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                  <text>192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�194

REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

Matbilde, filie d'Henri ¡er; nous avons mon~ré qu'aucu_n des
arguments n.éga,lifs de l'abbé De la Rue n'éta1t,_ en ce qm ~?ncerne la reine Mathilde, irréfutable, et, en ce qm_ ~oncerne l 1mpératrice, qu'il n'a apporté aucun document posiltf.
M. Marignan, rajeunissant par des argument~ nouve~ux _la
these de l'abbé De la Rue et raje~n~ssa~t auss1 la Tap1sser1e,
voulait qúe \'auteur iJ.~ cartons se fut msp1ré d~ Roman de Ro'.1
de Wace, et, le Roman de Rou aya~t. été ré~1~~ vers 1165, il
reportait la Tapisserie a la sec~nde m01bé du ~ s1ecle.
Son premier argument éta1t une compara1son entre les deux
c:euvres. Mais nous avons fait remarquer, avec l'abbé De la Rue,
que. précisément, il y_ avaitbe~ucoup de différences entre le Roma":
de Rou et la Tapissene, celle-c1 contenant beaucoup de choses q~1
n'étaient pas dans le roman, et réci.proquement. Il Y a ~uss1,
bien entendu, des ressemblances ; c_e sont toutes celle~ qm sont
inévitables entre deux sources qm racontent le mem~ év_énement. En ce qui concerne le Roman de Rou et la Tap1ssene,
il est évident que l'inspiration differe.
.
Mais M. Marignan a d'autres arguments, et no~s allons ~uJourd'hui )es exposer et les discuter en procédant al examen mterne
de la Tapisserie.
. .
Avec M. Marignan qui. malgré toutes les cnbqu~s _adre1:1sées
a sa thes~ l'a reprise dans un :n.ouveau vo~ume mbt~lé: Les
mélhodes du passé dans l' archéologie fran~aise, é~ud10ns les
inscriptions qui accompagnent la Tap1sserie ; étud1ons-les au
point de vue des graphies.
. . .
.
M Marignan releve le sigla ?• = et qui, d1t-il, est mconnu
au ~e siécle et n'apparait que vers la moitié ~u siecle suivant.
M. Travers y voyait un signe spécialement us1té par les AngloSaxons • en tout cas, je le trouve des 1085, dans une cbarte
normande des Archives de la Seine-Inférieure que. nous av~ns
récemment lue au cours de paléographie, M. Mar1gnan re.leve
dans les inscriptions des ligatures, c'est-a-dire des lettres hées.
M VN CONRA q~'on remarque, dit-il, tres souvent_ au
xne siecle. A la vérité, il taudrait dire que _l'on ren~ontre cees )~gatures au xiie siécle, mais qu'elles a~para1ss~nt des le x i,1ecle
dans l'écriture lombardique.M.Marignanvo1tdans le en_- barré
employé pour désigner le frere d'Harold, Gyrtb, une ligature,
mais c'est la lettre qui, en anglo-saxon ou dans les langues norraines marquait le son th si fréqu'ent dans ces langues.
t
Pas~ons a l'examen archéologique. On sait que dans tou
monument du M-0yen Age, la figuration laisse de cót~ ~e que nous
appelons la couleur locale, ce qu'il faudrait appeler 1c1 la couleur

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANO

195

du temps. Jamais les artiste$ de ces époques ne se sont préoccupés
de figurer, de représenter les personnages qu'ils mettent en scéne
avec le costume de leur pays et de leur époque. En appliquant
cette remarque, M. Marignan reconna'lt dans les costumes, le
mobilier, l'armement de la Tapisserie, des traits qui la datent dela
seconde moitié du x1ie siecle. Presgue to11te sa dissertation repose
sur cet examen, et c'est pour nous une occasion d'étudier la Tapisserie au point rle vue archéologique.
Je laisse de cóté certaines remarques sur les usages qui sont
quelque peu puériles. M. Marignan note que Harold valematin !i la
messe a l'église de Bosbam. Je ne sais si c'est le matin Harold
pa~~tt .faire une priere a l'entrée de l'église, mais ríen ~'indique
qu Il a1lle a la messe, et en tout cas, ceci serait de tous les siécles
comme l'avait fait observer M. Lanore.
'
Passons a des arguments plus sérieux: étudions le mobilier et
le costume.
Edouard le Confesseur donne une audience a Harold avant
son départ. M. Marignan note que le tróne est décoré de tetes
et de pieds d'animaux. «xne siccle, dit-il ! » Or, on lui a démontré qu'u?- pareil t~óne se voit sur le sceau de Philippe Jer, contempor~m, suzera1_n .du Conquérant.. Regardons le personnage.
M. Marignan considere comme un signe du xn° siecle le globe
crucifére qu'il tient. Or. un tel globe se trouve sur les sceaux du
Conquérant lui-meme et de son successeur Guillaume le Roux.
La couronne est a trois fleurons. On trouve ces trois fleurons
aux_~~uronne_s d~ ces prin~es, a ~elle du roi de FrancePhilippeier,
et J aJoutera1 meme, apres av01r consulté la Colleclion des sceaux
de Douet d'Arcq, sur le sceau de son prédécesseur, Henri Ier.
É_douard po~-te un vetement long ; il caractérise, au x1ie siecle,
d1t M. Mangnan, les personnages dans l'attitude de majeslé
donnant une audience. Mais la Tapisserie est ici tres exacte et
représente Édouard Jer tel qu'il était figuré de son vivant sur
un sceau qui peut etre daté de 1053 a 1065.
'
~xaminons _les personnages de la Tapisserie a un point de vue
moms décorabf et plus familier. Une chose nous frappe. Édouard
et un personnage, sur lequel nous reviendrons, portent la barbe ;
Harold et, en général, les Anglo-Saxons ont la moustacbe; les
Normands s~nt rasés, comme le sont les Anglais, les Américains
et les Frarn,;a1s de notre temps. C'est la mode nouvelle. M. Marig,nan p_rétend que c'était la mode nouvelle aussi au xne siecle. Il
5 appme sur ~n curieux texte d'Orderic Vital dont on s'est
~eaucoup servi, et dont on fait souvent un mauvais usage, ou
l auteur anglo-normand faisantla satire des mc:eurs de son temps,

�196

LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS
REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

dit qu'alors on commen11a a la Cour de Guillaume le Roux a
porter les cheveux longs ; les jeunes gens de l'ento~rage du Roux
dont la Cour a eu la meme facheuse réputabon que celle
d'Henri III en France, laisserent pousser leurs cheveux co~e
des femmes. Porter longs les cheveux et la barbe fut cons~déré
alors comme indice de mauvaises mreurs. (En 1848, c'éta1t un
signe d'opinions républicaines avancées, ~•o~ l'expres~ion. de
vieilles barbes pour désigner les purs répubhca11:1s._) Ordene Vital
raconte encore qu'Henri Jer, successeur d~. Gmlla~me le Roux,
fut invectivé par l'éveque Serlon parce qu 11 porta1t les cheveux
longs, reste des mreurs efféminées de la Cour de .~on prédé~esseur.
Le roi fut tellement ému par ce sermon qu d consenbt a se
laisser couper les cheveux a l'instant meme. Alors l'éveque, da~s
l'église de Carentan, tirant des ciseaux de sa mante, se tn~t
a tondre de ses mains le roi et la plupart des grands et, a partir
de ce moment-la, tout l'entourage du roí fut tondu.
Or, a quel moment se passa cette scene curieuse 011 l'éveque
raseur traita de fils de Bélial, le roi et ses courtisans? En 1105.
En bonne logiquc, M. Marignan devrait seulement en con~lur_e
que la Tapisserie peut etre postérieure a cette date. ~~1s d
tient, nous l'avons vu, a ce qu'elle soit de la seconde mo1bé du
xnesiécle; alors, il suppose que le clergé a eu beaucou~. de !11ª1
a mettre fin a cette mode des cheveux longs et qu Il lm a
fallu plus de cinquante ans pour l'extirper. Suivant lui, c'est
seulement a la fin du xue siécle qu'on porta les cheveux ras, et la
Tapissérie est de cette date.
.
Qui ne voit que ce raisonnement ~st facile a réfuter? 11 ressort
du texte d'Orderic Vital que cette mode des cheveux longs a
commencé a la Cour de Guillaume le Roux, vers 1095 (1). L'auteur
de l' H istoire ecclésiaslique fait le tablea u des mauvaises mreurs
de la Cour du Roux ; il s'indigne de voir les courtisans porter les
cheveux longs et les souliers pointus qu'il appelle pigaches, mode
qu'un jeune coquin de cette Cour noinmé Robert aurait amenée d'Anjou 011 elle florissait depuis Foulques le Réchin. Ces
pigaches devinrent des souliers recourbés_ en fo~e de co~nes de
bélier, ce sont déja les so.uliers a la poulame. Ma1s Ordene pla~e
ce changement dans la mode sous Guillaume le Roux, a la f1~
du x1e siécle. Il est évident qu'auparavant, puisque tout cec1
fut considéré comme innovations malsaines, les Normands por(1) Et non 1146, comme le dit M. Enlart dans son Manuel d'ar~héologie,
oü iJ fait partir, d'apr~s M. Marignan peut-étre, toute une révolution dans
la mode et le cost.ume de cetle date de 1146.

197

taient des souliers ordinaires, des cheveuxcourts et qu'ils étaient
rasés. C'est bien ainsi que les a dépeints Wace: la tradition était
établie que ces visages rasés surprirent les Anglais, puisque le
poéte du Roman de Rou fait dire a un de leurs éclaireurs qu'il
a débarqu{· en Angleterre une armée de pretres qui allaient
messe chanler. La Tapisserie a représenté, non les courtisans
efféminés du Roux, mais les rudes guerriers du Conquérant.
S'il y avait quelque chose a tirer de cette argumentation, c'est
que la Tapisserie serait antérieure au regne du Roux ; je crois
simplement qu'il faut dire qu'elle est d'un temps 011 on se représentait les Normands comme ayant les cheveux et la barbe rasés.
Ils ont meme les cheveux tellement courts qu'on se demande
- Travers et bien d'autres -s'ils ont la tete nue ou s'ils portent,
en dehors de la bataille, une sorte de béret.
En costume de guerre, ils portent le casque, nous dirons meme
le casque a nasal. M. Marignan dit que ce casque n'apparatt
qu'au xne siecle. 11 nous montre Guillaume retirant son casque
pendant la bataille pour rassurer ses soldats qui l'ont cru mort.
Mais na justement relevé que la Tapisserie est ici d'accord avec
Guillaume de Poitiers qui nous raconte cet épisode et nous
montre Guillaume 6tant son casque en le prenant par le nasal,
per nasum galere.
Les chevaliers de la Tapisserie portent la cotte de mailles.
M. Marignan dit qu'elle apparatt pour la premiere fois sur lesceau
d'HervédeDoncy en 1120. Mais Douet d'Arcq reconnait la cotte
de mailles, la broigne sur le sceau de Guillaume le Roux (nº 9999,
entre 1087 et 1100), M. Demay sur celui de Guillaume le Conquérant 1069, M. Birch sur les sceaux de ces deux rois conservés
au Brilish Museum (cat. n°8 15 et 22). II s'agit en réalité de
broignes garnies d'anneaux, de rondelles, formant dans la partie
inférieure une sorte de culotte collante. En effet, quelques personnages ont des chausses a treillis protégeant le has des jambes.
M. Marignan date de 1119 leur apparition, mais Orderic Vital les
signale a la premiere croisarle (1095).
Ainsi to~s les traits par lesquels M. Marignan a cru dater la
Tapisserie du xi18 siecle apparaissent au xie siecle, et !'examen
archéologique est défavorable a sa thése.

.

• •
Un officier de cavalerie, le commandant Lefebvre des Noettes,
a repris le probléme sous une autre forme ; il a étudié le harnachement des chevaux et l'équipement des cavaliers. Notant

�198

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que les auteurs les plus autorisés proposent pour la Tapisserie
des dates qui s'échelonnent entre 1070 et 1180, il va demander
la solution du probleme a la cavalerie qu'elle figure ;il remarque,
que, la aussi, il y a eu des modes, des transformations ; qu'un
cavalier de Louis XIV ne conduit pas sa monture comme
un cavalier d'Henri IV:
uL'ar~on des cavaliers de la Tapisserie est remarquable par la
forme de ses arcades, le pommeau et le troussequin dont la
saillie tres forte se recourbe en sens opposé vers la tete et vers la
queue du cheval.
Cette forme d'argon qui laisse au cavalier une grande liberté
de mouvements existe déja sou~ les Carolingiens ; mais, au x1e siécle, elle es d'un usage courant. Elle persiste au début du
xne siécle, comme on le voit sur un chapiteau du déambulatoire
de Morienval, puis, vers le milieu du xn8 siécle, elle dhiparatt
devant un ar~on aux arcades relevées, emboitant mieux le
cavalier et dont le troussequin va jusqu'a prendre la forme
d'un dossier de fauteuil de bureau.
Les argons a volutes opposées des selles dela Tapisserie sont
done un élément a,dérieur d la premiere moilié du XJie siecle. »
Mais, disons-nous, M. Lefebvre des Noettes a constaté lui-meme
qu'ils étaient d'un usa ge couranl au X Je siecle.
« Au xie siéde, les sangles sont toujours uniques. II en est de
meme au début du xu8 siécle, mais, vers 1150, on voit se dessiner
une mode singuliere qui semble co'incider avec le changement
de forme de l'argon. Au lieu d'une r,angle, on en met deux, trois
ou meme davantage. La sangle unique des selles de la Tapisserie est done un caractére qui se rallache au X Je siecle. »
L'étrier vient de Chine par Byzance.Au 1xe siecle, « il apparatt
dans l'Occident latin sur des peintures de manuscrits. Au xe siécle, il se propage assez lentement. Au XI8 siécle, il est de plus
en plus représenlé, mais les cavaliers sans étriers sont cependant
nombreux encore. Au x1ie siécle, le triomphe de l'étrier estdéfinitif
sur la plupart des documents figurés. La Tapisserie de Bayeux,
sur laquelle les cavaliers ont presque tous des étriers, nous
semble done sous ce rapport se ranger franchement parmi les
documents du xue siécle. Mais, dirons-nous encore, puisque l'étrier est de plus en plus représenté des le xe siécle, il pouvait
etre d'un usage tres répandu au x1e.
Pour le mors, M. Lefebvre des Noettes distingue le mors de
bride, qui agit sur les barres du. cheval, du mors de bridon, qui
agissait sur la commissure des lévres ; il constate que les mors de
bride apparaissent au x18 siécle, mais ne l'emportent définiti-

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

199

vement qu'au x¡¡e et au xuie siecle. « Or, tous les cavaliers de la
Tapisserie ont un mor~ de bride, c'est done __un carac~ére. du
·x1~ siécle avancé. » Ma1s M. Lefebvre des Noettes a lm-meme
constaté que le mors de bride apparaissait des le xie siecle. .
M. Lefebvre des Noettes, combattant par des arguments qm
ne sont pas irréfutables la these de Quicherat et d~s archéologues
a1lemands,d'apres Iaquelle la ferrure a clou aurait été en usage
des l'époque gallo-romaine, déclare que la ferrure apparatt en
Occident sur les documents latins; elle se propage lentement, et
c'est seulement vers le milieu du x1iesiecle qu'on voit les chevaux
souvent ferrés. Or, sur la Tapisserie, la plupart des chevaux
porten! des fers; c'est done, la encore, un caractere du xne _siecle.
On peut toujours faire au commandant la meme réponse :il y en
avait, de votre aveu memel « au début du· xJ.8 siecle ».
M. Lefebvre des Noettes étudie ensuite l'armement ; je ne
reviendrai ni sur le casque, ni sur la cotte de mailles ; mais
le bouclier ovale qu'il releve sur la Tapisserie appartenant
aux deme siecles, xie et xne, il n'y a pasa en tirer argumenten
faveur du xne siécle.
D'autres ont dit que les Anglo-Saxons avaient des boucliers
ronds et les Normands des boucliers ovales, mais il est évident
que les Anglo-Saxons ont des boucliers ovales.
Le commandant des Noettes voit sur la Tapisserie deux sortes
de lances. Champion n'en voyait qu'une ; la différence vient
peut-etre de la fagon dont elles sont tenues.
Plus intéressante est l'observation du commandant Lefebvre
des Noettes sur la maniere de combattre : le cavalier bien posé
sur l'argon recourbé entre le pommeau et le troussequin, appuyé
sur l'étrier, peut, au lieu de projeter la lance en avant, au risque
C.:e la laisser échapper, la tenir comme le lancier moderne, serrée
entre le bras et le corps ; il a alors un point d'appui. Dans l'élan
qui entraine le cheval et le cavalier, il pointe sa lance sur
l'adversaire pour le jeter a terre.
M. Lefebvre des Noettes remarque que sur la Tapisserie, si
beaucoup de cavaliers combattent encore el). hrandissant la
lance, d'autres la tiennent dans cette nouvelle position. M. Levé
nie que cette position figure sur la Tapisserie, mais c'est qu'il
veut absolument la vieillir. En réalité, on l'y trouve plus d'une fois.
Remarquons que la lance est accompagnée d'un gonfanon,
un petit drapeau trilobé qui était comme le fanion d'un seigneur;
mais on voit un tel gonfanon, M. Marignan le reconnait lui-meme,
des le x1e siecle sur les sceaux de Guillaume le Conquérant et de
Guillaume le Roux.

�20()

REVL'.E DES COURS ET CONFÉRENCES

En résumé M. Marignan apportait_ des prémisses fa~s.ses ;
il datait mal quantité de particular1tés du costume c1v1l et
militaire, de la mode, qu'il attribuait ~u x1ie siecle, aJors qu'el_Ies
sont du xie et il en tirait nécessa1rement cette conclusion
fausse que la' Tapisserie était du xue siécle.
.
Le commandant Lefebvre des Noettes apporte sur la cavalene
de la Tapisserie une quantité d'observations intére~santes,. des
points de comparaison curieux. Mais c'est la conclus1on q~'1l en
tire qui est fausse. Beaucoup de choses obs_ervées par lm _relativement a 1'équipement du cheval et du cavalier sont du x1ie s1ecle,
mais se voient déja au x1e siécle, et il en tire une date moyen_ne
entre 1120 et 1130. Nous répondrons : il n'est pas un ?es tra1t~
relevés par le commandant, étrier, arc;¡on, s~ngle un~quei qm
n'apparaisse des le xie siécle. Alors pourquo1 la Tap1sser1e ne
serait-elle pas du xie siecle? D'autant, nous l'avons remar_q~é, que
les Normands de ce temps-la n'étaient pas des gens routimei:s ou
retardataires. Ils avaient une organisation finaociere supéneure
et étaient en avance, au point de vue des institutions militai_res,
sur les autres peuples. Pourquoi n'auraient-ils pas été auss1 en
avance sur leurtemps au point de vue del' éq?ipe~ent ?_Guillaume
n'a rien du négliger a cet effet. Ces améhorat1ons v1ennent de
l'Orient ;mais, précisément, pour de triples raisons, les Normands
connaissaient l'Orient. N'ont-ils pas fondé, au commencement du xie siecle, l' état normand des Deux-Siciles 011 ils étaient
en rapport avec lacivilisation arabe?Beaucoupd'entre eux n'oJ?-tils pas combattu les Arabes au Portugal ~t en Espagne ? Enfm,
par Jeurs origines memes par les Suédo1s, par les Varangues,
ils ont été de tres bonne heure en relation avec l'Orient byzantin
et arabe 011 ils auront pu se mettre au courant des progres dans
l'équipement et l'armement (1). Ainsi, nous ne disons pas que la
Tapisserie est du x18 siecle, mais nous disons qu'au cours de
!'examen paléographique et archéologique au~uel ~ous ve~ons
de nous livrer rien ne nous a été révélé qui empeche qu elle
soit du xre sie~le.
{d suivre.)
(1) Lappenberg remarquait déj/J que le Ms Coll Col. A. _YII. du !lrítish
Museum qui date du temps de C'lilut, représent&lt;i des guerr10rs dano1s avec
un armement semblable a celui des guerriers de la Tapisserie.

Le Théatre romantique
de Dumas pere a Dumas flls.
Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférence, ó la Sorbonne.

\'I
L 'Othello d'Alfred de Vigny.

La premiere piece qu' Alfred de Vigny ait fait représenter est
sa traduction en vers d'Othello. La piecefutjouée, pour la premiere
fois, le 24 octobre 1829 a la Comédie Franc;¡aise. Vigny donna
ensuite trois pieces en prose : une petite comédie, Quille pour
la peur, en 1833, et deux drames,LaMaréchale d'Ancre, en 1831,
Chatlerion, en 1835.
Quand on a beaucoup Ju ses poésies, quand on a Ju le Journal
dans lequel il se confessait et qui a été publié apres sa mort, on
est un peu étonné, je crois, que Vigny ait écrit pour la scene.
En se rappelant ses vers, et aussi ce que ses contemporains ont
dit de sa personne et de son caractere, on se fait de luí une idée
telle, on se le figure si constamment isolé, silencieux, a l'écart
de la foule et du bruit, si constamment renfermé en lui-meme,
dans son pur et noble reve de poete, qu'on ne voit nul rapport
entre un homme de théatre et lui. Cette impression n'est pas
tout a fait fausse ; Vigny n'a, certes, jamais été au sens propre
du mot un homme de théatre. Mais il a un momeni travaillé
pour le théatre, un moment il a pris part, et d'une fac;¡on tres
personnelle, a la bataille romantique, et s'il a toujours dédaigné
la popularité, la réclame, si son attitude a toujours été réservée
et ~~ peu hautaine, ce n'est cependant que dans la seconde
mo1tié de sa vie qu'il s'est véritablement retiré, cloitré dans
la ce tour d'ivoire ».
Dans !'ensemble, il est vrai, son reuvre n'est guere. autre chose
qu~ le poeme de la désillusion ; il n'en est pas de plus mélancohque, et peut-etre meme le mot n'est-il pas assez fort, peut-etre

�203

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE· THÉATRE ROMANTIQUE

faudrait--il dire : de plus triste, de plus sombre ; il n'en est pas
ou manque plus completement le rayon de joie ou d'espoir,
quoiqu'il n'y en ait pas non plus d'ou se dégage pour nous une
plus belle legon de résignation, de fermeté sto'ique et en meme
temps de tendre pitié. Mais enfin, Vigny n'est pas venu au monde
avec rnme d'un désespéré ; personne ne_natt désespéré ; il n'y a
que dans les livres que les René et les Obermann naissent avec des
ames de vieillards. 11 a été jeune moins longtemps que la plupart
des hommes, je le veux bien, je le crois ; encore a-t-il commencé,
lui aussi, par etre jeune et par rever l'action, la gloire, l'amour, le
bonheur. Né en 1797, il était enfant a l'heure ou l'épopée napoléonienne emplissait l'air de ses fanfares, et l'on sait que son
premier souhait fut d'etre un de ces héros qu'il voyait parader
dans les rues de Paris au lendemain de Friedland ou de Wagram;
son premier souhait fut d'etre lancier dans les armées de Napoléon.
11 fallut se contenter d'entrer, en 1814, dans les gendarmes de
la garde royale, et, en 1815, d'escorter le vieux roi Louis XVIII
jusqu'a la frontiere, lors du foudroyant retour de l'tle d'Elbe.
II porta treize ans l'uniforme, vécut la vie de garnison a Strasbourg, Bordeaux, Pau, et s'apergut vite que l'épopée était finie.
Un autre reve vint le consoler, celui de la gloire littéraire. II
était encore officier que déja il avait publié son premier recueil
de vers et son beau roman de Cinq-Mars. Lié avec les jeunes
représentants de la littérature nouvelle, en particulier avec Rugo
a qui il servit de témoin le jour de son mariage, il s'intéressait
autant que son ami a la grande lutte qui passionnait les esprits
et qui partageait la France en deux camps. S'il était fidele,
en politique, a la vieille monarchie pour laquelle ses peres avaient
combattu et souffert, en poésie, en art, il appartenait au parti
de !'avenir, au partí de la révolution, et en était meme un des
chefs. II jugea nécessaire de porter la lutte sur le théatre, sachant
qu'une victoire remportée a la scene pouvait seule etre décisive.
C'est ce qu'il a tres nettement exposé dans la préface de son
Othello, préface qui fit moins de tapage que celle de Cromwell,
parce qu'elle était écrite avec beaucoup plus de modératiori. et
de sobriété, parce qu' elle n'était pas empanachée de somptueuses
métaphores, et ou pourtant les idées ont une tout autre précision que dans le retentissant manifeste de Rugo. Mais une
préface, si intéressante qu'elle soit, n'est qu'une préface; un
exposé de doctrines importe moins que l'ceuvre qui est le produit de ces doctrines; en d'autres ·termes, c'est d'apres l'reuvre
qu'il faut juger la doctrine. C'est done la piece elle-meme, c'est
l'Olhello d'Alfred de Vigny qu'il faut envisager. Il serait superflu

d'en raconter en détail la premiere représentation qui suivit de
quelques mois celle d' Henri 11L, précéda de quatre mois celle
d' Hernani, et fut a peu pres aussi bruyante. Je ne m'attache
qu'a trois questions: en premier lieu, pourquoi, voulant appuyer,
fonder l'art nouveau sur l'exemple et l'autorité de Shakespeare,
Vigny a choisi entre toutes les ceuvres du poete anglais Othello
ou le Mort de Venise; en second lieu, comment il l'a traduit;
et,enfin.ceque plus tard il y a lui-meme ajouté, ou, si l'on veut,
quelle expression il a donnée a son tour et en son nom personnel
de la souffrance morale analysée dans Olhello.

202

*

• •
Quelle est la plus belle piece de Shakespeare, en vérité, je
n'en _sais trop ríen. II en a tant écrit, et de si différentes, et de si
admirables dans des genres différents, qu'il est bien malaisé
de les c!asser par ordre de mérite. Peut-etre aujourd'hui, si
nous av1ons a nous prononcer, nommerions-nous en preiniere
ligne Hamlel. 11 semble bien, tout compte fait, que nulle part
Shakespeare ne s'est montré plus grand peintre de l'ame humaine,
plus grand penseur et plus grand poete. Et il n'est pas téméraire
de supposer qu' Hamlel devait plaire a l'ame inquiete d'Alfred
de Vigny. Si Hamlel incarne en lui le plus cruel et le plus sublime
tourment de l'ame humaine, s'il est le vivant symbole du doute,
a qui pouvait-il mieux plaire qu'au poete du Monl des Oliviers,
a celui qui a si passionnément, si anxieusement cherché le mot
de l'énigme humaine, qui a si ardemment désiré croire, et qui a
tant souffert de demeurer sans espérance ? Vigny, néanmoins, n 'a
pas traduit Hamlel, non plus que Macbeth, le Roi Lear ou le Son ge
d'une nuil d'élé ; et, s'il avait collaboré avec Émile Deschamps
a une traduction de Roméo et J uliette, s'il a donné une traduction
ou plutot une spirituelle et charmante réduction en trois actes
de Shylock ou le M archand de V enise, son Othello est la seule
pie~e traduite de S~akespeare qu'il ait fait jouer. II faut bien qu'il
Y_ a1t a ~ela une ~a1son, et il y en a une en effet, et bien simple,
b1en_fac1le a devmer. Car,alors meme quenousjugerions aujour-d'hm Hamlet ou telle autre piéce de Shakespeare supérieure encore
a Othello, nous ne_pourrions nier que de toutes ses pieces Othello
est la ~lus access~ble ~ l'esprit frangais, celui de tous ses grands
c?_efs-d ceuvre qm ava1t le plus de chan_ces de réussir en 1829 et
d 1mposer le nom, l'art de Shakespeare a l'admiration et au
r?s~e~t du public. Le public de 1829, des l 'enfance habitué aux
turudités de notre vieille tragédie frangaise, ce public dont

�204

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

on avait si longtemps ménagé les yeux et les oreilles, a qui on
avait si longtemps offert des pieces réguliéres de sobre et nette
structure a qui on offrait toujours des récits de Théramene au
lieu de ;anglants tableaux, - qu'aurait-il pensé, qu'aurait-il
dit en voyant tout a coup parattre les sorcieres de Macbeth ou
les fossoyeurs d' Hamlel? Qu'aurait-il éprouvé ,de~ant des ce~~~s
si touffues si désordonnées, si surchargées d ép1sodes et d me1dences, da~s lesquelles le comique le plus grossier se mele aux
plus tragiques horreurs ? Oihello se rapproche dava~tage de nos
traditions; il heurte moins violemment nos habitudes d'esprit ; et toutefois le génie_ de Shask?speare y a 1?arqué as~ez
puissamment son empremte, sa gr1ffe, pour qu une pare1lle
ceuvre, fidelement traduite, put apparattre, en 1829, comme la
révélation d'un art nouveau.
11 n'est aucun de nous, je pense, qui ne la connaisse, qu~ ne l'ait
lue · du moins est-ce une hypothese polie. Mais on peut bien n'e_n
garder qu'un souvenir un peu lointain et vague, et ce ne sera1t
pas assez pour apprécier la besogne du traducteur. Je rappelle
done ce que contient la piece de Shakespeare, con_iment elle est
faite ; et si je parle de Shakespeare plus ,que de V1gn~, du créateur plus que du traducteur, j'espere qu on voudra bien ne pas
me le reprocher.
.
La piece s'ouvre par un dialogue, dans une ruede Vemse, entre
Roderigo et lago, et, des les premiers mots, toute la scélératesse
d'lago, toute sa bassesse d'ame se dévQile. C'est _une ame bass_e
et m,ie lime aigrie. 11 n'est plus jeune ; ?e~ms longtemps 1~
guerroie sous les ordres d'Othello, un Af~1cam, un More,. qui
esL venu a Venise mettre son épée au serv1ce de la répubhque
et s'est illustré dans je ne ·sais combien de combats. lago n'a
pour lui que de la haine. II le hait parce q_u'il n'a pu obtenir_ de
luí le grade de lieutenant, donné a un plus digne, au brave Cass10 ;
il le hait parce que sa carx:iere, comme on dit, n'a pas _march,~, •
qu'il n'est encore qu'ense1gne, malgré le zéle hypocn_te qu 1!
déployait pour se faire bien venir de son chef. 11 le ha1t a~~s1
parce qu'il le soupgonne d'avoir voulu séduire ~~ fe~me :Bm1ha.
Ríen n'est plus faux ; mais toute suppos1tion mfame est
naturelle a une ame abjecte comme celle d'lago. Et lago n'a plus
qu'une pensée: se venger, - se venger d'?thello_qui lui a re!'1sé
le grade de lieutenant, se venger de Cass10 a qm le grade vie~t
d'etre donné. Comment se vengera-t-il au juste ? 11 ne le sa1t
pas encore ; mais il sait que Roderigo est amoureux ?'une jeune
Vénitienne Desdémona, et que, d'autre part, Othello vient d'épo~ser secrete~ent la jeune fille, a l'insu du pere de celle-ci ; il do1t

LE THÉATRE ROMANTIQUE

205

y avoir la pour lago une occasion de lui nuire, de le perdre peutetre, en s'aidant, comme d'un instrument, de ce Roderigo qui est
amoureux et qui est un sot.
Done, lago et Roderigo sont sous les fenetres du sénate_ur
Brabantio, pere de Desdémona ; ils le réveill_ent pa~ leurs cr~s:
ils lui annoncent que Desdémona est en fmte, qu elle a smv1
Othello, qu'elle vient de l'épouser; et tandis que Roderígo _reete la
pour donner des détails et échauffer la colere de Braba~tio, lago
s'en va rejoindre Othello, le ramene en causant am1calement
avec lui, et le met soudain en présence de Brabantio. Brabantio
appelle ses valets, críe vengeance, menace Othello. Un m?ssager
· qui survient, apportant un ordre du doge, suspend un mstant
la querelle. Tous sont convoqués sans retard devant le sénat.
La république est en péril ; une flotte turque fait voile vers
Chypre et seul Othello semble capable de tenir tete a l'ennemi.
Le sénat lui défére le commandement des galeres vénitiennes.
Mais Brabantio se leve, formule sa plainte ; il accuse Othello de
luí avoir enlevé sa filie, de l'avoir séduite, corrompue, elle, filie
tendre, filie si soumise aux volontés paternelles, a l'aide de quelque maléfice, de quelque magique breuvage. Othello, pour ~e
justifier, raconte comment I amour estnéentreDesdémonaetlm:
«Elle m'aima, dit-il,pourlesdangers quej'avais courus,je l'aimai
parce qu'elle en avait pitié. » Desdémona vient a son tour confirmer le récit d'Othello ; d'un ton respectueux et tendre, mais
digne, mais ferme. elle dit a son pere que, sans oublier ses devoirs
envers lui, elle en a maintenant d'autres envers son époux :
• Autant ma mere vous a montré de dévouement en vous préférant a son pere, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner
au More, mon seigneur. » - « Dieu soit avec vous, j'ai fini »,
répond Brabantio, et il se tait jusqu'a la fin de la scene, jusqu'au
moment ou, voyant Othello pret a partir pour Chypre avcc
Desdémona, il lui jette pour dernier adieu ces mots terribles :
« Veille sur elle, More ; aie l'ceil ouvert sur elle ; elle a trompé son
pere, elle pourra te tromper. » Othello se contente de répondre :
« Ma vie sur sá foil» et tous sortent, a l'exception d'Iago etde
Roderigo. - « En route pour Chypre, s'écrie lago, et emportez
de !'argent, de l'argent, beaucoup d'argent.»· Car, maintenant,
son projet s'ébauche dans sa cervelle, ou tout au moins est-il plus
résolu que jamais a se venger a la fois de ce Cassio qui lui a pris sa
place et de cet Othello a qui tout réussit. 11 s'inspirera, s'aidera
des circonstances : tout moyen lui sera bon, pourvu qu'il ait
un jour la joie de faire dumal a ceux qu'il hait et dont le bonheur
le torture.

