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                  <text>96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

David succombe, en effet, apres·qu'on nous afait assister a tous
les maneges d'une coquette raffinée. C'est alors que Dieu le grand Dieu de la Bible, cette fois - prend a son tour la parole,
pour se repentir d'avoir été si bon quand les hommes sont si
méchants. Cependant, a la requete d'une allégorie virgilienne,
la Clémence, il accepte que son serviteur infidele regoive l'avertissement du prophete. Et le récit s'achemine ensuite a pas de
course vers le dénouement, peut-et.re parce qu'Horace fait de
cette brieveté une loi de la narration, mais probablement parce
que Belleau est beaucoup moins édifié par le repentir de David
qu'il n'avait été amusé par son péché.
Belleau a fait, heureusement, beaucoup mieux. Ce qu'il a fait
de meilleur, ce sont des prieres empruntées au livre de Job.ll est
le premier de nos poetes modernes qui se soit inspiré de ce poeme
ou plus tard nos romantiques sont allés souvent chercher des
aliment.c:; a leur mélancolie. Pendant l'une des crises de la maladie
tres douloureuse - on ne sait pas bien laquelle - dont il était
souvent tourmenté et dont finalement il mourut, il relut les
plaintes du Lépreux. ll y trouvait l'image de ce que son propre
corps était devenu :

99

Du livre devenu son réconfort, il tira neuf pieces, qu'il plaga
en tete de sa Deuxieme Journée. Ce sont des traductions, exactes,
assez souvent vigoureuses, dont chacune a sa strophe propre car, meme malade, un poete de la Pléiade s'intéresse toujours
aux rythmes - et plusieurs de ces prieres ont par endroits une
harmonie et une abondance presque lamartiniennes :
Veux-Lu esprouver ta puissance
Contre la fueille qui ballance,
Qui chancelle et branle a tous vens ?
Quoy ? me veux-tu Jivrer bataille,
Poursuyvant le chaume et la paille,
Qui n'a plus d'huroeur au dedans ?...
Et comme le bois mort se mine,
Pourry et mangé de vermine,
Tout ainsi je vis en langueur :
Ou comme le drap d'une robe,
Ou la tigne ronge et desrobe
Le fil, la grace et la couleur.

Plus tard, "en 1576, Belleau publia les Discours de la Vaniié,
traduits de !' Ecclésiaste en vers alexandrins et les dédia au
frere du roí. La meme année, il publia, en les dédiant a la nouvelle
reine, Louise de Lorraine, des Eglogues sacrées traduites du
Caniique des Canliques. En tete de chaque Eglogue, un argument
tres édifiant avertit la pieuse reine qu'elle aura un grand
profit spirituel a relire le plus beau des Cantiques dans la traduction que lui en offre l'auteur des Baisers, l'imitateur de
Catulle et de Jean Second.

Mes os sont pris tout le long de mondos
Contre ma peau, et ma chair ulceree
En s'y collant s'cst du tout retiree,
Et ne suis plus qu'une ordonnance d'os,
Sauf eschappé des fieres destinees,
Monstrant la peau de mes dents descharnees.

Il y trouvait aussi l'expression de sa propre angoisse a la pensée
de la mort inévitable et prochaine :

EGLOGUE m. - L'Eglise sous la figure de l'ame pecheresse, estant pressee
du sommeil d'ignorance, et sommeillant és tenebres du peché, cherche
JESus-CHRIST au hasard et danger de sa vie.
EGLOGUE v. - JEsus-CHRIST vient au secours de son Eglise, invitant toute
ame fidelle a l'aimer, et s'enivrer de sa parolle, a fin de tenir la porte ouverte
et tousjours preste a le recevoir, quand i1 nous fera la grace de s'y presenter

Mon ha!eine est devenue
Si courte et si corrompue,
Et la fin me presse tant,
Que je ne voy plus que l'ombre,
Et la fosse noire et sombre
D'un sepulcre qui m'attond.

Ce pavillon dévot couvre une marchandise qui l'est beaucoup
moins.
Pourtant, il y a moins de sensualité que de mignardise chez
Belleau, le gentil Belleau, et ce n'est pas précisément d'avoir
fait d'un poeme sacré un poeme assez lascif qu'il est coupable ;
c'est d'avoir mis trop de grtice langoureuse la ou il y a tant de
vigueur ; aussi est-on tout étonné d'entendre qu'elle a un reil
terrible comme un~ armée rangée en bataille, cette Épouse qui
vient de suggérer ces aimables diminutifs :

ll y trouvait enfin, voluptueux qu'il était, mais pécheur sans
malice, vrai La Fontaine du xv1e siecle, les raisons d'espérer que
Dieu n'aurait pas le courage de le damner :
Dieu gardien, j'ay peché : mais pourquoy
M'as tu creé si contraire a toy, Sire,
Oue ce malheur me charge et me rend pire
En combatant moymesme contre moy ?
Souvienne toy avant que me damner,
Que de limon, et de bourbe fangeuse
Tu m'as formé, et qu'en terre poudreuse
Apres rna mort me feras retourner.

Le miel frais espuré des ruchetes gaufrees,
Distile, savoureux, de tes Ievres sucree~ :

•

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sous ta langue mignarde un ruisseau doucelet
S'escoule gracieux et de manne, et de laict.

.... ··············· .... ... ............. .

M'amie est du fardin la vive fontainette,
Le puits de vive eau qui sourd argentelette
A petits flots ondez des cymes du Liban.
Sus done Iaisse cet air, orage Borean,
Ruine du Printemps, et des fleurs tendrelettes :
Vien Soulerre au dous flair, et d'ailes plus mollettes
Au mignard eventail sous un soume benin
Evente promptement les fleurs de mo~ Jardín,
Afín que son parfum et son odeur gentile,
Sur moy son cher Espous de toutes parls distile.

Belleau est, d'ailleurs, un poete de la nature plus encore qu'un
poete de l'amour. Ce qui le séduit dans le célebre poeme, cen'est
pas tant que l'amour y soit si vif, c'est, d'abord, qu'il ait pour
décor un si beau paysage, et l'auteur de La Bergerie en a su rendre
tout le charme printanier :
.•. desja la Tourterelle
Dessus cest arbre sec redouble sa querelle :
Desja sur le figuier la figue s'engrossist
Pleine et gonfle de laict, et le vent s'adoucist:
Les vignes sont en fleur, dont la fleurante haleine
Embasme de parfum l'air, les monts, et la plaine.

Ce qui lui plalt encore, c'est que cet amour s'exprime par des
comparaisons d'une si franche rusticité. II les déclare &lt;&lt; admirables» dans un de ses arguments, etil en a traduit quelques-unes
assez bien pour qu'il fasse songer a Alfred de Musset.
Sa taille haute et droitte est comme un grand Palmier
Sur la forest branchue haut eslevé dans l'air.

Et il les a traduites, d'ailleurs, plusieurs fois, en les expliquant ;
car il s'est bien rendu compte qu'un lecteur frangais ne voit
pas immédiatement en quoi des cheveux sont comparables a
des chevres ou deux rangées de dents a des brebis qui reviennent
de l'abreuvoir :
L'yvoire blanchissant de tes dens bien couplees,
Ainsi que le troupeau des brebis despouillees
De leur robe de laine, en revenant du bain,
Le poi! blanc et poly des ondes du Jourdain,
Qui fecondes tousjours portent d'une ventree
Deux petits aignelets il la peau bigarree,
Sans qu'une seulement d'entre elles ait le flanc
Ou sterile ou brehain : Ainsi sont ranc il ranc
Les deux rempars jumeaux de tes dens agencees,
D'une egale blancheur justement compassees.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

101

Voila qui est clair, qui peut-etre l'est meme trop; mais, pour
etre trop accommodé au gout frangais, le tableau n'en a pas
moins conservé un peu de saveur. Et l'on voit done que si
le xv18 siecle eut le sentiment de la nature, la Bible y fut pour
quelque chose, sinon autant que Virgile, Théocrite et Sannazar.

•* •
L'reuvre la plus considérable que la Bible ait inspirée a notre
poésie dans le dernier tiers du xv1e siecle est celle de du Bartas.
Aucune ne contrjbua davantage a faire surgir d'autres poemes
bibliques. Aucune n'eut un plus grand retentissement. Son succes
franchit les frontieres de la France. Du Bartas eut meme l'honneur
d'etre imité -par le Tasse. Aussi ses admirateurs crierent-ils
bien haut que Ronsard était dépassé. Et Ronsard s'en émut.
Prenant a témoin le maitre qui l'avait initié aux beautés de
l'antiquité profane, Daurat, il qualifia énergiquement de menteurs ceux qui osaient dire que Ronsard était « moins que le
Bartas ». 11 revint plus tard a la charge pour rappeler a la pudeur
ces disciples qui se disaient plus grands que leur mattre :
Vous étes mesruisseaux, je suis votre fonlaine.

II avait certes raison de s'indigner puisque sans lui du Bartas
peut-etre n'eut rien été,et puisqueayantété,comme on l'a dit, sa
caricature, il l'a discrédité.
Pour~ant, du ~~rtas apportait un peu de bon, et il mérite qu'on
se souvienne qu 11 a fa1t autre chose que des vers ridicules sur
le galop du cheval.
Son intention n'est pas douteuse. Ill'expose en toute occasion:
dans son poeme intitulé Uranie ou la Muse chrétienne, dans la
préface de sa Judith, dans les préambules de ses deux Semaines.
II veut réagi~ contre l'iID:moralité de la poésie contemporaine,
&lt;e _sauver la v1e a ses conc1toyens » qu'une profane envíe d'étermser leur nom « attache a l'atelier d'amour ». 11 se propose
d'écrire
Des vers que sans rougir la vierge puisse lire.•.

II met sa plume au service de la religion et de la morale. C'est
Dieu qu'il invoque, etil lui demande de faire qu'en instruisant les
autres il s'instruise lui-meme. Mais; pour autant, il ne veut point
.cesser d'etre _un bon humaniste, un fidele imitateur des classiques.
Son prem1er grand poeme fut une épopée de J udith en six

�102

Hvres. Comme il la fit parattre en 1573, au lendemain dela SaintBarthélemy, on l'accusa d'avoir voulu coilseiller le ~eurtre d~~
rois impiei. II s'en défend dans _sa réface, en aff1~ant qua
son avis ceux-la seuls ont le dro1t d attenter a la vie du chef
de l'État qui en ont regu de Dieu !'indubitable vocation. II oublie
toutefois de nous dire a quel signe une femme peut reconnattre
qu'elle est appelée a u_ne mission aussi p~u ?rdinaire: Congue
antérieurement a la Samt-Barthélemy, écrite a la requete de la
reine de Navarre, la Judith, sans recommander le régic_ide,était
certainement, dans la pensée de du Bartas, un averbssement
adres&amp;é aux persécuteurs.
Il se vante dans la méme préface d'etre le premier en France
qui ait fait une épopée sacrée. II aurait méme pu se vant~r,
puisque La Franciade n'avait pas été_achev~e, d'é.tre le yrem1er
qui eüt fait une épopée. C' est done la Bible qm, .apres a~o1r d?nné
a notre poésie moderne avec Marot son preIDier recueil lynque,
et avec Beze sa premiere tragédie, lui a donné encore, avec du
Bartas, son premier poeme narratif ou il y ait des traces de
talent.
L'art toutefois en est peu biblique. De son propre aveu, l'auteur de Judilh n'a pas « tant suivi l'ordre ou la phrase du texte
de la Bible qu'il n'a essayé d'imiter Homere en son lliade et
Virgile en son Énéíde ». En effet,la Bible n'a guere fourni que
les faits. C'est l'humanisme qui a fourni les themes épiques et les
procédés de style. Et aucun ne manque a l'appel. Les bonnes
recettes ont été appliquées en toute conscience. Le poete,en ses
six livres a su faire entrer les principaux ingrédients dont il
est conv~nu que doit se composer la sauce épique : dénombrement des guerriers, conseil des chefs, siege, comhat, festins,
récit des événements antérieurs a l'action mis dans la bouche
d'un personnage, description de tapisseries, comparaisons de
tout genre. Une comparaison de Virgile nous aide a comprendre
le combat qui se livre dans le creur d'Ahraham invité a immoler
son fils (liv. 11, vers 53 et suiv.). Et, comme u!1 h~maniste f~angais du xvie siecle ne sépare pas dans son adm1ration les ltahens
des Latins Judith emprunte, comme l'ont fait Cassandre et
Olive, ses appas a Alcine; Holopherne, pour lui dire son amour,
répete les déclarations de Roger a Angélique (1) et les combats
qu'il se vante d'avoir livrés sont ceux quelivrent Charlemagne
contre Agramant et Bradamante contre Marphise (2).
( 1) Furieux, X. 113-114 = Judith, VI, 70-76.
(2) Judith, V, 327-356 = Furieux, XVI, 56, 58, 68. Furieux. XXXIX, 14-15.

.
•
Jud1/h, V, 307-366

103

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

=

Mais plus que les poetes épiques del' Antiquité et de l'ltalie,
les poetes orateurs de la décadence latine ont alimenté de leur
éloquence cette épopée bihlique. Les vraies beautés de la Jud~ih
sont des heautés oratoires a la maniere de Séneque ou de Lucam.
Ce ne sont pas d'ailleurs des beautés méprisables. Comme dans
les tragédies de Garnier on trouve la le bon vers proverbe :
La paille tost s'allume et s'esteint vistement ;
(III, 189.)

la bonne harangue en vers antithétiques :
Hé J quoi ? vous voulez done limiter la puissance
Du Pere tout-puissant et captiver ses i:nains .
Dans les fresles chainons de vos conseils humarns ?
Ju o-es
sans jugement, vous voulez loy prescrire .
0
Au Dieu, qui prescrit loy mesme au celeste emp1re :
Vou3 voulez alTermir sous la course du temps
L'autheur des jours, ·des mois, des saisons et des ans ?
N~ vous abusez point : la divine puissance
'í'a point ses bras liez d'aucune circonstance.
,.
.
Dieu peut tout ce qu'il veut, D1eu veut tout ce qu il do1t.
(III, 456-465.)

le dialogue symétrique, que du Bartas chérit au point de l'im~
poser a un seul personnage se parlant a lui-méme :
Las ! pour faire un te! coup ton brasa peu de force.
Assez fort est celui que l'Éternel r'enforce.
Mais ayant fait le coup, qui te garentira ?
Dieu m'a conduite ici, Dieu me r'amenera.
Et si ton Dieu te livre es mains des infideles ?
Mort le Duc, je ne crain les morts les plus cruelles.
Mais quoy ? tu souleras leur impudicité 1
Mon corps peut estre /J eux, mais non ma volonté.
(VI, 123-131.)

D'assez b.:ins vers descriptifs se rencoatrent aussi

ºª et la :

Les Arabes heureux, ceux qui sur des civieres
Promenent leurs maisons couvertes de fougercs
Les subtils Tyriens, qui la fuyante voix
Arresterent, premiers, sur l'escorce du bois...
Et bref, toute l' Asie estoit comme enfermee
Dans le clos retranché de cette belle armee.

De qui sont ces vers ? De Hugo faisant le dénombrement
de l'armée de Xerces? Non: de du Bartas faisantdans la Judith
le dénombrement de l'armée d'Holopherne. Car cet orateur, ce
rhéteur si l'on préfere le nommer ainsi, a du poete épique le
goüt et le sens de ce que l'on appellera plus tard la couleur
locale, si bien que dans sa J udith, d'un art en général si peu bi-

�104

·105

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BJBLE D.\.NS LA POÉSIE FRANvAlSE

blique, il y a parfois une certaine couleur juive, qui permet de
-eonsidérer du Bartas comme un des précurseurs du romantisme :

le déluge (1). Les effusions morales et_r~ligieuses s'ajouten~ :?n~
s' meler a ces descriptions d'une ongme toute profane e _u
•y • '
· ·té Lesavantparle le croyantparle ensmte,
mtéret de pure cur1os1 .
'
,
Et lus d'une
tou. ours moins longtemps. Ils ne font pas qu un. , p
.. .
. J le croyant n ' est que l'écho d'Horace
.
, ou des poetes sto1c1ens
f 01s,
L B'bl
'
d u ¡er siecle voire des Pétrarqmstes.
L'art lui ' auss1. est surtoui d' un hurna m'ste · a 1 e n a
presque' rien a re~endiquer ni dans les tro~ nombreux dMauts,
ni dans les quelques vraies beautés des Semaines.
Les défauts sont bien connus.
. . . .
Ce sont, d'abord, toutes les formes de la prec1os1té .
les pointes :

Adonc le grand Pontite, assisté des ncveux
Du grand Eleazar, Pretres dont les cbevcux
N'avoient esté rongnez, une mitre emperlee
Pose devotement sur sa perruque huilee :
Et d'un linge sacré, qui a ses riches bords
Frangez de cloches d'or, couvre son sacré corps ;
Puis brusle en holocauste, et tue en sacrifice
:Maint bouc, maint aignelet, maint veau, mainte genice,
Teignant avec leur sang les cornes de l'autel,
Et sa voix eslevant. prie ainsi I' Immortel.
(1, 137-145.)

11 rentre avecque bruit au regne du silence ;

La Judilh est oubliée. Du Bartas, pour la postérité, reste
l'auteur des deux Semaines.
La premiere Semaine, dont la plus ancienne édition connue
est de 1579, est l'histoire de la création du monde. La deuxieme
Semaine (1584) est l'histoire de la création de l'homme, du péché
origine!, d'Abel et de Carn, de Noé. Elle devait avoir une
suite, dont quelques fragments furent publiés en 1591. Si l'auteur
en avait eu le temps, il aurait conduit l'histoire du peuple hébreu
jusqu'au Messie, puis peut-etre l'histoire de l'Église jusqu'au
xv1e siécle.
La premiére Semaine est done une peinture du monde ¡ la
deuxieme, une histoire universelle. Dans l'une, toute la nature ¡
dans l'autre, toute l'humanité, et Dieu dans toutes les deux.
Ce plan grandiose ne pouvait faire sur les premiers lecteurs qu'une
impression profonde.
A ces deux poemes, lascience de l'humaniste afournihien plus
de matiére que la religion du croyant. Aussitot qu'il a dit : « Et
Dieu créa les poissons », c'est a Pline l'Ancien, c'est aux polygraphes de!' Antiquité qu'il demande de quoi peip.dre les moours
des poissons, et, curieux comme un contemporain de Montaigne,
crédule, comme on l'est en un temps ou la critique nait a peine,
il se complatt a admirer de préférence dans la nature les bizarreries que la narve science des Anciens y reconnaissait. L'impression nous est ainsi souvent donnée que la création est l'oouvre
amusante d'un esprit ingénieux. Les poetes eux-memes ont
apporté leur contingent: Homére, Virgile, Lucrece, Ovide, Ovide
surtout, qui, suppléant aux !acunes de la Genese, apprend a
du Bartas ce que c'était que le chaos et comment íut déclanché

les calembourgs :
Dans des coches non moins adorez que dorez ;

l'emphase:
Les bourgeois d' Amphitrite
Trouvant pour se sauver lamer meme petite ;
1

les méLaphores cheres a Cathos et a Madelon : les_o:e!lles app~lées les portieres de !'esprit ; _et l'~stomac, un cms1~~r parfa1t.
C'est aussi le burlesque, qm a s1 souvent pour ongme la préciosité :
Avec de friands mets n'irrite point ta bouche:
Le travail soit ta sauce.

Voila ce que peut donner, quand un poete manque naturellement de gout, un commerce trop fréquent avec_ les rhéteurs
de la décadence latine et avec les Italiens de la Rena1ssance.
Ce qui a fait surtout a du Bartas une facheus.e réputatio_n,
c'est qu'il a pris tout a fait au sérieux quelques-uns des conseils
donnés par Ronsard pour enrichir notre langue poétique des
ressources propres aux langues anciennes. Le mot composé,
dont Ronsard n'use, en somme, qu'avec discrétion, devient chez
du Bartas le principal ornement du style. Dieu ayant le premier
jour créé la lumiere
(!) Sur les sources de la science de du Bartas, sur toute son reuvre, v~ir
l'excellent livre de Georges Pe)Jissier, La vie el les amvres de du Bartas. Paris,
1882.

�106

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Chasse-ennuy, chasse-deuil, chasse-nuit, chusse-crainte,

crée le deuxieme jour
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme ;

puis, le troisie.me,
la Terre porte-grainc,
Porte-or, porte-san té, porte-habits, porte-humains
Porte-fruits, porte-tours.
'

Plus tard, l'homme, créateur du mal, invente la guerre
Raze-forts, verse-sang, brusle-autels, aimc-pleur,.

Ce sont la quelques exemples entre cent de la fagon dont du
Bartas parle grec en frangais.
Quelquefois il s'avise meme de transporter dans la langue
frangaise les redoublements : il fait flo-flolter lamer, cra-craqueier
le feu, et, étendant au substantif un procédé que la langue grccque
réservc,_ daos des conditions d'ailleurs tres précises, au vcrbe, il
nous fa1t entendre le babailemeni des arteres.
I1 est presque inevitable qu'un poete. qui emprunte ainsi aux
langues de l'antiquité pai:enne ses procédés d'art, en vienne
a meler facheusement aux histoires bibliques les légendes de la
mythologie. Du Bartas n'a pas su s'interdire ce genre d'ornement.
II montre le Créateur serrant et lachant la bride aux postillons
d'Éole. II compare David a l'amie d'Anchise. Goliath lui rappelle
les Cyclopes. II fait intervenir les Amours avec leurs fleches pour
enflammer le creur de Salomon. II se demande si le fruit de l'arbre
de vie ne serait pas le nectar qu'Hébé sert aux Olympiens.
II conte que le premíer effet du péché origine} fut de faire sortir
des Enfers les trois Furies ; il les en tire et, tout de suite on reconnatt les Furies dont Virgile nous a laissé le portrait. '
Le pis, c'est qu'outrant I'anthropomorphisrne hébra1que, il
transforme en un Jupiter le Créateur contemplant l'reuvre
des six jours :
O:, son nez a \ong~ traits odore une grand plaine,
Ou commence a flairer l' encens, la marjolaine...
Son oreille or' se paist de la mignarde noise
Que le pe,upl~ vol~n~ par les forests desgoise...
Et bref, 1 ore1lle, 1 ceil, le nez du Tout-Puissant
En son reuvre n'oit rien, rien ne void rien ne sent
Qui nepresche son los ou ne luise sa fa~e
'
Qui n'espande partouÍ les odeurs de sa glace.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANyAISE

107

C'est ainsi que du Bartas, donnant a la vérité l'art de la fable,
prépare a Boileau des armes contre la poésie chrétienne.
ll est f§.cheux qu'il faille chercher au milieu de tant de vers
choquants les vers estimables. Mais on en trouve. Quelques-uns
sont des vers de vrai poete; des vers d'une harmonie virgilienne :
Le jonc au chef barbu, qui dans le fleuve tremble.

........ ........................ ..........

Le branle des rameaux agitez par le vent.

La plupart sont des vers oratoires, des vers comme en ont
tant forgé ces grands artistes de l'antithes·e que sont Lucain
et Séneque :
Hébreux, en vous perdant vous gagnerez assez.
Je n'ay point d'autre Dieu que mon glaive 1trancbant.

Pour un danger otTert il en recherche cent.
Tu as Dieu dans la bouche et dans le cceur Satan.
Tu blasmes en autruy le vice ou tu t 'onfonces.

-Ce sont la des vers d'une allure toute latine. Ces vers,
du Bartas sait aussi bien que personne les grouper en faisceau
dans une ample période, soit qu'il preche les lieux communs de
la moral e, soit - et c' est plus intéressant - que, lointain précurseur de i'auteur de La Chute d'un ange, il essaie de dire pourquoi il ne peut parler du Dieu des chrétiens qu'imparfaitement :
Je sc;ay eertes ......... . ........... . .... . .....•
Qu'on ne void point le Sainct, le Grand, le Tout-Puissant,
Si ce n'est par le dos : et c'est mesme en passant.
La trace de ses pas nous est plus qu'admirable.
Son estre est incompris ; son nom est ineffable :
Si bien que les bourgeois de ce bas element
N_e peuvent point parler de Dieu qu'improprement.
S1 nous l'appelons Fort, ce sont basses louanges.
Si bien heureux Esprit, nous l'égalons aux Anges ;
Si Grand sur tous les grands, il est sans quantité ;
Si Bon, si Beau, si Sainct, il est sans qualité :
Veu que dans le parfait de sa divine essence
L'acc1dent n'a point lieu: tout est pure substance.

Comme du Bartas, son ami et son compatriote Ao-rippa
d'Aubigné a raconté la création ; comme tant d'autres, iÍ a t~aduit
les Psaumes en vers . .Mais de ses Psaumes et de sa Créaiion qu'est-

�REVUE DES COURS ET CO:-IFÉRENCES
108
ce qu~ lit encore un seul vers? Son reuvre de poete, ce sont Le,
Trag,ques, épopée et satire, ou en sept vastes tableaux sont
e:'~osés : les Mis~res du peuple de France en proie aux guerres
civiles, les turpitudes des Princes qui ruinent ce peuple et oppri"
ment sa conscience, les forfaitures des juges installés dans la
Chambre dorée, les Feux qui s'allument contre les protestants,
les !"ers_ qu'on dirige contre leurs poitrines, les Ve11geances que
le ciel brera des bourreaux, le Jugemenl qui enverra chacun au
séjour qu'il aura mérité d'habiter éternellement.
Les Tragi?ues, publiés seulement en 1617, furent congus
ap~és _la_ bataille de Castel-Jaloux et composés dans les années
qui suivirent. Les retouches que l'auteur fit a ses vers avant de
~s offrir au public n'ont pas suffi a leur enlever les caracteres
essentiels qu'ils devaient a la date ou la plupart furent écrits.
Le poéme est bien de_ l'époque des grandes guerres religieuses,
non du régne de Ilenri IV ou de Louis XIII. L'auteur des Tragiques, par son gout, par son éducation, par ses lectures est
contemporain de l{obert Garnier et de du Bartas.
'
Lui aussi e~t un humaniste, et un humaniste qui, comme ceux
de ~a génération, goute les grands modeles de la belle époque
moms que les poétes trop orateurs de la décadence. Lui aussi
a Virgile p~éfere. OviQ.e, J uvénal, Séneque le tragique, Lucain.
Et done lui_ aussi ap~strophe, s'exclame, amplifie, répete, énumére, ~t !ªi~ d~~ po~ntes, ég~lant, dépassant meme peut-etre,
quand il s agit d 1magmer de bizarres horreurs son mattre Lucain
. pourtant, a su rendre si amusant, dans le 'récit fameux d'une
qui,
bataille navale, le spectacle d'hommes qui se noient:

. .
La mort ingénieuse
Fr?1S~o1t de ~ests les tests ; sa maniere douteuse
Fa1s?1t une ~hspute aux playes du martyr
De I eau qui veut entrer, du sang qui veut sortir.
(Ed. Lalanne, p. 22.}

Lui _auss~ mele aux souvenirs bibliques la mythologie et des
allé~ories, 1ssues tres probablement de cet éblouissant Roland
f ~rieux que tous nos poetes du xvie siécle, meme les plus chrét1ens, ont tant chéri. Lui ~u_ssi, et plus gr!vement peut-etre que
du ~artas, tra~forme la vis10n apocalypt1que en vision pa'ienne
et Dieu en Jupiter :
Dieu voulut en veoir plus ; mais de re~ret et cl'ire
Tou t son sang escuma : il tuit il se retire
Met ses ma\ns au devant de ses yeux en'courroux.
Le Tout-Pu1ssant ne peut residcr entre nous.

LA BIBLE DA.NS LA

pof:srn

FRAN~AISE

109

Sa barbe et ses cheveux de fureur herisserent,
Les sourcils de son front en rides s'enfoncerent,
Ses yeux ehangez en feu jetterent pleurs amers.
Son sein cnfl(• de vent vomissoit des esclairs...
(lb., p. 207.)

