments supposerait que ce moment peut
~e d1st~~uer et _s 1s?ler de tous les a utres. Or, il n'en est pas touJ~urs ams1. La vie d un astre ne se morcellepas en fragments que
1 ?º peut séparer. &lt;&lt; Distinguer dans la période d'un astre un
~1er et une année derniére, c'est comme si l'on divisait en plusieurs mou".e~ents le ~ouvement ~u pied_ qui avance d'un pas,
et_ c?~? s1 1 o~ voyai~ dans cette 1mpuls10n unique une multiP!1cité d 1mpu~s10~. ~mques et successives. » La durée de la vie
d. u1:l astre est 11:ldIVIs1ble, et c'est nous qui, de notre point de vue
dis~mguons_ les JO~rs et les nuits et les parties du temps (ibid., 7)'.
1 C~s considérabons nous font mieux voir a quelles conditions
ª. ~ie dans la durée est accompagnée de mémoire. C'est a condition que cette dur~e perde son unité et se fragmente. La rné-

�~2

REVUE DBS COURS ET CO~FÉRENCES

moire dépend alors de l'attitude de 1'11.~e. Ell~ ne réveill~ le
passé qu'autant qu'elle a intéret a le réve1ller. S1 des_sensations
différentes provoquées par des objets diffé~ents ne l'1~tér~sen~
pas, elle ne les accueille pas dans sa mémo1:e. En particuh~r, s1
nous avons a faire toujours la meme action dans les memes
conditions(ce qui est le cas de l'ame d~ l'astre),nous ne garde~ns
pas le moindre souvenir de la s?ccess~on _du temps. « Lorsqu on
répete toujours le meme acte, il est mu~1le ?,e conserver I_e souvenir de chaque détail de cet acte, pmsqu I1 reste le ~eme. n
(ibid., 8)·. La mémoire n'a d~~c sa p~ace que dans une vie fr~gmentée, assaillie sans cesse d 1mpressions nouvelles et de besoms
sans cesse renaissants.

L'étude que Plotin fait de la mémoire est des plus pro:¡_&gt;res a
donner l'idée de sa méthode dans les r~cherches psychologiques.
Voyons comment il a appliqué cette méthode au probleme du
plaisir et de la douleur.
.
Le plaisir et la douleur sont aunnivea u pi~~ has que!ª mém?1re.
lls n'appartiennent pas completement a, I ame, .ma1s auss1, au
torps qui lui est lié, et au comp~sé ~e l'íl.me _et d~ co:ps. II n Y a
point d'affection dans l~ corp~ marumé, qm est md1ffére~t a _la
dissolution de ses parbes, pmsque sa substance reste , ~a1s,
lorsque le corps veut s'unir a l'ame,il forme ~vec elle ce une alhance
dangereuse et instable, n qui engendre des d1!ficul~es. Le co:ps est
en effet soumi11 a toutes sortes de mod1ficab~ns, _qui_ ~ont
plus ou moins compatibles avec la présence 4e v_1e q~1 lm v1ent
de }'ame. Lorsqu'il est atteint dans son orgamsation, 11 y a t&lt; u~
recul du corps, en train d'etre privé de l'image d~ l'ame qu'1l
possede, » et, au point précis qui est a~teint,se ~rodmt ladouleu:.
·C'est pourquoi la douleur est ressenbe et locahsée dans la parbe
patiente. Seul le corps souffre. Inversement le plaisir se produit,
au moment ou la modification corporelle est telle qu'elle permette
au corps de recevoir a nouveau l'influence _de l'ame.
En un mot, le plaisir est une a~gmenta!-i?n, et la douleur u~e
diminution de 1a vitalité du corps. Du pla1sir et de la douleur, 11
faut distinguer la perception qu'en a l'ame, et quLse produit
a un niveau supérieur. ce La sensation elle-meme n'est p~s souffrance, mais connaissance de la souffrance ; étant connaissance,
elle est impassible ». (IV, 4, 18-19).
. .
Le désir est, selon Plotin, un phénomene complexe. qui a h eu

!ª

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

53

a différents niveaux ; son point de départ est dans le corps vivant,
c'est-a-dire liéal'image de l'ame. nCe n'estpasl'Amequirecherchc
les saveurs douces et ameres; c'est le corps, mais le corps qui ne
veut pas étre un simple corps, » et qui les recherche pour
augmenter sa vitalité. A ce stade, le désir est penchant ou prédésir;
il dépend del' état actuel du corps. A un second stade, le désir est.
dans la nature, c'est-a-dire dans cette partie émanée de l'arne
qui conserve le corps vivant ; la nature n'accueille pas tous les
penchants du corps, parce qu'elle cherche uniquement ce qui
peut le guérir ; elle ne s'unit done aux désirs du corps que si
ce sont des désirs qui ne dépendent pas de l'intéret modientané
d~ l'organe afl'ecté, mais qui visent a la conservation de l'organisme. A un troisieme stade, enfin, le désir pénetre jusqu'a l'ame.
nLa sensation présehte l'image de l'objet, et, d'apres cette image,
ou bien l'Ame, dont c'est le role, satisfait le désir ou bien elle v
rési~te, elle le suppor~e, et elle ne fait attention ni au corps 011 1~
désu,-a commencé, m a la nature qui a désiré ensuite. n (IV 1 4
20-21).
'
Da~s la colere, Plotin_ distingue aussi ce qui vient d~ corps,
le bomllonnement de la hile et du sang, et ce qui vient de }'Ame ;
c'est d'~bord la p~rception ou J'image de l'objet qui a causé cette
révolution orgaruque ; c'est ensuite la disposition de l'A.me a
attaquer et a se défendre. Mais il y a aussi une « colere qui vient
d'en haut » ; la représentation -de l'objet, et la disposition
morale sont alors antérieures aux modifications physiologiques.
(IV, 4, 28).
Ces exemples suffisent a montrer quelle est l'ampleur de la
~éthod~ de ~l_otin dans les questions psychologiques, et comment
Il ~ eu l'mtu1tion, d'une maniere peut-etre plus précise qu'aucuñ .
philosophe de I' Antiquité, de l'importance des phénomenes
organiques dans la vie de l'ame.
. L'entendement ( chá.vw.t ) est considéré par Plotin comme le
mveau propre et normal de l'~'ime, intermédiaire entre I'intelligence et le monde sensible. L'entendement c'est nous-memes
tandis que l'intelligence, d'une part, le corp~, d'autre part, sont
seulement notres,
L'enten~e~ent a trois fonctions principales : d'abqrd il comp~se. e~ d1v1se en partant d'images dérivées de la sensation.
Ains1, ll développera l'image qu'il a de Socrate en détaillant ce
que lui fourl!it l'imagination. En second lieu, il ~juste les données
~e. la se_ns~tion aux empreintes qu'il regoit des idées Jntelbgibles; Il distingue, p~r exemple, si Socrate est bon, non pas dans
les pures données sensibles, mais parce qu'il a en lui la regle du

�54

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

bien. Enfin, il fait correspondre les images actuelles et récentes
aux images anciennes ; il reconnatt ; dans la personne qui se
présente a lui, il reconnatt Socrate.
L'entendement a done, pour Plotin, une fonction discursive,
une fonction de liaison ; « il sait qu'il est discursif, c'est-a-dire
fait pour comprendre les choses extérieures. » Mais, dans cet
effort de compréhension, il s' éleve vers l'intelligence dont il
reQoit l'illumination. (V, 3, 2-3).
Ce serait mal comprendre cette psychologie que de considérer
les facultés inférieures comme s'ajoutant a l'ame a mesure qu'elle
descend a un degré inférieur. Ce serait admettre que la deseen te
de l'ame, loin de l'appauvrir, l'enrichit, est pour elle un progres,
et fait passer al' acte des puissances jusqu'ici dormantes. Enréalité,
les facultés inférieures ne sont qu'une expression appauvrie et
une forme déficiente de ce que l'ame contient éternellement. La
faculté de sentir qui est en l'homme sensible est, par exerople, le
reflet d'une faculté de sentir plus élevée qui est dans ce l'horome
intelligible, » c'est-a-dire dans la partie supérieure de l'amP.,
« Les etres intelligibles peuvent etre nommés sensibles, puisqu'ils
sont, a leur maniere, obj'Elts d'une perception. La sensation, icibas, que nous nommons sensation parce qu'elle se rapporte a
des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l'intelligible, et elle n'est plus claire qu'en apparence. Nous nommons
sensitif l'homroe d'ici-bas, parce qu'il per~oit moins bien et
per~oit des images inférieures a leurs modeles ; ainsi les sensations
sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des
sensations claires. i&gt; (VI, 7, 7).
(d suivre.)

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisle
Cours de 11. EDMOND EST1:VE,
Professeur d l'Université de Nan cy.

V. Leconte de Lisle et les Hommes.

\

L'reuvre de Leconte de Lisie, considérée d'un certain biais
est, ,n?us _l'avons ~u, un~ ~hé~gonie. Mais l'auteur ne sépare pa~
de l h1sto1re des dieux, l h1sto1re des hommes qui, par un renversement du rappor~ habit?el des termes, ont créé ces dieux. Et
comme c~tte h1sto1re ne s attache pas a suivre l'ordre des événements, m a en dérouler totalement le récit ni a enchatner
les caus~s _et les effe~, mais comme, au gré de la f~ntaisie poétique,
elle _c~o!Slt d~s ép1sodes et traite des fragments, recueille des
tradihons, pemt d?s mreurs, ranime des passi'ons et recrée des
ames, elle n'es_t pomt une histoire, mais une épopée, plus exaotement une suite de_ ~ourtes épopées, une légende de l'humanité,
c~tte « légende des s1ecles » que Víctor Hugo portait déja dans sa
tete au temps meme ou paraissaient les Poemes Anliques et
pour laquelle, avec ce sens du style lapidaire qui luí était pro~re
11 a trouvé, a~res quelques tatonnements, le titre définitif.
'
Le mot _lu1 ~ppartient, sans conteatation possible. Mais la
c~ose, a qm rev1ent la gloire d'en avoir été l'inventeur ? Est-ce a
lm ? Est-ce a Leco~te de_Lisie ? A s'en rapporter exclusivement
aux. dates, on a vite fa1t de trancher la question. Les Poemes
Anliques sont d~. 1852; la premiere série de La Légende des Siecles'
est'tde 1859.
·t · «·tS il, faut - comme on a dit - que l' un des d eux
P,0 e es ~1 1m1 é I autre », on en conclura, et on en a conclu ce que
e tst yictor ~ugo, puisqu'il n'est venu qu'a la suite ». Ce serait
peut-etre vo1r les choses un peu simplement. D' abord, parmi

�56

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

les poemes qui composent le recueil de 1859, on en peut compter
un certain nombr~ qui avaient été écrits entre 1840 et 1852 ;
et, si ce qu'il y avait daos la tentative de Victor Hugo de particulierement original, était d'embrasser l'histoire entiere de l'humanité, depuis la créabion jusqu'au jugement dernier, l'idée
n'avait certainement pu lui en venir de ce volume des Poemes
Anliques, exclusivement voué, ou peu s'en faut, a la glorification
du génie hellénique, et grossi, sans plan arreté, d'une douzaine
de morceaux qui n'ont ríen d'antique, ni ríen d'épique,ni meme
rien de commun entre eux, tels que Juin, Midi ou Nox, et La
Fonfaine aux Lianes, et les chansons imitées de Burns. Et l'on
serait tenté, au contraire, de penser que c'est Le_conte de Lisle
qui a pu etre engagé par l'exemple de Victor Hugo a étendre
le cercle de ses compositions aux civilisations du Nord et au
Moyen Age, si, en 1854, tels des poemes, et non des moindres,
qui figureront dans les Poésies Barbares de 1862, - c'est le
Runoia que je veux dire, - n'avait été inséré dans la Revue de
Paris, si la plupart des autres ne s'étaient succédé de 1857 a
1860 dans la Revue Conlemporaine, si, enfin, le titre du recueil
n'avait été trouvé des 1858. Faut-il done a tout prix que l'un des
deux poetes ait « imité » l'autre, et cette questiond'antériorité
ne perd-elle pas toute l'importance qu'on a cru devoir y mettre,
si tous les deux,s'emparant presque au meme moment d'unsujet,
- ou d'un ordre de sujets,- qui, depuis quelque temps déja (&lt;était
dans l'air n, ils l'ont conc;¡u d'une maniere fort différente et mis en
reuvre chacun a sa fa\¡on ?
A supposer, en effet, qu'on veuille remonter jusqu'aux origines
de cette épopée moderne dont, vers le milieu du XIX8 siecle,
Víctor Hugo et Leconte de Lisle nous ont donné les chefs-d'reuvre,,
i1 faut, en derniere analyse, les chercher dans le grand et persévérant labeur d'érudition scientifique qui, depuis le milieu
environ du xvme siécle, nous avait fait de mieux en mieux connattre les commencements de notre race et les premiers Ages
de l'humanité. Ce sont les eílorts accumulés de consciencieux
chercheurs et de modestes savants qui l'avaient rendue possible ;
et celui qui fut vraiment, sinon le créateur, tout au moins Jlinitiateur du genre, celui qui le premier fit jaillirdescendresrefroidies
du passé une étincelle de vie, c'est celui qui fut atissi l'initiateur
de l'histoire moderne, - j'entends de l'histoire considérée comme
reuvre d'art, - ce Chateaubriand dont la grande figure domine
tout notre XIXª siecle littéraire, et se dresse a l'entrée de
toutes ses avenues. Je ne citerai pas une fois de plus la page
fameuse d'Augustin Thierry, si souvent alléguée et que tout le

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

57

monde connatt; mais je ne puis m'abstenir de rappeler ici que c'est
de Chateaubriand et de ses Marlyrs, et, pour préciser encore, du
Vl8 livre des Marlyrs, tout plein d'une si pittoresque et si poétique barbarie, que se sont inspirés et réclamés les jeunes écrivains qui, aux alentours de 1830, ont entrepris de !aire de l'histoire le récit animé et vivant des actions des hommes, de nous
restituer non seulement la teneur et la trame des faits, mais le
décor ou ils se sont encadrés, mais 1es passions dont ils ont été
les gestes, mais les idées, les croyances, les préjugés ou les mirages
qui onL mis ces passions en jeu, de représenter chaque époque,
chaque peuple, chaque siecle, avec sa fac;¡on propre d'etre, de
penser et de vivre, son langage, son costume, sa couleur, en un
mot non pas d'enregistrer mais de ressusciter le passé. C:ette
devise féconde que Michelet n'avait pas encore inscrite au fronton
de son Hisloire de France, mais dont son Hisloire du Moyen Age
était, avant la lettre, l'illustration, elle convenait aux poetes
encore plus qu'aux historiens, et il était naturel que le mot
d'ordre passé par la poésie a l'histoire fO.t repassé par l'histoire a
la poésie. C'est de la rencontre de cette conception poétique de
l'histoire avec l'idée, chere aux philosophes, du progres indéfini
ou tout au moins de l'évolution nécessaire de l'humanité que
sortit, entre 1850 et 1860,cette renaissance de l'épopée que, des
1828, en une page quasi prophétique, Quinet avait appelée et
annoncée. Aux épopées a la fa\¡on antique, lliade ou Odyssée,
Ramayana ou Mahabarala, « conc;¡ues par l'esprit national, .•.
reuvre et tableau d'une race et d'une nation », il opposait l'épopée
de Dante, qui lui apparaissait comme « l'reuvre et l'image du
genre humain. »
Et maintenant, - ajoutait-il, - qu'un homme dispose des annales de
I'hu,m_aru;é comme de cenes du P.euple grec, que pour unité il choisisse J'unité
de I histo1.r_e et de 19: nature, qu'!l rapproche des @tres réels ~ travers les siecles
dans la vo1e merve1lleuse de l'inflm, ~ue ces se/mes se succedent et s'enchatnent non plus ~ans les ombres de I enfer, du purgatoire ou du paradis du
Moyen Ag~, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumiére plus
complete, 11 aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans Je
monde modeme.