�207

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉ ATRE ROMANTlQUE

A l'acte 11, la scéne est dans un port de l'tle de Chypre. Nous
voyons arriver les vaisseaux qui portent Cassio, Desdémona et
Émilia, femme d'lago, lago, Othello. Point de récits ; tout est
en action, tout se passe sous nos yeux. La tempete a dispersé
la flotte turque ; Othello peut rester en paix auprés de sa chere
Desdémona ; ils sont heureux, rien ne trouble leur félicité. lago,
secondé de Roderigo, tend un piége a Cassio; il l'entratne a s'enivrer dans la salle de garde ; une rixe éclate. lago envoie vite
Roderigo sonner le tocsin et donner !'alarme, et Othello accourt
a l'instant meme ou Cassio ivre, hors de luí, blessait d'un coup
d'épée un autre des buveurs. Othello s'indigne, et aprés avoir
écouté le perfide récit d'lago qui accable Cassio en affectant de
plaidersa cause,'il dégrade Cassio. Resté seul avec celui-ci, lago le
console, !'exhorte a ne pas désespérer ; il lui conseille de s'adresser
a Desdémona pour rentrer en grace aupres d'Othello. Et il
s'applaudit, il jouit d'avance du mal qu'il va causer ; il n'est pas
seulement un crimine!, il est un dilettante du crime.
Au commencement du IIIe acte, Cassio supplie Desdémona
d'intervenir en sa faveur et d'obtenir d'Othello son pardon.
lago améne Othello juste au bon moment, et ici est peut-etre la
scéne la plus remarquable de toute la piéce. La difficulté pour
lago est d'insinuer, d'éveiller dans l'ame d'Othello le premier
soupgon ; il sait bien qu'ensuite tout lui deviendra facile, qu'une
fois le doute éveillé, c'enest fait a jamais de la confiance premiere,
qu'une ame ou le doute a germé est une ame blessée a mort qui
ne guérira pas. Mais encore faut-il faire germer ce premier doute,
et la est la tres grande difficulté. Othello aime de toute son ame,
avec toute la bonne foi et l'abandon d'un amour vrai : comment
troubler cette paix, cette confiance absolue ? lago joue gros jeu,
il joue sa tete, il court risque de recevoir un coup d'épée au
premier mot qui porteratt atteinte a l'honneur de Desdémona.
Je ne vois pas de scéne plus difficile a écrire que celle-la. Cbez
Sha~espeare elle est merveilleuse ; rien de supérieur, de plus
habile, de plus fort, dans aucun tbéatre. D'abord, en arrivant sur
la scéne, en apercevant de loin Cassio qui salue Desdémona et
se retire : &lt;e Ah ! ah ! ceci me déplait, » murmure lago. - « Que
dis-tu ? n répond Othello. - « Rien, seigneur, ou si ... Je ne sais
trop. » - «N' est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme? »« Cassio, seigneur ? Non, surement, je ne puis croire qu'il ef1t
voulu s'enfuir ainsi, comme un coupable, en vous voyant arriver. »
Voila le premier coup, aussitot détourné, paré, si je puis dire, par
la loyauté charmante de Desdémona qui s'élance vers Othello,
toute joyeuse de son retour, lui raconte son entretien avec Cassio,

demande sa grace et l'obtient sans trop de peine. « Adorable
créature ! s'écrie Othello tandis qu'elle s'en va. L'enfer me saisisse
s'il n'est pas vrai que je l'aime. » Alors lago commence son travail
de taupe malfaisante. Avec mille détours, rnille assurances d'amitié, de dévouement, par des questions posées comme d'un ton
indilTérent, puis par des silences, ou de breves i nterjections, des:
« Rien, po'úr savoir l - En vérité ! - Par le Ciel l. .. » il oblige
la pensée d'Othello a revenir toujours a Cassio eta Desdémona a
rapptocher invinciblement ces deux noms; puis, soudain corni:ie
s'il devinait ce qui se passe dans !'esprit d'Othello, co1~me s'il
s'en épouvantait : « Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie i&gt; ...
et voya~t qu'Othello se trouble, :peu apeu il s'enbardit, ilrappelle
la dermere parole de Brabantio: « Elle a trompé son pére en vous
épousant, et quand elle semhlait repousser vos regards c'était
alors qu'elle aimait le plus. - Il est vrai, elle faisait ~insi. Eh bien, alors ! allez,cellequi sut sijeune soutenir un role pareil»...
Et il la.che enfin le mot décisif, le mot qui semblait d'abord
impossihle : « Veillez sur elle et sur Cassio. n
Toutes les femmes diront probablement en lisant cette scene :
« Quel pauvre sot que cet Othello ! Quel misérable et la.che creur
qui ne sait pas défendre son amour ! n Mais aucun homme n'osera
dire avec certitude qu'a la place d'Othello il eüt été moins troublé
que lui. La scene est ainsi conduite qu'il ne se peut pas qu'Othello
n'écoute jusqu'au bout ce lago qu'iltient pour le plus honnebe d~s
hon:iil!es, qu'_il appelait sans cesse : ce Honest lago &gt;,. A la fin, il est
vra1, 11 le qmtte brusquement : qu'importe ? Le venin a pénétré
dans la morsure. Il s'en va songeant : e&lt; Cet honnete homme en
sait assurément plus qu'il n'en a dit. n Des lors le role d'Iago
s'arreterait la que c'en serajt assez pour q;ue le bo~beur d'Othello
et de De_sdémona lit irrémédiablement gaté, empoisonné, pour
1
qu en b?1san~ les, levres de Desdémona Othello craigntt touj ours,
comme Il le d1t, d y trouver les baisers de Cassio. lago, du reste, ne
s'arrete pas la ; il veut plus, il veut du sang.
. II faut ~ prés~nt,, et c'est ce qui remplit le Ive acte, qu'il fourn1sse a la 1alous1e d Othello des preuves, des preuves matérielles.
Elles n'auront p?s besoin d'etre tres solides et par elles-memes
tres concluantes. lago sait et il le dit, que ce des bagatelles légeres
comme l'air sont aux yeux d'un jaloux des autorités aussi fortes
que les preuves de la ~ainte Écriture ». 11 commence par rapporter
a Othello des paroles mía.mes qu'il accuse Cassio d'avoir proférées
dans le sommeil ; il s'empare adroitement d'un mouchoir
qu'Othello avait donné a Desdémona, et il s'arrange de fagon que
ce mouchoir tombe entre les mains de Cassio et qu'Othello l'y

206

f

�208

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aper~oíve ; il combine diverses scenes qui fortifi~nt e~core
l'erreur d'Othello ; il est inépuisable en ruses, en expédients d1a?oliques, et sous la main de ce bourreau Othello se d~bat, ~ne ;
a un moment meme, le malheureux tombe évanom : ma1s la
main implacable ne le lache pas. Et voici qu'Othello et Desdémona
sont pris désormais dans un réseau inextricable. Desdémona ne
peut plus se justifier, en dépit de son innocence. Chaque roo~
qu'elle dit pour se justifier, n'est plus aux yeux de son man
qu'une preuve nouvelle de sa perfidie, qu'un nouveau men~onge
qui montre toute la perversité de son ame et la rend plus od1euse.
&lt;&lt; Perfide comme !'onde! »... Il en vient a l'injurier grossierement,
a la frapper devant les envoyés du doge, a railler les_larmes qu'un
.traitement si indigne, si inattendu, lui arrache. DéJa sa mort est
résolue dans le creur d'Othello; et déja, sans soupgonnerseulement
que! est son crime, elle a compris qu'Othello la tuera.,.
.
Te! est en effet comme on sait, le dénouement, l mév1table
dénouem¡nt. Au ve ~cte, Othello étouffe Desdémona sous l'oreiller
du lit dans lequel elle dormait. Et presque aussitot toute la scélératesse d'lago se découvre ; sa femme Emilia, agenouillée devant
le cadavre de Desdémona, raconte comment il lui av~it dérobé
le mouchoir qui est devenu contre elle une arme s1 funeste.
De son c6té, Roderigo qu'il a poignardé apres l'avoi~ Pº?ssé a
,égorger Cassio et afin de se débar~asser d'u~ témom_ genant,
Roderigo expirant parle, avoue ses cnmes, dévo1le du meme coup
ceux d'lago ; la lumiere se fait, trop tard ; et, pendant q~'on
,tratne lago au supplice, Othello se peq¡ant de son épée, v1ent
mourir a c6té de Desdémona, les levres sur ses levres.
Voila, évidem:rµent, un art tres différent de notre art classique,
,un art plus vaste et plus libre qui ne s'embarrasse pas dans les
petites contraintes des unités de temps et de lieu, et dans_ les
entraves des bienséances et d'un prétendu bon gout, un art qm ne
cherche pas a garder la mesure, a se préserver de tout exces,
mais qui, au contraire, n'hésite point a de~cendr~- au plus ~as,
jusqu'a l'analyse des plus abominables malad1es _de 1 ame huma1~e,
pour rebondir de la jusqu'aux plus hautes CJmes de la poés1e.
« Come high or low, - envole-toi, ou rampe, » - c'est le mo~ de
lady Macbeth, et c'est celui que Vigny a inscrit sur la prem1ere
page de sa traduction. 11 y a la poésie humaine e~ il_y a la fange
humaine dans Olhello ; a c6té d'lago, !'ame pourne, 11 y a Desdémona, l'ame en fleur, Desdémona .si pure, si chaste, si douce,
Desdémona q~i, au moment d'ex~irer, se ranime pour ~bsoudr_e
..et défendre son trop cher meurtner, et murmure : « Ces~ m01,meme qui me suis tuée. » Et entre lago et Desdémona 11 Y a

209

LE THÉATRE ROMANTIQUB

~thello, si_ vivant, si vrai lui aussi, si pitoyable ! Othello qui
a1me et qu_1 tue, Othello qui embrasse Desdémona endo mie avant
de la réve1ller pour la tuer. L'art fran~ais a donné de belles et
fortes _études de la jalousie et de la dépravation • Racine a créé
Herm10ne, Roxane, Phed~e ; Moliere a écrit Tart~ffe et Diderot
le Nev~u de Rameau. Ma1s, pour avoir l'équivalent d'Othello, il
faudra1t fondre ensemble toutes ces belles reuvres fran~aises
fondre e~se~ble l~ 1_'arluffe, le NeveudeRameau, Bajauf, Phedre:
et que sais-Je ? Y J0mdre encore Bérénice. II faudrait rassembler
tout cel~ pour avoir l'équivalent d'Olhello en vérité et en beauté,
en _hardiesse dans la_ peinture de_ la perfidie et de l'abjection, en
p_mssanc~_dans la ~e~nture de la Jalousie, en poésie dans l'expression _de I ame ~émmme et de l'amour. To.utes nos reuvres d'art
para1ssent pebtes, comparées aux immenses chefs-d'reuvre de
Shakespeare.
Et cependant, sans ríen ra~attre de c~s louanges, Olhello nous
offre, ce me semble, une cuneuse occasion de remarquer ce que
l'art _du théatre a toujours d'un peu factice, meme dans ses prod1ucbons I_es plus par~aites. ~ar si lago est une création admirable,
c_ est auss1 une créabon arbficielle; c'est un procédé d'art drama~1que. Dans la r_éalité, celui que tourmente la jalousie, injuste ou
ondée, est lm-meme son propre lago. C'est en Iui-meme qu'il
• entend la ~mx mau_vaise qui luí souffle le doute, qui Iui suggere
les hypothe~es abommables, qui! 'incite au meurtre. lago, e' estl'élém~nt 1,r:talsa~n q?e peut renfermer une ame d'amant; c'est le travail d_imagmabon et de déduction auquel se livreet se complait
c~t~il ame malade ; ce sont les larves qui grouillent en elle devenues
\1 81 es et conde~sées en un etre vivant; c'est la partie malade
fe cett; ame qm est en quelque sorte extériorisée, objectivée.
ago, c est le tourment du doute objectivé · c'est un déd
blemen! d'O~hello lui-~em~. Notez que dan~ la piece Oth:1fo
u~ et~e a1mant, ma1s passif, sans imagination ; lago est son
tagmabon _détachée de lui, devenue un etre distinct de Iui.
ago personmfie le monstrueux travail d'imagination ou se
::sume u_n ~mant jaloux. Et avec quelle habileté Shakespeare
matér1ahser, mettre en action et en scene, par l'intermédiaire
_ago, ~ous _les soupgons, toutes les infames suppositions que
1a Jalo_us1e fa1t 1;1attre, en effet , dans un cerveau d'homme !
Artifice, ma1s génial artífice, que lui a d'ailleurs suggéré le
conteur
· artífice sans lequel la piece était
.
. 1·ta rien, a·iraId'1 e·mth10,
imposs1ble
·
si
' puisqu'il s •agi·t d'ana1yser le supplice intime de la
Ja1ou e, supplice qui, dans la vie réelle se cache au fond d'un
cmur. U fallait cet artífice, il fallait ce ' dédoublement du moi

ª.

ft

, d'¡°

16

�210

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d'Othello pour que l'étude de la jalousie put ~tre profo~de et
complete dans une piece de théatre. Un tel suJet peut bien se
preter au roman d'analyse a la Stendhal! et surtout au romanconfession ; il a pu etre traité, et de mam de mattr~, dans un
chapitre deZayde, dans la Confession d'un enf~~ld~ siecle et_dans
la Sonale d Kreulzer; mais il n'en est guere qu 11 s01t plus vam de
vouloír aborder au théatre. Le théatre_ne peut pas présenter un
pur drame de conscíence, une so~ffr~nce tou~ ínté!ieure ; il ne
seraít que monologue. Il ne pouv~1t pemdr? le su~pli~e. du d~ute,
du moins a ce degré de large vénté humame, qu a l aide d lago
qui est un artífice.
Ouí un artífice. Dans la réalité, lago n'existe pas. Dans la
réalité, le premier doute peut bien etre éveillé en nous par l'intervention d'un tiers, par une parole entendue ou par u~e le~tre
anonyme ; mais la se borne le role des tiers, et souvent Ils D: ºD:t
pas a intervenir meme dans ~et~e fai_ble mes?re-la. Ph;s or~ma1rement1 les Othello de la réahté, mqmets, défiants par eux-memes,
parce qu'ils aiment et que d'autre part ils _ont le creur gaté par
des expériences antérieures, n'ont besom d~ personne. pour
s'alarmer, pour découvrir ou suppose~ 1~ t~ahison, pour mterpréter a leur maniere les faits les f lus _1~s1_gmfiants et l~~ r~pprocher en un systeme de preuves d ou Ja1lht pour eux l ev1dence
de la trahison.
. ,
Dans la réalité, la démarche de Desdémona en faveur de Cass10
peut suffire a rendre Othillo jaloux sans que lago s'~n ~ele ;
il n'est meme pas indispensable que cette démarche a1t heu. S1
Othello est un malade comme les hérosde Mm0 de LaFayette,de
Musset ou de Tolsto1 comme Ximénes, Octave ou Podsnischeff,
- et tout amant pa~sionné est un malade, - ~l doute, d'elle
depuis le jour ou elle I'a aimé en trompant son pere. Et des lors,
a la moindre occasion, il saura, toujour_s sans l'aide ~d'lago,.suspecter, douter, induire et déduire, dénatur?r le sens des propos
ou des actes les plus jnnocents, se faire du po1son de tout ....
Libre a nous, apres cela, de préférer le roman a la p1~ce de
théatre. II restera toujours qu'avec les moyens dont d1spose
l'auteur dramatique, Shakespeare est alié, il y a trois cents ans,
aussi avant dans l'analyse de !'ame humaine que les plus grands
romanciers modernes.
Et il reste aussi que, malgré to~tes les différences qu'elle offre
avec nos tragédies classiques, sa piece est de toutes ses grandes
cré¡¡.tions, la moins déconcertante pour nous Frangais, parce qu'elle

LE THÉATRE

ROMANTIQUE

211

en est la plus simple et la plus humaine. Sa fantaisie n'est pas
venue cette fois meler a des etres humains des etres de légende ou
d1e reve ; _l'action garde une inflexible logique, ne se perd pas, ne
s embromlle pas en un enchevetrement de péripéties · et les
souffrances qu'il étale devant nous, ne sont pas, comide celles
d'Hamlet, réservées a une élite, a l'élite douloureuse des ames
inquietes : ce sont des souffrances que toute créature humainc
peut connattre et comprendre.
Aussi, avant meme que Vigny entreprit de traduire Olhello la
piece avait séduit plus d'un de nos poetes et déja plus d'un a;ait
tenté d'acclimater chez nous le génie de Shakespeareenadaptant
Othell? au goút frangais. Déja Zai"reen était une adaptation, mais
on n'1gnore pas combien la copie différait du modele. Tout le
drame dans Za1re repose sur un quiproquo; sur une erreurd'identité; Zaire est la sreur de ce Nérestan en qui Orosmane croit voir
un rival, et l'on ne sait trop pourquoi elle s'obstine a garder le
secre~, po':lrquoi ell~ réduit ainsi Orosmane au désespoir : rien
ne ~m sera1t plus fac1le que de se justifier, elle n'aurait qu'un mot
a d1re pour détourner le poignard qu'il va lui plonger dans le sein.
Zalre reste d'ailleurs la meilleure tragédie de Voltaire c'est-a-dire
une tra_g~die romanesque assaisonnée de philosophie ~oltairienne
• et de spmtuelles a ttaques contre le christianisme, une tragédie écrite
avec verve et qui n'ennuie pas ; mais elle ne nous restitue aucu~ement les beautés d'Olhello, et ne nous montre ni ce qu'est la
Jalousie, ni ce qu'est l'hypocrisie. Elle nous montre les inconvénients qu'il y a pour une jeune filie a avoir été dans son
enfance prise par les Turcs, a devenir amoureuse d'un de ses
ravisseurs, a retrouver un beau jour son pere et son frere parmi ses
compagnons d'esclavage, et a vouloir recevoir le bapteme en
cachet~e ; autremen~ dit, la piece ne signifie ríen, sinon que les
tragéd1es de Volta1re sont d'agréables romans d'aventures .
. L'Othello de Ducis, joué en 1792, est-il une copie ou une imitabon pl~s fid~le de l_a piece anglaise ? Je voudrais pouvoirle dire:
ce Duc1s éta1t un si bon homme ! Et c'était sans nul doute une
a~e de poete ; il y a dans son Olhello, comme dans toutes ses
p1eces, quel~ues jolis vers de tendresse. Mais il faut avouer que
nous ne le hsons pas aujourd'hui sans sourire.
Son Olhello fait sourire d'abord par une foule de petits détails ou
s'~~testent les timidités du goút frangais au xvme siecle et la
na1veté du bon Ducis lui-meme.. 11 admire Shakespeare, mais il a
un peu peur de Ju~, c'est visible ; il cherche a apprivoiser le
monstre. ll débapbse ses personnages, sauf Othello ; il leur
donne des noms nouveaux, d'une harmonie douce : Odalbert,

�LE THÉATRE

212

REVUB DES COURS ET CONFÉRE~CES

Lorédan, Hermanee, Moncenigo, Pezzare, Hédelmone. I_l n'ose
pas transporter l'action de Venise a Chypre et d'un pala1s dans
unerue ou dans un corps de garde: il s' arrange pour qu'elle sedéroule
toutentiere a Venise. Lemouchoir de Desdémona faitplace aun
bandeau orné de diama.nts qu'Othello s'étonne et s'alarme de ne
pas voir sur le front d'Hédelmone, meme 1~ nuit, quand el~e est
couchée. L'oreiller fait place au classique po1gnard. II y a rmeux:
Otltello change de couleur. Ducis n'a pas osé mettre sur la scene
un negre, cela lui a paru une audace impossible ; il a trouvé un
accommodement dont il se loue dans sa préface :
Quant a la couleur d'Olhello, j'ai cru_ pouvo!r me dispenser de lui donner
un visage noir en m'écartant sur ce pomt del usage du thMtre de Londres.
.J'ai pensé qu~ le teint jaune et cuivré, pouvant ~•a~Jleurs co1;1venir aussi
iJ un Africa in, aurait J'avantage de ne point révolter l reil du pubhc et surtout
celui des remmes ..•

'

Et ceci prouve que si Ducis avait vécu de nos jours, il n'eut pas
fait partie de l'Académie Goncourt, et n'eut pas couronné Baiouala. J 'ajoute que, pour achever de rendre son Othello agréable
non seulement aux femmes, mais aux hommes, aux spectateurs
de 1792 il a glissé dans sa piece de véhémentes tirades contre
les nobl;s ; nous avons la surprise, aune acte, d'entendre Othel~o •
parler en général républicain pret a marcher contre les ro1s
et les aristocrates.
Mais tout cela n'est ríen. Ce qui est amusant, c'est qu'en
croyant imiter Othello, Ducis a supprimé la piece elle-m~me, ~e
qui est le vrai sujet de la piece chez Sha~espeare_. La Jalous1e
ne tient presque aucune place dans les tro1s premiers actes. La
question, dans son Othello, au moins j~squ'a _l'acte IV, es~ de
savoir si le pere d 'Hédelmone consenbra enfm a son manage
avec le More. Par la-dessus se greffe un roman plus étrange
encore que celui de Za1re : l'histoire d'un certaii;i Lorédan, fils
du doge et amoureux d'Hédelmone. C'est de ceLorédan &lt;I:U'Othello
devient jaloux, et, comme dansZaire,l'héro'ine n'aura1~ aucu~e
peine a se j ustifier si elle le voulait: rien ne l' e~i:iechera1t ~? d1re
a Othello qui est ce Lorédan, et comme quo1. il sert d mte!médiaire entre elle et son pere. Mais elle ne le d1t pas, et soudam
Othello devient jaloux ou plutót fou furieux, et la poignarde.
Le meurtre est si imprévu qu'a la premiere représentation plusieurs personnes s'évanouirent. J;i:t lago, que devient-il chez
Ducis ? lago devient Pezzare, il a un r5le insignifiant jusqu'au
1ve acte, et tout le temps un role incompréhensible ; ~ar
rien en lui ne trahit l'hypocrite; nous sommes dupes de son JeU

ROMANTIQUE

213

aussi bien qu'Othello, et ce n'est qu'au dénouement qu'a notre
grande surprise nous découvrons en luí un trattre.
Autant dire que Vigny est bien le premier poete qui ait fait
jouer Othello en fram;ais. Sa t.raduction est, en somme, exacte. ll
co_nn~issait fort bien l'anglais ; il avait épousé une Anglaise, il
fa1sa1t de fréquents séjours en Angleterre, et ne conversait qu'en
anglais avec sa femme. 11 n'était done pas exposé a commettre
des contre-sens en traduisant Shakespeare, et de plus il était
un trop grand esprit pour etre tenté de l'embellir. Non qu'il
n'ait fait subir au texte aucune modification, mais celles qu'il
s'est permises sont fort discretes et elles n'ont rien de f~cheux.
~l a fiµt quelques petites coupures ; il a supprimé par exemple le
r6le du bouffon qui cause avec Desdémona au IIIe acte, mais
dans le texte meme ce role est tres court et insignifiant. 11 a fait
de son Inieux pour respecter le texte. S'il luí est arrivé d'atténuer
1.t; et la, d'en:'1oblir un peu le langage de Shakespeare,je ne sais
s d faut le lw reprocher : Shakespeare a parfois des brutalités
qu'une oreille fraill;aise supporterait malaisément. Je crois,
tout compte fait, qu'il a réussi autant que cela était possible en
une telle entreprise - ce qui ne signifie pas que nous n'ayons
peu~-etre encore pl~s de plaisir a lire Olhello dans une prosai:que
et httérale traduct10n, comme celle de Guizot ou de Frani;ois
Rugo. U_ne_ trad_uction en vers, fut-elle d'un Alfred de Vigny,
~e saura1t Jama1s serrer le texte d'aussi pres que la prose. Mais
11 faut savoir gré a Vigny d'avoir accompli une si rude tache ; il
Y avait de sa part bien du désintéressement a se réduire au r6le
de traducteur, quand. il était lui-meme si capable de créer des
amvres originales. Sa traduction a certainement contribué a
faire connattre et aimer Shakespeare en France · elle a contribué
a faire triompher la cause du romantisme, c'est-a-dire la cause
du progres dans la poésie et dans l'art, et aujourd'hui encore elle
a de quoi plaire, elle mérite d'etre lue. Je n'en cite que quelques
vers qui donneront une idée du reste :
DESDÉMONA

Du moins, vous me croyez vertueuse ?
ÜTHELLO,

se leuant et la conlemplant auec une mélancolie profonde.

O misere 1
·
Comment t'es-tu flétrie, Otoi, fieur solitaire !
O fleur si belle :l voir et dont le pur encens
A ton approche seule enivrait tous les sens ?
J e voudrais que le Ciel ne t'eO.t jamais fait nattre !...

La ~omance du saule et toute la scene qui l'accompagne sont
tradmtes avec le meme charme mélancolique.

�214

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

.

• •
Mais j'ai &lt;lit qu'apres avoir traduit Oihello, Vigny y avait
ajouté quelque chose ; et, en effet, un jour devait venir dans sa
vie ou il connattrait par lui-meme ce supplice du doute dans
I'amour et de la jalousie dont Othello est une si puissante expression. Un jour est venu 011 il a douté lui aussi, et a trop juste
titre, 011 iI a connu l'horreur de la trahison, et ou il a crié sa
souffrance dans une courte piéce de vers qui a fait plus pour sa
gloire que sa longue et consciencieuse traduction d'Othello.
Je ne raconterai pas en détail le drame intime qui avait laissé
au fond de son creur une inguérissable blessure, et qui explique
pourquoi la seconde moitié de sa vie s'est écoulée dans la retr_aite
et le silence. Ce drame n'a été que trop souvent et trop mmutieusement conté. II est de mode aujourd'hui de fouiller dans la
vie des morts illustres et d'y chercher le scandale. Combien de
tombes n'avons-nous pas vu ainsi profaner ! Musset avait &lt;lit
pourtant:
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du creur ont aussi leur poussiere ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Je me borne done arappeler que, vers 1830,Vigny s' était passionJlément épris de Mme Dorval, la grande actrice du théatreromantique, nature ardente, sans frein, mais avec des retours, des
remords, des élans mystiques, une sincérité qui faisait sa séduction et la rendait singulierement dangereuse. Ce fut, entre
elle et Vigny, un amour comparable a celui qui unit jadis Racine
a Mlle Du Pare ou :i. Mlle de Champmeslé : en elle il aimait a la
fois la femme et !'interprete de son génie, celle en qui l'etre revé
par lui vivait et respirait. Elle fut la Kitty Bell de son Chatlerfon.
Et puis, l'heure vint ou il ne lui fut plus possible d'ignorer sa
déloyauté, et tres dignement, sans prieres ni révolte, il se détacha
d'elle, se réfugia au Maine-Giraud. Mais la blessure fut lente a
guérir, si tant est qu'elle ait jamais guéri, et quatre ans plus tard,
en 1839, il écrivait la Colere de Samson :
Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homtne et la ruse de Femme,
Car la femme est un etre impur de corps et d'ame.
L'Homme a toujours bosoin de caresse et d'amour.
Sa mere !'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance;
Et luí donne un désir d'amour et d'indolence.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

215

Troublé dans l'action, troublé dans Je dessein,
I1 r8vera partout a la cbaleur du sein,
Aux cbansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la levre de feu que sa Jevre dévore,
Aux cbeveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marcbant, le suivront.
11 ira dans la ville, et, la, les vierges folles
Le prendront dans leurs !aes aux premieres paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est·grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l'Homme a cbercher un sein ou reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tache:
Vient un autre combat, plus secret, trattre et lache ;
Sous son bras, sur son creur se livre celui-1/1. ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila...