Naturellement, tout n'est pas mauvais dans ce qui dérive chez
d'Aubigné des seules sources profanes. Ne faisons pasa ce fils du
sol frangais le tort de croire qu'il ne pouvait etre bon quand, au
lieu d'etre biblique, il n'était que latin et disciple des latins. Il
n'y a rien dans les tragédies de Robert Garnier qui vaille ce
dialogue antithétique ala maniere de Sénéque ou le poéte vengeur
ferme aux damnés toutes les portes de l'espérance. 11 n'y a pas
dans l'Arioste de portraits plus pittoresques ni plus spirituels
que ceux des personnages allégoriques installés daos les stalles de
la Chambre Dorée :
~~~te:
.
Son reil morne et transi en voyant ne void pas ·
Son visage sans teu a le teint &lt;lu trespas.
'
Alors que tout son banc en un amas s'assemble
Son advis ne dit rien qu'un triste oui qui tremb!c'.

L'lvrognerie
Bruit un arrcst de morl d'un gosicr enroué,

L'Ignorance :
Ses peti ts yeux eharnus sourcillent sans re pos
Sa grand bouehe demeure ouverte a tous p~opos ·
Elle n'a sentiment de pitié ni misere ·
'
Toute cause lui est indifler~nte et clai;e •
Elle dit ad idem, puis &lt;l!'mande que c'est. '
(Id., p. 136-14'2.}

•

Et personoe, avant le iV icomede de Corneille n'a eu en vers une
éloquence plus vigoureuse ni plus mordante que l'orateur nourri
de Juvé~al, qui, a la vertu du preneur de villes, oppose la vertu
du duelliste :

º?

ap_pelle aujourd'hui n'avoir rien faict qui vaille
D,avo!r percé_premier l'espaix d'unc bataille,
D avo1r p~em1er porté une enseignc au plus hault,
E~ fran~h1 devant tous la breche par assaut...
Bl,en !aire une retraite, ou d'un scadron battu
R alh~r _les delTa-icts, cela n'est pas vertu.
, La vo1c1 pour ce temps : bien prendrc une querelle
Pour un oiseau ou chien
Au _plai~ir d'_u~ valet, d'u~ ¡;o·u"11Ó~ g~~o~IÚ~~t ...
Qui veut, d1t-il, savoir si son maistre e~l vaiÍlant...

�110

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De cette Ioi sacree ores ne sont exclus
Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus ;
On les monte, on les arme, on invente, on devine
uelques nouveaux outils a remplir Libithinc ;
n y fend sa chemise ; on y montre sa peau;
Despouillé en coquin. on y meurt en bourreau.

8

(Id., p. 65-66.)

Au reste, il est bien rare qu'on puisse séparer chezd'Auhigné
deux inspirations qui, le plus souvent, s'associent.
L'inspiration biblique est certainement chez luí bien plus
profonde que chez aucun de ses contemporains. ·
Elle n'atteint guere la langue. D'Aubigné ne commet point
la faute de parler hébreu en franc;ais. S'il emploie le mot
hasmal et le mot quicajon, c'est seulement parce qu'ils désignent,
le premier un métal, le deuxieme un végétal, qui n'ont pas de noms
en frangais. Parce qu'il appelle une fois Nabuchodonosor Nebacudnezer et deux fois l'ange Chérub, ne croyons pas qu'il ait
avant Leconte de Lisie le respect superstitieux de la forme des
noms propres. Non. En matiere de langue, son hébraisme ne
va guere plus loin qu'a aimer les superlatifs du type: « le Seigneur
des Seigneurs, lés forts des forts, les malheurs des malheurs )) 1 et
surtout les génitifs déterminatifs, dontil a une tres ample collection, les uns textuellement traduits comme la bouche de louange,
les autres tres ingénieusement dérivés de génitifs bibliques,
comme couronne de douceur fait sur corona gloriae et mespris du
ciel fait sur opprobrium hominum, ou d'autres enfin créés par
simple imitation du tour comme tribunal de lriomphe.
L'art du développement, non plus, n'est guere biblique. Pour
etre toute nourrie de termes et d'images bibliques, une phrase
de d'Aubigné n'en a pas moins un mouvement tout frangais :
Voicy le grand heraut d'une estrange nouvclle,
Le messager de mort, mais de mort eternelle.
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Calns fugitifs, ou trouverez-vouslieu?
Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles,
óu quand l'aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher.
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre lamer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt, ni la veue...
(Id., p. 323.)

Ce qui est biblique, c'est le style. Déja l'influence de la rhétorique latine y a semé les antitheses : la Bible en accrott encore
le nombre, et, sans qu'on puisse toujours distinguer ce qui vient
d'une source et ce qui vient de l'autre, l'antithese biblique se

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

111

reconnatt pourtant d'habitude a ce qu'elle est moins un contraste
qu'un parallélisme :
Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine.

o~ ~~~ ·s·a·1¡~·pe~he;,.cie :;_o·s· ~~in~s· ii;;¿üe;..
i:iesj; ·1;~~-;eú~tit ~i ·1; .tr~~p~tie' ~¿~~~:
(Id., p. 321, 325, 322.)

Déja J'influence de la memerhétorique Iati~e a multiplié _les apostrophes : la Bible en ajoute d'autres, qm se caractérisent par
leur brusquerie :
Les bons du Sainct Esprit sentent le tesmoignagc.
ns sont vestus de blanc et Iavez de pardon.
o tribus de Juda I Vous estes a la destre,
Esom, Moab, Agar tremblent a la senestre.

Déja Juvénal a suggéré quelques f_ortes images : mais la Bi~le
est pour d'Aubigné Je grand réservo1r. Par la roétaphore b_reve
ou la comparaison développée, el~e transporte dans Le~Tragiques
toute la vie de la nature. Elle fait du pécheur un_ asp1c, ~n vermisseau, une fleur sans seve, quí tombe au p~emier ~oled ou se
fane au vent sorti de la bouche céleste. EJ!e fa1t ~e Dieu un _bon
cultivateur, qui un jour vendange les rois et qm un autre JOur
tient son van pour roeLtre l'aire au point et consumer l'éteule
au feu inextinguible. Elle fait des derniers martyrs d~s roses plus
exquises que d'autres, puisqu'elles sont des roses tard1ves, écloses
a l'automne de l'Église. Elle fait du croyant_ brulé une ~ouve~le
plante fleurissant au milieu des parvi~
S10n. E_lle fa1t b?1re
aux tyrans la lie du vin de la colere d1vme. Elle fa1t extermmer
les courtisans des mauvais rois par la chute de Ieurs protecteurs,
comme on voit le chene en tombant écraser les petites herbes, la
fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,_ l'écureuil et
l'abeille, tout ce qui, ayant eu part a l'ombre, a mamtenant part
au danger.
.
. .
Avec la vie de la nature, la métaphore b1bhque transporte
encore dans Les Tragiques bien des aspects de la vie sociale: l_e
glaive et Je bouclier du combattant, la couronne et le tr6ne du ro1,
la balance du marchand la fumée de la maison, les horribles
douleurs de la femme en 'couches. Elle y transporte enfin toute
la poésie des grands souvenirs, puisque, les no?1s et les faits de
l'histoire du peuple hébreu fournissant a d'Aub1gné les é~éments
d'une langue allégorique sans cesse renouvelée, le ~ath?lique est
pour lui un Esaü et le réformé un Jacob, les mauva1s prmces, des

?e

�LA BIBLE DANS LA POÉSJB FRAN~AJSB

112

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Pharaons, des Achabs, des Roboams, des Hérodes, les ministres
sanguinaires, des Amans, les conseillers fideles, des Michées, les
gens de bien, les tribus de Juda, tes méchants, Edom, Moab, Agar.
Si les images bibliques affluent en telle abondance sous la
plume de d'Aubigné, c'est que la Bible n'est pas pour lui un livre
qu'on lit pour le plaisir ; c'est le livre sacré, source et fondement
de la foi ; celui qui donne la réponse a tous les problemes, et, des
lors,on comprend que le poete n'ait ni une joie, ni une colere, ni
un espoir, ni une idée qui ne cherche dans ce livre ala fois un aliment
et une expression. Mais, par cela meme, c'est un livre dont il ne
saurait trop respecter le texte comme !'esprit. D'Aubigné, qui est
conduit a s'en inspirer sans cesse, l'est done aussi a s'en inspirer
toujours avec la crainte de le dénaturer. Ríen de ce qui est biblique ne répugne ason art, et, par exemple, sa poésie nous transporte hardiment au ciel et a l'enfer, nous fait assister au terrible
, jugement et, auparavant, a l'apparition du juge sur les nuées.
Mais, respectueuse dans sa hardiesse, cette poésie - sauf en
quelques endroits malencontreux - se fait une loi de ne point
dépasser les affirmations de la Bible. Toute la Bible, mais ricn
que la Bible. C'est commettre une tres grande erreur, a mon sens,
que de parler de l'imagination dantesque de d'Aubigné. L'enfer
et le ciel de Dante sont l'reuvre d'une imagination qui s'abandonne. D'Aubigné surveille la sienne. Quand il donne aux tyrans
une image du chatiment qui les attend, il paraphrase un chapitre
, du Deuléronome. Quand il nous fait entendre le double arret du
juge qui appelle au royaume ceux qui l'ont vetu au temps de sa
froidute et jette au gouffre ceux qui lui ont donné de la pierre
au lieu de pain, il ne fait que traduire un chapitre de saint Luc.
Quand il décrit le bonheur du Ciel, il répete presque en propres
termes l'Apocalypse. Dans une page comme celle qui nous
peint la venue du Fils de Dieu, nous devons admirer, cerne semble,
· la discrétion du peintre presque autant que son audace. On I¼
souvent dit, et on est bien obligé de le répéter toutes les fois qu'on
parle de lui - puisqu'il faut prendre, méme contre les poetes,
la défense de la langue et du gout - que d'Aubigné est plein de
défauts : qu'il est dur, rocailleux, imprécis, incorrect. On lui a
souvent reproché, et avec raison, sa terrible intempérance. Mais,
précisément pour cela, il est a propos, en terminant, de relire la
page dont je viens de parler ; car on y voit un d' Aubigné trop
peu loué : le d'Aubigné fort parce qu'il sait se borner, et grand
peintre parce qu'il laisse notre propre imagination !aire ce
tablean dont il ne nous donne, d'apres l'Écriture, qu'uneesquisse
rapide :

113

Voicy le Flls de l'homme et du grand Dieu le fila,
Le voicy arrivé a son terme preflx.
Desja l'air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne...
Les neuves sont seichez, la grand mer se desrobe.••
Montagnes vous sentez douleurs d'enfantemens ;
Vous fuyei comme agneaux, O simples eslemens 1
Cachez-vous changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l:Eternel, ni sa voix rude et forte.
Dieu paroist : le nua~e entre luy et nos yeux
S'cst tiré a l'escart, 11 s'est armé de reux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L'air n'est plus que rayons, tant il cst semé d'anges (1).
(Id., p. 322.)
(1) Je do is beaucoup au livre de Trénel, r liiément biblique dans ramvre
poétique d'Agrippa d'Aubigné ; París, 1904.

(d suivre.)

10

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

Le Milliard des Émigrés
Cours de 11. MA.RCEL MA.RION,
Professeur au College de France.

Nous avons vu la derniére fois que le gouvei:nemen~ de la
Restauration avait l'intention de procurer une ~ndemmté aux
· és, et, d'autre part, de déposer un proJet
de converÉ m1gr
. d 75
f
sion de la rente 5 % en rente 3 % au pa1r . ~
~ancs.L' économie prévue était de 28.000.000,,.et 28 m1!l10ns é\~ient a
peu pres la somme de rente annuelle qu il sembla1t que I mdemnité dut couter.
.
.
Nous avons vu également que ~e projet s~ recommanda1~ ~out a
fait au point de vue de la nécess1té, au pomt de_ vue. de I oppor· mai·s qu'il avait rencontré des adversa1res 1mplacables
t um·te,
t I ·
et ue l'opinion générale était fortement ~ontée con re _m:
L~rsque M. de Villéle eut déposé son proJet, et que celm-c1
fut· l'objet d'un rapport favorable de la pai:t de _M. Masson, la
discussion s'engagea et elle débuta, comme 11 éta1t naturel, par
un discours d'un des ennemis personnels les plus ardents de
M de Villéle j 'ai nommé M. de La Bourdonnaye.
·M de La 'Bourdonnaye était d'un caractere intraitable, et il
·t· contre M. de Villéle des griefs de plus d'une sorte. II semble
ava1'
.. t'ere'. M. . de La
bien que, Iorsque M. de ' Villele arriva au. Mmis
Bourdonnaye ait fait quelque demande,_ s01t pour I_m, s01t p_our
son fils qui n'a pas été agréée, qm ne pouva1t pas etr_e
agréée '; d'ailleurs, son caracter_e éta_it . tel . que, me~e s'1l
avait obtenu satisfaction, le confht éta1t mév1table un Jour ou
l'autre entre lui et le chef du parti royaliste r~isonnable..
M. de La Bourdonnaye attaqua done le proJet avec la v1rulenc~
qu'il mettait toujours Iorsqu'il parlait de quelque c~ose qm
venait de M. de Villele. C'était, suivant lui, de la perfidie q~e de
joindre la question de la conversion a l'indemnité des Ém1grés

115

et que de déposséder des rentiers pour leur donner quelque
chose. C'était un calcul machiavélique qui avait pour but de
rendre odieuse devant l'opinion publique l'indemnité allouée aux
Émigrés. Il préférait, pour sa part, que les victimes de l' éinigration
supportassent encore longtemps leur misere p~utot 9u~ d_'y mettre
un terme aux dépens des rentief!. Le proJet, d1sa1t-1l encorc,
blessait la justice, blessait la morale, blessait_ l'i1;1téret de l'~tat
qui a du acheter tres cher le concours de cap1tahstes étr_angers.
Ce dernier point était le grand argument des adversa1res du
projet. Toutes les fois que l'on voulait attaquer une concep~ion
financiére de M. de Villele, on mettait en avant les banqmers
anglais, allemands, autrichiens, auxque!s il s'adressait.
M. de La Bourdonnaye rassembla done ses traits les plus acérés
contre le 3 %- « Ce 3 %, disait-il, est doué de quelque vertu
secrete, de quelque mérite occulte ; que! est done ce secret ? que!
est done ce mérite ? C'est l'agiotage ! Opération trop semblable
a ces engagements usuraires que d'honnetes Israélites font
conlracter a des fils de famille. »
Pures déclamatioris qui ne supportent meme pas la discussion
tellement elles sont vides.
.
On entendit ensuite un discours tout a fait différent, celui
de M. Humann, qui siégeait parmi l'opposition modérée et qui
allait etre, quelques années plus tard, ministre des Finances de
Louis-Philippe. II loua le projet de conversion; il loua la réduction
de l'intéret, la jugea a la fois nécessaire et tout a Iait légitime.
Seulement il s'attaqua a cette disposition du projet qui consistait
a convertir le 5 % en 3 % ; il aurait voulu qu'on ne franchlt pas
d'un seul coup cette étape, que l'on éonverUt en 4 %, quitte a
convertir ensuite ce 4, si les circonstances le permettaient,
en 3 %, tout au moins en 3 1 /2. II faisait remarquer que 6 francs
de rente 3 % a 75 représentent un capital de 150 francs, tandis
que 6 francs de rente 5 % représentent un capital de 120 francs.
Comme je l'ai déja dit, si l'on se place au point de vue des
príncipes, M. Humann avait cent fois raison. II aurait été infiniment préférable de faire la conversion de 5 % en 4 % et de se
réserver ensuite la possibilité de convertir le 4 % en 3 % ; on
aurait réalisé une économie de deux fois 28 millions au Iieu d'une
fois. Seulement, il fallait pouvoir le faire. Toute la question était
la, et M. de Villele a toujours été convaincu que le crédit, si
solide qu'il fut, ne l'était pas encore assez, que le pair n'était
pas encore suffisamment atteint, pour qu'on put se lancer
dans l'aventure d'une semblable conversion. II ne voulait
hasarder la chose qu'en se sentant soutenu par le consortium

�LE MJLLIARD DES ÉMIGRÉS

116

117

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

des banquiers et ceux-ci ne s'engageaient qu'a la condition
qu'on leur donnerait du 3 % a 75.
Vint ensuite M. Casimir Périer qui était banquier lui-meme et
qui souffrait de se voir évincé par ces banquiers anglais ou alle,
mands comme l'étaient M. Baring et M. de Rothschild. C'étaitd'ailleurs, un vieux grief; si '/ous vous en souvenez, lors des emprunts de 1818, Casimir Périer avait censuré tres aprement. les
déterminations du gouvernement frangais parce que ce gouvernement s'ét.ait adressé a Londres et a Amsterdam.
M. Casimir Périer fut done tres violent. II se plaga surtout a ce
point de vue que la lutte dans 1a question présente était engagée
entre la propriété fonciére et la propriété mobiliére ; que le
gouvernement, et la Chambre a sa suite, se préparaient a accabler
la propriét.é mobiliére, chose d'autant moins surprenante que
cette Chambr · se composait en tres grande majorité de grands
propriétaires Ionciers. On avait done sacrifié la propriété mobiJiere a la jalousie, aux rancunes, en tout cas aux intérets de la
propriété fonciére qui dominait dans la Chambre des Députés.
C'était, disait-il, un hourrah - il employait ce mot qui rappelait
les cosaques- c'était un hourrah que l'on se préparait a faire des
déparlements contre la ca pitale: París allait etre sacrifié a la
province. Ensuite il s'indignait que l'on eut fait connattre a un
mcmbre du Parlement anglais et a un consul autrichien ce que
l'on n'avait pas fait connattre a. la Chambrc; iln'ajoutait pas que
ce membre du Parlement anglais était Baring lui-meme et que
Je consul autrichien était M. de Rothschild. 11 abondait naturellement dans le sens de M. Humano et regrett.ait la conversion en
3 %M. de Villéle n'eut pas de peine a réfuter toutes ces critiques,
ces reproches, et a montrer qu'il était lié par la nécess1té et
qu'il avait été absolument obligé pour trouver des banquiers
qui répondissent du succés de l'opération d olTrir un intérét réel
de 4_ en émettant du 3 O/o a 75. II fallait choisir entre cette
solution ou ne rien faire du tout, et M. de Villéle préférait agir.
« D'ailleurs, ajoutait-il, - et ceci montre comment la question
de la conversion, maintenant, et la question de l'indemnité un
peu plus tard, étaient liées a celle de l'amortissement - d'ailleurs, il était nécessaire d'adopter une mesure qui donnat a la
Caisse d'amorLissement le moyen d'agir dans une sphére audessous du pair. »
Ceci mérite un peu d'explications. L'amortissement a été une
des gloires de la Restauration. II a été poursuivi avec une régularité véritablement admirable, de telle sorte que si ce gouver-

nement a été obligé d'émettre beaucoup de rentes, elles subissaient une diminution constante par le jeu de l'amortissement
qui, jamais, n'avait été pratiqué d'une fagon aussi fidele en France
qu'a ce moment-la. Par la suite, les théoriciens financiers n'ont
pas tardé a s'apercevoir et a enseigner que les apparences étaient
en ceci plus belles que la réalité et qu'amortir, lorsque, d'autre
part, on 6mprunte, est une opération contestable ; qu'il aurait
peut-etre mieux valu emprunter moins, par exemple en 1817
et en 1818, et renoncer a l'amortissement. C'est une vue qui
est parfaitement exacte, mais exacte en supposant une situation
normale, en supposant le crédit affermi, en supposant de bonnes
habitudes prises soit daos le public, soit dans le gouvernement..
Or, telle n'était pas alors la situation. Tout était a faire en
matiére de crédit ; il fallait tenir grand compte des dispositions
psych?logiques. Il était indispensable, pour apprendre au public
a avo1r confiance daos la rente frangaise, qui lui avait joué de
si mauvais tours, de lui montrer, de l'obliger a apercevoir un
fonds d'amorlissement toujours respecté. Aussi y avait-il la une
raison d'ordre subjectif qui rendait, a mon sens, l'amortissr
ment, meme fut-il un peu coílteux, absolument indispensable
sous la Restauration.
C'est ce que pensait M. de Villéle ; il rejetait bien loin toute
i~ée de porter atteinte a l'amortissement ; il voulait que l'amorbssemcnt !~t chose sac~o:sainte et ci:ue l'on continuat rhaque
an~ée a u~1hser les _77 milhons et dem1 de revenos que possédait
d_éJa la Ca1sse a étemdre les rentes par rachat. Mais racheter des
btres 5 %au-dessus dupair,lespayer 102.103, 104et meme davantage par la suite! c:était insensé. Alors que faire ? ... Imaginer
un autre fonds qm íut au-dessous du pair et que l'on put racheter
sa~s se m~ttre en contradiction avec la logique : c'était une des
ra1sons pmssantes qui l'avaient déterminé a vouloir convertir la
rente 5 % en 3 % au-dessous du pair pour que l'amortissement
eut le temps de jouer.
Telles. étaient les considéraLions, sur lesquelles s'appuyait
M. de V1lléle.
, On en fit valoir d'autres et on mit en avant des arguments
d ordre moral.
~lusieurs orat~urs, affectant de ne pas comprendre ce que c'est
qu une convers1o_n ou peut-etre d'ailleurs ne le comprenant pas
réellement, parla1ent ~e cette réduction éventuelle du 5 % en
4_, comme d 1 une opération banqueroutiere, comme d'une opérat~on rappe~ant les ré~uctions de rente de l' Ancien Régime, opérations de triste mémo1re: ou bien ils alTectaient de se placer au

�118

REVUE DES COt:RS ET CO:&gt;.FÉRENCES

point de vue de ces pauvres rentiers qui aUaient etre sp~liés
du jour au lendemain du cinquiéme de leur revenu, oubhant
que, si lesrentiers sont dignes d'intéret, les contribuables le sont
encore davantage, et qu'il est inique d'iníliger a ceux-ci un
accroissement inutile de charges pour l'intéret des rentiers.
C'est la doctrine qui a été soutenue par un tres grand nombre
d'orateurs. Crignon d'Ouzouer parla avec véhémence de l'injustice, de la mauvaise foi, de la barbarie, qu'il y aurait a amputer les
titres de rente d'un cinquieme de leur revenu.
C'est a ce propos que M. de Villéle a rappelé dans ses notes que
ce Crignon d'Ouzouer avait acquis autrefois au cours de 7 francs
80.000 francs de rente et qu'il n'avait vraiment pas le droit de se
dire sacrifié quand on lui ofTrait un capital de 100 francs pour les
7 francs qu'il avait jadis déboursés.
Puis un député de la gauche, Stanislas de Girardin, évoqua
un nom qui fut pendant longtemps et qui était encore a ce
moment-la le synonyme de la mauvaise foi la plus éhontée.
M. de Girardin compara le projet de M. de Villele a ce qu'avait
fait un certain abbé de triste mémoire, l'abbé Terray. ll ajouta
que le Gouvernement avait évidemment obéi dans l'idée de cette
conversion au désir de íaire íleurir l'agiotage et qu'il s'était mis a
sa discrétion. « L'agiotage, disait-il, allait mourir maintenant
que la rente était arrivée au pair : les spéculateurs avaient réclamé pour luí un aliment, et le ministre leur en avait fourni un
champ beaucoup plus vaste en imaginant son malheureux 3 %- 1
Puis survinrent des amendements-commentles appellerai-je?
amendements humanitaires, amendements de générosité,
comme celui-ci : exempter de la conversion les rentiers ayant subi
autrefois la banqueroute des deux tiers, a condition que leurs
titres n'eussent pas été transférés, ne fussent pas sortis de leur
famille depuis lors. I1 semble, en efTet, que ce fut conforme a la
justice, aI'équité, et que l'on pouvait éviter cette perte ades gens
qui, autrefois, en avaient subi une aussi considérable. Mais la banqueroute des deux tiers avait été faite de telle sorte, et les titres
si babilement mélangés, qu'il était impossible de savoir quels
étaient ceux qui avaient subi la banqueroute ; personne n'était
en état de dire sur qui elle avait pesé.
Voici un autre amendement dont il est intéressant de dire
un mot, pour montrer que certaines propositions peuvep.t se
produire aussi bien dans des Chambres issues d'un sufTrage tres
restreint, que dans des Chambres issues du sufTrage universel.
Cet amendement consistait a dispenser de la conversion les
nntiers qui établiraient qu'ils n'avaient pas plus de 1.000 francs

LE ~tlLLURD DES É~IGRÉS

119

de rente. C'est une de ces propositions qui ne manquent
jamais lorsqu'elles sont émises dans des Parlements modeme~,
de rec¿voir beaucoup d'applaudissements. II par~tt tout a f~1t
a propos de dispenser les petits d'un sacrifice qu on veut fa1re
pe1er sur les gros.
.
.
Examinons cependant a quoi aurait about1, en pratique, un
amendement semblable.
.
.
Voila les rentiers au-dessus de 1.000 francs qui seront su1ets
a la conversion tandis que les autres en sont exempt~. Pren~ns
deux rentiers, dont )'un aurait 1.020 francs de rente, 1 autren en
aurait que 980 ; le rentier de 1.020 francs, dont le revenu ~ra
ditninué d'un cinquieme, n'aura plus que 816 francs; le renbe~
qui avait 980 francs gardera ces 980 francs. !lse_trou~eraque celm
qui avait le moins aura davantage que celm qui ava1t plus.
.
L'application de semblables lois entratne de ces anoma}1es
inévitables quand un impot distingue, quand tout le monde n est
pas traité de meme et que la loi n'est pas égale pour tout le mond?.
C'est ce que dit M. de Villéle. 11 demanda comment on pouva~t
diviser avec justice et sans tomber dans d'inextricables co~phcations cette masse de rentiers, tous acquéreurs au meme btre,
tous régis par des príncipes lé?aux d'une pa~faite identité; _comment diviser, pour une part1e, une opérat10n que la momdre
oscillation des cours pourrait ensuite rendre impraticable pour les
uns apres avoir été subie par les autres. 11 n'y a rien oajouter a ces
arguments décisiís.
. .
.
Un autre amendement,l'amendementLeroy, cons1sta1t en cec1:
convertir le 5 % en 4 %, mais progressivement, d'année en année,
un dixieme chaque année ; l'opération serait achevée au bout
de dix ans, de maniere, disait-il, a laisser aux renliers le profit
qui, sans cela, allait passer aux banquiers.
M. de Villéle ne fut pas satisfait de cette proposition ;
mais comme il sentait que l'opinion lui était peu favorable, il
crut nécessaire, pour le suc!:és de sa combinaison, de parattre au
moins faire quelque chose dans ce sens et il se résigna a dire qu'il
accepterait cet amendement, mais a la condition qu'il serait émis
néanmoins de ces 3 % a 75 auxquels il tenait par-dessus tout.
Tout le monde crut que la était la solution, que tout allait se
terminer par une embrassade générale et on se sépara un certain
soir tres satisfails les uns des autres. On n'avait pas réfléchi que
proposer aux gens, d'une part, du 4 % au pair et d'autre part
un revenu de 4 % aussi, mais au capital de 75 et qui aurait des
chances de hausse, c'était en réalité ne leur proposer aucune
option : nul ne serait assez fou pour préférer le premier fonds

�120

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au second. Ons'apergut que l'amendement ne tenait i. as debout,
et le lendemain il fut rejeté.
La Chambre vota enfin le projet ministériel par 238 voix contre
145.
Cette minorité était tout a fait imprévue. Dans cette Chambre.
ou le Ministere semblait absolument le maltre, on trouvait 145
opposantsa une mesure qu'il avait particulieremell;t a cceur, p~ur
laquelle il avait vigoureusement combattu. C'éta1t un échec mquiétant pour M. de Villéle et qui démontrait la formation d'un
certain mouvement d' opposition qui pouvait etre dangereux.
Les opposants, les ennemis de M. de Villéle, accueillirent ce
résultat avec beaucoup de satisfaction et d'espoir, et c'est peutetre alors que son collégue - je ne dirai pas son ami,_car il s'en
faut de beaucoup qu'il l'ait été - M. de Chateaubriand, dont
]'attitude pendant la discussion avait été telle que les plus aveugles se rendaient compte qu'il était de cceur avec l'o~position eut un mot qui est resté célebre. A propos de la mauva1se aventure
dans laquelle s'était fourvoyé son Présid~nt du Conseil -: j'emploie ce mot parce qu'il répond a la réahté _des c~oses bu~n que
M. de Villéle ne fut pas Président du Conse1l en titre - d d1t :
« J'ai déja vu bien des gens se casser la tete contre un mur ; mais
voir des gens batir un mur expres pourse casser la tete la-contre,
je ne l'avais jamais vu. »
Restait a emporter l'adhésion de la Chambre des Pairs. Ici,
la lutte allait etre encore plus difficile, et elle se termina par un
désastre pour le Ministere.
D'abord, le rapport de la commission des Pairs fut confié a un
ami intime de Chateaubriand, le duc· de Lévis, personnage qui
avait déja écrit sur diverses questions financiéres et qui l'avait
fait quelquefois avec beaucoup d'intéret. M. de Lévis, aprés avoir
combattu en passant la foi et peut-etre un peu la superstition
qu'avait M. de Villéle pour l'amortissement, admettait la
nécessité de la conversion. II concluait a l'adoption du projet,
mais en y mettant ce que quelqu'un appela un post-scriptum
venimeux. II concluait a l'adoption, mais il exprimait le
regret que ce projet ne fut pas aussi bien congu qu'on aurait
pu le désirer et il insinuait que peut-etre aurait-on pu trouver
un meilleur moyen d'arriver au meme résultat. « N ous n'avons pas
a examiner si d'autres combinaisons pouvaient amener au meme
but avec le meme avantage : c'est sur le projet deloi qui nous est
présenté qu'il s'agit de statucr. » C'était dire : « Votez le projet
si vous voulez ; il n'est pas mauvais, mais il y en a d'autres
qui seraient bien meilleurs. »

LE IIHLLIARD DES ÉMIGRÉS

121

M. de Lévis avait eu aussi le tort d'insérer dans son rapport
un entrefilet qui fit beaucoup d'impression. II fit connattre qu'unc
compagnie de banquiers avait ofTert de se charger de ]'opération,
tout en continuant de payer quelque temps aux rentiers leur
intéret de 5 %- La chose fit une profonde sensation. Tout le
monde s'émut. Mais M. de Lévis ne disait pas que cette
proposition émanait d'un individu sans compétence et sans
qualité pour intervenir dans l'affaire, qu'elle émanait du
banquier appelé Sartoris qui avait l'habitude lorsqu'une opération était en train et qu'il n'avait pas pu y trouver place - ce
qui était le cas - d'aller faire aprés coup des offres plus avantageuses quen'avaient faites ses concurrents. La chose fut ébruitée.
Laffitte, Baring et Rothschild s'empresserent de le désavouer~
de dire qu'il avait parlé en son nom personnel, qu'eux n'y étaient
pour rien et qu'ils restaient sur leurs positions. La chose nuisit au
projet auprés de beaucoup de membres de la Chambre des Pairs.
Il est inutile d'entrer dans le détail des discours qui furent
prononcés dans cette Chambre et particuliérement de mentionner
l'opposition modérée, mais réelle cependant, de deux prédécesseu~s de M. de Villéle au ministére des Finances, ce qu'on
appela1t alors le Partí des Anciens Ministres. 11 est assez naturel
que des anciens Ministres ne trouvent pas merveilleux le projet