_A c~tte dat~ de 1828, déja Lamartine, dans un moment d'illummation, ava1t jeté le plan de cet immense poeme allant du ciel
a la terre et de la terre au ciel, dont Jocelyn et la Chute d'un Ange
ne furent que des épisodes, et Alfred de Vigny avait montré, dans
les plus remarquables de ses Poemes Antiques el Modernes, dans
son Déluge, dans son Moise, quelle grandeur épique peut se
d~ploy_er dans le cadre.. de quelques centaines ou meme de quelques
vmgtames de vers.

�58

59

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Ainsi, ce dont il convient de louer Victor Hugo et Leconte de
Lisie, ce n'est pas d'avoir inventé de toutespieces, et avant tous
autres, l'épopée de l'humanité, c'est de l'avoir réalisée, et de
l'avoir réalisée d'une maniere si différente. Si l'on veut savoir
daÍls que! dessein Victor Hugo a entrepris son reuvre, il suffit
de relire ce paragraphe de la préface qu'il y a mise :

tout au moins parcouru, et parfois )u de tres pres toute une bibliotheque. 11 ne s'est pas contenté, comme le plus souvent
Víctor Hugo, des encyclopédies, dictionnaires et autres ouvrages
de vulgarisation, dont l'usage est rapide et facile. 11 a recouru
aux travaux de premiere main, il est remonté aux textes ; et ces
travaux, comme ces textes, s'ofTraient a luí sous la forme de gros
livres dont il était impossible, sans un véritable labeur, de s'assimiler le contenu, ou meme d'en extraire les parcelles de poésie
qu'il pouvait recéler. Pour son poeme de Baghaval, il a mis a contribution les quatre volumes de la traduction faite par Burnouf
du Baghavala-Purana, non sans s'inspirer en meme temps de
celle que Fauche avait donnée du Mahabarftla. Pour NéférouRa, il a consulté une série d'articles publiés dans le Journal
Asialique par un égyptologue de marque, le vicomte de Rougé.
Pour la Légende des Nornes, il a utilisé l'Hisloire de Danemark
de Malet, les ouvrages d'Ampere, d'Ozanam, de Marmier. Pour
composer ses poemes grecs, non seulement il a lu a peu pres tout
ce que les Grecs nous ont laissé de poésie, depuis Homere jusqu'a
Théocrite et Apollonius, mais encore il a eu connaissance des
travaux d'Ottfried Muller sur les Doriens et fait son profit des
découvertes archéologiques du Dr Schliemann. 11 serait aisé,
au besoin, ~e multiplier les exemples. Ül! reconnattra que nul
encore en France, le seul Chénier peut-etre excepté, n'avait mis
au service d'une imagination de poete une telle abondance
d'érudition.
De cette érudition, toutefois, il ne faut s'exagérer ni la solidité
ni la profondeur. Elle est, sur bien des points, déja démodée.
Tandis que Leconte de Lisie fixait ses conceptions poétiques en
beaux groupes marmoréens, la science poursuivait ses enquetes.
Elle découvrait des faits nouveaux ; elle construisait des théories
nouvelles;_elle remplagait par d'autres- hypotheses les hypotheses qui passaient, il y a un demi-siecle, pour des vérités. On ne
saurait reprocher a l'auteur des Poemes Barbares d'avoir mis une
entiere confiance dans les savants dument qualifiés qú'a l'occasion il prenait pour guides, d'avoir, notamment, sur la foi de
M. de Rougé, tenu pour un document officiel, émanant de
Ramses 11, une inscription fabriquée quelques centaines d'années plus tard. On ne saurait meme lui en vouloir d'avoir eu quelquefois la main moins heureuse dans le choix de ses ínspirateurs :
il y a soixante ans, qui n'aurait vu dans Henri Martín ou Hersart
de Villemarqué des autorités plus que suffisantes ? Mais il faut
jouer quelque peu sur les mots pour admettre qu'on trouve réalisée dans cette poésie, toute « savante &gt;) qu'elle soit et qu'elle

Exprimer l'humanité dans une espéce d'reuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, table, philosophie,
religion, science, lesqu~ls se r_ésument en un seul et immense ~o_uvement
d'aseension vers la lum1ere; !aire apparaltre, dans une sorte de miro1r sombre
et clair ... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale
et sacrée, l'Homme ; voiU1 de quelle pensée, de quelle ambitlon, si l'on veut,
est sortie la Légende des Siecles.

Et si l'on veut savoir dans quel esprit LecontedeLisle a com•
posé lasienne, il n'est que de se reporter au discours dans lequel il
a fait l'éloge de son illustre confrere. Apres avoir cité le passage que je viens de reproduire, il ajoute :
Certes, c'était la une entreprise digne de son génie, que)que colossale qu'elle
tot. Pour qu'un seul homme, toutefois1 pOt réaliser completement un dessein
aussi formidable, il fallait qu'il se fut assimilé tout d'abord l'histoire, la
religion, la philosophie de chacune des races et des civilisations disparues ;
qu'il se fft tour a tour, par un miracle d'intuition, une sorte de contemporain
de chaque époque et qu'il y revécOt exclusivement, au lieu d'y choisir des
thémes propres au développement des idées et des aspirations du temps oá
il viten réalité.

Comme il arrive souvent, en indiquant en quoi Víctor Hugo, a
son sens, avait manqué, il a, du meme coup, précisé a quoi,lui,
il aurait voulu réussir ; si bien que notre tache peut se borner
a !'examen des trois points sur lesquels il a lui-meme attiré
notre attention.

...

11 faut, nous dit Leconte de Lisie, que le poete se soit « assimilé
tout d'abord l'histoire, la religion, la philosophie de chacune des
races et des civilisations disparues ». Cette épopée de l'humanité,
elle est, avant tout et dans s3; substance, une reuvre de savoir.
Convenons, sans nous faire prier, que le savoir ne lui a pas manqué. M. Vianey s'est donné la peine de rechercher les sources
auxquelles il a puisé pour écrire un certain nombre de ses poemes,
ceux justement qui sont de caracter_c historique ou légendaire.
11 résulte de cette tres précieuse enquete, - encore que, malgré
toute la diligence qu'y a mise l'auteur, elle demeure incomplete, - que, pour ce faire, Leconte de Lisie a, sinon dépouillé,

�60

1

61

REVUE DES COURS ET CONFERENCES

L &lt;EUV1lE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISI.E

prétende etre, cette union étroite, cette confusion de l'art et de
la science que l'auteur, dans ses préfaces, assignait comme but
aux efforts désormais convergents de l'intelligence humaine.
Lorsque Leconte de Lisie empruntait a ses lectures le sujet de
quelque poeme, il lui arrivait de se déterminer moins par rauthenticité du récit que par l'effet poétique qu'il espérait en tirer ;
et si, pour mettre les choses au mieux, une rapsodie oomme

références qu'il énumere dans ses préfaces avec une précision
ostentatoire, il en prend a son aise avec les documents. Son
imagination, toute puissante qu'elle soit, ne saurait y suppléer.
Aussi y a-t-il souvent dans ses peintures historiques, quelquechose
de faux, tout au moins d'inconsistant et de conventionnel.
Il n'en va pas de meme chez Leconte de Lisie. Tel de ses poemes,
en effet, n'est qu'une mosa'ique dont on retrouve les fragments
épars dans l'ouvrage ou. il s'est documenté.L'Arc de Civa ramasse
en trente stances un millier de vers du Ramayana. Le poeme
d'Iiélene est fait avec des morceaux empruntés a une demi-doudouzaine de poetes grecs ou latins. Les quatorze vers du sonnet
intitulé le Combat Homérique ont été glanés dans trois chants
del' Iliade. Certains poémes espagnols sont des centons du Romancero. Comment les piéces sont choisies et ajustées, avec quel art
cela est fait, nous aurons a y revenir. Pour le moment, tout ce
que nous voulons observer, c'est que cela n'est pas fait de rien,
et que si les tableaux que nous présente Leconte de Lisie nous
frappent par leur relief et par leur couleur, et s'ils nous entrent,
comme on dit, dans les yeux, c'est qu'il se mele, dans leur composition, a l'intuition poétique, un fort élément de réalité.
En meme temps qu'elle a donné de la solidité ason pittoresque,
l'érudition lui a donné aussi de la variété. Puisant pour chaque
poéme a une source difiérente, et suivant ordinairement d'assez
pres le texte dont il s'inspirait, Leconte de Lisie avait quelques
chances de tracer de chaque pays, de chaque époque, de chaque
race, une image qui apparttnt en propre a ce pays, a cette époque,
a cette race, et ne se confondit pas a vec les images voisines dans
un archaisme vague ou un exotisme banal. On sait comment,
pour mettre de la couleur sur ses Orientales, Rugo avait composé
5a palette de tous les souvenirs qui s'étaient, au hasard de ses
lectores, déposés dans sa mémoire, amalgamant Turquie, Arabie
Perse, voire meme Grece et Espagne, dans la peinture d'un Orient
imaginaire. Les tableaux que l'on rencontre chez Leconte de
Lisie de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, se distinguent au premier
eoup d'reil par des traits particuliers et une physionomie originale.
Lisez -seulement dix vers de {:unacépa :

I'Histoire de la dominalion des Arabes en Égyple el en Portugal,
rédigée sur l'Iiisloire lraduile de l'arabe en espagnol de M. Joseph
Conde par M. de Marles, pouvait !ni en imposer par la longueur

de son titre et le luxe de garanties qu'elle semblait ofTrir, il n'avait
aucune illusion a se faire sur la valeur scientifique du Foyer
Breton d'Émile Souvestre ou du Monde Anlédiluvien de Ludovic
de Cailleux. Et cela luí importait sans doute moins qu'on ne l'a
cru et qu'il n'a voulu le faire croire lui-meme. Et, en somme,
il avait raison. Poete, il faisait son méti.er de poete. Ce qu'if
demandait aux livres d'apres lesquels il travaillait, ce n'était
pas des documents pour écrire l'histoire, mais le choc qui ébranIait son imagination et les matériaux dont il avait besoin pour
batir une ceuvre beaucoup moins objective et impersonnelle
qu'il ne l'a affirmé, comme nous le verrons tout a l'heure.
Je ne veux pas dire, toutefois, que cette érudition, - toute
discussion sur saqualitémise a part,-n'ait conféré a Iapoésie de
Leconte de Lisle des mérites que sans cela elle n'aurait pas eus.
Elle a donné aux représentations, ou, si l'on veut, aux recons-•
titutions qu'il a tentées d'un passé lointain, une cohérence, une
tenue, une uniLé que noLre Iittérature n'avait pas encore connues.
Il y avait, lorsqu'il publia ses premiers poemes, trente a quarante ans que nos poetes s'essayaieµt a faire, - pour appeler les
choses par leur nom, - de la couleur Iocale. lis y apportaient,
comme on sait, un zele aussi ardent que médiocrement éclairé.
Je ne parle pas des écrivains de dixieme ordre, qui, quoi qu'ils
fassent, le font mal. Je ne parle pas non plus des fantaisistes
a la maniere d'Alfred de Musset, qui, ayant découvert assez vite
le secret du procédé, professaient a son égard,- je vous renvoie
a Namouna, - le scepticisme le plus irrévérencieux, et s'ils
brossaient un décor italien ou espagnol, s'ils encadraient leurs
créations dans les montagnes du Tyrol ou l'enceinte d'une vieille
petite ville allemande, ne se donnaient pas la peine de chercher
ailleurs qu'en eux-memes les éléments de leurs tableaux. Je
pense aux mattres du genre, au Víctor Rugo des Orientales,
et au Víctor Rugo de Notre-Dame, et au Víctor Rugo de Ruy Bias,
et meme au Víctor Rugo de LaLégende des Siecles. En dépit des

Sous la varangue basse, aupres de son flguier,
Le Richi vénérable acheve de prier. ·
Sur ses bras d'ambre jaune il abaisse sa manche
Noue ~utour de ses reins la mousseline blanche,
Et cro1sant sos deux pieds sous sa cuisse l'ceil clos
Immobile et muet il médite en repos.
'
·
Sa temme a pas légers vient poser sur sa natte
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;
Puis elle se retire et va manger A part...

�62

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

· Lisez maintenant une strophe ou deux de la Vérandah :
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,.
Dans l'air tiede embaumé de l'odeur des jasmms,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane foyale, immo~ile, repose,
.
Derriere son col brun cro1sant ses belles mams,
J)ans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins
Sous les treillis d'argent de la vérandah'close.

.

'

Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor,
Sur les.coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
La branche du hfika róde comme un reptile
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'am~re arrondi baise encor.

Et lisez enfin ces quatre stances, prises dans l' Apoihéose de
Mouga-Al-Kébyr :
Voici. Le Dyouan s'ouvre. De place en place
Chaque verset du livre, aux parois incrusté,
En lettres de cristal et d'argent s'entrelace
Du sol jusqu'a la vofite et sans fin répété.
Sous le manteau de laine et la cotte de mames
Et le cimier d'ou sort le fer d'épieu carré, .
Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes ta11les
Autour de Soulyman,l'Ommyade sacré.
Les Imans de la Mekke, immobiles et graves, ·
Sont la l'écharpe verte enroulée au front ras,
Et les chefs des tribus chasseresses d'esclaves
Dont le soleil d'f:gypte a corrodé les bras.
Au fond, vHus d'acier, debout contre les portes,
De noirs Éthiopiens semblent, silencieux,
Des spectres de guerriers dont les a.mes sont mortes,
Sauf qu'un éclair rapide illumine leurs yeux.