Les chefs-d'reuvre de la poésie ne s'évaluent pas d'apres le
nombre des pages, et c'est pourquoi je n'ai nul scrupule a égaler
la Colere de Samson a Oihello. Peut-etre memela plainte du poete
moderne nous touche-t-elle davantage. - Mais peut-etre aussi
nous semble-t-elle bien amere, bien inj uste meme ? ... Rassuronsnous ; dans la vie comme dans l'reuvre de Vigny nous pouvons
-trouver de quoi nous rassurer. Sa souffrance a pu le rendre un
moment trop sévere a la femme, injuste envers elle. Mais, dans
une ~me aussi haute, l'injustice ne pouvait etre que passagere.
ll était de ceux qui finissent toujours par pardonner. Le meme
homme, qui a écrit la Colere de Samson, est celui qui, pendant
trente ans de sa vie, ajoué le role de garde-malade aupres de sa
vieille mere d'abord, aupres de sa femme ensuite ; pendant trente
ans, il a vécu, peut-on dire, a leur chevet ; s'il s'isolait parfois au
sommet de sa tour du Maine-Giraud, au moindre appel il posait
sa plume, redescendait aupres de sa pauvre Lydia. Et il est
aussi celui qui devait écrire la Maison du berger, chanter Eva,
Avec son pur sourire amoureux et souffrant,

celui qui devait dédier a la femme, commeun supremehommage
ou un supreme pardon, cette divine strophe :
Mais si Dieu pres de lui t'a voulu mettre, ó femme 1
Compagne délicate, Eva I sais-tu pourquoi ?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre ame,
Qu'il entende .ce chant qui ne vient que de toi :
L'enthousiasme pur dans une voix suave;
C'est afin que tu sois son juge et son esclave
Et regnes sur sa vie en vivant sous sa Joi.

(d suivre.)

�217

HISTOIRB 'DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours de JI. L' ABBt LEJAY,

Membre de l'lnstilut,
Prof~sseur a l' Inslitul calholique.

est le pouvoir de la main, manus. Le grand-pretre consacre le
flamir..? dial? et les vestales en les saisissant : « Ego te capio ». Le
créancier agit de meme sur son débiteur, manum inicil.
Dans la sphére du droit, la volonté de celui qui a le droit est
absolue. Personne ne peut contrari-er ou discuter. Chacun a, dans
son droit, le pouvoir meme d'abuser du droit. Trois mots résument
le d_roit de propriété, uti, fruí, abuti, user, jouir, disposer. Tout
dro1t se raméne a un pouvoir ; lés rapports juridiques sont
fondés sur la puissance, tandis que la morale est fondée sur le
devoir. L'homme qui tue son fils ou son esclave peut avoir tort
de~ant la conscience ; mais il a le droit. S'il ne l'avait pas, la
pmssan?e paternelle et la propriété du mattre n'existeraient pas
souverames. Entamer ce droit, c'est créer des obligations du
pére et du mattre envers le fils et l'esclave ; c'est changer le
sujet du droit. Si tel est le droit, le garder, c'est vouloir ce qu'on
peut ; . le défendre, c'est assurer son pouvoir.
ll:tre libre ·c'est
.
pouvo1r exercer sa vo!onté.
·
Une telle conception du droit suppose, dans le sujet, un sentiment de dignité qui le protege contre les abus une modération
qui regle ses actes, un équilibre général de l'esprit et des moours.
La vol?nté peut etre toute-puissante quand luí fait contrepoids
le sent1ment de la responsabilité.
~a volonté est si puissante que, dans un droit formaliste, elle
fra1era la voie a un droit purement consensuel. Les Douze tables
proclarnent que °Ia parole fait le droit, la parole organe de la
~olonté _: Vfi lingua nuncupassit, it11 ius esto. Ce príncipe est
l ~ffirmabon de la liberté du citoyen romain, de l'énergie indiv1duelle créatrice des droits et des obligations.
La liberté est absolue, indépendante du controle des pouvoirs
publics_ aussi bien dans la revendication que dans l'exercice
du dro1t. La vengeance privée tend a disparattre de la législation
avant le temps des Douze tables. Mais la justice reste toujours
une affai1? privée. Les intéressés doivent vouloir pour soutenir
et revend1quer leur droit. La partie lésée doit mettre en mou~ement la mécanique judiciaire. Le magistrat n'intervient que
81 ?D recourt a lui. S'il donne raison au demandeur, il ne prend
pomt part a l'exécution de la sentence. Le demandeur se rendra
!llaitr~ lui-meme de ce qui luí est attribué ; il est seulement
mterd1_t au défendeur d'opposer de la résistance. Meme si le
créanc1er a enlevé sans jugement et par la violence au débiteur
ce_qu'il luí doit, il l'a fait impunément; cet exercice de la justice
pn_vée est défendu, reste illégal, mais n'a pas de sanction. La
pmssance publique ne peut done empiéter sur le terrain du droit
)

Le droit romain considéré en général (suite).

Le droit, chez les Romains, est un fruit de l'énergie individuelle.
La propriété est ce que la main saisit, mancipium. La vente est
une mainmise sur l'objet vendu, mancipalio. Acheter, c'est
prendre: emere signifiait d'abord « prendre »,etagard'é ce sen_s en
osque et en ombrien. Occuper,c'estprendre en devam;antun rival.
La propriété la plus propre au propriétaire est le butin : « Maxime
suíl, esse credebant quae ex hostibus cepissent (1) » ; l'étranger
n'ayant pas de droit, le bien qu'on lui enleve est absolument
le bien du vainqueur. Entre Romains, I'acquisition par la force
est réprimée; mais c'est encore au propriétaire légitime a vouloir.
Car le possesseur injuste est déclaré dépourvu de protection
vis-a-vis du possesseur juste. Celui-ci peut user de violence
envers celui-la. Les interdits, qui protégeront plus tard contre
tout le monde le fait simple de la possession meme injuste, ne
protegent pas ie possesseur injuste contre celui qui a été. dépouillé
par violence (2). L'enlévement symbolique de la femme ·a rem:
placé l'enlévement réel ; le pouvoir qu'exerce sur elle son mar1
(1) GAms, Ins!ilut., IV, 16. - • A !'origine de tous_ les pouv_o!rs, je dis de
tous indistinctement, on rencontre la force. • {Gu1zot, Cw1l1s.en Europe,
3• le1,on).
(2) C'est ce qu'énonce la clause nec ui nec clam nec precario, insérée des le
temps de Térence (Eunuque, 319) dáns la formule des interdits. GA1us,
Instit., IV, 154 : • Eum qui me ui aut clam aut precario possidet, impune
deicio • ; cf. Dig., XLIII, 17, 3, praéambule.

�REVUE DES COURS E'f CONFÉRENCES
218
privé ; l'appareil qui réalise le droit n'a que cet usage et reste
inaccessible a toutes les ingérences extérieures. Cela est de conséquence, n'allant pas moins qu'a séparer radicalement de la
justice toutes les taches administratives et gouvernementales.
Les affaires publiques elles-memes sont du domaine de la
volonté de chacun. L'État n'est pas une entité distincte de ceux
qui le composent, il est !'ensemble des citoyens. II n'absorb_e
pas l'individu. L'individu a conscience d'etre une p¡l.rcelle v1vante de l'État. En conséquence, chaque citoyen peut exercer
la police sans formalités, ou du moins intenwr une action, dans
l'intéret public. Ce type d'actions, les actions populaires, est
fort ancien. Festus, Plaute, Cicéron les mentionnent; des lois
anciennes sanctionnent leurs dispositions par l'ouverture de
l'action populaire (1 ).
Ces mreurs sont fort éloignées des n6tres. Nous avons presque
abandonné le sentiment de I'indépendance individuelle devant
l'État. Le fonctionnaire s'éleve seul au-dessus de la masse démocratique, tout-puissant devant l'abdication générale. A R?m~,
une partie de l'histoire du droit est l'histoire des efforts de l'md1vidu pour arracher a l'aristocratie, et aux pontifes organe de
l'aristocratie, les secrets de la procédure et de la jurisprudence.
Les premieres lois écrites, les Douze Tables, sont le résultat des
efTorts tendus par la volonté des plébéiens. Le droit n'est pas
seulement l'exercice de la volonté, il est la conquete de la volonté.
L'histoire le prouve, la légende le rend manifeste. Nous n'avons
pas a discuter l'histoire des rois de Rome. Nous la prenons
comme J'idée que les Romains se faisaient de leurs origines,
comme un témoignage de leur conscience nationale. Que dit ~e
témoignage ? Romulus fonda l'État par la royauté et la c~nstitution, la famille par l'enlevement des Sabines et le maria~e ;
Numa, la religion ; Ancus Martius, le droit international ; Servrns
Tullius, les institutions populaires. Plus tard, la législation des
Douze Tables sort d'un compromis entre la plebe et le patriciat;
pas de législateur inspiré, pas de prodiges, pas d'oracle sibyllin i
rien que les démarches naturelles et prudentes de l'ho~e.
Ainsi Rome a tout créé d'elle-meme, par sa propre énerg1e.
Son droit et ses institutions ne sont pas l'reuvre lente et obscure
du temps,ni la révélation brusque et brillante apportée du ciel

( l) FEsTus, V• uindiciae: « Praetores secundum populum uindicias dicunt•.i
PLAUTE, Persa, 66 ; True., 762 ;
Deor. nal., III, 74 1 • iudicium pub!,-

HISTOIRE DE LA. LIT'fÉRATURE LATINE

par une divinité. Les Romains ne versent ni dans le mysticisme
romantique, ni dans la mythologie. Un nom, une volonté, voila
ce qu'ils croient trouver quand ils remontent dans le passé de
chacune de leurs institutions. Si les récits qu'ils font de leurs
rois sont de .la mythologie, c'est une mythologie humaine,
inventée pour la plus grande gloire de l'énergie humaine, et
le produit elle-meme de la volonté qui crée consciemment des
mythes ad demonstrandum.
Une conséquence secondaire, qu'il faut mentionner en passant,
est la part réduite faite a la religion. Pour les Romains, elle est
l'reuvre du second roi de Rome et ne s'ajoute qu'a l'État et a la
famille déja établis. Des l'époque royale, le culte proprement
dit est délégué a des flamines et sa direction générale aux pontifes. Au cours des temps, chaque victoire des plébéiens, c'est-adire cha que progres du droit, s' obtiendra aux dépens de la religion,
qui deviendra de plus en plus une simple branche de la politique.
II faut bien comprendre la nature de l'énergie romaine passée
dans le droit. Elle n'est pas simplement le sentiment qu'a naturellement de sa force un peuple guerrier. Le maitre est le maitre de
par sa conviction intime. C'est en lui-meme qu'il trouve l'assiette
de son droit. La vraie force n'esL pas celle du poing, mais celle
du creur, ce qui fait l'homme, uirlus. La volonté porte ou la main
n'atteint pas. C'est du creur que procede l'autorité. Auctor ne
veut pas dire &lt;&lt; auteur » avant la décadence de la langue. L'auclor
est le garant, le créateur responsable, l'autorité. L'auctoritas est
le sentiment de l'autorité responsable. Droit et autorité font
partie de l'individu. La forc.e est au service de ces sentiments.
Les Romains avaient conscience de sa légitimité. lis avaient
une liberté d'aulant plus grande que la fermeté et la constance
des individus arretaient les abus de la puissance.
Ces réflexions expliquent la puissance des magistrats sous la
République. Élus du suffrage populaire, hier ils étaient les
humbles solliciteurs des votants. Leur souveraineté est armuelle ;
demain ils pourront avoir a répondre des actes de leur administration; Cependant, ils agissent avec la liberté de maitres
absolus. Polybe les compare a des rois (1). lis sont, de fait, irrespo_~ables. En théorie, tous les magistrats pouvaient etre pours1;11v1s devant les tribunaux ordinaires. Dans la pratique, les
regles des pouvoirs respectifs des magistrats supérieurs rendaient
cette faculté illusoire ; les poursuites contre les magistrats infé-

c,c.,

cum reí priuatae lege Plaetoria » ; Brutus, 131 ; loi de Lucérie (Apulle)
C. l. L., IX, 782, J. 6, ; etc ..

219

(1) POLYBE, VI, 11, 6 ; 12, 9.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
220
rieurs n'étaient poc;sibles que si l'accusé les acceptait sous
la pression de ses collegues. L'intervention d'un tribun de la
plebe était habituellement contrariée par les autres qui intercédaient contre leur collegue plus hardi. L'humeur des magistrats
était en harmonie avec leur puissance. On ne sait s'il faut prendre
pour certains tant de mots historiques qu'on leur prete, qu'on
prete surtout aux Scipions. Ces paroles superbes, si volontiers
répétées, révelent du moins les qualités qu'admiraient les
Romains : &lt;&lt; Silence a ceux pour qui l'ltalie n'est qu'une belle:
mere !. .. Vous ne me ferez pd craindre libres de fers ceux que j'~•
amenés enchatnés ... Taisez-vous, s'il vous platt, Quirites ; je sa1s
mieux que vous ce qui est utile a l'État (1). »
Le peuple goutait ces manieres impérieuses qui reflétaient la
majesté du nom romain. Il estimait les magistrats dont l'ascendant personnel grandissait l'autorité ; Tite-Live prete au
sénat cette pensée, qui appartient a tout le peuple romain :
&lt;&lt; Le prestige de ceux qui commandent ajoute
au droit et a
l'éclat de l'honneur qu'ils exercent (2). » Quand un caractere
vigoureusement trempé releve une dignité, ilressuscitedes droits
tombés dans l'oubli. Q. Fabius Maximus restaure l'autorité
absolue de la dictature et sa suprématie a l'encontre des consuls.
C. Valerius Flaccus rétablit le droit qu'avait anciennement le
flamine diale d'assister et de voter aux séances du sénat. César
fait revivre l'honneur antique qui entourait le consul dans le
mois ou il n'avait pas les faisceaux : il se fit précéder d'un appariteur et suivre des licteun, sans faisceaux. La fin du chapitre
ou Suétone nous raconte le fait prouve que César pense a bien
autre chose qu'a une restauration de l'étiquette. Mais s'il s'attache
a un tel détail, c'est qu'il en trouve l'exemple dans le passé;c'est
qu'il veut lui-meme se poser pour un de ces hommes d'autrefoi&amp;,
un Scipion, un Fabius, pleins d'autorité et d'indépendance (3) .
Cette énergie, soutenue avec opiniatreté, explique le role
historique dccertains Romains. La censure d' App.Claudius Caecus
montre bien comment un magistrat audacieux peut maintenir sa
volonté contre tous et par quels artífices un bon juriste peut
sophistiquer la loi. La durée de la censure avait été !imitée par une

(1) VALÉREMAXIME, VI, 2, 3; III, 7, 3.
.
(~) T1TE•L1vE, I:V, 8, 5: • ...ut opes eorum qui praeessent, ipsi honori ius
ma1estatemque ad1cerent ,.
(3) Q. Fabius Maximus : APPIEN, Hann., 12 (cf. C. ·w. KEYES, dans
Studies in Philo/ogy, t. XIV [1917], · 301 = Revue des revues, XLI (1918),
62, 18) ; C. Valerius Flaccus : T1TE-L1vE, XXVII, 8, 6-10 ; - César :
SUÉTONE, Jul., 20.

HISTOIRE DE LA LlTTÉRATURE LATINE

221

toi Aemilia en 320 /434 a dix-huit mois. Cette magistrature
restait quinquennale ; au bout des dix-huit mois, les censeurs en
charge abdiquaient, et le poste restait vacant trois ans et demi.
En 442 /312, App. Claudius entre en fonctions avec son collegue
Plautius. A la fin des dix-huit mois, Plautius abdique. Claudius
reste en charge. 11 n'en sortit que pour devenir consul en 447 /307.
Voila l'énergie de la volonté. Voici maintenant la subtilité du
juriste romain. Le tribun de la plebe P. Sempronius entreprit,
sans succés, d'obliger Appius a l'abdication. Celui-ci se défendit
par les termes d~ la loi centu:iate '.P-1i l'avait ~nves~i de 1~ censure:
« Sit censor eo mre quo qui optimo », «Qu Appms s01t censeur
avec la pleine étendue du droit ,&gt;. La formule optimo iure devait
s'entendre de la censure telle qu'elle existait alors. Mais Appius
prétendait que la loi centuriate, derniére manifestation de la
volonte populaire, annulait l'effet de la loi Aemilia. Et il garda
ses fonctions (1).
Le cas d' Appius est symbolique. Un autre personnage de
meme taille est Caton l' Ancien. Cornelius Nepos peut résumer sa
biographie en disant qu'il s'attira des ennemis pendant to~tc
sa vie et que cela ne lui enleva ríen de sa réputation ; au contraire,
a mesure qu'il vieillit, crut la renommée de ses mérites (2).
C'est surtout dans les conflits entre magistrats que brille l'autorité d'un caractére rigoureux. Les tribuns de la plebe menacent
de faire enchatner les magistrats consulaires : tantot les consuls
cedent tantot les tribuns de la plebe trouvent devant eux un
Servili~s Abala qui leur tient tete. Pendant la censure d' Appius.,
les consuls de 311 refusent de convoquer le sénat d'aprés la
liste dressée par Appius et reprennent l'ancienne liste. Un souverain pontife peut empecher un consul ou u~ p~éteur de gag11:er
sa province (3). L'histoire du tribunat ~st l'his_túlre des accr~1ssements de pouvoir que s_e sont proc~res l~s tnbuns, de l~ ple~e
par des initiatives audac1euses, depuis le J0Ur ou l un d eux se
saisit de quelques jeunes sénateurs, u~ant, ~ous le co~ve~t de son
inviolabilité d'un des attributs de l'imperwm (4). Ains1 la force
' rnorale et la ~olonté déterminent les pouvoirs réels des magistrats.
La garantie contre les abus est d'abord la supposition que tout
(1) T1TE·LIVE, IX, 33-34; voy_. surtout 34, 11-1~. Cette histoire a été contestée · vraie ou fausse elle témo1gne pour la consc1ence romame,
(2) éoRN. NEP., XXI~ _(Cal~), _2, 4 : • A multis tei_n~tat1:1s non mod9
nullum detrimentum ex1stimatloms fec1t, sed, quoad u1xit, uirtutum laude
creuit. ,
(3) TITE-LIVE, IV, 26; V, 9; XXXVII, 51, 1-3.
, .
(4) TiTE-LlVE, II, 56, ll.

•

�REVUE DES COURS E'P CONFÉRENCES
222
détenteur de la puissance publique en usera dignement, puis
l'énergie des citoyens qui opposeront volonté a volonté. La liberté
est le frein de la liberté.
En dehors des crises politiques et de l'action d'individuaHtés
exceptionnelles, le role normal du magistrat est prépondérant,
bien que l'on ne puisse aller aussi loin que le veulent certains
auteurs modernes. Darts les comices électoraux, les candidats
devaient se faire agréer par le magistrat président. Celui-ci
pouvait refuser de recevoir un nom. Apres le vote, il proclamait
l'élu ; cette proclamation assurait la validité de l'élection et seule
procurait le droit d'auspices, nécessaire a l'exercice d'une charge.
Mais le magistrat pouvait refuser de proclamer. Ainsi en 687 /?7,
le consul C.· Calpurnius Piso empecha l'élection de M. Lolli~s
Palicanus au consulat ; il déclara d'avance que si Lollius éta1t
élu, il ne le proclamerait pas (1). Le consul n'aurait pu agir ainsi
sans l'appui certain du sénat. Mais il avait le droit. On comprend
tout ce que pouvait alors un homme hardi, qui exerg~it sur ses
pairs une influence indiscutée. A leur sortie de charge, les
magistrats devaient abdiquer. Bien qu'élus pour un temps, leurs
fonctions ne cessaient que s'ils y renongaient expressément.
Sans doute, on pouvait prendre un détour pour les y contraindre.
Mais on ne pouvait les destituer. Ici encore, la légalité est sauvée
par la forme.
Dans le domaine restreint de la justice, l'autorité du magistrat
se fit jour quand la préture fut fondée et quand le préteur p~t
créer et transformer le droit en établissant les regles de sa jur1diction. Nous verrons plus en détail ce role des préteurs. Notons
seulement la différence qu'il met entre la Greceet Rome. En Grece,
les juges étaient une foule : a Athenes, cinq cents juges pour une
affaire criminelle ; quatre cents pour une affaire civile ordin.aire ;
deux cents pour les menues affaires. Ces chiffres ne sont point
particuliersauxAthéniens(2). La conséquence est l'irresponsabilité.
Chaque voix ne compte que pour une dans le nombre. La plupart
des juges étaient passifs, sans moyen pour faire prévaloir leur
opinion. De telles foules aussi étaient accessibles a toutes les
passions, surtout aux passions politiques, a l'envie, a la haine
qu'attisaient des accusateurs sans scrupules. Dans les afiaires
civiles au moins, le juge romain, avec son autorité de plus en plus
grande, ofirait d'autres garanties, meme s'il exergait un pouvoir

( l) VALER E MAXIME, III, 8,
DARESTE, La science

(2) R.

3,

du droil en

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

223

presque sans controle. De plus, la division de l'instance en deux
phases, en distinguant le droit et le cas particulier, assurait un
meilleur éclaircissement des difficultés de droit et de. fait. Enfin '
le juge du droit est un magistrat élu, le juge du fait, un citoyen
nommé par le magistrat apres entente des intéressés. En Grece,
les juges sont tirés au sort, parce que le sort supprime les manreuvres, fait obstacle a la domination exclusive d'un parti,
contente le sentiment d'égalité envieuse propre aux démocraties.
On disait que le sort manifestait la volonté des dieux. Les Romains
préféraient la volonté des hommes ; il Ieur répugnait de laisser les
choses aller au hasard et ils avaient besoin d'y mettre la main.
lis ne recouraient au tirage au sort qu'a égalité de valeur individue!Ie, pourrait-on dire, par exemple pour déterminer les provinces de magistrats égaux ; et encore en ce cas, le sénat avait
toujours le droit de changer les résultats. Rien de plus contraire
a }'esprit romain que le tirage au sort qui fait de l'homme un
numéro échangeable.
·
L'énergie de la volonté est le ressort de l'histoire romaine.
Il a done pressé sur toutes les parties du droit, langue juridique,
principes généraux, rapports de l'individu avec l'État,. légende
explicative, pratique du droit public et de la justice privée.

•
• •
Le droit n'a de valeur que par sa manifestation. L'esprit qui
l'anime regle ses procédés. Nous n'avons pasa décrire les procédés
du droit romain, cette tache est celle du juriste. Mais nous avons
a reconnaitre les qualités de ces procédés, l'analyse, le caractere
sensible, le formallsme, la précision techníque.
Un mélange de peuples te! que celui de la Rome primitive
produit un conflit d'institutions qui aiguise de bonne heure le
sens critique. Cette comparaison des mreurs difiérentes dans une
meme cité n'a conduit a l'unité, puis a l'universalité du droit,
que par l'analyse des idées juridiques qu'apportaient les Latins,
les Sabins, les Étrusques. Un des premiers fruits de I'analyse est
la distinction du fas et du ius: le fas est le droit religieux s'opposant au droit profane. Cette distinction est accomplie des le temps
ou nous reportentnos premiers renseignements. Dans le droit crimine!, qui a eu une évolution moins rapide et plus gauche que les
autres parties du droft, l'élément religieux n'est pas tout de suite
nettement séparé de l'élément laic, et encore le role de la religion s'explique par le caractere religieux de certains délits. Si la.

�225

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

224

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

courtisane doit unebrebis a Junon, c'est qu'elle a souillé l'autel
de la déesse en le touchant; si la peine du faux serment est un
sacrifice aun dieu, c'est qu'on a juré par ce dieu ; si la profanation des murs de la ville ou d'un lieu sacré fait du coupable un
condamné a la vengeance des dieux, un horno sacer, c'est qu'il a
violé la loi divine. Certains autres crimes, l'attentat contre la
sureté de l'État (perduellio), le déplacement des bornes des
champs, les infidélités aux devoirs du patronat, de la clientele,
de la piété filiale, atteignent les dieux de la cité, des champs, des
groupes naturels, en meme temps que la discipline sociale. Mais,
en dehors de tels cas, le droit tres ancien ne confond plus le sacré
et le profane. On est libre de supposer que, plus tot, le roí a réuni
t.ous les pouvoirs civils et religieux; que le droit a d'abord été
un tabou ou une observance religieuse. Cela est une hypothese philosopbique, qui est en dehors de l'histoire, c'est-a-dire
des faits constatés et des documents vérifiés.
La méthode analytique s'est appliqué~ a la fois aux notions
générales, comme le fas et le ius, aux notions particuliéres et aux
cas concrets. C'est l'analyse qui a permis les définitions, parce que
toute définition contient une distinction. C'est l'an:ilyse qui
a permis d'établir les regles générales, parce qu'elle a éliminé des
cas concrets leurs aspects individuels pour n'en abstraíre que
les traits communs. C'est encore l'analyse qui sépare dans une
espéce les opératíons diverses qui s'y trouvent melé~s.
Lorsqu'un débiteur paie a une tierce personne sur l'ordre de
son créancier, le juriste discerne deux opérations, le paiement
du débiteur au créancier réalisé entre les mains d'un tiers, et un
acte entre le créancier et ce tiers, acte qui peut etre un autre
paiement, ou une donation, ou un pret (1). Je remets a quelqu'un
une certaine somme, pour qu'il la garde a títre de pret, si telle
condítion se réalise : j'accomplis deux áctes, un dépo~ et un pret
condítionnel (2). « C'est une vente que nous avons conclue et
que nous venons de transformer en une vente nouvelle, en substituant au prix convenu d'abord un prix plus élevé. Qu'avons-nous
fait ? Les jurisconsultes romains nous le disent avec leur précision
habítuelle : nous avons fait deux actes juridiques au lieu d'un, et
deux actes qui sont tout a fait indépendants l'un de l'autre, car
chacun des deux se suffit a lui-meme et vaut par lui seul : le
premier est une résiliation de vente mutuo dissensu, le
(l¡ Vo_y. pour la théorie générale, Diges!e, :XLVI, 3, 44.
Digeste, XII, 1, 10.

(2

second e~t un co~trat de ".ente ordinaire... Cela ne serait-il pas de
toute év1dence, s1 le premier acte et le second s'étaient accomplis
séparément et a quelques jours d'intervalle? Or, qu'ils aient été
faits le meme jour, a la meme heure, qu 'ils soient enregistrés dans
le meme écrit, ce ne sont la que des circonstances matérielles
auxquelles on ne saurait attribuer a u cune influence juridique (1 ). »
La ratification d'un acte antérieur nul, dans des conaitions ou
cette ratification devient valable, n'est pas une partie de l'acte
antérieur, mais un acte nouveau. Ainsi le droit romain interdit
les libéralités entre époux. Si le mari a donné quelque chose a
sa femme, la femme ne posséde pas. Ils divorcent. Le mari
confirme la donation. Alors il y a un acte nouveau et valable,
une donation (2). Meme procédé d'analyse pour les actions :
« Si quelqu'un dépose chez moi de !'argent et si, ensuite, la mcme
personne me vale, moi, j'aurai contre elle une action de vol elle
' '
contre m01,. une action de dépot (3). n
Une telle distinction paratt au profane subtile et vainc.
~~néque, auquel le de_rnier exemple est emprunté, ne la respecte
1c1 que parce que la 101 la consacre. 11 réserve ses critiques aux
jurisconsultes ; mais l'exemple qu'il cite est d'un choix malheureux : « Les arguties des jurisconsultes sont bien aiguisées,
comme quand ils disent que l'hérédité ne peut etre acquise par
l'usage (usucapio), mais que les choses de l'hérédité peuvent
l'etre, comme si l'bérédité était différente des choses de l'hérédité (4). » Précisément, Sénéque touche a une distinction qu'auraient voulu avec raison introduire certains auteurs de son temps.
~n bien meuble sans maitre, au bout d'un an et un jour, un
unmeuble, au bout de deux ans et un jour, devenaient la propriété
de celui qui l'avait occcupé : ce mode d'acquérir était ce qu'on
appelait l'usucapion. Or, on avait étendu a l'hérédité' l'usucapion
d'un an et un jour. Mais l'héréditécomprenait non seulement des
hiens, ea quae in heredilatc sunt, mais des charges, notammentle
culte domestique dans lequel l'héritier devait continuer le défunt.
Les biens eux-memes étaient généralement des meubles et des
(1) G(DE, Et. sur la noualion, p. 4; Dig., XVIII, 5, 2.
(2) Digeste, _XLI, 6, 1, 2 1 • Post diuortium... si maritus...concesserit quasi
nunc donasse mtellegatur ,.
'
.d (3) S~~~QUE, De benef., VI, ~. 5, 1 • Si qui apud me pecuniam deposuerit,
1
d em ~ih1 postea furtum fecent, et ego cum illo furti agam et me mecum
epos1ti ,.
(4) SÉN_ÉQUE, ib., 3 : • Iur~sconsulto1:um istae ineptiae sunt acutae,
qu, here~1tatem n~gan~ usuca¡)I posse, sed ea quae in hereditate sunt, tamquam qu1cquam almd s1t hered1tas quam ea quae in hcreclitate sunt ,.