. d'un de leurs successeurs ; cette opposition est dans l'ordre
des choses. Ainsi firent M. Roy et M. Mollien. Ils avaientété consultés par M. ~e Villéle _quand il avait préparé son projet ; a
ce mo~ent.-la, 1ls y avaient adhéré, mais maintenant ils n'y
adhéra1ent plus, ou du moins ils faisaient beaucoup de restrictions
et de ~é~erve. Bref, ils concluaient plutot meme au rejet de la
prol_los1t10n et a la formation d'un nouveau projet dont ils indiqua1ent les bases d'une fagon, d'ailleurs, un peu vague.
_U_n a~tre orate_ur parla ensuite qui attaqua a fond le projct
m_m1sténel ; c'ét~1t aussi un ancien ministre, mais non pas des
F1!1ance~, P~sqmer. M. Pasquier combattit le projet qui, selon
lm, alla1t fa1re perdre a la Restauration « cette fleur de loyauté
dont elle avait toujours entouré ses actes ». 11 s'étendit ensuite
en ~e. longues ~onsidérations sur l'état troublé de l'Europe, _ en
quo1 11 exa~ér~1t n?tablement, -il se demanda si on n' aurait pas
a se repenbr d av01r porté un coup aussi funeste au crédit en cas
de collision européenne: le j~ur ou l'on serait obligé d'émettre
un gros empru?t, on po~rra1t t~ndre 1~ main aux banquiers
étr,angers, on n_ y trouv~ra?t plus r1en. Enfm il se plaignit aussi
q~ on eut,as~oc1é la spohat1on des rentiers a la question de l'indemmté des Ém1grés d'une fa\¡on aussi étroiLe.

�122

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

L Chambre des Pairs entendit enfin un dernier discours q_ui
eut ~lus de retentissement, ce fut celui de l'archeveque dePans,
Mgr de Quélen. Ce prélat combattit le projet du &lt;?ouvernement
en parlant au nom de la charité .et des pau:vres ; d se demanda
1· l réalisation du projet n'alla1t pas avo1r pour conséque~ce
: neª diminution d'au moins un cinquieme, et peut-etre de bien
davantage, dans les charités. II fit_ i~pression et il gagna a. cett~
attitude une popularité extraordma1:e. Sous la Resta~r~tiº?• d
était tres dangereux d'avoir contre so1 le Clergé. M. ~e Villele l eut
ce jour-la. II avait done contre luí, º"?tre ses ennem1~ personn~lst
la gauche, !'extreme droite, une partie du centre d_ro1t. Le p~o~et
succomba sous cette hostilité, et, dans la séan~e célebre du 3 JUID,
le projet de conversion fut rejeté .P~r 128 vo1x contre 94. Ce fut
un échec tres cruel pour M. de Vdlele. , .
Son dépit, son irritation en furent tres VIfs et s~ .montre~t
encore comme au premier jour da~s ses notes..Selon lm d y aura~t
eu des moyens de faire passer la 101 de convers1on des rentes, ma~s
son honneteté avait reculé devant ces. moycn~-la : on sera1~
venu le prévenir qu'il y avait un moyen sur de fa1re passer la 101
des rentes devant la Chambre des Pairs,. c' était de distribuer dans
cette Chambre un certain nombre de btres 3 % ou de rappele~
au ministere des Afiaires étrangeres M. de Montmorency qui
en avait été écarté dans les circons_tlances que nou~ a~ons v~es ~t
dont le partí puissant ne pardonnait: pa~ a M. ~e V1llele de I avo1r
Jaissé mettre de cóté. Bref, - et Je cite t?uJours _les notes du
Ministre _ on aurait vu dans cette occas10n verur dans cette
Chambre ces « figures sénatoriales_ c~arg~es d'années et de méfaits politiquee que l'on n'y voya1t Jamais que dans ces occasions-la ».
·
M. ·
Le 3 juin au soir, il y avait une tres grande _réc?pbo_n au rnistere des Finances. On y vint en foule. On était bien ai~e, dans l~s
milieux parlementaires, de voir comment M. d~ V1llele allait
supporter ce coup et on épiait sa figure a~e~ attenti~n.
.
M. de Villele n'était pas seul a etre irrité. Loms :'(VIII lu:meme n'acceptait pas ce coup ave~ p~ilosop_hi_e. Il te.na1t au s~csC:~
de la conversion · avant de mourir, il dés1ra1t avoir attache
nom a l'indemnité des Émigrés; en outre, il n'aimait p_as Chate~ubriand; et Mme du Cayla, qui étaita ce moment-la qua~1 souverai~e
aux Tuileries ne voulait pas non plus de Chateaubriand et était
bien aise de l:écarter pour pouvoir mettre asa place son protégé,
le d-uc de Doudeauville. M. de Villele d'un cóté et Mme d11 Cayla
de l'autre n'eurent done pas de peine a exciterle mécontentement
de Louis XVIII contre Chatcaubriand.

LE MTLLIARD DES ÉMIGRÉS

123
Le 4 et le 5 juin, plusieurs événements se passérent qui eurent
pour effet d'accentuer la défection de Chateaubriand.
0n discutait a la Chambre des Députés la question de la
septennalité. Chateaubriand voulut prendre la parole ; mais il
en fut empeché par M. de Corbiere, ministre de l'Intérieur,
ami dévoué de M. de Villele, qui dit que la question regardait le
ministere de l'Intérieur, qu'il avait a parler d'abord et il devanc;a
son collegue a la tribune.
Tous ces faits étaient de mauvais augure pour Chateaubriand.
Le dimanche 6, iJ devait y avoir une grande réception aux
Tuileries aprés la messe. Le matin, de bon matin, M. de Villele
fut appelé aupres du Roi qui lui dit : « Chateaubriand nous a
trahis comme un gueux, je ne veux pas le voira la réception apres
la messe. Faites tout de suite l'ordonnance de son renvoi; qu'on
la lui remette a temps, je ne veux pas le revoir. » On se mita la
poursuite de M. de Chat.eaubriand, on le rejoignit a temps.
11 quitta le ministere furieux. Il trouva un asile au
Journal des Débals, qui épousa entiérement sa rancune.
Le ditecteur des Débats, M. Bertin de Vaux, alla hautainernent
proposer a M. de Villele la paix ou la guerre :la paix en réintégrant Chateaubriand ; sinon la guerre, et elle serait terrible.
II rappela que c'était le Journal des Débats qui avait déja renversé
le ministére Decazes et le ministére Richelieu. (&lt; Oui, aurait
répondu M. de Villéle, vous avez renversé les ministéres Decazes
et Richelieu en faisant du royalisme: mais pour me renverser,moi,
il faudra que vous fassiez de la révolution. » Et la prédiction s'est
trouvée exactement réalisée. ~on pas que je partage cette opinion,
soutenue maintes fois, que la cause profonde de la Révolution de
1830 fut la rupture de Chateaubriand avec le ministere : Chateaubriand n'était pas assez puissant pour cela, mais il est certain
que la campagne ardente qu'il mena des lors contre Villéle afiaiblit dans l'opinion l'homme d'État qui aurait peut-etre été
capable d'orienter la Restauration vers de meilleures destinées.
La conversion était done condamnée, mais l'indemnité des
Émigrés le serait-elle ? M. de Villele, Je gouvernement tóut
entier, tenaient trop a ce projet et ils résolurent de le réaliser
autrement. Seulement, Louis XVIII qui, au moment de ces
événe~ents, av_ait déja un pied dans la tombe, ne devait pas voir
ce proJet aboutir. II mourait le 16 septembre 1824, et c'était son
successeur qui devait avoir l'honneur - ou le malheur selon le
point de vue auquel on veut se placer, - de faire vote;cette loi
fameuse de l'indemnité.
La session s'ouvrit le 22 décembre 1824. Le discours du tróne

�124

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

annonga entie autres chose~ une l?i qui, sans augmenter les
impots, sans nuire au créd1t ~ubhc, sa~s retra~cher au~ull;e
partie des fonds destinés aux d1vers serv1c~s pubhcs, réuss1ra~t
a fermer les dernieres plaies de la Révolut1on et a accomphr
un grand acte de justice et de politique. .
.
.
_
On ne perdit pour ainsi dire pas une mmute. Le 3 Janvier 1825,
M. de Martignac lut a la Chambre le fameux projet dont tout
le monde s'entretenait depuislongtemps. Cetexposéest une&lt;l:uvre
digne de la plus grande _admi~at~o.n. Si ~a loi a d~n~é pr1se ~
bien des critiques, le proJet prim1tif et _l expos~ qm 1 accompa
gnait étaient des mieux c?rn;¡us, et jama1s peut-etre les Chambres
frangaises n'ont entendu s1 beau langage..
.
M. de Martignac commenga1t par étabhr que, p~r smt~desévénements inou1s de la Révolution, les hommes de bien ava1ent pu se
trouver incertains et partagés; les uns avaient pu juger que l'honneur, que les intérets dela Patrie les attachai?nta~sol natal, d' a_utres
avaient jugé que cet honneur et que ce_t mté~et de la Pat~1e l~s
appelaientsurune terre étr~ngére_ou une royalemfort~ne ava1t déJ a
cherché un asile. II rappelait ensmteque la C~arte av_a1t assuré aux
détenteurs actuels des biens nationaux la hbre et mcommutab~e
propriété des biens dont ils s'étaient rendus acq~éreurs _; mais
que les familles dépossédées n'en avaient pas m~ms dr01t a ~a
bienveillance du Roi et a la justice du pays. La 101 de 1814 éta_1t
déja entrée daos cette voie. On aurait été beaucoup_ p!us ~om
daos son exécution sans tous les événements qm s éta1ent
suivis : 1815, les Cent-jours, l'invasion, l'in_demnité, la, guerre
d'Espagne. Mais, maintenant, le ~oment éta1t ve1:1u de_ s occ~per
de cette plaie saignante qui porta1t sur le corps entier, bien qu elle
ne parut afTecter qu'une de ses parties. Et, a ce pr?pos, M. de
Martignac reconnaissait que les malheurs et que les rumes c~usées
par la Révolution s'étendaient bien au dela ~u cercle ~esÉm1grés:
que si on voulait indemniser tous ceux qm en ava1e~t éprouv:é
quelque préjudice, il ne fau~rait pas se bor~er aux Ém1gré~, mais
qu'il faudrait aussi indemmser_les gens r~nnés par le ;max1m~m,
ruinés par le paiement en pap1er-monnaie, par les devastat10ns
de la Vendée et par les autres guerres intérieures, ou par les
invasions successives. « Mais, disait-il tres justement, si l'on
voulait entrer dans une pareille voie. les richesses de la France
n'y suffiraient jamais. Il fallait se borner a indemniser 1~ _s,Poliation des biens immeubles, parce que les pertes mob1heres
peuvent etre cruelles, mais que le _souv~nir s'e~. _efTace pr?gressivement tandis que les confiscations 1mmob1heres, subs1stant
toujours,' sont une tache visible qui blesse la conscience d'un pays

LE MILLJARD DES ÉMIGRÉS

125

par son éternelle présence. » II rappelait ce propos l'exemple de
l'Irlande que les causes semblables avaient depuis des siecles
laissée en état de trouble et d'insurrection constante. II constatait qu'il y avait la un véritable volean et il demandait le concours des Chambres pour éteindre ce volean, dans notre pays.
Ainsi done, il fallait indemniser, mais comment et sur quelles
bases ? 11 exposait que son administration s'était déja livrée a
des travaux considérables pour faire procéder a des estimations
par des experLs et pour consulter des matrices de la contribution
fonciere ;_ mais le¡¡_,résultats de ces essais étaient si fautifs qu'il
ne pouva1t etre question de les utiliser.Faute de mieux on était
d?nc obli?é de prendre pour base les prix d'adjudication des
b1ens nationaux de seconde origine, en traduisant ces prix en
valeur réelle d'apres letableau ~edépréciation des assignats dans
le dépa~tement de la situation des bons. 11 y avait eu aux dépens
des ém1grés ou des condamnés 370.617 ventes jusqu'au mois
de prairia! ar_i III : le prix de ces ventes, calculé d'apres l'échelle
de dépréc1ation propre. a_ chaque département, représentait une
valeur réelle de 605 m1lhons ; ensuite, apres prairial an III et
surtout apres la loi du 28 ventase an IV la vente s'était faite
d'apres l'indication du revenu de 1790; et la on avait une base
plus sure. II s'était fait sous ce régime 81.455 ventes, pour un
revenu de 34.620.380 francs. En multipliant par vingt le chiffre
de ce revenu, on arrivait a un capital de 692 millions. 605 millions
avant Prairial, 692 millions ensuite, cela faisait au total 1 milliard
( 1.297.760.000 francs), m?ntan~ des bi_ens confisqués sur les émigrés
ou C?ndamnés. De ce ch1ffre, 11 falla1t retrancher 309 millions de
pass1f que l'État avait payé pour les émigrés. 11 restait done
987.819.962 francs, somme dont FÉtat pouvait se Gonsidérer
comm~ étan~ tenu envers les émigrés, puisqu'on voulait allouer a
ceux-c1 une mdemnité.
En~~e 987 million~ e~l- rnilliard,la distance n'est pas tres grande,
et volla_ quelle es~ l or1gme de l'appellation classique de milliard
de~ énugrés. Ma1s avant d'y arriver, je dois dire que cette appellati_on. est absolument fausse. Il n'y a jamais eu de milliard des
émigres, ~ttendu que ~e chiffre de 987 millions n' est pas celui qui
a été attemt p~r l,e capital des_ rentes qui ont été données en paiement aux ém1gres. Par la 101 de 1825, on accordait pour représenter ce c~pital, 30 millions de rente a 3 °/0 a 'répartir aux Émi(]'rés
0
en prop?rt10n de leurs pertes. Mais ce chiffre de 30 millions n' a pas
été attemt en ré~li_té; o~ n'a pas dépassé celui de 26 millions,
~e sort~ que le milhard s est trouvé réduit a peu pres a 866 milhons, 51 on compte la rente au pair, et a beaucoup moins, si on

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
126
compte au cours les rentes qui leur ont été allouées, la supposant un cours moyen de 80, cours d'ailleurs supérieur au
cours réel, cela ne fait plus que 693 millions.
Puis une question plus difficile se présentait : a qui irait l'indemnité ? Tel était le troisiéme point qu'abordait M. de Martignac. Lorsque les anciens propriétaires étaient encore vivants,
la chose allait de soi: le propriétaire dépossédé serait indemnisé,
on lui attribuerait une quantité de 3 °/0 proportionnelle au chitire
de ses pertes. Mais quand il n'existait plus, a qui irait l'indemnité?
Aux héritiers ? Mais seraient-ce ses héritiers au moment de la promulgation de la loi, tels qu'ils étaient en 1825 ou tels qu'ils
existaient au moment du décés de l'émigré qui était a indemniser?
Si nous prenons pour exemple en émigré morten 1812, faudrait-il
attribuer l'indemnité aux héritiers qu'il avait en 1812 ou a ceux de
1825, qui pouvaient ne pas etre les memes ? Surtout a qui irait
l'indemnité si l'émigré a indemniser a.vait avant de mourir fait
un testament dans lequel il aurait disposé de la totalité ou de
partie des biens qu'on lui avait confisqués? Bref, considérerait-on
les béritiers ex nune ou les béritiers ex tune ?
Cette question avait une importance politique capitale,
car, si la loi ne connaissait que les héritiers du moment
présent, cela impliquait l'idée que les émigrés avaient été valablement dépossédés, que la Révolution avait a bon droit et
justement confisqué leurs biens, que leurs propriétés étaient
légalement passées a d'autres et que si on les indemnisait, c'était
parce qu'on le voulait bien et sans y etre forcé. Faire prévaloir
la thése en faveur des héritiers ex nunc, c'était accorder une
indemnité de grace, non pas une indemnité de justice.
Si, au contraire, on appelait a profiter de l'indemnité les béritiers au moment du déces, et a plus forte raison les légataires
auxquels les émigrés auraient pu attribuer tout ou partie de leurs
biens, la loi changeait de sens, impliquait l'idée qu'ils n'avaient
jamais cessé en droit et en équité d'etre propriétaires des biens
qui leur avaient été soustraits ; que, par conséquent, les acquisitions révolutionnaires étaient parfaitement nulles et que les
émigrés étaient en droit de revenir sur ces ventes; qu'en un mot,
l'indemnité considérée ainsi était une indemnité de justice,et non
pas une indemnité de grace.
Voila quelles étaient les dell{ opinions absolument opposées
a propos desquelles on batailla pendant toute la durée de la discussion du projet.
M. de Martignac avait parfaitement apergu la gravité de ce
probléme et, par conséquent, l'importance capitale qu'il y avait

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

127

a bie~ établi~ que ceux qui seraient appelés a bénéficier de J'inde~ruté sera1ent les ayants droit des émigrés présents en 182."
11 v1t r~pouss~e l'idée d'une indemnité de justice et il s'en tenai't
a une !~de_mmté de grAce. Il le voulait pour que cette loi de
r~conc1hab~n ne fut pas autre chose, qu'elle ne put pas donner
heu a des discordes e~tre les tenant.s de l'Ancien Régime et les
t!fants de la Révolubon '. et ~nfin parce que faire autrement serait
a e~t~·/?vant de co~plicat10ns inextricables ; car en fait il y
ª".ª1 Ja e~ une 101 de restitution, ou plutot d~ reinis~ la
101t de l814 d aprés laquelle cette remise avait été un cadea~ un
:: :e~~r~~r,etnon_pas la reconnaissance d'un droit. A la s~ite
o1, 11 y ava1t eu procés, lorsque des légataircs étaient
~~enus rrlamer leur. part des restitutions. Quelquefois les triawc, es co~rs mem~s leur avaient donné raison . mais la
f:u.r de Cassat10n, ~ard1enne vigilante de }'esprit de la l~i, avait
UJOurs cassé les Jugements qui leur avaient donné ain
cause; elle ne connaissait que les héritiers ex n
t g
_de
les légataires.
une, e non pomt
la ~!t;cª'!~i:l:::~t!r\que la loi_ de 1825 déflt a cet égard ce que
civile dans la France a1 ' ?n alla1t seme~ des germes de guerre
Révolut'
ent1ére, entre amis et adversaires de la
et dans
allum.er le feu de. la discorde entre les fainilles
en grandemar~:u:e:eme de~ fam1ll_es ; on risquait de déposséder
l'abri d' P, l
gens qui pouvaient se croire parfaitement a
apres es termes de la loi de 1814
Telles furent les sag
•dé . ·
gouvernement avait ré: écons1 ra~1ons d'aprés lesquelles le
verrons que les Chambresg son proJet. _M~lheureusement nous
qu'elles firent subir au ne _surent pas 1m1ter cette sagesse et
modifications.
proiet gouvernemental de fAcheuses

It,tt

(d suiL•re.)

�129

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

Le Sacré College au Moyen Age
Cours de K. JORD.lN,
Professeur a la Sorbonne.

Nous savons maintenant quelle a été,'quant aux relaLions
du Saint-Siége et du Sacré Collége_, la théori~ et la pratique des
papes eux-memes; comment. en fa1t, un certam _nombre de papes
ont plus ou moins cédé a l'influence des cardmau~ ; comment,
en droit, ils ont toujours maintenu avec une certame p~udence,
~ans heurter trop de fron~ l'opini~n opposée, la. th~o~1e de la
plenitudo poleslalis, ou ple'.n J?ouvoir du pape. Ma1s, d a1lleurs, la
doctrine opposée, celle qui, smon subordon~e _le pape au Sacré
Collége, du moins lie toujours_ le pape a l'opm10n du Sacré Collége, cette doctrine a eu la vie tres l_ongue ; au M.oyen Age! elle
se rencontre chez nombre de canomstes ; elle a été expnmée
suivant les circonstances avec une force plus ou moins grande.
Nous avons aujourd'hui a en étudier l'expression et a en suivre
les principales manifestations.

§
Sur quoi d'abord repose cette doctrine, sur quel principe 7
C'est avant tout sur l'analogie que l'on établit entre la_situation du pape par' rapport au Sacré Collége_, et la ~itu~tion d'un
éveque ordinaire par rapport a son chap1tre. H1stonquement,
ce rapprochement est d'ailleurs justifié, puisq¡i.e le Sacré ~ollége peut etre considéré asse~ exa~tement comme le chay1tre
del'église de Rome (avec la particulanté de la présence ~es ~veques
suburbicaires), et que le développement des deux ~nstitutions
est analogue, notamment en ce qui concerne le dro~t électoral.
On peút en tirer un argument sur lequel ont insisté certains canonistes du xme et du x1ve siécle. LecardinalLemoine, par exemple,

écrit que « le pape se comporte vis-a-vis du collége des cardina~ comme un _autre éveque vis-a-vis de son collcge, c'esta-d1re de son chap1t~e. Done, de meme que l'éveque ne peut pas
enlev_er a son ~hap1tre ses _pouvoirs d'administration légitime,
de meme celan est pas perrms au pape». Une cinquantaine d'années plus Wt on trouverai; la ~em~ doctrine, et meme développée
plus longuement, chez l Hostiens1s : « Entre les cardinaux et
le pa_pe, dit-il, il y a une telle union qu'il convient qu'ils se commumquent t_out l~s uns aux autres. De meme qu'entre un éveque
et son chap1tre, 11 y a une communion plus intime qu'entre le
meme éveque et les autres églises quelconques de son diocese
de meme et beaucoup plus encore il y a une union plus parfai~
entre le f~pe et le collége de l'.Église romaine qu'entre n'importe
quel ~a ,narche et. son chap1~re... Et cependant le patriarche
ne do1t pas expédier les afiaires graves sans le conseil de ses
fréres ... A ,bi~n plus for~e raiso?. done convient-il que le pape
de.r_nande l ª;1s de ses fr?res. D adleurs, toute décision est plus
soh~e l_orsqu elle a. été pr~se par le concours de plusieurs. »
. Ains1 l~ pape do1t cons1dérer le Sacré College comme son chap1tre: Ma1s! toute une théorie du droit canonique (il y est fait
allus101: déJa dans les passages que je viens de citer) prescrivait
aux éveque~ de prendre dans une foule de questions l'opinion de
leurs chanom~s. Dans le _recueil des décrétales promulguées par
le pape G~é?oire IX, le titre 1er ~u livre III a pour objet de rég!e~ préc1sement cette consultat10n. Il porte le titre caracténstique: « Des chose~ qui sont faites par un prélat sans le consentem~nt ~e son chapitr~ ». ':"oici les principales dispositions de
ce titre ! vous. allez vo1r qu elles ont pour objet et pour résulta; de her, en somme, asse~ étroitement., le pouvoir épiscopal.
D abord, on rappelle un ancien canon d'un concite de Valence •
« :oute donation, toute vente, tout échange de biens d'Église·
fa1ts par les éveques sans l'approbation et la souscription d;
leurs cl~rcs, seront nuls. » Voila un premier point : l'éveque ne
peut al:éner seul, sous quelque forme que ce soit. C'est ce que
~éclara1t encore Alexandre III, dans une décrétale également
m~érée au recue!l de Grégoire IX: ce Toute concession, qui a été
faite par un _éveque malgré son chapitre, est nulle dans la rigueur d~1 dro1t et dé~ourvue de valeur, a moins qu'apres cou
1~ chapitre • ne la ratifie. » Il ne s'agit pas seulement d'alién!
tio:,. De meme, Alexandre III, dans une décrétale adressée au
pa riarche ~e Jérusalem, le blame de se passer trop facilement
de son ch_apitre : « N?us _avons appris, dit-il, que sans le conseil
de tes freres, tu as rnstitué, destitué des abbés, des abbesses,
11

...

�131

REVUE DES COüRS ET CO~FÉRE~CES

L&amp; S \CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

et d'autres personnes ecclésiastiques. Nous t'inter~iso~s c~Ia par
l'autorité apostolique ; nous déc!a:ons ~ue les mstitub~ns et
destitutions faites dans ces cond1t10ns n ont aucune espeoe de
valeur. » Ainsi, toutes les nominations importantes faites par
un éveque doivent etre délibérées en chapitre.
Un autre genre de question se présentait tres souvent aux xne
et xme siécles ; c'est ce que l'on appelait les incorporati~ns,
c'est-a-dire l'acte par lequel les éveques confiaient une paro¡sse
a un monastere qui en était chargé désormais et la faisait desservir par des moines. Une décrétale d'Innocent III, adressée ~
l'archidiacre de Metz, s'exprime ainsi : « Tu nous as demandé s1
1'évéque avec son seul archidiacre et sans le consenteme~t du
ehapitre (sous prétexte que ce consentement est présumé, pmsq~e
1'éveque est élu par le chapitrej, peu~ ,conférer des ~l_ises baptísmales (des paroisses), a des mona~teres ou ª. des eghses monastiques conventuelles. ,Cette quest1on est év1demment tranchée
par une décrétale du pape Léon IX dans laquelle on lit que l'éveque ne peut donner, échanger ou vendre quoi que ce so~t des
biens de son église, si ce n'est dans l'intéret de cette éghse et
aprés délibération et consentement de tbut le clergé. Sauf cette
condition tout acte de ce genre fait par l'éveque est nul. »
Alexandre 111, dans une dácrétale adressée a ce meme patriarche
de Jérusalem, dont je vous parlais tout a l'heure, qui en prenait
si a son aise avec son chapitre, a soin de couper court a un abus
analogue a celui que nous avons vu se produire dans les relations du pape et du Sacré Collége : ce prélat n'hésitait pas a supposer le consentement de tel ou tel chanoine absent. ce Nous ordonnons a ta fraternité, lui écrit le pape, que tu consultes tes freres
dans les concessions, confirmations et autres grosses affaires
de ton église et que tu les traites toutes avec lelll' consentement
ou au moins avec le consentement de la sanior pars ; qu'avec
ce consentement tu établisses ce qu'il faut établir, que tu corriges les fautes et abolisses et supprimes ce qu'il faut supprimer. Tu ne dois pas permettre que l'on inscrive au has des actes
les noms de ceux de tes chanoines qui seraient absents, car de
tels procédés sont vains et faux et tu pourrais a bon droit, si tu
y recourais, encourir la note de faussaire. Nous décidons que yius
les priviléges dans lesquels les noms de chanoines absents sera1ent,
sans qu'ils le sussent, apposés, seraient nuls a !'avenir et d'aucune valeur. » Tels sont les textes sur lesquels les canonistes
du xme siécle ont construit toute une théorie pour distinguer les
actes qui sont permis a l' éveque par s.a propre actorité, et ceux
qu'ils ne peuventfaire qu'apres avoir consulté le chapitre, ceux

enfin pour Iesqueli; le consentement meme du pa~e est nécessaire.
Voici en gros les afTaires de la seconde catégorie :
10 Les aliénations de biens d'Église, en prenant le mot aliénations dans le sens le plus large ; 2° les changements importants dans I'état bénéficial de l'Église, suppressions de bénéfices, ou, au contraire, érections de bénéfices nouveaux, particulierement de nouvelles prébendes de chanoines a l'église cathédrale ; 30 colla tions · de canonicats (et encore dans bien des
églises des coutumes particulieres font-elles dépendre ces colla·
tions exclusivement, du chapitre sans que l'éveque interviennej.
Pour les autres nominations ecclésiastiques, en général, l'éveque
doit consulter le chapitre sans etre lié par son avis.
Telles sont les regles que le raisonnemcnt par analogie dont
nous avons parlé permettait d'appliquer au pape. Dela, les theses
que nous rencontrons chez un certain nombre de canoniste,; du
xme siécle, qui soutienncnt que le pape n'a pas le droit d'aliéner quoi que ce soit des biens de l'Église romaine sans l'avis du
Sacré College, - vous vous rappelez d'ailleurs que Grégoire IX,
avait promulgué une décrétale en ce sens, - que le pape ne pouvait
non plus sans !'avis du Sacré College faire une loi générale concernant toute l'Église, ni déposer un cardinal, ni envoyer un
cardinal légat ; toutes ces mesures que l'éveque n'a pas le droit
de prendre pour son diocese, le pape non plus n'a pas le droit
de les prendre pour l'Église universelle.
Mais il est intéressant de rechercher sur quoi repose elle-meme
l'obligation de l'éveque vis-a-vis de son chapitre. Est-ce simplement sur cette idée qu'il y a des chances pour qu'une mesure
qui a été délibérée dans une assemblée soit plus réfléchie, plus
mure, qu'une mesure prise par un seul homme? Non, ce n'est
pas seulement. cette considération pratique que l'on invoque,
mais une idée presque mystique et théologique : ce n'est pas
l'éveque seul, ce sont l'éveque et les chanoines ensemble qui cons
tituent l'Église ou mieux qui la représentent ; c'est dans leur
réunion que réside l'autorité, elle n'est tout entiere ni dans le
personnage isolé qu'est l'éveque, ni dans le corps qu'est le chapitre ; elle s'exerce par leur collaboration a tous deux. Pour rappeler une métaphore qui a été tres souvent employée au Moyen
Age (et vous savez quelle importance ont a cette époque les méta•
phores, que l'on prend tres souvent pour des raisons), éveques
et chapitres forment un corps dont l'éveque est la tete sans doute,
m~is _dont les chanoines sont les membres ; la tete ne peut pas
agir mdépendamment des membres; elle les dirige, mais elle a
besoin d'eux, et ne peut s'en séparer. Cette théorie, pour peu

130

�133

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

qu'on la pressAt, serait extremement dangereuse pour les conceptions orthodoxes sur la constitution de l'Église. Elle a été
trés souvent soutenue par des gens qui n'en voyaient peut-etre
pas toutes les conséquences théologiques, et tres souvent appliquée au Saint-Siége. De la, la fréquence et l'importance des expressions qui sont constamment employées pour désigner les cardinaux : membrum Ecclesim, ou membrum capitis, membres de
l'Église ou de la tete de l'Église, membrum nobile Ecclesim romanm. Le pape Jui-meme s'en sert trés souvent en parlant des cardinaux. S'il s'agit, par exemple, d'accréditer un cardinal légat
auprés d'un souverain quelconque, il fera ressortir qu'il s'agit d'un
«membre particuliérement distingué» de l'Église romaine. Comme
le disait Urbain IV, les cardinaux ont été créés pour etre « comme
des membres étroitement unis - membra in unum convenienlia
- et servir le Souverain Pontife comme leur propre tete». Ainsi,
il y a pour ainsi dire indivisibilité entre le pape et les cardinaux.
Pressez un peu cette théorie; poussez-la encore un peu plus loin;
vous pourrez en condure que la vraie autorité appartient au
Sacré Collége, qui, pour plus de commodité seulement, choisit un
chef qui n'est que l'exécuteur de ses volontés.
Cette idée, en efTet, nous la .trouvons a la fin du x1e siécle dans
la lettre du cardinal Rugues a la comtesse Mathilde. J'ai eu occasion de vous la citer déja d'un autre point de vue, pour ce qui
concerne les roles respectifs des cardinaux-éveques d'une part,
pretres et diacres de l'autre. Elle n'est pas moins intéressante
par les vues qu'elle exprime sur les rapports du Sacré Collége et
du pape. &lt;&lt; C'est, dit le cardinal Rugues, le privilége du Siége
romain de toujours assister par l'entremise descardinaux-pretres
et diacres le Souverain Pontife, c'est-a-direle vicaire de ce Siege.i&gt;
Vous voyez la conception ; Je Siége de Rome, l'Église romaine,
considérés comme une espéce d' etre moral extérieur pour ainsi
dire a la fois aux cardinaux et au pape qui n'en sont que les représentants momentanés. Les cardinaux, done, assistent le pape,
« c'est-a-dire celui que le Saint-Siége prend pour bouche, par
lequel et avec lequel il preche, par Jeque! il administre les sacrements, par Jeque! et avec lequel il confirme ce qu'il faut confirmer et improuve ce qu'il faut improuver ; san;; la souscription
de ce Saint-Siege (représenté par les cardinaux) toute décision
du souverain pontife est invalide ». Ici la théorie du pape, tete