N'est-il pas vrai, malgré un air de parenté indéniable entre ces
trois formes de la civilisation orientale, qu'on se sent a chaque
fois transporté dans un monde nouveau, et que par l'abondance,
et la p'récision, et l'originalité des détails, chacun de ces tableaux
exclut l'impression qu'il ait été fait de chic.
·
La recherche de l'exactitude a ses avantages, meme pour un
poete ; elle a aussi ses inconvénients. 11 arrive notamment qu'elle
se fasse trop sentir. L'auteur, plein de son sujet, la mémoire
obsédée de tous les traits pittoresques, suggestifs, curieux, qu'il
a notés dans ses livres, ne peut se résoudre aux sacrifices nécessaires et ne vous fait grace d'aucun. De la parfois une surcharge
dont le lecteur est accablé. C'est surtout quand il rapporte les
traditions des peuplades primitives que Leconte de Lisie, cédant

63

a l'attrait puissant qu'exerce sur lui le mystere des origines, se
laisse facilement entrainer. Voyez dans Khiron toute l'histoire,
d'ailleurs contestable, des inva·sions doriennes dans la Grece
pélasgique. Voyez dans le Massacre de Mona le récit des migrations des Kymris. Voyez, dans la Légende des Nornes, les contes
sans fin que font les trois vieilles assises sur les racines du frene
Yggdrasill. Ou bien encore, c'est quand il énumere les horreurs,
les calamités, les violences et les turpitudes des plus sombres
époques du Moyen Age que sa verve ne sait pJus borner son
cours. Quelles que soient la beauté des vers et !a vigueur des
peintures, il faut s'y reprendre a plusieurs fois pour achever des
morceaux, comme le Corbeau, Hiéronymus ou les Paraboles de
Dom Guy, et on en vient a souhaiter, tandis que roulent d'un
flot égal, avec un fracas uniforme, ces tirades interminables,
que l'auteur fut plus concis, ou qu'il fut moins savant.
.
L'abus de I'érudition ne produit pas seulement la lassitude ; il
engendre l'obscurité. Pour comprendre les poemes mythologiques
et historiques de Leconte de Lisie, il faudrait souvent etre aussi
informé que l'auteur Iui-meme, connattre les sources ou il puise,
avoir Ju les Iivres qu'il a Ius. La priere védique pour les morls,
par exemple, n'est pleinement intelligible, j'entends dans son sens
, littéral, que si le lecteur a quelque teinture.du Rig-Véda. Parfois
le contexte apporte une suffisante clarté ; parfois aussi il ne
fournit que peu de lumiere. Faute d'un.e annotation que le poete
ne pouvait guere, sans tomber dans le pédantisme, mettre au bas
-0u a 1~ suite de ses vers, nous en sommes réduits a charger notre
mémoire de termes étrangers dont la signification nous échappe,
ou .d'allusions dont nous ne saisissons pas la portée. Ajoutez
que la préoccupation de I' exactitude dégénere en prédilection
pour l'insolite et pour le bizarre. La question des noms propres,
en particulier, tient dans la poésie de Ceconte de Lisie une place
qu'on ne peut s'empecher de trouver un peu excessive. 11
semble que fa été pour lui la grande affaire, et le témoignage le
plus éclatant de son esprit scientifique, que d'appeler ses héros
des noms les plus dissemblables de ceux sous lesquels on les
com:~ait ordi1:1airement. !I luí est meme arrivé de changer a
plus1eurs reprises sa mamere de les écrire. Assurément il était
lé~itime d_'y apporter une attention méticuleuse, quand il s'agissa1t des d1e~x de la Grece, qu'il était índispensable de distinguer,
~n Ie~r resbtuant leurs appellations authentiques, des dieux de
1 Itahe avec Iesquels on les avait trop-longtemps confondus. Mais
on :reut ~e de~ander quel intéret et quel avantage il pouvait y
avo1r a d1re Surya au lieu de Sourya, Nurmahal au Iieu de Nour-

�7

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L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

t l'on sourit volontiers des efforts réitérés faits par le
mahal e
·
t
poete pour donner au nom de Cai:n, devenu s_uc~ess1vemen sous .
sa plume Kain, puis Qain, un aspect qui fut suffisamment
barbare a nos yeux.

•
••

Le lecteur aurait tort, néanmoins, de se laisser rebuter I.'ªr ces
dehors un peu rébarbatifs de la poésie de Lecont~ de_ L1~le. A
regarder de plus pres, il s'apercevra que cet appar~il scientifiqu_e
répond a une intention plus profonde que le souc1, as_sez puéril
en'somme de l'exactitude matérielle ou de la oorrection orthographique'. Si l'auteur nous surprend par des, détails s~nguliers
et des dénominations inattendues, c'est que des lepremierab?rd
il veut que nous nous sentions tra_nspor~és hors de D:otre sphere,
que nous ayons l'impression quas1 phys1que _de la d1fférence des
milieux et des époques. Mais il se propose b1~~ de ~e ~as s'en
tenir la. II veut nous faire pénétrer avec lm Jusq? a l ame des
temps passés e~ _des races_ ~s~aru~s .•Pour réuss~r dans,. cet~
entreprise, il falla1t, nous d1sa1t-1!"lm-meme, ;rnn mira~le d mtm
tion ». Ce miracle, lui a-t-il été donn~. d~ 1 accom~hr ? On ne
saurait s'attendre, évidemment, a ce qu 11 ait pous~é JUS~ue ~ans
le dernier détail la psychologie tles peuples. Ce n aura1t pu et~
qu'au détriment de la poésie e~_de I'ar_t. M?ins exigeants que lm,
nous ne demanderons pas « qu 11 se s01t fa1t touratourlecontemporain de chaque époque et qu'il y ait revécu exclusiv~ment.. »
II nous suffira qu'il en ait rendu exactemen~ la phys1o~om1e
générale, qu'il ait démelé avec jus~esse e~ ~ouhgné avec VIgueur
les traits dominants et le caractere ongmal de chacune des
grandes races ou des grandes civilisations auxqueiles il a demandé
le sujet de ses tableaux.
. .
.
.
.
.
L'Inde, soit légendaire, s01t h1stonque, lm a fourm le SUJ~t de
quelques-uns de ses plus beaux poemes. Pays étrange, qm rassemble en lui les plus étonnants contrastes : ardeu~ s~nsuelle et
extase mystique, voluptés savant_es et extraordmaires_ macérations. 11 semble que personne n'y fasse grand cas de la vte, de la
vie des au tres aussi. bien que de la sienne. La, passi?n, so~s ce
climat de feu, s'exaspere et va facilemen~ jusqu au cr1me. DJihanGuir, le maharajah de Lahore, s'est épr1s, a entendre monte~ ~a
voix dans l'air nocturne, de la blanche Nurmahal, l'ép?use d,~hKhan, que la guerre retient au loin. Et Nurmahal a 3ur~ d etre
fidele ; mais elle est faible, mais elle est femme ; elle a1me ~es
richesses1 les grandeurs, le luxe, les fetes, la soie et l'or? l~s saphirs
et les diamants. Elle ne résiste pas au penchant qui l entratne.

Mais pour éviter de commettre un parjure, elle commence par
se débarrasser d'Ali-Khan :
Par un coup de poignard a la fois reine et veuve,

elle pourra s'asseoir aux cótés de Djhan-Guir sur le tróne mongol.
Le vieux nabab d'Arkate, Mohhammed, est le mari tresamoureux
d'une trop jeune femme. « Défie-toi, lui souffie le fakir accroupi
ases pieds:

•

Nabab Ita barbe est grise et ta prudence est jeune...
Pourquoi réchauffes-tu le yeptile en ton sein ?

Et Mohhammed regarde « le front ceint de grace etde noblesse »
l'ceil jeune et pur, la bouche trop belle pour mentir, et il ne coro~
prend qu'une chose, c'est qu'il aime, qu'il aime comme s'il avait
vingt ans: La nuit vient : au fond du palais sombre, Mohhammed
repose ; il gít immobile, roide, la gorge ouverte au milieu d'une
mare de sang. - Le roi Ambarisha ofTre aux dieux une victime
h?maine. Au moment ou le sacrifice va s'accomplir, la victime
d1sparatt, dérobée par Indra. II faut de toute nécessité ou la
retrouver, ou lui ~n substituer une autre. Apres beaucoup de
tec_herch~s, ~mbarisha rencontreun pauvrebrabme, pieuxet sage,
qm a tro1~ f1ls. II demande au brave homme de lui Iivrer, au prix
de cent m1Ile vaches grasses, un de ses enfants. Mais le vieillard
ne veut pas céder son fils ainé, et sa femme se refuse a vendre
le plus jeune. Alors le second, &lt;;unacépa, se leve. II se dévoue.
II ·?em_ande seulement un jour de grace, pour dire adieu a celle"
qu Il_ a1me, a la fleur de son printemps, la tendre et pure &lt;;anta.
II lm_ annonce qu'il va mourir. La vierge aussitélt déclare qu'elle
le smvra dans la mort :
Tu veux mouru, dit-elle, et tu m'aimes l Eh bien
Le couteau dans ton cceur rencontrera le mien f '
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-iJs voir encore
L? monde s:éveill~r, &lt;!,ésert achaque aurore f
e, est par. to1.qu_e I ore11le _ouverte _aux bruits joyeux,
J écouta1s les 01seaux qui chanta1ent dans les cieux
Par toi que la verdeur de la vallée enivre
'
Par toi que je respire et qu'il m'est doux de vivre...

Et ~l ~e dépend point d'el~e que son sacrifice ne soit accepté. V_alm1k1, l_e poete 1mmortel, Iui, est tres vieux. II a cent ans. Sa
v1e est pleme, son ceuvre est faite. II monte au sommet de l'Himavat, il s:arr~te ~o~s levaste Figuier verdoyant l'hiver comme l'été.
!mmob1le, Il Ia1sse une d_erniere tois ses yeux se fixer sur le monde,
Il se plonge dans la glo1re de Brahma. Et tandis qu'il est perdu
5

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67

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

dans cette extase surhumaine, par centaines, par milliers, par
millions, de blanches fourmis grimpent a l'assaut de son corps.

la favorito de Pallas Athéné, « la Cité surhumaine l&gt;, « la Fleur
magnifique des a.ges ll, que le poete voit, dans l'aurore et l'azur,
monter aux cieux élargis, et s'épanouir sur le monde enchanté,

Elles couvrent s.es pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent rongent la chair, pénetrent par les yeux
Dans la Joncavité du era.ne spacieux,
.
S'engoultrent dans la bouche ouverte et v1olette,

et de ce qui fut Valmiki, l'immortel poete, elles ne laissent qu'un
squelette roide,
Planté sur l'Himavat comme un dieu sur l'autel.

La Grece connatt,elle aussi,les passions qui tou~mententl'homme.
Elles sont de tous les temps et de tous les chmats. Lecont~ d~
Lisie nous montre Clytemnestre féroce, Hélene sensuelle, N1~be
orgueilleuse. Mais de cette terre _heureu~e, ou la race humame
s'est ép-anouie plus librement qu'a1lleurs, 11 a r~tenu d~ préférence
des images riantes. Les dieux y sont tout ~res de I h_omme, et
J'homme s'y sent presque au rang des d1eux. Les 1~mortels
aiment les femmes de la terre, et les nymphes ne crment pas
s'abaisser en poursuivant de beaux jeun_es hommes_ d'une t~ndresse que ceux-ci n'accueillent pas tou1ours. La v1e est facile,
les mreurs sont douces :
Ni sanglants autels, ni rites barbares,
Les cheveux noués d'un líen de fleurs,
Une Ionienne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des cithares.

Sans doute la Grece a produit en foule guerriers _héroi'ques et
navigateurs aventureux ; mais, pour Leconte de Lisie, e~le est
surtout la patrie de l'intelligence et des_ arts, le sanct~a1re de~
Muses, dont il évoque a la fin del' Apollonide le .chceur maJestueux.
Nous sommes les Vierges sacrées,
Délices du vaste univers, .
Aux mitres d'or, aux ~aur~ers verts,
Aux lévres toujours mspir~.
L'homme éphémere et souc1_eux
Et l'Ouranide au fond des c1eux
Sont illuminés de nos flammes,
Et parfois nous réjouissons
De nos immortelles chansons
Le noir Hades oú sont les §mes !...
A travers la nue infinie
Et la fuite sans fin des temps,
Le chceur des astres éclat~nts
Se soumet a notre harmorne.. ,

Les Muses sont !'ame du monde. Mais leur séjour préféré, c'ést

..

La ville des Héros, des Chanteurs et des Sages,
Le,Temple éblouissant de la sainte Beauté.

Quel contraste entre cette lumineuse vision et les tableaux
que Leconte de Lisie a retracés du monde barbare 1 Dans ces
dures contrées du Nord, glacées de neige ou noyées de brume,
l'homme est sauvage comme la_ nature. Les corp::s sont robustes,
et les ames violentes. Point de dissimulation, de perfidies ni de
ruses: le sang .monte a la tete, le geste devanee la parole ; les
passions dominantes sont la haine jalouse et la soif de la vengeance. Ici, nul renoncement a la vie, mais le parfait mépris
de la mort. II est beau de mourir en combattant, d'épuiser d'un
seul coup, la part d'existence assignée a chacuri, d'.entrer joyeusement dans un autre monde. Hialmar est couché sur le champ
de bataille ; son casque est rompu, son armure est trouée, ses
yeux saignent ; il rassemble ses forces pour appeler a luí le corbeau
qui tout a l'heure dévorera son cadavre :
Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon creur tout chaud a la filie d'Ylmer..•
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'~i fait mon temps. Buvez, ó loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir, parmi les Dieux, dans le soleil l

Ceux qui sont morts laissent un devoir a ceux qui restent.
A défaut des hommes, les femmes se leveront pour venger
l'époux ou le pere tombés. Hervor court au tertre sous Jeque!
repose Angantyr, elle réveille son pere dans la tombe, elle réclame
l'épée que le héros égorgé a emportée avec lui:
Anga!1tyr l Anga!ltyr' l rends-moi mon héritage.
Ne fa1s pas cette mJure a tarace, ó guerrier l
De ravir a ma soif le sang du meurtrier...

. De ~elle~ héroi'nes, quand elles aiment, sont plus portées a la
Jalo-usie 9u a la tendresse. Et elles l'exercent avec des raffinements
de féroc1té. Brunhild ne s'en prend pas. a sa rivale Gudruna · elle
frappe le roi Sigurd, qu'elle aime et qui l'a délaissée po~r la
Franke.
Voila ce quej'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée l
Pleure, veille, languis et blaspheme á ton tour l

�1

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ffiUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

qu'au rooment roeme, elle se tue sur le corps de
l'infidele qu'elle a poignardé.
.
Ces ames barbares sont aussi des ames e~~antmes : elles
se plaisent aux contes merveilleux, au~ tr~d1tions venu~s de
génération en génération des a'ieux lomtams ; _elles s attachent passionnément au culte qu'elles ont hér1té de _leurs
peres. Survienne une religion nouvelle, a l'appel _de leurs pret~es,
elles opposeront dieu a dieu dans une lutte mégale, ou bie~,
voyant la résistance impossible et ne se sentant plus de ra1sons de vivre, elles se laisseront comme les Celtes de Mona, ~vec
une indifférence dédaigneuse, massacrer par leurs n:ieurtriers.
Leconte de Lisie les regarde avec une visib~e ~y~pathie opposer
un supreme obstacle a la di_ffusion di_i Chnstiamsme. Le temps
viendra pourtant ou les dermersrécalc1trants auront r_egu le b~pt'me 011 l'Occident tout entier s'inclinera sous la 101 du Christ.
Itor~ commenceront les Siecles M audils, comme le poete les appelle:

mins, en quete d'_h?rribles nourritures, cette tres noble dame qui,
dans sa grande p1tié pour leurs souffrances, croit fermement faire
un a_cte de cha,rité en mettant le feu aux quatre coins de la grange
ou s1x cents d entre eux ont trouvé un refuge, et en les expédiant
au plus vite et d'un seul coup en l'autre monde :

68

n est vrai

Hideux siecles de foi, de lepre et ~e Cai_nine,
Que le reflet sanglant des büchers 1Uumme,
Siecles de désespoir, de peste et de haut mal 1. ••

ª.