17

I

�226

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immeubles. Les ponti fes, qui furent les premiers juristes, ne firent
pas de distinction. Ils voulaient assurer, sans trop de retard, la
continuité du culte. Contrairement a la logique, il en résulta que
l'usurpateur, au lieu de recevoir la simple possession des biens
occupés par lui, entra en quelque sorte dans la personne de l'héritier,
meme s'il ne s'était emparé que d'une partie de l'héritage, qu'il
était tenu aux frais du culte et a l'acquittement de toutes les
créances, qu'il acquérait la propriété meme des immeubles au
bout d'un an (1 ). L'analyse juridique n'est que l'application
de_ la logique a une matiere spéciale, et la ou l'analyse est en
défaut, la logique soufTre. Ce n'était done pas, ni pour parattre
plus savants par la connaissance de matieres plus difficiles, ni
parce qu'ils ignoraient J'art d'enseigner ce qu'ils savaient, comme
le suppose aimablement Cicéron, que les jurisconsultes entraient
dans ces distinctions a perte de vue, &lt;e saepe quod positum
est in una cognitione, id in infinita dispertiuntur (2). » On distingue pour ne pas confondre.
Cicéron Jui-meme, en bon avocat, savait tirer partí de !'esprit
analytique de la jurisprudence romaine. Dans le De domo, un~
partie de son argumentation repose sur la loi Caecilia-Didia
(de 656 /98) qui interdisait de présenter un texte de loi sur deux
objets différents ; deux ans· plus tot, il comptait cette loi
parmi les ancres du salut de l'Etat, remerlia rei publiwe (3). Elle
n'était que l'application de l'analyse au droit public.
Le droit religieux subissait la meme influence : un temple
ne pouvait pas plus abriter deux dieux différents qu'un acte
juridique ne pouvait établir deux relations différentes, qu'une
action ne pouvait servir a soutenir deux prétentions différentes (4). Partout l' esprit d' abstraction décomposait et isolait (5),
II simplifiait en meme temps. Chaque acte juridique ainsi
séparé devient du meme coup un etre bien délimité, de contenn
strictement déterminé, fixe et invariable. Un tel acte est inattaquable (6). Le testament seul échappe a cette loi de simpli(1) P. F. GIRARD, Manuel de droil romain, 6• éd. (1918), p. 891, n. 7.
(2) De /egibus, II, 47.
(3) C!CÉRON, De domo, 53 ; Ali., 11, 9, l.
(4) TITE-LIVB, XXVII, 25, 7-8.
(5) Cesdistinctions sont renduesévidenteschez nous surtoutpar la tenue des.

livres dans les opérations financieres. En septembre 1918, le Trésor américaín
met 200 millions de dollars a la disposition du gouvernement fran(,ais. Celui-cl
le~ cede a la Banque de France. Celle-ci lui en paie la contre-valeur au pair,
~01t 1 milliard 36 millions de francs. Le Trésor fran~ais fait a la Banque Ull
remboursement d'importance égale. Quatre opérations oú le profane o'ea
verrait que deux.
(6) GIDE, Et. sur la novation, p. 6 suiv.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

227

fica_tion.' Son but est l'institutiond'héritier. mais il peut
temr' en .outre' d e_s. ma t·!eres
,
t res
. d1verses
.
' : legs particuliers
con
~hérédations, lég1t1mat1ons, nominations de tuteurs aff '
e ssements. C'est qu_'a !'origine, le testament est une'loi r:~:
sentée au peuple réum en comices . plus tard i'l a été
'p
to t t
é
·
'
,
un moyen
u rouv pour fa1re prévaloir la volonté dans des d' t'
ou I d ·t
·
.
1rec 10ns
e_ ro1 en v1gueur lm opposait un mur. Le testament est le
preIDI~r acte ou l'on voit prévaloir la volonté sur la .
fJté~elle des _rapports juridiques, alors que toute la d;r~~e~;
mpire romam ne suffira pas pour faire sa place a la volonté au
contsentement, dans la vente, la location et les autres actes' Le
·
·
tesL'ament
1 a ' 'd'es nos prei~uers
textes, un caractére particulier.
a f a;a ~sen esl:, p_as sans mconvénient. Exercée surtout poussée
on ' e le condmt d'a~ord a la précision, puis a la ¡ubtilité.
?n, des plus gran?s adm1rateurs des jurisconsultes romains a pu
c~{e sur ce tra1I:, caractéristique de la technique juridique .
«
ne tro~ve son pendant que dans la littérature scolasti ue et
dans les é?r1ts des talm~distes et des jésuites (1). » Les écritains
~l~,¡uel C1c?ron_ et Séneque, qui n'étaient pas asservis aux regle~
e co e, n avaient done pas tort de faire leurs réserves.
(d suivre.)
(1)

hlEIIING,

L'esprit du droit romain, tr. rr., t. III, p. 88.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN{:AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La poésie biblique sous Henri IV et sous la régence de
Marie de Médicis : Tragédies de Montchrestíen, Psaumes de
du Vair, Baif, D11port.ea, Bertaut, Malherbe.

Cours de 11. Joseph VIANEY,
Doyen de la F acuité des Lellres de M onlpellier .

QUATRIEME LE{:ON.

L'avenement d'Henri IV et la pacification du royaume
n'arretent pas en France la floraison des vers bibliques. Ils continuent a etre nombreux. Mais ils prennent nécessairement les
caracteres que prend alors peu a peu toute notre poésie a mesure
qu'elle s'achemine vers le classicisme.

Le poete qui, a cette date, rappelle le plus les poetes de la génération précédente est Antoine de Montchrestien.
C'était un croyant. Ce fut meme un militant. Il fit le coup de
feu pour la défense de sa foi, il prit une part active aux révoltes
des protestants contre Louis XIII, il mourut d'une arquebusade,
et son corps fut ramassé par les vainqueurs sur le cbamp de
bataille poul',' etre roué.
Il a essayé de résumer ses croyances dans ses deux tragédies,
Que l'h.om.me « peche a toute heure, qu'il fait toujours mal quelque chose qu'il fasse » ; « qu'il est a chaque pas tout pres de
trébucher s'il n'est soutenu par la divine grace (1) &gt;1; mais que
la miséricorde de Dieu peut relever le plus grand coupable ;
voila ce que veut démontrer son David. Que pour préparer l'a,e•
l. Voir Ed. Petit de Juleville, p . 2'29.

229

nement du Messie Dieu s'était choisi un peuple, qu'afin de faire
éclater sa puissance il exposa plus1eurs fois ce peuple a la destruction et le sauva contre toute attente par une faible main :
voila ce que veut démontrer son Aman.
Les sujets étaient bien choisis. Mais l'auteur a-t-il su leur
donner le développement dramatique qu'ils exigeaient ? A-t-il
meme réussi a bien démontrer sa these ?
Ce qui peut etre intéressant dans l'histoire que David conte a
son confident des origines de sa coupable passion pour Bethsabée,
c'est la peinture des efforts qu'il a faits pour y résisteretdel'étourdissement auquel il s'est,malgré lui,laissé prendre. On attend le
récit dePhedre a IBnone :
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue .. .
Par des vceux assidus je crus les détourner ...
Contre moi-méme enfir.. j'osai me révolter .. .

Mais,de ces révoltes, le David de Montchrestiennejuge pas
propos de parler autrement qu'en deux mots:

a

Que n'ay-je fait, ó Dieu ! pour m'arracher du cceur
La pointe de ce trait qui cause ma langueur ?

Ce que son maitre a fait, le confident ne le saura point. 11 sait,
en revanche, que Bethsabée est une beauté digne d'inspirer
d'interminables pointes et il a la surprise d'entendre le Psalmiste
s'exprimer comme un mauvais pétrarquiste :
Je sentí s'escouler la glace de mon ame,
Sous le !eu doux-cuisant de sa jumelle flame,
Qui demeurant tousjours dans les flots allumé,
Jallissant hors des flots, m'a le cceur consommé.
Mes sens tous assoupis d'une humeur letargique
Languissoient comme attains par un charme magique :
Je mouru pour la voir, et pour ne la voir pas
Un moment m'aporta mille cruels trespas.
(lbid., p. 205.)

Ct-. qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin,
quand David rec;¡oit la nouvelle que !'adultere va éclater a tous les
yeux et qu'alors le conseil lui est donné de faire revenir le mari,
c'est que le coupable soit saisi de honte et qu'il consente seulement
&amp;ous l'empire de la passion et sous la crainte du déshonneur a la
lAcheté qu'on lui propose. Mais le David de Montchrestien n'a pas
un instant d'hésitation.
Ce qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin, quand
le mari ayant refusé de voir sa femme, on engage David a faire
périr ce geneur, c'est que le roi adultere oppose une longue résis-

�L.\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

230

231

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tance avant de se transformer en assassin. Mais sa résistance, chez
Montchrestien, se borne a échanger avec le roauvais conseiller
quelques paroles sentencieuses a la maniere de Sénéque, et, tres
vite, il cede.
Ce qui peut etre intéressant enfin, a la nouvelle de la mort
d'Uri, c'est la peinture des sentiments contraires qui doivent
se disputer l'flme de l'homicide : la joie de la passion satisfaite
et de l'honneur sauvegardé, la bonte du crime irrépar.able : mais
le David de Montchrestien n'est attentif qu'a la beauté du récit
épique qu'on lui fait de la bataille.
Bref, Montchrestien, ayant a traiter un sujet qui n'était pas
sans analogie avec celui de Phedre, l'a traité sans parattre en
soup~onner l'intéret psychologique.
Sa tragédie d' Aman est un peu meilleure, quoique tres maladroitement construite.
L'action est prise au moment ou Aman forme le dessein d'exterminer les Juifs. Pendant deux actes, on entend ses rajsons, on
assiste a ses efforts, et l'on connalt dónc d'abord les personnages
qui doivent etre sympathiques seulement par Je mal que dit
d'eux leur ennemi. En une seule scene, Aman emportel'adhésion
d' Assuérus a son homicide projet, cr qui est d'une invraisemblance presque comique. Mardochée et Esther apparaissent au
~e acte, sans que l'auteur trouve le moyen de raconter l'élection
de la nouvelle reine, alors que Racine a fait de ce récit une admirable exposition, qui nous apprend a la fois le passé de l'héroi"ne
et son caractére. Pendant tout un acte, l'oncle et la niéce concertent leurs plans sans se voir ; car Montchrestien,respectueux
des mreurs orientales, n'ose introduire un homme dans le harem.
Mardochée donne done ses instructions a un gardien du sérail,
qui les porte a Esther, et les réponses lui arrivent parlamemevoie.
Le décor simultané, qui met sous les yeux des spectateurs pl~sieurs lieux a la fois, rend faciles ces va-et-vient, mais ralentít
l'action, et, pour occuper les spectateurs pendant les voyages du
messager, Montchrestien fait adresser par Mardochée et par
Esther des priéres a Dieu. A un maigre acte IV, qui contient
seulement la visite de la reine chez Assuérus, succéde un acte V
tres touffu ou tout le reste de l'histoire est entassé : le songe
d'Assuérus, la consultation d'Aman sur la récompense dont il
convient d'honorer un bienfaiteur insigne, le récit de la proroenade triomphale de Mardochée a travers la ville, Je festin cheZ
Esther, l'accusation contre Aman, et il ne faut pas plus de quel·
ques mots a Esther pour détromper le crédule Assuérus, comme
il n'avait pas fallu b. Aman plus de quelques roots pour Jetromper,

Dans cette piece d'un plan si gauche et d'une psychologie assez
pauvre, qu'y a-t-il done qui ait de la valeur ? D'abord une
ébauche, incompléte et peu cohérente, mais par endroits vigoureuse, du personnage d'Aman, en qui Montchrestien a sans doute
voulu _flétrir les libres penseurs de son temps, négateurs ironiques
des m1racles et de Ja Providence :
;\" on, je n 'ay pas le creur si ramoli de crainte
Qu~ vos cont~s de vieille y facent quelque empreinle.
Sus, sus, D1eu mensonger, invisible inconnu
:'llontre que! tu veux estre a !'advenir t~nu.
'
II ne faut maintenant que ton bras se repose ·
Fay voir á ce bon coup ~i tu peux quelque chÓse.
(lbid., p. 249-250.)

i\iais Montchrestien est surtout un lyrique, qui, disciple de
Desportes, et disciple souvent meilleur que le mattre sait développer l'im~ge et ~iguiser le trait, a de la grace et po~rtant de la
force, mame parfa1tement les strophes alors a la roode : le sixain
et le quatrain d'alexandrins :
Tout ainsi que l'oibeau pipé de l'oiseleur
S'eschape des filets tendus pour son malheur
Et s'essore dans l'air d'une libre volee : '
Des laqs qui nous serroient il nous a dégagez ;
Ceux nous veulent du bien qur nous ont outragez ·
Ceux qui nous desoloient nostre ame ont consolee:
(!bid., p. 277.)
Pourquoy diront les gens d'une profane boucbe :
Qu'est devenu le Dieu qu'ils souloient invoquer?
Qu 'en fin le cbcr souci de tes sorvans te touche
Et ne pormets qu 'en nous on te puisse moquir.
. que duSoleil levant jusqu 'au bout de la terre
So1ent connus les meschans par leur punition
\fin que desormais nul n'esmeuve la guerra'
Contra la Dieu des Dieux qui preside en Sion.
(!bid., p. 259.)

La Bibie a fourni a Montchrestien des élégies meilleures encore
que cette priere contre les persécuteurs, ou, par la bouche de
Mardochée, il semble solliciter de Dieu a la fois la punition des
négateurs de la Providence et celle des ennemis de la Réforme.
L'une est un chceur de la tragédie de La Carlhaginoise sur la vanité
des ambitions :
Oyez nos tristes voix
Vous qui logez vostre asseurance au monde ·
Vous dont l'espoir sur ce Roseau se ronde,
'
Oyoz nous cette !ois.
Toute vostre grandeur
N'est que vapeur qui se perd en {umée:
C'est de la cire aussi tost consumée
Qu'elle a senti l'ardeur. '

�LA BIBLE O \;'\S L.\ POÉSIE YR-\:-i&lt;;.\ISE

REVUE DE~ COURS

ET

233

CO~FÉRENCES

, . C'est. le veslige en l'air,
Que 1 ~•seau la1s,e enlrecoupanl le vng11e ;
Lo tra1t coulant tracti dedans la vague ·
011 ccluy do l'esclair.
'
C'est un negeux monceau
Donl la blancheur eslJloQil noslre veue ;
i\fa1s aux rayons qui traversent la nue
II se dissoult en cau.
•
(!bid., p. 125.)

L'autre est u~chreur de la tragédie de La Reined' Écosse, oti, pour
développer le heu commuo de la brieveté humaine les images
de Job ont éLé associées a celles d' Horace :
'
Qu'est-ce, ó Dieu, q~e de l'bomme I uno !leur passagere
Que la _chaleur nestnt ou que le vent fail choir ;
'
Un~ vame fuméc, une ombro fort legerc
Qui so JOU~ au malin et passe sur le soir ;
'l!n Soleil de la lcrre assez clair de lumiere
Ma!s ~uc millo IJrouillats vont sans ce»e c~cbant,
Qu! s esleve au_ ber~eau pour tomber en la bierc
Qui de, son Orioul mcline a son couchanl :
'

........................................

La Lune a un S?leil pour reparcr sa perte
EL !emphr_son cro1ssa!1,l uno Coi, tous le, muis ;
Ma1s depu1s. que la vio esL do la morL couverte,
Elle ne rena1sl pas en mille ans une rob.
Si le_s arbrcs l'Hiver perdent leur chevelure
Lo Printemp:; les rcvesL d 'un reuillago plus boau ·
EL l'hommo ayant perdu sa plaisante verdure
'
Ne doit poinL esporer de second rcnouveau. '
On ne peuL rendre aux fleurs leur couleur printenniero
Lorsqu'ellcs ?nt scnli les cbaleurs de !'Esté:
Quand une fo1s la mort fle~trit nostre paupiere
Ycux, vous pouvcz bien dire : adieu, douce ~!arlé.
(/bid., p. 87.) "

. L'allianc~ des deux antiquités produira-t-elle a l'époque claas1que de bien plus heureuses combinaisons ? S'eo faut-il de
beaucoup que cette élégie puisse etre qualifiée de chef-d'reuvre ?
Et de _tels ve~ ne font-ils pas d'autant plus d'honneur a Montchresben qu'tls sont antérieurs a l'iofluence de Malherbe ?

• •
~es Psaumes, en ces années-la, ont un grand succes. Les meilleurs
poe~es du, temps les traduisent ou les paraphrasent.
~ est d abord que tous ont lu les Méditalions du futur chanceher de France, Guillaume du Vair: Méditalions sur les P,aumes
de la pénitence et Médiialions sur les Psaumes de la Consolation,

écrites vers 1585, et que vont suivre vers 1590 les Méditalions
sur les livres de Jérémie et de Job.
Ces Méditations ne sont que des parapbrases, et meme des
amplifications, ou, pour suppléer au défaut de liaison entre ks
versets, l'auteur, de son propre avcu, « étend ... la naive signification des paroles. » Dans le dessein d'etre clair, il est long.
Pourtant, il est sensible a la poésie de son texte, a ses images et il
les développc, a ses familiarités et il les conserve jusqu'a les
rendre vulgaires, a ses apostrophes et il en ajoute d'autres, a ses
antitheses et il les aiguise. Des lors, une méditation de du Vair,
c'est déja, moins les rimes, une paraphrase de Bertaut. Mais une
page de du Vair, c'est quelquefois mieux que cela ; c'est un beau
morceau oratoire qui fait prévoir comme toute proche l'éloquence
de Bossuet:
Mais ce, pauvres aYeuglcz, qui onL toujours les yeux {ichez en lcrre, qui
ont leur esprit en{erm~ &lt;lall!, Jeur bourse, qui n'onl entendcmcnt que pour
aymor les choses qui n'ayment ríen, qui ncgligent le Soleil et la Lune, churd'reuvre de la naturc,pour admirer des pierres et des roarbres, de l'or et dt•
l'argont, qui dissipent el rcspandent en vain les vertus de l'inlelligencc pour
as,embler et amonceler les excremens de la terre, laisseront les richessc~
qu'ils ont tant aym~s et pour lesquelles ils ont hay tout le reste. Vous
les verr, z tirer contra la mort, tratner jusqucs au tombeau lcurs ricbesse, ;
mais la mort leur donnera sur les doigts, et Jeur fera lascher prise. Demy
morts ils entrouvriront les paupieres, pour chercher du coin de l'reil. leur$
thrésors; mais en{in il raut marcher, il faut Jaisser oet attirail, une forte
puissanco les ontratne. Et a qui laisseront-ils cet équipage ? Peut-estrc a un
e,lranger incogneu, qui se bagnera dans les sueurs de ces pauvres miserables,
ausquels on ne laisscra pour partage qu 'un sepulcre de quinzc 011 vingl pic1I~
pour le plus: voila leur maison pour jamai~, qu'il~ s'y licnnenl ,;'ils vculcnl.
{Ps. 48, verset 10.)

Cette page est tirée d'une des Médilalions sur les Psaumes de la
Consolalion. Ce sont les c,antiques ou le Psalmiste se réconforLc
contre le spectacle, troublant pour les justes, de la prospérité et
de l'insolence des impies ; ou la Providcnce est défendue contre
les libres penseurs disant aux croyants : qu'est votre Dieu, puisqu'il n'exclut pas de ses faveurs, puisque meme il en comblc
les bommes qui ne croient pas en lui ? Cet argument sera encore
celui des libertins quand Bossuet prooonccra ses Sermons sur
la Providence. Ce sera celui que le tentatcur opposera inutilement

aPolyeucte :

Vous me montrez en vain, par tout ce vasle empire,
Leb ennemis de Oieu pompoux et noris:sants.

Ce sera celui que Racine ré[ul,era dans une partie des chreurs

d'Athalie. Au temps de du Vair, il est sur bien des levres. Car, dans
les batailles acharnées que se sont livrées les croyants au nom de
la foi, le vrai vaincu a été souvent la foi,et,avec la foi,la morale.

�LA BlBLE DAN8 L.\ J'OÍsSIE FRA'.1-c;:.\J!&lt;F.

234

REVUE DES COURS ET CONJ,'ÉRENCES

La constatation que Dieu laisse s'entredéchirer des hommes qui
pr~~en~ent le servir et que la gucrre profite a la débauche comme
a ,1 1mp1ét~ a ébranlé les fondements de la religion. La libre pensée
n,1e audac1euseme~t qu'il y ~it un Dieu, ou, s'il y en a un, qu'il
~ occupe des a!fa1res humames. Contre ces négations, du Vair
cprouve le besom de se forl:.ifier lui-meme et de prémunir ses amis.
Presque tou~ son reuvre ~hilosophique va etre un plaidoyer
pour la Prov1dence (1 ). Or, 11 commence a se faire l'avocat de
cette ~rande cause en paraphrasant les Psaumes de la Consolation.
Ce qu_1 prouve bien son intention, c'est que, lorsqu'il paraphrase le
prem1~r verset du premier de cesPsaumes, qui est le Psaume XXVI,
11 Y fa1t_ entrer, _sa~ qu'elle soit dans le Lexte, la question de la
prospér1té des 1IDp1es comme une introduction nécessaire a ce
groupe de Psaumes :
.... '.\l~is quand tournant les yeux de tous cotez j'apor!;OY que ceste affiict•~n m est co1!1muno avoc tous les gens de bien, que je voy de toutes parts
l~&gt;_p:•~L•e~ qu on Ieu_r drcsse, comme leur constance cst conlinuellement á
I e .. O), et au eontra1re comme les meschans regorgent d'aise de plaisir:; et
~o toutes S?rtes de bicns, je deme u re tout confus et estonné. 'car d 'un cOté,
JO ":1ª souvie~s que vous estes le grand Dieu do justice, duque! l'reil tout
VO} ~nt cogno1t les plus proro~des cachettes, duquel la main toute puissante
att~int. les plus eslo1gnees part1es üu mon~e. Et d'autre costé je voy que ceux
q!li levent la teste contre vou~. et oppr1ment vos pauvres et innocens ser•
v1teurs, prosporent á v_ostr.e veue, et s'enorguellissent Lous les jours aux
~eurcux suc~ez de leur 1mp1ét6. Je confosse, Seigneur, que je suis demeure
c~°:me ~tup1de et ~sblouy en ce~te c&lt;?ntem~Iation, sans pouvoir penetrar au
ti a\ er:; de cet espab bro011las qm env1ronno1t1es yeux de mon entendemcnt.

Ce scandale qu 'est, pour le juste, l'insolentbonheur des mécbants
du Vair l'~xprime, au ~ours de ses diverses paraphrases, avec un~
grande v1gueur, et Il répond, naturellement, comme feront
Bossuet, Polyeucte, les chreurs de Racine : &lt;e Attendez la fin ; Dieu
a des supplices pour le méchant, des joies pour les justes ; le
dogme de la Providence et celui de la vie future n'en font qu'un. »
11 répond ainsi d'apres le Psalmiste.
Or, c'est parce que la réponse est chez le Psalmiste c'est parce
que du Vair les a si bien avertis qu'elle y était, q~e Bertaut,
Mal~erbe, Raca~, Godeau vont a leur tour le paraphraser. A
pa1t1r de du Va1r, ce que notre poésie demandera souvent aux
Psaumes, ce sera de contribuer a défendre contre les libertins
l'idée de Providence.
Une autre raison suscite a cette date des Psaumes en vers
franc;ais. Les catboliques envient aux protestants les cantiques
de Marot. Donner un Psautier au catholicisme avait déja été
!) Voir Radouant,

Guillaume du Vair, 1908.

~

pendanL vingt ans, de 1567 a 1587, l'occupation principale de
Baif, l'une des grandes étoiles de la Pléiade (1). Ilécrit, en 1569,
qu'il est « en intention de servir aux bons catholiques contre
les psalmes des hérétiques. » Quelques années plus tard, il déclare
la meme volonté dans une supplique adressée au pape Grégoire XIII. Mais Baif est, de tousles membres de sonécole, le plus
féru d'antiquité. A ses amis, eux-memes pourtant si érudits, son
érudition paratt plaisante. Ils l'appellent le docte, doclior et
doclime Baif. Ce trop docte poete a la singuliere idée que, pour
vaincre Marot, qui a transformé les Psaumes en chansons populaires, il doit les traduire en vers mesurés a la maniere:des Anciens.
De 1567 a 1569, il compose done soixante-neuf Psaumes, en
associant des breves avec des longues, et il qualifie d'ioniques
mineurs ou de tétrametres le résultat deses combinaisons. Alor5,
mécontent, il remanie tout, associe autrement les dactyles avec
les spondées, les anapestes avec les iambes et acheve cette fois
le Psautier. Mécontent encore, bien qu'il ait trouvé un musicien
pour mettre des airs sur quelques-uns de ses prétendus vers, il se
décide a parler une langue qui permette de mesurer les syllabes
et il traduit le Psautier en vers latins. Mais, coinme ce n'est pas la
le moyen de faire concurrence a Marot, il comprend enfin qu'il
n'a qu'a essaver de battre le Psalmiste Huguenot sur son propre
terrain, et il traduit les Psaumes en vers vraiment fran~ais, c'esta-dire en vcrs rimés. Le 20 janvier 1687, il termine celte quatrieme version.
Elle ne ful point publiée, non plus que les deux versions en
vers mesurés. Fut-ce une perte pour notre poésie ? Une grande
perte, non ; une peri:.e pourtant. Car il y a dans cette version
quelques bons passages, et Baif manie bien certaines strophes,
par exemple celle dont la Consolalion a du Perrier et le poemc
A Villequier ont montré la vertu élégiaque :
Sauve-moi, Seigneur Dieu ; flot sur flol jusqu'au tontl
De mon Ame penetre.
Je suis au plonge entré dans un bourbier profond :
Rien de rerme :i me mcttre.
Je suls venu tumber daos un ablme creus,
Sous des vagues prorondes,
Oü le courant des eaus dans un gourre hideus
lli'accable et couvre d'ondes.

..
*

Ce Psautier du catholicisme, que Baif, apres vingt ans d'efforls,
( 1) Voir Augé-Chiquet, La vie, les idtes el les reuvres deJeanil.nloine deBa1/,
1909, p. 306.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;:AISE

236

·

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'a point pu donner au public, Desportes, a son tour, entreprend
de le composer. II fait parattre 62 Psaumes en 1592, 75 en 1594,
100 en 1598, 150 en 1603, et le succes en est vif. Vauquelin de la
Fresnaie les loue avec enthousiasme ; saint Fran'tois de Sales en
recommande la lecture aux fidéles ; il s'en fait plusieurs éditions.
Des Psaumes de Desportes, on connatt surtout aujourd'hui le
jugement qu'en porta Malherbe. Le poéte avait invité le réformateur a dtner. Avant qu'on se mlt a table, il voulut aller chercher
un exemplaire de sa traduction pour l'offrir a son hote. e, Laissez
done, répondit Malherbe ; votre potage vaut mieux que vos
Psaumes. »
Ce fut en vain que Mathurin Régnier prit, dans une célebre
satire, la défense des Psaumes de son oncle contre ce poéte « froid
a l'imaginer », qui ne savait que « regratter un mot douteux au
jugement ». Desportes ne s' est jamais bien relevé des coups que lui
a portés la critique de Malherbe.
II a, en effet, tres peu de strophes qui résistent entiérement a
un examen attentif. La plupart sont bien, comme le leur reproche
Malherbe, pleines de u bourres ». Ce n'est pas qu'il soit toujours
embarrassé pour attraper la rime. Mais il pousse jusqu'a l'excés
le besoin de la clarté. Jamais il ne croit avoir été assez précis,
jamais les transitions ne luí semblent assez ménagées. Et, de la,
d'élégantes chevilles, qui n'apparaissent pas telles a tous les
yeux, mais qui amollissent singuliérement le style.
Si Malherbe avait commenté les Psaumes, comme il a fait des
poésies profanes, voici a peu pres ce qu'eut été ce commentaire :
Asperge moy d'hysope ot jo uerray soudain
Ma souilleure éfacée.
Je passeray, Seigneur, me lavant de ta main \
La blancheur de la nége en flocons amassée. ·

(Ps. L.)

Je verray : bourre, car c'est un de ces semi-auxiliaires qui
n'ajoutent a l'idée qu'une précision inutile. En flocons amassée :
addition qui dénature l'image, puisque de la blancheur l'attention
est détournée sur l'abondance de la neige. Me lavant de ta main ne
peut se rapporter qu'a je, ce qui fait un seos absurde (1).
Ou fuiray-je, O Seigneur, oil m'en pourray-je aller,
Evitant ton esprit el l'aspect de ta lace '1
Tu rempbs tous les cieux si j'y pense uoter,
(1) Desportes a corrigé daos les éditions postérieures:
S'il te platt, OSeigneur, me laver de ta main
Jo passeray la neigo ...

237

Et tout au mesme instant si ;e change de place
Je te trouve aux Enfers quand /'Y veuz devaler
(Ps. CXXXVlll.)

Pourray-je, j'y pe~~e! j'y ve~ : bou~~es ; ~ar ~ sont e~core
d'inutiles semi-aux1haires. Si le fug1tif qui éta1t au ci.el se
trouve maintenant aux Enfers, il a, évidemment, changé de place;
alors pourquoi le dire ?
Si J'attache :\ mondos le plumage dfuers
De l'Aube si leg~re et recelle ma f~ite.
Jusqu'aux extrémitez des plu~ lomtames mer~,.
Ta main par tout m'atrape arden/e d ma poursu1te,
Et ton bras ne me pert en l'obscur des deserts.

D ivers : addition qui dénature l'image, puisque de la rapidité
des plumes l'attention est détournée sur l?u: bigarrure.. Recelle
ma fuite : il doit etre question ici de la rap1d1té. de la_ fmte, non
de l'obscurité de la retraite. Ardenle d ma poursuzle: év1dent, done
inutile.
Malgré tous leurs défauts, les Psaumes de Desportes n'en
marquent pas moins une date importante dans l'histoire de
notre lyrisme.
.
Dans l'histoire de notre strophe d'abord, et M. Martmon a
rendu justice a Desportes comme a Marot. Le~ trois recueils qui,
au xVIe siécle 1 ont créé les formes de notre lynsme moderne sont
le Psautier de l\tarot, les Odes de Ronsard, le Psautier de Desportes,
et celui-ci n' est pas celui qui eut le moins d'influence. Les strophes
nouvelles y sont probablement plus nombreuses encore que dans
les Odes et beaucoup sont bonnes. Des strophes q1,1i n'étaient pas
nouvell;s ont re~u la leur consécration. C'est Despor~s qui a fait
la fortune : et du sixain q'alexandrins, ce bel éqwvalent de la
stance italienne ; et du quatrain d'alexandrins, le m?tre par
excellence de notre élégie ; et de la strophe rendue célebre par
la Consolation d du Perrier et de la strophe que Hugo a employée
dans l' Épopée du Ver. C'est lui qui a donné a Malherbe, par maints
exemples heureux, l'idée de faire entrer da~s une strophe. de
grands vers un seul petit vers, dont la place, d' ailleurs, peu~ var1er.
C'est lui qui semble avoir imaginé d'associer l'alexandrm avec
l' octosyllabe; c' est luí, en tout cas, qui a démontré la valeur de cette
association :
Je críe a toy de Jour, je crie a toy de nuil,
Seigneur, Dieu de ma délivranco,
Oy ma priere, hélas I qu'elle entre en t~ prese~ce,
Ten l'oreille á mon cry, voy le mal qui me nuit.