de l'Église en un sens, mais serviteur du corps de l'Église en un
autre, a pris sa derniére et sa plus forte expression ; elle aboutit
a un véritable parlementarisme. Non seulement le controle, mais
presque l'initiative appartiennent au Sacré College ; le pape

encore une fois n'est la que pour enregistrer les décisions. Je me
bate de dire que nous avons du aller chercher cette expression
sousla plume d'un schismatique, car ce cardinal Rugues, au moment ou il écrit sa lettre a la comtesse Mathilde, est en pleine
révo!te contr~ le pape Urbain II. 11 appartient au groupe des
cardmaux qm, a l'extreme fin du pontificat de Grégoire VII,
en 1084, cédant a la pression d'Renri IV et inquiets des avent~res dans lesque_lles il leur semble que la _politique trop intrans1geante de Grégo1re VII risque de lancer l'Eglise, se sont séparés
du pape et ont passé a l'Empire ; ils ont persévéré dans Je schisme
sous les pontificats de Victor III et d'Urbain II. Comme il arrive
a l'appui de leurs actes ils constituent une théorie.
'
Si l'on s'en tient aux canonistes orthodoxes et notamment
aux gra11ds jurisconsultes du xme siécle on tro~ve cette théorie
indiquée,_ mais en passant seulement, san~ que l'on veuille, a coup
sOr, e:'1 t1rer to utes les conséquences. En somme, leur langage sur
~e pomt ~st_ assez :lottant. Ce sont parfois les memes noms que
Je v~us a1 ~•tés, au!ourd'.hui, a l'appui des théories parlementaires
et, l a~tre Jour, a I appm de la théorie pontificale. On trouve chez
les,~eme~ auteurs ,~es textes a l'appui des deux théses; on dirait
qu 1ls bés1tent, qu Iis veulent éviter de pousser a bout l'un ou
l'autre systéme ;ils vont jusqu'a se contredire, ou bien leur langage manque d~ cla~té ; et,. quand ils parlent de l'obligation de
consulter le _coll~ge, 1ls ne d1sent pas clairement de quelle nature
est cette_obhg~t10n, de convenance ou bien de nécessité.
Un fa1t ca~1tal et ~ar~ctéristique montre bien que la théorie
« :parlementaue », n éta1t pas tres sure d'elle-meme; c'est ce
qm se pa~se en ~as de vacance du trone pontifical. S'il y avait
~ne oc~s10n ou 1l sembl~t naturel que Je Sacré Collége exer~at
l au~orit~, supposer qu'1l en fut la véritable source c'était bien
la d1spar1~10n de ce~ui a _qui ill'a~ait déléguée.Logiq~ement,tous
les pouvo1r~ du Sa1nt-Siege auraient du faire retour aux cardinaux.t~~fo1s, en effe_t, on a soute~u qu'il en était ainsi. A la fin
du_x1 siecle, Ie_cardmal Deusded1t, - ce personnage si curieux,
qm, est la f01_s un_ défe1:1seur tres convaincu des prérogatives
del Égl_1s~ romame v1~-a-v1s du pouvoir impérial, maisqui, d'autre
part, distmg_ue parfo1s entre cette Église et le pape, et montre
une gra~de mdépendance a critiquer les faiblesses du pape D_e~sdedi~, done, dans l'introduction a sa collection canoniq'ue
ou Ii .exalte l'É
. gl'1se de R orne et ses prérogatives expose en ces'
termes ce _qm, préciséme~t, s~lon lui, constitue ~ne des preuves
les plus saillantes de sa s1tuation exceptionnelle. « Cette Église
a obtenu de la part des anciens Peres un tel respect, que l'il-

132

.ª

.ª

•

�REVUE DES COURS ET CONF.ÉRENCES
134
lustre martyr Cyprien, d'apres ce que l'on lit dans se_s épttres!
a obéi avec humilité aux décisions des pretres et des diacres qm
gouvernaient l'Église de Rome apres le mar~yre de F~bien ; et
il leur a rendu compte par ses lettres de ce qm se passa_1t dans sa
province. »Ce n'est pas sans arriere-pensée que Deusded1t rappelle
qu'au me siecle, en J'absence du pape, le corps presbytéral et
diaconal de l'Église romaine prend les renes du gouvernement
et se fait obéir par les éveques des provinces, y compris un personnage aussi considérable que saint Cyprien._ « Et on_ lit da~s
les lettres que ce meme clergé a adressées a samt Cyprien, qu 11
écrivait aussi en Sicile et dans d'autres régions; avant meme
l'élection du pape Comeille, il a convoqué les éveques en synode
a Rome pour traiter les affaires qui s'imposaient alors. » Vous
vous rendez compte que de textes pareils, on pouvait déduire
la toute-puisssance des cardinaux durant la vacance. Quelques
auteurs des :xne et :xm 0 siecles, Huguccio, Jean le Teutonique,
Barthélemy de Brescia, J'ont fait: A !'extreme fin du
xrnª siecle encore, un canoniste d'occasion il est vrai, le célebre
franciscain Pierre Olive, déclare qu' « apres la mort du pape et
tant que l'on n'a pas élu son successeur, l'autoritésupreme réside
chez les cardinaux ». Et, au début du x1v6 siecle, Gilles Colonna,
l'un des champions les plus convaincus de l'omnipotence du
pape, mentionne cependant cette opinion.« On prétendait, dit-il,
que l'Église ne meurt jamais ; e_t qu'en c_onséquence pendant
la vacance du Saint-Siege le pouvoir pontifical reste dans l'Église c'est-a-dire dans le college des cardinaux ». Enfin il est
arri;é que le Sacré College lui-meme a revendiqué ce pouvoir
supreme. Une lettre des cardinaux, écrite en 1243, quelques
semaines avant la fin du long interregne qui sépare les pontificats de Célestin IV et d'Innocent IV, s'exprime ainsi : « Nous,
•.. dans lesquels réside le pouvoir, le Saint-Siege étant varant ».
Voila bien la prétention ; mais outre qu'elle est assez rare sous
eette forme absolue, les faits n'y répondent et ne la justifient
pas. En somme, il est beaucoup de droits tres importants que
les cardinaux n'ont jamais réclamés ni exercés: ainsi celui de se
recruter, ou la juridiction sur les éveques, ou le droitde les nommer.
Si l'on dresse la liste, d'ailleurs extremement. courte, des lettres
émanées du Sacré College durant les vacances, nous y trouvons
essentiellement et avant tout des mesures politiques de circonstance et d'intéret urgent, relatives a l'État pontifieal,.a la.sécurité de la ville ou momentanément réside le college, par conséquent, au moins d'une fagon indirecte, a la sécurité des opérations de J'élection. S'il s'agit de mesures politiques ou religieuses

LE S.\CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

135

en apparence plus considérables, si, par exemple, en 1269, le Sacré
College confie a l'un de ses membres, le card'inal Rodolphe d' Albano, la· mission de légat, d'abord en France pour aider sa.int.
Louis a préparer sa croisade, ensuite a Tunis pour accompagner
l'armée; si la meme année, il continue les négociations en vue
de l'union avec lesGrecs inaugurées par Urbain IV et Clément \V,
et. rédige la formule de profession de foi que devront jurer ceuxci ; si, en 1277, durant le conclave qui précede l'élection de Nicolas HI, il charge les ministres généraux des freres Precheurs
et._ des freres Mineurs d'une médiation diplomatique entre les
r01s de France et de Castille ; si, en 12537, il intervient pour procurer la Iibération de Charles le Boiteux, fils de Charles Jer
d'Anjou, fait prisonnier par les Siciliens révoltés, il faut remarquer_ que, dans tou~es ces _circonstances, il ne fait, a vrai dire, que
contmue~ ~es affa1res déJa amorcées sous le pontificat précédent. (Ams1 Ro~olphe _d'Albano avait déja été désigné par Cléme~t IV pour l emplo1 de légat ; on ne fait guere qu'exécuter
les mtent~?ns du pape défon~.) Sauf ces exceptions, dontvous
voyez qu 11 faut se garder d exagérer la portée, il est remarquable que les cardinaux restent assez bien, spontanément
et d'eux-memes, dans la sphere aasez étroite que nous allons
voir les papes leur assigner.
, C'est, en efTet, dan~ la seconde moit~é du treizieme siecle que
l ?n a commencé a Iégiférer sur la quest10n des pouvoirs des cardmaux durant la vacance. 11 n'y a pas la simple hasard : ce
probl~me, penda~t tres longtemps, n'avait eu qu'une importance
théor1que, une 1I?port_ance ~'école ; les vacances pontificales
étant courtes (et 11 était adnns par tous qu'elles devaient etre
?ourtes ), les c~rdin~ux n'.avaient pas le temps, pendantlesquelques
JOU~ consacres a l éle?~1on, de prendre des mesures importantes.
Ma1s. ~a seco?d; mo1tié du xm 0 siecle, ou, plus exactement
la penode qm s ouvre en 1241, a la mort de Grégoire IX et. le
début du xive siecle, sontmarquées par des vacances extrem~ment
l~ngues. C'est l'effet de cette diminution du nombre des cardm~1;1x dont_ nous avons étudié les causes, et aussi des rivalités
polit1ques v10lentes qui divisent un Sacré College aussiréduit
C'estl'épo~ue, dis-je, ou les vacances se prolongent. Iln'est pa~
rare que_ l _mterregne dure des mois et parfois des années. Dans
ces co_nd1tion~, la quest.ion de savoir ceque les cardinaux ont
le_ dro1t de. fa1re devient urgente et grave. 11 était presqueinév1~ble q~'lls fussent tentés d'empiéter beaucoup ; ils pouvaient
faire va~o1r 1~ ~éces~ité meme de ne pas arreter pendant si Iongtemps l adm1mstration, le gouvernement, la vie de l'Église. De

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
136
la un danger possible contre lequel le Saint-Siege s' est prémuni.
II est tout a fait caractéristique de voir que ce sont les memes
constitutions qui, d'une part, établisscnt le conclave et 'édictent
son reglement (c'est-a-dire imaginent un procédé extremement
efficace pour contraindre les cardinaux a une prompte élection),
et, d'autre part, limitent aussi tres étroitement les pouvoirs d_u
college durant la vacance. Cela est déja le cas pour la constitution Ubi periculum que Grégoire X promulgua au deuxieme
concile de Lyon ; érigeant en loi, pour ainsi dire, les irrégularités et les violences qui avaient marqué la longue vacance entre
Clément IV et Grégoire X, elle édictait qu'a la mort d'un pape,
et un certain délai expiré pour les obseques, les cardinaux devraient se réunir dans un rpeme local, fermé a cié, et ne pourraient en sortir que le pape élu, avec interdiction, en attendant,
de communiquer avec le dehors. Or, cette constitution (qui
est restée encore la base de la législation en matiere d'élection
pontificale), contient un article portant que &lt;&lt; les cardinaux
devront donner tant de soin a Mter l'élection, qu'ils ne se meleront d'aucune autre affaire, a moins que, par hasard, une nécessité
absolument urgente ne les presse et quJil ne s'agisse de défendre
les terres de l'Eglisc, ou une partie d'entre elles, ou a moins qu'il
ne surgisse un danger tellement grand et tellement évident
que tous les cardinaux a l'unanimité estiment qu'il faut immédiatement y parer. » Ainsi, normalement, ce n'est que de l'administration de l'État temporel que les cardinaux doivent s'occuper ; et encore, en cas d'affaires a la fois absolument
urgentes et exceptionnellement graves.
Cette constitution fut tres mal accueillie et je vous ai expliqué
l'autre jour par quels procédés d'habiles divisions, de négociations en détail, Grégoire X réussit contre l'opposition des
cardinaux a la faire passer au concile deLyon.Adiversesreprises,
a la fin du xm 0 siecle, elle fut supprimée ; un pape enclin a etre
déférent aux vreux du Sacré College n'avait pas de meilleur
moyen de luí plaire. Mais qu'un pape é:r;iergique revlnt, il la rétablissait ; en fin de compte, elle fut définitivement confirmée par
Clément V au début du x1v0 siecle dans sa constitution Ne Romani ; confirmée, et précisée aussi, et justement sur le point
qui nous occupe, sur les pouvoirs du college durant la vacance.
Clément V explique qu'il y a Jieu d'écarter une opinion qui
tend a se faire jour. « Pour que I'élection du pontife romain ne
puisse souffrir aucun obstacle, aucun retard résultant de la
diversité d'opinions incertaines, considérant tout particulierement que la loi portée par un supérieur ne peut pas etre suppri-

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

137

mée par un inférieur (remarquez ici une formule extremement
nette ; cela n'est dit qu'en passant, dans un attendu, mais il
est affirmé que le pape est le supérieur, et le Sacré College, l'inférieur), nous repoussons, de l'avis de nos freres, comme contraire a la vérité, la théorie qui s'efforce, a ce qu'on nous dit,
de prévaloir, et d'apres laquelle la constitution portée par notre
prédécesseur Grégoire X sur l'élection du pontife romain pourrait etre durant la vacance du tróne apostolique modifiée, corrigée ou changée par le college des cardinaux ; ou bien d'apres
laquelle le meme college pourrait y retrancher ou ajouter quoi
que ce soit, ou s'en dispenser d'une maniere quelconque ou meme
y renoncer entierement ; et nous déclarons vain et nul tout ce
que le Sacré College aurait cherché a exercer de puissance et de
juridiction appartenant au pontife romaindurant Sl:/- vie, si ce n'est
dans la mesure et dans les cas ou la constitution susdite le permet. » Ainsi la juridiction du college pendant la vacance reste
Iimitée comme l'a établie Grégoire X. Le pape n'introduit qu'une
exception ; il autorise le Sacré College sede vacante a nommer
un certain nombre de hauts fonctionnaires chargés de services
qui ne souffrent pas d'interruption, ainsi le camérier (le trésorier, le ministre des finances de l'Église), le grand pénitencier
~t.les pénitenciers inférieurs, si ces offices viennent a vaquer par
smte de mort ou autrement ; il ne s'agit d'ailleurs que de simples
substituts dont les pouvoirs durent autant que la vacance. Le
motif qui est mis en avant par Clément V, et l'un des buts du
reste que se proposait déja Grégoire X, c'était de hater l'élection du pape. ll est bien clair que si toute l'administration de
l'Église avait passé au college, si, par conséquent, ríen ne fO.t
resté en souffrance par suite de la vacance, cela eO.t fait disparattre une des raisons qui pouvaient presser l'élection. Mais accessoirement et implicitement les papes se trouvent aussi avoir
~ranché en faveu~ du pouvoir pontifical un point de tres grande
importance théonque plus encore que pratique.
De tout ceci, il résulte que dans les circonstances normales
les cardinaux sont pour le pape jusqu'a un certain point u~
élément modérateur, mais ne constituent pas une véritable limitation a son pouvoir.
Mais nous disons : en temps normal. Qu'il survienne une crise,
un~ lutte_ grave dans laquelle le Saint-Siege se trouve engagé,
qu Il 't a1t quelque part un pouvoir, un souverain intéressé a
o~g~~1ser une _opposition contre le pape et surtout' a créer des
dlVlsions au se1? du Sacré College, qu'il y ait parmi les cardinaux
des hommes qm n'approuvent pas la politique pontificale, immé-

�139

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

diatement la these parlementaire renatt pour ainsi dire. Périodiqueqient, on la voit ainsi reparattre au grand jour et trouver
des expressions parfois tres brutales. Tout a l'heure nous la
voyions formulée par les cardinaux révoltés contre Grégoire VII
et Urbain II ; on aurait pu la trouver de meme sous la plume
des cardinaux soulevés contre Pascal II a propos de la question
des investitures, non pas favorables a l'empire, mais plus papalins au contraire que le pape. C'e.st surtout au xm6 siecle et
au début du Xlv 6 , avec les grands adversaires du Saint-Siege
qui s'appellent Frédéric II et Philippe le Bel, que la théorie a re&lt;;u
sa forme la plus nette, et la plus élégante en quelque sorte. Frédéric II a tres nettement soutenu que les cardinaux peuvent
juger les actes du pape, etre arbitres entre lui et les souverains,
s'opposer a ses décisions, ou tout au moins, au besoin, saisir
l'Église universelle par la convocation d'un concile. II l'a fait
notamment dans sa lettre du 10 mars 1239, destinée, dans sa
pensée, en 'nattant leurs tendances oligarchiques, a détacher
du pape quelques cardinaux (en fait, il se trompa dans ses calculs, et ne réussit qu'aupres du seul Jean Colonna). Les termes
dans lesquels il s'exprime sont d'ailleurs intéressants : ce Le Chriit
est la tete de l'Église; il a fondé son Égfüe sur la pierre et il vous
a établis les successeurs des Apótres. ;) (Toutes les fois que l'on
a besoin d'opposer les cardinaux au pape, on les déclare les successeurs des Ap6tres, comme le pape est le successeur de saint
Pierre). « Vous qui etes les flambeaux de l'Église vous etes placés sur la montagne et non pas sous le boisseau ; ... vous avez
le droit de participer également a toutes les choses que celui qui
préside au siege de Pierre (remarquez cette périphrase tendancieuse pour désigner le pape ; elle est choisie a dessein pour montrer que le pape n'est qu'un simple président du siege de Pierre
que les cardinaux représentent presque aussi bien que lui) se
Jlropgse d' établir ou se propose de détruire. . . Qui ne serait
surpris et frappé de stupeur en voyant que celui qui est assis
sur le trone de Pierre(meme périphrase)et entouré de la réunion
d'un si grand nombre de peres vénérables veuille cependant
procéder sans les consulter? .. C'est pourquoi nous supplions
votre corps vénérable de contenir par votre influence les actes
du Souverain Pontife que le monde entier reconnatt etre aussi
injustes que spontanés. C'est a vous qu'il appartient de pourvoir
a la tranquillité de l'Église entiere et a la fin des scandales. »
Vers le meme moment dans une lettre a Richard de Comouailles,
le frere du roi d'Angleterre, qu'il s'efforce d'intéresser a sa
cause, Frédéric II se plaint que le pape l'ait excommunié mal-

gré l'avis d'une partie des cardinaux, « de la meilleure part ».
Soixante ans plus tard, au cours des deux différends successifs
entre Philippe le Bel et Boniface VIII, les memes théories alimentent les polémiques, et cette fois d'autant plus que la querelle
entre le pape et le roi se mele d'une autre, celle qui éclate entre
Boniface VIII et les deux cardinaux Pierre et Jacques Colonna.
Les causes de ce dernier conflit étaient a la fois d'ordre politique et d'ordre privé. L'une des principales. était que Boniface VIII, un Gaetani, favorisait sa famille et jetait le fondement
de sa grandeur, au point d'exciter la jalousie des Colonna et
des vieilles familles de l'aristocratie romaine, ' qui ne voyaient
pas sans mécontentement une famille nouvelle s'établir a c6té
d'elles et en partie a leurs dépens.Mais les Colonna une fois révoltés contre le pape, excommuniés et dépossédés par lui, s'em•
presserent d'imaginer ou plutót d'aller repecher dans le passé
des arguments de droit public ecclésiastique qui leur étaient
commodes, qui pouvaient leur servir a discréditer le pape et
son gouvernement. A leur tour, ils ont contribué a fournir des
matériaux aux actes d'accusation que Philippele Bel afait dresser
contre Boniface VIII, soit du vivant de ce pape, soit apres lui
contre sa mémoire. Dans ces actes d'accusation, comme dans
les mémoires et les pamphlets émanés des Colonna, la question
des droits ~u Sacré College revient constamment. D'abord, on
accuse Bomface VIII de méconnattre les droits des cardinaux et
leur susceptibilité légitime. Il y avait quelque chose de fondé
da~s ce~ reproc:ies. Je vous disais l'autre jour que Boniface VIII
éta!t tres certamement un des papes qui ont traité le Sacré College de la fa&lt;;on la plus raide et .presque la plus brutale. Notre
source la plus abondante (je ne dis pas 1~ plus su.re, il s'en faut
de beaucoup) pour étudier ces rapports de Boniface VIII et de
ses cardinaux, ce sont précisément les récits ou les racontars,
comme v?us voudr~z, des cardinaux Colonna. Voici quelques
texte~ qui _sont cur1eux, mais, encare une fois, il serait imprudent, J_e c~oIS, d_e les pren_dre au pied de la lettre; ils ont, du moins,
u,1!e ~1e sm~uhere. Bom_face VIII ce avait coutume de dire que
s II n Y ava1~ pa~ d~ d1scord~s dans le college des cardinaux,
le_ pap~ ro~am n éta1t pas vra1ment pape et ne pouvait dominer
DI la ~Ille DI le~ terres de l'Église; mais s'il y a discorde entre eux,
alors_ 11 est vra1me~t le mattre et fait tout ce qui lui platt ». « Il
raba1sse et a raba1ssé tant qu'il l'a pu l'état des cardinaux ». « On prouvera qu'il a dit souvent devant les cardinaux eux-memes
q~e le monde_ n'irait bien que lorsque dans l'Église il n'y aurait
d autres cardmaux que le pape. On prouvera qu'il ne demandait

138

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pas aux carilinaux des conseils a suivre, mais qu'il exigeait leur
consentement a ce qu'il voulait ; quand il y en avait dans les
consistoires qui ne parlaient pas selon ses désirs, il les injuriait,
les couvrait d'opprobres, les comblait d'outrages, d'invectives
et de grossieretés. Un jour, le seigneur cardinal Lemoine (ce nom
est cité a plusieurs reprises) mu par le zéle de Dieu, lui dit
en plein consistoire : «Ce que vous faites, ce n' est pas demander
conseil comme le pontife romain devrait le faire, mais exiger des
consentements. » A ces paroles, le susdit Boniface, pris de fureur,
se mit a crier contre lui: « Picard, Picard, tu as une tete picarde;
mais pardieu ! (il y a ici un jeu de mots difficile a traduire) je
te piquerai et ferai en toutes choses ce qui me platt ; je ne renoncerai pas a faire ce qui rn,e plalt ni pour toi ni pour vous tous
qui etes présents. Tu parleras picard ailleurs, mais pas devant moi. »
Les choses allérent si loin, a en croire les Colonna, que Boniface VIII finit par reprocher aux cardinaux eux-memes leur
platitude a son égard et la faiblesse avec laquelle ils supportaient
ses inj ures. Notamment, lorsqu'il eut dépossédé les Colonna d'une
fac;on, d'apres ceux-ci, absolument irréguliere, il blama « tres sou ·
vent et publiquement les cardinaux en plein consistoire de ne
s'etre pas opposés a une telle iniquité, a une telle destruction
de l'Église et de l'état des car~inaux ; et il disait que de son
temps a lui, quand il était cardinal, jamais pareille chose n'aurait
pu se faire ».
Indépendamment de ces critiques personnelles contre Boni- •
face VIII, les Colonna font de la théorie ; ils exposent ainsi ce
qui, selon eux, devrait marquer les rapports des papes et des
cardinaux. « Les cardinaux, disent-ils, sont les conseillers nécessaires et non pas volontaires du pont.ife romain; c'est-a-dire
qu'il ne dépend pas du pape de les consulter ou non ; ils sont
les conjudices du pape [ils jugent avec lui], ses coassislanles, ou
assesseurs ; « la déposition des Colonna est nulle de plein droit,
car la cause d'un cardina! (ici les Colonna auraient été fort embarrassés pour citer le moindre texte canonique a l'appui de leurs
prétentions) ne peut etre traitée que dans un concile général &gt;&gt; ;
- «les cardinaux ont été établis pour assister le pontife romain;
comment un seul cardinal osera-t-il désormais reprendre les pontifes romains qui parleraient ou agiraient contre la vérité, si
sans aucun motif le pape peut l'expulser et le priver du cardinalat. Les cardinaux ont été faits pour résister en face du pontife romain. . . comme Paul a résisté a Pierre ; . . . comment
désormais un cardinal osera-t-il résister au pape ? Ils sont les
membres, non pas seulement du corps de l'Église, mais de sa tete,

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

141

comment peuvent-ils sans motif ctre privés de leur dignité ? »
Je ne fais que vous citer quelques exemples des accusations
portées contre Boniface VIII et des principes opposés établis
par les Colonna. Ce qui est intéressant, c'est de constater que Philippe le Bel, de son coté, est revenu a la meme tactique que Frédéric II ; il s'est efTorcé de eéparer les cardinaux du pape, il
s'est efforcé de s'appuyer sur ceux-la contre celui-ci. Nous avons
un témoignage tres curieux de cette tactique dans un document
du 10 avril 1302 qui appartient a la seconde période du difJérend. C'.est une piece qui est émanée des nobles Jaiques du royaume,
et qui a été rédigée daos cette assemblée des trois États que l'on
est convenu d'appeler d'une fa\:;on d'ailleurs un peu impropre
les premiers États généraux. Au lieu d'écrire au pape, les nobles
adressérent leur protestation contre les empiétements ou prétendus empiétements du Saint Siege « a honorables percs, lors
chiers et anciens amis tout le Colliege et a chascun des cardinaux
de la Sainete Eglise de Rome ». Ils se plaignent a eux des &lt;&lt; entreprises de celuy qui en present est ou siege du gouvernement de
l'Eglise ». (Remarquez comment naturellement - du reste il
est possible qu'il y ait eu une imitation consciente - on revient
aux tour_nures de Frédéric 11 ; on évite de nommer le pape,
on le dés1~ne par unepériphrase qui diminuesonautoritépropre.)
Apres avo1r énuméré leurs griefs contre Boniface, ils ajoutent :
1
• &lt; Parquoy nous vous prions et requerons tant affectueusement
comme _nous pouvons que comme vous soyezestablis et appellez
en part1e ou gouvernement de l'Eglise, et chacun de vous (c'est
encor~ la formule frédéricienne), en ceste besoingne veillez tel
conse~l mettre et tel remede que ce qui est par si legier et par
que s1 desordenné m_ouvement commencié soit mis a bon point
et a b~n estat ». Cec1 est presque la traduction du manifeste de
Frédér1c II aux cardinaux.
Tout~s ces crises, d'ailleurs, sont passageres et ne risquent pas
d~, mod1fier réellement la constitution meme de l'Église · le SaintS~ege_ les surm~nte toujours; jusqu'au début du x1ve siecle, la
victmre_ appartient régulierement au principe de la pleniiudo
p~leslafis. Sur un seul point les efforts des cardinaux ont triomphé
des ~ette époq~e. 11s ont obtenu une part precise daos l'administ~ation financ1ere et daos la jouissance des revenus du SaintSiege_ ; nous au_rons a voir daos quelles conditions, et comment,
depms le x1ve s1ecle,_ i~s ont fait un nouvel effort, qui fut plus persévérant et plus smv1 au xve, pour limiter la monarchie pontificale au moyen d'un systeme qu'il nous faudra étudier dans son
ensemble, le syst.eme des capitulations.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

143

belle scene, de plus en p1us romantique, sur le lac, et enfin l'hymne

t

Les Influences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Cours de 11. PAUL RAZARD,
Char(Jé de Cours ó la Sorbonne.

C'est le 27 juin 1816 que Mme Charles. est partie pour Aix ;
Lamartine s'y rend aussi pour sa santé, et_ ils se rencontrent dans
la meme maison, chez le docteur Perrier. Quelque chose_ de
tout nouveau va entrer dans la vie de Lamartine : la pass1on.
et tres vite la douleur; une fois de plus, l'amour et la m~r_t seront
intimement unis : l'amour, la mort : de la nattront défi~tivement
les Médilalions. 11 y a, dans ce roman d~ Lamartme et de
Mme Charles, un caractere frappant de ~éalité _: ce ~e sont paa
deme anges, mais deux créatures hu1?ames qui_ le VIvent, av
toute leur personnalité, et la scene n en est pomt dans le pay
des reves: c'est une histoire vraie, qui n'est ~as belle d'un_h_ou
a l'autre mais dont la beauté est d'etre de la v1e, avec ses m1ser
et ses gr;ndeurs, et de nous donner le spectacle poignant de de
ames humaines.
Sur les tout premiers débuts, nous savons peu de chose. Nou
avons bien Raphaiil, mais c'est une maniere d'estampe roman
tique ; comme personnage~ : un pere· noble, Charl_es ; un
femme presque divine, Juhe ; un homme, Raphael, . beau
sombre marqué par le sceau du destin. Toutes les crrc?ns
tances ~ont embellies, forcées jusqu'au sublime_: la d~amatiqu
rencontre dans la tempete, l'aveu, romancé lm auss1, la t

la joie de cet amour longtemps revé et enfin trouvé. ll y a dans
tout cela quelque chose d'immatériel, il ne s'agit que des Ames,
et Elvire le fait entendre a Raphael. Tout ce récit a sa couleur
propre, désuete et un peu fanée. ~fais il ne fut écrit qu'en 1849ct
tout y est arrangé, a commencer par le titre, « Pages de la
Vingtieme année»: Lamartine avait alors vingt-six ans. Les faits
ontsubi une doubledeformation, dictéepar un double souci : ilfaut
d'abord innocenter Julie, faire ouhlier qu'elle était mariée, et
cela ne va pas toujours sans quelque gene ; et il faut aussi qu'il
n'y ait pas un geste qui ne soit de grande allure, pas un mot qui
ne soit pai,hétique. Mais en faisant disparattretoutdétail vulgaire,
Lamartine a enlevé ce goflt de vécu qui pour nous est essentiel.
et nous n'accordons plus a Raphael qu'un tres mince crédit.
Combien plus évocateurs, ces quelques mots écrits au crayon,
par Lamartine sur le carnet de J ulie : « lls se rencontrerent, ils
e'aimérent ,1 ; sur le carnet de Lamartine cette simple phrase :
«Donné par Julie, 1816, a Aix »; et aussi ces vers, un peugauches,
mais qui montrent l'inspiration du moment et le désir de íixer
l'instant fugitif:
O toi qui m'apparus daos ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagere en ces lieux...
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin f
Ton berceau fut-il sur la terre,
Ou n'es-tu qu'un souffie divin ?
Ah, que! que soit ton nom, ton de~tin. ta patrie,
Ou filie de la tcrre, ou du divin séjour,
Ah laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte et mon amour...

Le prernier séjour a Aix fut tres court : Julie quitte les eaux
le ~ octobre 1816, et Lamartine l'accompagne pendant une
partie de son voyage de retour.
P~dant les mois qui suivirent, il n'a qu'un souci : la rejoindre
A Pans. Mais sa famille le tient et il est obligé d'imaginer des
ruees et de s'assurer la complicité de Virieu : Virieu lui écrira
de venir a Paris, en s'engageant a l'aider a se caser. La famille
se laisse convaincre et Lamartine se met en route. Son arrivée
fut un coup de théatre, le 25 décembre 1816 dans le salon de
I'Institut_ ou il fit son apparition au milieu de la soirée. Julie
ne_ ~ut lm parler seule aseul ; mais le soir, des qu 'il fut partí, elle
sa1S1t sa pl~me et se rnit a lui écrire. II a brulé plus tard ces
lettres, ma1~ pas toutes; il en a gardé au moins quelques-unes,
tres peu, tro1s ou quatre. M. Doumic les a retrouvées et publiées
dans la Revue des Deu:x Mondes, et chez Hachetle en 1905. Elles

�144

sont fort belles parce que tres sinceres: c'est l'épanchement d'un
creur aimant, cultivé, mais pas le moins du mon?e ~é?ant ; elles