Siecles du serf ~nchatné a la glebe, du J uif torturé petit feu, des
hérétiques scellés dans les murs ; siecles ducenoble sire aux aguets
sur sa tour», pret a descendre de son ~ire féodale pourrangonner
le marchand qui passe ; siecles du goup11lon, du froc, de la cagoule,
de l'estrapade et des chevalets ; siecles d'égorgeurs, de taches,
et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l'humanité.

Ent,:e les sept monts de Rome se dresse et grandit
Une bete écarlate ayant dix mille gueules,
Qui dilate sur les continents et lamer
L'arsenal monstrueux de ·ses griffes de fer.

Ce monstre qu'on dirait sorti de I'Apocalypse, c'est l'Égli~e
catholique instrument d'oppression sur les corps et de tyranme
sur les a~es. La papauté toute-puissante tient_ le monde en
servage· par la crainte de l'enfer, et courbe a ses pieds les peuples
et les empereurs. Sous cette domination insurmontable, la chrétienté est livrée en proie a la misere et" au fanatisme : roisere
morale autant que matérielle ; fanatisme sincere, mais dont
la sincérité n'est qu'une preuve plus lamentable de l'égareJ?,ent
auquel s'est abandonné l'esprit humain. Témoin, en un temps de
famine, ou les pauvres paysans vaguent le long des grands che-

Tous passerent ainsi dans leur éternité
Prompte mort, d'une paix bienheureusé suivie...

Aussi le poete voit-il poindre avec joie l'aube de ce xve siecle
qui marquera le déclin de la théocratie. 11 fait, en de truculentes
par~boles, dire par _Dom Guy, le prieur de la bonne abbaye de
Clairvaux, leurs véntés aux antipapes qui se disputent la· chaire
de saint Pierre, aux reines qui se roulent dans la débauche aux
roí~ qui font de la terre un lieu de boucherie, aux moines goi~fres
et 1vrognes, aux hommes de lucre qui changent la maison divine
en_ une caver~e de v:oieurs, a toute cette engeance maudite que le
ro1 Jésus-Chnst remera au dernier jour. 11 s'incline avec admiration devant les preroiers martyrs de la libre pensée qui sur le
bO.cher ou ils sont mordus par la flamme, trouve~t en~ore la
force d~ ~e redresser intrépidement et de narguer leurs bourreaux.
La V1s1on du Moyen Age que Leconte de Lisie nous offre est
un_e visi~n ?'enfer. Est-il nécessaire de souligner ·ce qu'un parti
pns auss1 v10l~nt co~porte d'e~agération, d'injustice et de fausset~ ? Cert:s, d sera1t tout auss! excessif de faire de cette longue
péno~e, ag1tée par des guerres interminables, éprouvée par des
calam1tés _de toute sorte, une réalisation de l'age d'or. A supposer
que certams de_ nos contemporains expriment parfois quelque
regret de n'avo1r_ pas vé?u ~ails ce bon vieux temps, c'est un
regret to_ut platom~ue, et d n est personne qui forme sérieusement
le ~ouha1t de I_e vo1r revenir. Est-ce une raison pour n'en parler
qu avec mépns et avec horreur ? Tout en admirant la vigueur
avec laquelle Leconte ~e Lisie a brossé les tableaux qu'il nous
e~ donne, on est en dro1t ~e se plaindre qu~il les ait systématiquement poussés au no1r. Avec beaucoup de violences . de
souffrances, de brutalité et d'iniquité il y a eu en ce rude te~ps
de 1:ent_housiasme, de la beauté, d~ la vert~, de la grandeur:
11 ~ était ~as per~is, apr~s 1850, a qui que ce ftit, meme a un
poete, de ~ en t~mr a une 1mpression si sommaire. Pour invoquer
une autorité qui ne saurait etre suspecte, Leconte de Lisle aurait
pu -trouver dans I'Hi~loire de Michelet les éléments d'une pein}te pl1_1s exac~e, des lignes plus justes et des couleurs plus vraies.
d aurait _appris tout au moins a parler avec une pitié fraternelle
e ce « trIS_te enfant arraché des entrailles meme du Christianisme,

�70

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui naquit dans les )armes, qui grandit dans la priere etla re:verie,
dans )es angoisses du cceur! qui _mo~rut sans ac_hever nen »,
maís qui« nous a laissé de lui un s1 po1gnant souvemr, que toutes
les joies, toutcs les grandeurs des ages modern~s ne su~ront pas A
nous consoler ». Il a préfété s'en tenír a Volta1re et a I Essai_ sur
les Mreurs. II s'était, pendant son adolescence a Bo~rbon,, tmbu
de ces opínions surannées : il y demeura fidele Jusqu a ~es
derniers jours. En 1872, il publiait so?s !ª forme ~•une pet1~e
brochure, aujourd'hui tres rare, une Hisloire populair~ du Chr1stianisme. II avertit lui-meme son lecteur que ce n est pas la
« un travail de critique et de discussion ». Entendez que c'est
une ceuvre de partialíté et de haine. II y résume en f~rm~les
tranchantcs les jugements que ses vers d~veloppent en d1atnbes
éloquentes et passionnées. Le pape Gré~o1re l~ Gra_nd est présenté
comme un des plus redoutables ennem1s de I espnt ,: « ª?cun d~s
Conquérants Barbares qui s'étaient emparés_ de I Itahe n_e f1t
plus de ;nal que Iui a l'in_telligence _humame ». Le xe s1écle,
_ qui est le siécle constituLJf de la soc1é~é féodale - est caractérisé « cornme le plus ignare, le plusstup1deme~,tréroce e~leplus
brutalement corrompu de tous les siécles de I ere ~hrétien~e. ))
Au moins, Louis IX, dont l'Église a fait un de ses samts, 1:1a1s_ en
qui la France voít une des plus grandes figures de son h1stoire,
trouvera-t-il grace devant !'inflexible sévéríté de l'auteur ?
II est loué mais il est loué de telle sorte que l'éloge est pr~sque
plus insul~nt que le blame. &lt;&lt; Saint Louis était un homme Juste,
généreux, plein d'honneur et d'héroisme. C'_est ~e plus btau
caractere du xme siécle. Les grandes vertus lui éla1e~t pro_pres,
ses vices étaient chrétiens. &gt;) Et pour conclure : « Le Chr1stiamsme,
et il faut entendre par la toutes les communions chrétiennes,
depuis le catholícisme romain jus_qu'a~x plus infi~es se~tes protestantes ou schismatiques, na Jama1s exercé qu une mfluence
déplorable sur les intelligen~es et les m°:_urs. »
telles affirmations portent leur réfutat10n en elles-memes: S1 elle~ pr~u_vent
quelque chose, c'est jusqu'a que! point pass10~ anb-religieuse
peut rétrécir et aveugler un grand espnt. Au pomt de vue proprement littéraire, nous en concluron_s par su~~rott que Le~~nte
de Lisie n'était guére en état de remphr la d_ermere des cond1t10ns
qu'il imposait a l'auteur d'une épopée cychque embrassant_ dans
son largc développement l'hu1;fla~lé to~t. entiére, et que s1 l'on
peut reprocher a quelqu'un d avo1r cho!s1, dans le pass?, «. des
thémes propres au développement des ~dées et des asp!rabons
du temps ou il vivait en réalité »,_ c'~st bien ~u poéte qui a g~té
une partie de son ceuvre, et ,.qui n en aura1t pas été la moms

pe

!ª

1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

71

neuve et la moins attraya~te, en y iníusant le philosophisme du
xvme siécle et l'anticléricalisme du x,xe.
Est-ce a dire que ce contempteur du MoyenAge professe pour
les temps modernes une admiration sans bornes,ouqu'il ait une
confiance illimitée dans )'avenir qui s'ouvre devant le genre
humain ? S'il a nourri, a une certaine époque de sa vie, des illusions de cette sorLe, elles se sont dissipées assez vite, et il a pris
soin lui-meme, - nous avons pu le constater déja, - d'efTacer
presque touLes les traces qui auraient pu en subsister dans son
ceuvre. La civilisation actuelle ne luí inspire pas moins d'horreur
que la société féodale. « Depuis Homére, Eschyle et Sophocle,
déclare la préface des Poemes Anliques,... la décadence et la
barbarie ont envahi )'esprit humain. &gt;) On s'attendrait qu 'il
saluat avec enthousiasme la nenaissance, qui remit les intelligences a l'école des mattres antiques. II n'en est rien. A partir
du xv1e siécle, il cesse de s'intéresser a l'histoire de l'humanité.
Seuls, obtienncnt de lui quelque marque d'attention et unesymp_athie non déguisée les représentants attardés des races primitives, les sauvages qui, dans la prairie américaine ou sur quelque tlot de la Polynésie, perpétuent cette alternance d'activité
violente et d'indolente songerie, qui fut sans doute, aux temps
préhistoriques, la loi de la vie humaine. II met une visible complaisance a décrire,
Assis contre Je tronc géant d'un sycomore
Le cou roide, les yeux clos, comme s'il dormait,

une plume d'ara, jaune et rouge,au sommet du crane, et le calumet
aux lévres, le dernier Sagamore des Florides, le sachem tatoué
~'ocre et de vermillon, immobile, étrange et beau comme une
1dole rouge ; - ou bien encore le dernier des Maourys, le vieux
Mangeur d'hommes, unique débris d'une race turbulente et
guerriére, qui boit l'oubli dans l'eau de feu, et s'en va le Ion,., de
0
la plage, la tete basse et les deux bras pendants,
FantOme du passé, silencieuse image
D'un peupJe mort, fauché par la flamme et le fer.

Q~ant aux représentants des races dites supérieures, ces blancs
qui prétendent faire la loi a l'univers il n'a pour eux - et il ne
'
se gene pas pour le leur dire, - que le'plus complet mépris
:

.

Vous vivez !Achement sans réve sans dessein
Plus vieux, plus décrépits que la terre infécond~
Ch:Hrés des le berceau par le siecle assassin
'
De tou te passion vigoureuse et profonde.

...

�72

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ils n'en ont qu'une, et la pl1;1s basse et la plus vile de toutes,
l'appétit des richesses, la soif de l'or. Mais la destruction guette
ce monde de corruption et de boue : « Les temps ne sont pas
loin », s'écrie le poete,
Ou, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Vous mourrez betement en emplissant vos pocbes.

Et ce sera la fin. « La voix sinistre des vivants &gt;&gt; se taira sur
la surface de la terre, et le globe pulvérisé ira fertiliser de ses
innommables restes

Philosophie de 1'Esprit
Cours de 11. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslitut, Pro/esseur á la Sorbonne._

Les sillons de l'espace ou fermentent ~es mondes.
CINQUIEME LE{:ON

Ainsi le poete a constaté le néant des dieux; ~la lancé l'ana~héme
aux hommes ; il ne nous reste plus, pour épu1ser sa concept10n de
l'univers, qu'a nous demander ce qu'il pense de la nature.
(d suiure.)

Les bases spéculatives du dynamisme.

J'ai indiqué des ma premiere legon que, dans un cours comme
celui-ci, destiné 11. !'examen des grandes directions. de la pensée
philosophique, le point délicat, ou la critique doit exercer une
surveillance rigoureuse, consiste dans la distinction meme et dans
la position initiale des doctrines. II faut done, en abordant la
seconde partie de ces ét.udes, consacrée au dynamisme spiritualiste, que je m'eíTorce de mettre en lumiere ce qu'il représente
a travers l'histoire, en quoi il correspond a une aspiration constante de la pensée humaine.
A cet égard, je trouve un appui précieux dans le Vocabulaire
philosophique, dont M. Lalande est en train d'achever la publication. En particulier, je citerai quelques formules tres frappantes des observations suggérées a Jules Lachelier par la critique de M. Lalande sur le mot Spirilualisme : « Au point de
vue purement spéculatif, l'opposition la plus profonde est peutetre entre le mécanisme et la vie ». Et Jules Lachelier ajoute :
« On ne peut parler trop séverement du mal que Descartes a
fait a la philosophie , en substituant sa doctrine a celle
d' Aristote. n
Je prévois, quant a moi, que nous aurons occasion d'en appeler d'un semblable jugement, et d'invoquer meme la dialecti&lt;¡ue i_déaliste de Jules Lachelier pour donner au Cogito son interprétat1on la plus profonde et la plus féconde. Mais, pour le moment, n?us avons a faire sortir de ces formules la lumiére qui
nous gu1dera vers notre but. II y a une antithése Aristote-Descarles, et qui a survécu au triomphe du cartésianisme. Descartes
a cr~ travailler pour la cause du spiritualisme, en faisant rentrer
la vie dans le cadre du mécanisme ; en réalité, il aurait bien

�74

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plutot servi les intérets du matérialisme. Aussi serait-ce déja
un progres pour la philosophie de }'esprit que d'avoir suspendu
le mécanisme aux causes finales et aux forces psychiques, ainsi
que l'a fait Leibniz ; mais ce sera encore un plus grand progres
d'établir que la vie est d'un ordre autre que la matiére, qu'elle
a un rythme original qui la rend inaccessible aux prises de I'intelligence, qu~elle releve de la conscience, ainsi que l'a fait
M.Bergson.
Tels sont les différents points que je vais essayer d'éclaircir
aujourd'hui.
La base du spiritualisme, c'estlaconception de l'ame. Or, chez
Descartes, l'ame est res cogilans, et elle n'est que cela. Pour
Aristote, c'est bien l'ame qui pense, et puisque la pensée abstraite s'appuie sur l'iruagination, c'est bien !'ame qui sent ; mais
pensée et sentiment ne constituent pas les fonctions essentielles,
fondamentales, de l'ame ; les plantes ont une ame, et pourtant
on ne peut pas dire qu'elles sentent ou qu'elles pensent. Que se
passe-t-il done en elles, qui réclame, qui atteste la présence
de l'ame ? C'est un mouvement de croissance, vers une forme
d~terminée, un processus de maturation qui a son rythme parfa1tement défini, une yivt,ni; suh'.ie d'une 96op&amp;..
En nous plagant sur le terrain de la biologie végétale, nous
avons chance de saisir l'intuition centrale du spiritualisme
aristotélicien, d'ou nous pourrons descendre dans le domaine
proprement physique, et nous élever au domaine proprement
psychologique: Partout, en effet, pour Aristote, le probleme est
posé de la meme fagon. Ce dont il s'agit de rendre compte,
ce ,~'est pas. des phénomenes considérés quanlitalivement, en tant
qu Ils occup,ent une p.artie plus ou moins grande de l'espace,
en tant qu 11s se succedent dans le temps, mais de l'ensemble
qualitalif qu'ils forment, de l'ordonnance qu'ils présentent, de
l'harmonie interne par quoi ils nous donnent le spectacle du
monde, du K6crp.o,;. De la l'inadéquation de l'atomisme Aristote appréciait la rigueur rationnelle de la science dé'mocrit~enne ; mais il ne croyait pas que le mode proposé d'explicafao!1 répondtt aux exigences de l'expérience, car un mouvement
qm ~e ?ontinuerait de lui-meme irait a l'infini, ce qui est en contrad1ction manifeste avec la réalité. D'autre part, les résultats
du concours et du choc des atomes seraient des résultanles au
sens propre du mot, c'est-a-dire des agrégats et des événements
~~lconques, qui n'offriraient pas cette régularité et cette périod1c1té dont nous sommes les témoins, qui ne se preteraient ni
aux lignes simples d'une classification ni aux émotions esthé-