�238

239

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

De douleurs et d'ennuis, roa pauvre ame est soulée,
Ma vie a touché le trépas :
On me conte entre ceux qui descendent la has,
Ma vigueur tout a coup de moy s'est écoulée.
(Ps. LXXXVI f.)

croyance que ce roi a été donnéa ce pays,et ce pays au monde,
pour que la paix regne ici-bas.
Dans une des meilleures pieces, il vante le bonheur du juste.
Mais pourquoi le juste lui paratt-il heureux? Parce qu'il est celui
« qui regit prudemment les désirs de son ame, » celui

Mais ce ne fut pas seulement une belle collection de strophes
qu'apporterent a notre poésie les Psaumes de Desportes. Ce fut,
comme l'a bien vu M. Martinon, &lt;&lt; le sentiment d'un lyrisme plus
élevé que celui de Ronsard ». L'inspiration biblique, avec ce
Psautier nouveau, continuait done a favoriser le développement
de la poésie fran9aise. Si notre lyrisme tendait trop a s'y transformer en éloquence, il y prenait une ampleur jusque-la inconnue:
Seigneur, de race en race et de toute durée
Tu l'cs tait voir des ticns la retraite asseurée:
Avant qu'en auci,rn lieu
Le haut sommet des mons commenc,lit de paroltre,
Que la terre print forme, et que le monde eilt estre,
Du siecle jusqu 'au siecle ú jamais tu es Dieu.
Tu tournes lo mortel jusq11 ':'t le voir dissoudre,
El dis, Enfans d'Adam retournez en la poutlre
Ou tout homme est réduit :
Car mille ans devant toy sont comme la journée
Qui fut hier flnie. ou l 'espace ordonnée
Pour une sentinelle en sa garde ele nuit.
(Ps. LXXXIX.)

.* .
Les Psaumes de Desportes ont done eu de l'influence. Toutefois,
pour la gloire d'un poete, 150 cantiques, qui ont apporté du nouveau en leur temps, mais qu'on ne lit plus, comptent moins que
deux ou trois belles pieces qui se liront toujours. Or, ces deux ou
trois pieces, le Psautier de Desportes ne nous les offre pas. Nous
les trouvons, au contraire, dans l'reuvre biblique de ses deux
successeurs immédiats, disons de ses deux éleves : Bertaut et
:Malherbe.
Bertaut ne traduit pas. Ses titres eux-memes nous préviennent
qu'il ne veut pas exprimer la pensée du Psalmiste, et que le texte
hébreu lui sert seulement de point d'appui: Caniique doni l'argument est pris de te[ Psaume de David, Paraphrase de te[ Psaume,
lmitaiion du 7¡e Psaume en forme de priere prophéiique pour la
grandeur et prospérilé de Monseigneur le Dauphin.
Dans ces paraphrases, parfois assez éloignées du texte, qu'est-ce
ce que Bertaut a done mis ? Quelques-unes des idées de son tem_rs.
Dans plusieurs pieces, ce qu'il exprime, c'est son affectton
podr Henri IV et pour la France, aimés du meme amour; c'est la

Qui n'admire en son cceur rien qui soit sous la Lune,
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune :
Qui ne luy laisse avoif nul empire sur soy:
Qui vrayment et d'cffect est ce qu'il veut parestre:
Qui de nul maistrisé, de soy mesme est le maistre,
Rcgnant sur ses desirs, et leur donnant la Ioy:
Et de qui le courage abhorrant la vengeance,
D'un volontairc oubly noye en sa $Ouvenance
Les torts qu'il a reccus, et les biens qu'il a faits.
Cct homme-1:i ressemble a ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives.

Mais, cet homme-la, beaucoup plus qu'a un arbre de la J u~ée,
ressemble au chrétien nourri de stofoisme dont, une dizaine
d'années auparavant, Guillaumedu Vair a tracé le portrait dans
sa Sainle Philosophie, puis dans sa Constance, et il ressembfe
d'avance a l'Auguste de Cor~eille,
Qui, de nul maistrisé, de soy-mcsme est le maistre.

Dans la meme piece, Bertaut affirme sa foi en la Providenct&gt;,
qui traitera chacun suivant son mérite et mettra fin au scandale
qu'est le bonheur de l'impie :
Alors le miserable envoyé pour pasture
An feu qui sert la bas aux ames de torture,
Payra ses courts plaisirs d'eternelles douleurs.

Dans le plus connu de ses cantiques, il démontre ' l'existence

de Dieu par les beautés de la nature. C'est la piece, ou, en invitant
chaque créature a louer le Créateur, il fait tout un tableau du
monde. La peinture est parfois trop ingénieuse ; elle donne alors
l'impression que le Créateur avait beaucoup d'esprit et la certi,..
tude que Bertaut, comme du Bartas, aimait trop Lucain :
Et faittes retentir son nom parmy vos oncles
Gouffres qui vomissez mille mers en lamer ...
Et toy gresle polie, et toy glace qui paves
Au pesant chariot les sentiers du bateau.

Mais les belles strophes sont nombreuses

elles · le SQDt

"\

�REVUE DES COURS ET CO:'ffÉRENCES

mcmc asscz pour qu'on ait pu, sans trop d'exagération, dire de ce
psaumc de Bertaut, que c'étaít la premiere en date des Harmonies
de Lamartine (1).
Faite~-la dire aux bois dont vos fronts so couronncnt
Grands monts, qui comme Rois les plaines maistrisez :
Et vous humbles coustaux ou les pampres !oisonnent
Et vous ombreux vallons, de sources arrouscz.
'
Feconds arbres fruitiers, l'ornement des collines,
Cedres qu'on peut nommer geans entre les bois,
Sapins dont Je sommct fuit loin de ses rocines,
Chantez-le sur les venls qui vous servent de voix.
Animaux qui paisscz la plaine verdoyante
.
Et vous que l'a1r supporle, et vous qui serpenlans
Vous trainez apr~s vous d'une échino ondoyante,
Naissez, vivcz, mourcz, sa louange exaltaos.

L'amour d_e la France, le désir de la paix, la foi en la Providence,
une conception un peu stoicienne de la vertu chrétienne : voila
done les themes qu'a développés le lyrisme chrétien de Bertaut,
en s'appuyant plus ou moins sur des textes de David. Rien,
assurément, n'était plus légitime que cet emploi du Psalmiste.
El, pas plus que d'avoir cxprimé ses propres sentiments, nous ne
luí reprocherons d'avoir été plus orateur que poete, puisque
c'était la son talent, ni d'avoir ulilisé, sans ríen créer de nouveau,
un tout pelit nombre des strophes de Desportes, puisque, dans ces
slrophes, surtout dans la stance de six alexandrins et dans la
stance de quatre, il a su enfermer une phrase ample et bien
rythmée.

.•.

i\Ialherbe dépasse de beaucoup Bertaut." Aussi eutril une tout
autre gloire. S'il paraphrasa trois Psaumes seulement, le se, le
12&amp;!, le 1456 , les hommcs du xvu6 siecle ne cesserent de les Jire de
les citer, de les apprendre par creur. lis avaient raison, ca; ils
retrouvaient condensées dans ces trois courls chefs--d'reuvre
les idées sur lesquelles ils fondaient la vie et les qualités de style
auxquelles ils tenaient le plus.
Quand il exer~ait son sens critique sur les strophes de Desportes,
Malherbe savait fort bien qu'il ne s'exposait point a des représailles. C'eut été en vain qu'on eut cherché dans les siennes des
iropropriétés, des fautes de Jogique et surtout des bourres. Pourtant, luí aussi allongeait et développait le texte du Psalmiste,
(1) Voir Grenle, Jean Bertaut, 1903.

241

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRANC,\ISE

~fais ce qu'il ajoutait, ce n'étaient pas des mota vides de sens
c'étaient des mots recouvrant des idées, et des idées qui formaient
une conceplion d'ensemble.
Veut-on refaire le travail par lequel Malherbe transforme un
Psaume. Rien n'cst plus facile.
Le premier verset du Psaume VIII exprime l'admirationdevant
l'reuvre divine : ce Seigneur, notre mattre, que votre nom est
admirable dans toute la terre I Car votre magnificence est élevée
au-dessus des cieux. • Malherbe se fait les demandes et les réponses que voici: Qu'est-ce qui rend admirable l'reuvre de Dieu?
Le nombre et la diversilé de ses aspects. De quel mot, cependant
con~ent-~l de désigner les reuvres divi:nes quand on songe qu'ell~
ont eté brées du néant ? du mot m1racles. Et Dieu, que! titre
doit-il recevoir si l'on considere en lui l'auteur de l'univers ?
cclui de Créaleur. Quelles sont celles de ses puissances que maniícste la création ? sa sagesse, puisque son reuvre est bien faite ·
son élernilé, puisqu'il vivait avant que son reuvre fut. - De c~
réflexions sort une strophe, ou chaque mot porte, ou est
résumée presque toute la doctrine chrétienne de la création :
O Sagesse éternelle, ll qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divcrs
Qu'on voit également sur la terre et sur !'onde 1
Mon Dicu, mon Créateur,
Que ta magnificonce étonne tout le monde 1
Et que le ciel cst bas au prix de ta hauteur 1

1;,e deuxiéme verset du Psaume constate brieveroent que Dicu
a tiré_« de la bouc~e des enfanl:5 et ~es nourrissons une louange
parfa1te pour détru1re ses ennem1s &gt;&gt;. Malherbe songe: Ces ennemis
en quoi consiste leur hostilité ? A rabaisser la puissance divine'.
Comment s'appelle leur crime ? Le blaspheme. Quel est le dessein
de ces impies? Opprimer les innocenls. Qu'cst-ce qui les encouragc '?
L'~rgueil, amenant, la perle du sens. Mais qu'est-ce qui rend si
puissante la profession de foi sortie de la bouche des enfants? Sa
sin~érilé. - De la cette strophe, ou est ramassé d'avance le
pla1doyer en faveur de la Providence que les prédicateurs du
xv1ie siecle feront contre les libertins :
.
Quelques blasphémateurs, oppresseurs d'innocents
A qui l 'exces d 'orgeuil a fait perdre le sens,
'
De profanes discours ta puissance rabaisscnt:
)lais la naYveté
Dont mesmes au berceau les enfants te confossent
Clót-cllc pas la bouche IJ. leur impiété ?

Aux deux versets qui suivent, le Psalmiste se demande, en
18

�243

REVUE DES COURS 'E'l' CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

considérant fa grandeur de la création, ce que peut bien. -e~e
l'homme pour que Dieu se souviennc de lui. - Malherbe se d~t :
si Dieu nous regarde, qu'est-ce que ce regard suppose chez .lm ?
et il répond : l'amour. Il se dit encore : quelle est la_ part1e de
nous-memes qui est confondue par tant d'amour? et Il répond :
l'entendement:

Ainsi, quand Malherb~ paraphrase le Psaume VIII, il ne cesse
de préciser et d'expliquer le texte; or, par ces précisions et ces
explications, ce qu'il introduit dans son cantique, c'est une vuo
d'ensemble du monde, c'est une psychologie de l'homme, c'est,
si l'on peut dire, une psychologie de Dieu ; ce sont les grands
themes qui vont animer la prédication du xv1J6 siécle.
Meme plénitude et meme actualité dans les deux autres
Psaumes: dans le 128e, qui est un sermon sur la Providence, dans
le 1456, qui en est un sur l'ambition des courtisans, et ou de cette
ambition tout nous est dit : qu'elle procede de l'envie, et d'une
envie sans courage, qu'elle dure la vie entiere, qu'elle impose a
notre corps une attitude pénible, a notre ame la souffrance d11
dédain, et tout cela pour rien, puisque les princes auxquels nous
confions notre fortune sont comme nous voués a la mort :

De moi, toutes les fois que j'arrete les y~ux
A voir les ornements dont tu pares les c1eux,
Tu me sembles si grand, et nous si peu de chose,
Que mon entendement .
Ne peut s'imaginer quelle amour te dispose
A nous favoriser d'un rrgard seulement.

Get homme qui est si peu de chose, Dieu, observe le Psalmiste,
ne l'~ mis « qu'un peu au-dessous des anges » ; il l'a « c.ouronné
de gloire et d'honneur » ; il a mis« toutes choses sous ses p1eds ». L'homme, songe Malherbe, est peu de chose. Oui, mais ~n quoi
consiste sa faiblesse ? Précisons, et, condensant Monta1gne en
trois vers, disons que l'homme a la triple in~r~ité du corps, de
l'intelligence et partant des propos, de la sens1~1h~é. La_ place que
Dieu donne dans le chreur des créatures a cet etre mfirme, le
Psalmiste la détermine bien, et il n'y a qu'a le rép~ter : audessous de l'ange ; mais encore faut-il expliquer q~e,si Dieu amis
l'homme la, c'est par amour, par bonté:
II n'est faiblesse égale :i. nos infirmités;
Nos plus sages discours ne sont que vanités,
Et nos sens corrompus n'ont goílt qu':i. des ordures:
Toutefois, ó bon Dieu,
Nous te sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange a le premiar, I'homme a le second lieu.

Le Psalmiste con\inue a admirer la place accordée a l'homme :
Elle est glorieuse, elle est utile. Mais utile comment? Le Psalmiste
dit seulement que les brebis, les breufs, les oiseaux, les poissons
sont « sous nos pieds ». - Malherbe ici précisera peut-etre trop ;
car il restreindra l'utilité des autres créaturesa fournir nos repas.
Du moins expliquera-t-jl fort bien que l'homme qui veut user
des créatures y est poussé par le désir, que le désir est excité par lo
besoin, que le choi:I; nous est rendu possible par la largesse de Dieu
et que tout cela a été par lui admirablement réglé :
Sitót que le besoin excite son désir,
Qu 'est-ce qu 'en ta largesse, il ne trouve :i. choisir ?
Et, par ton r~glement, l'air, la mer et la terre,
N'entretiennent-ils pas
Une secrete loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets focrrnira ses repas ?

En vain, pour satisfaire :i. nos Ill.ches envíes,
Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes
Et meurent commo nous.

Comme les Psaumes de Malherbe doivent leur substance a la
théologie, a la morale, a la psychologie de son temps, leurs
qualités littéraires sont celles qu'apres Malherbe toutle xv116 siécle
recherchera : les idées y sont liées clairement, l'attention est sans
cesse appelée sur l'essentiel, le sens ne se termine qu'avec le ·
dernier mot de la phrase, le vers est harmonieux, la strophe ample
et bien rythmée. Ce seraitla, moins de la poésie quedel'éloquence,
si la Bible n'avait pas fait entrer dans ces vers quelques belles
images, que, de lui-meme, Malherbe saos doute n'aurait pas
trouvées. Elles sont accommodées au gout frangais. Mais la
saveur n'en est pourtant pas détruite parce qu'il est expliqué
comment il peut y ~voir de l'herbe sur les toits :
La gloire des méchants est pareille acette her be,
Qui, sans porter jamais ni javelle ni garbe,
Crolt sur le toit pourri d'une uieille maison ;

ou parce que : « Ils ont labouré sur mon dos » est devenu :
Et le coutre aiguisé s'imprime sur la terre
Moins avant que leur guerra
N'espéroit imprimer ses outrages sur moi.

C'est sans doute encore a la Bible que la poésie de Malherbe
doit la franchise de son réalisme :

�244

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et, dans ces grands tornbeaux o~ leurs :lrnes haulaines
Font encore les vames,
·
lis sont rnangés des vers.

En parlant du poeme ou on lit les vers que je viens de citer,
Lancelot l'helléniste de Port-Royal, l'auteur du Jardin des
Racines grecques, disait : « ces quatre stances valent mieux que
tout ce que Malherbe a jamais fait et prouvent qu'on travaille
plus heureusement sur de beaux sujets que sur des niaiseries ».
Le mot niaiseries était sévere s'il visait toute les poésies profanes
de Malherbe. Mais il est bien vrai que les quatre stances de
cette paraphrase du Psaume 145 ont plus fait, a elles seules, pour
la gloire de leur auteur, que tout le reste de son reuvre. Et cela
prouve, évidemment, que la Bible fut pour notre lyrisme la plus
heureuse source d'inspiration.
(d suivre.)

La philosophie de Ploün
Cou rs d e 11. tKILE BRtBIER,
Mmlre de Confér.::ncu

xe

1) la

Sorbonne.

&amp; XI• LE(¡ON

L 'intelligence (Suite}. - L'orientalisme de P lotin .

Le double aspect que j'ai rencontré dans la ·notion de l'lntelligence. chez Plotin, me force a poser aujourd'hui une question
extremement délicate et peut-etre impossible a résoudre completement, c'est celle des influences orientales sur la pensée de
Plotin. On se rappelle en quoi consiste cette dualité : d'une part,
l'intelligence est un systeme articulé de notions définies ; d'autre
part, elle est l' etre universel au sein duquel toute différence est
absorbée, ou a cessé completement toute distinction du sujet et
de l'objet. Sous le premier aspect, elle exprime la these rationaliste
qu'une science du monde est possible et que la réalité est pénétrable par la raison. Sous le second aspect, elle implique l'idéal
mystique de l'unification totale des etres daos la divinité, avec
le sentiment d'évidence intuitive qui l'accompagne (VI, 7, 15).
Or, nous comprenons aisément les sources et la nature de la
premiere de ces deux conceptions : elle exprime le résultat de
l'exégese de Plotin sur les systemes helléniques de Platon, d'Aristote et des Stoiciens, systemes qui nous sont connus. 11 n'en est
pas du tout de meme de la seconde. Sans doute, Plotin essaye de
la rattacher a une origine hellénique. Cela est tout naturel
chez unphilosophe quiaffirmait n'etre qu'unexégetede la pensée
grecque. J'ai indiqué, dans la derniere legon, comment la philosophie grecque lui en fournissait le moyen; l'intelligence, chez les
philosophes grecs, est non seulement la faculté de connattre les
objets, mais la faculté de se connattre soi-meme ; et la connaissan~e de soi apparatt comme le but de la philosophie et le plus
haut degré de la réalité.
Plotin s'est-il cependant borné a faire prévaloir cette seconde

�246

247

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHJLOSOPHIE DE PLOTJN

conception de l'intelligence ? Sa théorie de l'intelligence n'est-elle
que la conception grecque développée dans un seul sens ?
L'on arriverait ainsi a cette conclusion, tout au moins singuliere,
que le mysticisme de Plotin n'est que l'abus du rationalisme grec,
et sa terminaison. L?intelligence, a force de se recueillir sur ellememe, ne voit plus qu'elle-meme en sa propre universalité.
C'est la conclusion d'Eucken, que j'exposais dans la derniere
lec;on, et la conclusion de ceux qui, a toutes forces, veulent voir
dans le systeme de Plotin le résultat d'un développement interne
de la pensée grecque.
Or, il y aurait a expliquer d'abord pourquoi cetaspectdel'intelligence, qui dissolvait le rationalisme grec, a prévalu sur l'autre.
Pareille explication n'est. possible que par des circonstances qui
ne tiennent pas évidemment au développement, interne de la
pensée grecque, mais a l'arret de ce développement par des habitudes mentales toutes nouvelles, nées de croyances religie11ses
dont !'origine était en Orient, en dehors de l'hellénisme. De plus,
il n'est pas exact d'admettre que Plotin, en affirmant quel'intelligence est pensée de soi-meme, a simplement mis en évidence
une notion déja existante dans la philosophie grecque. 11 ne faut
pas etre dupe de la ressemblance des formules. La connai~sance
de soi, chez Épictete, par exemple, garde un sens entierement
rationnel et pur de toute mystique ; elle est la connaissance des
forces morales que nous avons en nous, la conscience que nous
prenons du pouvoir d'user de nos représentations et d'etre ainsi
mattre de nous (1). Entre cette conception de moraliste, qui se
rattache a la tendance socratique, et la conception plotinienne,
d'aprés laquelle la pensée de soi est la consciencedenotrepropre
identité avec l'etre universel, il y a tout un monde ; ce n'est point
l'exagération de cette these, c'est autre chose; etil est impossible
de comprendre par quelle transmutation l'on peut passer de
l'une a l'autre.
Je suis done nécessairement amené a poser, a propos du probleme de l'intelligence, une question dont la solution peut éclaircir
ce qui me reste a exposer du systeme de Plotin : qu'y a-t-il
d'étranger a la philosophie grecque dans le systeme de Plotin ?
Quelles sont la nature et la source des idées qui, chez luí, ne proviennent pas de la philosophie grecque ?
C'est la fameuse question de l'orientalisme de Plotin, question
que sont forcés d'aborder, fut-ce pour la résoudre par une fin
de non-recevoir, tous ceux qui se sont occupés de la philosophie

de Plotin. La solution de cette question dépasse d'ailleurs de

(1) Enlretiens, I, 20.

beaucoup en intéret l'exposé du systeme de Plotin. La philosophie néoplatonicienne indique en effet une direction nouvelle
de la pensée occidentale. En fait, c'est par Plotin que, directement
ou indirectement, les idées helléniques ont pénétré en Occident.
11 importe done de chercher s'il n'a pas introduit, en meme temps
que l'hellénisme, des courants d'idées d'une autre nature.
Essayons de préciser la question. La doctrine de Plotin est
certainement iroprégnée d'hellénisme ; il vit avec Aristote et
surtout avec Platon, qu'il cite continuellement. Les concepts dont
il use pour se représenter la réalité sont ceux de la philosophie
grecque. La conception du monde sensible est issue a la fois de
l'astronomie, de la physique du Timée et de la physique stoicienne. Il en est de meme du monde intelligible dont la représentation est, comme je l'ai montré, solidaire de celle du monde
sensible, et par suite de l'ame, con&lt;;ue a titre de force cosmique.
ll y a une parfaite unité dans cet ensemble de conceptions.
D'autre part, il emprunte a Platon le mythe de la destinée de
l'Ame et de ses réincarnations successives ?
Pourtant, comment se fait-il que, tout en imaginant la réalité
dans les cadres qui lui sont imposés par son éducation hellénique, il se pose des problemes qui n'ont jamais été posés par les
penseurs hellenes auxquels il se réfere ? Comment se fait-il qu'il
soit amené, pour résoudre ces problemas, a juxtaposer aux
images traditionnelles des images nouvelles ?
Considérons en effet chez ,fllotin non pas la représentation du
monde qui s'impose a lui par son éducation hellénique, et qu'il
accepte sans la discuter, mais les problemes qui sont pour lui les
problemes vivants, et nous verrons sans peine qu'ils sont en
dehors de la tradition hellénique.
Tous ces problemes se ramenent au fond a un seul: c'est le
rapportdel'etreparticulierque nous avonsconscience d'etre avec
l'etre universel. Comment le moi conscient, avecses particularités,
sa liaison a un corps déterminé, ses facultés de mémoire et de
raisonnement a-t-il émergé de l'etre universel et s'est-il constitué
en centre distinct ? Quel est le rapport des ames particulieres a
l'Ame universelle ? D'une maniere générale, de quelle fagon l'etre
universel est-il tout entier présent a toutes choses sans cesser
cependant d'étre universel ?
·
Sans doute, ces problemes sont, en un sens, des problemes de la
philosophie grecque. Il est certain que la question des rapports
du particulier a l'universel est un des objets les plus importants
de la spéculation de Platon, d' Aristote et des Sto1ciens.

�249

REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES

L \ PIIILOSOPHIE DE PLOTIN

Mais,chez Plotin, elles ont un sens tout différent. Considérons,
par exemple, la conception du destin chez les Stoiciens: le destin
est la loi universelle qui lie tous les etres particuliers. C'est une
conception qui satisfait a la raison et a la moralité : d'une part,
c'est un ordre rationnel du monde, et d'autre part, c'est le principe
de la conduite du sage et de sa soumission volontaire a l'ordre
des choses. Tout autre est cette soumission raisonnable a l'ordre
universel, qui nous affranchit ; et tout autre est la conception
plotinienne du rapport de l'individu avec l'etre universel. Ce n'est
plus une unité rationnelle qu'il cherche ; c'est une unification
mystique, oil la conscience individuelle doit disparattre.
La conscience individuelle nait d'une limite, et, comme le dit
Plotin (VI, 5, 12), du non-etre. e&lt; C'est par le non-étre que vous
etes devenu quelqu'un. » Mais, en prenant conscience de ce que
nous sommes réellement,. cette conscience individuelle disparattra, et nous nous trouverons identique a l'etre universel.
Débarrassé de toute individualité, &lt;e vous ne &lt;lites plus de vous
meme : voila que! je suis ; vous laissez toutes limites pour devenir
l'etre universel. Et pourtant vous l'étiez des l'abord. ; mais,
comme vous étiez quelque chose en outre, ce surplusvousamoindrissait ; car ce surplus ne venait pas de l'étre, puisque l'on
n'ajoute rien a l'etre, mais du non-étre. ii
II est visible qu'il ne s'agit plus ici, a aucun &lt;legré, d'une explication rationnelle, mais d'une expérience. La« vraie science n
dont parle Plotin (VI, 5, 7) n'est qu'une intuition immédiate de
l'unité des etres. ce Dans la participation a la vraie science, nous
sommes les etres ; nous ne les recevons pas en nous, mais nous
sommes en eux. Et comme d'autres, tout aussi bien que nous,
sont alors les étres, tous ensemble, nous sommes les étres; done,
anous tous, nous ne faisons qu'un &gt;i. ce Nous ne sommes pas séparés
de l'etre ; mais nous sommes en luí. Et il n'est point séparé de
nous ; tous les étres ne font qu'un. » (VI, 5, 4).
De cette maniere de poser le prpbleme vient l'importance
que prend, chez Plotin, une notion qui passe presque inaper~ue
chez les philosophes grecs antérieurs, la notion de conscience et
de moi. C'est que toutes ses préoccupations se rapportent a
l'individu conscient. Il s'agit de comprendre comment une individualité distincte a pu émerger de l'étre universel et comment
elle pourra s'y résorber. La question des conditions de la conscience individuelle passe au premier plan. De la, les modifications
qu'il fait subir, comme je l'ai remarqué, au mythe platonicien de
la descente des ames. Au lieu de cet etre errant et voltigeant que
Platon fait descendre du ciel a la terre, l'ame, d'apres Plotin,

reste éternellement liée a l'intelligence ou a l'étre universel, et le
moi qui s'isole dans le corps est un reflet passager qui n'altere
pas l'universalité de l'essence de l'ame.
Ce n'est done pas la conception plotinienne du monde, mais e'est
la nature des problemes qu'il se pose qui nous force a voir chez lui
un plan de pensée tout autre que le plan hellénique. Remarquez
que ces problemes ne sont nullement liés a cette conception. La oü
Plotin nous parle de l'identitédenous-mémes avec l'étre universel,
il semble qu'il oublie completement la savante architecture des
hypostases. Sa conception de la réalité devient tout a fait
sommair.e ; il n'est plus question d'un monde intelligihle compliqué, dont les linéaments donnent le modele du monde sensible,
mais d'un etre universel sans aucune distinction. Les quatrieme
et cinquieme traités de la sixieme Ennéade, par exemple, p0 urraient se lire, bien souverÍt, sans aucune référence a la philosophie
grecque. La question de !'origine de ces idées s'impose done.