sont touchantes, et meme poignantes dans leur smcerité.
.
La premiere (1) est écrite le 25 décembre a 11 h. 1/2, ~uss1t~t
apres le départ de Lamartine : les indiffér~nts sont ~?rbs? ma1s
Julie souffre encore de cet obstacle : « J'a1 cru que J alla1s leur
dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas v~us,
que j'ai beaucoup souffert, .etqu'i1, est temi:s, pour que Je vive,
qu'il me ranime sur son sem. » C est une _ame a la Ro':'sseau,
et son premier mouvement est de rendre _graces a Prov1dence,
la supreme bonté qui lui a rendu Lamart~~e .; ma_1s_ son reme~ciement est aussi une priere, d'une subbhte fé:I1.mme tres dél~cate : elle remercie pour le passé, mais a cond1bon que ce s01t
la meme chose pour l'.avenir. Puis, c'est un ~etour vers le~ souvenirs de la chere vallée d'Aix; puis, des proJets, des effus1ons ...
Elle succombe a son émotion; elle croit ne plus trouver ses mots
et en trouve d'admirables, et son amour prend une nuance
curieuse d'amour maternel, jaloux, calin et protecteur.
La seconde lettre est du 1er janvier 1817. C'est d'abord une
conversation passionnée. Puis Julie s'arrete par pe1;1r de parat.tre
pédante, et fait acte d'humilité : ce Que cette ~ev~se est vraie :
Un homme doit braver l'opinion, une femme doil s V, soum_eitre...
Que je serais une bonne femme avec vous !_ Que J en sms une
ordinaire avec un autre. » Dans cette pass1on, des . causes de
souffrance entrent bientot. Lamartine a donné a Juhe des vers
a lire · elle les lit tout d'une traite, et en trouve dans le nombre
qui a;aient été écrits pour Graziella. Elle fait un triste_ re~our
sur elle-meme elle se compare a Graziella et se trouve m_d1gne
.d'aimer Lama~tine comme Graziella l'aurait aimé. Ce sentiment
tres beau, presque trop beau, la tour~ente ; elle confíe s?n
angoisse a Virieu qui lui répond : _« C'é~a1t une excellente pebte
personne, pleine de creur, et qm a b~en ~egretté Alphonse. •
Voila done ce qu'un jour on pourra d1re d elle! ~lle s~ révolte,
elle ne pourrait supporter un pareil éloge; elle veut etre a1mée pou
elle-meme. Elle ne comprend pas que l'amour de Lamartine pou
Graziella était bien autr.e chose que celui qu'il a pour elle ; que
e' était un amour tout littéraire ; elle souffre, elle est malheureuse,
Dans la meme matinée, elle découvre un autre motif de douleu~¡
elle re«1oit de Lamartine une let_tre qui la m~t hors d'elle,:
-semble qu'il l'ait priée de rédmre son affection a celle duna

.ª

!ª

..

14::i

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LA}IARTIN'E
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

(l) M. Séché, dans son Post-scriplum au ·ro~an de Lamarline,_proposeu
autre classement chronologique des lettres pubhées par M. Doum1c.

mere, et luí ait laissé craindre un départ. 11 avait osé meme
écrire qu'il n'avait pas de soup(1ons, mais, qu'a vrai dire ii
n'avait plus de confiance. Cette dureté provoque une c;ise
affreuse dans l'ame d'Elvire. Elle commence une réponse et
l'exces de la douleur lui fait perdre connaissance. Puis ell; se
repr?nd, et Lamartine, e~ lisant~ette l_ettre, ne pourra pas ne pas
sentir la force de la pass10n, et 1 agome d'unetre torturé.Ce sont
des sanglots et des cris, des expressions qui remuent Je creur.
Mais,meme au milieu de la douleur, pas une révolte contre lui ·
Julie est d'une humilité touchante, et c'est elle qui finit pa;
?emander pardon : « Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas
mgrate, crois-le· bien, mais je redoute plus que la mort de perdre
mo~ ~phonse. Ah! 9~'il me rest?, cet ange chéri ! ce fils adoré !
Qu il d1spose de mo1 a quelque btre que ce soit, et je suis a lui. »
Elle est done loin d'etre sereine, l'atmosphere ou se débat leur
a~our dan~ ces_premiers mois de 1817 ; mais, dans ces orages,
c est la réahté v1vante et complexe ducceur humainqui apparalt.
11 faudra cependant que Lamartine éprouve une secousse senti~entale plus ~olente encore, pour que la poésie jaillisse de son
ame. 11 est obligé de regagner Macon en inai 1817 et on doit se
ret~ouve: a l'automne a Aix. Lamartine sera a~ rendez-vous;
ma1s Julie trop malade ne viendra pas, et c'est du 16 au 25 septembre 1817, en l'attendant, que Lamartine composera l'Ode
au lac du Bourget : le poete de génie, cette fois est né La piece
est écrite sous l'influence de Mme Charles, ou plutot d; souvenir
Mme Charles ; l'attente exaspere et poétise son sentiment •
il ~?ut une consolation et a besoin d'une effusion: c'est aux ver~
qu Il recourt, et ce sont les premiers vers sortis de son cceur
et non de son imagination.
_Les pressentiments étaient trop vrais. Julie languissait a
~irof!ay, ou on l'avait transportée d'abord, puis a Paris 01,i' on
l a~a1t ra_men~e. L~martine, tenu au courant par le bon docteur·
Ali~, éta1~ triste J:1squ'a la mort : ce Je suis au point le plus
terrible _ou ~a destmée peut me conduire, écrit-il, le 24 octobre
{817. Rien na changé qu'en pis dans ma déplorable situation •
a pe~sonne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept
semames dans _les horreurs d'une affreuse agonie et je suis ici
dans l'absolue 1mpossibilité d'aller aupres d'elle, ~t dans les plu~
durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. » C'est
s,ans dout~ ~e temps. ou sous la meme inspiration il coro ose
1l I':1morlalile,
lettre a Mme Charles intitulée d'abo d Mp'di.
t
· J /'
,
'
r
ce
e a ion a · u ie » ; e est la question de la survie qu'il se pose en
songeant a cette femme qu'il va perdre, il le sait. Il ne veut. pas

?e

12

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE
REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES
146
que tout soit fini et il réagit de toute la force de son amour contre
l'idée de l'anéantissement :

Pour moi, quand je verrai, dans les céleslcs plaincs,
Les astres s'écartant de leurs routes cert.aines,
Oans les champs de l'éther l'un par l'autrc heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
uand j'entendrais gémir et se briser la terro ;
uand je verrais son globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant \'homme détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ;
Et quand. dernier témoin de ces scenes funebres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténebres,
Seul je serais debout: seul, malgré mon eftroi,
l!:tre infaj))ible et bon, j'espérerais en toi,
Et certain du retour de l'éternelle aurore
Sur les mondes détruits je t'attendrais encore 1

8

Apres cette déclaration, la méditation prend le ton de la lettre et
s'adresse directement a Julie.
Une légére amélioration permet a Mme Charles d'écrire a
Lamartine une derniere lettre. (10 novembre 1817 .) Elle souffre,
et cependant elle croit qu'apres de longues souffrances, elle vivra.
Mais, pour etre en paix avec sa conscience, pour reconnattre
« les graces immenses » que Dieu lui a faites, il lui faut sacrifier
son amour. Elle ne veut plus recevoir d'autres lettres de Lamartine; elle ne le désire meme pas. Elle lui écrit tout de meme, sous
des prétextes ingénieux et charmants, et, avec un illogisme
bien féminin, elle lui demande, pour finir, une prompte réponse.
Elle s'inquiete pour lui, elle le conseille tendrement : « Soignezvous, ne venez pas, cela vaut mieux je pen&amp;e. » Dans l' Immorlalilé (rédaction premiere) Lamartine avait écrit :
Pourquoi suis-je né ?
Pourquoi? Pour mériter, pour expier peut-etre.

MmeCharles,dans sa lettre, reprend ce mot et le souligne: «Je
crois qu'apres de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour
expier ». Voila, aussi intimement melées qu'il est possible, la
poésie et la vie.
Cependant Julie s'éteignait. Elle meurt le 18 décembre 1817,
a trente-cinq ans. Lamartine était a Macon ; Virieu n'était paa
la, non plus; mais, des son retour a Paris, il écrivit a Lamartine
pour lui raconter les derniers moments : « Aucun de ses trait&amp;,
ditril, n'a été défiguré. Ses cbairs sont seulement devenues
blanches comme de l'alMtre. Sa bouche était entr'ouverte ;
ses yeux a demi fermés, et il y avait sur toute sa figure une
expression céleste de douceur et de repos » ; et nous trouvons

147

aussi cette phrase qui nous étonne quelque peu : « en tout, elle
a été tres bien soignée ... il ne lui a manqué que nous deux. » Le
docteur Alin, enfin, envoya les derniers détails.
Puis, Lamarline regut ses lettres, que Mme Charles avait
mises sous enveloppe au nom de Virieu ; il re~ut aussi 1' Imitalion et le crucifix de la morte. 'Ra douleur fut incontestablement
profonde, et nous en trouvons la preuve dans sa correspondance
de 1818; on sent son abattement et sa tristesse ; tout son etre
est brisé, la vie lui est a charge, il cherche une consolation dans
le travail et un apaisement dans la fatigue. Dans toutes ses lettres,
il est hanté par l'image, la pensée, le désir de la mort. De sa
douleur, nous avons un autre témoignage, celui de sa mere : au
mois d'aout 1818, elle le dépeint « calme, mais triste, plus que
jamair, vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers
qu'il ne montre jamais... on dirait aussi qu'il est abattu par
quelque chagrin secret qu'il ne dit pas, mais que je crains d'entrevoir. 11 n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet age se confine auasi absolument dans la solitu~e; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort, ou autrement, je ne
sa1s quel objet qui cause sa mélancolie si profonde ». Ces vers
étaient les Méditalions ; la source de poésie véritable commen~t a jaillir : l' Isolemenl, le Désespoir, le Chrélien mouranl le
Soir, l' Apparilion, Souuenir, le Vallon. « J ulie était morte é~rit
M. Doumic, Elvire allait commencer de vivre. Comme o~ voit
dans les légendes na'ives et pleines de sens, toute une floraiso~
~aillir d'une tombe a peine fermée, ainsi, sur la tombe de la
Jeune femme, l'amour refleurissait en poésie. »
Pendant les deux années qui suivirent, de la fin de 1817 au
début de 1~20, nous trouvons souvent Lamartine déprimé et
acc~blé,' m~1~ nous sentons ~ussi le goüt de vivre qui reprend, le
dés~r d a~tiVlté, la nature VJgoureuse qui peut se laisser abattre
mais ~~1 ne ~emeure pas abattue. II s'occupe de littérature,
de p_ohtique ; 11 songe a une carriere possible, la diplomatie, et
auss1 a u~ établissement_ par le mariage. Vignet lui propose
deux part1s, et, sept m01s apres la mort d'Elvire Lamartine
s'occupe de 11ue D... , puis va se présenter a :\{lle B. .., a París.
Un peu t~t, di~~-t~n ? Mais c'est a une nature réelle que nous
avons affaire.Sil n est pas heureux, c'est moins peut-etre a cause
du p~ssé _que parce qu'il est impatient de s'assurer !'avenir.
De :\~1~ly, 11 _se re~d a Paris en septembre 1818, et il se prodigue
en -~1s1tes htt~ra1res, politiques et mondaines. 11 présente son
Saul a Talma; 11 _se fai~ habiller; il tache de redevenir«joli gargon»
et, pour un peu, I1 sera1t nommé secrétaire d'ambassade a '.\Iunich.

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais la nomination ne se fait pas, Talma n'accepte pas Saül,
et, en novembre, nous retrouvons Lamartine a Milly, ou il s' écrase
de fatigue pour s'épuiser et faire taire le démon intérieur ;
dégoOté du théatre, il songe a son grand poeme épique Clovis,
et surtout aux Médilalions poéliques qui de plus en plus
prennent corps.
Il veut s'en aller tres loin, a Naples, puis en Grece, et a Jérusalem, avec un bourdon et un sac ; ou bien encore, on ira en
groupe coloniser une petite tle déserte en face de Livourne. Mais,
encore et toujours, le souci de la renommée littéraire le tourmente, et le voila de nouveau a Paris en 1819. Il a su s'y ménager
des relations, et il devient l'enfant gaté du Faubourg SaintGermain; il vit dans un monde charmant ; il est « caressé, aimé,
accueilli, prévenu sur tous les points », et une p~incesse italienne
prend passion pour lui. « C'est l'époque voluptueuse de roa vie,
écrira-t-il plus tard, voluptueuse et immorale, entre mon amour
que je pleurais, et mon mariage que je pressentais. » Il est en
vogue, c'est l'homme du jour, on parle de lui, il se pousse et
sollicite partout des appuis, on le cherche et on le recherche, et
c'est une véritable popularité que lui valent ses lectures de Saül, ·
qu'il porte de salon en salon. Puis il est obligé de quitter Paris,
il est encore ballotté, de Paris a Macon, a Montculot, a Aix-lcsBains. 11 retrouvc a Aix Maria-Anne-Elisa Birch, qu'il avait déja
rencontrée a Chambéry, et qui devait devenir sa femme. Puis,
une fois de plus, Milly , Macon, Milly et de nouveau Paris, ou il
tombe soudain gravement malade.
~fais n'avons-nous pas perdu de vueles littératures étrangeres?
Non : meme au milieu de ces amours, de ces douleurs, de ces
projcts, de ces ambitions, elles ne cessent pas de le solliciter et
de poursuivre leur invasion dans son ame. En pleine passion
pour Mme Charles, il fait connaissance d'un poete portugais,
obligé de fuir sa patrie pour échapper au Saint-Office, Manoel,
un de ces émigrés qui ont toujours trouvé a Paris bon accueil,
et fait de la France leur seconde patrie littéraire. Lamartine
va le voir, lui parle de Camoens, le prie de réciter quelques vers,
lit lui-meme une traduction de Manoel, le Choix de poésies
lyriques, publié en 1808. De ces relations littéraires sortiront
deux méditations : la Gloire, méditalion X Je, composée entre la
fin de décembre 1816 et les premiers mois de 1817, et l' Enlhousiasme, méditalion JXe. L'Académie de Macon, entre temps, est
gratifiée d'un discours sur Manoel, ou Lamartine ne manque pas
de faire quelques remarques sur la pompe et la nouveauté des
comparaisons ; en technicien attentif, il souligne aussi la

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR L.\MARTINE

149

maniere
dont •le po"te
por t uga1s
. termme
. ses
d 1 · vive et· brusque
•
~
o es, a1ssant _ams1 le lecteur sous l'impression qu'il a fait nattre.
celle d'Alfier1· , ne cesse pas de
• Une autre mfluence
L
. étranoere
.0
'
amar~me :_ il a repris, nous l'avons vu, ce Saül
8 exercer sur
co:°~u en 1812_et q~ devient vraiment son grand reuvre; il en
~1t une tragéd1e en cmq acles qui est le« chef-d'reuvre des chefsreuvre », au_x yeux de sa famille, des gens de Macon et des
tªWns ~e Par1s tout au moins. Il l'allait lisant partout de sa
e e vo1x, et on l'applaudissait. Talma, il est vrai le refusa mais
e,n y mettan_t des forI?es, et en admirant le gé~ie poéti ~e de
l a~teur. Cuneuse_fatahté des mouvements littéraires: ce fit Saül
qm ~ré~ara la voie aux Méditaiions : des critiques dont le oete
fit tous les frais, et les Médit!ions

!~~~e~l~~~t:0~~\e~~~~iJ~i

Et c'est aussi le grand poete d l'é
. . .
By_ron, dont Laroartine subit fiinfi:e~::• crt qou·1tfa1dt scanddéale,
po1rs et du bias h ·
d
·
P e e es
sestout indi u
p em~,. es dése~chantement,c, et du néant, est
L
t' q é dans la per10de de tr1stesse qui suit la roort d'Elvire
amar _me nous a donné trois versions difíérentes de sa rencontr¿
~vec \m,Cdans le C~m:71enlaire joint a la Médilation IJe en 1849
ans e ours de litieralure en 1856 t d
l C
'
en 1865. Méfions-nous d
. ' e ans_ e . onstitutionnel
bablement a Paris en l~l~es v~r1tés co~trad1cto1res ; c'est proparler de B ron e'
, qu I ?ntend1t pour la premiere fois
il lui dédie 1~ ..\1idi~a'f¡~:7Jen? hre ses poésies ; en tout cas,

ª

Toi d_ont le monde cncore ignore le vrai nom
~sl?r•t mytitérieux, mortel, ange ou démon '
J•~l~~~ tut sois, Byron, bon ou fatal génie
C
.? _es concerts la sauvage harmonié
s~:~:Jtª:te bruit de la foudre et des vénts
ans orage a la voix d es t orrents 1

ir,

Bi~:~i~ntº:Jf;rs ~a~~ ttte mem~ période, il s'intéresse a la
se lie d'amitié a'v p r~ ta traducti?n de Genoude. Lamartine
C'est une ac .. ?C au eur et pratique assidument son texte
Lamartine J.~lSlt1on, et une acquisi~ion importante: jusqu'alors·
son enfance ; c'~~rnu q_ue le Psautier et l'Histoire sainte, dan~
qu'il découvre et mamtenant Job, Isaie, Ézéchiel et Jérémie
douloureux. O~tre ~=\~fJ~t~~ph~;J~émentes pla~sent au poete
nous devons a cette r /ªion
~• Chanls lyru¡uesdeSaül... ,
la Poésie sacrée dil/ ª iqbue Mde la Bible la M édilalion XXIVº,
ce M de G
' d yram e d . de Genoude.
• · est enou
e a qui
¡e poete,
le prem'ier
q . c~t d'th
I _yrambe ~st adressé, dit en note
Ul a1 vra1ment fa1t passer dans la langue

�LES INl'LUENCES ÉTRANG~:RES SUR LAMARTI:--E

150

RE\'UE DES COURS ET co=-,FÉRENCES

franc;aise la sublime poésie des Héhreux. J usqu' a présent, nous ne
connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaie, de David ;
grace a lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie
vivent aujourd'hui dans notre langue. »
Mais voila que les Médilalions vont parattre. Elles ont été
admirablement lancées, par des lectures, des sollicitations de
toute espece, avec des précautions prudentes pour tAter le
terrain. Le 8 aout 1819, Lamartine porte a Didot une de ses
Méditalions pour la faire tirer a dix exemplaires : « Ce n'est rien,
dit-il a Virieu, c'est pour voir l'effet que font mes vers imprimés. »
Le 13 avril, il en« laisse imprimer » une vingtaine d'exemplaires,
« tous retenus ». Le 21 avril, il envoie a Virieu « un modele de la
fa~on dont Didot imprimera ses Médiialions ,,. On le persécute,
dit-il, pour imprimer « au moins un volume de Médiialions ».
Mais il hésite ¡ il ne veut pas mettre au jour ses vers; il croit qu'il
serait plus sO.r d'etre placé avant, car il ambitionne toujours un
poste de secrétaire d'ambassade, et « c'est un titre défavorable
auprcs des hommes qui possedent ce monde matériel que de
s'occuper de notre monde idéal, et ils me rejetteraient a jamais,
s'ils savaient que j'aie fait un vers sérieusement.» Tout de memc,
il se laisse vaincre; le 19 février le manuscrit est a l'impression, et
l'ouvrage paratt en mars 1820. Ce fut la gloire, la vraie, la grande
gloire tout de suite. Ce qu'il avait cherché, désiré a travers tant
de dégouts, de rebellions, d'anxiétés, la gloire, entrait tout a coup
dans sa vie. Le succes fut inou'i, universel ¡ on s'arracha les premieres éditions, et ce succes ne s'est pas démenti avec le temps,
puisque, de 1869 a 1882, on a vendu 22.626 exemplaires; de
1882 a 1895, 16.000, et de 1895 a 1914, 42.600, soit au total
81.226 exemplaires en 45 ans.
Nous sommcs ainsí parvenus au terme de notre enquete a
travers la vie et les lectures de Lamartine, jusqu'aux Premieres
1'.Iédilalions, et nous pouvons constater que toujours, en toutes
circonstances, il a lu, et lu des auteurs étrangers : meme pendant
son amour avec Mme Charles, au plus fort de sa passion ou de
sa douleur, il lit. Ces lectures sont tout a fait considérables, et
de l'étranger notre Lamartine doit avoir re~u beaucoup ; comme
ses contemporains, il s'est tourné vers les différents exotisme~
et s'est fait une culture européenne. Mais de cela qu'a-t-il retenu ?
Peut-on saisir dans le résultat, les vers, des traces nombreuses et
profondes des reuvres du dehors? Des 1808, il déclare que l'amour
suit toutes sortes de modes, et, dans son Cours de Lillérature, il
dira que W eriher a été une maladie sentimentale ¡ a-t-il suivi la
mode ? Dans le salon de Mme Charles, il y avait une gravure

151

~~ian =. f:St-ce un symbole? Et la gravure qu'il demande A
. de Vmeu P?Ur orner son ouvrage, « un rocher sauvage et
p1ttoresque dommant un lac, ou une plaine ou un fleuve ou
une mer. Quelques arbres superbes sur le ro~her et la !un¿ se
levant par-dessus e~ éclairant tout cela d'un beau jour. Sur le
rocher, debout,_ as~1se ou couchée, une figure de femme représentdantdla ~féd1tabon ou l'Entbousiasme, avec ce vers gravé en
b as u essm:
• Le désir et l'amour sont les ailcs de l'é.me

1

fst-ce
un pay~age o~sianesque que ce paysage ? Interrogeons
contemp?rams : !e Jeune Víctor Hugo dit dans Le Conservaleur
es
qt
Lamartme a pris souvent le style des Peres et des Prophetes

:,Jª~att le ranger parmi ceux qui ont suivi la mode exotiqu;
ssian, de Klopstock et de Schiller. Dans le Journal des
~avanls, on déclare que ce génie est no'uveau en France s'il ne
est pa~ en A~gleterre ni en Allemagne i et Stendhal affi:me ue
~;~~:~eÍi ces~ lor~ Byron peigné a la franc;aise. Faut-il s~en
,.
. ces_ m01gnages? Je ne crois pas pour mon com te
Y. ª1\ eu '.nfluence ~rofonde i je crois que Lamartine est les
il , ga1s e _qu a pre~ avo1r beaucoup re~u du Nord et du Midi
'an a J?tªª pris grand chose - beaucoup moins a coup s0r qu'on ne
l ura1 pu supposer.

i~~l

...

avRaison~ons un pe~ : il a beaucoup lu, mais il n'a pas tout lu
t ec la ~~eme at~nb?n. Il a lu Clarisse Harlowe une premiere fois
e nous avons i~scn,t a notre hilan i mais nous découvrons un
fie:o~~u;a:r!~~cu diléJ~/f,~as pu enévenir a bout la premiere f~is :
i:1 i:ilre une r serve
11 11 a lu d~ S~akespeare, sans doute, ~ais l'a-t-il bien coro ris ?
«
dfi:td;r.~er, A juger par la le~tre du 23 janvier i818 ·;
du Shakespeare l'au;nstant
a~e ~nber de Saül ; celui-la est
du Racine ce n,'
re sera u. acme ... ,, Du Shakespeare et
1818 ·1 . '.·
est pas tout a fa1t la meme chose I Le 17 juillet
' 1 ms1ste : « 11 faut du Shakes eare é rit
.
Cette fois je proteste. S'il a lu Sh k p
~
p~r Racme ... »
profondément.
ª espeare, Il ne I a pas lu tres

Je:~1:~r:~:

u:

Et Pétrarque t La p
·, f •
,.
.
une toute petite .phras:e~mere o1s qu il le cite! il en a lu tout juste
citation et il n'a pas v ~?s~~Nfutlle Hélo1se i c'est une simple
tembre Í810 qu'iln
u or1gma. 1 avoue,d'ailleurs, le 30 sep'
e connatt pas le poete italien, etc' est seulemenL

�LES INFLUENCES ÉTR.\::'\GERF.S SUR J.,\'.\I.\RTINE
REVUE DES COURS ET CONFÉRE:'\CE~
152
a son retour d'ltalie qu'il commence a le comprendre. On a fait
grand cas du Pétrarque de poche, et des vers que Lamartine
y a écrits. Mais une critique attentive fait voir que c'est en 1824
que Lamartine cst venu u faire cette traduction, et que le sonnet
lraduit serait non la source, mais une reprise del' Isolemen/.
11 s'est imprégné de poésie anglaise ? Mais le 3 mars 1809, il
est encore bien indécis, et ses jugements n'ont guere d'autorité :
• Je crois vraiment la poésie anglaise suptkieure a la frarn;¡aise
et a l'italienne ; au reste, j'en parle saos en rien savoir et sur
des fragments de Dryden et d'autres ... » II avait l'air d'avoir
lu et jugeait saos avoir Ju, suivant en cela l'habitude d'une
époque saos grands scrupules d'exactitude et de précision. Aussi
la liste des auteurs lus est-elle effrayante - et tous n'y figurent peut-etre pas - mais on se rassure en pensant qu'il ne
les a pas pratiqués profondément, que peut-etre meme il ne les a
pas pratiqués du tout, et qu'il n' en a ríen retiré. Certains auteurs
sont t!'es capables d'avoir une influence, d'autres sont faibles et
impuissants. Pope, par exemple, qu'a-t-il pu apporter a Lamartine de profondément original qui ne fut déja passé daos l'usage
courant et exprimé par nos déistes du xvnfl siécle ? L'éloge que
Lamartine fait de lui ne prouve pas grand'chose, et n'est pas un
éloge poétique. Lamartine a lu Manoel ; il luí a emprunté des
images et des comparaisons ? Mais si Manoel était lui-meme tres
classique, et pseudo-classique, s'il ressemblait a Lefranc de
Pompignan, que! profit Lamartine a-t-il pu en tirer ? Des expressions comme ce Généreux favoris des Filles de Mémoire » ? Mais
cela avait été dit déja dix et vingt fois. Daos ce qui provoque
l'enthousiasme des lecteurs de Manoel, nous retrouvons le
plus pur xvme siecle.
Toutes ces influences si diverses ne sont elles pas d'ailleurs
contradictoires ? Ne pourrait-on pas se livrer au petit jeu de les
accoupler : Ossian et Platon, le De Amicitia et Werlher, Sapho
et Le Vicaire de Wakefield. Le Tasse et Fielding? C'est un mélange effarant de gouts, d'idées, deformes, de poésie et de prose.
Pour n'en citer qu'un exemple, voyons les différentes sources
possibles de la Méditation IJe sur l'Homme : &lt;&lt; l'inquiétude sur
la destinée de l'homme et sa place dans l'univers est un theme
de la poésie sentimentale et philosophique du xv111e siécle. Pope,
daos l' Essai sur l' Homme {Épttre I, et début de la ne), l'avait
traité en termes qui souvent paraissent résumer les développements de Lamartine. Voltaire l'avait touché daos le Poeme sur le
désaslre de Lisbonne. Young y revenait souvent dans ses Nuils,
et Baom-Lormian a la suite de Young daos ses Veillées [)Qé-

153

tiques el morales... Chenedollé également daos son Génie de
l'Homme... » C'en est trop ; tout ceci est impossible et contradictoire; Lamartine n'a pas pusubirtoutes cesinfluences alafois ;
les origines de sa poésic sont complexes et melées, mais il ne
faut point tout croire.
L'influence ilalienne elle-meme, qui porta, nonseulement sur
son reuvre mais aussi sur sa vie, est beaucoup moins profonde
qu'on ne l'a dit. C'est un jeu amusant de regarder d'un peu pres
l'épisode de Graziella. Le fait esL qu'apres Naples Graziella n'a
laissé en lui aucun souvenir profond. Peut-etre pense-t-il a elle
pour la premiére fois a Beauvais en 1814,et encore c'est le ciel
plus que l'héro'ine qu'il évoque. Elle n'existe que lorsque
Mme Charles lit les vers consacrés a Elvire, et semhle ainsi n'avoir
pris corps que vers 1815, 1816, trois ans apres le reLour de Naples.
Ce n'est done point la un drame qui a bouleversé le cceur de
Lamartine, et c'est bien cette &lt;&lt; petite aventure » dont parlait
Virieu. La jeune fille ossianesquede jadiss'accoudait asa fenetre
« pour regarder écumer le torrent et courir les nuages, et ses
beaux cheveux noirs pendaient en dehors, fouettés contre le
mur par le vent d'hiver ». Graziclla n'apparatt pas autrement
a sa fenétre, la nuit de la tempele : u de ses longs cheveux noirs '
la moitié tombait sur une de ses joues ; l'autre moitié se tordait
autour de son cou, puis, emportée de l'autre c6té de son épaule
par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert.,,
Etrange fataliLé qui veut que lorsqu'une femme apparatt a
Lamartine, elle ait toujours de longs cheveux noirs batlus par le
vent d'hiver I C'est que c'est toujours la meme femme - et une
femme irréelle.
~l la chronologie de Graziella ! Daos les Con/ ide11ces, Lamarline
amve a Naples le ¡er avril ; Virieu l'y rejoint bient6t, et ils
~assent e~semble plus d'une année, jusqu'au mois de mai de
1 a~née smvante. Or, en réalilé, Lamartjne n'est resté que quatre
mo1s a Naples, et, pendant plus d'un mois, il n'aconnu personne,
c~mme,!e prouve sa correspondance. Ce n'est que vers le 14 janv1er qu 11 va loger chez son parent Dareste. Virieu, qui fut témoin
~es 1ébuts ~e l'aventure galante, ne vient le rejoindre que fin
JanYl:er, et d reste tout au plus deux mois pour l'idylle. Comme
ce mmce épisode s'est enflé avec le temps! Plus amusant encore:
apr~s avmr raconté Graziella dans les Confidences, Lamartine
s avise que peut-e~re ce n'est pas exactement ainsi que les choses
~e so_nt p~ssées, et il en donne une autre version dans les Mémoires
inédt!s : ti v~ dire cette fois la vérité - une autre vérité 1
Graz1ella éta1t une cigariere chargée des rapports entre le per-

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sonnel et le directeur, dans la manufactura de Dareste, en somme
une bonne; pendant une visite de Lamartine au Vésuve, elle
s'enfuit, dépitée de n'etre pas aimée. Lamartine la cherche et la
retrouve et, a partir de ce moment, le récit des Confidences est
vrai.
Mais il est un autre fait curieux a signaler : parlerons-nous de
plagiat? Non, car les critiques d'aujourd'hui permettent aux
auteurs le plagiat, mais nous interdisent de le signaler. Toujours
est-il que M. G. Charlier, dans Le Correspondant du 10 juillet
1912, exhume un roman qui pourrait bien avoir des rapports
avec Graziella : en 1810, le comte de Forbin, peintre apprécié,
qui fut, sous la Restauration, Directeur général des Musées de
France, fit parattre Charles Barimore, qui fut patronné par la
société élégante de l'époque et arriva a plusieurs éditions. Voici
}'intrigue de ce roman a succes : le héros, un jeune Anglais,
vient en Italie se distraire d'un chagrín ; a peine est-il a Naplel'
qu'il sent l'iníluence engourdissante du climat... Mais c'est la,
pour nous, une note déja connue, et la co'incidence mérite d'etre
relevée. Mais CharlesBarimore rencontrebient6t unejeune beauté
de 1'1le de Procida ... C'est curieux. Il a vite fait de s'éprendre
d'elle, il se rapproche de sa famille ; le matin, la Procitane,
Nisieda, vient timidement lui apporter du lait, des coquillages,
et du pain noir ... C'est vraiment tres curieux. Mais des obstacles
se dressent devant cet amour naissant. Nisieda s'est promise
a un couvent ; de la, grande mélancolie, maladie de l'héroine,
et maladie du héros, semblable, elle aussi, a une certaine maladie
que nous n'avons pas oubliée. La crise se dénoue, les obstacles
sont Jevés, les deux amants se rapprochent et s'aiment. Ici, les
analogies cessent, Je jeune Anglais épouse la Napolitaine. Mais
il y a ensuite, comme dans Graziella, un abandon ou un pseudoabandon qui cause la mort de l'héroine. Si l'on peut nier qu'il
y ait plagiat, on ne peut pas affirmer non plus que Charles
Barimore n'est pas l'origine de Graziella. Bornons-nous done
a souligner ces co'incidences troublantes.
Mais ce que nous pouvons affirmer en toute assurance, c'est
que l'iníluence de l'ltalie sur Lamartine ne fut pas, a beaucoup
pres, aussi profonde qu'il nous l'a lui-meme, a plusieurs reprises,
affirmé.

TEXTES: Lamartine : Raphall, 1849. (Nouvelle édition), Hachette, 1910.
- Poésies inédites, publiées par Mm• Va/entine de Lamartine, 1873, in-S•. llanoel : Obras completas de Filiulo l!lysio. Paris.1817-1819, 11 vol. in-8°. -

LES l!l!FLUENCES ÉTRA.NGERES SUR L.HI.\RTI:-;E

155

Poúie lyrique porlugaiae, ou choix des Odu de F. Manoel, par Sané. Pari~,
1808,