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

75

tiques de la contemplation. Quand une plante se développe,
nous voyons bien qu'elle augmente de volume, et nous pouvons
dire assurément que de nouvelles particules de matiere viennent
s'ajouter a elle ; mais une addition purement mécanique ne nous
éclaire pas sur ce que nous désirons expliquer : comment le terme
de ce développement est l'apparition de la pl;mte dans la plénitude et la perfection de son type, avec une taille, une proportion des organes, une durée, qui se retrouvent telles quelles dans
les végétaux de meme espece, qui se conservent de génération en
génération. La nature vivante est un mystere impénétrable pour
qui prétend résoudre le composé a venir dans les composants
déja donnés ; elle se dévoile au terme de son processus, par la
fin qu'elle réalise, et c'est en remontant le cours du temps, en
renversant l'ordre de l'apparition, que l'on atteint l'ordre de la
produclion. La cause qui fait de la plante ce qu'elle est, c'est ce
qui contenait déjd en soi cette réalisation, qui a communiqué a la
graine le pouvoir de devenir le végétal en acle, c'est l'lv-tElExda.
Cette conception de la causalité s'explicite d'elle-meme lorsqu'on l'applique a une reuvre d'art; car, ici, les différents moments
sont donnés a part les uns des autres : le marbre sur lequel le
sculpteur travaille et les coups de ciseau successifs qui en dégagent
la statue ; la forme qui se révele pour les témoins a l'achevement
mais qui préexistait dans l'esprit de l'artiste, et la fin en vue de
Iaquelle il a travaillé. Dans la nature, les causes sont immanentes
a la matiere meme du devenir, comme il arrive d'ailleurs chez
l'homme en cert_aines circonstances accidentelles, par exemple,
chez le médecin qui se soigne lui-meme. L'etre vivant est l'artisan, le sculpteur de soi ; !'ame est en luí ce qui informe le córps,
ce qui le nourrit et le conserve dans la spécificité de son type.
De cette parenté entre la nature et l'art, qui a été l'un des
themes principaux du romantisme, Aristote a eu le sentiment
tres net. Je vous rappelle seulement ':In passage de la Physique :
. Si doi:ic les choses artificielles son! produites en vue de quelque «;hose,

il est év1dent que les choses de la nature le sont aussi ; car, dans les choses

a.rtificielles et dans les choses de la nature, les conséquents et les antécédents
sont entre el!JC dans le méme rapport.

Quant au car.actere anthropomorphique de cette conception,
caractére dont on voit que Platon avait pris pleine conscience,
et par le f~rneux passage du Phédon qui concerne Anaxagore,
et par le Tzmée ou la cosmogonie finaliste est présentée expressément comme une mythologie, il se dissimule chez Aristote,
sous une vision esthétique des choses qui, précisément parce

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'elle est esthétique, donne I'impression, ou si vous le préférez, l'illusion d'une intuition immédiate et spontanée. Pour un
génie d'artiste, chez un peuple d'artistes, il n'y a pas un effort
spécial a faire pour aboutir a l'animation, a la divinisation de
la nature ; ce génie et ce peuple voient directement l'ame et la
divinité dans la nature.
Telle est, dégagée des textes qui l'expriment sous une forme
abstraite, et qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours faciles a concilier, la doctrine de la vie chez Aristote.
Com~ent de cette biologie procedent tour a tour psychologie
et phys1que ? C'est ce que nous indiquerons brievement. Du moment que l'ame est forme du corps, énergie préexistant en quelque
sorte a sa réalisation, provoquant et par suite expliquant le passage de la puissance a l'acte, l'ame purement nutritive des végétaux,l'amesensitive des animaux, l'ame raisonnable des hommes
apparattront comme des fonctions successives qui occuperont
des ra~~s d? plus e_n plus élevés dans un tableau hiérarchique :
la m~bere m~rgamque _étant la puissance que l'ame nutritive
orgamse, la vie végétative étant la matiere de la vie sensitive,
laquelle se concentre a son tour dans l'activité de la pensée abstraite, jusqu'a l'acle pur, forme sans matiere, opération sans
changement, sans déplacement, ou se confondent perpétuellement le lerminus a quo et le lerminus ad quem.
. D'autre part, comment tendre compte de cette espece particubere de changeme~t qui s'opere dans l'espace, du mouvemenl
local, de la translat10n? II y a des cas ou nous voyons se succéder
la cause et l'effet, également donnés a la perception, quand,
par exemple, nous _langons un projectile. Mais ce cas semble
trop facile po~r étre intéressant, encore qu'il y ait a se préoccuper de sav01r comment le mouvement continue un certain
temps apres que la main cesse de tenir le projectile. Les mouvements ou l'on apergoit directement un moteur sont des mouvements víolenls, tandis que les mouvements n'aturels sont ceux
dont la cause est invisible : la pierre tombe .e t la fumée monte.
Or, la contrariété de ces tendances, inhérentes aux différents
corps, imp~i.que la pr~sence, et l'a~tion d'une forme qui s'exerce
sur la ~at1ere, et q~1 ~onfere, s01t aux graves, soit aux légers,
la propriété caractéristique qui les qualifie. Le but ou tend cette
forme, c'est la position dé la matiere dans son lieu naturel, qui
sera le haul ou le bas ; de telle sorte que pierre et fumée se déplacent, parce que ce sont, a littéralement parler, des corps a la
recherche de leur ame.
,
J'ai réduit cette esquisse du monde aristotélicien a ce qu'il

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

77

y avait d'essentiel pour faire apercevoir toute la portée, et de
la révolution cartésienne, et de l'effort ultérieur afin de remonter
le courant du cartésianisme, de retournera. un dynamisme dans le
domaine de la physique et de la biologie.
La cosmologie cartésienne, fondée sur le príncipe de l'inertie
et sur le príncipe de la conservation du mouvement, considere
tout phénomene comme une résullanle qui se résout intégralement dans ses composanls, a. l'aide d'une équation entre les coefficients convenablement choisis des antécédents et les coefficients des conséquents. La cause, physiquemenl parlanl, n'est
autre chose que la raison, mathématiquemenl parlanl. Des lors,
il n'y a plus lieu de faire appel a la force d'une ame qui serait
génératrice du mouvement, qui l'aménerait a sa forme : le monde
physique s'explique tout entier, pour l'intelligence, sur le niveau
des phénoménes, grace a l'application purement géométrique
des lois fondamentales. Le monde matériel est ce qui exclut la
causalité d'ordre spirituel, comme l'essence spirituelle se définit
par l'impossibilité d'un contact direct avec la matier , contact
qui aurait inévitablement pour eITet de le situer dans 11espace et
par suite d'en nier la spiritualité. L'ame n'a d'autre fonction que
de penser ; il n'y a qu'une ame : l'áme raisonnable. Propositions
qui se confirment par a prétention qu'émet Descartes d'incorporer au mécanisme (ainsi que nous l'avons vu dans notre premiere legon), le domaine de la biologie, une grande partie du domaine psychologique.
Or, Descartes en a-t-il fini avec le dynamisme aristotélicien?
Point du tout, nous l'avons dit. M0is ce qui est tout a fait curieux, c'est la íagon dont s'est opéré ce retour a l'inspiration
d'Aristote. II ne s'agit nullement de la survivance d'une tradition qui se maintiendrait, par l'effet des habitudes acquises,
en face d'une autre tradition. Leibniz accepte pleinement la conception cartésienne ou, pour mieux dire, mcderne de la science ;
il récuse, comme une régression vers la barbarie scola~tique, le
dynamisme brutal des Newtoniens·qui font de la gravitation une
qualité premiére, de l'attraction une force vérit8ble. Il ne va
pas, comme Aristote, de la vie a la matiere; mais, de l'étude méme
de _la matierc, il dégagera la nécessité de recourir a quelque chose
qm dép_asse le plan de la matíere, et de réhabiliter, suivant son
express1on, les f'&gt;rmes subslanlielles, lesenléléchies lesámes et cela
par une discussion d'ordre mathématique et méc~nique, ~n montrant que les équations cartésiennes du mouvement équations
pure:zient algébriques, ne suffisent p&amp;s ,i rendre compte des phénomenes.

�78

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Descartes avr.it ehoisi, po11r fondement d, sa cosmologie, le
chcc co:i;isidéré dans l'instant: avant le choc et a pres le chcc doit
$e retrouver le meme quantité, produit de la masse par la vitesse.
Mais les lois de Galilée sur la chute des corps ont révélé un autre
type de phénomene : un mouvement qui s'accrott avec le temps
et dont la connaissance est réservée a une autre sorte de calcul,. celui-la méme que Leihni:r constitue grace a 18 découverte
.de l'algorithme différentid. La détermination de ce mouvement
a un inst·mt donné ne fournit qu'un term" isolé dans la série,
et .·:e terme ne s'e'Cplique pas si on ne le réintear3
., pas c'ans 13
séne tout entiere, si on ne le faitp'lrtidp~r a laloi dynamique qui
est génératrice et ronstitutive de la série. Or, ~ette intégration
des ID:)uvements qui se succedent a travers le t.emps, fournit la
force vive: 1 /2 mv2 que 1 eibniz (sous 1~ forme mv11 a l'exemple tle
H uyghens) substitue, comme. inv :zriant universel, a l 'invariant
cartésien : mv.
Ainsi b fcrce, sdentifiq11ement parlant, est une inlégrale ;
au moyen de cette intégratitm, la s~ience parvient a la réalité,
par del?t le cara-:tere de rtlativité, qui est inhérent au mou·vement.
Vcici a, cet égard, une déclari&gt;tion que j'emprunte au Discours
de Mélaphysique :
·
Le mouvement, si on n'y considere que ce qu'il comprend précisément et
!or~ellement, c'est-a-dire un c~angement de place, n'est pas une chose
~nt~erement réelle,_ et quand plusieurs corps changent de situation entre eux;
il n Y est pas poss1ble de détermmer par la seule considération de ces chan~ements, ~ qui eJ?,tre e~x le mouv~ent et le repos doit étre attribué, comme
Je pourra1s_ le faire vo1r géométr1quement, si je m'y voulais arreter maintenant. Ma1s la force ~u cause prochaine de ces changements est quelque
chose d~ P!US réel, et 1~ y, a assez qe fondement pour l'a ttribuer a un corps
plus qu a l autre ; ~uss1 n est-ce que par la qu'on peut connattre a qui le
mouvement appartient davantage,
'

La !orce, prise en soi, dans ce q11'elle &amp; de primilif, est de rn1ture
psych1q•ie ; car l'ame se définit esse.atiellement intégration et
co1;1centr~tion. L'ame est un miroir vivant qui e:xprime dans son
umt~, smva1;1t sa perspective particuliere, la multiplicité des phén_omenes umversels. Le monde, vu du dehors, est un ,mécanisme
ngoureux! ré~, COJ?me l'avait compris le génie de Descartes,
par un prmc1pe umque de co~servation. Vu du dedans, c'est un
~onde de tendan_ces conf~ses ou claires 1 d'appétitions inconscientes ou de dés1rs conscients, un monde de fins et d'ames gouverné _par une loi d'ordre moral (ou pluti&gt;t peut-etre d'~rdre
esthétique) : l' harm-0nie préélablie.
Le syste?I_e ne_ prés~nt~ pas de !acune, pas de discontinuité,
.entre le spmtuahsme mtegral de la Monadologie et la i:evision

79

du mécanisme cartésien par la substitution de l'équation de ·1a
force vive a l'équation du mouvement. Mais cette continuité
marque les limites de la spéculation leibnizienne, et permet d'en
décele_r la fragilité. II est vrai qu'elle assigne a chaque monade
un centre original de perspective, un rythme particulier de vie
intérieure. Mais ces perspectives et ces rythmes ne sont pas indépendants les uns des autres ; ils sont soumis aux conditions
imposées par un créateur géometre a qui Leibniz préte la joie
de résoudre \Jn difficile probleme de maximum et mínimum : ils
doivent ne jamais faire double emploi, tout en différant aussi
peu que possible les uns des autres. Au fond, Leibniz ne dépasse
le mécanisme géométrique de Descartes qu'au profit d'un mécani~me mélaphysique qui asservit, et, par suite, dénature, pour le
fa1~e entre_r da~s un cadre d'universelleintelligibilité, l'originale
et 1rréductible liberté de la force et de la vie.
11 y~ done une derniere étapeafranchir,danslavoieque j'aia
parcounr avec vous, aujourd'hui. A cette étape, la science elle-meme a d_onné son app~i, e~ établissant, en face du príncipe de
c~°:servat10n_ d~ l'énerg!~ qm est une extension du príncipe leibn!~1en, le _p~1_nc1pe de I mégalité de l'énergie utilis~ble, príncipe
d 1rrévers1b1hté temporelle, dont l'importance a été soulignée dans
des t ravaux qui sont devenus classiques : la these de M. Lalande :
La dissolution opposée d l'évolution dans les sciences physiques
el morales ; l'ouvrage de M. Meyerson : Idenlilé el réalilé.
Or le príncipe de Carnot-Clausius conduit a fonder sous une
forme singulierement précise et nette le dynamisme de la vie
gr~ce au rapport qui s'établit entre la physique et la biologie'.
Ic_1, nous rencontrons une des theses capitales del' Évolution créalrice, d'un~ part, la loi de Carnot•Clausius, dégagée de la forme
?Iathématique sous laquelle-1' ont présentée ses inventeurs devient
mdépendante de toute convention. Elle est :
la p~us métaphysique des lois de la nature, en ce qu'eUe nous montre
du do1gt, sans symboles interposés, sans artiflces de mesure la direction ou
~arche le monde. D'autre part, elle nous conduit a poser de Ía fai;on la plus
~!iecte
probleme qui dépasse les ressources de la ph.ysique proprement
1
e :. • n monde tel que notre systeme solaire apparatt comme épuisant a
tout m~tant q~el~e c!lose de _la mutabilité qu'il contient. Au début était
le maxunum d _ut1hsation poss1ble de l'énergie : catte mutabilité est allée
sans cessc en d1minuant. D'ou vient-elle ?
«