248

..
*

Ce n'est pas une réponse suffisante de parler en termesgénérau:'
du courant de mysticisme qui, depuis deux siecles déja, ava1t
pénétré dans le monde gréco-romain. Le mysticisme de Plotin a,
en effet, une nuance toute particuliére qui le distingue profondément de celui des religions orientales a la mode de son temps.
11 faut songer, malgré l'accusation de plagiat qu'il a subie de
certains adversaires, &amp; l'impression de nouveauté et parfois
d'étrangeté que causaient ses idées. Par exemple,contre le néopl"tonisme courant de son époque, celui d' Apulée ou d'Albinus, qui
pla!;ait entre l'ame et le Dieu supréme une armée innombrable
de dieux et de démons, Plotin a[firmait: &lt;e Recherchez Dieu avec
assurance ; il n'est pas loin du tout, et vous y parviendrez ; les
intermédiaires ne sont pas nombreux. II suffit de prendre dans
l'ame qui est divine la partie la plus divine. &gt;i (V, 1, 3.)
Je puis généraliser cette remarque. D'une maniere génér::ile,
le systeme de Plotin se distingue de tous les systemes phil0 sophiques et de toutes les religions de son époque par l'abscnce
a peu pres complete de l'idée d'un médiateur ou d'un sauveur
destiné a mettre l'homme en relation avec Dieu. ce Le don intellectuel, remarque-t-il, n'est pas comme un cadeau qu'on transporte. )&gt; C'est l'ame elle-méme qui, dans son progres, devient
l'Intelligence et, arrivée au but du voyage, n'est plus séparée
de l'Un. Il n'y a, de la part des étres divins vers lesquels elle
tend, aucune volonté, spontanée ou réfléchie, de la ramener vers

�250

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eux. L'idée propre de salut, qui suppose un médiateur envoyé
par Dieu a l'homme, lui est étrangere.
Par la, la religiosité de Plotin se distingue radicalement de
eelle d'un penseur a qui on a voulu le rattacher, de celle de Philon
d' Alexandrie. Peu importent ici les nombreuses ressemblances
de détail que l'on peut découvrir entre leurs reuvres. L'idée
dominante de la doctrine de Philon, c'est celle d'un Logos, d'un
Verbe sauveur, dont la mission est de diriger l'homme dans ses
efforts vers le bien. A cette idée correspond une dévotion faite
d 'effusions lyriques, de prieres, d 'actions de grAces, et qui met sans
cesse en Jumiere le néant de l'homme livré a ses propres
forces.
Rien de pareil chez Plotin. La piété, au sens habituel du mot,
y est presque absente. La priere, qui apparatt a peine dans quelques textes isolés, alors qu'elle est si fréquente non seulement
dans le judaisme alexandrin, mais chez les derniers philosophes
paiens, se réduit, soit a une concentration intérieure de l'Ame qui
cherche sa propre essence, soit a une formule magique qui produit
nécessairement son effet, non pas parce que les dieux l'ont vonlu,
mais en vertu de la sympathie qui lie ensemble les parties du
monde (IV, 4, 30sq.).11ais la prieren'ajamais unaccent personnel;
elle n'exprime jamais un rapport intime de l'Ame avec une personne supérieure.
Lorsque des néoplatoniciens postérieurs, Jamblique ou JulieD
l' Apostat, voulurent greffer sur le néoplatonisme une religion
a opposer au christianisme, ou bien ils furent infideles ala pensée
de leur mattre, ou bien ils échouerent completement. Juli8D
l' .\postat, par exemple, était un initié aux mystéres de Mithra, et,
en essayant de répandre le culte du Soleil sauveur, il voulait
seulement substituer au Christ un autre médiateur. Au nom de
Jamblique se rattache le développement des pratiques de la
magie qui, peu a peu, prirent une place considérable daos le
néoplatonisme finissant, comme en fait foi la vie d'Isidore,
écrite par Damascius. Le néoplatonisme de Plotin se distingue
done des autres mouvements religieux de l'époque par son
incapacité a donner naissance a une véritable communauté religieuse, malgré les velléités de quelques-uns de ses parti·
sans.
Au moment ou Plotin fréquentait Ammonius, nous dit-il {ch.3),
&lt;e il avait tellement d'acquis en philosophie, qu'il voulut prendre
une connaissance directe de la philosophie pratiquée chez les
Perses et de celle qui réussit chez les Indiens ». C'est dans cette
intention qu'il accompagne l'armée de l'empereur Gordien dalll

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

261

son expédition contre les Perses. Cette expédition échoua
d'ailleurs, et Plolin eut assez de peine a se sauver.
'
P~ur un Égyptien hellénisé, comme Plotin, cette « philosophie
prabquée chez les Perses » ne peut désigner que l' ensemble des
idées théologiques cristallisées autour du culte de Mithra. C'est
la théologie que 1\1. Cumont a désignée et étudiée sous le nom de
théologie solaire; elle assimile 1'8tre supreme a une source lumineuse qui émet des rayons qui percent et illuminent l'obscurité
de la matiere. Elle affirmait done la transcendance du Dieu
supreme d'ou émanent comme des rayons les ames qui viennent
animer le monde.
_Or, sur le rapport de Plotin a cette théologie solaire on peut
fa1re deux remarques. En premier lieu, Plotin emploie continuellement des métaphores tirées de l'éclat d'une source lumineuse
pour expliquer la nature et l'action du premier príncipe. Sans
doute, il en trouvait le modele chez Platon, dans la fameuse
comparaison de l'idée du Bien avec le soleil, a la fin du livre VI de
la République (p. 508). Mais il présente souvent cette métaphore
avec des trails qui ne viennent pas de Platon, et qui ne sont pas
no~ pl?s de son invention. C'est ainsi qu'il dit : u ll y a des gens
qui pretendent que les ames sont comme des traits lumi neux
(~oH&lt;;), si bien que l'etre {d'ou elles émanent) reste fixé en luimeme, et que les ames émises par lui correspondent chacune a un
etre animé. » (VI, 4, 3).
Or, et c'est la ma deuxieme remarque, Plotin est tres loin
d'admettre l'exactitude d'une pareille image qui aurait pour
effet de séparer l'etre de ses manifestations comme deux réalités
l~!lement différentes. Le véritable sujet des traités 4 et 5 de la
muero~ Ennéade, intitulés ,¡u'une seule et méme chose peut étre
d la_ fois pariout pourrait bien etre la critique de cette tbéologie
sola1re. Sans doute, reconnatt-il, quand nous voulons exprimer
le rapport de l'etre a ses manifestations, u nous parlons quelquefois
nous-meme de rayonnement... Mais il faut, maintenant, parler
un langage plus exact ». {VI, 5, 8.)
ll est é_trange, d'ailleurs, que, dans un entourage aussi habitué
8 •~x prabques dévotes, non s• olem~nt Plotin « ne recherche pas
D1eu », conformément aux vieilles maximes du sto'icisme mais
encore rec~mmande positivement de ne pas lechercher. Porphyre,
dans _sa V Le ~e Plotin {ch. X), raconte qu'il scandalisa un jour
ses p1e~x arrus. &lt;'. Amélius, qui était fort exact a sacrifier et qui
célébr~1t av~c som la fe~ de la nouvelle )une, pria un jour Plotin
de ve~r ass1ster avec lm a. une cérémonie de ce genre. Plotin lui
répond1t: e C'est a ces dieux de venir me chercher, et non pas a

�LA PHILOSOPIIIE DE PLOTJ:11
RF.YUE DES COURS ET CONFÉRENCES
252
moi d'aller les Lrouver. » Nous ne pumes comprendre pourquoi il
tenait un discours dans lequel paraissait tant de fierté, et nous
n'osames pas luí en demander la raison. »
Cette raison se trouve pourtant, semble-t-il, dans les Ennéades.
Continuellement, il y affirme que l'etre universel est partout et
en toutes choses. « La nature divine est infinie ; elle n'est done pas
limitée. Cela veut dire qu'elle ne fait jamais défaut ; et si elle ne
fait jamais défaut, elle est présente en toutes choses. » (VI, 5, 5.)
11 faut non pas aller le chercher, comme s'il était en un lieu éloigné
de nous, mais seulement sentir sa présence. Et on la sent par
un simple changement de perspective. « Ou bien vous etes capable
de l'atteindre, ou plutot vous etes déja dans l'etre universel, et
alors vous ne cherchez plus rien;ou bien vous y renoncez, parce
que vous vous inclinez ailleurs ... II n'est pas besoin qu'il vienne
pouretre présent; c'est vous quietes partis;mais partir, cen'esL
pas le quitter pour aller ailleurs; car il est encore la; mais, tout en
restant pres de lui, vous vous en etes détournés.» (VI, 5, 12.) Dans
cette théorie, il n'y a aucune place pour la pratique religieuse.
Plotin rattache sa doctrine sur ce point a une expression de
Platon: « Dieu, dit Platon, n'est extérieur a a1.1cun etre¡ il est en
tous les etres ; mais les etres ne le savent pas. » (VI, 9, 7.)

..
Ainsi nous trouvons, au centre meme de la pensée de Plotin,
un élément étranger et rebelle au classement. La théorie de
l 'intelligence comme etreuniversel ne tient, ni du rationalisme grec,
ni de la piété répandue dans les cercles religieux d'alors. Cette
t.einte d'exotisme frappait les contemporains, nous l'avons vu.
Ceci est si vrai que le néoplatonisme postérieur i1 Plotin ne fut
nullement, comme on le croit d'apres des exposés insuffisants, un
simple développement du systeme de Plotin, mais l'abandonna
en l)ien des point.s, el, parLiculierement, dans la doctrine qui noua
occupe, celle des rapports de l'Ame individuelle avec l'ame
universelle.
Je sui.c; ainsi conduit a rechercher la source de la philosophie
ele Plotin plus loin que l'Orient proche de la Grece, jusque dans la
spéculation religieuse de l'lnde, qui, a l'époque de Plotin, étai~
déja fixée depuis des siecles dans les Upanishads, et avait gardé
toute sa vitalité.

..

Les arguments qui ont été rassemblés récemment par K.-H. Mül-

ler ( 1) contre la tbese qui admet des inrluences orientales dans le
systeme de Plotin sont tres exacts, mais ne portent pas du tout
contre la these que j'ai l'intention de soutenir. Müller a tres hien
montré que la pensée de Plotin se mouvait tout a fait en dehors
des idées religieuses des cultes orientaux répandus a son époque
dans l'empire romain. 11 y a plus : il y a comme une hostilité
implicite contre ces cultes : l'idée du salut et l'idée de médiateur
avec le genre de piété qui en était inséparable, sont des idées pou;
lesquelles Plotin témoigne de l'antipathie.
Mais ce sentiment dérive-t-il, comme le conclut ~lüller, du
profond attachement au vieil idéal du rationalisme hellénique ?
C'est ce que je ne crois pas devoir admettre. 11 y a tout un coté
d? la spéc~lation ~e. Plotin qui n' est pas moins étranger al 'hellémsme qu au_x rehg1ons du sal~t. Et ce n'est point, chez lui,
l'Hellene qui proteste contre l'1dée d'une activité divine providentielle qui s'exercerait avec intention en faveur de l'homme ·
l'hellénisme s'arrangeait fort bien de cette piété. C'est au no~
d'un idéal religieux tout différent qu'il proteste.
. Nous sentons chez Plotin la meme résistance a accepter cette
1dée que l'on sent chez Spinoza ou Schelling, qui repoussent
comme lui et pour des raisons analogues, les idées, devenue~
l~aditionnelles, de la reJigion du salut. La résistance provient de la
d1fférence des sentiment.s religieux. Ce n'est pas parce qu'il est
cartésien et rationaliste que Spinoza repousse la vérité de la foi
chrétienne dont s'accommodait parfaitement Descartes. C'est
parce qu'il concevait tout autrement qu'un chrétien les rapports
de l'ame avec l'etre universel.
Avec Plotin, nous saisissons done le prernier chatnon d'une
lradition religieuse, qui n'est pas moins puissante au fond en
Occident que la tradit.ion chrétienne, bien qu'elle ne semanifestc
pa_s de la meme maniere. C'est a l'Inde que j'aisupposé que remonta1t cette tradition.
Je voudrais d'abord vous montrer que cette hypothese n'a en
elle-meme rien d'étrange, memesi elle choque d'abord une maniere
trop étroite de concevoir l'histoire des idées pbilosophiques.
La réalité historique est loin de se plier docilement aux catégories
que notre esprit est obligé de créer pour l' étudier. Les civilisations
ne forment jamais des touts autonomes et fermés. Meme dans
l' ~ntiquité, les contacts entre des civilisations éloignées par la
d1stance et par le langage se trouvent beaucoup plus direct.s cL
nombreux qu'on ne pourrait croire.
(I) Orientalisches bei Platinos ? llermcs, année 1914, p. 70.

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

254

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En particulier, les Grecs del' Antiquité sont des commergants,
de grands voyageurs et des amateurs d'exotisme. Les civilisations
orientales, plus vieilles que la leur, exergaient sur leur imagination
un extraordinaire attrait. Platon, par exemple, ne se lasse pas de
révérer la sagesse des Égyptiens et celle des Perses. II est diffici~,
et peut-etre impossible, d'énumérer tous les apports de la pensée
orientale dans la pensée grecque.
En ce qui concerne l'lnde, du moins, nous savons que, a partir
de l'expéditiond'Alexandre, les Grecs furent vivement frappés
par les modeles d'impassibilité et de sang-froid que leur donnaient
les ascetes hindous, ceux qu'ils appelaient les gymnosophistes.
Víctor Brochard soutient non sans raison que Pyrrhon, le chef
de l'école sceptique au lile siecle avant J .-C.. ne s'est pas proposé
d'autre idéal pratique que d'imiter cet ascétisme. Les traités de
littérature morale édifiante mentionnent tous, a partir de cette
époque, le gymnosophiste Calanus, qui refusa d'accompagner
Alexandre en Europe, et mourut en se jetant dans un b-0.cher.
Jusqu'a l'époque de notre ere, il y eut une littérature considérable consacrée aux choses de l'lnde. Strabon, au livre XV
de sa Géographie, nous en a conservédesfragments et des analyses.
Mégasthenes, dans ses Indica, décrfvaitle.systeme descastes, puis
s'étendait longuement sur ceux qu'il appelait les « philosophes ••
qui se divisent selon lui en deux classes : les Brachmanes qui
« considerent comme de vrais songes tout ce qui réjouit ou chagrine les hommes »; ils admettent un Dieu qui« circule a travers
tout l'univers... »et ilsinvententdesmythes,alamanierede Platon,
sur l'incorruptibilité de l'ame, les jugements dans le Hades, et
autres choses semblables ; la deuxieme classe des philosophes
est celle des Garmanes, les ascetes des forets qui vivent dana
l'abstinence et la chasteté, et qui ont avec la divinité (~6 6t!ov)
des relations particulieres.
.
A partir de l'époque d'Auguste, des relations commerciales
suivies semblent s'etre établies, d'apres Strabon, entre le monde
occidental et l'lnde par Alexandrie, le Nil et le golfe Arabique.
Les Hindous envoyaient a Rome des ambassades, chargées de
présents, comme l'ambassade a Auguste, dont nous parleStrabon,
et l'ambassade a l'empereur Élagabale, mentionnée par Porphyre (1). Les curieux ne manquaient pas de s'informer des
coutumes et des idées de leur pays. C'est ainsi que Porphyre noUJ
donne le résumé d'un traité que Bardesane de Babylone avait
consacré a raconter ses entretiens avec les Hindous, envoy~ en

ambassade a Éla.gabale. ll y est longuement question des ma,urs
des Brachmancs et des ascetes de la foret.
C'est vers le meme temps qu'a été rédigé par Philostrate le
roman d'Apollonius de Tyane. Ce livre est le récit de la vie d'un
p~o.nnage de l,égende, Apollonius_ de Tyane, philosophe pythagor1e1en, que 1 auteur paratt avo1r écrit surtout pour contrebalancer l'influence du christianisme; Apollonius est le personnage que les paiens veulent opposer au Christ. Or,ce romandénote
un gout tres vif pour les choses de l'Inde. La sagesse des Hindous
et des Grecs, de Pythagore et d'Apollonius, est considérée comme
un idéal supérieur a la sagesse si vantée des J;;gyptiens. II ne faut
certainement pas prendre au sérieux ce roman d'aventures
sinon comme indice d'un état d'esprit. II n'en contient pas moin~
un détail curieux, et d'un intéret spécial pour la question que
je traite ( l ).

•
• •
Toutes ces circonstances empechent de considérer comme
invraisemblables les relations de la doctrine de Plotin avec la
pensée religieuse de l'Inde. Si l'on vient maintenant a considérer
les conditions dans lesquelles s'est formée la pensée de Plotin
la vraisemblance ne fera que crottre.
'
~alheu~eusement, nous sommes tres mal renseignés sur ce
pomt, pmsque Porphyre, dont la Vie de Plolin est notre seule
s?urce, n'a connu Plotin, a Rome, que lorsque son mattre avait
ctnquante-sept ans. Toutefois, nous y apprenons que Plotin vécut
a Alexandrie jusqu'a l'age de trente-neuf ans. Cette ville était un
mili~u extremement favorable pour apprendre tout ce qu'un
Occidental pouvait connattre des idées du lointain Orient. Alexandrie était sur la route qui menait de l'Inde a Rome.
Nous savons d'autre part que sa pensée philosophique se fixa
assez tard. II ne trouva d'abord aucune satisfaction a écouter
les mattres grecs a qui il fut présenté a Alexandrie. C'est seulement _a l'age de vingt-huit ans ou vingt-neuf ans qu'il rencontra
le phdosophe néoplatonicien Ammonius Saccas, aupres duquel
il r1;5ta pendant dix ou onze ans. Plotin ne paratt done pas
avo1r . accepté sans hésitation ni résistance l'enseignement
hellémque traditionnel.
Porphyre nous apprend qu'il avait, en eífet, un gout passionné·
(1) Vie d'Apollonius, 111, 18.

(1) Stob6e, Bclog., I, 3, 56 ¡ Porphyre, de Abslinenlia, IV, 17.

255

�256

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEi;

pour la philosophie barbare, c'est-a-dire pour toutes les doctrines
étrangeres a la tradition hellénique.
Les habitudes littéraires de Plotin sont telles qu'il est difficile
-de retrouver dans les Ennéades la preuve directe de ce gout.
Contraireme~t a la plupart de ses contemporains, a son é\eve
Porphyre par exemple, c'est l'homme qui aime le moins faire
-étalage de son érudition. C'est par Porphyre seulement, par
.exemple, que nous pouvons connattre d'une maniere un peu
précise les gnostiques auxquelsil aconsacréune longue réfutation.
Pourtant, j'ai signalé, dans une précédente legon, des allusions
tres claires aux cultes orientaux etparticuliérementau culte d'lsis.
De plus, un passage des Ennéades (V, 8, 6) nous donne la preuve
que Plotin essayait de comprendre la sagesse profonde qui,
prétendait-on, se cachait sous les hiéroglyphes égyptiens. Cette
sagesse, c'est la connaissance intuitive et immédiate de la réalité,
qu'il oppose a la connaissance discursive. Les hiéroglyphes
« n'imitent pas les sons du langage et les propositions verbales ... ;
chaque signe désigne l'objet meme ; chaque signe est done un
savoir et une science ; il est la réalité meme vue d'un coup, et
non pas réfléchie par la pensée discursive ».
Ce passage nous montre aussi ce que Plotin allait demander
aux Barbares : c'est le contact direct avec la réalité, l'intuition
vivante que risquaient de faire perdre les constructions savantes
et compliquées de la philosophie grecque.
Ce gout d'exotisme est, d'ailleurs, tellement général a cette
époque qu'il ne caractérise pas spéci,alement Plotin. La philo-sophie, depuis l' époque hellénistique, est passée entierement
aux mains des Orientaux : les grands noms de l'école stoicienne
sont des noms de Grecs d' Asie-Mineure, de Rhodiens, d'ÉgY.ptiena
et meme de Babyloniens. Aprés Plotin, e' est en Syrie et en Egypte
que se développa le néoplatonisme. Les chaires de l' Académie
a Athenes étaient occupées par des Syriens. Les livres saints,
sur lesquels Proclus appuyait son enseig1,1ement, c'était non
seulement le Timée de Platon, mais de prétendus Oracles chaldéens, poéme composé vers le 11 6 siecle de notre ere, apocryphe
ou l'on croyait retrouver la vieille sagesse de l'Orient.
L'accord des idées de Plotin avec la philosophie des Indiens a
été depuis \ongtemps remarqué. Déja, en 1857, Christian Lassen,
dans ses Jndische Allerlhumskunde(t. III, p. 415-439), appuyant
des indications données par Ritter, dans son Histoire de la phiIosophie, fait ressortir un grand nombre de ressemblances. Il a le
sentiment tres net que le plotinisme contient trop de nouveautés.
_pour pouvoir etre attribué a un développement interne de la

257

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

philosophie grecque. et il su O
•
l'lnde sur Plotin. l\fais l'antJr1o~~éucte mflue?ce historique de
indiens, auxquels il compare la hil ro:_ologique ~es systemes
assez bien établie pour qu'on P. osfo~ ie de Plotin, n'est pas
tration.
pmsse aire fond sur sa démonsLes savants allemands qui d
.,
singulierement accru notr
' a_ns ces dermeres années, ont
l'Inde par leurs traductionescoetnnla1ssance de la philosophie de
•
eurs commentaire
' t
manqué de fa1re remarquer l'affinité d
.
s, non pas
dentaux avec la pensée ind·
e certams penseurs occide Schelling, c'est celui d/;~~:¡ Ave~ les _noms de Spinoza et
dans les travaux de Deu
t n' qui rev1ent le plus souvent
philosophie de Schelling r::n ed d ~ldenberg. L'identité dans la
1
intellectuel chez Spino¡a '-OD~nde ame av_ec Dieu dans l'amour
de l'identité du moi avec '1•·t es ~oncept10ns proche parentes
retrouvent dans les Upanis; dre umversel chez Plotin ; elles se
D
a s.
eussen, en particulier qui ' t
égale des philosophies de 1:Inde ::~ ocf¡°~é avec u.ne c~mpétence
son Histoire de la philoso nie t ece e:;de_IaGrece,c1tant,dans
du chapitre 3 de la Vie d:Pl orne II, partie 1, p. 485) le texte
idées néoplato . .
o in,note « l'accord remarquable des
rnciennes avec le · dé · •
aussi qu'il n'admet as une . s _1 e~ m~iennes »._ II est vrai
ce qu'il app~lle une taffinité i!~ation h1stonque, _ma1s s_eulement
de reconnattre dans les lig
e~ne~- Pourtant, 11 est bien &gt;bligé
au moins une «'conna·
nes pr cé entes, que Plotin avait toút
puisque Porphyre di¡~sance ~ague» de la philosophie des Indiens
il voulut préciser ses xpt·ress ment que, al'age de trente-neuf ans'
no 1ons sur cett hil
hi
'
sanee vague» dans un
·t d ' e p osop e. Cette « conMissuffit-elle pas' a établ' espnfil' e env~rgure de celui de Plotin, ne
de l'influence d'
ir une i iation historique ? Lorsqu'on parle
un penseur sur un t ·1
de retrouver chez le se d t lI au re, I ne peut etre question
doctrine du remi
con ' e e queIIe et sans altération la
pour la réfl~xion er. Les pensées étrangeres sont des ~timula~ts
nouvelle doctrine ~ersonnelle. et non pas des matériaux de la
a d'abord une affi -~/~ ~ens, 11 n'y aura pas d'influence, s'il n'y
de Plotin un indi:~istt ~rne.fp n'e~~ d~nc pas besoin de faire
quelques breves fo
,
su it qu i1 a1t eu connaissance des
indienne pour
r1?ules º~.aimait a se cond.enser la philosophie
avo1r matiere a un t ravai1 de pensée qui en
pénétrat, le sens profond.

¡.

!

•
·
' La. philosophie mdienne
anté.• neure
.•
.
.
au bouddh1sme
est aujourd hui assez facilement
access1ble, grace aux travaux des spé19

�258

RE\TE DES COURS ET CONFÉRENCE&lt;:;

L.\ PHILOSOPHJE DE PLOTIN

cialisles. Drussrn a donné des traductions d'un gran~! ~ombre
d'Upanishads (1) et ele lexlesphilosophi~ues rmJ?~untésa l épopée
du Mahabarata (2\. Regnaud a pubhé, 11 y a déJa lon~temps, des
Éludes de philosophie indienne, oil il a classé d'une mam?re méth;-)
dique traduit et comroenté des fragments des Upamsha_ds 1 •
Enfin' Deussen et Oldenberg ont écrit sur le meme SUJet des
études extrememcnt précises et détaillées (4).
On sait que les lJpanisbads font partie du Véda. Le Véd~, ou
science sacrée, contient toutes les connaissances que doi:vent
osséder les pretres pour accomplir correctement le _sacr1fice,
~te central de la religion védique. II contient d?nc essenbelle_ment
trois recueils rituels : un recueil de vers a réc1ter, un recue1l des
hymnes a chanter, enfin une collection des formul~s a prono_n~er
pendant le sacrifice. Mais, a chacun de ces recueils, e~t adJ?m;
une sorte de manuel théologique, un Bra~ana1;11, ~m ensei~
la maniere de les utiliser. Ce manuel se ?1v~se lm-meme, en t1:°18
parties 1• la premiere contient des prescriptions et des regle~ ,
seconde une exégese mythologique du texte des Védas; enfm ~
troisieme est le V édanta, ou l'Upanishad ; elle est compos
de considérations théologiques sur l'essence des choses. De pl'::,
il y a, pour chacun des recueils du Véda, presqu~ autant e
ces manuels théologiques qu 'il y a d' u éc?les théologiques » dan&amp;
}'Inde ; chacune, en traitant le meme s~Jet, asa nuance pr~preÍ
L'Upanisbad est done un livre théolog1que, g~effé_ sur le ntue
véd•que ; mais il acquiert pe~ a pe_u m~e certame mdépendance
et finit par devenir un genre httéra1re (b).
. .
.
Quelle que soit la difficulté de dater les textes md1ens, 1~ est
du moins admis universellement que la spéc~lation . théologiqu:
des Upanishads, au me siecle de notre ere, éta1t depms longtemp
développée et fixée.
· hads
Le theme commun et assez monoton~ de tout~s les Upams.
c'est de faire connattre une certaine sc1ence qm assure a cel~1 q
la posséde une paix et un bon_heur indéf_ectibles; _Cette ~c1e:t
i)'est la connaissance de l'idenbté du mo1 a~e~ l etre uruve rae•
La disposition d'esprit qu'indique un pareil 1déal a été ca

!ª

ul

(1) Sechzi9 Upanishad's des Veda. Lcipzig, 1897.
(2) Vier philosophische Texte des Máhabaratam."
XXVIII e&amp;
(:3) Dans : Bibliothéque de l'École des llaules dudes, tomes "
XXXIV, 1876, 1878.
PI·¡
h" tome I partie 2.
O) Deussen. Allgemeine Ges~hichle der
. u osop ,e, der B~ddhismUI,
Olóenberg. Die Lehre der UpanL&amp;haden und d,e Anf4nge
GOLtinaen 1915.
.
· d
traducUOD
(5) J'l'em'prunt.e ces détails a Deussen, dansl'inlroduct1on esa
dce soixante Upanishads, p. 1-4.

259

térisée d'une maniere précise par Oldenberg (p. 39) : « Dans l'Inde,

dit-il, le senliment de la personnalité n'acquiert pas sa pleine
énergie ; d'autre part, on n'y reconnatt pas aux objets une
existence solide et bien assurée dans des limites précises. C'est que
la vie n'y est pas dominée par l'action qui se rapporte a la nature
individuelle et fixe d'objets résist.ants, et qui est forcée, pour
atteindre son but, d'en approfondir et d'en estimer les moindres
particularités. Ce qui domine, c'est l'impatience d'une intelligence
qui ne peut pas connattre assez vite l'unité, par la connaissance de
laquelle l'univers entier est connu ... L'reil se ferme aux apparences
et a leur détail coloré ; on cherche a saisir comment le courant
vital, unique en toutes cboses, sourd daos ses obscures profondeurs. ,,
La difficulté que l'on a a saisir cette doctrine provient done
non pas de sa complication systémalique, car elle est tres sommaire, et tienten un petit nombre de formules. Mais il est, difficile
a des esprits habitués a une représentation plastique et définie
de la réalilé de se mettre dans un état ou ces formules aient un
aens. Car, c'est précisément cette représentation définie des choses
qui esL un obstacle ala science, telle que la con~oivent les penseurs
de l'Inde. « Quoi que l'homme atteigne, dit une Upanishad, il
tend a le surmonter. II atteint le royaume de l'air ; il tend plus
haut. Il atteint le monde qui est au dela ; il tend plus haut. »
(Oldeoberg, p. 41.) La véritable science consiste done non pasa
classer les formes et a en saisir les rapports, mais, au contraire, a
dépasser toute forme finie.
Mais non pas a dépasser le moi. En effet, l'etre universel,
B~hman_, cette chose « invisible, qu'on ne peut toucher ni saisir,
qui ~st « mdescriptible ,,, est en meme temps l'etre u fondé dans la
certitude de son propre moi ,,. (Deussen, Sechszig Upan., p. 579.)
Nous touchons ici, semble-t-il, au trait absolument particulier
de la théorie des Indiens. L'etre universel, Brahman, est, avant
tout, sujet de connaissance, acte de connattre (Oldenberg, p.101 ),
et c'e~t pourquoi, d'une part, il n'est pas un objet proposé a la
conna1ss~nc;, a la maniere des objets limités, et d'autre part,
n~tre m01, 1 Atman, dans ce qu'il a d'essentiel et de plus profond,
lu1 est absolument identique.
. D'une part, il n'cst pas un objet de connaissance.« Tu ne peux,
dit une Upanishad, voir le voyant de la vue, entendre ce qui
e_ntend daos l'ame, comprendre ce qui comprend daos l'intelhgencc, connattre ce qui connatt daos la connaissance. ,, (Deussen,
Geschichte, p. 73).
Aussi cette science n'est pas affaire d'entendement et d'éru-

�L.\ PHILOSOPHIE DE PLOTJN

26()

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dition. La connaissance du Véda est insuffisante pour y
a111ener ; il y faut la méditation et les exercices ascétiques. L'identité du rol.Ji avec l'etre universel n'est pas une conclusion rationnelle obtenue par l'intelligence, mais une sorte d'intuition, due
ala pratique de la roéditation.
La philosophie des Upanishads, en effet, ne dépasse pas ~e
moi. C'est la son trait caractéristique. Seulement,elle a la cerbtude que ce moi est sans limites et qu'il est toutes choses. Elle
utilise deux concepts fondamentaux, celui de Brahman, l'etre
universel, le príncipe insondable de toutes les formes de la
réalité et celui d' Atman,qui est le príncipe en tantqu'il est dans
l'ame bumaine, le moi pur, indépendant de toutes les fonctioilB
particulieres de l'Ame, fonction nutritive ou fonction de connaissance par exemple. La these essentielle, c'est que Brabman est
identique a Atman, c'est-a-dire, comme le dit Deussen ( Geschichle, p. 37), que la force qui crée et conserve le mon~e es.t
identique a ce que nous trouvons en nous comme notre_ v!a1 mo1!
des que nous y faisons abstraction de toutes les actIVItés qw
se rapportent a des objets défmis.
La véritable difficulté de la doctrine des Upanishads est done
la mcme que je vous ai signalée chez Plotin. Elle consiste a rechercber en quel sens le moi, en se recueillant sur lui-meme, trouve
en lui le príncipe meme de l'univers. « Pour quiconque a connu,
vu et compris le moi, l'univers entier est connu. » (Deussen,
Geschichte, p. 40.)
D'une part, le moi ne trouve aucune limite a son etre et se
diff use dans les cboses. , Le moi est une trace de toute existence ;
car, par luí, on connatt toute existence ». "L'espace qui est. a
l'intérieur de mon cceur est aussi grand que l'espace du monde.
Tous deux, terre et ciel, sont inclus en lui ; le dieu du feu et.
du vent, le soleil et la lune. n (Cité par Oldenberg, p. 125.)
.
Ainsi natt peu a peu, d'une contemplation vague et mdéfirue,
qui n'est pas dirigée ni limitée par l'action, le sentime~t d'une
intériorité réciproque du moi et des cboses. Tout sentiment ~
dislinction entre sujet connaissant et objet connu s'efface. Le xnOI
est aussi bien l'univers que l'univers est le moi. D'une part ' le
moi qui pénetre tout, qui est plus grand que le ciel, c'est mon
moi ». D'autre part, lorsque l'etre universel, Brabman, dem~de
al'Ame voyageuse: « Qui es-tu ? n elle répond: «Ce que tu es, 1ele
suis. » (lbid., p. 125-126.)
En un sens, il est vrai, cet état est un état d'arrachement au
moi et a la personne. &lt;&lt; Ceux qui, en s'adonnant pure~ent a la
méditation, sont sans moi et sans conscience de leur m01, ceux-la