in-8°. - A. France, L'Elvire de Lamarline. Paris, Champion, 1893;
~Tuoes.
voir aussi Le Tsmp, du l0février 1911. - Léon Sl&gt;ché, Lamartme, de 1816
a 1830, 3• éd. Paris, Mercure de France, 1906. - R. Doumic, Letlres d' Elvíre
a Lamarline. Paris, Hachette, 1905.- Henry Bordeaux, Lamartine en Savoie,
Revue hebdomadaire, 16 octobre 1920. - A. de Treverret, Lamartint et
lord Byron, Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1879 (reproduit
dans la Revue del' Agenais, 1889). - P.-M. Masson, La Jeunu1e de lamarline,
Revue des Cours et Conférences, 1904. - Gustave Charlier, La genese de
Gra:tiella (Le Correspondan!, 10 juillet 1912).
(d suivre .)

�•

La philosophie de Plotin
Cours de· M. ÉMILE BRÉBIER,
M aflr e de Conférences

a

la Sor bon ne.

VIIIe LECON
L'Intelligence.

L' Ame' d'ou émanent toutes les forces qui organisent et vivifient
. se
l'univers 'sensible, peut, par un roouvement de. co~vers10~,
recueillir en elle-roeme et remonter a son prmc1pe, qm est
l'Intelligence. C'est cet te hypostase que je vais étudier dans
les lec;ons qui vont suivre.
La théorie plotinienne de l'Intelligence contient en elle tant
d'éléments hétérogenes et répond a tant de problemes divers
qu'il est particulierement difficile de l'analyser et d'en bien faire
comprendre l'unit~. D'une part, l' Intelligence correspond aux
Idées platoniciennes ; elle concentre en elle la substance d e_la
théorie aristotélicienne de la forme; et elle a quelque chose du Dieu
supreme des Stoiciens, · l'intellige~ce qui. gouverne l'u~vers.
Mais ce ne sont la que les aspects philosoph1ques de la thé~ne, _ou
l' Intelligence est considéréc en tant que cause et exphcation
du monde sensible. Car, d'autre part, I'lntelligence marque un
degré dans la vie spirituelle, une étape dans le voyage as~ensionnel de l'ame vers sa fin derniere. C'est la un aspect tout d1fférent ; il nous fait songel' a l'Esprit au sens de saint Paul,l'Esprit
libéré de la chair, bien plus qu'a l'Intelligence, au sens de la
philosophie grecque.
.
,
Cette diversité d 'aspect se marque par les d1ílicultes q~~
rencontrent les traducteurs pour rendre le .mot Nou&lt;;, que J al
traduit jusqu'ici par intelligence. C'est le terme e~ployé par
Bouillet dans sa traduction des Ennéades, et il a pour lm une long ue

LA PHILOSOPTIIE DE PLOTIN

157

tradition; dans la scolastique du xme siecle, le mot intelliqeniia désigne presque toujours l'intelligence séparée et hypostasiée, telle
qu'on la trouvait dans la philosophie des Ara bes, issue d' Aristote et
de Plotin. Au contraire, les interpretes récents paraissent s' accorder
pour employer un autre terme. M. Arnou (Le Désir de Dieu dans
la philosophie de Plotin, París, 1921) se sert du mot esprit. M. Inge
(The Philosophy of Plotinus, London, 1918) choisit le mot spiril,
qui, d'apres lui, met en évidence la parenté de cette notion avec
le 1tVEv¡i.11 paulinien. De meme, dans une étude récente (Plotin,
Leipzig, 1921), M. Heinemann emploie le mot Geid, qui, sous
la plume d'un philosophe allemand, s'enrichit du sens qu'il a pris
dans la philosophie hégélienne.
Ces traductions, du moins les deux premieres, ont l'inconvénient
de ne pas désigner assez clairement l'aspect philosophique du
co~cept. D'autre pa~t, le mot intelligence (et c'est peut-etre la
ra1son pour laquelle 11 est actuellement rejeté) a l'inconvénient de
suggérer le sens dans lequel il est pris par nos théories antiintellectualistes modernes, c'est-a-dire, le sens de pensée discursive ; or, chez Plotin, l'intelligence est essentiellement intuitive.
Malgré cet inconvénient, je garderai, toutes réserves faites ce
mot consacré par la tradition.
'
On voit déja ce qui fait la difficulté et la signification de la
théorie de Plotin ; le spiritualisme d'un saint Paul se soucie fort
peu du monde intelligible, comme modele du monde sensible ·
il a, vis~a-vis du monde sensible, qui est le monde de la chair'
une attitu?e. pu~ernent r.égative; !'esprit n'en donne pas l;
s.~cret,_ ma1s 11 sen dégage. Contre ce mouvement qui vidait
l m~elhg~nce de tout contenu rationnel et explicatif au profit
de l esprit, a cornmencé de bonne heure, des avant saint Paul un
~ouveme~t d'idées inverse, qui aboutissait a helléniser pour ;insi
du-e, ~a v1~ spirituelle, en l'identifiant au monde intelligible.
T_é~om P~ilon ?'Alexandrie, dont le Logos esta la fois la pensée
d1".1ne qm conbent les ~odeles des choses, et le guide spirituel
qm sauve les ames ; témoms, plus pres de Plotin, les gnostiques
chercha~t a montrer_ c?mment le lieu des esprits, la « terre nouvelle » ~u so1;1t_accue1lhs les pneumatiques, est en meme temps le
monde mtelhg1ble.
L~s. vues de Plotin, sur ce point, ne sont done que des vues
trad1bonnelles,_ mais arrivées a un &lt;legré d'élaboration qui les
met hor_s _de pa1r. Sa doctrine propre, c'est de montrer que l'attitu?e spmtuelle a son plus haut &lt;legré, le recueillement sur soimeme nous ~on~e l'etre dans toute sa richesse et sa variété.
« Se penser so1-meme, répéte-t-il souvent, c'est penser les etres».

�158

LA PHJLOSOPHJE DE PLOTIN

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

« Ce que !'time regoit (dans le recueillement sur ell~-meme)
est voisin de la réalité vraie. » (V, 9, 3.) Le recue1llement

intérieur est en meme temps, le plus haut degré de l'etre. « 1!.tr?,
au sens fort' ce n'est pas multiplier et grandir, c'est s'apparterur
a soi-meme '; et on s'appartien~ a soi-mem?, q~and .~n se. p~nche
sur soi-meme ... ; cette direction vers s01, e est l mténonté..,,
De la, le plan que je vais suivre dans ces legons ~ur l'Intelhgence ; celle d'aujourd'hui sera cons3:crée a dfterm~ner les éléments philosophiques de _la co~cept1?n de l Intelhg~nce chez
Plotin. Dans la suivante, Je montrera1 comment Plotm les met
en c:euvre et les conforme a son but, qui est le développemen~
de la vie spirituelle. Enfin, dans une troisieme ~egon, je_ m?ntrerai
comment la vie spirituelle trouve au-dessus d elle sa hm1te et sa
consommation.

•• •
Je cherche d'abord par quelles considérations philosophiques
s'introduit, chez Plotin, la notion de l'Intelli~ence. D'a~ord,
l'Intelligence apparait comme le terme nécessaire de la d1alectique de l'Aroour, telle que Platon l'a dé,crite dans ~e ~anquel.
En second lieu, son existence résulte de l analys~ qu Anstote a
faite del' etre sensible en matiere et en forme. Enfm, elle apparatt
a titre de condition ultime de la sympathie des parties du monde,
dont Plotin trouvait la peinture chez les Stoiciens.
.
Dans l' Ennéade V (9, 2), Plotin s'insp_ire du d~scours_ d1e Diotime de Mantinée: « On arrivera a la rég10n supérieure,. s1 l ~~ est
de nature amoureuse, et si, des le début, on a les d1spo~1tions
d'un vrai philosophe; il appartient a l'afil:ant de ressentir pres
du beau les douleurs de l'enfantement; 11 ne supporte pas la
beauté des corps, mais s'enfuit vers les beau~és ~e l'áme, la vertu,.
la science, les occupations honnetes et les lo1s ; 11 remonte. ene ore
a la cause des beautés de l'áme, et encore plus haut... Ma1~ com·
ment monter ? D'ou lui viendra ce pouvoir ? Quel d1scoura
luí enseirnera cet amour ? N'est-ce pas le suivant? Les beautés
des corp~ sont acquises · elles sont en eux comme des formes dan&amp;
une matiere... Qu'est-c~ qui done a produit la beauté dans 188
corps ? En un sens, e' est la présence de la beauté ; en un aut.
sens c'est l'áme qui les fa\;onne et.meten eux la beauté. Quo1
l'am'e d'elle-meme est done belle? Non, puisque certaines aro
sont prudentes et belles, d'autres insensées et laides. C'est don

de la prudence que vient la beauté dans l'ame. Mais qu'est-ce
,qui donne la beauté al' ame? N' est-ce pas nécessairement l'intelligence, non pas l'intelligence qui, tantot reste elle-meme, tantot.
-est privée d'elle-meme, mais-la véritable intelligence? »
Tandi'&gt; que Platon conclut a l'Idée du Beau, Plotin, par la
meme voie, conclut a l'Intelligence. C'est que, pour lui, l'une est
identique a l'autre. Les Idées, identiques a l'Intelligence sont
ce qui donne aux choses leur valeur de beauté. En rem~ntant
~ar les_ degrés
la dialectique, « l'ame ira d'abord jusqu'a
l Intelligence ; 11 saura que, eIJ. elle, toutes les idées sont belles ·
et il prononcera que c'est la la Beauté, a savoir: les Idées »'.
(1, 6, 9.) L'Intelligence apparatt done d'abord comme une sorte
d'art naturel, qui se reflete dans les choses sensibles comme
l'artdu statuaire donne ses formes au marbre. (Cf. V, 9, 5.')
L'esthétique de Plotin est en effet imprégnée de cette idée que
la beauté ne s'ajoute pas aux choses comme un accident extérieur
mais en ~onstitue véritablement l'essence. (I, 2.) II proteste contr¿
la thé_one selon laqu_elle l~ beau:é ne co_nsiste que dans la symétrie
exténeure des parties d un meme obJet. Si la beauté n'est que
symétrie, le~ partie~ d'une chose belle ne seront done pas belles ?
Et pourquo1 le v1sage d 1 un cadavre ou d'une statue serait-il
touj?urs moins beau qu~ celui d'un étre vivant? Enfin comment
exphquer que des choses simples et sans parties peuvent etre
belles, comme l'éclat de l'or ou un éclair dans la nuit ? II faut
done que la beauté soit un élément foncier de l'étre beau 1 et
qu'elle soit le reflet d'une ldée, qui fait de cet etre ce qu'il est.
Valeur esthétique et valeur intellectuelle coincident.
?.'est ~our les memes raisons que l'élévation moralenous amene
a 1 mtelhgence, comme la contemplation esthétique. Les vertus
au s~ns le plu~ élevé, celles qui ne consistent pas en des action~
~ratigues, ma1s _en de~ « purifications », sont des imitations, dans
1 á~e, de propnétés mhérentes a l'Intelligence. II y a dans l'Intel?gence un;. justice en soi. vers laquelle nous élevent la justice
qm est dans 1 ame ou celle qm est dans la cité.« La justice consiste
en ce que_ chaque etre re':Ilplit sa fonction propre ; mais supposet-elle touJou~ un~ mult1pl~cité ~e parties ? Oui, la justice qui
est dan~ le~ etres: ame ou cité, qm ont plusieurs parties distinctes;
~on, 1~ Justice pnse en elle-méme, puisqu'il peut y avoir en un
etr~ simple accomplissement de sa fonction. La Justice en sa
vé~it~, la Justice e~ soi ~st dans le rapport a lui-mémede cet etre
qm ~ a_pas de parties d1stinctes. &gt;&gt; (I, 1, 6.)
l'IA:i~~, tous les modeles des vertus ne sont que des aspects de
n igence. « En elle, la science ou sagesse, c'est la pensée ;

?e

�160

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la tempérance, c'est son rapport avec elle-meme ; la justice, c'est
la réalisation de l'activité qui lui est propre ; l'analogue du
courage, c'est son identité avec elle-meme et la persistance de
son état de pureté. » (Ibid.,7.) «Dans l'ame,les vertus sont des
imitations de ces modeles ; la justice est une activité tendue
seulement vers l'Intelligence; la tempérance, un retrait intérieur
dans l'lntelligence; le courage, une impassibilité qui imite l'impassibilité naturelle de l'lntelligence. » (]bid., 6.)
Les valeurs intellectuelles sont done des valeurs morales,
comme elles sont des valeurs esthétiques. Ce n'est qu'abstraitement qu'on peut les séparer. L'activité morale et la contemplation du beau nous menent a l'lntelligence tout aussi droit
que la science.

..•
La seconde avenue qui mene a l'Intelligence est l'analyse
aristotélicienne des choses sensibles en matiere · et en forme.
« Nous voyons que ce qu'on appelle un etre est composé ; aucun
etre n'est simple, qu'il soit fabriqué par l'art ou constitué par
la nature. Les etres artificiels contiennent de l'airain, du bois
ou de la pierre ; et ils n'ont pas leur I'éalité pleine avant que
l'art n'en fasse une statue, un lit ou une maison, en introduisant
la forme qui vient de lui. Parmi les composés naturels, les u
sont tres complexes ; on les _appelle des combinaisons, et ils s
résolvent... ? par exemple, l'homme en une ame et en un corps, e
le corps en quatre éléments. Mais chacun des éléments est com•
posé d'une matiere et de ce qui lui donne la forme ... ; et l'on
demande d'ou la forme vient a la matiere. L'on demandera s·
l'ame, a son tour, est un etre simple, ou s'il y a en elle matie
et forme ... Transportant les memes príncipes a l'univers, o
remontera aussi a une Intelligence, dont o'n fera le véritab
créateur et démiurge. L'on &lt;lira que le substrat qui re~oit 1
formes, c'est le feu, l'eau, l'air et la terre, mais que ces forro
luí viennent d'un autre etre, et que cet etre est l'ame. L'a
ajoute aux quatre éléments la forme du monde dont elle le
fait don ; mais c'est l'intelligence qui lui fournit des raiso
séminales, de meme que l'art donne a l'ame de l'artiste des regl
rationnelles d'action. L'intelligence, en tant que forme, esta
fois la forme de l'ame, et ce qui fait don de la forme. 1&gt; (V, 9, 3,
Dans cette page, l'lntelligence apparalt done comme la for

. des form~s, le dalor formarum sur 1
.
161
la scolast1que occid entale d ' .
equel la ph1losophie arabe et
que Plotin s'inspire ici d~v~~n~ plrs ta~d ~ant spéculer. Bien
argumentation est péripatétici~:eed' e. ~rmc1p~ qui guide son
énoncé un peu plus loin
,,
ongme. C est le princi
an~érieur a I'etre en puis~~:cel
ac_te est. nécessairem!ni
pmssance devienne etre en acte. s'il ,ou v1~ndra1t que.l'et.re en
fasse passer a l'acte ?» (lbid 4 ') L'. ~~tvait pas de cause qui Je
for~arum, est done l'acte ., ~r I~ e_ igence, ,en tant que dator
réahsé dans sa pleine et entier~ d A~1stote, e est-a-dire l'etre
Sous cet aspect l''t
perfection.
l'Inte1hgence..
.
' e re aristotél!
est posé du
. a bstra1tement
.
L'analyse
. moms
avant
d~s ~tres, ce qui fait qu'ils sont e~c~~n~e nous c?nduit a l'~ssence
ams1 ~éterminé, est l'etre dans s
me~es. ~a1s, parce que l'etre
Intelhgence. Ce point est d'i a prfecbon, il est en meme temps
ve~! : on doit aller de l'etre ffaºr anee, et Plotin y insiste soua etre. L'etre. est pensé parce q~;f~~~• _e\ n?n pas de la pensée
es pensé. Plotm a vive
t
' I n est pas parce ''l
id~a!iste, déja entrevueZ:~º cJ;¡°qt:¡té contre une interprétaifo~
memde. ((Ce n'est pas par
,
e par Platon dans le p
qu? 1~ justice est née ; etc~:?º pensé la quiddité delajustf;;
qmdd1té du mouvement
es pas parce qu'on a en
1
I'objet de~rait etre a la f~~e ~5~~fevement, ex~ste ; la p~ns:;
tant
auss1 antérieure, s'1ºJ t·1en
p t son ure· a
11
t I obJet pensé
• , et p ourest_ absurde que la justice ne s . . ex1s ence de cette pensée
l'o~ répliquait que &lt;&lt; dansºi~;1:; que sa propre définition···
es I enbque a son ohjet'i&gt; (1) il fa ~ res sans matiere, la scien~~
non pas en ce sens que 1 . '
u comprendre cette for
considere l'objet est l'o:j:~1rn~e :st l'obje~, et que la raiso;~'¿
se?-s que l'objet lui-mem
UI-me~~• rnais inversement
I
fo1s un in_telligible et une ;•e~::;e qu il est s,~ns matiere, ~s::
que_ sera1t sa définition ou 1 , non pas q~ ¡] est une pensée tell
avo1r, mais q
é
a représentat1on q l'
e
qu'intelJ'
ue, tant dans l'intelligible ·1 ' ue .ºº peut en
. ig~nlce et que science. n (VI 6 6 ) ' I n est lm-meme rien
AUSSI (( l n'est pa
t
! ' .
pensées, si on le prensd ::ac de d1re que les choses sont d
qu'elle est, ::ipres que l'int ~r-sens qu'une chose devient'ou tes
faut dire que I'etre est epl~ce¡ce en a e~ la notion. » (V ~s ;)
igMenc_e ne vient qu'apres. (VI 6 8a)u prem1er rang et que h~teia1s,. en un autre sens, on pourra
' ' . dire, au cont .
raire, que parce

~~r~,e~

!

t

d:

Et,~~

f:

p

(l) Formuled'Ar1s
· tote, souven t rép6t6
e par P!otin.
13

�162

LA

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est etre en acte, il est, substantiellement, pensée et intelligence. En effet, l'etre dans sa plénitude, l'etre en acte, t&gt;st en
meme temps raison d'etre. « Si l'on développe chaque forme dans
son rapport avec elle-meme, l'on trouvera en elle sa raison d'etre.
Si cette forme était inerte et sans vie, elle n'aurait pas du tout
en elle sa raison d'etre; mais, puisqu'elle est une forme qui
appartient a l'intelligence, d'ou tirerait-elle sa raison d'etre ?
Serait-ce de l'intelligence ? Mais elle n'est pas séparée d'elle,
puisqu'elle est elle-meme intelligence... La-has, la raison d'etre
est antérieure ou plutot simultanée a l'etre ; elle est non pas
raison d'etre, mais maniere d'etre ; ou plutot, raison et maniere
d'etre ne tont qu'un... S'il est parfait, on ne peut dire quel défaut
il a, ni, par conséquent, pourquoi il n'existe pas. » (VI, 7, 2.)
Mais, si l'intelligible est raison d'etre, parce qu'il est l'etre
dans sa plénitude, il est une pensée ; les intelligibles « sont bien
des pensées, puisque ce sont des raisons. » (III, 8, 8.) La raison
d'etre ne peut se concevoir que comme une contcmplation.
Ainsi, l'analyse aristotélicienne l'amene graduellement de la
forme a l'essence, et de l'essence a l'intelligence.

cosmologiques asa raison d'etre I I
163
de la ~ensée religieuse des Gr a p ,us profonde dans la nature
app~rbent a l'histoire des idée:c:· r ~ apothéose de l'Intelligence
des idées philosophiques . elle n' e ;gie~ses tout autant qu'a celle
l~ppemen~ de leur myth~logie. {,~l:itn moment dans le dévef1pe C?~m1que, concentre et résume en wence, en tant que ·prina rehgion des Grecs . me
e e tout le naturalisme d
monde, elle reste la t~rce :::;and el_le est tran~cendante a~
que. dans son
qm n'a de sens
. rapport au monde que
• ell umverselle
é
raliste, arn~ée a son dernier de ' é e,repr sen~e le mythe natuOr, la not10n de l'Int JI'
gr d abstract10n.
natu_ralisme. L'Intellig:;~:::~• ~~ezilotin, est toute pénétrée de
contient tous les autres '1 .
ieu,_ un Dieu multiple
.
est 1
d, l
. " a1s pourquo ? C'
qui
e mo e e du monde sensible « L'
I
.
est parce qu'elle
rourd_sa gran?eur, sa beauté, l'~rdre odn admire le monde sensible
es ~eux qm sont en lui .
. .e son mouvement éter
qu~ l on remonte a son
, ?ieux v1s1bles et invisibles . ne!,
13-b~, tou, les inte:::;/,1:: et a sa .-éalité vérilahle
a conna1ssance intime d'
q__m ont par eux-memes l'ét . n
p~re Intelligence qui est l eux-memes et la vie ; que l'o er~té,
vie du d"
.
eur chef et la r d. .
n v01e la
to
l ie,u, qm_ est satiété et
lli p o igie~se sagesse et la
des etres _1mmortels, toute ~nt~1fce. Car il contient en lui
L:In~~tgu~ece1mmobilité éternelle. » (~e~ce4 )tout dieu, toute
t
..
, sous cet as t
, , .
ra?spos1bon idéale du m ¡ec d~ monde intelligible
t
moms sa matérial'
, on e sensible. C'est le
, es une
a remplacé le tem ité, c est-_a-dire moins le chan monde s~nsible,
D'une maniere pl~s), et~om~ l'extériorité récip!ement (l éter:1el
que se le représen~ p~étse, Il est parent du mon~ue des parbes.
a été pleinement ac~: t~s Stoi"ciens ; leur théorie deel sensible, te]
une rigoureuse dé d p ee par Plotin. Cette s
a ~ympathie
moins sur leurs
anee mu~uelle des partie/d:path1e, qui est
tout semblable d
ns mécamques que sur le
monde, repose
malgré la dista' ans l? physique de Plotin
ressemblances '
portée a la lim~ce qm les sépare. Si nous ~~gi sur son semblable;
constitue l'lnteltl~ cette sympathie, nous aprr~osons accentuée et
•
1gence L
1vons a l' ·
?u « tout est trans
· e :r:nonde intelligible , t urnté qui
etre y est . . parent ; nen d'obscu
. ' ces un monde
une lumiére v:~~le a tout _etre jusque dr~n~\de ~és~s~nt; tout
et voit toutefch une lum1ére.Tout etre a e
~nt1m1té ; il est
C~aqueetre est to:st tn autrui. Tout est part~ut ioutes choses
d e?x est le soleil.. .Ü a-has, ~e soleil est tous 1 . . out est tout.
mais tous les
. ~ caractere différent
es astres,et chacun
caracteres s'y m ·r
ressort en chaque e't .
am estent... Ici-bas, une partie
re '

t"

iq~.";,:IB

Int

ar::

La théorie philosophique de l'Intelligence répond enfin a des
préoccupations d'un ordre assez différent. Pour le bien comprendre, il faut songer a la tres longue tradition qui, dans la
philosopbie grecque, reliait le probleme de l'intelligence au probleme cosmologique. Pour Anaxagore, si peu renseigné que
l'on soit sur sa doctrine, il est sur qu'il considérait l'Intelligence
avant tout comme cause de mouvement. L'lntelligence est,
d' a pres lui, un etre qui sait et un etre qui meut. Chez Aristote,
toute la raison d'étre et l'essence de son Dieu supreme, u la pensée
de la pensée, » est d'etre le moteur immobile du monde ; s'il a
admis, selon certains interpretes de sa doctrine, et particulierement selon Plotin, qui l'en critique (V, 1, 9), une pluralité
d'intelligences au sommet des choses, c'est parce que chaqu
sphere céleste, ayant son mouvement propre et indépendant,a
besoin d'un moteur particulier. Chez les Sto'iciens, de meme,
l'Intelligence est, avant tout, un príncipe cosmique, une raison qui
enferme en elle tous les détails de l'univers.
Cette liaison du probleme de l'lntelligence aux problern

PHILOSOPHIE DE PLOTIN

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�164

L\ PHILOSOPHIE DE PLOTIN

I\EVUE DES COUI\S ET CONFÉRENCES

vient d'une autre partie, et chaquc chose est fragmentaire ;
la-has, chaque étre vient a chaque inslant du tout, et il est a la
fois particulier et universel.,. (VI, 8, 4.)
L'image suivanle, de style tres plotinien, fera roieux voir a
quel point l'Intelligence est avanl lout, cbez tui, une sorte de
concenlralion du monde. « Supposez que, daos notre monde
visible, cbaque partie reste ce qu'elle esl, sans confusion, mais
que toutes se rassemblenl en une¡ de telle sorle que, si l'une
d'entre elles apparatl, par exemple la spbére des ftXes, il s'ensuil
immédiateroenl l'apparilion du soleil et des autres astres ; l'on
voit en elle, eomme sur une spbére transparente, la terre, la mer
et tous,les animaux; efTeclivement alors, on yvoit touteschoses.
Soit done, dans l'ame, la représentation d'une telle sphere ...
Gardez-en l'image, et représentez-vous une autre sphére pareille,
en faisant abstraction de sa masse ; faites abstraetion aussi des
difTérences de positions et de l'image de la matiére ; ne vous
contentez pas de vous représenter une seeonde sphere plus
petite que la premiére ... Dieu vient alors, vous apportant son
propre monde, uni a tous les dieux qui sont en lui. Tous sont.
chacun, et ebaeun est tous ; unis ensemble, ils sont di1Térenl8
par leurs puissances ; mais ils sont tous un étre unique avec une
puissance multiple. 11 (!bid., 9.)
·
L' Intelligence apparatt iei tres clairement corome une sorle
de fusion et d'union de toutes les réalités cosrniques, union
plus intime qu'elle ne peut étre dans le monde matériel, et dont
la sympathie des parties du monde visible est une image aiTaiblie.
Nous saisissons iei le moment ou la tbéorie stoicienne de la svmpathie universelle se transforme en une théorie que l'on pou;rait.
appeler, d'apres le nom qu'elle a pris ehez Leibniz, le roonadisrne.
La liaison syropathique affümée entre les etres n' est Possible
que si ehaque étre est une pensée, et s'il est lui-méme un univers.
Alors ehaque étre eontient tous les autres. Plotin a parfaiteroen
approfondi les exigences de cette théorie ; il a vu qu'il pouvai\
y avoir des diílérenees entre les parties du monde intelligibl
bien que ebaeune eonttnt l'univers ; elle le contient a sa
parce que, daos chacune, ..ressorl• un aspect difTérent. De l'ln
ligence, émanent des intelligenees qui sont chacune toutes ch
et qui sont pourtant roultiples, parce qu'elles sont des pe
plus ou rooins obscures. ( 111, 8, 8.)
Le lien de dépendanee entre les étres devient done un líen d
nature tout intellectuelle. Les intelligences sont a l'lntellige
supréroe et sont entre elles comme les théoreroes d'
méme science sont a la seience totale et sont entre eux ; cbac

fa"ºº

d'eux
.
diflérecomprend en pu1ssance
tous les autres b"

,.

165 .

1 f dnt. (V, 9,8.) La loi qui relie les intelli
, ien _qu il en soit
l~lnon _substantiel de leur étre • Le ét gences flrut par devenir
telligence, ni apres ell . . . s res réels ne sont ni avant
ou plutot la loi mP.me de ,:~r ma_1steelle est comme le législateur
_Si l'lnlelligence, est telle o exts nce. , {V, 9, 5.)
f&amp;1t la vie par excellence : «'LaºJ:~prtnd C0!11171ent Plotin en a
pe~... La vie premiére est I
p us vraie_ est la vie par la
plation et l'objet de contempi8 /ensée prerruere ... La contemchoees vivantes et des .
a ion sont, l'une et l'autre dv1es. • (III 8 8) L'I
.
' ""'
un system~ de rapports abstraits' d' .
ntell!gence n'est pas
la plérutude d'etre et la satiélée ifn~epts hiérarchisés ; elle
onner les descriptions les lus
. otin ne se lasse pas d'en
s'y évanouir, s'y combinenpt sensuel!es ; les sensations loin de
Elle est • comme une qualité
au uní
contra1re .et s •y f ont p!us' riches.
~utes les autres, une douceur q 9ue q~1 a et conserve en elle
o eur, en qui la saveur du vio
s~ra_1t en meme temps une
sa~eurs et toutes les autres couleiru~a1t avec toutes les autres
qui sont,per~ues par le tact
. rs , elle a toutes les qualités
p:i 17'oreille, puisqu'elle es(!:::1 :outes ~elles qui sont pe~ues
, , 12).
armorue et tout rythme 11•
(
Une conception aussi riche ris
m~me. Elle est l'ldée platoni . quede succ~mber sous sa richesse
~uelles se relient aux valeu;1:::~tétien qui les valeurs intellecessence et la raison des h
ques et morales Elle t
Elle est l'unité sympathie oses, a la ~aniére du Dieu d'Aristo:
des Stoiciens. 11 y a la :Se des parties du monde, a la manier;
:éme d'inspiration tout op!l;::ºtt d'aspect bien difJérent et
omment Plotin a prétendu les unir. sera nécessaire d'examiner

:;t

:,1

IX• LE{:ON
L'iDt.elllgenoe (suite).

L'hypostase
aspect
d'un intellig~nce apparait, chez PI .
(Aristote) d' monde ,d ldées {Platon) de 1'
sous le triple
' un systeme de monades ( sympathie
or1~e
des formes
stoicienne).
A

º~•

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES couRS ET CONFÉRENCES
166
ce tiLre, la théorie de l'intelligence est l'affirmation de la réalité
des valeurs rationnelles, morales et esthétiques qui dominent le
monde sensible et le jugement que nous portons sur lui.
Mais ce n'est qu'un aspect de la théorie. L'attention de Plotin
a été vivement attirée par ces états de concentration spirituelle
ou le sujet connaissant s'identifie a son objet, et devient pour
ainsi dire toute vision. Toute connaissance n'est-elle pas une
dégradation plus ou moins accentuée de cet état parfait ?Toute
connaissance repose sur une assimilation plus ou moins co:nplete
entre le connaissant et le connu, y cornpris la sensation elle-meme.
(&lt; C'est parce que la vision est lumiere et parce qu'elle est unie a la
lumiere, qu'elle voit la lumiere. » (V, 3,8.) L'intelligencedésigne
proprement un état ou cette assimilation est complete, ou l'objet
n'est pas différent du sujet : elle est la connaissance de soi, vers
laquelle tend, comme vers un idéal, toute autre connaissance.
« On peut penser autre chose ; on peut aussi se penser soi-íneme,
ce qui fait échapper davantage a la dualité. Dans le premier cas,
l'on voudrait aussi se penser soi-meme, mais l'on n'en est pas
capable; on a bien en soi l'objet de sa vision, mais c'est un objet
différent de soi. L'etre qui se voit lui-meme n'est pas séparé de
son essence, et, parce qu'il est uní alui-meme, il se voit lui-meme ;
lui et son objet font un seul etre. ll pense au sens fort, parce
qu'il possede ce qu'il pense ; il pense, au sens primitif du terme. n
(V, 6, l.) Le recueillement sur nous-memes, dans lequel nous
devenons intérieurs a nous-memes, n'est qu'une imitation dans
!'ame de cet état de l'intelligence. u C'est l'illumination de l'intelligence qui fait que l'ame se retourne vers soi et l'empeche de
se dissiper. » Quant a l'intelligence, elle est, pour ainsi dire, la
limite de ce recueillement. (( Elle est la lumiére primitive qui
éclaire primitivement par elle-meme, éclat tournévers soi, a la foi&amp;
éclairant et éclairé, véritable intelligible, qui pense aussi bien qu'il
est pensé, qui est vu par soi-meme, qui n'a pas besoin d'autre
chose, et qui se suffit a lui-meme pour voir ; car ce qu'il voit, c'est

lui-meme.
» (V, 3, 8.)cette dualité dans la conception de l'intel ·
Pour comprendre
gence, j'essayerai d'abord d'en chercher la source dans l
tradition grecque. Or, l'idéal du savoir, dans la pensée grecqu
est nettement doubl~. D'une part les premiéres tentatives de l
pensée grecque, depuis la théogonie d'Hésiode, sont un effo
pour classer les formes de la réalité, et découvrir l'ordre rationne
suivant lequel elles se subordonnent les unes aqx autres. D'au
part, avec le mouvement issu de Socrate, apparait un idéal nou
veau ; la sagesse est avant tout la connaissance de soi-meme

de ses_ prop~es pouvoirs ; l'ob. et de 1
.
,
. 161
du su1et qm connait. Épictét~ (Entra _science n es~ ~as d1stinct
so~es d~ sciences, ce11es dont l'ob. e/ltens! I, 20) d1stmgue deux
suJet qui le connait telle que la ~ es~ d un autre genre que le
gram_mairien, et le~ sciences ou sl~~e:c~ u cordon_nier ou celle du
le SUJet. Telle est la sagesse . la
Je est de meme espéce que
en_ meme temps la connais~anc!ªg?sse e~t un bien, et elle est
ra1so~ capable de se contero ler d un b1.en. La sagesse est la
Ma1s, dans la philoso hie p
elle-meme (8ewp"l)-nxoc; &lt;16-toü}.
ne restent pas distincts pet gdrecque, ces deux types de savoir
. .
, ne onnent pas na·
p~s istmcts de sciences telles
l
. issance a deuxgroud
sciences de la nature L' , ·t que . es sc1ences morales et le!ó
l
. espn ne s'affir
a ná~ure, pas plus qu'il n' ff
I me pas comme distinct de
de lm. Depuis Platon il
a irme .a nature comme dístincte
d eux tendances. Non' seulement
Y a un contmuel
· entre ces
l
. comproIDis
pénétrées de valeurs humain
¡?.s sciences de la nature sont
mais le premier príncipe de:s, he idée d'harmonie et de finalité
te~ps, l'etre ou se réalise a rZta~ses de_ la nature est, en mem;
so~ posée par Socrate co~me l'idé~tlint, cet_te connaissance de