üº

. Posé en ces termes, &lt;&lt; le probleme est insoluble si l'on se mainti,ent sur le ~erra~ de la physique, car le physicien est obligé
d atta_cher l énergre ~ des particules étendues, 'et, meme s'il
ne vort dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste

�80

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans l'espace ; il mentirait a son r6le s'il cherchait !'origine de
ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien la cependant, a notre sens, qu'il faut le cherchern. Du moment, en efTet,
que « tous les processus physiques ont une tendance a se dégrader
en chaleur et que la chaleur elle-meme tend a se répartir d'une
maniere uniforme entre tous les corps », ne faut-il pas admettre
que « l'un des traits essentiels de la matérialité, c'est d'etre une
chose qui se défaii » ? Et, que conclure dé la, sinon que le processus
par lequel cette chose se f ail est dirigé en sens contraire des processus physiques et qu'il est, des lors, par définition, immatériel ? &lt;&lt; Notre vision du monde matériel est celle d'un poids qui
tombe ; aucune image tirée de la matiere proprement dite ne
nous donnera une idée du poids qui s'éleve ».
Nous sommes done amenés a considérer la vie comme transcendante a la matiere. Mais ce n'est pas la une proposition négative, appuyée sur l'impuissance de l'intelligence et du mécanisme
a rendre un compte satisfaisant des phénomenes biologiques.
Le lien de la matiere et de la vie est beaucoup plus rigoureux :
la matiere descend une pente, et la possibilité de descendre ne
se comprend que grace a l'efTort pour remonter la pente ; c'est
la physique qui réclamera done « un processus inverse de la matérialité, créateur de la matiere par sa seule interruption ii. e&lt; En réalité,. conclut M. Bergson, la vie est un mouvement, la matérialité
est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements
est simple, la matiere qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui le traverse en y découpant
des etres vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de meme quelque chose
du second; il en résulte entre eux un modus vivendi, qui est précisément l'org;misation ii.
Ainsi s'acheve l'évolution de pensée qui contredit le mécanisme
au profit d'un dynamisme de la vie. C'est, si l'on veut, la revanche
d' Aristote sur Descartes ; mais il ne subsiste plus rien de la méthode aristotélicienne, qui consistait a projeter directement dans
l'univers physique une vision esthétique de la vie. C'est en se
plagant sur le plan du déterminisme phénoménal, en appliquant
les procédés techniques de la science moderne, que l'on. voit
surgir, des solutions atteintes par les physiciens, un appel a la
puissance créatrice de la vie.
·
Comment le meme appel a la meme puissance créatrice se
retrouvera dans l'examen des problemes moraux, que souleve
l' évolution des sociétés modernes, e' est ce que nous auro ns a indiquerla prochaine fois.
(d sui:Jre. )

Emile Deschamps (1791-~871)
Exposé de la these soutenue par lf. Henri GIRARD.

tf

b .:: en~i Girard, _cr~lir¡ue el écrivain bien connu des lellrés
¡ w ecaire d la Biblwiheque naiionale a soulen
.
'
el avec le pl1,:-s v_if succes deux fheses en Sorbonne : l'u~/f~;7~~n~
1
U n bourgeo1s dilettante a l'é
.
É .
u ee ·
(1791-1871) el l'auire·É •¡ p~quehromanti_que; m1leDeschamps
e
.
· mi e ese amps d1lettante relationsd'u
po te rornantique avec les peintres, les sculpteurs et les mu - . n
de son temps (París, Édouard Champion).
swiens
L~ so~lenance .ª ~ié tres brillante. Nous avons cru u'il s .
parliculieremenl inferessanl pour nos Lecieurs d' a . .q. 1·, erait
cand'd t f ·1 ¡
voir 1c1 exposé
que Le
.
La a ai ,seon l'usage,au débuidela" solenniié,i
expliquer son but, son plan el sa méfhode Nous
.
pou_r
culieremenl M G · d d
. · . remercwns parti. irar e nous avoir aulorisé d reproduire ses
paroles.
F. S.
Quand je me pose a moi-meme devant
1'
.
d~ savoir ce que j'ai voulu faire, il ~e sembl~ed'~~~~dl:uqu_es~o:11
repondre que je n'ai pas voulu écrire uni
e Je _oJS
le~ent une biographie. Ai-je besoin d'affir!uemen~ et; e~s:ntie!pris Deschamps pour un homme de énie .? ~u:-{e ~ a1 Jama1s
qu'il avait un charme que J·'ai taché dg défi.. a1 i. s_1mplement
· intéressé en lui e , tmir
et pmsJ'y ai cédé
ee qm· m'a vra1ment
l
.
.

e;,

~~:;:;;~:~~,!:~:

~r:~~=;1pPl~¿r~i'saémpent ~arcde qu'il ~•-~s¡spa:
'
ermis e cons1dérer 1
t·
certains aspects différents d
e roman 1sme sous
e ceux sous lesquels _
· d'h surtout - . on., est tenté de 1e cons1'dé. rer.
auJour u1
E n vénté, J ai sans cesse 'té é
littéraire je devrais m' e d_pr occ~pé de décrire sous son aspect
'
~ eme ire : urnquement poétique et artis6

�•
82

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique, une époque de notre vie nationale, une des plus brillantes
et des plus pathétiques sans nul doute, une de celles qui nous
intéressent le plus passionnément encore, cette époque romantique
autour de laquelle on a tant débattu, et plus généralement ce
x1xe siecle, si grand et si critiqué, qui reste si cher a quelques
homnies de notre age, parce qu'ils se sentent liés a luí par toutes
les fibres de leur nature intime et de leur culture, et parce qu'ils
comprennent mieux avec le re·cul de l'expérience et des années
l'apre élan de ce siecle individualiste et lyrique vers la vérité
transcendante, avec son reve héroi'que et son désespoir final
et qu'ils le trouvent grand, malgré sa faillite momentanée, .d'avoir
fait planer, sur ce désespoir, sa protestation, sa supreme espérance en la jeunesse renaissante, en l'idéalisme quand merúe.
J'ai done voulu présenter une apologie discrete et mesurée,
mais tres ferme et tres motivée du romantisme frangais.
Mais on ne fait pas tenir l'histoire littéraire et morale d'une
époque quelconque de _la France en un vo!ume de 400 ª.
pages,
et c'était bon pour un Jeune homme de vuigt ans que J a1 connu,
d'avoir eu l'idée d 'écrire l'histoire du Mal du Siecle ni plus
ni moins.
.
Le moindre étudiant d'aujourd'hui, devenu familier, comm.e on
ne l'était pas dans notre jeunesse, avec la bibliographie, recule
d'épouvante devant les s1;1jets trop va~!es. Nous-meme, qui a:vons
appris-avec les bons espr1ts du x1xe s1ecle a nous défier des 1dées
générales sans cesser de les adorer, nous voulons, par respect
pour ell;s, les appuyer ~ur un monde de faits patiemment
recueillis, soigneusement tr1és, et, comme nous n~nous p~rmett?ns
l'induciion que dans les limites d'une expénence bien faite,
nous avons cherché dans le champ du xixe siecle littéraire, ou
le Romantisme, comme disent ses adversaires, a sévi, un exemple
signifiant, un beau cas, pour examiner leur diagnostic sévere.
Nous avons essayé, par conséquent, de détachersur le fond plus
vaste de tout un siecle littéraire la vie d'un homme né avant
l'époque incriminée et mort apres que le romantisme eut produit
tous ses effets.
La longue vie, l'reuvre significative d'Émile Deschamps, et
son róle important dans l'École offraie~t cet avan~age : nou_s
avons pu montrer ce que l'art romantique recouvra1t de class1cismeéternel. Nous avons étudié avec Émile Deschamps le romantisme des poetes-artistes, soucieux avant tout des problemes
de langue, de versification, de facture, de forn:ie, et nous_ avon~
fait ressortir cette veine essentiellement puriste et artiste qui
circula depuis le Cénacle jusqu'a cette école parnassienne

?~

83

qu'Asselineau a joliment appelée 1&lt; le regain du romantisme »
~ntre l'Éco~e ro~antique pr-0prementdite etl'école parnassienne:
l exemple d Émile Deschamps permet de le prouver il n'y a pas
de solution de continuité.
'
.Mais son ~xemple a une autre portée : dans I'ordre moral,
met en l:muere le fond de sociabilité,- de gaieté, d'optimisme
quand meme, done de moralité essentielle qu'on trouve chez
un ?omm_e doué de tou~ le bon sens néces&amp;aire pour accepter
la v1e, ma1s persuadé qu'Il faut rendre a tout prix la vie poétique.
Or, cet heureux mélange de bon sens et de reverie ne fait de Iui
en aucune mániere, une exception. Nous le définissons volontier~
comme le type exquis de l'honnete homme au x1xe siecle. Desc~amps n:est une exception ni par la supériorité des dons indi".1duels, m par les anomalies d'une destinée malheureuse et singuh~re. II _ne compte ni parmi les enfants perdus du romantisme,
m ~arm1 les h~mmes de génie de cette seconde Renaissance du
l~ris~e franga1~. 11 ~st aus~i loin, si l'on veut, d'Alphonse Rahbe,
d Etienne Egg1s, d Aloysius Bertrand, de Gérard de Nerval
que d~ ses ?lori~ux _amis les Vigny, les Hugo. Comme poete, bie~
que fres arbste,_11 fa1t son er un peuaMusset,et,parcequ'artiste,
davantage a Samte-Beuve, heaucoup a Banville. Ses égaux, ce
sont tous les etres charmants, hommes et femmes qui l'ont
entou_ré et lui fon~ cortege dans cet ouvrage, ce sont les meilleurs
pariru les Franga1s et les Frangaises de son temps. Deschamps
fut, avant tout, un homme du monde et de son monde • sans
cesser d'etre r?mantique ~t dil?ttante c~mme pas un, il sut 'rester
~omme de ~?ut: Nature mfim~en~ sensible, encline a l'amour,
il se~ble ~u il a1t pu dans sa VIe pr1vée faire au sentiment, a la
pass10n me~e leu~ p_art sans troubler l' équilibre élégant et discret
de sa condmte prati~u~, et c'est meme cet accord de la passion
et de la _me~ure que J a1 essayé de symboliser dans les deux mots
contrad1cto1res de mon titre : 'un hourgeois dilettante.
, Que ces deu.x rr:ots soient une antithese vivante; j'en ai fait.
l épreuve au pres d excellents esprits que j 'ai consultés.
L'un d'entre eux, dont je tairai le nom (1 ), m'a soumis ses scrupules avec _grace. « Émile Deschamps l un bourgeois dilettante 1 _
11,Y ~ to_uJours eu. ~ans !'esprit des hommes de ma génération
m écnva1t ~on spmtuel correspondant, une opposition si com~
plete entre l ame romantique et le tem~érament bourgeois que ces

n

(1) Tous les lettrés ont deviné qu'il s'auiss •t d
.
conservateur honoraire de la Biblioteq e l' vª1
M. A~h1lle Thaphanel,
a connu Émile Deschamps.
u e ersai les, qui dans sa jeunesse

.f

,,,

�84

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

deux mots rapprochés et appfiqués au meme personnage me
semblent s'exclure l'un l'autre ... ·Pour moi, le type du bourgeois
dilettante serait, . par exemple, le Dr Véron ... Mais Émile Deschamps n'avait ríen du bourgeois, du philistin, pour lequel il
professait la meme horreur qu'un Musset ou qu'un Gautier.
Dilettante, oui certes, l'homme du monde en luí dominait l'artiste,
le poete. II était un amateur passionné de poésie et d':irt. Le
comte de Circourt, que Sainte-Beuve a si bien connu et apprécié,
était-il un bourgeois ? Doudan lui-meme, le délicieux Doudan que
j'adore, n'était-il pas plus pres du cuistre que du bourgeois !
II faut entendre ici cuistre, comme l'entendait Jules Simon,
quand il disait : « Soyons des cuistres ! « Ce n'est pas une injure,
c'est la constatation d'un pli professionnel parfaitement honorable. Émile Deschamps était un Doudan, mieux né, d'une urbanité moins acquise, - et tout a fait l'égal d'un Circourt pour la
science du monde et la grace des manieres. »
Telle est l'objection qui me fut faite et vous·me saurez gré de
vous avoir lu cette page charmante, écrite par un homme qui
s'y connatt en fait d'atticisme et d'urbanité.
Et moi, j~me souviens que j'ai protesté avec véhémence contre
toute comparaison possible entre l'odieux Dr Véron, prototype
insolent et vulgaire de ce que nous appellerions l'arrivisme
satisfait, et le « délicat et charmant Deschamps », comme disait
Sainte-Béuve, Deschamps, si noble de cceur, et d'esprit, et de
race, « cette vestale exquise de !'esprit frangais », comme se plaisait a l'appeler Théophile Gautier.
Eh bien, soit ! a:dmettons qu'il y ait - c'est certain -deux
sens toujours possibles au vieux mot de bourgeois, et plut a Dieu
que le Dr Véron et les gehs de sa sorte qui soulevaiént l'horreur
des ames d'élite, depuis Gautier et Musset jusqu'a Flaubert,
eussent disparu a jamais en emportant avec eux l'épithete
flétrissante qui leur avait été décochée, et plO.t au Ciel aussi qu'ils
en eussent débarrassé, en disparaissant, et notre patrie, et notre
langue ! II reste qu'aupres de cette acception péjorative et
tout a fait temporaire, le vieux mot en question représente en
France un élément tout a fait durable et solide et grandernent
estimable de la nation, et c'est dans ce sens qu'un homme du
monde aussi bien né qu'Émile Deschamps, puisqu'il appartenait par sa mere, Marie de Maussabré, a une antique maison
du Berry, peut souffrir l'épithete qu'Henri Heine donnait au
marquis de Lafayette avec le commentaire suivant : « 11 y a
chez lui, disait-il, tant d'amabilité et tant de fine ironie a la fois
qu'on se sent enchatné comme par une curiosité magique, par

ÉMILE

DESCHAMPS

(1791-1871)

85

une do_uce énigme. On ne sait si ce sont les manieres choisies d'un
marq_ms_ frangais ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen
améncan~. :out le bon coté de l'ancien régime, le chevaleresque,
la ~ourto1sie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la
~eilleure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité,
l absence de faste et la probité. » A cette charmante définition
ne reconnatt-on pas _tout de ~uite !'élite de la société frangaise:
telle _9ue la R~volubon I1ava1t faite, !'élite de notre bourgeoisie
du. siecle dermer, non pas celle qu 'á grisée la fortune mais celle
qm . respectait l'intelligence, et qui nous a donné l~ majeure
part1e de nos savants et de nos philosophes, et, chose anoter presque tous nos grands poetes.
'
Bourgeo~s et dilettante, voila done ce que fut Émile Deschamps._ S1 nous ~vons réussi a démontrer qu'une ame d'artiste
peut am;ver,at1: pnxde beaucoup de bonsensetd'ironie,as'accommoder d une vie bourgeoise, semblable a celle de tout le monde
on _nous accordera que nous avons répondu au reproche d'immo~
rahté_ qu'on adresse si volontiers, et de fagon si pédante, au romanbsme.
IV