261

atteignen~ le monde supreme •, dit un texte du Mahabarata
l'épopée qui est postérieure aux Upanishads, mais qui doit etr;
antérieure au uie siecle de notre ere (Deussen, Vier philosophische
Tute, p. 993). Mais ce moi auquel on s'arrache c'est le moi de
la conscience limitée. En revanche, on a atteint Íe moi véritable
celui qui est tout et qui, par conséquent, est sans désir. « La form;
d'existence ou le désir est satisfait, ou l'on est sans désir » est
en meme temps celle « ou l'on désire le moi ». (Oldenberg,
p. 141.)
. I1 s'ensuit que la plus grande valeur est accordée aux états ou
la conscience personnelle diminue et s'efface. C'est alors seulement
que le moi se connatt dans ses profondeurs. On arrive au but en
particulier dans l'état de sommeil « ou l'on ne ressent aucun désir
ou l'on ne reve pas... , ou l'on ne sait ríen, ni des objets extérieurs'
ni de soi-meme ». (lbid., p. 140.)
'
L'etr~ uni~ersel n'est _done plus connu comme un objet, mais
comme 1dentique au m01. Le but est atteint au moment ou tout
intermédiaire a disparu. « S'il admet en lui un intermédiaire ou
une séparation si petite qu'elle soit entre lui comme sujet et
l' Atman comme objet, alors son trouble continue · c'est le trouble
de celui qui se _croitsage. » (Deussen, Sechszig U pa'nishads, p. 232.)
Cette connaISsance n'est done pas une connaissance ordinaire
puisque c'est celle du sujet meme de la connaissance et de l'acte'.
• La_ ou ~out est devenu son moi propre, comment pourrait-il
sentir, v01r, entendre etconnattre? Celui par lequel il connatt tout
com~ent pourrait-il le connattre ? Comment pourrait-il connattr;
ce qui connatt ? » « Tu ne peux pas voir ce qui voit dans la vue
enten~_re ce_qui entend dans l'ou'i~, comprendre ce qui comprend
dans l mtelhgence, connattre ce qm connatt dans la connaissance.
ll n'y a ríen en dehors de lui pour le voir, le comprendre et le
connattre. n (Deussen, Geschichle, p. 73-74.) L'Atman n'est done
p~s un objet de science. Cette identification est au-dessus de la
ac1enc~. « Qu~conque ne le connatt pas,le connatt; inconnu par le
c~nna1ssant,_1l est con_nu parlenon-connaissant. Il n'est pas atteint
ru par des d1scours ru par la pensée, ni par l'reil. On dit : il est.
Con:i~e~t ~erait:il s~s_i autrement que par ce mot? »(lbid., 77.)
Si J a1 bien fa1t sa1s1r la genese de cet état on voit comment
cette abs~raction la plus vide est en meme te~ps la connaissance
la_ plus riche et la plus pleine, qui donne a l'~me la certitude
trio~phante d'etre le tout, et d'avoir vaincu la mort elle-meme.
• ~u1c~nque connatt l' Atman,quiconque a su: je suis l'Atman,
qu a-t-11 a chercher de plus, et comment souffrirait-il en son
corps ? Quiconque a trouvé l' Atman, quiconque s' est éveillé a lui,

�262

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eelui-la est le créatcur de tout ; car l' Atman crée tout. Le monde
tui appartient ; car il cst lui-meme le monde. »
Il est facile de voir par quels traits précis cette spéculation
s'oppose a l'idéal hellénique et judéo-chrétien. D'abord, contrairement a la philosophie grecque, elle ne contient aucune tentative d'explication rationnelle des choses; leBrahman et l' Atman
ne sont pas des forces dcstinées a expliquer les choses, mais des
etres en lesquels ces choses se résorbent. Comme le dit un lexte
du Mahabarala, Brahman est le «non développé». Ce qui correspondra a l'explication rationnelle, c'est, tout au plus, une théorie
de l'émanation, que M. Oldenberg signale a l'état de ten&lt;lance
dans la philosophie des Upanishads (p. 127). Les choses ne seront
que le développement et l'épanouissement des forces unies dans
l'etre universel. Le dynamisme, l'idée du développement d'une
meme vie est bien loin de l'ordre rationnel des formes recherché
par les philosophes grecs.
En second lieu, la connaissance de soi n'a, dans cette philosophic, aucun caractere moral. La concentration de l'amc. sur
elle-meme, nous dit un texte du Mahabarata, « est plus importante que tous les autres devoirs ; elle est le devoir supreme. •
(Deussen, Vier philosophische Texle, p. 392). C'est proclamer
nettement que la vie religieuse est extérieure et supérieurc a la
vie morale ordinaire, loin d'en etre la substance. Aussi l'unité
de tous les etres ressentie par l'intuition n'a ríen d'une union
morale, comme l'a fait remarquer Oldenberg (p. 143). Que l'on
songe combien cet idéal est différent du monde stoicien, dana
Jeque! des etres moraux, qui sont aussi substantiellement les
memes, sont unis par des liens juridiques comme des citoyens
faisant partie d'une meme cité.
En troisieme lieu, enfin, Brahman, identique a l'Atman, quoiqu'il soit en un sens un moi, un sujct de connaissance, n'a pourtant rien d'une personne morale, parce que, en l'isolant completement de la nature et de tout ce qui n'est pas lui, on a supprimé
toutes les relations qui font la personne morale. « La création, nou!
\!st-il dit, est l'etre meme de Dieu. Que peut-il souhaiter, cehn
qui a tout ?» (Deussen, SechszigUpan., p.579).Dans la complete
. solitude de son etre, il n'a aucune relation avec les autres etres.
L'ascete hindou n'est pas a son égard dans l'attitude confían~
d'un fidele. 11 essaye seulement de supprimer tous les voiles qlll
le séparent de lui.
·

• •
Or, meme avant Plotin, nous avons des indices qu'il y avait.

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

chez quelques-uns, dans le monde grec, un sentiment plus ou
moins vague de cette originalité de la pensée indienne.
Comme l'a fait remarquer M. Regnaud, cette formule d'une
Upanishad : « Celui-la obtient tout ce qu'il souhaite qui, l'ayant
cherché, acquiert la notion de l' Atman ll, équivaut au précepte
yvw8i r_¡air:h. « :\1ais l'identité n'est qu'apparente... Les Grecs,
en prenant pour base de leurs études la connaissance de l'homme,
donnaient un but positif a leurs investigations ; tandis que les
Indiens n'avaient en vue que la notion d'un etre mystique (1). »
Or, nous trouvons, sur le meme suj et, une anecdote racontée par
Aristoxene de Tarente, un contemporain d' Aristote, et qui a
exactement la meme portée (2). « Socrate, raconte-t-il, rencontra
a Athenes un Indien qui lui demanda quelle philosophie il pratiquait ; Socrate luí ayant dit que ses recherches portaien_t sur
la vie humaine, il se mit a rire et dit que l'on ne pouva1t pas
contempler les choses humaines; si l'on ignorait les choses
divines.»
Si fausse que soit l'anecdote, elle indique le seos tres net des
différences que j'ai mentionnées. Mais voici un texte plus probant
tiré de la Vie d'Apollonius par Philostrate.Apollonius rencontre
un jour des sages hindous qu'il pense embarrasser en leur
demandant s'ils se connaissaient eux-memes. I1 estimait, comme
tous les Grecs, dit Philostrate, que la connaissance de soi était
la plus difficile a acquérir. Les Hindous répondirent : « Si nous
connaissons to utes choses, e' est que nous nous connaissons d'abord
nous-memes ·1 et nous ne serions nullement arrivés a la sagesse, si
nous ne nous étions d'abord connus nous-memes. » Apollonius
leur répliqua en leur demandant qui ils croyaient etre. « Des
Dieux », répondirent-ils. « Et pourquoi '1 » demanda-t-il. u Parce
que nous sommes des hommes de bien (3). »
Ainsi l'on retrouve dans la bouche de ces Hindous de fantaisie
la doctrine de l'identité du moi avec l'etre universel et avec Dieu,
la connaissance de soi science de sa propre divinité, si distincte
de la connaissance de' soi telle que l'entendaient les moralistes
grecs, c·est-a-dire des theses caractéristiques de la philosophie
plotinienne .
(d suivre.)

(l) Bibliol/1tqut dtl'École des Haules Éludes, tome XXVIII, p. 212..

(2) Dans Aristocles, néoplatonicien du 11• sieclc oc notrc ere, cité par
Eusebe, Préparalion évangélique, XI, 3, 28.
(3) Vie d' Apollonius, III, 18.

�1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTEVE,
Professeur

a l'Uniuersité de Nancy.

266

Or, quand on cherche quelles traces cette nature a laissées
dans son reuvre, c'est a peine si on en trouve. De son séjour en
Bretagne, on dirait qu'il ne lui est resté aucun souvenir. 11 a
gouté cependant le charme mélancolique ou sauvage de la terre
bretonne. Certaines lettres de sa jeunesse le prouvent ; j'ai déja
eu l'occasion d'en extraire un joli passage sur la vallée de la
Rance vue a l'automne des remparts de Dinan. Mais, de ces
impressions, rien n'est passé dans ses essais poétiques de cette
époque. Une piece, datée d'octobre 1838, semble au prernier
moment devoir quelque chose aux «marines» que le jeune hornme
a pu contempler pendant ses courses d'aoO.t et de septembre,
et particulierement au spectacle des marées del'équinoxe:
O tempete, ó beauté, nature échevelée,
Océan, vieux lion, crinier_e soulevée,
Qui croises ton regard avec l'éclair des cieux...

VI
Leconte de Lisie et. la Nature.

Leconte de Lisie a passé en France plus de soixante années de
sa vie. De trois a dix ans, il a habité, avec sa famille, la ville de
Nantes. Les premiers paysages qui se sont peints dans ses yeux
d'enfant et dont il a pu garder quelque chose de mieux qu'une
impression confuse, ce sont les riantes campagnes de la vallée
de la Loire, les vastes prairies que bornent des coteaux mollement
abaissés, que baigne un grand fleuve largement épandu dans
son lit doré, étreignant, de ses bras ou se reflete un ciel d'un bleu
adouci, des tles verdoyantes. A dix ans, il est retourné a Bourbon ;
mais, vers dix-neuf ans, il est revenu en Europe. 11 a séjourné
en Bretagne. 11 n'a pas seulement vécu dans les villes, a Rennes
ou a Dinan ; il a parcouru le pays a pied, a plusieurs reprises,
une fois au moins en compagnie de peintres, de gens _qui étaient
venus pour voir et qui savaient voir. II a erré, nous dit-on, au
clair de !une sur la lande de Carnac ; il a failli s'enliser dans les
greves du Mont-Saint-Michel; il a vu la grande houle de l'Atlantique déferler sur les rochers du Raz ou de Penmarch. Plus tard,
pendant une résidence ininterrompue de cinquante années dans
la capitale, il a du avoir maintes occasions de visiter les sites
aimables et délicats de l'lle-de-France ; et si, pour bien des
raisons, il n'a pas été un grand voyageur, il n'a pas été non plu~,
j'imagine, au cours d'un demi-siecle, sans étendre ses pérégnnations, ou ses villégiatures, ou ses promenades a d'autres
régions de notre pays. 11 semble qu'il ait été a meme, autant au
moins que tel ou tel de nos grands poetes, que Victor Hugo ou
qu' Alfred de Vigny, de connaltre la nature frarn;aisc.

Mais on s'aper&lt;;¡oit, sans aller plus loin, que cette image ne s'est

a son esprit qu'a travers une piéce bien connue des
Feuilles d'Aulomne. Si l'on veut, dans sa poésie, découvrir a
toute force quelque vision personnelle des cotes de Bretagne et
de l'Océan furieux qui les bat, il faut les aller chercher dans ses
poemes celtiques. Quand il décrit le chateau-fort du Jarle de
Kemper, rnanifestement il se souvient de la baie des Trépassés :
otlerte

Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver,
La tour du vieux Komor dressait sa masse haute,
Telle qu'un cormoran qui regarde la roer.
Un grondement immense enveloppait la cote.
Sur les flots palpitaient, blemes, de toutes parts,
Les Ames des noyés qui moururent en faute.

Dans Le Massacre de Mona revient, a plusieurs reprises, comme
un accompagnement lugubre, une sorte de basse continue qui,
par instants, domine et interrompt le récitatif du Barde, le
tumulte du vent et des flots déchatnés autour de l'tle ou sont
assemblés les derniers descendants de la race des Purs :
L'Esprit rauque du vent, au falte noir des roes,
Tournoyait et souffiait dans ses comes d'aurochs;
Et c'était un fracas si vaste et si sauvase,
Que la roer s'en taisait tout le long du rivage...
L'Esprit du vent souffiait dans ses clairons de fer,
En aspergeant le ciel des baves de la mer...
Et la lourde nuée en montagne de brume
u-oula vers l'Occident qu'un morne éclair allume.
La roer, lasse d'elJorts, comme pour s'assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir...

�266

RBVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Ailleurs, Leconte de Lisie a évoqué en quelques traits rapides
des paysages qui,a une autre époque de sa vie, s'étaient gravés
dans sa mémoire. Ici, c'est un grand pare royal, Saint-Cloud ou
Versailles, détachant les masses noires de ses ormes rentenaires sur un ciel d'automne ensanglanté par le soleil couchant:
La feuiJle en t.ourbillon~ s'rnvole par leg nueg,
Et l'on voit osciller dans un fleuve vcrmeil,
Aux approches du soir inclinés au ~ommeil,
De grands nids teints de pourprc au bout des branches nues.

La, ce sont les taillis de :'lfeudon et de ~Iontmorency, oi.I, le long
des sentiers moussus, de belles promeneuses cueillent les violettes
et défleurissent les églantiers; oi.I, les soirs d'été, des amoureux,
« les doigts rougis du sang des mures », se penchent sur un étang
solitaire pour voir se refléter dans l'eau noire
Le trésor ruisselant des perles de la nuit.

La matinée de printemps que nous décrit la piéce intitulée
Juin, avec son u frais soleil » et son « odeur d'herbe verte et
mouillée », a bien le charme d'un matin de France, et les « breufs
blancs II que Midi nous montre
Bavant avec lenteur sur leurs Ianons épais,

ont tout l'air d'avoir élé vus dans quelque paturage du Berry
ou du Bourbonnais. Mais, ces exceptions une fois faites, il n'y a
rien dans l'reuvre descriptive de Leconte de Lisie qui vienne
proprement de chez nous. La nature qu'il a connue, qu'il a aimée,
qu'il a dépeinte, c'est la nature de son pays natal, celle au milicu
de laquelle il a passé les années décisives de l'adolescence. C'est
la nature de l'tle Bourbon, « cette ardente, féconde et magnifique nature qui, - comme il disait lui-meme, - ne s'oublie pas ••
ou, pour parler plus largement, e' est la nature tropicale qui a
fait de luí un paysagiste, qui a fait de lui un animalier, qui a déterminé enfin sa conception personnelle desrapports de l'homme
avec la puissance mystérieuse qui se manifeste a nous par la
beauté de l'univers.

..
Bourbon, nous !e savons déja, demeura dans la mémoire de
Leconte de Lisie comme une sorte de paradis terrestre, &lt;&lt; un beau
pays tout rempli de fleurs, de lumiére et d'azur ». Ce n'est pas que

L'CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

267

l'tle n'eut ses aspects désolés et sauvages : sommets couverts
de neiges éternelles, ravines encombrées de rochers gigantesques,
mornes dévastés par les laves, savanes brulées par le soleil. Ce
séjour enchanteur était ravagé de temps a autre par un de ces
épouvantables cataclysmes dont les habitants des régions tempérées ont peine a se faire une idée. Quelques stances, parmi les plus
sombres que le poete ait écrites, évoquent le souvenir, persistant
a pres de longues années, d'un raz de marée dont il avait dO, la-has,
etre le témoin :
Le vent hurleur rompait en convulsives ma~ses
Et sur les pies aigus éventrait les ténebres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglcments runebres.
Semblable a quelque monstre énorme, épileptiquo,
Dont le poil se hórisse et dont la bave fume,
·
La montagne, debout daos le ciel frénétique,
Geignait al?reusement, le ventre blanc d'écume.

Mais·ces specLacles lugubres ne sont pas ceu~ sur lesquels il aimait a arreter sa pensée. Lorsque, dans son quatrieme, sur la cour,
rue Cassette, ou dans son modeste cinquiéme du boulevard des
Invalides, il fermait les yeux aux réalités médiocres de sa vie
quotidienne et laissait se lever en lui les images du passé, ce qu'il
revoyait, c'étaient les paysages éclatants qui avaient ébloui sa
jeunesse : l'aube dardant ses fleches q'or sur la mer sereine, la
montagn.e nageant dans l'air avec ses verts coteaux, ses eones
d'azur et ses forets mouvantes,
Et l'lle rougissante et lasse du sommeil,
Chantant et souriant aux bais&lt;'rs du solcil ;

ou bien la lumiére s'éveillant a l'orient du monde, s'épanouissant
en gerbes de flammes, inondant l'espace, bleuissant le ciel et la
mer et teignant de rose le Piton des Neiges, le seigneur géant des
grandes eaux, le vieux pie
Qui dresse, dédaignl'ux du fardl'au dt'S années,
Hors du gouffre natal ses parob décharnéc,.

'.\lais, de ces sites merveilleux, ceux qu'il évoquait, le plus volontiers, c'étaicnt, comme il est naturcl, les sitos parmi lesquels son
adolescence s'était déroulée : lrs deux ra,ines, la ravine du
Bernica et la ravine de Saint-Gillcs, qui bornaient de part et
d'autre le domaine familia!, et, au versant des collines, sous son
toil aux u bardeaux roux jaspés de mousses d'or », au pied de

�268

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCBS

la foret, parmi les plantations verdoyantes, l'habitation paternelle.

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE LISLE

269

Mettez-les a part, et ce paysage des bords du Gange pourra
passer pour un paysage de la Réunion :

So':'s. les lilas géants oü vibrent les abeillcs,
Vo1c1 le vert coteau, la tranquille maison
Les ir~appes de letchis et les mangues vermeilies,
Et 1 01seau bleu dans le mats en tJoraison ;
Aux pentes des pitons, parmi les cannes grelcs
Dont la peau d'ambre mQr s'ouvre au jus attiédi
Le. v?I ~if et strident des roses sauterelles '
Qui s en1vrent de la lumiere de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries
Versant ~u baut des roes leur neige en éventail ;
El la br1se embaumée autour des sucreries
Et le fourmillement des Hindous au travail';
Le café rouge, par monceaux sur !'aire seche
Dans les morliers massifs le'son des calaous'
Les grands parents assis sous la varangue fratche
El les rires d'enfants il l'ombre des bambous... '

Cette description_ est ~leine de fratcheur et de vie. Celles, qu'l
mon grand regret Je do1s renoncer a citer du Bernica et de fa
~avine ~e Sa!~t-Gi~les,donnenta un p'us h;utdegré encore cette
1mpress1on d mépu1sable fécondité, de luxuriance de la végétation
et de pullulement des etres, qu'avait laissée sur l'imagination
de L:conte ~e Lisie la nature de son pays. Toutes, elles ofTrent
la meme vanété, la meme franchise, la meme vivacité de couleurs:
vert, bleu, rose, rouge, ambre et or. 11 n'y a pas de place ici pour
le~ tons neutres, pour les colorations ternes, pour les demitemt~s, pou~ les bruns, les -~s ou les noirs. Toutes baignent dans
la meme é tmce!ante lum1ere, la grande lu~ere de midi qui,
tombant d 1 un ciel sans nuagcs, embrase l'a1r et la terre avive
les nuances, sup~rime les ombres, vibre S.).lr les pierres, r~bondit
sur les eaux et la1sse le spectateur dans l'éblouissement. Mouvcment, couleur, lumiere, c'est de ces trois éléments essentiels
qu'est faite I_a beau~é inaltérable du « paysage intérieur » que
Leconte ~e Lisie ava1t apporté avec lui sou~ notre ciel changeant,
aux sourires trop souvent brouillés de vapeur ou trempés de
larmes ¡ et c'est d'eux aussi que sont composés la plupart des
paysages qu'il ne s'cst jamais lassé d'imaginer.
,
C'est eux qu'on retrouve, sans en etre é onné dans ses tableaux
de l'Inde. Entre la nature de Bourbon et la 'nature de Ceylan
ou du Bengale, la parenté est évidente. Meme bouillonnement
de vie, meme éclat des couleurs, meme intensité lumineuse meme
végétation, meme flore. 11 n'y a en plus que les serpents 'et les
fauves : heureusement pour elle, Bourbon n'en possede pas.

Sur les bambous prochains, accablés de sommeil
Les oiseaux au bec d'or luisaient en plein soleil '
Sans dnigner secouer, commc des étincelles '
Les mouchrs qui monlaient la pourpre de letirs ailes.
Rev~tu d'un poi! rudc et noir, le roí des Ours
Au ~rondement sauvage, irritable toujour,, '
Alla1t, se nourrissant de miel et ue bananes.
Les singes oscillaient, ijuspendus aux lianes.
Tapi dans l'herbe humide, et sous soi replié,
Le tigre au ventre blanc, au souple dos rayé,
Dormait ; et, par endroits, le long des verles tl&lt;'s,
Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.

Si vous poursuiviez, vous verriez des fleurs de pourpre et des lys
d'argent, autour desquels vibrent les abeilles, des jujubiers
balanc~s par le vent, des étangs bleus ou voguent les cygnes,
des bo1s ou chantent les bengalis ; et, au-dessus des vallées, des
forets, des collines; tout comme la-has le vieux Piton des Neiges
l'immense Kailac.;a dresse son front éblouissant. Vrairoent, pou;
décrire ces contrées merveilleuses, Leconte de Lisie n'aurait pas
eu besoin de consulter le Ramayana ou le Bhágavala-Purána ;
il n'avait qu'a se rappeler les paysages de son tle chérie, ses
savanes, ses bois et ses montagnes, et qu'a les reproduire en les
agrémentant des botes miaulants, grondants ou rampants qui
devaient donner a ceux de l'lnde leur caractérc original.
11 devait se sentir un peu plus embarrassé, quand il s'agissait
de peindre les siles de la Grece qui servent de cadre a la plupart
des P()emes AntiquPs. 11 n'avait pas visité l'Hellade. 11 ne la
connaissait que par les récits des voyageurs; il s'en faisait surtouL
une idée a travers ses .poetes. Aussi ne faut-il pas s'attendre a en
trouver dans son reuvre des descriptions réalistes et personnelles.
La nature grecque, telle qu'il nous la représente, est une nalure
simplifiée et stylisée. Le paysage est réduit a quelques traits
caractéristiques: le ciel radieux, d'ou
L' Archer rrsplendi~~ant dardo ses belles fleches

jusqu'au fond des sources, a travers le feuillage des bois ¡ la mer
déroll:la~L ses volutes d'azur le long des plages, ou palie comme
un ID1roir et brillante de lumiére; des forets ou errent des animaux
sauvages, des cerfs bondissants, des biches craintives, des renards
et des sangliers, et, chose plus surprenante, des lions ; pour
fixer la latitude, quelques noms d'arbres ou de plantes, glanés
dans les auteurs anciens : pin, olivier, yeuse, téréhinthe, cytise,

�270

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

hyacinthe, rnélisse et thym ; et, répandu sur tout cela, un air
de fratcheur et de nouveauté, le charme d'une nature pour ainsi
dire encore jeune et vierge :
Une eau vive étincelle en la for~t muelle,
Dérobée aux ardeurs du jour ;
Et le rosean s'y ploie, et fleurissent autour
L'hyacinthe et la violette.
Ni les chevres paissant les cytises amers
.
Aux pentes des proches collines,
N1 les pasteurs chantant sur les fhites divines
N'ont troublé la source aux flots clairs.
Les noirs cMnes, nimés des abeilles fideles,
En ce beau lieu versent la paix,
Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais,
Ont ployé leurs cols sous leurs ailes ...

De cette nature un peu conventionnelle, Leconte de Lisie
nous montre tour a tour deux aspects sensiblement différents
suivant l,~ lieu
il p~a.ce la scene et les. auteurs dont il s'inspire:
selon qu Il se fa1t S1c1hen avec Théocnte, ou Dorien avec les
mattres du lyrisme choral. Voici en douze vers un quadro qui
évoque une nature aimable, riante, humanisée, faite a notre
mesure et pour notre pJaisir; c'est la contrée bucolique par
excellence, la Sicile agreste et maritime :

º?

Des chevres !}il et la, le long des verts arbustes
Se dressent pour atteindre au bour0 eon nourri~ler
Et deux boucs au poi! ras, dans
élan guerrier '
En se heurtant du front courbentleurs cols robus'tes.

u::

Par dela les blés mOrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux 011 croit le térébinthe
Semblable au clair métal de la riche Korinthe '
Au loin la mer tranquille étincelle au soleil. '
Mais sur le thym sauvage et l'épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau.
Le reflet lumineux qui rejaillit de l'eau
Jette un fam·e rayon sur son épaule lisse...

C'est cette campagne que traverse Kléarista a l'heure ou l'aube ·
divine baigne l'horizon clair, _tandis que les me~les siffient, que les
alouettes·montent dans le ciel, que les lievres bondissent du
creux: des ~illons,. pour aller rejoindre le berger de l'Hybla qui
la vo1t vemr a lm, dans le brouillard du matin comme la forme
de son reve. Mais d'autres tableaux nous rével;nt une nature de
p~oportions pl':1s vastes, une nature majestueuse et magnifique,
d1vme! pourra1t-on dire, ou l'ceil ne pergoit que les teintes élémenta1res, les grandes lignes des choses, le jeu des forces perma-

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

271

nentes qui entretiennent la vie du monde, et transmet a l'ame
des visions qui prennent d'elles-memes un caractere religicux :
Hélios, désertan t la campagne infinie,
S'incline plein de gloire aux plaincs d'Haimonil' ·
Sa pourpre flotte encor sur la cime des mont~. '
Le grand fleuve Océan apaise ses poumons
Et l'invincible Nuit, de silence chargée,
'
Déjil d'un voile épais couvre les flots d' Aigée...

7

i~ ~·u'¡t ·t·o~i:i~'á¿s ~ie·~;; ·1~ 'i&gt;éúei~·é~~;~~-

Aux lueurs d'Hékata projette au loin sa forme ·
Et sur la cime al tiere 011 dorment les for~ts '
Les astres immortels dardent lcurs divins traits.

Mais, que ces paysagcs appartiennent a la nature bucolique
ou ala nature mythique, qu'ils soient riants ou séveres, grandioses
ou familiers, tous, ils ont ce trait commun qu'ils sont baignés de
l~mie~e, de cette lumiere des cieux que savoure en paix le berger
d Agr1gente, que contemple avec extase le vieux centaure
Khiron,
O vous, plaines d'Hellas I o montagnes sacrées
De la Terre au grand sein. mamelles éthérées i
O pourpre des couchants I o splendeur des matins l...

de cettc lumiere dont l'éternel été de Bourbon a imbibé les yeux
du poete, qu'il a pour ainsi dire absorbée et concentrée en lui
et qu'il projette, avec un éclat presque brutal, sur nos cieu~
souvent voilés, sur nos campagnes aux tons doux, sur nos horizons noyés de brumes mauves ou de vapeurs bleuatres :
Midi, roi des étés, évandu sur la plaine,
Tombe en nappes d argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait L'air flamboie et brílle sans haleine,
La terre est assoupie en sa robe de feu.

De telles journées, qui sont rares dans notre climat. donnaient
au créole exilé et nostalgique l'illusion du pays natal. II oubliait,
pour un instant, le « ciel mélancolique ii sous lequel la destinée
l'avait condamné a vivre, &lt;( l' a vare soleil » qui, désormais, éclairait
ses jours ; il se croyait revenu « au bord des mers dorées », dans
l'éden d'ou il était exclu. Mais on comprend aussi que, dans
~es brouillards et les boues de Paris, par les courtes et noires
Journées d'hiver, il se soit tourné passionnément vers les lumin~uses contrées dont le mirage éblouissait son imagination, vers
la Grece, vers l'Orient, et on s'explique la part presque exclusive
qu'il a faite dans ses vers aux tableaux de cette nature lointaine
qui était vraiment pour lui la nature.