m1~r moteur est, chez Aristote la &lt;&lt; u sav01r humain. Le preRa1son qui chez les st .. .
,
pensée de la pensée » . la
d e~t·i~, est 'par excellence
01c1ens
, le
I' etr~estu.¡a ¡o1· naturelle elle-meme,
prmc1pe des choses le prem·
i se contemple lui-meme Le
faiOt qu'h?'p~stasier 1'a connais:~n~e ~ino~ dans l'ordre natureÍ, ne
n v01t a1sément le da
e so1:
de ~e réaliser en un sys~~:d;ecett~ fus1on :_l'intelligence, au lieu
d_ev1ent une attitude spirituelleno~1~ns darticulées et séparées
ntJuelle, mais inutilisable pour le' r1c _e
se1:1s pour la vie spi~
e voudrais mont
savmr scientifique.
l'In t ~.11·igence commererordre
comment
. la conception de
ratioch ez PIotm,
. mod1f1ée, transformée radi 1
nnel entre les choses a été
i~ence,,~omme attitude spfr~t:r:if:ttªr la_lconception de l'Inteles qu il con1;oit l'intellige
e recue1 lement sur soi-meme
p~rement fo,melle, un
:;mme. un~ attitude spirituell;
_:. er de tout objet qui la genera~c s01, n est-11 pas_ forcé de la
. em~, _et la forcerait a s'exté . . dans sa convers10n sur elle~telhg1ble naissait du roo ~10nser ? La ríchesse du monde
r:::xtit ; ~e m_orcellemen[:~
e1:1t ídées, de ~a limite qui
out a fa1t impo"sibl 1
m1 e ne sont-1ls pas ce ui
avec elle-meme 'f
~- e e contact direct de 1'1'nt e11·1gence
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1

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�168

REVUE DES COURS ET co:-FÉRE!',CES

...
Cclle qucstion se pose a Plotin sous un~ forme extrememe~t
nette el il la résout sans équivoque. 11 s'ag1t en somme de savo1r
comn~enl on doit interpréter le platonisme, si l'on doit. admet.lre
que les Idées sont extérieurcs a l' Intell!gence qu_i les conlemple,
et si les ldées sont comme des exempla1res extérieurs aux choscs
sensibles qui les imitent. Résoudre positivement la premicre
question, c'est. forcer l'lntelligcncea sortir d'elle-m~me pour con_nattre · elle n'est done plus essentiellement. conna1ssance de so1.
Résoudre positivement la seconde, c'est admettre daos l'.etre
intelligible des ldées un morcellement correspondant a ce_lu1 des
cboses sensibles, et, par conséquent, entraver la conna1ssance
intellectuc:lle.
Or1 ces solutions étaient celles du platonisme traditionnel, et
uous voyons, par la lecture des Ennéades comme par la Vi~ de
Plolin de Porphyre, que le philosophe a eu a lutter, ~u~ ce pomt,
conlre les opinions tres arretées de la plup~rt de ces d~se1ples. ,.
Au sujet, de la transcendance des ldées, 11 expose lm-meme l mlr.rprétation de Platon qu'il eorobat, et indique les text.es ?u
1'imée sur lesquels s'appuyait, cette intcrprétati~n. ~ Platon a d_1t:
• L'Intelligence voit les Idées qui sont dans l animal en so1 »,
, et ensuite : le démiurge « réfléehit que cet univers doit eomprendre les choses que l'lntclligenee voit dans l'animal en soi. •
Il dit done que les ldées sont antérieures a l'lntelligenee, et
qu'cllcs sont, lor:;que l'Intelligenee les pense. Demando~s-nous
d'abord si cet etre (je veux dire l'animal en soi) est l'Intelhgenee,
ou s'il est différent de l'Intelligence. Ce qui le contemple, c'est
l:Intelligence · l'animal en soi n'est done pas l'Intelligence, mait
l'intelligible, ~t ce que voit l'lntelligenee est en debors d'elle. 1
(UI, 9, 1) (1).
.
, .
TelJe est, l'exégese traditionnelle, celle qui, encore _auJour~ hui,
est le plus ordinairement aceeptée. Contre elle, Plolm a écrit un
traité ent.ier, le cinquiéme de la einquiéme Ennéade. 11 se préoe(1) 11 e~l vrai que Heinema_nn, Pl~lin, Leip~ig, 192~ 1 p. 19 sq. u ~ontest6
}'authenticité Lle ce traité. Ma1s la ra1son princ1pale qu 11 e~ donn~, c esl que
le pas,age que j'ai cité, el qui ~sl au début, ~xpos,• une op1!1ion d1r~ctement
contraire ¡\ la doctrine de Plolin. Or, c'esl bien naturel, pu1sque, ic_1, comme
bien des rois, suivanl son procédé ordinaire d'enseignement, PJotin expoee
d'abord l'ex.égé~e qu'il va réruter ensuite.
,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

169

cupe, tout comme Desearles au début de ses Médilalions, de la
condition formelle de la connaissance intellectuelle ; cette eondition, c'est l'évidenee, évidence inaltérable qui doit lui etre
toujours liée. Or, l'évidence sensible est une fausse évidenee,
parce qu'elle n'atteint peut-etre que nos propres impressions ou,
du_ moins, qu'elle ne saisit que les images des objets, non les
obJets eux-memes. Si, maint.enanL, l'on se figure les intelligihles
co~me tran~cendants et_ extérieurs a l'intelligence, qu'on le
veudle ou qu on ne le vemlle pas, on se représentera la ronnaissance intellectu~lle sur le t.ype de la connaissance sensible ; ce
se~ u~e eonna1ssanee accidentelle, qui peut aussi bien ne pas
avo1r heu ; une connaissanee qui possede non pas les réalités mais
leurs cmp:eintes, et qui,_ des lors, ne peut atteindre la réalité que
par u.~ ra1s_onnement qui peut la tromper. De plus, si l'on admet
~ue I mtelhgence ne p_osse~e _pas les intelligibles, c'est admettre,
amversement, que les mtell1g¡bles ne possedent. pas l'intelligence ;
l faudr_a alors se figurer l'intelligible, la matiere a penser, eomme
une sé~•e de termes diserels, séparés les uns des autres, tels que
beau, Juste! :le., membres épars que l'intelligence réunit du
dehors, apres e~re all~e a leu:s reeherehes ; l'intelligence devient
alors p_ei:isée d1scurs1ve, qui ne fonetionne qu'en émetta'nt des
propos1t1ons. Enfin l'intelligence, qui ne possede que des images
d~ la réal!~é, ou bien le saura et reconnatLra son erreur, ou
bien elle I ignore, et elle vit daos l'illusion.
Mais si l'intelligible doit etre dans l'intellig&lt;'nce ¡¡ faut bien
comprendre la contreparlie de cette thése : e'est qu; l'intelligible
8 ~ confond avee l'intelligence elle-meme. u La vérité essentielle
n est pas accorcl avec autre chose, mais accord avec soi-meme ·
el!~ n'é~once ríen qu'elle-meme ; elle est, et elle énonce son et.re.;
~ •,~telhgen~e e~~ don~ un passage immédiat de la pensée
: 1 ~!,re, ~a~s a I etre meme de la pensée. Affirmer l'il'nmanence
e I mtel!igible, e~ ~e seos, e~ n' est pas une simple différenee avee
1e_ platomsme trad1bonnel; e en est le contre-pied ;c'est nier toute
d1fférence dans le monde intelligible.
Telle est l'~nalyse de ce eurieux traité, que l'on peut considérer
ccom~e le po_mt de départ de la ligne de pensée qui aboutit eu
ogilo cartés1en.
La question de l'exemplarisme ehez Platon donne lieu a
~ne exg~se lo~t a fait analogue. Que veut-on dire exactement
ors~~t ~on fait du monde intelligible le modele du monde
se~si e · On est_, la plupart du temps, dupe de l'imagination
qui ~épare et qm moreelle. • Nous posons d'abord une réalitó
sens11Jle.et nous meltons daos l'inldligib)P l'eLre qui doit etre par·

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
170
tout; puis, nous imaginant le sensible comme un espace immense,
nous en venons a nous demander comment la nature intelligible
peut s'étendre en une chose aussi grande. ~(VI, 4, 2.) Plotin a ici
en vue une interprétation toute matérialiste et imaginative de la
participation, celle meme que Platon, semble-t-il, a critiquée
au début du Pa;ménide, et qui aurait pour effet de la rendre
inintelligible, en séparant radicaiement le sensible de l'intelligible.
Mais, c'est pour arriver a une conception 011 l'idée d'exemplarisme disparatt totalement, parce que le monde intelligible,
avec toute sa richesse et sa diversité, se résorbe en un etre universel et sans différence. Dans cet etre universel « tout rempli de
lui-meme, égal a lui-meme, qui est daos l'etre, et qui est done
aussi en lui-meme » (VI, 4, 2), dont nous parlent les quatrieme et
cinquieme traités de la sixiéme Ennéade, nous reconnaissons
bien cette intelligence transparente a elle-meme, dont je parlais
tout a l'heure, mais non plus le monde de notions articulées
dont parlait Platon.
Aussi la participation n'est-elle nullement une imitation.
« La nature supérieure est partout toute présente ; mais elle
n'apparatt pas, parce que le sujet est incapable de la recevoir. »
(VI, 5, 12.) Les idées ne sont nullement des etres isolés les uns des
autres d'oil émanent des puissances, localement distinctes d'elles ;
une puissance ne peut etre que la 011 est l'etre dont elle émane.
« L'etre universel est présent coro.me une vie une ; on s'y assimile,
en ne s'arretant a aucun etre particulier, en laissant toutes
limites pour devenir l'etre universel. Le surplus ne vient pas de
l'etre, mais du non etre ; c'est par ce surplus qu'on devient quelque chose. » (VI, 5, 12.) Done, la diversité des etres, loin d'avoir
son fondement dans l'etre intelligible, vient d'une limitation
et d'une incapacité qui leur sont propres.
Nous voyons, par cette interprétation du platonisme, que
l'lntelligence a cessé d'etre chez Plotin ce qu'était chez Platon
l'Idée, et, cbez Aristote, la forme, un outil pour la connaissance,
le point de départ d'une synthése progressive. C'est la valeur
meme de la connaissance rationnelle qui est atteinte. La connaissance, en tant qu' elle exige une pluralité d'idéesliées ensemble,
n'a lieu que dans une forme décbue de l'intelligence, dans la
pensée discursive. Le néoplatonisme nous apparatt, a cetégard,
comme un retour offensif de tres anciennes idées, un retour a la
« pensée prélogique » qui brouille toute représentation distincte.
La vie intellectuelle, chez Plotin, est toute formelle. C'est
le sentiment d'évidence, cette sorte « d'euphorie intellectuclle•,

LA. PHILOSOPHIE DE PLOTIS

171

selon l'expres~ion de ~l. Goblot (Loqi7ue, p. 24), « qui accompagnc
l'activité qui s'exerce saos obstacles ».
Aussi j'admets (tout au moins en partie, comme il ressortira
par la suite) les conclusions d'Eucken sur ce sujet. 11 n'y a plus
vraiment,chez Plotin, de connaissance objective daos l'ancien
seos du terme; la connaissance ,, comme union immédiate avec
les choses se transforme en une émotion obscure, un sentiment
vital sans forme, une Stimmung insaisissable. L'intellectualisme
s'est détruit par sa propre exagération. n

...
Pourtant, c'est la une vue incomplete et unilatérale. En meme
temps que le plotinisme termine un mouvement d'idées, il en
annonce un autre. Il peut etre considéré comme le véritable
précurseur des doctrines idéalistes qui posent !'esprit comme une
réalité concrete et substantielle, s'affirmant par lui-meme,
indépendamment de la chose. Telles sont, a des titres bien différents, mais relevant toutes directement ou indirectement de
Plotin, les philosopbies de saint Augustin, de Descartes ou
de Hegel. Dans les pages 011 Plotin donne, comme type de l'évidence incomparablement supérieure a l'évidence sensible, l'évidence de la pensée qui se pense elle-meme et qui ne se connait
qu'en tant que pensée, nous sentons, pour la pretniére fois dans
l'bistoire des doctrines philosophiques, les préoccupations qui
donneront naissance a la métaphysique de Descartes.
C'est qu'il y a autre chose, dans l'affirmation de lapensée par
elle-meme, que l'affirmation d'une identité vide, ou vient sombrer
toute différence. Elle veut signifier aussi que l'intelligence esl
un ldynamisme qui ne pcut se fixer en aucune forme concrete
et arrctée.
ll me faut montrer briévement comment l'intelligence pensée
de soi-meme est, chez Plotin, le príncipe d'une dialectique
constructive, et en quel seos il a entendu cette formule qu'il
répete si souvent : «se pensersoi-meme, e' est pensertouteschoses ».
La_ dialectique est, par opposition ala logique, technique pratique
qui ne s'occupe que des propositions et des réales du raisonnement, une science nature\le qui porte sur des ~éalités. • Elle
arrete nos errements a travers les choses sensibles en se fixant
daos l'intelligi!Jle, et c'est la qu'elle borne son a~tivité ... Ell-:

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

use de la méthode platonicienne de division pour discerner
les espéces d'un genre, pour définir et pour arriver aux genres
prem1ers ; par la pensée, elle fait, de ces genres, des combinaisons
complexes, jusqu'a ce qu'elle ait achevé de parcourir le domaine
intelligible ; puis, par une marche inverse, celle de l'analyse elle
rcvient au príncipe.» (1, 3, 4.)
'
Or, si l'on veut chercher le moteur de cette dialectique chez
Plotin, on le trouvera dans l'impossibilité pour la pensée de
s'arreter a un terme défini que! qu'il soit. Se fixer un objet de
contemplation déterminé, c'est s'arreter de penser. « S'il ne progresse pas vers un état diiférent, íl s'arretera, et, une fois arreté,
il ne ~ensera pas. » (V,3, 10.) Par suite,la pensée totale, la pensée
de s01-meme est le terme du mouvement qui produit successivement la pensée de toutes choses.
Cette dialectique est, d'abord, une détermination progressive
des especes depuis les genres premiers jusqu'aux especes infimes.
:( Dans la figure unique de l'intelligence qui est comme une
enceinte, se trouvent des enceintes intérieures qui y limitent
d'autres figures ; il s'y trouve des puissances, des pensées et une
subdivtsion qui ne va pas en ligne droite, mais la divise intérieurement, comme un animal universel qui comprend d'autres
animaux, puis d'autres encore, jusqu'aux animaux et aux puissances qui ont le moins d'extension, c'est-a-dire jusqu'a l'espece
indivisible, ou elle s'arrete. » (VI, 7, 14.) Toute diminution
d'extension est done compensée, selon une sorte d'équilibre, par
une augmentation de compréhension. « A mesure que l'intelligence baisse d'un c6té, elle se releve d'un autre coté ; il lui
suffit d'elle-meme pour trouver en elle un remede aux défauts
des etres. » (VI, 7, 9.)
Cette conception de la dialectique, comme classification des
eLres, est assez pauvre et banale en elle-meme. Elle prend de
l'intéret par l'insistance avec laquelle Plotin fait remarquer son
caractere indéfiniment progressif. « II y a de l'infinité dans
l'intelligence. » (VI, 7, 14.) Ace coté de la dialectiqueplotinienne
se_ rattache la curieuse théorie de la matiere intelligible, qui ne
fa1t que mettre en lumiere cette infinité de l'intelligence (II, 4.)
Enfin, il est une these qui devait parattre paradoxale entre
toutes aux platoniciens orthodoxes et qui achéve de préciser
le rapport entre cette dialectique et la pensée de soi-meme. C'est
cette these, qu' « il y a des idées des choses particulieres », a
laquelle Plotin a consacré un court traité, le septieme de la cinquiéme Ennéade. Quelle en est la signification ? te Puisque je
m'éléve a l'intelligible, dit-il, c'est que mon principe est la-has.»

173

LA PHILOSOPHJE DE PLOTIN

L'argument, on le voit, est tiré de l'aptitude de l'individu a
s'élever, par la pensée, au monde intelligible.-Mais d'ou vient cette
aptitude elle-meme ? Elle vient de ce que, au fond, l'individu est
toutes choses ; l'ame d'un individu, contient les memes raisons
que l'univers ; il est done apte a s'assimiler a l'etre universel.
C'est ainsi que l'individu peut trouver son etre vrai et l'etre
universel par la pensée de soi-meme. La dialectique plotinienne
montre ainsi son plein sens ; des qu'elle considere l'intelligence
comme pensée de soi-meme, elle ne peut borner l'intelligible a
des co~cepts génériques ; l'intelligible est ce moi lui-meme qui,
poursmvant sa course a travers des concepts généraux, ne se
contente d'aucurte détermination abstraite et ne se satisfait
que }o¡:squ'il s'est trouvé lui-meme dans son infinité. &lt;e Car il ne
faut pas craindre l'infinité que notre thése introduit dans le
monde intelligible. »
( d suivre.)

�175

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

·un émula scandina.ve de Moliere

pénétrante de son esprit. C'est en invoquant son indulgence
pour un simple Mte de passage, que je lui exprime notre profonde gratitude pour sa présence parmi nous. Nous nous croyons
autorisés a y voir la preuve de l'intérct que porte M. le recteur
aux relations intellectuelles entre l'Europe scandinave et la
France, dont la civilisation possede dans la Sorbonne son f'lyer
fécond et sa forteresse inexpugnabl~.

LOUIS, BAR9N DE BOLBERG

II
Conférence de

1(.

DE JESSElf

faite en Sorbonne le t9 mara 1.922, sous la présidence

de 11. Paul Appell, Recteur de l'Untversité de Paria.

MONSIEUR LE RECTEUR1
:\IESDAMES ET l\1ESSIEURS,

La derniere fois que l'reuvre du grand émule nordique de
Moliere, Ludvig Holberg, fut exposée ici, en Sorbonne_, c'était
en 1864 l'année de douleur du Danemark, quelques mo1s avant
la signature de cette paix de i\Tienne, qui devait précéder la catas•
tophe de Sadowa et le traité de Francfort.
A cette époque, un jeune littérateur franc;ais, normalien des
plus distingués, M. A. Legrelle, conquit le grade de docteur ~
lettres avec un excellent ouvrage sur Holberg, considéré comme
imitateur de Moliere. M. Legrelle, lors de la soutenance de sa
these revendiquait bautement, au nom de l'esprit et de l'art
fran1;~is,les liens étroits de parenté qui unissen~ l'reuvre du poete
dramatique dano-norvégien a celle de Moliere._ Au m~roent
ou la France et le monde viennent de feter le tncentena1re de
J .-B. Poquelin, nous devons a l'inépuisable bienveillance de
M. le recteur de l'Université de Paris de pouvoir rappel~r de
nouveau un autre titre a la gloire du grand génie frangais : a
savoir son influence détisive sur la littérature du Nord.
Tout étonné et fort troublé de me trouver dans une chaire de
cette illustre maison ou, a vrai dire, roa place ne devrait et.re
que parmi ceux qui écoutent, je m'incline done avec une reco~naissance respectueuse devant M. Paul Appell, ce grand Fran~a••
qui l'est doublement par son origine alsacienne et par la clarté

Moliere s·éteignit prématurément a Paris le 17 íévrier 1673.
Envir~n dix ans plus tard, le 3 décembre 1684, lorsque Louis XIV
régna1t sur la France et Christian V sur les Royaumes-Unis de
Da?ema~k e~ de Norvege, naquit a Bergen Louis Holberg. Il
éU?t le f1ls d un soldat ~ui, par ses capacités, son ardeur au trava1l et son courage ava1t conquis le grade de lieutenant-colonel
dan~ les troupes norvégiennes de sa Majesté. Le colonel Holberg
ava1t guerroyé a Malte et sous les drapeaux de la République
Venise! en terre itali_enne et dalmate. 11 mourut lorsque le
~em~e Loms, le cadet de s1x _freres et sreurs, n'avait que dewc ans ;
d la1ssa sa veuve et sa íam1lle dans la misere. Louis hérita seulement de son vai_llant pere_ un esprit aventureux et un gout de
vagabondage. qui ne le qmtterent que sur le tard de sa vie Son
enfance fut pénible ; il semble pourtant avoir fait de bonnes
é~udes préliminaires dans sa vil!~ na_tale et il obtint, a l'age de
dJX-n~uf ans, le baccalauréat qui lm permit de se fa.ire inscrire
parmi les étudian~s de l'Université de Copenhague.
Or, _dans ,la ~ap1tale de _ce~ empire qui s_'étendait alors du cap
Nord_ Jusqu a 1 EI~e, les d1fficultés de la VJe parurent un instant
dev01r accabler le Jeune homme isolé et loin de tous ses proches
Il lu~tait vaillamm_ent et c'est probablement des ce moment qu'iÍ
appr1t a compter Jalousement ses deniers et a s'accoutumer a une
existenc_e d'extréme frugalité et de continuelles privations.
!~utefo1s, malgré ses efforts héroiques, il ne réussit point a
JOmdre les deux bouts et il dut, comme tant d'autres étudiants
pauvres. cher~her l'emploi de précepteur dans quelque famille
chez l~quelle I1 trouverait le lit et la table.
'
Le ~~une ~olberg obtint chez un pasteur d'un village norvégien
ce qu 11 ava1t cher~?é, et, sur le désir de sa mere, il se prépara a
embrasser
fé la
'il carnere. ecclésiastique. C'est lui-méme qui· nous
a con 1 q~ monta1t de temps en temps en chaire et que ses
sermons lm valurent un certain succes aupres des ouailles du
pasteur, son mattre.

?º

0

�L'iJl1JLB
176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A vingt ans, Moliere avait déja fondé son • illustre tbéltre •
au désespoir de l'bonnete famille de tapissiers dont il aurait du
recueillir l'héritage.
Lorsque Holberg avait vingt ans, il se trouva, malgré la misere
dans laquelle il s'était débattu, a la tete d'une pet.ite somme
d'argent qu'il ne reva qu'a dépenser en voyages. Il retoume a
Copenhague, termine rapidement ses études de philosophie et
de théologie, trouve encore le temps de donner des l~ons, d'apprendre un peu ,de musique - la seule passion de sa vie - et,
par une sage gestion de ses finances, il arrive a pouvoir réaliser
les hardis projets qu'il avait nourris depuis l'enfance. En 1704,
riche de 60 écus, il s'embarque a bord d'une goélette norvégienne
pour la Hollande. Mais, a peine descendu a terre, des soucis de
toutes sortes l'assaillent. Il marche de ville en ville, se privant
de tout pour pouvoir prolonger autant que possible son voyage,
mais sa constitution faible et fragile s'oppose a cette existence
irréguliere et il tombe malade.
Plus tard, il nous racontera les détails de sa vie avec une
franchise, peu commune dans les Mémoires des grands écrivains.
Mais il ohservera une grande réserve au su jet de ce premier voyage
de jeunesse. Nous ne pouvons que deviner entre les lignes de ses
Épitres autobiographiques, les souffrances, les humiliations
physiques et morales, auxquelles il avait été exposé, lorsque, se
tratnant a Aix-la-Chapelle, il dut roendier des secours ou essayer
de gagner un repas, en jouant du violon devant les botes des
auberges de la route. Enfin, il regagna un port. hollandais ou il
trouva moyen de se rembarquer pour la Norvege.
Ce premier voyage avait done mal réussi et il n'osa point se
présenter devanl ses proches. Il s'arreta dans le petit port. de
Christianssand, en i'\orvege, et ici, sans un sou, affaibli par la
maladie et les privations, il s'improvise professeur de fran&lt;;¡ais.
Bien qu'il ne sache que fort. médiocrement la langue, il réussi\
a trouver dans ce petit. trou perdu un certain nombre d'éleves,
ses affaires semblent se rétablir, presque prospérer, lorsque,
malheur, un Hollandais, également échoué a Christianssand;
lui dispute l'honneur et les profils du professorat de fran&lt;;¡&amp;is.
La concurrence devient acharnée et les éléves se sentent de pi
en plus désorientés, parce que les deux professeurs n'enseignen
ni le meme vocabulaire ni la roeme prononciation. lls co
viennent alors entre eux d'instituer une sorte de tournoi avec
public comme arbitre. Ilolberg donne dans ses Épilres
amusante description de cette rencontre, au cours de laquelle l
deux professeurs, a l'ahurissement des éleves assemblés,

SCANDINAVB DE IIOUBBB

1'7

combattent en franco-norvégien t h

fran~se, ajoute-t-il n'a eu e ~llan~o-fran~ai1. • La langue
que ~nd~nt cette lutte. ,, p t-elre Jamais été aussi maltraitée

DéJa, 1 année suivanle Holb
,
. .
tunes qu'il enlreprendra' un noerg s est s1 bien remis de ses infordest.ination de l,Angleterre II étuveau
· celte fois a
d. avoyage, mau.
de renconlre~ une noble fa.mille ~a1e . Oxf~rd ou il a la chance
pa~er son Jeune fils en Allem n01se qm le charge d'accom1mvent les cours de l'Université dagne.. L~ précepteur et l'éleve
co~p !dmiré la science an laise e Le1pz1~. Holberg avait beauLeipzig, il ne trouve que :es édet en av~1t beaucoup proflté. A
ment aux cours raconte-t 1·1 p ~nts." ~ous assistions régulierechose que pour' nous amuser
- , de
m01ns pour y apprendre quelque
~oute~ois, la musique allemandes:rofes~urs e~ de leur débit. •
l étud1a avec ferveur et il se p f etile la1ssa pomt indifférent . il
· · des projets dont
er·1ec onna é~aJement en fran~is
•
- en préV1s1on
A son retour au Danema k I ¡ntrevoya1t la réalisation
'
débute daos la carrierelilté~air:n a708, a l'Age de 24 ans, Holberg
sur lesquels mieux vaut n
p _r q_uelques travaux historiques
l'_Université et aux travau: laª: ms1sl~r.. Assidu aux cours d;
ti~er' _par des opéralions ~ges e~ le:uBibhotheques, faisant frucsa1t f8ll'e sur les revenus inc ta. p dentes, les économies qu'il
n~ se pennettant guere d':~trms e~ mode:-tes d'un inlormateur
VIolon, Holbergpasse cette ann:a d~tract10ns qu'une partie d;
pre~_e par quels prodiges il a u
penhague, sans qu'on comm~ Jeter les bases d'un avenir. non seulemcnt éviter la misere,
est dans ces memes années d .
3()e a_nnée, que .Moliere dis arut e Jeun~sse, entre la 25e et la
~ VJlle le chariot de Thes~is Aen bprovmce, lralnant de ville
:::~~1eet se~ée de ronces, ·se ~ro:~!
cetle longue route,
Roi-S 1 ·¡ gérue de celui qui allait ébl ronp o~ L' Élourdi lit.

t

l'U~~e~~té~~fb:;º!~i!~o~e~:t;;!t fl~;s::en:e":t ~ªn ~s~r du
e1'81 de Copenha e
. ,
u nommé professeur a
que sa misere fut com .gu ' ma1s sans traitement C'est
diant, ne l'etait p!us a~letef car ce qui avait été p¡rmis a l~¿~rs

~ pa,ücuJ;é,es de I,~;.:;i~n!l· ne pouvait plus donne, d:

pay~t&gt;dn rang,l~enouveler ses veleme:: ou/~ musi,que. 11 devait
re
es sou iers convenables t • us s Jusqu a la corde se
dum;:,~tF~J;'-:ute. Heureuseme:t 1::m;e fair_e boucler régulieobtint
ne V accorda sa prot:cr
s ~e1gneurs de la cour
une modeste bourse lui
ion au Jeune professeur ui
ger, et celte fois pour Pa;is. permettant de partir pour l'étr~n14

�178

III
Holberg arriva en Hollande dans l'année 1714. A pied, il se
rendit par la Belgique et le nord de la France a Paris, ou il resta
dix-huit mois. Il y fit son entrée en pélerin, le Mton a la main,
le sac au dos. Ce fils du Nord refit le chemin qu'avant lui avaient
parcouru tant de jeunes gens dont les noms restent gravés dans
l'histoire des peuples scandinaves; car, depuis le Moyen Age, l'Université de Paris, telle une fleur mielleuse les abeilles, a attiré la
jeunesse nordique.Lorsqu'on parle,en Sorbonne,du fondateur du
théatre danois, on ne saurait oublier que le pére de la littérature
danoise, Kristiern Pedersen, a été un de ces « clercs parisiens » qui,
de retour dans leur patrie,devenaient les dignitaires de l'Église ou
les gouvernants des royaumes. C'est ici, au Quartier latin,
que Kristiern Pedersen, sur l'ordre du roí Christian 11, faisait imprimer en 1514, chez Jacobus Badius Ascencius, l'bistoire
du Danemark par Saxo le Grammairien. C'est ici enfin que, pour
la premiére fois, virent le jour les paraboles de Pierre Laale et ces
missels, ces livres d'heures, qui, aux bords riants de la Baltique
ou sur les cotes baignées par la sévére mer du Nord, firent l'admiration des princes de l'Eglise et le doux bonheur des ames éprises
de foi et d'idéal.
Voici done qu'a son tour, Holberg arrive dans la capitale
frangaise, au moment ou le vieux roí Louis XIV, apres tant de
gloire et tant de revers, attend dans son vaste palais, froid et
morne, la mort bienvenue. A vrai dire, le professeur miséreux de
l'Université de Copenhague ne se soucia que fort peu du siége de
Paris par les Normands, d'Absalon, de Kristiern Pedersen, ou
meme de Louis le Grand. Il était fatigué de sa longue marche et il
aspirait au repos. 11 demande done a un passant de bien vouloir
lui indiquer un logis approprié a ses modestes moyens. Quel ne
fut pas l'étonnement de M. le professeur de frangais en s'entendant
répondre: ce Excusez-moi, Monsieur, mais je ne connais point de
Mademoiselle Lucie ! »
Pour un homme du Nord, cette anecdote est fort difficile a
raconter a des Frangais. En effet, la distinction entre les sons,
produits en frangais par les lettres j et g et le ch, reste presque
imperceptible a nos oreilles. Nous n'entendons guere la différence
entre le nom du pays du Soleil-Levant, le Japon, et celui de
l'appétissante bete rótie et farcie qu'.est le chapon. II en est de
meme pour la prononciation de vos différentes s et de votre c. La
langue frangaise nous tend la des piéges dans lesquels Holberg n'a

179

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

RSVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

p~s manqué de tomber. 11 a su~ement du prononcer lochi, et rien
d étonnant_ a ~e que la fille del auberge, dans laquelle il loua une
chambre, a1t d1t a M. le pr~fesseur qu 'il parlait le frangais comme
u_~ &lt;&lt; cheval allemand ». J ignore d'ailleurs pourquoi, au cours des
s1ecl~s, ce« cheval allemand » s'est changé en« vache espagnol
et ah:1 dene pasm'exposer a etre comparé par mes auditeurs a l~u~
oua l a~tre de ces ammaux ~ymb?liq~es, je ne m'attarderai point
aux r~c1ts des autres décepbons lmgmstiques de Holberg a p .
, Le Jeune professeur était fort isolé dans la grande ville ét:::~
II passa la plus grande partie de ses journées dans les biblioequ~s, da~s les Musées, au Palais de Justice, ou en d'autre-s
~ndro1ts qu i.l put fréquenter sans bourse délier. Le matin avant
I ?uverture, ~I attendait a la porte de la Bibliothéque M;zarine
ou l~s étud1a~t~ pau_vres faisaient queue pour s'em arer le,
de Bayle · Par miracle , 1·¡ t rouva
p moyens
dprem1ers
' h tdu dd1ctionna1re
b'
e
s
ac
e
er
es
illets
pour
les
théatres
o-~
les
Pa
.
.
d. · t
D
u
nsiens applau1ss~~n un ancou~~• un Destouches et un Dufresny, bien qu'ils
poss assent un Moliere. Encore trente ans plus tard la lume de
Holbe_rg trem~le d'indignation en constatant la dégé
~u gitt franga1s au début du xvme siécle. Dans une de :e:'t;~~:!
I . ª. me ce pauvre Destouches. Mais chaque f i
•·¡ '
ams1 rétrospectivement de la décadence du th~:tqu; s oc~up~
1
~~:~:t!º~~r:~ Holber? ne d~vraitp_as vivreassez Jo:gt;~n;:;¿u:

r:~e.

r

danois était arri~a;~h:~:d ~:1lan::~e.lorsque le pére du théatre
{Jn beau_ matin, apres un séjour d'un an et demi
.
Ho_lberg qmtta la capitale frangaise. De nouveau po é a Par1s,
gout des voyages, il traversa a pied ou sur d
. uss par son
entiere jusqu'a Marseille. De la il· s' bes pémches la FraD:cc
en partance pour l'Italie Apres rr:a· t em arqua sur un navire
attaqué par les barbare~ ues - ~les ~vent~res:- le bateau fut
classique et reprit le bato~ du
IDit enfm pied sur la terre
nelle, ses bibliotheques se
pe rm pour gagner la Rome éterrables. 11 retourna a Co , s mus es, s~s collections incompail obtint a l'U ·