_Mais on Iui adresse une critique non moins grave quand on
!~1 repr~che am~relll:ent d'etre un mouvement d'origine étrangere, meme antmabonal. Or, nous croyons que sur ce point
encore, le cas d •~mile Deschamps pose d 'une manie~e intéressante
le probléme des mfluences étrangeres sur notre Iittérature.
ll_ Y a ?'abor~. une question préjudicielle que nous croyons
avoir élu~1dée. L mcontestable sympathie de nos romantiques
pour le_s httératures étrangéres, et, si l'on veut leur généreuse
~entahté cos~opolite, qui ne les empecha pas 'd'ailleurs d'etre
d a~dents patnote~, fut sans danger. Pourquoi ? - Parce qu'ils
étaient de grands_ 1gnorants. Ils ne savaient rien,01:1 presque ríen,
tes_ p~uples dont Ils prétendaient nous donner une idée Jittéraire
a ais ils eur~n~ le sentimen~ de cet~e !acune, et préparerent la voi;
une générat10n plu_s érud1te et mieux avertie. On ne &lt;lira jamais
:~~~: ce que le~ sciences_ h_istoriques et philologiques ont du
e, an spontane de la cur16s1té romantique.
eSt d?n~ du fond du génie de notre race, sollicité par quelques
ex rao_rdma1res événements historiques, comme la Révolution
fran~ai~e et, par contre-coup, la dislocation de l'ancienne hégémome mtellectuelle de la France en Europe qu'est né ce grand
mouvement de rénovation de notre langue 'et de notre poésie.

f

�REVUE DES COUR8 ET CONFÉRENCES
86
11 faut partir de cette observation essentielle, quand on parle du
romantisme, qu'il s'agit de poétes et de poésie, et que ces poétes
se trouvaient devant des ruines, ruines d'abus et de priviléges
séculaires, mais ruines aussi d'une situation européenne glorieuse,
mais surannée, et que la Révolution elle-meme avait contribué
a précipiter. La génération qui arriva a l'age d'homme de 1820
a 1830, brulait, comme le dit Émile Deschamps, « d'un feu de
poésie au creur ». Est-ce que la littérature desséchée de l'époque
impériale pouvait continuer a donner le ton dans cette Europe
nouvelle, l'Europe de Grethe et de Byron, de Walter Scott et
de l\fanzoni, de Schiller et d' Alfieri, de Monti ? Pouvait-elle,
en France, suífire a charmer les passions qui s'agitaient dans les
ames ardentes des Hugo, des Lamartine, des Vigny ? ... Évidemmeiit non, et toute la question estla, et Deschamps l'a prouvé
victorieusement dans sa fameuse Préface des Éludes. II fallait,
apres la Révolution qui entratna, parmi tant de chutes, celle de
notre ancienne esthétique, secouer a tout prix le joug insupportable des routines qui pesaient non seulement sur les sentiments
et les pensécs, mais sur la langQe et la versification depuis
cent ans de classjcisme en décadence. 11 s'agissait non pas de
découronner Racine et Corneille, pas meme Boilcau, mais de
ruiner l'cmploi que Iaisaient les pseudo-classiques de ces grands
noms, et, puisque, comme on l'a tres bien dit, on se sert du génie
pour paralyser le génie, nos romantiques en appelaient a Byron,
a Grethe, a Dante, aShakespeare, qu'ils connaissaient peu, pour
réclamer au nom d'une esthétique différente, le droit d'etre
eux-memes et de faire ce qu'ils voulaient.
L'explosion de lyrisme débordant, qu'on appelle le romantisme,
n'a jamais été a aucun moment une révolte contre les lois éternelles de l'Art ; elle représente au contraire une des conditions
néccssaircs de la vie artistique, la revendication, sous le nom de
liberté de l'art, de liberté daos l'art,de théorie de l'art pour l'art,
des droits de la personnalité géniale en face des prétentions
du gofit public qui, a de certaines époques, et comme par l'effet
d'un rythme, tend toujours a l'ankylose et a besoin d'etre rafratchi, assoupli par un souffle puissant de nouveauté.
Remarquons que le nouveau n'est pas nécessairement l'inconnu : quand nous assistons par exemple, a la fin duxvme siecle,
a la renaissance de l'antique, cette beauté grecque quiréapparatt
radieuse alors, n'était pas inconnue en France, mais elle était
redevenue nouvelle.
C'est la fonction que remplissent, a toutes les époques de notre
vie artistique, les littératures étrangeres, comme d'ailleurs les

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

87

littératures antiques. Elles répondent a cet appel vers la nouveauté que lance le génie pour réagir contre les rigueurs d'un
goO.t suranné. Cette loi inéluctable du changement qui explique
le développement de la vie sociale, explique aussi l'évolution de
la vie artistique, et ce que nous avons voulu prouver, c'est que
ce ne sont pas des barbares qui accomplissent cette tache et
poussent cet appel, c'est au contraire une élite !'élite de ceux
.
qu' on a touJours
appelés en France les« honnetes' gens».

V
Pou_r terminer, il nous reste a jeter un coup d'reil sur la bibliographie que nous avons mise a la fin de ce livre. Nous l'aurions
so~haitée a la fois plus complete et plus expressive. Si nous
av1ons ala remanier, nous y ajouterions probablementdeux tables.
L'une serait p_ure_ment géo,graphique et donnerait par pays
les noms des_ écnvams et poetes étrangers que les Frangais du
groupe d'Émile Deschamps ont contribué anous faire connattre.
L'autré table oífrirait un autre intéret. Elle donnerait les
me~es noms d'a~tistes étrangers_, daos l'ordre de ce que j'appellera1s nos conquetes extra-class1ques. On y verrait briller sous
la r?brique des c~itiques, le nom des Schlegel ; sous la rubrique
de I humour, celm de Sterne ; sous la rubrique de la philosophie
transcendante et pessimiste, les noms ·de Kant de Léopardi
de Novalis, de Schopenhauer ; sous la rubrique' de l'exotism;
et_ d?s particularis~es n~tionaux, les noms de Carducci, de
M1ck1ewicz, de N1emcew1cz, de Mestscherski d'Alecsaridri
de Petrefi, et ce joyau d~ l'épopée chevaleresqu;, le Romanccr~
esp~gnol ; sous la rubrique du drame, Shakespeare, Grethe et
Sc_h1ller ; sous la rubrique du merveilleux chrétien, Dante et
M1lton ; sous la rubrique du fantastique et de l'occultisme
Hoff~ann, Lava~r, Radcliffe, Lewis, Edgar Poe ; sous 1~
rubrique de_ la mus1que, Pergolese et Cimarosa, Rossini, J\1eyerbeer et Berhoz, Beethoven, Liszt et Chopin; en(in, sous la rubrique
du fo~-lore et de la poésie populaire, le recueil des Ballades
écos~1ses de Percy, Bürger et Grethe, Uhland, Robert Burns.
V~ila ~ne table qui aurait enchanté l'arni de Leconte de Lisle
et d Ém1le Deschamps, ce grand curieux de Thales Bernard
dont Deschamps vieillissant flaUait volontiers les manies exoti~
ques et cosmo~olites. Elle semble avoir été dressée a l'usage des
poetes parna~s1ens ou des critiques qui les étudieront.
Cette_ dermere :t3ble aurait sur l'autre l'avantage de rappeler
non pomt la variété des nationalités impliquées dans I'effort

�88

ÉMILE DESCHAMPS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du romantisme frangais, mais plutot la diversité des inspirations
extra-classiques dont le romantisme tenta de faire parler en
frangais l' essentiel.
Ce qui nous intéresse, en effet, ce n'est pas qu'un Fran~ais ait
connu et tranuit le Rhénan Grethe, le Souabe Uhland, l'Ecossais
Robert Burns, le Roumain Alecsandri, le Russe Lemontov, mais
c'est qu'en se penchant sur Ulhand ou sur Burns, sur Burger
et sur les ballades de Percy, il ait compris la nécessité pour la
poésie trop mondaine et polie de la France de se rapprocher de la
poésie populaire et de puiser aux sources du folk-lore. Voila
une préoccupation nouvelle et qui caractérise a merveille le poete
honnete homme du xixe siecle.
Faudrait-il, pour le prouver, non seulement évoquer le réveil
de notre poésie locale en France : Bretagne, Languedoc, Provence,
Nivernais... et ce qu'on pourrait appeler notre romantisme provincial incontestablement aiguillé, comme Émile Deschamps qui
patronnait ce mouvement, le savait bien, dans le sens du folklore, mais encore vous signaler l'initiative du gouvernement
sous le Second Empire, et ce fameux décret de M. de Fortoul
ordonnant la publication d'un Recueil des poésies populaires de
la France,en 1852,etle beau rapportd'Ampereen qui revit !'esprit
de Fauriel ? Émile Deschamps a suivi de tres pres ces efforts,
mais cette attitude d'esprit, inverse de celle d'un honnete homme
du xvne siécle, et qui se dessine dans un homme de la meme
lignée, un homme de salon comme Émile Deschamps n'est p~s
plus caractéristique d'un état d'ame nouveau que le parti pris,
chez ce poéte qui croit a la prééminence de son art, d'observer
cependant avec intéret le mouvement et le progrés des autres
arts. II faudrait remonter jusqu.'a la Renaissance pour trouver
une pareille sympathie des arts les uns pour les autres. Mais
de la sympathie a l'influence la distance est grande et cette
distance a été franchie par nos symbolistes. On peut certes déclaref arbitraire et plus métaphorique que réelle l'intrusion des
procédés d'un art comme la musique par exemple dans un art
aussi différent que celui de la poésie, néanmoins les plus originales
tentatives--de nos poétes de la fin du siecle dernier ont été inspirées par leur prétention de rivaliser avec les musiciens et,
s'ils ont quelquefois heurté et violé ce qu'on a appelé les possibilités du verbe, leur excuse est dans ce beau désir qui tourmente
le vrai poéte d'exprimer, grace a des rythmes seulement, comme
le musicien, par dela les idées et les mots, l'ineffable.
Ainsi la préoccupation du folk-lore pour renouveler le fond de
la poésie, ses idées _e t ses thémes, et le souci d'imiter les procédés

I

(1791-1871)

89

de la musique pour en nuancer et en assouplir la forme, tels
seraient en deux mots les éléments constitutifs principaux de
l'état d'esprit nouveau du poete et de l'honnete homme au
x1xe siecle. 11 y a plus: Le fantastique et!' occultisme dont la veine
circule a travers l'reuvre de Deschamps comme a traver~ celle
des poétes romantiques sont un indice qu'il y a quelque chose
de changé dans !'ame moderne. Les récents travaux d'Albert
Monod et de Pierre-Maurice Masson en ont fait la preuve: L'effort
de deux siécles de critique religieuse, de Pascal a Chateaubriand
et au dela.en passant par Voltaire, est un fait considérable dont
il faut relever le contre-coup en littérature ...
Nous avons défini Émile Deschamps un voltairien discret.
Doudan lui-meme, qui vécut dans l'intimité de la famille de
Broglie et de la pieuse comtesse d'Haussonville, n'était-il pas un
voltairien fieffé ? Mais Deschamps n'était-il pas quelque chose
de plus, un voltairien superstitieux, debout comme son ami Rugo,
Debout, mais incliné du cóté du mystera.

Cette attitude rendrait compte de la place qu'occupe la littérature fantastique au x1xe siécle, d'Hoffmann a Edgar Poe, en
passant par Nodier, Th. Gautier, Émile Deschamps lui-meme.
Enfin, le gout d'évoquer le passé est une des formes de l'exotisme qui caractérise le mieux la mentalité romantique ;
l'exotisme dans le temps complete naturellement le gout de
l'exotisme a travers l'espace, et nous ne nous étonnerons pas
que les hommes du groupe de Deschamps, les Parnassiens en
particulier, que sollicitent moins que d'autres les reves de
palingénésie sociale, fondent volontiers la culture sur l'étude
et l'amour du passé. Passé national et barbare, passé antique,
mé~iterranéen et oriental, telles sont les sources diverses ou
s'ahmente leur éclectisme. La conciliation se fait jour et
bientot s'impose entre le culte des anciens et celui des modernes
et la fameus e querelle qui avait divisé les horinetes gens du
xvue et du xv111e siecle s'apaise depuis que Grethe a Weimar,
Chateaubriand et Mme de Stael en France ont jeté les bases plus
vastes et plus compréhensives de ce que nous avons appel{
l'Humanisme moderne.
On voit done ou nous a conduit cette comparaison entre la
largeur d'esprit dont le Romantisme a doté l'h9nnete homme
du x1:xe siécle et la relative étroitesse de l'~déal qui suffisait a
un F~angais cultivé deux siécles auparavant, et, s'il fallait, comme
le_ fa1t Nisard, établir par le compte des gains et des pertes le
hilan de la culture m?derne qui date du Romantisme, nous ne

�90

REVUE DES COURS ET °CONFÉRENCES

voyons pas trop ce qu'on pourrait appeler des pertes, a moins
qu'il ne faille : en matiere de versification, gémir sur l'abandon
du culte de la césure médiane ; en matiere de théatre, sur l'oubli
dans lequel sont tombées les regles des Unités; en matiere de
critique, sur le discrédit de l'esprit absolu et du tout dogmatisme.
C'est assurément parmi les gains que nous placerions le relativisme de la critique ·actuelle, qui est une conquéte de l'esprit
historique.
Deschamps a ceci de tres intéressant en plein romantisme,
c'est que poete, et plutot poete de la tradition mondaine et
artiste des Marot, des La Fontaine et des Voltaire, il est sorti
de ce milieu des idéologues, qui fournit Ginguéné et Fauriel.
II avait ce gout de l'analyse et ce respect dela raison, «cette bonne
raison qui sert a tout et ne nuit a rien », comme disait la mere
?e Mme de Stael, qui lui fit tres jeune apercevoir l'arbitraire
mhérent aux prétentions d'hégémonie d'une littérature, quelle
qu'elle fut - fut-elle la littérature frangaise. Il assista et contribua a cette dislocation inévitable de l'hégémonie intellectuelle
de la France que l'on constate et que l'on étudie actuellement
chez les principaux peuples de l'Europe et qui fut peut-etre
une des causes déterminantes de l'éclosion locale sur le continent
de tous les romantismes nationaux 1• Par son admiration intelligente, bien que chez lui superficielle, des formes les plus diverses
du sentiment de la Beauté il a travaillé, selon sa mesure a la
~réation de notre moderne humanisme. La France a pu p~rdre,
Il y a cent ans, cette hégémonie temporaire qu'elle dut a l'éclat
de la période classique de sa littérature, elle n'en a pas moihs
gardé une part magnifique d'influence dans le monde actuel
de l'art et de la ~ensée, et les hommes du groupe d'Émile
Deschamps, les espnts doués de sa culture honorent comme lui
leu_r pays en montrant ce qu'il y a de justice et d'équité dans la
pmssance de sympathie intellectuelle qui est une des plus belles
et des plus aimables qualités de notre race.