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

..
Leconte de Lisle est un de nos grands paysagistes. C'est aussi
un de nos meilleurs animaliers, le Barye ou le Frémiet de la poésie
francaise. On rencontre, en parcourant son reuvre, sous le couvert
des bois, dans les fourrés des jungles, sur les sables du désert ou
sous les vagues de l'océan, les plus beaux et les plus redoutables
échantillons de la faune sauvage. Il a visiblement pour les
carnassiers de la terre, de la mer et de l'air, pour les chasseurs
aux sens aigus, aux muscles d'acier, aux gestes prompts et surs,
une prédilection innée, que développerent les grands voyages
accomplis dans sa jeunesse de Bourbon a Nantes et de Nantes a
Bourbon. Avant de quitter son ile en 1837, il est probable qu'il
n'avait jamais rencontré de fauves ailleurs que dans les livres
a images. La premiere fois qu'il en vit, en chair et en os, il en fut
subjugué. On se rappelle, au Cap, avec quelle admiration il
suivait a travers les barreaux d'une cage, le~ ébats « effrayants et
sublimes ,, d'un couple de jeunes lions, avec quelle volupté il
écoutait leurs rugissements. Faisant escale a Saint.-Louis du
Sénégal, il visita, nous dit-on, les dépendances d'une maison qui
faisait le commerce des animaux féroces. De grands ours velus
étaient parqués dans un cirque immense ; leur nourriture était
déposée dans de hautes cages. Le poete, jusque dans sa vieillesse,
aimait a raconter « de quel bond nerveux, de quelle souplesse
de chat s'enlevaient les lourdes betes » ; il avait, paratt-il, pour
peindre leur élan, un geste a luí. Il eut l'occasion, pendant ses
interminables traversées, de suivre bien des fois, dans le ciel, le
vol des grands oiseaux de mer, dans le sillage du navire, quand on
arrivait aux parages de l'équateur, les évolutions des requins, «des
horribles beles avec leurs gros yeux ronds». Le divertissement traditionnel, c'était de regarder les matelots pecher,un de ces monstres
ala ligne, le haler tout vif sur le pont, et le dépecer a coups de
hache, en dépit de ses terribles coups de queue. Une fois fixé
en France, il ne vit plus guere, en fait d'animaux féroces, que ceux
du Jardin des Plantes, ou ses promenades le conduisaient assez
souvent : par exemple, ce vieux lion, qu'il nous peint allant et
venant dans sa cage « comme un damné qui rode dans l'enfer», et
« heurtant les deux cloisons avec sa tete rude ». Mais son imagination en rencontra d'autres dans les récits des voyageurs. Je le
soup~nne d'avoir été un lecteur assidu du Tour du Monde,
qui commen~a de paraitre, comme on sait, en 1860. Des obs~rvations qu'il avait faites d 'un reil amusé et attentif, des détatls

273

précis qu'il avait retenus de ses lect~res, il composa cette « galerie
zoologique » - Je mot est de Loms Ménard - don~ aucun de
nos poetes, ni avant lui, ni a~re~, ne nous a olTert l'éqm~alent.
Cette galerie est peuplée d ammaux nombreux et var1és, appartenant a tous les ordres : quadrupedes, oiscaux, reptiles ~t poissons. Mais. de meme que la nature, pour Leconte de L~sle, e~t
toujours la nature de l'Extreme-~rient, les animaux qu'il ~~crit
appartiennent a peu pres exclus1vement a la faune des reg1ons
tropicales. La faune europé~nne ne_l'intéress? pas. Elle n'est pas
assez féroce ason gout. Il lm est arrivé une fo1s ou deux de mettre
en scene un fauve de nos contrées, ours de Finlande, ou loup
de Hartz. Mais ses héros préférés, ce sont les Iions et l~s éléphants
de l' Afrique les chiens sauvages du Cap, la panthere de Java,
le tigre du Bengale, le condor des Andes, le _Pytho~ de l'Inde ou
l'aboma des Antilles. Avec quelle complaisance 11 les replac_e
t.out d'abord dans le cadre approprié ! C'est ~ur les bords d_u NII
blanc dans la plaine rugueuse du Sennaar, JOnchée de pierr~s
rouss;s sous un ciel de cuivre ou passe un vol de vautours, tand1s
que s'épaissit une nuit pleine de bruits étranges et d'acres senteurs,
ou bien encore, c'est au fond d'un ravin semé de blocs e~tassés,
de flaques d'eau luisantes, dans un décor apo?alypt1~ue et
lunaire, que nous apparatt le roi du désert. Et_le ro1 de la Jungle,
lui, c'est dans le fouillis d'herbes hautes ou ghssent les serpe~~s,
oiJ vibrent les cantharides, que nous le voyons, le ventre en l a1r,
dormir son sommeil de gros chat fatigué et repu. Autour du
troupeau d'éléphants dont nous suivons la marche pesan~e, le
sable rouge s'étend comme une roer sans limites, dans une sohtude
que ne trouble aucun passage d'oiseau ni de quadrupede, s?us
l'immense soleil qui brule l'espace enflammé. Du haut de son aire,
l'aigle, avec son reil pergant, voit galoper dans la steppe mongol~,
atravers l'herbe jaune et drue, la horde d'étalons a la~uelle 11
s'attaquera tout a l'heure ; et le ciel magnifiq~e d'une nmt dorée
des tropiques réfléchit a l'infini ~es con~tell~hons flamboyantes
sur les grandes vagues oú le requm se la1sse mdole~me~t berce~.
C'est seulement lorsque la scene est prete que le poete y mtrodmt
le bel animal pour lequel a été disposé ce décor.
Il ne s'attarde pas a nous donner son signalement en détail.
En trois ou quatre traits, - t_rois ou qu~tre coups de crayon, ou
trois ou quatre touches de pmceau, - il le dres~e ?evant no_us,
avec sa forme, sa couleur, son attitude caractéristique. Le hon
vient au seuil de son antre,
Arquant ses souples reins fatigués du repos,
Et sa criniere jaune éparse sur le dos,

20

�274

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour humer l'air du soir ; ou bien, il marche dans la nuit, le col
droit, l'ceil au guet, flairant les senteurs qui montent a lui des
ténébres. La panthére noire qui, a. l'aube, regagne son glte,
ondule d'arbre en arbre dans sa robe de velours ; elle glisse en
silence sous les hautes fougéres, s'enfonce et disparait entre les
troncs moussus.
Les é!éphants rugueux, voyageurs lents et rudes,

traversent le désert dans un nuage de poussiére monté des dunes
de sable qui croulent sous leurs pieds; l'oreille en éventail, l'reil
clos, la trompe entre les dents, ils suivent sans jamais dévier de
la Iigne, le vieux chef qui les conduit :
Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine,
Sa téte est comme un roe, et l'arc de son échine
Se vofite puissamment a ses moindres efforts.

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

275

rayées, mouchetées, tachetées, ces plumes épaisses ou ces écailles
aux reflets métalliques. 11 ne voit pas dans les animaux, comme
l'eOt fait un disciple de Descartes, des automates compliqués
marchant par roues ei par ressorts. 11 n'en fait pas non plus,
comme un fabuliste, de simples prete-noms des qualités et des
défauts de l'humanité. JI ne leur attribue pas a eux-memes,
comme Buffon dans son H isloire nalurelle, des vertus et des vices
semblables aux no tres : la noblesse, la clémence et la magnanimité au lion ; au tigre, la bassesse, la cruauté et la férocité.
Il ne le'ur prete pas non plus, comme Kipling, rles propos pleins
de profondeur et une sagesse merveilleuse. Il les prend tels qu'ils
sont et pour ce qu'ils sont, des etres soumis a la tyrannie de trois
ou quatre instincts élémentaires, poussés irrésistiblement a
l'acte par les. images que déroule sous leur era.ne plat, dans leur
cerveau aux circonvolutions grossiéres, e&lt; le songe intérieur qu'ils
n'achévent jamais ,&gt;. Dans la tete d'un ruminant, ce songe intérieur n'évoque que des visions paisibles, de vast s paturages ou
l'on enfonce jusqu'au ventre, d 'innombrables troupeaux paissant
al'ombre des arbres, au bord des eaux. Dans celle d'un grand
fauve, ce sont d'autres scénes. Le jaguar, allongé sur une roche
plate, lustrant sa patte d 'un coup de langue et clignant ses yeux
d'or hébétés de sommeil, n'a point !'ame bucolique:
0

Troublé dans son sornmeil par les vagues rumeurs du jour,
l'aboma hausse sa spirale vers le soleil; il raidit le col aux rnuscles
puissants qui souiient sa tete squameuse, fouette l'eau de sa queue
et se dresse,
Armur·é de topaze et casqué d'émeraude
Comme une idole antique immobile en ses nceuds.

Le vent du large a beau beugler, rugir, siffier, raler, miauler,
pulvériser l'eau bleme et déchiqueter les nuées, }'albatros,
volant contre la rafale, l'ceil au loin, ses ailes de fer rigidement
tendues,
Vient, passe et disparatt majestueusement ;

et plus haut que le plus haut sommet des Cor~illi~res, ~ans _les
régions ou l'aigle n'ose pas monter, ou le vent lm-meme n atteint
pas, le condor, poussant un cri rauque, s'enléve en fouettant
la neige,
Et loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
II dort dans !'air glacé, les ailes toutes grandes.

Ces belles créatures, que le poéte contemple d'un ceil d'artiste,
il n'a pas voulu seulement nous en montrer les forme.'! élégantes,
sinueuses ou massives.'Ils'est efforcé de pénétrer jusqu'aux ames
rudimentaires qu'enveloppent ces peaux rudes, ces fourrures

11 réve qu'au milieu des plantations vertes,
11 entonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Le poéte n'en est ni surpris ni choqué. L'aigle qui fond sur un
liévre, dans la plaine, la panthére qui déchire un cerf, le requin
~i happe de ses machoires de fer tou te proie qui passe asa porté e,
~w paraissent accomplir leur fonction propre, celle pour laqqel!e
lis ont été faits, comme le bceuf pour brouter l'herbe ou l'abeille
pour butiner de fleur en fleur. S'ils tuent, s'ils dépécent, s'ils
dévorent, ce n'est pas a eux qu'il faut s'en prendre, c'e¡;;t a la
nature qui n'entretient la vie - la vie des hommes aussi bien
que celle des animaux - que par des massacres perpétuels.
La faim sacrée est un long meurtre légitime,
Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissanls,
Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, OMort, sont toús deux innocents.

N'y a-t-il pas cependant, pour animer ces créatures féroces ou
gr~ssiéres, d'autre impulsion que le retour périodique des instincts
qui les poussent a se conserver et a se reproduire ? N'y a-t-il

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

276

REVUE DES COURS ET CONFÉI\ENCES

pas, dans leurs cceurs comme dans les n6tres, place pour des
affections et des passions, pour l'amour et la haine? Le roi du
Hartz, le loup au poi) rude que le poete nous montre, par une
nuit glacée d'hiver, assis sur ses jarrets et hurlant a la lune,
garde dans ses rouges prunelles l'image de la Iouve blanche et des
petits qu'au retour de ses courses il a trouvés morts a l'intérieur
de son antre, et de l'homme, du massacreur qui les a égorgés. Et
du fond de ces ~mes enténébrées semblent par moments monter
quelques-unes des aspirations qui prendron dans la conscience
humaine la forme la plus noblement douloureuse. Sur la plage
aride du Cap, Leconte de Lisie a jadis entendu, pendant des nuits
entieres, de maigres chiens aboyer lugubrement.
La queuc en cercle sous leurs ven tres palpitants,
L'ceil dilaté. tremblant sur leurs pattes fébrilr.s,
Accroupis ~a et la, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants.

11 se demanctr., apres bien des années, que) est le sens de
cette lamentation i,ans raison et sans fin.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des ~oires ondes,
Faisait pleurer une Ame en vos formes 1mmondes '/
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés '/
Je ne sais ; mais, ó chiens qui hurliez sur les plages,
Apres tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages 1

Darwinattribuait aux animaux un instinct religieux.Jenesais
s'il aurait plu a Leconte de Lisie d'aller jusqu~-la ; mais _dan&amp;
ces créalures qui ne pleuraient ni de froid ni de faim, ma1s de
quelque douleur indicible, de quelque inexplicable inquiétude,
il reconnaissait un tourment analogue au tourment de la pensée
hurliaine, et il voyait en eux, comme Michelet-: « nos freres inférieurs ».

Le spectacle de ces paysages ruisselants de lumiere, de cette
végétation étrange, luxuriante et magnifique, de ces betes
superbes qui ne connaissent pas d'obstacles a leurs instincts
et qui sont capables de tenir tete aux éléments, de toute cet_te
nature pleine de parfums, de couleurs, de mouvement et de bru1t,

277

)aisse le lecteur ébloui et émerveillé. En contemplant ces tableaux
d'ou l'homme, le plus souvent, est exclu,ou il n'occupe, quand ~\
y trouve sa place, qu'un~ P?rtion tres ex~gue, il ~pprend a _es,timer soi-meme 1 comme d1sa1tPascal, son Juste prix. 11 se considere
comme perdu dans l'ample sein de la nature, simple dépositaire,
parmi tant d'et~es dont beauco~p so_nt plus beaux et pl~s forts
que lui, d'une étmcelle de cette vie qm partout germe, éclot, palpite, étincelle, s'agi_te, so_upire, gronde, bour~?nne et_ chante. Le
sentiment de la vie umverselle, telle est 11mpress10n la plus
profonde que le poéte a regue de son contact avec la nature, et
telle est aussi l'impression qu'a notre tour nous recevons le
plus fortement de son ceuvre ; et cette impression est tout
d'abord délicieuse :
Ce sont des chceurs soudains, des chansons inflnies
Un long gazouillement d'appel~ joye~x melé,
Ou des plaintes d'amour a des r1res umes ;
Et si douces pourtant flottent ces harmonies,
Que le repos de l'air n'en est jama is trou~lé.
Maisl'ame s'en pénetre: elle se plonge, entiere,
Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ;
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumiere ;
Elle rev6t ta robe, ó pureté premiare,
Et se repose en Dieu silencieusement.

Cette fuite de la personnalité comme par mille_ invis~bles fissures cette diffusion a travers les choses, cette d1spers10n dans
l'infi~i, répand dans l'etre tout entier un~ sens~tion_ d'allégement;
elle le débarrasse de ce poids mort fa1t d espoirs avortés, de
songes dégus, de souvenirs amers et de ~ristes pensées que
l'homme tratne a pres lui tout le long de son existence ; elle l'affranchit et le vide, pour ainsi dire, de lui-meme :
Et !'ame qui contemple et soi-m@me s'oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
.
Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vam,
En un r~ve éternel s'ablme ensevelie.

Elle se plonge dans uneadoration muette _; elle s:absorbe da~s la
beauté de I'univers · et par une pente msens1ble, elle ghsse,
' ' longtemps attendu, a l' anéant·1sseme~t.
comme dans un sommeil
A ce terme, la nature nous achemine encore par une autre V?~e..
De la contemplation de ses tableaux les plus magnifiques surg1t,
aussi bien que le sentiment de la vie universelle, l'idée d~ la mort
omniprésente. A tout instant la nature enfante des etres ; a
tout instant elle en détruit. Elle est la matrice toujours féconde,

�278

279

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

et la tombe toujours ouverte. Tout ce qu'elle a produit est voué

apparatt a ceux qui la regardent de sang-froid, calme, impa~sible,
súre d'elle-meme, présidant sans lenteur et sans ha_te, sans mcertitude et sans fievre, a l'accomplissement de ses lo1s:

a la mort,et les astres eux-memes n'échappent pasa la loi commune. La lune qui, au-dessus de nos tetes, tend son grand are
d'or, n'e5t que le spectre monstrueux d'un univers défunt:

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
Villusion t'enserre et ta surface ment.
. .
Au tond de tes douleurs comme au tond de tes ¡01es,
Ta torce est sans ivresse et sans emportement.

Autretois revetu de sa grace rremiere,
Globe heureux d'ou montait la rumeur des vivants,
Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumiere,
Aves ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,
Sa robe de vapeurs moUement dénouées,
Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées,
Dans la pourpre du ciel et sur l'aile des vents.
Loin des tiedes soleils, loin des nocturnes gloires,
A travers l'étendue il roule maintenant.

Son sort, ce sera un jour le sort de notre globe. Le poete, avec
ses yeux qui percent !'avenir, voit déja &lt;e la face de la terre absolument nue ». Plus de villes, plus de forets sonnantes, plus de
mers battues des vents ; plus rien de cf' qui fut la vie, la vie des
choses ou la vie de l'homme, la vie des corps et. la vie de !'esprit:
Tout, tout a disparu, sans écho et sans trace
Avec le souvenir du monde jeune et bea\L
Les siecles ont scellé dans le m@me tombeau
L'illusion divine et la rumeur des races.

•

Le pere des blés, des íleurs et des rosées, la lampe du monde,
le soleil, va s'éteindre a son tour ; les astres d'or détachés de
sa ceinture, l'un apres l'autre, s'engloutiront dans les gouffres
de l'étendue.
Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre
Informe, dans son vide et sa stérilité,
L'abtme pacifique oü gtt la vanité
De ce qui fut le temps, et l'espace et le nombre.

Leconte de Lisie goute une sorte de plaisir sauvage a multiplier
ces images de décadence, de décrépitude, de dissolution et de
ruine. Devant ces visions d'apocalypse, il est pris d'une horreur
religieuse et comme d'un vertige sacré.
Partagé entre le spectacle de la vie universelle et la conception
de l'universel anéantissement, il ne peut se décider ni a bénir cette
nature qui donne la vie, ni a maudire cette nature qui inflige
la mort. II n'est pas dupe de l'illusion sentimentale qui nous
montre en elle, suivant l'aspect sous lequel nous l'envisageons,
suivant aussi le penchant de notre caractere ou la disposition
de l'heure, une consolatrice ou une persécutrice, une amie ou
une ennemie, une mere ou une maratre. 11 la voit telle qu'elle

11 la voit avec les yeux d'un philosophe et d'un savant, avec
· ceux si l'on veut d'un Lucrece ou d'un Buffon, pour prendre parmi l~s savants et ies philosophes ceux qui ofTrent a la poés~e une
matiere tout élaborée et déja pret.e. JI a, comme eux,le senbment
de la permanence de ce systeme de forces que nous . appelo,ns la
nature sous le changement incessant des formes qm est l effet
de Ieur action et la condition de leur durée. II s'incline devant
une nécessité que sá raison con\toit. C'est la loi de la vie que les
etres ne se renouvellent qu'aux dépens les uns des !utres, que
toutes choses naissent, croissent et meurent pour fa1re place a
d'autres qui naitront, croitront et mourront a leur tour, et
ainsi j usqft 'a l'infini :
Cedil enim rerum novifale exlrusa vetustas
Semper, et ex aliis aliud repa:are n~c~sse esl...
Sic alid ex alio nunquam des1st, t or1r1.

Dans cette chaine sans fin des existences, qu'importe a la
puissance qui les engendre les circonstances particulieres, les
joies ou les peines, le bonheur ou le malheur dont c~a~une est
accompagnée ? Que lui impoTte la .douleur ? Que lm, importe
la mort ? La nature disait Buffon, « ne permet pas a la mort
d'anéantir les espece~, mais la Iaisse moissonner les in?ivid~s et
les détruire avec le temps pour se montrer elle-meme mdépendante de la mort et du temps, pour exercer a c~aque instant
sa puissance toujours active, manifester _sa plémtude par sa
fécondité, et faire de l'univers, en reprodmsant, en renouv?lant
tous les etres, un théatre toujours rempli, un spec~acle tou1ours
nouveau. » La nature, dit a son tour Leconte de L1sle, ne donne
nulle attention aux accidents qui tiennent tant de place dans
notre vie, et qui nous paraissent tenir tant de place dans le
monde :
La nature se rit des souffrances humaines;
Ne contemplant jamais que sa prop~e grandeur,
Elle dispense a tous ses forces souverames,
Et garde pour sa part le calme et la splendeur

�280

Ü&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

281

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

II y a, dans cctte maniere de concevoir les rapporLs de l'homme
avec la nature, une largeur de vues, une hauteur de pensée et une
fermeté d'ame qui donnent a la poésie de Leconte de Lisle un
caractere de grandeur et une indéniable originalité. Parmi ses
illustres devanciers, ni Lamartine, ni Víctor Hugo n'av aient
songé - si ce n'est a la rencontre et sans y insister - a
interpréter de la sorte le spectacle de l'univers. Seul, Alfred
de Vigny avait exprimé une conception jusqu'a un certain
point analogue, dans quelques stances de la Maison du Berger.
Elles sont assez connues pour qu'il soit superflu de les citer. La
Nature en personne, on le sait, fiere de sa puissance et de sa
pérennité, « impassible &gt;&gt; et « screine », y déclare formellement
son indiITérence aux vicissitudes des créatures, et confond dans
un meme dédain les hommes et les fourmis. Vigny, s'il avait
!'ame stoi:que, n'était pas assez stoYcien pour apporter de bon gré
a cette conception du monde, que luí imposait sa raison, une
adhésion qui froissait sa sensibilité. II n'avait donné la parole a
la Nature que pour protester de toutes ses forces contrc
cruauté dont il é1tait indigné :
•
C'estla ce que me ditsa voix tristeetsuperbe J
Et dans mon camr alors je la hais, car je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis a mes yeux qui lui trouvaient des charmes:
Ailleurs tous vos regards, ailleurs tou tes vos !armes ;
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Son creur souffre et son imagination se révolte. Tout le vieux
levain d'individualisme que, depuis cent ans, les initiateurs et les
mattres du romantisme ont déposé dans les ames, fermente et
bouillonne dans la sienne. II déteste cette nature méchante et
meurtriere ; il n'en veut plus voir la beauté ; il n'a d'yeux que
pour l'etre unique, précieux, irréparable, qu'elle a créé hier et
qu'elle anéantira demain. Combien l'attitude de Leconte de Lisie
est plus philosophique ! Si la nature est insensible et indiITérente,
- et personne n'en est plus convaincu que lui, - ce n'est pas
une raison pour qu'il s'interdise ni pour qu'il nous dissuade de
la regarder et de l'admirer. Au contraire, la fratcheur qu'elle
répand dans les sens, le calme qu'elle ins'inue dans l'ame ont
une vertu bienfaisante ; les images qu'ont gravées en nous les
premieres impressions de sa beauté nous áccompagnent jusqu'au
dernier jour. Les tristesses de notre destinée particuliére s'atténuent et se dissolvent dans la contemp)ation des choses, et, a
défaut de consolations positives, tout i:iu moins pouvons-noui

attendre de la Nature qu'elle nous afTranchisse de notre individualité misérable, et qu'elle nous fasse goO.ter par avance l'inaltérable paix qui est réservée aux hommes comme aux dieux.
Homme, si le cceur ,Plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers mid1 dans les champs radieux,
Fuis I la nature est vide et le soleil consume,
Rien n'est vivant ici, ríen n'est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goftter une supreme et morne volupté ;
Viens I le soleil te parle en paroles sublimes.
Dans sa tlamme implacable absorbe-toi sans Iin,
Et retourne a pas lents vers les cités intimes,
Le cceur trempé sept fois dans le néant divin

On le voit, la conception que Leconte de Lisie se fait de la
nature correspond exactement a celle qu'il se fait des dieux et a
celle qu'il se fait de l'humanité. Ce sont trois aspects d'une meme
pensée, trois traits qui, s'ajouta~t et s'ajus~ant l'~n a l'autre,
déterminent dans ses grandes hgnes la philosophie que nous
pouvons maintenant dégager de son reuvre.
(d suivre.)

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

283

J'eppellc tousioursraiso11 eette apperence de diseours que chacun forge
en soy; cctte raison, de la condilion de laquelle i1 y en peull avoir cent contraires aulour d 'un meme subie.:t, c'est un instrument. de plomb et de cire,
allongable, ployable, et accommodablc a tous biais et a toutcs mesures.

Philosophie de !'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l'IMlilul, Profcs.vur a la Sorbo111u.

S1xrbrn LE&lt;,oN

Les conséquences pratiques du dynamisme vital.
Nous allons suivre, dans l'exposé du dynamisme vital, la
mélhode que nous avons appliquée a l'analyse atomistique. Apres
avoir scruté les bases spéculatives de la doctrine, nous allons
nous efforcer d'en suivre les conséquences pratiques. Et ici encore, ici a plus forte raison, l'histoire nous servira de guide. On
pourrait, a la rigueur ou a la limite, concevoir une science de
l'univers qui serait tellemenL adéquate a la réalité qu'elle pourrait
!aire absiraction du devenir humain, et se présenter dans son
achévement intrinseque. Mais, en abordant le domaine moral
nous avons nécessairement affaire a des valeurs qui n'existent
qu'e~ tant qu_'ell~s se sont produites au sein de l'humanité, qui ont
acqms leur s1gmfication propre en agissant sur l'orientation de
nos destinées. CommenL l'appel a la puissance créatrice de la vie
a-t-il pris dans la société moderne une efficacité pratique ?Telle
est la qucstion a laquelle je dois répondre aujourd'hui.
L'initiateur de la pensée moderne est Montaigne. Les Essais
constituent un inventaire de toutes les valeurs léguécs par la
double tradition de l'hellénisme et du christianismc une critique de ces valeurs au nom de l'intelli!!;ence libre et de la conscience pure. Or,ces valeurs s'effondrent,des qu'elles sontplacées,
sans hypocrisie et sans arriere-pensée, en face des principes dont
elles se réclament. C'est la logique qui condamne la déduction
scolasti9u~ a ~me perpétuelle pétition de príncipe ; et cette
co~trad1cbon, _mhérente a la transcendance du réalisme &lt;:péculailf, se tradmt en fait par la diversité ruineuse des systémes
dogmatiques.

Et de meme l'épreuve des guerres de religion a fait éclater
l'impuissance du christianisme a s'enraciner dans les creurs, et
ay devenir un artisan efficace des vertus memes que, théoriquement, et pour la fagade, le christianisme recommande :
bonlé, bénignité, tempérance.
• Confessons la veritéqui : lrieroit del'armee, mesme legitime, ceulx qui
marchent par le seul zele d'une aftection religieuse, et encores ceulx qui
reprdent seulemeot la protection des loix de Jeur pals, ou service du, priocel
ll n'en stauroit bastir une compaignie de geots d'armes complette. • Quan
au•: vices : haine, cruauM ambition, auariu, ddraction, nbellion, • nostre
religioo... faicte pour (les\ extirper, ... les couvre, les nourrit, les incite... •
Et en ertet 1suivaot une formule que Pascal reproduit a peu pres telle quelle
dan&amp; les Pensies), •l'usage raict veoirune distinction enorme entre la devotion
el la cooscience. •

Au fond, pour Montaigne, la croyance, qui se prétend d'origme
,urnalurelle, est un résultat des forces naturelles qui agissent
sur rhomme, des préjugés et de la coutume.
• Nous sommes chrestiens, a mesme tiltre que oous sommes ou P.erigordins, ou allemans. • Et si la !égitimité des valeursreligieuses estuoe musion,
une chimere, a fortiori en sera-t il de méme pour la légitimité des valeurs morales:• Les loix de la cooscience, que nous disons oaistre de nature, naissent
de la coutume : chacuo, ayant en veneratioo intime les opioions et mreurs
approuvees et receues autour de luy, ne s'eo peult depreodre sans remords,
énl s'y appliquer saos applaudissemens. •

Certcs avec Descartes, avec l\lalebranche, avec Fénelon
chez nous, - avec Geulincx, avec Spinoza, avec Leibniz, - la
spéculation philosophique fera un magnifique effort pour restaurer, sur les ruines de la scolastique et en face de la négation
critique, la vérité de la spéculation scientifique, l'ordre de la
perfection morale et religieuse. Mais a consulter tout au moins
l'évolution immédiate de la pensée, il est difficile de soutenir
que cet e!Tort ait e!Tectivement, ait historiquement réussi. Le
xnue siécle SE' retrouve, comme était le xv1e siecle apres le
Moyen Age, une époque critique.
_C omment est-il sorti de cette crise ? ou qu'est-il sorti de cetlc
cr!s~ ? L'événement décisif a cet égard, c'est l'éelat projeté au
m1~1eu du siecle par l'reuvre de Jean-Jacques Rousseau,
qui modifie brusquement le cours du monde moderne. Or
cette reuvre va résolument dans le sens d'un spiritualismc
dynamique qui met l'Ame au-dessus de l'ldée.
Suivant Jean-Jacques Rousseau, on fait fausse route lorsqu'on

��286

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

homme artificiel a l'homme de la nature. Le Conlral social rétablira, d'ailleurs, l'équilibre entre la naturc idéale de l'individu et
la nature réelle de la société en fondant la législation de l'~tat
sur la volonlé générale, qui exprime précisément l'essence de la
nature humaine.
Or, cett_e réponse devient un paradoxe, des que l'on se replace,
comme fa1t Kant, dans les conditions normales de la vie morale
des qu'il s'agit, non de célébrer le devoir, mais de l'accomplir'.
Rousseau imaginait un passé destiné a l'excuser, revait un
avenir susceptible de le justifier. Pour luí, la faute et le remede
étaient d'ordre social, extérieurs l'une et l'autre a la volonté
véritable de l'individu. Mais le premier commandement de la
conscience n'est-il pas de confronter ce que nous faisons avec ce
que nous devons; par suite, de nous condamner sans faiblesse
lorsque nous avons mal agi, et surtout de nous tendre énergiq~ement vers une conduite meilleure? Kant, piétiste scrupuleux,
rémtegre dans la conscience morale et l'obligation de la loi et
le mérite de l'eflort, que Rousseau en avait « laissé ·tomber ,,
avec tant de candeur et de quiétude. La conscience morale
apparatt alors raison pralique. Pourtant, une idée essentielle de
Rousseau demeure, chez Kant : que la raison pratique est sur
un plan supérieur a l'entendement, impénétrable et inaccessible
au mécanisme par lequel nous nous représentons, par lequel
nous coordonnons l'univers des phénoménes. II y a un déterminisme des lois naturelles, et du moment que nos actions se produisent dans l'espace et dans le temps, elles font partie inté~rante_ de ce déterminisme : ce sont les conséquences qui sont
hées rigoureusemenL, et sans échappatoire possible, a .des antécédents donnés. Mais ce déterminisme est lui-meme l'eflet de
quelque chose qui le dépasse, parce que cette chose est située
par dela le plan des phénomenes qui remplissent l'espace et Je
temps. Ce qui est par dela le déterminisme, c'est la liberté ce
'
qui. dépasse les causalités phénoménales, c'est la causalité noouménale_ ou intelligible. Vis-a-vis de la loi morale, noµs affirmons
noLre liberté, nous avons la responsabilité de ce qui fait le mérite
de nos péchés, par un acte qui échappe aux conditions de lieu
et de temps, par un choix inlemporel ou nous nous constituons
nous-memes dans notre caraclere inlelligible, fondement
noouménal du caracLere erhpirique ; et le caractére empirique
s'insere dans l'enchevetrement des causes et des efiets a travers
l'univers ; par la, il contribue au déterminisme rigoureux du
monde phénoménal.
C'est par des considérations morales et religieuses, pour

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

287

concilier avec l'exigenceintellectuelle de la sciep.ce newtonienne
l'aspiration piétiste a l'absolu du devoir et de Dieu, que Kant
a été conduit a l'opposition radicale entre, d'unepart, lacausalité
i?temporelle et le caractere dit intelligible, d 'autre part, la causahté phénoménale et le caractere empirique. Mais cette opposition
peut etre débarrassée des considérations laborieuses qui ont
imposé une forme si complexe a l'architecture du Kantisme.
Po_u: un esprit a l'emporle-piece comme Schopenhauer, et qui
éd1fie son systéme avec un petit nombre d'intuitions massives
l'antithése des deux caracteres prend une signification tre;
simple, presque immédiate.
Du moment que le caractere empirique est donné dans le
déterminisme du plan phénoménal, et que ce déterminisme résulte
lui-meme d.e la priorité des formes spatiales et temporelles,
des catégones de I'entendement, l'idéalisme subjectif est vrai :
· le monde des phénomenes est une apparence, sinon une illusion
que l'homme se crée a lui-meme. Ou est le príncipe de ceLLe
création ? Kant a fourni la réponse lorsqu'il a établi, par
dela les phénomenes présentés a la connaissance, un monde
ina?cessible a la raison spéculative et dont elle est pourtant
obhgée de confesser la réalité absolue : le monde de la causalité
libre. Cette causalité, si nous voulons la saisir en elle-meme
laissant de coté les u prénotions » d'ordre moral et religieux, nou~
l'apercevrons dans l'innéité du caractére. C'est ce qu'indique, de
la fagon la plus claire, une formule de la Critique de la Raison
pralique:
Tout ce qui résulte immédiatement du libre arbitre d'un homme, comme
est ce~tai~ement. toute action ~aite_ avec intention, a pour fondement une
cau~hté h~re qu,, des sa prem1llre ¡eunesse, exprime son caractére dans ses
marufestat1ons phénoménales (les actions).

L'impuissance de l'entendement a pénétrer jusqu'a cette
origine radicale de notre conduite atteste que cette origine est
d'e~sence extra-intellectuelle. La raison délibére sur les moyens ;
ma1s les fins lui sont imposées par quelque chose de supérieur,
que nous pouvons appeler volonté, mais a la condition, bien
entendu, d'écarterde ce mot tout ce qui serait d'ordre rationnel.
La volonté de Schopenhauer, comme le dit excellemment
M._ Ruyssen, c'est « la volonté aveugle, sans raison (grundlos),
qui, par une inexplicable spontanéité, engendre un monde
a~surd_e et mauvais. Sur ce point, on ne peut qu'admirer la parfaite ngueur de la these de Schopenhauer. A aucun moment,
par aucun biais, il n'a tenté de réintégrer dans la volonté origi-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

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