·tépenhagu~ par Pans et, peu de temps aprés
mvers1 une chrure de mét h .
.
,
laquelle il professait un supreme é . a~ y~1que, science pour
l'échangea pour la chaire d'élo
m plnst: ro1s ans plus tard, il
Les an é
. ,
quence a me.
sous un p~e:~~! ~:e:~!taient pass~es. E~ 1719, Holberg publia,
un style homérfque, il poéme héro1-corruque Pierre Paars; dans
artisan danois qui fait u!e ~aconte les aventures d'un modeste
voir sa fiancé~. Ce livre fut :::e~éZ d~ quelques lieues ~o.ur aller
1
de l'esprit mordant de son aut r .". abh?n du tale1_1t satmque et
eur' 110 tmt un succes retentissant.

·i .

�1

18\

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

Les critiques des confreres, les tracasseries des import~nts pe~sonnages qui se croyaient vis~s, créerent une ~tmosphere d a~tation et de curiosité dont le hvre profita. La littérat~re dano1se
s'était enrichie d'un monument satirique, d~nt les s1ecles_ n'ont
pas pu ternir l'éclat. Comme, ~~us d'un~ fo1s, l~ protect10:1 de
Louis XIV avait été utile a Mohere, le ro1 Frédénc IV se m1t du
coté de Holberg et écarta les persécuteurs, quelles que fussent
leur richesse ou leur puissance.
,
.
.
L'heure est enfin venue ou Holberg, pénétré de l espr~t latu~,
va mettre a profit les études de la civilisati.on franga1se, qu'~l
avait poursuivies avec méthode et ardeur. Sur de ses ~oyens,
confiant dans son génie, il dotera sa patrie d'un théatre digne du
maitre frangais dont il se proclamera l'émule.

ampoulé ; d'autre part, la troupe frangaise du Roy qui, déja du
vivant de Moliere, avait fait connaitre, dans sa langue, les reuvres
du maitre. Ces comédiens frangais, amenés par un sieur Rosidor
réussirent a implanter solidement la cómédie frangaise dan~
la capita!e. danoise. La Cour et la société y prirent tant de gout
que le mm1stre de Danemark auprés de Louis XIV, Meyercrone,
fut chargé de trouver des recrues dramatiques. II eut la chance
de mettre la main sur des comédiens de mérite nommés Montaigu et Pilloy.
'
Pour des raisons d'éconornie et autres, Frédéric IV, ·1e premier
des pr~tecteur,, r?yaux de Holberg, avait du congédier sa troupe
frarn;a1se. Celle-c1 loua alors, a Copenhague, un petit théatre
aménagé par un machiniste et décorateur frangais du no~
d'Ét!enne Capion, ~ui tenait également boutique de marchand
de vms. Tou_t ce petit ~o~~e frangais qui semble avoir pris racine
dans la cap1tale hosp1tahere du Danemark désirait remonter
sur les tréteaux, ~t, 1:1algré la c?ncurrence de~ troupes allemandes
et des cha_nteurs 1tahens - les implacables rivaux des Frangais,
- ~fonta1_gu demanda par un placet, écrit en frangais, l'autori
satt~n ~e Jouer des piéces en danois. II fut écouté par le roí, mais
tel e.tait a~ Danemark le prestige de Moliere que la premiere
representation, doi:née sur ce nouveau théatre danois, fondé par
des. act~urs franga1s, ne fut pas une ceuvre nationale danoise,
ma1s. L Av~re de Jean-Baptiste Poquelin. C'est seulement la
sem_ame .~m~ante,. ~¡~ septembre 1722, que fut représenté le
Poi~r elain pohltcien de Ludvig. Holber~. Cet an de grace
192-, n est done pas seulement le tr1centena1re de la naissance
de Moliere, mais également le bi-centenaire de la naissance du
théatre danois, ven~ au mond~ sou~ les auspices du génie frangais.
T~_nt que le théatre dano1s exista sous sa forme primitive,
1-~oliere ne cess_a d'y ~lt~rner avec Holberg. ·Car le professeur
d é,loquenc~ latme a l umversité de Copenhague s'était associé
a l entrepnse des a~teurs frangais. Avec une facilité qui rappelle
celle. de son maitre, tl créa une série de comédies, parmi lesquelles
plusieurs s~nt des chefs-d'ceuvre. II est rare que Holberg se
c?n~ente. d ar;a_nger pour la scene un simple sujet de farce et il
n. a Jamais eu a mventer des spectacles de circonstance, avec des
brades ou des ballets, destinés a glorifier un prince et un regne.
S~n reuvi:e est. une collection de comédies de caracteres. D'un
cetl peu hien~eil!ant? i_l a regardé les hommes et, comme plus tard
Beaumarcha1s, l héntier fran1,ais de Moliere il &lt;&lt; se presse de rire
de tout... de peu~ d'etre obligé d'en pleure~ ». Le plus souvent,
Holberg personmfie un travers quelconque de J'humanité qui

J80

IV
Moliere avait 31 ans, lorsqu'il écrivit la premi~rede ses comédie~
conservées L' Elourdi. Le poete dano-norvégien a composé, a
}'a.ge de
a 40 ans, dans la péri?de de 1722 a 1724, l~s vingt
premieres et de beaucoup les me1lleures ?e ses coI?_édies. Les
quinze chefs-d'ceuvre, environ, du réperto1re de Mohere o~t ét~
écrits au cours de quatorze années, entre 1659 et 1_673. 11 e~t vra1
qu'a coté de ses ceu~res ~ramatiq~es, Ho_lberg a la~ss? un~ 1m~ortante productionh1stor1que et philosoph1que. En general, Il fau., se
aarder de pousser trop loin le parallele entre les deux grands
~uteurs. Au cours de cette étude rapide nous verrons qu'il n'y a,
en réalité aucune ressemblance entre leur personnalité ou entre
}eurs carriéres qui se sont développées dans des conditions et des
milieux totalement dissemblables. Mais ils possedent en commun
le génie de l'observation. Bi~n que_ Holberg .ª~t été un iI?itateur
de Moliere1 il n'est ni un cop1ste, m un plag1a1re. 11 a pmsé chez
son grand prédécesseur une inspiration, dont il s'est serví pou_r
créer une ceuvre personnelle. et nationale. Cette c:euvre est a lu1,
exactement comme Moliere a été le créateur de Tartufe, du
Misanlhrope et de l'Amphylrion, meme aprés Térence et Pl~ute.
Au milieu des ténebres qui, jusqu'au début du xvme s1ecle,
enveloppaient la vie intellectuelle des trois pays _scandinav.es,
Moliere avait conquis la faveur des peuples dano1s, norvég1en
et suédois. A Stockholm, on jouait Le Bourgeois genlilhomme
devant Charles XII. A la cour de Copenhague, deux troupes de
comédiens se produisaient; d'une part, les barides allemandes avec
leurs bouffonneries, leurs arlequinades et leurs drames en style

38

1

�182

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

l'entoure. Renchérissant sur Moliere, il sacrifie a la nécessité
d'avoir un héros comique vers lequel tout converge. Mais comme
son mattre, Holberg entend donner en meme temps qu'un divertissement artistique, un enseignement utile. 11 ne lui suffit pas de
se montrer psychologue, il aspire a etre moraliste. Ses comédies
possedent, pour ainsi dire, un double fond, exactement comme
le Tartufe et le Misanlhrope. 11 est possible que Moliere ait luimeme joué ces deux grands rOles en bouffon et, si je puis m' exprimer ainsi : en caricaturiste. Or, ces personnages ne sont pas
uniquement risibles, mais ils provoquent plutot soit l'indignation,
soit la pitié. 11 en est de meme pour Holberg. Si nous prenons
une comédie comme celle qui est intitulée Yeppe de Bierget, il me
sera peut-etre possible d'exposer clairement l'esprit dans lequel
elle a été congue. Comme toujours chez Holberg, le sujeten est
simple : un paysan ivrogne et fainéant, maltraité par sa femme qui
le trompe avec le bedeau du village, s' adonne a son vice. Le
seigneur du sol, pour se distraire, fait transporter le pauvre Yeppe
ivre mort dans le lit du chateau. Le lendemain, celui-ci se réveille
aux sons d'une douce musique, tandis que des laquais s'empressent
autour de lui. Yeppe se demande s'il est mort et s'il se trouve
transporté au Paradis. Mais comme il s' accoutume vite a sa
nouvelle existence, il cesse de se demander si elle est réelle ou
fictive. Les instincts brutaux prennent le dessus ; il se montre
tyran, exigeant et méchant. Le seigneur,effrayé des conséquences
de !'aventure, le laisse s'enivrer de nouveau, et lorsque Yeppe
se réveille, apres son court passage au Paradis, il se retrouve
sur le tas de fumier a la porte de sa misérable cabane.
Dans cette comédie, Holberg a créé des situations qui ont fait
rire six générations. Parmi les répliques que l'auteur a mises dans
la bouche de son héros, il en est une qui a passé a l'état de proverbe dans la langue danoise. Elle dépeint toute la misérable
existence d'un travailleur de la glebe, au début du xvme siecle.
« Oui, s'exclame-t-il, on dit bien que Yeppe boit, mais on ne dit
pas pourquoi il boit 1 » Ah, mon Dieu, ce gueux cherche dans
l'eau-de-vie la consolation, parce qu'il est né malheureux et
parce que personne_, depuis qu'il est au monde, n'a eu pour luí un
mot de douceur, un geste de tendresse. 11 boit, parce que c'est
seulement dans la boisson qu'il trouve l'oubli, et parce que, ici-bas,
l'ivresse est la seule félicité que ses moyens luí permettent de
concevoir et de saisir. Certes, on pcut rire de ce grossier paysan
se réveillant dans le lit du seigneur, mais on a encore plus de
droit de s'indigner contre ceux qui jouent avec lui saos se rendre
compte que ce sont eux les responsables de la misere de cet

L'hlULE

SCANDINAVE DE MOLIERE

183

homme, cyniquement maintenu a l'état de bete d
somme.
ni Moliere
1
. éta·t
1 . l'ennem~· ac h arné de l'hypocrisie. Saose épargner
tisr: v;mté, m_ la fatmté, Holberg combat surtout le pédane. a colll:édie, E:asmus Montanus, est une merveille de satire
contre les vames . d1sp_utes scolastiques qui resterent longtemps
en usage a~x Umver_s1tés allemandes et scandinaves. Un . eune
paysan revient ~u village apres avoir étudié a l'Universiié de
~PJ.nh~gue. II s y rencontre avec le bedeau de la localité vieil
E u ian raté.Aucoursd'unepassed'armesentrelesdeuxho~mes
rasmb ua. prouve par A
B, que Pierre le bedeau est un coq Le'
gros
on
sens
du
e
d
f ·
·
$C révolte contre 1e rge~J' u ;.ere Jt de quelq~es a~tres auditeurs
réd . 1 é
ima ias e ce galopm qm se permet de
1 mre e ". nérable quasi-ecclésiastique a l'état d'animal Mais
,~ pl:u::;•e~re l_e bedeau :pleure a chaudes !armes de son m~lheur
;on fils de:em;1 stune vamqueur se pame d'admiration pour
Car, lorsque Pierr!rfente~~vaant. Tou\efois, sa_gl~ire ne peut durer.
homme a an
u, avec a conv1ction profonde d'un
avance qJe la\::;eª::; pt:t!:nd des choses. terrestres et célestes,
et annonce a
omme une crepe, Erasmus s'indigne
ronde comme gi:and renfort de preuves scientifiques, qu'elle est
lui et la mere :ire~;;~eg~~~t le mond_e se tourne al?rs contre
devenu fou. Telle est la betise ~e:e; cramdre que son f1ls ne soit
abracadabrant fait couler 1 1 ommes. Le_ non-sens le plus
L'annonce des vérités les pei8 ar_mesl ou excite _l'admiration.
signe de démence.
us s1mp es est cons1déré comme

+

Comme c'est le cas en fra
·
M .,
do répliques des personn:i:s!Sd~o~~ lbohere, un grand nombre
proverbes dans la langue d
.
o erg sont devenues des
'I d
ano1se. « Nous l'avon
d
,, a ame, échappé belle » est
.
. s, en ormant,
qui ignorent les Femmes sa un terss~•té par bien des personnes
livre ou dans un article de . van es¡d. I vous rencontrez dans un
JOurna es vers comme ceux-ci:
~~fs ªe1~!¡; ~~\ ~ableaux couvrir les nudités
amour pour les r éalités,
'

vous savez, sans avoir besoin d'
•
qu'ils sont de la main de M 1·,,.
en etre expressément averti,
Lo
,
o Icre.
rsque 1 homme aux rubans verts s'exclame :
D'éloges
rcgorg
.
Et
mon on
valet
d e,hu la t @te on les Jette
e e ambre est mis dans la gazette .. .

ou quand Sganarelle observe que :

�184

REVüE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner ríen,
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien,

Vous vous étonnez de constater combien les mreurs changent
peu avec le temps.
Holberg a de son coté frappé des mots qui expriment aujourd'hui, comme de son vivant, des profondes vérités et quirefletent
lumineusement l'observation de la nature humaine. Ainsi,
le titre meme de sa premiere comédie, le Potier d' Elain poliiicien,
est passé dans les trois langues scandinaves comme nom commun
pour désigner les personnes discourant dans le vide sur la politique. Si le métier de potier d'étain a presque disparu de nos jours,
le nombre des potiers d' étain politiciensreste toujoursconsidérable.
Potiers d'étain politiciens sont les braves bourgeois qui se rassemblent au cabaret et y démontrent au moyen d'allumettes et de
soucoupes les mouvements stratégiques que le grand capitaine
aurait díi exécuter, pour remporter la victoire. Lorsque dans
l'auberge du village, la réunion des clients critique séverement
le gouvernement sous lequel le prix des cochons de lait tombe et
les poules cessent de pondre, vous pouvez etre síirs d'avoir a faire
a des potiers d'éLain.
II ne sera pas possible d'analyser, meme sommairement, les
principales comédies de notre grand auteur nordique. Les quelques observations sur trois de ses principales reuvres, que je viens
de vous soumettre, ne peuvent évidemment pas suffire a vous
donner une impression de la variété de ses moyens dramatiques
et des idées de son théatre. Peut-etre sera-t-il possihle de compléter quelque peu notre étude en exposant brievement les différences qui séparent les reuvres de Moliere de celles de son génial
émule.
Moliere fréquente le plus souvent les seigneurs de la Cour et la
bourgeoisie opulente. Les personnages d'Holberg appartiennent
en grande partie au monde des petites gens : les paysans des
villages de la Seelande, les artisans de Copenhague, ou enfin les
domestiques des fermes et des maisons de la petite bourgeoisie.
II a créé de véritables types de valets et de servantes, personnages
rusés et espiegles, pleins de bon sens et qui ne craignent pas
les mots crus.
Moliere avait écrit pour une Cour et pour le public exigeant du
grand siecle. Holberg écrivait pour le peuple. Des l'ouverture du
théatre danois, l'aristocratie danoise inanifesta une certaine
froideur pour ces spectacles. a cause précisément de la liberté de
langage des coquins de serviteurs qui peuplent les comédies de

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

l85

Holberg, et aussi parce que le milieu dans lequel se déroule
l'action, est des plus populaires. PourtanL, sur ce point, Holberg
n'a jamais voulu transiger. En 1747 parut la premiere traduction
frangaise de son théatre. Écoutons un instant les paroles du
mattre dans sa préface :
Pour juger sainement du mérite de ce théatre danois, il faut faire attention
- dit-il - que les scenes ne sont pas á Paris, ni dans quelque autre ville de
~rance ; mais l? pl~part a Copenhague. C'est la raison pourquoi je n'ai pas
JUgé a propos d y fa1re de changements ; ce n'efit plus été peindre les mceurs
de notre Septentrion, mais déguiser des Comédies du Nord en les habillant
a la fran~aise ... C'est par la mllme raison qu'on a retenu presque tous les
noms et les caracteres danois. Car on joue quelquefois des artisans de
Copen~ague, quelquefois de simples bourgeois, et non de faux marquis
rran~a:s.

Et Holberg d'ajouter finement :
, Cependa_nt, i! 1;'Y a pas absolument si loin ,des mceurs et des caracteres
d une mat1ere a 1 autre que les Franc,ais ne puissent profiter de la critique
de la plupart des défauts, dont on a fait ici la peinture d'apres nature : car
les hommes, dans tous_ les pays civilisés, sont a peu pres les mí!mcs surtou t
par r:ipport aux pass1ons ; de rnrte qu'en critiquant les défáuts des
D~no1s, on J?CUt !ort bi~n dire iJ quantité d'étrangers: De le fabula narratur 1
(C est de to1 qu'J! s'ag1t dans cctLe histoirc !)

Done il y a une grande différence entrl'! les cadres et les milieux
~es thé~tres des deux grand,~ auteurs comiques. II est vrai que
1un et I autre donnent plus d 1mportance a la psychologie de leurs
personn?ges qu'a la composition d'une intrigue a effets imprévus.
T~ute!o1s Hol?erg, homme d'étude habitué a la sévere discipline
sc1enbfique, n admet nulle part les énormes invraisemblances si
f~équentes dans les comédies. de Moliere. L'auteur dano-nor~ég!en n'a jamais recours a un deus ex machina ; il conduit fort
s1mplement son action vers un dénouement sans éclat mais
dont la logique s'impose a l'attention du spectateur. II ~'évite
pas plus que Moliere les monologues et les répliques en aparté ces I?oyens auxquels l_a ~echnique ?ramatique n'a renoncé que
relativement tard. Ma1s Il prend bien plus de libertés que son
m~tLre, écarte de propos délibéré les regles classiques des trois
umtés et campe, comme bon luí semble, ses personnages sur
la scene, dont la lumiere crue et impitoyable semble dévoiler
tous les secrets de leurs ames.
, Enfin - et comment oublier un sujet pareil 1- enfin, il y a
l amour 1. Ah, fran~hement, sur ce point capital aucun rappro~~em_ent entre Moliere et Holberg n'est possible. Chez le premier,
l u_itrigue amoureuse marche de pair et quelquefois domine la
pemture des mreurs. Chez le second, elle'est réduite au minim~m'.

�186

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les fiailcés des comédies de Holberg parlent comme s'ili: répétaient le manuel des parfaits amoureux. Tous, jeunes gens et
jeunes filies, simples accessoires, sont prodigieusement insignifiants.
Quelle nature magnifique ne fut pas celle de Moliere ! ll
conquiert a la pointe de son talent l'admiration des princes et des
foules ; il dépense sans compter ses forces spirituelleset physiques,
son amour, son argent. ll gagne l'amitié des rois et reste fidele au
plus humble de ses cabotins. Les seigneurs de la Cour eux-memes
se laissent impressionner par sa générosité ; il sait murmurer les
paroles qui voilent l'reil de rosée et allument le sourire sur les
levres tremblantes. II sait aussi hai'r et se lancer courageusement,
la visiere levée, contre les préjugés et les vices des puissants.
Dans ce corps frele et miné par une maladie qui ne pardonne pas.
vit une ame ardente, pleine d'indulgence pour ceux qui souffrent
et assoiffée d'amour.
Hélas, M. le professeur Holberg ne ressemble en rien a ce
portrait de son mattre frangais. Économe jusqu'a l'avarice,
s'imposant une frugalité que d'autres appelleraient des privations
de moine en careme, il soigne ses rhumatismes et se soumet a
un labeur incessant, interrompu seulement par quelques solitaires 1
parties de violon ou de fhite. 11 déclare bien dans une de ses
Épllres qu'il s'est assez plu dans la compagnie des femmes, mais
soyez en surs, il faut prendre cette affirmation dans le meme sens
que la parole de Boireau, lorsque celui-ci disait : &lt;&lt; Ce que j'aime
dans les duchesses, c'est qu'avec elles on peut causer. » Dans
la vie de Holberg ne se rencontre aucune Armande ; il resta ermite
jusqu'a la fin de ses jours. Ses collegues danois et étrangers de
l'Université le détestaient franchement. II était grincheux, et
n'acceptait pas la moindre critique. On lui reprochait de ne ríen
faire pour sa famille, restée en Norvege dans des conditions de
vie assez difficiles. 11 n'avait point d'amis, se brouilla meme
avec ses admirateurs et semble avoir été mécontent de tout le
monde.
·
Lorsque Moliere s'éteignit dans le costume et sous le masque
du Malade imaginaire, - comme l'a dit si finement, ici meme,
M. Robert de Flers, - et la charité en se penchant cachait que
l'amour n'était pas la ». Holberg, chargé d'ans et d'honneurs,
mourut seul, comme il avait vécu. lI avait tout réglé avant de
par~ir pour le supreme voyage.Ses relations avec l'Église avaient
touJours été froides, mais correctes. 11 avait légué sa grande fortune et sa bellé bibliotheque a un college de jeunes nobles. II
avait été créé baron par son roi reconnaissant. Tout était en

187

ordre. Mais sur le marbre de son sarcophage ne tomba aucune
larme, comme aucune priere d'un creur de femme ou d'enfant ne
monta vers Dieu. - Les lettres seules étaient en deuil.
IV
En l'année 1745, lorsque Holberg avait déja conquis la célébrité
dans les pays scandinaves et en Allemagne, il était revenu a Paris
ou il fréquentait nombre de beaux esprits. Tout porte a croire
que le principal but de sa nouvelle visite était de préparer la voie
a une représentation de ses reuvres dans la patrie de Moliere.
II avait en effet traduit lui-meme le Polier d' Elain politicien et
une autre de ses comédies ; il les envoya a Louis Riccoboni,
le directeur de la troupe italienne du jeune roi Louis XV. Toutefois, celui-ci renvoya le Poiier d' Eiain politicien avec force
compliments ; il en estima une représentation publique impossible parce que la piece touchait beaucoup trop a la politique.
Certaines personnes haut placées pouvaient y voir des allusions
offensantes. La meme déception attendait Holberg, lorsque
parut, en 1747, la traduction en frangais, par un sieur Fursman
du premier volume de son théatre. Holberg donne lui-meme dan~
les épitres des explications assez artificielles de l'insucces de
l'entreprise. En réalité, la raison en est bien simple : le traducteur
était un juriste danois qui, certainement, comme Holberg luimeme,_ posséd:3-it u~e so_lid~ connaissánce théorique de la langue
frarn;¡a1se, ma1s qm éta1t mcapable de fournir une traduction
littéraire, appropriée aux exigences de la scene. Holberg, qui a
co~posé ~n latín plusieurs reuvres historiques et un poeme
philosoph1que, resta toute sa vie dans la dépendance de la langue
classique et il ne réussit jamais a s'en affranchir. Nous connaissons
pa_r des témoignag~s contemporains les difficultés que rencontrerent les Franga1s de Copenhague pour faire admettre. par
M. ~e baron que le~ regles de la langue latine ne s'appliquent pas
!,ouJours au franga1s moderne. Holberg ne pouvait done pas etre
Juge de la valeur ~•une traduction de ses comédies en frangais.
Tou~e correcte et httéral~ qu'elle fut, l'édition de 1747, autorisée
par 1 auteur, ne donna pomtauxFrangais une justeidée del'importanc~ de cette ceuvrc dramatique. Lafauteen est al'esprit d'éconorme e~ au car~ct~re difficile du grand homme.
qm a été ~m~1 per~u du vivant meme de l'autem·, n'a pas
P~ ~tre ~econ~ms, Jusqu a ce jour. L'émule nordique de Moliere
n a Jama1s été Joué sur une scene frangaise, dans une de ses reuvres

C:

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
188
originales. Au commencement du x1xe siecle, le Polier d' Elain
politicien et une autre de ses comédies ont été adaplées par des
auteurs frarn_¡ais. La carriere de Holberg en France a été hérissée
de difficultés. Malgré sa parenté étroite avec le plus grand génie
comique frangais, et malgré la haute valeur intrinseque de son
ceuvre dramatique, il est resté presque un inconnu.
Depuis la traduction de 1747, dont je viens de parlér, et qui ne
contient que quatre des comédies de Holberg, - le livre est
aujourd 'hui presque introuvable, - aucune autre traduction
frangaise n'a paru jusqu'en 1919, lorsque Mme de Quirielle, sous
son pseudonyme de Jacques de Cousange, publia les ceuvres
choisies du maitre, précédées d'une belle étude biographique
et littéraire. Cette édition contient trois des meilleures comédies.
Dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1832, M. J.-A.
Ampere, professeur a la Faculté des Lettres de Paris, a écrit une
courte, mais substantielle étude sur le maitre danois et il la
réimprima dans son volume de Liiléralure, voyages el poésies,
paru en 1853.
Toutefois, l'ouvrage le plus important de la littérature frangaise sur Holberg reste la these de M. A. Legrelle que j'ai déja
nommé au début de cette conférence. II repose sur une connaissance approfondie des textes originaux avec une clarté lumineuse
et une méthode impeccable, il établit les liens étroits ·de parenté
qui unissent Holberg a son maitre vénéré, Moliere.

*

• •
Dans une parole célebre, Byron a dit que les mots sont des
choses, et une petite goutte d'encre tombant, comme une rosée,
sur une pensée, la féconde et produit ce qui fait penser ensuite
des milliers d'hommes. Depuis le Moyen Age,le génie frangais a
su féconder ainsi la pensée des peuples du Nord. Holberg en est
un des exemples les plus frappants. La portée de son reuvre est
immen~e : il libéra les langues des nations-sceurs auxquelles il
appartient, de leurs cha1nes étrangeres ; il fonda un art national,
et il dota ses deux patries d'un monument littéraire impérissable.
La rosée frangaise était tombée sur sa pensée et l'avait fécondée.
Sous un ciel septentrional, son génie avait fait éclore en une floraison immortelle les semences apportées de la terre ensoleillée
de Moliere.
.
·
Holberg repose depuis bientot deux siecles dans son superbe
tombeau au bord d'un lac d'azur, dans lequel se mirent de large&amp;

L 7 Í:MULE SCANDINAVE DE MOLIERE

189

Mtres. Depuis deux siecles et demi, les cendres de Moliere ont été
dispersées par un vent sacrilege. Et pourtant, ils vivent parmi
nous, l'un et l'autre. On dirait que c'est a eux, a Moliere et a son
grand émule nordique, que le poete a pensé, lorsqu'il chanta
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui Iuttent. Ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit ¡ •a.me et le front,
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'a.pre cime,
Ceux qui marchent pensi!s, épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur, ou quelque grand arnolll'".
Ceux-la vivent, Seigneur 1

F.

DE JESSEN.

�VARIÉTÉS

Variétés

La Renaiesance littéraire de la France contemporaine.
par M. F0RTUNAT STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne (1)

M. Strowski est trop connu des le~teurs de cette R~~ue J.&gt;0 ur
qu'il y ait lieu de dire le bien que l on y pense de lui , mais l_a
ublication de chacun de ses nouveaux ouvrages est ull: petit
ténement littéraire que l'on ne saurait y pa~s.er sot~s si)ence,
sans quelque injust.ice a son égard. Un livrede critiquen est-11 pas?
a sa maniere, sinon un cours, du moins une série de conférences •
Et quand ce Jivre traite des reuvres les plus récentes de la pensée
contemporaine n'est-il pas la plus piquante des conférences sur
des hommes dont il n'est pas encore possible de parler dans
une chaire d'Université ?
.
C'est l'actualité qui a déterminé le choix des reuvres. et des
hommes dont M. Strowski entretient ses lec~eurs ; poetes ou
prosateurs romanciers ou critiques, journahstes ou hommes
d'État, p;risiens ou provinciaux, écrivains a l~ur début o~
auteurs illustres, ceux qu'il passe en rev~e sont ~elés a ce mout
vement de renouveau littéraire, ·que l on devme confus~men.
dans les tendances de l'heure présente. Quelques-uns. le suivent,
d'autres le précedent et l'indiquent ; tou_s y contnbuent. ~~
esprits chagrins peuvent douter de sa réahté; notre auteur n :
doute point. n a, pour en démontrer ~'exi~tence, une_ mé~~o :
simple mais dont on a un peu perdu 1 hab1tude, depuis qu il_e8
'de bon' gout d'éreinter les gens : il s'efforce de mettre en lum1~;:
Ieurs qualités. •Pour leurs défauts, il sera toujours temps d

-

(1) Un volumc. Pion et Nourrit, éditeurs. Paris, 1922.

191

parler, lorsqu'ils deviendront choquants. Et puis, il y a des
silences et des prétéritions auxquels il est impossible de se méprendre. Les écrivains qui boudent a cette tache de la Renaissance
littéraire de la France ou qui s'entetent aux routines d'antan,
comme s'il ne s'était rien passé depuis 1914, ceux-la, M. Strowski
les laisse « tomber ». Voila pourquoi il y a tant de jeunes parmi
ceux en qui il voit se dessiner cette figure nouvelle de la France,
Ils sont la toute une pléiade, d'inspiration tres diverse et de
souffle inégal. mais emportés d'un magnifique élan vers les formes.
de la vie et l'émouvante expression de la vérité. C'est HenryJacques, celui quevient précisément de couronner le jury du prix
de la Renaissance ; matelot dont la guerre fit un soldat et un
poéte, et que! poete ! le plus spontané, le plus sincere et le plus
profondément humain de ceux qui ont chanté cette effroyable
épopée. C'est Pierre Hamp, cet ancien ouvrier manuel, qu'un
effort persévérant a transformé en t-echnicien, puis en homme de
l ettres, mais en homme de lettres qui porte dans ses écrits le
sens aigu des réalités industrielles et économiques. Et voici des
auteurs, comme cet Ernest Tisserand, tout aussi a l'aise, pour
nous présenter un nouveau systeme financier, que pour nous
donner ce Cabinet de Porlrails, dont les originaux sont peints en
action et par leurs actions. Careo et Arnoux, !'un avec l' Équipe,
l'autre avec Indice 33, romans dont on goutera la saveur étrange
et dont l'un au moins n'est pas loin du chef-d'reuvre. Et le
délicat Maurice Brillant. Et encore des poetes, ce Camo et ce
Lamandé qui s'est révélé également le plus souriant et le plus
neuf des romanciers de talent. Ce n'est pas en vain que toutes
ces sensibilités frémissantes ont subi le rude contact de la guerre ;
leur ame y a pris quelque chose de plus male et de plus sain. Cette
méditation forcée de la mort a été pour eux la meilleure école de
la vie et de la pensée.
Tout aussi instructive apparatt a M. Strowski l'évolution
actuelle des littérateurs d'avant-guerre. Dans les Forces élernelles, la comtesse de Noailles adjoint des inspirations nouvelles a
celles qui faisaient vibrer jadis son cceur innombrable ; a ses
anciens émerveillements se melent aujourd'hui les sentiments
plus finements nuancés, de la fuite du temps et de l'infinie détresse qu'enveloppe la passion satisfaite. En nuances aussi, a la
vérité, d'un ordre assez délicat, les analyses de l'auteur de Vagabonde Mme Colette de Jouvenel, il n'est pas possible d'écrire plus
~pirituellement, ni de peindre plus nettement les attitudes, les
1dées et les fagons de sentir de ces humanités qui fournissent
les personnages de Chéri. Mais ce sont des humanités tres spé-

�192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>La Sacre College au Moyen age</name>
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      <name>Le bible dans la poesie francaise</name>
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      <name>Le milliard des emigrés</name>
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      <name>Les Premieres Meditations</name>
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