II
Émile Des~hamps dileilanle, relalions d'un poele romanti&lt;¡ue· avec
les peintres, les sculpleurs el les musiciens de son lemps.
. • • ....... ·..•. Je tiens a m'expliquer sur cette épithete de
dilettante qm dans son acception limitée d'amateur de musique
l. Cf.. en parti~ulier sur ce point capital l'étude de 1\1. Hazard sur la
Réuolut1on franga1se et les letlres italiennes.

I

ÉMILE DESCHAMPS

(1791-1871)

91

italienne, comme dans son sens plus large de connaisseur accessible aux formes multiples du sentiment de la Beauté, caractérise
a merveille une attitude d'esprit, celle des freres Deschamps.
Qu'il y ait une pointe de dandysme dans cette attitude, chyz des
hommes qui furent les amis du Comte d'Orsay, de Musset, de
Berlioz, c'est tout ni}.turel. Écoutez ce charmant Émile jeter a la
face des graves bourgeois qu'il a aimésd'ailleurs d.e tout son creur
et de tout son bon sens, mais qui l'agagaient peut-etre un peu
quand il les voyait, malgré leur expérience de la vie et des
révolutions, trembler toujours pour leurs intérets et se croire
toujours a la veille de sauver le Capitole : « Tenez, leur disait-il
en 1844, votre politique, la politique memE: en.général, n'est pas
une chose sérieuse. On ne peut appeler ainsi que ce qui est vrai
toujours et partout : une ode d'Horace ou de Victor Hugo, un
air de Mozart ou de Rossini, une tete de Raphael ou d'lngres :
voila ce qui est sérieux, parce qu'on dira partout : cela est beau, et
qu'on le dira toujours. 11
Nous entendons le sens profond de cette boutade ; mais qu'elle
soit E:nveloppée d'impertinence, comme il convient au propos
d'un dandy, c'est ce qui n'échappe a personne.
Quand je feuillette la table des matieres de ce petit volume,j•y
vois sans cesse des noms qui jurent d'etre accouplés: Deschamps
et Delacroix, Deschamps et Ingres, Deschamps et Mozart,
Deschamps et Schubert, Deschamps et Berlioz ! C'est ici,
Messieurs, que je ne voudrais pas que vous vissiez une impertinence.

I
Deschamps n'eut, a aucun moment de sa brillante carriere,
la prétention d'avoir du génie. Son bon sens en fit un modeste ;
son cceur charmant en fit un enthousiaste ; mais, si l'on a remarqué qu'il n'avait aucune des vanités de l'homme de le.Ures,
il avait encore moins les fagons d'un rapin. II avait trop de race
et d'éducation pour cela. Je crois meme qu'il eut été choqué que,
dans l'histoire, la postérité insouciante mtt son nom a coté de
celui des grands hommes qu'il avait aimés et défendus.
II était né amateur, comme on l'était sans prétention et avec
grace dans l'ancienne société frangaise, et, apres quelques essais
dans la carriere artistique, il s'en rendit compte, choisit délibérément son role et s'y tint.
ee role est celui d'interprete des artistes aupres du public de
son temps. Des 1819, il défend Géricault; de 1825 a 1830, Rugo

�ÉmLE DESCHAMPS

92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et Delacroix; puis, aprés 1830,Vignyet Berlioz, Mozart et Schubert,
toujoÚrs Hugo, toujours Berlioz, toujours _et fidéle~ent Lamartine, puis enfin Baudelaire. Les Florent1ns l'aura1ent nommé
Orateur de la République des Lettres et des Arts, et nous avons
admiré les dons innés et les ressources du fin diplomate.
Ce role de l'auteur du Poeme de Rodrigue,un peu plus relevé et
digne du laurier dans l'ordre littéraire, il le voulut infiniment plus
modeste dans l'ordre des arts.
Virtuose en matiére de versification, il n'était pas peintre pratiquant comme Théophile Gautier, 1'.i musicien_ exécut_a~t ;
peine était-il plus connaisseur en mus1que que V1gny ~m l éta~t
beaucoup, que Musset qui l'était moins. Seulement, 11 a_dora1t
la musique et la peinture, bien que tres fier de la préémmence
de la poésie.
. .
Quelle était la valeur de son sens esthétique ; en partI~u~1?r,
de quelle qualité et de quelle profondeur était sa sens1b1~1té
musicale? L'un d'entre vous, Messieurs, m'a posé cette quest10n
de psychologie esthétique. J'aurais voulu pouvoir y répondre.
J'en sens toute l'importance et tout l'intérét. Mais je confesse
mon incompétence. Je ne peux a cet égard que rapprocher quel- .
ques textes 1.
J'ai noté, page 30, qu'il discerne tres bien la supériorit.é de
Bellini sur Donizetti, la grace, la .suavité, la délicatesse du
premier, et la virtuosité de médiocre aloi du second, sa vulgarité et son manque de scrupules artistiques.
Il adore Rossini sans réserves. Son frére Antoni était seul capable d'en faire quelques-unes, p. 29. Parti du sensualisme italien
comme tous les dilettantes du début du siécle, il n'y est pas
limité cornme Stendhal, cet épicurien de Stendhal qui n'a certainement gouté dans la musique qu'une volup~é sensuelle. _Deschamps compt_e parmi ces dilettantes v:ra1ment ~vertis_ et
pénétrants dont la vive compréhension mus1~ale ren~1t pos~1ble
le succés des symphonies de Beethoven a Paris, a la fm du regne
de Charles X et dans les premiéres années de Lou~s-Philippe. .
Enfin, signe inquiétant peut-étre d'un éclectisme superfic1el,
il défenditBerlioz toute sa vie, mais il ne fut pas moins un enthousiaste ami de Meyerbeer.
Sur l'exquise qualité de son discernement musical il plane done
un doute. D'ailleurs, j'avoue que dans les mémoires et correspondances du temps, ceux de Berlioz ou de Delacroix, si fin

.ª

I. Cf. sur ce point la délicate élude de M. G.·J. Aubry sur Delacroix el la
musique, parue dans la Revue musicale du 1•• avril 1922.

(1791-187] )

93

mélomane, c'est le gout d'Antoni Deschamps que ces mattres
paraissaient estimer au plus haut point,plutot que celui d'Émile.
Fraternel comme il l'était par nature, il croyait a la fraternité
des arts, et surtout il croyait aux bienfaits de leur influence
réciproque. Cette influence réciproque n'est-elle pas plus métaphorique que réelle ? C'est une question qu'il n'a peut-étre pas
posée tres nettement. 11 a été tout de méme frappé de la ressemblance des efforts que Delacroix, Hugo et Berlioz furent également
obñgés de tenter pour arracher la technique de leurs arts, et leur
ame et leur génie aussi - a la routine de leurs devanciers.
Mais, c'est ici qu'éclate la différence entre l'attitude d'un
Gautier, d'un Berlioz et ceile d'un Deschamps. Nous n'avons
pas manqué d'y insister. Gautier et Berlioz durent, par nécessité,
consacrer une part de leur activité a l'éducation du public, et
l'on sait avec quelle humeur grondeuse ils accomplissent
leur tache de chroniqueurs. Rien n'est plus émouvant que de
voir ces nobles esprits condamnés a souffrir par profession d~
pullulement effroyable des ceuvres médiocres. Que de fois leur
génie altier a bondi sous l'outrage que leur infiigeait la nécessité
sous la forme, qui leur était odieuse, de l'ceuvre d'un Castil-Blaze ou d'un Eugéne Scribe ! On se rappelle i'admirable profession de foi du grand poéte : « Pour notre compte, s'écrie
Gautier, nous aimons assez l'art hiéroglyphique, escarpé, ou
l'on n'entre pas comme chez soi : il faut relever la foule jusqu'a
l'ceuvre et non pas rabaisser l'ceuvre jusqu'a la foule. »
Hélas ! Émile Deschamps dilettante, E. D. bienveillant et
doux par nature, E. D. esprit plus éoquet que profond, trop
homme du monde, n'a pas osé entendre son role avec cette fiére
intransigeance. Banville et Mendes, jeune alors, lui ont reproché
d'avoir pu supporter d'entendre avec une bonhomie indulgente
débiter dans son salon de bien mauvais vers et jouer de la musique
assez fade. « Ah ! ce n'est pas Gautier qui aurait eu cette patiencela ! s'écriaient-ils. » - Eh bien ! c'est vrai : Deschamps si intelligent et si fin, Deschamps qui avait le sens de la grandeur en
toutes choses et qui discernait, avec la sureté d 'un mattre, dans
une ceuvre d'art, l'élément héro'ique d'une personnalité géniale,
se laissa toute sa vie soumettre au joug d'une médiocrité élégante
et banale. Souvent, j'en fus faché pour lui - lui qui avait. écrit
d'admirables vers et qui avait dit sur les peintres et les musiciens
novateurs tant · de courageuses vérités, il dispersera son talent
en mille riens de circonstances, qui n'ont pas toujours eu une
reuvre de charité ou l'envie de plaire a une jolie femme pour
excuse. Non seulement, il a contribué a la prolification vraiment

�94

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

-facheuse pour notre réputation artistique des Albums et des
Keepsakes poétiques, pittoresques et musicaux du milieu du
siécle dernier, mais il a coroposé toute sa vie avec prédilection,
je le crains, des romances dont j'ai essayé d'extrai:e la qui~tessence poétique. Or, cette poésie et cette rousique, Je ne les rue
pas; elles furent une mode de la sensibilité de nos grand'méres, elles
eurent Ieur charme,elles enivrerent peut-etre,mais je trouve que le
vin de cette ivresse est bien léger, je ne crois pas qu'il ait rempli la petite coupe d'onyx ciselée et taillée par ce disciple
d' Horace et de Parny.
Et, ce qu'il y a de triste,c'est que le charmant homme le voyait
bien : Descbamps avait la forme, roais il n'avait pas le génie.
Commcnt son gout, qu'il avait exquis, ne le préserva-t-il pas ?
Ah ! j'en dirais bien a demi-voix la cause : Deschamps était
un Franl&lt;ais par excellence, c'est-a-dire Franºais a l'exces.
11 eut quelques-unes des grandes qualités de notre race, mais il
eut tous les défauts du peuple trop sociable que nous sommes.
Ce sont les salons qui ont perdu Deschamps, les salons et l'amour
des dames, comme c'est. l'esprit mondain qui (pour généraliser)
nous empeche de briguer le premier rang au point de vue lyrique,
comme sans doute au point de vue musical.
Mais revenons sur ces affirmations un peu vives, et faisons,
comrne il le faut, pour etre juste, une équitable palinodie.
.
Oui, Deschamps a composé trop de fades romances pour pla1re
aux dames ; il a humilié la Muse en composant trop de livrets
exsangues ; il a coromis parfois ce crime spirituel - je songe
au livret d'luanhoe, a celui de Don Juan - de ne·pas relever la
foule jusqu'a l'reuvre, roais de rabaisser l'reuvre jusqu'a la foule.

II
A ce prix-la, on n'est pas Rugo ni Delacroix, on n'est pas
Berlioz ni Gautier. :Mais voici la question que j'ai posée: Que serait
l'reuvre de ces grands hommes sans l'intervention des Deschamps?
C'est ici qu'il faut bien s'entendre et c'est ou se justifie une
part du Credo romantique.
Oui certes il faut aux grands esprit,s qui nous éclairent en ce
monde et rendent notre misérable vie un peu poétique et digne
d'etre ~écue, il leur faut non seulement le fort parti pris de
solitude et de recueillement, mais encore la lutte contre leur
siécle, l'incompréhension de leurs contemporains, leur ho_stilit~
meme, tout cela est bien, parce que tout cela est nécessa1re. ~1
l'histoire du génie est celle de la résistance de la matiére a !'esprit

EMILE DE:SCH.\MP.S ( 1791-1871)

95

et si l'esprit puise dans cette opposition, avec une plus grande
conscience de soi-meme, cette force d'enfanteroent et de crois•
sanee, cet élan dynamique qu'on appelle l'énergie créatrice il
faut avouer d'autre part, que les artistes, les créateurs manq~eraient leur mission en ce monde, s'ils étaient seuls en face du
public de leur temps, hostile et incompréhensif. Les grands
hommes éch~ppent par essence a leur race, a leur milieu et a
leur temps ; 11s sont purement eux-memes et la généralité de leur
reuvre n'est que fa mesure de leur idéalité intérieure · ils sont
simplement humains. Pour qu'ils pénetrent la société de leur
temps, pour qu'ils aident au développement de la vie ambiante,
ils ont besoin d'auxiliaires ; pour qu'ils deviennent ce qu'ils
doivent etre, dei: civilisateurs, il faut qu'ils trouvent dans la foule
des interpretes dignes d'eux, des ferments.
Or, cette fermentation de !'espritpublic, sollicité pardeshommes
comme Deschamps, n'est pas toujours une reuvre de beauté ·
cette t~aduction, si j'ose dire, de la langue un peu hermétiqu¿
du géme ne s'opére pas ..sans de considérables déchets. Cette vie
de s~lon dont nous avons médit, parce que nous croyons a ses
~éfa1ts_ en France, est tout de meme une forme distinguée de la
v1e nat1onale et une forme relativement exquise de la vie de
}'esprit. C'est par les salons que la France a rayonné en Europe
~t c'est ~ar des ho~mes de salon, doués de quelques-unes des qua:
htés subt1les des artistes,que s'est faite l'éd ucation de notre société.
Émile Deschamps a été le modele remarquable de cette
famill~ d'esprits intermédiaire entre les artistes et le public, entre
1~ géme c_réateur et le gout connaisseur. Ce petit livre n'est que
I dlustrat1on de cette thése.Tel est le sens de nos études sur le
salon de 1819, ou sur les livrets d'opéra. C'est pour la démontrer
que nous nous sommes arretés sur les dénaturations successives
du Don Juan. Elles füent crier de douleur les véritables artistes ·
elles íurent probablement nécessaires pour acclimater dans u~
milieu bostile des beautés nouvelles.
II faut entendre Berlioz parler de Morel et Lachnith, ces arrangeurs de Ucheuse mémoire, qui, pour faire connaltre La Flúle
enchantée de Mozart, la travestirent en ces invraisemblables
Mysie•es d' !sis.
« 9uand j_e d!s une traduction, s'écrie-t-il, c'est un pasliccio
que Je devra1s dire, un informe et absurde pasiiccio. »
Or, nous avo~s montré l'usage que les arrangeurs du groupe
de Deschamps f1r~nt du pa!'liccio au début du xixe siecle. lls ont,
p~r ce moyen, fa1t entendre pas mal de musique nouvelle aux
dilettantes franl&lt;ais.

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

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